Charles Ferdinand Ramuz

LES SIGNES
PARMI NOUS

1941 (1919)

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Table des matières

 

I 3

II 13

III 32

IV.. 42

V.. 51

VI 57

VII 62

VIII 72

IX.. 84

X.. 92

XI 117

XII 121

XIII 127

XIV.. 129

XV.. 136

Ce livre numérique. 141

 

I

Caille, le colporteur biblique, a suivi encore un moment la route qui longe le lac ; puis s’est engagé dans un chemin de traverse.

Au bout de ce chemin, il y avait une maison. C’était une grande maison fraîchement repeinte en blanc, avec des contrevents verts ; à côté de la porte, sur un banc de même couleur, une femme déjà assez vieille était assise.

On devinait le lac, plus qu’on ne le voyait, à une espèce de luisant qu’avait l’air sur la gauche, et une espèce de papier d’argent est collé sur les objets du côté de la lumière.

C’est ici une étroite bande de pays prise entre la route et le lac ; c’est plat, c’est assez maigre et pauvre ; quelques vergers, des prés, guère de champs : le sable affleure ; ici, la nature de l’eau se mélange déjà partout à celle de la terre ferme ; on entend quelquefois un cygne s’envoler avec un bruit qui ébranle tout l’air ; ou bien l’hiver, sous le ciel bas, c’est la mouette, dont les cris comme ceux d’une brouette mal graissée répondent aux croassements du corbeau.

Caille allait cependant ; il passa sous deux platanes non ébranchés qui ombrageaient l’entrée de la cour ; ensuite venait la porte de l’écurie, puis la porte cintrée de la grange ; et un petit pavé pointu faisait qu’on se tordait les pieds quand on n’en avait pas l’habitude.

La femme, qui était sur le banc, écossait des pois ; elle leva la tête.

Et la Parole fut tirée par Caille de sa sacoche. Elle avait l’aspect d’une mince brochure à couverture bleue.

On entendit encore le petit bruit de cloches que les pois faisaient en heurtant le fond du baquet de terre cuite ; le bruit ne fut plus entendu, parce que Caille s’était mis à parler.

Il y en a qui sont portés par l’Esprit à la compréhension des Prophéties, d’autres moins, d’autres nullement ; notre métier, à nous, n’en est pas moins d’aller de porte en porte.

Notre métier à nous est de frapper à toutes les portes, surtout à celles qui ne s’ouvrent pas, fidèles serviteurs du Maître en tout, malgré les hommes : n’est-il pas écrit, en effet, qu’il sera occasion de scandale parmi les hommes ?

Les hommes ne savent plus, ou ne savent pas, ou ne savent pas encore, quand même les Signes sont venus, et s’annoncent de toute part, mais moi je ferai éclater les Signes à leurs yeux, par le moyen des Écritures, et de l’explication que d’autres serviteurs du Maître nous en ont donnée, n’étant rien moi-même, ou n’étant que son instrument, comme la truelle qu’on voit dans les mains du maçon, la hache dans celles du charpentier. Et donc Caille avait tiré de sa sacoche la Parole, et il présentait la Parole ; et la lumière vint sur elle, parce que c’était un beau jour d’été.

Tout de suite il vit que la femme savait de quoi il s’agissait.

Il y en a qui se fâchent, d’autres se détournent, d’autres n’ont pas l’air de vous voir ; elle, simplement, l’avait regardé ; puis ses mains vinrent rejoindre les bords du baquet de terre cuite et s’y fixèrent.

C’est l’explication des événements actuels à la lumière des Écritures. Car les Temps vont venir et il convient de s’y préparer. Les Signes, l’un après l’autre, sont dépeints dans le Livre ; ne voyez-vous pas qu’ils éclatent aussi déjà parmi nous ? Hâtez-vous de vous repentir ; les Temps sont proches. Hâtez-vous d’ouvrir les yeux, si vos yeux savent voir encore et tenez vos oreilles ouvertes toutes grandes, si elles savent encore entendre.

Il ne disait pas tout cela, debout devant la femme dans sa jaquette noire, sous son chapeau de feutre dur, de gros souliers ferrés aux pieds ; – il s’était contenté de tendre la brochure avec des mots beaucoup moins compliqués, étant seulement le marchand de la chose, faisant commerce de la chose, par dédicace de sa personne à Celui qui est, qui était, qui sera (comme il est écrit aussi) : mais il y en a qui sont préparés et elle sûrement qu’elle était préparée.

Elle lui a demandé d’abord s’il venait de loin.

Il secoua la tête.

Elle lui demanda alors « quand ce serait », il dit qu’on ne savait pas. Peut-être aujourd’hui, peut-être demain ; personne ne connaît le jour, ni l’heure, mais tenons-nous prêts, car les Temps sont proches.

Elle avait posé la brochure sur le banc à côté d’elle ; elle prit son porte-monnaie ; elle lui demanda combien c’était ; il répondit : « Un franc vingt-cinq » ; elle lui donna deux francs ; il tira à son tour son porte-monnaie de sa poche ; c’était plutôt une espèce de bourse, de fortes dimensions, en cuir noir, avec un coulant.

Il rendit à la femme septante-cinq centimes, ainsi l’opération fut faite, la Parole une fois de plus était mise en circulation.

Cependant les choses autour de nous ne sont pas silencieuses : elles ont un message à nous transmettre, elles aussi. Sous un ciel pas encore blanc (mais on sent qu’il ne tardera pas à le devenir), elles sont une réunion qui dit : « On est là ; regardez-nous. » Les platanes parlent, ils disent : « On est là. » Ils ont une peau trop blanche et trop lisse, qui fait qu’on détourne les yeux de sa blancheur, comme quand une femme ôte sa robe. La fontaine, d’une voix monotone et sans fin, répète tout le temps la même chose, disant : « On est, on coule, je fais beau, je coule, on est, on dit quelque chose parce qu’on est ; on dit qu’on coule, on fait son métier ; on coule, je suis fraîche à boire, je fais frais où je coule, l’herbe m’aime, l’herbe a besoin de moi. » Et l’herbe : « C’est vrai. » Le toit est en inclinaison dessus le mur qui est d’équerre ; le toit dit : « Il est bon que je sois en inclinaison. »

On entendait de nouveau le bruit des pois roulant contre la terre du baquet, qui était assez grand, verni en rouge brun, avec des palmettes vertes ; puis il n’y a plus eu de bruit du tout, parce que le baquet allait se remplissant : « Et moi, est-ce qu’on fait attention à moi ? » dit la passe-rose.

Alors elle se fait plus grande encore et plus mince qu’elle est, qui l’est pourtant déjà assez, dans sa robe en étamine vert clair, toute garnie de pompons roses.

La femme dit à Caille :

— Ne voulez-vous pas prendre quelque chose ?

Il n’accepta qu’un verre d’eau, comme dans les premiers Temps.

Car les Temps d’aujourd’hui ressemblent à ces premiers Temps.

Elle avait été chercher un verre ; il avait bu ; puis, assujettissant sa sacoche sur sa hanche gauche :

— Courage et confiance, disait-il ; que la paix soit avec vous !

Il repassa sous les platanes ; ils disaient : « On est beaux, regardez-nous » ; il ne les a pas regardés.

Un peu plus loin, il y eut le chemineau ; le chemineau était couché contre le talus de la route. Le talus étant assez raide, il se trouve qu’on a, tout naturellement, la tête plus haut que le corps, comme il convient. Il n’avait qu’à lever le pied, son pied lui cachait le mont.

En face de lui était le mont peint de vignes ; il levait le pied : plus de vignes.

— Le grand village qui est dans le bas, il levait le pied : plus de village.

Il fermait un œil, il regardait la place que son pied prenait sur l’importance des choses d’avant ; c’était à présent son pied, l’important.

Il bâilla, il croisa ses bras sous sa tête ; ils disent que je ne suis rien, qu’ils y viennent voir.

C’est moi qui commande, je fais, je défais ; j’ôte de devant moi quand je veux cette église ; les propriétés fichent le camp.

Jusqu’au ciel du bon Dieu, contre quoi j’agis, si je veux ; pas besoin de lever le pied beaucoup, plus pour que j’y entre, et j’y dérange des choses ; – il bâilla, alors se fit entendre ce pas derrière lui.

Il se retourna ; c’était Caille qui venait.

De nouveau, le chemineau bougeait son pied et en haut du mont sont des petits bois ; il promenait son pied de droite à gauche et de gauche à droite tout le long de ces petits bois.

— Combien ? qu’il dit à Caille… C’est trop cher pour moi.

Et, comme Caille s’était arrêté, l’assurant qu’en ce cas la brochure ne lui coûterait rien :

— Alors, c’est trop bon marché pour moi !

Et de nouveau faisait aller son pied, bâilla (on attendait), voilà cette grande maison, je la vise : enlevée ! le cimetière : pan ! enlevé (on attendait toujours), quel jour est-ce que c’est aujourd’hui ? un mercredi, je crois, le mercredi 31, le mercredi 31 juillet ; un, deux, trois, quatre, cinq, six… six villages.

— Et où allez-vous comme ça ? Est-ce que vous allez enterrer quelqu’un ?… Vous n’avez pas trop chaud dans votre costume de voyage ?…

Et Caille parlait ; et lui :

— Ça va bien.

Il ferme les yeux à présent, parce qu’il fait chaud ; il y a au-dessus de lui un petit frêne, mais quand même un peu mince d’ombre ; l’épaisseur de l’herbe sous lui n’était qu’un assez pauvre matelas ; il entend le pas qui s’éloigne : « Au revoir, m’sieur ! Bon voyage. »

On les connaît, c’est un de ces marchands de fin du monde, on en voit beaucoup depuis quelque temps ; comme si ça pouvait me faire quelque chose, à moi, que le monde finisse ou non.

Caille cependant avait poursuivi son chemin ; la route s’était mise à obliquer vers l’eau : c’est le moment où la bande de terre prise entre la route et le lac commence à s’appointir visiblement ; et, dans le fin bout de la pointe, voilà que se montrait un assez gros village.

L’herbe devint plus jaune ; il y avait aussi, cousues de distance en distance dans cette étoffe jaune, des pièces grises.

Avec du mélilot, avec des touffes de mille-pertuis, avec des beaux coquelicots rouges ; et, parmi tout cela, une petite maison montée sur roues (deux fenêtres, une cheminée, un escalier à l’arrière).

Un très vieux cheval, qui était blanc, avec un peu de vert sous le ventre, broutait le sable, tout à côté. Une marmite à trois pieds était disposée sur un petit feu, qui sentait mauvais ; un enfant criait à l’intérieur de la voiture.

L’homme parut dans le dessus de l’escalier, ayant soulevé le rideau qui servait de porte.

Il a levé le bras au-dessus de sa tête pour dire : « Foutez-moi le camp ! » et Caille a bien tenté de s’approcher quand même, mais alors l’homme, abaissant le bras, les poings fermés et la tête en avant, avait descendu l’escalier.

Rien à faire ; Caille soupire.

Il était de nouveau sur la route ; il faisait chaud, toujours plus chaud.

Est-ce qu’il voyait seulement la fête que c’était, sur sa gauche, où il y avait le lac, et entre le ciel et le lac toutes ces flammes envoyées, renvoyées, de sorte qu’on ne sait plus, pour finir, si la lumière vient d’en bas ou d’en haut.

Il repousse sa sacoche qui était lourde ; il approchait du village, tout changea encore une fois, est-ce qu’il s’en aperçut seulement ?

On était arrivé à une lignée de grands ormes ; de l’autre côté de la route, le terrain donne subitement un coup d’épaule, dessinant sur le ciel une crête qui attire l’œil ; est-ce seulement par hasard que Caille a regardé de ce côté ? mais tout à coup apparut au-dessus le Cheval Pâle qui est annoncé, et le Cheval Pâle disparut derrière.

On entendait aiguiser une faux ; tout à coup la faux s’est tue.

L’homme fut frappé, pendant qu’il aiguisait sa faux ; il tomba assis sur sa brouette à herbe, lâchant la lame de sa faux.

Il tomba assis, pencha de côté ; sa figure devint toute rouge, sa figure devint toute blanche ; il ouvrait la bouche, montrant ses dents, sans parvenir à remordre à l’air ; un ruisseau de froid, comme quand on vous a mis de la neige dans le cou, lui coulait le long de l’épine.

Il est dit que les maladies viendront, et ce sera le Temps du quatrième sceau. Alors le Cheval Pâle est lâché, le Cheval Pâle frappe d’en haut. Il choisit les plus forts, les plus jeunes, les plus utiles parmi les hommes, – ces Temps du quatrième sceau, et les hommes seront retranchés par l’épée, par la famine, par la mortalité, par les bêtes sauvages de la terre. Est-ce qu’on a vu ce nuage ? ou bien si les yeux de chair ne suffisent pas pour le voir ? Mais, moi, je l’ai vu, il venait ; il a passé par-dessus la crête ; c’est ce qu’il y a de plus robuste qui est frappé ; les Temps sont là de la mortalité ; – et Caille va toujours, mais l’autre là-haut tremble de tout son corps, tellement que ses dents claquent, et on entend le bruit qu’elles font ; tellement qu’il n’arrive pas à fermer sa chemise, grande ouverte sur sa poitrine ; l’été règne, le grand été, il a sur la peau comme de la glace ; il ne peut plus bouger, il laisse ses mains pendre, tout son corps glisse et se répand. « Encore un ! » crient des hommes dans le pré d’à côté ; « c’est Aloys ! » ils viennent, ils l’appellent : « Aloys ! qu’est-ce qu’il y a ? » il ne répond pas, il n’a pas l’air d’entendre, il n’a même pas l’air de les voir ; eux l’arrangent sur la brouette à herbe, l’appuient contre le dossier qu’elle présente sur son devant, lui jettent sur le corps sa veste, et un des hommes prend la brouette par les poignées et les deux autres marchent à côté.

Ils passent par en haut ; on ne les voit pas de la route. Ici, c’est seulement ces grands ormes, construits en belles feuilles vertes, et dont la construction occupe tout un côté du ciel.

Ici, c’est seulement qu’il se met à faire plus frais et la route est couleur d’ardoise, la route est comme mouillée (cette couleur gris foncé qu’elle a). On ôte son chapeau pour sentir sur son front la compresse faire bon. Entre les troncs, le lac est dressé tout debout ; son coutil pend par rectangles ; ces rideaux de lac sont tendus de tronc à tronc comme de la toile ; on voit dessus des choses peintes : un bateau, un cygne, un second bateau, un pêcheur.

Caille porte une jaquette noire, un pantalon gris à rayures, de gros souliers à clous ; il a une barbiche, une figure pâle, des yeux enfoncés ; la Parole s’avance à ses côtés, les Signes, en même temps, s’avancent.

Et cependant deux grandes filles se sont montrées, allant du côté de l’eau avec une corbeille à lessive.

La corbeille à lessive est entre elles, et, elles, elles penchent vers elle, chacune la main passée dans une des anses d’osier ; penchent l’une vers l’autre, tirées de côté par le poids, ployant dans le milieu du corps ; ont des robes de toile bleue, sortent du soleil pour rentrer dans l’ombre, ressortent de l’ombre, sont dans le soleil.

II

Drôle de temps que c’est et plein de contradictions, n’est-ce pas ? les uns ont tout, les autres rien.

On cherche à comprendre.

Quand on voit la moisson qu’on aura cette année, on n’arrive pas à se représenter qu’il y ait des pays où on meure de faim.

On dit que le mark est à 66 et partout la puissance d’achat de l’argent a diminué au moins de la moitié ; nous, notre argent est en terres : or, la terre a doublé de prix.

On dit qu’il y a des famines un peu partout dans le monde ; nulle part ici la famine n’est criée, bien au contraire, comme vous voyez, c’est l’abondance qui est criée ; partout les champs qui la déclarent, roses d’esparcette, gris d’avoine, ou d’avance couleur de pain à cause du blé qui a bruni.

On dit également qu’il y a beaucoup de maladies dans le pays, terriblement de maladies : mais, disent les gens incrédules, est-ce qu’il n’y en a pas toujours eu ? est-ce que les savants dans les journaux n’annoncent pas qu’il faut s’attendre, tous les vingt ou trente ans, à ces retours d’épidémies ?

Ailleurs ils ont des tués par milliers, dizaines de milliers, centaines de milliers : ici les murs du petit cimetière, quoique bas, n’ont pas été débordés ; cinquante ans de nos morts tiennent à l’aise derrière, toute la collection de ceux dont on est sortis, depuis le temps de nos grands-pères et grand’mères, sans qu’on ait eu besoin de s’en débarrasser.

Et ailleurs tremblent les maisons, quand la pièce lourde lâche son coup ; elles penchent d’un côté, de l’autre, comme si elles allaient tomber, il leur faut un moment pour retrouver leur équilibre ; ici on entend bien le canon, mais c’est un canon pas méchant, c’est l’artillerie qui s’exerce, écoutez, ils tirent à Bière, personne n’y fait attention.

À l’auberge de commune, le syndic était en train de causer avec le nommé Christinet, qui passait pour avoir gagné une centaine de mille francs depuis le commencement de la guerre. Christinet disait :

— Ça va bien !

Le vieux fer, le cuivre, le laiton, l’étain, le papier, le tartre, les peaux de lapin ; Christinet de nouveau :

— Ça va bien !

Est-ce de son commerce qu’il parle, ou bien s’il fait allusion aux bonnes nouvelles qu’on a de la guerre, car elles sont bonnes ce matin ; mais le syndic sait lui répondre.

— Ça va même trop bien, dis donc !

Lui, c’est de la guerre qu’il parle ; si elle va si bien que ça, elle ne durera plus longtemps ; alors, finie la guerre, Christinet, fini le bon temps.

Christinet vous a regardé le syndic par-dessus la table :

— Tu crois ?

Il se met à rire.

— On est plus malin que ça !

Deux hommes entrent, il fait bon. Il y a toute une collection de bouteilles. Des blanches, des roses, des jaunes, des vertes : kirsch, grenadine, menthe, anisette. Et les hommes :

— Eh bien ! dites donc, ça va bien !

— Ça va même joliment bien.

C’est les nouvelles de ce matin.

Montdidier pris, la Marne repassée, deux millions d’Américains qui arrivent, tout le front allemand qui craque, 150, 200, 250 kilomètres de front, ça va joliment bien, buvons !

On avait rapporté un litre ; ils trinquèrent tous les quatre. Le patron s’approcha à son tour : « Va chercher un verre » ; il revint, il but lui aussi.

Drôle de temps, partout des malheurs et des deuils ; partout des morts, des ruines, du sang ; et pourtant ça va bien ici, ça va bien pour nous, disent-ils, ou quoi ?

Et puis les nouvelles sont bonnes, et puis encore il fait beau temps.

— Santé !

— Santé !

— Et les Allemands sont foutus, dit Christinet… Patron, c’est moi qui paie. Une bouteille de vin bouché.

Ils n’entendirent pas la porte s’ouvrir, ils n’ont pas vu tout de suite que Caille était entré. Caille souleva son chapeau et, tout en s’avançant, avait entr’ouvert sa sacoche. Puis il s’arrête, baisse la tête pour prendre ses brochures qui ont un titre :

 

PRÉDICTIONS

SUR LES TEMPS NOUVEAUX

 

et un sous-titre :

 

À la lumière de l’Apocalypse

 

il la relève ; mais tout à coup alors il y eut comme un mur devant lui.

Parce qu’on le regardait.

Il y a ces quatre qui le regardent. Ils sont là les quatre ; ils se sont arrêtés dans le milieu d’un mot ou d’un geste, un commencement de mot à la bouche, le geste pas fini resté en route devant eux : qu’est-ce qu’il nous veut, ce monsieur ?

Et puis le mouvement non achevé se change en un déplacement des yeux ; voilà alors quatre paires d’yeux qui vous parcourent, de haut en bas, de bas en haut, deux ou trois fois ; qu’est-ce qu’il nous veut, celui-là ? la drôle de mine qu’il a !

Caille tint bon. Il est écrit : Aide-toi toi-même, et puis la Parole était devant lui.

Il tenait sa sacoche ouverte : « Excusez-moi, messieurs », et en même temps tendant la brochure : « Peut-être… »

Christinet éclata de rire :

— Pas besoin d’explications, on sait ce que c’est…

Il reprenait :

— Combien ça coûte ?

Il a dit :

— Combien est-ce qu’on est ? Il nous en faut une à chacun. On est quatre. Donnez-nous-en quatre.

Il sortait un portefeuille plein de billets, dont de cent francs (peut-être n’est-on pas fâché de faire voir qu’on n’en manque pas) ; sans même attendre la réponse de Caille, il lui tendait un billet de vingt francs : « Allez, payez-vous ; moi, ça m’intéresse… »

Et Caille rendait la monnaie :

— Tiens, ça fait juste cent sous, ça va bien… J’aime les chiffres ronds… Seulement je voudrais bien savoir…

Et, montrant le titre : Prédictions :

— Hé ! vous autres, vous voyez ça… Eh bien ! ce que je voudrais savoir c’est ce qu’on va faire de Guillaume. Ça doit être dit dans vos papiers…

Mais Caille fit un geste pour dire qu’il ne savait pas. Le Livre ne s’occupe pas des personnes. Tout au plus, y est-il fait allusion à Sept Rois, et le dernier n’est point venu encore ; quand il sera venu, dit le Livre, il ne durera qu’un peu de temps.

Il y eut une déception, puis Christinet s’est consolé :

— Eh bien ! tant mieux s’il ne dure pas ; nous autres, on est républicains.

Il riait de nouveau. « Ça, c’est vrai ! » disait le syndic.

Puis ils se sont remis à parler entre eux bruyamment, sans plus s’occuper de Caille.

Le soleil lui fit mal aux yeux, avec ce ciel fraîchement rétamé, la route qui était comme une page non écrite.

Il se sentait pourtant tout encouragé (de quoi on a besoin quand même), à cause des quatre brochures qu’il avait vendues, et se mit à marcher plus vite, malgré la chaleur qu’il faisait.

Dieu nous secourt, mais c’est alors à nous de lui prouver qu’on a mérité ce secours par plus de zèle encore et de docilité à ses ordres ; en conséquence de quoi, il se dirigea sans retard vers la première des maisons qui se voyaient après l’auberge ; une belle, avec une grille, des lauriers-roses dans des tonneaux peints en vert, une sonnette à poignée de cuivre.

Ce commencement de village consiste ainsi d’abord en bâtiments assez espacés, une ou deux fermes, des granges, des remises ; c’est plus loin seulement que la route devient rue, après qu’elle a coupé une autre rue, mise en travers.

Là, des métiers vous regardent venir ; le tonnelier se tenait à côté d’une grande cuve en sapin qu’il était en train de cercler.

Le tonnelier patron pose son marteau à bout étroit sur le cercle ; l’ouvrier, levant des deux bras sa masse de fer à long manche, donne le coup à la volée.

Et voilà la cuve qui vous chante : « Venez voir comment on est. » Le coup. « Venez voir, et si on tient bon. » Le coup. « On nous croirait creusées au couteau dans du cœur de chêne, mais c’est qu’on a été soignées. » Et le coup qui vient : « Ça y est… On nous croirait coulées en béton ou en fonte… » Le coup. « Comme c’est la mode à présent, mais la vieille mode vaut mieux… »

« Parce qu’on peut chanter, nous autres, et on peut se faire entendre. »

En effet, la cuve ne s’en privait pas, toute la rue remplie par sa chanson, la rue même pas assez importante pour la contenir en entier ; et, se répandant par-dessus les toits, elle allait au loin dans les champs s’annoncer à ceux qui y sont et sur le lac où il y a les bateaux, les barques, des hommes dans les bateaux, des hommes dans les barques.

Caille parut et tendit sa brochure. Le tonnelier dit non ; la tine tout de suite après : « Non ! »

Caille n’insista pas ; il entrait déjà, quelques pas plus loin, dans l’atelier du menuisier.

Le menuisier était un nommé Veyre, et était socialiste.

Veyre le regarda venir par les petits carreaux qui étaient à côté de lui ; puis, trempant son tampon dans un bol ébréché, où était un liquide d’un brun rougeâtre, il s’est remis à frotter un panneau de noyer qu’il est en train de repolir, après l’avoir raclé et passé au papier de verre.

On entend la cuve derrière le vitrage continuer à gronder et chanter ; lui, étend du silence sous le tampon, avec la politure qui est un liquide gluant et se pose par petits cercles auxquels on revient, on revient sans fin, en appuyant de plus en plus. Point de bruit. La seule musique d’ici est celle du chardonneret dans sa cage. L’atelier est un endroit calme et qui serait bien éclairé, si on n’avait pas remplacé les carreaux cassés par des feuilles de papier d’emballage.

— Le verre, on n’y peut plus songer, dit Veyre ; il n’y a que la vie des hommes, au jour d’aujourd’hui, qui soit pour rien !

Il regarda Caille :

— Mais entrez, entrez seulement. On n’a pas peur de discuter, nous autres ; on n’a rien contre vos brochures. Toute l’affaire est de savoir avec qui vous êtes et pour qui vous êtes… Posez-moi ça sur l’établi…

C’était la brochure bleue ; cette fois, il ne fut pas question de prix, Caille n’ayant rien demandé et Veyre n’ayant rien offert, mais le chardonneret se baigne.

Il se met à pleuvoir des gouttes sur la manche de Caille ; Caille :

— Je suis comme vous pour la justice, mais la justice n’est pas de ce monde.

— Hein ?

Ça se gâte déjà. Veyre s’arrête de frotter, avec des doigts rouge sang collés les uns contre les autres :

— Et quand est-ce qu’on l’aura ?

— Dans l’autre vie.

— Taisez-vous ! taisez-vous ! (Veyre criait à présent.) C’est ça ! rester les bras croisés ; bonne affaire pour les bourgeois !… Moi, je suis pour la justice qu’on se fait soi-même. On en a assez des cadeaux de votre bon Dieu !…

Alors il se remit à frotter, puis il dit :

— On fera la révolution.

La brochure resta près des bouteilles et des flacons, tout gluants autour du col et aux bouchons mal enfoncés ou de travers ; ce sont des vernis, des copals, toute espèce de produits qui généralement sentent bon ; le chardonneret, ayant éclaboussé jusqu’aux poutres du plafond, se balance maintenant sur sa petite balançoire, faite de deux fils d’archal et d’un bout de roseau.

Le cordonnier venait plus loin dans une chambre en sous-sol, dont la fenêtre semblait, à son extrémité d’en bas, posée à même le pavé ; la rue se rétrécissait là singulièrement ; toujours les cordonniers sont où c’est le plus étroit, où c’est le plus sombre, et ils aiment à être sous terre, alors leur figure se montre à hauteur de vos chaussures, tandis qu’ils en tiennent une autre paire sur leurs genoux. Ils font avec leurs mains un drôle de mouvement, qui consiste à les écarter, puis les rapprocher, mécaniquement ; tout à fait comme ces cordonniers de carton articulés qu’on voit fonctionner, en guise de réclame, dans les vitrines, le Jour de l’An.

Avec un gros œil comique et mobile sur le côté de leur figure : voilà que ça va, c’est remonté ; – mais dans la vie également tout est remonté ; les mains du cordonnier ne s’arrêtèrent nullement d’aller et de venir, quand Caille entra.

Caille ensuite monta le petit escalier très noir, aux marches de molasse tellement entamées qu’elles font pente dans leur milieu.

— J’ai tout fait, j’ai tout essayé… C’est encore les linges chauds qui lui font le plus de bien…

Et la femme courut à un feu de copeaux brûlant dans une ramassoire au milieu de la cuisine ; fit tourner des deux mains la chemise au-dessus de la flamme jusqu’à ce qu’elle fût gonflée comme un ballon ; la rassembla alors vivement dans son tablier ; puis se précipita de nouveau dans la chambre.

Il crie tout le jour, il crie toute la nuit ; il vomit même l’eau sucrée ; il a une figure comme un citron pas mûr ; il ramène tout le temps ses petits genoux à son ventre ; il n’en a déjà plus la force, il n’aura bientôt plus la force de crier.

Caille s’arrêta ; hélas ! ici encore (pense-t-il) que puis-je faire ? nous n’apportons pas la consolation.

Mais les Signes deviennent de plus en plus nombreux, et évidents. Il n’y a pas seulement les coupables qui sont frappés, mais les innocents. Il n’y a pas seulement ceux qui savent ce qu’ils font ; ceux qui ne savent pas, ceux qui n’en ont pas encore conscience, ceux d’avant le temps de penser et d’avant le temps de vouloir ; punis, comme il est écrit, pour des fautes qu’ils n’ont pas commises, et jusqu’à la troisième et quatrième génération.

Caille est entré, il dit bonjour, il appelle ; on ne se retourne même pas.

Puis la femme lève la tête et elle le regarde d’un air égaré ; est-ce qu’elle se rend compte seulement qu’il est là ? Caille prend une brochure et la pose sur la table.

Il se retrouve dans la rue. Il voit les Signes grandir en nombre ; il voit que le ciel a blanchi encore ; l’ombre est un ourlet jaune sale le long des maisons du côté du sud, et, dans le côté du soleil, la toile blanche du pavé luit de façon déjà difficilement soutenable.

Plus loin vient la boulangerie. Caille passa devant la maison ; il regarde dans la boutique, il n’y avait personne dans la boutique.

Il essaya d’entrer, la clé était tournée dans la serrure : c’est qu’on tient compagnie à ce fils qu’on a, parce qu’on l’avait cru perdu.

Le jardin se trouvait derrière la maison ; il y avait dans le jardin une tonnelle ; là se tenaient le père et la mère, avec ce fils qu’ils avaient cru perdu.

— Voilà déjà longtemps qu’il ne s’entendait plus avec moi, dit le père ; j’ai le regret d’avouer que j’ai été peut-être un peu plus violent qu’il n’aurait fallu ; la mère : « Il y a deux ans que c’est arrivé. »

Et le lendemain il n’était plus là, et il faut laisser passer encore trois ou quatre mois, et puis cette carte un beau jour…

 

Chers parents…

Mais ensuite des choses bien dures :

Vous regretterez un jour votre conduite envers moi, je me suis engagé dans la Légion étrangère, je pars pour le front.

Votre fils qui va mourir,

Henri.

 

Il n’est pourtant pas mort ; même il est revenu, ayant été blessé et ayant obtenu un congé de convalescence.

Il est là de nouveau, c’est comme s’il avait toujours été là ; sa mère est assise à côté de lui, ils sont ensemble comme avant dans la tonnelle ; mais alors qu’est-ce qu’il y a ? il est là, et il n’est pas là.

Elle le regarde : c’est lui, si on veut, et ce n’est pas lui.

Elle voudrait l’embrasser pour voir ; il y a ce Signe, cette nouveauté qu’elle voudrait bien et qu’elle n’ose pas. Et pour lui aussi qui regarde, les choses qui sont là, c’est comme si elles n’étaient pas là.

Il regarde sa mère : est-ce que c’est sa mère ?

Il écoute les abeilles, mais, le bruit qu’il entend, est-ce bien le bruit qu’elles font ? ou n’est-ce pas plutôt le bruit que continuent à faire dans sa tête ces autres qu’on ne voit pas (elles vont bien trop vite), et font zouu… zouu… zii… zii…

— Ah, ce qu’il y en a !

Il rit.

Et peut-être bien est-ce un Signe aussi, ce geste qu’on s’explique mal, ce geste qu’il a maintenant, traçant avec le doigt une ligne dans l’air à côté de sa tête, et puis :

— Gare au képi !

Il rit.

Sa mère le regarde : est-ce bien encore mon Henri ?

Il y a quelque chose de décalé ; ce gros garçon à figure trop rouge, déjà voûté, une canne à poignée recourbée entre les jambes comme un berger : ce n’est plus mon fils, qui me l’a changé ?

Et elle cherche dans ses souvenirs, mais, lui, est-ce qu’il en a seulement, des souvenirs ? est-ce qu’il peut encore s’offrir le luxe d’en avoir ?

Le père, qui a été voir ses abeilles, revient ; c’est un gros homme, lui aussi, et pas du tout un méchant homme, au fond ; tout de suite, pour bien faire voir qu’il ne garde pas rancune à son fils, il lui adresse la parole :

— Eh bien ! il paraît qu’à présent vous êtes fameusement montés en fait d’artillerie…

Mais l’autre, de nouveau, qui rit :

— Oh ! à présent, tu sais, tout sert…

Qui rit encore :

— … Les tonneaux à pétrole, les bidons à soupe, les comment appelle-t-on ça ? ces machines avec quoi on sulfate la vigne, les… les pulvérisateurs Vermorel…

Il rit :

— … Les pioches, les pelles, les couteaux…

Il rit :

— … Les dents, les mains, les pieds…

On n’osait déjà plus regarder sa figure, on ne va plus oser regarder ses mains.

La seule chose qu’on regarde encore avec plaisir, c’est sa fourragère.

Le père en est fier, il vous dit :

— Couleur…

Et puis un temps d’arrêt pour que ça fasse plus d’effet :

— Couleur de la Légion d’honneur !

— Couleur de sang, dit le garçon.

Dans l’auberge de commune, Christinet parle toujours de Guillaume :

— Il faudrait le fusiller et son fils la même chose.

Il y avait à présent beaucoup de monde autour de lui, à cause qu’on avait avancé dans la matinée.

Il alla regarder encore une fois par la fenêtre ce que devenait son cheval ; c’était un tout petit cheval, assez maigre, mais vif ; il revint s’asseoir, il se remit à parler.

— Les coller tous les deux contre un mur, le père et le fils, et puis, garde à vous, feu ! Et, moi, je leur mettrais leur couronne sur la tête. On les miserait ensuite pour les pauvres.

Il parlait, il était en train, il recommençait :

— D’ailleurs, c’est écrit dans le livre.

On venait voir la place où c’était écrit : « Un roi et puis un autre roi, et ils ne dureront qu’un peu de temps ! »

L’ennuyeux, c’est seulement qu’à en croire le livre, on risque bien d’y passer tous, ce qui ne veut pas dire qu’on sera fusillés, mais on n’en vaudra guère mieux : ces famines, cette mortalité, ces maladies sont signe, d’après le livre, que la fin du monde n’est plus tellement éloignée (voilà ce qu’il y a d’écrit) ; et tout ce qui est en vie sera mis en jugement.

Christinet lit à haute voix : « Il sera dit dans les cieux : C’en est fait. »

Et pas seulement de Guillaume, mais de nous tous tant que nous sommes jusqu’au jour où les morts eux-mêmes sortiront de leurs tombes.

Mais Christinet tout à coup cria : « C’est bon ! on ferait mieux de boire. » Et, à cause du grand nombre qu’ils étaient autour de la table, ils mirent du temps à trinquer.

Même par ces beaux jours d’été, on n’a pas tant l’habitude chez nous d’ouvrir les fenêtres ; ils avaient disparu dans l’épaisseur de la fumée, comme les cailloux au fond des mares après une forte pluie.

Surnage un bras qui est levé, ou une tête quand quelqu’un se lève se montre, ou tout un corps, des fois, quand on s’approche de la fenêtre (comme Christinet faisait de nouveau) ; puis le bras redescend, la tête est renoyée, Christinet s’est rassis :

— Des fous !

— Des menteurs ! disait le syndic.

— Des voleurs ! criait un autre.

D’ailleurs s’amusant, malgré tout. Et Christinet, de nouveau :

— On n’a quand même pas l’air d’être si malades que ça… madame Fiaux, qu’en pensez-vous ?

C’était la femme de l’aubergiste, elle s’approcha tranquillement.

— Montrez-moi un peu votre mine…

Elle rit de toute sa grosse poitrine pas désagréable à voir sous la blouse de zéphir mince où elle bouge ; c’était une personne jeune encore et soignée.

— Est-ce que vous y croyez, vous, à la fin du monde ?

Elle prend le litre vide et, tout en s’en allant, vous jette un regard par-dessus l’épaule, comme on apprend à faire dans le métier.

— Elle n’en a pas tant l’air !

Et quelqu’un entre encore, alors, et du même coup le soleil. Tout s’est mis à danser dedans. Des effilochures de fumée, la poussière ; des odeurs, des bruits, des cris, des voix ; la poule qui a fait l’œuf, un coq, des moineaux, une femme qui appelle : toute la vie qui entre, à cause que le soleil entre, et ça danse dans le soleil.

Ça vient, ça entre, ça dit : « On est là » ; les choses se mettent à vous sourire contre ; un mur bien blanc vous salue par-dessus la route, avec la fraîche peinture rouge d’un tuyau de descente ; continuons, encourageons-nous, tout va bien ; la porte est restée ouverte…

— Moi, je dis que ça ne va pas bien (la porte s’est refermée).

Alors tout le monde se tourne vers celui qui a parlé : c’est Clinchant.

Clinchant comme toujours dans son coin, seul dans son coin, avec ses trois décis de goutte ; il se tient accoudé des deux bras sur la table, il vous fait face, tout en parlant :

— Moi, je dis que le livre a raison…

Son bonnet en poil de lapin, et, malgré la chaleur, un gros gilet de chasse à manches, son brûle-gueule de terre à couvercle :

— Parce que vous n’y comprenez rien.

Il pousse une petite fumée dans sa barbe :

— Je dis, moi, que c’est la fin du monde.

On n’a pas eu le temps de rire, ni de répondre.

De nouveau la porte qui s’ouvre, mais c’est du silence, cette fois, qui est entré.

La nouvelle qui se glisse par l’ouverture donne la main à du silence, comme quand il y a une grande sœur et une petite sœur.

Un malaise, une gêne, on attend ; puis on voit que c’est une femme et elle dit :

— Il est tombé pendant qu’il fauchait l’herbe…

Elle continue :

— On l’a mis sur sa brouette, il a quarante et un de fièvre.

On a répondu : « Pas vrai ! »

— Allez seulement voir, c’est plein de monde devant la porte.

Et on a bien été forcé de la croire ; pauvre Aloys, pauvre garçon, vingt-trois ans seulement, solide parmi les solides !

Justement les plus forts, les plus robustes, les plus utiles, comme quand on lève la crème du lait.

— Et trois qui sont tombés à la verrerie, ce matin, les plus jeunes aussi, les mieux portants.

Ils tombent comme si on leur coupait le tendon de la jambe.

On a téléphoné à l’infirmerie du district pour qu’on envoie des voitures d’ambulance.

— Qu’est-ce que j’ai dit ?

C’est Clinchant.

— Tais-toi !

— Qu’est-ce que j’ai dit ?

— Tais-toi !

Mais il ne veut pas se taire ; il vous fait face, il est accoudé, il a un sourire dans sa vieille barbe d’où rien que le fourneau de sa pipe de terre sort ; il vous parle sa pipe à la bouche, et la broussaille de sa barbe fume comme si elle avait pris feu, et son bonnet lui descend sur les yeux, et sa barbe, d’en bas, lui monte jusque dans les yeux ; il vous fait face, il vous tient tête.

— Tais-toi !

— Qu’est-ce que j’ai dit ?

III

Comme tout est tranquille pourtant dans ce pays d’ici où rien ne semble avoir changé depuis toujours, et comme l’homme lui ressemble ! L’homme est venu ; l’homme lui a dit : « Que veux-tu produire ? » Le pays a dit : « La vigne. » L’homme a planté la vigne. Et plus haut, le pays a dit : « Le blé. » Et l’homme a semé le blé.

L’homme et le pays sont ici en étroite correspondance ; regardez nos maisons, elles ont été bâties sur place avec des matériaux pris sur place ; ainsi il s’est trouvé que même ce qui est posé sur le sol sort de ce sol, les dehors et les dedans en étroit compagnonnage.

Pour ce qui est des productions comme pour ce qui est des inventions de l’homme, partout la même parenté se retrouve. C’est ce qui rassure, c’est ce qui est beau. Les maisons ont, pareillement à la plante, des racines non étrangères à la terre où elles sont logées ; les murs sont frères et cousins du caillou. C’est ici le pays de la solidité, parce que c’est le pays des ressemblances. Regarde, tout y tient ensemble comme dans le tableau d’un grand peintre. D’abord il y a le lac, qui occupe la plus grande place ; et le lac est posé à plat. Puis, en bordure au lac, on a commencé à construire. On a aligné là ces cubes à toits non débordants couverts de tuiles non pas rouges, mais jaunes, non pas plates, mais bombées, celle de dessous en concavité, celle de dessus en convexité, et superposées par le bout ; voilà déjà qu’il ne va plus pleuvoir chez nous. Il y a ceux du bord de l’eau : regarde comme ils ont bien arrangé et aligné ces cubes, et, quand l’eau est calme, ils sont doubles. Regarde comme ils ont bien arrangé leurs jardins, où ils plantent des dahlias, ils plantent un laurier-sauce, ils plantent une planche d’oignons ; ces petits jardins enfermés, où l’ardeur des murs quand on entre vous saute contre, et la figue s’y fend fin juillet, laissant perler sa goutte qui colle aux doigts. Là ils sont pêcheurs ; plus haut ils sont vignerons. C’est des maisons déjà plus grandes, mais sans grange, ni écuries, et où toute la place est prise par la cave et le pressoir. Et puis, plus haut encore, vient où ils sont paysans, alors on a besoin de plus de place encore : il y a le foin, la paille, il y a sept vaches, en moyenne, un bœuf, deux chevaux, deux cochons, les outils, les machines agricoles ; il faut une chambre pour l’ouvrier et deux ou trois pour la famille, outre un grenier et la cuisine ; ça commence à s’espacer. Et quand même ça reste arrangé, et ils ont tout bien arrangé, comme quand des soldats sont en ligne, utilisant le plat pour lieu de rassemblement ; des compagnies de toits sur plusieurs rangs de fantassins, avec le clocher gris de l’église qui dépasse et domine, comme un qui serait à cheval.

Ces grands villages du bord du lac, construits serré. Il y a des races, il y a des habitudes ; l’habitude est ici de voisiner extrêmement, et on peut se tendre la main à certains endroits par-dessus la rue. Les toits forment croûte à distance, vaguement craquelés et fendillés pour l’œil, sous une teinte nuancée, comme est la teinte de la croûte de pain, qui va du plus sombre au plus clair ; et on dirait, en effet, un pain qui serait posé là, un pain pas bien levé, un pain un peu trop plat, mais un pain tout de même, comme pour une enseigne à ce pays du pain, – mais il y a le vin également comme les coteaux vous l’annoncent, le pain et le vin, les deux grandes choses, l’une qui est le plaisir du corps, l’autre qui est le plaisir de l’esprit.

Est-ce que tout n’est pas clair ici et sans menterie ? Ils vous montrent le pays, ils vous disent : « Rien n’y est secret, tout s’y lit. » Voilà où on habite, voilà où on va travailler. Et là où on habite et là où on travaille, c’est toujours la même terre, et, nous qu’on est dessus, on n’est sortis d’elle que pour y rentrer. Et les chemins aussi qu’on suit pour aller travailler et pour revenir du travail sont écrits clairement dessus, si bien qu’on peut nous voir aller et on peut nous voir revenir ; et tout se tient dans ce qui est, tandis qu’il y a autour une barrière de montagnes, autour du pays pour qu’il soit à nous plus encore.

Aujourd’hui, tout est au travail.

Une fillette de dix ans tire par la main son petit frère qui suit avec difficulté, parce qu’il a aux pieds ces gros souliers à semelles de bois appelés socques, et le secoue.

Elle regarde dans le noyer, mais les noix ne sont pas encore mûres. « Sale gamin ! » Elle le secoue : « Est-ce que tu viens ? ou bien, tu sais, je te lâche. Et, tu sais, le loup, eh bien ! le loup, il viendra te manger. »

Elle a sur le dos une hotte ; la hotte est couverte d’un linge blanc, parce que c’est les dix-heures qu’elle porte dedans, pour son père, pour ses frères et pour le domestique.

Sur la machine rouge l’homme est assis ; le siège est tout petit, c’est pourquoi le fabricant lui a donné une forme copiée très exactement en creux sur celles de l’homme ; le siège est tenu en l’air par une simple tige d’acier. La machine fait entendre un bruit comme une craquette de foire. Derrière la haie, à droite, il y a un verger et, à gauche, une haie aussi et, derrière, aussi un verger. On monte un peu encore, le pays s’ouvre de plus en plus comme une fleur dans le soleil. On peut le voir à présent tout entier avec ses lignes et ses couleurs. Ils ont semé beaucoup de colza et de pavots cette année : ça fait des carrés blancs et jaunes. Ils ont planté beaucoup de pommes de terre (la petite fille mouche son petit frère) : ça fait de grands rectangles qui déjà deviennent grisâtres, reprenant peu à peu la teinte de la terre qui les a portés à maturité. Ils ont deux fois plus de blé qu’on n’avait : et on voit partout ces champs bruns et roux ou argent quand c’est de l’avoine (pendant que la faucheuse s’en va, ayant fait demi-tour). Est-ce que tout n’est pas parfaitement tranquille ici ? Regarde bien encore une fois autour de toi, et regarde bien aussi dans le ciel. Il est déjà blanc vers cette fin de matinée, et comme une voûte de maçonnerie qui aurait été passée au lait de chaux. Solide, lui aussi, tranquille, avec un peu de dureté, surtout aujourd’hui, mais plus solide que jamais, plus tranquille, et sûr qu’on n’y a rien vu passer, nous autres, dites donc, et aucun Signe n’y est apparu. Pas le plus petit nuage, pas même une vapeur à l’intérieur de son bombement. Ciel de chez nous, pensent-ils encore, ceux qui sont dessous et ils s’y tiennent avec confiance, ayant travaillé dès le petit jour. Beaucoup se reposent déjà, après avoir retourné le froment avec le manche de la fourche qu’on glisse par-dessous la natte des fétus, et on la fait tourner sur elle-même. Ils se reposent à l’ombre et dans l’étagement. Des fois, il n’y a qu’un buisson et rien conséquemment qu’une toute petite hutte d’ombre derrière ; d’autres fois, au contraire, un très grand rond est dessiné à terre par le feuillage d’un noyer : alors la famille entière y tient sans peine. Le maître a les mains autour des genoux, la femme est assise dans sa jupe. Le bras du domestique s’allonge contre son corps, il a sa joue contre son poing. L’ouvrier, couché à plat ventre, est fait de deux morceaux, à cause de sa chemise blanche et de son pantalon de coutil. Et il n’y en a qu’un qui n’ait pas encore dételé, c’est le grand-père, qui est très vieux. Il va, il vient, se baisse, regarde à terre, hoche la tête, parle tout seul ; il a ses besognes à lui, et on ne sait pas bien lesquelles, mais on fait attention de ne pas le contrarier ; cependant que l’enfant qui crie est soulevé vers le corsage, qui s’ouvre, laisse à présent sortir et laisse pendre : alors le petit chat qui miaulait ne miaule plus.

Est-ce qu’on distingue les Signes ? quels Signes y aurait-il ici ? On ne voit que tranquillité, vérité, régularité. Ciel et terre, hommes, choses, tout qui déclare : tranquillité ; déclare : régularité. Besogne tranquille, besogne simple ; on a sa ligne de conduite, on n’a pas envie d’en sortir. Plus haut, les murs de vignes commencent ; un morceau de ces murs taché de vert pâle s’est avancé. Ils sont en train de peindre leurs vignes en vert bleu, et se sont peints eux-mêmes des pieds à la tête, par la même occasion, – le pantalon, la blouse, les mains, la figure, le chapeau, – la barbe pleine de ce vert, de ce vert jusque dans les yeux ; et c’est ainsi que, quand ils s’avancent entre les ceps pas encore sulfatés, ils ont l’air d’un pan de mur qui s’avance. Mais tranquillité, là aussi ; et assure-toi encore une fois de tout, maintenant que tu peux tout voir et l’œil porte si loin qu’il veut de tout côté : une barque là-bas pendue en l’air, plus près une voile posée sur un toit comme un papillon sur la fleur, un papillon plus gros que la fleur, une fleur un peu fanée…

Prran…

Qu’est-ce que c’est ? un train passe. On voit la toute petite garde-barrière être debout, avec son drapeau rouge, à côté de sa maison ; le train la cache un instant…

Pan… pan… pan…

La garde-barrière reparaît ; on voit le train comme un lézard noir s’en aller, traînant derrière lui sa longue queue articulée ; la garde-barrière rentre chez elle.

Pan… pan… pan…

Ceux qui sont dans les champs se lèvent pour essayer de voir, mettant la main à plat au-dessus de leurs yeux.

Pan… pan… pan…

Une femme porte ses deux mains jusqu’à hauteur de ses oreilles comme pour les boucher avec ses doigts ; ils se sont arrêtés de manger là où ils mangeaient, ils se sont mis debout où ils étaient assis…

Pan… prran… pan… pan…

— Mon Dieu ! est-ce vrai ? Pas possible ! encore un !

Prran… prran… prran… pan… pan…

— Qui est-ce ?

— Tais te voir !

Prran… Et quelques-uns descendent la route ; d’en haut on ne voit rien, on est trop loin ; mais si on s’était trompé !

Quand tout ainsi est silence, quand tout est tranquillité, l’espace, le trou que fait le lac, comme un trou d’air, un autre ciel, les bateaux qui pendent dedans, prran… prran… pan… pan… ces cultures à nous, les bien connues de nous, cette terre éprouvée, tant de fois caressée par nous, – quand même si on s’était trompé !

Si la terre ment ! Si tout ment !

Pan… prran… pan… pan…

Il y en a qui courent dans le village ; ils suivent une première petite rue, une autre, ils tournent, ils arrivent à la grande : c’est là, c’est dans la grande, un enterrement militaire : le tambour va devant, à présent on ne voit que trop ; mon Dieu ! encore un ! Ça fait sept ! Sept soldats. Sept sur trente qu’ils étaient partis !

La chose vous est remise devant les yeux et est posée à nouveau devant vous ; ils meurent l’un après l’autre, prran… prran… pan… pan… pan… les plus jeunes, les plus forts, les mieux portants ; on les avait envoyés sur leurs deux pieds, ils vous reviennent dans une caisse ; on les avait envoyés en pleine santé, faisant plaisir à voir, grands et gras, gros et forts : ils vous reviennent fermentés, on n’ose pas ouvrir le cercueil, ils vous font peur ; avant d’être morts, ils deviennent noirs, vite on ferme le couvercle sur eux, on le visse ; non, non, ne le dévissez pas, il fait chaud, ils ont voyagé, on les a mis dans le fourgon à bagages…

Prran… prran… pan… pan…

Le tambour va seul devant ; derrière c’est quatre soldats sur un rang.

Prran…

C’est quatre soldats sur un rang.

Pan… pan… pan…

C’est quatre soldats sur un rang qui vont au pas, mais pas le pas qu’ils ont ordinairement, un pas différent, un pas bien plus lent ; à côté c’est le commandant.

Quatre porteurs aussi, parce que c’est pesant ; pan… prran… pan… pan…

Ils ont mis le drapeau sur la bière pour faire ornement.

Et à côté de lui six hommes, lui qui ne voit plus, ni n’entend.

Trois à sa gauche, trois à sa droite, le fusil sur l’épaule et lui, ah ! mon Dieu, pour lui c’est fini, jamais plus, jamais plus il ne se servira de son fusil.

Prran… prran… prran… pan… pan…

Un enterrement militaire, encore un de ces enterrements, oh ! regardez le pauvre père ! il n’avait que ce fils en âge de l’aider, ce fils lui a été repris.

Regardez-moi la peine qu’il se donne pour se tenir droit et suivre quand même ; ces deux petits sont ses deux autres fils et puis il y a le grand-père, ce vieux qui marche avec une canne…

Prran… prran… pan… pan…

Dans d’autres pays, du moins, quand ils meurent, on sait pourquoi, on sait comment, leur mort sert à quelque chose ; ils reçoivent un éclat d’obus ou une balle ; c’est pour leur pays qu’ils meurent, ils voient les ennemis s’en aller de chez eux, mais les nôtres ?

Ils auraient mieux aimé se battre, ils n’ont pas pu. Il leur faut mourir pour rien. Il faut qu’ils nous soient pris sans utilité pour personne ; ils nous étaient pourtant utiles, à nous…

Prran…

Dans des hôpitaux, point de blessure, point de trou, point de plaie, rien qui puisse se voir ; une maladie de dedans, on ne sait pas, une espèce de peste, mon Dieu ! ils étouffent, ils deviennent noirs ; pourquoi est-ce qu’on nous les a pris ?

Pan… Pan…

Le bruit du tambour commençait à s’éloigner, le cortège arrivait dans le bout de la rue. On n’apercevait déjà plus ceux qui allaient en tête ; les deux derniers seulement furent vus encore un instant ; c’était le domestique et un cousin du mort, deux jeunes gens ; ils étaient habillés comme quand on va aux filles, avec un chapeau de feutre noir, un vêtement gris foncé ; le col blanc tout propre dépasse un peu le collet du veston, parce qu’on met un col dans ces occasions.

Prran… ça meurt ; écoute, je n’entends plus rien ; c’est qu’ils ont tourné.

Il n’y a plus les murs des maisons pour agrandir le son, lequel au contraire est mangé maintenant par le vide d’au-dessus des champs ; là-bas, après qu’on a tourné, et on suit un moment le chemin et au bout du chemin est un portail de pierre.

Le cimetière avec ses murs qu’ils n’ont pas eu besoin encore d’abattre, mais qui sait, si ça continue ?…

On ressaute, c’est les trois salves : on tire à blanc à côté du trou.

On tire trois fois en l’honneur du mort, c’est l’adieu des soldats à un soldat, adieu, camarade ! – une fois, deux fois, trois fois, – comme quand un charretier, habile à manier le fouet, s’amuse à le faire claquer.

Et puis plus rien, plus rien du tout.

Car le bruit qu’ils ont fait ensuite est un bruit qui ne s’entend que de tout près.

C’est quand ils font tomber les mottes avec précaution, une à une, laissant descendre le manche de la pelle le plus qu’ils peuvent dans le trou.

IV

Dans la cour de la verrerie, l’automobile commençait à s’impatienter ; elle a corné trois fois de suite. Et cette verrerie est située à un bon demi-kilomètre du village ; pourtant, distinctement, ces coups de trompe se font entendre jusqu’au village, – il y en a quatre là-bas qui sont tombés devant les fours.

Caille, qui sortait d’une maison, entend les femmes annoncer la nouvelle ; elle ne l’étonne pas, à cause de l’Étang de Feu dont il est parlé dans le Livre. Un Signe, un nouveau Signe, c’est tout. Rien n’arrive qui n’ait été prédit.

L’Étang de Feu, rappelez-vous. Peut-être bien est-ce l’étang de feu de ces fours à verre. Tout le jour, toute la nuit ces fours à verre sont allumés ; tout le jour, toute la nuit (le jour en blanc, la nuit en rouge), on les voit luire sous les hangars ; on ne les voit pas seulement.

Car il y a ceux qui sont devant. Ils prennent un peu de verre au bout de la canne.

Ils sont cuits et gelés, tour à tour la poitrine et le dos, un côté d’eux gelé, l’autre côté brûlé : un dur métier qu’ils font et qu’il faut tromper.

Ils chantent. On voit ces fours rouges ou blancs ; eux sont devant, on les entend. Ils prennent un peu de verre au bout de la canne, se retournent, faisant avec tout le corps un grand mouvement sur eux-mêmes et ils chantent pendant ce temps. Puis ils s’interrompent de chanter, parce qu’ils se mettent à souffler dans leur canne, mais le chant qu’ils laissent ainsi choir a été déjà ramassé.

Et c’est pour oublier qu’ils chantent, des chants jamais finis, jamais commencés, lancés en l’air, puis repris, renvoyés ; eux qui sont dans l’étang de feu ; dur métier et plus dur encore quand ils regardent autour d’eux.

Parce qu’alors voilà ces autres. Tout autour d’eux ces gens d’ici (et eux ne sont pas d’ici). Et eux dans cet enfer, ces autres en paradis. Eux propriétaires de rien, même pas d’eux-mêmes ; ces autres tous propriétaires, propriétaires d’un soi-même, d’un bout de champ, d’une maison, propriétaires de leur temps et de comment en disposer, propriétaires de faire, propriétaires de ne pas faire ; alors eux se disent : « Est-ce juste ? » Mais ces autres en réponse : « Sait-on seulement d’où vous sortez ? »

Ici, il y a ce nouveau Signe d’une révolte toujours près d’éclater :

— Traîneurs de terre à vos souliers, profitez pendant que vous pouvez !

— Taisez-vous, on vous dit, taisez-vous ! Tas de gueulards, de forçats, tas de fous !

Et c’est bien le signalement. De nouveau, ces ombres qu’ils font, noir sur rouge. De nouveau, ils lèvent les bras ; ils font avec les bras des mouvements. Comme dans une maison de fous, un bagne ; ou bien comme si, en effet, ils avaient été jugés (le grand Jugement qui viendra, et plusieurs assurent qu’il va venir, mais pour eux il est déjà venu) ; comme s’ils avaient été déjà condamnés au Feu Éternel : cet étang de feu qu’on voit par les portes grandes ouvertes, et eux noirs devant et se démenant ; et on chante par dérision ou pour faire taire en soi le grand désir qui monte devant ce Paradis pas à vous aperçu, où sont l’oiseau, l’air du ciel, les ruisseaux à l’eau bonne à boire, la permission de se coucher à l’ombre, et je dis : « Entends-tu ? » c’est la caille qui rappelle dans les blés.

Il est écrit : « Quiconque ne fut pas trouvé dans le Livre fut jeté dans l’Étang de Feu. »

Seulement pourquoi nous et pas eux ? Et pourquoi, nous, avant le temps, jugés et condamnés d’avance ? Pourquoi nous dans l’étang de feu, et eux rafraîchis de soleil, réjouis de couleurs douces à regarder ?

Qu’a-t-on fait pour être traités de la sorte ? qu’est-ce qu’ils ont fait, eux, pour être traités autrement que nous ?

Ils criaient ; et, en réponse, c’est une automobile qui criait sur le chemin ; tais-toi ! Une des automobiles qui étaient venues chercher les malades, mais on vous dit que ça va finir, on vous montrera qu’on est les plus forts.

Et on vous mettra où on est et on se mettra où vous êtes, nous tous et y compris ceux qui sont tombés ce matin, quand même ils ont plus de chance que nous, parce qu’ils vont avoir un lit, ils vont être couchés dans des draps, ils vont pouvoir se reposer.

De nouveau, une automobile sort de la cour : une grande automobile peinte en gris et portant sur les côtés un écusson blanc à croix rouge.

Est-ce qu’ils croient peut-être qu’ils vont nous intimider avec leur luxe ?

Ils semblent vouloir nous dire : « De quoi avez-vous à vous plaindre ? regardez les attentions qu’on a pour vous, les riches dans leurs cliniques ne sont pas mieux soignés » ; eh bien ! on vous dit qu’on s’en moque un peu, et on en a assez d’être humiliés ; attendez seulement que l’occasion de vous le faire voir se présente.

L’automobile s’impatientait, parce qu’elle ne pouvait plus avancer. Une équipe, qui se rendait au travail, lui avait barré le chemin.

Coups de trompe, sifflets, huées ; quelques-uns des hommes déjà ramassaient des pierres ; on leur a dit :

— Laissez-la passer, il y a un camarade dedans…

Et elle file à présent vers la ville à toute vitesse, poumm… poumm… poumm…

Les peupliers, penchant de côté, tombent l’un sur l’autre ; une maison s’avance rapidement à votre rencontre, on la prend, on la jette par-dessus son épaule ; les plis que l’air fait dans les rideaux de coutil tendus sont comme des coups de crayon tout de suite effacés ; encore ces cris là-bas, les chants repris, mais qui peu à peu se taisent ; puis les bâtiments eux-mêmes viennent à rien contre terre et y fondent, pareils à un morceau de cire posé sur une plaque de tôle chauffée au feu.

 

Mais voilà que se lève encore cette autre plainte (ça n’en finit plus).

Proche du lac, c’est une maison blanche, et un balcon devant est fait pour le bonheur.

Il venait s’y asseoir quand le soleil se couchait, il me prenait sur ses genoux ; laissez-moi, je vous dis, je veux qu’on me laisse seule.

On parle bas dans le salon, on parle bas dans la cuisine ; mon Dieu ! qu’ils me le laissent, qu’ils me le laissent tout à moi, le peu de temps encore qu’il sera là.

Elle a tiré sa chaise le plus près de lui qu’elle a pu. Il a un mouchoir sur le visage. Il y a eu sept mois lundi dernier qu’on était devenus mari et femme.

Tu m’as volé ma vie. Tu m’as prise pour sept mois seulement ; moi, c’est toute ma vie que je t’avais donnée.

Il me faisait asseoir sur ses genoux, il me disait : « Te représentes-tu ? c’est pour toute ta vie. »

Il m’a menti, tu m’as trompée !

Ils vous appellent aux choses qu’ils ont, ils vous font quitter celles qu’on avait ; ils s’en vont, on n’a plus rien, tu m’as volée.

Il me tenait la main, sa main montait à mon poignet, il me tenait le bras, il me tenait le haut du bras, sa main montait à mon épaule : il a ouvert sa main, sa main m’a lâchée pour toujours.

Seulement sept mois au lieu de sept ans et sept fois sept ans comme je pensais, parce qu’on était au commencement, mais voilà qu’il a mis la fin à côté du commencement.

Tu ne m’as rien laissé, tu m’as laissée.

Je m’étais défaite de moi, je n’avais plus mes yeux, je n’avais plus mon cœur ; plus rien par où connaître, apprécier, sentir ; j’étais morte avant toi, j’étais morte à moi-même ; alors à présent, de nous deux, c’est encore moi la plus morte.

— Oh ! qu’est-ce que je vais devenir ?

Elle regarde s’il ne va pas bouger ; elle lui dit : « Est-ce que tu es là ? » Elle l’appelle tout bas d’abord, puis plus haut ; ce qui l’étonne, c’est qu’il ne réponde pas.

Si elle l’aimait tellement qu’elle finît par le faire se lever ; Lazare aussi s’était levé dans son linceul, Lazare aussi sentait déjà.

Mais, non, il n’a pas bougé.

Et tout à coup elle change : « Pardonne-moi, j’ai été injuste, mais je vais me tenir tranquille, je vais être patiente, je vais être douce, je vais être bonne, je vais être comme tu aimais : alors tu me reconnaîtras. »

Tu ne me reconnaissais plus, tu devais te dire : « Ce n’est plus elle » ; peut-être que tu attends seulement que je sois de nouveau moi.

Il y a des fleurs tout autour du mort, et sur lui il y a des fleurs ; le cercueil n’est pas encore fermé. Elle a voulu tout arranger elle-même. Elle a été chercher les lettres qu’il lui avait écrites et celles qu’elle lui avait écrites : elle a mis le double paquet à ses pieds. Comme quand un voyageur part, et on s’inquiète qu’il ne manque de rien au cours de son voyage ; comme quand un voyageur part et on lui met ses meilleurs vêtements.

Elle l’a habillé elle-même ; elle-même a disposé sa tête, ses mains, ses pieds, comme il convient ; et puis, voilà, elle n’y croit plus, rien de tout ça n’existe, j’ai rêvé, quelle idée ! c’est une épreuve qu’il m’impose ; tu vois, à présent, comme je suis patiente, comme je suis docile ; tu me disais que c’était ce que j’avais de meilleur.

Je t’offre ce que j’ai de meilleur.

Elle regarde encore ; pourtant, mon Dieu ! si c’était vrai !

Ce n’est pas vrai ! que oui, c’est vrai !

Il m’a volée, il m’a trompée, il m’a trahie !

Je suis entre les vivants et les morts ; j’ai peur des vivants et j’ai peur des morts.

Est-ce que je suis vivante ou morte ?

Ah ! si seulement tout pouvait finir, le ciel, les montagnes, les eaux, ce qui est dans le ciel, ce qui est dans les eaux : si tout seulement pouvait finir et cesser d’être pour mieux être, et moi je serais de nouveau parmi tout et avec toi, au lieu que je ne suis nulle part, étant en un lieu où tu n’es pas.

Il commençait à faire lourd ; le lac ressemblait à une dalle sur un tombeau.

Les gens qui passaient se montraient la maison : « C’est la maison du médecin ; il n’y avait que sept mois qu’il était marié. Il a attrapé la maladie en soignant ses malades, c’était un homme bien dévoué. »

On parle bas dans le salon, on parle bas dans la cuisine ; on a dépendu la sonnette.

On a vu venir le facteur avec une grande boîte plate en carton ; et ensuite c’est le commis télégraphiste qui est arrivé sur sa bicyclette jaune ; il est écrit : « Les femmes pleureront leurs maris » ; il est écrit encore : « La mesure de froment vaudra un denier et les trois mesures d’orge, un denier ».

J’ai cinq enfants à nourrir, mon mari gagne 7 francs par jour.

Le pain, même pour nous qui l’avons à prix réduit, coûte 50 centimes le kilo.

Le lait, même pour nous qui l’avons à prix réduit, coûte 30 centimes le litre.

Les pommes de terre coûtent 30 francs les cent kilos, au lieu de 7 ; la viande, on n’en parle pas.

Le litre d’huile 5 francs.

On n’a pas assez de fromage ; comment est-ce qu’on se chauffera cet hiver, quand on vous demande 75 centimes d’une fascine qui en valait 20 ou 25, et 40 francs du stère de bois, et le charbon coûte quatre fois ce qu’il coûtait ?

Et comment est-ce qu’on s’habillera cet hiver, quand il faut payer les étoffes 10 et 15 francs le mètre, la toile 9 francs, 10 francs, 11 francs et elle ne vaut rien ; le fil cinq fois son prix d’avant la guerre, et il casse ?

Et comment est-ce qu’on se chaussera cet hiver, quand le cordonnier me demande pour un simple ressemelage 9 francs, pour un retalonnage 4, et que maintenant les souliers d’enfants les meilleur marché sont à 15 francs ?

On les avait pour 5 francs.

15 francs divisés par 5 ça fait 3 : on avait trois paires pour une qu’on a, alors, s’il y avait une justice, il faudrait que mon mari soit payé trois fois plus : c’est-à-dire qu’au lieu de 7 francs, il devrait gagner 21 francs par jour.

Croyez-vous qu’on puisse forcer les enfants à manger trois fois moins ? Croyez-vous qu’on puisse faire durer leurs chaussures, leurs chemises, leurs habits trois fois plus ? On a toujours été économe ; il faut pourtant qu’ils vivent ; ils bougent, ils courent, ils ont grandi ; il faut davantage de toile, il faut davantage de drap ; l’aîné chausse déjà du 40 ; on me dit : « Faites-les travailler », je ne peux pas les faire travailler tout nus ; on me dit : « Vous avez un jardin », mais la graisse ?

Avec quoi faire cuire les choux ? Ou bien s’il faudra les manger à l’eau comme les cochons ?

Croyez-vous que ça nourrisse ?

Je n’ai point de graisse, pas assez de fromage, pas assez de macaronis. On a vendu au village des jambons jusqu’à 100 francs ; c’est tout dire.

Et les belles toupines de saindoux qu’ils cachent, mais c’est 15 francs le kilo, deux jours de travail.

V

Caille cependant allait toujours et partout les Signes se levaient autour de lui. Aloys, le petit enfant, les verriers, le médecin, celle qui n’a plus rien à manger, le soldat mort : combien ça en fait-il déjà ? Il était près de midi, le village commençait à se repeupler parce qu’on rentrait des champs et des vignes ; – alors on se montrait Caille quand il sortait d’une maison, puis il sortait d’une autre maison et on se le montrait de nouveau. Peut-être que c’est vrai, peut-être que ce qu’il annonce est vrai, peut-être bien qu’il a la connaissance des choses. Et il y a les indifférents, mais il y a ceux qui se mettent en colère ; une femme lui a fait le poing ; un homme qui passait près de lui s’arrête :

— Qu’est-ce que vous foutez là, vous, marchand de malheur ?

Et, Caille, pris au milieu de tout ce monde, n’avait pas osé insister ; il s’était dirigé vers une ferme dont on voyait le toit à l’écart dans les arbres.

Un petit chemin y menait qu’il suit ; puis, s’étant approché, il voit un homme dans la cour. C’était le maître de la maison. Il y avait une fontaine.

L’homme était en train de se laver les mains à la fontaine, mais, apercevant Caille :

— Pas besoin d’aller plus loin, vous, demi-tour. On sait qui vous êtes.

Et Caille s’avance encore, mais alors l’homme de nouveau :

— Demi-tour, je vous dis… Est-ce que vous comprenez le français, ou non ? Plus vite que ça !

Puis il appelle :

— Jules !

Déjà ce gros garçon sortait de l’écurie ; il tenait un cheval gris par la bouche, il monte sur un banc, il saute sur le cheval.

— Tu vas à la forge, Jules ? Eh bien, surveille-le. On ne sait jamais avec ces gens-là.

— Entendu.

Caille revenait sur ses pas ; il marchait malgré lui plus vite que quand il était venu.

De nouveau ces saules, ce pré ; le cheval se rapprochait ; on entendait rouler les cailloux sous ses sabots, puis le chemin sonna comme une peau tendue, parce que la bête se cabrait.

Juste si Caille avait la force de ne pas se retourner. Et la voix de l’homme dans la cour vint encore de loin :

— Tu as compris, Jules, suis-le. Ne le lâche pas jusqu’au village.

La bête fit un nouvel écart, Caille entendait très bien les coups de talon qu’on lui donnait dans les flancs ; ces bêtes qu’on mène chez le maréchal, sans selle, ni éperons, ni étriers ; on les monte à cru ; il s’agit pourtant qu’elles vous obéissent ; on n’est pas dragon pour rien et on le fait voir.

La bête dut se tenir debout en l’air un instant, elle retomba, puis elle s’est élancée ; elle ne devait pas être maintenant à plus de dix pas de Caille, à en juger d’après le bruit qu’elle faisait en soufflant.

Caille prit à droite, on la fit prendre à droite ; il prit à gauche, on la fit prendre à gauche ; un peu plus et il allait se mettre à courir.

Heureusement que le village venait, et, à ce moment, Caille fut dépassé. On fit exprès de le frôler en le dépassant. La masse glissa tout contre lui, qui était lancée au grand trot ; ensuite il l’eut entre les choses et sa personne.

Sur la croupe grise qui se balançait, le corps est carré dans une chemise bleue, ayant à ses côtés les maisons du village, tandis que les épaules et la tête sont dans le ciel ; puis peu à peu la tête descend, les épaules et le corps suivent, peu à peu le village monte ; le garçon devient petit sur sa bête, les maisons deviennent plus grandes.

Caille avait ralenti le pas.

Une femme à ce moment se pencha à une fenêtre ; elle parlait au garçon qui s’est tourné pour lui répondre ; il a disparu ensuite au tournant du chemin.

Caille ne marchait plus qu’avec peine : étaient-ce seulement la fatigue et la chaleur ? Il a cherché des yeux la maison où il savait qu’il était attendu, comme le petit enfant qui a peur, le creux de la jupe de sa mère. Il ne reconnaissait pas la maison, il a dû demander son chemin.

— Mademoiselle Parisod ?… que si ! vous voyez bien… la petite maison rose… Avec des taches d’humidité…

Il eut juste la force de monter encore l’escalier de bois ; l’escalier branlait dans le mur.

En haut de l’escalier était une porte, il heurta à cette porte.

Un drôle de bruit se fit entendre, comme si on cognait avec un bâton contre le carreau et ce bruit se répète cinq fois, puis il y en eut un plus traînant, moins marqué : on s’assurait sur ses supports avant d’ouvrir.

Mlle Parisod se mit à pendre entre ses béquilles, dans l’étroit rectangle que fit la porte qu’elle ne put qu’entre-bâiller.

Il y avait une pauvre cuisine qui tirait tout son jour d’une lucarne pratiquée dans le toit ; pourtant la table était mise.

Ainsi dans les Temps anciens, quand le pain attendait le frère chez les frères ; mais nous sommes de nouveau un certain nombre de frères, il se trouve que les Temps se sont repliés sur eux-mêmes, la Fin ressemble au Commencement.

Les Temps de la parole proférée et les Temps de la parole réalisée sont en ressemblance et voisinage ; elle l’attendait, elle lui dit qu’elle l’attendait ; et, en effet, la table était dressée pour lui (bien qu’il ne le méritât pas) sur laquelle on voyait deux assiettes à soupe, deux verres, de l’eau dans un pot, une miche de pain.

On va ; l’horloge sonne. L’horloge pousse dehors ses douze coups qui tombèrent, puis l’horloge recommença à craquer. On aurait dit que c’était la charpente même du ciel qui craquait, et, quand les douze coups de nouveau tombèrent, que c’étaient des morceaux de ciel qui tombaient.

Haut dans l’air au-dessus des toits, ce clocher qu’on ne voyait pas, il se secoue sur vous de ses heures ; le toit plia, la lucarne tinta ; puis, en opposition de grandeur dans le silence qui était venu, des pattes de moineaux grincèrent dans le chéneau de fer-blanc.

Heure où l’air est comme un verre de pas bonne qualité ; on ne voit les choses qu’à travers sa vitre. Il tremblote, les choses tremblotent.

Quelques hommes, pas encore rentrés chez eux pour le repas de midi, se trouvent arrêtés et regardent ; la ligne que fait le mur est comme une corde de violon quand l’archet passe dessus.

Ou encore la vitre de l’air, comme sous un poids, se bombe, alors les choses s’aplatissent ; ou encore elle penche de côté et les choses penchent de côté.

Dans l’immobilité de tout, un lent déplacement de tout, comme quand on dit que le bois travaille.

Quelques-uns, pas encore rentrés chez eux pour le repas de midi, se trouvent arrêtés dehors et je les regarde ; leur figure mouillée de sueur est inutilement tournée vers les quatre côtés du ciel pour de l’air qui ne vient pas.

Cependant la plupart ont pris place à table. L’homme est servi le premier. Les enfants sont servis ensuite. La femme qui sert se sert en dernier lieu.

On laisse tomber le rideau, quand on en a un, dans l’encadrement de la porte, qui reste ouverte, pour peu qu’elle soit dans l’ombre ; on la ferme au contraire le plus étroitement qu’on peut, quand le soleil donne dessus.

À peine la femme a-t-elle commencé de manger qu’il faut qu’elle se lève de nouveau et aille à son fourneau, parce que les pommes de terre brûlent.

Des fleurs à ces rideaux, il y en a qui sont beige, et les fleurs sont des nénuphars (comme c’est la mode) blancs, et le feuillage tortillé fait arabesque de l’une à l’autre.

Ou le vieux rideau grenat, ou le rideau de serpillière, comme ceux qu’il y a aussi devant la porte des écuries pour empêcher les mouches d’entrer.

Ils sont enterrés six ou sept ensemble dans l’ombre, toute la famille ; l’ombre même est chaude, l’air passe mal, la nourriture passe mal.

Il fait trop chaud pour qu’on ait faim ; le plus petit, qui a cinq ans, n’a même pas voulu toucher à sa soupe ; on pense pour se consoler que la vigne se fait du bien.

VI

Caille non plus n’avait pas faim, mais ce n’était pas seulement à cause de la chaleur.

Il avait ôté son chapeau ; ses cheveux étaient collés sur son front, sa barbiche plus pointue au bas de sa figure plus creusée.

Elle s’était assise vis-à-vis, ses deux béquilles contre la table, à sa portée, dont les coussinets étaient recouverts de cuir noir, avec une bordure de clous jaunes à grosses têtes.

Il vous a été commandé d’aller, mais n’est-ce pas l’orgueil qui a parlé en moi ?

Elle le regardait, il regardait fixement devant lui ; est-ce qu’on a vraiment été appelé, ou bien si on l’a cru seulement, et votre tâche vous dépasse ?

Elle commença à manger, elle le regarda de nouveau ; elle lui dit : « Mangez, vous devez en avoir besoin. »

Il se mit à manger, et, maintenant, il ne faisait plus autre chose, mangeant très vite, comme quand on se débarrasse d’une obligation qu’on a.

Une fois qu’il eut fini sa soupe, elle voulut se lever, mais il lui fit signe de ne pas bouger, alla chercher lui-même le plat de pommes de terre à l’eau qui attendait dans le four.

L’après-midi s’est ouverte. On ne voyait même pas le ciel.

Cette toute petite maison ne consiste guère qu’en un toit posé sur un mur bas, la pente du toit faisant plafond. Sa sacoche, son chapeau étaient posés sur une chaise. Il se tut encore un moment.

Mais comment faire taire en nous cette autre voix ? Tu as été faible devant les hommes. Tu avais mis ta confiance en toi-même : elle t’a quitté. Il avait baissé de nouveau la tête ; elle le regarda encore ; sa grande figure disait courage, mais est-ce que l’encouragement peut nous venir du dehors ?

S’il n’est pas crié en nous, l’encouragement, compte-t-il ? L’encouragement est Esprit ; l’Esprit m’a-t-il abandonné ?

Puis, il sentit qu’il devait s’expliquer quand même ; il la regarda à son tour ; il faisait face à la lucarne, on voyait ce teint qu’il avait qui était le teint de quelqu’un qui ne sent jamais le soleil, et pourtant il était tout le jour au soleil ; mais c’est qu’on s’est défait des choses de la terre, alors peut-être bien que les choses de la terre, elles aussi, se sont désintéressées de vous, et le soleil terrestre n’a plus d’influence sur vous.

Il tourna vers elle sa pâleur, elle tournait vers lui encore plus de pâleur, avec un corsage grisâtre tombant autour de rien du tout, et retenu par les épaules comme par les bras d’un pendoir.

Il commença :

— Je me demande…

Il s’interrompit ; il avait pris sa sacoche, il compte dans la sacoche : vingt exemplaires seulement vendus ce matin ; ils ne veulent pas voir, ils ne veulent pas entendre, mais c’est que je n’ose pas faire voir et je n’ose pas faire entendre, sans quoi ils verraient, ils entendraient.

Nous sommes envoyés auprès des sourds et des aveugles ; à quoi bon, si nous-mêmes sommes sourds et aveugles ? Quand on me tourne le dos, c’est alors que je devrais me porter en avant.

Au lieu de quoi (il s’était mis à tout raconter), on a honte devant les hommes et on est faible devant eux, reniant son Maître à chaque heure ; la Parole, qu’il faudrait proclamer, n’est même plus un murmure sur vos lèvres : on la tend seulement du geste, morte aux pages.

Vous faites lever la vérité et puis vous fuyez devant elle.

Il disait ces choses, il en disait d’autres ; il disait : « C’est que je ne suis plus soutenu. »

« Et pourtant, voyez, disait-il. Et peut-être sera-ce pour aujourd’hui même, tellement les Signes s’accumulent ; et ils deviennent si nombreux qu’ils font peur. »

Elle hocha la tête avec force :

— Allez quand même, disait-elle ; allez et l’Esprit reviendra.

Et de nouveau, il se sentit plus fort. Peu à peu, par le moyen d’elle, l’Esprit, en effet, revenait ; alors, il revoit le matin et quand il marchait sur la route ; et personne ne savait voir, mais lui voyait.

Une femme écosse des pois devant sa porte, le faucheur tombe ; il faisait beau temps, le ciel était bleu :

— Voyez !

Il montre par la fenêtre le changement de lumière qui se fait ; elle a hoché de nouveau la tête.

Ils tombent tout à coup : c’est qu’ils sont frappés justement. Médecins, où êtes-vous ? Médecins, guérissez-vous vous-mêmes !

Et elle hochait encore la tête : alors les Signes partout se montrent de nouveau et se lèvent tout autour de lui. Le ciel devient noir comme un sac fait de poil.

On entendait craquer le toit sur sa charpente : il voit des montagnes de morts, l’eau des fleuves changée en sang. Il y a des régions déjà où les hommes mangent l’écorce des arbres, et vivent d’écorce et d’herbe, qu’ils disputent aux bêtes sauvages. Ailleurs des villes sont en feu, parce qu’il est écrit aussi qu’ils périront par le feu.

Il leva le doigt : un nouveau craquement se fit entendre. La lumière avait baissé.

L’huile tire à sa fin dans la lampe, c’est pourquoi il est dit : « Ne gâte pas l’huile » ; mais à celui qui aura vaincu, je donnerai un caillou blanc sur lequel sera écrit un nouveau nom que personne ne connaît que celui qui le reçoit.

Elle le regardait toujours, elle était toujours la même ; mais, lui, on ne l’aurait pas reconnu, tandis qu’il ouvrait de nouveau sa sacoche, et en sortait le Livre, parce qu’il faut se préparer.

Une voix de femme se fit entendre, laquelle disait : « N’oubliez pas d’aller chercher les cartes ; il y a la carte de pain, la carte de graisse, la carte de sucre, la carte de macaroni, la carte de riz… Je crois bien que c’est tout. »

On n’entendit pas la réponse ; la voix recommença : « As-tu pris les talons ? »

La plupart des gens, toutefois, avaient été dormir, et c’est sur le lit, ou dans le foin ; quelques-uns seulement préfèrent encore s’étendre dans le verger, sur l’herbe.

Ils voient la pomme pendre en deux couleurs au-dessus d’eux.

On a fait avec des ciseaux des découpures dans le papier vert sombre du feuillage ; ça laisse voir un peu de gris, pas trop.

Le chat guette la souris à l’entrée de son trou, tout accroupi déjà pour se jeter sur elle, si elle paraît jamais, mais paraîtra-t-elle jamais ?

On se retourne sur le ventre…

On se fait un coussin de ses bras, on est bien ; on se colle le plus qu’on peut contre la terre, parce qu’il y a plus de fraîcheur dans la terre que dans l’air.

Trente-cinq à l’ombre.

VII

— Trente-cinq à l’ombre ! Ça ne s’est jamais vu.

Pinget le pêcheur n’y peut pas croire, Pinget retourne derrière sa maison de planches où le thermomètre est pendu à un clou ; Pinget ne s’est pas trompé. Alors, alors est-ce que ce serait le thermomètre qui se trompe, quand même je l’ai acheté dans le meilleur magasin de Lausanne, et c’est ce qu’il y avait de mieux dans le magasin ? Non : tout déclare ce que le thermomètre annonce ; deux heures de l’après-midi, le soleil est juste au-dessus de vous. Le sable est un miroir à sa blancheur en même temps qu’à sa chaleur ; le sable dit aussi trente-cinq degrés et même plus ; il vous brûle la plante des pieds à travers la semelle de vos espadrilles. Et à présent Pinget regarde le ciel et le ciel dit comme le sable, par une couleur qu’il a rarement, étant d’un blanc qui tourne au gris et dedans un soleil tout blanc, net de contour comme la lune, et on peut le regarder comme on peut regarder la lune, bien que pas si longtemps.

Pinget a fait la grimace, il a dit :

— Il ne faudra pas aller trop loin cette après-midi.

Pinget et son aide poussent le bateau à l’eau, puis ils montent contre l’eau.

C’est la continuation du sable par la couleur et c’est en pente, et l’aide rame contre la pente.

Un gros, large bateau et lourd, vert noir contre le gris de l’eau. L’aide vous fait face, Pinget vous tourne le dos. L’aide tire sur les rames qui viennent difficilement, vu l’épaisseur du liquide ; on dirait de l’huile.

Comme du sable quant à la couleur, cette eau, comme de l’huile quant à sa nature ; on trempe les rames dedans, c’est mort ; on les relève, c’est mort ; ça ne s’amuse plus des rames, ça ne badine plus en gouttelettes autour ; ça colle après, ça file gras ; ils montent contre l’eau, puis virent ; ils se mettent alors à pencher de côté.

Il y a plein l’air de toiles brunes tendues, qui font des entrecoupements ; la rive et tout ce qu’elle porte semblent taillés dans la roche.

Arbres, maisons, prés, champs, terrain, tout est d’une même matière ; c’est taillé à grands pans contrariés, gris sur gris.

Il y a bien encore des couleurs sous ce gris, mais elles sont comme les tisons sous la cendre ; ce qu’on voit seulement, c’est la grande couleur d’ensemble et comme on a taillé dedans avec un gros ciseau, à grands coups, sans détail.

Et il y a aussi que ça ne bouge pas. Et c’est bien comme de la pierre, à cause que ça ne bouge pas, et rien qui bouge devant vous, au lieu que tout est d’ordinaire en mouvement, grand ou petit, en haut, en bas : feuilles, branches, fumées, nuages, et les ombres tournent lentement, et le lac qui est plus devant lui aussi va se balançant.

Pinget a regardé ; Pinget a dit :

— On n’ira pas plus loin pour aujourd’hui.

Il s’y connaît, et il connaît les creux où le poisson réfugié fait banc.

Des fois, par des temps comme celui-ci, on l’a ramassé à la pelle.

On n’avait qu’à se baisser, plonger les mains, les ramener ; en un rien de temps le bateau était plein, tellement plein qu’on ne savait plus soi-même où se mettre.

Il y a eu des fois qu’on est revenu assis sur le bordage et celui qui était aux rames avait les pieds hors du bateau, à cause du fond trop bien garni.

Un chien alors vint boire ; il tendait le cou pour ne pas se mouiller les pattes.

C’est en dehors du village, vers l’ouest, et la grève montre ses cailloux, qui sont blancs, bleus, gris, roses.

Ils n’ont plus d’angles ; ils sont ronds, ils sont ovales, ils ressemblent à des savons de toilette ; les uns sont mouillés, les autres secs ; les mouillés sont plus jolis que les secs ; et, comme si le lac avait commencé déjà de se retirer, la ligne de cette mouillure était un peu en avant de la ligne que faisait l’eau.

Mais l’Euphrate aussi se desséchera, pour préparer un chemin au Roi qui viendra de l’Orient. L’air qui a soif aspire le liquide par une buée qu’il en fait monter. On voyait de la rive tout l’horizon des eaux être submergé de vapeurs. De la rive, d’ordinaire, une vaste vue vous présente les grandes montagnes, et la côte savoyarde plus en avant offre sa nappe à damiers où beaucoup de clochers sont comme des bougies allumées à cause de leurs toits en fer-blanc : il n’y avait plus rien, là non plus, que ces vapeurs, ce même tissage, et ce surtissage, comme si des araignées y avaient beaucoup travaillé. À peine, tout à fait dans les hauts de l’air, et qui semblaient plus hauts encore dans l’air d’être sans base, deux ou trois rochers carrés, comme des boîtes de verre dépoli.

Ils furent supprimés à leur tour.

Le chien but encore, puis leva la patte ; il ne bougeait plus.

On entendait des coups précipités se faire dans la profondeur de l’espace : c’était pour l’oreille comme quand on tient le doigt sur le pouls d’un malade qui a de la fièvre.

Cela s’acheminait vers vous encore plus à travers l’eau qu’à travers l’air, comme si ce cœur eût battu dans l’eau, l’ébranlant toute : le bateau à vapeur en service, mais où ? Le chien lève la patte, écoute ; le chien s’en va, plus rien.

Est-ce parce qu’il est écrit : « Ils se réfugieront dans les cavernes ? » mais ils ne savent pas ce qui est écrit. Peut-être seulement qu’il fait chaud et l’heure n’est pas encore là qu’on recommence à travailler, pour celui qui est couché sous le prunier, pour celui qui est dans le foin, pour celui qui est sur son lit ; les heures vides que c’est, le temps creux, le temps inoccupé que c’est de midi à deux, en été ; et toujours cette réunion de toits innocente comme les prunes d’un gâteau trop cuit, qu’on a fendues en deux, posées à plat, rangées proprement les unes à côté des autres. Pourtant, sous un de ces toits, les choses écrites continuent d’être lues à haute voix : « Le quatrième ange versa sa coupe sur le soleil et il lui fut donné de tourmenter les hommes par une chaleur excessive » ; on n’entend pas. Un des plus petits et des plus minces parmi ces toits, mais quand même appliqué étroitement aux murs, et il est sur le vide entre les murs un empêchement à sortir. « Voici, je suis celui qui vient comme un voleur. »

Et le toit craqua de nouveau par suite du travail des poutres, il bouge et se déplace comme quand on a le sommeil agité : « Heureux celui qui lit et ceux qui écoutent » ; personne n’écoute. Une poule fait rouler le pois qu’elle a dans le gosier : « Le voici qui vient sur les nuées et toutes les tribus de la terre se frapperont la poitrine en le voyant » ; il n’est pas vu encore ; « je suis l’Alpha et l’Oméga, le commencement et la fin » ; mais nous, n’est-ce pas, nous sommes au milieu, et notre journée est en son milieu.

— Tu as les cartes ?

— Je les ai.

— Tant mieux, j’avais peur que tu ne trouves le bureau fermé.

Et c’est qu’on recommence à remuer quand même ; la forge a rouvert tout grands les deux battants de sa porte peinte en rouge brun ; de nouveau le gros soufflet de cuir a été mis en mouvement ; l’air est chassé dans un tuyau qui aboutit sous le charbon ; une lueur de plus en plus claire, de plus en plus vive, est projetée ; l’homme qui tient le fer a la figure violette, puis jus de framboise, puis comme passée au minium, enfin elle devient d’un blanc éclatant, dans quoi la grosse moustache noire a l’air peinte.

Une fille arrive, une grande fille à robe de coutil bleu.

Elle sait bien pourquoi elle vient, mais elle fait comme si elle ne savait pas.

Elle lève le bras, elle s’appuie contre un des montants de la porte ; on voit qu’elle est blonde, avec un gros cou.

— Dites donc (c’est au patron qu’elle s’adresse), est-ce qu’il n’est venu personne ?

Le garçon tire sur la chaînette qui fait fonctionner le soufflet ; le patron, lui, tient son fer dans le feu ; il se retourne, il fait signe que non.

Elle dit :

— Vous avez fermé ?

— Comme toujours.

Il lève son fer pour voir s’il est assez chaud, il voit que non, il le remet dans le feu.

— Et avant que vous fermiez ?

— Est-ce que ça vous regarde ?

On va s’amuser un peu.

Il pose le fer sur l’enclume ; à présent, parle, si tu veux.

Il bat son fer ; un bouquet d’étincelles en monte, qui est écrit sur le fond d’ombre, et est dans l’immobilité, tellement il se renouvelle tout le temps ; la musique du marteau sonne à grandes notes fréquentes.

On n’entendra plus le marteau.

« Aucun artisan, de quelque métier que ce soit, ne sera plus au travail ; le bruit du moulin ne se fera plus entendre. »

« La voix des musiciens ne sera plus entendue, la lumière des lampes n’éclairera plus, on n’entendra plus la voix de l’épouse. »

Il a retourné son fer quatre fois, le marteau alors reste suspendu ; il remet son fer dans le feu.

— Dites donc, monsieur Oguey…

Il regarde cette demoiselle comme s’il était étonné de voir qu’elle est toujours là ; elle comprend qu’il faut qu’elle dise tout, s’étant déjà trop avancée.

— C’est Jules que je cherche, vous savez bien, Jules Porchet… Vous ne l’avez pas vu ? J’ai une commission pour lui.

— Tu n’aurais pas pu t’expliquer plus tôt ?… Jules ? Bien sûr que je l’ai vu.

— À quelle heure ?

— Vers les midi.

— Et qu’est-ce qu’il vous a dit ?

— Ce qu’il m’a dit ?… Vas-y (il parle au garçon) vas-y toujours !…

Il a de nouveau la figure blanche, avec une moustache qui semble peinte au cirage dedans.

— Il m’a dit : « Je ne sais pas ce que la jument a attrapé au sabot de devant. » Je lui ai dit : « On va voir ça. » Il m’a dit : « Bon ! le sabot droit… »

— Il ne vous a rien dit pour moi ?

Il tape sur le fer ; tout à coup, elle n’est plus là.

Maréchal, je te revaudrai ça !

Elle va à présent très vite ; tu as voulu te moquer de moi, tu ne perdras rien pour attendre.

Elle est arrivée dans la rue où il y a le tonnelier, et il y a le menuisier, et il y a le cordonnier ; eux aussi se sont remis au travail ; la cuve chante de nouveau, la politure est posée en rond, par petits coups, sur le panneau, le ligneul est noué au cuir dans la piqûre : moi, la seule chose qui m’occupe, c’est de savoir s’il viendra ce soir, comme il a promis, ou non.

Une femme devant une porte a levé le doigt en l’air et a fait signe à deux autres femmes qui causent plus loin, lesquelles brusquement se sont arrêtées de causer et viennent vite ; moi, ce que je vois seulement, c’est quand c’est lui qui vient, et il me regarde, il m’entre.

Et ce que je vois seulement, à présent, c’est qu’il n’est pas là, lui ; alors, celles qui sont là, qu’est-ce qu’elles peuvent bien me faire ?

— Le petit est mort !

— Pas vrai !

— Doucement !

— Eh ! mon Dieu ! mon Dieu !

— Faites doucement, je vous dis, la porte est ouverte…

Mais tout à coup, elles se sont tues : c’est comme quand un chien pleure d’être attaché.

Ça descend l’escalier, ça vient à vous le long du corridor ; ça monte, ça descend, ça meurt peu à peu, ça renaît soudain ; — qu’est-ce que j’ai à faire où on pleure, moi ? est-ce que j’ai le temps de m’occuper des morts ?

Les femmes parlent bas, entrent dans l’allée, c’est le petit pour lequel on chauffait des draps qui est mort ; encore un ! Il a été tant qu’il a pu. Et puis, il n’a plus pu. Il a serré ses poings encore une fois contre ses joues. Il rentre au ventre de la terre dans la position qu’il avait quand il est sorti de cet autre ventre, et ce ventre-ci gémit.

Les entrailles mêmes qui crient, d’où la peine que le cri a à venir dehors ; non pas comme quand c’est la bouche qui déplore, ni même quand c’est le cœur, parce que la bouche et le cœur ont le passage plus facile ; ici c’est l’obscure poussée des racines comme quand l’abcès va crever ; alors, il n’y a pas de mots, il n’y a pas d’explications, le son même est étouffé.

Et la voix de l’épouse a été encore entendue :

La fille, qui a un bon ami, ne pense qu’à son bon ami. Moi, le bon ami que j’avais, je ne l’ai plus ; je vois à présent que je ne l’ai plus.

Ah ! si seulement tout pouvait finir comme il a fini.

Ô montagnes ! tombez sur nous, car alors on serait ensemble ; on serait deux ensemble à ne pas parler, tandis que je parle, et lui pas.

C’est tellement silencieux autour de moi !

Est-ce que c’est possible ? mais oui, tout vit quand même, tout dure, tout continue ; et moi je vis et je continue ; rien que toi qui es arrêté.

Si seulement tout pouvait s’arrêter, si les montagnes pouvaient tomber !

Et une sauterelle fait encore grincer ses pattes l’une contre l’autre et aiguise ses couteaux au pied du mur de vigne où la chaleur tient le lézard cloué ; moi, d’avance je réponds à l’appel, d’avance je crie : « Me voilà ! » s’ils préparaient jamais la grande tombe à au moins deux places, et le lit serait de nouveau le lit.

VIII

Caille s’était remis en route vers les trois heures pour continuer sa tournée. Il avait pris, cette fois, directement du côté de la verrerie, où il devinait bien les difficultés qui l’attendaient, mais il était de nouveau plein de force. C’était même la difficulté qui l’attirait maintenant. Mlle Parisod lui avait dit : « Allez et bon courage ! » il allait comme il lui avait été dit. Il marchait d’un bon pas malgré l’absence de toute ombre, dans sa jaquette noire, sous son chapeau de feutre dur.

Ce qui surprenait, en haut du chemin, c’est qu’on ne voyait plus la haute cheminée rouge de l’usine. D’ordinaire, rien ne comptait qu’elle, étant devant vous la chose importante à suivre des yeux dans sa montée jusqu’en plein ciel, toutes les autres choses comme à plat ventre autour d’elle : changement tout à coup, pourquoi ?

Ce qu’on voit, à présent, c’est seulement cette fumée. Et, du haut poteau rouge, rien n’existe plus que la base, que ce commencement de tronc, avec tout autour, retombante, l’énorme masse du branchage, comme le branchage d’un saule pleureur.

Changement, changement, c’est à présent la fumée, l’important ; une fumée qui ne peut plus monter, ni se répandre, cette énorme fumée qui pend, les toits de l’usine déjà pris dessous, le haut de la façade caché jusqu’aux fenêtres ; et, essayant de se mettre debout, les voix là-bas se heurtaient à la voûte, se cognaient la tête à ce plafond ; empêchées aussi de monter, empêchées d’aller librement, obligées pour venir à vous à une espèce de rampement.

Des cris comme dans une cave, mais raison de plus ; Caille allait.

Il marchait très vite, on va entre des haies ; derrière ces haies étaient des plantages ; un ou deux hommes et des femmes travaillaient dans ces plantages ; Caille regardait tout en montant ; tout à coup, dans tout ce noir, un four se mit à éclairer en blanc, et puis il n’y eut plus de four.

On entendait à présent un piano électrique, parce qu’à côté de la gare il y a un café-restaurant ; on voyait l’arbre, là-bas, tout le temps, continuer d’élargir son branchage, à cause de la fumée sortant à gros bouillons et tout autour de l’ouverture à gros bouillons se déversant ; on enfonce deux sous dans une fente faite exprès, la musique saute dehors, les deux lampes à abat-jour rose s’allument, même en plein jour (on a payé) ; Caille allait, un premier morceau fut fini, mets vite dix centimes.

Un grand désordre s’était fait tout à coup ; il vit venir quatre hommes, la fumée grossissait toujours. Un autre homme, ayant ouvert la fenêtre, tendit son verre plein ; l’homme au verre cria : « Hé ! là-bas, santé ! » les quatre hommes se retournèrent ; quelqu’un tenait un discours dans le café, on applaudit.

À ce moment, une table tomba, une valse commença à dégringoler les octaves, comme un seau d’eau qu’on vide du haut d’un escalier.

Et Caille, qui allait toujours, eut encore juste le temps d’entrevoir le bel arrangement de fleurs ornant le quai de la gare ; puis il y eut les rails, et le ciel était dans ces rails, de sorte qu’ils semblaient en ciel.

Les deux grands bras blancs et noirs à contrepoids de fonte se trouvaient être levés, il put passer ; tout de suite alors la couleur du chemin changea, la couleur du jour changea : on entrait sous le couvercle ; ça se mit à sentir le soufre, le charbon, la brique échauffée ; comme il tournait dans la cour de l’usine, l’odeur des fours ouverts l’assaillit de loin par devant.

Il s’avança encore, son chapeau roula par terre.

Un wagonnet roulait sur des rails, il faillit être renversé, il buta contre une traverse.

Ils ouvraient la bouche dans des faces noires où on était frappé par la blancheur du blanc des yeux ; deux ou trois d’entre ces hommes se tenaient debout sur une estrade.

Ceux-ci, à un moment donné, levaient à hauteur de leur bouche leur canne de fer, on aurait dit qu’ils allaient se mettre à jouer de la trompette ; la bouteille qui se gonflait au bout de la canne faisait mal à regarder.

Les autres allaient en procession, portant leurs bouteilles comme des lampions ; et Caille ne sut pas d’abord à qui s’adresser, puis fut bousculé par quelqu’un qui passait derrière lui, qui dit en passant : « Qu’est-ce que tu fous là ? »

Il tendait sa brochure. On éclata de rire.

Il y avait aussi des femmes ; une grosse, grasse, blanchâtre, les cheveux noirs et huileux, la blouse ouverte, mit les poings sur les hanches : « Bonjour, petit ! » mais il tenait bon ; il dut dire quelque chose qui surprit la personne, elle cria : « Venez vite, si vous voulez vous amuser ! » et dit ensuite : « Répétez voir ! » D’autres filles à tabliers noirs étant cependant arrivées, il fut entouré, il parlait, car quelqu’un de plus fort que lui parlait pour lui ; on le laissa d’abord parler ; puis brusquement il fut poussé contre la grosse fille qui dit : « Ah ! bien, non ! » et le repoussa.

Alors le piano électrique repartit dans le café ; on entend sonner la cloche qui annonce le passage des trains ; les cris grandissent encore ; les bras blancs et noirs se mirent à descendre, avec leurs tringles disposées de façon à se rapprocher d’autant plus de la verticale que les bras s’abaissent davantage : « À toi ! À toi ! » Elles se le renvoyaient, et puis, tout à coup…

Le cinquième qui est tombé ; c’est dans la cour qu’il est tombé !

Il a essayé de s’asseoir, il s’est tenu un instant appuyé sur la main, il retombe.

Voilà que la voûte de fumée s’est aplatie, comme si elle cédait sous un poids ; on a commencé à étouffer ; ils ont ouvert la chemise de l’homme, l’étendent sur un mur en pente, puis vont chercher une brouette, puis le mettent sur la brouette, comme on a fait pour le faucheur, ce matin ; – alors il y a eu ce grand cri ; tous les bruits, tous les autres cris se fondent en ce seul cri qui monte d’un jet, perçant le couvercle, et se brise.

Un grand silence.

— Dites donc, il faut aviser…

Le gros syndic a les mains dans ses poches, il les sort à demi, les rentre :

— C’est bien embêtant, tout ça !…

— Monsieur le syndic, on n’a pas de temps à perdre.

Des gouttes coulent sur le front du directeur de l’usine, qui s’agite.

— Je dis que c’est dommage, quand tout commençait à mieux aller par le monde, et pour nous aussi… reprend le syndic.

Il montre devant lui ce qui reste de prés et de champs à être en vue ; l’arbre qui est près de l’arbre, encore ces deux ou trois arbres, le regain en train de pousser ; mais l’autre, sans rien voir :

— Monsieur le syndic, ça peut se gâter d’un moment à l’autre ; si les secours n’arrivent pas bientôt, je ne réponds plus de rien.

— Il faut que j’en parle à mes collègues.

Il n’est pourtant pas pressé, parce que cette verrerie ne l’intéresse qu’assez peu, en outre il n’aime pas à prendre des décisions ; alors arrive ce directeur qui lui demande de faire venir la gendarmerie ; il faudrait tout de même qu’on vous laissât le temps d’examiner la question ; il quitte le lieu où il est, renfonce ses mains dans ses poches, tend la tête en avant, la hoche de nouveau :

— Je vais en parler à mes collègues ; on essaiera de téléphoner…

L’autre le suit et recommence à faire des gestes.

Vers les trois heures et demie, à présent ; est-ce qu’on ne sent pas qu’on commence à n’y plus tenir ?

Ceux qui parlaient beaucoup ne parlent plus ; ceux qui ne parlaient pas parlent beaucoup.

Les femmes sont devenues sujettes à des malaises !

Il y a un char à bancs qui attend devant chez Aloys ; le cheval brille dans l’ombre comme s’il sortait de l’eau.

Le cheval est tellement fatigué qu’il ne se défend plus contre les mouches, qui font des plaques sous son ventre.

Il laisse pendre sa tête, et la bride pend pareillement ; on ne voit plus la couleur du char à bancs, qui a été repeint en gris par la poussière.

C’est qu’ils ont été chercher partout un médecin, le nôtre vient de mourir ; nulle part ils n’en ont trouvé un, ils étaient tous ou malades eux-mêmes, ou bien trop occupés déjà ; est-ce qu’on va pourtant laisser ce pauvre garçon s’en aller comme ça ? qui n’en peut plus, on le voit bien ; c’est le cœur, à présent ; parbleu ! avec une fièvre pareille ; Menétry dit qu’il faudrait le faire transpirer ; on le couvre de couvertures, il claque des dents sous ses couvertures ; vite, essaie encore d’aller voir à Bougeries, puisqu’on nous dit que le docteur Bridel doit être chez lui ; c’est le frère d’Aloys ; il remonte sur le siège, il se met à fouetter sa bête tant qu’il peut ; elle part au petit pas, puis tout à coup se met à galoper comme elles font quand elles n’en peuvent plus. « Où vas-tu ? » Il ne répond rien, il tape sur sa bête ; c’est l’auberge à présent, et des hommes à la fenêtre :

— Il n’y a plus un médecin !

Ils regardent en l’air.

La fumée de l’usine se voit tout entière d’où ils sont.

Il n’y a guère qu’un toit sur la gauche qui gêne, mais pas trop ; alors on assiste là-bas à la fabrication que c’est, parce qu’on voit qu’à présent les branches de l’arbre ont cassé, et elles font un tas d’un jaune brun, comme des feuilles sèches.

Il n’y a pas à dire, ça gagne ! cochonnerie ! Et ces individus, d’où est-ce que ça sort ? Des Italiens, des Espagnols, des Polonais, des Russes, des Turcs, rien que des déserteurs ou des réfractaires ; et les quelques-uns parmi eux qui sont du pays ne valent pas mieux : qui s’assemble se ressemble ; maudite idée qu’on a eue d’autoriser cette fabrique à s’établir chez nous ! On s’est laissé tenter au Conseil communal par le gros impôt qu’on espérait en tirer : regardez où ça nous a menés ; comme s’il n’y avait que l’argent ! Mais on va prendre son fusil, on vous dit : heureusement que chez nous chaque soldat a son fusil pendu au-dessus de son lit ; on s’arrangera bien pour trouver des cartouches à balles, la Société de Tir en a…

— Salut !

— Salut, toi ! Qu’en dis-tu ?

— D’accord !

— Et toi ?

— D’accord.

— Regardez-moi ça !

— Est-ce qu’on y va ?

— On a toujours le temps de boire un verre…

Ils boivent, en effet, et pas peu.

Ils boivent, ils sont à présent quarante et plus, la salle de l’auberge est pleine, la petite chambre à manger, qui est à côté, pleine aussi ; d’autres, qui n’ont pas pu ou pas voulu entrer, se tiennent sur le perron ; le patron, la patronne, la servante, tous les trois qui servent et n’y arrivent pourtant pas ; alors on tape avec le fond de la chopine sur la table : « Hé ! encore un !… Patron !… Il se moque de nous !… Patron !… C’est cette chaleur. »

— Dis donc ! qu’est-ce qui se prépare ?

— On ne sait pas. C’est du pas ordinaire.

— Alors, raison de plus pour boire pas ordinairement.

Il y en a un qui relève les manches de sa chemise jusqu’à l’épaule, les roulant en bourrelet, on voit les gros bras bruns qu’il a ; et un, à côté : « Ça va être chez nous comme en Russie, si on ne s’en mêle pas » ; mais le premier répond : « N’aie pas peur, on s’en mêlera. » Quelques-uns ont commandé de la limonade ; parce qu’elle ôte mieux la soif, le bouchon saute au plafond, avec un bruit comme un coup de fusil : « Ça commence, ou quoi ? » La plupart des hommes du village ne sont pas retournés au travail après s’être reposés ; ils ont vu que ça se gâtait, et on a besoin d’être ensemble ; signe des temps aussi ce besoin d’être ensemble ; il est écrit : « Ils se rassembleront en troupes » ; l’humeur vous saute de haut en bas et de bas en haut : ou bien se cacher dans son trou, ou bien faire du bruit et être aussi nombreux qu’on peut ; ils boivent donc, ils font du bruit ; on n’aime plus tant à penser ; il vaut mieux ne plus s’entendre les uns les autres que de s’entendre soi-même ; pourtant, le grand cri qui est monté là-bas n’a pas pu ne pas être entendu…

— Écoutez !…

Ça monte, ça monte encore ; ça perce tout ; c’est comme une de ces fusées contre la grêle : plus ça s’éloigne de vous vers en haut, plus ça semble prendre d’élan ; ça fait colonne à travers tout, par une rumeur qui dure et persiste et ce grincement qui ne finit plus ; et puis ça casse, éclatement ; ainsi ce cri qui est monté, monté, monté, puis s’est fendu par le milieu.

Plus rien alors, silence, silence dehors, silence dedans, silence là-bas et chez nous ; c’est qu’on écoute à présent…

Trois ou quatre sont sortis, les autres sont restés assis où ils étaient ; on s’accoude plus largement, sans rien dire, sur la table.

Ils en profitent pour vider leurs pipes, faisant tomber le vieux culot de tabac humide qu’ils écrasent sur le plancher.

Ils frottent leurs allumettes phosphoriques sur le couvercle rond de la boîte, qui est peint en rouge ; il y a quand même quelque chose qui ne va plus.

Quand il semblait pourtant qu’au contraire tout allait recommencer à mieux aller, les Allemands ont leur compte, c’était bien le moment d’ailleurs. On a de la peine à respirer.

Drôle de chose, on pensait bien pouvoir manquer un jour de sucre ou de tabac ou de café, mais manquer d’air !

C’est cette poison de fumée d’usine ; dis donc, on dirait qu’on bat du tambour.

Que non, c’est le train. Que si, je te dis !

Ils chantent à présent, là-bas ; je te dis que j’entends aussi un tambour, moi. Ils ont été se mettre à la fenêtre.

Alors, ils ont vu Caille qui sortait de la cour de l’usine. On l’a poussé par les épaules, puis des gamins qui étaient là l’ont entouré.

Il était pâle, mais résolu ; il se met en marche, les gamins suivent ; celui qui est en tête tape sur une caisse à biscuits, un autre tient un drapeau vert et blanc, le reste s’est fabriqué des fusils avec des bouts de planche et ils portent l’arme sur l’épaule ; ils font cortège derrière l’homme : « Voulez-vous filer, les gamins ! »

— Laissez-les, c’est lui le fautif.

— Qui ça ?

— Le pâle !

Et un autre :

— Encore un de ces bolchevistes !… (Parce que le mot était déjà à la mode, venant de Russie, et était employé jusque dans les villages les plus reculés.)

— … Un de ces cochons qui préparent la révolution.

— Et, par-dessus le marché, celui-ci, il dit que c’est la fin du monde.

— Il dit que c’est la fin, que c’est la fin du monde, et qu’il faut tous se préparer, parce qu’on va tous mourir et être mis en jugement ; alors, il y en a qui le croient…

— Moi !…

Et une seconde fois cette voix qui vient depuis le fin fond de la salle à boire.

— Je dis que c’est la fin du monde, moi.

Ils n’ont pas besoin de se retourner pour savoir qui c’est qui a parlé et que c’est Clinchant toujours là, Clinchant peint sur le mur, ses trois décis de goutte, son petit verre, son bonnet de poil de lapin, sa pipe, sa barbe qui fume ; et il n’ôte même pas sa pipe de sa bouche pour parler, se débarrassant seulement d’abord d’un vieux reste mâchonné de fumée qu’il pousse dehors du coin de la bouche, puis pousse les mots dehors par le même chemin.

Une ficelle est enroulée autour du tuyau de sa pipe, à cause qu’il n’a plus beaucoup de dents et pour ne pas se blesser les gencives ; voilà de nouveau le feu à sa barbe. Coupe-la !

Mais non, sa barbe pend et n’est pas soignée ; elle est aussi longue sur les joues qu’au menton ; voilà que sa barbe a refumé.

Et puis de nouveau :

— Vous verrez !

Puis plus rien.

Il vide son verre.

Ceux qui sont à la fenêtre ont dit :

— Tu le connais, laisse-le ! C’est le pâle qui nous intéresse. Il faudrait lui régler son compte, parce que c’est des gens qui portent malheur…

Caille passait justement, alors le nommé Viquerat a été prendre un siphon, pèse sur le mécanisme, le jet part ; justement aussi le syndic a trouvé un des municipaux ; ils ont été ensemble au téléphone ; trois heures et demie, quatre heures.

La grande pendule à régulateur dont le patron est fier, l’ayant payée 140 francs, sonne à deux reprises les quatre coups sur deux timbres différents.

IX

La plus large des rues est en travers des autres qui vont dans le sens de la rive et celle-là du nord au sud.

Il y eut du monde, encore plus de monde ; on a vu, parmi tout ce monde, passer le ménage Mudry, qui revenait de faire du bois dans les forêts de la commune ; c’est un droit qu’ont les pauvres gens depuis la guerre.

Le ménage Mudry passe avec son bois ; la mère tire, le père pousse, trois des enfants suivent à distance, le plus petit est assis sur le tas. Ils sont tous bien fatigués. Et on le voit assez aux pieds de la mère Mudry, qu’elle traîne sur le pavé dans des bottines à élastiques crevées.

Ça pend de tout côté, ça râpe la terre par derrière, la charrette n’a plus de roues ; le gros buisson que c’est a l’air de glisser à ras le pavé ; et les branches dont il est fait sont des branches de toute sorte (frêne, chêne, sapin, hêtre, verne) et il faut dire encore que la plupart sont vertes, mais où est le temps qu’on avait du bois sec ?

« Moi, je mets la quantité qu’il m’en faut pour le lendemain dans le four de mon fourneau ; il sèche à mesure » ; le ménage Mudry a passé ; les hirondelles sont descendues encore ; sans le vouloir, quand on les voit venir, on fait avec la tête un mouvement de côté.

— Elle avait plié des draps toute la nuit, c’est pourquoi elle était tellement fatiguée.

Parce qu’ayant plié ses draps, elle s’était mise à les compter, et elle comptait jusqu’à cent, puis avait peur de s’être trompée, et elle recommençait à compter…

C’est Mme Crisinel qui raconte la mort de sa sœur à une de ses connaissances : « Elle avait quarante-deux. »

— Alors, pas rien que les vieux, comme vous voyez ! Les vieux, les pas vieux, les très vieux, les pas très jeunes, les très jeunes ; ah ! misère de nous !

Elles disent cette chose encore, mais on ne va plus en avoir le temps, à cause des changements et des changements et des changements.

Déjà on a commencé à entendre le lac, bien qu’il n’y ait pas encore de vent.

Et, à présent, est-ce le lac ? Non, le lac s’exprime autrement.

Ça ne vient pas non plus d’où vient le lac, ça vient du côté de la verrerie ; la chose n’est pas pour étonner quand on sait l’espèce de gens qui y travaillent depuis la guerre.

Le petit tambour se rapproche ; une femme se sauve en courant.

Alors, on voit Caille qui vient, et Caille a suivi la femme, mais elle a tourné la clé dans la serrure.

Elle ouvre sa fenêtre :

— Allez-vous-en, je vous dis ! Laissez-nous tranquilles ! Comme s’il n’y avait pas déjà assez de malheurs !…

Seulement, il est poussé à présent ; il aurait beau ne pas vouloir, on veut pour lui ; quelqu’un veut pour lui, ce quelqu’un lui dit : « Va ! » il va ; le cortège des gamins a continué son chemin : « Voulez-vous vous sauver, vous ! Même les enfants qui s’en mêlent ! »

Qu’est-ce qu’ils ont ? Ils sont enragés : « Voulez-vous filer ! On vous dit !… »

La mère de celui qui tient le drapeau vert et blanc lui court après, mais il court plus vite qu’elle.

Et ce ne serait rien encore sans cet homme avec ses brochures, mais voyez-vous le front qu’il a de vous aborder comme il fait. On a beau ne pas l’écouter, il parle : il vous annonce la fin du monde. Il dit qu’il faut vite se repentir, sans quoi on n’en aura plus le temps. Il dit que les temps sont venus ; le ciel va tomber, la terre va s’ouvrir, les morts sortiront. « Taisez-vous ! » Il ne se tait pas. Il vend ses brochures, ces choses y sont écrites ; même quand il n’est plus là, il est là. Il sait bien ce qu’il fait, allez ! et qu’on est curieuses et qu’on n’a pas la tête forte. Et voyez-vous ? en voilà déjà une qui y croit ! C’est la femme du grand Lambelet et pourtant elle ne se laisse pas si facilement manier d’ordinaire, eh bien : « Il a peut-être raison. » Voilà où elle en est !

Il faut dire qu’il fait un drôle de temps. On ne tient plus debout. Je n’ai jamais eu si soif de ma vie. À tout moment, je vais boire au seau de la cuisine, est-ce parce que l’eau est trop fraîche ? mais elle me met le feu au gosier. Plus je bois, plus il me faut boire. Et puis ces morts, ces maladies, sans compter toutes les horreurs qui se font dans le monde. Il vient, il vous dit : « C’est annoncé. » Et le mauvais temps aussi est annoncé. Il fait lever le mauvais temps. Il est parlé d’un grand feu qui s’allumera et ça commencera par des tonnerres et des tremblements de terre… Alors, alors, si c’était vrai ?…

Elle voit l’hirondelle raser le pavé, tourner à angle droit, longer le mur ; l’hirondelle jette son cri.

« Le voilà ! »

Caille sort d’une maison, entre dans celle d’à côté.

— Empêchez-le !

Comment l’empêcher ? Et puis encore, s’il disait vrai ?

Et une qui parle bas : « Moi, je crois qu’il dit vrai, tu sais. »

On a vu venir un nuage ; on dirait un oiseau à tête de cheval.

Regardez la vitesse qu’il a. Eh bien, est-ce qu’il y a du vent ?

Elles regardent le ciel, qui est comme de la terre mouillée ; le nuage qui passe dessus est tout pâle… Il est annoncé.

Le Livre dit que des Chevaux Ailés viendront, un Roux, un Noir, un Pâle ; et le Roux bannira la paix : est-ce qu’on n’est pas en guerre ? Le Noir tiendra une balance et le prix des choses dont on a besoin pour vivre sera doublé ; est-ce que ce n’est pas déjà fait ? Le Pâle, le Pâle, lui, s’appelle mort et sépulcre.

— Compte voir un peu seulement, dit cette cinquième, rien que depuis une semaine ça fait huit morts !

Mort et sépulcre.

— Autant en une semaine à présent qu’au temps d’avant en une année… Alors, si c’était le Cheval !

Elles défont leur groupe, elles en refont un. Et Caille qui sort à nouveau : vite elles rentrent, elles, dans l’allée et, quand il est de nouveau entré, c’est à elles d’en sortir, parce qu’elles ont peur à la fois et sont attirées : « S’il venait vers nous, qu’est-ce qu’on ferait ? » — « Moi, j’aimerais quand même entendre ce qu’il dit. »

Elles cherchent alors des yeux le nuage, il n’est plus là. Comment est-ce qu’on l’appelle déjà ? Mort et sépulcre.

Mort et sépulcre ! À qui le tour ?

Et la réponse n’a pas tardé : c’est le tour du pauvre Aloys : le cœur lui a cassé comme casse une branche sèche.

Il est mort, il vient de mourir, c’est son tour ; neuf alors, vous entendez bien, neuf en huit jours !

Un enterrement aujourd’hui, deux demain. Et après-demain, qu’est-ce que ce sera ?

On voit encore briller un petit moment l’aiguille d’or de l’horloge en haut du clocher ; elle s’éteint.

Les pierres ont de la chance qui ne pensent, ni ne sentent rien ; on voudrait être comme les pierres qui ne pensent ni ne sentent. L’aiguille de l’horloge s’est éteinte, le coq, un instant après, s’est éteint ; tout prend une couleur comme si on avait des lunettes noires ou comme quand on brûle de la broussaille et une grosse fumée brune se met entre le jour et vous.

Et, là-bas, contre la pente de l’eau, il y a toujours Pinget et son aide ; ils sont tout clairs contre la pente. Elle est comme un toit d’ardoise lavé par la pluie, ils sont blancs contre elle et devant (cette pente d’eau là, qui monte, monte encore ; et elle est pour finir une ligne droite sur rien).

Ça bouge sourdement sous eux, ça fait un mouvement comme quand la chenille rampe. Point de vagues ; pourtant on est soulevé. Ça monte et ça redescend sur place. Ça ne se voit pas, ça n’est pas pour les yeux, c’est pour les jambes et pour le ventre. Et aussi ce bruit qu’il y a, comme quand une pendule bat, ces grandes vieilles à caisses comme des cercueils dressés, et elles battent à gros coups sourds qui semblent venir de dessous la terre.

Il faut croire que même le poisson n’est pas rassuré ; on n’a rien pris. Signe que ça va se gâter tout à fait, quand il descend ainsi vers le fin fond du lac où il se tient à plat, comme des couteaux mis en tas sur une table de cuisine ; pas la peine de continuer, a dit Pinget ; passe-moi le filet, Félix ; mais est-ce qu’ils en font du bruit, aujourd’hui !

Ils regardèrent tous les deux ; ils virent seulement que le ciel avait baissé encore au flanc du mont, gagnant insensiblement vers en bas, comme fait le niveau de l’eau dans un bassin de fontaine qu’on vide.

Et ils ne virent rien de plus, mais, si on ne voyait rien, on entendait. C’était à présent comme s’ils regardaient avec les oreilles, à cause de ce grand cri qui occupa une place dans l’espace, l’occupa un peu de temps, ne l’occupa plus.

Un accordéon l’avait remplacé.

Et écoutons pendant qu’on peut ; bientôt, en effet, la voix des joueurs de harpe, des musiciens, des joueurs de flûte et des trompettes ne sera plus entendue ; alors écouter un moment encore, parce que bientôt on ne pourra plus.

Ceux de l’auberge coururent à la fenêtre, adieu le drapeau vert et blanc. Ils voient un drapeau couleur de sang. Une des ouvrières avait prêté son mouchoir de cou, et ces autres, l’ayant attaché dans le bout d’une perche à haricots, ils l’avaient fait marcher devant, étant derrière sur quatre rangs.

L’accordéon se tord, se détord ; eux se donnent le bras et suivent ; quand ils virent l’auberge, ils se mirent à siffler.

Dommage qu’on n’ait pas son fusil, mais ils sont pour le moment trois fois plus nombreux que nous, on fait le poing dans sa poche. Huées, sifflets, et Clinchant :

— Qu’est-ce que j’ai dit ?

Ceux du cortège mettent un doigt de chaque main dans la bouche et soufflent de toutes leurs forces, sans que l’accordéon s’arrête de faire dégringoler ses notes qui roulent les unes par-dessus les autres, comme des pommes de terre mises en tas ; quelques-uns avaient leurs cannes de verrier qu’ils portaient sur l’épaule, comme des commencements de fusils ; et les femmes plus loin :

— Mon Dieu !

C’est tout ce qu’elles ont dit.

On rentre vite chez soi, on regarde de derrière les contrevents.

— Ou bien des fous, ou bien des brigands, voilà le monde à présent.

Et on vit tourner le cortège, on le vit suivre la grande rue, suivre à nouveau d’un bout à l’autre cette autre rue : c’est l’affaire qu’on soit vu.

Et de bien faire comprendre à tout le monde nos intentions, qui on est, ce qu’on veut ; comme le fait déjà, assez, n’est-ce pas ? notre drapeau, capitalistes que vous êtes !…

X

Alors le temps va encore, mais le temps lui-même ne va plus que difficilement.

On ne sait pas bien l’heure qu’il est, l’obscurité qu’il s’est mis à faire vous induit en erreur, on tire sa montre : « Pas possible ! » L’idée de l’heure qu’on a dans la tête, d’ordinaire, n’y est plus, à cause que tout est changé.

On n’a pas besoin de montre quand les choses vont leur train, nous, le nôtre ; il y a accord entre les choses et nous : la véritable montre, c’est le ciel avec son cadran bleu et son aiguille d’or (comme celle de notre horloge), qui s’élève, puis redescend.

La véritable montre, ce sont les choses naturelles ; c’est le tronc du pommier qui fait sa petite ombre dans l’herbe ; et il y a le tronc qui est debout, mais il y a cet autre qui est couché et le second tourne autour du premier, de sorte qu’ici le cadran est vert avec une grosse aiguille noire.

Mais voilà que les ombres ont été retirées ; on ne distingue même plus la place du soleil.

Le soleil aujourd’hui s’est creusé un trou et il s’est caché au fond de son trou comme le fourmi-lion ; il n’y a plus que les mécaniques qui continuent à fonctionner, et les rouages de fabrique avec un ressort de fabrique, non ceux de nature et de chair.

Ils tirent leur montre : pas possible ! Il fait nuit comme à huit heures du soir.

Cependant, ils jettent un dernier coup d’œil à leurs champs ; c’est ces avoines qui inquiètent. Le froment, on compte bien qu’on aura le temps de le rentrer.

Voilà que la fourche a été enfoncée dans la dernière gerbe et celle-ci est levée à bout de bras, dépêchons-nous ! Alors l’homme qui est sur le char la prend contre lui, cherche la place ; il couche la gerbe à sa place comme un petit enfant qu’on met au lit.

À présent, la palanche, vite ! Ils se passent la palanche en l’empoignant par les deux bouts. Ils font grincer le treuil, craquer la corde, gémir le tas ; on voit la palanche qui bombe dans son milieu. Puis on s’aide avec le genou pour les deux ou trois derniers tours du treuil ; et déjà l’homme qui était sur le char est descendu, tenant les chevaux par la bride, tandis que la femme économe donne encore un coup de râteau.

Ils regardent le ciel ; on aura le temps. Il faut retenir les chevaux parce que les mouches sont méchantes. Le malheur est que le chemin n’est pas tant bon. Il y a ce talus à descendre, ensuite le pont sur la rigole et puis la pente à remonter : « Iée… iée… » On voit pencher cette petite maison dorée, on se dit : « Elle va tomber », elle se redresse.

Elle penche de l’autre côté et de nouveau on se dit :

« Elle va tomber », mais elle se redresse, et les chevaux reprennent d’eux-mêmes le grand trot pour ce petit bout de côte ; tu leur caresses le derrière des cuisses avec le manche du fouet, hardi ! on y est !

Et une, et encore une, toutes ces petites maisons qui se dirigent sur des roues vers les grandes, et toutes, de tous les points, vers celles-ci comme à un centre :

« Car le Temps est venu, parce que la moisson de la terre est mûre. »

Encore cet égratignement des dents des râteaux sur le ciel, comme si l’économie allait jusqu’à racler les nuages ; on entend le petit tonnerre des hauts-lieux ; beau nom qu’ils donnent à l’étage d’en haut des granges, où ont accès les attelages, et l’épais plancher retentit.

Il y a ces premiers petits essais de tonnerre d’en bas ; dans l’auberge, un homme s’est levé, a dit : « Je vais voir ce que font la femme et les enfants. » Un deuxième, la même chose, et il a dit la même chose ; un troisième : « Tant pis, moi, je reste », comme s’il n’avait plus le courage de bouger.

S’accoude, laisse aller sa tête, fait un nid à sa tête avec la paume de ses mains ; il y a toujours le bel alignement des bouteilles à étiquettes de toute sorte et quelques-unes des bouteilles ont au cou un collier avec une plaque d’émail ; mais le patron crie à sa femme : « Va voir si les fenêtres du galetas sont fermées ! » à la servante : « Rentrez vite les chaises ! » La côte de Savoie, dans cet instant, s’est découverte. Pour un instant seulement, on l’a eue de nouveau devant soi ; elle s’est défaite de ses vapeurs, elle brille singulièrement, elle est toute peinte en vert clair ; on dirait qu’on va la toucher, tellement elle s’est rapprochée.

Elle vient à vous comme sur des roues ; elle vient à vous comme une barque sous ses voiles avec ses grandes montagnes qui semblent toutes gonflées de vent ; elle se rapproche encore, arrêtez !

Et elle est là, pour un instant, avec ses forêts, ses prés, ses villages, ses champs, ses vignes, ses rochers, – tout ça se marque dans le plus grand détail, par lignes, traits, contours, rectangles, taches rondes, sur son coloriage comme sur une carte de géographie ; et il nous est dit : « Regardez ! »

Un bras se tend hors des nuages noirs, dans une manche en toile blanche.

Il montre de haut en bas, sur cette carte, un point, un autre point.

Regardez vite pendant que vous pouvez ; il montre un village, encore un village, comme le maître fait à l’école ; et c’est comme si à mesure ces villages étaient nommés : « Ça, c’est Yvoire… ça, c’est Messery… ça, c’est Nernier… » Puis encore : « Regardez bien, parce que la carte va être enlevée. »

Elle a été enlevée ; Pinget : « Foutons le camp ! »

Pinget ramène vite à lui le bout du filet qu’il dispose sur le bordage. Félix s’est mis aux rames, mais c’est à peine s’il peut les manier.

Elles restent prises dans la masse ; il faut à chaque coup forcer dessus, les décoller, comme on voit faire, au bord des trottoirs, les hommes avec la chaudière à asphalte, et, ayant plongé le puisoir, ils doivent des fois se mettre à deux pour le retirer. Et l’odeur vous prend aux narines, comme si l’étoile Absinthe était déjà tombée, dont il est dit qu’elle rendra les eaux amères, de sorte que ces eaux feront mourir les hommes qui en boiront.

— Charrette ! dit Félix, ça ne sent pas bon !

— Vas-y quand même !

Chez Veyre, le chardonneret a été se poser sur le plus élevé de ses perchoirs, dans l’angle rentrant que fait le toit à deux pans de la cage ; on lui parle, mais il n’écoute plus.

C’est pourtant pas ton habitude, toi qui aimais tant causer.

Qu’est-ce que tu as, mon vieux ?

Il s’est roulé en boule, a rentré sa tête dans son cou, il ressemble à un hérisson.

— Marius !

(Veyre, de nouveau.)

— Marius !… Tu veux pas répondre ?

Toujours rien ; alors Veyre dit :

— Je comprends, c’est que tu es un bourgeois, toi aussi ! Tu vis de tes rentes. Tu ne fais rien et pourtant tu es nourri, logé, chauffé, habillé… La révolution t’épouvante ! Eh bien ! mon vieux, tant pis pour toi. Il faudra bien que tu apprennes à te débrouiller. Le jour qu’on sera libres, je te rends la liberté.

Il dit encore :

— Tu entends ?…

Veyre met sa casquette.

— Comme tu voudras !… En attendant, il faut que j’aille voir ce que font les camarades, parce qu’ils pourraient avoir besoin d’un coup de main.

Il a rangé ses bouteilles à vernis ; il a couvert d’un linge, à cause de la poussière, le panneau de noyer qu’il est en train de repolir ; il prend la clé, il ouvre la porte ; une chose étonne quand même, c’est cette nuit venue avant le temps.

« Vas-y toujours, reprend Pinget dans le bateau, c’est le commencement qui coûte. »

Le bout du bateau se tourne vers en bas, la pointe de devant du bateau est entrée dans une vallée ; c’est comme s’il était à roulettes et roulait à travers des terres labourées ; une terre grasse, d’un brun foncé ; et elle luit où le soc a passé, mais quelles dimensions de soc ! et quels chevaux a-t-il fallu ! « Vas-y toujours ! on arrive. »

Félix lâche les rames, le père Pinget court à l’avant ; il risque de manquer la planche. Il n’y a pas à dire ça danse ! et pourtant pas pour cinq centimes de vent.

Il tient la corde et tire dessus. Des murs autour de lui sont démolis l’un après l’autre. Des murs d’eau viennent, se tiennent debout un instant immobiles, puis, minés par le bas, ils s’affaissent sur eux-mêmes. Ça ne s’allonge point comme d’autres fois doucement avec des pattes blanches à griffes qu’on voit s’écarter sur les pierres comme chez le chat qui s’étire, et quelque chose rit dans l’air, ou c’est comme une poêle à frire.

Ça vient par masses, ça sonne à grands coups sourds, c’est comme quand on donne des coups de pied dans une porte ; méfions-nous ! Pinget tire toujours sur la corde et l’avant du bateau s’est engagé sur la grève ; encore. On va le mettre dans le hangar.

Il tire par devant, Félix pousse par derrière ; on ne sait pas ce qui peut arriver ; on a vu des montagnes en feu tomber dans la mer, ou bien c’est un volcan qui crève au fond de l’océan, et toutes les eaux sont en sympathie.

— Je te dis seulement ça, vois-tu, mais souviens-t’en. Quand ça se gâte à un endroit pour elles, c’est partout que ça se gâte. Je te dis, moi, qu’il y a parenté, comme entre sœurs et cousines…

Le fer de la quille crie.

— Jusqu’aux sources, vois-tu, jusqu’à l’eau du ciel. Quand ça ne va pas pour les mers, ça ne va pas pour les fontaines…

Dans le hangar, il y a un second bateau, il y a des filets pendus, il y a une espèce d’établi ; il y a sous le toit des poutrelles posées à plat sur lesquelles on loge les rames.

— Et quand tu as des humeurs, elles se promènent, c’est le sang qui les promène…

Mais la locomotive s’est mise à siffler, et puis à siffler ; pour finir, c’est une espèce de hurlement qu’elle pousse ; des bravos y ont répondu.

Trente-six à l’ombre.

Qu’est-ce qui se passe ? Si on allait voir. Nous autres, notre bateau, quand on est tranquille pour lui, rien ne nous empêche de faire ce qui nous passe par la tête.

On a vu les peupliers qui sont en bordure de la route ployer par le milieu comme un arc sous le genou.

Des centaines qu’il y en a là ; toute la centaine a ployé ; et puis, lentement, ils se sont remis droits.

Une femme à chapeau de paille pousse une petite voiture à roues de bois et garniture de toile cirée ; tout autour de la capote pendent des franges de laine à pompons.

Heureusement que le petit dort ! Et elle court plus fort, et, sans s’arrêter de courir, à tout moment elle se baisse pour s’assurer qu’il dort toujours…

La locomotive resiffle ; après quoi, ça a claqué.

Mon Dieu ! des coups de fusil, à présent !

Et, comme si c’était un signal, on a vu le ciel vers l’ouest tourner sur lui-même ; l’autre côté de la page se montre, qui est rouge comme du sang.

Tout à fait ça !

L’homme rit. C’est le légionnaire.

Il ne s’inquiète pas de savoir si on l’écoute ou non, s’il est seul ou s’il n’est pas seul ; c’est pour lui qu’il parle ; et il est sorti dans le même instant que tous les gens rentrent chez eux.

Sa canne de berger dans la main gauche, son habit brun verdâtre de gros drap et à plis, ses bandes molletières, son bonnet de police, sa fourragère rouge ; il tient sa canne de berger dans la main gauche, il fait des gestes avec la main droite, il marche tout de travers, à grands pas qui s’arrêtent net.

Il montre des choses.

— Tout à fait ça !

Il rit. Est-ce qu’il a bu ?

Il s’est engagé à présent dans la grande rue, il tend la main vers où c’est rouge, au-dessus du faîte des toits.

Et les toits cachent en partie ce rouge, mais ce qu’on en voit est suffisant, et lui aussi a tout le côté du corps rouge, et justement le bras qu’il lève, rouge ; une de ses joues est encore plus rouge que l’autre et d’un autre rouge.

— Tout à fait ça ! Du sang par terre, du sang au ciel.

À ce moment ont été tirés des coups de fusil.

— Qu’est-ce que je disais ? Voilà que ça commence.

Une canonnade se fait entendre du côté des vignes, parce qu’ils ont des canons contre la grêle :

— Les soixante-quinze qui s’en mêlent !

Il rit.

Il se remet à marcher, il fait quelques pas de côté, passe le corbin de sa canne sur son bras gauche qu’il tient plié, flotte encore une minute ou deux sur le pavé, s’est arrêté.

Lève le bras droit :

— Tout à fait comme avant un coup de chien, d’abord rien du tout, et puis tout.

Il n’a pas bu, il est comme ça.

— Le général, on le voit des fois : le vrai Général, on ne le voit pas. Et vous, si vous ne savez pas comment c’est, venez voir. D’abord, on n’entend rien.

Il rit.

— Noir et rouge, c’est les couleurs. Rien du tout et ensuite tout.

Il crie.

— Attention ! Est-on prêt ?… Six heures vingt-cinq… Hardi, les enfants !

Alors éclate, de nouveau, terriblement, la canonnade dans les vignes, parce qu’un nuage blanc comme un linge a paru dans le noir du ciel, où le rouge s’est mis en grumeaux comme du sang qui a caillé.

Il n’y a plus d’exceptions, il faut que tout le monde y passe… Ah ! ah ! ah ! (il rit) vous ne vous y attendiez pas… Moi, je me suis jeté où ça chauffait le plus, peut-être est-ce pourquoi je m’en suis tiré jusqu’ici ; vous, vous avez fait les malins, qui sait si vous n’allez pas trinquer double ?

Il donne avec sa canne des coups sur le pavé.

— À votre tour ! Et pourquoi pas ? pourquoi pas vous ? Tout le monde, je vous dis. Les Anglais, les Belges, les Français, les Luxembourgeois, les Italiens, les Autrichiens, les Polonais, les Tchécoslovaques, les Russes, les Serbes, les Turcs, les Albanais, la Syrie, l’Égypte, la Tripolitaine, les Arméniens, ceux du Caucase ; les Américains à présent ; sans compter les Portugais, et on dit que les Brésiliens vont suivre, et Dieu sait encore quels Nicaraguas, quelles Colombies ; les Canadiens, les Australiens, les Algériens, les Marocains, les Arabes, les nègres ; des blancs, des rouges, des jaunes, des noirs…

Il rit.

— Et nom d’un chien, il y a les Boches !

Il rit.

— Alors pourquoi pas vous ? Tout le monde doit y passer, je dis. Il y a seulement la façon. Ceux qui ne crèvent pas de faim, c’est de maladie qu’ils crèvent. Ou si vous aimez mieux qu’on foute le feu à vos baraques ; vous auriez la ressource de sauter par la fenêtre, mais gare aux vieilles et aux enfants…

Il rit.

— Choisissez ; moi, j’ai choisi… Et puis, qui sait ? peut-être qu’on se retrouvera un jour chez le bon Dieu, parce qu’on aura été de son parti…

Il voit Caille sortir dans cet instant d’une maison et qui se hâte.

— Hé ! l’homme, là-bas !… Hé ! Monsieur, c’est pas vrai ?… Dites voir, arrêtez !… Parce que je crois bien que c’est dans votre livre… Je vous donnerai des renseignements…

L’autre s’en va.

— Tant pis pour toi !…

Il rit.

À ce moment, comme la fusillade recommence, il a pris dans cette direction, parce qu’il pense : « Allons voir ça, ça me connaît. »

Il monte le chemin ; il aperçoit alors Pinget et Félix qui viennent par un sentier de traverse et leurs têtes sont sur la haie.

Il adresse un discours aux têtes. Pinget dit :

— Oh ! moi, ça me connaît aussi, encore que pas tout à fait pour la même raison que vous, mais je dis comme vous : « C’est une sale affaire. »

Ils s’entendent.

— Vous, dit le légionnaire, vous vous battez contre le mauvais temps, moi contre les mauvaises gens. Vous, contre l’eau, moi, contre le feu. Mais c’est tout pareil, on est frères.

— Et plus que jamais aujourd’hui, dit Pinget, à cause que je crois bien que tout va s’en mêler.

Il n’y a plus au ciel qu’une flaque brunâtre, comme devant la porte de l’étable quand on a saigné le cochon.

Et on a de nouveau tiré, et à présent les coups de feu sont dans votre voisinage, quand même on n’aperçoit rien à cause des arbres, et c’est étonnant que le chemin soit si désert.

Et puis ce silence après les coups de feu, qui est étonnant.

Mais quand il a duré ce qu’il faut, il fait place à des huées.

Un homme descend le chemin ; l’homme leur dit :

— Les verriers ont tout cassé dans le café, ils ont jeté le piano par la fenêtre, ils ont déboulonné les rails, ils ont arrêté le train. Et ils ont voulu faire descendre les voyageurs, sans compter qu’il y avait les wagons de marchandises où ils auraient eu de quoi se servir, seulement des gendarmes, à la station d’avant, étaient montés sur la locomotive ; les gendarmes ont tiré…

— À balles ?

— Pas encore, mais risque bien qu’on soit forcé d’en venir là.

Le dernier restant de rouge dans le ciel a été ôté.

— Rentre les oignons, tu entends !…

— Rentre le linge ! Rentre-toi !…

Mon Dieu ! quelle comédie c’est de décrocher ces pinces quand le ressort est rouillé !

Elle me dit que les culottes du petit doivent être sur le cordeau ; je ne les ai pas vues.

— Est-ce les bleues ?

— Non, les grises. Dépêche-toi !…

On a vu revenir le pêcheur d’écrevisses, bien qu’il soit habitué à sortir par tous les temps.

Par le fait même qu’on a, toute la journée, les pieds et les mains dans l’eau, on ne s’inquiète pas tellement de celle qui peut vous tomber à l’occasion sur la tête, qui n’est qu’un supplément. Pourtant, quand il est sorti de dessous son petit tunnel de vernes et de frênes et qu’il a vu ce qui se préparait, vite il ramène son pantalon sur ses chevilles.

Un monsieur à bicyclette est descendu la route d’Andagne sans faire fonctionner son frein, malgré la pente et les tournants ; il a pris ce dernier dans un terrible penchement, puis file à plat. Il n’a pas ralenti à cause de la provision de vitesse qu’il a, où il puise sans l’épuiser. Il est porté par elle jusque dans le village. Là, l’angle de la maison de la poste le supprime.

Le bruit qu’il y a, c’est les espagnolettes, parce qu’on ferme les fenêtres partout à la fois.

On a vu la grande affiche du Cirque Muller, qui est à moitié décollée, parce qu’il y a longtemps que les représentations ont eu lieu, être soulevée par le coin. Elle s’est mise à flotter devant le mur comme un drapeau, avec Mlle Olga en maillot rouge et veste à brandebourgs qui se dandine sur son cheval.

On a vu passer des vols de feuilles vertes ou bien si c’étaient des étourneaux ; et dégringole premièrement la cheminée du boulanger Prahins, qui est un simple tuyau de tôle d’au moins quatre mètres de haut ; on lui disait bien : « Elle ne tiendra pas. »

Une tuile, une autre tuile : heureusement qu’il n’y avait personne dessous.

Voilà Caille qui sort encore d’une allée.

Cette grande fille qui court, son tablier sur la tête, c’est Adèle ; où est-ce qu’elle va ?

Alors ont commencé aussi à dégringoler, s’entraînant l’une l’autre, les planches qui étaient appuyées contre la remise du charron ; il y avait, parmi, des gros plateaux de frêne : drôle qu’ils ne fassent pas plus de bruit.

C’est à cause du bruit que fait le lac.

Un arrosoir, qu’on avait laissé sur le mur, roule à dix mètres ; une branche de prunier, qui vient de casser, garde quand même sa position, reste posée à plat sur le courant de l’air.

Et les claquements encore d’un ou deux contrevents qui battent, mais même ces claquements ne sont plus entendus.

Tout est recouvert par le lac.

Non plus ces coups de pied d’avant. Comme si un fleuve tombait à côté de vous, de très haut.

Alors, c’est que ce serait vrai ! il y en a qui disent que c’est vrai !

— Yvonne ! Yvonne !

— Allume vite ! tourne le bouton !

« Si c’était pourtant vrai ! » — « C’est vrai ! » Toute la peine qu’on s’est donnée ! Mets le couvercle sur la machine à coudre, on ne sait pas ce qui peut arriver.

Et moi qui m’étais fait faire une robe neuve ; vingt francs de façon !

On pense au toit. Il pourrait bien arriver qu’il se fasse des gouttières sous le faîte, qui est la partie la plus exposée ; le père de Jules :

— Où est-il, Jules ?

— Il n’est pas là.

Il monte seul dans le grenier. Le foin fermente encore un peu, raison de plus pour faire en sorte qu’il ne se mouille pas davantage, sans quoi il refermenterait.

Par les plus minces fentes et les plus petits trous, ça vous souffle et vous siffle contre ; cette poussière d’eau, Dieu sait comment elle fait pour entrer, elle entre pourtant, on est dedans ; ça sent fort et sucré, c’est en même temps chaud et frais ; – il fait le tour des hauts-lieux, descend, fait le tour de la remise, s’avance jusque sur la porte :

— Ah ! saleté !

Il se cogne à la brouette, il fait tomber le trident, on ne pourra pas dire qu’on a eu peur. Ce n’est pas, d’ailleurs, à soi qu’on pense. C’est ces récoltes, c’est le raisin, le petit peu de bien qu’on a, pourquoi on y tient, ah ! saleté ! On n’est pas comme les gens de la ville, ils disent : « Il gèle », ils s’en moquent, ils sont au chaud ; nous, cette gelée nous coûte des centaines de milliers de francs. Il grêle, et ça les amuse ; – nous, cette mitraille, on aimerait mieux la recevoir en pleine poitrine, parce que les produits de la terre, c’est encore plus sacré qu’un enfant.

Il ne pense qu’à ses récoltes.

Et Clinchant dans l’auberge pense encore moins loin, qui dit : « Moi, je suis tranquille, je n’ai plus rien. Regardez si je ne continue pas à boire, et si la qualité n’y est pas toujours pour moi, et la finesse de goût. Couchez-vous, vous autres, sur vos écus ! Le malheur seulement, c’est qu’ils sont pour la plupart en nature et ainsi pas tant à l’abri que ceux avec des rois dessus… »

Il donne un coup de poing sur la table :

— Vas-y, là-haut !… Crache, gueule !… C’est ça !… Moi, je marque les points comme au jeu de quilles. Patron ! tu as de la craie ?…

On lui dit :

— Taisez-vous, malheureux !

— Moi !

Il crie :

— Deux !… quatre !… cinq !… cinq !…

Et Clinchant est vu tout à coup, qui ne dit plus rien à présent, et, seulement, il vous regarde, avec le fourneau de sa pipe et sa barbe ; puis il n’y a plus eu de fourneau, ni de barbe.

Ils ne pensent encore qu’à leur bien ou au bien d’autrui ; est-ce qu’ils ne finiront pas par comprendre ?

Il y en a un qui a caché pour quatre mille francs de billets sous le plancher dans le grenier, si la maison prenait feu !

Il monte vite les chercher ; il est pieds nus.

Il est comme s’il se volait lui-même, il est devant l’argent qui lui appartient comme si cet argent ne lui appartenait pas.

Sûrement que sa femme ou sa fille l’a entendu et elles sauront, et il ne veut pas qu’elles sachent. Il écoute : est-ce qu’on n’a pas crié ? Qui est-ce qui a crié ? ou bien si c’est dans mes oreilles que ça se passe ? Et il lui semble, à présent, qu’on monte, peut-être est-ce seulement le bruit de son cœur ; mais tout à coup, la maison a penché, comme un homme qui a trop bu.

Si les maisons se mettent à tomber, où est-ce qu’on cachera son argent ? Je le prendrai sur moi, mon argent, tant pis ! Je travaillerai avec, je coucherai avec.

Mais, nous autres, nos provisions ? On a été comme la fourmi : la fourmi ne peut pas se passer de sa fourmilière.

Qu’est-ce qu’on fera de nos sacs de farine, de nos sacs de sucre, de nos pots de graisse ? La huche aussi est pleine, qu’on ne peut pas déménager. Et le lard qui est dans la cheminée ? Est-ce qu’il nous faudra nous sauver tout nus, comme on a lu qu’on faisait dans les pays où on se bat ; est-ce qu’il nous faudra mourir de faim, quand même on a été précautionneux et prévoyants ?

Si rien ne tient plus ! si on ne peut plus compter sur rien ! mais quel mal a-t-on fait pour qu’on soit traité de la sorte ?

Ils voient bouger contre le mur les choses qui sont pendues au mur, les portraits dans leurs cadres, les photographies, la pendule ; ils voient bouger sous le plafond la lampe qui pend au plafond ; ne vont-ils pas voir dans le ciel la Croix, le Calice, la Colombe, après quoi une voix viendra ?

Ils entendent craquer les poutres, battre la porte, gémir la pierre d’angle où le vent se déchire en deux ; ne vont-ils pas entendre la voix ? parce qu’après les derniers Signes, une voix dira : « C’en est fait. »

La mère dit seulement : « On ne peut jamais savoir, prépare des provisions dans le grand panier » ; le propriétaire trie parmi ses papiers, met des titres dans sa poche.

On fait en sorte qu’on soit prêt à partir, parce que, quand nos maisons brûlent, elles brûlent vite, vu le foin et la paille qui y sont entassés, la remise qui est en bois.

Et des fois, et des fois aussi, n’est-ce pas ? on les a vues tomber, bien que pas souvent, mais on n’aura qu’à ouvrir la porte, la femme et les enfants sortiront les premiers.

— As-tu ta montre ?… Va vite la chercher !

C’est une montre d’argent avec une chaîne d’argent qu’il a donnée à sa femme, du temps où ils n’étaient encore que fiancés.

Et dans la maison d’à côté :

— As-tu pensé à ta police d’assurance ?

Il lève le bras, il monte la prendre, il est arrêté en chemin ; l’électricité s’est éteinte.

Ils tendent le bras dans le noir, et, ayant tendu le bras, vont se cherchant les uns les autres.

Rencontrent une figure, un autre bras, la table, l’étoffe d’une jupe, et ils disent : « Est-ce toi ? »

Les plus petits des enfants sont amusés, les plus grands sont effrayés.

Le père dit à la mère : « Mets-toi sur le banc, compte-les pour voir s’ils sont tous là. Marcelle, où es-tu ? »

La petite voix : « Ici. » – « Eh bien, mets-toi à côté de ton frère… » Et le père veut l’aider ; il a cherché la petite main trop haut ; c’est la tresse que sa main rencontre, alors il tire sur la tresse.

Mais nous qui savons, qui avons compris ! nous qui avons vu ! Quand la troisième partie du soleil est frappée, la troisième partie de la lune, la troisième partie des étoiles ; et on sait que le nombre de la Bête est 666.

Nous à qui l’homme a parlé, et nous qui l’avons écouté ; et à présent on sait, parce qu’il est écrit aussi : « Le soleil deviendra noir comme un sac fait de poil… »

Le soleil est devenu noir ; il est écrit : « Les étoiles tomberont sur la terre comme les figues d’un figuier secoué par un grand vent… »

Et la chose aussi est écrite qui est qu’à un moment donné le ciel se retirera comme un livre qu’on roule ; et après cela il est dit que les hommes se réfugieront dans les cavernes, mais même dans les cavernes ils ne seront pas en sûreté.

On s’est réfugié dans nos cavernes, on n’y est pas en sûreté.

Les Signes ! les Signes ! les Signes ! écoute bouger le mur sur ses fondations. Il y en a qui sont descendus à la cave, mais écoute bouger, écoute trembler : c’est par-dessous et de bien plus profond que la Volonté de Dieu maintenant agit, par qui jusqu’aux assises de la terre seront ébranlées et les montagnes tombent dans l’eau.

Celui-ci s’est mis sous le lit, cet autre s’est couché dessus et se couvre la tête avec les couvertures ; le grand Lambelet : « Ça ne serait encore rien si on pouvait se défendre. »

« On est fort, on a ses deux poings. Si on m’attaque, je dis : « Attention ! » Parce qu’on a de la douceur et on est arrangeant dans l’ordinaire et le commun des temps, mais ne venez pas m’ennuyer !… »

« Quand on m’attaque, je me défends : à présent on ne peut plus se défendre. Quoi faire ? et à quoi serviront-ils, ces poings, et la force du gras du bras, et celle qu’on a dans les épaules ? »

« À quoi sert qu’on ait les jambes faites comme on les a ? ah ! misère de nous ! les rien du tout qu’on est, mais on ne le sait pas, et on croit qu’on est quelque chose ; alors, le dur, c’est de quitter cette idée de soi qu’on avait. »

« Le dur est de se dire : tu n’es rien. Parce qu’à présent, j’ai beau dire : « Je ne veux pas », comme avant je disais : « Je veux. »

« Avant on m’obéissait, les arbres m’obéissaient, la terre m’obéissait, les domestiques m’obéissaient… »

Il a honte de lui. Et cette honte qu’il a de lui fait qu’il se tient à l’écart. Il a été se cacher dans le réduit où on serre l’avoine. Il s’est assis sur un sac : que faire ? à quoi bon bouger ? « Les domestiques, les bêtes, la terre, je prenais la branche, elle venait ; je tirais sur les ridelles, le char venait… »

Tout à coup il se met debout :

— Eh bien, quand même !

Il lève le bras, il fait le poing.

— Je ne veux pas.

Parce que la colère se lève, et, en même temps que la peur, une colère partout se lève ; ils ont enfin compris (et le grand Lambelet déjà) ; et tous, à présent, comme lui : « Je ne veux pas ! je ne veux pas ! »

Ce n’est pas nos maisons, ce n’est pas nos récoltes, ce n’est pas notre argent ; si seulement c’étaient nos maisons, nos récoltes, notre argent.

C’est nous, c’est nous qu’on doit mourir :

— Non, je ne veux pas !

Et cet autre : « Est-ce que c’est juste ? »

Il lève le bras, lui aussi ; il est éclairé.

Un terrible regret vous vient des choses qu’on avait, qu’on ne va plus avoir. La vie la plus dure devient douce, toutes ses couleurs sont changées ; je repeins tout derrière moi dans un seul dernier regard que j’y jette, comme fait le soleil quand il va se coucher.

Un coup de tonnerre.

Certains tâchent de prier, mais à ce même moment un éclair traverse la chambre comme la lame d’une épée, tranchant net les mots sur leurs lèvres.

C’est une chose amère que de mourir (parce qu’elle pense qu’elle va mourir) ; c’est une chose impossible à comprendre, quand on n’a comme la petite Rose que dix-sept ans. On n’a pas encore passé la barrière et à peine si on a regardé par-dessus, mais le peu qu’on a vu vous a semblé tellement beau. Chose amère, quand on est encore de ce côté-ci de la vie, et on voit que jamais on n’ira de l’autre côté. L’homme se couche à côté de toi, et tu naîtras une seconde fois… Elle a un mouchoir, elle s’essuie les yeux avec son mouchoir… On devait danser ensemble dimanche prochain ; il n’y aura plus de dimanches !… Est-ce possible ? non, c’est des menteries !… Aïe !… Elle est éclairée, elle se lève, elle retombe assise, elle se couvre les yeux avec ses mains, elle se bouche les oreilles avec ses pouces… Mon Dieu ! que oui. Et justement, mon Dieu ! quand tout paraissait devoir si bien s’arranger, il passait au moins six fois par jour devant chez nous… Je suis sûre que c’est lui qui m’a envoyé cette carte, avec cinq timbres à deux centimes collés dessus dans tous les sens, c’est un langage ; où est-ce qu’elle est ? Elle cherche dans ses poches, sans y trouver la carte ; et comment faire dans cette nuit, où il ne fait clair que des tout petits moments, mais alors il fait trop clair ?…

Les uns dans les cuisines, il n’y a plus de cuisines ; les autres dans les chambres, il n’y a plus de chambres.

Et ceux qui sont descendus à la cave, c’est comme si c’était deux fois la cave, à présent, tellement il y fait noir : le tonneau, où est le tonneau ? et où toutes ces pommes de terre nouvelles ? seulement moi, c’est mes enfants.

C’est celle qui en a cinq : « Est-ce qu’elles auront encore le cœur de se plaindre, elles qui n’ont personne à qui elles fassent besoin, et moi j’ai cinq personnes à qui je fais besoin. »

« Je les prends l’un après l’autre : « Viens, toi !… à présent, c’est toi », et je recommence, ah ! si seulement je pouvais les tenir les cinq ensemble contre moi. »

« Ou bien peut-être leur donner à chacun un bidon comme quand on va aux framboises, je leur dirais : « Donnez-vous la main », je prends à mon tour la main de l’aîné, et on s’en irait. Parce qu’il commence à être raisonnable. »

Et il y a encore Pinget qui dit à Félix : « Bon Dieu de bon Dieu ! le bateau… Et a-t-on bien fait de le remiser, quand même je ne crois pas qu’on aura jamais plus l’occasion de s’en servir » ; il y a encore Clinchant, qui est comme le portrait de Clinchant, et on tire un rideau de devant lui, puis on ramène le rideau (il y a double toit sur l’auberge, un toit de tuiles, un toit d’eau) ; on tire de nouveau le rideau, c’est le même portrait, – fini.

Tout est devenu possible.

Les femmes qui étaient venues habiller Aloys disent qu’à un moment donné, il s’est assis sur le lit, tant le coup a été violent ; et, une fois que le coup a eu donné son effet, il s’est recouché.

« Et puis, il a été sage. »

« On aurait bien voulu se sauver ; si on ne s’est pas sauvées, c’est qu’on n’en avait pas la force… On venait de l’habiller. On lui avait mis une chemise blanche, un col propre, une cravate noire, ses habits neufs, ses souliers neufs… »

« Pourquoi est-ce qu’il s’est fâché ? Qu’est-ce qu’il avait à nous reprocher ? Mais peut-être que les morts, un moment, n’ont plus été morts. »

Mon ami, mon ami, mon ami, tout est fini, tout est fini.

C’est la femme du médecin. Tout recommence, mon ami.

Tout a recommencé pour toi, tout recommence pour moi aussi.

Ne va pas trop vite, attends-moi ; vois-tu, je te rejoins déjà.

Que tu es beau à voir, feu du ciel, parce que tu l’éclaires.

Il a rouvert les yeux, il bouge, il me tend les bras, quel bonheur !

Plus de mort, et tu n’es plus mort ; j’excite la terre à s’ouvrir et le vent à souffler plus fort.

Je dis à la maison de tomber et à la vague de sauter par-dessus le mur du jardin et de nous emporter.

Tu entends, c’est l’Ange qui vient, il vient nous chercher.

Tu l’entends ? tu l’entends frapper ?

Et moi, je lui dis : « Entrez. »

Je t’ai pris contre moi, comment nous séparer ?

Quand même tu es bon et, moi, je suis mauvaise, mais tu es ma chair, et je suis ta chair.

XI

Caille s’était mis à courir, voyant que l’heure était venue ; on ne fut pas si long à lui ouvrir que l’autre fois, parce que ce ne fut pas Mlle Parisod qui vint lui ouvrir, mais une petite fille d’environ quinze ans, son apprentie.

Elle le regarda ; elle était tranquille sous ses cheveux blonds.

Il entra. La petite fille dit :

— Venez seulement. On vous attendait.

Elle lui fit traverser la cuisine.

Il aperçut encore sur la table la machine à coudre et les ouvrages de lingerie (qui étaient des réparations, parce que la toile trop chère empêchait que personne se risquât à du neuf) ; puis Mlle Parisod mit de côté la chemise qu’elle ourlait.

Dans ce presque rien de jour qui restait, on la vit pencher en avant sa grande figure ; il posa son chapeau sur le lit.

Et la petite fille prit place à côté de lui, qui était toute rose et blonde, mais on ne voyait déjà plus la couleur de ses joues ; à peine si on distinguait encore la longue tresse qui lui tombait jusqu’au milieu du dos.

Tous deux s’étaient agenouillés, qui le pouvaient ; celle qui ne le pouvait pas était restée sur sa chaise, mais elle avait baissé la tête et joint les mains.

Alors qu’importe qu’il fasse noir ? « À celui qui vaincra je donnerai à manger de l’arbre de vie qui est au milieu du Paradis de Dieu. »

Il fait de plus en plus noir :

« À celui qui vaincra, je donnerai à manger de la manne cachée. »

Maintenant, il fait complètement nuit :

« À celui qui vaincra, je donnerai l’étoile du matin. »

Comment pourrait-on avoir peur ? L’ange qui tient le sceau du Dieu vivant a crié à haute voix aux quatre anges qui ont reçu le pouvoir de nuire : « Ne nuisez point à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, jusqu’à ce que nous ayons marqué au front les serviteurs de notre Dieu. »

N’avons-nous pas été marqués au front ?

Et la chambre à présent était rouge jusque sous le lit, mais ils ne voient rien, parce qu’ils voyaient en dedans. Le bruit vint, ils ne l’entendirent pas. Car il y a en nous une voix qui parle et la voix dit : « Le voici qui s’avance sur les nuées, toutes les tribus de la terre se frapperont la poitrine en le voyant… Ils n’auront plus faim, ils n’auront plus soif, car l’Agneau qui est au milieu du trône les paîtra et les conduira aux sources d’eau vive. »

L’air résonne de la musique des harpes, à cause de ceux qui se tiennent sur la mer de verre, ayant des harpes pour louer Dieu ; les noces de l’Agneau sont venues ; déjà les oiseaux sont apparus dans le milieu du ciel.

Il leur est dit : « Assemblez-vous, oiseaux, pour le festin du grand Dieu, pour manger la chair des rois, la chair des capitaines. »

« Pour manger la chair des capitaines, pour manger la chair des Puissants… »

« Pour manger la chair des Puissants, pour manger la chair des chevaux et la chair de ceux qui les montent… »

L’orage est fini pour nous, les sept lampes sont allumées ; saint, saint, saint est le Seigneur.

Tu es avec moi, ma sœur, et tu viens, et, toi aussi, ma fille, tu es avec moi et tu viens ; je n’ai pas besoin de vous dire : « Prenez garde ! » car il n’y a plus ni ronces, ni ornières, ni cailloux sur notre chemin. Il est fait devant nous de l’aplanissement des eaux.

Et écoutez à présent, parce qu’il nous est dit : « Est-ce vous ? » et il nous est dit : « Prenez place. »

Derrière nous, tout s’est effacé ; devant nous se tient la nouvelle Jérusalem qui est descendue du ciel, d’auprès de Dieu.

Sa lumière est semblable à une pierre précieuse, elle est bâtie en carré.

Elle a une grande et haute muraille, avec douze portes et douze anges aux portes.

Il n’y a pas besoin de lune, ni de soleil pour l’éclairer, car il n’y aura plus de nuit.

Et celui qui se tient aux portes de la ville a une canne d’or pour mesurer la ville, ses portes, ses murailles.

XII

Lui, il lui avait dit, la veille au soir :

— C’est entendu, à demain. On aura fini de rentrer le froment avant de traire ; je n’aurai plus qu’à porter le lait à la laiterie ; ensuite on se retrouvera… À six heures, six heures et demie…

Elle avait dit :

— C’est entendu.

— Alors à demain ?

— À demain.

Demain est devenu aujourd’hui. Elle regarde le ciel ; elle voit qu’il est tout noir. C’est pour aujourd’hui, c’est dans un moment ; heureusement, pensait-elle, que Jules est un garçon prévoyant et qu’on aura un toit pour s’abriter en cas de pluie.

Elle dit à sa mère :

— Écoute, puisque voilà le mauvais temps, je vais en profiter pour aller chez Jeanne essayer ma robe.

— Ah ! mon Dieu, ces filles, c’est toujours en route. Qui sait quand on te reverra ?

— Oh ! je serai rentrée de bonne heure.

Il n’y a pas eu beaucoup de difficultés de ce côté-là ; ce qui l’inquiète plutôt, c’est ce qui se passe autour d’elle. On entendait courir dans la rue ; on fermait partout les portes et les fenêtres, et même dans beaucoup de maisons les contrevents ; – pendant ce temps elle se faisait belle, ayant changé de robe, s’étant savonné la figure avec du savon qui sentait bon.

Puis elle est descendue ; et sa mère :

— Comment ? tu vas sortir par ce temps-là ?

— Oh ! c’est tout près, je n’aurai qu’à courir…

C’était le moment où on commençait à tirer contre la grêle et, toute espèce de lumière s’étant éteinte, elle marchait comme dans de la nuit. Il avait sonné six heures ; un grand silence s’était fait, où on entendait seulement le lac qui venait à coups sourds et encore espacés, ébranlant le sol au-dessous de vous. Elle prend un chemin, qu’elle quitte pour en prendre un autre, faisant un détour, parce que c’est prudent, mais il n’y avait plus personne sur les chemins, ni dans les champs. Puis les premières grosses larges gouttes sont tombées, mais elle a simplement relevé sa jupe par-dessus sa tête, puis s’est mise à courir derrière les haies qui la cachaient.

C’était dans les arbres un fenil fermé qui se continuait par une espèce de hangar tout ouvert sur ses trois côtés. Elle est entrée sous le hangar, elle voit qu’il n’est pas encore là. Un premier éclair était alors venu, il était rose. Elle s’était assise de manière à tourner le dos aux éclairs, mais un second éclair venait déjà, il était jaune ; alors elle avait mis sa figure dans ses mains. Et c’est ainsi qu’elle ne l’a pas vu venir, et elle ne l’a pas entendu venir non plus, l’averse ayant redoublé de violence ; – qui tout à coup a été là :

— Coucou !

— Ah ! mon Dieu, c’est toi ; je croyais que tu ne viendrais pas.

— Tu vois bien que oui, et je suis à l’heure.

Il tire sa montre.

— Il n’est même pas la demie.

— C’est que j’étais inquiète.

— Inquiète de quoi ?

— Ah ! voilà… Tu ne vois pas ?

Elle baisse tout à coup la tête :

— Et toute la journée déjà. Peut-être que c’était l’orage. J’avais peur que tu ne viennes pas. Et même j’ai passé chez le maréchal pour tâcher de savoir ce que tu comptais faire. On m’avait dit que tu y étais…

— Chez le maréchal, tu es folle… Puisque je t’avais dit que je viendrais…

Mais elle, alors :

— Où est-ce qu’on va ?

Elle devait parler très fort pour se faire entendre ; il a répondu :

— Pas bien loin.

Il prend une clé dans sa poche, il la lui montre ; puis il a ouvert la porte du fenil, mais elle recule d’abord, parce que c’est un grand trou noir, qui devient blanc, puis redevient noir, puis devient rose, puis est de nouveau noir.

— Oh ! non.

— Oh ! que si, dit-il. Où veux-tu qu’on soit plus tranquille ? On entre, je referme à clé…

Il est interrompu.

— Entre vite.

— Et s’il nous pleut dessus ?

— On changera de place.

— Et si la foudre tombe ?

— Je t’emporterai à temps.

Ils sont obligés de parler de plus en plus fort ; puis la violence même de la détonation l’a jetée contre lui, elle se cache dans son cou :

— J’ai peur.

— Peur de quoi ?

— Crois-tu que c’est la fin du monde ?

Mais il rit et il dit :

— C’est le recommencement du monde.

Il la pousse devant lui.

On y voyait mieux qu’en plein jour, puis on ne voyait plus rien du tout. On voyait qu’il y avait dans le fenil deux tas de foin, et puis plus rien. On a vu qu’il y en avait un grand et un petit, et le petit sur le devant ; et il disait :

— Le recommencement…

Il disait :

— Laisse-moi faire. On va essayer ; combien pèses-tu ? Montre-moi si tu es lourde. On sera mieux sur le grand tas…

— Oh ! non, j’ose pas.

— Laisse-moi faire, ça me connaît, j’ai l’habitude… Jusqu’à des sacs de cent kilos.

Pendant qu’il la prend, il la soulève :

— Eh bien, ça y est… Tu pèses moins qu’un sac de farine.

Il a enfoncé le pied dans le mur de foin qui est comme un vrai mur de pierre, ayant été fait au tranchoir ; il monte vers elle comme à une échelle, tandis qu’elle se cache la figure, elle se bouche les oreilles :

— Écoute.

Mais il dit :

— C’est toi que j’écoute.

— Oh ! tu as vu ?

— C’est toi que je vois.

Il dit :

— Heureusement qu’il y a cet éclairage, sans quoi je ne te verrais pas. Où es-tu ?… Ah ! te voilà. Et puis, adieu… Toute jaune, et puis toute rose… Voyons, Adèle, donne-moi la main, c’est ça. Donne-moi l’autre…

— Mon Dieu !

— N’aie pas peur, je suis là ; on est deux…

Il est interrompu dans sa phrase.

— Ah ! cette fois, c’est sur le clo…

Il est interrompu de nouveau.

Mais alors elle n’a plus rien vu et elle n’a plus rien entendu ; et lui non plus ne voit pas, n’entend pas.

XIII

……

Alors il a fallu laisser passer du temps.

Il s’est soulevé sur le coude ; il entendait de nouveau le foin craquer à chacun de ses mouvements.

Il a commencé à parler ; il a dit tout bas : « Tu dors ? »

Tout qui s’entend de nouveau, tout qui recommence à s’entendre ; alors il se soulève plus encore, il regarde autour de lui.

Il voit qu’il fait un petit jour pâle comme quand une faible lampe éclaire.

On voit les lattes, on voit les tuiles ; on voit les talons qu’elles ont, par quoi elles sont accrochées au bois l’une sur l’autre ; et, elle aussi, il la revoit, tout près de lui.

— Hé ! dit-il, Adèle, c’est l’heure.

Est-ce qu’elle dort ? mais il la voit mieux. Elle a paru grandir, elle renaissait devant lui, elle était refaite hors de l’ombre ; sa hanche prit forme, son épaule blanche, sa figure qui était moins blanche, ses bras qui étaient de deux couleurs.

— Hé ! Adèle, tu n’entends pas ? Et tu ne vois pas que c’est le beau temps.

Il dit :

— C’est nous qu’on a refait le beau temps…

À présent, je vois ses cheveux. Je regarde comment elle est toute. Elle a les lèvres grosses, j’aime.

Quelque chose se mettait à chanter en lui qu’il n’aurait peut-être pas su exprimer avec des mots, mais un chant montait quand même à sa bouche, sans mots écrits, et le chant était :

« Tu as les lèvres grosses, j’aime. Tu as la peau tendue, tu as les coudes grenus… »

« Quand on te tient, on a les bras remplis, comme quand on tient une gerbe. On t’a tenue, on avait les bras pleins. »

Quelque chose lui chante et il laisse chanter. Puis il retire tout à fait son bras, il s’assied ; il continue :

— Tu es une bonne fille. Mais tu as assez dormi. C’est l’heure. Hé ! Adèle.

Comment faire pour la réveiller ? On va lui donner un baiser.

On va lui caresser le haut du bras depuis l’épaule.

Là où c’est doux, là où c’est rond ; là où c’est frais et puis c’est chaud…

— Dis donc !

XIV

— Dis donc !

Un autre qui appelle sa femme.

Ce n’est pas du tout ce qu’on croyait ; c’est seulement un gros orage.

Là-bas, il y a aussi cette espèce de commencement ou de recommencement ; la grande table de sapin peinte en brun se voit de mieux en mieux dans la cuisine, on n’ose pas y croire.

Un de nouveau pourtant, qui dit :

— Il me semble que ça chotte (mot du pays qui signifie : cesser de pleuvoir).

Il n’en est pas sûr, il va à la fenêtre : il voit devant la fenêtre une barbe d’eau pendre encore, mais c’est comme si elle perdait ses poils ; on commence à voir au travers.

Il a écouté, on recommence à entendre la fontaine, une pâleur gagne dans l’air comme quand le matin vient.

On a entendu un roulement pareil à celui que font les chars de blé quand ils entrent dans la grange ; sa femme lui dit encore :

— Méfie-toi !

Il répond :

— Bah ! je crois que c’est fini…

Il se hasarde à ouvrir la croisée ; brusquement les bruits de dehors ont grandi ; n’est-ce pas les bruits d’avant ?

— Dis donc (il recommence), écoute !

On entend la gouttière qui s’égoutte. La fontaine lit de nouveau. Il semble qu’on ait entendu aussi le petit chat miauler dans la remise…

Ils se mettent alors partout à bouger, bien que personne encore ne se soit risqué à sortir ; sous l’abri des toits, dans les maisons, dans ces caves, dans ces chambres, dans ces cuisines où ils se tiennent ; et puis de nouveau :

— Dis donc !

Ou bien :

— Hé ! là-haut !

La femme a ouvert la porte et crie dans l’escalier. On commence à aller et venir d’une pièce à l’autre.

Est-ce qu’on est encore dans les choses imaginées, quand on regarde, et on voit l’armoire, on voit les chaises ?

On voit le tableau pendu au mur, mais est-ce que c’est vrai ? et ce petit commencement de jour qu’il fait, est-ce sûr qu’il existe ? Il y en a qui se touchent les bras, les jambes ; c’est comme s’ils se refaisaient leurs bras et leurs jambes en les touchant.

Ils doivent d’abord se les refaire et se refaire eux-mêmes, avant de se servir d’eux-mêmes, puis commencent à s’en servir, s’étant remis debout, tendant le bras, posant le pied sur le plancher.

Ils se disent :

« Le plancher est là. »

Ils sont refaits, le plancher est refait ; ils vont au mur, le mur est refait.

Le mur qui est là, eux aussi qui sont là ; je me suis regardée dans le miroir : je m’y suis vue…

Alors c’est qu’on a cru des choses, et que ces choses n’étaient pas vraies.

Tout ça ! et puis, pour finir… (ils jettent le mot) rien du tout !

On a cru qu’on allait mourir ; ils se touchent encore, ils se mettent à rire. « Il paraît bien qu’on n’est pas morts ! »

Pinget a retrouvé son bateau, celles-ci leurs enfants, ceux-là leurs maisons, leurs provisions ; on s’est trompé, eh bien ! tant mieux, n’en parlons plus. Et déjà les autres malheurs, ces morts, ces deuils, ces maladies, tous ces malheurs d’avant sont oubliés, à cause que ce dernier malheur n’a pas été ce qu’ils ont cru.

Qu’un souci seulement vous soit enlevé, tous s’en vont du même coup.

Ils disent : « C’est ce grand fou avec son livre et ses histoires ; qu’il n’y revienne pas ! Mais aussi pourquoi l’a-t-on écouté ? »

Et, là où il y avait en eux une grande colère contre les choses, n’existe déjà plus qu’une petite colère indulgente contre eux-mêmes ; là où ils avaient peur, ils se mettent à plaisanter : « Tant pis, après tout, ça nous apprendra. »

Encore un roulement de tonnerre, mais très loin, il ne fait pas plus de bruit que quand on tire le lit à soi pour le faire.

La barbe d’eau ne pend plus du toit. Elle a découvert, en se retirant, la barrière qui est de l’autre côté de la cour. Des haricots, à fleurs rouges et blanches, qui se voient, s’entortillent autour des barreaux.

Et on voit le côté du ciel qui était noir être tout bleu, avec une première étoile.

C’est le côté du ciel qui était bleu qui est tout noir.

La page du ciel a été tournée.

Clinchant, lui aussi, est sorti de l’ombre (pas encore très bien) ; il a été repeint en brun contre du brun, et l’homme qui était accoudé se désaccoude.

L’homme se tourna vers où était Clinchant, et là il retrouve Clinchant, pareil à un très vieux portrait, quand le vernis s’est épaissi ; il lui a dit :

— Eh bien, toi ?

Il lui a dit :

— Vieux fou, menteur, ivrogne, bon à rien !

Parce que Clinchant lui avait fait peur.

— Inutile, faiseur de mal, fainéant, décourageur de monde…

Le portrait reste le portrait ; Clinchant ne dit pas un mot.

— C’est que tu serais embarrassé, hein ? Tu fais bien de tenir ta langue !

Il recommence :

— Menteur, soulaud, bon à rien, vieux fou !…

L’électricité se rallume.

Elle était partie, elle revient : alors c’est comme si on lavait le tableau : Clinchant est le Clinchant d’avant (ses trois décis de goutte, son petit verre, son bonnet de poil, sa pipe, sa barbe qui fume).

Il regarde l’homme sans le regarder.

On voit que les bouteilles elles aussi ont été repeintes, kirsch, anisette, blanches, jaunes, vertes, les unes avec, les autres sans étiquette, celles qui ont un collier avec une plaque, là où ça bombe, celles qui n’en ont point ; et Joffre montre cette bonne grosse figure pour qui tout le monde a de l’affection : « Respect ! on dit, celui-là, j’ôte mon chapeau devant. »

Et tout déjà qui reva, déjà tout qui est reparti, bien que lentement reparti (cette grande lenteur d’ici) ; quelques malheureux d’avant et pour eux point de changement.

Oh ! vous deux pleurez seulement (celle qui n’a plus son mari, celle qui n’a plus son enfant) ; que ceux qui sont avec leurs morts pleurent leurs morts, ici on veut vivre avec les vivants.

On ouvre les fenêtres ; les femmes couchent les enfants ; une voix dehors : « Tu le couches ? » Cette voix dedans : « C’est bien le moment. »

Encore même quelques poules, parce qu’on n’a pas été faire tomber la porte de bois qu’une ficelle passée autour d’un clou tient levée ; de dessus le perchoir, et avant de mettre la tête sous l’aile, elles poussent un dernier petit gloussement pour dire : « Ça va comme toujours » ; – recommencement.

Dans le soir, ces points de lumière reparus sont comme si l’air avait été recousu, ils sont dans l’air comme une couture en fil rouge ; et, nous, alors, dépêchons-nous ! Nous aussi on a à recoudre, nous aussi on a à boucher les trous.

Il y a les chars à rentrer, il y a la faux à enchapler, il y a les portes aux gonds un peu rouillés, les portes des granges à fermer ; il y a les verrous à tirer, ces verrous chocolat, on les entend crier ; c’est les portes, les voix, la faux, c’est le timbre d’une bicyclette, la trompe d’une automobile ; c’est aussi les cochons à qui on apporte à manger ; l’horloge sonne vaguement là dedans ses neuf coups, puis les reprend…

— Il te faut attendre un moment.

Cette fois, c’est dans le fenil ; et il y a Jules, qui recommence :

— Ils sont en retard d’une heure, aujourd’hui.

Dans la grange, on n’y voit plus ; Adèle s’est arrangée comme elle a pu.

Elle a levé les bras d’un double mouvement :

— Mon Dieu ! Je crois bien que j’ai perdu mon peigne.

— Oh ! toi, tu es toujours la même.

XV

Ils ne surent pas à l’auberge que Caille (heureusement pour Caille) dans ce même moment arrivait, parce que Caille passa par derrière.

Le patron avait eu juste le temps de donner un coup de balai, de remettre les bancs et les tables en place ; et le recommencement de la vie a déjà fait recommencer la soif.

Eux aussi, ils disaient à l’auberge :

— On avait un peu perdu la tête.

— D’ailleurs, reprenaient-ils, l’orage n’a pas fait tant de mal que ça !… Un peu les chemins, un peu les arbres fruitiers, mais du moment que les froments étaient rentrés…

Un donnait des renseignements sur la vigne :

— Par place, c’est assez raviné, mais du moment qu’il n’a pas grêlé…

Un autre chantait le dicton :

 

Mieux vaut la pluie, huit jours du long,

qu’une minute de grêlons.

 

Et ils se mirent pour finir à parler des verriers :

— Même on dirait que cet orage est bien tombé, parce qu’ils commençaient à tout casser… Ils ont bien été forcés de filer.

On entendit un train siffler.

Et, de nouveau :

— Santé !

— Santé !

Heureusement pour Caille que Caille passa par derrière.

Hélas ! tout avait recommencé pour lui aussi, et pas comme il avait compté. Longtemps encore, il était demeuré agenouillé au pied du lit ; il avait bien fallu qu’enfin il se remît debout ; la petite fille avait fait de même, celle qui tenait les mains jointes les avait déjointes. Et la ville bâtie en carré avait été ôtée de devant eux, laissant la place à ce triste séjour terrestre ; mais c’est sans doute que les Temps qui sont dits ne sont pas encore venus.

Il faut savoir accepter, il faut savoir prendre patience. Il est écrit : « Personne ne sait le jour, ni l’heure. »

Il faisait maintenant tout à fait nuit, et la cuisine de l’auberge était mal éclairée ; pourtant le patron le reconnut bien, quand Caille lui demanda s’il avait une chambre, encore qu’il n’en eût rien laissé voir. Il s’agissait, cette fois, d’un simple client ; toute la question est de savoir si le client est disposé à y mettre le prix, parce qu’on va lui faire un prix en conséquence : « Quatre francs. » Caille avait dû comprendre, il fit signe qu’il était d’accord.

Dans la chambre où on le mena, il y avait un grand lit bateau à deux places, un papier vert avec des roses brunes, une toilette peinte en faux marbre, deux chaises cannées, le pot à eau était en tôle émaillée, la carafe en verre bleu.

Le bruit des voix sous vos pieds faisait bouger le plancher.

Il ôta d’abord sa sacoche, qu’il pendit derrière la porte ; il ôta ensuite ses souliers.

Il vint s’asseoir sur une chaise, il regardait par la fenêtre, il voyait sans le voir le tout petit peu de clair de lune gris qu’il commençait à faire, et la bise prenait le dessus.

Elle entra tout à coup dans les rideaux de fausse guipure crème ; mal retenus par les embrasses, leur double gonflement s’avança à travers la chambre jusqu’à la chaise où Caille se tenait.

Ça n’a été encore qu’un avertissement, Seigneur. Ta miséricorde est grande. Tu n’as pas voulu qu’aucun de ceux qui le peuvent manquent l’occasion de se repentir.

Les rideaux furent retirés, et il se passa par hasard qu’en même temps que les rideaux, les voix, sous le plancher, se turent.

Quelqu’un racontait une histoire.

Ce quelqu’un disait : « Représentez-vous… »

— Il a voulu faire le malin comme toujours, l’orage l’a attrapé en haut de la côte de Sorge, le cheval prend le mors aux dents. Christinet manque l’entrée du pont, la roue de derrière saute en l’air, Christinet suit le mouvement ; alors voilà toute la ferblanterie, les bouteilles, les peaux de lapin, les bidons, les boîtes à conserves, les chiffons, le papier, le vieux fer, l’étain, tout le bazar par les chemins, et Christinet, pendant ce temps, Christinet qui prenait son bain…

La suite (s’il y en eut une) ne fut pas entendue, tellement on riait fort.

Les rideaux entrèrent encore une fois dans la chambre ; Caille avait mis sa tête dans ses mains.

Il fut frôlé par eux, mais sans même qu’il s’en aperçût ; et est-ce qu’il entendit seulement ces rires ?

Tu as bien voulu, Seigneur, leur donner encore l’occasion de voir, et le leur permettre ; une dernière fois, tu as fait paraître tes Signes ; j’irai donc de nouveau et je leur dirai : « Regardez ! »

On se taisait encore une fois sous le plancher.

Une voix :

— Le communiqué…

Communiqué de 15 heures. Les Français…

Interruption.

Avance… 7 kilomètres… 25,000 prisonniers…

Interruption.

120 canons.

— Adieu, Adèle… À samedi…

— Ça va être long.

Il fut content. Trois jours, elle dit que c’est long. Jeudi, vendredi, samedi.

Il était sorti le premier ; il avait d’abord longuement regardé tout autour de lui, il avait dit :

— Tu peux venir…

Elle était venue.

Vite, alors, sur le front, sur les joues, sur le bout du nez, et puis un peu plus bas encore.

Mais, à présent, dépêche-toi de te sauver !

Elle s’était sauvée. Il y avait un verger qu’elle a traversé. Venait ensuite une haie qu’elle a longée. Elle est arrivée à l’angle de la haie.

Et un tout petit moment encore, elle a été là, dans ce gris de lune ; elle lui a fait signe de la main ; elle n’a plus été là…


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en mars 2019.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Marianne, Anne C., Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : C.-F. Ramuz, Œuvres complètes 10 Chant de notre Rhône, Signes parmi nous, Terre du Ciel, Fragments de Journal, Lausanne s.d. (1941). D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, L’Île de l’Arbre de Villeneuve un matin d’hiver, a été prise par Chaurel, le 13.03.2012.

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