Charles Ferdinand
Ramuz

LA SÉPARATION
DES RACES

1941 (1922)

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER.. 4

I. 4

II. 7

III. 10

IV.. 16

V.. 24

CHAPITRE II 29

I. 29

II. 39

V.. 45

IV.. 52

CHAPITRE III 54

I. 54

II. 64

III. 67

IV.. 75

V.. 80

CHAPITRE IV.. 86

I. 86

II. 93

III. 96

IV.. 103

CHAPITRE V.. 106

I. 106

II. 110

III. 115

IV.. 121

CHAPITRE VI 122

I. 122

II. 128

III. 134

IV.. 147

CHAPITRE VII 165

I. 165

II. 169

III. 175

IV.. 187

CHAPITRE VIII 190

I. 190

II. 193

III. 202

IV.. 206

V.. 214

Ce livre numérique. 216

 

CHAPITRE PREMIER

I

On va, on va longtemps avec les yeux contre cette côte ; elle est si élevée que, pour arriver jusqu’en haut, il faut renverser fortement la tête en arrière.

Elle est si élevée et si raide qu’il ne faut pas se tenir trop près d’elle ; il faut se donner un certain recul, sans quoi elle serait cachée par ses premiers avancements.

Il y a un premier étage, et, au-dessus de cet étage, il y en a un autre, au-dessus de cet autre, un autre : en sorte qu’il faut aller se poster finalement au delà du fleuve, qui est ici près de sa source, c’est pourquoi il n’est guère encore qu’un torrent.

Enfin l’œil a trouvé sa pleine liberté. Là où il faut au pied des heures, un seul mouvement lui suffit. Là où les hommes d’ici vont si difficilement, avec une grande sueur et une grande peine, sous la hotte d’osier ou celle en douves pleines où on met le raisin, leurs énormes charges de foin, leurs cinq ou six gerbes de seigle ; ou chassant devant eux leurs chèvres, marchant devant le troupeau de leurs vaches, parmi les cailloux, sous le grand soleil, de haut en bas, de bas en haut : – l’œil, c’est d’un seul coup d’aile et sans que rien le gêne qu’il atteint le sommet.

Il va contre des talus caillouteux d’abord, contre des carrières d’ardoise, et les vignes sont droit au-dessus ; en travers de ces vignes toutes culbutées par les provignages et qui font pencher leurs petits carrés les uns par-dessus les autres, de droite à gauche, en même temps qu’elles s’avancent l’une sur l’autre comme les tuiles d’un toit : – et c’est un premier étage.

Sur ce premier étage, il y a des vergers ; on voit la place d’un village, on voit la tache d’un village ; on voit qu’il y a des maisons grises ou blanches, bien serrées, avec des fenils en bois brun sous des toits tantôt noirs, tantôt argentés, selon l’éclairage.

Mais on flotte déjà plus haut. On monte, on glisse vers en haut, rapidement, par brefs coups d’aile, comme l’aigle : et l’œil caresse des forêts qui deviennent noires, parce qu’il y a, parmi les hêtres, un premier mélange de pins.

Oh ! comme ça se tient bien debout devant vous, quand même, continuant à fournir jusqu’à des trois mille, trois mille cinq cents mètres, jusque tout là-haut dans le ciel, sans ruptures, avec unité : la grande côte, le grand versant si lisse, si continu, si simple ; et l’œil a beau aller vers le levant et vers le couchant, partout on le trouve pareil à lui-même, si loin qu’on pousse dans un de ces sens, puis dans l’autre, jusqu’à une fatigue de la tête, une fatigue dans la nuque, une fatigue de voir, une fatigue de compter : cependant c’est beau et l’œil va toujours.

Encore un coup, alors, et un élan, et ce sont les prés : à ce deuxième étage ils ont encore un peu de seigle, ils vous étendent ces petits mouchoirs jaune clair pendant un mois, comme une lessive, dans le vert, pour le varier, mais il n’y a déjà presque plus d’arbres fruitiers. Et on repart alors pour le troisième étage. Encore une montée de l’œil : là, des grandes forêts de sapins sont accrochées à des murailles servant de support à des pâturages, qui sont à ce troisième étage et sont eux-mêmes à deux étages, à cause des rochers carrés qui les coupent par le milieu et brillent au soleil comme s’ils étaient en verre.

Ceux d’ici vont encore faire paître leurs bêtes, pendant un mois ou deux, jusqu’au-dessus de ces parois en travers desquelles un chemin a été taillé, jusque tout là-haut sur les cols, jusqu’au fin sommet de la crête, jusque tout à côté des neiges et des glaces, entre les aiguilles, les tours, les cornes blanches, les dents.

On voit sur le sentier en corniche, qui prend en travers de la paroi, un mulet allant sous sa charge.

C’est cette grande chaîne qui sépare ; il y a des hommes des deux côtés, et les hommes par elle sont séparés.

À peine si le mulet, quand l’œil revient, a changé de place, montant vers les pâturages de tout en haut et le col, à un endroit où il y a une entaille profonde dans la chaîne, c’est à deux mille cinq cents mètres ; tout petit contre la paroi comme une mouche contre une vitre.

II

Il y a ces pâturages qui sont sous le col à deux mille cinq cents mètres, et c’est seulement vers la fin de l’été qu’ils y montent, à cause que leur vie va de bas en haut comme l’œil fait.

Tout là-haut, au milieu de la dernière pente d’herbe, on voyait le chalet ; ils étaient devant le chalet, assis par terre, parce qu’il n’y avait même pas de banc, se tenant adossés au mur de pierres sèches, en face et au-dessus du vide.

Vu de cette hauteur, le fleuve, au fond de la vallée, n’était plus qu’un bout de fil gris apparaissant à travers une brume bleue, comme si ce n’eût pas été de l’air, mais de l’eau, dans laquelle on aurait mis fondre du savon, qui remplissait cet immense bassin de fontaine ; – ils se tenaient là sans parler, parce qu’on se sent tellement petits, c’est tellement trop grand pour nous.

Ils se tenaient dans le silence devant cet arrangement qui est fait depuis toujours, devant ces choses bien trop grandes et auxquelles plus rien ne change, devant ce qui ne change pas, qui est l’arrangement d’ensemble ; l’ordre à l’arbre d’être plus bas que l’herbe, à l’herbe d’être au-dessus de l’arbre, aux rochers d’être au-dessus de l’herbe, et aux neiges et à la glace d’être par-dessus le rocher ; – eux là devant, devant ce qui est commandé, mais eux aussi sont commandés.

Ils sont là parce qu’il faut (et ils ont fini la journée), dans le silence qui est seulement dérangé par le vent quand il vient et il siffle à l’angle du mur, seulement dérangé quand il y a un oiseau, qui est un choucas ou corbeau des neiges, ou bien qui est l’aigle, avec un vol comme s’il pendait à un fil, comme si c’était l’araignée balancée au bout de son fil, au-dessus de l’immense trou de la vallée, jusqu’au fond de laquelle il voit pourtant, avec ses bons yeux, même le petit du lièvre : alors, tout à coup, le fil casse.

Regardant avec les yeux de l’habitude, qui sont les yeux de ne pas voir, parce que à quoi ça peut-il nous servir, tout ça ? et en quoi ça nous concerne-t-il ? comme ils pensent, parce qu’on est trop petits, parce qu’il nous faudra mourir, et, en attendant, il faut vivre.

Ils n’ont même pas vu que la montagne, en face d’eux, était devenue toute rose. De temps en temps, l’un ou l’autre dit quelque chose dans son patois ; on lui répond, ou on ne lui répond pas ; ils descendent vers la nuit sans s’en apercevoir.

En face d’eux, ça dure pourtant, et, devant eux, à leur hauteur ; – par le rose, par la couleur de la rose, par la couleur du trèfle, par la couleur de l’esparcette ; puis il y a que tout devient gris.

Une voix a posé encore une question, une voix a répondu longtemps après ; ça tourne au jaune, ça tourne au vert, ça tourne au gris ; ils ont été éteints comme quand on souffle une lanterne.

Ils couchent dans le foin sur des espèces de petits planchers surélevés où ils sont trois ou quatre, des cadres en bois de sapin qui ont des pieds afin qu’on ne soit pas trop dérangé par les souris qui viennent manger le cuir de vos souliers, alors ils pendent leurs souliers par les cordons à des chevilles.

III

Il a dit ça ; il a regretté tout de suite d’avoir dit ça.

C’était le lendemain, et la veille du jour où ils devaient redescendre ; ils commençaient à avoir un peu trop bu.

Firmin a dit :

— C’est qu’elle est rudement belle !

Il a eu regret de ce qu’il avait dit ; il a cherché à se corriger, reprenant :

— Et puis, il faudra bien qu’on leur montre qu’on ne va plus se laisser faire…

C’est qu’il y avait ceux qui sont de l’autre côté de la chaîne, ceux de là-bas, ceux d’au delà du col, du côté du nord ; – alors, là-bas, ils parlent une autre langue, ils croient à un autre Dieu.

Ils sont habiles, ils sont d’une autre espèce, ils sont nombreux, ils sont entreprenants ; et il s’était passé que, dans les temps anciens (mais il n’y avait pourtant pas si longtemps), ils s’étaient avancés un jour jusqu’en deçà du col, s’étant emparés, du côté de chez nous, d’un beau morceau de pâturage.

— Et ça, reprit Firmin, c’est une chose qui ne peut pas se pardonner…

Continuant son discours, levant le bras, parlant beaucoup, lui qui d’habitude ne parlait guère :

— Et il faudra bien les chasser d’ici une fois ou l’autre. En attendant…

Il fit une pause.

C’était la veille du jour où ils devaient redescendre, et, justement, dans l’après-midi, le mulet était arrivé, apportant à leur intention un petit tonneau de muscat ; – alors ils s’étaient mis à boire, se tenant autour du foyer, tandis qu’ils se passaient le gobelet de bois.

Le vin commençait à faire son effet ; ils n’ont même pas été surpris quand Firmin a recommencé :

— En attendant, j’ai un moyen.

Il but, parce que c’était son tour de boire ; à peine s’il s’interrompit pourtant de parler, ayant vidé le gobelet d’un coup ; et, une goutte de vin lui coulant encore dans sa courte barbe :

— À cause qu’il ne serait pas juste qu’ils n’aient pas, eux aussi, leur part de dérangements, et qu’on ne les vole pas, du moment qu’ils nous ont volés !

Comme ça, un discours, tout un discours qu’il vous tient ; puis il a fait un arrêt, et, de nouveau, la chose est venue parce qu’il se laissait emporter :

— Et puis, c’est aussi qu’elle est belle !

Il n’a plus pu se retenir cette fois, ni se corriger :

— Elle est comme du lait, elle est rose comme la rose… Elle n’est ni brune, ni noire, ni jaune de teint, comme elles sont chez nous… Rose et blanche, rose et tendre… Et puis elle est grande, dit-il.

Il leur a dit :

— Elle est plus grande que moi.

Il leur disait :

— Elle a les cheveux comme de la paille de seigle, comme du bois de châtaignier neuf… Comme… comme de l’herbe sèche…

Il recommença :

— Ronde, rouge et blanche. Et tendre. Et grande.

Et il se fâchait à présent :

— Je sais bien, moi !

Quand même personne n’avait dit le contraire :

— Je puis bien vous le dire, parce que je l’ai vue souvent comme je vous vois là, comme je te vois là, Bonvin… Pourquoi ris-tu ?

Pourtant Bonvin ne riait pas.

— Qu’est-ce qu’il pouvait bien y avoir entre nous de distance ?… Trois, quatre mètres au plus… Alors, moi, je l’ai vue, et j’ai eu tout le temps, parce qu’elle a un frère et elle est venue le chercher : elle vient presque tous les jours sur le col, à cause de la belle vue…

Il se tut, et, comme personne ne disait rien :

— D’ailleurs, c’est décidé !

Et les fumées du vin étaient venues, lesquelles font mieux voir les choses et autrement : alors, tout à coup, eux aussi la virent ; et ils la voyaient peinte là, à cause que Firmin continuait à parler :

— Elles ont une jupe rouge…

Ils la virent monter en dedans de leur tête et se poser sur ses deux pieds, comme elle était là-haut quand elle regardait vers vous ; – le comique était alors de voir Firmin venir par derrière, parce qu’il venait par derrière. Il vient, il s’était mis sur les genoux et sur les mains et se glissait derrière les quartiers de roc et d’un quartier de roc à l’autre ; – elles ont une jupe rouge, elles ont des chaînettes d’argent qui pendent par devant leur corsage qui est en velours, elles ont des manches de mousseline transparente qui ne viennent pas jusqu’au coude…

— Et, moi, je vous dis, à pas cinq mètres d’elle…

Et ils voient qu’elle est là, eux aussi.

Si bien que, quand la suite est venue, ils n’ont pas pensé à dire non, et quand Firmin a dit : « Ce sera une bonne façon de se venger d’eux ; laissez-moi faire », ils se mirent à rire comme pour dire qu’ils étaient d’accord : c’est le vin, c’est parce que tout est possible dans le vin.

— On part demain après midi, elle vient tous les jours à la même heure, j’arrive par derrière, je l’empoigne, je la ramène et on la descend avec nous… Seulement, comme il dit encore, c’est entendu qu’elle sera à moi…

— Parbleu !

La nuit entrait, ils furent éclairés par la braise. On voyait ces couleurs de figures se tourner vers Firmin, avec des bouches ouvertes dans de la barbe, tandis qu’on lui disait :

— Et puis, qu’en feras-tu ?

Il a dit :

— Ça me regarde…

Pour le reste, le calcul est bon. Ils virent que le calcul était bon, en effet. Le gobelet a encore circulé, qui est éclairé au passage avec la main qui le tient, pendant qu’il y a un des hommes qui est à côté du baril et dit à son voisin : « Tire-toi, tu fais de l’ombre. »

On sait tout à coup tenir un compte, on se dit : « Un pâturage d’un côté… »

On a dans la tête comme une balance : un pâturage d’un côté, une belle fille de l’autre.

Le gobelet continuait à circuler de main en main ; ils trinquent, ils ont bu à la santé de Firmin, ils ont bu à la santé de la fille, pour rire (parce que c’est une race qui est de l’autre côté, et nous on est une race qui est de ce côté).

Et il y avait pendant ce temps le discours de Firmin qui continuait à venir, et a continué à venir jusqu’au moment où le baril s’est mis à rendre un son creux, ce qui est un signe, et il y a aussi ce signe que, quand on le prend, on est étonné de son peu de poids, comme après qu’un enfant a fait une grave maladie.

Ils s’étaient mis debout les uns après les autres ; Firmin n’avait pas bougé.

Il a fallu qu’on l’appelât : « Hé ! » et encore : « Hé ! Firmin… » Jusqu’à ce qu’enfin quelqu’un lui eût mis la main sur l’épaule :

— Si tu veux être d’aplomb demain…

Ils se jetèrent tout habillés sur chacun des deux lits.

Ils s’agitaient dans leurs rêves, les uns à côté des autres ; ils se prenaient l’un à l’autre, tout en dormant, leurs couvertures, parce qu’ils sentaient jusqu’en plein sommeil le froid qu’il fait l’automne à ces hauteurs.

Les vaches, dans l’étable, soufflent. On entend une souris traîner des morceaux de bois.

IV

Seulement, il se trouva, le lendemain matin, que tout avait changé, parce que le vin passe vite.

Ils furent repris par le travail dès les cinq heures ; ils bâillaient, ils traînaient les pieds.

Il y a le feu qu’il faut qu’on rallume, il y a les bêtes à traire, c’est de nouveau un jour comme les autres ; et ce qui était survenu dans le vin, la veille, avait déjà été oublié par eux.

Firmin seul a fait exception : on l’a vu qui était sorti ; il était venu se mettre debout sur le pas de la porte, il les avait regardés, il n’a rien dit.

Il a regardé autour de lui, puis le ciel ; et il s’est trouvé que les autres, passant près de lui, se rappelaient la scène de la veille, mais ils ne lui disaient rien, et lui non plus ne leur disait rien (après avoir tellement parlé).

Ils poussèrent la brouette, ils avaient fait une dernière cuite dans la chaudière ; certains, à la fontaine, lavaient les baquets et les seaux, ayant à faire en sorte que tout fût prêt pour le départ, – et ils allaient ainsi, et la raison leur était revenue, car il y a le temps de rire, et il y a le temps d’être sérieux ; – seulement il y a l’un d’entre eux pour qui justement le sérieux c’est quand les autres rient, il rit de ce que les autres prennent au sérieux.

Quelqu’un qui persévère, alors que les autres changent.

Comme il y a un maître dans ces chalets, qui est le plus vieux et qui commande, ils allèrent vers le maître, ils lui disaient : « Il vous faudra parler à Firmin. »

— À savoir s’il m’écoutera.

Il tenait sa barbe.

— Essayez quand même.

Il a dit qu’il essaierait.

Il faisait gris. Les grands glaciers, qui sont à votre hauteur quand l’œil saute par-dessus la vallée, n’étaient plus là pour vous gêner. Ce matin, ils ne vous gênaient plus, parce qu’il était venu de la brume. Le ciel, de toute part, se rejoignait à la montagne par une espèce de bourrelet : ils n’ont pas connu le soleil, ce dernier jour, le jour de la descente. On les vit encore aller et venir dans une demi-lumière qui est une chose qui ne conseille pas la fantaisie, mais porte à faire ce qu’on a à faire, et rien que ce qu’on a à faire, le plus rapidement qu’on peut ; – ces temps d’automne qui vous parlent d’en bas, de la bonne chaleur d’en bas, de retrouver vos enfants et votre femme ; – et de la sorte vint le moment où ils se réunirent pour le repas de midi. Comme Firmin arrivait, le maître alla à sa rencontre, et le maître parla à Firmin.

Mais, tout de suite, on vit Firmin se redresser ; il fit un grand geste avec le bras, tout en secouant la tête.

Il se mit assis à l’écart. Quand on lui passa le pain (qui est un pain vieux de deux mois, un pain rond et plat, gris de pâte, en forme de meule et à peu près aussi dur et grenu, dans quoi la lame se refuse, et il faut appuyer la miche contre soi, il faut forcer avec la main sur le manche du couteau), il a fait signe que non.

Il repoussa son chapeau en arrière, mit les coudes sur ses genoux, enfonça les côtés de sa tête dans ses mains, là, comme ça ; puis, tout à coup :

— D’ailleurs, ça n’empêchera rien !…

À présent, il sortait sa tête de dedans ses mains ; à présent, il les a regardés l’un après l’autre :

— Je n’ai pas besoin de vous.

Tandis qu’eux, ils baissaient les yeux, faisant cependant aller leurs mâchoires et étaient gênés (c’est qu’on a changé, en effet, depuis hier ; lui pas).

En sorte qu’au lieu de lui répondre rien, ils se turent. Toutes les bonnes raisons qu’ils avaient et pensaient avancer, ils les gardèrent pour eux. Il n’y eut que Bonvin qui dit : « Ça risque de faire des histoires », mais il ne fut pas soutenu.

C’était vers les une heure. Firmin s’était levé, on le laissa faire, on le vit tourner autour du chalet. Vers les une heure, une heure et quart peut-être ; et ils lisaient l’heure au soleil, bien que pas facilement, ce jour-là, tellement il était pâle.

Le pâturage est creux, il est en forme de cuvette, et, en arrière du chalet, il se redresse brusquement par une crête sur le ciel : on vit Firmin prendre de ce côté-là, c’est-à-dire du côté du col. Ils furent seulement trois à le suivre, et encore d’assez loin. Ils le virent qui prenait du côté du col, ils le virent gagner la crête ; un instant, il se tint dessus, il fut un instant dessus contre le ciel. Puis il a commencé à être coupé par en bas : il a été coupé jusqu’à mi-jambes, jusqu’aux hanches, jusqu’aux épaules ; il n’est rien resté qu’une tête, cette tête à son tour s’en va. Ils avaient encore suivi cette tête des yeux ; après quoi, il n’y eut plus rien que la ligne que faisait l’arête et par-dessus laquelle un premier lambeau de brouillard venait.

Ils ne surent plus trop que faire, parce que le plat du col est occupé par d’énormes quartiers de roc, autrefois descendus des hauteurs voisines, et, là, Firmin ne serait pas facile à suivre.

Ils se tinrent donc où ils se trouvaient, et, tout ce qu’on continuait à voir, c’étaient ces bouffées de vapeur, qui venaient par-dessus le col comme quand on fume la pipe.

Ils ne virent, longtemps, quand ils levaient la tête, que ces bouffées de fumée qui étaient en avant du ciel et étaient blanches sur le ciel couleur de terre : une, une et puis une ; tout comme quand on fume la pipe, comme quand un vieux fume la pipe derrière un mur.

Et ils regardaient toujours, ne sachant que faire ; puis, après avoir regardé là-haut, ils se sont retournés : ils voyaient, derrière eux, le chalet tout petit n’être déjà plus rien qu’un toit posé par terre, avec, autour, des taches de couleur qui s’en venaient les unes vers les autres : c’étaient les bêtes qu’on rassemblait.

Vaguement, le cri qu’on pousse pour les appeler venait jusqu’à eux, puis il n’y avait plus rien ; alors ils se tournaient de nouveau vers la crête : une bouffée, une bouffée, la pipe fume, plus rien du tout.

Firmin ne reparaissait pas, il ne reparaissait toujours pas ; ils commencèrent à se rassurer, se disant qu’elle n’avait pas dû sortir de chez elle par ce brouillard, alors sans doute qu’il la cherchait et il ne la trouvait pas.

Ils se dirent : « Il va revenir tout seul. » Ce fut juste dans le même instant…

Ils n’étaient, en effet, qu’à une trentaine de mètres au-dessous de la crête : un bruit de clous sur les cailloux s’est fait entendre, avec un bruit de pas qui butent comme quand on est chargé, un bruit comme quand on tombe en avant et puis on tombe en avant : alors ils n’ont eu que le temps de lever la main à la hauteur de leurs yeux comme pour les aider à voir.

Car il avait paru et il l’avait trouvée. Il l’avait trouvée et il la portait.

Il la portait dans ses deux bras, les jambes qui pendaient le gênaient, et la tête et les bras pendaient. Ce qui le gênait aussi, c’est qu’ainsi elle pendait toute, l’attirant sans cesse en avant ; pourtant il était venu.

Puis il s’était trouvé devant la pente : là il s’était arrêté tout à fait :

— Ah ! on ne m’avait pas cru, on ne voulait pas me croire ; eh bien, regardez !

Il se redressait.

Il amena la fille à lui, il la soulevait par en dessous ; les forces ne lui manquaient pas.

Elle avait les épaules nues, ses cheveux traînaient par terre. Parce qu’elle avait dû se défendre, son corsage et sa chemise de mousseline avaient été arrachés de dessus elle, par lambeaux ; ses bras étaient nus, ses épaules : il a levé alors dans ses deux bras jusque dans le ciel cette blancheur qui a éclaté.

Il la fit monter contre lui, et de l’un et l’autre côté de lui, la levant en l’air avec ses mains tenues à plat sous elle, qui se mit à pendre aux deux bouts, la tête et les jambes allant vers en bas ; et on voyait les grandes cordes du cou se tendre, tandis que la gorge venait à leur suite, – lui dessous, les bras levés, écartant les genoux qu’il tenait à moitié fléchis ; – puis : « Avez-vous vu ? » mais ils avaient vu et même ils étaient repartis déjà.

Ils ont couru du côté du chalet, appelant : « Hé ! là-bas ! » Ils couraient de toutes leurs forces.

Le bruit des sonnailles avait empêché tout d’abord de les entendre, mais enfin ils furent entendus ; et autour du chalet le même grand étonnement régnait : « Pas possible !… Que oui, c’est bien lui !… Et il l’a : vous voyez, il l’a !… » Heureusement alors qu’ils étaient prêts, ne pensant plus maintenant qu’à se mettre en route le plus vite possible.

Ils crièrent à Firmin : « Faut-il venir t’aider ? »

Mais lui, de loin : « Préparez le mulet ! »

Ils glissaient déjà leurs épaules sous les courroies d’osier des hottes, les grandes hottes rendues encore plus grandes par tout ce qu’on met dessus : chacun qui a sa pleine charge, et ils sont tout petits sous les hottes comme la fourmi sous sa charge.

Se tenant accroupis, ils ont passé en hâte les épaules dans les courroies d’osier, puis se relevaient ; alors on était surpris de les voir sous l’empilement des baquets, sous l’entassement des fromages, sous des montagnes de paille et de foin, avoir plus que doublé de grandeur ; tandis que le mulet avait été préparé et il y en avait un qui le tenait par la longe.

Et Firmin était arrivé, et on a mis la fille sur le mulet. Elle n’avait plus sa connaissance. On a pu ainsi l’asseoir et on a pu ainsi la mettre sur le bât et l’y attacher. D’ailleurs Firmin, sitôt venu, les avait écartés du geste et avait dit : « Donnez-moi deux couvertures. » Il lui en avait alors jeté une sur les épaules, comme s’il avait voulu la cacher ; l’autre, pliée en quatre, avait été mise sous elle.

Un des hommes prit la tête du cortège sur le chemin ; il appelait le troupeau en levant son bâton.

C’était sous le col qui fume toujours et toujours plus abondamment, mais on pense : « Tant mieux ! » Parce que ceux de là-bas auraient pu avoir l’idée de venir la chercher, alors tant mieux si le col fume.

Il y en avait qui marchaient sur les côtés de la colonne ; les bêtes allaient une à une ou deux par deux, puis il n’y eut plus place sur le sentier que pour une.

C’est quand on aborde la grande paroi.

Elle n’avait rien vu et ne pouvait rien voir ; elle serait tombée à chaque pas si elle n’avait pas été attachée et tenue ; c’était Firmin qui la tenait.

Tout en travers de la paroi (et on la prend en travers par deux fois, dans un sens, puis dans l’autre), il y avait cette suite de points qui cheminaient. Lentement, chacun qui se déplaçait, et ainsi toute la file. Dans le haut de la paroi et tout à fait sur la droite d’abord ; puis ça s’en allait vers la gauche.

Il ne va pas seulement y avoir le brouillard, là-haut, comme on voit, à cause que les saisons vont ici comme tout le reste par étages ; – il va y avoir là-haut de l’hiver posé sur de l’automne, quand, tout à fait en bas, on est encore presque dans l’été.

V

Cependant, de l’autre côté du col, cette même après-midi, ils s’étaient trouvés prêts, eux aussi, à partir. Elle leur avait demandé à quelle heure ils comptaient se mettre en route, ils lui avaient dit : « Vers deux heures. »

Il y avait le petit Gottfried. Il avait dit à sa sœur : « Pourquoi t’en vas-tu de nouveau ? » Ils parlent là-bas une autre langue, et pas seulement un autre patois, mais un patois d’une autre langue, qui s’en va changeant toujours plus lui-même, loin des montagnes, puis du plateau et des collines, vers la mer.

Et le col est le lieu de la séparation : alors il y avait en arrière du col celle qui avait dit qu’elle allait encore une fois monter sur le col voir la vue, parce qu’elle ne reviendrait pas, devant se marier pendant l’hiver.

Elle était venue chercher son frère.

Il avait seize ans ; il lui avait fallu rester au chalet pour s’aider. Ils n’étaient que trois au chalet, qui est un chalet de génisses ; on avait eu besoin de lui.

Elle était donc partie seule, mais tout de suite le petit Gottfried avait commencé à s’inquiéter.

Les deux autres riaient de le voir. Ils avaient là-bas deux belles chambres dans un chalet tout neuf et entièrement construit en maçonnerie ; ils allaient et venaient dans les deux belles chambres, et Gottfried secouait la tête, parce qu’à deux reprises déjà il avait parlé d’aller chercher sa sœur, mais les autres : « Tu ne sais pas encore, tu es trop petit. Tu ne sais pas ce que c’est que ces filles, ça a besoin d’être tranquilles, tu les ennuies en leur courant après. »

Il était environ une heure, comme ils virent ensuite à leurs montres. Gottfried s’était approché de la fenêtre.

Et il avait vu le brouillard monter, car ici le brouillard montait : on aurait dit des grosses bêtes à l’épaisse fourrure blanche, qui montaient en rampant de tout côté contre la pente, puis, arrivées en haut, elles se dressaient sur leurs pattes de derrière.

Alors il n’avait plus été possible de retenir le petit Gottfried, quand même les deux autres continuaient à se moquer de lui ; et c’est ce qu’ils continuèrent à faire longtemps après qu’il fut parti ; seulement le temps s’en allait et voilà que vint le moment où ils auraient dû se mettre en route ; si bien qu’ils commencèrent, eux aussi, à s’inquiéter, parce que le brouillard devenait épais et ni le petit Gottfried, ni sa sœur n’étaient revenus…

Il était monté tout en appelant ; on ne lui répondait pas. Il montait un bout de chemin, il s’arrêtait, il appelait, il demeurait là un instant à écouter, on ne répondait toujours pas.

Il faut dire, que, de ce côté de la montagne, la distance du chalet au col est assez grande. Il se passa donc un assez long temps, tandis qu’il montait et appelait toujours, et toujours rien ne lui répondait que quelquefois sa propre voix, quand un quartier de roc se trouvait devant elle.

Ils étaient, ces quartiers de roc, comme des petites maisons où la voix s’arrête, fait une courte visite, puis revient en courant à vous, comme si elle s’ennuyait de vous ; mais, lui, levait le bras avec colère pour la chasser.

Un assez long temps, une heure peut-être, pendant qu’il allait et montait, appelant de plus en plus fort et à présent de toutes ses forces, mettant ses mains autour de sa bouche pour que sa voix portât plus loin.

Finalement, il était arrivé sur le col. C’est un assez grand espace presque sans pente, avec un petit lac dans le milieu. Gottfried s’arrêta sur le bord de l’eau ; il avait regardé dedans. Elle était parfaitement pure, encore qu’elle parût trouble à cause de la couleur de la terre du fond. Il avait regardé dans l’eau, et il fut étonné, parce que tout le ciel s’y tenait, alors il vit le ciel, et il fut étonné, tellement le ciel passait vite. Il fut pris comme entre deux ciels, qui allaient très vite, dans le même sens, d’un même mouvement. Ça venait, ça passait au-dessus et au-dessous de sa tête ; puis, brusquement, tout se brouilla autour de lui et les deux ciels furent confondus.

Il se mit à courir. Et il courut ainsi jusqu’à ce qu’il fût arrivé à un endroit où la pente reprend tout à coup, et ce fut là : ce fut à une place d’où on devait avoir, en effet, une bien belle vue. Une place où elle avait dû se tenir, comme à une place connue par elle… et puis elle s’est débattue. La chose était écrite distinctement autour de vous, par toute espèce de traces dans le gazon, par des mottes et des pierres arrachées. Et il n’eut pas besoin d’aller beaucoup plus loin : quelque chose brilla par terre devant lui : c’était une des chaînettes d’argent qui se trouvent sur le devant de leur corsage, ensuite ce fut un des peignes, qui était aussi d’argent… Et la première idée qu’il eut fut de partir à la recherche de sa sœur ; puis il vit qu’il ne connaissait pas les chemins de ce côté de la montagne, il vit que le brouillard devenait toujours plus épais, il vit aussi qu’il était seul.

Il refit donc le chemin déjà fait par lui. Il avait cessé d’appeler. Il tenait serrés dans sa main gauche les petits objets, le peigne, la chaînette : une preuve, pensait-il, et on me croira cette fois. Il courait, il courait toujours. Mais voilà que le chemin bientôt lui parut s’allonger singulièrement ; et on aurait dû commencer depuis longtemps à redescendre : or, le sol, sous ses pieds, au contraire, remontait. Il chercha alors à connaître où il était ; il connut seulement qu’il ne pouvait plus rien connaître à rien. À peine si, à un pas de soi, on distinguait encore le terrain qui faisait un rond, et ce rond sur ses bords allait s’atténuant par des nuances jusqu’à ne plus être. On était dans une prison mouvante, on était comme dans une cloche en verre dépoli, et, autant on se déplaçait, autant elle se déplaçait. On s’est imaginé qu’on a toujours été dans la même direction, mais est-ce qu’on peut savoir ? Parce qu’il faudrait avoir une ligne bien droite dans la tête, un fil bien tendu dans la tête, et on le suivrait comme avec la main ; tandis que tout se brouille en vous, on dirait que le brouillard y est entré par les trous des yeux et des oreilles, il vous est entré dans l’entendement.

Le petit Gottfried se mit à tourner en rond, en même temps que tout se mettait à tourner en rond dans sa tête.

Il n’appelait plus ; il tombait, il se relevait.

Tout à coup, le roc nu s’est trouvé venir sous ses pieds : il devait s’être engagé sur une de ces corniches qu’il y a dans les parois entre les ressauts de gazon. La grande humidité de l’air se déposant sur l’herbe la rend glissante et il y a aussi une mince épaisseur de terre qu’elle rend noire comme du marc à café.

Il tombe, il a crié, il se relève.

Il perd son souffle, il s’arrête, il se tient accroupi, ouvrant la bouche. Des larmes lui coulent sur les joues, il ne bouge plus.

Puis, brusquement, il a eu peur ; il est reparti, criant de nouveau.

Et la seule chose qu’il avait faite était d’avoir continué à serrer dans sa main gauche, si fort qu’il pouvait, le peigne et la chaînette.

CHAPITRE II

I

Dès qu’il commence à faire gris dans le bas du ciel, c’est, aux deux bouts de la rue, comme si on levait une écluse.

Tout pareillement à ce qui se passe pour les petits canaux d’irrigation qu’ils ont partout ici, sans quoi l’herbe sécherait ; – seulement, la rue, c’est à ses deux bouts et c’est dans les deux sens qu’elle recommence à couler.

Tout le temps, dans les deux sens, elle va, il passe du monde ; – ainsi, ce matin, qui était le lendemain du jour où le troupeau était descendu, vers les six heures, le jour étant déjà assez paresseux à paraître ; il venait contre un pan de mur, il venait contre les carreaux, il n’entrait pas encore dans les maisons.

Une femme tire une chèvre par la longe ; une femme tient son seau par l’anse. C’est la rue d’en bas, qui est la principale ; elle passe devant chez Firmin. Il y avait deux rues, et, entre elles, plusieurs petits passages par quoi elles communiquaient ; c’était la rue d’en bas, elle passait devant la maison de Firmin.

Des maisons hautes par devant, basses par derrière, étant à moitié enterrées. La pente fait que ce qui est le premier étage au midi se trouve être au nord le rez-de-chaussée. Trois fenêtres, deux fois trois fenêtres, dans de la pierre passée au blanc de chaux ; et, sous la première rangée de fenêtres, il y avait une porte ronde, qui ouvrait sur une espèce de remise d’où on passait à la cave : la vraie entrée de la maison étant dans la ruelle, en haut d’un perron de cinq à six marches.

Devant la maison, de plain-pied avec la porte ronde, sur le mauvais pavé qui est plutôt une sorte de dallage pas rejointé, parce qu’on y utilise des feuilles d’ardoise brute, entre les deux rives de murs et de toits tout tordus qu’il y a en bordure à un second ruisseau de ciel, – une femme a alors paru, puis une autre, ce qui faisait deux : seulement il fallait les voir ensemble pour savoir que ça faisait deux, tellement elles se ressemblaient.

Elles ont toutes le même costume, la même grosse jupe de gros drap avec le même grand nombre de plis ; elles ont sur la tête le même mouchoir gris à dessins noirs qui sont leurs mouchoirs de semaine : – une fois de plus, dans le petit jour qui fait qu’on a froid au bout des doigts, comme ça, un matin de la vie ; avec, ce matin-là, pourtant une différence, parce que sous les fenêtres de Firmin on s’arrêtait.

Une femme qui tire une chèvre, une qui va chercher de l’eau à la fontaine, une grande fille tenant par la main son petit frère qui doit avoir sept ou huit ans, mais porte encore des jupes parce qu’on lui met celles de sa sœur aînée, tandis qu’un vieux chapeau à son père lui sert de coiffure.

Et les femmes levaient la tête ; le petit lui-même a levé la tête, puis il a demandé quelque chose à sa sœur en se retournant.

On a vu passer le chien de Barthélemy le chasseur, et il n’avait pas de collier. À un bout de corde noué autour de son cou maigre, pendait un bloc de bois qui lui battait les pattes de devant, afin de l’empêcher d’aller chasser tout seul, ce qui aurait fait du tort à son maître.

Mutrux Joseph, le menuisier, arrive avec une planche sous le bras ; encore un homme avec sa charge de fumier : tout ce monde qui s’arrête.

Et enfin il y a eu Mânu : arrêt alors de lui aussi : mais, au lieu que les autres repartaient assez vite, il était resté là, faisant comme une grosse pierre, de sorte que le troupeau des chèvres, quand il vint, fut forcé de se partager en un double courant d’échines.

Et Mânu était au milieu, un Mânu presque disparu, étant court des jambes et du corps, sous une tête beaucoup trop grosse…

Pendant ce temps, il ne faisait toujours pas très clair dans la cuisine dont l’éclairage venait par une fenêtre pas grande qui donnait du côté du nord.

Le jour se glissa pourtant, pour finir, jusque sur le bout de la table à gros pieds carrés et à quatre fortes traverses les reliant : on vit dans une soupière d’étain la soupe qui fumait, tandis qu’il y avait, posés à même le bois, une miche de pain et un quartier de fromage.

De dedans l’ombre, deux vieilles mains sortaient de temps en temps ; elles avançaient quelque chose, qui fut une première fois deux écuelles, une seconde fois deux cuillères de fer rondes, puis elles se retirèrent ; et, plus au fond de la cuisine, l’éclairage était celui du feu sur le foyer.

Celle qui s’assit là fut alors vue dans sa partie d’en bas, étant éclairée jusqu’à la taille. Elle tenait son assiette sur ses genoux. À cause du fichu, sa figure restait cachée. Elle allait avec sa cuillère chercher dans l’assiette, puis faisait lentement monter la cuillère tout en tendant la tête en avant.

À ce moment, la porte de la cuisine s’est ouverte.

Il venait de dehors ; on avait entendu le bruit de ses pas sur les marches de pierre du perron, après quoi, il avait frotté à plusieurs reprises ses semelles sur la dernière (et c’est que, quand il ne le faisait pas, il était grondé).

Il avait poussé la porte de l’épaule, il la referma avec l’épaule, on ne vit pas tout de suite pourquoi il ne se servait pas de ses mains.

Puis le jour vint sur ses bras qu’il tenait pliés devant lui ; on vit alors ce qu’il portait, et c’était tout un habillement de femme : jupe, corsage, fichu de cou, mouchoir de tête, du linge même, qui faisait un paquet qu’il déposa sur le banc, après quoi il dit : « Voilà. »

Firmin s’était redressé, il dit :

— C’est Marie qui me les a prêtés. Je savais bien.

Il s’était tourné vers le foyer et vers celle qui y était assise ; elle ne s’était pas tournée vers lui et n’avait toujours pas fait un mouvement.

Il avait vu les deux assiettes qui étaient sur la table ; il demanda :

— Tu n’as rien entendu ?

— Non.

Il haussa les épaules, et puis, sans plus rien dire, reprenant le paquet, il sortit par l’autre porte.

Il y avait, tout de suite après cette porte, un escalier qui menait au premier étage. Il monta l’escalier, il faisait aussi doucement qu’il pouvait. On arrivait à un second petit bout de corridor pas éclairé, c’était à gauche : c’était la chambre qui se trouvait au-dessus de la sienne. Et là, les bras toujours occupés, maladroit dans ses mouvements (parce que ce n’est pas tellement nos affaires, à nous autres hommes), il s’arrêta, il écoutait.

Il tenait ses lèvres bien serrées l’une contre l’autre, comme pour arrêter tout bruit en son dedans ; et, si on pouvait arrêter les battements de son cœur, on le ferait.

Il pencha la tête, il appliqua l’oreille contre le panneau pourtant pas épais. Le cœur va. Il faudrait heurter, mais si elle dort ? Peut-être que c’est qu’elle est fatiguée, ce qui se comprend, alors il vaudrait mieux ne pas la réveiller, seulement elle n’aura rien à se mettre quand elle se lèvera ; – il pèse alors tout doucement avec le coude sur le loquet.

Le panneau céda sur ses gonds et alla de lui-même en arrière, laissant une ouverture suffisante pour apercevoir le lit, mais il se présentait par le chevet. On ne vit que ce haut chevet de bois de mélèze, et il n’y avait rien de l’autre côté que du silence.

Il fit un brusque mouvement avec le dos : il se trouva porté en avant, tandis que la porte s’ouvrait tout à fait.

Et il y eut le bruit de la porte, il y eut le bruit de son pas, pourtant aucun mouvement ne se fit dans le lit, et rien ne s’y passa, rien n’y fut déplacé, encore qu’elle fût bien là comme il connut l’instant d’ensuite ; seulement, elle aurait été morte qu’elle n’aurait pas pu être plus immobile, tout enveloppée encore qu’elle était dans ses couvertures et toujours tournée vers le mur, n’ayant pas changé de position.

Il songea à l’appeler, il se dit qu’elle dormait peut-être (tout ça se passe très rapidement) ; il dépose son paquet sur la chaise à côté du lit, il regarde vite encore vers le lit ; il revient vite en arrière par deux ou trois pas qu’il fait à reculons, tirant silencieusement la porte à lui ; – allant alors très lentement pour la refermer, parce qu’il y a le loquet qui pourrait claquer, très lentement, très doucement ; très lentement, très doucement aussi dans l’escalier, et à peine si on l’entendait descendre, malgré ses gros souliers à clous, les marches de bois craquantes.

L’éclairage dans la cuisine avait fini par prendre de la force. On voyait le maçonnage des gros murs passés à la chaux et tout frottés de noir par place, pendant qu’à d’autres places, il y avait des taches grises (c’est-à-dire là où les dos sont venus souvent s’appuyer).

L’âge vient, le grand âge pour les choses aussi ; c’était très vieux, avec très peu d’espace entre le plafond et la terre battue servant de plancher.

Un banc, deux, et un pot, un ventre de marmite. Le coquemar à pieds où on met chauffer l’eau, parce qu’on fait tenir le coquemar debout sur ses pieds au-dessus du feu, tandis qu’on pend à la crémaillère, par leur anse, les marmites.

Un pot ou deux sont l’un à côté de l’autre sur une planche dans le bas du manteau… Et on voyait aussi que celle qui se tenait assise devant le feu était maintenant à genoux, ne l’ayant pas entendu entrer cette fois tout de suite, tellement il faisait doucement.

Il mit de la soupe dans son assiette, c’est alors qu’elle le regarda. Elle aurait bien voulu sans doute qu’il parlât le premier, mais il ne le fit pas. Ce fut donc elle qui parla la première. Elle resta sur les genoux, étant en train de ranimer le feu ; ce fut sur les genoux qu’elle tourna un peu le haut du corps vers lui : alors on vit sa vieille figure.

Elle a dit :

— Qu’est-ce que tu veux en faire ?

Il était en train de porter à son tour la cuillère à sa bouche ; il demeura la cuillère arrêtée un peu en avant de sa bouche, puis haussa les épaules légèrement.

Elle dit :

— Tu vois.

Elle se remit à souffler sur la braise, levant un peu la tête, ce qui faisait que son mouchoir avait fait un pli par derrière ; elle a dit encore :

— Tu as fait une bêtise ; tu dois voir à présent que tu as fait une bêtise…

Puis :

— Voyons, mon garçon !

Il mangeait sans connaître le goût de ce qu’il mangeait ; et on lui parlait toujours, tandis qu’on se relevait, non sans peine, à l’aide des mains.

— Tu as eu une idée, tu vois à présent qu’elle n’était pas bonne, ton idée… Ça peut mal finir, ne t’entête pas, tu as encore le temps.

À présent, on lui faisait face, et deux mains étaient venues se mettre l’une sur l’autre devant le tablier à rayures.

— Tu sais d’où elle vient… Alors, avant qu’ils viennent la chercher… Parce qu’est-ce qu’il arrivera, je te demande, s’ils viennent ?…

Lui, finissant pendant ce temps de manger, ayant déjà fini ; et, comme il s’essuyait la bouche :

— Ramène-la d’où elle vient.

Il regarda sa mère, et sa mère ne parlait plus et le regardait. Ils se regardèrent l’un et l’autre. Il baissait la tête.

Il releva la tête. Il regarda sa mère de nouveau, il lui fit signe de s’approcher.

Il montrait quelque chose par la fenêtre.

Il s’était avancé jusque tout contre les carreaux qui étaient tout petits et faits de plusieurs espèces de verre dont chacune avait sa nuance ; il fit monter sa main, il a dit : « Tu vois. »

Lui montrant au-dessus des prés, des champs, des forêts, puis des pâturages, quelque chose : c’était la crête, l’endroit de la séparation.

Il y avait là, à présent, comme quand le boulanger fait changer de couleur le dessus de son pain avec de la farine.

Il y avait le col, mais il y avait que sur le col il avait neigé.

Et, lui, montrant donc ça encore, sans rien dire, mais disant avec le doigt ce qu’il avait à dire, c’est-à-dire : « Tu vois. »

Puis, brusquement, il l’a quittée.

Il a été remplir l’autre assiette, faisant vite, parce que la soupe allait devenir froide ; il remonta avec l’assiette l’escalier.

Il parla cette fois.

Il tenait l’assiette devant lui, dans la main droite :

— Mademoiselle…

Il parla de nouveau, il dit :

— Mademoiselle, il vous faut manger…

Il ne savait pas que faire de l’assiette.

— Je vous ai apporté aussi des habits, je les ai mis sur la chaise.

Il dit :

— Je suis bien fâché.

Il ne pensait pas qu’elle ne pouvait pas comprendre la langue qu’il lui parlait, parce qu’elle parlait une autre langue.

— C’était pour rire… On n’a pas voulu vous faire du tort… On va arranger ça…

Il laissa passer un petit moment, il dit :

— Écoutez, je pose l’assiette à côté des habits sur la chaise…

Il dit :

— C’est des habits comme ceux qu’on porte chez nous, mais c’est que, bien entendu, on n’en a pas d’autres, alors essayez de les mettre quand même…

Il dit :

— Et puis mangez…

Il dit :

— Je vous promets que vous serez bien soignée…

Il dit :

— On tâchera de demander à la couturière si elle ne pourrait pas vous faire un costume…

Il dit :

— Vous savez, il a neigé…

Il dit :

— Mademoiselle…

Il appela :

— Mademoiselle !… Mademoiselle !…

II

Ça allait cependant par petits points posés un peu partout à des distances plus ou moins grandes : près des rigoles, sous la haie, sous une pomme mûre qui vous touche l’épaule et balance un moment après qu’on a passé, parmi les choux déjà pommés.

À côté des rigoles pleines d’une eau qui est blanche selon les saisons, ou qui est grise, ou qui est comme point d’eau du tout, tellement elle est transparente et il y a seulement son tremblotement qui indique qu’elle est là.

Par petits points posés séparément un peu partout tout autour du village, chacun qui est un homme à sa besogne sur son petit carré de terre, son petit étage à lui, parce qu’entre les grands étages il y a tous ces petits étages, sa petite marche d’escalier, – un ici, un autre plus loin, un autre encore qu’on découvre, un qu’on voit un instant et puis qu’on ne voit plus, ou bien on ne voit que son outil, une faux qui brille sous l’arbre ; – avec des bruits aussi qui viennent, avec comme des mots qu’ils se diraient de temps en temps les uns aux autres, quand ils battent la terre, tapent sur des pieux, fendent du bois, scient un tronc ; – sous les premières pommes mûres, sous les deuxièmes et troisièmes espèces de poires, sous des feuilles rouges ou jaunes, dans l’air pas chaud.

Et ça allait depuis longtemps déjà, quand Firmin sortit enfin, ayant pris une pioche qu’il mit sur son épaule.

Il lui a fallu passer devant l’atelier de Joseph Mutrux, il fut appelé :

— Hé !

C’est comme ça que ça commence, ce matin. C’est un peu avant les vendanges ; et Mutrux, ayant pris une planche, la tenait à présent par le plat sous son œil, et en oblique, comme le canon d’une carabine, puis :

— Attention, Firmin !

Firmin fut bien obligé de s’arrêter.

Mutrux avait retourné sa planche, l’examinant sur son autre tranche, parce qu’il ne faudrait pas qu’on puisse venir dire qu’on fait du travail pas d’équerre, ce dont on veut premièrement s’assurer, comme on fait, et on a le temps. Il dévissa alors sa vis de bois, il mit la planche dans l’étau qu’il revissa, étant au-dessus avec sa figure rouge à cheveux frisés qui se mit à rire, et ça lui riait parmi sa moustache, ça lui riait aux deux coins des yeux.

— C’est-il qu’il en manque, par ici, peut-être ?

À qui est-ce qu’il parle ?

Il a pris sa varlope, et puis, hardi ! vers les fenêtres de la main droite qui va devant pendant que la gauche suit et guide :

— Comme si on manquait de bois !…

Il y a un tout petit copeau comme un fil de barbe qui vient dehors et frise dans le jour.

Ces temps juste avant la vendange, quand elle commence déjà à sentir par un goût piquant qui est dans l’air et c’est un peu comme si elle sentait bon d’avance ; – alors il y a encore un bout de rue à suivre.

Firmin n’a rien trouvé à répondre, il a seulement pressé le pas.

Il n’entendit pas tout de suite qu’on riait, ayant commencé à calculer.

On ne va plus pouvoir passer le col, mais on fera le tour de la montagne ; alors, combien de jours faudra-t-il ? voyons… Il prenait un chiffre.

Mais les rires étaient devenus si forts que le chiffre fut emporté.

Deux filles devant un fenil, avec les marches de l’escalier de bois qu’on peut ôter, l’une en bas des marches, l’autre en haut des marches ; et elles ne semblaient pas l’avoir vu, mais elles n’en riaient que davantage.

Il s’était arrêté, puis : « Qu’est-ce que ça me fait ? »

Il avait repris ses chiffres. « Huit. » Tout ce grand détour à faire, et on riait toujours à travers et entre ses chiffres : « Parce qu’il y a huit lieues, et puis il faut bien en compter encore huit ou neuf » ; et puis il ne savait plus bien, mais c’est aussi qu’avec une femme on ne va pas vite.

— Non ! pas moyen.

C’était déjà une raison (mais est-ce qu’il n’y en aurait pas une autre ?).

Question encore qu’il se pose sous les haies avec leurs branches et toutes leurs noisettes où il allait maintenant, et il se trouvait qu’il baissait la tête à cause de quoi il ne vit pas venir Bonvin.

Il y eut encore ce Bonvin, qui était avec lui au chalet, et lui sortit tout à coup dans la vue de dessous l’aile du chapeau.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Tu sais, c’est pour te dire qu’on n’était pas d’accord là-haut.

Firmin a dit :

— Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?

Il continua son chemin, et l’autre de loin lui parlait toujours, mais Firmin fit encore seulement un mouvement avec le dos comme un cheval qui a des mouches ; – c’est un peu avant la vendange, c’est ce matin du lendemain, – et ça ferait donc quarante-cinq lieues, c’est-à-dire à peu près dix jours de marche.

On ne peut plus passer par-dessus la montagne, il faudrait en faire le tour ; et alors : Non ! et puis de nouveau : Non ! en même temps qu’il s’étonnait de lui et, une fois arrivé dans son champ, il en a oublié sa pioche, pendant qu’il se disait aussi : « Est-ce parce qu’on avait trop bu ? »

On voit briller entre les branches d’un cerisier, au fond de la vallée, le fleuve qui est blanc parce que le ciel a blanchi encore et c’est comme si le ciel était tombé dedans :

— Ou bien parce qu’on l’avait trop vue ?

Quand on allait tourner le troupeau, et on la voyait, et puis on l’a vue… Et à présent… Mais alors : « Elle va rester ici. »

Malgré tout ce qu’on va dire, malgré tout ce qui pourra arriver.

En même temps qu’il n’y pouvait pas croire, mais c’est qu’on est deux (il pense) ; on est deux personnes sous une seule tête.

On est deux hommes : un qui a fait, l’autre qui s’étonne ; lequel des deux est le vrai ? Un d’à présent et un d’avant, et lequel est le bon des deux ? Il y en a un qui regarde, il y en a un qui est regardé, et lequel des deux vaut le mieux ? Comme il se disait encore, assis dans l’herbe courte sous un églantier dont les petits fruits commençaient à devenir jaunes, puis ils deviennent rouges, ils gèlent, ils deviennent bons à manger.

Une heure sonnait. On voyait toujours ces petits points posés un peu partout, séparément, à des distances plus ou moins grandes : chacun qui est une chose qui pense. Il mettait entre ses genoux ses mains vides de faire après avoir fait. Est-ce que c’est elles qui ont fait, ou bien moi qui ai fait ? Il sonna des heures ; midi sonne. Midi est sonné par le sonneur qui vient exprès pour le sonner, se pendant à la corde dans le bas de la tour aux cloches.

Ça vint, midi venait avec sa sonnerie qui faisait que les gens quittaient leur ouvrage, à la suite de quoi ils se retrouvaient sur les chemins. Ils se mettaient à causer, ils discutaient.

Alors sont venus aussi les trois coups et on s’est tu sur les chemins. Un pour le Père, un pour le Fils… On se taisait pour les trois coups. Ils s’arrêtaient, ils ôtaient leurs chapeaux. Ça se tint devant eux pour un petit moment par trois fois au-dessus des pommiers : une fois pour le Père, une fois pour le Fils, une fois pour l’Esprit ; alors ils se taisent, ils s’arrêtent, ils baissent la tête. Puis rapidement tout est reparti. Ils n’étaient plus que des hommes ordinaires sous des chapeaux de feutre passés de couleur. Ils disaient : « Il faut qu’il soit fou ! »

Ils disaient : « Qu’est-ce qu’il va faire ? » Ils disaient : « Et nous, qu’est-ce qu’on va faire ? »

Et il y a ceux qui s’amusent de tout ; Mutrux s’amuse de tout, Mutrux a recommencé ses plaisanteries.

Il a crié à Firmin :

— Où l’as-tu mise ?

V

Elle n’avait pas bougé de son lit, elle ne bougea pas de son lit et ne mangea rien ces deux premiers jours. On entrait (comme on faisait chaque jour. Trois fois : le matin, à midi, le soir), et on lui parlait. On entrait, elle avait entendu la porte s’ouvrir, elle savait d’avance tout ce qui allait arriver : on se tiendrait là sans rien dire et puis on dirait : « S’il vous plaît ! »

On est venu, on lui a parlé, on a fait comme on fait toujours, elle a fait comme elle fait toujours : elle n’a pas bougé. On soupire. On a attendu encore ; on est sorti.

C’est une fois qu’on a été sorti, ce matin du troisième jour, parce que la faim a été la plus forte. Il y a ce qu’on a décidé, il y a ce que la tête a décidé, mais il n’y a pas que la tête. Sa main s’est tendue d’elle-même, sa main a été à l’assiette, parce qu’il n’y a plus rien pour l’empêcher. Il y avait à côté de l’assiette un gros morceau de pain, la main a été au morceau de pain. Une qui veut mourir, et une qui veut vivre. Une qui est tellement triste, et en même temps quelqu’un de content qui fait un grand bruit de contentement et chaque bouchée qui passe chante : ça fait chaud, ça fait rond et doux, ça vous coule dans tout le corps, ça monte à vos joues et à vos oreilles. Elle mordait dans le pain dur, le tenant des deux mains, et elle ne s’arrêtait d’y mordre que pour aller chercher les miettes sur le drap. Ce pain gris de pâte, grenu, vieux de deux mois, mal tenu ensemble : – jamais si bon pain ! Et voilà déjà le morceau fini ! étonnée alors du morceau fini, regardant ses mains qui sont vides. À ce moment, on est remonté l’escalier. Elle s’était recouchée, se tournant du côté du mur, s’étant remise comme elle était. Décidément on devait être inquiet : on était entré, on s’arrête. Et on est ressorti, et on était entré pour la troisième fois ; on n’avait rien dit, on avait posé quelque chose sur la chaise, on était sorti non moins vite.

C’étaient deux belles pommes jaunes dans une écuelle pour le dessert.

Il fit grand jour. Il devait même faire grand jour depuis longtemps. Il y avait un petit soleil. Elle le voyait depuis son lit posé sur l’une des deux pentes du toit qui se trouvait dans le bas de la fenêtre en face d’elle ; elle connut à sa couleur qu’il devait être déjà haut dans le ciel. Elle vit aussi que les murs étaient en bois, sauf du côté de la fenêtre. Du côté de la fenêtre, le mur était en pierre. Le plafond était en bois. Elle vit qu’il n’y avait pas de rideaux. Elle regardait, elle voyait qu’il y avait deux chaises, et, sur la seconde de ces deux chaises, les habits préparés à son intention. « Ah ! c’est vrai !… » Les souvenirs vous reviennent à présent. Elle pleurait de colère. Elle faisait tout doucement, serrant chaque fois le bruit qu’elle aurait pu faire contre elle, puis essuyant ses larmes avec le côté de sa main. Et voilà qu’elle se disait : « S’ils avaient dû venir, ceux de chez nous, ils seraient déjà là… » Elle essayait de compter. Ça fait trois jours… Ils seraient venus…

Les couvertures avaient glissé, elle eut froid ; elle se roula dans les couvertures, elle essayait de penser.

Il faut tâcher de penser en commençant par le commencement : ses cheveux lui tombaient sur les yeux, elle en avait plein la bouche, elle alla les chercher avec ses doigts ; la moitié de ses longs cheveux était contre elle, l’autre traînait dans le lit ; elle s’était remise assise, et les ramenait par mèches sur sa nuque. Hélas ! une grande santé nous dure. Elle vivait. Il lui fallut bien voir qu’elle vivait. Une grande belle couleur était remontée à ses joues. Elle se regardait, elle regardait ses bras, elle regardait tout ce qu’elle pouvait voir d’elle : et c’était bien elle. Elle se remit à pleurer. « Ils ne sont pas venus, ils ne sont pas venus, ils ne sont pas venus !… » Ça lui chantait comme un grelot dans ses idées. Puis : « Voyons ! » elle se grondait. De nouveau, elle fait un grand effort pour penser avec de l’ordre, tâchant de mettre avant les choses d’avant et après les choses d’après ; elle revenait en arrière. Elle alla fermer la porte, et il n’y avait pas de clé, il n’y avait même pas de serrure, mais il y avait un verrou de bois qu’elle tira. Elle s’était tournée de nouveau du côté du mur, et fermait les yeux pour mieux voir ; ça fait à présent trois jours. Elle reconstruisait le temps. Elle reconstruisait la montagne, avec son versant d’ici pas connu, jusque tout là-haut… Tout à coup, il était venu ; il criait quelque chose dans sa langue à lui, elle voyait le dedans de sa bouche avec le dessus de ses dents. Là-haut, c’est comme après un tremblement de terre qui aurait ôté les uns d’au-dessus des autres les étages des maisons ; ils étaient entre deux de ces morceaux de maisons. Elle entend encore le bruit qu’il faisait en soufflant, quand il cessait de parler ; puis il a recommencé à parler. Et puis elle n’a plus rien vu, elle a senti qu’elle tombait en arrière…

Et arrêtée à ce point-là ; mais eux, alors, pourquoi est-ce qu’ils n’étaient pas venus ? Les imaginant eux aussi, les trois, voyant le chalet de là-bas…

Mais c’est qu’elle ne pouvait pas tout voir, qu’elle ne pouvait pas tout savoir. Et heureusement qu’elle ne pouvait pas. Quand ils n’étaient déjà plus trois, mais deux, de cet autre côté de la montagne, ni cette épaisseur de brouillard, cette grande cuve fumant dans leur dos ses fumées, où il leur avait semblé entendre qu’on criait.

Ils s’étaient tenus silencieux un moment pour écouter : – heureusement qu’elle ne pouvait pas voir, qu’elle ne pouvait pas entendre.

Ni quand ils s’étaient mis ensuite à courir, cassant des branches aux buissons, pliant par le milieu les hautes tiges des gentianes, tirant hors du sol tous les trois ou quatre pas une grosse pierre et la retournant.

C’était dans le pied des rochers qui sont, à la gauche du col, comme un escalier à beaucoup de marches.

Le petit Gottfried était tombé d’une de ces marches à une de ces marches, ayant été blessé chaque fois un peu plus et chaque fois un peu plus de vie lui était prise, puis il n’avait plus eu assez de vie.

Il se tenait la tête sur le bras droit : la neige qui tombait n’avait pas pu prendre sur sa figure et sur ses mains, parce qu’elles étaient chaudes encore. Un peu de sang continuait à couler hors du coin de sa bouche mi-ouverte sur ses dents blanches qu’on voyait. Il avait les genoux ramenés légèrement à lui ; il tenait sa main gauche fermée contre sa poitrine.

Il ne répondit pas quand on l’appela, il ne répondit pas quand on le secoua.

Ils l’avaient pris, l’un par-dessous les bras, l’autre par les pieds. Il neigeait toujours. Ils allèrent en arrière ; ils retrouvèrent sans trop de peine le chalet, grâce aux marques faites par eux en venant. Ils allèrent, le portant, d’une de ces marques à une de ces marques, dans la neige ; ils lui avaient fait un lit de paille près du foyer.

Le froid commençait à se faire sentir, ils avaient allumé un grand feu ; pendant qu’on le pouvait encore, ils lui avaient joint les mains, rapproché les pieds : ainsi ils avaient trouvé ce qu’il tenait dans sa main gauche.

Ils lui avaient ouvert les doigts, on aurait dit qu’il ne voulait pas lâcher ce qu’il tenait ; ils avaient posé les petits objets sur la table.

Il fallait qu’ils fissent tout, les deux, comme des femmes, ayant encore été chercher de l’eau et un linge ; et ils lui avaient lavé le visage, ils lui avaient lavé les mains.

À présent il semble tranquille ; il a les yeux fermés comme si lui-même les avait fermés.

Ils étaient venus s’asseoir à la table, qui était justement dans le milieu de l’éclairage ; et celui qui dort en face dort dans le bas du mur en face de nous.

Ils se tenaient à la table et ils regardaient sur la table ce qu’ils y avaient posé l’instant d’avant ; ils parlaient bas en retournant entre leurs doigts pas habitués le peigne tordu, la chaînette d’argent.

Ils comprirent seulement qu’elle devait s’être perdue, elle aussi, et qu’il devait l’avoir rejointe, mais ensuite ?

Ils parlèrent bas, ils ne parlèrent plus. Ils jetèrent encore une grande brassée de bois bien sec sur le feu ; puis ils allèrent chercher dans la chambre aux fromages une toile, dans leur chambre à eux, du fil et une aiguille : ainsi ils passèrent la nuit.

C’est le plus vieux des deux qui devait le porter. Ils laissèrent le chalet ouvert, au cas où elle reviendrait. Ils avaient cousu le sac, ils n’économisaient pas le bois ; on y voyait comme en plein jour quand ils le glissèrent dans le sac, puis cousirent le sac par le bout où était la tête. – Ce qu’elle ne peut pas voir non plus. – C’est le plus âgé des deux qui le porte. Il se tient penché en avant. L’autre retenait le troupeau plus qu’il ne le hâtait, à cause qu’il y a celui qui va derrière et à cause de ce qu’il porte, ayant cette tête près de la sienne, ayant ces jambes froides contre les siennes qui sentent ce froid. Ainsi, par les mauvais chemins, pas à pas, lentement, précautionneusement. Il ne courra plus la montagne, le petit Gottfried, parce que c’est fini, – et elle ne peut pas le savoir, heureusement, elle, là-bas, – mais c’est fini. Il courait avec son bâton dans la montagne, poussant son cri : Hô ! hô ! c’est fini. Quand il criait exprès pour réveiller l’écho, et l’écho de mauvaise humeur ne répondait pas tout de suite. « Ah ! tu ne veux pas… Eh bien, tu vas voir. » Et : hô ! de nouveau ; alors, longtemps après, avec une voix endormie, faiblement, tout là-bas : hô !… Et puis, c’est fini. Il ballotte lourdement et tout le temps il cédait sur lui-même, d’où cette grande difficulté à avancer qu’on a, sans compter le poids que c’est à présent. De place en place alors et de plus en plus souvent, il faut qu’on s’arrête. L’autre, qui va devant, se retourne, on lui fait signe, il retient le troupeau ; on va jusqu’à lui, qui vous aide, parce qu’on ne pourrait pas tout seul : on choisit une place bien unie, on fait aussi doucement qu’on peut. Dans la forêt, il y a de la mousse : là, par trois fois, ils l’ont couché dans la mousse. Ils arrivèrent dans un fond de vallée : ils le couchèrent là sur des pierres plates au bord du torrent. Plus loin vient une gorge si étroite qu’il n’y a place que pour le chemin bordé d’un mur entre l’eau et le rocher ; – elle ne peut pas voir quand ils le couchèrent là et ce fut sur le mur, cette fois, qu’ils le couchèrent. Elle n’a pas pu voir non plus comment ils étaient arrivés au village, et il y avait le grand Hans, son fiancé, il y avait son père et sa mère, à elle.

Elle n’a pas pu voir comment, le soir même, ils étaient partis la chercher. Et ils ne l’avaient pas trouvée.

IV

Il lui fallut pourtant bien finir par s’habiller avec cet habillement pas à elle et pas fait pour elle ; il lui fallut aussi finir par descendre pour les repas.

La première fois qu’elle vint, il ne l’avait pas reconnue. Il n’a pas pu croire que c’était elle ; ce fut comme si elle n’existait plus pour lui, et, en même temps, il n’existait pas pour elle. Elle vint, elle s’avança sans regards, elle n’avait rien dit. N’ayant rien dit, s’étant avancée encore, ayant vu qu’il y avait une place qui l’attendait, s’étant assise devant son assiette ; – et alors il s’est mis à se cacher des gens, il faisait des détours ou passait à ras des maisons pour ne pas être vu.

Mutrux Joseph, qui voit tout, vous a visé de son côté avec sa planche de mélèze.

Mutrux lui a crié :

— C’est pour te faire un bois de lit.

Il vise du côté du fleuve avec sa planche, il vise à travers le vitrage sale vers un champ qu’il a, vers le gros merle posé au bout d’une perche à haricots, tournant quatre fois d’un quart de tour sur lui-même ; – il a rouvert son œil gauche, il a eu deux yeux de la même grandeur, il disait (parlant du lit) :

— On va te le soigner…

Pendant qu’elle, elle était assise, et tout le jour se tenait dans sa chambre, et se mettait sur une chaise, et ne bougeait plus de sa chaise.

La seule chose qu’elle a faite a été de décrocher le crucifix qui était pendu au-dessus du lit.

CHAPITRE III

I

À quelques jours de là, ils se trouvaient plusieurs ensemble, de l’autre côté de la montagne, dans la grande salle de l’auberge.

L’un des angles de la pièce était occupé par un poêle de faïence à étages avec des personnages et des paysages peints en bleu sur fond blanc.

Huit fenêtres, sur un des côtés, se suivaient de si près qu’elles se touchaient l’une l’autre, devant des géraniums qui avaient encore des fleurs dans l’air déjà assez vif, et sous l’ours ; – sous le grand ours de fer forgé, pendant à l’intérieur d’un ovale que le vent balance, sous une couronne d’or et tirant une langue rouge.

On voyait plus en arrière ces grandes maisons de bois qu’ils ont, parce qu’ils sont largement logés.

Sous l’immense toit qui est recouvert de bardeaux, lesquels sont à leur tour chargés de lourdes pierres, partout s’offrent aux yeux ces façades faisant des triangles couleur de miel, où se lit à diverses reprises le nom de Dieu.

Ils y percent le plus de fenêtres qu’ils peuvent, par rangées ; et, entre ces rangées, dans l’épaisseur des poutres, ils viennent avec un ciseau plein de patience.

C’est sous un cœur ou un bouquet sculptés, une date et des initiales :

 

1640

A.W.M. – G.L.K.

 

En haut du triangle, sous l’angle du toit, il y a d’abord la date et ces lettres ; plus bas, alors, la place allant s’élargissant, viennent les Commandements qu’ils tirent, chacun selon son choix, des Écritures, après les indications plus complètes qu’on donne sur ses propres noms et prénoms, ceux de son père et de sa mère, ceux de sa femme, et son métier.

Faisant ainsi profession publique de leur foi, l’ayant ainsi en ornement le jour et en sauvegarde la nuit, tandis que la femme vient à son tour avec ses fleurs, et il y a ainsi les fleurs de Dieu au-dessous de la Parole de Dieu.

La femme vient avec ses fleurs qu’elle met, dans des vases en terre jaune ou leurs grosses soupières peintes, à toutes les fenêtres ; et ça brille sur ce fond de prés eux-mêmes brillants, avec une belle eau qui éclaire au soleil.

Ils ont de la place tant qu’ils veulent, ils ont du bois tant qu’ils veulent, ils ont de l’argent, ils ont du temps, ils sont travailleurs, ils sont minutieux, ils sont prévoyants ; ils ont des gilets de velours noir bordés de rouge…

Un coup de bise a soulevé l’ours, puis l’a laissé retomber ; l’ours fit entendre un grognement comme s’il se mettait en colère, et il ne fait pas bon entendre l’ours se mettre en colère.

Dans l’auberge, un de ces grands garçons à cheveux blonds avait avancé le poing, l’ayant posé sur la table le pouce en dessus ; il s’était mis à dire dans sa langue :

— Ce n’est pas une explication !

L’auberge de là-bas, la grande salle de l’auberge de là-bas, une certaine après-midi qu’ils sont ensemble, alors l’ours a grogné pour la deuxième fois ; – et il y avait à présent cet autre grand garçon, le plus grand d’eux tous, qui se mit à dire aussi :

— Non ! tout ça n’est pas une explication.

Voilà déjà plusieurs fois qu’ils retournaient ainsi l’événement entre eux, dans leur forte langue rauque, sous les grosses poutres façonnées, non loin du poêle peint ; et le grand Hans a secoué encore une fois la tête.

Car une seule chose est sûre, c’est qu’elle n’est pas revenue et que, lui, on l’a enterré.

On a enterré le petit Gottfried derrière le mur du cimetière, non loin de la grille, sous le grand sorbier ; – l’ours alors a grogné pour la troisième fois…

Il a soufflé dans son cornet.

Mathias souffla, lui, pour la première fois dans son cornet de cuivre, parce qu’il soufflait ainsi dans son cornet à plusieurs reprises et la première fois d’assez loin, pour s’annoncer.

Il mettait son bon pied devant son mauvais pied, il mettait sa jambe à lui devant sa jambe pas à lui, – n’empêche qu’il allait avec chacun de ses deux pieds et chacune de ses deux jambes plus longtemps et mieux que personne, sur toute espèce de chemins, parce que c’était son métier.

Faisant un bruit, faisant un autre bruit, faisant deux espèces de bruit, sur toute espèce de chemins, dans toute sorte de contrées, sous son sac de cuir, derrière son éventaire ; puis, parce qu’un village venait, il prenait son cornet de cuivre, il soufflait dans son cornet.

Renversant légèrement sa barbiche sous le tricorne, tournant le bout de son cornet d’où sort le son vers les toits argentés finement (et ils sont jolis sous les sorbiers entre les grandes pentes peintes en vert comme un banc de jardin), près de la rivière où il fait fuir les truites venues à ce bord-ci et qui s’en vont vers l’autre ; puis il a préparé l’image du grand Napoléon.

Il a préparé Marengo, il a préparé la tombe de Sainte-Hélène, étant toutes les trois collées sur toile, et il les portait entre temps roulées sous sa veste, alors il n’a eu qu’à les dérouler.

Ayant sorti aussi des rubans, des colliers ; soufflant dans son cornet, venant avec une bonne jambe et une jambe pas bonne sous son tricorne, dans sa veste à galons d’argent ; et alors, parce qu’il y en a eu d’abord une et une, et elles ont été deux filles : « C’est lui ! »

Il était bien connu là-bas, il venait quatre fois l’année, il venait avec les saisons, il sortait des pages du calendrier où les dates sont imprimées en rouge et qui a des images où le printemps est en escarpolette, l’hiver a une fourrure, l’automne est une femme qui cueille du raisin, l’été tient une gerbe, – apparaissant à chaque balancement de l’astre ; et on criait : « C’est lui ! »

— C’est Mathias, tu as entendu ?

Une et une, puis deux filles, et puis on n’a plus pu les compter…

Ils se taisaient toujours dans la salle de l’auberge. Il s’est trouvé qu’un moment après quelqu’un est entré.

Ce quelqu’un qui entre s’est avancé jusqu’à la table où ceux qui sont déjà en place se tournent vers lui ; il leur a dit quelque chose ; ils ont dit : « C’est sûr, il faut qu’il vienne. »

Ils ont été se mettre à toutes ces fenêtres qu’ils ont ouvertes, se penchant par-dessus les fleurs de géranium ; et, ayant regardé du côté de la route, ils ont vu Mathias que les filles entouraient.

Ils lui ont fait signe de venir ; Mathias n’est pas venu tout de suite.

C’est qu’aujourd’hui c’est étonnamment silencieux autour de lui. Plus de ces rires qu’il y avait quand il vous lançait ses plaisanteries, mais on savait lui répondre, et à son tour il vous répondait. On lui parle bas, il écoute, il hoche la tête. Il s’est tu, il a eu l’air de réfléchir ; il a posé des questions.

Il n’est pas venu tout de suite, il a d’abord bien écouté, bien réfléchi ; – et à présent le voilà qui entre ; il range son sac de cuir, sa sacoche, son éventaire, son cornet, son tricorne, son bâton sur un banc, parce qu’il y a un temps pour vendre et il y a des temps où on a d’autres occupations (c’est un des avantages du métier), comme celle de venir quand on a besoin de vous, et on se tient assis à une table pendant qu’on vous parle ; – pendant qu’on lui parle, mais tout de suite il a dit : « Je sais déjà tout. »

Il s’est fait alors un grand silence, et, pendant ce temps, Mathias les a regardés l’un après l’autre, ce qu’il fait tout tranquillement ; puis son regard s’est arrêté sur le grand Hans.

Il lui a dit :

— Va-t’en chez toi. Prends une plume et du papier.

Le grand Hans a dit :

— Pour quoi faire ?

— Tu vas lui écrire une lettre.

Il y a eu encore plus d’étonnement : à qui ? Mais alors Mathias a dit :

— J’ai cru que vous étiez fiancés…

C’est comme ça que ça a été dans la grande salle de l’auberge, une fois que Mathias eut pris place, et il a dit : « Tu vas lui écrire une lettre, et je la lui porterai. »

Hans a dit :

— Si elle est morte ?

Mathias a dit :

— On verra bien.

« C’est ce peigne, a-t-il repris, c’est ce peigne et cette chaînette… Si elle est quelque part, c’est là-bas qu’on la trouvera… »

Il a dit :

— Et on est des amis, ou quoi ?

Ils dirent que oui.

— On est des amis de toujours, des vrais amis… (ils disent oui) et on est du même pays et on parle la même langue. Alors écoutez bien, parce qu’eux sont d’un autre pays et ils parlent une autre langue… Eux, c’est un côté, a-t-il dit, nous, c’est un autre côté… Ils étaient jaloux, ils se sont vengés. Alors je vais aller voir ce qui en est…

À cet endroit, on lui a dit :

— Et si elle était là-bas ?

Il a dit :

— Eh bien, on ira la reprendre.

Ils crièrent tous :

— C’est ça !

Il s’était mis à faire nuit ; le grand Hans avait allumé une chandelle, il avait posé sur la table la chandelle dans son chandelier de fer battu. La lumière de la chandelle lui faisait une grosse tête qui était en arrière de lui contre le mur.

Il avait arraché une page à un cahier.

Il mit une phrase, il mit une autre phrase. Avec beaucoup d’application, lettre après lettre, mot après mot, parce qu’on n’a plus l’habitude, suivant soigneusement les lignes comme on vous a appris à faire :

C’est Mathias qui m’a dit…

C’est ce qu’il mit d’abord, puis il a réfléchi ; alors la grosse tête se pliait au milieu de l’angle du plafond comme au moyen d’une charnière.

Elle est redescendue, il a mis :… Parce qu’on n’a plus rien su de toi…

La tête a été encore une fois de bas en haut contre le mur, de haut en bas :

— … Et ils sont descendus avec un jour de retard et j’ai été à ta rencontre et toi tu n’étais pas là…

Il trempait la plume dans l’encre. La plume faisait un bruit comme quand une souris grignote un croûton de pain sec.

Chère amie de mon cœur (il mettait un mot dans leur langue qui veut dire : petit trésor), ne sois pas triste, pense à moi… On aura des enfants, on commence seulement la vie…

… Il a dit qu’il prendrait ma lettre, alors ce sera comme si c’était moi qui venais… écoute-le bien, on pense à toi…

Il a mis :

Celui qui pense à toi.

Il mit encore :

Celui qui pense toujours à toi, celui qui ne pense rien qu’à toi, celui qui ne pensera jamais à rien et ne pourra jamais penser à rien qu’à toi… au revoir… à bientôt…

Il a relu sa lettre ; il a lu sa lettre pour la troisième fois.

On entendait Mathias qui disait :

— En tout cas, ça ne vous coûtera rien.

Parce qu’il y avait eu encore des objections, alors de nouveau Mathias leur avait bien tout expliqué :

— Et puis, je vous dis encore une fois qu’on verra bien… Et, quant à moi, c’est mon métier d’aller ; et puis je parle la langue de là-bas, je pourrai me faire comprendre. Ça fera un pays de plus dans ma collection de pays.

On a dit : « Bien parlé ! » Il se fit un grand bruit.

Ce soir-là, sous beaucoup d’étoiles, il y eut que le bruit dura bien plus longtemps qu’à l’ordinaire, et il a été dix heures du soir, puis il fut onze heures du soir. Parce qu’à présent venait la colère. Hans était arrivé, il avait lu sa lettre ; on les vit qui devenaient rouges du cou, hors du collet de leurs vestes laissant voir la grosse veine et il y avait une autre grosse veine qui se gonflait entre leurs yeux sous leurs cheveux bouclés.

— Doucement, doucement !

C’est Mathias, de nouveau.

— Doucement, doucement, a-t-il recommencé ; pas trop vite ! Il ne faut pas qu’ils se doutent de rien là-bas. Et puis il nous faudra attendre… Attendre à l’année prochaine… Quand les vaches remonteront, l’année prochaine… Laissez-moi faire…

Il a dit au grand Hans :

— Donne-moi ta lettre.

Il avait ouvert sa veste, il déboutonna sous sa veste le gilet de drap jaune à petits boutons de laiton qu’il portait ; il y avait une poche du côté gauche à l’intérieur du gilet, sous la doublure du gilet.

Il a dit :

— Tu vois où je vais la mettre… Une bonne place, qu’en dis-tu ?… C’est d’où elle est partie et où elle doit aller…

Il riait ; il reboutonna soigneusement son gilet.

II

Il partit dès le petit jour, le lendemain, et dans le temps qu’on venait à peine de finir de traire, en sorte qu’il y avait encore beaucoup de falots qui se promenaient autour des maisons.

Des filles étaient aux fenêtres, agitant leurs mouchoirs de couleur dont on commençait seulement à distinguer la couleur.

Son sac de cuir était singulièrement plus plein que la veille ; devant lui était l’éventaire, sur sa cuisse gauche pendait sa sacoche.

Et il a recommencé à mesurer la terre avec un pied bon, un autre pas bon. Une jambe à lui, une jambe pas à lui, faisant deux bruits, l’un de semelle, l’autre comme si on cognait avec le doigt contre un tonneau.

Allant du même côté d’abord que la rivière, qui allait du côté du nord, bien que pas aussi vite qu’elle ; tournant d’abord le dos à la montagne et voilà que déjà elle s’aplatissait derrière lui. – Elle était assise là-bas à la fenêtre, mais tout à fait sur le côté de la fenêtre, de manière à n’être pas aperçue quand on passait. – La montagne s’était aplatie derrière Mathias et on a vu, quand on se retournait, la première chaîne laisser paraître les glaciers d’en arrière, puis les glaciers furent cachés de nouveau. Vint alors un de ces petits lacs allemands, ronds et verts. Il comptait dans sa tête et additionnait des chiffres, parce qu’il connaissait la terre et les distances qui sont sur la terre. Cinq, et encore quatre ou cinq, puis treize ou quatorze, puis onze lieues. Un jour, un jour, trois ou quatre jours. Il fut vu le soir du premier jour déjà dans une grande ville qui est sur la rivière ; et il entra dans une auberge de cette ville qu’il connaissait et où il était connu. Il fut vu, le lendemain matin, sortant de l’auberge, et là il tourna d’un quart de cercle par une des rues qu’il enfila. Il fut vu qui prenait la rue. – Elle est toujours assise là-bas à sa fenêtre sur sa chaise. – Il fut vu, plus loin, monté sur le siège d’un char à bancs que conduisait un homme à barbe rouge assis les coudes sur les genoux et qui laissait flotter les guides devant lui, parce que c’est des bêtes qui ont leurs habitudes et elles savent ce qu’elles ont à faire mieux que nous. Mathias prenait sa tabatière : « Servez-vous ! » – « Merci bien ! » C’était l’automne. Il y avait un arbre jaune ; – elle est assise là-bas sur sa chaise, elle tient ses mains l’une sur l’autre, sans bouger, – Mathias allait de nouveau à pied. On l’a vu qui tournait de nouveau d’un quart de cercle. Il passe devant les laiteries à l’heure où on y apportait dans des hottes en fer-blanc le lait de la traite du soir, et on s’étonnait de le voir. On était étonné aussi de voir qu’il ne s’arrêtait pas pour vendre, étant désigné de loin dans sa qualité. Déjà ici, la langue qu’on parlait n’était plus la même langue et le patois parlé n’était plus de la même espèce de patois. Un changement se fit alors dans le ciel au-dessus des collines qui peu à peu se levaient devant lui ; – elle tient ses mains l’une sur l’autre au creux de sa jupe sans faire le plus petit mouvement, la rue passe ; chaque matin, aux deux bouts de la rue, c’est comme si on levait une écluse ; une femme venait tirant une chèvre, une autre femme venait ; – et le ciel devint blanc et se mit à bouger au-dessus des collines, qui sont devant vous du côté du sud. Il est arrivé en haut de ces collines, devant le trou où est le lac. Il descend. Il est assis sur un mur de vigne, il est à l’étage d’en bas, ayant le lac derrière lui. Il est assis sur le mur, ayant posé son sac à côté de lui sur le mur ; puis il s’est remis en marche. Cette fois, il longe le lac. Il met sa bonne jambe devant la mauvaise, puis la mauvaise devant la bonne, et il va. Jusqu’à ce qu’il ait trouvé le fleuve ; – alors, parmi la rue, c’était Mânu qui arrivait, tandis qu’elle était toujours là, et, chaque jour, parmi ce qui venait, il y avait Mânu qui arrivait. Il se tenait juste sous la fenêtre, immobile sous la fenêtre ; puis il se mettait à lever sa figure à la peau comme du savon, et il avait bien de la peine, ayant une tête très lourde et deux fois plus grosse qu’il n’aurait fallu. Il riait avec sa bouche sans dents. Il tenait ses mains devant lui, se balançant d’un pied sur l’autre ; – alors, quand on arrive au Rhône, on n’a plus qu’à le remonter.

C’est ce que fit Mathias, et il suivait le fond de la grande vallée qui se resserre rapidement ; puis on a vu les pentes qui se font face se rapprocher, comme si elles allaient se souder l’une à l’autre.

Là, il a tourné pour la dernière fois. C’est entre deux parois que sont les montants de la porte ; il y a place seulement pour la route et le fleuve.

Il n’avait plus qu’une journée de marche ; même l’homme à qui il avait demandé son chemin avait pu lui montrer où c’était : là-bas, vers le levant de couleur claire, là-bas, du côté du levant parmi les vapeurs qui montaient, sur le penchant de la grande vallée, parce qu’elle va de nouveau en s’élargissant ; là-bas, sur le penchant du nord, dans le pied de la grande chaîne, parce que nous voilà de l’autre côté, parce qu’on en a fait tout le tour…

III

Il tint de nouveau le bout de son cornet de cuivre par où sort le son tourné vers le côté du ciel où le soleil se lève. Il fit, en le portant à la bouche, aller son cornet de cuivre de bas en haut, en même temps qu’entre les pommiers il faisait monter le village.

Il y avait d’abord une maison peinte, dont la peinture représentait un pot de vin à côté d’un verre.

Mathias a porté le cornet à sa bouche ; il s’avança encore sur ce dernier bout de chemin qui est avant qu’on arrive et qui monte à peine. Il va le long d’une haie. Il va le long de l’eau qui coule dans le pied de la haie, et elle est pleine de gros sous neufs qui sont des taches de soleil.

Une feuille, de temps en temps, venait dessus et s’en allait, une feuille jaune clair d’automne, une feuille rouge, une feuille brune, selon les espèces ; et il y avait aussi toutes ces couleurs sur les arbres autour de vous.

Il n’y eut plus qu’elles un moment autour de lui qui s’en venait, et, à présent, elles cachaient le village. Il souffla de nouveau dans son cornet.

On a vu une vieille, qui était en train de monter son escalier, regarder par-dessus son épaule gauche et puis elle est montée plus vite son escalier.

Deux filles étaient en train de causer à l’entrée de la rue, elles se sont arrêtées de causer.

Il y avait sur un toit le couvreur : c’est parce que l’hiver va venir, c’est avant l’hiver et ses longues pluies ; le couvreur travaillait sur son toit comme dans une petite carrière, non pas comme parmi des ardoises apportées, mais bien comme là où elles sont chez elles, étant enfoncé jusqu’à mi-jambes parmi ces larges feuilles de pierre grise.

Le couvreur s’est redressé.

Il lui fumait autour de la figure la fumée de la cheminée, vu qu’on ne renonce pas à sa soupe parce qu’on a le couvreur sur son toit, c’est une jolie fumée de bois et qui sent bon, qui sent comme celle du bon Dieu dans les églises.

Le couvreur a été sur son toit où il est enfoncé jusqu’au milieu des jambes ; il a dit : « Tiens ! »

Jusqu’aux genoux dans les ardoises et entre les piles d’ardoises ; il a vu le tricorne, il a vu le sac de cuir, il a vu la veste à galons d’argent, il a pensé : « D’où est-ce que ça sort ? »

On n’aime pas ce qu’on ne connaît pas, on se méfie de ce qu’on n’a jamais vu ; le couvreur : « D’où ça sort-il ? » Et puis cette jambe pas bonne.

— Hé ! Maurice !…

Maurice était le propriétaire de la maison, qui est venu.

— Regarde voir.

Il a tendu le bras, et c’est autour du bras qu’il s’est mis alors à lui pendre comme une seconde manche de chemise en toile bleue très fine.

À ce même moment, Mathias entrait dans la rue d’en haut ; on l’a vu qui avait fait venir en avant sa barbiche, l’appuyant contre son gilet à boutons de laiton ; il a ouvert son éventaire.

On a vu qu’il savait faire, parce que ce n’est plus Napoléon.

Il est venu, il s’est avancé : c’est saint Pierre, saint Pierre avec une grosse barbe grise et en robe rouge tenant sa clé, c’est la Vierge avec l’Enfant.

Et, à présent, il s’avançait derrière l’Enfant endormi, il s’avançait avec le bas de sa personne derrière saint Pierre, il s’avançait sous la recommandation et sous la protection des saints ; – il regardait à droite et à gauche tant qu’il pouvait ; le malheur voulut seulement que la rue qu’il suivait était la rue d’en haut (si c’est bien un malheur, c’est un malheur pour le moment).

Un peu de vent souleva saint Pierre ; on a vu dans son berceau l’Enfant lever la tête comme s’il se réveillait.

Mathias s’avançait toujours ; alors Mutrux vous l’a visé de loin avec sa planche, vous l’a visé de derrière le vitrage sale, vous a visé de derrière son vitrage une espèce de Mathias grisâtre et la Vierge et saint Pierre eux-mêmes sont à présent pauvres de couleur et presque effacés ; – visant ça quand même, fermant l’œil gauche ; et Maurice qui passait : « Qui est-ce que ça peut bien être ? » Mutrux : « Est-ce que je sais, moi ? Mais je m’en débarrasse, tu vois… Pah !… »

Maurice alla plus avant. Il s’est arrêté. Il a dit :

— Est-ce cher ?

Le vent ne soufflait plus, saint Pierre et la Vierge étaient tout tranquilles. On est venu. C’est que c’est beau, c’est que ça brille. La curiosité vous tire en avant comme la chèvre qui a une corde autour du cou. On ne voulait pas, on est amené. Il y a eu beaucoup de monde. L’affaire alors est seulement de savoir trouver les mots qu’il faut, Mathias savait. L’affaire est de plaire, Mathias savait plaire. La grande affaire aussi est qu’on ne se doute de rien, mais on ne s’est douté de rien. Il jetait vite alors un regard dans les cuisines, et, quand la porte de la pièce voisine était ouverte, dans cette pièce, puis il faisait un pas en avant, à moins qu’on ne l’empêchât d’entrer, comme il arrivait aussi, mais il cherchait à gagner du temps par les discours qu’il vous tenait, allant chercher dans l’éventaire l’espèce de marchandise qu’il pensait devoir vous tenter, selon votre sexe et votre âge…

C’était dans cette rue d’en haut qu’il avait prise par hasard, et elle passe sous l’église. Au sommet d’un petit monticule est l’église, qui est toute blanche en arrière d’un grand ormeau ; sur la droite, sont toujours des maisons, avec une espèce de place. Là, se trouve la boutique où on vend de tout et qui sert en même temps de café. Il y a, sur le devant, la pièce où on vend ; celle où on boit est sur le derrière. C’est simplement une espèce d’arrière-boutique, et, étant venu entre des sacs, on se retrouve entre des sacs, étant venu entre des empilements de caisses, on se retrouve entre deux piles de caisses, et, étant venu dans l’odeur, on se retrouve dans l’odeur. Rien qu’une longue table là, – et Bochat le marchand n’achète pas le vin qu’il vous vend, il le fait lui-même, parce qu’il a des vignes ; c’est un homme riche ; d’ailleurs, il se trouve ainsi gagner sur le vin doublement.

On ne voyait pas bien qui ils étaient, on voyait seulement qu’ils étaient quatre. Ça faisait quatre ailes de chapeaux noires au-dessus de figures noires, contre un petit carré de jour comme du papier gris. On disait :

— Encore un ?

— Non.

— Voyons, Firmin ! C’est nous qu’on paie…

Trois de ceux qui étaient là parlaient au quatrième qui avait dit non, puis il a dit oui ; alors ce second demi-litre a été apporté ; seulement Firmin continuait à ne pas prendre part à la conversation.

Il fallait tout le temps qu’on lui parlât, à peine s’il vous répondait. Et alors les deux autres, de nouveau :

— Voyons, Firmin, à ta santé ! Et puis ne pense plus à ça…

Firmin leva la tête, il baissa la tête, et ça fit aller par deux fois l’aile de son chapeau contre la fenêtre.

C’est alors qu’ils ont entendu ce rire. Ils surent vite qui c’était, bien que la chose se passât dans la boutique. Ils n’eurent pas besoin de voir, à cause de ce rire qui vint, et c’était comme quand la chèvre bêle.

On avait bêlé de nouveau, et puis Bochat dans la boutique a dit :

— Où as-tu pris ça ?

On a alors poussé la porte. Tout de suite, ils virent ces rubans. Ce fut la seule chose à laquelle ils firent attention, ayant bien trop l’habitude, quant au reste, du personnage. Il y avait ces trois touffes de rubans qui tenaient au moyen d’épingles, et deux étaient à la veste, et il y en avait une au chapeau, et il y en avait deux rouges et une jaune. Et, au-dessous de l’une et entre les deux autres, la grosse figure jaune aussi riait.

Ils ont dit comme Bochat :

— Où as-tu pris ça ?

Mânu n’a eu qu’à tendre la main.

Il bêlait de nouveau, et, tournant difficilement sa grosse tête à la bouche ouverte, allait avec elle dans la direction de son bras, montrant que c’était là tout près et puis essayant de le dire : alors il a fait entendre une espèce de long grognement.

On voyait un coin de la place, Mathias venait d’y paraître. Il porta encore une fois à la bouche son cornet, il souffla dans son cornet, il pensait : « Elle l’entendra. »

Il se tourna ensuite vers la boutique et, ayant encore bien regardé :

— Mesdames, messieurs, profitez…

Le vent souleva de nouveau saint Pierre ; le vent venait, arrachant en passant des poignées de feuilles à l’ormeau, et les jetait à travers l’air de même que lui jetait ses paroles :

— Rien que la meilleure qualité… du frais, du neuf, du bon marché… Des rubans, du fil, des aiguilles… Du fil à coudre, du fil à broder… Des images… Mesdames et messieurs, l’utile et l’agréable…

Ils étaient sortis tous les quatre et se tenaient avec Bochat devant la boutique :

— Pour les jeunes, pour les vieux, les demoiselles et les messieurs, les mariés, les amoureux…

Firmin fit un pas en avant. Et les autres :

— Ça te dirait quelque chose ?

Il fit encore un pas, s’arrêta ; on voyait qu’il réfléchissait, puis on vit qu’il s’était décidé.

Parce qu’à présent il n’hésitait plus et alla droit à Mathias ; mais alors, au lieu de demander à voir la marchandise, il a fait signe à Mathias de venir ; il lui a dit, une fois qu’il fut plus près de lui : « S’il vous plaît, venez avec moi. »

Mathias l’a regardé, Mathias a dit :

— Si vous voulez.

Comme si une idée, à lui aussi, lui était venue ; et il se mit en route, marchant à côté de Firmin, tandis que les amis de Firmin et Bochat étaient restés plantés devant la boutique, puis l’un d’eux a dit :

— Qu’est-ce qu’il lui prend ?…

Les deux pendant ce temps allaient ; seulement Mathias n’allait pas vite. Mathias prenait des précautions à cause de sa jambe pas bonne et, pendant ce temps, Firmin venait avec ce qu’il avait à dire et pour finir il a dit :

— C’est qu’elle n’est pas d’ici.

Mathias a dit :

— Ah ! Et d’où est-ce qu’elle est ?

Il s’était arrêté ; c’était à une place où la ruelle était traversée par un ressaut de roc qu’il aurait fallu entailler, mais on n’avait pas pris la peine de l’entailler ; et la mauvaise jambe s’est d’abord avancée.

Pendant ce temps, la réponse est venue.

Et Mathias : « Ah ! bon, ça y est ! » Il ne l’a pas dit. Il le pense, il ne l’a pas dit.

Rien autre chose alors, entre les murs de bois qui font leur penchement, que le bruit de sa bonne jambe et l’autre bruit de sa pas bonne ; il ne disait rien. Il disait : « Bon ! On a eu raison, ou quoi ? »

Ils ont pris le tournant ; Firmin a tendu le bras.

Il montrait une fenêtre. Il montra cette fenêtre, puis laissa retomber ses yeux, laissa retomber son bras ; ainsi il ne vit pas qu’on les voyait. Il ne vit pas ce qu’il y avait contre la vitre. C’est quand le nez devient tout plat tellement on le colle au verre, le nez est devenu blanc du bout ; puis on s’est retirée en arrière et voilà que Mathias souffle dans son cornet.

Des portes se sont ouvertes. On est à présent dans la rue d’en bas où il y a une bande d’ombre et une bande de lumière. Ils allèrent ce dernier bout de chemin dans la bande de lumière, et Mathias était éclairé en même temps qu’il éclairait.

Il n’y avait personne dans la cuisine. Firmin montra à Mathias l’escalier. Mathias monta, Firmin voulut monter à sa suite. Mathias a dit :

— Non, attendez-moi. Je crois que ça vaut mieux…

IV

Firmin sortit, il alla dans le petit verger qu’il y avait derrière la maison, il se tenait là, les mains dans les poches. Il fit quelques pas. Il s’arrêta.

On n’entendait dans l’air que les bruits habituels. Les uns ont des poules, les autres des petits enfants ; Mutrux plantait des clous. Firmin se mit à marcher.

Il compta ses pas : cela fit qu’il y en eut encore trente ou quarante qui furent faits en rond, vu le peu de place ; il rentra dans la cuisine, il écouta.

Mais, même de là, on n’entendait rien, et puis il eut honte.

Il sortit de nouveau dans le verger et il se remit à aller de long en large, et se disait : « Qu’est-ce qu’il fait ? » On ne sait pas. On sait seulement que le temps est long, seulement qu’on est bien inquiet, seulement qu’on a été triste : alors on a voulu essayer de faire partir cette tristesse, mais elle revient…

Il a été appelé. Mathias, debout sur la porte de la cuisine, souriait en haut de sa barbiche sous le tricorne ; il a dit : « C’est fait… »

Il a dit : « Je crois que ça va aller. »

Puis, comme Firmin était venu, il le prit par l’épaule. Il l’entraîna dans cette autre ruelle sur laquelle donne la cuisine, et à présent il tenait Firmin par l’épaule.

Il fit quelques pas dans la ruelle comme pour ne pas être entendu. Il parlait bas. Il a dit :

— J’avais bien pensé.

Il reprit :

— C’est comme ça qu’elles sont toutes ; c’est des coquettes, ça ne pense qu’à se faire belles. Allez ! je m’y connais… Seulement, j’avais ce qu’il faut… C’est un collègue qui venait de ces pays-là, ça s’est bien trouvé, il faut peu de chose…

Il parlait beaucoup et très vite :

— D’ailleurs, j’ai l’intention de revenir prochainement ; c’est au revoir que je vous dis… Au revoir, et même à bientôt…

Brusquement, il a fait demi-tour ; il a soufflé dans son cornet.

Et Firmin aurait bien voulu lui dire quelque chose, il n’en a pas eu le temps.

Il n’a plus su que penser. Il est retourné dans le verger, et puis de là dans la cuisine, tandis qu’on entendait le cornet venir par-dessus les toits et il s’éloignait.

Firmin a écouté de nouveau. Il a attendu encore. Il descendit par le perron fait de cinq ou six marches qui tenaient mal ensemble, le mortier qui les reliait étant tombé depuis longtemps. Elles branlèrent sous son poids.

Il vint sur le devant de la maison, il entra dans la pièce du bas prendre un outil. Parce qu’il faut bien qu’on s’occupe quand même. Ce fut comme il sortait de cette pièce du bas. Il était juste au-dessous de sa fenêtre. Il était au-dessous de la fenêtre sous l’aile de son chapeau qui venait en avant de ses yeux, et il ne les avait même pas levés, n’osant pas. Il n’aurait pas levé la tête de lui-même. Il fallut qu’on frappât aux carreaux : alors il a regardé. Il voit qu’on est là-haut avec une figure, et on lui fait signe : « Venez… » Il a posé son outil le fer en bas à côté de la porte. Il a dit : « Je viens. »

Il n’y a pas eu besoin qu’il heurtât. On avait été ouvrir la porte. Il fit craquer sans le vouloir le seuil ; il fut porté en avant ; elle était toujours près de la fenêtre. On se mit à rire tout haut. Il vit que ce qu’elle tenait était un morceau de drap rouge qu’elle avait déplié dans le jour pour l’examiner. Il la vit mieux ; il voyait qu’elle riait, en même temps qu’il s’étonnait de la voir rire, parce que sa figure était comme quand on a pleuré et le rouge de ses joues était devenu plus rouge encore. Elle riait, elle cessait tout à coup de rire ; elle riait, elle pouvait rire, elle ne pouvait plus. Elle avait encore des larmes dans les yeux, est-ce pourquoi ils brillaient tellement ? Mais il ne s’y arrêta pas, parce que la voilà qui s’est tournée vers lui et de nouveau elle rit en le regardant. D’un mouvement de tête, elle lui désigne le drap qu’elle tient ; elle touche ensuite sa personne du doigt, voulant dire : « C’est pour moi. » Il comprend, il fait signe qu’il comprend. Ils se parlent par signes, vu qu’elle ne sait pas la langue qu’il parle, ni lui la sienne, et il y a cette séparation encore du langage, mais elle ne nous a pas empêchés. Il a donc fait signe qu’il a compris ; elle rit. Elle montre alors sur le lit un carré de velours noir qu’elle a été prendre. Il a son chapeau à la main. Il ne bouge pas, elle est devant lui. Elle laisse pendre l’étoffe pour faire voir de quelle belle qualité elle est, et puis : « Ça aussi… » toujours par gestes. « Ça aussi, c’est pour moi… » Il n’a toujours pas bougé. « Vous comprenez ? » Il fait signe qu’il comprend. Le velours, c’est pour le corsage ; le drap rouge, c’est pour la jupe. Et c’est qu’elle est belle, et c’est qu’elle est grande ! C’est qu’elle est contente, c’est que tout va bien ! Une espèce de jupe lui est venue autour des jambes : et voilà que c’est elle, c’est elle comme elle était là-haut. Il voit, il ne bouge pas. Elle se tourne d’un côté, de l’autre ; elle fait un pas en arrière. La même qu’avant, là-haut, dans les pierres. Retrouvée ! Toute proche de nouveau, et bien plus proche que jamais, parce qu’elle le regarde de nouveau, elle se tourne de nouveau vers lui : « Est-ce que ça me va bien ? » Elle n’a pas besoin de parler, il dit que oui. « Ça vous plaît ? » Elle ne dit rien, elle dit : « Ça vous plaît ? » Il dit : « Oh ! oui ! » Elle dit : « Tant mieux ! » Elle ne dit rien. Elle dit : « Alors, vous comprenez, je vais me mettre à coudre… » Elle montre, sur la chaise, qu’elle a tout ce qu’il faut. Il dit : « C’est le colporteur ? » toujours sans rien dire. Elle rit. Ah ! c’est qu’elle est adroite aux choses, comme il pense, la voyant qui a été prendre la bobine, le paquet d’aiguilles, a été prendre le dé et les ciseaux et les lui a montrés, puis elle ne sait plus où les mettre. Il s’aperçoit qu’il n’y a même pas de table dans la chambre, tellement c’est simple chez nous, et, nous, on n’en a pas besoin, mais, vous, c’est différent… Attendez ! Elle le voit qui sort. Il descend, il pense : « L’autre avait raison, voilà que tout va s’arranger… C’est des vieux, ils ont l’expérience. » Elle entendait le bruit qu’il faisait, parce que c’était une grosse vieille table en noyer et il la traînait sur le plancher. Elle parut en haut des marches. Elle disait : non, là-haut ; lui, d’en bas : que oui ! Elle voulut descendre. « Laissez-moi faire. » C’est qu’on est fort quand il faut. Il a empoigné des deux mains, par son rebord, la table ; il la retourne, la soulève les pieds en l’air : « Et vous ? » – « Moi, je n’en ai pas besoin. » Toujours par gestes, mais ils se comprennent. Elle fait comme si elle voyait qu’il faut qu’elle le laisse faire, elle s’écarte pour le laisser passer. Il entre. Il met la table près de la fenêtre, il cherche une place où elle soit d’aplomb. « C’est du vieux, mais c’est du solide… Et puis ça a du poids, et une fois que c’est en place… » Il donne des secousses à la table. Elle disait : « Oui, oui, je vois ; ça ira très bien. Merci… » – « Pas de quoi ! » Et puis il s’est aperçu qu’il manquait encore quelque chose, il est descendu de nouveau. C’est un miroir ; le sien.

Il dit tout haut : « Il faut que vous m’excusiez, je n’y avais pas pensé. » Il dit encore tout haut : « Excusez-moi de n’avoir pas mieux à vous offrir pour le moment, mais c’est en attendant… »

Lui présentant un tout petit miroir à tain trouble et au vieux cadre fendu après lequel pendait un bout de ficelle, comme ceux dont les garçons se servent, n’ayant guère le temps de s’y regarder, sauf quand ils se rasent, mais, moi, je porte la barbe, alors je ne l’ai guère usé jusqu’à présent, ce n’est pas moi qui l’ai usé, c’est le temps…

Elle tenait le miroir devant elle, elle lui tournait le dos.

C’est à présent dans le miroir qu’il la voyait. Il ne voyait qu’un tout petit coin de sa figure et encore tout de travers. Il en voyait pourtant assez.

Parce que ce fut comme si elle ne savait pas qu’elle était vue.

Elle regardait dans le miroir, tournant le dos à Firmin, et, tournant le dos à Firmin, c’est Firmin qu’elle regardait.

V

Ils sont obligés, pour faire la vendange, de descendre jusqu’au-dessous du village, leurs vignes se trouvant à l’étage plus bas ; étant comme ça en voyage toute l’année, de bas en haut, de haut en bas.

Près des neiges, est à présent le chasseur de chamois avec une carabine à deux coups qu’il charge à balles ; eux, sont descendus au contraire presque jusque dans la plaine.

Ils travaillent au fond des fossés qu’ils creusent pour les provignages et où ils couchent chaque année une nouvelle rangée de ceps.

Ils vont déplaçant le fossé chaque année d’une rangée, ils travaillent parmi l’ardoise ; et les femmes ou les filles cueillent le raisin ; les hommes le foulent avec le fouloir, portent les hottes jusqu’au chemin où le mulet attend, ou bien sont encore avec le mulet et montent et descendent, allant de la vigne au pressoir, du pressoir à la vigne.

Firmin tenait le mulet par la bride.

Il allait sur le chemin raide, plein de pierres roulantes, et il y avait de chaque côté du bât un barillet plat à ouverture carrée qui faisait son bruit : cloue… cloue… chaque fois que le mulet faisait un pas.

Il allait, ne voyant rien, puis il y avait un bout de chemin presque à plat.

Il allait jusqu’à un de ces petits pressoirs en plein air qu’ils ont ; il revenait. Et, de nouveau, le bord de l’étage est atteint et il le laissait monter derrière lui, tandis que lui-même se laissait tomber avec sa bête parmi les pierres.

Le fleuve, dans ses commencements, brillait au fond de la vallée. Il y en avait qui levaient les bras, il y en avait qui se tenaient baissés, il y avait des chapeaux de feutre et des fichus, entre les feuilles. Il y avait un air mélangé de chaud et de froid : c’est deux saisons qui sont ensemble et en font comme une troisième par leur mélange. L’automne, c’est de l’hiver avec de l’été. Quelquefois, le vent vient par-dessus le col, c’est de l’hiver qu’il vous apporte ; d’autres fois, un autre vent vient, soufflant d’en bas, et il vient avec la chaleur d’en bas…

Le jour qu’il eut fini, il a regardé vers la montagne toute blanche ; il a été heureux à cause de la montagne toute blanche.

On va avoir le temps ; il sait, il sait bien comment c’est et quels entassements de neige ça fait là-haut, quand on en a jusqu’aux genoux, jusqu’au ventre, jusque par-dessus la tête.

Il a été heureux à cause du temps qu’on va avoir.

Il est entré chez Mutrux ; il a dit à Mutrux :

— Est-ce prêt ?

Mutrux :

— Ça te presse-t-il tant que ça ?

— Voilà déjà quinze jours que j’attends.

— C’est une bonne école, pour les jeunes gens, d’attendre…

Mutrux s’occupait tranquillement à dévisser et à revisser sa vis de bois, faisant comme si on n’était pas là, par une humeur malicieuse ; il attendit que Firmin fût sur le point de s’en aller :

— Tu ne veux pas me croire ?… Une bonne école pour les jeunes gens…

Puis il est venu parmi les copeaux qui faisaient un bruit comme quand de l’eau coule sur les pierres ; il a dit : « C’est prêt, c’est prêt, mon ami… Attends, je crois bien que c’est ça. »

S’étant penché dans le pied du mur, il avait tiré à lui, comme quand on feuillette un livre, des bouts de planches :

— Le voilà !

Puis il reprit tout de suite : « Tu te soignes, tu sais. Tu vas te voir toute la figure, et puis pas rien que la figure. » – « On n’en avait point de bon », dit Firmin.

Il sortit une toile de sa poche, une toile comme celles dont on se sert pour envelopper les fromages, qu’il avait préparée d’avance et elle était soigneusement pliée ; il la déplia :

— Combien est-ce que je vous dois ?

Sans avoir levé la tête.

— Oh ! beaucoup d’argent ! dit Mutrux, parce que c’est du soigné. La glace, c’est ce qu’on fait de mieux. Quant au bois, c’est du vieux mélèze… Je t’aime bien, j’ai pensé à toi…

Mais Firmin avait déjà recouvert l’objet de la toile, ce qui faisait un grand paquet plus long que large, que Firmin mit sous son bras et on ne pouvait pas savoir ce qu’il portait.

Il semblait pressé de partir, il a dit seulement encore : « Combien ? »

— Je vais t’écrire ça sur un papier. C’est toute une addition à faire. Le bois, le verre, le travail, la façon, la politure ; et puis cette coquetterie qui t’est venue, ça se paie aussi… Un de ces jours…

Il s’est mis à rire, il a dit : « Adieu, Firmin. »

Il a dit : « Et puis tu me diras ce que tu penses de ta personne, tu ne me paieras que si tu en es content… »

Il faisait marcher sa vis de nouveau, dans un sens, puis dans l’autre ; il levait un petit peu les yeux de dessus sa vis ; et cependant Firmin levait les siens, mais d’une quantité beaucoup plus grande, les levait de nouveau jusqu’à la montagne toute blanche, avec satisfaction et joie, parce qu’il se disait : « Voilà que c’est arrangé. »

On pressurait dans les petits pressoirs en plein air, on allait et venait dans les ruelles avec les hottes en châtaignier ; – et on se met à boire aussi : c’est quand on est devant les verres et on a apporté la chopine de muscat.

C’est quand il fut avec des amis devant le vin ; quand il fut devant cette grande belle couleur dorée qui vous fait soleil dans le cœur et vous éclaire les idées, ou c’est comme dans une chambre après qu’il a neigé.

Il a dit de nouveau :

— Voilà que c’est arrangé.

Il a dit :

— Et vous voyez bien que je n’avais pas tellement tort quand je vous disais qu’on ne pouvait pas se laisser faire…

Le vin a tremblé dans les verres.

Ils étaient dans l’arrière-boutique entre les caisses et les piles de sacs : là, il parlait devant le vin, et le vin tremblait dans les verres.

— On ne pouvait pourtant pas se laisser faire, ou quoi ? alors on leur a montré. Est-ce vrai, disait-il, ou non, ce que je dis ?… Et puis, on l’a ! on l’a !…

Parlant seul, donnant de temps en temps un coup de poing sur la table, trinquant ; et il semblait fâché en même temps qu’il était heureux.

Il semblait vouloir s’empêcher de continuer, et, en même temps, il continuait ; parlant alors, parlant encore, parce qu’à présent il a dit :

— Et vous n’avez pas l’air contents, vous autres, parce que vous n’êtes pas fiers. Vous m’avez dit : « Qu’est-ce que tu vas en faire ? » Eh ! bien, à présent, vous voyez… Ce qu’on va en faire ? on va la garder… Je vous dis que c’est arrangé… Jusqu’à ce que les vaches remontent.

Il aurait voulu s’empêcher de parler, il ne pouvait pas s’empêcher.

— Puisqu’on doit la leur rendre, on la leur rendra ; mais pas avant que les vaches remontent…

Comme il disait encore, et, en même temps, il ne le pensait pas. Quand les vaches remonteraient, c’est-à-dire dans sept ou huit mois, – mais il ne le pensait pas, pensant même tout le contraire.

Et, comme on lui avait demandé :

— En attendant, qu’est-ce que tu vas en faire ?

Il a changé de couleur entre les deux côtés de sa courte barbe noire.

CHAPITRE IV

I

Il commença à venir cette grande odeur qui sortait des caves, parce qu’on en tient la porte ouverte sans quoi on ne pourrait pas y entrer.

Ils avaient fini de faire tourner autour de la grande vis la palanche (comme on l’appelle), dans leurs petits pressoirs en plein air ; et, entre les douves à claire-voie, ça est sorti en bouillonnant, ça est sorti de moins en moins, ça est sorti de plus en plus épais.

Ils laissent cuver le muscat huit ou dix jours, ça sent la gousse, ça sent la grappe ; c’est âcre, c’est acide, c’est sucré ; ils avaient été poussant de l’épaule toute la nuit encore, tournant en rond, éclairés par une lanterne, et de temps en temps levant la lanterne ; et de l’épaule tout le jour sans lanterne sous le soleil ou point, parce qu’il n’y en eut plus.

Mais on l’a tout de même, c’est seulement qu’on l’a changé de place, – quand il fait chaud dans les tonneaux et tout l’air en est réchauffé.

On entend bouillir, on entend bouger derrière les douves, ça chantonne ; et, à présent, ils montent dans les pressoirs pour en sortir le marc qu’il faut qu’on coupe en morceaux avec la pelle à fossoyer tellement il est dur ; debout dessus, alors, comme sur une autre espèce de terre de vigne ; tellement on lui a tout pris, à ce marc, et il n’en reste de nouveau que la terre, qui sent fort, qui fume sous eux.

Octobre, fin d’octobre, un discours, un premier discours. Tout vous parle, on parle à tout.

Cet homme se tenait debout sur le chemin, et tantôt s’avançait jusqu’au bord de l’étage, tantôt revenait en arrière, parlant à quelque chose qu’il voyait :

— Ah ! c’est toi…

Il voyait briller le fleuve, c’est ça qui l’inquiétait. « T’arrêtes-tu ? » Il a levé le poing : « Je te dis !… » Parce que tout est vivant pour nous, et on parle, et on est compris. Il avait été en avant, il fit deux ou trois pas en arrière, le fleuve n’a plus bougé :

— Ça va bien ! Tranquille !…

C’est le nommé Jean-Baptiste Fournier parlant au fleuve, sur la côte, entre deux petits arbres déjà nus, parce qu’il y avait du vent ; et Fournier tourna dans le vent.

Sa veste, prise par en dessous, monta le long de son dos, retomba, monta de nouveau, fut rabattue par-dessus ses épaules. Il a parlé alors au vent ; il s’était retourné, il disait : « Qu’est-ce que tu veux ? »

Il fut forcé de reculer. Il étendit les bras comme quand on va se battre. Il saisit l’air, il serra l’air contre lui, cela fit que son chapeau tomba. Et, ces autres, par troupes, montent sur les chemins, et ils s’attendent, se postant à la tombée du jour derrière les troncs des pins, où ils déracinent des pierres qu’ils font rouler sur ceux qui viennent, parce qu’on se bat partout.

C’est cette grande odeur qui vient : ils chantaient dedans, ils riaient dedans. Ou encore ils avaient le front bandé, le bras tenu plié devant eux dans un linge qu’on leur nouait derrière le cou.

Et : « Salut ! » disent-ils encore au vent, au fleuve, ou bien avec colère : « Va-t’en ! » Parce qu’une grande amitié leur vient, ou bien c’est de la haine qui leur vient, la haine et l’amour se tenant tout près l’un de l’autre.

Et Firmin là dedans, Firmin allant toujours là dedans ; recommençant toujours sa même explication, disant : « Vous voyez bien que c’est arrangé… » Alors ils goûtaient à ce vin nouveau, qui était déjà devenu blanc, qui était comme du lait mélangé d’eau, et ils trinquaient ; ils buvaient à leur santé les uns aux autres, ils ont dit à Firmin : « Santé pour elle aussi… »

C’était entre deux murs faits de tonneaux pas bien gros, à cause des nombreuses espèces de crus et de plants qu’ils ont et par petites quantités : alors chacun de ces tonneaux contient un vin particulier ; – là, ils ont été encore quatre ou cinq, éclairés seulement par la porte qui faisait un endroit brillant sur leurs épaules et une moitié de moustache.

Puis Firmin est sorti ; il a recommencé :

— C’est arrangé !

Il parlait à présent dans la cuisine ; il a dit à sa mère :

— Je sais bien, j’ai fait une bêtise, mais elle pourra t’aider dans la maison, et quand les vaches remonteront…

Encore qu’il pensât : « Non, pas vrai ! »

— Tu as de la peine, tu deviens vieille, elle t’aidera… Ça ne fera que sept ou huit mois…

Il parlait dans la cuisine, il disait : « Je sais bien que ça va te changer un peu dans tes habitudes, mais je te promets que je ferai tout ce que je pourrai pour que tu n’en souffres pas, et elle fera la même chose… »

Il ne pouvait plus s’arrêter, il reprenait :

— C’est pas sa faute, c’est la mienne… Et puis, je prends ça sur moi… S’il arrivait quelque chose, tu n’aurais qu’à me le dire, n’est-ce pas ? Mais il n’arrivera rien, j’en suis sûr (parce qu’il mentait)… C’est seulement l’affaire d’attendre. Qu’est-ce que tu en dis ?

Elle ne disait rien.

— Voyons, mère ! Si elle se donne de la peine… (parce qu’il avait déjà besoin de la défendre).

Tout heureux, tout content, s’étant mis à lever le bras :

— On n’a pas peur du travail, on lui gagnera sa vie.

Tout de suite, en effet, il avait été prendre dans la remise une pioche qu’il mit sur son épaule, puis il s’en alla.

Elle cousait dans sa chambre ; elle l’avait entendu qui sortait. À cause de l’avancement que faisait la table poussée contre le mur, elle pouvait voir par la fenêtre sans quitter sa place. Elle vit qu’il se retournait. Il se retourna une première fois. En travers de sa figure qui était venue de côté et de sa barbe, les ficelles de la pluie faisaient des lignes droites et grises ; il avait ramené sa tête en avant, il la ramena une seconde fois sur le côté.

C’est sous ce ciel qui pend. Elle tirait l’aiguille à trois ou quatre mètres au-dessus de la rue, derrière le verre plein de bulles ; et toujours la rue allait et venait dans les deux sens, tranquillement, par petites quantités, mais tout le temps.

Une ou deux personnes, puis une, puis une encore passaient devant vous comme quand l’eau apporte une feuille, l’eau promène un morceau d’écorce, des brins de mousse, et puis il se fait des remous. Un homme tire son mulet par la longe ; à un moment donné, le mulet s’arrêtait, parce qu’on ne sait jamais ce qui se passe sous leurs longues oreilles et il faut leur tordre le licou autour des mâchoires pour les faire avancer. Les sabots, les souliers à clous faisaient un bruit gras. Il y avait aussi les gouttes tombant des toits, soit une à une, soit se réunissant dans leur succession trop rapide en autant de petites fontaines qui chantaient. Et toujours, là dedans, Mânu arrivait pour finir, et il s’arrêtait.

Ce jour-là, sous le ciel devenu moins noir, parce qu’il ne pleuvait plus, il y avait devant une mare un enfant qui jouait avec un bateau en papier. Il se tenait accroupi devant la mare et faisait avancer son bateau en soufflant dessus. Mânu venait de se montrer. Il approchait, en balançant, se laissant aller en avant tour à tour de l’un et de l’autre côté par chacune de ses épaules. Ainsi il venait chaque fois, ainsi il vint encore, du moins dans le commencement. Mais, tout à coup, il s’était arrêté. Et puis tout à coup il vint en courant, c’est-à-dire qu’il tombait à chaque pas tout en venant. Il se faisait dans sa gorge un son continuel qui se mit à sortir de plus en plus, à mesure qu’il ouvrait davantage la bouche, qu’il finit par ouvrir tout à fait : alors il y eut un son rauque comme celui des trompettes que les gamins se fabriquent au printemps avec l’écorce des saules. Ça éclata sous la fenêtre, en même temps que l’enfant s’était mis à crier. Mânu venait de lui prendre son bateau. Il l’avait pris au milieu de la mare, par sa petite voile en forme de triangle, et il le levait devant lui avec son même grand bruit sifflant qui revenait ; et, là dedans, criait l’enfant, mais Mânu se tapait à petits coups la poitrine avec la main, voulant dire : « C’est à moi ! » Il n’y avait toujours personne. Mânu fit un premier pas de côté. Et c’est à ce moment, parce qu’elle n’eut qu’à cogner aux carreaux : « Non ! non ! Mânu, pas ça, c’est défendu ! »

Elle lui fit signe, là-haut, à une certaine fenêtre : « Pas ça, tu comprends ? » Il avait compris.

Il riait, et il ne semblait pas qu’il lui en coûtât d’obéir, au contraire : il avait lâché tout de suite le bateau ; il renversait la tête entre ses épaules tant qu’il lui était possible, pour tâcher de voir, et il s’avançait. Mais, à un nouveau signe qu’on lui a fait, il s’est arrêté.

Tranquille ! c’est ce qu’on a dû lui dire de nouveau : il est devenu tranquille, il n’a plus bougé ; un petit moment il reste là, sous la fenêtre, sans bouger ; puis il a été s’asseoir un peu plus loin sur un tas de vieilles poutres.

Là, sous la pluie, sous les averses ; avec ses nœuds de rubans qui coulent en jaune sur le feutre, qui coulent en rouge sur le drap, dans son vieil habit à boutons de cuivre, faisant avec la tête un mouvement toujours le même, comme quand une pendule bat.

Et elle, elle a repris son fil et son aiguille, cousant (ou bien faisant semblant de coudre) en arrière de la fenêtre, avec un mouvement de sa paupière qu’elle laisse tomber de temps en temps sur ses yeux, et c’est pour mieux voir.

Parce qu’ils sont déjà trois… Ils sont déjà trois qui vont travailler pour elle.

Un qu’elle peut apercevoir d’où elle est, toutes les fois que ça lui chante ; un autre pas extrêmement loin de là dans son champ, et puis un troisième qui est sur les routes. Qui va, qui vient, qui est venu, qui va revenir. Car c’est son métier d’être sur les routes, dans des pays qu’elle ne connaît pas, tâchant seulement de les imaginer et c’est difficile : c’est pourquoi elle ferme les yeux.

Elle a pris, une fois de plus, sous l’étoffe de ce corsage pas à elle qui est le sien le papier plié qu’elle lit ; – pendant qu’il y en a un qui creusait avec sa pioche dans son petit pré une rigole.

Elle glissait dans le drap son aiguille, elle piquait dans la table le coin du drap ; – pendant que le deuxième poussait sur les routes sa mauvaise jambe après la bonne et soufflait dans son cornet.

Elle glissait l’aiguille dans le drap ; – sur le tas de poutres, est le numéro trois : la grosse tête couleur de beurre va à droite, va à gauche.

II

Sa mère, un dimanche matin, avait appelé Firmin :

— Tu vois ce que c’est, c’est une païenne !

Elle venait de voir que le crucifix avait été décroché d’au-dessus du lit, et Firmin n’avait pas osé le rependre, ni rien dire.

Il ne sut pas non plus que répondre à sa mère, parce qu’il voyait qu’on ne peut pas empêcher les différences de se montrer, on ne peut pas empêcher de venir dehors ce qui vous sépare en dedans.

— Voilà ce qu’elle a fait de notre Seigneur ! avait repris la vieille. Qu’est-ce qu’il va arriver ?

C’était un dimanche matin ; la vieille Thérèse parlait pendant qu’on entendait au-dessus du toit les cloches commencer à venir par tous les petits chemins qu’elles savent.

Ici, ils n’en ont pas seulement une ou deux : c’est-à-dire qu’ils n’en ont qu’une grosse, mais ils en ont beaucoup de petites. Ils en ont plein une grande chambre en haut de la tour, qu’ils lâchent à certains moments, comme quand le maître d’école donne congé à son école.

— Elle a méprisé notre Seigneur dans notre maison…

Elle allait continuer ; on ne l’entendit plus, toutes les cloches s’étaient mises en branle.

Ces dimanches matin, ils les lâchent plusieurs fois de suite, à plusieurs reprises. Dès les sept heures, puis à sept heures et demie, à huit, à neuf, avant la messe, après ; – quand même ce n’est ici qu’une toute petite église, qui n’est même pas église de paroisse, mais ils font ce qu’ils peuvent, ils ont ces carillons.

Ça se lève sous la charpente, ça court d’abord là-haut un moment sur le mauvais plancher comme avec des gros souliers à clous ; et puis ça vient, ça tombe de partout ; – alors sa mère sortait, il sortait lui aussi : Frieda, elle, ne bougeait pas de sa chambre.

Ils n’ont pas la même religion que nous, là-bas, et la montagne fait que le Dieu qu’on a ici n’est plus le même que le leur.

Elle était seule chez nous, alors, de son espèce, et restait dans sa chambre, quand tout coule dehors, même les infirmes, même les malades et il faut qu’on ne puisse décidément pas quitter son lit pour ne pas aller à la messe. Quand il y a toutes ces sonneries, parce que ce n’est pas une fois, ni deux, ni même seulement cinq ou dix fois qu’elles viennent, mais sans arrêts, sauf pendant les offices ; et viennent avant, viennent après, les grosses cloches et les petites. Pendant partout aux fenêtres dans l’air, bougeant aux vitres, faisant un bruit d’ailes de chauves-souris, faisant un bruit comme si on marchait sur le toit, faisant craquer le plancher ; – c’est qu’il y a ceux qui sont distraits, les sourds d’esprit, les oublieux, les endormis, les durs d’oreille.

Alors tout le monde, – et rien qu’elle pas.

Seulement peut-être qu’une fois… C’est ce qui redonnait du courage à Firmin quand il sortait à son tour et était entre les derniers, se dépêchant par la ruelle où il était rejoint par Mutrux, qui lui disait :

— Tu es seul, Firmin ? Eh bien, je t’offre ma compagnie.

Il riait avec le côté de son œil droit qu’il amenait dans l’angle de l’orbite où les trois plis que faisait sa tempe se rejoignaient.

— Je sais, disait-il, que ce n’est pas tout à fait ce qu’il te faudrait, mais on ne peut offrir que ce qu’on a…

Ils arrivaient sous le clocher.

Encore une fille en retard qui est toute rouge d’avoir couru sous son chapeau à ruban bleu, et voilà qu’il vous pleut dessus. Elle tient sur le côté gauche de sa poitrine son paroissien, et c’est comme quand il y a des gouttières. Le grand toit semble tout entier ruisseler sur vous comme quand il y a une grosse averse et il pend en barbes d’eau.

C’est que le carillon allait finir, alors le sonneur va aussi vite qu’il peut, faisant tomber le plus de notes possible.

Et c’est encore, si on veut, comme quand on secoue un arbre à fruits, comme quand il y a sur le prunier une énorme quantité de prunes.

III

Elle s’était mise à apprendre la langue ; elle-même avait demandé à Firmin de la lui apprendre. La vieille Thérèse heureusement avait ses habitudes et passait toutes ses après-midi chez une sœur infirme dont elle tenait le ménage. Il profitait de ces heures-là…

Pendant ce temps, Mathias est de nouveau assis sur un mur de vigne devant une voile, devant la double voile pointue d’une barque à la coque noire ; – elle disait à Firmin par signes : « Comment est-ce que vous appelez ça ? »

— On appelle ça une aiguille…

Mathias a entendu courir sur le pont de la barque ; il voit qu’en effet les hommes sont en train de faire une manœuvre, ils ont lâché l’écoute, ils ont laissé pendre les toiles ; alors elles se resserrent, puis se dilatent dans le vent avec un bruit comme si on tirait des coups de pistolet. On refait notre grand voyage…

— Et ça ?

— C’est un dé.

— Té ?

— Dé… dé avec un d pour commencer.

Elle avait de la peine, parce que, dans sa langue, le d se distingue mal du t, mais elle s’appliquait, et puis elle était intelligente ; et puis elle a de la mémoire, pensait-il, c’est étonnant comme elle se rappelle bien tout…

La barque, ayant viré, s’est mise à aller vers le large. Les airs sont bons, elle va vite. On la voit pencher d’en haut par ses mâts. Et l’œil, les descendant, voit que leur penchement se poursuit jusque sur le pont qui penche aussi contre la grande montagne peinte en bleu foncé…

— La table, la chaise, le mur, le lit.

L’après-midi. Elle cousait toujours. Elle n’avait pas encore fini son ouvrage, parce que c’était une jupe à quantité de plis finement disposés tout autour de la taille.

Il dit en lui montrant la jupe :

— C’est une jupe.

Il lui montra le corsage :

— C’est un corsage… C’est un corsage, et on dit encore une taille quand il est sans manches, et, quand il y a des manches et que c’est coupé à la façon de chez nous, on dit un caraco. C’est un caraco que vous avez mis.

Elle secouait la tête.

— Oh ! je sais bien, mais qu’est-ce que vous voulez (parce qu’il commençait à lui parler plus longuement sans bien savoir si elle comprenait) ? on n’avait pas autre chose sous la main et c’était en attendant…

Elle devait avoir compris, elle prenait les pièces de son nouveau costume, et puis touchant sa personne : « Ça ? » à travers l’étoffe, parce qu’elle avançait la jambe, ayant posé la main à plat dessus.

— Ça, c’est la jambe, ça, le genou.

Elle tenait d’une main la jupe contre elle et c’est avec l’autre qu’elle désignait, se désignant ainsi elle-même ; et lui, d’abord, ne l’avait pas quittée des yeux, puis il les détourna. Il ne les amenait plus à elle que juste ce qu’il fallait pour qu’il pût lui répondre, à cause d’une nouvelle question qui venait ; il n’osait plus la regarder du tout, – pendant que Mathias passe la grande porte, qui est à l’entrée de la vallée, a marché tout le jour encore sur la route, dure par place, molle à d’autres, avec les prés qui étaient blancs ou verts, et, là où ils étaient blancs, ils fumaient.

Il y a eu le cornet.

C’était l’après-midi ; Firmin était de nouveau près d’elle. On entendit venir le son connu, et c’était cette fois dans la rue d’en bas que le son venait. Elle courut à la fenêtre ; elle s’y est penchée tout entière. Elle porta dehors, en le tournant vers le couchant, tout le haut de sa personne ; et il riait derrière elle dans la chambre, se disant : « Elle est comme une petite fille, mais ça fait plaisir de la voir ! » Elle prenait tellement toute la place qu’il ne put rien distinguer de ce qui se passait, encore qu’il se fût approché le plus possible.

Elle s’était mise à faire des signes avec la main. On se mit à dire dehors quelque chose dans sa langue, un mot, rien qu’un mot tout d’abord, probablement : « Bonjour », parce qu’elle avait répondu par le même mot ; puis une phrase vint. On parlait vite et elle parlait vite, plusieurs phrases venant d’en bas, d’autres tombant vers celles-ci. Firmin dit alors : « Il faut qu’il monte. » Il dit : « Voyons, faites-le monter ! »

On a entendu alors ce pas fait de deux pas et comme si deux personnes marchaient ensemble, qui a tourné la maison, puis a résonné dans l’escalier où il ralentissait, parce qu’on avait de la peine.

Justement, c’était l’heure où le soleil entrait de face, et, quand la porte fut poussée, le beau soleil vint tout de suite, le beau soleil vint par devant.

On n’a vu d’abord que les images, tellement elles brillaient : saint Pierre avec sa clé, la Vierge penchée sur l’Enfant. Puis un grand sourire s’est fait au-dessus, avec une barbiche qui allait en arrière, pendant que la main allait au tricorne et redescendait avec le tricorne.

— Bonjour, a dit Mathias, comment ça va-t-il ? et il a tendu la main à Firmin.

Et il vint aussi la lui tendre, à elle, en ajoutant : « Mais nous autres, on s’est déjà vus… »

Le cordon auquel pendait le cornet était de laine rouge et verte. Il a demandé la permission de s’asseoir. Sa mauvaise jambe faisait une ligne droite qui allait jusqu’au milieu de la chambre et elle brillait par place, étant vernie en noir.

Il a demandé la permission de s’asseoir, il a demandé la permission d’ôter son sac ; il s’était mis à sourire de nouveau avec ses petits yeux fins qui étaient sous les gros sourcils comme une source dans de la broussaille.

Il s’est tourné vers Firmin ; il a dit : « C’est qu’il est lourd ! » Il s’est tourné vers elle : « Et puis j’ai quelque chose pour vous… »

À présent, on n’a plus aucune peine à se comprendre. Elle dit une chose dans sa langue, lui, tout de suite, vous la redit dans la vôtre, et inversement. Il n’y a plus du tout de séparation entre nous. Il a fouillé dans son sac, il parle à Firmin : « C’est toujours ce même collègue… Je l’ai rencontré l’autre jour, je lui ai demandé : « Tu n’aurais rien pour moi ? » Et, fouillant toujours dans le sac, l’énorme sac de cuir tellement plein qu’on ne voyait pas bien comment il faisait pour s’y retrouver : « Et voilà qu’il avait quelque chose pour moi… (fouillant), attendez, c’est dans une boîte… une petite boîte en carton… Il faut savoir ce qui leur fait plaisir… Ah ! la voilà !… »

Il avait posé la boîte sur la table, il a dit : « C’est pour vous. » Il lui avait dit ça d’abord dans la langue d’ici, puis il le lui dit dans sa langue à elle, alors elle eut l’air tout étonnée, elle eut l’air de ne pas oser, elle tendait la main, elle la retirait, cependant elle regardait Mathias :

— Est-ce vrai ? c’est pour moi ?

— Vous savez, disait Mathias à Firmin, ça fait partie de leur costume. Vous voyez ces rosaces d’argent, eh bien ! c’est pour cacher le bout des chaînettes. Et, à ce qu’on m’a dit, les chaînettes servent aussi, elles servent à tenir les jupes relevées, parce qu’il paraît que les chemins par là-bas ne sont pas toujours très bons…

— Je sais bien, disait Firmin.

— Il y a aussi, je crois bien, deux petits peignes…

Cependant qu’elle, tout de suite, avait pris les chaînettes, les avait disposées dans l’arrangement qu’on en fait ; avait dit : « Oh ! merci… » et ses yeux brillaient ; avait été devant le miroir et essayait à présent les peignes.

Et Mathias à Firmin tout bas :

— Vous voyez !

L’ayant poussé du coude :

— Mais, recommença-t-il, il y a du changement chez vous.

Il montrait le miroir.

— Oui, dit Firmin, je l’ai fait faire au menuisier ; il n’y en avait point dans la chambre… Vous comprenez, on vivait seuls, ma mère et moi…

— Je comprends bien, mais ce que je comprends aussi, c’est que vous n’avez pas fait les choses à moitié.

Il examinait le miroir : « Du bel ouvrage… Elle est gâtée ! »

Il examinait le miroir, il faisait avec les mains le tour du cadre en beau mélèze aux fines veines agréablement nuancées de jaune et de rose entre les moulures : « Du bel ouvrage, il n’y a pas ! » hochant la tête ; – seulement, il y a plus bel ouvrage quand même, comme Firmin pensait pendant ce temps.

Ses cheveux, qui étaient plusieurs petites tresses enroulées autour de la tête et en haut desquelles les mains étaient venues avec le peigne qu’elles y avaient enfoncé.

Comme de la paille de seigle, comme du bois neuf de châtaignier, comme quand Joseph Mutrux fait lever ses copeaux des deux mains sur son établi.

Il ne s’agissait plus du cadre, mais de ce qu’il encadrait, parce qu’il y a plus bel ouvrage : ses cheveux, ses beaux cheveux pâles ; alors aussi ses joues qui sont devenues un peu trop rouges ; et il regardait.

Tout à coup, ses yeux rencontrèrent ceux qui étaient dans le miroir.

Firmin fut étonné. Ils brillaient de nouveau un peu trop, ces yeux-là, ils brillaient comme quand il y a des gouttes d’eau sur l’herbe.

IV

Mathias parla encore beaucoup ; et, toute la journée, il l’a passée à s’expliquer, parce qu’il allait dans le village.

On l’interrogeait sur ses voyages ; on s’amusait à les lui faire raconter, il s’expliquait, il parlait beaucoup.

— Eh bien oui, disait-il, jusqu’ici je n’avais guère été plus loin que la Savoie et que les bords du lac ; je ne sais pas ce qui m’a pris… C’est une fantaisie que j’ai eue… J’ai vu l’eau descendre, ça m’a donné l’envie de faire le contraire de l’eau. Mais, à présent, on va revenir régulièrement, je vous promets, parce que, des clients comme vous, ça se soigne.

C’était chez Bochat. Ils s’étaient installés à huit ou dix dans l’arrière-boutique ; il y avait là plusieurs des personnes les plus importantes du village. Et ça alla ainsi un moment, puis on s’est tourné vers Mathias, on s’est mis à parler plus bas, on lui a demandé :

— Vous n’aviez pas entendu parler de quelque chose en chemin ?

Il y avait encore ce quelque chose qui les inquiétait ; et, comme Firmin n’était pas là, rien n’empêchait que la question ne fût posée.

— Bien sûr ! Si vous croyez qu’on laisse tomber une pierre dans l’eau sans qu’elle fasse des ronds…

— Et qu’est-ce qu’on disait ?

— Ça amusait le monde.

Ils se sentirent bien soulagés.

— On a trouvé, comme ça, disait Mathias, que la chose n’avait pas été si mal imaginée… Et puis, du moment que les Allemands avaient commencé, parce qu’il paraît qu’ils ont commencé…

Et, à une nouvelle question :

— Eh bien ! vous la leur ramènerez, ça leur fera une surprise.

Et, à une question encore :

— Rien du tout, puisque vous l’avez bien soignée… La première fois que je l’ai vue, elle n’avait pas l’air très en train, mais ça a changé depuis.

Et eux :

— Alors, vous croyez que ça va s’arranger ?

Lui :

— Bien sûr, ne vous inquiétez plus de rien… Quand vous remonterez avec les bêtes, l’été prochain… Et puis, vous n’aurez qu’à le laisser faire, lui, comment s’appelle-t-il déjà ? vous savez bien, l’inventeur, l’auteur, le coupable… Vous le laisserez se débrouiller…

— À savoir d’abord s’il voudra.

— Il voudra bien…

Mathias venait de partir, ayant passé la nuit au village ; – Firmin fut malheureux de nouveau, parce qu’il se tournait vers la neige en haut des montagnes, et pensait : « C’est vrai, elle s’en ira bientôt. »

Elles s’en iront une fois, ces neiges, on pourra passer le col de nouveau ; et, se tenant au-dessous d’elles, il comptait, il comptait sans peine, parce que ça ne faisait pas beaucoup de mois.

« Et vous vous en irez, là-haut ; alors, moi, qu’est-ce que je ferai ? » comme il se disait en rentrant chez lui, tandis que là-haut c’était blanc et, de l’autre côté de la montagne, plus blanc encore, mais seul l’oiseau aux grandes ailes immobiles peut comparer, le grand oiseau seul dans ses chasses peut faire la comparaison, ayant franchi sans peine, par l’escalier de l’air, ce que le pied ne franchit plus.

De l’autre côté de la montagne, on ne voyait plus les toits, confondus qu’ils étaient avec le sol de la même couleur qu’eux. Il n’y a plus de chemins sous la neige qui les recouvre. Il n’y a plus de ruisseaux, parce que la glace est dessus et la neige est sur la glace. C’est quand ils attellent leurs chevaux aux traîneaux, ou bien ils les tirent à bras. On n’entend rien.

C’est ces pays de grandes neiges où les bruits sont comme les marmottes et les bruits y dorment six mois. Mais seul l’oiseau peut aller par-dessus la montagne, monter directement pour directement redescendre ; l’homme, lui, doit faire le tour…

Mathias avait fait le tour une fois de plus.

Il reparut là-bas sur un traîneau, étant assis sur le siège à côté de l’homme qui conduisait et ils fumaient l’un et l’autre par la bouche une grosse fumée blanche dans l’air plein de petites étoiles d’or et d’argent.

CHAPITRE V

I

Elle avait commencé à s’aider dans le ménage. Elle prenait le balai, elle balayait l’escalier, elle balayait la cuisine, elle balayait le perron ; elle balayait jusqu’à la ruelle, ce qu’on ne fait guère, nous autres, et ce qui n’est pas tellement dans les habitudes d’ici.

Un jour aussi, elle était sortie. C’était un matin. Elle avait pris le seau de cuivre qui sert à aller chercher l’eau à la fontaine et le portait par l’anse qu’elle avait passée à son bras. Une fille, qui se trouvait devant un fenil, fit une grande enjambée, parce que la porte des fenils se trouve à une certaine distance du sol, montrant jusqu’au-dessus du genou sa grosse jambe à bas de laine roses. Elle, elle portait pourtant le costume des femmes du pays : mais personne ne s’y trompa, elle était trop grande, trop différente. Personne, en la voyant venir, même de loin, ne s’y laissa prendre. Au commencement, pas une voix ne s’éleva pour lui souhaiter le bonjour, pas un visage ne s’était arrêté en face du sien. Elle dut pousser jusqu’à la fontaine avant de rencontrer quelqu’un. C’était une vieille, nommée Catherine, qui était en train, elle aussi, de remplir son seau, et elle aussi, en la voyant venir, aurait bien voulu se sauver, seulement son seau était lourd et elle n’était pas très forte…

L’eau coule dans un bassin de bois, alors il y a un petit peu de ciel au-dessous de vous ; le seau ayant penché de côté se trouva pris dans les traverses. Un petit peu de ciel, et une qui cherche à s’échapper et qui n’y réussit pas : le petit peu de ciel qu’il y avait au-dessous d’elle s’était troublé. L’eau en rejaillissant fait des rides qui avaient cassé le miroir en mille morceaux. Il fallut attendre un moment. C’est seulement quand le miroir se fut refait. Mais alors une tête est venue dedans et à présent un bras s’y est tendu ; et la vieille se rassura, parce qu’on lui souriait dans le bassin de la fontaine. On avait tendu le bras, on avait redressé le seau, on l’avait posé devant elle, on lui disait : « C’est lourd !… » On lui parlait sa langue, ce dont elle fut bien surprise, mais en même temps désintimidée :

— Oh ! oui, dit-elle, surtout pour moi qui suis bien vieille.

Et, à présent, elle regardait, et ce n’était plus seulement dans le bassin de la fontaine, – parlant beaucoup, avec une quantité de petits gestes qu’elle faisait de chaque côté de sa tête.

Les gens, alors, se sont approchés ; ils dirent à Catherine :

— Alors vous vous êtes comprises ?

C’était à Catherine qu’ils s’adressaient, et elle : « Bien sûr ! » et eux : « Pas possible ! » et Frieda, se retournant, leur souriait par-dessus son épaule.

Elle prit son seau, elle a tendu ses bras forts. Sous la pauvre petite étoffe grise du caraco, ses grandes épaules ont bougé. Le seau ne pesait guère pour elle, bien qu’il fût plein jusqu’au bord, parce qu’on la vit l’amener à elle sans même avoir eu besoin de se pencher.

Voilà qu’on voyait briller à présent, au-dessus des autres têtes, cette tête, par une couleur qui n’était qu’à elle. On voit comment c’est fait et que c’est fait autrement. La petite race noire d’ici, maigre, sombre de peau, le teint uni, pas coloré, avec des cheveux comme du raisin bleu derrière l’os étroit du crâne, un peigne de cuivre enfoncé dedans ; – elle, grande, forte, rose, blonde.

Mânu s’était mis à rire de contentement. Mutrux est paru aussi, qui ne manquait jamais d’être là quand il se passait quelque chose ; il a crié de loin :

— Et Firmin ?

Il a appelé :

— Firmin ! où es-tu ?… Attention, on va te la prendre !…

Tandis qu’elle, elle s’en revenait, portant son seau de la main gauche, et, l’autre, elle la balançait le long des murs.

On a dit : « Elle n’est pas si méchante que ça. » On a dit d’elle : « Elle n’est pas fière ! » On a dit : « Elle est complaisante ! » Puis on s’est mis à dire : « D’ailleurs, il paraît que c’est arrangé. »

Et c’est aussi que l’habitude vient, et puis aussi l’hiver venait. Les gens ont pris des clous et un marteau, ils avaient cloué les fenêtres. À peu près dans le même temps, Firmin dut aller au bois avec la corvée, parce qu’il y a des forêts qui sont bien de commune et les travaux qu’on y fait sont faits en commun. Il partait avant le jour avec un sac où il mettait ses provisions, il ne rentrait que quand la nuit était venue. Il faisait le chemin sous les étoiles ou point d’étoiles, sous de la lune ou pas de lune, – qui est deux fois plus long à l’aller qu’au retour, bien que le même, mais c’est qu’on le monte à l’aller et au retour on le descend.

II

Elle était seule l’après-midi dans la maison. Elle a écouté, elle a entendu la porte d’entrée qui s’est ouverte, puis s’est refermée : c’était la vieille Thérèse qui sortait. Il n’y a pas eu d’autre bruit avant le bruit de la porte ; ensuite il n’y a plus eu aucun bruit, à cause d’un peu de neige qui était tombée la veille. C’est quand il y a un grand silence, à cause de la neige qui est tombée ; elle était seule dans la maison. Elle a pris, une fois encore, la lettre qu’elle tient cachée dans son corsage ; elle l’a lue une fois de plus : C’est Mathias qui m’a dit… La voix lui vient par-dessus la montagne ; elle lève la tête, elle est devant les petits toits faisant beaucoup de carrés blancs tenus séparés par la partie d’en haut des façades qui est en bois noir. Mais, de nouveau, la voix lui vient, qui vient par-dessus la montagne :… Chère amie de mon cœur, où es-tu ?… Elle a dit : « Je suis là. » Elle a parlé par-dessus la montagne. Les petites fumées qui se tiennent accrochées par le bout aux cheminées étaient emportées tout à coup. À peine formées, elles étaient arrachées, puis lentement elles repoussaient comme une feuille repousserait. Mais, de nouveau, depuis là-bas, la voix est venue et la voix lui parle ; alors, elle aussi, elle a parlé par-dessus la montagne : « Je vous promets, comptez sur moi… »

Elle a parlé par-dessus la montagne, et elle disait : « Tu verras… Et peut-être que tu seras étonné, petit frère, mais tu verras comme je saurai bien faire… Il ne sait pas, celui d’ici, il ne sait rien ; il me verra seulement rire, il pensera : C’est pour moi… Il ne sait rien, il me verra mettre ma belle robe, il se dira : Elle a pensé à moi… Et c’est seulement à toi, petit frère, que j’aurai pensé… Tu verras… »

Les petits toits qui font des carrés blancs sont ici, et sont un, et puis un et un. Une tête a été vue encore dans le bas de la ruelle contre une barrière sous un chapeau de feutre noir et il y a eu aussi une femme qui tient un enfant. Il n’y a plus rien eu. Tout à coup, il y a eu Mânu.

Il avait toujours ses rubans, seulement ils étaient devenus tout pâles, tellement il avait plu dessus, neigé dessus, il avait fait du soleil dessus, il avait fait de l’air autour ; – et elle a encore bien regardé. La tête sous le chapeau de feutre ne se voit plus, ni la femme qui tenait l’enfant. Elle a cogné aux carreaux. Tout doucement, juste ce qu’il a fallu pour que Mânu entende, et il n’y a pas eu besoin que ce fût beaucoup, parce qu’il a l’oreille fine en compensation de son peu d’esprit.

Il s’est mis à sourire, puis il fait comme quand il est content : il ouvre la bouche. Un gros trou noir se forme dans le bas de sa figure, tandis qu’il s’étonne, puis il se lève, il glisse sur les poutres, il tombe. Il a ri tout haut, il se met à courir. Il est venu, il est sous la fenêtre. Elle écoute, elle l’entend monter les marches du perron, il est tombé ensuite de nouveau deux ou trois fois dans l’escalier, tellement il monte vite. « Mânu, c’est toi ? » Elle l’appelle de derrière la porte. Il rit, il rit doucement ; elle a dit : « N’entre pas… » Tout à coup, elle a dit : « Mânu, tu es toujours là ? » Il a ri ; elle a dit : « Entre. »

Elle s’était remise assise sur sa chaise près de la fenêtre, et, ayant pris l’étoffe rouge, elle taillait dedans. On n’a plus rien entendu que le petit grincement des ciseaux pendant un moment ; tout à coup elle a regardé Mânu de nouveau, il s’est remis à rire. Elle se mit à rire aussi.

Il se tenait devant la porte où il était énorme en même temps que tout petit, à cause de sa tête énorme et d’un corps qu’on ne voyait pas :

— Tu es un bon garçon, dit-elle ; veux-tu continuer à être un bon garçon ?

Il disait que oui avec la tête, il riait, il ouvrait la bouche tant qu’il pouvait. Elle a dit : « C’est oui ? » Il a ri. « C’est oui ? Eh bien, viens ici… J’ai pensé à toi, Mânu. »

Elle a pris sur la table un des morceaux d’étoffe rouge ; il y en a eu trois, et elle les avait plissés en rond.

— Donne-moi ton habit d’abord.

C’était un de ces habits en gros drap bleu et à boutons de cuivre, comme en portent encore les vieux d’ici ; beaucoup trop grand, trop long, trop large, lui venant jusqu’aux pieds, faisant au moins deux fois le tour de sa personne, effrangé, fendu, décousu, recousu avec des ficelles, montrant une couleur grisâtre sous des taches de toute espèce, mais la cocarde rouge est d’autant plus belle dessus : « Que j’y mets, dit-elle, c’est à la place de ces vilains rubans tout fanés… »

— Et puis, dit-elle, ce n’est pas moi qui te les avais donnés, tandis que ces cocardes, c’est moi… Tu comprends ?

Il disait oui avec la tête, et elle était tellement lourde, sa tête, qu’elle risquait chaque fois de le faire tomber.

— Rouge, Mânu, tu vois ; c’est ma couleur, tu portes ma couleur, ça veut dire que tu es à moi, tu m’obéis, tu es mon bon ami… Mânu ?…

L’interrogeant ainsi chaque fois, et lui : « Oui ! » avec la tête et un grand air heureux qui lui venait. Il riait de nouveau, on ne lui voyait plus les yeux, sa bouche était grande ouverte, il allait tout entier en arrière ; elle le retenait par le revers de son habit.

Elle a dit : « Une d’un côté… Mais tu ne diras pas que c’est moi qui te les ai données. » Pour rire, parce qu’elle savait bien qu’il ne pouvait pas parler : « Et une d’un côté, et une de l’autre côté… Montre-moi, Manu, comme tu es beau… Et, à présent, ton chapeau… »

Elle le lui prit, elle piqua sur le devant du chapeau la troisième des cocardes.

— À présent, mets-le. C’est ça… Tiens-toi droit… Dis que tu m’aimes bien.

Il grognait quelque chose.

— Dis que tu n’aimes personne que moi… Avec la tête… Bon ! encore une fois… Dis que tu n’obéiras à personne qu’à moi… Dis oui, dis oui avec la tête. Encore une fois… Ça va bien, Mânu !

Elle lui a dit :

— Viens m’embrasser.

Puis :

— Sauve-toi ! Dépêche-toi de te sauver ! Plus vite que ça !

Elle s’est rassise à la fenêtre. Et Mânu était de nouveau à sa place ordinaire, était tout comme avant à sa place d’avant, et comme s’il ne l’avait pas quittée ; à part les belles cocardes rouges ; alors, tour à tour, il regardait celles de son habit (il n’avait qu’à baisser la tête), puis celle qui était à son chapeau : alors il devait ôter son chapeau.

III

Elle a parlé par-dessus la montagne ; à présent, c’est de ce côté-ci de la montagne qu’elle parle.

— Comment est-ce que c’est chez vous, le jour où les vaches remontent ?

Firmin dit :

— Pourquoi me demandez-vous ça ?

Elle vit qu’il n’était pas très content de la question ; elle répondit :

— C’est pour voir si c’est comme chez nous.

Elle vit que sa figure avait changé.

— Ah ! dit-il, parce que c’est aussi une fête chez vous ?

— Oui.

C’était après qu’il avait été au bois avec la corvée ; à présent, il avait fini d’aller au bois ; à présent il la revoit à la belle lumière du jour.

Il a croisé les mains bien docilement devant lui. Elle a mouillé le bout de son fil, elle l’a approché dans le jour du trou de l’aiguille ; et il y a toujours ces fumées au-dessus des toits, avec un changement pourtant, c’est que l’épaisseur de neige dont ils sont recouverts est plus grande.

Et l’épaisseur déborde un peu parce qu’elle a glissé, découvrant la partie des ardoises qui est sous le faîte ; elle va en avant comme une visière de casquette, elle casse, elle tombe, elle va de nouveau en avant…

— Est-ce qu’il faut que je vous dise tout ?

— Oh ! oui… Et d’abord quel jour c’est, quel jour vous remontez ici ?

— C’est le jour de la Saint-Antoine, le 13 juin.

Elle a vite noté la date dans sa tête ; elle a vite écrit la date dans sa tête comme avec un crayon sur du papier, la lui ayant fait répéter :

— Le 13, vous dites bien le 13 ?

— Le 13.

— On ne monte pas si vite chez nous…

Il regarde, il voit que son aiguille est enfilée ; à présent elle fait un nœud à l’autre bout du fil : ah ! dans la belle clarté du jour, elle qui est là et nulle autre qu’elle : une permission qu’on aurait pour toute sa vie d’être là, de la regarder…

Mais elle lui a dit :

— Et puis ?

Il a dit :

— Ah ! c’est vrai… Vous savez, a-t-il repris, vous trouverez peut-être que c’est un drôle de pays que le nôtre. Pardonnez-nous, on est un peu sauvages…

Il parle. Du moment que ça lui fait plaisir. Il avance une phrase, il a avancé une première phrase, une deuxième ; à présent elles viennent toutes seules, comme ça ; elle, elle s’est remise à coudre, elle enfonce l’aiguille dans l’étoffe, l’y éteint, la rallume dans l’air, faisant des phrases avec ses points comme lui fait avec ses mots.

— C’est une petite race qui peut aller partout comme les chèvres ; elles ont les cornes adroites, et elles aiment à s’en servir… Et on est les propriétaires, alors, si votre bête gagne, c’est comme si vous gagniez vous-même. C’est une vieille habitude, et puis aussi on n’a pas beaucoup d’occasions de se distraire ; alors, le jour de la Saint-Antoine, on monte…

Elle dit :

— Qui est-ce qui monte ?

Il dit :

— Tout le monde. Jusqu’aux petits enfants que leurs mères amènent, parce qu’elles ne voudraient pas manquer la bataille. Tout le village, je vous dis, tout ce qui peut seulement se tenir debout. Il y en a même qu’on porte, c’est amusant, il faut voir ça…

Il allait en s’animant, mais elle l’interrompit :

— Et c’est loin ?

Il dit :

— Quoi ça ?

— L’endroit où on se bat.

— Il y a une heure et demie, deux heures, seulement c’est comme si c’était beaucoup plus loin, parce que c’est là-bas derrière (montrant un des angles de la chambre), derrière les Évouettes, cette pointe, vous savez, avec des sapins qu’on voit là…

— Alors on ne voit pas le village depuis là-bas ?

— Bien sûr que non !… Et puis c’est un endroit qui a l’air fait exprès pour ça, parce qu’on est autour et au-dessus et les bêtes sont au milieu… Un endroit qui semble avoir été arrangé par le bon Dieu tout exprès pour qu’en même temps on soit bien assis et on puisse tout voir…

Elle ne demandait plus rien, mais à présent il allait tout seul :

— On est assis les uns à côté des autres, on est avec les femmes et les filles, on se met près d’un ami, on est deux ou trois amis ensemble, vous verrez ça, dit-il… On est entre garçons ou entre hommes, on est entre ceux qui ont parié, parce qu’il y a aussi les paris : on parie un litre, deux litres, trois litres ; moi, je mets sur la Brune, moi, je mets sur la Duchesse et il y en a toujours un qui met sur une bête à laquelle personne n’avait pensé ; – on parie, on a parié, et puis on est là, les filles, les femmes, tout le monde ; on se met à l’aise, on a les coudes sur les genoux, on ôte sa veste quand on est du côté du soleil, on est tranquillement assis, parce que des fois c’est long à se dessiner ; on se tient les mains sur sa canne, les filles se passent le bras autour du corps, il y a les amoureux… Et vous verrez ça, dit-il, et au commencement vous n’y comprendrez rien du tout, mais il y en a une quand même pour finir qui est reine… Et le propriétaire de la reine, dit-il, est roi… Couturier a eu la reine trois fois de suite, Pralong l’a eue deux fois…

— Et vous ? dit-elle tout à coup.

— Oh ! vous savez, nous…

Mais voilà qu’il regrettait de ne pas pouvoir lui répondre oui, – tellement qu’il s’arrêta brusquement et reprit :

— Enfin quoi ! ça viendra peut-être.

Et puis, comme s’il avait une idée :

— Écoutez, la prochaine fois, l’été qui vient, eh bien ! savez-vous, vous viendrez… Peut-être que ça me portera bonheur… Sûrement que ça me portera bonheur, si vous venez.

À cet endroit, elle le regarda. Encore une fois, sa main était montée avec le brillant de l’aiguille jusqu’à une certaine hauteur dans l’air : au lieu de redescendre, la main ne bougea plus.

— C’est que, dit-elle, je ne sais pas si je pourrai… J’aimerais bien, surtout si je devais vous porter bonheur, comme vous dites ; j’aimerais bien vous porter bonheur…

— Alors ?

— C’est qu’il faudra que je remonte aussi.

Il dit seulement :

— Ah !

Elle dit :

— Et peut-être que le jour de la bataille, je serai déjà remontée ; ce sera seulement la question de savoir s’il y a encore de la neige sur le col ou non, ce sera selon l’année…

— Ah !

Il reprit :

— Et comment est-ce que vous ferez ?

— Comment je ferai ? Mais, dit-elle, je ne pense pas que ce sera bien difficile…

Elle disait :

— Vous n’aurez qu’à me montrer le chemin. Je partirai de bonne heure… Il faudra seulement, dit-elle, que vous me donniez un morceau de pain, parce que la route est longue ; alors, tout en montant, je mordrai dans mon pain…

Ils furent de nouveau séparés.

IV

Et une autre séparation vint, parce que Noël était venu.

Tout sortit vers minuit, sauf elle, et c’était la nuit de Noël sous des étoiles tellement blanches et grandes qu’on aurait dit que toutes les étoiles étaient l’Etoile cette nuit-là.

Il y avait toujours de la neige, bien que pas beaucoup ; il y avait surtout de la glace, on glissait.

De nouveau, ils avaient balancé longtemps leurs petites cloches dans l’air, en réponse auxquelles, à présent, les lanternes se balançaient sur la terre.

Par toutes les fissures qu’il y a entre les toits, venant d’à main droite, venant d’à main gauche, d’autres d’en bas, quelques-unes d’en haut, mais toutes allant du même côté : une quantité de petits points rouges dans l’air bleu clair qui est à l’entour des maisons, l’air bleu sombre d’entre les maisons, d’abord épars, puis qui se rapprochaient.

Firmin, lui aussi, tenait sa lanterne ; il marchait à côté de sa mère. Il marchait à côté de celle qui était sa mère comme s’il n’y avait eu personne à côté de lui.

Ils ont sonné, ils ont secoué encore tant qu’ils ont pu, là-haut, sous les étoiles de Noël, la bonne nouvelle.

Tout le monde est venu ; mais, pour lui, c’était comme si personne n’était venu.

Ils se sont tus, ils sont entrés dans l’église ; – c’est comme si personne n’y était entré…

CHAPITRE VI

I

Mais il suffit qu’une voix vienne pour que tout le reste soit oublié. Firmin se tenait dans la pièce d’en bas ; il a entendu chanter dans la chambre au-dessus de lui. Ça venait, ça lui disait : « Pourquoi n’es-tu pas content, pourquoi es-tu triste ? il faut être content… » Il posa la serpette, qu’il était en train d’aiguiser, sur la table, comme si on lui avait dit aussi : « Laisse ça, ça ne compte pas », et lui : « C’est vrai. » C’était après le 1er janvier, c’était après le tournant de l’année : alors on a un temps tout neuf, un temps beau vide devant soi. Il a levé un peu la tête, il a tenu ses mains toutes tranquilles. La voix venait. Et, en même temps que la voix venait, c’était comme quand on monte la mèche d’une lampe. Il faisait plus clair, un premier objet fut éclairé. Une tasse, un pot brillaient à côté de la serpette qui a le manche poli par le frottement. Tous les vieux objets bien connus, mais c’était comme s’il ne les avait pas connus encore. Parce qu’on ne les voyait plus, et puis on ne les aimait plus. On serait bien ici quand même ! Il regardait les petites lumières qui s’étaient allumées dans le fond des plats posés debout sur un des rayons du râtelier, elles bougeaient comme pour lui faire signe ; il regardait à terre les grandes dalles grises bien frottées où il y avait de l’amitié pour lui. On monte alors encore un peu la mèche de la lampe. Il connut qu’il y a un véritable soleil, seulement, dans l’ordinaire de la vie, on ne sait pas où le trouver.

Il n’y a plus tenu. Il est monté l’escalier. Il a dit :

— Je ne vous dérange pas ?

— Non.

Il dit :

— Que si !

Elle fut étonnée ; elle lui demanda : « Pourquoi dites-vous ça ? » Il dit : « Et vous, pourquoi est-ce que vous ne chantez plus ? »

Elle parut toute confuse, comme une qui aurait été surprise ; puis : « C’est que j’étais seule, c’était pour passer le temps… »

— Et qu’est-ce que c’était que vous chantiez ?

— C’est une chanson de mon pays.

— Qu’est-ce qu’il y a dans cette chanson ?

— Oh ! je ne peux pas vous le dire, c’est trop difficile.

— Alors, chantez-la-moi, voulez-vous ?

Elle secoua la tête.

— Eh bien, dites-moi seulement comment la chanson s’appelle.

— Ça ne vous intéressera pas, ce n’est pas une chanson d’ici.

— C’est justement pourquoi ça m’intéresse…

— C’est une chanson (elle parut hésiter), c’est une chanson qui s’appelle : La Chanson des Trois Bons Amis.

Elle vit bien qu’il était intéressé.

— Trois, c’est beaucoup, avait-il dit.

Elle dit :

— C’est peut-être un de pas assez.

— Ah ! dit-il, parce que c’est la mode peut-être chez vous d’en avoir tant que ça ?…

— C’est dans la chanson, dit-elle : celui qui a fait la chanson l’a faite comme il l’a voulu.

— Alors, dites-la-moi.

— Je ne sais pas si je pourrai.

— Essayez.

Elle tirait sur son fil ; et elle a dit d’abord les mots dans sa langue. Elle en prenait cinq ou six ensemble, elle semblait les poser devant elle un à un, les considérant, et puis elle les retournait.

— On… ne… faire des parties ?

— Partager.

— On ne… partage pas la rose… Comment est-ce qu’il faudra alors que je fasse, moi, quand il y en a un, et puis encore un, et puis encore un… Et un, plus un, plus un, ça fait trois…

Elle s’arrêta :

— C’est le premier couplet.

Il dit :

— Il y en a combien ?

Elle dit :

— Quatre, quatre couplets et trois bons amis… Est-ce qu’il faut que je continue ?

— Bien sûr !

Elle recommençait à faire venir les mots un à un :

— Il a… une belle maison, un gilet brodé, douze bêtes… une grosse bourse en cuir, pleine d’or… pour vous faire envie… Seulement, si sa bourse est pleine, c’est sa tête qui est vide…

— Ça fait un, dit-il ; deux couplets et un bon ami…

Il se mit à rire, il était tout content :

— Et à présent, celui d’ensuite ?…

— Il a… une belle figure, il est plus grand… que les plus grands. Mais ma mère qui le connaît bien m’a fait venir… et m’a dit à l’oreille : Va seulement avec lui… si tu as envie d’apprendre à mendier…

Il rit encore plus fort ; il dit :

— Ça fait deux.

— Et il y en a un… que j’aime bien…

Elle s’arrêta, elle ne le regardait pas, elle regardait devant elle comme si elle cherchait dans l’air les mots qui ne venaient que difficilement ; elle reprit :

— C’est le quatrième et dernier couplet.

Puis :

— Et il y en a un que j’aime bien… Personne ne vous fait rire comme lui… Seulement, arrangez-vous pour qu’il ne se retourne pas… Par devant, ça va encore… et sa bosse ne se voit pas…

Il riait tout à fait, et ne s’arrêtait plus de rire ; puis, s’arrêtant :

— Et puis alors, c’est fini… puisqu’il n’y en avait que trois.

Elle s’était remise à tirer l’aiguille :

— Vous trouviez que c’était trop ?

— Oh ! dit-il, c’est que je ne savais pas…

— Oh ! dit-elle, ce n’est qu’une chanson, ce n’est même pas une des plus jolies, c’est une chanson qu’on chante chez nous pour se moquer des garçons ; c’est seulement une chanson, ça se passe autrement dans la vie.

— Et dans la vie ? dit-il.

— Oh ! dit-elle, dans la vie… Eh bien, je crois que dans la vie on met tous les couplets qu’on veut…

Il fut tout à coup, de nouveau, tellement heureux.

— On met un couplet de plus, si on veut, on met un bon ami de plus… Vous trouviez qu’il y en avait trop : n’est-ce pas bien plutôt comme je vous avais dit ?… Un de pas assez… Un de pas assez…

Et cependant elle ne le regardait nullement, continuait à ne pas le regarder :

— Un qui ne serait pas bossu… un qui serait intelligent… un qui n’aurait pas peur de travailler…

Ne le regardait pas, semblait tout entière occupée à son ouvrage ; et alors il se risqua :

— Et ce quatrième… ce quatrième, qu’est-ce que vous en feriez ?

Elle a haussé les épaules.

Il ne la voit que de profil, le sourire qu’elle a eu a fait un petit trou dans sa joue.

— Je ne sais pas, a-t-elle dit, il faudrait d’abord le trouver…

II

Cependant, de nouveau, il y a sa mère qui lui parle :

— Écoute, je vois qu’on va être une de trop ici.

— Mère ! dit Firmin, pensant l’empêcher de continuer par le ton qu’il avait pris, mais elle :

— Oui ! je te dis, et méfie-toi ! parce qu’elle ne t’est rien, et, moi, je suis ta mère… Et non seulement elle ne t’est rien, mais elle n’est pas du même sang que nous, elle n’est pas de la même religion que nous… Elle n’a pas le même Dieu que nous, alors j’ai peur pour toi, j’ai peur pour toi et pour moi…

Il voulut de nouveau l’interrompre ; mais elle s’était mise à parler plus bas :

— Et puis, elle a un faux visage, et tout ce qu’elle fait est faux, et tout ce qu’elle fait, elle le fait pour te tromper.

— Mère !… mère !…

Elle n’écoutait pas.

— Mère, mère, tu sais bien, ça ne durera plus longtemps, c’est ma faute, ce n’est pas la sienne, prends patience…

— Prends l’argent, et puis prends-la. Tout l’argent qu’on a de côté : prends l’argent et emmène-la…

Il dit :

— Comment veux-tu ?

Il montrait de nouveau la montagne.

Mais elle :

— Est-ce que je sais, moi ? Est-ce à moi de te le dire, qui n’ai jamais bougé d’ici ? Est-ce que je connais les chemins ? Seulement je te dis : Dépêche-toi d’en trouver un, dépêche-toi de trouver le bon, et même trouve-le tout de suite, parce que plus tard il sera trop tard…

Il dit :

— Tu n’es pas raisonnable.

Il commençait à se fâcher, il sentit qu’il allait se fâcher tout à fait, il sortit de la chambre. Et, ayant réfléchi, il voyait les difficultés de la situation, mais il se dit : « Elle comprendra, elle ; je vais lui parler… »

Et, en effet, elle comprit :

— Bien sûr, elle est vieille, elle a ses habitudes, elle y tient… Je vais faire attention, c’est entendu.

— Oh ! je pensais bien…

Il se mettait à la remercier. Il lui apporta un petit cadeau de fleurs. Il connaissait les endroits. Voilà que l’hiver n’est pas encore dans son milieu, que déjà le soleil est chaud, alors il n’y a qu’à aller aux bonnes places. Ces revers de talus à l’abri du vent, ces devants de haie. Là où une flaque de neige toute ruisselante humecte la terre qu’elle a rendue noire, en faisant un petit bruit. Il n’y a plus d’hiver, il n’y aura plus jamais d’hiver, il n’y a point d’hiver quand on veut. C’est déjà la première grosse anémone violette qu’un épais duvet argente par-dessous, ou les crocus qui sont comme des petites flammes, et il y en a des blanches, des jaunes, des mauves, – vite éteints, tellement délicats, tellement tendres et périssables dans toute leur petite chair, mais de quoi faire un bouquet quand même, qu’il cachait sous sa veste. Il s’amusait à aller parmi les gens avec le bouquet qu’il tenait dans sa main et il tenait la main dans sa poche. Il se trouvait ainsi être manchot de la main gauche, d’une main sur deux, tenant déjà tout le printemps parmi l’hiver dans une main, et on est comme ça en avance sur les autres gens. Il y eut ces premiers petits secrets entre eux. Elle lui avait cousu une cravate en soie noire. Il la mettait le dimanche pour aller à la messe.

— Tu deviens beau, lui avait dit Mutrux qui voyait tout. D’ailleurs, tout le monde devient beau ici. Qu’est-ce qu’il se passe ?

Il montrait Mânu qui se promenait avec ses cocardes.

C’étaient ces matins de dimanche, c’étaient ces après-midi de dimanche, où on fait volontiers un petit tour sitôt qu’on peut, c’est-à-dire dès que le temps le permet et le temps ne le permettait pas encore ; – mais du moins les gens venaient-ils déjà se chauffer au soleil devant chez eux.

Elle sortait, allant d’une maison à l’autre ; elle causait avec les gens, parce qu’on comprenait tout ce qu’elle vous disait.

Elle voyait les vieux tenir leurs mains tachées de noir sur le corbin de leurs cannes, trois ou quatre assis bien tranquilles sous le cadran solaire peint en bleu et qui avait recommencé à marquer les heures.

— Bonjour.

— Bonjour.

Ils branlaient la tête sous les chapeaux.

Une femme, nommée Augustine, avait eu un bébé. Toute sorte de petits événements sont ainsi autour de vous et chacun est une occasion de choses à dire qu’on dit.

Ça fait doux dans la vie, ça fait joli dans l’air quand ça s’y achemine par des questions et des réponses ; ça fait chaud au cœur quand ça vient, on voit que quelqu’un a pensé à vous.

— Comment ça va-t-il ?

— Pas trop mal, merci, et vous ?

— Oh ! moi, ça va très bien.

— Tant mieux.

Et puis, un peu plus loin :

— C’est vrai, lui disait-on, le temps va vite. Ça fait déjà combien ?

— Cinq mois.

— Pas possible ! tant que ça ? Et encore combien ?

— Trois ou quatre.

— Et puis ensuite ?

— Ensuite, on s’en retournera chez soi…

— Dommage !

À ce moment, Pitteloup paraissait sur la porte de sa cave, parce qu’il y passait à peu près toute la journée, mais il n’aimait pas beaucoup à être seul ; – alors elle disait :

— Une toute petite goutte seulement, ça me brûle…

— Ah ! ça c’est vrai que c’est du vin, du véritable, du pas faux, du vin de raisins, du vin de vigne ! Du vin, on sait avec quoi il est fait, c’est nous qu’on l’élève, on sait d’où il vient… Du vin qui a un nom et un âge comme les enfants…

Ils cognaient avec le doigt contre les douves.

— Deux ans… Et, celui-ci, trois ans.

Et, à un tout petit tonneau :

— Ça, c’est un tout vieux, il a bien quinze ans… mais, justement, parce qu’on se connaît depuis longtemps, lui et nous, il ne veut pas vous faire de mal…

Elle se défendait ; il lui fallait entrer quand même. On allait lui chercher une vieille malvoisie :

— C’est un vin de dames… Et qu’est-ce que vous buvez chez vous ?

Curieux de là-bas, parce que c’est des pays qu’on ne connaît pas, des pays qu’on n’imagine pas très bien.

— Oh ! chez nous, le raisin mûrit sur les arbres, le vin pousse dans les pommiers…

On riait, on lui disait :

— Raison de plus !

De façon que parfois, quand elle sortait de la cave, la tête lui tournait bien un peu ; – ces après-midi de dimanche ; – et Firmin, l’ayant cherchée partout, était malheureux ; il n’osait pas demander aux gens qu’il rencontrait s’ils l’avaient vue ; il allait, les mains dans ses poches, il faisait le tour du village, il revenait.

Tout à coup, alors, on l’a appelé de dessous la terre. Tout à coup, une voix est sortie de terre ; une tête est sortie de terre et elle s’est tournée vers lui.

III

Et Mathias alors qui revient, et déjà ce n’est plus l’hiver. Mathias, sortant de l’hiver, entra dans point d’hiver du tout ; venant du nord, il vit, au-dessus des collines, bouger la nouvelle saison et elle bougeait dans le blanc de l’air au-dessus du blanc de la terre où il faisait avec sa mauvaise jambe un tout petit trou rond, avec sa bonne un gros trou ovale. Marchant dans la direction de ces grandes palissades noires qui étaient entre le blanc et le blanc, parce qu’il y avait encore devant lui des forêts de sapins.

Il les a traversées, il est arrivé de l’autre côté de la crête.

Il recula un peu sur ce sommet avant de descendre, ayant été forcé de reculer par la lumière.

Ça s’était mis à briller partout sur le lac comme quand on met le feu à de l’herbe sèche : chaque vague était une touffe d’herbe ; et les flammes allaient, sautant de l’une à l’autre, et on les voyait briller et se tordre, si loin que portât le regard.

Encore une fois, il est venu, et se tint là, puis descendit dans cette autre saison, cette autre région du monde…

— C’est qu’à présent je connais vos goûts, mesdemoiselles, disait-il à toutes ces filles qui étaient arrivées…

Il avait porté une fois de plus à la bouche son cornet dans le joli air de ce matin-là, un tout petit premier printemps qu’il fait ; et il y ajoutait encore par ses images, sa musique, son habit à galons, ses broches, ses épingles, ses miroirs :

— J’ai pensé à vous, mesdemoiselles.

Il alla chercher avec la main dans un des casiers :

— Et dites-moi si ça n’est pas fait tout exprès pour vous, et s’il n’a pas fallu vraiment qu’on vous aime…

Ayant amené la chose dans le bout de ses doigts, tenant la chose, qui brillait dans l’air brillant, entre le pouce et les autres doigts ; et c’est qu’on venait d’entrer en carême :

— Des chapelets, mesdemoiselles… Mesdemoiselles, rendez-vous compte…

Tandis qu’il arrivait toujours du monde, et lui, finalement, s’était assis sur le bord d’un mur.

C’est qu’on a le temps, et on peut vendre ou on peut ne pas vendre ; et c’est là, sur le mur, qu’il a dit tout à coup, montrant la grande côte en face et au-dessus de lui :

— C’est beau !… Tirez-vous un peu de côté, disait-il, parce que vous m’empêchez de voir…

Leur montrant de nouveau la grande côte devant lui, alors elles ont été un peu étonnées.

— Ah ! c’est rudement beau, mais c’est aussi rudement haut !

Car il lui fallait renverser la tête, il lui fallait la laisser aller en arrière tout à fait, avant que l’œil, glissant toujours contre la chaîne, pût arriver jusqu’à son sommet.

Il faisait déjà bon sur le mur ; il faisait bon sur la pierre du mur qui était tiède sous la main comme le corps d’un animal ; il regardait toujours ; est-ce qu’il avait oublié son commerce ?

On aurait pu le croire, voilà qu’il a demandé :

— Et qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté ?

— Oui, de deux qualités, reprenait-il, de deux qualités… En cuivre et en cuivre argenté… C’est un franc et deux francs cinquante… C’est pour rien, comme vous voyez.

— On ne sait pas, on n’y a jamais été. C’est un autre pays, une autre espèce de gens…

Puis plus bas :

— Vous savez, c’est de là qu’elle vient.

— Qui ça ?

— Elle, la fille. Celle qui est chez Firmin… Vous la connaissez ?

— Bien sûr, c’est une cliente… Ah ! c’est par là qu’elle est venue ? Est-ce qu’on voit le chemin ?

Elles lui disaient :

— Vous voyez cette paroi de rochers ; eh bien, le chemin la prend en travers.

— Ah !

— On tire à gauche.

— Ah ! bon. Je vois… Merci…

Et puis :

— Alors, est-ce que vous vous décidez ?

S’étant remis debout :

— Des chapelets, des bénitiers…

Car il y avait aussi ces petits bénitiers en porcelaine auxquels une tête d’ange et deux ailes servent de support, et au-dessus on voit Notre-Seigneur sur sa croix.

— Vous dites qu’on tire à gauche ? Et puis ensuite ?

— On tire de nouveau à droite.

— Ah ! bon !… Oui, mademoiselle, c’est un franc… Tenez, mademoiselle… Vous aussi ? Un franc… Merci…

Et, comme des petites filles également étaient venues, il leur a donné pour rien des images, de celles qu’on met dans son paroissien, et qui sont imprimées sur un beau papier glacé à dentelles, en couleurs vives : – comme si le soleil allait être partout, comme si partout le printemps venait, et le voilà qui vient pour vous aussi, petites filles…

Il a été plus loin, il est arrivé devant l’église.

On lui disait :

— Quoi de nouveau ?

Mais lui :

— Et par ici ?… Et le vin, qu’est-ce qu’il dit ?

— Venez voir.

Il dit : « Tout à l’heure. »

Il prit par une des ruelles ; elle se trouva là comme par hasard. Elle se trouva monter la ruelle au moment où il la descendait. Il porta la main à son tricorne. Il lui fit le salut militaire. Il se mit au garde-à-vous. Elle dit : « Le 13. »

Il était plus haut qu’elle dans la ruelle, sous une seconde petite rue de ciel faisant à l’autre un plafond bleu ; elle dit : « Le 13 », s’étant arrêtée. Et encore, dans sa langue, une fois : « Le 13, le 13 de juin… »

— On sera là la veille au soir, c’est compris.

Et, toujours dans leur même langue :

— Et lui, où est-il ?

— Il n’est pas là, mais méfiez-vous de la vieille.

Il repartait. Elle continua son chemin, lui le sien.

Il la salua de nouveau, il lui a fait le salut militaire. Il descend la ruelle qu’elle monte, il arrive au bas de la ruelle. Il a soufflé dans son cornet jaune. Le bout qu’on met à la bouche est en corne noire. C’est à l’intention de ceux qui habitent les quartiers d’en bas. Sous son sac de cuir, sous le tricorne, et sur, non pas deux jambes, mais, comme il disait, une et demie, faisant avec une de ses jambes un bruit d’une espèce, faisant avec l’autre une autre espèce de bruit ; – et, de nouveau, les gens :

— Ah ! vous revoilà !

— Ça vous étonne ?

— Non, ça nous fait plaisir.

— Et à moi aussi…

— Seulement, reprenait-il tout à coup (et il défaisait ainsi ce qu’il avait fait, c’est la malice qui lui sort), il n’y a pas que vous chez vous. Vous tout seuls, je ne sais pas trop. Il y a vous, et puis il y a le vin…

On lui répondait :

— C’est la même chose.

Et toujours plus de monde ; et il a soufflé dans son cornet.

Lui, c’est de tout là-haut qu’il a entendu venir le son et le son avait dû pour lui arriver grimper raide. Il avait eu à reprendre son élan plusieurs fois, à cause de tous les petits étages qu’il y a, et Firmin était à celui de tout dessus, juste sous les bois. Il faut faire belle la terre. Il allait et venait dans son champ, qui n’était pas beaucoup plus grand qu’une chambre, parce qu’il faut que la saison qui vient le trouve prêt, et parce que la saison vient, décidément la saison vient, pensait-il ; alors il a entendu le cornet.

Il n’a trouvé dans la cuisine que sa mère qui lui a dit : « Comment, tu es déjà là ? Il vient de sonner onze heures. » Il ne sut pas trop que répondre.

Étant entré dans sa chambre, il a entendu qu’elle aussi était là, et elle allait et venait. Encore du temps qui se perd, quand il ne va plus y en avoir que si peu. Ils se trouvèrent encore une fois tous les trois autour de la table dans la cuisine ; ils ne se parlaient presque plus. Sitôt le repas fini, elle était remontée dans sa chambre. Il se dit : « Je vais aller voir où il est. »

Il ne trouva pas Mathias tout de suite, parce que Mathias avait été boire, et justement il sortait d’une cave par les trois ou quatre petites marches glissantes qu’il y a : alors il faut faire attention, mais Mathias avait la tête solide et bien vissée sur les épaules.

Il sortait donc de boire :

— Hé ! bonjour, là-bas, comment ça va-t-il ?

Deux ou trois hommes du village l’accompagnaient et vinrent avec lui, quand il s’approcha de Firmin. Il demanda à Firmin :

— Et votre pensionnaire ?

On avait ri.

— Oh ! dit Couturier, si seulement tout le monde se portait comme elle !…

Et Mathias fut alors comme quelqu’un qui n’a rien à cacher et parle de tout publiquement, n’ayant de secrets pour personne ; il a dit :

— Vous savez, c’est peut-être bien un peu à moi que vous le devez.

— Ça, c’est vrai, dit Firmin.

— Du fil, des aiguilles, un bout de velours : je connais ça, c’est mon métier… Seulement, du moment qu’on l’a gâtée, il va falloir continuer à la gâter…

Et ça se fit publiquement, ça ne se fit pas en cachette. Tout ce qu’il y a de plus publiquement, sur un banc qui se trouvait là :

— Attendez, je vais vous montrer… C’est toujours le même collègue ; il travaille justement dans ces pays de là derrière… là, tout juste, vous savez (il montrait la côte), derrière le col… alors il a des occasions.

Et, tout en parlant, il avait ouvert son sac.

C’était une chose roulée dans un morceau de toile.

— Tellement, vous voyez, c’est souple… Oh ! c’est de la toute belle paille, ça se fabrique en Italie, ça s’appelle de la paille de riz… C’est le chapeau qu’elles portent les jours de fête, à ce qu’il paraît, là-bas…

Il tenait le chapeau sur le poing, et on voyait bouger, dans le petit vent qu’il faisait, les grandes ailes souples comme celles d’un papillon posé. Autour du fond, un ruban doré se tenait droit.

— On lui demandera si c’est bien ça, mais ça doit bien être ça, d’après ce que m’a dit mon collègue… Allons voir, voulez-vous ?

Il parlait à Firmin.

Ça se fit tout à fait publiquement ; c’est même Firmin seul qui fit des difficultés, parce qu’il disait : « Il faudrait attendre un moment. » On comprit. On savait que sa mère n’était pas toujours d’humeur commode… On dit : « Eh bien, retournons boire. » On est retourné boire…

La cuisine était vide, Firmin fut heureux.

— Montez seulement, dit-il à Mathias.

Et elle, qui cousait toujours, avait seulement tourné un peu la tête :

— Bah ! ne vous dérangez pas, avait dit Mathias, vous êtes bien comme vous êtes ; c’est d’ailleurs seulement une petite visite qu’on vous fait en passant…

De nouveau, le sac avait été ouvert.

Alors elle avait battu des mains. Alors elle s’était trouvée debout. Alors elle n’avait plus pensé ni à son dé, ni à ses ciseaux, ni à sa bobine.

— Le chapeau, le chapeau de chez nous !

Et puis :

— À présent, je vais pouvoir m’en aller.

Elle parlait la langue d’ici, était-ce exprès ? et Firmin comprit tout, mais ça ne fit que glisser devant lui, cette fois, parce qu’il pensait à autre chose.

— C’est comme ça qu’on est chez nous quand on se fait belles, recommença-t-elle… Vous êtes bien bon (à Mathias) d’avoir pensé à moi, et merci ! mais comment avez-vous su ? Et le chapeau, où l’avez-vous trouvé ?

— Oh ! dit Mathias, ça, c’est mon secret.

Mais ça ne fit que glisser cette fois devant Firmin, parce qu’il était sorti presque tout de suite.

On l’entendit descendre l’escalier, entrer dans sa chambre ; là il avait dû ouvrir le coffre, on avait entendu grincer les ferrures, on avait entendu craquer une clé, il se passa un peu de temps.

Et, quand il remonta, c’était un assez long moment après : alors ce fut à son tour d’entendre, parce que, de derrière la porte, il entendit qu’on parlait et avec beaucoup de mots et très vite dans cette autre langue ; – et on s’est tu dès qu’il entra.

Mais il avait sorti de sa poche une bourse ; il dit à Mathias :

— Je vous dois de l’argent depuis longtemps, combien est-ce que ça fait, en tout ?

L’autre ne voulut rien accepter.

— Laissez-moi mes petits plaisirs, disait-il. Vous voyez bien : c’est de la fantaisie, c’est de l’amusement pour moi, c’est en dehors de mon commerce… Et puis, d’abord (il avait remis son sac sur son dos), ça ne m’a rien coûté à moi… C’est un cadeau que m’a fait mon collègue…

Il a pris son bâton.

— Vous me feriez de la peine…

Il a pris son tricorne :

— Et, au revoir, à une autre fois…

Il allait sortir, Firmin dit :

— Alors, laissez-moi au moins vous accompagner. Et, elle :

— Oh ! moi aussi.

— Bonne idée, dit Mathias, ce sera le vrai paiement…

Ils sortirent tous les trois. On les regardait passer.

Mathias allait au milieu ; eux, ils étaient l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. À peine si le chemin était assez large, qui va d’abord presque à plat et va assez longtemps à plat. Les ombres avaient déjà une couleur.

— C’est presque le printemps, disait Mathias en levant la tête.

Il recommença :

— Ça fait du bien, hein ?… Et voilà que ça recommence à sentir bon.

Sous son sac de cuir, le tricorne, avec sa sacoche, avec son bâton, avec son cornet ; – et jusqu’à un certain endroit nommé Révouïre qui veut dire au revoir, parce que là le chemin tourne, puis commence à dégringoler.

Firmin s’arrêta ; il dit à Mathias :

— Bon voyage et bonne chance !

Ce fut alors son tour à elle :

— Moi, il faut que je vous dise adieu ; je ne pense pas qu’on se reverra…

Mathias :

— La prochaine fois.

— C’est que je ne serai plus ici.

— Quand partez-vous ?

— Quand les vaches remonteront. Et vous, quand est-ce que vous reviendrez ?

— Oh ! dit-il, moi, je ne sais pas trop… Ça dépendra de mes tournées, et puis voilà la belle saison qui vient… Peut-être qu’il vaut mieux, en effet, se dire adieu.

Il lui a dit adieu, puis il s’est laissé descendre. Sa tête a paru sur les commencements blancs du fleuve, par delà le bord de la pente et fut encore un moment contre le large lit pierreux, en toute petite partie occupé en cette saison : l’eau rare, l’eau noble, de quand l’hiver tient encore les neiges liées.

Et là, sa tête se vit encore, sur ce lit, et sur l’eau, et sur les bords de l’eau, avant qu’il tournât, avant qu’il s’enfonçât ; et : « Adieu ! » il vous a fait signe de la main.

D’abord, Firmin ne dit rien du tout ; puis il dit :

— Il va faire froid, cette nuit.

Il recommença :

— Sûrement qu’il va geler cette nuit.

Et, avec colère :

— C’est trop tôt, un temps comme ça !…

Un bruit de pas s’était fait entendre derrière eux, et, comme Firmin s’était retourné, voilà qu’il aperçut Mânu qui les suivait (comme il faisait d’ailleurs depuis longtemps, mais Firmin n’y avait pas pris garde).

Il leva le bras.

— Qu’est-ce que tu fais là, toi !… Veux-tu te sauver !

L’autre poussait toujours son même bruit qui voulait dire qu’il riait ; il ne bougea pas. Alors Firmin a ramassé une pierre.

Elle dut lui mettre la main sur la main ; elle pesa tant qu’elle pouvait sur cette main ; elle disait : « À quoi est-ce que vous pensez ? »

Il dit :

— C’est qu’il n’a rien à faire par ici.

IV

Ils fêtent le carnaval, parce que leur carême est un dur carême. C’est un jour qui est juste le contraire des autres, parce qu’on vivait de harengs fumés et de grosse farine de maïs qu’on cuit à l’eau et on n’osait pas boire ; – on dépend les meilleures saucisses des perches sous le manteau de la cheminée, et on mange et on boit tant qu’on peut de tout du matin au soir, et puis c’est fini jusqu’à Pâques.

On commençait à entendre le tambour, bien qu’il ne fût pas dix heures du matin.

Un garçon heurta à la porte, il dit : « Est-ce que Firmin est ici ? »

La vieille Thérèse demanda :

— Qu’est-ce que tu lui veux ?

— On venait le chercher.

Elle l’appela, il ne voulut pas venir.

Il faut dire qu’elle-même sortit peu après ; lui, il allait et venait dans sa chambre. On n’entendait plus aucun bruit dans la maison. Il se fatiguait à chercher, à travers ces bruits de dehors qui ne comptaient pas, les seuls qui auraient compté pour lui. Le tambour a fait encore un essai devant une maison sous la treille, ces treilles sans feuilles d’avant la fin de l’hiver, sous lesquelles un homme se tient, tapant avec ses deux baguettes sur la peau bien tendue qui a un rond noir au milieu. L’homme au tambour donnait trois ou quatre petits coups avec le bout arrondi de ses baguettes, après quoi, mettant le pied sur le banc, il appuyait la caisse contre sa cuisse et recommençait à tendre les cordes. On va chercher le ton juste dans les notes d’en bas et on lui fait peu à peu monter la gamme jusqu’au point qui est le bon.

Une troupe de filles, à ce moment, passait, courant de toutes leurs forces, parce qu’elles étaient poursuivies par un garçon portant un sac comme ceux où on met le grain quand on va semer ; et son sac était plein de cendres.

Le jeu est d’en jeter des poignées à la figure des gens qu’on rencontre.

Ils vont aussi chercher au fond des greniers tout ce qu’il peut y avoir de plus ancien en fait de coiffures et d’habillements, qu’ils mettent : étant alors sous des chapeaux d’une forme qui ne se voit plus, dans des vêtements qui font rire.

Ainsi celui qui descendait la rue avec son sac, tandis que les filles, pour mieux courir, troussaient leurs jupes.

Il cria, voyant l’homme au tambour :

— Arrête-les !

Mais lui, fit seulement entendre un nouveau roulement, lequel n’arrêta rien du tout ; les filles avaient passé, puis elles s’éparpillèrent, fondant chacune pour son compte dans une entrée de porte, derrière l’angle d’un mur.

L’homme au tambour recommença un roulement sur son tambour ; l’homme au tambour est monté la rue que l’homme aux cendres descendait. Ils se rencontrèrent, ils restèrent ensemble. Il y en avait aussi derrière les carreaux qui étaient en train de se raser, comme si on était un dimanche, parce qu’on ne se fait guère la barbe que le dimanche ; et les femmes sont derrière les carreaux des cuisines, les hommes sont derrière les carreaux des chambres. Un, cependant, s’est trouvé prêt, un autre encore. Ils furent alors quatre, dont l’homme au tambour, et ils causaient ensemble. Ils devaient avoir un projet. On a dit à l’homme au tambour : « Eh bien ! ça y est : va devant. » C’est ce qu’il fit, il battait sa caisse. Un premier cortège se forma, qui était, à vrai dire, tout petit, mais enfin un cortège s’était formé, l’homme au tambour allant devant, les trois autres marchant derrière. Et puis il y avait les filles, parce qu’elles étaient toutes ressorties, à peine avaient-elles entendu le tambour, chacune de son trou de souris…

Firmin entendit venir le tambour depuis derrière plusieurs murs sans bien savoir ce qui arrivait, puis qu’on devait s’être arrêté devant chez lui. Il y eut de nouveau un roulement, comme quand le crieur de la commune a une annonce à faire, mais Firmin ne s’en occupait toujours pas. C’est bien plutôt le silence d’ensuite qui commença à l’inquiéter. Ces jours, le seul des jours de l’année où on s’amuse dans le village, mais alors tout est permis. Il crut entendre qu’on riait. Et, en effet, on riait, et c’était là-haut, dans la chambre ; puis on avait poussé un cri, un cri comme quand on a peur pour commencer et ensuite on est amusée ; on a crié encore et encore plus fort ; on ne crie plus à présent, on rit. On riait également dans la rue, il y eut des voix dans la rue, des voix d’hommes. Tout à coup, le tambour a été battu de nouveau, étouffant les choses parlées.

Alors, en haut du perron, la porte grinça ; Firmin apparut. Il vit que deux ou trois femmes se tenaient dans la ruelle, où elles regardaient de côté, les mains sous leurs tabliers d’indienne. Il les écarta par derrière. Il se trouva alors dans la rue, et le monde, là, faisait cercle. Il vit sans comprendre d’abord, puis il vit là-haut la fenêtre, elle était ouverte ; et là-haut on criait : « Vous n’y êtes pas ! » On riait.

— Trop petit !…

Et d’en bas :

— Il s’en manque d’un bon pied.

Mais d’autres :

— Vas-y, hardi ! tu y arrives…

Et, là-haut, on s’était penchée, puis voilà qu’on se redressait, parce que l’homme qui grimpait au mur venait de s’accrocher du bout des doigts à la fenêtre.

C’était le nommé Pitteloup et, au-dessous de lui, contre le mur de la maison, il y avait le nommé Couturier, lequel était d’abord monté sur le soubassement, puis Pitteloup était monté sur ses épaules.

Et des voix et des rires, et on pariait ; mais personne n’avait eu le temps de se rendre compte de rien que Couturier avait été tiré de côté, et l’autre du même coup dégringola. Celui d’en haut vint en bas, tandis que celui d’en bas allait donner de l’épaule contre la pierre, puis la tête elle-même porta contre la pierre, ce qui fit une place vide où Pitteloup roula tout de son long.

Il dut se passer un petit moment, on ne sait pas bien. Il y eut de l’étonnement d’abord, pendant qu’un grand silence s’était établi ; puis on se poussa pour voir, et, ce qu’on vit, c’est que Pitteloup se relevait, mais il reçut alors un coup de poing qui le renvoya où il était.

— Firmin ! Firmin ! Qu’est-ce que tu fais ?

Et, là-haut, de même :

— Firmin !

Avec un autre accent, là-haut.

Et puis des femmes : « Tenez-le ! Attrapez-le ! » ce qu’on n’avait pas encore pensé à faire, mais à présent Firmin avait été empoigné.

— Qu’est-ce qu’il te prend ? voyons, tu es fou !

On le raisonnait.

— On s’amuse, alors quoi ? on ne va plus pouvoir s’amuser ? C’est fête aujourd’hui, c’est pour rire…

Mais il se débattait toujours et c’est bien juste s’ils arrivaient à le tenir à trois ou quatre ; d’ailleurs il fallait aussi s’occuper de Pitteloup qui voulait à son tour se jeter sur Firmin.

C’est fête.

Le monde arrivait. Jour de fête. Jour où on ne fait rien.

— Tu vas me payer ça, lâche ! vilain jaloux !… Tu es brave et courageux par derrière, mais viens à présent par devant…

— Tais-toi !

Firmin qui ne disait rien, et le monde arrivait toujours et on demandait : « Qu’est-ce qu’il y a ? »

C’est alors qu’elle, là-haut, à la fenêtre, s’était mise à parler aussi : et est-ce que, pour finir, Firmin avait entendu ? le fait est que tout à coup il s’était calmé, et, secouant la tête, il a dit :

— C’est bon ! Laissez-moi !…

Les autres en profitèrent pour emmener Pitteloup.

C’est fête dans les villages d’ici une fois par an, dans le milieu du carême, parce qu’on s’est privé de tout pendant trois semaines et on va encore se priver de tout pendant trois semaines.

Il était monté le perron. Il retourna dans la cuisine pour être seul, il se mit sur un des bancs contre la table. Il mit ses coudes sur ses genoux, il laissa sa tête aller en avant. Il ne bougeait plus, et il ne bougea pas davantage quand elle fut là, et était venue se mettre debout devant lui et se tenait debout devant lui. Il ne disait rien, elle secoua la tête. Elle secoua de nouveau la tête, malgré quoi il ne dit rien. Elle ne dit alors rien non plus et alla seulement jusqu’au feu. C’est que midi ne devait pas être loin. Elle se mit à faire comme si elle était chez elle. Elle pendit à la crémaillère la grosse marmite à ventre noir. Elle alla chercher un fagot de bois mince, avec lequel elle fit changer la flamme de couleur. Elle mit la table. Et il n’était plus là à présent, mais elle sut bien où aller le prendre, ayant été heurter à la porte de sa chambre, parce qu’elle ne permettait plus qu’il agît à son idée. Jamais plus il ne va pouvoir agir, ni se conduire à son idée. Elle avait heurté. Jamais plus. Elle lui avait dit : « Vous venez ? » Il n’avait rien répondu, il ne voulait pas venir : et était venu. Le pain rond, la soupière, les écuelles ; et lui d’un côté, et elle de l’autre, parce qu’elle lui a dit simplement : « Venez. »

Et quand le repas fut fini :

— Dites donc, qu’est-ce que vous faites cette après-midi ?

Il a dit :

— Rien.

Elle a dit :

— Alors, moi, je sors.

Il a commencé à dire : « Eh bien ! sortez… » il s’arrête, il change sa phrase, il en change le tour et le ton, il a demandé :

— Vous sortez ?

— Bien sûr, puisque c’est fête. Et si vous voulez sortir avec moi… Je me ferai belle, j’aurai la robe de mon pays…

Il n’a rien dit.

C’est fête : c’est un jour comme ça (avec un ou deux autres jours, trois ou quatre peut-être en tout dans l’année), à cause que le carême est long et on n’y tiendrait pas jusqu’au bout : alors ils sortent leurs tambours, leurs musiques à bouche, leurs accordéons ; il y en a un qui souffle dans une trompette ; et le bruit est venu, il vient encore, il vient toujours plus fort. Firmin s’est dit : « Il faut que je me change aussi. » C’est leur mot quand ils vont se faire beaux. Le bruit venait toujours parmi l’air au-dessus de vous, avec un mélange de voix et de musique : il a été, lui aussi, derrière les carreaux, ayant pendu aux croisillons le miroir qu’il lui avait prêté une fois. Ils ont ces habits bruns ou noirs faits avec la laine de leurs moutons et dont la coupe ne change guère, parce qu’ils n’en ont qu’un au cours de leur vie et ils les portent au delà même de leur vie, parce qu’on les leur met dans le cercueil. Il mit son habit de fête qui est le même que celui qu’on vous met quand vous êtes mort. À ce moment, on frappa au plafond. Et la voix vint d’en haut, la voix descendit par l’entre-deux des poutres et à travers le plancher jusqu’à lui :

— Vous êtes prêt ?

Il dit que oui.

— Alors venez me chercher.

Il s’était mis à faire clair de nouveau, avec un joli petit soleil couleur de pomme qui mûrit et ce soleil vint contre lui comme il entrait dans la chambre. Mais était-ce bien le soleil seulement ? On ne sait plus où finit le soleil et où ses cheveux commencent. Elle lui parlait de côté, avec le côté de la bouche, ayant la figure tournée vers elle-même dans le miroir, en même temps qu’elle levait les deux mains. Elle tenait l’un et l’autre de ses bras pliés à demi, et on voyait son coude nu et on voyait encore un peu de la partie du bras qui est au-dessus du coude. Elle regardait en avant et elle parlait de côté.

Elle dit :

— Ah ! bon, vous voilà…

Puis se tut, et elle se regardait de nouveau, comme ayant oublié ce qu’elle avait dit, comme l’ayant oublié lui-même, mais il en fut content, parce qu’il n’était pas dérangé. Tout revit, tout se remet debout, tout se mélange. En même temps, il était ici et dans le haut de la montagne, il était sur le chemin du col et ici, et contre la paroi à côté du mulet et ici, et puis de nouveau pas ici…

— Il est un peu trop grand. On voit qu’il n’est pas fait pour moi…

C’est ce qu’elle a dit, il tressaille. Elle a repris :

— Tant pis !

Elle a dit :

— On ne le met chez nous que les jours de grandes fêtes, mais puisqu’on est ensemble, c’est grande fête, ou quoi ?

Elle se mit à rire, elle montrait ses dents, elle avait les joues brillantes comme quand on a frotté une pomme sur le genou. Elle gardait les mains levées, elle tenait toujours ses mains à petite distance des ailes du chapeau, pour voir ; – et il avait recommencé, lui, son voyage, son grand voyage, quand la rocaille est chaude et il souffle un vent froid, et on a chaud d’un côté du corps et froid de l’autre…

Maintenant ils marchaient dans la rue, dans une jolie rue, dans une jolie rue claire et qui ne va pas trop droit. On leur soufflait contre dans des trompettes de dedans les ruelles qui s’ouvrent à droite et à gauche. Jour de fête : un des deux ou trois pauvres jours de fête qu’on a chaque année. Un homme avec un masque passa à côté d’eux sans rien leur dire, les mains dans les poches. Ils arrivèrent dans le bout de la rue d’en bas, ils tournèrent dans celle d’en haut ; ils furent ainsi amenés sur la place devant l’église.

Sur cette place, on vit une table et des bancs qu’on avait sortis du café. Contre le mur blanc de la boutique, ils furent sept ou huit, qui étaient habillés de noir et qui portaient leurs verres à la rencontre l’un de l’autre, après quoi la main montait à la bouche. À un moment donné, celle de Mutrux n’était pas redescendue. Il faisait face à ce côté du levant, et c’est tandis qu’il renversait la tête, parce que son regard avait continué à aller à plat…

Au lieu de ramener son verre à lui, il le tint levé, il avait levé de dessus le banc toute sa personne :

— Eh ! vous voilà ! Enfin vous voilà !…

Il a continué :

— Salut, Firmin ! Salut, mademoiselle ! Et salut à l’un et à l’autre ! et salut à vous deux ensemble ! Parce que j’aime qu’on s’explique, j’aime que ce qui est soit écrit…

Alors Firmin avait dit tout bas : « N’allons pas plus loin », mais elle : « Pourquoi ? »

Elle, elle n’avait pas cessé d’avancer, si bien qu’elle se trouva un peu en avant de lui ; alors il s’en aperçut, alors il se remit en marche.

— À présent, ça se lit… À présent, c’est écrit comme sur du papier à lettres… C’est ce que j’aime… Venez vous asseoir…

Il lui avait dit encore une fois : « N’allez pas », parce qu’il y avait encore assez d’espace pour le faire.

Il lui avait dit : « S’il vous plaît !… » elle n’avait pas paru entendre.

Elle aussi avait levé la main, faisant des signes, et elle venait. Elle venait dans son costume brillant, elle venait dans le soleil, plus brillante que le soleil. C’est fête, c’est jour de fête, on s’est faite belle pour la fête…

— Bravo ! cria alors le sonneur, et respect pour vous d’y avoir pensé !

Avec sa grosse tête rouge, frottée de charbon sur les joues et très bas au-dessous des joues : « Bravo ! » et puis il riait ; et, elle, elle venait toujours, toute brillante de chaînettes, de soie, de velours, de rubans.

Dans la salle de commune, les tambours commençaient à battre, parce qu’il y a bal au tambour ; c’est la coutume, le jour du carnaval, que les hommes dansent ensemble, tandis que les garçons et les filles vont dans les endroits écartés.

Mutrux avait rempli les verres, les tambours commençaient à battre ; Mutrux a dit :

— C’est du fendant ; on sait que vous l’aimez.

Il a trinqué avec elle et puis il a voulu trinquer avec Firmin, mais Firmin a fait signe qu’il ne voulait pas.

— Ah ! tu ne veux pas trinquer avec moi ? Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ?

Le sonneur eut peur d’une nouvelle querelle ; il avait donc pris Firmin par le bras :

— Tu t’ennuies ici, allons danser.

Les tambours, dans la salle de commune, avaient commencé à venir avec une chanson de danse. Toujours plus de monde autour de la porte, avec surtout beaucoup de femmes dont le seul plaisir est de regarder, parce qu’on ne s’occupe plus d’elles : alors elles prennent le plus petit de leurs enfants sur le bras et les autres se tiennent à leurs jupes. Le sonneur s’était donc levé, mais, de nouveau, Firmin secoua la tête.

C’est alors qu’elle dit :

— Et moi ?

— Vous, dit le sonneur, impossible !

— On ne peut même pas aller voir ?

— Oh ! voir, bien sûr qu’on peut ! Venez seulement, si vous voulez.

Aussitôt elle le suivit, ayant rapidement vidé son verre, tandis que Firmin n’avait pas bougé, et il demeura assis en face de Mutrux qui continuait à parler.

Il n’y avait qu’à traverser la place, qui n’est pas grande. De nouveau, tout le monde se tournait vers elle, tellement elle étonnait. Tout ici qui est noir ou gris ou bleu sombre : elle venait avec du rouge. Tout le monde qui se tait, tout le monde qui se tient tranquille : elle qui parle tout le temps et qui rit.

— Avancez seulement, disait le sonneur.

Il fallait à présent qu’il marchât devant elle tant il y avait de monde.

— Attention, recommença le sonneur quand il arriva au perron.

La porte ouverte laissait à peine sortir le son, tellement il était épais. On arrivait tout à coup à ce tonnerre et on s’y heurtait comme à un mur qui empêchait d’aller plus loin.

— Tirez-vous de là, vous ! criait le sonneur aux enfants, encore n’entendaient-ils pas et le sonneur devait les attraper l’un après l’autre par l’épaule.

Elle se boucha les oreilles. Elle riait de toutes ses forces sans faire aucun bruit, tournée vers le sonneur, et avait levé ses mains, avait enfoncé ses doigts dans ses oreilles, sans quoi elle n’y aurait pas tenu. Le sonneur fut amusé, il criait de nouveau : « Hein ! en voilà de la musique ! » Les tambours étaient au nombre de trois. On ne les voyait que par moment. Ils paraissaient, disparaissaient ; ils étaient vus, ils n’étaient plus vus : et étaient trois sur un banc, dans un coin, devant leurs caisses, tapant dessus avec exactement le même mouvement des baguettes, le même mouvement de tête. Et trois alors, mais c’est comme s’ils ne faisaient qu’un, avec une seule cadence, laquelle tournait sur elle-même, de sorte que ceux qui tournaient là semblaient être portés par elle. Ils étaient un certain nombre de couples ; il leur fallait baisser la tête à cause du plafond trop bas. Ils étaient carrés dans des habits noirs, ils se tenaient par les épaules. Ils étaient énormes, et semblaient très grands sous le plafond bas, et, se tenant deux à deux par les épaules, tantôt ils allaient de côté, tantôt ils tournaient sur eux-mêmes. Elle regardait. Elle continuait à tenir ses doigts enfoncés dans ses oreilles, et cependant deux ou trois nouveaux couples étaient entrés. C’est à ce moment qu’elle se tourna vers le sonneur et elle lui fit un signe de tête. Sa figure s’était dirigée dans la direction où on dansait : il haussa les épaules. Une première fois, il haussa les épaules, voulant dire : « On ne peut pas » ; de nouveau elle lui fit signe, lui haussa de nouveau les épaules, mais autrement, comme pour dire : « Eh bien ! tant pis ! » et puis il rit.

Ils quittèrent ensemble la place qu’ils occupaient.

Et, tout à coup, les tambours repartirent de telle façon que Mutrux fut interrompu dans le milieu d’une phrase dont il laissa tomber la fin, et, levant la tête :

— Qu’est-ce qui se passe ?

On voyait des gamins qui avaient grimpé sur le bord des fenêtres :

— Qu’est-ce qui se passe ? reprit-il. Firmin, tu viens ?

Firmin se leva, comme pour le suivre, et puis brusquement a changé d’idée ! On s’était mis à rire et à applaudir autour de lui : comme il était encore empêché par le monde, il se mit à forcer dedans avec l’épaule. Fête, sous un joli ciel, avec une disposition de petits nuages comme le sable au fond de l’eau ; temps doux, temps sans aucun mouvement d’air ; – et il y a une vieille qu’il a risqué de renverser pendant qu’il va, qu’il a continué d’aller. Subitement, il s’est trouvé seul. Il était arrivé devant l’église et là était remonté sur la droite. Derrière l’église le cimetière qu’il a longé encore, puis il s’est arrêté. Il est resté assis un long moment sur le mur ; il se tint longtemps à côté des morts comme dans sa vraie société. Il les enviait d’être sous la terre. Il pensait à son père, il se disait : « Il aurait mieux valu que ce fût moi. » Il se tenait assis sur le mur, et le tambour arrive encore avec un accompagnement de rires et de voix, mais tout retombe pour lui vers la terre où il y a des bosses, et c’est sous ces bosses, dont quelques-unes portent une croix de bois noire ou bleue. Ensuite il est reparti, il ne sait plus bien où il a été. Il a dû tourner en rond. Il s’est fait tard.

Il entend de nouveau beaucoup mieux les tambours, et c’est le soir sur ce nombre de toits toujours le même qu’il a retrouvé devant lui. On a allumé les lampes dans l’auberge, on a allumé les lampes dans la maison de commune ; il n’y a presque plus personne sur la place, parce que les femmes sont rentrées chez elles avec les enfants. Alors voilà qu’il s’avance : il a tourné en rond, il a décrit tout le cercle, il est revenu au point qu’il a d’abord quitté ; il voit de dos des hommes qui se tiennent tous tournés vers la porte cherchant à voir par l’ouverture, et lui, de même, cherche à voir. Seulement, comme il est le dernier venu, il n’y arrive pas. Il s’étonne du silence qu’il y a, sauf les tambours toujours aussi riches à venir ; le silence de ceux qui sont là, puis il y a un grand éclat de rire, puis tout est de nouveau silencieux. C’est alors qu’il a eu l’idée de faire comme les gamins et a grimpé jusqu’aux fenêtres.

Il s’est mis debout sur le bord de la fenêtre, il voit ainsi par-dessus les têtes de ceux qui font cercle à l’intérieur.

Et elle était là ; et on faisait cercle autour d’elle.

Voilà qu’elle tenait ses jupes relevées du bout des doigts, puis elle commençait à tourner tout autour du rond, et il y avait Mânu, et Mânu lui courait après, mais tout le temps il était arrêté au passage.

On lui avait noirci la figure avec du cirage, on le retenait par sa veste, on lui faisait des croche-pieds.

Elle l’appelait : il repartait. Et d’abord il semblait qu’elle voulait le laisser la rejoindre, mais, dans le moment même où il allait parvenir à elle et déjà il tendait les mains, elle lui échappait…

Firmin fut très calme derrière les vitres. Il secoua à deux ou trois reprises la tête et le mot qu’il disait était un mot court.

Il se dit : « Fini ! » Il se dit : « C’est fini ! »

Il entra dans une tristesse tranquille et cependant il recommençait : « Fini, c’est fini !… »

Il vit qu’il allait simplement rentrer chez lui, et puis on verrait.

Mais, comme il allait s’en retourner, voilà qu’à ce moment elle s’était arrêtée, et elle se trouva lui faire face.

La lumière de la grosse lampe, d’une, de deux, de trois grosses lampes pendues au plafond fut assez forte. Et elle le regardait à présent comme si rien n’existait plus pour elle au monde que lui.

Il fut arrêté dans l’instant qu’il allait faire un saut en arrière : elle l’appela avec la tête, elle l’appela avec la main ; et, comme Mânu cette fois avait eu le temps d’approcher, elle le repoussa si fort qu’il tomba tout de son long.

On éclata de rire. Il y avait une grande bonne humeur, parce qu’on avait bu en suffisance à cet effet et les cœurs avaient eu le temps de se réchauffer. On est tous des amis à présent : « Allons, Firmin !… » On l’appelait : « Firmin, on n’attend que toi… »

Et tout se trouva retourné ; tout se retourne en lui une nouvelle fois.

Il saute bien en bas de la fenêtre, mais ce n’est pas pour s’en aller.

Il touche bien de ses deux pieds la terre, mais non pour que ses pieds l’emportent.

Ses pieds ont pris d’eux-mêmes la direction qu’il faut, il leur a obéi ; les tambours se sont tus : il entend qu’on lui parle : « Où étais-tu ? Allons, arrive, dépêche-toi ! » On s’écartait de devant lui.

Elle avait couru à sa rencontre, elle le prit par les deux mains, elle le tirait en avant.

Voilà, d’ailleurs, que la défense faite aux filles ne tient plus et que plusieurs sont entrées : – c’est une belle mesure tranquille et tout le monde tourne tranquillement, comme si jamais plus le bonheur n’allait prendre fin, comme si on allait danser toute sa vie…

On est venu alors, on a dit à Firmin :

— Ce serait dommage, tu sais, ça gâterait la fête…

On lui a amené Pitteloup ; il s’est réconcilié avec Pitteloup, il a même fait des excuses à Pitteloup.

Après quoi, on est reparti à danser ; et il n’a plus dansé qu’avec elle, et, elle, elle n’a plus voulu danser qu’avec lui.

Jusqu’à deux heures de la nuit.

Mais alors on lui avait dit :

— D’où viens-tu ?

On lui avait dit :

— Tu vas choisir entre elle et moi.

Il avait choisi.

À deux heures, deux heures et demie, et Frieda était montée tout de suite dans sa chambre, – alors il s’était trouvé seul devant sa mère dans la cuisine où elle l’avait attendu sans lumière, et elle lui avait dit :

— D’où viens-tu ?

Il avait dit :

— Écoute, fais comme tu voudras, puisque tu prétends que tu sais où aller et que tu y seras mieux qu’ici…

À deux heures, deux heures et demie de la nuit ; et elle n’avait plus rien dit.

Aucune phrase n’avait été prononcée, aucun mot n’avait plus été dit par elle, pendant le temps que ça lui prit.

Elle tenait dans une main la lampe, et lui, de la place où il se trouvait, il pouvait la voir aller et venir dans sa chambre.

Elle ouvrit le coffre ; elle y prit son pauvre vieux linge et son autre robe (n’en ayant que deux).

Tenant sa lampe d’une main, elle décrocha du clou où ils étaient pendus, son fichu et son chapeau.

Elle tenait sa lampe d’une main, elle alla encore regarder dans les coins avec sa lampe, puis revint dans la cuisine.

Et il vit qu’elle était revenue, pourtant il ne lui dit rien.

Elle avait posé la lampe sur la table, et, ayant déplié à côté un vieux drap de lit, elle empila dedans ses pauvres choses à elle, dont elle fit un paquet.

Elle traversa la cuisine, elle passa tout près de lui.

Le loquet de la porte jeta soudainement son cri ; il laissa le cri se faire.

Parce qu’il devait d’abord renier sa mère.

CHAPITRE VII

I

Les fenils sont ici étroitement mêlés aux maisons et chacune se tient tout entourée des siens dont elle a souvent deux ou trois, où on loge aussi les provisions, les nourritures pour l’hiver : les haricots, les fèves, la farine, les différentes espèces de blés qu’ils ont, le maïs, la viande séchée ; c’est pourquoi ils sont bâtis sur pilotis, ces fenils, avec, en haut des pilotis, une pierre plate qui déborde.

Il y a ces quatre pierres plates qui sont disposées de façon à faire saillie de tout côté : alors les souris ne peuvent pas outre, comme ils disent.

Bâtis tout en bois, faits de poutres. Faits, pour la plupart, il y a très longtemps, en poutres de mélèze qui sont devenues noires, et entre lesquelles on a ménagé des intervalles pour permettre à l’air de circuler. À claire-voie, traversés par l’air et la lumière, et laissant entrer, mais laissant sortir. Leur contenu profite, lui aussi, des fissures et on voit pendre à celles-ci des mèches de foin avec lesquelles le vent s’amuse, ou la paille plus raide perce comme une barbe de huit jours. Et cependant ils sentent tant qu’ils peuvent, fort et sucré, amer et doux, la feuille sèche, le laitage, ou encore que la viande a un peu souffert des chaleurs ; ils sentent bon ou bien pas bon, ils sentent bon et puis pas bon, en même temps qu’ils penchent vers vous tant qu’ils peuvent.

Frieda commença à aller de l’un à l’autre, faisant le tour du village.

Déjà, dans leurs petits jardins, les hommes retournaient la terre, les femmes pendaient la lessive à des cordeaux.

L’homme avait pris sa pelle à la lame plate qui brille l’automne d’avoir servi toute l’année, et puis elle se ternit un peu durant l’hiver, mais on va la déternir. L’homme l’a mise sous son pied et pèse dessus avec la semelle, pendant que la femme lève les bras à côté de son baquet posé par terre, faisant paraître en l’air toute espèce de jolies couleurs qu’elle dispose l’une à côté de l’autre.

On prenait l’habitude de voir venir Frieda presque tous les jours, faisant la même promenade.

À l’homme qui retournait son jardin, elle demandait ce qu’il allait y semer, se tenant de l’autre côté de la barrière, et quelquefois elle s’accoudait sur la barrière, demandant donc : « Qu’est-ce que vous semez là ? »

L’homme lui disait ce qu’il allait semer ; alors, elle montrait la montagne.

Elle montrait la grande côte et la chaîne, qui s’aperçoivent plus ou moins bien selon où on se trouve, et au-dessous à présent, pour elle, c’est un toit, c’est dans le haut d’un toit que la crête se tient et elle vient en doubler le faîte ; deux faîtes de toits sont l’un sur l’autre, l’un qui est gris, l’autre blanc.

— On est en retard d’un bon mois chez nous, disait-elle.

Montrant donc ainsi la montagne, puis tirant entre les poutres d’un fenil une longue feuille sèche de maïs dont le bout dépasse :

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est du maïs.

— On n’en a pas chez nous, recommençait-elle.

Elle a tiré sur la feuille, elle a tiré sur une autre : ça ne voulait pas venir. On riait.

— C’est qu’il y a l’épi qui retient…

Et elle tirait de nouveau sur les fétus entre les poutres : « Ah ! ça c’est du foin. »

— Non, c’est du regain.

Une autre fois, c’était de la paille ; certains de ces fenils étant aussi remplis de bois, – et si le vent souffle du sud, ce sera au sud qu’on mettra le feu, si le vent souffle du nord, ce sera au nord.

À ce point de la chose, un bêlement venait. C’étaient ces matinées où elle se trouvait seule : elle sortait ; Mânu la suivait à distance. On le voyait venir, branlant de droite à gauche et en même temps d’arrière en avant ; il était porté en avant par ces demi-cercles que faisait sa tête et il cédait au mouvement. Il venait jusque devant le jardin où elle se tenait déjà, il s’arrêtait à quelques pas d’elle. Elle repartait, il repartait. Et, dès qu’elle s’arrêtait de nouveau, il en faisait autant, continuant à balancer sur place, les bras croisés, penchant la tête : alors sa joue brillait comme une écuelle en terre jaune.

Cependant elle allait plus loin, il se remettait à la suivre ; et elle attendait d’être dans un recoin où on ne pouvait pas la voir ; là, elle faisait signe à Mânu, et il se mettait à rire, mais elle lui faisait comprendre qu’il devait se taire et il comprenait.

— Mets-toi là.

Elle le regardait bien.

— M’aimes-tu ?

Il comprenait, il comprenait très bien ; il répondait à sa façon ; alors elle lui disait :

— Et Firmin ?

C’était son tour à elle de rire.

— Et les gens d’ici ?

Elle a ri encore, elle lui a dit :

— Eh bien, c’est entendu ; quand je m’en irai, je te prendrai avec moi.

Elle a tiré alors de nouveau à elle une touffe de foin ou de paille entre les poutres ; elle a recommencé :

— Tu as vu, Mânu ?… Quand je te dirai, tu comprends ? Pas à présent, il faut attendre… Mais un jour je t’appellerai, et puis tu viendras avec moi… Si tu es sage, Mânu, si tu es bien sage, si tu m’obéis… Et, à présent, pour me montrer comme tu obéis bien, sauve-toi !…

Il obéissait tout de suite. Et elle repartait, continuant sa promenade, se portant tour à tour ainsi sur les quatre côtés du village, parce qu’il y a le vent du sud et le vent du nord ; il y a un vent qui souffle du levant et il y en a un qui souffle du couchant.

II

Il a été comme un orphelin, en même temps qu’il vivait avec une femme qui n’était pas sa femme. C’était le moment de l’année où tout vient dehors à la fois et on ne reconnaît plus rien à rien. Les trois ruches de paille qu’il y avait dans le verger n’ont pas pu continuer à se taire. On avait commencé à sentir sous ses pieds le doux de l’herbe. L’eau rare des commencements du fleuve l’est déjà moins, ayant été trop blanc, ayant été comme une route qui ne sert pas et où personne ne passe, mais à présent c’est une route qui bouge, une route qui va en avant. L’eau qui descend, les jours qui passent ; la vigne pleure. Les blés de printemps sont sortis, les blés d’automne vous viennent aux genoux. Ils avaient recommencé à aller avec leurs petits rouleaux, leurs petites herses, leurs outils de grandeur moins que moyenne à cause de la difficulté des chemins et du peu d’étendue de leurs champs. Ils allaient dans leurs vignes, ils ont taillé la vigne. Et, Firmin, lui aussi, a été aujourd’hui encore dans la sienne ; il est revenu. Il a entendu les ruches faire leur bruit dans le verger. Il se tenait à présent entre les pruniers tout en hauteur et où il s’était fait, par le retour des feuilles, des espèces de puits avec un couvercle bleu.

Il se mit contre un des troncs, il s’était appuyé de l’épaule à l’écorce, il regardait à terre les fourmis qui marchaient les unes derrière les autres.

Et déjà le bruit des abeilles n’était pas seulement dans les ruches, mais entre les branches, parce qu’il a regardé et il voit que les fleurs se forment, grises sous leurs petites enveloppes qui vont les quitter pour les faire blanches…

C’était midi ; on l’a appelé.

La voix est venue à travers une odeur qui était en même temps une couleur, et cette couleur était en même temps une musique ; il y a comme du bonheur partout, tout vous invite à être heureux.

Ce qui tremble et pend entre les branches, c’est qu’on pourrait être heureux, et c’est qu’on est malheureux, et c’est que d’autres sont heureux, comme on entendait aussi parce qu’il y avait des filles qui chantaient. Et c’est de là dedans qu’on l’a appelé de nouveau ; il se tenait toujours contre le tronc avec son bras, puis sa tête alla en avant et il voyait que les brins d’herbe bougeaient un peu sous le poids de l’air qui passait de l’un à l’autre.

On a recommencé alors : « Où êtes-vous ? » Il ne disait rien. Elle vint, elle lui a crié : « Ah ! vous êtes là ! »

Puis, soudain, elle s’était interrompue, tandis qu’il cherchait à venir aussi et venait difficilement par un pas en avant, puis plus aucun pas en avant du tout.

Elle tenait la tête levée ; elle a dit tout à coup : « Oh ! regardez ! »

En même temps qu’elle levait le bras, montrant quelque chose au-dessus de la pointe des arbres, et puis :

— Firmin, venez voir ! Firmin !

Il vint, ne sachant pas de quoi il s’agissait, puis il sut, mais il aurait mieux valu pour lui qu’il ne sût pas.

— Oh ! recommençait-on, comme ça va vite, comme ça va vite ! Hier, il y avait encore de la neige au-dessous des bois.

Hier, en effet, il y en avait encore et aujourd’hui il n’y en a plus. On voit tellement bien là-haut comment c’est, quand tout rompt, tout glisse en avant, se détache, s’égoutte, tombe, en même temps qu’on entend par moment comme quand il tonne, on entend comme si la montagne toussait…

— Et après-demain ce sera le pâturage, dit-elle, et à la fin de la semaine ce sera le col…

Parce que le même travail, en effet, partout se faisait, et partout la saison est en chemin, le temps s’avance.

Il n’y put plus tenir, il dit :

— Alors, vous êtes contente ?

Elle secoua la tête pour dire que non.

Tout change encore une fois pour lui, parce qu’il ne peut plus être que tout à fait à un bout de lui-même ou tout à fait à l’autre bout de lui-même :

— Eh bien ! dit-il, restez…

Tout à coup les mots sont devenus faciles, et chaque chose est simple, et celle-ci est simple, ou quoi ? Mais elle a secoué la tête de nouveau et tout redevient difficile.

Les mots redeviennent difficiles ; il n’en a trouvé qu’un qui était :

— Pourquoi ?

Elle répondit :

— Comme ça.

Il fit noir, le soleil était noir ; il l’a entendue qui disait :

— La soupe est prête. J’étais venue vous chercher, et puis voilà que je me suis oubliée à des bêtises.

Lui, pendant ce temps, il se disait : « Il faut que je lui parle », voyant qu’il n’y pourrait pas tenir plus longtemps ; alors il dépensa ce qui lui restait de forces à le lui dire, pendant qu’il la suivait ; et il a dit :

— Il faut que je vous parle…

Ils descendaient dans l’herbe le long du petit verger vers la maison, ils passèrent devant les trois ruches.

— Vous n’avez qu’à parler.

— Non, pas à présent…

Ils étaient arrivés sous la fenêtre où il y a une bande d’ombre toute la journée, de sorte qu’à cette place la terre était toujours humide ; il eut froid :

— Pas à présent.

Il faisait un mouvement de tête :

— Un de ces dimanches prochains… Et pas ici, parce qu’il faut qu’on soit tranquilles…

Il n’alla pas plus loin, parce qu’il n’aurait pas pu, tandis qu’on entendait toujours travailler la montagne ; – toute la grande côte qui travaille et se débarrasse, faisant tomber d’elle les plaques de neige comme l’écorce tombe du tronc des platanes.

Cette nuit, elle l’a entendue encore de dedans son lit ; et elle, dans son lit : « Va seulement, dépêche-toi ! »

Pensant à cet autre versant qui est dans l’ombre, pensant à cette grande neige qu’ils ont là-bas dans leurs vallées, leurs gorges, leur pays pas simple, leur pays tourné vers le nord : – « Alors, montagne, dépêche-toi ! »

Mais de nouveau on l’entendait qui venait, la montagne, comme quand on tousse ; on l’entendait qui était sans sommeil comme quand la fièvre vous tient, et elle se retournait en disant quelque chose comme quand on rêve tout haut…

En ce même temps, de cet autre côté de la montagne, la neige qui couvrait le toit de l’auberge de l’Ours était venue en bas un matin tout entière.

Ce n’était pas bien longtemps après que Mathias était rentré, ayant fait le tour de la montagne ; et bientôt, avait-il dit, on n’aura pas besoin de le faire.

Il souffle dans son cornet, on crie : « Le voilà ! le voilà !… » On l’a vu encore tout petit sur le chemin qui est déjà de couleur sombre dans son milieu.

Il n’est pas plus grand encore que le doigt, mais son cornet est un bon cornet dont le son porte loin ; les garçons étaient courus à sa rencontre, le grand Hans devant tous les autres…

Et elle, toujours : « Dépêche-toi ! » et puis on voyait au matin que la montagne s’était dépêchée ; et c’est aussi que le beau temps dure, c’est que la saison est en avance cette année ; tout bouge, tout vient en bas, tout change ; ce qui existait hier n’existe plus aujourd’hui, et demain, de nouveau, on ne s’y reconnaîtra plus, tant ça va vite ; mais elle : « Plus vite ! plus vite ! encore plus vite ! » et voilà que les pâturages d’Empreyses sont revenus, et Prâpio aussi sort, Culant sort, la Fornalettaz sort plus à droite…

— Alors ? crièrent les garçons d’aussi loin qu’ils purent.

Mathias, devenu un peu plus grand, avait levé les deux bras :

— Le 13 de juin.

Les garçons :

— Le 13 ?

Mathias :

— Le 13. Seulement, nous, il nous faudra partir deux jours avant… Et puis, vous savez, je ne vais pas vite, surtout par ces chemins de là-haut (il levait la tête), mais vous m’aiderez.

III

Firmin fut heureux de voir, ce dimanche-là, qu’il faisait beau, parce qu’ainsi tout se présenterait pour le mieux.

Les gens des villages d’en haut arrivèrent sitôt après midi, de tout côté, parce qu’ils aiment notre étage à nous et ils viennent ces jours de printemps à cause des caves.

Le vin nouveau, qui a rebougé dans les tonneaux en même temps que la sève dans les souches, n’ayant pas encore tout à fait oublié d’où il sort, se calme ; il y a des filles assises dans l’herbe sous les arbres qui ont été blancs, roses, roses et blancs.

Il avait donné rendez-vous à Frieda dans le bois de la Chenalette.

Elle sortit sans chapeau, comme si elle allait faire seulement un petit tour ; et il y avait eu que Mânu, comme toujours, avait voulu la suivre, mais elle s’était retournée et, mettant le doigt sur sa bouche, elle avait secoué la tête.

Elle fit le tour du village du côté d’en bas, derrière les haies.

Tout près d’elle, on parlait. Elle était amusée d’entendre qu’on parlait tout près d’elle, tellement peu on se doutait qu’elle était là ; alors deux amoureux se tiennent par la taille, penchant l’un vers l’autre derrière les buissons d’églantine, derrière les buissons d’épine-noire et d’épine-blanche, et ils se disent leurs petits mots, ils penchent l’un vers l’autre ; ils se disent à mi-voix les choses qui font plaisir, ils penchent toujours plus, il semble qu’ils vont tomber.

Deux amoureux sur le chemin derrière la haie, parce que c’est le temps pour ça.

Ce bois de la Chenalette est un peu au levant du village, en même temps qu’au-dessus et au-dessous, parce qu’il est tout en longueur contre la pente.

Firmin se tenait dans la partie d’en haut du bois. La première fois qu’il l’aperçut, elle était encore bien au-dessous de lui ; il vit qu’elle faisait un bouquet, et puis il ne l’a plus vue ; le bouquet était déjà très gros quand il la revit. Il mit sa tête un peu au-dessus des branches, ne laissant dépasser que son chapeau avec ses yeux ; elle jeta un petit cri, elle accourut.

Oh ! tout est tellement bien arrangé en notre faveur aujourd’hui qu’il semble qu’il ne va plus y avoir qu’à laisser faire.

Il lui montra une place à côté de lui, elle se mit où il lui disait de se mettre. Il y avait son gros bouquet qu’elle serrait contre elle du bras gauche, parce qu’elle n’aurait pas pu le tenir dans la main, et elle fit comme il lui disait de faire ; puis, s’étant assise, elle posa les fleurs en travers de sa jupe.

Ils furent l’un à côté de l’autre devant une espèce de fenêtre qui se trouvait percée dans l’épaisseur des branches.

Il n’aurait pas eu besoin de parler, c’est-à-dire que tout parle déjà, et si bien. Tout de suite, la pente se dérobait sous eux, de sorte que ce premier morceau de pente ne comptait pas et elle se retirait comme exprès pour mieux laisser agir le reste, ne pas gêner, ne rien cacher ; tout le pays se trouvant ainsi être présenté dans sa plus belle disposition par étages et en demi-cercle, et c’est aussi le moment de l’année où on peut déjà juger de ses promesses, parce que les foins laissent voir ce qu’ils seront, les froments se sont déclarés, la vigne montre ses grappes.

Il fit un mouvement de la main ; c’est ce qu’il fit d’abord.

Il traça une ligne en rond avec la main, puis il laissa sa main descendre. Il creusa le pays avec la main ; – et nous, heureusement, ici, nous sommes dans la bonne exposition. Nous sommes du côté du nord, c’est-à-dire tournés vers le midi et vers le soleil ; nous sommes étendus ici avec nos pentes en plein soleil et à demi debout encore avec nos pentes pour le mieux recevoir et lui faire plus d’honneur… Tandis que là-bas, disait-il sans rien dire, et il montrait le versant d’en face…

Parce qu’alors il commença un grand discours, dont une petite partie seulement était parlée et, l’autre, c’est au dedans de lui qu’il la parlait.

« Ça, ça ne vaut rien ! »

Il promenait sa main dans le haut de l’autre versant, et ne dit pas la chose à haute voix, mais il montrait la neige, les glaciers, la pierraille : ça ne vaut rien !… « Et ça non plus !… » montrant les rochers de plus bas.

« Ça, c’est le mauvais pays (sans rien dire), c’est le pays dont on ne peut rien tirer et qui ne sert à rien ; et tout n’est pas beau par ici non plus, je le reconnais », montrant à présent la grande côte derrière eux, montrant, de ce côté-ci également, les espaces où le roc est à nu et où rien ne peut pousser, les éboulis (et ils viennent de sortir de dessous la neige et ils brillent à présent dans le printemps et dans le soleil, étant justement éclairés de face) ; et tout ça ne sert à rien non plus qu’à séparer ; – mais, à présent, regardez ! Là-haut, c’est seulement ce qui brille et ne vaut rien, c’est ce qui ne compte pas ; mais il a alors abaissé le bras, il l’a amené dans la vallée, il la creusa pour elle, et y fit sortir le beau fleuve, le grand beau fleuve blanc comme du lait qui avait fini par remplir son lit. Alors voilà un bel encouragement pour l’herbe et les cultures, et, nous autres, on a nos petits canaux qui se remplissent, on va à nos petites écluses, on emprunte au fleuve son eau avant qu’elle soit sienne, on irrigue même les vignes parce qu’elles sont caillouteuses et trop en pente pour que la pluie y pénètre profondément. Et il a montré encore le fleuve et ce fond de vallée ; puis, un peu au-dessus, il montre ces terrasses qu’on ne voit qu’à demi, ces petits étages et ces paliers où les souches sont mises l’une au-dessous de l’autre entre des murs, et c’est de quoi il parle, de quoi il parle avec sa main :

« Parce qu’on a, chez nous, quatre ou cinq espèces de vin : on a la rèze, on a le muscat, on a l’amigne, on a le fendant ; on a comme ça quatre ou cinq espèces de plants différents, rien que dans ce petit coin de vignoble… »

Il dit tout haut :

— Le meilleur, c’est le muscat, on le met cuver huit jours.

Il dit encore :

— Et c’est beaucoup, n’est-ce pas, quatre ou cinq espèces de vin pour un tout petit coin de vignoble comme le nôtre ?

Ça venait, ça venait toujours, ça venait malgré lui, il ne pouvait plus empêcher que ça ne vînt ; et, ayant fait remonter sa main, ce qu’il montre est à présent tout proche : c’est ce qui est au milieu, c’est comme qui dirait le cœur.

Posé sur son petit étage à lui, et juste au-dessous d’eux, c’est le village, et il ne parlait plus, tandis qu’il parlait toujours.

« Parce qu’il est joli quand même, dites, ou quoi ? » et il le montrait.

Le village et son entourage de vergers, le village tout rond avec tous ses toits gris qui sont comme un seul toit ; cette tache gris doux qu’il fait parmi les arbres.

— Vous voyez, on ne manque pas de fruits.

Il va avec la main, par petits gestes maintenant, parce qu’il montre les choses dans leur détail, et il montre ces grands beaux poiriers dont les branches qui pendent frisent comme si on leur avait mis des papillotes.

— C’est joliment situé, quand même !

Il dit encore ça tout haut ; il montre l’herbe, il montre le blé.

Il montre ces quantités de petits champs posés partout, comme si on avait fait une lessive de mouchoirs de couleur et puis on les aurait étendus au soleil pour les sécher : car on a du froment, on a de l’avoine, du seigle, de l’orge, du blé noir, on a du maïs, du colza, du chanvre : « Ah ! tout vient bien par ici, a-t-il dit encore sans le dire, mais il faut s’y mettre, et il y a des fois qu’on veut et il y a des fois qu’on ne veut pas… »

Prunes, pommes, cerises, abricots, pêches, noix, quatre, cinq espèces de vin…

— Vous voyez, la commune va jusque tout là-haut ; les champs de tout là-haut sont encore à nous…

Et il montre à présent, s’étant tourné à demi et levant le bras, une région au-dessus d’eux et à présent il parle à haute voix :

— Jusque sous les forêts que vous voyez là, ça n’est pas la terre qui manque… Hein ? dites donc, jusque tout là-haut par un bout, et puis jusqu’au fleuve de l’autre…

Mais il a repris son idée :

— Seulement on ne travaille pas toujours comme il faudrait, on n’a pas toujours le cœur au travail, mais si vous vouliez…

Il a baissé la voix.

— Je vous assure bien…

Il a dit :

— Vous comprenez, la maison est à moi, parce qu’elle était à mon père et tout le bien aussi est à moi…

Pendant ce temps, elle s’était renversée à demi contre la mousse du talus, elle ne bougeait pas.

Il a tendu de nouveau la main, il montre du doigt une place dans le village, tel petit point entre tant d’autres et parmi tous ces toits un toit pareil à tous les autres, mais pas pour lui, parce qu’il est à lui, ce toit, c’est le sien…

— Vous comprenez, il y avait ma mère, mais à présent qu’elle est chez sa sœur, il n’y a qu’à l’y laisser, jusqu’à ce que ça s’arrange, parce que ces choses-là s’arrangent toutes seules avec le temps. Ça s’arrangera… Et puis, a-t-il recommencé, il aurait pu y avoir aussi les gens du village, parce que ce n’est pas tellement la coutume qu’on épouse des filles qui ne sont pas du pays, mais ils se sont habitués à vous, on vous aime bien, ils ne vous feraient pas d’ennuis.

Et puis il a dit :

— N’est-ce pas ?

Commencement de l’interrogation, commencement de la demande ; montrant encore avec la main, montrant le bon soleil qui donne sur la bonne terre ; et on ferait des belles noces (il ne l’a pas dit) ; et le bon soleil travaille pour nous et nos noces, voyez-vous ; – montrant encore une fois comme ça brillait, comme ça fumait, ça tremblait, ainsi qu’il se passe quand la chaleur vient sur la sève et l’humidité de la terre, et tout balance mollement devant vous en même temps que ça sent le pain et le vin, ça sent les choses bonnes à manger, les bonnes choses qui nous ont été données pour qu’on en profite et qu’on en jouisse, mais il y faut d’abord le contentement du cœur…

Alors il a dit :

— Voulez-vous ?

Il lui a offert tout ça, il le lui disait encore avec la main.

— Et tout ça pourrait être à vous…

Il a attendu un moment, il n’osait pas la regarder.

Et puis, comme rien ne venait, il s’est tourné quand même vers elle.

Elle lui a premièrement souri, et c’est comme ça qu’elle a commencé, avec toutes ses belles dents au bas de sa figure rose.

Puis, très lentement, comme à regret, mais il le faut, elle a dit non avec la tête ; – une première fois, une deuxième.

Ayant baissé les yeux, ayant été avec sa main parmi les fleurs sur ses genoux, les ayant prises et soulevées ; et, de la tête, une dernière fois.

Il a essayé encore, il a dit :

— Écoutez, bien sûr que ce n’est pas pressant, voulez-vous aller d’abord chez vous et tout arranger là-bas ? C’est seulement ensuite, quand vous reviendrez…

Mais, de nouveau, non, avec la tête.

Puis elle s’est laissée aller en arrière de tout le corps et, ne se tournant qu’à demi vers lui, mais tournant les yeux tout à fait, le regardant ainsi avec le côté de ses yeux, ayant amené ses bras sous sa nuque, elle a dit deux mots dans sa langue qui veulent dire : « Avec moi. »

Elle l’a regardé, elle le regarde toujours sans bouger avec un des côtés de son œil, puis encore deux mots sont venus dans sa langue qui signifient : « C’est vous qui viendrez avec moi. »

Et, dans sa langue à elle :

— Beaucoup plus beau, beaucoup plus beau… là-bas.

Il n’avait pas compris, elle lui a expliqué. Il s’était laissé aller en avant, ayant écarté ses genoux entre lesquels ses mains se mirent à pendre ; et à présent les mots venaient depuis derrière son dos, parce qu’il venait encore des mots.

On disait :

— Beaucoup plus beau, vous verrez… parce que c’est vous qui viendrez…

Puis il n’y eut pas que les mots qui vinrent, parce qu’on était venue avec le bras et voilà que ce bras s’était passé autour de son cou.

Cependant qu’il se laissait faire.

Et, comme on lui disait :

— Vous verrez comme c’est plus beau, c’est vous qui viendrez, vous verrez… Beaucoup plus beau… beaucoup plus riche…

Il ne disait pas non, il se laissait faire ; il ne la quitta pas, il ne s’en alla pas, parce qu’il devait aussi renier son pays.

Et il y eut une troisième chose qu’il renia, cet autre dimanche.

Ils avaient été du côté d’en haut dans la chaleur, le long des haies ; ils avaient poussé jusqu’à un chemin qui va contre la côte et la prend en travers, menant à une petite chapelle.

Elle avait dit : « Il faut profiter des derniers jours » ; il s’était laissé mener par elle ; – c’est une petite chapelle toute blanche qui se voit de très loin sur son rocher.

— Qu’est-ce que c’est ?

Il hésita :

— C’est la chapelle de Girette.

— Qu’est-ce qu’on y fait ?

Il hésita encore.

— On va y demander des enfants à sainte Anne, quand on ne peut pas en avoir.

Or, ils y montent à genoux. Ayant suivi d’abord ce chemin d’en haut, ils arrivent à un endroit où il y a un escalier. La chapelle est construite sur une petite élévation : on a creusé des marches dans le roc, et ils les montent à genoux. Ils viennent quelquefois de très loin ; ils sont l’homme et la femme. Ils viennent de toute la grande vallée et souvent depuis le fin fond, ayant tout un jour à marcher, ayant encore toute une nuit de marche, parce qu’ils marchent la nuit pour ne pas perdre de temps. Ils emportent dans un bissac leurs provisions qui sont un peu de pain et de fromage, ils ont pour boire l’eau des fontaines, ils ont marché tout le jour et toute la nuit. Et c’est quand ils arrivent enfin au bas des marches, parce qu’ils les montent à genoux…

Il faut dire, tout en les montant, quatre chapelets. Ils sont les deux, l’homme et la femme. Il y a huit marches par chapelet. Ils disent un bout de chapelet, ils montent une marche…

Elle lui posait tout le temps des questions, il aurait voulu ne pas lui répondre, toutefois il lui répondait.

— Et ensuite ? demanda-t-elle.

— Ensuite, c’est-à-dire quand on a été écouté, on vient apporter à sainte Anne le premier bonnet de l’enfant que sainte Anne vous a donné…

Ils arrivaient à leur tour au bas des marches. Elle voulut monter.

Quand elle fut en haut, elle voulut entrer dans la chapelle.

Elle passa devant lui ; elle entra comme on entre dans une maison ordinaire, et sainte Anne était dans le fond.

Il y avait, de chaque côté du chœur, une petite fenêtre qui éclairait ; sainte Anne était plus en arrière. Elle avait une grande robe noire et était elle-même très grande, tandis que celle qu’elle portait était toute petite sur son bras. Toute petite et rien encore, assise là sur le bras de sa mère, et sa mère la tenait contre elle, toute petite, tandis qu’elle-même était très grande. Et ce qu’on voyait également, c’est que, tout autour d’elle, le bas de la voûte et les murs étaient complètement cachés par les petits cadeaux qu’on lui avait faits, qui étaient ces petits bonnets (quand on est venu de très loin une première fois pour demander et pourtant on vient une seconde fois d’aussi loin pour remercier), – tous ces petits bonnets qui pendaient à des clous avec un papier sur lequel deux noms étaient écrits ou bien c’était sur un carré de bois que les deux noms étaient gravés à la pointe du couteau.

Il avait baissé la tête ; elle, elle la tenait levée.

Elle dit tout à coup à haute voix :

— Ce qu’il y en a ! Est-ce possible ?

Après quoi, elle se tourna pour sortir.

Et, quand ils furent sur le chemin, on la vit hausser les épaules ; elle dit :

— On ne croit pas à ces choses-là, nous autres !

Elle dit :

— C’est des mensonges, tout ça, pour nous…

Cependant, il ne répondait rien, et il ne la quitta pas, parce qu’il devait encore renier sa religion.

IV

Elle se tenait, ce soir-là, de l’autre côté de la table ; il y avait entre eux la lampe qui les éclairait.

C’est de ces lampes à huile qui ont un bec où pend la mèche pas protégée de sorte qu’au moindre mouvement de l’air la flamme bouge. La flamme bougeait quand elle parlait.

— Oh ! comme j’aurais été triste…

Elle a poussé ses mots, et chacun de ceux qui venaient faisait bouger un peu la flamme :

— Oh ! comme j’aurais été triste quand même, si j’avais dû me mettre en chemin toute seule, et j’aurais été toute seule de ce côté de la montagne et j’aurais été encore plus seule de l’autre côté…

La flamme de la lampe bouge, elle ne bouge plus, elle a de nouveau bougé :

— Quand je vous aurais dit adieu, au premier tournant, avec mon mouchoir, et je vous aurais vu tout petit devant la maison, et puis je ne vous aurais plus vu, et enfin la maison non plus…

La flamme bouge ; est-ce qu’il bouge ?

— Je vous aurais dit : « Vous me donnerez un morceau de pain pour le voyage et tout en montant je mordrai dans mon pain. » Vous m’auriez donné un morceau de pain.

Elle l’a appelé : « Firmin ! »

La flamme s’est mise à bouger comme elle n’avait pas fait encore : est-ce pourquoi il y a eu ce mouvement sur son visage à lui, à son menton, tout autour de sa bouche, sous ses yeux ?

Il se tient là ; elle se tient en face de lui ; ils sont les deux, il y a entre eux deux la table, elle se tient là, elle se tient bien droite là ; – la flamme de la lampe a bougé, bouge plus fort, ne bouge plus…

— Firmin !

Bouge de nouveau par deux fois, et il y a eu de nouveau sur les murs comme si un oiseau battait de l’aile…

— Parce qu’à présent, je monterai, mais je ne monterai pas seule. Et ensuite je descendrai, mais ce n’est pas seule que je descendrai. Je leur dirai chez nous : « Il m’a prise, il me gardera. » Sûrement qu’ils pensent que je suis morte : tout à coup je serai là, je leur dirai : « Je vous l’amène… Il m’a prise sur la montagne, il m’a emportée en bas de la montagne, mais moi je lui ai fait passer de nouveau la montagne, c’est moi à mon tour qui vous l’amène, pour qu’il soit toujours avec moi… »

La flamme a bougé encore fortement : alors on ne sait pas si c’est à cause de la flamme…

Elle a dit :

— Vous vous tiendrez devant la porte, je vous dirai : « Attendez-moi. » J’entrerai dans la maison, je dirai à mon père et à ma mère : « C’est lui que mon cœur a choisi, alors venez avec moi le chercher, parce qu’il attend devant la porte et il attend que vous veniez… » Et ils viendront, parce qu’ils m’aiment ; ils vous diront : « Entrez, vous êtes chez vous… Entrez, asseyez-vous, et mangez avec nous. » Et vous entrerez le premier, Firmin, et moi derrière vous, Firmin, parce que vous serez le maître…

Elle a tendu la main, elle lui avait pris la main, et la flamme de la lampe bouge.

— On ira ensemble dans le village, je vous mènerai chez les gens pour que vous fassiez leur connaissance, je vous mènerai dans le pays pour que vous fassiez la connaissance du pays… Vous verrez comme il est beau ; vous verrez nos grandes fontaines… On a de l’eau tant qu’on en veut ; elle est tellement froide qu’elle fait mal aux dents… Vous verrez nos grandes maisons dix fois plus grandes que les vôtres, avec dix fois plus de fenêtres, et avec des fleurs sur chaque fenêtre ; et on a des fleurs en quantité, nous autres, parce qu’on les aime et c’est les femmes qui les soignent, et je soignerai les fleurs, et je serai votre femme, et on sera bien… Firmin !

Elle s’est tue. La flamme n’a plus bougé ; elle ne bouge plus, lui non plus.

On reconnaît sa courte barbe noire qui frise ; il y a sur ses yeux ses grandes paupières qu’il tient baissées.

CHAPITRE VIII

I

Comme il ne restait que deux ou trois jours avant la remontée des vaches, elle partait chaque matin avec Mânu.

On ne l’avait jamais vue si gaie, on lui disait :

— Est-ce parce que vous allez nous quitter ?

Elle faisait semblant d’être étonnée :

— Oh ! pas encore.

— Ah ! on croyait.

Elle avait dit d’abord aux gens : « Quand les vaches remonteront », mais à présent elle leur disait : « Oh ! pas encore » ; alors les gens :

— Eh bien, tant mieux !

Et elle a donc encore mené Mânu à tous les endroits qu’il fallait sur les quatre côtés du village, parce que le vent peut souffler des quatre côtés ; elle lui a encore bien tout expliqué.

Il la considérait attentivement pendant qu’elle parlait, lui faisant voir les fenils choisis par elle comme convenant le mieux, et d’où elle venait de tirer le plus de foin ou de paille qu’elle avait pu.

Elle disait :

— Es-tu bien sûr de reconnaître la place ?

Il faisait signe que oui.

Elle recommençait :

— Tu te tiendras où tu te tiens toujours, et je te montrerai de quel côté tu dois aller. Tu as bien compris, Mânu ?

Il se mettait à hocher la tête, ce qui n’allait pas sans peine, et il lui fallait un moment pour la mettre en branle comme quand le sonneur sonne la grosse cloche.

Ce dernier jour, elle lui a dit :

— Prends ça.

C’était une boîte à allumettes en laiton, toute pleine.

— Et tu ne t’en sers pas, Mânu, rappelle-toi bien, tu ne t’en sers pas pour le moment… Tu ne t’en serviras que quand je t’appellerai !

Elle le menaçait du doigt ; mais il faisait signe tout de suite qu’il ne s’en servirait pas, alors elle lui a dit :

— Viens vite !

Parce qu’il avait sa récompense, et c’est bien sur quoi il comptait ; – en attendant que vînt la grande récompense qui était qu’elle lui avait promis qu’il partirait avec elle s’il faisait bien tout ce qu’on lui disait de faire…

Quatre jours, trois jours, deux jours ; l’été, ou presque. On la vit, comme toujours, à la fontaine ; on la vit aussi dans le jardin où elle avait été cueillir les premiers légumes ; la cloche sonnait.

La cloche sonnait trois fois par jour à la volée ; puis venaient les trois coups : trois fois les trois coups, tous les jours.

Ils continuaient d’aller leur vie ; rien n’est changé, rien ne change dans ce qu’on en voit. Comme toujours, il va sur les chemins, il a attelé le mulet, il marche derrière la charrette, et le mulet jamais pressé fait bouger ses longues oreilles devant la haie, les fait bouger plus loin contre le chemin montant raide, le chemin qui est blanc comme une planche mise debout.

Le soir tombe.

C’est un petit moment avant que la première étoile se montre.

Le mulet à présent redescend le chemin, Firmin est obligé de courir pour l’arrêter.

Il l’a pris par le mors, il tire sur le mors depuis derrière. La cloche sonne le premier coup. Une fois (qu’il n’y aura plus).

La bête s’est encore regimbée, il ôte son chapeau alors de la main gauche… La deuxième fois (qu’il n’y aura plus).

— Tranquille !…

La bête rabat ses oreilles. La troisième fois (qu’il n’y aura plus).

II

De l’autre côté de la montagne, ils partirent le lundi matin de bonne heure.

Ils avaient eu, pour tout préparer, le dimanche, qui est un jour commode puisque personne ne travaille ce jour-là ; ils avaient tenu une dernière réunion à l’auberge de l’Ours : au cours de cette réunion, les douze qui devaient venir, sans compter le grand Hans leur chef et Mathias, avaient été définitivement choisis.

Et ils furent encore, ce soir-là, de l’autre côté de la chaîne ; mais le soleil du lendemain les trouva déjà en chemin.

Ils avaient pris dans ces fonds de vallées, dont il y a d’abord un grand nombre de cet autre côté de la crête ; ils n’allaient pas vite à cause de Mathias qui leur avait dit : « N’oubliez pas que je suis là », mais eux :

— N’ayez pas peur, on est douze paires d’épaules, et on a douze paires de bras.

Alors Mathias avait pris les devants, et il s’était mis à leur tête, ayant son gros bâton d’épine sur lequel il penchait de tout le corps à chaque pas et faisant toujours ses deux bruits, seulement on ne les entendait pas.

Aujourd’hui, il ne serait pas facile de les entendre, à cause de tous les autres bruits et qu’il y a toutes ces bonnes jambes sur les pierres du chemin ou sur le chemin sans pierres, sur la terre du chemin, sur les aiguilles de sapin faisant parquet et où on glisse.

On n’a pas entendu Mathias comme quand il venait seul sur la route, et on l’entendait de loin : les voix, douze paires de jambes et de gros souliers à clous, le battement de leurs fusils qu’ils avaient pris pour le cas où ils en auraient besoin et ils les portaient en bandoulière.

On n’entend pas celui qui va en tête, mais du moins le voit-on par moment, ce qui suffit : ils n’avaient qu’à jeter un regard de son côté quand, entre deux branches, le tricorne brille, ou bien on est entré dans un puits de soleil, alors c’est le cornet qui vous a fait signe.

Les douze, tantôt deux par deux, tantôt à la file ; et tour à tour sur le chemin qui est en bordure au torrent, sur les lacets qu’il fait au flanc des premiers pâturages, puis va ensuite à plat se renfonçant sous les arbres ; tour à tour dans des éboulis, dans des champs de rhododendrons, ayant passé près d’une première cascade, puis il y en a eu encore une, qui était, à une corne de roc, comme suspendue par les deux bras.

Ils arrivèrent vers les cinq heures au chalet.

Ils firent asseoir Mathias à la meilleure place devant le feu ; ensuite ils se mirent de chaque côté de sa personne, de sorte qu’il était au milieu d’eux devant la flamme.

Ils se tinrent, ce soir-là, devant un bon feu avec Mathias au milieu d’eux, ayant ouvert leurs sacs de toile pleins jusqu’en haut de tout ce qu’il faut pour qu’on ne perde pas ses forces pendant les trois ou quatre jours qu’on ne pourra compter que sur les provisions qu’on a prises avec soi, mais les femmes y avaient pourvu.

Ils s’assirent, ils ont tiré à eux leurs sacs, ils ont dénoué les cordelettes qui les tiennent fermés ; ils enfoncent le couteau dans la croûte craquante, ils vont à travers la mie avec la grande lame de leur couteau de poche, élevant ensuite à leur bouche le morceau.

Et ne disent rien, ayant mieux à faire, parce qu’ils écoutent.

Ne disent rien, parce qu’ils mangent et, tout en mangeant, écoutent : c’est celui qui est au milieu d’eux qu’ils écoutent ; – alors on voit sa barbiche, plus noire d’être contre la flamme, aller en avant, puis se tourner de côté.

Mathias, une fois de plus, a raconté ses voyages, ses trois voyages, son premier voyage, son deuxième, son troisième ; et c’est aussi qu’il faut encore bien tout leur expliquer.

Une forte eau-de-cerises ou une jeune eau-de-prunes venait arroser de temps en temps le discours ; on tendait la gourde à Mathias. Sa barbiche a été en l’air, alors, et elle a été en l’air plusieurs fois encore ; et lui, repartait chaque fois avec une force nouvelle. Il dit comment c’est là-bas ; il dit les routes. Il dit les changements qui se font : les cultures changent, les hommes changent, la figure des hommes change, la langue des hommes change. On a tourné ; c’est quand on a commencé à aller vers le sud : alors ils se mettent à parler tout seuls, comme ça, une autre espèce de langue. « Et puis, a-t-il dit (parce qu’on lui a passé la gourde de nouveau, alors il s’est mis à regarder devant lui, il a fermé les yeux pour mieux voir), on ne sait pas ce que c’est, mais vous voyez quelque chose qui est dans le bas du ciel devant vous, quelque chose de blanc qui bouge, et voilà qu’il y a tellement d’eau qu’on n’ose plus regarder… »

Il a dit l’eau alors, il a dit le grand lac, il a dit les vignes, le vin, il a dit les barques à la double voile ; – il a refait tout le voyage, et eux écoutent, et le font avec lui.

Après quoi, il est arrivé.

Et il a dit aussi comment il l’a trouvée ; il est en avant d’eux de l’autre côté de la chaîne ; il dit de nouveau comment elle et lui se sont entendus, comment tout a été arrangé peu à peu par eux, mais que c’est elle qui y a eu la belle part, parce qu’il a fallu qu’elle eût un grand courage, une grande patience, et puis il lui a fallu tout ce temps mettre un autre visage sur son visage : alors, respect pour elle ! comme il dit pour finir.

Alors le grand Hans qui écoute se sent fier d’elle, en même temps que les heures lui durent qui le séparent de la revoir, et aux autres le sang leur cuit.

Il a fallu que Mathias regardât l’heure à sa grosse montre en forme d’œuf, parce qu’ils n’y auraient pas songé d’eux-mêmes : « Seulement c’est le moment, a dit Mathias, parce que la nuit prochaine on ne sera pas si bien couchés que celle-ci… »

Ils ont eu une nuit pas longue. C’est l’époque de l’année où elles sont le plus courtes. Dès les trois heures et demie, un peu de gris avait été vu dans le vide qu’il y avait entre le mur et le toit. Mathias leur a donné le signal du départ.

C’est cette dernière montée avant le col, dans des chéneaux, des fissures, dans le mauvais terrain croulant où le sentier n’est même pas toujours marqué, parce que la terre l’emporte avec elle, et il y avait aussi que ce côté de la montagne n’avait pas si bien travaillé que l’autre, n’ayant pas été aidé comme l’autre par le soleil.

De temps en temps, on entendait comme quand on fait sauter une mine ; eux-mêmes n’étaient pas bien assurés sur ces plaques de neige à la surface devenue noire à cause des poussières qui s’y étaient déposées.

Ils allaient les pas dans les pas, se relayant pour prendre la tête de la colonne, tellement la fatigue est grande quand on enfonce ainsi jusqu’aux genoux, jusqu’à mi-cuisses.

Il leur avait fallu porter Mathias et tour à tour ils le portaient.

Ils se relayaient pour tracer les pas et se relayaient pour porter Mathias, se mettant à deux pour le porter, qui se tenait alors là-haut entre les deux paires d’épaules, de sorte qu’il était vu de loin, qui était plus haut que les autres, contre la pente blanche ou noire, noir sur le blanc, blanc sur le noir.

Une grande ombre et triste pendait sur eux du haut des sommets, de ces cornes, ces pointes, ces pics, ces aiguilles, l’enchevêtrement des arêtes et des parois, – dans quoi ils allaient sous le grand ciel bleu, en même temps qu’ils allaient malgré la saison dans le froid.

Un de ceux qui avaient retrouvé le petit Gottfried était avec eux ; il leur montra la place où on l’avait trouvé. La colère, une fois de plus, vint alors les soutenir, ils fournirent une dernière poussée, ils donnèrent un dernier coup en avant avec la tête et les épaules.

La pente se déroba sous eux : déjà un peu de soleil leur venait jusque sous le menton. Ils s’élevèrent comme à une échelle de soleil par des échelons. Le soleil les frappa l’un après l’autre sur le côté, en même temps qu’un reflet, qui leur était envoyé par le petit lac, les frappait par devant. Il y eut moins de neige, il y eut toujours moins de neige, il n’y eut plus de neige du tout. Et, tout à coup…

Parce qu’ils avaient marché encore, ils ne s’étaient pas arrêtés, ils avaient fait aller leurs jambes aussi vite qu’ils pouvaient ; – puis ils s’arrêtèrent tous ensemble.

Justement, on sonnait une cloche quelque part dans le fond de la vallée ; justement, le grand oiseau qui fait des cercles en tenant ses ailes immobiles tournait au-dessus du vide ; justement, il a jeté son cri ; – alors on est devant cet immense bassin de fontaine et l’heure le remplit d’une eau brillante de lumière à travers laquelle les choses ne s’aperçoivent qu’une à une, venant seulement peu à peu avec leur nombre jusqu’à un total.

Le grand oiseau continuait à décrire ses cercles : ils regardaient, ils n’ont plus bougé, pendant un moment ; puis l’un d’eux a montré quelque chose : c’était le fleuve, et Mathias l’a nommé par son nom.

Ainsi, au-dessous d’eux, s’est tenu pour finir tout le riche pays où les hommes sont pauvres, et eux étaient les hommes riches qui venaient d’un pays pauvre ; alors on voudrait être les hommes riches d’un pays riche, seulement il y a la montagne et par elle on est séparés.

Ils connurent la séparation, eux aussi, en même temps qu’ils connaissaient l’envie ; et puis l’envie passa parce qu’on est venus quand même, on est ici, on va descendre, on va se venger, – ayant tout à coup à présent comme une double raison de se venger…

Ils n’étaient pas pressés, ils firent une longue halte. Ils s’étaient couchés à moitié, laissant aller leur corps contre la terre bonne tiède, pendant que les choses montaient vers eux, une à une, comme ce qui est plus léger que l’eau à travers l’épaisseur de l’eau.

Les villages, le fleuve, les torrents qui s’y jettent, les épines de roc perçant de place en place sur ses bords le fond de la plaine, les ombres, la lumière, les creux et les reliefs, tout ça ; – et eux laissaient monter tout ça, tandis qu’ils se tenaient étendus sans rien dire. Ils étaient à présent comme devant une carte de géographie. Et Mathias, tendant le bras, allait de point en point sur cette carte comme fait le maître d’école, leur indiquant les points cardinaux, leur faisant voir les directions, leur disant le nom aussi des villages, leur montrant la route par où il était venu les autres fois ; après quoi, il leur a montré par où ils allaient passer eux-mêmes, encore que le chemin ne se vît que par endroit.

Et le village, dans le bas du chemin, lui non plus, ne se voyait pas, mais son emplacement était facile à distinguer, parce qu’on découvrait derrière une crête le creux où il se tient, où il est comme dans un nid.

La main de Mathias alla donc encore une fois, comme fait la baguette du maître d’école, puis il leur a dit : « Voilà, ça y est ! »

Ils demeurèrent couchés, ayant encore tiré leurs sacs à eux, s’étant encore passé l’un à l’autre leur gourde, avec une jeune eau-de-prunes ou une bonne vieille eau-de-cerises dedans.

Étant parfaitement en sûreté d’ailleurs, comme ils savaient, et à l’abri de toute surprise, à ces hauteurs et en cette saison, dans la montagne ; mangeant, buvant, renversés sur le dos, ou bien couchés de côté ; et les uns regardaient passer les petits nuages qui se trouvaient à présent tout proches d’eux dans leur course en avant du ciel, les autres s’amusaient à faire tenir entre leurs genoux tout un grand espace de pays et entre leurs deux genoux ils dépliaient et repliaient les lieues.

C’est ainsi que vint midi. Le soleil, qui était dans sa plus grande force, ôta alors les dernières vapeurs ; la vitre de l’air fut lavée, tout s’aperçut si distinctement qu’il semblait que tout eût avancé vers eux.

Mathias leur avait dit : « En route ! »

Ils furent dans les pierres, ils cheminèrent entre les quartiers de roc qui étaient comme des maisons sans toit, ils passèrent près du chalet, ils furent contre la paroi, ils furent une longue file de points qui se tinrent longtemps suspendus au flanc de l’immense paroi de rocher qu’ils prirent en travers une première fois et encore plusieurs autres fois comme quand des fourmis cheminent ; plus bas, ils arrivèrent dans la région des forêts.

Ici régnait déjà le véritable été par des abeilles, toute sorte d’insectes, les premières mouches.

Ils avaient quitté le chemin ; et ils prenaient dans les ravines, étant assurés en les descendant d’être dans la bonne direction.

Plusieurs fois encore, Mathias fut porté. L’après-midi peu à peu avait fait place au soir, comme on vit au soleil qui ne leur venait plus au travers des branches, mais par-dessous, ayant beaucoup penché. Ils allèrent plus lentement dans un grand silence. Ils se trouvèrent sur une pente raide, parmi les pins. Et ils n’eurent alors qu’à se glisser jusqu’aux buissons croissant sur la lisière où ils se blottirent l’un à côté de l’autre, tandis qu’ils s’arrangeaient, avec des branches qu’ils cassèrent, des espèces de lits…

D’où ils étaient maintenant, on voyait les chapeaux sur les têtes, on distinguait les hommes et les femmes.

On a très bien vu la cloche dans le clocher où elle a bougé un assez grand moment avant de se faire entendre.

Elle a sonné à la volée, elle s’est tue, et on a vu ensuite que le sonneur prenait le battant pour les trois coups. Il donnait un coup, puis donnait un coup, puis donnait un coup.

C’est à ce moment que les premières lumières se sont allumées aux fenêtres.

Un peu de vent avait commencé à venir d’en bas ; un enfant pleure. L’enfant a pleuré longtemps. Les lumières se sont éteintes.

Il y en a eu une qui ne s’est pas éteinte : disparaissant, reparaissant, disparaissant, elle était comme un petit phare, à cause d’une branche qui se balançait devant.

III

Ayant posé la lampe à côté de son lit, il s’était dit : « Je vais l’éteindre », il ne l’avait pas éteinte. Il s’était couché sur son lit, il s’était assis, il se recoucha. Oh ! comme on est séparés !

Il s’est recouché, il s’est remis assis, il ne s’était pas déshabillé. Il avait ôté sa veste, il eut froid… Car il y a eu une montagne entre nous et on a été séparés, mais on est séparés encore et on restera séparés.

La flamme de la lampe était tout près de sa figure, on voyait combien il avait maigri. Il se tenait couché sur le dos, les mains et les pieds rejoints ; on aurait pu croire qu’il était mort sans son œil qui brillait un peu en dessus de sa barbe.

Il avait une figure faite rien qu’avec des os, sur lesquels la peau s’était tendue comme le cuir après qu’on l’a mouillé sur sa forme, et sa barbe courte frisait, ses cheveux étaient frisés.

Il demeura longtemps sans aucun mouvement : c’est une courte nuit encore. Il regardait comment est la vie. Il a vu que la vie est une chose difficile et il est difficile d’y être heureux quand on a beaucoup de choses dans le cœur. La grâce du repos ne lui fut pas accordée. Il demanda de dormir et passa cette dernière nuit sans dormir. Il y avait seulement un ver qui travaillait dans les poutres du mur, faisant un bruit comme le tic tac d’une montre au fond d’un trou qu’il se creusait.

Est-ce que c’est que soi-même on est mal fait ou bien si c’est le monde qui est mal fait ?

Le ver perçant le bois remplissait avec son petit bruit tout le silence ; c’est peut-être qu’il aurait fallu savoir se contenter de ce qu’on avait, comme il pense.

Il remue ; il amène à lui un de ses bras qu’il met sous sa tête. Il cherche à comprendre, il se donne une grande peine. Peut-être qu’il y a des choses importantes et des choses moins importantes ; alors, il aurait fallu choisir.

On n’a que deux mains ; il ne faut pas être comme les enfants qui veulent tout tenir à la fois, car on n’a que deux mains.

Si c’était pourtant l’autre chair, la pauvre vieille chair à nous, ce ventre où on a été mis, qui avait eu raison ? Il revoyait quand il allait le soir, comme ça, en cachette vers sa mère, ces derniers temps encore ; mais elle, également lui disait : « Il te faut choisir. » Ô séparation ! rien ne tient ensemble. Les choses qu’on aime ne s’aiment pas entre elles : quand il allait le soir chez sa mère, et encore ce dernier soir il y avait été, parce qu’il aurait aimé du moins lui dire adieu, mais, l’ayant vu venir de loin, elle avait fermé sa porte.

Et séparation alors bientôt aussi d’avec ça qui est où on est, et où on s’est toujours tenu, et cette espèce de soleil qui est le premier qu’on ait vu ; le soleil qui est à nous parce que c’est celui qui a frappé d’abord notre vue, la terre qui est notre terre parce qu’elle s’est d’abord trouvée posée sous nous.

Séparation d’avec une certaine espèce de terre et de choses, qui sont aussi des mères, et la terre est encore une mère.

Il met encore leurs arbres à eux autour de lui ; il met comment c’est arrangé ici, les espèces d’arbres d’ici, les espèces de maisons, l’espèce de langue, les espèces d’habits.

Il met tout ça qui est à lui et puis qui ne sera plus à lui. Et à tout ça il dira non, à tout ça il dira : « Je ne te connais plus. »

« Je ne vous connais plus (à ces choses), je ne sais pas qui vous êtes… »

Le mulet, les vaches, toutes les bêtes : « Je ne vous connais plus, je m’en vais, je mets mon chapeau, je vous quitte. » Et voilà que déjà il monte le chemin, alors ces choses tombent de lui ; c’est le matin et les toits tombent ; il connaît tous les cerisiers et les pruniers et les poiriers, chacun comme par son nom : c’est comme si on les coupait derrière lui, ils s’en vont en arrière, ils sont détruits…

Il y a eu toutes ces choses encore dans sa tête, cette dernière nuit, tandis qu’il se tient renversé de tout le corps sur la paillasse, à côté de la lampe, et il a les yeux grands ouverts. Le ver a encore un petit peu travaillé dans le bois.

Tout à coup il s’était dit : « Si je ne partais pas ? »

Il se mit assis. Il ne sait pas bien l’heure qu’il est. C’est n’importe laquelle des heures de la nuit, mais elles sont peu nombreuses dans cette saison de l’année et les nuits d’été sont avares d’heures : il voudrait les arrêter, il voudrait du moins pouvoir les retenir de manière à avoir le temps de réfléchir ; – comme s’il n’en avait pas eu déjà tout le temps.

S’il ne partait pas, – il sait tellement bien comment tout sera, dans un petit moment ; ils iront chercher dans les remises les cloches des vaches, et ils se les passent autour du bras par le collier ; ils se lèveront encore plus tôt qu’à l’ordinaire, et lui aussi se lèverait et sortirait.

Il voit tellement bien comment tout sera dehors dans le petit jour qui est gris, mais qui change vite de couleur, et ils vont dans une couleur qui change. Et voilà qu’il va avec eux ; – mais alors commence une autre séparation. Il va avec tout le monde et, elle, pendant ce temps, c’est seule qu’elle s’en va, ayant pris dans une autre direction : – de sorte que, à chaque pas qu’il fait et qu’elle fait, la distance s’accroît entre eux. Elle monte à de la montagne qu’elle met sous elle, et, lui, il faudra qu’il renverse la tête, qu’il se recule, qu’il renverse la tête de plus en plus et se recule de plus en plus…

Il a vu qu’il ne pourrait pas. Ils vont sortir leurs cloches : il les laissera faire.

Il s’était levé, il avait marché de long en large dans la chambre pieds nus, il se recouche, il n’y a plus qu’à attendre.

Il attend. Ils se lèveront dès la pointe du jour, ils iront d’abord vite chacun chercher les cloches pour les mettre aux bêtes ; lui, il restera couché.

Et il est resté couché. Il n’a plus su d’abord si c’est au fond de sa tête qu’il a entendu une chose qui n’existe pas, ou bien si c’est au fond de l’air une chose qui existe.

Il n’a plus su, pendant un instant, et puis, que oui : une première cloche, pas inventée, battant à petits coups, s’est fait entendre, et il y a que la lumière de la lampe diminue rapidement.

IV

Le ciel a été rouge comme dans le temps des guerres, et ça a toujours été rouge au ciel dans le temps des guerres ; c’est un annoncement des guerres, à ce qu’on dit.

Il avait été convenu que Firmin viendrait la chercher sitôt après que le troupeau serait parti.

Sur la pointe des pieds, toute privée de souffle, elle a d’abord été voir à la fenêtre ; puis elle s’est mise à respirer avec toute la poitrine, parce qu’elle a vu que Mânu est là. De derrière les carreaux, dans un coin, sans se montrer, comme elle sait faire, elle a regardé et il est là. Mânu qui attend sur son tas de poutres.

Elle a été heureuse, puis elle a eu peur de l’être trop vite, parce qu’il y a encore beaucoup de choses à ne pas oublier.

C’était dans le moment où ils commençaient à aller chercher les cloches et ils les portent autour du bras par la courroie comme des paniers ; seulement, les plus lourdes, on n’a pas de trop à ses deux mains.

Elles ont commencé à bouger çà et là dans l’air et à venir l’une après l’autre, tandis qu’on finissait de traire, et les femmes dans les cuisines faisaient la soupe.

Contre la couleur du ciel pas habituelle, il y a eu les fumées habituelles, avec leur jolie couleur bleue qui est devant les choses sans les cacher ; – elle, elle se tenait toujours derrière les carreaux, parce qu’il ne faut pas qu’elle oublie rien, mais elle n’a rien oublié.

Elle a vu des fumées. Il y en a une, il y en a deux, il y en a en tout six qu’elle peut voir en haut des grosses cheminées carrées : toutes vont du même côté.

C’est ça qu’elle voit. Pas un gros vent encore, mais c’est le vent de la vallée, et il y a des chances pour qu’il prenne de la force quand le soleil se lèvera. Toutes allant dans la même direction : alors c’est du côté d’en bas qu’il faudra qu’elle l’envoie.

Elle regarde : Mânu n’a pas bougé. Il se tient assis sur son tas de poutres, ayant toujours ses cocardes devenues blanches, les bras autour des genoux ; il tient la tête tournée vers la fenêtre et il attend.

Et, cependant, sous le grand ciel rouge, tout ce monde va et vient à présent sans paraître remarquer le ciel, ni même peut-être le voir, ayant eux aussi beaucoup de choses à faire, ayant à abreuver les bêtes, ayant ensuite à les faire belles ; et les femmes, c’est les enfants.

Des portes s’ouvrent, se referment ; une fille court.

Elle court, on l’appelle, c’est Mutrux qui sort de chez lui ; elle se retourne, elle lui répond quelque chose en riant, mais sans s’arrêter de courir.

À présent, c’est le vieux Baptiste qui est paru avec son habit à queue et une cravate qui fait trois tours. Comme elle voit aussi, parce qu’elle voit tout.

Il y a que le vieux Baptiste part le premier avec sa canne ; il a pris prudemment les devants.

Cinq heures sonnent. On a eu de la peine à compter les coups, parce qu’à chacun qui venait, il fallait d’abord qu’il fût débrouillé d’avec tous ces autres sonnés par d’autres cloches : heureusement que l’horloge sonne les heures deux fois. Et sonneries sur sonneries : c’est quand une vache s’impatiente ou se frotte le cou contre le montant de la porte, puis part au grand trot sous le fouet.

Et ensuite c’est le soleil qui est sorti, parce qu’il ne sort pas très vite pour nous, ayant à atteindre d’abord le sommet de la chaîne, ayant à y grimper par derrière pas à pas, lentement, difficilement ; mais, tout à coup, il saute debout sur ses deux pieds à telle place qui est la sienne : alors elle a vu en face d’elle le haut des toits et un des deux côtés des toits changer de couleur.

Les ombres des toits ont glissé sur le dos des bêtes, dans la ruelle, quand elles sont venues à leur tour, le moment d’après, deux et deux, et puis deux et deux, chaque étable se vidant des siennes, en même temps que les maisons se vident des gens.

Il y a l’homme, la femme, les enfants ; l’homme va devant, la femme suit, les enfants courent avec des baguettes ; et il s’est fait de tout côté comme des ruisseaux de musique, qui viennent les uns vers les autres, se rapprochant de plus en plus par un de leurs bouts.

C’est sur la place de l’église que le troupeau se rassemble. Elle a vu le dernier petit convoi passer.

Encore une femme en retard qui se hâte, tout essoufflée, enfonçant par la fente de sa jupe, dans sa poche, l’immense clé compliquée, et la clé ne veut pas entrer. Passée.

Il n’y a plus eu sur la place, là-bas, pendant un moment encore, que la grande rumeur qui tourne en rond, parce qu’ils ne sont pas encore partis : vite alors un nouveau regard jeté du côté de Mânu, tout va bien de ce côté-là. Elle lève un peu la tête vers les fumées : le vent a gagné en force, comme elle voit ; tout va bien de ce côté également. Et vers le ciel alors : là les nuages se sont avancés, ils se tiennent juste au-dessus du village, juste au-dessus des toits comme pour en marquer la place, et là encore tout va bien. D’où cette tranquillité qu’elle a, parce qu’elle se retient de crier de joie. Elle n’a pas quitté sa place.

Ainsi a eu le temps de naître la grande belle chanson des cloches : c’est quand le troupeau se met en route, et tout le village part avec lui. Une mesure tout à coup a été battue, une cadence s’est marquée. Il y a eu cette grande musique qui est faite de beaucoup de petites, et elle vient jusqu’à vous bien accordée, dans un seul grand balancement. Forte déjà comme elle était, on l’a entendue brusquement qui croissait encore en force : c’est quand ils sortent du village et ce qui arrêtait le son ne l’arrête plus. Ça a chanté plus fort encore au pied de la montagne, et contre la montagne, par un accord de notes venant toutes ensemble, tandis qu’il y a à présent, drôlement, dans leur milieu, un grelot qui fait : touc… touc… Un coup mat, un seul coup, toujours le même : touc…

Et tout le reste est en guirlande autour, et commence à se moins entendre ; le grelot s’est entendu d’autant mieux. C’est ces grelots de fer battu à énorme ventre, et ils se resserrent dans le bas, n’ayant qu’une étroite ouverture : alors, là dedans, un son obstiné, et plus rien ne s’entend déjà qu’il s’entend encore, mais ses coups s’espacent.

Seulement un coup sur deux ou trois… De temps à autre, un coup… Puis plus rien du tout…

Si, encore une fois : touc… tout là-bas.

Elle écoute dans le grand silence, elle écoute parmi la chambre, vers l’escalier, et elle a vite été faire glisser le verrou de bois en arrière, puis est venue se mettre sur sa chaise, parce que Firmin va venir ; cependant il ne vient pas.

Elle a eu peur. Elle a écouté encore. Il ne vient toujours pas.

Elle descend l’escalier, elle heurte à sa porte : on ne répond rien.

Elle heurte. « Firmin ! Firmin ! Êtes-vous là ? »

Rien encore. Et peut-être ne serait-il pas venu, si elle n’avait pas dit :

— Vous savez, je vous attends… Vous savez, vous avez promis.

Alors elle a entendu le bruit qu’il a fait en se soulevant sur sa paillasse.

Elle est remontée en courant l’escalier. Elle a ouvert la fenêtre toute grande. Elle se tourne vers le tas de poutres : Mânu est là, elle lui fait signe. Il vint tout de suite, il vint si vite qu’il pouvait. Elle lui a montré de quel côté c’était. Le vent souffle d’en bas, c’est du côté d’en bas.

— As-tu compris ?

Il hoche la tête.

Alors elle se recula, elle revint se mettre au milieu de la chambre. Il avait dit qu’il viendrait, elle le connaissait bien : il viendrait. Et, en effet, il est venu. Elle courut à lui, elle lui avait jeté les bras autour du cou, elle le serra contre elle :

— À présent, tu es à moi !

Elle disait :

— À présent, tu es à moi et moi je suis à toi.

L’attirant à elle, le tenant serré ; – alors, une dernière fois, il fut repris, il ne se défendait plus.

Elle lui tendait ses yeux, elle allait en arrière, elle pencha, il la retint ; elle alla en arrière encore, comme quand on est tellement faible, comme quand vos jambes ne vous portent plus.

Il vint avec ses mains qu’il pose l’une et l’autre à plat sous les épaules, et ainsi elle est retenue, pendant qu’elle laisse aller sa tête de côté, portant vers lui sa bouche qui brille parce qu’elle s’entr’ouvre…

Tout à coup, il a dit :

— Vous entendez ?

Elle a dit :

— Qu’est-ce que ça fait ?

Elle s’est avancée encore plus vers lui, elle a mis sa tête sur son épaule…

C’est alors qu’un grand cri s’est fait entendre :

— Mon Dieu ! Mon Dieu !…

Cette fois, on entend distinctement crier dans le village ; d’un brusque mouvement, il s’est redressé ; il a dit :

— Il doit se passer quelque chose.

— Qu’est-ce que ça fait, Firmin, puisqu’on s’en va ?…

Et, comme il continuait à écouter, mais tout s’est tu :

— Firmin ! Firmin ! puisque je t’aime…

— Au feu !

Une autre voix, une voix d’homme ; et elle a vu par la fenêtre une grande fumée qui vient et qui a rempli tout le ciel.

— Au feu ! au feu ! au feu !

On court le long des rues en appelant : Firmin se porte de côté pour sortir, elle s’est jetée après lui, elle l’a repris dans ses bras, elle pèse à son cou avec tout le poids de son corps.

— Firmin, c’est que tu ne m’aimes pas, sans quoi tu laisserais brûler…

Et, par trois fois, dans le même moment, là-haut sur la pente, le cornet, – et il a dû en reconnaître le son, parce qu’il a dit encore :

— Vous entendez ?…

Mais elle :

— Qu’est-ce que ça fait ?… Qu’est-ce que ça fait ?…

Mathias avait donné le signal ; alors ils mirent rapidement entre chacun d’eux une distance, tout en se déployant en demi-cercle.

Mathias avait pris son cornet. Il souffla trois fois, comme convenu, dans son cornet. De nouveau il porta le bout de corne à sa bouche, comme quand il venait avec ses images, comme quand il venait avec ses bagues, ses colliers, son fil à coudre, ses aiguilles, il venait avec ses bénitiers, sous un petit ciel bleu ou gris, un ciel d’hiver ou de printemps, d’arrière-automne : – sous le ciel rouge d’à présent.

Il a porté le cornet à sa bouche et par trois fois il a soufflé dedans, sous le ciel rouge ; et partout des fumées venaient.

Elles venaient, elles venaient ; on fut tout entouré par elles ; alors, vite, une dernière fois, Mathias leur montre par où il faut passer…

Tous ces pas dans l’escalier ont été comme un seul pas.

Firmin n’eut que le temps de tourner la tête. La porte dans laquelle on venait de donner un coup d’épaule s’était fendue en deux.

V

La bataille des vaches venait seulement de commencer, quand un gamin arriva hors de souffle.

Les hommes partirent en courant, laissant aux femmes le soin du troupeau.

Ils arrivèrent dans le moment où le feu gagnait la maison de Firmin ; ils eurent encore juste le temps de voir que le corps de Firmin pendait au-dessus de la porte.

Une flamme sauta à leur rencontre comme ils tentaient d’approcher, et, de tout côté à présent, venant d’en bas, elles sautaient à leur rencontre.

Ils reculèrent vers les quartiers d’en haut et se portèrent au clocher pour demander du secours.

Ils éternuaient et les yeux leur pleuraient à cause de la fumée, cependant que la cloche se balançait d’abord à vide, mais ils tirent de toutes leurs forces sur la corde, alors le battant projeté plus avant a donné un premier son.

Et le son a été vers les autres villages ; il a été aussi vers la montagne, à son tour il est monté la côte ; – mais, eux, on ne pouvait déjà plus les voir, parce qu’ils étaient entrés dans la forêt.

Personne ne put voir la troupe qu’ils faisaient sur le chemin de la forêt, contre la côte, ni elle qui était au milieu toute penchante et protégée, toute soutenue par deux bras qui l’entouraient étroitement, tandis que le tricorne, non loin de là, piquait du bec.

Personne même ne peut voir, beaucoup plus bas, cet autre, la grosse tête de cet autre, et comment il tombe en avant à chaque pas, puis il repart.

Tombe, puis se relève, tombe ; et a des larmes plein la figure qui lui coulent rapidement jusque sous le menton, parce que la peau trop lisse ne les retient pas.

Toute la grande côte ; et lui tout en bas de la grande côte ; et on va avec les yeux contre elle et elle est si élevée que, pour arriver jusqu’en haut, il faut renverser fortement la tête en arrière ; – Mânu la lève, il la renverse, il risque de tomber à la renverse.

Il est reparti, il est retombé.

Il se relève, il repart, il retombe…

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en avril 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Monique, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : C. F. Ramuz, Œuvres complètes 12, Présence de la Mort, La Séparation des races, Lausanne, Mermod, s.d. [1941]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Massif des Diablerets depuis le Pillon, a été prise par Chaurel, le 29.06.2004.

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