Charles Ferdinand
Ramuz

PRÉSENCE DE LA MORT

1941 (1922)

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Table des matières

 

I 4

2. 6

3. 11

4. 15

5. 21

6. 25

7. 32

8. 38

9. 41

10. 44

11. 47

12. 52

13. 56

14. 62

15. 66

16. 74

17. 79

18. 81

19. 91

20. 94

21. 98

22. 102

23. 108

24. 112

25. 115

26. 122

27. 125

28. 130

29. 138

30. 142

Ce livre numérique. 150

 

1

Alors les grandes paroles vinrent ; le grand message fut envoyé d’un continent à l’autre par-dessus l’océan.

La grande nouvelle chemina toute cette nuit-là au-dessus des eaux par des questions et des réponses.

Pourtant, rien ne fut entendu.

Les grandes paroles passèrent inaperçues, ne troublant rien dans l’air au-dessus des vaisseaux chargés de marchandises et des transatlantiques blancs, dans un ciel seulement remarqué à cause de ses étoiles plus grandes, – et, au-dessus de la houle du large, elles passèrent dans un complet silence.

Une certaine nuit, ces mots, puis telles questions posées et la réponse à ces questions ; – alors tout va tellement changer pour tous les hommes qu’ils ne se reconnaîtront plus eux-mêmes, mais en attendant rien ne change ; tout reste si tranquille, si extraordinairement tranquille sur les eaux, avec une aube qui se lève et devant sa belle couleur blanche fume la cheminée d’un grand navire qu’on ne voit pas.

Par un accident survenu dans le système de la gravitation, rapidement la terre retombe au soleil et tend à lui pour s’y refondre : c’est ce que le message annonce.

Toute vie va finir. Il y aura une chaleur croissante. Elle sera insupportable à tout ce qui vit. Il y aura une chaleur croissante et rapidement tout mourra. Et néanmoins rien encore ne se voit.

Rien encore ne s’entend : le message lui-même à présent s’est tu. Ce qui devait être dit l’a été ; silence.

Le matin est venu sur la mer où le navire va remontant vers l’horizon la grande pente faite de beaucoup de petites pentes contrastées, auxquelles il s’attaque successivement comme la fourmi aux ornières.

2

Il n’y avait pas eu d’autres signes jusqu’à ce jour que l’extrême sécheresse. On était à la fin de juillet ; elle durait depuis trois mois. Quelques averses orageuses en juin, quelques grosses pièces de cent sous tombées encore certains soirs, ce mois-là, à l’improviste, sur le pavé devant chez moi : c’était tout. Les foins avaient été beaux, la moisson abondante et drue. C’est ensuite que la terre avait commencé à se fendiller, l’herbe à jaunir et à devenir rare.

On marque ces commencements et qu’il n’y avait eu, en somme, aucun signe extraordinaire jusqu’en cette fin de juillet. Extérieurement, rien encore que la sécheresse et la grande chaleur, le thermomètre ayant commencé par monter jusqu’à 30° au milieu de la journée, puis jusqu’à 32°, 34°. Et on souffrait bien un peu, mais c’était supportablement, parce qu’il y avait cette beauté du ciel, et puis nous sommes ici au bord d’un lac. C’est d’ici qu’on voit venir, c’est-à-dire qu’on ne voit rien, sinon qu’on a devant les yeux cette grande voûte jamais encore si richement peinte, comme quand les peintres sont venus et deux et trois couches ont été passées, mais le bon ouvrier n’est jamais content, et il dit : « Ça ne suffit pas. »

On a vécu devant la beauté de ce ciel. Les hautes passe-roses avaient séché au-dessus du persil devenu jaune et des œillets de Chine qui n’avaient même pas pu s’ouvrir : ce ciel remplaçait tout. On a dit : « Oui, c’est vrai, il fait chaud, mais c’est beau ! » On disait encore : « Puisqu’on a eu du foin, puisqu’on a eu du blé ! » On a dit : « Ça ne sera jamais que les légumes qui manqueront, on tâchera de s’en passer… Et puis le vin sera de qualité. » Nos vignerons de Lavaux auront été heureux pour leur dernière année, devant les promesses qui leur étaient faites, bien qu’ayant été gelés dans les hauts, comme ils disent ; seulement ce qui reste donnera du bon, de l’extra, comme ils disent aussi, si ça continue, souhaitant seulement quelques bonnes petites averses chaudes pour faire gonfler le raisin, vers la fin d’août. Et avec un claquement de langue : « Peu, mais extra !… Et si les prix se maintiennent… » Alors on se tournait de nouveau vers le ciel.

Parce que, voyez-vous, est-ce assez propre, assez verni, assez poli, assez frotté ? est-ce assez profond de couleur ? Au-dessus du petit toit rouge de la remise et du sureau rond, tout autour du houx pointu, au-dessus de la pente qui descend au lac, au-dessus de l’eau et de la montagne. Au-dessus de moi et de nous. Au-dessus de nous tous. Et durable, ce ciel, semble-t-il, oh ! si durable ! On se disait : « C’est pour toujours… » Il faut se réjouir et prendre patience ; la fatigue qu’on ressent passera, et on n’a pas très faim, c’est vrai, et on maigrit un peu, mais on aura le temps d’engraisser cet automne.

Ça va bien. Le jardinier lui-même dit : « Ça va bien. » Guignet, le jardinier, est d’accord sur ce point avec les gens, bien qu’il soit ennuyé, parce qu’il y a pour lui la question des arrosages, ayant encore planté son parasol d’eau ce matin au milieu d’une planche de laitues, mais c’est sec à soixante centimètres de profondeur et la terre est tellement chaude que l’eau s’évapore à mesure. Dit-il, repoussant son chapeau de jonc en arrière, crachant, tirant de sa poche sa pipe de terre, bourrant sa pipe, considérant tout autour de lui le jardin potager.

Il y a des pots à fleurs enfoncés jusqu’au bord dans les allées à l’intention des courtilières.

Il y a aussi un piège à moineaux. Guignet les met dans sa poche pour son chat.

On a causé encore un moment, ce matin ; point de signes, tout est si beau !

Et rien que cette sécheresse, qui va toujours augmentant. Guignet a tourné le robinet d’eau de Bret ; la pression, en effet, est en train de mourir dans les conduites : alors, au lieu de l’espèce de grand parasol qui s’ouvrait devant vous, il n’y a plus eu qu’un petit rond de fine poussière blanche autour de la hampe.

Ça baisse tous les jours un peu plus ; il n’y a pas ! Ça baisse ; « alors, a dit Guignet (ayant allumé enfin sa pipe dans le tuyau de laquelle il souffle, parce qu’elle ne tire pas bien), alors si on ne peut plus arroser !… »

Cependant je regarde encore ce si beau ciel, avec les feuilles d’un lilas, qui pendent dedans, toutes retournées.

Notre Savoie, si belle et douce, est venue avec dureté en avant ; elle se voit de tout près depuis plusieurs semaines, comme quand il allait faire mauvais temps ; mais il ne fait plus jamais mauvais temps.

Une de ces dernières nuits, vers les deux heures du matin, les contrevents se sont mis à battre, les croisées ont claqué, les portes ont été secouées, des tuiles dégringolaient du toit. Un grand vent chaud entrait par les fenêtres, qu’on gardait ouvertes le jour et la nuit. Un grand vent chaud, soufflant du sud, tombait sur nous avec tout son poids du haut des montagnes d’en face. J’ai été voir. Il n’y avait pas trace de nuages. Il y avait seulement ces tellement grandes étoiles, tellement blanches qu’elles faisaient que le ciel était tout noir. Des étoiles comme des lanternes de papier. On a eu plus chaud encore dans ce vent, bien qu’il fût si impétueux qu’il vous repoussait en arrière. Et on a commencé à avoir peur, mais on n’a pas pu aller jusqu’au bout de sa peur, parce que c’était déjà fini. Brusquement, mais si bien fini, qu’on avait recommencé tout aussitôt à entendre le tic tac de la montre posée sur la table de nuit.

On va se baigner au lac. La grande plage, si loin qu’on puisse voir, est toute brune de gens nus.

Dans une petite échoppe, une femme vend des pâtisseries. Un seau de bois plein de glace laisse sortir le cou des bouteilles de bière. Des personnes qui ne s’étaient pas baignées de toute leur vie sont venues. Sur la quille d’un vieux bateau, un petit vieillard était assis, sa pèlerine sur les genoux, et lisait un livre. Il avait la peau si blanche qu’elle semblait frottée de farine. L’énorme batelier tout à côté montrait un corps couleur de brique trop cuite, c’est-à-dire faite de brun, de rouge et de noir. Les petites filles jouent à rondin picotin ; les femmes sont en costume de bain. Le sable vous coule entre les doigts de pied comme de l’eau ; il y a des tessons de plusieurs couleurs, des jolis cailloux ronds et plats ou en forme d’œufs. La ville se vide tout entière, chaque après-midi, et on la voit descendre par tous les moyens qu’il y a, à pied, en tramway, en funiculaire, à bicyclette, vers la fraîcheur, vers le bien-être ; – comme encore aujourd’hui deux grosses prostituées assises jusqu’au cou bien sagement dans l’eau, leur chapeau à fleurs sur la tête.

Des enfants, venus à la nage, ont grimpé sur le gouvernail des bateaux à vapeur qui passent.

On voit ces mêmes bateaux à vapeur être remplis d’une foule qui aime aller contre l’air sous la tente de coutil.

Ces grandes machines blanches avec leurs roues qui tournent et une cheminée qui fume comme quand on détortille du crin chez le matelassier.

3

C’est alors qu’ont commencé à se répandre ces nouvelles, qui ont été d’abord accueillies avec incrédulité par les rédactions ; – puis qui ont été arborées en haut de la première page des journaux, comme des drapeaux noirs et blancs, des drapeaux couleur de deuil.

L’effet, pourtant, n’a pas été très grand chez nous, ces premiers jours. On n’a pas beaucoup d’imagination chez nous.

Il y a la ville qui se tient là-haut sur ses trois collines ; elle a continué à laisser rouler vers plus bas, en plus ou moins grand nombre, les coups plus ou moins espacés de ses horloges sonnant l’heure.

Cette banlieue, où je suis, non loin du lac, est assez campagnarde encore, malgré beaucoup de constructions neuves. Le journal du soir n’arrive guère que vers les six heures et ce sont d’abord les femmes qui le lisent, les hommes n’étant pas rentrés de leur travail. Il fait 36° à l’ombre, ce soir ; néanmoins, nulle menace d’orage, aucun de ces gros nuages, blancs, moutonnés ou lisses, et ardoisés ou noirs ; ni cette lourdeur d’air qui annonce le mauvais temps. La lumière, loin de blanchir, s’est encore dorée au-dessus de ces voix venant d’en bas. Le bleu du ciel est devenu plus bleu, si c’est possible. Tout va son petit traintrain. Dans le café, on boit ; dans l’épicerie, on pèse le sucre, dans la boulangerie, le pain (comme toujours). Et peut-être que déjà une grande rumeur court le reste du monde : ici il y a seulement que le tramway arrive au petit trot, puis s’est arrêté devant le café. Comme la voiture est vide, les employés entrent boire un verre.

Une femme s’est penchée par la fenêtre : « Avez-vous lu ? »

Une voix de femme à l’étage en dessous :

— Non.

On voit à ce troisième étage la femme qui a posé la question avancer le haut d’un corsage blanc mal agrafé ; elle tient le journal. Elle lit à haute voix la nouvelle. La femme d’au-dessous renverse alors la tête, tirant à elle une petite fille qu’elle est en train de coiffer pour la nuit, sans s’arrêter de faire aller rapidement ses doigts parmi les longues mèches blondes.

Et la femme d’en haut, ayant lu, montre la place où c’est imprimé ; mais l’autre : « Que voulez-vous que ça me fasse, à moi ? »

L’inventeur de l’idée est premièrement solitaire dans son idée. La nouvelle qui arrive ne trouve pour l’accueillir que l’inattention ou des sourires. Un soir pareil à tous les autres soirs se présente sur des toits plus ou moins rapprochés. C’est l’heure que les baigneurs remontent, après avoir encore battu l’eau des deux mains et puis avoir serré leur morceau de savon de Marseille dans le caleçon à rayures. Les épaules leur cuisent sous la chemise ; les femmes montrent des nuques écarlates, des bras dont la couleur est à peine amortie par les manches de mousseline. Il y a des mères en retard qui poussent la petite voiture où elles ont couché le cadet de leurs enfants et les autres suivent comme ils peuvent. Le mari va rentrer. Peut-être qu’il est déjà rentré. Vite, vite, dans le soleil qui est devenu rouge, rouge orange d’abord, puis rouge rouge, puis rouge noir.

Il faut passer devant la ferme. On voit dans la cour de la ferme le travail de chaque soir qui se fait comme toujours. Les hommes sont deux ou trois, dont le maître ; ils vont et viennent. Ils n’imaginent rien au delà de ce qu’ils sont. Ils considèrent une certaine fixité des choses comme étant tellement fixe qu’elle ne pourra jamais changer.

La brouette fait tourner son unique roue de la même façon qu’hier, et de la même façon qu’elle la fera tourner demain. La roue de la brouette crie. Celle des vaches qui est le plus près de la porte de l’étable est vue du chemin. Il y a des contrevents rouges. La porte de la grange est rouge. Il y a un vieux sapin tout penché dans l’angle de la remise.

Cependant, là aussi, le journal est arrivé. Une petite femme maigre, qui est chargée de sa distribution, le corps tout de travers dans un corsage de coutil gris, tient au bras un panier d’osier, ne sachant pas ce qu’il y a dans son panier. Elle porte la nouvelle pliée en quatre, à côté de la même nouvelle pliée en quatre. Elle la dépose de porte en porte. Sur le vieux banc peint en vert, qui est adossé au mur de la grange, le maître, ayant fini son ouvrage, se met à lire : il n’a pas compris, c’est trop grand. Ça n’est pas pour nous, c’est trop grand. Notre monde à nous est tout petit. Notre monde à nous va jusqu’où nos yeux vont. Le maître, ayant lu, regarde autour de lui avec un peu d’inquiétude peut-être au commencement ; l’inquiétude s’en va.

Il faudrait pouvoir imaginer le ciel, les astres, les continents, les océans, l’équateur, les deux pôles. Or, on n’imagine rien que soi et ce qui est autour de soi. Je tends la main, je touche. Le maître pose son journal sur le banc, tire sa montre, regarde l’heure à sa montre. Il sent seulement la faim lui venir.

4

C’est alors dans l’épicerie. Sept heures. Sept heures et demie.

— Ah ! mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu !…

Comme ça ; – deux, trois, quatre, cinq fois de suite.

Une femme est entrée, et elle dit ça, une fois, deux fois, trois, quatre, cinq fois, et rien autre chose ; alors l’épicière :

— Voyons ! madame Corthésy.

Tous ces enfants pieds nus (et même les garçons n’ont que leur pantalon) qui sont tellement étonnés et regardent, tenant leur pièce de monnaie entre deux doigts, derrière le grand plateau de la balance en cuivre, bien frotté, qui brille dans un commencement d’ombre.

— Voyons ! madame Corthésy.

La grosse bonne épicière avec son ventre et un petit bouquet de veines rouges sur chaque joue.

Mais la femme secoue la tête, tandis que ses mains montent devant elle, et ses mains retombent : « Parce que, dit-elle, il suffirait que ça puisse être vrai… »

— Quelle bêtise ! commence alors le menuisier. La nouvelle vient d’Amérique, vous savez bien ce que ça veut dire. Les journaux ne se vendaient plus ; alors qu’est-ce que vous voulez ?…

Continue d’expliquer l’homme qui est le menuisier de l’endroit, un grand maigre à l’air malin, debout devant un carré de carton où sont cousus des boutons de faux cols :

— Les mensonges ne les gênent pas…

Si calme, les mains dans la poche de son tablier de serge verte.

— Qu’est-ce que tu veux, Henri ?… et toi, Georges ?… Un kilo de sel ; as-tu un sac ?… Va vite en demander un à ta maman…

Boutique, sonnerie du téléphone, vitrines, bocaux, mouches.

Entrent encore une femme, un homme, deux ou trois enfants, ça va ; et la marchande, tout en rendant la monnaie d’une pièce de deux francs, se touche le front du doigt, parce que la première des femmes, cette Mme Corthésy, vient de sortir.

Une folle, une dérangée. La marchande n’ose pas dire tout haut ce qu’elle pense, à cause des gens, mais le menuisier a compris. La marchande et le menuisier se regardent.

Les pieds nus des enfants ne font point de bruit sur le trottoir et point non plus sur le plancher ; toutes ces petites têtes rondes fraîchement tondues qu’ils ont, qui se serrent les unes contre les autres.

Les sous qu’on tend, les paquets pris, ou un pain, ou du sucre en boîte, ou pour cinq centimes de jus ; tandis que les grandes personnes qui sont là, sortant leur mouchoir, se le passent à plusieurs reprises sur le front, parce que c’est inutilement qu’on compterait sur la fraîcheur, ce soir.

Et une voix encore :

— Eh bien, qu’en pensez-vous ?

Et le menuisier :

— Rien du tout.

Il rit. Il recommence à rire ; mais l’autre :

— Eh ! qui sait ?

Et l’autre, qui est un gros homme court, ventru, venu pour acheter un paquet de tabac, est à moitié sérieux, lui, quand même le menuisier a recommencé : « Des mensonges ! des histoires !… » – tenant son paquet jaune à bande verte dans sa main gauche sans l’ouvrir, parce qu’il essaie d’imaginer peut-être comment ce serait, et sa pipe reste vide au coin de sa bouche, sans qu’il pense à la remplir.

Il essaie d’imaginer ; c’est difficile ; il y renonce.

Il fait sauter la bande de son paquet de tabac, il plonge deux gros doigts dans l’ouverture.

Puis un haussement d’épaules, un : « Il faut que j’aille ! » un « bonsoir ».

Bruit de la balance.

La lumière électrique qui est une grosse lune, pendue très haut au-dessus de la route, s’est allumée. Au moyen d’une manivelle, on la descend de temps en temps pour les nettoyages ou une réparation. Là-haut, elle fait entendre d’abord un crépitement comme si un papillon de nuit était pris dans le globe, puis va s’éparpillant tout autour d’elle-même en une fine poussière violette. Elle ressemble à la vraie lune quand il va faire mauvais temps. Et alors on cherche la vraie, et au bout d’un moment voilà qu’on l’a trouvée, là-bas, derrière des toits, derrière des marronniers, toute basse encore dans le ciel et pas plus petite que l’autre, mais pâle, tellement pâle, immobile, comme peinte dans le ciel au pinceau pour faire beau.

Ils allument aussi les lampes dans les appartements. Il se fait, pas très loin du sol, dans les façades des maisons, des rectangles blancs ou jaunes. On ne voit plus les maisons. Rien que l’indication de là où on est et où on se tient ; quelque chose pour dire qu’il y a des présences là, à mi-hauteur pour la plupart, surélevées, superposées ; et on voit que les hommes se mettent les uns au-dessus des autres pour dormir, on voit qu’ils nichent comme les oiseaux. Un arrêt s’est fait dans les bruits ; on couche les enfants, on mange. À quoi est-ce qu’on pense ? L’heure vient pourtant qu’on va pouvoir recommencer à penser.

Mais les choses auxquelles ils pensent (s’ils y pensent) sont des choses qui ne s’aperçoivent pas. Loin dans la nuit, les tramways roulent ; le dernier bateau qui arrive au port a sifflé.

Et le lac est silencieux, ce soir, il y a longtemps qu’on ne l’entend plus ; – alors que toujours, autrefois, il venait jusqu’à vous par ses vagues, chacune comme une grande phrase dite très vite et à voix sourde. Le temps où se levait tous les deux ou trois jours un violent vent du sud : alors la grosse voix venait.

Mais point de lac, ce soir, et depuis longtemps plus de lac ; c’est ça peut-être qui fait peur, c’est ça qui a commencé à faire peur, cette espèce de trou qui s’est fait dans l’espace. Ceux qui passent sur la route s’inquiètent vaguement. Et il y a aussi le café. Après que l’épicerie qui est en face a eu fermé, lui a grandi et a grossi, avec sa porte où pend un rideau de cretonne à fleurs et sa tonnelle à treillage vert où le tronc d’une glycine est fait de beaucoup de petits troncs tordus ensemble. Neuf heures ; voilà qu’il est plein. C’est à ce moment qu’un coup de poing a été donné sur une des tables. Pas à la grande qui tient le milieu de la salle, mais à une des deux petites qui sont de chaque côté.

Un homme, qui y était assis depuis un certain temps déjà, montre la place sur la page du journal à deux hommes qui sont avec lui ; il passe le doigt sous le titre ; il a dit : « Tu vois ? » à l’un des deux, et à l’autre :

— Tu vois ?

Il a levé la main :

— Drôle de chose, ou quoi ? On avait l’habitude de mourir chacun pour son compte…

Il parle de plus en plus fort :

— Chacun pour soi, chacun dans son lit… Il paraît que ça va changer… Tous ensemble !… Toi… toi… moi… et puis eux…

Il montre les gens qui sont là :

— Il faudrait que j’ose à présent aller aussi inviter ces messieurs…

Il rit.

— Parce que tout le monde se tiendrait par le cou… On ferait la chaîne…

— Taisez-vous !

C’est un de ceux qui sont à la table du milieu, parce qu’il s’y est fait un grand silence ; et celui-ci :

— Taisez-vous, on vous dit !…

Avec une voix méchante, comme quelqu’un qui aurait peur.

5

Il faut laisser vite encore une fois aller ses yeux en travers de ces eaux, qui, loin de prendre fin, semblent ne pas devoir cesser de fournir quand on va contre leur pente. Encore une fois, pendant qu’on peut, et aujourd’hui encore, laisser venir cette grande surface lisse qui est à moi. Ayant soif de vous, encore une fois, ô belles eaux, me mettre à aller contre vous et vous sentir venir et fuir, vous parcourant de bas en haut. Les choses qu’on devra quitter, peut-être : alors les aimer davantage. Et connaître enfin l’espace, le généreux, le varié, le large et long, l’abondant, le très vaste, – dans sa solitude et sa nudité. Sans aucun point de repère à sa surface, et seul le mouvement qu’on fait avec les yeux indique qu’on avance et qu’on gagne sur lui. Toute cette eau à moi, à parcourir d’abord de l’œil, et, élevant peu à peu l’œil, la dérouler, jusqu’à ce que je me heurte aux cailloux de l’autre rive, faisant monter alors les deux gros pieux, usés par la corde, d’un débarcadère, son plancher, puis les petites maisons carrées à toits de tuiles plats, sans gouttières, dont la base plonge dans un recommencement d’elles-mêmes et leur propre image à l’envers.

Il y a au centre de notre pays le miroir du lac où on voit venir dans la profondeur ce qui doit venir, puis voilà l’autre bord et voilà la rive opposée. Elle est élevée. L’œil va de bas en haut, s’y caressant. Faisant se suivre vers en haut ces carrés de prés plantés de hauts branchages secs, pareils à des ossements polis, le long desquels ils font pousser la vigne ; leurs petits carrés de froment ; des arrangements de maisons avec des ruines de maisons en bordure au chemin sur ce premier étage, ce deuxième ; ou bien une petite chapelle à la Sainte-Vierge, derrière sa grille, une croix de granit.

Encore une fois, vous dire, vous citer, vous énumérer, vous compter, choses de là-bas, chères choses qui sont en face de moi, et me porter vers vous encore à travers l’eau avec mon cœur comme sur une barque, vous saluant d’abord du large, et puis le large est supprimé, la distance n’existe plus ; on vient, on est là, on touche, et déjà commencent à traluire les grappes pendant beaucoup plus haut que la main.

Vendange qui ne se fera pas peut-être ; alors, justement, c’est pourquoi…

Le Savoyard a déjeuné. Le Savoyard a porté tout le matin le fumier dans sa hotte, suivant le petit chemin plat qui passe de temps en temps par-dessus un ruisseau, maintenant tout près de tarir. La folle dans la rue va et vient. Le Savoyard porte le fumier dans sa hotte, marchant à tout petits pas, puis a bourré sa pipe avec du tabac de contrebande, du gros tabac noir qui a, lui aussi, traversé le lac, mais en cachette, et à présent le Savoyard fait sa fumée vers le branchage des châtaigniers. Il est ensuite rentré chez lui. Le Savoyard a déjeuné. Il a entendu sonner encore une fois midi au clocher de l’église, et, quand il fait un vent favorable (c’est le vent du nord qui est le vent favorable), on entend également sonner midi dans les clochers de l’autre rive. On ne les a pas entendues aujourd’hui, les cloches de là-bas, on ne les a plus entendues depuis longtemps, il y a plusieurs semaines que le vent du nord n’a pas soufflé, ni aucun vent. Qu’est-ce qu’il y a ? Le Savoyard ne se le demande pas. Ayant fini de porter son fumier, le Savoyard a été déjeuner ; il mange dans la cuisine dont la porte est restée ouverte. Il est assis devant la large écuelle creuse jaune où il puise avec la cuillère de fer-blanc ronde, qu’il ne soulève que très peu, parce qu’il va avec la bouche à sa rencontre. Bien étalé et installé, bien calé sur la forte table bien calée. Comme s’il devait durer toujours, avec ces choses d’autour de lui, dont il ne s’occupe pas, étant des choses de toujours, toujours les mêmes, qu’il ne voit pas, qu’il n’a même jamais regardées ; – et il y a ce double bleu dans la porte et autrefois il y avait une différence entre eux : il n’y en a plus. Les eaux sont devenues semblables au ciel par leur éclat et leur immobilité, on ne voit pas la différence ; le Savoyard ne s’en occupe pas, le Savoyard voit seulement que c’est là et que ça a toujours été là. Il fait descendre sa bouche, il fait monter un peu sa cuillère ; il a largement étalé ses coudes, il a les épaules carrées, il a son chapeau sur la tête ; – le petit chien qui est attaché dans la cour à une grosse chaîne a aboyé, c’est un passant ; – lui, va s’asseoir un moment dehors contre le mur ; les cochons grognent, parce que l’heure est venue où on leur apporte à manger. De nouveau, sa pipe bourrée. Et, si on regardait, on verrait que la barque qui était dans le bas de la porte s’est légèrement déplacée, bien qu’il ne souffle toujours aucun vent, mais il y a au large des courants qui suffisent.

Et ceux sur la barque, ayant mangé, eux aussi, vont s’étendre de tout leur long sur le pont dans l’ombre des voiles, cette ombre trompeuse, cette ombre fuyante, cette ombre infidèle, une ombre pas vraie, une ombre qui se moque de vous et qui ment…

Ô Savoie ! encore une fois, vite aller te faire visite, et à ceux de là-bas, et à ceux de plus haut, à ceux aussi qui sont au bord de l’eau plus à gauche, là où ils ont leur port ; et, de derrière les murs du port, on voit seulement sortir tous ces mâts, comme un petit bois qui aurait séché, qui aurait perdu ses feuilles et ses branches, montrant encore un peu de couleur, parce qu’ils ont été peints, un peu de blanc, de vert, de rouge ; mais c’est seulement d’en dessus qu’on découvre les coques noires tellement serrées l’une contre l’autre que les ponts sont comme un seul pont, un grand plancher où on pourrait danser.

Aller encore à ça, là-bas, et faire encore lever ça, – avec les grands rochers qu’ils font sauter, éventrant chaque jour un peu plus la montagne, par des trous qu’ils percent à la mèche, qu’ils remplissent de cheddite ; ils se sauvent : il y a sur la route des postes qui empêchent les automobiles de passer, disant : « Halte là ! » aux passants, leur faisant signe de loin, arrêtant le boulanger sur sa bicyclette.

L’avalanche descend, les grands blocs qui dégringolent sur le devant sont comme un troupeau de moutons.

La détonation lentement nous venait, à nous autres, s’arrêtant à flâner au-dessus du lac, quelquefois même oubliant de le passer, s’arrêtant en route, renonçant à aller plus loin ; – et, les autres fois, quand elle venait, c’était longtemps après, crevant mollement pour nous dans le fond de l’air, comme quand une grosse bulle monte à la surface de l’étang…

6

Le nommé Jules Gavillet, agent d’affaires, avait travaillé dans son bureau jusqu’à sept heures, puis il avait été dîner.

Il se trouvait seul, ce soir-là, l’ami avec lequel il mangeait d’ordinaire étant en vacances.

Il avait jeté un coup d’œil sur le journal ; il avait (comme tant d’autres) haussé les épaules.

« Il y a de la tête de veau, ce soir, monsieur Gavillet », avait dit la servante ; il avait dit : « Ça va bien. »

Il n’avait guère d’appétit. Personne n’avait beaucoup d’appétit dans ces temps-là. Et Gavillet, ayant passé le coin de sa serviette dans son faux col, mangeait distraitement, tout en pensant à ses affaires.

Ce qu’on apercevait à travers le vitrage, c’étaient toujours le même grand pont à arches de pierre, les mêmes toits, les mêmes passants, les mêmes tramways, la même haute tour de la cathédrale à un même endroit dans le ciel. Et Gavillet continuait à poser des chiffres dans sa tête, tandis que sa mâchoire allait au-dessous de ses yeux, qui semblaient occupés, mais c’était seulement la machine à calculer en lui ; – un homme comme ça, c’est-à-dire comme beaucoup d’autres, multipliant, additionnant, faisant des soustractions…

On lui apportait le potage…

Sous les chiffres superposés, on tire une barre ; on prend une règle pour la tirer.

Des soins et tous nos soins sont mis à ça, – tirant donc dans le ciel une barre au-dessus du pont, des passants, des toits, plus haut que la tour de la cathédrale, pendant qu’il regardait toujours sans rien voir…

Dans les 2200, si tout allait bien.

2200, 2300, – « enfin on verra ça demain, j’en ai assez pour aujourd’hui… »

Il restait un peu de vin dans le carafon, il le versa dans son verre, il vida son verre d’un coup. Il se vit seul devant la petite table de marbre et, en même temps, dans le vitrage, le soir venait comme si on tirait un rideau. Il avait payé, il avait allumé un cigare. Il fumait son cigare, soufflant, avec un mouvement des lèvres rond, la fumée mélangée de gris et de bleu. Qu’est-ce qu’on va faire de sa soirée, comment va-t-on s’y prendre pour atteindre à demain ? Il y eut une réponse à sa question. C’était un cinéma, dont on venait de voir s’allumer l’enseigne en verre dépoli. Il fallait traverser la place ; il fallait descendre une rue. Des marchands de journaux continuaient à crier leurs feuilles, malgré l’heure tardive ; des groupes se formaient sur les trottoirs. Gavillet avait pris un billet de seconde. On commença par un Pathé-Journal. On vit un ministre assister à un défilé de costumes régionaux en Bretagne. C’est Gavillet. Ce n’est rien, c’est un homme de bureau. C’est un petit commencement d’homme, c’est seulement une tête à mettre des chiffres devant des chiffres et sous des chiffres. On voyait New-York du haut des échafaudages d’un gratte-ciel en construction, puis l’opérateur lui-même couché à plat ventre sur une poutre métallique avec son moulin à café. Ô mers, fleuves, rivages, immenses perspectives ! ces voitures comme des insectes plats, les hommes plus petits et pointus. Espace, remous, directions diverses, la rade, les canaux, les grandes avenues. Les trains sont comme des chenilles, les grands bateaux de guerre comme des grains de courge… Il y a le monde, il fut éteint. Une lumière cessait. Une autre se ralluma. On vit que la salle était presque vide. Mais déjà, de nouveau, se mettait à parler le monde, tu un instant, et qui est une grande chose, qui est une grande belle chose, qui vient, qui veut se faire aimer. Qui est plein d’amour-propre, qui est orgueilleux de sa force, qui dit : « Tu ne me connaissais pas. » Qui est beau, qui est doux, qui est âpre, amer, cruel, grand, qui est laid. Qui est désert, qui est plein d’hommes, vide d’hommes, qui est peuplé, qui ne produit rien, qui produit tout. Avec des villes, avec point de ville. Et le monde : « Me voilà ! » et encore : « Me voilà ! connais-moi. » Le monde : « Regarde-moi. » Il vient en avant contre nos figures et on recule sa figure… C’étaient, à présent, les glaces du Pôle Nord, leurs crevasses pleines d’une eau noire, sur laquelle était un bateau avec des hommes armés de carabines : alors on voit l’ours, frappé d’une balle, se mettre debout sur ses pattes de derrière, croiser ses pattes de devant sur sa poitrine comme une dame qui a les mains dans un manchon, puis se mettre à tourner plusieurs fois sur lui-même…

La lumière se rallumait dans la salle. Gavillet s’épongea le front. La grande chaleur revenait, chassant le froid imaginé. Il y a plusieurs réalités. Gavillet regarde sans regards les affiches collées au mur, les sièges à ressorts, la décoration Louis XV, les ampoules lumineuses du plafond. Des pauvres gens, assis aux troisièmes, étaient le père, la mère et deux petites filles. Il y avait aussi quelques ouvriers à casquettes. Plus loin, un vieillard chauve lisait son journal. Un grand silence régnait dans la salle maintenant visible et il y avait cette fadeur d’air où quelques pauvres corps baignent encore : mais est-ce la réalité ? C’est une fausse réalité. On attendait l’autre ; tout à coup, elle est revenue… Une dégringolade de chevaux dans des falaises de sable ; sur les chevaux, des hommes à chapeaux pointus tirant des coups de pistolet…

Le Mexique. Le sud des États-Unis, les frontières du Mexique. Guérillas. Villages de bois. Locomotives blindées. Cabarets borgnes où tourne une danseuse, pendant que la porte est enfoncée d’un coup d’épaule. Combats de boxe…

Et il y a l’amour.

Celui-ci, qui a une longue figure plate et des yeux clairs, emporte la femme du pasteur-missionnaire. Il l’a assise devant lui sur la selle. C’est supprimé.

Il l’a assise devant lui, avec son corsage modeste à col montant. Un désert rocheux où ils galopent. C’est supprimé.

Une gorge, un sentier en surplomb qu’ils suivent. C’est supprimé.

Il l’a couchée sur le lit, il la regarde… Ô monde, monde, jusqu’où vas-tu nous mener ? et jusqu’où dans le cœur des hommes ces possibilités du monde, – eux qui ont l’amour, les désirs, la colère, toutes les espèces de haine, toutes les espèces d’amour et de haine. Il y a un amour qui prétend et un amour qui renonce. Il y a des amours contradictoires. Il y a des contradictions jusque dans l’amour…

Et toujours ça qui venait ; alors Gavillet, toujours là, qui recevait ça et ne savait pas. L’immensité de l’homme lui était criée du fond de l’inconnu, et toutes les beautés du monde à lui qui n’en avait jamais rien su…

Il était sorti ; on annonçait la dernière édition d’un journal de Paris arrivé par le train du soir ; il en acheta un numéro qu’il déplia sous un réverbère.

C’étaient, imprimés en caractères gras sur un seul côté de la feuille, quelques télégrammes. Il haussa les épaules, il chiffonna la feuille qu’il jeta. Il se remit en route. Son gilet blanc marchait devant lui sous un veston de couleur sombre qu’on ne distinguait pas, et on ne distinguait entre les arbres de l’allée mal éclairée qu’il lui fallait suivre que son gilet. Il y avait, de place en place, un globe électrique entouré d’un nuage de phalènes et de moustiques. Il y avait des palmiers dans des tonneaux. Le lac, à un moment donné, fut vu entre deux villas ; le reflet de la lune était dessus comme si on y avait renversé un pot de lait. Il prit son passe-partout dans sa poche ; il monta l’escalier, c’était au troisième. Il marchait sur la pointe des pieds, selon une vieille habitude d’homme d’ordre qu’il avait. Sa chambre se trouvait au bout du corridor ; il la louait meublée à une vieille demoiselle. Il tourna le commutateur. Il vit le lit, il vit cet air de grande propreté qui régnait là, dans de l’ennui, dans quelque chose de mesquin, de pas existant, de trop régulier, – avec des couchers, des levers pareils, des nuits pareilles, des mouvements de corps pareils. Comme chaque soir, il avait suspendu son veston par les emmanchures au dossier d’une chaise ; comme chaque soir, il avait plié son pantalon, remonté sa montre, éteint la lumière.

Il avait éteint la lumière, il avait fait la nuit autour de lui : une autre lumière s’allumait.

Comme quand la porte d’une maison, qui aurait toujours été tenue fermée, s’est ouverte : le bon air, alors, le soleil qui entrent, et quand ça sent le hanneton en mai.

Le monde entier qui entre, et c’est bon, et puis, tout à coup…

Parce qu’il s’était dit : « Si c’était vrai pourtant !… »

Ça revint juste à ce moment. Il venait de se rappeler les dépêches qu’il avait lues dans le journal. Et, tout à coup, la vie fut là, mais en même temps la mort fut là, qu’il n’avait pas connue encore, parce qu’il n’avait pas connu la vie.

L’une ne vient pas sans l’autre. L’une vient, l’autre vient aussi. L’une n’était pas encore venue, c’est pourquoi l’autre non plus.

Il s’était mis assis sur son lit.

Il poussait hors de lui, en imagination, les plus grands espaces possibles, et chacun d’eux était construit, mais par là même était détruit…

Il n’y avait jamais pensé, il n’avait pas compris encore : on a tout, on n’a rien ; on n’a rien parce qu’on a tout.

Et, inutilement, cherche-t-il à n’y plus penser, s’étant laissé aller en arrière, ayant amené sa tête sur son bras comme l’enfant qui se prépare à dormir.

Il n’a pas pu dormir. Il s’est assis, il s’est recouché.

Il se lève, il allume la lumière ; il a éteint la lumière, se tient assis, il a mis sa tête dans ses mains…

Il est tout étonné, à un moment donné, de voir clair entre ses doigts, tandis qu’un grand bruit d’oiseaux commence à se faire entendre.

7

Je me tiendrai bien serré à ma table, ce matin encore, et aussi longtemps que je pourrai. Ma table de noyer non poli, sans tiroirs, à pieds cannelés, pas très grande ; en bois brut, à pieds cannelés, guère plus longue que large, presque carrée ; alors je vais me serrer contre elle, et, une fois bien serré contre elle comme contre une réalité, regarder.

Regarder ce qui est, et ne rien mettre ici que ce qui est. Ce qui se voit par la fenêtre ouverte et entre ses barreaux de fer, car c’est une chambre du rez-de-chaussée ; et on ne voit qu’un coin de pré avec un grand mur habillé de lierre sur la droite ; dans le fond, un sureau qui était comme une petite mer quand il faisait du vent, une remise à toit de tuiles ; à gauche, trois grands peupliers.

Rien autre chose devant moi, en ce moment encore, que ce coin de jardin.

On ne dit que ce qu’il y a, quand sur le réchaud à alcool la bouilloire de cuivre a été posée et elle commence à chanter. Le filtre de porcelaine attend, le café (encore une fois) a été moulu, encore une fois pris à la poignée dans sa boîte de métal, versé dans le moulin qu’on a mis entre ses genoux, dont on a fait tourner la manivelle. Et alors est venu le bruit de la goutte qui tombe, bruit qui s’entend très bien, parce qu’il est seul à se faire entendre, comme quand une petite pendule bat…

Me tenir bien serré à ma table : ne mettre ici que ce qu’on voit.

Ce qu’on voit, ce matin, c’est que, comme toujours, le lac est à peu près complètement caché derrière l’étage plat de la côte où on est, et la montagne aussi est presque complètement cachée par les arbres. On ne met ici que ce qu’on voit ; on voit seulement que c’est beau ; tout est tranquille. La goutte tombant du filtre a été d’abord seule entendue ; c’est ensuite le cri d’un oiseau, il n’y a plus eu de cri d’oiseau ; c’est à présent une voix de femme, sur un balcon, qui est venue.

J’ai encore plongé ma plume dans l’encre. Je vivrai encore un peu. Je regarde tant qu’il m’est possible. Choses, je vous regarde, je vous vois. Deux, trois, quatre, j’essaie de vous compter. Où finit votre nombre ? combien êtes-vous ? qui êtes-vous ? pourquoi êtes-vous ? Et puis voilà qu’il a sonné huit heures et, encore une fois, Besson le cocher a attelé son cheval devant la remise, avec des jurons, beaucoup de paroles, le bruit du seau qu’il traîne sur le pavé. Comme chaque matin, sa grosse voix, ses socques allant et venant. Sa grosse voix, ses socques à semelles de bois ; et puis le temps, le temps qui va…

On voit la tête de Besson sortir de derrière les framboisiers. On la voit de profil sous le chapeau de paille, puis elle s’élève à trois reprises, par secousses, à cause des trois marchepieds ; elle s’est mise de face. Elle s’est avancée. Le cheval va devant. Besson est sur le siège. Le parasol crème à franges se balance entre les thuyas et les peupliers. Il y a encore des prunes dans un des pruniers ; le fouet de Besson va en chercher une.

Elle tombe sur le parasol. Le temps qui va. Ne mettre rien que ce qu’on voit. Doucement, laisser les choses se faire. Chacun allant, devant nous autres, le petit train qui est le sien ; quand les branches montent et descendent, la fleur s’ouvre à chaque seconde un peu plus sans qu’on le sache, la feuille bouge, la feuille tourne autour de la tige dans les deux sens, va et revient ; et toujours la goutte qui tombe du filtre.

Il y a eu, de nouveau, la goutte battant la mesure du temps, comme une espèce de petite pendule, mais qui se serait déjà épuisée, ayant sorti peu à peu hors d’elle-même tout ce qu’elle contenait…

Un tramway passe derrière la porte de la cour en bois plein, peinte en gris. Je suis monté dans le tramway. Je me suis mis sur la plate-forme avant, où il y a un écriteau : Défense de parler au conducteur. Sous l’écriteau, est le conducteur. Tout le monde parle au conducteur. On a ouvert largement les guichets vitrés de manière à laisser circuler l’air. Deux ou trois hommes sont à côté de moi ; l’un d’eux dit :

— Dix ans plus tôt, dix ans plus tard…

Il a haussé les épaules.

Un autre lui a demandé :

— Quel âge as-tu ?

— Cinquante-trois.

Plus rien. Et c’est seulement au bout d’un moment que quelqu’un a recommencé :

— Dix ans, ça compte !

C’est le conducteur. Il s’est retourné.

Ce petit homme dans sa vareuse de toile grise, maigre, pâle, les dents gâtées, s’est retourné, qui n’a que sa vie ; et, dix ans, c’est beaucoup pour lui.

On lui répond :

— Qu’est-ce que tu veux ?

Ils commencent ainsi à dire des paroles de sagesse, tandis que passent rapidement au-dessus de nous un arbre, et puis un arbre, et puis un arbre, le long du fil, – parce qu’il y en a un qui a dit :

— La seule différence est qu’on s’en ira tous ensemble, au lieu de s’en aller chacun de son côté.

Il y en a un qui dit encore :

— Peut-être même que ça vaut mieux, qui sait ?

Il rit, il tire sur une courte pipe qui brûle mal, il porte sa main en arrière, la mettant autour de la tringle de fer dont on ferme l’entrée de la plate-forme : une sagesse qu’ils profèrent ainsi, est-ce l’âge ?

Celui à la courte pipe rit encore, hausse les épaules…

Et, tout à coup, on voit que décidément il y a beaucoup de monde devant la gare. Sans cesse des automobiles, d’une hauteur qui est presque doublée par l’entassement des bagages, viennent s’arrêter devant le hall où se fait la distribution des billets. Un sifflet de locomotive est monté jusque bien au-dessus du dôme du pavillon central, d’où il retombe comme quand on arrête brusquement un jet d’eau. C’est l’heure des rapides du matin : l’heure du rapide du Simplon, l’heure du rapide de l’Oberland bernois ; il faut croire que les gens se sauvent vers les montagnes. Cependant les facteurs font toujours sur la place leur petit groupe habituel, portant, empilés devant eux, des paquets d’imprimés tenus attachés par des ficelles et qui leur viennent jusque sous le menton. Ils sont montés dans le tramway. Ils étaient bien une dizaine. Et le dernier venu, s’excusant du dérangement :

— Il fallait voir ces trains ! On s’est battu pour avoir des places. Il y avait du monde jusque sur les marchepieds des fourgons !…

Le tram était reparti. La conversation s’est continuée. Sonnerie du tramway, autos, camions, l’avenue ; et le plus vieux des facteurs, un gros ventru qui a comme une petite source lui perlant goutte à goutte au-dessus de chacune des grosses touffes de ses sourcils :

— Il paraît que ça va faire dans les un degré par jour…

— Oui.

— 39° aujourd’hui, 40° demain, 41°… 50°… 100°… Diable !

Défense de parler au conducteur : quand on ne lui parle pas, c’est lui qui vous parle.

Pendant que le tram remonte l’avenue qui est large et toute droite, le voilà qui s’est retourné avec une petite moustache noire dans une figure comme de la cendre de bois :

— Où est-ce que vous avez lu ça ?… Nom de Dieu !

Il frappe violemment avec le talon sur son timbre.

On déboutonne les vareuses sur des chemises en flanelle coton, elles-mêmes entr’ouvertes sur des poitrines qu’on met à l’aise. Il y a le geste d’une main qui repousse la casquette, il y a cette grappe humaine balancée d’avant en arrière et d’arrière en avant par le mouvement de la voiture ; – il y a un rire, il y a l’homme à la pipe ; l’homme à la pipe a repris :

— On sera en compagnie.

Il rit.

C’est alors qu’on a pu voir qu’un cordon d’agents de police avait déjà pris place devant la Banque Nationale.

8

On a vu aussi venir le colleur d’affiches. Le texte imprimé noir sur blanc est plié en quatre dans la poche de devant de son tablier ; il a son pot de colle. La jambe nue de la charmeuse de serpents qui était sur la droite a été entamée et, sur la gauche, le titre de la pièce qu’une tournée devait venir représenter, parce qu’on ne s’occupe déjà plus des règlements. L’homme, ayant pris le papier, l’avait fixé par les deux coins, l’a lissé avec la brosse.

Alors les gens sont survenus ; ils ont commencé à lire. C’est une proclamation du Conseil d’État. Le gouvernement fait appel au bon sens des citoyens : or, c’est justement ce qui devrait vous rassurer qui vous inquiète. Il y a ces images qui se sont formées au dedans de vous : on ne peut déjà plus empêcher les dehors de se mettre à leur ressembler, ayant été influencés par elles. Une crainte est née en vous ; tout l’accroît. Voilà qu’elle vous fait tenir autrement la tête, avoir une autre couleur de visage ; elle est peinte sur votre visage, elle passe de votre visage au visage de la personne que vous venez de rencontrer. Rien de particulier n’est encore écrit là où l’homme n’est pas intervenu, ni au-dessus des toits, ni sur les huit pans du clocher, ni là où sont parmi les feuilles ces mélanges, ces doux mélanges d’un peu d’air, de soleil, de poussière et d’une couleur noire, qui est celle des branches. C’est dans un cœur, dans un premier cœur. Dans une tête aux cheveux ras ou à cheveux longs, c’est-à-dire là où il y a la conscience, avec le sentiment que tout a un commencement et a une fin. Alors, si c’était la fin !

Je suis descendu du tramway, ayant été amené par lui jusque devant le kiosque central, parmi les pigeons peints par les commissionnaires en vert et en brun, en jaune et en rose, en bleu. Est-ce que ceux qui m’entourent vont plus vite ou si je les fais aller plus vite ? Tout ce monde qui vient, et nos petits messieurs d’ici avec leurs airs sérieux et froids de gens posés n’imaginant rien au delà d’eux-mêmes, – complètement changés, qui s’abordent, qui gesticulent. Qui sont là, qui sont là encore – moi, me tenant, de mon côté, parmi la force du soleil jamais pareillement éprouvée, tandis que les toits tremblent de toutes leurs lignes sur le ciel. Je suis venu, me tenant au milieu d’une chose considérable dont je ne sais pas si elle est en moi ou hors de moi. On voit passer des pompiers avec leur casque à cimier de cuivre et leur ceinture de sangles. On a entendu sonner neuf heures ; les neuf coups vous roulent dessus comme des quartiers de rocs qui s’éboulent, tombant l’un après l’autre avec un bruit plus grand que les autres bruits.

On se tourne vers le soleil : « Es-tu là ? » il est encore là.

Et il y a bien toujours la menace de cette fin, mais sans qu’on sache quand cette fin interviendra, sur lequel ou entre lesquels des douze chiffres romains écrits là-haut en noir sur blanc, avec l’aiguille qui va son même train de l’un à l’autre ; – sans qu’on puisse lire où sera sa place.

Mais il y a eu alors comme un coucher de l’astre, intérieur, intérieur à vous, dans une nouvelle couleur, une nouvelle espèce de lumière : sur les choses, sur toutes les choses, sur les femmes aux bras nus qui passent…

9

On entendit :

— Ils ont peur, ou quoi ?… Ils ont peur, ces autres. Nous, pas !

On entendit encore :

— Et ils se sauvent. Qu’ils se sauvent !

C’est dans les bas quartiers.

— Nous, on reste où on est, parce qu’on va pouvoir en profiter. Et je dis : Tant mieux, si tout saute !…

L’accordéon avait alors essayé d’attaquer un air derrière le vitrage où une chope qui laisse déborder sa mousse est vue à l’envers, montrant une belle couleur blanche et une belle couleur brune :

— C’est pas ça !

L’homme était dans le coin ; et l’homme qui était dans le coin à celui de l’accordéon :

— C’est pas ça, tu n’y es pas ! il te faudrait un peu changer. Aujourd’hui, on change, parce que tout change… Plus vite !… Ça y est !… Vas-y !…

Lui-même se met à chanter.

Lui-même s’est mis à chanter, étant entré dans la musique par une petite ouverture qu’il y a eu ; – on voit une table, puis deux, derrière le vitrage sale où pendent des rideaux de mousseline tout reprisés.

Là, dans ces bas quartiers, ces quartiers d’en dessous, ce fond de la ville ; dans l’entre-deux de ses collines ; là où c’est secret, c’est mal éclairé ; là où elle pesait d’en haut avec tout son poids, empêchant le jour de descendre, empêchant l’air de circuler ; – et un homme joue de l’accordéon, un autre chante, parce qu’il a dit : « Liberté ! »

On voit fuir à gauche et à droite la suite des façades noires et basses avec des boutiques : celle d’un chiffonnier, celle d’un revendeur de meubles, celle d’un marchand de vieux fer ; et ça s’en va ainsi, de chaque côté de la ruelle, vers d’autres ruelles pareilles : tout un enchevêtrement de ruelles, nouées les unes dans les autres, comme quand le petit chat a embrouillé le fil du peloton.

Ici, dans ce repli entre les deux collines, où c’est la basse ville et c’est la basse vie ; dans ces dessous, ces régions d’en bas, ces prisons ; – ici tout à coup, liberté !

— Plus rien qui puisse nous empêcher de faire ce qu’on veut, vous entendez, vous autres, depuis aujourd’hui, plus rien… Mais dépêchons-nous !

Disant ça encore une fois : « Et toi, vas-y, l’accordéon ! »

— C’est pas comme ça, comme il a dit, aujourd’hui on change.

Et l’accordéon recommence ; puis l’autre s’est mis à chanter.

Peu à peu, alors quelque chose se lève ; quelque chose s’est levé sous les toits et entre les toits. Quelque chose commence à venir, qu’on ne voyait pas encore venir. Derrière des portes encore tenues fermées, de l’autre côté de ces murs ; sous les tuiles couleur de pain trop cuit, noires de suie, vertes de mousse, là où on se tenait et on s’est tenu jusqu’ici ; – mais un contrevent bat et un autre a battu ; une femme : « On y va ? » les marches des escaliers de bois sous les semelles à clous résonnent.

L’homme a cessé de chanter.

— Tout ce qu’on veut dès à présent et alors, vous autres, arrivez !

Il voit qu’on vient, il voit qu’on entre. Il lève son verre, il dit : « Ça ne coûte plus rien, ça ne coûtera plus jamais rien ! » Et ils ne comprennent pas bien encore, mais on va leur faire comprendre.

— Hé ! vous autres, arrivez ! on va vous dire, on va vous expliquer…

Et un silence ; puis le bruit recommence.

Sourdement, d’en dessous. Sans qu’on distingue rien encore, sans qu’on sache encore bien ce que c’est. Comme quand la grêle menaçait, rappelez-vous, certains jours d’août, sur le vignoble ; quand l’averse de grêle n’était pas encore tombée, avant qu’elle eût passé le mont. Avant qu’on pût rien voir, et il y avait seulement dans le bord du ciel ce nuage blanc, comme un drap de lit.

Et aussi ce bruit, justement ce bruit. Comme quand une troupe est en marche.

10

— Il fait rudement chaud, qu’en dis-tu ?

Ils sont les deux dans leur bateau ; il y a Panchaud l’aîné, puis l’autre.

Et Panchaud Édouard a dit quelque chose, n’a plus rien dit. Jules, le cadet, n’a même pas répondu.

L’eau ne dit rien non plus. Silence de toute part, ici ; rien qui parle. Lisse et à plat où qu’on se tourne, le lac au nord va jusqu’aux vignes, jusqu’à la montagne du côté du sud. Et entre ce nord et ce sud, rien, nulle part, que l’eau, une eau silencieuse ; jamais pareillement silencieuse encore, semble-t-il, jamais si avare de mots et de phrases, avec son énorme épaisseur, portant un bateau sur son dos, contenant ses poissons, c’est tout : – quand on est ici, en face du large ; et, de dedans le golfe peint sur ses bords de peupliers retournés, vous est offerte seulement l’étendue, privée de sens et sans mesure.

Les deux frères Panchaud sont couchés dans le fond de leur bateau. On entend bien battre le fer quelque part sur la rive, mais c’est comme si on ne l’entendait pas. La scie mécanique est comme une grosse abeille dans l’air, mais c’est comme quand l’abeille est depuis trop longtemps dans l’air. L’après-midi, trois heures de l’après-midi, peut-être ; mais il n’y a point de temps, parce qu’il n’y a point de changement.

Ils ont beau forger dans la forge, ils ont beau ferrer un cheval qu’on leur amène, ils ont beau avoir fini de le ferrer, recommencer à en ferrer un autre ; le menuisier dans son petit atelier frais peut raboter tant qu’il veut, poussant son rabot des deux mains jusqu’au bout d’une première planche, d’une deuxième planche, d’une troisième planche : – c’est seulement plus tard, quand Édouard Panchaud s’est mis debout.

Il y a un homme devant vous ; tout change. Cuit, recuit, noir et brun avec des reflets sur les côtes, et, quand la peau se tend, des places où elle est toute blanche, un pantalon mal retenu autour des reins : – Panchaud, Panchaud Édouard, et il a suffi qu’il se lève.

D’abord la tête, puis une épaule, puis l’autre épaule. L’homme était couché, il se lève. On le voit grandir peu à peu contre la montagne et la dépasser. Il organise tout de chaque côté de sa personne. Il commande à ses bras et les fait se mouvoir, traçant un cercle immense sur des lointains de rocs, sur des déserts de ciel ; alors le roc s’anime, le ciel est repeuplé. Panchaud, ayant eu soif, s’est levé : il a empoigné des deux mains le litre noir que lui tend son frère et il boit, l’ayant amené à lui. Buvant là-haut, la bouche grande ouverte. Le goulot de la bouteille ne vient pas jusqu’à ses lèvres. Le jet mince sortant de la bouteille est obligé de faire un bout de chemin dans l’air. Panchaud boit, tout recommence à vivre. Une chanson s’est élevée dans la forge, le rabot se met à rire et à grogner. La scie part pour une longue gamme sifflante qu’elle remonte jusqu’au fin bout. Il n’y a plus un bateau seulement, il y en a deux ; l’un qui est vert clair, l’autre, renversé, vert sombre. Et dessus, au milieu de tout, il y a Panchaud qui se tient debout, ayant suspendues à lui une montagne d’un côté, une autre de l’autre côté. Il est comme un porteur sous une double charge, un porteur de fardeaux sachant répartir ses fardeaux. Il est comme un hercule de foire environné de ses poids et tout souriant parmi ses poids. À un moment donné, il a tendu le bras : il porte ce sommet à un mètre trente de lui, à peine s’il a courbé la nuque. Il est comme Samson dans la Bible, quand Samson tenait entre ses bras les colonnes, puis il les faisait crouler.

11

Cependant la cavalerie et les mitrailleurs avaient été levés. Il y eut, dans les commencements, cette diversion militaire. Un mot avait circulé de bouche en bouche : révolution ; et on n’avait plus pensé qu’à cette menace-là, car il y a ceux qui ont et il y a ceux qui n’ont pas. Aujourd’hui, jour de semaine, dans ces bas quartiers pauvres, c’est comme un dimanche. Tous les cafés étaient pleins, et il y avait beaucoup de monde dans les rues : un dimanche, une espèce de dimanche, un jour de fête, – comme quand il y avait des fêtes, comme quand il y avait encore un calendrier et des fêtes inscrites dans le calendrier. Tout ce monde en habillements de sortie, des maçons italiens passant et repassant bras dessus, bras dessous, des manœuvres, des journaliers, leurs femmes, leurs enfants, des familles. Des vieilles gens pas vus depuis bien des mois, parce qu’ils ne sortent plus, – et tout à coup qu’on a sortis, et on les soutient, on les aide à marcher, des infirmes, des paralytiques. De grosses femmes maquillées, nu-tête, les cheveux teints en jaune comme c’était la mode il y a vingt ans, les pieds nus dans des babouches, rien qu’une chemisette sur le corps : il fait tellement chaud ! On va voir au thermomètre. Et on se portait vite vers l’ombre, on se portait aux fontaines ; on se portait vers toute espèce d’ombre et de boire. Au Bras de Fer, il y a une grande salle où on danse : alors certains dansaient, ayant mis une pièce de dix centimes dans l’orchestrion. Et, dans les autres quartiers, les quartiers bourgeois, là aussi la grande menace avait été oubliée, parce qu’on regardait passer les dragons. Le sentiment général y était un grand sentiment de soulagement. La plupart des hommes sont ainsi faits qu’ils ne peuvent s’intéresser qu’à l’immédiat et au détail ; ils aiment à se laisser tromper. Peu lèvent les yeux jusqu’au ciel, peu le comprennent. Peu savent même qu’il existe, et là-haut le grand mécanisme, l’astre plus ou moins proche, l’astre se rapprochant toujours.

Ils regardaient maintenant passer les dragons sur leurs gros chevaux par escouades, des beaux garçons de la campagne, la figure rouge sous le shako à chaînettes nickelées, le mousqueton pendu à la selle, les cartouchières en bandoulière ; ou bien, sur des camions automobiles, c’étaient des fantassins debout, avec leurs casques d’acier peints en gris, – comme du temps des Grecs, pense le professeur du collège, comme dans un chant d’Homère, comme quand on mettait le siège devant Troie ; – décidément, la société tient bon. Alors des applaudissements, les hommes levant leurs chapeaux, les femmes faisant des signes avec la main, – parmi le grondement sourd des larges bandages armés, les larges bandages de caoutchouc et de cuir dont on voyait briller les clous.

Tous les pigeons de la place se sont envolés.

Les têtes casquées et les épaules ont été vues encore une fois contre la fontaine adossée au bas côté de l’église, avec ses géraniums écarlates et la colonne qui la surmonte ; – elles sortirent brusquement de l’ombre, entrant dans l’immense puits de lumière que l’œil remonte, essaie de remonter du moins jusque vers son ouverture de là-haut et ne peut pas…

Parce qu’il y a 43° aujourd’hui, sous cet embrasement du ciel auquel on tâche d’échapper ; – alors, plus que jamais, c’est sur tous les chemins qui descendent au lac, la troupe sans fin des baigneurs.

Certains, sitôt déshabillés, courent jusqu’au bout du plongeoir et sautent, la tête la première. On entend le bruit qu’ils font, on voit monter une gerbe d’eau, on voit des cercles s’y former.

De nombreuses têtes flottent comme des bouchons de pêcheurs sur cette eau où il y a des places claires et il y a des places moins claires.

Il y a des places parfaitement lisses et d’autres où il se fait, sans qu’on sache pourquoi (vu l’absence de tout vent), une espèce de frisottement, un bouillonnement menu, comme celui de l’huile dans la poêle à frire.

Le manque de vagues, joint à la chaleur, a fait abonder les mousses. C’est le lac, c’est ici le lac après la ville : le soleil vient et boit, le soleil tire sur sa paille : alors on voit les diverses espèces d’algues avoir énormément grandi, montant depuis le fond en forêts d’une belle hauteur à la cime desquelles le baigneur imprudent se prend les pieds. Jamais il n’y a eu pareille sécheresse, jamais, pourtant, il n’y a eu tant d’eau. Jamais, comme disent les habitués, les pêcheurs à la ligne, les pêcheurs au filet, les gens des barques ; jamais, disent-ils, au grand jamais. Dans les débuts, on l’avait vue se retirer rapidement, cette eau, on l’avait vue faire route en arrière, ayant baissé de plusieurs pieds le long des grèves en pente douce, dont une large bande s’était trouvée à découvert, – et ç’avait été le début. Puis on avait vu que les eaux remontaient, comme par une douce, insensible marée. Elles s’étaient remises à baigner les murs du quai quittés par elles, elles avaient couvert à nouveau le large ourlet de sable, dur comme du ciment, qu’elles avaient d’abord laissé à nu ; elles avaient poussé plus loin, ayant été jusqu’au chemin longeant la rive, jusqu’aux buissons d’acacias, jusqu’à ces saules aux troncs creux par les trous desquels elles étaient entrées, – montant, montant toujours, alors jusqu’où ? et, en effet, c’est comme une marée, mais quelle lune ? on se demande. Et puis, tout à coup, on avait compris. Ce même soleil qui prend, donne. Le soleil prend à une place ; à une autre, il donne. Il prélève, mais il fournit. La chose qui s’était passée, c’est que, pour finir, il avait fourni plus encore qu’il ne prélevait, grâce à l’énorme apport des glaciers et du Rhône, un Rhône tout enflé, bombé et débordé, devenu comme du lait. Là-bas, l’apport infiniment plus important encore que n’est l’emprunt, toute la montagne venant en bas par ses torrents : et jusqu’où ça va-t-il monter ? se disent les pêcheurs dans leurs bateaux à contre-jour, et qui, posés tout noirs les uns à la suite des autres, semblent les signes d’un alphabet télégraphique.

C’est ce bord du lac. On va mettre tout ce qu’il y a. On ne mettra rien que ce qu’il y a. Il y a les bateaux de pêche, pas loin des grands hangars peints en brun des chantiers de la Navigation, aux toits dépassés par les cheminées noires et blanches, contre de la montagne couleur de sac d’épicier. Plus haut, dans un pré irrigué, le domestique de campagne est en compagnie d’un cheval rouge qui tend le cou vers la rigole pleine d’eau grasse ; un homme, étendu sous un arbre, les bras en croix, est comme un mort. C’est plein de mouches ; il y a les granges à porte rouge. La forte odeur du purin est en travers du chemin comme un mur. Plus haut encore, viennent des villas, la ville commence. Elle égrène de toute part devant vous ses immeubles locatifs, bientôt soudés les uns aux autres.

L’emplacement de la gare est marqué par des fumées ; on voit, sur la hauteur, les bâtiments de la poste et ceux des banques.

On a de la peine à avancer, tant il fait chaud. Le peu de gens qu’on rencontre s’arrêtent sous les arbres, ôtent leur chapeau, sortent leur mouchoir. Il n’y a plus guère d’enfants que dans les corridors des maisons. Il y a une compagnie qui a formé les faisceaux sur la place de la Gare. On monte encore. Tout à coup, on a entendu battre des tambours.

C’est sur la place Saint-François, c’est ce même jour, vers le soir. Ils ont l’air de continuer à s’amuser ; on dirait que ce n’est qu’un amusement de plus, un nouveau moyen de passer le temps. Ils ont fait un cortège ; devant, marchent les tambours. Puis il y a des hommes complètement ivres, des femmes qui crient. Les hommes se donnent le bras pour ne pas tomber. Les demoiselles de magasin sont sorties sur les trottoirs ; pas mal de gens font la haie.

Une patrouille, cependant, de l’autre côté de la place, prend les devants au pas accéléré.

Bras dessus, bras dessous. C’est la promenade de l’après-midi qui se continue ; seulement, à présent, on est sorti de son quartier, on va voir ailleurs comme il y fait ; il y a eu tout de même progrès.

On s’est mis à chanter l’Internationale.

On raconte que des épidémies se déclarent. Tous les hôpitaux sont pleins. Les passants tombent morts dans les rues.

12

Elle s’était faite belle pour lui plaire, elle s’était coiffée comme il aimait.

Elle avait mis la table elle-même, ayant sorti le service de porcelaine bleu à paysages comme quand il y avait des invités.

Il y avait des fleurs dans un vase ; il y avait dans une coupe les fruits de la saison. Il y avait aussi des fruits dont la maturité, cette année-là, avait de beaucoup devancé la saison : des figues noires, les blanches, des pommes, des poires.

Il était venu comme tous les soirs. Il n’avait fait semblant de rien. Tout s’était passé comme à l’ordinaire. Il était venu, ils s’étaient assis en face l’un de l’autre ; ils avaient commencé à manger. Ils voyaient par la fenêtre le beau coucher de soleil qui était en train de se faire derrière les arbres. La nuit tomba, ils avaient allumé la lampe. Un repas du soir comme tous les autres. Ensemble comme avant ; ensemble, ce soir, encore une fois.

Mais voilà tout à coup qu’il se demande : « Ensemble ? »

Il la regarde, il la voit qui est là, et il est là ; et ça fait deux. J’avais cru, je me suis trompé.

Tout à coup, il se rend compte. Ô toi ! que j’ai tant poursuivie, je ne t’aurai pourtant pas atteinte, parce que ce n’est pas deux qui fait besoin, et on est deux.

Il ne va plus y avoir qu’un tout petit nombre de jours peut-être, après quoi ce sera fini : elle s’en ira de son côté, moi, je m’en irai de mon côté. Même si c’est dans le même temps, dans le même lieu, parce qu’elle continuera à être hors de moi et moi hors d’elle. On sera pris séparément, un et un. Il voit, par avance, comme ce sera. Il lui semble qu’il la voit, elle aussi, pour la première fois. Ce qui était caché a cessé de l’être, ce qui était dessus s’en va, et laisse apparaître ce qui est dessous ; ce qui est dessus, qui n’est que la chair et la chair s’en va. Celle qui est là va être déshabillée deux fois, elle qui ne sera pas moi, elle qui n’aura pas été moi…

Dans le silence de la soirée, de gros papillons, couverts d’une épaisse poussière grise, qui ne faisaient aucun bruit en volant, étaient entrés ; ils se heurtaient à l’abat-jour de papier peint, ils tombaient sur la nappe. On sent qu’il y a quelque chose d’extraordinaire qui se passe. Il y a une odeur de murs chauds, une odeur de pierre à fusil, qui est en même temps un goût qu’on a sur les lèvres. À tout moment, le jardin craque : c’est le sol qui se retire vers des centres de contraction différents, comme font les muscles du corps qui ont chacun leur point d’attache. Les poutres de la toiture jouent sous le poids des tuiles avec des mouvements brusques ; – et elle m’a menti, et elle me ment, elle me ment tout entière, sans le savoir, rien que parce qu’elle est, rien qu’en étant.

Soudain, ce qui fait plaisir, ce qui est doux, ce qui est satiné, ce qui est tout peint de belles couleurs, nuancé de formes, embelli de lignes, ne s’est plus trouvé que posé là pour un petit moment, comme quand on met la nappe sur la table, comme des fleurs ce soir sont dans des vases, comme des vêtements du dimanche qu’il faudra bien ôter une fois.

Elle m’a menti, je me suis menti à moi-même, tout a menti. L’amour ment, ô la très aimée ! Il vient des distances entre nous, l’espace vient et le temps vient, toujours plus d’espace, toujours plus de temps. Il la voit s’éloigner comme quand une barque s’éloigne, – qui est toujours plus petite, plus incertaine, moins distincte, qui devient un point noir, qui n’est déjà plus rien…

Mais tout à coup, par un retour : « Que non ! ce n’est pas possible !… Tu ne mens pas, tu ne peux pas mentir, l’amour ne peut pas mentir ; pardonne-moi ! »

Il l’a appelée. Il l’appelle, il lui dit : « Donne-moi ta main, je ne sais pas ce qui est arrivé, c’est seulement peut-être qu’on ne s’est pas assez aimé, l’amour peut tout, laisse-le faire ; laisse aller le monde, petite, laisse faire ; tu es là, tout va bien… »

On a entendu de nouveau dans le jardin craquer la terre.

Il l’a prise contre lui, il est encore une fois poussé vers elle.

Il n’a plus rien vu, le monde s’en va. Le monde de dehors s’en va, mais c’est que j’en ai un qui est plus grand, plus beau. Un monde où je ne suis pas seul, un monde où je ne suis plus deux ; – quand il l’a prise ainsi, il l’a emportée, il l’a encore tellement serrée comme pour la faire entrer, pour la faire le franchir…

Puis voilà qu’il est retombé. Il est comme quand la noix, touchant le sol, se fend. Unité, où es-tu, de nouveau ? je suis deux. Il dit : « Je ne t’aime pas ! » il dit : « Tu n’es rien ! » il crie. Il crie : « Tu es l’ennemie ! » Il ne dit rien, il n’y a aucun bruit, il n’a pas bougé, elle ne bouge pas. « Va-t’en ! » il ne dit rien ; il crie. Est-ce qu’elle entend ? est-ce qu’elle fait exprès de ne pas paraître entendre ? Quand il voit à présent toute la place qu’elle prend ; – mais elle n’est plus qu’une gêne, elle est une chose qui fait qu’on se heurte toujours à elle, c’est pourquoi on s’adresse à elle, quand il faudrait la repousser, parce qu’elle est le mensonge, elle est le mauvais chemin et ailleurs, il y a le bon ; – qui a empêché de le voir, qui est une trop grande masse, qui est tout un corps important, parce qu’elle est toujours en avant et devant, vous privant de voir, de vous voir…

Et puis, tout à coup, encore une fois, ramené ; cherchant avec la main quand même et à nouveau ce corps, l’amenant à lui, qui se laisse faire, qui cède peu à peu et s’éboule du bord vers lui comme un talus ; – alors s’y réfugier, se faire tout petit, se laisser faire ; aller avec la tête à ce creux chaud, et ne plus rien dire ; – je ne bouge plus, mets ta main dans la mienne, comme ça ; je suis bien… Et la mort à présent peut venir, parce que c’est bon, parce que c’est doux.

Quand il y a autour de nous un grand corps de femme, – comme de la laine, comme de l’étoffe, comme du duvet, comme le nid tiède autour des petits de l’oiseau.

13

Moi, pendant ce temps et pendant que je peux, j’écoute : et, voilà, je n’entends plus rien.

Autrefois, dans le milieu de la nuit, une locomotive sifflait. On entendait le cornet de l’homme d’équipe. On entendait le bruit des wagons venant se heurter l’un contre l’autre par une succession de chocs le long d’un train en formation, dans une nuit pleine de vie. Vers minuit, minuit et demi, la locomotive allait boire ; elle sifflait, elle crachotait, elle toussait. J’écoute.

Il n’y a plus rien, où que je me tourne, cherchant jusque dans les recoins de l’air, comme quand on va avec le balai.

En haut de leur espèce de guérite de briques, avec tous ces leviers alignés derrière eux, portant chacun sur une plaque d’émail une inscription en lettres noires, les aiguilleurs du poste d’aiguillage attendent, eux aussi, quelque chose qui ne vient pas.

Le 775 n’est pas arrivé, le 33 qui devait suivre n’est pas arrivé.

À présent, c’est le rapide du Simplon qui aurait dû être signalé ; il ne l’a pas été encore…

J’ai trop aimé le monde ; je vois bien que je l’ai trop aimé. À présent qu’il va s’en aller. Je me suis trop attaché à lui, comme je vois, à présent qu’il se détache de moi. Je l’ai aimé tout entier, malgré lui. Je l’ai aimé malgré ses imperfections, tout entier, – à cause de ses imperfections, ayant vu que c’était par elles seulement que la perfection existait ; et il était bon parce que mauvais.

Et toutes les choses sont venues, tous les hommes sont venus. Je n’ai plus pu choisir entre elles ; je n’ai plus pu choisir entre eux. Les ayant pourtant bien connues ; – les ayant pourtant, eux aussi, bien connus, les ayant vus tels qu’ils étaient, c’est-à-dire petits, laids, méchants, – pas même laids, ni méchants : médiocres, informes, à demi nés seulement, pas venus à leur forme, pas exprimés. Et j’ai cherché à les écarter de moi au commencement, mais il en venait, il en venait toujours, il en venait tellement !…

Sur une tablette de bois près de la porte, et surmontées d’un poids de laiton d’un kilo, sont des feuilles de plusieurs couleurs : horaires, diagrammes, ordres de service : ils les ont lues, ils vont les relire, et puis rien.

Devant eux, il y a le renflement des rails, comme un muscle gonflé qui laisserait voir ses fibres. Ça brille à cause des fanaux. Ça a longtemps servi, c’est fait pour que ça serve encore, c’est tout prêt, ça attend, – et plus rien ne vient…

J’ai trop aimé le monde. Quand j’ai cherché à imaginer plus loin que lui, c’est encore lui que j’ai imaginé. Quand j’ai cherché à aller au delà d’où il est, je l’y ai retrouvé encore. J’ai tâché de fermer les yeux pour voir le ciel : c’était la terre ; et le ciel n’a été le ciel que quand il est redevenu la terre. Quand on a recommencé à y souffrir, à s’y plaindre, à s’y interroger ; – sous des arbres comme sont nos arbres, sous des saisons d’arbres et de plantes comme les nôtres, parce que l’été n’est l’été que quand il y a eu l’hiver.

Je n’ai aimé que l’existence. Seulement qu’une chose existe, n’importe laquelle, n’importe comment. Tout. Les quatre éléments, les trois règnes ; les minéraux, les végétaux, les bêtes ; l’air, le feu, la terre, l’eau. Le bombé, le plat, le rond, le pointu : ce qui est beau, c’est d’être. Toutes les choses : celles à trois dimensions, celles à deux, les réelles, les figurées, les corps réels à trois dimensions et leurs imitations qui en ont deux seulement ; – les imitations que nous en avons faites, ne nous étant pas contentés d’eux, tels qu’ils étaient hors de nous, et on a voulu les avoir à double, on a voulu les avoir encore plus à soi, on les a dédoublés, on s’y est mêlé, on ne sait plus où on finit, où ils commencent. Et alors est venu en moi un goût de tout, sans choix, je ne sais pas comment, je ne peux pas bien l’expliquer (même à cette heure, et tout tendu à ça et à dire encore une fois, me dire une dernière fois)…

Il y a cet immense hall de fer qu’éclairent d’en dessous des lunes électriques : grand ouvert pour laisser entrer, tout le temps entrer et entrer, et où plus rien n’entre. En haut d’une passerelle, sont des lampes de couleur, dont les couleurs n’ont pas changé, alors que d’ordinaire elles changent continuellement : une verte, une violette, une rouge, une blanche. Quelque chose a fini de battre dans les artères du monde ; le monde s’en va : je l’ai trop aimé.

N’ayant pas pu choisir, je vais encore à ses richesses, je tente encore de faire vite un choix et ne peux pas ; – tâchant alors de sauter hors de ce monde, – ne pouvant pas, même à présent, pris par les pieds, ramené vers où il faut, vers où c’est ma place. Chers corps, pauvres corps, magnifiques corps, ô matière ! matière des cinq sens, goûtable, visible, touchable, qui se respire, qui s’entend, qui se caresse, qui se déguste, et que j’attire encore à moi, malgré moi-même, par toutes mes fenêtres de chair où je me tiens.

Il n’est pas possible qu’elle nous soit ôtée ; il n’est pas possible que tout ce qui a été fait l’ait été pour rien.

Toutes ces matières brutes ou travaillées ; la table du bon artisan, l’amour qu’il y a dépensé et dans la pierre par lui sculptée. Il y a eu l’amour avant, il ne peut pas se faire qu’il n’y ait pas l’amour après. Il ne peut pas se faire qu’il n’y ait pas l’amour toujours. Tout ça qui s’en irait et tout ça qui serait comme si ça n’avait pas été ! Vite, je fais un retour en arrière ; je vois tout ce qu’on a aimé. Ça ne pouvait pourtant pas être des mensonges, ou quoi ? Un retour en arrière vite, rappelez-vous ces temps et quand on montait dans les vignes. Les murs tachés de vert par le sulfate, les échalas gris comme du rocher. La chopine de vin blanc, les gros verres à côtes sur la table peinte en brun, et auprès une pipe, et, auprès de la pipe, un paquet de tabac. Les choses bonnes, les choses belles ; la terre d’ici, et son ciel. On regardait venir le temps par-dessus le Jura, parce que, ce jour-là, c’est par-dessus le Jura que le temps venait et il levait son bâton de vent pour chasser devant lui le troupeau de ses nuages. Toutes ces choses qu’on aimait. Tant d’amour dépensé et puis l’amour ne serait plus. Et ils vivaient pour l’exprimer, et puis ils ne s’exprimeraient plus, plus jamais. Puisque, tous à la fois, ils seraient muets à toujours, ayant si longtemps parlé, ayant vécu si longtemps tout entourés du bruit de leurs discours ; et puis, silence. Comme s’ils n’avaient jamais rien dit, comme s’ils s’étaient toujours tenus couchés sur le dos dans un coin, les mains rejointes, les pieds rejoints, par avance.

Silence et nuit de tout côté. Sur en arrière, sur en avant. Sur l’Assyrie et sur l’Égypte, les Indes et nous, la Grèce et nous. Sur Rome. Et sur vous aussi, belle France, mère des bons ouvriers de tout genre et en toute espèce de métiers ; – devenus pourtant à toujours tranquilles et qui chômeraient à toujours, eux qui n’ont jamais chômé !…

Cependant, ils continuent à être, les deux, dans leur tour de briques à l’étage vitré ; allant et venant de long en large sur le plancher, avec leurs pas qui font du bruit, comme sur le pont d’un navire.

Ils vont et viennent, continuant d’aller chercher de tout côté sans rien trouver. Allant à l’est, puis à l’ouest. Allant vers le nord, consultant le nord : « Et toi, que dis-tu ? »

Vers alors l’angle sud-est, d’où le lac peut se voir, et là sont les eaux, mais désormais inhabitées, contre de la montagne inhabitée qui est elle-même contre du ciel inhabité.

Il y avait, cette nuit-là, beaucoup trop d’étoiles et trop blanches. Chacun se tient seulement dans l’interrogation ; tout est arrêté. Ils sont nus sur leur lit, partout ; ils se retournent de droite et de gauche, ils cherchent une place pour leur tête. Nus, ayant ôté de dessus eux jusqu’à leur chemise qui les gêne, mais il y a cette autre gêne qui est dans l’air et qui est l’air. Chacun qui se débat pour son propre compte, – repoussant continuellement quelque chose qu’ils voudraient écarter d’eux, et c’est eux, c’est leur propre peau, comment ils sont faits, la propre menace qu’ils sont à eux-mêmes ; et de chaque main, des deux pieds, par des mouvements lents ou brusques. Par des précautions prises, ou au contraire des violences. Les petits enfants, les mères, ce qui est jeune, ce qui est vieux. Dans l’épais de l’air, sur les draps. Sous un toit ou sous point de toit ; dans chacune de ces centaines de centaines de maisons qui se suivent, éparses ou agglomérées, avec des fenêtres éclairées ou pas éclairées, – les vieux, les jeunes, les riches, les pauvres, les malades, les bien portants.

Parce qu’il n’y a plus de différence entre les hommes.

14

Salut quand même !

J’irai encore une fois en imagination à travers l’eau, me tenant au pied du grand mât, sous la voile tendue en avant comme un ventre de femme enceinte, et puis :

— Salut !

Monté une dernière fois sur une de ces grandes barques à pierres, à la coque noire, debout sur son épais plancher raboteux qui est comme un dessus de route, voyant venir le mont à moi peu à peu :

— Salut ! Salut, vous de là devant, vous de là en haut !

J’ai tiré mon chapeau :

— Salut ! Messieurs de Lavaux.

On a salué les Savoyards d’en face, c’est vers vous à présent qu’on vient. On a retraversé le lac. On vient vers vous sous les deux grandes voiles, trempées dans le sulfate et vertes, ou bien dans l’ocre et alors rousses ; et on vous voit de loin dans votre ouvrage, on vous connaît à vos murs bien avant qu’on ne vous ait vous-mêmes aperçus : toute cette construction qui est là, avec ses avancements et ses golfes, toute cette grande pente faite de main d’homme, fouillée, sculptée, taillée par lui, entièrement reconstruite par lui avec ses étages et ses marches, ses superpositions de marches et de degrés : alors salut quand même ! vous de là-bas, parce que vous avez travaillé, salut, quoi qu’il arrive ! – quand on vous voit, et quand on vient, changeant de direction tout le temps par des virages, alors le mont, lui aussi, chaque fois tourne et c’est lui (pas nous) qui semble tourner.

Ah ! y en a-t-il de ces murs, et se sont-ils pourtant encouragés, ceux de là-bas ! – quand on arrive, quand on voit ça, ces trois ou quatre cents mètres de côte à pic, sans vous depuis longtemps tombée à l’eau et éboulée, et toute la côte sans vous serait depuis longtemps venue en bas, mais vous étiez là, – alors, salut ! salut à vous et respect pour vous !

Je me tiens en imagination sur la barque venant du large et je me mets à essayer de compter : plus de deux cents mètres de murs en hauteur sur près de trois lieues de longueur, – et combien ça en peut-il faire de ces petits étages, de ces caisses et caissons de pierre, de ces commencements de chambres mis les uns à côté des autres, mis les uns au-dessus des autres, faisant des avancements, des retraits, se tendant en avant pour des pointes, se creusant en golfes, tout modelés, sculptés par l’homme, arrangés en demi-cercle, qui sont concaves, puis convexes, lisses et unis pour l’œil de loin comme du velours, puis brusquement contrariés avec leurs damiers verts et gris, le désordre de leurs damiers, leur dégringolement à la pente, comme quand on a vidé un tombereau en bas d’un talus :

— Salut !

Saluant de nouveau ces murs, et c’est l’ouvrage des hommes que je salue à mesure qu’il vient à ma vue, – et comment les hommes ont taillé l’immense côte à leur image, ayant eu une idée, l’ayant réalisée à travers les temps et les âges, de génération en génération, sans se laisser arrêter…

Je tire mon chapeau :

— Salut ! salut quand même ! Messieurs de Lavaux !

— Salut ! Messieurs d’à présent, je dis bien : vous d’à présent et pas seulement ceux d’avant vous, – parce qu’il n’a pas suffi de construire, il a fallu garder, maintenir, conserver ; il n’a pas suffi de faire, il a fallu refaire ; ça s’écroulait, ça venait en bas : alors, vous avez été maçons, vous n’avez pas été seulement vignerons, vous vous êtes faits maçons, vous avez remonté la terre, vous l’avez remontée après chaque hiver dans des hottes sur votre dos, de bas en haut, tout entière ; vous avez été terrassiers, ingénieurs, entrepreneurs, architectes, manœuvres, n’importe quoi, comme vous pouviez ; – mais, grâce à vous, ça a tenu, ça a duré !

Mais ils ne se montrent pas, aujourd’hui, je vois bien. Ils ne se montrent plus aujourd’hui ; plus personne. On a beau les saluer, on aurait beau les appeler, ils ne vous répondent rien.

Ils ne sont plus là ou bien, s’ils sont là, on ne les voit pas. Dans le jour trop éclatant, le trop grand jour, la trop grande chaleur qui découragent, ils ne sont pas sortis, ou bien ils se tiennent couchés de tout leur long au pied des murs, s’étant mis bout à bout, s’ils sont plusieurs, dans l’ombre étroite que fait le mur, la toute mince barre d’ombre comme quand on tire un trait à l’encre noire sous un mot.

Le salut est sans réponse, ça ne fait rien, j’ai tiré mon chapeau :

— Salut ! vous de là devant, et puis salut ! vous de là-haut, – malgré tout, quoi qu’il arrive.

15

C’était une équipe travaillant à une canalisation sur la route.

Le ruisseau qui parlait beaucoup sous le pont, en temps ordinaire, avait complètement cessé de rien dire depuis plusieurs jours.

Un des hommes avait été encore jusqu’au parapet, puis, se penchant par-dessus, avait regardé : on ne voit plus que des pierres. Il était revenu avec sa bouteille vide.

C’était ce septième ou huitième jour ; ils avaient recommencé à travailler une dernière fois, ce matin-là. Ils avaient été à la grande caisse fermée d’un cadenas dont le contremaître avait la clé ; ils avaient ôté leur veste, beaucoup même jusqu’à leur chemise, n’ayant gardé que leur pantalon et une petite ceinture de cuir noir autour des reins.

Ils creusaient peu à peu le fossé.

L’homme qui était le plus en avant en marquait seulement les limites sur les bords par deux traits faits au pic ; celui qui le suivait faisait sauter le goudronnage ; c’était seulement celui d’ensuite qui se mettait à creuser. Il y a encore de l’ordre. Ils avaient été placés à distances égales les uns derrière les autres. Il faisait blanc, il faisait étrangement blanc. Le ciel, de bonne heure, avait été vu comme caché derrière une épaisse voilette blanche. Et, eux, ils étaient de plusieurs couleurs, de tous les âges ; un gros se trouvait à côté d’un maigre, un jeune à côté d’un vieux ; il y en avait des petits, il y en avait qui étaient très grands. Il y avait ces différences du dehors qui sont des différences de dedans et qui vous séparent. Ils allaient comme ils pouvaient, ils allèrent tout le matin encore, puis ils mangèrent, ayant apporté chacun dans un sac ou un panier ses provisions. Ils s’étaient assis près du ruisseau sans plus de voix, sans plus de chansons, ni d’histoires ; sur eux aussi, un grand silence était tombé.

Ils faisaient aller encore leur mâchoire, mais ils ne faisaient même pas bouger leurs mains mises entre leurs genoux. La fatigue vous pèse sur les choses de dedans la tête, comme un presse-papiers sur des papiers. Manger, puis boire. Et séparés. De temps en temps, une automobile, ayant corné et ralenti, passait, ou un char à bancs : alors on voyait se lever avec peine la poussière comme de la vase au fond d’un étang ; elle retombait presque tout de suite sur le bord d’herbe de la route, aussi blanc que la route et qui s’y confondait. À une heure, le contremaître donna un coup de sifflet. Ceux qui étaient étendus commencèrent par se mettre assis ; ceux qui étaient déjà assis s’étirèrent et bâillèrent. Ils se frottaient les yeux de l’une et l’autre main. Puis ils dirent : « Allons-y ! » l’un après l’autre, s’étant levés ; puis, lentement et en traînant les pieds, ils vinrent reprendre leur place, après avoir ramassé leurs outils qui avaient été jetés par eux sur le remblai. Tout juste s’ils s’apercevaient les uns les autres, à cause de la trop grande lumière et trop blanche, qui n’était plus une aide à voir, mais qui était un empêchement. Ils étaient noirs dedans. Un coup de pic résonnait solitaire ; on devait attendre un instant pour que le deuxième vînt ou bien le bruit de déchirure que fait la lame de la pelle quand on l’enfonce dans l’épaisseur du cailloutis.

Cet autre était venu d’ailleurs. On ne le vit pas descendre la route. On ne l’aperçut pas tout de suite quand il s’arrêta. On ne l’entendit pas tout de suite quand il appela.

— Hé !

Mais il avait levé le bras :

— Hé ! là-bas, est-ce que vous entendez ?

Un des hommes de l’équipe se redresse. Et alors, celui qui était venu, de nouveau :

— Flanquez-moi ces outils loin !… Puisque c’est fini, on vous dit !…

Ils s’étaient appuyés, là-bas, des deux mains sur le manche de leur pic ou de leur pioche. Une idée se présente à vous, il faut d’abord y attacher celles qu’on avait déjà et c’est maladroitement qu’on le fait, comme quand on a les doigts trop gros pour le fil mince. Faire le nœud, faire un premier nœud, mais enfin le nœud est en place. Et celui qui était venu, à ce moment :

— Seulement, d’abord, on va aller boire !

Il lève de nouveau le bras vers ces autres, qui n’ont peut-être pas bien compris encore, leur faisant signe de venir. Tous ensemble, ils tournent la tête. Et tous ensemble : « On veut bien », sans le dire ; « mais, qui est-ce qui paiera ? » L’homme, comme s’il avait entendu :

— On ne paie plus, on ne paiera jamais plus ! On boit gratis. Tout est pour rien…

Alors un mouvement s’opère. Dans le jour blanc, dans cette espèce de brouillard, dans cette buée, dans cette vapeur à goût fade comme quand on fait la lessive, ils mettent la tête en avant, les épaules suivent. Ils se déplaçaient l’un derrière l’autre, ayant passé le pont, qui était de pierre, à une seule arche, et il n’y avait plus d’eau du tout entre des frênes fanés, tout penchés, des aulnes gris, des touffes de reines-des-prés jaunies, – chacun faisant ébouler autour de lui les masses de l’air comme des mottes. À quelques pas de là, en haut d’une terrasse, un café se cachait derrière des marronniers taillés. Tout à coup, on a vu le rideau qui pend dans le cadre de la porte : là n’était pas l’empêchement. Ils l’écartent. L’empêchement n’était pas hors de nous, il était en nous. Il s’en va. On n’osait pas, on n’avait pas de direction. Ce n’était pas le rideau qui nous empêchait d’entrer ; ce rien du tout, ce bout d’étoffe de coton, sans poids dans la main, facile à soulever ; – ce n’était pas le bras, c’est ce qui commande au bras qui était empêché. Heureusement que quelqu’un est venu ; il entre le premier ; eux, étaient entrés derrière lui. Ils virent les tables inoccupées. Ils voyaient que les tables étaient inoccupées comme si elles les attendaient ; – à ce moment, un bruit a commencé à se faire entendre du côté de la ville ; – pendant que l’homme tape sur la table avec le poing, et au patron :

— Ce que tu as de meilleur et tout ce que tu pourras en porter.

Il semble bien que le patron, lui aussi, ait senti la différence qu’il y a entre à présent et le temps d’avant ; il est devenu tout pâle.

Il se tient sur la porte de sa cuisine d’où il vient de sortir ; il n’a même pas pensé à refermer la porte derrière lui.

— À boire, tu entends ! à boire et puis à manger…

Et l’homme, s’étant mis à compter :

— Pour treize personnes.

Le patron a fait un geste.

Il a fait un geste avec la tête. Pendant ce temps, eux prenaient place, tirant à eux les tabourets, s’installant les uns contre les autres, coude à coude, tandis qu’une grosse gaieté leur venait.

Le patron était reparu. On le vit faire un grand effort, il se raidissait, il se tendait dans une volonté contre sa peur ; il dit :

— Et puis ça fait deux francs le litre.

Ils rirent tous ensemble.

— C’est bon ! va d’abord nous chercher à manger !

Criant ça tous ensemble, pendant que le patron est là qui dit : « L’argent d’abord ! » mais eux :

— Veux-tu ? tu ne veux pas ? Bon !

Deux ou trois se levèrent.

Confusion. Déjà le vin, parce qu’il ne coûte plus rien, n’est pas ménagé. Dans le mouvement que ceux qui se levaient firent en se levant, un des litres se renversa. Ils furent douze ou treize à crier, levant les bras dans l’ombre. Nus. Des bras comme des poutres, des poings aussi gros que les têtes. Sur le dos, des bosses de muscles comme quand des cordes font des nœuds. La sueur leur coule sur la peau. Ils s’essuient la figure avec le bras. Un tabouret tombe. Encore des mouches qui tournent par gros essaims et puis elles montent se réfugier contre le plafond. On entend un grand bruit se faire dans la cuisine où on est en train d’ouvrir les armoires. Ce qui est dans les armoires est à nous. Tout est à nous. Et, parce que le patron continue de protester, on s’était jeté sur lui ; à présent, c’est une table qui tombe.

— Tenez-le ! Bon ! c’est ça.

Et puis ils crièrent : « On va l’attacher ! »

Pendant ce temps, d’autres étaient descendus à la cave : alors ça n’a pas traîné. Parce que tout est à nous, tout est permis. Il y avait ce tonneau : est-ce qu’au lieu de descendre y remplir les litres, il ne vaudrait pas mieux le monter, et, au lieu qu’on aille au vin, c’est le vin qui viendrait à nous ? Du moment que tout est changé. Du moment qu’il y a permission de tout faire. Et, à trois, ils hissaient déjà le tonneau dans l’escalier étroit, glissant, aux marches pas solides, mais c’est étonnant ce qu’on est solide soi-même, la force qu’on a, l’aisance qu’on a.

À ce moment, les carreaux commencèrent à dégringoler. Quelque chose de lourd fut renversé dans la cuisine. Là où la clé manque, on force la porte. Ils s’étaient emparés, pour aller plus vite, d’un maillet à fendre le bois. Ça y est ! À détruire, le goût de la destruction vous vient pour la seule destruction. Avant même qu’on soit ivre de vin, car il n’y a pas que cette ivresse. Ils avaient couché le tonneau sur une table, ils allaient tirer le vin au robinet ; mais ça n’allait pas assez vite ; ils mirent le tonneau debout, ils le défoncèrent, ils puisaient dedans. On voit qu’il y a un plaisir plus grand que de boire.

Et il y a de même un travail plus beau que de faire, une plus belle espèce de travail : c’est de défaire. Ils n’étaient plus fatigués.

Les tableaux qui étaient aux murs, le vaisselier garni de verres, les chopines alignées, les bouteilles de liqueurs, la machine à tirer la bière, les vitres, les chaises, les bancs. Une femme criait à l’étage au-dessus, plusieurs montèrent ; la femme cria plus fort, la femme n’a plus crié. Et, on ne sait pas trop de quelle façon, à ce moment, l’aubergiste, qui avait été attaché, puis poussé dans un coin, se trouva s’être débarrassé de ses cordes ; on le vit alors se jeter sur ceux qui étaient le plus près de lui : mais alors aussi on a connu qu’il y a encore plus de plaisir dans une autre espèce de destruction : – quand ils virent couler le sang.

Tout à coup, l’homme les appela :

— On va avoir besoin de nous, là-bas. Filons !

Là-bas, c’était du côté de la ville où on voyait monter une grosse fumée ; ils dirent : « On y va. »

Ayant achevé de faire tomber tout ce qui pouvait tomber, ayant entassé à la hâte dans un coin les chaises et les tables, les ayant arrosées de pétrole…

L’air est lourd. On ne va pas droit. Ça ne fait rien, on fera cortège. On se donnera le bras. Ils avaient pris une couverture de lit rouge, qu’ils attachèrent à une perche. On mettra ça devant ; ça marchera devant nous. Ils prirent dans la direction de la ville, pendant que l’intérieur du café était en train de brûler. Soudain, une flamme sortit par la fenêtre, comme ils virent, s’étant retournés ; – alors ils se mirent à chanter, chacun chantant un chant à soi, mais ça faisait quand même un chant à tous, c’est ça qui est beau ; s’étant donc mis à chanter, se soutenant les uns les autres, s’aidant les uns les autres, se poussant en avant les uns les autres ; étant nombreux, n’étant qu’un seul, – c’est ça qui est beau ; – étant plusieurs, n’étant qu’une seule personne.

16

Cette après-midi, on a entendu, pour la première fois, venant de la ville, le bruit de machine à coudre d’une mitrailleuse.

Sur ce bord de lac où je suis, il s’est passé seulement qu’on essaya vainement, ce soir-là, de tourner les commutateurs. Il se passe seulement aussi que, bien avant que la nuit fût venue, toutes les portes se sont trouvées fermées à clé et verrouillées, tous les chemins, les avenues et même les jardins entre leurs murs sont devenus complètement déserts. Il est sept heures. Du côté du couchant, par-dessus le grand mur, entre le sureau et le prunier, il y a ce grand ciel, mais rien en somme que d’assez ordinaire, à part l’exceptionnelle épaisseur de la brume, devenue peu à peu comme le froment qui mûrit (cette espèce de froment qu’on appelle le froment rouge). Je suis monté dans la mansarde. Sur leur toit de zinc, que j’apercevais à présent d’en dessus, les blanchisseuses, mes voisines, étaient encore en train d’étendre, comme chaque soir, leur lessive, pendant les pièces de linge blanc ou de couleur par les deux coins à des fils de fer. Trois belles filles. Elles lèvent en l’air leurs bras nus. Le toit sous elles a beau fumer une buée et faire trembler toute leur personne, agitant le contour de leurs jambes et de leur corsage, et les taches du linge autour d’elles sont comme du lait qui bout : elles continuent à rire, elles continuent à bavarder. Je porte mes yeux plus loin. Là-bas aussi, tout est tranquille. Il y a la courbe du rivage, sa pointe qui se voit, avec des peupliers ; là-bas encore les hommes continuent à vivre tranquilles. Ils ont dans leurs caves, leurs greniers, leurs granges, de quoi vivre ; ils se rassurent et se réassurent tout le temps à ce qui les entoure et les uns aux autres ; et, ayant quelque chose, s’entendent pour le garder. J’imagine les deux frères Panchaud qui sont encore allés pêcher, – sûrement qu’ils ont encore été pêcher, cette après-midi, et c’est l’heure où ils reviennent. On prépare la soupe dans les cuisines, parce que la femme va au jardin cueillir ses herbettes, va à la fontaine, remplit son seau, va à son pot de beurre ou de saindoux fondu par elle-même avec la panne de son cochon, – à ses provisions de pommes de terre. Là-bas encore, dans le beau brouillard de chaleur qu’il fait, sûrement que le maréchal ferrant bat son fer et le menuisier pousse son rabot dans une bonne odeur de tabac, mêlée à celle de la résine. Et, moi, tourné toujours vers ce grand bel espace creux qu’il y a là comme au ventre d’une femme assise, je ne sais plus. Est-ce que c’est bien vrai ? est-ce que c’est possible ? Seulement le jour baisse, il a faibli, il se retire ; – et on a vu venir, du côté du couchant, une vilaine couleur verdâtre, devant laquelle est un reflet qui bouge jusque dans les arbres, jusque sur les zinnias du jardin.

On connaît que c’est à présent du côté du nord que le ciel est rouge.

Que le ciel est rouge ; et d’un autre rouge.

Ils n’ont pas sonné la cloche du feu. J’écoute, on n’entend plus rien.

On entend seulement que quelqu’un donne des coups de poing dans les volets de la boutique un peu plus loin, puis appelle : c’est le cordonnier Perrelet.

Il doit être saoul comme d’habitude. Et il est venu, comme d’habitude, chercher de quoi faire son souper, qu’il fait lui-même, étant sans femme ; mais il a trouvé la boutique fermée. Il se fâche, il appelle, il crie, il crie plus fort.

Personne ne lui répond, personne ne bouge. Perrelet crie toujours. Les flammes, dans le ciel, ont dû, à ce moment, grandir : tout un côté des peupliers s’est coloré ; ils ont semblé bouger sur leur base, comme quand il souffle du vent. Et toujours personne. On s’est réfugié chez soi. Les gens se tiennent, je pense, dans leurs cuisines. Je regarde ; on voit parmi les arbres quelques fenêtres : elles n’ont plus leur forme d’avant, leur forme nette, bien découpée ; elles sont sans contours, clignotant çà et là comme des yeux pas bien ouverts. Plus d’électricité. Ils se tiennent serrés dans leurs cuisines, autour d’une bougie mal mouchée, ou autour d’une lampe à pétrole qui sent mauvais, n’ayant pas été allumée depuis longtemps. Ils ne se distinguent plus bien les uns les autres. Ils se cherchent les uns les autres, avec leurs yeux qui ne servent plus à grand’chose. Il leur manque de la confiance dans la poitrine, parce que l’air y manque. Une femme dit à son mari :

— Va voir si c’est bien fermé.

Il a été voir, il dit :

— C’est fermé, mais si on ne peut pas sortir demain…

La femme ouvre l’armoire :

— Il y a encore un peu de bouilli.

Elle montre qu’il reste sur une assiette un morceau de bœuf bouilli ; il y a du sucre, des pâtes pour la soupe ; mais le lait, demain matin, si le laitier ne vient pas ?…

Alors l’homme :

— Il faudra faire comme les autres, il faudra prendre son fusil.

Dans cette autre maison, un père est seul avec son enfant.

Sa femme est en voyage, la petite bonne partie. Il a fait lui-même la cuisine, il lui a fallu penser à tout. Il y a beaucoup de choses à ne pas oublier dans un ménage. Il a préparé le bain du petit ; il l’a baigné. Et à présent, le petit rit, il bat des mains ; il dit : « Papa, pourquoi est-ce qu’on tire du canon ? » mais, avant qu’on ait eu le temps de lui répondre, il a déjà passé à une autre question.

Une petite soupe légère, un morceau de pain grillé, une marmelade de fruits. Il a les jambes nues, des sandales, une robe sans manches ; on l’a assis à table, on a assis son ours de peluche à côté de lui.

Il faut penser à tout ce qui ne compte déjà plus pour vous, parce que pour lui ça compte encore. Il ne peut pas voir les différences. Il est dans la simplicité et en même temps dans la vérité, parce qu’il est dans l’innocence. Mais alors, moi ?

La nuit vient. L’enfant s’est encore beaucoup amusé de la bougie qu’on a allumée. Ensuite il a eu sommeil. Tout à coup, comme tous les soirs ; il va sa vie. Il continue d’aller sa petite vie sans se demander jusqu’où.

Il va comme il lui plaît d’aller ; il se frotte les yeux, sa tête penche. Il va accepter tout ce qui viendra, c’est ce qui est beau ; – mais alors, moi ?

La couchette était peinte en blanc ; il y avait sur la table de nuit une veilleuse de porcelaine.

Les rideaux de cretonne pendaient avec des plis devant comme un autre rideau qui était celui du grand silence, et d’un air immobile, étouffant, qui cherchait à entrer.

Et le père a posé le petit sur le lit, mais aussitôt le petit s’est réveillé. Le sommeil vient pour eux, s’en va, revient. Le voilà qui ne pense de nouveau plus qu’à ses jeux. Si libre ! si continuellement ami de lui-même et de tout, si bien accordé à tout, quoi qu’il arrive, – parce qu’il ne saura pas, parce qu’il ne se défendra pas, parce qu’il ne pourra jamais qu’accepter ; ainsi fait, sans aucun mensonge ; – alors, alors, mon Dieu ! c’est qu’il vaut mieux que moi. Ce n’est pas lui qui a besoin de moi, c’est moi qui ai besoin de lui !

Et ne pouvant pas s’empêcher, s’étant rapproché du lit, s’étant mis à genoux, les bras en avant sur le drap…

— Papa, est-ce que c’est pour ma prière ?

17

À l’hôtel, ils avaient vite été chercher toutes les bougies de réserve dont il y avait heureusement plusieurs caisses ; ils les avaient mises en place eux-mêmes, le personnel ayant déjà en grande partie disparu. Ils les faisaient tenir avec des fils de fer, comme des bougies d’arbre de Noël, dans les lustres et sur les appliques. D’autres étaient aussi plantées dans le cou des bouteilles vides qu’on avait posées sur toutes les tables. Les femmes s’étaient parées. Encore une fois, elles s’étaient mises devant leur miroir, avec leurs poudres, leurs fards et leurs crayons ; encore une fois, elles s’étaient appliquées à se refaire elles-mêmes, cherchant à être non pas telles qu’elles étaient, mais telles qu’elles auraient aimé à être. Comparant tout le temps l’image qui est dans le miroir à celle qu’elles portent au dedans d’elles ; voyant que leurs bras sont blancs, mais pas assez blancs, leurs joues sont roses, mais pas assez roses. Voyant à leurs lèvres du rouge, mais il faut qu’elles l’aident et y ajoutent. Ensuite elles étaient venues. Les bras nus, la nuque nue, le dos, la gorge, – toutes leurs beautés offertes et promises encore une fois. La musique avait commencé. Il y avait cinq musiciens. Toutes les bougies brûlaient. Un mouvement s’est indiqué, une cadence ; on y cède. Une aigrette brille, elle ne brille plus ; elle brille à nouveau, pendant que la tête penche de côté. Le bout d’une plume de couleur retrouve sa couleur perdue en glissant sur une épaule jusque là où il y a de l’ombre ; cette ombre qui est entre les deux épaules, et tantôt diminue, tantôt augmente de largeur. Il y en a une qui court aussi le long d’un bras, elle s’y creuse, et puis elle est effacée. Un pas est fait matériellement en avant, il est défait, il est refait, tandis que, sous les corps immobiles, les jambes seules se balancent. Allez ! Le nègre s’est mis à taper sur ses deux tambours de toutes ses forces. Mouvement, on avance une jambe, on lève le bras de façon que le coude vienne à hauteur de l’épaule ; c’est épaule contre épaule, coude contre coude, on avance la bouche à la rencontre d’une bouche. Pourquoi pas un peu plus loin ? Les violons ont commencé de jouer à pleines cordes ; allez ! C’était défendu, ça ne l’est plus. Allez ! Ces étoffes nous gênent. Elles ne servent plus à rien, puisqu’elles ne servaient qu’à empêcher. La musique marque plus profondément le rythme. Allez ! Le nègre rit avec toutes ses grandes belles dents blanches. Allez ! allez ! allez ! Et tant qu’ils peuvent, alors ; – et jusqu’au bout, alors, tandis qu’une bougie s’éteint ; deux grands corps seulement sont demeurés debout, qui penchent, très lentement penchent, – une autre bougie s’est éteinte, – penchent, penchent ; et il y a que tous ces autres corps sont déjà couchés sur les tapis.

18

L’immense réseau des rails, qui n’est plus utilisé, avait d’abord lui en blanc comme des ornières pleines d’eau, sous le ciel qui s’y reflétait ; il s’était éteint ; – il se rallume en rouge. Non loin d’ici, la gare aux marchandises a continué de brûler tranquillement toute la nuit. De temps en temps, une locomotive éclatait : une grande colonne d’étincelles montait alors toute droite, puis elle vacille par le pied. Minuit, deux heures, trois heures ; à présent on ne va plus seulement compter les jours, mais les heures, et c’en est une encore qui est venue, tandis que le feu gagne sourdement et secrètement au dedans des tas de charbon.

Il y a eu cet autre feu, qui était d’en dessous et qui travaillait par en dessous, dans le fond de la grotte rouge, à petits coups, par petites avances, comme le mineur, sans un bruit. Il ne commença à faire jour qu’avec peine, tellement l’air était encombré par la fumée. Un coq a essayé encore de chanter ; il y a eu le remue-ménage des oiseaux dans les arbres ; ils ne sortaient de leurs cachettes que pour venir vite s’y recacher. L’odeur était celle du cuir brûlé se mêlant à celle de la houille grasse. C’est le moment où le mécanicien à chemise bleu sombre et chapeau de paille noire sortait de chez lui pour se rendre à son travail, ayant au bras le panier où il met ses provisions, mais, auparavant, il allait donner à manger à ses lapins, se tenant derrière le treillis en fil de fer avec de l’herbe et des carottes : il n’y a point eu de mécanicien. C’est le moment où tous les contrevents battaient comme pour applaudir à la venue du jour : ils n’ont pas battu, ce matin. Sous une tonnelle de charmille, est la piste d’un jeu de quilles ; le petit vieux qui relevait les quilles ne les a pas relevées, la dernière fois (quand était-ce ?) ; un litre qui était sur la table s’est renversé, on l’a laissé se vider goutte à goutte, faisant dans le gravier une flaque pas encore sèche. Le petit vieux était tombé assis. Il y a derrière le but une espèce de levée de terre destinée à empêcher les quilles d’aller trop loin ; le petit vieux avait glissé tout contre, les mains sur les cuisses, le menton sur la poitrine, sa barbe grise repliée. On ne voyait pas sa figure que le chapeau cachait. Il ne faisait plus le moindre mouvement, ni avec sa tête, ni avec ses mains, ni avec ses pieds, dérobés sous son corps, de même qu’une partie des jambes. Pas plus, du reste, que ces deux autres, un peu plus loin, dont l’un était couché sur le ventre, les bras étendus, laissant voir sur le côté de son crâne une blessure qui avait saigné ; et le second était toujours assis à la table, le front appuyé sur les bras. C’est dans ce café où on a dû boire, puis se battre, et puis il n’y a plus eu personne, sauf ceux qui n’ont pas pu s’en aller. La salle à boire demeure grande ouverte à ses deux bouts et par ses deux portes, dont l’une donne sur le jardin, l’autre sur la route. Parmi les tables renversées, un petit chat farfouille et rôde. Bacchus sur son tonneau, qui est une chromolithographie qui est la réclame d’un marchand de vins, pend de travers à côté d’une glace à cadre noir et or fêlée. Seule, la pendule-régulateur n’a point de mal. Elle continue de sonner. Elle sonne par deux fois chaque heure du fond de son sépulcre mécanique où le son se fait difficilement, comme quand on dit d’une toux qu’elle est grasse. La pendule-régulateur sonne six heures ; elle sonne six heures pour la seconde fois. Plus rien, si loin qu’on puisse voir, et il est vrai qu’on ne voit pas bien loin. C’est comme quand on regarde à travers un verre fumé. Les arbres ressemblaient à des blocs de tuf par la forme et ils ressemblaient aussi à des blocs de tuf par la couleur. L’herbe était comme si des forains y avaient eu leur campement. Les routes, les chemins qui partaient devant vous n’aboutissaient plus nulle part, suspendus qu’ils étaient à leur autre bout dans le vide, comme une planche qui porte à faux. Il fallait pousser jusqu’à une assez grande distance dans la direction de la ville ; c’était à la bifurcation de deux routes, tout à côté d’un atelier de constructions métallurgiques. Là, se dressait une barricade faite de fragments de passerelles en fer et de poutrelles jetés en tas. Tout ce qu’il y avait dans les ateliers en avait été sorti par les ouvriers, et ils avaient dû s’embusquer derrière. Ils devaient être armés, ils avaient été attaqués par la cavalerie. En avant de la barricade, des cadavres de chevaux gisaient, les jambes en l’air, le ventre gonflé déjà comme quand une courge est mûre. Des effets d’équipement, des mousquetons, des casques traînaient partout. La cavalerie a attaqué, puis il s’est passé quelque chose qui a fait qu’elle s’est retirée. L’événement était écrit devant vous, comme quand on met avec une couleur d’encre des mots et des phrases sur la page. Quelque chose bougea alors derrière une haie sous les arbres d’un verger ; c’étaient plusieurs chevaux sans maîtres que l’herbe avait retenus là. Et quelque chose bouge encore ; à présent, c’est une femme (comme on voit aussi pour finir) qui s’en va sur la route, poussant une voiture d’osier à capote de toile cirée dans laquelle il y a un enfant à chaque bout. Parce qu’ils doivent être malades. Alors si vite qu’elle peut, et toute penchée en avant…

La route. Des maisons. Où est-ce qu’elle va ?

Des maisons, des villas. Complètement closes, grandes ouvertes, derrière des murs ou des barrières. Derrière des massifs de lilas, des conifères qu’on aime parce qu’ils gardent leur verdure en hiver. En façon de chalets, ou blanches à toit plat, en ciment, en pierre de taille, peintes ou pas peintes, crépies ou non, et trop petites et généralement trop hautes, mal assises, ridicules et avec des noms ridicules ; tout le long de la grande avenue et de son trottoir planté d’arbres dont les feuilles tombent une à une avant d’avoir jauni.

C’est un faux automne, une fausse fin d’année. Les feuilles tombent en faisant un bruit de griffes sur la terre sèche ; ensuite on a commencé à entendre chanter.

C’est quand on arrive en ville ; la route, qui monte toujours, débouche sur une place où se tenaient les marchés à foin, avec le poids public dans le milieu et, à côté du poids public, la petite maison du peseur ; – ils avaient leurs pantalons de mi-laine, leurs blouses bleues, leurs chapeaux de feutre, ils couraient se jeter à la tête de leurs chevaux lancés trop fort pour les arrêter au bon moment ; et derrière eux se balançait, avec un bon parfum, toute la construction carrée, la petite maison sur roues et sans fenêtres ; – quand il y avait encore des marchés et que les paysans venaient encore au marché.

Mais à présent, c’est une troupe d’hommes qui s’avance ; l’un a des bretelles grises à croix rouges, qui lui tombent des épaules ; il a un pantalon de soldat qui ne tient plus, le bonnet de police sur l’oreille.

La troupe s’avance, et il y a autour la grande place du marché à foin sans plus de marchés à foin.

Les bras qui se lèvent sont rendus plus épais par la fumée qui pend après.

Il se fait, comme ça, des grands gestes de bras au-dessus de figures qu’on ne distingue pas ; il y a des corps qui penchent, qui tombent de côté, alors une jambe s’écarte juste à temps pour les retenir.

— Salut là-bas !

C’est l’homme. Et puis :

— Tu viens ?

— Où ça ?

— Au Bras de Fer.

Ils sont à présent un grand nombre.

On ne voit plus bien rien, on ne sait plus bien rien. Il y a que tout bouge jusqu’en bas, balance sur sa base dans l’ombre. Comme quand on a scié un arbre, comme quand l’arbre va tomber. Comme quand on a attaché la corde et on crie : « Gare ! Gare ! » on entend craquer le tronc. Ces sommets de toits, vus par groupes et massifs, font des mouvements. Ils penchent, eux aussi, d’un côté, de l’autre, dans un ciel qui semble venu d’en bas, et, ayant été exhalé d’en bas, s’est mis sur le vrai. On ne connaîtra plus jamais l’autre ciel qui dure derrière, tellement pur quand même, tellement éclatant et fixe, mais plus pour nous. Il y a une séparation du ciel à nous, qui intervient. On est sous ce faux ciel de la terre, venu de la terre et il nous pèse dessus, mais ça ne fait rien, même c’est tant mieux ! Ça ne fait rien ! ont l’air de dire ceux qui viennent (il en vient de tous les côtés) et quand même le pavé vous manque sous les pieds et on n’a plus de centre, on n’a plus sa connaissance, on ne sait plus ce qui est, ni qui on est : mais ça ne fait rien.

Venant par groupes, venant par troupes ; alors encore une rue qui va à plat ou à peu près, puis elle aboutit à une autre rue qui descend.

C’est vers en dessous, vers ces bas quartiers. Dans du brumeux, quelque chose d’acide, quelque chose qui fait tousser, une espèce d’ivresse de l’air ; une ivresse qui est dans l’air, ou bien si elle est en nous ?

On ne sait pas, on ne sait plus, ça bouge.

Ces étroites petites rues où déjà tout est ruiné, et il y a des maisons qui brûlent, il y en a qui ont fini de brûler, il y en a qui fument dans la fumée leurs fumées, mais celles-ci ne trouvent plus où se loger, elles redescendent ; elles sont ramenées vers en bas, elles vous pendent devant la figure, on tousse dedans, on rit dedans, on les traîne à chacun de ses poignets, on les a autour du cou, on s’y prend les pieds. Ça ne fait rien ! Il y a une place ; c’est là qu’ils se réunissent. Elle doit être assez petite, mais on n’est pas forcé de savoir qu’elle est petite, parce qu’elle est sans contour. On ne distingue plus que ce qui est immédiatement devant soi. Il y a devant vous ce rond de pavés, ils y ont dressé des tables ; ils sont assis à ces tables ou ils sont couchés dessous. Il y en a, de ceux-ci, qui bougent encore, il y en a qui ne bougeront jamais plus. Ils ont traîné dehors toutes les tables qu’ils ont trouvées, formant une nouvelle espèce de société, où tous les biens sont en commun, comme le boire et le manger, les tonneaux apportés par eux, les bouteilles, les provisions qu’ils ont pillées, – et où il y a communauté des corps aussi, parce qu’on partage tout. Ils étaient tellement serrés que toute la rangée pencha sur un des bancs dans un même mouvement, parce que celui qui était à un des bouts avait penché. On entendait des coups de revolver. Dans un coin, un accordéon continue à aller son train par une espèce d’obstination, comme quand une mécanique est remontée. À la table la plus voisine de vous quand vous veniez, ils se tenaient deux par deux, n’étant que des garçons et des filles. Une grande détonation vint encore remplir l’espace, ne l’ébranlant que peu à peu et mollement, mais la secousse vous arriva ensuite par en dessous d’autant plus forte. Ils vacillèrent une fois de plus, mais ça nous convient. Ça nous colle encore mieux les uns aux autres, ça nous fait tenir plus solidement ensemble. On se mit à rire. On tire des coups de fusil, on tire des coups de revolver. Et, à présent, ils chantaient tous en chœur : vite, vite, pendant qu’on peut, n’est-ce pas ? et égalité et communauté ! Pourtant un des garçons s’était tourné vers une des filles : le pavé bougea de nouveau, il lui avait passé le bras autour de la taille pour l’empêcher de tomber. Il se mit à la regarder, il voyait qu’elle était belle. Il lui parlait ; tout à coup, il lui a dit : « Toi, tu es à moi ! » Il recommença :

— Je veux leur montrer que tu es à moi, je vais te montrer à eux, parce que tu es belle…

Et, elle, elle n’y avait pas cru d’abord et elle riait en se défendant ; mais il l’avait prise. Il était le plus fort quand même, il l’avait prise à bras le corps. On le vit se lever. Il était monté sur le banc ; – une dernière fois essayer, être plus haut qu’eux, et elle avec moi, parce qu’elle est belle et elle est à moi ; – au-dessus des corps, au-dessus des têtes, – étant donc monté sur le banc, puis il monte sur la table.

Il criait quelque chose, il criait : « Vous voyez ! »

Il était monté sur la table : « Et toi, disait-il à la fille, tu vas être encore plus haut que moi ! » alors il la leva en l’air dans ses deux bras.

Et, un court instant, on la vit (comme si ça se construisait en effet, comme si ça allait s’arranger), – on la vit tout là-haut, avec ses grands cheveux qui se mirent à pendre, sa tête qui venait en arrière, ses épaules qui se creusaient…

Puis : pan ! un seul coup de fusil.

Le garçon et la fille dégringolèrent ensemble. Il n’y eut plus que comme quand les vagues viennent, se suivant l’une l’autre à plat, sans se dépasser : parce que tous ensemble, tous à la même hauteur, n’est-ce pas ? et égalité. Il n’avait pas le droit, c’est bien fait. On riait. Mais il y eut alors (et ce fut la seconde chose) que l’air se remit à bouger, et on entendait crier derrière. La troupe des voix vint seule d’abord de derrière l’air ; on criait : « On en a ! » Ils avaient fait un chant avec ce qu’ils criaient, rien qu’une chose, toujours la même : « On en a ! » et puis : « On en a ! » L’air commença à craquer, les moellons de l’air cimentés ensemble se décimentèrent. On devina la perspective d’une rue, on distingua que cette rue était en pente. On vit qu’elle coulait à vous. On vit son pavé glisser, puis venir à vous, et une partie d’elle comme se détacher d’elle. Et ceux d’ici regardaient, tandis que ceux de là-bas venaient. Et toujours : « On en a ! On en a ! On en a ! » ayant fait un chant avec ça. Alors on vit ce que ces autres avaient ; c’était de l’or. C’est ce qu’on voyait qu’ils avaient, parce qu’ils allaient le chercher avec les deux mains dans leurs poches. Et une grande joie, née de cet or, criait par eux ; pourtant à quoi peut-il bien nous servir ? puisqu’on a tout pour rien, et tout se prend, rien ne s’achète. Mais c’était comme si ceux qui étaient là étaient retombés au passé ou comme si une faim leur en était restée :

— Donnez-nous-en… Non ?… Bon ! vous allez voir…

Ils ont leurs fusils militaires, ils ont des fusils de chasse, ils ont des pistolets automatiques, des brownings, des couteaux. Des couteaux de cuisine, leurs couteaux de poche. Des bâtons. Quand ils n’ont rien, ils ont leurs poings, ils ont leurs ongles, ils ont leurs dents. Et tout a disparu dans le bruit, les appels, les gémissements, parmi les tables renversées…

On achevait de piller les banques. L’une des trois grandes banques, qui se trouvent sur la place d’en haut, brûlait. Monuments à colonnes, en pierre de taille et faux marbre, à grillages de fer doré, espèces de forteresses qui provoquaient l’envie en même temps qu’elles l’interdisaient ; – alors tous les moyens de protection qu’on a trouvés, mais aucun n’a servi à rien.

Ni l’épaisseur des murs, ni les caves blindées, ni les coffres-forts d’acier trempé ; – ces plafonds incombustibles.

Les banques brûlent. On vide des sacs par les fenêtres, on voit voler les titres ; on marche sur la place jusqu’aux genoux dans le papier.

Un aéroplane passe.

Un deuxième passe, faisant un grand bruit, mal marqué dans le ciel roussâtre. À toute vitesse, allant du même côté que l’autre, c’est-à-dire vers les montagnes, c’est-à-dire vers (peut-être encore) la fraîcheur, le bon air, les nourritures, plus de sécurité…

Un. Deux. Trois. Toute une troupe en fuite.

Mais à quoi ça peut-il servir ? Faites les étendues se suivre, les espaces se succéder. À ces pays de montagne d’ici, cousez les plaines. Cousez alors les mers ensemble et à ces mers cousues ensemble ce qui est de l’autre côté : on finissait par se retrouver où on était.

On était ainsi fait qu’à force d’aller, on revenait. On ne pouvait pas ne pas revenir. On finissait par voir que c’était rond. La terre est ronde.

On était prisonniers. Prisonniers de ce qui est rond. De ce qui est périssable et rond.

19

Salut quand même ! vous tous, pays le long du Rhône qui êtes les miens, quand même vous ne seriez qu’une toile peinte devant rien du tout, comme sur une scène de théâtre, où on joue et puis on la roule.

Quand même vous n’auriez été que mensonges et d’un temps, – justement à cause de ça, peut-être, et pendant que vous êtes là.

Vous commencez à pencher, vous commencez à vous détendre, comme la voile quand il y a moins de vent ; alors je vais vous regarder encore, vous aimer encore une fois, – vous voyant mieux, vous aimant mieux de savoir que je ne vais plus vous voir, d’être à la fin de vous aimer.

Parce que vous êtes là, parce que vous ne serez plus là, ô peintures, choses peintes, choses étendues devant nous au moyen d’un peu de couleur, et des écaillures s’y font.

Peinture de vert, de bleu, de blanc, de gris, peinture d’herbe, d’eau, de rocher, ô vallée, ô double rebord, tantôt élargi, tantôt rétréci. Double côte pierreuse avec de l’eau dans l’entre-deux, qui est devant mes yeux ici, puis je vais la chercher plus loin par la pensée, je l’ai continuée à ses deux bouts par la pensée, et je me la peins au dedans de moi encore une fois.

Salut ! encore une fois, salut, toi d’abord, la réelle ! Et salut, l’imaginée, celle que j’imagine encore, comme quand le potier fait son vase, l’ayant façonné, lui aussi, dans sa tête, puis faisant sortir peu à peu cette conception qu’il a, de la terre glaise, faisant descendre la forme depuis sa tête le long de ses bras jusqu’à ses doigts.

Parce que vous êtes là, parce que vous êtes à moi, parce que je vous tiens devant moi ; et, encore une fois, dans votre écoulement, je vous arrête, je vous fixe.

Ô vous ! pays qui êtes peints, mais vous serez dépeints, alors je cherche vite à vous peindre à nouveau.

Le bateau allait sur l’eau, le bateau va cesser d’aller : le bateau recommencera à aller, parce que c’est moi qui le meus. Je fais bouger la branche du figuier par une autre espèce de mouvement. J’ai le son, le mot, la couleur. J’ai des lignes, j’ai des surfaces ; je mets en place, je fais tenir droit, je fais s’élever, je fais agir, je fais cesser d’agir, comme je veux.

Choses, allez-vous-en seulement, je vous ai assez vues, vous ne me contenez plus, c’est moi qui vous contiens, c’est mon tour.

Enseigné d’abord par vous, à présent vous enseignant.

Oh ! enseigné par toi, et depuis longtemps, je sais bien ; depuis tout petit, enseigné par toi, parce que tu venais déjà, quand je ne savais pas entendre, je te voyais déjà quand je ne savais pas voir, Rhône-lac ; – toi qui venais avec une cadence le jour et la nuit, m’instruisant de l’accent, m’instruisant des retours, m’instruisant des longueurs ; avec une cadence, la mesure de tes vagues : trois, et trois, et puis trois et puis encore trois, c’est douze ; et puis un silence, et puis tu repars.

Tu m’as enseigné le retour du rythme ; alors, à présent, je peux l’enseigner.

Et salut ! vite encore, parce que tu t’en vas, parce que tout s’en va, parce que rien ne doit durer, parce que rien ne peut durer, salut une dernière fois !

Lames de feu, pluie de gouttes, huile bouillante, poêle à frire.

Miroir comme celui qu’il y a dans la chambre d’une belle fille, un jour qu’il fait clair dans son cœur.

20

Il y eut qu’on ne vit pas d’abord sa personne, il y eut qu’on ne vit d’abord que sa hotte et ce qu’il portait sur sa hotte. On ne savait pas bien ce que c’était. On ne vit pendant un long moment que cette colonne blanche qui venait, glissant au-dessus de la haie ; enfin, l’homme lui-même fut aperçu.

Il s’arrêta alors, parce que pour lui aussi la vue se découvrait ; – et il se mit à regarder de tous les côtés sous sa hotte qu’il ne posa point, et qu’il n’ôta pas de dessus son dos, sa hotte qui n’était pas lourde.

C’était un vieux vannier avec ses paniers.

On voyait la construction de ses paniers, comme quand il commence à faire chaud sur les champs et qu’une vapeur s’en élève ; plus bas, il y avait une blouse bleue, il y avait un pantalon gris, il y avait une vieille figure.

Il tint d’abord ses mains croisées devant lui ; il souleva la droite, elle redescendit avec le chapeau, elle se tenait avec le chapeau sur le côté de la cuisse. La gauche monta à son tour, elle alla à la barbe. Et alors les yeux, au-dessus de la barbe, se mirent à rire tout seuls.

Il paraît que ça ne va pas très bien pour les hommes, et donc pas très bien pour moi : – ça ne fait rien !

La main gauche tenait la barbe, la main droite le chapeau ; les deux pieds de l’homme sont sous l’homme dans une complète immobilité ; il regarda encore une fois ces quatre ou cinq toits, le pont de danse, les gros noyers.

Il y eut des cerisiers et des pruniers ; il y eut des tables peintes en vert sous les platanes. Il y eut beaucoup de terre végétale et un peu de terre pas végétale. Plus en arrière, venaient des bois de chênes ; plus en arrière encore, du ciel. Et il y eut enfin, dans ce ciel, que quelque chose se mit à bouger, comme à un plafond blanc, en plus blanc, – tandis qu’une main tenait toujours le chapeau et l’autre main tenait la barbe.

Et rien toujours ne bougeait au-dessus de la barbe que les yeux ; puis, de nouveau, cette colonne blanche fut aperçue qui s’en venait.

On ne savait pas ce qu’on voyait. C’était blanc, c’était brillant et en même temps c’était transparent. Plus bas, il y avait du noir ; en haut, c’était comme quand une vapeur monte. C’était quelque chose de très grand. On ne savait pas ce qu’on voyait, on s’en serait étonné : mais est-ce qu’il y avait encore quelqu’un pour s’en étonner ?

Il ne semblait pas. Le vieux à la hotte venait ; on ne s’occupait de lui nulle part. Il était maintenant tout près de l’auberge, montrant sa grange, ses écuries, ses remises, son pont de danse, des tables vertes, – mais personne, même de près, ni aux fenêtres, ni sous les arbres ; – ces quatre ou cinq bâtiments de travers sous des toits rapiécés, avec des lettres en tuiles neuves, des dessins en tuiles neuves, une fleur de lys en tuiles neuves : – rien que ces murs, rien que ces toits.

Entends-tu seulement les poules ou crier les cochons ?

Entends-tu le bruit quand on bat en grange, quand on aiguisait les faux ? Et lui qui s’avance, qui s’avance encore ; qui va jusque sous les platanes au feuillage bas, qui s’approche d’une des tables, qui pose sa hotte sur la table, qui dégage une de ses épaules…

Là, de nouveau, il a regardé. Il s’est tourné vers le nord où est le mont planté de vignes. Il s’est tourné vers le levant où sont des bois. Il s’est tourné vers le sud où coule la Grande-Eau dans le fond du ravin. Il s’est tourné pour finir vers le couchant d’où il vient. Personne sur le chemin, personne dans le ravin, personne dans les prés, personne du côté des vignes.

Il est seul encore une fois. Il est seul pour finir, comme il a été seul pour commencer. Il a passé la rivière, il a suivi un moment encore la route où les bornes kilométriques comptent avec application les distances, parmi les sauterelles rouges qui sont bleues quand elles s’envolent ; il a quitté la route, il s’est engagé sur le sentier, il marche derrière la haie sous sa hotte chargée, on dirait, de petits ossements, de carcasses de chevreaux blanchies au soleil ; – il s’est arrêté. Plus rien, ni personne.

Le voilà qui s’est assis dans le grand ombrage rond, percé de trous, comme une éponge ; les troncs des platanes sont comme si une femme venait d’ôter sa robe, alors on est un peu gêné. Il secoue sa barbe embrouillée qui lui couvre toute la figure et où il y a place seulement pour les yeux.

J’irai jusqu’au bout, quoi qu’il arrive.

Il s’est mis à appeler, pour voir. Bien qu’il sache qu’on ne viendra pas, il donne des coups avec son poing sur la table. Comme quand on s’installait pour boire et on tapait sur la table et la servante venait. Il sait bien qu’elle ne viendra pas ; il n’y a plus de servante. Rien ne bouge dans la maison, ni autour de la maison. Il n’y a que les moineaux tombant toujours par grappes d’en haut les branches à la recherche de miettes qu’ils ne trouvent plus sous la table. Il va voir, il jette un coup d’œil à travers les carreaux de la cuisine ; elle a été abandonnée. On n’a même pas pris le temps de ranger les ustensiles, casseroles, plats, marmites, qui traînent jusque sur le carreau. C’est comme ça. Plus personne. Et il devine bien pourquoi.

Eh bien ! on ira jusqu’au bout, quand même.

C’est ce qu’il se dit.

« C’est bon, même quand c’est mauvais et c’est beau, même quand c’est laid… »

C’est ce qu’il se dit aussi, et il dit :

— Il n’y a pas de différence.

Jusqu’au bout, jusqu’au tout dernier moment, tant que tu pourras ; tant qu’un petit reste de souffle te sera accordé, un rien de souffle encore, parce que le mot est court (et peut-être bien est-ce pourquoi il est court).

Comme il dit encore ; sans qu’on entende rien. Et même il y a cette grosse barbe pour cacher que ses lèvres bougent…

21

L’homme cria en levant son fouet, parce que les bêtes étaient fatiguées. On entendait venir le cri, puis le claquement du fouet à travers la forêt de chênes. Pour trouver de l’eau, il faut qu’on aille jusqu’au lac, à présent ; il faut y faire entrer les bêtes.

Le claquement du fouet vint, et le cri ; il fallait faire descendre aux bêtes la falaise par le petit chemin qui la prend de flanc, puis la leur faire remonter.

Parmi le sable et le gravier brûlants, entre les touffes de mélilot, parmi les mouches devenues méchantes, parmi les racines qui sortent et pendent aux cassures du terrain comme des barbes, parmi les risques d’éboulement ; – l’homme, alors, avec ses huit bêtes, parce qu’il n’y a plus d’eau dans les puits, il n’y a plus d’eau à la fontaine, il n’y a plus d’eau dans le ruisseau.

Et : « Hô !… hô !… »

La grosse brune refuse d’avancer. La blanche tend comme deux mufles roses qui vont à la rencontre l’un de l’autre, l’un de haut en bas, l’autre de bas en haut. Ses quatre jambes lui tremblent, par un reflet, comme quatre pieux mal enfoncés. Il n’y a, à la surface de l’eau, d’autres rides que celles qui partent de ses naseaux, faisant des cercles de plus en plus larges. Et elle tire sur l’eau en buvant, comme quand on tire sur une corde, qui viendrait, qui viendrait toujours, qu’on voit glisser sous la peau de son cou.

Au milieu d’une épaisseur de vapeur comme dans une buanderie ; comme dans une chambre à lessive quand les femmes font cuire le linge ; – et l’homme, pour finir, ayant troussé son pantalon, a dû entrer dans l’eau, lui aussi, parce que la Brune refuse toujours d’avancer.

C’est sur la grève, c’est dans le pied de la grande falaise, avec ses pins à troncs rouges comme à demi effacés à la gomme sur le ciel.

Et la descendre, la falaise, la remonter ; puis cette traversée du bois, quand les cris viennent, et on entend claquer le fouet derrière les chênes ; – alors le vieux à la hotte, qui est reparti sous sa hotte, s’est retourné.

Il n’a rien vu, on ne peut rien voir ; il y a seulement, tout autour de lui, les bois.

Il y a seulement que, tout autour de lui, on souffre, mais on ne voit pas qu’on souffre, tandis qu’au-dessus de lui la colonne blanche continue à s’avancer.

On souffre dans les branches, on souffre dans les mares. On ne voit rien, on n’entend rien, – on souffre. Il ne reste presque plus rien du ruisseau ; toutes les sources se sont taries. On souffre partout, on meurt partout ; on n’entend rien. C’est des toutes petites vies. L’homme va toujours au-dessous de la colonne blanche ; et ici on meurt, mais on ne voit rien. Il est seul à aller encore, on n’entend rien. Les vies finissent sans communication entre elles, ni annonce de leur fin. Ah ! comme il faut pourtant qu’on meure seul ! comme on est seul pour mourir ! Chaque chose, chaque être, seuls devant rien. La branche pend, toutes les branches. Les feuilles ont changé de couleur : par un retournement d’elles-mêmes, elles ont porté vers en haut leur côté pâle. Le pinson, ce matin, a été si loin qu’il a pu : il est revenu sans insectes. On souffre partout ; ce qui ne parle pas, ce qui ne dit rien. La petite boule de chair rose dans le nid, pas encore recouverte par les plumes, avec des petits yeux tout ronds, voilés, et un trop gros bec pas durci, qui s’ouvre, s’ouvre. Le tout petit et le très grand. Car la terre a dit alors aussi quelque chose en gémissant, et s’est retournée, comme un malade sur son lit. Il y a ce qu’on n’entend pas, mais il y a ce qu’on entend. On entend que ça se met à craquer et ça remue sous vos semelles, ça remue en dessous du mont plus en arrière où sont les vignes. L’homme va sous ses corbeilles, l’homme va sous sa colonne blanche transparente : tout le champ des roseaux est tombé de côté. Tout cède, tout renonce. Il est seul à aller encore, poursuivant à chaque rencontre d’un mouvement de sa tête qu’il descend plus bas et porte en avant, la détachant de la colonne de l’osier. Et lui seul a été, et continue d’aller. Jusque devant et par-dessus cette première grande crevasse qui est en travers du chemin. Et il en vient encore une. Toute la pente, alors, a remué. Elle s’est fendue, refendue. Il y a trop d’espace pour le moins de matière. Ça fait un mouvement avec le dos comme le lézard sous ses écailles ; lui est sur ce dos ; il va sur ce dos, il l’a surmonté. Un village se présente. Derrière cette bosse de terre, une fois qu’on est arrivé au sommet, quand on commence à la descendre ; un peu en dessous de vous, en bordure au lac, dans le fond du golfe, un village avec une église, une vieille tour, des toits plats à tuiles jaunes…

— Halte !

Il a été obligé de s’arrêter.

Deux ou trois hommes sont sortis de derrière un mur. Ils se sont mis en travers du chemin.

— Halte là !

Un coq éclate à ce moment ; une poule a chanté pour dire qu’elle a fait l’œuf ; il y a sur le cadran bleu de l’église une heure qui est marquée quand même.

— Où allez-vous ?

— Je ne sais pas.

— Alors, demi-tour !

Ils font des gestes. Ils recommencent.

— Vous avez compris ?

Lui, se tient arrêté là, un court instant encore, au-dessous de ce qu’il porte ; il voit qu’il ne va pas pouvoir entrer, il voit qu’on ne veut pas de lui.

Ça ne fait rien !

Il a fait demi-tour sous ses paniers et ses corbeilles, il est remonté la route ; on n’a plus vu ses jambes.

On n’a plus vu que le haut de la colonne blanche.

Il n’y a plus eu de colonne du tout.

22

C’est, comme ça, des espèces de républiques qu’ils font, à présent ; chaque village est une de ces républiques. Chaque village est redevenu comme au vieux temps où ils étaient entourés de murs et de fossés. Il y a sur tous les chemins des postes d’hommes en armes. Ils se tiennent embusqués derrière les murs, sous les remises, derrière les gros troncs des poiriers de poires-channes ; – tout ce qui se présente : automobiles, bicyclettes, gens en voiture, gens à cheval, piétons, tout est arrêté.

Deux ou trois jours auparavant, les paysans des environs étaient encore arrivés, amenant leur bétail, ayant entassé leurs provisions et tous les meubles qu’ils avaient pu sur des chars à pont ou à échelles, on leur avait trouvé des logements. On s’est organisé. On est en république. On est entre nous. On se défend. Retirés des champs et de tout travail dans les champs ou dans les vignes, ils avaient plus de temps qu’il n’en faut. Ils vont monter la garde chacun son tour, ou bien ils tenaient des réunions et faisaient des discours à la Maison d’École. Ce matin, Panchaud Édouard, en a tenu un, lui aussi, avant de partir, parce qu’il a encore été pêcher avec son frère, mais tous les autres sont restés.

— Il le faut bien puisque vous voilà tombés à notre charge et qu’on va vous avoir tous à nourrir…

Discours de Panchaud. Pendant ce temps, des coups de fusil.

Pendant ce temps aussi, sonnerie de la cloche de l’école, annonçant l’assemblée qui a lieu trois fois par jour.

Les enfants amusés regardent ; les femmes malgré tout sont amusées et regardent.

Il passe des hommes qui ont mis par-dessus leur chemise leurs cartouchières de soldat ; ils ont de grands chapeaux de jonc à cordonnet rouge.

Trois ici ; trois, quatre, là-bas. Chemises grises, pantalons de toile, cordonnets rouges à leurs chapeaux de jonc, les hommes passent.

Ces trois ont été désignés pour occuper le poste qui fait face à la voie ferrée et à une grande ferme rose, qu’on appelle la Chapotane ; c’est Louis Buchet, Corthésy et Delessert. Un peu au-dessous de ce poste, se trouve celui de la grand’route.

— Eh ! a dit Corthésy, en arrivant.

Ayant alors tendu le bras, il montre ce qui est au bout de son bras et y pend ; il montre cette chose là-bas, comme s’il l’avait soulevée avec son poing depuis par terre.

C’est une automobile ; on vient de l’arrêter. Les personnes qui l’occupaient en descendent, tout emmitouflées, avec des lunettes, des cache-poussière, des voiles.

Et Corthésy : « Ils ne passeront pas ! »

Là en bas, de son poing tendu, il fait lever la route et ce qui se tient sur la route, et que c’est fini d’aller sur la route.

On voit le blanc de la route être parmi du gris et sous du brun, contre du blanc : la route, les prés, l’air, puis le lac derrière : « Fini ! » Parce qu’on s’est arrangé pour que ce soit fini.

Et Corthésy rit encore, et les deux autres comme lui, ayant regardé ; puis, ils prennent leur fusil par la bretelle, ils s’installent.

Il y a, à trois ou quatre cents mètres devant eux, cette ferme de la Chapotane, plus très bien vue à cause de la mauvaise qualité de l’air, malgré ses murs roses, mais ils ont de bons yeux. Ils ont tout de suite aperçu cette bande d’hommes qui y est arrivée. À présent, à travers toute la campagne, il y a comme ça des troupes de rôdeurs qui s’installent pour un jour ou deux dans les maisons qu’on a été forcé d’abandonner. Peu à peu, ainsi, ça gagne, la guerre gagne. Et la destruction aussi, parce qu’ils détruisent tout, mettant le feu aux habitations, dépouillant les arbres de leurs fruits, s’attaquant pour finir aux arbres mêmes. Cette bande est sortie du bois, elle est entrée dans la ferme.

— Veille-toi, Louis !

C’est Corthésy et Delessert, et c’est à Louis Buchet qu’ils s’adressent, parce qu’il est le meilleur tireur des trois ; Buchet a pris son fusil.

Il a mis le genou droit en terre derrière le mur bas sur lequel il tient le bout de son arme appuyé ; il a attendu.

Il n’a pas eu besoin d’attendre longtemps. Les cinq ou six hommes qui étaient entrés dans la maison sortaient déjà.

— Vas-y !

Six cartouches dans le magasin, une septième dans la chambre à cartouches, rien qu’un petit mouvement d’avant en arrière à exécuter…

— Bravo, Louis ! tu as fait mouche. À présent, le gros !… Bravo, Louis !… Ils ne savent pas ce qui arrive, c’est comique ! Attention ! Louis, celui qui se penche… Bravo !…

Et, encore une fois : « Bravo ! » tandis qu’il y en a qui supplient avec des mouvements de mains sur la route, non loin de là :

— S’il vous plaît !

— Non ! on vous dit.

— Oh ! s’il vous plaît, s’il vous plaît…

Mais ceux du poste ne veulent rien entendre.

L’automobile qu’on a obligée à faire demi-tour cahote péniblement sur un chemin de traverse trop raide. Une autre s’est arrêtée encore, elle attend, elle attend quoi ?

Parce qu’on est chez nous ici, alors vous n’entrerez pas.

Une espèce de république. Ils se sont dit : « Restons entre nous. »

Il y a ces villages comme des îles ; il y a encore un peu de ciel pour eux, ils veulent le garder pour eux.

Ils se sont dit, eux aussi : « Quoi qu’il arrive, tant pis ! il faut tâcher de continuer à vivre. » On est têtu, on ne renonce pas si vite. On ne peut plus travailler aux champs, eh bien, on travaillera chez nous. Ça n’est pas l’ouvrage qui manque. Ils font une musique de marteaux, ils font des prières sur les enclumes, ils font des notes en tapant sur les clous, ils alignent des mots en enfonçant à coups de maillet un pieu, ils font toute une grande phrase avec le rabot.

— Et moi, a dit l’aîné des deux Panchaud, moi, vous savez… Quand même vous seriez tous crevés !…

Poussant encore, ce soir-là, son bateau dans l’eau :

— Jusqu’à ce que je crève moi-même…

Ayant un peu trop bu peut-être, penchant de tout le corps dans son maillot blanc collant, cou nu, bras nus, pieds nus, large d’épaules, les jambes longues, étroit de taille, – penchant de tout le corps contre le fond du lac qui est derrière lui comme un mur passé à la chaux, au-dessous d’une branche de platane s’avançant à plat si loin du tronc qu’elle semble ne plus en faire partie ; – et puis, levant le bras, à son frère :

— Est-ce qu’on y va ?… Allons leur chercher à manger…

Parce qu’il y a encore ce côté de l’eau, ces champs et ce labourage de l’eau, si les autres nous sont fermés…

Et, sur terre, ils continuent d’aller. Vers quelque chose qu’ils ne savent pas bien, mais ensemble, tous ensemble. Les femmes allant les unes chez les autres, les hommes s’aidant les uns les autres. Il y a ces postes qu’il faut relever. Il y a aussi, déjà, malheureusement, un grand nombre de malades, mais on les soigne. Il y a beaucoup de morts, beaucoup trop de morts, mon Dieu ! mais on va encore les enterrer. On fait tout ce qu’on peut, on cherche à se défendre, même si ça ne doit servir à rien. Un coup de feu. Laver le carreau de la cuisine à grande eau, ouvrir toutes les portes et toutes les fenêtres.

Un coup de feu. Deux. La nuit va venir ; on double les postes. Du côté du levant, si vous regardiez bien, un peu plus haut qu’ici, pas tout à fait si près de l’eau, à mi-chemin entre le lac et la crête du mont qui n’est plus vue : c’est cette brume, drôle de chose !

Ou bien si c’est de la fumée ? eh ! vous voyez ?

Coups de feu. Fini de dormir. Tant pis, tant qu’on pourra aller.

Ils ont ici encore un peu de ciel, puis n’en auront plus et plus personne n’en aura plus, si loin qu’on aille, avec cette séparation du ciel à nous qui intervient, pour qu’on ne puisse plus savoir ce qui s’y passe : et, ce soir, le soleil a été vu tout rond, qui n’est plus le soleil.

Qui a été comme une lune, bien que trois ou quatre fois plus gros que la lune. Comme une de ces énormes plaques rondes de tôle, où on met cuire les gâteaux chez nous.

Un énorme soleil, rouge sombre, et on pouvait le regarder.

Il ne fait plus mal aux yeux. Il était comme sans lumière, comme tout entier tourné en chaleur.

Coups de feu.

23

La mort est maintenant partout. Sur les places publiques au beau milieu des grandes villes, loin des villes ; là où c’est plein d’hommes, là où il n’y a point d’hommes du tout, ici.

Parmi nos petits champs à nous, notre bon tout petit pays à nous, où on n’y croyait pas, on n’y pouvait pas croire, tellement tout y était tranquille ; eh bien, que oui !

Ici aussi, ici comme partout, à pas rapides ou non rapides, comme elle l’entend, la mort, non pas comme nous l’entendons, nous.

On lui a dit : « Qui es-tu ? » On recommence : « Qui es-tu ? »

On a le temps de l’interroger ; on a même trop le temps. Le temps de lui poser la question, de la lui poser à nouveau, et encore ; et point de réponse.

Bien souvent, et dans bien des cas, tout le temps qu’il faut, et bien plus qu’il n’en faut. Seule à seul, elle et vous. Personne qu’elle dans le grand silence, le silence chaque fois un peu plus grand de la réponse qui ne vient pas.

Sous le ciel, derrière quatre murs. Derrière quatre murs, dans cette petite chambre ; et rien ne s’y passe que ça, qui est qu’elle vient, mais il est seul à la voir venir.

Gavillet est là, Gavillet écoute : il n’entend que lui. Ce qu’il regarde, c’est Gavillet, qui ne sera plus Gavillet. Il regarde dans le miroir Gavillet ; il n’y a plus rien à voir que lui, quand il se regarde et se voit. Il n’y a déjà plus de temps, ni d’espace. Il n’y a plus que le tout petit espace d’une chambre et le plus petit espace de soi. On a tout appauvri jusqu’à sa propre pauvreté qui est d’un mètre soixante-cinq environ sur soixante centimètres. Sans autre témoin que lui ; lui et lui. Lui qui s’écoute, lui qui se voit et puis elle qu’on ne voit pas, mais qui est là. Qu’il se rapproche et aille plus près de son image, ou qu’il se recule loin d’elle, ce n’est jamais rien que lui. Il s’est attendri sur lui-même. Tour à tour, il est repoussé, il est attiré. Il se met à se haïr, puis il s’aime. Il s’accuse, il se plaint ; il se fuit, il se court après. Petit garçon dans les temps d’autrefois : et il fait un feu, mais le feu s’éteint ; il fait cuire des pommes de terre sous la cendre, c’est bon, mais c’est vite mangé ; il a fini de les manger. Où qu’il aille, tout passe. Nulle part de refuge, parce que tout se déplace. On avait construit dans le temps ; on voit que c’est le propre écroulement du temps qui fait que tout s’est écroulé. Là-bas, encore, une qui rit, assise devant une bouteille de limonade sous les platanes, noire des yeux et des cheveux dans sa robe de mousseline blanche, brune de peau, avec une ceinture de soie rouge, le cou nu ; – elle riait de tout et à tout ce qu’on lui disait ; on lui disait quelque chose, on ne lui disait rien, elle riait ; il y avait les cinq musiciens qui étaient perchés dans une tribune de planches décorée de branches de sapin, d’écussons, de roses en papier : la musique avait recommencé ; il lui avait dit : « Est-ce qu’on y va ?… » elle avait ri ; il lui avait donné le bras, ils étaient montés sur le pont de danse ; il y avait un trombone, un piston, deux bugles, une clarinette ; tout à coup ses bras à lui s’étaient trouvés pleins, elle riait, il les serrait ; – il veut les serrer à nouveau, ses bras sont vides.

Il est tout à coup ramené, à quoi ? à rien, c’est-à-dire à lui. Il fait un mouvement avec les épaules, il voit alors sortir le papier gris du mur avec ses bouquets de fleurs bleues, qui le rassure pour un petit moment. Il essaie de se raisonner. Il se dit : « Voyons ! c’est des imaginations, c’est la chaleur, je dois avoir la fièvre, je suis malade !… » Il a ouvert sa porte, il a appelé. « Je n’ai que trente-deux ans, a-t-il dit, alors ?… » Il est sorti, il va de chambre en chambre, elles sont vides. Il est revenu. « On n’a pourtant point fait de mal, ou quoi ? Je n’ai fait de mal à personne, je n’ai jamais fait de tort à personne, je n’ai jamais volé personne, j’ai toujours été honnête, moi !… » Il y a de l’eau dans le pot à eau, il prend le pot à eau dans ses deux mains ; il boit. « À personne !… à personne, ou quoi ? Que non ! jamais ; je vous assure, je vous promets… » On ne l’écoute pas, il n’est pas écouté. Le jugement a de nouveau été écrit devant lui sur le mur où il l’a lu ; il lui a tourné le dos : il le retrouve écrit sur le mur opposé. Il ferme les yeux : c’est en lui. Fermer les yeux, ouvrir les yeux ; les yeux ouverts, les yeux fermés : toujours ça, et lui devant ça. Gavillet devant Gavillet, et puis il n’y aura plus de Gavillet. Un front, deux yeux, un nez : et puis plus de front, plus de nez, ni d’yeux ; – quelque chose qui pense et sent encore derrière ce front et puis, derrière ce front, plus aucune chose qui pense ou qui sente. On va à la mort par peur de la mort. C’est tellement incompréhensible ! Voilà comment l’homme est fait, ce rien qui est tout, puis il n’est plus rien du tout. Gavillet voit qu’il va ne plus rien être, et il a tellement peur de ne plus être qu’il pense : « Plutôt n’être plus ! » Voilà comment les hommes sont faits. Ils vont à la mort par peur de la mort. Croyant s’éloigner d’elle, ils vont à sa rencontre ; ils sont attirés par le vide même, – comme dans les montagnes, devant un précipice, lorsque le pas qu’on fait pour y échapper vous y porte et la crainte d’y tomber est justement ce qui vous y fait tomber.

Gavillet ouvre le tiroir de la commode ; il a pris son revolver.

24

L’eau du lac est couleur de terre mouillée, avec des traînées blanches luisantes, comme où la limace a passé ; et tout ce monde qui est là ne va pas empêcher ces autres de descendre : eux encore, mais il le faut bien ; eux aussi, ils y sont forcés.

Plus rien pourtant, ici, qu’un rond d’eau morte. Tout lointain a été supprimé, toute distance se trouve être abolie. Un rond d’eau morte, un bout de grève en demi-cercle, deux ou trois saules, deux ou trois grands et gros platanes pas ébranchés, quelques buissons. Un espace d’eau rond comme un verre de montre, où ils entrent, eux aussi, ayant été forcés comme les autres à y entrer, ayant quitté le sable dont la brûlure leur montait jusqu’au-dessus de la cheville, ces galets qui sont chauds comme des fers de repasseuse. On ne peut plus habiter la terre. Ils font un pas, deux ; ils n’ont pas l’habitude. Ils s’étonnent d’enfoncer toujours davantage alors que, devant eux, par une illusion de l’œil, le fond a l’air de remonter. Ils glissent sur les cailloux moussus, ils tombent. Ils hésitent à aller plus loin, mais il le faut. Et jusqu’aux genoux, jusqu’au ventre ; alors le bas de leur personne a ressenti un extrême bien-être, mais c’est le haut de leur personne qui leur devient une chose qu’il est impossible de supporter. Ils plongent la tête dans l’eau, l’air leur manque ; l’air revient, l’eau leur manque. Parce qu’il faudra bien voir ce que c’est, pour finir, et où on en est. Ceux qui se sont avancés trop au large, personne ne s’est dérangé pour eux. Personne, voyez-vous, ne se dérange plus pour personne, et quand bien même ceux-là auraient appelé au secours, personne ne se serait dérangé. Deux bras dépassent un instant encore le niveau de l’eau, s’agitant comme de l’herbe : ça ne regarde que chaque individu et son débat n’est plus avec les autres individus. Sur l’eau du lac couleur de terre, il y a comme des rivières : ça flotte en noir dessus, ça s’en va lentement, c’est emporté. Quelques-uns des derniers venus se tiennent encore cependant sous les saules, cherchant un reste de fraîcheur contre leur écorce, ou, enfouis sous les acacias, ils en ramènent à la poignée la verdure contre leur peau. Là, un petit infirme a été amené, on l’a laissé tomber sur le sable après qu’on a eu pendu ses béquilles aux branches ; on le voit, la tête en avant entre ses épaules pointues, qui tient sa bouche grande ouverte, tandis que ses côtes en triangle sont comme des socs de charrue. On entend des pleurs, on entend qu’on tousse. Certains arrivent en courant, ils entrent dans l’eau tout habillés. Tous qui y sont forcés, et sont poussés en avant et plus en avant encore. Ils cherchent à vivre, ils se disent : « Il faut », et ils sont poussés par derrière, mais ils sont guettés par devant. Plus rien qu’un petit espace rond qui devient toujours plus petit ; – un tout petit espace rond pour ne pas mourir d’abord, ensuite mourir. Et ils comprennent. Déjà aucune voix ne s’entend plus, parce qu’à quoi serviraient-elles ? Il y a eu un grand silence. Et c’est là dedans, tout à coup :

— Alors non !…

Une femme qui tient un enfant ; elle l’a bien embrassé. Il ne peut pas comprendre, lui ; heureusement qu’il ne peut pas comprendre. Elle l’a, tant qu’elle a pu, approché d’elle, serré contre elle. Il dort, il est tout assoupi par la chaleur ; il ne souffrira pas ; adieu ! Allant avec sa bouche, vite encore une fois, allant à son front, à son petit nez, à ses yeux. Et encore une fois, et encore une fois… Puis, brusquement, elle le lève dans ses deux mains au-dessus de sa tête, elle se met à avancer si rapidement qu’elle peut et à si grands pas qu’elle peut…

Et il y a seulement que l’eau fait des remous, pendant que celui-ci encore est venu se placer exprès dans le brasier du sable et dans l’embrasement de l’astre, a ramené ses poings et ses genoux à lui.

Il se tient là, couché en rond comme dans un ventre de femme, les poings contre les joues, les genoux contre la poitrine. Au moment qu’il va cesser d’être, il se tient comme quand il a commencé d’être ; il se fait finir en se ramenant au tout premier commencement de tout.

25

Vittoz a été alors se placer devant la maison ; il a mis un chapeau de femme à fleurs, une jupe à sa femme. Vittoz a été se placer devant le miroir et, en même temps, s’habillait en femme, et fumait sa pipe. On voyait ses moustaches occuper beaucoup de place sous le large chapeau de paille grise, dont les brides de soie noire étaient nouées sous son menton pas rasé. Il leva encore la tête pour se voir ; il se voyait à travers les gouttes de sueur qui lui coulaient le long du nez et pendaient à ses sourcils, une et puis une ; il les essuyait de la main. Avec le revers de sa main, il les essuyait et les étalait, en riant tout haut à cette image de lui. Puis il est sorti. Il riait toujours : il rit de tout. Il a entendu qu’on parlait dans la maison voisine. Il s’est arrêté.

— Eh bien oui, c’est ta faute. Si on avait gardé cet argent chez nous, on l’aurait…

Une voix de femme.

— Et les intérêts ? Dix mille francs au six pour cent, ça fait six cents francs l’an.

Une voix d’homme.

— Les intérêts, où sont-ils ? Les as-tu vus ? Bougre de fou !

Vittoz se tenait sous la fenêtre qui était une fenêtre du rez-de-chaussée ; il n’a eu qu’à se soulever sur la pointe des pieds.

C’est une vieille ; elle peut à peine se tenir debout. Un vieux, qui est son mari, se lève difficilement de dessus sa chaise. On entend grincer sa poitrine, qui monte et descend par à-coups, comme un vieux soufflet de forge. Il se tient d’une main à la table ; l’autre, il la lève en l’air :

— Tais-toi !

Il s’arrête, il faut qu’il retrouve sa respiration.

— Tu ne comprends pas… que… que j’ai les papiers… le reçu… le titre… c’est ça qui compte… Et ça fait dix mille… dix mille… et six cents…

Elle, alors :

— Eh bien, va les chercher.

Lui montrant la porte qui est ouverte (alors Vittoz a fait un mouvement en arrière).

Il y a un coin de pavés, il y a une grosse forte plante de gueules-de-loup toute dépérie ; ça n’a pas dû lui faire envie.

Il est retombé assis. Il n’a plus bougé. Elle, non plus, n’a plus bougé…

Et Vittoz, qui riait toujours, n’a pas eu besoin de pousser plus loin le mouvement de recul qu’il avait commencé. Il a fait un de ses yeux tout petit sous l’aile de son chapeau et entre les deux larges brides de soie noire, se tenant tourné vers vous (qui n’étiez pas là), en même temps qu’il vous montrait avec le pouce la fenêtre par-dessus l’épaule.

Il se porte mieux qu’il ne s’est jamais porté. La seule chose qui le gêne un peu, c’est sa langue. Il a une langue trop grosse pour sa bouche ; il la mâche et la remâche continuellement dans sa bouche où elle est tout, et elle le gêne pour parler. Mais elle ne le gêne pas pour aller. Et puis personne à présent n’est là pour vous empêcher de faire ce qu’il vous plaît de faire dans toute cette grande rue du milieu qui descend jusqu’au lac en pente douce et que Vittoz a pu suivre jusqu’au bout. Voilà que peu à peu il remarque qu'il entre dans l’eau : pas tout de suite. C’est à cause du poids que ça fait autour de chacun de ses souliers quand il les lève : comme si, chaque fois, on lui prenait le pied ; finalement, il regarde autour de lui. Il est amusé plus encore. Le lac est venu par-dessus le mur du quai : Vittoz veut lui tirer son chapeau et puis il a réfléchi que le chapeau qu’il porte n’est pas de ceux qu’on peut ôter ; il a fait la révérence. Il a de l’eau jusqu’au milieu des jambes : ça le fait rire. On voit les gros troncs blancs et vert pâle des platanes sortir non plus de terre, mais hors du lac continué jusque chez nous. L’eau est entrée dans les petits jardins ; elle a coulé entre les buissons de cassis et les groseilliers, les grosses touffes des dahlias, les hautes hampes des passe-roses ; elle a fini par baigner les pieds du banc qui est à côté de la porte ; elle s’est aventurée jusque dans la cuisine. Ça fait rire Vittoz ; Vittoz s’est mis à danser. Vittoz voit toute cette eau ; il saute dedans sur un pied, relevant sa jupe du bout des doigts, comme il a vu faire dans les bals aux demoiselles. Et puis, quand il en a eu assez de danser, il a appelé. Il voulait qu’on vienne voir ; il ne voulait pas être seul à s’amuser, ça se comprend ; on a plus de plaisir quand on est plusieurs. Il appelle comme il peut, pas très bien. Il s’est penché à l’intérieur d’une de ces cuisines : « Hé ! est-ce que vous venez ?… Henrioud ! C’est toi ? tu viens ?… » On répond. Il dit : « Ah ! c’est toi… » Et puis il voit qu’il s’est trompé. C’est une vache aux mamelles trop pleines, souffrant de la soif et de la faim, qui meugle derrière le rideau de serpillière, quelque part ; une première vache, une autre, puis encore une autre à présent, parce qu’elles s’imitent toutes. Vittoz a ri ; il a dit : « Pas vous !… » Et puis il s’est dit : « Il n’y a décidément plus personne par ici ! » C’est comme une de ces après-midi de dimanche où il y a fête, fête et danse, une de ces abbayes d’ici qui ont lieu une fois par an. Il est revenu sur ses pas. Il remonte toute la rue qu’il vient de descendre. Ah ! en voilà un ! « Bon ! ça y est. On va lui parler. » Il se penche. C’est devant la porte d’une grange, il se penche autant qu’il faut : « Tu entends (toujours avec cette difficulté de langue) ? Tu entends ? » L’homme doit dormir, mais c’est qu’il dort fort ! Vittoz le secoue. Seulement, à mesure qu’il le secoue, c’est comme si l’autre se défaisait : les mains, quand elles vont en avant, restent en avant, la tête, quand elle va de côté, reste de côté. Vittoz a été un peu étonné. Puis, considérant l’homme, il hausse les épaules : « Tant pis pour toi ! » il appelle de nouveau. Il est dans cet autre quartier du village : pas trace d’eau ici, rien de plus dur et de plus sec que la terre d’ici, au contraire ; il fait lever derrière lui avec sa jupe qui traîne un nuage de poussière ; il a été, il appelait, il a commencé à s’impatienter. « Nom de Dieu ! est-ce qu’on se moque de moi ? » Il se fâche. Une vache répond encore : « Pas toi ! » Un chien aussi répond avec le cri qu’ils ont quand la lune sort de derrière les bois : « Pas toi ! je te dis ! » Il a oublié qu’il a une jupe ; il marche à pas de pantalon. Et en voilà alors plusieurs qui sont là couchés ; il les pousse du pied. Il ne fait pas tant de façons avec eux : « Allons ! bougez ! » Eux aussi, couchés de tout leur long : « Tas de fainéants ! » comme il reprend ; couchés devant chez eux, tombés assis au pied d’un mur ou bien sur le banc, la tête en avant ; il prend une de ces têtes dans ses deux mains ; il la soulève :

— Tu entends, toi ? Viens-tu, ou non ?

Mais alors il a été pris lui-même. Deux mains l’attrapent par son corsage pas assez rempli. On lui a mis les doigts autour du cou. Il ouvre la bouche, il roule sur le pavé ; l’autre lui roule par-dessus tout en continuant de serrer, serrant, serrant, serrant encore, – jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien eu dans cette gorge que le tout petit bruit que fait un tuyau de fontaine en se vidant…

Un dernier bateau est sur le lac, mais il a la quille en l’air ; c’est le bateau des Panchaud.

Ils ont été encore tant qu’ils ont pu, les deux frères, Édouard et Jules ; enfin, Édouard a dit à Jules :

— Crois-tu pas ?

Il a montré l’eau autour d’eux ; il a secoué la tête, il a dit :

— Fini le métier.

Il a pris encore un peu de cette vieille eau du lac dans sa main ; ça n’est plus elle, tellement elle est trouble et tiède.

Il a recommencé :

— Jules, crois-tu pas ?

À présent, un petit travail persévérant se poursuit de lui-même à l’extrémité des tuyaux à gaz où une flamme s’avance à mesure que le tuyau fond et elle entre dans une cave.

Les maisons penchent l’une après l’autre et l’une contre l’autre, comme si elles avaient sommeil. Le plâtre des plafonds tombe, le plafond lui-même tombe, l’angle de la chambre se désoriente.

Les grandes turbines électriques au bord du Rhône ont continué à tourner pour leur propre compte, faisant toujours leurs mille deux cents tours à la minute : alors une grande belle lueur rose s’est mise à sauter sur un pied au fond de la nuit.

Comme quand un arbre perd ses feuilles, une tuile tombe d’un toit sur la tuile déjà tombée…

La troupe des baigneurs remontait vers le soir, des grains de sable restés pris dans la plante de leurs pieds ; la troupe des baigneurs remontait, après avoir encore battu l’eau des deux mains, et puis avoir serré leur morceau de savon de Marseille dans le caleçon à rayures. Ils passaient devant la porte de la grange peinte en rouge…

Une tuile tombe du toit par-dessus la tuile tombée ; on n’y croyait pas.

Le maître n’y croyait pas. Le maître, qui venait de finir son ouvrage, essayait bien de lire le journal, mais ce n’était pas pour lui, c’était trop grand. Il aurait fallu pouvoir se représenter le ciel et les astres, l’équateur, les pôles… La porte de la grange, peinte en rouge, s’est cassée en deux sous le poids du cintre.

Le bon gros chien Bari est crevé au bout de sa chaîne ; le bon gros chien Bari, l’ami de tout le quartier, le fidèle gardien de la maison, le fidèle gardien du four aussi, car c’était le chien du boulanger ; il gardait le four, il gardait la maison, il tirait la charrette pleine de miches de pain craquantes, toutes chaudes, qui sentaient bon, qui faisaient chaud dans le matin frais sur le chemin qui monte raide, alors Bari laissait pendre sa langue.

Il lui sortait de la bouche une petite fumée qui allait en arrière de chaque côté de sa grosse personne aux pattes courtes.

De sa belle fourrure à taches blanches, et à taches rouges, aux longues touffes de poil qui frisaient dans le bout.

26

Quelques grands navires, enfonçant bien au-dessus de la ligne de flottaison tellement ils étaient chargés de passagers, étaient encore remontés jusque dans les régions du Pôle : ils avaient dû rebrousser chemin à cause des glaces flottantes, lâchées contre eux en toujours plus grand nombre. On a vu que les points cardinaux eux-mêmes n’allaient pas échapper à la destruction, étant en nombre limité, n’étant que quatre : un, deux, trois, quatre, et on a vite fait de les compter. Tourné tour à tour vers chacun d’eux, le capitaine pense : « Est-ce que ce sera toi le bon ? » et il se répond que non. Ni le nord appelé aussi septentrion, ni le sud appelé aussi midi ; et ni l’est ni l’ouest, malgré qu’ils aient chacun plusieurs noms. Le capitaine, penché sur la boussole, voit que peu importe la direction qu’il va prendre. Il n’est plus resté d’espoir que dans cette troisième dimension, qui est la hauteur. Ni la longueur, ni la largeur de la terre, mais il y a la hauteur. Il y a la montagne. Il y a ces régions d’en dessus des autres qu’on voit être pleines de plis comme ceux que font les robes des Saints sur les porches des cathédrales, et l’hirondelle vient, l’hirondelle dit : « C’est pour moi. » Ces régions du rocher toutes finement sculptées au ciseau, patiemment fouillées à la pointe, et on avait pensé : « Ça fera des abris. » Et puis c’est haut, c’est au-dessus, c’est comme l’arche ; ça flotte au-dessus du submergement ; – quand il y avait Noé, il y avait la femme de Noé, il y avait par couples toutes les espèces d’animaux. Ce premier étage vert, ce deuxième étage gris ; beaucoup étaient venus, et par tous les moyens, ayant mis leur espoir dans ces étages, étant montés à ce premier, montés à ce deuxième étage. La voix du torrent se fait entendre et cette voix a commencé un discours qui ne finit plus. Une longue nuit est venue ; elle a été toute remplie, sous les fenêtres des hôtels, par des choses dites avec toujours plus de force : chuchotées, parlées, parlées plus haut, criées ; – parce que ce qui était en haut vient en bas. La neige ne va plus être la neige, la glace cesse d’être la glace ; c’est une modification. Ici, dans le lit du torrent, c’est par secousses continuelles, par sauts vers en haut tout petits, mais tout le temps et sans retour, que l’eau montait. Et une eau toute blanche, qui était dans son lit de pierres comme le lait, quand on vient de traire, dans les seaux de bois. On ne voyait pas à travers, on voyait seulement ce qui dépassait son niveau. Quelques quartiers de rocs, puis plus rien que deux ou trois, puis plus rien que deux : puis plus aucun. Un buisson, qui pendait au-dessus du courant, avait semblé pendre toujours davantage, comme si ses branches s’étaient alourdies, et les feuilles se mirent à tremper. Il avait fallu déménager le moulin…

Un promeneur s’avance solitairement à travers la forêt sur le tapis des aiguilles qui est glissant comme un parquet bien ciré. Il avait vu, un moment encore, le village entre les branches ; il ne l’avait plus vu, à cause du fléchissement de la pente qui était venue en avant et l’avait masqué. Puis la pente reprenait plus raide, avec ses pins, rouges du tronc et vert foncé de leurs deux ou trois branches comme des plumes, dont les racines se tordent hors du sol parmi les cailloux ronds percés de trous. Le promeneur s’est assis ; il a écouté. On entendait venir cette grande respiration un peu trop courte comme quand quelqu’un a la fièvre. Elle remplissait tout l’air de son battement. Et jamais de repos ; alors le promeneur : « Si c’était vrai quand même ! » Ici c’est leur tour de se demander : Est-ce vrai ? Le promeneur jette un regard derrière lui dans l’espace en pensée ; il voyait tomber les maisons. Il fermait les yeux pour mieux voir, il les rouvrait. Les maisons tombent, – puis c’est une fourmi rouge portant son œuf, trop gros pour elle, cheminant parmi les aiguilles qui se présentaient par la pointe, de sorte qu’elle avait à les renverser l’une après l’autre. L’incendie, et partout ces ruines, – dix centimètres de chemin fait par la fourmi. Celui qui se tient là regarde : une branche était disposée devant lui sur l’espace, avec ses feuilles comme les doigts de la main, et elle bougeait amicalement devant lui comme quand on fait des signes avec la main. Il entendait craquer en dedans de sa tête : silence. Il ne comprenait plus rien à rien. Nous sommes tellement balancés. Tellement portés, tout le temps, de l’une des extrémités de nous à l’autre extrémité. Qui sommes-nous ? qui sommes-nous ?…

Et de nouveau il a fermé les yeux.

Il les rouvre. Des voix se sont fait entendre. C’est une troupe de jeunes gens, leurs sacs de toile sur le dos, qui grimpent pas loin de là droit devant eux au sentier raide, et parlent fort, avec des paroles en grand nombre, tout en se montrant quelque chose dans la direction de plus haut encore où ils vont…

27

Alors il faut pousser plus haut encore, là où les arbres n’atteignent pas et l’herbe est seule à y pousser. Jusqu’à ces deux mille, deux mille cinq cents mètres, où les gens de la vallée montent chaque été pour deux mois, avec leurs bêtes, – parce qu’il ne faut rien laisser perdre, et puis ils savent se contenter de peu.

Ils étaient assis, ce soir-là, devant le chalet ; ils étaient huit. La journée a été comme toutes les journées. Comme toujours, une fois leur ouvrage fini, ils avaient mangé, puis étaient venus se reposer un moment sur le banc à côté de la porte. Ils tenaient leurs mains comme s’ils ne savaient plus qu’en faire, à présent qu’elles ne leur servaient plus à rien. Quelques-uns, les ayant posées à plat sur leurs genoux, fumaient la pipe ; quelques-uns les tenaient appliquées l’une contre l’autre entre leurs cuisses ; quelques-uns les laissaient pendre, vides, à côté d’eux. Les huit assis là, et le soir qui vient. Les huit, et ils ne bougent pas. C’est ces régions de tout là-haut ; ici, du moins, ne va-t-on pas être tranquilles ? C’est tout là-haut, plus haut qu’on ne va ordinairement, en dessus des hommes et du monde, et en dessus des nouvelles du monde, – de sorte qu’une journée a pu venir encore, qui a été comme les autres ; est-ce qu’ils ne seront pas à l’abri ?

Il y a seulement la grande chaleur qu’il a fait (ici aussi et même ici), mais c’est des choses qui arrivent. Et, ayant rentré les bêtes pour la nuit, ils laissaient autour d’eux les choses comme toujours se faire, et l’ombre se faire ; – l’ombre venir sur leurs pieds et leurs mains d’en bas, sans bruit aucun, comme elle fait, tandis qu’en haut l’éclairage commence, rose, rouge, rouge clair, rouge sombre, jaune clair, vert : comme quand l’esparcette est en fleurs, comme quand le blé commence à mûrir, comme quand on vient de faucher l’herbe. Nous, on est alors déjà recouverts, parce qu’une fine cendre est tombée. Et il y a bien une toute petite première étoile, il y en a bien jusqu’à deux ou trois, mais celles d’ensuite, qui viennent par troupes et de tout côté, on ne les voit pas.

C’était l’heure, en effet, où, d’ordinaire, ils rentraient se coucher. Ce fut juste au moment où ils allaient rentrer. L’un après l’autre, ayant tapoté encore le fourneau de leurs pipes pour en faire tomber la cendre, ils les avaient mises dans leur poche ; ils avaient bâillé. On est trop au-dessus du monde, ici ; il semble bien qu’on soit hors de portée. Ils ne s’aperçurent pas qu’on était venu, qu’ils étaient guettés. C’était la troupe des jeunes gens, parce qu’il n’y avait plus eu de place pour eux nulle part dans la vallée, et ils s’étaient dit : « Montons au chalet. » Ainsi monte avec les hommes la guerre et la guerre est montée avec les hommes jusqu’ici. Ces quelques-uns avaient pensé : « Ils ont là-haut tout ce qu’il faut, il n’y a qu’à prendre leur place. » Ils étaient donc montés en même temps que l’ombre, laquelle déborda devant eux le dernier des escarpements qui précèdent le pâturage, puis se mit à gagner contre la pente d’herbe, qui faisait là trois grosses vagues posées l’une au-dessus de l’autre. Celle d’en haut portait sur son bord le chalet. L’ombre qui montait toujours le toucha, s’étendit par-dessus, comme quand on se couche à plat ventre, puis, s’étant remise debout, commença à grimper contre la paroi des rochers. Les hommes, sur le banc, ayant mis leurs pipes dans leurs poches, s’étaient levés. Dans l’étable, les vaches, qui avaient été rentrées, mais qu’on n’attache pas, faisaient entendre différentes espèces de bruits. Il y avait les veaux auxquels on avait laissé leur clochette ; ils se grattaient avec un des sabots de derrière, alors la clochette sonnait à petits coups. Une génisse beugle, le taureau souffle. Il y a aussi les souris qui traînent du bois dans la chambre de la chaudière, où il reste un peu de feu sur le foyer, mais avant d’aller se coucher on l’éteint. Un des hommes, en effet, ayant pris de l’eau dans ses mains, la répandit sur les tisons qui fumèrent ; une lueur était appliquée contre le plafond bas et aux poutres du plafond bas, elle s’en va ; le grand bras de bois auquel pend la chaudière devient noir comme s’il charbonnait, se retire, se fond dans l’ombre…

Ça commença par un coup de revolver qu’on tira en l’air.

Ceux des hommes du chalet qui n’étaient pas entrés encore demeurèrent devant la porte ; ceux qui étaient entrés déjà ressortirent précipitamment.

Aucune idée ne leur vint dans la tête ; ils virent seulement dans l’ombre des formes approcher ; ils les laissèrent approcher. Ils auraient pu se défendre peut-être, ils auraient pu du moins fermer la porte, s’étant réfugiés derrière : ils n’y pensèrent même pas. Avant qu’ils fussent revenus de leur surprise, on leur avait crié : « Levez les mains ! » ils firent comme on leur disait de faire. On leur dit : « Êtes-vous tous là ? » Ils dirent que oui. On leur dit : « Eh bien, sauvez-vous !… » Leur grand étonnement durait, tandis qu’ils maintenaient leurs mains levées. Une forte lampe électrique s’était trouvée dans ce moment être venue les éclairer : on les voyait qui se tenaient serrés les uns contre les autres avec leurs grosses barbes, leurs gilets de toile bleue à manches courtes ou leurs chemises, – les yeux grands ouverts et sans rien dedans. « Sauvez-vous !… vous avez compris ?… » Mais non, ils ne comprenaient pas. « Partez ! on vous dit… » Ils ne comprenaient toujours pas. « Rentrez chez vous, on vous dit… On prend votre place. » Ils firent un mouvement, ils firent un pas en arrière. Ils s’éloignèrent un peu, ils s’éloignèrent un peu plus, tournant la tête de côté, la faisant tourner toujours davantage sur leurs épaules vers en arrière…

— Plus vite que ça !

Ils se mirent à courir.

Un coup de feu éclate encore. Ils couraient, ils ne tournaient même plus la tête.

Ils roulèrent à la première pente d’herbe, à la deuxième ; l’escarpement rocheux qui vient ensuite les reçut. Ils s’y laissèrent tomber. S’appelant, ne s’appelant plus ; engloutis par la nuit isolément, réunis à nouveau ; égarés, rassemblés, perdus, retrouvés ; – et jusque dans la gorge, jusque dans le fond de la gorge, jusqu’à la sortie de la gorge, où ils s’arrêtèrent enfin…

Il y avait un peu de lumière d’étoiles ou de lune dans laquelle ils se faisaient face avec leurs cheveux collés sur le front, leurs cols de chemise arrachés. À cause du bruit du torrent, on n’entendait pas leurs souffles rauques ; à peine, quand ils purent parler, s’ils entendirent le son de leurs voix. Ils tendaient le bras vers là-haut, ils hochaient la tête. Ils fermaient leur poing au bout de leur bras en haussant les épaules. Puis l’un d’entre eux dit quelque chose, faisant une supposition, parce que, peut-être, comme il disait, peut-être bien ; et il y a ce qu’on raconte, il y a les esprits, il y a ces âmes qui rôdent, et elles viennent vous tourmenter. Mais les autres s’étaient mis à rire. Non, ce n’est pas ça ! C’est notre bêtise. On n’a pas compris assez vite. On ne s’y attendait pas. Rien encore comme signe ici que la grosseur des eaux dans le lit du torrent où elles bougent et on les voit bouger à cause de leur couleur blanche ; – alors eux, de nouveau : « C’est qu’on n’a pas compris, c’est qu’on s’est laissé faire, c’est notre faute ! » Et un moment encore ainsi, la tête en avant, secouant la tête ; puis, tout à coup, ils s’étaient redressés :

— Seulement on est là quand même !

28

Ils arrivèrent donc au village avec leur histoire, sans vouloir écouter celles qu’on leur racontait. Ils venaient avec leur colère, et la colère qu’ils ressentaient les empêchait de voir ce qui se passait autour d’eux. On avait sonné la cloche au village vers midi, c’est pour appeler. On avait sonné la cloche vers midi, on la sonna de nouveau vers le soir. Il y avait eu des éboulements ; la masse des terres descendues risquait de faire barrage dans le lit du torrent : une première corvée était partie. Et, à bien écouter, on aurait entendu déjà cette espèce de grosse toux qui venait de là où sont les glaciers (qu’on ne voyait pas bien, à cause des premières pentes, mais on aurait pu les entendre), mais ceux du chalet n’avaient rien vu, ils n’entendirent pas. Ils avaient simplement attendu que la nuit fût venue, ne songeant qu’à se mettre en route, comme ils firent, quand la nuit fut venue. Ils remontaient armés de leurs fusils soigneusement nettoyés et graissés. Encore une entreprise des hommes, encore une petite entreprise des hommes parmi les autres grandes entreprises, celles de l’air, celles de l’eau, celles de la terre, celles du feu. Ils refaisaient en sens inverse le chemin fait par eux la veille ; ils refaisaient à pas égaux le chemin sauté en partie par eux, le jour d’avant, tellement vite ils l’avaient descendu. Ils suivaient une idée, elle est devant eux, ils ne voyaient qu’elle. Quand il y a la voix de l’eau pourtant, et quand il y a ses menaces, quand il y a que tout l’espace s’est rempli, comme à leur intention, d’une espèce de chuchotement ; – et, même à ces hauteurs et au cœur de la nuit, tout proches de la neige et des glaces, leurs corps se couvraient de sueur. Mais ils ne pensaient qu’au projet qu’ils avaient formé. Tout avait été calculé et combiné par eux avec grand soin. Comme ils connaissaient le terrain dans son plus petit détail, ils avaient pu se répartir les postes et se les distribuer d’avance : tel d’entre eux derrière tel bloc de rocher, tel autre derrière tel autre. Ils n’eurent, étant arrivés, qu’à attendre que la nuit eût encore un peu plus penché vers le jour. Derrière le bord de l’escarpement où ils se tenaient à leur tour, on vit se former sur le côté du ciel une blancheur comme quand la peau vient sur le lait. On commença à distinguer nettement les objets, leurs contours, leurs formes, les plans. Oh ! encore une fois, quand même, la terre portée hors de la nuit vers nous, la terre qui nous est offerte : elle s’est faite belle, elle s’avance, elle se présente à nous de dedans rien, refaite avec rien, du fond de rien, – et encore une fois, et puis combien de fois ? mais, pour eux, ce fut seulement le signal. Ils avaient dit à Firmin : « Tu attendras qu’on soit en place ! » C’était le plus jeune d’entre eux et le plus leste. Ils allèrent prendre leurs places. Firmin se tint assis encore un petit moment, comme il avait été convenu, puis se leva. Une sorte de gros paquet en forme de boule et recouvert de toile grise, dont on vit qu’il était léger, quand il le prit l’instant d’ensuite, était posé à côté de lui sur le gazon ; un bout de corde pendait à sa ceinture. Il se mit en route, rampant sur les mains et sur les genoux. Le paquet sur son dos, il visait droit à la porte du chalet. Rien n’y bougeait. Solitude, silence ; solitude partout et silence : cette heure d’avant le jour qui n’est pas tout à fait le jour, qui est de la fin du sommeil, mais qui appartient encore au sommeil ; et, dans les régions d’en bas, l’oiseau commence à peine à élever son chant : ici, il n’y a même plus d’oiseaux. C’est seulement cette blancheur au ciel avec un reflet d’elle qui traîne parmi l’herbe, – dans lequel l’autre s’avançait en rampant ; puis il se mit à courir, alors on vit qu’il était pieds nus.

Il ne faisait aucun bruit. Il venait d’arriver devant la porte du chalet qui était seulement tirée, et il y avait dans la porte un anneau qui correspondait à un anneau dans le mur. Il écouta encore, puis prudemment tendit un bras. Il tendit l’autre. Cet autre tenait la corde ; il la passa dans les anneaux. Il fit un premier nœud, il en fit un deuxième ; par-dessus le deuxième, il en fit encore plusieurs. Silence, tranquillité ; de quelque côté qu’on se tourne, rien n’est en vue que les mêmes objets : de l’herbe, de la terre, l’amas des rochers, l’amas des glaces de toute part et des rochers ; – rien qui bougeât (à part peut-être qu’il semble bien que la montagne elle-même bouge un peu, mais on n’y croit pas), aucun être vivant, aucune bête, point d’oiseaux, lieu désert, lieu déjà au-dessus et hors de la vie. Et Firmin noua donc la corde ; à la suite de quoi, ayant repris sa boule de toile, il contourna l’angle du chalet. Il y avait du foin dans cette boule. C’est ainsi que bientôt après il s’éleva une grosse fumée venant de derrière le toit. D’abord, elle fut blanche, elle fut transparente ; elle eut vite fait de noircir. Et alors, tout à coup, un cri ; tout à coup, derrière le chalet, le cri par le moyen duquel on fait rentrer le soir le troupeau, on le fait sortir le matin, que les bêtes comprennent, auquel elles obéissent : hô !… et encore : hô ! hô !… déjà une première bête avait paru à l’entrée de l’étable, plusieurs se présentèrent ensuite, se poussant ; le cri les attirait dehors, en même temps que quelque chose les chassait par derrière, qui était la fumée, comme on connut bientôt, parce qu’elle avait grossi encore, lente à monter d’ailleurs à cause de la lourdeur de l’air.

Et : hô ! hô ! ça venait parmi le tintement des sonnailles au-dessus du pâturage où il y avait ces taches de couleur qui s’espaçaient en s’éloignant : – si on avait été plus près, peut-être qu’on aurait entendu comment à présent des mains derrière la porte tiraient sur la porte et comment la porte était secouée, mais la corde tenait bon.

Cependant, ceux qui étaient postés s’étaient dit : « Attention ! ça va être le moment. » Ils armèrent leurs carabines. Ils étaient couchés ou à genoux, leurs carabines déjà braquées ; ils visaient tous vers le même point. Il y avait, à gauche de la porte du chalet, une ouverture carrée par laquelle on pouvait tout juste passer la tête et les épaules ; elle faisait cible. Ils n’eurent qu’à laisser la première tête s’y montrer.

On a vu paraître, au-dessus de chaque quartier de roc, une petite boule bleue qui a été violemment projetée ; tout aussitôt, la tête s’est mise à pendre dans le cadre de la fenêtre, les bras qu’on tenait tendus sont venus battre contre le mur.

Et tout l’air dérangé s’est d’abord porté en avant, il a été heurter la paroi des rochers ; il est revenu comme à la rencontre de lui-même par plusieurs vagues successives, qui, se contrariant, ont fini par tourner en rond ; un remous s’est fait à leur centre, peu à peu elles se sont calmées : la tête, là-bas, ne bougeait plus, les bras à leur tour devinrent immobiles…

On n’a eu qu’à recharger son fusil, Firmin n’a eu qu’à remettre du bois sur le feu (c’est du bois mouillé qu’il met sur ce feu, c’est parce qu’il est mouillé qu’il fait une si grosse fumée).

Et ça y est, – alors la chose eut lieu dans le haut de la cheminée, la grosse cheminée carrée qu’on voit monter au-dessus du foyer, tout argentée de suie, avec un couvercle de ciel ; ils furent deux, cette fois, ils y avaient grimpé, s’étant sans doute aidés l’un l’autre, mais ça ne leur avait servi à rien. L’un des deux corps retomba à l’intérieur, tandis que l’autre roulait le long de la pente du toit, et l’air de nouveau était comme quand on prend une pièce de linge par les deux coins et on la secoue.

La voix de Firmin fut entendue ; il criait : « Ça y est !… » Et trois fois, quatre fois, cinq fois l’écho réveillé, de nouveau amené dehors, comme quand on chatouille le grillon dans son trou : et ceux dans le chalet, l’un après l’autre, supprimés jusqu’au dernier. Après quoi, les quartiers de rocs se dédoublèrent, chacun donnant naissance à un des hommes, qui fit un pas de côté, puis beaucoup de pas en avant. « Ça y est-il ? » Ils venaient. « Ça y est ! » On vit Firmin aller à leur rencontre, balançant son chapeau à grands coups devant lui. Les autres arrivaient, le fusil jeté sur l’épaule, sans connaître, ni voir le ciel. Ils venaient, ils criaient : « Ça y est ! » Ils vinrent, ils avaient coupé la corde passée dans les anneaux de la porte ; ils étaient entrés, ils riaient. Ils eurent du sang sur les mains, ils en avaient à leurs souliers. Ils étaient heureux, étant fiers d’eux-mêmes. Dans l’oubli de tout, sauf d’eux-mêmes, ils prenaient ces corps, les portaient dehors, les jetaient en tas dans un coin, comptant : « Un, deux, trois », comptant : « Ça fait quatre » ; comptant jusqu’à dix ; s’essuyant alors les mains à l’herbe, arrachant des touffes de feuilles pour s’en frotter les bras, et : « À présent, c’est fait, ou quoi ? » Ne voyant nulle autre chose, tournés seulement vers ce qui leur restait à faire. Le troupeau s’étant dispersé, ils avaient à le rassembler ; il y avait les vaches à traire, il y avait le feu à rallumer sur le foyer…

Une voix de nouveau a couru la montagne : hô !… hô !…

Une voix de nouveau est allée le long des pentes, monte aux pentes, les redescend : hô ! Et c’est le rocher à présent qui dit : hô ! par trois fois.

Celui-ci fait claquer son fouet ; cet autre, prenant sur l’autre bord du pâturage, fait aussi claquer son fouet, et : hô !… Et c’est à présent le mur du chalet, c’est de nouveau le rocher, c’est le ciel : hô !… hô !… comme s’ils voulaient s’aider : – alors, on voit les bêtes, peu à peu, aller les unes vers les autres, puis venir ensemble comme chaque jour.

Une vie qui est celle de chaque jour. C’est tout ; le ménage. Les choses retrouvées au point où on les avait laissées, et reprises, et continuées, comme si ça devait durer.

Et, en effet, ils ne voient rien. Ils n’ont rien vu venir, malgré les annonces qu’il y a. 36°, 37°, 38° sur les glaces de là-haut et les neiges pas habituées. Ils vont encore sous le ciel blanc sans être étonnés de lui, à cause du contentement qu’ils ont dans la tête. Ils se passent de temps en temps le revers de la main sur le front, c’est tout. Ils secouent devant eux leurs doigts où des gouttes de sueur pendent. Et, de temps en temps, ils sont bien obligés de faire halte, parce que le souffle leur manque : mais ils ne veulent pas comprendre. On comprendrait, si on voulait : eux, ils veulent seulement comprendre qu’ils sont de nouveau les maîtres chez eux. Ils veulent seulement comprendre qu’ils sont de nouveau les maîtres parmi des choses de nouveau à eux et dont ils ont repris possession. On a su faire ! Les uns s’étaient mis à traire, d’autres poussaient la brouette, charriaient le purin. Midi. Ils essayèrent encore de manger, puis ils allèrent s’étendre à l’ombre. Ils se tenaient couchés sur le ventre, ils s’appliquaient au sol si étroitement qu’ils pouvaient : mais aucun secours n’en venait, étant déjà profondément tari, et épuisé de toute sève. 40°, 42° à cette heure, alors qu’est-ce qu’il va arriver ? mais c’est ce qu’ils ne se demandent pas, bien qu’on entendît par moment, là-haut, des espèces d’explosions, comme quand on fait sauter un tronc d’arbre, comme quand on a bourré de poudre une souche trop noueuse et demeurée en terre. 40° et plus sur les glaciers, mais ici, on est chez nous, ou quoi ? disent-ils sans rien se dire, parce que chacun le pense de son côté et ils le pensent tous ensemble.

La vache beugle, tend le cou, sort la langue ; la vache se couche sur le flanc, laissant aller de côté sa tête dont la corne s’enfonce dans la vase au bord des mares.

Quatre heures de l’après-midi, cinq heures…

On n’y voulait pas croire : il a bien fallu.

La paroi de rochers faisant bordure aux pâturages a bougé comme quand un cheval qui a des mouches fait bouger sa peau.

Et, en dessus de la paroi, se tient suspendu le glacier, dont la partie d’en bas est comme une cascade arrêtée : il a semblé que la cascade recommençait à tomber.

Les crevasses, qui étaient immobiles et qui faisaient des lignes droites, ont ployé dans leur milieu comme un arc sous le genou.

Il y a eu comme si des centaines de pièces d’artillerie partaient toutes ensemble.

Un grand tourbillon est monté, en même temps qu’un coup de vent était venu, prenant à deux mains les hommes et les bêtes, les renversant les uns par-dessus les autres sur le flanc pêle-mêle, emportant le toit du chalet.

29

Tout a commencé à se taire ; tout s’est tu davantage, en bas de la terre et en haut, à ses deux bouts, dans leur entre-deux.

Ils se sont encore agités un peu de temps, là dedans, – ils ne se sont plus agités. Ils ont crié, ils se sont tus. Par tout le vaste monde, sur l’un et l’autre de ses flancs : – ceux d’en dessous de nous, ceux de tout près, ceux de plus loin, ayant appelé, ayant supplié, étant encore longtemps venus avec leurs cris, les blancs de peau, les rouges, les noirs de peau, les jaunes ; – s’étant agenouillés devant leurs dieux visibles ou invisibles, peints, pas peints, de pierre ou de bois, figurés au dehors ou intérieurement ; – les ayant priés, les ayant maudits ; ayant dansé, tourné en rond, ayant joué pour eux de leurs instruments de musique : le grand tam-tam, les tambours, le violon à une seule corde, les trompettes de cuivre ou de corne ; ayant touché la harpe plate, ayant fait de la musique, prié, dansé…

Et à présent c’est comme quand le petit berger a fait un feu.

Comme quand le petit berger a fait un feu, puis, les mains dans ses poches, s’est remis en chemin.

Un rond gris, un rond noir, un rond couleur de rouille : ces grandes villes, – comme quand le petit berger fait son feu, puis part en sifflant.

Plus personne, nulle part. C’est seulement, peut-être, dans le pied d’une haie, près d’où était le puits, dans le bord du lit des ruisseaux ou dans ce qui reste d’un bois, entre ses colonnes brisées, entre ses tronçons de colonnes encore debout ou penchant à demi : là, des corps, quand on est plus près.

Ce corps dans une position, des centaines (quand on regarde de plus près) ; dans telle position, une autre, étendus tout du long et à plat ou bien repliés ou les jambes plus haut que la tête, tordus sur eux-mêmes, ou pris sous les pierres, sans jambes, sans bras, sans tête ; plusieurs aussi à des fenêtres, la face collée au mur, les mains pendant un peu plus bas.

Des centaines, des centaines de centaines ; le plus grand nombre tout à fait immobiles : certains pas encore tout à fait. Des doigts se recourbent, ils griffent la terre. Sous des cheveux de femmes complètement dénoués et défaits, des reins creux font suite à la nuque. La femme se tient sur le coude, elle écarte ses cheveux, elle a vu : il aurait mieux valu pour elle qu’elle ne vît pas. Et celui-ci, plus loin, depuis longtemps ne bougeait plus ; tout à coup, il est parti en courant ; il tombe sur les genoux, il se relève, il retombe…

Pendant ce temps, l’aviateur monte.

Après un long sommeil qui a été sans rêves, et c’est comme s’il sortait d’une espèce de première mort, il s’est réveillé sur son lit de camp ; il s’est reconnu.

Il a touché son corps. Il a le corps intact sous le hangar de tôle intact. Il a sauté sur ses deux pieds. Il met son moteur en mouvement.

Il distingue encore sur le fleuve un chaland qui descend au fil de ce qui reste d’eau sans plus personne pour le conduire et, dans le bout des cordes de halage, sont les cadavres des chevaux qui surnagent, étant tirés après avoir tiré. Le chaland a abordé à un banc de sable. Il s’est tourné en travers, il se balance là, il a le temps. Plus rien ne presse. Le chaland penche de côté, il se redresse, il penche encore, il dit : « On a le temps. » Il est devenu tout petit, à cause de la grande hauteur d’où il est vu, il a encore remué sur sa quille. Il a le temps : « Mais, moi, est-ce que j’ai le temps ? » Parmi le ronflement du moteur : le temps, mais le temps de quoi faire ? prenant de la hauteur ; le temps de quoi ? le temps pour quoi ? Forçant cependant encore l’allure, montant toujours, montant vers autre chose, à cause de l’épaisseur de cette écorce de brouillard qu’il faut crever ; vers plus aucune espèce de temps du tout, comme pour échapper au temps. Mille mètres, deux mille, trois mille mètres ; – alors l’homme sur sa machine a été brûlé. Le soleil, reparu au ciel, a été comme un fer rouge. L’homme sur sa machine a beau changer continuellement de direction par des virages brusques : sur chacun des points de son corps qui est touché, il y a cette douleur insupportable, comme par un contact réel. Où et comment qu’il se tourne, la brûlure se colle à lui, elle entre. Il est obligé de redescendre. Chassé d’en haut, il descend de nouveau, flottant de nouveau dans l’opacité. Nu, complètement nu, le casque, ses vêtements de cuir, et jusqu’à ceux de dessous ôtés, cherchant dans la vitesse l’illusion d’un peu d’air, parmi le rejaillissement de l’huile, sous les toiles, il a commencé à descendre, il descend toujours plus. Mais alors, c’est ce désert, c’est ce silence qui sont venus. Le bruit qu’il est seul à faire l’irrite et l’étonne. Il y cherche une réponse ; il se cherche comme une réplique à lui-même. Il doute d’être, ne distinguant nulle part aucune autre existence que la sienne. Il s’envisage avec colère, il est un dérangement. Et il descend toujours, à la poursuite d’une ressemblance. Il se laisse encore descendre ; rien pourtant n’est venu que, vaguement et à travers comme de la cendre, l’immense étendue d’un lac à présent. Elle lui a présenté l’absolu désert de ses eaux, lisses comme un métal, immobiles comme un métal, parfaitement silencieuses et fixes, nues, sans aucun reflet, sans nulle image, sans réponse. Closes, muettes, indifférentes, qui ne savent pas, qui ne voient plus, n’écoutent plus.

Il lâche le gouvernail. Il a été comme l’aigle qu’on tire au vol. Il est venu avec tout son poids ; il s’est enfoncé comme dans un puits au cœur de l’eau qui a été percée.

L’eau s’élève pour un instant, tout autour du point de chute ; – elle est retombée.

30

Ayant quitté la grande vallée, on ne prenait pas dans cette autre plus petite, qui s’ouvre sur le côté et débouche par une gorge : on montait droit à l’avancement isolé que la montagne faisait là, ce promontoire, cette espèce de socle, qui était comme si on avait voulu mettre quelque chose dessus. Ils n’y ont mis pourtant que ce tout petit village, qui est posé à plat et qui ne se voit même pas. Il n’y avait pour y arriver qu’un mauvais sentier. On montait sous son sac de toile, on avait sa gourde, on ôtait sa veste et son col, on troussait ses manches. Le commencement consistait en un affreux talus pierreux tourné en plein soleil. Dans le bas de ce talus on avait installé (il n’y avait pas longtemps) une grande usine, où on fabriquait de l’hydrocarbure. On commençait à monter le long de l’énorme tuyau de fonte peint en noir qui faisait marcher les turbines, gros comme dix fois votre personne, aussi haut dans son diamètre que vous, qui descendait là droit en bas de même qu’on montait droit en haut, – et, de loin, on voyait la ligne qu’il faisait sans comprendre d’abord ce que c’était, parce qu’il n’y en a point de ce genre dans la nature.

On montait droit en haut et droit devant soi. Le petit sable, ce gravier, ces pierres plates jamais en équilibre étaient quelque chose de décourageant sous le pied. Les vols de mouches vous éclataient à la figure et il y avait ces gros bourdons incapables de changer de direction qui vous atteignaient à la tempe, comme quand les enfants vous tirent dessus avec leurs balles en moelle de sureau. Les lézards étaient complètement immobiles, puis, par un complet changement, rapides comme des pensées. On montait. Il faisait tout de suite une grande soif, on se retenait de boire. On serrait ses lèvres l’une contre l’autre, passant de temps en temps le bout de la langue dessus ; on tâchait de régler le rythme de sa respiration, imaginant qu’on commanderait ainsi à son cœur dont les battements vous remplissaient les oreilles. Et voilà que déjà on n’entendait plus qu’eux et on était par eux comme isolé du monde, de la grande respiration d’en bas. C’était seulement quand on s’arrêtait et après un peu de temps : alors les voix reviennent, la grande voix des eaux, le fleuve, le vent, un train qui passe, quelqu’un qui appelle, un maillet tapant sur un pieu…

Quand on montait, et on montait ainsi environ trois cents mètres ; là le tuyau tournait à droite, là aussi on traversait la route qui s’engage dans la gorge, et elle chemine à flanc de la gorge sous des espèces de tunnels.

On allumait une pipe. On s’asseyait un moment. On regardait tout en fumant sa pipe le pays s’ouvrir tout entier au-dessous de vous. On regardait combien il y avait de soleil sur ce beau pays, toute une épaisseur de soleil à travers laquelle il apparaissait comme quand il y a du vernis sur une peinture…

On se remettait en marche. On continuait à monter droit devant soi.

Jamais, ici, la pente n’a de repos, ni ne vous en donne. Elle vous dit : « Il te faut me prendre comme je suis… » Et, de nouveau, la veste sur le sac, le bâton en travers du sac, les avant-bras croisés sous le sac pour en diminuer le poids et rendre moins gênante la pression des courroies aux épaules, droit devant soi, droit vers en haut. Il venait des prés. On monte comme en ballon, ici : seulement c’est un ballon qui ne monte pas vite. On avait le temps de bien voir comment tout était. On voyait ces petits prés. Ils étaient pauvres, avec une terre mince et pas bonne. Les gens d’ici vivaient de peu. Ils vivaient à onze cents mètres plus haut, ils descendaient jusqu’ici faucher, allant rappercher partout (comme on dit), étant des espèces de glaneurs en tout, n’étant des moissonneurs en rien, trouvant un petit peu d’une chose en un endroit, un autre petit peu en un autre : – alors par toute l’immense pente toujours en chemin, et leur plus grand travail était encore d’être sur les chemins. Une dure vie, une dure pauvre vie qu’on lisait ainsi écrite dans ces petits prés tout en montant. Parfois on rencontrait une petite fille à jupe longue traînant une chèvre : longtemps avant d’être à côté de vous, elle s’arrêtait dans son étonnement, elle amenait la bête à elle, elle tirait de toutes ses forces sur la corde, à cause que la bête, têtue comme elles sont, ne voulait pas quitter le chemin, – mais elle, elle s’obstinait plus encore, par peur, ou respect, et c’est des sauvages. Ou bien il y avait une femme sous la hotte, un homme sous la hotte, les hommes et les femmes étant toujours sous la hotte, à cause de ce qu’ils ont à porter avec eux, leurs provisions, leurs outils, leur tonnelet de vin, des vêtements de rechange, sans compter une bonne charge de foin pour remonter, une bonne charge de fumier pour descendre. Et on allait ainsi encore un peu de temps à travers les prés, puis les buissons devenaient grands, ils accouraient de tous les côtés devant vous à la rencontre les uns des autres. Venait alors le troisième trajet, c’était dans des bois de chênes et de hêtres. La fine verdure, fraîche à voir, de ces bois d’en bas, ces bois des commencements, car on est encore dans les commencements.

Il fallait traverser ces bois. On arrivait, de nouveau, dans des prés. Le quatrième trajet était à travers ces nouveaux prés où ceux du village d’en haut avaient un premier tout petit village. Il y avait cette espèce d’île de prés sur la pente ; de loin, on voit la tache ronde que ça fait, comme quand on a la pelade, un endroit sur la tête où les cheveux sont tombés et la peau paraît en plus clair. Au milieu, ce village ; c’est une réduction de village. Des toutes petites maisons, des réductions de maisons où pourtant ils avaient une cuisine et une chambre, parce qu’ils venaient les habiter pour une semaine ou deux à l’époque des foins et à celle où on fait pâturer. Généralement ces villages-là sont au-dessus du vrai ; ici, c’est au-dessous. On montait à côté de ce premier petit village ; on se demandait comment il tenait, comment il n’avait pas glissé déjà à la pente, étant assis là comme quand on se met sur son traîneau et c’est tout juste si on peut le retenir avec les pieds. Pourtant il tenait. Et on passait à côté. Après quoi, il y avait que la pente raidissait encore, ce qui semblait incroyable et impossible ; tout à coup, elle se redressait jusqu’à se tenir toute droite, avec des bancs de roc superposés et qui devenait noire à cause des pins. Noire et rouge, d’un rouge éteint parce qu’il était sous le noir, et on allait sous le noir et parmi ce rouge, sur des corniches, le sentier les suivant l’une après l’autre par des tournants. Cependant, même ici, l’arbre toujours jaillit, il s’élance hors des fissures, il tend obliquement son tronc, il fait une peinture à grands frottis sur l’espace qu’il cache par place ; puis l’immense trou reparaît, on flotte au-dessus.

Il fallait monter encore longtemps ; c’était plus haut que les arbres. À un moment donné, la pente cassait. Et tout à coup, devant vous, sortait le vrai village, posé là, posé là au-dessus de tout, – quand on ne savait plus que regarder, ni où : et le village devant soi ou bien derrière soi le vide, parce qu’il y avait ce grand vide et ce grand vide vous appelait…

Un de ces villages comme il y en avait, qui était brun et blanc vu d’en bas, quand on venait, qui aurait été couleur d’étain vu d’en dessus à cause de ses toits d’ardoises, tout rond, serré contre lui-même, tout resserré là, rond et plat, fissuré de rues, – comme quand les enfants font des galettes avec de la terre glaise et les abandonnent au soleil.

Un peu au-dessus il y avait l’église. Il y avait le cimetière autour de l’église. Il y avait l’avancement d’un porche à l’un des bouts de celle-ci. Il y avait à l’autre bout le gros clocher en pierres grises mal crépies…

Là, ce dernier matin, le sonneur a eu encore juste le temps, marchant tout penché dans le vent, tournant sur lui-même dans le vent.

Un grand vent s’était mis à souffler ; il a été obligé de se tenir aux murs le long de la rue qu’il a suivie, et puis plus loin de se tenir à la pente, cherchant avec le pied le sol devant lui.

Dans le moment qu’il arrivait au clocher, il a risqué de rouler sur les dalles. Heureusement que la corde était là, pendant à travers deux ou trois planchers, et depuis tout en haut jusque tout en bas, par des trous. Il a senti la corde, grasse de lui à cette place, venir contre sa main ; il a vite refermé sa main.

Et eux, alors, aussi, ont eu bien de la peine. Ils se tenaient dans leurs chambres de bois, le plafond bougeait et craquait au-dessus d’eux comme un mât, le plancher balançait comme le pont d’un navire. Ils ont dû, eux aussi, ce dernier jour, aller chercher avec la main la poignée de la porte, aller chercher avec le pied le seuil ; ils portaient le pied en avant avec une grande difficulté, à cause que le sol montait et il venait à leur rencontre, ou bien il s’en allait sous eux et les fuyait. Eux aussi, se sont mis à tourner dans le vent. Pendant que ça craquait ainsi, ça bougeait partout, ça tombait : deux ou trois, deux ou trois plus loin, dans toutes ces petites rues, remontant ces petites rues : le père, la mère, les enfants ; la mère qui serre le plus petit contre elle dans un châle, les autres qui se tiennent à sa jupe, le père qui va le premier, va devant ; – comme ils pouvaient, tombant, se relevant, la main sur leur chapeau pour l’empêcher de s’envoler, fermant la bouche…

Mais, à présent, venez seulement en bas, montagnes, tombez-leur seulement dessus : ils n’ont plus peur de vous, ils vous ont échappé, parce qu’ils sont entrés dans l’église.

Ceux d’ici, quelques-uns, – tout petits pourtant d’apparence, tout noirs et petits dans le noir ; diminués encore d’être à genoux entre les bancs, dans leurs vestes de gros drap raide ou des jupes à beaucoup de plis, penchés en avant, les mains jointes ; les talons, les genoux rejoints et rapprochés, pliés en deux sur leurs genoux pliés ; – comme n’étant déjà plus rien et comme n’existant déjà plus : mais c’est seulement d’apparence.

Car voilà que la cloche recommence à sonner ; elle va sonner les trois coups.

La cloche sonne le premier coup, le second : tout s’écroule, mais ils ont traversé la mort. Ils ont vu l’espace imparfait s’ouvrir pour eux devant l’autre espace, le temps qui fuit et qui s’écoule a cessé de fuir pour eux et de s’écouler.

La cloche sonne le troisième coup ; il leur a été dit : « Vous venez ? » Et puis, de nouveau : « Venez-vous ? »

Une Personne a été devant eux sur la pauvre nappe à dentelles, entre les fleurs de la terre qui passent, parmi les petites lumières qui tremblaient ; Elle s’est levée d’elle-même, Elle s’est mise en marche ; Elle leur a dit : « Vous venez ? » Et, dans leurs corps nouveaux, ils se sont avancés.

La nouvelle lumière les a frappés tellement fort que leurs yeux se sont fondus, leurs anciens yeux qui connaissaient la nuit, et ils ont eu des yeux qui ne la connaissent plus.

Leurs yeux, leurs oreilles ont été changés ; ils ont rappris à voir, ils ont rappris à entendre ; – et longuement ils se sont mis à regarder, s’étant tournés à droite, à gauche : ils ont été bien étonnés…

Comme si c’était davantage, mais en même temps c’était ça ; comme si c’était ce qu’ils n’avaient pas avant, mais aussi ce qu’ils avaient déjà ; comme si, tout en connaissant, ils reconnaissaient : – et, d’abord, ils ont hésité, et puis ils n’ont plus hésité.

Ils ont hoché la tête.

Parce qu’alors on n’aurait pas été trompés quand même ! parce qu’alors on n’aurait pas eu tort de s’attacher, on aurait bien fait d’aimer malgré tout !

Et ils ont dit :

— Mais c’est chez nous !


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en septembre 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : C. F. Ramuz, Œuvres complètes 12, Lausanne, Mermod, 1941. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page a été prise par Laura Barr-Wells.

— Dispositions :

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