Charles Ferdinand Ramuz

PARIS, NOTES D’UN VAUDOIS

1941 (1938)

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Table des matières

 

I 3

II 15

III 29

IV.. 45

V.. 55

VI 71

VII 86

VIII 104

IX.. 114

X.. 131

XI 144

Ce livre numérique. 154

 

I

Il faudrait d’abord savoir ce que c’est qu’un Vaudois, car très peu de gens le savent, en dehors des Vaudois eux-mêmes.

Bien que le mot soit pris ici dans un sens un peu symbolique, comme on le verra tout à l’heure, encore faut-il préciser qu’il n’est pas de pure invention ; qu’il désigne quand même une terre et des hommes qui habitent cette terre, j’entends une terre réelle et des hommes réels, et que c’est le commencement.

J’écris ceci pour ceux de mes lecteurs qui vivent au delà de nos frontières et qui peuvent fort bien l’ignorer, car il est tout petit, ce pays. Il n’a guère qu’une centaine de kilomètres dans un sens (d’est en ouest), tout au plus une quarantaine dans l’autre ; et les Vaudois ne sont pas plus de trois cent cinquante mille en tout, bien qu’ils vivent assez serrés, car c’est un pays de montagnes, tout au moins à sa périphérie, et sa population se masse à son centre où prospèrent la vigne et le blé.

C’est un des vingt-deux cantons suisses. C’est un canton souverain qui fait partie de cette confédération de petits États souverains qu’est la Suisse. Il est situé au sud-ouest de la Suisse ; il est séparé de la France par le Jura et le lac Léman ; il est dans le voisinage de la source du Rhône, qui le baigne sur toute sa frontière sud, fleuve d’abord, puis nappe d’eau, torrent tumultueux et couleur de lait premièrement à cause du sable qu’il charrie, paisible étendue d’eau ensuite, mais très largement étalée, de sorte que les montagnes qui se dressent sur son autre rive sont bleues dans l’éloignement.

Mais ce n’est pas ici de géographie qu’il s’agit, ou pas seulement de géographie. Ce qu’il faudrait savoir, d’abord, c’est ce que c’est qu’un Vaudois ? Il est facile de répondre. C’est un Français qui n’est pas français. Qu’est-ce qu’un Vaudois du point de vue particulier où on se situe ? C’est un Français qui parle le français parce que c’est sa langue, mais qui, d’autre part, ne dépend en aucune façon de l’organisme politique qu’est la France, si bien que sa situation y est très particulière, puisqu’il y est chez lui en tout ce qui concerne son être spirituel et qu’en même temps il y est un étranger, au même titre qu’un Bulgare ou qu’un Chinois, en tout ce qui touche sa situation légale.

Et il faut insister sur ce fait précis que ce Vaudois ne parle pas le français parce qu’il l’a appris à l’école, que ce n’est pas pour lui une seconde langue comme pour tant de Russes autrefois ou d’Égyptiens ou de Roumains aujourd’hui, mais que le français est sa langue à lui, son unique langue à lui, celle que précisément on n’apprend pas, celle qu’on pompe avec le sang dans le ventre de sa mère ; et que le Vaudois a le droit, par conséquent, d’avoir son français à lui, un français qui lui appartient en propre, comme c’est le cas pour les autres provinces de France, une espèce de dialecte franco-provençal, qui a son accent, son rythme, sa cadence, lesquels justement lui confèrent l’authenticité. Quand le petit Vaudois dont il est ici question était au collège, la plupart des livres dont il se servait venaient de Paris : il y apprenait le bon français : par où il faut entendre le français littéraire. Il y apprenait, comme tous ses autres congénères de France, la langue écrite, puisque aussi bien il aurait à l’écrire, mais qui diffère essentiellement de la langue parlée, puisqu’on sait qu’il suffit de s’éloigner d’une centaine de kilomètres au nord de Paris, pour qu’on n’arrive plus à comprendre que difficilement la langue qui s’y parle. Il participait donc, ce petit Vaudois, sans trop s’en douter, à ce grand concert des dialectes dont Paris est le centre, en même temps qu’il en est le régulateur et le codificateur ; de sorte que Paris est bien sa capitale, à lui aussi, mais que pour les raisons qu’on a vues tout à l’heure, sa situation y est toute différente de celle du petit Français. Car, par exemple, il a besoin d’un passeport pour s’y rendre ; car encore, par exemple, il n’y votera pas quand il en aura l’âge, et à la préfecture de police il est inscrit sur le même registre qu’un Juif polonais ou un nègre d’Haïti. D’où il s’ensuit qu’il doit voir Paris (étant donné sa situation assez bizarre et j’ajoute assez spéciale, puisqu’elle ne lui est commune qu’avec les Wallons et les Canadiens) d’une façon toute particulière, par quoi il faut entendre plus désintéressée et plus indépendante, puisque ce petit Vaudois, sur le plan matériel, ne peut rien attendre de Paris. Il n’y est soumis à aucune des prestations légales de ceux de ses habitants qui sont citoyens français, et il ne participe à aucun de leurs avantages ; mais en même temps il en parle la langue et se trouve par là participer tout de suite à leur vie, puisque c’est seulement la langue qui nous permet de nous comprendre. Cette sensation de dépaysement total qui vient ailleurs des vocables fait place pour lui, en France, à une double sensation qui est d’une part celle d’un rapatriement, d’autre part quand même d’un grand déplacement dans l’espace et peut-être bien dans le temps.

C’est ainsi qu’un petit Vaudois (et on met « petit » bien qu’il eût plus de vingt ans, mais c’est que l’âge n’est pas seulement affaire de calendrier) s’était trouvé jeté, bien avant la guerre de 14, un matin d’octobre, sur le quai de la gare de Lyon, sa valise à la main.

Il venait pour la première fois de franchir la frontière. Le voyage qu’il venait de faire n’est pas d’ailleurs un très long voyage ; c’est même un voyage beaucoup plus court que celui de Brest ou de Bayonne ou de Marseille, à ce même Paris ; mais, lui, il avait eu à passer par-dessous une montagne, il avait eu à franchir un « cordon douanier ». Il n’avait, bien entendu, pas dormi de la nuit, tenu éveillé qu’il était par la nouveauté de l’événement, et par l’inconfort de ce coupé capitonné de vieux drap bleu, qui comportait huit places, dont il occupait la huitième.

C’était le commencement d’octobre. Le beau temps qu’il faisait à son départ de Lausanne avait cédé la place, de l’autre côté du Jura, à une petite pluie persistante qui avait duré toute la nuit et qu’on avait vue dégouliner aux vitres de la portière, sitôt que le jour s’était levé. Quelqu’un avait tiré les rideaux de drap bleu en même temps qu’on relevait l’écran de même étoffe qu’on avait rabattu sur la lampe au plafond (c’était encore une lampe à gaz) : alors avait commencé à défiler, sous la pluie, derrière les glaces embuées, une triste banlieue, en travers de laquelle la locomotive se jetait à toute vapeur, avec de hardis virages qui faisaient basculer le paysage à demi noyé dans le brouillard.

La locomotive n’avait pas tardé à s’engager dans un système enchevêtré de rails dont on apercevait les écheveaux se nouer et se dénouer à perte de vue, de chaque côté de la ligne ; et, dérivée d’un rail à l’autre, pendant qu’elle poussait un sifflement aigu, son brusque changement de direction imprimait à tout le convoi un penchement soudain, suivi d’un lent redressement, comme à un navire sur les vagues.

Une grande gare de brique était distinguée à peine, que la locomotive soulevait au passage, puis laissait retomber, sans rien abdiquer de sa vitesse. On avait aperçu à main gauche une espèce de vignoble, c’est-à-dire beaucoup de murs blancs divisés en casiers et posés les uns sur les autres ; des cheminées fumaient à main droite ; un canal sans aucun courant était alors apparu ; et, moi, je m’étonnais de cette eau immobile, car je venais de la montagne où les cours d’eau sont des torrents, dont il n’y en a aucun qui ne se précipite ou ne tombe de roche en roche.

Ici, c’est une eau immobile et verte et deux ou trois bateaux dessus, sans mâts ni cheminées ; et c’était tout à coup la plaine, bien singulièrement présentée à un petit garçon qui ne la connaissait pas, toute charbonneuse et pelée, où l’œil qui fuyait à plat dans la bruine ne rencontrait d’autres verticales que celles des bâtisses, d’ailleurs aussitôt dépassées ; suivies de terrains vagues occupés par des espèces de jardins clôturés où se dressaient des baraques faites de matériaux disparates provenant de démolition et utilisés pêle-mêle : moellons de mâchefer, tôle ondulée, planches et papier bitumé, portes et fenêtres rapportées ; – et, là-dedans parfois, un vieux wagon monté sur un socle en ciment.

Mais mes compagnons de voyage s’étaient mis debout tous ensemble : Paris approchait. On était entré sous une immense halle voûtée, faite de verre et d’acier ; quelques minutes plus tard, je m’étais trouvé immobilisé sur le trottoir qui est devant la gare de Lyon, sous la grande horloge. Car l’affaire était à présent d’essayer d’attraper un fiacre. J’étais plein d’inexpérience, je ne connaissais pas encore les trucs. Il en survenait constamment, de ces fiacres, mais ils étaient tous assaillis et occupés bien avant d’être arrivés à ma hauteur.

C’était encore le temps des fiacres. L’objet a disparu de la circulation, et le mot lui-même du vocabulaire : sans doute que bientôt on n’en comprendra plus le sens. Mais, en ce temps-là, ils étaient à peu près seuls à assurer le service des voyageurs car il n’y avait encore que de rares automobiles ; obéissant, d’ailleurs, à un mystérieux système de télégraphie à distance, dont le code m’était inconnu, qui faisait qu’ils étaient retenus longtemps avant d’avoir stoppé et me passaient devant le nez, les uns après les autres. Et, si l’un ou l’autre, par miracle, se trouvait inoccupé, alors j’avais affaire à un grand cocher dédaigneux, dont les exigences avaient découragé la clientèle, qui me jetait un chiffre en passant du haut de son siège, et la somme m’épouvantait.

Le temps s’écoulait cependant ; d’autres trains étaient cependant entrés en gare, déversant à leur tour sur le quai la foule de leurs occupants ; le nombre des voyageurs en quête d’un moyen de transport non seulement ne diminuait pas, mais tendait bien plutôt à augmenter encore ; et je commençais à perdre courage.

Un petit garçon bien maladroit aux choses courantes de la vie, et qui l’est resté, car, le petit garçon qu’on a été, on le reste toute sa vie. Il était là, il attendait, sa valise à la main ; il n’y avait pas de raison que son attente prît jamais fin.

C’est alors qu’il avait été abordé par une espèce de voyou à casquette, un reste de cigarette éteinte lui pendant au coin de la lèvre, qui depuis un moment tournait autour de lui, les mains dans les poches, humant l’air ; et tout à coup, par-dessus l’épaule, lui avait dit : « C’est du tabac belge ? » car j’avais, moi aussi, une cigarette à la bouche.

On m’avait enseigné depuis ma tendre enfance que je ne devais pas répondre aux gens que je ne connaissais pas, s’il leur arrivait de m’adresser sans raison la parole ; mais j’avais crâné, je lui avais répondu : « Non, du tabac suisse. »

Il s’était arrêté tout à fait : « Ça sent bon ! »

J’avais continué à crâner :

— Vous en voulez une ?

Il avait craché son mégot ; moi, j’avais tiré de ma poche un de ces magnifiques emballages d’avant-guerre en carton épais, avec des lettres d’or, et, à l’intérieur, deux ou trois enveloppes de papier superposées, dont l’une d’étain, l’autre de soie :

— Chouette !

Je lui avais donné du feu.

Alors il m’avait dit :

— Et où allez-vous comme ça ?

— Je cherche un fiacre.

— Bigre ! c’est qu’il y a de la concurrence. Est-ce que vous avez déjeuné ?

Je lui avais répondu, en toute innocence, que je n’avais pas déjeuné.

— Eh bien, venez avec moi. Je vous indiquerai un bon coin. Et on vous trouvera sûrement une voiture…

Cette arrivée à Paris risquait de mal débuter ; je m’en doutais bien un peu. Des souvenirs de mes lectures me revenaient à la mémoire, entre autres certains passages des Misérables, dont j’avais été le lecteur passionné. Mais le Paris dont il s’agissait dans le livre n’était qu’un Paris tout imaginaire, et par là-même sans danger, au lieu qu’à présent j’y étais et en conversation avec un personnage qui me semblait singulièrement suspect. Seulement, il y a l’amour-propre. On est ainsi fait que c’est quand on est le plus inquiet que l’orgueil vous engage à faire preuve de plus de confiance, et que c’est justement quand il y a une chose à ne pas faire qu’on se sent tenu de la faire :

— C’est une idée, allons déjeuner.

L’homme en casquette m’avait pris ma valise, nous avions traversé la place ; il s’était engagé dans une de ces petites rues toutes noires qui débouchent non loin de là sur les artères fréquentées ; et c’est ainsi que mes premiers pas à Paris m’avaient porté chez un vrai bistrot, tout ce qu’il y a de plus populaire, avec un zinc, de la sciure par terre et deux ou trois petites tables, d’ailleurs inoccupées, parce que la coutume est de boire debout.

J’ai fait connaissance dès mon arrivée avec le lait de Paris qui est un bizarre assemblage d’une espèce d’eau bleuâtre et de gros grumeaux gluants qui flottent à la surface, puis tombent lourdement dans la tasse dont ils font déborder le contenu ; j’ai fait connaissance aussi dès la première minute avec le peuple de Paris, car tout le long du zinc il y avait des hommes accoudés : des cochers, des garçons livreurs, un fort des Halles avec son grand chapeau.

Nous avions pris place à une des tables ; eux, ils causaient très vite et à voix haute tout le temps ; puis brusquement l’un ou l’autre s’en allait, mais il survenait sans cesse de nouveaux clients ; et la porte battait au milieu d’un grand bruit de voix, de rires, d’exclamations, de discussions sans cesse interrompues, puis nourries à nouveau par ceux qui arrivaient.

Et nous deux, nous causions, nous causions très tranquillement, mon interlocuteur me demandant où j’allais loger, et je le lui disais ; d’où je venais et je le lui disais ; et où c’était ça, Lausanne ? et ça, la Suisse ? « Ah ! oui, disait-il, je vois : c’est à côté de la Belgique » ; et il déjeunait avec moi de grand appétit avec du beurre et des croissants. « Ah ! il y a un lac ! est-ce que c’est grand ? » L’aventure qui s’était mal annoncée semblait donc devoir finir le mieux du monde. Et, en effet, il ne s’était rien passé, sauf que nous avions déjeuné, que j’avais offert à mon guide improvisé le reste de ma boîte de cigarettes, et que je m’étais trouvé, pour finir, installé grâce à ses soins dans un fiacre, ma valise à côté de moi, tandis qu’il me souriait sur le trottoir, la main portée à sa casquette.

On ne se souvient déjà plus de ces cochers de Paris avec leurs longues houppelandes couleur tabac, pour la plupart, et leurs hauts-de-forme blancs ou beiges ou noirs, dont le vernis brillait au soleil. C’était haut, important, c’était surtout visible de loin, quelquefois orné d’une aigrette ou d’un ruban de métal à cocarde. Des sabots pleins de paille, en hiver, et une couverture de cheval enroulée autour des jambes complétaient cet équipement que rendait souvent pittoresque un vaste cache-nez dont les pointes flottaient par derrière. J’étais tombé sur un vieux cocher et un petit cheval fatigué qui n’allait pas vite, mais c’était tant mieux. Il ne pleuvait plus, le fiacre était découvert. Je m’étais laissé aller en arrière sur les coussins de couleur tendre, mais singulièrement crasseux et fatigués, avec un grand soulagement, je dois dire, n’ayant plus maintenant qu’à me laisser porter jusqu’à la rue de l’Odéon où j’avais retenu une chambre.

C’est donc, après quelques inquiétudes, dans un parfait repos d’esprit que ce petit Vaudois a fait son entrée dans Paris, bercé par des ressorts gémissants, mais dociles. Il y avait devant moi le dos du cocher penché en avant ; il y avait, au-dessus de moi, un grand ciel brouillé que je ne connaissais pas encore. Il était fait de bleu et de noir, tout parcouru par un grand vent ; tellement mobile, tellement capricieux que, le temps de baisser et de relever la tête, il n’était déjà plus le même. Les masses là-haut s’étaient déplacées, roulant les unes par-dessus les autres à grande vitesse, par une interversion constante de leurs volumes et de leurs couleurs : ces vastes nuées noirâtres bordées de gris, ou grises bordées de noir, qui basculaient les unes sur les autres, laissant apparaître un azur mouillé qu’elles recouvraient à nouveau ; sans cesse apportées, emportées. Et tantôt le soleil apparu brusquement faisait luire à perte de vue la perspective des rues, avec leur asphalte ou leur pavé de bois, tantôt tout retombait à une obscurité presque totale, comme par un jour d’orage, mais l’orage ne venait pas : c’est le soleil qui revenait.

Il faisait doux et humide. Je faisais connaissance avec le ciel marin (car le climat de Paris est déjà un climat maritime), c’est-à-dire un ciel où le vent ne connaît aucun obstacle, en même temps qu’il se réchauffe continuellement à ce réservoir de chaleur qu’est l’Océan. J’entrais dans un climat tempéré, qui est juste le contraire du nôtre où de hautes montagnes s’opposent à la libre circulation de l’air ; et elles sont, elles, à cause de leurs neiges, un réservoir de froid ; de sorte que notre climat est fait de contrastes brusques, avec de soudaines hausses, de soudaines baisses de température. Ici, c’est la lumière qui changeait continuellement, ce matin-là, tantôt tragique, tantôt radieuse, car on était encore proche de l’équinoxe d’automne. Nous avancions avec toute la lenteur souhaitable, souvent même arrêtés longuement à un croisement de rue par l’intense circulation qui me remplissait d’étonnement ; je nous revois comme noyés, et nos dimensions, j’entends celles du cheval et de la voiture, diminuées, rapetissées, venues à rien, entre un énorme omnibus et un non moins énorme camion chargé de tonneaux de bière, qui fonçaient tout à coup en avant. Alors nous faisions de même, passant entre deux berges de véhicules arrêtés dont le courant jusqu’alors avait été perpendiculaire au nôtre.

Nous étions arrivés sur un vieux pont ; il y avait d’autres vieux ponts à ma droite et à ma gauche. Il y avait eu Notre-Dame à ma gauche. On abaissait la cheminée d’un remorqueur. Elle se laissait aller docilement en arrière, noire et blanche, rouge et blanche : elle se cassait en d’eux d’elle-même pour ne pas être cassée en deux par le tablier du pont sur lequel nous passions justement, pendant qu’elle lâchait encore tout près de nous une grosse bouffée de fumée noire qui sentait âcre.

Il y avait toujours Notre-Dame en amont. Elle glissait lentement en arrière, avec ses deux tours vues à contre-jour, immobiles sur un ciel chaotique, sans cesse en mouvement. Et, entre elles, un instant, la flèche était parue, mais elle avait été presque tout de suite offusquée. Puis c’était Notre-Dame elle-même qui avait disparu, avec la Seine et sa vaste ouverture sur l’espace, parce que nous nous étions engagés dans d’étroites rues, assez tristes, mais historiques, comme je pouvais le lire en blanc sur les plaques indicatrices en émail bleu.

J’avais vu pour la première fois de mes yeux ce que c’étaient que ces fameux « ruisseaux » de Paris, dont il est parlé si souvent dans les livres. Le mot sert à des images et c’est, par exemple, une fille « tombée au ruisseau ». J’avais souvent cherché à m’imaginer ce qu’il pouvait bien représenter sans y avoir réussi ; je le constatais à présent sur place ; et que c’était bien un ruisseau, un ruisseau de belle eau qui débordait à gros bouillons d’une grille placée en bordure du trottoir ; où des hommes à grands coups de balais chassaient les ordures de la rue qu’on voyait disparaître plus loin dans une bouche d’égout.

Des rues plus intimes, moins fréquentées, toutes bordées par des boutiques de bouquinistes et de marchands d’antiquités ; – où il y avait aussi beaucoup de charrettes et de marchands des quatre saisons dont on entendait maintenant les cris monotones et chantants, chacun le sien, dominer le bruit des roues.

II

On m’avait donné une chambre au quatrième étage, mais qui avait vue sur la rue.

Cette rue de l’Odéon, quoique un peu triste, ne manque pas de caractère, ayant été bâtie d’un seul bloc un peu avant l’époque de la Révolution, de même que le théâtre qui est au fond de la place semi-circulaire du même nom.

J’avais un lit-bateau, une armoire à glace Louis-Philippe, une table de toilette au marbre fendu et taché ; une autre table, qui me servait de table à écrire, était poussée devant la fenêtre où pendaient de grands rideaux rouges poussiéreux.

Mais je n’avais même pas pris le temps, ce jour-là, de vider ma valise, car Paris m’appelait à travers la fenêtre envahie maintenant par un joli rayon de soleil. Je devais être orienté au couchant et, comme il n’allait pas tarder d’être midi, l’astre commençait d’apparaître, entre de légers nuages blancs, dans cette espèce de canal rectiligne que la double ligne des toits découpait dans le ciel, juste au-dessus de ma tête.

C’est tout ce que je voyais du ciel, à ma grande privation, je dois dire, étant habitué depuis toujours à l’avoir tout entier devant moi, quoique singulièrement rétréci par les colonnes des montagnes, mais elles sont bleues, elles sont bleues et blanches, elles participent à l’air et aux saisons, tandis que je n’avais ici en face de moi qu’une haute façade noire dont il fallait que je me penchasse pour apercevoir l’entresol aux fenêtres basses et cintrées.

J’avais donc cédé tout de suite à l’appel du soleil et d’un beau jour d’octobre sur Paris. J’avais d’abord songé à aller déjeuner dans un petit restaurant dont on m’avait donné l’adresse, mais, ayant vu, à travers le vitrage, qu’il était déjà plein de monde, je n’avais pas osé entrer.

J’étais extrêmement timide en ce temps-là ; je ne le suis pas beaucoup moins aujourd’hui.

Je m’étais réfugié, pour finir, dans une crémerie qui était vide et où une vieille demoiselle m’avait servi une tasse de café au lait, du beurre et des croissants.

J’avais ainsi recommencé mon déjeuner du matin, quoique d’un peu meilleure qualité, cette fois ; puis ayant lu sur une colonne Morris (je crois bien que c’est le nom, mais qui est M. Morris ?) qu’il devait y avoir un concert au Trocadéro, où il me semble bien me souvenir qu’on donnait la Damnation de Faust, j’avais tout aussitôt résolu d’y assister, ayant préalablement consulté dans un coin mon plan de Paris, où les lignes d’omnibus et de tramways étaient indiquées.

Le tramway qui devait m’y mener était un de ces énormes tramways à deux étages, peints en noir avec, si je me rappelle bien, une espèce de cheminée sur le devant et un toit surbaissé qui vous obligeait à vous plier en deux pour gagner votre place à l’étage d’en haut – véhicules déjà alors singulièrement démodés, mais qui avaient représenté à un certain moment dans le passé le tout dernier progrès de la technique et avaient été maintenus en activité pour toute espèce de raisons dont sans doute des financières, constituant ainsi et, par-dessous tant d’autres inventions nouvelles, une de ces couches de civilisations superposées, dont Paris est fait.

Seulement tous les tramways étaient pleins, et puis je n’avais pas de numéro. Je ne savais même pas qu’on dût en avoir un. J’avais bien trouvé le trottoir sur lequel il fallait les attendre pour être dans la bonne direction, mais n’avais pas pris garde, étant encore ignorant des usages de la rue, qui ont tant d’importance à Paris, à ces épais petits cahiers de diverses couleurs qui étaient fixés tout à côté de la station, sous une espèce d’avant-toit, à un candélabre. C’était sur le boulevard Saint-Germain. Toutes les trois ou quatre minutes, je voyais apparaître au loin par-dessus le courant ou plutôt les deux courants opposés que charriait le boulevard, la haute machine noire que signalait une vapeur qu’elle crachait bruyamment comme quelque monstre marin jouant dans le lit d’un fleuve ; mais, ou bien le conducteur faisait sonner son timbre parce que « c’était complet », ou bien une telle foule de voyageurs se pressait au bas des deux marches par où on accédait à la plate-forme d’arrière que je m’écartais d’instinct. J’avais toutefois remarqué les petits papiers qu’ils tendaient, et j’avais fini par comprendre ; mais alors je m’étais aperçu que j’avais le numéro cent vingt alors qu’on criait le numéro trente : si bien qu’impatienté plus encore que découragé, et me refusant à l’humiliation d’attendre davantage, j’avais tout à coup renoncé à utiliser ces « transports en commun », pour ne plus avoir recours qu’à mes propres moyens de transport.

J’étais bon marcheur, en ce temps-là, rompu à monter et descendre ; je sortais du service militaire où nous avions fait des étapes de cinquante kilomètres, le paquetage au complet sur le dos.

Je ne me doutais pas que la fatigue, ici, c’est d’aller à plat, que la fatigue, à Paris, c’est la foule. La fatigue, c’est le bruit qu’on finit par ne plus percevoir par l’oreille, tellement il est ininterrompu, mais qui n’en continue pas moins d’agir sournoisement sur vos centres nerveux.

Je dis tout bêtement comment les choses se sont passées, faisant appel à mes souvenirs, dont je ne vais pas vous faire grâce d’un seul. C’est un petit Vaudois qui aborde Paris, et ce premier contact est fait d’une multitude d’impressions incohérentes. Il est en train de remonter le boulevard Saint-Germain, son pardessus au bras ; il a pris, sur le large trottoir, du côté des maisons, dont il longe les façades pour avoir du moins la solitude sur un de ses côtés ; et il y a, de l’autre, les grands marronniers dont le tronc est séparé de l’asphalte par une grille de fonte dont les trous laissent voir la terre qui est dessous, ce qui était bien pour le moment tout ce qu’on en pouvait apercevoir. Entre les marronniers et lui, il y a toute une circulation d’êtres humains, mais qui est parfaitement silencieuse, parce que toutes les espèces de bruits qu’ils font ou pourraient faire sont submergés et engloutis par la rumeur de la chaussée. Je voyais qu’à Paris les hommes pensent bien, mais on ne les entend pas exprimer leur pensée ; on ne s’entend pas penser soi-même. Tout en poursuivant mon chemin, je me rappelais les petites rues de la ville d’où je venais, avec leurs gros pavés sonores : là, le bruit qui se fait, c’est l’homme seul qui le fait : sa voix, ses semelles, son rire ; le bruit qui se fait, c’est l’homme qui s’exprime et par toutes les façons qu’il a de s’exprimer ; ici, c’étaient les choses, les voitures, les camions, les omnibus, les tramways ; ils vous empêchaient non seulement de vous faire entendre, mais même de vous entendre. Le large boulevard allait dans une direction précise ; le trottoir était fait d’une multitude de petites îles de couleur sombre, cernées de clair, parce que le soleil tombait entre les branches des marronniers. Ils étaient en train de perdre leurs feuilles. Elles n’étaient pas jaunes comme chez nous, mais brunâtres, et non pas mûres, mais brûlées, ou encore d’un vert desséché. Cependant il y avait de temps en temps un joli drapeau qui pendait au-dessus d’une porte avec gaîté. Et j’étais amusé, mais inquiet, et en même temps curieux et triste, et dépatrié, mais tout le temps repaysé. Je me laissais faire. Je ne cherchais pas à connaître la cause de ces sentiments multiples et contradictoires. Et je continuais d’aller, me confiant à mes seules lumières, parce qu’on est empêché d’interroger le monde qui passe trop vite, tous ces passants indifférents, renfermés en eux-mêmes, les agents qui vous intimident : la solitude des grandes villes, cette solitude d’hommes dont parle Chateaubriand, où j’allais, où je suis allé bien plus longtemps que je n’aurais imaginé, car ces grandes villes ont encore leur échelle à elles. J’avais retrouvé la Seine en passant devant le Palais-Bourbon ; j’avais traversé la Seine à nouveau ; puis, sous le grand ciel, tout peuplé à présent de jolies voiles blanches qu’elle redéployait sur Paris, il y avait eu la place de la Concorde vraiment royale (en pleine république), où je m’étais engagé, non sans difficultés.

Là on se trouve, quand on va vers l’ouest, devant tout un horizon d’arbres où on devine bien que des avenues sont percées par la quantité de véhicules qu’elles déversent à chaque instant ou qui s’y engagent, mais laquelle me fallait-il suivre ? Les marronniers faisaient masse au-dessus de bancs et de chaises où des messieurs et des dames étaient installés. J’avais consulté encore mon plan que le vent déployait bruyamment à plat en avant de mes mains ; et je crois bien que je m’étais trompé finalement dans mon itinéraire. Car la suite a été qu’il était près de quatre heures quand j’étais arrivé au Trocadéro, que le concert devait être commencé depuis longtemps ; et que, m’étant trouvé engagé dans un labyrinthe de vestibules et de galeries, avec deux immenses ailes en demi-cercle, il m’avait fallu encore du temps avant d’arriver à la caisse.

Il n’y avait plus une seule place. Le concert touchait à sa fin.

C’est peut-être une chose utile, mais une chose assez décourageante, que d’arriver à Paris comme j’ai fait, c’est-à-dire sans beaucoup d’argent, sans aucune expérience, sans aucune protection. L’accueil est dur ; il ne manque même pas de brutalité. Paris n’a pas de ménagements pour vous ; il ne se pare, ni ne se prépare pour vous recevoir ; on ne peut compter que sur soi-même. On sent de partout, sur sa peau mal défendue, le contact avec ce qui est : le froid de l’air, l’aspérité des choses, l’hostilité des passants. Il y en a, je sais bien, qui arrivent pourvus de toute espèce de secours ; tellement secourus qu’ils n’ont même pas conscience d’avoir changé de vie et de milieu. Il y a des voyageurs qui, grâce à leur fortune, à leur situation, aux arrangements de toute sorte qui ont présidé au voyage, se retrouvent où qu’ils soient ce qu’ils sont, en même temps qu’ils retrouvent autour d’eux ce qui existait autour d’eux. Il y a beaucoup de vieilles Anglaises qui ont fait trois ou quatre fois le tour du monde sans avoir réellement quitté leur logement de Charing Cross ; énormément d’agences de voyages et, d’ailleurs, toute la politique anglaise ayant eu pour unique préoccupation de leur aménager d’avance autant de Charing Cross que le trajet compte d’étapes, par des tennis, des journaux, les repas, le personnel, la langue, l’ameublement, les habitudes, l’heure du lunch qui continue d’être le lunch d’un bout à l’autre de la terre. Mais, pour ce pauvre petit garçon, c’est tout juste le contraire. Rien ne se transforme pour lui. Il trouve un Paris tel qu’il est, et qui est à la fois très proche de lui et très lointain, très amical et plein de rudesse ; car c’est son cas d’y adhérer parfaitement avec une partie de son être, mais de ne savoir que faire de l’autre, qui ne trouve pas à s’y situer.

Je ne m’étais endormi que très tard, cette nuit-là. Étendu dans mon lit où je cherchais vainement le sommeil, j’écoutais les bruits de l’hôtel : car il y avait l’hôtel, c’est-à-dire beaucoup de présences, au-dessus, au-dessous, et de chaque côté de moi. J’entendais sonner le timbre de la porte d’entrée. On montait l’escalier ; des portes continuellement s’ouvraient et se fermaient. On parlait à haute voix dans la chambre voisine. Une voix d’homme, une voix de femme : elles se taisaient brusquement ; j’entendais craquer le sommier. Paris ne vous épargne guère : il se montre à vous tel qu’il est. Les urinoirs sont ce qu’ils sont. À peine y étais-je entré que j’avais été entouré de maladies ; et il y a d’innombrables remèdes à ces maladies, mais leurs noms, à elles, sont redoutables ; il y en avait que je ne connaissais même pas.

C’est un petit Vaudois qui parle, et il vient d’un pays infiniment plus pudique (plus hypocritement pudique peut-être), où ces choses-là se cachent avec soin, et les urinoirs sont sous terre, soigneusement dissimulés, vierges de tout affichage. Tout à coup l’amour vous apparaît une chose malpropre et dangereuse, ce qu’il est souvent, et ce qu’on nous avait caché. Paris, c’est pour ce pauvre petit garçon, et dès la première heure, quelque chose comme la révélation soudaine des mille possibilités de la vie et de ses risques, dont il se doutait à peine.

On soupirait dans la chambre à côté de la sienne. Il se retournait dans son lit. Et, de dedans ses draps douteux, vaguement humides, qui sentaient l’eau de Javelle, il faisait en sens inverse dans sa tête le chemin fait la veille avec son corps ; il retournait en esprit vers une belle eau et les grandes forêts d’automne, d’où, par les trous qu’il y a entre les branches, on voit des morceaux de montagnes qui sont bleus et neigés de blanc.

Ce petit Vaudois est un peu ridicule. Il n’ignore pas qu’il l’est, mais n’en soupire pas moins après le pays quitté, quoiqu’il l’ait volontairement quitté. Et il a continué à soupirer après lui, tous ces premiers jours, constatant une grande quantité de petites différences qui le séparent de ceux qui l’entourent et qui, justement parce qu’elles sont petites, frappent bien davantage que les différences foncières qu’on devine de loin en quelque sorte et auxquelles ceux avec qui on a affaire sont préparés.

Paris est malgré tout une ville cosmopolite : un Russe n’y étonne pas, on devine tout de suite qu’il est Russe. Un Marseillais, un Auvergnat y sont chez eux, ils sont classés. Ils font partie des apports de la province ; mais, nous autres, nous ne sommes pas des provinciaux. Quoique avec un accent souvent plus faible et moins marqué, nous surprenons par une certaine inflexion de langage, par d’infiniment petites nuances, par les mots dont nous nous servons, par notre démarche sans doute aussi, notre attitude, notre allure, conséquences et effets de choses très profondes, dont nous ne nous étions pas rendu compte encore, faute d’occasion, et que nous étalons ainsi naïvement.

Nous sommes, par exemple, pleins d’archaïsmes. J’avais été acheter chez le droguiste, qui s’appelait ici marchand de couleurs, un litre d’« esprit-de-vin » et on ne m’avait pas compris. Je n’avais pas compris, de mon côté, que je parlais le français, d’ailleurs pittoresque, d’un XVIIIme siècle singulièrement désuet. J’avais dû m’expliquer, ce qui n’avait pas été sans peine, mais à cette occasion du moins je n’avais pas été fautif, tandis qu’il m’était arrivé de l’être ensuite quand j’avais demandé une « lampe », au lieu d’un réchaud à alcool. Car, si nous sommes pleins d’archaïsmes, ce qui n’est pas un mal en soi, nous souffrons d’autre part d’une grande impropriété dans les termes, surtout les termes techniques qui sont à Paris d’une grande précision. Notre langue, à nous, très souvent, n’est qu’approximative : elle s’approche, elle ne coïncide pas. Elle est la langue d’un peuple paresseux, d’un peuple lent à concevoir, plus lent encore à s’exprimer, et qui ne s’exprime qu’à moitié faute d’avoir été obligé par la vie à serrer de près ce qu’il veut dire ; d’un peuple qui suggère tout, et ne nomme rien. Un petit peuple inchoatif (au son grammatical du mot), qui se préoccupe bien davantage de ce qu’il a l’intention de faire ou de ce qu’il est en train de faire, que de ce qu’il fait, comme s’il était indifférent au résultat. Un petit peuple tenu trop longtemps à l’écart de la vie, un petit peuple neutre, un petit peuple trop ménagé, un petit peuple trop confortablement installé dans ses habitudes (ou qui l’était encore en ce temps-là) ; et il se heurte dans la personne d’un de ses ressortissants à une population qui est vive, avare de son temps, qui est dense, où les rencontres sont incessantes, où il s’agit de faire vite, et, sous peine d’être évincé, de nommer chaque chose aussitôt par son nom. Sous la communauté de la langue se dissimule sournoisement la différence des habitudes et des natures, que tout à coup un mot fait éclater, d’où un malaise (j’exagère à peine). Car j’avais encore acheté une lampe à pétrole (il y avait encore des lampes à pétrole), et j’avais demandé un « tube » (est-ce que j’avais tort ? mais à Paris on dit un « verre » de lampe). En quoi « verre » est-il un terme plus propre et plus précis que « tube » ? c’est ce que je vois mal, mais ce que je voyais bien, c’est qu’à Paris on obéit en tout à la coutume et que la coutume est de Paris et que le prestige de Paris fait qu’on ne la discute pas.

Le jeune Français qui arrive à la capitale après avoir passé sa licence ès lettres en province en est tout de même bien plus averti que nous. Paris est pour lui la capitale, sa capitale. On sait qu’en France les voies ferrées sont construites de telle façon qu’il est presque plus rapide et en tout cas plus commode pour un Provençal qui va à Bordeaux de passer par Paris que d’emprunter la ligne transversale. Les coutumes de Paris, qui sont d’ailleurs une espèce de résumé des coutumes provinciales, circulent donc bien plus facilement en France que de cet autre côté de la frontière dont nous venons. Nous sommes moins éloignés de Paris que les habitants de Brest, de Marseille ou de Bayonne, mais Paris n’est pour nous qu’une capitale intellectuelle, tandis que pour le provincial il est la capitale tout court : d’où tout vient et où tout retourne. Nous y sommes donc beaucoup plus vacants, j’y insiste, parce que plus désintéressés, que nos proches cousins, les Savoyards, et nos autres cousins de plus en aval sur le Rhône, ne trouvant pas à y nourrir comme eux telles ambitions, qui ne peuvent trouver à se satisfaire qu’à Paris : – quoique peut-être, par là même, mieux préparés à regarder.

Mais il faut dire qu’on ne regarde pas tout de suite ou que du moins on voit trouble, les premiers temps. Il faut d’abord prendre pied. On ne constate d’abord que les petites différences dont j’ai parlé tout à l’heure, les malentendus, les embarras qui en résultent. Il y a qu’on ne sait pas encore faire, comme on dit, et qu’il faut apprendre, sous peine de se trouver réduit à des situations qui de loin ne vous semblent plus que comiques, mais qui n’en sont pas moins assez désagréables quand on les vit. C’est ce qui m’était arrivé. Je n’avais pas encore appris, entre autres choses, à calculer. Je n’étais pas installé depuis quinze jours dans ma chambre d’hôtel que j’avais déjà dépensé tout l’argent de mon mois, et l’amour-propre m’empêchait de l’avouer à ma famille. Il avait fallu m’ingénier, ce qui n’était pas facile, car le règlement de l’hôtel interdisait aux locataires de préparer leurs repas dans les chambres. Je cassais en trois la baguette de pain encore toute chaude que je venais d’acheter et arrivais ainsi à la dissimuler dans ma serviette. J’allais me fournir de beurre en dehors de mon quartier, de manière à ne pas éveiller les soupçons ; je disposais d’un pot de confiture. De temps en temps, je m’accordais le luxe d’un œuf à la coque. C’est une façon de s’initier aux éléments de la cuisine. Je plaçais mon réchaud sur la table de toilette que j’avais préalablement débarrassée de la cuvette et du pot à eau : une petite chambre d’hôtel singulièrement encombrée ; tout au plus trois mètres sur deux cinquante, et où le lit prend une place disproportionnée ; alors il faut prendre garde aux risques d’incendie, car ces réchauds sont assez primitifs et font volontiers explosion ; mais il y avait heureusement ce vieux dessus de marbre tout fendillé, dont la crasse noircissait les fentes, où je regardais trembloter la petite flamme bleue et colorée de jaune sur ses bords, derrière mes rideaux tirés, attentif à ce que le garçon ne vînt pas me surprendre.

Il faut dire que le commencement de l’hiver est la saison la plus triste de Paris. Le ciel était de suie. J’avais promptement appris (entre autres choses) ce que c’est qu’un pavé « gras ». Il suffisait de voir les chevaux s’abattre des quatre fers, comme s’ils avaient eu les jambes fauchées. Il s’était mis à pleuvoir intarissablement. Les étroits trottoirs de mon quartier, et en particulier ceux de la rue Bonaparte ou de la rue des Saints-Pères, étaient encombrés d’une foule hargneuse de « bourgeois » bien mis sous des parapluies. Le mot bourgeois a d’ailleurs ici un sens assez particulier : il faut entendre un homme qui défend coûte que coûte ses droits, même ceux qu’il a usurpés. Un bourgeois qui occupe le trottoir et entend ne pas salir ses bottines ne cède le pas à personne. Il ne vous voit pas, il ne voit rien, il est abstrait : vous n’avez qu’à vous garer. D’autant plus que son parapluie est une arme redoutable, toute garnie de pointes sur son pourtour, et il sait s’en servir. Le mauvais temps remplit Paris d’une foule de possédants impitoyables : les pauvres bougres comme moi étaient condamnés au ruisseau (les fameux ruisseaux de Paris). À qui j’en voulais (et à qui j’en veux encore), c’est à ces hommes généralement d’âge moyen, bien mis, mais mon quartier était plein de ces gens bien mis, qui sont décidés à passer partout les premiers, quoi qu’il arrive, qui sont en même temps au bénéfice d’une vieille expérience et qui passent en effet partout les premiers.

Ce sont eux qui m’ont fait comprendre la révolution : elle ne s’explique que par l’abus de droits qu’une partie de la population s’est arrogés, et que la peur lui fait défendre d’autant plus opiniâtrement qu’elle les sent moins justifiés.

J’admirais que Paris fût soudain visiblement partagé en deux catégories de passants, ceux qui s’imposent, ceux qui s’effacent ou sont forcés de s’effacer : ceux qui s’avancent avec certitude et conviction, ou tout au moins avec les airs de la conviction, ceux qui doutent d’eux-mêmes, et sont aussitôt victimes de leur doute. Il faisait jaune dans le ciel ; la même couleur jaune était sur le pavé de bois qu’une sorte de crème gluante rendait terriblement glissant ; la même couleur jaune était dans l’air, noyant le faîte des maisons, occupant le vide entre les maisons. Tout le long du jour, Paris vivait une espèce de vie crépusculaire (c’est le commencement de novembre, je n’ai plus que six francs – mais six francs or – pour vivre encore huit jours) ; il bruinait du matin au soir et l’humidité partout répandue faisait que tout ce qu’on touchait semblait imprégné d’une sueur froide comme exhalée de l’intérieur.

Je rentrais chez moi moucheté de boue de la tête aux pieds. J’en avais sur mon chapeau, dans les cheveux, dans les oreilles ; et, plus on approchait du bas de mes vêtements, plus elles tendaient à se rejoindre, ces mouchetures, jusqu’à former une plaque continue qui se fendillait en séchant.

Il faisait froid.

J’avais acheté à crédit à l’hôtel, où heureusement je pouvais faire inscrire mes dépenses, un seau de « flambant » et un margotin.

J’essayais d’allumer du feu dans la cheminée. Le bois ne voulait pas prendre, la cheminée ne tirait pas. Quant au charbon, il ne faisait guère que dégager une âcre fumée noire qui m’obligeait à ouvrir la fenêtre sous peine d’asphyxie ; puis on le voyait bourgeonner comme une vieille souche au printemps, se couvrant d’espèces de bulles qui crevaient l’une après l’autre en lâchant une maigre flamme sifflante, vite éteinte.

J’étais assis par terre, un châle sur les épaules, une pile de vieux journaux à portée de la main, m’ingéniant avec des ruses de sauvage, grâce à de tout petits morceaux de bois glissés où il convenait, à activer la combustion, sans d’ailleurs y réussir.

Je tirais les rideaux : c’étaient de vieux rideaux grenat d’une étoffe assez lourde, mais singulièrement poussiéreux, et sans doute achetés dans quelque hôtel Drouot de troisième ou quatrième main ; le feu achevait de mourir à côté de moi.

Non seulement la température de la chambre n’avait pas été réchauffée, mais il y faisait plus froid encore de tout cet air nocturne que j’y avais laissé entrer.

N’importe. Je poussais ma petite table tout contre les grands rideaux de reps soigneusement rapprochés, et, réchauffé par une tasse de thé bouillant, à la lumière de ma lampe à pétrole, j’ouvrais le portefeuille de toile grise à sangles, où je logeais mes papiers.

III

Je dois dire que j’étais venu à Paris sous prétexte d’y préparer mon doctorat ès lettres, et que j’avais même un sujet de thèse tout prêt : c’était Maurice de Guérin.

Mes projets de départ avaient inquiété mes parents ; il avait bien fallu que je les rassurasse. Ils vous demandent : « Que veux-tu aller faire à Paris ? » Et on a sans doute, comme dit Pascal, son « idée de derrière », mais on sent bien qu’elle est sans valeur sur le plan matériel qui les préoccupe à bon droit ; alors c’est sur ce plan-là qu’on engage le débat avec eux, faisant valoir qu’une licence ès lettres n’est peut-être pas suffisante pour vous garantir la brillante carrière qu’ils vous souhaitent et qu’il y a un titre supérieur qu’il serait singulièrement utile d’acquérir, ce qui ne peut se faire qu’à Paris.

C’est ce que j’avais exposé à mon père qui ne m’avait semblé qu’à demi convaincu, mais ma mère était d’avance tout acquise à mes projets et avait si bien su les défendre qu’elle avait fini par l’emporter.

Cette thèse me tenait d’ailleurs grandement à cœur. Elle n’était pas sans doute l’unique, ni même la principale raison de mon dépatriement ; elle n’était pas pourtant sans y avoir joué un rôle. Ce n’était qu’un projet entre d’autres projets ; il n’en était pas moins au premier plan de mes préoccupations. J’étais fermement résolu, malgré mes répugnances, à prendre les « inscriptions » nécessaires et à me livrer à toutes les recherches qui pourraient m’être utiles dans les bibliothèques, dont Paris justement offrait le plus grand choix. J’avais, et j’ai toujours, un grand amour pour le Centaure. Le morceau s’était trouvé figurer dans le tome troisième de la Chrestomathie française (de Vinet, revue par Rambert) dont nous faisions usage en dernière année du collège et je n’ai jamais cessé d’être reconnaissant au compilateur du volume (il paraît que c’est Rambert) de l’y avoir admis, alors, qu’il aurait eu tant de bonnes raisons, en sa qualité de moraliste protestant, pour l’écarter. Mais le moraliste protestant n’était pas, heureusement, qu’un vulgaire moralisateur ; l’homme de goût avait pris le pas sur le doctrinaire, ce qui témoigne chez ce chrétien d’une rare ouverture d’esprit qu’il est juste de signaler ici, puisque j’en ai l’occasion. Quoiqu’il en soit, le Centaure vers ma seizième année avait été pour moi comme la révélation d’un monde nouveau, en même temps que René, Atala et les Mémoires d’Outre-Tombe, mais bien plus encore que ces derniers ouvrages ; peut-être parce que Chateaubriand était connu, qu’on trouvait ses œuvres partout et qu’il était mort à un âge avancé, chargé de gloire. De Maurice de Guérin, au contraire, personne, mais exactement personne ne savait rien ; tout ce que j’avais appris de lui, c’est qu’il était mort à vingt-cinq ans, n’ayant que peu écrit encore, ces divers renseignements m’ayant été fournis par la notice qui précédait le texte du Centaure. J’avais cherché alors à compléter, par mes propres moyens, le peu de connaissance que j’avais de l’homme et de son œuvre, ce qui n’avait pas été sans peine, n’ayant réussi qu’après de longues recherches à découvrir chez un bouquiniste un méchant volume broché, intitulé Reliquiae, qui contenait, avec le Journal, les Lettres, la Bacchante et le Centaure, tout ce qui restait de l’auteur. Je l’avais lu, relu, et lu encore beaucoup de fois ; et, à chacune de ces lectures, je me laissais de nouveau emporter par le mouvement solennel dont un grand style, tout habité quand même des choses qu’il domine et survole, anime la terre, le ciel et les eaux. Maurice de Guérin m’était apparu comme un grand panthéiste ; mais, en même temps, j’avais découvert, par les autres fragments qui figuraient dans le volume, qu’il avait été un bon catholique, qu’il avait même été disciple de Lamennais, ce qui m’avait paru singulièrement contraster avec ce sens païen de la nature qui m’avait d’abord enchanté chez lui. Il m’avait semblé voir se poser tout un problème (comme on dit) qu’il était intéressant d’essayer de résoudre, ce qui m’avait séduit, en un temps où les jeunes gens sont bien forcés de songer à des thèses, puisque c’est le seul moyen qu’ils aient d’accéder à quelque place tant soit peu éminente dans le corps professoral.

Sous ma lampe à pétrole et à ce quatrième étage de l’Hôtel de l’Odéon, je relisais donc une fois de plus Maurice de Guérin. L’eau dégoulinait dans la gouttière, avec un bruit chantant et doux.

Il pleuvait inlassablement sur la grande ville ; c’était une de ces tristes et interminables soirées de novembre, où, le roulement des voitures ayant été assourdi par l’état de détrempement du pavé de bois, on entendait le claquement des fouets qui venait ponctuer le ruissellement de la pluie dans la conduite de fer-blanc. Et voilà qu’il avait mon âge, ou à peu près. Il était surveillant au Collège Stanislas. Il était comme moi seul à Paris.

Il avait souffert, lui aussi, de l’hostilité de Paris ; il y avait été malheureux : « Je ne remets en moi que des rêves meurtris comme des fruits tombés de l’arbre sur des pierres. »

Je n’ai jamais vu de portrait de Maurice de Guérin. Je l’imagine vêtu de noir, maigre, distant, réservé, d’ailleurs volontairement tout pareil dans sa tenue et son allure à ceux à qui la vie l’avait mêlé, elle qui ne descend pas du ciel dans la fraîcheur des nuits, ni répartie dans les gouttes des ondées, ni fondue et dissoute dans l’étendue entière de l’air, mais qui tombe sur nous comme un poids ; – seulement, dans ce même temps, de grands vents soulevaient en lui toute sorte d’images impétueuses et les déployaient dans l’espace, comme ce rameau garni de ses feuilles que le Centaure élève au-dessus de sa tête, allant contre le courant des eaux.

Il avait vingt ans, il allait mourir ; – seulement, et cent ans plus tard, un petit garçon était penché sur son livre et, grâce à ce qu’il y avait dans ce livre, il était lui aussi dans le vent, lui aussi sur le bord des fleuves, transporté bien loin de Paris, et quelque part perché là-bas au-dessus du Rhône, quand le Rhône n’est encore qu’un torrent dont le bondissement ennoblit et anime quelque grande vallée alpestre que dominent des cimes qui sont blanches en toute saison.

J’étais venu à Paris pour six mois ; j’y suis resté, avec quelques absences, plus de douze ans. J’étais venu à Paris pour préparer une thèse, je n’en ai jamais écrit une ligne. J’étais venu à Paris suivre des cours : sans doute pourrais-je compter sur mes doigts le nombre de fois qu’il m’est arrivé de m’asseoir dans un des auditoires de la Sorbonne. C’est qu’on peut venir à Paris pour « apprendre » tout court, mais qu’on peut venir aussi à Paris pour y apprendre Paris. Il y a l’enseignement de l’école, mais il y a l’enseignement de la vie. C’est à l’enseignement de l’école que je croyais avoir affaire ; je croyais d’autant plus n’avoir affaire qu’à lui que Paris m’avait semblé d’abord plus hostile et plus étranger. Mais peu à peu l’école s’éloignait, elle me quittait ; ce n’est pas moi qui m’éloignais et la quittais, c’est elle ; elle disparaissait à l’horizon avec son horaire et ses disciplines ; tandis que grandissait, se précisait, devenait de jour en jour plus familière et plus proche, cette vie de Paris qui ne prétend rien enseigner, qui ne délivre aucun diplôme, qui ne vous convoque pas à heure fixe, qui n’a pas l’air de s’inquiéter de vous, mais qui est là, qui vous entoure, qui vous appelle, et aux sollicitations de laquelle on finit, sans trop le savoir, par céder.

Je dois dire qu’il faut de longs mois pour commencer à connaître Paris et que c’est bien de cette façon-là une manière d’école. Il faut du temps pour distinguer comment il est fait et de quoi il est fait ; on peut même y passer toute sa vie sans s’en douter. L’étranger, qui n’y est que de passage, reste constamment séparé de lui, parce qu’il n’y utilise et n’en voit que ce qui est destiné à l’étranger. Il y a tout un Paris factice et « touristique », fait de théâtres, de cafés, de restaurants, qui n’existe que par l’argent qu’on est tenu d’y dépenser et où l’étranger trouve largement de quoi occuper ses journées et ses nuits, mais d’où, venu en étranger, il repart en étranger. Il y a aussi le Paris de l’étudiant, celui dont je parlais tout à l’heure, qui n’est pas beaucoup moins factice, le Paris universitaire, qui est lui aussi un Paris complet et comme enclavé dans l’autre, dont tant de jeunes hommes ne sortent jamais, parce qu’ils y trouvent tout ce dont ils ont besoin, y compris leurs petits plaisirs. On ne tarde pas à s’apercevoir, en effet, que Paris est fait d’une grande juxtaposition et superposition de petits Paris particuliers, parmi lesquels il s’agit seulement de voir quels sont ceux qui comptent et sont authentiques. Il y a beaucoup de Paris qui sont sans racines, qui ne sont là que par hasard : des Paris d’occasion, des Paris sans passé, ce qui fait qu’ils sont sans présent et que, ne continuant rien, ils ne commencent rien non plus. Il y a quantité de Paris provisoires et tout occasionnels qui viennent s’agréger, comme dans quelque Exposition universelle, autour du Paris véritable. Il y a enfin un Paris qui profite sans produire, un Paris qui consomme sans rien fournir à la consommation, un Paris de la jouissance, qui n’a rien de commun avec le Paris qui travaille.

C’est à ces opérations de reconnaissance que j’avais été longtemps occupé. Il fallait d’abord s’être habitué au froid, à être mal logé, au bruit, à ne pas toujours manger à sa faim ou mal ; il fallait d’abord sans doute avoir « mérité », car tout se paie. Il faut d’abord s’habituer à rentrer chez soi tout mouillé et à constater sans surprise qu’un faux col propre mis le matin est souvent dès midi inutilisable. Il faut s’habituer à être seul et à se retrouver soi-même dans ce grand désert d’hommes qui vous nie. Il y a au début beaucoup de petites misères qui font autour de vous comme un brouillard. Mais peu à peu il s’amincit, il s’effiloche ; alors, entre ses lambeaux épars, une très grande chose commence d’apparaître, toute une vaste construction émerge devant vous peu à peu, faite d’assises superposées qui subsistent et coexistent, pierres et âmes, celles qui sont dessous ayant porté dehors celles qui sont dessus, lesquelles les continuent et sont à leur tour recouvertes, mais dont chacune continue d’exister, d’agir, de s’exprimer, chacune à sa façon, et toutes à la fois, en plein monde des autos et de la T.S.F.

Il s’était passé peut-être deux ou trois mois et c’était un jour, par exemple, que j’avais été chercher du papier quelque part dans les environs de la rue Mazarine où il y avait un dépôt dont j’avais fini par avoir l’adresse, étant soucieux de papier solide, qu’on pût gommer et frotter à souhait, sur lequel il ne fût pas seulement possible d’écrire, mais de biffer et de gratter, sans compter de nombreux collages. Il me semble qu’il faisait du soleil, ce jour-là, ou si le seul soleil qui compte est celui qu’on a dans le cœur. On a finalement appris à traverser les rues sans hésitations, ni vertiges. La rue de l’Odéon mène directement au boulevard Saint-Germain. J’avais quitté mon vieux quartier paisible, bien qu’anciennement né de la Révolution, pour ne faire que traverser ensuite une étroite zone du Paris moderne, où, dans la haute falaise des façades grises, je voyais s’ouvrir en face de moi deux ou trois étroites fissures pleines d’ombre, dans l’une desquelles je m’étais engagé. Tout changeait encore une fois. On va en avant et en arrière dans les siècles, on passe de 1790 à 1880 et de 1880 à 1650 : c’est Paris. Et, en même temps que le décor, les acteurs changent également. J’étais arrivé devant une vieille cour fermée d’un haut mur où s’ouvrait une lourde porte cochère à deux battants, dont l’un était empêché de se fermer tout à fait par un coussinet de cuir ; je m’étais trouvé en face d’un vieil hôtel humide et noir, mais qui avait encore grand air sous la patine des années, et où donnait accès un perron couvert de deux ou trois marches. Il n’y avait plus eu qu’à pousser une porte vitrée.

Je m’étais trouvé dans une vaste salle, qui était due sans doute à l’évidement du rez-de-chaussée, dont on avait abattu les cloisons, mais toute divisée à son tour par de hauts cloisonnages de bois qui faisaient comme beaucoup de petites rues parallèles.

J’avais suivi une de ces ruelles, puis à angle droit une autre : personne ne se montrait, bien que le bruit de mes pas m’eût sans doute annoncé de loin. Et du temps se passe encore avant qu’on découvre un personnage en blouse grise juché sur une échelle. Il est en train de manipuler quelque chose dans un des casiers en question. Ensuite il y a eu un autre personnage, lui aussi en blouse grise, qui est occupé à faire des paquets sur une grande table, seulement ni l’un ni l’autre n’avaient paru s’apercevoir de ma présence, ni ne s’étaient même tournés vers moi.

C’est le vieux commerce de Paris. Il est plein de majesté. Il y a une vieille fabrique illustre qui a sa clientèle ; elle se soucie peu de l’augmenter. Toute espèce de nouveau client, et surtout un petit client comme moi, est un intrus. C’est un vieux commerce dont les employés, qui sont là depuis leur enfance, tiennent surtout à ne pas être dérangés ; ils bénéficient du prestige de la maison. De sorte qu’il se passe un moment encore avant que l’homme sur son échelle, sans se déranger et de haut en bas :

— Qu’est-ce que vous voulez ?

On bafouille quelque chose.

Il vous a fallu déjà du courage pour ne pas battre en retraite tout de suite ; et à présent l’accueil qui vous est fait ne peut guère qu’ajouter à votre déconvenue.

— Du papier. Quelle espèce de papier ?

On ne sait pas, on dit au hasard :

— Du papier à écrire.

— Quel format ?

Et là on voit qu’on ignore tout de ce qu’il faudrait savoir quand même avant de se jeter dans pareille aventure, car il y a tous ces vieux noms : cavalier, coquille, colombier, et chacun correspond à une dimension précise, c’est-à-dire à un rapport entre la hauteur et la largeur de la feuille, à quelque chose de réel, d’anciennement fixé, à tout un ensemble d’antiques coutumes consacrées, à une manière de rite ; mais on est profane encore, on ne fait qu’un vague geste.

On vous dit alors :

— Vergé ou vélin ?

On ne sait toujours pas, on répond au hasard :

— Vélin.

Le personnage en gris descend de son échelle sans même vous regarder. Il circule avec nonchalance entre les casiers. On voit qu’il est vieux, un peu voûté. Il a une casquette grise, une moustache grise. Il tire négligemment de dessus un des rayons un large paquet posé à plat qu’il soutient de la main gauche et qui est enveloppé de papier bleu ; il ne vous demande même pas votre avis, ayant choisi lui-même l’espèce de papier qui vous convient, à son idée :

— Combien vous en faut-il ?

On dit un chiffre, mais ce n’est pas sa langue ; il vous dit :

— Une main ?

Vous vous épouvantez de l’épaisseur du papier qu’il vous destine, vous êtes encore beaucoup plus épouvanté de la somme que vous allez avoir à payer, cependant vous vous laissez faire ; il vous emballe votre emplette qui fait un gros rouleau qu’on fixe avec de la cire à cacheter ; elle représente au moins quatre ou cinq repas (cette somme), dont il faudra probablement vous passer.

Puis l’homme tend le bras vers quelque recoin invisible où est la caisse qu’il faut trouver encore, non sans peine, où il y a un autre personnage avec des manches de lustrine et une calotte d’alpaga ; qui vous ignore lui aussi, qui encaisse votre billet ou votre pièce d’or (il y avait encore des pièces d’or), vous rend la monnaie sans même lever la tête, puis se replonge dans ses calculs.

Je m’étais retrouvé dans la cour, mon rouleau sous le bras. Il était si lourd et si encombrant que je le portais, tantôt sous le bras droit, tantôt sous le bras gauche. Le trottoir où j’étais allait en ligne droite, mais les façades dépassantes empiétant dessus plus ou moins, il changeait constamment de largeur, si étroit par moment que c’est tout juste s’il vous laissait la place de passer. Les façades des maisons étaient hautes et nues. On faisait ainsi quelques pas ; tout à coup la rue tournait, fermée à son extrémité apparente par un grand mur sans ouverture ; il suffisait alors de lever la tête pour apercevoir devant soi un grand dôme qui brillait de toutes ses ardoises mouillées, à la fois tout proche et lointain, bellement arrondi dans le ciel. Tout ce quartier sombre et un peu déchu y trouvait une sorte d’ennoblissement. Nous aimons trop, nous autres, une certaine espèce d’ordre qui consiste en de continuels nettoyages, d’incessantes « restaurations » ; nous ne tolérons le passé que quand il fait figure de présent et ce qui est vieux qu’une fois qu’il a repris l’apparence du neuf ; nous grattons, nous frottons, nous ne nous doutons même pas que toute forme est une chose très délicate et que la moindre intervention du dehors suffit à l’adultérer, les surfaces visibles n’étant que le produit et comme l’émanation des masses qui sont dessous. À force de nettoyages successifs, nos églises ne sont plus que des préparations, au sens anatomique du mot, des pièces de musée conservées dans l’alcool, par souci d’entretien : – une des beautés de Paris est que l’âge ne tente pas de s’y dissimuler sous de faciles maquillages, qu’on y répare peut-être, et assez rarement, mais qu’on n’y restaure guère (car le goût de la restauration est un goût assez orgueilleux, en ceci qu’il veut être un embellissement, qu’il comporte l’idée de quelque chose d’ajouté, d’une chose qui n’était pas encore là, mais qu’on y met ; et ainsi la restauration combine à la fois un certain amour du passé et le mépris du passé).

À Paris, l’âge montre volontiers ses rides, ses taches, jusqu’à ses lèpres, mais garde par là même son allure, son style, ce qu’on appelle, dans le langage courant, son « cachet ». Je continuais à lever la tête et, au-dessus des murs salis, par place même assez dégradés, le grand dôme là-haut semblait glisser d’un mouvement très doux, de droite à gauche, à cause des petits nuages allant de gauche à droite, emporté comme eux qu’il était, mais en sens contraire, dans l’espace aérien. Cependant la rue allait d’abord buter contre ce mur de fond qui dissimulait la base du dôme, puis tournait à angle droit, menant par ce brusque détour dans une autre rue, dont elle était comme l’affluent. C’est la découverte de Paris. Et il y avait là, dans une boutique toute semblable aux boutiques voisines, au bas d’une de ces grandes façades régulièrement percées de fenêtres assez tristes, il y avait là tout à coup quelque chose de coloré, dont je m’approchais, déjà réchauffé.

Quelque Renoir ou quelque Cézanne éclatant par contraste avec les teintes uniformément grises de son entourage, quelque peinture moderne, quelque ouvrage de peintre « avancé », de peintre « révolutionnaire », comme on disait et dont on prétendait volontiers qu’ils travaillaient contre la tradition ; alors j’admirais au contraire combien ils y étaient, ces peintres, merveilleusement accordés, malgré les apparences, merveilleusement à leur place en ce lieu si français, en ce cœur même de la France.

Il ne me restait plus que quelques pas à faire pour arriver au bord de la Seine ; et là cette impression était encore renforcée : il semblait même qu’on y fût comme au cœur du monde, bien que rien n’y soit fait pour étonner, ni pour surprendre, bien que rien n’y soit frappant.

Car tout d’abord on ne voit même pas la Seine qui coule en contre-bas derrière le mur du quai surélevé. Toute la large chaussée qui la longe penche vers vous avec son gros pavé carré, et ce n’est pas un lieu désert, ni abandonné à l’histoire. Il est historique, si on veut, mais vivant. Des marchands de couleurs, des libraires spécialistes, des antiquaires y voisinent avec les restaurants et les bistros. Tout le temps, il passait des tramways qui arrachaient, au moyen d’une brosse fixée à leur partie arrière, des étincelles bleues à des blocs de fonte disposés entre les rails. Il passait aussi continuellement d’énormes camions tirés par deux ou trois chevaux et qui, dérapant sur le pavé gras, devenaient soudain perpendiculaires à leur attelage, sans que le cocher sur son siège parût s’en inquiéter beaucoup, adroit à redresser d’un coup de fouet le véhicule.

C’est le contraire d’un lieu désert et le contraire d’un lieu silencieux ; cependant il y règne une espèce de solitude et de silence spirituels. Il n’y a qu’à traverser la chaussée et à gagner sur la hauteur par quelques marches la longue file des boîtes de bouquinistes, alignées là sur le faîte du mur ; et, au milieu du bruit et de l’agitation, le mot est paix, recueillement. De beaux grands troncs d’arbres, s’élevant de la berge même qui est à quatre ou cinq mètres en contre-bas, divisent devant vous l’espace ; les bouquinistes sont assis sur leurs pliants, ou adossés au mur, ou bien ils vont et viennent devant leur étalage : des vieux, des vieilles, avec des pèlerines, des bonnets, des chaufferettes, et puis des moins vieux et puis des jeunes qui campent tout le jour dans ces lieux réservés où ils vendent, pas cher, le résidu de la sagesse humaine. L’habitude les a rendus indifférents à l’un et à l’autre spectacle, on entend à ce double flot qui passe devant et derrière eux : l’un qui est celui des hommes, l’autre qui est celui du fleuve ; ils sont immobiles entre les deux courants, quelquefois somnolents, presque toujours muets, tout pareils à leurs livres qu’il faut ouvrir et feuilleter pour qu’ils se mettent à dire quelque chose. C’est vieux, c’est usé, mais ça dure. C’est un lieu où le passé ne contredit pas au présent. C’est le lieu où Paris a commencé à s’exprimer pour moi, parce qu’on y est au bord du fleuve et que Paris est né du fleuve : pendant qu’on se penche sur sa nappe huileuse dans un des vides que laissent par place le long du mur des boîtes qui manquent, comme à une mâchoire à qui on aurait arraché les dents.

Un chaland passe, peint en noir avec un large filet rouge, tout plat, bas sur l’eau et qu’on voit d’en haut avec une petite cuisine et une cheminée à cette cuisine.

La cheminée fume, il y a des enfants qui jouent devant la porte de cette cuisine ; et une femme en sort qui fait des signes à l’homme nonchalamment renversé contre la barre.

Il suffit qu’on tourne un peu la tête à gauche, c’est-à-dire en aval, ou à droite, c’est-à-dire en amont, pour qu’on distingue toute une succession de ponts dont quelques-uns magnifiques et glorieux avec leurs nobles arches de pierre, défendues par des contreforts en forme d’étrave du côté d’où vient le courant.

En face de soi, derrière d’autres troncs d’arbres qui semblent l’allonger à l’infini en la fractionnant, c’est la masse basse (ou qui semble basse) du Louvre ; il faudrait plutôt dire l’alignement du Louvre ou la barrière du Louvre, avec sa noble couleur, car le mot ici est noblesse. Et alors peut-être qu’on devine ce qui va séduire le petit Vaudois qui est là, quand il se met à ouvrir les yeux, et non seulement ses yeux de chair, mais ceux de son cœur et de son esprit, car il n’y a de vue que de ces trois choses ensemble ; c’est qu’il vient de trouver ce qui lui a toujours manqué jusqu’ici et dont il avait, sans le savoir, la nostalgie, il faut entendre des monuments, il faut entendre des monuments par où l’homme une fois s’est exprimé, par où il cherche à s’exprimer, par où il cherchera sans doute encore à s’exprimer.

Et non seulement un monument, mais un ensemble de monuments venus de plus ou moins loin dans le passé, coexistants, et dont l’ensemble représente ce qu’on appelle une civilisation, c’est-à-dire l’accord de telles vues spirituelles et d’une technique qui leur permet de se réaliser, d’occuper une place dans l’espace, d’exister hors de l’esprit, d’exister pour l’ensemble et le commun des hommes.

C’est que ce petit Vaudois avait été étrangement privé jusqu’alors de toute espèce d’œuvres de main d’homme : on veut dire les significatives. Il venait d’un pays où elles sont extrêmement rares, les iconoclastes ayant passé par là, sans parler des fameux restaurateurs de tout à l’heure, qui ne sont guère moins redoutables.

Il venait d’un pays où le passé se lit bien dans les monuments de la nature, mais c’est le passé de la nature, et il se lit bien aussi dans les choses de la terre, mais c’est le passé de la terre ; – où on ne le retrouve nulle part dans les ouvrages faits de main d’homme.

À part les petits murs qu’ils ont construits de bas en haut des coteaux pour soutenir leurs carrés de vignes, à part quelques vieux châteaux, à part quelques maisons paysannes, ils n’existent plus nulle part, ceux du passé, rien ne les rappelle à notre souvenir, ni ce qu’ils ont aimé, ni ce qu’ils ont pensé.

Il ne faut pas tenir au passé pour le passé, il faut y tenir en vertu du présent, parce qu’il explique le présent et en vertu de l’avenir, au nom d’un principe de continuité, dont j’avais brusquement conscience, en même temps qu’il satisfaisait en moi un besoin secret, né d’un manque où j’avais jusqu’alors vécu, retrouvant une civilisation (la nôtre, mais riche et complète à tous ses étages) : non seulement celle du paysan, mais celle du bourgeois, celle de la noblesse et celle encore de la royauté, qui s’épanouissaient librement l’une par l’autre, l’une dans l’autre devant moi, et il y avait encore celle de la nature (si on peut dire) : un fleuve, des grands arbres, un beau ciel au-dessus des toits.

Je venais d’un pays où la nature impose seule ses monuments aux regards, et ils sont grands, tellement grands qu’ils ont peut-être découragé l’homme, bien qu’elle lui dise : « Vois-tu mes colonnes ? vois-tu mes tours et mes clochers ? fais comme moi. » Seulement c’est trop grand. Ces colonnes ont trois mille mètres, ces murs (de la nature) montent jusque dans le ciel et sont difficilement survolés, ces clochers sont de pur argent et inaccessibles, parfois dorés, parfois tout roses et ils ne nous apparaissent souvent qu’au-dessus des nuages par une déchirure qui s’y fait. Ils sont esprit, ils sont métaphysiquement érigés au-dessus de nous, tout autour de nous, d’un bout à l’autre d’un beau lac ; alors, voilà, on les contemple et on se satisfait d’eux, mais ils ne nous doivent rien.

Tant de grandeur a fini par nous intimider. Nous nous taisons devant nos montagnes. Et je me trouvais à présent dans un pays de plaine où la taille de l’homme reprend son importance, où tout ce qui m’entourait était à la taille de l’homme, parce que c’était son ouvrage, parce que c’était sorti de ses mains, ces centaines d’autres clochers, d’autres tours, d’autres palais dont je commençais seulement à deviner l’importance et la richesse. J’avais bien eu une frontière à passer, mais je n’avais pas changé de langue ; j’avais changé politiquement de pays, mais non de civilisation.

Et ce qu’éprouvait le petit Vaudois, son rouleau de papier sous le bras, c’était une impression d’enrichissement vague encore, mais qui lui redonnait confiance en lui-même.

Il n’en distinguait pas encore bien la cause ; il n’en éprouvait pas moins un besoin soudain d’agir, on veut dire de s’exprimer.

Car la nature s’exprime bien, mais elle a ses moyens à elle qui nous échappent. Tandis qu’ici c’était l’homme qu’on voyait, où qu’on se tournât, qui s’exprimait et avec les moyens de l’homme, et dans sa langue à lui (je n’entends pas seulement la langue écrite ou parlée), mais j’entends aussi cette langue-là ; c’est pourquoi je fais allusion au rouleau de papier que je portais sous le bras gauche.

IV

On ne voit pas d’abord les dimensions de Paris, à cause de ses proportions. Le Louvre est-il petit ou grand ?

Je me souviens d’avoir traversé la Concorde avec une jeune fille qui venait pour la première fois à Paris, et elle me disait justement : « Je croyais que c’était plus grand que ça. »

Or c’est très grand, la Concorde, c’est qualitativement et absolument très grand, mais ça ne paraît pas très grand, parce que ça ne veut pas paraître très grand.

Et c’est qu’il y a deux espèces de grandeurs, l’une matérielle, l’autre spirituelle, et c’est que Paris a opté pour la seconde, à cause de quoi il se refuse à étonner par ses seules dimensions qu’il s’occupe à masquer d’abord sous une « échelle ».

À Paris, c’est l’échelle qui est grande, il faut longtemps pour s’en apercevoir. Et, à l’intérieur de cette échelle, tout est au contraire « mesuré » (le mot pour une fois est ici à sa place) ; c’est-à-dire que tout y est rapport entre les mesures et qu’à une grande masse correspond un grand vide, qui s’équilibrent l’un l’autre.

La Concorde (on le sait pourtant) est une immense place, il suffit de l’avoir traversée pour s’en rendre compte ; mais tout le souci de ses architectes, au service d’une tradition, a été justement qu’elle ne parût pas immense, mais au contraire qu’elle eût des mesures et, au-dessus de ces mesures, par leur juste mise en place, de la mesure, en quoi elle rassure l’esprit.

Les palais Gabriel, les jardins des Tuileries, la Seine et au delà de la Seine le Palais-Bourbon, sans compter tant de larges avenues qui y aboutissent en étoile, lui composent un encadrement qui en diminue la superficie, mais en augmente la signification.

L’effet n’est pas immédiat, rien ici n’est fait pour frapper. Et on comprend les jeunes gens qui cherchent à s’imaginer une ville de quatre millions d’habitants en s’aidant de leurs souvenirs de cinéma ; ils ne peuvent l’imaginer que colossale.

Ils sont dans le chiffre brut. On leur montre, sortant des eaux, quelque gigantesque New-York où tout est opposition, avec des buildings de trois cents mètres surgissant du milieu de constructions à deux ou trois étages, par une brusque poussée, et c’est ce qu’ils jugent grand. Ils ne connaissent que la grandeur matérielle qu’ils ne trouvent pas à Paris, si bien qu’ils sont peut-être vaguement déçus par Paris. Ils ne veulent pas voir que Paris est composé comme une œuvre d’art et que seules les proportions y sont déterminantes. Paris forme un tout dans le temps comme dans l’espace, grâce à la persistance d’une même volonté qui s’impose aux circonstances extérieures et se les soumet, au lieu d’y obéir. Il y a eu des rois à Paris, il y a eu des rois pendant mille ans. Ici, ce sont les rois ou leurs commissaires qui ont décidé ; ailleurs, c’est les affaires qui décident. On voit New-York n’être, il y a trois siècles, qu’un ramassis de huttes basses où peu à peu se bâtissent quelques églises, puis des maisons de toute apparence, puisque ceux qui les construisent viennent eux-mêmes d’un peu partout : tout à coup elles se haussent, puis elles pyramident, c’est que le terrain augmente de valeur. C’est que la spéculation s’en empare et qu’il faut compenser l’exiguïté de la surface par le nombre des étages. Une ville comme New-York est faite de morceaux qui sont contradictoires entre eux par leurs dimensions, leur aspect, et leurs styles empruntés, du moins pour la plupart, aux différents pays d’Europe (n’a-t-on pas vu jusque sur de récents buildings toute une floraison de gothique ?) mais dont chacun représente un moment de son histoire, parce que son histoire s’est faite du dehors ; – l’histoire de Paris s’est faite du dedans.

Paris a été au service d’un prestige, qui est le prestige royal. Mais, comme ce prestige était universellement reconnu et la permanence de la dynastie assurée, il n’a eu nullement besoin d’éblouir par l’énormité de ses plans, l’idée de majesté intervenant ici contradictoirement à celle de surprise. Et puis Paris, j’y reviens, est encore une ville à la taille de l’homme, et j’entends l’homme sans machines ou l’homme d’avant la machine, qui serait ici l’ascenseur. On peut monter sans trop de peine à l’aide de ses jambes seules jusque sur les tours de Notre-Dame. Ni le Louvre, ni le Palais-Bourbon, ni le Luxembourg ne dépassent de beaucoup en hauteur une maison de sept ou huit étages. Et il y a bien la tour Eiffel, mais voyez le miracle (car on avait crié au sacrilège et le sacrilège ne s’est pas produit), c’est qu’elle est transparente ; ce n’est pas une construction de pierre opaque, elle est comme une fumée qui monte tout droit dans les airs. C’est la fumée du feu d’Abel ; on voit au travers le soleil rougir et descendre. C’est un tricotage, c’est un ouvrage de vannerie, c’est fait de mailles lâches, de nœuds qui ne sont reliés entre eux que par des fils presque invisibles ; ce n’est plus un ouvrage terrestre, c’est un ouvrage aérien.

Je dois confesser que je n’y suis monté que tout à la fin de mon séjour à Paris et je le regrette. Rien n’explique mieux Paris que de le contempler du haut de la tour. On obéit sottement à une convention qui fait qu’elle passe pour être réservée aux provinciaux et aux voyages de noces. On a beau essayer de se libérer des idées toutes faites, on n’arrive jamais à y échapper complètement. Il faudrait pouvoir les examiner une à une, et se déterminer selon soi-même dans chaque cas particulier, mais elles sont bien trop nombreuses ; de sorte qu’il y a dans votre vie toute une part d’actes non contrôlés, où on obéit malgré soi à l’opinion d’autrui.

Je recommande quand même au visiteur cette ascension, car c’en est une. Qu’il se fasse porter ou se porte soi-même, dès les premiers jours de son arrivée, à cette haute plate-forme d’où on domine un immense horizon. Vous voilà à la montagne. Vous voilà comme sur une de ces pointes verticales qui surmontent certaines arêtes, et qu’on appelle des gendarmes, à part que l’œil ici, porté à plat, ne rencontre rien, si ce n’est l’air lui-même ou, à l’extrême limite de la vue, quelques collines indistinctes noyées dans la brume du lointain.

Vous êtes dans le vent qui chantonne tour à tour et siffle entre les madriers de fer comme dans la montagne au tranchant de la roche, venu de loin et vous enveloppant ; qui court autour de vous en toute liberté, qui ne connaît aucun obstacle, qui joue dans vos cheveux, qui vous chuchote des choses à l’oreille ; et parfois on balance comme au sommet d’un arbre, quelquefois toute la construction au-dessous de vous est ébranlée et vacille, comme il arrive dans les hautes Alpes justement, sur une de ces élévations téméraires où on ne se hisse qu’à la corde ; – de sorte qu’à la pointe de cette construction artificielle, la plus artificielle de toutes les constructions puisqu’elle n’est même pas faite de pierre (la pierre qui préexiste à l’homme), mais d’une matière de son invention, on se trouve transporté quand même en pleine nature et tout à coup on se trouve livré aux seules forces de la nature, dans un silence où on croirait qu’il n’y a que des bruits de la nature, ce qui est faux, mais ils ne vous arrivent que transformés par l’air et rendus par là naturels, comme dans la haute montagne.

Là-haut, dans la montagne, ce qu’on entend, c’est les sonnailles des troupeaux qui viennent de très loin au-dessous de vous ou bien la « huchée » d’un berger quand il porte ses mains de chaque côté de sa bouche et il appelle en renversant la tête par-dessus les ravines ceux qui sont de l’autre côté : sons doux, intermittents, qui doivent au vide qui les entoure d’être comme tout chargés de tendresse ; ici, c’est la trompe d’une auto, le cri d’un rempailleur de chaises, la sirène d’un chaland, mais eux aussi complètement métamorphosés, méconnaissables, et comme pourvus d’un sens nouveau par leur complète inutilité. Et de nouveau c’est le vent qui passe, de nouveau une main experte touche en passant les cordes de l’instrument qui sont de grosseur inégale ; de sorte qu’elles produisent diverses notes qui s’accordent comme celles de l’orgue ; et qui n’a écouté là-haut, sur les montagnes, les grandes orgues des rochers ?

Et puis, c’est encore qu’on est seul ; la foule s’arrête au premier ou au second étage. Peu de visiteurs se risquent sur l’escalier raide qui se guinde jusqu’à l’extrême pointe sous le drapeau (où on me dit d’ailleurs qu’on ne va plus). On est seul sur cette étroite plate-forme en plein ciel, qu’un garde-fou entoure, mais où il n’y a qu’à se pencher. Et on redescend alors sur la terre. On quitte l’air, l’espace, le vide, les lointains horizons, on quitte la nature pour l’homme. On n’est plus dans la montagne, on est sur un belvédère fait exprès par l’homme pour qu’il puisse se considérer lui-même dans toute l’étendue de son œuvre : cette capitale qui est à vos pieds, distribuée de telle sorte que, si on n’est pas exactement à son centre, elle ne vous entoure pas moins de tout côté et qu’aucune de ses parties ne vous est cachée.

Elle se montre tout entière autour de vous ; vous êtes au milieu et vous êtes au-dessus. On voit d’abord qu’elle est faite de lignes droites et de lignes courbes ; les lignes droites sont de l’homme, les lignes courbes de la nature. La grande ligne courbe qui la divise en deux parties, et plus que courbe, sinueuse, légèrement infléchie d’abord du sud au nord, puis vers le couchant, puis vers le sud, puis soudain déviée en plein nord et même au nord-est, large et verte, d’un vert sombre de pierre trouble, c’est la Seine, et il y a de drôles de choses posées dessus qui bougent et de drôles de choses posées en travers qui ne bougent pas. De drôles de petites choses comme des pépins de courge qui sont les bateaux, et ces traits clairs comme des biffures qui sont les ponts, qu’on ne voit d’abord que d’en dessus, si bien qu’ils semblent posés à plat sur l’eau même ; puis, à mesure que l’œil s’éloigne, là-bas vers le levant, se haussent, se bombent, laissent voir leur élévation, dévoilent leur dessous, le cintre de leurs arches.

La nature ne va pas droit, l’homme cherche à aller droit. L’homme prétend à aller droit. L’homme prétend à aller de plus en plus droit et à mesure qu’il avance à projeter devant lui, à l’intention d’une vitesse qu’il accroît sans mesure, des lignes de plus longue portée : la nature a tout le temps, on voit que l’homme au contraire est avare de son temps ; l’homme est pressé, la nature paresseuse. Oh ! comme cette Seine apparaît nonchalante vue du haut de nos trois cents mètres, avec les méandres de son cours à quoi l’homme n’a rien pu changer, et il la laisse aller, et il va de son côté. L’homme évadé de la nature, l’homme qui s’en évade de plus en plus. Car, là-bas, dans les vieux quartiers, dont on distingue tout juste la contexture, il était encore tout près d’elle, enchevêtrant ses petites rues tortueuses qui se coupaient selon les angles les plus divers ; puis il échappe à son emprise, et voilà toutes ces avenues droites ou en étoiles dont le dessin, et le dessein en même temps, s’inscrit là sous vos yeux comme sur un plan d’architecte, avec la majesté d’une tragédie, car Paris est une ville classique, une ville en alexandrins.

Ce qui se voit d’ici c’est son propos et sa tenue ; c’est monotone et grand, car la grandeur ne s’obtient guère sans monotonie, car la grandeur se rit du pittoresque, de l’inattendu, d’une variété facile, de tout ce qui n’est qu’anecdotique, de votre naturelle curiosité. Plus on se rapproche des quartiers modernes, au centre desquels on se trouve posté, plus les vides se multiplient, plus les taches vertes s’élargissent, poussés vers vous par la houle des toits dont le monstrueux moutonnement remplit comme une mer l’espace oriental, juxtaposés, serrés les uns contre les autres, gris, noirs, avec des taches de rouille, luisants de soleil, ou dévernis par l’ombre, rompus à peine de-ci de-là par une faille et par un brusque éboulement ; puis qui se soulèvent devant vous, c’est-à-dire vers le nord, jusqu’à projeter hors d’eux-mêmes tout en haut de l’épaulement, et comme au sommet d’une vague, une incertaine forme blanche, pareille à un corps de sirène.

Et on voit tout d’abord que c’est vieux : ça a déjà terriblement servi. Dix siècles d’histoire sont écrits au-dessous de vous, il suffit de se pencher un peu par-dessus le parapet pour les lire. Dix siècles avec leurs intentions et leurs projets qu’ils se sont transmis l’un à l’autre, les réalisant peu à peu, car ils ont voulu une cathédrale et il y a eu Notre-Dame ; ils ont voulu une demeure pour le roi : ils ont construit un Louvre, puis un autre Louvre. Chaque siècle se présente à vous avec son apport, à quoi le siècle suivant ajoute ; ils se superposent dans le temps, ils se juxtaposent dans l’espace. La Sainte-Chapelle, la tour Saint-Jacques, Saint-Germain-l’Auxerrois, Saint-Etienne-du-Mont, le Panthéon, la Madeleine : ce qui est consacré à Dieu, et Dieu, est-ce que c’est le passé ? Les clochers, les tours, les dômes dépassent, mais il y a les monuments d’État qui sont carrés, il y a les Invalides qui brillent de beaucoup d’or avec leurs vastes ailes et leur importante toiture, il y a la colonnade du Palais-Bourbon ; et on voit partout une civilisation qui se développe et se continue, venant peu à peu vous rejoindre, et battre les quatre arches géantes qui vous supportent dans les airs. C’est vieux. C’est tout noirci par l’âge. Paris vous apparaît comme une ville immergée dans le temps, toute croûteuse de dépôts marins à sa base, comme il arrive aux murs qui ont longtemps séjourné sous les eaux ; et il y a de l’air entre vous et elle qui ajoute encore à l’illusion : car elle repose pour vous sous les airs, là dans le fond, noirâtre, d’autant plus noirâtre qu’on se rapproche davantage de ces fonds où elle séjourne, faut-il dire de ces bas-fonds ?

Et il y a encore que l’air est trouble ; l’air lui-même est envahi par la vase en suspension. Je me rappelle que le ciel était bleu, ce jour-là, mais parcouru par de grands nuages blancs paresseux ; ils passaient en jetant une ombre sur la ville, comme celle de l’aigle sur l’étendue des éboulis. Ils continuaient à fuir, ces nuages, ils étaient déjà disparus : mais, de partout entre ces toits, comme quand on dérange le fond d’une mare avec une baguette, de petits tourbillons de couleur jaune ou noire montaient lentement à perte de vue, puis restaient suspendus, ayant fini par s’étaler à plat, entre vous et le lieu d’où ils étaient provenus : mille fumées, et puis plus loin de hautes vapeurs claires comme des arbres, et jusqu’aux remorqueurs sur la Seine qui déroulaient au bout de leurs cheminées des tresses de crin détordu. Parfois tous ces nuages et ces brumes se rejoignaient, faisant au-dessus de Paris une espèce de dais blondi par le soleil et par lui doré sur ses bords : puis il était déchiré par un souffle d’air et les lambeaux en étaient dispersés ; mais à nouveau, de ce foyer inépuisable, l’homme recommençait à envahir aériennement l’espace, l’homme qui a besoin de se chauffer, l’homme fabricateur, l’homme forgeur de fer, l’homme qui utilise non plus seulement ses propres forces, mais celles que son génie a su tirer de la matière inerte ; l’homme qui noircit, qui use, qui salit, mais sans cesse aussi remet à neuf, et sans cesse invente à nouveau, sans cesse se répare lui-même.

Alors on voit que ces salissures mêmes et ces fumées expriment la vie, et c’est comme si l’avenir sortait du passé.

On distingue qu’en même temps qu’il détruit, l’homme reconstruit ; que dix siècles ne suffisent pas, quelles que soient les apparences qu’elle puisse présenter d’abord, à faire d’une ville vivante une ville morte ; et que le nom de celle-ci n’est pas cessation, mais continuité.

Et ce n’est pas mon amitié pour elle qui a commencé du haut de la tour, parce qu’elle datait de longtemps auparavant, mais bien une connaissance d’elle, une vue d’ensemble et panoramique, ce jour-là qu’il faisait du vent, et la tour penchait et craquait comme un mât de navire. Justement on a comparé Paris à un navire et il est écrit sur ses armes : Fluctuat nec mergitur. Et d’ici on le voit bien, le navire : cette île dont la proue acérée surgit tournée vers nous au milieu du fleuve dont elle semble se laisser porter par le courant : fluctuat ; mais elle a débordé ses rives, elle s’est couverte de mâtures : c’était une flottille, c’est maintenant toute une grande flotte chargée d’hommes, de richesses, d’inventions. C’est une grande flotte à présent, toute claquante de voilures, lourde de richesses et d’idées, lourde de choses produites et à produire, qui sans cesse appareille, mais pour l’avenir. Nec mergitur.

Je n’avais distingué d’abord que la continuité de Paris dans l’espace, je la reconnaissais maintenant dans le temps.

Le premier malaise passé et cette première prise de contact où on n’est sensible qu’aux différences, j’avais vu que Paris, c’est beaucoup de villages mis ensemble, et en vérité tous les villages et toutes les provinces de France, avec quelque chose de plus qui est le résultat de leur rapprochement ; c’étaient aussi toutes les langues, tous les dialectes et les patois de France, oc et oïl, avec quelque chose aussi que Paris y ajoute ; parce que Paris fait parler les hommes plus vite et plus net, en les douant de son prestige et en les élevant en quelque sorte à l’universel ; – ce que je voyais à présent du haut de la tour, c’est que cette même force de rapprochement et cette même continuité opéraient aussi à travers les siècles.

V

Il faut bien dire après tant d’autres que Paris représente une réussite extraordinaire dans l’histoire universelle. Je sais bien que j’en parle ici trop pompeusement, mais que faire ? Je pèse bien mes mots ; je ne puis pourtant pas ne pas constater que la destinée de Paris n’est pareille à celle d’aucune des deux ou trois autres grandes métropoles qui existent encore aujourd’hui. Rome est plus ancienne, mais Rome est départagée. Rome meurt, puis ressuscite, puis meurt à nouveau ; c’est la capitale d’un empire, mais la capitale d’une Église ; elle ne peut tendre à redevenir elle-même que par le regard nostalgique qu’elle jette en arrière, par-dessus ses effondrements, sur un trop lointain passé ; elle est double, l’Église y a eu force d’État, l’État actuellement y a force d’Église ; elle ne se développe plus d’un mouvement instinctif, mais d’un mouvement volontaire, d’un mouvement conscient, sans doute trop conscient. Londres s’est exprimée dans son port, son commerce, ses flottes ; Londres a eu la chance et le malheur en même temps d’être insulaire, ce qui lui a permis, par une suite inouïe de conquêtes, de faire finalement travailler à son profit une bonne partie de l’univers ; mais il semble bien qu’en ce faisant, elle a oublié de se dire, peut-être parce qu’elle se disait d’autre façon, peut-être parce qu’elle n’avait pas le loisir de s’examiner d’assez près pour se connaître elle-même. C’est ainsi que Londres emprunte son gothique à l’Île de France ; à Rome ou la Grèce, les colonnades de ses palais ; aux Pays-Bas, à la Flandre, ses peintres. Londres reste une ville utilitaire, Londres reste une ville de semaine. Londres est une ville académique le dimanche, et une ville endimanchée, on entend parée de vêtements qu’elle est un peu gênée de porter. Quant à New-York, outre que sa fondation est toute récente, on a vu que c’est une ville de colons, bien plus utilitaire encore et qui n’a même plus de dimanches ; une ville qui a été vouée longtemps au troc et aux prospections, et érigée dans un désert qu’il s’agissait d’abord de coloniser : faite d’entrepôts, de comptoirs, de baraques en bois et de quelques maisons où s’étaient installées les banques : une ville dont l’histoire est celle-là même de ses affaires et de leurs réussites, du soudain afflux de colons qui en résulte, où toutes les races se donnent rendez-vous et coexistent (avant de n’en faire peut-être plus qu’une à nouveau, par l’effet du climat, du sol, d’une vie particulière, mais c’est anticiper sur le futur).

La civilisation n’est pas seulement de la semaine ; elle n’est pas seulement l’expression du travail, elle est aussi celle des loisirs. Il faut que l’homme ait le temps de faire et tout à la fois de se regarder faire. L’utilitarisme a sans doute sa beauté qui est faite de dépouillement ; elle réside, cette beauté, dans la stricte subordination de la forme à sa destination ; elle est d’autant plus accomplie qu’elle ne tire d’ornement que d’être aussi strictement que possible adaptée à sa fonction : ainsi un moteur d’avion, ou même un building, en effet, à condition qu’il ne prétende pas à se réhabiliter lui-même par quelque emprunt aux codes architecturaux du passé ; – mais ce n’est qu’une moitié de l’homme. L’homme qui a fini de travailler éprouve le besoin de s’asseoir, de regarder autour de lui et de jouir de ce qu’il voit. Il voit alors qu’il y a des choses qui sont belles, quoique inutiles. Il y a des choses qui sont belles d’être utiles, et d’autres qui ne le sont que de ne servir à rien : car, par exemple, on peut prier Dieu partout, mais l’homme a voulu que la maison même où il prie Dieu soit une prière.

À quoi bon tant de saints dans leurs niches s’ils n’étaient là pour proclamer aux yeux de tous une croyance, et tant de dentelles de pierre, de tels entassements de moellons, si ce n’était une façon de faire lire, et même à ceux qui ne savent pas lire, les grandes leçons de la foi ?

Et l’homme éprouve également le besoin d’exprimer sa puissance, qui réside dans l’État, qui réside en particulier dans une dynastie, qui réside dans un roi et le roi ordonne, mais l’homme obéit et vante le roi, estimant se vanter lui-même. Peut-être pourrait-on avancer que Paris est essentiellement une ville faite pour le loisir et faite par le loisir, où tout ce qui est travail se tient à l’écart et dans l’ombre ; tandis qu’il y a un centre brillamment éclairé où tout est fait pour flatter l’esprit, lui laissant croire que son règne s’impose, comme de lui-même, à la matière, que l’esprit prédomine simplement parce qu’il est esprit. Tant d’heureuses perspectives, tant de bosquets, de beaux arbres, tant de palais, de colonnades, de statues, si harmonieusement ordonnés qu’ils semblent avoir été là depuis toujours et comme de nécessité ; à l’entour de quoi on se promène, on s’assied sur un banc, on médite, et les enfants jouent dans le sable, ou poussent sur l’eau du bassin une flottille de voiles blanches. Quelque chose de stable, de rassurant, de reposant, qui est le produit des siècles, mais où on les oublie ; et on oublie aussi qu’ils continuent de s’écouler, étant comme fixés devant vous dans un instant heureux à qui on a dit : « Arrête-toi ! »

Ce qui est touchant dans l’histoire de Paris, c’est que ses débuts aient été si modestes. Cette ville n’a pas été du premier coup une grande capitale, comme il est arrivé à d’autres cités dans l’histoire, nées brusquement de rien du tout pour retomber bientôt à leur néant. Elle est d’abord dans une île qui est une petite île. Elle est le lieu de refuge d’une simple tribu ; elle n’est, plus tard, que le chef-lieu d’une province entre beaucoup d’autres provinces. Faut-il dire que c’est sa situation même qui la destinait à sa future prépondérance, augmentant ainsi et du même coup la puissance de ceux qui l’avaient en leur possession ? ou faut-il dire que c’est au contraire le génie de ces mêmes hommes qui l’a élevée peu à peu et comme malgré elle au faîte de la puissance ? La grandeur de Paris n’est-elle que le résultat d’une dynastie ou bien la prédominance de celle-ci est-elle l’effet ou le produit de Paris ? Les historiens en décideront, s’ils n’en ont déjà décidé. Ce qu’il faut voir, c’est la permanence de Paris et la permanence du lieu dans la permanence d’une lignée. Les rois persistent dans leurs desseins et lui persiste à les servir, de sorte que l’histoire de la ville se confond avec celle de ses suzerains, rois d’une province, puis de deux, puis de trois et, elle, capitale d’une province, puis de deux, puis de trois ; sans cesse grandissante dans un royaume qui grandit, parfois diminuée dans un royaume qui diminue ; car, à l’égal des tsars, les rois de France méritent bien d’être appelés des « rassembleurs de terre ». Le miracle de l’opération est qu’elle se soit faite si lentement, si progressivement, avec des arrêts et pas continuellement dans le même sens, mais avec de nombreux retours en arrière. Charles VII, par exemple, les a presque entièrement perdues, ses terres, mais vient Louis XI qui les regagne, avec quelque chose en plus, un gros quelque chose en plus. À vrai dire, les rois se succèdent et les rois naissent l’un de l’autre ; et une idée est dans leur sang et l’idée se transmet parce que le sang se transmet. Et il y a un centre matériel à cette idée et ce centre est la capitale : le roi est faible, mais elle existe et persiste, même indépendamment de lui : la capitale aide le roi ; il est fort, il s’aide d’elle. Rassembler, c’est assembler autour de quelque chose et, assembler en vertu d’une intention, mais assembler autour de quelque chose de matériel et de central : ce qu’il faut admirer ici, c’est la parfaite concordance et coïncidence de l’abstrait et du concret, qui réagissent l’un sur l’autre et coopèrent en vue d’une unité qui les dépasse l’un et l’autre. Car la France, c’est une langue, j’entends beaucoup de langages, mais étroitement apparentés. C’est une terre qui voit tout de suite où elle commence et où elle finit, étant une presqu’île délimitée sur plus de deux tiers de son pourtour par les flots qui lui disent : « Pas plus loin. » Et ailleurs c’est la montagne, c’est les Pyrénées, les Alpes, le Jura (j’excepte bien entendu la frontière du Rhin) ; et il y a encore cette merveilleuse circonstance que là où finit le pays, là aussi finit la langue, de sorte que quand le roi l’emporte, qui n’est d’abord qu’un grand seigneur parmi tant d’autres grands seigneurs féodaux, il voit tout de suite jusqu’où il peut aller, il peut estimer aussitôt l’importance de sa tâche, son plan lui est dicté non pas par l’arbitraire, mais par la géographie elle-même. Paris se trouve, lui aussi, placé de telle sorte que, n’étant tout d’abord que le centre d’une province, il puisse sans déséquilibre le devenir du pays tout entier, et sur les deux plans, parce qu’il faut voir à présent qu’il y a deux plans, le matériel et le spirituel, et peut-être faudrait-il dire le naturel et le surnaturel. Car je pense qu’il serait difficile de rien comprendre à la formation de la France au moyen âge, si on négligeait de voir que le roi l’est de droit divin, qu’il n’a pas qu’un sens politique, mais un sens mythique ou mystique, ayant été désigné par Dieu lui-même pour le représenter sur la terre, et ce que le roi veut Dieu le veut.

D’où peut-être cette parfaite éclosion du génie français vers le général et l’universel, l’harmonieux étagement que le pays fait voir dans ses diverses activités, car il y a un centre et il y a un roi à son centre, et la puissance que détient le roi lui vient d’en haut. Alors c’est tout naturellement que la construction s’opère ; on voit la nation se construire en pyramide ; il y a concentration, mais en même temps subordination : des pouvoirs régionaux au pouvoir central, des dialectes particuliers à la langue royale qui n’est toutefois pas une langue purement abstraite parce qu’elle a été d’abord parlée dans la province d’où est issue la royauté ; des pensées particulières à une pensée plus générale et on veut dire du concret à l’abstrait, mais un abstrait à base de concret ; des arts locaux et régionaux, confinés dans l’ornemental, à un art purement expressif qui choisit ses thèmes où il veut. Et je dis subordination, mais j’ai tort, car elle n’est pas imposée d’en haut, elle se fait bien plutôt de bas en haut, c’est un lent passage et, comme je disais, une véritable éclosion : car un arbre a des racines et un tronc, avant de porter des fleurs et des fruits.

Il faudrait ne pas méconnaître combien le phénomène est rare. D’autres peuples de même langue ont eu plusieurs capitales, les ont encore, plusieurs princes et rivaux. Certains pays sont trop petits pour s’élever à une culture universelle : ils ne comptent que par leurs différences : ils n’arrivent pas à « ressembler ». Ils n’arrivent pas à utiliser ces différences qui sont leur véritable capital de manière qu’elles fassent figure à la banque universelle des changes et des échanges : ils en restent à l’art populaire et au folklore qui n’a de valeur que pour eux. Certains enfin sont trop dispersés et répandus sur de trop vastes espaces pour pouvoir obéir à une pensée centrale qui ne soit pas oppressive, qui ne soit pas une simple police, idéologique ou non, avec tout l’appareil coercitif qu’elle suppose. La France a eu des rois, qui ont eu Paris, et peu à peu c’est autour de Paris, capitale royale, que la France s’est organisée sur les deux plans qu’on a vus ; car une fois l’organisation matérielle achevée, c’est l’organisation spirituelle qui commence ; ou plutôt elles ont coexisté de tout temps, mais celle-ci peu à peu est devenue prépondérante : un roi, puis une cour, puis des salons, des académies, la chronique devient histoire, le mystère tragédie.

Paris s’est trouvé ainsi bénéficier, dès le XVIIme siècle jusqu’à aujourd’hui, d’un prestige sans exemple. Paris a été monté sur tréteaux.

Paris a été comme surélevé de manière à être vu, non seulement de toute la France, mais du monde entier. Paris est devenu une espèce de théâtre où chacun parle et agit comme s’il était en scène, et c’est bien qu’il est regardé, puisque, par ses journaux, son théâtre, sa littérature, et jusqu’à ses potins et à sa politique, Paris prend soin chaque jour d’occuper de lui l’univers. L’univers y est intéressé, j’entends continue à s’y intéresser, moins peut-être à cause de l’intérêt réel de ce qui se passe à Paris, qu’à cause de tant de souvenirs qui datent du temps du Grand Roi, quand Versailles s’imposait à toutes les cours européennes.

Paris a donc le privilège de donner l’exemple. Et tous ceux qui y habitent participent à ce privilège. Ils n’ont pas besoin d’être nés à Paris, ils n’ont pas besoin d’être « Parisiens ». Il leur suffit d’être à Paris et de se conformer à Paris. Aussitôt ils sont comme haussés au-dessus d’eux-mêmes et de leur province. Ils acquièrent une seconde nature, qui est celle qui les fait agir et parler publiquement. Le provincial devenu Parisien adopte dans la rue les dehors de Paris, et l’allure de Paris ; il a désormais deux accents : le sien qu’il tient en réserve pour le privé et cet autre, indéfinissable, infiniment divers d’ailleurs et nuancé, qui est celui de la capitale. Le provincial installé à Paris tient essentiellement à ne pas passer pour provincial. Et c’est ce Paris de théâtre qui est le seul qu’on voie d’abord ou que j’aie vu d’abord, celui de la rue, celui des établissements publics, des tramways et des omnibus, des journaux et du Parlement : un Paris assez hostile, parce qu’il semble exclure d’avance ceux qui ne lui appartiennent pas : ceux qui ne règlent pas leur allure sur la sienne, leurs gestes, leurs intonations, leur mimique sur les siens, et qui prétendent opposer leurs habitudes aux siennes, en quoi ils se rendent aussitôt suspects. C’est ce qui se passe, par exemple, à la Bourse : la Bourse est un parfait symbole de Paris. Vous en êtes ou vous n’en êtes pas. Si vous n’en êtes pas, si vous ne vous donnez pas l’air d’en être, vous voilà repéré, et tout ce qui s’ensuit. Votre chapeau n’est pas à la mode de l’endroit : vous ne le garderez pas longtemps sur la tête. Vous êtes entouré d’une foule d’individus extrêmement adroits. Et, même sans chapeau, vos traits, votre expression, votre allure ont vite fait de vous trahir, et de telle façon que l’aventure ne se terminera pour vous que par votre expulsion plus ou moins sournoise, mais définitive.

C’est le Paris des « effets », de l’effet, le Paris où il s’agit de « marquer », de se classer soi-même, de paraître ce qu’on voudrait être. Et comment comprendre, par exemple encore, le régime politique des Chambres, si on néglige de voir que chaque député y tient un rôle, qu’il se grime dans la coulisse, qu’il paraît maquillé à la tribune, que cette tribune le met en vedette, que c’est une vedette qui y parle et s’y démène, comme au cinéma. Et on sait que seule la vedette fait recette. Où est l’être, car il est double, mais où est l’être véritable ? est-ce que l’acteur le sait lui-même, du moment qu’il est en action ? acteur, action : il s’émeut lui-même, mais est-ce à propos de lui-même ? L’homme politique représente un parti, il est l’homme d’une théorie : quels rapports peuvent bien avoir en réalité le parti et la théorie avec son être intime ? mais c’est bien justement son être intime qui ne compte plus, car l’homme public n’a qu’une chose en vue : l’emporter et personnellement à la fois et représentativement ; et, pour l’emporter, il a besoin d’autrui et de convaincre autrui et d’agir sur autrui, d’émouvoir l’opinion, s’étant ému lui-même. Qui ne voit qu’à ce moment-là le spectacle qu’il offre compte plus encore que ce qu’il dit, qu’il est entré dans la peau du personnage dont il a assumé le rôle, et que la nécessité où il est, homme public, d’avoir affaire à un public, l’oblige comme l’acteur à se régler sur les mouvements, comme on dit, de ce même public ? d’où une lutte constante où sa sincérité est bien en cause, mais une sincérité seconde, si on peut dire, qui n’engage pas l’homme privé. J’ai entendu Aristide Briand parler à la Chambre. Comme on voyait bien que son prestige résidait davantage dans la façon de dire les mots que dans les mots ! Du théâtre. L’art des oppositions, l’art de la progression. Tour à tour, une nonchalance heureuse qui provoquait une détente, un mot d’esprit qui faisait rire ; puis une phrase pathétique, alors la voix change, elle devient plus basse et plus chantante, la main se pose sur le cœur comme à son insu ; le ton ensuite devient pressant, presque cassant, le bras s’allonge, l’index désigne dans le vide on ne sait qui ou on ne sait quoi ; là-dessus une formule adroite de tribun et les applaudissements éclatent : c’était quelque chanteur d’opéra ou mieux quelque fameuse cantatrice dont la musique berçait l’assistance agréablement par ses repos, ses tensions, ses éclats, ses silences avertis, ses habiles reprises, tout un ensemble de moyens vocaux mis en œuvre par un artiste consommé. Ainsi Briand était nommé ministre, et puis nommé encore et renommé. Briand ne songeait-il qu’à sa carrière, Briand ne se préoccupait-il que d’être nommé ministre ? Faut-il dire que l’acteur ne pense qu’à son succès ? L’acteur pense bien à son succès, mais il se dévoue à son personnage : il a l’intuition que, plus il s’y assimile et y disparaît lui-même, plus son succès sera grand. Il en va de même pour l’homme public, pour l’avocat, pour le tribun, pour tous ceux qui ne vivent que des suffrages de la foule ; et je dirais volontiers qu’il en va de même pour le Parisien, à qui sa qualité de Parisien confère en quelque sorte celle d’homme public, Paris étant une manière de tribune, de tréteau, j’y reviens, et en spectacle au reste de l’univers.

De sorte qu’on ne voit guère d’abord de quoi il est intimement composé et qu’on continue à ne pas le voir aussi longtemps qu’on n’a pas pénétré par quelque bout dans sa réalité profonde, car elle ne paraît guère dans la rue. Paris d’abord fait masse pour l’étranger. Paris s’agite dramatiquement ou du moins théâtralement en face du monde, qui ne le voit que par ses dehors, qui le voit donc faussement, il faudrait presque dire publicitairement, par ses assassinats, ses scandales, ses crises ministérielles, tout ce qui remplit les journaux. Ce Paris-là, essentiellement, n’a pas besoin de vous, il tient à vous montrer qu’il n’a pas besoin de vous. Il ignore (ce Paris-là) ou veut ignorer tout ce qui n’est pas lui. Paris sert de modèle : il ne copie personne (ou s’il copie parfois, il le fait à sa façon). Il agit donc en toute liberté selon lui-même ; il s’exprime comme il l’entend. Vous avez à vous accommoder de lui ; ce n’est pas lui qui doit s’accommoder de vous. Et de là vient encore cet air d’assurance qu’il a ; d’autant plus il a de moyens, moins vous en avez vis-à-vis de lui, car cette assurance intimide. Vous êtes comme on dit « inhibé », lui s’exhibe (si on veut bien dépouiller le mot de tout ce qu’il peut avoir de péjoratif). Ici, tout s’extériorise et vous vous rappelez votre petit pays où précisément rien ne vient dehors, parce qu’on y doute de soi-même. Paris ne doute jamais de lui-même. Vous, vous êtes un petit Vaudois, c’est-à-dire ce qu’on appelle aussi un refoulé, qui a surtout appris à se taire ; Paris ne se tait pas, ne se tait jamais, bien au contraire : il parle même quand il n’a rien à dire, il parle pour le plaisir de parler, de prouver qu’il existe, de le prouver à soi-même, de le prouver à autrui : d’où du pathétique dans la conversation (j’entends celle qui est publique), parce qu’il s’agit d’intéresser et de retenir l’attention ; d’où, sur ce point encore, ce même air de théâtre qui m’avait beaucoup frappé dès mon arrivée, écoutant les concierges parler sur le pas de leur porte, ou observant de loin l’étonnante mimique des femmes du marché. Nous autres, nous nous taisons par doute de nous-mêmes. Notre instinct nous oblige à nous abstenir et, si par hasard nous nous sommes avancés, à nous retirer dès qu’il nous semble que le personnage que nous voudrions être va sortir diminué de la discussion : mélange d’orgueil et de timidité, d’outrecuidance et d’incertitude. Paris cède manifestement à la vanité qui extériorise, et, comme Paris est toujours sûr d’avoir raison, rien ne l’empêche de se manifester. Je dis Paris, j’entends encore une fois le Paris public, le Paris de la rue, le Paris qui se presse sur les trottoirs, dans les boutiques, dans les cafés ; ce Paris-là discute continuellement et se dépense en débats qu’il s’invente incessamment à lui-même. C’est là qu’est son plaisir, c’est-à-dire manifestement un plaisir de théâtre où on est tour à tour et tout à la fois acteur et spectateur. Où tout est porté dehors, mais accentué de manière à frapper, avec le geste et l’intonation qui conviennent à l’effet cherché, en sorte qu’il y a grossissement pour des raisons d’optique qui sont celles-là même qui sont de rigueur sur la scène.

Mais alors quelle liberté ! les effets une fois réglés, l’éclairage, si on peut dire, les distances, et compte tenu des lois du recul, voyez cette foule s’exprimer, se mouvoir, s’agiter, gesticuler, manifester, se manifester sans contrainte ; ces femmes occupées à vendre ou à acheter, les ouvriers accoudés sur le zinc, les concierges attentifs à colporter les événements du quartier d’une porte à l’autre, tout ce monde qui se laisse aller librement, se montre tel qu’il est, et même en exagérant ce qu’il est. Et les amoureux sur leur banc ! Eux aussi, s’expriment, et à leur façon, mais avec la même liberté. Ils se tiennent étroitement serrés, les mains et les bras réunis, et les têtes se laissent aller sur l’épaule l’un de l’autre et les bouches parfois se rejoignent, oh ! en toute innocence, car ils font quelque chose qui est permis. Ils cèdent à un besoin naturel qui est en eux, dont ils ne contestent pas la légitimité, et ainsi se recréent en pleine foule une solitude, vus et ne voyant pas, mais ne craignant pas d’être vus, comme nous autres, – parce qu’ils font quelque chose qui n’est pas défendu et que, nous, nous jugeons que nous ferions quelque chose de défendu ; nous autres, nés protestants, dans nos petites villes, au bord d’un lac, face à nos montagnes. Nous nous promenons bien avec nos amies, mais c’est tout. Et nos amies ne sont pas nos amies, et nous n’avons point d’amies, nous avons des « fréquentations » qui doivent être approuvées par l’opinion publique, de sorte que seules des fiançailles, et officielles, autorisent le baiser, et furtif. Il faut voir que nous subissons encore l’influence d’un dogme jusque dans notre vie privée et c’est lui qui refoule en nous toute tentative d’épanchement.

Ici, je ne voyais aucune trace de ces « censures » : l’usage seul fixait une limite entre ce qui était permis et ce qui ne l’était pas. J’entends bien que le péché originel est un dogme chrétien, et pas seulement protestant ; mais le catholique se confesse, le catholique se décharge à mesure de ses péchés, il fait peau neuve. Un même dogme peut donc avoir les effets les plus divergents, car chez nous il est implanté, même chez les incroyants, dans la profondeur des consciences qu’il freine souvent sans raison. À Paris, je n’en voyais pas trace, soit qu’il fût oublié, comme c’était probable dans la plupart des cas, soit que son interprétation fût réservée à l’Église. Et puis j’étais dans une grande ville, où cet état de surveillance les uns vis-à-vis des autres, qui est la règle dans les provinces, cesse d’exercer son action, de sorte que chacun s’y sent son propre maître et se conduit en conséquence.

Or, la liberté d’expression conduit à la facilité dans l’expression. Un organe qui s’exerce souvent se développe. L’usage fréquent des mots nécessite le mot propre. Penser en vue d’autrui oblige à des vues nettes et à des termes souples qui puissent s’appliquer exactement à leur objet. Nous, nous parlons peu, nous avons peu l’occasion de parler, nous y sommes peu tenus par quoi je veux dire obligés, d’où de la lenteur dans la conception, de l’embarras dans l’élocution ; et, hésitant sur ce qu’on est, on hésite sur ce qu’on a à dire. Le doute où on est de se faire entendre ajoute encore au doute où on est sur soi-même. J’admirais cette facilité d’élocution à quoi Paris semble promouvoir ceux qui s’y fixent, bien qu’elle m’eût paru un peu artificielle tout d’abord, et par quoi Paris les fait peu à peu participer à son prestige, les haussant en quelque mesure au-dessus d’eux-mêmes par l’assurance qu’il leur vaut.

Oh ! ils en sont extraordinairement aidés. Nous, nous en avons bien peu, de prestige ; nous en sommes extraordinairement diminués dans nos personnes particulières, le prestige étant collectif : c’est un bien commun où chacun puise. Voyez l’aisance qu’il vaut à tous ces passants, qui sont par ailleurs quelconques et qui communiquaient (je mets le verbe au passé, parce que de nombreux changements sont entre temps intervenus) tant de gaîté et tant d’animation à la vie des rues de Paris.

Elles n’étaient pas encore à peu près muettes (je ne dis pas silencieuses), comme elles le sont devenues. J’entends que la voix de l’homme s’y faisait entendre fréquemment et le pas des chevaux qui sont choses vivantes, d’où du tapage ou du tapement, un bruit d’enclume, un bruit de forge, et non pas la rumeur mécanique d’aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est le moteur qui se fait entendre, c’est plutôt beaucoup de moteurs confondus l’un à l’autre, d’où résulte le même bourdonnement confus que celui d’un verger quand la belle saison revient. Les roues tournent sans bruit, la plupart des voitures sont fermées ; on ne voit plus le cocher : il n’y a plus de cochers d’ailleurs, il n’y a plus que des chauffeurs ; et, le défilé de la rue, c’est énormément de ces caisses toutes pareilles et qui diffèrent à peine par la couleur, étant pour la plupart foncées, une succession incessante sur plusieurs rangs de carrosseries de « série » ; et c’est bien la série, en effet, et conséquemment la répétition : un renouvellement constant sous un aspect toujours le même ; un déplacement incessant, un spectacle toujours pareil.

Aujourd’hui, j’ai le spectacle de l’eau, de l’air, des plantes ; je n’ai plus celui des rues de Paris, je n’ai plus celui de l’homme et il me manque. Je vais le chercher dans mes souvenirs. Je me rappelle le temps où, après une bonne journée de travail, on allait s’asseoir avec un ami à une terrasse de café et on regardait la rue. On la regardait passer, c’est-à-dire se transformer. Elle se transformait sans cesse par la présence agissante de l’homme, car l’homme agissait constamment de façon visible (maintenant on ne voit même plus le mouvement presque insensible des mains qui commandent au volant). Rien encore n’allait très vite, et le mouvement n’était pas égal et uniforme comme à présent, mais cahoté et par à-coups, à cause de la nature vivante de l’animal, dont on ne prévoit pas exactement les possibilités, et on prévoit exactement celles du moteur. Un cheval s’abattait quand le pavé de bois était mouillé ; d’autres trop lourdement chargés restaient en panne sous les coups de fouet. Il y en avait d’énormes comme les grands percherons pommelés des camions et il y avait les pauvres vieux canassons (comme on les appelait) qui remorquaient péniblement des fiacres aussi ruinés qu’eux-mêmes, pendant qu’il y avait sur le siège une ruine de vieux cocher dont la main entr’ouverte laissait pendre les rênes.

Chaque véhicule avait son allure et il me semble bien qu’alors aussi chaque passant avait la sienne, car on flânait encore ; on circulait pour le plaisir, non par simple nécessité ; l’essentiel n’était pas d’aller le plus vite possible d’un point à l’autre, mais de tirer profit de tout ce qui pouvait se présenter entre les deux pour la nourriture de l’œil et de l’esprit, les vitesses étant encore à l’échelle de l’homme et à sa mesure. Tout est changé. Il ne faut jamais regretter ce qui n’est plus ; je ne le regrette pas, je le constate en passant. Mais je ne peux pas ne pas voir que la rue, du moins, n’exprime plus l’homme : elle n’exprime qu’une volonté de l’homme, une certaine ambition, une certaine tension vers quelque chose, qui est d’aller toujours plus vite en vue d’une meilleure utilisation du temps, toute espèce de déplacement étant considéré comme du temps perdu dont il s’agit d’abréger la durée. Le promeneur, au contraire, en prolonge la durée, c’est que ce n’est justement pas pour lui du temps perdu. On est passé de la contemplation à l’action, et c’est ainsi que la rue a cessé d’être un spectacle, par défaut de choses à voir tout à la fois et par défaut de spectateurs.

Où sont les belles engueulades d’autrefois entre deux cochers retournés sur leurs sièges et qui élevaient d’autant plus la voix que leurs véhicules s’éloignaient davantage, et leur vocabulaire magnifiquement imagé, et d’une singulière liberté lui aussi ? qui expliquait si bien la facilité de l’élocution, car on ne se demande pas avant de parler si la tournure qu’on va employer est la bonne : c’est la bonne puisque je l’emploie ; si les termes dont on se sert sont justes : ils sont justes, puisque c’est moi qui suis la règle ; et c’est moi qui suis la règle, parce que je suis de Paris.

VI

Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’un des aspects de Paris qui est changé ; il faudrait voir maintenant qu’il y a, plus profond, un autre Paris qui demeure.

On ne le découvre que peu à peu ; moi, du moins, je ne l’ai découvert que peu à peu. Il est vrai que je l’ai toujours considéré, non pas en étranger et encore moins en touriste, mais du dehors quand même, n’ayant jamais oublié qui j’étais et d’où je venais. Je suis toujours resté un Vaudois (que je ne suis peut-être pas d’ailleurs, mais comment en décider ?) et le suis même devenu de plus en plus, comme on verra par la suite. Mais enfin j’ai vécu longtemps à Paris et ai fini par y être singulièrement attaché, et le suis encore. N’est-ce donc pas qu’entre autres choses, j’avais fini par y retrouver mon pays parmi tant d’autres petits pays juxtaposés dont il est fait, ma province (qui n’en est pas une) parmi toutes ces autres provinces ? N’est-ce donc pas parce qu’au-dessous du Paris prestigieux et indifférent ou hostile qui s’impose premièrement à votre vue, il y a un Paris modeste et sans brillant, singulièrement touchant par contraste, un Paris humble et familier, le Paris quotidien où la vie est si difficile et auquel on finit soi-même par participer ?

Je m’étais installé, après de nombreux déménagements, dans un petit logement de la rue Boissonade, qui n’était alors qu’une impasse : on l’a percée depuis. Elle se composait, en ce temps-là, de deux tronçons dont l’un s’ouvrait sur le boulevard Montparnasse, et l’autre, le plus important, celui où j’habitais, aboutissait au boulevard Raspail.

C’était une petite communauté privée, fermée dans le bout d’un haut mur, devant lequel un arbre était planté, dans l’axe même de la chaussée, comme pour en marquer de loin le terme à celui qui s’y engageait. Et elle se trouvait être placée sous la haute direction et surveillance d’une espèce d’abbesse-concierge nommée Madame Sérieux (nommée par nous Madame Sérieux, je n’ai jamais su son vrai nom), qui occupait à l’entrée de l’impasse une toute petite maison en briques d’un étage, où trouvaient place tout juste l’étroite loge au rez-de-chaussée et une chambre au-dessus, avec une sorte d’échelle qui y menait.

Mme Sérieux était chargée de la voirie de l’impasse ; c’était là l’essentiel de ses fonctions, pour ne pas dire toutes ses fonctions.

L’impasse était propriété privée, les services publics s’en désintéressaient. Et, tout le long du jour, on voyait Mme Sérieux, armée d’un balai de bouleau et accompagnée de son chien Kiki, ouvrir l’une après l’autre les bouches à eau en bordure du trottoir, puis pousser dans le ruisseau, d’un geste nonchalant, mais averti, les débris de toute sorte dont les passants tentaient continuellement de déshonorer son domaine.

Mon appartement avait trois fenêtres et deux chambres sur le devant, une cuisine et une chambre sur le derrière : c’était plus qu’il ne m’en fallait. Je n’avais réussi à le meubler que grâce à des prodiges d’adresse.

J’avais pourtant trouvé à acheter d’occasion suffisamment de toile pour en recouvrir l’affreux papier de la pièce dont j’avais fait mon cabinet de travail ; c’était de la toile de jute pour emballages, extrêmement grossière, mais qui ne coûtait presque rien et dont la largeur faisait juste la hauteur de mon mur. Pendant deux ou trois jours, je m’étais appliqué à la tendre, la bouche pleine de pointes de tapissier, un marteau à la main et monté sur un tabouret ; elle était toute raide d’empois, d’où une grande difficulté à en effacer les plis. Il faut ajouter que les mites n’affectionnent rien autant que ces espèces de toiles bon marché et qu’il en sortait chaque printemps tout un nuage, mille petits débris grisâtres voltigeant de-ci de-là comme de la cendre de cigarette et qui semblaient moins se mouvoir d’eux-mêmes qu’être tout abandonnés aux déplacements de l’air. N’importe, grâce à de la patience, l’apparence de la pièce avait été complètement changée. Elle était maintenant d’un joli jaune-brun uni, pas du tout désagréable ; et, ayant passé le parquet à la paille de fer, les meubles que j’y avais introduits avaient perdu leur air décidément un peu pauvre, qui avait été remplacé par un air de simplicité, je ne dis pas recherchée, mais plaisante ou tout au moins consentie. C’étaient des meubles en bois blanc. Le divan, que j’avais fait faire chez un emballeur, consistait en deux tréteaux bas et en un dessus de planches. La table, qui avait la même provenance et qui était une manière de table d’architecte, reposait elle aussi sur deux tréteaux en léger bois de peuplier (celui dont l’emballeur faisait ses caisses). J’avais un fauteuil qui m’avait coûté huit francs : c’était un fauteuil d’hôpital, c’est-à-dire à siège de paille dont j’avais fait l’acquisition dans une boutique du boulevard Saint-Germain, laquelle fournissait aux hôpitaux de Paris depuis des siècles le même modèle de meubles, de sorte que, s’ils étaient durs, ils ne manquaient pas d’un certain style. J’avais un lit en pitchpin qui provenait du Bazar de l’Hôtel de Ville. J’avais eu, pour une somme très modeste, et à laquelle personne aujourd’hui ne voudrait croire, tout ce qui faisait besoin dans un ménage, y compris un peu de vaisselle, qui était charmante quoique grossière, une batterie de cuisine, un moulin à café dont je faisais un grand usage. Et puis, comme j’étais chez moi, j’avais une femme de ménage qui venait une heure par jour, à dix sous de l’heure, et qui montait pour ce prix-là chaque jour mes cinq étages, mais c’était avant la guerre de 14, et c’est de dix sous or qu’il s’agit.

Je m’étais installé, comme on voit, et même définitivement installé ; je prenais chez moi par économie mon déjeuner du matin et le repas de midi ; ma femme de ménage m’apportait chaque jour deux œufs frais ; et je me préparais à midi un déjeuner toujours le même, mais tout à fait conforme aux usages, consistant en une assiette de bouillon cube, en deux œufs à la coque, un morceau de fromage et une orange pour le dessert ; mais un besoin de simplification et puis le souci de salir le moins possible de vaisselle m’avaient fait pour finir casser mes œufs dans mon bouillon, et y couper mon fromage (j’ai même été sur le point d’y adjoindre le jus de l’orange), de sorte que mon repas consistait en un seul plat, mais abondant et savoureux.

Je suis resté quatre ou cinq ans rue Boissonade.

J’y suis resté jusqu’à mon départ de Paris (quelques mois avant la guerre). Ma thèse sur Maurice de Guérin n’était plus depuis longtemps qu’un souvenir. Je noircissais beaucoup de papier, mais à une fin tout autre. Je m’asseyais de bonne heure à ma table sur mon fauteuil de paille qui plaignait sous mon poids et, comme la fenêtre descendait presque jusqu’au plancher (il faut dire que l’appartement était sous le toit et que les pièces en étaient très basses), j’étais assis au-dessus du soleil. Je n’avais en face de moi, de l’autre côté de la rue, qu’un bâtiment de briques à deux ailes, précédé d’une sorte de cour-jardin et qui n’avait qu’un étage, de sorte que mes regards, passant sans peine par-dessus, allaient se perdre dans les grands arbres de l’Hospice des Enfants Assistés. Le dit hospice jouxtait une maison de retraite pour vieux prêtres (celle-là même qui a été fondée par Mme de Chateaubriand), laquelle confondait à son tour son jardin avec d’autres jardins voisins, tellement qu’il y avait là tout un vaste quadrilatère fermé de murs, complètement ignoré des passants, qui était bien un morceau de Paris, mais en même temps un morceau de nature, comme il en existe beaucoup dans Paris. Les arbres en étaient magnifiques ; c’étaient de grands ormes élancés pleins d’oiseaux. Ils faisaient devant moi un rideau de verdure qui masquait complètement les bâtiments qu’il y avait plus en arrière, mais laissait voir plus bas, dans l’entre-deux des troncs, les allées du parc, une pièce d’eau, plus à droite un espace nu où passait de temps à autre une cornette blanche. Et, autour de la pièce d’eau, deux ou trois vieux prêtres se promenaient, l’un derrière l’autre, sans jamais se rejoindre, sans même paraître se voir, d’une allure toute mécanique, lisant leur bréviaire ou les mains dans le dos, pendant que l’air retentissait jusqu’à moi des mille cris des merles qui s’égosillaient tous ensemble en l’honneur d’une belle matinée de printemps.

J’étais orienté vers le sud-est et haut perché : c’est pourquoi j’ai dit que j’avais le soleil au-dessous de moi. Il naissait non sans retard et assez nébuleusement de derrière un horizon bas bizarrement découpé par des dômes, c’est le Panthéon, par des clochers, des tours, par des toitures avec leurs cheminées, tout plein d’encoches assez géométriquement disposées, dans un ciel envahi par la poussière et les vapeurs. Nous, nous le voyons sortir haut dans le ciel. Nous autres qui venons d’un pays de montagnes, nous ne l’avons à nous qu’une fois qu’il a gravi d’un pas assuré, mais lent, l’autre côté de la chaîne qui est entre lui et nous, elle aussi toute déchiquetée, mais par un jeu de la nature, non par l’opération de l’homme, abondante elle aussi en tours, en flèches, en aiguilles, mais dont les côtés sont sans symétrie. Le soleil est haut dans le ciel, nous sommes bas au pied de nos montagnes ; ici je le domine, ici l’horizon m’enseigne que je suis dans la plaine et dans une grande ville, mais je n’y crois pas. J’écoute, je n’entends pour le moment que les oiseaux et puis une petite cloche qui sonne quelque part au loin comme dans une chapelle de montagne. Par ce matin d’avril, levé de bonne heure et assis à ma table, je vois seulement un léger brouillard vert qui est répandu autour des arbres, dont il dessine sans précision le contour, et où il y a un point noir, qui est un merle perché sur la plus haute branche, le bec grand ouvert. Puis de nouveau la petite cloche sonne, mais cette fois-ci à coups plus pressés et insistants, une autre lui répond. C’est pourtant Paris, c’est une espèce de Paris. Car, à cent mètres d’où je suis, tout à coup un tramway passe. Il est électrique. J’entends le sifflement aigu du trolley le long de son fil qu’accompagne par en dessous le grondement des roues qui grandit en se rapprochant et il fait taire la petite cloche campagnarde, puis décroît ; mais Paris, cet autre Paris se réveille tout à fait ; c’est à présent un fardier chargé d’un énorme bloc de pierre en équilibre, dont le tonnerre ébranle jusqu’aux fondations des maisons, et dont je peux voir, en me penchant par la fenêtre, dans l’entaille que l’impasse découpe sur le boulevard, passer un à un les : un, deux, trois, quatre, cinq chevaux attelés à la file, dont le dernier tantôt est soulevé, tantôt retombe entre les brancards.

Cette rue Boissonade avait beaucoup d’intimité. Elle était en grande partie habitée par des peintres, messieurs et dames, venus de tous les pays du monde, mais plus particulièrement de Russie, car il y a encore un certain Paris cosmopolite dont Montparnasse est l’un des centres et qu’il convient de ne pas négliger ; mais il se mélangeait dans l’impasse à toute une population ouvrière qui travaillait dans un important atelier de brochage, et à beaucoup de ménages tranquilles de retraités ou de rentiers. C’était même tellement intime que les jours de grande fête, quatre ou cinq fois l’an, quand le quartier était désert, on pouvait voir, l’après-midi, Mme Sérieux prendre rituellement un bain de pieds sur le trottoir, devant sa loge. Elle appelait son chien Kiki qu’elle faisait asseoir auprès d’elle, et elle-même, s’installant sur une chaise, le bas de sa courte personne toute disparue dans un baquet de zinc, elle demeurait là des heures, les mains croisées sur ses genoux. Tout à côté, le boulevard Raspail, d’ailleurs dépeuplé ces jours-là, passait sans se détourner, ni même s’étonner du spectacle ; et les habitués, bien plus rares encore qui circulaient dans l’impasse, engageaient un bout de causette avec Mme Sérieux. Elle, nullement gênée, continuait tout bonnement, si on peut dire, de procéder à ses occupations, n’ayant rien changé à son attitude. Elle se contentait de redresser un peu la tête, pour marquer l’intérêt qu’elle prenait à la conversation ; tandis qu’à ses côtés Kiki, non moins vieux qu’elle, somnolait en tirant la langue.

Moi, je m’arrêtais aussi ; mais, ces jours-là, je n’osais pas regarder plus bas que son visage un peu boursoufflé et violet sous le fichu de laine grise qu’elle se nouait autour du cou, et que le bain de pieds pâlissait légèrement. Nous causions. J’avais toujours plaisir à causer avec Mme Sérieux et n’en manquais jamais l’occasion. Elle me trouvait « libéral et gai » : c’est la définition qu’elle avait donnée de moi à des amis qui me l’avaient rapportée. Et « gai », je ne sais pas si je l’étais toujours, mais en tout cas je pouvais l’être et l’étais sans doute avec elle ; quant à « libéral », j’ai longtemps cherché le sens qu’elle donnait à ce mot, qui ne pouvait être chez elle que le sens ancien, étymologique et juste. Et donc non pas le sens civique ou politique, mais par exemple le sens que le mot a chez Bossuet, où il veut dire à peu près : qui aime à être agréable à autrui, ce qui était flatteur pour moi. De sorte que nous étions très bons amis, malgré son humeur bougonne et autoritaire qui faisait que l’impasse était départagée entre ceux qu’elle affectionnait et ceux (le plus grand nombre) qu’elle ne saluait même pas, lesquels la fuyaient avec soin ; mais, nous autres, nous étions tout heureux de nous attarder en sa compagnie (alors le balai s’arrête et j’imagine bien qu’il était plus souvent arrêté que fonctionnant).

Il faut dire, et c’est l’essentiel, qu’elle parlait le plus joli français que j’aie jamais entendu et le parlait tout naturellement, sans même s’en douter, sans aucune recherche ni aucune prétention, le plus simplement du monde. Elle était, je crois, du Blaisois, et c’est ce qui explique tout. Elle parlait excellemment le français, parce qu’il était pour elle un patois, son patois, et qu’il s’était seulement passé ceci de particulier que, par une chance singulière, ce patois-là s’était trouvé promu, au cours des siècles, langue de cour et langue littéraire : elle n’avait donc pas à copier autrui, ni à s’efforcer, n’ayant qu’à puiser à son fonds naturel. Avons-nous, nous autres, à imiter du dehors Mme Sérieux, nous appliquant scolairement à parler le bon français ? ou ne serait-ce pas suivre plus profondément son exemple que de nous laisser aller à parler chacun notre patois ? Il y a tellement de patois en France. À cent kilomètres de Paris vers le nord-est, on ne comprend déjà plus ce que les gens disent, bien qu’ils soient d’oïl ; il n’y a pas besoin de descendre beaucoup plus vers le sud, du côté de l’Auvergne, pour se trouver en pleine langue d’oc, encore moins compréhensible. Mme Sérieux me donnait des raisons de parler (ou d’écrire) le français autrement qu’elle, mais conformément à elle, en allant le chercher tout au fond de moi-même, là où il y a une terre, un sang, une race (et sans doute beaucoup de choses par-dessus, de nombreux dépôts successifs, toute espèce de couches de notions apprises à l’école et dans les livres, mais non pas vécues, et c’est justement peut-être de ces choses-là qu’il convient d’abord de se débarrasser). N’est-ce pas ce que m’enseignait Paris, pendant que j’écoutais Mme Sérieux ? Elle parlait vite, elle parlait gai une jolie langue claire où chaque mot disait exactement ce qu’il avait à dire, conformément à sa racine, où chaque mot était vivant. Elle n’avait pas besoin d’aller les chercher au fond de sa mémoire, faisant appel à des souvenirs d’école, comme nous autres ; ils venaient d’eux-mêmes et s’assemblaient d’eux-mêmes sur ses lèvres, obéissant à une nécessité. C’était le français, c’était le bon français, et pourtant c’était un français très différent de celui des journaux et même de celui des livres, à cause de ce qu’il avait d’authentique, de nécessaire ; de ce qu’il avait d’actuel aussi, en même temps que d’un peu archaïque. Elle se tenait appuyée des deux mains sur le manche de son balai pendant que Kiki autour d’elle se livrait à toute sorte d’incongruités ; – moi, je m’oubliais à l’écouter, comme on écoute de la musique, car ce qu’elle disait n’était rien et sa façon de le dire était tout.

J’ai avancé tout à l’heure que le quartier était assez cosmopolite, particulièrement la rue Boissonade, mais il s’agissait là d’une population extrêmement flottante, qui se renouvelait sans cesse, et on distinguait vite la solide architecture provinciale qu’il y avait par-dessous. Il y a un Paris qui s’agite et un Paris qui dure ; un Paris qu’on ne peut pas ne pas voir, même de très loin, et un Paris qui passe volontiers inaperçu. Tout le monde (passagèrement du moins) connaît les ministres dont les photographies, les discours, les interviews remplissent les journaux ; personne ne sait le nom des « commis » qui agissent en leur nom, ni même ne se donne la peine de se dire qu’ils existent. Et pourtant qui fait la besogne ? qui assure la permanence, la continuité de l’État, si ce n’est eux ? Il y a sous la politique les affaires ; sous les idées générales qui sont bruyantes, une infinité chaque jour de questions d’ordre technique, dont il faut trouver la solution, mais personne ne songe à ceux qui en assument les risques. C’est ce Paris-ci, ce Paris modeste et secret, ce Paris besogneux et embesogné, mais utile, que je continuais à découvrir autour de moi dans toute espèce de boutiques dont j’étais devenu l’habitué. Il y avait M. Coudray, l’épicier, M. Colombel, l’herboriste, M. Rabardel, le restaurateur. Et le marchand de charbon, bien entendu, venait d’Auvergne, mais chacun d’eux était comme le délégué à Paris d’une province, sa province, avec l’accent de sa province, de sorte que ce Paris-là était fait de toutes les provinces de France rassemblées, chacune avec son langage, ses coutumes, ses talents ou ses dons particuliers. M. Colombel qui venait du Nord était un petit vieillard au teint rose avec une barbe et des cheveux en ouate soigneusement peignés, une longue blouse de coton écru, une voix posée, une grande politesse, et il restait tout le jour enfermé dans une toute petite boutique, en compagnie d’une énorme femme, qui était sa femme légitime, et d’un non moins énorme chat angora, endormi sur le comptoir. M. Coudray était normand, blond, remuant, vif, assez affecté. Vous aviez beau être servi par ses garçons, il ne nous perdait pas de l’œil et ne vous laissait pas sortir sans essayer de vous raccrocher par un : « Et avec ça ? » qui vous obligeait du moins à lui répondre d’un mouvement de tête. Vous n’entriez chez lui que pour acheter un kilo de sucre en passant, c’était un « et avec ça » assez justifié pour le coup ; mais que votre liste s’allongeât, s’allongeât même hors de toute mesure, il ne vous en posait pas moins opiniâtrement sa question, ce qui témoignait de plus d’âpreté au gain que d’adresse et de psychologie. M. Rabardel était du centre. M. Rabardel cuisinait à notre intention des plats de son pays qu’il réservait d’ordinaire à sa famille, jugeant peu digne de sa réputation de paraître les imposer à sa clientèle. M. Rabardel croyait être parisien dans sa cuisine officielle qui ne valait pas grand’chose, mais dont il était fier ; il était provincial dans sa cuisine privée, qui était beaucoup meilleure (ce qui renforce ma thèse).

Je faisais connaissance avec toutes ces provinces et me liais d’amitié avec elles, en causant ; mais la vérité m’oblige à dire qu’alors (entre 1910 et 1914) et à en croire mes interlocuteurs, tout allait déjà « très mal » à Paris, à peu près aussi mal qu’aujourd’hui. Les boutiques surabondaient de plaintes, c’est qu’elles ont l’habitude de se plaindre ; c’est aussi que les affaires ne peuvent jamais si bien aller qu’on ne les imagine allant beaucoup mieux encore : de sorte que le rapport s’établit non entre vos désirs et ce qui est, mais ce qu’on voudrait qui fût, qui est illimité, indéfini, indéfiniment extensible.

M. Colombel, M. Rabardel, M. Coudray étaient unanimes à prétendre, aux environs de 1910, que depuis longtemps le commerce ne marchait plus, qu’ils travaillaient à perte, et à invoquer le passé (déjà) et le temps du Second Empire, qu’ils n’avaient d’ailleurs pas connu, mais qui légendairement restait pour eux l’époque où, selon la formule, « on gagnait tout ce qu’on voulait ». Ils ne craignaient pas la guerre (qui était imminente) : ils craignaient la révolution. Ils y avaient peut-être quelque raison, car moi-même j’ai vu de mes fenêtres, vers 1911 ou 12, tout un régiment de chasseurs, aux environs du premier mai, camper sur le boulevard Raspail, où ils avaient allumé des feux sur les trottoirs heureusement larges à souhait, et attaché leurs chevaux aux troncs des arbres. J’avais assisté, dans le même temps, à l’invasion des boutiques d’épicerie où les ménagères affolées venaient s’approvisionner en hâte d’eau minérale et de bougies, car le bruit courait que l’eau serait coupée et l’électricité par les syndicats en grève. Ça allait déjà mal, comme on voit, on ne « savait plus où on allait » ; on ne le sait sans doute ni mieux, ni moins bien aujourd’hui. Et, alors comme aujourd’hui, on se réfugiait dans le passé qui était le Second Empire, qui est justement aujourd’hui la période 1900-1910, où il semble à distance que tout allait bien, tellement l’homme a peu de confiance en l’avenir, tellement aussi il a besoin d’espérance. Et, quand il ne peut plus espérer en avant, c’est, si on ose dire, en arrière qu’il espère.

J’étais d’ailleurs extrêmement bien renseigné sur les événements du quartier par ma femme de ménage. Elle était toute jeune et mariée à un petit employé de l’usine à gaz qui portait un grand nom français. Seulement la noblesse ne s’est jamais soutenue que par l’argent, et, comme l’argent manquait complètement dans le ménage, il avait tout bonnement supprimé la particule, qui eût été gênante à porter. Elle, elle était peuple, et ne vivait, en quelque manière, que d’une vie collective dont elle faisait sienne aussitôt toutes les péripéties, perméable essentiellement aux nouvelles vraies ou fausses et aux émotions qu’elles provoquaient. À peine était-elle entrée : « Vous ne savez pas, Monsieur ! » C’était un crime, ou le prix du sucre qui avait haussé brusquement ; c’était Guillaume (le coup d’Agadir), ou une exécution qui avait eu lieu le matin même à la Santé, c’est-à-dire dans mon voisinage ; contribuant ainsi pour sa part à répandre toute espèce de bruits incontrôlables, dont la vie populaire est faite, spécialement celle de Paris, par un goût irrésistible d’« éprouver » en commun. Quand les causes extérieures font défaut, l’émotion trouve en elle-même l’occasion de rebondir ; elle tire de sa propre substance le moyen de se prolonger. C’est une vie dramatique, où les événements privés finissent par se confondre avec les événements collectifs, vrais ou faux, et où finalement personne ne souffre pour soi-même ou ne se réjouit pour soi-même, mais en fonction d’autrui. Les drames privés y deviennent publics et l’inverse ; et le drame a fini par en être l’aliment nécessaire, de sorte que s’il n’existe pas, on l’invente : d’où cet air de théâtre, cette élocution de théâtre, cette gesticulation de théâtre que j’ai déjà notés. Et la purgation du théâtre aussi, car souffrir dramatiquement est encore une manière de jouissance, en ce qu’on y trouve du moins l’illusion de la plénitude.

Voyez la rue de la Gaîté : tout le monde y a l’air prodigieusement occupé et l’est en effet, car chacun s’oublie soi-même. Il y a encore un peuple à Paris. On a défini le peuple : une réserve d’innocence. Ce peuple est innocent encore du moins en ceci qu’il ne met pas en doute les nouvelles qui le passionnent. Il ne les analyse pas, il les accepte en bloc et aussitôt réagit. Il fait bloc lui-même et le fait avec d’autant plus de spontanéité qu’à côté de la tradition écrite, qui est représentée par les journaux et dont on se méfie, il participe à une tradition orale en laquelle il a confiance parce que, même absurde, elle se présente à lui humainement et à son niveau, qu’elle a un visage qu’on connaît, qu’elle vous parle avec les mots qui sont les vôtres, qu’elle a épousé d’avance toutes vos préventions et vos partis pris.

La vraie gazette du peuple est, aujourd’hui encore, une gazette parlée. Il n’y a qu’à regarder les femmes autour d’un banc dans les marchés, ou les hommes chez le bistro : les réactions y sont instantanées et gagnent instantanément jusqu’aux extrémités du quartier. Le télégraphe n’est pas plus rapide. Nous sommes très fiers de nos techniques modernes : sommes-nous bien sûrs qu’elles l’emportent de beaucoup sur les antiques méthodes de transmission, comme le tam-tam des peuplades nègres ou ces feux que, de hauteur en hauteur, et de Troie à Mycènes, on voit s’allumer dans l’Agamemnon ? Peut-être bien qu’à mesure que les agents scientifiques se perfectionnent, nos moyens physiques à nous s’abâtardissent dans une même proportion. La chose qui est à percevoir circule plus rapidement ; la chose qui perçoit devient plus paresseuse.

Il y a encore un tam-tam dans les rues de Paris, les antiques relais y fonctionnent toujours. Les nouvelles continuent à aller vite sans autre support que de nature. Je le voyais bien chaque matin quand arrivait ma femme de ménage, toute rouge et essoufflée, non pas seulement de s’être mise en retard, mais du fait des événements qui lui avaient été communiqués en cours de route. C’était le temps de l’affaire Bonnot (il n’y a pas que notre temps qui connaisse les fortes émotions), avec ses étonnantes péripéties, ses continuels rebondissements, où il n’y avait pas que la police, mais la gendarmerie, et finalement la troupe elle-même qui fussent intervenues ; et on allait dynamiter la maison de banlieue où ce qui restait des bandits s’était réfugié.

VII

Mais, maintenant, j’avais quitté Paris. J’avais été passer mes vacances à la montagne. J’étais assis au bord d’un bisse (qui est un de ces canaux d’irrigation grâce auxquels les montagnards valaisans amènent jusque dans leurs vignes l’eau qu’ils vont chercher au pied des glaciers) ; et il n’y avait plus personne, si loin que portât le regard.

Je vous assure pourtant qu’il portait à grande distance, d’où j’étais, car, au-dessous de moi, s’ouvrait toute la vallée du Rhône : large d’au moins quinze kilomètres, longue de plus de quatre-vingts, profonde de près de mille mètres. L’air bleuissait ses lointains et était comme un peu d’eau de savon déjà sur le versant qui me faisait face, avec ses rochers, ses forêts, ses gorges, et, au-dessus, un étroit liseré minutieusement ouvragé, un fin crochetage, quelque chose comme une dentelle blanche qui aurait été cousue en bordure à ce tapis jeté sur l’ossature des monts.

J’étais passé de l’extrême civilisation à l’extrême nature. Huit ou neuf heures de train, trois ou quatre heures de marche : j’étais passé de là où l’homme est tout et est partout à là où il n’est rien et nulle part ; de ces lieux très peuplés où sa présence se marque en toute chose à ces solitudes parfaites où il semble qu’il soit à peine intervenu. Là-bas, à Paris, tout portait la marque de ses mains et de sa pensée, et je n’entends pas seulement, bien entendu, ses maisons et ses monuments, mais même l’arbre qui est planté par lui, taillé par lui, entouré par lui d’une grille de fer, même l’eau qui est canalisée par lui et aussi bien celle qui tombe incessamment du ciel, que celle qui circule à la surface du sol ; où il tente même de s’emparer des forces qui président aux manifestations de la nature, assumant des droits sur elle. La nature, là-bas, n’était rien ; ici, elle redevenait tout. J’étais passé des combinaisons les plus complexes de la vie moderne à la vie élémentaire, celle de toujours ; du règne des techniques humaines les plus perfectionnées et compliquées, à une technique non moins compliquée, mais secrète, intérieure, silencieuse, toute-puissante et invisible, celle qui préside à l’élaboration des germes et à l’ordre des saisons.

J’ai eu la chance ainsi de pouvoir comparer, dans un rapprochement brusque, les deux pôles essentiels de la vie, l’un qui représente le point de départ, l’autre le point d’aboutissement de l’homme, et qui sont séparés bien plus dans le temps que dans l’espace, bien plus par les siècles que par les lieues, car ici tout n’était-il pas comme au temps de Rome ou même d’avant Rome ? ici rien ne changeait jamais et là-bas tout changeait, changeait continuellement.

Ici, il y a une sorte d’absolu, là-bas tout était relatif. Ici, j’étais dans le silence : du moins le bruit des hommes et de leurs machines s’était-il tu. Ici, il n’y avait que le roucoulement des ramiers quelque part derrière moi dans les mélèzes et le petit froissement de l’eau du bisse coulant à pleins bords dans sa rigole profonde, où rien ne venait s’opposer au cours régulier et tendu de l’eau. Elle ne se heurte à rien, elle n’est nulle part retenue, ni brisée, mais fuit avec une surface plate, toute transparente, à pleins bords ; alors c’est une sorte de soupir de temps à autre et c’est tout, un bruit à peine perceptible comme quand on passe la main sur de la soie, parfois un très léger glouglou comme d’une bouteille qui se vide. Rien d’autre, pas de vent, tout est immobile, le plus prochain village était caché par un pli de terrain. Tout semblait reposer dans une profonde paix et semblait y avoir reposé toujours et semblait devoir y reposer toujours ; pendant que les ramiers, silencieusement, prenaient leur vol par-dessus la vallée et je les voyais devant moi, car ils étaient de couleur claire, fondre peu à peu dans l’air comme des morceaux de sucre dans l’eau.

J’ai eu la chance particulière de ne pas être obligé de m’arrêter aux formes intermédiaires de la vie et de pouvoir m’en tenir aux deux plus significatives, dont les autres ne sont qu’un mélange et donc une adultération. L’homme dans sa pureté et qui a plié la nature à ses lois ; la nature dans sa pureté et qui plie l’homme aux siennes. Paris et la solitude des montagnes. J’ajoute tout de suite que, si je les rapproche et les juxtapose, ce n’est pas pour les opposer l’une à l’autre. Il me semble faux de vouloir les exclure mutuellement, comme on fait volontiers, et de condamner la civilisation des grandes villes au nom de la nature, ou l’inverse, puisque toutes deux sont données, toutes deux sont de nécessité, comme les deux extrêmes notes d’une gamme qu’il s’agit d’accepter dans toute son étendue. Loin de prêcher, comme tant d’autres, le « retour à la terre », je pense même que c’est la ville (qu’on le regrette ou non) qui finira une fois par envahir la campagne, j’entends les moyens de la ville, j’entends la machine et les moyens de la machine, car la ville s’est industrialisée la première, mais l’industrie ne représente que la mainmise de l’homme sur les forces de la nature et on ne voit pas pour quelles raisons cette mainmise ne s’étendrait pas peu à peu à tout l’univers. Mais enfin il y a encore du moins des îlots de nature, à l’heure qu’il est, jusqu’en plein milieu de nos techniques les plus poussées ; et, moi, j’étais sur un de ces îlots.

Tout semblait être silence et paix autour de moi ; mais, me disais-je alors, est-ce vraiment la paix ? est-elle aux profondeurs comme elle est à la surface des choses qui m’entourent ?

Tout est paix en apparence, le ciel, l’air, les arbres, les plantes et les animaux eux-mêmes ; mais en même temps j’entendais sourdement là-bas craquer les montagnes ou le tonnerre d’une avalanche tardive, ou encore c’est un pan de glacier qui s’abat ; et, me disais-je, c’est la guerre.

C’est la guerre que livre la pesanteur à ce qui prétend culminer ou qui prétend porter à faux, se confiant en ses propres forces ; c’est la guerre de deux forces, où la plus permanente, la plus secrète, la plus sournoise finit toujours par l’emporter. À la guerre d’homme à homme, une guerre de chose à chose s’était seulement substituée. À la guerre d’homme à homme, une guerre d’arbre à arbre, de plante à plante, et la guerre des bêtes entre elles, car elles ne vivent que les unes des autres et ne durent qu’en se dévorant.

Une guerre plus silencieuse et moins visible seulement, à cause de ses lenteurs, des grands espaces où elle opère, et de la taille des combattants, car la fourmi est petite, la guêpe aussi, la plupart des oiseaux aussi.

Transporté de la grande ville au sein de la nature brute, on ne perçoit d’abord que les différences qu’elles présentent entre elles et qui paraissent essentielles : de sorte qu’on peut croire qu’on a passé d’une forme de vie à une autre et qu’elles sont contradictoires : on sort du tumulte, on croit avoir trouvé le repos. La lutte que les hommes se livrent entre eux pour leur vie quotidienne a pris fin ; il semble que la paix règne ici du moins parmi les choses, mais elle est trompeuse. Et on finit par voir qu’il n’y a de paix nulle part. Voilà que le milan s’abat comme la pierre sur sa proie ; on entend le cri d’un petit oiseau qui est poursuivi par le geai. L’araignée ici comme ailleurs tend sa toile au moucheron ; à mes pieds, entre les brins d’herbe, tout est tuerie et pillage. Quant à l’homme, on ne le voit pas.

L’homme est longtemps invisible sur ces rares petits chemins insinués en travers de la pente, où les transports ne se font qu’à dos de mulet ; il n’apparaît guère, même de loin, dans ces espaces gris ou noirs, faits de rocs, de forêts de sapins, ou de forêts d’un vert plus clair qui sont les forêts de mélèzes, et c’est tout là-bas seulement, entre les branches, que se montrent, avec leurs belles couleurs jaunes, les petits étages superposés des champs de froment qui mûrissent et que soutiennent des murets.

Et le soir qui vient peu à peu vous ramène au village : c’est l’heure douce, l’heure rose, l’heure de l’angélus qui est lui-même toute douceur quand il vient à votre rencontre du haut du clocher dans les airs ; et la bonne nouvelle, une fois de plus, est répandue par ses soins sur la terre. On arrive. Les gens sont assis devant chez eux sur un banc ou sur les marches de l’escalier, hommes et femmes : ils parlent, ils ne parlent pas, ils sont assis, ils ne disent rien, puis il y en a un tout à coup qui élève la voix avec un geste de la main.

On arrive. Les hommes fument leur pipe et la nuit monte autour de vous. Ici, elle vient d’en bas, elle vient du fond de la vallée où elle s’entasse lentement comme un brouillard ; elle est comme de l’eau dans un bassin de fontaine, lequel finit par déborder. Elle déborde sur vous soudain qui êtes encore dans la lumière et les toits des maisons qui sont basses sont déjà confondus à elle que le haut clocher de pierre de l’église est encore éclairé, puis s’éteint à son tour. Une petite fille, armée d’une baguette, pousse devant elle une chèvre ; elle a une jupe qui lui vient jusqu’aux chevilles, comme chez les femmes de l’ancien temps, comme aujourd’hui encore chez les femmes d’ici ; elle a les cheveux pris dans un béguin de laine tricotée. Tout est paix, n’est-ce pas ? Regardez seulement autour de vous les montagnes qui resplendissent haut dressées dans les airs par-dessus une première chaîne : les inaccessibles, les lointaines, et elles font comme une frise autour de vous dans le ciel, sur leurs soubassements qui sont déjà sombres ; mais elles-mêmes sont éclatantes dans leurs robes de toute couleur : roses comme la rose, ou blanches et vaguement teintées comme la fleur du cognassier, ou jaunes comme le citron, ou orange comme l’orange, ou violettes comme la fleur du trèfle, selon leur position, ou leur altitude : toutes là qui surmontent la nuit et, étant encore au-dessus d’elle, l’éclairent d’en haut comme des lampes. Tout est paix, n’est-ce pas ? Über allen Gipfeln ist Ruh.

Seulement voilà qu’il y a un homme qui est sorti d’une espèce de trou dans le bas d’un mur et on voit qu’il a sur les joues comme de la mousse sale, les cheveux longs et gras sous un reste de chapeau.

On ne sait pas où commence la couleur de sa peau ; des lambeaux de quelque chose qui a dû être de l’étoffe lui pendent autour des bras, le long des jambes.

Et tout à coup on se rappelle, et on se demande si on ne l’a pas vu déjà quelque part, cet homme, et oui, on l’a vu : c’était sous un pont de la Seine ou dans une encoignure de porte ou bien aux alentours des halles entre deux tas d’épluchures ; alors un bizarre rapprochement se fait dans votre esprit entre ce Paris qui vous paraissait tout à l’heure si lointain et ce coin des Alpes où vous êtes, car l’homme n’est-il pas partout pareil et sa misère grande partout ?

Vu ainsi de loin, Paris ne vous apparaît plus seulement comme un produit de la civilisation, mais aussi comme le producteur d’une anticivilisation, où l’homme est rabaissé au-dessous de lui-même, car Paris a ses clochards, il a lui aussi ses primitifs, ses hommes de l’âge de la pierre qui depuis longtemps n’ont plus de papiers, qui n’ont même plus de nom, qui ne savent plus lire, ni écrire. La police les ramasse une première fois dans une rafle, mais n’en tire rien et puis les relâche. La police les arrête une seconde fois, mais qu’en faire ? car ils sont définitivement sortis de la société ; ils n’ont commis aucun autre délit que celui de vagabondage, mais que peuvent-ils faire que de vagabonder ? La police les remet en liberté. Alors on les voit qui circulent jusque sur les boulevards, mais parfaitement étrangers à la foule qui les entoure. C’est qu’ils viennent d’ailleurs, c’est qu’ils sont d’un autre âge. Et Paris vous apparaît de loin comme un résumé des siècles qui va de l’homme primitif, de l’homme du temps des Magdaléniens (car il y a des hommes qui y ont fait retour) jusqu’à des ébauches de l’homme futur (car une des fonctions de Paris est de dépasser ce qui est, pour inventer ce qui sera).

Ici, j’étais bien dans le primitif et l’élémentaire, et comme au premier étage d’une immense construction ; mais on voit que Paris comprend aussi cet étage, et repose sur cet étage, ayant seulement continué à construire par-dessus avec diligence et continuité un grand nombre d’autres étages.

Ô paix, ô repos, où êtes-vous ? l’homme s’efforce de vous trouver partout, et nulle part il ne vous trouve. Ici, c’est la nature qui menace l’homme : ailleurs c’est l’homme qui menace la nature ou l’homme est en menace à l’homme. Ici, c’est l’aridité du sol qui est l’ennemie, ailleurs l’aridité du cœur. Et partout quelques-uns prospèrent, mais le grand nombre n’est nulle part assuré de son lendemain.

J’allais ainsi songeant dans mes montagnes à ces fausses oppositions que beaucoup d’écrivains à la mode tentent de faire aujourd’hui entre ce qui est de la nature et ce qui est de l’homme, ne voulant jamais voir que leurs différences, non leurs ressemblances. C’est qu’ils sont de droite ou qu’ils sont de gauche : la gauche incite l’homme à être toujours plus hardi dans ses entreprises sur ce qui est donné ; la droite à l’extrême prudence, en vertu du mystère que contient ce même donné. La gauche pousse, la droite retient. La gauche encourage à détruire et souvent pour le plaisir de détruire, à défaire par goût de défaire et l’homme à s’imposer à ce qui est, même inutilement, à seule fin de faire montre de ses pouvoirs ; la droite à vénérer et à adorer ce qui est, parce qu’elle y voit l’œuvre de Dieu, et l’homme à s’abstenir, à rétrograder même par respect pour ce qui est. Grand combat mémorable, sans doute inévitable et sans doute pas inutile, qui durera toujours sous toute espèce de noms, sous toute espèce de formes : sociales, politiques, économiques, car l’homme est-il bon ou est-il mauvais ?

Et puis, surtout, que peut l’homme ? Comment le saurait-il avant d’avoir tout essayé, tout tenté, tout entrepris ? ce qui veut dire qu’il ne le saura jamais. Et que la question restera toujours ouverte. Et il y en a une autre, qui est : l’homme est-il seul ? L’homme a-t-il à se débrouiller et à se tirer d’affaire tout seul et à son idée sur la terre : car, en ce cas, tout lui est permis, et la seule sanction qui l’attende est qu’il peut lui arriver de se tromper. Question tout aussi insoluble (hors la foi) ; mais qui ne voit par contre que la nature où il a été mis, par quoi il faut entendre tout ce qui existait avant qu’il fût en vie et qui existera quand il ne sera plus, n’est nullement cette espèce d’entité immobile qu’on croit ? Elle aussi, elle s’écoule, elle fuit, elle se transforme ; elle non plus n’est jamais en repos (là est sans doute la grande explication).

Nous voyons la nature avec nos petites vies : ce qui fait qu’elle nous apparaît stable et placée en dehors de l’insécurité humaine comme le refuge et le lieu même de la sécurité ; toute parée de fruits, de fleurs, de verdure, peinte de belles couleurs, plaisante à voir ; la bonne grande mère auprès de qui dans les mauvais jours se réfugier, fuir le bruit, fuir ce qui est en bas, aller là-haut (comme je faisais pour ma part) ; et puis on finit par voir qu’on n’est nulle part tranquille ; qu’elle est elle aussi un entassement de ruines, une accumulation d’essais inaboutis, de tentatives avortées, d’inventions de toute espèce une première fois portées au jour, puis abandonnées ; qu’elle n’est elle-même, et par rapport à elle-même, tout entière qu’insécurité.

Ce qui fait pourtant la grandeur de Paris c’est qu’il n’y a pas que les choses qui s’y soient accumulées au cours des siècles, mais les êtres humains dans leur extrême diversité. La lenteur même de son développement et sa continuité ont produit toute espèce de types humains qui y subsistent, qu’on découvre avec étonnement. Paris qui est le centre de la mode est en même temps le lieu de rendez-vous de l’anachronique et du démodé. Je ne parle pas seulement de certains tramways, des bateaux de la Seine, ni du funiculaire de Belleville ; ni même de l’« artiste peintre » à longs cheveux, lavallière et pantalons à la hussarde, qu’on rencontre dans certains quartiers ; j’entends ceux qui en pleine vie d’aujourd’hui vivent d’une vie lointaine et chimérique, ceux qui n’ont pas d’abri (il y en a), ceux qui ne connaissent même plus l’usage du feu (il y en a), ceux qui ont perdu l’usage des mots, ceux qui sont vêtus de ficelle et de toile cirée ; toutes ces populations bizarres qui errent sur les berges de la Seine et passent la nuit couchées sous les ponts. Tout à côté des classes régulièrement constituées, les inclassés, les déclassés, les excentriques, ceux que seules les grandes villes tolèrent, car elles sont volontiers indifférentes, Paris particulièrement ; ceux qu’on voit, par exemple, dans les Célibataires de Montherlant ; ceux qu’on aperçoit de temps à autre dans la rue où ils font tout juste se retourner les passants ; et, bien entendu, des échantillons de toutes les races humaines, mais je ne parle que de l’autochtone et de son immense variété. Il est représenté par peu d’individus, le grand nombre étant conformiste : mais ces individus existent, bien qu’on ne fasse que les entrevoir dans la foule ; ils ont quelque part une chambre, un appartement, un chez-eux ; ils ont leurs idées, leurs théories, ils représentent souvent un moment de l’esprit humain, et où le situer, sinon dans quelque région vague du passé, dont ils sont les témoins à l’image des cathédrales et de tant de vieux quartiers qui pourtant restent vivants ?

Il y a la société et il y a ce qui vit en dehors de la société. La société est quand même restée jusqu’à présent un organisme hiérarchique qui expulse les corps étrangers, le cerveau ce qui n’est pas cerveau, le cœur ce qui n’est pas cœur, le muscle ce qui n’est pas muscle. Il y a comme des débris humains qui subsistent autour de sa masse, qu’elle ignore le plus souvent, qu’elle feint d’autres fois d’ignorer. Elle-même superpose dans le présent ses étages, d’autant moins étendus qu’ils sont plus haut situés, comme dans ces maisons modernes où ils sont en retrait l’un par rapport à l’autre ; en bas ce qui ne vit que de ses bras, l’unité de force, l’homme à tout faire et interchangeable, le manœuvre ; au-dessus l’ouvrier qui a appris un métier, puis l’ouvrier spécialiste ; à côté l’artisan ; et puis le monde des boutiques : faut-il dire qu’on s’élève ? mais enfin il est convenu qu’on s’élève ; et voilà la classe des fonctionnaires de toute espèce et des professions libérales, et la classe de l’esprit (les savants, les artistes) et celle de l’argent. Et où situer celle de l’argent ? mais enfin elle prédomine : le grand industriel, le banquier, ce qu’on appelle la grande bourgeoisie ; au sommet, la noblesse ou ce qui subsiste de la noblesse, mais elle ne se maintient elle aussi que par l’argent, à demi confondue d’ailleurs avec le Paris cosmopolite par ses alliances ou ses relations. En dehors et au-dessus de cette vaste hiérarchie nationale, il y a enfin les fortunes que Paris en tant que centre du luxe et des élégances attire et qui viennent de tous les bouts du monde, le Paris du prestige précisément à quoi seul l’argent permet de venir s’agréger ; le Paris du capitalisme (c’est bien le cas de se servir du mot) international qui afflue à Paris comme au seul lieu de l’univers où on puisse tirer parti pleinement des avantages que vaut la richesse. Car il y a un internationalisme d’en haut (si on peut dire) comme il y en a un autre d’en bas. Et Paris est un de ses centres, d’où une source considérable de richesse dont ont vécu toutes ces dernières années la peinture dite « avancée », un certain théâtre, une certaine littérature ; dont continue à vivre, malgré la fameuse « crise », ce qu’on appelle le commerce de luxe, dont dépendent de nombreux ateliers et tout un peuple de travailleurs.

C’est le pays de la mode et de toutes les modes, parce que c’est le Paris du snobisme : un des Paris les plus voyants, sinon marquants, à cause de la publicité dont il dispose. L’argent ne tarde pas à s’ennuyer là où il est seul à exister. L’argent veut jouir, il entend n’être pas seulement une puissance matérielle, mais une puissance spirituelle ; il a besoin, sinon de dominer l’esprit, du moins de présider à ses productions. Il n’est peut-être pas intelligent, il prétend à le paraître ; il n’a peut-être pas de goût, il s’en arroge l’apparence ; il n’aime peut-être pas de nature ce qui est beau, il va feindre de l’aimer. Ainsi il accourt de toute part vers ce centre de la pensée française, où une glorieuse histoire, une longue tradition d’élégance, des siècles de grands peintres et de grands écrivains lui donnent l’assurance qu’il y trouvera portées à leur plus haut degré d’excellence toutes les qualités d’un climat favorable. Et, d’autre part, l’intelligence, la beauté, le goût ont besoin d’argent, car ce sont des luxes : ils ne se développent guère que quand les besoins primordiaux de l’homme ont trouvé leur satisfaction ; il n’y a pas besoin d’être marxiste pour se convaincre qu’ils ont des bases économiques et qu’un peuple ne s’occupe guère de peinture quand ce peuple meurt de faim. Et cet art de Paris (j’entends plus strictement parisien) a d’autant plus besoin d’argent qu’il est devenu peu à peu au cours des siècles plus raffiné, qu’il s’est séparé par là non seulement du peuple, mais de la bourgeoisie, qu’étant autrefois art de cour et qu’ayant été art de salon, il est devenu de plus en plus ésotérique ; qu’il a fini par ne plus s’adresser qu’à quelques initiés, qui se trouvent être trop peu nombreux pour le faire vivre. C’est ici que survient l’appui d’une certaine finance internationale : car l’argent, lorsqu’il est abondant et renseigné, prétend du même coup à ce qu’il y a de plus « avancé », comme on dit, son grand souci étant précisément non seulement de suivre, mais de créer la mode.

Toute la peinture, non seulement française, mais parisienne (si les deux épithètes ne sont pas synonymes et elles le sont bien pour finir, puisque c’est Paris qui consacre), n’a vécu depuis cinquante ans et plus que de l’attention que lui portait certaine clientèle étrangère. Toutes les grandes entreprises coûteuses qui ont vu le jour depuis le commencement du siècle sur les scènes parisiennes ont été soutenues financièrement par des capitaux étrangers. On n’ignore pas, d’autre part, combien de chefs-d’œuvre français ont pris le chemin de l’Amérique. Et ainsi récemment s’est greffé sur le Paris traditionnel un Paris superfétatoire, qui n’est d’ailleurs pas fixé et se renouvelle constamment, mais dont les moyens plus ou moins occultes dépassent infiniment l’importance numérique. Il a eu pour premier effet d’accélérer jusqu’au vertige les déplacements de la mode dans les choses de l’esprit.

Il y a toujours eu un Paris de la mode, il y a toujours eu à Paris toute une population qui vivait d’elle, mais la mode ne touchait guère qu’aux choses de la toilette ou de l’ameublement. C’est même une des activités par laquelle Paris s’est imposé au monde et continue à le faire : par ses chapeaux, ses robes, ses étoffes, tout un tas de petites inventions charmantes qui ne duraient qu’une saison. Et qui précisément n’avaient tant de charme que parce qu’on savait qu’elles ne dureraient qu’une saison.

La mode tourne en rond : elle y est bien obligée. Tenue à inventer (ou plutôt à innover) sans cesse, elle se contente le plus souvent de réinventer, allant chercher dans le passé telle invention dont il lui suffit pour qu’elle la lance à nouveau qu’elle soit à peu près oubliée. Elle n’a plus alors qu’à la mettre au goût du jour pour lui restituer sa fraîcheur, car tout est là. L’art est fait de nouveauté, la mode d’une apparence de nouveauté : c’est par où à la fois ils se ressemblent et ils diffèrent. Tous deux font éprouver un choc, dont je dirais qu’il est délectable, s’il n’était pas plus juste de dire qu’il doit être excitant, qu’il doit exciter à vivre et en quelque manière augmenter l’estime qu’on a de soi-même, comme c’est le cas d’une dame qui s’habille tout de neuf quand le printemps vient, avec un petit ruban nouveau, quelque chose d’inédit dans la coupe de sa jupe ou des gants assortis à ses souliers et à sa ceinture, toute neuve et rajeunie dans la saison elle-même renouvelée.

Or, l’art, lui, est de renouvellement véritable, car pourquoi l’artiste regarderait-il la nature si ce n’était pour y trouver des rapports nouveaux ? En quoi pourrait-elle l’intéresser, si un arbre n’était pour lui qu’un arbre et un rocher un rocher, si ce qui est vert ou bleu ou gris pour le spectateur ordinaire gardait pour lui cette même immobilité conventionnelle, si son rôle n’était pas justement de venir rompre des habitudes par l’apport d’une constatation spontanée et toute personnelle qui surprend tout d’abord et finit par être acceptée. Et, bien entendu, par la suite, cet apport, justement parce qu’il aura été accepté, deviendra lui aussi une habitude : et ces rapports trouvés par l’artiste et qui étaient nouveaux pour lui seront rapprochés d’autres rapports trouvés par d’autres dans le passé, de sorte que sa nouveauté ne sera plus une nouveauté absolue, mais relative : qu’importe ? car c’est à son insu qu’il se trouvera ressembler une fois ou l’autre, par quelque partie de lui-même, à ceux qui l’ont précédé. Le véritable artiste n’en reste pas moins ainsi un novateur. Où le snobisme complique tout, c’est qu’il a besoin à tout prix et constamment de la nouveauté dont il fait une chose nécessaire et qui est une chose occasionnelle. Là où il ne la trouve pas toute faite, il l’invente, et l’inventant la prend au sérieux, ce que la mode (l’art de la modiste) précisément ne fait pas, car ce qui est fait pour une saison ne dure que l’espace de la saison même. Ce qui épuise l’art, c’est d’exiger de lui un renouvellement incessant et dont le rythme devient nécessairement de plus en plus rapide, car il s’agit d’être « à la page », et il n’est possible de l’être, par une espèce de surenchère ou de concurrence entre les intéressés, qu’en laissant tomber de plus en plus vite et avec de plus en plus de désinvolture ce dont on vient de s’enticher. Ce qui épuise l’art, c’est de confondre l’inspiration avec la fantaisie, ce qui est fait pour survivre ou du moins pour durer avec ce qui n’a de raison d’être que dans son peu de durée même : car le voilà obligé, l’art, de se réfugier dans la subtilité, dans l’excessif et jusque dans le monstrueux, où les combinaisons nouvelles sont encore en effet possibles, mais à condition de déplacer radicalement son centre d’intérêt, qui était largement humain, qui n’est plus que de quelques hommes, ceux qui sont renseignés, ceux qui s’entendent à demi-mot, ceux qui ont été gâtés par leur oisiveté même, et par là même sont blasés, ceux qui s’ennuient et ne cherchent dans l’art en définitive qu’une « distraction ».

Je sais bien qu’on va me dire que ce Paris-là est négligeable et qu’il n’y avait pas à en parler, parce qu’il est tout occasionnel et donc transitoire. Mais d’abord est-ce bien sûr ? Il est sans doute très petit quantitativement, mais le rôle qu’il joue quand même dans l’univers est sans aucune proportion avec ses dimensions réelles, à cause de l’argent dont il dispose et puis aussi à cause des valeurs (non matérielles) qu’il lui arrive quand même de proposer pour finir à un public plus étendu, et d’abord indifférent. Il ne faut pas oublier que c’est lui qui a fait en grande partie la gloire d’un Cézanne ou même celle d’un Renoir. Ce petit Paris cosmopolite travaille quand même le plus souvent sur des valeurs françaises et il arrive qu’il se trompe, c’est-à-dire que les valeurs qu’il défend soient bien incapables, une fois lâchées dans le monde, de se défendre toutes seules, comme il faut bien qu’elles fassent une fois ou l’autre ; mais il lui arrive aussi de tomber juste : alors il se trouve avoir ajouté quelque chose au patrimoine commun, et, justement à cause de sa désinvolture, parce qu’il lui est indifférent de se tromper, parce qu’il est constamment à la recherche de l’inédit et qu’il y a bien des chances pour que, parmi tant de tentatives qu’il encourage, et un peu au hasard, l’une ou l’autre se trouve viable.

Car c’est une haute construction que Paris, mais largement assise sur ses bases : elle abrite plus d’un dixième de la population de la France ; elle est faite de toute la France, mais la France n’est pas seule à y avoir coopéré. Paris est encore un résumé du monde, une ville nationale, mais une ville cosmopolite, et peut-être la seule différence qui soit devenue sensible, depuis le commencement du siècle et surtout depuis la guerre, est-elle que jusqu’alors l’élément cosmopolite y était subordonné à l’élément national dont il tirait ses leçons, alors qu’aujourd’hui, c’est dans une certaine mesure le phénomène inverse qui se produit. Bien entendu, dans son immense majorité, l’élément national, qui est l’élément travailleur, ignore-t-il cette mainmise ; mais par la presse, le théâtre, les expositions, toute une immense publicité dont il dispose, cet élément cosmopolite en est peu à peu venu à imposer au monde une image de Paris qui lui ressemble beaucoup plus qu’à Paris lui-même. On le voit bien à la résistance qui se fait sentir dans certains milieux contre « ce qui n’est pas français », en particulier certain art, sans parler de certaines théories et idéologies. Il faudrait seulement que ces milieux de « vrais » Français d’où partent ces protestations montrassent plus de discernement dans le choix qu’ils font des valeurs qui leur sont proposées. Est étranger pour eux tout ce qui les sort de leurs habitudes. Ils en sont venus à ne plus défendre que des positions acquises, sous prétexte qu’elles représentent le « véritable esprit français ». Cézanne a été d’abord acheté en Allemagne : le prétexte leur a paru suffisant pour déclarer que Cézanne était un représentant de l’esprit germanique et crier à la trahison. Les nationalistes tombaient bien mal pour une fois, mais ce n’est pas la seule fois. Ils tombaient le plus mal possible, ayant affaire au type même du Français, j’entends du Français provençal et donc de langue d’oc (je sais bien qu’il y a une nuance), mais de pure inspiration française, nourri de grec et de latin et qui faisait lui-même des vers latins ; qui ignorait non seulement sans doute l’allemand, mais encore tout de l’Allemagne, qui n’a jamais pris pour modèles que quelques paysages de l’Île de France, puis, une fois rentré chez lui, dans son pays, dans sa ville d’Aix, toujours incessamment ces mêmes collines rocheuses, ces murs incendiés, ces villages croulants sous leurs toits roses en plein soleil, des bouquets d’oliviers ou de pins profilés sur un ciel qui n’avait rien de berlinois, une mer enfin dont le bleu évoque à lui tout seul la Méditerranée.

Il y a conflit. Il y a conflit entre ceux pour qui national est synonyme d’académique, par quoi il faut entendre imitation et répétition, mais rien n’est de nature à rassurer davantage ceux qui ne sont tournés que vers leur propre passé, – et ceux, d’autre part, venus peut-être d’un peu partout, peut-être aussi un peu trop étrangers à l’idée de nation ou à l’idée de patrie (d’où certain art « abstrait » dont ils se font volontiers les défenseurs), pour qui seule la nouveauté compte ou l’invention ou l’emprise de l’homme, même sacrilège quoique spirituelle, sur les réserves de la nature.

Une manière encore de droite et de gauche. Il y a le « petit épicier de Montrouge » (il existe, il n’a pas changé), tout un peuple d’employés et de commis de magasins, tout un peuple encore de fonctionnaires ; il y a toutes les provinces, il y a tous ceux qui se nourrissent très étroitement autour d’eux des idées de leur classe et elles ne sont pas seulement politiques, il y a toutes les provinces de France, avec toute espèce d’hérédités ; puis des professeurs, puis des pauvres diables : ceux qui pensent, ceux qui ne pensent pas, plus de quatre millions d’hommes, énormément de manœuvres arabes et polonais ; et par là-dessus une toute petite minorités d’oisifs qui ont de l’argent, qui ont quelquefois du goût ou du moins des goûts, ou encore du moins (ce qui justifie l’argent) le besoin de s’en attribuer.

Ils se trouvent pouvoir décider, ceux-ci, du moins en apparence, de beaucoup de choses, parce qu’ils font du bruit, ils manifestent, ils s’expriment, – au-dessus ou à côté de la grande masse muette qui ne s’occupe pas d’eux ou même les ignore, et qui, si elle manifeste, manifeste tout autrement.

VIII

Je m’aperçois, en effet, que je n’ai pas parlé jusqu’ici de l’ouvrier ; c’est qu’on ne le voit guère ou qu’on ne le voyait guère, il y a seulement quinze ou vingt ans. À part quelques peintres et maçons, et quelques terrassiers qui étaient répandus par petits groupes dans tout Paris, et d’ailleurs perdus dans la foule, la grande masse ouvrière, j’entends celle des ouvriers d’usine, demeurait parfaitement invisible et comme inexistante, refoulée qu’elle était dans les quartiers de la périphérie ou hors des fortifications, car il y avait encore des fortifications.

Le centre était réservé aux loisirs, le centre appartenait aux promeneurs, Saint-Germain-des-Prés, le quartier du Louvre, la Concorde, les Champs-Élysées, la rue Royale, la Madeleine, tout le XVIIe arrondissement, tout le Paris historique construit pourtant par l’ouvrier, mais dont il avait été banni ; d’ailleurs cet ouvrier-là était encore tout proche de l’artisan et participait à son sort.

L’ouvrier de la grande industrie est une création toute moderne : on veut dire le prolétaire, celui qui n’a rien que ce qu’il gagne ou plutôt trouve à gagner, l’ouvrier enrégimenté, l’ouvrier militarisé et qui peuple par compagnies ou bataillons ou brigades entières les immenses casernes fumantes d’où sortent toutes les minutes une automobile, toutes les heures un avion, une multitude d’engins de tout genre, construits en série, dont l’homme vient seulement de prendre l’habitude et dont il ne peut déjà plus se passer.

La plupart des besoins de l’homme sont dus aux inventions de l’homme, et j’entends bien sûr les besoins seconds, car il y a les besoins primordiaux : boire, manger, être à l’abri ; mais la civilisation a fait qu’ils ne comptent plus guère. C’est la façon de boire, et de manger, qui comptent, qui vont se compliquant et se renouvelant sans cesse. On a inventé les vermouths, les bitters et l’eau est méprisée ; on invente le frigidaire et aucune ménagère n’avait imaginé que le frigidaire pût exister un jour, mais maintenant le frigidaire existe et il n’y a plus aucune ménagère qui n’ambitionne d’en avoir un. C’est un besoin, et même un besoin pressant qui est né de la comparaison (de soi-même qui n’en a point [de frigidaire] avec la voisine de palier qui en a un), qui est donc né de l’envie, qui est donc le besoin de certains avantages, ou prétendus avantages, lesquels constituent à leur tour une marque de supériorité. Et, par exemple encore, l’homme circulait bien : c’est un besoin majeur, mais il avait ses jambes et il circulait sur ses jambes, puis il a domestiqué le cheval, et il a disposé des jambes du cheval : mais qu’est-ce que c’est que le cheval auprès de la locomotive ou de l’automobile, qu’est-ce que c’est que l’automobile auprès de l’avion ?

Le besoin n’est plus d’aller, mais d’aller plus vite, de plus en plus vite : le besoin s’est déplacé, il est devenu une compétition : ce n’est pas seulement sur le plan matériel, mais sur le plan dit moral que les pauvres piétons, s’il en reste, sont mis en état d’infériorité ; ils ne souffrent pas d’aller lentement, et même la plupart d’entre eux n’ont nullement besoin d’aller vite, ils souffrent d’être méprisés.

N’est-ce pas là aussi que réside la vraie souffrance de l’ouvrier moderne, de l’ouvrier d’usine qui justement fabrique et rend possible par son travail tous ces perfectionnements de la vie, alors qu’il en est lui-même privé ? Il voit d’abord qu’on a honte de lui et qu’il dérange, avec son bruit, son feu, ses fumées, ses odeurs et puis son aspect, car il est à demi nu ou mal vêtu, le visage et les mains noircis ; il voit que, s’il est à la base de la civilisation contemporaine (où le spirituel est étroitement mêlé au technique, j’entends tout à la fois spirituelle et technique), cette même civilisation l’exclut, jugeant indésirable qu’il y figure. Elle est un théâtre ; elle le laisse dans la coulisse. La civilisation moderne, disons bourgeoise, a hérité du moyen âge et des siècles qui ont suivi certains préjugés touchant le travail dit servile qu’on oppose à celui du cerveau, lequel constitue le spectacle ; mais celui des mains est exclu du spectacle où seuls ses produits figurent. Car voyez qui roule en automobile, qui est splendidement installé dans une Delahaye ou une Hotchkiss tout étincelante de ses nickels et de ses vernis en plein milieu de la Concorde : l’ouvrier l’a faite, l’ouvrier n’y est pas : c’est essentiellement de quoi il souffre, sans peut-être très exactement s’en douter.

Il souffre d’une exclusion : elle date d’il y a longtemps. J’y reviens, on pouvait passer toute sa vie à Paris, du moins dans un certain Paris, sans même se douter que l’ouvrier existât. Combien d’étudiants, de mon temps, en cinq ou six années d’études et justement à l’âge où on est encore généreux, et curieux d’esprit et les sens ouverts, n’ont même pas pensé à lui, n’étant guère sortis du quartier latin. La « littérature » ne lui a guère témoigné plus d’intérêt (à part quelques rares exceptions, d’ailleurs soigneusement passées sous silence). Il aurait fallu pousser pour le connaître jusqu’à Belleville ou à Ménilmontant, ce qu’on ne faisait pas, car on jugeait qu’il n’y avait rien à y voir : il faut entendre rien de plaisant, rien qui pût constituer un supplément avantageux à cet ensemble décoratif où on se trouvait vivre. D’ailleurs l’ouvrier, il y a vingt ans, ne manifestait guère que chez lui, dans son quartier ou place de la République, c’est-à-dire dans la périphérie ; il ne s’était pas encore suffisamment aperçu qu’il était le nombre, il n’y avait pas encore les Soviets et l’exemple des Soviets pour le pousser en avant, il n’avait pas encore mesuré l’étendue de ses exigences et comment il allait pouvoir y satisfaire ; c’est-à-dire par la prise du pouvoir et le renversement de la société (plus ou moins violent ou plus ou moins brusque, par révolution ou évolution), en quoi il a mis désormais son espoir. On devinait bien, assurément, dans le camp adverse, où était le péril ou ce que les journaux de droite baptisaient de ce nom, n’ayant en vue que la société telle qu’elle existait alors (elle s’est déjà singulièrement modifiée par la suite), mais on en voyait mal l’ampleur et la portée, en même temps qu’on ignorait, par manque d’imagination, par incapacité de sympathie, les conditions de vie de l’ouvrier. Et puis, je le répète, c’est qu’on n’y avait pas été voir : personne sauf quelques « militants ». Personne n’avait poussé jusqu’à Saint-Denis, ou Levallois-Perret ; et je m’en accuse moi-même, car ce n’est que bien tardivement que je me suis acheminé vers ces régions lointaines où il faisait très chaud, car c’était en été.

Les feuilles des marronniers étaient déjà, non pas fanées, mais brûlées, non pas jaunes, mais noirâtres, toutes raides contre le ciel et comme découpées dans une feuille de tôle. J’avais été attiré sans doute par ces vapeurs qu’un ciel lourd rabattait sur le centre de Paris et venues du nord, ces vapeurs sulfureuses qui prenaient à la gorge, ces fumées qui montaient tout droit, puis brusquement se cassaient en deux, comme des peupliers sous un coup de vent, en laissant pendre vers nous leur feuillage. C’était le temps où tous ceux qui en ont les moyens sont en vacances, courent les montagnes, ou sont étendus sur le sable au bord de la mer ; et il fallait traverser tout Paris, et Paris ne change que peu à peu, par transitions savamment ménagées ; il fallait quitter les bords de la Seine pour des quartiers plus commerçants, plus agités qu’on quittait à leur tour et on arrivait enfin dans des rues de plus en plus étroites, de plus en plus noires, de plus en plus enchevêtrées, de plus en plus sales. Elles étaient pareilles aux fissures qu’un tremblement de terre aurait déterminées dans la croûte terrestre, en quelque manière géologiques, et en même temps terriblement humaines, avec des lessives qui pendaient à toutes les fenêtres, avec des cours et des arrière-cours pleines de cris d’enfants, de voix de femmes, de pleurs et de bruits de disputes ; pleines également d’odeurs terriblement humaines, celle de l’urine, celle de la crasse, et pas la bonne odeur chaude et saine qui est celle de l’animal, mais celle qui est âcre et fade, celle de l’homme. Car ici il était empilé et pas seulement juxtaposé comme le bétail dans l’écurie. Ici, il était logé en hauteur : trois, cinq, sept couches d’êtres humains posées l’une sur l’autre dans d’étroites chambres sans soleil, sans air, où le jour n’entrait que par des fentes et pauvrement, où il faisait décembre en plein juillet, où on ne savait pas si le soleil était au milieu du ciel, s’il était en train de se lever ou bien encore s’il se couchait. Car l’astre y était inconnu et le plus souvent ne s’y voyait pas, même si on se penchait par la fenêtre : on était terriblement en dehors de la nature et de tout ce qu’elle vous apporte et de tout ce qu’elle vous enseigne ; alors étonnez-vous que l’homme n’y fût plus qu’un homme diminué, mais avec toutes les passions et toutes les haines de l’homme. Je ne voudrais pas exagérer, ni tomber dans le mélodrame : il n’en est pas moins vrai que ce Paris-là, ce Paris en quelque manière extérieur et secret, ce Paris qui ne compte pas qualitativement, l’emporte par ses dimensions sur l’autre, et qu’à côté du Paris qu’on connaît, il y a tout un grand Paris qu’on ne connaît pas, celui des manœuvres en tout genre et de la main-d’œuvre à tout faire, qui vient de partout, qui est parisienne et française, mais polonaise en même temps, ou arabe ou juive ou tchécoslovaque ; des milliers d’hommes, des centaines de milliers d’hommes, et peut-être près d’un million d’hommes, en y comprenant la zone, avec leurs femmes et leurs enfants, que la société a jusqu’à présent maintenus en exil, j’entends repoussés loin d’elle, matériellement et moralement.

Et ce qui est arrivé, c’est que ces hommes ont fini par se douter de l’injustice qui leur était faite. Je sais bien ce que la société leur dit, car elle leur dit : « Travaillez ; si vous êtes mal logés, c’est votre faute. » Elle leur dit également : « Ingéniez-vous ; nous sommes en démocratie et quiconque a du mérite peut rapidement le mettre en valeur. Je suis ainsi faite que je tiens quand même en réserve toute espèce de primes pour ceux qui peuvent m’être utiles et contribuent à ma prospérité » ; ne manquant pas alors de longuement énumérer tous les « self-made men » qui sont sortis de la classe ouvrière « à la force du poignet », comme on dit ; mais ne voulant pas voir qu’il avait fallu d’abord qu’ils acceptassent la règle du jeu, et se pliassent aux conditions qui leur étaient posées par l’adversaire (cette société précisément), alors que la conscience que l’ouvrier a prise de lui et de ce qu’il appelle sa dignité humaine s’y oppose de plus en plus, et que pour lui dorénavant ces prétendues ascensions ne sont plus que des désertions, c’est-à-dire des trahisons. Et puis, même si on se soumet d’avance aux nécessités que la société vous impose, ne faut-il pas voir que l’occasion y est presque tout et ce qu’on appelle la « chance », car il n’y a qu’un contremaître pour un grand nombre d’ouvriers et qu’un ingénieur pour un grand nombre de contremaîtres et qu’un patron pour un grand nombre d’ingénieurs ; et qu’il ne suffit pas d’avoir de l’adresse, du talent ou même du génie, qu’il faut encore qu’il y ait quelqu’un qui s’en aperçoive, qui en ait d’abord le temps et surtout la volonté : de sorte que je songeais bien plutôt à ce que serait nécessairement la vie d’un petit garçon, même bien doué, né dans certaines conditions, celles que je voyais être partout affirmées avec brutalité autour de moi et à l’impossibilité où il allait être d’en sortir. L’école jusqu’à treize ans et ensuite toute espèce de nécessités : d’abord celle de gagner sa vie ; celle ensuite, s’il veut trouver du travail, d’entrer justement dans la voie que ceux qui l’entourent ont suivie, de se lever aux mêmes heures, de se coucher aux mêmes heures ; les mêmes conditions d’existence, le même logement, d’où l’impossibilité pour lui de s’isoler, de se connaître, de se trouver, ou même de s’entendre, car tout est bruit et mécanique autour de lui, et il faut une grande force pour n’y pas céder à son tour et non plus se laisser faire, mais faire, non plus se répéter, mais être.

La révolution suppose une prise de conscience : il n’y a pas si longtemps que l’ouvrier a pris conscience de lui-même et en même temps de ses torts, de ses manques, de ses déficiences, mais aussi de leur cause même, de sorte qu’il s’est jugé, mais en même temps il a jugé. Je disais tout à l’heure qu’un des seuls changements qui fût sensible depuis la guerre, dans le Paris bourgeois dont j’avais l’habitude, était la circulation de la rue qui est devenue mécanique alors qu’elle était animale et où l’automobile a remplacé le cheval ; peut-être maintenant faut-il dire qu’il y en a un autre, moins visible, qui tombe moins directement sous les sens, qui ne s’impose que peu à peu à l’attention et par certains signes plutôt devinés que perçus, mais qui, s’accumulant dans l’esprit ou à l’arrière-plan de l’esprit, finit par y peser lourd : c’est justement le rôle que commence à jouer, en plein Paris bourgeois, cette classe ouvrière qui est toujours exilée dans l’espace, mais y devient chaque jour singulièrement plus présente par la menace qu’elle est pour lui. À part quoi, j’y reviens, rien ne paraît changé dans toutes ces vieilles rues : les mêmes hôtels particuliers, les mêmes boutiques, les mêmes cafés, les mêmes appartements avec les mêmes gens dedans et sans doute les mêmes pensées à l’intérieur de ces mêmes gens, les mêmes boutiques d’antiquaires avec les mêmes canapés, les mêmes fauteuils, les mêmes bibelots, et dans la vitrine le même vieux chat siamois roulé tout le jour en boule sur le coin de la même table à écrire ; la même enseigne manuscrite, dont l’encre seulement est un peu jaunie, collée à l’intérieur d’une vitre au rez-de-chaussée et où on réclame toujours les mêmes « petites mains », à moins que ce ne soit la même dame qui offre les mêmes leçons de piano ; – c’est ailleurs, c’est dans l’air, parce que c’est dans les journaux, parce que c’est dans les conversations, parce que c’est de quoi on s’entretient dans les cafés, c’est politique, et il faut du temps à ce qui est politique pour se traduire au grand jour, j’entends pour modifier la vie et le décor des rues.

L’ouvrier, cependant, parle de plus en plus haut et il se fait de mieux en mieux entendre. L’ouvrier vient d’avoir un ministère à lui, un ministère « socialiste », avec un premier ministre socialiste. L’ouvrier vient d’obtenir les « congés payés » et la semaine de quarante heures. L’ouvrier sort de son exil : il en sort moralement puisque son influence, sinon ses volontés, devient chaque jour plus prépondérante : il en sort matériellement puisque, en règle générale, il dispose à sa guise de deux jours de liberté par semaine, de quinze jours une fois l’an. On m’assure que déjà ses habitudes sont changées : hélas ! je n’en sais rien, je vis trop loin de lui. Mais des amis à moi qui habitent près des usines Renault me disent que le samedi, à présent, les bistros sont vides, alors qu’ils regorgeaient de monde, ce jour-là et tout le dimanche, il n’y a que deux ou trois ans.

C’est qu’à présent on s’en va. Les bicyclettes et les tandems sont redevenus à la mode. L’homme et la femme, séparément ou bien sur la même machine ; tout ce qui a encore des jambes ou de la jeunesse fuit la vie qui lui est faite cinq jours par semaine et va en chercher une autre, une vie de deux jours, une vie de week-end, où il retrouve assez brutalement la nature, j’entends ce dont il a été si longtemps privé, le soleil, l’air et sur toute sa peau, et du moins une espèce de nature ; où il retrouve ce que c’est que d’être étendu sur la mousse, de dormir à la belle étoile, d’allumer difficilement du feu avec du bois mouillé ; j’entends donc un contact d’abord tout physique, car tout cela confine au nudisme et n’est pas dépourvu de quelque sexualité.

Mais qu’est-ce qui en sortira, car tout est là ? Et jusqu’où l’ouvrier va-t-il se retrouver lui-même, c’est-à-dire tout son être dont une grande partie se trouvait avoir été étouffée, mais n’était pas tout à fait morte encore, puisqu’il semble bien qu’on la voie peu à peu ressusciter. Qu’est-ce que l’ouvrier va faire de son être retrouvé ? Car tout est là, je le répète. Il est très bien qu’il vive mieux, il est très bien qu’il gagne plus d’argent (si vraiment c’est le cas), il est très juste encore qu’il dispose de plus de liberté ; il est très juste que son existence ne soit plus comme jusqu’à présent une moitié d’existence, ni vouée tout entière à un travail sans espoir ; il est très bon qu’il dispose lui aussi de « loisirs », comme disent les théoriciens du socialisme, – seulement qu’est-ce qu’il va en faire ? Il est très bon qu’on ajoute à ce qu’il était une manière de supplément, mais quelle espèce de supplément va-t-il à son tour y ajouter et qu’il tirera de soi-même ? Autrement dit, jusqu’à quel point y a-t-il dans le peuple ce que quelqu’un nommait des « réserves d’innocence » qui pourraient enfin venir au jour ? Car les réserves d’innocence du bourgeois sont depuis longtemps épuisées.

Il est très bon de retourner la société comme le champ du laboureur chez le fabuliste, mais est-ce qu’un trésor est vraiment caché dedans ? Et faut-il consentir à un complet renversement des valeurs établies, sans être assuré d’avance qu’on ne va pas voir la même récolte avec les mêmes chardons, la même ivraie, et seulement un peu plus pauvre encore, sortir de cette terre où on avait mis tant d’espoirs ?

IX

Je reviens justement de Paris. Je viens de faire encore une fois (juillet 38) ce petit et commode voyage, qui en est d’ailleurs à peine un, tellement il est bref, malgré le temps que la douane et les passeports vous font perdre à la frontière. Vous montez dans le train vers les dix heures du matin à la gare de Lyon, vous êtes à six heures à Lausanne, sans même avoir bougé de votre compartiment. Je l’aurai fait plus de cent fois, aller et retour, ce voyage ; je devrais connaître par cœur le pays traversé tant de fois, et dans les deux sens. D’autant plus que je ne fais guère et n’ai guère jamais fait que regarder tout le long du trajet par la portière, m’étant bien entendu muni d’un livre et de journaux, mais que je crois bien n’avoir jamais lus. À peine la gare de Lyon quittée, je les mettais en effet de côté, appelé invinciblement par l’idée que quelque chose d’important se passait de l’autre côté de la glace, que je perdrais mon temps à lire et qu’au contraire j’allais le « gagner », si tout bêtement je me laissais faire par ce qui venait à moi délicieusement, sans cesse soulevé de l’autre côté de la vitre, comme le sillon de la charrue. En s’enfonçant dans l’espace, le convoi s’y creuse un passage comme la taupe avec son museau et c’est de terre rejetée qu’est fait de chaque côté du train ce mobile et fuyant paysage, avec sa double crête où une maison est portée en l’air, puis retombe, un groupe d’arbres se dresse brusquement, l’éclair d’une infiniment petite fraction de seconde, est déraciné, un plan d’eau se casse en deux, se reforme derrière vous.

Hélas ! c’est la chronologie qui est difficile à rétablir, c’est l’ordre successif de tant d’objets divers qui se présentent à vous ; ce qui est difficile, c’est de reconstruire avec tous ces morceaux épars un pays cohérent, conforme à la réalité, conforme à la géographie. Il faut bien constater d’ailleurs qu’il y a une grande différence entre voir et regarder, que les deux opérations sont même contradictoires. Ou du moins que s’appliquer à voir empêche souvent de voir et que vouloir voir, c’est ne plus voir. Votre œil n’obéit pas à votre volonté : il enregistre à son idée. Il se trouve être quelquefois indépendant de votre esprit, je veux dire la part de vous-même, où réside la mémoire ; d’autres fois, au contraire, merveilleusement relié et sans raison aucune avec ces centres mystérieux qui eux retiennent et embobinent, qui sont tout à la fois laboratoires et bibliothèques ou glyptothèques, comme on dit ; mais il faut ajouter tout de suite qu’il s’agit de bibliothèques vivantes qui transforment peu à peu les documents qui leur ont été confiés.

On ne sépare pas mémoire et imagination ; l’imagination est dans la mémoire comme un ferment, d’où des métamorphoses incessantes. J’ai traversé cent fois ce même pays de France qui est pourtant tout voisin du nôtre et je vois que je ne le connais pas. Car chaque fois je l’ai inventé après coup. Et, à chaque occasion nouvelle, je confronte mes inventions avec ce qu’il faut bien nommer la réalité, puisqu’elle est cadastrée et que son contenu a été soigneusement, à mille reprises, inventorié ; je vois qu’elles ne coïncident pas, et tâche donc à réformer en moi des impressions qui sont fausses ou du moins faussées : peine inutile ; à peine corrigées, je devine qu’elles se faussent à nouveau, qu’elles tendent invinciblement à ne plus ressembler à ce qui est, mais sans doute à moi-même ou du moins à quelque chose qui est en moi, sans que je sache ce que c’est ; de sorte que tout l’effort qu’on fait pour voir « objectivement » (je pense que c’est l’expression) est une opération vaine.

Alors on finit par mettre en doute tout ce qui est souvenir. Je ne suis pas sûr que cette large nappe d’eau que nous avons longée au sortir de Paris ait été la Seine, car j’aime mieux ne pas nommer les images que j’ai dans l’esprit. J’aime mieux ne pas les situer géographiquement (bien que singulièrement épris de géographie), par crainte des pires erreurs. Pourtant c’était bien un fleuve, ce matin-là, quoique presque sans courant (mais on en rencontre deux ou trois au cours du trajet) ; et ce matin-là (c’était un dimanche par un beau soleil), il était couvert de petites voiles de toutes couleurs à certains endroits et de pagayeurs sur des pirogues, tout bordé à ces mêmes endroits de véritables villes ou villages de tentes, les unes coniques, les autres à deux pans, pareilles dans la verdure à un vol de pigeons posé (précisément à cause de la semaine de quarante heures).

Il y avait aussi des convois de chalands ; ils ne semblaient pas avancer, parce que nous allions trop vite à leur rencontre. À peine parus, ils étaient brusquement escamotés, tandis que nous longions un talus et nous penchions sur le haut du talus, et entre le talus et l’eau il y avait toujours des choses qui venaient à nous et nous sautaient contre, mais dont on n’avait pas le temps de reconnaître la nature.

Nous nous sommes élancés ensuite à travers de vastes prairies et des vallons quelquefois surmontés de grands bois. Était-ce beau ? je ne sais pas. Nous autres Vaudois, et peut-être, plus généralement, nous autres Suisses, avons dans l’esprit un canon de beauté que nous devons à nos paysages et auquel inconsciemment nous nous référons pour juger des autres régions du monde, ce qui est abusif parce qu’à vrai dire elles s’y prêtent peu.

Nous autres, du pays des lacs, et surtout nous autres riverains du Léman, parce que c’est le plus large, nous sommes placés par là-même en face de paysages singuliers, à cause de toute cette partie non meublée qui est devant nous, qui n’est plus que profondeur, qui n’est plus qu’une épaisseur d’air, mais suffisamment importante pour rendre aérien ou céleste, au sens propre, ce qu’elle nous dévoile à travers elle de nature, et, j’entends, c’est l’autre rive, mais rendue bleue par la distance et déjà comme dématérialisée. C’est à désespérer un peintre, mais peut-être le poète s’en accommode-t-il plus aisément et en tout cas le simple promeneur. Voyez le pays de Lavaux et comme il est double et par là plein de duplicité, fait sur un de ses bords de la matière la plus traditionnellement plastique, la terre, les murs et des murs comme camouflés au sulfate, des murs comme des chars d’assaut en temps de guerre, des routes, des échalas, des groupes de maisons, – et puis sur son autre bord, par un saut étrange, qu’est-ce que c’est que ces hautes montagnes neigeuses tenues dans l’éloignement par la largeur du lac qui sont là, quelque chose de mouvant, de flottant, des nuages ou des ailes d’ange ? et, ce verre bleu translucide, qu’est-ce que c’est, est-ce des rochers ? Déjà ils changent de couleur et d’apparence à cause d’un changement dans la lumière : ils deviennent opaques, ils ternissent, ils prennent une couleur d’un bleu dur comme le papier des pains de sucre. Comment faire tenir ensemble, comment concilier ces deux aspects contradictoires d’un même morceau de nature ? j’entends sur une toile, avec des couleurs et une brosse, en vue d’une œuvre d’art dont toute la raison d’être est dans son unité ; mais le promeneur, lui, se préoccupe peu d’unité et le riverain du lac juge que ce qu’il voit a nécessairement de l’unité (c’est une autre unité), puisque ce qu’il voit existe, et il s’extasie, et peut-être le poète aussi et en tout cas le métaphysicien qui trouve dans le vide et l’incohérence de ce second plan une ouverture sur l’infini. Et pour eux c’est le beau absolu, dont ils se font un étalon. Ils l’ont trouvé dans la nature, d’où de nombreux malentendus.

Mais, s’il y a un reproche qu’on peut faire à Paris, c’est qu’il l’a trop oubliée, la nature. Le même reproche, je sais bien, peut être fait à toutes les grandes villes pour des raisons qu’on distingue aisément, car elles ne se nourrissent pas elles-mêmes, mais sont nourries, et ne sont plus en contact direct avec les grands phénomènes naturels comme les saisons, la foudre, la grêle, les gelées ; mais, à Paris, c’est bien plus anciennement et bien avant les inventions modernes que ce divorce est constaté. Il n’y est pas dû uniquement aux techniques, ni aux conditions économiques, il réside foncièrement dans la mentalité même de ses habitants.

À quoi s’intéresse le Français et plus particulièrement le Parisien ? c’est beaucoup moins à la nature qu’à l’homme. Pour un certain catholicisme, qui n’est pas sans avoir imprimé sa marque profonde dans les esprits, l’homme est à part de la nature : il est bien matière, mais il est quelque chose de plus que la matière ; il a à se méfier d’elle comme de la grande tentatrice. Dès que la civilisation et les réserves qu’elle accumule lui ont permis de s’écarter en quelque manière de la nature, le Français s’est cantonné dans son monde à lui : il n’a plus voulu voir que l’homme et les passions de l’homme devenus un monde à leur tour et c’est bien un monde, et même infini, mais que certaines circonstances sociales tendent à rétrécir sans cesse au cours des siècles jusqu’à épuisement. Le propre de l’écrivain français est d’avoir été un homme de cour, puis un homme de salon, puis un mondain (jusqu’à il y a cinquante ans peut-être) et de ne s’être intéressé chez l’homme qu’à une certaine catégorie ou à une certaine classe d’êtres humains. D’où une diminution des possibilités de l’homme, et dans cette séparation même de l’homme à la nature, une séparation de l’homme à l’homme : si bien que certains êtres, et même la plupart des êtres sont exclus de son champ de vue, de même que la nature en avait été exclue, et pour des raisons analogues, qui sont que certains hommes ne sont pas « distingués » et que la nature elle-même n’est pas « distinguée ».

C’est le fait d’une société polie et policée, et qui a été sans cesse se raffinant, que de ne plus admettre dans son sein pour finir que ceux qui se plient à ses exigences : et il n’y a pas longtemps qu’elle détenait encore tous les pouvoirs.

Voyez la nature à Versailles, car, quand il s’agit de jardins, on ne peut pas tout à fait se passer d’elle ; et elle y était bien en quelque mesure admise, la nature, mais après un sévère examen et une transformation radicale (jusqu’aux racines) qu’on lui faisait subir, de manière à la plier elle aussi à un certain code de convenances, c’est-à-dire la subordonner à l’homme et non plus aux besoins de l’homme, mais à ses goûts et à ses modes. Un arbre ne pouvait figurer dans cet ensemble concerté que quand il avait été retouché ; la nature avait fini ainsi par n’être plus qu’un décor et en quelque manière un fond de théâtre où l’opérateur substituait le plus possible, la ligne droite ou un système de lignes droites, en vue d’un effet d’architecture, au désordre naturel du végétal : le végétal étant traité comme la pierre qui est une matière inerte, laquelle se laisse faire, laquelle ne réagit pas, ne prolifère pas, obéit strictement aux commandements de l’outil.

Et pratiquement de nos jours cet isolement où Paris (ville de cour, ville de salon, ville mondaine, ville d’esprit et enfin ville d’industrie, ce qui non seulement l’isole de la nature, mais la dresse contre elle), cet isolement où Paris s’est mis de la nature, se traduit par le dédain de la province. Car la province représente plus ou moins pour Paris la nature. C’est là que sont les prés, les champs, les vignes : c’est là que vit le paysan, qui est en contact direct avec les saisons, le soleil, la neige, le froid, la grêle, et la foudre, d’où résulte pour le Parisien, parce que lui-même est à l’abri, l’idée d’une certaine supériorité dont il bénéficie et la tentation de tenir celui qui le ravitaille pour subalterne, celui qui entretient l’esprit pour inférieur à l’esprit ; de départager les fonctions et l’une est de penser, l’autre de rendre l’opération possible : non seulement de départager les fonctions, mais de les subordonner l’une à l’autre. De sorte que la province a fini par ne plus compter sur le plan supérieur où Paris à ses propres yeux se trouve promu ; et c’est bien un peu sa faute à elle, la province. Cette force centripète, comme quand on fait le beurre, est en action depuis des siècles et il y a des siècles que la province est vidée par elle de tout ce qui peut faire figure à la capitale ; mais il semble bien que la province y ait de tout temps consenti, se dépouillant elle-même de ce qu’elle avait de meilleur pour en enrichir Paris ou du moins ne faisant rien pour le retenir chez elle.

On a assisté de bonne heure au prosternement de la province devant Paris, c’est-à-dire qu’elle ne croit plus à elle-même, ni à ses valeurs, mais qu’elle est toujours toute prête à croire aux valeurs que Paris lui retourne, quoi qu’elles soient, étant même incapable de faire un choix, et donc les acceptant en bloc. Or, ce ne sont que des valeurs inférieures, car, les autres, c’est au monde que Paris les impose. D’où la séparation complète de la « grande ville » et de la campagne : toutes ces autres villes de France qui auraient pu être de petites capitales autonomes (voir l’Italie, voir les Allemagnes) n’étant plus que de pâles imitations de Paris ; tellement qu’un livre imprimé « en province » n’est lu par personne, surtout pas par les provinciaux et qu’il y a peut-être bien des peintres de talent en province, mais qu’ils y végètent jusqu’au jour où Paris leur fait accueil. C’est Paris, seul, qui sanctionne. Paris est désormais seul, et depuis bien longtemps, seul en France, à exister sur le plan de l’esprit. Et la province n’est plus que son grenier et sa cave d’où viennent en abondance et comme automatiquement les nourritures nécessaires, d’où viennent en abondance et non moins automatiquement les compétences et les talents non moins nécessaires à Paris, mais qui sont aussitôt agrégés à Paris.

Il ne faut pas négliger de voir cependant ce que Paris a ajouté à la province française et que c’est bien Paris qui l’a haussée à l’universel, j’entends la France tout entière, et d’abord la langue française, et en même temps tout ce qui n’était que folklore et donc particulier et local dont il s’est emparé pour le promouvoir à un sens plus général, plus largement humain, et intéressant non plus un petit nombre, mais le plus grand nombre possible d’hommes. Je crois avoir déjà fait remarquer, mais il faut y insister à présent, la magnifique réussite que représente le développement de la civilisation française par le truchement de Paris et qui a fait que la France s’est trouvée pour finir proposée en modèle aux autres nations du monde. Et développement n’est pas le mot propre : c’est éclosion qu’il faudrait dire, tellement le phénomène est organique, tellement il est continu, pareil à une montée de sève, tellement enfin il est abouti. De la paysannerie française et de la terre de toutes les provinces de France, et de cette base et de ces racines mêmes, montent en délégation vers Paris des apports incessants de vie ; son rôle à lui est de douer cette réalité d’une vertu supplémentaire, en la pourvoyant d’une puissance de rayonnement qu’elle n’aurait pas eu à elle seule. Paris, c’est une dynastie, une cour, une prépondérance politique ou militaire ; Paris, c’est dix siècles d’histoire et de batailles et de victoires, c’est un prestige dû à des batailles pour la plupart victorieuses ; car le prestige de Paris n’est pas dû qu’à ses vertus propres et son ascendant politique y a considérablement aidé ; mais voyez combien harmonieusement ces deux ordres de qualités se soutiennent, se haussent d’un l’autre, et se trouvent comme fondus ensemble, unifiés, amenés l’un et l’autre à leur point de fusion parfaite. À une grande civilisation, il faut sans doute un grand centre, et il n’y a pas de pays au monde qui ait eu plus anciennement un centre que la France et plus important que Paris. Tellement important qu’il a fini par être un centre universel et le centre pensant du monde.

D’où peut-être un peu d’ingratitude à l’égard des provinces ou de « la » province : car ce singulier est une manière de péjoratif. Qui dit « la » province perd de vue les différences foncières et les vertus propres des diverses régions dont est fait le terroir français et qui sont si heureusement complémentaires, si parfaitement équilibrées ; il les uniformise. Or, on dit volontiers « la » province à Paris. C’est le dédain inconscient de qui s’exprime pour qui produit et qui permet par là de s’exprimer, mais on l’oublie. « La » province est, en effet, devenue et depuis bien longtemps singulièrement silencieuse. Tout ce qui pourrait l’exprimer, elle le délègue à Paris, et ceux qu’elle délègue à Paris n’y expriment plus que Paris. Il y a eu de tout temps dans la pensée et l’art français une certaine tendance (jacobine) à l’abstraction, qui explique l’existence de Paris, à moins que ce ne soit l’existence de Paris qui l’explique. Les provinces, c’est le concret et, pour qui est épris de raison pure, le concret est quelque chose qui doit être dépassé. Mais le risque, une fois que ce quelque chose a été dépassé, est de ne même plus pouvoir en tenir compte, et qu’il n’y ait plus que l’homme, et non des hommes, qui existe, de même qu’il n’y a plus de provinces, mais la province. Les phénomènes ne sont plus rien, les forces qui les rendent possibles sont seules désormais en cause, isolées du temps et des lieux ; et c’est l’esprit, et l’esprit seul alors, qui les combine entre elles à sa guise, en vue d’une perfection où la nature des choses n’a plus aucune part.

Cependant il y a la nature des choses, et les choses, et la terre qui les supporte ; et elles ont pour elles la durée, mais le silence. Il est étonnant de voir combien la province se tait, mais combien en même temps elle dure et persévère en elle-même. Il y a quand même en ce siècle de l’électricité, des avions, de la T.S.F., une bonne odeur de soupe qui monte des villages, il y a quand même des foyers dans les cuisines, et partout, dans les plaines de France ou sur le flanc de ses coteaux, les attelages de ses bœufs qui sont ce qu’il y a de plus lent, mais de plus persévérant au monde, qui peinent pesamment du front contre le joug bien amarré. Partout, ils vont par couples, et ils sont deux ou deux fois deux ou même trois fois deux, sur un, deux, ou trois rangs, assemblés devant la charrue, avançant un côté du corps en même temps, puis l’autre d’un mouvement savamment balancé. Et devant les bœufs marche l’homme ; et l’homme porte son aiguillon sur l’épaule comme un fusil. Parfois il le fait aller en arrière, piquant au point qu’il faut tantôt la bête de droite, tantôt la bête de gauche, tantôt celle de devant, tantôt celle de derrière d’un geste merveilleusement sûr, sans même avoir besoin de se retourner ; ou bien lève l’aiguillon tout droit et c’est un signe, c’est un langage ; ou bien encore dit quelque chose et c’est un cri bref ou quelques mots proférés à voix sourde, mais qui s’entendent de loin à cause du grand silence.

Allez dans les provinces, fin mars ou commencement d’avril : partout vous entendrez la France parler à ses bœufs, dans les plaines de Beauce ou celles qui environnent Bourges et il y a partout sur ces campagnes une grande paix. Oh ! je sais bien ce qu’elle cache et combien de drames domestiques, et combien de soucis d’argent, et tant de discussions aussi les dimanches dans quelque auberge, mais ça se passe sous un toit, entre quatre murs, et elles ne troublent pas ce grand ciel, ni ces vastes espaces de terre grise ou brune ou rougeâtre qui sont dessous, où il y a seulement de-ci de-là la voix de l’homme et peut-être, si on prêtait l’oreille, le souffle rythmé de ses bêtes, peut-être aussi le glissement de la motte soulevée contre le versant de la charrue, comme quand une main passe sur de la soie.

On roule quelque part dans les plaines du centre et ici les débats de la politique ne font aucun bruit, ni les discussions du Palais-Bourbon, ni même ces rumeurs de guerre dont les journaux quotidiennement retentissent : tout est paix et solennité sous ce grand ciel qui s’écarte aussi loin qu’il peut de vous et pend aussi bas qu’il peut tout autour de vous, à notre grand étonnement à nous, hommes des montagnes. Car nous n’en voyons d’ordinaire, nous autres, qu’une moitié ; où que nous nous tournions, il est offusqué par quelque haute chaîne, et les lointaines le cachent encore moins que les plus proches, quoique moins hautes, à cause de la plus forte emprise de celles-ci sur l’horizon. Partout il est comme rongé et diminué sur toute sa circonférence, de sorte qu’il n’y a que son milieu qui nous reste, juste au-dessus de nous posé ; tandis qu’ici, oh ! comme il s’élargit, comme il s’amplifie, s’arrondit, s’abaisse, s’étale jusqu’à être sur ses bords comme s’il descendait plus bas que l’horizon. Car on devine qu’il descend plus bas que l’horizon, qu’il se continue tout autour de la terre dont on se trouve occuper le point central et en même temps le plus éminent, à cause de sa rotondité : de sorte que notre ciel à nous est un couvercle, mais le ciel ici est une voûte qui déborde encore ce qu’elle recouvre.

C’était un soir dans les environs de Bourges et tout autour de l’horizon de grands nuages blancs étaient symétriquement disposés. Il n’y avait que le haut du ciel qui fût limpide et ce milieu du ciel était un rond parfait d’où partaient de tous côtés vers les quatre points cardinaux une disposition de nuées de moins en moins transparentes, de moins en moins lisses, de plus en plus opaques et contractées, mais sans menaces et belles à contempler, car c’était un ciel de beau temps. On suivait entre les arbres une route toute droite, laquelle s’enfonçait dans un pli de terrain et en ressortait, plus étroite, de l’autre côté ; puis, ce pli de terrain franchi, de nouveau s’enfonçait, surgissait à nouveau sans un tournant, sans la moindre déviation, interminable. Comme sur une mer de terre avec sa houle, comme à travers toute une succession de grandes vagues pour toujours immobilisées, de sorte qu’on voyait juste devant soi l’extrême pointe de la route par delà deux ou trois de ces bosses, dont l’entre-deux la coupait en fragments ; et tout là-bas, pendant que rougeoyait devant vous une première étoile, il y avait une découpure dans le ciel, il y avait comme les deux montants d’une porte vers laquelle on courait tout le temps, sans paraître s’en rapprocher. Et juste au milieu de l’entaille, à ras du sol, il y avait quelque chose qui était debout, quelque chose comme une borne ou un pieu fiché là et profondément enfoncé, qu’on voyait, qu’on ne voyait plus, qu’on voyait de nouveau, qui se dissimulait de nouveau à la vue, tandis qu’on était porté plus ou moins haut par les mouvements du terrain. Et la chose ne grandissait pas, tellement elle était lointaine, elle se contentait d’être présente, par intermittences seulement, mais avec persistance et fidélité, pendant vingt kilomètres, trente kilomètres, quarante kilomètres ; jusqu’à ce qu’enfin elle éclatât tout entière à la vue du haut de quelque dernière éminence : la haute tour de la cathédrale de Bourges, la tour du beurre (ainsi nommée à cause des privations que s’imposèrent longtemps les habitants de la commune pour l’édifier), quelque chose comme un phénomène géologique, un haut dolmen de pierre rousse tout habité de mousse, d’herbes folles, de buissons.

C’est quand même le pays de la belle ouvrage, ces provinces, le pays du travail soigné, le pays des longues, patientes journées, commencées à l’aube, finies à la nuit, le pays des bœufs lents, le pays de ces tours qu’on a mis un siècle à bâtir ; le pays des vieux artisans, consciencieux, prudents, méticuleux ; et la surprise est de voir qu’il existe toujours, ce pays-là, car on le croyait disparu sur la foi des journaux qui ne nous parlent que du « progrès » ou de ce à quoi ils donnent ce nom, c’est-à-dire de ce qui passe, et ne considèrent plus ce qui dure, grâce à quoi pourtant ils subsistent. Il a fallu la guerre pour s’en apercevoir. Mais à peine la guerre était-elle finie que les leçons de la guerre ont été oubliées et les provinces continuent à fournir sans qu’on leur donne rien en retour. Leur blé, leur vin, leur fromage, la viande et le sucre, et puis des hommes, ceux qui font métier de penser, des écrivains et des savants, des hommes d’État, des généraux, des ingénieurs, tout ce qui invente, dont elle se prive, tout ce qui s’exprime, et exprime, mais plus elle ; de sorte que si la circulation se fait bien de bas en haut, elle ne se fait plus de haut en bas.

Tout ce qui se livre à un travail utile dans les provinces est condamné à un travail muet, donc ingrat ; et, au contraire, dans les provinces, tout ce qui parle, tout ce qui s’agite, tout ce qui est immédiatement visible, par un singulier retour, n’existe que par imitation de Paris. Le vrai provincial est le paysan qui se tait, le vrai provincial est le vigneron qui se tait pareillement et qui ont bien tous deux des truchements, leurs « députés », mais à Paris et qui les trahissent. Eux-mêmes laissent faire et subissent. Grâce à eux, Paris est devenue la capitale du monde et a un peu trop oublié qu’elle est d’abord la capitale d’un État, d’une nation ; et, étant également la capitale d’une langue, a un peu trop oublié les dialectes et les patois dont cette langue est issue.

Paris a un peu trop négligé de considérer qu’il était avant tout la première des paroisses de France, ou comme un résumé des paroisses de France ; d’où une rupture, une scission, une faille, qui semble devenir chaque jour plus visible, maintenant que l’industrie entre chaque jour davantage en concurrence avec l’agriculture, et qu’il y a partout conflit entre les moyens que l’homme trouve en lui-même et ceux auxquels il se contente de coopérer, parce qu’ils existent en dehors de lui.

L’homme invente la machine, mais il n’invente pas le blé, il le perfectionne. Il se penche sur une petite graine qu’il a trouvée toute faite d’avance et prête à germer d’elle-même sur son chemin ; il ne peut faire que la perfectionner (à son idée), c’est-à-dire faire en sorte que le rendement de cette graine soit meilleur en quantité comme en qualité ; il ne peut que la rendre plus productive, il « croise », il « sélectionne ». L’homme n’a pas encore réussi à tirer le blé de l’air ou du charbon en remontant aux éléments constitutifs du blé par une synthèse hardie, c’est-à-dire qu’il n’a pas encore réussi à créer la vie organique, mais, la trouvant préexistante autour de lui, n’est encore capable que de la faire servir à ses besoins, et toujours mieux servir à ses besoins, pour quoi la collaboration du ciel, du soleil, de la pluie, de la succession des saisons lui est nécessaire ; n’étant pas encore parvenu à faire pleuvoir le ciel sur commande, ni faire luire le soleil quand il voulait : mais il y a les irrigations qui sont des demi-mesures. Quand l’eau ne tombe pas d’en haut, il sait faire du moins qu’elle vienne d’en bas, et, si le soleil manque, faire en sorte quand même de tirer un meilleur parti de la chaleur que le soleil dispense et par exemple la conserver sous une cloche autour des melons, sous le vitrage d’une couche autour des plantons qu’il vient de repiquer. L’homme n’a pas encore su passer de l’inorganique à l’organique, et l’organique est ce que nous appellerons ici pour simplifier la nature, l’inorganique appartenant à la science : c’est-à-dire tout soumis déjà à toutes les combinaisons que l’homme peu à peu imagine d’en faire, dissociant la matière, mais la matière inerte, en vue de la recomposer conformément à ses besoins. D’où la machine, d’où l’industrie. D’où les grandes villes modernes dont Paris, où l’homme en est venu à ne plus se servir de ses jambes et en tire gloire, grâce aux machines, mais roule en auto ; où il ne monte plus l’escalier, mais prend l’ascenseur ; où il ne va plus voir les personnes à qui il a une communication à faire, mais leur téléphone ; où il écoute chaque soir des voix venues de l’autre bout du monde, et il s’éprend d’images où la réalité mécaniquement enregistrée lui est restituée à l’état abstrait, mais sous son aspect naturel, de sorte qu’il oublie l’inexistence foncière de celle-ci. Il applaudit à des projections creuses et vides, à des personnages fictifs qui ne peuvent pas l’entendre, il s’émeut à des voix auxquelles il ne peut pas répondre, il assiste à un monde de spectres qui s’agitent fictivement devant lui, à son intention. Ici, la machine conserve, mais voyons bien qu’elle est partout. Et elle finit par exclure la nature, dont elle fait comme si elle pouvait se passer, greffant et surgreffant sur elle-même ses inventions nouvelles, d’où un certain mépris de la machine pour la nature, qu’il lui paraît bien qu’elle a dépassée, ayant par exemple augmenté dans des proportions considérables la vitesse qui était naturelle à l’homme, ayant en quelque manière supprimé l’espace et le temps. Or, le paysan, c’est encore la nature et les provinces paysannes par rapport à Paris, la nature ; les provinces sont démodées parce que c’est la nature entière qui l’est.

Mais peut-être que tout va changer. Il ne manque pas en ce moment de pessimistes pour soutenir que le rôle que Paris jouait sur le plan international est de plus en plus menacé. Ils font valoir que les grandes « premières » n’ont plus lieu nécessairement à Paris, que les marchands de tableaux, par exemple, ont pour la plupart émigré à New-York, que la véritable « saison » c’est Londres désormais qui en a le privilège et les bénéfices, que Paris n’est plus seul à décerner à ceux qui sont l’objet de son choix une gloire, plus ou moins authentique et méritée, mais devant laquelle le monde s’incline ; que d’autres peuples se développent, que d’autres capitales grandissent chaque jour en étendue et en prestige, que Paris au total est en train de perdre, sans qu’il s’en doute, cette prééminence universelle à laquelle il s’était depuis si longtemps habitué.

L’habitude endort, disent-ils. L’habitude fait qu’on se relâche. L’habitude finit par vous faire croire que tels privilèges, qu’on avait une fois mérités et que seul le mérite en effet peut vous assurer, vous sont dus gratuitement. Paris est la victime, disent-ils, de l’habitude qu’il avait prise de sa grandeur, alors que la grandeur est une chose qu’il faut en quelque sorte sans cesse reconquérir. Paris, assurent-ils, est en train d’être dépassé. Et je ne sais pas si ces pessimistes ont raison, mais, même si c’était le cas, et surtout si c’était le cas, je ne manquerais pas pour ma part de m’en réjouir. Car le Paris international n’est peut-être qu’accessoire et Paris, grâce précisément à sa situation internationale, a peut-être trop oublié qu’il était tout d’abord la capitale d’une nation. La situation diminuée où il va se trouver l’obligera peut-être à se retourner vers ces réserves nationales qui sont sa force. D’ailleurs, on l’a vu, la nature trop longtemps exilée de sa vie est en train de s’y réintroduire avec violence. Sous le prétexte des « week-ends » et à l’occasion des vacances, voilà les Parisiens campant tout nus au grand soleil. Les voilà qui plantent leur tente dans quelque solitude forestière où ils font cuire sur un feu qu’ils ont grand peine à allumer, privés de tous les artifices de la technique moderne, le poisson pêché par eux ; les voilà qui se débarrassent d’un coup de tout un acquis qui leur pèse, et cherchent à retrouver en eux-mêmes, avec excès et non sans quelque ridicule, l’homme primitif, l’homme naturel. La nature longtemps se laisse faire et longtemps laisse croire qu’on peut se passer d’elle, puis revient d’autant plus massivement qu’on l’a tenue plus longtemps à l’écart.

La mode pour les femmes est d’avoir la peau brune ; et les salons de Paris, jusqu’en plein hiver, sont singulièrement peuplés de sauvagesses qui, sous les lustres électriques, proclament publiquement les vertus du soleil.

X

Mais nous appartenons, nous autres, à une province qui n’en est pas une ; c’est ici que le petit Vaudois de tout à l’heure reparaît. Il constate à nouveau que, s’il est bien Français par la langue, il n’est nullement rattaché à la France politique ou administrative ; il constate, en outre, que, pour diverses raisons qu’il distingue mal encore, il diffère assez profondément par son caractère, son éducation, ses habitudes, par toute sa « nature » des Français nés Parisiens, ou qui le sont devenus, dont il est l’hôte pour le moment, étant toujours dans son logement de la rue Boissonade. Il est tout occupé maintenant à noter ces différences et, quand il cherche d’où elles proviennent, il voit que le Français est un homme qui est habitué depuis longtemps à vivre en société et qui se plaît à vivre en société, le Parisien particulièrement ; et lui moins ou même pas du tout, et peut-être bien toute sa race.

Le Parisien vit « serré », avec d’innombrables appartements au-dessous de lui, au-dessus, à côté ; dans la rue il en va de même, il en va de même pour lui quand il prend l’autobus et le métro. Il n’est jamais seul, sauf parfois dans la retraite de sa chambre, mais très exceptionnellement ; et ne semble pourtant pas en souffrir et semble même avoir besoin de ce bruit, de ce mouvement, de toute cette activité fiévreuse à ses côtés. Le petit Vaudois voit que le Parisien tout au moins est un être éminemment social et sociable. Il voit que les conséquences en sont que le Parisien se trouve en quelque manière être double, c’est-à-dire qu’il est fait d’un homme privé et d’un homme public, dont le premier a ses soucis, ses déconvenues comme tout le monde, mais le second, par politesse, et précisément par sociabilité, s’entend à n’en rien laisser paraître, arborant en même temps que son smoking une bonne humeur, un entrain, une espèce d’intérêt pour les menus événements du « monde » où il est introduit, qui ne correspondent en rien à ses préoccupations de tout à l’heure. De sorte qu’il peut sembler faux, mais il ne l’est pas, ou hypocrite, mais il ne l’est pas. Il est simplement accoutumé à un climat artificiel qui a ses nécessités auxquelles il se plie : qui sont essentiellement de plaire et de vouloir plaire, et de permettre par là même de se créer après une journée de travail une occasion de distraction où chacun oublie ce qu’il a été pour devenir momentanément ce qu’il convient qu’il soit. Un climat artificiel où une seule chose importe qui est d’être « convenable », de convenir à autrui et autrui à vous, et de donner naissance ainsi, mais sans en être dupe, à une espèce d’unanimité, faite d’égards réciproques, qui dure aussi longtemps qu’on se trouve réunis. Ce qui m’est désagréable ne doit pas être cause que je sois désagréable à ceux qui m’entourent, mes échecs sont des choses personnelles qui n’intéressent donc que ma personne, et mes réussites de même qui pourraient provoquer l’envie de ceux qui en auraient connaissance.

C’est le fait d’une société très policée et qui s’est lentement perfectionnée au cours des siècles, grâce à la stabilité de l’État, de constituer au milieu du monde naturel qui a ses lois un petit monde à part qui a les siennes ; un petit monde de conventions, mais dont les conventions sont tout de même valables en ceci du moins qu’elles autorisent une espèce de vie qui sans elles ne serait même pas concevable, et sans beaucoup de profondeur peut-être, mais où l’aisance des rapports compense largement ce qui lui manque par ailleurs. C’est son éloignement de la nature qui rend possible pour l’homme un certain renoncement momentané à lui-même et à son penchant secret qui est de se montrer tel qu’il est, qui est de ne tenir compte que de lui et non pas des autres, et sous prétexte de sincérité de céder à un certain égoïsme qui le rend gênant pour autrui.

Nous autres, Vaudois, sommes bien plus près de la nature, de notre nature. Nous sommes infiniment moins sensibles aux séductions de la vie en société. Nous sommes plus épris de solitude et peut-être de nous-mêmes. Nous avons sans doute le désir de plaire, mais sommes le plus souvent incapables d’y sacrifier l’expression de nos sentiments. Nous sommes très incapables, faute peut-être d’entraînement, de procéder à ce dédoublement de nous-mêmes qui permet seul de distinguer entre ce qu’il faut montrer de soi et ce qu’il faut en tenir caché. Nous manquons d’une certaine maîtrise de soi qui ne s’acquiert que par un long exercice et qui devient finalement en quelque sorte héréditaire ; nous avons besoin de nous confier, de nous confesser, de nous épancher, ce qui suppose l’amitié et donc un choix parmi les hommes ; et ce choix est du petit nombre et le grand nombre est négligé. Nous n’arrivons pas à cacher les impulsions qui s’emparent de nous dans tous les sens et qui sont contradictoires à cette volonté de tendre vers un centre qui caractérise toutes les espèces de sociétés, car elles n’existent toutes que par un intérêt commun. Pour ma part, je ne suis nullement antisocial, en ceci que je tiens la société pour nécessaire et que je n’en méconnais pas les charmes, mais je n’en suis pas moins asocial, c’est-à-dire incapable de me plier en toute occasion aux règles qu’elle impose et qui sont en quelque manière les règles du jeu ; car c’est un jeu dont il s’agit et toute société aboutit au jeu, quelle qu’elle soit, parce qu’elle ne peut se réunir qu’autour d’une préoccupation ou d’une occupation communes. On danse, on joue la comédie, on joue au bridge ou aux quilles, et c’est aussi la conversation qui est d’espèce plus raffinée et plus subtile, mais qui n’en obéit pas moins à certaines lois déterminées, sans quoi elle ne serait plus conversation, mais discussion (et là il y a convergence, ici divergence). J’étais extrêmement frappé à Paris, et le suis encore, de la force des habitudes que la vie en commun développe à l’extrême et de voir comment elles permettent aux opinions les plus divergentes de coexister sans éclat. C’est qu’il y a une certaine manière de s’habiller, et il arrive que conservateurs et communistes portent la même cravate ; le conservateur regarde la cravate que porte le communiste et inversement : c’est la cravate qui se voit et elle suppose des goûts communs. C’est qu’il y a une certaine manière de se tenir à table, d’entrer dans un salon ou d’en sortir, qui constitue une façon de franc-maçonnerie, laquelle englobe les partis les plus divers ou du moins certains ressortissants de ces divers partis, constituant ainsi entre eux, sur le plan de la sociabilité, une manière d’entente qui est pleine de conséquences. Tout récemment encore un certain congrès « pour la défense de la culture », qui était donc éminemment de gauche et même d’extrême gauche, s’assemblait à Paris sous le patronage d’un « comité d’honneur » où figuraient une ou deux duchesses, pas mal de gens titrés, et une bonne demi-douzaine de prix Nobel ; il eût rendu jaloux n’importe quel autre congrès d’extrême droite. Mais le comité d’honneur est un usage : on voit les risques qu’on courrait en essayant de s’en passer. L’usage l’emporte. L’usage (ou la tactique) l’emporte sur les principes. Où on voudrait de la fraîcheur, puisque l’occasion est nouvelle et regarde vers l’avenir, les vieilles traditions sociales sont les plus fortes, qui sont comme une espèce de réconciliation. Et est-ce seulement parce qu’elles présentent plus de garanties, ou ne serait-ce pas qu’elles témoignent plus profondément d’un attachement véritable quoique inconscient à tout un passé qu’on combat sur le plan idéologique, mais auquel on demeure lié physiologiquement ?

Nous autres, nous sommes beaucoup plus près de la nature et par conséquent de notre nature individuelle, beaucoup plus indépendants de la société, moins heureusement doués pour lui plaire et nous y complaire, moins souples, moins assouplis du moins, et les raisons en sont faciles à voir. Nous sommes d’une race beaucoup moins anciennement policée, et, n’ayant jamais dépendu d’une grande dynastie, ni d’une grande capitale, ni donc de Paris, n’avons aucunement été formé par lui et ses leçons. Je continuais à constater ainsi ces différences et je me demandais : « Qu’en faire ? » car il me semblait que notre rôle était de les utiliser. Je voyais bien que beaucoup de mes compatriotes, une fois installés à Paris, n’avaient songé qu’à s’y assimiler, mais il me semblait aussi qu’ils n’avaient jamais réussi quand même qu’à faire d’eux des Parisiens de deuxième zone, c’est-à-dire pas tout à fait Parisiens et qui avaient perdu par ailleurs les « vertus » ou les « défauts » de leur milieu.

Est-ce qu’il n’était pas possible d’en tirer parti, de ces vertus ou de ces défauts ? et, ayant pris conscience de ces différences, d’en tenir compte tout d’abord, de les exagérer même, de manière à faire valoir sous le couvert d’une langue et en gros d’une civilisation communes, ce qui pouvait nous appartenir en propre, si peu que ce fût ?

Perché à mon cinquième étage, plus haut que les arbres, face au soleil levant, mes trois fenêtres basses percées dans la pente du toit couvert d’ardoises, longuement je méditais là-dessus, considérant les tentations auxquelles Paris vous expose, qui sont diverses et pas seulement celles qu’on croit. Car Paris tient en réserve à votre intention un grand nombre de carrières toutes faites. Il y a à Paris beaucoup d’institutions en quelque manière sclérosées par l’âge où il est tentant de se réfugier. Il y a des écoles (en littérature), il y a un tas de formules qui ont encore de nombreux tenants et aboutissants ; il y avait par exemple, voici vingt ou trente ans, un théâtre des boulevards et une presse des boulevards, et il arrive que souvent Paris se fasse une idée conventionnelle de lui-même, confondant la partie avec le tout. Il y avait (il y a ?) toute une école qui n’est pas loin de considérer le français (le français littéraire du moins) comme une langue morte, une langue devenue elle-même volontairement conventionnelle, fixée une fois pour toutes dans sa grammaire, sa syntaxe, son vocabulaire et dont il n’y a plus à s’écarter. Une langue définitivement séparée de la langue parlée, et si on veut populaire, pour qui elle n’a que méfiance et mépris, sous prétexte que celle-ci s’adultère chaque jour davantage, qu’elle perd chaque jour un peu plus son originelle pureté. Un certain académisme, pour tout dire, qui n’a pas cessé jusqu’à aujourd’hui d’être très puissant et qui dispose par ailleurs de nombreux arguments qu’il s’entend à mettre en valeur. Car il a le passé pour lui et on vient de voir combien le passé a de force, surtout quand il s’agit d’un passé glorieux, comme c’est le cas en littérature, quand il s’agit de Racine, de la Fontaine, de Molière, du « grand siècle », et, en définitive, d’un certain classicisme français, hors duquel selon certains théoriciens il ne peut y avoir de salut. C’est pourquoi les règles sont fixes. Il y a un certain académisme qui considère, en gros, que la perfection a été atteinte et que quiconque prétend à s’en approcher de nouveau n’a plus qu’à travailler en quelque sorte au-dedans de cette perfection, dont il doit s’assimiler exactement le mécanisme et (pour les meilleurs) le vivre. De sorte que la langue écrite irait s’écartant de plus en plus de la langue parlée, la tradition écrite de l’orale et qu’il y aurait pour finir à la limite comme deux mondes complètement indépendants l’un de l’autre, celui de la vie, celui de la littérature.

Mais qu’est-ce que c’est que la littérature ? qu’est-ce que c’est que la langue ? qu’est-ce que c’est que les règles ? qu’est-ce que c’est en définitive que cette fameuse pureté ? Voilà les questions que se posait le petit Vaudois dans sa mansarde, mais s’il se les posait, c’était à l’occasion de Paris, parce qu’il était à Paris, et que lui-même n’en était pas. C’était un premier essai d’indépendance. C’était une première façon d’essayer de se mieux connaître soi-même, et par comparaison avec ce qui l’entourait, qui était quelque chose d’extrêmement complexe et divers, d’extrêmement divers et mouvant, mais vivant, et il avait toujours été extrêmement séduit par la vie, une certaine spontanéité, une certaine ingénuité. Il n’avait pas tardé à constater qu’il lui était impossible pour sa part de confondre pureté avec stérilisation ou pasteurisation, et de se contenter pour sa consommation personnelle d’une langue mise en conserve. Il lui semblait voir que la pureté est bien moins un état qu’une action, et comme une lutte continuelle en vue de maintenir une certaine direction donnée, ou de préserver un certain ton (puisque c’est de littérature qu’il s’agit ici), au sein même des impuretés de toute espèce ; qu’elle consistait bien plutôt à les utiliser qu’à les fuir ; car telle impureté transposée devient pureté, tout est dans le choix. Il est bien vrai que toute langue (et le français en particulier) est actuellement menacée à l’intérieur même de son territoire par l’intrusion violente de toute espèce de termes étrangers ; menacée du dehors et aussi du dedans, car il y a les argots et il y a que la circulation en tout sens est chaque jour plus rapide, grâce aux journaux, à la T.S.F., aux phonographes, à la vogue universelle des sports. Il est vrai qu’il y a afflux à chaque instant de néologismes internationaux, mais n’en est-il pas toujours allé ainsi, quoique sur un rythme beaucoup plus lent : et ne serait-ce pas seulement affaire de métronome ?

Ce qui nous paraît « pur », en somme, c’est le passé, et le siècle de la pureté, mettons le XVIIe français, ne l’est peut-être que parce que, outre qu’il est le passé, il s’y est trouvé jouir d’une grande prépondérance par rapport aux autres langues, en même temps que, par rapport au français lui-même, il a été le siècle de l’accomplissement. Mais l’accomplissement est une manière de mort, car c’est une fin, s’il n’est pas suivi d’un effort vers quelque accomplissement d’autre sorte et donc d’une naissance nouvelle, s’il devient seulement synonyme d’achèvement. Car ensuite est venu, par exemple le romantisme, et ensuite on comparera bien sûr entre ces diverses réalisations ; mais l’essentiel n’est-il pas d’essayer de se réaliser soi-même, dût-on échouer pour finir, mais l’échec ou la réussite ne dépend pas de nous, et l’essai dépend de nous. C’est ainsi que le petit Vaudois se disait qu’il venait d’ailleurs, et qu’il parlait bien français, mais qu’il convenait peut-être de considérer de plus près l’espèce de français que nos anciens avaient parlé (lui aussi, comme on voit, faisait quand même retour au passé), – et il faisait ainsi retour à son patois comme à sa langue naturelle, bien qu’elle ne fût plus guère parlée dans son propre pays ; où elle constituait à son tour une manière d’impureté, mais qu’il s’agissait peut-être d’utiliser, précisément, comme les autres.

Car souvenez-vous combien nous avons été accablés à l’école sous toute espèce de recommandations et de menaces : on nous a appris le français comme s’il s’agissait d’une langue étrangère. Nous étions fautifs de naissance : nous ne commettions pas seulement des fautes, nous étions originellement prédestinés à ne commettre que des fautes. Nous n’étions pas seulement étrangers à la France politique, mais étrangers au « domaine » français, au domaine de la pensée et de la langue française, ou, du moins, on nous en exilait, comme si nous n’en étions pas dignes. On nous enfonçait par là même davantage encore dans ce fameux « complexe d’infériorité » dont on dit que nous souffrons, pour mille raisons d’autre espèce et que ce n’est pas le lieu d’examiner ici. Mais quelle infériorité plus grande que celle de ne pouvoir parler naturellement, de naissance, qu’une langue et de s’entendre dire qu’on ne la sait pas ? Il n’y avait pas jusqu’à notre « accent » qu’on ne nous reprochât, comme s’il n’était pas, lui-même et à lui seul, une preuve excellente de notre appartenance à cette grande communauté des dialectes et patois français, car chaque province a le sien. Il n’y a que les étrangers qui parlent le français sans « accent » : certains diplomates allemands, par exemple, quelques hommes venus du dehors, dont l’éducation a été internationale et qui se trouvent parler une espèce de français extrêmement correct, mais comme dépourvu de substance, un français stérilisé. Partout ailleurs, en Bourgogne, en Berry, en Auvergne, en Provence, prévalent, et parfois singulièrement, les accents les plus divers qui sont comme une survivance des dialectes dans une langue qui n’en retient plus guère que l’intonation : mais quoi de plus profond, quoi de plus physiologique ? Ici, c’est la forme du larynx, la position des cordes vocales, la langue, les lèvres qui sont en cause et qui signifient préalablement une certaine région du monde, une certaine topographie, un certain climat et un certain air, une certaine façon de marcher et de se tenir, telle disposition du corps entier qui se retrouve dans la conformation de la bouche qui ne sert pas qu’à respirer, mais éjacule et, ayant avalé de l’air, l’émet en le douant d’un son. Nous étions exclus par des pédants de la communauté française au nom de cela même qui nous y rattachait le plus, mais nos maîtres eux-mêmes se trouvaient avoir été victimes avant nous et plus que nous de ce même fameux complexe d’infériorité, en tant que ressortissants d’un petit pays, sans histoire, sans prestige, sans autonomie réelle dans ses moyens d’expression : ils se réfugiaient dans les règles. Le français devenait un ensemble de règles, d’ailleurs infiniment embrouillées, pour ne pas dire contradictoires ; et celui-là seul, d’après eux, qui tenait compte de toutes ces règles pouvait écrire et parler en français.

Seulement ces règles nous faisaient peur, à nous autres écoliers, et on sait que la peur paralyse. Souvenons-nous de nos leçons de composition et il faut dire que nos maîtres étaient bien disposés à notre égard : ils nous disaient : « Ne parlez que des choses que vous connaissez bien, laissez-vous aller, soyez vous-mêmes » ; ils nous prêchaient en somme la liberté, mais ils nous la prêchaient au-dedans des règles dont il y avait préalablement à tenir compte, de sorte que l’expression spontanée et naturelle qu’il arrivait bien qu’on trouvât parfois était aussitôt soumise à un minutieux examen, analysée et du même coup rapprochée de ce corps de doctrines, de principes, de défenses, que représentait pour nous la grammaire, le vocabulaire et la syntaxe, et aussitôt écartée, car elle ne « ressemblait » pas assez.

Je songeais à tous les échecs que ce système nous avait valus et je commençais à me demander si les défauts qu’on nous reprochait : la lenteur, la lourdeur, l’embarras, l’impropriété des termes n’étaient pas essentiellement la conséquence du système d’intimidation qui nous avait été imposé. Il n’avait abouti qu’à nous faire douter de nous-mêmes et à nous priver (pour toujours peut-être) de cette confiance en soi-même qui est la condition de toute spontanéité. Je songeais particulièrement à notre patois et, faisant appel à mes souvenirs, j’entendais encore les vieux de chez nous s’exprimer à leur façon et cette fois dans leur propre langue, le soir, assis sur un banc dans nos villages, quand la journée était finie, quand les chauves-souris vont béquillant dans l’air rose autour des maisons, et admirais dans mon souvenir l’aisance de leur langage, son allure dégagée et jusqu’à la rapidité de leur débit : car notre lenteur à nous s’explique peut-être par l’effort que nécessite une manière de traduction. Alors, me disais-je, il faudrait tâcher de ne plus traduire. Il faudrait tâcher de transporter dans le français et dans le français « littéraire » les vertus toutes vives encore d’une espèce de patois natal, bien qu’il ne soit plus guère parlé, mais il continue peut-être bien aussi à vivre dans notre sang où il s’impatiente de ne plus servir. Ce ne serait plus du français « littéraire », à en croire les critiques. Ce ne serait plus du bon français. Mais alors qu’est-ce que la littérature, qu’est-ce que c’est qu’un livre, pourquoi est-il lu, qu’est-ce qu’y cherche le lecteur qu’il faut bien que l’auteur y mette ? Il y a sans doute toute espèce de lecteurs et il y a sans doute toute espèce d’auteurs. Mais voyez souvent l’embarras des auteurs, quand ils sont romanciers, qu’ils mettent en scène des personnages, qu’ils sont obligés de les faire parler, et s’il arrive enfin que ces personnages soient des paysans, comme c’est bien leur droit, car il y a quand même des paysans dans le monde et mille raisons de s’y intéresser : – voyez l’embarras du romancier qui doit faire parler ses personnages à leur façon et qui lui-même parle à sa façon (qui est la façon littéraire), et se trouve ainsi en présence d’un ouvrage qui, par ailleurs, est très bien fait, il n’est pas interdit de le supposer, mais qui est en quelque manière double, j’entends fait de deux moitiés, peut-être même contradictoires et qui le privent de toute unité de ton (qui est la vraie unité). D’une part l’auteur s’exprime selon soi-même et d’autre part ses personnages selon eux-mêmes ; d’une part l’auteur sait ou a appris et d’autre part l’auteur entend : il est double et c’est de quoi d’ailleurs il est généralement loué parce qu’il a précisément respecté les règles, les fameuses règles dans toute la partie de son texte qui, en quelque manière, lui appartenait, se contentant d’y insérer un dialogue plus ou moins copié sur la réalité et dont il n’est pas responsable. Mais si l’auteur, c’est ce que je me disais, partait du dialogue, si c’était le dialogue qui, au contraire, donnait le ton : s’il réussissait à transposer dans le récit les caractéristiques du dialogue. Ne serait-ce pas là aussi quand même une sorte de pureté (une pureté inversée ou renversée), mais là où la pureté conventionnelle ne peut plus servir, ne convient-il pas d’en faire intervenir une autre, si on veut que l’ouvrage garde quand même quelque unité ?

C’est toutes ces choses que je retournais en moi longuement vers vingt-cinq ou trente ans, assis près de la fenêtre, dans ma chambre basse, sur mon fauteuil d’hôpital à siège de paille, devant ma table de bois blanc et il y avait, épinglée au mur en face de moi, une grande vue en couleurs de Constantinople que j’avais achetée dix sous sur les quais.

J’entends bien que mes arguments peuvent n’avoir aucune espèce de valeur « extrinsèque », comme on dit, et peuvent n’en avoir ou n’en avoir eu que pour moi ; j’entends bien aussi qu’ils ne prennent de valeur que par rapport à leur résultat, une fois qu’ils ont été mis en pratique, une fois transportés dans la réalité et quant à la transformation qu’ils peuvent avoir fait subir à la réalité ; qu’il faut donc que cette réalité soit finalement acceptée, c’est-à-dire que par son moyen on ait réussi à convaincre le lecteur ; j’entends donc bien en définitive que c’est la seule réussite qui décide de la valeur des arguments. Mais hélas ! c’est mon cas personnel que je suis condamné à exposer ici, et à dire d’où je suis venu et où j’en étais maintenant et les problèmes que posait pour moi l’espèce de contradiction qu’il y avait entre ce que je devais à ma naissance et telles conditions de vie que je trouvais autour de moi. Paris propose différentes façons d’être, auxquelles ceux qui viennent du dehors sont obligés, s’ils veulent être adoptés par lui, de se plier exactement. Il y a certaines sollicitations de Paris qui sont immédiates, exclusives, impérieuses qui vous obligent au ralliement total ; mais peut-être que Paris (c’est ce que je commençais à voir) enseigne encore autre chose, bien plus profondément, parce que, quel qu’il soit, il est lui-même et que sa vraie leçon est qu’il vous enseigne à être vous-même, que son véritable exemple est un exemple de liberté.

XI

Il ne faut accepter aucune « qualité » toute faite, l’essentiel étant de voir de quoi elle est faite, ce qui est aussi la seule façon de voir si elle peut vous convenir. Il faut donc redescendre à ses causes profondes et puis partir soi-même de ces causes profondes en vue de réaliser telles autres qualités à soi, qui peuvent bien d’abord n’avoir été considérées que comme des défauts. Sous les multiples images, et d’ailleurs si diverses, pour ne pas dire contradictoires, que Paris tirait de lui-même, les proposant à l’imitation de ceux qui, venus du dehors, les considéraient du dehors, il y avait une qualité commune, intérieure, mais essentielle, qui était que Paris s’exprimait librement : il n’allait pas choisir ses modèles hors de lui, et, même quand il avait recours au passé, c’est dans son propre passé qu’il les trouvait. En quoi précisément il n’était pas « provincial », en quoi précisément il se distinguait de la province, je ne dis pas des provinces, en quoi justement il était Paris. Tout résidait essentiellement dans sa parfaite indépendance (que j’ai déjà notée) et, de tant de leçons, une seule subsistait pour finir : cette confiance en soi-même qui voit bien qu’elle peut se tromper, mais n’a pas peur de se tromper ; de sorte qu’une opinion est jetée aussitôt dehors telle qu’elle vous passe par la tête, et dite aussitôt que pensée ; de sorte qu’il n’y a pas séparation et distance entre penser et formuler, de sorte que la formule continue à vivre extérieurement de la vie même qu’elle avait au-dedans de vous. Et je voyais bien de quoi nous souffrions, nous autres, qui était ce hiatus entre penser et dire, à cause de l’hésitation qu’introduisait entre ces deux opérations le doute où nous étions non seulement sur ce que nous avions à exprimer, mais sur nous-mêmes (car les deux choses n’en sont qu’une et on ne sait pas ce qu’on va dire quand on ne sait pas ce qu’on est).

Maintenant à Paris tout m’enseignait cette liberté ou plutôt tentait de me l’inculquer, car je balançais encore ; Paris me disait : « Conduis-toi selon ce que tu es et, si tu ne sais pas très bien ce que tu es, du moins d’après ce que tu crois que tu es. Fais comme moi. »

C’est ce que me disaient Mme Sérieux dans sa jolie langue, M. Coudray l’épicier, M. Colombel l’herboriste et M. Rabardel chez qui chaque jour j’allais prendre mes deux repas, les passants dans la rue, mes voisins de table à la terrasse d’un café : tous ils m’enseignaient la liberté de l’expression, et de m’inspirer non de cette expression, mais de cette liberté.

C’est Paris lui-même qui m’a libéré de Paris. Il m’a appris dans sa propre langue à me servir (à essayer du moins de me servir) de ma propre langue. Car il faut distinguer entre ses leçons immédiates et celles qui agissent en profondeur : dont la plus profonde est sans doute qu’étant étonnamment lui-même, il vous enseigne à être soi-même. Il a obéi à certaines lois : il vous enseigne à obéir aux vôtres. Alors longuement je m’occupais à rechercher les miennes qui étaient une nature, un sol, la destinée politique de ma petite patrie, qui étaient aussi notre patois, me disant : « Peut-être qu’il y a quelque chose à en tirer, peut-être que sur cet enjeu il vaut quand même la peine de jouer sa vie. »

Et ils apparaissaient un à un vaguement encore, cachés dans les plis des montagnes ou debout sur le bord du lac ou enfoncés jusque plus haut que le ventre dans leurs vignes ou levant leur filet, ceux de là-bas, – au milieu d’un paysage peut-être inventé, mais plus beau d’être inventé, et eux-mêmes inventés, mais dans un paysage inventé, si bien qu’il y avait entre eux et lui une parfaite correspondance : tous ces personnages petits et grands, et petits par leurs dimensions dans un paysage petit, mais aspirant en même temps que lui à la grandeur, car où est la grandeur pour l’écrivain, sinon dans l’expression, c’est-à-dire certaines proportions qu’il impose à ses créatures ?

Je voyais que la correction n’y est pour rien, ni la pureté au sens académique : je voyais, il me semblait voir, que toutes les règles justement pouvaient être observées, et les plus sévères et les plus strictes, qu’on pouvait donc écrire le français le plus correct, le plus « classique » et que cependant ils ne vivaient pas, ces personnages, ni les choses ; que la beauté n’est donc pas ou pas seulement dans une langue châtiée, comme ils disent, car l’observation des règles est une chose et qui peut s’apprendre, mais le sentiment de la vie et de la grandeur de la vie est une autre chose qui ne s’apprend pas. Qu’on peut donc critiquer, analyser, retourner un à un tous les chapitres, toutes les phrases d’un livre, et le tenir, conformément à un certain canon, comme sans existence valable ; et que, pourtant il vit, ce livre, alors que tout ce qu’on peut dire contre lui ne consiste en somme qu’à nier la vie qu’il contient ; – et inversement. Car il y a un miracle qui est l’émotion et où est-elle quand je reprends ces mots où elle est, un à un ? car précisément, à les isoler ainsi et à les retourner devant moi comme fait l’horloger, la loupe à l’œil, avec ses brucelles, on la supprime ; ou bien elle est encore comme certains microbes que les médecins appellent virus filtrants, elle agit, et on sent qu’elle agit et on la voit agir, mais on ne la trouve nulle part. Combien de livres parfaitement bien faits qui sont morts et que de chefs-d’œuvre, quant à la grammaire et à la syntaxe ! Et, inversement, combien de livres « mal faits », combien de livres « mal écrits » qui durent, qui ne cessent pas de durer et ne cesseront pas de durer. Serait-ce même trop de dire que tous les grands livres sont mal faits, que les romans de Balzac sont mal faits, que les pièces de Molière sont mal faites, et La Guerre et la Paix, et les Essais ? Alors j’étais un petit peu encouragé et un petit peu plus encore encouragé, et peu à peu soulevé au-dessus de moi et de mes doutes, me disant : « Il faut essayer », tandis que le soleil montait au-dessus des grands ormes dans la glorieuse poussière d’une belle matinée d’été.

C’est à ce moment peut-être qu’il faut quitter Paris, c’est du moins ce que j’ai fait. On le quitte, mais on lui doit tout.

J’ai quitté ces belles allées faites d’arbres anciennement plantés, soigneusement taillés et retaillés chaque année, avec des pièces d’eau, des dieux, des déesses de marbre, quelque noble façade dans le lointain : j’ai regagné le bord d’une autre pièce d’eau, mais naturelle, qui me sépare de ces autres façades, mais naturelles, des montagnes. Je me suis réfugié parmi nos arbustes qui ne sont que des sauvageons, mais c’est sur les sauvageons qu’on greffe. Parmi ces buissons, ces taillis, toute cette végétation vierge, mais peut-être qu’il y a un art du jardinier qui nous apprendra à en tirer parti.

Car est-ce que nous n’avons pas, j’y reviens, à utiliser nos défauts ? Nous sommes maladroits, par exemple, mais est-ce qu’il n’y a pas dans la maladresse un principe d’ingénuité, qui est de l’homme non averti en face d’un monde qu’il découvre ? est-ce qu’il n’y a pas dans la maladresse précisément toutes les chances de la découverte, par un contact direct et soudain entre quelqu’un qui se hasarde dans l’inconnu et une vie pas encore exploitée ?

Nous sommes lents, c’est vrai, mais nous avons la lenteur pour nous, nous pouvons du moins l’avoir pour nous, parce que la lenteur est poids, que la lenteur est gravité, qu’elle est une communication avec le centre d’attraction du globe, qu’il s’agit seulement de percevoir sa cause, et de ne pas la fuir alors et de ne pas feindre la légèreté. La légèreté est une valeur, la pesanteur en est une autre : tout dépend de la convenance. Il faut seulement que la pesanteur « convienne » et, si elle nous est naturelle, partir d’elle, c’est-à-dire l’avouer et par conséquent se réclamer d’elle. Le danger des rhétoriques est qu’elles font un absolu de ce qui n’est que relatif. Seul le ton est absolu. Les qualités n’existent que par rapport au ton : elles ne sont rien par elles-mêmes. Vous allez trop lentement, me dit-on ; je réponds : vous allez trop vite. Car trop lentement au nom de quoi ? Mon auto fait du 60 à l’heure, vous inventez l’avion qui va faire du 500, mais il y a le piéton qui ne fait guère dans le même temps qu’une lieue : qui l’emporte de l’auto, de l’avion, du piéton ? Il y a des choses que le piéton voit et que l’aviateur ne voit pas : il y a des choses que le piéton constate, mais il y en a d’autres que l’aviateur constate : le monde est fait de tout cela. Nous ne sommes chacun qu’un tout petit morceau du monde : ce qu’il importe seulement c’est que chacune de ces infimes parties du monde prenne conscience de l’ensemble où elle se trouve engagée, tout en sauvegardant son autonomie. On va trop vite, allons lentement : ainsi l’équilibre sera rétabli. Et nous sommes obscurs encore et embarrassés à dire et à faire, nous autres Vaudois, mais je me disais : « Acceptons de l’être », portant témoignage encore par là. N’oublions pas que nous sommes sur toutes les frontières : celles de trois langues et de trois grandes civilisations, celle de deux dialectes, oc et oïl ; posés au point précis où les eaux hésitent entre le Rhône et le Rhin ; car peut-être que cet embarras même ne va pas sans une certaine richesse ; peut-être suppose-t-il justement un grand nombre de possibilités entre lesquelles nous avons à choisir. Utiliser ce qu’on a d’abord, et utiliser ce qu’on est et avec des moyens à soi, c’est le conseil que me donnait Paris, au moment même où je le quittais.

Mais, va-t-on me répondre, il y a longtemps que vous l’avez quitté. Le Paris auquel vous faites allusion est un Paris qui n’est plus. Voyez, me dira-t-on, que la guerre est venue, et il y a vingt ans qu’elle est finie, et les événements vont de plus en plus vite, tout se déplace de plus en plus rapidement. Vous parlez d’un Paris capitale du monde. L’est-il bien toujours ? Vous parlez d’un Paris équilibré : à en croire vos journaux eux-mêmes, il est en pleine révolution. Êtes-vous sûr que la représentation que vous vous en faites rétrospectivement corresponde en rien à la réalité d’aujourd’hui et que vous ne l’inventiez pas, lui aussi, vous étant d’abord inventé vous-même ? N’oubliez-vous pas un peu trop que les conditions d’existence s’y sont depuis vingt ans complètement modifiées, du haut en bas de l’échelle sociale, bien que les signes n’en apparaissent guère, mais les sociétés se tiennent longtemps debout dans leurs dehors, alors qu’à l’intérieur elles sont déjà tombées en poussière, comme ces poutres rongées par les termites, qui n’ont guère changé d’aspect, mais s’abattent au moindre choc ?

Et peut-être qu’on aurait raison, car il y a des choses qui changent et des choses qui demeurent : le tout est de savoir quelle est leur juste proportion. Le tout est de savoir s’il n’y a pas des constantes dans l’histoire d’un peuple ou d’un pays et si Paris précisément n’est pas fait surtout de constantes. S’il n’a pas cette facilité et cette aisance bien françaises de se renouveler constamment tout en restant fidèle à lui-même, et, tout en ayant l’air de se renier sans cesse, de sans cesse se retrouver. J’ai déjà fait allusion à la puissance singulièrement accrue de ce qu’on appelle les masses ouvrières, mais voyez qu’elles étaient internationalistes, qu’elles ne le sont plus et renforcent ainsi la nation. Elles étaient internationalistes, mais elles sont devenues antifascistes, de sorte que désormais elles soutiennent la France contre la menace et l’emprise toujours plus menaçante des États majoritaires. L’obligation où se trouvent les partis de gauche de faire bloc a relégué au second plan les divergences de doctrine ; le mot d’ordre est démocratie : la France est une démocratie, l’ouvrier est démocrate : l’ouvrier défend la France. L’ouvrier, pour des raisons idéologiques, je sais bien, est redevenu en quelque manière patriote ; il était antimilitariste : le voilà désormais plus militariste encore que les hommes de droite, et plus nationaliste encore, car la guerre qu’il s’agirait de faire serait pour lui une guerre sainte. Comme au temps de la Grande Révolution, la nation de nouveau se confond pour lui (du moins momentanément) avec l’idée qu’il se fait de ses droits et de la justice, et il est prêt à la défendre jusqu’au bout, même, s’il le faut, en attaquant. Et puis l’ouvrier, grâce au front populaire, qui n’est peut-être qu’une fiction, a du moins l’illusion d’être au gouvernement ; son parti a cessé d’être un parti d’opposition, il partage ou désormais croit partager les responsabilités du pouvoir ; la politique du parti ouvrier, qui n’était qu’une politique intérieure, est devenue une politique extérieure ; il ne s’occupait autrefois que de sa situation à l’intérieur de la France par rapport aux autres partis : les événements ont fait qu’il en est venu à s’occuper de la situation de la France par rapport aux autres États de l’Europe et du monde. Ce qui frappait cet été (1938) à Paris, c’était précisément l’espèce de réconciliation momentanée, je veux bien, et due uniquement aux circonstances, qui était intervenue entre les différents partis, une sorte d’unanimité vis-à-vis du monde extérieur qui régnait entre les Français. C’est une manière de compensation. Les désordres qu’on aurait pu craindre sur le plan de la politique intérieure ont été évités par la nécessité d’un ordre sur le plan international. Et je sais bien qu’il y a l’or, qu’il y a la monnaie, et la baisse de la monnaie, d’où la vie chère : mais ne la connaissons-nous pas, nous autres, cette vie chère, bien que nous n’ayons pas fait la guerre ? et nos ressources ou nos réserves sont bien loin d’égaler celles de nos voisins. Ne faut-il pas voir aussi que c’est dans des habitudes communes, et une façon commune de penser et une civilisation commune, inconsciemment acceptées, mais dont on ne peut plus se passer, que résident les chances profondes d’entente, malgré les idéologies qui sont de surface. Peut-être faut-il encore considérer que Paris (et il faut bien dire Paris, puisque c’est son exemple qui entraîne la France) est en révolution depuis 89, que la Grande Révolution n’est pas finie, qu’elle se continue depuis près de 150 ans, mais que les grandes libertés sont acquises, les principes essentiels de plus en plus universellement acceptés, et que, n’ayant été d’abord que politique, elle devient de plus en plus sociale ; qu’ainsi le plus gros de la besogne est accompli (ce qui est juste le contraire de ce qui s’est passé pour la Russie où tout a dû se faire à la fois) ; et qu’au cours du XIXe siècle, la Restauration, puis le Second Empire n’ont été, en plus espacé, que quelque chose comme un ministère Flandin, ou Laval, entre deux ministères radicaux-socialistes ou socialistes, un simple arrêt tout momentané dans le cours obligé des choses. Peut-être que, sous la politique des Chambres, qui procède par à-coups et théâtralement, sous ces renversements de ministères, ces brusques poussées en avant, ces soudains retours en arrière, se continue le tassement, paisible en somme, d’une société qui est depuis un siècle et plus à la recherche d’une nouvelle assiette, avec des craquements, bien sûr, et parfois des menaces d’écroulement total, mais qui n’en témoigne pas moins d’une singulière souplesse, d’extraordinaires facultés de redressement, d’une foncière vitalité.

Paris est une grande ville que l’histoire a rendue peut-être disproportionnée au territoire dont elle est le centre, qu’elle a pourvue de trop de prestige, de trop d’importance, de trop de vie par rapport aux provinces, mais qui s’est trouvée douée par là même d’un rayonnement universel. Elle n’a plus tiré ses inspirations que d’elle-même, étant modèle et non copie, étant imitée et n’imitant pas. Et par là elle s’est peu à peu retirée un peu trop, disons de la nature, ou de la vie naturelle, pour se faire une vie à elle ; le cerveau est trop gros, mais il dépend quand même d’un corps. Il le méconnaît trop, ce corps, il en tire peut-être plus qu’il ne lui restitue, mais à l’occasion ce corps se défend : c’est-à-dire qu’il y a des principes et un fait. Le fait, c’est la France, bien qu’elle ne pense que par Paris, et le corps, c’est la France. Ou bien Paris encore c’est le ferment, mais il y a la pâte, et la pâte c’est la France. Or, il y a d’abord à incorporer les principes au fait, et quelquefois le fait les accepte et quelquefois il s’y refuse. Ce sont bien les idées qui animent le corps, mais il arrive qu’il n’obéisse qu’à certaines d’entre elles, faisant un tri parmi celles qui lui sont proposées : là est son utilité. Les provinces françaises sont quand même les muscles, si Paris c’est les nerfs : et les nerfs n’existent que par les muscles. Paris, c’est l’abstraction, l’idée, l’invention, le principe abstrait : la France tout entière est ce qui leur permet d’abord d’exister (car la France s’est accordée le luxe de Paris), ce qui ensuite peut-être a pour fonction de distinguer parmi toutes ces inventions lesquelles sont viables. Les provinces décident du présent ; Paris invente l’avenir.


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