C. F. Ramuz

NOUVELLES II

Nouvelles et morceaux, Forains, Portes du lac, Les Servants et autres nouvelles, Nouvelles

1928-1946

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

NOUVELLES ET MORCEAUX.. 5

LE TOUT-VIEUX.. 5

ALORS IL ALLA À LA MESSE….. 15

LE DOMESTIQUE DE CAMPAGNE.. 24

LA SERVANTE RENVOYÉE.. 36

LA GRANDE ALICE.. 43

LA MORT DU GRAND FAVRE.. 54

BERTHOLLET.. 62

L’HOMME PERDU DANS LE BROUILLARD.. 76

MOUSSE.. 86

LE CHEVAL DU SCEAUTIER.. 95

QUERELLE ENTRE LES GENS D’AUDEYRES ET CEUX DE RANDOGNE-D’EN-HAUT   103

L’HOMME ET LES TROIS FANTÔMES. 128

LA PUNITION PAR LE FEU.. 142

LE PAUVRE VANNIER.. 153

LA PAIX DU CIEL.. 164

DEUX PETITS MORCEAUX.. 170

Il faisait un ciel bas….. 170

II  Les cloches sonneront pour toi….. 172

FORAINS. 175

PORTES DU LAC. 209

LES SERVANTS  ET AUTRES NOUVELLES. 223

LES SERVANTS. 223

VIEUX DANS UNE SALLE À BOIRE.. 240

HALTE DES FORAINS. 249

COUP DE VENT.. 260

APPEL AU SECOURS. 264

LA FILLE SAUVAGE.. 275

VOIX DANS LA MONTAGNE.. 281

LA FOLLE EN COSTUME DE FOLIE.. 294

SCÈNE DANS LA FORÊT.. 309

LA FILLE ENDORMIE.. 321

L’ENFANT TOMBÉ.. 327

AMOUR.. 341

TROIS VALLÉES. 352

NOUVELLES. 361

UN VIEUX DE CAMPAGNE.. 362

LE RETOUR DU MORT.. 378

ACCIDENT.. 389

LE LAC AUX DEMOISELLES. 410

LE PÈRE ANTILLE.. 424

SÉCHERESSE.. 457

LA FOIRE.. 473

CONVERSATION.. 492

PASTORALE.. 505

Ce livre numérique. 514

 

Les nouvelles : Halte des forains, Coup de vent, La Folle en costume de folie, La Fille endormie, Amour, Trois vallées ainsi que : Un Vieux de campagne, Le Retour du mort, Accident, Le Lac aux demoiselles, Le Père Antille, Pastorale, ont déjà été publiées sur notre site le 10 juin 2019 sous le titre Nouvelles.

Bibliothèque numérique romande.

NOUVELLES ET MORCEAUX

LE TOUT-VIEUX

Les hommes fauchaient au-dessus des rochers du Vanil, dans une espèce de combe qu’il y a entre deux parois. Vers midi, ils s’arrêtèrent un moment et ils s’assirent à l’ombre pour manger ; ensuite ils retournèrent le foin étendu de la veille qui séchait ; vers le soir, il fut sec ; alors ils le nouèrent dans les grands filards ; et, les portant au bord du rocher, ils les précipitèrent l’un après l’autre dans le vide. Ils roulaient un moment, puis, d’un bond, s’élançaient dans le grand trou, et tombaient d’une seule haleine jusqu’au pâturage où est le chalet. La nuit n’était pas encore venue que les hommes redescendirent.

Ils étaient trois, deux jeunes et un ancien, vêtus tous trois d’un pantalon de laine brune et d’une chemise de couleur, chaussés de gros souliers à larges clous ; mais l’ancien avait une drôle de figure, ses cheveux blancs et bouclés sortaient de dessous son chapeau de feutre ; il avait le dos rond, il était tout rasé et il parlait seul en hochant la tête.

Il n’y a pas de sentier pour descendre du Vanil, mais, de distance en distance, comme des égratignures seulement dans la roche ; il faut connaître les passages, car il est facile de s’égarer et, si on s’égare, on risque sa vie ; même le bon chemin n’est pas facile, à cause qu’on est en certains endroits presque suspendu aux rochers qui sont souvent lisses, et parce qu’il y a des cheminées où il faut se laisser glisser sur le dos ; mais les gens de la montagne ont tellement l’habitude de ces choses qu’ils n’y font plus attention ; leurs jambes vont toutes seules ; et l’ancien, aux mauvaises places, continuait à fumer tranquillement sa pipe. Les deux jeunes allaient devant lui, on ne les voyait pas, tant cette montagne est ravinée ; on entendait seulement crier leurs souliers mordant la roche.

Donc, quand ils furent en bas, prenant chacun l’un des filards sur leurs épaules, ils les portèrent au fenil. C’était un bon poids, heureusement que le fenil n’était pas loin. Ils marchaient tout voûtés sous la grosse boule de foin où les mailles du filet se marquent en creux, et ils fléchissaient les jambes. Puis ils remontèrent prendre les autres filards.

Le soleil était déjà couché lorsqu’ils arrivèrent au chalet. Le maître vacher leur dit :

— Où en êtes-vous ?

Ils répondirent :

— On a fait quatorze filards.

— Eh bien, c’est une bonne journée.

— Oh ! dirent-ils, quand on a le beau !

Comme ils avaient faim, ils bâillèrent l’un après l’autre et ils se tenaient assis sur le banc, penchés en avant et les coudes sur les genoux. Le jour n’entrait que par la porte et il faisait sombre. Puis les bergers revinrent à leur tour. On se mit à table. Il y avait de la soupe au lait et au pain que le bovairon avait fait cuire, du sérac, du fromage et du pain dur. Mais ils avaient la mâchoire forte ; et ils buvaient de temps en temps une cuillerée de petit-lait pour faire descendre le manger.

Une fois qu’ils furent rassasiés, ils s’assirent autour du foyer. Les branches de sapin brûlaient en jetant une grande flamme qui montait et retombait ; des fois il faisait presque nuit, d’autres fois clair comme en plein jour ; ils parlaient avec lenteur comme s’ils avaient eu des pierres dans la bouche et un poids sur la langue.

Ils parlèrent du temps, pour savoir s’il allait changer, ils ne croyaient pas, – l’un disant : « J’ai levé le doigt dans le vent. Ça souffle toujours de bise » ; l’autre branlant la tête, puis reprenant : « Il faudrait encore trois jours de beau », et il y avait des silences, avec la nuit et le vide autour d’eux, où ils étaient comme perdus, et se serraient l’un contre l’autre, puis bâillaient ou bourraient leurs pipes ; – seul l’ancien, lui, n’avait rien dit.

On entendit un petit bruit, c’était une pierre qui roulait du toit ; et le maître reprit :

— Il faudra veiller à la Brune, rapport à sa corne cassée.

Et puis tout le monde se tut. À ce moment, l’ancien se leva et, prenant la lanterne, grimpa à l’échelle droite qui mène au fenil où on couche. On vit la clarté entre les poutres du plafond.

— Qu’est-ce qu’il a ? dirent-ils.

— C’est sa maladie, dit un des faucheurs.

Alors ils se turent de nouveau. Et, comme ils montaient dormir eux aussi, l’ancien lisait dans sa Bible, à côté de la lanterne pendue au mur. Ils ne lui dirent rien et se couchèrent. Ils ronflèrent bientôt, mais l’ancien lisait toujours. Il tenait le livre ouvert à deux mains devant lui, ayant mis ses grosses lunettes rondes, et plissait la peau du front ; puis il secouait la tête et parlait bas, disant :

— Va-t’en !

Ensuite, il recommençait à lire dans l’Apocalypse où les temps futurs sont annoncés, avec la venue du Christ sur la terre et toutes les calamités qui seront envoyées aux hommes pour leur punition. Les paroles de la prophétie sont obscures pour qui est aveugle, mais, pour qui sait voir, elles sont plus claires que la lumière du soleil. Et ceux qui savent voir sont ceux qui ont la foi. Ils savent l’heure où la Bête viendra et la ruine de Babylone et le nom des Anges, car la main de Dieu pèse déjà sur le monde et les temps seront bientôt révolus. Mais le vieil Élie soupira et secoua de nouveau la tête, regardant autour de lui avec crainte, puis il se mit à prier et il disait :

— Seigneur, délivre-moi, car c’est toujours la même chose, il me tient autour des épaules et n’a pas le respect de toi, ni de ton Livre. Je sais bien quelles sont mes fautes et que ce châtiment est juste, mais donne-moi ton pardon et fais que celui-là s’éloigne, parce que sa présence est un sujet de grandes douleurs.

Il serrait ses mains jointes qu’il élevait devant son visage, en fermant les yeux avec ferveur et parlait à mi-voix ; et sa Bible était restée posée sur ses genoux. Cependant sa prière ne servit à rien, car il recommença de gémir et de s’agiter et il répétait :

— Va-t’en !

Et puis, tout à coup, il tomba à la renverse sur le foin et demeura là sans faire un mouvement comme un homme mort, jusqu’à ce que minuit fût passé. Alors il se releva, pria de nouveau et, soufflant sa lanterne, s’étendit pour dormir.

 

*     *     *

 

Le lendemain, il fut debout en même temps que les autres. Les hommes sortirent au petit matin et montèrent aux rochers. Ils fauchèrent comme la veille. Derrière eux, il y avait deux montagnes, l’une grise, l’autre verte, qui se tenaient assises, et qui se regardaient. Le soleil se posa dessus comme un gros oiseau rose. Et les faux avançaient par larges ronds, dans l’herbe haute où les pierres se cachent.

Le vieil Élie n’était pas marié. Il gagnait sa vie, durant l’été, dans les chalets de la montagne ; l’hiver, à la vallée, il tressait des paniers ou fendait les tavillons dont on couvre les toits. Il vivait de peu, il était pieux. Et, au commencement de l’hiver, un soir qu’il faisait froid, comme il se mettait au lit, il avait senti que quelqu’un entrait, mais il n’avait rien vu, ni rien entendu ; il avait seulement « senti », car il y a beaucoup d’Esprits à la montagne, qui habitent les grottes, et les endroits où on ne peut pas aller, et dans les forêts ; ils descendent parfois vers les hommes, se plaisant à les tourmenter, si bien qu’Élie comprit qu’il était visité.

Comme il comprit encore mieux, quand deux mains tout à coup se posèrent sur lui et deux jambes vinrent autour de ses jambes. Tellement qu’il ne pouvait plus remuer même le bout des doigts, comme s’il était enchaîné : et il ne voyait toujours personne dans la chambre, mais c’était l’Esprit qui le tourmentait ; et il resta longtemps ainsi sans bouger ; alors à la fin, l’Esprit le lâcha.

Et il chercha dans sa mémoire d’où pouvait bien lui venir ce malheur et quelle faute il avait commise, parce qu’il pensait que rien n’arrive sans que Dieu l’ait voulu et qu’il avait offensé Dieu qui le punissait par ce moyen, mais il ne trouva rien parce que ses fautes étaient légères. Il relut les Commandements, tels qu’ils sont écrits dans le Livre de la Parole de Dieu et il vit encore qu’il ne les avait point transgressés. Alors il éprouva une grande angoisse.

Mais, la nuit suivante, il fut saisi de nouveau et toutes les nuits ensuite, c’est pourquoi, dès que le soir tombait, il devenait inquiet, et il aurait voulu dépouiller sa chair, désirant la mort ; puis, comme cette pensée était coupable, il se disait : « C’est à cause d’elle que je suis puni ! » Et il sentait venir et se nouer autour de lui ces deux bras lourds.

Cependant, ce jour-là, après qu’il eut fauché pendant une heure ou deux, Élie devint faible et son corps mollit. Pourtant il était robuste et vaillant, et, d’habitude, il pouvait travailler longtemps sans se fatiguer, malgré son grand âge, car les vieux sont souvent plus forts que les jeunes. Aussi continuait-il de faucher ; mais la tête lui tournait, une sueur froide comme de la neige fondue lui coulait dans le dos ; et enfin il fut obligé de s’asseoir, posant sa faux à côté de lui.

Et les autres, le voyant assis au lieu de faucher, lui crièrent :

— Qu’est-ce que vous avez ?

Il dit :

— Je ne sais pas.

— Est-ce que vous êtes malade ?

Il répondit :

— Non, je n’ai pas mal.

Alors ils vinrent vers lui et le trouvèrent tout tremblant de froid quoiqu’il fît un grand soleil et une chaleur vive, comme il fait dans la montagne sur les versants tournés au midi. Il tremblait, il claquait des dents, et il essayait de parler, mais il se mordait la langue. Les hommes lui firent boire une gorgée de gentiane à une petite bouteille qu’ils avaient.

— Et puis, dirent-ils, à présent il vous faut descendre.

Élie essaya de se lever, il retomba ; et ils le soutinrent, mais sitôt qu’on le lâchait, il était comme un arbre sans racines qui ne peut plus se tenir debout. Et les hommes se dirent :

— Qu’est-ce qu’il faut faire ? il n’arrivera jamais en bas comme il est là.

— Jamais de la vie !

— Le mieux est d’aller les prévenir, au chalet.

Le plus jeune descendit. Midi vint, puis quatre heures ; alors on vit monter un des bergers qui demanda :

— Est-ce que ça va mieux, à présent ?

— Non, dit l’autre, ça ne va pas mieux.

— Et on ne sait pas d’où ça vient ?

— Rien du tout.

Élie tremblait toujours, il buvait beaucoup, mais l’eau coulait sur son menton et sur sa poitrine, car ses dents restaient serrées. Il soupirait. On l’entendait aussi qui disait :

— Je l’ai assis sur la poitrine.

Et il reprenait :

— Tire-le de là ! tire-le de là !

On aurait pu croire qu’il était devenu fou. Ensuite, à l’heure où le soleil baissait, on apporta des couvertures pour la nuit. Les hommes couvrirent Élie. Puis ils bâtirent autour de lui une espèce de mur avec des pierres sèches ; enfin ils allumèrent un feu. Mais la chaleur ne réchauffait pas Élie, parce que le froid qu’il avait venait du dedans comme si tout son corps était vidé de sang.

En sorte qu’à mesure que la nuit s’avançait davantage, il tremblait toujours davantage. Et les gens du chalet regardaient le feu de loin et disaient :

— C’est là qu’ils l’ont mis.

Et le feu, du chalet, était pareil à une étoile rouge, mais de près on voyait le vieux pauvre homme à côté sous ses couvertures qui semblaient soulevées par le vent, tellement il était agité. Son nez et sa bouche étaient comme deux lignes droites en travers l’une de l’autre, à cause que la peau de son visage s’était tendue. Il criait par moment.

Alors le berger dit :

— Qu’est-ce qu’il avait déjà hier soir ?

— Ah ! répondit un des faucheurs, tu ne sais pas, c’est son Tout-Vieux.

Et il expliqua, disant :

— C’est quelque chose qu’il a depuis l’année passée qui lui est venu une fois, qui lui prend dans les bras et dans les jambes et il dit : « C’est le Tout-Vieux », parce qu’il y croit.

Et, se tournant vers Élie, ils virent qu’il les regardait avec de grands yeux sortant des paupières. Et les hommes furent effrayés. La nuit, qui était tout à fait venue, pendait autour d’eux par grands lambeaux noirs. Et ils étaient trois, les deux faucheurs et le berger.

Le berger dit :

— C’est-il un homme, son Tout-Vieux ?

— Oh ! dit le faucheur, c’est un homme, c’est pas un homme ; en tout cas, à ce qu’il raconte, ça ne se voit pas, et puis il y a des choses qui ne se voient pas.

Il reprit :

— Et puis, s’il a ça, c’est peut-être en dedans, c’est peut-être en dehors, on ne sait pas trop.

Comme il parlait, Élie cria de nouveau et, depuis ce moment, il ne cessa plus de crier. Il disait :

— Le cou… le cou… c’est au cou…, à présent.

Et, en effet, il paraissait étouffer, ouvrant la bouche, comme si l’air n’entrait plus. Il gémissait ; et ses gémissements étaient comme le cri de la chouette. Après quoi, il sortit la langue, elle était noire, elle pendait ; et tout son corps ondulait, de la tête aux pieds, comme une vague ; une fois, il resta en l’air et il n’y avait que les talons et la nuque qui touchassent encore terre, car son dos s’était cintré, tant il souffrait ; ses lèvres étaient couvertes d’écume ; enfin ses yeux commencèrent à tourner, on n’en vit plus que le blanc, et il râla.

Alors les trois hommes qui étaient là, tout raidis par la peur, se sauvèrent en même temps, droit devant eux, par la montagne ; et on entendait les cailloux, qu’ils faisaient rouler, rebondir et claquer contre les roches.

 

*     *     *

 

Toutefois, avant le jour, ils arrivèrent au chalet l’un après l’autre, faisant des grands gestes et montrant le Vanil du doigt. Et ceux du chalet allèrent voir ce que le vieil Élie était devenu. Ils montèrent tous ensemble pour se donner du courage. Ils trouvèrent Élie mort à la place où on l’avait couché.

Le feu était éteint depuis longtemps ; il n’en restait qu’un peu de cendre grise et le corps était déjà froid. Le vieil Élie était terrible à voir, avec sa bouche grande ouverte et sa figure creusée de gros trous à l’endroit des yeux, sous les pommettes et aux narines. Il avait les deux poings noués sur sa poitrine et les jambes pliées. Quand on approcha, des mouches s’envolèrent.

Alors on vit qu’il avait dans le cou des marques bleues, comme si on y avait planté les ongles, et leur nombre était celui des doigts. Et on trouva encore près de là sa Bible. Elle était déchirée et les feuillets s’éparpillaient au vent.

ALORS IL ALLA À LA MESSE…

Alors il alla à la messe. Il monta à la galerie et s’assit au bord pour la voir. Elle n’était pas encore là. Il regardait vers la porte de droite par où elle arrivait toujours. Et il y a trois portes à l’église, une dans le fond, deux sur les côtés : il regardait vers la porte de droite. À la fin, elle entra.

Elle entra, et alla s’asseoir à sa place ordinaire, juste au-dessous de lui ; même qu’il devait se pencher un peu pour la voir ; et il ne voyait bien que le dessus de son chapeau, ses épaules et son dos, et un peu de son chignon noir aux petites tresses serrées. Elle ne se tourna point et ne regarda point en haut ; elle entra à son banc et là s’agenouilla. Et lui, pour la mieux voir, s’était agenouillé aussi, les coudes écartés sur le rebord de la barrière, et avançant la tête.

À présent, l’église était pleine : au fond, les femmes, plus près du chœur, les hommes ; tout cela aligné en longues lignes qui se suivaient, tout cela remuant un peu, avec comme un soupir qui montait tout le temps, et une odeur d’habits restés longtemps dans les armoires. Ou encore, des fois, une porte s’ouvrait, et une femme entrait, qui saluait l’autel, puis se glissait le long de l’allée. – Mais tout à coup l’orgue joua, et on entendit au dehors les coups de cloche qui annoncent le commencement de la messe.

Elle, s’était levée ; lui, resta comme il était, car il ne savait plus très bien ce qu’il faisait, il n’y avait plus qu’elle au monde ; et il était comme un grand œil où il avait tout mis, son cœur, ses pensées, et puis tout son être, tandis qu’il se disait : « Elle a son beau chapeau et son caraco neuf, est-ce pour moi ? » Comme elle baissait davantage la tête, sous le chignon, le blanc de son cou se montra ; il voyait ses coudes qui bougeaient, du mouvement des doigts tenant le chapelet ; il se disait : « Elle prie. » Alors la grande voix de l’orgue descendit d’en haut, recouvrant tout ; et il lui sembla qu’il était emporté dedans et roulé vers elle. Et il se répétait : « Je suis sûr qu’elle pense à moi tant qu’elle peut, comme moi tant que je peux à elle, et pourtant on est séparé. » Alors il eut envie de pleurer.

C’était le jour de Pâques, un jour de grande fête. À un certain moment, on vit partout sur les bancs ceux de l’Habit Blanc se lever, des hommes, des femmes, et ils dépliaient l’habit blanc, et le mettaient, tendant les bras pour les faire entrer dans les manches, alors des voisins arrangeaient les plis, – puis tous se rassirent. C’était une messe avec diacres : derrière le prieur, là-bas, se tenait le vicaire accompagné de l’assistant, tous les trois brillants d’or, à cause du soleil qui tombait dans le chœur, parmi la fumée bleue, – et une quantité de cierges furent tout à coup allumés. Mais il ne voyait rien, et il continuait à se parler en lui-même : « Ce soir, je serai loin. » Et, encore plus fort, il avait envie de pleurer.

Cependant, à cause de son cœur attendri, il se disait : « Il faudrait que je prie », et il cherchait les mots qu’il faut, mais ne les trouvait pas ; puis, levant difficilement ses yeux, il les amenait là-bas vers l’autel où est la vérité de la vie, mais il y avait comme un poids attaché à eux ; et ils ne pouvaient soutenir ce poids, ils étaient reconduits vers elle, et passaient sur elle comme une caresse. Il lui semblait voir sous eux le petit cou blanc frissonner. Et même, quand les clochettes sonnèrent, et Jésus fut levé en l’air, il ne les baissa pas, ses yeux, il les tenait toujours posés sur elle ; et, pendant qu’elle se penchait en avant, toute ployée et comme entraînée vers la terre, lui se redressait et il lui disait : « À qui es-tu, sinon à moi ? » Alors il y eut en lui de l’orgueil, songeant qu’il serait longtemps loin, mais qu’elle lui avait promis fidélité et patience, et qu’on aurait beau continuer à le lui défendre : qu’elle serait à lui, le jour où il voudrait.

En sorte qu’il fut un moment heureux, se trouvant être ainsi hors de la réalité des choses. Mais un mouvement se fit dans l’église : la messe était finie et les gens s’en allaient. Vite il gagna le petit escalier noir par où on descend, et vite il descendit pour être dans les premiers, et la voir sortir. Alors il la vit, comme il voulait, étant elle aussi sortie des premières, si bien qu’il n’y avait presque personne là ; et elle ne lui parla point, car elle n’eût point osé ; seulement, passant près de lui, elle lui fit un petit signe de tête. Il lui répondit par un même petit signe, se disant : « Aux Ouches, à une heure et demie. » Alors il y eut un garçon qui l’appela, il se retourna ; et il venait d’autres garçons avec des filles qui riaient : il s’étonnait de tout ce monde, tandis qu’on lui disait : « Viens boire un verre avant de t’en aller ! » Il répondait : « La mère m’attend. » Cependant, il se laissa faire.

 

*     *     *

 

Il y eut un bon dîner, avec de la viande. Il s’assit pour la dernière fois à la table dans la cuisine, près de ses deux frères et de sa mère, laquelle de temps en temps lui disait : « Mange bien pour prendre des forces ! » À part quoi, elle ne parlait pas, ses deux frères pas davantage, lui se taisait également. En sorte qu’on entendait le bruit de glissement que faisait sur le toit le petit vent qui se lève à midi et vient de la vallée.

Tout était prêt. Ceux-là étaient du même sang que lui, – et il les avait connus depuis toujours et eux avec lui depuis toujours, ses deux frères et la vieille aussi, – et d’elle, il se disait : « Elle m’a porté et nourri », et cependant d’eux tous, il ne regrettait rien, et il les quittait les yeux secs. Tellement que, si on lui avait dit : « Elle va partir avec toi », il aurait dansé et crié de joie.

Seulement, soudain, l’idée lui revint que Martine restait aussi, – et il retomba de nouveau. Puis il s’aperçut qu’un de ses frères avait pris son chapeau, parce qu’il y avait une répétition de fanfare à Vièze, et qu’il était de la fanfare. Ils se donnèrent la main. Un moment après, son second frère vint à lui et lui dit : « Eh bien, adieu, Justin ! » Et partit à son tour. Et lui enfin, troisième, se leva. Il y avait une voisine qui était venue, qui se mit à dire (et sa mère aussi) : « Tu as bien le temps ! » Mais lui, pensant au rendez-vous, leur répondit : « Il faut que je m’arrête en route », et alla prendre sa valise qu’il apporta et posa près de la porte.

Alors sa mère l’embrassa, comme elle n’avait pas fait depuis longtemps, parce qu’on n’a pas du temps, là-haut, pour les cajoleries ; pourtant elle tenait à lui, comme on put voir à un pli à ses joues, et sa bouche tremblait. La voisine dit : « Au revoir, bon voyage ! » Il prit sa valise et sauta dehors.

La rue du village descend tout droit, puis on tourne et on prend par un chemin longeant la pente, jusqu’à la ville au fond de la vallée, où est la gare et le chemin de fer. Il allait aussi vite qu’il pouvait, malgré le lourd poids à sa main. C’était l’heure où les gens sortent un moment devant leur porte, avant d’aller dormir, comme ils font d’habitude les après-midi de dimanche ; tout le long de la rue, ils étaient assis sur les bancs, qui regardaient Justin venir, – et ils lui criaient : « Eh ! tu es bien pressé ! Viens nous dire bonjour. » Mais il ne s’arrêta pas, saluant seulement le monde de loin, si bien qu’on s’étonnait : « Qu’est-ce qui lui prend qu’il devient si fier ? » Il savait bien, lui.

Il faisait beau, avec peu de nuages, rien que des tout petits blancs et ronds qui passaient, avec un soleil déjà chaud, qui brillait aux plaques des toits. Et, aussi loin qu’on pouvait voir, plus de neige, sauf en haut dans les rochers ; et l’herbe qui reverdissait, avec partout des fleurs par touffes, comme des bouquets arrangés ; mais les arbres encore nus, et les buissons aussi, plus loin, quand il fut sur le chemin. Il courait toujours, quand même l’horloge venait de sonner une heure, et il pensait : « C’est une heure et demie qu’elle a dit », ça ne faisait rien, il était poussé. Ainsi il alla jusqu’au bisse, et suivit le bisse dans le bois des Ouches, jusqu’à un endroit où il y avait une grosse pierre, – et là se laissa tomber, et s’assit.

On voyait un peu, au-dessous de soi, à travers les branches, le grand trou et au fond la plaine déjà dans le bleu, – là était marquée une petite ligne droite, qui était le chemin de fer. Alors, tout de suite, une voix en lui commença à dire : « Qu’est-ce qu’elle fait ? qu’est-ce qu’elle fait ? On serait tant bien là, ensemble. » Et on y était bien caché en effet, comme il fallait, à cause qu’il y a tout le temps du monde qui va et vient sur le chemin. Et elle qui ne venait pas ! Puis il se répondit : « C’est que je suis trop tôt. » Mais il ne tenait plus en place ; il se disait : « Il faut que j’aille voir. » Et, en effet, il alla voir, se glissant à travers le bois jusqu’à la lisière ; là, tout à coup, reparaît le village, le bord du village qui est à plat ventre et regarde un peu par-dessus la crête, avec un embrouillement de petites fumées marquant sa place sur le replat : et il la vit soudain qui venait à travers les prés.

Ayant fait un détour, s’étant d’abord cachée derrière une haie, puis qui courait vers lui ; alors il sortit du bois pour montrer qu’il était là, mais il y rentra tout de suite ; et elle, l’ayant aperçu, courait à présent de toutes ses forces. Comme elle était jolie ! Jolie, et assez grande, et mince, ayant gardé sa belle robe de la messe, et son tablier à rayures avec le fichu de couleur, et le chapeau à ruban bleu de fête, ainsi qu’il vit d’une fois tout cela, – tout cela qu’il ne reverrait plus.

Alors il y eut des branches écartées, – et elle fut là. Il ne lui dit rien, elle ne lui dit rien ; ils se regardaient seulement : sous la peau brune de ses joues un peu de rouge était venu, tandis qu’elle respirait plus vite et sa bouche était entr’ouverte, et ses cheveux un peu défaits. Il l’avait prise par la main. Il lui dit : « Viens vite et tu t’assiéras », et il l’emmena. Elle, cependant, le suivait, laissant pendre sa jolie tête comme sous un poids et son bras le long de son corps, mais lui gardait la main qu’il avait prise, et la serrait ; ils arrivèrent au bord du bisse, qu’il sauta, et elle après lui, – et il avait ouvert les bras, mais elle était adroite et leste ; et ils allèrent de nouveau. Puis il la prit, et il l’assit ; et il l’assit tout contre lui, et il l’attirait contre lui ; il attirait la chère tête, l’appuyant contre son épaule ; elle se laissait faire et ne semblait point voir ; cependant, sur ses yeux, il y avait un point humide, et sous le caraco sa poitrine bougeait, pendant qu’elle arrangeait sa jupe sur ses jambes ; et il lui dit :

— Martine !

Elle ne se tourna pas vers lui.

— Martine ? m’aimes-tu un peu ?

Elle dit oui avec la tête. Il reprit :

— Embrasse-moi !

Elle ne l’embrassa point, ce fut lui qui l’embrassa. Ah ! comme ses joues étaient chaudes ; sur quoi il se retrouva, seul et assis près d’elle, seule et assise, – et il ne savait plus que dire. À peine si les feuilles remuaient dans ce coin de bois abrité, et le bisse était encore vide, sans ce frôlement d’eau tendue qu’il y a quand il est rempli, – rien qu’un balancement de branches, quand un oiseau se posait ; et on vit à un tronc un petit écureuil noir qui se laissait glisser et comme tomber, se rattrapant à ses griffes pointues, – et le temps s’en allait ; et alors, de nouveau :

— Martine !

Mais avec une voix changée, tant il y avait d’angoisse dedans, si bien qu’elle se redressa soudain, et un mouvement l’emporta vers lui, et, comme il lui tendait les bras, elle se laissa tomber dedans. Alors il n’y eut plus rien sur la terre. Mais un très court moment : et ils se virent de nouveau assis comme ils étaient, l’un à côté de l’autre, de nouveau il se trouva seul. Et, tout bas, il disait :

— Martine !

Tout bas il répétait : Martine ! Mais elle ne semblait point entendre. Avec son cou comme brisé, tout son corps plié et absent ; et l’horloge sonna deux heures. Les deux coups à la grosse cloche, sourds, étouffés, – et le bois trembla autour d’eux ; puis le grand silence revint ; puis de nouveau les deux coups à la cloche. Et, comme il voulait se mettre debout, ce fut comme si ses jambes et ses bras, tous les nœuds de son corps eussent été défaits, – et ils ne lui obéissaient plus. Et, réunissant tout autour de lui ce corps difficilement, à présent il était debout auprès d’elle, elle toujours à terre, qui n’avait point bougé, qui ne le voyait pas, si bien qu’il sentit qu’il devait parler, étant homme, – parce qu’un homme doit être fort, près de la femme qui est faible. Il rassembla tout son courage, puis il dit :

— C’est le moment.

Et, comme elle ne bougeait toujours pas :

— On reviendra, vois-tu ; les jours, ça passe vite. Et de nouveau :

— Martine, veux-tu me faire du chagrin ?

Mais, tout à coup, il s’aperçut qu’elle pleurait ; car, à présent, du dedans d’elle, les gros sanglots, longtemps retenus, s’échappaient, par secousses dans ses épaules et par tout son corps secoué ; il se pencha vers elle, il s’agenouilla devant elle ; il lui disait : « Ne pleure pas, ne pleure plus, Martine, il faut que j’aille, viens un petit bout avec moi ! » Mais c’était comme s’il n’existait plus, comme s’il n’y avait plus, pour elle, que sa peine. Il reprit : « J’ai juste le temps. On irait ensemble jusqu’à Revouire… On ne peut pourtant pas se quitter comme ça ! Martine !… On pourra bien s’écrire… Et puis on se mariera… ils nous en donneront bien la permission, quand ils verront… » Mais tout cela était en vain.

Alors il eut envie de tout abandonner pour elle, et rester là toujours, malgré les hommes et la vie, mais aussitôt une autre force, et comme une nécessité, vint en travers de lui ; il se dit : « Il faut ! » Et d’une voix plus forte :

— Adieu, Martine.

Il lui tendit la main, elle ne lui tendit pas la sienne ; il la prit et il la serra ; puis, comme il l’avait lâchée, il sentit que cette main retombait ; alors il se mit à descendre, droit en bas, par les talus raides, entre les petits arbres et les buissons ronds qui sont là ; puis arriva sur le chemin, et là s’arrêta, se tourna vers elle ; elle n’avait pas fait un mouvement, il l’appela, elle ne bougea point. Il l’appela encore, puis il dut repartir ; un peu plus loin le chemin tourne, et il la vit pour la dernière fois. Alors son cœur se retourna. Et, un peu plus bas, de nouveau, s’étant arrêté, il hucha. Il hucha de toutes ses forces, et il écoutait ; il y eut l’écho deux fois répété, il n’y eut rien d’autre ; et, le temps passant cependant, il continuait son chemin, s’éloignant à chaque pas d’elle ; par sa volonté il allait loin d’elle, et il ne pouvait pas comprendre. Parce qu’on a beau s’aimer tant qu’on peut, et être sûr qu’on s’aime, et ne penser que l’un à l’autre ; on est ainsi fait qu’il faut tout le temps se voir et se toucher, sinon il n’y a que douleur.

Il descendait par le chemin en pente, aux chauds cailloux roulants, le long des rêches murs de vigne ; et là-bas venaient deux petites filles, portant un panier à couvercle ; il y avait toujours les petits nuages qui glissaient et passaient sur la belle montagne, brillante de neige à son sommet, sous comme un dôme de silence.

LE DOMESTIQUE DE CAMPAGNE

à Fernand Chavannes.

D’abord, il doit traire. À quatre heures et demie l’été, à cinq heures et demie l’hiver, le commencement de sa journée est pour les grosses bêtes douces, au ventre alourdi par le poids du lait, qu’il fourrage d’abord, et, pour cela, il monte sur le tas de foin et, du haut du tas en bas dans la grange, il le précipite à la fourche ; ensuite, par les ouvertures qu’il y a dans le mur entre la grange et l’écurie, il le répartit, tant pour chaque bête, le faisant tomber dans le râtelier.

Puis il entre traire. Le maître, à ce moment, arrive, ou le fils du maître, ou quelquefois les deux, quand l’ouvrage presse ; et ils s’attachent, sous le derrière, avec la courroie qui se boucle au ventre, la chaise à traire à un seul pied, et ils ont sur la tête la petite calotte de cuir. Chacun s’approche de sa bête, et commence. Quand c’est l’été, déjà le rose du matin est au ciel, et un premier rayon de soleil vient, qui rend transparente, à la porte, la serpillière qui y pend ; alors, on attache la queue des vaches à une tringle de fer en l’air, sans quoi, comme elles l’agitent et se battent avec violemment à cause des mouches, on risquerait de la recevoir tout le temps par la figure. Mais, quand c’est l’hiver, il n’y a ni rose au ciel, ni soleil ; seulement, accroché au mur, un falot-tempête ; et il n’y a pas besoin d’attacher la queue des bêtes, car il n’y a plus de mouches non plus.

On « amoille » d’abord, ce qui veut dire qu’on prend le pis et on le serre entre ses doigts, avec un certain mouvement, jusqu’à ce que la première goutte de lait perle au bout, puis un petit jet blanc, qui se perd dans la litière ; alors on avance sous les tétines le seau en bois ou en fer-blanc. Alors, grâce à ce mouvement toujours le même des deux mains qui montent et descendent l’une après l’autre, rapidement le seau est plein ; quand il est plein, on va le vider dans la boille, à travers la fine passoire où il mousse et écume ; et cette mousse longtemps dure, et est solide et peut se couper comme des blancs d’œufs battus. Les hommes ne se parlent pas entre eux, ils ne parlent qu’à leurs bêtes. Ils leur crient des choses ; ils leur crient des : « Eh ! tonnerre ! » des : « Saleté ! » ou encore pis ; ils leur crient ainsi des injures quand elles ne se tiennent pas tranquilles ; mais entre eux, qui vont et viennent, c’est comme s’ils ne se connaissaient pas.

C’est qu’il y a encore en eux le pesant sommeil de la nuit, et des restes de la fatigue de la veille pas encore dissipés par la nouvelle fatigue du jour qui vient, car une fatigue chasse l’autre, et leur vie est d’aller de fatigue en fatigue, avec des moments de plaisir.

C’est le domestique qui va porter le lait à la fromagerie. Dans la boille, qui est une hotte de fer, arrondie selon la forme du dos, avec deux courroies aux épaules, quarante, soixante litres font un poids ; il s’en va avec, du côté du village. Il prend le chemin du village. Tantôt dans la neige, et la nuit et le froid, ou dans le clair matin plein de chants d’oiseaux, le long des haies d’épine blanche, les bras croisés sur la poitrine, et le haut du corps penché en avant, il marche d’un pas mesuré, qu’il règle sur la « balancée », comme on dit ; c’est qu’il faut que le pas s’accorde au balancement du lait dans la boille, sans quoi il gicle par l’ouverture, et, quand les mouvements se contrarient, le fardeau est aussi plus lourd. D’ailleurs, il ne remarque que c’est l’hiver qu’au froid qu’il ressent, qui lui est désagréable, et à l’obscurité et aux mauvais chemins ; il ne remarque que c’est l’été qu’à son corps en sueur, et à la clarté du soleil ; il n’a pas les impressions douces ou tristes des cœurs malades, il vit seulement dans sa chair, et c’est pourquoi il n’est pas malheureux. Il se dit que là-bas, à la fromagerie, il va passer un moment agréable à causer et à rire avec les garçons du village, et à faire des projets pour le dimanche qui vient, en fumant une cigarette ; à se raconter des histoires sur les filles ; à se bourrer et se pousser, pendant que le fromager pèse le lait ; et puis, c’est toujours un moment de volé au patron. Affaire donc de causer et de rire et de se donner du bon temps. De loin, déjà, quand il approche, il entend le grand bruit des rires, quand il n’y a encore que par-ci par-là aux maisons une petite lampe d’allumée, et par-ci par-là seulement une lanterne va et vient, qui fait un petit rond par terre ; et alors, tout à coup, on est à l’abri parmi des amis. Ou bien, c’est, déjà tout éclairé de soleil, le beau carreau rouge accueillant, bien lavé, qui sent frais et acide à la fois, et le luisant du cuivre, et le bois blanc de la baratte, et le blanc écumeux du lait.

— Tâte voir, dit Auguste, si je n’ai pas quelque chose de plus que lui sous les manches ; et si vous voulez venir essayer… c’est un litre.

— Je te jure, dit Frédéric, qu’elle en avait déjà eu d’autres. Ça s’y connaît-il, oui ou non ?

— Dis voir…

Alors, le grand Belet s’approche du gros Jules, et ils se disent quelque chose à l’oreille, sur quoi le gros Jules se tord et l’autre allume sa pipe, parce qu’il ne rit jamais, lui, sinon en dedans, mais il rit d’autant plus en dedans.

Ils disent encore des choses qu’on n’ose pas écrire. Sur quoi, ils s’en vont l’un après l’autre, et il faut revenir par le chemin fait à l’aller ; mais la boille est légère ; elle vous saute sur le dos, et on a à présent de quoi penser, à cause de cette provision de choses qui ont été dites là-bas ; et on les reprend une à une tout le long de la journée ; c’est ainsi que la vache, ayant brouté, retourne à la nourriture dont elle a fait provision au dedans.

Et, l’hiver, viennent alors les besognes de la maison, faire les liens, battre en grange, ou les outils à réparer, ou bien aller au bois ; mais, l’été, on part pour les champs. Quand on a été boire le café, qui est accompagné d’un morceau de fromage, ou même d’un quartier de lard, quand on s’est taillé dans la large miche ronde une bonne tranche de pain, on renoue la courroie de ses pantalons, on prend sa faux, ou son râteau. La femme, qui a préparé le déjeuner, continue à aller et venir dans la cuisine, mais tout ce qu’il y a d’hommes part pour les champs, et aussi la servante, s’il y en a une, et les filles, s’il y en a. Les hommes vont devant, qui fauchent. Sur la pente du pré qui descend vers le bois, et au bas, il y a un ruisseau, et, de l’autre côté, brusquement le bois remonte, – entre les pommiers ronds et les cerisiers mûrissants, les hommes vont devant, qui sont baissés et fauchent ; l’un plus en avant, tout à fait à gauche, et les autres en ligne oblique, de gauche à droite se suivant, chacun de deux pas en arrière de l’autre, et tous ont ce même grand mouvement du haut du corps et des épaules, du haut du corps penché sur les jambes fléchies, avec les bras qui vont en rond, au bout de quoi la faux siffle et glisse dans l’herbe qu’elle tranche au pied et abat ; et, le chemin clair que le premier ouvre, le deuxième l’élargit et l’augmente de la moitié, le troisième du tiers et le quatrième du quart ; et tous descendent jusqu’à l’eau, remontent le pré la faux sur l’épaule, puis repartent fauchant ; et ainsi, peu à peu, tout le pré est fauché.

Pendant ce temps, les femmes épanchent. Soit avec la fourche, ou bien avec le râteau, selon le poids et l’épaisseur du foin, tantôt le secouant en l’air, tantôt l’éparpillant d’un geste sec à ras de terre, elles étendent devant elles les fétus brillants de rosée aux minces feuilles allongées, aux plumets bruns tremblants de petits feux ; et cela s’évapore en une vapeur non visible, qui fait seulement au-dessus des choses un tremblotement incertain, à quoi les lignes participent et elles semblent se défaire, se diviser et se briser. C’est le moment du soleil chaud. Il est au ciel comme une plaque ronde de fer rougi au feu de forge d’où une brûlure descend, et elle s’applique aux épaules. Rien que la chemise et le pantalon ; la chemise ouverte devant, les manches troussées au-dessus du coude. Et les femmes ont la jupe en toile, avec une blouse légère, dessous laquelle on voit bouger leur corps, et leurs bras sont plus beaux d’être ainsi levés dans le jour.

Viennent alors les dix-heures, qu’une petite fille apporte dans un panier et dans un bidon de fer-blanc : et, son panier, elle l’a passé au bras droit, tandis que le bidon lui pend à la main gauche : du café pour les femmes, de la piquette pour les hommes ; le bidon est mis au frais contre le tronc d’un cerisier. À côté se tient le panier, et, de dessous le linge blanc, sort le cou noir d’une bouteille.

Il est à présent assis avec les autres à boire et manger. Il a dix-huit ans, il est grand et fort. Parce que sa chemise est toujours ouverte, il a en haut de la poitrine un triangle de peau brunie, mais, quand il se penche en avant, un peu de son corps se montre plus bas, et il est blanc. Les filles regardent vers lui d’en dessous, à cause que ses cheveux frisent sur son front bas, à cause qu’il y a des bosses à son bras qu’il découvre jusqu’à l’épaule ; et, droit au-dessous de l’épaule, sa chemise est roulée en un dur, épais bourrelet. Il se lave tout nu, la nuit, dans la fontaine. Quand les femmes sont couchées, par les chaudes nuits sans lune, on entend le bruit de l’eau débordant du bassin, on entend un bruit d’eau battue, puis le bruit d’un brusque plongeon. Le samedi soir, il prend du savon et se frotte le corps de haut en bas. On le voit, le matin, la figure et le cou rougis, tant il s’est frotté fort, tant le savon mordait. Il mange puissamment ; il dort puissamment. Il a la belle vie des muscles bien nourris, au sang abondant, parcourus par lui, réparés, et qui, tout à coup, soulèvent la peau en fortes saillies, bombés à la poitrine, gonflés sur les cuisses étroites, en boules dures aux mollets. Alors, sa force, elle l’embarrasse ; elle le tourmente en dedans, et il regarde, lui aussi, vers les filles, et rit quand leurs yeux se rencontrent. Mais on n’a pas le temps de penser à mal.

Après les foins, vient la moisson. Là, le travail est encore plus dur. La faux ne va plus par grands cercles. Dans le mur résistant des hauts épis aux fortes tiges, c’est par petits coups qu’elle avance, et le geste des bras est bref. Il faut les lever plus haut, et c’est de haut en bas, avec le manche de la faux presque appuyé contre le corps, que le coup se donne, qui est plus fatigant que l’autre ; en même temps que le soleil est plus brûlant, plus aride sous soi la terre qui paraît entre les chaumes courts ; et les épis tintent dessus comme s’ils étaient de métal. Et point d’ombre, non plus, car il n’y a point d’arbres.

Mais, le soir, il est beau de voir les chars rentrer. Hauts ainsi et carrés, ils semblent des maisons qui marchent. Quand les gerbes ont été soulevées une à une au bout de la fourche, d’un souple mouvement des reins ; quand, une à une, et par rangées, elles ont été entassées ; que la palanche par-dessus est venue, qui craque et qui gémit sous la corde du treuil, alors le char est prêt, et les chevaux tendent la croupe, et il s’avance dans le soir. Il y a du rose tout autour de lui ; il est noir dedans ce rose. Il est noir et carré, et il balance un peu, tandis qu’on entend éclater les pierres sous le poids des roues. Les hommes marchent devant. Dessus, les filles sont assises, et on voit dans le ciel, nettement découpés, leurs épaules et leurs chapeaux. Cela vient de là-bas, par le chemin des champs, vers quoi les cerisiers se penchent, et ils font dessus des grappes de nuit. Cela vient et grandit, la porte de la grange s’ouvre, et il y a soudain comme un roulement de tonnerre quand il y entre avec sa pesanteur.

Pour lui, il a seulement faim. Il a seulement faim et sommeil, parce que la journée a été longue, et que toute sa force est à présent dépensée. Il se laisse tomber sur le banc dans la grande cuisine sombre ; mettant ses bras en rond autour de son écuelle creuse, il s’accoude à sa place, et se tasse à sa place, les épaules rentrées, pendant que la soupière passe d’un des convives à l’autre et vient à lui, et il la tire à lui, et il puise dedans. Les coudes collés à la table et la main seule se levant, tandis que la bouche va à sa rencontre, et elles font chacune la moitié du chemin. Il est carré, têtu ; il a le front barré, il fait entrer entre ses lèvres le bord de la cuillère ronde, il renverse un peu la tête ; et on entend le bruit qu’il fait en humant sa soupe fumante. Car l’affaire est de bien manger. Et tous sont comme lui : leur affaire est de bien manger. Pour que le repos du lit soit meilleur et le sommeil vide de rêves, il faut y aller l’estomac rempli. La soupe, un plat de lard, un plat de légumes. Un morceau de lard grand comme la main, et, de soupe au moins deux assiettes. Il y a au plafond une vieille lampe allumée ; elle est suspendue aux poutres noircies par le moyen d’un fil de fer, et se balance un peu, avec un globe blanc, tacheté de noir par les mouches. Le couvercle de la marmite grelotte, laissant passer une épaisse vapeur, avec, qui lui répond, le sourd battement de l’horloge ; et le reste du jour s’en va de la fenêtre. Voilà que la nuit vient contre les carreaux, comme le tain à un miroir ; elle fait qu’ils se mettent à luire à la lumière du dedans, et on s’y voit quand on s’y penche. Voilà que tous les bruits sous le vaste ciel se sont tus, et les champs, couchés les uns près des autres, semblent un grand peuple endormi.

 

*     *     *

 

Ainsi on s’en va avec les saisons, et il s’en va avec, et il se plie à elles. Il y a le blanc de l’hiver à côté du vert du printemps, et l’été est de couleur grise, avant le jaune de l’automne. Ce qui appelle le faucheur, c’est la hauteur de la belle herbe ; on sort les paniers quand les fruits sont mûrs. Cela est arrangé d’un bout à l’autre de l’année ; il n’y a point de répit. Ou il n’y a que celui du dimanche.

C’est le seul jour qui compte pour lui, et, ce jour-là, il se fait beau. Autant, le reste de la semaine, on s’inquiète peu de ce qu’on a sur le corps, et que ça tienne ou pas, et que ça soit déchiré ou non, puisque quand même on n’est pas là pour plaire, et il n’y a personne pour vous regarder, – autant le dimanche on tient à sa mise. On est en parade le dimanche ; on veut être vu. On sait bien qu’on est regardé le dimanche ; il faut avoir bonne façon. On va demander, le matin, un écu au patron, et il grogne pour vous le donner, mais il est bien forcé de vous le donner quand même, et on aura de quoi fumer et boire, et de quoi prendre du plaisir. Parce que le goût du plaisir vous vient en même temps que les cloches de l’église se mettent à sonner, et il semble que rien que leur bruit fait que ce jour-là n’est pas un jour comme les autres ; c’est comme s’il vous chassait de la tête les idées des autres jours ; il n’y a plus place que pour une, qui est l’idée de s’amuser.

Il a une chambre dessus l’écurie, avec une toute petite fenêtre ; comme il ne l’ouvre jamais et que les carreaux ne sont jamais lavés, ça sent fort dans la chambre, et il y fait un jour tout gris, même par le plus beau soleil. Mais il n’y est que pour dormir. Il entre et il se jette sur le lit. C’est un lit en sapin, garni d’une paillasse. Il y a une chaise, une table, et c’est tout. Dans un coin, sa valise. Dans sa valise, il tient ses beaux habits. À part quoi, qui pend à un clou, une chemise ou un vieux pantalon ; ou bien, traînant par le plancher, c’est une paire de souliers en cuir dur comme du fer-blanc. Tout y est dans un grand désordre, mais il ne voit pas ce désordre.

Quand les cloches sonnent, on est dans le contentement. Il a un bel accordéon avec dessus des fleurs de nacre, et les touches sont en nickel ; il se joue un bout d’air dessus, un air de valse, un air de danse, et cela le fait penser à des choses. Il va à son petit miroir, qui est pendu à la fenêtre ; il s’y voit vert, mais il sait bien qu’il n’est pas vert ; il s’agit seulement d’y voir assez pour se raser : alors, il fait mousser le savon dans l’écuelle, et il se frotte avec, en mettant sur ses joues une bonne épaisseur de mousse.

Dehors, on entend les femmes qui vont à l’église ; lui, il ne va pas à l’église. Il ne pense pas à ces choses-là. Il pense seulement à une bonne amie qu’il a, il pense seulement qu’il faut lui faire honneur ; et puis, les filles sont portées à vous comparer avec les autres garçons, et il faut qu’elle puisse dire : « Il est le plus joli de tous. » Il a confiance, parce qu’il est fort. Il a confiance parce qu’il a le front bas avec des cheveux qui frisent dessus ; et sa moustache pousse à peine, et elle est presque exactement de la même couleur que la peau, mais elle se voit quand même de près, et on peut déjà la tirer, et on pourra bientôt commencer à la tordre… Il passe son rasoir avec soin sur le cuir. De dessous le savon en mousse, la peau sort bien propre et bien lisse, il semble qu’on ait rajeuni. Il met une chemise blanche, au col rabattu, dessous quoi viendra le nœud de la cravate ; c’est un beau nœud de cravate en soie noire à rayures rouges. Sa veste est en beau drap noir, son pantalon en drap pareil. Dedans, il a l’air plus grand et plus mince. Alors, quand il est ainsi habillé, quand il a bien ciré, en crachant dans le cirage, ses souliers du dimanche à bouts pointus, quand il a sur la tête son chapeau noir en feutre mou, qui se met un peu en arrière, quand il a, en sortant, allumé son cigare, il se sent heureux comme tout.

Mais il reste calme, parce qu’il est homme. Il va par les rues du village. Devant les maisons, il y a des gens, il y a des femmes assises et des filles en robe blanche ; il passe raide, il a l’air fier. L’auberge est déjà pleine de monde. Derrière, sous les grands tilleuls où est le jeu de quilles, au roulement de la boule de bois sur la planche bien arrosée (et même, quand elle est bien lancée, la boule ne roule plus, elle glisse, faisant jaillir l’eau restée dans les creux), au roulement de la boule de bois, au bruit d’écroulement des quilles, assis à des petites tables où sont les demis de nouveau, il y a des hommes qui causent. Et ceux qui jouent aux quilles sont en bras de chemise, mais ceux qui boivent ont gardé leur habit. On le voit venir de loin, on l’appelle : « Eh ! Julien ! » L’odeur du vin l’appelle aussi. Il vient, il boit, il y a des gros rires. C’est toujours dimanche parmi l’air, dimanche semble écrit partout, dans le modelé du ciel, dans la forme des arbres, dans la façon dont se tiennent les choses, qui ont comme un aspect nouveau et une parure nouvelle ; c’est également ce silence où on n’entend plus que le bruit des voix ; ce goût du vin dont on boit à sa soif, et personne n’est là pour vous en empêcher et pour vous crier : « Debout et à l’œuvre ! » c’est le sentiment qu’on est son maître ; et on a du respect pour soi.

Les filles commencent à se montrer. Sur le chemin, là-bas, elles viennent par bandes en se donnant le bras. Elles se poussent de l’épaule, elles rient en baissant la tête. Et leurs rires sont frais comme un bruit de ruisseau. Elles ont des robes blanches avec des ceintures de couleur. À quoi pensent-elles ? qu’est-ce qui les fait rire ? Ah ! on sait bien à quoi elles pensent, on voit bien ce qui les fait rire. Et aussi où elles regardent, quoiqu’elles n’aient pas l’air de rien regarder.

On les prend dans ses bras pour la danse, le soir, quand le piston est là, avec la clarinette et le gros trombone essoufflé. On les prend dans ses bras et on les serre fort. On sent leur corps qui se renverse, et, à travers la jupe, leurs jambes remuer. On sent leurs jambes contre ses jambes, et on serre encore plus fort.

Des fois, il y en a une qui se laisse emmener. On sait un endroit derrière une haie. On l’assied à côté de soi, on lui prend ses joues dans ses mains ; et, de lui prendre ainsi les joues, sa bouche s’arrondit, et s’avance, et se gonfle ; elle est comme une grosse cerise ; il faut bien qu’on morde dedans.

On ne pense pas à la mort.

On ne pense pas qu’on deviendra vieux. On ne voit pas plus loin que le moment présent. À quoi sert-il de voir plus loin que le moment présent ?

LA SERVANTE RENVOYÉE

Comme il ne pensait qu’à l’argent et qu’il ne la trouvait pas assez forte, le grand Jaquet la renvoya. Elle eut ses huit jours et fut renvoyée. Et, quand le jour où elle devait partir, qui était un dimanche, fut venu, tristement elle monta à sa petite chambre, et s’assit sur son lit.

Elle avait dix-huit ans, qui est l’âge de l’amour. Elle était jolie, et elle savait qu’elle était jolie. Mais à quoi sert-il d’avoir dix-huit ans et d’être jolie, quand on est une pauvre servante qu’on peut ainsi mettre à la porte, et qui n’est nulle part chez soi ; quand on n’a pas le temps d’aimer ? Car elle avait un bon ami, et voilà elle pensait qu’il allait falloir le quitter. Alors, on va ailleurs, et on cherche à se reprendre à la vie, comme les petites plantes transplantées, qui repoussent vite des racines ; mais de nouveau on les arrache, et elles finissent par périr.

Pourtant elle se fit belle, et, des deux robes qu’elle avait, elle mit la plus neuve, qui était blanche, avec des fleurs. Elle se lava bien la figure, les bras et le cou ; pour lui, soigneusement, elle peigna ses cheveux blonds ; et peu à peu son chagrin s’en allait, parce qu’elle allait le revoir. Elle lui avait fait savoir qu’elle passerait lui dire bonjour avant de partir, et elle se disait qu’il devait l’attendre. Elle se disait aussi : « Il n’y a pas beaucoup de filles qui aient le teint clair comme moi, et pas beaucoup des dents si blanches. » Ainsi est la jeunesse au cœur, et elle se mit à chanter tout en agrafant son corsage. « C’est un ami que j’ai, et il me restera fidèle quand même je ne serai plus là, parce qu’il me trouve à son goût. »

Une heure sonna au clocher. Elle mit son chapeau, elle prit sa valise et sortit dans le grand soleil. La maison était endormie, comme il arrive en ces mois chauds, les après-midi de dimanche. Personne dans la cour, à part le chien Bello, qui était couché dans sa niche, mais il en sortit dès qu’il l’aperçut et sa queue courte s’agitait. Elle s’arrêta pour le caresser, et la queue courte allait plus vite, pendant que les gros yeux gonflés la regardaient et semblaient dire : « Pourquoi est-ce que tu t’en vas ? » Et cela aussi lui fut doux.

Elle avait arrangé dans sa tête qu’avant d’aller chez Adrien, elle déposerait sa valise chez Céline. « Et puis, se disait-elle, j’irai le chercher, et il m’accompagnera un bout de chemin ; nous passerons ensemble reprendre la valise. On s’entendra pour la correspondance, on causera tranquillement. »

Céline était une bonne fille à qui on pouvait se confier.

— Bien sûr, dit-elle, laisse-moi ta valise, et si tu es avec lui en redescendant, entre quand même ; je ne m’occuperai pas de vous.

Toutefois, quand elle fut dans le haut du village, où se trouvait la maison du syndic, chez qui Adrien était domestique, elle se sentit devenir toute tremblante ; plus elle avançait, plus elle allait à petits pas. Heureusement que la rue était vide ; il y avait des jardins tout le long, derrière quoi se tenaient les maisons, assises là sous leurs grands toits : aucun bruit n’en sortait, les contrevents étaient fermés. Elle s’arrêta pourtant tout à fait, quand, arrivée devant chez le syndic, brusquement elle l’aperçut assis à côté de sa porte ; et elle devint toute rouge.

— Qu’est-ce que tu veux ? lui dit le syndic.

Elle tâcha d’assurer sa voix, mais elle ne put pas l’empêcher de trembler.

— Est-ce qu’Adrien est peut-être là, à cause d’une commission que j’aurais à lui faire, parce que je pars aujourd’hui.

— Tu t’en vas ? dit le syndic. Et où est-ce que tu vas ?

— Je retourne chez ma mère.

— Alors, tu veux lui dire adieu ?

Le syndic s’était mis à rire. Elle, elle avait baissé la tête, et, ne sachant que faire de ses mains, elle les tenait devant elle, qui bougeaient au creux de sa jupe. Seulement, le syndic n’était pas méchant homme : taquin, au plus, aimant à plaisanter ; et la voyant ainsi honteuse, tout de suite, il eut pitié d’elle.

— Pour te dire la vérité, je ne sais pas très bien où il est, Adrien. Il s’est en allé après le dîner et, tu sais, les garçons, ils ont les jambes longues. Ça n’empêche pas de le chercher. Va premièrement à la grange, peut-être qu’il est sur le foin. Ensuite va voir dans sa chambre, parce qu’il est peut-être en train de se faire beau. Qui sait si ce n’est pas pour toi ?

Et comme elle s’en allait, il lui cria encore :

— Bonne chance !

Et il se mit à rire de nouveau. Elle entra d’abord dans la grange. Là, le tas de foin se dressait, qui montait jusqu’au toit, comme une tour carrée, avec ses quatre pans bien taillés au tranchoir, et au pied, en monceau, était la ration de fourrage abattue du matin pour le repas du soir, sur quoi les hommes viennent des fois dormir : mais point d’Adrien et personne n’y était venu dormir, sans quoi il y aurait eu le creux du corps et la place foulée ; pour plus de sûreté, elle appela : point de réponse.

Et, ressortant alors par l’autre porte, celle qui donne sur le verger, elle arriva à la remise, et au-dessus de la remise était sa chambre. On y montait par un escalier de bois. Elle n’y était jamais venue, mais, un soir, il lui avait montré la petite fenêtre, en lui disant : « Voilà où je demeure », et elle s’en souvenait bien, parce qu’il avait ajouté : « Il vous faudra venir un jour pour que je vous fasse voir la vue », et il lui avait pris la main. Elle monta donc l’escalier, et pendant ce temps elle sentait venir en elle un drôle de sentiment, agréable et désagréable à la fois, où il y avait à la fois de la peur et quelque chose de délicieux, qui se glissait dans tout son corps et qui l’amollissait toute ; et quand elle heurta à la porte, ses jambes plièrent sous elle. « Mon Dieu ! s’était-elle dit, pourvu qu’il soit là ! » Et à présent elle se disait : « Mon Dieu ! pourvu qu’il ne soit pas là ! » Et voilà, il semblait bien qu’il n’était pas là, car elle heurta une première, une seconde fois rien ne remua dans la chambre. Alors tout bas, au trou de la serrure : « Adrien ! Adrien, c’est moi. » Toujours rien ; et enfin elle se décida à pousser la porte, qui n’était pas fermée à clé ; elle poussa la porte, la chambre était vide.

Vide et en désordre, comme quand on est parti précipitamment : le lit défait, les draps traînant par terre ; sur la table une cuvette ébréchée en terre jaune, pleine encore d’eau de savon ; et, à la traverse de la fenêtre, un petit miroir qui pendait. Elle était fermée, la fenêtre, et cela sentait fort ; et la chambre était triste, et pleine d’un jour gris, malgré le grand soleil entrant par les carreaux, mais ils étaient couverts d’une couche de crasse, et les essaims de mouches en se déplaçant au plafond faisaient comme des taches d’encre.

Alors un grand vide entra dans son cœur. Et elle aurait aimé au moins regarder d’un peu près les choses dans la chambre, puisque c’était la sienne, et qu’elle allait partir : elle n’en eut pas le courage. Vite, elle était redescendue, et, de nouveau, se trouva dans la cour. Le syndic était toujours là, mais il y avait avec lui sa femme, une grosse dame à robe de soie, avec une broche en or et une chaîne de montre en or ; et le syndic se mit à dire :

— Alors, tu n’as trouvé personne ?…

Il avait une bonne voix, encourageante, mais sa femme l’interrompit :

— Qui est-ce qu’elle cherche ?

— Eh ! dit-il, Adrien, son bon ami, qu’est-ce que tu veux ?…

Elle avait une voix sèche :

— Oh ! alors, ce n’est pas la peine ; il y a beau longtemps qu’il est parti. Ce n’est pas pour rien qu’on danse à Chesières.

— Eh bien ! recommença le syndic, il te faut aller le chercher là-bas. Tu pourras tout de suite faire un tour de valse avec lui…

Seulement il ne put pas achever sa phrase, tant il fut surpris de la voir, avec sa figure changée ; et puis, déjà, elle était loin.

Elle ne savait plus très bien ce qu’elle faisait ; elle redescendit la rue, elle se trouva chez Céline, elle entendit Céline lui demander : « Alors, tu ne l’as pas trouvé ? » Elle fit signe que non ; sur quoi, Céline, ayant compris, se tut ; puis elle reprit sa valise qu’elle avait posée dans un coin ; et Céline dit :

— Veux-tu que je fasse un bout de chemin avec toi ?

Elle fit signe que oui ; et elles sortirent ensemble, mais on dirait des fois que le monde est changé ; ce n’est plus le même ciel sur nous, ce n’est plus la même lumière, le soleil est devenu noir.

Elles ne prirent pas la route, mais par des sentiers à travers les champs. Elles ne se dirent rien tout le temps qu’elles furent ensemble. Elles allèrent ainsi ensemble pendant un quart d’heure environ. Là-dessus, elles s’embrassèrent, et Céline s’en retourna.

Et elle, qui était servante, fit semblant un moment de continuer son chemin, mais, sitôt que Céline eut disparu derrière la haie, elle s’arrêta, n’ayant plus la force. Elle se laissa tomber au bord du sentier.

Sous elle, les champs s’étendaient : les grands champs de blé moissonnés, et les petits de seigle, pas encore fauchés ; cela fuyait sous elle et s’en allait sous elle, par carrés gris et blancs, jusqu’à un petit bois, et, derrière le bois, on voyait un village. Il était ramassé au pied de son clocher, et les toits étaient sans couleur dans la dure pâle lumière ; mais le coq du clocher brillait, attirant le regard et indiquant de loin la place ; elle se disait : « Il est là. Il est allé là-bas sans moi, quand même il m’avait dit qu’il m’attendrait, et il ne m’a pas avertie. Il est là-bas qui danse avec les autres filles ; moi, il m’a déjà oubliée. »

Ses yeux continuaient à aller par les champs, il y avait sur eux le grand silence du dimanche, ils étaient beaux à voir, doux aux yeux et connus ; mais c’était à présent comme si elle était détachée pour toujours de ces choses, pour toujours étrangère à elles, à cause qu’il n’était plus là.

Elle pensait à sa mère chez qui elle allait arriver et qui la gronderait, lui disant : « Il faut bien que tu te sois mal conduite pour qu’on te renvoie ainsi ! À quoi es-tu bonne à ton âge ? Et c’est moi qui suis vieille qui vais avoir à te nourrir ! » Elle pensa à tout cela, et il lui semblait que cela allait durer toujours, parce qu’on ne sépare pas l’instant présent de l’avenir, quand on est jeune, et l’instant présent est tout l’avenir.

C’est pourquoi elle aurait voulu mourir. Un pinson s’était posé au fin bout d’une branche, dans le poirier au-dessus d’elle ; il se balançait au fin bout de sa branche, en poussant par moment un petit cri plaintif ; et elle, elle était là, assise, la tête dans ses mains, sa valise à côté d’elle ; c’était une valise en fort carton couvert de toile, et les coins étaient en cuir rouge, avec une touffe de poils.

LA GRANDE ALICE

Elle est la seule dans la commune, la seule du moins qui l’avoue, et cela lui sera compté. Elle est ce qu’elle est, et le laisse voir, car qu’y pourrait-elle changer ? Le mieux alors est d’être franche, c’est du moins une qualité, et elle l’a ; et puis aussi, elle est pleine de vie, et le mensonge est en diminution à la vie et c’est un fardeau de plus à porter.

Elle est grande, osseuse, avec des mains fortes. Elle est carrée d’épaules, avec des mains carrées, plate de corps, large des hanches : de grandes mains et de grands pieds. Elle a le teint noir comme les cheveux, mais un riche sang coule sous sa peau, et elle a des belles dents blanches. Robuste avec cela, et marchant à grands pas en balançant les bras comme un homme, et puis proprement, mais simplement mise, et naturelle, et point coquette, si bien que son chignon pend derrière sa tête, mal noué et mal attaché, qui n’est pas plus gros que le poing, n’étant point augmenté de faux cheveux mis en dedans, ou bien d’étoupe ou bien de crin.

On l’appelle la grande Alice. Elle vit seule dans sa maison des bois, laquelle n’est pas très loin du village, mais c’est que les bois touchent au village et il y a quand même un bon quart d’heure de chemin. Alors on arrive à ce pré carré, entouré de tous les côtés, comme par un mur, de grands arbres. Une herbe maigre dans ce pré, mais qui lui suffit pour ses chèvres ; il y a aussi un petit jardin, qui est à la fois plantage et jardin, avec des carreaux de légumes, des choux à un bout, des poireaux à l’autre, des pommes de terre et des épinards, puis quelques fleurs qui se sont resemées et qui ont poussé au hasard, mais d’autres qu’elle soigne, les aimant, comme des œillets, et en bordure, le long de la barrière, des passe-roses de toutes les couleurs. Quant à la maison, c’est à peine si on peut lui donner ce nom, n’ayant rien qu’un rez-de-chaussée, qui ne fait qu’une seule pièce, qui n’a ni plancher, ni plafond : la terre pour plancher et le toit pour plafond, et à l’intérieur on voit les jointures des pierres.

On y entre tout droit, une fois la porte poussée. On voit dans un coin le foyer, on voit une table en sapin, on voit deux ou trois tabourets et deux ou trois chaises de paille ; on voit dans l’autre coin un lit qui lui aussi est en sapin, sans sommier, avec la paillasse posée à cru sur les planches du fond ; il y a encore un balai, un seau et une ramassoire, enfin dans un renfoncement qui est derrière le foyer, un râtelier des anciens temps à quoi il manque un pied, où sont quelques écuelles ; c’est là qu’elle vit et elle s’y plaît, parce qu’elle a la liberté, qui est la plus précieuse des choses.

On l’a au cœur et rien ne la remplace. Comme un amour, elle se tient au cœur, et sans elle on est languissant. C’est même le plus grand amour, pour qui y est venu dans ses commencements ; alors tout le reste est compté pour peu, qui est le bien-être et l’argent, l’opinion du monde et le vivre assuré. Et, tout cela, elle ne saurait peut-être pas l’exprimer, c’est un vague besoin en elle, mais d’autant plus fort qu’il est vague, et elle y a de bonne heure cédé, étant simple dans son dedans, comme sont les bêtes des bois à qui la voix du dedans parle, et elles obéissent à la voix.

On ne la voit guère au village que les dimanches et les jours de fête ; le reste du temps, on va la trouver. Quelquefois seulement elle vient aux commissions et entre à la boutique ou chez le boulanger, alors il est amusant d’observer comment les gens se conduisent avec elle. Il y en a qui se donnent l’air de ne pas la connaître, surtout parmi les dames riches et certains hommes importants, comme le syndic et le député, parce qu’ils ont une position officielle, et comme on dit des responsabilités ; il y a aussi des filles qui font un détour pour ne pas la rencontrer ; il y en a qui, au contraire, font exprès de passer près d’elle et la regardent dans les yeux, comme pour lui dire : « Nous te méprisons » ; mais tout cela c’est l’exception ; le gros des gens est sans rancune, le gros des gens est sans dédain. On rit seulement un peu de la voir, et les garçons se font sournois, pour ne pas être soupçonnés et lui rient contre d’en dessous et se cachent pour lui parler ; tandis que les femmes plus simples vont à elle comme à l’une d’elles, parce qu’on la sait complaisante, et à l’occasion dévouée, pas fière, pas prétentieuse, et travailleuse avec tout ça, quoi qu’elle ait un double travail, mais l’un des deux au moins est celui de tout le monde, qu’elle fauche son pré, qu’elle traie sa chèvre, ou qu’elle sarcle son jardin. Un dur travail pour elle aussi, surtout qu’elle y est toute seule, et pas de robe de soie comme on en aurait à la ville, mais la jupe de grosse toile, – et le même accent, et les mêmes mots, les mêmes mains aussi que durcit la terre et que l’eau crevasse ; et enfin elle est du pays.

C’est ainsi que sont les gens au village, qui vivent entre eux, resserrés ; et c’est comme s’il y avait un mur entre eux et le reste du monde ; il y a eux d’abord, puis le reste du monde ; et entre eux tout semble permis, mais pour ceux du dehors qui viennent parmi eux, ils sont pleins de sévérité, pleins aussi de méfiance. On se défend les uns les autres contre ce dehors qui menace ; et la grande Alice est l’une d’entre eux. Elle appartient à la commune. On pourrait dire qu’elle est son bien.

Alors, l’été, quand il fait beau, presque chaque jour, ils sont deux ou trois à venir la voir. Quand le soleil qui est à son dernier penchant glisse ses rayons par-dessous les branches, et les introduit parallèlement au mince ruban du chemin ; quand il y a du rose aux troncs, des flaques comme d’une eau rose, des flaques de feu dans les feuilles mortes ; quand il y a ces cris d’oiseaux, qui bientôt à leur tour se taisent, et la clairière brille en carré de velours sous un carré de ciel aux mêmes dimensions. À présent il est bleu, après avoir été blanc, puis rose, puis vert ; à présent il est revenu au bleu avant de passer à une couleur plus sombre, parce que le soleil est tout à fait caché et que la lumière s’en va, puis viendra la première étoile : elle n’est pas encore là. Seulement comme un drap ce carré de ciel déroulé, comme un drap en carré tendu aux quatre coins au sommet des grands hêtres ronds ; et dessous c’est un grand silence.

Ils ont allumé des cigares, dont ordinairement ils ne fument que le dimanche, mais c’est un peu comme une fête quand ils viennent la voir. Ils ont leurs habits de travail, mais ils se sont lavé les mains et la figure, ils ont passé leur veste et ils ont ciré leurs souliers : de loin ils l’aperçoivent, qui est dans son jardin. Elle ne lève pas la tête, et continue à sarcler ou planter. Elle continue à aller baissée parmi ses pois déjà assez développés et qui font comme un petit bois, enroulés comme ils sont, en légères guirlandes, à leurs hauts jets de noisetier, – ou est accroupie parmi ses choux-fleurs ; et, s’étant encore approchés, eux, ils s’accoudent à la barrière. Ils lui disent bonjour ; elle leur dit bonjour.

— Alors vous faites un petit tour ?

— Comme ça, on passait par là.

À peine s’est-elle redressée, et ne fait ainsi semblant de les voir que quand ils sont à côté d’elle, puis se remet à sa besogne, car il y a les convenances ; eux, ils restent accoudés à la barrière, comme ils sont. Jules Perret, Henri Badan, Ulysse Éperon et Jean Pache. Ils fument toujours leurs cigares qu’ils ôtent seulement de leur bouche pour causer ; ils causent tranquillement. Ils parlent du temps et des gens, des choses qui sont arrivées, ils se racontent les nouveaux, et de temps en temps quelqu’un sort une plaisanterie ou une phrase à sens caché, alors ils éclatent de rire ; et elle avec eux, de bon cœur. Debout, à présent, comme elle est, les mains croisées l’une sur l’autre sur le manche de son sarcloir, elle se renverse en arrière, et on ne voit plus un moment que le dessous de son menton. Eux se laissent aller en avant au contraire, en s’appuyant plus lourdement à la barrière qui vacille, alors elle leur dit :

— Faites attention, elle n’est pas tant solide.

Mais, quand un bon mot est parti, l’autre ne tarde pas à suivre. Il en vient tout le temps à présent des nouveaux, et ils partent dans tous les sens, se heurtant et s’entre-choquant, les garçons qui attaquent, elle qui leur répond ; cependant le jour baisse encore, on n’y voit plus pour travailler.

Elle leur dit :

— Ne voulez-vous pas entrer un moment ?

— On veut bien, un petit moment.

Ils vont s’asseoir sur le banc, qui n’est rien qu’une planche tenue en l’air par quatre pieux, qui est à côté de la porte, avec pour tout dossier le mur. Il fait décidément trop sombre pour qu’on puisse rien distinguer, et tout détail est supprimé ; rien là-bas sur le banc qu’une confuse masse noire, et puis ces quatre points de feu, sur une ligne, à même hauteur, et il y a, entre les trois premiers, à peu près le même intervalle, mais le quatrième est séparé d’eux par un espace au moins du double. C’est tout ce qu’on aperçoit. Seulement la conversation s’anime toujours plus, avec de toujours plus gros rires, et celui de la grande Alice s’entend par-dessus tous les autres, plus aigu, plus prolongé. Puis tout à coup, il y a un silence, et son rire, quand il repart, semble complètement changé ; il semble qu’elle se retienne sans y parvenir tout à fait ; et enfin on l’entend qui dit :

— Eh ! Ulysse, arrêtes-tu ?

Car ce soir c’est le tour d’Ulysse. Alors les trois autres se lèvent, et Ulysse leur dit :

— Moi je reste encore un moment.

Les étoiles sont apparues, qui font le ciel tout noir, où elles sont d’argent et comme pendues à des fils qu’agitent les airs de la nuit. Tout autour de la maison, la haute muraille des bois semble taillée dans de la pierre.

 

*     *     *

 

Elle raconte des fois sa vie. « Vous n’avez pas connu mon père, parce que vous êtes trop jeunes, mais demandez aux vieux, ils se souviendront bien de lui. » (Elle n’est plus elle-même très jeune. Elle va avoir quarante ans, et on ne sait pas au juste le chiffre, mais elle paraît à peu près cet âge, quand même elle le porte bien.) « Mon père était tape-seillon. Et à cause de son métier, tout le jour il était en route. Alors, moi, il me laissait seule. Il faut vous dire que sa femme s’était sauvée avec un autre. Je dis sa femme et non pas ma mère, parce qu’elle n’a pas été une mère pour moi. À peine si je l’ai connue, j’avais quatre ans quand elle est partie. Et mon père ne voulait pas s’embarrasser de moi : il me mettait de quoi manger sur une chaise, et il y avait du lait et du pain, quelquefois un fruit ou une tartine, et il me disait : « Tu seras bien sage », puis il s’en allait. Moi, n’est-ce pas, j’avais d’abord pleuré, puis je m’étais habituée. Il m’avait fait une poupée avec des vieux chiffons et un morceau de bois, je lui parlais comme à une personne, elle me tenait compagnie, elle s’appelait Émilie, j’étais toute la journée seule. Il n’y avait point de serrure à la porte qu’on fermait simplement avec un crochet pour la nuit, mais qui aurait-on eu à craindre ? pas les voleurs toujours : on ne vient pas voler où il n’y a rien. On a vécu ainsi quatre ans, puis on est parti pour la ville, parce que mon père disait qu’il ne gagnait plus sa vie au pays. Il disait que les gens des villages sont trop avares pour qu’on puisse se faire payer au moins sa peine ; il n’entendait pas mettre de côté, mais il y a la peine qui doit être payée, et la sienne ne l’était pas. Alors, disait-il, à la ville, les gens ont plus d’argent et ne regardent pas autant à la dépense. Le jour qu’on est parti, il a cloué la porte et les contrevents. Je me rappelle bien, il faisait du soleil ; on avait seulement avec nous un gros sac où il y avait des habits avec les outils de mon père ; et il plantait ses clous à grands coups de marteau ; c’étaient des clous longs comme le doigt, et mon père disait : « Je ne veux pas qu’on vienne faire des saletés chez nous. » Donc, on a été à la ville. Je ne me souviens plus très bien de ce temps-là : de quoi je me souviens seulement, c’est que je ne m’y plaisais pas, et que le métier n’y allait pas mieux, et combien on y est resté, c’est dans les trois ou quatre ans de nouveau ; finalement j’avais treize ans, et à ce moment on est reparti, mais pas pour retourner chez nous, parce que mon père avait eu une idée, et puis à présent je pouvais l’aider : et donc il s’était décidé à acheter une charrette, et ainsi on pourrait aller non plus dans deux ou trois villages seulement, mais aussi loin qu’on voudrait devant soi. On coucherait dans les auberges. Ce qu’on a fait. Mon père poussait la charrette ; moi, j’allais chercher l’ouvrage. Dès qu’on voyait une maison, il me disait : « Vas-y », et, moi, je frappais à la porte ; et je disais : « C’est le tape-seillon. » Et s’il y avait quelque chose, vite je revenais avec, et on s’asseyait sous un arbre à l’ombre et mon père faisait la réparation, puis je rapportais l’objet réparé, et on me payait ; puis nous repartions. Cela durait aussi longtemps qu’il faisait beau, et aussi longtemps qu’il faisait beau le métier rapportait encore, quand même quelquefois on tombait de fatigue ; seulement, quand arrivait l’hiver, il fallait bien s’arrêter quelque part, alors commençaient les temps difficiles, parce qu’on était mal logé, six semaines ici, six semaines là, une petite chambre, un coin dans une auberge et toujours point d’argent par-dessus le marché. Le père s’était mis à boire. Ça lui revenait ainsi chaque hiver ; plus on allait, plus il buvait : d’abord rien que du vin, ensuite des fois de la goutte, à la fin rien que de la goutte ; et la goutte est le pis de tout, parce qu’elle vous rend méchant. Quand il rentrait, il me battait ; et d’autres fois il ne me battait pas, seulement il était tout drôle, il tenait des discours qui n’en finissaient plus, il s’en allait dans des discours qui n’avaient ni fin, ni commencement et ce qu’ils voulaient dire, bien fin qui l’aurait su, pas moi en tout cas, et j’aurais mieux aimé encore être battue, parce qu’alors il me faisait peur. Il s’en allait à grands pas dans la chambre, il levait les bras, il branlait la tête ; sur quoi, il éclatait de rire ; puis, tout à coup, il s’arrêtait, il me regardait, il me disait :

— Trouves-tu que c’est beau de vivre ?

Sur quoi il riait de nouveau. Et, moi, je pensais : « Il est soûl. » Mais de nouveau ses yeux se mettaient à briller vers moi, et, moi, je détournais les miens, mais il me poursuivait avec ses drôles d’yeux et sa drôle de voix changée.

— Qu’est-ce que tu as, papa ?

— Ce que j’ai ? J’ai que ça va bien.

Puis il se mettait à pleurer, et il disait :

— Non, ça va mal.

Alors je lui disais :

— Il faudrait te coucher.

— Peut-être bien, qu’il me disait. Mais peut-être que non aussi, à cause que le lit balance.

Je l’ai tenu assez souvent par la tête avec les deux mains, parce qu’il aimait, et il me disait : « Serre-moi la tête, serre-la bien fort, sans quoi elle va partir. » Je lui répondis : « Risque rien, elle est bien attachée. » Il haussait les épaules : « Voilà déjà deux ou trois fois que je la ramasse. La prochaine fois, elle se cassera. »

Et je pensais : « Il devient fou. » Il n’est jamais devenu tout à fait fou. Pendant ce temps j’allais sur mes seize ans. Et puis j’ai eu seize ans, et la vie a continué. Je crois que j’en avais dix-sept quand il est mort. C’était aux premiers froids. On était encore par les routes, il a eu tout à coup la poitrine prise depuis tout en haut jusque tout en bas ; c’était comme si on lui avait bouché les conduites de l’air avec des chiffons, en sorte que l’air n’entrait plus, quand même il ouvrait la bouche toute grande, et il faisait un grand effort pour le faire entrer, jusqu’à devenir violet, et les veines du front et du cou se gonflaient, à croire qu’elles allaient sauter ; en même temps il me prenait la main et il me la tordait ; il se faisait dans sa poitrine une espèce de grincement, puis il retombait en arrière, et devenait tout pâle, et restait là sans mouvement.

Vers le troisième jour, il a semblé qu’il allait mieux. Je me suis dit : « Il est guéri. » Il m’a appelée près de lui ; il s’est mis à me parler. Il m’a dit :

— Tu sais, tu pourras vendre la charrette, il ne te faudra pas la céder pour moins de quarante francs. Il y a encore deux ou trois paniers et des outils et de l’osier qui en feront bien au moins quinze. Et puis rappelle-toi qu’il te reste la maison, et si tu ne sais pas où aller, retournes-y, parce qu’au moins elle est à nous, et il est dur de vivre chez les autres, puisque te voilà grande et tu as la raison.

Je ne comprenais pas pourquoi il me parlait ainsi, parce que je croyais qu’il allait guérir. Mais c’était la mort qui venait. Il a bien guéri, mais autrement que je ne pensais. Il n’a plus du tout bougé, il est devenu comme de la pierre. J’ai eu beaucoup de chagrin. Je n’avais jamais su s’il m’aimait, et je n’avais jamais su non plus si je l’avais aimé ; on était seulement ensemble, je ne me le demandais pas. Alors tout à coup j’ai senti un grand amour me venir pour lui et tout à coup il m’a semblé que cet amour avait été aussi en lui, de lui à moi, de lui vers moi, par quoi j’étais protégée ; à présent seule, et dans le vide… on ne peut pas dire autrement.

Ils l’ont pris et ils l’ont enterré. Je ne sais pas ce que j’ai fait. J’ai été devant moi avec un peu d’argent et j’ai heurté à une porte. Les gens me connaissaient un peu. Ils m’ont dit : « Veux-tu entrer chez nous comme servante ? » J’ai répondu que oui, et j’ai été d’abord servante. Ensuite, n’est-ce pas ?…

Mais j’ai été d’abord cinq ou six ans servante, seulement j’étais seule et j’avais besoin de quelqu’un. Alors ce quelqu’un est venu. Puis ce quelqu’un s’est en allé et il est venu quelqu’un d’autre. Et moi, j’étais contente. C’est le seul plaisir que j’aie eu, c’est pourquoi je m’y attachais. Mais une première fois on m’a chassée. Et j’ai été ailleurs, mais, une seconde fois, on m’a chassée.

Alors je me suis rappelé ce qu’avait dit le père, parlant de la maison : « Au moins tu y seras chez toi », et aussi ce qu’il me disait que vivre chez les autres est dur, comme enfin je l’avais appris, et c’est ce qui m’a décidée.

On a ri de moi au village, il y en a qui m’ont montrée du doigt. Mais je suis quand même venue ; j’ai enlevé les clous de la porte et aussi ceux des contrevents, j’ai tout ouvert tout grand pour faire sortir l’humidité, j’ai remis des tuiles au toit et j’ai bouché les trous des murs, j’ai tout bien balayé, j’ai sarclé le jardin, j’ai refait la paillasse. Et, voilà, ce n’est pas ma faute s’il m’est arrivé des visites ; et quand même, moi, on m’avait chassée, je ne pouvais pas les chasser ; et puis je l’aurais pu que je ne l’aurais pas voulu, et plutôt, n’est-ce pas ? je leur ai dit d’entrer… Il y a déjà longtemps de ça. Parce qu’à présent je commence à me faire vieille et bientôt il n’en viendra plus. »

Mais on sent qu’elle est résignée. Il ne faut pas lui demander si elle est heureuse ou bien malheureuse : elle ne comprendrait pas. Elle est ce qu’on l’a faite, et ne peut pas être autrement. Elle est la grande Alice, et cela lui suffit. Peut-être est-ce là la sagesse. Peut-être aussi le bonheur n’existe-t-il pour nous que quand nous ignorons qu’il est là ?

LA MORT DU GRAND FAVRE

à Alexandre Cingria.

Ce soir-là, qui était un samedi, ils étaient les cinq à faire du bois dans la forêt de Cluse, qui est une grande forêt, plantée de hêtres et de chênes, mais principalement de hêtres, qui se trouve à une bonne demi-heure du village. Elle n’est pas très montueuse et s’étend à plat de l’ouest à l’est ; et sa lisière nord se continue immédiatement et à plat par des champs qu’elle domine comme un mur ; mais, à sa lisière sud, un ravin se creuse. Et plus on va vers l’est, plus il est profond. Un ruisseau y coule qu’on nomme le Ru, et à mesure qu’il avance, il s’est davantage enfoncé dans l’épaisseur des couches de molasse qui font le sous-sol du pays, qu’il a patiemment usées et sciées ; et un des bords du ravin, celui qui est boisé, est beaucoup plus élevé que l’autre, en sorte que la forêt dégringole là brusquement ; mais partout ailleurs elle est seulement très enchevêtrée, c’est une suite de troncs serrés, avec, par-ci par-là des ronces et des taillis de framboisiers ; c’est une profondeur obscure sans nuls chemins que ceux que creusent, en profondes ornières dans la terre amollie, les gros chars à sortir le bois.

Ils étaient donc là, dans une clairière, en plein milieu de la forêt, et, comme le jour baissait, ils posèrent leurs haches et remirent leurs vestes, se préparant à s’en aller. Puis ils prirent chacun le panier dans quoi ils avaient apporté leur repas du milieu du jour ; et, ayant allumé leurs pipes, ils passèrent le bras dans l’anse du panier. Seul, le grand Favre, qui était en train d’ébrancher un chêne abattu dans l’après-midi, n’avait point cessé son travail. Et, comme les autres l’appelaient :

— Allez toujours, leur cria-t-il, encore deux ou trois coups de hache et je vous rejoins ; ça me connaît.

Alors, le laissant là, les autres s’en allèrent.

C’était un grand, gros homme aux épaules carrées, avec une moustache rousse qui tombait. On racontait qu’il avait fait mourir sa femme à force de mauvais traitements. Mais cela, quand même on en était sûr, personne n’eût osé le dire tout haut ; on se le chuchotait seulement à l’oreille ; on avait peur de lui à cause de la pesanteur et de la dureté de ses poings. Quand sa femme était morte, il y en avait qui s’étaient détournés de lui ; il était allé à eux, il leur avait dit : « Qu’est-ce que vous avez que vous ne me saluez plus ? » Ils avaient baissé la tête, ils avaient dit : « On n’a rien contre toi, au contraire. Viens-tu boire un verre ? » Ainsi, il était devenu le maître du pays ; et déjà avant il en était le maître, mais il l’avait été encore plus qu’avant, n’en faisant plus qu’à son idée. La pauvre était au cimetière ; lui, vivait tranquille, buvant à sa soif, mangeant à sa faim. Et il allait la tête haute. Il disait quelquefois :

— Ils ne me peuvent rien.

Qui était-ce : « ils » ? On ne savait pas, mais à la façon dont il disait cela, on comprenait qu’il entendait par là encore plus qu’il n’y avait dans ses paroles : comme s’il eût dominé la vie et été au-dessus des hommes ; et peut-être qu’il disait vrai, mais il n’y a pas que les hommes.

Il levait sa hache, l’abattant de toutes ses forces contre les durs nœuds du chêne, contre quoi elle rebondissait ; mais, à un second coup, les plus grosses branches cédaient ; ainsi il était allé depuis le haut de l’arbre au bas, où il ne restait plus que les maîtresses branches ; et à mesure qu’elles étaient tranchées, les dégageant de dessous le tronc fracassé, il les portait au tas qui s’élevait rapidement. Et il mettait comme cela un esprit de vanité qui était bien dans sa nature, à faire sa besogne seul et à ne pas l’abandonner avant qu’elle fût terminée.

C’était un triste soir du commencement de novembre, quand il n’y a pas encore de neige, mais le ciel est gris comme pour la neige, et il est bas et traîne sur les champs. Il souffle un grand vent qui emporte des arbres les dernières feuilles qui restent ; et ceux dans les vergers sont nus ; et ceux des bois aussi, pour la plupart : il n’y a que les charmilles qui ont des feuilles qu’on dirait découpées dans du métal, tant elles sont résistantes, et elles tintent dans le vent. Il souffle un grand vent. Plus de petits oiseaux : tous emportés avec les feuilles. Rien que des vols de corbeaux, aux fortes ailes surmontantes, en mouvants points noirs sur le ciel, se déplaçant l’un devant l’autre, et faisant ensemble un petit nuage qui tourne haut dans l’air et s’abaisse, et s’abat, puis remonte soudain, – et la dernière troupe, avec de grands cris tristes, passait à présent sur le bois. Quand les quatre hommes arrivèrent au village, il faisait tout à fait nuit. Pourtant point de grand Favre. Mais ils ne s’en inquiétèrent point, pensant qu’il s’était attardé ; et chacun rentra chez soi.

Le lendemain non plus, point de grand Favre. Comme c’était un dimanche, personne n’alla au bois. Et ce fut seulement le lundi matin…

Lambelet, qui marchait en tête, leva tout à coup le bras, faisant signe aux autres d’accourir ; puis, comme ils approchaient, il leur montra quelque chose par terre, c’était une flaque de sang à côté du chêne ébranché, où il ne restait qu’une branche à demi-détachée ; une hache était là, le manche pris dans ce sang qui avait déjà séché. Ils reconnurent tout de suite la hache. Alors, jusqu’à l’endroit où on déposait les paniers, il y avait aussi une traînée de sang. Plus de panier d’ailleurs et de veste pas davantage. Seulement, on avait dû s’arrêter là un moment et s’asseoir, comme on le voyait aux feuilles foulées ; et il y avait de nouveau une flaque de sang. Puis ce ne fut plus que des gouttes, tantôt plus rapprochées, tantôt plus espacées, et à certaines places elles manquaient tout à fait, en sorte qu’elles étaient difficiles à suivre, d’autant plus que le vent soufflait toujours, et que, tout le temps, du haut des charmilles, les feuilles une à une tombaient. Mais ils s’y étaient mis les quatre, marchant de front à cinq ou six pas de distance, s’arrêtant parfois, faisant cercle, puis élargissant peu à peu le cercle, jusqu’à ce que l’un ou l’autre criât : « Par ici ! » et ils se réunissaient de nouveau. Car, à présent, ils avaient compris ; et qu’ils n’avaient plus qu’à aller ainsi, sachant bien à quoi ils aboutiraient ; et encore combien de temps, on ne pouvait le dire exactement, mais il n’y a pas beaucoup de sang dans un homme. Et ils pensaient : « Avec ce qu’il y en a là-bas, et tout ce qu’il en a déjà perdu en route, il ne doit plus être bien loin. »

C’est ainsi que l’histoire de cette mort fut d’abord écrite en lettres rouges sur la terre noire du bois. Il avait dû faire tout à fait nuit. On devine ce que c’est que la nuit dans la forêt, sous un ciel voilé de novembre. Quand aucune étoile ne s’allume au ciel, ni aucune lueur de lune ; une absolue épaisseur noire où on ne voit même pas les deux mains qu’on tend devant soi ; et on ne se rend compte de ce qui se présente qu’en le tâtant, comme un aveugle avec ses mains. Encore, il fallait qu’il se fût traîné. Il fallait qu’une de ses jambes eût traîné derrière lui, aux traces qu’elle avait laissées partout où la terre était à nu, et les pluies l’avaient amollie ; il fallait qu’il se fût avancé seulement sur une jambe, en s’aidant des mains ; et d’abord il avait fait encore un petit peu jour, et il avait pu avancer à peu près dans la bonne direction ; puis la nuit était venue, et il s’était mis à tourner en rond.

Les quatre hommes étaient arrivés maintenant à un endroit broussailleux, aux basses ronces traînantes, de celles qui ne perdent pas leurs feuilles l’hiver ; ils trouvèrent là d’abord le panier, qu’on avait jeté ; il y avait à côté une bouteille vide et un restant de pain. Plus loin, ils trouvèrent le chapeau, puis un bandage tout noirci et durci de sang ; et là la broussaille était entièrement foulée, avec, pendant aux ronces, des lambeaux de chemise : on avait dû tomber, on s’était relevé ; on avait dû là aussi tourner en rond longtemps, et il y avait partout des traînées de sang, de plus en plus abondantes, à cause sans doute du bandage qui s’était défait ; et ces ronces ont des longues épines aiguës : on pensait qu’il fallait qu’il se fût traîné là-dedans avec ses mains ; on pensait à cette jambe qu’on avait traînée là-dedans et qui avait dû se prendre et se déchirer là-dedans. Et au prix de quels efforts était-on sorti de là ? Mais on était sorti de là.

Alors venait de nouveau le sous-bois, libre et bien ouvert, cette fois, rien qu’avec son tapis de feuilles ; les troncs y sont assez espacés, étant des troncs de très vieux arbres au large feuillage étalé ; on avait avancé avec moins de peine, avec moins de détours aussi, cependant les taches de sang devenaient de plus en plus fréquentes et on s’était de plus en plus fréquemment arrêté, de fatigue sans doute, et d’épuisement ; et la jambe brisée avait de plus en plus traîné, car la trace qu’elle laissait était à présent marquée de façon continue.

On alla encore un bout. Et, là-bas, vint le ravin. De jour, on ne le voit que quand on est au bord. La nuit rien ne fait prévoir son approche ; le sol, qui va à plat, tout à coup se dérobe ; le trou se creuse sous le pied quand il est trop tard pour le retirer. D’ailleurs, la pente n’est pas tout de suite si raide que quelqu’un qui ait ses deux jambes ne puisse facilement s’en sortir ; mais avec rien qu’une jambe, mais avec cette blessure !… Et les quatre suivaient toujours patiemment les traces de détour en détour. Alors, comme si à ceux que la nuit enveloppe, de même qu’aux aveugles, un sens mystérieux du danger venait (peut-être aussi le bruit du ruisseau), il semblait tout à coup qu’elles eussent voulu, ces traces, éviter le trou ouvert là, car elles en longeaient un moment le bord ; mais sans doute n’était-ce que par hasard, car, quelques pas plus loin, à un des endroits les plus escarpés, il y avait comme une entaille faite avec le talon dans le sol friable : on était tombé sur le dos ou en avant ; on avait glissé dans la terre glaise, et de cette glissade elle avait gardé une espèce de luisant bleuâtre. Un peu plus bas venait un replat, un petit palier ; on s’était arrêté là.

Alors on avait cherché à remonter. Le sang, toujours ce sang, d’abord. Il semblait qu’on en eût secoué là partout, comme avec ces branchettes dont on humecte la lessive quand on commence à repasser. Ce sang, et puis à présent des marques de mains ; dans cette terre molle et grasse, elles étaient restées parfaitement marquées, avec jusqu’aux trous des cinq doigts ; et, ces mains, on les avait étendues devant soi, on les avait posées à plat contre la pente, on les avait enfoncées dans la pente ; puis, à la force des bras, on avait essayé de se tirer en haut. Et les genoux, à leur tour, à chaque petit espace gagné par les mains, s’étaient eux aussi posés et enfoncés. Mais inutilement, car, voilà, on avait glissé en arrière ; et il y avait eu un nouvel essai, puis une nouvelle glissade ; et longtemps cela avait dû durer, mais à la fin le pente molle avait été comme polie, en sorte qu’à un nouveau dernier effort et à une nouvelle dernière glissade en arrière, le replat avait été dépassé : on n’avait plus glissé, on avait roulé, car là vient une première petite paroi de molasse ; et dessous, un talus couvert de hautes prêles ; c’était là seulement qu’on avait pu se raccrocher.

Ah ! lorsqu’ils virent cette place, quand même ils n’étaient pas tendres de cœur, ils ne purent pas s’empêcher de pâlir. Et ils ne vinrent là qu’ensuite, ayant d’abord été jusqu’au fond du ravin, parce qu’ils devinaient ce qu’ils y trouveraient ; mais ils montèrent là ensuite, et ils se mirent à pâlir. Toutes les prêles étaient arrachées. Sur ce raide talus il fallait croire qu’on glissait : on n’avait plus cherché qu’à s’empêcher de glisser ; on s’était accroché à ces prêles à pleines poignées ; et par pleines poignées elles avaient cédé. Il y avait eu un dernier espoir dans une dernière touffe : lentement on l’avait sentie, elle aussi, brin à brin se rompre ; puis il y avait eu probablement un grand cri…

À trois mètres plus bas, coule le ruisseau ; cette dernière paroi est tout à fait à pic, même elle est surplombante, et l’eau coule tout contre, assez profonde à cette place, dans une espèce de canal qu’elle s’est creusé dans la molasse. Le grand Favre était assis là, adossé à cette molasse. Hors du courant rapide, sa tête seulement et le haut de son corps sortaient. Il n’avait pas dû tomber assis, car ses cheveux et sa barbe étaient encore mouillés, il avait dû tomber de tout son long, puis il avait eu la force de se relever ; il avait eu encore la force de s’asseoir, espérant peut-être échapper ainsi à la mort, espérant peut-être que le secours viendrait, appelant sans doute, ainsi adossé, la tête renversée en arrière contre la pierre, se cramponnant des mains au lit tout lisse du ruisseau : combien de temps ? Il crie et il n’y a personne. Il n’y a que la forêt vide, et de l’autre côté, là-bas, il n’y a que les grands champs vides, sur quoi c’est dimanche et novembre, et personne n’y passe, quand même, à présent, il fait jour, car la longue nuit est finie. Il appelle, et il n’y a que ce grand ciel rond et gris, tout uni, d’où descend seulement le froid, et une triste, terne lumière ; et ce froid monte aussi d’en bas ; il appelle, et sa voix faiblit, parce que le froid gagne vers le cœur ; pourtant il appelle, il appelle avec sa faible petite voix ; il essaie de se relever, il retombe ; il ouvre la bouche, et dans sa bouche il n’y a plus de son, elle s’ouvre et se tord à vide ; et à présent ses mains seulement bougent, se déchirant les ongles à la pierre ; et puis, dans ses épaules, il y a un frisson qui passe, tandis que le grand ciel est vide, et seulement là-haut tournent quelques corbeaux.

Ils le trouvèrent, la bouche grande ouverte, les yeux ouverts tout grands, la tête sur l’épaule. Il était presque nu. On voyait le jour à travers sa figure, tellement tout son corps était privé de sang.

BERTHOLLET

C’est l’histoire du boucher Berthollet qui alla se jeter dans la Sarine, et il fut d’abord repêché.

Les frères Berthod, qui fanaient près de là, entendirent le bruit du corps tombant à l’eau ; ils allèrent voir, ils aperçurent Berthollet que le courant emportait. Heureusement que la Sarine était basse, et à cette place sans profondeur : ils se mirent à courir dans le sens du courant, mais plus vite que lui de manière à le devancer ; sur quoi, les deux Berthod, qui étaient grands et forts, entrèrent dans la rivière, guettèrent le corps qui venait, et furent assez adroits pour le rattraper au passage.

Ils le ramenèrent à la rive. Berthollet avait perdu connaissance. Les femmes se mirent à crier en le voyant : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! » et elles se prenaient la tête dans les deux mains. C’est qu’il n’était pas beau à voir avec sa grande barbe et ses longs cheveux collés sur sa figure, cachant les yeux, le nez et tout, ses habits trempés, sa bouche ouverte. Abram Berthod disait : « Il faut le pendre par les pieds. » David Berthod disait : « Il faut le coucher sur le ventre. » L’ouvrier fribourgeois, qui travaillait avec eux, assurait, lui, que Berthollet était bien mort et qu’il n’y avait rien à faire. Mais les femmes ont plus d’idée ; et, pendant que les trois hommes discutaient et perdaient leur temps, elles coururent au village chercher le médecin, car c’était jour de consulte.

Le médecin fut vite arrivé. Il fit déshabiller Berthollet et le fit battre avec sa chemise mouillée ; puis il lui prit la langue, et pendant que David Berthod était aux bras et les manœuvrait en mesure, le médecin comptait : « Un !… Deux ! » en même temps qu’il tirait sur la langue. C’est ainsi que Berthollet revint à la vie. Il rouvrit les yeux, il retrouva le jour ; et on ne sait pas s’il en fut content ou non : il ne put rien dire, il poussa seulement un grand soupir ; et le médecin donna l’ordre de l’emporter chez lui, ce qu’on fit.

On le coucha, on lui fit boire des boissons chaudes ; le lendemain déjà, il put se lever. Et personne n’osa lui parler de rien.

Il vivait seul, ayant perdu, cinq mois avant, sa femme. Il ne s’était pas mis à boire, comme d’autres auraient fait ; il n’avait pas pleuré non plus et ne s’était pas même plaint. Seulement, depuis le jour où on avait porté sa femme en terre, il avait brusquement changé. Il était gai d’humeur, il devint sombre. Il aimait autrefois à rire, il ne riait plus, il fuyait le monde. Son métier de boucher, il l’avait abandonné. Quand les gens venaient lui offrir leurs bêtes, il leur disait : « Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? » On s’étonnait, mais il n’y avait rien à répondre. Et, en même temps, il avait laissé la saleté venir sur lui, qui avait envahi ses vêtements et tout son corps ; il avait laissé pousser ses cheveux et sa barbe, qui avaient tout à coup blanchi, en sorte qu’on avait peine à le reconnaître. Les gens l’évitaient, les gamins commençaient à lui courir après.

 

*     *     *

 

Deux ou trois jours donc après l’« accident », comme on disait, il était dans sa chambre, quand on heurta à la porte de son chalet, et alors, regardant par la fente entre les rideaux, il vit que c’était le pasteur. À un autre, il n’aurait pas ouvert, mais on a du respect pour ceux qui tiennent la Parole de Dieu en dépôt et la répandent parmi les hommes.

Le pasteur entra, et dit :

— Bonjour Berthollet.

Et lui tendit la main que Berthollet prit, quand même il n’en avait pas envie. (Non qu’il en voulût à personne particulièrement, mais c’était contre tous les hommes que son esprit était ainsi tendu en méfiance et amertume.) Néanmoins il prit cette main, – ouvrit la porte de la chambre et dit :

— Il vous faut entrer, monsieur le pasteur.

Car il aurait été impoli de recevoir le pasteur dans la cuisine. Le pasteur entra dans la chambre. Là, de nouveau, Berthollet dit :

— Il faut vous asseoir, monsieur le pasteur.

À tout cela, il fut forcé, quoi qu’il pût faire et quoi qu’il s’efforçât de faire ; et c’est de cette manière qu’il glissa peu à peu jusqu’aux pires engagements, comme on va voir.

C’était un homme qu’on aimait, ce pasteur, parce qu’il était simple, et bon pas seulement avec ceux qui venaient régulièrement au sermon, mais avec tout le monde, tous étant égaux devant lui. Il n’était pas non plus de ceux qui ont toujours l’air de se lamenter sur la vie et parlent d’une voix pleurarde, et ont tout le temps à la bouche les mots de péché et de repentir : il ne craignait pas la plaisanterie, il buvait volontiers son petit verre de gentiane ; il levait les yeux droit sur vous, il vous disait : « Comment ça va-t-il ? » et il vous posait la main sur l’épaule.

Il s’assit donc et regarda Berthollet (lequel restait debout devant lui et tenait la tête baissée) :

— Eh bien, Berthollet, on a du chagrin ?

Berthollet serra les mâchoires et ses mains se mirent à trembler. C’est tout ce qu’on vit, à cause qu’il tenait sa tête ainsi baissée. Grand, élancé, encore droit, et osseux sous ses gros habits qui étaient devenus trop larges, car il avait beaucoup maigri. Et il faisait pitié et était beau à voir en même temps, rapport à cette force de volonté qu’on sentait en lui, qui faisait qu’il restait ferme et droit, quand même tant de larmes le brûlaient derrière les yeux et qu’il avait un tel poids de douleur à porter.

Le pasteur reprit :

— Voyons, Berthollet !

Mais Berthollet restait les mâchoires serrées.

Il y avait un grand désordre dans la chambre. Le lit n’était pas fait ; le plumier traînait par terre dans la poussière et les débris. Des toiles d’araignées pendaient aux poutres du plafond, les vitres étaient tellement crasseuses que le soleil s’y heurtait sans entrer. Par là-dessus une odeur forte, qui prenait à la gorge et qui faisait tousser.

— Berthollet, continua le pasteur, vous savez bien que je suis votre ami, dites-moi ce que vous avez…

Puis, comme Berthollet avait toujours l’air de ne pas entendre, il se leva, alla à lui, le prit par le bras et le fit asseoir.

Berthollet se trouva assis à côté du pasteur ; et il tenait toujours les yeux fixés par terre, mais déjà quelque chose avait molli en lui : ainsi quand il y a un bon soleil sur les tas de neige, et ils se défont en dedans sans qu’on s’en doute et puis finissent par crouler.

— Berthollet, ne pensez pas que je me mêle de vos affaires. Elles sont à vous, vos affaires. Mais, quand il y a quelqu’un qui souffre, il faut bien que je vienne et que je lui dise : « Vous souffrirez moins si vous avez quelqu’un à qui vous confier. » Quand on ne peut pas porter sa charge à soi tout seul, on la porte à deux, Berthollet. Il y en a beaucoup comme vous par le monde, Berthollet, et ils s’enferment comme vous, mais l’ami vient et heurte et dit : « Laisse-moi entrer dans ta peine. » Vous ne voulez pas, Berthollet ?

Il leva brusquement la tête et fit signe que non, qu’il ne voulait pas. Il y eut un silence. On entendait dehors crier les moineaux ; ils sautaient sur la barrière du jardin, et, d’en haut la barrière, ronds et ébouriffés, se laissaient tomber parmi les laitues.

— Je sais, dit le pasteur.

Puis il ajouta tout à coup :

— Vous croyez que vous êtes fort et moi je vous dis que vous êtes faible. Il y a cinq mois aujourd’hui que vous l’avez portée en terre ; il pleuvait, vous souvenez-vous ? Et vous avez marché derrière. Et vous pensiez : « Ils me l’ont prise, je ne peux pas me passer d’elle. » Et vous n’avez pas consenti. Et c’est parce que vous n’avez pas consenti que vous souffrez tellement, Berthollet…

Il parlait d’une voix forte ; alors, tout à coup, Berthollet se dressa debout, puis il éclata en sanglots. Il avait beau se contenir : quelque chose le serrait au-dessous des côtes, cela montait, il étouffait : puis tout à coup cela éclatait au dehors par soudains accès, vite réprimés, mais tout son corps en était ébranlé, depuis ses pieds jusqu’à sa tête, qu’il gardait cependant baissée, et gardait malgré tout baissée, ayant honte de lui. Finalement les larmes lui vinrent ; et, à mesure qu’elles venaient plus abondantes et pressées, son orgueil fondait en lui, sa force s’en allait aussi, en sorte qu’il dut se rasseoir, et il ne fut plus rien qu’un pauvre homme qui pleure.

— Vous ne voulez toujours rien me dire, Berthollet ?

Il fit signe qu’il voulait bien, mais qu’il ne pouvait pas encore. Il y eut de nouveau un long temps de silence. Un beau soleil était sur la montagne aux plaques de rochers qui brillaient comme des miroirs, et les toits de bardeaux semblaient d’argent dans l’air léger.

Berthollet enfin commença à parler.

— Quand ma première fille est morte, je me disais : « Il m’en reste encore une… » Quand ma seconde s’est mariée, je me disais : « Il me reste ma femme… » Quand elle est partie à son tour, je me suis dit : « Il ne me reste plus rien… » Et c’est cette idée qui m’a abattu comme ça, parce que je l’ai bien aimée, et on a été trente ans ensemble, et j’avais un grand besoin d’elle. Alors quoi ? j’ai perdu la tête ; alors quoi ? il ne faudrait pas le dire, mais rien ne m’a plus fait, l’argent, ni la terre, ni rien ; j’ai pensé : « Il te faut tâcher d’aller la rejoindre. »

À ce moment-là, pour la première fois, il leva les yeux, et il regarda le pasteur ; puis de nouveau ses yeux glissèrent, et de nouveau se fixèrent à terre.

— Même maintenant, croyez-vous que je sois guéri ? Ah ! je crie toujours vers elle ! Je ne veux plus pleurer, mais je crie vers elle. Voyez-vous, vous êtes bien bon, monsieur le pasteur, et vous allez me dire qu’il y a le bon Dieu, mais où est-ce qu’il est, le bon Dieu ? est-ce que je le vois, est-ce que je le touche ? Tandis qu’elle, elle était là…

Puis aussitôt :

— Pardonnez-moi, je ne sais plus ce que je dis.

Mais le pasteur dit simplement :

— Venez, Berthollet.

Et, pour la seconde fois, Berthollet se laissa faire. Et ils se trouvèrent tous deux agenouillés devant le lit : c’est la coutume des montagnes. Et longtemps ils restèrent agenouillés devant le lit. Puis, s’étant relevés, ils vinrent s’asseoir près de la fenêtre.

— Il vous faudra reprendre votre vie, disait le pasteur. Est-ce dit ? Vous essayerez ?

Berthollet répondit :

— C’est dit.

— Il faudra que vous me promettiez autre chose, c’est que vous ne recommencerez plus.

Il parlait à présent avec plus d’insistance, parce que Bertholet hésitait encore devant cette promesse, mais il était tellement brisé et étourdi qu’il n’avait plus sa volonté. Il céda. Il dit :

— Je le jure.

 

*     *     *

 

Le jour suivant, les voisins furent bien étonnés quand ils virent Berthollet sortir au petit matin, sa faux sur l’épaule, et s’en aller faucher son foin, comme autrefois. Plus étonnés encore, quand ils le virent reprendre son métier de boucher, et peu à peu remettre en ordre sa maison, sarcler son jardin, semer et planter. Il y avait bien quelque chose de changé en lui qu’on ne pouvait pas ne pas voir, mais du dehors il était comme avant ; et on se disait : « Qu’est-ce qui est arrivé ? » Puis on sut que le pasteur était allé lui faire visite, et on pensa : « Il aura été retourné. »

En effet, il allait régulièrement au sermon. Il se plaçait juste en face de la chaire, et, comme il était un peu sourd, il appuyait sa main à son oreille ; et tout le temps du sermon, restait ainsi sa main à son oreille, cherchant à comprendre ce qui se disait. De temps en temps aussi, il allait à la cure. C’était certains jours qu’il semblait plus triste, et il y a des jours ainsi où le poids de la vie est plus lourd à porter.

Un an passa. Tout un automne, et un hiver, et un printemps. Or, voilà qu’à la fin du printemps, on apprit que le pasteur quittait le village. Il changeait de paroisse à cause de sa femme qui était faible de santé et ne pouvait plus supporter les longs hivers de là-haut. Il vint l’annoncer à Berthollet, lequel ne dit rien. Puis il l’annonça du haut de la chaire, et toutes les femmes pleuraient. Et, avant de partir, il vint encore chez Berthollet, et il resta toute l’après-midi avec lui.

Le nouveau pasteur arriva quelques jours après. C’était un grand jeune homme blond, avec des manières polies ; sa femme portait des robes élégantes et des chapeaux tout en rubans. Il se montra timide avec ses paroissiens, c’est pourquoi ses paroissiens se montrèrent timides avec lui. On dit tout de suite : « Il est fier. » Et il sut peut-être qu’on l’avait dit ; en tout cas, il dut bien se douter de l’opinion qu’on avait de lui, rien qu’à la façon dont on le saluait, et il y en avait qui faisaient un détour pour ne pas le rencontrer ; en sorte que les choses allèrent de mal en pis et on ne le vit plus que le dimanche à l’église. C’est souvent ainsi dans les villages où la race est méfiante et difficile à se donner.

Cependant l’été s’en fut, et on entrait dans l’automne quand Berthollet se dérangea de nouveau. De nouveau, sa porte resta fermée. Et, dans tout le village, le bruit courut bientôt que Berthollet « était repris ».

Une après-midi de novembre, le nouveau pasteur était donc occupé à écrire dans son cabinet de travail quand la servante vint lui dire que Berthollet le demandait. Il répondit de le faire monter et Berthollet monta. Il n’était pas revenu à la cure depuis que l’ancien pasteur était parti. Il avait de nouveau la barbe longue, les cheveux longs ; ses yeux brillaient de façon étrange sous ses sourcils qu’il avait touffus.

Il se tenait debout devant la porte qu’il avait refermée derrière lui ; bien que le nouveau pasteur l’eût invité à prendre place, il ne fit pas un pas de plus ; et c’est de loin qu’il commença de dire :

— Il faut que vous me déliiez du serment que j’ai fait, parce que je ne peux pas le tenir plus longtemps.

Et, comme l’autre n’avait pas l’air de savoir de quoi il était question :

— Ah ! reprit Berthollet, vous ne comprenez pas, eh bien, je vais vous dire. Vous ne savez peut-être pas que j’ai voulu déjà me noyer une fois, parce que ma femme était morte et j’en avais l’ennui et je voulais aller la retrouver… Seulement ils m’ont ressorti de l’eau. Et, au pasteur qui était avant vous, j’ai fait serment de ne pas recommencer ; et, quand il est parti, je lui ai demandé si le serment était encore valable avec vous, il m’a dit : « Tenez-le avec lui comme vous l’avez tenu avec moi. » Et je l’ai tenu, comme vous voyez. Mais à présent je ne peux plus. Alors je ne veux pas aller contre mon serment ; et je vous demande : « Ôtez-le de dessus moi », pour que je puisse mourir en paix.

Il dit tout cela très rapidement et sans hésitations ; puis se tut, attendant la réponse. Elle fut longue à venir. Car, n’ayant entendu parler de rien et n’ayant d’autre part aucune connaissance des gens de la montagne, plus Berthollet allait, plus le nouveau pasteur se fortifiait dans l’idée qu’il avait affaire à un fou. Il fallait être prudent.

« Quand un serment était fait, il était fait. Toutefois il fallait tenir compte aussi des circonstances ; il allait se renseigner. Et il faudrait que lui, Berthollet, de son côté, réfléchît, et qu’il revînt plus tard, quand il aurait réfléchi. »

Au fond il avait peur, et il allait continuer, mais Berthollet l’interrompit :

— Est-ce oui ou non ?

— C’est non… du moins pour le moment…

Berthollet était déjà loin.

L’hiver s’annonça de bonne heure, cette année-là. Un ciel de neige, du gris au ciel, qui est la neige : pendant trois jours elle tomba ; puis le bleu du ciel reparut. On ne voyait plus du tout Berthollet. Les gens venaient et heurtaient à sa porte, il n’ouvrait pas ; on l’appelait, il ne répondait pas. Seulement on voyait fumer trois fois par jour sa cheminée…

Novembre passa et fut plutôt chaud ; même la neige fondit aux places bien exposées, et le gazon parut en larges plaques jaunes, et les toits ôtaient leurs bonnets ; mais il reneigea, et beaucoup, au commencement de décembre ; là-dessus vinrent les grands froids. Dix degrés le jour de Noël ; quinze degrés le jour de l’An. Le vent soufflait, levant en l’air des nuages de neige fine, tout pareils à une vapeur, qui tourbillonnaient un moment au ciel, et puis retombaient, et tous les creux étaient comblés par cette neige retombée, semblable à du sable très fin et qui coulait entre les doigts.

Vers la fin du mois de janvier, Berthollet retourna à la cure ; on lui fit dire que le pasteur était sorti.

Vint février, vint le quinze février, qui était l’anniversaire de la mort de sa femme. Et il se trouve qu’en hiver, les gens ne sortent presque pas ; ils se tiennent contre le poêle pour avoir chaud ; on ne les voit qu’à l’heure de traire. De bonne heure la nuit tombe, en même temps qu’un grand silence ; et les lumières aux fenêtres vont s’éteignant l’une après l’autre… Cette nuit-là, il faisait clair de lune. Vers les neuf heures, la servante de la cure, qui s’appelait Mathilde (elle n’était pas du pays), venait de fermer la porte d’entrée quand elle entendit des pas sur le perron. Elle alla voir. C’était Berthollet. Il avait mis ses beaux habits noirs du dimanche, avec un chapeau noir et une cravate noire sous son col de chemise propre.

— Est-ce qu’on peut parler au ministre ?

Elle crut d’abord à une plaisanterie, mais, en le regardant de plus près, elle comprit que c’était sérieux. Elle fut effrayée. Elle répondit :

— Ce n’est pas les heures. Revenez demain matin.

Il dit :

— Pour ce que j’ai à lui demander, il n’y a pas d’heure qui fasse.

Elle répliqua :

— Monsieur est déjà monté avec Madame se coucher.

Berthollet éleva la voix :

— Est-ce qu’il veut me condamner au feu éternel où vont les parjures, les blasphémateurs, les assassins ?

Comme il parlait ainsi, une lampe fut soufflée à une fenêtre du premier étage, mais il ne le remarqua pas. Il répéta :

— Allez lui demander s’il veut me condamner au feu éternel, ou sinon qu’il vienne et me donne la permission.

La servante tenait une lanterne, la lanterne se mit à trembler dans sa main. Et vainement elle essayait de repousser la porte, car Berthollet la retenait du pied.

Tout à coup il sembla grandir. Il avait une longue figure blanche, et, dans le blanc qui l’entourait, tout était blanc de sa figure, les cheveux, la barbe, le front : rien là-dedans que ses deux yeux qui étaient noirs, avec un point de feu. Il avait tiré sa montre. Il dit :

— J’attends encore une minute.

Alors, avec sa voix tremblante et morte, elle essaya de plaisanter.

— Il ne fait pas tant beau pour sortir ainsi de nuit.

Il dit :

— Trente secondes.

— Voyez-vous, dit-elle, il ne faut pas vous fâcher ; si je montais, je serais grondée.

Il dit :

— Quarante secondes.

Elle se mit à rire, avec un rire faux ; c’était à peine si elle se tenait debout.

— Cinquante secondes.

Et les dix dernières secondes passèrent comme un éclair, il dit :

— C’est fait.

Il retira son pied, la porte retomba, et aussitôt Mathilde tourna la clé dans la serrure. Mais à présent la curiosité la poussait. Il y avait un judas à la porte ; elle regarda par le judas. Elle vit Berthollet qui avait déjà traversé la route et s’en allait à travers champs. Il enfonçait par place jusqu’au ventre, mais jetant le haut du corps en avant, avec un grand effort, qu’on voyait à ses bras qui remuaient en l’air, il se dégageait presque aussitôt ; puis il enfonçait de nouveau et était coupé aux genoux, – cependant il allait toujours, droit devant lui, vers la Sarine. La lune brillait accrochée en mille piécettes d’argent aux branches des sapins, aux murs, aux barrières, et plus loin s’étalait en larges nappes bleues, sur les prés ronds et veloutés : il y avait dedans une ligne de trous, découpés en ombre profonde : Berthollet déjà avait disparu. Elle aurait voulu appeler, elle n’osa pas appeler.

On n’eut, le lendemain, qu’à suivre les traces. Elles menaient directement au pont. Il y a là deux parois de rochers, entre lesquelles l’eau est profonde, et elle est morte, sans courant. Une croûte de glace s’était formée dessus.

Il avait sauté du haut des rochers, il avait traversé la croûte de glace, il était resté pris dessous. On eut beaucoup de peine à le tirer de là. Il fallut aller chercher les longues perches à crochet qui servent dans les incendies.

L’HOMME PERDU DANS LE BROUILLARD

Il aimait à raconter cette histoire, étant devenu vieux, étant même si vieux qu’il ne savait plus l’âge qu’il avait.

Il ne pouvait plus bouger de la galerie de son chalet, où on l’asseyait le matin dans un fauteuil de paille, et on lui étendait les jambes, bien enveloppées dans des couvertures, sur une chaise devant lui. C’est qu’il était tout noué par les rhumatismes, comme beaucoup de vieux à la montagne, de ceux qui ont trop chassé le chamois, par tous les temps, dans la neige et le froid, – passé trop de nuits à l’affût.

Cependant, il gardait sa langue ; et plus le reste de son corps allait s’engourdissant, plus il semblait qu’elle devînt alerte pour ces longues histoires qu’on venait écouter : des étrangers, l’été, et même des gens du village, car elles n’ennuyaient jamais. Il en savait de toutes les sortes ; et il fumait sa grosse pipe, n’ayant plus que ces deux plaisirs.

« Voilà, commençait-il, c’était au temps où il n’y avait pas de chemin de fer, bien sûr ; et tout le monde passait le Plan, à pied, mais tout le monde ce n’est pas beaucoup dire, parce que les gens ne couraient pas comme à présent ; on avait tout ce qu’il fallait pour vivre dans la vallée, et on tissait sa laine, et on tannait son cuir ; quant à aller à Montreux, on n’en aurait pas eu l’idée (à part deux ou trois comme moi, qui aimaient à voir du pays).

Et puis, moi, j’avais un frère là-bas, qui est mort aujourd’hui, qui avait fait là-bas son apprentissage de menuisier ; et ayant fini son apprentissage, il s’était fiancé avec la fille du patron. Donc, j’étais allé à son mariage. Il était content, moi aussi. Il y avait eu une belle noce. C’était en 53. La noce s’était faite un jeudi ; j’étais resté jusqu’au dimanche ; je me plaisais dans ce pays ; on y a plus chaud que chez nous ; on était déjà en novembre que le soleil brillait encore comme au mois de juin ; et moi, j’allais me promener, et le beau-père de mon frère m’avait mené jusqu’à Vevey. Pourtant il avait bien fallu, pour finir, se décider à remonter. Donc, le dimanche, je dîne encore, même on dîne plus tôt pour me laisser le temps d’être rentré avant la nuit, on boit une bonne bouteille ; il était bien une heure quand je me mets en route, et ils m’accompagnent un bout de chemin, et puis on se dit au revoir.

J’avais un sac, et dans mon sac l’habit que j’avais mis pour aller à l’église, et puis une douzaine de petits pains au sucre que je rapportais à ma mère. J’étais solide en ce temps-là ; et puis j’étais tout jeune encore (je n’avais pas vingt et un ans) ; il ne me pesait guère aux épaules, ce sac, et j’allais d’un bon pas. Ça monte raide, le chemin ; c’est pierreux, raboteux, ça attaque de front la pente, mais j’en avais aussi l’habitude ; et le premier moment du vin donne des forces, surtout quand on n’a pas tant bu ; on est comme poussé en haut par une force dans les jambes, et ça vous chante dans la tête et dans le cœur, en même temps. Pour tout dire, j’étais heureux. C’est que, moi aussi, j’étais fiancé. Celle qui est devenue ma femme, qui est morte aussi aujourd’hui… »

Il s’arrêtait un moment sur ce mot, et soupirait, ôtant sa pipe de sa bouche ; et ses yeux semblaient se tourner en dedans sur des choses qu’il considérait un moment ; puis il reprenait (après ce silence) :

« J’étais heureux, c’est que tout change. Je pensais tout le temps à elle, qui était une belle fille, qui avait seulement trois mois de moins que moi ; avec cela pas du tout demoiselle, et ne boudant pas à l’ouvrage, et ses bras ne lui servaient pas seulement à les montrer. J’avais un cadeau pour elle, mais il n’était pas dans le sac : le paquet était trop petit, j’aurais eu trop peur de le perdre, et je l’avais mis dans ma poche : c’était une broche en argent. Alors, je me disais : « Elle va être bien contente. Je cacherai mes mains derrière mon dos, je lui demanderai : « Laquelle veux-tu ? » Si elle tombe sur la bonne, tout de suite je l’ouvrirai. Mais si elle tombe sur l’autre, je lui dirai : « Tu n’auras rien, à moins que tu ne me donnes d’abord deux gros baisers. »

Il faisait toujours du soleil. Il y a trois heures de montée. Vers quatre heures, je n’étais plus loin du col. Il n’y a plus alors qu’à aller à plat un moment, puis à redescendre un bout de chemin, et on arrive à l’auberge des Ouges. Une promenade de dame. Il y a de ces cols méchants, j’en ai vu et pas rien qu’un seul, de ceux qui sont étroits, à pic, taillés à vif dans le rocher, et il faut y aller à la fois des pieds et des mains, se grimpiller, se fendre en deux. Celui-là est tout plat, tout doux, au contraire : un grand pâturage avec le chalet, et puis, du côté de chez nous, c’est à peine si d’abord on s’aperçoit qu’on redescend, tellement la pente est faible ; mais c’est justement parce qu’il est ainsi plat, le Plan, qu’il devient dangereux des fois ; ainsi plat de tous les côtés, et trop ouvert sur trop d’espace…

Parce que, justement comme j’allais y arriver, et que je regardais en l’air, je vois droit au-dessus de moi, au ras du rebord de la crête, comme une fumée qui s’avance.

Une fumée blanche, peu épaisse encore, qui faisait comme l’eau quand elle déborde ; qui vint jusqu’au bord du replat et là se plia tout à coup, dans toute sa largeur, se pencha en avant, et lentement, très lentement se mit à couler sur la pente : on en voyait sortir la pointe des sapins, le bas était déjà noyé ; elle venait, noyant les choses par le pied ; et, au-dessus de moi c’était déjà tout blanc et tout était déjà brouillé, qu’au-dessous de moi, jusqu’au lac, tout était encore en pleine lumière.

Et brusquement j’entrai dans le brouillard. J’allais à sa rencontre, et, lui, il venait à la mienne ; alors, derrière moi, le soleil s’éteignit ; et il me sembla que toute la terre avait été tout d’un coup recouverte, alors qu’il n’y avait que moi qui avais été recouvert.

Pas un méchant brouillard encore ; il n’avait pas mauvaise façon : un joli brouillard, tout en argent, comme une fine mousseline.

Je n’y faisais pas attention. J’étais entré au bon endroit, là où il y a la fontaine, juste le milieu de l’encoche ; et on n’a qu’à aller tout droit, ce qui est facile quand on voit un peu loin devant soi, parce que d’une chose à l’autre, d’un bloc à un bloc, d’un pieu à un pieu, on peut établir une ligne ; on n’a donc qu’à aller, et au bout d’un quart d’heure, on trouve le chalet ; puis, un nouveau quart d’heure, et il y a un bouquet de sapins : là le sentier reprend, par où montent les bêtes, c’est pourquoi il est bien marqué : une demi-heure en tout, tout au plus ; et je me disais : « Risque rien. »

Ce qui m’encourageait aussi, c’était que sur le Plan il était tombé de la neige, alors qu’il n’y en avait point, trois jours avant, quand j’étais descendu ; pas une grande quantité, quatre ou cinq centimètres au plus, mais enfin de quoi enfoncer, parce qu’elle était fine et avait été chassée par le vent. Dans le gris du ciel et du jour, elle éclairait d’en bas étrangement ; et moi, je posais bien le pied et j’enfonçais bien le talon, me disant : « Au cas que je me perde, je pourrai toujours retrouver mes traces. »

Mais alors vint ce second brouillard : de la droite, là-bas, du fond du grand creux qui se trouve dans le bas des Rochers de Naye, et il y a un petit lac ; de là-bas, entre les rochers, et il montait vers moi sans qu’on le vît venir. Impossible de le voir venir, parce qu’il venait parmi l’autre, et il se glissait parmi l’autre, et il l’augmentait comme fil à fil, et ils étaient tout de suite mêlés ; mais tout le temps cela s’épaississait et cela noircissait par sa seule épaisseur ; la première impression qu’on a est qu’on va avoir le souffle coupé. La première impression est qu’on va étouffer, parce que c’est de l’air qu’on respire dans l’ordinaire de la vie ; et il semble à présent qu’il n’y ait plus d’air, c’est comme si on avait la bouche pleine de coton. Et puis, quand on a vu qu’on respire quand même, vient cette seconde impression, c’est qu’on vous a coupé les jambes, qu’on n’est plus qu’un corps qui flotte dans l’air ; et voilà, on étend le bras, et on n’a plus de main au bout. Alors on a peur tout à coup.

Mais cela était venu si rapidement que je ne pensai pas tout de suite à m’arrêter, quand même ce serait peu de dire qu’on ne voyait plus son chemin, puisqu’on ne voyait plus ses pieds ; et peut-être que, si à ce moment j’avais réfléchi, je serais simplement revenu sur mes pas, mais je n’y songeais pas ; mes jambes continuaient à aller toutes seules et à me porter toutes seules ; elles ne faisaient que se dépêcher davantage, parce que l’idée qui leur vient, à elles, est seulement de se sauver. Et puis il semble bien aussi qu’on a gardé la bonne direction… Ah ! oui, la bonne direction. Tout à coup, je sens sous moi que ça se met à remonter.

Comme je vous dis, ça remontait. Il n’y a pas à s’y tromper. Il faut lever le pied, sans quoi il bute : c’est un signe. Je me dis : « Ça remonte. Où est-ce que je peux bien être ? » C’était un endroit d’où la neige avait été emportée par le vent : rien qu’un petit gazon brouté ; je me laisse tomber, je m’asseois, je me dis : « Où est-ce que je suis ? » Mais impossible de répondre. Et où était à présent le col, devant moi ? à droite ou à gauche ? qui pouvait le savoir ? et moi moins que personne, quoique j’eusse pris soin de m’asseoir, le dos bien contre la pente, mais elle n’est pas régulière, surtout sur ces replats où c’est tout plein de mamelons. Je me dis : « Ne te presse pas. Réfléchis bien premièrement. »

Je n’étais d’ailleurs pas du tout inquiet, au contraire, presque amusé ; je pensais à l’histoire que j’allais pouvoir leur raconter là-bas, et à Marie, comme quoi je m’étais perdu sur le Plan de Jaman. Comme elle rirait ! Je la voyais rire. Quand elle riait, à cause de ses dents bien blanches, cela faisait comme un petit éclair, comme quand on lève en l’air une faux, quand elle riait, et sa bouche était humide ; et moi, j’étais toujours tourné vers cette bouche. J’étais tourné vers cette bouche, et les joues rondes qu’elle avait, avec une envie de baisers, mais il fallait souvent attendre un long moment pour les baisers. Je lui raconterais l’histoire, et à ma mère également ; je me disais : « À cette heure, elle est en train de faire le café. Elle le verse dans sa tasse. Puis elle met la cafetière au chaud dans un coin du foyer, pour moi qui vais venir, mais risque bien que je sois en retard ; seulement comme elles riront quand je leur dirai pourquoi. »

Cependant, j’étais toujours dans le brouillard. Il me fallait me décider. Et je me décide à ceci : que j’allais redescendre droit devant moi, du moins autant que je pourrais, jusqu’à retrouver mes anciennes traces (en se baissant, on y arriverait) ; et puis, je tournerais sur mes talons d’un quart de tour ; puis, de nouveau, j’irais droit devant moi.

Ah ! oui, je redescends ; je redescends, c’est vrai ; mais, à présent, il me semble que je n’arrête plus de redescendre. Il y avait par place des buissons de rhododendrons, j’étais dedans avant que de les voir, je tombe deux fois en avant, je m’écorche les mains, finalement je me relève ; et, de nouveau, je m’arrête… Mon Dieu ! Où est-ce que je suis ?

Je n’avais pas encore peur ; et la première peur du tout commencement, qui est dans le corps plus que dans la tête, avait depuis longtemps passé, et l’autre n’était pas encore venue ; mais je sentais en moi monter quelque chose de drôle, en même temps que j’avais froid : comme si j’avais été supprimé de dessus la terre, comme si j’étais hors du monde. J’étais seul avec moi-même, comme il arrive à l’heure de la mort. Et je ne pensais pas à la mort, mais c’était cette même solitude, ce même retranchement de tout, et cependant je me sentais très calme : comme si je n’avais jamais été attaché à rien, à aucun être, ni à aucune chose ; et ma mère, et ma fiancée, et mon frère, et tous ceux qui m’avaient été chers, je me disais : « Ils sont là-bas. » Là-bas, c’était comme si cela voulait dire : dans un autre monde, dans une autre vie ; mais sans regret, ni pitié de mon sort.

Un grand calme, je vous dis ; et je restais debout, appuyé sur mon bâton.

Et je me disais, à présent : « Je vais aller sans me presser et sans m’inquiéter de savoir où je vais. J’ai tout le temps ; à force de marcher, je finirai bien par arriver quelque part ; qu’est-ce que ça fait que la nuit vienne, puisqu’on n’y verrait pas mieux en plein jour. »

Je me disais cela tout haut ; et, en effet, je m’étais remis en marche, mais tout tranquillement, comme à la promenade. Je faisais le raisonnement qu’ayant bien mangé à midi et ayant dans mon sac les douze petits pains que je rapportais à ma mère, étant bon marcheur et solide, je pouvais bien tenir, s’il le fallait, toute la nuit, et que pendant ce temps il y avait des chances pour que le brouillard se levât, et alors le matin viendrait… Et puis c’était toujours cette espèce d’idée que j’étais mis à part de tout ; enfin j’aurais eu froid à rester sans bouger, à cause que cette humidité glacée vous coule sur le corps à travers les habits… J’allai longtemps, au moins une heure.

Et, depuis, j’ai compris que j’avais dû tourner en rond, tout ce temps ; tourner dans un petit espace comme une bête dans sa cage ; peut-être pas exactement en rond, mais à la façon d’un ressort de montre, élargissant toujours le cercle ; pourtant je croyais avancer, et jusqu’à quand aurais-je été ainsi ?… quand je sens que je mets le pied dans le vide, et n’ai pas le temps de me retenir ; je lâche mon bâton, je glisse sur le dos ; puis mes pieds butent tout à coup, le choc me met debout, la force de l’élan fait que le haut du corps l’emporte, et me voilà précipité, la tête la première, les deux mains en avant. Heureusement que j’arrivai dans de la neige. Mais j’y entrai jusqu’aux épaules, mon sac retombé par-dessus ma tête ; et d’abord je me suis cru mort ; puis je remue un bras avec précaution, un bras, puis l’autre, puis les jambes ; et je tâche alors de me relever, mais ce n’était pas facile. Cette neige n’était pas bien tassée ; sitôt que j’avais dégagé une jambe, l’autre s’enfonçait plus profond ; quoi que je pusse faire, je restais pris jusqu’aux genoux, et pas moyen non plus de me tenir en équilibre ; alors j’étends la main machinalement, cherchant un appui, je sens sous elle comme un mur !

Et j’étends l’autre main, je tâte autour de moi avec mes mains ; partout ce mur où mes doigts glissent sans pouvoir s’accrocher à rien. J’étais dans un trou, comme enterré vif.

C’est alors que la grande peur est venue. Je me mis tout à coup à crier au secours de toutes mes forces ; et, depuis ce moment, je sais ce que c’est que le silence, car il répondit à ma voix. Il y eut ce cri et il me sembla qu’il soulevait au-dessus de moi une dalle, comme il y a sur les tombeaux ; cette dalle retomba. Je savais très bien qu’au fond d’un trou, comme j’étais et perdu en pleine montagne, personne ne pouvait m’entendre ; je n’en continuais pas moins à crier : cela se faisait comme malgré moi, et les cris sortaient de ma bouche comme tout seuls et malgré moi, et je ne reconnaissais pas ma voix, tant elle était rauque. Je criais toujours. Puis je me suis jeté contre ce mur des deux mains, de la tête et de tout le corps à la fois, comme si je voulais enfoncer une porte ; il me semble que j’y pénètre ; je plie un genou que j’appuie et fais entrer dedans ; je mords dedans avec mes dents, dans ma folie… Parce qu’à présent, l’idée de la mort était sur moi, en même temps que la peur de la mort. Avec ce froid de glace qui m’entrait et me prenait de partout, et son picotement était dans mes bras et mes jambes, qui gagnait vers le cœur ; et encore une fois, je revoyais ma mère, et Marie avec elle, mais non plus détaché, jeté vers elles par le désir. C’est ce qui m’a sauvé, ce désir d’elles, parce qu’il en naissait des forces que je sentais grandir et se gonfler en moi ; alors j’arrive à me tirer en haut et je parviens hors de mon trou ; je me mets debout et je crie, et l’écho là-bas me répond, rien que l’écho, puis le silence ; je crie, et je pars en avant.

Je ne sais plus bien ce qui s’est passé. Tout ce que je sais, c’est que je courais de toutes mes forces. Il y avait sous moi de nouveau une pente, une pente même assez raide, j’y étais lancé. Je me souviens seulement que je me cognai à des arbres, mais sans éprouver aucune douleur, quand même j’en ai eu la figure pleine de bleus et tout le corps marqué et les mains abîmées ; je devais glisser tout le temps : j’étais remis debout comme par un ressort ; j’appelais toujours au secours ; du temps passa ainsi, puis il me parut qu’on me répondait, et je criai plus fort, on cria aussi plus fort ; je me rapprochais cependant de l’endroit d’où partait le cri ; puis il se fit comme une percée dans la nuit et dans le brouillard, une lumière rouge flotta devant mes yeux, je me sentis tomber…

Ceux de l’auberge m’ont dit depuis qu’ils avaient eu peur en me voyant venir ; je ne courais plus, je roulais. J’étais tombé tout de mon long ; ils m’ont relevé et couché dans un lit. Ils m’ont dit comme ça depuis que j’étais tout couvert de sang. Il ne me restait de mon pantalon qu’un peu de drap autour des cuisses, et il n’y avait plus qu’une manche à ma veste. Mon sac tenait encore par les bretelles aux épaules, mais il s’était vidé. Quant à la broche, elle était perdue. Même c’est de quoi j’eus le plus de chagrin. Et j’avais honte aussi, mais j’étais jeune alors ; j’avais perdu la tête ; qui l’aurait cru ? mais c’est ainsi ; et, après, j’ai été prudent… »

Il parlait lentement, assis dans son fauteuil de paille sur la galerie du chalet, et il levait de temps en temps la main pour souligner un mot ou une phrase.

MOUSSE

à Alexandre Blanchet.

Il y a de ces trous qu’on appelle des baumes. Partout dans ce pays de hauts plateaux et de pâturages, il y a de ces trous qui sont en des endroits où les rochers qui font le dessous de ce sol sont mal rejoints ; il y a comme des failles, il y a comme des crevasses, qui s’ouvrent soudain devant vous, entourées parfois de barrières, à cause des bêtes qui paissent auprès, mais qui le plus souvent ne sont annoncées par rien. Leur profondeur, on ne la connaît pas. On dit que certaines sont sans fond. Du moins, quand on y jette une pierre, si lourde et si grosse qu’elle soit, on l’entend bien rebondir aux parois, d’un bruit de plus en plus lointain, qui, enfin, cesse tout à fait, mais jamais il n’y a l’arrêt, le choc plus net et sourd, qui marquerait qu’elle a touché le fond. Dans quelques-unes de ces baumes, il y a de l’eau, on entend ruisseler des sources ; d’autres encore, un si grand froid s’exhale, une telle haleine de glace, qu’on pense qu’elles sont toujours pleines des neiges qui s’y amoncellent l’hiver.

C’est une baume de ce genre qu’on trouve tout près du chalet, à deux cents mètres sur la droite, dans le fond d’une grande dépression de terrain ; tout autour montent les pâturages, qui font comme une mer aux vagues arrêtées, verte de couleur ; plus loin, se dresse sur le ciel, en nette ligne circulaire, une barrière de rochers. Le chalet donc, et quelques autres, mais celui-là particulièrement, qui est le plus grand et le mieux bâti, – et ils étaient cinq ou six à vivre dedans, avec Augustin, le petit domestique, et le chien Mousse. Mousse était le fils d’une grande chienne à moutons ; et elle avait eu une portée de trois petits, dont on avait gardé le plus joli, parce qu’on avait eu pitié de lui, tellement il était joli, en effet, puis amusant à regarder, avec un œil taché de blanc, l’autre de noir, et tout frisé et jouant tout le jour : mordillant les souliers des hommes, s’accrochant à leurs pantalons ; et ainsi il avait grandi, et avait été gâté, tout petit. Mais, quand il fut devenu grand, et fut simplement un vrai chien, comme on ne trouvait pas à l’employer, la mère suffisant à garder le troupeau (et puis il était maladroit, parce que plus personne ne s’inquiétait de lui), on commença à le trouver gênant. Il se trouvait également qu’il mangeait beaucoup, parce que le pain est rare à ces hauteurs, et il faut difficilement le monter du village, qui est à deux heures plus bas.

— Tu m’embêtes ! disait le maître, quand il venait se frotter contre lui, et il lui lançait un grand coup de pied.

— Fous le camp ! disait le berger.

Il sifflait dans ses doigts, avec un bruit si fort que Mousse se sauvait, la queue entre les jambes.

Il reprenait :

— Tu n’es pas beau !

En effet, il était devenu bien laid, étant maigre terriblement, avec le poil tout hérissé, – et, comme tout le monde le repoussait, il avait pris une allure fuyante, un air craintif et soupçonneux, ne s’approchant de vous qu’après avoir fait un grand cercle, le ventre à terre, ce qui irritait, sans qu’on sût pourquoi. On ne lui donnait même plus de soupe, même plus ces restes du lait d’où on a tiré le fromage, qui sert à nourrir les cochons ; il vivait de débris, comment ? c’est difficile à dire, il vivait de ce qu’il trouvait ; et puis, toujours plus affamé, un jour il vola des pommes de terre. Le maître le battit avec le manche de son fouet, tellement fort que les poils volaient en l’air par touffes, et la bête hurla jusqu’à râler d’épuisement, mais le maître ne la lâcha que quand il n’en put plus, lui-même. Alors, on vit un chien avec un dos pelé, un dos sillonné et gonflé, qui rôdait autour de vous plus sournoisement que jamais et se sauvait dès qu’on faisait un geste. Il n’y avait que le petit berger vers qui il allât volontiers encore, n’ayant jamais été brutalisé par lui.

C’est pourquoi ce fut le petit berger qui fut chargé de la chose. Et également pour cette raison que ce fut à lui que l’idée vint ; et il dit :

— Il faut le fiche dans le trou.

C’était en effet le plus simple. Cette idée lui vint un soir que les hommes parlaient de Mousse et le maître disait une fois de plus : « Je vais lui tirer un coup de fusil. » Mais un coup de fusil est un coup de fusil : aussi l’idée fut trouvée bonne. Justement, à ce moment-là, Mousse passait près du chalet. Ils dirent à Augustin : « Vas-y ! » Augustin, ayant fait quelques pas, appela Mousse. Il criait : « Mousse ! Mousse ! » faisant claquer sa cuisse sous sa main ; et Mousse, s’étant arrêté, le considéra d’abord longuement, hésitant encore, puis lentement s’en vint à la rencontre d’Augustin, qui se dirigeait vers la baume. Il était tout près du trou quand Mousse enfin le rejoignit. Et Mousse tourna autour d’Augustin, comme il faisait toujours, puis vint se coucher à ses pieds et sa queue battait à grands coups contre la terre dure. Augustin le flatta de la main, sur quoi la queue se mit à battre encore plus vite ; puis Augustin se mit à marcher vers le trou ; Mousse allait sur ses talons. Et toujours les cinq regardaient de loin, assis sur le banc devant le chalet.

Enfin Augustin arriva au trou. Il s’assit là sur une grosse pierre ; Mousse se tenait à quelques pas de lui : peut-être qu’il se méfiait. Il se tenait à quelques pas d’Augustin, et Augustin était assis sur sa pierre, et ils se regardaient. Cela dura un petit moment. Puis on vit Augustin qui faisait des signes à la bête et sans doute qu’il lui parlait : à la fin, elle vint ; elle se frottait contre lui, elle mit sa tête sur ses genoux ; mais il y eut un hurlement : Augustin avait pris Mousse par le collier, et on le vit qui le traînait l’espace de deux ou trois mètres, puis un grand mouvement en avant du garçon baissé ; puis voilà qu’il se redressait, se tournant vers le chalet ; il n’y avait plus de Mousse.

Alors les hommes se levèrent, les hommes vinrent à leur tour près du trou où Augustin les attendait ; il riait ; il dit : « Ça y est ! » Tous se penchèrent sur le trou. On n’apercevait rien à cause de l’ombre et aussi parce qu’à quelques mètres de profondeur un gros bloc s’avançait qui masquait l’ouverture ; on n’entendait rien non plus. Ils dirent : « Il a dû être assommé du coup. » Puis ils rentrèrent au chalet en parlant d’autre chose ; et ils allèrent se coucher à cause que la nuit venait. Une grande nuit de lune et d’étoiles ; une grande nuit de profond silence où une goutte d’eau qui tombe est un vrai bruit qui retentit au loin ; et il n’y a pour le troubler, de moment en moment, que le tintement d’une cloche à vache ou le soufflement du taureau.

 

*     *     *

 

Mais le lendemain, vers midi, un des bergers entra et dit :

— Vous ne savez pas, il gueule.

On avait déjà oublié de qui il s’agissait ; on demanda :

— Qui ça ?

— Le chien, bien sûr.

Étonnement.

— Puisqu’il ne disait rien, hier soir.

— Eh bien, allez-y voir vous-mêmes.

Ce fut Augustin qui y alla ; il revint, disant :

— C’est vrai, même qu’il gueule fort.

Alors, quand le soir fut venu, tout le chalet y alla voir, de nouveau, comme on disait, et aussi les autres chalets. On ne savait pas bien tout d’abord d’où les cris venaient, qu’on entendait distinctement ; ils semblaient arriver de très loin, affaiblis, étouffés, diminués par la distance ; il fallait se pencher sur le trou, mais alors tout à coup ils paraissaient très rapprochés. C’étaient de longs hurlements aigus, comme quand on dit d’un chien qu’il pleure à la lune : aigus, haletants, espacés, coupés de petits aboiements, un ou deux coups de voix, comme pour appeler, après ces longues plaintes : et il y avait un court moment de silence, puis les hurlements reprenaient. L’étonnant était qu’ils pussent durer si longtemps, n’ayant guère cessé de toute la journée et que la bête ne fût pas encore épuisée ; l’étonnant aussi qu’elle eût résisté à sa chute sur les rochers, à moins qu’elle n’eût été retenue en route, mais comment le savoir ? et on ne connaissait même pas la profondeur du trou : c’était de quoi les hommes discutaient, disant : « Il a de l’eau, bien sûr (on entendait un bruit de source), mais quant au manger !… il ne tiendra pas bien longtemps. » « Demain matin ! » « Oh ! tout au plus ! » Et tranquillement ils rentrèrent.

Vint la deuxième nuit, aussi belle que la première, aussi illuminée d’étoiles, avec le même grand silence : alors, distinctement, on entendit Mousse pleurer. Distinctement, ceux du chalet, une fois couchés, l’entendirent ; mais ils s’endormirent presque tout de suite ; quand ils se réveillèrent, Mousse pleurait toujours. Seulement, en même temps, tout ce qui est hommes et bêtes s’était réveillé autour d’eux, et les cris furent étouffés par les mille bruits de la vie.

Il n’y eut, ce jour-là, que les petites filles du maître du second chalet qui eurent l’idée d’aller vers Mousse avec le pain qu’on leur avait donné pour leurs dix-heures, et, l’émiettant, jetaient les miettes dans le trou, parce qu’elles pensaient que Mousse devait avoir faim. Puis elles se lassèrent et passèrent à d’autres jeux. Elles allèrent sur la prairie cueillir des bouquets de fleurs d’arnica, qui sont d’un jaune vif et parfaitement rondes ; et revinrent en tenant leurs bouquets des deux mains.

Vers le soir, on n’entendit plus rien. Cette troisième nuit non plus, on n’entendit plus rien. Ce n’est que le matin suivant qu’Augustin, passant près du trou, eut l’idée d’aller écouter, et n’entendait rien, en effet ; mais il se mit à appeler ; et, s’avançant dessus le trou, d’abord doucement, il cria : « Mousse ! Mousse ! »

Rien ne répondit ; il pensa : « C’est fini. » Pourtant il appela une seconde fois, et cette fois plus fort, puis de toutes ses forces (parce que la voix descend difficilement) : et tout à coup la réponse vint, à longs cris de douleur et rauques hurlements, lesquels ne cessèrent plus de toute la journée, qui était la troisième.

Et Augustin, de son côté, continuait à appeler, non par méchanceté, mais par amusement, et puis aussi peut-être parce qu’il aimait cette bête, mais il avait bien fallu s’en débarrasser, qu’est-ce que vous voulez ? on ne nourrit pas des bêtes inutiles : aussi il le flattait : « Mousse, Mousse, beau chien !… Viens ici, beau Mousse, viens vite !… Tiens, Mousse, tiens !… » et, chaque fois qu’il appelait, les cris éclataient plus aigus, les hurlements plus désespérés. Toujours on ne pouvait rien voir, seulement l’humide paroi aux gros blocs de roche en saillie ; puis il y avait cette fraîcheur qui montait, ce froid plutôt et ce souffle de froid, surtout sensible en ces jours chauds, avec le gai soleil brûlant, tout alentour, l’été tout bleu et vert, et bourdonnant de mouches. Il pensa : « Il dormait peut-être, ou il était découragé ; et puis aussi il se fatigue. »

Et il s’en alla vers les autres qui fauchaient pas très loin de là ; il leur disait : « Il dure encore. » « Pas possible ! » répondait-on. Et les hommes continuaient de faucher, chacun à sa place, faisant glisser en rond leurs faux dans l’herbe rêche, comme elle est dans les pâturages où le sol est un peu pierreux. Il y avait plus haut le beau troupeau de vaches rouges, et, les unes devant les autres, elles allaient se déplaçant en vives taches de couleur, comme des dames sur un damier : tantôt serrées et alignées, tantôt éparses au hasard ; puis quatre ou cinq en file se profilant sur une crête. Tout au fond du creux, le chalet fumait.

Ce fut alors le quatrième jour, puis le cinquième et le sixième, avec toujours plus de silence ; toujours moins de cris et plus de silence ; les hommes dirent : « Il est crevé. » C’était ainsi une habitude : ils passaient à présent volontiers près de la baume, quand ils rentraient manger ou quand ils rentraient se coucher : l’un ou l’autre et isolément, ou bien deux ou trois à la fois, et ils s’arrêtaient un moment et ils écoutaient un moment. Mais le sixième jour, quoiqu’ils eussent été quatre on cinq à passer par là, personne parmi eux n’avait rien entendu.

— Il est crevé !

Augustin dit :

— C’est pas sûr.

Et, comme il avait déjà fait, il alla et appela Mousse. Il appela longtemps sans parvenir à rien ; à la fin seulement, vint un faible gémissement : cette fois, plus de cris, rien qu’une espèce de soupir, comme en ont les petits enfants ; et même il se tut bientôt, encore qu’Augustin continuât à appeler. Il rentra donc, et dit :

— Il n’y est pas encore, mais ce sera bientôt la fin.

Ils s’étonnèrent tous de la dureté de la bête ; il faut bien dire aussi qu’elle n’avait jamais été gâtée et avait appris, dès le commencement, à se contenter de peu : seulement, d’autre part, elle n’avait pas, comme d’autres mieux nourries, des provisions dans le corps, de graisse, de muscles et de sang ; on sentit, ce soir-là, comme du respect chez les hommes, rapport à cette dureté.

Et, le septième jour, Mousse encore répondit.

Le huitième, Augustin n’alla au trou que vers quatre heures, quand il redescendit, il répondit :

— Plus rien !

Ce fut tout, jamais plus on n’entendit sortir du trou le moindre bruit, le moindre souffle. On ne peut pas dire qu’il y eut du soulagement. Il y eut surtout de l’indifférence. Il y eut principalement que le maître et les autres haussèrent les épaules, et en même temps un mulet venait, montant du village, avec un gros sac sur son bât. C’était un sac de sel pour donner à lécher. L’homme marchait devant et, de loin, appela le maître. Le maître se tourna vers lui, il avait sa pipe à la bouche. Il ôta sa pipe pour dire :

— Combien en as-tu de kilogs ?

L’homme répondit :

— Cinquante.

LE CHEVAL DU SCEAUTIER

Érasme l’acheta pour nonante francs seulement à la foire de Saint-Martin. Mais le plus beau de l’affaire fut son arrangement avec Jean Duc. Car il alla vers Jean Duc et lui dit : « Je l’achète nonante francs, et les paie, ces nonante francs, mais c’est à condition que tu t’engages à me le racheter le jour du nouvel an, pour cinquante francs, intérêts compris. » L’affaire n’était pas mauvaise. Jean Duc avait consenti. Mais pour le sceautier elle était très bonne, parce qu’il avait sa grange à bâtir.

Il avait fait le raisonnement suivant : « Il me coûte quarante francs, je l’ai trois mois pour ce prix-là, ça ne fait pas quatorze francs par mois ; en trois mois, j’ai le temps d’amener tout mon bois, sans compter le sable et les pierres, et il ne me coûtera pas cher à nourrir. »

C’était cela qui lui était le plus sensible, cette idée qu’il n’aurait pas besoin de toucher à son foin, et que, quant à sa paille, il n’en dépenserait que tout juste ce qu’il faudrait.

Car à présent il faut savoir pourquoi Jean Duc lui rachetait la bête et que c’était pour la manger. Certes, elle ne serait pas grasse, ne l’étant pas déjà quand l’autre l’avait achetée, ni tendre de viande non plus ; mais les vaches font un trop gros prix, les cochons se revendent bien, et Jean Duc vivait à l’économie, ayant, outre sa femme, six enfants à nourrir. Et il avait appris à ne plus faire très attention à ce qu’il avait sous la dent, ni au goût que cela avait, pourvu qu’à la fin du repas il se sentît l’estomac plein, avec, dans tout le corps, cette bonne chaleur qui monte de la digestion.

C’était un cheval d’au moins quatorze ans, mais qui en paraissait vingt ou trente, ou plutôt il n’avait plus d’âge ; et par où il avait passé, par quels longs tourments de chaque minute et quelles dures privations de nourriture et de repos, jusqu’à ce qu’il fût arrivé dans ce coin perdu de montagne, qui l’aurait su dans le détail ? mais tout l’ensemble s’en lisait dans son pauvre œil éteint, bleuâtre, et aux coutures de son corps. Sa robe, dans les commencements, avait été parfaitement blanche ; usée maintenant, à certaines places le cuir se montrait à nu ; ailleurs il y avait des transparences roses, il y avait des places vertes, et tout ce qui était du dessous du ventre et des jambes n’avait plus aucune couleur, prenant tour à tour celle de la boue et de la poussière. Tout ce bas était teint et éclaboussé de boue jaune ; avec cela, un poil bourru, dressé en touffes opiniâtres, comme ces cheveux qui n’ont pas de pli, où restaient pris des brins de paille ; l’échine en arc, et tellement pliante qu’à chaque moment il semblait qu’elle allait casser ; la croupe faisant saillie sur deux jambes aux boulets enflés, deux jambes pas bien équarries ; une sorte de tête en bois au relief rongé par le temps, à la forme de vieille poutre où rien qu’un œil s’ouvrait, l’autre étant crevé ; et alors, dans ce trou chassieux et coulant, grouillait un noir essaim de mouches. Une tête qui de plus en plus s’était abaissée au bout du long cou affaibli, jusqu’à toucher terre aux montées, et qui plus jamais ne se redressait.

On mit le Blanc à l’écurie des chèvres, l’autre étant trop bonne pour lui.

Elle n’avait point de fenêtre, ni aucun trou percé pour l’air et la lumière ; la porte en était si basse qu’il s’écorchait l’échine au linteau en entrant ; il butait de ses sabots trop lourds à la traverse dans le bas. À peine une porte d’ailleurs, une simple ouverture découpée dans les planches, dont le battant joignait si mal que le vent entrait librement. Il n’avait d’autre litière qu’une poignée de sciure répandue ; on l’attacha par une corde à un anneau pris dans le mur.

Et, dès le lendemain du jour où on l’avait amené au village, tout essoufflé encore de la longue montée, au tout premier matin, quand la montagne apparaît grise au-dessus des prés restés noirs, Érasme vint le prendre et le traîna dehors en le tenant par la crinière. Là était la charrette aux deux fortes roues faites pour rouler parmi les cailloux et à l’épais brancard rugueux, où on l’attela, sur quoi Érasme prit les guides. La bête se tendit, la charrette grinça, et ce fut le premier de ces longs jours qui vinrent, qui firent ensemble trois mois.

Il y avait déjà des gens sur les chemins : ils s’arrêtaient et ils riaient. On s’engagea dans le village ; là aussi les gens riaient. Mais Érasme, assis de côté sur le devant de la charrette continuait tranquillement à faire claquer son fouet ; à chaque claquement une touffe de poils arrachée s’envolait, seulement la bête n’allait pas plus vite, parce qu’elle ne pouvait pas.

En effet, la chose la plus étonnante était la façon dont elle boitait ; il y avait bien de quoi rire. À chaque pas qu’elle faisait, il semblait qu’elle allait tomber de côté, toute la croupe basculait de droite à gauche, comme quand on charge lourdement un des plateaux d’une balance, tandis que l’autre reste vide ; lourdement elle basculait, puis ce mouvement de bascule se communiquant tout le long du corps, atteignait enfin le train de devant et il paraissait qu’il allait céder, pourtant d’un grand effort il arrivait à s’affermir, mais aussitôt la manœuvre recommençait. On ne pouvait pas dire qu’elle marchait, cette bête. C’était tomber qu’il aurait fallu dire et tomber tout le temps pour tout le temps se relever.

Cependant les prés, peu à peu, étaient montés à la lumière, la montagne devenait rose, et, arrivé à la carrière, Érasme s’était mis à charger sa charrette.

 

*     *     *

 

Le sceautier construisait sa grange un peu au-dessus du village. Le chemin qui y mène prend la pente de front : entre les barrières penchées, derrière quoi sont les petits jardins, il monte tout droit, pierreux, poussiéreux, brûlé de soleil ; le cinquième jour déjà, la bête tomba.

On lui mettait une charge de pierres au moins aussi forte qu’à un cheval ordinaire, même plutôt plus forte puisqu’on n’avait pas à la ménager ; vers le soir, elle chancela, glissa des quatre fers et s’abattit tout de son long.

C’était à l’endroit le plus raide, en sorte que la charrette, cédant à son propre poids, se mit soudain à redescendre, entraînant le Blanc avec elle, le faisant se meurtrir et se déchirer aux cailloux, et ne s’arrêta qu’en butant du cul dans la haie.

Le Blanc ne bougeait plus. Il était étendu sur le côté, le cou allongé, une des jambes de devant repliée sous lui, l’autre étendue, son œil crevé tourné en l’air, et on ne voyait qu’il était vivant qu’au soulèvement de ses flancs.

Érasme jura. Puis il prit son fouet par le petit bout ; il cria : « Hue ! », le Blanc ne bougeait toujours pas. Alors Érasme tapa ; le Blanc leva la tête, et il fit un effort pour se lever sur le train de devant ; mais, pris sous le poids des brancards et de la charrette versée, presque aussitôt il retomba. Érasme tapa de nouveau, d’abord avec le fouet, ensuite avec les pieds : tout fut inutile. Cependant, comme il criait très fort, et jurait, et que le village était à deux pas, de tous côtés des hommes étaient accourus, et il y eut encore un moment d’amusement pendant qu’ils aidaient Érasme à dételer sa bête et à redresser la charrette (qu’il fallut d’abord décharger). Puis l’habitude vint, et on ne prit plus garde au Blanc.

Pendant tout un mois, il traîna des pierres ; et il tombait au moins deux ou trois fois par semaine ; jamais un seul moment il n’était arrêté ; tantôt il descendait à vide à la carrière, tantôt il remontait avec son poids de pierres ; mais, à part le court moment qu’il fallait à Érasme pour décharger ou charger sa charrette, tout le temps il était en route ; ainsi en profil sur la pente, avec son grand mouvement saccadé du cou en avant et le balancement en avant de tout son corps, de plus en plus lent, de plus en plus affaissé, de plus en plus essoufflé et tendu ; et de plus en plus le fouet claquait fort, de plus en plus Érasme criait.

Après les pierres, vint la charpente. Alors le chemin que le Blanc fit fut en sens inverse. Tandis qu’avant il descendait à vide et remontait chargé, c’est à présent à vide qu’il montait et il descendait avec sa charge. Il semblait qu’il dût y trouver du soulagement, ce fut le contraire. La charrette avait bien un frein, mais il ne fonctionnait pas et pas un seul moment Érasme n’eut l’idée de le faire réparer ; d’ailleurs eût-il marché, qu’Érasme ne s’en serait pas servi ; alors ce gros poids de planches et de poutres pesant sur la bête, d’en haut, sans être retenu par rien, il portait tout entier sur les jambes du Blanc ; arc-bouté sur son train d’arrière, il se laissait glisser des quatre fers ; ses pauvres sabots déjà tout usés rayaient profondément le sol rugueux et poussiéreux, amoncelant devant eux les pierres qui dévalaient en bruissant ; son collier remontait le long de son cou écorché, et, quand par hasard, à un endroit plat, il réussissait à reprendre pied, vite un grand coup de fouet le faisait repartir. Pas plus de repos d’ailleurs qu’au temps où il charriait les pierres, et tout un mois encore il charria du bois.

Mais le mois des pires tourments fut le troisième et le dernier, où il lui fallut descendre à la gare chercher la chaux et le ciment. C’est tout au fond de la vallée ; tout près de là coule le fleuve, d’où on extrait le sable, dont il avait aussi plusieurs voyages à faire ; et la route descend faisant de grands lacets au travers de la côte abrupte à petits bois de pins et à ressauts pierreux ; on compte, au pas, deux bonnes heures pour descendre et au moins trois pour remonter ; il fit deux voyages par jour. L’hiver venait et d’abord la montagne fut enveloppée de brouillard, puis ce brouillard se secoua en neige, mais elle n’alla pas plus bas que le village. Au-dessus de soi, on voyait monter les grands étages blancs tachés de noir par les bois de sapins ; au-dessous s’enfonçaient les prés à la courte herbe jaune, traversés en largeur par d’étroits rectangles de champs ; pour le reste, un ciel bas et gris où les hauts sommets restaient invisibles. Le Blanc tirait, il tirait toujours, il continuait à tirer, et de plus en plus il boitait, et de plus en plus sa tête trop lourde pendait et traînait devant lui, mais il fallait bien qu’il tirât quand même, parce qu’Érasme était là. Par moment toutefois, le fouet ne servait plus à rien. Mais Érasme avait trouvé un moyen. Il prenait le Blanc par la bride, lui tordant le mors dans la bouche ; alors on voyait un long frisson se lever à la nuque du Blanc et, comme quand le vent court sur l’herbe des prés, glisser en ondulant le long de son échine ; et il repartait malgré tout, parce que la douleur était trop grande, et on entendait sous le fer du mors les dents craquer.

Et toute la chaux, et tout le gravier, et tout le ciment du sceautier, furent ainsi montés, qui ne lui coûtèrent pas cher. Il en manqua pourtant une charrette, et ce fut la dernière, laquelle resta en chemin. Ce soir-là, le Blanc, une fois de plus, s’abattit. Mais jusqu’alors il s’était relevé ; cette fois-là, Érasme eut beau faire, le Blanc ne se releva pas. Comme on était encore assez loin du village, il n’y avait personne non plus pour venir l’aider. Érasme cria, jura, tapa ; il tapa du fouet, du manche du fouet, du gros bout du manche, il tapa du pied ; il tapa partout, à la tête, aux jambes, dans les côtes, au ventre, – inutilement. Et il tordit de nouveau longtemps la bouche au Blanc, essayant de lui soulever la tête, mais elle retombait comme à une bête crevée. Ayant donc détaché le Blanc, il fut forcé enfin d’abandonner la charrette.

Quant au Blanc, une fois dételé, il arriva à se remettre en route. Mais il faisait nuit, Érasme avait faim ; et il était plein de colère. Alors, pour se venger, il monta sur le dos au Blanc ; et deux fois encore, pendant le chemin, le Blanc s’écroula sous le poids d’Érasme, parce qu’il faisait exprès de sauter en l’air et de se laisser lourdement retomber sur l’échine pliante et creuse, et il lui labourait le ventre avec ses talons.

Quand le Blanc fut à l’écurie, on l’entendit qui se laissait tomber de fatigue et d’épuisement ; Érasme ne lui donna rien à manger.

Il alla vers son père et lui dit :

— C’est fini, il n’en peut plus.

Le sceautier se gratta l’oreille et dit :

— Il faudrait emprunter le cheval à Ambroise pour aller chercher la charrette. On n’aurait plus besoin du Blanc.

— Ce serait le mieux, dit Érasme.

Ainsi fut fait. Le même soir, le sceautier alla chez Jean Duc.

Le lendemain matin, le Blanc traversa le village une dernière fois. Il était tout taché de sang en plaques noires écaillées, au cou, aux genoux et aux flancs ; ailleurs, il y avait des déchirures fraîches, elles étaient rose clair. Il semblait fait en vieilles poutres avec une peau flottante dessus, et elle tremblait quand il avançait, mais, quand il était arrêté, c’étaient ses jambes qui tremblaient. Il n’avait engraissé que du ventre, mais énorme, ce ventre, et qui se balançait pesamment comme aux vaches ; quand on tapait dessus, il faisait un bruit de tambour. Et il y avait eu longtemps une grande tristesse dans l’œil qui lui restait de bon ; à présent, même cette tristesse était éteinte ; il n’y subsistait rien qu’un vague brouillard bleu sombre où venait peu à peu la nuit.

On traîna encore le Blanc jusque derrière le raccard à Jean Duc. Et comme, quelques jours après, le sceautier demandait à Jean Duc comment il l’avait trouvé :

— Oh ! bien, répondit Jean Duc, un peu fort de goût, mais j’aime assez ça.

QUERELLE
ENTRE LES GENS D’AUDEYRES
ET CEUX
DE RANDOGNE-D’EN-HAUT

à Benjamin Grivel.

Le commencement de cette querelle vint de la source des mayens. Il n’y avait que cette source ; un jour, on s’aperçut qu’elle ne coulait plus.

Christine, ce jour-là, avait envoyé sa fille, la petite Marie, avec le seau, chercher de l’eau. La petite Marie s’en revint, son seau vide.

— Maman, il n’y a plus d’eau.

— Grande bête ! dit la mère, et elle lui prit le seau des mains.

Mais quand, un peu plus tard, son mari arriva, lequel prit le seau à son tour, et s’en alla à son tour à la source, il lui fallut bien reconnaître que la petite avait dit vrai.

Ce qui était grave, car, dans le pays, l’eau est rare. Et la source une fois tarie, il ne restait à ceux d’Audeyres qu’un petit ruisseau, très souvent à sec, à un bon quart d’heure de là. C’est ainsi que, trois jours de suite, on vit tantôt Christine, et tantôt son mari (ils n’étaient que les deux encore à être montés du village), aller au ruisseau chercher l’eau.

Cela jusqu’au moment où arriva le père Ignace. C’était un petit vieux à longs bras et à courtes jambes, tout voûté et cassé en deux, mais rusé et habile aux choses de la vie. Lui aussi alla à la source. Et comme il en redescendait, il appela Jean-Paul qui fauchait près de son mayen :

— Eh ! Jean-Paul !

lui faisant signe de venir.

— Alors, dit-il, as-tu des yeux ?

Il parlait volontiers de façon obscure, avec des phrases à plusieurs sens, à quoi on ne savait jamais bien que répondre, en sorte que Jean-Paul ne répondit rien, attendant de voir où l’autre allait en venir.

— L’eau, sais-tu où elle a passé ?

Et comme Jean-Paul paraissait surpris :

— Va le demander à ceux de Randogne.

— Pauvres innocents ! reprit-il, on leur tondrait la laine sur le dos. C’est simple comme des brebis. Alors tu as cru que l’eau d’une source, qui n’a jamais tari, d’aussi loin que je me souvienne, et j’ai septante-deux, tu sais, tu as cru comme ça qu’elle avait filé toute seule ?

Jean-Paul tout honteux, se taisait.

— Eh bien, continua Ignace, si tu veux savoir où elle est, monte jusqu’au creux de Tschampi, et regarde ce qui sort au milieu du creux de Tschampi, et goûte ce qui sort de là : tu viendras me dire ce que tu en penses.

C’est ce que Jean-Paul avait fait et, quand il reparut, il était dans une grande colère. Il faut expliquer que la source sort une première fois de terre, beaucoup plus haut que les mayens, juste au-dessous des pâturages, puis elle rentre dans la terre. Tout près de là est la borne qui limite les deux communes ; là aussi la pente se partage et tombe, comme en deux grands pans. Un de ces pans est sur les Audeyres, l’autre sur Randogne-d’En-Haut ; alors, sans doute à cause des plissements du sol, puis, parce que l’eau est capricieuse, un second suintement s’était fait, quelque temps avant, un peu au-dessous du premier, sur le territoire de ceux de Randogne, mais un tout petit suintement, un simple affleurement de l’eau : n’importe, il était arrivé ceci, que les gens de Randogne avaient eu une idée : ils s’étaient mis à creuser à cette place, et l’eau bientôt avait jailli, toute une belle source vive ; seulement, du même coup celle des mayens d’Audeyres avait cessé de couler.

— Eh bien ? dit Ignace à Jean-Paul.

Il riait dedans sa barbe blanche, mais Jean-Paul, lui, ne riait pas. Il avait les sourcils froncés, un pli se creusait à son front têtu ; puis, la tête en avant, il haussa les épaules, parce qu’il était d’humeur difficile, et ce haussement voulait dire : « Ça ne se passera pas comme ça. »

Cependant, les gens montaient du village. Quand les foins sont faits au village, on monte ainsi dans les mayens où l’herbe est plus longue à pousser. Les petites maisons de bois se remplirent l’une après l’autre. Beaucoup de filles et de femmes, les hommes en plus petit nombre, avec rien qu’une vache ou deux, les autres étant en montagne. On reste aux mayens trois semaines, un mois. Et c’est ainsi tout un nouveau petit village qui se fait, mais beaucoup plus éparpillé que l’autre, et les maisons sont aussi plus petites, avec une chambre, quelquefois même pas de chambre : et, dans ce cas, on couche sur le foin.

Donc, les gens arrivaient, et à mesure qu’ils arrivaient, la nouvelle se répandit. Quand on vit le long chemin qu’il y avait jusqu’au ruisseau, il y eut beaucoup de colère. Seulement on n’y pouvait rien ; et, comme Christine avait fait, tout le monde se mit à aller au ruisseau, remplissant tout ce qu’on trouvait, jusqu’à des vieux tonneaux et jusqu’aux seilles à lessive, afin de s’épargner la peine.

Puis le président enfin arriva, qui fut l’un des derniers. Aussitôt Jean-Paul alla le trouver et ils discutèrent ensemble. Puis on alla chercher Ignace et on discuta de nouveau. L’avis de Jean-Paul était qu’il fallait que le président se rendît immédiatement chez son collègue de Randogne pour lui annoncer ce qui se passait (« Comme s’il pouvait l’ignorer ! » répondait Ignace), mais Jean-Paul ne l’écoutait pas, parce qu’il s’échauffait. On porterait plainte au Conseil d’État !

— Comme si on pouvait faire reprendre à l’eau sa bonne direction ! Le mieux, disait Ignace, était de leur rendre la pareille, avec intérêts, quand on le pourrait ; il fallait seulement guetter l’occasion, et puis, en attendant, trouver une autre source.

Il clignait de l’œil en parlant ainsi.

— J’ai idée comme ça qu’ils ne perdront rien à attendre… Sans quoi, vous allez discuter et vous n’arriverez à rien, et ils se moqueront de nous.

Le président balançait, trouvant bien d’une part qu’Ignace avait raison, mais jaloux d’autre part des droits de la commune, jaloux aussi de son autorité ; et d’autres hommes survenant, dont un municipal, qui furent tous de l’avis de Jean-Paul, la démarche fut décidée.

Ainsi, disaient-ils, on aurait été par les droits chemins, non par des détours, comme Ignace voulait, ce qui leur paraissait un premier avantage. Mais ils se trompaient. Ceux de Randogne répondirent qu’ils étaient chez eux, qu’ils avaient fouillé sur leur territoire, et que c’était tant pis si ceux d’Audeyres manquaient d’eau.

Il semblait bien que légalement ils eussent raison, si bien que les choses, d’abord, en restèrent là.

Souvent, dans le pays, il y a de ces rivalités de communes et de ces conflits d’intérêts ; aussi, dans le train ordinaire, plus les villages sont voisins, plus aussi ils sont ennemis ; et bientôt ces querelles, de l’ensemble des citoyens, descendent aux particuliers ; on se venge entre individus du mal fait par tous à tous à la fois ; peu à peu les haines vont s’envenimant et se multiplient.

Huit jours après leur refus de s’entendre, les gens de Randogne-d’En-Haut trouvèrent dans leur source un cadavre de chien, crevé depuis longtemps sans doute, tellement il puait et il infectait l’air.

La réponse ne se fit pas attendre. Quelques jours de nouveau, et un homme d’Audeyres passant la nuit près de Randogne reçut une pierre à la tête. Il est vrai que la pente à cet endroit est raide et qu’il y a des fois des éboulements de terrain : mais le coup avait bien porté, même l’homme fut obligé de garder le lit toute une semaine, ayant la peau fendue et l’os du crâne mis à nu.

Ceux de Randogne-d’En-Haut (s’ils y étaient pour quelque chose), ne s’en tinrent pas là. Il y avait un garçon d’Audeyres qui se nommait Pierre Bonvin, qui fréquentait une de leurs filles, Phémie ; et il allait souvent la voir le soir, lui donnant rendez-vous dans des coins écartés, car ils n’avaient pas encore la permission de se fréquenter, et les mariages sont rares entre ceux d’Audeyres et ceux de Randogne, mais ils se cachaient bien et personne encore ne les avait surpris. Ce soir-là, il lui avait donné rendez-vous dans un petit bois de pins à mi-chemin entre les deux villages, un peu au-dessus du sentier qui les joint. Il fut le premier arrivé, et s’était assis pour l’attendre à quelques pas de la lisière, cherchant à voir entre les troncs, – quand tout à coup, derrière lui, le sol résonna sous des pas nombreux, et, avant qu’il eût eu seulement le temps de se retourner, il fut pris aux épaules, saisi à bras-le-corps, jeté à terre, retourné, et une main s’était posée sur sa bouche, en sorte qu’il ne pouvait même pas crier ; il fut ficelé, ligotté, enroulé de la tête aux pieds dans une cordelette à nombreux tours et nœuds serrés, puis balancé en l’air et lancé du haut du talus dans un buisson d’épine blanche, où il se déchira la figure et les mains. Il y passa la moitié de la nuit, n’arrivant pas à défaire ses nœuds ; d’ailleurs, tombé à la renverse dans l’épais buisson résistant, il n’y avait que ses pieds qui touchassent terre, le reste du corps était suspendu ; et ce ne fut qu’au bout d’un long moment qu’il put dégager d’abord une main, l’autre ensuite ; puis, les mains une fois libres, prendre son couteau dans sa poche. Il faisait presque jour quand il rentra chez lui. Comme c’était un garçon doux, il ne chercha pourtant aucunement à se venger. Il écrivit seulement une lettre à Phémie, où il lui disait :

 

« Ma chère Phémie,

» Tout cela est venu par la faute de la chicane, et je sais bien que tu n’y peux rien, mais il va être difficile que je continue à aller te voir, parce qu’ils vont me surveiller. Ne pourrais-tu pas, toi plutôt, venir me voir ? On se trouverait aux Rochettes ; tu aurais le prétexte de venir voir ta sœur et c’est moi que tu viendrais voir, et pour le détail on s’arrangerait. Mais réponds-moi d’abord par une bonne lettre, et par un bon baiser au mien que j’ai mis en haut de la page à droite, et j’ai fait un rond à la plume autour, pour que tu trouves tout de suite la place.

» Ton ami qui t’aime.

» PIERRE BONVIN. »

 

Parce que l’amour la tenait, elle n’hésita pas à venir. Alors ce fut elle qui fut chiffonnée ; et elle se sauva sans avoir pu rejoindre Pierre.

Pendant ce temps, ceux des mayens continuaient à aller puiser leur eau au ruisseau. L’été ayant été très chaud, cette année-là, il ne coula bientôt qu’à fil : il fallut élargir le lit et y creuser un trou profond, chose difficile dans ce sol pierreux, mais au moins, de cette manière, n’y avait-il point d’eau perdue. Il y avait seulement que, tout le temps brassée et agitée, elle était trouble et savonneuse. Et tellement le chemin des mayens au ruisseau avait été de fois fait et refait, qu’un sentier à la fin s’était tracé dans l’herbe, comme une couture en fil blanc, en bordure aux carrés de prés, qui tournent doucement, entre les bois, avec la pente.

Puis l’été tira vers sa fin, et les gens des mayens redescendirent au village, lequel n’est jamais à court d’eau, ayant à lui seul deux fontaines, aux larges vieux bassins de bois, avec un jet comme le bras ; mais les rancunes et les haines redescendirent avec eux, et le temps ne les calma pas : il les mûrissait au contraire, outre qu’elles trouvaient sans cesse occasion de se renouveler ; et ces nouvelles qui venaient se joignant aux vieilles, qui allaient croissant, cela fit à la fin un trop grand poids au fond des cœurs ; il fallait bien que la chose, une fois ou l’autre, éclatât ; ainsi, avant l’orage, longtemps l’air est lourd et semble en repos, mais on entend déjà un grondement lointain, puis tout à coup le ciel est fendu par l’éclair. Et soit ceux d’Audeyres, soit ceux de Randogne, étaient bien forcés quelquefois de venir les uns chez les autres, car il y a les affaires quand même, et il y a la vie quand même ; mais ils choisissaient leur moment et ils n’entraient plus à l’auberge.

 

*     *     *

 

Le jour de la Saint-Léonard, qui tombe le 6 de novembre, il y a chaque année une foire au chef-lieu. À ce moment, les vendanges sont finies, pourtant il fait souvent encore beau et chaud, dans ce pays au climat sec, bien enfermé dans ses montagnes : on y vient de partout. On y vient pour vendre son vin, on y vient acheter des habits pour l’hiver, on y vient simplement pour s’amuser et boire, c’est une belle grande foire, c’est la plus grande de l’année.

Sur la vaste place carrée sont les vaches et le gros bétail ; autour, à l’ombre des platanes, se tient le marché aux cochons ; puis, de là, par toute la ville, le long des larges rues aux pavés inégaux, vont se succédant les échoppes, tandis qu’au-dessus des toits plats, deux hauts rochers pointus, tout dorés de soleil, découpent sur le ciel en nettes silhouettes les ruines de deux vieilles tours.

Partout un grouillement de monde, des mulets bâtés ou sellés ; par-ci par-là, un char à bancs, mais ils sont en très petit nombre, à cause des chemins trop raides et pierreux ; surtout des gens à pied, vieux et vieilles, hommes et femmes, garçons en veste noire, filles à fichus de couleur ; tout cela allant pesamment, dans un trimbalement de gros souliers ferrés ; cela se déplaçant lentement en deux sens, avec des remous devant chaque étalage, où on voit briller des rubans, et flotter en l’air des chemises, et se balancer des chapeaux ; tout cela allant et venant, et s’engouffrant dans les cafés : là des bruits de dispute et des coups de poing sur les tables ; l’odeur du vin sur tout cela, sur tout cela de la poussière, sur tout cela un grand soleil.

Ils ont des figures barrées de moustaches ou embroussaillées de barbes, avec des cheveux collés sur le front. Ils ont les épaules rentrées, et balancent le corps, le menton en avant. Ils tiennent des bâtons noueux. Ils vont par deux ou trois, ils font des groupes au coin des rues. Et d’abord, posément, ils discutent de leurs affaires, se comptent des écus dans le creux de la main, soupèsent le pis des vaches et sont des tranquilles marchands, – seulement le vin s’en mêle bientôt, et plus on va dans la journée, plus la brute nature sort. Tout ce qu’on a caché, refoulé au dedans de soi, finit peu à peu par sortir au jour ; les voix montent, les gros mots viennent ; il y en a qui ont été volés, ils crient qu’ils ont été volés ; il y en a qui ont volé, ils se vantent d’avoir volé ; on ricane, on se bourre, on se prend au collet. Et les cafés de plus en plus sont pleins de monde, tandis que les rues lentement se vident, parce que le soir approche déjà, et les femmes se mettent en route pour rentrer, qui sont, elles, pâles et douces, et toujours fatiguées et vieilles avant le temps.

Ainsi va le train de ces foires, et il faut mettre autour la ville, avec sa rocaille brûlée, son encerclement de montagnes, les unes plus lointaines, bleues déjà dans l’éloignement, les autres toutes proches et tombant jusqu’à elle par grands ressauts de prés, de forêts et de vignes, mais tout à fait fermées pour l’œil, formant exactement un rond sur l’horizon. Une race qui tient du roc d’où elle sort, et jette le feu comme lui au choc, et le reste du temps taciturne et fermée, mais à certains moments portée à tout et prête à tout, ayant le goût du sang et le besoin des coups : ainsi lorsque le vin l’échauffe, – qui est lui aussi un vin de caillou, un vin de soleil, épais et violent. Ce qu’il était nécessaire de dire pour faire comprendre à quoi ils en vinrent, ceux de Randogne et ceux d’Audeyres, ce soir-là.

Il ne s’était point conclu de marché entre eux, de toute la journée ; ils s’étaient tenus séparés, cherchant à s’éviter, et avaient été en deux bandes ; mais, à cause de la confusion qui marquait la fin de l’après-midi, ils avaient bien fini par se mêler quand même, et dans l’ivresse qui venait on sentait gronder les vieilles colères. Particulièrement chez Jean-Paul. D’abord, par l’effet de sa nature ; et puis par l’effet d’une ancienne haine qu’il portait à un certain Cordonnier de Randogne, qui l’avait autrefois trompé dans une affaire d’achat de bois.

Cela s’était ajouté chez lui à cette histoire de la source ; et à présent qu’il avait bu, ces vieux souvenirs revivaient en lui, comme s’ils dataient de la veille, et le brûlaient en dedans. C’est ainsi que, vers les six heures, étant entré au Soleil d’Or qui était bien le huitième café où il s’attablait depuis le matin, et s’y étant assis avec son frère André, le vieil Ignace, un nommé Duc et deux autres garçons du village, s’étant donc installés là et ayant commandé deux litres de fendant, il aperçut soudain, dans le fond de la salle, Cordonnier qui le regardait.

Lequel Cordonnier était là avec quatre hommes de Randogne. Et, Cordonnier le regardant, Jean-Paul aussi le regardait. D’ailleurs le café regorgeait de monde : toutes les tables étaient occupées, il y avait un grouillement confus de têtes, de cous penchés, de poings levés, avec une épaisse fumée où tout détail disparaissait : leurs yeux s’étaient trouvés pourtant. Ils restaient attachés par les yeux l’un à l’autre ; et leurs yeux ne se quittaient point, seulement séparés parfois par un objet interposé : quelqu’un qui se levait, la servante apportant des verres. Et le vieil Ignace à la fin, se mit à dire :

— Ne regarde pas trop du même côté, Jean-Paul.

Mais Jean-Paul n’obéit pas. Et, voilà, tout à coup Cordonnier haussa les épaules. Il haussa les épaules, et lourdement les laissa retomber, d’un geste de mépris qui fit que Jean-Paul brusquement pâlit ; et brusquement il s’était mis debout. Alors, d’une voix forte qui domina toutes les autres :

— Viendras-tu me chercher, Cordonnier, cria-t-il, ou est-ce qu’il faudra que j’aille te chercher, parce que, ce que nous avons à nous dire, ça se dit de tout près, tu sais.

Ignace déjà l’avait fait rasseoir, car il était le seul à avoir de l’autorité sur lui, et personne d’autre qu’Ignace n’aurait osé le toucher. Quant à Cordonnier, il avait fait semblant de ne pas entendre, et avait détourné la tête. Si bien que les choses, un moment, parurent devoir en demeurer là ; mais un court moment seulement, car un des hommes de Randogne, presque aussitôt recommença :

— Est-ce que l’eau vous manque toujours, que vous buviez ainsi le vin ? Quand on le boit, le vin, il faut pouvoir le supporter, sans quoi il vous tourne la tête.

Là-dessus, Cordonnier, qui avait le cœur lâche et qui avait besoin d’être soutenu et encouragé, prit la parole à son tour :

— Est-ce que la tête te tourne, que tu te rassieds aussitôt levé, Jean-Paul ?

Tout le café, à présent, écoutait, et tout le monde éclata d’un gros rire. Jean-Paul s’était mis debout de nouveau, et il tendait le poing vers Cordonnier. Ignace cependant l’avait pris par le bras, son frère André le tenait par sa veste, mais il se débattait, et il continuait à menacer du poing Cordonnier, lequel ne semblait point le voir, ce qui irritait Jean-Paul davantage. Il criait :

— Fais seulement attention, Cordonnier, que je ne te fasse pas tourner, à toi aussi, la tête, et de la bonne façon !…

Mais il s’embrouillait dans ses mots, sa langue étant embarrassée, et ses idées alourdies par le vin ; et ceux de la table là-bas, se poussant de l’épaule, riaient toujours plus fort et se chuchotaient des choses à l’oreille ; on entendait parfois un mot : « Leur source… », ou bien : « C’est des malins », ou bien : « Ils sont trop fins pour bouger de leur place… », puis les gros rires reprenaient, et Cordonnier faisait exprès de rire plus fort que les autres, d’un rire aigu qui sonnait faux ; si bien qu’André et ses trois compagnons, qui jusque-là étaient demeurés calmes, commencèrent aussi à se fâcher. Ils ne retenaient plus qu’avec peine Jean-Paul, qui se débattait toujours davantage, jeté tout entier en avant. Pendant ce temps, les gens du café l’excitaient :

— Vas-y ! Jean-Paul. As-tu peur de lui ? oui ou non ? Est-ce parce qu’il est gros ?

Ce Cordonnier était, en effet, un gros homme, avec un ventre ballottant et des joues alourdies de graisse, ce qui est rare dans le pays ; et cette idée les amusait qu’il pourrait s’empoigner avec ce petit homme maigre et sec de Jean-Paul, qu’on devinait pourtant plus fort.

Il n’y avait qu’Ignace qui avait gardé son sang-froid, ayant l’esprit plutôt tourné au comique des choses et à la plaisanterie.

— Écoute, Cordonnier, commença-t-il à dire, je ne t’ai pas toujours connu aussi fier. Souviens-toi un jour que tu étais seul, tu n’étais pas fier ce jour-là. Tu es de ceux qui demandent pardon quand ils sont seuls, et sont plus volontiers à genoux que debout, et joignent plutôt les mains que de faire le poing, quand ils sont seuls ; mais tu n’es plus seul aujourd’hui.

Il avait une façon tranquille de dire les choses, qui faisait que les rieurs étaient toujours de son côté. Parce qu’on le sentait appuyé sur la vérité et que sa voix avait l’accent, qui ne trompe pas, de la certitude ; ainsi la position fut retournée, et l’avantage tout de suite passa du côté de ceux d’Audeyres, seulement Cordonnier était devenu vert.

— Il y avait un temps, cria-t-il à Ignace, où vous ne parliez pas si bien, mais il ne vous reste que ça, alors c’est tant mieux si vous parlez bien. Mais, puisque vous parlez si bien, ne feriez-vous pas mieux de lui conseiller, à votre voisin, de venir me parler ici, parce qu’on s’entend mal, à cette distance.

Il n’eut pas le temps d’achever. Jean-Paul, d’un mouvement brusque, s’était débarrassé de ceux qui le tenaient ; un grand vide aussitôt s’était fait devant lui ; et Cordonnier était encore assis, qu’il fut empoigné au collet, qu’un poing s’abattit sur sa tête, et il tomba à la renverse, entraînant avec lui la table, dans le fracas des verres et des litres brisés. En même temps, André et les autres s’étant jetés à la suite de Jean-Paul, ceux de Randogne se portèrent à leur rencontre : d’autres tables s’écroulèrent, les tabourets tombaient de tous côtés, tout fut dans la confusion. On vit des corps s’étreindre et ils roulaient sur le plancher, des mains tout de suite abaissées se levaient au-dessus des têtes, tout le café était debout ; et on ne distingua plus rien, jusqu’à ce qu’enfin la porte s’ouvrit, et la gendarmerie parut, que le patron avait couru chercher.

Alors on vit reparaître Jean-Paul, qui se relevait de dessus Cordonnier étendu par terre ; il sauta par la fenêtre, et, derrière lui, André et les autres. Ignace seul demeura là. L’ordre d’ailleurs fut vite rétabli ; il y a trop de ces batailles, les jours de foire, pour qu’on s’y attarde beaucoup, d’autant plus qu’à part le verre cassé, il n’y avait pas eu grand mal. Cordonnier, non plus, n’osa pas trop se plaindre, sachant que tout le monde ne serait pas de son côté ; on prit donc simplement le nom de Jean-Paul, ensuite les gendarmes firent vider les lieux ; les gens en furent quittes pour aller boire ailleurs.

Seulement Cordonnier, étant sorti avec ceux de Randogne, il ne les quitta point, mais il les fit entrer dans le premier café qu’ils rencontrèrent sur leur chemin ; et là, d’abord, il leur paya à boire ; sur quoi il se mit à leur parler bas. Le résultat de l’entrevue fut qu’ils commencèrent à aller ensemble de café en café, et dans chaque café la troupe s’augmentait, enfin ils se trouvèrent une dizaine réunis.

Ces dix, comme par hasard, étaient tous grands et forts, et tous habitants de Randogne ; parmi qui le secret alla, après l’histoire racontée de la bataille avec Jean-Paul ; et la décision fut prise qu’on attendrait la nuit, car il ne devait pas, comme on le connaissait, se mettre en route avant la nuit.

À ce moment, un onzième arriva, qui dit qu’on l’avait vu dans un petit café des abords de la gare, où il s’était caché. Donc, tout ce qui restait de Randogne à la foire se trouva rassemblé, quand la nuit fut venue, et partit en troupe à la nuit.

Jean-Paul, en effet, n’était point sorti de la ville, quoiqu’il risquât de se faire arrêter ; et, en effet, il avait été se cacher dans un petit café dont il connaissait la patronne, et buvait là avec André, Duc et les autres, qui étaient restés près de lui. Puis ils virent que le moment était venu de remonter.

Sept heures avaient sonné, et c’est tout à fait la nuit en novembre. À part quoi, ils avaient deux bonnes heures de chemin. On suit d’abord un bout la grande route qui va à plat au fond de la vallée, puis on la quitte pour prendre à gauche le sentier. Il s’attaque droit à la pente qui est tout de suite très raide ; il y a un premier talus où les vignes sont accrochées par casiers aux murs bas ; puis vint un replat de vergers, avec des maisons espacées ; puis la pente reprend, et on s’engage dans les bois, des bois assez maigres de pins, avec des ressauts de rochers, entre quoi le sentier serpente, qui est par endroit tout rempli de pierres roulantes, comme le lit d’un torrent. À cela, il faut ajouter qu’il est longtemps commun aux gens de Randogne et d’Audeyres.

Donc, il faisait tout à fait nuit, quand ils pensèrent à remonter, et ils n’avaient plus Ignace avec eux. Ils étaient les cinq et très gais, ayant encore beaucoup bu ; et Jean-Paul d’abord avait le vin triste, mais ensuite personne ne l’avait plus joyeux que lui ; c’est à ce point qu’il en était ; il avait même oublié sa querelle avec Cordonnier, les autres avaient fait comme lui ; et, se donnant le bras, ils s’en allaient sur la route en chantant.

À ce moment, ils aperçurent quelqu’un qui marchait devant eux. Ils l’eurent bien vite reconnu à sa démarche : c’était Justin l’idiot, descendu comme eux à la foire et qui s’en retournait comme eux. Il était tout le temps ainsi par les chemins, n’ayant rien d’autre à faire. Il avait une énorme tête, à la peau couleur de savon, sans un poil de moustache et sans un poil de barbe, sans cils et presque sans cheveux ; elle balançait, au bout d’un cou trop mince, sur un corps trop petit, avec des jambes courtes et des pieds en dedans, qu’il traînait en marchant. Vêtu de trous et de morceaux, avec des lambeaux de souliers et un lambeau de chapeau sur la tête, ne parlant pas sinon par grognements, mangeant avec gloutonnerie ; et doux d’ailleurs et paisible d’humeur, sauf quand on l’excitait : mais il entrait alors dans d’affreuses colères.

Jean-Paul l’appela. Il vint docilement, et ils furent six à monter, mais de tous ce n’était pas Justin qui avançait avec le plus de peine. Surtout lorsqu’ils eurent quitté la route et s’attaquèrent au sentier, quand même ils avaient l’habitude des montées, car il fallait lever le pied, et rien n’est moins facile quand on a un peu bu. En outre, il n’y avait qu’un tout petit quartier de lune : rongé et transparent comme un glaçon fondu, il flottait doucement au ciel et sa course y était marquée par deux ou trois petits nuages, à la rencontre de qui il semblait aller, et il paraissait devoir s’y heurter, puis tout à coup il s’enfonçait derrière, pendant qu’ils s’argentaient un instant faiblement. À part quoi, rien que les étoiles, clous brillants dans ce velours noir ; et la nuit demeurait très sombre. Puis un souffle frais se leva, glissant de haut en bas la pente, frappant les six hommes au visage, pendant qu’ils continuaient de grimper, buttant aux cailloux ; et ils continuaient aussi de chanter et de plaisanter, la bonne humeur du vin étant toujours en eux ; et Justin riait tout le temps aussi, d’un rire différent des autres, d’un rire qui était une espèce de bêlement.

Ils finirent ainsi par arriver sur le replat, et la ville un moment avait brillé là-bas, au fond de la vallée, de ses mille feux tremblotants ; elle avait maintenant tout à fait disparu. Il faisait plus noir sous les arbres, quoiqu’ils fussent appauvris de feuillage et troués, mais se suivant sur le sentier en une voûte continue : ils allèrent dessous comme dans un tunnel. Seulement ils connaissaient par cœur le chemin, devenu d’ailleurs plus facile ; ils ressortirent bientôt sous le libre ciel, et la seconde pente se dressa devant eux.

Encore la largeur d’un pré : tout à coup, elle se dressait devant vous, sans préparation, comme un mur à peine incliné, comme une dalle soulevée, dominant ainsi tout l’espace, faisant un bloc noir sur le ciel. Quelques étoiles tout en haut en laissaient mesurer plus exactement la hauteur : elle était écrasante. Une menace en descendait, et un mystère et de la nuit, en même temps qu’un grand silence, seulement traversé par un cri de chouette, long et plusieurs fois répété, et ce cri est un cri de mort.

Mais, ce cri, ni Jean-Paul ni les autres ne l’entendirent, pas plus qu’ils ne firent attention à la menaçante hauteur : d’abord ils en avaient l’habitude, puis le vin distrait, puis Justin était là ; et justement ils avaient commencé à s’amuser avec l’idiot. Il y avait un jeu à quoi on l’avait dressé ; on lui demandait :

— Comment fait ta mère ?

Il mettait une main sous sa tête qu’il penchait de côté, et imitait le bruit de quelqu’un qui ronfle en dormant.

On lui demandait ensuite :

— Comment fait ton père ?

Cette fois, il levait les deux bras en l’air et les agitait au-dessus de lui, du geste d’un qui ne sait pas (parce qu’il n’avait pas de père). C’était un jeu très amusant. Et tout le temps ils le lui faisaient répéter ; l’autre docile et fier qu’on s’occupât de lui, recommençant dix fois sa même comédie, puis éclatant de son drôle de rire, lequel s’en allait dans la nuit, renvoyé par l’écho tout proche, dissimulé au pied du bois.

Mais bientôt, comme il arrive, ce petit jeu les ennuya. Et Duc, d’un coup d’épaule, envoya Justin rouler dans le pré. À cause de sa tête trop lourde et du poids du haut de son corps que ses jambes n’étaient pas assez fortes pour porter, il fut un long moment avant de se relever. À peine relevé, un nouveau coup d’épaule l’étendit de nouveau par terre. Alors il se mit à crier. Une troisième fois, il se releva, une troisième fois, il tomba à la renverse. On le distinguait vaguement se débattre dans l’herbe, puis se ramassant sur lui-même se soulever lentement sur les bras, et l’incertaine forme noire se mettait peu à peu debout, toute branlante et chancelante ; et cela leur semblait si drôle, à Jean-Paul et aux autres, qu’ils chancelaient eux-mêmes, le souffle leur manquant et leurs jambes pliant sous eux. Et Justin, une fois debout, se jetait sur eux, mais on n’avait qu’à s’écarter pour qu’il perdît l’équilibre. Duc le pinça dans le dos, il hurla de douleur. Alors, entrant tout à fait en furie, il ramassa sur le sentier une pierre grosse comme le poing, et de toutes ses forces la lança dans la direction de Duc qui se sauvait : la pierre retomba inerte à deux ou trois pas de Justin. Et, à présent, il hurlait d’impuissance, se débattant sur place et trépignant comme un enfant. Il hurlait d’impuissance, d’énervement et du chagrin de rester seul, les autres ayant suivi Duc, et déjà ils étaient entrés dans la forêt. Et de là ils l’appelaient encore, se moquant de lui :

— Eh ! Justin ! Où es-tu ?

Ou bien :

— On t’attend, Justin !

Mais il ne leur répondait que par de nouveaux cris. Quant à eux, ils étaient tombés assis de rire ; il leur fallut un moment avant de retrouver leur souffle. Pourtant, l’influence du vin diminuant rapidement en eux, par l’effet de la fraîcheur de la nuit, ils songèrent bientôt à se remettre en route, et repartirent en effet d’un pas plus rapide et plus assuré. Le sentier était de nouveau très raide, plus pierreux que jamais, et tout à fait obscur ; mais, à présent, avec la raison revenue, ils se disaient qu’ils étaient encore loin de chez eux et qu’il leur faudrait malgré tout se lever de bonne heure, le lendemain matin : c’est pourquoi ils se dépêchaient. On entendait rouler les cailloux sous leurs pieds aux fortes semelles ferrées ; de temps en temps aussi les appels de Justin arrivaient jusqu’à eux ; puis il y avait un court intervalle de silence : alors venait le cri de la chouette, plus proche, plus aigu, comme plus angoissé encore ; venait le bruit aussi d’un ruisseau sur les pierres, ou, le vent passant dans les arbres, ils frémissaient tous à la fois du haut en bas de la forêt ; puis, de nouveau, on n’entendait plus rien que le grincement des clous sur le roc, et le halètement de leurs souffles mêlés.

Ainsi ils arrivèrent à un lieu nommé Pierreneire où il y a une source qui sourd ; ils s’arrêtèrent pour boire. Droit au-dessus de cette source, vient un soudain escarpement, un pan de rocher dressé là que le sentier contourne à gauche, mais, une fois le tournant pris, on se retrouve droit au-dessus de la source, qu’on domine à pic de cinq ou six mètres. Et s’étant donc agenouillés, ils burent au creux de leur main, car le feu du vin donne soif.

Il y eut de nouveau un moment de silence, un silence profond parce qu’ils étaient immobiles ; la chouette s’était tue. Et c’est dans ce silence qu’on entendit soudain une pierre rouler et du haut de l’escarpement tomber dans le bassin de bois, faisant rejaillir l’eau et les éclaboussant. Ils relevèrent tous la tête.

— As-tu entendu ? dit Duc. On a marché.

Sans le vouloir, il parlait bas ; et de même les autres retenaient leur respiration. Mais ils avaient beau écouter, aucun bruit ne se faisait plus entendre ; il y avait seulement celui de leur sang qui battait à grands coups à leurs tempes ; et Jean-Paul haussa les épaules :

— C’est un renard !

Duc reprit :

— Qui sait ?

Mais André était de l’avis de son frère.

— Il y en a un qui a son trou par là, dit-il, et tout le temps il trafique la nuit ; même qu’il faudra que je vienne, une de ces nuits, à l’affût.

Les deux autres l’appuyèrent, en sorte que Duc se trouva tout seul à se méfier. Il dit :

— Eh bien ! allons-y.

Parce qu’il ne voulait pas qu’on crût qu’il avait peur, ce qui n’est pas d’un homme. Donc, ils se remirent en route et contournèrent le rocher. Arrivé au sommet, on découvre au-dessus de soi une seconde petite paroi, et, entre elle et la première, il n’y a qu’un étroit palier. Il y a cette place, tout autour c’est le bois : et il se fit ainsi qu’ils se trouvèrent là parfaitement à découvert et nettement visibles à la clarté des étoiles, se détachant en noir sur le gris clair du sol, tandis que tout ce qui les entourait était complètement caché…

La première bûche passa en sifflant au-dessus de Jean-Paul qui venait en tête. De ces bûches de l’épaisseur et à peu près de la longueur du bras, dont on fait le fond des fagots ; noueuses, plus lourdes d’un bout, que la main serre bien, et elles portent loin et juste, tournant en l’air sur elles-mêmes… La deuxième attrapa André aux genoux, le faisant tomber en avant, pendant qu’il poussait un juron. Puis on ne put plus les compter. De même dans les grosses pluies : d’abord des gouttes espacées, puis toutes crèvent à la fois ; cela leur grêlait dessus, et, de surprise, ils s’étaient arrêtés, serrés les uns contre les autres, faisant cible ; il leur fallut un instant pour comprendre, puis ils comprirent tout à coup. Cordonnier…

Jean-Paul cria :

— Bien sûr que c’est lui !

Il se mit à courir en avant dans la direction d’où venaient les bûches, les autres, éperdus, courant derrière lui ; mais bientôt ils se ressaisirent, en même temps qu’un grand besoin de vengeance venait en eux.

D’ailleurs ils n’allèrent pas bien loin. Tout à coup, il sembla que les arbres se dédoublaient, et d’en haut dans le bois une troupe d’hommes leur roula dessus.

Ainsi, pour leur malheur de ne pas avoir été prudents et de s’être oubliés dans le boire et l’amusement. Outre qu’ils étaient moins nombreux, l’attaque venait d’en haut, et il y avait la pente qui était glissante et fuyait sous eux. Ceux de Randogne avaient su faire. Toutefois, ceux d’Audeyres se défendirent. Et attaqués ainsi à grands coups de ces mêmes bûches ils s’étaient jetés chacun sur son homme. La lutte fut ainsi de un à un premièrement, et Jean-Paul était fort, comme Duc et les autres : chacun mit son homme par terre. Pendant ce temps, ceux de Randogne qui restaient debout essayaient de venir au secours des leurs, mais comment s’y prendre dans cette mêlée ? Déjà Jean-Paul s’était redressé et, s’étant armé d’un bâton qui s’était trouvé sous sa main, le brandissant de tous côtés, avait fait le vide autour de lui. Les souliers mordaient à la roche, un corps glissa et tomba lourdement ; puis il n’y eut plus que ces souffles rauques…

Mais brusquement Jean-Paul aperçut en face de lui Cordonnier, qui le guettait en ricanant. Et de nouveau Jean-Paul oublia tout dans l’ardeur de son sang et dans l’élan de sa colère.

— Ah ! tu es là. Ah ! tu es là.

Jetant son bâton, il s’élança sur l’autre, lequel, lui aussi fonça en avant. C’était tout ce qu’il attendait. Il cria seulement :

— À moi !

Ceux de Randogne à ce cri se ruèrent tous sur Jean-Paul, qui fut aussitôt séparé des siens. Séparé, tiré de côté, pris au milieu de ce nœud d’hommes ; et ni Duc, ni André, n’eurent le temps d’intervenir ; ils virent les poings se lever, et déjà il était trop tard.

— L’as-tu, cette fois ! criait Cordonnier.

En même temps le groupe se défit et s’éparpilla, et voilà, dans la violence de la lutte, il était peu à peu descendu sur la pente et arrivé au bord de la paroi : en même temps que ceux d’Audeyres y arrivaient, cherchant à porter secours à Jean-Paul, un corps roula à la renverse et s’abîma au fond du trou. Un cri, un bruit mat ; et ils se trouvèrent les quatre juste au bord de l’escarpement à regarder en bas et ensuite autour d’eux : en bas on n’apercevait rien ; autour d’eux, plus personne. Le tout n’avait pas duré le temps de lier ensemble deux pensées, en sorte qu’ils restèrent d’abord comme hébétés, puis André cria :

— Ah ! mon Dieu.

Sans attendre les autres, il courut en bas le sentier, il parvint près de la fontaine, et voilà :

Il y avait ce corps et il était sans mouvement. Il était étendu en travers du bassin, les jambes plus haut que le corps. Les épaules et la tête avaient porté contre terre en arrière. Comme André essayait de le soulever, quelque chose de chaud lui coula sur les mains.

Les autres arrivaient.

— Est-ce qu’il a du mal ? dirent-ils.

André était debout ; il ôta son chapeau, il fit un signe de croix. Tous, comme lui, ôtèrent leur chapeau, et firent un signe de croix. Parce qu’il venait de mettre la main sur le cœur, et le cœur ne battait plus. Jean-Paul avait la figure écrasée, et ses habits étaient couverts de sang. Mais la grande blessure était à la nuque, qui était brisée ; et la tête sans support, pendant qu’ils emportaient le corps, pendait et balançait comme un battant de cloche.

Sur quoi, Duc et les deux autres entrèrent dans le bois pour faire une civière. André resta seul auprès de son frère. Et il restait ainsi debout, et il ne baissait pas la tête, et il ne bougeait pas les mains, qu’il tenait appliquées contre son pantalon ; mais il y avait, par moment, une contraction qui se faisait dans sa poitrine, quelque chose montait dedans son cou, qui l’étouffait, et il ouvrait alors un petit peu la bouche…

Un grand rire éclata au-dessous de lui. C’était l’idiot qui arrivait. Il était monté lentement la côte pendant la bataille, et, étant resté seul, d’apercevoir enfin quelqu’un, sa bonne humeur lui revenait.

 

*     *     *

 

Il faut terminer ici cette histoire. De bonne heure, en effet, le lendemain matin, la justice arrivait au village, mais l’enquête n’aboutit à rien.

Il y eut seulement que la pauvre Christine pleura beaucoup cette nuit-là. Et, cette même nuit, un autre aussi pleura, mais pas pour la même raison, et des larmes d’une autre espèce : ce fut Pierre Bonvin. Car, toute la journée, il avait cherché Phémie à la foire, n’y étant allé que pour elle, mais n’avait réussi à la rejoindre que le soir, à cause qu’elle l’évitait. Ce qu’il avait bien remarqué, seulement il s’était obstiné d’autant plus, et donc, à la fin, il l’avait rejointe.

Alors elle lui avait dit :

— Écoute, Pierre, il vaudrait mieux que tu ne me coures plus après, parce que le père ne me donnera jamais la permission, rapport à ces chicanes de communes… Oh ! je sais bien qu’il ne me la donnera pas.

Et, comme il insistait, tellement blessé dans son cœur que sa voix et ses mains tremblaient, elle était devenue méchante :

— Tu entends, laisse-moi tranquille.

Et, soudain, sans lui dire adieu, elle s’était enfuie, le laissant planté là.

L’HOMME ET LES TROIS FANTÔMES

Le premier des trois fantômes se montra à lui un soir qu’il était rentré soûl. Donc, il s’était mis tout de suite au lit, et il lui sembla qu’il dormait depuis un moment, quand, tout à coup, la porte s’ouvrit et Jean Romanier apparut.

C’était un homme à qui il avait fait tort autrefois en lui vendant très cher une vache qui ne donnait presque plus de lait, et elle avait crevé quelques jours après. Romanier était tout pareil à ce qu’il avait été dans la vie, nullement changé et point différemment habillé, avec sa même voix, avec ses mêmes gestes, avec sa même figure ; il vint et s’assit près du lit ; et Étienne lui dit :

— Qu’est-ce que tu me veux ?

Il répondit :

— Je viens de loin pour te parler.

Il était assis un peu en avant, les mains sur sa canne d’épine ; il avait aux pieds des gros souliers boueux.

Il reprit :

— Tu n’as pas l’air tant content de me voir. Il te faudra pourtant m’entendre.

Il toussa, il leva les mains, il les rabattit sur sa canne, il toussa de nouveau. Dehors, c’était l’automne avec ses longues tristes pluies, quand les chemins sont autant de ruisseaux et un nuage bas traîne sur la montagne. Il n’y a presque plus de feuilles, il y a des trous dans les arbres, et par ces trous on voit le gris du ciel.

— Il te faudra pourtant m’entendre, parce que je viens de trop loin pour m’en retourner comme je suis venu. Écoute, Étienne, tu m’as fait bien du mal.

Étienne dit :

— Ce n’est pas vrai.

Romanier ne se fâcha pas, il secoua seulement la tête. Longuement, lentement, il secoua la tête ; il avait l’air triste et doux ; et d’une voix comme son air, d’une voix triste et douce comme l’air qu’il avait, il continua lentement :

— Quand je t’ai acheté la bête, je n’avais plus que ces quatre cents francs. Je suis rentré chez moi, et ma femme m’a dit : « Le boulanger est venu pour le pain. » Je lui ai répondu : « Il faudra qu’il attende un peu, mais à présent qu’on aura une vache, on pourra bientôt le payer. » Je lui ai dit ça, et elle s’est tenue tranquille, parce que c’était une bonne femme, qui avait confiance en moi. Et elle a cru ensuite que je l’avais trompée. Parce que huit jours après, en entrant à l’écurie, elle a trouvé la bête crevée sur sa litière… Tu le sais bien, Étienne, puisque je suis venu te le dire, et tu m’as chassé de chez toi…

Romanier s’était tu ; il reprit :

— Pourquoi est-ce que tu m’as chassé de chez toi ? Puisque tu avais fait le mal, pourquoi n’as-tu pas dit : « C’est vrai, j’ai fait le mal. » Mais, au contraire, tu criais contre moi en me disant que je mentais, et, au contraire, tu m’as montré la porte ; alors sont venus les malheurs. Et, ensuite, j’ai vu que je les avais mérités. Mais toi, tu vis dans la prospérité. Penses-tu que tu le mérites ? Et c’est justement pour cela que je suis venu aujourd’hui. Je suis venu te dire : « Fais attention, Etienne, parce que les yeux ont beau être ouverts, ils ne savent pas toujours voir ; et les tiens ne savent plus voir… »

Il élevait la voix, et peut-être aurait-il continué ainsi, si Étienne, dans sa colère, ne s’était tout à coup mis assis sur son lit, et, comme déjà une fois, ne lui avait montré la porte, en lui criant : « Va-t’en !… » L’autre avait déjà disparu.

Etienne se frotta les yeux ; il vit que la chambre était vide. Là-dessus, il se mit à rire. « Il dit que je ne sais pas voir, mais je vois bien qu’il n’est pas là ; il ne m’en faut pas davantage. » C’est ce qu’il se disait, et c’était de quoi il riait, continuant à penser en lui-même : « Ils m’ont fait un peu trop boire de ce vin, qui est bon, mais fort, et je n’y suis pas habitué. J’ai bien senti qu’il me tournait la tête ; seulement, quand on a la bouteille à la main, c’est dur de la reposer pleine. » Il plaisantait ainsi en lui-même. Puis se recoucha et se rendormit.

Le lendemain, il avait tout oublié. Mais voilà que, trois jours après, sa meilleure vache crevait. Comme Jean Romanier la sienne, il la trouva crevée sur sa litière, à l’écurie, et il fut plein d’étonnement. Car elle n’était point malade…

Au second fantôme qui vint, il n’avait pas bu. On ne pouvait pas dire, d’ailleurs, qu’il buvait ; il était dur de cœur, avare et de mauvaise foi, mais, pour boire, il ne buvait guère, et d’occasion seulement ; d’occasion, comme on fait quand on a à causer d’affaires, parce que le vin est une aide, qu’il affaiblit la cervelle d’autrui, et c’est exprès qu’on le fait boire, et il faut bien boire avec lui. Il avait discuté ainsi d’affaires avec des gens, et était rentré se coucher. Elle heurta à la porte ; et du dehors sa voix appela : « Étienne, es-tu là ? » Il pensa : « C’est Marie ! » Il ne répondit point. La voix reprit : « Étienne, si tu es là, j’aimerais bien te voir, mais j’ai peur de toi, dis-moi d’abord que tu ne me feras point de mal. Le petit enfant que j’ai eu est mort, et moi aussi je suis morte. Mais je n’ai point de paix au ciel. Je vais courant là-haut après lui qui n’est plus, et il est séparé de moi. Écoute, Étienne, tu m’aideras à le chercher. S’il est bien de toi, qui peut le savoir, puisque j’ai connu d’autres hommes ? mais, si j’ai connu d’autres hommes, c’est à cause de toi, Étienne ; et, ainsi, il est juste que tu viennes avec moi. » Elle parlait ainsi ; elle heurta de nouveau, mais elle n’osait pas entrer. Sa voix arrivait affaiblie, mais nette pourtant et point hésitante ; et, à mesure qu’elle allait, elle s’assurait davantage. Elle reprit : « Étienne !… » Alors il se leva, et il tourna la clef dans la serrure. Il pensait : « Ainsi je serai tranquille. » Mais la voix continuait de venir, qui ne connaît ni portes ni serrures, et perce jusqu’aux murs, malgré leur épaisseur. Et cette voix le tourmentait. Et il avait beau avoir enfoncé sa tête sous les couvertures, et s’être bouché les oreilles, il n’en entendait pas moins la voix ; et même, à présent, c’était comme si elle venait d’au dedans de lui.

Elle avait été autrefois jolie. Elle marchait à grands pas souples, avec une figure claire et des joues roses dans le jour. Par le sentier en pente, on la voyait venir, et la joie était avec elle. Elle riait de tout, et rien qu’à la voir rire, on se sentait meilleur. « Bonjour, disait-elle, comment allez-vous ? » « Pas mal, et vous ? » « Oh ! moi, toujours bien. » Parce que la santé est d’abord dans le cœur, jamais elle n’était malade ; et, parce que la tristesse est une maladie, jamais elle n’était triste non plus, mais toujours gaie, toujours rieuse, et ce rire venait d’abord, et elle ne venait qu’ensuite, étant comme annoncée par lui. Mais combien les prés étaient beaux, combien beaux les prés et les champs, renouvelés par sa présence ! Là où ils se lèvent les uns sur les autres, et portent vers le ciel comme en présent un bois de pins. Debout à la lisière, on la voyait d’en bas, on l’appelait d’en bas ; elle quittait le bois, qui semblait soudain disparaître, parce qu’on ne voyait plus qu’elle ; et, à mesure qu’elle descendait, il semblait que les choses fussent sous elle recréées, comme refaites à son image, qui était plaisir et beauté.

Telle, un jour, il la vit, et il fut ému d’elle, non dans son cœur, qui était endurci, mais dans sa chair, qui était faible ; et il y eut cet aiguillon. Il fut poussé par lui vers elle. Il la trouva assise, et s’assit auprès d’elle, et lui passa le bras autour du cou. Comme elle n’était point méfiante, elle ne chercha pas à s’écarter de lui. Elle ne fit que rire davantage, elle disait : « Je ne sais pas ce qu’ils ont, les garçons, à tant courir après les filles, comme s’ils n’avaient pas, eux aussi, leur ouvrage. » Mais lui, de la voir de plus près, il était brûlé davantage. De la voir et de la sentir, ainsi tout contre lui, avec son corps pliant, et ses tièdes épaules, dans le parfum de ses cheveux et dans l’odeur de tout son corps ; pourtant il se contenait encore ; et, mensongèrement, il trouvait des mots doux et tendres ; et mensongèrement, en imitation d’elle, il était calmement assis, et calmement il la tenait, dans la grimace de l’amour, tandis qu’il n’y avait que violence en lui, mais elle ne s’en doutait pas, étant seulement confiante…

« Étienne, reprenait la voix, pourquoi m’as-tu menti ainsi, parce que je t’aimais, et j’ai été à toi, et alors il n’y a plus rien eu que toi sur la terre. Pour moi, il n’y avait plus que toi sur la terre, mais, pour toi, il n’y avait pas que moi. Quand on était dans la grange haute, et alors venait la nuit, et je te disais : « Je voudrais crier de bonheur », mais tu me répondais : « Ne fais pas de bruit, on pourrait entendre. »

Le vent venait, qui descend des montagnes et roule en bas la pente avec rapidité ; toute la maison était ébranlée, un contrevent se mit à battre, le toit gémissait et craquait ; cependant, la voix arrivait toujours, surmontant la rumeur et les sifflements du vent.

— Tais-toi ! cria Étienne.

Mais sa voix à lui fut aussitôt étouffée.

— Il te ressemblait, disait à présent Marie, il était brun comme toi. Il était brun de peau et noir de cheveux comme toi, et ses yeux ressemblaient aux tiens, pourtant il n’avait point de père. Parce qu’il n’avait point de père, tout le monde s’est détourné de moi. Je t’ai dit : « Je ne te demande rien qu’un peu d’argent pour que je puisse m’en aller d’ici, à cause qu’à présent j’ai honte de sortir, et je n’ose plus regarder les gens en face. » Tu ne m’as point donné d’argent. Tu m’as dit : « Je ne te connais pas. » Et je suis partie avec le petit ; je le serrais bien contre moi, parce qu’il avait faim et froid, et il pleurait de faim et de froid ; et, au moins, j’aurais voulu qu’il n’eût pas froid, c’est pourquoi je le tenais serré ; mais il ne se réchauffait pas. Quand même je lui aurais donné toute la chaleur de mon corps, je n’aurais pas pu le réchauffer, car ce froid venait du dedans de lui ; rien ne servait, quand même je l’embrassais et soufflais sur lui de ma bouche un souffle chaud avec ma vie, et me collais à lui, et me penchais vers lui. J’ai vu qu’il me serait repris, c’était tout ce que j’avais, et c’est pourquoi j’ai blasphémé. Quand il s’est raidi, quand il est devenu blanc, mon cœur s’est retourné en moi, et c’est le mauvais côté de mon cœur qui s’est montré. C’est le mauvais côté de mon cœur qui s’est mis à crier en moi contre les Lois du ciel et les Commandements de Dieu, car je disais : « Il est à moi, il n’est pas à Vous. Je Vous défends de venir me le prendre. Voyez-Vous, je suis devant lui, et Vous ne l’aurez pas séparément de moi. » Mais j’ai senti comme une grande main descendre, et elle me pesait sur la bouche en même temps qu’elle écartait mes bras ; et, quand j’ai pu de nouveau regarder, il n’y avait plus rien dedans…

À ce moment, la voix se tut, et à sa place vint un grand bruit de sanglots. Une lamentation comme celle du vent, et on ne savait ce qui, en elle, était au vent et ce qui était à la femme ; une femme qui a souffert, lorsqu’en elle la mince paroi qui est entre le cœur et la poitrine cède, et c’est comme directement que son cœur parle par sa bouche, au milieu de la nuit ainsi, quand elle revient du séjour des morts. Puis, de nouveau, un mot, une phrase arrivaient :

— Aie pitié… Étienne… parce que mes pieds sont usés, et je suis morte de fatigue… Ouvre, Étienne…

Pourtant, il n’ouvrit pas.

Et s’il continuait à s’agiter sur son lit, ce n’était pas de honte ou de remords, mais uniquement de colère, se sentant impuissant à faire taire cette voix. Et elle allait toujours, et elle ne se lassait point. De sorte que la plus grande partie de cette seconde nuit se passa ainsi en discours, en soupirs et en larmes ; puis, tout à coup, la porte s’ouvrit (et comment elle s’ouvrit, personne ne peut le comprendre, puisqu’elle était fermée à clef), mais elle ne s’en ouvrit pas moins, et avant qu’Étienne eût pu faire le moindre mouvement, Marie se trouva devant lui. La jupe en lambeaux, ses cheveux défaits, toute ruisselante de pluie, et ses pieds nus saignaient, s’étant déchirés aux cailloux ; il la reconnut pourtant tout de suite. Et voilà, il n’eut pas le temps de rien dire qu’elle était tombée à genoux, et, lui prenant la main :

— Étienne, je n’ai plus que toi, quand même tu m’as repoussée, et, tu vois, je n’ai plus d’orgueil, puisque, quand même tu m’as repoussée, je viens vers toi et te supplie, mais ma solitude est trop grande, et voilà trop longtemps que j’erre, et trop longtemps que je le cherche ; lève-toi et viens avec moi, et nous le chercherons ensemble…

Il s’écria :

— Tu es folle !

— Non, dit-elle, je ne suis pas folle, je souffre seulement ; viens avec moi, Étienne !

Mais, comme il faisait signe que non, une chose se passa. Car à peine l’eut-elle vu, ce signe, qu’elle se jeta sur lui. Dans sa supplication, dans son désir de l’entraîner, de ses deux mains elle l’avait saisi ; il résistait, mais elle s’obstinait. Puis, se voyant impuissante, elle se rejeta brusquement en arrière ; alors, la chose se passa.

Il la regarda. Et elle était belle. Elle était belle ainsi, à genoux devant lui, le corps renversé en arrière, comme offerte, les bras ouverts ; ses longs cheveux tombaient sur ses épaules, et son cou blanc brillait, et sa gorge se soulevait. Et, en lui, le désir rentra. Car il n’y avait place en lui pour rien d’autre. Et on vit cette chose qu’il l’attira à lui. Et elle, croyant qu’il cédait, poussa un cri de joie et se pencha vers lui. Mais, au même moment, ses lèvres furent brûlées, et deux mains la cherchaient dessous ses vêtements ; elle poussa un cri, et tout s’évanouit.

C’est de quoi Étienne fut puni, outre qu’il avait méprisé l’avertissement qu’il avait déjà eu de s’amender ; pourtant, le lendemain, il s’en était allé par le village, racontant son rêve et disant aux gens :

— Savez-vous qui j’ai eu cette nuit ?… Marie… vous vous rappelez bien, Marie Lude…

On lui disait :

— Mais elle est morte.

— Puisque c’est un rêve !

Il reprenait :

— Faut-il qu’elle tienne à moi quand même pour en vouloir encore après dix ans…

Et il clignait de l’œil.

— … Qu’elle tienne à moi pour venir ainsi vers mon lit ! Elle était toujours bien jolie.

— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

— Oh ! ce qu’elle m’a dit, ce que je lui ai dit, ça, c’est entre nous, vous savez.

Sur quoi, il riait d’un gros rire, laissant entendre toute espèce de choses et, dans son endurcissement, il salissait ainsi jusqu’à ce souvenir.

En sorte qu’au troisième fantôme qui vint, ce fut aussi la dernière nuit qu’il passa sur la terre. Et qui vit-il ? ce fut sa mère. Il lui sembla qu’il rentrait des champs. Il faisait un beau jour d’été qui déjà penchait vers le soir, quand même le soleil n’était pas encore couché, mais il allait baissant vers la montagne ; on était dans les plus longs jours ; alors à la dure et blanche clarté qu’il a quand il est dans sa force, une douce lumière avait peu à peu succédé, une poussière de lumière enveloppant tout l’horizon, dans quoi il s’enfonçait et il était comme noyé. Il sembla donc à Étienne qu’il rentrait chez lui. Et c’était, dans son rêve, comme s’il avait été reporté de cinq ou six ans en arrière, au temps où sa mère encore vivait, toute vieille et voûtée, et le corps noué par les rhumatismes, mais s’obstinant à travailler quand même et à tout faire dans la maison. Car elle avait de l’amour-propre, et elle savait qu’Étienne lui aurait reproché l’argent qu’il aurait fallu dépenser pour entretenir une domestique ; alors, tout le long du jour, elle allait et venait, s’appuyant de la main aux meubles, cherchant à redresser sa pauvre lourde tête, s’asseyant parfois, repartant, et le dos le soir lui faisait bien mal, mais elle ne se plaignait jamais. Elle avait un long nez pointu, une figure toute en plis avec, qui s’appliquait exactement autour et qui faisait encadrement, l’épais bourrelet d’un bonnet de laine.

Apercevant son fils, elle courut au foyer où la soupe était prête dans le pot de fer qui chantait. Car il était exigeant avec elle, et il fallait qu’il fût tout de suite servi, quand il arrivait ainsi des champs, sans quoi il se fâchait. Lui, pendant ce temps, était allé s’asseoir à sa place à la table, où son écuelle l’attendait, et à la place en face de lui il y avait le bol à café de sa mère. Il s’était assis et ne disait rien. Elle versa le pot de fer dans la soupière qu’elle lui apporta fumante ; et ce fut seulement quand elle l’eut servi et qu’il eut commencé à manger, qu’elle pensa à elle, et alla prendre sa cafetière qu’elle tenait au chaud dans un autre coin du foyer ; car elle n’aimait rien autant que son café, et, n’ayant plus de dents, elle y trempait son pain, c’était de quoi elle vivait.

Mais il fallait qu’il fût de plus mauvaise humeur encore qu’à l’ordinaire, car, la voyant remplir sa tasse :

— Tu sais, se mit-il à dire, je ne vois pas pourquoi tu ne manges pas la soupe comme moi. Si la soupe est bonne pour moi, elle est bonne pour toi aussi ; à partir d’aujourd’hui on n’aura plus que de la soupe.

Elle dit :

— C’est qu’il me fait tant plaisir, mon café. Et puis, je n’ai plus beaucoup de forces et il me soutient, mon café.

Mais il ne se laissa pas attendrir.

— Des forces ! dit-il, des forces, tu en as bien autant que moi.

Elle dit :

— Tu n’es pas juste, Étienne ; il n’y a pas beaucoup de femmes qui feraient ce que je fais. J’ai septante-trois ans passés et je fais seule le ménage. Qui est-ce qui se lève tous les jours à cinq heures ? Et qui est-ce qui est la dernière couchée ? Tu n’es pas juste, Étienne, c’est moi qui te le dis.

À ce moment encore, dans cette troisième vision qui lui était envoyée, il aurait pu revenir en arrière ; et peut-être qu’un bon mouvement aurait suffi, qu’il lui eût répondu par exemple : « C’est vrai », ou : « Je le reconnais » ; qu’il lui eût dit seulement : « Eh bien, continue à boire ton café » ; et ainsi une fois de plus il était éprouvé ; mais au lieu de se repentir, à chacune de ses réponses, il s’enfonçait plus avant dans sa faute ; par là son sort fut décidé et par quelles mains il allait périr.

— Il ne manquerait plus que ça, dit-il, que tu restes là sans rien faire, qui est-ce qui te nourrit après tout ? Va voir chez tes autres enfants s’ils te recevraient comme moi. C’est bien le moins que tu gagnes ta nourriture.

Comment se fit-il qu’elle se révolta, car elle était d’habitude soumise ; et est-ce que ce fut la dureté de ces paroles ou bien comme un ordre venu du dehors, pour un dessein supérieur, dont elle ne se douta pas ? mais à ce dernier mot, elle avait relevé la tête, et ce poids qu’avant c’était tout au plus si elle arrivait à porter, à présent il semblait qu’elle s’en fût débarrassée, tellement elle la tenait facilement droite, sa tête, et bien d’aplomb sur ses épaules, tandis que fixement elle le regardait.

— Qu’est-ce que tu dis ?

— Je dis que si tu n’es pas contente, il te faudra aller ailleurs.

Elle lui demanda :

— Est-ce à ta mère que tu parles ?

— Que ce soit à ma mère ou non, c’est comme je te dis ; personne n’y changera rien.

— Malheureux ! dit-elle.

Là-dessus ses yeux se mirent à briller. Il se faisait un changement dans tout son corps qui semblait gagner tout le temps en force, en sorte qu’on ne l’eût déjà plus reconnue, mais Étienne ne paraissait pas s’en apercevoir, allant au devant de sa perdition. Il s’était resservi de soupe, et il se tenait là, les coudes sur la table, allant avec sa bouche à la rencontre de sa cuillère, et il avalait sa soupe avec bruit.

— Malheureux ! reprit-elle, et qui donc t’a nourri quand tu étais petit ? qui donc t’a élevé, soigné quand tu étais malade, porté le jour, veillé la nuit ? que les bras m’en font mal encore, que j’en ai perdu le sommeil…

Il haussa les épaules. Elle s’était levée, ses yeux brillaient terriblement, mais il fallait qu’il fût devenu aveugle comme Jean Romanier l’en avait prévenu, car il ne paraissait toujours rien remarquer. Il haussait les épaules, avec mépris, comme pour dire : « Peu m’importe ce que je te dois, puisqu’à présent je suis le maître et que je suis plus fort que toi. »

Il devait voir bientôt qu’il n’était pas le plus fort. Elle s’était levée et s’était rapprochée de lui :

— Étienne, ceux qui sont comme toi, il vaut mieux qu’ils disparaissent, car ils sont en offense à Dieu et aux hommes, mais sans doute n’as-tu pas bien pesé tes paroles, sans quoi tu en aurais eu honte…

— Qu’as-tu aujourd’hui, dit-il, que tu me fasses des sermons, on en entend bien assez le dimanche…

Mais s’étant encore rapprochée de lui, elle lui posa les mains sur les épaules ; c’est alors qu’il comprit qu’il avait cessé d’être le plus fort. Il eut beau abaisser brusquement les épaules d’un mouvement violent de tout le corps, les mains qui y étaient attachées s’enfonçaient peu à peu dans sa chair. Noueuses et dures, ces mains, aux doigts recourbés, aux ongles pointus ; il cédait peu à peu sous leur poids. Il cédait, et, faisant effort pour se redresser, voilà tout à coup qu’il sentit tout son corps comme s’engourdir, si bien qu’il était déjà presque privé de mouvement, mais l’orgueil restait vivant en lui ; et comme la vieille lui demandait de nouveau :

— Te repentiras-tu, Étienne ?

Il mit tout ce qui lui restait de forces à faire signe que non. Et la vieille appuya plus fort, et en même temps ses mains s’avançaient vers le cou d’Étienne et il sentit leur contact sur sa peau ; pour la seconde fois elle lui posa la question, pour la seconde fois il secoua la tête…

Alors les mains se mirent à serrer toujours plus fort, si bien qu’il respirait à présent difficilement ; il sentit les veines de son front se gonfler, pendant que ses yeux sortaient des orbites ; et à présent de tout près contre lui deux autres yeux regardaient dans les siens et comme une flamme y brillait, dont il ne pouvait soutenir l’éclat ; et pour la troisième fois la question fut posée, et pour la troisième fois il secoua la tête…

Il eut soudain le souffle coupé…

Le lendemain, on le trouva mort dans son lit. On ne sut jamais de quoi il était mort.

LA PUNITION PAR LE FEU

à Henry Spiess.

Ils ne pensent pas, comme d’autres, que le feu vienne par hasard, ni qu’il soit une force aveugle ; ils pensent qu’il est bien plutôt un signe et une manifestation de la colère d’En Haut, et nous est envoyé en punition de nos fautes. Ils pensent qu’il est une arme contre nous, et d’autres fois un avertissement, mais de toute façon qu’il a un sens à lui et une volonté à lui, car les précautions qu’on peut prendre ne servent à rien, le plus souvent, et les moyens qu’on a de lutter contre lui sont presque toujours impuissants. Alors qu’on le croit facile à éteindre, c’est dans ces occasions qu’il a le plus de résistance, tandis que, d’autres fois qu’il a l’air plein de force, il est prompt à céder. Et ainsi tout est inexplicable en lui hors l’idée du châtiment, à quoi ils s’attachent, et par elle il semble que tout soit rendu clair, car il n’est personne qui ne cache un péché ou un manquement dans sa vie.

Pourtant Emma Mignet et son mari Jean étaient aimés et respectés de tout le monde, étant encore tout jeunes d’ailleurs et mariés depuis trois mois seulement. Il est vrai qu’elle allait avoir un enfant. Mais ces choses-là ne sont pas rares dans les villages, puis le sacrement vient qui fait tout oublier. On fut donc bien étonné quand le feu prit chez eux. C’était une belle maison qui appartenait à un homme très riche, nommé Simon, de qui Jean l’avait louée, et elle était construite entièrement en pierre, et avait en outre été réparée au moment où les mariés étaient venus s’y installer. Néanmoins le feu prit violemment tout de suite, et partout à la fois, au milieu de la nuit. Il y eut cet autre malheur que Jean était absent, ayant été faire du bois beaucoup plus haut dans la montagne et ne devant rentrer comme c’est la coutume, en ces occasions-là, de toute la semaine. Mais le pire malheur fut qu’Emma, dans son épouvante, ayant couru à la fenêtre afin d’appeler au secours, et y étant longtemps restée, en chemise, à crier et à appeler sans que personne l’entendît, elle fut saisie par le froid et accoucha le lendemain d’un enfant mort. L’émotion l’avait d’ailleurs ébranlée : et jusque dans le lit où des voisins l’avaient couchée, son malheur la suivait aux grands reflets des flammes, aux craquements des poutres, au bruit d’écroulement des murs. Vainement elle cachait sa tête sous les couvertures, elle n’arrivait point à ne plus entendre et à ne plus voir. Car jamais il n’y eut un aussi gros feu au village ; quoique la maison ne fût pas très grande, et on avait de l’eau, et le hangar où se trouvait la pompe était à quelques pas de là, il n’en dura pas moins jusqu’au matin, où il s’éteignit de lui-même, n’ayant plus de quoi se nourrir.

Pendant ce temps, elle se tordait dans son lit, prise par les grandes douleurs, et appelait, du milieu de sa fièvre, en mots qui n’avaient pas de sens, ouvrant ses yeux tout grands et fixement regardant devant elle, tendant les bras aussi vers quelqu’un qu’on ne pouvait voir. Elle criait et suppliait quelqu’un et on pensa que c’était, son mari, encore qu’il fût absent, mais elle n’avait plus sa connaissance. Et on cherchait à la calmer, mais c’était inutilement, et inutilement qu’on cherchait à l’empêcher de se débattre, ses forces ayant été doublées, et plus on la tenait, plus elle s’agitait. Ainsi parmi ces cris, ces discours et ces mouvements de son corps, l’enfant vint, qui était sans vie.

Il n’était qu’un petit cadavre seulement réchauffé par le contact avec le corps, et qui se refroidit tout aussitôt qu’il fut venu au jour, qu’on enveloppa dans un drap, et on l’étendit sur la table. Elle ne vit rien et ne comprit pas, la fièvre heureusement ne l’ayant pas quittée. Elle continua d’errer et se tourmenter parmi ses idées, pendant qu’on était parti à la recherche de son mari ; et le même soir il fut là, mais elle ne le reconnut pas. Et elle l’appelait toujours, et elle le suppliait toujours, du moins on supposait toujours que c’était lui ; et lui, penché vers elle, lui disait : « Emma, je suis là », mais il semblait qu’elle fût déjà trop loin pour l’entendre ; trop loin, en un lieu déjà étranger.

Ce fut ainsi qu’elle passa. On la prit, on la mit en terre. Jean marcha derrière le cercueil. Il fit ce court bout de chemin qu’il y avait entre la maison et l’église, puis fut debout devant la fosse, puis rentra seul chez lui : et pour toujours il était seul.

Alors les gens se demandèrent pourquoi ce malheur lui avait été envoyé, mais ils ne parvinrent point à se l’expliquer. Ce ne fut que longtemps plus tard que l’explication fut donnée, par Jean lui-même, un jour qu’étant tombé dans la montagne, on le rapporta les jambes cassées et avec un trou dans la tête ; et il comprit que son tour était venu. Il fit donc appeler son frère, qui était de beaucoup son aîné et l’avait en partie élevé, à cause de quoi il le craignait et le respectait.

 

*     *     *

 

Il y avait seulement près de lui une voisine, qui le soignait ; il lui dit de sortir. Sur quoi, il fit signe à son frère de venir s’asseoir près de lui, car il était déjà très faible et parlait difficilement.

Son frère s’approcha donc et s’assit près de lui.

— Je t’ai demandé de venir, dit Jean, parce que j’ai à te parler.

Il continua :

— Je te demande pardon si je suis un peu long, mais je veux que rien ne reste caché entre nous, afin que ma faute soit connue de tous, ce qui sera ma punition.

Après quoi, il se recueillit et avec peine il rassemblait ses souvenirs, cherchant par quel bout commencer, car il semblait que toutes ses idées voulussent sortir à la fois.

— Sache seulement, recommença-t-il, que j’ai bien souffert, et cette souffrance déjà a été ma punition, pourtant elle n’a pas suffi, et alors l’autre est venue, plus grande encore, mais qu’est-elle auprès des tourments éternels ? C’est pourquoi je me confesse d’abord à toi qui est mon aîné et que j’aime ; puis tu iras chercher Monsieur le Prieur et je me confesserai de nouveau à lui afin qu’il ôte ce péché de dessus moi.

Peu à peu des forces lui étaient venues, car on dirait qu’elles nous sont mesurées exactement pour nos besoins et il était visible qu’il avait besoin de beaucoup de forces ; il reprit :

— Est-ce le mauvais esprit qui m’a tenté ? car je n’étais pas mauvais de moi-même, du moins il ne me semblait pas, mais quand il est venu et m’a parlé de la chose, je n’ai pas longtemps hésité. Il est venu sous l’aspect de Simon, un jour que j’étais à mon champ, et Simon m’a dit : « Si tu voulais, on pourrait s’entendre, car je vois que tu cours après Emma. » Et j’ai courbé la tête, parce que c’était vrai, mais sans comprendre encore où il voulait en venir, n’est-ce pas ? c’est un homme adroit ; et il tient longtemps caché dans sa main ce qu’il a à vous offrir, et il m’a tendu ainsi sa main fermée, avec quelque chose dedans, et je ne devinais pas quoi, mais il souriait drôlement. Il m’a dit : « Tu l’épouserais ? » « Bien sûr, lui ai-je dit alors, si seulement elle voulait, seulement voudra-t-elle ? elle n’en a pas l’air, elle se sauve quand elle me voit. » Il m’a répondu : « N’aie pas peur, elle ne se sauvera pas toujours. Ça fera une bonne femme. » — « Pour ça, lui ai-je dit, ça fera une bonne femme. » – « Alors m’a-t-il dit, on pourra causer… » Tu m’écoutes ?

Et celui qui était son frère, qui était assis près du lit et avait déjà du gris à la barbe, lui fit signe qu’il écoutait, et en effet il ne remuait pas, assis en avant sur sa chaise, les yeux fixés à terre, les coudes sur les genoux.

— Donc, reprit Jean, on a causé. Et de ce qu’il m’a dit je n’ai jamais rien oublié, pas une phrase, pas un mot, et ils me reviennent comme ils étaient venus alors, exactement dans le même ordre. Simon m’a dit : « On pourrait s’asseoir. » Et on s’est assis tous les deux, l’un à côté de l’autre, sur le bord du talus. Il était assis à ma droite et était en train de bourrer sa pipe, si bien qu’il ne me regardait pas, mais il regardait en bas, vers sa pipe. Il m’a dit d’abord : « Tu sais que j’ai de l’argent. » Ça, je le savais bien, ce n’était pas ce qui manquait. Il m’a dit ensuite : « Tu sais que je suis marié. » Comment ne l’aurais-je pas su ? « Alors, comme ça, m’a-t-il dit… » Et il s’est tu, comme s’il hésitait. Moi, j’attendais toujours, cherchant à deviner où il voulait en venir, mais jamais je n’aurais pu seulement imaginer que ce serait à cette chose… Il fumait à présent sa pipe, et tantôt il la tenait à la main, tantôt elle lui pendait à la bouche, mais le plus souvent il la tenait à la main, parce qu’il n’était pas aussi calme qu’il aurait voulu le paraître, sachant ce qu’il risquait. « Il faudrait d’abord que tu me promettes que tout ce que je vais te dire, tu ne le répéteras à personne, même si nous ne nous entendions pas. » Je le lui ai promis, parce que la curiosité me tenait. « Eh bien, a-t-il dit, Emma, elle est grosse, et c’est de moi qu’elle l’est. » J’avais tout à coup regardé vers lui et étais resté à le regarder, la bouche ouverte de surprise, mais à présent qu’il avait commencé de parler, il ne s’arrêtait plus, et je restais comme attaché à ses paroles. « C’est quand elle est venue chez nous pour la moisson. On était tout le temps ensemble, et puis elle était trop jolie, et je le lui ai dit, mais elle n’a pas voulu m’écouter. C’est ce qui m’a fait perdre la tête, parce que quand une femme veut bien, souvent, nous, on ne veut plus, mais quand elle dit non, l’envie devient plus forte… Alors quoi ? je l’ai prise de force, oui, un soir, au fenil, et elle a voulu crier, mais je lui ai mis la main sur la bouche, et puis après elle a eu peur. Et je l’ai tenue par la peur, et elle n’a plus osé refuser, alors cet enfant est venu… Alors, écoute bien, qu’est-ce que tu veux que j’en fasse ? et puis ma femme le saurait ; et de même, quand il viendra, il faudra bien que tout se sache ; de toute façon ça ferait du bruit et je n’en veux pas. Et voici ce que j’ai pensé : c’est que tout pourrait s’arranger. J’ai cette maison d’à côté du four, je te la ferais réparer, et puis je te la donnerais, je dirais que je te la loue. Je dirais que je te la loue, mais elle serait bien à toi, et comme neuve, pour vous deux, quand vous vous mettriez en ménage. Outre quoi, pour les premiers frais, je te donnerais mille francs, tu entends mille francs comptant… et, en échange, tu dirais seulement que l’enfant est de toi, et vous iriez tout de suite à l’église ; puisque tu lui cours après, personne ne s’en étonnerait, et ainsi tout serait en ordre… » Moi, n’est-ce pas ? au moins à ce moment, et déjà bien plus tôt, j’aurais dû me lever et lui dire : « Tu te trompes d’adresse en me parlant ainsi. » Mais l’esprit malin me tenait. L’esprit malin, quand même j’avais de l’amour pour Emma, mais ce n’était pas l’amour qui me poussait à accepter, quand même je l’aimais, c’était le goût du gain, parce que, tu sais, j’étais pauvre. Je me disais : « J’aurai la maison, j’aurai de l’argent. » Et ce n’était qu’après qu’elle venait. Et elle ne venait qu’ensuite, et ce n’était qu’ensuite que je me disais : « Et puis, elle aussi, je l’aurai. » L’esprit malin était entré en moi ; c’est pourquoi je restais à écouter Simon, au lieu d’être déjà bien loin. Et si l’esprit malin ne m’avait pas tenu, si c’était seulement l’amour, je serais allé vers Emma et je lui aurais dit : « Je t’aime bien quand même ; cet enfant, il sera à moi, veux-tu ? et on sera heureux. » Je lui aurais dit quelque chose ainsi, mais il n’y aurait pas eu l’argent. Tandis qu’il y a eu l’argent. Car Simon était toujours là, et moi, je n’avais pas bougé. Et deux fois déjà il m’avait demandé : « Qu’est-ce que tu en dis ? » quand à la fin la réponse est venue. Et cette réponse a été : « Tout ça c’est bien joli, mais ce qu’il faudrait savoir, c’est si Emma voudra. » Et il a tout de suite vu que la chose était, autant dire, faite, c’est pourquoi son ton a changé ; il m’avait posé la main sur l’épaule : « Emma, ne t’en occupe pas ; je me charge de tout, c’est dit ; quand tu voudras, je te l’amène. Puisque tu l’aimes, voyons ! Et je crois bien qu’elle t’aime aussi. Tu n’as qu’à dire oui tout de suite. » Pourtant, je lui ai demandé deux ou trois jours pour réfléchir, mais dès ce moment-là, j’ai été décidé, et ce n’était que grimace… parce que l’esprit me tenait…

L’autre qui était près du lit n’avait pas fait un mouvement.

— Mais tout cela n’est rien ; et elle a beaucoup pleuré ; mais tout cela n’est rien encore. Et on a été mariés, mais cette faute-là pouvait être encore pardonnée, la grande faute est venue seulement ensuite, et c’est par moi qu’elle est venue, parce qu’il paraissait que nous étions heureux et à nous aussi il le paraissait, et elle était bonne pour moi, et je cherchais à être bon pour elle, ayant continué malgré mon péché de l’aimer ; – il paraissait que nous étions heureux, et peut-être que nous le croyions, mais nous nous mentions à nous-mêmes. Et l’homme se ment à soi-même, plus facilement que la femme, c’est pourquoi je ne disais rien. Alors, à cause de moi, elle se taisait, elle aussi, et elle s’est tue aussi longtemps qu’elle l’a pu, seulement peu à peu elle devenait triste ; je sentais derrière son front quelque chose qu’elle me cachait, et je la regardais, mais elle baissait les yeux, ou bien se détournait de moi, ou bien restait assise dans le coin de la chambre, des heures, sans parler, soupirant seulement, tandis qu’elle coupait son fil entre ses dents, car elle était en train de coudre des chemises pour celui qui allait venir. Jusqu’à ce qu’enfin, un soir de Carême, comme j’étais rentré plus tôt qu’à l’ordinaire et étais allé me mettre près d’elle, me taisant toujours, mais il me semblait que cela lui faisait plaisir, elle me regarda soudain, et elle me dit : « Écoute, Jean… » puis elle eut peur de moi, et n’alla pas plus loin. Moi, je lui dis : « Qu’as-tu, Emma ? » Elle me répondit : « Je n’ai rien. » Et elle recommença de coudre. Mais une espèce de colère m’était venue subitement contre elle qui fit que je me mis à taper du poing sur la table. « Écoute, que je lui disais, tu ferais mieux de te taire que de rester ainsi au milieu de tes phrases. » Alors elle éclata en larmes ; et moi n’est-ce pas ? je comprenais tout, pourtant je faisais semblant de ne pas comprendre, et je me fâchais toujours plus : « Qu’est-ce que tu as ? Tu ne peux pas dire ce que tu as ? » Et tout à coup les mots lui sont venus : « Oh ! Jean, ne parle pas ainsi, parce que tu me fais trop de peine. J’ai tant de chagrin déjà. Parce que le secret me brûle. Il est là qui me brûle (et elle me montrait son cou), qui voudrait sortir ; je ne pourrai pas être heureuse tant qu’il ne sera pas sorti. C’est à cause de ça, seulement, je te jure… Alors il faut que tu me permettes de tout dire et que j’aille me confesser, puisque je t’ai promis, à toi, de ne rien dire et il faut que ce soit toi qui me donnes la permission… » Mais je lui criai : « Tu es folle ! » C’est que je ne pensais pas à Dieu, mais aux hommes, et les hommes me faisaient peur. Je n’avais nullement souci de Dieu, mais seulement souci des hommes, me voyant déjà méprisé par eux. C’est pourquoi je criais contre elle, et continuais de crier : « Tu es folle, je lui criais ; jamais, tu entends, ça jamais. N’ai-je pas promis, moi aussi ?… » Alors elle n’a plus rien dit, elle a continué de pleurer sans rien dire, et tout le soir elle a pleuré. Mais je m’endurcissais et devenais de pierre dans ma peur que tout ne se sût et mon cœur se retirait d’elle, malgré l’amour, car j’avais peur. Cela se passait un mois environ avant le moment que je parte pour la montagne et que le feu prenne à la maison. Et pendant ce mois elle se mit rapidement à maigrir, et rapidement à pâlir, rongée en dedans par sa peine, mais on pensait : « C’est cet enfant qu’elle a. » Elle n’osait plus me parler. C’étaient seulement ses yeux qui parlaient, et, tout le temps tournés vers moi, ils étaient en appel et en supplication vers moi, mais je ne voulais pas les voir et loin d’être attendri par eux j’allais m’endurcissant chaque jour davantage, jusqu’à ce qu’enfin ce jour fût venu où je devais aller au bois ; et ce fut la seconde et la dernière fois. Car, comme j’étais prêt et avais pris ma hache, avec ma besace et ma gourde, elle accourut, elle s’est jetée à genoux. Et moi j’essayais de la repousser, mais elle m’entourait les jambes de ses bras. « Oh ! Jean, disait-elle, ne pars pas ainsi… Jean, Jean, me disait-elle, aie pitié de moi, si tu m’aimes, c’est pour notre bonheur, je suis trop malheureuse, et tu n’es pas heureux non plus, comme je vois, quand même tu le caches ; je vais être seule, je n’ose pas y penser… » Peut-être avait-elle un pressentiment et l’ombre de la punition était-elle déjà sur elle ; néanmoins je m’entêtai. « Non, lui dis-je, tu sais que ce n’est pas possible. » Et elle recommençait : « Jean, donne-moi la permission. » Mais brusquement je l’avais prise, défaisant ses bras d’autour de mon corps, et l’écartai de moi, et, avant qu’elle eût pu seulement faire un geste, j’avais ouvert la porte. Puis je m’éloignai à grands pas… Parce que l’heure était venue, et tout était par avance fixé. Il avait été fixé que je serais loin d’elle lorsque l’heure viendrait, à cause de ma grande faute ; afin que ma punition à moi fût encore par là accrue, car depuis j’ai vécu dans le deuil et dans la douleur ; j’ai vécu aussi dans la honte, mais à présent je me sens mieux… »

Il avait parlé sans arrêt, encore que par moment le souffle lui manquât et ses forces étaient à bout ; si bien que lorsqu’il eut fini, il laissa aller sa tête en arrière. Il était si pâle qu’il semblait déjà mort.

Et l’autre qui était assis, se leva de dessus sa chaise et lui demanda :

— Tu as bien tout dit ?

Jean alors fit signe que oui. L’autre reprit :

— Je vais appeler Monsieur le Prieur.

Sur quoi, il sortit de la chambre. Mais, comme il ouvrait la porte, Jean le rappela :

— Il ne faut pas que ces choses demeurent cachées entre nous. Va et répands-les dans le village.

Et l’autre, à son tour, fit signe que oui.

Jean mourut quatre jours après, sa plaie s’étant envenimée, et s’étant mise à suppurer, sans que la médecine y pût rien, et tout son corps était consumé d’un grand feu, et sa langue était dure et noire comme une pierre dans sa bouche. Pourtant il ne se plaignit pas, et se laissa aller, sans chercher d’empêcher le progrès de son mal, parce qu’il était résigné.

Alors on pensait à la pauvre femme, punie aussi et moins que lui, mais toutefois cruellement punie, et punie à cause de lui. Seulement il y a un secret dans ces choses, et nous jugeons d’en bas ces choses, tandis que leur sommet nous demeure caché. Il ne faut pas chercher à les comprendre. Il faut seulement comprendre cela, qu’il y a une Main sur nous et un Œil ouvert sur nos vies, à qui rien ne peut échapper.

LE PAUVRE VANNIER

Il s’appelait Anselme et il était vannier. Et il y avait cinquante ans qu’il travaillait du vannier au village, mais peu à peu il s’était fait vieux, et à présent il n’y voyait plus bien : il arriva alors que son ouvrage s’en ressentit, et ses paniers ne valurent plus rien. Et, comme il est écrit qu’un malheur ne vient jamais seul, l’autre ne tarda pas de suivre, qui fut qu’un deuxième vannier s’installa au village, mais jeune celui-là et adroit de ses mains, et ses paniers étaient solides ; et les gens se mirent à aller chez lui, oubliant qu’Anselme était pauvre et avait toujours vécu parmi eux et avait toujours été complaisant et arrangeant avec chacun.

Au point qu’Anselme, un beau jour, se trouva tout à fait sans ouvrage ; et, assis à son établi, il était triste dans son cœur, car il ne tenait point à l’argent pour l’argent, étant très vieux déjà, et l’âge vous détache des choses de la terre, mais il fallait pourtant manger ; et puis surtout il aimait son métier. Or, ses mains maintenant ne pouvaient plus aller qu’à vide, de quoi il souffrait principalement. Il les levait devant lui, faisant avec ses doigts les anciens gestes d’habitude, les levant en l’air, les entre-croisant, penchant ses mains l’une vers l’autre, mais le brin d’osier y manquait, car l’osier s’achète, du moins le bon, bien écorcé ; et il n’avait plus de quoi en acheter. Il regarda vers son foyer sans feu, il regarda vers sa huche sans pain, il regarda vers la bouteille vide ; puis abaissa son regard sur ses mains, vides, elles aussi ; enfin il se pencha en dedans vers son cœur, et le vit dépouillé de tout… Alors cette réflexion vint : « Anselme, à quoi sert-il de vivre ? »

Il prit sa cape et son bâton d’épine, et s’en alla droit devant lui dans la montagne. Il pensait : « Je marcherai jusqu’à ce que je n’en puisse plus ; quand je n’en pourrai plus je me coucherai par terre, tout de mon long, et on ne saura plus rien de moi. » Il fit comme il avait dit. La montagne se dresse à côté du village, toute de suite abrupte et rocheuse, mais on n’y rencontre personne, et c’est justement ce qui le tenta. Quoiqu’il n’eût rien mangé depuis un jour, tout d’abord il alla sans peine, parce qu’on était au matin, qui est le temps de la fraîcheur, et l’air de la montagne est léger et fortifiant. Il monta donc rapidement. Peu à peu, on voit le village s’enfoncer sous soi avec la vallée, avec ce fond plat de vallée où il est posé et bâti ; on voit s’en aller peu à peu les murs des maisons avec leurs fenêtres, et il n’en reste que les toits ; on voit toute chose se diminuer et se rétrécir ; elles se resserrent entre elles, elles se groupent étroitement, cependant que sur elles un voile bleu s’étend, et plus on s’élève, plus il est épais. Mais Anselme ne prit pas garde à tout cela : il ne voyait que son chagrin et il ne cherchait que la mort ; d’ailleurs, déjà il entrait dans les bois. Car, après les prés, quand on monte, viennent premièrement les bois, puis les pâturages, enfin les rochers ; et les bois sont ainsi le deuxième de ces étages, par où on gagne vers le ciel.

Et, à travers les bois, il gagnait vers le ciel. Et il eut bientôt traversé les bois, ses jambes demeurant solides. Mais, arrivé aux pâturages, tout à coup, là-bas, il vit le chalet où étaient encore les hommes ; et à présent il avait peur des hommes, aussi fit-il un grand détour pour ne pas être aperçu d’eux. Peut-être également qu’il fut conduit par une main, parce qu’il y a un destin sur nous, et une main est dans la nôtre. Mais enfin il fit tout ce grand détour, longeant le bas des pâturages, jusqu’au ravin qui les coupe à un bout, et de là le chalet est tout à fait caché, – tandis que peu à peu la fatigue venait, peu à peu il perdait la conscience des choses, et ce soleil d’après-midi était brûlant, tombant d’aplomb sur la montagne, tourbillonnant autour de lui en vacillements de chaleur et en noirs essaims de mouches, – si bien que ce fut au hasard qu’arrivé au ravin il tourna sur la gauche, dans la direction des rochers. Et il alla encore un bout, mais ce reste de force en lui travaillait comme à son insu, son esprit de plus en plus s’égarant ; il s’assit, il se releva ; il allait ainsi s’asseyant et se relevant, mais il se relevait toujours plus difficilement ; enfin un vertige le prit, et il eut encore la force d’aller jusqu’au pied des rochers : là il tomba tout de son long.

Et là le miracle se fit, à quoi Anselme était sans doute destiné. Une grande nuit descendit sur lui. Puis, du milieu de cette nuit, comme on voit dans les incendies, voilà que peu à peu les pentes au-dessus de lui se mirent à s’illuminer de reflets rouges qui bougeaient. De grands reflets bougeants dont le foyer et le point de départ étaient en arrière de lui, mais tout le temps ils grandissaient, et d’abord sombres, comme voilés, rapidement ils s’éclaircirent et ils gagnèrent en éclat, en sorte que bientôt on y vit clair comme en plein jour, et tout autour la nuit se dressait comme un mur, mais très loin repoussée, et dans cette lumière tous les détails sortaient, jusqu’aux moindres blocs de rocher, jusqu’aux tiges pâles des hautes gentianes, avec la frisure de l’herbe ; pourtant on n’entendait aucun pétillement, et ce fut seulement cette grande lueur qui réveilla Anselme, du moins il lui sembla qu’il était endormi et qu’il se réveillait.

Alors, s’étant retourné, ce qu’il vit le remplit d’un grand étonnement.

Les hauts rochers derrière lui étaient complètement en feu, quoiqu’ils restassent sans chaleur. Le feu était entré dans cette masse dure, qu’il avait amollie et rendue transparente, comme est le verre en fusion ; en sorte que, changeant de couleur à présent, du pourpre, en effet, elle passait à l’écarlate, tandis qu’à son sommet une crête de flammes jaunes, à bouts pointus qui se brisaient et s’éparpillaient dans le ciel, tremblait et s’agitait au vent.

Mais, presque en même temps, la masse tout entière se fendit en hauteur. Elle se fendit en hauteur ; les bords supérieurs de cette espèce de crevasse allaient se séparant et s’écartant rapidement : il se creusa ainsi une espèce de gorge, et la montagne ainsi fut partagée de haut en bas. De même certains cols, enfoncés entre deux parois ; mais ici les parois étaient de pierre ardente, et le sentier qui s’en allait entre ces deux murs presque à pic était juste assez large pour qu’un homme pût y passer.

Anselme pensa : « Voilà, mon chemin s’était interrompu ; celui qui s’en va là en est la continuation, mais c’est le chemin de l’enfer. » Il se disait cela parce qu’il était modeste de cœur, et n’imaginait point mériter davantage ; et il se résignait à son sort qui lui semblait juste, quand il vit qu’il s’était trompé.

En effet, de l’autre côté du passage, les vapeurs et les fumées qui l’emplissaient s’étant levées, une grande église parut, puis tout un village là-bas ; et là-bas il faisait un doux et clair soleil avec un ciel tout bleu. Par moment, le son des cloches arrivait jusqu’à Anselme. Il s’était levé sur le coude, et, toujours plus surpris, mais en même temps un peu rassuré, il regardait, à présent, sans comprendre.

Or, voilà, comme il regardait, les cloches se mirent à sonner plus fort, la porte peinte en bleu de l’église s’ouvrit, et une procession parut, comme il n’en avait jamais vu, tant elle était nombreuse et riche en ornements. Les hommes et les femmes en longues robes blanches, tenaient chacun une bannière ; il y en avait de toutes les couleurs ; sur chacune était brodé en or un vers d’un cantique, en sorte que de l’une à l’autre, selon l’ordre où elles allaient, tout le cantique pouvait se lire et le chant de louanges était ainsi visible aux yeux. Sous un grand dais marchait l’évêque ; et ceux qui portaient le dais, il sembla à Anselme qu’ils n’étaient point des hommes, ni des femmes non plus, tellement leurs visages étaient particuliers et d’une beauté singulière, avec des couronnes de fleurs et des cheveux bouclés flottant sur leurs épaules : à quoi il connut que c’étaient les Anges. Et de tous côtés à présent, il en paraissait de nouveaux, les uns se joignant au cortège, les autres l’entourant de prosternements et de chants ; et la musique était à ce point continue qu’il semblait qu’on la respirât comme au printemps l’odeur des fleurs. Une grande place entourait l’église : lentement, solennellement, la procession s’y déroula, puis elle fit le tour de l’église. Mais elle était si longue que la tête en reparaissait déjà, alors que l’autre extrémité n’avait point encore quitté le porche ; ainsi l’église fut comme encerclée dans l’anneau mouvant de la procession ; tandis que des Anges montés sur le toit la saluaient d’en haut et répondaient de là aux salutations d’en bas ; puis ils s’élançaient parmi l’air, mêlés aux battements des cloches ; ils s’élançaient, vers en bas tendant les mains, et d’autres s’élevaient d’en bas à leur rencontre, tendant pareillement les mains. L’église brillait en rose, comme on voit les glaciers au coucher du soleil…

C’est alors qu’il sembla à Anselme qu’on l’appelait par son nom. Il prêta l’oreille, et en effet on l’appelait par son nom. Des voix venaient qui lui disaient :

« Anselme, ne veux-tu pas être des nôtres et prendre ta place parmi nous, qui t’attendons ; car il y a de la joie parmi nous pour chacun de ceux qui se présentent, qui frappent à notre porte et demandent à entrer ; mais ta place à toi est marquée d’avance. »

Anselme répondit : « L’ai-je mérité ? » car il distinguait tout à coup, qu’il était ainsi désigné pour être au nombre des Élus, et il souffrait dans son humilité, mais les voix reprirent : « Aie confiance, car comment t’appellerions-nous si tu n’étais pas désigné ? »

Il fut rempli d’une grande joie ; et à ce moment s’étant levé, tout à coup il vit devant lui le flamboiement de la montagne, il vit la gorge en feu où il devait passer, néanmoins il n’hésita pas. Ne lui avait-il pas été dit d’avoir confiance ?

Et voici, aussitôt les parois s’écartèrent, se refermant derrière lui à mesure qu’il avançait ; devant lui, il n’y eut plus qu’un chemin égal et uni, où déjà brillait la claire lumière qui est au séjour des Élus, pendant que des fleurs naissaient sous ses pas et des buissons de roses fleurissaient à droite et à gauche. Par quoi il comprit que sans doute l’épouvantement de la gorge en feu n’était qu’une épreuve à la foi.

Mais il n’eut point le temps d’y réfléchir longtemps : de toute part déjà, vers lui, des troupes d’Anges accouraient qui tenaient des palmes et les balançaient.

Par eux il fut conduit au milieu de la place où l’évêque était arrêté : il s’agenouilla devant lui et il fut béni par l’évêque. Alors des chants de triomphe éclatèrent ; de nouveau les cloches sonnaient ; et, tout autour de lui rangés, les Élus chantaient sa venue. Puis les Anges vinrent le reprendre et le menèrent à sa maison. Elle était tout près de l’église ; elle ressemblait à celle qui était la sienne au village. Plus neuve seulement, plus blanche, aux carreaux bien lavés et sentant bon l’eau fraîche, et il y avait un petit jardin. Comme dans la sienne au village, il y avait une cuisine et une chambre. Sur des rayons dans la cuisine, tous les ustensiles qu’il faut étaient parfaitement rangés : sur le foyer un coquemar chantait, auprès était la cafetière. Et les Anges l’ayant laissé, en lui disant : « Tout ce qui est ici est à toi », il se mit à table, il but son café, il mangea son pain, car il avait faim et soif ; et sa soif et sa faim passèrent. Ensuite il entra dans la chambre ; il pendit à un clou sa cape et sa canne d’épine, puis il s’étendit sur le lit bien blanc, et une douceur tout à coup se répandit dans tous ses membres, que la fatigue avait brisés ; une douceur, une fraîcheur comme au temps des sommeils d’enfance et au temps de la pureté : et encore un moment une image brilla au mur, où Dieu était représenté, puis ses yeux s’alourdirent et il s’endormit tout à fait.

 

*     *     *

 

Alors commença sa nouvelle vie ; et il n’est point de mots pour en faire sentir la douceur, car les mots sont choses de la terre ; les mots sont faits à la mesure de ces choses, or toute mesure était dépassée, et toute espèce de mots dépassée. Sans cesse ils se reformaient en cortège, sans cesse ils étaient en prières, sans cesse en chants et prières, sans cesse ils tournaient autour de l’église, et Anselme se joignait à eux. Dans le chœur des Élus, il était une voix, et d’elles-mêmes les paroles et les notes de la musique lui étaient venues à l’esprit, en sorte qu’il n’avait pas eu à les apprendre, et parfaitement sa voix s’accordait avec les voix autour de lui, car il n’y avait qu’harmonie dans ces chants et l’avancement de ces cohortes des Élus. Ils allaient louant Dieu et à cela s’écoulaient leurs journées.

Ils se tenaient à genoux dans l’église, et à cela s’écoulaient leurs journées. L’église était immense et toute en marbre blanc, avec l’autel resplendissant de mille cierges allumés, et de grands bouquets de fleurs dans les vases, toujours fraîches comme à l’instant où on venait de les cueillir. Le temps s’écoulait, sans qu’on en eût conscience, dans l’adoration de la gloire de Dieu.

Certaines fois aussi, dans les prés toujours verts, les Anges, se tenant deux à deux par la main, ainsi qu’on voit aux pages des vieux livres, représentés par le pinceau, se formaient en de belles rondes ; parmi eux, les Anges musiciens se penchaient sur leurs instruments ; sur quoi, les rondes s’ébranlaient ; et le reste du peuple était assis, les admirant.

Un printemps éternel brillait sur ces prairies, qui sont celles du ciel, et tout y est consentement. Les eaux même y ont le langage de Dieu, avec qui elles communiquent ; les oiseaux pareillement. L’oiseau, la colombe de neige, et le moineau ébouriffé. Cependant, l’agneau vient boire à la source, et relève sa tête à la bouche fendue, où luisent en feux vifs des gouttelettes d’eau.

Telle était à présent la douceur de la vie d’Anselme. Ensuite, il retournait à sa petite maison blanche ; il n’avait d’autre souci que de manger et de dormir. Car, chaque matin, à sa porte, il trouvait déposés son pain et sa nourriture du jour ; une fontaine d’eau vive coulait dans son petit jardin. Eût-il manqué de quelque chose qu’il n’eût pas eu besoin d’exprimer son désir ; il était lu en lui avant qu’il eût pu le lire lui-même, et aussitôt il était satisfait.

Comment, alors, put-il se faire que ce regret entrât en lui et qu’il ne pût y résister, car ce regret n’était point raisonnable ? Mais peut-être que les imperfections et les contradictions de notre nature nous suivent jusqu’au delà de notre vie terrestre, afin que la sagesse et l’effort vers le mieux trouvent encore à s’employer ; ou bien est-ce que la raison n’est rien en nous qu’une surface, sous quoi persiste la folie ?

Toujours y eut-il qu’un matin, il chercha du regard la place de son établi ; elle était vide. Vide, cette place, à présent, autrefois toujours occupée, et il s’asseyait à son établi, et, tout en travaillant, il regardait dehors. Et les gens allaient et venaient, qui lui faisaient signe en passant. Avec des morceaux de sapin taillé, qu’il assujettissait au moyen de mortaises, il achevait la carcasse de son panier, et, d’abord, arrondissait l’anse, puis, tout autour selon la forme ainsi arrêtée à l’avance, il entrelaçait les longs brins flexibles, dociles sous ses doigts, savamment recourbés. Et que cela lui fût à présent refusé, c’était cela qui lui manquait.

Il eut beau le longtemps combattre, le regret ne fit que grandir. Bientôt, toute joie lui devint étrangère. Il en vint au point de regretter la terre, et de mépriser sa félicité. Ainsi sommes-nous faits que ce que nous avons n’est rien au prix de ce qui nous est refusé.

Il demanda de l’osier ; il n’y avait point d’osier au ciel.

Alors, il conçut le projet de redescendre en chercher au village ; et puis, pensait-il, il remonterait. Il ferait le petit voyage, puis, l’osier sous son bras, reviendrait sur ses pas, puisque, voilà, il connaissait la place où s’ouvrait le chemin du ciel. Il y était une fois passé, pourquoi n’y repasserait-il pas ?

Il alla demander permission à l’évêque.

— Comment, Anselme, lui dit-il, comment, vous voulez nous quitter ?

Il fit signe que oui.

— N’êtes-vous pas bien parmi nous ?

— Ah ! dit Anselme, bien sûr que je suis bien, et je vous demande pardon d’avoir l’air de venir me plaindre, – mais c’est cette idée que j’ai eue et je ne peux plus m’en débarrasser…

— Faites effort, répondit l’évêque.

— J’ai fait effort, tant que j’ai pu… Laissez-moi seulement aller, puisque je reviendrai, et je m’appliquerai à vous contenter, Monseigneur, et n’aurai plus de soin qu’à vous servir de tout mon cœur.

— Seulement, dit l’évêque, qui vous assure que vous pourrez revenir ? Parce que vous avez été distingué une fois, le serez-vous une seconde fois ? La montagne s’est ouverte devant vous, s’ouvrira-t-elle de nouveau ? Et ne craignez-vous pas l’abîme de feu et de soufre quand vous ressortirez d’ici ? Songez que vous pourriez y être consumé. Et voici que vous êtes vieux et vos jambes ne sont plus lestes…

Anselme réfléchit. Puis il dit :

— J’irai tout de même.

Alors tous ceux qui l’entouraient se mirent à le supplier, joignant leurs voix à celle de l’évêque :

— Reste avec nous, Anselme, puisque tu es bien parmi nous.

Mais il continuait de secouer la tête, persistant malgré tout dans sa résolution ; sur quoi l’évêque lui dit :

— Va !

Sur quoi tous les Élus s’attachèrent à lui, essayant de le retenir, mais il les repoussa. Il se mit en route. Ayant repris sa cape et son bâton d’épine, le soir venu, il repartit, se dirigeant vers la montagne. Bientôt elle fut devant lui ; et, comme si elle n’avait attendu que sa venue, soudain elle se renflamma, et se remit à brûler tout entière, vaste muraille en feu, qui de nouveau se fendit en hauteur, et l’étroit chemin de nouveau se trouva ouvert devant lui. Seulement cette fois une vive chaleur en venait par bouffées, lui brûlant le visage, tandis qu’une forte odeur de soufre et de charbon le faisait défaillir ; il sentit sous lui ses jambes vaciller, pourtant il s’obstina ; de quoi il fut puni, car, à peine engagé entre les murailles de feu, avec un craquement, remplissant tout le ciel de cendres et d’étincelles, elles s’écroulèrent sur lui.

Du moins, c’est ce qu’il éprouva dans son dernier moment de connaissance avant la fin, et le dernier éclair de vie, car, quatre jours après, les bergers du chalet trouvèrent son corps au pied des rochers, et il n’était nullement consumé. Il était étendu calmement sur le dos, il semblait celui d’un homme endormi. Et les hommes du chalet se dirent qu’Anselme était mort de faim et d’épuisement.

LA PAIX DU CIEL

à Adrien Bovy.

Quand il connut qu’il était mort, il ne fut pas effrayé, à cause de la beauté des choses autour de lui, car il était dans une grande église, comme celle de son village, et tout ornée, avec des bouquets sur l’autel comme au jour de la Fête-Dieu ; il se sentit au contraire heureux, il se sentit léger, il ne pesait plus sur ses pieds, pourtant avant si las et traînants de vieillesse ; il traversa l’église, il s’assit à un banc ; et tous les gens qui étaient là, il lui semblait les retrouver, et non les voir pour la première fois, étant habillés comme dans son pays, et il n’y avait que leur air qui fût changé ; – il s’assit donc, et il pria ; puis, comme il relevait la tête, il aperçut Marie, Marie qui était aussi là.

Tout près de lui, au banc des femmes, et qui priait aussi, tenant son chapelet, faisant glisser les grains entre ses fines mains, – il la reconnut tout de suite, quoiqu’elle fût morte depuis quarante ans, il la reconnut tout de suite à la beauté de son visage, qui lui avait été sans doute redonnée, n’étant plus comme il l’avait vue le jour de sa mort, mais fraîche de nouveau, avec ses joues bien rondes, sa bouche rouge, ses grands yeux.

Il écoutait lire dans le Livre, et le chant, avec l’orgue qui jouait mollement, et semblait découler des murs, comme s’ils avaient fondu en musique. Il regardait le Livre, il regardait le Trône ; il avait chaud dans le cœur.

Il regardait Marie, il écoutait l’orgue jouer, tout était tellement doux qu’il avait comme un goût de douceur à la bouche ; et il n’était pas impatient d’elle comme il l’aurait été sur terre : il laissait les choses se faire, et c’était encore pour lui comme une nouvelle douceur ; il contemplait Dieu face à face, avec Jésus auprès de lui, et auprès de Jésus la Bonne Mère agenouillée.

Quand la messe fut terminée, il trouva Marie. Il lui parla naturellement. Elle lui dit : « Salut, ami de mon cœur. » Même il ne toucha point sa main. Ils prirent part au repas céleste. Il y avait les mêmes maisons qu’en bas, où sont les vraies maisons des hommes. Ils entrèrent ensemble dans une petite maison, ils trouvèrent là la mère de Marie, qui les reçut en leur disant :

— Soyez heureux et goûtez au pain frais.

Ils furent heureux, ils goûtèrent au pain frais. Et, passant devant le miroir, il ne s’étonna point de ne plus s’y voir avec sa figure ridée, sa rêche barbe grise, et l’œil gauche qui lui manquait, mais avec deux yeux, bien rasé comme à un matin de dimanche, – parce que sa vieillesse avait été ôtée de dessus lui. Il ne s’en étonna pas, pas plus que de tout le reste. Et Marie nullement non plus ; d’ailleurs ils ne se cherchaient pas des yeux, étant ensemble, ce qui leur suffisait ; ils ne se taisaient pas, comme dans l’autre amour, – ni ne parlaient beaucoup comme dans l’autre amour où il n’y a pas de milieu ; ils parlaient un peu comme tout le monde ; il y avait une image rouge, et dessous un vase et des fleurs, avec des rideaux blancs aux petites fenêtres et sur la table un tapis crocheté ; il regardait l’image, il disait à Marie :

— Est-ce une image à toi ?

Elle lui répondait :

— On voit le mouton blanc, avec le berger près de la fontaine ; et ils ont allumé un feu.

Alors la vieille fit du café, qui fut bu, – ils burent les trois à la table ; sur quoi Marie lui demanda :

— Viens-tu faire une promenade ?

Il lui dit :

— J’irai avec toi.

Ils sortirent ensemble ; ils montèrent le chemin, allant à deux sur le chemin. Il n’y avait point de nuages, tout était arrangé et doux ; et à présent qu’il était sorti du village, il reconnaissait bien le village, qu’on voit d’en haut, et ce village était le sien ! Cependant il était tout autre, à cause peut-être de la propreté de la rue, de la netteté du pavé, des vitres bien lavées, de tous ces toits bien réparés et aux plaques d’ardoise neuves, qu’il regardait serrés et groupés autour de l’église, où soudain les cloches sonnèrent, et des colombes blanches s’envolèrent du clocher. Jamais le soleil n’avait été si clair ; pourtant il ne faisait point chaud à en souffrir. Et, allant dans les prés avec Marie à son côté, il les nommait chacun par son nom ; toutefois ils n’étaient plus les mêmes et, cherchant pourquoi, il s’aperçut que toutes les pierres en avaient été ôtées, les places autrefois rocailleuses et buissonneuses avaient été labourées, si bien qu’il y avait partout une terre noire et fertile, où l’herbe poussait plus haute et plus dure, et jamais il n’avait vu de si beaux blés, – tandis qu’aux rigoles une eau pure coulait, où brillaient et bougeaient des tout petits ronds de soleil. Alors les colombes tournèrent deux fois au-dessus de lui, puis tombèrent comme une neige sur les saules au bord de l’étang.

Il tenait la main de Marie, il montait avec elle, et sous eux la terre était molle et égale comme un tapis, nullement dure aux pieds, sans cailloux où buter ; les buissons fleuris sentaient bon l’églantine et la menthe qui aime l’eau ; ils passèrent près du moulin, ils entrèrent dans le bois, ils traversèrent le bois, ils arrivèrent à la clairière, et le jour luisait là, appliqué par plaques aux branches des pins, pendant que les troncs étaient rouges, avec des taches d’ombre bleue. Ils dépassèrent la clairière, ils se trouvèrent dans le bois ; s’étant agenouillé près d’une source, il donna à boire à Marie dans le creux de ses mains ; elle souriait devant lui, et les petites gouttes, qui roulaient de ses lèvres, brillaient à son menton ; il lui cueillit une fleur qu’elle piqua à son corsage ; ils poursuivaient droit devant eux, sans nul souci de suivre les chemins, ils arrivèrent ainsi jusque près des mayens. Et, à quelque distance, il y a comme une colline pointue d’où tout le pays se découvre, et l’espace au-dessous de soi, avec le village et, plus bas, le grand vide de la vallée ; ils allèrent sur la colline, ils s’y assirent l’un près de l’autre.

Le pays était étendu et reposait dans la lumière ; il y avait sur lui la paix, et lentement allaient les prés, qui s’enfonçaient, gonflés par place, levant en l’air un arbre rond ; lentement s’en allaient rangés les champs de couleurs différentes ; les purs glaciers brillaient au sommet des montagnes ; et, encore une fois, il sentait bien que tout cela il l’avait toujours vu et toujours eu autour de lui, mais en même temps tout était changé ; et il en cherchait la raison, sans arriver à la trouver.

Il tenait toujours la main de Marie et, cette main, elle la lui avait abandonnée, en sorte qu’il jouait avec, glissant ses doigts entre les petits doigts, fraîche cette main à tenir ; il se représentait qu’il en serait toujours ainsi, sans que rien vînt les interrompre, à cause qu’à présent tout durait et on n’imaginait plus de fin à aucune chose. Il sentit tout à coup un grand vide se faire en lui.

D’abord il ignora pourquoi. Puis, est-ce que ce fut un souvenir de la terre, qu’il venait seulement de quitter ? mais s’étant tourné vers Marie, comme il la regardait et l’interrogeait des yeux, la voyant de nouveau sourire, avec son clair regard mêlé au sien et appuyé, et sa petite bouche comme une pierre mouillée, la raison brusquement lui vint de sa tristesse ; et baissant la voix, l’attirant à lui :

— Tu ne pleures plus, Marie ?

Elle ne sut pas ce qu’il voulait dire. Il reprit :

— Te rappelles-tu, Marie, le beau vieux temps où tu pleurais.

Elle fit signe que non.

— Quand nous avions été à la croix de Girette, quand tu avais tant de chagrin, quand je t’avais portée, car tu étais sans force ; et moi je te disais : « Marie, ne pleure plus ! » Tu me disais : « J’y suis bien obligée. » Et on sonnait à l’église pour un mort.

Mais elle ouvrit les yeux, n’entendant point le sens de ses paroles, en sorte qu’il se tut. Et, redescendant en lui-même, il se la représenta morte ; il la revit, allongée sur le lit, les mains jointes sur sa poitrine. Il s’était assis près d’elle. Avec des yeux secs qu’il serrait entre ses doigts pour en faire sortir les larmes, mais rien ne sortait ; avec son cœur comme un charbon brûlant et son gosier comme la terre aride ; et il aurait voulu crier, car on apportait le cercueil et dans la caisse était le vide noir, juste de la largeur du pauvre petit corps, qu’il aurait aimé arracher de là, mais il n’était déjà plus à lui, ni à personne sur la terre. – Il revit tout cela, et eut regret de tout cela.

Regret des larmes, et de souffrir, comme il ne pouvait plus et jamais plus il ne pourrait ; et, dans cette paix de toujours, regret de la douleur d’en bas ; et il aurait voulu pleurer, mais il ne pouvait plus pleurer.

Alors il soupira ; et encore une fois, il alla à ses souvenirs, il alla à la vraie Marie, mais ce ne fut qu’un court moment. Ils s’étaient levés et redescendaient. Car maintenant le soir était venu. Le soleil lentement baissa à l’horizon ; tout à coup le fil qui le tient suspendu en l’air fut coupé ; il tomba derrière la montagne. Et ce fut l’ombre, où ils entrèrent, tandis que tout autour, en rond, les grands rochers brillaient comme des lampes allumées. Il y avait un grand silence sur le chemin, sous les branches où ils repassèrent, avec la nuit tressée aux feuilles, et la rosée en gouttes rondes. Ils allaient toujours côte à côte, de nouveau il la regarda. Et il se demandait : « Comment pourrait-elle comprendre. N’a-t-elle pas tout oublié ? Moi, je n’ai pas encore tout oublié », de sorte qu’il y avait comme de l’amertume en lui, – mais elle s’en allait déjà, séparé de la terre, gagné lui aussi à la paix du ciel, pareil à Marie maintenant ; et voilà, comme ils approchaient du village, de dedans les buissons où elles s’étaient posées et avaient passé la chaleur du jour, les colombes se renvolèrent et, dans un tournoiement et un claquement d’ailes, elles remontèrent au clocher. Ils les suivirent jusqu’à l’église. Comme ils arrivaient là, des hommes et des femmes passèrent en chantant, lesquels leur firent signe ; ils se mêlèrent à eux.

DEUX PETITS MORCEAUX

à Ernest Ansermet.

I

Il faisait un ciel bas…

Il faisait un ciel bas d’automne, un de ces ciels fermés d’octobre, comme il y en a souvent dans le pays, quand lourdement descend du haut de la montagne un épais plafond de brouillard ; et on sait qu’au-dessus il y a le soleil, mais dessous il fait triste et sombre ; et le poids de vivre est plus grand.

Elle est entrée, elle a dit à son mari :

— Je crois bien que c’est le moment.

Il venait de rentrer, lui aussi ; il se tenait dans la cuisine, il s’est tourné vers elle, qui était debout sur le pas de porte, et on ne voyait pas ses traits, on voyait seulement le contour de son corps épaissi ; il a dit :

— Faut-il aller chercher Phémie ?

Elle a dit :

— Oui, va la chercher.

Il a été chercher Phémie ; et le soir Phémie est venue.

Le brouillard à présent était descendu. Il pendait entre les maisons comme un drap épais aux plis lourds, et un peu de lumière y demeurait encore, qui lui donnait un semblant de couleur ; mais bientôt ce reste de jour s’en alla, il n’y eut plus de couleur, il n’y eut plus que la nuit. Sans étoiles, ni lune ; une nuit sans lueur d’aucune sorte, nulle part ; une nuit comme un mur.

Alors on a fermé la porte. Alors elle s’est mise au lit. Et Phémie est venue s’asseoir à côté d’elle. Alors les heures ont passé. Et puis il a sonné une heure. Alors tu es venue au monde ; alors tes yeux se sont ouverts, seules étoiles dans cette ombre ; – yeux noirs à cause de la nuit, mais petits yeux brillants quand même, d’une clarté qui est en eux, yeux avec un tout petit point de feu, yeux changeants, lampes dans la vie.

Et Phémie t’a fouettée, et tu es venue au monde en pleurant, mais il en va de même pour nous tous, parce que les pleurs sont d’abord et le rire ne vient qu’ensuite. Et ta mère était là, étendue dans le lit, avec une figure blanche ; au bout d’un moment elle a demandé :

— Est-ce un garçon ?

Phémie a dit :

— Non, c’est une fille.

Peut-être que ta mère a eu chagrin, mais, du moins, elle l’a caché. Il y avait un grand trouble en elle, de cette vie née de la sienne, – comme l’arbre porte le fruit, comme la branche se divise et se sépare et devient deux, comme l’étincelle est dans le caillou.

Il y avait dans la chambre basse un pauvre falot allumé. Il y avait les murs de bois, le bénitier d’étain au mur, la croix et la branche de buis ; il y avait les poutres brunes, les quatre petites fenêtres, qui se touchent toutes, et étroites à n’y rien pouvoir passer que la tête (l’été, on met dessus des pots de géranium), – il y avait la chambre basse, et il y avait toi dedans.

Toi, nouvelle venue, et nulle autre que toi. Qui as alors crié, ayant pleuré d’abord. Qui as poussé ce cri, qui est signe de force, et le Christ, jaune et bleu, t’a regardée depuis son cadre ; et à côté de lui, est la Vierge qui tient l’enfant ; et elle a compris, étant mère, et l’Enfant aussi t’a souri.

Pourtant, dès ce moment, ton dur destin était écrit ; il a été dit à tes mains : « Vous durcirez et ne serez point blanches. » Dès le commencement, il y a eu sur toi cette loi du travail, qui est celle des pauvres. La chèvre demande à être gardée, la vache veut être traite, il faut soigner le mulet. Tout de suite est venue la vie, et elle t’a prise dès le premier jour.

 

II

Les cloches sonneront pour toi…

Mais les cloches sonneront pour toi, petite amie.

Quand le moment sera venu, qui est fixé depuis toujours, pour toi aussi, ils monteront aux cloches. Là où il y a les cordes qui traînent et le banc pour le carillon, là d’où l’on voit très loin par les champs et les bois et les grands rochers roses ; et les gens en bas se demanderont : « Qui est-ce qui est mort ? »

Ils t’auront mise sur le lit ; ils t’auront couchée sur le lit. Ils auront baissé sur tes yeux tes minces paupières aux longs cils. Ils t’auront habillée, ils t’auront mis le voile. Ils se seront étonnés de ton poids, et de la longueur de ton corps. Il y aura la bougie allumée, le crucifix, le bénitier. Les cloches sonneront pour toi, parce que toute chose est fragile et a une fin, ici-bas.

Et quand ce jour viendra, le sais-tu ? mais il viendra, petite amie. Et le cercueil, sais-tu s’il sera bleu ou noir, bleu avec la croix blanche, comme pour les filles, ou tout noir, de sapin noirci, comme pour les femmes mariées ?

Mais ils t’allongeront dedans. Ils le prendront, ils le porteront le long de la rue, ils passeront auprès de la fontaine, ils monteront le chemin raide, ils arriveront sur la place… Et, dedans, tu seras : dedans, joie de mon cœur.

Sous le gros couvercle cloué, cloué fortement avec des gros clous, sous les grosses planches clouées, c’est pourquoi ils auront tant de peine à le porter. Et ils penseront : « Comme elle était pourtant légère sur les sentiers de la montagne. Sa robe bougeait dans le vent. Elle allait dans le vent et riait dans le vent, et, se retournant tout à coup, elle huchait vers la vallée. Elle avait les dents blanches et ses joues étaient brunes. »

Ils iront difficilement sous le brancard noir et carré, étant quatre, un à chaque coin ; il y aura le drap avec les broderies d’argent. Ils entreront par la petite porte, et se déchargeront de ce poids un moment, pendant que l’encens fumera.

Et, toi, tu ne seras plus jamais à ton banc.

Le cinquième depuis le fond, parmi les filles et les femmes ; plus jamais tu n’y seras, te tenant là agenouillée, baissant la tête sous ton chapeau bleu, quand même de nouveau les dimanches viendront, les dimanches après les dimanches, les saisons après les saisons. Quand même ils auront mis des nouveaux bouquets sur l’autel et dressé le dais pour la Fête-Dieu.

Plus jamais, et à cette place une autre se tiendra, que je ne connais point, une autre qui sera venue et fera comme tu as fait, ayant les mêmes gestes, comme toi soumise et pieuse, ayant une robe pareille, mais le cœur qu’il y a dessous, où sera-t-il, ce petit cœur ?

Ils t’emporteront de nouveau ; ils iront par la large allée, ils sortiront dans le soleil. On a ouvert pour toi la grille, on a creusé pour toi le trou. Soigneusement ils t’y descendront. Comme on t’a couchée au berceau, ils te descendront dans la tombe. Ils descendront les pieds d’abord, et puis ta tête, chère tête. Et dessus les mottes viendront…

Mais les cloches du moins auront sonné pour toi.

Et tu seras parmi les fleurs que tu aimais, les iris et les œillets roses, que tant souvent tu as cueillies et tu arrangeais dans les petits vases. Tu seras sous la croix de pierre, avec les autres croix de bois ; tu seras près de ton petit frère, sous ton soleil, sous ton clocher, où les cloches auront sonné…

Les cloches sonneront pour toi, petite amie. Elles ne sonneront pas pour moi.

FORAINS[1]

Les deux roulottes étaient arrivées dans la soirée ; or, il n’était pas encore dix heures, le lendemain, que le Directeur montait déjà dans les combles de la Maison de Commune.

Le Directeur n’avait pas perdu son temps, comme on voit (et il faut se dire qu’il avait dû, préalablement, solliciter et obtenir l’autorisation de la Municipalité).

Avant dix heures, il était dans les combles de la Maison de Commune, en compagnie de Gilliéron, le charpentier, et elle n’a que deux étages, mais un toit d’un grand développement, de sorte que la charpente y est elle-même à deux étages ; ce fut à l’étage d’en haut, sur le côté faisant face à l’église, que Gilliéron, à la demande du Directeur, s’est mis à soulever les tuiles, puis à en déplacer quelques-unes, ce qui a fini par donner naissance à un trou entre les chevrons.

Par ce trou, on avait vu paraître le clocher carré de l’église, dont on était seulement séparé par la place, et elle ne pouvait pas se voir, à cause de la pente du toit ; on ne voyait que le dessus de trois ou quatre tilleuls encore jeunes qui étaient plantés sur ses côtés.

Entre l’église et vous, il y avait seulement ces bosses vertes et entre ce clocher et vous, avec le bleu du ciel derrière, puis un coq dans le bout, qui avait dû être d’argent ou argenté, mais avait pris peu à peu sous la rouille une belle couleur brune à reflets d’or, comme la peau d’un jambon bien fumé.

Le Directeur a passé la tête par le trou, il l’a tournée à droite et à gauche ; il la ramène à l’intérieur (nous irons tout tranquillement), il a fait signe à Gilliéron :

— Et à présent…

Il avait un drôle d’accent dont on ne savait pas au juste s’il était allemand ou russe, ou bien allemand et russe à la fois, c’est-à-dire alors polonais ou quelque chose d’approchant ; toujours est-il qu’on avait assez de mal à comprendre ce que le Directeur vous disait ; mais Gilliéron, dans son gilet à manches, avec sa ceinture de laine rouge, sa casquette de velours bleu, son mètre et son crayon plat dont le bout sortait de la poche faite exprès qu’on voyait dans le haut de son pantalon, Gilliéron s’y appliquait de son mieux, puisqu’il s’agissait d’un client.

— Et à présent… les… les…

— Ah ! oui, a dit Gilliéron.

Le Directeur levait le doigt vers la charpente, qui était comme une forêt dont les troncs, allant en oblique ou dressés verticalement, montraient de tout côté leurs fourches entrecroisées ; et Gilliéron :

— Ah ! oui… Les poutres… Oh ! pour ça, Monsieur, ne craignez rien.

Bien qu’elles parussent par place être toutes frottées d’une espèce de farine jaune dont une partie s’était même répandue au-dessous d’elles sur le plancher, bien qu’elles fussent aussi toutes percées de petits trous comme si on avait tiré dedans avec du plomb 10 (celui dont on se sert pour les grives) :

— Mais ça, c’est les cirons, disait Gilliéron, ça ne compte pas ; ce qui compte, c’est quand c’est cuit. Et pour ça, je puis vous dire… Tenez, Monsieur, rendez-vous compte…

Il avait ouvert la grande lame de son couteau de poche dont il donne un coup à toute volée de bas en haut ; à peine si la lame s’est enfoncée dans le bois :

— Et des fois elle entre comme dans du beurre jusqu’au manche, c’est quand c’est cuit, rendez-vous compte…, jusqu’au manche, y compris les doigts et toute la main. Ici, pas de risque ; c’est vieux, mais solide… Et, quant à être sain, c’est sain, disait Gilliéron, voyez-vous ; même que les cirons en sont la preuve, vu qu’ils ne s’attaquent jamais à l’humide, ni au pourri…

À ce moment, il s’est rendu compte que l’autre ne l’écoutait plus, s’étant sans doute fait tout seul une opinion ; Gilliéron s’est hâté de remettre les tuiles en place ; après quoi, il est descendu derrière le Directeur qui l’avait précédé dans l’escalier.

Ils n’ont eu qu’à passer sous les tilleuls.

Le marguillier avait été prévenu, et était là avec ses clés. Ce nouvel escalier (celui du clocher) comptait 121 marches ; à peu de hauteur au-dessus du sol, il y avait une espèce de première demi-fenêtre, sur le bord de laquelle la femme du marguillier entretenait toute une collection de géraniums.

À force de faire des boutures, elle n’avait plus su où mettre ses plantes. C’étaient des géraniums-lierres qui sont grimpants ; ceux de senteur ; des blancs, des roses, des simples et des doubles ; ceux qui ont les feuilles de couleur unie, ceux qui les ont tachées de brun ; plus haut alors il y a les trois cloches, qui étaient sonnées par son mari, mais deux d’entre elles, celles qui servaient le plus souvent, pouvaient être sonnées d’en bas, comme on voyait à la longueur des cordes, qui, pendant par des trous à travers les planchers, faisaient dans le bout deux gros nœuds.

Le marguillier ne montait donc pas très souvent dans le clocher, ni ses 121 marches ; il le lui a pourtant bien fallu ce jour-là, encore que pas jeune, ni léger, ni très riche en souffle, ce qui a fait qu’on n’allait pas vite.

On tournait sur les quatre faces du clocher, qui est un clocher carré, où l’escalier est pris dans l’épaisseur des murs.

On est tantôt au levant, tantôt au couchant, tantôt au sud, tantôt au nord ; on visite successivement à quatre ou cinq reprises, sans le savoir, chacun des quatre points cardinaux ; on tourne longtemps en rond dans l’espace, dont les combinaisons finissent par se brouiller complètement dans votre esprit ; enfin on se trouve sous une trappe qu’il faut soulever des deux bras, qu’il faut ensuite faire basculer en arrière.

C’est là.

On referme la trappe ; on s’aperçoit qu’elle s’ouvre sur la face nord du clocher. On s’aperçoit qu’il y a sur chacune de ses quatre faces deux jolies fenêtres, arrondies du haut, qu’une colonnette sépare, parce que c’est du vieil ouvrage, de l’ouvrage comme on n’en fait plus, la main-d’œuvre est bien trop coûteuse ; « ça a sept ou huit siècles, disait le marguillier, ça ne date pas d’aujourd’hui… »

Et là on était sous les cloches, qu’on voit pendre, juste au-dessus de soi, avec leurs belles jupes en bronze, de sorte qu’on pouvait bien dire (comme on dit) qu’on leur voyait tout ; – on aurait pu du moins le dire si Gilliéron et le Directeur n’eussent pas été déjà tellement occupés à faire l’inspection des lieux ; et, cette fois, Gilliéron s’était mis à secouer la tête, car, à part les poutres où pendaient les cloches et qui avaient été remplacées récemment…

— Ah ! disait Gilliéron, ça n’est plus comme à la Maison de Commune.

Ayant sorti de nouveau son couteau de poche qu’il tenait la lame en l’air ; et il allait de haut en bas avec la lame :

— Ça n’est plus comme à la Maison de Commune… Vous voyez, cette fois, si ça enfonce…

Tandis qu’il lui tombait sur la manche des lamelles grises comme de la cendre, poreuses comme les ossements qu’on trouve dans les très anciens tombeaux.

— Sept ou huit siècles, qu’est-ce que vous voulez ?

Le marguillier qui était en train de s’éponger le front avec son mouchoir, secouait lui aussi la tête.

Le Directeur avait tiré de sa poche un calepin et un crayon ; il a dit à Gilliéron :

— Il vous faudra faire…

D’une fenêtre à l’autre, sur son plan, il a tracé une ligne.

— Oui, disait Gilliéron, un bâti… Je comprends, je comprends bien…

— Vous pourriez vous… vous en charger ?

— Bien sûr, puisque c’est mon métier.

— Alors… regardez bien… Comme ça, et comme ça…

Et, parallèlement à la première ligne, il en trace une seconde, puis deux autres en travers.

— Je vois ça, disait Gilliéron. Un bâti. Et en chêne bien entendu… Un bâti, un tambour, un chevalet, enfin ce que vous voudrez, pour la corde, j’entends bien… Je vais toujours prendre les mesures…

C’est ainsi que la chose a commencé, le vendredi matin ; et les deux roulottes étaient arrivées la veille dans la soirée.

Ce même vendredi, des affiches avaient été placardées dans toute la ville (qui a bien neuf cents habitants) ; d’autres avaient été distribuées par des gamins dans les villages des environs.

Ces forains doivent s’adresser à la Municipalité qui les autorise (ou non, suivant le cas), à donner un certain nombre de représentations moyennant patente ; ensuite les représentations avaient été annoncées par des affiches en couleur tirées d’avance, sur lesquelles on se contentait de coller une bande portant la date et le nom du lieu écrits à la main.

 

VUCHERENS, LE DIMANCHE 30 JUIN

à 3 h. de l’après-midi grande matinée

 

Le patron avait été surveiller le collage des affiches, parce qu’il y a des places qui leur conviennent, d’autres pas.

Il y a des places où elles se voient ; particulièrement les pans de murs nus (pour peu qu’ils soient en bordure d’une rue), mais dans la ville même il y en avait peu ; nos maisons à nous ont beaucoup de fenêtres ; il est rare qu’il s’y rencontre une surface non percée de dimensions suffisantes ; il avait donc fallu utiliser de préférence les portes des remises (à défaut de ces portes de granges faites pour laisser passer des chars de blé ou de foin tout entiers, si bien qu’elles ont jusqu’à cinq mètres de haut).

C’est à quoi le Directeur avait passé une partie de sa journée ; pendant ce temps, Gilliéron travaillait dans son atelier.

On venait lui faire visite :

— C’est pour ces forains ? Es-tu sûr d’être payé ?

— Ils m’ont donné un acompte.

— Ah !

Il taillait dans le chêne ses mortaises ; il allait à la raboteuse, elle marchait à l’électricité.

Impossible de placer un mot aussi longtemps qu’elle avait la parole : heureusement qu’elle n’en abusait pas.

C’est inouï ce que ces nouvelles machines électriques abattent de besogne en deux ou trois secondes ; on n’avait pas eu le temps de perdre le fil de ce qu’on disait que la raboteuse avait déjà fini ; et, dans un agréable bourdonnement de ruche qui lui-même mourait peu à peu, on renouait sans trop de peine ce qu’on allait dire à ce qu’on avait dit.

— Oui,… tout ça pour qu’ils se foutent en bas, disait le charron ; ensuite c’est la Commune qui devra payer la casse. La Commune, c’est-à-dire nous…

Gilliéron haussait les épaules :

— Pourquoi veux-tu qu’ils se foutent en bas ?

Rrrr…

— Où est-ce qu’ils tendent cette corde ?… Pas possible… Ce truc-là, c’est pour le clocher ?…

— Oui…

— Par-dessus les arbres ?

— Oui…

Rrrr…

Et un autre :

— Combien leur demandes-tu ?

— Soixante francs.

— Et le bois ?

— Je le reprends.

— Ah ! tu le reprends ? oh ! alors, ça va bien… Et puis, par-dessus le marché, ils vont te payer avec notre argent…

— Libre à toi de ne pas venir, disait Gilliéron… Puis : Rrrr… Puis de nouveau :

— Par-dessus les arbres, est-ce possible ? Ça doit être truqué, tout ça ; sûrement qu’ils sont attachés ou bien il y a un jeu de glaces…

— Tu es fou avec ton jeu de glaces !

Car Gilliéron commençait à être impatienté de toutes ces remarques, qui n’allaient pas d’ailleurs sans nombreuses questions et moqueries à son endroit ; de sorte qu’il a été content de voir venir la fin de ce premier travail, l’autre, qui était le montage, devant se faire dans le clocher ; et il a une porte, et elle ferme à clé.

À peine si quelques gamins, le samedi matin, l’ont suivi jusqu’à l’église, tandis qu’il poussait sa charrette.

Sur la place, il y avait bien quelques curieux, mais pas beaucoup.

Ici tout se passait très tranquillement, sans que personne eût rien changé au train de ses occupations ou à ses habitudes ; – c’étaient seulement, entre les heures d’école, des enfants ; ou bien quand nos affaires nous amenaient de ces côtés, on s’arrêtait pour jeter un coup d’œil à ces deux voitures, l’une peinte en vert, l’autre en brun clair.

Celle qui était peinte en vert avait une cheminée qui fumait.

L’autre servait à transporter les accessoires, de sorte qu’elle était sans ouverture, sauf à l’arrière ; mais celle-ci (la verte), c’est ce qui intriguait, avait des fenêtres comme une maison, quoique plus petites : quatre fenêtres à rideaux blancs tenus relevés par des embrasses rouges ; on en concluait qu’on devait y loger, on devait aussi y faire la cuisine.

On voyait, en effet, la cheminée fumer ; on voyait dans la fenêtre de la tour la tête de la femme du marguillier qui regardait par-dessus les pots de géraniums.

Ils n’étaient donc que quelques-uns sur la place, ce matin-là, quand Gilliéron est arrivé ; et la seule chose qui s’était passée fut qu’à un certain moment la porte de la voiture peinte en vert, celle où on logeait, s’était ouverte, mais ils n’y firent guère attention, bien qu’une grande fille en fût alors sortie, seulement il faut dire qu’elle était mise comme tout le monde.

On s’intéressait plus volontiers aux allées et venues de deux jeunes gens à casquettes, chemises khaki, ceintures de cuir, qui étaient en train de décharger l’autre voiture ; ensuite ils s’étaient mis à dérouler une corde grosse comme le bras.

Elle, on n’a pas fait attention à elle ou à peine ; on n’a pas pris garde à elle, parce qu’elle n’avait pas encore ses ailes, elle n’avait pas encore ses belles couleurs.

C’est seulement une grande fille et seulement peut-être pas assez habillée, ayant une jupe trop courte, des espadrilles, point de bas ; un peu trop découverte peut-être, à notre goût, sous le menton et dans la nuque, pas assez entourée d’étoffe autour de la gorge, autour des bras.

On a vu seulement qu’elle tenait un seau. Elle a ouvert la porte, elle a descendu l’escalier fait de quatre ou cinq marches de sapin ; elle descend les marches avec son seau, puis vient, puis passe près de nous ; mais elle n’a été, ce jour-là, pour nous, qu’une personne de l’ordinaire, peut-être même pas très convenable, à vrai dire, et, s’il en est ainsi, le mieux est de faire comme si on ne la voyait pas.

On a fait comme si on ne voyait pas son corps sous la jupe bleue et le corsage de mousseline blanche ; ni comment elle a passé, faisant bouger ses belles jambes, faisant bouger plus haut dans l’air autour de ses cheveux de l’or.

On continuait plutôt à regarder les deux jeunes gens qui, eux, continuaient à décharger le contenu de la voiture d’où ils tiraient toute sorte d’objets, ce qui piquait la curiosité : des barres de nickel, des anneaux, les différentes pièces d’un orgue mécanique ; – elle, elle avait été remplir son seau à la fontaine, elle revient, elle remonte l’escalier, elle ferme la porte derrière elle.

Il y a eu seulement cette cheminée qui fumait toujours, fumait tout doucement un peu de fumée bleue.

Cette fumée faisait une petite colonne dont la partie d’en bas était dans l’ombre, celle d’en haut dans le soleil.

La cheminée fume doux au-dessus du toit de tôle légèrement bombé ; Gilliéron était arrivé avec sa charrette, il était monté sous les cloches.

Au-dessus des pots de géraniums, la tête de la femme du marguillier regarde toujours.

 

*     *     *

 

La mise en place de la corde a pris le reste de la journée.

On avait dû percer des trous dans le mur et Gilliéron avait commencé par y assujettir et sceller son bâti, sous la surveillance du Directeur.

Les deux jeunes gens avaient apporté un jeu de poulies qu’il s’est agi ensuite de fixer à la traverse de chêne : ouvrage extrêmement minutieux, vu que des vies humaines vont en dépendre et s’y trouveront suspendues ; c’est pourquoi on ne parlait guère.

Le bonheur a voulu qu’ici il n’y eût ni voisins, ni curieux pour venir vous distraire et c’était déjà quelque chose : ils n’ont été là-haut que les quatre, Gilliéron, les deux jeunes gens et le Directeur ; et, une fois le bâti mis en place, les jeunes gens étaient redescendus.

Voilà maintenant que le Directeur descend à son tour ; Gilliéron est resté seul.

Oh ! comme c’est beau d’ici, oh ! on voit tout.

Les trois hommes sur la place étaient en train maintenant d’amener le bout de la grosse corde dans le pied du clocher : on voit par la fenêtre du nord Pailly, les vignes ; Pailly tout là-bas (si c’est bien Pailly), et encore plus haut et plus loin la cheminée d’une tuilerie peinte en rouge.

Oh ! on voit tout d’ici, et comme c’est bleu, oh ! c’est bleu partout !

Par la fenêtre du midi, on voyait pendre dans ce bleu une grande montagne blanche ; – comme à un fil, entre le ciel et l’eau, dans la lumière, dans tout ce bleu, dans rien du tout ; – venait ensuite la fenêtre du couchant : celle-ci donnait sur la place…

Gilliéron voyait au-dessous de lui les trois hommes gesticuler en parlant tout haut dans leur langue, parce qu’ils n’étaient pas l’un à côté de l’autre, mais disposés à distances égales le long de la corde qu’ils amenaient : – mais par cette fenêtre aussi on voit tout : regardez on voit là-bas, sur la route, le premier char de foin qu’on rentre, attelé d’un bœuf (ou d’une vache, à cette distance on ne remarque pas la différence) et d’un cheval, avec des filles et des enfants dessus.

Oh ! et puis plus au sud, derrière la Maison de Commune, c’est le port.

On voit seulement la pomme du mât d’une barque à pierres ; tout à côté est le bout de la vergue autour de laquelle la voile est roulée : c’est pourquoi elle prend tant d’importance, c’est pourquoi elle fait ainsi une épaisseur noire dans le ciel. Le bateau à rames qu’on voit sur l’eau est le bateau de Rouge le pêcheur, mais ce n’est pas lui qui rame ; lui il est assis à l’arrière.

On voyait l’eau comme du fer-blanc dans la lumière, toute grise dans la lumière, triste comme du fer-blanc.

C’est gai, c’est bleu. On voit, entre les maisons, des jardins ; leurs petits compartiments, bordés d’ombre sur le côté droit, sont pleins de fleurs et de légumes, avec des poiriers en quenouilles, des pommiers en cordon, des planches de fraises, des massifs bleus, des massifs jaunes, des massifs rouges.

On voit un homme qui est en train de fossoyer ou c’est une femme qui pend à un cordeau la lessive, dans une allée ; elle est vue de dos, puis vous fait face, mais alors elle vous est cachée, parce que la pièce de toile blanche est entre elle et vous… « Qui est-ce que ça peut bien être ?… Ce n’est pourtant pas Mme Burdet… »

— Eh, là-haut…

On l’appelait pour la seconde fois. Gilliéron se penche par la fenêtre ; il voit que c’est le Directeur, parce que la corde est prête à être hissée. On n’a plus qu’à fixer l’amarre, ce que le Directeur est en train de faire, aidé par les jeunes gens. Et c’est beaucoup de toits, d’ici, et parce qu’ils sont vus d’en dessus, et à cause également de l’éclairage qui vient d’en haut, leurs deux pans semblent se faire suite sans plus d’angle à leur point de réunion, ni de sommet ; aujourd’hui on dirait, ces toits de tuiles, des toits plats, des toits comme ceux de Jérusalem. On est une petite ville qui n’est guère qu’un grand village, on est environ 900 habitants, pas davantage… Non Monsieur… Entendu, Monsieur, on y est…

On n’avait plus qu’à tirer sur l’amarre. Peut-être que vous avez cru que c’est un ouvrage qui irait tout seul : ah ! bien oui ! J’étais avec le Directeur et un des jeunes gens ; on tirait les trois ensemble. Le second des jeunes gens était resté sur la place, et nous aidait d’en bas en soulevant la corde au fur et à mesure qu’elle quittait le sol ; mais vous ne savez pas ce qu’une corde de ce calibre représente de kilogs au mètre ; et maintenant il faut vous dire qu’elle avait bien cinquante mètres de longueur. On avait beau donner le coup en mesure, et c’est le Directeur qui comptait, parce qu’il avait l’habitude de la manœuvre : une corde comme ça (Gilliéron montre son poignet) ne se laisse pas faire si facilement. « Une, deux,… trois ! » À « trois » on tirait tous les trois. Les premiers mètres, ça va encore. C’est, voyons, à partir seulement du dixième ou du douzième, et à mesure qu’il y avait davantage de corde qui pendait en l’air avec son poids. Il fallait voir à chaque tirée, comme ça raclait la pierre en venant, et ça faisait sur le rebord de la fenêtre une fumée de poussière, à moins que ce ne fût de la fumée de feu, tellement l’amarre s’échauffait… Je n’avais plus un fil de sec, du col de ma chemise au bout de mes chaussettes…

Ils étaient trois, trois seulement, dont le Directeur ; le Directeur comptait : « Une, deux, trois »… À « trois », on tire.

Et un bout de chanson ferait peut-être mieux l’affaire ; oui, une bonne vieille chanson de chez nous à trois temps, des temps bien marqués, et le coup se donnerait sur le troisième, mais on n’en savait point, alors il fallait bien se contenter de ce qu’on avait, les trois hommes tirant ensemble sur l’amarre ; on a le dos tout décroché, les paumes à vif : si tous ces fainéants qui regardent voulaient seulement bien venir nous donner un coup de main, ah ! charrette ! « une, deux… trois ! » ; mais non, ils fument des cigarettes dans des fume-cigarettes roses ou verts,… tant pis pour eux, tant pis pour nous ; « une, deux, trois » ; attention ! attention ! ça va y être, dit le Directeur.

Encore deux coups ; « une, deux, trois. »

Il a fallu pour finir s’arc-bouter avec le genou contre le mur : « Tenez-vous ? disait le Directeur, j’engage la corde ; vous tenez toujours ?… »

Ça y est !

 

*     *     *

 

On a beau faire, une corde de cette grosseur ne se tend jamais complètement. Elle ployait dans son milieu. Qui est-ce qui va se lancer là-dessus ? je vous demande. Tu n’as qu’à voir sur l’affiche. Deux jeunes gens, une demoiselle.

Comme les fenêtres de l’église sont à une quinzaine de mètres du sol et les combles de la Maison de Commune à une dizaine de mètres seulement, c’était une route qui était en pente. Elle descendait en pente raide pour ne remonter ensuite qu’assez peu. Quoi qu’on fasse, une corde de cette grosseur ne peut jamais se tendre tout à fait, de sorte qu’il y avait encore qu’elle cédait dans le milieu à son propre poids ; elle était en forme de guirlande. Qui est-ce qui va se lancer là-dessus ? je vous demande un peu.

Et c’était bien d’abord large comme trois ou quatre doigts ; c’était bien d’abord, si on veut, une forte barre avec ses deux bords : mais ils se confondaient bientôt en un seul trait qu’on voyait remonter en prolongement de la descente et qui devenait toujours plus ténu. D’abord quelque chose de réel, un objet qu’on constate, qui peut se voir et se toucher ; quelque chose de cylindrique, une chose de couleur grise, toute luisante de crasse par endroit ; – puis sa matière se défaisait elle devenait sans réalité, elle n’était plus qu’une indication montrant la direction à suivre comme une ligne sur un dessin, et c’était dans le haut des airs.

Ils avaient été, ce soir-là, quelques-uns qui étaient montés dans le clocher avec le marguillier à qui on avait promis un verre.

Il y avait le charron (de nouveau). Les charrons sont assez souvent jaloux des charpentiers, parce que les deux métiers sont comme qui dirait cousins germains ou tout au moins en relations de cousinage.

La première chose que le charron a faite en arrivant fut donc d’aller examiner le travail de son collègue. Et : « Un peu lourd, un peu mastoc, c’est entendu ; tout à fait de l’ouvrage de charpentier, pensait le charron, c’est-à-dire de gens habitués depuis tout jeunes à travailler dans le massif et dans l’épais, ayant la poutre pour point de départ et nous le rayon de roue ; ayant le sapin, nous le frêne ; la grosse viande, nous le nerf, entendu… »

Et on voit Pailly de là-haut. On voit Pailly, on voit le lac, on voit les vignes, des champs, des prés ; par la fenêtre du nord, on voit Pailly et par celle du sud tout le lac ; « de l’ouvrage de charpentier, mais de l’ouvrage bien fait quand même ! »

Les autres étaient maintenant à la fenêtre qui donne sur la place, celle d’où la corde partait ; ils n’avaient qu’à se pencher un peu. À travers une mince épaisseur d’air, entre les arbres, des épaules, des dessus de têtes, des chapeaux de paille, des casquettes venaient à vous… C’était rose jusque sur le sol, dans la poussière, le gravier, sur les brins de paille ; c’était rose d’abord sur les arbres, puis ce rose coulait le long de leur rondeur jusqu’à terre, se mélangeant à la couleur blanche des phares à acétylène que les jeunes gens essayaient. On faisait cercle autour d’eux ; on disait :

— Qu’est-ce que c’est, ces gens-là ? Des Allemands ?

— Non, des Polonais.

— Combien est-ce qu’ils sont, quatre ?

— Non, cinq, il y a encore une vieille.

— Ils sont six, disait une troisième personne ; il y a une demoiselle, il y a le patron, il y a deux jeunes gens, et il y a une vieille, mais il y a encore un vieux… Tenez, le voilà.

Un vieil homme en effet venait de se montrer, portant passées à chaque bras deux ou trois chaises de jardin, c’est-à-dire des chaises pliantes. Il les a disposées devant les bancs déjà en place.

— Ça c’est les réservées.

— Combien est-ce qu’elles coûtent ?

— Deux francs.

— Et les premières ?

— Un franc cinquante.

— Et les secondes ?

— Un franc.

Oh ! alors c’est un vrai cirque. Et le vieux, lui, doit être une espèce de domestique, pense-t-on, tandis qu’on se montre la corde là-haut toute noire dans le ciel tout rose, au-dessus des arbres ; – dire qu’ils vont se lancer là-dessus !

Des vieilles n’y veulent pas croire, des vieilles se sont étonnées, pendant que les hommes étaient toujours à la fenêtre du clocher, où l’aubergiste disait au marguillier (on voit que les observations variaient peu) :

— Ils auraient pu quand même la tendre davantage.

— Tu es fou ! la tendre davantage ! Moi je la trouve seulement déjà trop tendue. Un rien de plus, ils faisaient tout sauter !

— Oui, recommençait le charron, une corde de ce poids-là, est-ce que tu te représentes ? Et, bien que ce soit un concurrent, je dois dire que Gilliéron ne s’est pas trop mal tiré d’affaire. C’est qu’il nous faut encore, nous autres, savoir calculer la force de résistance, c’est même la grande difficulté dans le métier… Pas assez tendue, cette corde : regardez-moi ça ! je ne sais pas si vous vous rendez compte, disait le charron ; moi, je dis que ce n’est plus une corde ; c’est un rail, c’est une route, c’est un pont…

Mais le nommé Gavillet :

— Oh ! bien alors, moi, en fait de pont, j’aime mieux celui de la Chamberonne…

C’est un beau pont de pierre à plusieurs arches qui est jeté non loin de là sur la petite rivière de ce nom ; et, parce qu’ils étaient assez de l’avis de Gavillet, les autres se sont mis à rire, ce qui a interrompu le charron.

D’ailleurs, à ce même moment, on a vu bouger le dessus d’un des tilleuls, sa partie ronde s’est entr’ouverte. Il en est sorti un drapeau.

Il en est sorti un drapeau comme par une lucarne sur le côté droit de la place, c’était un drapeau vert et blanc.

Un instant plus tard, dans le bout d’un autre de ces tilleuls, mais sur le côté opposé de la place, on voit paraître à la suite d’une main une tête, puis un second drapeau se montre : c’était un drapeau rouge et blanc (les couleurs de la Commune).

On voit là-bas paraître la tête du second des jeunes gens ; l’un et l’autre fixent les drapeaux qui se sont mis à pendre dans le soir.

Et tout à coup le ciel, lui aussi, a commencé à se décorer ; dans le ciel également, il se fait une décoration de drapeaux. Sa belle couleur rose uniforme s’est fendillée, puis se déchire dans le sens de la largeur ; il y a eu là-haut des bandes de bleu, des bandes de jaune, des bandes de vert qui étaient comme cousues ensemble. La fête se faisait au ciel avant de se faire sur la terre. L’horloge du clocher sonne neuf heures, en toussant, comme quand on a un gros catarrhe. Il s’est mis à faire tout à fait nuit sous les arbres, où il y avait toujours beaucoup de monde, parce que la fraîcheur du soir attire les gens dehors, en été. On a essayé de nouveau les phares : ils étaient tellement éblouissants que les têtes se baissaient d’elles-mêmes, vos mains allaient toutes seules se mettre devant vos yeux. Les phares ont fait une grande poussière qui est montée, remplissant le ciel de nuit au-dessus d’elle, de sorte que là-haut sont apparus avant le temps un petit quartier de lune et des étoiles. Et ils ont été là-haut, un instant, puis ils n’y ont plus été.

Ça va tout doucement. Les phares s’étaient éteints. Depuis longtemps, le marguillier et compagnie étaient redescendus du clocher. Le marguillier avait fermé à clé la porte du bas de l’escalier ; après quoi on l’avait invité à venir boire un verre pour sa peine.

Et de là-haut, on voit Pailly, on continuait à voir Pailly du côté du nord, sous les astres. On voit Pailly sur la face nord ; par la fenêtre du sud, on voit le lac, et on voyait deux fois la lune qui était à la fois dans l’air et dans l’eau. Même ces deux lunes étaient tellement pareilles, si immobiles l’une et l’autre, qu’on ne savait plus quelle était la vraie : si c’était celle d’en bas ou si c’était celle d’en haut. Maintenant tout entrait dans la tranquillité ; les hirondelles étaient couchées, les gens eux aussi avaient été se coucher. On voit Pailly, on voit le lac. Et sur ce troisième côté, ce qu’on voyait c’était la corde, rien que la corde, parce qu’elle était éclairée dans son dessus légèrement et, autour d’elle, tout était dans l’ombre.

On la voyait d’abord descendre. Elle faisait d’abord une barre vaguement grise, puis seulement un trait, puis une simple ligne qui cessait là où la corde commençait à remonter. Et l’œil qui allait dessus descendait, puis ne savait plus où aller. Il hésitait. Il revenait en arrière.

C’est quand les hirondelles se sont tues, quand les hommes également se taisent ; un grand silence est venu, un grand silence règne dans l’air et sur la terre ; alors peu à peu, des profondeurs du ciel, les constellations sont sorties, venant à nous, l’une après l’autre ; voilà une étoile, en voilà deux, trois, quatre ; de tous les côtés, elles brillent ; voilà peut-être Orion, ou le Chariot, ou Aldébaran, ou la Grande Ourse ; et c’était tout là-haut, quelque part, à un de ces clous, que la corde allait s’accrocher.

L’œil suivait bien d’abord la corde, descendant d’abord avec elle, ensuite il ne savait où aller.

On n’apercevait plus le toit de la Maison de Commune, ni les arbres ; alors l’œil commence à monter, il monte toujours davantage. Et il se perdait parmi les étoiles.

 

*     *     *

 

On vit petit, ici, on a des habitudes. On est un, puis un, puis encore un. On vit petit et séparés. On n’a pas seulement des habitudes, on a aussi des règlements, toute espèce de règlements. Défense est faite (c’est un de ces règlements) de rien vendre ou rien acheter, ni de procéder à aucun trafic ou de se livrer à aucun travail de neuf à onze, le dimanche matin, c’est-à-dire pendant le sermon ; règlement qui vise aussi bien les ateliers que les boutiques, les auberges ou comme on dit les établissements publics que les ateliers ; – et donc finalement aussi ces forains, mais ils devaient être renseignés et se l’étaient tenus pour dit.

Rien ne bougeait encore dans les voitures, au moment où les cloches de l’église ont sonné, et de nouveau elles ont sonné.

Ensuite le chantre a poussé sa voix, debout à son banc qui est sous la chaire, et c’est à chaque note comme s’il soulevait un haltère, tandis que toute l’assistance suit son exemple avec un certain retard. C’est pendant le sermon, avant et après le sermon, à trois reprises ; chaque fois, on chante un cantique dont le numéro est indiqué sur une tabelle de bois à chiffres mobiles fixée au mur. Les voix sont sorties sans empêchement par les grandes fenêtres à plein cintre, garnies de verre de vitre, qui étaient à demi ouvertes ; les voix sont allées jusqu’aux voitures par grosses bouffées bien régulières qui écartaient pour un instant la musique de l’harmonium.

Personne ne bougeait pourtant encore dans la maison montée sur roues dont les volets verts étaient fermés ; c’est ainsi que la sortie de l’église a eu tout le temps de s’opérer et s’opéra comme toujours, c’est-à-dire que les femmes ont été dans la proportion de trois ou quatre pour un homme. Les femmes se sont dépêchées de rentrer chez elles. La boutique de l’épicier s’est ouverte (il ouvre de onze heures à midi). On a recommencé de boire à l’auberge, du moins d’y boire ouvertement, parce que la façon d’obéir au règlement est, chez nous, de boire en cachette. De neuf à onze, on entre dans l’auberge par la porte de derrière ; on venait de recommencer à y entrer par la porte de devant. Il faisait très beau ; il a fait même, vers les onze heures, un peu de bise dont les drapeaux ont profité pour se mettre à claquer en haut des tilleuls, le vert et blanc, le rouge et blanc, en même temps qu’on avait vu s’ouvrir la porte de la roulotte. Elle, on ne l’a pas vue. Elle ne paraîtra que tout à la fin, attendez. On voit seulement sortir le Directeur et le vieil homme qui, tout de suite, se sont mis à l’ouvrage, achevant les préparatifs pour la représentation de l’après-midi. Elle, personne ne l’avait vue ou du moins personne n’a fait attention à elle. Ça allait petitement ; on s’approchait les mains dans les poches un à un, deux par deux, isolément ou par petits groupes ; on poussait en traînant les pieds jusqu’à un cordon de jute qui était tendu entre des piquets. C’est à ce moment qu’un camion est arrivé, amenant la jeunesse d’un des villages voisins, filles et garçons, qui autrefois venaient en chars à échelles, mais maintenant ils utilisent le camion de la tuilerie, où il n’y a qu’à installer des bancs, puis on le garnit de branches de sapin et de roses en papier, de sorte que c’est comme autrefois, à part la question de la vitesse.

Le moteur est de quarante chevaux.

Le commencement a été cette arrivée de la jeunesse et qu’elle s’est installée à l’auberge où elle avait commandé un repas de vingt-cinq couverts. Dans la grande salle du premier, on a commencé à entendre un bruit de voix auquel se mêle le bruit des verres, parce qu’on trinquait. Ailleurs tout continuait à aller son petit train, les gens étant rentrés chez eux pour le dîner (qui se fait à midi chez nous) et se trouvant encore dans la vie ordinaire, devant la soupe, un peu de viande de boucherie, devant le pain, le fromage, devant la piquette ou le vin de poires ou de pommes, comme tous les autres dimanches. L’homme pas content, la femme fatiguée, les enfants souvent grognons et pas toujours en bonne santé ; c’est aussi qu’ils commencent à souffrir de la chaleur. Mange, et puis recommence à manger. Travaille pour avoir de quoi manger, puis mange ce que tu as gagné, puis gagne de nouveau de quoi manger, et ainsi de suite. On fait, on défait ; on refait pour redéfaire. On s’use vite à ce métier. Chacun alors s’en va de son côté, ayant ses propres soucis et sa propre peine ; on est ensemble, et on n’est pas ensemble ; plus on est réunis, plus on est séparés. Ils mangeaient sans grand appétit dans les cuisines. On a entendu le tambour.

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est ces forains.

Beaucoup de portes d’entrée étaient restées ouvertes à cause de la chaleur ; quelquefois même elles sont remplacées par un simple rideau de cretonne à fleurs.

Le roulement de tambour passe sous l’étoffe, alors les hommes dans les cuisines : « C’est ça, on va encore être empêchés de dormir tranquilles… » parce qu’ils dorment jusqu’à quatre heures, les après-midi de dimanche, en été.

Et c’est comme ça que ça va, sous le grand ciel, vide de tout, sauf de son bleu ; un bleu compact, plein de grumeaux, avec des coulures et des épaisseurs, comme quand le pinceau a appuyé trop fort ; et dedans sont bien les lignes des toits et les gouttières sont en couleur, elles sont brunes, grises, rouges ; mais le brun, le rouge, le gris, à cause de trop de soleil, tout se ressemble en ce moment, les couleurs s’ennuient ; on les connaît toutes, elles ne changent pas, c’est que rien ne change ; faire, défaire, refaire, redéfaire ; la femme gronde, les enfants pleurent, l’homme bâille…

Un second roulement de tambour.

C’est le crieur public avec sa caisse où ses baguettes travaillent d’abord énergiquement, puis il y a un court arrêt.

« Cette après-midi, à deux heures, sur la place de l’Église… »

Il y a un nouvel arrêt, puis une brusque montée et un renforcement de la voix pour les deux mots qui viennent ensuite :

« GRANDE REPRÉSENTATION… »

Après quoi, la voix retombe, à peine si on comprend :

« Prix des places :… un franc… troisièmes cinquante centimes… »

— Cinquante centimes… Si on y allait ?…

Dans un grand bruit de grelottières, deux ou trois chars de chasse venaient sur la route. L’homme qui conduit a serré son frein à fond parce qu’on est à la descente, tandis que les reculements flottent contre les flancs de la bête couverts d’écume. Les ombres des arbres, l’un après l’autre, lui courent sur le dos, puis sur le conducteur, sur les gens assis à côté de lui et derrière lui, sur les chapeaux à fleurs, sur les gilets, les manches de chemise… On commençait à venir un peu de partout dans des chars de chasse, des chars à bancs ; sur chacun des deux bancs trois personnes avaient pris place, ce qui en fait six, ce qui est beaucoup.

On venait à bicyclette.

C’est pendant que le crieur public continuait à aller le long des rues et de rue en rue avec son tambour, ayant poussé pour finir jusqu’aux quartiers extérieurs composés de deux ou trois maisons isolées et de fermes dans les vergers. Il revient. Maintenant il est reparu, ayant jeté sa caisse dans son dos, et ayant roulé son papier qu’il a passé dans le coulant de la courroie. Il revient ; on vient de partout. « Si on y allait ?… » dit-on ici, dans une cuisine. « Si on y allait ?… » a-t-on dit plus loin dans une autre cuisine. « Cinquante centimes ; ça n’est pas si cher que ça, dit l’homme et on pourra toujours se tenir derrière les cordes là où ça ne coûte rien ; » alors on voit du monde sur les routes, puis on voit des gens dans les rues : un homme, un homme et une femme, deux ou trois jeunes gens ensemble, une femme et des enfants ; ils vont tous dans la même direction.

On peut toujours essayer, ça ne coûte rien. Commencement.

Ils vont tous vers le même point. C’est d’abord une réunion matérielle, quand chacun de nous est une même quantité qui vient s’ajouter à un nombre et l’augmente d’une unité. On voit la Société de Jeunesse sortir sur le perron de l’auberge, après que les garçons avaient regardé l’heure à leur montre et avaient dit : « Allons-y, c’est le moment, » ce qui était vrai. On a vu que les places commençaient à être occupées, surtout les troisièmes : eux prennent des premières, parce que c’est fête aujourd’hui et qu’on ne regarde pas à la dépense quand c’est fête (c’est-à-dire deux ou trois fois l’an, pas davantage, une fois tous les quatre ou cinq mois). Une tête vient se mettre à côté d’une autre tête, une paire d’épaules dans une veste à côté d’une paire d’épaules dans une blouse en mousseline transparente, – le long des bancs, d’un bout à l’autre, pendant qu’on ne regarde pas en l’air, mais devant soi, c’est-à-dire le trapèze aux montants de nickel, l’orchestrion, le tan qu’on a répandu sous les engins.

Ce n’est encore que des corps sur la triple rangée de bancs, tandis que l’orchestrion joue, ayant à sa partie supérieure trois dames à cuirasses d’or qui bougent en mesure les bras et les jambes.

Numéro 1, morceau de musique.

Sur une triple rangée de bancs, une triple rangée de chapeaux : chapeaux d’hommes, chapeaux de femmes, et aussi pas mal de mouchoirs sur le côté de la place qui était dans le soleil, – posés à plat sous le chapeau et qui vous tombent dans la nuque.

On est venu voir ces numéros, mais il faut bien dire qu’on n’y croit pas beaucoup.

On est toujours tourné quand même vers le dedans de soi, et on est seul avec soi-même, bien qu’on soit ici tous ensemble. On est tourné vers ses soucis, et pas beaucoup d’amitié pour les autres ; vers le besoin de critiquer, le besoin de voir comment c’est fait, le besoin de comparer, et le besoin de se moquer aussi, pendant qu’on voit en effet les garçons de la Société de Jeunesse se pousser du coude. C’est le numéro 2 ; on en ferait autant, nous autres. Les femmes ne disent rien, les femmes sont plus sérieuses ; les hommes d’âge ne disent rien, ayant leurs pensées qu’ils gardent pour eux sous un front plissé, tirant sur une pipe ou un cigare : une vache vendue à perte, une grosse échéance qu’ils vont avoir à la fin du mois. Ils posent leurs avant-bras sur leurs genoux, ils laissent leur corps aller en avant, ils regardent de dessous leurs gros sourcils et de dessous l’arcade sourcilière quelque chose pour quoi ils ont payé, alors c’est leur droit. Numéro trois, on n’a guère applaudi. L’orchestrion joue un air qu’on connaît par cœur, sans en savoir le nom ; un de ces airs qu’on entend partout. Et on est réunis en apparence seulement, pendant que le soleil continue à aller là-haut sans qu’on s’en doute, mais il fait peu à peu que l’ombre sur les bancs s’élargit davantage, gagnant de droite à gauche, à cause de la Maison de Commune derrière laquelle il s’enfonce ; de sorte qu’il y a eu toujours plus de gens à l’ombre, toujours moins de gens au soleil. Un petit singe fait l’exercice. Il avait un bel uniforme rouge, une casquette à galons d’or, le sabre au côté, un fusil. Il présentait l’arme, en deux mouvements ; il portait l’arme.

« Garde à vous !… Présentez… arme ! Une… Deux… »

Ce qu’il a fallu tourmenter ces bêtes quand même pour arriver à un résultat pareil !

Le petit singe entre les commandements restait parfaitement immobile, pendant que l’ombre vous vient peu à peu dessus ; même sa queue, qui n’ose pas bouger.

Ah ! la pauvre bête ! et vous n’avez qu’à regarder ses yeux ; c’est avec ses yeux qu’elle se venge ; – ils bougeaient en effet tout le temps, ils bougeaient terriblement, sautant à droite, sautant à gauche, ouverts et refermés sans cesse à petits coups…

« L’arme au pied… Repos !… Garde à vous ! »

Ce qu’elle a dû recevoir de coups, quand même, la pauvre bête !

C’est ce qui était dans les têtes pendant que les enfants seuls éclataient de rire, ne sachant pas encore de quoi c’est fait, ces choses-là.

Et c’était le numéro 4.

Ensuite il y a eu un numéro de trapèze. Ça allait tout tranquillement. L’orchestrion joue de nouveau.

 

*     *     *

 

Cependant on voyait que toutes les places avaient fini par être occupées. En arrière des cordes, il y avait aussi plusieurs rangées de spectateurs restés debout qui essayaient de voir par-dessus et entre les têtes. Ceux-ci n’avaient pas payé leur place, mais ils étaient censés donner quelque chose quand on passerait faire la collecte, comme il est arrivé vers le milieu de la représentation. Quelques-uns alors s’en sont allés, tournant le dos ; quelques-uns ont fait semblant de ne pas voir l’assiette de fer-blanc qu’on leur tendait ; quelques-uns ont tiré non sans peine leur porte-monnaie de leur poche, y prennent une pièce de deux sous.

Peu à peu, toutes les places étaient entrées dans l’ombre qui a commencé à monter contre le clocher de l’église, où elle faisait une ligne droite comme l’eau dans un bassin de fontaine.

C’est à ce moment que le Directeur est venu faire une déclaration.

Il s’est avancé sur la piste avec une belle révérence qui a montré le dessus de sa tête partagé en deux par une raie ; puis, s’adressant à l’honorable public, il lui a recommandé de garder le plus grand silence pendant les exercices qui allaient suivre : « Mesdames et Messieurs… »

Le Directeur avait changé de costume ; il est paru en habit noir, avec un col cassé, une cravate blanche ; il a annoncé que la représentation allait se terminer par des exercices sur la haute corde.

Il la montre du doigt ; on l’avait oubliée.

On lève la tête, c’est-à-dire que tout le monde l’a levée en même temps ; et le Directeur : « Mesdames et Messieurs, comme vous pouvez vous en rendre compte, le moindre faux mouvement à pareille hauteur peut mettre des vies humaines en danger… »

Il s’exprimait toujours avec un fort accent allemand ou russe, mais avec assez de facilité, ayant sans doute l’habitude de se servir toujours des mêmes mots qu’il avait fini par savoir par cœur ; on le comprenait sans trop de peine. Et, cette corde, là-haut, on l’avait oubliée, – elle, elle va venir, elle s’avancera dessus.

On ne l’avait point vue encore ; ou du moins, plus tard, quand elle a paru, personne ne l’a reconnue. On s’était simplement rappelé cette corde : « Tiens, c’est vrai ! » puis toutes les têtes se lèvent vers la corde qui est encore dans le soleil, on se la montre, puis : « Oh ! ils doivent avoir des trucs ! mais ça fait bien une quinzaine de mètres quand même, ou quoi ? charrette ! »

— Oh ! oui, une bonne quinzaine de mètres.

L’orchestrion alors se tait au beau milieu d’un air et les deux jeunes gens d’abord paraissent, chacun à une des deux fenêtres du clocher, chacun dans l’ouverture d’une des deux fenêtres où ils frottent leurs pieds sur le rebord de pierre : « C’est de la colophane, sûrement, » pense-t-on. « Et c’est que c’est en pente, c’est que cette corde commence par descendre, et puis pas trace de filet. S’ils tombent, ils nous tombent dessus. »

Le ciel vous faisait mal aux yeux, tandis qu’il fallait renverser la tête, ce qui vous fatigue la nuque, étant donné surtout qu’on n’a pas tellement l’occasion, ni l’habitude, de regarder à cette hauteur.

Seulement, ça en vaut la peine. « Comment vont-ils faire ? oh ! ils ont des trucs, recommençait-on. Peut-être qu’ils sont attachés. Peut-être qu’ils sont tenus par une chaînette qu’ils se passent autour du corps sous le maillot… » Car ils étaient en maillot, les deux jeunes gens ; ils étaient blancs, ils étaient l’un et l’autre aussi blancs que des garçons boulangers ; pourtant on les a bien reconnus, eux, parce qu’ils avaient paru déjà plusieurs fois, au cours de la représentation, sous divers costumes. Ils avaient beau avoir maintenant des maillots qui leur montent jusqu’au cou et qui leur vont des pieds aux poignets : tout de suite ils avaient été reconnus. L’affaire est seulement de savoir comment ils vont s’y prendre sur leur corde, tout là-haut ; c’est pourquoi il se fait quand même un grand silence. Attention, tout le monde regarde en l’air ; alors on les voit qui se penchent vers l’intérieur de la tour, ils en ramènent chacun un balancier. Et tout a commencé de changer, tout change, pendant que le premier des deux, celui de gauche, prend devant lui dans ses deux mains la longue perche, puis il avance dans le vide une jambe, il pose son pied dans rien du tout.

Toutes les têtes étaient levées, tous les regards étaient là-haut. Les têtes faisaient un mouvement en avant, elles faisaient un mouvement en arrière. Elles avancent lentement, reculent ; puis avancent plus vite, allant de gauche à droite, puis de droite à gauche, puis de gauche à droite de nouveau. Toutes les têtes allaient ensemble et dans le même sens ; tout à coup voilà qu’il faut qu’elles aillent les unes d’un côté, les autres de l’autre, faisant des mouvements en sens inverse qui les rapprochent ou les éloignent, parce qu’il y avait maintenant deux points là-haut, il y avait deux choses à regarder.

Le Directeur se tenait au milieu de la piste dans le tan : il n’a plus été vu de personne. Il n’y a plus eu de piste, rien de ce qui était sur la terre n’a plus été. Rien de ce qui était à nous sur la terre rien de ce qui était notre propriété (rien de ce qui était la sienne à lui non plus, le Directeur, ses deux voitures, son orchestrion, ses engins), et nous nos champs, nos prés, nos vignes, nos maisons, les arbres, – et ni le sol, ni le gravier, ni la poussière. On était là-haut, dans l’air, dans le ciel, au-dessus de la terre, – tantôt réunis, tantôt séparés. C’est que tantôt les deux jeunes gens allaient à la rencontre l’un de l’autre, tantôt ils s’éloignaient l’un de l’autre en reculant. Ils tiennent leur balancier. Ils font de jolis petits pas en avant, de jolis petits pas en arrière, levant le genou, puis portant en avant le pied qui fait une ligne droite avec la jambe. Leurs balanciers allaient fouiller dans le ciel comme quand on va avec un bâton dans le dessous des arbres, au temps des fruits. Ils allaient dans le ciel, ils en ramenaient des lambeaux de branchage bleus qu’on voyait pendre dans le bout de leurs perches. Ils s’approchent encore l’un de l’autre, s’éloignent ; ils reviennent. Ils balançaient avec leur corps dans rien du tout, dans le bel air et dans le ciel, – pour rien, rien que pour le plaisir ; alors, ces autres, ceux qui regardent, ont commencé à s’oublier. Ils se quittent eux-mêmes ; s’étant quittés chacun, ils se rejoignent tous. Ils commencent à quitter la terre où ils sont ; – elle n’était pourtant pas venue encore, mais elle va venir et c’est parce qu’elle va venir. On a vu, en effet, que les deux jeunes gens s’étaient rapprochés l’un de l’autre ; maintenant ils étaient ensemble, tous les deux se tournent vers le clocher comme s’ils attendaient quelqu’un, – plus un rire, plus un bruit, sur la place, plus une voix si loin qu’on puisse entendre, plus un mouvement nulle part, – ils regardent vers un même lieu qui est celui où elle doit paraître, qui est le sommet de la tour, là où eux-mêmes s’étaient montrés.

Et tout attend, et ils attendent ; – elle, personne ne l’a reconnue ; personne ne l’avait vue monter dans le clocher, personne ne l’avait vue passer, personne ne l’avait jamais vue.

Il y avait bien eu une femme peut-être qui avait été chercher de l’eau à la fontaine ; d’autres même ont assuré qu’on la voyait faire la cuisine et on la voyait brosser les habits à la fenêtre de la voiture ; – là-haut, quand elle est venue, elle a été comme du soleil, elle a été comme un lever de soleil, comme quand la lumière est toute rose et en argent sur la montagne, toute rose et en argent sur la pierre et devant la pierre. Elle a paru, et il n’y a plus eu qu’elle, – car les jeunes gens où sont-ils maintenant ? personne ne s’occupe plus d’eux. Elle est un corps, mais en même temps plus qu’un corps. Elle est un corps, elle lève les bras, on voit glisser sur elle la lumière ; mais en même temps elle est la lumière. Son caleçon d’argent lui brille autour des hanches, elle est encore dans le soleil et, nous, en bas, on est dans l’ombre ; elle est le soleil, on est l’ombre. Elle n’intéresse plus les yeux seulement, elle intéresse tout le cœur ; tous ces cœurs sont montés à elle et s’y rencontrent. Car elle ne pèse plus, elle n’est plus tirée vers en bas, elle ne peut plus descendre à nous, – on monte à elle. On monte à elle tout entiers et pas seulement par les regards. Elle, elle a les mains vides, elle est seule avec elle-même. Elle est seulement elle-même, les mains vides, sans balancier, tandis qu’elle s’avance avec ses belles jambes roses, puis ses beaux bras nus s’ouvrent, comme pour nous prendre, nous emporter. Elle glisse en avant, tout glisse avec elle ; elle s’arrête, tout s’arrête ; elle s’élève sur la fine pointe des pieds, tout s’élève. Elle se met ensuite à sauter sur place à pas légers et toujours plus légers, tandis que ses bras battent à petits coups ; elle monte toujours davantage, elle a été comme une vapeur, elle a été comme l’air chaud quand il tremble au-dessus des champs ; elle est blanche comme la neige, elle est rose comme un nuage. Et elle a bien toujours un corps et une forme, mais comme l’ange qui a des ailes ; – alors voilà que, de nouveau, elle s’est portée en avant, mais peu à peu elle quitte la corde, elle a été enlevée en oblique au-dessus de nous à travers l’air.

Elle a disparu derrière les arbres.

Il n’y a plus eu que les arbres derrière lesquels elle avait disparu ; et ceux qui étaient partis à sa suite la cherchent là-haut pour la suivre encore, – la cherchent, ne la trouvent plus.

PORTES DU LAC[2]

Quand on est devant Saint-Pierre-de-Clages et qu’on se tient tourné soi-même dans la direction que le Rhône a prise, c’est-à-dire vers l’ouest, on se demande comment il va faire pour passer. On est sous ce joli clocher roman à six pans, qui, dès la source même et les origines du fleuve, déjà annonce et prophétise tant d’autres clochers tout pareils qui vont venir plus en aval s’échelonner le long de son cours ; on se dit : « Comment passera-t-il ? » c’est la question qui se pose. Une heure de l’après-midi ; beaucoup d’enfants jouent sur la route. Les hommes se tiennent, les mains dans les poches, sur le pas de leur porte ; les femmes, de temps en temps, se penchent par la fenêtre de la cuisine, une casserole dans une main, le torchon dans l’autre. Il fait frais encore sous un petit soleil qui éclaire plus qu’il ne chauffe parmi les brumes qui pendent jusqu’à nous avec leurs plis contre les pentes de la montagne. Et, de nouveau, pensant au Rhône : « Comment va-t-il faire ? » et on lui dit : « Comment vas-tu faire ? » car il peut nous entendre, parce qu’on l’entend. Il est là tout près. On y est vite. Il est facile à découvrir, petit et pauvre entre ses bancs de sable blanc, avec une eau verdâtre et transparente, les hautes neiges et les glaciers n’ayant pas encore commencé à fondre ; et, parce qu’on distingue très bien aussi où il se porte, on a envie de lui dire : « Ne va pas plus loin, c’est inutile, arrête-toi… »

Devant lui, devant nous, la vallée en effet est fermée complètement. Nulle fissure ne s’y devine. Dans ce ciel de premier printemps, ce ciel occidental qu’il faut aller chercher très haut des yeux dans la clarté et sous les brumes, les chaînes longtemps parallèles se sont rejointes et soudées l’une à l’autre, celle qui est jaune clair, celle qui est comme une primevère ; celle qui dans ses poches et dans ses replis garde partout des restes d’hiver et de nuit avec leurs taches comme de l’encre bleue. L’une et l’autre, s’étant penchées dans le sommet des airs par leurs pointes, comme quand on se tend les bras, se sont tellement mélangées qu’on ne sait plus où l’une finit, l’autre commence. Comment le Rhône va-t-il s’y prendre ? nous-mêmes comment allons-nous nous y prendre ? On vient de changer de rive par un pont ; ensuite on est sur une route toute droite, qui va s’appointissant au loin entre deux rangs de peupliers jusqu’à ce que sa pointe même ne se voie plus à force d’être aiguë ; mais ce qu’il y a en face d’elle et ce qu’elle menace ainsi, c’est un avancement encore et la masse de la montagne, où on devine pour finir qu’elle ne pourra que se briser.

On continue pourtant à la suivre, parce qu’on ne peut pas faire autrement. Les hautes colonnes nues des troncs vont en arrière. Penchés en avant, ils se redressent à mesure qu’on les atteint, ils sont droits, puis viennent vers vous en s’inclinant comme les rayons d’une roue. Les hauts peupliers basculent dans un mouvement circulaire sur chacun des bords de la route comme le volant d’une machine en pleine action. On voit là-bas un mulet pas plus gros que le bout du doigt tirant une charge de fagots ; il grossit instantanément sur place, tandis que l’homme qui dormait dans le haut de la pile fait un mouvement pour lever la tête – disparu. C’est une petite, ce sont deux petites filles qui se tiennent prudemment par la main sous leur béguin de grosse laine. Puis d’autres sont parues, plus grandes, celles-ci, et ayant autour de la tête des fichus à teintes vives, couleur d’abricot, couleur de fraise, couleur de prune mirabelle, parce qu’elles travaillent à la fabrique de confitures, et elles ont fini par vouloir ressembler à l’apparence qu’on leur a donnée sur les réclames pour faire beau. Mais, nous, comment passerons-nous ?

La première porte qu’on franchit avant le lac, quand on descend le cours du Rhône, est en pleine ville de Martigny. On s’y trouve à la fois entre deux alignements de montagnes et deux alignements de maisons. L’alignement des maisons empêche de voir l’alignement des montagnes.

La rue tourne à angle droit. On pivote sur soi-même à la pointe de deux angles, celui de la rue, celui de la chaîne. Il y a au-dessus de vous deux espèces de toits, ceux de tuiles tout d’abord, puis bien plus haut, à trois mille mètres, les toits de calcaire, jaunes de soleil, et où la neige brille comme des gouttières de fer-blanc.

On devine que le Rhône a brusquement tourné vers le nord ; on tourne brusquement soi-même vers le nord. De tous les plis mal indiqués qu’on distinguait plus en amont dans le cirque des hautes montagnes, c’est le moins apparent qu’il a choisi pour sa percée, car il est plein de caprices.

On tourne à angle droit dans Martigny, sans trop le savoir, par l’effet de sa fantaisie ; et, alors que le terme de sa course est au sud, le voilà maintenant parti droit vers le nord.

Tout change.

À peine a-t-on dépassé Martigny qu’il commence à faire nuit et on retombe en plein hiver. Les deux chaînes en se rapprochant sont devenues également inhospitalières ; la nuit les habite, et le froid, l’une et l’autre, pour longtemps. Sous la cascade de Pissevache, il y avait bien encore dix mètres de vieille neige. Longtemps on va dans un étroit couloir où on a quitté les lieux secs et la vallée ensoleillée pour deux hautes parois dont les dalles superposées sont luisantes d’humidité. Ça sent la neige, ça sent le mouillé, ça sent l’ardoise et la terre glaise. L’ingénieur qui est à la recherche de l’eau partout, pour peu que sa présence se trouve accompagnée d’une différence de niveau suffisante, a trouvé ici son lieu d’élection et y a été servi à merveille, ayant découvert les deux choses ensemble en abondance et en surabondance dans ces gorges aux pentes abruptes. Il est venu avec ses tuyaux ; il les a boulonnés et fixés à pic dans l’abîme même, où leurs tubes font des lignes droites, et ils sont comme des canons braqués sur vous de haut en bas. Il n’y a plus qu’un corridor de ciel qu’on n’aperçoit qu’en renversant la tête, étant là-haut comme un second fleuve, et guère plus large que l’autre, étroit et tortueux plafond posé à plat, pâlement peint par le soleil. Et de nouveau on va un long moment pendant qu’autour de vous c’est la nuit et autour de vous c’est l’hiver, et la poussière de la grande cascade près des usines ajoute sur votre joue au froid une froideur supplémentaire ; puis on voit que les deux côtés du couloir déjà si étroitement rapprochés tendent à se rapprocher encore et à n’en plus faire qu’un seul mis à travers de votre chemin.

 

*     *     *

 

Ici est la deuxième porte qui est une porte militaire ; ici est tout ensemble la porte militaire et la grande porte d’une croyance et d’une foi. Ici depuis toujours le soldat se défend contre l’envahisseur visible par des forteresses, le religieux contre l’ennemi des âmes par des reliques et un tombeau. Deux ordres ici sont conciliés, et depuis près de deux mille ans : depuis le temps de saint Maurice et par l’exemple de saint Maurice qui fut à la fois soldat et martyr. Sa grande mémoire plane sur ces lieux où aujourd’hui encore on entend s’élever, confondus par l’écho, le tic-tac des mitrailleuses et les longues tenues des notes des offices. Lieux illustres, lieux vénérables, et qui se dressent aussi bien dans le temps que dans l’espace, qui montent aussi haut au dedans de vous que devant vous. Après avoir porté ses regards dans les airs, on voudrait pouvoir s’arrêter et les retourner en dedans, assis sur le mur, les pieds dans le vide, à dix mètres au-dessus du fleuve, avec un sac et un bâton, comme le chemineau, comme le pèlerin ; et regarder ainsi deux fois, longtemps, en dehors de soi, au dedans, mêlant ensemble ce qu’on voit d’une façon et ce qu’on voit de l’autre, l’apport des yeux et l’apport de l’esprit. Car c’est le roc dans toute sa dureté et sous son aspect le plus affirmé, mais ici dort aussi une poussière sacrée, non moins durable et moins vivante, qu’un souffle suffit pour mettre debout, comme quand le vent passe, sur la route, et lui redonner forme humaine : vingt siècles d’hommes réunis dans l’unité d’une croyance, dans la persistance d’une foi. Ici depuis deux mille ans ils vivent retranchés dans un double retranchement contre le siècle et ses menaces, comme le lieu les invitait à faire, car nul n’eût été mieux choisi. Ce seuil est si étroit entre ses hauts montants de pierre que c’est à peine si l’unique rue trouve la place de s’y faufiler, et plus loin la route et le fleuve qui se rendent mutuellement petits en se serrant l’un contre l’autre (quant à la voie ferrée, elle est construite en tunnel). On passe de nouveau, mais à frottement juste. Un pont jeté d’une rive à l’autre semble marquer le bas du battant d’air qui va et vient continuellement. Il va, il vient ; le vent souffle, il cède au vent : le vent souffle du nord, il cède vers le sud ; le vent souffle du sud, il cède vers le nord, grinçant sur ses gonds de rocher, heurtant tour à tour l’un des murs et l’autre. On voit dans le calcaire gris, qui est bleu aux places éclatées, les demi-tuyaux des trous de mine qu’il a fallu y pratiquer pour qu’il vous livrât passage ; et sur l’autre bord de la route le mur surplombe le fleuve dont le volume n’a plus qu’une dimension, à cause de son étranglement. Le fleuve tout en hauteur et en étages d’eau bouillonne sous l’arc de pierre, tout bosselé par les remous qui montent de ses profondeurs et vont de bas en haut vers la courbe de l’arche comme pour se hausser jusqu’à elle, qui y cherche en vain son image. Puis il n’y a même plus de route, il n’y a plus que le pont où la route s’est engagée, entre les deux gendarmeries en sentinelle à chaque bout : la valaisanne et la vaudoise ; celle-ci toute pleine à l’avance de bonhomie, celle-là fidèle au pays qu’on quitte et qu’elle garde par un air de rudesse et une grande sévérité. On pousse de l’air devant soi ; une résistance de l’air est comme le battant qui cède ; il s’écarte un instant, retombe ; et, tout à coup, du haut des chaînes, comme de la lanterne d’un phare, un vaste faisceau de soleil, passant au-dessus de vous avec son cône dont la base est dirigée vers la terre, vient balayer la plaine qui paraît et qu’on voit aller vers le nord en s’élargissant toujours plus.

 

*     *     *

 

C’est alors qu’on commence à deviner dans le ciel cette couleur. On commence à deviner où le lac va être par le vide qu’il creuse devant vous. Le lac s’annonce ici pour la première fois par sa lumière et l’espèce de grande caverne qu’il a ouverte et pratiquée là-bas entre les montagnes qui s’écartent. C’est une voûte bleue contre laquelle quelque chose de blanc bouge et on devine qu’il est là, vingt kilomètres avant d’y arriver. Cependant le fleuve nous a quittés. Ayant fui sur la droite, il chemine ignoré derrière les buissons de vernes et les roseaux. On s’avance dans la solitude. On est dans la monotonie. On chemine comme sur place dans une saison tiède et terne, dans du silence ; aucune forme humaine ne se montrait sur ces chaumes et cette herbe où par place sont des gravières, et qui allaient sans cesse se répétant aux yeux. Très loin, une verrerie montrait sa cheminée immense dont la fumée pendait comme une branche cassée par le vent. Nous allions dans le pied de la montagne qui devenait douce avec des escarpements arrondis, que caressait une lumière frisante dont leur partie touchant le ciel était dorée. Et, à main droite, c’était toujours la plaine. On chemine dans le silence, loin des villages, parce qu’il n’y en a point ; et, à main droite, sous les vernes, sous ces tristes foins de marais, sous quelques champs nouvellement conquis sur les marais par des drainages, régnait seulement un sol plat, tout à fait lisse et plat comme la page d’un livre, comme la feuille sur laquelle on va écrire, comme le dessus d’une table. Et à cela encore on devinait que le lac n’était plus loin ; on eût même pu deviner qu’il était déjà là, parce qu’il y avait été. On pouvait le reconnaître dans le ciel à quelque chose qui y battait à coups réguliers d’éventail ; mais, bien que sous le ciel il pût paraître contredit par toute cette terre utilisée et non utilisée, où l’eau ne se montrait encore que par place dans des mares rendant plus blanc par sa noirceur le bas de la tige des roseaux, c’était déjà lui. Imperceptiblement, ici, un élément avait remplacé l’autre ; molécule par molécule, le solide s’était substitué au liquide, le chassant ; à la goutte d’eau le grain de sable ; – rien n’avait été dérangé dans l’apparence de l’étendue et la même forme en surface continuait de revêtir la matière de dessous. Les faibles mouvements de terrain qu’on aperçoit sont comme les plis de l’eau sous la bise et ce léger soulèvement plus loin comme une vague dans l’immobilité. Une charrette entre les haies avance lentement, sans heurts, dans un avancement continu, comme une barque lourdement chargée : et on ne passe nulle part, c’est-à-dire qu’on peut passer partout, cette terre étant comme l’eau, c’est-à-dire sans chemins. Cette terre comme de l’eau est étendue à plat entre deux chaînes de montagne qui sont ses rives ; elle est ici entre deux rivages montagneux comme elle sera plus loin. Une large bande d’ombre recouvrait celui de ses bords que nous longions, tandis que le soleil d’une crête à l’autre faisait des sauts, jouant entre les pointes un jeu compliqué de rayons envoyés, puis retirés, qu’il entrecroisait quelquefois, ne paraissant que pour redisparaître. Il les allongeait obliquement dans les airs comme des planches de sapin neuf, fraîchement sciées, et comme par beaucoup de fenêtres, ou comme quand du haut d’un camion on les décharge pour les poser au pied d’un mur. Nous passions sous l’un d’eux, puis un autre a été tendu tout à coup vers nous, barrant la route : alors on s’y heurte, puis il est brisé par le choc. Personne. Les oiseaux sont grandement en retard, cette année ; les feuilles elles-mêmes, cette année, sont en retard. Un vague brouillard gris fait de mille bourgeons pas encore entr’ouverts flottait autour des végétaux alignés dans leurs différentes grandeurs, ronds ou pointus (ou bien si c’était un peu de poussière). Une porte encore va venir : en attendant, un peu d’ennui est dans le cœur. Ici est une vie amortie, parce qu’une certaine vie s’est retirée d’ici et l’autre n’est pas venue encore la remplacer. Le lac s’est retiré d’ici et pourtant ce n’est pas encore la campagne, la vraie campagne du paysan. L’eau bouge, l’eau brille, l’eau lève les bras, elle s’en va, elle revient toujours la même et toujours différente, elle vous parle, elle se fâche, elle se moque de vous, elle pleure, elle rit, elle vous chante une petite chanson, elle vous raconte des histoires ; et maintenant, elle s’en est allée, sans que l’homme soit venu prendre sa place avec ses histoires à lui. C’étaient seulement les coups de bec d’un pic comme ceux d’un bûcheron à la hache trop petite qui s’énerverait sur son tronc, ou une troupe de corbeaux écrite à l’encre dans le ciel, car il semble que l’homme n’ait pas encore voulu de cette terre et longtemps s’en soit méfié, qu’il s’en méfie toujours, la jugeant trop avare. La seule petite ville qu’on rencontre est déjà à demi engagée dans la pente, c’est-à-dire qu’elle fuit la plaine, les rares hameaux faisant de même, tandis que de temps en temps on voit paraître une maison inhabitée, ou cette autre, dans l’ombre froide où elle demeure six mois sur douze, montre ses contrevents qui pendent à des fenêtres douloureuses.

 

*     *     *

 

C’est bien une dernière porte, puisqu’on l’appelle la Porte du Scex, mais c’est une toute petite porte. Il y a bien longtemps qu’elle ne gêne plus le fleuve ; il y a bien longtemps aussi, quoique fortifiée, qu’elle n’empêche plus personne de passer. Un dernier avancement de roc s’est trouvé seulement venir barrer la route, alors on l’a percé à jour : c’est tout ; et à peine s’il empiète plus à droite sur l’espace. On passe ici sans peine ; on tourne ; quelque chose tonne au-dessous de vous, c’est un nouveau pont ; et on est frappé en même temps par le courant d’air et le Rhône. On le retrouve pour un instant. Il vient de nouveau à vous largement entre ses deux digues ; il n’a pas interrompu son galop ou à peine, bien qu’étant sur le point de prendre son repos. Il vient rapidement à vous avec ses bosses bien alignées qu’il pousse l’une devant l’autre, et mille dos échelonnés comme dans un troupeau de moutons qui dévale entre les barrières du chemin. Et on porte les yeux vers où il se porte lui-même ; encore une fois on cède au cours du fleuve avant qu’il cesse d’être tout au moins momentanément ; et, brusquement, on ne sait plus, tellement c’est vaste, tellement c’est éclairé, tellement c’est ouvert largement dans l’espace, derrière un dernier rideau de peupliers et de pins.

On dirait qu’une fête s’y prépare ; du ciel à vous une percée s’est faite, et c’est comme si on y déroulait des oriflammes, comme si on y déployait des drapeaux. Entre leurs plis flottants, les montagnes infléchies élèvent et surélèvent leurs nombreux balcons où des vitres brillent comme quand on tire des coups de feu. Nous étions encore dans la région de l’ombre dont le bord faisait une ligne bien marquée en avant de vous sur le sol, ainsi partagé par elle en deux bandes qui avaient chacune sa couleur ; mais on voyait qu’au delà de cette ligne le ciel était rose, tout le grand ciel occidental en voûte largement ouverte au-dessus de quelque chose qu’on ne voyait pas. Il est rose, il est jaune et tout traversé de petits nuages, ayant ainsi son propre mouvement ; mais mû aussi par les reflets qui lui sont envoyés d’en bas et balancent au-dessous de lui dans l’espace intermédiaire. Et une bonne chaleur venait ; avant qu’on soit encore rentré dans la lumière, elle vous envoie son haleine où il y a l’odeur des premières feuilles et de l’herbe, un parfum de jardins déjà fleuris, celui des murs exposés au soleil, une odeur aussi de sable mouillé. Nous allions vers ce rideau d’arbres, pins et peupliers mélangés faisant une ligne noire sur le vide. Plus rien que le grand espace de l’air, pendu derrière comme un rideau, tandis que les pentes des rives à gauche et à droite allaient s’écartant rapidement.

Il y a eu deux petites maisons qui se blottissent à contre-jour parmi les branches à aiguilles et les branches nues entrelacées.

Le lac était silencieux, on ne l’entendait pas.

Il était au repos dans l’air au repos, rien ne l’a annoncé ; et retiré encore dans le pied de sa dune par le régime des basses eaux, il s’est tenu dissimulé jusqu’au dernier moment.

 

*     *     *

 

C’est une toute petite Méditerranée, mais elle est bien à lui, c’est ce qu’on peut dire ; elle est bien du Rhône, elle est toute à lui et toute de lui. L’autre est celle où il se perd ; celle-ci, qui est son œuvre, n’est qu’un moment de son cours ; elle est le lieu de son repos. Ici la course du fleuve est suspendue par une espèce de négation de lui-même, mais volontaire ; il permet passagèrement qu’obéissantes à l’air et à ce qui règne au-dessus d’elles, ses eaux connaissent toutes les directions. Une ride va du nord au sud ; et tantôt on voit fuir mille petits plis en une succession serrée vers la rive méridionale, tantôt une vague qui est née sur ce bord opposé va vers le nord-ouest en se soulevant. Il semble vouloir oublier momentanément où il tend par ces mouvements en tous sens ou bien ses immobilités mêmes ; – quand, comme aujourd’hui, il n’est plus qu’un mur dont une ligne droite tracée sur rien marque le faîte. Nous nous y sommes heurtés sans l’avoir vu venir ; et tout à coup il s’est levé et il est monté plus haut que nos têtes, faisant sa ligne droite à dix lieues en avant de nous.

Tout à coup on a été frappé par l’étendue, parce qu’il y a eu dix lieues devant nous, plusieurs à notre gauche, plusieurs à notre droite, sous le ciel qui se creuse et fuit haussé de toutes parts au-dessus de lui-même par des colonnes d’azur.

C’était comme si on entrait dans le monde. Des bruits venaient. On entendait siffler des trains.

On entendait au loin des coups de marteaux sur de la tôle ou sur du bois ; on entendait aboyer des klaxons ; on entendait les petits moteurs comme des mouches, les gros comme des abeilles, les tout gros comme des bourdons. On entendait sur toutes les routes battre à coups précipités le pouls des motocyclettes.

Les vitres jetaient des feux, mille palais suspendus agitaient des fumées au-dessus de la double ornière des funiculaires montant jusqu’à eux ; et les reflets des eaux bougeaient sur leurs façades qui les renvoyaient vers les eaux.

Quelque chose toussait, le sifflet d’un bateau à vapeur faisait entendre une longue lamentation, une cloche sonnait l’heure, et l’odeur de ces riches terres offertes aux yeux de tout côté venait en même temps à nous, flottant comme à plat sur les sons, portée par eux vers nous dans un commun transport.

Pourtant on était séparé.

Nous nous sommes assis sur la dune brune, et il y avait devant nous trois barres de sable.

On écoutait sans toucher, on respirait sans saisir. Entre votre main et le monde offert, il y avait comme un verre ; une zone de silence et de solitude était entre les bruits et nous, et entre ces présences et nous.

Entre le monde et nous, il y a une barre de sable, il y a deux barres, il y a trois barres. Une petite île vient ensuite avec son saule, puis il y a Chillon qui commence à jaunir parce que le soleil commence à pencher.

Ici le lac, comme pour une leçon, se tait, étant retiré sur lui-même ; une barque plus loin manœuvre sous ses deux voiles sans aucun bruit.

On s’assied sur la dune brune comme à une fin de voyage ; et cet autre qu’on commence est seulement un voyage d’esprit.

Des hautes pointes immatérielles sont comme en suspension là-haut dans le trouble élément des airs ; au-dessous, on voit Montreux, on voit Clarens, on voit La Tour.

Vis-à-vis, sont des pêcheurs. Vis-à-vis ils ont un ou deux villages qui semblent avoir glissé de la montagne, s’étant coincés finalement entre le mur et le plancher. Ils ont là sagement des villages à toutes petites maisons roses, jaunes ou bleues ; ils ont un petit port plein de barques à la coque noire.

Ici c’est le recueillement. Ici le fleuve entre deux pointes faites par lui, et qu’il avance toujours plus de l’un et de l’autre côté de son cours vient secrètement colorer le lac, qu’il blanchit, qu’il jaunit, qu’il engrisaille. Ainsi un ourlet de couleur se trouve être cousu par lui à cette cotonnade trop bleue, et une drague, qui ne sert plus, s’y rouille parmi les graviers.

Sur le talus surélevé d’une voie de garage, trois ou quatre wagons à marchandises sont tellement haut perchés qu’on voit le ciel entre leurs roues et tout le large.

LES SERVANTS

ET AUTRES NOUVELLES

LES SERVANTS

Ils sont vrais ou bien ils ne sont pas vrais. Ils existent ou bien ils n’existent pas. Certains assurent qu’ils les ont vus, d’autres disent que c’est la lune. Un rayon de lune qui entre par la fenêtre du chalet, dont le volet va et vient. Le rayon se brise sur le sol en terre battue pendant qu’on entend battre le volet ; le rayon bouge drôlement en changeant tout le temps de place, en changeant tout le temps de forme, étant vert et drôlement vert, étant bleu et drôlement bleu. Tantôt il saute sur la table, tantôt il se glisse en rampant jusqu’au foyer, puis, s’étant mis debout, tourne en rond, et soudain il est disparu. Mais non, le revoilà. Par où, cette fois-ci, est-ce qu’il est entré ? Ah ! par le trou de la serrure ou encore par la cheminée. Le volet bat, les hommes du chalet qui dorment sur la paille se réveillent, ouvrent un œil, ne comprennent plus. Mais certains parmi eux soutiennent qu’ils les ont vus, vus de leurs yeux, et que ce n’était pas la lune, mais ces petits hommes avec des barbes et des habits en verre filé, comme qui dirait des carafes qui seraient souples, et eux à l’aise là dedans, qui sautent sur un pied en se moquant de vous.

Parce qu’ils ne sont pas méchants, mais ils aiment à vous jouer des tours. Le sel qu’on a pour donner à lécher, ils s’amusent à y mêler des poignées de terre. Les ustensiles de cuisine qui sont suspendus à des clous, ils viennent, ils arrachent les clous et les ustensiles dégringolent. Rien ne les arrête, ils passent partout. Étant dans l’air et plus légers que l’air, ils n’ont qu’à se laisser porter. Ils sont appliqués par le vent contre une muraille, ils traversent la muraille. Vous avez beau fermer la porte à double tour, ils ne sont pas plus tôt devant qu’ils sont en même temps derrière. Et, de même, étant dans la facilité de faire ce qui leur convient, ils s’introduisent dans l’étable et, se couchant sous le ventre des vaches, boivent à même. Le lendemain, vous trayez votre bête ; elle donnait ses dix litres en moyenne, vous n’en tirez pas plus de cinq. D’autres vaches sont à sec.

« Et c’est tout de même pas la lune ! » disent les vieux qui sont surtout ceux qui croient à leur existence. Et tout de même pas la lune qui vous a mis cette cochonnerie dans le sel. Et encore ces baquets qui tombent pendant la nuit. « C’est la lune ! » – « La lune ! » Ils haussent les épaules, ils bourrent leur pipe ; elle leur éclate entre les dents, on y a mis de la poudre à canon. « Est-ce encore la lune, des fois ? »

 

*     *     *

 

D’ailleurs, il faut bien dire que, s’ils vous font des niches, ces servants, ils vous rendent aussi des services. Ceux chez qui ils prennent l’habitude de fréquenter, et ce n’est pas tout le monde, sont contents de les savoir là. Ils ont choisi votre chalet pour y loger : « C’est une bonne chose. » Ils vous protègent des maladies et votre bétail tout aussi bien. Les épidémies rôdent autour de chez vous, ils se tiennent sur le pas de porte, ils disent : « On n’entre pas. » Les fièvres volantes, le croup, la rougeole, la coqueluche, et pour vos bêtes la surlangue, on est comme des îles au milieu. Ils écartent de vous les orages, ces grands orages de montagne qu’on ne voit pas venir, tellement le ciel est étroit, dévoré qu’il est sur ses côtés par le redressement des crêtes qui font suite elles-mêmes à des parois. Il n’en reste pour finir qu’un petit rond de papier bleu comme celui qu’on voit tendu sur les pots de confiture.

L’orage est là tout près, on ne s’en doute pas. On lève la tête, tout est là-haut parfaitement limpide. Et, si on entend par hasard un coup de tonnerre assourdi, on ne veut pas y croire, on se dit : « Il fait trop beau. » On cherche à expliquer le bruit par la chute d’un bloc de rocher, comme il arrive, dans quelque gorge hors de vue, pleine d’échos retentissants ; et la rumeur, ayant débordé par-dessus une de ces arêtes qui vous entourent qu’elle surmonte, casse dans son milieu et vous tombe dessus. On regarde de nouveau en l’air : pas un nuage. Il se passe du temps, pas beaucoup. Alors on s’étonne de voir, du côté du couchant, la crête qui est là, faite de beaucoup de pointes aiguës comme une mâchoire ébréchée, changer tout d’un coup de couleur et comme grandir vers en haut, étant doublée et exhaussée par une espèce de barre noire qui s’élargit rapidement, poussant vers le milieu du ciel. La nuit est venue. Il y a un plafond au-dessus de vous, couleur de suie, qui ne laisse plus passer le moindre filet de lumière, et qui fait que les montagnes se trouvent rejointes par en haut. Ça s’est refermé sur vous en un instant. On manque d’air. Dans ce même moment, on voit sur la plus haute de ces pointes une forme vague se mettre debout ; elle tient un fouet qui est une flamme, elle claque du fouet, la lanière zèbre de violet l’espace qui lui sert de fond où elle provoque un remous, tout en frappant de son extrémité un quartier de roc qui retentit comme l’enclume sous le marteau. Le son, saisi par un premier écho, est renvoyé à un second qui en augmente l’importance ; il passe ainsi d’un écho à l’autre, roulant sans fin autour de vous, et, sans cesse agrandi, il vient se heurter à lui-même. Un autre éclair est alors projeté du sommet de la nuit à travers l’épaisseur de l’air droit devant vous, tout en zigzags et en éclatements comme un roseau qu’on casse en appuyant dessus. Les écluses du ciel s’ouvrent. Tout est dans la confusion. On est dans l’eau qui vient d’en haut, elle monte depuis par terre ; on est dans tellement de bruit que les oreilles se refusent à entendre, la nuit succède au jour et le jour à la nuit avec tant de rapidité qu’on ne sait plus où on est, qu’on ne sait même plus si on existe encore soi-même.

 

*     *     *

 

Il y avait eu un gros orage, ce jour-là, vers les quatre heures, et, comme d’ordinaire, il avait éclaté si soudainement qu’à peine s’ils avaient eu le temps de rentrer les bêtes.

C’était chez un nommé David Chabloz, un homme riche et regardant. Il était propriétaire d’un beau morceau de pâturage, qui nourrissait cinquante bêtes, avec un chalet de même importance où il venait justement d’arriver.

L’orage éclate, les vaches sont à l’écurie, les hommes à l’abri dans la grande pièce où on fabrique le fromage ; il n’y avait qu’à laisser tonner et pleuvoir. Seulement, les coups de tonnerre étaient particulièrement violents, ce jour-là, et se succédaient de si près qu’ils finissaient par ne plus être qu’un seul roulement continu dont on ne savait pas s’il se tenait dans l’air ou au-dessous de vous, à la racine des montagnes, tant elles étaient secouées et vous de même et le chalet comme à deux mains. Le sol vous manquait sous les pieds. Des plaques de ciment se détachaient des murs. Les éclairs faisaient blanc dans la grande cheminée qui allait s’évasant au-dessus de vous, toute revêtue d’une suie qui brillait alors comme de l’argent ; des lamelles s’en détachaient, elles tombaient dans le feu d’où on avait écarté la chaudière qui pend au bout d’un bras mobile. Elles tombaient dans le feu et des étincelles en montaient, faisant comme un grand bouquet de glaïeuls dont la partie supérieure, arrachée par le vent, disparaissait en tourbillonnant par le trou percé dans le toit.

On voyait que Chabloz était inquiet. L’homme qui faisait le fromage continuait à remuer des deux bras, d’un mouvement régulier, la masse du laitage qui commençait à prendre.

Un éclair ; tout était blanc autour de vous. On avait juste le temps d’entrevoir toutes les espèces d’objets dont la pièce était encombrée, ceux qui étaient pendus à la paroi, ceux qui reposaient sur le sol – plus rien. Il n’y avait plus rien qu’une grande nuit, où on se retrouvait éclairé de côté par une lueur rouge, et où on avait de nouveau une ombre. Un éclair, tout est blanc, il passe ; alors venait le vent qui faisait que le toit ployait dans le milieu comme l’échine du cheval quand le cavalier saute en selle, alors venait la pluie et son égouttement et son bruit de tambour ; alors recommençait le vent avec sa grosse voix ; et son bruit, se mêlant à celui de la pluie et à celui du tonnerre, faisait qu’on était comme soulevé depuis par terre. On retombait, on se regardait, on se voyait à peine ; pourtant on distinguait la figure de Chabloz qui était éclairée en rouge, avec une barbe devenue rouge et la drôle de grimace qu’il faisait. Il a dit quelque chose : on n’a pas compris ce qu’il disait. Cra ! cette fois la lueur de l’éclair n’avait pas encore eu le temps de bien se faire que le coup a suivi, un coup sec, une espèce d’immense craquement, comme quand un tronc de chêne qu’on est en train d’abattre vous tombe dessus avec toute sa masse.

On a entendu un homme qui disait :

— Celui-là !

Il y a eu un instant de silence.

— Il n’a pas dû tomber bien loin.

Mais alors un vieux nommé Mottier :

— C’est fini.

Mottier lève la tête. Et, bizarrement, en effet, le tonnerre s’éloignait déjà, le vent n’a plus été qu’une légère plainte. On a entendu les coups séparés d’une averse faire sur le toit leur tapotement, mais voilà qu’ils se taisent même. Et les hommes du chalet, étant sortis sur le devant de la porte, ils ont pu voir, levant la tête, le ciel désencombré laisser paraître, entre les nuages épars, des pavillons de belle soie bleue qui flottaient joyeusement.

C’est fini. Les hommes regardaient, et tout ce qui restait de l’orage, c’étaient, pendant en demi-cercle le long des parois, mille petites cascades improvisées comme des floches de coton blanc, nées dans les anfractuosités de la roche et qui se balançaient en s’effiloquant dans le bas.

Il y avait partout un bruit de ruissellement. Les brins d’herbe, un à un, commençaient à se redresser, chacun portant à sa fine pointe une perle d’eau toute ronde qui s’est mise à jeter ses feux dans la lumière retrouvée.

 

*     *     *

 

Ils n’ont eu qu’à faire le fromage et ensuite à aller se coucher. Ils ont été endormis tout de suite, pendant qu’un quartier de lune, apparu sur la montagne du côté du levant, semblait dans l’eau du ciel un glaçon à moitié fondu.

C’est Chabloz qui s’est réveillé le premier. Ils dormaient dans des cadres de bois garnis de paille qui étaient fixés au mur, tous ensemble, dans la grande pièce. Lui, s’agite sur sa paillasse. Il a entendu un bruit. On ne sait pas ce que c’est. Quelqu’un remue du côté de la porte. Quelqu’un est entré par la fenêtre. Chabloz regarde, il ne voit rien. Il regarde, se redressant dans sa couverture qu’il soulève, il n’y a absolument rien à voir qu’un peu de pâle clair de lune qui se glisse par l’ouverture basse qui est percée dans le mur à trois pieds au-dessus du sol et cependant quelque chose tombe. Et cependant on traîne par les cordons les souliers de Chabloz qu’il a déposés sous son lit. Est-ce les rats ? On ne voit rien, mais on ricane dans un coin. Puis Chabloz sent quelque chose qui glisse sur ses jambes, il étend la main, il se tâte, mais maintenant c’est sur le toit que ça se passe. Il y a quelqu’un sur le toit. Il y a du monde sur le toit. C’est comme quand des oiseaux s’y posent et vont cherchant du bec entre les lamelles de bois quelque insecte qui s’y est logé. Et puis, c’est comme si on se laissait glisser au-dessus de vous par jeu sur le derrière, puis on se tenait suspendu au bord du toit par les deux mains. Les autres ronflent, Chabloz s’agite. Un baquet à écrémer le lait qui était posé debout contre le mur dégringole. Chabloz n’y tient plus ; il appelle :

— Hé, Mottier !

Il y a plus de trente ans que Mottier est à son service ; c’est un homme de bon conseil.

— Hé ! Mottier.

Mottier se lève.

— Viens ici !

Chabloz lui parle à voix basse :

— Qu’est-ce qui se passe, dis donc ? C’est encore pire que l’orage.

— Vous savez bien, pourtant, c’est eux.

— Eux ?

— Ils sont venus vous faire visite, c’est une chance que vous avez.

Chabloz se fâche :

— Je m’en fous ! C’est le diable, ça sent le soufre par ici.

Et puis, le voilà qui a dit :

— Il faut leur faire peur, il faut faire du bruit. Il faut qu’on puisse dormir tranquille.

Et Mottier a eu beau essayer de le retenir : Chabloz saute de son lit ; il empoigne son fouet, un gros fouet à manche de bois tordu souple, avec une lanière de cuir et une chasse à cordonnet de chanvre ; et, comme devenu fou, il se met à claquer du fouet, il s’avance à travers la pièce, court jusque dans ses recoins et toujours ce fouet qui claque faisant un bruit comme si on tirait du fusil.

Les autres sur leur paille s’éveillent, se penchent hors du lit, se demandent ce qui se passe.

Mais il semble bien que la pièce à présent soit vide. Il y a eu une fuite éperdue, avec des frôlements légers partout et une course à pas silencieux. Mottier hoche la tête, Chabloz a été se recoucher.

Il ne s’est rien passé du reste de la nuit.

Eux, étaient dans un grand sapin qui pousse près du chalet. Et c’était dans ce sapin tout un bavardage, comme quand un vol d’étourneaux à la plaine s’abat à la cime d’un arbre. Ils disaient.

— Il est méchant.

— C’est vrai qu’il est méchant.

— Alors, il faut le punir.

— On va lui boire son lait.

— Oh ! disait-on, ça ne compte pas, ce n’est pas une punition.

— Alors, qu’est-ce qu’il faut lui faire ?

— Savez-vous, dit quelqu’un, on va lui voler sa petite-fille.

Ils ont tous applaudi. Il y avait toujours de la lune. Et, grâce à ce clair de lune, on les voyait ou on croyait les voir un peu verts, d’un vert clair, dans le feuillage sombre, qui se balançaient, installés au fin bout des branches (ou bien si c’est le vent), qui étaient là, qui se parlaient entre eux avec de petites voix comme un piaillement de moineaux (mais c’est la nuit, les oiseaux dorment).

— Entendu.

— Seulement, recommençait-on, il faudra faire doucement pour ne déranger personne. Toi, tu passes par le trou de la serrure, tu prendras garde de ne pas faire tomber la clef. Nous autres, on passe par la fenêtre, gare aux vitres !

Ils ont tous été d’accord.

 

*     *     *

 

Chabloz, dans la journée, avait eu la visite de sa petite-fille, une enfant de cinq ou six ans, à qui il était attaché et qui devait passer quelques jours au chalet. On l’avait vue arriver vers les deux heures, assise à califourchon sur un mulet, son baluchon accroché à la selle et, de plus loin qu’il avait pu la voir, Chabloz s’était porté à sa rencontre, puis l’avait prise dans ses bras, lui donnant beaucoup de baisers sur les deux joues, et le vieux riait de voir la petite et la petite riait de voir le vieux.

Chabloz avait fait préparer un lit non loin du sien. On avait étendu par terre une belle gerbe de paille fraîche avec une couverture neuve pour servir de drap de dessus et une autre couverture neuve pour servir de drap de dessous. On avait bourré de menu foin une taie d’oreiller. Et Chabloz, se tenant debout auprès du lit, dit à la petite :

— Tu vas bien dormir, ou quoi ?

— Oh ! oui, dit-elle.

Chabloz avait fait coucher la petite, il se couche. Tous se couchent. Ils étaient sept. Pas un bruit. Le même petit clair de lune. Chabloz, dans son inquiétude, à peine endormi s’était réveillé. Il écoute. On n’entend rien. On entendait seulement le torrent qui traînait avec un bruit sourd son ventre écailleux sur les cailloux. Tout était tranquille. Chabloz se rendort. Toute la nuit s’est passée et c’est le matin seulement que Chabloz a dit :

— Pas vrai !

Il se tenait arrêté près du lit de la petite et il y avait bien le lit, mais point de petite dedans.

Il appelle :

— Venez voir.

On vient voir.

Et tous, les uns après les autres, ont dû constater le prodige qui est que le lit était vide, quoique nullement dérangé, avec le creux du corps marqué dans la paille, mais le creux seulement.

Chabloz tournait en rond comme un fou dans la pièce. Il disait :

— Ce n’est pas possible ! Où est-ce qu’elle peut bien être ? Il faut vite aller la chercher.

Et on est allé la chercher, mais ce n’est que longtemps plus tard qu’on l’a trouvée.

C’est Mottier qui l’a trouvée dans les hauts du pâturage à une place rocheuse où les vaches ne montent pas et où, lui, il était monté avec les chèvres. Elles allaient, broutant de-ci de-là entre les pierres, agitant leur barbiche, faisant un léger tintement avec les clochettes qu’elles ont au cou. Il s’arrête et, lui aussi :

— Pas possible !

Quoique pas tellement étonné. La petite était là, couchée sur le bord du torrent qui n’en était encore qu’à son commencement, pareil à une cordelette qui se détordait parmi la pierraille. Couchée dans de la mousse comme dans un autre lit qu’on lui aurait fait bien au doux, qui voit Mottier, qui lui sourit avec une figure toute rose ; et lui :

— D’où sors-tu ?

En même temps, il était grimpé dans le haut d’un quartier de roche et de là, faisant des deux bras de grands gestes, huchait vers ceux qu’on voyait dans le creux du pâturage, dispersés tout au travers, pas plus gros que des grains de blé. Qui l’ont vu, qui lui ont fait signe, et ils venaient dans sa direction avec Chabloz, tandis que lui, de son côté, tenant dans ses bras la petite, descendait vers eux à grands pas.

— Ah ! mon Dieu, disait Chabloz, c’est bien elle ? Où l’as-tu trouvée ?

— Là-haut, près du torrent.

— Comment y est-elle arrivée ?

— Ah ! justement, a dit Mottier avec un drôle d’air, c’est ce qu’on ne sait pas très bien.

Chabloz se penche vers la petite, l’air sévère :

— Qu’est-ce que tu as fait ?

— J’ai rien fait.

— Pourquoi t’es-tu sauvée ?

— Je ne me suis pas sauvée.

Elle avait l’air tout étonnée de la question.

— Alors comment t’es-tu trouvée là-haut ?

— J’ai passé par la fenêtre. Ensuite j’ai volé en l’air.

— Tu n’es pas trop fatiguée ?

— Oh ! Que non ! On m’a portée.

— Tu n’as pas faim ?

— Oh ! que non. Ils m’avaient fait un bon lit et ils m’ont donné à manger.

— Qui ça ?

— Je sais pas.

— Et qu’est-ce que tu as mangé ?

— Des myrtilles.

Elle riait contre vous avec une bouche, en effet, toute noire et une figure barbouillée.

On l’a rapportée au chalet. Chabloz ne la quittait plus. Il avait peur qu’elle n’eût pris froid.

— Oh ! ils ne sont pas si méchants, disait Mottier, un vieux à barbiche blanche avec des anneaux d’or passés dans les oreilles. C’est rien, mais, voyez-vous, vous les avez fâchés. C’est une niche qu’ils vous ont faite.

— Qui ça ?

— Eux.

Chabloz hausse les épaules. Mottier :

— Ils avaient été pourtant bons pour vous. Vous vous souvenez, le tonnerre. Il n’est pas tombé l’autre soir bien loin du chalet. Il aurait pu nous tomber dessus. Et, le chalet, qu’est ce qui en serait resté ? Mais eux, ils étaient là et c’est eux qui écartent la pointe de l’éclair.

— Parle toujours, disait Chabloz.

— C’est vrai, ils vous ont rendu un service. Et vous, c’est vrai, au lieu de leur en tenir compte, vous avez fait du bruit, ils n’aiment pas ça. Ils se sont sauvés. Oh ! disait-il, il faut être doux avec eux. Il faudra les mieux recevoir, la nuit qui vient. C’est vrai, sans quoi…

— Sans quoi ?

— Ça va se gâter plus encore.

Mais Chabloz a dit :

— On verra bien.

Il est allé chercher la petite et a pris la petite par la main. Il a fait une promenade avec la petite.

Et, le même soir, le voilà qui dit :

— J’espère bien qu’on ne sera pas dérangé cette nuit. Il faut prendre ses précautions.

Il dit aux hommes :

— Vous apporterez deux falots tempête. Mettez-y assez de pétrole pour qu’ils brûlent toute la nuit. Allumez-les.

— Oh, attention ! disait Mottier. Il pourrait bien y avoir du pas tant bon.

Mais Chabloz ne l’écoutait pas. Comme la nuit venait, il a placé un des falots tout allumé sur la table devant la fenêtre ; il en a suspendu un autre devant la porte d’entrée. « Comme ça, disait-il on pourra du moins voir qui c’est qui entre, et si c’est quelqu’un. »

Il est ensuite allé prendre son fouet, il l’a déposé tout contre lui sur sa paillasse, ayant été chercher préalablement la petite qu’il a fait coucher à côté de lui, dans son cadre ; et ils n’y étaient pas trop bien parce que le cadre était étroit.

Mais, comme ça, on verra bien s’ils viendront encore maintenant.

Il se couche, et tout le monde. Il était dix heures du soir. Ils suspendent leur montre à un clou à portée de la main. On y voyait assez à cause des falots pour lire l’heure. L’un des falots s’éteint sans qu’on ait enlevé le verre, on a dû le souffler de tout près par-dessus le verre. L’autre des falots s’éteint.

On ne voit rien. Il y a comme un glissement qui s’est fait à travers la pièce, il y a eu sur la terre battue un bruit comme si des feuilles mortes y étaient chassées par le vent, en même temps la couverture du lit de Chabloz a été arrachée.

Chabloz, réveillé en sursaut, pousse un cri. Il dit :

— Qui c’est ?

Il s’est mis assis et il jure. Il serre contre lui la petite. Mais, à ce moment-là, c’est sous son lit que ça craque. On voit le cadre qui était soutenu par deux pièces de bois obliquement fichées à la paroi, vaciller de côté, être rabattu contre la muraille et Chabloz, tenant la petite, être précipité à terre où il demeura étendu, de sorte qu’on a cru qu’il était assommé.

On venait. On a vu qu’il n’avait point de mal. La petite n’en avait point non plus. Et elle riait de voir la colère où était son grand-père qui se débattait, pendant qu’on faisait cercle autour de lui.

Mottier, une fois de plus, hochait la tête sans rien dire.

 

*     *     *

 

Le lendemain matin, Chabloz a commandé à Mottier d’aller bâter le mulet.

Il a dit :

— Je m’en vais.

Mottier a dit :

— Et la petite ?

— Elle descendra avec moi. C’est toi qui me remplaceras, Mottier.

Il a dit aux hommes :

— C’est Mottier qui me remplace.

Il est monté sur le mulet ; il avait fait asseoir la petite devant lui, entre ses cuisses.

Les hommes ont assisté à son départ ; ils se demandaient :

— Est-ce qu’il reviendra ?

Mottier a dit :

— Pas de sitôt.

Ils regardaient Chabloz, vu de dos, et avec la queue du mulet qui se balançait à grands coups sur la croupe ronde à cause des mouches. Chabloz et son mulet devenus tout petits dans le lointain du pâturage.

C’est alors que Mottier a dit :

— Seulement, il nous va falloir, nous autres, faire maintenant la paix avec eux, si on veut que ça tourne bien.

Les autres riaient :

— Comment faire ?

— On leur préparera un baquet de crème fraîche. On ira leur cueillir des fraises.

VIEUX DANS UNE SALLE À BOIRE

Il faut d’abord les déshabiller de la fumée qu’ils font, on ne les a pas vus encore. Tout au plus, un bras qui se lève dans une manche de chemise blanche ou une tête qu’on secoue sous un chapeau de feutre noir ; on ne distingue pas qui est là, il faut attendre. Par exemple, qu’on ouvre la porte et qu’il se fasse un courant d’air. On ouvre la porte, l’air entre, se creusant tout à coup entre la porte et vous comme un corridor où il s’engage avec sa bonne fraîche odeur ; et en tourbillonnant il vient et d’un coup il enlève cet épais voile bleu qui était au-dessus des épaules et des têtes.

Alors on les voit qui sont là, on voit qu’ils sont sept ou huit, installés sur deux bancs de bois de chaque côté d’une longue table ; on voit ce qu’ils font, ce qu’ils sont, comment ils se tiennent, leur figure. Ils sont pour un instant remis à neuf et nettoyés, comme un tableau qu’on a repeint.

Joly qui est vieux et qui est accoudé, Monachon qui est plus jeune, rouge de teint et gros, qui est syndic de sa commune, Jaquet qui est long et maigre, Perrochon avec une barbe et Gailloud encore et Dufay. Sept ou huit qui sont là assis serrés sur deux bancs, et il y a entre eux une étroite longue table.

Les bancs sont peints à l’huile en brun, la table de même : c’est pour imiter le noyer ou le chêne (le bois dur). Mais, souvent lavés et frottés, ils laissent par place apparaître de quoi ils sont réellement faits, les bancs, c’est-à-dire le sapin qu’on voit faire des traînées pâles, là où la peinture est partie. Les hommes sont assis sur les bancs et se tiennent penchés en avant, les coudes sur la table, avec leurs têtes qui se touchent, ou bien un autre gesticule ou bien un autre a les mains dans les poches. Et, entre les deux rangées, on voit les chopines en verre blanc au col évasé et scellées avec une croix fédérale en plus mat et une ligne transversale qui marque jusqu’où le liquide, pour que le compte y soit, doit monter.

Un pays bien tenu, et eux aussi sont bien tenus. Ils ont leurs habits du dimanche, noirs ou bruns, des chemises blanches, la plupart à col rabattu, sous lequel est passé une cravate de soie noire. Quelques-uns ont gardé leur veste, quelques autres, parce qu’il fait chaud, l’ont ôtée. Mais tous sont là, ils s’y retrouvent chaque dimanche, étant des habitués et des vieilles connaissances. Tous sont là, devant leurs chopines et du petit vin blanc jaune clair, du vin gris, – des trois décis, des deux décis, des demi-litres, – selon que la commande est personnelle ou qu’ils se sont mis pour la faire à plusieurs. Devant les chopines et les verres hauts et étroits, comme c’est la mode, bien assis devant cette table bien assise sur ses quatre pieds, bien calés sur leur banc, leurs gros souliers de même posés à plat sur le plancher où les nœuds du sapin font des bosses.

Ils fument la pipe ou des cigares, qui sont des cigares du pays aussi larges à un bout qu’à l’autre, cylindriques, noirs et tordus, avec des nœuds, qui fument une grosse fumée grise ou bleue, et les pipes également, ce qui fait dans l’ensemble qu’il monte continuellement de la place où ils sont un épais nuage, comme d’un feu de broussailles à l’automne, qui sent fort, où ils vont de nouveau disparaître.

Mais ils ne le sont pas encore tout à fait. Alors on voit qu’ils sont pour la plupart déjà avancés en âge, étant des contemporains, avec des cheveux et des barbes qui ont déteint avec les années ou des moustaches grises, et ces mêmes années sont venues avec un outil, leur creusant dans le front des lignes parallèles comme une portée de musique ou bien leur encadrant la bouche de deux sillons pleins d’ombre, comme deux cicatrices. Tous déjà avancés en âge, gens d’expérience et de poids, qui se regardent, ne disent rien et se regardent ; puis l’un lève son verre qu’il tend à la rencontre d’un autre verre, ce qui fait un petit bruit gai comme une clochette de chèvre :

— Santé et conservation !

— Santé et conservation !

Et le premier reprend :

— Qu’est-ce que c’est ?

— Du Luins.

— Il n’est pas aussi bon que leur Féchy de l’autre fois.

— Qu’est-ce que tu veux ! L’année…

Il a trop plu. Voilà de quoi, nous autres dépendons, et aussi bien ceux qui tiennent des vignes que ceux qui labourent et moissonnent. Il nous faut le soleil, à nous, et qu’il devienne seulement un peu pâlot, c’est tout le monde qui en souffre.

— Il a trop plu.

L’autre hoche la tête, parbleu ! on le sait bien. On a fait le vin qu’on a pu. L’autre lève son verre et boit ; tous les deux boivent.

On ne les voit de nouveau plus ; la porte est de nouveau fermée. Ils se rhabillent de fumée. Ils bougent vaguement dans la fumée, ils font des mouvements confus. Et leurs voix sortent de la fumée, si bien qu’on ne sait plus qui parle, sauf si on connaît le son des voix, – plus ou moins hautes, plus ou moins fortes, avec plus ou moins de portée, plus ou moins d’autorité. Par exemple, à présent, c’est Joly, et on sait que c’est lui parce qu’il a la voix un peu cassée :

— Moi, on ne m’ôtera pas de l’idée qu’il y a quelque chose de gâté dans le calendrier : les saisons ne se font plus. C’est bien pourquoi aussi ça se gâte par le monde ?

— Par le monde ?

— Voyons, Gailloud, tu as pourtant un fils, tu en as même deux. Qu’est-ce que tu en penses ?

— Ils ne tournent pas trop mal.

— Oui, mais, dis donc, leurs habitudes, leur manière de s’habiller. Qu’est-ce qu’ils fument ?

— La cigarette.

— Tu vois bien ; moi, la pipe et toi, le cigare. Les cigarettes, ça coûte cher, ça ne dure pas et puis c’est nerveux. Une fois que tu as bourré ta pipe et que tu te l’es vissée au coin du bec, tu n’as plus besoin d’y penser. Et puis, un paquet de tabac, ça coûte quarante centimes. Les garçons d’aujourd’hui dépensent des un franc et plus pour un paquet de ces choses en papier qui est brûlé dix fois plus vite. Les garçons d’aujourd’hui, ça fume en travaillant. Ils ont tout le temps les mains occupées. J’aime pas tant ça. Et toi ?

Gailloud a haussé les épaules.

— Et leurs chemises, recommence Joly, c’est bleu, c’est vert, c’est jaune ou rouge. C’est en coton, mais c’est du faux coton. Ça a l’air d’être en soie, mais c’est en fausse soie. Et puis ça a des manches courtes. De mon temps, on les retroussait, ses manches, si on voulait. Eux, ils ont les bras nus comme des filles de café. De mon temps, on portait des chemises de chanvre qui duraient toute la vie. Tu te souviens, Gailloud, si c’était rude et raide pour commencer, et c’était roux pour commencer. Ce n’est qu’à force de lavages que ça finissait par devenir blanc et souple, mais aussi ça tenait le coup. On n’avait pas besoin tous les quinze jours de retourner chez le marchand. Tous les quinze jours, ils viennent, ils me disent : « Père, il te faudrait me donner vingt francs. » – « Pour quoi faire ? » – « J’ai plus rien à me mettre. » C’est pas vrai ? dis, Gailloud.

— C’est quand même vrai, répond Gailloud. Mais qu’est-ce que tu dirais, toi, si tu avais des filles. Moi, je le sais : j’en ai trois. Elles se sont fait couper les cheveux. Je ne voulais pas. Seulement, elles, elles y tenaient. « On va se moquer de nous avec nos chignons dans la nuque. » Et leur mère a pris leur parti. Qu’est-ce que tu veux ? Des beaux cheveux pourtant et qui avaient mis du temps à pousser. Plus rien. Ou bien, plus rien que des bouclettes et des frisements, et c’est ça qui coûte. Elles sont tout le temps chez le coiffeur.

— Il y a bien quelque chose à dire.

C’est Monachon, le syndic, qui est un homme prudent.

— Elles sont tout le temps sur leur bicyclette. Les filles autrefois restaient à la maison. À présent, elles courent les routes.

— Et les garçons ! a dit Joly. Le mien, il voudrait une motocyclette.

— Les mécaniques ! dit Gailloud.

— Oui, mais écoute ; je lui ai dit : « Est-ce pour arriver plus vite que moi au cimetière ? » Moi, je compte bien y aller à pied.

— Comment veux-tu qu’on les surveille ? reprend Gailloud. Et pour le travail qu’elles font !

— Il y a bien quelque chose à dire.

— Et nous autres, de notre temps, a dit Joly… Tu te rappelles quand on partait faucher. C’était quatre heures du matin. À l’heure où les oiseaux ouvrent tout grand le bec et l’herbe est tellement mouillée que c’est comme si on marchait dans l’eau. On avait sa faux, ça nous suffisait. On avait sa faux sur l’épaule et au derrière la pierre à aiguiser, c’est tout. Il n’y avait qu’à se baisser, il n’y avait qu’à se baisser et à faire aller sa faux comme ça, d’arrière en avant. On sentait l’herbe au bout du manche, plus ou moins dure, plus ou moins tendre, avec sa partie d’en bas blanche, là où elle sort de terre, et en haut bien feuillue et bien verte, qui se laissait aller de côté. Alors, selon l’occasion, on forçait le coup, on l’adoucissait, parce qu’on avait ça dans la tête et que votre tête tout le temps était prévenue et renseignée sur ce qui se passait par votre main : et ça montait le long du manche, puis ça montait le long de votre bras jusqu’à votre entendement. Il n’y avait qu’à varier ses mouvements ; ils variaient déjà d’eux-mêmes. Eux, ils montent sur des machines rouges en fer, dures et raides ; ils s’installent sur un siège en fer comme dans un fauteuil ; ils se laissent emmener. Ils ne sentent rien. Il y a entre eux et ce qu’ils font quelque chose qui n’est pas eux. C’est ça qui est grave. Ça va vite, je veux bien. Mais à quoi sert d’aller plus vite si tout le monde va plus vite ? Et ça évite de la peine. Seulement peut-être qu’il y a dans la peine des renseignements qu’on n’a pas sans elle. Je sais pas, moi, je sais pas dire, mais peut-être est-ce ça qui paie.

— Et le progrès ?

Il y a quelqu’un qui est entré. On ne peut pas voir qui c’est. Mais on devine, à la voix, que c’est un jeune.

— Le progrès, dit Joly, mais c’est justement la question de savoir si ce qu’on perd n’est pas plus important que ce qu’on gagne. Les jeunes ne voient que ce qu’on gagne : moi, je vois ce qu’on perd. Et je vois bien, pour finir, ce qu’on perdra, c’est qu’on va être séparé du monde. On ne le connaît déjà plus, c’est la machine qui le connaît. Je sais pas, moi, je sais pas dire, mais c’est grave. Et, ce que je sais bien, c’est que ça va être le commencement de grands changements. Parce que la peine qu’on avait venait de ce que les choses vous résistaient, mais on était renseigné sur les choses.

— Il y a bien quelque chose à dire, recommence Monachon. Seulement, qu’est-ce que tu veux ? tu n’y changeras rien.

— Et dites donc, vous autres, reprend le jeune, combien de temps est-ce qu’il vous fallait, autrefois, pour faire la moisson ?

— Trois semaines.

— Avec une moissonneuse-lieuse, on vous la fait maintenant en trois jours.

— Et qu’est-ce que tu fais, dit Joly, de ce que tu gagnes ainsi ? Tu te promènes à bicyclette, tu cours les filles, tu fumes des cigarettes. Ça sert à quoi ?

Jaquet qui est maigre avec un nez comme une lame de couteau :

— L’affaire, c’est l’argent quand même. Si on s’en tire à meilleur compte…

— C’est pas l’argent seulement, dit Joly.

Ils font du bruit dans la fumée.

— Parce que, l’argent, quand on l’a, on veut en avoir davantage. L’argent, c’est comme la machine, il ne vous lâche plus son homme. Je sais pas, moi. Je sais pas dire. Mais, ce qui compte, c’est la liberté. Ce qui compte, le contentement.

— Et un verre de temps en temps quand même, hein ? dit Jaquet.

Jaquet rit, il a ri longtemps tout seul, en se frottant les mains ; mais Joly :

— C’est pourtant permis, ou quoi ?

— D’accord, a dit Jaquet, seulement il faut bien convenir que les jeunes d’aujourd’hui ne boivent quand même pas autant que les jeunes d’autrefois. Ça compte aussi. Qu’en penses-tu, Joly ?

Joly secoue la tête. Il pense à une treille qu’il a devant chez lui. Il y a un banc de bois peint en vert et une table sous la treille. Et, quand on a bien travaillé toute la semaine, il fait bon venir s’asseoir sous les feuilles grêlées de sulfate et les grappes aux grains encore durs comme les balles rondes des carabines du vieux temps. Un dimanche, après la moisson. Venir s’asseoir quand même avec une bouteille ou deux et des amis. Est-ce pourtant permis, ou quoi ? On ne nous pleurait pas tellement le boire autrefois. Et puis, les fils restaient à la maison ; les filles s’occupaient du ménage.

— Il y a bien quelque chose à dire, recommence Monachon.

HALTE DES FORAINS

On avait fait une coupe rase dans le bois de pins au bord du fleuve. Il coulait là, grisâtre, entre ses digues surélevées qui faisaient qu’on ne le voyait que parvenu à son extrême bord, et il ne donnait aucun autre bruit à entendre qu’une espèce de frémissement léger et continu, comme quand on passe la main sur une étoffe de soie, tellement il était tendu en avant, tellement il hésite peu dans sa course lisse et précipitée qui le porte à la mer, et la montagne tout entière avec lui.

Les troncs avaient été coupés à un pied au-dessus de terre, ce qui faisait qu’il y avait partout comme des tables pour manger et des sièges pour s’asseoir. Il y avait un petit feu au milieu de la clairière ; sur ce feu était posée une marmite à trois pieds. Et, assise sur un des troncs, il y avait une femme, tandis qu’un vieux cheval, très maigre, avec un gros ventre, un vieux cheval autrefois blanc, mais avec des coulures vertes sur le ventre et le long des cuisses, broutait non loin de là, attaché à un arbre, les quelques pousses que le tapis d’aiguilles laissait percer de place en place. Un tapis roux bien lisse, élastique et feutré, où réussissent quand même à prospérer de-ci de-là quelques plaques de mousse ou à fleurir deux ou trois fleurs jaunes ou roses, le mélilot, la saponaire, qui se balancent dans le vent. Le cheval broutait, allongeant le cou, découvrant de longues dents jaunes, le museau tout frangé d’écume sèche où des débris de mastication restaient pris ; la femme, elle, glissait de temps en temps sous la marmite un morceau de bois mort dont elle avait une provision à portée de la main. Personne. Il fait roux et doux. Il fait chaud, mais, dans cette chaleur, à une certaine place, circulait un courant d’air frais qui faisait s’envoler et papillonner autour de sa tête les mèches noires de la femme, comme des plumes de corbeau. De temps en temps, elle soulevait le couvercle de la marmite : ça sentait la pomme de terre et la carotte. Elle soupirait, elle se penchait en avant, et, assurant son coude sur son genou, faisait en sorte que son menton vînt s’allonger dans la paume de sa main qu’elle tenait renversée. Elle soupirait encore, elle secouait la tête.

Elle avait les jambes nues jusqu’au-dessus des genoux, des jambes rondes, belles et pleines qui avaient la couleur du froment mûr, avec des éclaboussures de boue qui avait séché dessus. Une jupe noire effrangée, un corsage blanc déchiré, à manches courtes ; et elle est là qui cuit sa soupe. Elle soupire. Elle pensait : « Qu’est-ce qu’il va dire ? » Elle prêtait l’oreille, levant la tête de temps en temps comme si elle attendait quelqu’un. Et ce quelqu’un est alors arrivé ; elle l’a entendu venir de loin, quoiqu’il ne fît aucun bruit avec ses semelles de corde, mais c’est le craquement du bois mort sous les pieds ou une branche qu’on déplace, – parce qu’il a paru, venant là-bas entre les troncs, avec sa grande démarche souple et une espèce de gros surtout de toile grise qui bouffait drôlement dans le haut de sa personne.

Il s’approcha d’elle, il ne dit rien, elle n’avait pas bougé. Il souleva le couvercle de la marmite, il haussa les épaules. Il les laisse retomber :

— Tout ça ? T’as rien d’autre ?

C’est dans cette clairière au bord du fleuve. À trois mille mètres au-dessus d’elle, tellement haut dans les airs que c’est à peine si le regard peut l’atteindre, vous surplombant, il y a le bout d’une montagne, dont la base est cachée par les arbres qui poussent de l’autre côté du fleuve et qui en émerge tout à coup, les surmonte, les domine, une espèce de tour pointue, une aiguille, une dent qui est là sous son revêtement de neige. Elle est là, on ne le sait pas, il faut qu’on renverse par hasard la tête ; mais aussitôt le regard s’en détourne tant son éclat est insoutenable, tandis qu’elle jette ses feux – en domination aussi aux grandes gorges bleues qui lui servent de soubassement – étant tout en lumière au-dessus de ces ombres.

Cependant, l’homme a dit :

— Regarde.

Il a rapidement déboutonné son surtout dont il a écarté les pans, il en tire quelque chose de bariolé qu’il lève en l’air. Un grand beau coq avec toutes ses plumes comme du cuivre autour du cou qui pend, car il le tenait par les pattes, plus bas vertes avec des reflets et une grande crête rouge.

— Tu le mettras cuire pour ce soir. Seulement, a-t-il dit, il te faut vite le cacher.

— Où ça ?

— Je sais pas. Tu trouveras bien. Mais dépêche-toi. La police est à mes trousses, ou ce qu’ils appellent le garde champêtre. Ils viendront fouiller partout.

— Donne, dit la femme.

L’homme lui tend le coq ; elle va prendre dans la voiture un linge qu’elle a entortillé autour de la bestiole ; elle le leste d’une grosse pierre, puis, empoignant une ficelle :

— Viens seulement.

Il n’y avait que quelques pas à faire. Le fleuve était là, coulant au-dessous de vous, entre ses digues. Elle a jeté le paquet dans le fleuve, en le tenant par l’autre bout de la ficelle qu’elle n’a plus eu qu’à attacher au tronc d’un saule.

— Bien malin, dit-elle, qui viendra le chercher ici.

L’eau était à la fois d’une parfaite limpidité et parfaitement trouble à cause du sable qu’elle tient en suspension. C’est toute la montagne qu’elle élimine ainsi, étant jalouse d’elle, et qu’elle déporte à la mer.

Mais, que vous en puisiez, tout aussitôt cette eau se départage ; le sable va au fond et il ne reste au-dessus qu’une parfaite pureté, qu’une parfaite transparence.

— Ça va bien, dit l’homme.

Il se redresse, il est au bord du fleuve, il se tient tout droit. L’eau chemine, il est immobile. Il introduit dans sa bouche un doigt de sa main gauche et un doigt de sa droite et, tirant dessus de côté, ce qui lui a distendu les lèvres, il fait entendre un sifflement prolongé et aigu, qui s’en va au loin dans le bois. Ils entendront.

— Allons vite manger la soupe avant qu’on ne soit embêté.

Il est revenu s’asseoir à côté de la marmite ; sa femme l’a suivi. Elle avait prélevé en passant dans la voiture quatre assiettes de fer battu, quatre cuillères ; elle avait pris place à côté de son mari. De temps en temps, il lui faisait signe de se taire, il écoutait, personne ne venait.

Sauf que c’est à ce moment que les enfants se sont montrés, ayant obéi au coup de sifflet une fille de huit ans et un garçon de dix ; pieds nus, lui, une vieille culotte déchirée, elle, une jupe en lambeaux, les mains et la figure toutes noires, tous les deux, à cause des myrtilles.

La mère plonge les assiettes, l’une après l’autre, dans la marmite, tout le monde s’est mis à manger.

On n’a rien entendu pendant un moment que le bruit des cuillères contre les assiettes, mais la soupe, c’est vite avalé. Ils se passent la main sur les lèvres ; le père se lève et dit :

— Il y aura mieux, ce soir.

— Quoi ? ont dit les enfants.

— Vous verrez, a dit le père ; moi, il faut que j’aille.

Il s’est dirigé vers la voiture, car il y avait encore la voiture ; une voiture à quatre roues avec une bâche montée sur arceaux, bien tendue, et qui faisait comme un tunnel où il pénètre en se baissant, puis en est ressorti, ayant sur le dos une table et un fauteuil c’est leur métier, à ces forains. Avec des jets de coudriers et de l’osier, ils confectionnent des espèces de meubles, ils entourent une planche d’une bordure festonnée, ils collent sur la planche un bout de papier peint ; et le fauteuil que portait l’homme avait un siège vert semé de nénuphars ; la table, un dessus rose à fleurs blanches.

Il a dit :

— Je m’en vais.

Il s’est éloigné. Les enfants cueillaient des framboises.

La femme se peignait avec un vieux peigne ébréché, en se penchant sur un miroir qu’elle tenait de l’autre main. Et c’était dans le ciel comme si la montagne de temps en temps bougeait, vous envoyant de haut en bas une délégation de reflets qui vous obligeait à baisser la tête. Il faisait plus chaud. La terre était rouge, les troncs des pins comme de longues flammes qu’on voyait se tordre tout autour de vous, sous l’épaisse fumée noire de leurs branches emmêlées qu’un coup de vent, par moment, soulevait, laissait mollement retomber. L’odeur de la résine est flatteuse aux narines.

La femme a été laver avec du sable les assiettes : elle revient, elle a repris sa place. Elle avait le nez fin, les yeux allongés, elle avait une peau très brune avec un peu de rouge comme une prune reine-Claude. Elle avait un mari, elle avait deux enfants, elle avait les jambes nues. Elle bâille, elle s’ennuie.

On a entendu marcher. On s’en venait depuis la route qui passe de l’autre côté du bois. Elle n’a fait semblant de rien, elle n’a pas tourné la tête, elle a fait seulement glisser ses yeux dans leur cavité bien huilée sur le côté de sa figure.

On s’avance, un petit homme déjà vieux, avec une barbiche, une blouse grise, un chapeau de feutre noir. Il a dit :

— Bonjour, que faites-vous là ?

La femme, sans lever la tête :

— Vous voyez.

L’homme a dit :

— Ça n’est pas tout ça. Vous avez vos papiers ? Je suis le garde champêtre.

La femme s’est alors déplacée légèrement, introduisant la main dans une fente de sa jupe, laquelle correspondait à une fente pratiquée dans un sac de toile qu’elle se nouait autour de la taille ; elle en a tiré un carnet aux bords mâchonnés ; elle a dit :

— Voilà.

— Moser, lisait le garde champêtre, Moser Hector, qui c’est ?

— C’est mon mari.

— Moser Olga, vingt-quatre ans. C’est vous ?

— C’est moi.

— Moser Aloïs et Moser Georgette ?

— C’est mes petits.

— Où est-ce qu’ils sont ?

— Dans le bois.

— Bon, dit le garde champêtre, mais, à présent, votre patente.

Elle, elle recommence son manège. Avec négligence et lenteur, elle se renverse légèrement, introduit la main dans sa poche, en sort un nouveau carnet. Tout est parfaitement en règle. Le garde champêtre était vexé :

— Ça va bien pour cette fois. Seulement faites attention. Où est-il, votre mari ?

— Il est en tournée.

— Méfiez-vous ! On a l’œil sur lui. C’est un mauvais gueux. La prochaine fois, qui sait, les choses n’iront pas si facilement. Il y a eu des vols, on a porté plainte. Il est signalé. Vous le lui direz de ma part.

La femme a dit :

— Je le lui dirai.

Le garde champêtre porte alors la main à son chapeau, le garde champêtre s’en va.

Elle, elle met les coudes sur ses genoux, elle met son menton dans ses mains, elle regarde vaguement devant elle. Par une encoche dans la digue, de sa place surélevée, elle aperçoit tout juste l’eau du fleuve à son sommet. L’eau fait une ligne droite, faiblement indiquée en gris, comme une corde bien tendue. De temps en temps, de place en place, elle se soulève brusquement, retombe ; c’est un faible battement comme celui du sang dans une artère. Et le mouvement qui emporte l’eau la tire en avant, tandis qu’on n’entend aucun bruit autre que celui des mouches qui vous passent aux oreilles et dans les profondeurs du bois les criailleries des geais. Elle regarde cette eau qui descend des glaciers et que son emportement même condamne à être immobile. Ça donne sommeil. Elle avait fermé les yeux.

Elle les a rouverts. C’est son mari qui revenait :

— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

— Il m’a demandé nos papiers, c’est tout. Et toi, dit-elle, tu n’as rien vendu ?

— Oh ! dit l’homme. J’ai pas cherché. J’ai suivi le garde champêtre. Je voulais voir où il allait… On va pouvoir faire les choses tranquillement. Il est parti pour les hauts… Va prendre le coq, recommence-t-il.

Mais, préalablement, il siffle entre ses doigts. Les enfants reparaissent :

— Prends le cheval, dit-il au garçon. Tu t’en vas par là. Tu te posteras au bord de la route. Si tu vois venir quelqu’un de pas sûr, rapplique.

Et à la fille :

— Toi, de ce côté, et tu feras la même chose que ton frère. Le cheval pendant ce temps broutera l’herbe du talus. On ne pourra pas vous embêter. Le talus est à nous. Il est à tout le monde.

Il est allé avec sa femme au bord du fleuve. L’eau est toujours là, la même. Sa profondeur, on ne la connaît pas. Il n’y a que sa mince couche supérieure qui vienne aux yeux avec ses faibles intumescences, toujours nouvelle, toujours pareille, car rien ne change.

On n’a eu qu’à tirer sur la ficelle et le coq est venu au bout. Ils s’installent, l’homme et la femme, sur la berge. On a le temps. La grande montagne les regarde. La femme tient la tête du coq serrée entre ses genoux nus. Elle tire sur les grandes plumes et les petites, celles des ailes, celles du cou, faisant sortir avec peine ces tuyaux transparents de leurs alvéoles. Son mari la surveille. Il a creusé dans le sable un trou où, à mesure qu’elles tombent, il fourre les plumes tombées. Celles qui sont couleur d’aurore, celles comme le lever du soleil, celles comme un incendie, et puis les sombres, celles de la nuit, celles qui sont pareilles à l’ombre qui s’entasse au-dessus d’eux dans les ravines : les vertes avec des reflets bleus, les bleues aux reflets verts, qui s’accumulent à ses pieds pêle-mêle. Le coq est devenu tout petit ; l’homme le soupèse.

— Oh ! dit-il, il y aura quand même de quoi faire. Sans voir, il n’est pas gras ; mais il est bien en chair. Donne-le-moi que je le vide.

Il a pris dans sa poche un couteau à cran d’arrêt. On n’a qu’à tenir écartées les pattes et les ailes de manière à tendre la peau ; l’homme la fend de la tête à la queue : c’est dégoûtant, mais vite fait.

— Dommage qu’on n’ait pas un chien, dit l’homme. Mais tant mieux pour les renards.

Il est de belle humeur ; sa femme aussi. Les plumes ont disparu, les plumes sont enterrées.

Alors, avant de se lever, sa femme le regarde. Puis son regard continue de monter. Elle renverse la tête, elle l’a renversée davantage encore, son mari est debout à côté d’elle. Il attend. Elle rit.

— Qu’est-ce que tu as ?

— T’es pas grand.

Elle fait signe de la tête vers là-haut :

— T’es pas grand en comparaison. Oh ! dit-elle, moi non plus, je sais bien, seulement, moi, je ne me vois pas.

— Allons-y, dit l’homme. Mets de l’eau dans la marmite.

Il tient le coq par le cou qu’il a enroulé autour de sa main et qui est flasque comme une corde grasse.

— On y va, dit-elle.

Et, cependant, regarde de nouveau là-haut. Parce qu’il s’y passe des choses. À cette plus extrême pointe et surplombante, il se fait des déplacements. C’est la neige qui la recouvre. On dirait des ailes d’ange. Elles battent doucement. Par un jeu de reflets, elles changent de place. Elles changent aussi peu à peu de couleur. Elles deviennent fauves à leur centre, elles rougissent sur les bords. Les nuances qui les déterminent passent insensiblement d’un champ de neige à l’autre. On dirait des ailes d’ange ou bien quand le cygne avec sa blancheur vous vient dessus, tout gonflé de colère.

Et, posées sur leur socle de reflets noirs et de fissures pleines d’ombre, il semble finalement, ces neiges, qu’elles ne lui appartiennent plus, elles s’en détachent, elles deviennent aériennes, elles se sont mises à flotter dans le ciel comme un nuage.

— Qu’est-ce que tu attends ? Arrive.

COUP DE VENT

Un gros orage éclate de l’autre côté de la bâche, mais nous ne nous en préoccupons pas. Nous ne savons même pas qu’il existe. Car cette mince épaisseur de toile forme séparation entre deux mondes qui s’ignorent. Dans l’un, il fait nuit. Mais nous, dans l’autre, nous avons la lumière, notre lumière à nous, et nous échappons à la nuit. Dans l’un, le vent souffle, le tonnerre gronde, mais nous, nous habitons un petit univers à nous, paisible, tandis qu’au-dessus de nous la toile mal tendue se plisse et se couvre de rides qui la parcourent d’un bout à l’autre comme la peau d’un cheval qui a des mouches. Nous ne nous en apercevons pas. Et le tonnerre, on ne l’entend pas même, à cause de dix musiciens, perchés sur une estrade, avec leurs trompettes, leurs cymbales, leur grosse caisse. La foudre nous tombant dessus, est-ce que nous y ferions seulement attention ? Nos yeux sont détournés d’où elle règne en maîtresse. Elle ne peut plus nous atteindre, du moins dans nos esprits. Eux aussi sont tournés ailleurs et n’y croient plus, et y échappent. On paie un ou deux francs ; on entre, on prend place sur les gradins. Et tout aussitôt les regards se fixent là où l’éclat des projecteurs les invite à se fixer, les yeux ont un point de rencontre, un centre commun, hors de la nature.

Deux trapèzes devant nous se balancent dans le vide. Deux formes de blancheur y pendent la tête en bas, dans le brillantement de la verroterie. Les trapèzes se balancent avec la précision, la méticulosité des astres. Ils vont et viennent régulièrement à la rencontre l’un de l’autre, puis l’un d’eux est lâché par celle qui l’occupe et elle traverse devant nous les airs, mais ses ailes sont des bras. Et, au moment où elle va retomber, elle est recueillie par deux mains et reprend son balancement, puis est de nouveau quittée et s’engage sur le chemin du retour en tournant sur elle-même. De nouveau, elles sont deux, deux personnes séparées. Oh ! si harmonieusement rapprochées l’une de l’autre quand même, oh ! jusqu’à se toucher – de nouveau séparées, et elles se rejoignent.

Elles ont des cheveux doux, beaux à voir, tandis qu’ainsi elles vont et viennent, et on distingue qui luisent doucement leurs bras lisses et leurs jambes fortes, tandis que leurs cheveux flottent sur leurs épaules ou, tout à coup défaits comme ceux des noyés, et obéissant à leur propre poids, pendent verticalement vers la terre.

Comment entendrait-on le vent, la pluie, le tonnerre ? Nous sommes dans les régions de l’harmonie et de la paix. Si un éclair arrive à percer par un interstice dans les toiles, il vient aussitôt mourir et retombe vaincu par deux foyers, insupportables à voir, avec leur miroir à facettes d’où partent des rayons qui vont frapper les ouvrières du miracle, lesquelles continuent à régner, à souverainement régner, à graviter là-haut, l’une autour de l’autre, comme la lune et le soleil.

La chose s’est passée quand nous nous y attendions le moins. On n’a même pas entendu le fracas épouvantable de la foudre qui vient de s’abattre sur quelque maison du quartier, ni le rauque hurlement d’un coup de vent qui a suivi, on n’a même pas vu la bâche se soulever.

Mais, prise par-dessous par la force de l’air et par lui déchirée, voilà alors qu’elle s’envole. Nous avons été plongés dans la nuit. On ne sait plus ce qui arrive, les projecteurs se sont éteints. On est dans l’eau, on est dans la nuit pêle-mêle. On veut fuir, on se marche dessus. Les femmes crient, les enfants appellent, tout le monde s’est levé à la fois. On cherche à fuir, on ne voit rien. La pluie vous frappe sur la tête, venue d’en haut comme des lances elles brillent brusquement, elles s’éteignent, c’est un éclair, on retombe dans les ténèbres. On cherche à fuir, on lève la jambe, on se prend le pied dans les gradins, on s’étale sur le ventre. Et il y a ceux qui sont pris sous la toile, qui, d’abord, déverse sur eux toute l’eau dont elle est chargée : noyés, étouffés, étranglés, qui n’ont même plus de voix, et se débattent étrangement, pendant que les pompiers arrivent.

Mais à quoi peuvent-ils bien servir ? C’est petit, c’est noir, c’est des hommes. Ils donnent des ordres ; ils crient : « Par ici ! » On ne les voit même pas, c’est des hommes. Même quand le zigzag de l’éclair est dans le ciel, faisant avancer comme des tiroirs les façades des maisons qui entourent la place, à peine s’ils sont aperçus.

Nous nous débattons pendant ce temps.

Que serions-nous devenus sans ces personnes de lumière, quand un premier éclair les a fait paraître devant nous, pour nous dire de les suivre ? Elles viennent à notre secours, elles sont descendues sur la terre où nous sommes de nouveau. Elles sont dans la nuit comme nous. Elles sont blanches, elles lèvent le bras, elles se tiennent bien droites. Elles imposent l’ordre, parce qu’elles sont l’ordre elles-mêmes.

Alors on s’est mis à les suivre ; on se disait : « C’est elles. Elles ne nous abandonnent pas. » Nous leur avons fait confiance, nous tous, femmes, enfants, petits vieux, ceux qui se sont tordu le pied, ceux qui saignent du nez, ceux qui ont un bandage au front, celles qui portent un enfant dans les bras, celles qui boitent. Tous et toutes, parce que les personnes sont toujours devant nous et, se retournant par moment, éclairées par le feu d’en haut, nous font signe de la main.

Il pleuvait toujours, mais de moins en moins ; et le ciel s’embrasait bien encore par moment, mais l’orage s’éloignait. Le vent se calmait. On marchait dans les flaques, mais on marchait avec confiance dans les flaques, parce qu’on s’est retrouvé soi-même et qu’on retrouvait son chemin. Toute cette foule. Elles devant. Et, alors, elles se sont peu à peu effacées. Quand on n’a plus eu besoin d’elles, elles ont disparu. Mais, nous autres, on s’était déjà engagé dans une rue qu’on reconnaît bien c’est celle qui mène chez nous. Où sont-elles ? Elles ne sont plus là. On les a bien un peu cherchées, mais l’orage s’est éloigné.

— Qu’est-ce que vous voulez ? dit quelqu’un. On se débrouillera sans elles.

Et elles n’étaient plus là ; mais ce quelqu’un a dit encore :

— C’est là-bas.

Il montrait quelque chose d’allongé, des espèces de caisses basses montées sur roues. C’est peint en vert.

Maison des artistes.

APPEL AU SECOURS

Il avait une petite bonne amie de seize ans qui s’appelait Lucienne. Il ne l’avait encore jamais touchée. Or, il devait y avoir le lendemain bal au village, avec fanfare et pont de danse ; et il s’était dit : « Qu’est-ce que je pourrais bien lui apporter ? » Et, voilà, il avait pensé à aller lui cueillir un bouquet d’edelweiss, ça lui ferait une surprise, ces fleurs en coton pas très belles, mais qui ne poussent qu’à des endroits pas commodes, et il y faut une tête solide. Sûrement qu’elle serait touchée quand il lui dirait : « C’est pour toi », songeant aux dangers qu’il aurait courus et que c’était pour elle qu’il les aurait courus. Un petit bouquet d’edelweiss qu’elle piquerait à son corsage. Il se voyait dansant avec elle pour la première fois et, à l’endroit de sa personne où c’est bombé, il y aurait, sur la batiste blanche, cette petite chose grise.

Il est content, le cœur lui chante. Il avait soigneusement calculé son temps : deux heures jusqu’au chalet, une heure et demie dans le rocher. Il avait donc demandé à sa mère d’avancer un peu le repas de midi, lui donnant pour prétexte qu’il lui fallait aller cueillir dans la forêt des rejets de noisetiers, de ceux qui servent de support aux haricots grimpants dans les jardins. Lui, bien sûr, il se disait que les haricots pourraient attendre : l’essentiel était qu’on ne sût rien de ses projets. Il serait libre, le cœur lui chante.

Sa mère lui avait dit :

— Tu ne feras pas trop longtemps, tu sais. Quand seras-tu rentré ? je t’attends.

— Oh ! dit Ernest, c’est que c’est long à couper, ces berclures. Mais ne t’inquiète pas. J’ai mon couteau.

L’ayant en même temps tiré de sa poche pour bien vous faire voir qu’il avait pensé à tout. Un couteau à deux lames, avec une scie qu’il déplie hors du manche en corne, qu’il referme avec un bruit sec.

— Je ne sais pas, vers les quatre ou cinq heures.

— Enfin, lui dit sa mère, le plus vite que tu pourras, il y a à faire à la maison.

C’est samedi, c’est l’été, il fait chaud. Il a un pantalon de toile bleue, des souliers ferrés, un gilet qu’il a passé sur sa chemise, point de veste. Le chemin ne tarde pas à s’engager dans la forêt. Il est bien entretenu et assez large, car c’est par là que passent les troupeaux qui montent à l’alpage, et par là aussi la luge à deux roues tirée par un mulet qui sert aux transports. On voit le village peu à peu s’enfoncer au-dessous de soi comme si le fond de la vallée qui lui sert de support s’affaissait sous son poids, il devient petit ; le chemin tourne : on ne voit plus le village, on le revoit ; et, à présent, il n’est déjà plus au milieu des prés verts qu’une tache ronde indistincte, tout gris, comme une bouse sèche. Cependant les hêtres, les frênes, les vernes deviennent rares, disparaissent ; on a atteint la région des sapins. Ernest avait donc coupé par acquit de conscience quelques longs jets de noisetiers qu’il avait cachés au bord du chemin, comptant les reprendre au retour, et il n’aurait qu’à dire :

— Voilà, je n’ai pas trouvé grand’chose : ce n’était pas le bon endroit.

Il est libre, il peut ne plus penser qu’aux projets qui ne sont qu’à lui et Lucienne brille au milieu qui lui donne des jambes et du souffle. Dix-huit ans, le cœur est bon, mais il faut qu’on fasse attention de n’être pas vu de ceux du chalet, qui viennent d’y monter avec le troupeau dont on commence à entendre les sonnailles venant à vous par à-coups isolés et brefs entre les troncs des sapins à barbe grise où passe aussi un peu du bel éclairage qui règne sur le pâturage plus haut et semble venir à votre rencontre comme des personnes de lumière. Il lui faudra faire un détour, mais Ernest connaît les lieux par cœur, et tous ces rocs épars sur les côtés de l’alpage, où il lui sera facile de passer sans être vu de l’un à l’autre. Plus loin, viennent ces deux cornes, celle de Bise, celle du Crêt, qu’il connaît bien également.

On sort tout à coup du sous-bois ; au même instant, la pente casse. On doit cligner des yeux à cause du soleil ; ensuite on voit à deux cents mètres devant soi, sur le replat, deux grands bâtiments bas couverts de tavillons, avec une porte et peu de fenêtres et petites, et une mare qui brille devant. Et il y a toutes ces taches rouges et blanches ou brunes qui se déplacent là où la pente recommence, faisant un talus au pied des parois. Parallèlement, et par files disposées les unes au-dessus des autres à cause des petits sentiers que les sabots finissent par se creuser dans la terre du pâturage, sans quoi les bêtes ne tiendraient pas debout et d’où provient une belle musique qui semble celle-là même du soleil et de l’été, toutes ces cloches à l’unisson et battant à coups espacés, celles de bronze qui sont claires, celles de tôle qui sont rauques.

C’est Mudry, Ernest, dix-huit ans. Il ne pense qu’à la direction à prendre pour passer inaperçu et à cette Lucienne qui l’entraîne sur ces rudes et arides chemins de montagne. « À gauche », il pense : « à gauche », il prend à gauche, il est dans le grand éclairage du soleil après la demi-nuit d’où il vient de sortir : il se glisse derrière un premier quartier de roc et de là à un autre et à encore un autre sur un côté du pâturage, et le troupeau paît sur l’autre côté. Mudry monte, il lève la tête, alors les deux grandes cornes ont été en face de lui du côté où il se dirige : deux grandes cornes vertes et grises, avec leurs rochers qui brillent et les taches mates du gazon, des bandes vertes sur les replats et séparées par des parois qui font banquettes. Plus on s’élève, plus la roche est à nu jusqu’à ces pointes dans le bleu, toutes pareilles et qu’on dirait avoir été d’abord rejointes, puis écartées par une main avec effort l’une de l’autre ; de sorte qu’entre les deux et jusqu’au pâturage, il y a une large faille, une fissure pleine d’ombre où se mettent à pendre après les pluies beaucoup de petites cascades et enfin tout à fait dans le bas une grande, qui se jette en avant en demi-cercle, sous laquelle on peut passer et qui exhale une poussière d’eau toute peinte d’arcs-en-ciel quand le soleil reparaît. Mais aujourd’hui tout est à sec ; et c’est par là qu’il lui va falloir prendre. Est-ce qu’on l’a vu ? Il ne le pense pas, il se retourne : nulle présence humaine, rien que le troupeau à sa droite et tous ces blocs épars qui font parmi l’herbage comme un autre troupeau, frappé d’immobilité. Il se retourne, tout va bien. Il s’est engagé dans la cheminée qui est raide, et où il se hisse des pieds et des mains. L’eau des pluies en tombant y a de place en place pratiqué comme des marches : c’est une manière d’escalier et à droite comme à gauche les bords découpés de la tranchée permettent de s’y accrocher, si bien qu’il gagne rapidement en hauteur. Il s’arrête pour reprendre haleine. Il repart, et son regard, porté une fois de plus vers en haut, distingue sur le fond bleu le sommet d’une des cornes, qui est triangulaire et nu. Il y a un petit nuage blanc qui s’accroche à elle au passage ; on dirait un de ces drapeaux qu’on hisse sur les prisons pour annoncer qu’elles sont vides. Le vent le fait flotter, puis, retenu par l’autre bout, on le voit s’amincir, s’amenuiser, devenir transparent, pendant qu’il se détache de sa hampe, s’éparpillant soudain en innombrables petits débris comme un vol de papillons. Il fait beau, tout va bien. Le chalet n’est plus qu’un toit posé par terre, les vaches de vagues points de couleur pas plus gros que des coccinelles, dont on ne distingue même plus le déplacement, l’harmonie des cloches, un faible bruit d’orguettes comme quand on les promène au hasard sur ses lèvres, ce qui fait vibrer les lamelles.

Plus rien que la pureté de l’air, que la pureté de l’eau, dont il reste de-ci de-là, une flaque dans les cavités qu’elle s’est creusées, où il pose le pied après avoir bu, puis s’élève. Ce qui l’a mené pour finir là où les deux cornes se séparent.

Là, il faut prendre à gauche ; là commencent les difficultés. Mudry se trouve tout à coup suspendu dans le vide, accroché par un pied à une touffe de gazon, l’autre portant à faux, sur cette grande paroi à pic, grise et tachetée de vert qu’il doit prendre en travers jusqu’à l’endroit où on lui a dit que les edelweiss se trouvent, qui poussent justement sur ces mottes de gazon. Et lui, doit aller de l’une à l’autre, bien que souvent si espacées qu’il lui faut toute l’ouverture de ses jambes pour que le pied qui s’avance se pose avant que l’autre quitte son point d’appui. Ainsi porté dans le haut des airs, avec un rien du tout de cinq cents mètres au-dessous de lui, et qui ne tarde pas à s’approfondir encore, parce que Mudry est arrivé sur l’autre face de la corne. Le pâturage a disparu et le chalet, et, au-dessous de lui, c’est le village qui se montre, devenu bleu, vu à travers une épaisseur d’air bleu, tout petit, pendant que plus en arrière un immense pays se découvre et au loin des montagnes de neige, des glaciers : lui, tout seul, sans secours, retenu seulement par une faible épaisseur de gazon sous son pied, et une autre épaisseur de gazon sous sa main droite, mais il pense : « C’est pour elle », et il continue quand même, récompensé d’avance. Une petite tache blanche ici, une plus loin, ces espèces d’étoiles d’ouate avec un cœur jaune, qui pendent sur l’abîme et bougent, qu’il ne cueille pas sans risques ni efforts, mais il en a déjà trois. Et puis en voilà une quatrième. Il lui en faut encore autant. Cependant la paroi, sans qu’il y ait pris garde, est devenue toujours plus raide et lisse. Il fourre le bouquet dans sa poche. Et c’est à ce moment. Car, comme il se penchait en avant, la main tendue, la motte qui servait de point d’appui à son pied gauche, il sent la motte qui se détache et le pied s’en va à sa suite.

Il n’a eu que le temps de se détourner à demi et de s’appliquer avec tout son corps contre le rocher ; par bonheur, sa semelle, sous la motte, rencontre la saillie du roc qui résiste, tandis qu’il s’affermit, ayant eu le souffle coupé comme un fil d’un coup de ciseaux, et il y a un bruit de chute d’eau dans ses oreilles.

Il se hasarde alors à regarder autour de lui ; il laisse aller ses yeux par où il vient de passer, il porte ses yeux en avant : il voit qu’il ne va plus pouvoir avancer, il constate également qu’il ne va pas pouvoir revenir en arrière.

Personne où qu’il se tourne et où qu’il se tourne, silence. Le même grand silence qui accompagne la chute d’une pierre qu’un de ses mouvements vient de détacher et qui a fait un saut arrondi en avant, puis a disparu pour toujours sans un bruit dans la profondeur.

Partout, solitude et oubli de vous. Parce qu’alors aussi, Mudry découvre le village à sept cents mètres au-dessous de lui, comme au fond de la mer, car l’épaisseur de l’air est comme de l’eau bleue : une pauvre petite tache ronde qui brille faiblement à cause de ses toits couverts de bardeaux, et on voit le clocher de l’église et même l’horloge, mais qui ne marque plus aucune heure, qui n’en marquera jamais plus. Il découvre l’espace et le soleil qui y décline, éclairant encore, mais d’en bas, étant sur la pente du soir, un soleil plein d’indifférence ; silence, il n’y a plus de temps ; et le soleil descend par petites secousses, est-ce qu’il s’occupe de vous ? Et la longue vallée aussi dans son déroulement, avec la rivière au milieu qui se tortille comme un orvet entre ses berges ? Ah ! mon Dieu ! seul et séparé, comme on est seul à l’heure de naître, comme on est seul à l’heure de mourir. Il a considéré encore sans bouger ses mains inutiles, ses pieds qui ne lui servent plus à rien, et enfin les paroles se réveillent en lui, les paroles se mettent debout comme les morts dans leur tombeau.

Mudry maintenant crie. Mudry appelle au secours. Accroché des deux pieds et des deux mains à la roche, de toutes ses forces, il appelle, appelle encore, rien ne lui répond. Car comment obliger le son à contourner le massif où Mudry se trouve, mais du mauvais côté et le chalet de l’autre. Il appelle, mais comment est-ce qu’on pourrait l’entendre du village ; comment forcer la voix à descendre contre la pierre qui est lourde, quand elle est comme la plume ? Il appelle. Les corbeaux tournent au-dessous de lui. Il voit le dessus de leurs ailes.

 

*     *     *

 

Cependant, peu avant six heures, sa mère avait commencé à s’inquiéter. « Qu’est-ce qu’il fait qu’il ne soit pas rentré ? Il devrait être là depuis longtemps. » Elle a appelé une voisine, cette voisine une autre, il y a eu un groupe de femmes arrêtées devant la maison. Elles disaient : « Il faudrait y aller voir, on ne sait jamais. » Elles ont été chercher les garçons. Les garçons ont commencé par hausser les épaules, puis enfin se sont décidés à monter quand même à cinq ou six, avec une lanterne et un bout de corde.

Une vieille dans la forêt était en train de cueillir des myrtilles. « Tu n’as vu personne ? » – « Que si, dit-elle, un garçon. Vous le connaissez, mais il y a déjà longtemps. » – « Où est-ce qu’il allait ? » Elle montre le chemin dans la direction du chalet, ce qui a décidé les garçons à poursuivre. Au chalet, on n’avait vu personne. Mais, comme ils en sortaient, un vieux avec les cheveux blancs et une barbe leur fait signe : « Moi, il m’a bien semblé voir bouger quelque chose », et il levait le bras vers la faille là-haut. « C’est pas sûr que ce soit quelqu’un, j’ai pas des bons yeux, mais ça m’étonnerait que je me sois trompé. »

La nuit venait, l’ombre de la montagne s’est dépliée sur eux et est tombée d’en haut sur eux comme un couvercle qu’on rabat.

« On y va ? » Ils s’entre-regardent. « Oh ! dit quelqu’un, le premier bout, on s’arrange encore, c’est ensuite… » Ils ont une corne à bout de cuivre comme celle dont se servent les chasseurs. Ils ont soufflé dedans, rien ne leur a répondu que l’écho, amplifié et agrandi par les étages, les replis de la roche où il se loge, d’où il sort à nouveau après un temps et rebondit sur vous, avec une voix changée qu’on ne reconnaît pas. À chaque coup de leur cornet, il y a quatre ou cinq coups de faux cornet qui leur reviennent, mais c’est tout. Mudry appelle, ils n’entendent pas, ils n’entendent que le bruit qu’ils font. Ils sont parvenus à une espèce de poche qui est dans le haut de la faille. Là le mauvais chemin commence. Ils se sont assis un moment, les genoux remontés et les bras jetés autour de leurs jambes ; là, les six de compagnie. La lanterne n’éclaire qu’un petit rond où on voit les saillies du roc jeter leur ombre parmi l’herbe et les cailloux. Ils soufflent dans leur corne. Ils soufflent encore dans leur corne ; ils écoutent, toujours rien. Ils soufflent de nouveau dans leur corne, silence. Et puis :

— Ah ! a dit un des garçons.

Alors soudain ils ont fait taire leurs bouches, puis, descendant en eux-mêmes, ils essaient de faire taire jusqu’aux bruits intérieurs, celui de la respiration, celui du cœur qui bat et des entrailles qui digèrent.

— Écoutez, écoutez !

Tout là-bas, au fond de la nuit ; qu’est-ce que c’est ? Le vent ? Mais il n’y a pas le moindre mouvement dans l’air. Ils soufflent dans leur corne.

— Écoutez !

Cette fois, ça y est ! On a bien été forcé d’y croire : une voix, une voix d’homme, même il leur semble la reconnaître, bien qu’elle soit tout usée, amortie, décolorée par la distance.

Alors, toute la nuit, de moment en moment, ils ont soufflé dans leur corne ; toute la nuit on leur a répondu.

Mudry dormait. Il ne dormait plus ; il ne savait même plus dans son engourdissement s’il dormait ou s’il était éveillé. Il avait mal, il avait froid. Il ne sentait plus rien ; une grande douleur ensuite qui partait de ses pieds montait jusqu’au sommet du crâne, tandis qu’il ne songeait qu’à s’appliquer de son mieux à la roche, d’assurer la position de ses mains et de ses pieds. Sous les étoiles qui étaient venues, s’allumant lentement, s’allumant une à une au-dessus de lui, comme quand l’allumeur de réverbères court tout le long des rues et d’une rue à l’autre avec un bâton et une flamme au bout. Son corps n’était plus qu’un seul bloc où il sentait le froid monter, comme s’il enfonçait dans la neige. Ses bras, ses jambes étaient sans jointures. Il avait les articulations tellement rouillées qu’il n’imaginait même plus qu’il pût jamais de nouveau s’en servir. Alors, de temps en temps, sa lassitude était si grande que l’envie lui venait de se laisser aspirer par le vide où il trouverait du moins le repos. Il ouvrait à demi les mains, se laissant tomber en pensée. L’air lui entre dans la bouche, l’air lui remplit les oreilles, la profondeur monte en sifflant. Il tombe, et, en même temps, il se rejette en arrière collé plus étroitement à la roche…

La corne.

Il n’avait pas pu y croire, lui non plus. Il avait crié de toutes ses forces ; la corne. Il criait, la corne, il criait, il ne cessait de crier que pour écouter si le son ne se rapprochait pas. Il ne se rapprochait pas, il était toujours aussi faible et fidèle, mais étouffé. Mudry avait fini par comprendre que les autres n’avaient pas osé se hasarder de nuit sur la paroi. Il fallait attendre le jour. Est-ce qu’il pourrait attendre le jour ? Et alors, toute la nuit, il s’endormait ; la corne. Toute la nuit, ces coups de corne qui venaient jusqu’à lui, lui rendant l’espérance. Il n’avait plus de force, il faisait provision de force. La corne, et encore la corne jusqu’à ce que le jour ait paru, qui n’a été d’abord en face de lui sur les montagnes, qu’une indistincte barre pâle posée à plat comme une poutre de sapin qu’on vient seulement d’équarrir ; puis les constructeurs sont venus, édifiant dessus la maison du jour au crépi rose, rouge, jaune, et le soleil enfin a été lancé contre vous avec sa force et sa chaleur.

On a appelé :

— Où es-tu ?

— Ici.

Les voix venaient d’en haut. Mudry ne voyait rien. On lui disait : « Qu’as-tu ? Tu ne peux pas parler ? » La corde est alors venue battre la roche à côté de lui, il a encore senti qu’on la lui nouait sous les bras, il a été soulevé ; puis une grande nuit lui est tombée dessus d’où il n’est sorti que longtemps après, et se trouve couché sur le dos avec des visages penchés sur lui et des yeux qui le regardent. « C’est rien, c’est le froid », lui disait-on. On lui frottait les joues, on lui faisait boire de la goutte. « Tu vois, ça va déjà mieux. »

C’est alors seulement qu’il est revenu tout à fait à lui. Il se redresse à moitié et, ayant fourré la main dans sa poche, il sent sous ses doigts quelque chose de poussiéreux, de pelucheux qu’il tire au jour ; puis, d’un grand mouvement du bras, il lance par-dessus le rebord du rocher, dans le vide, ce qui reste de son bouquet, quelque chose de gris et de sale, à quoi se mêlent des débris de tabac.

LA FILLE SAUVAGE

Il la portait dans ses bras. La route s’en allait à travers la forêt. Il devait être environ dix heures du matin. Un orage avait éclaté peu de temps après qu’elle s’était sauvée, si bien qu’une grosse averse battait encore la cime des arbres, hêtres et sapins entremêlés, parmi lesquels il marchait à grands pas, la tenant serrée dans ses bras. Elle était lourde. Il pensait : « Cinquante ou cinquante-cinq kilogs, pour sûr, mais moi, ça ne me gêne pas ». Il en était fier. Alors il allongeait les jambes, il redressait sa haute taille. Les oiseaux continuaient à crier et à se démener au-dessus de sa tête. Ils ont des plumes lisses sur lesquelles la pluie glisse sans pénétrer : la pluie ne les inquiète pas. Elle fait des boules brillantes qui roulent comme des perles sur leurs jolis petits costumes imperméables, de sorte qu’ils continuent par tous les temps de vaquer à leurs besognes ou bien se tiennent au sommet d’un sapin où ils chantent vers le ciel couvert, et le pic rouge, brun et blanc grimpe rapidement à un tronc dont il attaque l’écorce comme avec un petit marteau.

Il enfonçait dans la boue jusque au-dessus de la cheville ou parfois dans la mousse d’où il faisait jaillir dans une écume l’eau qui se trouve aux profondeurs, glissait, retrouvait son équilibre – et cependant, de temps à autre, regardait près de son épaule ce visage logé au creux de son bras, se demandant :

« Est-ce qu’elle dort ? » parce qu’elle avait les yeux fermés.

On pouvait admirer la beauté de ses cils épais et longs, recourbés vers en haut au-dessus des paupières bien tendues, un peu huileuses. Ce qui frappait aussi, c’était la pureté de la ligne de son nez droit et mince, entre les joues brunes. La tête était un peu penchée en avant. On devinait tout juste encore une longue mèche de cheveux noirs qui lui passait au-dessus de l’oreille, faisant penser à l’aile du corbeau. Elle avait les pieds nus dans des espadrilles crottées, de la boue sèche sur les mollets ; sa jupe pleine d’humidité collait sur ses cuisses et son ventre et elle se trouvait ainsi vous être présentée tout entière, mais inerte, abandonnée, pendant qu’il pensait : « c’était le moment de la rattraper », parce que la pluie redoublait.

Même qu’il y avait ici deux pluies, celle qui tombait du ciel, fine et drue, et celle qui résidait en suspension dans le branchage et qu’un coup de vent, de temps à autre, en détachait par gros paquets, comme quand on vide un seau.

Car les forêts, même les plus épaisses, résistent d’abord assez longtemps à la pénétration de l’eau, puis s’y aident, ajoutant à la pluie qui tombe du ciel, celle qu’elles tiennent en réserve dans leur feuillage.

Il avait gagné la route, le terrain du sous-bois devenant trop glissant. Il avait dû d’abord sauter le fossé au bord vaseux, mais il a eu tôt fait de surmonter l’obstacle, s’étant retrouvé tout debout, l’instant d’après, sur l’autre bord.

La femme toujours dans ses bras, avec sa beauté et pas dérangée, malgré le choc, les yeux toujours fermés. « C’est pas possible ! pensait-il, elle me joue la comédie, mais l’essentiel est que je l’aie, que je la tienne, qu’elle ne puisse plus m’échapper, que je la ramène chez nous. Je n’aurai, d’ailleurs, si je veux, qu’à la serrer un peu plus fort, alors je sentirai le battement de son cœur contre mon cœur. »

Il s’avançait maintenant sur la route. C’était une route de forêt, non asphaltée, à peine une route d’ailleurs, un simple chemin de dévestiture, avec deux profondes ornières pleines d’eau, qui brillaient comme des rails et par place des mares qui en prenaient toute la largeur, si bien qu’il s’agissait de les longuement contourner ou bien de s’aventurer dans l’eau jusqu’à mi-jambes. Mais qu’est-ce que ça peut bien nous faire, un peu plus ou un peu moins trempés ? Il faisait route droit devant lui, pendant que le chemin ouvrait dans le ciel une tranchée et on voyait au-dessus de soi, dans cette tranchée, le ciel courir rapidement avec de tout petits nuages déchiquetés sur un fond lisse qui lui-même était immobile et d’où venait en permanence une pluie oblique, qu’on voyait tendue de vous au point d’où elle partait comme les cordes d’une harpe.

Des deux côtés du chemin, cependant, régnait une ombre épaisse, pleine de densité, où se devinait à peine un épais tapis d’anémones qui, d’abord, avait été une belle neige blanche, mais qui, foulée et roulée en tous sens par les pluies, n’était plus qu’une jonchée de feuilles sombres, percée de trous comme une éponge.

Perret s’était arrêté un instant. Alors toute espèce de bruits étaient ressuscités du fond du grand silence qui s’était fait dans sa poitrine, proches ou lointains, au-dessus de lui, au-dessous de lui : l’égouttement innombrable des branches, le tapotement du pic, le frémissement du vent dans les feuilles, un appel d’oiseau, le roucoulement des ramiers, l’affreuse criaillerie des geais qui se poursuivaient dans les arbres.

Toute la forêt s’exprimait autour de lui, pendant qu’il essayait de s’exprimer lui-même, disant : « Lucienne ! Ah, Lucienne ! » tout en faisant bouger un peu la tête blottie au creux de son bras. Alors, elle a entr’ouvert les yeux et une étroite fente, pareille à une boutonnière, est apparue entre ses paupières, par où un bref regard est sorti, comme l’éclair d’une lame de couteau ; elle les referme. Il a dit : « Lucienne, ça ne va pas ? Lucienne, dis quelque chose ! As-tu mal, as-tu froid, ou bien si tu es fatiguée ? Tu vois, je suis là, je te porte, je te porterai jusque chez nous. » Elle n’a rien répondu, ses paupières de nouveau étaient étroitement rejointes, et il restait là immobile, attendant quelque chose qui ne venait pas, écoutant être autour de lui la grande respiration de la forêt et toute cette amitié des oiseaux qui sont là : les petits et les gros, car il y a des corbeaux encore qui courent dans l’espace vide, que découpe le chemin sur le ciel, comme des brandons après un incendie, déportés au hasard par le mouvement tout-puissant des airs. Ça sent bon. « Lucienne ! » Ça sent bon le champignon, l’écorce humide, l’herbe écrasée ; ça sentait doux, ça sentait acide et sucré ; c’était un goût qu’on avait sur les lèvres, et le vent déjà chaud venait de loin, chargé de toutes ses saveurs. « Lucienne ! » Il lui parle : « Vas-tu répondre, vilaine fille ? Dis-moi, pourquoi es-tu partie ? Tu vois que ça ne sert à rien. Je saurai toujours te retrouver. Raconte-moi tout, sois gentille ! » Tour à tour, il la grondait ou la suppliait avec des mots doux. « Peut-être bien qu’il va chotter, tu ne pourrais pas marcher un peu, on va bientôt être à la maison ? » Elle continuait à se taire, alors il l’a secouée. Cette fois, c’est sa bouche qui s’est entr’ouverte et il y a eu un autre éclair qui était celui de ses dents. « Ah ! on dirait que tu vas te réveiller, tu te décides… » Mais, pendant qu’il tournait la tête, elle, elle a relevé la sienne et il s’est senti mordu à l’oreille : « Saleté, veux-tu me lâcher, lâche-moi ou bien je t’étrangle. » Moitié riant, moitié fâché, mais plein de bonheur au fond de lui-même. « Lâche-moi ! » Seulement, elle avait déjà sauté à terre, elle était devant lui sur le chemin où elle s’est mise à courir, de sorte qu’il courait lui aussi, éclaboussés tous deux jusqu’aux épaules. « Tu vois bien où on est, il faut prendre à gauche. » On a vu, en effet, que, quelques pas plus loin, un sentier s’ouvrait là sur un côté du chemin entre deux gros buissons d’épine blanche, tout détrempés, mais où elle s’était jetée, lui derrière. Et ce sentier descendait vers la Sorgne, c’est un ruisseau au bord duquel il avait sa maison.

On ne la voyait qu’au dernier moment, toute basse et couchée à plat dans le bas du haut talus où ils étaient arrivés, presque invisible avec son toit moussu. Il ne disait plus rien, elle, le précédant toujours, lui, occupé sur cette pente raide, qui cédait sous les pieds, à chercher de la main quelque branche ou quelque racine où se raccrocher ; et il l’admirait de nouveau, car, se retournant par moment comme pour se moquer de lui, étant plus libre ou plus légère, elle se laissait glisser, les bras écartés, sur ses espadrilles, l’ayant dépassé de beaucoup.

Elle ne s’est arrêtée qu’à un petit pont de rondins, jeté par-dessus la brusque coupure, au fond de laquelle coulait avec bruit la Sorgne, couleur de café au lait.

Alors il avait sifflé entre ses doigts. Il lui a fait signe de l’attendre. Et, l’ayant rejointe : « Écoute, disait-il, attention ! il nous faut passer par derrière ».

Avait-elle entendu ? Il l’avait prise par le bras. Elle s’est laissé mener comme un chien qu’on tient à la laisse. Ils avaient fait le tour de la maison, ils avaient passé à côté de la roue moussue et délabrée qui depuis longtemps ne servait plus, après avoir longtemps servi, car la maison était un ancien moulin ; ils étaient arrivés dans une étroite cour taillée dans l’autre versant du vallon ; ils avaient longé le hangar où étaient logées les machines, et ensuite s’étaient trouvés devant une façade en pierre d’un étage, couverte de taches d’humidité. Là, il avait mis un doigt sur sa bouche : « Fais doucement ! »

Et lui, tout doucement, avait poussé la porte, puis tout doucement encore s’était engagé sur la pointe des pieds dans un étroit corridor à carreaux rouges.

Elle, elle ne faisait aucun bruit sur ses semelles de cordes.

Son oreille à lui saignait toujours.

VOIX DANS LA MONTAGNE

C’est un endroit où le pâturage se met à pencher dangereusement vers la gorge et dans le bas une barrière, faite de pieux entrecroisés a été mise là pour empêcher les bêtes d’aller plus loin. Tous les soirs, vers six heures, après que la chaudière à fromage a été tirée de côté et, suspendue à un bras de bois horizontal, on n’a qu’à la faire tourner autour de son axe, il s’échappait sans rien dire à personne et venait, s’installant à cet endroit de domination où on n’a plus rien devant soi qui vous gêne. On voit jusqu’à ce fond plat de la vallée où coule le Rhône, deux mille mètres plus bas. Il se tenait debout ou il se couchait à plat ventre, n’ayant rien devant lui que l’épaisseur de l’air couleur d’eau de savon, n’ayant plus au-dessous de lui qu’un vide plein d’obscurité, d’où montait seulement, avec quelquefois un nuage, une grande rumeur comme quand beaucoup de monde discute sur une place de village le jour des élections. Là, sur cette croupe de gazon poussant court et frisé avec une mince couche de terre végétale, jetée comme un tapis sur l’avancement du rocher, tous les soirs, à la même heure – et, ou bien se tenant debout, ou bien se couchant à plat ventre, il mettait ses mains autour de sa bouche, faisant sortir le son de sa poitrine et le dirigeant vers en bas : « Ho-hée. » C’est sur deux notes dont la seconde qui est plus haute se prolonge « Ho-hée », et c’est pour toi, viens-tu ? Obligeant le son à descendre, parce qu’il faut que le son aille la chercher, il faut qu’il franchisse la gorge, il faut ensuite qu’il s’incline jusque sur cet autre avancement peint en vert, comme les prés en carton-pâte des bergeries, où, elle, elle va apparaître, parce qu’elle m’entendra. C’est pourquoi il replie soigneusement les mains et en fait soigneusement un avancement à sa bouche – alors elle vient, alors elle est là. Elle n’est pas beaucoup plus grande que le petit doigt, ni beaucoup plus large dans la distance, vue ainsi d’en haut ; cependant elle a entendu. Il a forcé le son à aller jusqu’à elle. Et le son a été, faisant un trou dans l’air, poussé à pleins poumons, docile, et il ne met que quatre ou cinq secondes pour faire le chemin que l’homme, à la descente, avec sa pesanteur, met plus d’une heure à accomplir, et avec son corps lourd il lui en faut à la montée plus de deux. Une autre voix légère s’achemine alors vers vous dans les espaces de la montagne, une voix fraîche et claire de fille. C’est la réponse : « Ho-hée », une fois, encore une fois, c’est la réponse par deux fois, ce qui veut dire qu’elle l’attend.

Il n’a que sa chemise aux manches retroussées, un pantalon de toile, il est léger pour aller la revoir.

Il se jette sur la pente. On le voyait, on ne le voit déjà plus. Dépassé l’épaulement, il n’a qu’à se laisser tomber. Il touche des deux épaules la pente qui glisse sous lui avec rapidité. Un pan de rocher vient se mettre en travers de sa route, il le franchit d’un bond. Il arrive ainsi au chemin par où monte le troupeau, il le suit pendant un moment, puis, impatient du temps qu’il perd, il le quitte. Parce qu’il y a des raccourcis, quand même c’est précipitueux, parce qu’on arrive à une paroi d’éboulis et elle descend en même temps que vous, mais on va vite. Il est sur un des côtés de la gorge, il s’enfonce dans sa profondeur, dans le bas de laquelle on voit par place dans le noir, l’eau qui s’enfle, toute blanche, pareille à un cheval cabré, avec sa crinière d’écume. Elle va vite, elle aussi, et ainsi vous provoque, et ainsi vous excite, tandis que penché de côté il s’assure de la main à la roche, car pour l’homme qui a un corps, le chemin est long, difficile et long. Cependant, il est arrivé à une espèce de vire, un étroit ressaut de la gorge, guère plus large que la semelle, qu’il faut qu’il longe d’un bout à l’autre, puis de nouveau il dégringole dans la pierraille qui dégringole en même temps que lui. Mais il est déjà dans l’humidité, il est dans la vapeur que l’eau fait incessamment monter de ses réduits, et pousse devant elle. Érasme a les vêtements et la figure trempés : c’est bon signe, il n’a plus qu’à passer le torrent. Le pont par où montent les bêtes est en aval, il n’a pas besoin de pont. Tous les soirs, il s’en passe, et il connaît l’endroit. L’endroit où le torrent comme de l’eau gazeuse s’engloutit tout à coup entre deux gros quartiers de roc, qu’elle a transportés elle-même, transportés tout exprès pour lui du haut de la montagne. Il n’a qu’à grimper sur l’un d’eux et, quand il est dessus, sauter sur l’autre, comme il fait, allongeant la jambe droite, portant sur elle tout le poids de son corps, se laissant tomber en avant, juste le temps d’apercevoir l’eau qui bout au-dessous de lui en faisant des bulles. Ensuite tout devient facile. Cet autre versant est moins escarpé : on est dans de la terre noire où poussent même quelques mélèzes. Et puis, elle est là, elle est là tout près. Chaque fois qu’elle peut, elle vient à sa rencontre, les jours où il n’y a pas d’ouvrage, ou si son père ne la rappelle pas : « Hé, Christine, et les cochons ? »

Il entend son pas qui s’approche. Dans la paix d’un beau soir, quand les neiges sont toutes roses, il entend qu’elle vient, il se dit : « La voilà ! »

Elle apparaît à un tournant. Il lui dit :

— Bonsoir.

Elle lui dit :

— Bonsoir, comment ça va-t-il ?

Il dit :

— Ça ne va pas trop mal et toi ?

Il rit un peu, pendant qu’ils montent ensemble dans la direction de chez elle, parce qu’ils ont obtenu non sans peine l’autorisation de se fréquenter ; ils se tiennent par la main. Ils montent ensemble, mais ne poussent pourtant pas jusqu’à la maison, mais gagnent sur la droite une place qui est à eux, celle où elle apparaît quand il pousse sa voix vers elle, d’où elle pousse sa voix vers lui – se trouvant ainsi déjà réunis, mais pas assez étroitement, et à présent c’est pour de bon. Maintenant, ils sont assis l’un à côté de l’autre dans l’herbe fine qui sent le miel, cachés par des buissons et rien devant eux que la gorge et plus haut que la gorge l’échafaudement des montagnes, le vert des pâturages, l’entassement des rochers qui portent sur leur dos une blancheur étincelante, puis elle cesse d’être parce que l’ombre monte, pendant que le soleil descend. Ils parlent peu, ils se disent des choses. Ils ne se disent presque rien, ils disent un mot de temps à autre et parlent bas, laissant la nuit se faire et le jour s’en aller, qui se retire de nous et monte peu à peu, gagnant avec lenteur les hauts sommets où il scintille comme le coq sur son clocher. Le soleil s’est depuis longtemps enfoncé sous l’horizon que le jour vous domine encore de là-haut, tour à tour rose, rouge vif, ou violet sombre comme la braise qui va s’éteindre. Mais il redescend quand même sur eux, et va chercher les amoureux dans l’ombre, par un reflet, une coloration qui sont sur leurs cheveux, leur peau.

— Eh ! disait Érasme, tu as les cheveux rouges. J’aime pas celles qui ont les cheveux rouges.

Ils sont redevenus noirs.

— Tant mieux, disait Érasme.

Car subitement, comme si on soufflait une bougie, tout s’éteint. Le ciel est d’un bleu doux, derrière les rochers pâles, d’où l’on voit lentement s’élever et éclore une première étoile, qui hésite et tremblote avant de se fixer. Il y en a deux, puis trois, puis bientôt tellement qu’on ne pourrait plus les compter. Il se levait, il disait :

— Il faut que j’aille.

— Déjà !

— Qu’est-ce que tu veux ?

Elle secouait tristement la tête ; il disait pour la consoler :

— Tu m’accompagnes un bout de chemin ?

Ils faisaient un bout de chemin ensemble ; il leur fallait quand même se quitter. Mais il était pourtant près d’elle, lui, comme elle rentrait seule ; il lui donnait de ses nouvelles, il l’encourageait à monter en mettant ses mains autour de sa bouche, en poussant sa voix dans sa direction, tandis qu’elle répondait à ses huchées par des huchées.

 

*     *     *

 

Le jeune se donna une claque sur la cuisse :

— Ce qu’ils sont méchants, ce matin !

Ils étaient les deux, un jeune et un vieux avec une barbe, en train de garder le troupeau dans le pâturage :

— Oh ! dit le vieux, c’est que ça ne va pas tarder.

Le vieux lève la tête vers le sommet des montagnes. On ne voit rien qu’un grand ciel bleu. Nulle part aucun nuage, aucune trace d’aucun nuage, il fait seulement très chaud. Et puis, l’instant d’après, comme les deux s’en revenaient, il y a eu un coup de tonnerre, mais était-ce bien un coup de tonnerre ? Pas une goutte de pluie depuis deux mois. C’est le temps que les glaciers croulent, les séracs minés à leur base multiplient leurs éboulements, il y a des avalanches de pierres, ce qui fait ces bruits sourds qui, répercutés par l’écho, font que toute la montagne gronde. Peut-être que ce n’est pas l’orage.

— Ça ne fait rien, dit le vieux, il faudra rentrer les bêtes.

C’est à quoi ils se sont mis, bien qu’ayant levé la tête et même renversé la tête en arrière, nulle part aucun signe ne se fût encore montré.

Mais le vieux étend le bras, le vieux montre quelque chose. À l’extrême bord de l’arête qui brillait comme de l’argent, une espèce de mur noir était en train de se construire, visible à certains endroits tout entier et plus loin seulement à sa partie supérieure à cause de deux cornes qui se dressaient là. Un mur tout en longueur et qui s’allongeait toujours plus, en même temps qu’il croissait en hauteur, édifié moellon après moellon. C’est ainsi à la montagne, les orages sont sur vous avant qu’on les ait vus venir. Le jour change, on a des lunettes, on croit avoir mis des lunettes noires, l’air est comme de la suie, en même temps que de gros lourds nuages, couleur d’ardoise, sont répandus sur la totalité du ciel. Et déjà c’est juste au-dessus de vous que l’éclair donne son coup de fouet, tout en travers de l’étendue, faisant ses grands zigzags être roses comme la fleur. Les deux hommes n’ont eu que le temps de se réfugier dans le chalet. Tout s’écroule. La terre bouge. Puis les grandes lances d’eau avec une pointe brillante sont abaissées toutes ensemble, fouillant le sol, perçant le toit. Toute la montagne descend. Toute la montagne est faite eau et se laisse aller à sa pente. Ce qui était solide devient liquide, ce qui était cimenté par le solide ne l’est plus, là où le roc était enraciné, les racines cèdent en craquant. Les éléments sont transmutés et se déchaînent. Venez en bas, choses dont l’empilement est imprudemment suspendu sur nos têtes, choses qui paraissiez éternelles et qui n’êtes que d’un instant. Venez en bas, et, en effet, elles bondissent vers en bas, elles sont pêle-mêle, elles glissent les unes sur les autres. De temps en temps, une goutte tombait sur la tête des hommes qui étaient dans le chalet ou une autre dans la chaudière où elle faisait une cloque à la surface du laitage. Mais, écoute, l’orage passe, le tonnerre n’est déjà plus qu’un lointain grondement. Ces colères sont sans durée. Cependant, il pleuvait toujours.

 

*     *     *

 

Il a continué à pleuvoir jusqu’au soir. Érasme ne s’en est pas moins mis en route comme d’ordinaire. La seule différence qu’il y eut, ce soir-là, c’est qu’il ne l’a pas appelée. Il n’a pas mis ses mains en cornet autour de sa bouche ; il n’y a pas eu de voix dans la montagne, ce soir-là. Christine n’aurait pas pu entendre, à cause du torrent qui charriait d’énormes pierres qui s’entrechoquaient dans sa profondeur et il a, quand il veut, une voix plus forte que la nôtre.

D’épaisses exhalaisons montaient continuellement de lui, qui masquaient tout. Érasme descend sous la pluie, dans la brume, sans avoir été précédé par l’annonce de sa venue. Il est dans un pays inconnu, il descend dans un pays inconnu, découvert par moment, dérobé à la vue, visible de nouveau, puis encore caché, avec des étendues où le revêtement de terre, emporté par les eaux, avait laissé le roc à nu. C’est ce qui avait obligé Érasme à modifier complètement son itinéraire, d’autant qu’il y avait le bruit, l’énorme vocifération du torrent qui allait s’accroissant, à mesure qu’il en approchait et vous troublait l’entendement. Les deux quartiers de roc avaient été dissociés l’un de l’autre sous la poussée des pierres descendues des hauteurs, des cailloux, du gravier. Et comment Érasme s’y est pris, ce soir-là, pour passer, c’est ce qu’on n’a jamais bien su, ni lui-même, à cause du tourbillonnement des eaux qui se soulevaient vers lui, ouvrant leurs gueules, et lui jetant, en même temps que leur clameur, leur écume à la figure.

 

*     *     *

 

Le père de Christine, avec sa femme et ses enfants, était en train de souper quand on heurta à la porte de la cuisine. Elle, elle est devenue toute blanche.

— Entrez !

La porte s’entr’ouvre. C’est lui, sa tête passe dans l’entrebâillement :

— Excusez, si je n’entre pas. Je n’ose pas me montrer.

C’est Christine qui s’est levée et Christine l’a rejoint. Ils ont été s’asseoir sous l’avant-toit.

— Érasme, disait-elle, est-ce toi ? Érasme, tu es venu quand même. Par ce temps !…

— Tu vois bien.

— Oh ! dit-elle, tu es tout trempé !

— Ça séchera.

— Oh ! Comment as-tu fait ? Parce que je ne comptais plus sur toi.

— Si tu veux que je m’en retourne.

— Oh ! Érasme, disait-elle. Et, disait-elle, tu n’as pas eu trop de peine ?

— La peine, ça n’est pas ça qui coûte.

Ils n’ont dit, comme ça, que peu de choses l’un et l’autre, assis serrés l’un contre l’autre sur une poutre qui était là poussée contre le bas du mur de la maison. Ils n’ont été dans la nuit qu’un peu plus de nuit encore. La pluie continuait à tomber.

Ils n’ont eu que le temps d’échanger une ou deux phrases ; le voilà déjà qui se lève.

— Oh ! Érasme, tu veux remonter ?

— Qu’est-ce que je pourrais faire d’autre ?

— Tu ne veux pas rester ici ? Tu pourrais coucher dans le foin.

— Non, ils m’attendent, pas moyen !

— Oh ! Érasme, ce n’est pas prudent. Dans cette nuit. Par ce temps-là !

— Il faut, et même, a-t-il repris, il faudra que je me dépêche. On ne va pas trop vite avec ces mauvais chemins.

— Érasme !

Elle cherche à le retenir. Il lui a tendu la main. Elle ne veut plus la lâcher. Lui, il tire dessus :

— Laisse-moi, ou bien je t’emmène.

— Oh ! c’est ça, prends-moi avec toi.

— Voyons, qu’est-ce que tu veux qu’il m’arrive ?

Elle n’a même pas eu le temps de lui dire adieu. Il s’est enfoncé dans la nuit.

 

*     *     *

 

Cependant, le lendemain matin, le père de Christine, qui avait été aux nouvelles, revint au chalet en disant :

— Ils ont perdu vingt chèvres aux Posses. Le pont sur la Serigne a été emporté.

Christine lui a demandé :

— Qui t’a dit ça ?

— L’homme qui descend le fromage.

« Et, a dit encore le père, il va falloir que j’aille voir s’il n’y a pas aussi du malheur par chez nous. »

Du malheur ? Christine n’y croit pas. Comment est-ce que ce serait possible quand il fait tellement beau ? Le temps avait brusquement changé pendant la nuit. Les vents se combattent. La bise qui vient du nord chasse le vent du sud. Maintenant, regardez, il n’y a plus nulle part le plus petit nuage. À peine dans les fissures et les infractuosités du glacier quelques légères plumes grises encore : on souffle, elles s’envolent par-dessus la crête. Et les neiges apparaissent, blanches, bleues ou dorées, selon qu’elles sont dans l’ombre ou s’arrondissent au soleil, mais parfaitement nettoyées, soigneusement fourbies à neuf. De sorte qu’elles éclatent de partout à la vue et se distinguent dans le plus grand détail grâce à la pureté de l’air. Elle le respire, cet air ; il est frais, il est bon, il lui gonfle la poitrine, lui fait venir du rose aux joues. Elle calcule le temps qui lui reste à attendre jusqu’à ce qu’Érasme arrive, toute une après-midi encore, et c’est long ; heureusement qu’elle a de l’ouvrage. Et voilà, le temps coule bien régulièrement, comme la bise à son oreille. Elle pense : « À sept heures, peut-être un peu avant. » Elle n’attendra même pas sept heures, ni qu’il l’appelle pour l’appeler.

Je ferai parler ma voix avant que la sienne m’arrive. Pour une fois, je serai la première, attendant qu’il apparaisse. Elle se rend à leur place de toujours. Elle regarde, elle met la main à plat au-dessus de ses yeux. C’est le brillement de la neige et son éclat insoutenable, mais plus bas, les rochers sont gris et plus bas encore c’est vert, d’un vert doux. On ne voit rien, on n’entend rien. C’est là qu’il doit paraître et il ne paraît pas.

Alors, comme elle avait dit qu’elle ferait, elle appelle, elle renverse un peu la tête, elle met ses mains en porte-voix : « Ho-hée ! » Le son monte, le son a passé par-dessus la gorge. Dans la paix d’un beau soir, la voix monte à nouveau. Christine appelle et à présent elle ne cesse plus d’appeler, on ne répond toujours pas. Sa poitrine vide d’air ne se remplit plus qu’avec peine, où elle va puiser encore quelque chose comme un son rauque, qu’elle pousse dehors avec effort, encore une fois. On ne répond toujours pas, on n’est toujours pas venu.

Ce n’est pas lui qui est venu, un peu plus tard dans la soirée, mais trois de ses camarades du chalet, dont le vieux avec une barbe. Ils s’arrêtent devant la maison où est le père de Christine qui les regarde sans rien dire. Le vieux fait un pas en avant.

— On est venu chercher Érasme. On pensait que vous l’auriez peut-être vu par ici.

— On l’a vu, dit le père de Christine.

— Quand ?

— Hier soir.

— C’est qu’à l’heure qu’il est, il n’est pas encore rentré.

Christine a tout entendu. Elle s’était cachée dans une remise à claire-voie où on logeait les fagots.

— Et on s’est demandé, recommence le vieux, s’il n’était pas peut-être, des fois, resté chez vous.

— Non, dit le père, il est remonté.

— Quand ça ?

— Hier soir. Pas vrai, Christine ? Hier soir comme d’ordinaire, vers les huit heures, huit heures et demie.

Il reprend :

— Christine ! Hé, où es-tu ?

Elle ne s’est pas montrée.

— Peut-être bien qu’il s’est déroché, dit le père. Ils ont perdu vingt chèvres aux Posses.

— Déroché ? dit le vieux à barbe, Dieu sait, peut-être bien, on l’a déjà cherché partout.

Christine s’est enfoncée davantage dans l’ombre où elle s’était cachée. Elle s’est laissée aller en avant contre les fagots empilés et, appuyant ses bras au mur, elle y a enfoui sa figure.

Elle fait avec sa bouche un petit bruit intermittent, comme une fontaine bouchée.

On ne peut pas la voir, on ne peut pas l’entendre. On entend seulement son père, qui dit :

— Ça ne fait rien, puisque vous y êtes. Il vous faut continuer à le chercher.

— Bien sûr, dit le vieux, on va essayer encore. Mais c’est embêtant, tout ça.

Et, soulevant l’aile de son chapeau, il s’est gratté derrière l’oreille.

LA FOLLE EN COSTUME DE FOLIE

Ils s’étaient amusés, pendant plus d’un mois, à confectionner des costumes pour une représentation que la jeunesse du village avait donnée le lundi de Pâques, dans la salle de commune. Les filles coupaient et cousaient ; les garçons les regardaient faire en leur racontant des histoires. C’était le bon temps.

Puis la représentation avait eu lieu, avec succès d’ailleurs et fanfares et chœurs d’hommes et exercices de gymnastique ; mais, hélas ! la fête est finie ; on était retombé à la demi-nuit des temps ennuyeux qui durent presque toute l’année, où il ne s’agit plus de rire, mais de travailler du matin au soir.

Or les costumes, qu’ils n’avaient mis qu’un jour, étant pour un seul jour alors sortis d’eux-mêmes pour entrer dans une autre vie, les costumes étaient toujours là ; et, un samedi soir, garçons et filles, ils s’étaient réunis dans l’intention de les mettre en ordre.

L’instituteur leur avait prêté une armoire « pour le cas, disait-il, où ils auraient encore besoin de ces costumes ; c’est peu probable », disait l’instituteur, mais enfin, il s’agissait de leur donner un coup de fer (à quoi les filles s’employaient), de les plier soigneusement, de les suspendre et, ceux qui étaient de laine, de les enfermer dans des boîtes avec des boules de naphtaline.

— Et alors moi, qui étais la reine, ce sera comme si je ne l’avais jamais été.

— Et moi, j’étais le roi ; regarde ma couronne ; on voit bien à présent qu’elle n’était qu’en fer-blanc.

— Moi, je n’ai pas perdu grand’chose, j’étais domestique.

Alors ils se considéraient chacun soi-même dans le passé, le regrettant sans trop en avoir l’air, tout en se passant les costumes, brillants, divers et bigarrés, qu’ils ne mettraient sans doute jamais plus, ayant maintenant des jupes comme tout le monde, ou des pantalons comme tout le monde, étant bonnement en bras de chemise, car il commençait à faire chaud, et, pour ce qui est des filles, mesquinement vêtues de blouses de confection (en batiste, et c’est de la fausse, ou en coton, et c’est du faux).

Les garçons passaient aux filles les costumes. Elles les rangeaient dans l’armoire, où elles empilaient les boîtes qui sentaient fort en même temps la mort et ce dont on se sert pour lutter contre la mort. Comme des cercueils, ces boîtes. Les morts, on ne les revoit plus.

Mais, au moment où ils allaient refermer l’armoire, quelqu’un a dit :

— Et celui-là ?

— Celui-là, ce serait dommage, quand il y en a tant qui devraient le porter.

— Ne le rentrez pas, dit l’un des garçons, on lui trouvera bien un propriétaire.

Ils le déplient en plein jour. C’était un costume de Folie. On voyait ses belles couleurs. On l’avait désépinglé, on l’étale. Ils sont tous à l’admirer. Fait de toile d’argent et de drap rouge vif. Un corsage rouge vif avec des découpures en forme de triangle. Et, à chacune de ces découpures, un grelot qui était cousu. Et, dès qu’on le touchait, la sonnerie entrait en branle. On eût dit un troupeau de chèvres.

Alors ils se mirent à rire, garçons et filles, avec les plaisanteries qu’on devine, disant :

— Toi, à qui le donnerais-tu ?

Et les garçons :

— On vous fait remarquer d’abord que c’est un costume de femme.

Et les filles :

— Si c’est ça qui vous gêne, le bas ne sera pas difficile à changer.

Quelqu’un les interrompit :

— Ne changez rien. J’en vois une à qui il conviendra tout juste.

— Qui c’est ?

— La Tiâ…

— C’est vrai. On n’y avait pas pensé.

Ils s’étonnaient de n’en avoir pas eu l’idée plus tôt. Une vraie folle, dites donc ; croyez-vous que ça tombe bien. Entendu, disaient-ils, on va lui porter le costume, on lui en fera cadeau. Duperret, c’est toi qui t’en charges. Parce que tu parles bien, Duperret.

Et Duperret a bien voulu, pourvu, disait-il, qu’on l’accompagnât. Ils furent quatre.

 

*     *     *

 

C’était une vraie folle, mais ce n’était pas une folle de naissance. Elle était devenue folle le jour où elle avait appris que son fiancé l’abandonnait. Il lui avait dit : « Non, vois-tu, je crois que ça ne s’arrange pas ; mes parents ne sont toujours pas consentants. » Et elle ne l’avait pas revu, il avait quitté le pays. Mais elle, elle disait qu’il allait revenir. Et, depuis ce jour-là, elle s’était mise à l’attendre. Elle disait : « Ce sera demain. » Ainsi trois ans déjà avaient passé, mais elle persévérait quand même, se tenant tout le long du jour à sa fenêtre d’où elle pouvait le voir venir de loin, vous disant : « Bien sûr, je compte sur lui, il a seulement été faire un tour. » Et, le soir, se couchant, et puis la nuit écoulée, reprenant patience, reprenant confiance, pendant que les années passaient. Ainsi elle avait eu vingt-six, vingt-sept, vingt-huit ans. Entre temps, sa mère était morte. Elle vivait maintenant toute seule.

C’était une folle douce, et elle n’était peut-être pas malheureuse, parce qu’elle espérait toujours, faisant même plus qu’espérer. Elle mettait des fleurs dans ses cheveux, elle tenait en ordre son ménage. Elle cueillait des petits fruits dans les bois, framboises et myrtilles, qu’elle allait vendre au marché et y portait aussi des petites couronnes qu’elle confectionnait en tressant de la mousse autour d’un brin de coudrier, et elle piquait dedans des pâquerettes du premier printemps, roses et blanches, se mettant à elle-même une couronne sur la tête, ce qui fait qu’elle était bien connue de tout le monde au chef-lieu. Elle disposait ses corbeilles devant elle, en les surélevant du bout sur l’exhaussement du trottoir, et, derrière, attendait qu’on vînt, et on venait, pendant qu’elle vous riait contre, avec des dents belles blanches au commencement, puis qui étaient devenues jaunes et se gâtaient. On disait aux enfants « On ira t’acheter une couronne chez la Tiâ. »

Duperret et les trois autres garçons arrivèrent à la fin de l’après-midi. Elle était comme d’ordinaire à sa fenêtre. Ils lui souhaitèrent le bonjour, et puis Duperret s’avança. Elle s’était levée et était allée les attendre sur la porte de la cuisine qui ouvrait sur le jardin.

Son jardin était un tout petit jardin, mais le plus beau et le plus fleuri du village, parce qu’elle disait : « C’est pour lui. » Pas une place perdue ; les fleurs se touchaient toutes et en toutes saisons. Elles étaient rangées par espèces des soleils au cœur brun, d’autres tout jaunes, les premiers zinnias, les premières grosses marguerites, les capucines, des pieds-d’alouette, toutes les sortes de fleurs et de toutes les couleurs : rouges, jaunes, grenat, bleues, violettes, et on ne voyait plus la terre sous ce revêtement coloré qui faisait là comme un de ces tapis qu’on confectionne avec des carrés d’étoffes vives qu’on coud ensemble et surbrodés, de sorte qu’on était surpris, et le monde disait : « C’est beau », mais elle « C’est pour lui, il va bientôt revenir. »

— Oh ! écoutez, dit Duperret, qui tenait sous son bras le costume enveloppé dans une feuille de papier.

Elle :

— Est-ce que vous l’avez vu ?

— Pas encore, mais il pourrait bien se faire qu’on le voie un de ces jours.

Les trois autres garçons écoutaient, assis sur le mur.

— Écoutez, disait Duperret, c’est justement. On a pensé à vous faciliter les choses.

Elle avait, ce jour-là, beaucoup de petits rubans roses noués dans les cheveux.

— Il faut que ça se voie de loin (il montrait les rubans) ; ça, ça ne se voit pas d’assez loin. Et puis, dit-il encore, quelque chose qui s’entende.

Dans ce même moment, il a ouvert le paquet, il a déplié le costume dont les couleurs se sont mises à briller, et, le tenant étalé devant lui, en même temps, car Duperret savait y faire, par une petite agitation de ses mains, en faisant tinter les grelots qui ont fait une sonnerie comme quand un troupeau de chèvres passe sur le chemin.

— Oh ! dit la Tiâ, oh ! c’est joli, c’est pour moi ?

— Oui, dit Duperret, c’est pour vous. On vous le donne. Mais à une condition, c’est que vous ne restiez pas chez vous, que vous vous montriez avec. D’ailleurs, à quoi est-ce que ça vous sert de rester toujours enfermée ? Il faut vous faire voir. Vous mettez le costume. Il a un capuchon, vous vous le passez sur la tête et ça sonne tout le temps.

Duperret dit :

— Vous pouvez essayer.

Elle a tendu les mains.

— Il vous va rudement bien, disaient les garçons sur le mur.

L’étoffe lui cachait les joues, les oreilles, le front, les cheveux, de sorte qu’ainsi accoutrée, le désordre qui était celui de sa toilette s’étant trouvé dissimulé, elle avait l’air d’une jeune et même d’une jolie fille, mince comme elle était, ses rides disparues, avec ces couleurs vives qui donnaient par reflet de l’éclat à son teint.

— Dommage qu’on n’ait pas un miroir, disait Duperret.

— Oh ! moi, j’en ai un, dit-elle.

Elle avait été le chercher ; elle penchait la tête en se mirant dedans et riait à sa propre image ; et, comme elle se levait, les petits grelots se mirent à tinter avec un bruit de source sur les cailloux dans le soleil. Ensuite, elle avait voulu ôter son costume, mais les garçons :

— Non ! gardez-le… Il vous va bien mieux que vos robes. Gardez-le. Allez vous montrer.

 

*     *     *

 

Elle est partie pour le village. Eux suivaient à quelque distance. Les grelots allaient devant elle. Elle demandait :

— Croyez-vous qu’il va m’entendre ? Parce que je fais du bruit à présent.

Un vieux avec des lunettes s’était arrêté, ouvrant la bouche d’étonnement. Il disait :

— Mais c’est la Tiâ ! Qu’est-ce qui lui passe par la tête ?

Puis, se tournant vers des femmes qui étaient un peu plus loin, il se touche le front du doigt.

Tout le monde était sur le pas des portes. Sa chanson allait devant elle, les gamins lui couraient après ; elle disait :

— C’est rouge, c’est en argent, ça brille. Cette fois, il va me voir. C’était ennuyeux d’attendre. Je n’en aurai plus besoin.

Et, comme on lui criait :

— Eh ! Où vas-tu, la Tiâ ?

Elle a montré du doigt l’église qui se dresse sur un monticule un peu en avant du village :

— Un endroit qui se voit de loin.

— Laissez-la, disait-on, c’est les garçons qui lui font une farce. Elle, elle ne fait de tort à personne.

Ainsi tout le village a pu la voir passer. Par moment, elle secouait ses grelots, fièrement, dans le soleil, ou bien, communiquant un mouvement à son costume, et le faisant frétiller autour d’elle, elle l’allumait dans le soleil comme un martin-pêcheur ses plumes.

Ainsi vue de tous et connue de tous, tandis que les vieux hochaient la tête, mais les jeunes s’amusaient, elle s’est dirigée du côté de l’église, elle a monté le raidillon, puis est venue se planter devant la porte de la tour d’où on domine le pays. Il y a là une vieille pierre tombale dont on avait privé celui dont elle portait le nom (mais le nom était effacé) et qu’on avait posée de champ contre le mur sur un des côtés du porche, ce qui avait donné un banc étroit ou plutôt un simple rebord, mais c’est là qu’elle s’est assise. Car de là on voit d’enfilade trois routes qui viennent à vous et qui, pointues à l’autre bout, s’élargissent en se rapprochant. Une qui est noire, large et qui vient de l’est ; une autre sinueuse et blanche (c’est plutôt un simple chemin), du nord ; la troisième, qui sort d’un bois au couchant, où se voient étendues à plat d’ennuyeuses montagnes bleues.

Elle avait pris place sur ce rebord étroit de tombe, n’ayant qu’à tourner de côté la tête pour voir au loin tout ce qui se mouvait vers vous. Et, chaque jour, elle y est revenue, quelquefois entourée d’enfants qui la considéraient en se suçant le pouce, quelquefois en conversation avec un homme ou une femme que leur travail avait amenés dans les environs, quelquefois seule. Et les gens raisonnables, et puis il pleuvait souvent :

— Ma pauvre Tiâ, vous seriez mieux chez vous.

Elle se fâchait :

— Et s’il venait !

Secouant ses grelots, puis tournant la tête à droite et à gauche, observant cette route-ci, cette route-là, et cette troisième, et si quelqu’un ne venait pas ; et il venait toujours quelqu’un : un point d’abord, un tout petit point noir, qui grossissait plus ou moins vite et grandissait, prenant de la hauteur : c’était un tape-seillon, comme on dit, un marchand forain : alors elle se mettait debout, puis elle se rasseyait en secouant la tête. Ou bien le point se divisait, augmentant rapidement de dimensions c’était un char avec un cheval. Et quelquefois un homme à bicyclette, comme on le devinait de loin au manège des jambes ou à un éclair que projetait dans le paysage le nickel de la machine alors elle ne se levait même pas, se contentant de secouer la tête. Lui, il ne venait toujours point.

Et cependant, voyant de loin, elle était vue aussi de loin, de sorte qu’elle était guettée par le village, et les uns disaient :

— Pauvre femme ! C’est-il pourtant pas malheureux !

Mais les autres s’amusaient :

— C’est quand même une bonne blague. Combien de temps va-t-elle durer ?

Elle dura bien plus longtemps qu’on n’eût pu croire. Et quelques-uns parlaient déjà de porter plainte aux autorités qu’elle continuait à venir, et par tous les temps, avec son costume, et à se poster à la même place, tantôt secouant ses grelots, d’autres fois se levant et faisant le tour de l’église sans jamais perdre de vue l’une ou l’autre des trois routes, et ce n’était jamais lui qui venait ; mais elle n’était jamais découragée, bien que la saison fût plus froide, les pluies plus fréquentes et plus abondantes ; seulement elle n’avait aussi qu’à s’appliquer plus étroitement contre le mur de l’église pour être à l’abri sous l’avant-toit.

 

*     *     *

 

La Fête de Jeunesse devait avoir lieu au mois de septembre, qui est le seul mois de l’année où on ait un peu de bon temps. On a fini les gros ouvrages ; les labourages de l’automne ne sont pas encore commencés. Et on peut s’accorder ainsi trois jours d’amusement avec bal et fanfare, et pont de danse et tout, le samedi, le dimanche, le lundi, comme on fait toutes les années, comme on fit cette année-là.

La Tiâ était toujours à sa place et, comme les gens de tous les environs avaient afflué au village, on la leur montrait, visible à distance à cause de ses belles couleurs. Les gens faisaient des groupes, on se tournait vers elle, les gens se tapaient sur la cuisse ou bien ils éclataient de rire ; elle n’avait l’air de rien voir. Elle était bien trop absorbée, à cause des trois routes et de la circulation, ce jour-là, qui se faisait sur ces trois routes presque désertes à l’ordinaire, mais plus noires de monde maintenant qu’une table le cuisine, en été, l’est de mouches.

Tout le temps, des hommes, des femmes, les enfants et des attelages, des bicyclettes, les automobiles même, et tout qui s’en menait dans sa direction et affluait vers elle, particulièrement le soir. De sorte qu’elle restait à son poste jusqu’à ce que la nuit la privât de toute vue, s’appliquant à suivre les yeux chacune de ces apparitions jusqu’à ce qu’on pût distinguer les traits, l’habillement et le comportement de ceux qui en avaient été l’occasion. Et c’est une grande fatigue, et chaque fois aussi un grand espoir toujours déçu. Car il n’est pas venu.

Le samedi s’est passé, et il n’est toujours pas venu. Et tout le dimanche encore. C’est seulement vers la fin de l’après-midi, quand tout le monde a déjà trop bu. On entendait tourner les manèges des chevaux de bois, à quoi le bal étrangement venait mêler sa musique de cuivres et le battement des souliers tous ensemble sur le pont de danse.

 

*     *     *

 

C’est sur la route qui vient de l’est, la route noire. La route qui est large et qui est asphaltée, ce qui fait qu’elle luit tristement au soleil, déshabillée de sa poussière et de ces légers voiles blancs que le vent soulevait sur les routes de terre.

Sur cette route qui vient de l’est. Tout à coup, comme ça, vers six heures. Vers six heures, c’est-à-dire peu avant le temps qui est celui du souper en commun, qui se prend sous la cantine avec du jambon de campagne, des choux et des pommes de terre, sans compter pas mal de litres de vin, ce qui attire les amateurs. Justement, il n’y avait eu presque personne sur la route, une heure ou deux, l’après-midi ; ceux qui viennent pour la danse étant déjà arrivés et ceux pour manger et boire n’étant pas encore en chemin. Et, comme il faisait très chaud, on avait vu la route qui commençait à fondre, à se liquéfier, avec des places mates et des places luisantes où les attelages avançaient moins vite parce que les roues enfonçaient.

Presque plus personne entre quatre et six heures. Et puis… Elle tendait les bras, elle secouait ses grelots. Est-ce qu’il ne va pas me voir, est-ce qu’il ne va pas m’entendre ?

Est-ce que c’est bien lui ?

Elle n’en peut pas douter, c’est lui, c’est lui qui vient ; je l’ai attendu et il vient, vous voyez bien. Il n’était pourtant encore qu’une vague forme sombre sur la route sombre, de sorte qu’on le distinguait mal, mais elle reconnaissait son allure, sa façon de tenir les bras, sa façon de jeter les jambes en avant. C’est lui, c’est lui qui vient. Mais elle, à mesure qu’il approchait et il était de plus en plus en dessous d’elle, lui, vu ainsi de haut en bas, voilà qu’elle attachait de plus en plus les yeux sur lui, pesant sur lui de tout leur poids pendant qu’un pli profond se creusait entre ses sourcils.

C’est qu’il était un et il devient deux. La masse confuse qu’il formait s’est partagée par le milieu. Il est maintenant tout près, mais il y a eu ce dédoublement, et cette autre moitié qui se présente à vous, c’est une personne avec une jupe et des gants, qui se tient un peu en arrière de lui et qui, comme il allait entrer à l’auberge, lui pose la main sur l’épaule.

La Tiâ a appelé ; sa voix était rauque. Elle appelle encore ; elle crie plus fort. Alors il se retourne, est-ce qu’il l’a seulement vue ? Mais il s’est mis à rire et, sans attendre davantage, prenant la femme par le bras, il a poussé la porte de l’établissement public.

Elle, tout le monde a pu la voir. Tous ceux qui étaient là sur la petite place devant la porte du café et un peu en avant, et jusqu’au-dessous de l’église.

Elle, tout le monde l’a entendue. Et elle ne s’est pas cachée ; mais, devant tout le monde, elle arrache son capuchon, elle se défait de son corsage (les grelots ont sonné pour la dernière fois), elle se tire hors de sa jupe ; elle a jeté loin d’elle d’un grand geste les diverses pièces de son costume ; elle reparaît vêtue comme elle était autrefois, dans la vie, dans la véritable vie, dans la vie de tous les jours ; puis, vous tournant le dos, est partie à grands pas dans la direction de chez elle.

 

*     *     *

 

— Eh ! vous ne savez pas ?

C’est deux femmes, le lendemain.

— Vous ne savez pas, la Tiâ…

— Non.

— Eh bien ! venez voir.

Elles ont été voir. Elles joignaient les mains. C’est qu’on ne s’y reconnaissait plus. Non pas que la maison eût changé, toujours petite et blanche sous son toit de tuiles moussues, mais c’est ce qui faisait qu’on la distinguait de loin entre toutes les autres les belles couleurs du jardin. Il n’y avait plus de jardin. La Tiâ avait tout arraché. Il n’y avait plus devant la maison qu’un carré de terre nue où les tiges jetées en tas étaient en train de se faner : les iris, les beaux lis, les capucines, les zinnias. La veille au soir déjà, elle avait tiré à deux mains toutes les plantes hors de terre ou bien les avait coupées à ras du sol avec un sécateur, puis les avait foulées au pied. Elle venait d’ouvrir sa porte.

— Qu’est-ce que vous faites là ? a-t-elle dit aux deux femmes.

Et celles-ci :

— Oh ! mademoiselle, vos belles fleurs ! C’est dommage.

— Ça vous regarde ?

Elle tenait à la main une pelle à fossoyer, à la lame polie et luisante, qu’elle a enfoncée en terre, puis se tourne vers vous.

C’était une vieille femme. Ses cheveux défaits et gras pendaient en mèches sur ses épaules. Elle ne s’était pas lavée. Les rides étaient sur sa figure comme une voilette en gros tulle noir. Son corsage en flanelle coton grisâtre était déchiré sous les bras.

SCÈNE DANS LA FORÊT

Ils étaient en train d’abattre un hêtre dans une coupe rase dont ils avaient été chargés par la commune. Ils étaient quatre : deux vieux et deux jeunes ; les vieux maniaient la hache. Les coups s’entendent de très loin. Le tronc fait caisse de résonance et le son, renvoyé d’arbre en arbre à travers la forêt, fait qu’elle s’émeut tout entière.

Les hommes levaient la hache à long manche et ils se disaient : « C’est dommage. »

C’était sur le bord de la coupe et le plus beau des arbres de la coupe. Les hommes levaient la hache à long manche, ils l’abattaient, et l’arbre se désole pendant qu’un tremblement le parcourt jusqu’au faîte comme un malade qui a la fièvre et, qu’à l’extrémité des branches les feuilles fraîchement dépliées s’agitent toutes ensemble par secousses. Un merle qui s’est posé par mégarde à son sommet, soudainement inquiet, s’envole tristement avec beaucoup de cris.

Eux, font leur besogne ; on ne fait pas toujours la besogne qu’on veut. Ils lèvent haut la hache à long manche, elle fait un demi-cercle dans les airs, puis descend toujours à la même place où elle entaille et élargit l’entaille, ce qui suppose du coup d’œil, de l’adresse, une grande sûreté de main. Et les hommes continuaient à penser : « C’est dommage ! Un arbre comme celui-là, en pleine force, un arbre qui a au moins cent ans et sain quand même et plein de sève », parce qu’on la voyait perler et suinter dans l’entaillure. Mais que faire ? On coupe tout. « Mon vieux, pensaient-ils, ton tour est venu. » Et l’un des fers suivait bien régulièrement l’autre, l’un remontant pendant que l’autre descendait.

Les hommes pensaient : « Cent ans, au moins », et, tout en continuant de frapper, pensaient : « On va pouvoir compter » ; parce que, sur les côtés de l’entaille, les cercles concentriques se montraient, dont il y a un par année, et il semble que les années que la hache nous révèle aient une durée plus longue que celles que la scie fait voir, la hache entaillant en oblique et la scie entamant le bois verticalement.

C’était Jotterand et Manigley, les deux vieux. Ils ont été remplacés par les jeunes. Les jeunes se sont avancés avec la lame à longues dents qui a une poignée à chaque bout, une lame souple et luisante. Ils l’appliquent verticalement dans le fond de l’entaillure. Eux, ont des mouvements précis et étriqués. L’un tire, l’autre pousse. Ça va, ça vient, c’est monotone. On entend seulement un petit bruit de frottement avec un grincement des fois. L’arbre ne se plaint plus noblement, il soupire. Ils n’avaient pas non plus, les hommes à la scie, le geste noble des bras levés et du corps jeté de côté, des bras qui viennent en avant. On n’entend plus l’espèce de gémissement noble que l’effort déracine du fond de la poitrine, chaque fois qu’un coup est porté : « Han ! » Les hommes qui manient la scie sont rouges, ils ont les mâchoires serrées parce que c’est dur tout de même, mais le progrès qui se fait ne se constate pas immédiatement, étant secret, intérieur, étant une morsure qui serait invisible sans deux jets de farine qui finissent par faire une flaque, à gauche et à droite du tronc. Cependant, l’avancée se fait, elle est sûre, lente et sûre.

La scie avait déjà dépassé de beaucoup le cœur du hêtre, et le cœur du cœur, le point central qui est marqué par un tout petit rond pâle. Jotterand a dit :

— Halte !

Il a repris :

— Chabloz, tu sais, c’est le moment.

Puis, appuyant sa main à plat sur le tronc lisse et frais à la belle peau soyeuse, il pèse dessus, éprouvant s’il ne va pas céder encore, mais l’arbre tient bon ; alors Chabloz a pris les cordes.

Dix-huit ans peut-être, pas davantage ; c’est lui qui monte, ça le connaît. Il avait les jambes longues, les pieds nus, et nu également le devant de sa poitrine, qui était lisse, lisse et nue, avec deux beaux muscles en saillie. Il a regardé en l’air, il a regardé là-haut vers la cime de l’arbre où les oiseaux ne se hasardaient plus, et, empoignant l’une des branches basses, il fait un rétablissement, puis se hisse et grimpe, la corde nouée autour de la ceinture.

Jotterand a reculé de quelques pas, Manigley a fait de même et, d’où ils étaient ainsi parvenus, ils considéraient, levant la tête, cette chose blanche qui s’agitait dans le feuillage où elle disparaissait parfois.

— Va bien ! cria Jotterand, tu attaches sous la fourche.

Chabloz redescendait déjà. Jotterand et Manigley sont revenus au pied du hêtre où Chabloz avait repris sa place à l’un des bouts de la scie, pendant qu’elle allait et venait. Il y avait toujours cette petite fontaine à deux goulots qui crachait blanc parmi la mousse.

— Allez-y toujours, tout tranquillement. Ça va y être, dit Jotterand.

Tout à coup, l’arbre avait bougé, une espèce de secousse accompagnée d’un craquement l’a parcouru d’un peu au-dessus des racines jusqu’au faîte, puis il redevient immobile. Jotterand s’empara de l’extrémité de la corde qui pendait à côté de lui :

— Tu viens, Manigley ?

Et la corde se tendait. Et Jotterand était dans le bout de la corde à une bonne distance de l’arbre et renversé déjà dans le soleil, pendant que Manigley venait. Jotterand, penché en arrière, et Manigley qui fait un pas, qui en fait deux, puis s’arrête comme empêché. À ce moment, il y a eu une espèce de détonation ; quelque chose de sombre a traversé le ciel qui a été comme vidé de ses nuages, et on était à l’ombre, on est en plein soleil. En même temps, s’est fait entendre une espèce de pétillement provenant des petites branches qui cassaient, pendant que, dans un grand soupir, la masse entière du feuillage s’est aplatie contre le sol, comme un ballon qui se dégonfle. Jotterand tenait toujours sa corde, Manigley avait disparu. Manigley était pris sous le hêtre, n’ayant pas pu se dégager à temps. Les autres l’ont cherché des yeux, ils l’appellent, on ne répond pas, ils s’avancent, enfonçant jusqu’au ventre dans le fouillis des branches, sur lequel ils se penchent, écartant les feuilles des deux mains.

Manigley était là. Il saigne peu. Ils se penchent. Ils lui ont parlé, ils l’ont relevé, non sans peine. Il ne paraissait se douter de rien, avec ses yeux vides et gris. Un mince filet de sang continuait à descendre du coin de sa bouche sur son menton et le long de son cou jusque sous sa chemise qui rougissait par devant peu à peu.

— Ah ! misère, a dit Jotterand.

Ils avaient transporté le mort jusque sur un tapis de mousse où ils l’installent avec des gestes précautionneux, lui parlant toujours, avec des voix douces, comme à un enfant. Ils l’ont installé dans la mousse, la tête plus haut que les pieds. Ils lui ont tâté le pouls et le pouls ne battait plus.

Jotterand secoue la tête, il a fermé les yeux de Manigley. Ils lui ont couvert la tête avec sa veste qu’ils étalent, alors on eût dit qu’il dormait, alors il a eu l’air d’un bon ouvrier qui est venu s’étendre à l’ombre pour faire un petit somme, à l’heure de midi, pendant les grands travaux d’été, d’un moissonneur qui cède à la fatigue et aussitôt s’est endormi. Tranquille, parfaitement tranquille, sans plus aucune trace de sang, ni aucune blessure visible ; les autres tête nue, parlant bas, debout à côté de lui, comme pour ne pas le déranger.

Jotterand continuait à secouer la tête, disant des choses qu’on ne comprenait pas, et puis :

— Quand même !… Il avait pourtant l’habitude, il a dû se prendre le pied dans une racine.

Il soupirait, il secouait la tête. Puis il a dû penser à quelque chose ; soudain, il a tiré sa montre :

— Et sa fille qui va venir !

Elle venait chaque jour apporter le repas de midi à son père.

— Qu’est-ce qu’il faut faire ? Il te faut aller, Raroux.

Puis, s’interrompant :

— Non, c’est moi.

Et aux deux autres :

— Toi, Chabloz, tu vas téléphoner au médecin et au gendarme. Toi tu restes avec lui, Raroux.

Il avait été prendre sa veste, il l’avait enfilée. Il est apparu comme endimanché, ayant reboutonné le col de sa chemise ; il soupire, il se met en route.

Il savait bien par où elle allait venir ; elle prenait chaque jour le même chemin. Il n’avait qu’à le prendre, lui aussi, pour la rencontrer. Il allait à sa rencontre. Il marchait drôlement, comme un qui a trop bu. Il a mis les mains dans ses poches, il les en retire tout d’un coup. Il s’arrête, il est reparti. Et il regardait par-dessous les arbres, du côté du soleil, là-bas, si par hasard elle ne venait pas, et du côté de la clairière d’où une grande colonne de lumière montait, car le chemin traversait la clairière. À mesure qu’il s’en rapprochait, le bourdonnement qui venait d’elle allait grandissant. Car c’est l’été, c’est la grande chaleur et la lumière était sur elle, activant le travail de mille gros insectes, taons, bourdons, guêpes, libellules dont toutes les ailes battant faisaient comme un frémissement dans l’air, en même temps qu’elles émettent un bruit comme le ronronnement lointain d’une machine à battre. Les ombellifères, la grande angélique, les hauts bonshommes balancés par secousses, étant visités et quittés, tour à tour hantés et vacants, et il y avait cette rumeur en même temps qu’une odeur chaude et sucrée vous était soufflée en pleine figure.

Elle venait, il la vit de loin qui venait. Sa tête seule dépassait, sa tête et ses épaules surmontaient seules le fouillis des hautes plantes, des framboisiers, des ronces que le chemin coupait en travers.

Il se disait : « Il faut. » Il s’avance. Il se met à son tour lui-même sur le chemin et s’avance sur le chemin. Alors il la vit tout entière, elle lui est apparue tout entière dans le doré de la lumière où elle avait une robe d’été à fleurs et était gaie sous un grand chapeau de paille dont les ailes battaient. Elle avait une robe à fleurs, un chapeau de paille souple et, passé à son bras, un panier recouvert d’un linge qui brillait dans le soleil. Jotterand pensait : « La pauvre, comment faire ?… Elle ne s’attend à rien. Ça va lui porter un coup. » Et il a pris une démarche triste et lente, tête penchée, cherchant à la préparer, mais se disant : « Est-ce qu’elle comprendra ? » Il venait lentement en traînant les pieds, puis, à distance :

— Écoute, Rose, il faut que je te dise, il vaut mieux.

Il s’était arrêté, il était à quelques pas d’elle :

— Un malheur, a-t-il dit, oui, disait-il, un grand malheur.

Elle avait changé de figure.

— Qui c’est ?

Et Jotterand alors s’est mis à côté d’elle :

— Qui c’est, Rose ? c’est ton père.

Elle :

— Qu’est-ce qu’il a ? Que lui est-il arrivé ? Jotterand ne sait plus que secouer la tête.

— Dites, elle lui avait pris le bras, dites… Il est blessé ?

Jotterand ne répondit rien.

— Alors, dit-elle, c’est qu’il est mort. Il est mort, n’est-ce pas ? Bien sûr, dit-elle, ne mentez pas !

Jotterand ne répondit rien. Elle n’avait plus rien dit. Elle était toute blanche.

Ils s’étaient mis en marche, l’un à côté de l’autre. Ils avaient quitté la clairière, ils étaient de nouveau à l’ombre. Et c’est alors qu’elle le vit de loin, couché comme un bon ouvrier, tranquillement couché dans une belle mousse verte, et les ouvriers de campagne aussi, à cause du jour et des mouches, se mettent des choses sur la tête quand ils se reposent un moment. Mais, elle, elle se mit à courir :

— Je veux le voir, je veux le voir !

Elle s’était jetée à genoux à côté de son père ; Jotterand courait derrière elle, essayant de la retenir, de l’empêcher ; il n’en eut pas le temps. Elle a tiré la veste de côté ; et, parmi le sang sec qui couvrait le menton, le sang noir et vieilli, un sang rouge tout neuf recommence à suinter ; alors, elle, on la voit qui se jette en arrière ; étant sur les genoux, elle se jette en arrière, elle lève les bras au ciel, elle se rejette en avant et, avec un petit mouchoir de couleur qu’elle avait tiré de sa poche, précautionneusement, s’applique à arrêter ce sang, mais ne pouvait pas l’arrêter parce qu’elle avait beau faire, il resurgissait sans cesse à nouveau comme d’une source intarissable.

Le panier s’était renversé à côté d’elle, et ce qu’il y avait dedans, par l’écartement du linge, avait roulé dans la mousse. Une miche de pain, un bout de saucisson, un litre de vin rouge, toutes ces choses inutiles, ridicules, ne pouvant plus servir au mort, ni à personne, et, avec maladresse Jotterand était là, tendant ses grosses mains, essayant de les ramasser.

Elle essuyait ce sang ; elle dit :

— Laissez ça !

Puis, de nouveau :

— Papa ! Oh, mon pauvre papa !

Elle lui parlait, penchée sur lui. Elle lui tenait un discours. Elle lui parlait comme s’il pouvait lui répondre.

Jotterand l’avait prise par le bras pour la ramener en arrière, mais elle s’était jetée en avant avec violence, tenant toujours son mouchoir à la main. Elle essuyait ce sang et étanchait ce sang.

— Rose, écoute, sois raisonnable. Le médecin va venir, on lui a téléphoné.

Elle ne semblait pas entendre. Et, comme Jotterand avait ramené la veste sur le visage du mort, elle la tire de côté, elle se penche de nouveau sur ces yeux qui n’ont plus la possibilité de voir, sur ces oreilles qui sont dans l’incapacité d’entendre, sur cette bouche privée à jamais de toute parole. Jotterand, pendant ce temps, regardait vers Raroux comme pour lui demander de lui prêter secours, mais Raroux était encore plus embarrassé que lui et malheureux, planté là tout debout avec sa grande force, mais que pouvait-il en faire ?

À ce même moment, Chabloz est revenu ; il a dit :

— On vient.

Elle s’était mise brusquement assise et s’appuyant sur ses deux coudes, tout à coup présente, elle a demandé :

— Qui ça ?

Jotterand :

— Le médecin.

— Qu’est-ce qu’il vient faire ?

Jotterand hésite :

— L’examiner, et il faudra bien aussi qu’on l’emmène.

— Je veux pas.

On a entendu le bruit d’un klaxon.

— Je vous le défends, il est à moi. Il est à moi, disait-elle. Je défends, moi, qu’on le touche.

Elle se débattait, parce que Jotterand, cherchant à l’écarter, l’avait prise par le bras. Elle était là, debout parmi les feuilles mortes, avec une figure toute lavée de larmes et ce goût de sel qu’on a dans la bouche, et maladroitement Jotterand s’efforçait de la retenir, pendant que le médecin s’approchait et il se penchait sur le mort.

Un gendarme était survenu dans son bel uniforme vert, un revolver à la ceinture. Elle a dit :

— N’est-ce pas, monsieur le docteur, n’est-ce pas qu’il est à moi ? Qu’est-ce que vous allez en faire ?

Une larme, une larme encore a roulé sur son menton ; elle l’essuie avec le bras.

— Mademoiselle, calmez-vous, dit le docteur. Il y a une place dans l’ambulance. Vous l’accompagnerez, on ne le séparera pas de vous.

— Non, disait-elle, laissez-le où il est. Il est bien, couché où il est. Il est à l’ombre, il y a de la mousse.

Elle recommence à se débattre, pendant qu’on avait été prendre dans l’ambulance une civière, et on avait couché le mort dans la civière.

Elle, elle a voulu se jeter à sa suite, mais Jotterand l’a retenue. Alors de gros sanglots lui sont venus dans la poitrine, sans pouvoir en sortir d’abord. Sa poitrine allait en avant, elle ouvrait la bouche pour faire entrer l’air, l’air n’entrait pas, elle étouffait.

Le mort avait été couché dans l’ambulance, une longue voiture grise avec une croix rouge peinte sur les côtés. Elle, elle était restée sur place, balançant de gauche et de droite comme si elle allait tomber, puis ouvre la bouche toute grande, alors les sanglots sont venus.

Jotterand lui a mis la main sur l’épaule :

— Rose, écoute.

Jotterand était toujours à côté d’elle, avec sa courte barbe blanche, tête nue, et il lui parlait.

— Rose, écoute… ça aurait fait dix ans… dix ans qu’on travaillait ensemble… Tous les jours pendant dix ans et jamais un mot.

Elle ne pleurait plus. Est-ce qu’elle écoutait ?

— Amis pendant dix ans et bons camarades. Alors, crois-tu qu’à moi aussi, ça ne me fasse pas quelque chose ?

Et il faisait un pas dans la direction de la voiture, elle a fait un pas, elle aussi. Il avançait, elle avançait comme sans s’en douter, parmi les feuilles sèches qui font un bruit d’eau qui coule et les branches mortes qui craquent. Côte à côte ainsi, un vieil homme, une jeune femme.

Le vieux lui avait posé la main sur l’épaule :

— Je sais pas dire, moi. Je ne sais pas trouver mes mots, mais je suis là tout de même, Rose, ou quoi ?

Elle s’est laissé emmener.

Son mouchoir n’était plus qu’une petite boule humide qu’elle tenait roulée dans le creux de sa main.

LA FILLE ENDORMIE

Il la vit de loin et d’en haut, comme il descendait à travers les prés. Il allait être midi ; la rosée avait été bue et épuisée par l’ardeur du soleil accomplissant sa course autour de nous et qui se tient maintenant tout juste au-dessus de nos têtes, comme immobile pour toujours.

Il vit que l’herbe était sèche, devenue dure et coupante, et que le cuir de ses souliers, d’abord humide et comme ciré de frais, était mat, commençant même à être poussiéreux, tandis que les sauterelles vertes lui sautaient jusque dans la figure comme les étincelles d’un grand feu d’éclats de sapin, et il y en avait des grises avec des ailes rouges, qui s’envolaient devant lui parallèlement à la pente.

Il marchait comme dans le crépitement d’un incendie, ayant autour de lui l’ardeur de cette chaleur insoutenable qui était blanche, voyant un peu plus bas des arbres être amoureusement penchés sur un peu d’eau, c’était l’étang ; et, entre les branches, on apercevait luire un peu la surface de l’eau vaguement penchée.

Elle, il ne l’avait pas aperçue tout de suite ; il ne pensait pas à elle : c’était l’ombre qui l’attirait.

Ce n’est que quand il fut plus près, ayant pris sur la lisière d’un champ où le blé mûrissait, étant arrivé au chemin, ayant traversé le chemin, qu’elle fut là tout d’un coup devant lui.

Il s’est assis au revers d’un talus ; il a ôté ses souliers.

Dans sa chemise blanche et son pantalon de grosse toile bleue, il va avec ses doigts maladroits parmi les lacets emmêlés, trouve le nœud, défait le nœud.

Ses deux pieds nus silencieux sont sur la bonne terre qu’il touche, avec laquelle il entre en communication, sa chaleur et son froid, ses douceurs, ses aspérités, ayant assujetti par les cordons ses chaussures autour de son cou.

Il s’avance précautionneusement. Il y a des pierres pointues qui vous entrent dans la peau ; on est ensuite dans de la poussière tiède où le pied s’imprime avec douceur, mais l’essentiel est de ne pas faire de bruit, comme il pense, elle dort ; prendre soin de ne pas faire rouler les pierres ou sous son poids craquer les morceaux de bois mort.

C’est à quoi il s’applique, il s’avance. Tout est merveilleusement tranquille. Tout repose sous la majesté du grand ciel. Elle dort.

Il écarte les feuilles, il met deux branches sous ses bras ; il s’est percé dans le feuillage une fenêtre par où il n’y a qu’à passer la tête, et elle est au-dessous de lui.

Ses grosses lèvres sont entr’ouvertes. Elle s’est laissée aller en arrière dans la belle herbe verte et tendre, elle a mis un bras sous sa tête et le sommeil lui a été donné.

Il la connaît bien, Adrienne. Une belle grande fille ; elle est domestique au village ; elle a été tourner le foin et on a un petit moment de répit avant midi, on en profite.

Elle a un bras replié sous la tête, l’autre est allongé, la main ouverte, à côté d’elle. Elle a une jupe de toile et un corsage dégrafé d’où sort son cou qui est rond avec une grosse veine qu’on voit.

Elle est couchée un peu sur le côté, alors sa joue qui est rouge et bombée sous une belle couleur brune, sa joue, vue de profil, dessine sur le fond de l’eau sa ligne amoureusement incurvée.

Et on voit surtout comme elle respire, parce qu’il y a un poids qu’il lui faut, chaque fois qu’elle fait entrer l’air en elle, soulever, quelque chose de lourd qui est devant elle, remplit son corsage, retombe lentement, remonte, et sa respiration est comme le balancier du monde, elle bat la mesure à tout ce qui est vivant.

C’est la feuille qui bouge, la libellule sur l’étang.

Car elle est couchée sur son bord qui est en pente, la tête un peu plus haut que les pieds. Ils sont nus dans des espadrilles et poussiéreux, ses jambes nues jusqu’au-dessus des genoux repliés avec une belle couleur dorée qui est celle de la prune mûre ; et plus haut vient sa ceinture, et plus haut sa respiration.

Elle dort et respire ; alors la libellule, elle aussi, dans son vol, monte et descend au même rythme, d’une même quantité sur ses ailes invisibles ; alors la plus fine pointe des branches se meut à la même cadence ; alors on voit battre la gorge des petites grenouilles vertes qui, à l’extrême marge de l’eau, sont accoudées, comme des personnes à un balcon.

Il regarde. Elle est là, elle respire. L’oiseau chante sur trois notes, l’étang a une forme ronde. L’ombre des arbres qui se penchent sur lui comme quelqu’un qui voudrait boire, des saules, des osiers, des vernes, fait qu’il est encerclé de noir, fait tout autour une ombre noire qui est découpée sur ses bords ; mais le soleil est au milieu sur l’eau tranquille, où il y a un peu de ciel qui passe avec ses nuages, tandis qu’un moucheron en frôle la surface, et elle frémit tout entière. Les araignées d’eau, haut montées sur leurs longues pattes et qui y glissent comme des patineurs, font qu’elle s’émeut petitement par des cercles concentriques qui vont s’élargissant du point où ils ont pris naissance jusqu’à la rive où les herbes s’émeuvent.

Elle respire, un grand silence. Sa poitrine monte et descend. La libellule monte et descend.

Lui, regarde. Il attend. Il se dit : « Puisqu’on se connaît. Je l’appelle, je dis : « Adrienne ! » Seulement elle aura peur, elle va se sauver. Il voit que, juste derrière elle, dans le fourré, un passage a été ouvert par où sans doute elle est venue, qui facilitera sa fuite ; il n’aura même pas le temps de la retenir au passage.

Il pense « Puisqu’on se connaît, mais je ne sais pas y faire. On a pourtant dansé ensemble l’autre dimanche, toute la nuit. On m’avait dit : « Ne rentre pas trop tard » et on avait dû le lui dire aussi. Eh bien ! c’est qu’on se convenait… alors ?… »

Elle avait une robe blanche, cet autre dimanche, avec une ceinture rouge en soie. Elle a ôté ses gants, elle me disait : « Il fait chaud. » Moi, je lui ai dit « Regarde les miens, ils ne m’ont pas coûté cher. C’est le soleil qui me les a payés. » Elle riait. Elle était consentante. Je l’ai menée boire une limonade, et puis on a de nouveau dansé. Et puis on a été étonné, à cause d’une lucarne qui a commencé à s’éclairer au-dessus de la montagne. Tonnerre ! Quelle heure est-ce qu’il peut bien être ?

Il pense. « Je vais descendre jusque vers elle, sur la pointe des pieds. C’est comme ça qu’il faut s’y prendre avec les filles. On ne sait jamais ce qu’elles veulent ; c’est à nous de vouloir. Elle ne m’entendra pas venir ; je me baisse, je la réveille avec un baiser. Et, si elle veut m’échapper, je n’aurai qu’à ouvrir les bras. »

Il la regarde, elle dort toujours. Elle n’a pas été dérangée. Pas un bruit. L’oiseau continue à chanter, et tout ce qu’on entend ensuite, c’est le bruit d’enfoncement d’une grenouille qui se jette la tête en avant dans la mare, les bras tendus, comme un plongeur.

Les libellules sont silencieuses. Les araignées d’eau sont silencieuses. Un rayon de soleil, venu d’en haut silencieusement, a été enfoncé dans la profondeur de l’étang comme un bâton bien écorcé, et on voit l’épaisseur de l’eau et ses étages, et qu’elle est trouble, tandis qu’elle, elle dort toujours.

Il se dit : « C’est pas possible ! Elle fait semblant, elle se moque de moi. »

Sa tête vient de se déplacer légèrement dans le creux de son bras.

« Je ne sais pas y faire. Ce n’est pas comme ça qu’il faut s’y prendre avec les filles. Il faut y aller carrément. Je viendrai, je me coucherai à côté d’elle. Je n’aurai pas besoin de parler, il ne faut pas parler aux filles. Je lui passerai le bras sous la taille, ma main aura vite fait de trouver de quoi la remplir. Et, avec l’autre main, je ferai tourner sa tête vers moi où il y aura ses lèvres pleines de jus comme une framboise.

Il s’avance, il fait quelques pas. Il s’arrête. Il s’est dit tout à coup « Il ne faut pas la déranger. » Une idée s’est formée au fond de sa tête, il ne sait pas encore tout à fait ce qu’elle est, mais on fait avant de savoir. Non, ne pas la déranger. Tout est en ordre ; le bel ordre du monde, il ne faut pas le déranger.

Et c’est pourquoi il revient sur ses pas.

La cloche de midi la réveillera bien : l’oiseau continuera à chanter, la libellule n’en sera point troublée. Elle, elle s’assiéra à demi, appuyée sur les coudes en arrière au talus. Elle se frottera les yeux, elle non plus ne sera pas troublée. « Mon Dieu ! Quelle heure est-il ? Je m’étais endormie. »

Lui, s’en va vers le village. Le clocher est devant lui. Le clocher dans le calme se dresse au milieu du ciel bleu ; l’horloge dedans est du même bleu, avec des aiguilles dorées.

Il est dans le contentement parce qu’il n’a rien dérangé. Il marche dans la poussière. Et le soleil là-haut poursuit sa course accoutumée, pendant que lui, sur le chemin, il a un tout petit bout d’ombre courte, qui se raccourcit encore et se blottit contre lui comme pour se mettre sous sa protection.

L’ENFANT TOMBÉ

Il était tombé sur la tête, du haut de la paroi. Pas un cri n’était sorti de sa bouche. Personne ne l’avait vu. Il n’avait pas bougé.

Ce n’est pourtant qu’un banc de roche de faible hauteur qu’on voit faire soubassement à la pente de la montagne et dont la longue bande d’un gris clair en détermine au loin la base, face au village, dans le vert des prés.

Un petit sentier y mène, que les enfants se sont frayé, parce qu’ils y montent en bandes cueillir, dans la belle saison, des mûres, et à l’automne ramasser du bois mort.

Le petit était seul. C’est qu’il était déjà entreprenant. Il s’était donc risqué tout seul sur le sentier et il avait gagné tout seul le haut de l’escarpement, n’ayant d’ailleurs qu’un court chemin à faire. – Il tombe.

Il tombe sur la tête. Personne ne l’avait vu, il n’avait pas crié, et reste là gisant jusqu’à ce qu’un homme qui fauchait dans les environs eût aperçu par hasard la tache qu’il faisait dans l’herbe, une herbe toute parsemée de blocs petits et gros que les pluies et les gelées avaient détachés des hauteurs. L’homme s’approche, la faux sur l’épaule, puis, levant le bras, fait signe à d’autres hommes qui travaillent dans le voisinage et à des femmes dans les jardins ; il leur fait signe de venir par un mouvement de la main, en haut de son bras levé. Ils viennent, ils sont cinq ou six à venir, et les femmes :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— C’est le petit qui est tombé.

— Mon Dieu, disaient-elles, pas possible !

Les hommes ne disent rien. Les hommes étaient silencieux, les hommes se penchent en faisant silence. Et, lui, il était là, étendu sur le dos, dans un tablier bleu à brides, avec ses petites culottes d’où on voyait sortir des bas de grosse laine rose, tricotés à la maison et des souliers à bouts ferrés, mais à l’autre extrémité de son corps, la tête s’est mise à pendre en arrière quand on a tenté de le relever.

L’homme à la faux disait :

— Hé ! petit, tu entends ? As-tu bien mal ? On va te guérir.

Il a attendu la réponse ; elle n’est pas venue ; il a secoué la tête :

— Rien à faire !

Les femmes se sont mises alors à gémir, se prenant la joue dans la main comme pour étouffer un cri :

— Mon Dieu ! disaient-elles, mon Dieu ! doucement.

Le petit était tête nue, mais en même temps on eût dit qu’il avait sur la tête un bonnet de fourrure aux poils courts et frisés d’un rouge sombre, qui était le sang qui avait séché parmi ses cheveux. Et, dans le mouvement qu’on lui avait fait faire, le sang a recommencé à couler, lui faisant en travers du front, et le long du nez comme des ficelles d’un rouge plus vif.

Si bien que l’homme qui le soulevait l’a laissé aller en arrière et de nouveau l’enfant a été couché là, tout de son long, les jambes écartées, avec son nez pincé et plus point de lèvres tellement elles étaient blanches. Elles s’étaient entr’ouvertes et laissaient voir deux dents comme des grains de riz.

L’homme à la faux nous a regardés ; il a haussé les épaules. Et les femmes :

— C’est le petit à Lucile. Il faut aller la prévenir.

— Attendez, dit l’homme à la faux, il faudrait trouver une couverture.

Ils se rapprochent alors tous, ils regardent de haut en bas, faisant un groupe qui se tait sous cette petite paroi pas méchante, parmi l’air de l’été où on entend les clochettes des chèvres en train de brouter dans les environs ; puis quelqu’un qui courait est apparu portant une couverture, une couverture de cheval en laine brune, avec une bande rouge en bordure, dont on enveloppe l’enfant qu’un homme a pris dans ses bras, ayant soin de faire à la tête un support avec son bras gauche.

Ils ont fait un petit cortège, les hommes en habits de travail, avec leurs instruments de travail, l’un une faucille, l’autre un râteau, les femmes sous leurs mouchoirs de tête, marchant les uns derrière les autres, cinq ou six, et celui qui portait l’enfant en avant d’eux, acheminés ainsi vers la maison qu’ils savaient bien, laquelle d’ailleurs était toute proche, étant en avant des autres, sur le devant du village.

La maison était fermée, rien ne bougeait dans la maison, ni autour de la maison. On ne voyait même pas au-dessus du toit la moindre petite apparence bleue de ces colonnes de fumée qui sont signe que le manger se prépare à l’intérieur. Rien, comme ils approchaient, comme ils s’approchent encore, et c’est seulement quand ils furent presque sous les fenêtres, que la porte d’entrée s’entr’ouvrit et une voix :

— Arrêtez ! On n’entre pas !

Ceux qui venaient, avaient fait halte. Et la voix de nouveau, et une vieille tête à cheveux blancs s’était alors montrée dans l’entrebâillement :

— Vous entendez, vous ne passerez pas !

— La vieille Héloïse, dit l’un des hommes. Oh ! dit-il, avec elle il ne faut pas plaisanter.

Eux, maintenant, ils piétinaient sur place, pendant qu’une seconde personne devait être survenue derrière la porte refermée, et on a entendu aussi une autre voix, on a entendu une voix plus jeune, on a entendu le bruit d’une discussion. Et celui qui portait le corps :

— Qu’est-ce qu’il faudra que j’en fasse ?

— Vous pouvez le porter chez moi, en attendant, a dit une femme.

Elle habitait la maison d’à côté.

— En attendant quoi ?

— En attendant que ça s’arrange. Parce qu’il vaudra mieux ne pas tenter de rien forcer. Ça pourrait faire du vilain.

On a fait comme elle disait.

 

*     *     *

 

Alors, elle, l’instant d’après, elle descend lentement l’escalier. Elle appelle :

— Où es-tu Lucile ?

On ne répond rien.

Elle tenait un bâton à la main. C’était une grande vieille femme à cheveux blancs qui se déplaçait difficilement, mais se tenait droite et la tête haute :

— Où es-tu ? Oh ! tu as beau ne pas répondre, je te trouverai bien quand même. Tu as compris pourquoi je n’ai pas voulu le laisser entrer. Oh ! le pauvre petit. Tu lui aurais fait honte. Et je ne voulais pas… Où es-tu, disait-elle, où es-tu, vilaine fille ? Viens me montrer ta figure, si tu oses seulement.

Et la vieille Héloïse se tenait appuyée au mur, son bâton dans l’autre main, pendant qu’elle disait ces choses d’une voix forte, puis descend encore une marche, une autre, ce qui l’a amenée devant la porte de sa fille, et elle lui parlait à travers la porte :

— Et tu as voulu me forcer à le laisser entrer quand même… Aurais-tu osé seulement le regarder en face, le petit, mon pauvre petit ? Il faut d’abord que tu m’entendes. Ouvres-tu ?

Elle cognait avec son bâton contre le panneau de sapin. On a dit à travers la porte :

— Est-ce que je n’ai pas assez de peine, mère, sans que tu fasses tout ce bruit ?

— De la peine ? Et moi, dit la vieille. Ouvres-tu ou je casse tout ?

On a ouvert. Lucile est là, elle pleurait. On ne voyait pas sa figure qu’elle tenait cachée derrière son bras à demi levé. On voyait seulement qu’elle était jeune, ronde, forte, avec des beaux cheveux bien peignés et lustrés, où jouait la lumière. Elle faisait du bruit avec sa bouche, sa poitrine se soulevait.

La vieille lui a dit :

— Tourne-toi, que tu aies le jour en pleine figure, que je te voie de face, une belle fois, vilaine mère, avec tes fitrepis d’oreilles et tes arrangements. Et puis, est-ce que tu vas te taire ? Tu aurais dû pleurer avant, pleurer sur toi ; peut-être que le malheur ne serait pas arrivé.

La vieille Héloïse avait pris sa fille par le bras, elle l’avait fait tourner sur ses talons ; le visage de Lucile était entré ainsi en plein dans la lumière qui, tombant par la fenêtre, faisait comme une échelle qui reposait du bas sur le plancher. Où Lucile a été, où Lucile est entrée, l’autre se tenant debout devant elle, l’autre l’examinant d’en haut, parce qu’elle lui avait dit :

— Assieds-toi.

Et la fille avait fait comme il lui avait été dit. Elle ne résistait plus, elle ne se défendait plus ; ses mains étaient retombées, elle les tenait au creux de sa jupe ; et ainsi on pouvait la voir avec une broche en corail, un caraco de satin grenat, un collier en perles de verre et à chacune de ses oreilles quelque chose de doré qui pendait, tandis qu’elle se taisait toute, et elle n’osait plus toucher à deux larmes qui roulaient comme d’autres perles sur ses joues brunes, sur son cou qu’elle avait fort.

Puis, elle avait baissé la tête ; mais sa mère :

— Tiens-toi droite, regarde-moi ! C’est que j’ai encore des choses à te dire. Ton petit, qu’est-ce que tu en as fait ? Car c’est toi qui as tout fait. Le malheur, c’est de ta faute. Il est tombé ; tu entends bien, c’est de ta faute. N’étais-tu pas là pour le surveiller ? Moi, je n’y vois plus bien, j’ai mal aux jambes, je suis trop vieille. Je t’avais dit : « Occupe-toi de lui. Moi, je m’occupe du ménage. On le met dans le jardin, toi, tu es à ta fenêtre, tu vois tout ce qui se passe. S’il a besoin de toi, tu descends. » Le petit, tu n’aurais pas pu voir qu’il se sauvait du jardin ? Ah ! bien non, tu était bien trop occupée. Et à quoi étais-tu occupée ? Regarde-moi. Moi, je sais bien.

Elle montrait la broche, le collier, les boucles d’oreilles ; elle a touché du doigt la blouse de satin, son doigt monte jusqu’aux cheveux ; elle a dit :

— Tu es frisée ! Tu couches avec des bigoudis. Ton mari ne voit pas pour qui c’est ?

Elle a dit :

— Moi, je vois.

Et de nouveau Lucile a voulu baisser la tête ; mais la vieille :

— Regarde-moi. C’est juste le moment de me regarder, si tu oses.

Alors on a vu un peu de rouge monter sous le brun de la peau et il s’y mélangeait, faisant une belle couleur, puis est descendu jusque dans le cou que Lucile avait fort et à la naissance de l’épaule.

— Moi, je sais, dit la vieille.

Elle recommence :

— Oh ! Je n’ai pas fini. J’ai tout le temps et toi aussi, puisque te voilà toute préparée. Est-ce que tu comptais peut-être sur lui, ce matin, puisque Madame se fait belle.

— C’est pas vrai ! a dit Lucile.

— Tu comptais peut-être sur lui ; et, pendant ce temps, le petit, le pauvre petit… Madame est devant son miroir, je vais te le casser, dit la vieille. Madame se sert de poudre. Madame change de robe, elle se dit : « Laquelle est-ce que je vais mettre ? » Est-ce que c’est lui peut-être qui te les a payées ? Mais le pauvre petit pendant ce temps, misère ! As-tu seulement pensé à lui, mauvaise mère ? Il s’en va sur le chemin, il y a déjà été avec les gamins du village, il est tout seul, qu’est-ce que ça te fait ?

Lucile a voulu dire quelque chose. Mais la vieille :

— Tais-toi ! Il monte, c’est pas commode avec ses petites jambes. Il est tout seul, mais il est content parce qu’il va trouver des mûres. Il regarde peut-être vers toi ; tu étais devant ta glace. Peut-être qu’il t’a appelée. Pouvais-tu seulement l’entendre, ayant l’idée d’une autre voix plein les oreilles, parce que tu pensais : « Mon mari est loin pour toute la journée ; il viendra peut-être me faire la surprise. » Et le petit, pendant ce temps, le pauvre petit qui n’a point de mère, parce que ça ne compte pas, une mère comme toi. Le pauvre joli petit. Cinq ans. C’est innocent, ça ne voit pas le danger. Il tombe. T’es-tu seulement doutée qu’il tombait, as-tu ressenti quelque chose là. Une mère sent ces choses ; toi, tu n’es pas une mère.

La vieille avait mis la main sur son cœur :

— Il est resté où il était pendant longtemps. Toi, tu l’as laissé saigner tout son sang. C’est des étrangers qui l’ont ramassé ; c’est pas toi, tu n’étais pas là. Et, plus tard, quand ils l’ont apporté, toi, tu pouvais tout voir par tes fenêtres, t’es-tu seulement dérangée ? Il a fallu que ce soit moi, moi qui suis vieille, moi qui t’appelle, moi qui te dise : « Lucile, regarde sur le chemin. » Ils étaient là, tu ne savais encore rien. Alors voilà que tu t’étonnes que je ne les aie pas laissés entrer. Je ne voulais pas qu’il eût honte de toi…

Lucile disait de temps en temps des choses. Mais la vieille :

— Laisse-moi parler.

Et Lucile se taisait.

Alors la vieille a recommencé :

— Et, tu sais, le petit, il n’entrera pas ici, avant… Lucile a dit :

— Où est-ce qu’il est ?

— Je sais où il est, dit la vieille. Je l’enverrai chercher quand le moment sera venu.

— Oh ! mère, dit Lucile.

— Non, pas avant, a dit la vieille.

Lucile s’était remise à sangloter :

— Pas avant quoi ? demanda-t-elle.

— Tu verras bien.

 

*     *     *

 

Lucien travaillait au bois, c’est le mari. Un petit homme trapu, avec une barbe noire qui lui mangeait la figure. Alors, tout parmi cette barbe et les cheveux qui y étaient mêlés, il y avait un petit rond de peau brune et des yeux qui vous regardent. Il savait déjà le malheur, ayant dû pour venir traverser le village, mais ne paraissait pas avoir très bien compris ce qui lui était arrivé, vous regardant d’un air hagard avec des yeux bordés de rouge.

On a entendu son pas sur les marches du perron. C’est la vieille Héloïse qui l’a appelé. Il est allé à sa rencontre. La vieille a dit :

— Prends un drap propre.

— Où est-ce qu’il est ?

— Chez les Mauduit, en attendant.

Lucien sortit. Il est revenu avec le drap propre et le petit dans le drap propre.

Alors Héloïse lui a dit :

— Tu le monteras dans ma chambre.

Lucien l’a monté dans la chambre de la vieille, comme elle lui avait dit de faire, car c’est elle qui commandait. La vieille est arrivée et Lucien tenait le petit paquet et tout était en ordre dans la chambre. Le lit avait été refait. Et la vieille, ayant pris contre elle le paquet, elle porta le petit sur le lit. On lui avait bandé le front, on lui avait noué autour de la tête un linge blanc ; on lui avait lavé les mains et la figure.

La vieille avait écarté le drap : elle s’est mise à considérer l’enfant, pendant que l’habitude est de faire une prière, mais elle ne fit point de prière. Lucien avait joint les mains. Elle, elle avait été chercher une tasse d’eau bénite avec un rameau de buis, elle avait été chercher une bougie ; il commençait à faire sombre. Elle posa la bougie sur la table à côté du lit. Elle alla chercher des allumettes et elle alluma la bougie. Puis elle dit :

— C’est prêt.

Elle dit à Lucien :

— Toi, va te mettre contre le mur. Laisse-moi faire.

Alors, elle appela sa fille. Lucile ne venait pas, elle alla la chercher. L’autre arriva toute pleurante.

— Ne pleure pas. Tu auras tout le temps plus tard, pour l’instant tu as mieux à faire.

Elle a dit, montrant le petit :

— Regarde-le bien. Regarde-le tant que tu peux, parce que c’est toi qui l’as tué.

Elle était grande et menaçante dans sa robe toute noire, vous faisant l’impression d’une personne pas réelle, étant là toute droite et à présent ne bougeant plus, disant les choses qu’il fallait. Lucien ne semblait toujours pas très bien comprendre ou bien est-ce qu’il faisait comme s’il ne comprenait pas, debout contre le mur et immobile, lui aussi. Et la vieille disait les choses, disait les choses qu’il fallait faire :

— Toi, disait-elle à Lucile, tu vas d’abord demander pardon au petit. Tu lui diras : « C’est de ma faute. »

Elle s’arrêtait après chaque phrase, disant à sa fille :

— Répète.

Lucile a dit :

— C’est de ma faute.

— Tu lui diras : « J’ai été mauvaise mère, je te demande bien pardon. »

— J’ai été mauvaise mère…

Elle ne voulait pas continuer, mais la vieille est venue près d’elle :

— Tu entends ?

Comment est-ce qu’il se faisait qu’on était forcé d’obéir ?

— Mets-toi à genoux, a dit la vieille ; tu lui diras : « À présent, m’as-tu pardonné ? »

La fille s’est mise à genoux près du lit. Et on entendait un reste de voix, une voix tremblante, qui venait au milieu des larmes :

— … M’as-tu pardonné ?…

— Relève-toi, a dit la vieille, parce qu’il n’y a pas que l’enfant, il y a encore ton mari. À lui, tu lui diras le nom. Va vers lui. À lui, tu diras : « J’ai été mauvaise femme, je te demande bien pardon. »

On a vu que Lucien cherchait à reculer ; il ne pouvait pas reculer ; derrière lui, il y avait le mur, alors il s’est aplati contre.

— Mets-toi à genoux, dit la vieille à Lucile. Et puis, tu lui diras le nom.

Lucile a essayé de demander :

— Quel nom ?

— Tu sais bien, dit la vieille, ou bien si tu l’as oublié ? Tu tâcheras alors de te le rappeler. Le nom du collier, le nom de la broche, des boucles d’oreilles.

Elle reprit :

— Le nom, rien que le nom.

Puis elle recommence :

— À genoux.

Lucile se mit à genoux, et le nom fut dit à voix basse.

— On n’entend rien. Parle plus fort, parle plus haut. Parce qu’il faut bien qu’il le sache aussi, s’il ne sait pas déjà tout.

Et le nom fut dit dans un grand silence. L’homme était toujours à la même place.

On entendait le bruit de la rivière. C’était une nuit d’été avec beaucoup d’étoiles au-dessus de la terre. Un froissement d’étoffe, la vieille a fait un mouvement. Elle a dit à Lucien :

— Toi, tu peux t’en aller.

Puis, avec sa grande main dure, elle a pris sa fille par l’épaule ; elle l’a ramenée à côté du lit de l’enfant.

La bougie brûlait sur la table, elle a approché une chaise.

— À présent, tu peux le veiller.

AMOUR

Dans le moment où une grande étoile rouge, dont on ne sait pas le nom, dont on ne sait même pas si c’est une étoile ou une planète, paraît au-dessus du bois, parmi une poussière d’astres à peine visibles, dans le ciel vert du crépuscule, eux, c’est une lumière à eux qu’ils allument, eux, c’est une lumière à eux qu’ils s’inventent, blanchâtre, pâle, puis de plus en plus vive, qui fait un carré qui se voit de loin, de plus en plus loin, sur l’autre versant du vallon. La fenêtre de la cuisine. Les champs deviennent déserts ; eux se rassemblent dans la cuisine. Ils arrivent les uns après les autres, le père, la fille, le fils, le domestique. On entend le bruit qu’ils font sur le pavé devant la maison. Ils entrent les uns après les autres. Ils ne disent rien. Ils se laissent tomber, les uns après les autres, sur les bancs sans dossier qui sont rangés de chaque côté de la table et qu’ils tirent à eux, faisant gémir les pieds de bois sur le carreau rouge, et ainsi les bancs deviennent obliques à l’un de leurs bouts où ils prennent place, puis, les rapprochant de la table, ils font qu’ils y redeviennent parallèles. Alors ils n’ont plus qu’à manger, alors la maîtresse de la maison apporte, la tenant à deux mains par ses anses, la grande soupière d’étain pleine, sans couvercle, d’où une épaisse vapeur s’élève vers l’ampoule qui est au-dessus de nous (car c’est électrique chez nous), la disposant en face du maître, après quoi elle vient prendre place à côté de lui.

 

*     *     *

 

Il avait pris l’habitude de venir s’installer, l’hiver, après le souper, dans l’étable. Il y avait bien trop de monde dans la cuisine pour qu’on pût y lire tranquille. Les assiettes en s’entrechoquant dans le baquet faisaient du bruit, l’homme grognonnait des choses ; alors, lui, il mettait son livre sous son bras et gagnait la porte, sans même toujours dire bonsoir. Il lui fallait se battre contre le vent ou bien baisser la tête sous la pluie, ou encore être dans la neige jusqu’à mi-jambes ; seulement, le trajet n’était pas long qui le menait à cette autre porte, étroite, bordée d’une tresse de paille qu’il n’y avait qu’à pousser pour être tout aussitôt dans une grande douceur d’air qui avait un goût sucré. Le vent sifflait derrière le battant retombé, le froid se tenait derrière cette mince épaisseur de planches, mais ici règne une bonne tiédeur, avec un peu de brume autour des choses et de la nuit tout plein dans les angles et la profondeur, et juste ce qu’il lui fallait de lumière à lui, à cause d’un falot tempête dont le verre bombé, cerclé de fer, pendait à un clou au-dessus de sa tête. Lui, couché sur un tas de paille fraîche qu’il y avait dans un coin, et on est bien. Quelque chose remuait dans l’ombre. Le souffle des bêtes était doux. Huit vaches, dont on ne distinguait nettement le manteau que de celle qui était à côté de lui, blanc, parsemé de larges taches rouges ; et celles qui venaient ensuite n’étaient plus qu’une succession confuse d’échines et de croupes que leurs mouvements seuls détachaient parfois de la nuit, puis elles s’y reconfondaient.

Lui, sous son falot tempête, lui étendu sur la paille dont il se recouvrait les jambes, tandis qu’il s’était fait, d’une brassée de cette même paille pliée en deux, une manière d’oreiller.

Une bête va en arrière, puis de nouveau va en avant. C’est qu’elle est attachée.

 

*     *     *

 

Ici, c’est une bonne soupe aux légumes. Une de ces bonnes soupes de campagne, longuement mitonnées des heures durant sur un feu de bois et dont les divers éléments, dissociés par la chaleur, ont eu le temps de se compénétrer, produisant ce velours agréable à la langue et ce fumet qui flatte les narines.

C’est une maison où on a de quoi. Une maison dont le jardin fournit de tout ; une maison où on engraisse quatre cochons dont on tue deux, chaque année. De sorte qu’on y est, du moins, bien nourri. C’est ce que le petit domestique pense. Il s’appelle Victor, il est assis pour le moment au bas-bout de la table. Il a vingt et un ans, il est plein de santé. Il a passé un gilet sans manches sur sa chemise, à cause que les soirées commencent à être fraîches. Mais la chemise, largement ouverte dans l’échancrure de son gilet, laisse voir son cou qui est fort, brun et fort, et ses manches, retroussées jusqu’au-dessus du coude, découvrent des bras plus bruns encore et musclés, ayant un front bas sous des cheveux noirs à petites boucles, qu’il penche en avant sur sa soupe, comme font tous les autres, d’un même mouvement. Silence, car le temps de manger est venu. Silence, c’est l’appétit qui parle, avec un bruit de cuillères et de bouches qui fait qu’on n’a pas besoin de rien dire et que, même si on en avait besoin, on ne pourrait pas. C’est un repas du soir comme tous les repas. Ils sont six comme toujours, parce qu’il y a encore une petite volontaire qui est venue des Allemagnes pour apprendre le français, mais c’est à peine si elle compte.

Lui, son assiette est vide, il l’emplit une nouvelle fois. C’est une maison, du moins, où on ne vous pleure pas la nourriture. Il n’a pas fini sa soupe que la petite volontaire apporte une grande platée de choux et de pommes de terre avec de la bajoue de porc qui est un morceau délicat, rose et blanc, dont la partie grasse est dessous et la couenne brune dessus et se voit, luisante de graisse avec quelques longs poils dressés. Le maître l’a partagée en tranches, de belles larges tranches qui fument dans les assiettes, on ne peut pas se plaindre. Ils mangent. Ils ont à boire de la piquette. La piquette se fait avec du marc de raisins ou de pommes, des raisins secs et un peu d’eau ; on met à fermenter le tout, ce qui donne un goût plaisant. Une jolie couleur jaune clair est dans les verres. Alors on n’a plus qu’à lever le coude, ce qu’ils font tous, tour à tour, et, comme la première faim est passée, la conversation s’engage. C’est le maître qui parle du travail qu’il y aura à faire demain, et comment il sera réparti. Victor ira faucher la dernière herbe. Il y aura encore les pommes de terre à rentrer. C’est l’automne, le début de l’automne, le temps des brouillards matinaux et, quand on sort, on est dans le coton ; à peine si on voit à deux mètres devant soi, et au-dessus de soi guère davantage, où des corbeaux crient, indicateurs quand même de l’espace et du vide qu’il y a. « Tu as entendu, Victor ? » Victor a entendu, il dit que oui. « Toi, Julien, tu attelles la Brune. » Julien, c’est le fils du maître, et la Brune, c’est la jument. « Entendu », dit Julien.

Ainsi tout est réglé, outre les ouvrages ordinaires qui sont de traire, de porter le lait, de soigner les bêtes, mais ils se font chaque jour à la même heure et n’ont pas besoin d’être mentionnés. On mange, on est à la fin du repas, la soirée s’avance. Alors, Victor s’est dit que c’est le dernier moment. Quand même il n’ose pas toujours et quelquefois il sort sans avoir même levé la tête. Il lève la tête. Il sent qu’il change de couleur. Est-ce que ça se voit ? Est-ce qu’il ne va pas y avoir quelqu’un pour le remarquer ? Il change de couleur une première fois. Il change de couleur une seconde fois il devient rouge, il devient pâle. Il a de la braise sous la peau des cuisses ; de l’eau glacée lui coule entre les omoplates.

Il l’a regardée. Est-ce qu’elle a seulement fait attention à lui ? Il ne semble pas. Elle parle avec sa mère. Elle a fini de manger. Elle ne le regarde pas. Il la regarde vite encore une fois. Blonde, blonde et rose. C’est comme ça qu’il aime les filles. Et ronde, et c’est comme ça qu’il les aime, mon Dieu !

Il ne lui a même jamais parlé. Il lui dit bonjour quand il la rencontre, à peine si elle lui répond. Mon Dieu ! dire qu’on voudrait tellement être un petit moment avec elle, et qu’on ne peut pas. Est-ce juste ? Il baisse la tête, son assiette est vide, son verre est vide. Qu’est-ce qu’il va faire ?

La volontaire s’est mise à desservir la table. Julien se lève. Son père lui a dit « Où vas-tu ? » – « À la répétition de chant. » – « Elles reviennent bien souvent, ces répétitions de chant » – « Tous les mercredis. » Julien prend son chapeau et remet sa veste.

Lui, est-ce qu’il va rester où il est ? Il fait chaud, il fait une bonne douce lumière et elle est là, mais c’est justement. Plus on est près l’un de l’autre, plus aussi on sent la séparation. Alors c’est le moment où Victor se décide ; il empoigne son chapeau qu’il a jeté sous sa chaise. Il se lève.

— Tu t’en vas aussi ? dit le maître qui fume un cigare. Où vas-tu ?

— Je vais me coucher.

— Tu as bien raison.

Elle n’a rien dit. Elle n’a pas levé la tête. Il sort, il longe le corridor. Il ouvre la porte de la maison qui lui vient contre. Elle s’ouvre toute seule. On n’a besoin que de la retenir. C’est la bise, elle vient du nord. Elle vient contre vous, elle vous repousse en arrière, il faut qu’on fasse contrepoids en avant, tandis qu’il referme difficilement le panneau de bois sous une grande quantité d’étoiles qui bougent dans le noir toutes ensemble comme des cailloux au fond d’un ruisseau.

Il se tourne de côté, il est repoussé de côté. On y voit à peine : heureusement qu’il connaît la forme de chaque pavé par cœur, et ceux qui font trou, et ceux qui dépassent, allant dans cette cour de ferme le long du mur de la maison. Il passe devant la haute porte de la grange. Puis, au lieu de gagner l’escalier de bois qui mène à sa chambre, il s’arrête devant une autre porte qui est étroite, qui est basse et bordée sur tout son pourtour d’une épaisse tresse de paille soigneusement clouée qui empêche le froid d’entrer. Il tourne brusquement la poignée de fer forgé. Alors on est dans une autre saison. Il a refermé la porte derrière lui : on est dans une autre saison, c’est comme si on revenait en arrière dans l’année jusqu’à une chaude journée d’août avant l’orage, avec une senteur profonde qui vous éclate dans la tête, acide et sucrée à la fois, qui se respire avec le nez, qui est un goût dans votre bouche, et une grande nuit qu’on touche est sous vos mains, autour de vous, devant, dessus, comme un entassement de suie où il faut qu’on s’enfonce et qu’on se perce un trou comme la taupe dans la terre.

Il frotte une allumette, il allume le falot tempête que la flamme lui montre suspendu devant lui à un pilier de bois. C’est l’étable. Huit vaches et deux chevaux. Et sous le falot une place vide, où une gerbe de paille fraîche semble l’attendre et l’attend, en effet, parce qu’il en a lui-même dénoué la ceinture, et elle lui offre sa forme creuse où il n’a qu’à se laisser tomber.

C’est un bon endroit pour dormir, c’est un bon endroit pour penser. Le falot éclaire faiblement le haut d’une rangée de dos alignés, dont l’un ou l’autre par place manque comme dans un piano dont des touches sont enfoncées, et des croupes dont l’une ou l’autre est affaissée de côté dans la litière.

On entend le bruit des chaînes, on entend un bruit de râpe c’est les bêtes qui ruminent ; on entend quelque chose de mou qui s’écrase, on entend tout à coup un grand bruit de ruissellement et alors des souffles doux, puis plus rien dans l’air épais que toutes ces respirations lentes, puis la jument s’agite, puis la jument se tient tranquille.

Et, à côté de lui, il y a un petit veau qui vient seulement de naître et qu’on a séparé de sa mère et séparé de lui par une planche mise de champ par-dessus laquelle il passe de temps en temps la tête, ensuite il tombe de côté, n’étant pas encore solide sur ses jambes.

Lui, s’installe ; il dit au veau : « Fous-moi la paix ! » Il s’est fait un creux dans la paille, il a élargi dans la paille la place creuse qui est là comme tout exprès pour le recevoir ; il tire de sa poche une brochure à couverture rouge et noire qui s’appelle Sacrifiée ; il a mis un bras sous sa tête, il tend la page à la lumière, mais c’est moi le sacrifié, comme il se dit. Il voit qu’il ne peut pas lire, il est trop distrait en dedans.

Il ne voit pas les lettres, il voit quand elle parle, il voit quand elle rit, il voit cette dent plus pointue que les autres qu’elle a sur le côté de la bouche et qui doit être cassée, seulement je ne l’ai jamais su. Est-ce juste ? Il se déplace sur la paille.

Il est mal. Il fait trop chaud, ça sent mauvais. Et est-ce que c’est juste, tout ça ? Ces bêtes qui font leurs besoins, et elle, où est-ce qu’elle est seulement à cette heure ? Alors il plisse la peau de son front, il fait un grand effort entre ses yeux pour l’imaginer.

Oh ! charmante ! Te voilà. Si je pouvais seulement te parler ; je te parle, mais c’est au dedans de moi. Je te dis les mots que j’ai appris, les mots qu’on lit sur les cartes postales, et il y a dessus une poudre collée qui fait qu’ils brillent dans la nuit.

Oh ! charmante : c’est comme ça que je te parlerais avec bruit à l’oreille, si je pouvais seulement te parler. Mais les seuls mots que je peux te dire avortent dans ma bouche et ne franchissent pas la barrière des lèvres ; c’est des mots de silence, est-ce qu’ils comptent seulement ? Je suis dans l’écurie : c’est un discours muet que je t’adresse sur ma paille. Est-ce juste ? Si on pouvait seulement se voir et si seulement une fois se donner rendez-vous.

Il la voit, elle est là. Je t’aurais dit : « Dans le petit bois aux Esseyres, là où le ruisseau fait sa cascade. » Elle serait couchée à côté de moi. Elle a une robe d’été. Il y a tout juste place dans le creux de sa hanche pour le bombement de la mienne. On voit son cou, on voit le petit enfoncement qui est dans le bas de son cou, là où il y a des tendons qui soulèvent la peau. On voit sur ses bras un léger duvet qui est comme la vapeur blonde qu’il y a sur les chaumes quand le soleil brille après qu’il a plu. Approche-toi seulement de moi : c’est permis, c’est pas défendu, puisqu’on peut sortir ensemble. On est bien, on est dans de la pervenche qui est un épais tapis vert foncé où on dirait que des gouttes de ciel sont tombées. Je lui prends la main, je caresse avec le pouce la peau du poignet qui est douce.

Et puis non ! parce que c’est faux. Il se retourne sur sa paille.

Mensonge ! Ce n’est pas elle, c’est une invention. Elle est là, elle n’est pas là. Elle n’est pas dans l’air, elle n’est que dans ma tête.

« Et, se dit-il, où est-elle, la vraie ? Qu’est-ce qu’elle fait en ce moment ? Pense-t-elle seulement à moi ? »

Alors, reboutonnant son gilet et passant la main dans ses cheveux pour en faire tomber les débris de paille, il se lève. Il y a deux portes à l’écurie ; l’une ouvre sur le devant de la maison, l’autre sur un talus planté d’arbres. Il passe derrière les bêtes attachées au râtelier tout du long. L’une d’elles qui est couchée, il la fait se lever d’un grand coup de pied dans la croupe. « Debout ! » Et la vieille jument lui barre à demi le passage ; il la prend par le mors et la secoue violemment « Arrière ! Tu entends, laisse-moi passer ! » Il a réveillé l’assistance : les bêtes une à une sortent du sommeil et meuglent ; elles s’agitent lourdement ; lui, ouvre la porte de derrière et se glisse jusqu’à la fenêtre de la cuisine dont les contrevents sont à demi tirés, mais, assujettis à leurs tringles, laissent cependant entre eux un vide par où voir à l’intérieur sans être vu. Lui, est dans la nuit, supprimé par elle ; ceux qui sont dans la cuisine sous la lampe, au contraire, la lumière les reconstruit en plein relief. Elle est là. Le maître lit son journal, la patronne va et vient, un torchon à la main. Il applique son visage au tranchant des panneaux de bois ; elle est là, elle ; elle écrit. Il regarde. Elle a un porte-plume de bois rouge qu’elle trempe dans une bouteille d’encre qui a encore son étiquette comme si elle venait de sortir de chez le marchand. Son papier est devant elle, elle écrit une phrase, puis lève la tête et réfléchit, mâchonnant le bout de son porte-plume. Et il voit, mais de loin, sa peau, le brillant de ses cheveux, son coude rose. « Mon Dieu ! Est-ce que c’est juste ? Ah ! mon Dieu, pense-t-il, pourquoi le monde est-il si mal arrangé ? Je n’ai rien et elle est riche. Ce qui fait qu’il ne m’est pas permis de lui parler, ce qui fait que je n’ose même pas publiquement la regarder. Si je lui parlais, elle ne m’écouterait pas ou bien elle se mettrait à rire. Si je la regardais, elle me tournerait le dos. À qui est-ce qu’elle écrit maintenant ? Ce n’est pas à moi, c’est à un autre. » Alors la lampe à monture de cuivre se met à balancer devant lui, la table penche, elle se défait peu à peu, elle devient une espèce de brouillard (c’est dans la tête que ça se passe), tandis que lui-même branle sur ses jambes, et il est obligé lui-même de s’accrocher aux contrevents avant d’être rejeté dans la nuit où il fait deux pas en arrière, sous les étoiles qui regardent entre les noyers et le toit. De sorte qu’il va tout chancelant jusqu’à la porte de l’écurie. Dans l’air brouillé qui règne entre le plafond bas et le pavé, tout là-bas dans le fond, la lumière du falot fait une tache informe dont les bords vont en décroissant d’intensité, comme quand la lune est dans le brouillard. Il se laisse tomber sur la paille. On entend un bruit de papier froissé c’est la brochure dans sa poche. Ça aussi, c’est faux, c’est pour vous tromper, c’est de l’invention, ça n’existe pas. Il jette loin de lui la brochure.

Le veau tend le cou par-dessus la planche, il vient seulement de naître, il a encore le poil mouillé. Il titube sur ses grosses jambes. Il avance vers vous son museau baveux et ses grands yeux ronds aux cils blancs, où s’amasse et bouge une espèce d’ombre trouble comme quand de la vase est en suspension dans l’eau.

Le garçon lui dit :

— Qu’est-ce que tu veux ?

Le garçon s’est assis sur la paille :

— Tu me connais, ou quoi ? Je t’intéresse ? Tu es mal comme moi, tu t’ennuies. Viens ici.

Il fait un mouvement avec le bras, la bête va à sa rencontre, comme en signe d’amitié.

Et il s’est mis à lui gratter le front entre les deux petites protubérances roses qui indiquent la place où les cornes vont pousser.

TROIS VALLÉES

Vous êtes assis sur une pierre. Vous vous tenez penché en avant, les bras sur les genoux, vous écoutez. Personne. Le vent qui passe. Il faut prêter l’oreille plus attentivement pour distinguer enfin dans les profondeurs du silence ce frémissement léger comme quand une feuille morte glisse sur la terre sèche.

C’est tout là-haut, sous cette corne grise où toute une lessive est en train de sécher, et, dans chaque couloir, chaque anfractuosité, on voit un de ces draps de lit effiloché du bout, qui s’égoutte, qui commence un ruissellement. Et il y a tous ces filets d’eau parallèles qui s’écoulent, et à la fin vont se rejoindre dans le fond de la combe comme les nervures latérales d’une feuille à celle du centre.

Vous êtes parti avant le lever du soleil, il faut marcher cinq ou six heures. Et marcher, ici, c’est monter. Marcher, ici, c’est lever le genou tant qu’on peut à la rencontre de sa poitrine qui s’incline en avant, qui se redresse avec effort. Marcher, ici, c’est se tirer peu à peu hors de la nuit et s’élever à la rencontre du soleil. Marcher, ici, c’est être dans la forêt d’abord, puis faire en sorte qu’elle s’appauvrisse et qu’on l’épuise jusqu’à ce qu’elle ne soit plus que quelques pauvres arbres rabougris, couverts de barbe, égaillés sur la pente qui devient de plus en plus raide. Ils renoncent, vous persévérez.

Vous avez quitté le gazon, vous êtes parmi les cailloux roulants, dont les nappes se mettent en marche sous vos pieds, mais elles vont en arrière et, vous, vous allez en avant.

Vous êtes dans le jour, vous êtes dans le bleu. Le soleil sort droit devant vous et à peine au-dessus de vous de derrière un des mamelons rocheux qui, reliés l’un à l’autre par les dépressions de la chaîne, dessinent sur le ciel comme une lame de scie ébréchée. Vous êtes au bon air, vous êtes dans le bleu, vous êtes dans la pureté, vous êtes dans le dépouillement et la nudité de la terre, car elle n’est plus ici qu’elle-même, minérale, sans revêtement et sans masque, et il y a quelque chose de doré et de rose qui vient sur vous comme un habillement nouveau.

C’est ici la naissance d’une vallée. Le peu d’eau qui s’écoule, le peu qui vient de droite, le peu qui vient de gauche se rejoignent et partent ensemble dans une troisième direction.

Il y en a trois, de ces vallées. C’est ici le lieu d’où elles divergent. Trois mamelons, trois épines de roc et au pied de chacune une naissance. Non pas la source comme dans la plaine, non pas ce ressurgissement, une eau venue des profondeurs. Rien de secret, rien de caché. On voit tout. On voit comment chaque flaque de neige émet à son extrême pointe quelque chose qui semble la continuer et se meut, et semble être un peu d’elle-même, un étroit allongement de sa propre surface qui s’étire et brille comme elle dans le jour. Le bruit bientôt s’accroît c’est que le débit de l’eau augmente, à mesure que le soleil monte. Elle fait masse, elle se précipite, elle baisse la tête en avant comme le taureau qui va corner, elle s’attaque à l’obstacle, elle creuse, elle s’enfonce, elle s’acharne. Et à chaque minute un peu davantage. Et toutes ces minutes finissent par faire des siècles et des siècles de siècles. En tout temps, de jour et de nuit, avec la même obstination, elle s’est ouvert un passage jusqu’à la mer lointaine où son poids l’oblige à aller. Sciant le roc avec minutie et patience, emportant dans son courant la montagne pulvérisée, lente ou rapide, bruyante, silencieuse, à travers tous les obstacles, elle s’est ouvert un chemin.

Et maintenant on regarde d’ici le résultat de son travail, ces trois vallées, ces trois profonds sillons qu’elle s’est peu à peu creusés dans l’enchevêtrement des chaînes.

On entend rouler des pierres, on entend la détonation sèche de celles qui viennent en sifflant s’écraser contre un rocher ; on entend le long glissement doux d’une nappe de neige qui finit dans la distance par un roulement de tonnerre ; on entend l’eau qui ruisselle, on n’entend plus rien ; alors vient la chanson de l’air dans une fissure de roc, comme quand quelqu’un joue de la flûte.

 

*     *     *

 

Séparées les unes des autres, ces vallées, par les bastions intermédiaires, l’œil ne peut pas les suivre dans leur déroulement. Seule, celle qui est juste au-dessous de vous, dans votre axe, se devine sur tout son parcours. Le regard s’y engage et se laisse entraîner. Vient un premier enfoncement ; le regard fait le saut et se retrouve étourdi à l’étage plus bas, ayant passé à travers un voile d’air bleu, pareil à une légère fumée qui est étendue sur les pentes dont l’une, celle qui est tournée du côté du levant, se réjouit du beau soleil qu’elle reçoit, luisant sombrement dans le bas à cause des forêts dont elle est revêtue et plus haut toute rase, éclate d’un vert cru, où des villages blancs et bruns sagement sont assis. Des villages tout ronds. Le brillement de leurs vitres fait comme si on vous tirait des coups de feu dessus. Les toits fument, mêlant leur bleu vivant au bleu figé de la distance. Et les yeux, de l’un à l’autre, descendent, se laissent porter jusqu’à la large encoche en forme de triangle qui s’ouvre sur la plaine où est le fleuve, où sont les routes, où est une ligne de chemin de fer.

Ils ont de la chance, ceux-là leur vallée est d’accès facile. Il y a un train électrique qui leur apporte de l’argent, c’est-à-dire des touristes. Ils vendent leur soleil, leur bon air ; ils vendent le droit de respirer, de regarder et d’admirer la vue. Ils ont d’ailleurs de quoi se bien nourrir et leur bétail, ayant de l’herbe en abondance, ayant de nombreux champs de seigle qu’en bonne exposition ils épinglent autour des villages comme des mouchoirs de couleur.

Ils construisent des hôtels. Les prés qui valaient quelques sous deviennent du terrain à bâtir et se vendent dix francs le mètre.

 

*     *     *

 

Mais il y a ceux de l’autre vallée, du côté de l’est, à votre droite. On ne les voit pas, on les devine. Il y a entre eux et nous cette chaîne latérale qui devient toujours plus haute à mesure qu’on s’éloigne du point où elle prend naissance, et eux sont de l’autre côté ; eux, sont profondément enfoncés entre, deux chaînes parallèles dont seule l’extrême crête dentelée reçoit encore la visite de l’astre et se dore et brunit comme un champ de blé mûr. Eux, doivent lever la tête ; la lumière fait pont au-dessus d’eux, ils sont sous le pont, ils ont froid. Ils ont de gros habits de laine brune non dégraissée, ils ont les mains dans les poches, ils regardent vers en haut, ils disent « Beau temps ! » Ils disent : « Eh bien ! alors, ou quoi ? ce sera pour ce soir ? » – « Entendu », répond-on. Ils partent, parce qu’ils sont pauvres, avec des ballots de trente kilogs sur le dos. Ces ballots sont soigneusement enveloppés dans de la toile cirée. À cause qu’il peut pleuvoir, à cause qu’il peut neiger et que le tabac coûte cher.

Ils mettent leurs ballots dans des hottes, chacun la sienne. Ils attendent que la nuit soit venue. Ils sont quatre. Ils n’ont pour faire la traversée qu’un mauvais chemin muletier et puis plus de chemin du tout. Ils montent vers où nous sommes. Le col est dans le voisinage, et, de l’autre côté du col, on est en pays étranger. Il y a des douaniers qui vous guettent au passage et il faut passer malgré les douaniers. C’est parce qu’ils sont pauvres. Parce que leur vallée à eux est une mauvaise étroite petite vallée où rien ne pousse, rien n’attire. Alors ils achètent leur tabac cinq francs le kilo et le revendent quinze francs le kilo, quand ils le passent, quand tout va bien, ce qui laisse un bénéfice de trois cents francs par charge, mais il faut que tout aille bien. Ils partent à la nuit tombante, ils sont quatre. Ils ont des jambières, ils ont des passe-montagnes qui leur couvrent les oreilles et se nouent sous le menton. Ils marchent les uns derrière les autres sans rien dire. La tête de celui qui vient en second est à la hauteur des pieds de celui qui va devant ; les clous de ses souliers grognent contre la roche à côté de votre figure. C’est pourquoi ils ne parlent guère.

Ça monte raide, c’est étroit ; ils longent le bord de la gorge qu’on ne voit pas, mais qu’on devine, à cause d’un courant d’air froid. Et elle fait entendre un grognement, elle aussi, qui est à leur gauche et monte vers eux, tandis qu’ils continuent à grimper à leur échelle dans la forêt, puis hors de la forêt, allumant par instant une lampe électrique de poche, alors on voit se tordre en travers du chemin des serpents écailleux qui sont les racines des arbres. Et on voit, dessinée brièvement autour de soi, sortir de l’ombre et y rentrer une chambre ronde à colonnes rouges qui se déplace et se déforme.

Ils sont sortis de la forêt. Ils sont arrivés dans la région où nous sommes nous-mêmes, c’est-à-dire les grands pâturages et ce qui est au-dessus d’eux, les parois, puis toute la chaîne où il y a le col qu’ils cherchent à gagner – c’est long – et pour un temps ils vont à plat ou presque, ayant au-dessous d’eux un sol élastique et feutré. Ils sont maintenant dans la nuit, ils sont de la nuit dans la nuit. Il n’y a pas de lune, il n’y a pas d’étoiles. Ils voient, au-dessus d’eux, vaguement courir un ciel noir chargé de nuages dont on ne distingue la forme et l’entrechoquement qu’à une couleur plus claire qui prend place entre leurs fissures.

Eux, ils recommencent à monter ; le ciel s’abaisse, ils sont dedans. Les nuages descendent, eux montent. Vous tendez le bras, vous n’avez plus de bras ; vous jetez un regard le long de votre personne elle commence, elle ne finit plus. Ils sont dans le brouillard et c’est tant mieux peut-être, à cause des douaniers. Et eux, heureusement, connaissent chaque mouvement de terrain, chaque particularité du sol et chacun des quartiers de roc qui jalonnent leur chemin. Mais il faut à présent les tâter avec les mains, aller à leur rencontre comme à la devinette et tourner longuement alentour avant de leur tomber dessus. « Ah ! c’est toi, disent-ils, alors il nous faut prendre à gauche. »

Le brouillard, et puis le vent, mais qui ne le disperse pas. Le brouillard, le vent, la neige ; quatre hommes dans la haute montagne, le brouillard, le vent, puis la neige. On ne la voit pas venir ; elle est là, on la sent. Elle ne tombe pas d’en haut, elle vient à votre rencontre depuis par terre. C’est comme si on vous jetait du gravier à la figure. Ça vous entre dans le nez, ça vous pique la peau. On ne peut plus respirer. Trente kilogs sur le dos. Et la grimpée qui devient dure.

Ils se cherchent les uns les autres, ils ne se voient pas. Ils s’appellent sans s’entendre. Ils sont dans le vent qui souffle, ils sont en équilibre sur une saillie de roc où ils ne mordent que par les clous qui sont au bord de leurs chaussures, et ils se tiennent de la main plus haut à quelque médiocre prise. Quatre hommes d’une pauvre vallée, avec leur charge de tabac, qui cherchent à gagner leur vie. La frontière n’est plus loin.

On distingue vaguement au-dessus de soi, à faible distance, l’affaissement qui se fait sur le ciel de l’échine de la montagne : la place où ils doivent passer. « Allons, disent-ils, allons-y ! » Ils se sont retrouvés, ils se tiennent serrés les uns contre les autres. Ils se crient des choses dans l’oreille. L’un d’eux sort de sa poche une gourde de goutte, ils se la passent, ils boivent un coup, ça réchauffe. « Et puis, disent-ils, on y va ? » Maintenant, ils sont disposés contre la paroi, comme quand on monte dans un cerisier à une échelle au temps des fruits. Le premier lève le pied, fait un mouvement vers en haut, l’autre suit. Ils s’élèvent par des saccades suivies d’un moment d’arrêt. Ils sont comme une corde à nœuds, qui se balance ; chaque nœud, c’est un homme. Ils s’élèvent, ils s’élèvent encore. Ils sont au sommet de la chaîne. Ils tournent le dos au vent et à la neige, ils sont blancs d’un côté, noirs de l’autre. Ils se serrent les uns contre les autres ; ils s’empruntent les uns aux autres un peu de leur chaleur.

 

*     *     *

 

C’est ceux d’une des trois vallées, la troisième, celle du levant, ne compte pas. Elle n’est pas habitée. C’est un couloir précipitueux, qui s’ouvre dans le flanc du massif ; un coup de sabre qu’il a reçu et l’homme n’y peut pas vivre, il n’y a que les morts.

Ça commence vers le haut par un entonnoir où pend le glacier. On entend sa canonnade. Car tout le temps il s’en détache des blocs de glace, des fragments de séracs pointus du bout comme ces bâtons de sucre que sucent les enfants, qui s’écroulent, et, entre les parois resserrées, font un encombrement, derrière lequel l’eau s’accumule.

On avait envoyé là-haut des ouvriers du pays pour essayer d’établir des barrages et des digues, afin de contenir ces afflux toujours menaçants. On ne les a jamais revus. Détruits, emportés, recouverts. Mais ils reviennent.

Ceux qui passent le tabac les ont vus. À un de ces moments où ils s’arrêtent pour souffler. Ils les ont vus d’en haut. Ils n’ont vu que leur tête. Dans le silence et dans la grande nuit, quelque chose de blanc qui dépasse le bord de la faille, comme quand on regarde par-dessus un mur. Ce quelque chose de blanc se recache. C’est comme des têtes enveloppées de bandages, mais, disent les passeurs, des têtes seulement, on ne voit jamais le corps tout entier. Peut-être qu’ils nous avaient vus, nous autres, puisqu’on les voyait, et ils ont peur de ce qui est en vie, ou bien est-ce qu’ils en sont jaloux ? Mais sitôt parus, sitôt recachés, dans le grand silence où seulement, de temps à autre, une pierre qui roule fait comme si on essayait de parler, ou bien aussi c’est une toux comme quand un vieux a un catarrhe.

NOUVELLES

UN VIEUX DE CAMPAGNE

Je suis comme un vieux de campagne qui est assis dans sa cuisine. On fait la moisson.

Il est assis dans sa cuisine sur un fauteuil de velours rouge à clous dorés qu’on a été prendre au salon (il y a un salon parce que sa ferme est une belle ferme et qu’il est riche).

Seulement à quoi sert-il d’avoir de quoi, comme il pense (et il soupire), si vos jambes ne vous portent plus, si ces jambes qu’on avait fortes sont maintenant toutes tordues et raides, tellement raides qu’on ne se déplace plus que sur deux béquilles et qu’elles pendent entre les deux, sous vous, comme si elles n’étaient plus à vous ?

On leur dit d’obéir, elles ne vous écoutent pas ; j’ai une volonté, elles ont une volonté à elles ; le courant qui les mettait en communication avec la tête, là où sont vos idées, a été tranché d’un coup de ciseaux.

Il regarde ses béquilles. On les a déposées à côté de lui, les appuis sur la table, les bouts sur le carreau. C’est des belles béquilles. Les appuis sont de cuir ; « on y a même foutu des clous dorés comme au fauteuil, pense-t-il ; est-ce pour se moquer de moi ? »

Les bouts sont de caoutchouc, c’est pour qu’on n’entende rien. C’est pour que je puisse me promener dans la maison, comme un fantôme, le fantôme de ce que j’étais. C’est du beau travail (il soupire, considérant comment ces béquilles sont faites, avec une belle courbure, où est logé un support pour les mains ; le bois est un bois d’un beau noir : est-ce qu’elles sont en ébène ou bien si elles sont seulement vernies ? Mais alors c’est un bon vernis).

Il ricane, il retire la pipe de sa bouche ; le tuyau est plein d’un jus noir qui fait du bruit quand il aspire, il en a plein la bouche, il en sent le goût sur ses lèvres ; il ravale sa salive, je ne sais même plus fumer. Bon à rien.

On fait la moisson sans lui. On fait la moisson et il n’y est pas. Sa personne n’y est pas, ni son œil, ni sa volonté, aucune présence de lui n’assiste là-bas dans le champ à l’empilement des gerbes sur le char, ni ici dans la maison à leur rentrée, qui est le seul moment où l’on soit sûr enfin de les avoir à soi ; nulle part, il n’est plus. Ni à côté des chevaux qui suent sous leur filet, et un enfant se tient à côté d’eux avec une branche verte pour chasser les taons ; ni quand ils prennent le trot pour hisser le char dans la grange à pont. Et les hommes enfoncent leur fourche dans le chargement du côté qui penche afin d’éviter qu’il ne verse sur cette levée de terre où pousse l’herbe et d’où les fers arrachent des paquets de terre qui vous sautent contre dans l’effort que les bêtes font.

Moi, on me met à la cuisine ; il écoute, c’est tout ce qu’il peut faire. Il écoute, parmi le bourdonnement des mouches, le grincement des essieux au loin sur la route, le tapement des sabots sur l’asphalte, puis l’espèce d’arrêt qui suit ; – et il y a un silence, des claquements de fouet, des cris poussés à plein gosier, puis un halètement tendu quand les chevaux sont lancés sur la pente qu’il faut qu’ils prennent d’un seul élan ; alors un grand tonnerre gronde dans la maison, la lampe qui pend au plafond se balance au bout de sa chaîne et il est sur votre tête, le bon tonnerre, que c’est fini, que la récolte est à l’abri, que six mois de peine et de soucis trouvent enfin leur accomplissement.

Mais, moi, à quoi est-ce que je sers ? Il empoigne une de ses béquilles. Heureusement qu’il peut encore se servir de ses mains. Il tient une de ses béquilles tout debout et cogne de toutes ses forces sur le carreau. C’est un bruit mou. Il cogne encore. On ne vient pas. Il tape à grands coups sur la table. La porte s’ouvre, c’est sa femme.

— Combien est-ce qu’ils en ont déjà rentré cette après-midi ?

— Septante-cinq.

Le vieux fait un calcul, il n’a pas besoin de papier ; il a encore bonne mémoire. L’année passée, on avait récolté soixante gerbes sur ce même champ des Prases.

Il y a progrès. L’année est bonne. Mais, cette autre année, il était debout. Ses jambes n’allaient déjà pas bien fort, mais enfin elles le portaient encore. Il avait été, à tout petits pas, avec sa vieille canne d’épine à corbin, par les sentiers jusqu’à ce champ qui est à lui depuis toujours, un beau champ situé au-dessus du village. Sous le grand ciel, parmi le vent, par les petits chemins pierreux, bordés de haies, où les moineaux à son passage faisaient explosion, projetés tous ensemble en l’air, comme quand une pierre éclate. C’était plein un instant devant lui dans le bleu de toute espèce de débris qui retombaient un peu plus loin, – lui qui allait tout doux, un pas encore et puis un pas, mettant ses pieds l’un devant l’autre dans ses pantoufles, employant une bonne demi-heure pour faire ce bout de chemin qu’il parcourait dans le vieux temps en cinq minutes, mais cependant il avançait quand même. Il avançait par ses propres moyens et avec son propre moteur, libre quand même sous le grand ciel, parmi le vent, et il ouvrait toutes grandes ses narines à ces bonnes odeurs qu’il avait toujours respirées, les unes qui venaient de loin, les autres qu’il faisait lever sur son passage comme quand on débusque un lièvre : l’odeur du pain qu’on vient de cuire qui est celle des pierres chauffées par le soleil, l’odeur de la menthe écrasée.

Et cependant il continuait d’avancer à tout petits pas, mais c’est qu’on est vieux et on avait oublié qu’on est vieux, puis ça vous retombe dessus. Il voyait enfin paraître ce grand beau champ des Prases où il était chez lui et il le montrait bien, prenant en travers du talus, montant dessus de ses deux pieds et les enfonçant dans la terre. Un beau grand champ aux angles bien droits, parfaitement rectangulaire, étendu devant lui au large de la pente, tourné en plein midi, recevant le soleil de son lever à son coucher, et il en était fier, ce qui lui rendait des forces. De sorte qu’il était là, debout, il était là au bord du champ, l’année dernière, et il s’appuyait sur sa canne. Il était là dans son pantalon de grisette, son gilet à manches, le col de sa chemise déboutonné, fumant sa pipe, fourrant sa pipe dans sa poche, puis faisant encore quelques pas. Et, d’un bout à l’autre du champ, les gerbes étaient couchées à terre, régulièrement espacées ; on aurait dit des femmes endormies, la jupe étalée sur les pieds. Des femmes qui attendaient qu’on vînt les tirer de leur sommeil, ce qu’on faisait d’un coup de fourche. Car le char était là, aussi, allant de l’une à l’autre, et sur le char était un homme et à côté du char un homme, et à la tête des chevaux un troisième homme qui les tenait par le mors. Lui, surveille. L’homme qui était à côté du char enfonçait la fourche, pendant que le char avançait. Alors, on voyait l’homme à la fourche faire un mouvement de côté sur le coussinet de ses reins, tenant à bout de bras ce lourd fardeau d’une belle couleur qui quittait à regret la terre qui l’avait nourri, hésitait, restant un instant suspendu. Puis, d’une nouvelle torsion de ses reins, l’homme le soulevait droit dans l’air, lui faisant faire un trajet circulaire, de sorte qu’il se trouvait maintenant juste au-dessus de la tête de l’homme qui étend les bras tant qu’il peut et s’allonge de tout le corps, laissant ensuite la gerbe aller vers en bas et retomber dans le char à échelle, où on les dispose à mesure. Lui, est là, lui, surveille ; il estime, il évalue, il mesure d’un coup d’œil la force et l’adresse qu’il faut. La force, parce que c’est lourd ; l’adresse, parce qu’il faut éviter tout mouvement inutile qui ferait que la graine irait se perdre en terre entre les poils raides des fétus tranchés qui vous piquent le dessous des pieds et font penser ensemble à une brosse de chiendent. Il est le maître il était là, l’année dernière. Et puis, c’est dans l’hiver que la crise est survenue et le rhumatisme ne pardonne pas quand il se met dans les articulations. Me voilà les jambes nouées.

 

*     *     *

 

Il a dit à sa femme :

— Qui est-ce qui charge ?

— C’est Louis.

— Ah ! misère. Il n’a pas le coup. Et il n’a pas beaucoup dormi. À quelle heure est-il rentré ?

— T’inquiète pas ! dit Mme Cavin.

Il donne de nouveau des coups sur le carreau avec sa béquille.

— « T’inquiète pas ! », c’est du commode à dire. N’empêche que c’est sur moi que tout retomberait si quelque chose n’allait pas. Est-ce qu’au moins ils étaient tous là ?

— Tous.

— Rubattel est venu ?

C’est un ouvrier de campagne qu’on emploie en temps de presse et qu’on paie à la journée.

— Et Ulysse, qu’est-ce qu’il fait ?

Ulysse, c’est le domestique.

— Et Adrienne, est-ce qu’elle est venue donner un coup de main ?

Adrienne, c’est la servante. Le vieux n’oublie personne.

— Et Julienne ? Elle n’a pas dû dormir beaucoup, elle non plus.

Julienne, c’est sa fille.

— Elle est rentrée avec son frère ?

Le frère de Julienne, c’est Louis.

— Qu’est-ce que tu veux ? dit Mme Cavin. Ils sont jeunes tous les deux.

— Jeunes ! dit le vieux. Ah ! misère.

— On ne peut pourtant pas les tenir enfermés.

— C’est vrai, dit le vieux, mais c’est la moisson. Elle se fait sans moi, à cause de ces saletés.

Il empoigne ses béquilles, il les secoue, elles ont fini par tomber sur le carreau ; sa femme les a ramassées.

— J’y allais, moi aussi, à ces fêtes de jeunesse. Eh bien ! j’ai fini d’y aller.

— Tiens-toi tranquille, dit sa femme. T’agite pas. On est là tout de même. Tu as ton fils, et puis tu m’as.

— Oh ! je ne dis pas, dit le vieux.

Il regarde sa femme.

 

*     *     *

 

Je suis comme un vieux de campagne qui ne quitte plus sa cuisine et, de l’autre côté des murs, la vie se fait où il n’est plus.

Il regarde sa femme, il pense :

« Elle n’est plus tant belle. Dire que je faisais deux heures de marche, tous les jours, du temps que je la fréquentais, une heure pour aller, une pour revenir. Une heure de marche pour dix minutes de causette. Par la pluie, par la neige, par le beau, de jour et de nuit, sous la lune ou sous point de lune. De la neige jusqu’aux genoux et jusqu’au-dessus du genou dans le ravin de la Serigne, sous les bois où l’eau se tient exprès en suspension dans les feuilles après l’orage, et il vous pleut dessus quand même il ne pleut plus. On se cogne à un arbre, on reçoit tout le paquet. Avec les renards, par des temps où ils sont seuls à sortir de leur terrier. Par des nuits tellement noires que c’est comme si on jouait à colin-maillard avec les troncs ; on allait les bras tendus de l’un à l’autre sans savoir où on était. Une heure de marche. Et, souvent, on ne pouvait même pas être ensemble (il regarde sa femme), rien que tous deux, pour dix minutes. Ses parents avaient des visites, ou bien elle avait trop à faire. Je disais « Comment va-t-elle ? » On me disait : « Elle va bien, elle va venir, assieds-toi seulement, Ernest. » Et il fallait m’en retourner par ces mêmes chemins que je n’avais pas trouvés en venant, parce qu’il n’y en a plus l’hiver, et les chemins qu’on suit, il faut se les faire à mesure. »

Il regarde sa femme, il pense « C’est pourtant une bonne femme. »

Il regarde sa femme, il ne la reconnaît plus : « Qui est-ce qui me l’a changée ? »

Elle est là avec une grosse figure rouge en sueur et une grosse poitrine tombante dont un corsage bleu marine à pois masque mal l’écroulement, un tablier de grosse toile de ménage noué autour de la taille ; elle ne bouge pas, immobile sur ses gros pieds dans des pantoufles à revers, les jambes largement écartées ; qu’est-ce qu’elle attend ? Ou bien si c’est seulement qu’elle profite de la fraîcheur de la cuisine, parce qu’on a un moment de répit, et le temps passe, et on jouit de ne rien faire. Mais le vieux, lui, ne la reconnaît plus. Il se dit : « Elle n’est plus tant belle ! » C’est pas possible que ce soit elle qui m’ait fait tant courir dans le temps. Il faut bien qu’on me l’ait changée. Puis il se met à réfléchir, il marmonne des choses. « Le temps, ah ! voilà, c’est le temps. » Il se dit : « C’est que le temps passe. Et je ne dois pas être beaucoup plus beau à voir. »

Et, tout haut :

— Ah ! misère.

— Qu’est-ce qui ne va pas, Ernest ?

— Rien !

Il est en colère. Un nouveau char de gerbes entre dans la grange à pont, un nouveau coup de tonnerre ébranle la maison, les vitres tremblent dans leurs carreaux, on entend le tapotement pressé des sabots des chevaux sur le plafond qui laisse, par ses interstices, filtrer des filets de poussière.

Il veut se lever, il ne peut pas ; sa femme le fait se rasseoir. Il lui a crié :

— Tu viendras me dire ce qu’ils font.

 

*     *     *

 

Je suis comme un vieux de campagne au milieu des travaux des champs, et, comme ils se font hors de sa présence, c’est comme s’ils se faisaient contre lui.

Il jure, mais ça ne sert à rien.

Il tire sa pipe de sa poche, il la bourre à grands coups de pouce, sa pipe ne tire pas. Rien ne va plus ! Il écoute anxieusement le bruit, à l’étage au-dessus, de ce déchargement du char, dont les gerbes une à une sont enlevées à la poulie. On dételle les chevaux, on les emmène à l’écurie.

C’est fini pour aujourd’hui. On entend parler dans la grange : une voix de femme, des voix d’hommes ; on entend la poulie pousser un cri aigu comme quand on pince une fille et puis elle se lamente longuement. « Qu’est-ce qu’ils font ? Ils en mettent du temps ! » Il y a quelquefois la poursuite éperdue à grands coups de souliers ferrés d’un rat qui tente de s’échapper et qu’on assomme à coups de pieds. Lui, s’énerve. Le temps passe. Lui, tire sa montre, le temps passe. L’heure du souper est déjà passée ils ne descendent toujours pas. « Rien ne va plus quand je ne suis pas là. » Enfin sa femme est arrivée.

Sa femme met la table. Lui, n’a qu’à se tirer de côté, c’est ce qu’il fait avec un grognement ; le feu de bois de hêtre dans le fourneau lui répond par un même grognement, tandis que le couvercle de la marmite est secoué et de temps à autre une bûche éclate avec un bruit comme un coup de feu.

La soupière, les assiettes, les cuillères d’étain, les couteaux.

Il est poussé au bas bout de la table, et il faut que sa femme l’aide ensuite à venir prendre sa place à l’autre bout.

Il est le maître. Un drôle de maître. « Est-ce qu’ils n’ont pas fini de me trimbaler ? » pense-t-il.

Et eux, ils arrivent enfin. Eux, sa femme, Rubattel, Ulysse, son fils et sa fille. Sa femme est à côté de lui et à côté d’elle Julienne. Louis est assis à sa droite. Viennent ensuite les deux autres.

On entend seulement le bruit des bouches qui aspirent, le bruit des cuillères qui plongent dans l’assiette en cognant contre les bords. Lui, ne mange qu’à peine : c’est pourquoi il ne parle pas. Et, parce qu’il ne parle pas, personne ne dit rien non plus. Ils ont enfoncé la fourchette dans une pomme de terre bouillante et la tiennent en l’air devant eux, entamant prudemment la pelure, qu’ils tirent à eux, mettant à nu la chair blanche et luisante qui fume. Une main se tend vers le fromage, une main taille dans le fromage, puis cette main retourne à l’assiette avec le morceau.

C’est le soir, vers sept heures. Il fait beau. La fenêtre qui donne au midi est grande ouverte sur le jardin. Un merle, qui a aperçu un chat, fait avec son bec un tapotement sec comme une machine à écrire, dans les arbres où il saute du bout d’une branche à l’autre en battant des ailes. Il y a une poussière rose dont on ne sait pas bien si c’est la lumière du soleil à son coucher, ou si elle n’émane pas plutôt de la terre où les poules vont grattant avec les pattes. Elle séjourne à mi-hauteur devant les dahlias du jardin noués dans leur milieu à des tuteurs fichés en terre, et qui sont là comme des dames dans des jupes serrées à la taille, baissant la tête, la redressant sous leur grand chapeau d’été à fleurs roses, rouges, jaunes, panachées. Des gens passent sur la route. Un vieux tousse. Une faux qu’on bat.

Tous ces bruits entrent par la fenêtre dans le silence de la cuisine, qui est enfin rompu par le vieux :

— Eh bien ! comment ça a-t-il été aujourd’hui ?

C’est le vieux qui prend la parole.

— Vous en avez fait combien ?

Louis répond :

— Deux cent cinquante.

Les autres hochent la tête parce que c’est un beau chiffre : deux cent cinquante gerbes qu’il a fallu, une à une, lever, puis coucher sur le char en les disposant de telle façon que la charge de part et d’autre soit égale, sans quoi le char risquerait de verser ; et ils sont contents d’eux-mêmes, mais il ne semble pas que le vieux soit content, il n’a rien ajouté, il grogne quelque chose, il se lève.

Et tout le monde en même temps que lui. Il s’approche alors de sa femme :

— Tu m’enverras les enfants. J’ai à leur parler.

 

*     *     *

 

Il est dans sa chambre à coucher, il est assis au pied du lit. Un énorme lit de noyer à deux places, avec des montants où sont figurées deux demi-colonnes noires qui aboutissent dans le haut à un médaillon peint en noir également, où une rondelle d’os blanc est comme un petit œil. Sur le lit, un énorme plumier recouvert d’une étoffe à carreaux rouges et blancs, distendue, fait penser par sa masse à de la pâte qui a levé.

Lui, le vieux, est assis à côté du lit. Il attend. Il soupire, il tire un gros soupir de sa poitrine, et encore un, les mains posées sur les genoux. Louis entre.

Il ressemble à son père, grand et maigre, avec un long nez et des taches de rousseur. Il a une chemise bleue à manches courtes. « C’est pas comme nous dans le temps, pense le vieux ; nous, on mettait des chemises en toile faite à la maison. Elles étaient rousses d’abord. C’est à force de les laver qu’elles devenaient blanches, et des chemises avec des manches ; ces chemises de couleur, c’est rien. Mais c’est la mode. Il est jeune, il suit la mode. » Son fils est debout devant lui. Je suis comme un vieux de campagne qui fait venir son fils au soir, parce qu’il a à lui parler.

— Écoute, Louis.

Le vieux se dit : « Ces garçons, est-ce qu’ils tiennent tellement à vous ? On les a faits, on ne sait pas comment on les a faits. Qu’est-ce qu’ils pensent, et le mien, par exemple ? Le mien, peut-être bien qu’il n’est pas trop fâché de me voir cloué sur ma chaise. Parce que c’est lui qui commande, et le maître, à présent, c’est lui. »

Le vieux dit :

— Écoute, Louis, c’est toi qui commandes, et c’est juste. Seulement, quand on commande, on ne pense pas à s’amuser. On n’en a plus le droit. Tu es rentré tard, cette nuit ?

— Tu sais bien, père, que c’était la fête de jeunesse. Tu y as été, dans le temps.

Le vieux dit :

— « Dans le temps », mais aujourd’hui c’est la moisson. Et, si on veut qu’elle soit bien faite, il faut y être avec toute sa tête. Tu n’étais pas trop fatigué ?

Louis a dit :

— Père, penses-tu ?

— Oh ! dit le vieux, je sais bien ce que c’est. Les amis, le vin, les quilles. Tu as dansé ?

— Bien sûr, dit Louis, mais pas trop.

— Et à quelle heure es-tu rentré ?

— Je peux pas te dire au juste, vers les trois heures.

— Tu vois, dit le vieux, tu t’es levé tôt, tu n’as pas dormi.

— J’ai pourtant travaillé comme un autre toute la journée.

— Oui, mais, dit le vieux, et la surveillance ? Tu me remplaces, n’oublie pas, il n’y a pas que les bras qui comptent. Est-ce que tu sais te faire obéir ? Et faire travailler ton monde ?

— Tout a bien été quand même, je crois, dit Louis.

— Tu crois ? Il faudrait savoir.

Louis ne s’est pas fâché. Il reste calme, il ne proteste pas. De temps en temps, seulement, il fait un geste. On vous a bien recommandé de ne pas contrarier les malades.

Le vieux ne sait plus que dire.

 

*     *     *

 

Je suis comme un vieux de campagne qui voit ensuite entrer sa fille et que c’est une forte fille, qui a un tablier blanc et une blouse en toile bleue avec des manches rapportées qu’on met pour éviter les piqûres des chardons quand on porte sur le lien. L’homme qui attache la gerbe empoigne le lien par les deux bouts (c’est encore un lien d’osier comme dans le vieux temps), les rapproche, les tord, puis, avec le genou, donne un coup sec avant d’introduire la clef et de donner le tour de clef qui fait que le tout tient ensemble.

Julienne est un peu courte et forte comme sa mère.

— Je t’ai fait venir, dit le vieux, parce que je ne suis pas tranquille à ton sujet. Est-ce que tu commencerais à courir ?

— Oh ! dit la fille.

— Oh ! dit le père, ces fêtes, je sais bien, on t’avait permis d’y aller, mais je ne veux pas que tu tournes mal. Et, avec ces garçons… Si jamais tu avais quelqu’un, je compte bien que tu viendrais me le dire. Tu n’as pas des fréquentations ?

La fille est devenue rouge, elle secoue la tête.

— Moi, je ne peux pas te surveiller, dit le vieux. Moi, je ne suis plus rien, dit le vieux, et il m’arrive d’avoir peur que tu ne fasses des bêtises.

— Oh ! papa, dit Julienne.

Elle se redresse avec dignité.

Et elle, à quoi pense-t-elle ? c’est ce que se demande de nouveau le vieux. Et, de nouveau, on ne peut pas savoir. Elle est douce, elle est gentille, mais qu’est-ce qu’elle cache là-dessous ?

Alors le vieux pousse un gros soupir. C’est une façon, du moins, d’attirer sur lui l’attention. Si on ne peut pas avoir autre chose d’elle…

Il dit :

— Va me chercher ta mère.

 

*     *     *

 

Je suis comme un vieux de campagne qui ne peut pas se mettre au lit tout seul, alors sa femme vient l’aider.

Elle écarte l’édredon. Lui, se couche à plat ventre sur le matelas.

Il gémit. Elle le prend par les jambes. Lui, se tire en haut sur le ventre jusqu’à ce que sa tête repose sur l’oreiller. Elle fait alors en sorte que les jambes viennent se ranger sous le drap à la suite et dans l’axe du corps qui est déjà en place, pendant qu’il se retourne sur le dos avec peine, bougeant petitement ses jambes jusqu’à ce qu’elles aient trouvé la bonne position. Ça prend du temps.

Il est enfin couché. Il soupire.

— Tu es bien ?

Il dit que non.

— Veux-tu que je te fasse une tasse de camomille ?

On lui apporte une tasse de camomille. Le village s’endort. Les oiseaux attardés regagnent à la hâte leur nid avec des cris aigus et des battements d’ailes. On entend encore au loin le maréchal ferrant qui fait sonner son enclume à coups espacés : il a du travail en retard. Le son s’affaiblit. On a laissé la fenêtre entr’ouverte. Le vieux a bu sa camomille. Sa femme tourne le commutateur.

LE RETOUR DU MORT

Ils mettent souvent longtemps à nous revenir. Ils ont leurs caprices.

Un homme dans un bateau fait signe de loin à Zumlauf qui est dans son bateau à lui, en avant de l’établissement de bains ; et il semble que Zumlauf ait compris tout de suite ce qu’on lui voulait, ayant regardé cet autre qui levait le bras à son intention.

Et puis, avec la main, lui disait de venir sans rien dire, rapprochant sa main plusieurs fois de suite de sa figure.

Zumlauf n’a rien demandé.

Ils ne sont jamais pressés. L’eau les porte et les déporte. Ils se laissent faire par elle, qui obéit elle-même aux vents, et ils soufflent tantôt du nord, tantôt du sud, avec plus ou moins de persistance et de violence : c’est la bise, c’est le joran, c’est toute espèce encore d’autres vents locaux qui ont chacun son nom et qui se succèdent sans ordre ; alors, ces pauvres sont amenés du côté de la Savoie jusque dans le milieu du lac, font demi-tour, sont ramenés vers nous, et de nouveau poussés latéralement à la rive, longtemps, dans un rêve qu’ils font.

Ils descendent, ils remontent. Ils sont bus par la profondeur et avalés. Ils sont tirés vers en bas longuement, à travers l’épaisseur de l’eau et sa limpidité interminables, et il fait doucement bleu, puis verdâtre, et peu à peu on entre dans la nuit, avec un reste de lumière très loin au-dessus de soi, qui elle-même s’éteint, comme au bout d’un long corridor dont on fermerait la porte.

Eux, ils continuent à descendre, les bras en l’air, les cheveux en l’air, cherchant ce fond qu’ils n’atteignent pas, leurs habits qui leur collent au corps, pris dans les algues, observés par les poissons qui s’approchent d’eux avec curiosité, les abordent de côté à cause de leur tête plate pour les voir de plus près, puis s’éloignent d’un coup de queue. Ils descendent, ils continuent à s’enfoncer, gagnant des régions où il n’y a plus d’algues, où les poissons eux-mêmes n’atteignent plus, les régions du complet silence, les régions où la lumière ne s’imagine même pas ; et là basculent sur eux-mêmes, les pieds en l’air, les bras qui pendent vers en bas.

Zumlauf s’était mis aux rames dans son bateau aussi large que long, pareil à une moitié de courge, peint en vert.

Zumlauf ramait à grands coups dans la direction de l’autre navigateur qui l’attendait, penché par-dessus le bordage, et qui maintenait avec une rame quelque chose de noir contre son embarcation. C’est qu’ils finissent par revenir au jour. Ils retrouvent le soleil qui passe une main tiède sur leur visage extasié. Ils subissent sans étonnement, ni fatigue, son éclat de leurs yeux grands ouverts. Ils affrontent l’étincellement de ses rayons, semblables, à la cime des vagues, à des copeaux enflammés. Ils tiennent tête à l’astre. Ils ne se détournent pas de lui, flottant à la surface de l’eau, et recommencent avec indifférence leur voyage en tout sens, tantôt couchés sur le dos, tantôt couchés sur le ventre, le jour, la nuit, par le beau temps et par l’orage, montant et descendant au rythme de la vague, et vont docilement où que ce soit qu’il faut qu’ils aillent, puis enfin nous reviennent. Et c’est pourquoi Zumlauf a demandé :

— Qui c’est ?

— Sais pas, dit l’autre, un citoyen.

Cet autre était un nommé Rochat, horloger de son métier, mais qui pêchait à l’occasion, n’ayant pas beaucoup d’ouvrage. Zumlauf lui a dit :

— Tiens-le bien.

Puis il a empoigné sa gaffe. Elle s’est engagée dans quelque chose de désagrégé et de visqueux, des lambeaux de vêtements sont venus à la surface, mais Zumlauf lance sa gaffe encore une fois et cette fois elle a mordu. La faible épaisseur d’eau qu’il y avait entre le mort et nous a été comme une vitre qu’on casse ; le mort est venu montrer sa figure à l’air. Il n’avait plus de figure.

Il n’avait plus qu’une moitié de figure, l’autre étant toute rongée et dévorée, le crâne pelé, l’orbite vide, sans plus de moustache ni de barbe d’un côté, pendant que Zumlauf, ayant fixé son croc à l’arrière du bateau, ramait péniblement derrière Rochat vers la rive.

Le mort, dans le mouvement, se montrait presque tout entier, avec des pantalons qui étaient plats autour des jambes comme absentes, sous le beau soleil du soir, parmi les rires et les cris qui venaient de l’établissement de bains. C’est qu’un bateau à vapeur arrivait et les bateaux à vapeur, à ce point de leur parcours, passent tout près de la rive, tellement près qu’ils paraissent immenses, avec leurs deux ou trois étages, vous fonçant dessus, et le pilote est sur sa passerelle où il fait tourner une roue, et les aubes font un bruit de cascade, tandis que la cheminée dévide une énorme fumée noire, pareille à une tresse de crin qu’on détord.

Zumlauf avait tiré le canot sur le plan incliné : le mort est venu à sa suite.

On n’osait pas le toucher ; car, à présent, étant dans l’air et à mesure que l’eau se retirait de lui, il semblait se dissoudre tout en s’aplatissant, devenu une masse sans relief et gélatineuse.

Il a été couché sur le plan incliné, le visage tourné vers en haut, avec une demi-barbe et une demi-moustache, une seule longue pointe de moustache grise que l’eau tenait collée sur le côté de sa bouche ouverte, – méconnaissable.

Et pourtant déjà reconnu. Zumlauf est là ; Zumlauf fait signe à Rochat de dessous sa casquette ; Zumlauf cligne de l’œil. Zumlauf ôte sa belle casquette de navigateur à visière de cuir verni, et, se penchant vers le mort, l’a abaissée, cachant ainsi la partie du visage qui était en mauvais état.

Le mort alors est apparu avec son visage de vivant.

— Tu devines ? dit Zumlauf.

— Bien sûr ! a dit Rochat.

— Tu devines qui c’est ?

— Le père Lambelet… Ça n’allait plus avec ses enfants…

Un agent de police s’est alors montré sur la rive. Zumlauf l’a appelé. On n’aura plus qu’un petit moment pour considérer celui qui est là, couché sur le dos, la tête plus haut que les pieds ; – et il s’était retiré chez ses enfants, ne pouvant plus travailler, et voilà qu’il ne s’était pas entendu avec ses enfants.

En costume de travail, parce qu’on distinguait à présent, aux restes de son pantalon, qu’il avait été un pantalon de futaine brune, on distinguait que la chemise avait été une chemise bleue à rayures et que par-dessus il avait passé un gilet à manches de coutil dont il ne restait qu’une.

Ensuite, on n’a plus rien vu. L’agent de police avait recouvert le cadavre d’une bâche.

C’est à peine si le corps faisait bosse sous la bâche d’où l’eau continuait à découler, formant deux petits ruisseaux parmi la mousse courte et jaune qui avait poussé sur les dalles.

C’est un lit, c’est un dernier lit, et même un lit pourvu d’un drap, mais celui qui dort dessous doit terriblement bien dormir, pendant qu’un grand bruit de voix et de rires continue à se faire entendre à votre gauche, et que Zumlauf, maintenant, regagne, à grands coups de rames, l’établissement de bains.

 

*     *     *

 

On était en train de fermer ; Larpin allait d’un bout à l’autre des cabines ; Larpin criait : « On ferme ! »

Les baigneurs s’en allaient, quelques-uns avec un coup de soleil sur les jambes ou sur la nuque, des enfants avec des caleçons qu’ils avaient roulés en boule et faisaient tourner à tours de bras en les tenant par la ficelle ; une grande fille à la nuque noire, les jambes et les bras nus, dans une courte mince robe d’été ; et Larpin fermait la porte de l’établissement pendant que Zumlauf abordait.

Pendant ce temps, Mme Larpin cassait des macaronis dans une marmite posée sur un réchaud à gaz, dans une petite pièce qui se trouvait à côté de la caisse ; pendant ce temps aussi, Larpin et Zumlauf s’installaient dans la galerie face au lac à une petite table de sapin où Mme Larpin venait d’apporter du vin blanc dans un litre scellé.

Larpin en a versé, par politesse, quelques gouttes dans son verre, puis remplit le verre de Zumlauf, qui lève le sien pour trinquer. Et ils disent « Santé ! Santé ! » Ils sont assis en face l’un de l’autre. Ils se regardent. Ils prennent ainsi chaque jour le repas du soir ensemble, les deux et Mme Larpin. Ils fument chacun une pipe, ils se regardent. On est bien. La chaleur n’est plus que dans le sable de la plage où les traces de pieds font beaucoup de trous ronds et se montre au-dessus dans une espèce de tremblotement, à travers lequel on dirait que les choses s’évadent sans cesse de leur propre masse, et la ligne qui les limite à leur partie supérieure se brise en petits morceaux que l’œil a peine à rassembler. Les deux hommes se tiennent dans un courant d’air qui fait bouger les cheveux sur le crâne de Larpin qui est tête nue. Zumlauf a toujours sa casquette. Et c’est de dessous sa casquette qu’il a dit soudain :

— Encore un.

Larpin hausse les épaules.

— Ça en fait combien pour la saison ? demande Zumlauf.

— Quatre. L’Allemand, un ; une sommelière de Lausanne, deux ; le chômeur de l’autre jour, trois, et puis, aujourd’hui, Lambelet.

Larpin a dit :

— Pauvre Lambelet !

— Pourquoi pauvre ? a dit Zumlauf.

Il regarde Larpin à travers la fumée de sa pipe. On voit Larpin qui est maigre, osseux, desséché, avec un maillot à rayures bleues et blanches horizontales, des bras cuits de soleil où les veines noires s’entrecroisent comme du lierre autour d’une branche, un petit œil vif à moitié fermé ; et, si on jetait un regard par-dessous la table, on verrait sa ceinture rouge, ses pieds nus avec des ongles comme des têtes de clous mal enfoncés, une grosse chaîne de montre en nickel avec des médailles qui court sur son ventre et va s’enfoncer dans sa poche.

— Il ne s’entendait plus avec sa fille.

C’est ce que dit de nouveau Larpin, mais Zumlauf :

— Il est maintenant tranquille.

— Oui, dit Larpin, mais tout ça…

Et, levant à demi le bras, il montre en rond tout ça autour de lui : et c’est le soir qui vient sur le lac parfaitement lisse où il y a des nuages roses, et il y a aussi des nuages roses dans le ciel, et il y a deux fois les peupliers, ceux qui sont dans l’air, ceux qui sont dans l’eau. De toutes petites vagues viennent aborder à la rive, allongeant dans le sable leurs griffes qui s’écartent comme celles des chats. Elles deviennent blanches en s’ouvrant. Tout ça, a dit Larpin, et tout ça est aussi qu’on est bien devant un litre de vin blanc frais avec sa pipe, c’est encore le plaisir de n’avoir rien à faire une fois qu’on a fait.

— Il s’en fout bien, à présent, dit Zumlauf. Moi, dit-il, en parlant du lac, je suis d’avis qu’on est aussi bien dedans que devant.

Mme Larpin apporte un plat de macaronis au fromage avec un reste de jambon. Elle sert les deux hommes. Larpin dit :

— Il avait pourtant assez travaillé toute sa vie. Et il n’a rien pu mettre de côté.

Larpin dit à sa femme :

— C’est de Lambelet qu’on parle, on vient de le repêcher.

— Mon Dieu ! dit Mme Larpin, où ça ?

— Là tout près, dit Larpin, c’est Zumlauf qui s’est chargé de la corvée. On n’a fait semblant de rien à cause du monde. L’ambulance va venir le chercher.

— Mon Dieu ! dit Mme Larpin, quelle histoire !

— C’est que ça n’allait plus avec sa fille qui l’avait recueilli. Tu sais bien, elle a épousé un employé des chemins de fer. Ils habitent sous l’église.

Zumlauf écoute sans rien dire. Il sait que Larpin est mieux renseigné que lui. Zumlauf ne connaît que le lac et il est célibataire.

Larpin, lui, continue à parler, coupant des tranches dans le jambon, soulevant avec sa fourchette une bouchée de macaronis qu’il avale par le bout et qui lui fait comme une barbe qu’il ramène peu à peu à lui, buvant de temps en temps un coup de vin, la bouche pleine.

— Oh ! il y a déjà longtemps qu’on s’en entretenait. C’est des gens regardants. On ne donnait rien au vieux que des restes de soupe, il couchait dans un débarras. Alors il n’y a plus tenu.

— Combien de temps cela va-t-il faire depuis qu’il a disparu ?

— Ma foi, a dit Zumlauf, nous sommes à fin août : juin, juillet, août, ça va faire dans les trois mois.

— Il a mis du temps pour revenir.

— Ils reviennent, ils ne reviennent pas, dit Zumlauf, ils mettent tout le temps qu’ils veulent, il y en a qui mettent des années, d’autres qui mettent si longtemps qu’ils ne reviennent plus jamais. Il aura été se promener du côté de Genève, Lambelet. Il y a le courant du milieu du lac qui les porte. D’autres fois, ils sont jetés par les vagues contre les jetées, ils deviennent mous comme une chique, ils n’ont plus un os entier dans le corps. Il n’était pas trop abîmé, Lambelet, pas trop déshabillé non plus. Il y en a qui vous reviennent tellement nus que ça fait honte. Lui, il avait encore une moitié de pantalon, une des manches de son gilet et sa chemise.

— Ça ne fait rien, dit Mme Larpin. C’est une vilaine histoire. Est-ce que la justice n’aurait pas son mot à dire ?

— Que veux-tu qu’elle fasse ? lui répond son mari. Lambelet s’est jeté à l’eau volontairement, personne n’en est responsable.

— Que si, dit Mme Larpin, ceux qui par leurs mauvais traitements l’ont obligé à se faire mourir.

— Il faudrait d’abord qu’on puisse prouver qu’il a été mal traité, ça n’est pas facile. Il aurait été plus facile de l’empêcher de se noyer. Parce qu’on l’a vu. Tu connais M. Perret. Il est commis de banque à Lausanne. Il l’a vu. Il m’a dit « J’ai cru qu’il allait prendre un bain. J’ai été un peu étonné. Un vieux. Et puis l’eau était encore froide, mais je n’ai pas pensé plus loin. Il venait de se déshabiller, il avait gardé son pantalon et sa chemise. Il avait des chaussettes roses. Je me suis dit : « Drôle de costume ! » Mais ça ne me regardait pas. Je n’ai pu m’empêcher pourtant de me retourner quand je l’ai vu dépasser la jetée : alors, je le vois qui s’avance sur l’enrochement, plié en deux, et il s’appuyait de la main sur les quartiers de roc parce que ça glisse, allongeant la jambe. Ensuite, je n’ai plus rien vu. Il était descendu dans l’eau sur le côté opposé de la jetée qui le masquait. On a entendu le bruit qu’il faisait en s’avançant dans l’eau. Il devait glisser, il se retenait, il faisait un bruit comme quand un cygne bat des ailes, puis on a entendu un bruit de gargouillement, et puis un cri, – alors je suis revenu en arrière ; on a encore vu sa tête qui dépassait pendant qu’il battait l’eau de ses bras comme pour s’y accrocher, mais elle a cédé, elle s’est refermée. Qu’est-ce que vous voulez ? Il était en eau profonde, c’est l’une de ces places où le mont commence tout près de la rive. On va pendant quinze ou vingt mètres avec de l’eau jusqu’à la ceinture et puis on n’a plus rien qu’un infini d’abîme sous le pied. J’ai été chercher du secours, mais il s’est passé du temps avant qu’il pût arriver. Il n’y avait déjà plus trace de lui nulle part. »

— À combien s’enfonce-t-il tout de suite le mont ?

— On ne sait pas, dit Larpin, cent, deux cents mètres, et, une fois qu’ils sont partis, il n’y a plus qu’à les laisser aller. Ils commencent le grand voyage, ils sont tirés en bas par leurs vêtements, ils se prennent les pieds dans les algues. Il faut attendre qu’ils aient gonflé pour les voir un jour reparaître à la surface, mais alors viennent les vagues, et, comme ils sont devenus légers, ils vont vite. Ils sont comme des bouées qu’on aurait oublié d’ancrer. Un coup de vent du nord, les voilà en Savoie, un coup de vaudaire, ils viennent sur nous. Pas vrai, Zumlauf ?

— Sûr, dit Zumlauf, qui s’intéresse de nouveau à la conversation, parce qu’on parle de choses qu’il connaît bien. Et il leur arrive des fois de se promener des jours et des jours tout près de la rive sans qu’on fasse attention à eux.

— Sans Rochat, aujourd’hui, on ne l’aurait pas eu.

À ce moment, on a entendu sur le chemin le klaxon de l’ambulance. Mme Larpin s’est levée, cherchant à voir par la fenêtre ce qui allait se passer.

— Tu ne verras rien, dit Larpin.

L’ambulance passe devant l’établissement en sens inverse. Elle s’éloigne.

Les deux hommes sont bien. Ils ont fini de manger. Il reste encore un peu de vin dans le litre. Larpin a rempli les verres ; Zumlauf lève le sien :

— Santé !

Larpin a répondu :

— Santé !

ACCIDENT

Elle écoute, tout était silencieux dans la maison. D’ordinaire, il était toujours levé avant cinq heures. On entendait alors, à travers la mince cloison de mélèze, le lit craquer, et Anselme qui se levait, posant l’un après l’autre ses pieds nus sur le plancher, puis qu’il enfilait ses souliers pour aller traire, lourds, massifs, garnis de clous. On les entendait ensuite traîner sur les grosses pierres plates, servant de pavé sous la fenêtre.

Aujourd’hui, rien. On était en novembre ; il faisait encore tout à fait nuit. Thérèse frotte une allumette et regarde l’heure à sa montre posée sur la table de nuit à portée de sa main. Cinq heures et demie. « Qu’est-ce qu’il fait ? » Elle se lève.

Ils habitaient deux chambres voisines, mais qui ne communiquaient pas. Il fallait passer par le corridor. C’est en bois, nos maisons, c’est comme des boîtes à musique. « Il doit pourtant m’entendre », se disait-elle. Cependant, arrivée devant la porte de la chambre de son mari, elle a vu que tout était obscur encore à l’intérieur, sans quoi la lumière aurait fait des lignes verticales entre les planches mal assemblées.

Elle est entrée tout droit ; il n’a pas bougé, il dort. Elle appelle : « Hé, Anselme ! » On ne répond pas. Elle a tourné le commutateur, parce que, jusque dans les plus pauvres villages de la montagne, ils ont à présent la lumière électrique à cause de l’eau abondante et des barrages qu’on a construits.

— Anselme !

Elle le voit, elle s’approche du lit. Il ne s’est pas réveillé. Elle le secoue. Il a ouvert les yeux, mais il est tout drôle, car il n’a pas ouvert les yeux également et en même temps, mais le droit plus que le gauche qui reste à moitié fermé. « Anselme ! » Elle l’appelle. Il s’est rendormi. Mais est-ce qu’il s’est vraiment rendormi ? Il a soulevé un peu la tête, puis il la laisse retomber de côté et ses yeux se referment. « Anselme, qu’est-ce que tu as ? Anselme, c’est moi, Thérèse, ta femme. »

Et elle lui a dit « Est-ce que tu ne me reconnais pas ? », parce qu’un pressentiment lui est venu. « Anselme, réponds ! » Il grogne quelque chose. On ne comprend pas ce qu’il dit, les mots qu’il profère restent pris les uns dans les autres ; il essaie vainement de les séparer, avec ses lèvres trop grosses et enflées qui sont déviées sur la gauche. « Anselme, c’est l’heure de traire. » Il essaie encore de se soulever ; il fait un mouvement avec la tête, voulant dire « Je ne peux pas », puis il retombe à son sommeil, mais qui est quelque chose de plus que du sommeil. Elle lui parle comme à travers une épaisseur d’eau sous laquelle il est étendu et que le regard traverse, mais qui arrête ce que la voix énonce, si bien qu’il ne sert à rien de parler, comme elle voit. Elle est seule dans cette chambre, elle perd la tête. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Elle a couru dehors. Heureusement que la maison de sa sœur n’est pas loin.

Il y a une maison de bois dans le bas de la pente, qui est la sienne, et, un peu plus haut dans le milieu de la pente, il y a une autre maison de bois qui est éclairée, tandis que Thérèse s’active sur le chemin, se tenant, pour ne pas le manquer, à la barrière.

Elle appelle. Arrivée un peu en dessous de la maison de sa sœur, elle appelle de loin dans la nuit :

— Catherine !

Et appelle de nouveau plus fort :

— Catherine !

Sa sœur est alors apparue, faisant une forme noire qui se découpe dans le rectangle rouge de la porte qu’on a ouverte :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— C’est un malheur. Il te faut venir.

— Où ça ?

— Chez nous.

— Pour quoi faire ?

— C’est Anselme qui a pris du mal.

Les deux femmes redescendent ensemble.

Anselme dort toujours. Anselme est toujours sur son lit. Mais elles sont deux maintenant pour le réveiller. Elles parlent entre elles, elles font du bruit ; elles l’ont secoué, elles l’interrogent. Il a ouvert de nouveau très bizarrement les yeux ; il a un regard égaré qui cherche à se poser sur vous, mais n’y réussit pas et trébuche ; cependant qu’elles sont deux maintenant à lui demander ce qu’il a. Il a dit difficilement :

— Je sais pas… la main.

Catherine demande à sa sœur :

— Tu comprends ce qu’il dit ?

— C’est à la main qu’il dit qu’il a mal. Il ne s’est pourtant rien fait à la main.

Mais, comme la main n’est pas une partie du corps aussi importante que le cœur ou l’estomac ou le ventre et qu’une maladie qui s’y met ne doit pas être bien grave, elles se rassurent pour l’instant. Et Thérèse :

— L’ennui, c’est seulement qu’il ne pourra pas traire. Est-ce que tu pourrais m’envoyer Firmin ?

Firmin est le fils aîné de Catherine un grand garçon de vingt-deux ans, qui s’est mis tout de suite à soigner le bétail, trois vaches et deux chèvres.

Ainsi a commencé le premier jour de cette drôle de maladie ; Catherine avait dit à sa sœur :

— Le médecin doit venir pour le petit de Josette Coudurier qui a le croup. Veux-tu que je te l’envoie ?

— Bien sûr, quoique je ne croie pas que ce soit rien de bien méchant, mais enfin on saura à quoi s’en tenir.

Elle n’aurait pas fait venir le médecin pour si peu : les médecins coûtent bien trop cher, les médecins habitent loin, dans des villes. Ils ont deux ou trois heures de route à faire et ils ne peuvent même pas toujours se servir de leur auto ou de leur motocyclette sur ces mauvais chemins de montagne pleins de pierres roulantes, et raides. C’est chaque fois pour eux une demi-journée de perdue. De sorte qu’on s’arrange à ne les faire venir que quand il y a dans le village plusieurs malades. On se partage les frais ; chacun paie sa part. Et il se passe, maintes fois, qu’avec cette façon de faire le médecin arrive trop tard.

Par bonheur, Anselme n’allait pas trop mal quand le médecin est arrivé. Anselme s’est soulevé dans son lit, il a grogné quelque chose. Il disait difficilement :

— C’est la main… la main qui ne va pas.

— Essayez de lever le bras.

On a vu Anselme faire un mouvement en demi-cercle, dressant avec effort le bras au-dessus de sa tête, tandis qu’il lui semblait avoir au bout du bras quelque chose d’énorme et de mou, un poids pareil à celui d’une grosse boule de pâte, et qu’en même temps il considérait sa main avec surprise et la voyait toute petite, quoique enflée.

— Essayez de faire se rejoindre les doigts et le pouce.

Anselme n’a pas pu.

— Essayez de siffler.

Anselme a fait une drôle de grimace, s’efforçant vainement de rassembler dans leur milieu ses lèvres gonflées et tordues.

Le médecin a écrit quelque chose sur une feuille de son calepin ; Thérèse l’avait rejoint dans la cuisine.

— Qu’est-ce que c’est ? C’est rien de grave ?

— Un coup de sang.

— Où ça ?

— Dans la tête.

— Mais c’est sa main qui ne va pas.

— Ça vient quand même du cerveau. C’est le cerveau qui commande à la main.

Puis le médecin a dit :

— Est-ce qu’il fume ?… Il faut lui cacher sa pipe.

« Est-ce qu’il boit ? Cachez-lui son vin. »

Il disait :

— Et puis, il faut qu’il reste bien tranquille. Pas de bruit, éviter les contrariétés.

— Ce sera long ?

Le médecin haussa les épaules :

— On ne sait jamais avec ces cas-là. Il va probablement se remettre tout seul, mais ça risque d’être long. En attendant, tenez-le au chaud.

Anselme, pendant ce temps, remuait une langue épaisse, qui lui remplissait la bouche d’une espèce de bouillie, et qui l’empêchait de parler.

Thérèse avait mis sur le feu une marmite pleine d’eau et, quand elle eut bouilli, avec précaution, goutte à goutte, de peur de faire sauter le verre, en a rempli des litres à vin et les bouchait soigneusement, les tenant dans son tablier, puis, comme Anselme appelait, elle est entrée dans la chambre, a soulevé les couvertures, et elle glissait une des bouteilles sous les pieds de son mari, elle logeait l’autre contre sa hanche. Alors, Anselme avait senti une bonne source de chaleur être à l’extrémité de sa personne, sous le plumier à carreaux rouges et blancs, dans le grand lit de noyer à deux places où il avait couché trente ans avec sa femme ; et, comme la nuit venait, il était tombé dans une nouvelle espèce d’épaisseur de sommeil où il s’agitait gémissant, mais enfin la nuit s’est passée.

Au matin, il poussa des cris quand il vit sa femme entrer dans la chambre. Il s’exclamait, il lui souhaitait le bonjour d’une voix trop haute et changée.

Il disait, en poussant des cris :

— Ah ! tu es là, tu es une bonne femme ! Tu me soignes ! Tu es gentille, tu vas me tirer d’affaire. Dis donc, qu’est-ce que j’ai eu ? Dis, Thérèse, je ne me souviens pas très bien.

On allait et venait dans la maison et devant la maison, mais il ne semblait pas se rendre compte de ce qui se passait et ne s’en préoccupait guère, ne sortant de ses nuages que pour se jeter tout à coup dans ses exclamations et ses imprécations. Il était devenu extrêmement irritable.

Thérèse lui disait :

— T’inquiète pas, Firmin est là. Il se charge de gouverner.

— Firmin, disait-il, je veux pas.

— Pourquoi ?

— C’est un gamin, il ne sait pas s’y prendre.

Et maintenant, étant revenu à un peu plus de lucidité, on le voyait qui guettait le pas de Firmin sous sa fenêtre, disant à sa femme :

— Arrive !

Puis criant :

— Surveille-le !

Puis, toujours criant :

— As-tu le carnet du lait ? Dépêche-toi de me l’apporter.

S’agitant dans son lit, avec des phrases qu’il n’achevait pas et des mots mal prononcés qui n’avaient guère de suite.

On lui avait apporté le carnet. Il l’a ouvert contre ses genoux relevés, l’appuyant à la couverture, puis son doigt s’est mis à aller de haut en bas de la colonne de chiffres qui est logée sur le côté de la page entre deux traits rouges, – faisant une affreuse contraction avec sa bouche et son nez :

— Deux et trois, trois et quatre, ça fait combien ?

Il criait :

— Je sais plus compter !

Et il entrait alors dans de longues méditations, d’où il sortait en donnant des coups sur le plancher avec sa canne qu’il s’était fait apporter :

— Arrive ! Donne-moi mon portefeuille. Et puis, disait-il, fous le camp. Ferme bien la porte, entends-tu ?

S’étant mis à sortir de son portefeuille des billets qu’il ne dépliait qu’à grand’peine et qu’il ne comptait qu’avec plus de peine encore, tantôt en les feuilletant comme un livre, tantôt en les dépliant tout grands sur le lit, mais le compte n’était jamais le même.

Bien qu’il s’y employât de toutes ses forces jusqu’à se mettre en sueur, mais, comme il disait « Je sais plus compter. Est-ce que neuf vient avant douze ? Et ces chiffres qui ne veulent pas tenir en place, qui vous bougent sous le nez comme des mouches ! Saloperie ! » Cognant de toutes ses forces sur le plancher, sa femme accourue, lui, la menaçant du poing :

— Tu fais attention à ce gamin !

Car il s’imaginait ruiné et, l’imaginant, il était ruiné ; il ne distinguait plus entre ses imaginations et la réalité même. Il était ce qu’il croyait être.

— On va bientôt être obligé d’aller mendier, disait-il à sa femme. J’ai plus rien.

Et, faisant allusion à Firmin :

— Et, comme je t’ai dit, fais attention à ce gamin. Il nous vole.

— Tu es fou ! disait Thérèse.

Mais il recommençait à se démener et à gesticuler, ce qui le jetait à la longue dans de profonds abattements où, alors, il tournait la tête vers la fenêtre, contemplant cette couleur grise dont elle était toute revêtue : c’était comme si on avait découpé des feuilles de carton qu’on avait appliquées derrière les croisées dont elles remplissaient exactement le cadre, faisant quatre rectangles gris, divisés en beaucoup de carrés par les croisillons.

C’est l’hiver à la montagne. Tout est noir. On cherche en vain les forêts, les rocs et les glaciers qui étaient devant vous entièrement offerts aux yeux, ils ont disparu. Il n’y a que des nuages qui pendent autour des sommets, et les jours se succèdent parfaitement pareils, de sorte qu’à la longue ils n’en font plus qu’un seul qui semble interminable.

On avait permis à Anselme de se lever, il allait s’asseoir dans un vieux fauteuil dépaillé qu’on avait poussé près de la fenêtre ; il avait les mains croisées sur le corbin de sa canne ; il regardait à travers les fenêtres ; il neigeait. On voyait les flocons descendre lentement dans le gris vers vous ; vus à contre-jour ils étaient noirs on aurait dit de la cendre comme dans un incendie. Et puis, quand on abaissait les yeux, on s’apercevait qu’ils devenaient blancs en touchant le sol, où, un à un superposés, ils finissaient par faire une couche éclatante, laquelle vous envoyait d’en bas un jour dur et méchant, rabattu par les nuées, qui éclairait seulement le plafond de la chambre, laissant dans l’ombre les coins et le plancher. Anselme fermait les yeux, et puis il disait : « Saleté ! »

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— C’est cette neige, tire-moi de là.

Thérèse déplaçait le fauteuil où il y a un pauvre vieil homme assis, sa canne entre les jambes, qui se passe de temps en temps la main sur la joue et recommence :

— Saleté ! C’est cette barbe qui repousse.

Il avait bien essayé de se raser, ayant suspendu son petit miroir rond à encadrement de fer-blanc au montant de la fenêtre ; et, s’étant tenu là, s’efforçait de tendre la peau de son menton avec sa main malade ; il n’y avait pas réussi, il n’avait point de force, la peau lui avait glissé sous les doigts ; et il était parti à l’aventure avec sa lame parmi la mousse de savon et ses rides qu’il n’arrivait plus à aplanir, se faisant plus de coupures qu’il n’avait supprimé de barbe.

Il s’était retrouvé assis dans son fauteuil ; il grognonnait des choses sous sa moustache qui s’était allongée et pendait au coin de ses lèvres ; puis cherchait à deviner au bruit que faisait sa femme dans quel endroit de la maison elle devait être occupée ; alors, il se levait lentement, difficilement, tandis qu’on entendait craquer ses articulations ; il se glissait avec le moins de bruit possible dans la cuisine, où il savait qu’elle lui avait caché son tabac dans le tiroir de la table de noyer qui en occupait le milieu, revenait avec son tabac, bourrait vite sa pipe, l’allumait, d’où un grand silence. Mais ce silence ne durait pas, étant suivi presque aussitôt par un violent bruit de dispute. C’est que Thérèse était survenue et s’était mise à le gronder :

— Tu sais bien, le médecin !

Mais lui, tapait avec sa canne :

— Je m’en fous ! Est-ce que je ne me connais pas mieux qu’eux, ou quoi ? Ces médecins, ce sont tous des ânes.

La salive qui lui coulait de la bouche tombait goutte à goutte sur son pantalon qui finissait par être mouillé comme s’il avait plu dessus. La même scène se répétait d’ailleurs, l’instant d’après, à l’occasion d’un verre de vin qu’il voulait boire, tandis que sa femme l’en empêchait, lui, tenant la bouteille, elle, s’efforçant de la lui arracher.

Elle lui disait :

— Ça ne peut plus continuer ainsi. Firmin lui-même en a assez. T’étonne pas s’il s’en va et si je m’en vais, moi aussi. T’étonne pas si tu es tout seul à la maison un de ces jours. Tu tâcheras de t’arranger.

Il ricanait.

— Allez-vous-en seulement tous, ce sera un bon débarras.

Thérèse pleurait maintenant, essuyant avec un chiffon le vin répandu sur la table.

 

*     *     *

 

Pourtant il marchait plus facilement. Il faisait le tour de la chambre avec sa canne. Il arrivait à faire bouger les doigts de sa main gauche. Il ne réussissait pas encore à siffler, mais il s’y appliquait. Il avait fini par faire rentrer le mois de décembre dans l’année, au lieu qu’avant il n’arrivait pas à faire place aux douze mois, novembre étant incompressible, ce qui lui causait une grande fatigue de tête, mais elle avait passé. Il faisait des additions avec un crayon sur une page de carnet. Il notait d’une part ce qui lui était dû et d’autre part ce qu’il devait, faisant ensuite la soustraction, et était un peu rassuré en constatant qu’elle bouclait en sa faveur. Il réalisait un peu mieux ce qui lui était arrivé. Il grognait :

— Cette femme ! Ne voulait-elle pas faire venir le curé ! Mais moi, je lui ai dit : « Je ne veux pas, ça porte malheur. Je ne veux pas mourir, je ne dois pas mourir ! Qu’est-ce que tu deviendrais avec tout le bien sur le dos et personne pour s’en charger que toi ! Et puis ce Firmin qui ne vaut pas cher. Je sais bien pourquoi il est là, c’est qu’il croit qu’il va hériter. Il se trompe bien, et toi, femme, tu t’es trompée ! »

La preuve ! Il levait le bras, il faisait bouger les doigts de sa main, il allongeait la jambe, il se mettait debout, il marchait dans la chambre. Et, allant jusqu’à la fenêtre « Voilà le beau ! » pendant qu’il appliquait sa bouche contre les vitres par les interstices desquelles l’air du dehors entrait, froid et vif, avec une bonne odeur de neige. Et les montagnes, alors, sont apparues du haut en bas, avec leurs gorges, les forêts de sapins noires toutes égratignées de blanc, leurs étages, leurs trois étages, leurs trois ou cinq ou même six étages et, sur celui d’en bas, il y a des villages, sur celui de plus haut les mayens ; et, au-dessus encore, sont les chalets d’été, et il n’y avait plus ensuite que des choses étincelantes, qui nous renvoyaient le soleil comme font les miroirs ; des espèces de petits cristaux à arêtes tranchantes, des dômes qui luisaient comme de l’acier poli, des aiguilles, des tours avec leurs parois surplombantes qui faisaient qu’un peu de gris se mêlait à tout ce blanc. Puis de vastes terrasses suspendues comme du satin avec ses cassures, d’où on remonte vers la lumière par dégradations insensibles et d’où perçaient, droit vers le ciel, des colonnes mises là comme pour l’empêcher de crouler. « La preuve ! disait-il, c’est que le printemps va venir, c’est que je me tiens debout ! Si j’avais seulement ma pipe. La salope ! elle me l’a cachée ! » Et il se levait de nouveau pour aller chercher sa pipe, ne la trouvait pas et pas son tabac. Se mettait en colère, tapait avec sa canne ; puis, continuant à parler tout seul :

— Va seulement ! La grande affaire est que je vais bientôt pouvoir me passer de toi ! Je suis devenu grand, je puis me boutonner tout seul. Fais seulement tout ce que tu voudras pour m’embêter, ça ne durera plus bien longtemps, quand tu arriveras le matin, tu me trouveras habillé. Je te dirai : « Tu voulais t’en aller, eh bien ! tu peux seulement t’en aller, ça y est, je n’ai plus besoin de personne. » Et j’irai chercher mon tabac, moi-même, j’irai boire un verre et même deux, si ça me convient.

Les montagnes s’étaient mises à changer de couleur et Anselme regardait, parce que ce n’est pas tant l’habitude qu’on regarde les montagnes, mais Anselme avait le temps. Une façon de se distraire dans cette maison terriblement vide et dans le grand silence que la neige semblait avoir établi pour toujours autour de vous. Lui-même, enfermé dans sa chambre, mais s’en évadant déjà en pensées. Il regarde la montagne et comme elle change de couleur, devenant rouge, devenant rose, avec ses gorges pleines de bleu où la nuit se tient embusquée et en sort comme des fumées, avec ses glaciers devenus comme des champs de trèfles en fleurs, tandis que la plus haute pointe portée jusqu’au milieu des airs est comme le coq de cuivre qui est au sommet de l’église, quand le soleil donne dessus. Mais le soleil descend en même temps que la nuit monte. C’est un jeu de bascule, plus il descend, plus elle monte, gagnant irrésistiblement d’en bas comme le niveau de l’eau dans le bassin d’une fontaine, quelques mètres, quelques mètres encore, et où elle a passé tout meurt. Il n’y a plus rien d’éclairé à présent que les sommités de la chaîne où brûle encore une petite flamme qu’elle souffle comme une bougie.

Il était dans l’obscurité de la chambre, il n’a pas allumé tout de suite, il entend Thérèse qui entre.

C’est la guérison d’un vieil homme qu’on a cru qui allait mourir.

— Mais venez seulement voir ! Et viens seulement voir, Thérèse.

Elle lui a dit :

— Comment est-ce que ça va ?

— Tu n’as qu’à me regarder.

— Comment veux-tu que je fasse, puisque tu n’as pas allumé ?

— Oh ! dit-il, c’est que je pense.

— Tu penses à quoi ?

— Oh ! dit-il, je pense que je vais bientôt pouvoir travailler. Et que je pourrai bientôt renvoyer Firmin. Faucher, traire, semer, planter.

— Ta, ta, ta, dit-elle, le médecin a dit qu’il repasserait.

— Si tu crois que je vais l’attendre.

— Je ne te laisserai pas sortir.

Il se fâche une fois de plus, il donne des coups sur le plancher avec sa canne. « Il est quand même un peu plus calme », pense Thérèse. Elle l’excuse. Il est vrai qu’il doit s’ennuyer. Il n’a pas tellement l’habitude de ne rien faire. Et, nous autres, c’est tous les jours qu’on se dit : « Si on pouvait se reposer », mais, quand on peut enfin le faire, on voit que le repos est pire encore que la fatigue.

Elle a été faire le café dans la cuisine ; ils ont bu le café ensemble dans la cuisine comme tous les soirs.

Ensuite, elle a voulu aider Anselme à se mettre au lit, mais voilà qu’il se met à rire :

— Fini tout ça ! ma pauvre vieille. Je suis devenu grand garçon. Je me déshabille tout seul. Je t’appellerai quand j’aurai fini.

Elle arrive avec ses bouteilles, qu’elle emmaillote dans un linge, elle les introduit dans le lit. Lui, se glisse à la place chaude. Un vieux et une vieille : elle a soixante-deux ans, il en a soixante-cinq. Mais il était encore vert quand le malheur est arrivé, ayant tous ses cheveux, qui grisonnaient à peine ; maigre, sec, cuit de soleil, se tenant encore bien droit, galant encore avec les filles qu’il rencontrait sur les chemins. Voilà comme on était, comme on va être de nouveau, pense-t-il, ayant ramené ses jambes à lui sous les couvertures dans la bonne chaleur du lit, où il pense, se voyant être de nouveau au grand air ; – c’est un pays où on monte et où on descend tout le temps, et il y a un arbre, mais on n’a que quelques pas à faire et on est au-dessus de l’arbre dont la boule semble posée à même la terre comme un chou. On monte, on laisse descendre sa maison derrière soi au bout d’un fil ; le village s’aplatit, les gens deviennent tout petits dans leur champ.

On est dans la domination, tout dressé dans l’espace, avec le vide de tous côtés ; ah ! il fait bon laisser alors venir le vent qui soulève les jupes des femmes, fait claquer derrière vous les pans de votre veste et vous emplit la poitrine sans qu’on ait besoin de le faire entrer. Quelle heure est-il ? Il y a près du lit, dans un verre, où on a mis de l’eau et une mince couche d’huile, le lumignon qui brûle sur un petit flotteur de liège et de fer-blanc. Il regarde la lueur que la flamme projette au plafond comme un autre soleil pâle ; lui, dessous, mais en même temps sous le véritable soleil, dans une chambre et pas dans une chambre ; enfermé, mais libre quand même, parce qu’il est parti faucher avec, sur son derrière, l’étui plein d’herbe mouillée où on tient logée la pierre à aiguiser la faux. Il pense « J’ai tenu le coup ! », pendant qu’il se laisse descendre au sommeil et qu’il fait encore bouger sa main pour s’assurer qu’elle fonctionne. Cette main gauche, c’est elle qui tient la lame, la droite glisse contre la lame ; il entend le bruit que la pierre fait, qui s’en va au loin porté par le vent, cependant qu’il est dans son lit, bien tranquille, comme un enfant sage, mais il y a déjà une autre faux dans la distance qui vous répond. Ce qui fait qu’on peut s’endormir. Ce qui fait qu’une nuit passe, puis une nuit, puis encore une nuit.

 

*     *     *

 

Le médecin est revenu. Il avait dit :

— Vous pouvez sortir, mais ne brusquez rien.

La neige avait fondu, Anselme avait pris sa canne, il avait poussé la porte qui donne sur le derrière de la maison, avait descendu le perron aux marches descellées qui branlaient sous le pied. Sa femme, derrière lui, lui criait : « Attention ! »

Il n’était pas encore très ferme sur ses jambes, avec un reste de déséquilibre dont on ne sait pas très bien s’il est dans votre tête ou dans vos jambes ; il se tenait de la main à la rampe de pierre. Il avait planté sur sa tête un vieux chapeau de jonc aux bords déchiquetés, un chapeau de soleil, un vrai chapeau de vigneron (encore qu’on soit ici bien au-dessus des vignes), et il riait dans l’ombre que son chapeau lui faisait tomber sur la figure jusqu’à la bouche, tout en s’avançant dans la cour où il penchait de droite et de gauche, comme un mât de bateau à l’ancre par gros temps.

— Doucement ! lui criait Thérèse.

— N’aie pas peur, disait-il, je suis solide. J’ai tenu le coup.

Le jardin est de l’autre côté de la maison. C’est un bout de terrain pointu qui s’enfonce là entre deux barrières faites de gros pieux fichés en terre et de lattes de bois clouées transversalement dessus. Du côté du chemin, à votre gauche, il y a un ruisseau qui coule, bordé de vieux osiers étêtés, pareils à d’énormes têtes bossuées d’où repousse chaque fois une abondante chevelure en désordre. Ils étaient tout enrubannés, maintenant, ces osiers, à cause des petites feuilles d’un jaune frais qui venaient de s’ouvrir tout au long des branches. Quant au jardin, on n’y avait pas encore touché. « Mais ça me regarde », disait Anselme.

Et, en effet, il avait empoigné ses outils. « Je ne vais pas me lancer tout de suite dans les gros travaux ; on trouvera bien quelqu’un pour les fossoyages. Thérèse, disait-il, tu vas pouvoir te reposer, c’est moi qui ferai ton ouvrage. »

Il se servait de son sécateur, il raclait les mauvaises herbes. C’était le mois de mai. Les gens qui circulaient sur le chemin, de l’autre côté du ruisseau, lui disaient bonjour en passant. On ne les distinguait pas très bien quand ils étaient en mouvement, cachés qu’ils étaient par les osiers à la verdure qui devenait compacte ; ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient plus loin ; mais voilà à présent un homme qui s’arrête, alors on le voit, qui vous dit :

— Ça va ?

Et Anselme :

— Ça va.

Dans le grand soleil revenu, dans le bon gros soleil qui réchauffe, et qui vient activer sur votre côté gauche la machine à pomper du cœur. Tout va bien, n’est-ce pas ?

Anselme était en train de tailler un pêcher ; on l’a appelé depuis sur le chemin. Cette fois, c’était une femme.

— Eh bien ! disait-on, il y a longtemps, Anselme… Mais vous voilà de nouveau tout jeunet.

— Bien sûr, dit-il, mais qui est-ce ?

Pendant qu’il s’était tourné vers le chemin, mais on ne distinguait pas bien qui était là.

— Est-ce toi, Joséphine ? Il me semble que je reconnais ta voix.

— C’est moi.

Et lui, tout joyeux :

— Joséphine, alors, montre-toi ! Moi, disait-il, je n’ose pas. Je suis comme un poireau qu’on a laissé blanchir trop longtemps à la cave. C’est qu’on m’a tenu enfermé. Thérèse, tu comprends. Et il m’a bien fallu obéir. La charogne ! Une brave femme quand même ! Elle m’a soigné tout l’hiver. Et on s’est chicanés, mais ça ne compte plus, parce que, tu vois, c’est fini. J’ai ma pipe.

Il montrait qu’il avait sa pipe. Il l’a tirée de sa poche en même temps que le paquet de tabac. Il disait :

— Je vais venir, donne-moi le temps d’allumer.

Il a allumé sa pipe ; il a dit :

— Mais, encore une fois, montre-toi pour que je te voie comme il faut.

Alors elle a paru entre deux des osiers reverdis aux fines branches retombantes que l’air faisait bouger comme des lanières de fouet.

— Ah ! charrette, bien sûr que c’est toi, bien sûr que je me souviens. C’était le vieux temps, seulement peut-être qu’il va revenir. Je ne te dégoûte pas trop, c’est vrai ? Alors tout va bien.

Elle avait un fichu rouge noué autour de la tête ; elle renversait la tête en riant ; alors on voyait le dessous de son menton se gonfler à petits coups comme la gorge d’un pigeon. Toutes les tentations de la terre. Et c’est ainsi qu’Anselme s’est encore rapproché.

Il a dit :

— Donne-moi la main.

Il recommençait :

— Tu es toujours belle ! Qu’est-ce qu’ils disent, tes galants, Joséphine ?

— Ce qu’ils disent ?…

Elle riait. Elle renversait de nouveau la tête. Des joues brunes. Une bouche mouillée. Des paupières dont on aurait dit qu’elle avait de la peine à les soulever tellement le poids de ses cils était grand.

— Heureusement que tu es venue. Tu me manquais. Je ne l’aurais pas eu sans toi, parce que c’est toi, le vrai soleil.

Il y a eu alors un craquement comme quand une pièce de bois casse, il y a eu le bruit de quelque chose qui tombe, il y a eu un cri de femme bref et aigu comme un coup de sifflet.

Un homme est étendu tout de son long sur la barrière écrasée, les mains appuyées contre la poitrine, la tête au-dessus du ruisseau.

C’est Anselme qui est mort.

LE LAC AUX DEMOISELLES

Il était avec ses moutons bien au-dessus des forêts, bien au-dessus des pâturages, dans ces espaces voisins du ciel, visités seulement par les nuages, où l’on voit dans le bleu les arêtes se suivre, élevant de distance en distance leurs pointes, leurs tours, leurs clochers, que la neige fait briller par place.

Là-haut, tout seul avec ses bêtes. Là où il n’y a plus qu’un pauvre gazon qui pousse dans les interstices du roc et où les moutons seuls viennent donner leur coup de langue, ayant de petits sabots adroits à s’agripper aux pentes les plus abruptes. Puis tout est brouté jusqu’à la racine et le soleil donnant dessus fait que les dernières places vertes tournent au roux, alors on déménage avec les bêtes. Il levait son bâton. Il courait derrière ces dos laineux qui faisaient comme les vagues d’un torrent au temps de la fonte des neiges, ayant la même couleur terreuse qu’elles, de sorte qu’on ne les distinguait qu’à peine sur les pierres calcinées où ils coulaient avec souplesse, épousant les mouvements du terrain, s’insinuant dans ses dépressions, ou bien encore refluant sur quelque épaule ronde où ils semblaient l’ombre d’un nuage que le vent des hauteurs déplace rapidement. On entendait le bruit des mâchoires des bêtes ; le bruit de leurs sabots pressés était comme une grosse averse : lui devant, lui derrière, vêtu comme il pouvait d’une culotte déchirée et d’un lambeau de veste, les pieds nus dans de gros souliers ferrés au cuir dur comme de la pierre, et ses souliers grinçaient contre la roche faisant un bruit qui se mêlait à celui du troupeau en marche – le seul bruit qui vienne là-haut troubler l’extraordinaire silence de ces lieux situés hors du monde, comme retirés de la vie.

Car les forêts qui montent à l’assaut des côtes se sont depuis longtemps découragées ; certaines, plus hardies à s’engager vers les hauteurs, ont finalement renoncé et ne sont plus pour finir que quelques arbres rabougris, pauvrement éparpillés dans un couloir ; l’homme lui-même avec ses vaches n’a pas osé monter chercher si haut leur nourriture ; plus personne, – rien qu’à l’extrémité des crêtes dressées vers le ciel ce quelque chose de gris comme une coulée de boue qui tout à coup s’arrête, stationne longuement, et puis bizarrement remonte d’où il est venu.

Il s’appelait Pierre. Il couchait dans une cabane faite de pierres sèches empilées sous un surplomb de rocher ; il couchait sur un peu d’herbe sèche ; il n’avait pour boire que l’eau d’une source qui filtrait d’une crevasse, pour vivre une miche de pain noir plate comme une roue de char, souvent vieille de six mois, et un quartier de fromage tout aussi dur, mangé des vers. À côté de la cabane, était le parc où il rentrait ses bêtes pour la nuit, à part quoi, tout n’était que silence et solitude au-dessus, à côté et au-dessous de lui. Il avait fini par ne plus savoir parler. Les mots qu’on échange plus bas dans les parages habités à chaque heure de la journée avaient perdu leur sens pour lui, étant sans nulle utilité, et, s’ils se formaient bien encore dans sa tête, la bouche n’arrivait plus à les émettre, remplacés qu’ils étaient par les claquements de langue ou ces espèces de cris rauques dont on se sert pour remettre le troupeau dans la bonne direction. Tellement qu’il passait pour un peu simple auprès des hommes du chalet où il descendait quelquefois pour renouveler ses provisions, et il en remontait avec quelques pommes de terre ou un fagot qu’on lui donnait parce qu’il vivait lui-même dans des régions ou aucun arbre ni arbuste ne pousse plus.

Il passait pour un peu simple. Il prenait ce qu’on lui donnait sans rien dire et, ayant rejoint ses moutons, il allumait devant sa cabane un petit feu pour faire cuire ses pommes de terre. Alors, les gens de la vallée s’étonnaient de cette lueur si haut perchée, que les uns prenaient pour une étoile tombée, les autres pour un signal que des ascensionnistes adressaient, comme il arrive, à des amis restés à la maison. Un point rouge au fond de la nuit et en même temps accroché à la crête de la montagne, plus noire encore que la nuit, et qui était dans les ténèbres comme un entassement d’autres ténèbres. Une lueur rouge en haut de cet entassement, pas plus grosse qu’un ver luisant, mais d’une autre coloration et non pas fixe, car tantôt elle devenait brillante, tantôt elle diminuait d’éclat jusqu’à s’éteindre, sans s’éteindre. Un feu dans la montagne, si haut au-dessus des contrées où on a coutume d’en voir : c’est Pierre. Il est à côté de son feu. Il pèle ses pommes de terre. Il taille avec son couteau dans le fromage vieux. Il mâche lentement, assis par terre, les genoux relevés, les bras en travers des genoux et tenant devant lui dans ses mains noires les bouchées toutes préparées.

De temps en temps, on entendait un bêlement court et impérieux qu’on devinait être poussé dans votre direction par un museau grand ouvert où tremble une petite langue râpeuse ; et, au-dessous, venaient cinq cents mètres de complet silence, au-dessus s’étendait un grand ciel inattentif.

 

*     *     *

 

Aussi longtemps qu’on était à l’abri du vent, la chaleur du soleil sur les pierres était insupportable. Mais, dès qu’on dépassait la crête rocheuse qui interceptait la circulation de l’air, on était pris jusqu’au-dessus de la ceinture dans ce courant d’eau glacée, qui était comme un fleuve là, qui venait et puis qui venait, qui se haussait pour surmonter l’obstacle et de nouveau se précipitait en avant. On passait brusquement de l’été à l’hiver. On portait les deux mains à son chapeau pour l’empêcher d’être enlevé. Il fallait quelquefois faire un mouvement en avant pour s’empêcher d’être emporté soi-même, pendant qu’il suffisait de se baisser légèrement pour remonter dans la saison jusqu’à ses journées les plus chaudes, tandis que continuait à passer à un mètre au-dessus de vous, et d’un même grand mouvement continu, cette inondation invisible où l’on voyait quelques choucas, ou bien un aigle de grande envergure pencher brusquement de côté, montrant le dessous de leurs ailes, hésiter dans leur vol, et puis, pris par-dessous, tourner sur eux-mêmes comme des feuilles de papier noirci échappées d’une cheminée.

Pierre avait pris place un peu en dessous de l’arête.

Il entendait chanter au-dessus de lui les feuilles de schiste verticalement dressées que le vent émouvait, et dont il tirait une mélodie comme la langue fait de l’anche. C’était une chanson monotone qui tantôt baissait brusquement de deux ou trois notes, tantôt remontait la gamme jusqu’à n’être plus qu’un sifflement aigu.

Il avait les pieds dans le vide. Il était assis au fin bord d’une assez haute paroi qui dominait un palier de gazon, lequel dominait à son tour un nouveau saut dans rien du tout, toute la montagne étant faite ainsi de gradins superposés qui allaient se recourbant, sur chacun de leurs côtés, jusqu’à se rejoindre ou presque, créant un espace clos et comme une manière d’orbite, au fond duquel luisait doucement, comme un œil, un petit lac.

Pierre tenait entre ses bras un agneau né de la veille, trop faible encore sur ses jambes pour se hasarder seul sur ces escarpements. La mère rôdait autour de lui avec des bêlements plaintifs. Pierre, pour la tenir au chaud, serrait contre sa poitrine, l’ayant recouverte d’un pan de sa veste, cette espèce de bâti de bois grossièrement assemblé, sur lequel était comme jetée une toison toute frisée, encore humide, d’où pendaient quatre jambes tremblantes bien trop grosses pour ce peu de corps, grossièrement taillées au couteau dans un bout de planche. Mais, sous cette pauvre dépouille, étaient quand même une pulsation de vie, un mouvement pressé de respiration, un pouls qui battait à coups rapides. Et Pierre en était attendri, sans savoir pourquoi ni se l’avouer à lui-même. Il se passait des choses dans son cœur, tandis qu’il continuait à tenir dans ses bras la petite bête, et que la mère venait tout contre lui, tendant son museau humide qu’elle avait fini par lui poser sur le genou. Alors, il avait planté l’agneau sur ses jambes juste assez fortes pour supporter le poids du corps, et la petite bête s’était mise à téter. Lui, s’était jeté en avant, la tête entre ses mains, et, accoudé sur les genoux, regardait droit devant lui.

Le regard tout de suite se mettait à tomber, et, par des sauts successifs, il allait, il allait encore, cédant à l’appel de la profondeur, jusqu’à se heurter à ce petit lac.

Il devait être trois heures de l’après-midi. Le soleil, au-dessus de vous, commençait à pencher du côté de l’orient, comme un fruit au bout de sa branche, si bien qu’à votre droite les rochers étaient éclairés de face vivement, mais qu’à votre gauche ils entraient peu à peu dans l’ombre, devenus légèrement bleus, comme faiblement voilés par un pan de mousseline. Le lac était encore en pleine lumière ; on hésitait sur sa couleur, car il était bleu par reflet, mais, quand on pénétrait dans sa profondeur, grâce à un rayon de soleil qui y perçait un trou où le regard n’avait qu’à se jeter, il était vert et d’un vert trouble. Parfaitement lisse d’ailleurs, avec une surface parfaitement tendue qu’aucun remous ne venait déranger, plat et rond, mais comme bombé à cause de ses bords plus sombres. Pierre se demandait : « Est-ce grand ? » Par comparaison avec les arbres ou les rocs d’alentour qui pouvaient servir d’échelle, on le jugeait devoir être assez grand, en même temps que, vu ainsi d’en haut, il semblait être tout petit.

Pierre se demandait encore « Est-ce que c’est profond ? » Et, se laissant descendre avec son regard, à l’occasion d’un rayon de soleil, dans cette profondeur sans trouver le fond : « Oh ! oui, pensait-il, c’est profond », tandis qu’il sentait un frisson lui passer entre les épaules.

L’agneau tétait à côté de lui, couché sous le ventre de sa mère. Le troupeau paissait tranquille sur une assise de gazon. Et lui, passant avec son regard par-dessus, continuait à interroger l’espace, ramené sans cesse à cette eau comme morte et cependant pas morte, dont le soleil allait quitter l’une des rives, pendant que l’ombre, peu à peu, comme une paupière, se refermerait sur elle. À celui de ses bouts qui était sous les pieds de Pierre, dont il balançait tour à tour l’un ou l’autre dans le vide, de gros blocs de rochers, descendus des hauteurs, s’empilaient pêle-mêle ; à l’autre, la forêt, par quelques arbres à demi secs et dispersés, venait jusqu’à la rive.

C’est là, et entre ces arbres, qu’il les avait vues, d’abord. Deux taches claires, qui n’étaient guère plus grosses d’ailleurs, que deux points, qui s’avançaient d’un arbre à l’autre, et tantôt s’éteignaient dans l’ombre, tantôt étaient rallumées par le soleil. Elles sont ainsi parvenues jusqu’au bord du lac. Pierre regardait attentivement.

Ce n’est pas souvent, dans nos solitudes, même quand on dispose pour son inspection d’une vaste étendue, qu’on découvre des êtres vivants. Il se demandait « Qui est-ce que ça peut bien être ? » Il s’est dit « Deux demoiselles, elles doivent venir du chalet. » Et des demoiselles de la ville, à en juger d’après leurs robes claires en toile, parce que les femmes du pays sont vêtues de laine et de noir.

Il ne les quittait plus des yeux. Il y en avait une plus grande et une plus petite. Et, le regard de Pierre s’habituant à elles, tandis qu’il le rendait plus efficace encore par un effort de volonté, il les voyait, en effet, maintenant, avec un mouvement de jambes qui se dessinait sous la jupe mince, l’une qui allait s’asseoir sous un sapin, l’autre qui avait poussé jusqu’au bord du lac. Le lac avait l’air de l’attendre, ayant eu un frémissement quand il a reçu son image. Car elle s’était penchée sur l’eau, elle s’est mirée dedans, elle y a trempé la main, s’étant retournée ensuite vers l’autre des demoiselles. Pierre regardait de toutes ses forces. C’est ainsi qu’il a vu celle qui était au bord de l’eau s’asseoir également et porter les mains à ses pieds. Et il a vu la chose qui a suivi, qui a été qu’elle a levé les bras et qu’elle retirait sa robe, étant devenue un peu plus blanche, puis qu’elle a encore changé de couleur, puis que, tournant la tête de tous côtés sur ses épaules, elle a jeté les yeux autour d’elle. Lui, est perché là-haut, sur un avancement du roc, on ne se doute pas de sa présence, il n’est pas vu, il voit tout. Il voit que cette dernière chose blanche avait été à son tour enlevée, toute la montagne regarde ; et la demoiselle, au milieu, est rose, et non pas rose franchement, ni jaune, mais pâlement rose dans le soleil et peinte de soleil, comme la fleur du cognassier qui vient d’éclore. Elle s’avance à mi-jambes dans l’eau, toute la montagne regarde ; elle se penche, puise d’une main, se frotte les jambes et le corps, avec la tache noire de ses cheveux sur ses épaules.

Puis elle s’est jetée à la nage et alors l’eau du lac a été cassée en mille morceaux comme quand on donne un coup de poing dans une vitre. Il semblait que les débris eussent flotté à la surface, allumés qu’ils étaient à leur tranchant par le soleil.

Il y avait, non loin du bord, un bloc de rocher qui émergeait. Elle s’avance dans sa direction, elle y aborde, toute la montagne regarde ; et puis, étant grimpée dessus, elle a été là, dressée tout debout, ruisselante, et les bras levés. Vue ainsi doublement, et vue ainsi deux fois, étant recommencée au-dessous d’elle par son reflet, grande à voir, belle à voir dans sa réalité, belle à voir dans son image.

Il regardait toujours, il respirait avec difficulté, mais c’est déjà fini, l’ombre venait sur elle. C’est fini, on eût dit que toute la montagne s’était éteinte en même temps qu’elle.

Pierre voyait noir, comme s’il eût mis des lunettes fumées ou qu’un nuage eût passé sur le soleil. Il n’y avait pourtant pas de nuage ; tout était comme avant sauf que la profondeur se remplissait d’ombre.

 

*     *     *

 

Il est descendu dès le lendemain au chalet. Le trajet prend une heure et demie à la descente ; il faut trois heures pour remonter. Lui, est descendu en moins d’une heure. Il n’y a qu’à se laisser tomber. Il se disait « Je la verrai, elle sera là. » Il se laissait tomber de bloc en bloc, ou bien, sur ces pentes si raides qu’on les touche des épaules tout en ayant les pieds plantés en terre, mais il est adroit et habitué, il s’abandonnait à la pente, cédant à son poids qui vous aide et à lui seul vous tire en bas, ayant été d’abord dans les rochers, puis sur du gazon brouté jusqu’à la racine, brûlé par le soleil, devenu comme du feutre où vos pas faisaient silence et on n’entendait plus que le bruit de son cœur.

Il avait laissé son troupeau dans un endroit sûr d’où il ne pouvait s’échapper, pensant « Ce soir, je serai de retour, mais entre temps je l’aurai vue. » Il dirait au maître « Je viens chercher du pain et du fromage », personne ne s’en étonnerait, et lui, il la verrait, puis remonterait, mais au moins il l’aurait vue. Il a été ainsi porté jusqu’à l’entrée de la forêt, ayant laissé le lac à sa droite, puis, prenant par en dessous, il a traversé la forêt ou ce qui n’en était que la fine pointe hasardée en avant-garde, avec peu d’arbres et pas serrés, très vieux, à moitié secs, gris de barbe : quelques mélèzes, quelques arolles, qui avaient de la peine à vivre sur ces hauteurs. Il les eut donc bientôt laissés derrière lui, là il y a un torrent qui vous ramène sur la droite.

Le chalet se présente au creux du pâturage, le chalet, les bêtes, des hommes, le chalet avec son grand toit surbaissé, aplati contre terre, comme si tout le ciel et toute la montagne lui venaient peser dessus, mais avec une cheminée qui fume, et puis le chant doux à entendre des sonnailles de cuivre, et de celles en fer battu, au son fêlé, qu’on appelle des toupins, qui font ensemble une harmonie aux notes mal accordées, mais joyeuses, une musique pleine de trous, mais soutenue, quelque chose de majestueux qui prend naissance près de vous sur la pente qu’il y a juste derrière le chalet. Là sont les vaches par belles files superposées. Elles broutaient à la queue leu leu sur les petits sentiers qu’elles ont fini par se creuser avec leurs sabots, sans quoi elles ne pourraient pas se tenir debout, vues de côté avec leurs belles robes tachetées ou brunes ou toutes noires, qui luisaient dans le soleil.

Pierre venait pendant ce temps. Le maître se tenait debout sur la porte du chalet ; il venait, le maître l’avait vu venir et l’attendait. Pierre venait, il ne disait rien, le maître ne disait rien non plus. Pierre venait et, tout en venant, il regarde, il regarde tout autour de lui, sans rien voir autre chose que l’étagement du troupeau dans le battement des sonnailles, – parmi les taons et les mouches, dans une terre qui devenait bourbier avec de grandes plantes aux larges feuilles et des cochons qui se vautraient dans une mare. « Mais elle, où est-ce qu’elle est ? » Il n’y avait personne.

Il a dit au maître :

— J’ai plus rien.

C’est au maître qu’il parle. Le maître retire sa pipe de sa bouche :

— T’as plus rien ? T’as déjà tout avalé ? T’as bon appétit, garçon.

Le maître reprend :

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Comme d’habitude.

Ils n’ont pas grand’chose à se dire. Le maître est rentré dans le chalet, et, pendant qu’il est en train d’aller chercher les miches dans la huche et de tailler dans la pièce un quartier de fromage, Pierre de nouveau regarde, il regarde de tous les côtés tant qu’il peut si par hasard elle ne serait pas là. Et il l’a vue, si c’est bien elle, et c’est bien elle elles sont deux, deux demoiselles comme la veille, une grande et une petite, mais il ne les reconnaît plus. Elles sont au-dessous de lui dans le creux du pâturage où elles se tiennent baissées, cueillant des fleurs pour en faire un bouquet deux demoiselles, dont la grande, mais grises, éteintes, à cause d’un manteau qu’elles se sont jeté sur les épaules, grises et toutes petites, allant et venant parmi l’herbe où les fleurs jaunes sont comme les étoiles au ciel par une belle nuit d’été. Mais elles, elles sont tristes à voir. Et il pense « Non, ce n’est pas elle ! », pendant que le maître revient et lui tend les provisions que Pierre introduit dans son sac de toile, et il ne dit rien et on ne lui dit rien ; ayant eu d’abord l’intention de faire un détour pour voir de plus près les deux demoiselles, la grande en particulier, mais il y a renoncé tout à coup. Il les a seulement montrées du doigt au maître :

— Qui c’est ?

— Des visites.

C’est tout, il n’a plus qu’à s’en retourner. Elle est longue, cette montée. Une grande fatigue est dans ses jambes ou bien elle est logée dans sa tête. Si vite qu’il allait à la descente, c’est avec autant de lenteur qu’il fait le chemin en sens inverse maintenant. Le sac pèse, il fait chaud, les mouches font méchantes. Elles tourbillonnent autour de lui ; à mesure qu’il se déplace, elles se déplacent également et d’une même quantité, faisant autour de lui une espèce de mousseline dont il cherche à se défaire, sans y réussir, par de grands gestes des deux bras. Il lève un pied en pliant le genou, et le corps ne suit qu’avec peine. Une marche d’escalier, une autre, combien y en a-t-il en tout ? Il a de l’eau salée dans les yeux, elle lui coule le long des joues et dans la bouche, elle lui pend au menton, elle tombe faisant des ronds noirs sur la pierre grise ; il est faible et découragé comme si quelque chose manquait maintenant dans sa vie.

Les moutons, quand il a été de retour, se sont rassemblés en bêlant autour de lui. Il les écarte à coups de pied. Il voit l’agneau, qu’il tenait dans ses bras la veille, essayer en titubant de se tenir debout à côté de sa mère. Il le chasse dans le parc avec le reste du troupeau, sans plus s’occuper de lui. Il voit son feu qui s’est éteint, ce n’est plus qu’un rond noir avec un peu de cendre autour. Il ne l’a même pas rallumé. Les pommes de terre sont mangées. Il va à la source parce qu’il a soif et boit longuement au creux de sa main.

 

*     *     *

 

Seulement, le lendemain déjà, il a été reprendre la place qu’il occupait la veille et il s’est assis de nouveau sur la roche, les pieds pendant dans le vide. Au-dessous de lui, rien n’a changé. Il n’a qu’à pencher un peu la tête et laisser son regard aller, qui dégringole d’une assise de roc à l’autre, venant se heurter pour finir au petit lac qui brille là comme toujours. Il attend. Puisque rien n’est changé et puisque tout semble attendre, peut-être bien qu’elle reviendra. Il a attendu toute cette nouvelle après-midi. Il n’est venu personne. Il a attendu encore toute l’après-midi du jour suivant personne n’est venu. C’est maintenant le troisième jour, il a dû finir par comprendre qu’elle ne reviendrait pas. « Des visites », avait dit le maître. Les visites, c’est pour un jour et ça s’en va pour ne plus revenir.

Alors, regardant encore une fois ce petit lac et ce beau miroir inutile qui semble maintenant lui dire : « Je suis toujours à ma place, mais je ne sers plus à rien », une grande colère s’est levée dans sa tête. La colère l’a mis debout. Il y a une chose qu’il lui va falloir faire ; il ne sait pas très bien laquelle, mais ses mains le savent pour lui. Elles se tendent, elles le tirent à elles, elles le mènent à un bloc de rocher. Un de ces blocs à demi enracinés dans un peu de terre végétale, et Pierre est surpris de sa force, mais le bloc cède sous sa poussée, bascule, puis tout à coup prend son élan, et dans les parois d’alentour, de tous côtés, des tonnerres s’éveillent, répercutés par des échos, vont et viennent, s’entre-heurtent redoublés, se mêlent, et toute la montagne s’est mise en colère et la colère de la montagne est venue s’ajouter à sa colère à lui.

Il suit des yeux le roc qu’il a précipité et il le voit rouler, de degré en degré, entraînant après lui toute une avalanche de pierres grosses et petites, d’où s’élève une fumée grise, puis, arrivé au bord du vide, s’arrêter comme hésitant, puis prendre son élan par un bond arrondi comme fait le plongeur. Il y a une détonation sourde, tandis que Pierre éclate de rire, voyant le beau miroir de l’eau au-dessous de lui être atteint en plein milieu, avec une détonation sourde comme dans un tir d’artillerie, et une gerbe s’en élève, retombe en gouttelettes. Il rit, il éclate de rire, la montagne rit aussi. C’est qu’elle vous connaît, c’est qu’on s’entend bien avec elle, c’est qu’on est des amis depuis toujours ; il rit, il n’est plus seul. Il va à un autre roc qu’il ébranle. Les moutons sont pris de peur et de nouveau il y a dans les airs cette chute et cette percée accompagnées d’un sifflement, tandis qu’on voit, loin en avant de soi, une masse grise fendre l’espace, puis s’abattre. Il rit, la montagne rit, et lui rit encore plus fort parce que le petit lac est devenu méconnaissable, n’étant plus maintenant qu’une espèce de flaque sale, pareille à cette mare voisine du chalet où se vautraient les cochons.

LE PÈRE ANTILLE

C’est une petite vie que la nôtre, une petite vie qu’on vit au jour le jour. À sept heures du matin, l’été, à huit en hiver, les enfants vont à l’école.

À sept ou huit heures, suivant la saison, la cloche sonne ; ou plutôt il y en a deux : celle du village et celle du village voisin.

On entend l’une ou l’autre, ça dépend du vent qui souffle.

Si le vent vient de l’est, c’est Paudex qu’on entend ; s’il vient de l’ouest, c’est nous.

Ces petites cloches sont logées dans un clocheton au-dessus de la maison d’école et, quand l’heure est venue, le régent monte sous le toit. Empoigne le bout de la corde.

Tire dessus, et ça ne sonne pas. Tire encore. Alors il se fait là-haut un balancement qui entraîne la corde et le régent est soulevé et le régent se hausse sur la pointe des pieds, après quoi le battant heurte pour la première fois le rebord du bronze ; et le son s’en va à travers l’air léger et bleu, ou brumeux et appesanti, prenant son vol à coups d’ailes rapprochés et nombreux comme une troupe d’étourneaux que le garde champêtre débusque d’un arbre avec sa pétoire.

On entend sonner le timbre de la boulangerie : il est électrique.

C’est un de nos villages du vignoble qui sont comme autant de petites villes, avec plusieurs rues très étroites et dans ces rues des boutiques qui se louent mal et sont humides : un tapissier, l’épicerie, un coiffeur, une marchande de cigares (qui vend aussi du papier à lettres, des journaux, des lampes de poche, toute sorte de choses une espèce de bazar).

Dans une remise, une vieille femme, un mouchoir à fleurs noué autour de la tête, avec des sourcils comme des moustaches, est assise devant ses corbeilles, sur un tabouret renversé.

On la voit, par la porte ouverte, qui épluche des choux, trie des pommes de terre, coupe en tranches dans une terrine des betteraves rouges qu’elle a mises cuire la veille au soir. Elle prépare son marché.

Il y a eu alors le père Antille et sa fille ; ils venaient de la station du tramway. Elle disait :

— Voilà, on arrive.

Elle lui disait :

— Comment ça va ?

— Ça va…

Elle le tenait par le bras gauche ; lui, dans l’autre main, tenait une grosse canne à corbin, dont il tâtait, tout en avançant par à-coups, le sol asphalté.

— Tu ne risques rien, disait sa fille. C’est tout lisse par ici.

Mais lui, il hésitait à chaque pas, tenant la tête un peu renversée, ayant à la place des yeux un ovale noir d’un côté sous son chapeau de feutre, c’était le verre de ses lunettes, et, de l’autre, un bandeau qui lui prenait le front en travers.

Les femmes qui passaient disaient bonjour à Mme Emery, quelques-unes s’arrêtaient :

— C’est mon père. Il sort de l’Asile des Aveugles. On l’a opéré.

Les femmes disaient :

— Ah ! bonjour monsieur, ça va mieux ?

Il disait :

— Qui est-ce ?

— C’est des personnes de connaissance. Tu comprends, ça les intéresse. Elles ne savaient pas qui tu es.

Un petit homme d’environ soixante ans, ayant une veste de grosse toile brune qui semblait maçonnée autour de sa personne, un pantalon de même étoffe, avec une bosse au genou, et qui s’arrêtait dans le haut de ses gros souliers à clous, dont il laissait à découvert la tige. Un petit homme sec, avec une chemise en grosse toile de ménage, sous le col de laquelle était passée une cravate noire dont on voyait la corde et qui tournait au gris.

Il venait du haut des montagnes ; elle aussi. Seulement, elle, il y avait longtemps qu’elle avait quitté son village, s’étant mariée pour finir avec un ouvrier de la commune qui avait fait sa connaissance au Café des Chemins de Fer, où elle était engagée comme servante.

Elle, une grosse femme à présent, avec un chapeau à la mode. Lui, un tout petit vieux, habillé avec la laine de ses moutons, chaussé avec le cuir de ses vaches qu’on donne au cordonnier qui vient travailler à façon chez vous. Et elle l’emmenait chez elle, où il devait passer un mois ou deux, ayant à suivre un traitement à l’Asile.

C’est la première fois qu’il venait chez sa fille ; c’est même la première fois qu’il s’en allait si loin de chez lui. Car il faut descendre jusqu’au Rhône, il faut ensuite longer le Rhône jusqu’au lac et, ici, c’est au bord de ce lac, et presque dans le milieu de ce lac ; si bien qu’Antille se sentait tout perdu et il s’arrêtait par moment. Il s’était engagé dans le raidillon où la pente devenait raide et là il s’était mis à avancer avec plus d’assurance et plus de confiance, comme rapatrié. C’est d’aller à plat qui nous gêne, nous autres de la montagne.

La cloche de midi commença à sonner au moment où ils passaient au pied de la tour.

Ils n’ont plus rien dit, elle et lui ; ils n’auraient plus pu s’entendre.

Elle l’avait fait entrer dans un corridor qui menait à un escalier raide, la cloche s’est tue ; elle lui avait pris sa canne, elle le tenait par la main, il se tenait de l’autre accroché à la rampe, ils étaient dans le noir ; puis, comme elle venait d’ouvrir la porte de l’appartement, une grande lumière leur avait sauté contre, à cause du lac en contre-bas.

— Eh bien ! tu vois la différence. C’est qu’on est bien logés, on est en plein midi.

— Oui.

Il disait oui. Elle l’avait fait asseoir.

Et elle lui parlait à présent du fond de la cuisine où elle venait d’allumer le réchaud à gaz. Lui, était assis sur sa chaise, ses grosses mains grises posées sur ses cuisses, sans un mouvement, face au jour.

Elle disait :

— Émile (c’était son mari) ne va pas tarder à rentrer ; tu t’habitues ? Tu sais que tu ne dois pas ôter tes lunettes.

— Je ne les ôte pas.

— Est-ce que tu y vois ?

— Que non, que oui, ça dépend.

Et tout à coup il se mit à parler comme s’il s’était retrouvé lui-même :

— Quel âge as-tu ? disait-il.

— Trente-sept.

— Moi, soixante-six. Ah ! c’est vieux.

Elle lui disait :

— Est-ce que tu y vois à présent ? Tu vois les montagnes ? Tu ne vois pas le bateau à vapeur ? Il passe justement sous la fenêtre. Parce que, tu vois, là-dessous c’est l’eau.

« Tu ne le vois pas ? Eh bien ! alors, tu l’entends, le bateau ? »

Le vieux a prêté l’oreille. Il s’est fait dans la chambre un léger tremblement, quelque chose de sourd qui était aussi bien dans l’air que sous la terre, les roues qui battent l’eau en tournant. En même temps, on a entendu un gros pas d’homme dans l’escalier ; Joséphine a dit :

— Le voilà.

C’est Emery qui est entré.

 

*     *     *

 

Il y avait des voix tout plein cette chambre qui ouvrait sur une galerie d’où on avait une si belle vue sur tout le lac et les montagnes de Savoie.

Des voix d’hommes, des voix de femmes, des voix du nez ou rauques comme quand on a un gros rhume ; ensuite éclataient des trompettes, c’est une marche militaire, ensuite c’est un chœur d’hommes, ensuite c’est un accordéon.

Le vieil Antille disait :

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est le poste.

— Quel poste ?

— La radio. Émile est dans les traitements fixes ; il a pu s’en payer un.

— D’où ça vient ?

— Je ne sais pas. De loin.

— Comment ça vient-il ?

— C’est des lampes.

— Ah !

Le père Antille s’était tu. À peine si on entendait les cloches du dimanche, tant ce poste faisait de bruit.

Et tout à coup le vieil Antille :

— Quelle heure est-il ? Eh bien ! cette messe ?

— Tu veux aller à la messe ? disait sa fille. Il n’y en a point, on est chez les protestants.

— Ah ! a dit le père Antille…

Il était comme d’ordinaire dans la pièce du devant où il faisait un beau soleil ; elle l’avait installé sur une chaise. Il se tenait là sans bouger, avec ses lunettes noires et son bandeau, les pieds rapprochés l’un de l’autre ; il a dit :

— Tu te rappelles pourtant bien, chez nous… Tu y allais chaque dimanche.

— C’est qu’il faut monter en ville. Comment ça va-t-il ce matin ?

Il a dit :

— Pas bien.

— Tu comprends, si je t’ai mis au nord, c’est que je n’avais pas d’autre chambre, et tu n’y es que pour coucher. Tu n’as qu’à te tenir ici le reste du temps. On n’y est pas mal, ou quoi, hein ? Et puis tu y vois un peu mieux quand même. Veux-tu venir sur la galerie ?

Elle allait et venait dans l’appartement, un balai à la main ; lui, il soupirait.

Il levait un petit peu la main, il la laissait retomber.

Elle lui disait :

— Veux-tu que je te bourre ta pipe ?

— Où est-elle ?

— Attends, je vais te la chercher.

C’était un tuyau de corne recourbé avec des anneaux et le fourneau avait un couvercle à chaînette.

Elle lui a bourré sa pipe, la lui a mise dans la bouche, puis, ayant frotté une allumette, l’a approchée du fourneau.

Alors, il a fait un mouvement avec les lèvres comme les petits enfants quand ils tettent : on voyait monter et descendre sous la peau pendante de son cou la pomme d’Adam.

La petite fumée bleue s’est dirigée lentement vers un rayon de soleil où elle s’est engagée ; elle semblait être faite de fines brindilles enchevêtrées comme une poignée d’épicéa, au-dessus du chapeau du vieux, parce qu’il avait gardé son chapeau.

Elle lui disait :

— Regarde.

Il a tourné la tête.

— Il te faut t’exercer à voir, disait-elle.

Et, montrant un tableau qui était suspendu au mur :

— C’est Émile, il est avec la Société de Gymnastique. Il avait eu un premier prix à l’Artistique.

— Je ne vois pas.

— Bien sûr, tu es trop loin ; approche-toi.

Elle l’avait pris par le bras. C’était une grande photographie avec une vingtaine d’hommes en maillots blancs. Ceux de devant assis par terre, ceux de la seconde rangée assis sur un banc, ceux de la dernière debout.

— Des beaux hommes, disait-elle.

Il disait :

— Je vois pas.

— Et là, c’est le portrait d’Émile.

Un agrandissement. Il avait une couronne de lauriers sur la tête et la renversait en arrière, tout en faisant saillir exagérément les muscles de ses bras qu’il tenait croisés sur la poitrine.

— Je vois pas.

C’est à ce moment-là qu’après toutes ces cloches, comme quand on ouvre une écluse, et l’eau qui est contenue derrière vous arrive dessus, et on est pris dedans, et on se débat dedans, il y a eu un grand bruit d’orgue quelque part, mais en même temps dans la chambre ; et elle :

— Ah ! voilà que ça commence. Tu entends ?

Elle continuait à aller et venir, passant un torchon sur les meubles, allant ensuite le secouer par-dessus la barrière de la galerie, revenait ; lui, toujours absent, toujours immobile sur sa chaise.

— On est quand même à l’église, disait-elle, c’est commode. Pas besoin de bouger. Et puis, il y aura un sermon.

— Oh ! c’est pas la même chose.

— C’est vrai, disait-elle ; mais ils jouent de l’orgue comme nous.

Puis reprend :

— On mangera un peu plus tard parce qu’Émile est au café.

 

*     *     *

 

— Eh bien ! beau-père, comment vous sentez-vous aujourd’hui ? demandait Emery.

Lui, levait une de ses mains qu’il tenait croisées sur le pommeau de sa canne et puis la laissait retomber.

— Ah ! qu’est-ce que vous voulez, à votre âge, c’est sérieux, les yeux, ça ne pardonne pas.

Il riait.

Il y avait un grand bruit de moteurs c’étaient les canots sur le lac. Des petits et des gros. Des bateaux à rames, avec une motogodille, qui est un appareil qui se visse à l’arrière : ils avancent tout seuls, ils font un bruit comme quand on bat de la crème dans une jatte. D’autres, plus gros et blancs, assez élevés au-dessus de l’eau ; d’autres enfin, tout plats, qui se redressent quand ils prennent de la vitesse, pareils à des chevaux cabrés, l’arrière disparu dans le trou qui se creuse et l’écume qu’ils font.

— Oh ! tu vois celui-là, père, il se tient debout. Ce qu’il va vite !

Le plancher était secoué, les vitres tremblaient dans leurs croisillons et le cheminement du bruit ne se faisait pas dans l’air seulement, il était souterrain aussi, venant par des chemins secrets déranger votre entendement jusqu’au fin fond de vous-même.

Antille ne semblait pas entendre, c’est qu’Antille n’était plus là. On le voit, il ne vous voit pas. Il avait fui loin de vous, il était retourné dans son village.

Un petit village haut perché. Un petit village brun et blanc qui fait tache parmi les prés, tout là-haut dans la montagne. Le brun, c’est le bois de mélèze dont sont construites les façades, le blanc, les soubassements passés à la chaux.

Antille disait :

— Quel jour est-ce ?

— Le 25.

— Ils doivent être déjà montés. C’est parce qu’il fait chaud et la neige a fondu plus tôt qu’à l’ordinaire. On ne distingue déjà plus, d’ici, au sommet de la Dent-d’Oche, c’est-à-dire à plus de deux mille mètres, que quelques flaques blanches dans les creux de la roche ; lui, il regarde en dedans. Il voit ceux de son village qui montent avec le troupeau. Ils prennent par le chemin qui mène en Tservouïre.

Il bouge les pieds. Il dit des choses au hasard. Il dit :

— Qu’avais-tu besoin d’aller en place ? Est-ce qu’il gagne bien sa vie, au moins, ton mari ?

— Je t’ai déjà dit. Bien sûr. Il est sous-piqueur. C’est des places sûres. Et tu vois, on est bien logés : trois pièces. Et de la vue. Et du soleil.

Antille disait :

— Donne-moi ma pipe.

Elle allait de nouveau lui chercher sa pipe.

— Et mon tabac.

Elle lui bourrait de nouveau sa pipe. Et il était là tout le long du jour, et en même temps il n’était pas là ; il était à côté de vous, mais, en même temps, loin de vous et très loin de vous, étant déjà rentré chez lui.

Alors, il se mettait à vous raconter des histoires.

Il disait :

— C’est l’été dernier, parce qu’il avait fait beau tout le mois de juillet et tout le mois d’août. Ils l’ont retrouvé juste dans le bas du glacier parce que la glace s’était retirée. Elle l’avait abandonné là.

Il disait :

— Il y avait cinquante ans qu’il avait disparu… Et, quand son fils est venu reconnaître le corps, eh bien ! son fils était plus vieux que lui… Parce que le père n’était pas changé, pas un poil de changé, avec tous ses cheveux et sa moustache restée noire, pas pourri, le teint frais… Alors, quand son fils est arrivé, il a mon âge, la barbe toute blanche, plein de plis dans la figure et dans le cou… c’est le père qui avait l’air d’être le fils, et c’est le fils qui avait l’air d’être le père, qui était là à regarder, et nous, on le regardait, et nous, on faisait la comparaison… Tout voûté, le fils, et boiteux, et petit, et qui s’appuyait sur une canne ; l’autre, un grand garçon encore jeune, allongé sur le dos comme s’il dormait.

» Oh ! disait Antille, tu ne peux pas te souvenir de lui… Quel âge as-tu déjà ? »

Elle disait :

— Trente-sept.

— Eh bien ! tu vois, tu n’étais pas née. Tu n’y crois plus, à ces histoires ?

— Quelles histoires ?

— Ces âmes. Car il faut te dire qu’il courait les filles, ce Charrat, quoique marié…

Et Charrat a ainsi été introduit dans l’histoire, et c’est l’histoire de Charrat.

Antille s’était mis à la raconter peu à peu, fumant sa pipe, pendant qu’il y avait des bateaux à vapeur et à moteur qui vont vite, et, sur ces mêmes petites vagues courtes, beaucoup de voiles toutes blanches, qu’on voyait pencher d’un mouvement vif, comme quand les poules piquent un ver entre les pavés.

Il fumait sa pipe à couvercle de laiton ; on voit par les trous du feuillage un ciel tellement bleu qu’il en est violet. Lui, était comme ça dans la neige et les pierres, avec ce Charrat qui courait les filles, bien que marié ; et Charrat avait disparu il y a déjà cinquante ans.

— C’est seulement l’année dernière qu’ils l’ont retrouvé. Ceux du chalet ont vu le berger des moutons qui leur faisait des signes tout en haut des rochers. Il y a le pâturage, et puis les éboulis, et puis une paroi, et ensuite le glacier. Depuis tout là-haut, au bord du glacier, le berger des moutons qui leur faisait signe de venir avec son chapeau, l’agitant au bout de son bras, et ils ont trouvé Charrat dans l’eau froide au bas du glacier, là où la glace est mince comme du verre à vitres. Le glacier venait de le cracher, c’est pourquoi il était encore tout frais… Elle, elle s’appelait Fridoline.

« Oh ! disait Antille, une jolie fille. Je me la rappelle bien. J’avais dix-huit ans, elle en avait vingt. On l’avait placée comme servante à l’Auberge du Col, parce que son père était veuf et avait de la peine à vivre, ayant six autres filles et deux garçons. Ça lui faisait toujours un peu d’argent, au père. Et c’est là-haut que Charrat l’a connue. Lui, il était toujours en route et tout le temps à courir la montagne, hiver comme été. Braconnier, contrebandier, tout ce qu’on voudra ; il avait pourtant une gentille femme et deux petits enfants, mais il ne tenait pas en place… Tu vois bien ce col des Montets, c’est à droite du pâturage et il n’est séparé du pâturage que par la Borgne, qui coule là au fond d’une gorge, parce qu’elle a scié le rocher, et on ne peut la voir que lorsqu’on arrive au fin bord tellement c’est étroit, cette fente. Enfin, tu dois t’en souvenir, tu as souvent été là-haut, bien sûr, quand vous montiez avec moi voir les bêtes… »

Mais on entendait, maintenant, Mme Emery mettre la table à la cuisine. La cloche de midi venait de sonner. Mme Emery s’impatientait, ce jour-là, parce que son mari était en retard, ayant l’habitude d’aller prendre un verre avec des amis au lieu de rentrer.

— On n’a même plus le temps de manger, disait Mme Emery, avec ce système… sans compter ce que ça lui coûte.

Elle avait été ouvrir la porte de l’escalier, écoutant s’il ne venait pas et, parce qu’il ne venait pas, elle avait fait claquer la porte, ce qui avait décidément interrompu Antille, toujours assis sur la galerie, avec sa pipe, sa canne, ses lunettes noires, ses vêtements en grosse laine brune, et sur la tête son chapeau noir.

 

*     *     *

 

C’est une petite vie que la nôtre. On voit, de la galerie, Parisod qui sulfate sa vigne pour la quatrième ou cinquième fois.

Il n’avait qu’à descendre la rue qui passait devant chez lui, puis tourner à gauche dans un sentier entre deux murs où on lisait sur un écriteau à l’entrée : Sans issue.

Ensuite, il se mettait à aller entre ses ceps d’un pas lent, faisant se déployer un bel éventail, dont la couleur se déposait, tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche, sur les feuilles et les grappes.

Un papillon, deux papillons blancs et un jaune étaient soulevés comme dans un courant d’air, puis retombaient dans l’entre-deux des échalas bien alignés.

Il y avait toutes ces montagnes.

Il y avait, au bout du lac, juste à la hauteur de la tête de Parisod, tous ces sommets pointus ou pas pointus, qui semblaient être faits d’un peu d’air serré dans les mains et qui ne se distinguaient de l’air qui est devant et du ciel qui est au-dessus que par une certaine blancheur brillante dans leurs replis. Une petite vie. Six à sept heures le matin dans votre vigne et autant l’après-midi jusqu’à ce qu’elle ait changé de couleur, faisant un carré drôlement bleu au milieu de la verdure.

Un peu plus loin, sur la droite, un ouvrier du téléphone était en train de monter à son poteau.

Un grand garçon tout en bleu et il a des crochets qui se lacent autour de la cheville par des courroies. C’est pour monter au-dessus de la terre. On se passe autour de la taille une ceinture qui fait en même temps le tour du support et qui vous empêche de tomber en arrière. On enfonce l’un de ces crochets recourbés dans le bois, et on s’appuie dessus pendant qu’on lève l’autre pied.

Il montait au ciel.

Une grande, haute maison, qui était de l’autre côté de la route et empiétait par sa masse sur l’étendue des eaux, s’est alors aplatie, découvrant le haut des montagnes. Elles s’élèvent, elles entraînent à leur suite des rochers puis des forêts et puis des champs, des prés, le rivage cousu à l’eau, et l’eau s’élève à son tour, pendue à elles comme un drap lisse.

L’eau s’élargit et s’agrandit de tous côtés, vers l’est et vers l’ouest l’homme monte. Il y a juste au-dessous de lui un grand plantage, comme on dit, et un petit homme est dedans, qui est baissé sur ses carottes, maigre, en chemise, avec un pantalon de toile. Des petits pêchers de plein vent se dressent entre les plates-bandes. Lui, penché vers la terre ; nous autres, qui montons en sens inverse, la tête levée ; et, pour peu qu’on la tourne, les yeux s’enchanteraient de tout ce qui leur est fourni à cause d’une domination, parce qu’à présent on voit tout, on voit vers Genève et vers Villeneuve, on voit les bateaux, les viaducs, des villages, et ils sont parmi les vignes comme une poignée de cailloux. Des collines, leurs sommets, et, sur l’un de ces sommets, une tour, l’eau frisée, l’eau qui est comme de l’huile dans une poêle à frire et par endroits l’eau a pris feu.

Et, nous autres, on est dans le bleu. Balancés dedans, caressés par lui, et le soleil vient avec son bras et nous le met autour des épaules, pendant que maintenant l’homme du téléphone se laisse aller en arrière, déroulant une corde au bout de laquelle on attache le fil de cuivre…

 

*     *     *

 

— Alors, cette Fridoline, Charrat l’avait trouvée de son goût. Ça se comprend. Une jolie fille, mince, fine, adroite. Oh ! je me souviens bien d’elle à présent. C’est drôle, on avait oublié, et puis ça vous revient. C’est depuis que je n’y vois plus. Parce qu’alors on voit en dedans…

Antille disait :

— On a les yeux comme retournés… Et je le vois, lui aussi, ce Charrat, c’était un beau grand garçon. Et bon tireur, avec tout ça ! Il ne manquait pas sa bête à deux cents mètres. Il a dû lui plaire, à elle aussi. Dieu sait, les filles, ça tourne toujours mal.

— Oh ! disait Mme Emery.

— Oui, justement, toi la première. Est-ce que tu m’as demandé la permission de te marier ? Et pas dans ta paroisse et avec un protestant encore !… Non, disait-il, dis rien ! C’est fait, tant pis. Et puis, je ne sais pas pourquoi je te raconte ces histoires. Tu n’y crois pas, toi, à ces âmes. Ça fait rire la jeunesse. Moi, je n’y croyais pas non plus. C’est seulement quand je l’ai vu, Charrat, parce qu’il avait les yeux ouverts… Elle s’était vengée.

On comprenait mal ce qu’il voulait dire, parce qu’il était tantôt au commencement, tantôt à la fin de son histoire ; elle lui avait demandé :

— Qui ça ?

— Fridoline. Elle s’est noyée. C’est vieux, disait-il, cinquante ans. Charrat lui avait fait un enfant… Il vous regardait couché sur le dos, et il y avait de l’eau qui lui coulait entre les jambes, c’est le glacier qui fondait.

L’histoire venait peu à peu, au hasard, par petits morceaux, et il fallait les assembler, comme ces plots qu’ont les enfants qu’on rapproche selon le modèle.

— On n’avait rien remarqué, de tout l’hiver. Elle n’en avait rien dit à personne. Elle savait y faire, vois-tu. Silencieuse. Elle se serrait la taille, elle avait dû élargir son caraco ; et ça devait s’être passé à l’automne, et c’est seulement au printemps que les femmes ont commencé à parler bas sur son passage, se disant :

» — Qu’est-ce qu’elle a ? Elle marche drôlement.

» Alors, au printemps, Fridoline est remontée, elle a repris sa place parce que l’auberge est fermée l’hiver. Ça devait faire dans les six mois… Elle a dû voir qu’il n’y avait plus moyen de cacher la chose. Et on n’a jamais su ce qui s’était passé entre Charrat et elle, mais voilà, quelques jours après… Tu te rappelles bien, la Borgne… sur le côté du pâturage. C’est étroit, ça ne se voit pas, ça a été scié dans le rocher, et puis c’est profond comme tout, entre deux murs tellement rapprochés qu’il y fait nuit par le plus beau soleil. On a trouvé au bord de la gorge son chapeau avec un petit bouquet posé dessus. Elle était tombée. Seulement, on s’est dit « Comment est-ce qu’une fille comme ça peut bien faire pour tomber, qui connaît l’endroit, qui a le pied sûr, qui est vive, qui est leste ? Tiens, on s’est dit, ça, c’est suspect. » Elle, on ne l’avait pas retrouvée. Ça s’était passé au commencement de mai ; le tenancier de l’auberge avait engagé une autre servante. Nous autres, on ne disait rien. J’avais dix-huit ans. C’est qu’on aimait autant ne pas avoir affaire avec Charrat, étant donné son caractère, quand même on se disait des choses à l’oreille. Il n’était d’ailleurs presque plus jamais au village ; il avait laissé sa pauvre femme sans argent. Elle devait aller mendier à la boutique, pour avoir un kilo de maïs ou une livre de sucre à crédit ; lui, pendant ce temps, courait la montagne, tantôt tout seul, tantôt avec un camarade nommé Tille qui braconnait comme lui… Où es-tu ? »

Antille appelait sa fille.

— Ici.

— Où ça, ici ?

— Dans ma chambre, je fais de l’ordre…

— Tu écoutes ?

Puis il ne s’est même plus demandé si sa fille l’entendait, ayant fini par se parler à lui-même et par parler tout seul sur cette galerie, où il y avait des plantes vertes, dont Mme Emery venait de temps à autre essuyer les feuilles avec une petite éponge.

— Ça a duré tout l’été, disait encore Antille, et de tout l’été on n’a plus rien su de Fridoline. Seulement, au commencement de septembre, elle est revenue la tête en avant. Et pas bien peignée. Avec plus point de nez, les yeux crevés, à moitié déshabillée. Elle n’avait plus qu’un soulier… C’est dans cette gorge, disait Antille. C’est les pierres, disait Antille. Et puis les racines des arbres. Elles l’empoignaient par un pied, comme ça, et elle, elle avait dû rester longtemps, comme ça, à aller en avant et en arrière, à se balancer d’arrière en avant, dans une mare à cause des remous, c’est pourquoi elle avait mis tant de temps à nous arriver, mai, juin, juillet, août, quatre ou cinq mois – retenue, puis relâchée ! qui s’en va de nouveau, qui est arrêtée à nouveau, et cette fois par un bloc de rocher parce que le courant la pousse contre. Et puis, plus loin encore, retenue par les cheveux jusqu’à ce qu’ils soient arrachés et qu’ils s’en aillent avec la peau. Ils l’ont trouvée dans le pré à la sortie de la gorge. « Ah ! on a dit, c’est elle ! » On l’a reconnue à son caraco dont il ne restait que le col et une manche. Ah ! la malheureuse. Ils ont sonné la cloche. Et c’est justement à ce moment-là… Charrat était descendu au village par hasard et il l’a vue, comme on la ramenait sur un brancard, pas recouverte, un homme devant, un homme derrière.

» Charrat avait changé de figure. Il a fait demi-tour. Il est parti droit devant lui. Et on n’a plus rien su de lui. Lui, il n’a pas mis quatre mois, mais cinquante ans pour reparaître. Les vieux avaient raison. Quand ils l’avaient vu partir, ils avaient dit « Il est perdu… » Et ils disaient de Fridoline « Elle, elle est là-haut. Elle l’appelle déjà, elle ne le lâchera plus… » C’est ces âmes, sur le glacier… Ceux qui meurent sans sacrement, et ils sont condamnés à faire sur terre leur purgatoire. Ça te fait rire. Oh ! je sais bien, les jeunes, eh bien ! les jeunes n’y croient plus. Ils disent : « C’est des histoires de vieux… » Moi, je suis vieux, tu comprends. Soixante et quelques. »

 

*     *     *

 

Lorsqu’on quitte le village de Prâlong, qui est le village d’Antille, on s’élève tout de suite contre l’avancement de la montagne par des lacets, c’est un chemin pour le bétail.

Il n’est pas large. Il est large juste ce qu’il faut pour laisser passer un mulet avec sa charge, c’est-à-dire son bât avec des choses dessus qui débordent de droite et de gauche ou une fille assise de côté. Un mètre cinquante, guère davantage, étant là comme une corde qu’on aurait déroulée d’en haut, brasse à brasse, et ses divers segments sont restés disposés en zigzags les uns au-dessus des autres, de sorte qu’on tourne, on tourne tout le temps.

On va dans une direction, puis dans la direction opposée ; il y a au-dessus de vous des choses contre le ciel qui se déplacent tout le temps de la même façon, et tantôt sont derrière vous, tantôt sont devant, un peu de neige, des rochers.

Dans pas beaucoup d’arbres et maigres, des mélèzes, quelquefois un gros sapin, quelquefois, là où le roc est à nu, plus rien ; et le chemin a été taillé dans le roc, et il y a du côté du vide une barrière, à cause des bêtes.

Ainsi on s’élève rapidement, ainsi on voit, tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche, le village qui rapidement s’enfonce et s’aplatit, se resserre, se rapetisse jusqu’à n’être plus qu’une tache sombre comme une bouse de vache, au milieu des prés verts, avec une rivière qui les partage en deux et brille dans le soleil de toutes ses écailles, pareille à un orvet. Ainsi on monte, on monte longtemps. Et il faut bien que, de temps à autre, on s’arrête pour reprendre son souffle parce que c’est raide alors on entend quelque chose, et on ne sait pas ce que c’est.

On se dit : « Est-ce le vent ? Peut-être qu’on ne le sent pas à la place où je suis. » Mais, quand on regarde dans l’éloignement les branches des arbres, on voit qu’elles ne bougent pas.

Un bruit comme celui d’un train qui passe dans un tunnel, ou bien celui d’une assemblée nombreuse où tout le monde parlerait à la fois ! Qu’est-ce que c’est ? D’où ça vient-il ?

Il semble que ce bruit soit sous terre et en même temps dans l’air autour de vous, il est comme nulle part et partout, on ne sait où le situer, parce que, où qu’on se tourne, on voit les pentes se coudre l’une à l’autre sans solution de continuité.

L’eau a ses cheminements à elle qui sont secrets.

L’eau a travaillé dans l’épaisseur du massif et s’est enfoncée. Sa largeur même, qui n’est pas grande, a usé sous elle le rocher. Elle a été comme la scie dont le tranchant ne laisse au-dessus de lui qu’une trace presque imperceptible qui a la minceur de la lame : c’est la Borgne, qui est descendue verticalement dans la profondeur, et on ne s’aperçoit de sa présence que lorsqu’on arrive à l’extrême bord de l’entaille, au fond de laquelle elle est à plus de cent mètres et là, vit, circule, parle, fait un bruit étouffé, grognonne, profère sourdement. On la longe sans s’en douter, on grimpe comme à une échelle tout à côté sans le savoir. Et, quand on arrive enfin en terrain plat, sur une espèce de palier, on ne s’en doute d’abord pas davantage, tellement elle reste encaissée encore un bon bout de chemin.

C’est seulement plus loin qu’elle reparaît, peu avant qu’elle ne se divise.

De nouveau, elle brille à ras du sol dans le gazon parmi les pierres avec sa grande pureté, et là est partagée en deux par un éperon de roc, sur un des côtés duquel elle coule, tandis que sur l’autre il y a un enfoncement, une sorte de grande poche : c’est le pâturage de Tservouïre qui est surmonté lui-même par le glacier.

C’est au bas de ce glacier qu’ils avaient trouvé Charrat.

Le fils avait soixante ans, le père une trentaine. Le fils, les cheveux blancs, tout voûté et ridé, le père avec une moustache noire, une figure lisse, un bon teint : alors on aurait dit que le fils était le père et le père était le fils.

— C’est comme ça, disait le père Antille. Et j’étais là, moi aussi, et on se demandait : « Comment est-ce que Charrat a fait pour se perdre sur ce glacier, il y a cinquante ans de ça ? » Mais les vieux d’alors l’avaient bien dit : « Il est perdu ! » Oh ! je sais bien que tu n’y crois plus à ces histoires ; moi, je n’y croyais pas non plus. Mais voilà, on prend de l’âge… Et puis, c’est que je les ai vues, tu sais, une fois…

C’est ces âmes, parce que ce pays là-haut est encore un pays du vieux temps, et les temps comme les hommes sont posés à côté les uns des autres ; ils coexistent sans se ressembler. On raconte là-haut que ceux qui sont morts sans sacrement, leurs âmes sont condamnées à ne pas quitter la terre jusqu’au jour du grand jugement, s’étant réfugiées dans les lieux écartés comme ces champs de glace qui recouvrent les grandes montagnes, loin des hommes, et là errent en troupes sans jamais trouver de repos. Mais il est dit aussi que, si elles ont eu à souffrir de quelqu’un, quand elles étaient encore sur la terre, elles cherchent à se venger de lui, elles l’appellent, elles l’attirent, le faisant mourir de la même mort qu’elles-mêmes ont dû subir.

— Et, moi, je les ai vues, ces âmes, disait le père Antille, c’est une fois que j’avais été chasser. Il n’y a pas à dire, je les ai vues. J’avais encore de bons yeux, en ce temps-là. Et ils n’ont pas pu me tromper. Je tirais ma bête à deux cents pas et encore à balle, c’était pas comme à présent. J’étais avec Coudurier, on n’avait rien tiré de toute la journée, alors on s’était dit qu’au lieu de redescendre on passerait la nuit dans la cabane du berger des moutons. On avait fait un peu de feu avec un peu de bois qui restait de la provision sous le rocher ; c’était l’automne. On avait mangé ; et puis, avant d’aller dormir, on était venu s’asseoir juste à l’endroit où la pente casse sous vos pieds et on est suspendu au-dessus de rien, c’est-à-dire à deux cents mètres au-dessus du glacier noir et bleu. On fumait sa pipe. Juste au moment où le jour s’en allait, et il faisait encore clair sur les pointes, mais l’obscurité s’appesantissait toujours plus dans les fonds. Alors, il y en a eu une. Et encore une. Et encore une. Elles sortent, comme ça, chacune à son tour de son trou. C’est blanc. C’est comme des femmes en chemise. C’est léger. Ça s’étire, ça s’élève, ça balance un peu. Qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ? Parce que d’abord elles restent attachées par en bas et reposent encore sur leurs pieds à la surface de la glace, puis elles bougent, elles se mettent en mouvement, elles se déplacent de côté. Elles sont blanches sur le bleu et le vert, puis dans le gris, puis dans le noir ; et, à mesure qu’il fait plus nuit, elles se rapprochent les unes des autres. Elles font une troupe qui va et vient, monte vers nous, redescend ; alors on entend un petit bruit, comme celui du vent, c’est qu’elles se plaignent. Un bruit comme quand il y a du vent dans la cheminée : c’est qu’elles ne sont pas contentes… Tout à coup, Coudurier s’était levé, Coudurier m’avait dit « Tu viens ? » Il m’a dit « Je crois bien qu’il vaut mieux qu’on redescende. » Moi, je n’ai rien dit. Coudurier s’était mis debout, moi, j’en ai fait autant, on n’a plus parlé, on redescendait, et c’est drôle qu’on soit arrivés tout entiers au village, tellement on allait vite et de nuit, sans lumière, et dans des mauvais endroits, mais enfin on est arrivés… Elles vous attirent. Elles vous disent des choses qu’on ne comprend pas, alors peut-être qu’il y en a qui se rapprochent pour comprendre, une fois qu’ils sont appelés. Charrat. Tu te rappelles ce que les vieux avaient dit : « Il ne va plus être tranquille. » Et qu’il était parti pour là-haut le jour où, elle, elle était revenue, ou du moins son corps, mais vide d’elle ; – eh bien ! lui, on ne l’a plus jamais revu… C’est-à-dire cinquante ans après. C’est ceux de l’auberge qui nous ont tout raconté à l’automne, et qu’il était toujours en chasse et chassait toujours du même côté, et revenait sans avoir rien tiré : mais on avait beau lui signaler les bonnes places, il ne voulait rien entendre. Jusqu’à un certain jour, où il avait paru particulièrement agité il était parti de bonne heure dans l’après-midi, il était rentré presque tout de suite, il avait nettoyé son arme avec soin, comme s’il n’était pas content de la manière dont le mécanisme fonctionnait, installé devant l’auberge ; il était reparti sans rien vous dire, vers les six heures, c’est-à-dire peu avant le coucher du soleil… Il commençait à faire nuit quand ceux de l’auberge ont entendu un premier coup de feu, et puis un moment se passe et il y en a eu encore un autre… Et puis, plus rien. Plus jamais rien…

C’est l’histoire que raconte le père Antille.

Un jour, deux jours, trois jours on s’était mis à aller le chercher. Même que les gardes-frontière pour finir s’en étaient mêlés.

Silence. Ces froids espaces ne vous répondent pas. Il y a cinq ou six hommes qui prennent leurs distances et chacun cherche de son côté ; ils appellent par moment ou soufflent dans une corne.

Au cas où Charrat serait blessé et ne pourrait pas se tenir debout.

Ils soufflent dans une corne.

Silence.

Ils écoutent, on répond ; c’est l’écho niché dans le creux d’un rocher.

Ils écoutent : c’est le bruit de l’eau, c’est une pierre qui roule sur la pente ou le cri des choucas qui montent et descendent le long d’une paroi comme des mouches contre une vitre.

Silence.

Eux, ils se font des signes de loin, étant arrivés à des points convenus d’avance, tout petits, dans l’immensité où, à présent, plus rien ne bouge, où l’eau elle-même se prend sitôt que vient le soir.

 

*     *     *

 

« Mesdames, messieurs, chers auditeurs… »

— Il te faut faire taire cette mécanique. On ne s’entend plus.

Antille parle parmi le bruit :

— Et puis ces lunettes ? Quand est-ce qu’on va me les ôter ?

— Père, voyons, soyez raisonnable. Vous savez bien ce que le médecin a dit. Ça n’a pas été aussi vite qu’il l’avait cru. Il faut de la patience.

— De la patience, dit Antille, j’en ai, j’en ai trop eu… Depuis le temps que ça dure !

— Vous vous ennuyez chez nous ?

— Bien sûr, dit-il, que je m’ennuie. Et puis, c’est à cause des souris.

Il était de nouveau là-haut dans son village.

— J’ai tout fermé, j’ai cloué les volets, j’ai baissé le couvercle de la cheminée, mais sait-on jamais ? Il faut compter aussi avec ce qui travaille contre vous en dedans les vers, les souris, les gerces… Mes trois fromages, le lard, les habits, les chemises.

— Vous n’auriez pas pu demander à mes sœurs d’y aller voir ?

— Des filles ! Tu sais ce que c’est, toi ? Des filles, ça se marie. Mes filles, c’est marié. Mes filles, ça ne compte plus.

— Et mes frères ?

— Si tu crois ! J’ai eu quatre filles et deux garçons. Je suis tout seul. Si ça brûlait ! L’orage, le mauvais temps, une fente dans le mur ou un trou dans le toit… Qu’est-ce que tu veux ? Il n’y a personne.

Il se lamentait à présent, il pleurait même sous ses lunettes noires, il faisait un geste pour les enlever ; elle lui disait :

— Défendu !

Il ramenait ses mains sur ses genoux comme un enfant qui est grondé.

— Marie est mariée à Grône. Ludivine à Champmartin, la troisième au village, mais ça a des soucis, ça a des enfants ; tes frères de même. Et puis me voilà vieux et par-dessus le marché j’ai perdu la vue.

— Puisque vous allez la retrouver.

— Quand ?

— Vous savez bien, le médecin a dit qu’il fallait attendre encore un mois. On va continuer à vous faire des piqûres.

— Oui, dit-il, ils me prennent la peau entre le pouce et le gros doigt. Ils tirent dessus. À quoi ça sert ? Des singeries ! Dans le vieux temps, disait-il, on allait à Sainte-Claire, tu sais même plus où c’est. On partait avant le jour ; on arrivait à midi. Il fallait monter les quarante marches à genoux. C’était plein de certificats. Au lieu de quoi, dans ces asiles…

— Qu’est-ce que vous voulez, père ? les modes changent. Vous ne pouvez pas vous plaindre, vous avez été bien soigné… Et, puisque vous y verrez assez pour vous conduire, j’irai prendre votre billet à la gare, je vous recommanderai au conducteur.

Elle parlait, ensuite venait le poste. Ensuite venaient les cris d’enfants. Ils jouaient sur le derrière de la maison, mais leurs voix passaient par-dessus le toit.

Parisod sulfatait pour la cinquième fois et puis ça va être fini. Vient un temps, en effet, où la vigne s’est habituée à la maladie quand elle l’a, et, si elle ne l’a pas, elle ne peut plus l’attraper.

Le père Antille a été encore une fois à l’Asile des Aveugles ; on lui avait dit « Vous allez pouvoir rentrer chez vous. »

Seulement pourquoi est-ce qu’ils sonnent ici leurs cloches à l’électricité ?

Le Bon Dieu n’est sensible qu’à la peine qu’on se donne. Des cloches qui sonnent toutes seules, c’est comme les moulins à prière des Tibétains.

Ces messieurs de la Municipalité ont beau vous dire qu’on ne trouve plus personne pour les sonner, leurs cloches : ce serait une peine supplémentaire de chercher de la main-d’œuvre et de s’assurer de ses services. Mais ils ne s’occupent que du bruit qu’ils font, puisqu’il faut le faire, et de le faire au moindre prix, étant soucieux par ailleurs de se tenir au courant du progrès et se jugeant déshonorés s’ils se laissaient dépasser dans ce domaine. Il y a une invention, ils disent « Profitons-en ! Regardez comme c’est commode. » Il y a un bouton, il n’y a qu’à peser sur le bouton. Une simple pression du doigt et tout l’appareil est mis en branle. On n’a plus qu’à regarder sa montre, on pèse de nouveau sur le bouton, tout s’arrête, tandis qu’entre temps les quatre ou cinq cloches, montant et descendant autour de leur axe, font grand tapage quatre ou cinq fois de suite, le dimanche matin.

Le père Antille :

— Ils sonnent mal.

Sa fille :

— Tu trouves ?

— Parbleu ! disait le père Antille, c’est tout le temps la même chose. Tandis qu’avec Dayer… Tu te souviens de Dayer, celui qui avait tué sa sœur ?

Elle secouait la tête.

— Il y a bientôt vingt ans que ça s’est passé, tu étais pourtant encore au village. Voyons, Dayer, tu sais celui qui sonnait en ce temps-là. Il prétendait que sa sœur ne priait pas comme il faut ; il s’était mis à la battre. Et, un jour, il l’a tellement battue qu’il l’a laissée morte sur place. On a toujours pensé qu’il n’avait plus sa tête. Ce qui n’empêche pas qu’il a été condamné à vingt ans. Seulement, disait le père Antille, comme il se conduisait bien, on l’a relâché au bout de quinze ans. Il est revenu au village, il n’était pas encore très vieux. Oh ! disait le père Antille, il n’est pas si vieux que moi. Il est tout au plus dans la cinquantaine. Eh bien ! sais-tu ce qu’on a fait ? On lui a rendu sa place parce que personne ne sonnait comme lui. En avait-on essayé, de ces sonneurs, pendant que Dayer purgeait sa peine ! Quinze ans, tu penses : pas un n’avait tenu le coup. Alors, voilà Dayer qui revient, alors on lui a dit : « Tu veux ? » Et lui, a dit : « Je veux bien », et le curé voulait bien, lui aussi.

C’est quand il fait rose, un petit peu rose. Il y a quatre paliers où sont les cordes des grosses cloches qui passent à travers le plancher par un trou. Et, tout en haut, commence la charpente. Là sont les petites cloches et puis un banc où on s’assied. Et puis ces cordes sont terminées par une boucle, on se passe ces boucles autour des poignets, autour des coudes, autour des chevilles, autour des genoux ; il y en a huit. Et ça commence.

C’est quand c’est un peu rose sur les plus hautes pointes qu’on voit autour de soi rangées avec leurs neiges et leurs glaciers.

— Ah ! c’est que c’est joli, disait Antille. Tout le monde s’est réveillé ce jour-là en se demandant : « Qui c’est qui sonne ? » Et on s’est dit : « Ah ! bien sûr, c’est Dayer qui est revenu. »

Quand ça monte et que ça tourne en rond comme des petites filles dans un pré, et puis vient un coup de la grosse cloche. C’est un peu faux, ça monte, ça retombe ; c’est comme quand une main jette la graine, ça s’éparpille parmi l’herbe, ça va vite, ça se ralentit. Et ça se tait ou presque ; et puis ça repart tout à coup. Ça dit au ciel : « Éclaire-toi », ça frappe aux portes, ça va, ça vient, ça court partout. Et l’homme qui est là-haut penche la tête, abaisse le coude droit, le laisse remonter, abaisse le coude gauche, le genou, les deux genoux, les pieds, et les pieds sont passés dans des espèces d’étriers ; avec une belle cadence, une grande variété, de continuels changements de rythmes l’homme dit là-haut tout ce qu’il a à dire, et, quand il n’a plus rien à dire, il se tait. Alors c’est au tour des garçons, qui sont en bas et qui sont quatre. Ils se pendent à la corde de la grosse cloche, elle-même aussi grosse que le poignet. Ils commencent par sauter en l’air de manière à l’attraper le plus haut possible ; ils se laissent retomber de tout leur poids, la cloche balance.

Mais elle balance encore à vide, elle balance silencieusement trois ou quatre mètres de tour avec un énorme battant. Puis, voilà le battant qui touche enfin pour la première fois le rebord du bronze, et il en sort quelque chose de sourd, quelque chose qui vient de profond. Une espèce de grosse toux qui s’en va soudain ébranler l’espace, pendant que les vitres tremblent. C’est leur tour, aux garçons, d’être mis en branle tous les quatre, cramponnés à la corde, montés en l’air, leurs pieds quittant la terre, puis ils retombent, plient les genoux…

— C’est pourquoi c’est beau.

— Et, disait le père Antille, ça me manque. Pas à toi ?

 

*     *     *

 

Elle a marché à côté de lui, pendant qu’il remontait la ruelle. Elle tenait à la main le baluchon du vieux qui était un vieux sac en toile brune presque vide.

Lui, avait toujours ses lunettes noires et sa canne.

Elle lui disait :

— Tu feras attention. Je vais te prendre ton billet, tu le mettras dans ton porte-monnaie. Et tu sais à quelle station tu dois descendre. Tu n’auras qu’à bien écouter les noms que crie le conducteur…

Il faisait du bruit avec sa canne, il semblait ne pas entendre.

Le train de 7 h. 9, un petit matin frais, un petit matin rose.

Le boulanger était debout sur la porte de sa boutique, tout blanc, avec son maillot blanc et ses bras nus enfarinés. Une femme a passé avec un pot de lait. On tourne dans la rue à gauche.

— Tu arrives vers les neuf heures. Tu te rends directement à la Consommation. Ils te connaissent, ils te trouveront bien une place dans le camion.

C’est une petite gare en brique. Ils ont dû traverser la double voie. Le train omnibus s’arrête partout. Une trentaine de stations. Comme ils étaient en avance, ils ont dû attendre un long moment sur le quai presque désert. Le train est arrivé. Le train s’en va. On ne voit plus que le wagon qui est en queue. Le train passe sous une passerelle. Il s’engage dans la tranchée qui a été pratiquée à son intention au beau milieu du village, et la voie tourne ensuite, gagnant le bord du lac, d’où monte une grande lumière qui remplit tout le vide qu’il y a entre les montagnes.

SÉCHERESSE

Ils sont installés tout au bas de la grande pente abrupte que le versant nord de la chaîne délègue à la rencontre du fond plat de la vallée.

Ils sont tout au bas de cette côte nord, c’est-à-dire tournée au midi et toute la journée exposée au soleil qui l’attaque de face de son lever à son coucher, sans autre trêve que quand quelques nuées paresseuses viennent se hasarder et traîner entre l’astre et le point qu’il vise, mais c’est rare.

De sorte que, de bonne heure dans l’année, tout est brûlé sur cette côte où la terre n’a pas d’épaisseur, ne recouvrant que mal et à demi la roche qui fait son ossature et qui partout perce la peau trop mince qui est dessus.

De grands rochers pointus, qui ont la forme et la couleur des tentes que les nomades dressent dans le désert, et des cordes tendues en marquent les arêtes, en occupent le sommet un peu au-dessus des pâturages. Il n’y a que peu de forêts, peu de gorges où l’ombre du moins trouverait refuge ; tout est largement exposé à l’ardeur des rayons venus par l’ouverture que découpe sur le ciel l’écartement des crêtes.

C’est ce grand versant nord de la grande vallée qui est dirigé de l’ouest à l’est ; c’est à peine si au printemps il prend à certaines places une coloration d’un vert tendre, qui déjà s’affaiblit, s’atténue, tourne au gris et au roux. À mesure qu’on s’avance dans la saison, tout se hâle, tandis que là dedans, certains pans de rocher brillent comme du verre.

On voit ces régions dans leur verticalité être calcinées ; on en détourne les yeux tant elles sont insupportables à regarder. Parfois une espèce de légère brume flotte sur elles, mais elle n’est constituée que par le poudroiement des fines poussières qui s’en dégagent, trompant l’œil.

C’est pourtant dans le bas de cette côte que les hommes sont venus s’installer une fois, imprudemment, y ayant bâti un petit village parmi les vignes qui, elles, ne craignent pas trop le sec, mais possédant aussi, au-dessus des vignes, des prairies, ce qui suppose la présence de l’eau.

Et, comme l’eau du ciel fait complètement défaut, on ne peut compter que sur celle que l’industrie et l’ingéniosité des hommes ont été chercher là où elle se trouve en grande abondance, et fait une parure blanche à cette extrémité supérieure de la chaîne. Une fine dentelle d’argent tout là-haut, aux frontières du ciel, où sont ces tours, ces aiguilles, ces dômes, tantôt tout recouverts par elle, tantôt qui s’en dégagent et se dressent dans l’azur, mais alors entourés de ses fronçures, de ses replis, ses bouillonnés.

Une eau qui n’en est pas encore, une eau plus dure que la pierre, une eau qui est cristal, transparente comme le cristal et friable comme lui, mais que la chaleur amollit, fait redevenir elle-même, rend souple et ductile ; et c’est elle que les hommes ont pensé à utiliser, étant montés à sa rencontre. Et puis, lui ont dit de venir à eux, l’ayant engagée dans des canalisations de bois qu’ils ont dû souvent suspendre aux parois des rochers par le moyen de pieux fichés dans des fissures ; mais enfin ils la tenaient prisonnière et alors l’ont obligée à aller, non pas là où elle aurait été d’elle-même, mais où ils avaient besoin d’elle, ayant établi à cet effet tout un système de canalisations qui l’ont forcée à se répandre par des infinités de rigoles, partout où étaient leurs cultures, comme une chevelure qu’on dénoue, qu’on éparpille et qui, élargie par le peigne, finit par s’étaler sur l’épaule des monts.

Ils vivent ainsi grâce à cet apport qu’ils ont provoqué. Ils vivent parmi des arbres verts, bien nourris, pleins de chants d’oiseaux qui font accompagnement à la musique des eaux courantes, dans une belle herbe verte, toujours drue et bien poussée qu’on fauche plusieurs fois de mai à septembre. Ils sont arrivés à faire en sorte que cette grande côte morte dont les couleurs sont celles du minéral, et qui en a l’immobilité, se termine à sa base dans l’exultation de la vie.

 

*     *     *

 

Seulement, voilà, il y a ceux de tout en bas, ceux qui sont presque dans la plaine et se trouvent ainsi être le plus éloignés du point où ces richesses commencent à découler vers eux. Il arrive, en temps de sécheresse, que l’eau ne leur parvienne plus, étant bue en route, avec un petit bruit comme quand le chat boit, par ces milliers de bouches avides qui sont les fissurations que la terre calcinée fait s’entr’ouvrir partout. Il y avait bien deux mois, cette année-ci, qu’il n’était pas tombé une goutte de pluie. Avril et mai s’étaient écoulés sous un triste ciel, uniformément bleu et vide, seulement parcouru par un soleil brûlant, dont le trajet pouvait être suivi d’un bout à l’autre de la vallée. Ceux de ces villages d’en bas, cette année-ci, n’avaient ainsi bénéficié ni de l’eau que les hommes dispensent, ni de celle que Dieu distribue, mais seulement quand il lui plaît.

« Qu’avons-nous fait ? se demandaient-ils. Est-ce une punition ? Mais de quoi sommes-nous punis ? », levant la tête chaque soir vers ces décevantes chaînes dont il y avait une au sud devant eux, et une autre derrière eux, et qui brillaient là ironiquement de leurs glaces et de leurs neiges, belles à voir, mais inutiles.

« Et venez seulement, disait la femme Prapioz, venez regarder mon jardin. »

Elle était devant sa maison, avec son mari, ses trois grandes filles, et son père qui était un vieux impotent.

« Vous me direz si c’est possible. »

Ils étaient là, tous les six, à lever la tête, et ils la levaient chaque soir et chaque matin, implorant des yeux la venue, ne serait-ce que de quelque brouillard, né dans ces gorges sombres que les torrents se sont creusées dans le versant méridional et qui s’effument quelquefois, émettant de leur profondeur des espèces de grosses fumées qui s’élargissent et s’élèvent, et finissent par gagner les cimes dont elles éteignent l’éclat ; – mais rien, pas la moindre vapeur, pas le moindre léger coton jouet de l’air qu’on voit aussitôt se dissoudre en flocons blancs paresseusement promenés comme des graines de pissenlit.

Et pas seulement les Prapioz, mais tous les autres habitants du village étaient ainsi devant chez eux, tournant la tête vers le levant, vers l’occident, vers tous les coins de l’horizon dans l’attente de quelque signe, mais il n’y avait point de signe : c’est une belle journée qui se termine comme elle a commencé par l’étincellement là-haut et tout autour de vous des glaciers qui brillent comme de l’argent, qui sont roses, qui deviennent rouges, qui pâlissent comme un feu sous la cendre, tandis que dans toute l’étendue de ce ciel allongé et sans largeur qui est le nôtre, on voyait les étoiles qui crevaient une à une comme des bulles d’air à la surface d’un étang.

« Alors venez seulement voir », reprenait la femme Prapioz.

Les jours deviennent longs, il fait déjà clair jusqu’après neuf heures. « Venez voir ce qu’il nous arrive. Ils ont mal calculé le débit de leur bisse ; voilà plus d’un mois que je suis forcée d’aller chercher mon eau à la fontaine avec une charrette à bras où je mets mes deux arrosoirs. »

Il n’y a qu’à suivre la femme Prapioz.

« On a fait une procession, disait-elle, mais le Bon Dieu n’a pas voulu nous écouter. Deux arrosoirs, ça représente deux fois dix litres d’eau, et on a beau faire, matin et soir, quatre ou cinq voyages, jusqu’à la fontaine qui est à plus de cinq minutes : peut-être vaudrait-il mieux encore renoncer à arroser, parce que c’est de la peine perdue. »

On est dans de la terre qui fume sous les pieds ; on a de la poussière jusqu’au-dessus des chevilles.

C’est un jardin en pente dont il est facile de voir qu’il a toujours été soigné, les planches régulièrement disposées de chaque côté du chemin, séparées par des sentiers qu’on trace en foulant des deux pieds la terre soigneusement amenuisée, et on tend un cordeau pour faire en sorte qu’ils soient bien droits ; une extrême régularité : ici sont les laitues, là les semis d’oignons, là les haricots, là les choux repiqués.

« Mais regardez-moi ça, dit Mme Prapioz, est-ce croyable ? »

Elle se penche sur un des carreaux et on en fait autant soi-même, sans quoi on ne distinguerait rien ; alors on voit sur cette espèce de dalle de ciment fissurée, de distance en distance, des choses qui y sont régulièrement disposées, mais qui s’en distinguent à peine par la couleur, – sur ce gris des choses grises, qui sont les feuilles des laitues retombées, lesquelles sont prises dans la terre aussi sèches qu’elle et qui y adhèrent ayant seulement à leur centre une espèce de plume verte qui se tient droite, ayant encore quelque vigueur, mais si petite et sans défense qu’on s’attend à chaque instant à ce qu’elle disparaisse elle aussi. Et, autour de chacune de ces plantes, une croûte dure et lisse, craquelée comme de la faïence qu’on a laissée trop longtemps sur le feu.

« Vous voyez, je vous disais bien, recommence Mme Prapioz. Ça ne sert plus à rien d’arroser, peut-être même que ça fait du mal, ça durcit la terre, l’eau n’y pénètre plus, étant bue par le soleil à mesure qu’on la répand. Regardez mes oignons, il y a cinq semaines que je les ai plantés. »

On se penche de nouveau, il faut aller chercher du doigt ces pousses. Des espèces de frêles épines dont la fine pointe penche de côté et jaunit. « Et mes haricots ! » C’est une espèce de germe, sans vigueur, mal déplié, entre les deux moitiés de la graine mère sortie de terre et qui sont semblables à des grains de café. Les choux, une tige ligneuse qui penche, portant à son sommet deux ou trois feuilles brunâtres comme un arbre qui aurait séché.

Mme Prapioz est là qui regarde sans plus rien dire et tortille entre ses doigts l’attache de son tablier. Elle a des mains pâles qui ont pris, elles aussi, la couleur de la poussière, non plus les mains juteuses et tachées de vert de la jardinière, mais tout principe humide a disparu, la sève ne monte plus dans les feuilles, comme quand il sortait du lait de la tige des laitues et que leurs pommes vous remplissaient la main.

Elle est là, Prapioz arrive. Prapioz vous dit : « Ces jardins, c’est l’affaire des femmes, mais venez voir les arbres du verger. » Des abricotiers, des cerisiers, des pruniers. Ils étaient chargés de fleurs, elles sont passées. Les cerisiers sont devenus gris, la belle neige dont ils étaient couverts s’est salie, et les fleurs ont noué, seulement voilà ce que ça donne ! » Il fait ployer vers vous une branche. L’arbre est triste, ses feuilles pendent en désordre comme les plumes d’un oiseau mort. Et, entre les feuilles qui sont sans force, on voit l’abondance des fruits, restés durs et secs, qui rougissent prématurément, privés de vie, sans chair, réduits à leurs noyaux qu’un peu de peau ridée recouvre.

« Oui, dit l’homme, voilà où on en est ! » Il donne un coup de pied dans le tronc d’un jeune prunier. Il vous tombe sur la tête toute espèce de débris comme dans une maladie de la peau, mêlés à des petits grêlons qui sont les fruits mal attachés.

« Un beau temps pour les araignées ! » Il rit un peu. Il vous mène à la rigole qui borde le verger dans sa partie supérieure et où sont pratiquées, du côté d’en bas, beaucoup de petites encoches : l’herbe qui pousse sur ses bords est toute jaune. « Pas une goutte d’eau depuis deux mois ; celle des hommes n’arrive plus jusqu’ici, quant à l’autre !… » Il lève le bras vers le ciel, puis le laisse retomber. « Nous autres, nous arriverons encore peut-être à nous en tirer, mais comment allons-nous faire avec les bêtes ? »

On fait retour à la maison. Il y a toujours devant sa femme, ses trois filles et le vieux père qui ne peut plus marcher, qui a hoché la tête en grognant quelque chose, ce qui veut dire : « C’est comme ça ! »

Ses trois filles sont assises sur les marches du perron, trois grandes filles, dix-huit, quinze et douze ans, trois belles filles, qui ne disent rien et vous regardent : trois grandes belles filles, mais quand même un peu pâles et desséchées elles aussi, les traits tirés, « le temps des araignées ».

La nuit vient cependant. La dernière lueur qui persistait encore sur la plus haute des pointes, comme un feu qui aurait été allumé pour un signal, s’est éteinte, mais, au-dessus de vous, le peu qu’on voit du ciel charrie des milliers d’étoiles. Et on voit, au milieu de son lit, une espèce de banc de sable qui est la voie lactée et sa pulvérulence, comme si le fleuve de la nuit lui-même allait être à sec.

Ils n’en lèvent pas moins encore une fois la tête, ceux qui sont là, la famille Prapioz, pendant qu’on leur dit bonne nuit, espérant contre tout espoir ; le vieux lui-même se donne beaucoup de peine pour essayer de faire mouvoir la charnière rouillée de sa nuque qui cède enfin avec un craquement, tandis qu’on l’entend soupirer.

 

*     *     *

 

Tous et toutes, encore une fois en ce commencement de nuit, tournés vers d’où pourrait leur venir le secours, mais ils n’ont eu d’autre réponse que celle d’une lune toute blanche qui leur souriait contre avec une grande bouche sans dents comme pour se moquer d’eux. Et puis un nouveau jour s’est levé avec magnificence, déployant largement au-dessus des montagnes son éventail de deux couleurs.

Mme Prapioz était dans la fumée. Quand on ouvrait la porte, il semblait, au premier moment, qu’il n’y eût personne dans la cuisine. Ensuite seulement, on distinguait une forme vague derrière ce rideau dont elle cherchait à écarter les plis, se débattant avec des gestes de la main, dans les doubles et triples épaisseurs d’une espèce de mousseline. C’est le fourneau qui ne veut pas tirer. L’air est lourd, l’air fait bouchon. Le soleil qui donne sur la cheminée empêche le courant d’air de s’établir ; la fumée qui devrait monter, descend, et le trou rond qui est percé dans la porte sur le devant de la cuisinière vous la crache contre à grosses bouffées dans quoi on tousse et les yeux pleurent. Cette fumée de fagots d’épine qui est volontiers un peu acide : les yeux se remplissent de larmes, le nez coule, on se mouche, on n’y voit plus, on n’a même plus assez de présence d’esprit pour aller ouvrir la fenêtre. Prapioz entre ; il dit :

— Où es-tu ? Qu’est-ce que tu fais ?

— C’est le feu qui ne veut pas prendre, dit sa femme.

— Bien sûr, dit-il, rien ne va plus.

Et c’est lui qui va ouvrir la fenêtre, tandis que l’air entre, faisant un remous qui prend par-dessous ces brouillards comme on voit le vent faire avec les jupons des femmes, d’où résultent des vides et comme des grottes dans l’opacité de la pièce où la femme Prapioz est enfin devenue visible, la bouche ouverte, les yeux rouges.

Son mari également est devenu visible en face d’elle.

— C’est pas tout ça, recommence-t-il, il va falloir vendre Bouquet.

— Qu’est-ce que tu dis ?

Elle a ouvert toute grande la porte du fourneau de manière à y laisser pénétrer l’air du dehors qui a envahi peu à peu la cuisine, et l’air se jette par l’ouverture qui rougeoie, pendant que Mme Prapioz se penche pour déplacer à l’intérieur un morceau de bois.

Mais son mari s’impatiente :

— Tu as compris ? On va vendre Bouquet.

Elle se redresse :

— Pas vrai ! dit-elle.

— Pas vrai, que si ! Tu vois bien, ton fourneau. Eh bien, les bêtes, c’est la même chose.

Prapioz recommence :

— Rien ne va plus. Point d’eau. Et je n’ai plus de foin, et je n’ai pas de quoi en acheter, au prix où il va ces temps-ci.

— Oh ! dit-elle, oh ! Candide.

— Bien sûr, et tout de suite encore ! Va voir le tas de foin dans la grange, va voir le pré. Le tas, il tiendrait dans ma poche ; le pré, c’est comme sur la main. Et j’y ai creusé pour voir ; il faut descendre à plus d’un mètre pour trouver trace d’humidité. Il y aurait besoin de quinze jours de pluie pour qu’elle descende seulement jusqu’à la racine de l’herbe.

— Ta meilleure vache ! disait Mme Prapioz. Une bête toute jeune ! Et puis, on était attaché à elle.

— C’est justement, disait Prapioz. Je trouverai facilement un acheteur. On me l’a déjà souvent demandée. Il y en a deux ou trois au village qui en ont envie. Romailler, Pitteloup. J’irai les trouver.

— Réfléchis, disait Mme Prapioz.

— C’est tout réfléchi. Oh, ça me fait deuil, mais quand il faut, il faut. Et ça presse. Encore trois ou quatre jours et je n’aurai plus de quoi la nourrir.

» Ah, tonnerre, reprenait-il, tendant le poing vers la fenêtre par où entrait un beau soleil, que veux-tu faire contre ça ! »

Il est sorti dans la chaleur. La lumière rabattue au sol venait vous frapper au visage et on était comme un aveugle dans l’éblouissement du jour. Le vieux, qui était au bas du perron avec sa canne, lui a demandé : « Où vas-tu ? » Prapioz n’a rien répondu. Il a monté la rue du village, il est entré dans une maison, dans une autre, dans une autre encore. Il se trouve que, si le foin a doublé de prix, le bétail a baissé d’autant. Il y avait des enfants dont les paupières étaient bordées de rouge. Ça sentait fort. Il y avait des mouches, il y avait des taons énormes qui se heurtaient à vous comme si on vous jetait des pois dans la figure avec une sarbacane. Prapioz était tout noir dans la lumière ; il gesticulait dans la lumière. Il était comme quand on a bu, il parlait tout seul. Il s’arrêtait parfois, il regardait autour de lui, comme un qui ne sait plus qui il est, ni où il est. C’est Prapioz qui redescend chez lui. Comme un de ces hommes retour de foire qu’on rencontre sur les chemins de la montagne, les mains dans les poches, la tête basse, qui parlent aux arbres, qui leur disent : « Ah, c’est toi », puis leur tirent leur chapeau. Prapioz qui redescend chez lui. Le vieux est toujours au bas du perron. Le vieux lui a dit : « Tu reviens ? » Prapioz passe, Prapioz monte le perron, Prapioz referme la porte. On entend alors un grand bruit de voix, c’est Prapioz avec sa femme. Puis d’autres voix se font entendre, c’est Prapioz avec ses filles. Quelque chose tombe. Il y a eu des cris. Les voisins sont sortis sur leur pas de porte.

— Non, Candide, fais pas ça !

— Lâche-moi ! tu entends, je te dis de me lâcher.

— Tiens-le toujours, Victorine.

Victorine, c’est la fille aînée. On entend Victorine qui appelle sa sœur :

— Joséphine, viens m’aider.

Quelque chose tombe encore, une porte a battu à l’intérieur de la maison. Et puis plus rien. Un grand silence, où le bourdonnement des mouches a recommencé à se faire entendre. Pendant qu’il y a toutes ces grosses sauterelles rouges et vertes qui s’abattent dans la poussière qu’elles font rejaillir comme les grosses gouttes d’une averse d’été. La seule pluie qu’on ait eue.

 

*     *     *

 

— C’est que ça ne va pas chez nous, alors, toi, si tu t’en vas !

C’est Victorine, l’aînée des filles à Prapioz, dix-huit ans, les yeux battus.

— Qu’est-ce que tu veux ? Avec le temps qu’il fait ! On n’a plus d’ouvrage, on n’a plus le sou. Et là-bas, à l’usine, on gagne des quinze francs par jour.

Lui, c’est un garçon du village.

Ils ont poussé jusqu’à une maison en ruine qui est à l’écart des autres, une maison qui a brûlé dans le temps, qui n’a pas été rebâtie, une maison sans toit, mais dont les quatre murs sont debout, bien qu’ils n’aient plus rien à porter, et dont les fenêtres sans croisées font des trous noirs dedans comme des yeux crevés.

La lune entre par les fenêtres, la même lune que la veille, une même grande lune toute blanche ; et, par ces fenêtres, elle fait des barres qui viennent se poser en oblique sur les débris de tuile et les pierres calcinées dont le sol est recouvert à l’intérieur des murs.

Eux, ils sont assis entre deux de ces barres, ils parlent bas. On ne peut pas les voir ; il ne faut pas qu’on les entende.

— Tu es décidé ?

— Que veux-tu que je fasse d’autre ?

— Je ne sais pas, mais tu seras là, parce que j’ai peur.

— Peur ?

— Oui, à cause du père. Oh ! tu ne sais pas, l’autre jour. Il a voulu aller vendre la vache. Il est rentré, il était comme fou. « Elle vaut huit cents francs, ils m’en offrent trois cents ! Mais, criait-il, je ne me laisserai pas faire, plutôt crever ! » Tu aurais pu l’entendre depuis chez toi. Les fenêtres et la porte étaient fermées, il criait tellement que mes sœurs et moi, qui étions sur le chemin avec la chèvre, on a reconnu sa voix de loin. On est venues. Il se démenait dans la cuisine. Il avait fait tomber le banc, la mère le tenait par les mains. Il s’est tellement débattu qu’elle a fini par le lâcher. Alors, lui, il a été prendre son fusil militaire, il est revenu avec son fusil. Il avait des cartouches à balles parce qu’il va tirer chaque année au stand. On voulait l’empêcher, mes sœurs et moi. Il disait : « Fichez-moi la paix ! Je sais bien ce qu’il me reste à faire. Puisqu’on ne peut pas la nourrir, cette bête, et puisqu’on ne peut pas la vendre, je vais aller la foutre bas. » Et il était déjà parti pour l’écurie. Moi, je l’avais empoigné par les épaules. Joséphine s’était mise entre la porte et lui. Mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse, nous autres, rien que des femmes, contre un homme ? Il ne se connaissait plus. De temps en temps, il regardait par la fenêtre et puis il disait : « Saleté ! » C’est au soleil qu’il disait ça, et au beau temps et à la sécheresse, tandis qu’il me traînait derrière lui, toujours pendue à ses épaules. Heureusement que Joséphine avait tourné la clef dans la serrure, ce qui nous a fait gagner du temps. J’ai pu ouvrir la fenêtre et appeler Carroz, notre voisin. Carroz est arrivé. « De quoi te mêles-tu, Carroz ? Est-ce que je ne suis pas chez moi ? » Le père s’est jeté sur Carroz et ils se sont battus, parce que Carroz cherchait à lui arracher son arme et que le père se défendait. Ce n’est qu’à la longue et à nous quatre qu’on a fini par avoir le dessus. Carroz a emporté le fusil et les cartouches. On est plus tranquilles à présent, ma mère, mes sœurs et moi, mais combien de temps ça va-t-il durer ? Et, toi, Pierre, au moins tu étais là. Mais, à présent, si tu n’es plus là.

— Je reviendrai.

— Quand ça ?

— Sitôt que je pourrai. Dès que ça ira mieux ici.

— Oh ! dit-elle, on sait bien comment sont les garçons.

— Moi, m’as-tu jamais regardé ?

Il approche sa figure de celle de Victorine et jusqu’à la toucher, mais dans cette suie où ils sont, c’est comme s’il n’avait point de figure, supprimée qu’elle est par la nuit plus sombre encore d’être voisine d’une de ces barres de lune aux bords nets et tranchés comme ceux d’une pièce de bois qui sort de chez le charpentier.

Mais alors voilà qu’il se lève, on entend les cailloux basculer sous son poids. On le voit, on ne le voit plus, il est de nouveau dans la nuit. Mais il y a une goutte de lumière par terre dans un coin, vers laquelle il se dirige. Il revient, on voit le dedans de sa main où quelque chose éclaire doucement. Il tient le ver luisant dans le creux de sa main. Il est revenu s’asseoir à côté de Victorine. Il a approché de sa figure ce petit peu de clair de lune à lui :

— Tu me vois, à présent ?

On voit, en effet, une petite moustache brune luire faiblement dans une peau de la même couleur qu’elle, des taches de rousseur, deux yeux qui la regardent :

— Je t’ai dit que je reviendrai.

— Oh ! est-ce vrai ? dit-elle.

— Regarde-moi bien.

Il lui a pris la main. Ils sont sortis sur le chemin ensemble, ils se tiennent par la main.

Aucun bruit. Tout ce qui ruisselle et murmure ordinairement, la nuit, dans le village, fait silence ; les rigoles, d’ordinaire si bavardes, se sont tues.

Il fait lourd et orageux.

Et, comme, maintenant, tout ce qu’on peut voir du ciel est à découvert entre les crêtes des montagnes où il est déroulé dans toute sa longueur, il y a de nouveau la lune, l’énorme lune toute blanche, autour de laquelle les étoiles se tiennent à bonne distance prosternées avec respect. Il lève tout à coup le bras :

— Eh, tu vois, ça pourrait changer. Peut-être bien qu’on ne partira pas.

Il montre là-haut quelque chose. C’est un drôle de nuage noir ; il a la forme d’un poisson, la bouche ouverte ; il s’avance vers la lune. Et la lune a été gobée et il n’y a plus eu de lune.

— Tu vois, peut-être bien… des fois…

LA FOIRE

La route, dans le fond de la plaine, longe le fleuve. On aperçoit le fleuve de temps en temps dans une dépression, entre ses digues. Il est gris à cause de la fonte des neiges. Les gens qui sont sur la route vont dans le même sens que lui, mais pas si vite, tandis qu’entre deux peupliers, on le découvre de nouveau, qui est là, et s’en va toujours comme beaucoup de dos laineux qui se bousculent dans leur course en avant. Ils cherchent à se dépasser, se haussant les uns au-dessus des autres ; et, de temps en temps, l’un paraît surmontant son entourage, puis s’affaisse, comme quand il y a un troupeau de moutons et le berger le pousse par derrière, pendant que le chien rôde sur les côtés.

Le silence règne au-dessus de ces grandes eaux. Il est dérangé seulement par le bruit qu’elles font en couchant les herbes sur la rive, une espèce de froissement doux comme quand on passe la main sur une étoffe, et le léger sifflement comme celui d’une aile qui fend l’air, qui est le produit de leur course, pendant qu’il y a une feuille qui se redresse, un roseau penché qui ne l’est plus, ou la branche d’un saule qui se débat non loin du bord, prise dans un tourbillon.

Mais, sur la route, l’animation est grande. Un mulet tire un char à ridelles, avec trois hommes sur le siège, et quatre ou cinq empilés par derrière ; un gros camion rouge transportant des tonneaux vient ensuite ; ou bien c’est un mulet encore, mais bâté, avec une fille assise de côté sur le bât qui tricote, des enfants, des hommes, des femmes qui vont à pied, par petits groupes marchant sur le bord de la route, en travers de laquelle les peupliers jettent des ombres dures, régulièrement espacées, dans quoi on entre, et d’où on sort, qui vous courent sur le dos, qui vous font baisser la tête, où on s’éteint et puis on se rallume, à cause des tabliers et des fichus des femmes qui brillent au soleil.

Et, là dedans, un vieux et une vieille. Le vieux a une veste à pans avec deux boutons dans le dos, une chemise en toile de ménage ; le vieux va devant. La vieille suit, courbée sous sa hotte. Elle, dans une vieille jupe noire qui fait beaucoup de plis tout autour de la taille et qui pend sur ses gros souliers ; elle tient dans la main droite une cordelette nouée à l’autre bout autour du cou d’une jeune chèvre blanche et noire. La vieille tire, la chèvre résiste et s’étrangle. La vieille se penche en avant tant qu’elle peut, la bête s’arc-boute sur son train de derrière et fait un saut de côté en toussant ; alors, on voit le vieux qui se retourne, la pipe à la bouche, dit quelque chose, lève son bâton. Une automobile qui passe fait peur à la chèvre, la chèvre se jette en avant, la chèvre revient en arrière, et la corde s’enroule autour des jupes de la vieille, laquelle risque de tomber. Elle sort de la bagarre, tête nue, son chapeau retenu sur son chignon par l’élastique ; et les gens qui passent lui disent des choses, tandis que son mari se fâche : « Vieille bête ! Quelle femme m’a-t-on foutue là ! Raccourcis donc un peu la corde. »

Ce que la vieille fait et ils repartent, mais le chemin va être long. Ils voient tout le temps des gens qui les dépassent. Les mulets qui sont attelés et qui vont au trot les dépassent. Les mulets qui sont bâtés les dépassent, et même les autres piétons : c’est à cause de cette chèvre et puis c’est qu’on est deux vieux plus très solides sur leurs jambes : l’un tout voûté et qui s’aide d’une canne, la femme encore plus voûtée que lui et qui n’a même point de canne, avec une lourde jupe trop longue, d’où sortent les bouts rougis de ses gros souliers à clous. Deux vieux qui sont en route depuis de bonne heure le matin, et ça compte.

Alors on laisse faire ceux qui sont plus pressés ou mieux partagés que vous : il passe tout le temps du monde. Et ces gens s’en vont tous dans une même direction, qui est marquée là-bas, vers l’occident, sur le ciel bleu, par deux cônes pointus dont la base repose sur le fond de la plaine : on dirait qu’on a déversé là le contenu de deux hottes, moitié terre, moitié cailloux. On va. Le Rhône va. Le bord de la route devient escarpé ; à main droite apparaissent, après une carrière, les vignes ; on arrive à un village. C’est le dernier avant le chef-lieu. La vieille a eu de nouveau des difficultés avec sa chèvre et au beau milieu des maisons qui ont des fenêtres et à ces fenêtres des gens qui regardent, pendant que le père Mudry s’agite toujours plus, criant des choses à sa femme, puis on le voit quitter la route, et prendre à gauche.

C’est à cause du Café de la Station qui est là tout près. Le vieux Mudry le sait bien, mais la vieille ne l’ignore pas, alors elle l’appelle par derrière, tirant toujours sur sa cordette :

— Hé ! Chrétien, dis donc, pas par là.

Mais il n’écoute pas, et, elle, qu’est-ce qu’elle peut faire ? Elle s’empêtre dans la corde, elle est bien empêchée de lui courir après ; il est déjà parvenu d’ailleurs devant deux lauriers-roses, plantés dans des moitiés de tonneaux, qui sont de chaque côté de la porte du café, un blanc, un rose, tout en fleurs.

Le vieux disparaît derrière le rideau de coutil, dont il a soulevé le coin, glissant sa tête par l’ouverture.

On est ici tout à côté de la gare. La route passe de l’autre côté des maisons. Plus personne qu’elle qui est là devant le café et la chèvre qui s’impatiente, saute de droite et de gauche, se démène au bout de sa corde, bêle lamentablement.

Pendant ce temps, le vieux est en conversation avec le patron de l’établissement, un gros homme en chemise avec des bretelles à croix rouges, qui dit :

— Eh ! père Mudry, c’est vous, comment ça va-t-il ? On se maintient ?

Mudry s’installe.

— Vous voilà en route ?

— Oui, pour la chèvre.

— Quel âge a-t-elle ?

— Deux ans.

Entre le chef de gare avec sa casquette rouge. Il a juste le temps de boire un verre avant l’arrivée du train. On l’a servi tout de suite ; Mudry n’est pas si pressé.

— Qu’est-ce que vous prenez ?

— Trois décis.

On recommence à causer. Mudry aimerait savoir s’il n’y a pas déjà des prix de faits pour le petit bétail à la foire, et s’ils montent ou bien s’ils baissent. Quand l’offre est grande ils baissent ; si c’est la demande, au contraire, ils montent. Le patron doit être renseigné.

Le vieux lève son verre, ils boivent à la santé l’un de l’autre. Mais Mudry s’endort à moitié, à cause du soleil et du vin ou de l’âge, pendant que le patron articule des chiffres que l’autre n’entend plus. La tête de Mudry va en avant par petites secousses, et il la redresse soudain, mais elle se met à pendre de nouveau.

À ce moment, le rideau de coutil s’écarte ; c’est la vieille qui appelle Mudry. Elle est au sommet des trois marches qui mènent à la porte, la chèvre la tire en arrière, et elle se retient au montant de sa vieille petite main noire, disant : « Tranquille, eh ! la Blanchette, tranquille ! comprends-tu ? je viens. »

— Hé ! Mudry.

Le patron pose sa main sur l’épaule de Mudry :

— Hé ! Mudry, c’est la vieille.

Mudry bâille longuement, se frotte les yeux, regarde autour de lui :

— Encore trois décis.

Tandis que, de dessus la porte, on entend une voix qui supplie :

— Oh ! Chrétien.

— Oh ! dit le patron. C’est le dernier, pas vrai, Mudry ?

Le train qui entre en gare fait que la maison tremble sur sa base ; puis on entend le grincement des freins, une voix crie le nom de la station. Le train repart dans un roulement doux où se marque pourtant, à certains craquements, la tension des pièces d’attelage. C’est électrique, les trains ne sifflent plus, point de fumée, on ne voit rien ; et on sait seulement que le train est reparti au silence qui retombe, plein du bourdonnement des mouches, dont il y a beaucoup qui sont déjà prises dans la glu des bandes de papier tire-bouchonnées qui tombent du plafond, mais les autres font entre les choses et vous un rideau de tulle noir qui bouge.

À travers lequel on voit Mudry qui bâille, Mudry qui trinque, Mudry qui remplit de nouveau son verre, se lève enfin. Et la vieille alors soupire et redescend précautionneusement les marches, rejointe par son mari qu’elle suit de nouveau. Ils sont de nouveau sur la route ; de nouveau, il y a en face d’eux, dans l’échancrure en forme de triangle la pointe en bas que découpent sur le ciel les deux versants de la vallée, l’une et l’autre de ces bosses dont on distingue mieux à présent qu’elles sont faites de rocaille, dont des bandes de gazon séparent les assises. Si on montait sur l’une d’elles, on pourrait voir tout le pays dans son ensemble et sa structure, depuis tout là-haut où sont des choses blanches en forme de cristaux qui brillent dans la lumière comme des services de table, jusque tout au fond de cette corbeille, dont un des côtés, celui du midi, tapi dans l’ombre, est noir, couvert de forêts de sapins, crevassé de gorges profondes pleines de nuit, et en étages ; dont l’autre, exposé au soleil, plus abrupt, nu et lisse, tombe d’un seul mouvement, avec dans sa partie d’en bas des vignes et au-dessus des pentes rocheuses qui sont halées comme la peau des filles qui travaillent au grand soleil.

On verrait comment ça commence en haut par le froid qui maintient toute l’année à l’état solide les pluies ; comment ça finit en bas par la bonne terre végétale qu’il suffit d’irriguer pour qu’elle produise en abondance l’asperge, l’abricot, le raisin ; on verrait aussi, à mesure que l’œil descend, les habitations des hommes apparaître, puis aller se multipliant par des villages de bois petits et noirs, puis des maisons de pierre et de plus grands villages et des villes ; et, en avant des deux monticules qu’on voit maintenant de dessus, même une assez grande ville. On verrait aussi, sur ce fond, qu’il y a une route, le chemin de fer et le fleuve, dont les tracés sont parallèles : la route sombre, les rails luisants, le fleuve comme pavé d’argent, faisant ainsi trois lignes plus ou moins droites, parce que la route et le chemin de fer vont chercher les villages, et que le Rhône, qui les dédaigne, va son chemin tantôt droit devant lui, tantôt s’infléchissant pour contourner quelque promontoire que la montagne lui délègue et se tortille sur lui-même comme un serpent. On verrait enfin, sur cette route et sur tous les chemins qui y mènent, beaucoup de taches noires qui se déplacent, tendant toutes vers un même point.

C’est la ville où se tient la foire.

La route est de plus en plus encombrée ; et les deux Mudry, le vieux et la vieille, de plus en plus empêtrés dans la cohue, lui, toujours devant, elle, derrière, lui, avec sa canne, elle, avec sa chèvre. Ils traînent de plus en plus les pieds. Ils sont de plus en plus pliés en deux. Ils regardent de plus en plus par terre où l’asphalte fond en faisant des flaques liquides et luisantes, qui vous collent aux semelles. Les sauterelles sont énormes. Les taons à peine moins gros affectionnent les habits noirs. La jupe de la vieille en est couverte. De temps en temps, de sa main pas occupée, elle se donne une claque sur la nuque ; c’est que c’est méchant, ça pique. La chèvre s’impatiente, la chèvre recommence à se démener ; elle, elle est en sueur, au bout de son nez, elle a une goutte brunâtre qui pend. Elle a la bouche pleine de sel. Et toujours ces mots que les gens lui jettent en passant, qu’on ne comprend même pas à cause du bruit, mais bien sûr qu’on se moque d’elle, parce qu’elle voit qu’on rit ; alors elle a envie de pleurer. Elle est tellement fatiguée ! Pendant que, devant elle, ce Mudry, son mari, ne s’inquiète de rien, se laissant tomber en avant et encore tomber en avant, plantant sa canne dans l’asphalte. Oh, Seigneur ! Mudry, les mains libres, Mudry qui ne tire rien, Mudry qui ne porte rien, tandis qu’elle est pliée en deux sous cette hotte qui vous donne chaud, quoique vide.

On est maintenant au milieu des vignes ; on voit par-dessus le mur bas les rangées de ceps être au bord des fossés qu’on creuse pour les provignages, dans une terre faite de grosses mottes retournées, qui garde le luisant du fossoir et où brillent des quartiers de schiste.

Les deux mamelons sur le ciel grandissent, on passe entre les deux.

 

*     *     *

 

Il est près de midi. La place où se tient le marché du petit bétail est déjà entièrement remplie de bêtes et de gens. De bêtes qui sont à vendre, de gens qui sont là pour les vendre. Des chèvres, des moutons, des cochons, les plus petits dans des caisses recouvertes d’un filet qui les empêche de s’échapper, les gros attachés par la patte ou qui ont une corde au cou. Ils se sont mis où ils ont pu, les deux, faute de place. Ils n’ont plus qu’à attendre. La seule différence est qu’ils sont maintenant deux à attendre. Elle, elle en a l’habitude, mais Mudry grogne, tournant en rond autour de la chèvre qu’ils ont attachée à un piquet. On ne sait pas très bien où sont les acheteurs : des hommes passent, les mains dans les poches, jettent un regard de côté sur votre marchandise, sans avoir l’air de rien, s’arrêtent, et Mudry s’approche, mais ils sont déjà repartis, et on ne va pas leur courir après. Un homme, puis un autre ; et celui-ci semble se décider, il va à la chèvre, la palpe, lui ouvre la bouche, puis, se penchant vers Mudry :

— Combien ?

Mudry dit un chiffre, l’autre hausse les épaules. Mudry tape par terre avec sa canne. Elle, elle est résignée ; elle est là, elle ne bouge pas, les mains croisées sur son tablier du dimanche. On entend sonner à la cathédrale midi et demi, midi trois quarts. Ça dure. Et ce n’est guère qu’aux environs d’une heure qu’enfin et après de longs marchandages, la chèvre a été vendue à un de leurs voisins qui se trouvait là par hasard. La vieille pense à ce long voyage qu’ils ont fait pour rien, puisque aussi bien l’affaire aurait pu se conclure, sans tant bouger, à domicile.

Mais les pauvres gens n’ont jamais de chance. Mudry n’y pense pas d’ailleurs ; il est enchanté, lui, parce qu’il avait besoin d’argent et qu’il a tiré de sa bête plus qu’il n’eût osé l’espérer : cinquante francs, payés comptant.

Il retourne les pièces et les coupures dans sa poche, il regarde sa femme, elle le regarde ; elle lui dit :

— Combien me donnes-tu ?

— Te donner ?

Il n’a pas l’air de comprendre.

— Oui, dit-elle, j’ai beaucoup de choses à acheter pour le ménage.

— Pour le ménage ?

— Du riz, du macaroni, du savon, de la lessive et puis un coquemar pour remplacer le vieux qui coule.

Il se résigne à demander, mais non sans peine :

— Alors, combien, combien est-ce qu’il te faudrait ?

Elle a dit :

— Trente francs.

Lui :

— Trente francs !

— Oui, dit-elle, et il t’en restera vingt. C’est encore beaucoup trop. Pour ce que tu vas en faire ! Parce que je sais bien ce que tu vas en faire… De l’argent qui ferait tellement besoin quand même dans la maison.

Ils discutent tout près l’un de l’autre, tellement penchés l’un vers l’autre, que leurs têtes se touchent ou presque.

Lui :

— En veux-tu vingt-cinq ?

Elle secoue la tête.

Mais il tire l’argent de sa poche :

— Arrange-toi… Quand tu auras fini, tu iras m’attendre devant chez Anthamatten.

Il s’en va avec sa canne. Elle s’en va, de son côté, avec sa hotte. Elle est petite sous sa hotte. Vue de derrière, sa personne disparaît entièrement sous l’énorme bâti d’osier dont les corgeons sont faits aussi d’osier tordu et lui entrent dans les épaules ; seule, sa jupe noire dépasse par en bas, la tête et le corps disparus, tandis qu’elle s’en va le long des rues. Les trottoirs sont étroits et d’ailleurs encombrés. Elle est obligée de céder la place, on la bouscule. Elle entre dans une boutique qui est pleine ; elle se tient près de la porte, attendant qu’on la remarque, si bien que tout le monde est servi avant elle. La boutique s’est vidée et elle est encore là, achetant son sucre qu’on pèse et le riz on le pèse aussi, mais le macaroni se vend en paquets tout préparés, poids net. Une première boutique, une deuxième, une troisième. Toujours debout sous sa hotte qui devient pesante, puis de nouveau dans les rues qui sont pleines, sans avoir bu, ni rien mangé. Il sonne deux heures.

 

*     *     *

 

Maurice avait dit à Victorine qu’il la retrouverait derrière les prisons. Là, et sitôt les prisons dépassées, une ruelle en pente se perd en plein massif rocheux où de gros blocs font un désordre qui est propice aux rendez-vous. Maurice était resté avec les garçons de son village ; ils avaient été boire à la Croix fédérale, qui est un café situé en contre-bas de la rue et où on descend par trois marches. Victorine était d’un autre village et où les garçons sont jaloux, n’aimant guère qu’on vienne leur voler leurs filles. Maurice avait dit à Victorine :

— Vers deux heures, derrière les prisons, mais veille-toi !

Elle lui avait dit :

— Toi aussi, veille-toi !

Il était donc entré avec cinq ou six jeunes gens de son âge dans cette salle à boire, assez obscure, pleine de monde qui avait déjà un peu bu, ce qui l’avait rendu bruyant et agité, de sorte qu’on ne distinguait pas tout de suite quels pouvaient bien être les clients, ce jour-là, sans compter une grande épaisseur de fumée qui était comme un voile que chacun avait autour de la tête, qui pendait aux manches d’habit comme un autre vêtement et déchiré de temps à autre, mais tout aussitôt recousu.

De sorte que Maurice et ses camarades n’avaient pas distingué tout de suite qu’à l’autre bout de la salle, il y avait les garçons du village de Victorine qui avaient pris place, étant arrivés avant eux et qui sans doute les attendaient. Ils n’avaient pourtant eu l’air de rien, ces garçons, ayant vu Maurice ouvrir la porte, et avaient tout de suite rebaissé leurs têtes sur leurs verres qui étaient pleins, puis avaient trinqué en signe d’amitié. C’est qu’on est amis, c’est qu’on se connaît, c’est qu’on est ensemble, ayant ensuite dit quelque chose que Maurice n’avait pas compris. Puis, s’étaient tenus tranquilles et parlaient bas, pendant que le reste de la clientèle faisait au contraire un grand tapage, avec des coups de poing donnés sur les tables, des éclats de voix, des gros rires, ou bien un bout de chanson entonnée, qui retombe, et on ne sait pas si c’est qu’on l’a tue ou bien si elle est submergée par le vacarme universel. Un bruit comme celui des vagues quand on est au bord du lac par gros temps. Là dedans, deux régions de demi-silence, celle de la table où étaient Maurice et ses camarades, celle de l’autre table où étaient ces autres garçons qui étaient d’un autre village. Les uns et les autres parlaient entre eux. Ils s’observaient, sans avoir l’air de rien. C’est qu’il s’agit de mettre les avantages de son côté et de garder son sang-froid. On a nos affaires à régler ; il faut procéder avec ordre. Ils buvaient les uns et les autres, mais pas trop. Ça a commencé par un mot dit plus haut, qu’on a lancé dans un moment de calme, de manière qu’il fût entendu, et ça a commencé par un mot qui venait de la table des garçons du village de Victorine ; et l’un d’eux était un nommé Coudurier qui passait pour l’avoir longtemps fréquentée ; et on nous l’a volée, ou quoi ? Il a dit :

— Dis donc, Crettenand (c’était le nom de famille de Maurice).

Maurice s’est dressé et a dit :

— Je suis là, qu’est-ce que tu veux ?

Tandis qu’on le faisait se rasseoir, et ceux qui étaient à côté de lui l’avaient pris par le bras, de sorte qu’il était tenu par les deux bras, recommençant :

— Que veux-tu, Coudurier ?

— Tu es trop loin, disait Coudurier ; si tu veux le savoir, approche.

Alors Maurice se débat, les deux autres le retiennent ; mais en se débattant il fait tomber la chopine, elle s’est cassée sur le plancher, ce qui a fait que tout le monde s’est retourné. À la table de Coudurier, ils s’étaient tous mis debout en même temps. Et, à la table de Maurice, ils ont fait de même. Un tabouret roule par terre. C’est deux villages qui se font la guerre. Un vide s’est créé alors entre eux parce que les gens qui sont là s’écartent, un passage s’est trouvé ouvert tout à coup entre les deux tables. C’est une guerre entre deux villages : elle a commencé, comme toutes les guerres, par un grand silence étonné, où on voit Maurice qui s’avance, traînant derrière lui les garçons qui le tiennent toujours chacun par un bras et où on voit aussi Coudurier qui l’attend debout avec un gros rire. Maurice arrive en face de Coudurier. Il a dit à Coudurier :

— Tu n’as qu’à parler. Me voilà.

Coudurier empoigne son verre et lui en lance le contenu à la figure. Alors tout a été dans la confusion. Ils se jettent les uns sur les autres. On crie ; les tables se renversent, les vitres dégringolent, les ampoules électriques vous tombent en pluie sur la tête. On glisse dans les flaques de vin. C’est la bataille. Et le café se vide par la porte qui donne sur la rue, tandis qu’à l’intérieur, on ne voit plus que des bras qui se lèvent, armés d’une bouteille, d’un bâton ou d’une chaise. Des bras qui se lèvent et s’abattent ; un homme roule à terre, un autre roule par-dessus, un troisième arrive par derrière. On a été chercher la police. Alors ceux qui se trouvent encore à l’intérieur du café se sont sauvés par la porte de derrière qui donne sur la cuisine, laquelle ouvre, à son tour, sur une ruelle écartée. Tout est cassé dans le café, mais il n’y a plus personne, rien qu’un empilement de meubles démolis, des flaques de vin où brillent des morceaux de chopines fédérales et de verres pulvérisés, et puis quelques taches de sang.

La vieille Mudry attend patiemment devant chez Anthamatten.

 

*     *     *

 

Victorine attendait derrière les prisons. Maurice était en retard. L’horloge a sonné la demie de deux et puis trois heures moins un quart. Il n’était toujours pas là. Elle se disait : — Qu’est-ce qu’il peut bien faire ?

Assise bien sagement derrière un bloc de rocher, de manière qu’elle fût cachée, et puis, de temps à autre, se levant à demi pour voir s’il venait. Il ne venait pas. Est-ce qu’on va avoir encore des ennuis après tous ceux qu’on déjà dû essuyer ? Parce qu’elle savait qu’elle était mal vue, et on le lui avait fait comprendre et de toutes les façons. C’est des lettres qu’on reçoit, c’est des saletés qu’on vient, la nuit, déposer devant votre porte, des jalousies de toute sorte, le village qui se venge. « Qu’est-ce qu’on leur a pourtant fait ? qu’ils se mettent tous contre lui et pas seulement Coudurier, ce qui se comprendrait encore, bien que je ne lui aie jamais rien promis, mais tous les autres ? Ah ! quel malheureux pays, pourquoi est-ce que j’y suis née ? Dans les villes, c’est pas comme ça. Tout ça, parce qu’il n’est pas du même village que moi. Comme si la distance pouvait empêcher rien quand on s’aime ; et nous deux on s’aime et il me l’a dit et je le lui ai dit, est-ce qu’on fait du mal, alors ? Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? »

Et il a bien fallu qu’elle vît, pour finir, ce qui lui était arrivé, ayant regardé une dernière fois par-dessus le rebord de la roche la tache rousse des toits de la ville serrés les uns contre les autres, le clocher qui les dépasse, un chemin qui en sort et se glisse vers vous de palier en palier, bien marqué d’abord et puis un peu moins, et puis plus du tout. Elle voit venir sur ce chemin un homme, elle s’est dit : « Ce n’est pas lui. » Celui qui venait boitait tout bas. Comme quand on ne peut poser qu’un pied par terre, et l’autre on n’ose pas, alors il y a comme un vide entre le pas qu’on fait et le suivant, et votre avancement est suivi d’une chute. On tombe en avant, on se redresse, on tombe de nouveau en avant. Pourtant c’était lui tout de même. Là, sous elle, vu d’en haut dans le soleil, vu tout entier, parce que c’est la couleur de ses habits quand même, son allure, c’est sa taille. C’est lui, et, se mettant toute debout, elle lui fait signe. Il connaît bien la place où elle est, il lui fait signe de son côté, puis se remet en marche avec son boitement. Mon Dieu ! qu’est-ce qu’il a ?

Il tire un mouchoir de sa poche, ce mouchoir a une drôle de couleur, on ne sait pas s’il est jaune ou bien rouge, ou bien plutôt rose, et le voilà qui se le passe sur la bouche et se mouche.

Et puis, étant venu plus près, on voit mieux qu’il a une barbe rouge, qu’il enlève avec son mouchoir, mais qui repousse tout aussitôt, qu’il enlève, et un filet de sang lui coule de dessous l’oreille.

— Oh ! qu’est-ce que tu as ? Et dans quel état ils t’ont mis ! Tu t’es battu ? C’est Coudurier ?

— Oh ! il n’était pas seul.

— Combien est-ce qu’ils étaient ?

— Quatre ou cinq.

— Oh ! dit-elle, tout le village. Oh ! dit-elle, est-ce que ça te fait mal ?

Il hausse les épaules.

— Pas trop, dit-il, mais c’est la jambe.

— Qu’est-ce que tu as à la jambe ?

— Je sais pas, j’ai reçu un coup.

Le devant de son habit est tout mouillé. Il explique :

— J’ai été me laver à la fontaine, mais ça ne passe pas comme ça.

Un œil ouvert, l’autre fermé. Et, comme il recommence à s’éponger la figure, elle sort aussi son mouchoir, le lui passe ensuite sur l’oreille qui saigne et le long de la joue bien doucement comme pour une caresse ; il lui sourit, mais, elle, elle s’effraie, voyant que son mouchoir, à elle aussi, est taché de sang.

— Ah ! Maurice, dit-elle, qu’est-ce qu’on va faire à présent ? On ne pourra jamais se marier, si tout le monde est contre nous.

— Écoute, disait-il, bien sûr que ça n’ira pas tout seul, mais si je peux compter sur toi…

— Oh ! oui, dit-elle.

— Parce que tu as juré, dit-il.

— Et, toi aussi, tu as juré, dit-elle.

— Alors, comme ça, c’est promis. Et, si c’est promis, tout va bien, parce que le reste me regarde.

— Oh ! dit-elle, tu crois ? Oh ! ça saigne toujours.

— C’est rien, t’inquiète pas !

Il s’est assis à côté d’elle. Il a dit comme ça :

— Il faudra peut-être de la patience, mais, de la patience, on en a. Et de la fidélité. Dis, Victorine.

Ils s’assurent, par moment, que personne n’est en vue, puis ils se sont pris par la main.

Ils se tiennent comme ça l’un l’autre par la main. Et c’est un bon remède et ils se taisent.

Il crache rouge par moment :

— Les salauds m’ont cassé deux dents. Ils me le revaudront plus tard.

— Oh ! non, Maurice, non, promets-moi.

C’est un rendez-vous d’amoureux ; le temps passe. Et il s’en est allé boitant, elle le suit des yeux jusqu’à ce qu’il ait disparu derrière les premières maisons de la ville.

La vieille attendait toujours devant chez Anthamatten.

 

*     *     *

 

Son vieux mari, pendant ce temps, traînait de café en café.

On rencontre des connaissances. On vous dit :

— Eh ! Mudry, toujours en vie ? Comment ça va ? Tu viens boire un verre ?

On va boire un verre, et puis encore un. On est de nouveau dans la rue.

— Eh ! Mudry, tu as bien un petit moment. Tu n’es pas pressé.

— Que si, disait-il, songeant à sa femme, songeant aussi à l’argent de la chèvre, dont il ne restait plus grand’chose.

— Dis donc, Mudry, pour une fois qu’on se voit… Tu ne vas pas me faire faux bond.

On pousse la porte, il entre.

Elle, elle attend devant la vitrine d’Anthamatten où il y a un beau jeune homme, avec un faux col empesé et une cravate à rayures, brun de teint, les yeux bleus, qui porte un complet bleu marine dont le pantalon qui a un beau pli tombe d’un seul mouvement sur de toutes petites bottines. Une vitrine où il y a encore une communiante sous ses voiles, des sacs de dame de toutes les formes et de toutes les couleurs, des chapeaux à la dernière mode, des bouteilles d’eau de Cologne, des tas de choses qui ne sont pas pour elle, qu’elle n’a même pas regardées. Elle leur tourne d’ailleurs le dos. Tout ce qu’elle a est dans sa hotte qu’elle appuie de son mieux sur le soubassement de la vitrine, pour en diminuer le poids. Le monde passe devant elle, on la frôle, on la bouscule ; elle se déplace alors un peu, puis, soulevant des deux mains son fardeau, cherche du bout des doigts la saillie de la pierre.

Elle ne s’est pas assise de toute la journée. Quatre heures sonnent. Elle attend.

CONVERSATION

Il était assis au pied du glacier. Il avait été voir ses moutons. Il était assis juste dans le bas de cette immense cascade arrêtée qui lui pendait dessus. Elle paraissait là-haut avec son bombement entre deux avancements de rocher qui formaient comme un goulot, et, cassant là, tombait, et ne cessait plus de tomber, ayant comme l’eau ses intumescences, ses vagues, ses remous, ses fissures – dans une parfaite immobilité.

Pralong, Sébastien, qui était monté dans les hauts alpages pour faire visite à ses moutons et, redescendant, s’était assis là, regardant cette cascade lui venir dessus sans bouger. Le mouvement fixé imite le mouvement réel, il garde la forme qu’il lui a prise, qui est celle de l’eau, mais elle est devenue pierre, qui est propulsion, mais choc en retour, et jaillissement, mais arrêt : ce qui ne dure qu’un instant est ainsi fixé pour toujours.

On se détourne quelquefois dans la peur de l’inondation ; on voit qu’elle ne se produit pas, on se réinstalle, on regarde, on fume sa pipe. La fumée en est bleue, elle vous monte par-dessus l’épaule ; un petit vent frais s’en empare, la développe et l’emporte au loin pour toujours. On regarde, Pralong regardait ; on voit sur les bords du glacier les saletés tombées des parois faire une bordure noire de chaque côté de cette espèce d’énorme langue ; on voit les crevasses qui sont bleues ou vertes ; on voit des places qui sont blanches, c’est là où la neige a tenu ; on voit, dans les endroits précipitueux, des cristaux qui sont debout, hauts de cinquante ou de cent mètres, des cristaux géométriques, avec leurs arêtes, leur translucidité, et quelquefois ils tombent comme un arbre scié au pied, faisant un bruit comme une pièce d’artillerie ; on voit ces fissures, ces zébrures, et aux endroits moins inclinés une sorte de peau mince être toute parcourue par un frémissement comme la croupe d’un cheval qui est tourmenté par les mouches ; on voit tout quand on a le temps, Pralong avait le temps, il s’ennuyait.

C’est ainsi que, laissant ses yeux aller de haut en bas, il distinguait encore, à moins de deux cents pas devant lui, une gueule grande ouverte, qui est par où le glacier crache son eau. La gueule est pleine d’une nuit bleue ; l’eau en sort avec abondance, après avoir longtemps circulé dans les profondeurs de la glace, où elle tourne en rond, se perçant des entonnoirs qu’elle creuse toujours davantage et, s’enfonçant, elle tournoie, entraînant dans son tournoiement des pierres qui font un bruit.

C’est la naissance d’un torrent qui se jette dans une rivière, et la rivière devient fleuve. Ici, c’est son commencement ; Pralong était assis à son commencement.

Personne. Pralong s’ennuyait. Il n’était pas gai, ce jour-là. Et tout en fumant sa pipe, il continuait à retourner dans sa tête des pensées pas gaies, parce qu’il disait tout bas : « La salope ! Elle ne m’avait rien promis, c’est vrai ; mais, avec toutes ses manières, n’était-ce pas la même chose ? Elle n’avait qu’à pencher la tête en me regardant de côté. Son œil, quand elle le faisait glisser doucement vers moi, était comme une navette de machine à coudre bien huilée. Elle croisait ses mains en souriant l’une sur l’autre dans le haut de son tablier. Elle me disait : « Viens-tu ? » J’y croyais, quoi ? j’ai été bête. »

Et il restait sur sa pierre, comme s’il attendait quelqu’un, bien qu’il n’attendît personne. Mais, dans ces grandes solitudes où on est tout le temps en face de soi-même, l’oreille est sans cesse aux aguets de ce qui pourrait survenir et de quelque présence, humaine ou autre, qui se manifeste de loin, à cause de la sonorité de l’air, et de ces étendues déroulées verticalement où tout ce qui se meut s’aperçoit.

C’est à ce moment qu’il y eut un bruit. Ce n’était pas celui du torrent qui est si continu qu’on en prend l’habitude et qu’il devient comme un nouveau silence. C’est, sur ce fond grisâtre et monotone, le claquement nombreux et sec de pierres qui dégringolaient, étant en équilibre sur une pente raide, où le moindre ébranlement fait qu’elles se déplacent vers vous.

Pralong se retourna. Et c’était quelqu’un, en effet. Un homme qui venait, ayant pris en travers dans ces escarpements rocheux, où il avait sa course, avançant à grands pas, levant haut les genoux, sautant d’un bloc à l’autre, tandis qu’à son côté, toute la pente coulait vers vous avec des ruisselets et des nappes de menu gravier, précédés de pierres plus grosses qui bondissaient l’une par-dessus l’autre.

Pralong regarde encore, il regarde attentivement. « Pas possible ! » Et quand même c’était bien lui ! Il n’y avait plus moyen d’en douter. L’homme se rapprochait. Il avait sur le dos un sac de toile, qui dépassait des deux côtés, à cause d’un fusil démonté qui était dedans et tendait l’étoffe. L’aile de son chapeau de feutre était rabattue sur les yeux. Drôle de chose, c’était Roduit. Roduit qui revient de la chasse sans permis comme à l’ordinaire, et il a dans son sac son fusil démonté.

Il avait dû reconnaître Pralong, il n’en continuait pas moins d’avancer. Il s’approchait par derrière. Pralong continue à ne pas bouger.

Et voilà que Roduit porte la main à son chapeau, Pralong fait de même et puis Roduit ôte son sac et le dépose à côté de Pralong sur la grosse dalle plate où celui-ci avait pris place.

— Il va faire bon manger un morceau.

Pralong :

— Tu chasses ?

— Je l’ai ratée.

(C’est d’un chamois qu’il parle ; ils disent « une chèvre » là-haut.)

— Ah ! dit Pralong.

C’est tout. Il n’avait guère envie de pousser plus loin la conversation.

Mais Roduit tira de son sac un morceau de pain, un quartier de fromage, une tranche de lard qu’il disposa entre ses cuisses, et il s’assit à côté de Pralong. Il a ouvert la grande lame de son couteau à manche de corne noir et blanc, il taille dans son pain, il taille dans le fromage ; il se retourne à demi :

— Tu veux partager ?

Pralong secoue la tête :

— J’ai de quoi.

Pralong n’a rien ajouté ; il avait ses raisons pour ça. Il sort à son tour de sa poche un bout de saucisson enveloppé dans un morceau de journal. Il se met à manger. Le temps était toujours couvert. Mais la brume, qui était tendue sur le ciel d’un bord à l’autre, commence alors à s’agiter comme la toile d’une tente ; elle se fend, elle se décroche des pointes où elle avait d’abord été fixée, lesquelles ont paru à nu, dressées en l’air comme des clous ; puis, prise en dessous par la brise qui souffle de terre, s’est dissipée, laissant paraître le ciel bleu. Le soleil s’est montré. Le soleil, d’un grand poids, a été haussé péniblement comme à deux mains au-dessus des crêtes ; il s’est tenu un instant à leur extrême bord, balançant sur lui-même avec hésitation, puis, devenu léger, s’élance tout à coup comme un ballon dans l’espace d’en haut.

Les deux hommes ont baissé la tête, le glacier était devenu impossible à regarder. Le glacier était devenu une grande violente couleur, laquelle frappe les deux hommes de face. Ils ont été peints en beau jaune, ils sont devenus brillants à leur tour. Tout petits là, l’un à côté de l’autre, et qui baissaient la tête, portant le couteau à leur bouche avec un peu de nourriture au bout ; et il semblait qu’on leur tirât dessus, à cause de ces points de feu qui s’allumaient et s’éteignaient, de toute part, vis-à-vis d’eux ; tout à fait comme si on leur tirait dessus avec une carabine, et la flamme sort du canon. Il y avait des places où le glacier était comme du soufre, d’autres d’un rouge transparent comme un lingot de fer qu’on retire de la fournaise, d’autres d’un vert léger, d’autres d’un bleu insoutenable, parce qu’on voyait ses dedans. Roduit avait fini de manger. Roduit se tourne légèrement du côté de Pralong. Il tient une gourde à la main :

— Tu en veux ? c’est de la vieille.

Une gourde de fer-blanc plate, avec le goulot recourbé et le bouchon pend à une ficelle.

Pralong secoua la tête, alors Roduit lui a dit :

— Pralong, tu sais, c’est sans rancune.

Et Pralong n’a rien répliqué, mais il a tendu la main. Roduit lui passe la gourde, Pralong boit :

— C’est de la bonne !

— Elle a sept ans.

— Ah ! dit Pralong.

Il s’est tu. Il est en train de fourrer dans sa poche ce qui lui reste de ses provisions. Roduit emballe les siennes dans son sac. Et tout à coup il s’est mis à parler ; il parlait bas et comme tristement :

— Écoute, Pralong.

Pralong écoute.

— On devrait être bons amis quand même. Parce qu’on a été bons amis et on resterait bons amis.

Pralong fait oui avec la tête. Il y a un changement. La conversation commence.

— J’avais peur que tu ne sois fâché contre moi. À cause d’elle, tu comprends.

— Que non ! dit Pralong.

— Ç’aurait été dommage ! Une garce comme celle-là !

— Tu es brouillé avec elle ?

— Bien sûr, dit Roduit ; elle m’a lâché. C’était rien du tout, cette fille.

Pralong a dit :

— Moi aussi, elle m’a lâché. Oh ! disait-il, elle ne m’avait rien promis, seulement elle faisait tout comme. Moi, je m’y étais laissé prendre.

— Moi de même, dit Roduit.

Ils se sont mis à rire tous les deux.

— Tu n’es plus avec elle ? a demandé Pralong.

— Non, c’est fini, répond Roduit.

Roduit pose la main sur l’épaule de Pralong. Roduit est plus petit que lui, mais plus large d’épaules, fort et trapu, avec une figure rouge et une petite moustache ; Pralong est maigre, sec, avec un collier de barbe noire.

— Ça va bien, disent-ils.

Ils sont bien contents, tous les deux. Et Pralong :

— Elle ne t’avait rien promis, à toi non plus ?

— À moi non plus. Elle me donnait des rendez-vous. J’étais bête, j’y allais.

— Moi aussi, disait Pralong.

— On était bêtes tous les deux. Et puis, tu ne sais pas…

Il y a un silence. Et Roduit fait un geste, lève à demi le bras, le laisse retomber. Il fait comme s’il allait parler, ouvrant la bouche, et cependant ne parle pas.

— Tu ne sais pas encore ? Elle se marie.

— Pas vrai !

— Que si ! Même qu’on va publier les bans.

— Avec qui ?

Roduit dit :

— Devine !… Avec Luy, le garde-chasse.

Pralong s’étonne. Roduit se réjouit de le voir étonné et Pralong de la nouvelle.

— Tu penses si le cochon me cherche depuis ce temps-là ! Il est tout le temps à mes trousses, mais il ne m’a pas encore eu !

Il montre son fusil dans le sac.

— C’est bête que je l’aie manquée, cette chèvre. Je la lui aurais volée sous le nez.

On a entendu, à ce moment, de nouveau, rouler des pierres. On n’a qu’à faire un petit mouvement de la tête ; le corps reste dans l’immobilité. C’est là-haut, c’est par où Roduit, l’instant d’avant, était passé. Un homme, le fusil sur l’épaule, avec des jambières de cuir.

— Eh bien, dit Roduit, tu le vois. Il m’a couru après, le bougre.

L’autre continuait à descendre parmi les éboulis dans la direction des deux hommes. On voyait maintenant qu’il était vêtu en civil, mais pas tout à fait, néanmoins, comme un homme du pays, ayant une veste en drap militaire, à col montant. Il enfonçait jusqu’à mi-jambe. Et il dégringolait à la pente, ou bien si c’est la pente qui, dégringolant tout entière, l’entraînait de notre côté ?

Il a été porté ainsi jusqu’au replat, où il s’arrête.

— Charrette ! dit Roduit. Il va venir m’embêter.

— Que veux-tu qu’il te fasse ?

— Le fusil, dit Roduit.

— Il ne viendra pas, dit Pralong.

Le garde-chasse est toujours arrêté. Il regarde dans la direction des deux hommes ; il a dû les reconnaître. Il regarde, il regarde encore, et puis reste là tout un grand moment, toujours tourné vers eux, sans bouger.

— Il crâne, dit Pralong.

Eux-mêmes ne bougent pas, et il se passe encore du temps.

— Écoute, dit tout bas Roduit, s’il venait quand même, tu me donnerais un coup de main ?

— Entendu.

Et Roduit a été rassuré, c’est alors qu’on a vu monter au ciel un grand nuage que le vent chassait de notre côté. Son ombre est en avant de lui, son ombre court sur la montagne. Elle brillait, elle s’éteint. C’est comme si on avait déroulé, entre elle et nous, un large crêpe qui traîne par le bout sur les aspérités du roc et elles sont vues à travers lui, méconnaissables, transfigurées. Et l’ombre vient sur nous, elle gagne le glacier. On ne le reconnaîtrait pas, lui non plus. Là où il y avait toutes ces belles couleurs, il n’y a plus qu’une pâleur de teint, il n’y a plus qu’une teinte livide, comme celle qu’on voit sur la figure des morts, avec des salissures comme si la barbe repoussait.

Il fait froid tout soudain. Et tout soudain le silence s’est encore accru, tandis que le bruit du torrent redouble. Le garde-chasse est toujours là, mais il n’est plus qu’une ombre au fond de l’ombre. On ne distingue plus qu’une forme noire, elle s’en va. Elle devient petite et toujours plus petite.

— Qu’est-ce que je te disais ? Il n’est pas venu, on est deux.

— Tu m’as rendu service, dit Roduit.

Ils sont toujours assis sur leur dalle. Roduit se lève :

— Alors, a-t-il dit à Pralong, d’où es-tu sorti comme ça ?

— J’avais été voir mes moutons.

— Tu descendais ? On pourra descendre ensemble.

Pralong n’a dit ni oui, ni non, mais on voit qu’ils sont d’accord, parce que Pralong se lève à son tour. Roduit va devant, Pralong suit.

Le chemin qui conduit au village d’en bas n’est pas difficile à trouver : on n’a qu’à suivre le torrent. Le glacier, qui s’est mis en marche, vous indique la direction. Le glacier est noir, l’eau trouble. Elle va d’abord à côté de vous sur ce fond plat où elle s’étale librement parmi les pierres, qui la divisent et subdivisent.

On n’a qu’à suivre le torrent. Roduit marchait devant, Pralong à quelques mètres en arrière de lui. Ils marchaient d’un bon pas, Roduit avec son sac, Pralong avec sa canne. Et ainsi, derrière eux, le glacier avait commencé à glisser de côté, s’enfonçant peu à peu derrière un avancement de la montagne. Là où il avait été, n’étaient plus désormais que de hautes parois rocheuses, tristes à voir avec leur couleur noire, comme l’intérieur d’un canal de cheminée, et tout le long desquelles montaient et descendaient quelques choucas aux cris grinçants.

Les deux hommes suivaient toujours le torrent ; à un moment donné, il a disparu dans la profondeur. On a vu en avant de soi l’encoche qu’il s’est creusée. Il s’est ouvert un passage là même où la disposition des lieux semblait devoir l’empêcher de passer. Il bute contre l’obstacle et, contenu, s’insinue par-dessous. Il s’était mis à scier dans la roche, avec une grande patience, de jour et de nuit, au cours des siècles : il descend un peu, un peu plus, il disparaît, on ne le voit plus, on l’entend. Et maintenant il coulait là dans le fond d’une gorge étroite, aux bords tellement nets, tellement rapprochés, qu’on ne se doutait de sa présence que quand on surplombait le vide au fond duquel il bouillonnait, à cent mètres au-dessous de vous, comme de l’eau dans une marmite.

Alors le sentier, lui, hésite et s’engage sur un des côtés de l’encoche. C’est une côte précipitueuse où il devient tout à fait étroit parmi les cailloux roulants. Les deux hommes avaient été forcés de se rapprocher l’un de l’autre ; cependant ils ne disaient rien. On entendait les pierres qu’ils détachaient sur leur passage ; elles faisaient d’abord de grands bonds sur la pente, puis elles s’engouffraient pour toujours dans l’étroit chenal ouvert devant elles, d’où montait tout le temps une rumeur confuse, comme quand toute une assistance discute dans la salle à boire ; on entend les coups de poing qu’on donne sur les tables, et les lourds bancs de bois qu’on traîne sur le plancher. Les deux hommes silencieux et comme s’ils s’ignoraient l’un l’autre ; puis est apparue une place où on ne pouvait plus avancer que précautionneusement : la terre ayant glissé, le roc était resté à nu, avec une surface lisse et presque verticale où il n’y avait que quelques saillies que le pied allait chercher en tâtonnant.

Alors Roduit a dit :

— Ah ! ces filles !

— Tu as bien raison, dit Pralong, il faudrait pouvoir s’en passer.

— On tâchera, répond Roduit.

Il s’engage le premier dans ce mauvais passage, mais, étant parvenu où le chemin reprend, il se retourne comme pour attendre que Pralong l’eût rejoint, ce que Pralong a fait ; alors ils ont été à côté l’un de l’autre, si près, faute de place, qu’ils se touchaient ou presque, et Pralong a dit :

— C’est commode.

C’est tout ce qu’il a dit, et Roduit a dit :

— De quoi ?

Pralong le touche de la main, puis se touche :

— D’être ensemble, toi et moi.

Le chemin redevenait bon. C’est à cause du torrent. Tout à coup on le voit sortir des profondeurs qu’il s’est entaillées dans la roche, et il va se déployant au fond d’une ravine assez ouverte que les mélèzes commençaient d’envahir et où, montant à leur rencontre, les sapins venaient se mêler.

Puis elle s’élargit devant vous. Et par cette ouverture, on voit, on voit des choses ; on voit quelque peu en avant de soi et un peu au-dessous de soi, le village être délicatement posé parmi les prés dans la belle herbe verte, faisant une jolie tache ronde avec toutes ses maisons brunes, sous un dôme d’un bleu délicat, qui est le résidu de toutes les fumées qui, une à une, montent des toits.

Le soleil était reparu. Une vitre qu’on bougeait dedans vous l’a renvoyé dans les yeux. Les maisons sont blanches et brunes.

Le torrent faisait son bruit. Il arrive à une place où des bancs de rocher se mettent en travers de son lit et il en tombe par des cascades. On dirait qu’on bat du tambour. Des arbres déracinés, qu’il a entraînés dans son cours, sont restés accrochés aux aspérités de la roche et font comme des ponts jetés d’une rive à l’autre.

Il y avait de la bonne humeur dans les choses, il y a maintenant de la bonne humeur dans nos cœurs. Et puis les chèvres sont arrivées. Elles sont comme le torrent, blanches comme le torrent, indisciplinées comme lui. Elles font beaucoup de petites vagues contrariées avec leurs échines maigres où le poil se tient debout. Elles passaient pressées les unes contre les autres.

Une petite fille leur courait après, tenant une baguette de noisetier avec deux feuilles vertes au bout.

— C’est comme elles, a dit Roduit.

Pralong a dit :

— Mais on les dresse.

PASTORALE

Des fois qu’on pourrait faire un feu ?

— J’ai rien. Tu as de quoi ?

— Bien sûr.

Il tire de sa poche une boîte à allumettes en laiton, de forme ovale, avec un couvercle à ressort ; il s’assied, il la vide dans le creux de sa main – Tu vois.

Des allumettes phosphoriques à tête rouge :

— Une, deux, trois, quatre… J’en ai huit.

— Huit, a-t-elle dit, c’est pas beaucoup.

— Ça suffit, quand on sait y faire ; moi, je sais, toi tu sais pas.

C’est un garçon de quatorze ans, qui est sorti on ne sait d’où. Elle, elle garde les chèvres.

Il a les mains dans ses poches, le nez rouge, les cheveux plantés raides sur sa tête comme des clous. Il tient dans sa main gauche son chapeau de feutre roulé.

Il fait du vent, il fait toujours du vent sur ces mamelons gazonnés qui sont au-dessus du village. Il vient par-dessus la grande vallée, large ouverte devant vous, dans un mouvement continu, faisant sonner l’écorce de terre et de roche et il se heurte à cette éminence où nous sommes, avec notre petit troupeau, à cette heure du soir. Il vient depuis l’autre côté de la vallée, sautant par-dessus les sommets de la chaîne du sud, qui sont blancs en toute saison ; et vient sur vous avec toute sa force, sans que rien puisse l’arrêter ; alors le poil des chèvres se lève droit sur leur échine maigre, leur barbiche est éparpillée ; elles se tournent la queue au vent et, ouvrant leur museau pointu où tremble une langue râpeuse, poussent vers vous un long bêlement éperdu.

Elle, sa jupe s’envole par-dessus sa tête ; elle la rabat des deux mains. Elle a une capeline de laine rose tricotée qui se noue sous le menton, un tablier noir déchiré, de gros souliers frottés de terre, dont l’empeigne trop large laisse autour des chevilles un vide où on pourrait fourrer la main. Mais le plus ennuyeux, c’est encore les cheveux. Une mèche qui dépasse est tout le temps rabattue contre sa bouche, et elle la mâchouille et l’avale, tandis qu’elle cherche à la rattraper, mais elle s’envole de nouveau.

Les pies sont emportées comme des morceaux de papier à demi consumés hors d’une cheminée. On est un peu au-dessous de la forêt : c’est des pins. La forêt craque, la forêt penche. On la voit qui se renverse tout à coup en arrière, montrant le rouge de ses troncs, puis elle se rabat en avant. Elle disparaît sous son branchage. La forêt est rouge, elle est noire ; elle est tour à tour rouge ou noire ; il y a une détonation, ça craque, et puis on ne sait plus, parce qu’on est jeté les deux mains en avant contre terre (alors on montre son derrière) ; et les chèvres cessent de brouter, étonnées de cette herbe qui elle-même change de place, semble les fuir et est comme de l’eau qui remonterait la pente.

— Et ce feu ?

Il faut crier pour se faire entendre. Il crie :

— Va chercher le bois !

Elle se baisse dans le vent sur la pente, arrache une touffe de mousse, ramasse ici une branche sèche, plus loin un morceau de bois mort, et revient son tablier plein.

Il lui crie :

— J’ai des pives. Tu mets la mousse dessous, tu mets dessus le petit bois et par-dessus le petit bois quelque chose qui tienne le feu.

Lui, a des pives plein ses poches. Il sort ses pives ; il repousse la fille parce qu’elle ne sait pas y faire et organise lui-même l’échafaudage, ayant soin que le menu bois se trouve bien entrecroisé ; il dispose au sommet une souche de mélèze.

— Comme ça, ça tiendra.

Il se jette à plat ventre. Elle, elle est debout à côté de lui. Il ramène sur sa tête les pans de sa veste d’homme. Il se construit ainsi une manière de grotte, une espèce de petite cabane, où le vent ne peut pas entrer. Il disparaît dedans. On ne voit plus sa tête. Il a les pieds en l’air ; ils bougent au-dessus de lui drôlement en tout sens et il écrit en l’air des choses avec ses pieds. Lui, on ne peut plus l’entendre. Sa main alors se montre, elle s’en va le long du pantalon, cherche la poche, trouve la poche. Et en ressort avec la boîte de laiton, laquelle, à son tour, est escamotée.

Puis sa tête se montre un instant de nouveau :

— Veille, toi ! Ça va y être.

Il est rentré dans sa maison, mais il tousse. On l’entend qui tousse. C’est le soufre. C’est ces allumettes phosphoriques qui ont une tête rouge et le bois est enduit d’une matière jaune qui brûle sans faire de flamme, mais en sentant mauvais.

Sa tête se montre :

— Raté !

Il a les yeux pleins de larmes. Il jette l’allumette à demi consumée.

Elle, elle attend à côté de lui, les mains sur ses genoux, pleine de sollicitude. Elle attend que ça prenne. Est-ce que, cette fois, ça va prendre ? C’est raté, encore une fois. L’allumette s’est cassée.

Il a dit :

— C’est pas fini !

Il disparaît sous sa veste. Et tout à coup on en voit sortir un léger filet de fumée, que le vent aussitôt détord et éparpille dans tous les sens.

Il crie :

— Ça y est !

— Pas vrai !

Mais lui, a rabattu sa veste, il lève la tête vers elle, sans rien dire ; il n’y a pas besoin de rien dire, il n’y a qu’à regarder.

On voit que la mousse a pris. Le vent creuse dedans un trou qui du rouge sombre tourne au blanc, tandis que les brindilles qui qui sont dessus prennent à leur tour, se tordent : alors une flamme s’est mise à claquer joyeusement, pointue au bout comme une plume, que le vent rabat contre terre et dont il détache la pointe, mais sans réussir à l’éteindre, l’activant bien au contraire.

— Dépêche-toi. Vas-y ! Du bois.

Il a de l’autorité. Elle, elle court, se baisse, se redresse, elle a rempli son tablier.

Lui :

— Fous-y les grosses branches.

Ils s’en mêlent tous les deux. Ils jettent tour à tour sur le brasier qui fume blanc tout ce qui peut brûler, sans plus choisir, car, quand le feu est bien enraciné, il dévore tout ce qu’on lui présente ; le feu a pris racine en terre ; du côté où souffle le vent, une grotte s’y est creusée, où, sur le fond du blanc insoutenable de la braise, la cendre du menu bois fait comme beaucoup de petits tubes gris, qui ont gardé la forme de ce qui leur a donné naissance, mais sont sans poids, impalpables et qui s’envolent dès qu’on souffle dessus.

— Tu n’as rien ?

— Pas grand’chose.

— Des pommes de terre ?

Elle secoue la tête.

— Un bout de pain et de fromage, tout ce qui reste dans mon sac.

Elle a un petit sac de toile qui lui pend sur la hanche.

— Montre !

Il a dit :

— C’est tout ? Tu n’as même pas un couteau ?

Heureusement qu’il a le sien, dont il est fier, parce qu’il est à deux lames.

— On tâchera d’y faire, dit-il. Passe le pain.

Ils s’étendent tous les deux sur le ventre, face au feu. Elle, le vent lui retrousse sa jupe par-dessus les épaules. Elle a une culotte de flanelle coton rose frottée de noir, d’où sortent ses cuisses maigres, et plus bas montent jusqu’aux genoux des bas de grosse laine, roses également.

C’est le vent. C’est toujours le vent. Il vient inépuisablement, de pays inconnus, par-dessus les montagnes. Maintenant une grande chevelure qui bouge est en arrière du tas de bois soigneusement renouvelé, où toute espèce de larves se tortillent en rougeoyant, puis se couvrent d’une cendre blanche qui est comme une moisissure.

Ils sont couchés l’un à côté de l’autre, le dos au vent, les pieds en l’air : leurs quatre pieds dans des gros souliers de cuir dur, dont on voit les rangées de clous briller dans un reste de jour.

Il a piqué, du bout de son couteau, le fromage qu’elle lui a passé. Ce n’est guère que de la croûte. Elle est dure comme du caillou. Mais en la tournant du bon côté, peut-être pourra-t-on en tirer quand même quelque chose. Et c’est du bon côté qu’il l’expose à la flamme. La pâte s’amollit et fume en grésillant. Il taille dans le quartier de pain des tranches minces, deux pour chacun. Puis, avec son couteau, il racle le fromage qui est tout recouvert de petites ampoules qui éclatent dès qu’on y touche, – ce qui donne une espèce de crème demi-liquide, qui sent bon, qui vous remplit la bouche d’eau. Ils mâchent sans parler.

Il y aura assez de fromage pour en frotter les deux autres tranches. Il est juste. Elle ne dit rien, elle est contente. Ils sont couchés à côté l’un de l’autre ; ils pensent « C’est bon ! » C’est chaud, on se brûle la langue. Ils ont la figure face au feu, de sorte qu’ils sont rôtis par devant, mais le froid est partout autrement dans leur corps et le vent fait qu’il entre, le froid est dans leurs pieds, sur leur dos, sous leur ventre. Mais ils mangent tant qu’ils peuvent et ça les réchauffe en dedans.

Alors ils se mettent à parler. Il dit :

— Tu ne sais pas ? Je vais me marier.

— Ah ! dit-elle, avec qui ?

Ils parlent haut, à cause du vent.

— Je ne peux pas te dire, mais elle est riche.

— Elle veut bien ?

— Pardi ! mais, si elle me fait faux bond, je me marierai avec toi, parce que tu es une bonne fille.

— Et si je ne veux pas, moi ?

— Que si, tu voudras bien.

Elle lui a tiré la langue.

Il n’y a plus de fromage et le pain est mangé. Ils se lèvent. Ils se chauffent les mains, ils ont les mains violettes. Ils ont la figure qui leur cuit. Ils sont un garçon et une fille. La nuit vient. Le creux où se tient le village, au-dessous d’eux, se remplit d’ombre. Et il semble que le vent, en passant, prenne un peu dans sa main de cette ombre et la jette sur la pente : on la voit courir vers vous comme une fumée, elle vous vient dessus, on est pris dedans. C’est l’heure, il va falloir rentrer.

— Tu m’aides ?

— Bien sûr, dit-il, puisqu’on se mariera ensemble.

Il y a les chèvres à rassembler, et les chèvres, c’est pas commode. C’est têtu, c’est buté, ces bêtes. Elles font toujours le contraire de ce qu’on voudrait qu’elles fassent. Il part en poussant des cris, elle lève son bâton. Il court en rond tout autour du troupeau ; elle le chasse devant elle. Mais il y a toujours une bête qui échappe ; si on lui court après, les autres s’éparpillent.

Ils poussent des cris, ils ramassent des cailloux : encore faut-il savoir s’en servir et être adroit et faire en sorte, par exemple, qu’ils tombent du côté opposé à celui où la chèvre doit aller.

C’est long, c’est difficile ; le vent s’en mêle. Les chèvres vont contre le vent qui leur lisse le poil sur l’échine. Toutes ces barbiches vont en arrière. Il y a la résistance. Il y a ce mur élastique, qu’il faut faire céder, et il faut s’enfoncer dedans avec effort, avant qu’il croule autour de vous.

Alors à grands coups de bâton, et ils continuent à pousser des cris, et ils continuent à jeter des pierres.

Ils finissent par engager la tête du troupeau sur le chemin. Le chemin descend raide. On y voit mal. On distingue seulement qu’il y a devant vous comme des vagues incertaines marquées de place en place d’un peu d’écume blanche. Et puis ça se met à couler, ça dégringole, ça devient une cascade qui saute d’un quartier de rocher à un autre quartier de rocher.

On s’étonne, le vent s’est tu. On entend tout à coup le bruit d’averse des sabots. Et le vent, cependant, continue à souffler avec force au-dessus de vous, chassant toujours de gros nuages disloqués, qui laissent passer entre eux un reste de jour et s’entrechoquent. Mais, à mesure qu’on descend et qu’on quitte les hauteurs troublées, on entre dans le calme et la sérénité.

Quelque chose vient à votre rencontre une toute petite voix claire, une note comme un cri d’oiseau ; il en vient une et encore une. Elles vous arrivent séparées, puis dégringolent sur vous toutes à la fois. C’est comme quand on sème la graine à la volée et les grains plus légers s’envolent, les lourds tombent autour de vous. Des notes vives, un coup sourd. Toute une chanson qui commence l’angélus, l’angélus du soir.

— Oh ! dit-elle, on va être en retard.

Il n’y a qu’à presser les bêtes. Elle lève encore son bâton. Mais le troupeau est à présent tranquille, canalisé qu’il est par les barrières qui s’élèvent de chaque côté du chemin. Il ne peut plus déborder.

Le bâton sonne sur les échines. Il coule un instant plus rapide. Il est noir dans le noir et son moutonnement n’est indiqué par place que par un dos plus clair qui se soulève, puis retombe, comme quand il y a une pierre au milieu du torrent.

On approche du parc. Les femmes sont là qui attendent ; les femmes disent :

— Comme tu es tard ! Qu’est-ce que tu as fait ?

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en juin 2022.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C, Sandrine, Catherine DL., Michèle, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : C.-F. Ramuz, Œuvres complètes, vol. 4, Lausanne, éd. H. L. Mermod, 1944 et vol. 23, 1946, ainsi que : Nouvelles, Lausanne, éd. H. L. Mermod, 1944. Les nouvelles : Halte des forains, Coup de vent, La folle en costume de folie, La fille endormie, Amour, Trois vallées ainsi que : Un vieux de campagne, Le retour du mort, Accident, Le lac aux demoiselles, Le père Antille, Pastorale proviennent de l’édition C.-F. Ramuz, Nouvelles, Paris, Grasset, 1947. La photo de première page, Le Lac Léman en hiver, a été prise par Sylvie Savary.

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[1] 1928.

[2] 1932.