Charles Ferdinand Ramuz

LETTRE À
BERNARD GRASSET

1941

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Table des matières

 

LETTRE À BERNARD GRASSET. 3

Ce livre numérique. 37

 

LETTRE À BERNARD GRASSET

Cher Monsieur Grasset,

Je ne vous cache pas que ce qui m’a encouragé à vous écrire cette lettre, c’est que vous écrivez, vous-même, des lettres, des espèces de lettres tout au moins. J’entends dire que vous êtes, vous aussi, un homme qui s’explique, qui consent quelquefois à s’expliquer, et qui, ayant agi, vient avec un miroir qui est un article de journal, et s’y montre aux regards, en même temps qu’il s’y regarde. L’explication de soi n’est sans doute souvent qu’une faiblesse ; elle est souvent, chez l’homme d’action, le signe que l’action pour lui a pris fin et que l’homme n’agira plus. Mais elle peut être aussi une simple trêve qu’il s’accorde ; c’est alors que l’homme d’action éprouve le besoin de se résumer à soi-même (plus encore qu’à autrui), de se rassembler sur soi-même en vue d’un accroissement de ses forces, et on sent que c’est votre cas. De sorte qu’il serait très intéressant, votre cas, et il serait déjà généralement intéressant, s’il ne présentait pas encore (et c’est à quoi je voulais en venir) ceci de très particulier qu’il vous a situé soudain sur le plan même de vos auteurs, de sorte qu’ils sont très encouragés (comme je vous disais plus haut), voyant qu’ils ont affaire désormais, par delà l’éditeur, non pas à un collègue, ni à un confrère (je déteste ces mots affreux), mais à un homme, de se confier à vous en tant qu’hommes à leur tour. Infime partie du public et toute petite minorité parmi ceux qui vous lisent, ils n’en constituent pas moins pour vous un public tout spécial ; il faut voir qu’ils sont pour vous des lecteurs très exceptionnels, à cause des rapports qu’ils ont eus et qu’ils ont et continueront d’avoir (ils l’espèrent bien) avec vous, et qui se sont trouvés comme haussés et anoblis de ne plus intervenir seulement entre un chef de maison et ses collaborateurs, mais entre une personne humaine ayant une intelligence et un cœur qu’il découvre partiellement et d’autres personnes humaines essayant elles aussi d’avoir une intelligence et un cœur, et dont le métier, hélas ! consiste à les dévoiler en partie. Permettez (pour ce qui est de moi) que je vous exprime ma reconnaissance. Je vous ai lu, si je puis dire, sur deux portées, ou sur deux plans, ayant d’abord simplement des yeux comme tout le monde, mais ayant en même temps l’honneur de faire partie de votre Maison. Et le fait que vous avez cru pouvoir parler de l’action sans nuire à l’action, qu’il ne semblait pas y avoir pour vous de contradiction irrémédiable entre l’acte agi et l’acte exprimé m’a grandement encouragé à sortir de ma petite action à moi pour m’en expliquer à mon tour auprès de vous, si vous me le permettez.

Cher Monsieur Grasset, vous avez été me chercher bien loin. La première lettre que j’ai reçue de vous était une « lettre pour l’étranger ». Elle date de 1924, elle est donc vieille de plus de quatre ans ; et j’étais alors où je suis encore, c’est-à-dire très loin de Paris, et très loin de Paris non pas seulement géographiquement et par le nombre des kilomètres (qui n’est à vrai dire pas considérable), mais plus encore pour certaines raisons qu’on abordera tout à l’heure. Quoi qu’il en soit, j’étais très seul (et suis encore très seul) tout là-bas par rapport à vous, et veux d’abord noter ici que la distance ou les distances (ces deux espèces de distances) ne vous ont pas empêché de penser à moi. J’étais très loin de Paris et très loin de songer à Paris, j’entends pour y publier mes livres, et besognais à ma façon dans ma retraite avec mes seules ressources à moi, ayant sous les yeux un petit jardin bordé de quatre magnifiques peupliers qui y sont encore ; – voilà un grand coup de vent du sud-ouest qui arrive et leur fait perdre leurs dernières feuilles, nous sommes à la fin de novembre ; – très déterminé cependant à me tirer d’affaire tout seul, s’il le fallait, quand vos premières ouvertures me sont arrivées. Vous en aviez pris l’initiative, premier point ; et je vous en remercie. Puis, second point, je me souviens vous avoir fait une certaine résistance, n’ayant pas cédé tout de suite à des sollicitations pourtant très flatteuses pour moi ; c’est que j’avais peur de ne pas vous servir comme je l’aurais voulu, ce qui signifiait de ne pas vous valoir un nombre assez considérable de lecteurs ou d’acheteurs, donc ce qu’on appelle une « belle vente » ; j’avais peur de ne pas toucher le fameux grand public qui commercialement seul importe ; j’avais peur de ne pas compenser par des bénéfices suffisants, par de suffisantes « rentrées » vos dépenses ; et, mes craintes s’étant entièrement réalisées, je constate (c’est toujours ce second point) que vous ne m’avez pas abandonné, alors que c’eût été, je le reconnais, votre droit ; vous ne m’avez pas « laissé tomber », vous avez bien voulu ne pas vous en tenir strictement à une comptabilité qui m’eût été, je pense, extrêmement défavorable ; déjà alors, et en cela, derrière l’éditeur et le chef de maison, derrière l’homme d’affaires, l’homme tout court m’était apparu. Et de cela aussi je vous remercie.

Je vois que ma lettre tourne assez bien. On y distingue dès à présent plusieurs points de convergence entre vos intentions et les miennes. Je tends à l’homme qui est en vous ; vous, vous avez bien voulu distinguer l’homme que je suis, et non pas seulement l’auteur. Vous avez bien voulu distinguer, et l’avez prouvé, non pas seulement l’homme que je suis, mais l’homme que je voudrais être, et que peut-être un jour je pourrai être grâce à vous, sous le misérable auteur bien indigne de vos soins. Et vous n’y étiez pas sans mérite, car cet homme vient d’ailleurs. Je faisais allusion plus haut au timbre d’un franc cinquante qui était collé sur l’enveloppe de la première lettre que j’ai reçue de vous : son prix et sa couleur montraient communément que votre message avait dû passer par-dessus une frontière « politique » pour m’atteindre. Elle était sortie de l’État français pour passer dans un autre État où il se trouvait qu’on parlait français (entre autres langues), mais qui n’était plus la France, au sens politique du mot. C’était la France encore par la langue, et ce n’était donc plus la France, tout en l’étant : situation ambiguë et qui, dans mon cas particulier, mais non pas seulement dans mon cas particulier, a été souvent l’occasion de malentendus assez graves. Permettez (puisque c’est l’homme qui parle ici) qu’il ne sépare pas son cas de celui de beaucoup d’autres hommes qui sont ses compatriotes, et qui sont aussi les très fidèles, très assidus, très consciencieux, et, proportionnellement, les très nombreux lecteurs des livres venus de Paris (et en particulier des vôtres), puisque écrits dans leur langue ; – permettez qu’il expose d’abord ici le cas de ce petit pays vaudois qui est le sien. Je suis heureux d’être Vaudois ; je suis même fier d’être Vaudois. Mais c’est un pays tout petit, c’est pourquoi on ne le connaît pas, de même qu’on ne connaît guère mieux la Suisse « romande » ou « française » dont il fait partie, parce qu’elle n’est pas très grande, elle non plus, ne comptant guère que 800,000 habitants ; et, lui, le canton de Vaud, 300,000. On ne la connaît pas ou guère dans sa réalité présente, si on la connaît en « littérature » et dans son passé, grâce à un ou deux de ses ressortissants ou de ses représentants, dont Rousseau, qui est Genevois, et Benjamin Constant, qui est de Lausanne, mais qui ne sont plus l’un et l’autre que des entités, des entités littéraires, ou, pis encore, « idéologiques », très étroitement rattachées, sinon complètement incorporées, à la masse globale des écrivains français. Pour nous autres, leurs successeurs, et pas seulement ceux qui écrivent, on nous ignore ou à peu près. C’est bien le sort en gros de mon pays d’être à la fois trop semblable et trop différent, trop proche et pas assez, – d’être trop français et pas assez ; car, ou bien on l’ignore, ou bien, quand on le connaît, on ne sait plus trop qu’en faire. On n’a aucun intérêt à aller le découvrir, parce qu’il n’est pas une île lointaine et qu’ainsi il n’a rien qui pique la curiosité ; et pourtant, quand, pour une raison ou pour une autre, il devient présent et se manifeste, – alors manifestement il inquiète : il inquiète par exemple les critiques littéraires « français » s’il se mêle d’écrire son français. Mais j’anticipe. J’en reviens donc à ce que je disais de la frontière politique qui le sépare de la France, – pour me corriger et me compléter, parce que cette frontière n’est pas seulement politique. Elle n’est pas seulement marquée par un trait en couleur (rose, jaune ou bleu) sur les cartes, mais bien par de nombreuses hachures plus ou moins fines, faisant une longue barre plus ou moins noire allant à peu près du nord au sud, – signifiant qu’entre la France et mon petit pays il y a une chaîne de montagnes. Nous ne sommes pas seulement politiquement, mais géologiquement séparés. Entre vous et nous, il y a le Jura qu’on distingue déjà de la capitale des ducs de Bourgogne, qui ont été aussi nos ducs pendant un temps, mais ne le sont plus. Il y a entre vous et nous une assez considérable élévation de terrain qu’il faut franchir, elle aussi. Et il se trouve enfin que si, de votre côté, on s’y engage peu à peu, par des pentes très douces et d’abord insensibles, par de vastes plateaux superposés, par des étages successifs et dont la succession même fait oublier la superposition : de notre côté, à nous, c’est une pente brusque, c’est une descente presque à pic, de sorte qu’il n’y a pas symétrie, ni continuité dans la conformation du sol, mais rupture et rupture soudaine ; – et nous sommes ici comme dans un nid, nous autres Vaudois, c’est-à-dire au fond de ce nid qu’on découvre tout à coup, une fois la crête du Jura franchie. Longtemps on s’est traîné presque à plat dans des gorges ou à travers des pâturages à l’herbe courte comme du feutre ; on s’engage ensuite dans un long tunnel (l’un des plus longs de l’Europe), – tout à coup on est dans le haut des airs, tout à coup on se met à planer, tout à coup c’est comme si on était en avion, ayant autour et au-dessous et au-dessus de soi une même immensité bleue, au-dessous et autour de soi ce grand trou percé dans l’air où déjà on est engagé à toute vitesse par une suite de lacets et de tournants, vous portant tour à tour et sans préparation tantôt vers le nord, tantôt vers le sud, de sorte que les quatre points cardinaux finissent par se confondre dans un renversement général.

Les voyageurs sont sortis dans le couloir. Quelque chose qui a changé les attire hors de leurs coupés jusque tout contre les grandes glaces rectangulaires où ils se tiennent cramponnés des deux mains aux barres de cuivre. Ils chavirent, puis se redressent, puis chavirent. Ils penchent l’un vers l’autre tous ensemble dans un sens, ils penchent tous ensemble l’un vers l’autre dans l’autre sens ; et, moi, je montre à mon voisin en ce moment une montagne, – plus de montagne. Je suis en train de lui désigner, de l’autre côté du lac, la Dent d’Oche, qui est savoyarde ; elle était au bout de mon doigt, il n’y a plus rien au bout de mon doigt. Toute la chaîne a glissé de côté et a été ôtée de devant nous, pour être remplacée par les Alpes Vaudoises, mais elles ne font que passer, elles aussi. « Et là-bas alors, derrière ces crêtes, c’est le lac de Neuchâtel… » j’ai à peine commencé ma phrase qu’il n’y a plus de lac de Neuchâtel, mais seulement le haut talus régnant du côté du Jura tout le long de la voie ferrée. Le pays tout entier, pendant qu’on y descend, semble ainsi monté sur une plaque tournante ; mais c’est grâce à quoi on peut bien le voir et on peut voir en particulier que de tous les côtés il est fermé. On y parle français, mais il est au delà des frontières de la France, ayant d’autre part ses frontières à lui, qui sont le Jura à l’ouest, au sud le lac Léman et les montagnes de Savoie, à l’est les Alpes Vaudoises, au nord les mamelonnements qui annoncent le plateau suisse. Il se tient au-dessous de vous tout entier blotti dans un nid, vers lequel on descend par une série de vols circulaires, comme l’oiseau regagnant sa couvée, bordé de bleu, de blanc, de gris, – dans un air vif, dans un air clair et pur (un de ces beaux matins du commencement de l’été, par exemple), quand il y a encore de la neige sur les sommets voisins du lac ; et, plus en arrière, un instant, on peut apercevoir tout un alignement de glaciers placés l’un à côté de l’autre dans le fond du ciel comme des assiettes sur un râtelier. En bas, il y a du bleu, au-dessus de quoi il y a du bleu, et autour de quoi il y a du bleu : c’est le lac, c’est le ciel, puis ce sont les montagnes. On descend entre deux azurs où on voit les sommités balancer comme des anges dans des robes bleues, dans des robes blanches ; et c’est le Canton de Vaud, mais c’est encore le Pays de Vaud, comme il s’est appelé dans les vieux temps et il le mérite ; car il est avant tout un pays, quoique tout petit : on veut dire qu’il est complet, qu’il connaît toutes les productions et qu’en cas de besoin, il pourrait entièrement se suffire à lui-même. Ce qu’il y a de beau, c’est qu’en même temps qu’on y est dans de l’azur, on y est sur de la terre et de la très bonne terre ; qu’en même temps que ses montagnes balancent dans le ciel, ses prés, ses vergers, ses champs, ses fermes, ses villages défilent tout à côté de vous ; et on voit qu’il est riche en pâturages, on voit qu’il produit une herbe abondante, on voit que le blé y est cultivé ; on voit qu’il a des fruits de toute espèce, la pomme et la pêche, la figue et les myrtilles – cependant que déjà les premières vignes se montrent – de sorte qu’il a encore du vin et il en a plus qu’il ne lui en faut ; étant étagé sous le ciel devant une nappe d’eau qui l’éclaire et qui le réchauffe, de 400 à 3000 mètres, résumant ainsi en hauteur les climats les plus variés, rassemblant et réconciliant en quelque sorte sur ses étages les apports du sud et du nord. Il est complet, c’est pourquoi je l’aime. Il peut se lire d’un coup d’œil, c’est pourquoi je l’aime. Il est un tout petit pays et, en même temps, c’est un très grand pays en réduction, par une chance particulière. Il se présente à vous, tandis qu’on se penche sur lui, comme une page si clairement écrite que son sens tout entier apparaît d’une seule fois dans sa richesse et sa diversité. Enfin, et j’y reviens, aux marches de la France, on y parle français, on n’y parle que le français, on n’y a jamais parlé que le français ; – dernière chance, suprême réussite, couronnement à tout le reste, et c’est pourquoi je l’aime plus encore. Seulement, j’y insiste, c’est un pays fermé. Il est fermé du côté de la France par une frontière, une frontière topographique. Ce pays n’a jamais appartenu historiquement à la France, à la France unifiée ou à la France s’unifiant : on veut dire qu’il n’a jamais été dans la dépendance de la Maison de France, s’il a été parfois dans la dépendance d’autres Maisons, dont celle de Savoie. Il n’a jamais fait partie de la nation française. Et, socialement non plus, il n’a jamais pris place dans la collectivité française, dont je ne vais pas pouvoir faire ici l’histoire, mais que je prie qu’on veuille bien faire figurer dès à présent à l’arrière-plan de mon propos.

Voilà très en gros, cher Monsieur Grasset, notre situation particulière. Vous êtes des Français de France, nous des Français de langue et par la langue seulement. Nous sommes à la fois liés avec vous par une étroite parenté (la plus forte, à vrai dire, la plus authentique, la plus durable, la plus profonde des parentés), et étrangers à vous pourtant pour de nombreuses autres raisons. Quand je vais à Paris, j’ai besoin d’un passeport et souffre d’être juridiquement assimilé dans les bureaux, quand je m’y présente, ce qui m’arrive le moins souvent possible, au plus Juif des Juifs levantins, au plus Asiatique des Asiatiques : c’est pourquoi je ne vais plus à Paris. J’ai besoin d’un passeport pour traverser notre lac (car il est à vous comme à nous), c’est-à-dire la plus belle des nappes d’eau qui puissent inviter au voyage, et non pas séparer deux rives, comme elle fait aujourd’hui malgré elle, mais les relier : c’est pourquoi je ne vais plus en Savoie, bien que ce soit là encore mon pays, et qu’un tas de gens y portent mon nom. Vous voyez, nous sommes « à cheval », c’est-à-dire dans une situation bien douloureuse et incommode ; mais je ne parle que pour mémoire de ses inconvénients actuels. Les conséquences profondes de cette situation m’intéressent davantage, car elle ne date pas d’aujourd’hui, ni même d’hier, mais de toujours. Nous avons été, nous autres Vaudois, Bourguignons tour à tour, Savoyards, et Bernois, maintenant nous sommes Suisses ; nous avons dépendu de la Bourgogne, puis de la Savoie, puis de Berne, quand ces pays constituaient autant d’États indépendants ; nous avons eu des ducs au temps où les ducs étaient encore des souverains ; – nous n’avons jamais été les sujets d’un roi, je veux dire, en l’espèce, des rois de France. Nous n’avons donc jamais participé ni historiquement, ni politiquement, ni socialement, à telle tradition (intéressant les mœurs, les habitudes, les goûts, les sentiments, et finalement la langue) qui était en train lentement de se constituer autour d’eux, par eux, à cause d’eux, à leur occasion, et même, comme il est arrivé, sous leur impulsion personnelle. Votre grand XVIIme siècle que j’aime n’a donc pas été le nôtre, je veux dire que nous n’avons pas vécu votre XVIIme siècle, je veux dire que nous n’avons pas eu de XVIIme siècle ; car alors nous étions Bernois, c’est-à-dire complètement muets et inexistants. Et c’est précisément pendant ce temps, et pour les raisons qu’on vient de voir, que la langue « française » prenait sa forme définitive parmi tant de langages français par ailleurs subsistants ; j’entends une langue littéraire parmi tant de langues qui auraient pu être littéraires, mais que la prééminence d’une d’entre elles et ses constants perfectionnements condamnaient à n’être plus que des dialectes et des patois. J’aime votre XVIIme siècle, j’aime le français, un certain « français » dont il a définitivement sanctionné l’usage, mais n’y puis voir pourtant (parce que je viens du dehors) qu’un phénomène tout occasionnel, tout contingent (qui aurait pu ne pas se produire), et qui précisément, pour ce qui est de nous et de moi, ne s’est pas produit. Précisément parce que je respecte et j’admire ses caractères de nécessité, et par conséquent ce qu’il a eu de profondément vrai et de vécu pour certains Français, dans certaines circonstances, ayant été vraiment pour eux l’expression de leur nature ; – précisément pour ces mêmes raisons, je me refuse de voir dans cette langue « classique » la langue unique, ayant servi, devant servir encore, en tant que langue codifiée une fois pour toutes, à tous ceux qui s’expriment en français. Car il y a eu, il y a encore des centaines de français ; il y a encore tout au moins deux grands groupements, deux grandes catégories de français. L’extraordinaire réussite d’une certaine langue d’oïl (dans le passé) ne doit pas nous faire oublier toutes les langues d’oïl et d’oc qui existent encore actuellement ; qui, bien mieux, sont sans cesse en train de se défaire et de se refaire, c’est-à-dire vivent, c’est-à-dire deviennent tandis qu’elle (cette langue « littéraire ») tend de plus en plus à s’immobiliser et à mourir, imposant arbitrairement, je veux dire sans qu’ils les aient vécues, à ceux qui s’en servent, tout un ensemble de règles : quant au vocabulaire, quant à la syntaxe, quant à la grammaire. Autrement dit encore, ce français « classique », sous ses diverses formes, tend depuis longtemps à n’être plus qu’un français académique, avec cette conséquence majeure que, plus il devient académique, plus aussi ses codifications deviennent péremptoires, autoritaires, exclusives. Et admettons encore que ce français dit « classique », et qui ne l’est plus, soit valable même aujourd’hui pour un certain nombre de Français, disons par exemple certains bourgeois français ou parisiens, élevés dans certaines conditions et dans certains milieux ; il n’en reste pas moins que je ne vois pas très bien comment il serait valable pour moi, qui ne suis pas citoyen français, qui ne suis pas Parisien, qui ne l’ai jamais été dans mes ascendants, ni sujet du roi dans mes ascendants, qui n’ai jamais fait partie héréditairement ni de la cour, ni des salons : – car la cour et les salons mêmes ont été des choses vivantes, et cette langue a donc été vivante ; – mais, nous, nous ne l’avons connue que par l’école ; nous ne la parlons pas naturellement ; avant de pouvoir l’écrire, ou même la parler, il nous faut l’apprendre.

Cher Monsieur Grasset, comme vous voyez, c’est un cas que je vous soumets, et ce n’est pas seulement mon cas. La question, qui m’est personnelle, est en même temps très générale ; c’est en quoi j’ai pensé qu’elle pouvait vous intéresser. Et si je suis bien forcé pour finir de parler de moi, c’est que j’ai cru pouvoir la résoudre à ma façon, c’est que je suis un de vos auteurs et que je suis enfin, sans doute, de tous vos auteurs, celui qu’on accuse le plus souvent et le plus catégoriquement de « mal écrire ». Je constitue ainsi, à moi tout seul, dans la réunion de vos « fournisseurs » une espèce d’extrême gauche ou d’extrême droite (comme vous voudrez), qui est l’objet de critiques d’une espèce particulière. Et ce ne serait rien encore si seulement j’« écrivais mal », mais on m’accuse encore de mal écrire « exprès », ce qui aggrave mon cas, et d’où des conséquences matérielles assez désagréables pour vous, pour moi des conséquences, disons spirituelles, qui ne sont pas moins désagréables, puisque, à tout prendre, je serais ainsi « dans le faux ». Ai-je besoin de vous dire que cette accusation est de beaucoup pour moi la plus grave de toutes, la seule à vrai dire qui me touche ? Elle va très exactement en sens inverse de toutes mes tendances, de toutes mes recherches ; elle me touche au point central, – ayant toujours tâché au contraire d’être véridique et ne m’étant mis à « mal écrire » que précisément par souci d’être plus vrai ou, si on veut, plus authentique, d’être aussi vrai, d’être aussi authentique que possible. Voilà le point central pour moi d’où je suis parti pour bien faire et où on me ramène assez honteusement en me disant que j’ai mal fait. Voilà pour moi le point le plus douloureux du débat : parce que j’aurais voulu ressembler, ressembler à quelque chose, alors qu’on m’assure que je diffère et je diffère sans raison ; parce que j’aurais voulu m’oublier moi-même, me faire oublier en ceux que j’aime, et qu’on me reproche au contraire de chercher à me « distinguer ». Et, moi, je ne sais pas, du moins je ne sais plus et à certains moments j’en viens même à douter du parti que j’ai pris (si c’est bien le mot) et où j’ai joué ma vie tout entière ; – me disant à mon tour que peut-être je suis, en effet, dans le faux, ce qui est une horrible chose qui me ferait me taire du même coup, et pour toujours, si je venais à m’en persuader. Mais est-ce que c’est bien vraiment le cas ? Cher Monsieur Grasset, vous voyez que j’ai besoin de vous, et c’est à vous que je continue à m’adresser, continuant à abuser de vous pour de nouvelles explications. Car remarquez encore que mon pays a toujours parlé français, et, si on veut, ce n’est que « son » français, mais il le parle de plein droit, ayant été romain lui aussi comme tant d’autres provinces de France, mais plus que beaucoup d’autres de ces provinces, étant en tout cas plus français dans ce sens-là que la Bretagne, ou le pays basque, ou l’Alsace. Le pays qui est le mien parle « son » français de plein droit parce que c’est sa langue maternelle, qu’il n’a pas besoin de l’apprendre, qu’il le tire d’une chair vivante dans chacun de ceux qui y naissent à chaque heure, chaque jour. Il le parle de plein droit et est en parfaite égalité sur ce plan-là avec tous les autres pays de France, – mais en même temps, étant séparé de la France politique par une frontière, il s’est trouvé demeurer étranger à un certain français commun qui s’y était constitué au cours du temps. Et mon pays a eu deux langues : une qu’il lui fallait apprendre, l’autre dont il se servait par droit de naissance ; il a continué à parler sa langue en même temps qu’il s’efforçait d’écrire ce qu’on appelle chez nous, à l’école, le « bon français », et ce qui est en effet le bon français pour elle, comme étant une marchandise dont elle a le monopole. Il y a dans toutes les provinces de France un écart plus ou moins grand entre ce français d’école et le français de plein air (je ne parle même plus des patois), mais encore se servent-elles de ce français d’école avec une certaine aisance, comme étant quand même un français à elles, par Paris, leur centre commun. Pour les raisons qu’on vient de voir (cette frontière, la distance où nous sommes de Paris, et surtout nos traditions qui sont différentes), je pense que nulle part l’écart que j’ai dit n’est aussi grand que dans notre petit pays vaudois, si exclusivement paysan et terrien par ailleurs, si proche encore par là de la vie élémentaire. Il a longtemps parlé son patois (son patois franco-provençal, une espèce de savoyard) ; puis, sous l’influence de l’école, comme beaucoup d’autres provinces, il l’a peu à peu abandonné, mais sans perdre son accent, de sorte qu’il parle avec l’accent vaudois un certain français redevenu très authentiquement vaudois quand même ; plein de tournures, plein de mots à lui, et bien entendu par rapport au français de l’école « plein de fautes ». Or, laissez-moi vous dire, cher Monsieur Grasset, ce qui s’est passé pour moi, car je voudrais ne faire usage ici que de mon expérience personnelle : il s’est passé ceci que, dès que j’en suis venu à l’âge conscient (m’étant, hélas ! mêlé d’écrire bien avant cet âge), je n’ai pas seulement constaté qu’il existait dans mon petit pays deux langues, l’une qui était parlée, l’autre qui était écrite, l’une que j’appellerai, si vous le voulez bien, le vaudois, l’autre qui était (ou qu’on croyait être) le bon français, mais que ce français-ci (qu’il nous fallait apprendre), nous l’apprenions très mal. Moi-même je l’avais appris (et peut-être pas beaucoup plus mal que beaucoup d’autres), moi-même je m’en servais encore, ou croyais du moins m’en servir ; tout le monde s’en servait autour de moi, tous ceux du moins qui se mêlaient d’écrire (des livres, dans les revues, et même dans les journaux) avec la plus grande bonne volonté ; – comment donc s’est-il fait qu’il me mécontentât de plus en plus, à mesure que je naissais davantage à une nature et aux choses, une nature et des choses particulières dont précisément une des raisons d’être de l’écrivain est d’exprimer les particularités ? Jusqu’alors, je dois le dire, je n’étais pas remonté à elles parce que je ne le pouvais pas, n’étant encore qu’un écolier, et m’étant contenté d’avoir des modèles littéraires, dont Victor Hugo principalement (j’étais déjà responsable d’un grand nombre de drames romantiques) ; – mais justement alors je sortais de l’école et, ayant commencé à ressentir des impressions (je simplifie), je veux dire m’étant mis à vivre, je me rappelle l’inquiétude qui s’était emparée de moi en voyant combien ce fameux « bon français », qui était notre langue écrite, était incapable de nous exprimer et de m’exprimer. Je voyais partout autour de moi que, parce qu’il était pour nous une langue apprise (et en définitive une langue morte), il y avait en lui comme un principe d’interruption, qui faisait que l’impression, au lieu de se transmettre telle quelle fidèlement jusqu’à sa forme extérieure, allait se déperdant en route, comme par manque de courant, finissant par se nier elle-même. Je voyais que, quand on voulait rendre hommage par exemple à la clarté française dans ce qu’on croyait être sa langue, on n’aboutissait qu’à l’obscurité ; que l’aisance qu’on s’y proposait comme étant son essence même ne faisait qu’accentuer encore une maladresse naturelle qui eût mieux fait de s’avouer ; que la rapidité n’y était que lenteur sous ses apparences peinées, et qu’en toutes ces qualités il y avait ainsi comme retournement, parce qu’il y avait traduction et traduction mal réussie. Je me souviens que je m’étais dit timidement : peut-être qu’on pourrait essayer de ne plus traduire. L’homme qui s’exprime vraiment ne traduit pas. Il laisse le mouvement se faire en lui jusqu’à son terme, laissant ce même mouvement grouper les mots à sa façon. L’homme qui parle n’a pas le temps de traduire, l’homme qui parle n’a pas le temps de se traduire, l’homme qui parle n’a pas le temps de se trahir ainsi lui-même. Nous avions ici deux langues : une qui passait pour « la bonne », mais dont nous nous servions mal parce qu’elle n’était pas à nous, l’autre qui était soi-disant pleine de fautes, mais dont nous nous servions bien parce qu’elle était à nous. Or, l’émotion que je ressens, je la dois aux choses d’ici… « Si j’écrivais ce langage parlé, si j’écrivais notre langage… » C’est ce que j’ai essayé de faire (plus ou moins bien, mais je ne parle ici que de mes intentions). J’ai écrit une langue qui n’était pas écrite (pas encore). J’insiste sur ce point que je ne l’ai fait que par amour du vrai, par goût profond de l’authentique (tout juste le contraire de ce qu’on me reproche), – j’ajoute, par fidélité.

Cher Monsieur Grasset, je ne nie pas (je suis en effet très raisonnable et pondéré en toute chose) qu’en d’autres temps ou en d’autres circonstances, le parti que je viens de dire eût été assez difficile à justifier. Il est extrêmement possible qu’à certaines époques (même dans mon petit pays vaudois) la bonne société, alors seule en cause, et très cosmopolite de nature et de goûts, ait pu se servir à plein rendement du français de la bonne société française. Je ne sais pas si Benjamin Constant, qui est Vaudois comme moi, écrit en mauvais français ; je ne le crois pas, et pourtant ce « bon français » l’exprime. Il y a eu sans doute des moments de réelle correspondance entre les besoins particuliers et les moyens d’expression communs : je ne cherche pas à le nier. Mais je suis né dans d’autres conditions ; je suis né dans d’autres temps. Un impérieux besoin de soumission l’a toujours emporté en moi : de soumission à ce qui est, de soumission à ce que je suis. Il y a dans l’espace un lieu où je suis venu à la vie et j’y suis venu à la vie à un certain moment dans le temps : telles ont été d’abord pour moi les grandes réalités, et mes raisons déterminantes. Sitôt qu’elles ont pu éclater librement à mes yeux par le progrès de ma nature, elles ont pris en moi toute la place, de sorte que mon orientation première n’a pas été, comme chez beaucoup d’autres jeunes hommes, politique ou métaphysique, mais topographique, géographique, géologique, c’est-à-dire toute concrète : se résumant ainsi en un besoin, qui a moins été de m’exprimer moi-même que d’exprimer les êtres, et, par le moyen des êtres, l’être tout court, à travers moi. Or, ces êtres étaient certains êtres, et moi aussi j’étais un être particulier, né à un certain lieu dans l’espace, à un certain moment dans le temps : comment être précisément fidèle et le plus fidèle possible à ce lieu et à ce moment ? Soumis à l’objet, soumis à un certain objet et à un certain ordre et à un certain nombre d’objets, ce n’est pas en moi et en moi seul, mais hors de moi, que j’ai situé ma raison d’être. Longtemps, m’étant mêlé d’écrire, j’avais été très malheureux, et je ne savais pas pourquoi. Je n’étais encore qu’un écolier, j’étais un tout petit garçon quand je me suis mêlé d’écrire ; et d’abord j’ai été bien malheureux, parce que je me disais : « Pourquoi écris-tu ? » et je me disais : « En as-tu le droit ? » C’était le temps où je m’appliquais encore à « bien écrire » ; mais cette même fidélité et cette même soumission (inconscientes encore ou du moins passives) me faisant regarder autour et en arrière de moi : là, je trouvais ceux de ma race et j’éprouvais un grand malaise, voyant qu’aucun de ceux d’où je sortais, aucun de mes grands-parents, ni de mes arrière-grands-parents, ni personne derrière moi, aussi loin que je pusse voir, n’avait jamais non seulement « écrit », mais même songé qu’on pût « écrire », je veux dire autre chose qu’une lettre d’affaires ou le détail d’un compte de ménage. Aucun de ces vignerons, ni de ces paysans d’où je descends n’avait jamais songé qu’écrire pût être une vocation, un métier à l’égal du leur ; et je le sentais bien, je sentais bien qu’ils n’étaient pas contents que je perdisse ainsi mon temps, ayant autre chose à faire de sorte qu’étant collégien, vers dix ou douze ans, quand j’ai écrit mes premiers vers, c’est en me cachant d’eux que j’ai commencé à les écrire. Je me rappelle combien j’étais honteux vis-à-vis d’eux qui me voyaient et m’observaient du fond du temps ; et je me cachais d’eux ou me cachais de mes parents qui en étaient pour moi la continuation et le prolongement visibles. Je me cachais en particulier de ma mère (qui, elle, pourtant m’eût approuvé sans doute dès ce temps-là, puisqu’elle a bien voulu m’approuver par la suite) ; et, assis à ma petite table, devant mon cahier de versions latines, c’est par l’ingénieuse disposition d’une feuille volante glissée entre ses pages que j’arrivais sans trop de risques, quand ma mère entrait à l’improviste, inquiète de l’heure tardive, à dissimuler la « poésie » que j’étais en train d’écrire, – qui était en octosyllabes, je me souviens, et où il était question d’une étoile, une pâle petite étoile de nuit d’hiver que j’apercevais justement en face de moi, au-dessus des toits. J’avais douze ans. Ma mère entrait ; elle me disait : « As-tu bientôt fini ? » Et, moi, la page de mon cahier tournée (ayant fait disparaître ainsi du même coup celle où de l’encre pas encore bien sèche dessinait des lignes inégales), je lui montrais innocemment ma version presque terminée, mais que j’avais eu soin d’interrompre à l’avant-dernière phrase, ce qui allait me valoir un bon quart d’heure supplémentaire. Je me suis caché d’elle, comme je me suis caché longtemps de ceux d’où je sortais, me disant : « Que penseraient-ils de moi, s’ils me voyaient ? » C’était le temps où je préparais mon bachot tout en continuant à écrire d’énormes drames romantiques ; il me semblait les entendre me dire : « Malheureux ! tu vas le manquer ! » C’était, plus tard encore, le temps où je préparais ma licence ès lettres, mais passais toutes mes journées à superposer des alexandrins, écrivant « bien » (selon les règles), écrivant de mon mieux le « meilleur » français que je pusse, avec de « beaux » mouvements d’éloquence et tous les secours d’une rhétorique dont on venait précisément de me révéler les secrets, – enfermé maintenant à clé dans ma petite chambre sous le toit, me cachant d’eux de plus en plus et toujours plus inquiet de ce qu’ils penseraient de moi, d’où un malaise toujours croissant. Et cela jusqu’au jour où, enfin, étant descendu plus profondément en moi-même, et y ayant touché à un plus vrai moi-même, du même coup je les y eusse rencontrés. Alors ils n’ont plus été hors de moi. La distance qui me séparait d’eux a été abolie. Il n’y a plus eu contradiction entre eux et moi, parce que je m’étais mis à leur ressembler. Ils m’avaient reconnu ; je parlais leur langue. Ils n’ont plus été, eux d’un côté, moi de l’autre ; nous nous étions enfin rencontrés. Tout à coup, vers vingt-deux ans (je venais d’arriver à Paris), certain soir, ils étaient accourus du fond de moi-même, s’étant substitués aux modèles extérieurs qui avaient été les miens jusqu’alors ; et c’est ainsi que je me suis mis à essayer d’écrire comme ils parlaient, parce qu’ils parlaient bien, parlant eux-mêmes sans modèles ; à tâcher de les exprimer comme eux-mêmes s’étaient exprimés, de les exprimer par des mots comme ils s’étaient exprimés par des gestes, par des mots qui fussent encore des gestes, leurs gestes ; – eux, dans leurs champs ou dans leurs vignes, moi, selon leurs enseignements, sur ma feuille de papier. Et tout à coup ils n’avaient plus été fâchés ; je n’avais plus eu besoin de me cacher d’eux. Je les continuais, comme un bon fils doit faire ; j’avais « repris le train », ils m’avaient pardonné.

Je sais bien ce qu’on va me dire. On va m’accuser d’être revenu en arrière ; on va me dire que je n’en avais pas le droit. On va me dire que cet oubli volontaire des règles apprises (et nécessaires) ne pouvait être qu’artificiel. On va me dire que cette fuite, ou cet essai de fuite, pour échapper à la « littérature » n’est qu’un comble de littérature. On va me dire que ce n’est pas la peine d’avoir passé sa licence ès lettres classiques pour redevenir ou essayer de redevenir un paysan. On va me dire que ce détour est singulièrement suspect, parce que peut-être trop conscient. On va m’accuser de calcul ; c’est bien ce qu’on a fait, du reste. On va dire, et c’est ce qu’on a fait, que cette prétendue fidélité couvre mal le besoin où je me trouvais sans doute de me faire à tout prix une originalité. Je préciserai donc d’abord que tout ce que je viens d’exposer n’a de sens à mes propres yeux que sur le plan de l’expression. Je cherche à éviter tout malentendu, mais m’étonne que la critique de son côté confonde si souvent le plan expressif et l’explicatif, – celui où on cherche à faire sentir et celui où on cherche à faire comprendre. Je répète qu’il va bien sans dire que je me tiens ici sur le premier de ces deux plans et m’y tiens exclusivement. Je ne fais aucune difficulté pour admettre que, sur le plan explicatif, les commodités d’une langue commune et du « français » dit littéraire puissent l’emporter, et de beaucoup. Je vois que les mots y sont avant tout des signes abstraits dont il convient, pour les facilités du lecteur, qu’ils soient fixés le plus durablement, le plus précisément possible, par un ensemble de conventions, comme il arrive pour les degrés du baromètre, pour les heures sur le cadran, pour les méridiens sur les cartes. Il importe que l’auteur d’abord, le lecteur ensuite, sachent aussi exactement que possible où commence et où finit le sens d’une locution qui n’a plus pour s’éclairer le voisinage d’une image, ni pour l’étayer à droite et à gauche la présence même des choses. C’est donc uniquement sur le plan expressif que je me tiens ici ; voyons maintenant si les critiques qu’on me fait y sont valables. Que veut-on dire, sur ce plan-là, quand on m’accuse d’être dans le faux ? On me reproche en gros de me faire passer pour ce que je ne suis pas. Comme il se trouve que j’ai « fait des études », on me reproche de tromper le lecteur en essayant de lui faire croire (comme si c’était là ce que je cherchais !) que j’ignore même ce que c’est. « Vous n’êtes pas un paysan, vous êtes un licencié ès lettres. » Vous écrivez « mal » exprès ; vous vous dupez vous-même en nous dupant. On n’est pas loin de m’accuser de « voler sur le poids », comme un boucher malhonnête. Et je pense que j’ai déjà répondu en partie à ces critiques, cher Monsieur Grasset ; mais voyez que le débat s’est singulièrement approfondi et deviendrait même passionnant si on pouvait s’y engager à fond : car, à propos d’une question de style, ou même de simple grammaire, c’est toute l’organisation sociale de notre temps qui désormais serait en cause. Ces critiques qu’on me fait sont peut-être bien, tout au fond, plus sociales que littéraires ou esthétiques : on fait valoir en somme que j’appartiens à une « classe », que je suis devenu un bourgeois, que je suis devenu un « lettré », que je suis devenu un « intellectuel », que je n’ai pas le droit de me déclasser volontairement. Ce qui suppose qu’un intellectuel est nécessairement supérieur à un non-intellectuel en ce qu’il a appris plus de choses, et que c’est pour lui un appauvrissement d’essayer d’oublier les choses qu’il a apprises, même quand il les juge inutiles, même quand il les juge fausses. L’école, sous ses formes « supérieures » comme l’Université, et toute la tradition académique ici s’accordent : celle-là par le grand nombre des renseignements qu’elle vous vaut (car ce ne sont pour moi que des renseignements), celle-ci par la complication croissante des règles et des formules où elle s’enferme, doivent en venir toutes deux à la conclusion logique que le complexe est nécessairement plus « riche » que l’élémentaire, et qu’un auteur qui est lui-même complexe (pensent-elles), ou qui l’est devenu par elles, ne peut s’intéresser à l’élémentaire qu’en se reniant. Mais ce goût même de l’élémentaire, d’où lui vient-il ? Elles s’en préoccupent peu, tellement elles jugent ce goût suspect. Elles ne se demandent même pas si cet auteur, tout en étant licencié ès lettres, pourvu de grades universitaires, et devenu d’apparence un lettré ou un raffiné, comme elles disent, n’en est peut-être pas moins resté très proche, pour de simples raisons physiologiques, de ceux d’où il est sorti. Ce n’est pas ma faute, d’autre part, si j’ai été obligé de suivre toute la « filière » (d’ailleurs je ne m’en plains pas). C’est à un mouvement qui m’a été imprimé du dehors et à mon insu que je dois (je ne m’en plains pas) d’avoir pour finir « conquis des grades », mais qui sont restés pour moi tout occasionnels, et dont j’ai fait, je dois me rendre cette justice, le moins d’usage que j’ai pu. Le tout est de savoir s’ils m’exprimaient vraiment, s’ils avaient rien changé à l’homme. Pourquoi, dans ce cas, le malaise, l’impression d’isolement, et ce sentiment d’être dans le faux, quand je m’étais mêlé d’écrire en bon élève ; ce sentiment aussi d’infidélité ? C’est que ceux que j’ai dit étaient déjà en moi. Ils étaient en moi bien avant que je fusse licencié ès lettres, bien avant que je fusse bachelier ou collégien, bien avant même que je pusse parler, m’ayant donc enseigné leur langue, non par des livres, mais le sang et la chair ; – bien avant que je fusse né, étant eux-mêmes dans le corps de mes parents où je me tenais en puissance ; étant sur la terre bien avant que j’y fusse moi-même, par une longue et vénérable chaîne vivante, à perte de vue, en arrière de moi. Et est-ce que ceci ne l’emporte pas sur cela ? je veux dire leur enseignement à eux sur cet autre ? moi-même n’étant venu sur la terre que grâce à eux, de sorte que je leur dois même la vie, – et à vrai dire je leur dois tout. Est-ce qu’il est vraiment plus « artificiel » de s’en souvenir que de l’oublier ? Est-ce vraiment « être dans le faux » que de tâcher de leur être fidèle ? Est-ce que c’est vraiment un « calcul » (et un calcul intéressé) que d’avoir désiré les continuer (avec toutes les défaillances, toutes les fautes, toutes les imperfections qu’on voudra, mais je ne parle ici que de mes intentions) ?

En gros, je me suis donc trouvé dans mon pays, vers vingt-deux ans, c’est-à-dire au moment où j’en étais venu enfin à la conscience de moi-même, en présence de deux « traditions » : la tradition écrite et la tradition orale. J’aurais voulu montrer que la tradition écrite, qui avait été longtemps, qui est encore, la tradition classique, n’avait tiré sa pleine force que d’avoir été tout d’abord elle aussi une tradition orale ou « vécue » : vécue dans l’histoire, dans les mœurs, sur une certaine terre, sous un certain climat. J’aurais voulu faire voir que ces traditions-là n’avaient jamais été les nôtres. J’aurais voulu montrer, d’autre part, que ces traditions-là, qui d’abord en effet avaient été vécues, me semblaient être devenues singulièrement idéologiques depuis la Révolution, ayant ainsi perdu une grande partie de leur valeur même pour les Français de France. J’aurais voulu montrer qu’elles étaient l’émanation (et donc la simple survivance) d’une société qui n’était plus la nôtre et que telle hiérarchie syntaxique par exemple (la période) n’a été belle qu’aussi longtemps qu’elle a exprimé vraiment une hiérarchie humaine, une hiérarchie naturellement acceptée dans les idées et dans les mœurs. Mais toutes ces questions annexes (que je ne fais que noter en passant pour indiquer du moins que je ne méconnais pas la complexité de mon sujet) – ces questions annexes mises de côté, j’en retiens seulement ceci que le français « classique » (que j’admire profondément quand il mérite son nom) n’aurait jamais été valable pour moi, dans les circonstances où j’étais, et que le « mensonge » pour moi eût été précisément de m’en servir. J’ai pensé que ce « classicisme » (auquel j’aspire profondément quand même) ne pouvait être atteint par moi qu’avec des moyens tout contraires à ceux qui prétendaient précisément le définir, c’est-à-dire par un retour à la tradition d’où lui-même était sorti. Il n’a pas été pour moi un point de départ ; il a été et il reste un point d’arrivée, qu’il dépendra, non pas de moi, mais de mes forces, d’atteindre ou de ne pas atteindre (plus probablement de ne pas atteindre). Ce goût de l’élémentaire (selon la formule) n’est-il pas au fond tout proche parent du goût de l’universel ? Je n’ai vu de remède à ma situation que dans un parti, pris nettement une fois pour toutes, en même temps que j’y trouvais une satisfaction de cœur dont il m’eût été impossible de me passer. J’ai écrit (j’ai essayé d’écrire) une langue parlée : la langue parlée par ceux dont je suis né. J’ai essayé de me servir d’une langue-geste qui continuât à être celle dont on se servait autour de moi, non de la langue-signe qui était dans les livres. Et on me l’a vivement reproché ; mais tout à coup, ces derniers temps, beaucoup d’encouragements me sont venus (parmi tant de critiques bien faites pour me décourager). C’est ainsi que j’ai eu l’occasion de me lire moi-même en public, retrouvant pour cette langue orale le chemin des oreilles qui a toujours été le sien ; et il m’a semblé alors (est-ce que je me trompe ?) que certaines singularités qu’on m’avait reprochées devenaient naturelles, certaines « obscurités » très claires, que telle disposition de mots, qui par le heurt verbal entendait suggérer une rupture physique, retrouvait dans la voix (et par une rupture du même genre) sa pleine signification. Voilà aussi que ces « lectures », et presque en même temps, devenaient à la mode, je veux dire que ce mode de transmission orale allait multipliant ses manifestations autour de moi par l’usage de plus en plus étendu de la « radio » ; et on peut même se demander si cette lecture par l’oreille ne va pas bientôt remplacer la lecture par les yeux chez beaucoup de lecteurs (pour diverses raisons, dont l’humaine paresse). Je m’imagine quelquefois que je vais être extrêmement moderne (Dieu sait si j’y tiens peu et si c’est sans l’avoir voulu) ; que je vais me trouver ainsi, malgré moi, à ce qu’on appelle l’avant-garde (Dieu sait pourtant si j’aime mieux l’arrière-garde, étant très poltron de nature). Des signes ainsi se présentent à moi de temps en temps sur l’horizon, comme pour me dire : « Va toujours » ; et je vais, tout en précisant que je n’aurais pas eu besoin d’eux « pour aller toujours ». Mais enfin je les vois qui viennent ; je vois aussi que cette langue-geste (c’est un autre encouragement), que cette langue-suite-de-gestes, où la logique cède le pas au rythme même des images, n’est pas très loin de ce que cherche à réaliser avec ses moyens à lui le cinéma. D’où un nouveau brevet de modernisme ou de modernité, une espèce de nouvelle « licence » (que je préfère à l’universitaire, sans d’ailleurs y tenir beaucoup). En troisième ou quatrième lieu, on m’a vivement reproché le « particularisme » de cette langue, née en effet d’êtres et d’objets particuliers ; on m’avait prévenu de l’impossibilité où j’allais être par là même de communiquer avec d’autres lecteurs que ceux qui s’en servaient eux-mêmes : or, voilà qu’il se trouve qu’étant simple, étant élémentaire, étant de mouvement, étant essentiellement « dynamique », et parce que cet élémentaire, certains mouvements élémentaires, un certain dynamisme sont communs à tous les hommes, – elle est très propre, semble-t-il, au contraire à être traduite (c’est du moins ce qu’on veut bien me dire), très propre à se communiquer même au travers de la traduction, et de rester ainsi sensible aux lecteurs des régions et des races les plus lointaines. Je vois que j’ai l’air de me vanter, ce qui n’est guère, cher Monsieur Grasset, je vous assure, dans mes habitudes ; mais, inquiet moi-même de mes moyens et me trouvant être l’objet d’assez graves accusations auprès de vous, je cherche d’une part à me rassurer, je cherche tout au plus, de l’autre, à apporter dans le débat des arguments qui soient aussi des faits. En gros, je continue à vous exposer mon cas. Et, précisant ainsi ma situation, je ne puis m’empêcher de constater qu’elle est de toute façon très singulière, car il se trouve ainsi que j’ai beaucoup d’amis, et de toute espèce : des amis, et pas de « public » ou un tout petit ; que, n’appartenant moi-même à aucun parti, j’ai rencontré des défenseurs dans les partis les plus extrêmes, les plus contradictoires, les plus hostiles les uns aux autres. Voyez que ce « paysan » reçoit par exemple un beau jour une lettre du fond de Ménilmontant (je ne veux nommer personne), qui lui est écrite par un Parisien, et un Parisien de Ménilmontant ; qui lui est écrite par un fils d’ouvrier, qui ne veut être qu’un ouvrier lui-même (quel que soit d’ailleurs son ouvrage) : la rencontre n’est-elle pas bizarre ? ne serait-elle même pas inexplicable, si on ne faisait entrer en jeu pour l’expliquer ce principe de fidélité à une race qui s’est trouvé être le sien comme il avait été le mien ? Moi, j’ai beau dire : « ma race », lui : « ma classe », nous ne nous sommes pas moins entendus sur ce point (et sur d’autres d’ailleurs depuis lors) dans une mutuelle estime. J’ai même des amis, je crois, – et bien inattendus – chez les communistes : ne serait-ce pas qu’en dépit de leur idéologie qui est très loin d’être la mienne, nous nous rencontrons dans une horreur toute pareille de certaines valeurs périmées que leurs « revendications de classe » comme mon « racisme » à moi tendent communément à supprimer ? Là aussi, cher Monsieur Grasset, je me rassure, me disant que mon « parti pris » n’est peut-être pas si borné qu’il a paru à quelques-uns, ni mon « particularisme » si particulier, puisqu’il ne m’empêche pas l’occasion de me faire comprendre par-dessus les frontières : aussi bien celles qui séparent les pays que ces autres, plus fermées encore et plus jalonnées de douaniers, qui s’élèvent entre les « partis ». Et, encore une fois, je ne fais allusion qu’à la direction que j’ai prise, – cherchant à me persuader par quelques résultats sensibles qu’elle n’est pas si fausse, ni si improductive qu’on l’avait prétendu ; – peut-être vous ai-je paru y mettre quelque suffisance ; – voyons bien qu’à présent je redescends (et volontiers) et très sincèrement à la plus grande modestie (je n’aime pas le mot, j’aimerais mieux pouvoir oser dire : à la plus complète humilité), envisageant non plus mes intentions, mais le résultat, non plus le cadre, mais la matière. Car alors, si on ne me conteste plus le ton, si je dois en venir à regarder à mes moyens (et, hélas ! ils sont ce qu’ils sont), je reconnais que comme moyens ils restent éminemment justiciables de la critique. L’essentiel eût été pour moi qu’elle n’opérât plus comme jusqu’ici dans le vague, dans l’abstrait, condamnant tout en bloc au nom d’on ne sait quels principes ; – disant : « Cet auteur écrit mal », et puis c’est tout ; disant : « Cet auteur écrit mal « exprès », sans nullement montrer quel intérêt (puisqu’il s’agissait d’un calcul) je pourrais avoir eu à mal l’écrire. Comme elle ne s’expliquait pas, j’ai cru bien faire en m’expliquant, en m’expliquant auprès de vous et sans doute bien un peu du même coup en m’expliquant vis-à-vis de moi-même. Pour le reste, je reconnais mes fautes, ne les connaissant que trop bien. Qu’on veuille voir cependant qu’elles ne sont des fautes qu’en tant qu’elles contredisent à des principes préexistants posés par moi, non à des règles de grammaire toutes faites. Vous jouissez, cher Monsieur Grasset, d’une grande autorité sur les esprits ; vous êtes entouré d’une clientèle immense, d’auteurs, de lecteurs, de critiques, où vous n’auriez que l’embarras du choix ; je vais vous proposer une chose. Constituez un jury que je vous demanderai de bien vouloir présider ; faites-moi comparaître devant lui. Deux auteurs, deux lecteurs, deux critiques : deux et deux font quatre, et deux six, – vous en seriez le septième membre, ce qui donnerait un nombre impair, précaution qu’il est bon de prendre au cas où un vote interviendrait. Sept personnes dites compétentes et compétentes à des titres divers, qui fourniraient un échantillonnage assez exactement représentatif de cette collectivité aux yeux de qui le livre garde encore quelque existence, – car il y a tout un public (immense) qui ne se passionne avec raison que pour les combats de boxe et les courses d’automobiles. Vous me feriez passer un examen. Vous convoqueriez ce jury, vous le prieriez de me poser des « colles ». J’en ai l’habitude. Je songe à toutes celles qu’il m’a fallu subir entre huit et vingt et un ans, ce qui fait une bonne douzaine d’années ; mais, si elles me faisaient bien un peu peur en ce temps-là, je crois pouvoir vous assurer que celles que ces messieurs, et vous (si vous le vouliez bien), me poseriez ne m’effraieraient plus du tout. Je saurais très bien vous dire où, à mon sens, je suis fautif et où je ne le serais pas. Je distingue assez exactement, je crois, quels chapitres, quels passages, quelles phrases sont réussis par rapport au dessein qui a été le mien quand je les ai écrits, quels autres sont « ratés ». Je pourrais faire valoir mes propres arguments ; et c’est tout ce que je demande. Je n’aurais plus affaire seulement à des formules plus ou moins claires (et ordinairement très peu) comme celles qu’on voit traîner dans la plupart des articles dits « littéraires », mais à des exemples concrets. À des objets. À une double espèce d’objets : ceux qui existaient devant moi et ceux qui ont existé ensuite dans le texte dont je suis l’auteur, étant venus au texte à travers moi, par une espèce de passage où réside précisément tout le problème. Vous me diriez : « Monsieur, veuillez ouvrir le livre à la page 137. Pourquoi cette épithète ? » Vous diriez : « Un peu plus loin, page 148, cinquième ligne ; il y a là un mot qui ne figure dans aucun dictionnaire. Pourquoi vous en êtes-vous servi ? » Vous me diriez : « Page 152, troisième phrase… Vous voyez bien que la construction dont vous faites usage n’est pas conforme aux règles de la syntaxe. Pourquoi cette construction ?… » Et je vous répondrais. Il est bien possible, par exemple, que je ne défende pas l’épithète, qu’elle m’apparaisse aujourd’hui, grâce au recul dont je dispose, injustifiée ; il est très possible que tel mot « pas français » me semble devoir utilement céder la place à un mot d’usage commun, qui figurerait dans les dictionnaires, mais je dirais pourquoi. Et, d’autre part, il se pourrait que la tournure de syntaxe mise par vous en accusation me semblât devoir être, elle, maintenue, mais je dirais pourquoi. En général, là où je me suis trompé, je dirais pourquoi je me suis trompé ; là où je pense que j’ai raison, pourquoi je crois avoir raison. Il en résulterait que nous pourrions peut-être finalement nous entendre. Peut-être, le grand malentendu de principe étant écarté, les malentendus de détail disparaîtraient-ils par là même. J’avouerais les fautes qui seraient mes fautes (encore suis-je bien forcé de dire que jusqu’à présent ce que je crois être des fautes ne sont précisément pas celles qu’on me reproche, et que celles au contraire qu’on m’impute intéressent généralement les parties de l’ouvrage dont je suis le moins mécontent). Nous en arriverions à des précisions. J’en arriverais peut-être à persuader mes juges que mon parti n’a pas été pour moi un simple « calcul » ; qu’il ne m’a pas été dicté par le seul souci de me faire « remarquer » ; qu’il n’est pas le fait d’un homme « habile » (les résultats d’ailleurs le prouvent surabondamment), ni même d’un homme qui se croit habile ; qu’il n’est pas dans le fond aussi « faux » qu’ils l’ont pensé.

Mais les persuaderai-je ? Et, plus profondément encore, qui décidera de ces choses-là ? Ce ne sera pas eux, je pense, ces messieurs du jury, ni moi, ni vous non plus, cher Monsieur Grasset, ni personne. Il faudrait que la société sût d’abord elle-même ce qu’elle sera demain. Parmi tant d’inventions techniques de toute espèce et tant de possibilités nouvelles, elle n’est plus capable de faire un choix, et je ne parle même pas des ouvrages de l’esprit. Elle procède pour l’instant par tâtonnements en tout sens ; elle est comme les aveugles, elle ne s’arrête que quand elle touche à un mur. Elle avance moins qu’elle ne se déplace, et, pleine elle-même de tendances contradictoires, a fini par les autoriser toutes, sans distinguer celle qui l’emportera. Et le sociologue ne le distingue pas mieux qu’elle. Et le politique non plus. Et l’éditeur non plus. Et l’écrivain non plus. L’éditeur cherche ses valeurs, lesquelles se cherchent elles-mêmes. L’éditeur joue sur des auteurs ; les auteurs jouent au dedans d’eux-mêmes sur ce qu’ils y croient distinguer de plus vrai, de plus authentique, de plus nécessaire, de plus spontané. Jeu sur jeu. Qui décidera ? Ce n’est même pas le public, en ce sens qu’il se fait sans cesse lui-même, et existe moins qu’il ne devient. Ce n’est en tout cas pas ce fameux « grand public » qui décide pourtant de ce qu’on appelle le succès, mais ne dispose pas de sa durée ; car il ne dure pas lui-même et il se prononce au hasard, mettant sur le même plan la satisfaction de ses instincts les plus bas comme de ses besoins les plus généreux (car il en a, mais ne le sait même pas toujours). Malgré les apparences, ce n’est pas la quantité qui décide ; l’opération est toute qualitative. Elle est le plus souvent, du moins dans ses débuts, aux mains d’un très petit nombre d’hommes, et qui n’ont pour eux que la qualité. Mais ils vont à la qualité. C’est la qualité qui fait centre. Un très petit nombre d’hommes, mais qui sont, si on peut dire, contagieux, qui sont actifs sans le savoir, qui opèrent sur l’opinion ; et c’est elle qui finit par les relier, tissant entre eux des fils, comme l’araignée qui fait sa toile, et dont ils sont les points d’attache, car l’opinion comme l’araignée choisit d’instinct les points les plus solides. Il se constitue ainsi un premier tout petit public, mais qui tisse peu à peu des fils de plus en plus nombreux, parce que les premiers ont tenu, qu’ils ont résisté aux coups de vent et aux averses, et que cette toile défaite a été aussitôt refaite, et, défaite encore, refaite à nouveau. Quelques lecteurs épars ont fait crédit à un auteur : c’est l’opération de la foi ; or, on sait que la foi a le don de seconde vue. Elle distingue ce qui sera, et non pas seulement ce qui se fait, mais ce qui va se faire. Le grand public procède par intermédiaire ; il est sans contact direct avec l’œuvre ni avec l’auteur ; il pense et ressent à l’état second ; il obéit à un simple phénomène de mimétisme. Ainsi la quantité ne fait que singer la qualité, mais tout en la sanctionnant et en l’installant dans la durée ; car alors survient l’officialité ; enfin paraît l’école, qui codifie à son tour l’opinion officielle et en quelque sorte embaume l’œuvre (qui est vivante par ailleurs, mais n’est jamais vivante d’une vie première que pour quelques hommes, et toujours un même tout petit public, mais sans cesse renouvelé, où elle procède par morts et résurrections successives, se modifiant sans fin dans les esprits vivants où elle a son refuge). En gros, ce qui assure la durée d’une œuvre pourrait être défini : une certaine fidélité mise à son service et qui est servie par l’événement. Je me demande même si la fidélité ne détermine pas l’événement. Je me demande si cette fidélité, du moins, ne le distingue pas d’avance. Car elle est encore confiance, c’est-à-dire qu’elle est anticipation. Et le rôle de l’éditeur est de pressentir, parmi tous les publics possibles, celui qui à son tour aura ce don de pressentiment. Il procède lui aussi par confiance et fidélité. Et n’est-ce pas ce qu’il s’efforce de faire ? quand il est digne de ses fonctions ; – ce qu’il cherche à faire de son mieux, selon ses moyens, selon l’occasion et un peu au hasard sans doute, empêtré qu’il est dans les contingences, – mais reporté sans cesse lui-même vers le futur, toute son entreprise portant ainsi magnifiquement à faux, – et toute semblable à un pont dont le tablier se construirait avant les supports (qui sont les sanctions commerciales).

Cher Monsieur Grasset, excusez-moi de me laisser aller à ces digressions qui sont bien plus de votre ressort que du mien. J’ai l’air de vouloir vous exposer mon opinion, alors que je ne fais que vous commenter (du moins je pense). Je voulais en somme seulement vous dire combien je crois que nous sentons de même sur ce point-là (comme sur plusieurs), combien vivement je discerne aussi que nos intérêts (ceux de vos auteurs et les vôtres) sont étroitement liés. Non pas seulement « commercialement », mais par raison de nature ; car vous « jouez », mais l’auteur joue ; et il importe que leurs jeux, à l’un et à l’autre, soient en quelque manière convergents. Vous l’avez dit vous-même, je crois : la vraie sanction pour l’homme d’action n’est pas l’argent ; la vraie sanction pour l’homme d’action, comme pour celui qui s’exprime, est de pouvoir finalement constater que ses valeurs sont consenties, qu’il a agi dans le bon sens, celui que les choses elles-mêmes ont pris pour finir. L’homme d’action, et l’homme d’expression vivent l’un et l’autre d’une espèce de vie future (avec tous les accablements qu’elle suppose quand la foi inventive fait défaut, mais aussi toutes les illuminations dont elle éclaire leur chemin, quand elle s’allume à nouveau). J’aurais alors voulu vous dire, quant à moi, toutes les obligations que je vous ai sur ce plan-là, comme sur les autres. Je vous remercie d’un accord qui s’est conclu entre nous dans la conscience des risques assumés, et assumés de part et d’autre. Ce qui est beau, c’est que ce soit son incertitude même qui rende l’action désirable et qui la fasse irrésistible ; – étant chez l’auteur dans l’expression même ; partant chez l’éditeur de cette expression, mais dans l’intention de lui faire prendre son plein sens, car il n’y a d’expression au plein sens qu’une fois qu’elle s’est communiquée. Vous avez bien voulu me faire confiance une première fois, si peu que je l’eusse mérité ; vous avez bien voulu continuer par la suite à me faire confiance, si peu qu’aujourd’hui encore je le mérite ; permettez-moi alors de mériter d’une autre façon cette confiance, j’entends en apportant moi-même à mon ouvrage, si insignifiant qu’il soit, une même fidélité. Je vous ai dit d’où je venais, je vous ai dit ce qui m’avait déterminé dans mon choix (si le mot n’est pas trop impropre, car peut-être se détermine-t-on moins qu’on n’est soi-même déterminé) : permettez-moi d’y rester fidèle. Permettez-moi, entre autres, puisque c’est de quoi il s’agit ici, de continuer à « mal écrire » à ma façon, quelles qu’en puissent être pour vous les conséquences matérielles. Je sais qu’elles sont graves, car un auteur qui « écrit mal » se lit peu. Mais d’abord, ces conséquences-là, je sais que vous les mettez à leur juste place, qui n’est pas et ne saurait être dans une hiérarchie bien faite (même commerciale) la première ; vous m’en avez donné la preuve maintes fois. Et ensuite elles ne prouvent rien, pour le moment. Par derrière, subsiste ce qui a été leur cause, et une cause pour l’instant qui a des effets malheureux, mais pourrait un jour avoir des effets tout contraires ; – de sorte qu’il importe avant tout qu’elle-même ne se déjuge et ne se renie pas, – si elle n’y a pas de bonnes raisons, et je ne les ai pas trouvées. Je pense que ma cause est une bonne « cause » (à l’autre sens du mot), car ce n’est pas la mienne, mais celle de mon pays. Si je réussis à faire qu’une fois, et ne serait-ce que pour un moment, il parvienne à son expression par ses propres moyens et dans sa propre langue, je serais pour ma part largement récompensé. Pour vous, il s’agirait en quelque manière de réintégrer à la « plus grande » France (celle de la langue française) un des membres de la famille, non en l’assimilant, comme on fait pour les étrangers, mais en lui laissant sa pleine autonomie ; – c’est un ouvrage qui ne me regarde plus, mais dont je suis touché de voir qu’il ne vous a pas rebuté.


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bibliothèque numérique romande

 

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en juillet 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : C. F. Ramuz, Œuvres complètes 11, Lettre à Grasset, Salutation paysanne, Passage du Poète, Autre lettre, Cézanne, Lausanne, H. L. Mermod, s.d. [1941]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, La plaine sous le stratus vu des crêtes, a été prise par Anne Van de Perre le 29.12.2012.

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