Charles Ferdinand Ramuz

LES CIRCONSTANCES
DE LA VIE

1940 (1906)

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 3

I. 3

II. 19

III. 39

IV.. 60

V.. 76

VI. 102

VII. 114

VIII. 132

IX.. 146

X.. 158

SECONDE PARTIE. 183

I. 183

II. 210

III. 226

IV.. 245

V.. 265

VI. 288

VII. 303

VIII. 311

IX.. 324

Ce livre numérique. 337

 

 PREMIÈRE PARTIE

I

D’un côté de l’entrée, se trouvait la boulangerie et de l’autre un horloger. Il fallait suivre un long corridor, et monter un petit escalier de pierre. Le bureau était au premier étage ; on lisait en lettres noires sur une plaque de tôle émaillée :

 

ÉMILE MAGNENAT

Notaire

Plus bas :

Entrez sans heurter.

 

C’était donc là. Alors, si on entrait, on arrivait d’abord dans un couloir mal éclairé ; ensuite, par la porte à gauche, dans la chambre du commis.

Il y avait un pupitre en sapin, pareil à ceux qu’on a dans les écoles, seulement beaucoup plus grand. Il était verni en noir, on voyait dedans toute la fenêtre, avec le dessin des rideaux ; parmi le reflet argenté, l’encre faisait des taches mates, et le buvard à coins de cuir avait, sur chaque feuillet, un calendrier imprimé.

On trouvait presque toujours Auguste Cavin, le commis, en train de faire des copies. Il était petit de taille et il se tenait penché en avant. Il portait les cheveux en brosse ; ses moustaches, dans son teint pâle, semblaient deux traits au charbon ; il avait les dents gâtées. Mais on remarquait surtout sa cravate : c’était une régate toute faite, de celles qui s’accrochent au bouton du faux col par une agrafe d’acier, et elles ont une armature de carton sur quoi on tend de la fausse soie ; la sienne était bleu-marine, avec des rayures rouges, et le plastron empesé de la chemise était, par place, tout froissé.

De cette première chambre, on passait dans le vrai bureau où se tenait le notaire. On voyait tout de suite la différence : les murs avaient un joli papier (des œillets et des rubans roses) ; la draperie de la fenêtre était verte et le tapis du secrétaire vert aussi. Le meuble le plus important était le coffre-fort scellé dans la paroi et verni en teintes décroissantes, depuis le brun jusqu’au jaune clair. À côté, se trouvait une espèce de bibliothèque pour le Code et les livres de droit dont on a souvent besoin. Et puis le téléphone ; on pose le catalogue des abonnés sur la planchette, et la petite boule entre les timbres s’agite en tintant quand on ferme la porte fort.

La pièce donnait sur la place. C’est un endroit à peu près plat, qui est au centre de la ville et où se tiennent les marchés, ainsi que, chaque mois, la foire. De là partent cinq ou six rues qui vont dans toutes les directions et, toutes, elles montent ou elles descendent (il faut dire qu’Arsens est bâtie sur une colline et que tout le pays est très accidenté). Sur cette place donc, du côté du levant, on voit d’abord l’hôtel de ville, beau bâtiment en pierres grises, qui porte un assez haut clocher ; la halle au blé, appuyée contre, a de grosses colonnes carrées ; et puis, des trois autres côtés, sont des maisons particulières, avec celles du fond concaves, de sorte que, de ce bout-là, la place va s’arrondissant.

Comme il allait être six heures, le notaire plia la lettre qu’il écrivait, puis colla l’enveloppe et appela Cavin.

— Eh bien, Cavin, dit-il, avez-vous rédigé cet acte ?

— Oui, monsieur.

— C’est ça, alors il vous faudrait, en passant, me mettre une lettre à la poste. Et puis demain matin, vous irez à la banque.

— Oui, monsieur.

— Je crois que c’est tout.

— Et pour cette mise du 24 ? dit Cavin.

— Oh ! pour cette mise… nous verrons demain.

Ils faisaient toujours ainsi d’habitude : ayant fini la journée, ils examinaient ensemble l’ouvrage de la journée. Et le notaire restait le dernier au bureau, comme c’est le devoir du maître.

Seulement, ce soir-là, qui était un soir important dans sa vie, il avait besoin de se faire beau. Il avait sa chambre à ce même étage ; il changea de chemise, il changea d’habit ; il se brossa soigneusement ; il se regarda dans la glace pour voir s’il était bien rasé ; et puis, comme le temps pressait, il se dépêcha de sortir.

Sur la place, le syndic causait avec un municipal. Le notaire les salua le premier, ils répondirent à son salut. Plus loin, Hauser, le cordonnier, était assis devant sa porte.

On ne rencontrait presque personne ; c’était le moment du souper. Toutes les familles, parmi les bourgeois, dînent à midi et soupent à six heures. Quant aux vignerons et aux campagnards, ils étaient aux champs ou bien dans les vignes.

Le notaire prit par les Lignières. On est là presque hors de ville, c’est plutôt une route qu’une rue. On y sent déjà l’été l’odeur des foins mûrs qui sèchent, les arbres commencent à se montrer partout. À main gauche, quand on descend, on a des petites constructions mises de travers, des écuries, des pressoirs et une forge aussi près d’une fontaine ; à main droite, au contraire, on a les plus belles maisons d’Arsens.

Elles sont là debout au-dessus du ravin où coule la Venoge et regardent vers le beau lac. Celle de M. de Hallwyl, lequel descend des baillis de Berne, a un perron couvert d’une marquise et deux girouettes à boules rouillées. Une autre se tient derrière un petit jardin, toute noire à cause d’un lierre. Celle qui suit a les contrevents presque toujours fermés. Il y en a encore deux. La maison de madame Buttet est la dernière de toutes.

Elle est également parmi les plus anciennes, elle borde la rue et ses murs sont crépis. Le temps et la pesanteur du toit ont fait qu’ils bombent un peu ; par-ci par-là, on aperçoit une lézarde ; mais ils sont solides quand même, car ils sont épais et les fondements sont posés profond.

On allait servir le souper ; mademoiselle Hélène avait mis la table, pendant que Lucie apportait les plats. Les plis de la nappe faisaient six carrés, trois d’un côté et trois de l’autre. Un bouquet trempait dans un vase. C’était un bouquet garni tout autour de branches de buis ; et il était fait de lilas, de quarantaines et de tulipes.

Est-ce que tout était bien à sa place ? Quelquefois on oublie le sel ou le service à découper ; il faut se déranger au milieu du repas ; aussi mademoiselle Hélène comptait les objets dans sa tête ; elle vit que rien ne manquait. Tout à coup le soleil entra. Il vient ainsi, toujours un peu plus tard, à mesure que la saison s’avance ; et puis toujours un peu plus tôt, une fois les longs jours passés ; finalement il ne vient plus.

Madame Buttet, qui ourlait une serviette près de la fenêtre, se leva, et dit :

— Qu’est-ce qu’il fait, Émile, qu’il n’est pas encore là ?

Mademoiselle Hélène répondit :

— La demie n’a pas sonné.

— As-tu dit à Lucie de dresser les pommes de terre ?

— Oui, maman.

Madame Buttet reprit :

— Il faut pourtant que j’aille voir ce qu’elle fait ; on n’est sûr de rien avec cette fille.

Mademoiselle Hélène avait un corsage de couleur, une jupe noire et un tablier à bavette, avec de larges brides qui croisaient dans le dos. Ses cheveux peignés à plat sur les tempes découvraient le front au milieu. Elle paraissait un peu fatiguée et cependant heureuse au fond. Cela se voit toujours quand même, il y a alors dans les yeux une petite flamme qui brille. Pour faire passer le temps, elle avait pris la Gazette et elle regardait les morts. C’est à la quatrième page : plus rien qu’un nom vite oublié, avec un encadrement noir. Cette fois, ils n’étaient que deux ; elle ne les connaissait pas ; elle referma le journal.

Madame Buttet reparut.

— Eh bien, oui, dit-elle, je suis arrivée au bon moment ; une minute de plus, le riz s’attachait !

Et elle soupira. Seulement, presque en même temps que la pendule, la sonnette de la porte sonna. Mademoiselle Hélène savait bien qui c’était ; elle alla vite répondre. On entendit la voix du notaire ; celle d’Hélène qui répondait ; puis un silence et madame Buttet pensa : « Les voilà qui s’embrassent… Enfin, puisqu’ils sont fiancés… » Mais c’était pour elle une sensation désagréable ; il lui semblait qu’on lui prenait quelque chose.

Émile Magnenat parut. Madame Buttet lui dit :

— Bonsoir, Émile.

Il dit :

— Bonsoir, madame.

Madame Buttet sourit :

— Je suis toujours madame pour vous !

Émile Magnenat fut un peu gêné :

— Voyez-vous, chez moi, il me faut toujours du temps pour m’habituer.

Et sa fiancée ajouta :

— C’est pour rire, maman comprend bien.

Chacun s’assit à sa place et on commença à manger. Le soleil descendait derrière la maison d’en face. Ses rayons, comme une barre, se levèrent d’abord depuis sur le plancher, montant contre le mur, puis frappèrent le plafond et glissèrent tout le long, se raccourcissant peu à peu ; puis subitement disparurent ; et la chambre fut pleine d’ombre. Mais, à cause du ciel clair, les tasses gardaient encore un petit luisant aux anses.

On parla de choses et d’autres. Dehors les enfants jouaient à la cache. S’étant rangés en cercle, ils comptaient pour savoir qui chercherait. Et on les entendait compter :

 

Amélie de Paris,

Prête-moi tes souliers gris

Pour aller au paradis.

On dit qu’il y fait si beau

Qu’on y voit les quatre agneaux.

Pin, pi, pomm’ d’or,

La plus belle en est dehors.

 

À chaque syllabe, on touche quelqu’un ; le dernier qu’on touche, c’est celui qui cherche, et on entendait claquer les souliers ; c’était que les autres allaient se cacher.

Et on entendait aussi forger à la forge. C’est un son qui fait penser aux abeilles, à des pierres chaudes, à une couleur rousse.

Toutefois, Émile ayant repris de la viande, madame Buttet s’essuya les lèvres et dit :

— Qu’est-ce que vous pensez de mon rôti ?

— Ah ! dit Émile, il est très bon.

— Et toi, Hélène, tu n’as pas assez mangé.

Il fallait toujours l’obliger à se servir, elle n’avait pas d’appétit.

Hélène répondit :

— Je n’ai pas faim.

— Voyons, mon enfant, dit madame Buttet, ce serait pourtant le moment de prendre de bonnes résolutions.

Comme elle en était venue où elle voulait, elle reprit aussitôt :

— Vous savez, Émile, que le trousseau avance. Trois douzaines de draps qui sont prêtes, presque toutes les serviettes, les torchons ; encore quoi ? ah ! oui, les nappes, les petits rideaux. Reste l’étoffe pour les meubles. Il faudrait aller un jour à Genève.

— Ou bien à Lausanne, dit Émile.

— Plutôt à Genève, croyez-moi, on a plus de choix, et le choix fait tout.

Émile demanda à sa fiancée ce qu’elle en pensait.

— Oh ! dit madame Buttet, Hélène est de mon avis.

Et Hélène dit, en effet :

— C’est comme tu croiras, maman. En tout cas, à Genève, il y a de bons magasins.

— Alors quand ?

— Voulez-vous, dit Émile, la semaine prochaine ?

Lucie apporta le thé ; elle posa la théière à la droite de sa maîtresse sur un rond de bois découpé ; c’était une grosse théière de famille, en étain et de forme ronde, avec des côtes comme un melon. Madame Buttet remplit les tasses.

On avait pour le dessert un pudding au pain comme on en fait dans les petits ménages, parce qu’ils sont économiques et faciles à confectionner. On met dedans des raisins de Corinthe, on les arrose d’un sirop de vin rouge, ils accompagnent bien le thé. Madame Buttet passa le plat, puis, Lucie étant sortie, revint à son entretien. Elle aimait assez aller au fond des choses.

— À présent, dit-elle, il reste la noce et c’est l’essentiel.

Les cuillers choquaient les assiettes, montant et redescendant ; personne ne répondit.

Elle répéta :

— Puisque la date est décidée, nous devrions tout arranger. Le temps va vite.

Émile leva la tête et dit :

— Je vous laisse faire.

— Oh ! pas du tout. Vous avez voix au chapitre. Combien avons-nous d’invités ? Les deux amies de noce, reprit-elle, sont déjà prévenues. Pour les amis de noce quelles sont vos intentions ?

— Je crois, dit Émile, qu’il vaudrait mieux ne pas avoir trop de monde.

— Seulement, qu’est-ce qu’on dira ? On dira : « Ils veulent faire à l’économie. » Je suis bien d’avis qu’on reste modeste ; on ne peut pourtant pas se cacher.

Émile parut réfléchir.

— C’est que, pour les amis de noce, je suis un peu dans l’embarras. Tous ceux que je connais sont mariés.

— Voilà qui ne fait rien du tout.

— J’ai pensé à Henri Bovard et à Jules Favre à Morges. J’ai fait mon examen avec eux.

— Eh bien, dit madame Buttet, on mettra M. Bovard avec Jeanne Borle et M. Favre avec Berthe. Ça n’irait pas trop mal. Et puis tâtez le terrain : on se décidera ensuite.

— Seulement, dit Hélène, crois-tu que Jeanne vienne, puisqu’elle est en deuil ?

— Voyons ! une tante qu’elle n’a jamais vue ! Quant à moi, après les amis de noce, j’aurai en premier lieu ma cousine Baud, des Allinges, et puis mon neveu René ; j’aurai ensuite ma belle-sœur avec une de ses filles ; trois, sept, huit, neuf, dix, onze ; ça fait onze pour ma parenté. Les amis sont des gens d’ici, n’est-ce pas ? Nous les inviterons entre vous et moi. Mettons huit encore. Ce serait à peu près tout.

Pour Émile, le mauvais moment était venu. Il chercha une longue phrase, ne la trouva pas, hésita un peu et dit simplement :

— Je me demandais si je ne ferais pas bien d’inviter mon frère.

Car il avait un frère nommé Ulysse qui était jardinier et avait mauvaise réputation ; il buvait ; on racontait aussi qu’il était socialiste. Et, quoique madame Buttet ne l’eût jamais vu, elle savait bien de qui il s’agissait.

Elle dit :

— Votre frère qui habite Versoix ?

— Vous comprenez, reprit Émile, c’est mon frère, je ne voudrais pas lui faire chagrin.

De nouveau chacun se tut. On avait fini de manger, on buvait le fond des tasses, le thé était tiède.

— Oui, dit madame Buttet, nous serions dix-neuf ou vingt ; il ne faudrait en tout cas pas qu’on dépasse la vingtaine.

L’habitude est de donner à manger avant ou après le mariage. Quelquefois on va dans un hôtel, mais on aime mieux recevoir chez soi ; et, quand les appartements ne sont pas très grands, il est bon de prendre garde au nombre des invités. Il faut aussi veiller à ce qu’ils soient tous « comme il faut ». On vit bien pourtant, à sa réponse, que madame Buttet cédait, ne pouvant pas faire autrement. Alors Émile fut enhardi pour sa seconde proposition qui était d’inviter le commis. Et il dit :

— On pourrait peut-être inviter Cavin.

Mais madame Buttet fit un petit mouvement de la tête. Car il est assez naturel en définitive qu’on veuille avoir son frère à ses noces ; un commis, c’est différent. Elle roula sa serviette et l’ayant glissée dans le rond d’argent, elle répliqua :

— Croyez-vous ?

Émile dit :

— Je vous le demande.

Et Hélène qui avait bon cœur ajouta :

— Tu sais, maman, un de plus, un de moins, on ne remarque pas la différence.

— Je crois, Émile, dit madame Buttet, qu’il vaudrait mieux renoncer à votre idée. Premièrement, avec qui est-ce qu’on le mettrait ?

Émile ne savait pas.

— Ensuite, dit madame Buttet, il serait peut-être mal à son aise. Et encore, dit-elle, il préférerait peut-être ne pas venir et il se croirait forcé de venir…

Elle ajouta :

— Et puis vous ne voulez pas une grande noce…

Et les choses en restèrent là parce que Lucie était revenue.

Les fiancés, chez nous, peuvent se promener ensemble ; cela leur est permis. De sorte qu’Émile et Hélène allèrent jusqu’à la Venoge. Il faisait si bon, il faut profiter.

La rue des Lignières se termine brusquement à côté de la maison, car le ravin s’ouvre là ; on n’a pour y descendre qu’un petit escalier ; les marches sont taillées dans la pente même et simplement pavées, avec un bord de pierre. De chaque côté, deux hauts murs portent des jardins et, par-dessus ces murs, pendent les citronnelles. Plus bas il se trouve une route. C’est une route de première classe qui va vers le nord où sont quatre ou cinq grands villages. Elle prend le coteau de flanc et le suit, descendant toujours, jusqu’à ce qu’elle arrive au pont, et alors passe la rivière, et sur l’autre bord s’en revient vers vous, et remonte sans se presser.

On va donc, on a d’abord au-dessus de soi le vieux château de la ville qui sort en l’air avec sa drôle de tour ronde, près de l’église qu’on voit. Et il n’est pas romantique, pointu, crénelé, au contraire ; il est à la ressemblance du pays, où le doux langage roman est parlé, c’est-à-dire tranquille de lignes ; il est blanc, ou plutôt gris, étant un petit peu sali ; et tout près les bois commencent, car ce premier versant est couvert de grandes forêts.

L’autre, plus abrupt, est tout creusé par les pluies ; des longues coulures jaunes se voient auprès d’autres, plus blanches, rangées tout le long verticalement ; et entre elles il y a des bandes d’herbe folle, des buissons de ronces ou d’épine blanche, ou encore des petites charmilles avec des dos ronds qui se suivent comme des troupeaux de moutons.

Les fiancés, arrivés à la rivière, prirent un sentier qui la longe. On aperçoit entre les feuilles l’eau glisser ; dès qu’une averse tombe, elle s’enfle terriblement et devient brunâtre comme du café au lait ; autrement elle est très pure ; tantôt lisse, tantôt soulevée et s’enroulant ; ou bien dormante lorsque la rive fait un coude ; ou bien encore un caillou se dresse parmi le courant ; alors elle jaillit, avec un peu d’écume.

Il était huit heures, c’est le temps où la nuit commence, la pointe des collines éclaire encore un peu, mais dans les creux l’ombre épaissit ; et ils y entrèrent tous les deux. Déjà les teintes étaient changées.

Premièrement ils ne parlèrent pas. Le sentier n’est pas large ; ils marchaient l’un derrière l’autre, lui devant ; on le voyait de dos, dans son espèce de jaquette courte, un peu gros et le buste trop long en proportion des jambes, avec un chapeau de paille et la nuque découverte, parce qu’il avait un col bas ; elle, elle était maigre, petite.

Il avait trente-cinq ans et elle vingt-huit. Ils ne faisaient pas tout à fait ce qu’on appelle un mariage de raison. Dans les mariages de raison, l’argent, les situations, les convenances se font des deux côtés équilibre. Or, madame Buttet était « de très bonne famille » et Émile « venait de la campagne ». Il ne possédait guère du reste que l’argent qu’il avait gagné. Mais Hélène avait longtemps attendu ; personne d’autre ne s’était présenté : trouverait-on mieux pour elle ? Madame Buttet avait dit oui.

On doit songer qu’à ving-huit ans, avec une nature timide, on n’a plus l’entrain des petites filles qui courent en riant après le bonheur. Pourtant Hélène avait senti un peu de joie venir en elle. Et lui aussi, un peu de tendresse, avec un peu de pitié et un peu d’orgueil, comme il arrive souvent dans l’amour des hommes ; c’est quelqu’un de fort auprès de quelqu’un de plus faible. On se dit : « Elle ne pourrait pas aller toute seule, moi je l’aide et elle est appuyée sur moi. »

Ils passèrent auprès de l’usine électrique. De jour, on voit par les vitrages les grands volants qui tournent et les mécaniciens en vestes bleues qui versent de l’huile dans les rouages ; mais, la vive lumière faisant la nuit plus noire, on ne distinguait plus, dans la façade obscure, que trois carrés éblouissants.

Il dit :

— Vous devriez mettre votre châle.

Elle lui dit :

— Si vous voulez.

Elle jeta le châle sur ses épaules ; elle dit encore :

— Ils travaillent toute la nuit dans l’usine ?

— C’est bien obligatoire, sans quoi les lampes s’éteindraient.

Après, l’usine leur fut cachée et le reste du jour devint visible de nouveau. À cet endroit les collines s’élèvent, le vallon se resserre tout en se creusant ; on est environné par de grandes pentes qui se ferment en avant, car la rivière est sinueuse ; et eux, parmi ces choses, paraissaient tout petits, tout perdus. Le ciel était presque vert, et vide ; on devait renverser la tête pour le voir encore, tout en haut. Puis ils entrèrent sous les arbres. Là se tiennent les bêtes et les oiseaux nocturnes, la chouette qui s’approche à minuit des maisons et crie perchée sur les noyers ; quelquefois les feuilles remuent sans qu’on devine pourquoi ; Hélène dit :

— On aurait vite peur ici.

Il répondit :

— De quoi ?

Elle dit :

— Je ne sais pas.

Elle ajouta :

— Et puis, vous savez, il est tard. Je ne voudrais pas que maman s’inquiète.

Alors ils s’en revinrent. Comme ils s’en revenaient, la première étoile parut. Et aussitôt après une autre se montra. Et puis le signal est donné, toutes s’allument à la fois.

Une poussière blanche s’agitait devant eux, c’était la nouvelle lumière à travers laquelle tout est bleu et noir ; et une ombre tomba des arbres au milieu de l’herbe en relief, on aurait dit des taches d’eau sur une étoffe.

Ils remontèrent la route. Justement venait un cheval, attelé à un char à bancs, et la mécanique grinçait. L’homme assis sur le siège souleva son chapeau.

Hélène toussa. Émile lui dit :

— Vous toussez toujours.

— Oh ! dit-elle, ce n’est rien.

II

Les noces avaient été fixées au mercredi 16 juillet. Mai passa, juin suivit ; la saison marche dans sa force, avec un éclat terne et dur. Le foin ayant mûri se tient prêt pour la faux près de l’avoine qui est blanche ; et le long des murs, à chaque fenêtre, on voit une femme qui coud.

Les préparatifs furent longs. On veut qu’une cérémonie comme celle du mariage, qui est le centre de l’existence, reste bien marquée dans le souvenir. On fit trois voyages à Genève. Chaque jour, il arrivait des paquets : des boîtes plates de carton brun où une robe est pliée, d’autres ronds et bien ficelés dans d’épais papiers d’emballage ; un jour on apporta la couronne de mariée. C’étaient les amies de noce qui l’offraient. Elles l’avaient choisie de cire blanche, avec de petites feuilles pâles, faites en étoffe gommée ; la plupart des fleurs étaient en boutons, mais quelques-unes étaient ouvertes et de belles étamines jaunes se dressaient entre les pétales. Enfin, vers le milieu de juin, Meyer, le tapissier, vint prendre les meubles pour les recouvrir.

Émile, de son côté, se commanda une redingote, des souliers vernis, un chapeau de soie, mais il n’eut guère le temps de s’occuper d’autre chose. En somme ce fut madame Buttet qui eut le souci de tout : quand on a des manières, on cherche à le faire voir ; le moindre détail a son importance. Il faut organiser le service, composer un menu, trouver pour chaque dame un « cavalier qui aille bien ». Pendant plus d’un mois, madame Buttet fut très agitée, d’autant plus qu’Hélène ne l’aidait que peu ; une jeune fille, au moment de se marier, n’a plus toute sa tête à elle.

Toutefois, quand les meubles du salon furent mis en place, avec un beau drap vert et des clous d’or brillants, qu’on eut repeint la grille et râtelé les allées du jardin, le grand jour fut bientôt là. Il avait fait longtemps très chaud ; le 14 et le 15, il plut ; mais la nuit fut calme ; et le 16 au matin, en ouvrant sa fenêtre, madame Buttet aperçut le ciel bleu. Vers le sud, avec douceur, il allait en s’infléchissant à la rencontre des montagnes ; le soleil montait derrière les arbres, et toutes les lignes tremblaient. C’est la rosée qui s’évapore. « Quelle chance ! pensa madame Buttet, on aura le beau. »

Naturellement Lucie était restée endormie : elle fut grondée pour commencer.

— Est-ce possible ? disait madame Buttet, un jour comme aujourd’hui ! Il aurait peut-être fallu que j’aille encore vous réveiller moi-même. Si vous étiez seule, qu’est-ce que vous feriez ?

Tout reluisait pourtant dans la cuisine. On avait frotté à la brosse le carreau, les cuivres à l’eau de cuivre, lavé les murs, noirci le fourneau, recouvert la table d’une toile cirée. La casserole au lait fixée au rayon par le manche, on se voyait dedans. En outre les gâteaux secs, les vins et les desserts étaient préparés dans l’armoire. Adrienne la cuisinière avait tout mis en ordre pour la commodité.

Il n’était pas sept heures qu’elle sonnait déjà. On la faisait venir dans les grandes occasions. Ayant été quinze ans en service à Paris, elle était entendue à tout, aussi bien aux rôtis qu’aux sauces et aux entremets qu’aux pâtisseries. Elle commença par changer de robe, ensuite elle alluma le feu, pendant que Lucie montait au bûcher.

— Mon Dieu ! dit madame Buttet, quel bonheur que vous soyez là. Avec une bonne comme j’en ai une !

— Que voulez-vous, répondit Adrienne, en levant les épaules, c’est une jeunesse.

Le feu ronflait, tout allait bien. On sonna de nouveau ; cette fois c’était François le jardinier qui venait décorer le perron.

— Ah ! bonjour, François, dit madame Buttet.

François ôta son chapeau de paille et répondit :

— Bonjour, madame.

Il avait un tablier vert, muni sur le devant d’une poche carrée, qui faisait une grosse bosse ; il y logeait son sécateur, sa pipe, son tabac et toute sorte d’outils.

— Alors, reprit madame Buttet, comment allons-nous arranger tout ça ?

François se gratta derrière l’oreille :

— Eh bien, on pourrait mettre les palmiers à l’entrée de l’escalier.

— C’est ce qui vaudrait le mieux.

— Et les autres fleurs dehors.

— Essayons, dit madame Buttet.

Des enfants regardaient derrière la grille. Dans les maisons voisines, les gens s’étaient mis aux fenêtres. On ne voit pas souvent de ces beaux mariages. Bientôt le père Borle parut à son tour. Il habitait le rez-de-chaussée ; on le connaissait dans tout le pays à cause de ses allures et de son avarice. Il portait une vieille veste tachée, des pantoufles de lisière et une casquette en drap de forme allemande, avec deux languettes qui pouvaient se rabattre sur les oreilles. Entre les touffes de ses cheveux, la peau faisait des plaques jaunes. Il marchait en traînant les pieds, les mains derrière le dos.

François ayant sorti les pots de fleurs de sa brouette et les ayant rangés sur le perron, on se recula pour mieux juger de l’effet. L’effet était joli, tout le monde fut d’accord. Sur chacune des marches, il y avait deux plantes, une à droite et une à gauche ; en bas, des hortensias violets ; plus haut, des marguerites doubles, des rouges et des blanches, puis des géraniums. Cela faisait comme deux haies qui montaient jusqu’à la porte ; elles ne laissaient entre elles que juste place pour passer. Immédiatement quelque chose est changé dans l’apparence de la vie et on sent que le jour qui vient n’est pas un jour comme les autres. Madame Buttet inclinait la tête de côté comme on fait quand on examine :

— Oui, dit-elle, c’est peut-être un peu maigre, mais ça ira quand même.

Et le père Borle disait :

— Êtes-vous sûre au moins qu’elles soient fraîches, ces fleurs ?

À chaque moment, il toussait, souffrant d’un ancien catarrhe qui ne voulait pas guérir et tirait de sa poche un grand mouchoir rouge pour cracher dedans.

Cependant Hélène venait seulement de se réveiller, car elle avait mal dormi. Comme elle ouvrait les yeux, elle aperçut la chambre, les meubles, le jour clair ; sa première idée fut : « C’est aujourd’hui ! » Elle eut besoin d’un moment pour s’y habituer. Puis madame Buttet entra.

— Bonjour, maman, dit Hélène.

— Bonjour, petite, comment vas-tu ?

Madame Buttet s’assit à côté du lit. Les vêtements de la veille étaient pliés sur une chaise. Au-dessus de la glace, une pelote de dentelle entourée d’un volant rose pendait à un cordon. Et on voyait sur un carton une chromolithographie qui représentait le Christ en berger, suivi de son troupeau, avec un verset de la Bible : « L’Éternel est le Bon Berger ». C’était un souvenir de première communion.

Hélène voulut se lever. Madame Buttet l’en empêcha.

— Tu as bien le temps, dit-elle, repose-toi encore ; la journée sera fatigante.

— Maman, dit Hélène, quelle robe faut-il que je mette en attendant ?

— Tu mettras ta bleue, elle est bonne pour la maison.

Elle reprit :

— Tu ferais bien aussi de commencer ta toilette, sitôt levée, pour que tu sois plus vite prête, quand le moment sera venu.

Alors elle baissa la voix. De temps en temps un moineau se posait sur la fenêtre où il penchait la tête, tournant son œil en l’air.

Les invitations étaient faites pour deux heures et demie. Il avait été décidé qu’on offrirait d’abord du thé et des rafraîchissements, parce que plusieurs personnes venaient de loin. Ensuite on irait à l’église. Au retour de l’église aurait lieu le dîner, et il devait être fini avant sept heures pour que les mariés pussent partir à temps.

Tout se passa comme on avait prévu. Madame Buttet et Berthe Gaudin aidèrent Hélène à mettre sa robe. Elle était en laine blanche, avec une traîne ; le voile était de mousseline, les souliers de satin. Hélène avait peu de cheveux, on eut de la peine à la coiffer. Autour du chignon noué un peu haut, on disposa donc la couronne ; le voile retomba autour d’elle :

— Te voilà prête, dit madame Buttet.

Et mademoiselle Gaudin détroussa sa jupe qu’elle avait relevée au moyen d’épingles pour ne pas la salir.

Émile arrivait. Il avait sa belle redingote, le pantalon pareil, une cravate de batiste ; ses cheveux étaient partagés par une raie à gauche et relevés sur la tempe droite. Malgré que la chambre fût fraîche, il était très rouge et tout en sueur. Il s’approcha de sa femme ; voilà qu’elle n’était encore sa femme qu’à moitié et il ne la connaissait pas bien. Comme il l’avait prise par les épaules et qu’il l’embrassait :

— Est-ce que tu m’aimes ? dit-il.

— Oui, dit-elle.

— Es-tu heureuse ?

— Oh ! oui.

Ils étaient seuls pour un moment, ils ne surent plus que se dire, étant timides tous les deux ; et ils étaient émus encore par le grand voyage qu’ils avaient à faire, tout le voyage de la vie. Ils s’embrassèrent de nouveau.

On marchait dans le corridor, des portes s’ouvraient et se refermaient, la sonnette sonnait tout le temps. C’était le monde qui venait.

— Je crois qu’il nous faut y aller, dit Émile.

Dans le salon, il y avait une dizaine de dames et à peu près le même nombre de messieurs ; les dames avaient des chaises, les messieurs restaient debout. Et, à cause du grand soleil, les contrevents étaient fermés, si bien qu’il faisait assez sombre.

Quand les mariés parurent, on se tut tout à coup. Ils allèrent premièrement saluer les invités.

Madame Buttet avait une toilette de drap violette, ornée de dentelle noire ; une grosse broche d’or ronde, faite de torsades entrelacées, comme un ouvrage de vannier, fermait le col de son corsage. Madame Baud, sa cousine, avait une blouse de soie brune et une jupe noire. Madame Gaudin, la femme du pasteur, était toute en noir et modestement mise, car le traitement de son mari ne lui permettait pas de grandes dépenses ; en outre elle avait eu sa fille à habiller. Les demoiselles Bardet, deux vieilles filles maigres, portaient des costumes clairs pour se rajeunir. Madame Gailloud, la femme du receveur, avait une robe de voile champagne sur fond rose, et un grand chapeau noir avec une plume d’autruche ; quant aux demoiselles, elles n’étaient pas jolies et elles étaient en bleu, en blanc ou en rose.

Les messieurs portaient des redingotes, sauf René Baud, qui avait un habit, et enfin Ulysse Magnenat qui était venu en veste. Ils se ressemblaient presque tous, étant plutôt gros et courts, rasés, avec des moustaches un peu rousses, des cols rabattus et une petite cravate noire. Les blonds sont rares dans le pays. Le vin acide avive le teint et donne du ventre. Et ils n’étaient pas avenants, ni empressés auprès des dames, restant plus volontiers entre eux.

Adrienne, Lucie et la femme de chambre des Baud servirent le thé ; il y avait pour les messieurs des bouteilles de vieux La Côte. On ne riait pas, on ne disait presque rien. Pourtant tous les invités se connaissaient, mais au premier moment on est un peu embarrassé et on cherche une contenance. On était aussi un peu serré. C’est pourquoi on fut bien content quand les voitures arrivèrent.

Madame Buttet, sa fille et les deux amies de noce montèrent dans la première. Émile, le préfet et les deux amis de noce montèrent dans la seconde. Les autres invités suivirent. Le vieux Borle se tenait à côté du perron. À chaque couple qui passait, il ôtait sa casquette. Et, comme sa grosse toux revenait, il dépliait son mouchoir rouge.

Pour aller à l’église, on suit les Lignières jusque tout près de la place ; là on prend à droite une petite rue qui monte : c’est presque à côté du château. On ne met même pas cinq minutes à pied. Devant le porche, est une terrasse avec un tilleul. Beaucoup de femmes étaient venues voir, ayant vite ôté leurs tabliers, quelques hommes aussi, mais surtout les petits, parce que c’est la coutume de leur jeter en sortant des pièces de cinq centimes. Dans l’église, quatre ou cinq bancs étaient entièrement garnis, il y avait même du monde sur la galerie ; c’étaient des connaissances ou bien des curieux ; c’étaient encore les jeunes filles de la société de couture qui devaient chanter un chœur. L’organiste était à sa place ; le pasteur mettait sa robe.

Puis, toute la noce étant réunie, les messieurs donnèrent le bras aux dames, les cloches sonnèrent, l’orgue joua et le cortège fit son entrée. Il fit son entrée, on s’assit ; l’orgue jouait toujours, on entendait moins bien les cloches tout en haut dans le clocher ; elles cessèrent les premières ; les grandes voix de l’orgue diminuèrent et puis se turent ; chacun se redressa et se tint immobile ; le pasteur venait de monter en chaire.

Il fit d’abord une prière. Toutes les fois qu’il baissait la tête, son rabat blanc se soulevait par le bas et, toutes les fois qu’il levait les mains, ses larges manches se déployaient comme des ailes. Après la prière, les jeunes filles chantèrent leur chœur. Ensuite le pasteur se remit à parler, l’assistance à son tour chanta ; tout se termina par la liturgie.

Cette liturgie est très longue. Elle expose quel est le vrai mariage chrétien auprès du mariage civil ; l’un est une association légale d’intérêts ; l’autre une union mystique où tout se donne mutuellement, de sorte que deux vies n’en font plus qu’une ; l’homme prête sa force, la femme sa douceur ; l’homme doit le secours, la femme la soumission.

Cependant, pour que cet état soit durable il ne faut point s’y engager sans avoir réfléchi. Alors le pasteur descendit de chaire. Les mariés étaient placés en avant de tout le monde, sur deux sièges préparés à leur intention ; le pasteur s’arrêta près d’eux, tenant son livre ouvert. Ils se levèrent et lui, lut dans le livre et il dit :

— Émile-François-Louis Magnenat, consentez-vous à prendre pour femme Hélène-Jeanne Buttet ?

Il semble qu’il faille soulever un grand poids pour répondre. Un instant, le sang s’arrête, le cœur bat. Puis Émile leva la tête, et ayant raffermi sa voix :

— Oui, dit-il avec force.

— Hélène-Jeanne Buttet, consentez-vous à prendre pour mari Émile-François-Louis Magnenat ?

On entendit un petit bruit, c’était la seconde réponse.

Tout de suite on a envie de s’en aller. Ce qui peut venir n’intéresse plus. Il y eut encore un chœur, la bénédiction fut donnée, l’orgue attaqua une nouvelle marche, les cloches sonnèrent de nouveau, et, cette fois, Hélène sortit au bras de son mari.

Quel soleil ! On le reçut comme un coup dans la figure. Tout branlait en l’air dans cette lumière, les arbres, les maisons, les murs, le ciel ; tout tourbillonnait. Les chevaux s’impatientaient à cause des mouches. Les fouets avaient des rubans de couleur. Les gamins se poussaient jusque sous les roues des voitures.

On rentra directement aux Lignières. Quoique la cérémonie eût duré plus d’une heure, il était pourtant encore trop tôt pour se mettre à table. On attendit dans le jardin. Il était tout planté d’arbres : il y avait un marronnier, un magnolia aux larges feuilles, des buissons de lilas, deux platanes, un prunier ; et les branches, se rejoignant, faisaient au-dessus des allées comme un toit. Les bancs récemment repeints étaient beaux verts. La société s’installa, les messieurs se promenaient, les dames s’éventaient. Dans un coin le préfet Richard, ayant allumé un cigare, causait avec le receveur.

— Oui, disait-il, cette après-midi avant de partir, j’ai regardé le thermomètre ; il marquait 30 degrés.

— Il ne doit pas y en avoir beaucoup moins à présent.

— Quand même, vous savez ; mais il y en a toujours bien 28.

— C’est tant mieux après cette pluie.

— Enfin le plus pénible est fait.

— Oui, dit le receveur, les voilà mariés, qui l’aurait cru ?

Le préfet écrasa entre ses doigts son cigare qui brûlait mal :

— Voyez-vous, c’est qu’il a fait son chemin ce garçon-là. Et puis sa femme ne doit pas avoir une bien grosse dot.

— Oh ! je ne dis pas.

— Remarquez-le bien, Magnenat a sa situation toute faite, c’est un gendre sûr. Il n’est pas tout jeune, mais elle non plus. Et puis elle n’est pas jolie.

Le receveur branlait la tête en manière d’assentiment. En somme une chose qui arrive est une chose naturelle.

— Vous rappelez-vous quand il s’est établi ? on ne pensait pas qu’il irait si loin.

— N’est-ce pas ? il a travaillé.

— Oh ! il le mérite bien…

— Et puis pourvu qu’ils soient contents…

Mais madame Gailloud appelait son mari. D’ailleurs le souper était prêt. Il fallut traverser la cour et on admira beaucoup les fleurs du perron. Plus encore, celles des deux tables, car il y en avait deux : une grande dans la salle à manger et une plus petite dans le salon. Les fleurs étaient des roses-thé ; elles s’étaient ouvertes par l’effet de la chaleur et les tiges avaient fléchi, amollies ; même des pétales tombaient sur la nappe. Ce n’était pas tout, une verdure fine comme de la mousse faisait une décoration autour des assiettes. On avait vidé les armoires. Pour l’argenterie, celle de la maison n’avait pas suffi ; madame Buttet avait dû en emprunter à sa cousine. Les serviettes luisantes, posées debout sur les assiettes, étaient pliées en forme de bonnet de police. Il y avait seize couverts autour de la grande table et huit autour de la petite qu’on réservait à la jeunesse. Un billet avec un nom indiquait la place de chacun. Et les menus, copiés à la main sur un beau bristol, étaient rangés, de distance en distance, parmi les coupes et les compotiers.

On mangea d’abord un potage au tapioca. Ensuite on apporta la truite ; c’était une truite saumonée, de celles qui ont de petits points rouges et une chair ferme et très blanche. Elle avait bien cinquante centimètres de long. On l’avait étendue sur un grand plat de porcelaine ; elle avait dans la bouche un bouquet de persil. Comme on la présentait à madame Magnenat, tout le monde se récria et aussitôt on se sentit à l’aise. Les messieurs avaient rempli les verres de vin blanc.

Il n’était pas encore cinq heures, cependant l’appétit était venu, personne n’ayant beaucoup mangé à midi par précaution. Auguste Cavin qui ignorait les usages se servait de son couteau. Madame Gailloud, elle, tenait les coudes serrés contre le corps et levait sa fourchette d’un geste lent jusqu’à sa bouche. Le préfet commença par vider son verre d’un seul coup. Par la porte du salon, on apercevait l’autre table et René Baud avec son habit et son devant de chemise brodé.

— Ah ! dit madame Gailloud, elle est exquise cette truite. Quel beau morceau !

— Oui, répondit le docteur Beausire, on n’en pêche pas souvent de pareilles.

Et se tournant vers madame Buttet :

— Elle vous était réservée.

Le préfet dit :

— Heureusement que les pêcheries sont réorganisées ; avec l’ancien système, c’était la ruine du poisson.

Et il se mit à parler du frai, des alevins, des échelles ; on s’intéressait à ce qu’il disait. Dans ce pays d’eau courante, beaucoup de gens ont leur vivier.

— On se croyait tout permis. Ils pêchaient à la dynamite, ils empoisonnaient les rivières avec du chlorure de chaux.

— Moi, dit le pasteur Gaudin, qui avait rejoint sa femme après la cérémonie, je ne mets rien au-dessus d’une belle truite comme celle-là.

— Avec leurs poissons de mer, reprit le préfet, c’est très bon, je suis bien d’avis, mais d’abord est-ce toujours frais et puis il y a les arêtes ; et ce n’est jamais ce parfum…

— Jamais, dit le receveur.

On repassait le plat, chacun se resservit. Il ne resta plus que la tête, la longue arête et les deux nageoires bleues du bout. Le saucier aussi était vide. Et madame Buttet pensa : « Il ne s’en est pas fallu de beaucoup que je n’aie un affront ». Ayant la surveillance et la responsabilité de tout, elle ne disait presque rien. Hélène non plus, par fatigue, et Émile cherchait une occasion. Cependant on s’animait. Des poulets étaient survenus, accompagnés d’une salade de laitue et de pommes de terre dorées ; on déboucha d’autres bouteilles. À la table du salon, les demoiselles riaient. Et on entendit tout à coup Ulysse Magnenat qui disait en tendant son verre :

— J’ai une rude soif !

Alors les voix s’élèvent et se mêlent ; le vin agit, la tête part, tout le monde parle à la fois ; on s’interpellait d’une table à l’autre. Les dames s’excitaient ; le docteur Beausire devenait très aimable avec madame Gailloud.

— La meilleure récolte que j’ai vue était celle de septante-cinq ; on avait fait dix-huit brantées dans la…

— … On met beaucoup de poivre parce que c’est froid à l’estomac.

— Est-ce que vous la connaissez ?

— Madame Gaudin, une goutte de vin, il n’est pas méchant, vous savez…

— … Dans cette fête, on lui a expliqué que le règlement…

— À votre santé !

— À votre santé !

Le service suivant fut du bœuf en daube dans sa sauce brune ; après la daube, des petits pois au beurre ; on but du Salvagnin cette fois, qui est du vin rouge, et quelqu’un renversa son verre. Puis vinrent les bonbons, des fruits, une bombe glacée, outre du champagne Mauler. Les flûtes achetées pour la circonstance avaient été mises d’avance devant chaque assiette. Pourtant la venue des bouteilles avec leur étiquette blanche et leur chapeau d’or, fit une grande sensation ; le moment est toujours assez solennel ; on fait d’ordinaire un petit discours, c’était le préfet qui devait le faire et il s’y préparait déjà. Le receveur, le docteur et Émile coupaient les fils de fer ; un coup, le bouchon part, une dame pousse un petit cri ; voilà une fumée qui sort avec la mousse et, dans la flûte qui pétille, on dirait un feu allumé. Ils se levèrent tous pour trinquer, il se rassirent ; le préfet seul resta debout. Il heurta son verre avec son couteau ; personne ne parlait plus ; il toussa.

— Mes chers amis, dit-il.

Et il commença :

« Mes chers amis,

« (Car vous me permettez, n’est-ce pas ? de vous donner ce nom), je ne suis pas orateur, ce n’est pas un discours que je veux faire… je voudrais seulement vous dire au nom de tous ceux qui sont ici… (Il cherchait ses mots.)… les vœux de bonheur que nous faisons pour vous, pour vous deux, les vœux… de santé, de prospérité de toute manière que nous faisons pour vous. Que vous soyez heureux, c’est là tous nos vœux ; et ils ne sont pas de la bouche seulement, ils viennent du fond du cœur. Sont-ils même bien nécessaires, n’avez-vous pas tout ce qu’il vous faut ?… (Il hésita.)… n’avez-vous pas tout ce qu’il faut pour être heureux ? Dans ce beau jour vos amis qui vous entourent vous répètent quand même : bonheur, félicité ! Quand je regarde ce beau soleil qui fait mûrir le vignoble, ce beau pays, ces belles montagnes… je sens qu’il nous faut être reconnaissants d’abord d’être dans un pays libre où chaque homme est un citoyen, ensuite dans un pays fertile où chacun trouve son pain en récompense de ses efforts, et nous particulièrement ; c’est pourquoi je vous répète encore une fois, le verre à la main : bonheur, prospérité ! et je bois à votre santé. »

On battit des mains et chacun admira le discours du préfet. On le trouvait simple, bien fait et, comme il disait, partant du cœur ; même son peu de longueur ne déplaisait pas. Émile pour remercier serra la main de M. Richard ; les flûtes furent remplies une seconde fois ; on faisait circuler les assiettes de gâteaux. Ensuite, le docteur, nommé major de table, lut deux ou trois télégrammes de félicitations qu’on venait de recevoir ; on applaudit beaucoup, car il savait amuser ayant de l’esprit et de l’à-propos. Il était depuis longtemps médecin de la famille, il était membre du Club Alpin. On pensait bien qu’il prendrait la parole. C’est ce qui arriva.

« Ce n’est pas, dit-il, comme notre ami le préfet, un orateur et un poète qui s’adresse à vous, c’est un médecin ; un poète voit l’âme, un médecin le corps ; je ne dis pas qu’il ait la plus belle part, c’est son métier, que voulez-vous ? Toutefois, dans une si belle fête, un médecin n’est guère à sa place et le médecin s’oubliera. Il demandera simplement pardon à ces dames et à ces demoiselles, s’il ne trouve pas les mots qui conviennent pour les célébrer dignement.

« Mesdames, mesdemoiselles,

« On l’a dit bien souvent et je ne peux que le redire après tant d’autres : une fête sans vous est comme un printemps sans fleurs. On pourrait dire encore qu’elle est comme un jour sans soleil. Hélas ! n’est-ce pas ? j’ai l’air de mettre bien mal mes principes en pratique (il était resté garçon, rire général), mais ne voyez en moi que mes intentions. Que ferions-nous sans vous ? N’êtes-vous pas celles dont parle le poète :

 

Oui, femmes, quoi qu’on puisse dire,

Vous avez le fatal pouvoir

De nous jeter par un sourire

Dans l’ivresse ou le désespoir.

 

Oui, deux mots, le silence même,

Un regard distrait ou moqueur,

Peuvent donner, à qui vous aime,

Un coup de poignard dans le cœur.

 

« N’a-t-il pas tout dit en quelques vers ? Aussi pour ne pas abuser de votre patience, me contenterai-je de vous remercier de votre présence ici et de lever mon verre en votre honneur. À vous, mesdames, mesdemoiselles, le plus bel ornement de cette belle fête. »

Le docteur Beausire avait parlé sans se reprendre. Il semblait, quand on l’écoutait, que les mots étaient déjà tout attachés ensemble dans sa tête comme une chaîne d’oignons, on tire d’un bout et tout vient. Son discours plut beaucoup aussi, mais d’une autre façon que celui du préfet ; il plut surtout aux dames et, parmi les dames, à madame Gailloud particulièrement.

— Comment faites-vous, dit-elle au docteur, pour parler si bien ?

— Madame, dit M. Beausire, vous êtes trop aimable, je n’ai fait que dire ce que je pensais.

Seulement, pour les mariés, il était temps de s’en aller. Madame Buttet s’était levée, ils se levèrent eux aussi et, comme on prenait congé d’eux, la fête fut interrompue. Il y a un moment de tristesse à cause du changement qui survient tout à coup. Hélène avait les larmes aux yeux, madame Buttet était pâle et la politesse commande qu’on cesse de rire et de s’amuser.

Ce ne fut pas pour bien longtemps. Quand madame Buttet rentra, on avait débarrassé les tables et servi le café. Les messieurs fumaient dans la salle à manger ; les dames se tenaient au salon.

On était dans les plus longs jours de l’année ; on dirait que le soleil ne peut plus s’en aller, il est comme un amoureux avec celle qu’il aime. Sept heures avaient sonné qu’il brillait encore au-dessus des toits. Pourtant un air plus frais qui soulage descend déjà le long de la rivière et monte du fond du vallon.

— Voilà votre fille partie, vous allez bien vous ennuyer, dit madame Gaudin à madame Buttet, mais vous viendrez souvent chez moi.

Quelqu’un riait très fort dans la salle à manger. C’était Ulysse. Quelqu’un racontait une histoire qu’on ne comprenait pas. Madame Gailloud dit :

— Ces messieurs nous faussent compagnie.

— Ils ne vont pas tarder à revenir.

En effet, ils revenaient déjà. Et on fit des « productions », comme il est d’usage pour occuper le temps. Mademoiselle Gaudin se mit au piano et joua seule un morceau qui fut trouvé « un peu trop lent ». Puis elle accompagna mademoiselle Borle, laquelle chanta une romance. Et la romance, elle, fut jugée « ravissante ».

On félicita les deux demoiselles et, la gaîté allant croissant, quelqu’un proposa de danser. La place n’était pas très grande, mais les couples non plus n’étaient pas très nombreux. On rangea donc les chaises le long du mur et le docteur Beausire avec René Baud ouvrirent le bal. D’abord ils furent presque seuls avec leurs dames à tourner, mais peu à peu le receveur, le préfet et les autres suivirent ; on dansa bientôt jusque dans la chambre à manger. Même les demoiselles Bardet s’en étaient mêlées ; Ulysse Magnenat dans sa veste courte avait invité l’aînée des deux sœurs et il la portait presque, pliant les genoux, frappant du talon. Pourtant elle paraissait contente ; elle avait du rose sur ses joues jaunes. Le préfet avait pris la cadette par la taille ; comme il était gros et son bras très court, à chaque instant sa main glissait. Mais René Baud qui avait engagé madame Gailloud pour la valse dansait parfaitement bien. Elle aussi.

Madame Buttet, le pasteur et sa femme faisaient les spectateurs ; ou bien un couple fatigué venait s’asseoir près d’eux. On avait allumé les deux bougies du piano. Les flammes tremblaient avec une lumière jaune dans le crépuscule ; devant les fenêtres il y avait encore un peu de jour bleu.

— Eh bien ! disait le docteur, voilà un joli tour de valse.

On joua une sautiche, une polka, une mazurka, une seconde valse. Sitôt que le piano s’arrêtait, Ulysse criait : « Encore une ! » Et malgré la fatigue tous les danseurs repartaient. Cependant, comme la nuit était venue, le pasteur Gaudin et sa femme s’en allèrent les premiers, ayant appelé leur fille ; puis les demoiselles Bardet ; et les autres furent bien forcés d’en faire autant. On but encore un verre de sirop. Et tous les invités remerciaient madame Buttet. Il n’y eut qu’Ulysse qui ne voulait plus partir.

Car il resta le dernier, avec les Baud, mais les Baud couchaient dans la maison ; et lui n’y devait pas coucher. On faisait exprès de lui demander :

— À quelle heure part votre train ?

Il avait l’air de ne pas comprendre. Il était un peu endormi d’avoir beaucoup bu et beaucoup mangé. De temps en temps, ses yeux se fermaient ; il les rouvrait péniblement et regardait madame Buttet, en disant :

— On s’est joliment bien amusé.

Madame Buttet ne répondait pas. À la fin il se décida à s’en aller.

Et madame Buttet, étant restée seule, considérait la chambre vide. Le parquet était tout rayé ; des bouchons, des morceaux de pain, une serviette sale traînaient sous la table ; la nappe était tachée ; on sentait partout l’odeur du vin et des cigares. Les fêtes laissent derrière elles du désordre, et puis c’est tout.

III

Ceux qui connurent à cette époque les jeunes mariés pourraient encore dire quel temps il faisait, le jour où ils rentrèrent de leur voyage de noces, car naturellement le notaire et sa femme furent l’objet d’une grande curiosité. Il y a toute sorte de questions qu’on se pose. Par exemple : « Est-ce qu’ils sont heureux ? Comment le gendre s’accordera-t-il avec sa belle-mère ? Comment se sont-ils arrangés pour la dépense ? » On ne s’occupa que d’eux pendant plusieurs semaines. On trouva généralement qu’Hélène avait pâli et maigri, mais qu’Émile avait plutôt meilleure mine. On remarqua que madame Buttet laissait rarement sortir sa fille et qu’on ne la voyait presque jamais en compagnie de son mari. Sans doute que, des trois, « c’était la mère qui portait les culottes ». Sur le chiffre de la dot, personne n’était d’accord ; et les appréciations allaient de 2.000 à 35.000 francs. Enfin, au bout d’un mois, on racontait partout qu’Hélène était déjà « dans un état intéressant ».

Pourtant, comme l’habitude vient vite et que les curieux aiment les nouveautés, on parla bientôt d’autre chose. Précisément à ce moment-là, les événements vinrent détourner l’attention. On apprit tout à coup que madame Ansermier avait demandé son divorce. C’était son mari qui la trompait. Avec qui ? Avec une femme de Bouchy, la veuve d’un vétérinaire. Mon Dieu ! est-ce possible ? Elle est allée vers un avocat, elle lui a dit : « Quels sont les moyens de divorcer ? j’ai à me plaindre de mon mari. » L’avocat « avait pris la chose en mains ».

On se représente assez une petite ville de deux mille habitants. Outre le syndic, les municipaux, et les fonctionnaires de toute espèce, la « bonne société » se compose encore de quelques gros propriétaires. Les modes, quand elles arrivent, sont vieilles de deux ou trois mois. L’imprimeur qui imprime le journal de la ville, paraissant chaque samedi, est en même temps libraire-papetier et sa vitrine est pleine de cartes postales illustrées. Dans la boutique du tapissier, on commence à voir des meubles « de style moderne ». Mais on trouve tout l’ancien temps à l’enseigne des deux auberges qui se font vis-à-vis, la Croix-Blanche et l’Écu. Et dans les rues aussi où les maisons n’ont pas changé. Il y a bien un parti socialiste, mais peu nombreux encore et qui se dit socialiste plutôt qu’il ne l’est réellement. Les deux vrais partis sont les libéraux et les radicaux. Tout est encore bien à sa place ; on sait ce qu’on vaut et on est pesé ; les uns montent, les autres descendent, selon l’argent qui vient ou s’en va, l’intelligence, les relations, les principes de la morale. Et c’est ainsi qu’Émile, ayant fait un beau mariage, trouva, en rentrant, comme on dit, sa situation bien améliorée.

Pendant l’absence des époux, madame Buttet avait préparé pour eux la grande chambre sur la rue. Avec un second lit qu’on avait acheté et une petite toilette à jupe de cretonne, son principal ornement était l’ancien tapis du salon. Quoique un peu usé et fané par place, il donnait pourtant un air confortable à la pièce. Elle n’avait pas la belle vue qu’ont les chambres du devant. En se penchant à la fenêtre, on apercevait les Lignières en enfilade. Vis-à-vis, il y avait une petite maison basse. Là habitait madame Ménétrey chez qui l’État plaçait en pension les orphelins tombés à sa charge. On voit un fumier de chèvre près d’une pompe peinte en bleu, un platane et une brouette retournée, trois fenêtres à petits rideaux, et un poulailler adossé au mur. Or le coq chantait tout l’été au petit matin, et quelquefois pendant la nuit, étant trompé par la lune. Plus tard, quand le grand soleil est venu, les poules qui lèvent la patte, poussent un cri rauque, étonné, aussitôt repris et ainsi tout le long du jour, et les plumes claires brillent derrière le treillis de fil de fer et les lattes pas rabotées. À onze heures, les petits pensionnaires rentraient de l’école ; ils étaient quatre, tondus de près, ayant des culottes de milaine, des socques et même en été des bonnets d’astrakan. Les deux plus grands soignaient la chèvre, les deux autres portaient l’eau et cassaient les fagots.

Comme il arrive souvent dans les vieilles maisons, les chambres n’étaient pas au même niveau. Elles semblaient mises au hasard l’une à côté de l’autre, tantôt carrées, ou tout en longueur, ou bien triangulaires, avec des paliers de deux ou trois marches et beaucoup de corridors. Un calorifère était installé dans le vestibule ; il était d’un système compliqué, le feu prenait de haut en bas, d’étroits carreaux de mica garnissaient le devant, et une tête de Minerve casquée, en métal poli, était vissée sur le couvercle. L’hiver, on ouvrait les portes des chambres pour que la chaleur pénétrât partout. On faisait avant l’automne, quand les prix sont bas, la provision d’anthracite. Madame Buttet se lamentait toujours sur la place perdue. En effet, c’était plein de coins et de recoins qu’on n’utilisait pas.

— Quel nid à poussière ! disait-elle. On ferait trois appartements avec celui-là et on y serait plus à l’aise. Une fois qu’on a fini à un bout, il faut recommencer à l’autre, je ne suis jamais tranquille.

La maison lui venait de son mari, avec des vignes qu’elle avait vendues.

— Ah ! reprenait-elle, si mon pauvre mari m’avait écoutée, il m’aurait débarrassée de ce souci avant sa mort. Un homme s’en tire encore, mais une femme seule ! Et si je n’avais pas mes souvenirs ici…

Cependant, mieux que personne, elle s’entendait à gérer son bien. Le père Borle payait un bon loyer, elle tirait profit même de la remise ; elle savait distinguer entre les dépenses nécessaires et celles qu’on peut éviter, raccourcir les mémoires des maîtres d’état, choisir les meilleurs placements. Aussi, quand Émile fut là, elle ne permit pas qu’il se mêlât de rien. Les gens avaient deviné juste, elle continuait à mener tout dans le ménage. Elle s’était dit : « J’entends rester la maîtresse. » On ne doit jamais céder ; céder une fois, c’est céder toujours. Et il est bon en outre que chacun, dans une famille, ait ses petites occupations.

Celles d’Émile étaient d’aller deux fois par jour à son bureau et de gagner le plus d’argent qu’il pouvait. Quand les chemins étaient mauvais, il trouvait sur le paillasson les pantoufles qu’Hélène lui avait brodées et madame Buttet veillait à ce qu’il les eût aux pieds pour entrer dans l’appartement. Il avait deux sortes d’habits, une pour la semaine, l’autre pour le dimanche ; les plus vieux étaient réservés pour les courses dans la campagne. Enfin on lui défendit de fumer la pipe comme il faisait quelquefois.

Quant à Hélène, sa vie demeurait après le mariage ce qu’elle avait été avant. Elle avait depuis longtemps appris à obéir et ne souffrait pas d’obéir. Peut-être même qu’elle aimait à obéir, parce que, pour certains caractères, il n’y a rien de plus pénible que de prendre une décision.

Une fois par semaine, on faisait la petite lessive, celle du linge de corps. La grande, celle des draps, des nappes et des grosses pièces, n’avait lieu que tous les trois ou quatre mois, suivant la saison.

Chaque samedi, sitôt ses pensionnaires partis pour l’école, madame Ménétrey arrivait. Sa jupe relevée découvrait ses grosses bottines à élastiques, toutes tordues par un long usage, et un peu de ses bas grossiers en coton brun. Tout de suite elle troussait ses manches et remplissait le cuveau.

La chambre à lessive était dans la cour, à côté de la remise. Les bûches craquaient et les étincelles, depuis le foyer, sautaient jusque sur les dalles. Madame Ménétrey savonnait, frottant des deux mains, tordant, rinçant, tordant de nouveau ; puis lançait sur le tas, qui montait toujours plus, la chemise ou la serviette. De temps en temps elle se redressait, avec un soupir ; les reins lui faisaient mal. Une grosse vapeur s’échappait de la chaudière, secouant le couvercle et sortait par la porte, en haut sous le linteau, comme un large ruban effrangé par le bout. Et tout était dans la buée, madame Ménétrey, les cuves, les murs, et tout était brouillé et gris comme un dessin au crayon effacé.

Quelquefois madame Buttet survenait, pour voir où en était l’ouvrage. Alors madame Ménétrey recommençait ses plaintes. Elle était bien pauvre, elle s’usait trop, elle crachait le sang.

— Hé oui, disait-elle, je ne durerai plus longtemps. J’ai une « gastrite de l’estomac » qui me ronge, comme si j’avais bu du vinaigre qui me brûle dans la bouche, et le matin j’ai la langue aussi épaisse que la main.

— Avez-vous fait ce que je vous ai dit ? répondait madame Buttet.

— Ah ! madame, j’ai tout fait, rien n’y sert. C’est de repos que j’ai besoin, de bien manger, de bien boire et de dormir à ma faim. Eh bien, ces enfants ils ne sont pas méchants, et j’y suis pourtant bien attachée, mais ce qu’ils vous coûtent de peine ! Et qu’est-ce que l’État donne pour la pension ? Trente francs par mois, nourris, blanchis, logés, habillés. Est-ce assez ? disait-elle.

Elle agitait, tout en parlant, ses mains pelucheuses et violettes où les ongles étaient courts et blancs, puis d’un mouvement brusque reprenait son savon.

L’après-midi, on étendait la lessive. D’un arbre à l’autre le cordeau faisait tout le tour du jardin. Lucie apportait la seille de bleu, on la posait sur l’herbe. Prenant le linge entre ses doigts, madame Ménétrey le plongeait dans la seille et puis le ressortait en l’air, et il ruisselait là, fixé avec des pinces, s’éclaircissant à mesure que le bleu s’égouttait. Bientôt la corbeille était vide. De loin, parmi le vert des feuilles, toutes ces taches blanches, on aurait dit des flaques de neige. La toile se ridait en séchant comme la peau des pommes. Ou bien un petit vent soufflait et tout se mettait à danser. On voyait les serviettes se gonfler ; surtout les chemises étaient drôles, car elles se remplissaient d’air comme s’il y avait eu un corps dedans ; et leurs bras qui pendaient faisaient de grands gestes, pendant que le prunier rebroussé était de deux couleurs, gris et noir.

Chaque dimanche on allait à l’église ; avant chaque repas on faisait la prière. Une autre chose essentielle était chaque jour les « commissions ». Des deux épiciers, Barreau et Giroud, l’un était bon pour le café, le thé, les épices, le sucre ; l’autre, pour les pâtes, le riz et les marchandises d’usage courant. Tantôt donc c’était chez Giroud, tantôt chez Barreau qu’on allait faire les emplettes. Madame Buttet prétendait ainsi ne pas faire de jaloux. Elle se trompait, elle en faisait deux à la place d’un ; car les boutiques étant voisines, les deux hommes se surveillaient tout le temps à travers le vitrage ; et chaque client qui leur échappait leur semblait volé par le concurrent. À cause de cette jalousie commune, ils avaient fini par se ressembler, le teint tout jauni de bile.

D’ailleurs, le commerce d’Arsens, surtout le commerce de fin, fait difficilement ses affaires, depuis que tous ceux qui « peuvent » vont à Genève ou à Lausanne pour leurs emplettes. Il ne lui reste guère d’acheteurs que les campagnards, les jours de marché ou les jours de foire. Et il a beau réclamer, le commerce, c’est en vain ; on n’empêche pas les gens d’agir à leur tête, de sorte qu’en définitive, il n’y a guère que la boulangère, la bouchère et la charcutière qui soient contentes de leur sort.

Ces trois dames avaient connu Hélène toute petite. Madame Blanc, la boulangère, tellement grosse que son menton semblait posé sur sa poitrine comme un fruit sur un plat, était toujours de bonne humeur. Madame Raymond, la bouchère, presque aussi grosse qu’elle, avait au contraire la graisse triste. Madame Tschumi, la charcutière, tenait un grand couteau.

— Eh ! bonjour, madame, qu’y a-t-il à votre service ?… Et comment allez-vous par ce vilain temps ?… Allons, tant mieux. Et votre mère, comment va-t-elle ?… Vous lui ferez mes amitiés.

On était là presque entre amies ; la sonnette sonnait au-dessus de la porte ; selon l’endroit cela sentait la croûte chaude, la saumure acide et piquante, ou l’odeur fade de la viande.

Quelquefois aussi, en sortant de chez madame Blanc, comme l’étude était dans la même maison, Hélène montait chez son mari. Elle poussait la porte ; Cavin se levait à moitié de dessus sa chaise, et restait ainsi, ne sachant que dire. Presque toutes les fois, le notaire était occupé ; et ou bien Hélène repartait tout de suite, ou bien elle attendait un petit moment ; dans ce cas, Cavin lui offrait une chaise ; et elle regardait dehors, pendant que l’autre se remettait à écrire. Le ciel passait sur les maisons qu’on voit, qui s’étagent avec le clocher et la tour ; mais du fond de la chambre on n’aperçoit plus rien que les toits voisins et l’appartement du docteur Beausire, qui est vis-à-vis, au fond de la place. Enfin le client s’en allait, c’était ordinairement un homme en blouse, qui tenait un fouet ou une canne d’épine, et remettait soigneusement avant de sortir son portefeuille dans sa poche.

— Ah ! c’est toi, disait Émile.

Elle ne faisait que s’arrêter, comme on dit, et ne s’asseyait même pas pour ne pas se mettre en retard.

— Je suis seulement venue te dire bonjour en courant.

— Et comment vas-tu ce matin ?

— Au moins je ne t’ai pas dérangé ?

Elle avait cette année-là un chapeau de feutre plat, avec une plume de coq, plantée obliquement dans le ruban.

— Adieu, disait-elle tout à coup ; mais tu tâcheras d’être à l’heure.

Elle avait ainsi par moment un peu de vivacité qui tombait vite. Elle redescendait les Lignières. Presque toujours, en arrivant à la maison, elle trouvait le père Borle qui la guettait sur le pas de la porte. Parce que, dans la vie, il ne faisait plus attention à rien qu’au prix des choses et n’avait plus qu’une idée, acheter le moins cher possible. Ses lèvres tremblaient d’impatience. Il l’arrêtait au passage :

— Combien les œufs ce matin ?

Sa voix semblait venir du fond de son ventre et, sa casquette à visière enfoncée jusqu’aux oreilles, tirait ses gros sourcils vers en haut :

— Combien les légumes ? Et le beurre a-t-il baissé ?

On le comprenait à peine, car il n’avait plus de dents ; et puis dès qu’il avait parlé son catarrhe le reprenait ; ses yeux se remplissaient de larmes, il devenait violet et un fil d’argent pendait au coin de sa bouche. Mademoiselle Borle accourait :

— Bonjour, Hélène, disait-elle. Encore mon vieux qui t’ennuie. Allons ! rentre, papa, ton lait de poule t’attend.

Mademoiselle Borle était une fille bien courageuse. À côté de son père à soigner et du ménage à diriger, elle avait encore chez elle deux jeunes filles à qui elle donnait des leçons. Elle s’acquittait de sa tâche sans en tirer gloire ni vanité, comme quelque chose de très naturel.

Les vendanges furent tristes cette année-là, il plut continuellement. Cependant, à la fin d’octobre, le soleil ayant reparu, on fut invité chez les Baud, aux Allinges. Chaque année, au printemps, en été et en automne, les invitations revenaient et madame Buttet n’en manquait pas une, car elle était fière de sa parenté. Les Allinges sont en effet un des plus beaux domaines du district.

M. Baud, mort depuis longtemps, avait laissé deux fils et une fille. La fille était mariée, l’un des garçons ingénieur en Belgique ; René vivait avec sa mère.

Un dimanche donc, après le sermon, on se mit en route. Il faisait doux, beaucoup de gens étaient sortis pour prendre l’air. On rencontra l’officier d’état civil qui promenait ses deux demoiselles, le sergent-major de gendarmerie dans son bel uniforme, avec ses souliers bien cirés ; enfin, madame Gailloud. Elle portait encore sa robe en voile champagne et son chapeau noir de la noce.

Sur la place, des jeunes gens faisaient le cercle. C’étaient des ouvriers boulangers, des électriciens, des commis de magasin qui se réunissent ainsi le dimanche. Ils fument, ils causent, ils vont boire. Ou bien il y en a un qui sort sa musique à bouche et se met à jouer un air.

Arsens est précisément à la limite du vignoble : au-dessous sont les vignes, au-dessus, les prés et les bois. On voyait encore à la porte des pressoirs les cuves qui avaient servi pendant la vendange ; mais, à part le rouge dans quelques maisons, tout le vin déjà était encavé.

Madame Baud fut très aimable ; du reste, comme disait sa cousine, elle était installée exprès pour recevoir. Dans ces vieilles maisons, à la vérité, tout est vaste, tout y est fait pour vivre en famille, le père, la mère, les enfants, les petits-enfants. Le bâtiment est orienté au midi, il a sept fenêtres de façade ; les caves en occupent tout le bas. Il n’y a qu’un seul étage sous un haut toit qui avance et d’immenses greniers. L’habitation du fermier se trouve un peu plus en arrière.

Quand on eut dîné et pris le café, on fit un tour dans le jardin. À cause du vent, les tilleuls n’avaient plus de feuilles. Les troncs rangés à la file se levaient tout droits jusqu’à une grande hauteur ; alors ils étendent deux bras noirs ; et les petites branches avec le ciel derrière, semblent les mailles d’un filet. Déjà le gazon était jaune ; dans les plates-bandes, il ne restait presque plus de plantes : rien qu’un trou par-ci par-là, marquant la place de celles qui avaient été mises à l’abri ; ou bien des feuilles d’iris gluantes, des oignons qui sortaient de terre ; et les boutons de roses étaient devenus tout durs.

Pourtant on admira beaucoup les chrysanthèmes. Ils étaient aussi hauts que des personnes et serrés par une ceinture d’osier, si bien qu’on aurait dit des dames en robe verte et à chapeaux de couleur. Ce sont des couleurs en dehors des autres ; du roux comme du vieux cuir, du jaune comme le miel, du blond comme une peau de femme ; certaines fleurs avaient le cœur plus foncé et les pétales plus clairs ; d’autres étaient d’un blanc pur, comme du duvet de cygne.

— Quelles belles fleurs quand même ! ces chrysanthèmes, dit madame Buttet.

— J’aime surtout les jaunes, dit Hélène.

Émile ajouta :

— On n’en voit pas beaucoup comme les vôtres.

— Seulement, répondit madame Baud, c’est René qu’il faut féliciter, c’est lui qui les soigne.

— Ah ! c’est René, reprit madame Buttet, eh bien, René, tous nos compliments.

René qui était flatté se lança alors dans une longue explication. Grâce aux progrès de l’horticulture, les jardiniers chaque année inventent de nouvelles espèces. Mais les premières venaient du Japon. Le grand avantage est que les chrysanthèmes fleurissent très tard, quand toutes les autres fleurs sont passées. Puis il cita les noms.

Il était habillé avec élégance, ayant un veston de drap gris, un col très haut et une cravate papillon. Il était ce qu’on appelle, et exactement, un joli garçon ; il le savait bien.

— Voilà, dit Émile, quand vous aurez des chrysanthèmes de trop, vous nous en donnerez quelques-unes.

— On dit : un chrysanthème, dit madame Buttet.

Bientôt on rentra prendre le thé. Il fut servi sur une nappe à dessins rouges. La théière, le sucrier étaient d’argent, les tasses en porcelaine et dorées sur le bord, l’eau chauffait dans une bouilloire de cuivre. Madame Buttet aimait ce luxe. Et elle en était réjouie et affligée en même temps, n’ayant pas d’aussi belles choses.

On parla du pâtissier d’Arsens qui avait déjà fait deux fois faillite, du pasteur Gaudin qui « tournait difficilement » ; du renchérissement de la vie, de l’accroissement des impôts ; d’un roman contre l’alcoolisme intitulé Face à l’Ennemi, où un ouvrier mécanicien, honnête et doux, mais faible, cédant à la tentation, finissait par tuer sa femme dans un accès de délire. On parla de choses et d’autres, et l’après-midi s’avança. Puis, comme René Baud était sorti avec Émile et qu’Hélène les accompagnait :

— Pauvre fille ! dit madame Buttet, elle a bien pleuré le soir de son mariage, quand il a fallu partir. Elle ne m’avait jamais quittée, je la comprenais si bien. On se souvient, n’est-ce pas ? de soi-même et c’est le moment qui coûte le plus.

— Mon Dieu, dit madame Baud, mon pauvre mari s’était bien moqué de moi. Il est vrai que j’étais toute jeune.

— Moi, je me suis vite consolée. Et puis ces chagrins-là ne durent pas longtemps. On en voit bien d’autres plus tard.

— Vous avez raison, on en voit bien d’autres.

Madame Baud soupira.

— Ce qui m’étonne chez Hélène, reprit madame Buttet, c’est que le mariage l’a laissée la même. J’ai toujours ma fille à moi.

— Ah ! vous êtes bien heureuse. On ne sait jamais ce qui peut sortir d’un mariage.

— N’est-ce pas ?

— Surtout, dit madame Baud, qu’on a peut-être plus à craindre avec les filles qu’avec les garçons.

— Un gendre, pourtant, vous savez, ils ne sont pas toujours faciles.

— Oh ! vous ne pouvez pas vous plaindre.

— Je reconnais qu’Émile a beaucoup de qualités.

— Et ils ont l’air de s’accorder si bien.

— Ils ont presque le même caractère.

Dehors les feuilles tombaient, une, une et encore une ; marquant ainsi que l’ombre approche et le repos pour l’arbre, quand le fruit a mûri et qu’il est retranché.

— Elle est si facile, cette Hélène ; elle est même trop facile. Comment vous expliquer cela ? Elle ne réagit pas assez ; elle se laisse toujours faire. J’ai quelquefois même un peu peur. Elle a une si petite santé. Elle me rappelle tant notre tante Alice.

— Ah ! cette tante Alice ! dit madame Baud, elle était trop bonne.

La jeunesse revenait, on se prépara au départ. René avait détaché le chien ; il tournait en aboyant autour de son maître ; un chat effrayé grimpa dans un arbre. Le chemin qui mène des Allinges à Arsens est un chemin de traverse et il est mal entretenu. Dès qu’il pleut, de grandes flaques jaunes l’envahissent ; elles brillent toutes ensemble quand le jour commence à pencher. On descend entre les haies, on traverse un petit bois ; et, après qu’on a tourné sur la gauche, on aperçoit la ville tout à côté de soi ; elle reste longtemps cachée et puis se montre tout à coup.

Madame Baud, René et madame Buttet étaient en avant, Émile allait avec sa femme. Il y avait partout une petite brume. Les arbres les plus rapprochés étaient encore nets et bien dessinés ; plus loin, ils l’étaient déjà moins ; puis on ne voyait plus que des formes confuses, et le Jura était caché.

Mais le soleil qui se couchait fit soudain une déchirure. Une grande étendue parut ; de longues pentes montent du lac et le mouvement du terrain n’est pas régulier ; il s’élève par étages qui sont posés l’un sur l’autre, avec des espaces plats. Les routes vont et viennent, se croisant ; quelque chose brillait, c’était un clocher ; les champs labourés étaient roses, les prairies broutées avaient la couleur d’un drap vert fané ; et le lac s’étend au-dessous : on distinguait sur le rivage, à l’endroit où il fait sa courbe, une petite ville assise.

Les choses sont là immobiles, elles se sont abandonnées. Alors le cœur a besoin de s’ouvrir, étant solitaire et souffrant. C’est ces vues du soir dans l’humide automne. Émile vit qu’Hélène avait quelque chose à lui dire. Mais il ne lui demanda pas ce qu’elle voulait et elle paraissait ne pas oser parler non plus. Ils longeaient un verger plein de petits pommiers, dont les troncs étaient blanchis à la chaux. Elle s’enhardissait un peu, mais elle tardait encore ; puis leva ses regards sur lui ; et lui, il se rapprochait d’elle à cause du secret qui allait venir, l’ayant deviné. Enfin elle dit :

— Écoute, Émile.

— Qu’est-ce que tu veux, ma chérie ?

— Écoute, dit-elle… c’est que je ne sais pas si tu seras content.

— Dis toujours.

Elle reprit tout de suite :

— Je crois qu’on aura un bébé.

C’était bien ce qu’Émile attendait ; c’est ce qu’il espérait surtout du mariage ; et on attend ce qu’on espère. Aussi il ne fut pas précisément surpris ; il eut pourtant une secousse ; il y a des moments où on vit réellement, les autres n’étant guère qu’une répétition où le cœur se trouve endormi. Émile ressemblait à un homme qui est réveillé tout à coup. Son premier mouvement fut de serrer sa femme contre lui, cependant il ne le fit pas. Et il aurait voulu pouvoir inventer une phrase, une tendresse, un mot bien doux, mais il ne le put pas non plus, parce que les paroles, pour ces choses-là, sont trop difficiles.

— Au moins, dit-il seulement, songeant aux précautions qu’on prend dans ces circonstances, au moins tu n’es pas fatiguée ?

Elle répondit que non et éprouva un grand soulagement. Elle avait imaginé qu’il se fâcherait peut-être, c’est pourquoi elle avait eu peur. Et il ne se fâchait pas, au contraire. Il était bon ; elle l’aimait.

Le soleil avait disparu et le jour baissa d’un seul coup comme quand on souffle une lampe ; en même temps, la brume revenait, comme épaissie. Les corbeaux criaient sur les champs, faisant de grands cercles avant de s’abattre. De temps en temps, par une porte ouverte, on apercevait dans une écurie un falot pendu et les croupes rousses des vaches bien alignées sur un fond noir.

Au petit bois, madame Baud et René s’en retournèrent. Dans le petit bois, c’était déjà à peine si on distinguait le chemin. On marchait dans les feuilles mortes ; on en avait jusqu’aux chevilles ; le bruit qu’elles font est pareil à celui de l’eau sur les pierres. Et Émile dit à sa femme :

— Donne-moi le bras, appuie-toi bien.

Une fois qu’on eut soupé, on s’installa au salon, comme on faisait tous les dimanches. D’habitude, les deux dames jouaient au jeu de l’Alma et Émile lisait la Famille ou le Magasin Pittoresque. Ce soir-là, par exception, le jeu fut laissé de côté, la Famille resta fermée. Ils causèrent. Madame Buttet était contente de sa journée, Hélène aussi semblait heureuse. Et lui aussi était heureux.

Alors, parce que le bonheur donne un élan pour vivre, il se mit à arranger les choses dans sa tête. Regardant en arrière de lui, il se figurait son enfance. La maison était derrière l’église. Il avait été longtemps dans un tenteben, c’est-à-dire un instrument de bois à roulettes où on attache les enfants qui ne savent pas encore marcher. À l’école, ils étaient quarante dans la même chambre. Il avait grandi ; comme il était intelligent, on l’avait fait étudier.

Un jour sa mère était morte. Ensuite venait une époque obscure où tous les jours se ressemblaient. Il apprenait les textes de lois ; il passait un examen ; il entrait en stage à Morges. Sept ou huit ans s’en allaient ainsi. Et après sa mère, son père était mort ; avec le petit héritage il avait ouvert son étude à Arsens.

Et maintenant il regardait en avant : qu’est-ce qu’il aurait pu désirer de plus que ce qu’il avait ? La clientèle était venue, les affaires marchaient bien ; enfin il était marié. Et, à présent, allait venir ce garçon, car ce serait un garçon ; ce garçon, un baptême. Comme madame Buttet était dans les personnes les plus considérées de la ville, il aurait peut-être des chances d’entrer dans la municipalité ; à trente-cinq ans, on est encore jeune, il avait du temps devant lui. Peu à peu les situations deviennent plus solides ; et quand on est municipal, il est facile d’être syndic. D’autre part, l’enfant grandirait ; on en ferait un médecin. Peut-être un second garçon, un troisième, et une fille pour finir. C’est ça ! trois garçons, une fille.

Hélas, Hélène s’était trompée. Pendant un temps, Émile n’y voulut pas croire, bientôt il y fut obligé. Alors il eut beau se raisonner, car elle était bien innocente, il lui en voulut néanmoins un peu. « Pourquoi, se disait-il, n’a-t-elle pas attendu d’être sûre pour parler ? Elle a eu tort », se disait-il.

Quant à Hélène, elle tomba malade, parce que chez elle toute espèce de chagrin ou de tristesse agissait ainsi sur le corps. D’ailleurs l’hiver venait ; et elle avait pris froid. Elle toussa de nouveau, une grosse toux sèche ; elle eut de la fièvre ; le docteur Beausire la fit mettre au lit.

Il prescrivit des calmants, parla d’un régime, conseilla une alimentation abondante, le repos, le laitage et ne se prononça pas en définitive sur la nature du mal. On aimait à le voir écrire avec un crayon d’or sur son carnet de cuir. Il savait relever le moral de ses malades.

Un matin, justement, comme il rentrait de sa tournée, Émile le rencontra à la porte du Cercle ; ils y entrèrent un instant. Onze heures venaient de sonner, la salle était encore presque vide. Les fenêtres ouvrent sur deux rues des deux côtés de la maison, le billard s’aperçoit dans la pièce voisine. Les tables sont de noyer poli ; les journaux à manches de bois étaient alignés dans le râtelier.

Le docteur posa sur une chaise le petit sac qu’il avait à la main ; et on commanda deux madères. M. Milliquet, le tenancier, les apporta lui-même sur un plateau de nickel. Il était gros, avec une impériale noire et un bonnet de velours. Là-dessus, on causa un peu politique.

Dans la salle d’en bas, qui est la salle à boire, les gens entraient et ressortaient. M. Milliquet redescendit. Et le docteur Beausire ayant demandé à Émile des nouvelles de sa femme, elles étaient meilleures en somme, pourtant la toux ne passait pas. Qu’est-ce que le docteur en pensait ?

— Ça ne va pas si vite, dit-il, il faut de la patience.

Il reprit :

— Je connais votre femme depuis dix ans, elle n’est pas d’une constitution très robuste, elle a besoin de précautions.

Mais il y avait une autre chose qu’Émile aurait voulu savoir ; voilà, ce n’était pas facile à dire. Cependant, dans un mariage, il est naturel qu’on ne reste pas toujours sans enfants. Et, pour cette fois, est-ce qu’on pouvait encore espérer ?

— Ah ! dit le docteur Beausire, je ne crois pas pour cette fois.

On se trompe, c’est si fréquent, disait-il. La femme n’a pas la raison de l’homme. Supposez qu’elle vienne de se marier, toute sa vie est transformée. Et elle en est encore à sa première expérience.

Seulement, pour une autre fois ? Pour une autre fois, c’était différent. Et encore Hélène était anémique, elle ne devait pas se dépenser.

Le docteur Beausire continua :

— Et tout cela dépend surtout de vous.

À mesure que le matin s’avançait, la rue devenait plus bruyante. Les garçons boulangers qui ont sorti le pain du four s’amusent devant la boutique. En face, Hauser le cordonnier donnait à manger à ses canaris. Des femmes s’appellent, les enfants crient.

Le Cercle lui-même commençait à se remplir. On vit entrer M. Dévin, un des professeurs du Collège ; il avait un vieux veston brillant aux coudes et un pantalon qui tombait, faisant des plis sur la bottine. Puis M. Curchod, gros propriétaire des environs, qui fumait des cigares chers avec un anneau de papier rouge. D’autres encore, les habitués, c’est-à-dire le préfet, le second notaire Rayroud, le receveur, car tous ces messieurs venaient chaque jour à la même heure prendre l’apéritif.

Mais le docteur vida son verre, reprit son sac et se levant :

— Voyez-vous, ajouta-t-il, dans un état de santé comme celui de votre femme, le mieux encore est de ne pas vouloir trop en exiger.

Il souriait en parlant ainsi, peut-être pour laisser entendre plus encore qu’il n’en disait, et s’en alla rapidement.

Quelqu’un frôla Émile du coude ; on le saluait, il fut obligé de répondre, il n’eut pas le temps de bien réfléchir ; et ses idées tristes ne durèrent pas. Lorsqu’il se trouva seul, elles lui revinrent, puis passèrent encore.

Hélène du reste avait repris des forces. Émile se disait : « Les docteurs se trompent. » Il avait le caractère si indécis. Et puis la vie de tous les jours recommença.

Il se levait à sept heures. S’étant assis sur son lit, il bâillait et sortait lentement les jambes de dessous les couvertures. Il faisait froid, il avait un frisson. Le petit jour dehors était tout gris et terne. Bientôt il fallut allumer la lampe. Déjà cependant madame Buttet allait et venait dans l’appartement, le laitier arrivait aussi ; il fallait se dépêcher. Hélène suivait son mari des yeux pendant qu’il faisait sa toilette.

Il avait l’air bossu à cause de sa chemise qui gonflait par derrière. Quand il se lavait la figure, la mousse du savon coulait entre ses doigts, tandis que ses cheveux collés se tenaient tout droits comme des pinceaux. Il passait son gilet et ses bras remuaient en l’air. À la fin il se trouvait habillé ; il mettait sa montre dans sa poche.

— Je ne sais pas pourquoi cette montre retarde.

— As-tu peut-être oublié de la remonter ?

— Comment veux-tu ? puisque c’est tous les jours.

Avant de sortir, il allait embrasser sa femme. Elle n’avait pas encore appris ; elle ne tendait pas la bouche, mais se tournant sur l’oreiller, c’était la joue qu’elle donnait ; une joue toute froide. Il se demandait quelquefois : « Est-ce une femme ainsi qu’il m’aurait fallu ? »

IV

Seulement c’est une question comme on s’en pose dans les moments de découragement, parce qu’on ne peut pas être heureux toujours, même avec quelqu’un qu’on aime beaucoup. Et quelqu’un se dira peut-être : « Il va vivre comme il a prévu, ce notaire ; sans doute qu’il aura ce qu’il a désiré, parce que ce qu’il a désiré était en somme raisonnable. Ils vont aller, les deux, comme ils ont commencé d’aller ; ils vont aller longtemps ensemble. Et il ne se passera rien. »

En effet, il y a beaucoup de vies qui sont ainsi, la plupart même sont ainsi ; mais il se passa quelque chose : ce fut que Frieda arriva.

Généralement madame Buttet attendait, pour fondre le beurre, le temps où les vaches sont à la montagne, parce qu’alors il est meilleur, c’est du lait d’herbe et non de foin ; mais, cette année-là, par exception, au mois de février déjà, sa provision se trouva épuisée.

On dut aller pour une fois à la laiterie, et cette fois décidément tout tourna mal. On avait rempli la marmite, on la mit sur le feu ; en la vidant dans la toupine (c’est une grande jatte en terre), Lucie fit une maladresse, la toupine se renversa et se cassa sur le carreau. Cinq francs de beurre jetés loin !

Il y avait longtemps que madame Buttet voulait changer de bonne. Et Lucie eut beau prier, protester, supplier, elle reçut son congé.

Il fallut donc bien s’occuper de se procurer quelqu’un pour la remplacer. Mettre des avis dans les journaux n’est pas quelque chose de bien sûr. Le meilleur moyen est de s’adresser à ses connaissances. Au thé de madame Gaudin, qui était toujours très couru, la question fut débattue. Ces bonnes du pays, il est si difficile d’en trouver maintenant ; elles s’en vont toutes dans les hôtels, elles ont tant de prétentions ! Ou bien on les prend à seize ans, on les forme ; dès qu’elles savent leur service, elles veulent « qu’on les augmente » ; elles s’en vont si on refuse.

Mais madame Gaudin avait une idée.

— Voyez-vous, dit-elle à madame Buttet, ce qui vous conviendrait le mieux, c’est quelqu’un qui aurait de l’usage. Et ces filles de la campagne en ont si peu. Vous ne prendriez pas plutôt une volontaire ? J’aurais une adresse.

Madame Buttet hésita. Une volontaire ? elle n’en avait jamais eu, il y a le pour et le contre. La question d’économie finalement la décida : la volontaire fut engagée. Son père était chef de gare dans une petite ville du canton de Soleure.

Pour commencer avec le mois, on avait fixé au premier avril la date de son arrivée. Madame Buttet elle-même alla la chercher à la gare et elle s’y trouva longtemps à l’avance, étant pleine d’anxiété. Avec ces nouvelles figures, c’est de l’inconnu qui entre chez nous. Frieda Henneberg devait prendre le tramway de midi et quart. On vit approcher la caisse jaune, avec sa barre de fer qui glisse le long du fil et grince. Deux ou trois personnes d’Arsens en descendirent d’abord ; puis une grande fille tenant une valise. Madame Buttet se nomma. Ensuite, un homme d’équipe ayant chargé sur son épaule la malle noire à clous de cuivre, elles prirent par la Grand’Rue. Cinq minutes après elles étaient à la maison.

Frieda Henneberg n’avait pas du tout l’air étonnée, ni même gênée. D’ordinaire le voyage fatigue et on est décontenancé ; elle pas. Elle ôta ses gants de fil blanc, son manteau beige et son chapeau.

— Venez que je vous conduise dans votre chambre, dit madame Buttet.

On n’avait pas osé lui donner la chambre de Lucie, car une domestique qui est payée n’a pas le droit de se plaindre, tandis qu’une volontaire n’est pas payée ; elle travaille en échange de son entretien. Aussi avait-t-on déménagé pour elle la chambre de débarras ; elle était près de la cuisine, on y entrait par la porte qui se trouvait au fond du corridor. Et ce qui amusait était le papier, un papier ancien avec une scène de diligence, répétée tout le long du mur. La grande voiture s’arrête devant l’auberge, un chien aboie, le postillon joue de la trompe, un voyageur passe la tête par la portière, et sur le perron se tient l’aubergiste qui a son bonnet à la main.

— Voilà, dit madame Buttet, si vous voulez vous rafraîchir… Nous vous attendrons pour le dîner.

Frieda comprenait mal le français, elle le parlait plus mal encore, ne l’ayant appris qu’à l’école, et c’est précisément pour se perfectionner dans la langue, comme on dit, que ces jeunes filles d’Allemagne viennent dans la Suisse romande. Toutefois elle faisait comme si elle comprenait. Elle secoua la tête et répondit :

— Foui.

Bientôt après, on heurtait à la porte de la salle à manger. Elle entra. Sa robe était de drap vert avec des parements de velours aux manches ; le devant du corsage s’ouvrait sur une espèce de faux gilet en satin crème ; elle avait une grande chaîne d’argent, une ceinture à boucle de métal et des bottines de cuir jaune.

— Eh bien, dit madame Buttet, voilà Frieda Henneberg. Je suis sûre que tout ira bien et qu’elle ne s’ennuiera pas trop avec nous.

Hélène lui serra la main, Émile fit de même. Pour la dernière fois, Lucie servait à table. Elle devait avoir pleuré tout le matin, car elle avait deux lignes noires, depuis les paupières jusqu’au coin des lèvres, qui marquaient le chemin des larmes. Subitement, elle se mit à sangloter.

— Ma fille, reprit madame Buttet, c’est ridicule ce que vous faites. Il faut réfléchir avant ses sottises et non pas après.

Elle ajouta :

— Ne faisons pas attention.

Puis elle demanda à Frieda :

— Avez-vous fait bon voyage ?

Frieda répéta :

— Pon voyache ?

— Oui ! dit madame Buttet, eine gute Reise ?

— Ach ! Ja… Merci.

Elle rit. Elle avait un rire clair qui montrait ses dents pointues ; jamais dans la maison on n’avait ri ainsi.

— Vous avez couché à Lausanne ? dit Hélène.

Madame Buttet traduisit.

— Ja, dit Frieda, ich habe da eine Freundin.

Ce qui veut dire : « J’ai là une amie. »

Elle parlait le bon allemand, mais avec l’accent de son dialecte, car chaque canton a le sien. Elle reprit en français :

— Froid !

— Oh ! oui, dit madame Buttet, il a fait froid, mais nous voilà à la fin de mars, le printemps est bientôt venu.

Émile dit :

— Vous avez lu dans le journal les prédictions de Capré ? Il annonce le beau jusqu’au 15. Ensuite de la pluie et du gel, tout le reste du mois. Espérons pour l’agriculture qu’il s’est trompé.

— Ils se trompent toujours, ces gens-là, c’est leur métier, répondit madame Buttet.

Et, s’adressant de nouveau à Frieda :

— Combien mettez-vous de temps pour venir de chez vous ici ?

Frieda expliqua qu’elle était partie la veille à une heure et qu’elle était à sept heures à Lausanne. On met longtemps, les trains ne vont pas vite, ils traversent une région montagneuse, tout le canton de Berne, le canton de Fribourg, la moitié de Vaud.

— Je ne connais pas tout ce pays, répondit madame Buttet.

— Moi non plus, dit Émile.

— Moi non plus, dit Hélène.

Cependant Frieda Henneberg regardait autour d’elle. Des meubles, elle pensa qu’ils étaient vieux, d’Hélène qu’elle devait être malade et de madame Buttet qu’elle ne serait pas commode. Quant à Émile, elle pensa de lui qu’il était probablement riche, étant notaire.

Lui, la regardait aussi par moments. Elle était beaucoup plus jolie en réalité que sur la photographie qu’elle leur avait envoyée. Elle avait des masses de cheveux, ils étaient blonds et roux aussi, ou plutôt blonds avec des reflets roux ; relevés par devant et sur les oreilles, noués par derrière en un gros chignon. Alors le front dessous paraissait très étroit et les sourcils faisaient une ligne droite. Elle avait aux joues un petit rond rouge comme une poupée ; la bouche était grande, le menton fort. Pour ses yeux, ils étaient bleus.

Émile la regardait donc et alors, tout à coup, il regarda sa femme. Quelle différence il y avait ! Un rapprochement et une comparaison se font ; ce qu’on n’a jamais vu se voit. Hélène lui parut plus pâle et plus maigre encore que d’habitude. Il remarqua, tout d’une fois, son peu de cheveux, la teinte bleue qu’elle avait sous les yeux, ses mains osseuses ; et, quand elle étendait les doigts, les tendons soulevaient la peau. Quelque chose de ralenti était en elle, qui devenait clair, évident. Et il pensa comme Frieda : « Elle est malade. »

Toutefois à ce moment-là ses pensées n’allèrent pas plus loin. On avait d’ailleurs fini de dîner. Et, tandis qu’Hélène surveillait Lucie :

— Écoutez, dit madame Buttet à Frieda, l’ancienne bonne doit partir à quatre heures. Vous avez tout le temps de mettre vos affaires en ordre. Je voudrais vous faire voir l’appartement.

Elles visitèrent d’abord les chambres à coucher ; dans chacune, on s’arrêtait, et madame Buttet expliquait le service. Comme elle parlait allemand pour se faire mieux comprendre, elle était forcée de chercher ses mots, et il lui fallait un peu plus de temps. Voilà, chaque jour on faisait une pièce « à fond » ; les six chambres prenaient six jours, une semaine tout juste ; le lundi suivant, on recommençait. À l’heure du dîner tout était en ordre. L’après-midi Frieda aurait son temps à elle ; ou bien quelquefois des raccommodages ; d’autres fois aussi des commissions. L’été à cinq heures et demie, l’hiver à six heures et demie elle devait être debout.

Dans le salon, on resta longtemps. C’était la pièce la plus soignée. À part les meubles remis à neuf et la caisse à bois en tapisserie, on voyait deux ou trois tableaux, une pendule en bronze et partout, sur les étagères, sur la table, sur la cheminée, des photographies de famille. On a de cette façon tous ses parents autour de soi. D’abord madame Buttet fiancée avec son fiancé ; elle était assise dans un fauteuil sculpté tenant un livre ouvert qu’elle ne lisait pas ; lui était debout derrière elle, avec des cheveux frisés, une moustache et un col très ouvert qui laissait voir son cou. Ensuite Hélène bébé dans une grande robe blanche, madame Baud, René Baud, d’autres cousins ; une grande barque du lac se trouvait posée sur un chevalet.

— Le salon, dit madame Buttet, nous le ferons toujours ensemble. On bat le tapis dans la cour.

Puis, passant le doigt sur le dessus du piano :

— Quelle poussière ! dit-elle encore. Mon pauvre ménage est bien négligé depuis quelque temps.

L’inspection continua. Après les chambres vint le bûcher et après le bûcher, la cave. Frieda voyait tout du premier coup d’œil et tranquillement donnait son avis.

— Chez nous, disait-elle, à la cuisine on ne brûle que du charbon. On boit de la bière, pas du vin.

Quant à la lumière électrique, on l’avait partout, c’était bien commode. Quant à la literie, on coud le drap de dessus à la couverture, on aime la plume. Madame Buttet répondait : L’électricité à Arsens ne marchait pas bien, souvent le courant était coupé. Et enfin, n’est-ce pas ? les habitudes varient avec les contrées.

— Et maintenant, Frieda, dit-elle, voulez-vous me faire un plaisir, ce serait de parler français.

Sans doute, les premiers temps, y aurait-elle de la peine, mais c’est en pratiquant que les progrès se font. Il n’y a qu’à persévérer.

— Plus un mot d’allemand, n’est-ce pas ?

Frieda voulait bien. À la bonne heure !

— Voilà qui est fait, dit madame Buttet, quand elle l’eut quittée, j’aime que ces filles sachent tout de suite à quoi s’en tenir. D’ailleurs j’ai idée que nous sommes bien tombés cette fois ?

Hélène tricotait, bougeant vite les aiguilles d’os ; une maille glisse, puis une seconde, puis une troisième ; une aiguille se couvrait pendant que l’autre se vidait ; et le fil en montant faisait rouler dans la corbeille le peloton de laine brune.

— Elle a l’air débrouillarde, poursuivait madame Buttet. Elle doit être active.

— Moi, dit Émile, je crois aussi qu’elle vous conviendra ; elle a l’air forte pour son âge.

C’était une phrase toute faite, comme il en avait une quantité. Beaucoup d’hommes sont comme lui et pensent avec les mots des autres.

Hélène dit :

— Oh ! non, moi je ne l’aime pas.

— Et pourquoi ?

— Je ne sais pas, elle est arrogante.

— Arrogante ?

— Elle a une façon de vous regarder.

— Tu te fais des idées, dit madame Buttet.

Émile s’était levé et tapotait du bout des doigts le baromètre. Il avait plutôt tendance à la hausse ; car, sur l’échelle de cuivre où sont gravés les chiffres, avec l’indication de ce qu’ils signifient, la colonne de mercure, quittant variable, touchait à beau temps. Émile haussa l’aiguille d’un cran.

— Ce sont des idées, elles passeront, répéta madame Buttet.

Il était deux heures, Émile sortit.

Le temps s’étant décidément levé, dehors il faisait clair et doux ; le printemps devenait sensible. Les lilas avaient une poudre verte ; c’est le moment, les buissons commencent à n’être plus si transparents ; une force qui vient des racines pousse la sève vers en haut ; les bourgeons des marronniers collent, la vigne est taillée ; au bout de chaque bois, une larme pend. Tout ce qui dort est éveillé ; il y avait dans l’air une odeur qui est à la fois acide et sucrée ; et Émile sentit un mouvement se faire en lui.

Il se disait : « Est-ce que je suis aussi heureux que je pourrais l’être ? » Il avait un grand besoin de bonheur, sans bien savoir encore d’où le bonheur pourrait venir ; et il s’avançait dans la rue avec légèreté et angoisse, attendant déjà quelque chose, sans savoir ce que ce serait.

Frieda de son côté, ayant ouvert sa malle, prit dedans une robe et l’étendit sur le lit. Elle en avait au moins trois autres : et rien pour les suspendre qu’une armoire en bois blanc avec un rayon dans le haut, et, sous les rayons, des crochets vissés. Les planches mal ajustées laissaient des espaces entre elles par où la poussière entrait. Elle aurait voulu une armoire à glace d’acajou poli.

Pourtant le miroir accroché au-dessus de la table de toilette était pire que l’armoire. Frieda avait dedans un œil plus gros que l’autre, le nez de travers, une grosse bosse à la place du menton, et, le verre étant d’une couleur verte, elle y semblait pâle comme une malade ! « Mon Dieu, se disait-elle, comme je suis laide, comme ce miroir est vilain ! » Elle en avait un autre petit à elle ; comme elle s’y mirait, ses belles joues lui revinrent ; alors elle fut rassurée.

« Voilà, pensa-t-elle, ils m’ont donné leurs vieilles choses et ils ont gardé les neuves pour eux. Eh bien, je laisserai ma robe blanche dans ma malle, elle y sera mieux soignée. » Elle fit ainsi, elle pendit ses autres robes aux clous ; après les robes, il y eut les corsages, les chemises, tout le trousseau qu’elle avait fait, du linge en belle toile neuve qu’elle empila soigneusement. Il y avait également les cadeaux de ses amies, une poche pour les brosses en drap vert brodé de soie, un album de souvenirs, une épingle à chapeau d’argent avec une pierre fausse, un morceau de savon parfumé.

Ensuite elle fit sa toilette. Levant les bras, elle enleva son peigne, ses grosses tresses se dénouèrent et, d’abord encore emmêlées, roulèrent seulement jusque sur ses épaules ; mais elle secoua la tête et ses cheveux tombèrent à la fois jusque plus bas que sa ceinture. Ils étaient ondulés, sombres dans leurs replis, et éclatants aux autres places ; ses coudes (elle avait ôté son corsage) étaient un peu grenus et roses.

Elle était justement en train de se peigner, d’un grand geste qui lui tendait la peau du front, quand quelqu’un ouvrit la porte de la cour. C’était le père de Lucie qui venait chercher sa fille. Frieda se mit à la fenêtre.

Les contrevents étaient tirés ; en s’appliquant contre la fente, elle voyait sans être vue. Une vieille jument, qui avait encore son long poil d’hiver, était attachée à la grille ; il y avait un char à bancs sans ressorts, et tout déverni ; le fond était garni de paille ; sur le banc, une couverture pliée servait de coussin. Et bientôt Lucie parut, pleurant toujours et se mouchant.

— Voyez-vous, disait madame Buttet, je suis bien fâchée ; Lucie a certainement beaucoup de qualités ; elle est honnête, elle est obéissante, mais nous ne nous entendions plus ; il valait mieux se séparer, c’est pour son bien.

Et le père, par fierté, faisait semblant d’approuver tout :

— Du reste, disait-il, on va avoir besoin d’elle, c’est pas l’ouvrage qui manque.

Puis il monta sur le siège, Lucie s’assit à côté de lui :

— Hue ! dit-il, allons, Fanny.

Un petit moment encore, la jument ne bougea pas. Il reprit tranquillement :

— Allons, Fanny, allons, hue !

Les sabots l’un après l’autre tapèrent sur le pavé ; et le cheval d’abord, l’homme ensuite et puis la charrette, tout glissa peu à peu derrière l’angle de la maison.

« Elle est partie, c’est moi qui reste », pensa Frieda ; et elle ouvrit tout grands les contrevents. On voyait une colline ; elle était faite, sur le ciel, de trois ou quatre lignes droites ; les champs labourés étaient encore roses, car le blé germait à peine. Une maison se tenait là, dans un jardin fermé de haies ; il y avait un chemin, tout clair et blanc et sinueux comme un ruban qui flotte au vent. Et Frieda ne se reconnaissait pas dans ce pays nouveau qui ne ressemblait pas au sien ; mais elle n’avait pas de regrets ; c’est qu’on peut faire sa fortune partout dans le monde.

En effet, en moins d’une semaine elle fut au courant de tout dans le ménage ; elle avait appris la place des choses, celle de la vaisselle, celle de l’argenterie, celle du linge et des habits, n’oubliant rien, sachant d’avance son ouvrage et habile à se retourner. Même pour le français, elle avait des facilités ; il faut d’abord connaître beaucoup de mots, elle les retenait tout de suite ; il faut d’autre part qu’ils se suivent dans l’ordre prescrit, elle y arrivait également. Alors elle commença à parler avec tout le monde et elle plaisait, parce qu’elle était gaie.

— Eh bien, disait-on, vous êtes contente ?

— Mais oui, merci.

— Allons, tant mieux.

Et certaines gens ajoutaient :

— C’est bien le moins qu’on vous traite comme il faut, on a le moyen.

Sauf les jours où madame Buttet avait des visites, Frieda mangeait à table ; et, à presque tous les repas, Émile la retrouvait à côté de lui. Elle était du côté proche de la porte ; par moment, elle se levait, apportant un plat, ou le remportant ; puis elle se rasseyait ; et il évitait de la regarder. Cependant il se mit à penser à elle. Ou plutôt il n’y pensait pas ; cela se faisait malgré lui. Il était à son secrétaire, l’image paraissait devant sa feuille de papier. Ou il allait dans la campagne, occupé par d’autres pensées : voilà qu’il entendait un rire, un rire qu’il connaissait bien. Alors il s’efforçait de n’y pas prendre garde.

À la fin du mois de mai, Ulysse arriva tout à coup un dimanche matin. D’où venait-il ? on ne savait jamais exactement. Et comme il n’avait prévenu personne, et qu’elle n’aimait pas à être dérangée, madame Buttet le reçut avec beaucoup de froideur. Il ne sembla pas s’en apercevoir, il était ainsi ; et Hélène, par bonté, essayait de paraître aimable, tandis qu’Émile était un peu embarrassé, mais lui se montrait tout à fait à l’aise, parlant beaucoup et plaisantant.

L’après-midi, on descendit sur la terrasse. Dans cette belle saison, les roses sont ouvertes, la plupart tout au moins. On avait mis les bancs à l’ombre des platanes. C’était le même endroit et presque la même heure que le jour du mariage, quand les invités attendaient. Dix mois déjà ! le temps va vite. On devient vieux.

— Surtout moi, dit Ulysse.

— Pourquoi toi ? demanda Émile.

— Parce que je suis garçon. Ça conserve d’être marié.

La plaisanterie déplut à madame Buttet.

— Eh oui, dit Émile, plus on va, plus ça passe rapidement.

C’était là une vérité, mais Frieda venait de descendre aussi, ayant fini son ouvrage. Elle avait avec elle un livre que madame Buttet lui avait prêté, parce que lire est le meilleur moyen de bien apprendre une langue ; elle s’était mise un peu à l’écart ; pourtant elle ne lisait guère, elle ne tournait pas les pages ; elle pensait à autre chose, levant à tout moment les yeux. On la voyait là sur son banc. Comme elle tenait les jambes croisées, le bout de sa bottine relevait sa jupe par devant ; le genou faisait une bosse ; plus haut le corps s’élargissant marquait la place de ses hanches, se resserrait à la ceinture et puis se renflait de nouveau. Juste à la place où bat le cœur, elle avait piqué une rose et cette rose remuait avec un mouvement très lent ; c’est le mouvement de la vie. Et comme Frieda était tête nue, ses cheveux, autour de son front, étaient tout remplis de soleil. Les deux hommes ne disaient plus rien.

Madame Buttet allait le long des plates-bandes, coupant par-ci par-là une tige avec ses ciseaux. Hélène suivait portant un panier, on y mettait les fleurs fanées. On peut se permettre ce petit travail le jour du repos.

Et l’après-midi s’avançait. Soudain Ulysse se leva.

— Eh bien, dit-il à son frère, il faut que j’aille, viens-tu prendre un verre à l’Écu ?

Émile refusa, il restait chez lui le dimanche.

— Voilà bien ce que c’est que d’être marié ! reprit Ulysse.

Et il ajouta presque à haute voix :

— C’est égal, tu as toujours une bien jolie bonne.

Est-ce que madame Buttet entendit ? Est-ce qu’Hélène entendit ? On ne pense pas. Mais Frieda entendit sûrement. Et Émile avait rougi comme rougissent les hommes ; c’est sous la peau rude, bleue de barbe, une teinte sombre qui vient et ne passe que lentement.

Toutefois, Frieda ne laissa rien paraître, ni dans sa conduite, ni dans ses paroles. Il est vrai qu’Émile pendant tout l’été, fut très occupé ; Arsens recevait au mois d’août les « Musiques Vaudoises ».

Chez nous, dans les villes, même dans les grands villages, une fois la journée finie, les hommes et les jeunes gens jouent dans des instruments de cuivre ; ils font une société, on nomme un directeur ; alors les morceaux s’apprennent. Ce n’est pas tout ; il faut encore se mesurer entre fanfares rivales ; on avait décidé que, tous les trois ou quatre ans, il y aurait une grande fête.

Arsens « ayant sollicité l’honneur » de recevoir cette année-là les « Musiques », il fallait leur montrer qu’on faisait bien les choses. On bouleversa tout dans la ville. On organisa cinq commissions : Émile présidait celle des logements.

Le premier jour de cette fête, le samedi, un concours devait avoir lieu : là tout le monde est classé selon son mérite, les bons, les mauvais, – et voilà comment on fait des progrès. Mais, le second jour, on s’amuse ; il y avait un concert à l’église, la distribution des prix, un bal.

V

Ce fut une belle fête, mais surtout un beau concert ! « De mémoire de vieillard, comme on lut dans le journal, on n’avait pas vu l’église si pleine. » Et le journal disait la vérité. Tous les billets étaient vendus. Les premières coûtaient un franc, les galeries cinquante centimes ; et on pouvait avoir aussi des places numérotées.

Donc, un bon moment avant l’ouverture des portes, il y avait déjà une foule dehors : « un rassemblement qu’on pouvait évaluer à deux cents personnes environ », disait le journal. Il est bon en effet de prendre ses précautions ; dans les vieilles églises, il y a bien des endroits d’où on ne peut rien voir ; ainsi derrière les colonnes, à côté de la chaire, sous les galeries, et pour jouir de la musique, il faut voir jouer. C’était l’avis de tout le monde.

— Moi, disait madame Saugy, la femme du forgeron, ce que j’aime voir, c’est celui qui dirige, vous savez il a le bâton.

— Oui, le directeur.

— Ils doivent être forts dans leur partie !

On se demandait aussi combien de temps le concert durerait, combien de numéros il y avait au programme :

— Douze.

— Ah bien ! ça en vaut la peine.

— On n’aura pas fini avant quatre heures.

Le concert commençait à deux, la demie sonna, les portes s’ouvrirent, on poussa d’abord un peu comme c’est toujours le cas dans ces occasions ; la porte étant étroite, il fallait viser juste au milieu pour ne pas être pris sur les bords. Les femmes crient, les hommes se retournent et disent : « Allons ! avez-vous fini de pousser ? » Une fois entrés, les uns restaient en bas, les autres montaient l’escalier de la galerie ; comme il était en bois, c’était un grand tapage ; et on apercevait, à mesure, les têtes s’aligner là-haut au bord de la balustrade, pendant qu’au-dessous tout se garnissait jusqu’aux murs du fond.

D’ailleurs, même les chaises numérotées étaient déjà en partie occupées. On avait vingt minutes encore avant le concert ; seulement beaucoup de gens sont impatients de nature ; et c’était une distraction que de regarder tout ce mouvement ; ensuite l’église était décorée. À chaque pilier, on avait cloué un écusson de la ville. Il était rouge et vert en diagonale ; dessus venaient deux drapeaux dont il cachait les hampes : un drapeau fédéral avec la croix blanche, un drapeau cantonal vert et blanc avec la devise : Liberté et Patrie ; et l’étoffe de coton pendait de chaque côté, remuant un peu dans le courant d’air. Des branches de sapin complétaient l’arrangement. D’autre part, sous les galeries, entre les fenêtres, des guirlandes de mousse faisaient tout le tour de l’église, relevées aux extrémités ; des roses de papier étaient piquées dedans, roses, jaunes, blanches. Enfin, dans le chœur, une inscription faite de fleurs naturelles : Bienvenue aux Musiques Vaudoises, se lisait depuis sous le porche.

Tel était l’ensemble et chacun pensait : « Comme c’est dommage que l’église ne soit pas tous les dimanches comme aujourd’hui ! » Car elle était d’habitude triste et nue, peinte à la chaux, sans vitraux, avec son orgue et sa chaire, la table de communion et le calorifère, tandis que les ornements l’égayaient et semblaient la rajeunir. Mais les minutes passaient ; on entendait, parmi les chuchotements, le bruit de béquilles que faisait l’horloge à chaque seconde ; ainsi le temps va devant soi comme un boiteux sur son chemin ; et bientôt la tour tout entière craqua, c’était le coup de l’heure qui se préparait.

Alors, la dernière de toutes, arriva madame Buttet, madame Baud était avec elle, et Frieda, invitée aussi, accompagnait les deux dames. Elles furent obligées de traverser toute la nef ; là est un passage assez large entre les bancs placés verticalement à droite et à gauche, et elles eurent beau marcher rapidement pour ne pas être remarquées, on les remarqua quand même : voilà ce que c’est d’être en retard. Mais ce fut Frieda qui surprit le plus, parce qu’elle avait les mêmes places que sa maîtresse ; et aussi par la façon dont elle était habillée.

Les femmes dirent : « Elle est mise comme une dame ! » En effet, elle avait mis pour la fête sa robe blanche, et c’était une robe comme on en porte dans les grandes villes, quoiqu’elle ne fût pas si bien faite ; elle collait aux hanches et elle était étroite jusqu’aux genoux, s’évasant dans le bas, avec un corsage très ajusté, et un peu ouvert par devant, qui laissait le cou nu. Est-ce une toilette pour une domestique, même une volontaire ? On se parlait à l’oreille. On en voulait surtout à madame Buttet, parce que c’était à elle de ne pas laisser cette fille faire toutes ses fantaisies.

Ce fut donc encore une occupation, pendant un moment. Pour Frieda, elle était fière d’être belle et d’être ainsi examinée. Madame Buttet et madame Baud avaient trouvé des connaissances aux places voisines des leurs ; elles firent un peu la causette. Il était deux heures et quart, le concert allait commencer.

Les programmes imprimés sur une grande feuille de papier avaient un encadrement bleu « modern-style », fait de lignes entrelacées. Sous la date et l’indication du lieu on lisait :

 

GRAND CONCERT

DONNÉ PAR LES MUSIQUES VAUDOISES

en faveur de L’INFIRMERIE

 

Au-dessous :

PREMIÈRE PARTIE

1° Ouverture de concert (Écho des Montagnes

 

MARSCHNER.

2° Le Lac des Fées (La Sentinelle de la Broie)

 

AUBER.

3° Aida grande fantaisie (Harmonie du Léman)

 

VERDI.

4° Pot-pourri sur des airs connus (La Montreusienne)

 

MULLER.

Et cela continuait jusqu’au bas de la page.

Les musiques se divisaient en deux catégories. Dans la première, étaient les fanfares, c’est-à-dire les musiques où il n’y a absolument que des instruments de cuivre ; dans la seconde, les harmonies qui admettent d’autres instruments, les flûtes, les hautbois. Comme il n’y avait pas assez de place dans le chœur pour que toutes les musiques ensemble pussent y attendre leur tour, elles entraient l’une après l’autre ; chacune jouait son morceau et ressortait.

On les vit ainsi toutes défiler ; elles ne comptaient pas ordinairement plus de vingt musiciens ; c’était selon les catégories, mais la plupart avaient des uniformes. Des uniformes très brillants, bien cousus, en beau drap ; on aurait dit des uniformes d’officiers à cause des galons ; les uns ressemblaient aux uniformes militaires du pays, les autres se distinguaient par plus de fantaisie ; quelques musiques avaient des képis avec des pompons ; quelques-unes des casquettes avec des plumets ; presque toutes des épaulettes ; et le porte-drapeau (car il y en a toujours un) avait un large baudrier de cuir verni. Les couleurs habituelles étaient le rouge et le bleu foncé ; plus rarement le gris : la Sentinelle de la Broie portait même des tuniques vertes, mais la plus belle de toutes était la fanfare italienne ; un grand panache de plumes de coq blanches couvrait jusqu’à la visière la casquette de drap ; les franges dorées des épaulettes étaient longues en proportion ; ils avaient au pantalon des bandes rouges, larges comme trois doigts ; enfin sur la poitrine tout un écheveau d’aiguillettes également en or. D’un côté, elles étaient rattachées à l’épaule par une sorte de cocarde ; de l’autre, elles pendaient plus bas que la ceinture ; à chaque mouvement elles cliquetaient sur le cuir. Le commandant, lui, avait une épée et des gants blancs.

D’abord, dans chaque société, les hommes se rangeaient par deux sous le porche ; le moment venu, ils entraient, en faisant bomber la poitrine. Tous les instruments étaient reluisants ; on les avait polis, frottés, depuis les plus gros, les bombardons, où on pourrait loger un enfant, jusqu’aux cornets à pistons qu’on tient dans la main ; les uns en cuivre, les autres, ceux de luxe, nickelés, blancs et jaunes, tout clairs parmi les habits sombres. Et le directeur marchait seul devant.

Ces directeurs, le plus souvent, étaient en civil, même quand leurs musiciens étaient en uniforme ; ils portaient une redingote, et ils marquaient le pas, un pas lent de cérémonie. Certains étaient gros et vieux, les autres jeunes et maigres ; ils savaient bien quelle importance ils avaient et se tenaient raides. Il y en avait un qui avait une mèche, on voyait que c’était un artiste. Ils prenaient place sur une petite estrade, la musique faisait le cercle autour d’eux ; à droite les trombones, à gauche les cornets, entre les deux les altos et les bugles ; attention ! le directeur frappait trois coups sur le pupitre, toutes les joues se gonflaient ; le bras retombait, et tous les instruments partaient en même temps.

D’ordinaire, dans ces morceaux, le plus grand bruit est au commencement et à la fin ; un accord de tous les instruments à la fois, en fortissimo, qui fait sursauter sur les bancs ; suit un solo, une succession agréable de nuances, où tous les mouvements du cœur sont peints ou figurés. La colère ou la grande passion de l’amour ont de l’impétuosité ; la tristesse est repliée dans les notes basses qui traînent ; c’est la mélancolie qu’on confie à la clarinette ; la tendresse s’exprime pianissimo ; la gaieté, par un pas redoublé, la joie par un air de danse ; le mouvement d’une part, de l’autre le son, la rapidité, tout sert à se faire comprendre, c’est une traduction. Quelquefois aussi on représente le monde extérieur ; on entend le vent dans les arbres, son long bruit et son sifflement ; ou l’orage annoncé par la grosse caisse qui est le tonnerre au lointain ; il se rapproche, la grosse caisse bat plus fort ; un roulement ; l’ouragan mugit, la grêle tombe : les cymbales éclatent comme des éclairs ; et il semble qu’on voit tout parce que l’oreille fait travailler l’œil en imagination.

Mais, à un coup de baguette, comme quand le rideau se baisse, tout disparaissait de nouveau : le morceau était fini. Alors toute l’église remuait ; on entendait une espèce de murmure, comme l’air dans les feuilles : c’étaient les programmes qu’on dépliait pour voir la suite ; tous ces papiers agités faisaient des lignes blanches tremblotées les unes derrière les autres. Une heure et demie s’écoula de cette façon : et personne ne s’ennuyait, tellement cette musique était intéressante.

La société favorite était l’Union Instrumentale. « On la gardait pour le dessert. » Partout en effet elle remportait les premiers prix ; elle avait une vitrine pleine de médailles, de coupes et de couronnes. En outre elle était la plus nombreuse, comptant quarante-cinq musiciens. Ce qu’on remarquait aussitôt, c’était sa belle discipline. Ils entrèrent au pas militaire, bien alignés, sans hésitation ; et, quoique le chœur fût petit, eurent tout de suite trouvé leurs places. Chacun se tenait immobile au garde-à-vous.

Quel beau spectacle que celui de ces képis à pompons blancs sur quatre rangs de profondeur ! Les figures sont mises à égale distance, avec des moustaches, la visière, le col rouge ; et il y a un vide autour de la grosse caisse. L’Union Instrumentale exécuta cette fois-là le Chœur des Pèlerins dans le Tannhäuser de Richard Wagner. Au théâtre, quand l’opéra est vraiment joué, on voit les pèlerins ; ils sont fatigués par un long voyage, vieux, voûtés, et sortent entre les rochers par un petit sentier qu’ils suivent. À l’église, on ne voyait rien. Seulement, encore une fois, la musique suffit, quand elle est bien exécutée pour faire vivre la scène comme si on l’avait sous les yeux. Pas une fausse note, toutes les mesures bien indiquées, tous les instruments fondus, un ensemble extraordinaire. Quand le chœur se rapproche, l’effet est rendu par un crescendo, ce fut comme si la fanfare s’avançait à travers l’église : après, elle s’éloigna, elle diminua encore, et les voix parurent venir de très loin, derrière une porte fermée.

Jamais on n’avait rien entendu de pareil, on était dans l’admiration. Cependant dans les églises il est défendu d’applaudir, et on se retenait, quand tout à coup M. Curchod se leva :

— Malgré le respect pour le Saint Lieu, dit-il, aujourd’hui on applaudira.

Cela suffit, toutes les mains battirent à la fois, les gens applaudissaient debout, on criait : bravo ! bravo ! les murs étaient ébranlés. Le directeur sur son estrade faisait des révérences pour remercier, on ne s’arrêtait plus, il ne s’arrêtait pas non plus ; et les musiciens derrière lui souriaient, très rouges. Puis, quand les applaudissements cessèrent, on redemanda un morceau. Il fut accordé.

Il eut autant de succès que l’autre, mais il se faisait tard et l’église se vida vite. Sur la terrasse, les musiques, avec leurs drapeaux déployés, étaient déjà rangées, celle de la ville en tête. Et on partit pour les Ormes, où était le champ de fête.

Les Ormes sont une belle promenade, juste à la sortie de la ville. Une double allée de grands arbres, qui a bien trois cents mètres de longueur, la limite à l’orient. On voit de loin cette grande muraille verte, comme une construction faite de pierre et de mortier, tant le feuillage est épais. De trois côtés, elle domine le pays. Dans le bout, se trouve une petite maison blanche qu’on appelle le Casino, où on va boire et manger. Et, au couchant, il y a tout un grand espace plat. Les femmes de la ville y amènent leurs bébés pour leur faire sentir l’air ; le collège y joue au football ; dans les fêtes, les abbayes, elle est réservée aux baraques.

La première qu’on voyait était le carrousel à vapeur. Il avait un mécanicien, une chaudière, des machines à engrenages, un sifflet comme une locomotive. Les voitures, peintes en rouge et toutes dorées, roulaient sur des rails, mais le plan n’était pas uni, c’était une montagne russe, c’est-à-dire que la piste tout le temps monte et redescend ; et tantôt on est soulevé en l’air ou on retombe, comme les bateaux sur les vagues. Une vive force, qui emporte tout, fait tourbillonner le système ; alors les baldaquins de coutil claquent dans le vent, les chapeaux s’envolent, les robes collent aux jambes. L’orgue de Barbarie montrait trente pavillons de cuivre superposés. Partout des verroteries. Au centre, où est l’axe, quatre grands miroirs faisaient une espèce de colonne carrée ; elle tournait aussi, parmi le grondement des roues et le retentissement des trompettes, et, mirés dedans au passage, les arbres, la foule, les gens semblaient s’abattre pêle-mêle, comme l’herbe fauchée par le pied, pendant que les employés, vêtus en matelots, glissaient de voiture en voiture.

Auprès de ce carrousel, les tirs de pipes étaient des endroits calmes. L’ombre de la toile coupe l’herbe usée. Sous cette tente, sont deux dames avec trois étages de tresses sur leurs figures rondes. Elles vous arment une carabine ; pour cinq centimes on a leur sourire et une balle en plomb. L’homme au canon tient son canon chargé ; il faut toucher le troisième bouton de l’habit ; les autres sont peints, celui-là est vrai ; si on touche, le coup part. Un soleil de tôle qui tourne lentement porte à chaque rayon une pipe de terre blanche, et une boule de verre mince est posée au bout du jet d’eau où elle rebondit comme un volant sur sa raquette ; il y a le violoniste, la femme qui fesse son enfant, beaucoup de ces mécaniques à ressorts ; sans compter les pipes, la plupart cassées au ras du fourneau ; et enfin, pour les hommes raisonnables, les cibles de carton graduées où on peut vraiment s’exercer au tir.

Le second carrousel était à l’ancienne mode ; les chevaux de bois sont pendus autour, deux de front, à de fortes tringles. Ils ont une vraie queue et une vraie crinière ; les étriers sont en acier. Il faut pour la musique tourner la manivelle. L’homme pousse de l’épaule ; il fait par terre, avec ses pieds qui frottent, un rond blanc qui dure longtemps. Seulement on aime le bruit, la rapidité, les choses brillantes ; c’est le nouveau qui plaît le plus ; on ne rencontrait là que des petites filles qui serrent dans la main leur pièce de monnaie et les mamans qui regardent, en attendant que le tour soit fini.

La baraque de la Femme Sauvage attirait plus de monde. On y donnait une représentation toutes les demi-heures ; entre chacune, le patron faisait son boniment. Il parlait très vite, avec l’accent français et de belles phrases, pleines de grands mots qu’on ne comprend pas. C’était quelqu’un de bien savant. Une casquette de drap à carreaux, un veston de velours, des moustaches cirées, beaucoup de bagues à ses gros doigts, il avait l’air de faire ses affaires. La femme sauvage était enfermée dans une cage, comme les lions et les panthères des ménageries. Il y avait une fenêtre à gros barreaux ; elle s’y montrait par moment ; on entendait un bruit de chaînes remuées. « Elle vient des forêts de l’Océanie, elle se nourrit de lapins vivants qu’elle déchire de ses propres mains. Venez voir le plus beau spécimen connu des races anthropophages, présenté à plusieurs Académies de médecine, approuvé par les Sommités Scientifiques, décoré de nombreuses médailles. » Alors on apercevait une face brunâtre où étaient deux yeux qui roulaient et une bouche ouverte dans des cheveux éparpillés ; mais l’homme claquait du fouet contre la grille, et la tête se recachait.

Toutefois le musée de cire garnissait tout le fond de la place, ses grandes peintures se voyaient de loin. Des hommes nus, des femmes nues, un tas de corps, c’étaient premièrement les massacres d’Attila. Ensuite une toile brun foncé pour indiquer la nuit, et des taches jaune clair dans le haut ; c’étaient des martyrs chrétiens que Néron faisait brûler. Pour terminer, une opération moderne ; on faisait le mal, à présent on fait le bien. D’une part la souffrance est comme un chemin qui mène à la mort ; de l’autre, elle mène à la vie. Il y avait là plusieurs chirurgiens en tabliers blancs, d’autres en habits noirs, des étudiants ; parfois un peu de vent passait sous les toiles ; tous ces personnages remuaient ; on aurait dit qu’ils étaient vivants.

Il fallait pour entrer monter trois ou quatre marches ; à côté de l’escalier se trouvait un blessé couché dans une caisse en verre. Il portait le costume des zouaves, le pantalon bouffant, les guêtres, la ceinture ; il était coiffé de sa chéchia rouge ; seulement sa chemise et sa veste déboutonnées découvraient sa poitrine ; il avait été frappé d’une balle dans la région du cœur ; on voyait un bourrelet rouge sombre autour du trou, et un caillot de sang noir comme une grappe pendait dessous ; sa peau était comme la cendre, ses lèvres blanches entr’ouvertes, ses poings serrés ; à chaque seconde son ventre se soulevait ; en même temps il bougeait les paupières ; il exhalait son souffle et ses yeux se refermaient.

Dans une autre caisse de verre, était une tête à moitié écorchée dans le sens de la hauteur ; la première moitié gardait son aspect naturel, avec un teint bien rose, des cheveux bien peignés ; l’autre faisait peur presque autant que le zouave ; l’œil, une grosse boule bleue, saillait hors de l’orbite ; les artères étaient comme du corail, les veines comme des cordes noires ; et la mâchoire sciée laissait voir la langue jusque dans le fond de la gorge.

Là-devant les garçons hésitaient un moment, mais on s’accoutume à tout et il s’agit de montrer qu’on est courageux ; ils entraient par petits groupes, en balançant les épaules.

Sitôt après le dîner, on était venu de tous les villages voisins. La jeunesse part en bande, les filles se sont faites belles ; les routes sont noires de monde ; car les vieux aussi quelquefois, et les vieilles, étant curieuses, donnent la clé à la voisine et s’en vont un peu s’amuser. Il va bien sans dire qu’on ne quittait pas la place de fête. Autour de chaque baraque, il y avait un attroupement. On tirait aux tirs de pipes ; le carrousel à vapeur ne s’arrêtait plus. La machine sifflait, on sonnait une cloche : « Approchez, approchez ! c’est l’instant, criait le patron de la Femme Sauvage, le grand repas va commencer. » On vendait du sucre d’orge et des bonshommes en pain d’épices ; les enfants soufflaient dans les mirlitons. À la tête de Turc, chaque coup de maillet faisait trembler la terre. Partout des rires de filles, des voix qui s’appellent, des jupes blanches avec des nœuds rose vif, des hommes en manches de chemise, portant leur habit sur le bras, la poussière, le soleil.

Mais ce fut bien autre chose encore quand le cortège déboucha sur la promenade ; toute la ville l’escortait ; d’un seul coup, la cantine fut remplie. C’était une grande construction de bois, couverte de bâches, qui longeait l’allée. Une tribune s’élevait au milieu ; et des tables faites de simples planches, avec des bancs sans dossier, occupaient toute la place ; on y pouvait boire et manger. Les messieurs des comités qu’on reconnaissait aux cocardes de couleur qu’ils avaient à la boutonnière étaient chargés de la police. Elle ne fut pas facile. Les sociétés avaient soif, le public aussi, les garçons perdaient la tête, chacun voulait être servi tout de suite ; on protestait, on tapait du poing sur la table. Peu à peu cependant les choses s’arrangèrent ; et le vin d’honneur se mit à couler, plus qu’on n’aurait jamais pu croire. C’est la ville qui le fournit ; et elle est intéressée à la vente. On trinquait entre amis, on s’échauffait déjà. Soudain tout le monde grimpa sur les bancs : la distribution des prix commençait.

Au bas de la tribune, huit demoiselles de la ville, prises dans les meilleures familles, étaient rangées sur une ligne. Elles se tenaient bien droites, les mains posées contre les jupes : une belle écharpe de soie rouge et verte contournait leurs corsages blancs. Elles avaient la tête nue et des fleurs dans les cheveux. Alors un monsieur avec un papier à la main parut à la tribune ; et il se mit à lire : « Première catégorie… Seconde catégorie… couronne de laurier… couronne de chêne. » La couronne de laurier est la plus haute des récompenses ; ensuite on a la couronne de chêne, enfin la mention honorable. À l’appel de son nom chaque directeur se levait, on l’apercevait, dans la foule, qui s’avançait péniblement ; pendant ce temps, une des demoiselles d’honneur choisissait dans la corbeille une couronne de carton ; et on guettait le moment où ils allaient se rencontrer. L’usage veut en effet que, dans ces circonstances, le monsieur embrasse la demoiselle. On vit venir l’homme timide qui baisse la tête, devient rouge et se décide subitement avec des gestes maladroits. On vit venir l’homme un peu dédaigneux, qui condescend pourtant à ce qu’on exige de lui et qui prend un air détaché. Ou bien l’homme habitué à ces sortes de cérémonies ; il sait d’avance ce qu’il a à faire et le fait sans hésitation. Mais aucun n’avait autant de succès que le bon vivant, tout heureux de cette coutume ; « il embrasse pour de bon », et il y revient avec un baiser qu’on entend claquer ; tout le monde riait et on applaudissait.

Il y avait néanmoins un grand nombre de mécontents ; chaque société prétend avoir le premier prix ; si elle ne l’obtient pas, on dit : « C’est une injustice. » Des groupes se forment, on discute, on parle de réclamations, d’articles dans les journaux, quelques-uns montraient du doigt le jury rassemblé non loin de la tribune, surtout un monsieur français, chef d’une musique régimentaire, qui venait de Bourg-en-Bresse ; il avait présidé les délibérations. Pourquoi un étranger ? Nous sommes entre nous, on s’y connaît aussi bien qu’eux, n’est-ce pas ? Comme si le canton de Vaud manquait de bons musiciens ! D’autres cherchaient au contraire à remettre les choses en ordre ; ils n’y réussissaient pas trop. Et, entre deux bans, un cantonal et un fédéral, les protestations reprenaient.

Par bonheur, le bal suivit immédiatement ; et on déserta la cantine. Le rond de danse était tout près ; il était décoré de la même manière que l’église, avec des branches de sapin et des guirlandes de mousse ; élevé d’un pied au-dessus de terre ; entouré d’une barrière pour éviter les accidents. Une espèce de porte surmontait l’entrée ; c’étaient deux perches réunies par une troisième mise en travers : au bout de celles-là on avait fixé un gros bouquet et des rubans étaient entortillés autour.

L’air était pesant ; il s’alourdissait toujours plus.

Mais quand on veut s’amuser, on n’est retenu par rien. Les couples tournaient déjà. Comme sur un plancher les semelles ne glissent pas, on faisait le pas en sautant ; et on marquait la mesure du talon. Quoique le rond fût presque plein, il y avait encore plus de gens qui regardaient. Même les membres du comité, le préfet, le receveur étaient venus voir danser. Émile était avec eux ; il avait une cocarde rose, le préfet une cocarde blanche.

Toute l’après-midi, ces messieurs étaient restés à la cantine : ils avaient beaucoup bu, ils s’étaient beaucoup démenés, à présent ils se reposaient. M. Richard était très gai et le col de sa chemise était tout mouillé de transpiration. M. Leyvraz, le municipal, plaisantait : on lui répondait sur le même ton ; et puis, de temps en temps, on considérait le bal.

Le rond étant surélevé, le bas du ciel servait de fond, avec les carrés jaunes des baraques. On n’apercevait que le haut du corps des danseurs. Les têtes, tantôt rapprochées, tantôt s’éloignant selon la cadence, laissaient un peu de clair entre elles ; mais au-dessous, les épaules se confondaient en une seule masse remuante. Qui est-ce qui était là ? Les dames, les demoiselles de la ville, les demoiselles d’honneur ; les musiciens, des jeunes gens ; pourtant les femmes étaient plus nombreuses, souvent elles dansaient entre elles. Généralement les couples étaient noirs et blancs, noirs et bleus, noirs et roses ; mais on voyait aussi quelques complets de fantaisie, gris ou bruns ; puis les uniformes. Toutes ces couleurs s’agitaient, se déplaçant l’une devant l’autre. On rebondissait sur les planches élastiques, elles étaient sonores comme une peau tendue ; et, à distance, le bruit des pas couvrait l’orchestre.

— Oui, dit le préfet, on a eu encore de la chance d’avoir agrandi le rond. Je leur ai dit : « Méfiez-vous, c’est toujours le bal qui attire le plus de monde. » Avec douze mètres de côté, nous étions perdus.

— Ma foi ! dit M. Leyvraz, ils sont encore bien serrés.

— Oh ! c’est une première danse.

Quelqu’un ajouta :

— Toujours est-il que le coup d’œil est joli. Il n’y a pas à dire, Curchod s’y entend, aux décorations.

— Ah ! reprit le préfet, il a du goût cet homme-là.

Et ils parlèrent de la fête ; en somme, on pouvait être satisfait.

— Bien sûr, dit le receveur, il y a toujours des à-coups ; à certains moments, on est débordé, c’est inévitable. L’important, c’est l’effet d’ensemble. Eh bien, il était réussi.

Émile dit :

— Tout à fait.

— Et ils pourront comparer, s’ils veulent. Je crois bien qu’ils n’ont pas eu beaucoup de fêtes aussi belles.

— Voyez-vous, continua le préfet, une organisation bien faite, c’est tout. Des commissions, des sous-commissions, nommez-en tant que vous voudrez ; si chacun n’est pas au courant de ce qu’il a à faire, elles ne servent à rien.

Ils étaient tous de cet avis.

— Enfin c’est fini, n’est-ce pas ? Et la prochaine fois on fera encore mieux.

Émile offrit un cigare au préfet ; le préfet le prit et il l’alluma ; c’était un Vautier 4/3 léger, des cigares qu’on aime. La cloche est imprimée sur le papier jaune du paquet, sous la devise qui est « Grandson », du nom de la ville, par un jeu de mots. Et ils font en brûlant une fumée bleue agréable.

— Merci bien, dit M. Richard. Tu ne sais pas à quoi ce bal me fait penser ? À celui de ton mariage.

(Ils se tutoyaient, étant devenus grands amis, car les fêtes rapprochent.)

— Tu n’y étais pas, tu ne l’as pas vu. Moi qui y étais, je m’en souviendrai. On s’est amusé ce jour-là. Tu as eu bien tort de ne pas rester.

— Il n’y avait pas moyen, dit Émile.

— Allons bon, je dis ça pour rire. C’était un autre genre que celui-là, si tu veux – un autre genre, mais le cœur y était, tu sais… En voilà justement un… Eh bien ! dit-il, ils s’en donnent !

C’était René Baud qui dansait avec Frieda. Émile les avait presque à côté de lui, car ils s’étaient avancés en tournant, depuis le milieu du rond jusque sur le bord où il y avait plus de place ; on aurait pu compter les coquelicots sur le chapeau de Frieda. Comment est-ce qu’ils étaient là ensemble ?

Émile chercha à se l’expliquer : « Voilà, se dit-il, René Baud a dîné à la maison, il est venu ensuite à la fête, elle y est venue aussi, ils se sont rencontrés, c’est naturel. » Il se disait : « C’est naturel. » Pourtant il jeta son cigare.

— Ils dansent bien, reprit le préfet. Le soir de la noce, il fallait voir le fils Baud avec madame Gailloud. Ils auraient passé leur vie à danser.

Il parlait seul pour le plaisir, il ne pouvait pas s’arrêter. Mais Émile n’écoutait plus. D’ailleurs la danse était finie. Le mouvement en rond fut interrompu : comme l’eau d’un remous qui se met à couler, les couples traversaient le pont de danse, puis ils descendirent les marches. Le préfet sortit les mains de ses poches, secoua les épaules, rajusta sa cravate qui tombait : il était agité. Tout à coup, il dit :

— Moi aussi je vais lui demander de faire un tour.

Comment se fait-il que certaines femmes aient tous les hommes autour d’elles ? Émile vit le préfet s’approcher de Frieda, s’arrêter, soulever son chapeau, René saluer ; elle qui souriait, qui lâcha le bras de René ; elle prit le bras du préfet ; et René enfin s’éloigna, tournant de temps en temps la tête.

Le préfet avait pris Frieda par la taille. Pendant un temps on aperçut encore les coquelicots du chapeau qui dépassaient toutes les têtes et Émile les suivait des yeux ; mais bientôt ils disparurent aux regards. Il n’y eut plus que des indifférents, des inconnus.

Il attendit plus de dix minutes, enfin le préfet revint. Le préfet était tout essoufflé, mais heureux quand même, ayant dansé toute la danse, de la première mesure à la dernière. L’âge a beau venir, on est robuste encore, il l’avait bien montré ; et il eut pitié d’Émile.

— Tu ne danses pas, qu’est-ce que tu fais ?

— Non, dit Émile.

— Elle danse joliment bien, pourtant. Écoute, tu devrais l’inviter.

C’était tout ce qu’il désirait, il avait fini par se l’avouer.

— Une jolie fille ! dit le préfet. C’est peut-être la plus jolie de toutes.

Cependant Émile hésitait encore, songeant aux convenances. Mais est-ce que c’est une raison suffisante ? Quel mal y a-t-il à faire danser sa volontaire ?

Lentement il cédait ; de la même façon, quand on est accroché à une branche, on la sent d’abord qui plie ; et elle glisse dans la main.

— Et puis, qu’est-ce que tu veux ? dit le préfet ; aujourd’hui tout est permis.

Précisément Frieda n’était pas retenue et elle venait de leur côté. Peut-être, s’il ne l’avait pas vue, ne se serait-il pas décidé. Mais il la vit et il se décida. Il fit quelques pas vers elle, elle l’aperçut et ses lèvres (elle souriait) s’écartèrent en s’amincissant.

— Je ne sais pas, dit-il, mademoiselle, si j’ose… je ne sais pas bien danser…

— Vas-y quand même, dit M. Richard, tu ne t’en tireras pas plus mal qu’un autre.

Et Frieda, pendant qu’il lui offrait le bras :

— Je vous montrerai, vous n’aurez qu’à vous laisser faire.

Ils entendirent encore le préfet qui leur criait : « Bonne danse ! » ; après quoi ils passèrent sous la porte aux rubans ; et voilà ils se trouvaient au milieu du rond. On jouait une valse. L’introduction fut courte ; une cadence se marqua : Frieda lui posa la main sur l’épaule. Une valse, dans ces bals en plein air, c’est un peu tout ce qu’on veut. Premièrement leurs pieds hésitèrent, se contrariant ; mais elle le guidait et le rythme étant bien accentué, petit à petit, il fut entraîné à sa suite.

Il sentait son corps à elle contre le sien ; et il s’écartait plutôt d’elle par gêne, tandis qu’elle l’attirait. Dans sa main gauche, il avait ses doigts, sa main droite était appuyée contre sa ceinture souple qui s’effaçait à son contact et fuyait, quand elle cambrait la taille ; alors renversée un peu en arrière, son menton se haussait ; ou bien d’un mouvement inverse, elle s’inclinait vers lui. Ils tournaient, étant deux en un.

Le plus souvent il tenait ses yeux fixés devant lui, par-dessus son épaule à elle ; seulement parfois aussi, les ramenant de côté, il l’apercevait là tout près ; elle avait des petites taches brunes sur la peau, du duvet sur la joue, au bas du cou un petit creux et dans le petit creux de fines gouttes de sueur. Ses cheveux un peu défaits remuaient sur son oreille ; et le balancement de ses jambes était régulier sous la jupe.

— Eh bien, le notaire, dit M. Leyvraz les apercevant, il ne s’y est pas mis tout de suite, il rattrape le temps perdu.

— Il la trouve de son goût, dit le municipal.

— Il n’est pas difficile !

La demie de six heures venait de sonner ; et le soleil du mois d’août ne se couche qu’entre sept et huit. Pourtant, à ce moment, il diminua d’éclat. On le vit mordu sur son bord par un premier nuage noir, et la lumière fut changée. Car, dans sa grande force, elle supprime tout relief, tandis qu’il fut rendu aux choses pour un moment ; les feuillages redevenaient verts et avaient retrouvé leur forme. Mais ensuite il fit plus sombre, sur le premier nuage un second s’étant étendu.

Il en venait de deux côtés, un nuage à l’est et l’autre à l’ouest, et le ciel ressemblait à un œil qui se ferme. Il n’y avait aucun vent, l’air était immobile, il était plein d’un brûlement sourd ; et les drapeaux pendaient dedans. Mais si on se tournait vers le lac, il était gris comme du plomb ; et soudainement, comme l’eau qui bout, il fut soulevé, avec une teinte violette.

L’orchestre s’était arrêté, tout se tenait dans l’attente. L’oiseau gagne le dedans des arbres et il se cache contre le tronc. Ce fut ainsi et on entendit vers le fond du lac le premier coup de tonnerre. Et puis un grand vent souffla. Il venait horizontalement, ou bien il venait depuis par terre, ou bien il tournait sur lui-même, soulevant le gravier, les pailles ; et les branches apointies se levaient droit en l’air. Tout de suite après, des gouttes tombèrent ; elles étaient larges et noires sur la terre blanche.

Le pont de danse fut aussitôt abandonné ; des femmes, troussant leurs jupes, se sauvaient vers la ville et les hommes couraient avec elles, ayant noué sur leurs chapeaux neufs leurs mouchoirs de poche. La plupart des gens toutefois se réfugièrent dans la cantine. C’était l’abri le plus voisin. On s’y jetait de tous les côtés. Émile et Frieda furent pris dans la cohue.

Ils se trouvèrent assis au bout d’un banc, presque sous le rebord du toit, car on ne pouvait pas choisir sa place dans tout ce remue-ménage. Frieda était excitée, mise en grande joie par l’événement, cet orage tout à coup, leur fuite. Émile semblait inquiet. Il regarda le ciel ; les nuages avaient la couleur des ardoises sur les toits ; et, par-dessus, des boules blanches roulaient très rapidement. Mais les mêmes gouttes tombaient toujours une à une ; peut-être qu’on aurait encore le temps de rentrer.

— Si nous partions, dit-il. On nous attend pour le souper ; on arriverait avant l’averse.

— Et ma robe ! dit Frieda.

Émile imagina madame Buttet, Hélène, la table servie ; un petit remords lui passa dans l’esprit, il ne s’y arrêta pas longtemps. Les chants recommençaient dans la cantine : « Roulez tambours », « Salut glaciers sublimes », « Les bords de la libre Sarine », toutes ces mélodies à la fois ; elles étaient interrompues, pleines de notes fausses, avec des voix rauques qui reprenaient le refrain. Les bouchons de limonade sautaient, la mousse coulait des chopes, et le petit vin tranquille était dans des litres blancs.

Cependant l’orage se rapprochait. D’abord il s’installe et il fait sa place dans tout le ciel, d’un bord à l’autre ; après il prend de l’assurance. Un grand éclair monta, comme une fusée, depuis le Jura jusque sur la ville ; et le ciel s’ouvrit d’un seul coup. Les fils d’eau, tendus en travers, firent comme une toile qui traînait par le bas et où les choses se brouillèrent ; on n’apercevait bien que la place vide et les baraques là debout.

L’averse donnait sur les bâches ; elles s’étaient tendues, bondissant sous le choc, avec une grande rumeur comme les vagues sur le sable. Et la terre but ayant soif, et puis des flaques se formèrent. Elles avaient des bulles et un rebord d’écume, et rejaillissaient à chaque goutte, jaunes parmi les mottes sombres. Le tonnerre n’arrêtait plus ; c’était un roulement avec des ressauts, parfois une détonation, comme deux rocs qui se heurtent, une secousse, un long tremblement, un sifflement et, entre deux éclats, des sons doux qui descendent comme le bruit des chars qui rentrent la moisson. L’orage avait éclaté droit au-dessus de la cantine, mais on n’avait pas peur, on était trop nombreux.

— Adieu le reste du bal, dit Frieda, et l’illumination pour ce soir.

Il la vit là ; ils ne tournaient plus comme tout à l’heure, ils étaient calmement assis et plus seuls parmi cette foule qu’autrement au milieu d’un bois. Il la vit là, ses yeux étaient brillants, sa bouche était humide, quelque chose d’animé et comme une puissance habitait son regard ; est-ce qu’elle avait pris des forces au vent, au bruit, aux éclairs, à la foudre, s’étant enrichie d’eux ? une mèche de cheveux pendait sur son front encore moite ; et il sentit un flot de sang monter en lui.

Il se mit à pleuvoir plus fort. Ce n’était plus des fils, mais des paquets, comme on dit, sous une grande illumination d’éclairs, des verts, des violets, des jaunes ; comme des points, ou de larges taches rondes, ou une barre cassée en plusieurs endroits. Et il fit plus obscur encore. Peut-être était-ce déjà le commencement du soir ? non, on ne savait pas. La marche du temps était incertaine. Mais on fut effrayé surtout par une nuée qui venait ; elle était comme un linge blanc ; et s’allongeait sur les collines. On pensa : « Voilà la grêle ! »

Souvent il arrive qu’en quelques minutes toute la récolte est détruite ; les grappes encore dures sont marquées de points noirs qui font tomber les grains ; et les feuilles sont percées. Plus de vin, on a travaillé inutilement. C’est pourquoi, dans un orage, on peut laisser pleuvoir, venter, faire des tonnerres ; seulement dès que le nuage pâle se montre, le cœur bat. Les gens s’étaient poussés jusque sous les gouttières, avançant la tête pour voir. Il suffit d’un mouvement d’air pour écarter le danger ; il va à d’autres simplement, on ne s’inquiète pas des autres.

— Tant mieux, dit Émile, ce n’est pas pour nous cette fois.

Il avait eu peur, la peur s’en alla ; le nuage suivit la ligne des collines ; peu à peu il se dissipait. Et la peur lui ayant passé, voici, de nouveau, il la voyait là. Le sang chantait dans ses oreilles, et il comprenait qu’il devait parler, car elle lui parlait. Elle parlait de la grêle.

— Une fois chez nous, disait-elle, trois heures après, on en ramassait encore à la pelle des morceaux comme des œufs. On les tenait sur la main, ils ne fondaient pas, ils étaient durs comme la pierre ; ils avaient cassé des vitres.

Un grand coup de tonnerre.

— Oh ! disait Émile, une fois les vignes du bas ont été hachées. Celles du haut n’ont point eu de mal.

— Chez nous, dit Frieda, on avait déjà, comment est-ce qu’on dit… coupé le blé…

— Fauché…

Un grand coup de tonnerre.

— Fauché le blé, mais les arbres, ils n’ont presque plus eu de fruits.

— Ça, ce n’est rien, dit Émile.

— Chez nous, il y a beaucoup d’arbres.

Un coup de tonnerre.

Elle parlait français, toujours avec un fort accent et un peu lentement, mais presque sans faire de fautes. Quand un mot lui manquait, elle en mettait un autre à la place ; et ainsi on la comprenait. Émile l’écoutait ; elle était là. Et il se disait : « Elle est là, c’est elle qui est là ; c’est elle qui aurait pu être ma femme. » Il n’y avait encore jamais pensé ; à présent il ne pensait plus qu’à cela.

Cependant l’orage, ayant perdu de sa force, décroissait dans l’éloignement, car le ciel était épuisé. On ne voyait plus d’éclairs qu’à d’assez longs intervalles ; ils allèrent s’espaçant, on n’entendait presque plus le tonnerre, on ne l’entendit plus du tout. Et la pluie tomba fine, encore quelques instants.

Il était huit heures et demie ; la nuit se préparait. Tout doucement le ciel pur se montrait de nouveau parmi les derniers nuages ; ils s’élevaient et en même temps ils se défaisaient, on voyait à travers, et ils étaient pareils à une étoffe usée. Les arbres s’égouttent ; il pleut dessous, pas ailleurs ; un air de bise descendit des collines ; il faisait frais. Quelle bonne odeur a la terre mouillée !

Alors les orgues de Barbarie recommencèrent à jouer, tandis qu’on allumait partout les lampes à acétylène ; elles faisaient des flammes blanches, par-ci par-là, dedans le gris, sans éclairer encore, à cause du jour qui restait. Que de bruit dans cette cantine ! On y criait toujours plus fort. Déjà pourtant les groupes se répandaient sur la place où la terre molle collait aux semelles, les carrousels marchaient, et l’homme de la Femme Sauvage annonçait de nouveau la représentation.

Il la regardait, elle le sentit ; et elle ne le regarda pas ; seulement, tout à coup, retenant d’abord son souffle, elle aspira l’air avec force ; et sa poitrine gonflée souleva l’étoffe claire et redescendit lentement.

VI

Le lendemain Émile, en rentrant à midi, trouva le ménage sens dessus dessous.

On l’avait attendu la veille pour le souper. Sept heures, sept heures et quart, il n’était pas là. Sept heures et demie, les plats refroidissaient, il n’était toujours pas là. Et qu’il ne fût pas venu et Frieda pas plus que lui, c’est ce qui avait d’abord fâché madame Buttet. Puis il y avait eu encore cet orage.

Car le feu du ciel est soudain et il frappe au hasard ; qui sait s’il nous épargnera ? C’est pourquoi madame Buttet prenait toujours ses précautions. Toutes les seilles étaient remplies, et les portes bien fermées pour empêcher les courants d’air, et l’argenterie sortie, avec les papiers précieux. Elle n’avait eu personne pour l’aider. Est-ce qu’on laisse deux femmes seules, n’est-ce pas le devoir d’un homme d’être auprès des siens dans ces moments-là ? Hélène avait passé tout le temps de l’orage étendue sur un canapé, la tête cachée parmi les coussins. Et lui où est-ce qu’il était ? Qu’est-ce qu’il faisait ?

Huit heures, personne encore. « Ah ! pensait madame Buttet, il n’en a peut-être pas l’air, il est quand même de la famille. Chien de chasse chasse de race ; c’est un insouciant comme son frère. »

Il était plus de neuf heures, lorsque Frieda arriva, et Émile un instant après elle ; mais comme on était encore au dimanche, la vraie explication fut remise au jour suivant. « Ils m’entendront l’un et l’autre, se disait madame Buttet, je n’irai pas par quatre chemins. » La réflexion de la nuit (car elle dormait peu) changea toutefois ses résolutions. En somme, tout au fond, elle craignait un peu son gendre ; et puis il avait des excuses, étant de la fête ; Frieda n’en avait pas, c’était elle la vraie coupable. Depuis quelque temps déjà, « elle se donnait des allures ». « Elle m’entendra, pensa madame Buttet. Ce sera une leçon, un bon seau d’eau froide ; Émile comprendra tout seul. »

Seulement Frieda savait se défendre : il y eut une vraie bataille, qui durait encore à midi. La table restait à moitié servie, et, quand Émile ouvrit la porte, personne ne vint le recevoir.

Il attendit patiemment, se doutant bien de quelque chose. Hélène parut la première ; elle avait les yeux rouges.

— Qu’as-tu ? lui dit-il.

— Je n’ai rien, dit-elle.

Madame Buttet parut ensuite, avec les lèvres serrées et un pli entre les deux yeux ; Frieda ne se montra pas. C’était un dîner qui commençait mal. Pourtant Émile ne dit rien, car les disputes des femmes sont quelque chose de terrible, le mieux était de ne pas s’en mêler. Mais madame Buttet, le sentant près d’elle, comme il était là, sans parler et mou, commençait à s’impatienter. « Il sait bien à quoi s’en tenir, pensait-elle de nouveau, ne pourrait-il pas me faire des excuses ? Ou bien au moins, s’informer de ce qui s’est passé. Non, rien. Il est en bois. » Et songeant à Hélène : « Est-ce qu’il a seulement fait attention à elle ? Voilà où il en est après un an de mariage. »

La soupe étant mangée, elle rassembla les assiettes sales :

— Il faut bien se servir soi-même, commença-t-elle. Au temps où nous vivons, les domestiques sont les maîtres. Je leur donne le bon exemple.

Elle ajouta :

— Tout le monde n’en fait pas autant.

Émile se tut. Elle reprit :

— La jeunesse, à présent, n’a plus le sentiment du devoir, plus de respect, plus rien. On ne pense qu’à s’amuser.

La remarque fut inutile. Émile se taisait toujours.

Elle essaya un autre moyen :

— Qu’est-ce qu’elle a fait hier soir ?

Le moyen cette fois fut bon. Qui était-ce : elle ? Il n’eut même pas l’idée de le demander ; il répondit tout de suite :

— Elle a été danser, je crois.

— Je pensais bien. Elle aime mieux danser que faire son ouvrage. Elle pense peut-être que je vais la remplacer dans son service. Ça ne durera pas plus longtemps.

Est-ce que Frieda allait partir ?

— Vous voulez la renvoyer ? dit-il.

— Je vais le faire.

— Pourquoi ? dit-il.

— Elle m’a mal répondu, dit madame Buttet, je ne peux pas le supporter, elle se croirait tout permis.

Mais il insista et madame Buttet fut surprise ; malgré quoi, ayant le bon droit pour elle, elle continua :

— Je lui ai reproché très poliment sa conduite. Elle est montée sur ses grands chevaux. Elle m’a dit : M’avez-vous permis d’aller à la fête ? Je lui ai dit que oui, mais qu’elle devait revenir avant sept heures, comme c’était convenu. Elle m’a répondu : « Il pleuvait trop fort. » Je lui ai dit : « Vous pouviez être à la maison avant la pluie. » Alors elle a été insolente, et quand j’ai voulu la remettre à l’ordre, elle m’a répondu : « Je ne suis pas une domestique. »

Madame Buttet était sûre de sa victoire. Émile voulait tout savoir, eh bien, il savait tout. Qu’est-ce qu’il aurait à dire ? Mais il eut quelque chose à dire, car ayant réfléchi :

— C’est que, dit-il, elle a peut-être raison.

Madame Buttet reçut le coup. Et elle en fut d’abord privée de souffle et ébranlée ; puis se ressaisissant :

— Pourquoi raison ? dit-elle.

Elle avait un ton sec qui faisait trembler. Seulement Émile était soutenu ; et ce n’était pas par un raisonnement, c’était par une sorte d’instinct, par une impulsion qui se faisait en lui ; il ne se reconnaissait pas lui-même.

— Oui, dit-il, n’est-ce pas, c’est une volontaire, elle doit avoir sa liberté, je trouve, elle a compté là-dessus.

— Comme vous voudrez, dit madame Buttet.

Elle n’y tenait plus. Elle posa sa serviette sur la table, repoussa la chaise et quitta la chambre. Hélène hésita ; puis partit à son tour.

On était au dessert ; il y avait sur une coupe les premières pommes de la saison, déjà jaunes et qui sentent doux. Émile en pela une, la coupa en quartiers et la mangea tranquillement. Il en prit une seconde ; rien ne pressait, il était chez lui. S’il plaisait à Hélène de faire comme sa mère, elle était certainement libre, il ne l’en empêcherait pas. Seulement il était libre lui aussi. L’homme est le maître.

Pendant assez longtemps il demeura dans ces idées. Cependant, comme il arrive toujours chez les natures molles, après l’excitation, quand elle est retombée, vient une période d’affaissement, comme la pâte qui a levé et s’affaisse de nouveau. Par degrés, on redevient comme avant, puis on descend au-dessous de soi-même ; et Émile fut effrayé de ce qu’il avait osé faire. Comment est-ce que tout cela avait été possible ? Alors, s’interrogeant, il fut plus effrayé encore. C’était à cause de cette fille ! Et lui, il était un homme d’ordre, il était marié, il était notaire, il pouvait tout perdre à la fois. D’autre part, l’orgueil qui est en nous parlait également. Auprès de sa femme, le notaire était le plus fort ; auprès de Frieda il n’était plus rien. Alors il se fit des reproches. « Tu aurais dû laisser partir cette fille », se disait-il.

Il était seul dans son bureau, Cavin faisait des courses. Un chat traversa la place ; et on le vit à l’autre bout qui se couchait sur le trottoir devant la charcuterie. Les boutiques avaient baissé leurs stores de coutil ; l’horloge craquait par moment. Au mois d’août, beaucoup de personnes sont à la campagne ; les demoiselles Bardet étaient loin, le docteur Beausire avait pris ses vacances. C’est le temps où les ombres tournent toutes seules, le long du jour, sur les pavés. On fait l’obscurité dans les chambres, on attend le soir pour sortir.

Jamais la place n’avait été si vide. C’est qu’aussi beaucoup de personnes étaient fatiguées, ayant dansé et ri la veille. Il y avait des restes de la fête ; l’arc de triomphe à côté de l’hôtel de ville n’était pas encore démoli ; mais à cause de la grande pluie, il était tout fané, ruiné ; l’écriteau déchiré pendait, la charpente perçait sous les branches arrachées. Et la même phrase revenant en lui, elle prenait un autre ton :

— J’aurais dû laisser partir cette fille.

Dans notre pays la religion est enseignée aux petits enfants dans les écoles du dimanche ; on y apprend le bien et le mal ; alors ces choses sont écrites pour toujours dans le fond de la conscience ; et plus tard, on peut ne plus aller à l’église, et ne plus croire à rien, et devenir mauvais ; quand on trouve le répit et qu’on regarde en soi-même, on y lit de nouveau les dix commandements.

Comme il en était là, on heurta à la porte : c’était une vieille femme de la campagne, avec un panier à couvercle et un chapeau gris par-dessus sa coiffe. Ses bras paraissaient très longs, parce qu’elle avait le dos voûté ; sa tête était enterrée entre ses épaules trop hautes ; et elle essayait de la redresser un peu quand elle parlait, mais, chaque fois, le poids la rejetait en avant.

— Monsieur le notaire, dit-elle, je voudrais bien que vous puissiez avoir un moment un de ces jours, pour venir jusque chez nous, chez David Joyet, à Arzier, vous savez bien.

— Eh bien, dit Émile, c’est entendu ; ce serait pour quoi faire ?

Elle soupira ; leva une de ses mains et puis l’autre ; les croisa de nouveau, secoua la tête et reprit :

— Mon Dieu ! ce serait pour cette vente.

— Alors vous êtes décidée ?

— C’est mon mari qui veut, dit-elle. Moi, je voudrais bien que non. Seulement, voilà, il ne peut plus bouger avec son rhumatisme. On ne pourra pas payer l’intérêt.

Elle s’arrêta, et on entendit un petit bruit, comme quand l’eau monte dans le tuyau d’une fontaine ; ses épaules furent secouées, elle se contint encore, mais elle ne le put pas longtemps, une goutte sortit d’abord entre ses paupières, et puis toutes les larmes vinrent à la fois, comme les graines roulent quand la gousse a crevé.

— Allons, dit Émile, il ne faut pas vous frapper ; ça n’est pas bien terrible. Combien devez-vous déjà, sur votre maison ?

— Douze mille francs.

— Et elle est taxée combien ?

— Dix-huit mille.

— Vous en avez toujours six qui vous restent. Il faudrait essayer d’attendre encore un peu.

Il voulait la consoler, mais on ne la trompait plus.

— Oh ! non, reprit-elle, à présent c’est fini. On a eu beau bien travailler, tant qu’on a pu, ça n’a servi à rien. Quand il m’a dit : « J’ai cette jambe qui est plus lourde que du plomb », j’ai déjà eu peur. On loue sa campagne, est-ce que ça rapporte ? Quand il faut payer des quatre pour cent ; ils n’y mettent pas de fumier, alors va comme je te pousse. À présent quand il veut marcher, il doit se préparer d’abord, avec sa canne, pour rien faire qu’un pas, allez chercher. Et une maison où on est depuis cinquante ans ; une maison de sa mère, et, quand les autres viendront, nous, où est-ce qu’il faudra qu’on aille ? Et puis comment vivre ? dit-elle. Il m’a dit : « Va chez Monsieur le notaire, tu lui parleras de ça ; tu t’arrangeras pour le mieux. » Seulement c’est dur à notre âge ; on est comme les chats, on est habitué. Seulement si on attend, les autres nous mettront à la porte…

Elle racontait son histoire comme une petite fille récite sa leçon. Quand elle eut fini, un grand sanglot la prit. Et Émile ne trouva plus rien à lui dire.

Il ne trouva rien à lui dire et, lorsqu’elle s’en fut allée, cette voix pleine de larmes, il l’avait encore à côté de lui, qui lui parlait tout bas. Voilà, c’était une vieille femme qui avait du malheur ; il y a tant de malheur dans le monde, il y en a partout, il y en a pour tous les hommes ; si on est heureux, on l’oublie, tout à coup il revient sur nous. Et le notaire ainsi se figurait la vie, les vraies douleurs, comment on souffre ; on souffre souvent par sa propre faute, mais souvent aussi, c’est celle des autres ; est-ce qu’il n’avait pas fait souffrir ? L’attendrissement le prenait. « Pauvre Hélène, se dit-il, elle a dû bien s’ennuyer. Je vais être plus gentil avec elle. »

Il descendit souper avec ses bonnes résolutions. Il n’était plus triste ; et même il était plutôt presque heureux parce qu’il se sentait meilleur. Il trouvait les choses changées, non qu’elles eussent changé en réalité, car elles restent toujours les mêmes, mais il ne les voyait plus de la même façon. L’image du soir était devant lui. On avait fini de traire ; les petites filles sortaient de la laiterie, portant des gros pots de lait ; le feu brûlait dans les cuisines, alors sur chaque toit se tient une fumée comme des colonnes en verre bleu ; parfois pourtant l’air pèse sur elles, elles sont rabattues ; elles sont comme un bonnet sur la cheminée ; ou bien, jetées loin par le vent, elles se perdent tout de suite dans l’air.

Émile monta l’escalier. Il se disait : « Je vais faire des excuses à ma belle-mère et puis tant pis pour cette fille : ce sera entre nous de nouveau comme avant. » Seulement il eut beaucoup plus de peine qu’il n’aurait cru. Madame Buttet ne pardonnait pas facilement, surtout pour des choses si graves. Puis, comme elle voyait qu’Émile cherchait à faire la paix : « Il y vient, se disait-elle, mais il y viendra tout seul. » En effet, elle ne fit rien pour l’aider. C’était à son tour de ne pas comprendre.

La fenêtre était grande ouverte sur le ciel joli de couleur ; pourtant il y avait partout des nuages en ficelle ; c’était comme une étoffe qu’on est en train de tisser, peu à peu les fils se resserrent, ils annoncent le mauvais temps.

— Le temps se gâte de nouveau, dit Émile, le soleil était bien rouge.

Pas un mot.

— Il ne serait pas impossible qu’on ait encore un orage.

Tout cela n’avait rien à faire avec la vraie question. Madame Buttet ne répondit pas. Elle attendait. Et Émile finalement fut obligé de demander pardon.

— Voilà, expliqua-t-il, le lendemain des fêtes, on n’est pas dans son assiette, on est un peu énervé probablement.

— Peut-être bien, dit madame Buttet.

Il avait mal dormi : dans ces conditions on ne sait pas bien ce qu’on dit. Il avait été un peu loin.

— Je trouve aussi, dit madame Buttet.

— Je regrette de vous avoir fâchée.

Enfin ! cette fois, c’était une excuse.

— Non, Émile, vous ne m’avez pas fâchée, vous m’avez fait de la peine. C’est parce que je tiens beaucoup à votre affection, disait madame Buttet, que j’ai été si chagrinée. J’ai cru que vous aviez parlé avec intention.

— Oh ! pas du tout, reprit Émile, c’était une idée que j’avais : je n’ai pas pensé aux conséquences.

— Tant mieux, dit madame Buttet.

— J’aurais dû y penser.

— C’est bien, n’en parlons plus.

Émile avait pris les mains de sa femme. Hélène, dans sa mine pâle, avait encore les yeux rouges : de temps en temps sa mère la considérait. Puis, la discussion étant terminée et comme la nuit venait, madame Buttet alla chercher la lampe.

— Comment est-ce que tu vas aujourd’hui ? dit alors Émile à Hélène.

— Bien, merci.

— Est-ce vrai ?

Le père Borle justement se promenait dans le jardin. Les marronniers avec leurs branches étalées faisaient comme un plancher à la hauteur de la fenêtre, un plancher plein de trous ; par les trous on voyait le vieux. À petits pas, il suivait les allées, traînant ses pantoufles, et à tout moment il crachait. Cependant les deux pensionnaires venaient de sortir aussi, et se poursuivaient en riant.

— Tu n’as pourtant pas l’air très bien, reprit Émile.

Elle secouait la tête voulant dire qu’il se trompait.

— On va bien te soigner, tu boiras du lait, tu prendras des joues.

Elle fit de nouveau un signe de la tête. Les pensionnaires avaient imaginé un jeu. Car le mouchoir du père Borle pendait un peu hors de sa poche, et le jeu était de s’approcher de lui par derrière, marchant sur la pointe des pieds, et de tirer le mouchoir. Lui ne s’apercevait de rien. Le mouchoir finit par tomber par terre.

— Est-ce que tu as été peut-être fâchée contre moi ?

— Non, dit-elle.

— J’ai pensé que tu étais fâchée.

Elle leva les yeux vers lui et lui dit :

— Pourquoi est-ce que tu n’es pas revenu, hier soir ?

— Que veux-tu ? dit-il, j’ai été empêché. On a eu beaucoup à faire.

Elle reprit :

— Je crois bien que tu ne m’aimes plus.

Tout à coup on entendit la voix de mademoiselle Borle.

— Papa, disait-elle, tu as perdu ton mouchoir.

Et ensuite :

— Rosa, Marie, il est temps de rentrer.

— Est-ce sûr que tu m’aimes ? dit Hélène.

Il voulut se pencher vers elle et, afin de tout effacer entre eux, la prendre et l’attirer à lui, mais elle résistait. Était-ce sa timidité ? Cependant on sentait en elle, et sans qu’elle eût rien avoué, une sorte de méfiance, quelque chose qui disait non : il allait vainement à elle, elle ne venait plus à lui. Elle avait peut-être un pressentiment ? Ou peut-être même qu’elle le soupçonnait ?

Et comme madame Buttet apportait la lampe, il fit une dernière tentative.

— J’ai oublié, lui dit-il, de vous en parler tout à l’heure. Si vous voulez que Frieda s’en aille, moi, je suis bien de cet avis à présent.

Madame Buttet posa la lampe sur la table et répondit :

— C’est trop tard, voyez-vous, je ne peux pas revenir en arrière.

Ce soir-là tout fut décidé.

VII

Ce fut chez la charcutière, parce qu’elle était « en froid » avec madame Buttet, que Frieda alla se plaindre. Là elle raconta l’histoire à sa façon.

— Ah ! lui répondit madame Tschumi, quelle femme fière, quelle femme avare ! Quand elle est venue la dernière fois, c’est tout juste si elle m’a parlé. Et qu’est-ce que je lui ai fait ? Ce que je lui ai fait, c’est que j’ai été trop bonne ! Qui est-ce qui lui gardait son panier pendant les marchés ? qui est-ce qui se dérangeait tout le temps pour elle ? à qui est-ce que je réservais toujours les meilleurs morceaux ? Plus on se donne de peine et plus on est méprisée.

— C’est vrai, dit Frieda.

— N’est-ce pas ?

— Seulement, reprit Frieda, ne dites rien à personne.

Madame Tschumi le promit. Elle dit tout à tout le monde. Et il se fit deux partis, celui des dames riches qui était pour madame Buttet, celui des dames pauvres qui était pour Frieda. On discuta, on s’amusa aussi, surtout le préfet et les autres qui étaient dans le secret.

Il y avait une modiste à la rue de l’Hôtel-de-Ville, une vieille fille qui lisait parmi ses chapeaux Ponson du Terrail et Xavier de Montépin. Elle imagina un roman. Elle seule vit le vrai.

On put ainsi laisser venir l’automne. Comme un peintre avec son pinceau, il fit une grande tache jaune ; à côté une tache rouge ; à côté une tache brune ; on vit ces diverses couleurs. On distinguait le hêtre du cerisier, le cerisier du frêne, et le bouleau comme du vieil or. Les noyers étaient variés de teinte, les poiriers plutôt bruns, mais les cerisiers les plus rouges. De nouveau on fit les vendanges, et les pressoirs sentaient acide, pendant que les dernières poires tombent et s’écrasent, étant trop mûres.

Le 11 novembre est le jour de la Saint-Martin. On dit : l’été de la Saint-Martin. Souvent après des pluies, avant le froid et la neige, on a le beau temps pendant quinze jours à ce moment-là. Et on eut en effet un beau soleil de nouveau chaud, avec une gaie lumière, car la petite peau qui est sur le ciel à l’automne s’était en allée. Madame Buttet dit à Hélène :

— Tu devrais profiter de ce temps pour sortir un peu. C’est la dernière qui sonne, tu sais.

Car l’hiver va venir, on sera enfermé chez soi. Et madame Buttet pensait, voyant sa fille toujours plus triste, qu’elle manquait de distractions.

Une promenade fut donc arrangée avec mademoiselle Borle, pour une après-midi, à la Pierre à Cabotz. Elles descendirent d’abord à travers les prés. On était étonné de trouver près des buissons, aux endroits humides, les fleurs du printemps qui s’étaient trompées. Une pâquerette avec son doux petit cœur jaune, ou une violette, ou un bouton d’or. Même l’herbe avait reverdi, poussant de nouveau, et quelques vaches étaient dessus, éparpillées. Leurs gros corps roux et blancs se tiennent sur quatre jambes raides comme des bâtons plantés dans la terre ; longtemps elles ne remuent pas, broutant seulement du bout de leur mufle penché ; et les cloches qu’elles ont au cou sonnent, de temps en temps, un coup.

Après on remonte sur l’autre versant qui est tourné au midi. On y trouve encore quelques vignes, qui sont disposées en petits casiers entre les murs blancs. Quand le raisin est cueilli, les portes restent ouvertes ; les feuilles sont tombées et les sarments tordus semblent du fil de fer rouillé. Il y a, devant le bois, une bande d’herbe, et les arbres de la lisière sont très hauts. Leurs masses étaient rondes, serrées. Le soleil donnant de côté, les ombres se tenaient près des fortes lumières, avec un vigoureux relief, comme le tuf rongé par l’eau. Les branches pendaient jusqu’à terre. Et le chemin pénètre là, faisant un trou comme un tunnel dans un talus.

Elles y entrèrent ; déjà le feuillage n’était plus aussi épais qu’en été. Il forme une voûte que les troncs supportent, comme les colonnes dans une nef, mais cette voûte est percée par places et on apercevait le ciel. On continuait à monter. Un petit ruisseau s’est creusé un lit dans la terre molle. Il y a de la mousse et les grosses racines sont comme des veines gonflées. Plus de champignons, c’était fini. Le tapis ordinaire des feuilles devenait plus pesant aux pieds. Car à cette saison, allez, un coup de vent, et puis voilà, toutes les forêts sont soufflées.

Au-dessus de la pente on parvient à une clairière. Elle est annoncée de loin par un grand jour qui y descend. On trouve une surface plate qui ressemble à un jardin potager, car le forestier du district y a des plantations. D’un bout sont de petits sapins, de l’autre des ormes, ou des frênes ; quelquefois aussi des arbres étrangers qui viennent d’Amérique. Les semences germent ; il sort d’abord une pointe verte et deux feuilles dures, épaisses comme des grains de café, puis une tige qui durcit, et la seconde année on reconnaît un arbre. Mais les grands baliveaux dominent tout ; on dirait des mains levées avec des doigts noirs écartés. Par endroit, il y avait des espèces de taillis ; ou des ronces comme le cuivre, de celles qui ne perdent pas leurs feuilles l’hiver. Le sentier passe sur le ruisseau environné de roseaux blancs, une planche est jetée dessus.

— Nous y voilà, dit mademoiselle Borle.

La Pierre à Cabotz est à moitié cachée dans les arbres. On raconte que ces blocs, qu’on appelle blocs erratiques, viennent des hautes montagnes. Ils ont été apportés par les glaciers. À une époque très ancienne, ceux-ci se sont mis à marcher et ils sont descendus d’en haut leur habitation ordinaire, glissant avec ce poids de pierre, rampant avec ce poids sur le dos, comme une bête sous sa charge ; et, s’étant retirés, l’ont laissée là debout. Ainsi on trouve tout à coup dans les bois, sur la terre noire, ces quartiers rugueux de granit.

L’air était doux, toutes les bêtes couraient. Par terre, des insectes noirs, des insectes verts, des fourmis, des punaises ; dans l’air, les moucherons, pas encore tués par le froid, comme une mousseline noire que le vent agite ; on entendait le pic cogner à un tronc ; et, dans le grand carré de bleu, plus d’hirondelles, il est vrai, mais bien des troupes de ramiers.

Mademoiselle Borle avait des tartines dans un petit panier, car les deux pensionnaires étaient de la promenade. On s’installa sur un tronc de chêne depuis longtemps abattu ; l’herbe, les anémones et les autres plantes des bois avaient repoussé tout autour.

Les pensionnaires mangèrent leur pain. L’une Marie, était assez grande et maigre ; l’autre petite et grosse. Rosa avait une figure rose, tandis que Marie avait la peau jaune avec des boutons. Elles portaient toutes les deux des tresses ; l’une les avait blondes, l’autre les avait noires.

— C’est joli ici, dit Rosa.

— Comment est-ce que ça s’appelle déjà ? dit Marie.

Mademoiselle Borle redit le nom. Puis, le goûter étant fini, elle leur permit d’aller s’amuser.

L’air du soir se levait déjà, mais tiède, plein d’odeurs, les odeurs fades de l’automne : le bois pourri, les feuilles mortes et la vase près des ruisseaux.

— Tu n’es pas fatiguée ? dit mademoiselle Borle.

— Oh ! non, répondit Hélène.

Le soleil rond, bien découpé, tout rouge, toucha la cime des sapins. Il était enveloppé dans une vapeur blanche ; ainsi on peut le regarder.

— C’est l’hiver, dit Hélène.

Les pensionnaires avaient disparu. Un moment on les avait vues qui couraient entre les arbres ; on ne les entendait même plus. Où est-ce qu’elles avaient passé ?

Tout à coup un chapeau se montra au sommet de la pierre, la figure suivit, et on vit Rosa. Un second chapeau, et on vit Marie. Mon Dieu, si elles allaient tomber !

— Voulez-vous redescendre tout de suite, cria mademoiselle Borle.

On ne l’écoutait pas. Au contraire, tranquillement, les pensionnaires s’étaient assises, les jambes pendant dans le vide, et paraissaient très fières et heureuses où elles étaient.

— Descendez tout de suite ! répéta mademoiselle Borle.

On ne l’écouta pas davantage. Là-haut, les jeunes filles, car elles étaient à l’âge où on a le plus de méchanceté, semblaient s’amuser d’elle. Elle fut forcée pour se faire obéir d’aller jusqu’au pied de la pierre. Alors Rosa, ensuite Marie, s’étant levées, se mirent à redescendre. Seulement, elles faisaient exprès de descendre très lentement, restant tout à coup accrochées, hésitant pour poser le pied.

— Malheureuses ! disait mademoiselle Borle, vous ne savez pas ce que vous faites. Vous vous conduisez comme des enfants.

Enfin elles étaient arrivées au bas de la pierre et elles se turent d’abord, mais, dès que leur maîtresse eut tourné le dos, elles éclatèrent de rire.

Mademoiselle Borle poussa un grand soupir. Elle avait repris sa place près d’Hélène :

— Ah ! tu ne pourrais pas croire, dit-elle, toute la peine que j’ai. De mon père ou des pensionnaires, je ne sais pas qui m’en donne le plus.

Elle ajouta :

— Ce n’est pas pour me plaindre, mais quand je pense à toi, je t’envie quelquefois.

— Pourquoi ? dit Hélène.

— Pourquoi ? parce que tu es mariée, tu es libre, tu n’as pas tous ces soucis.

— Oh ! oui.

— Tu peux être heureuse.

Hélène baissa la tête. Elle tenait ses mains dans le creux de sa jupe, ses doigts remuaient sur l’étoffe ; puis elle fit un mouvement des épaules, comme quelqu’un qui se décide :

— Est-ce que tu crois ?

Cependant mademoiselle Borle reprenait :

— Tu peux aimer quelqu’un, toi. Et tu as quelqu’un pour t’aimer.

Les lèvres d’Hélène bougèrent, elle eut l’air de vouloir en dire davantage, mais elle se reprit bien vite ; en même temps ses yeux se remplissaient de larmes ; et, comme elle se sentait rougir, elle cacha ses joues dans ses mains.

— Qu’est-ce que tu as ? dit mademoiselle Borle.

Et elle attendait la réponse. Mais déjà il était trop tard, les deux pensionnaires arrivaient.

Pour revenir on prit par la route. Le vieux cantonnier curait la rigole en fumant sa pipe. Il faisait des tas avec les débris, à intervalles réguliers. On traversa un premier village, puis un second.

Comme elles entraient dans la cour, le père Borle se montra sur la porte de la remise. Il semblait tout heureux, tenant à la main une trappe d’où sortait une longue queue.

— Un rat ! dit-il, c’est un rat cette fois.

Il cracha. Rosa et Marie s’étaient approchées. Et pendant qu’elles se penchaient sur le bassin de la fontaine pour voir noyer la bête, Hélène grimpa en courant l’escalier.

Le lendemain ou le surlendemain, elle ressentit une douleur dans le bras. C’était une piqûre sourde suivie d’un élancement. La place était mal définie, mais le bras était devenu pesant, difficile à porter.

— C’est des rhumatismes pour le changement de temps, dit madame Buttet.

Mais les douleurs ne passèrent pas. Elles devinrent plus fortes et montèrent dans l’épaule et là, comme une étoile avec ses rayons, elles allaient dans le dos de tous les côtés, devenues en même temps profondes. Hélène ne pouvait plus lever le bras, elle s’affaiblit vite. On fit de nouveau venir le docteur Beausire. C’était une pleurésie.

Cette maladie s’attaque à l’enveloppe du poumon qui adhère aux côtes ; chaque fois qu’on respire, la poitrine en se soulevant tire sur la plèvre collée.

La pleurésie est toujours une maladie grave : chez Hélène, elle le fut particulièrement, parce qu’elle avait trouvé « un terrain tout préparé ». Le docteur Beausire fut « énergique ». Un épanchement s’étant déclaré, il posa tout de suite un premier vésicatoire, qui ne prit pas. Il en posa un second qui ne prit qu’à moitié. Il en posa un troisième qui couvrait les deux omoplates et celui-là prit tout à fait. Comme Hélène souffrit ! D’abord, dans les commencements, elle serrait les dents ; mais la morsure allait augmentant avec une vive brûlure, comme si on avait creusé dans son dos avec un couteau émoussé, elle poussait un cri ; elle avait beau se contenir, les douleurs augmentaient toujours, elle ne cessait plus de crier. Dans l’appartement d’en bas, le père Borle étonné écoutait ; les pensionnaires avaient peur ; mademoiselle Borle pensait : « Pauvre Hélène ! » et madame Buttet près du lit ne savait plus ce qu’elle faisait. Le docteur Beausire était là, attendant l’effet de l’emplâtre ; on avait préparé des linges, de la ouate, une cuvette ; on la remporta pleine d’eau.

Pourquoi est-ce que quelqu’un qui n’a point fait de mal souffre pareillement ?

Pourtant, au milieu de décembre, « le danger était écarté ». On permit les premières visites, à condition qu’elles fussent très courtes. Mademoiselle Borle et mademoiselle Gaudin montaient tour à tour. Le battant de la sonnette était entortillé de chiffons ; elles heurtaient doucement à la porte d’entrée, Frieda venait leur ouvrir. Puis madame Buttet sortait de la chambre.

— Comment va-t-elle ?

— Merci, elle continue à aller joliment.

— Est-ce qu’on peut la voir ?

— Un instant ! disait madame Buttet. Je vais lui annoncer votre visite.

Sur le conseil du médecin, on avait mis Hélène dans la chambre de sa mère ; elle y avait plus d’air et d’espace ; aussi plus de tranquillité. Un petit bonnet de nuit en piqué blanc cachait ses cheveux et son front ; ses yeux, sous la dentelle, avaient un éclat extraordinaire, à cause de sa peau éteinte.

Alors mademoiselle Gaudin et mademoiselle Borle paraissaient, hésitant un peu, et traversaient la chambre sur la pointe des pieds. Elles apportaient des fleurs ; c’étaient de tout petits bouquets, car les fleurs sont chères à cette saison, il faut les faire venir de Nice.

Hélène remerciait de la tête et tendait la main hors des draps.

— Asseyez-vous un petit moment, disait madame Buttet.

On s’asseyait donc, il faisait très chaud, le poêle était bourré jusqu’à la gueule. Et il brûlait avec un grondement, tout secoué par les flammes, tellement le tirage était fort.

— Quelles belles fleurs ! Vous êtes bien aimables de penser à ma fille.

Alors Hélène disait quelque chose aussi :

— Comment est-ce qu’on va chez toi ?

— Eh bien, voilà, disait mademoiselle Borle, je suis bien contente de te trouver mieux. Mais il faut que je me sauve.

On ne la retenait pas.

Deux fois par jour à l’heure des repas, madame Buttet poussait près du lit la table ronde et étendait la nappe dessus. Hélène ne prenait encore que des mets très légers, comme du bouillon et des œufs. Et madame Buttet faisait elle-même le service, parce que sa fille n’avait pas permis que Frieda entrât dans la chambre. Quelle drôle d’idée ! « C’est bien une idée de malade », s’était dit madame Buttet. Pourtant, elle avait fait comme Hélène avait voulu.

Pour Noël, on lui prépara une surprise, on garnit un arbre. Après le souper Émile sortit et rentra portant le sapin allumé. C’était un tout petit sapin, avec un pied de noisetier ; on l’avait posé sur la table. Il était de haut en bas couvert de choses brillantes, en or ou en argent, des noix, des boules de verre, des fils métalliques ; outre des pétards, du chocolat et des bonbons. Les bougies brûlaient toutes droites, et les flammes étaient très pointues, renflées, bleuâtres dans le bas ; mais au moindre mouvement elles se penchaient et les larmes de cire roulaient sur les bobèches. Parfois aussi le bout d’une branche prenait feu, on respirait un bon parfum de résine. En levant les yeux, on voyait tout en haut du sapin un petit ange rose ; il avait les ailes ouvertes, comme s’il allait s’envoler.

— Est-ce que ça te fait plaisir ? dit madame Buttet.

Hélène s’était tournée vers les lumières et sur le miroir noir de ses yeux, les petits feux se reflétaient.

— Oui, merci, dit-elle.

On n’avait invité personne. De temps en temps, Émile ou madame Buttet se levait, soufflant une bougie. Dans le silence en entendait le pétillement des aiguilles.

La coutume dans le pays est de sonner les cloches la nuit de Saint-Sylvestre. C’est à minuit juste. Elles annoncent que l’année est finie et qu’une autre est ouverte devant nous, par leur voix qui chemine en l’air et va par-dessus les toits, de sorte que de ville en ville et de village en village, elles se rejoignent et couvrent la terre.

D’abord la plus haute sortit du clocher, puis une deuxième plus basse ; enfin la troisième toute sourde. On les avait récemment accordées, et elles n’allaient pas chacune de son côté, comme autrefois, mais s’entrepénétraient l’une l’autre en un accord profond, pareil à une note d’orgue. Cela se balançait en l’air, avec un mouvement de haut en bas, avec un rebondissement, et la maison en était tout enveloppée. Ou bien à un moment donné, les sonneurs sonnant plus fort, il y avait un éclat, une espèce de claquement.

D’ordinaire on attend minuit avant de se coucher. C’est une occasion pour repasser sa vie. On regarde d’abord derrière soi, on regarde ensuite devant soi et on se sent bien triste. Mais madame Buttet voulait paraître gaie.

— Eh bien, Hélène, dit-elle, tu n’as pas eu de chance l’année passée ; la voilà finie, encore un mois ou deux et tu recommenceras à courir.

— Et puis, ajouta Émile, au prochain Nouvel An, on ne te reconnaîtra plus.

Hélène était assise dans son lit, appuyée à un tas de coussins où son corps maigre s’enfonçait.

Tout à coup elle dit :

— L’année prochaine, je ne serai plus là.

Il y eut d’abord un silence, ce fut un grand étonnement ; puis la réflexion survenant :

— Comment peux-tu dire des choses pareilles ? s’écria madame Buttet.

On ne s’y arrêta pas. Ce n’était encore sans doute qu’une conséquence de la maladie. En effet, Hélène continuait d’aller mieux. Bientôt même, elle put quitter le lit. On l’installait dans un fauteuil, devant la fenêtre. Les carreaux, à cause du froid, étaient tout couverts de buée ; elle les frottait avec la main ; alors, qu’est-ce qu’elle voyait ?

Souvent, il y avait du brouillard ; elle ne voyait pas grand’chose. Elle voyait sous elle la pente du ravin qui est très raide et descend jusqu’au ruisseau ; de l’autre côté, sur la crête, deux ou trois maisons neuves, à plusieurs étages, à pignons de bois découpé, aux murs jaunes et à toits d’ardoises.

Parfois aussi, elle apercevait le lac. On aurait dit une plaine de sable, mais tout à fait une plaine, sans un monticule, ni un sillon, comme un désert de sable et qui était sans bords, sinon là où le ciel venait rejoindre l’eau. Et puis, s’il se faisait un trou dans un nuage, la lumière, sortant par là, s’élargissait, formant un cône, avec la pointe tournée en haut ; et à la surface du lac, elle était comme un rond doré. Elle semblait ranimer l’eau, car à la place où l’eau était frappée, des petites vagues naissaient, chacune avec son étincelle ; et le gris d’à côté devenait encore plus gris.

Un bateau à vapeur se montrait dans la distance. L’été, ils sont nombreux ; l’hiver, on n’en voit presque point. Longtemps on ne distinguait rien qu’un point noir, puis le point prenait une forme ; et la fumée était immense. Elle traînait loin en arrière ; compacte et resserrée d’abord, et puis s’étalant peu à peu, s’allongeant ainsi indéfiniment et couvrant enfin tout un grand espace.

Hélène s’amusait à suivre le bateau des yeux. Il s’arrête au bout du débarcadère, se tient là un moment et repart. Il suivait la rive, il bougeait à peine, à cause de l’éloignement.

Mais d’autres fois encore, la vue était plus étendue. Et alors on voyait les Alpes de Savoie. La neige descendait presque jusqu’en bas. Tout était bleu et blanc. À de certains jours cependant, la montagne se rapproche ; c’est que la pluie va venir ; et tout était blanc et gris, de la couleur de la roche. On distinguait aussi les carrés noirs des bois de sapins, les villages éparpillés et les champs, comme des pièces cousues à un vieil habit.

Enfin certaines fois, quand l’air était parfaitement pur, derrière la première chaîne, les hautes Alpes se levaient. C’est le Mont-Blanc, l’Aiguille d’Argentières, l’Aiguille Verte, toutes les aiguilles de glace, qui brillent et luisent et c’est comme un rang de petites flammes qui tremblent ; au-dessous viennent les rochers comme des portes en métal ; puis des grandes surfaces rondes ; et chacune a un beau reflet qui est bleuâtre ou argenté.

Et Hélène regardait donc. Et tout à coup, il lui semblait que le monde s’éloignait d’elle, se creusant peu à peu sous elle ; et qu’un souffle l’emportait et qu’elle flottait en l’air. En bas, tout était confondu, les arbres, les prés, le lac, le rivage, toutes les choses de la terre. Était-ce parce qu’elle était affaiblie ? Mais il lui semblait bon d’être ainsi reprise, ainsi soulevée, se diminuant sans cesse, et toujours plus haut, comme une fumée, comme le nuage. Car ce n’était plus la peine de vivre. Et quand elle retombait, elle se trouvait brisée, plus triste et plus abattue, comme après un grand voyage.

Cependant l’après-midi les visites ne cessaient plus. Il y avait madame Gaudin, madame Gailloud, madame Curchod, madame Leyvraz, d’autres encore ; même souvent des dames avec qui les Buttet n’avaient presque pas de relations, qui reparaissaient tout à coup, un peu par curiosité, un peu par compassion. La maladie fait oublier toutes les petites chicanes. Elles reviennent quand la maladie a passé.

Ces dames apportaient des brochures ou un livre ; Ben-Hur traduit de l’anglais, ou bien des nouvelles de Ian Maclaren, traduites aussi de l’anglais, ou, par exemple encore, les livres du pasteur Wagner.

— Eh bien ! qu’en pensez-vous ?

— C’est très bien, disait madame Buttet.

— N’est-ce pas ?

— Oui, mais peut-être que…

Car il y a toujours si on veut, à côté de la louange, une critique à faire.

Quelqu’un arrivait, la sonnette sonnait de nouveau. Souvent il y avait cinq ou six personnes pour le thé.

— … Avant de fermer le bocal, ayez soin de mettre dedans un petit bouquet d’estragon pour donner du goût. Mais surtout il faut du bon vinaigre.

— On n’en trouve plus.

— … Maintenant, n’est-ce pas, si vous voulez vous pouvez écouler deux mailles par aiguille. C’est même plus commode. Une fois que vous avez fini les diminutions…

— Notre pauvre société de couture ! vous nous avez bien manqué cet hiver.

— Quelle jolie robe vous avez.

— Trouvez-vous ?

— Chez qui l’avez-vous fait faire ?

— Chez Bonnard.

— Il est cher, n’est-ce pas ?

— Oui, mais que voulez-vous ? une robe bien faite, ça se paie toujours.

Au moment de partir, on félicitait encore Hélène de son rétablissement.

— Comme je suis contente de vous avoir trouvée si bien.

— Il faut des précautions, disait madame Buttet.

— À qui le dites-vous ? Allons, au revoir.

— À bientôt.

Il était passé cinq heures quand tout le monde était loin.

— Ne trouves-tu pas, disait madame Buttet, que madame Curchod avait un drôle d’air ? Veux-tu que je prépare le lit ?

Elle mettait la chambre en ordre. Puis on entendait un pas dans le vestibule, c’était Émile qui rentrait.

Le notaire embrassait sa femme et lui demandait comment elle allait. Elle répondait toujours la même chose, c’est-à-dire qu’elle allait bien.

— Tant mieux, j’ai des amitiés à te faire de la part du préfet.

— Écoute, Hélène, reprenait madame Buttet, tu es levée depuis midi, il n’est pas prudent de rester plus longtemps debout tu vas te coucher. Ça ne te ferait rien qu’on serve le souper dans la salle à manger ?

Voilà, on revenait aux vieilles habitudes. Et Frieda reprit sa place à côté d’Émile.

Elle avait, cet hiver-là, une blouse en flanelle rouge, avec des boutons de nacre, toujours ses beaux cheveux, toujours ses mêmes yeux hardis. Il était de force ramené vers elle.

Car la bouche ou le cœur peuvent prendre toute espèce de bonnes résolutions, combien de temps est-ce qu’elles durent ? On peut être sincère, mais on est faible aussi. On s’agite à cette surface de soi où on veut être bon et honnête ; quand Émile allait plus profond, regardant au dedans de lui, les mauvaises pensées et les mauvais désirs (c’est lui qui les jugeait mauvais) avaient tout envahi.

Plus une place pour les autres choses ; ni pour le repos qui est dans la conscience d’avoir fait ce qu’on devait faire ; ni pour la tranquille amitié ; ni pour le plaisir d’être assis avec celle qu’on a choisie, les soirs d’hiver, au coin du feu, tandis qu’elle tourne la page d’un livre ; ni pour le bon travail ; ni pour rien, dans sa vie.

Cela s’était fait petit à petit. Et soudain il s’apercevait du changement.

À chaque instant, René sonnait à la porte ; il venait chercher des nouvelles, du moins c’est ce qu’il prétendait. Le matin, le soir, dans l’après-midi, chaque jour, il était là ; et il restait longtemps, cela durait depuis l’automne. Il s’occupait dans le ménage, on le trouvait souvent à la cuisine :

— Quel garçon dévoué ! disait madame Buttet.

Il était dévoué peut-être, mais était-ce tout ? Une fois, Émile le surprit avec Frieda, dans le corridor. Au bruit de la porte, elle s’était sauvée, René n’en avait pas eu le temps. Et pour prendre une contenance, il avait fait semblant de chercher son chapeau. Mais il était devenu rouge.

Émile se dit : « Il n’est plus possible que ça dure. » Et il se disait aussi : « Ou bien il faudra que je m’en aille, ou bien il faudra que Frieda s’en aille, ou bien il faudra qu’Hélène s’en aille. » Ce fut Hélène qui s’en alla.

Le docteur Beausire lui avait permis, si le temps était beau, de sortir un moment, le dimanche suivant. Le temps fut beau et elle sortit. On l’aida à descendre l’escalier ; elle se promena un peu dans le jardin, bien enveloppée dans un châle. Ses jambes avaient de la peine à la porter, elle marchait toute voûtée comme une vieille femme ; mais on pensait : « C’est naturel, après trois mois de chambre, l’air l’étourdit. »

Un accordéon jouait. Les après-midi de dimanche, les domestiques, pour se distraire, font un petit brin de musique. Avec leur instrument nickelé, peint de fleurs, ils se tiennent assis sur le banc devant l’écurie ; et le gros soufflet s’étend, entre les plaques des poignées où sont les boutons qui font les notes.

VIII

On n’eut pas le temps de voir le malheur venir, parce qu’il y a des maladies qui se préparent lentement, mais d’autres sont comme le feu dans un tas de paille.

Le soir, elle eut un grand frisson depuis la tête jusqu’aux pieds ; puis le froid descendit en elle. On a beau mettre les couvertures les unes sur les autres, elles ne servent à rien. Hélène dormit mal. Au matin, après le froid, vint une grande chaleur, c’était la fièvre. Le second soir, le thermomètre indiquait quarante degrés. Et elle tomba dans le délire.

Il continua pendant toute une semaine. Elle avait pourtant des moments de calme, mais ensuite elle était reprise, comme l’eau du lac reprend sur le sable un bouchon qu’elle y a jeté. Alors elle ne savait plus où elle était, elle ne reconnaissait plus personne ; quelquefois elle parlait et on ne pouvait pas comprendre ce qu’elle disait, car c’étaient des mots sans suite, les mêmes mots qui revenaient ou bien des moitiés de mots comme des cris. Et ils devenaient précipités ; elle s’agitait dans son lit, rejetant les couvertures ; elle poussait une espèce de gémissement ; ensuite elle restait un long temps sans remuer.

Émile, madame Buttet et madame Gaudin la veillaient, tout à tour. Il fallait lui laver souvent le front et les mains avec de l’eau glacée. Il fallait aussi la faire boire, mais elle avait les dents serrées et il fallait les desserrer avec le manche d’une cuillère. Après quoi elles se resserraient. Quand on se penchait sur les draps, on sentait au travers la brûlure de la peau. Parce qu’elle respirait avec beaucoup de peine, l’air dans son cou faisait un bruit comme une lime sur le bois.

Et aussi, si on arrêtait le docteur Beausire dans le corridor et si on lui demandait ce qu’il pensait, il prenait un air sérieux, sans rien répondre de certain ; ou bien il haussait les épaules en disant :

— C’est très grave, vous savez, mais elle peut s’en tirer quand même.

On lui disait :

— Est-ce qu’on ne pourrait pas faire quelque chose ? Est-ce qu’il n’y a pas de remède ?

— Il n’y a rien d’autre à faire qu’à attendre. La médecine ne peut pas tout.

Au septième jour, le docteur Beausire s’en retourna chez lui vers les dix heures du soir et dit :

— Demain la crise sera finie, je reviendrai avant sept heures. Faites-moi appeler, si vous avez besoin de moi.

On n’avait donc pas peur pour tout de suite. Madame Buttet, qui était fatiguée, alla se coucher un moment. Émile resta à veiller.

Une petite lampe était posée sur la table de nuit. Près de la lampe, il y avait les bouteilles de pharmacie, et la plupart étaient à moitié vides ; mais une, encore pleine, gardait son chapeau rouge plissé. Il y avait aussi un verre avec de l’eau, le thermomètre dans l’étui de bois ; le marbre de la table de nuit était taché.

Est-ce qu’Hélène dormait ? Elle était en tout cas tranquille. Une ombre couvrait sa figure. On ne distinguait pas non plus la forme de son corps, car l’édredon était tiré sur elle.

De temps en temps, Émile se mettait debout pour la regarder. À cause de sa maigreur, certaines parties du visage paraissaient en forte saillie, comme l’os de la tempe, celui du nez, ceux des pommettes. Elle avait deux grands creux à la place des yeux et au milieu des joues. La mâchoire était plus carrée, d’une arête vive ; le menton aigu et le cou reculé dessous. Elle n’avait pas les lèvres roses, bien lisses et humides, mais sèches, pâles, comme du sable. Pendant que le feu qui brûlait en elle faisait briller un peu de rose sur la couleur grise de sa peau.

Et puis Émile se rasseyait ; ou il trempait un coin du linge dans la glace de la cuvette, faisant attention d’aller doucement, avec une main bien légère ; et se remettait alors sur sa chaise. Tantôt il s’appuyait au dossier, tantôt il se penchait en avant, les coudes sur les genoux. Quelquefois aussi il sentait que le sommeil pourrait bien lui venir et se redressait brusquement.

Ce n’était plus la chambre du milieu du jour, quand le beau soleil est là en visite. Il faisait lourd et il faisait sombre, sauf autour de l’abat-jour, où tombait un peu de clarté ; plus on allait vers le fond de la chambre, plus l’obscurité devenait épaisse, avec tout ce qui s’y cache et les meubles accroupis. Le temps va pesamment : « Quelle heure est-il ? » se dit Émile. La montre était pendue à un clou au mur. Il vit qu’il était onze heures. Depuis une heure, il était là ; il y serait encore une heure, peut-être deux. Et ses yeux se refermaient…

Quand les faucheurs fauchent ils ne se tiennent pas en ligne droite, mais chacun un pas en arrière de l’autre sur une ligne oblique. Et le premier entre dans l’herbe avec sa faux qui fauche en rond et fait un chemin clair que le second reprend, quand c’est son tour d’entrer, et il l’élargit, le troisième aussi et le quatrième.

Quel joli matin ! Il descend sur le bois. Il est venu, il s’est posé à la fine pointe des arbres et d’en haut regarde, dans le pré, les fleurs qui sont de trois ou quatre espèces ; plus loin vers l’étang où sont les canards, et puis vers la route où le vacher part pour la laiterie, portant la traite sur son dos. On lève déjà les petites filles, elles ont encore sommeil et elles se frottent les yeux…

Tout à coup il sembla à Émile qu’Hélène le regardait. En effet elle le regardait. Mais elle n’avait plus la même figure ; le rose était parti, elle était toute blanche. Elle avait la bouche fermée. Elle le regardait, lui la regardait aussi.

Il fut troublé, il dit :

— Qu’est-ce que tu veux, Hélène ?

Est-ce qu’elle ne pouvait plus parler ou bien est-ce qu’elle ne voulait rien ? Mais elle ne répondit pas. Et ils se regardaient toujours. Elle tenait ses yeux bien appuyés sur lui, et lui regardait dans ses yeux, ne pouvant pas s’en détacher. Peu à peu, la pensée y était revenue ; ils étaient pleins de tristesse : « Qu’as-tu fait de moi ? » disaient-ils. Et à présent une grande peur s’y lisait, les paupières s’étaient écartées, ils devenaient fixes et saillants.

— Est-ce que tu as besoin de quelque chose ? reprit Émile.

Comme quelqu’un, qui s’enfonce dans l’eau, s’accroche avec les mains aux branches, ils paraissaient, ces yeux, vouloir s’accrocher à la vie, cherchant une saillie au mur ; puis ils revinrent sur Émile : et appelaient au secours. Comme ils demandaient ! comme ils mendiaient ! Et après s’être plaints, désormais ils pardonnaient tout pour un petit peu d’aide, mais rien ! quelque chose de plus fort que tout les entraînait déjà vers l’ombre et aussitôt l’ombre y monta. De nouveau, ils étaient fixes ; un instant ils se résignèrent, puis la terreur y parut de nouveau, les élargissant, avec la révolte.

— Écoute, Hélène, dit-il, qu’est-ce que tu as ?

Sa poitrine était soulevée, elle balançait sa tête à droite et à gauche, ses mains glissèrent sur l’édredon ; sa bouche s’ouvrit avide d’air…

Émile fut effrayé et il appela.

La maison dormait, personne n’avait entendu. Il appela. Toujours rien. Il courut jusqu’à la porte et l’ayant ouverte appela de nouveau ; alors il se retourna vers le lit. Hélène avait essayé de se soulever sur les coudes, elle n’avait pas pu ; elle essaya encore ; ensuite tout son corps fut comme contracté, ses poings se fermèrent, elle grinça des dents ; ses yeux pâlirent, d’un mouvement contraire son corps se détendit, elle retomba ; elle était morte.

Il resta debout devant elle. Madame Buttet arrivait. Bientôt après Frieda entra. Elle s’arrêta au chevet du lit. Elle ne pleura pas. Déjà on fermait les yeux à Hélène. Et Frieda la considérait ; l’autre était là couchée, elle pleine de vie ; l’une avait perdu, l’autre avait gagné, car la vie est comme un jeu. Cependant on frappait à la porte ; c’était mademoiselle Borle, et madame Buttet éclata en sanglots.

 

Dès le samedi, tout fut préparé pour l’enterrement. Au petit matin on fit la toilette d’Hélène ; ensuite il y avait « plusieurs formalités à remplir » ; le décès s’annonce à l’état-civil ; ils commandèrent un cercueil et des faire-part à l’imprimerie. Il y a aussi les habits qu’il faut acheter, on met un crêpe à son chapeau. Mais la morte qui est étendue a une grande nuit sous le front.

Le dimanche, les cloches sonnèrent comme tous les dimanches. À dix heures les gens partirent pour l’église. Puis, après le sermon, comme il ne pleuvait pas, on s’aborda devant le porche. Ni madame Gaudin, ni sa fille n’étaient venues. Les autres fidèles étaient là, des groupes se formèrent ; on peut causer sans se presser.

C’était une nouvelle toute neuve. Qui est-ce qui s’est habitué à l’idée qu’un jour tout doit être interrompu, comme un fil qui est coupé ? Non seulement le soleil qui est agréable, ce qu’on voit, ce qui se respire, l’odeur des prés, celle des arbres et la belle couleur de tout, mais encore au dedans de nous le mouvement de nos pensées ? On a peut-être beaucoup souffert : ça ne fait rien. On pourrait souffrir mille fois plus, cela ne ferait toujours rien : tout est préférable à la mort.

— Comme ça a été rapide !

— Elle n’avait pas trente ans. C’est triste de mourir si jeune.

— Avez-vous vu quelqu’un ?

Les dames causaient à voix basse, en se penchant l’une vers l’autre et secouaient la tête. Et les messieurs qui s’en allaient marchaient devant à petits pas.

— De quoi est-elle morte ?

— D’une pneumonie.

Le lundi qui était le jour de l’enterrement, les dernières fleurs arrivèrent. On les posa près de la porte, appuyées aux barreaux des chaises. Enfin le cercueil fut vissé.

Rien ne ressemble plus à une noce qu’un enterrement. D’abord les mêmes personnes étaient venues, Ulysse, René, le préfet, et elles étaient habillées tout à fait de la même façon ; Adrienne aidait de nouveau au ménage ; il n’y avait que les dames qui n’eussent plus des robes de couleurs élégantes, mais des robes noires, celles qu’on garde justement pour ces sortes de cérémonies ; on les sort la veille des armoires ; quelquefois elles sont devenues trop grandes, d’autres fois trop courtes : on fait vite un point pour les rajeunir, on coud un ruban.

Cependant il y a encore une autre différence, c’est l’air qu’on se donne ; dans les fêtes il faut sourire, dans les enterrements pleurer. Les femmes pleuraient en effet, assises sur les canapés. Ou, si elles ne pleuraient pas, elles avaient les yeux mouillés et tenaient toutes leur mouchoir à la main. Il n’est pas convenable non plus de parler.

À une heure, le corbillard s’arrêta devant la maison. Il était encore neuf, ayant peu servi ; il était noir avec un toit, et des franges d’argent tout autour. Quand le cercueil fut mis dedans, Émile sortit le premier, derrière lui la famille, puis les amis de la famille. Dans la rue, plus de deux cents personnes attendaient, le bas des Lignières était plein de monde. C’étaient des personnes de la ville qui viennent parce que c’est l’habitude. Le cocher prit les rênes, les chevaux tirèrent : et, à mesure qu’ils avançaient, les gens suivaient quatre par quatre.

La tête du convoi était tout en haut de la rue quand la queue était encore tout en bas. Comme la pente est assez forte, on apercevait le cortège dans toute sa longueur ; les files n’étaient pas bien alignées ; elles serpentaient, allant d’une rigole à l’autre, le balancement des têtes et des dos semblait passer de rang en rang, comme une vague vient en roulant ; et dans le haut c’était tout noir, et dans le bas grisâtre, parce qu’en haut allaient les habits de cérémonie, dans le bas les habits ordinaires ; il n’y avait là-dedans qu’une tache verte : c’était l’uniforme de René.

Il venait en effet d’entrer au service militaire ; il était lieutenant de dragons. La tunique de drap vert clair a des épaulettes d’argent et un col rouge ; un plumet noir se tient tout droit sur le képi à chaînettes.

Sur la place, « l’honneur fut rendu », puis on prit par la rue où se trouve la gare. Barreau et Giroud fermaient leurs boutiques, apportant les derniers volets ; et ils se dépêchaient : alors tout fut fermé jusqu’au premier étage ; là où étaient les vitres claires avec les paquets de macaronis, les morceaux de savon et les affiches coloriées, il y avait deux murs de bois, en signe de deuil. Quelquefois un homme qui passait ôtait son chapeau.

Émile venait droit derrière le corbillard. En haut la tête du cocher dépassait la vilaine caisse ; et les deux croque-morts, avec leurs bras pendants, marchaient un à droite, l’autre à gauche. Quant aux couronnes, la plus grande, fixée au milieu, avait été envoyée par madame Baud ; elle était de roses blanches et de pensées bleues ; une autre à côté était toute blanche ; il y avait aussi le bouquet de madame Gaudin dans une belle dentelle ; mais une troisième couronne traînait sur la roue avec un tout petit bruit, et une fleur usée par le frottement s’effeuilla.

Toutefois le cortège était devenu plus petit ; les conversations commençaient. On entendit d’abord une voix, une autre se mit à répondre et petit à petit elles se rapprochèrent. « Voilà, se dit Émile, je suis à l’enterrement de ma femme. » Car il y a des moments dans la vie où on a besoin de s’expliquer ce qu’on voit. Il sentait une douleur partout en lui comme dans le commencement des maladies, quand le mal n’est pas encore fixé dans un organe ; quelque chose dont on voudrait se débarrasser d’un seul coup, et on ne peut pas et on ne sait pas ce que c’est. Il oubliait où il était ; et puis il se rappelait tout : « C’est Hélène qui est morte. »

On était déjà plus loin que la gare, on laissa à gauche les Ormes, la mécanique se mit à grincer. C’est que le cimetière est au-dessous de la ville ; on va quelquefois là en promenade pour jouir de la vue qui est réellement très belle. Il y a quatre murs qui font un carré ; d’un côté se trouve la grille, une vieille grille ; elle est entre deux piliers qui portent chacun une boule de pierre. En arrière de la grille est un très grand saule ; le tronc s’élance droit en l’air ; mais toutes les branches retombent comme des lanières de cuir.

Les croque-morts ouvrirent la grille, elle fut difficile à ouvrir parce que les gonds étaient rouillés ; enfin on put entrer. On suivit premièrement l’allée du milieu qui est large. Au-dessus, sont les très vieilles tombes, celles qui ont été achetées à perpétuité ; et tout cet endroit est très vert au printemps. Au-dessous de l’allée, sont les tombes nouvelles et de grands espaces d’herbe, qui n’ont pas encore été ouverts ; on aperçoit le marbre neuf, des petites colonnes rondes, brisées au sommet, quand ce sont des enfants, pour marquer que leur vie a été en effet brisée ; ou des plaques debout ou d’autres couchées.

Alors on tourna dans une seconde allée qui fait la croix avec la première ; elle n’est pas gravelée, à peine tracée, les roues enfonçaient et le corbillard ralentit encore. On avait le temps de lire les noms sur les tombes, il y en avait une toute petite, bordée de buis, avec un rosier et de la pervenche ; on lisait dessus :

 

HENRIETTE CHANSON

1888-1896

 

Au revoir, à bientôt.

 

Une autre avait seulement une croix de bois : une couronne de perles y étaient pendue ; sous un verre bombé, des mains blanches se serraient ; et l’inscription était : « À ma chère mère ».

Puis on approcha des morts tout récents ; leur place n’est indiquée que par un tas de terre où les fleurs sèchent et pourrissent, parce qu’il faut laisser le sol se tasser avant d’y construire. Ils n’ont pas les petits pots de giroflée et les petits jasmins qu’ils aiment ; ils n’ont rien : et le trou préparé pour Hélène était là.

Le fossoyeur se tenait debout à côté. Il avait mis un gilet de chasse en laine brune, un chapeau de feutre et des grosses bottes. On plaça sur la fosse deux traverses de bois. Le corbillard s’était rangé ; alors l’assistance fit face.

Tout le monde s’était tu. Les croque-morts firent glisser le cercueil sur les rouleaux qui sont au fond du corbillard ; après quoi ils le prirent chacun à un bout et, marchant pliés à cause du poids, ils posèrent le cercueil sur les traverses.

Il semble qu’on attend une année. La bière était là, découverte, car on avait ôté le drap. C’était une bière de chêne avec des poignées argentées ; elle paraissait très longue et beaucoup plus longue qu’un corps ; les yeux voient à travers le bois celle qui y est étendue. Pas un mouvement, hélas ! voilà à présent que des mains sont jointes et elles sont jointes pour toujours. Est-ce celle que nous avons vue parmi nous, elle marchait, elle parlait, elle avait la couleur du sang à sa bouche ? On ne voudrait pas qu’elle s’en aille ; mais que peut-on faire ? On s’attache à ce corps, il glisse entre nos bras ; à présent il s’en va descendre.

Les cordes qu’on déroulait firent un petit bruit. Émile et les autres s’étaient découverts, ils baissèrent la tête. Ils étaient alignés sur une même ligne, en demi-cercle et immobiles, avec les épaules à des hauteurs différentes dans les habits noirs. On passa les cordes sous le cercueil.

Émile se tenait bien droit. Exactement devant lui, par-dessus le cimetière, on apercevait une grande maison. Sur la maison le ciel était un ciel gris lisse, un nuage y passait, un nuage sombre, puis il s’enleva, poussé vers la ville.

On avait retiré les traverses ; tout à coup les croque-morts se penchèrent en avant, les jambes écartées ; les cordes glissèrent dans leurs mains, le cercueil s’enfonça ; les cordes glissèrent et le bout qui était à terre peu à peu se déroulait. Est-ce que ce trou est sans fond ? Mais il se fit un choc, un retentissement. Émile leva la tête. Une voix lui dit :

— Tu es libre à présent.

M. Gaudin avait commencé une prière ; quand il l’eut terminée, le croque-mort s’avança :

— Messieurs, vous pouvez vous retirer.

Tout le monde s’en allait déjà ; on avait besoin de causer, de rire, de se distraire. Pendant qu’on suivait les allées, on entendait encore tomber les mottes sur le cercueil. Puis le bruit s’assourdit et on n’entendit plus rien. Émile venait derrière les autres ; on le laissait seul par respect pour les convenances. Le nuage s’allongeait comme une bête qui s’étire ; Émile le suivait des yeux. Il touchait maintenant au clocher de l’église ; il allait atteindre la tour du château. La voix répéta :

— Tu es libre, tu peux faire ce que tu veux.

Ensuite ils franchirent la grille. On n’avait plus à se gêner, les gens parlaient à haute voix. Quelqu’un disait :

— Les actions ont été émises à cinq cents francs. Elles en valent trois cent cinquante aujourd’hui ; il en avait une vingtaine, c’est une perte de trois mille francs.

— Ça compte, répondit quelqu’un.

Ulysse qui accompagnait Cavin avait allumé un cigare et marchait les mains dans ses poches. Le préfet discutait avec le syndic. Mais Émile ne faisait attention à rien :

— Est-ce que tu entends ? continuait la voix, tu peux aller vers qui tu voudras à présent, tu es libre ; pourquoi te soucier encore de ce qui n’est plus que du passé ?

On était arrivé devant la gare. Il y a là une sorte de place où on se sépara ; chacun s’en allait de son côté ; chacun venait et serrait la main d’Émile, il prenait ces mains :

— Mon pauvre ami ! dit le préfet.

Le syndic lui dit :

— Allons ! du courage.

Les autres aussi dirent quelque chose ou ne dirent rien. Le nuage avait gagné du côté de l’est, vers la ligne des collines ; bientôt il y toucha, et disparut derrière.

— Voyons, Émile, reprit la voix.

Et alors, tout subitement, comme le vent qui vient parmi les feuilles mortes, un grand souffle passa en lui ; et tout fut emporté, sa douleur, le passé, les souvenirs et l’image d’Hélène ; il eut le cœur comme une place vide ; et son nouvel amour était là, au milieu. Il aurait voulu courir. Est-ce qu’elle n’était pas là-bas ?

Il ne la vit pas pourtant, tout de suite. Il vit toutes ces femmes en deuil. Sur la table, une Bible était encore ouverte. Madame Gailloud, madame Baud, madame Gaudin entouraient madame Buttet. Quand elle aperçut Émile, les sanglots la reprirent :

— Mon Dieu ! disait-elle, pauvre Hélène, pauvre Hélène ! je n’avais qu’une fille. Et puis voilà, elle est partie. Je n’ai pas même pu lui dire adieu. Qu’est-ce que je vais devenir, à présent ? disait-elle.

Et cette douleur agit sur Émile. Puis la fatigue l’emporta ; ces cris, la marche, être resté longtemps debout, les nuits de veille, même cette joie qui montait en lui, toutes ces choses ensemble l’accablèrent. Il n’eut plus la force de penser à rien.

IX

La grande douleur de madame Buttet dura pendant quatre ou cinq jours. Elle pleurait tout le temps, quelqu’un venait, on la consolait, elle recommençait de pleurer ; elle ne mangeait plus.

— Prenez quelque chose, lui disait-on, cela vous fera du bien.

Mais elle refusait. Enfin elle céda, parce qu’il le faut bien à un moment donné ; et la faim est venue. Alors l’autre douleur qui suit n’empêche plus de penser, ni de voir.

Elle eut même beaucoup à faire, à cause du règlement de la succession. D’après les termes du contrat, Émile héritait de la dot. En outre, il fallait savoir s’il continuerait de vivre avec sa belle-mère. On avait appris l’héritage. « Ils vont se brouiller tout de suite », disaient les gens.

Quand le linge du trousseau fut compté, les robes pliées et mises au poivre, qu’allait-il rester de la morte ? Mademoiselle Borle reçut en souvenir une boucle de ceinture, mademoiselle Gaudin une ombrelle en soie ; on fit un inventaire du reste. Et Émile reprit ce qui était à lui.

Il paraissait plus inquiet que triste. Est-ce qu’il avait seulement eu des larmes, ce garçon ? De temps en temps, madame Buttet éprouvait contre lui une grande colère. Pourquoi ? Elle n’aurait pas su le dire.

Mais à quoi servait-il, Émile, à présent ? Que faire de lui sans Hélène ? Et puis qu’est-ce qu’il était, cet homme, avant son mariage ? Il redevenait ce qu’il avait été, c’est-à-dire rien.

Émile était à son bureau ; on n’avait pas pitié de lui ; il était poussé hors de la famille. Dans ces conditions, il est nécessaire de se séparer. C’était seulement l’idée qu’il allait emporter l’argent.

Aussi, avant de rien décider, madame Buttet s’en alla passer quinze jours aux Allinges où madame Baud l’invitait. Rien n’est meilleur, après un grand deuil, que de changer un peu d’idées. On retrouve tout le temps la place où était le cercueil. La morte est encore dans les chambres où on habite. Il semble qu’on l’entend encore marcher et parler ; la voilà ! non elle n’est plus là ; et chaque fois c’est comme une nouvelle mort.

Un matin, le fermier des Baud vint chercher madame Buttet. On avait donné des vacances à Frieda, elle partit le même jour. Émile reprit son ancienne chambre.

Comme elle n’était plus habitée depuis presque deux ans, l’humidité s’y était mise. On y sentait le vieux et le moisi. La poussière avait fait des petits tas sous les meubles, des fourmis étaient entrées par les fentes des contrevents ; le papier s’était décollé au-dessus du lit.

Elle ne donnait pas comme le bureau sur la place, mais par derrière sur une petite rue. Il n’y passait presque jamais personne, tout juste de temps en temps une femme en tablier ou un homme avec un sarcloir, parce qu’il y avait des jardins tout le long ; et on voyait de la fenêtre, par-dessus le mur, les jardins ; ils étaient pleins d’arbres fruitiers et de légumes. Les petits sentiers sont tracés tout droits, ils laissent entre eux des rectangles où sont les semis et les plantes ; on voyait aussi des ruchers.

Émile donc, pendant la journée, se tenait à son secrétaire ; Cavin allait et venait ; les mêmes gens entraient et ressortaient ; rien n’avait changé dans sa vie. Mais le soir il était tout seul. Il ne pouvait pas aller au Cercle à cause de ses habits noirs, et au café, pas davantage ; et c’est là qu’on rencontre ses connaissances. Alors il sortait un moment, puis il rentrait chez lui. Et, quand il avait allumé la lampe, il ne savait plus que faire.

Quelquefois il lisait le journal. Il ne pouvait pas s’y intéresser. Quelques-unes des pensées qu’on a ne sont pas comme les autres ; elles ne viennent pas quand on veut, elles viennent quand elles veulent ; elles sont comme les mouches autour des chevaux. Il les chassait, mais elles revenaient.

Il lui arrivait de penser à Hélène, bien que ce fût rarement. Parfois il avait un peu de regrets, relativement à elle, mais c’était le passé, comme, quand on marche sur une route, le pays qu’on laisse derrière soi. On n’y reviendra jamais plus. Et quand il voulait retrouver ses yeux, sa figure ou même le son de sa voix, il n’y réussissait pas.

Cette fin de mars, ce commencement d’avril étaient presque chauds. Il y a chez nous un vent du midi qui saute par-dessus les montagnes ; on voit là-bas fondre la neige, tous les jours elle diminue, et il ne reste bientôt plus que les hauts sommets qui soient blancs. On appelle ce vent le fœhn, d’un nom allemand ; il avait soufflé.

La lumière de la fenêtre éclairait un peu la ruelle, et un marronnier de l’autre côté ; sur ses branches toutes raides, les bourgeons étaient luisants ; ils découlent d’une gomme. À travers les branches, on distinguait de l’herbe : elle avait déjà reverdi.

Émile allait à la fenêtre. Il pensait à Frieda ; il essayait de se la figurer exactement, mais il faut pour cela un œil intérieur, qui fait concorder toute chose, et c’est un don qu’il n’avait pas.

Alors il se posait des espèces de questions à son sujet, pour l’avoir avec lui quand même. Par exemple : Où était-elle ? Qu’est-ce qu’elle faisait ? Il se répondait : « Sans doute qu’elle a aussi fini de souper ; probablement elle lit le journal. » Il se demandait : « Est-ce qu’elle pense à moi ? » Probablement que non. Comme il souffrait à cette idée ! Il ne voulait pas s’y arrêter. « Peut-être qu’elle pense à moi », se disait-il. Puis : « Elle pense à moi sûrement. »

Cependant il imaginait quel long chemin il y avait pour aller jusque vers elle ; et il souffrait de nouveau. Combien de temps à attendre encore ? Et si elle revenait, qu’est-ce qu’elle ferait ? Elle revenait donc, elle était aux Lignières, chez madame Buttet ; mon Dieu ! voilà René qui sonne. C’était lui, c’était bien lui ; ils sont heureux de se revoir, ils s’embrassent ; elle l’aimait ; cette fois Émile distinguait tout, il ne pensait plus à rien d’autre.

Car il était malade d’elle ; non pas malade comme on dit dans les romans pour faire une image, mais vraiment malade, avec des faiblesses dans les jambes, un tremblement dans les mains et de la difficulté à respirer. « Non, non, se disait-il, elle ne m’aimera jamais ; c’est cet homme qu’elle aime. Je ne veux pas, je le lui défends. » Il se mit à compter les jours, ils furent longs à passer.

Ils passèrent pourtant. Un soir qu’après le souper il causait sur la place avec M. Gailloud, il allait faire nuit :

— Tiens, dit M. Gailloud, voilà votre volontaire qui rentre.

— Où ça ?

— Là-bas, voyez-vous ?

Trois ou quatre autres personnes montaient la rue avec elle ; le tramway venait d’arriver. Elle avait pris le deuil comme quelqu’un de la famille. Elle passa près d’eux, elle ne les vit pas.

— Eh bien, reprit M. Gailloud, c’est donc à mardi prochain.

— En règle, répondit Émile.

Que lui avait-on demandé ? il ne le sut jamais. Il avait répondu, il lui avait semblé qu’il montait l’escalier : il se retrouva dans sa chambre. Une seule chose l’occupait, et il se répétait continuellement la même phrase : « Elle sera seule, elle sera seule. Madame Buttet n’est pas rentrée. »

— Il faut que j’y aille, se dit-il.

Il n’eut pas besoin d’attendre longtemps.

De bonne heure à Arsens les rues sont désertes, on se couche tôt. L’horlogerie était déjà fermée et tout de suite après le boulanger ferma. Émile sortit sans faire de bruit.

Il n’y avait presque pas d’étoiles, le ciel était voilé. Cependant une ou deux tremblotaient entre les nuages. Cela suffit pour qu’on y voie. Tous les toits sont bien assemblés, ils se rapprochent pour dormir. Quelques arbres qui avaient des feuilles se levaient derrière les murs, dans cette petite lueur grise. Et on entendait couler les fontaines.

Pour éviter le Cercle, Émile fit un détour par le ravin. Il y faisait tout noir. Quelquefois dans les haies une bête bougeait, un hérisson peut-être, ou un oiseau blotti ou bien un chat à la maraude. Il n’y prenait pas garde. Il courait presque, butant aux pierres, et, à chaque pas, risquait de tomber. Il semblait qu’un grand vent le poussait par derrière.

Il descendit la pente. Là, tout à coup la rivière élève sa grande voix. C’est donc la nuit et c’est la rivière qui coule ; il l’entendait à peine, étant fermé à tout. Parfois seulement, détournant les yeux vers la gauche, il cherchait sur le coteau la place de la maison.

Il s’en rapprochait toujours plus, il avait descendu la pente ; à présent, il la remontait. La porte de la maison n’était jamais que poussée ; mais elle avait crié, et comme le bruit des pas résonne sur les marches ! Quand il fut sur le palier, il dut s’arrêter pour reprendre son souffle. On cherche avec le doigt le trou de la serrure. La clé tourna dedans.

Personne ne bougea. Il y avait dans la maison un silence particulier ; c’est qu’on attend un bruit qui ne veut pas venir. Dormait-elle ? Tout dormait sans doute alentour. La fatigue du jour est là qui a plié les hommes, et les rêves leur sont donnés, petits mensonges et sourires, entre la dureté des jours. « Dormirait-elle ? » se dit-il. Mais non, elle ne dormait pas. La lampe dans le vestibule était encore allumée ; son chapeau et sa jaquette pendus au portemanteau. C’est ce qu’il vit et ses jambes plièrent ; il fit deux ou trois pas ; il s’appuya au mur.

Il essayait de réfléchir. Certainement elle était dans sa chambre ; est-ce qu’elle ne se doutait de rien ? Il se répétait : « Va vers elle ! » Il sentait qu’il n’oserait pas. Alors, pour s’occuper quand même à quelque chose, il entra dans la salle à manger ; elle était sans lumière. Il revint dans le vestibule.

Il y avait au mur une vieille gravure, une lithographie avec un cadre de bois brun. Elle représentait la bataille d’Eylau. La fumée ou les nuages y étaient pareils à des boules blanches sur un fond d’un gris foncé ; on apercevait des collines au loin ; au premier plan, étaient des boulets, des débris d’affûts, des shakos tombés, des armes jetées ; des morts et des blessés en tas. Sur la droite un homme était assis dans la neige. Il avait un bel uniforme, un haut col, des cheveux frisés, des favoris, une jambe arrachée ; il tendait le bras vers Napoléon. Car Napoléon arrivait à gauche, sur un petit cheval cabré ; sa main droite était passée sous le revers de sa redingote, la main gauche tenait les rênes, et ses généraux derrière lui portaient des casques à grands panaches.

Voilà comment était la scène ; la marge avait des taches jaunes ; dessous venait le titre et une longue inscription en italique. Machinalement Émile se mit à lire.

 

CHAMP DE BATAILLE D’EYLAU

(8 février 1807.)

 

À la pointe du jour les Russes commencèrent l’attaque par une vive canonade sur la ville d’Eylau. L’Empereur fit avancer le corps du Maréchal Augereau et canoner le monticule par quarante pièces d’artillerie de sa garde. Une épouvantable canonade s’engagea de part et d’autre lors qu’une neige épaisse couvrit tout à coup les deux armées au bout d’une demi heure…

On marchait, mais c’était en bas.

… Au bout d’une demi-heure le temps s’étant éclairci, Mura à la tête de la cavallerie, tomba sur l’ennemi et culbuta plus de 20.000 hommes d’infanterie. Les Russes, après de vains efforts, battirent en retraite, abandonnèrent le champ de bataille ou trois cents bouches à feu avaient vomi la mort de part et d’autre pendant douze heures. Douze à quinze mille prisonniers, vingt mille hommes hors de combat, dix-huit drapeaux, cinquante pièces de canon furent les trophées de cette victoire. Le lendemain l’Empereur parcourant les positions...

On marchait de nouveau ; cette fois c’était dans l’appartement. Émile écouta ; le cœur lui battait ; mais les pas décrurent, tout redevint tranquille. Et il continua de lire :

Le lendemain l’Empereur parcourant les positions que les deux armées avaient occupées la veille, un jeune Lithuanien qui se trouvait parmi les blessés à qui Napoléon fit porter des secours lui dit avec un accent touchant et ferme : César, si tu veux que je vive, je te servirai aussi fidèlement que j’ai servi Alexandre.

Il était au bout de l’histoire, il s’aperçut qu’il n’y avait rien compris. Il la recommença :

À la pointe du jour les Russes commencèrent l’attaque par une vive canonade sur la ville d’Eylau…

Tout à coup il fut interrompu ; une porte s’était ouverte ; il n’eut que le temps de se retourner : c’était elle. Et il ne bougea pas, il ne fit pas un geste ; même s’il avait pu, à ce moment précis, il se serait sauvé. Pour elle, l’ayant aperçu, elle savait qu’il était là, et elle pensa simplement : « Enfin ! »

Elle avait dénoué ses cheveux, puis elle les avait renoués à la hâte et le chignon défait pendait sur ses épaules. Ayant ôté sa jupe, elle était en jupon ; on voyait ses chevilles ; elle avait des pantoufles rouges ; et comme son corsage était déboutonné, elle le tenait fermé de la main.

— Mon Dieu, dit-elle, vous m’avez fait peur.

Elle reprit :

— Est-ce que vous cherchez quelque chose ?

Il dit oui au hasard, mais il ne trouvait plus ses mots, parce que sa langue était embarrassée.

— Voulez-vous que je vous aide ?

Elle ajouta :

— Attendez seulement un peu, parce que je n’ose pas me montrer comme je suis.

Alors elle fit un geste ; elle leva tout à coup les deux mains, comme pour retenir ses cheveux qui tombaient, et son corsage s’ouvrit. Il s’avança vers elle.

— Non, non, reprit-elle, attendez un peu.

Elle avait déjà refermé sa porte. Et de derrière la porte, il l’entendait qui disait :

— Rien qu’un petit moment et je suis prête.

Il l’entendait aussi qui allait et venait, ses pas sur le plancher faisaient un bruit doux, étouffé ; une chaise remua, l’armoire grinça.

Soudain il dit :

— Mademoiselle ?

Elle répondit :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Il se pencha vers la porte.

— Frieda, répéta-t-il.

— Dites ce que vous voulez.

Mais au lieu de répondre, il pesa sur le loquet. Elle poussa un cri.

— Non, pas ça, dit-elle, vous n’entrerez pas.

Elle avait mis le pied dans le bas de la porte. Par l’ouverture assez large, Émile apercevait le lit ; la couverture et le drap étaient rejetés sur l’édredon ; tout était préparé déjà pour la nuit, avec les vêtements pliés sur une chaise et les bottines posées devant ; sur la table la bougie brûlait, il y avait des grandes ombres qui se déplaçaient sur le mur. Le bras nu de Frieda parut.

Il appuyait contre la porte qu’elle retenait de l’autre côté :

— Frieda, disait-il, laissez-moi entrer. Laisse-moi entrer, dit-il.

Il appuya plus fort.

— Qu’est-ce que vous faites ? disait-elle.

Et, comme quelqu’un qui est en colère, elle élevait de plus en plus la voix.

— Je ne sais pas pour qui vous me prenez…

Mais il n’écoutait déjà plus. Comme dans les rivières, quand l’eau est retenue derrière un barrage, d’abord elle est immobile et sommeille, même longtemps, et elle monte sans qu’on le remarque ; puis sa force s’accroît par l’effet de sa pesanteur ; et enfin rien que par son poids elle casse tout et part en avant, ainsi le désir est en nous.

Elle dit de nouveau :

— C’est vilain ce que vous faites.

Il appuya avec l’épaule contre le panneau de sapin. Elle se mit à rire.

— Eh bien, dit-elle, je croyais que vous étiez plus fort que ça ! Une femme qui peut vous empêcher !…

Elle rit encore ; c’était un rire particulier, pas celui qu’elle avait d’habitude, un rire aigu, comme si on l’avait serrée à la gorge ; et ce rire, par secousse, montait d’une note à l’autre, comme les gammes dans la musique, pour s’arrêter brusquement.

Elle dit :

— Qu’est-ce que vous me donnerez si je vous laisse entrer ?

Il ne répondit rien.

— Je veux savoir avant ce que vous me donnerez…

Cependant la porte cédait ; tout à coup elle avait retiré son pied, et, lui, il était dans la chambre. Elle s’était sauvée dans le coin opposé. Et au commencement il hésita. Mais déjà il était près d’elle ; au bord de sa chemise il y avait une dentelle blanche, ses prunelles étaient tout humides avec un petit point de feu ; elle renversa la tête, son cou se gonfla, et, comme il l’attirait à lui, elle mit les bras sur ses yeux.

Il était environ le milieu de la nuit, quand Émile quitta la maison. Les nuages s’étaient resserrés et joints : pas un reste de lumière. Seul un mur, de-ci de-là recrépi, faisait une tache blanche dans l’ombre. Un chien de garde, de ceux qui veillent dans les fermes isolées, aboyait aussi, mais très loin.

D’abord il fut heureux et tout rempli encore du grand plaisir qu’il avait eu et qu’il n’avait jamais connu auparavant ; mais ensuite, comme entre les coups de vent qui passent il y a des moments de calme, à cause de son éducation, la honte rentra en lui. C’était un péché qu’il avait commis.

X

Ayant causé de ses projets avec madame Baud, madame Buttet s’était décidée à quitter son gendre.

— Seulement, lui dit-elle, j’aurais voulu que nous soyons d’accord là-dessus.

— Je suis bien d’accord, répondit Émile.

Ainsi l’argent de la dot serait perdu pour elle ; mais, comme la loi est la loi, personne ne savait qu’y faire ; et il y avait des compensations.

— Et puis nous resterons bons amis, reprit madame Buttet.

Ses mauvais sentiments à l’égard d’Émile s’étaient dissipés peu à peu ; elle revenait à l’indifférence. Déjà ils s’appelaient monsieur et madame à toutes les phrases. C’est ainsi qu’il arrive qu’on rencontre quelqu’un en chemin de fer ; on passe la journée à causer avec lui ; puis voilà que le train s’arrête, et on s’en va chacun de son côté sans même s’être dit bonjour.

Mais lui, ces choses-là, qu’est-ce qu’elles étaient à présent dans sa vie ? Deux ou trois fois par semaine Frieda arrivait le soir.

Elle savait flatter madame Buttet, elle parlait d’une petite visite à faire ; ou bien madame Buttet devait sortir de son côté ; elle était libre.

Elle traversait la place, descendait jusque vers la gare, s’arrêtait dans une boutique ; et puis on ne la voyait plus. C’est qu’elle était entrée dans la petite rue. Émile était à sa fenêtre, regardant si elle venait. Il apercevait un peu de sa robe, un peu d’elle et de son chapeau ; elle remuait dans l’ombre, et puis on la reconnaissait ; enfin elle est devant la porte, il lui avait donné la clé.

— Je vais voir s’il n’y a personne.

Il regardait dans l’escalier ; non, personne en réalité. Une vieille demoiselle habitait le second étage, avec ses chats et ses serins ; elle dormait déjà sans doute. Et parlant toujours bas par la fenêtre ouverte :

— Tu peux monter, disait-il.

Elle montait. Certaines fois elle souriait, d’autres fois elle avait un air sérieux. On ne devinait pas pourquoi. Il ne la comprenait pas bien. Mais il était réjoui par elle, comme on est réjoui par un pré de belle herbe, ou l’odeur des foins mûrs. Il aimait surtout son corps, c’est une espèce d’amour. Elle, qu’est-ce qu’elle aimait ?

Pourtant elle était régulière, toujours exacte aux rendez-vous. Un moment, ils oubliaient tout. Après, revenus à eux-mêmes, ils écoutaient la nuit autour de la maison.

On pétrissait le pain dans la boulangerie. Les hommes nus, rangés devant le grand pétrin, levant au bout des bras les boules de pâte blanche, les lancent de toutes leurs forces droit en bas, contre les planches où elles s’écrasent ; les murs sonnent et les minutes sont comptées par le coup qui revient.

Elle restait là une heure et puis elle resta plus longtemps. Comme elle commençait aussi à venir plus tôt et, que la saison s’avançait, Émile lui dit un jour :

— Tu sais, fais attention quand même.

— À quoi ?

— Si on te voyait.

— Et puis quoi ?

— Qu’est-ce qu’on dirait ?

Elle répondit au bout d’un moment :

— On dira ce qu’on voudra ; les gens, je m’en moque.

Elle ajouta :

— Et toi, est-ce que tu t’en moques ?

Elle se penchait vers lui, posant la main sur son épaule :

— Tu ne t’en moques pas, est-ce que tu aurais peur ?

Il lui fit deux cadeaux. Le premier était une bague, le second était une broche. Il lui avait dit :

— Tu ne mettras pas la bague.

Il lui avait dit ensuite :

— Tu ne mettras pas la broche.

Elle les mit toutes les deux, la bague et la broche. On aurait pu croire qu’elle le faisait exprès.

C’était ainsi ; après un moment de tendresse, elle redevenait désobéissante, distraite ou moqueuse, on ne pouvait pas savoir pourquoi.

Le mois d’avril était fini et les jours avaient grandi vite. Quand la chaleur est revenue, le soir, après le souper, on vient s’asseoir devant sa porte. On sort des chaises et des bancs ; on fait la causette le long du trottoir. Les hommes sont déjà en manches de chemise ; les femmes ont mis des blouses de toile, bleues, grises, blanches ; les enfants fouettent leurs toupies ou bien jouent aux marbres, c’est le nom des billes chez nous ; et il y en a aussi qui jouent au jeu de la bête noire. Par derrière le clocher, s’élève une couleur rose, et le ciel est vert alentour. Ensuite doucement le crépuscule tombe. Les hirondelles sont couchées ; on fait attention au premier serein.

Même la ruelle n’était plus bien sûre, on travaillait dans les jardins. Souvent le terrain est loué et les locataires occupés ailleurs pendant la journée. Ils profitent de ce que les soirs sont plus longs. Les uns plantaient, les autres arrosaient. On voyait des vieux aller et venir, poussant devant eux le tonneau à roues où est le purin. On taille avec le sécateur ; le préfet soignait ses rosiers. Les fleurs du marronnier étaient toutes en boutons.

— Écoute, dit Émile, ne viens plus le soir ; on va trouver un autre arrangement.

Elle ne l’écoutait pas. Elle répondit :

— Laisse-moi faire.

Elle traversait toute la ville sans se gêner. À l’heure où il y a le plus de monde dans les rues, qui est-ce qu’on voyait passer ? c’était elle. Elle avait son panier au bras ; on se saluait. « Voilà, pensait-on, la volontaire de madame Buttet. » Ensuite elle entrait chez Barreau.

— Bonjour, monsieur Barreau.

— Bonjour, mademoiselle, qu’est-ce qu’il y a à votre service ?

— Donnez-moi un kilo de sucre.

Elle prenait son sucre. Et madame Barreau paraissait, tenant un bébé dans ses bras.

— Eh bien, mademoiselle, comme va madame Buttet ?

— Elle ne va pas mal.

— C’est quand même un terrible ébranlement que ces morts.

Un nouveau client arrivait : ainsi non seulement on l’avait vue, mais plusieurs personnes avaient causé avec elle. Bientôt on fit cette remarque : « Elle passe bien souvent par la ruelle. »

Est-ce qu’elle voulait être vue ?

Une fois, elle apporta une rose, la première du jardin.

— J’ai pensé, dit-elle : « Tant pis pour les autres, celle-là sera pour nous. » As-tu un vase ?

Ils en trouvèrent un, sur un rayon dans la cuisine. Depuis longtemps, il n’avait pas servi, il était tout gris de poussière. Mais, l’ayant frotté comme il faut, sur cette porcelaine blanche, ils découvrirent une peinture : des fleurs, des œillets avec des bluets qui faisaient un petit bouquet ; et le ruban, peint aussi, avait de belles boucles rouges. Frieda dit :

— Il est joli, ce vase.

— Je l’ai gagné à un tir quand j’étais encore garçon.

— Tu me le donneras, dit-elle, on l’emportera avec nous.

Il ne sut pas ce qu’elle voulait dire. Mais il apprenait peu à peu ce que c’est que les femmes, surtout une femme comme celle-là. Car on n’est jamais assuré de rien avec elles ; on est toujours entraîné plus loin qu’on ne voudrait.

Mais comme c’est bon pourtant, quand celle aux beaux yeux entre, de lui tendre les bras ! On dirait que c’est le soleil ! Quand il était avec Frieda, il semblait au notaire qu’il n’était plus le même. Il éprouvait sa force ; on a le cœur tout élargi, on prend confiance en soi-même. Ceux qui ont été liés et contenus, ceux qui se sont longtemps traînés, ceux-là s’élancent en avant. Et la raison qui parle avec un doigt levé, peut se plaindre tant qu’elle veut : on ne prend pas garde à elle.

Mais le vrai beau temps est bien court quand même. Un jour Frieda, en arrivant :

— Tu ne sais pas, je viens de rencontrer Cavin.

— Où ça, dit-il ?

— Dans le corridor. C’est comme ça, reprit-elle, comme j’entrais par derrière, lui, il est entré par le devant. Alors quand il m’a vue, il m’a tiré son chapeau et puis il est ressorti.

Elle, elle avait l’air surtout amusée ; Émile fut effrayé.

— On est perdu, dit-il, il est venu espionner.

— Est-ce que tu es un homme ? dit-elle.

Il voyait bien ce qui allait se passer. Dans une petite ville, rien ne se cache. Comme dans la montagne où sont les échos, le moindre bruit qu’on fait est tout de suite répercuté. Il va en grossissant, il s’étend de tous les côtés. Il y a des jaloux ; et le mal qu’on réprouve, on a du plaisir à le constater. On ne voudrait pas qu’il reste dans l’ombre, au contraire on le met au jour.

— On est perdu, reprit Émile.

Tout de suite on le lui fit voir. Il sentit qu’on parlait de lui, rien encore n’était bien distinct ; c’était, comme on dirait, dans l’air. Pourtant déjà un homme (et c’était lui) n’est plus le bon citoyen qui se mêle aux autres, il est mis à part, tout seul dans un coin. Dans ces cas-là comment faut-il se conduire ? Chacun suit sa nature. Les uns se redressent, les autres se courbent. Émile se tut. Il ne parla de rien à Cavin ; il l’évitait seulement. Il évitait aussi ses autres connaissances. On se dit instinctivement qu’en ne prenant garde à personne, personne ne prendra garde à vous.

Deux ou trois jours passèrent. Un soir, Frieda étant partie, Émile venait de se coucher, quand il entendit la porte du bas se rouvrir. Quelqu’un montait l’escalier ; presque aussitôt on frappa à la porte.

— Qui est-ce ? dit-il.

La voix de Frieda répondit :

— C’est moi, ouvre vite.

— Toi ! qu’est-ce qu’il y a ?

— Ouvre toujours.

Il ouvrit : elle était tout essoufflée. Ses yeux étaient allumés, sa bouche remuait. Et quoiqu’il eût compris, il répéta :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— On sait tout, je suis chassée.

Il répéta :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— La Buttet sait tout, elle m’a chassée.

— Pas possible ! dit Émile.

— N’est-ce pas ? j’aurais pu exiger mes quinze jours, je n’ai pas voulu.

Puis aussitôt elle reprit :

— J’ai à te parler, allume la lampe.

Un grand dépit était en elle qui l’animait entièrement, mais elle n’oubliait pas ce qu’elle avait à faire. Le passé était derrière elle ; elle se tournait vers le futur et là elle trouvait Émile. Elle vit qu’elle avait encore à entraîner cet homme qui était ébranlé. Et alors, qu’elle réussît, et le reste n’importait plus, puisque l’avenir était assuré.

Elle s’était assise, elle dit de nouveau :

— Assieds-toi.

Sa voix était devenue calme. Et le tenant là sous ses yeux, comme un chat tient la souris sous sa patte :

— Cette fois, continua-t-elle, il faudra que tu te décides.

Il fit un mouvement comme pour s’échapper ; un autre mouvement le ramena près d’elle. Elle reprit :

— Je pars demain, tu sais, je vais à Lausanne chez mon amie. Quand est-ce que tu viendras me rejoindre ?

— Pour quoi faire ?

Elle se redressa, assura de nouveau ses yeux sur lui et se tut. Puis son visage devint dur :

— Es-tu un malhonnête homme ou non ?

Il se fit un grand silence.

— Veux-tu m’épouser ou non ?

Il répondit :

— Bien sûr.

Il fut obligé de répondre oui ; même s’il ne l’avait pas voulu, il aurait répondu de même. D’abord parce qu’il n’avait pas le temps de réfléchir ; et puis par la force qui venait d’elle, par le besoin qu’il avait d’elle, par lâcheté. Enfin il y avait aussi chez lui l’idée d’un devoir à remplir ; on doit une réparation.

Aussitôt, elle fut changée. Elle s’assit sur ses genoux ; elle le serrait contre elle, elle posa sa joue contre sa joue piquante : elle caressait ses cheveux.

— Tu vois comme tu es gentil ; je pensais bien ; je me disais bien, c’est pour chicaner qu’il a l’air de ne pas comprendre. Ah ! les vilaines gens, cette dame Buttet, tu étais bien malheureux, toi aussi, quand même tu ne veux pas qu’il soit dit…

Puis, revenant à son idée :

— Alors puisque nous nous marions, quand est-ce que tu déménages ?

Elle lui donna un baiser.

— Écoute, dit Émile, déménager, c’est pas possible, j’ai mon bureau. Et ma clientèle, tu n’y penses pas. Puisqu’on se marie, eh bien, c’est simple, tu viendras habiter chez moi ; seulement il nous faudra attendre une année. Personne n’aura rien à dire.

Elle éclata de rire :

— Toi, tu resterais ici, toi ! Attendre une année, allons ! Et tu te marierais avec moi, ici ! D’abord tu ne pourrais pas. Et puis, moi, je ne voudrais pas.

— Pourquoi ? dit-il.

— Parce que…, dit-elle.

Elle faisait une grimace avec la bouche, comme quelqu’un à qui on offre un plat qui est mauvais ; elle continua :

— Tu ne sais pas ce que tu dis.

Puis elle se mit à sourire doucement en le regardant d’en dessous ; peu à peu ses dents se découvraient entre ses lèvres belles rouges ; elle s’étendit contre lui, pesant sur lui de tout son poids, avec la chaleur de son corps ; elle lui parlait de tout près.

— Tu viens, hein ? Allons, tu viens. Tu es un nigaud. Ach Gott ! (car les mots allemands lui revenaient) quel nigaud tu es. Est-ce que tu crois qu’on ne sera pas bien ensemble ?

Il dit :

— Ce n’est pas possible.

Mais elle faisait comme si elle n’entendait plus ou si elle parlait pour elle seule ; sa voix devint chaude, elle devint plus basse :

— Et si j’ai un enfant de toi ?

— Je ne peux pas.

— Et si je suis toute seule, qu’est-ce que je deviendrai ? Et toi, tu seras tout seul.

Il vit tout ce qu’il allait perdre. Le bureau où on a écrit pendant tant d’années, le Cercle où on a des amis, les gens qui vous connaissent, le pays où on sait la place des arbres, le chemin qu’on suit tous les jours, tout ce qui est connu pour tout ce qui est inconnu, en somme une vie agréable, et qu’est-ce qui viendra ensuite ? Et tout cela pour elle, mais elle ! l’avoir à lui, rien que pour lui !

Il ne dit rien, la lampe brûlait sur la table ; dehors, avec la solitude, le grand repos est descendu. Tout autour de vous se tiennent les champs, les bois, le lac et la montagne ; si une étoile brille, l’autre brille à côté ; elles font une croix ou le dessin d’un chariot, il y a comme un autre lac dans le ciel, on l’appelle la voie lactée ; et la lune qui sort est coupée dans le bas par la colline, de sorte qu’elle n’est pas ronde et semble posée dessus ; puis elle se hausse encore, et son cercle est parfait. C’est le temps où une petite force travaille dedans les boutons, afin qu’ils percent à l’aurore et le doigt du soleil les ouvre en passant.

Émile avait toujours les pieds nus dans ses pantoufles, pas de veste, son col défait ; elle le baisa sur la bouche, ses bras se nouèrent autour de son cou.

Le lendemain, elle monta chez Émile. C’était l’heure de midi. Quel étonnement il y eut ! Cavin qui écrivait laissa tomber sa plume. Frieda traversa la chambre sans rien lui dire ; elle entra tout droit dans le bureau.

— Je suis vite venue te dire adieu. Quand est-ce que je te reverrai ?

— Un de ces jours.

— Alors à bientôt.

— À bientôt.

La boulangère était sur sa porte, l’horloger était sur sa porte, le coiffeur était sur sa porte, tout le monde la guettait au moment où elle sortit. On ne pouvait décidément plus douter de rien. Quelle horreur ! Car on n’avait pas tellement reproché à Émile d’avoir eu des « relations », que de les avoir eues si peu de temps après la mort de sa femme. Les hommes qui savent ce que c’est d’être homme, tout au moins au dedans d’eux, ont quand même un peu d’indulgence ; mais cette fois il y avait eu scandale. C’était comme un affront qu’Émile faisait à la ville, à la bonne société ; et il devait être puni.

Si on a un rang il faut le garder ; plus on est en vue et mieux il faut se conduire. Qui est-ce qui donnera le bon exemple, si ce n’est pas ceux qui ont de l’argent et de l’instruction ? Les uns font faillite, on ne les connaîtra plus ; les autres ont des affaires avec la justice, on ne les connaîtra plus non plus ; on nettoie l’arbre où sont les chenilles.

Les groupes se dispersaient sitôt qu’Émile approchait ; on faisait semblant de ne pas le voir ; ou bien, à certaines fenêtres, les rideaux s’écartaient quand il passait.

Le pasteur Gaudin l’ayant aperçu prit une autre rue.

Le préfet aussi le rencontra et fut obligé de l’aborder, parce qu’ils étaient trop près l’un de l’autre ; mais il avait d’abord détourné la tête.

— Eh bien ! comment ça va ? dit-il.

— Pas mal et vous ?

— On a le beau.

— Peut-être bien.

Et ce fut tout.

« Ah oui, se disait Émile, il faudra bien que je m’en aille », et il était déjà décidé de partir, puisque Frieda l’avait voulu. Mais le triste était surtout d’y être forcé par les autres. Et encore il avait espéré qu’il pourrait peut-être revenir en arrière, car les femmes sont changeantes de nature ; il voyait qu’il ne pourrait pas.

Alors il se cacha. Il prenait ses repas tout seul à l’auberge. On le servait au bout d’une table, avec un coin de nappe jeté sous son assiette ; et il mangeait rapidement, étant pressé d’avoir fini. Cependant, à la grande table du milieu, sur du beau linge blanc, les commis voyageurs faisaient de bons dîners, puisant dans la soupière. L’auberge de la Croix-Blanche se trouvait tout près du bureau. On aurait dit, quand Émile rentrait, marchant rapidement et la tête dans ses épaules, quelqu’un qui est surpris par une averse. Et plus les jours passaient, plus la vie devenait difficile pour lui.

Cavin donna son congé, l’étude était maintenant vide. Parmi les clients, la plupart ne revenaient plus, et ils écrivaient seulement. D’autres, les hypocrites, arrivaient, avec des prétextes et des paroles aimables, comme s’ils n’étaient au courant de rien. On est encore plus malheureux avec ceux qui mentent, parce qu’il faut mentir aussi.

Émile se dépêcha donc de mettre en ordre ses affaires. Comme il avait toujours été travailleur et consciencieux, les choses avancèrent vite. Il ne quittait plus son bureau ; ou bien, s’il le quittait, c’était pour aller à Lausanne.

On était à la saison où les étrangers reparaissent ; car les grandes villes sont abandonnées par tous ceux qui sont assez riches pour le faire ; ils viennent vers le lac et la fraîcheur des bois ou celle des montagnes ; ainsi on a beaucoup d’ouvrage ; et Frieda était bien utile, aidant son amie dans l’hôtel.

Près d’elle, le notaire se sentait consolé, et par sa seule vue, sans qu’elle eût besoin de rien dire. Car elle savait rire à propos ; elle boudait aussi un peu comme font les vraies amoureuses ; elle semblait tellement heureuse. Quand il arrivait :

— Enfin ! te voilà.

Aussi comme une plante qui a besoin d’eau, qu’on arrose, et qui reprend ses feuilles vertes avec une belle vigueur, Émile retrouvait du plaisir à la vie. Et en remontant dans le train d’Arsens, il pouvait se dire : « Bientôt les ennuis seront finis. Allons toujours. »

Il ne savait plus rien de madame Buttet, il ne l’avait même pas revue. Toutefois, ayant oublié des objets à lui aux Lignières, Frieda lui avait dit :

— Tu vas aller les reprendre.

Il avait refusé, tant il redoutait madame Buttet. Et comment aussi l’aborder après ce qui s’était passé ? Mais Frieda l’exigeait, il fallait obéir. D’abord il écrivit ; madame Buttet ne répondit pas. Et il fut bien forcé d’y aller en personne.

On mit longtemps à lui ouvrir. Enfin Adrienne parut. C’était elle, provisoirement, qui avait remplacé Frieda.

— Est-ce que madame Buttet est chez elle ?

— Je ne sais pas, dit Adrienne. Auriez-vous quelque chose à lui faire savoir ?

Émile expliqua ce qui l’amenait. Au même moment, dans le vestibule, une voix se fit entendre. Et il dut attendre devant la porte, comme un mendiant qui mendie son pain. Madame Buttet ne pouvait pas le recevoir, mais s’il voulait entrer quand même…

Il revit la chambre à coucher. Là, ils avaient été les deux, Hélène et lui, pendant un peu plus d’une année. C’est bien les rideaux de cretonne à fond vert, à ramages jaunes. Comme ils étaient tirés, le soleil passait à travers ; et dans la transparence, ils prenaient une couleur chaude, mais les deux bordures, à droite et à gauche, appliquées contre la paroi, avaient une teinte fanée. À un endroit, les coutures d’une pièce se voyaient à des lignes noires.

Dans l’armoire, il trouva son chapeau de paille. Sur le lavabo, la carafe coiffée de son verre est près de la boîte à savon. Le même tapis, le même lit sous la toile blanche tendue, mais tout semblait mort et abandonné.

Il arrivait dans la salle à manger :

— J’ai encore oublié, dit-il, mon étui à cigares.

— Comment est-ce qu’il est ?

— Il est en cuir jaune.

Il se souvenait bien d’un soir où elle cassait des noisettes. Lui, il tapait dessus avec le manche de son couteau ; elle se servait de ses dents. C’était dangereux.

— Tu vas te casser les dents, disait madame Buttet.

Sous la coquille brune, dure, il y a une amande douce. Toutes ces choses, toutes petites, refont ensemble le passé. La lampe à suspension lui parlait de l’hiver ; alors on l’allumait très tôt ; la flamme ne fait point de bruit, car elle est domestique et douce ; l’abat-jour la rassemble, elle se répand sur la table : et là sont rangées les assiettes, celles qu’on possède depuis longtemps, qui viennent du grand-père ou de la grand’mère ; là sont ces tasses blanches où on voit des paysages en noir. Ou bien la soupière avec son couvercle où le bouton est une pomme avec deux feuilles étalées.

— Eh bien, dit Émile, à présent, j’ai tout.

Adrienne, derrière lui, refermait la porte des chambres ; et il n’y rentrerait jamais. Une fois dans le vestibule, il hésita encore un peu, comme s’il attendait quelque chose, mais rien ne pouvait plus venir.

Il descendit les marches une à une ; chacune semblait avoir un sens et comme une signification. Elles étaient usées au milieu par un long usage, l’escalier tournait deux fois à angle droit. Au bas était la boîte aux lettres. Le vieux Borle toussait toujours.

Soudain toutes ces choses lui devinrent plus chères, parce qu’il allait les quitter. Continuellement il y revenait en pensée. Et, la veille de son départ, le goût de s’y reprendre encore le poussa jusqu’au cimetière.

On était au commencement de juillet. Le soir montait depuis la rive dans une grande tranquillité. On voyait s’en aller la route, cette bande blanche parmi les prés gris. Qui est-ce qui se tient devant la maison ? une femme, la domestique, qui égousse des pois dans le creux de son tablier, elle pèse avec son pouce au milieu de la cosse gonflée et les graines roulent en tintant dans l’écuelle devant elle. L’herbe est fauchée ; elle est toute rase, elle est comme du poil qui pique, parce que les foins sont finis. Encore pourtant un char qui monte, c’est un édifice carré. Les deux chevaux soufflaient, attelés à la grosse flèche, avec le collier de cuir qui s’enfonce dans l’épaule. L’homme marchait un peu en avant, se retournant parfois ; et : « Hue ! Eh ! du diable, allez-vous bouger ? » Et claquait du fouet.

Puis une petite bise se leva. Elle ne remuait pas la masse des arbres, mais, à leur surface, seulement les feuilles. Il suivit le même chemin que le jour de l’enterrement. Surtout le soir, quand on a dépassé la ville, on se trouve tout à fait seul ; et dans le cimetière on est encore plus seul, ayant poussé la grille. On dirait qu’on est un peu mort comme les morts qui sont là.

Il y avait des drôles d’ombres sous les ifs aux branches très serrées et les saules qui traînent par terre ; les sentiers éclairaient par place. Tout était rempli de fleurs. Il y avait les fleurs, puis venaient les oiseaux, mais ils ne faisaient plus que bouger encore un petit peu, car déjà ils lèvent l’aile et mettent la tête dessous ; alors on n’entend plus que le bruit des plumes froissées dans les branches d’en haut, un petit mouvement qui cesse et c’est comme un couvercle qu’on laisse retomber.

Où était cette tombe ? Il se rappelait les deux allées, la première, la seconde ; quand il fut dans le bas de celle-ci, il vit enfin la place. On n’avait pas encore apporté la pierre, mais l’endroit était bien nettoyé, entretenu ; le jardinier avait fait une bordure ; et dans la terre encore un peu bombée, il avait planté un rosier, un cinéraire, un fuchsia avec leurs pots de terre jaune, afin que ce ne fût pas trop nu. Des fleurs fraîches aussi y avaient été déposées ; quelqu’un au moins pensait à elle.

Lui, il allait l’oublier, se dit-il, et ôta son chapeau. Sans doute qu’il l’oublierait. Un chemin est à droite, un autre est à gauche, il faut choisir entre les deux. Mais un moment encore elle vivait en lui. Elle avait été bonne et douce ; il ne trouvait rien à lui reprocher.

Et voici, s’il avait pu, déjà à ce moment-là, il lui aurait peut-être dit : « Lève-toi et viens de nouveau avec moi. » Il ne pouvait pas. Il la laissait derrière lui, l’ayant rejetée. Alors il s’étonna d’être fait comme il était fait, car ce qu’on a en soi n’est pas ce qu’on montre au dehors ; il y a l’homme et il y a ce que fait l’homme.

Une nouvelle ombre tomba comme une toile qu’on étend. Le ciel était tout vert au-dessus du Jura ; le Jura était un mur bleu, presque noir et tout en longueur. Et là-haut parut la première étoile, celle qu’on appelle Vénus.

Le vendredi suivant, un peu avant onze heures, M. Curchod, M. Gailloud et M. Piguet, le voyer, faisaient leur partie de billard. De la première salle du Cercle, on voyait juste ce gros meuble avec ses quatre pieds trop courts. Ils supportent un bloc de bois épais en noyer poli, où le tapis vert bien lisse est collé. Le Général Dufour sur un grand cheval caracole au mur.

Les trois messieurs tournaient tout autour du billard ; tantôt ils se montraient de dos, tantôt de face. Aussi longtemps que les coups réussissent, le même joueur continue à jouer, il fait sa série, comme on dit ; plus elle est longue, meilleure elle est ; et plus on a chance de gagner. Alors quand l’un avait fini, parce qu’il avait manqué sa bille, le deuxième prenait sa place. Il se tenait tout penché sur le billard, la main gauche posée dessus, pour y appuyer sa queue ; il balançait le bras droit, il donnait un coup sec : la bille partait, filant droit sur les deux autres, heurtant la première, et puis la seconde, par un angle bien calculé.

— Ah ! ça, c’est un beau coup !

— Eh bien, j’étais sûr de le faire. Avez-vous marqué ?

C’est un vrai jeu géométrique, qui est joli à regarder. Les deux billes blanches et la rouge qui vont et viennent, font des carrés, des triangles ou des losanges, tout est prévu. Il faut d’abord mesurer la force du choc, attaquer la bille en bas ou en haut, selon les cas ; s’assurer de sa direction ; et c’est l’angle qui est l’essentiel, parce que, s’il est faux sur la bille ou bien sur la bande, le coup est perdu. Il faut être maître de soi, ne pas se presser, ne pas s’énerver.

— Allons, à vous, monsieur Curchod.

Les boules du boulier qui sert à additionner les coups glissaient sur les tringles.

L’un après l’autre, le docteur Beausire, le préfet, le boursier communal, M. Dévin, le buraliste, tous ces messieurs étaient entrés. Ils s’asseyaient dans la première pièce chacun à sa table ou bien deux ou trois autour de la même, selon qu’ils étaient seuls ou en compagnie, et prenaient un journal. M. Beausire avait commandé un madère, le préfet un vermouth. M. Milliquet montait l’escalier avec les verres et les bouteilles. De temps en temps, quelqu’un disait un mot ; puis on se taisait de nouveau ; et on entendait tout le temps le petit claquement des billes.

Le boursier qui lisait la Gazette leva tout à coup la tête et dit :

— Nous n’aurons bientôt plus rien à envier aux Chambres françaises ; quand on voit ce qui se passe au Grand Conseil, on se demande quelquefois où on va.

— Je ne suis pas de votre avis, dit le préfet, qui est-ce qui fait tout ce bruit ? C’est le groupe socialiste. Combien est-ce qu’ils sont ? une dizaine. Laissez-les seulement crier, ils ne peuvent pas faire grand mal.

— Est-ce qu’on sait ?

— Quinze, dit M. Curchod. À vous monsieur Gailloud.

— Dites-moi, monsieur Milliquet, dit le docteur Beausire, qu’est-ce que vous avez fait du livre d’adresses ?

— Une démocratie comme la nôtre, reprit le préfet, combien est-ce qu’on en trouve de pareilles dans le monde ? Les ouvriers le savent bien. S’il n’y avait pas cette bande de fainéants qui les excite, ils se tiendraient tranquilles. Et puis encore deux ou trois ans, on verra bien aux élections…

Après quoi, quelqu’un se mit à parler de la guerre des Boers. Depuis assez longtemps on n’en avait plus de nouvelles. D’abord les Anglais avaient été battus, puis ils avaient été vainqueurs. Est-ce que la chance allait tourner ? on espérait bien que non. Il n’est pas juste qu’un grand peuple s’attaque à un tout petit ! Et encore les Boers défendent-ils leur patrie ; les autres veulent leur prendre ce qu’ils ont, c’est à cause de ces mines d’or. Quelles vilaines gens que ces Anglais !

— Ah ! ils sont rudement courageux, ces Boers, dit le buraliste, se défendent-ils ! hein ?

Mais M. Curchod ayant remis sa queue au râtelier :

— Ils ne tiendront plus bien longtemps.

Il fumait toujours des cigares chers avec des anneaux de papier rouge et il tenait pour les Anglais parce qu’il était riche et d’ancienne famille.

— Êtes-vous sûr ?

— Raisonnons, dit M. Curchod ; l’Angleterre a la plus grande flotte du monde, elle a d’immenses colonies, elle a des réserves d’hommes et d’argent inépuisables ! Admettons qu’elle soit battue, une fois, deux fois, dix fois, elle pourra toujours recommencer la lutte, et, la onzième fois, elle l’emportera.

Le buraliste n’était pas assez sûr de lui pour répondre, il parlait trop difficilement. Ce fut le préfet qui le remplaça :

— D’accord. Seulement où est-ce qu’il faut qu’ils amènent leurs troupes ces Anglais ? à quelle distance ? Combien est-ce qu’il peut d’hommes dans un bateau ? Et puis les subsistances et les munitions ? C’est ça qui coûte cher ! Et le temps que ça prend. Et puis, à mesure qu’un vide se fait, on le bouche, je veux bien. Mais c’est tout ce qu’ils peuvent faire. À quoi est-ce que ça les mène ?

— Et puis eux, les Boers, comment est-ce qu’ils boucheront leurs vides ? Il finira par ne pas en rester un seul. Voyez-vous, les Anglais savent bien ce qu’ils font ; ils ne s’engagent pas trop avant, ils épuisent leurs adversaires.

— Tout ça, c’est bien beau, mais ce que je dis, c’est que les Boers sont chez eux…

— L’Angleterre, c’est la civilisation.

— Moi, ce que je dis, c’est que les Boers sont chez eux et qu’ils ont le bon droit pour eux, ça vaut bien quelques bataillons et quelques millions, ou quoi ?

— Parfaitement, dit M. Piguet.

— C’est comme la Suisse, reprit le préfet. C’est des agriculteurs comme nous. C’est des bons tireurs comme nous. C’est des républicains comme nous ; leur pays est plein de montagnes comme le nôtre. Ils n’ont pas besoin d’ordres, chacun sait ce qu’il a à faire. Ils se mettent derrière leurs kopjés ; on arrive, on ne voit rien. Ils choisissent chacun son homme, ils visent bien, sans se presser ; à chaque coup, l’homme est en bas. Qu’est-ce que les Anglais peuvent faire ?

— Oui, dit M. Gailloud, ce sera une bonne leçon pour nous.

— Ils n’ont pas tellement de ces sabres et de ces panaches, ça n’est pas non plus ce qu’il nous faut.

— Et on ne pourrait pas non plus y aller en batailles rangées.

— Il faudrait tenir dans les montagnes…

— Oui, le système des guérillas…

La conversation devenait générale parce que le sujet était passionnant ; et presque tout le monde défendait les Boers, à part M. Curchod et peut-être le docteur Beausire.

Mais ils savaient répondre.

— Avec les armements modernes, dit M. Curchod, on ne fait rien contre le nombre ; il y a encore vingt ans, vous auriez eu peut-être raison. À présent tout est changé.

— Pas tant que ça.

— Mais c’est l’évidence !

— Moi, disait le préfet, je suis toujours pour les principes. On a tort ou on a raison ; quand on a raison, on a bien des chances d’être le plus fort. Qu’est-ce que vous faites du patriotisme ?

— Bien sûr, c’est très beau le patriotisme, seulement ça ne suffit pas. Encore deux ou trois mois et les Boers se rendront.

— Jamais de la vie.

— On verra bien.

— Pariez-vous ?

On parlait tout haut, on criait presque. On arrive très vite dans la discussion à se fâcher un peu, sans le vouloir, parce qu’on voit mieux les défauts des autres qui se montrent dans l’affirmation, et aussi les siens pour les autres ; alors on allait s’échauffer quand M. Leyvraz entra.

— Savez-vous, dit-il, Magnenat vient de partir.

— Quand ?

— Tout à l’heure.

— J’ai bien vu hier devant chez lui le char des bagages…

— Eh bien, oui, c’était ça.

— En voilà une histoire !

On ne jouait plus au billard, on ne lisait plus les journaux, un cercle s’était fait, chacun ayant quitté sa place.

— Il va rejoindre son Allemande ?

— Il paraît.

— Eh bien, dit M. Piguet, moi, je trouve que c’est triste.

— Voilà comment les choses vont aujourd’hui, dit le boursier, on ne peut plus compter sur personne.

— C’était pourtant un homme sérieux, dit le préfet.

— N’est-ce pas ? dit le docteur Beausire, moi aussi, je me suis trompé. Mais après ce qui s’est passé, il a bien fait de disparaître. Au moins on n’en parlera plus.

— Oui, tant mieux, dit M. Gailloud. Cette pauvre madame Buttet !

— Et sa pauvre femme, si elle avait pu voir ce qui se passe.

— Un malhonnête homme.

— Un triste personnage.

Midi sonnait ; on s’en allait. Il y avait là le docteur Penseyre, un vieux médecin de l’ancienne école qui n’avait encore rien dit.

Il avait le teint rouge, une barbiche blanche, les épaules carrées, et un petit ventre rond qui remuait quand il marchait. S’étant levé comme les autres, tout à coup il se mit à rire :

— Tout ça, ce sont de bien grands mots. Que voulez-vous ? dit-il, il avait trop de sang.

SECONDE PARTIE

I

Lausanne, auprès d’Arsens, parut à Émile une grande ville. Elle n’a pourtant guère plus de cinquante mille habitants. C’est la capitale du canton de Vaud, le plus considérable de la Suisse Romande. Il est limité à l’ouest par la Franche-Comté, au nord par le canton de Neuchâtel, à l’est par ceux de Fribourg, de Berne et du Valais ; enfin le lac Léman fait sa frontière sud, et de l’autre côté du lac se trouve le Chablais ; de sorte que nous sommes enfoncés dans le pays de France, séparés cependant de lui par des montagnes et des eaux, et une autre religion.

Une colline vient après une autre et elles descendent ensemble depuis le Jura jusqu’au lac, étant une troupe nombreuse. On voit un clocher parmi les noyers ; des taches brunes ou rouges qui sont les villages ; et d’en haut tout à coup on découvre le lac, qui est une grande surface plate.

Il ressemble, pour la forme, à la lune dans son premier quartier, avec deux pointes inégales ; ses rives sont plates, tranquilles, sauf au levant qui est rocheux, et il est agréable d’y vivre. Car le pêcheur part dans son petit bateau de pêche, jetant son filet, cherchant le temps gris ; des dames qui tiennent des ombrelles passent sur les petites vagues et le rameur rame à l’avant ; en même temps que, sur ses bords, les faux brillent dans le blé mûr.

C’est au milieu de ce croissant que Lausanne a été bâtie ; elle est assez perchée, dégringolant le long des rues ; on dirait un tas pointu de cailloux, dans le haut duquel se dresse la cathédrale. Elle est là, donnant un bon exemple d’ordre aux hommes avec ses heures qui sonnent bien régulièrement ; et les vieux quartiers se serrent tout contre elle.

On pense au temps du prince-évêque, quand il y avait avec lui un chapitre, des seigneurs, des justiciers, une cour ; quand il y avait dans le chœur un grand trésor d’argenterie, des nappes brodées, des tentures et tous les beaux ornements d’or. Après quoi, la Réforme est venue. C’étaient des hommes à robes noires, avec un rabat blanc, qui disaient : « Il faut retourner à l’Évangile comme Jésus-Christ l’enseignait ! » Ils prêchaient sur les places et une foule les suivit. Alors on se livra à de longues discussions, les catholiques d’un côté et les huguenots de l’autre, assis sur les bancs autour de la chaire ; on se battit aussi ; enfin les Allemands de Berne arrivèrent, qui chassèrent l’évêque, pillèrent le trésor et convertirent le peuple par la force et d’un seul coup.

Il arrive ce qui arrive, une habitude est vite prise ; l’une chasse l’autre et l’oubli s’étend par-dessus. À présent, on va au sermon ainsi qu’on allait à la messe. Il y a bientôt quatre siècles que ces choses-là ont changé. Une autre fois, Rousseau entra, un matin d’été, dans la ville, revenant de Fribourg où il avait été accompagner la Merceret. Il logea à Lausanne chez le bon Perrottet. Il prétendait connaître la musique et, en effet, il donnait des leçons. Quel drôle de concert chez M. de Treytorrens ! toutes les parties allaient de travers, rien ne s’accordait. Et ce menuet qu’il avait volé !

En ce même temps, arrivaient de France, d’Autriche, d’Italie ou d’ailleurs, toute sorte de nobles dames et grands seigneurs, à cause du médecin Tissot qui guérissait les malades. Les dames dans les salons faisaient la conversation ; on y jouait la comédie. On voit aussi venir Voltaire qui achète une maison à Montriond. Pour M. de Voltaire, c’est un homme célèbre ; il est comme un roi, il fait tout ce qu’il veut. Et, s’il paraît, voilà une foule qui l’entoure.

Plus tard, il y a Gibbon, avec sa grosse tête et son petit corps, qui écrit son histoire, assis dans son jardin. Cependant les diligences arrivent encore rarement ; puis elles arrivent plus souvent, venant de France ; tandis que Bonaparte commence à être un grand général qui fait peur à tous les autres généraux et les soldats sont contents d’aller à la guerre avec lui. Il passe quelquefois des troupes dans la ville ; mais, le plus souvent, tout le bruit se fait au loin et les montagnes empêchent d’entendre le canon ; ou bien on voit partir des hommes du pays dans leur bel uniforme ; et puis on ne sait plus rien d’eux.

Car les pays sont encore fermés. C’est au coucher du soleil que la grande voiture jaune, ayant longtemps roulé par des routes difficiles, s’arrête devant l’auberge. À cette heure, les petites filles vont chercher de l’eau aux fontaines, avec de grands seaux vides qu’elles rapportent pleins ; et il se trouve encore des écuries un peu partout, avec des vaches et des cochons, outre une belle place bordée de belles maisons.

D’abord, sur la diligence, il y a un tas de malles et de paquets qu’on descend par une échelle. Et puis la portière s’ouvre et les voyageurs sortent. Deux ou trois qui reviennent au pays, et ont des parents qui attendent et sont attendris du retour ; deux ou trois qui sont étrangers et voyagent pour leurs affaires. Un qui voyage pour son plaisir. Il est Anglais, comme on le remarque vite à son costume et il ne sait pas parler français. Tout le monde est étonné de le voir. On fait un cercle autour de lui. Et s’il est venu, c’est parce qu’il a lu Obermann.

On vient visiter le lac, les montagnes, les glaciers, tels qu’ils sont représentés dans le livre. Et celui qui est venu, une fois rentré chez lui, dit à ses amis : « Allez voir comme c’est beau. » C’est pourquoi les étrangers deviennent toujours plus nombreux, jusqu’au jour des chemins de fer.

Alors c’est comme des murs qui tombent, tout est rapproché et le monde se resserre. Qu’est-ce qui vous retient de prendre le train et d’être en trois heures là où il fallait deux jours pour se rendre auparavant ? On bâtit des hôtelleries et des hôtels aux points de vue. La ville s’agrandit.

Et le temps a passé. Aujourd’hui, on y construit terriblement. Tout a été bouleversé. Les vieux jardins se sont vendus. On en fait trois ou quatre parcelles qui sont cédées au plus offrant ; et il coupe, creuse dedans comme il lui plaît, étant son maître, du moment qu’il a payé. Les routes sont couvertes de charretiers italiens qui amènent les pierres, le ciment et le sable. Quelquefois on abat un beau lilas avec des feuilles vertes ; et on le laisse longtemps par terre étendu ; alors toutes les feuilles pendent, se flétrissent, et puis sèchent, tandis que les rosiers à côté fleurissent une dernière fois ; ou à un mur qu’on démolit, la vieille vigne s’accroche encore.

Un trou est creusé profond pour les fondations et la terre rejetée en gros tas qui durcissent. Mais l’architecte a fait ses plans. Tout se présente pêle-mêle, des grandes maisons blanches à moulures et à tourelles, couvertes de tuiles, près de façades nues, peintes en jaune et en bleu ; des clochetons, des toits d’ardoise et des toits plats italiens, avec des cottages anglais, des chalets et des châteaux, au hasard ; et des rues percées d’avance, sans maisons, où le vent lève la poussière entre deux rangs de petits arbres.

Te souviens-tu ? Là où était le pavillon de vigne où on venait l’été boire une bouteille de vieux vin, et il y avait une table avec quatre pieds de bois plantés dans la terre et, à travers le treillage, on apercevait tout le long rivage qui fuyait en avant de nous ; à présent, auprès d’un tas de charbon noir est installée une machine qui fume une fumée épaisse et fait un vilain grincement. Le ruisseau a été couvert, le vallon a été comblé.

Ce fut dans une maison neuve qu’Émile et Frieda louèrent un appartement. Après quoi il fallut acheter des meubles, car ceux qu’ils avaient ne suffisaient pas. Après les meubles vinrent les rideaux et les tapis, et la vaisselle, les ustensiles de ménage. Presque tout leur manquait. Combien de choses il faut pour vivre !

Frieda faisait les listes. Elle aimait de nature ce qui est cher et voyant. Ils allaient ensemble dans les magasins. Chez Bonnard, la porte d’entrée est faite de quatre panneaux vitrés qui tournent autour d’un axe vertical ; et on est un peu gêné pour entrer, quand on n’a pas l’habitude. Frieda n’hésitait pas. Une fois dans le magasin, la première chose qu’elle faisait était de s’asseoir, comme une dame ; puis elle expliquait ce qu’elle désirait.

Le commis était un jeune homme élégant avec des cheveux blonds, bien peignés, une jaquette noire et une cravate de fantaisie, qui répondait :

— Très bien, madame.

Et alors, se retournant, choisissait parmi les pièces empilées entre les rayons, en tirait une du tas, puis la déroulait ; et froissant l’étoffe entre ses doigts :

— Est-ce que ceci vous conviendrait ?

Frieda se penchait, examinait, faisait la moue.

— Non, disait-elle, montrez-moi autre chose.

Elle était heureuse de se faire servir et d’avoir quelqu’un près d’elle, uniquement occupé à lui plaire. Tous ces tissus à dessins, des fleurs, des rayures, faisaient bientôt une montagne et les yeux trouvent du plaisir. Le rouge près du vert, le jaune près du bleu, les teintes douces, le mauve ou le rose, on passe d’une couleur à l’autre ; et tout à coup on dirait qu’elles se mettent à bouger.

Il se passait un long moment, sans que Frieda se décidât. Enfin le commis, n’ayant plus rien à montrer, prenait le parti de se taire ; Émile était mal à son aise.

— Voyons, Frieda, disait-il, qu’est-ce que tu vas faire ?

Mais elle ne se pressait pas de répondre. Les acheteurs allaient et venaient, des gens de la ville, d’autres de la campagne, quand c’était un jour de marché ; on entendait un piétinement continuel avec un bruit noyé de voix ; et tout le temps le grand ascenseur à tige d’acier montait, puis redescendait. Le commis reprenait :

— Madame ne voit rien à sa convenance ?

Alors elle disait :

— Voulez-vous me montrer de nouveau ce coupon à 5 fr. 50 ?

Puis sans regarder son mari :

— Et toi, Émile, qu’en penses-tu ?

Lui, il disait :

— Eh bien ! si tu veux.

Il pensait malgré lui : « Voilà encore une dépense. »

Une après-midi, de cette façon, est vite employée. Elle ne semblait jamais fatiguée ; Émile, au contraire, ne tenait plus debout. On vient d’une petite ville tranquille, rien ne s’y entend que le chant du coq, ou le fer qu’on bat, ou l’horloge ; on y reste assis toute la journée, quelle différence avec toutes ces courses dans des grands magasins pleins de monde, le long des trottoirs où on se coudoie, dans les rues où roulent les trams ! Pourtant la ville était assez déserte, à cause des vacances, mais il faisait très chaud.

— Écoute, disait Émile quelquefois, je m’en rapporte à toi. Si tu faisais tes commissions toute seule ?

— Non, disait-elle, je veux que tu sois là.

Elle avait pris la bourse, prétendant que c’était plus simple, il l’avait laissé faire. Elle l’avait embrassé pour le récompenser. Mais elle semblait tenir à être surveillée.

Souvent aussi, ce qui arrivait, c’est qu’ayant choisi un meuble ou un autre objet pour le ménage, elle n’en était plus contente et exigeait qu’on le lui changeât. Le temps qu’ils n’employaient pas aux achats, ils le passaient dans les chambres vides, à attendre les fournisseurs. On voyait venir un petit garçon portant une hotte :

— C’est ici chez madame Magnenat ? Je viens reprendre la bassine.

— Vous savez, disait Frieda, qu’on a mis l’autre de côté. Vous la renverrez tout de suite.

Émile était surpris de cette humeur variable ; il était surpris surtout de trouver Frieda si entreprenante ; ces choses-là lui faisaient peur. Mais il se disait qu’elle avait sans doute raison ; et précisément cette hardiesse lui donnait du respect pour elle.

La chambre à coucher était presque prête ; il n’y manquait rien que les draps.

— Tu vois si les lits sont jolis, disait Frieda, et si j’ai bien fait de les prendre. Pourquoi voulais-tu garder le tien ?

— Parce que j’y tenais et puis j’aurais fait une économie.

Elle haussait les épaules.

— Une économie ! Est-ce même une économie ? Ce n’est pas le plus cher qui est le plus coûteux. Est-ce que tu aurais eu un matelas comme celui-là ? Et ces ressorts, est-ce qu’ils sont doux !

Elle ajoutait en le regardant :

— On y sera bien.

En même temps ses yeux se fermaient lentement, il n’y avait plus rien qu’une petite fente et, par cette petite fente, sortait une flamme noire qui s’élargissait sur lui, répandue sur tout son corps ; et dans ce moment-là elle lui aurait dit : « Donne-moi un collier de diamants », il l’aurait fait. Et elle lui aurait dit : « Va voler pour le payer », il l’aurait peut-être fait encore.

Elle le menait quelquefois prendre le thé dans un tea-room de la place Saint-François. Il y avait une tente de coutil à rayures jaunes et blanches. Sous cette tente, derrière des lauriers-roses en pots, les tables avaient des nappes claires. Un ou deux Allemands sont là qui, ayant visité les monuments, se sentent fatigués et se reposent. On y rencontre aussi des jeunes gens corrects, dans des vêtements de flanelle, et ils viennent pour leurs études de l’Amérique du Sud, de l’Égypte ou de la Grèce. Mais la chose la plus bizarre était le Cingalais qui servait. Il portait un veston blanc, un tablier blanc et une chemise empesée à l’européenne. Dans tout ce blanc, sa figure et ses mains faisaient trois taches sombres. Enfin, comme une femme, il avait un chignon de cheveux noirs et gras où était planté un drôle de peigne.

Il apportait le thé sur un grand plateau de métal ; les serviettes étaient des serviettes en papier avec des dessins japonais. Où est-ce que Frieda avait appris le nom de tous ces gâteaux ? Elle les reconnaissait tout de suite à leur forme et à leur couleur. Elle se servait de la pince à sucre, versait le lait du bout des doigts, savait mélanger l’eau chaude et le thé dans les proportions convenables ; et le notaire se laissait faire, en l’admirant.

Monsieur et madame Thurmann (c’étaient les amis de Frieda) l’avaient très bien reçu. Ils lui avaient préparé une chambre et, pour une petite somme, il prenait chez eux ses repas, mangeant même à leur table, en attendant le mariage.

L’Hôtel du Commerce était surtout fréquenté par les commis voyageurs. Ils venaient pour leurs affaires, restaient trois ou quatre jours et subitement repartaient. Ils avaient toujours avec eux beaucoup de colis carrés, attachés ensemble avec des courroies, qui sont remplis d’échantillons, et qu’on empilait dans le vestibule. Un petit tapis pas cher couvrait les marches de l’escalier jusqu’aux chambres du premier étage. Tout le temps un timbre sonnait. Chaque fois, dans le bureau, à une sorte de cadran vert, un numéro se découvrait ; et madame Thurmann, entr’ouvrant la porte, disait en allemand :

— Hans ! c’est le 13.

Ainsi elle était très occupée, toute la journée, n’ayant heureusement pas d’enfants. Cette dame Thurmann venait du même pays que Frieda et elle n’était pas beaucoup plus âgée qu’elle, de quelques années seulement. Elle avait commencé par être femme de chambre et avait vite fait fortune, ainsi que son mari, ayant comme lui le caractère souple et un esprit habile aux bonnes occasions. Établis depuis deux ans avec de l’argent emprunté, ils faisaient déjà des économies. L’affaire avant tout est d’avoir une clientèle fidèle ; ils l’avaient et étaient heureux.

Or, au commencement de septembre, les bans furent publiés. Conformément à la loi, la publication se fait dans la commune d’origine de chacun des deux époux, puis dans celle de leur résidence. La promesse de mariage est affichée au pilier public, avec les noms et les prénoms, la date de naissance, la profession des intéressés ; dans une vitrine à treillis sont tous ces papiers timbrés, afin que les citoyens puissent venir et lire ; et s’opposer, selon le droit, quand l’union est illégale.

Le délai fut vite écoulé. Depuis quelque temps déjà, l’installation était terminée. Et, une après-midi, comme Émile cette fois-là avait un rendez-vous d’affaires, Frieda emmena madame Thurmann visiter l’appartement. Dans la chambre à coucher, les toilettes et le linge fin étaient prêts pour le mariage. Il y avait deux robes, une pour la cérémonie, l’autre pour le voyage. Et celle-ci était une robe tailleur, en drap bleu doublé de soie avec une chemisette en satin crème.

Frieda l’essaya d’abord. Madame Thurmann se tenait assise sur le canapé. Elle observait Frieda en jupon de dentelles et en corsage court ; et pensait : « Quelle belle fille ! » Car ses cheveux frisaient tombant autour du front à cause de leur masse ; le cou était rond et bien blanc, et les épaules pleines, avec des bras robustes. Seulement sa taille s’était épaissie, car elle était alors enceinte de trois mois ; malheureusement encore, au-dessous du coude ses bras devenaient un peu violets ; les mains étaient trop grosses.

Mais madame Thurmann ne remarquait pas ces détails et admirait, un peu jalouse. Frieda était habillée. Ce bleu allait bien avec son teint vif et la couleur de ses cheveux. Pas un faux pli, pas un défaut ; ou elles n’en virent aucun ; quand on a une bonne couturière et qu’on peut payer ce qu’il faut, c’est tant mieux, on dort tranquille. Devant l’armoire à glace, Frieda s’examinait. Un miroir était placé au-dessus de la toilette, elle s’apercevait ainsi à la fois de face et de dos.

Et donc, penchant un peu la tête, elle se faisait des mines agréables, des petits sourires, montrant son plaisir ; ou mettait les poings sur ses hanches et cambrait la taille ; ou relevait sa jupe, comme on fait quand il pleut, en corrigeant son geste ; et disait :

— N’est-elle pas un peu trop longue ?

À quoi son amie répondait :

— Il ne me semble pas.

— Le dos plaque bien ?

— Très bien.

— Si tu mettais peut-être une ceinture blanche ? reprenait madame Thurmann.

— Une ceinture en cuir ?… J’en achèterai une.

Elle se déshabillait. Le corset était tendu sur sa poitrine bien ronde. Puis on vit Frieda dans sa robe blanche, comme Hélène une fois, comme une petite mariée amoureuse, qui a cependant un peu peur, ne sachant rien encore de la vie, et regarde son mari dans sa redingote noire, avec un col bien brillant. Après quoi elle reprit sa robe de tous les jours.

Alors on ouvrit les armoires, elles étaient pleines. Ce n’était pas du linge ordinaire, mais ce qu’on trouvait de plus fin ; pour les nappes, des damassées ; pour les draps, ourlés à jour ; des chemises à entredeux ; des pantalons de batiste.

— N’est-ce pas, c’est joli ? disait Frieda.

Et elle dépliait le tout, tendant la toile sur son doigt, pour montrer comme elle était fine, s’approchant de la fenêtre où est le bon jour, pour faire voir les broderies.

Madame Thurmann lui dit :

— Eh bien, tu ne peux pas te plaindre, tu as un gentil mari.

Elle répondit :

— Il ne faudrait pas qu’il en fût autrement.

Il y a un proverbe allemand qui dit : « On a le mari qu’on se fait. » Elles se rappelèrent le proverbe et rirent ensemble. On vit le soleil qui n’était plus tout à fait le soleil de l’été, un soleil déjà plus frais, se tirer hors d’un gros nuage, comme une bête de son trou, et éclairer soudain à travers les petits rideaux ; et l’armoire à glace éclairait aussi par reflet.

Elles rirent. Et Frieda, courant à la cuisine, alla chercher du sirop.

— J’aimerais avoir, disait-elle, une robe décolletée.

Ils se marièrent deux fois : à l’hôtel de ville d’abord, c’est le mariage civil ; à l’église le lendemain, et en sortirent mari et femme. Ce soir-là, à l’Hôtel du Commerce, avant leur départ pour le tour de noce, il y eut un petit repas.

On le servit dans le bureau pour ne déranger personne. L’heure de la table d’hôte n’était pas tout à fait venue. C’était justement très commode ; ainsi les plats passaient dans le bureau avant de s’en aller à la salle à manger. M. et madame Thurmann étaient là naturellement. À cause des circonstances, aucun membre de la famille, ni du côté d’Émile, ni du côté de Frieda n’avait été invité. On n’avait même pas d’amis : le cinquième convive était un dentiste, demeuré garçon, qui prenait depuis longtemps ses repas à l’hôtel.

Pourtant des fleurs de jardinier avec un papier à dentelle étaient mises dans un vase au milieu de la table et un ou deux plats fins avaient été ajoutés au menu du jour. Au fond de chaque assiette, sur une espèce de banderole, on lisait, imprimé en bleu : « Hôtel du Commerce ». Le même nom était gravé sur les fourchettes et les cuillères de ruolz, sur les plats de métal blanc.

Comme on en était au rôti, le timbre du vestibule commença à sonner. L’heure du dîner étant là, les voyageurs rentraient. Par la porte vitrée, on les voyait passer. Ils avaient des casquettes et des moustaches blondes relevées en crocs, avec des devants de chemise roses ou des vestons à plis, serrés à la taille par une ceinture ; ou encore des barbes et des chapeaux melons ; d’autres, habillés en touristes, des costumes en loden vert et des chapeaux tyroliens à plumes ; il y avait deux ou trois dames qui portaient à la ceinture des sacoches de cuir ; et un bruit de vaisselle venait de la salle à manger.

Quelquefois, l’un ou l’autre, parmi les pensionnaires, ouvrait la porte du bureau.

— Pardon, est-ce qu’il est venu quelque chose pour moi ?

L’un d’eux entra même sans se gêner et madame Thurmann cependant fut aimable et souriante comme c’était son métier.

— Qu’est-ce qu’il vous faut, monsieur ?

Elle causait avec chacun et M. Thurmann disait aussi son mot. Elle sortit pour surveiller le personnel ; elle reparut, son mari sortit à son tour. Un sommelier demandait les clefs de la cave, la femme de chambre des essuie-mains, le téléphone retentit, on apportait un télégramme.

— Excusez, disait madame Thurmann, mais c’est le pire moment de la journée !

Frieda elle-même était pressée de s’en aller.

Comme on est étonné, dans les gares, par toutes ces fumées de locomotives ! C’est sous une voûte de fer, qui est vitrée dans le haut ; et les unes montent tout droit, semblables à des boules blanches qui s’écrasent contre la voûte, étant soufflées à petits coups ; d’autres pendent et hésitent, s’éparpillant lentement ; d’autres traînent et sont grises, jaunes ou violettes ; pendant qu’un train vient et un autre part ; alors un feu tressaille dans le gros ventre noir de la locomotive et les fortes tôles craquent, avec un jet de vapeur.

Ils prirent des billets de deuxième classe. Il y avait eu un tir ce jour-là. Une bande d’hommes qui venaient du tir traversa le quai encombré de monde. Ils portaient tous leur fusil sur l’épaule et certains de ces fusils étaient enfermés dans des étuis de toile brune, car c’étaient des armes de prix ; à d’autres, au canon, pendaient des couronnes. Quant aux tireurs, ils avaient à la boutonnière des cocardes vertes et blanches et, autour de leurs chapeaux de paille, des rubans de même couleur. Ainsi le jour où les uns s’en vont et sont tristes dans leur cœur, les autres font des fêtes ; et ce jour-là aussi quelques-uns se sont mariés ; tout se mêle, car la vie est grande. Enfin le train se mit en marche. Émile et Frieda s’arrêtèrent à Montreux ; ils y passèrent la nuit.

Le jour suivant, ils repartirent d’assez bonne heure, le matin. Un chemin de fer électrique, du bord du lac, conduit à Thoune, dans l’Oberland Bernois. Comme la montagne à Montreux descend presque jusqu’à la rive, la ligne s’attaque à la pente, sitôt après la station. Elle grimpe par des lacets, d’abord dans le vieux village où sont les maisons grises près des fontaines fraîches, et du maïs sèche aux auvents ; puis dans les prés ; s’en va toujours plus haut vers les forêts de sapins et les rochers qui commencent, blancs dans les arbres noirs ; à la fin entre dans un tunnel.

On s’était déjà élevé. À droite, on ne voyait que du bleu, car le lac et la montagne et le ciel sur la montagne étaient de la même couleur. À gauche, on ne voyait que du vert. Et à droite était un grand trou, mais à gauche c’était comme un mur. Puis à un tournant tout changea, car on eut le vide à sa gauche, et la muraille à sa droite.

Émile s’était penché à la portière. Tout était plein de soleil. En haut dans le ciel, un glacier brillait ; au-dessous de soi, on distinguait mal une tache claire qui était la ville ; et plus loin, vers l’ouest, la rive faisait une pointe, après un golfe bien arrondi, et là croissaient les vignes ternes ; tandis qu’une petite île carrée où il y a des arbres et une maison blanche, s’aperçoit tout près de la côte.

Émile regardait :

— Quand même, quelle belle vue !

Frieda regarda à son tour.

— Oui, c’est bien beau, dit-elle.

Elle avait pris sur le filet un petit sac de cuir qu’Émile lui avait donné le jour du mariage. Il contenait tout ce qui sert à la toilette, des flacons pour les parfums, des peignes, des brosses, une boîte à savon, un crochet pour les bottines ; et elle s’amusait à manier toutes ces choses l’une après l’autre, les examinant, vissant les couvercles, les redévissant, c’est pourquoi elle était distraite.

Cependant Émile considérait le wagon. Il reprit :

— Est-ce bien installé, tout ça !

En effet tout y était neuf ; les voitures étaient de beau bois, les glaces bien lavées, les cuivres brillants.

— Ça a dû coûter cher !

Frieda ne répondit pas et, pendant un moment, ils ne parlèrent plus.

Subitement, il fit nuit ; en entrait dans le tunnel. Les lampes électriques brûlaient au plafond. On était lancé, on glissait ; on apercevait aux portières des choses qui glissaient aussi, des pierres, du mortier, les parois du tunnel, pareilles à des lignes tendues ; après quoi les freins craquèrent ; et le jour s’abattit partout dans un grand rejaillissement.

On venait de franchir la ligne de séparation des eaux. Sur un versant la pluie qui tombe s’en va au Rhône qui l’emporte à la mer Méditerranée ; sur l’autre versant, elle s’en va au Rhin qui se jette dans la mer du Nord. D’un côté, c’est le sud et on fuit vers les contrées de la vigne et de l’olivier ; mais, de l’autre, c’est le nord. On remarque tout de suite que les choses ont changé. Il n’y a plus les fruits doux, ni l’arbre qui porte le lierre et ouvre ses branches molles sur le lys et sur le rosier ; ni la douceur de vivre qu’on sent auprès du chèvrefeuille, quand le bruit des abeilles est partout comme un bruit de cloches ; une rudesse particulière se fait sentir dans l’air, dans la lumière et dans les mouvements du sol ; car le vêtement de terre est usé et la roche perce par places, ou l’herbe y pousse seule, avec les sapins tristes.

Frieda s’était levée :

— Où est-ce qu’on est ?

Émile le lui expliqua.

— Alors on va bientôt parler allemand ?

Il feuilleta l’indicateur.

— Pas tout à fait, encore une heure.

Elle se mit à regarder. Comme on marchait rapidement, tout sautait en l’air au bord de la voie, les barrières des pâturages, les prés, les gros blocs semés là ; un troupeau parut et fut emporté ; et les carrés d’herbe eux-mêmes semblaient soulevés, ensuite jetés de côté, comme les mottes quand on laboure. Seulement, si on levait les yeux plus haut, vers les sommets, eux ils allaient d’une allure très lente, se déplaçant l’un devant l’autre, tantôt pointus, tantôt carrés, se découvrant ou bien se cachant tour à tour ; pendant que des nuages venus là en visite, comme les papillons qui viennent chez les fleurs, tantôt se posaient, tantôt s’envolaient.

On avait suivi une espèce de ravin, on arriva dans la vraie vallée. On fit une première halte, on en fit une seconde. C’était un endroit très peuplé. Beaucoup de gens descendirent, d’autres montèrent ; on repartit. On pénétra dans un fond de vallée uni, monotone et tout vert ; les chalets ont des visages en bois, avec des petites vitres pleines de curiosité ; ils sont noirs ou bruns ou quelquefois blancs quand ils sont tout neufs, portant des gros toits sur le dos et assis dedans des jardins. Il fallut passer sous un gros rocher où est une vieille tour et la rivière fait un coude. On se lança de nouveau en avant. Gessenay.

Ce n’est pas le véritable nom de ce village, son véritable nom est Saanen. On put le voir écrit sur l’écriteau pendu aux parois en bois de la gare. Frieda dit :

— Oh !

Et baissa la glace. Des hommes parlaient. Quelque chose de dur était dans leur langage qui raclait à la gorge ; c’était comme quand l’eau charrie du gravier. Une petite fille vendait dans un panier des bouquets d’edelweiss. On l’envoyait là à cause des étrangers qui se laissent parfois tenter et c’est un sou, deux sous qu’on gagne. Elle avait les pieds nus dans des gros souliers, une petite tresse blonde, un jupon de toile bleue, une chemise et, sur cette chemise, des bretelles de même toile que la jupe. Et ne vendait rien. Frieda l’appela.

Elle fut étonnée d’abord d’entendre cette belle dame parler la même langue qu’elle et ouvrit tout grands les yeux ; puis elle fut intimidée.

— Comment t’appelles-tu ? dit Frieda.

Mais elle n’osait pas répondre, étant trop honteuse.

— Comment t’appelles-tu ? demanda de nouveau Frieda.

Elle dit tout doucement :

— Je m’appelle Rosa.

— Rosa ! Rosa ! elle s’appelle Rosa. Tu vois, c’est presque le même nom que moi, c’est des noms en a chez nous.

Elle aurait voulu embrasser Rosa. Elle ne pouvait pas, la portière était trop haute. Mais, ayant choisi un bouquet, elle lui donna cinquante centimes. Les roues s’étaient remises à rouler sur les rails. De loin, on voyait la petite qui tournait et retournait la pièce d’argent dans ses doigts ; Frieda, à la fenêtre, lui faisait des signes avec son mouchoir.

Depuis ce moment-là, elle ne cessa plus de parler et de rire. Elle passa la main dans les cheveux d’Émile. Il resta tout ébouriffé.

— Comme tu es fait ! disait-elle.

Elle le recoiffa avec son petit peigne.

— Une belle raie sur le côté ! comme tu as les cheveux raides ; il faut y mettre de la brillantine ; et, ta grosse moustache, tu devrais la couper.

Elle ajouta :

— Tu sais, c’est mon pays, ici.

Elle continua :

— Je me trompe, on n’y est pas encore. Il y a moins de montagnes chez nous. Tu verras mon père, il est chef de gare, il a une casquette rouge. Quand un train arrive, il sort sur le pas de la porte. Quand le train doit repartir, c’est lui qui donne l’ordre. J’ai une sœur et un frère. Et toi ?

Ils s’aperçurent alors qu’ils n’avaient jamais parlé de ces choses-là.

Émile dit :

— Moi, j’ai un frère.

— Je sais bien, mais rien qu’un ?

— Rien qu’un.

— Et point de sœur ?

— Non, dit Émile.

— Une fois, dit-elle, qu’on est à Soleure, il n’y a plus qu’une demi-heure de trajet. Il y a des fabriques où on fait des souliers. Il y a une rivière, il y a beaucoup de pommiers…

Plus elle parlait de son pays, plus Émile sentait qu’il s’éloignait du sien. Mais elle, plus elle s’en rapprochait, plus elle devenait exubérante. Car elle se représentait le jour où elle avait quitté sa maison pour aller gagner sa vie ; et elle y revenait, non plus pauvre, avec une petite malle, et seule, mais au contraire mariée, avec un mari riche et une belle robe ; et tout le monde allait dire : « Voyez comme elle a bien su faire ! »

Tout à coup elle dit à Émile :

— Tu devrais apprendre l’allemand, c’est plus joli que le français ; je te donnerai des leçons.

À Zweisimmen, on dîna. Quel agréable repas !

— Pourquoi veux-tu que j’apprenne l’allemand ? disait-il, puisque nous habiterons à Lausanne.

— C’est à cause de moi, disait-elle.

— À présent tu sais bien le français.

Le soir ils furent à Thoune où ils couchèrent. Mais, avant de se coucher, ils allèrent voir la ville. Un lac qui dort, se tient sous les grandes montagnes ; tout repose, les étoiles tremblent dans l’eau. Les fenêtres des hôtels étaient seules encore éclairées. On remarque le long des rues les échoppes où se vendent des objets en bois sculpté et des faïences à fond noir.

À Berne, ils eurent le temps de visiter la fosse aux ours. C’est la bête qui figure sur les armoiries de la ville. Pour cette raison, on en entretient des vivantes au fond d’un trou, entre des murs de pierre ; elles ont, pour y grimper, un vieux sapin tout écorcé, planté au milieu de la fosse. Les gens qui viennent leur jettent des gâteaux et elles se dressent, pour les avoir, sur leurs pattes de derrière.

Émile fut intéressé. On acheta, en souvenir, un ours de chêne sculpté. D’une patte il s’appuyait sur l’écusson de la ville ; de l’autre il tenait un bâton de montagne.

On devait être à Œnsingen avant le soir. De nouveau, à côté d’eux, s’en allaient les étendues ; c’étaient des terres plus riches où on sème le blé. Des grandes fermes y sont bâties, une là, l’autre beaucoup plus loin ; des routes font leurs dessins dans les intervalles ; et après un espace plat, le terrain tranquillement monte ; c’est une bordure de collines où des villages brillent, et des forêts sombres s’étendent plus haut.

Ils arrivèrent à Œnsingen vers les six heures. La première chose qu’ils virent fut justement le père Henneberg qui sortait de son bureau. Il s’arrêta devant la porte, et debout sur le perron, les talons joints, comme le règlement l’exige, il surveillait l’entrée du train en gare.

— C’est lui, dit Frieda. Je ne sais pas s’il nous attend par ce train.

Émile portait la valise ; déjà ils étaient sur le quai, quand M. Henneberg les aperçut. Il ne bougea pas.

Et comme Frieda s’approchait pour le saluer, il se contenta de lever la main, voulant dire par là qu’il était occupé. En effet, le conducteur s’avançait vers lui au même moment. Ils allèrent ensemble au fourgon des bagages. Là on déplia des papiers, ils discutèrent avec des gestes ; enfin M. Henneberg donna le signal du départ ; puis il revint, à pas réguliers, jusqu’à l’appareil électrique et tourna l’aiguille. La cloche sonna.

Alors seulement, ayant fini son ouvrage, M. Henneberg se tourna vers sa fille. Sa casquette rouge était enfoncée sur ses cheveux longs ; il avait une grosse moustache tordue, une barbe carrée qui devenait grise par places, une redingote de drap, boutonnée de haut en bas. Frieda l’embrassa, il tendit sa joue, ensuite elle montra Émile et dit en allemand :

— Voilà mon mari.

Elle ajouta :

— Seulement il ne parle que le français.

Émile avait ôté son chapeau. Henneberg porta la main à sa casquette ; les deux hommes se serrèrent la main. Et ils ne se dirent rien, ne pouvant rien se dire.

Frieda reprit :

— Alors comment ça va-t-il ?

— Ça va bien.

— Et maman ?

— Elle est en haut avec ta sœur. Il vous faudrait monter.

— Montons, dit Frieda.

Ils traversèrent la salle d’attente ; elle était vide. Personne ne remuait dans la maison. Au-dessus de l’escalier, il y avait un palier où quatre portes s’ouvraient. Frieda heurta à celle de droite ; une voix de femme, de l’intérieur, répondit :

— Herein !

C’était madame Henneberg ; elle repassait devant la fenêtre, elle lâcha son fer et s’écria :

— Du lieber Gott !

Puis elle embrassa sa fille, une fois sur la joue gauche, une fois sur la joue droite, de nouveau sur la joue gauche ; puis se mit à parler vite ; puis une grande fille entra, mal peignée, les manches troussées, dans une blouse en toile verte ; et les baisers recommencèrent.

Émile tenait toujours sa valise. Il regardait cette cuisine, les murs, les rayons aux murs et, sur les rayons, divers ustensiles. Sous le fer, un linge humide fumait. À l’angle opposé, brûlait le fourneau. La vapeur secouait le couvercle d’une marmite.

— Mon Dieu, dit tout à coup Frieda, c’est vrai que tu es là, Émile.

Madame Henneberg fit un geste, celui d’essuyer ses mains à son tablier.

— Voilà maman, voilà ma sœur Émilie.

Émilie essaya de rabattre ses manches, elle n’en eut pas le temps.

Ils étaient pour deux jours ensemble et s’assirent autour de la table où il y avait une toile cirée à petits carreaux bleus et blancs. Dans ces occasions, les femmes ont toujours beaucoup de choses à se dire. On veut boucher avec des mots les trous qu’on a derrière soi. Cependant madame Henneberg examinait Frieda, ce chapeau, cette robe, cette soie, des rubans ; et Émilie aussi examinait sa sœur avec un peu d’envie ; puis madame Henneberg considérait ce gendre qui lui était venu, sans qu’elle sût très bien comment le mariage s’était fait. Seulement elle était fière de voir sa fille si bien mise. Et parce qu’il faut de l’argent pour une toilette pareille, songeait que sa fille avait de l’argent.

C’était bien comme Frieda avait tout imaginé. Madame Henneberg, tout en causant, avait repris son repassage, tandis qu’Émilie humectait le linge ou allait voir sur le fourneau si l’eau manquait dans la marmite.

— Maman demande, disait Frieda à son mari, si nous ne serions pas mieux à la chambre ; je lui ai dit que non, qu’on était très bien ici.

— On est très bien ici.

De nouveau elles causaient seules. Puis madame Henneberg, s’adressant à son gendre :

— Maman te demande, reprenait Frieda, si tu es content d’être ici.

— Mais oui, je suis bien content.

— Si nous avons fait bon voyage ?

Elle traduisait les réponses en allemand : Il dit qu’il est très content, nous avons fait très bon voyage. Et puis elle raconta comment ils avaient loué un appartement et comment ils l’avaient meublé. Le temps vint de mettre la table.

Quelqu’un sifflait dans l’escalier.

— C’est Ludwig, dit Émilie.

Ludwig parut. C’était le cadet de la famille. Un garçon à cheveux si blonds qu’ils semblaient blancs, étant en outre coupés ras ; maigre, avec des longs bras et une espèce de pantalon qui finissait au bas des mollets, faisant une bosse aux genoux. Il avait peut-être seize ans.

La table était mise. Pendant qu’on dressait les pommes de terre, Émilie appelait son père ; il ne vint pourtant que plus tard.

On voyait bien qu’on était en Suisse Allemande. La cafetière et les plats étaient en tôle émaillée. On servait ensemble, dans la même assiette, les pommes de terre et des pommes sèches bouillies. Ludwig mangeait les bras écartés et les coudes sur la table. On aime mieux manger beaucoup que bien manger.

La nuit était venue. Bientôt après des amies arrivèrent. Puis M. Stoudmann qui avait un magasin, prenait des pensionnaires, et donnait en même temps des leçons d’italien et des leçons de piano. On servit le café noir dans de grandes tasses. De temps en temps, au loin, un bruit comme un bruit de vent dans les branches indiquait qu’un train approchait. Ensuite il y avait un battement dans l’air ; le bruit augmentait, les vitres tremblaient, la maison était secouée et, dans une espèce de grand hurlement, la locomotive passait.

Le lendemain, comme Émile se trouvait seul, car Frieda était au village, il prit un chemin à travers les champs. D’un côté, se dressaient d’assez hautes collines, elles sont presque des montagnes, c’est ce qui reste du Jura qui va mourir un peu plus loin ; de l’autre côté, s’étend une plaine, celle de l’Aar qu’on ne voit pas, mais une petite rivière, qui s’y jette, la traverse à cette place. Devant lui, tout au fond, on voyait, derrière des arbres, trois ou quatre cheminées d’usine ; le ciel était gris, tous les nuages s’étaient joints ensemble ; on aurait dit un ciel en pierre ; et bien qu’il fît frais, sous ce poids, l’air semblait lourd à respirer.

Il marcha un long moment entre des barrières ; pendant la nuit il avait plu, il y avait deux grosses ornières où étaient marqués les fers des chevaux. Un groupe d’hommes parut sur le chemin. Par l’effet de la distance, on ne distingua rien d’abord qu’une tache qui remuait, puis le groupe devint plus net et par derrière un second groupe parut, d’autres hommes et d’autres encore. C’étaient les ouvriers qui sortaient de l’usine.

Le soleil tout pâle allait se coucher. Un peu de lumière jaune comme une pauvre étoffe pendait sur la montagne. Émile regardait ces hommes qui venaient. Ils portaient des vestes trop grosses, ils avaient le cou nu et à leurs joues creuses poussait un poil rude ; quelques-uns avaient mis des bottes, d’autres des gros souliers boueux ; et ils allaient sans rien dire, traînant les jambes, tout voûtés. C’est qu’ils portaient sur le dos la fatigue de la semaine. Quelquefois l’un d’eux s’arrêtait pour allumer sa pipe ou un cigare noir ; un autre crachait, un autre toussait. Et ils passèrent près d’Émile, sans même faire attention à lui.

Lui, les regarda passer, puis se retourna pour les suivre des yeux, et les vit s’en aller, décroître peu à peu sur le chemin, diminuer encore, puis disparaître ; et il se sentit tout à coup si seul qu’il aurait voulu pleurer.

II

Le notaire rouvrit son étude dans une maison de la Madeleine. C’est une rue qui descend vers la place de la Palud ; là, sur la fontaine, une Justice en pierre tient, d’une main, la balance et, de l’autre, le glaive. L’été, le bassin est tout fleuri de fleurs rouges ; les fenêtres de l’Hôtel de Ville sont toutes fleuries aussi.

Et Émile fut bien content d’être là de nouveau chez lui, d’avoir un bureau à lui, d’avoir une chaise à lui. Il avait un grand besoin de reprendre ses occupations. Elles deviennent des habitudes ; c’est comme si le pain vous manquait. Aussi, la pièce étant meublée et le jour où en bas, à côté de la porte, on vissa la nouvelle plaque (elle était, cette fois, en cuivre), il se sentit, du même coup, plus solidement assis dans la vie.

Seulement il vit bientôt qu’il n’était plus à Arsens. Là-bas, il était connu. Si quelqu’un venait et disait : « Où est-ce qu’il habite, le notaire Magnenat ? » on répondait tout de suite : « À droite, au bas de la rue. » À présent, ce n’était plus la même chose.

Dans une ville « qui se développe » et où le monde se jette parce que l’argent attire, tous les métiers sont encombrés. C’est au nouveau venu à savoir s’y prendre. Il faut se faire connaître, il faut se faire des relations. Un notaire aujourd’hui spécule. Tous ces terrains qui s’achètent, toutes ces maisons qu’on construit, c’est autant pour lui d’actes à passer ; mais on aime « qu’il soit dans l’affaire ». Émile s’entendait mal à ces choses-là.

Enfin, et c’est ce qu’il y avait peut-être de plus important, c’est qu’avant de s’adresser à un nouveau notaire, on prend des renseignements sur lui. Ceux qu’on donnait d’Émile étaient mauvais. Il avait la réputation d’avoir fait, comme on dit, « un coup de tête ». S’il avait quitté Arsens, c’est qu’il n’y pouvait plus rester. On se méfiait. Les clients qui se présentaient chez lui avaient d’abord été ailleurs ; et ailleurs on n’en avait pas voulu. Comme il était honnête, cela le faisait souffrir.

Mais Frieda, au contraire, se plaisait à Lausanne ; elle y pouvait faire ce qu’elle voulait. On n’a personne pour vous y guetter de derrière les contrevents ; personne ne sait rien de votre passé ; on peut prendre le « genre » qui vous convient le mieux. Étant devenue maîtresse de maison, elle avait engagé à son tour une bonne que madame Thurmann lui avait recommandée. Cette Hortense, en effet, avait « servi dans les hôtels ». On lui donna tout de suite un tablier blanc, on lui apprit à répondre à la porte et, comme elle avait l’humeur gaie, Frieda aimait rire et causer avec elle.

D’ailleurs, à cause de l’enfant qu’on attendait, il n’y avait pas seulement une domestique, il y avait encore une femme de ménage. Elle arrivait le matin, dînait à la maison et y soupait aussi. On la servait à la cuisine. Elle mangeait là longuement, assise sur un tabouret devant la table de sapin, immobile, tenant sa fourchette dressée ; sa mâchoire remuait lentement, tandis que son petit chignon derrière les oreilles était bien rond et dur comme un caillou du lac. Le soir, son mari venait la chercher. Étant ouvrier de ville, il avait pour métier de balayer les rues, et n’était libre qu’après sept heures. Il venait, il attendait devant la maison ; à la fin, on le faisait entrer ; avec sa femme, il mangeait un morceau et on lui versait encore un bon verre de vin, quelquefois deux et même trois.

Avec l’hiver, Frieda commença à se plaindre, disant qu’elle était trop fatiguée, qu’elle ne pouvait plus marcher. Bientôt elle resta toute la journée étendue. Étendue sur le canapé, elle lisait des livres qu’Émile louait pour elle dans un cabinet de lecture. Mais quand elle avait lu trois ou quatre pages, les lettres noires se mettaient à bouger, elle avait mal aux yeux ; elle fermait le livre. Après quoi, elle se disait : « Je vais sortir », et ne sortait pas.

Ou bien elle disait tout à coup :

— Je suis malade, je ne sais pas ce que j’ai.

Émile répondait :

— C’est bien naturel dans ton état.

Toutefois on appela le médecin et la sage-femme ; ils furent d’avis que tout allait bien.

L’enfant naquit en février, c’était un garçon. Émile pourtant n’eut pas le plaisir qu’il aurait eu avec un enfant de sa première femme. Il ne comprenait pas bien pourquoi. D’Hélène, il n’espérait rien d’autre, il avait une femme à cause des enfants. Avec Frieda, il n’avait pas besoin d’enfants. Mais il se dit : « On doit être heureux d’avoir un enfant », parce que c’est l’opinion répandue, contre laquelle on ne doit pas aller. Alors il embrassa sa femme sur le front.

Elle était dans le lit, avec le petit à côté d’elle, tout était blanc dans le lit ; et Frieda aussi était pâle. Son corps pesait comme un corps qui a perdu toutes ses forces et le corps du petit pesait pareillement, comme un corps qui n’a point encore de forces.

Émile l’ayant donc embrassée, elle dit :

— Tu sais, j’aimerais mieux ne pas recommencer.

Il dit :

— Ma pauvre Frieda !

Il lui donna encore un baiser. Elle prit ces deux baisers comme on prend de l’argent qui est dû ; l’enfant essayait de crier à travers une bouche encore mal faite ; il s’étranglait, il faisait pitié.

Émile reprit :

— C’est un beau garçon.

Mais il parlait surtout pour dire quelque chose. Il pleuvait comme il pleut quand il devrait neiger : la pluie est plus triste, la pluie est plus grise, et le ciel sur les toits a la même couleur que la boue dans les rues.

Frieda ne se leva que le quinzième jour ; mais c’était surtout par paresse ; elle avait déjà retrouvé ses belles joues et sa gaieté. Elle put tout de suite recommencer à marcher, à sortir et à vivre. La question fut alors de savoir le prénom qu’on donnerait au petit ; on en avait parlé souvent, mais sans rien décider ; et il était inscrit sous trois prénoms à l’état civil, mais lequel est-ce qu’il porterait d’habitude ? Le temps du baptême approchait. De ces trois prénoms, le premier était celui du parrain M. Thurmann, le second celui d’Émile, le troisième celui du père d’Émile.

Un soir donc, Frieda dit :

— À présent, tu sais, je voudrais savoir comment le petit s’appellera.

Et Émile pensait que le nom de l’enfant devait être celui de son grand-père, comme c’est la coutume dans les familles du pays ; mais il savait également que Frieda préférait le prénom du parrain, un prénom allemand, Gottfried : la manière de tout arranger était que son fils prît son prénom à lui.

— Si tu veux, dit-il, on l’appellera Émile comme moi.

— Comment est-ce qu’on fera pour vous reconnaître ?

— Aux petits enfants, on leur donne des petits noms. Plus tard, on verra.

— Écoute, dit Frieda, ça ne me semble pas pratique.

— Alors appelons-le Henri.

Elle parut réfléchir, et dit :

— Tu comprends, c’est que je n’ai pas connu ton père.

— Qu’est-ce que ça fait ?

— Ce n’est pas pour moi la même chose. Et puis on donne toujours chez nous aux enfants le nom de leur parrain. M. Thurmann serait fâché.

— C’est un nom allemand, dit Émile.

— Eh bien, dit-elle, c’est un petit Allemand, puisque je suis allemande.

— Et moi ?

— Et toi, eh bien, tu n’es pas allemand, mais c’est bien dommage.

Il ne savait que répondre ; on appela l’enfant Gottfried. Est-ce que ce nom allait bien avec celui de Magnenat ? Toutefois le baptême fut un beau baptême. Le parrain avait donné un couvert en argenterie. La marraine, madame Thurmann, une robe de dentelles.

Les invités étaient des gens que Frieda avait rencontrés à l’Hôtel du Commerce et qu’elle n’avait pas revus depuis longtemps pour la plupart. Seulement cela ne fait rien ; dans les baptêmes on doit faire une fête, comme on fit, et on fut gai.

Ce furent pour Frieda des connaissances toutes trouvées et elle sut profiter de l’occasion, car elle ne pouvait pas vivre seule. Ces dames, d’ailleurs, furent bien heureuses de venir prendre le thé chez elle ; il était bon. Il y avait là madame Walter, la femme du marchand de cigares, madame Holstein, dont le mari était facteur de pianos ; et ni l’une ni l’autre n’avaient encore trente ans ; il y avait encore, outre madame Thurmann, une vieille fille qui était sa tante et vivait chez elle ; puis deux ou trois autres personnes. On prit bientôt l’habitude de se voir régulièrement ; ces dames recevaient tour à tour et chacune avait sa semaine ; on causait et elles avaient toutes un dialecte ou un accent à elles, celui de leur canton ; elles parlaient haut ; elles se racontaient des histoires sur leurs ménages, sur les affaires de leurs maris.

Ce n’était pas tout. On ne peut pas, en effet, ne rien faire que causer. La vieille demoiselle savait confectionner toute sorte de petits ouvrages ; c’étaient des objets de papier comme des abat-jour, des cadres ou même des chapeaux qui pouvaient se porter ; avec rien qu’un morceau de soie, on avait de jolis volants pour des coussins de canapé ; avec un peu de carton et de colle, des porte-montre ou des porte-journaux. Elle faisait voir comment on s’y prend, les autres s’exerçaient ; et la table était bientôt couverte de pots de colle, de pinceaux et de débris.

D’ailleurs madame Walter jouait de la mandoline ; elle apporta son instrument. C’est un instrument ravissant. Avec un petit triangle de corne qu’on frotte sur les cordes en fer, on obtient une musique fine qui est remplie de sentiment. Seulement la mandoline ne donne tout ce qu’elle peut donner que si le piano l’accompagne. Quel dommage ! Frieda n’avait pas de piano.

Précisément madame Holstein pouvait en fournir un « comme neuf », à la moitié de sa valeur. Une dame étrangère qui devait quitter la ville le céderait à ce prix-là ; il ne fallait pas laisser passer l’occasion. On n’avait plus besoin que du consentement d’Émile. Frieda savait s’y prendre, elle eut le piano.

Quand il fut mis en place, les dames vinrent l’admirer. Il était en bois noir, les flambeaux étaient en cuivre ; le salon avait un tout autre aspect, rien ne meuble mieux qu’un piano. On l’essaya, le beau son ! Tout de suite un concert fut organisé. Frieda chanterait, madame Walter avait sa mandoline, madame Holstein accompagnait. Puis on imagina un chœur pour voix de femmes ; et les répétitions commencèrent.

Elles eurent lieu chez Frieda, deux fois par semaine, le mardi et le vendredi. Les dames arrivaient de bonne heure, on étudiait un moment, on prenait le thé et ensuite on recommençait. Tout cela faisait dans la rue un grand bruit de musique, à cause des fenêtres ouvertes. Tantôt c’était une voix seule, tantôt toutes les voix ensemble ; sous les voix aiguës et aussi un peu fausses, s’entendait le son du piano ; ou bien parmi le piano le pétillement de la mandoline. Cela ne durait pas longtemps ; on se trompait, on s’arrêtait ; il y avait une discussion ; puis de nouveau le chœur reprenait et les passants s’arrêtaient dans la rue.

Ce qui donnait le plus de peine était encore la mesure. À certains passages, on allait trop vite, à d’autres trop lentement ; certaines fois le piano était en avance, certaines autres fois, en retard ; et madame Holstein, penchée sur son cahier, disait :

— Allons, suivez-moi.

Mais elle n’était pas très habile elle-même.

Ce qu’on chantait, c’était le chant de Lorelei :

 

Ich weiss nicht was soll es bedeuten,

Dass ich so traurig bin ;

Ein Märchen aus alten Zeiten,

Das kommt mir nicht aus dem Sinn.

 

On avait choisi cette mélodie parce que tout le monde la sait par cœur.

— Encore une fois, disait madame Holstein, ça ne va pas du tout.

L’essentiel du reste est qu’on s’amuse et on s’amusait. On éclatait de rire. Alors Hortense d’abord, puis la femme de ménage, étant curieuses, sur la pointe des pieds sortaient de la cuisine et venaient écouter à la porte du salon. Elles ne pouvaient pas comprendre ; mais, au timbre des voix, elles reconnaissaient qui parlait. Et à présent, Frieda s’exerçait seule.

— Elle chante bien, disait la femme de ménage à voix basse.

— J’en ai entendu qui chantaient bien mieux que ça, répondait la bonne.

Quelqu’un se servait encore de thé. On causait de nouveau ; et puis un petit cri venait de la chambre voisine. C’était l’enfant qui se réveillait.

— Laissons-le seulement crier un moment, reprenait Hortense.

Parfois, Émile rentrait que la réunion n’était pas finie. Il entrait, il ôtait son chapeau et disait :

— Bonjour madame… Bonjour madame… Comment allez-vous ?… Ne vous dérangez pas pour moi…

— C’est qu’il est l’heure de s’en aller.

Et il se reculait dans un coin, pendant que ces dames, l’une après l’autre, devant la glace, piquaient leurs épingles à chapeau.

— Allons, madame, disait-il, au revoir, au plaisir.

Ils se retrouvaient seuls ; Frieda le regardait :

— Tu devrais, disait-elle, te faire faire d’autres chemises.

Émile en portait des blanches à plastron avec un col rabattu qui découvrait le cou ; et on glisse dessous une petite cravate noire.

— Tu as le cou tout nu, continuait Frieda. Je n’aime pas te voir ainsi.

Comme il s’était fait tondre :

— Tu devrais aussi, reprenait-elle, porter les cheveux plus longs.

— Et puis, ajoutait-elle, ton habit non plus ne va pas bien.

— Qu’est-ce que tu veux ? J’y suis habitué.

Elle dit :

— Ça ne fait rien.

Comme elle le voulait, il changea donc de col et se fit faire un habit neuf. Mais l’habit se trouva trop étroit sous les bras. Pour le col, c’était un col droit ; et Émile dedans se tenait raide, n’osant pas remuer la tête. Il disait :

— Je ne me sens pas à mon aise.

— Tu t’habitueras, répondait Frieda.

Il mit longtemps à s’habituer.

Cependant, un matin qu’il était seul dans son bureau, qui est-ce qu’il vit entrer ? son frère Ulysse. Il n’avait pas reparu depuis sa visite à Arsens ; on ne savait même pas ce qu’il était devenu et voilà tout à coup, il arrivait ainsi.

— Eh bien, dit-il, ça n’a pas été facile de te trouver ! Il y en eu des changements !

— Et comment ça va ? dit Émile.

— Ça va bien, merci, et toi ? et ta femme ?

— Hein ! quelle surprise ! reprit-il. Eh bien, moi quand j’ai su l’histoire, je me suis dit : « Il a bien fait. »

Il continua :

— Et toi aussi, tu as changé… Oui, un petit peu quand même. Alors, dit-il, vous voilà à Lausanne, tu as un appartement ici ?… C’est ça, tant mieux. Moi, vois-tu, j’ai roulé ma bosse.

Émile ne le questionna pas ; chacun attendait que l’autre parlât, et c’était Ulysse qui parlait le plus.

— Oui, dit Ulysse, j’ai passé une année et demie à Lyon.

— À Lyon ! dit Émile.

— Oui, j’avais une place là-bas, une bonne place. On n’en trouve pas comme celles-là ici. Chez M. de Varigny, il a quatre ou cinq millions. Et les belles serres ! N’est-ce pas ? il y a du plaisir à pouvoir faire l’ouvrage en grand ? Je me suis dit : « Va là-bas », ils m’ont bien reçu, j’étais bien.

— Tu n’y retournes pas ? dit Émile.

— Je vais t’expliquer. Ils m’ont dit : « Vous aurez tant les six premiers mois ; et une augmentation tous les six mois. » La première est bien venue ; à la seconde, rien. Je pense : « J’attends la troisième pour réclamer. » Point de troisième non plus. Alors quoi ? je me suis fâché.

Émile réfléchit et dit :

— Tu as eu peut-être tort. On ne trouve pas d’ouvrage à cette saison.

— Ça, ça m’est bien égal, répondit Ulysse.

Car Émile était surtout prudent, mais Ulysse était surtout fier.

— Qui est-ce qui avait tort là-dedans ? Est-ce moi ? ou bien si c’est eux ?

— Peut-être que si tu avais attendu, les choses se seraient arrangées.

— Tu sais, dit Ulysse, je suis ainsi ; on ne me changera pas.

Il dit :

— Et puis toi, tes affaires, tu es content ?

— Merci, ça va bien.

— Est-ce drôle quand même tout ça ! On te voit à Arsens, tu es marié. On te retrouve à Lausanne, tu es marié avec une autre. Et quand même, dit-il, je suis bien content pour toi.

À ce moment la cloche de midi sonna. Elle venait, coup après coup, tombant d’en haut ; et après chaque coup c’était comme un gros bourdon qui bourdonne.

— Il te faut venir dîner avec nous, dit Émile.

— Eh bien, si je ne vous dérange pas…

Frieda alla vite à la cuisine faire faire une omelette ; on mit un couvert de plus et un verre de plus devant chaque couvert ; enfin la femme de ménage descendit à la cave chercher du vin vieux.

— On est bien chez vous, dit Ulysse qui s’était assis à côté de Frieda.

Il avait noué sa serviette autour de son cou et mangeait sa soupe à grandes cuillerées.

— Quelle bonne soupe !

Puis il vida son verre. Frieda aussi était de bonne humeur et ils commencèrent à causer ensemble.

— N’est-ce pas ? disait Ulysse, il y a longtemps que je n’étais pas revenu ; mais à présent je reviendrai. On est mieux reçu ici qu’à Arsens. À votre santé !

— À votre santé !

Et Émile dit :

— À la tienne !

— Moi, je dis, n’est-ce pas ? il faut profiter dans la vie des bonnes occasions ; j’aime ceux qui s’amusent, pas les autres, ces gens avec des yeux baissés. On n’a pas tellement à vivre.

— C’est bien vrai, disait Frieda.

— On a des opinions ou on n’en a pas. En théorie, je suis socialiste ; le reste du temps, je suis bon enfant.

Il but encore. Sa cravate, une cravate lavallière, s’était détachée ; il avait au milieu du front une veine qui se gonflait.

— À trente-quatre ans, on n’est pas encore un vieillard ; eh bien, on le montre.

— J’y pense seulement, dit alors Frieda, vous n’avez pas vu le petit.

— Quel petit ?

— Le nôtre, bien sûr.

— Comment ça, vous en avez un ? Un neveu, quoi ? Voilà une surprise. Est-ce qu’on peut le voir, au moins ?

On venait de le mettre au lit et il ne dormait pas encore. Hortense l’apporta tout emmailloté dans ses langes. Comme ils étaient un peu relevés par le bas, ses petits pieds tout ronds et roses sortaient nus ; et premièrement ses yeux allèrent vers la fenêtre où est la grande lumière, puis ils revinrent dans la chambre, mais sans reconnaître personne et sans s’arrêter nulle part. Hortense dit :

— C’est qu’il a mangé, il est endormi.

— Et moi, dit Ulysse, est-ce qu’on ne veut pas faire ma connaissance ? Tu es mon neveu, tu sais. Comment est-ce qu’il s’appelle ?

— Il s’appelle Gottfried.

— Gottfried ? Quel drôle de nom ! Eh bien, Gottfried, viens un moment vers moi.

Il voulut le prendre, mais le petit commença à crier et Hortense le remporta.

— Ça ne fait rien, reprit Ulysse, ce sera pour une autre fois.

On avait sorti de l’armoire la carafe d’eau de cerises ; elle était vieille, douce à la langue, chaude au gosier. Avec des morceaux de sucre qu’elle trempait dans son verre, Frieda faisait des canards. Elle ouvrait la bouche et posait le sucre au bout de sa langue ; elle le laissait fondre un peu, puis renversant la tête l’avalait tout à coup.

— Voyez-vous, beau-frère, disait-elle, en montrant Émile, voyez-vous, mon mari, comme il est sérieux ; il n’est pas comme vous, allez ! on ne dirait pas que vous êtes frères. Voyons, Émile, ris un peu.

— C’est que c’est un homme riche, disait Ulysse ; quand on n’a rien, comme moi, on n’a pas de soucis non plus.

— Est-ce qu’il a des soucis, disait-elle, quels soucis est-ce qu’il peut avoir ?

Et recommençant ses agaceries :

— Ris un peu, voyons, Émile, pourquoi est-ce que tu as l’air triste ? Nous ne sommes pas tristes, nous.

Elle avait été s’asseoir sur ses genoux, elle lui tordait la moustache.

— Comme ça elle tiendra ; n’est-ce pas, Ulysse, que ça lui irait bien ?

Et comme Ulysse s’en allait :

— J’espère qu’on se verra souvent.

On se revit souvent ; pendant plus d’une semaine, Ulysse revint tous les jours. Le plus souvent, il mangeait chez son frère, car Frieda se plaisait dans sa compagnie et c’était elle qui l’invitait. On faisait des promenades, le soir ; on allait boire de la bière sur la terrasse d’une brasserie ; l’air était encore tiède de soleil parmi l’ombre qui s’élevait ; sous les arbres des avenues, des couples se donnaient le bras ; puis les réverbères s’allumaient et ces gros globes électriques suspendus au-dessus des places, qui semblent des lunes descendues du ciel. Cela dura huit ou dix jours ; après quoi, Ulysse disparut de nouveau. On pensa qu’il avait trouvé de l’ouvrage.

Alors la maison redevint plus tranquille ; cependant Émile sentait un malaise qui allait en augmentant. Ses affaires marchaient mal ; il était comme un étranger dans sa propre vie. Il y avait du désordre en lui et autour de lui ; et s’il cherchait sur quoi s’appuyer, il ne trouvait rien. La seule chose qui le soutenait, c’était de penser à Frieda. Il imaginait, après le souper, l’heure où on allait se coucher. Déjà on a fermé les contrevents ; elle pose la lampe sur la table de nuit ; elle lève les bras et elle ôte son peigne ; elle a une certaine manière de secouer la tête et tous ses beaux cheveux roulent sur ses épaules. Lui, il a baissé la flamme de la lampe, il la baisse encore un peu ; il n’y a plus rien, il n’y a plus rien sous l’abat-jour bleu, qu’une petite lueur pâle qui veille ; alors tout était oublié.

Ces images lui revenaient pendant la journée ; l’après-midi s’en allait lentement, enfin le soir tombait et il se dépêchait de rentrer chez lui. Mais il arrivait d’ordinaire que le dîner n’était pas prêt, Madame n’étant pas rentrée. Il allait quelquefois voir le petit dans son berceau et il le regardait dormir, les poings serrés contre ses joues. Puis il se coupait un morceau de pain à la miche pour passer le temps, car il avait faim. Il mangeait debout devant la fenêtre. Au bout d’un moment, Frieda arrivait, ils se mettaient à table ; Émile disait :

— Qu’est-ce que tu as fait ?

Elle répondait au hasard, non par nécessité de mentir, car elle ne le craignait pas, ni même par goût, mais simplement par négligence, pensant peut-être à autre chose. Elle ne s’informait pas de lui. Elle demandait seulement :

— Et le petit ?

— On l’a mis coucher.

III

De même, elle ne se détacha pas de lui par besoin d’un amour du cœur, car elle n’en avait pas besoin ; et elle ne se dégoûta pas de lui, non plus, par délicatesse, et ce ne fut même pas un malentendu ; elle n’était pas sentimentale, elle était raisonnable ; alors, ayant pris un mari pour être libre dans la vie, avec de l’argent et des belles choses, elle fut irritée quand elle sentit qu’il lui résistait. Parce qu’on devinait en lui quelque chose de différent qui se montrait peu à peu ; et il avait beau céder encore ; il n’était déjà plus à elle entièrement.

Elle avait beaucoup d’amour-propre. Quand un homme est avec une femme, une lutte se fait entre eux ; il faut que l’un des deux soit le plus fort et elle avait été jusqu’ici la plus forte. Si les choses allaient changer !

Émile en effet commençait à se reprendre. Un jour, une petite modiste apporta dans un grand carton recouvert de toile cirée, le chapeau d’été de Frieda. C’était le second qu’elle commandait ; l’autre ne lui ayant pas plu, elle l’avait mis de côté. Le nouveau avait de larges ailes en paille noire relevées sur la droite, une garniture de rubans noirs ; et là-dedans de grosses touffes de roses roses. En outre, il devait se porter un peu incliné sur la gauche avec un bouffant de cheveux dessous.

L’ayant essayé devant Émile, elle lui demanda :

— Comment trouves-tu qu’il va, ce chapeau ?

Elle comptait sur un compliment. Il dit :

— Est-ce qu’il est déjà payé ?

— Bien sûr, dit-elle, qu’il est payé. Pourquoi me demandes-tu ça ?

— Parce que je croyais que tu l’avais peut-être seulement à l’essai.

— Et puis, dit-elle, je l’aurais seulement à l’essai que je le garderais ; il me va très bien, ce chapeau.

— Moi, dit Émile, il me semble qu’il est un peu voyant.

Elle haussa les épaules :

— Qu’est-ce que tu en sais ?

— Je te dis ce que je pense.

De colère, Frieda jeta le chapeau sur la table.

— Tu peux le remporter, ce chapeau, tu peux en faire ce que tu voudras, je ne veux plus le voir.

— Oh ! je sais bien, dit-il, je n’ai plus le droit de rien dire.

Pour la première fois, il avait osé la contrarier. Pour la première fois aussi, elle se fâcha véritablement.

Ensuite il y eut le petit. Il était très souvent malade. Comme elle était toujours sortie, Frieda ne s’occupait presque pas de lui. Ou bien si, par hasard, elle s’en occupait, cela l’ennuyait vite ; elle appelait Hortense et Hortense prenait l’enfant avec elle à la cuisine. Il y avait sa petite voiture poussée à côté du fourneau ; elle le couchait là sur ses coussins pas propres, elle lui donnait son biberon vide à sucer. C’était un bon moyen. Il tenait entre ses lèvres le tuyau de caoutchouc et faisait avec sa bouche un mouvement doux et lent pendant que ses yeux se fermaient et qu’un peu de salive coulait sur sa bavette ; puis il s’apercevait peut-être qu’on le trompait ; il rouvrait avec peine ses yeux tout remplis d’ombre, sa peau se plissait de chagrin. Alors un cri lointain venait d’entre les couvertures, un autre cri plus fort, et ses mains inutiles s’agitaient devant lui.

Pendant ce temps, Hortense causait avec le garçon boucher qui se tenait bien droit dans sa blouse blanche à rayures rouges, son épaule passée dans l’anse du panier ; et, comme le petit continuait de crier, elle lui disait :

— Tais-toi, tu nous ennuies.

Elle reprenait :

— Oh ! madame, elle n’est pas commode avec son mari ; il faut voir de quelle façon elle l’envoie promener. Ce qu’il peut dire, elle s’en moque. Vous savez, il n’a pas inventé la poudre, c’est un benêt.

Le garçon boucher lui disait :

— Vous êtes dure pour les hommes.

— C’est qu’il y a homme et homme.

— Et moi, dans quelle espèce est-ce que vous me mettez ?

Il essayait de lui prendre la taille ; elle ne se défendait qu’à moitié ; et le petit criait toujours. De sorte qu’il avait maigri et perdu ses forces. Ceux qui sont aimés et boivent à un sein gonflé où ils s’endorment, parmi cette bonne chaleur et les douces caresses, ceux-là ont du courage à vivre. Mais ceux qui sont abandonnés et seuls, semblent fatigués tout de suite, sur cette route où on les met.

— Je ne sais pas ce qu’a Gottfried, dit un jour Frieda, il pleure toute la nuit.

— Ce n’est pas étonnant, dit Émile, tu le laisses seul avec cette fille. Dieu sait comment il est soigné !

C’était un reproche, elle fit encore une scène.

Elle dépensait toujours davantage. Plus on a, plus on veut avoir. La première robe coûte cinquante francs, la deuxième soixante, la troisième quatre-vingts et on ne peut plus s’arrêter. C’est la même chose pour tout. On ne sait bientôt plus où l’argent s’en va ; on a un trou à son porte-monnaie, le trou s’élargit tout seul. Des gens viennent pour le dîner ; il faut qu’ils mangent bien. Elle avait acheté un livre de cuisine : le Guide du parfait Cordon Bleu. Plus de mille recettes y sont indiquées et chacune y a un beau nom, et tous ces beaux noms tentèrent Frieda. D’ailleurs dans la préface on lit : « Avec de l’économie et en les confectionnant soi-même, la plupart des mets indiqués ici ne sont pas très coûteux. »

Madame Thurmann, qui s’y connaissait bien, l’avait aidée de ses conseils. Comme les plats doux sont les plus faciles à faire, Frieda commença par là. Par hasard un ambassadeur ayant réussi, elle en avait fait un second qu’on servit à un thé et que ces dames trouvèrent excellent. De sorte que Frieda essaya autre chose. Une crème fut brûlée, un blanc-manger resta attaché au moule, la tarte aux abricots s’était séchée dans le four ; Frieda s’obstina. Jamais on n’avait dépensé tant de beurre, de farine et d’œufs. Elle manquait de patience ; elle forçait le feu, quand il fallait qu’il fût doux ; et quelquefois les blancs doivent se battre un quart d’heure ; au bout de cinq minutes, elle les versait dans la casserole ; ils tranchaient instantanément.

Cependant elle avait voulu qu’on vînt goûter à sa cuisine. Par politesse, on la félicita, c’était tout ce qu’elle désirait. Pourtant la viande était si dure que le couteau n’y entrait pas.

Et après tout cela, Frieda inventa autre chose. Les petits ouvrages, les robes, les chapeaux, la cuisine, tout cela ne dura qu’un temps ; mais tout cela coûtait très cher. C’était de l’argent qui s’en allait pour rien, comme on dit, c’est-à-dire qu’il ne servait à personne, pas même à elle. Et à la fin de la première année, Émile, faisant un jour ses comptes, vit qu’en ces douze mois, il avait déboursé plus de dix mille francs.

Ensuite, par un autre calcul, il vit ce qu’il avait gagné ; deux ou trois fois moins, presque rien. Et ainsi, tandis qu’autrefois il pouvait, à chaque inventaire, placer une belle somme à la banque, maintenant, régulièrement, la même somme s’en irait. Il se dit : « Si ça continue, dans dix ans nous sommes ruinés. »

Pendant toute une après-midi, sur une page de son carnet, il additionna des chiffres. « Je veux bien, pensait-il, cette année encore, ne rien mettre de côté ; mais il s’agit de ne rien perdre non plus. » Il combinait un budget. On pèse à la balance les recettes et les dépenses comme on pèse le sucre dans les épiceries ; il faut que les deux plateaux se tiennent en équilibre. Je vais lui dire carrément : « Tu auras tant par mois pour le ménage. On ne va pas continuer ainsi. »

Il pensait qu’elle se fâcherait de nouveau, mais non, pas du tout. Tranquillement assise, elle l’écoutait, le laissant parler. Elle le regardait et souriait de temps en temps à une explication qu’elle ne comprenait pas. Ou bien elle branlait la tête, ayant l’air de dire : « Tu as bien raison, je ferais comme toi. »

— Vois-tu, disait-il, j’aurais bien aimé n’avoir pas besoin de te parler de tout ça. Je ne demanderais pas mieux que de te donner tout l’argent que tu voudrais, seulement ce n’est pas possible. Je commence ici, les affaires ne vont pas comme elles devraient. Et si on mange son capital, il viendrait une maladie, qu’est-ce que nous ferions ? C’est pour ton bien, comme pour le mien et pour celui du petit.

Il ne savait pas si elle se moquait de lui ou bien si réellement elle l’approuvait, voyant son inquiétude. Pourtant il avait le sentiment que tout ce qu’il disait ne servirait à rien. Et c’était bien là le vrai, les paroles glissaient sur elle comme la pluie sur les pavés ; n’ayant plus assez d’argent, elle fit des dettes.

Mais Émile eut bientôt d’autres difficultés. Depuis quelque temps déjà, Paltani ne payait plus ses intérêts.

C’était un Piémontais, comme il y en a tant dans notre pays. Ils viennent pour être maçons, plâtriers, terrassiers ; s’en retournent chez eux l’hiver, et reparaissent au printemps. Quelques-uns continuent toute leur vie le même métier et, quand ils sont trop vieux, leurs enfants prennent leur place ; mais d’autres, qui sont plus intelligents ou plus adroits, deviennent patrons à leur tour.

Ange Paltani était de ceux-là. Il était arrivé à Lausanne, comme il disait, « rien qu’avec ses souliers et cinque francs et pouis un sac et un pantalon et oune chemise ». Seulement « il avait l’idée » (et il se touchait le front) ; « il avait l’idée là ». « Les autres, ils travaillent, ils mangent, ils boivent, bon ! Le soir, ils s’endorment, ils ne pensent pas plus loin. Moi, j’ai vu plus loin. » Donc ayant, deux ou trois ans, brassé le béton et taillé la pierre, il avait trouvé une femme ; et avec la femme un peu d’argent ; et avait ouvert au Maupas un atelier de cimentage.

On rencontre souvent, un peu hors de ville, ces petites maisons en planches. Devant est un tas de tuyaux, un autre de briques grises ; des moulages d’ornement, qu’on emploie pour les bordures, sont pendus à des clous au-dessus de la porte. Ce qu’on y fabrique aussi, ce sont des petites statues qui se mettent dans les jardins, Pomone, Cérès ou l’Amour, qu’on peint en blanc ; la draperie trop étroite laisse voir un sein écaillé et de grosses jambes molles. Un homme, près d’un tas de gravier, pèse des deux bras sur le levier du moule, un autre tamise du sable dans une cuve pleine d’eau.

C’est là qu’Ange Paltani habita pendant trois ans. La troisième année, il put acheter un terrain et bâtir une maison. Après quoi, il la vendit. L’ayant vendue, il en bâtit une autre et la vendit de nouveau. Alors il fut assez riche pour s’établir entrepreneur. Les deux premières maisons qu’il avait construites étaient des petites maisons avec quatre murs nus et un toit. Mais, lorsqu’il eut un vrai chantier et des équipes de maçons, il vit les choses plus en grand. D’abord il eut de la chance, des amateurs se présentaient, ou il bâtissait pour le compte des particuliers, et c’est un bénéfice certain ; seulement, même sans commande, on est bien obligé de faire travailler ses hommes ; il y eut une crise, il perdit de l’argent, il en regagna, il bâtit encore, les maisons ne se vendaient plus, elles étaient trop chères ; il dut emprunter. Émile lui avait prêté vingt mille francs sur hypothèque.

C’était un homme de trente-cinq à quarante ans, mal rasé, tout brûlé par le soleil, qui avait une grosse moustache et un chapeau de feutre gris toujours rejeté en arrière. Il marchait vite sur des jambes courtes, en balançant les bras dans son habit trop large. Un mètre plié sortait de sa poche. Il avait le dos blanc de plâtre, les souliers rougis par la chaux. Il parlait très vite, avec de grands gestes, d’une grosse voix saccadée, en faisant sonner fortement une syllabe de chaque mot, si bien qu’on le comprenait à peine.

Tout le jour il était sur des échafaudages, montant et descendant des escaliers ; tantôt sur le toit, tantôt dans la cave ; et ainsi allait toujours, tout suant, sans s’arrêter. Cependant les créanciers s’impatientaient, les échéances s’en venaient les unes après les autres ; Paltani parlait beaucoup, mais ne payait pas.

Il aimait à dire : « Quand la pierre ne va pas, rien ne va. » Ou bien : « N’est-ce pas ? dans le métier, on a des hauts et des bas. » Ce qui signifiait : « Ne vous faites pas de soucis. Votre argent est en sûreté. » C’est pourquoi il ne venait pas vers vous avec un visage timide, mais avec un air assuré.

— Comprenez, disait-il à Émile, c’est un beau bâtiment que vous avez en garantie, c’est le plus beau, et tout en pierre. Chez nous, l’argent, il vient, il s’en va, comprenez-vous. Mais on a quand même (et il tapait ses mains l’une dans l’autre), on a quand même quelque chose là. Il suffît d’une occasion, si je vends bien, comprenez, voilà.

— Oui, répondait Émile, je sais bien, seulement, n’est-ce pas ? c’est des intérêts qui me font besoin.

Il avait une ride au front. Alors Paltani donnait des acomptes ; et on peut sans doute poursuivre un débiteur, mais il y a de grands frais et le résultat est chanceux. Était-ce prudent ? Et puis si Paltani allait tout rembourser ?

Et Émile hésitait.

Or, un jour, Paltani lui fit une proposition. Les appartements n’étaient pas loués, il en céderait un au notaire en échange des intérêts, plus une petite somme, pas grand’chose ; Émile aurait son avantage, lui le sien ; et tout s’arrangerait ainsi.

— Ce serait trop cher pour moi, répondit Émile.

— Trop cher, oune maison comme celle-là, oun quartier pareil !

Il faisait claquer sa cuisse et, dans sa langue :

— Trop cher, vous seriez, de toute la ville, le meilleur marché logé.

Qu’Émile vînt seulement voir ! En effet, on pouvait aller voir. « Cela ne coûtait rien. » Émile en parla à Frieda ; tout de suite, elle fut enchantée. L’appartement qu’ils habitaient avait toute espèce d’inconvénients ; on manquait de place, les parois étaient trop minces, les locataires bruyants, il n’y avait pas de balcon et ce serait bien commode quand le petit marcherait.

— Je veux bien, répétait Émile, mais c’est trop cher.

— Et si c’est la seule façon que tu aies de te faire payer ? disait-elle.

Paltani les attendait devant la maison. Elle est à l’extrémité de l’avenue de Rumine. Elle est haute, elle a quatre étages et le nom se lit sur le portail : Villa Bella. Le gros des façades était peint en bleu clair, mais les encadrements de la porte et des fenêtres étaient en pierre blanche taillée, avec des détails compliqués, des volutes, des médaillons. En outre, d’un côté s’élevait une espèce de tourelle, qui contenait la cage de l’escalier ; il y avait un toit bas, qui faisait saillie ; et des groupes de trois fenêtres étroites, à plein cintre, mis obliquement l’un au-dessus de l’autre, marquaient la place des paliers. Cela éclatait au soleil, quoiqu’on fût tard dans la saison, à cause des pierres neuves et de la peinture fraîche.

Comme le terrain est en contre-bas de la route, une passerelle conduisait directement au premier étage et le rez-de-chaussée de ce côté-ci était en sous-sol. Ils y descendirent. On remarquait les murs en faux marbre, la rampe en faux fer forgé et les marches en ciment. Ils s’arrêtèrent devant une porte de chêne, munie d’une poignée de cuivre et d’un timbre électrique ; Paltani sortit de sa poche un trousseau de clés ; on était dans le corridor.

L’odeur de la colle et du plâtre humide n’était pas tout à fait partie encore, l’appartement ayant toujours été fermé ; il y faisait tiède et fade. On visita d’abord les chambres de derrière et la cuisine.

— Est-ce beau ! disait Paltani, c’est tout frais, tout neuf.

C’était surtout bien sombre. Le mur de soutènement s’élevait à deux mètres des fenêtres, de plus la passerelle faisait de l’ombre dans les pièces. Frieda elle-même fut un peu déçue. Mais Paltani avait son plan. On passait en effet aux chambres du devant, dont les volets étaient fermés, il les repoussa de la main, et on aperçut un grand salon à tapisserie rouge avec des fleurs dorées, une cheminée de marbre blanc, un beau parquet, un plafond à rosaces.

— Et puis, reprit Paltani, oune vue !

Ils sortirent sur la véranda et se trouvèrent là suspendus dans le vide. Sous eux, la pente s’enfonçait d’un coup. Dans le bas apparaissait le toit sombre d’une maison ; plus loin, la ligne du chemin de fer qui dessinait une grande courbe et les deux rails brillants fuyaient en se rapprochant ; après venait un mamelon boisé ; et dans les arbres d’autres toits rouges étaient répandus çà et là, sortant d’entre les branches nues et les feuilles jaunes et brunes de l’automne qui finit ; enfin le haut de la colline faisait une ligne sur le fond du lac, pendant que de l’autre côté les montagnes découvertes étaient assises ensemble.

Ce n’étaient plus celles qu’on voyait d’Arsens, mais de plus hautes et de plus carrées ; la Dent d’Oche, avec les rochers de Mémise, on dirait qu’ils sont en verre brillant ; les rochers de Meillerie qui plongent dans l’eau, et au pied est le port où tant de grandes barques viennent chercher les pierres et passent la nuit, dormant, bien serrées les unes contre les autres, avec leur antenne qui pend ; ou encore, par derrière, des sommets pointus, les Cornettes de Bise et puis le Grammont. Voilà les montagnes. Il était extraordinaire en cette saison d’avoir un ciel aussi pur.

— Hein ? dit Paltani simplement.

Pour lui, il savait qu’à présent la vue est une chose qui a de la valeur ; et Émile au fond de lui trouvait que c’était bien beau ; mais Frieda ne pensa rien ; elle était surtout pressée de voir les deux autres chambres. Ils quittèrent le balcon. Dans la salle à manger, il y avait une grande armoire peinte en rouge dedans, pour serrer la vaisselle ; il y avait un passe-plat ; il y avait encore un bow-window, une sorte de niche vitrée à la mode anglaise, tout ce qu’on pouvait désirer ; deux fenêtres à la chambre à coucher ; la lumière électrique partout, Paltani tourna le bouton ; l’eau partout, Paltani tourna les robinets ; et alors :

— Eh bien ? dit-il, j’avais raison, quoi ?

Il expliquait que l’appartement pouvant se louer d’un moment à l’autre, il leur fallait se décider tout de suite.

— Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de cinq chambres ? disait Émile.

— On en trouve toujours l’emploi.

— Et tu sais, Gottfried pousse vite, reprit Frieda.

Le notaire demanda deux jours pour réfléchir. Il était bien résolu à ne pas céder cette fois ; il céda pourtant. Comment cela se fit-il ? On était venu au soir, ils étaient de nouveau chez eux, Frieda dans la pièce à côté chantait, endormant le petit. Ce soir-là, elle l’avait pris et embrassé deux ou trois fois, et il s’était mis à sourire, car il commençait à avoir sa connaissance. Ensuite elle lui avait donné à manger et l’avait déshabillé elle-même, déroulant ses longues bandes ; à présent elle le berçait. Elle chantait en le berçant. Elle chantait une chanson allemande, un peu triste, avec des notes soutenues qui vont mourant peu à peu à la fin des strophes, et la voix se tait, puis elle repart. Cela montait et descendait ; il faisait déjà nuit ; il devait n’y avoir dans la chambre à côté qu’une bougie ou une petite lampe et la femme avec son enfant ; et Émile écoutait.

Il écouta encore un peu, elle chantait toujours ; alors il se leva, ouvrit la porte, il aperçut Frieda assise près du berceau ; il dit :

— Si tu veux, je vais louer l’appartement.

On déménagea au printemps. Pendant l’hiver, Ulysse était revenu. Il travaillait maintenant à Montreux dans un hôtel ; il avait dit :

— Si cela vous arrange, je viendrai vous aider.

Frieda lui avait répondu :

— Ah ! si vous pouviez être là, ce serait une bonne affaire.

Il arriva donc le matin, en même temps que la grosse voiture carrée peinte en noir, où sont attelés trois vieux chevaux tristes qui ont des sabots trop larges, le genou pierreux et laissent pendre la tête parmi leur crinière usée. Déjà une partie des meubles étaient déposés sur le trottoir ; il y avait un lit démonté près du sommier dressé contre la grille ; une table, les pieds dans la boue ; des caisses, des armoires ; un homme sortait de la maison portant la pendule sous le bras ; pour le piano, on se sert de sangles en cuir ; et à mesure tout entrait dans la tapissière. Ulysse surveillait les hommes dans la rue, Frieda dans l’appartement ; Émile était à son bureau ; et Hortense partit à l’avance, poussant l’enfant dans sa voiture.

Les hommes de temps en temps allaient boire un verre de vin, qu’Ulysse leur versait au bas de l’escalier, plaisantant avec eux, en manches de chemise.

De nouveau Frieda chantait. Sa voix résonnait dans les chambres vides et sortait par la porte ouverte, dégringolant de marche en marche.

— J’en connais une, disait Ulysse, qui est joliment gaie aujourd’hui.

Avant quatre heures on était dans le nouvel appartement ; il ne restait plus qu’à mettre les meubles en place. Ulysse allait et venait dans les chambres. Sapristi ! c’était beau, on se logerait à moins. Mais comment est-ce qu’on allait tourner le piano ? contre le mur ou en coin ? En coin, parce que c’est plus distingué, et le vase bleu va dessus naturellement. L’étagère se fixe au mur, mais on s’en occupera plus tard. Dans un tas de paille et d’épicéa, Hortense à genoux cherchait les assiettes. Le jour baissait et ils regardaient tous les trois, sous le rond de porcelaine blanche, au bout d’un fil et dans l’ampoule, la lampe électrique brûler.

— C’est pratique, disait Frieda, c’est comme chez nous.

— Et c’est une jolie lumière, on a ça aussi partout à Montreux.

Hortense ajouta :

— Et puis plus de lampes à nettoyer.

Comme sept heures approchaient, on débarrassa le bout d’une table, où on servit le souper. On avait un souper de déménagement : du pain, du fromage et une boîte de sardines qu’il fallut ouvrir, mais la clé cassa. Émile qui entrait à ce moment-là entendit rire depuis la porte. C’était Ulysse qui tâchait de faire sauter le couvercle avec un couteau de cuisine. Il le plantait dans le fer blanc, l’huile giclait par chaque trou, et Frieda riait, riait. Émile se mit à rire lui aussi.

— Donne-moi ça, dit-il.

— Quelle boutique ! Quelle boutique ! disait Ulysse. On avait pourtant gagné son manger.

— Mon Dieu ! continuait Frieda, moi qui comptais sur ces conserves.

— Allons, donne-moi ça.

— Jamais de la vie.

Ils avaient rempli les verres.

— Buvons toujours, dirent-ils, à la guerre comme à la guerre.

Ils burent, ils mangèrent, la soirée ainsi fut vite passée ; enfin Ulysse s’en alla.

— Restons encore un moment, dit Frieda à Émile. On est bien comme ça, chez soi.

Un fauteuil était placé devant la fenêtre, elle y fit asseoir son mari ; elle, elle s’assit près de lui, la main posée sur son épaule ; et sagement, en bonne épouse, qui a fait ce qu’elle doit faire, elle se mit à lui parler.

— Tu ne sais pas comme Ulysse a été gentil, il a travaillé toute la journée ; qu’est-ce que j’aurais fait sans lui ?

— J’aurais été là.

— Mais tu n’aurais pas pu aller à ton bureau.

Elle dit :

— On peut trouver qu’il est bruyant, il n’est pas toujours sérieux ; ça ne fait rien, il a de grandes qualités.

— C’est vrai, dit Émile.

Il sentait son cœur qui s’élargissait. Cette chose si bonne à goûter et qui venait subitement, une Frieda qu’il ne connaissait pas (et il ne lui manquait plus rien), il crut que cette chose allait durer toujours.

Sous eux, au bord de la voie, la petite maison d’un garde se voyait dans la distance. Une grosse lanterne, rouge d’un côté et blanche de l’autre, était là ; le côté blanc en éclairait la porte, avec trois marches usées et la vigne contre le mur. Un homme sortit, puis deux petits enfants en chemise, mais le père les fit rentrer tout de suite ; enfin une femme parut, qui tenait un drapeau roulé, la mère probablement, et ferma la barrière, car un train approchait.

— Nous nous sommes un peu disputés, ce n’était rien, dit Frieda.

Puis elle dit :

— Embrasse-moi.

De même que le soir où elle chantait, il apercevait clairement comment sa vie devait être, avec ces deux sortes d’amour, réunis en un cette fois, celui du cœur et l’autre, qu’il avait, mais qui ne suffit pas. Ou qui ne lui suffisait pas, à lui. Est-il donc possible que tout change ainsi en un jour ? Sa femme était là près de lui. Ils pensaient tous les deux à des choses pareilles. Leurs cœurs ainsi se rapprochaient. Ah ! on aime cette harmonie : les cœurs font un accord ensemble, comme les cordes d’un instrument ; la vie est simple, toute simple : le passé disparaît, et l’avenir est là comme une route claire où on ira les deux ensemble, dans la connaissance du bien. Il dit aussi :

— Embrasse-moi.

Ils se donnèrent un baiser comme un baiser de fiancés. Et Émile se trouva heureux entièrement pour la première fois, ce jour de déménagement, dans leur appartement neuf.

Il y était pourtant bien loin de son bureau. Pour retourner chez lui, il lui fallait d’abord descendre la Madeleine. Puis il traversait la Palud. Sur la fontaine, la Justice avait été nouvellement repeinte ; sa jupe était devenue bleue, son corsage jaune, et l’espèce de colonne, renflée au milieu, où elle est debout, cette colonne était rouge. Les petites filles attendaient devant la Feuille d’Avis ; l’abonnement coûte plus cher quand on l’apporte à domicile, alors les pauvres gens vont la prendre au bureau.

Il descendait la rue du Pont. Parmi les maisons du temps d’autrefois, on en voit une toute en fer et en verre ; c’est un Juif qui l’a construite et il y fait le commerce des étoffes. Ensuite Émile traversait la place du Pont. À cette heure elle était encore vide ; mais plus tard elle se remplit. Les ouvriers italiens qui habitent le quartier sortent après le repas du soir ; ils aiment à s’assembler là, par petits groupes et ils discutent avec grand bruit.

On remonte la rue Saint-François, elle a des pavés inégaux où on se tord les pieds. On apercevait entre les toits un ruisseau du ciel, un ruisseau tout rose, en bas il faisait déjà sombre, tellement la rue est étroite. Il arrivait sur la place Saint-François ; l’horloge de l’église marquait six heures et quart. C’est le moment où la place est le plus animée. Sur le porche à tuiles verdies, des pigeons à gros ventre font un petit bruit doux en gonflant leurs gorges changeantes. D’autres se promènent ; un fiacre survient ; ils se sauvent à petits pas devant les sabots du cheval.

Tout le monde de la ville était là aussi. Les dames qui ont fini leurs commissions portent à la main des paquets blancs attachés de ficelles roses. Et passent trois ou quatre étudiants, les uns à casquettes blanches, les autres à casquettes vertes, pendant qu’un marchand de journaux crie son journal ; puis deux ou trois banquiers qui ont leur bureau sur la place et qui causent de leurs affaires, ce sont des messieurs bien mis, avec des jaquettes neuves ou des vestons à la mode ; cependant le marchand de marrons n’a plus sa petite voiture, il fait trop chaud, le printemps est là.

Le soleil était descendu derrière les toits du Grand-Chêne ; toutes ces choses s’agitaient dans une poussière dorée ; on rencontrait aussi des étudiantes russes qu’on reconnaît de loin à leur manière de marcher ; l’église a été restaurée, on raclait la pierre noire ; dans le clocher est une bonne cloche qui sonne pour chaque sermon.

Et là tout près se trouve la station centrale des tramways. Toutes les minutes il en partait un, avec le conducteur debout à l’avant, qui fait sonner le timbre ; mais Émile continuait à pied par l’Avenue du Théâtre.

Après l’Avenue du Théâtre vient l’Avenue de Rumine ; elles se suivent en ligne droite, la première descend, la seconde remonte ; elles sont bordées toutes les deux, des deux côtés, par une rangée de marronniers. Ils n’étaient pas encore verts, mais ils commençaient à verdir. Émile prenait le trottoir de gauche parce qu’on y rencontre moins de monde. Les voitures de pierre qui viennent d’Ouchy, lourdement chargées, passaient, craquant, se balançant, derrière les gros chevaux qui tirent et l’homme marche à côté, la lanière du fouet jetée autour du cou. Quelquefois il passait aussi un équipage, mais rarement, car il n’y en a plus que deux ou trois à Lausanne. On longeait un jardin clos d’un assez haut mur ; des bancs sont là, déjà on venait s’y asseoir.

Émile fumait son cigare ; c’était toujours la même chose, le cigare était fini au moment où il arrivait. Il voyait sortir au-dessus des arbres les murs carrés de la maison, le toit aux ardoises bleues, et, plus haut que le toit, l’espèce de tourelle qu’il y avait à l’angle de la maison.

IV

Elle pensa que les hommes se laissent facilement tromper et mener par le bout du nez quand on leur donne ce qu’ils aiment, quand on sait aussi être bonne et douce au moment qu’il faut ; ils peuvent se fâcher quelquefois, mais on leur montre alors des dents qui brillent, ils viennent vous demander pardon. Et cela lui donna encore plus d’assurance.

Puis elle fut distraite par le nouveau quartier. C’est un quartier élégant. On y trouve de grands jardins, presque des parcs, aux beaux arbres bien arrangés, avec leurs couronnes de feuilles tressées ; aux allées bien gravelées, avec des rosiers tout le long ; on y trouve des pensions et une chapelle écossaise ; il n’y a pas de boutiques, pas de numéros aux maisons, car elles ont toutes un nom.

Elle eut alors l’idée d’un luxe qu’elle ne connaissait pas encore ; et, comme tout ce qu’elle voyait lui faisait envie, elle eut envie de ce luxe ; même son chapeau noir ne lui sembla plus assez beau.

Deux mois, et elle était une nouvelle Frieda. Considérant l’appartement, il lui paraissait qu’il était bien vide et les meubles bien pauvres ; elle apercevait en passant, aux fenêtres des autres, de beaux rideaux de soie comme elle n’en avait pas ; les femmes de chambre portaient de jolis bonnets à dentelles, posés haut sur le chignon, et sa bonne à elle allait tête nue ; tout cela se sent vivement, mais elle n’avait pas d’argent.

Il lui arrivait de sortir avec le petit enfant, et Hortense alors poussait la voiture. Cependant, le plus souvent, elle sortait seule. Elle mettait sa plus belle robe, ses souliers fins, sa broche en or ; et s’en allait du côté de la ville. À cette époque-là elle avait vingt-quatre ans. Elle avait un peu engraissé, pas beaucoup toutefois ; elle s’était affinée, ayant appris à s’habiller ; ses mains étaient à présent presque blanches ; elle était bien gantée. Elle marchait, se tenant bien droite, en balançant un peu les hanches, un petit sac dans la main gauche, et la droite tenait l’ombrelle, une belle ombrelle à volants. À travers l’étoffe tendue, le jour qui venait faisait un reflet, et sa figure était dedans, avec le haut du corps teinté légèrement en rouge.

Dans le commencement, l’avenue était vide et le soleil y donnait fort. Mais on était vite arrivé à l’ombre et les passants bientôt devenaient plus nombreux. Il faisait jaune sur la route ; sous les arbres, il faisait vert ; on sentait la fraîcheur des feuilles encore pleines d’humidité, et tout était tremblant et doux. Frieda refermait son ombrelle ; alors des messieurs, l’ayant dépassée, se retournaient deux ou trois fois ; d’autres, venant à sa rencontre, ralentissaient le pas pour mieux la regarder ; et c’était ce qu’elle aimait.

Elle aimait également à s’arrêter longtemps aux vitrines des magasins. Les plus belles de toutes sont à la rue de Bourg. Dans celles des marchands de nouveautés, on voyait des tissus de toute espèce, clairs ou foncés, pliés en éventail ou déroulés, de grands nœuds en rubans de toutes les couleurs, des dames de cire habillées ; dans celles des modistes et des lingères, des fleurs sur des formes de paille, de feutre et de velours, des plumes, des crêpes ou des corsets et des chemises ; dans d’autres encore tout ce qu’il faut pour la toilette et pour le bonheur. Elle aurait voulu pouvoir tout acheter. Il y avait aussi une boutique qui était une papeterie, où on vendait de petits objets d’agrément, des coffrets, des ceintures ciselées, des calendriers, des buvards ; n’ayant pas le moyen de faire d’autres emplettes, elle y entrait presque chaque fois ; mais c’était de dépit.

Puis, de retour chez elle, et trouvant l’appartement vide, elle bâillait ; l’ennui venait.

Il vint peu à peu, malgré ses amies et ses autres relations. S’étant habituée à elles, elles ne lui suffisaient plus. Et, en même temps que l’ennui, les grandes chaleurs de juin commencèrent. Elle décida de ne plus sortir. La véranda était large, on y avait posé des stores de coutil ; c’était là qu’elle s’installait, dans un fauteuil d’osier. On entendait le pas d’Émile qui repartait pour son bureau, toujours régulier malgré son peu d’ouvrage, et la porte d’entrée qui claquait en se refermant. Plus rien, seulement un bruit à la cuisine où Hortense lavait la vaisselle, l’enfant dormait ; elle pouvait faire ce qu’elle voulait.

Mais elle ne trouvait rien à faire, étant prise d’une sorte de dégoût de tout, à cause de sa mauvaise humeur. Elle avait essayé de broder, elle y avait renoncé. L’aiguille et le crochet restaient dans la corbeille.

Droit au-dessous de la maison il y avait un lawn-tennis. Un grand rectangle gris, avec des lignes blanches qui en faisaient le tour et le partageaient en quatre carrés ; au milieu, le filet tendu et aux deux bouts un haut treillis : voilà ce qu’on voyait, posé parmi les vignes, près du chemin de fer. Vers deux heures déjà, les joueurs étaient là, des messieurs et des dames, habillés tout de blanc. On prenait les raquettes, la partie s’engageait.

Frieda essayait de comprendre, elle n’y réussissait pas. Pourtant elle était amusée. Un coup était manqué, un joueur faisait un faux pas, une balle passait par-dessus le treillis : ces choses la faisaient rire. Souvent aussi, dans l’après-midi des dames en grande toilette arrivaient et Frieda allait prendre la lorgnette. Elle distinguait nettement les chaînes d’or qui font le tour du cou, les bracelets aux poignets, les diamants brillants aux doigts, toute cette richesse, et cela l’occupait encore.

Seulement elle en vint à se dire : « Si j’avais de l’argent, je serais comme ces dames. J’irais aussi jouer au tennis et je ne m’ennuierais plus. J’aurais les bijoux que je voudrais et mon mari ne me refuserait pas tout ce que je lui demande. » Puis le mois de juillet venu, le tennis fut abandonné.

Les locataires du second (les autres appartements n’étaient pas encore loués) partirent en vacances. À l’Hôtel du Commerce, il ne restait personne que des voyageurs de passage.

— Avec l’été que nous avons, disait madame Thurmann, tous ceux qui le peuvent sont déjà partis.

En effet, dans la ville, on voyait beaucoup moins de monde. Tout seul, un tonneau d’arrosage, faisant fumer les pierres chaudes, traversait la place, et puis s’en allait. À la station des voitures, les chevaux avaient mis des chapeaux de paille pointus, avec deux trous pour les oreilles. Le commis du libraire Richet, qui est le libraire des écoles, n’ayant plus rien à faire, se tenait sur son pas de porte, les mains dans ses poches, du matin au soir. L’habitude est d’avoir un chalet à la montagne, ou bien on y va en pension ; beaucoup d’appartements sont vides. On le remarque bien aux contrevents fermés. Frieda n’avait plus ses amies. Quand elle ne les eut plus, ses amies lui manquèrent. Et, voilà, elle pensait : « Pourquoi est-ce que je ne ferais pas comme elles ? »

Elle y réfléchissait ; elle se disait : « Il faudrait que j’aie de l’argent à moi. Combien est-ce qu’il me faudrait ? Cinq mille francs, dix mille francs ? » Elle n’avait rien, c’était Émile qui avait tout. Elle se dit : « C’est un avare. »

Puis elle se mit à songer au temps où elle n’était pas mariée, d’abord à Œnsingen, ensuite à Arsens. Tous les garçons alors étaient amoureux d’elle. Elle se rappelait, elle était encore chez son père, il y en avait qui venaient la nuit l’appeler sous ses fenêtres, ou qui se cachaient pour l’attendre dans le corridor des maisons, ou qui lui écrivaient des lettres, et, dans les bals, ils voulaient tous danser avec elle. Elle venait, elle disait : « C’est toi que je veux, pas un autre. » On lui obéissait, elle pouvait faire pleurer, faire rire à sa guise, qu’est-ce qu’elle ne pouvait pas faire ? À présent, c’était fini.

Est-ce que c’était bien fini ? voilà ce qu’elle se demandait. Dans la maison à côté, le premier étage était occupé par une pension de jeunes gens. Après le repas de midi, ils sortaient sur le balcon. Frieda quitta la véranda.

Elle vint s’asseoir à la fenêtre de la salle à manger. Elle y pouvait être mieux vue, elle pouvait aussi mieux voir, et elle mettait, pour l’occasion, un peignoir de cretonne bleue où elle se trouvait jolie. De derrière les contrevents, elle apercevait juste en face d’elle un coin du balcon. C’étaient des jeunes gens de la bonne société ; ils fumaient, ou causaient, ou lisaient les journaux ; ils étaient bien peignés, avec de fines moustaches. Un se balançait sur sa chaise, un autre était accoudé à la barrière ; un aussi avait une longue pipe turque à ornements de cuivre et tuyau de velours. Elle tenait ses yeux levés un long moment vers eux, les ramenait en bas, puis les levait encore, étant attirée malgré elle, et pensait au dedans de soi : « Celui que j’aimerais le mieux, c’est ce petit blond qui a un habit gris et des mains blanches comme une fille. » Subitement elle quittait sa chaise et repoussait les volets des deux mains. Elle se penchait à la fenêtre, comme on fait quand on regarde si le temps va bientôt changer, se redressait, passait la main dans ses cheveux, retroussait un peu ses manches, et en même temps, par-dessous, elle surveillait le balcon. Les jeunes gens s’étaient tournés de son côté et ne parlaient plus. Une tête se montrait entre deux épaules. Elle s’en allait. Au bout d’un moment, elle revenait. Du fond de la chambre, ou cachée parmi les rideaux, elle regardait de leur côté : les pensionnaires étaient à la même place ; peut-être est-ce qu’ils l’attendaient ? Alors le beau temps n’était pas fini ?

Mais, à rester enfermée, elle s’énerva rapidement. Elle reprit ses courses, les dépenses recommencèrent. Comme elle achetait à crédit, elle n’ouvrait même plus les notes qu’elle recevait : elle en faisait un petit tas dans un tiroir fermé à clé. Et il arriva ce qui devait arriver. Les marchands prirent peur et envoyèrent les factures à Émile. Émile paya par deux fois, sans rien dire ; à la troisième, l’inquiétude fut la plus forte, de nouveau. Mais, de nouveau, Frieda le laissa parler ; et il s’usait contre elle en paroles, se demandant de temps en temps quel autre moyen d’action il pourrait avoir contre elle, et n’en trouvant point ; si bien que ce ne fut pas une véritable discussion, mais des mots contre du silence.

Il semblait que tout cela lui était indifférent à elle ; mais ce n’était qu’une apparence. Elle retournait en arrière et trouvait à chaque pas un grief à ramasser ; tout ce qu’Émile avait dit, tout ce qu’Émile avait fait, car elle ne s’attribuait aucune faute à elle-même ; l’histoire du chapeau, celle de l’enfant, celle de l’argent ; et peu à peu tout grossissait ; de sorte qu’elle souffrait dans son orgueil. Elle aurait voulu se venger.

L’été passa. Un soir, Frieda dit à Émile :

— Tu ne sais pas qui j’ai rencontré, cette après-midi ?

— Non.

— René Baud.

— Ah ! dit Émile.

C’était du passé, des souvenirs tristes, il ne voulait plus y songer. Mais Frieda reprit :

— Il est venu vers moi.

Comme Émile semblait étonné, elle continua :

— C’est qu’on a toujours été bons amis.

— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

— Il m’a demandé comment j’allais, il m’a demandé de tes nouvelles. C’est tout naturel, ou quoi ?

— Oui, dit Émile.

— Il a été aimable ; moi, j’ai été aimable. Et puis ce n’est pas une raison parce qu’il a une tante comme la Buttet pour qu’on reste brouillé. Il y a des gens qui vous plaisent, d’autres qui ne vous plaisent pas ; on va avec ceux qui vous plaisent. Qu’en penses-tu ?

— C’est comme tu voudras, dit-il.

— Eh bien, si j’avais su, dit-elle, je l’aurais invité un jour.

— Allons ! dit Émile.

— Du reste, c’est encore assez tôt, il passe l’hiver à Lausanne.

Elle se renversait dans sa chaise, puis, balançant les pieds sous les volants de sa jupe :

— Et il est toujours bien joli garçon.

Il faisait presque nuit dans la chambre ; mais, comme Frieda était à l’endroit où le reste du jour tombait, avec sa robe blanche, elle ressortait encore en lumière, tandis qu’Émile était déjà caché dans l’ombre. On ne distinguait plus bien sa figure. On le vit seulement remuer les mains, il se tut.

Elle dit :

— Je crois qu’il a été un peu amoureux de moi.

Puis elle dit :

— Peut-être bien qu’il l’est encore. Tu te souviens dit-elle, comme il venait souvent quand ta femme était malade. On a dansé ensemble. On s’entendait bien.

Elle rit.

— Fais attention, dit-elle.

Ce qu’elle aurait voulu, c’est qu’Émile poussât un cri, qu’il fît un brusque mouvement ou même qu’il s’emportât ; et par là elle aurait été peut-être apaisée, mais non, il ne bougeait pas ; et, la nuit étant tout à fait venue, on ne le voyait plus du tout.

Qu’est-ce qu’il faudrait faire, alors ? Heureusement qu’il y avait Ulysse. Il était familier avec elle, elle familière avec lui, elle se mit à être plus familière encore. Elle lui coud une cravate ; une fois qu’elle avait une rose à la ceinture, elle la prend, la froisse un peu entre ses doigts et la respire, et la lui donne devant Émile ; elle le regarde longtemps ; elle lui dit :

— Venez tous les jours, on s’ennuie quand vous n’êtes pas là.

Elle était comme sont les femmes, qui peuvent être fausses et sincères en même temps, n’étant pas fausses par calcul, mais d’instinct, si bien qu’elles ne savent pas elles-mêmes si ce qu’elles disent est vrai ou non, puis se laissent prendre à leur jeu.

Elle disait à son beau-frère :

— Embrassez-moi.

Lui, il était trompé par elle ; il apportait des fleurs, il était là tous les dimanches et, la semaine, dès qu’il pouvait. Il disait :

— Je voudrais bien trouver une femme comme vous.

Ou bien :

— Est-elle jolie !

Et Frieda avait réussi à rendre Émile malheureux. Car s’il parlait peu et ne témoignait guère de ses sentiments, ils étaient pourtant abondants en lui. Il n’en avait pas connaissance tout de suite, c’était peu à peu qu’il les connaissait. Peu à peu, il se dit : « Elle s’ennuie, elle n’est pas contente. » Des soupçons lui vinrent sur elle ; il les repoussa ; il était jaloux.

Il se disait : « C’est des bêtises ! » mais il avait beau se le dire ; quelque chose est venu en nous, qui ne s’en ira jamais plus. Il l’aimait encore, et même il l’aimait davantage. C’est l’amour d’un homme à qui l’on veut prendre ce qu’il a. Quand Ulysse était en visite, il s’arrangeait pour ne pas sortir avant lui.

L’heure du bureau avait sonné.

— Dis donc, disait Frieda, tu t’oublies, aujourd’hui.

Il répondait :

— Oh ! pour une fois !

Quelquefois, au contraire, il revenait plus tôt que d’habitude, au milieu de l’après-midi. Presque toujours Frieda était en ville, Hortense promenait l’enfant et il se répétait : « Tu es bête ! tu es bête ! » Mais il recommençait. Et Frieda, rentrant à son tour, le trouvait assis sur le canapé.

Elle lui disait :

— Alors, qu’as-tu fait aujourd’hui, que tu rentres de si bonne heure ?

Et il inventait un prétexte, mais elle en devinait bien la véritable raison et elle était fière d’avoir si bien su s’y prendre. Lui, de son côté, l’attirait à lui, voulant s’assurer d’elle et la tenant là pendant qu’il pouvait. « Viens ici ; allons, je t’ai là, tu es là, je veux te garder. »

Alors commençait le mois de novembre. Déjà, à cinq heures, le soleil se couche et la nuit s’allonge encore quand le jour se raccourcit. À ce moment, dans les maisons, il y a des poêles qui brûlent ; les vieilles gens se mettent à tousser ; la colonne des morts dans la Gazette s’allonge tous les jours un peu plus.

Ils passaient la soirée vis-à-vis l’un de l’autre, et les heures duraient, une à une se traînant, car ils parlaient peu. De temps en temps, Frieda bâillait. Puis elle fermait son livre et elle disait :

— Allons nous coucher.

Mais ses inquiétudes pesaient à Émile ; il avait quelquefois « besoin de se secouer » ; alors il allait au café, il n’y allait pas autrefois. Au café de l’Union, il trouvait des connaissances. Le café de l’Union est à l’entrée du Grand-Pont. On y boit encore du vin, pas seulement de la bière ; et le tenancier, étant de Lavaux, sait choisir les bonnes bouteilles. Émile entrait. Il allait à la table du fond, à gauche ; deux ou trois messieurs, qui jouaient aux cartes, lui tendaient la main. Il s’asseyait à côté d’eux. Les cartons tombaient sur le tapis vert : « As de pique »… « Atout »… « Coupé »… « Fournissez, je n’ai plus rien »… « À vous de donner… »

— Jouez-vous, monsieur Magnenat ?

— Non, merci.

— Quel froid pour la saison !

— N’est-ce pas ?

« Eh bien, commencez »… « Carreau »… « Je n’ai décidément pas de chance »… « Avez-vous bien battu ? »… « Carreau »… « Sapristi ! »… « Carreau »… « Vous faites tout »… « Carreau »…

— Eh bien, monsieur Magnenat, comment vont les affaires ?

— Pas trop mal, merci.

Il regardait jouer. De temps en temps quelqu’un lui disait quelque chose. Ou bien quelqu’un mettait une pièce de dix centimes dans l’orchestrion mécanique.

À travers la vitre, on voyait le gros cylindre jaune, à petites pointes d’acier, accrocher l’une après l’autre les lamelles à musique, et les notes vives d’en haut lancées en l’air, et les grosses notes d’en bas plus lourdes, roulaient pêle-mêle parmi la fumée. Puis soudain l’air était fini.

Il était dix heures et demie ; on s’en va retrouver son lit. Quelquefois, il avait neigé, mais c’était une neige fine qui prenait tout juste, la nuit, et qui fondait dès le matin. Elle faisait sur le trottoir une couche mince où les semelles restaient marquées. À certaines places, un globe électrique dessinait dessus l’ombre d’une branche et on aurait dit un dessin fait avec un pinceau bien lisse et un peu de couleur à l’eau. Il y a beaucoup de concerts à cette saison ; on apercevait, au coin d’une rue, un pensionnat qui rentrait ; les pensionnaires allaient deux par deux, encapuchonnées dans des châles clairs.

Plus loin une chorale s’exerçait. Ils veillaient tard, ayant sans doute quelque concert à préparer ; ils louent une salle trois fois par semaine. Les basses, puis les ténors, séparément d’abord, étudiaient un passage difficile ; après quoi, on le reprenait en chœur. Plus personne sur la place ; les pigeons dormaient. En arrivant près de la maison, Émile pouvait voir la fenêtre de Frieda ; elle était encore éclairée.

Et c’est à l’Union qu’un jour, M. Suchet, agent d’affaires, ayant pris Émile à part, lui demanda un rendez-vous.

— Quand vous voudrez, dit Émile, je suis tout le jour au bureau.

Le lendemain déjà M. Suchet était là. Est-ce que le notaire connaîtrait peut-être un client sérieux qui voudrait s’intéresser à une entreprise d’avenir ? Voici de quoi il s’agissait. On faisait trop de ces sociétés, c’était vrai. Pourtant les chocolats rapportaient des beaux revenus. Ensuite l’essentiel était de savoir choisir, de ne pas se décider à la légère, d’examiner bien le terrain, n’est-ce pas ? dit M. Suchet. C’était une entrée en matière. Lui, ce M. Suchet, a une belle occasion. Un chimiste, un docteur de l’Université, a trouvé un procédé pour extraire du lait les éléments nutritifs ; on en fait une poudre ; elle se mélange à tous les aliments, c’est plus nourrissant que la viande. Elle convient aux personnes débiles, aux enfants, aux convalescents ; même les gens en bonne santé, les touristes, les cyclistes peuvent en faire emploi avec avantage.

— La société est déjà fondée, continua M. Suchet, une société en nom collectif. L’usine est bâtie, les machines montées, on peut commencer à fabriquer d’un jour à l’autre.

Seulement, il manquait encore une part de trente mille francs. Aujourd’hui, pour qu’une marque ait du succès, il faut absolument qu’elle soit bien lancée. Pour la lancer, il faut de la réclame et la réclame coûte cher. Voilà pourquoi on augmentait le capital.

— Eh bien, reprit M. Suchet, verriez-vous quelqu’un qui prendrait cette part ?

Émile réfléchit ; non, il ne voyait personne.

— Et vous-même, vous ne seriez pas amateur ?

Émile secoua la tête. Ces affaires-là sont bien dangereuses ; on n’a pas de garanties ; tout bien établis que sont les calculs, on ne peut jamais prévoir ce que fera le public et c’est de lui qu’on dépend.

— Bien sûr, dit M. Suchet, mais qu’est-ce qu’il rapporte, l’argent, aujourd’hui ? Du 4 % ou du 4 ½ tout au plus. En cas de succès, une fabrique comme celle-là vous sert du 8 ou du 10. En dix ans le capital est remboursé.

M. Suchet lui-même était dans l’entreprise, il ne parlait donc pas en l’air. Mais ce dont on avait besoin, c’était d’un homme comme Émile, quelqu’un de posé, de consciencieux et qui fût capable aussi, à l’occasion, de surveiller la comptabilité.

— Allons, réfléchissez.

Et M. Suchet insista, parce qu’il voyait qu’Émile était hésitant. Et une ou deux années avant, si Émile avait dit non, ç’aurait été non, toujours non. Mais les circonstances n’étaient plus les mêmes. D’abord M. Suchet était un homme sérieux, les devis étaient bien compris, l’affaire se présentait favorablement, les personnes intéressées avaient toutes des noms connus ; ensuite c’étaient là des relations toutes faites, une affaire en amène une autre ; et il songeait à tout cela. Et puis, à côté de cela, quels beaux revenus il aurait ! Peut-être bien qu’il tenait sous la main un commencement de fortune. Les fortunes ressemblent à ces boules qu’on roule dans la neige. Longtemps, elles restent petites, manquant encore de poids. Seulement, sitôt qu’elles mordent, elles deviennent en moins de rien si grosses et si lourdes qu’on ne peut plus les remuer.

Et si, par hasard, il faisait fortune ! Voilà qui l’emportait encore sur tout le reste et lui troublait l’esprit. Il se disait : « C’est ce qu’elle aime, c’est parce qu’elle n’a pas assez d’argent qu’elle est de mauvaise humeur. Elle a le goût de ce qui est joli ; si je lui donne de l’argent, je l’aurai de nouveau à moi. »

Outre les vingt mille francs de la dot, d’ailleurs placés sur la maison, il avait encore cinquante mille francs d’économies. Il verrait ses rentes doublées. Et si l’affaire ne marchait pas ? Mais il ne jugeait plus de rien avec justesse. Dans les circonstances où il était, plutôt risquer quelque chose, tâcher de sortir de là ! Enfin, il alla aux renseignements.

Les renseignements furent bons. L’entreprise semblait sérieuse. Les dépenses avaient été faibles et les recettes probables n’avaient rien d’exagéré. Il y avait encore que les sociétaires étaient des « gens du pays ». On n’aime pas beaucoup ces étrangers qui arrivent sans qu’on sache d’où ils sortent, remplissent leur sac, vident ceux des autres et s’en vont comme ils sont venus. Là c’était du plus solide ; on pouvait voir et toucher.

Si bien qu’il partit visiter l’usine, comme il avait fait pour l’appartement.

Il descendit à une petite gare dans la vallée de la Broie. L’usine était tout près. À cause des grandes pluies et du froid, il n’y avait plus qu’un vieux gazon jaune, avec par-ci par-là les taches des bois gris, le village vieux, la rivière éteinte. Et parmi ces choses fanées, étaient les murs frais, peints en blanc, sous le beau toit rouge agréable à voir. À côté du bâtiment principal, on avait construit une maisonnette pour le garde ; la cheminée était en briques roses ; tout était neuf, soigneusement aménagé.

On visita donc la première salle, celle du générateur. La seconde, encore plus grande, était celle des machines. On s’y arrêta longuement. Outre Émile et M. Suchet qui l’accompagnait, il y avait le docteur Fleis, inventeur du procédé et directeur de la fabrique, qui donnait les explications. On a besoin avant tout, dans le traitement du lait, d’une extrême propreté. Tout allait d’abord se stériliser. Il montrait les grandes chaudières de cuivre, à forme d’alambics. Si on se penchait, on s’apercevait dedans avec une tête énorme et une figure écrasée. De ces chaudières partaient toute espèce de tuyaux, en cuivre également, enroulés sur eux-mêmes comme les vrilles de la vigne, qui entraient les uns dans les autres ou couraient en l’air. Et en l’air, sous le plafond, l’arbre de transmission, venant de la chambre à côté, portait des roues et des courroies, lesquelles descendaient communiquer le mouvement à d’autres roues en dessous. Car, dans la mécanique, une même force peut s’utiliser de plusieurs manières. Plus loin, sous les baies, se voyaient les condensateurs, gros cylindres de fer peints en un rouge éclatant ; les séchoirs en bois, avec leurs tamis ; dans un coin, les baquets pour recevoir le lait qu’on apporterait du village ; d’autres appareils encore, des engrenages graissés, des plaques en acier poli ; ici donc, on ferait ceci, et là, on ferait cela ; pas une tache sur le carreau de grès.

Le docteur Fleis était un homme encore jeune, avec un air sévère, une barbe taillée en pointe, un grand front dégarni. Il portait un lorgnon et une blouse blanche. Il devait être bien savant. À tout ce qu’on lui demandait il avait une réponse prête ; les chiffres, il les savait par cœur ; pas un détail qu’il ne connût ; et cela donnait confiance. Comme M. Suchet l’avait dit, tout était prêt. À un signal, une pelletée de charbon sous la chaudière, une allumette dans les copeaux, les roues se mettraient à tourner, les courroies et les volants, tout prendrait le branle ; et au bas d’une machine, on verrait sortir une poudre fine, qui s’en irait sur un wagon, aussitôt, dans tout le pays.

— Notez, disait M. Suchet, que nous avons le lait ici à très bon compte.

Puis comme on était à présent dans la salle de l’empaquetage, il alla prendre un gros paquet dans un coin.

— Et voilà, dit-il, les affiches.

On les avait dépliées toutes grandes sur le plancher. Elles représentaient une table servie. On trouvait, au premier plan, une carafe un peu bleue, avec un manche de couteau qu’on apercevait au travers ; plus loin, sur la nappe à gros plis, une fourchette, une assiette, avec son verre et des fruits sur une coupe, et une bouteille verte : toute une nature morte. Pourtant, dans le fond, venait une dame, la maman, qui tournait le dos ; et assis sur une chaise, un gros bébé, à cheveux jaunes, secouait des deux mains, dans son bol plein de soupe, le contenu d’un paquet. C’était la Lactéa. On lisait dessous, en grosses lettres rouges : « Demandez la Lactéa, seul régénérateur des forces. En vente partout. »

— Oui, dit M. Suchet, ça été fait par un artiste. C’est un ami du docteur Fleis.

— C’est joli, dit Émile.

— Surtout ça se voit de loin. Et maintenant goûtez-moi ça.

Il avait été chercher une boîte de Lactéa, déjà toute fabriquée. Émile prit la cuillère qu’on lui tendait. Il sentit sur sa langue quelque chose d’onctueux et d’épais qui se fondait peu à peu et alors remplissait la bouche ; quelque chose de solide et de pesant.

— D’ailleurs on ne peut pas juger, disait le docteur, le produit se prend mélangé dans de petites proportions.

M. Suchet reprit :

— Je voulais seulement que vous vous rendiez compte.

Ils sortirent. Devant sa petite maison où il venait de s’installer, le garde, un ancien aiguilleur, ôta poliment sa casquette.

— Chevallaz, dit M. Suchet, vous aurez soin de voir que tout soit bien fermé.

— Oui, monsieur.

C’était l’heure du train, ils se dépêchèrent. De la gare toute proche, une voie d’embranchement allait directement jusqu’à la fabrique.

— Remarquez, dit M. Suchet, qu’on charge encore directement la marchandise dans les wagons.

Le soleil brillait, on vit dans les trous rire l’eau des flaques, dans l’herbe les gouttes posées et en l’air la pente des toits. Une petite buée trembla alors un peu partout, se soulevant, puis retombant ; et vers l’ouest, parmi les prés, s’éleva une flamme blanche, c’était le reflet d’une vitre.

Émile s’était retourné. Devant lui la fabrique était toute brillante aussi. On pouvait encore distinguer, par les larges vitrages percés dans la façade, les formes lourdes des machines ; le cuivre avait des étincelles. « Voyons, se disait Émile, qu’est-ce qu’il faut faire ? Est-ce oui ou non ? je crois bien que ce sera oui. »

Deux jours après, il signait l’acte.

Il avait voulu faire une surprise à Frieda ; elle ne savait rien encore. Ce soir-là pendant le dîner, il lui dit tout à coup :

— Que dirais-tu, si tu devenais riche ?

Elle répondit :

— Ce que je dirais ? je dirais tant mieux.

— Eh bien, dit Émile, peut-être, qui sait ?…

Il faisait comme ceux qui ont un beau secret et veulent bien qu’on le devine, mais sans le dire, afin que les autres soient piqués au jeu. On tend la main, on la retire.

— Quoi ? qu’est-ce que c’est ? dit Frieda.

— Quelque chose.

Elle dit :

— Je veux savoir quoi.

— Alors tu me promets que tu seras gentille ?

— Je suis toujours gentille.

— Pas toujours.

L’envie qu’elle avait la rendait flatteuse ; elle souriait à Émile. Alors il lui raconta tout. Ce fut encore un bon moment. Si elle allait devenir riche ! Elle imagina tout de suite un manteau d’hiver neuf en loutre, avec le manchon pareil. Et si ce n’était pas pour l’hiver : au moins, pour le printemps suivant, un tour de cou en plumes blanches.

Elle ne parla plus de René et, Ulysse étant revenu, elle le regarda à peine.

V

Pour bien fêter l’événement, il fut donc décidé qu’on irait un soir au Kursaal. Madame Thurmann devait venir aussi. Quant à M. Thurmann, il restait à l’hôtel, ne pouvant s’absenter en même temps que sa femme.

On attendit assez longtemps, il y eut des empêchements, et ce ne fut que l’avant-veille de Noël que les billets furent achetés. Sur la place Centrale où on vend les sapins, on avait vu tout à coup un vrai petit bois se faire. Les arbres étaient posés l’un à côté de l’autre ; on allait parmi, pour choisir, par des vrais tout petits chemins ; et à des places vides, il y avait des femmes de la campagne, assises sur des pliants, avec leurs chaufferettes. Comme il faisait froid, elles avaient mis de gros châles en laine brune et des mitaines tricotées qui laissent sortir le pouce et leurs doigts tout durs et noirs.

À côté de l’autre théâtre qui est sérieux, le Kursaal est une espèce de petit théâtre où on peut boire et fumer et qui a mauvaise réputation parmi les personnes rangées. Au moment où Émile et ces dames entrèrent, l’orchestre jouait son second morceau. La salle était encore presque vide. Au-dessous du rideau, qui représentait, dans une clairière, une dame à robe flottante et à cheveux blonds dénoués, il y avait les musiciens. Ils étaient une douzaine. On ne voyait rien que leurs têtes dépassant les rangées de bancs, hormis pourtant le chef d’orchestre, qui tournait le dos et, enfin, tout à fait à gauche, le long manche de la contrebasse, avec une main qui courait dessus, de haut en bas, de bas en haut.

Cependant les gens arrivaient les uns après les autres, s’arrêtaient un peu, hésitaient, avec un air embarrassé ; puis s’en allaient prendre leurs places. La salle est décorée en style Louis XV ; les journaux qui en parlent l’appellent une bonbonnière. Elle a une seule galerie, avec des moulures en stuc blanc, doré par place ; et, sur le cintre de la scène, sont deux femmes nues, à demi couchées.

Ils étaient restés, les trois, dans le fond, sous la galerie, s’étant installés autour d’une table. Émile acheta le programme ; ensuite il commanda trois cafés.

— On est peut-être un peu trop tôt.

— Oh ! répondit Émile, ça va bientôt commencer.

Ce que l’orchestre jouait, c’était le Bleu Danube, qui est une valse connue, et, du bout de sa bottine, Frieda battait la mesure. Cela lui faisait penser à des bals, à des fêtes ; un air de joie passe sur vous, c’est comme si la vie devenait quelque chose de très facile et on respire mieux un moment. On imagine des couples qui tournent, des dames décolletées avec de beaux bras, nus près de l’épaule et bien ronds dans les gants tendus, des messieurs à cravates blanches ; et le fleuve bleu, qui est dans le titre, coule sous une terrasse plantée de grands arbres. Émile écoutait, madame Thurmann lisait le programme.

Tout à coup l’orchestre se tut, et le premier rideau, se levant, découvrit un second rideau, le rideau-réclame. Il était divisé de haut en bas en petits carrés de toute sorte de couleurs, de plus grands et de plus petits ; presque tous étaient occupés. Il y avait une marque d’automobiles, avec une automobile peinte à côté ; un produit pour les cheveux, avec une tête qui se peignait et souriait, montrant ses dents ; une marque de café, une marque de cigarettes ; enfin deux ou trois adresses de boutiques de la ville. Ce second rideau resta baissé un moment, puis l’orchestre repartit, un timbre électrique sonna et les trois coups furent frappés dans la coulisse.

 

DELCOURT

dans ses chansons militaires

 

disait le programme. Contre un fond où était peinte une grande route en pleine campagne, on vit venir un soldat français, en pantalon rouge, qui marchait sur place au pas militaire. Le képi mis en arrière, il levait les poings en mesure, repliant le bras chaque fois qu’il levait le pied. Il ne fit rien d’autre un moment. Ensuite dans sa grosse figure blanche, les yeux se firent tout ronds ; il se forma deux plis profonds des narines au coin des lèvres, qui s’allongèrent peu à peu ; et l’homme se mit à chanter.

Il chantait d’une manière monotone, sans faire de halte entre les couplets, sans cesser non plus de remuer les pieds et les mains, et sa figure était immobile, mais ses yeux dedans bougeaient tout le temps. Tantôt ils glissaient au coin des paupières, tantôt se haussant ils semblaient vouloir entrer sous le front, ou bien il les tenait baissés avec un air niais. Chantant toujours, il prit son mouchoir de poche, et il s’épongeait le front, et, la voix sortant étouffée de dessous l’étoffe, la salle tout entière fut mise en gaîté.

Frieda riait aussi. Alors, à un coup brusque de la grosse caisse, Delcourt, les doigts écartés, fit un beau salut militaire, et, tournant sur les talons, disparut dans la coulisse.

Il revint un moment après, cette fois habillé de blanc, dans un bourgeron de treillis, étant cette fois de corvée. Il tenait un balai à la main. Il ne chantait plus, il disait un monologue : « Il m’a dit, le colonel : « Laripette, qu’est-ce que c’est que ça ? » « Mon colonel, que j’ai dit, sauf votre respect, mon colonel… sauf votre respect, ça c’est… ça c’est… » Et les rires recommencèrent, pendant qu’on baissait le rideau.

Frieda battait des mains.

— Est-ce que tu t’amuses ? demanda Émile.

— Bien sûr, dit-elle, c’est amusant.

Peu à peu la salle s’était remplie. Il y avait là d’abord quelques familles ; des gens venus par hasard, comme Émile, pour voir « comment c’était » ; le père et la mère, parfois un grand fils, assis ensemble aux places à bon marché. Il y avait ensuite quelques hommes seuls, de ceux qui ont une soirée à perdre et fument tranquillement un cigare en écoutant les « numéros ». Ensuite des messieurs en partie de plaisir qui iront bientôt manger une fondue dans un café des environs. Enfin il y avait les habitués. C’étaient, pour la plupart, des jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans, commis de bureau ou employés de magasin, avec de hauts faux cols, des cravates bleues ou roses et des bottines à boutons. Ils viennent là tous les soirs. On voyait qu’ils étaient chez eux. Deux ou trois dames un peu fardées se promenaient entre les tables.

— Encore un peu de café, madame Thurmann ? dit Émile.

— Non, merci.

— Et toi, Frieda ?

— Regarde, dit-elle.

Le rideau s’était levé de nouveau. Miss Daisy s’avançait sur la pointe des pieds et vint jusqu’à la rampe d’où elle lança un baiser des deux mains ; puis grimpant à un cordage, se trouva en moins de rien sur son fil de fer. On lui tendit son balancier ; elle fit d’abord divers exercices. Elle avait un maillot vert clair, et dans son corsage serré, remuait sa gorge un peu bleue. Elle glissait un pied en avant, puis l’autre ; ou elle s’arrêtait ; alors l’équilibre est plus difficile à garder et ses bras bougeaient par saccades comme des ailes de papillon ; elle repartait en allongeant les bras et en renversant un peu la tête. Ensuite on lui passa un grand parasol japonais. Elle le faisait tenir tout droit sur le bout de son nez, elle le lançait en l’air où il tournait sur lui-même et le rattrapait par le petit bout ; c’était admirable de voir son adresse. Mais il y eut mieux encore ; on posa sur le fil de fer un mouchoir de soie ; elle devait le ramasser avec ses dents.

Elle était bien perchée à trois mètres de haut. Pendant qu’elle se baissait, toute la salle était pendue à elle. « Mon Dieu ! se disait-on, si elle allait tomber ! » Elle n’avait pas l’air de vouloir tomber ; elle se baissait toujours plus, une jambe pliée, l’autre étendue en arrière ; puis sa tête toucha le fil. « Bravo, bravo ! » criait-on. Cependant elle se relevait lentement ; à cause de l’effort, on voyait sous le maillot, dans le mollet rond et ferme, deux muscles séparés par un pli en hauteur. Sa gorge remuait plus vite et, sous le rose peint des joues, paraissait le rouge du sang.

— Tiens ! dit à ce moment madame Thurmann qui regardait vers la porte, voilà M. Lambert qui entre.

M. Lambert entrait en effet. Étant entré, il s’arrêta, il alluma une cigarette. Il semblait un homme content de lui-même, qui est à son aise partout où il est. Il avait les mains dans les poches, il portait un chapeau carré de feutre dur, un pardessus mastic à col de velours. Il n’était plus jeune, mais il avait l’air jeune de loin. Une dame entre les tables le frôla du coude en passant et il la suivit des yeux ; puis, s’étant retourné, se mit à examiner la salle en tordant du bout des doigts sa belle moustache.

— Il ne nous a pas vus, dit madame Thurmann.

Et à Frieda :

— Est-ce que vous vous connaissez déjà ?

— Je ne crois pas, dit Frieda.

— Comment ? vous ne l’avez jamais rencontré chez nous ? Et vous, monsieur Magnenat ?

— Moi, en tout cas pas, dit Émile.

— Il a pourtant passé tout l’été à l’hôtel.

Mais M. Lambert les avait aperçus.

— Eh ! bonjour, madame, dit-il, je vous demande pardon, quelle bonne surprise ! Et M. Thurmann ?… Il va bien ? tant mieux. Allons, dit-il, et vous-même ?… Allons, tant mieux.

Il tenait en parlant son chapeau à la main.

— Permettez-moi de vous présenter… Mon amie… M. Magnenat… dit madame Thurmann.

Il s’inclina devant Frieda, à Émile il serra la main.

— Enchanté, disait-il, comme quelqu’un qui est du monde. Quel vilain temps !

Pourtant il commençait à geler. C’était tant mieux, car rien n’est plus malsain que ce temps humide et froid. Et cette boue ! N’est-ce pas ? Et les chemins sont mal entretenus.

— Ah ! dit madame Thurmann, nous en savons quelque chose.

Elle fut interrompue par le timbre qui sonnait, annonçant la comédie.

— Si vous le permettez, dit M. Lambert, nous nous reverrons à l’entr’acte.

— C’est ça, répondit madame Thurmann.

Ayant salué de nouveau, il s’en alla prendre sa place. Il avait un fauteuil d’orchestre.

— Quel homme poli ! reprit madame Thurmann. Ne trouvez-vous pas ?

— Oh ! oui, dit Frieda.

— Et qui a une belle situation !

La comédie avait pour titre : Les choses vont comme elles peuvent. Le monsieur entre tout à coup chez la dame ; elle pousse un cri et laisse tomber son livre. Le valet de chambre referme la porte. Dialogue : « Comment ! c’est vous ? » « Vous voyez. » « À cette heure-ci ! » « Je ne pouvais plus attendre. » « Quelle imprudence, mon ami ! » Et caetera… Ils se rapprochent. On a voulu donner l’idée d’un salon meublé à la dernière mode. Un tapissier de la ville avait prêté l’ameublement, comme on lisait sur le programme. Les chaises ont un dossier bas à petits barreaux ; on voit dans un coin une sorte de haute étagère qui est en même temps un canapé et une bibliothèque. Le dialogue continue ; on entend un coup de sonnette. « Je suis sûre que c’est lui », dit la dame. « Cachez-vous vite ! cachez-vous vite ! » Le monsieur passe dans la chambre à côté. C’est bien le mari. Il a une barbe rouge mal collée qui lui pend au menton, sa perruque descend trop bas et lui cache les sourcils. « Vous êtes seule ? » « Mais oui. Pourquoi me le demandez-vous ? » Le mari va et vient de long en large dans la chambre, faisant une mine terrible et il ne dit rien, ou bien il dit : « Ça va bien, ça va bien ! » Et tout à coup voilà un deuxième coup de sonnette. C’est la tante de province. Elle a une capote à fleurs, un grand châle en cachemire, et un cabas à la main.

— Comprends-tu ce qui se passe ? dit Émile, moi, je ne comprends pas bien.

Madame Thurmann dit :

— On ne comprend jamais bien au commencement, mais ensuite tout s’explique.

Il n’y avait rien à expliquer. C’était une « scène de mœurs » qui est faite pour qu’on s’amuse. La tante veut entrer dans la pièce où est le monsieur, la nièce la retient, mais la tante insiste ; un moment d’émotion. Puis la tante s’aperçoit qu’elle a oublié à la gare une bourriche de gibier. Elle sort avec le mari. Le monsieur sort de sa cachette. La tante revient tout à coup, le monsieur va se recacher, etc., etc.

La pièce avait un grand succès. C’est qu’on aime les invraisemblances et on aime les gens ridicules parce qu’ainsi on peut se dire : « Je vaux mieux qu’eux. » Il y a des choses qu’on a de la peine à comprendre et la peine qu’on a fait partir le plaisir. Là il n’y avait pas de peine, voilà pourquoi on avait du plaisir. Ensuite vint l’entr’acte et tout le monde se leva pendant que le premier rideau, avec la dame dans la clairière, était baissé de nouveau.

Comme il était convenu, on retrouva M. Lambert. Où est-ce qu’on irait ? car l’entr’acte durait un quart d’heure.

— Allons au café, dit M. Lambert.

On se laissa donc conduire. Le café était plein de lustres électriques ; il y en avait tant qu’ils faisaient mal aux yeux. Au-dessus des têtes serrées, on voyait passer les garçons, en vestes noires, à gilets très ouverts ; ils portaient, au bout des doigts, des plateaux chargés qui penchaient. On appelait : « Garçon ! garçon ! » Ils répondaient : « Voilà ! » Ils allaient, venaient, repartaient ; et des gens se levaient, d’autres prenaient leurs places, d’autres entraient, d’autres sortaient.

— Vous voyez qu’on sera très bien ici, reprit M. Lambert.

C’était un monsieur galant, il avait avancé des chaises pour les dames ; Frieda se trouva en face de lui.

— Que peut-on vous faire servir ?

— Oh ! dit Frieda, je vous en prie.

— Vous êtes trop aimable, dit madame Thurmann.

Émile ajouta :

— Ce serait plutôt à moi…

— Pas du tout, pas du tout, c’est à moi. Vous, madame ?… et vous, madame Thurmann ?…

On prit simplement de la bière.

— Voilà ce que j’aime, dit M. Lambert, être tranquillement assis avec deux aimables voisines.

En même temps, il regardait Frieda. Il était gros. De près, on distinguait sur son front et sur ses joues toute sorte de rides et de plis, comme si la peau était détendue. Ses sourcils étaient trop noirs, sa moustache trop noire aussi. Il avait une grosse perle à son épingle de cravate, beaucoup de bagues à ses doigts, et à ses manchettes un large bouton ovale, fait moitié en or, moitié d’une pierre noire.

— Eh bien, dit madame Thurmann, que pensez-vous de notre Kursaal ?

— Mais il est très bien, dit M. Lambert.

— Vous dites ce que vous pensez ?

— Je vous assure.

— Voilà, répliqua madame Thurmann, vous avez tant vu de choses, vous devez être difficile.

Émile dit :

— C’est que c’est vrai, toutes les personnes qui s’y entendent sont d’accord là-dessus ; c’est très bien monté, ils engagent de bons artistes.

— Comme je suis là, dit M. Lambert, je crois bien que je connais les deux tiers de l’univers ; Lausanne soutient la comparaison. Oh ! je ne dis pas que Paris…

— C’est évident, dit Émile.

— … Une ville qui a de grandes ressources, mais entre des villes d’égale importance… C’est propre, c’est soigné, c’est discret. Je suis sûr que madame est de mon avis.

En parlant ainsi, il considérait de nouveau Frieda et elle se sentait étrangement remuée par les yeux de cet homme qui se posaient sur elle. Ils se posaient sur elle et en même temps ils semblaient la chercher sous ses vêtements. Elle se sentait toute remuée ; pour la première fois, elle ne sut pas que répondre.

— Mais certainement, dit-elle.

— Voyez-vous, dit M. Lambert, Lausanne a bien fait de se mettre en frais. Il y a deux ou trois ans, s’il vous arrivait par hasard d’avoir une soirée à perdre, vous étiez bien embarrassé. Lâchons le mot : on s’embêtait ! Maintenant, quand je suis ici, je vais au Kursaal.

— Oh ! oui, dit Émile, le besoin s’en faisait sentir.

— Et il ne me semble pas qu’il fasse de trop mauvaises affaires. Pas le café du moins.

Il montrait de la tête tout ce monde autour d’eux, les tables garnies, et il ajouta :

— On se croirait dans un grand café des boulevards.

Madame Thurmann dit :

— Le tenancier a su s’y prendre.

À travers les glaces, au loin, la petite place Bel-Air semblait un endroit bien abandonné. Sous le bec de gaz qui fait un reflet, la terre a durci, elle devient grise ; et la flamme dans le vent dansait seule sur les murs.

— Il faut bien se distraire, disait M. Lambert.

Il regardait Frieda. Cette fois, elle fut blessée. Alors elle ne parla plus. Elle faisait semblant d’être occupée ailleurs. Ayant pris son manchon, elle passait la main dessus, lissant le poil ; elle s’amusait à entortiller sa chaîne de montre autour de son doigt ; puis elle se mordit la lèvre, et on vit dedans trois petits trous rouges qui étaient la place des dents.

Cependant M. Lambert continuait de causer. Il avait fait un long voyage ; il s’était, en revenant, arrêté à Monaco ; voilà un pays où l’argent n’est rien ; mille francs, dans ce pays, sont comme cinq francs ailleurs. Et, presque toutes les nuits, on trouve un pendu aux arbres ; ou c’est quelqu’un qui se tire un coup de révolver. Mais il faut voir le théâtre, il faut voir la salle des jeux. Les palmiers poussent en pleine terre. Et on rencontre là des gens de toutes les nationalités.

Ensuite M. Lambert avait été à Nice et à Marseille ; à Marseille c’était son cinquième voyage ou même son sixième, si bien qu’il connaissait la ville en détail. Il parla du port, de la Cannebière, de Notre-Dame-de-la-Garde sur son rocher, et il souriait entre les phrases, ayant l’air de dire : « Et encore, je ne vous raconte pas tout. »

Depuis un moment déjà, les tables autour d’eux étaient vides. « Eh ! oui, si ces dames voulaient voir la fin du spectacle… » On s’était oublié.

Tout fut fini avant minuit. Ayant donc quitté madame Thurmann, Émile donnait le bras à Frieda. Il faisait un temps de ceux dont on dit qu’ils donnent envie de marcher. Il avait en effet gelé ; les pas résonnent sur la route, il semble que les pieds sont moins lourds à porter. On aime à sentir l’air sec et cassant, et le vent ayant nettoyé le ciel, il était tout noir, avec des étoiles blanches, comme des dessins de givre.

Pendant qu’ils allaient ainsi, Frieda dit :

— Pourquoi est-ce qu’il est resté avec nous ce M. Lambert ? il ne me plaît pas.

Émile répondit :

— Qu’est-ce que tu dis ? Il ne t’a point fait de mal.

Elle pensa : « Il ne comprend pas ! » et le méprisa davantage encore. Seulement, pour son Nouvel An, elle eut une jolie surprise. Sur une nappe blanche, elle trouva pour elle une boîte ronde en carton ; il y avait aussi un mouton pour Gottfried et des pantoufles pour Hortense, mais la boîte était pour elle. L’ayant ouverte, elle y trouva un boa, justement celui qu’elle désirait. Il était en fourrure grise, à longs poils frisés, et à un bout pendait la tête de la bête, avec les petites dents, une langue rose, deux yeux de verre jaune.

Ce fut à ce même moment qu’on colla dans la ville les affiches de la Lactéa. C’est un homme qui a un long nez, une barbe noire, une blouse grise et un tablier bleu. Dans la poche du tablier, sont les rouleaux de papier à coller. Il porte également un pot à colle, plein d’une pâte d’amidon, où est plongé un pinceau. Il s’arrête, prend son pinceau, enduit le mur, tire la feuille de sa poche, et l’applique encore pliée ; puis, quand le bas tient, déroule le haut ; puis lisse le tout avec une brosse.

Ce qui étonna Émile, ce fut que l’affiche parût si petite, elle qui était si grande à l’usine. Mais les proportions dehors ne sont plus les mêmes, et d’autre part les couleurs étaient devenues plus vives au grand jour. C’est l’essentiel. Il faut qu’elles appellent. Si on aperçoit de loin ce rouge et ce bleu dans le gris des rues, on se dit : « Qu’est-ce que c’est ? » Remarquerait-on la nouvelle affiche ? Émile guettait. Et il vit que non, personne n’avait l’air de la remarquer, il y en a trop.

Toutefois, dans la réunion des sociétaires qui eut lieu au milieu du mois, les nouvelles furent assez bonnes. Les machines fonctionnaient bien, le lait venait en suffisance. Il était sans doute encore un peu tôt pour se rendre exactement compte de ce que donnerait la vente, mais il semblait bien qu’elle dût marcher. Quelque chose pourtant laissait encore à désirer ; on manquait de bons voyageurs, car un bon voyageur peut tout, disaient ces messieurs. S’il a l’éloquence qu’il faut et s’il sait la varier, suivant les clients ; s’il sait aussi être aimable, s’il sait insister, s’il sait revenir, il finit toujours par faire des affaires. Malheureusement, ces voyageurs-là sont difficiles à découvrir.

Émile pensa à M. Lambert. Il était représentant d’une maison de champagne, il pourrait peut-être indiquer quelqu’un. Parfaitement, si le notaire voulait voir… Et le lendemain, Émile était chez M. Lambert.

M. Lambert l’écouta avec attention ; l’entreprise, disait-il, l’intéressait beaucoup ; il était bien heureux de rendre à ces messieurs un petit service. Il demandait seulement un délai de quelques jours, afin d’avoir le temps d’écrire et de prendre des renseignements.

— Et puis, ajouta-t-il, ne vous donnez pas la peine de revenir. Si vous le voulez bien je passerai chez vous un de ces soirs.

Émile protesta, ce serait un dérangement.

— Au contraire, dit M. Lambert, et puis je suis si rarement chez moi ; chez vous, nous serions plus sûrs de nous rencontrer.

Il fallait bien accepter en remerciant. C’était un plaisir pour M. Lambert.

— Et comment va madame Magnenat ? disait-il. Vous lui ferez mes compliments.

— Je n’y manquerai pas.

Vers le 20 janvier, c’est-à-dire cinq ou six jours après, on recevait un billet. M. Lambert s’annonçait pour le samedi.

On avait allumé un beau feu dans la cheminée du salon ; le froid continuait à être très vif. Toute sorte de feuilles blanches, celles de la fougère, celles du capillaire, celles du chêne et d’autres, mélangées à des fleurs, se voyaient sur les vitres, où elles imitent un rideau brodé sur du tulle fin, et quand on s’appuie contre, l’haleine fait dedans un rond noir. Un grand soleil blanc éclaire, mais il ne réchauffe pas. Et, si on met du pain sur la fenêtre, il vient du fond des bois des oiseaux qui ont faim : le bouvreuil bourru et enflé, le hoche-queue qui est vif, la mésange qui aime les noix, le tout petit rouge-gorge.

On avait allumé du feu, on avait aussi allumé deux lampes ; l’une était sur la table, l’autre sur le piano. On avait tiré les rideaux. On avait poussé vers la cheminée une chaise et deux fauteuils. Émile disait :

— Il faudra lui offrir quelque chose.

— Ne t’inquiète pas, dit Frieda.

À huit heures et demie, on entendit sonner. Et Hortense, ouvrant la porte, fit entrer M. Lambert.

— Quelle température ! dit-il.

— Oui, dit Émile, c’est la Sibérie.

— Mais comme il fait bon chez vous !

On lui fit prendre place devant la cheminée. Comme on lui offrait le fauteuil :

— Et Madame ? dit-il.

— J’en ai un aussi, dit Frieda.

Alors il accepta le sien et reprit :

— Excusez-moi d’abord si je me débarrasse d’une petite commission, je n’ai que deux mots à dire à M. Magnenat.

Il eut vite fait ; Frieda était sortie, quand elle rentra, il parlait déjà d’autre chose. Un peu de poussière de givre était restée collée à ses semelles ; elles fumaient contre la flamme. C’étaient d’épaisses semelles, à la mode américaine ; il avait mis un gilet de fantaisie, d’étoffe grise, laineuse, avec un quadrillé noir.

— J’espère bien, madame, que ce n’est pas moi qui vous ai fait sauver.

— Oh ! non ! dit-elle, j’avais à parler à la bonne.

Il répéta :

— Si vous saviez comme il fait bon chez vous !

Avec lui la conversation se soutenait facilement. Il avait toujours quelque chose à dire ou à ajouter à ce qu’on disait ; non seulement il causait, mais encore il faisait causer. Il y réussissait même avec Émile. On parla un peu de tout. Et c’était Frieda qui ne parlait pas.

Émile se disait : « Elle est toujours de mauvaise humeur. » M. Lambert, de son côté, comme un homme galant doit faire, s’adressait quelquefois à elle. Elle lui répondait, mais c’était tout.

Vers neuf heures et demie, Hortense apporta des grogs. Et il y avait, sur un plat, pour aller avec les grogs, des biscuits anglais au gingembre.

— Je ne sais pas si vous les aimez, dit Frieda à M. Lambert.

— Eh ! madame, quelle idée ! je les adore.

— Alors, servez-vous, je vous prie.

Il se servit, et ayant bu : « Jamais, disait-il, il n’avait goûté à un meilleur grog. Est-ce que c’était Frieda qui l’avait préparé ? Comment est-ce qu’elle s’y prenait ? Est-ce qu’elle lui donnerait la recette ? »

— Oh ! dit Frieda, je l’ai trouvée dans mon livre de cuisine.

Malgré tout, elle était flattée. Quand son verre fut vide, M. Lambert le lui laissa remplir une seconde fois ; et elle pensa que c’était au moins un homme qui savait ce qui est bon.

Mais M. Lambert s’était levé ; il alla jusque vers le mur. Là, dans un coin, était un petit guéridon que Frieda avait acheté quand elle s’était mise en ménage. Dessus était posé un album à photographies, en peluche rouge, avec un écusson d’acier ; M. Lambert considéra le guéridon, ensuite l’album, puis plus loin un tableau pendu au mur ; puis le palmier dans son cache-pot en porcelaine de Chine imitée. Il dit :

— Je vous demande pardon, madame, de la liberté que je prends, mais tout est rangé avec tant de goût !

Il était arrivé devant le piano.

— Sans doute, reprit-il, vous chantez ?

— Oh ! non, dit Frieda, j’ai un peu chanté autrefois, mais depuis longtemps je ne chante plus.

— Quel dommage ! je vous aurais accompagnée.

— Comment, dit Émile, est-ce que vous jouez du piano ?

M. Lambert feuilletait la musique. Il n’y avait rien que quelques cahiers, des valses faciles, des études, un recueil de mélodies populaires.

— Peuh ! dit-il, ça m’arrive quelquefois.

— Eh bien, continua Émile, vous devriez nous jouer un morceau.

— Si je ne craignais pas d’ennuyer madame…

— Vous ne m’ennuieriez pas du tout, au contraire, dit Frieda.

— Si vous me promettez d’être indulgente… Allons, c’est promis ?…

Il s’assit sur le tabouret, posa sa main sur le clavier, parut réfléchir un moment :

— Ce sera, si vous voulez, la marche de Faust, de Berlioz.

Les mains étaient tombées ensemble pour le premier accord, il fut marqué, mais court, car le rythme est précipité, la double croche suit la croche ; c’est un mouvement de marche rapide, toujours croissant en force et en rapidité. M. Lambert jouait par cœur et d’ailleurs ne jouait pas tout, il ne jouait qu’en surface, mais cela suffit pour l’effet. Les mains allaient et venaient, glissaient, la droite plus légère, la gauche un peu plus lourde, et on voyait le petit doigt s’allonger tout à coup, pour prendre une note basse, tandis que les autres se tenaient posés, prolongeant le son.

Quelle habileté ! Quand elle jouait, Frieda jouait avec un doigt, ou bien elle essayait un accord de deux notes, elle n’allait pas au delà. Comment pouvait-on arriver à jouer pareillement bien ? Et encore, chez une dame, cela se voit quelquefois, mais chez un monsieur ! pensait-elle.

— Oh ! encore un morceau, dit-elle quand M. Lambert eut fini.

— Oui, n’est-ce pas ? encore un morceau, ajouta Émile.

M. Lambert ne parut pas y prendre garde ; subitement il se mit à chanter. Il avait une voix de ténor qui pouvait monter très haut et aussi descendre très bas ; dans le bas, à certaines notes, elle avait comme un tremblement, étant fatiguée ; mais elle s’assurait vite et en haut devenait très claire, comme on voit briller un sabre, quand il est levé en l’air. Elle mordait sur le cœur. Et M. Lambert connaissait sa voix, de sorte qu’aux bons moments, il savait la faire valoir.

Ce qu’il chantait, c’était un chant d’amour. L’amant est loin de son amante et il soupire après elle. Il lui dit : « Ah ! sans toi je ne suis rien, où es-tu ? Je souffre et je n’ai plus la force de souffrir. Je ne me plains pas, je suis triste et je t’aime. » Mais ensuite, quand même des plaintes lui échappaient, il la réclamait dans son chant. « Ah ! reviens, disait-il, je ne peux plus attendre. » Il l’appelait ainsi, et le morceau se terminait par un cri aigu, prolongé.

Frieda regardait vers le piano. Quelque chose s’éveillait en elle. On se tut. M. Lambert ne bougeait pas, et, parmi la lumière blanche des lampes, le feu d’une bûche qui allait s’éteindre battait sur le mur en longs reflets rouges.

— Merci beaucoup, monsieur Lambert.

Frieda ne remercia pas. Mais, comme il passait devant elle et qu’il s’était tourné vers elle pour s’excuser, ainsi qu’on fait, ce fut comme s’il y avait déjà un secret entre eux.

Il était tard quand M. Lambert s’en alla. Émile l’accompagna jusqu’à la porte d’entrée. Il l’ouvrait, quand un coup de vent éteignit la lampe qu’il tenait à la main. Et il remonta dans l’obscurité. Frieda l’attendait. Il lui dit :

— Eh bien, on ne peut pas se plaindre de l’avoir eu à la maison. On voit bien que c’est un Français.

Elle répondit :

— Il faut reconnaître en tout cas qu’il a une belle voix.

Il y eut de nouveau une réunion de la Lactéa dans le mois de février. Tout n’allait plus aussi bien. Des deux adresses que M. Lambert avait données, ni l’une ni l’autre n’avaient pu servir. Les premiers acheteurs n’étaient pas revenus ; c’étaient de simples curieux. On pourrait chercher ailleurs d’autres débouchés, mais il fallait de l’argent. Il n’en restait plus beaucoup. Qui est-ce qui ferait de nouvelles avances ? Cependant on ne doit pas se décourager si vite, on trouverait une solution. Et chacun faisait sa proposition.

Le petit Gottfried marchait, mais il n’était pas encore bien solide. Il avait les jambes courbes, comme il arrive souvent chez les enfants faibles. Il avançait avec difficulté, étant obligé de faire un mouvement en dehors, chaque fois qu’il faisait un pas, et son petit corps branlait sur ses hanches, pendant qu’il tendait les bras, s’accrochant aux meubles. Ou on le voyait assis, au coin du tapis, avec son mouton. C’était un mouton à belle laine blanche frisée et quand on lui pesait sur la tête, il bêlait. Sous les pattes étaient des roulettes et il avait au cou un grelot, attaché à un ruban rouge.

Un jour, madame Thurmann était en visite, seule avec Frieda. Elle lui dit :

— Est-ce que tu as revu M. Lambert ?

— Il est venu deux fois et il ne m’a pas trouvée ; la troisième, il m’a trouvée, mais tu étais là.

— C’est qu’il me parle souvent de toi.

Madame Thurmann reprit :

— Il est venu me demander quand tu étais à la maison. Je lui ai dit : « Oh ! elle sort beaucoup. » Il m’a dit : « Je sais, mais il y a un bon piano chez elle. » N’est-ce pas qu’il joue bien ?

— Je trouve surtout qu’il chante bien.

— Et ton mari ?

— Merci, dit Frieda, il est en bonne santé.

— Et ses affaires ?

— Il ne m’en parle pas beaucoup.

— M. Lambert, dit madame Thurmann, n’a pas l’air d’avoir grande confiance. Et il s’y connaît !

Elle dit cela sur le pas de la porte, et Frieda pensa, comparant cet homme avec Émile : « Il est bien plus intelligent que lui. »

Au mois de mars, un grand cirque vint s’établir en Beaulieu. Des voitures à quatre chevaux, toute la journée, passèrent dans les rues. Le lendemain, la tente fut dressée. Cette tente était ronde ; elle avait, disaient les annonces, plus de 200 mètres de tour. Ce qu’on admirait encore, c’était sa hauteur, car elle avait une forme conique ; la toile était tendue par des gros câbles durs fixés tout autour à des pieux et, sur la pointe, deux drapeaux, un suisse et un américain, claquaient ensemble dans la bise. Ce fut un événement.

Comme Hortense devait aller à la représentation le soir même, elle ouvrit sa fenêtre et appela la bonne du second :

— Vous venez ce soir ? dit-elle.

— J’espère, répondit l’autre, je tâcherai de m’arranger.

— Faites tout ce que vous pourrez, nous serons quatre.

— Si j’ai fini à temps ; à quelle heure ?

— À huit heures.

— On avancera un peu le souper.

— C’est ça, dit Hortense. À propos, vous savez, ça ne va de nouveau pas dans le ménage. Ils ont recommencé à se disputer.

— Est-ce vrai ?

— Vous comprenez, de nouveau il est arrivé des factures et le patron a dû payer. Seulement c’est pas lui qui se fâche, c’est elle.

Hortense reprit :

— Et puis il est occupé dans une fabrique et ça n’a pas l’air de marcher bien fort.

— Laissez-le se débrouiller.

— Oh ! c’est bien ce que je fais.

Elles rirent. Et la fenêtre du second se referma soudainement.

VI

Elle était sortie sans savoir où elle irait. Elle avait eu une dispute avec Émile. Elle avait besoin de marcher. À l’Avenue du Théâtre, elle prit à gauche. Au bas de la Grotte, elle prit encore à gauche. La route d’Ouchy descend, Frieda se laissait aller à la pente. Elle s’était dit : « Allons à Ouchy, puisqu’il fait beau temps. »

C’était le premier vrai soleil de l’année, un vrai soleil, car celui de l’hiver n’est qu’un peu de couleur, et il n’empêche pas le froid. Quels beaux pains tout dorés dans la boulangerie ! Sous le gros orme qui est là, deux mendiants étaient assis.

Au mois d’avril, dit l’almanach, on fait les dernières semailles d’avoine, on plante les pommes de terre, on sème l’esparcette et, en dernier lieu, la luzerne ; on herse et on roule les blés. Au mois d’avril également, on finit de tailler la vigne et on plante les échalas. Au mois d’avril, il faut rester dans son jardin, c’est là qu’il y a de l’ouvrage. On compte entre ses doigts les graines qu’il faut pour chaque trou. Déjà on arrose les premières pousses. Il faut vite repiquer les laitues et les choux. Et par les nuits de clair de lune, faire bien attention aux haricots qui ont germé.

Elle avait gardé son boa, parce qu’il l’« habillait bien » ; mais elle avait trop chaud et elle le laissa glisser sur ses épaules. Dans ce quartier aussi, on bâtissait beaucoup. À tout moment, on voyait une grande maison en train de se construire. À l’entrée d’Ouchy, par exemple, il y a toute une rue neuve. Les nouveaux magasins, comme ceux de la ville, ont de grandes glaces, des enseignes mauves et la lumière électrique. Frieda traversa la place devant l’hôtel du Château. Elle était au bord du lac.

Les loueurs avaient ôté les bâches qu’ils mettent l’hiver sur leurs bateaux ; on pouvait recommencer à se promener sur le lac. Une petite fontaine est là qui coule. Et Frieda s’en alla jusqu’au bout du débarcadère.

Il s’y trouvait quelques personnes qui viennent regarder la vue ; un tram attendait, avec un cheval de fiacre, et le fiacre, et le cocher assis sur une barrière. Elle s’y accouda un moment, se disant : « Je vais remonter, il fait trop triste ici. »

Ce n’était pas triste, mais tout était en nuances. Elle voulait dire : « C’est trop solitaire. » La pointe s’avance dans l’eau et on n’a rien d’autre que l’eau en avant de soi. Partout une teinte grise était répandue ; et sur la montagne était cette même teinte ; il n’y avait rien qu’une barre bleu sombre tout au fond, là où l’eau s’appuie contre les brouillards. Mais le ciel au-dessus était parfaitement transparent, bien lavé, avec une clarté tranquille, et un reflet en descendait, visible dans les plis de l’eau, depuis un peu de blanc et de vert, jusqu’à un bleu léger qui fuyait et revenait. Puis il se fit dans l’air un mouvement qui se communiqua à l’eau ; et on vit se former les vagues, bien régulières, comme un labourage. Et puis de nouveau elles s’aplanirent, devenant lisses, tournant en rond.

Elle pensa : « Je vais prendre le tram qui monte. » Mais il sonnait déjà, elle aurait dû courir. « Tant pis, se dit-elle, je prendrai le suivant. » La seconde station était un peu plus loin. « Je m’en vais aller jusque-là », se dit-elle de nouveau. Elle suivit les rails. Sur un mur des enfants pêchaient avec des petites lignes pas chères qu’on vend dans les bazars ; un autre était entré dans l’eau avec ses bas et ses souliers, gagnant un bateau amarré plus loin ; justement un poisson avait mordu à l’hameçon, et on le vit, pendu en l’air, qui se tordait, tout en argent, au bout du fil.

C’est alors que Frieda aperçut M. Lambert.

L’avait-il vue ? Il était encore loin, mais c’était lui, elle le reconnaissait bien. Si elle continuait, elle était sûre de le rencontrer. Là où elle était les chemins bifurquent ; l’un tourne avec le rivage ; l’autre mène au funiculaire, elle aurait pu aller par là. Elle en eut d’abord envie. C’est qu’elle sentait, sans se l’expliquer, qu’elle était à un moment bien important de sa vie ; et qu’à présent encore elle pouvait choisir, éviter cet homme ou le rencontrer, et fut indécise, mais pas bien longtemps, et poursuivit droit devant elle.

Certainement, cette fois, M. Lambert l’avait vue, car il souriait et se mit à marcher plus vite. Il avait à la main une canne à corbin d’argent. Quand il fut à quelques pas de Frieda, il ôta son chapeau et il s’avança tête nue, avec une grande politesse.

— Comment, dit-il, est-ce vous ? Je ne pensais pas avoir le plaisir de vous rencontrer.

— Moi non plus, dit Frieda, vous faites une promenade ?

Il dit :

— Il fait si beau ! on a besoin de prendre l’air. Vous venez souvent par ici ?

— Oh ! bien rarement.

— Moi, j’y viens souvent. C’est l’endroit de Lausanne que je préfère.

Ils s’étaient arrêtés pour causer. M. Lambert se recouvrit ; puis, changeant de position :

— Faisons-nous quelques pas ensemble ?

Et maintenant ils marchaient, l’un à côté de l’autre. Un loueur de bateaux leur cria de loin :

— Monsieur, madame, un joli bateau ?

— C’est un temps, dit M. Lambert, à vous en donner l’envie.

Elle ne parut pas comprendre. Alors il parla d’autre chose. Ils arrivèrent près d’un banc.

— Si nous nous asseyions ? dit-il.

Elle se laissa faire ; ils s’assirent. Un platane ouvrait sur eux ses branches qui sont tachetées. Elles avaient été taillées, elles étaient encore arides. En avant d’eux, toute la rade. Et à côté d’eux, dans le quai, était taillé un escalier. Là aussi il y avait des petits bateaux. Quelques-uns, à l’ancienne mode, sont larges, ventrus et courts, peints en blanc ou en rouge, avec des noms comme : Coquette, Favorite ou Mistigri ; et les tolets pour les rames sont deux chevilles de fer. Les autres sont minces, allongés, faits de planches étroites, en bois brun verni au copal, et ont des bancs mobiles et des avirons légers qu’on fait tourner dans la main. Mais quand une vague arrive, tous ont un même mouvement, le même balancement des hanches, qui est repris en mesure ; on entend de temps en temps l’eau claquer contre les pierres.

— … Oh ! oui, dit-elle.

Ce qu’il disait, ce qu’elle répondait, ils n’y pensaient ni l’un ni l’autre. Ils disaient des choses comme on en dit tous les jours ; seulement, en même temps, sa voix à lui avait un autre son ; et elle, elle avait une autre manière de tenir ses mains, une autre manière de bouger la tête. Avec sa canne, il faisait un dessin dans le gravier ; il se penchait en avant, les coudes sur les genoux. Il dit :

— … On y est admirablement. C’est un hôtel très propre, très bien tenu ; si je les ai quittés, c’est que j’y ai été forcé. Un hôtel, c’est toujours un hôtel. Là où je suis, aux Terreaux, j’ai deux chambres. On les a rangées comme je désirais.

Elle dit :

— Vous êtes ici encore pour longtemps ?

— Oh ! je peux partir quand je veux, mais je me trouve bien ici, le climat me convient.

— Est-ce qu’il ne fait pas plus froid ici qu’à Paris ?

— Un peu, dit-il, il n’y a pourtant pas une grande différence ; deux ou trois degrés, peut-être l’hiver…

Et il s’arrêta brusquement. Il s’était redressé ; il se rapprocha d’elle ; et, changeant encore de voix, se faisant une voix plus douce et plus basse :

— Vous n’avez pas l’air heureuse, aujourd’hui, dit-il.

Elle regardait vaguement devant elle. À sa gauche, dans l’air déjà plein d’une poudre de soleil, les coteaux de Lavaux transparaissaient en jaune, avec des traînées blanches qui sont des routes ou des murs. De ce côté venait une grande voile de barque à pierres ; et partout il y en avait d’autres, plus petites, qui étaient posées, et ne bougeaient pas.

— Dites-moi ce que vous avez.

— Je n’ai rien.

— Si ! vous me cachez quelque chose.

Il reprit :

— Vous savez bien que je suis votre ami. Vous pouvez tout me dire, à moi.

— On a souvent, dit-elle, des petits ennuis dans la vie.

— Est-ce tout ?

— Les choses ne vont pas toujours comme on voudrait.

— C’est vrai, dit-il, je vous assure que je vous plains, vous devez quelquefois vous ennuyer ici, c’est une si petite ville…

Tout à coup, elle dit :

— Oh ! si ce n’était que la ville !

— Et puis peut-être que vous ne trouvez pas non plus, dans votre intérieur…

— Si vous connaissiez mon mari !

— Je le connais, dit-il.

— Non, dit-elle, vous ne le connaissez pas ; il est trop bête. J’en ai assez.

— Il n’est pas très intelligent, mais vous exagérez peut-être.

Il parlait ainsi par habileté. Un bateau à vapeur s’avançait à ce moment. Comme il se présentait de face, il était tout en largeur, avec ses deux grosses roues, une de chaque côté et entre elles la cheminée, qui fumait une fumée noire. Il vira de bord peu à peu ; on distinguait, dans sa cage vitrée, le pilote debout manœuvrant le gouvernail ; puis on put lire le nom écrit en lettres d’or sur le tambour : « Helvétie ». Et les roues battirent plus lentement, frappant à coups plus espacés dans l’épaisse mousse blanche qui se gonfle et qui s’étale. Tandis qu’en arrière, dans l’eau incertaine, la route qu’il a suivie est pour un temps encore tracée, s’élargissant et s’effaçant.

— Attention à la vague, dit M. Lambert.

Elle venait en effet, surplombant dans le haut, avec une crête frisée, roulant sur elle-même ; passa, se recourbant sous un premier bateau, qui fut soulevé tout entier, se redressa, et parut s’élancer ; et alors tout le long du quai jaillit tout à coup une écume avec un bruit clair de verre brisé.

— Ça y est ! dit M. Lambert.

Au-dessus de l’embarcadère, c’est-à-dire vers le couchant, ils voyaient le ciel devenu tout blanc, parce que le soleil baissait. Ils s’étaient remis à parler. Et il avait lu beaucoup de livres d’amour, il avait aussi connu d’autres femmes ; c’est pourquoi il savait par cœur les phrases qu’il avait à dire ; il savait qu’à chacune il serait un peu plus près d’elle ; à chacune il faisait un pas et il mesurait le chemin.

— Ah ! dit-il, il y en a tant d’autres comme vous dans le monde. Pourtant qu’est-ce qu’on peut mettre au-dessus du bonheur ? Et si on ne l’a pas trouvé qu’est-ce qui vous reste ?

Elle lui dit :

— Moi, j’ai fait ce que j’ai pu.

— Je sais bien, dit-il… Et si on ne l’a pas trouvé, est-ce encore la peine de vivre ? Et vous surtout, dit-il, je voudrais tant vous voir heureuse.

Comme elle se taisait :

— On n’a pas rencontré celui qu’on attendait, et, si un jour on le rencontre, on se dit qu’il est trop tard. Mais vous, vous êtes jeune ; une vie peut se refaire. C’est un devoir de la refaire. Pourquoi s’oublier ?

Il répéta :

— Pourquoi s’oublier ?

Elle se disait qu’il avait raison ; n’était-elle pas ainsi excusée d’avance ? Elle avait des droits, c’est ce qu’elle voyait et c’est ce qu’il lui faisait voir.

— Dès que je vous ai vue, dit-il, je vous ai devinée.

Des gens passaient, parlant des langues étrangères ; ils n’y prenaient plus garde.

Il pencha la tête vers elle. Il eut comme un soupir, il dit :

— J’aime vos cheveux.

Et elle sentait à présent son épaule à lui toucher son épaule.

— Dites donc ! dit-elle en riant.

Mais elle ne se défendit pas. Elle ne le regardait pas non plus. Elle regardait devant elle, l’eau, le ciel, la montagne qui se découvrait peu à peu. Elle regardait, le bateau était toujours au bout du débarcadère, mais les passagers avaient débarqué. Et on les avait vus sortir, et passer l’un après l’autre, petits points noirs sous la pente du ciel, avec l’alignement des arbres bien découpés sur l’horizon, des arbres encore sans feuilles ; là étaient la douane et un kiosque à journaux, et ses yeux étaient là aussi pendant que la voix parlait tout contre elle.

— J’aime également vos yeux, disait-il. Mais je ne peux pas vous dire ce que j’aime ; j’aime tout. Quand vous riez, il y a des dents blanches, elles sont jolies, vos dents.

Elle dit :

— C’est pour mordre.

— Mordez seulement, je dirai merci.

— Vous savez, continua-t-elle, c’est que je suis méchante.

— Vous ne me faites pas peur… Frieda ! dit-il.

— Est-ce que vous m’obéirez ? Je veux qu’on m’obéisse.

— Frieda ! reprit-il.

— J’aime les toilettes, les jolies robes, l’argent ; lui, c’est un avare, il le garde, son argent. Si je désirais quelque chose, est-ce que vous me le donneriez ?

— Frieda !… dit-il encore.

Et il lui prit la main. C’était le 13 avril. Elle lui abandonna sa main. Cela pesait bien peu de chose, il la posa sur ses genoux.

Le soir était presque venu. Il y a partout dans l’air quelque chose qui s’allonge ; et là-haut les couleurs changèrent, puis elles changèrent aussi sur le lac ; on aurait dit des fleurs jetées.

Il tenait cette main, la serrant dans la sienne, ils ne parlèrent plus. Puis doucement, avec le pouce, il lui déboutonna son gant. Elle sentit son doigt glisser sur son poignet là où la peau est comme une soie fine ; et cette caresse l’amollissait toute.

Il dit.

— Quelle peau douce vous avez !

Elle ferma les yeux ; il se passa du temps ; elle l’entendit qui reprenait :

— Nous ferons de la musique ensemble. On peut se mettre deux sur un tabouret de piano.

Puis il se mit à lui dire encore d’autres choses, des choses qui venaient toujours plus bas à son oreille ; ce n’étaient presque plus des mots, mais une haleine tiède qui remuait dans ses cheveux. Il disait :

— Appelez-moi André.

Les petits bateaux rentraient les uns après les autres. Le rameur cessait de ramer, la quille glissait toute seule ; le rameur sautait le premier et tendait la main aux dames, on apercevait sur les bancs les petits coussins rouges qu’on met pour que ce soit moins dur ; et les rames qu’on reposait faisaient un coup sec sur le bois.

Tout semblait bien arrangé pour une agréable vie ; tout disait : « Voyons, réjouissez-vous ! » ; et l’eau dit : « Je vais, je me laisse aller, je suis apportée, emportée » ; et la fumée qui passe dit : « Regardez, le vent me pousse » ; et on sent à ces moments-là que les volontés de l’homme sont en dehors de la nature, parce qu’elle cède, et lui il ne veut pas toujours céder ; et c’est pourquoi il souffre et a grand mal et dure vie.

Ils s’étaient donc levés ; elle était engourdie ; ils s’en allèrent le long du quai. Il y a tout le long des parterres de gazon, où l’été on plante des fleurs ; on y plante des palmiers, mis en pleine terre, et des massifs d’arbustes rares. Quelques personnes, par-ci par-là, étaient encore assises sur les bancs, une ou deux bonnes d’enfants, deux amoureux, un vieux monsieur paralysé avec sa petite voiture ; et, à mesure qu’on s’avançait, le lac qui se dégage augmente en étendue. Il apparaît alors sans détails ; seule, la tour Haldimand occupe une place à gauche. À cause du repos de l’air, l’eau était toute retombée ; à peine si on voyait dessus encore quelques petits plis comme sur du papier de soie froissé.

Comme l’air redevenait frais, Frieda rattacha son boa. Ils marchaient plus rapidement. Quelle heure est-ce qu’il pouvait être ? Bientôt sept heures sûrement ; c’est l’heure où le soleil se couche. Et s’ils s’étaient retournés, ils l’auraient vu derrière eux tout en bas sur la montagne. Ils ne se retournèrent pas. Ils allaient devoir se quitter.

— À quand ? dit M. Lambert.

Car ils en étaient venus aux questions précises.

— Voulez-vous que ce soit la semaine prochaine ? Jeudi par exemple ?

Elle répondit :

— Je ne peux pas vous dire encore exactement.

— Oh ! pourquoi ?

— Peut-être que je ne pourrai pas.

Il dit :

— Je vous attendrai quand même. Venez. Vous viendrez ?

Elle ne dit ni oui, ni non.

— C’est au numéro trente, une des dernières maisons. En bas il y a une boucherie, c’est au second étage ; il y a « Pension-Famille » sur la porte, vous demanderez après moi.

Une automobile filait sur la route ; le conducteur était encore tout emmitouflé dans sa fourrure, et de derrière la machine, sortait un jet de fumée bleue.

— J’écouterai, on sonnera ; je vous entendrai dire : « M. Lambert est-il chez lui ? » On dira : « Oui, madame. » Moi, je serai derrière la porte.

— C’est la maison, dit-elle, qui est en face de l’église ?

— Une maison blanche, une maison neuve. Les chambres ne sont pas grandes. On y sera bien quand même.

À ce moment, sept heures sonnèrent.

— Eh bien, dit Frieda, suis-je assez en retard ?

— À jeudi, dit M. Lambert.

Et il garda longuement sa main dans la sienne.

Il la regardait s’en aller, avec cette démarche décidée qu’elle avait, grande, un peu forte, comme elle était ; le soleil éclairait encore ; le drap bleu de sa robe avait un joli reflet, à chacun de ses pas le dessin de sa jambe se marquait sous l’étoffe. Il pensa : « C’est tout à fait ce qu’il me faut. »

Frieda remonta par le Denantou. Le chemin, plein d’ombre l’été, est un petit chemin qui va sous les vieux arbres ; il y a là des parcs et des prés d’herbe bien fauchée ; dans l’un coule un ruisseau, et l’eau sonne au creux des mares. C’est ce son qui vient de loin ; et il croît quand on s’approche et décroît quand on s’éloigne. Puis, à un tournant, on ne l’entend plus. Seulement on voit derrière les grilles, à travers les barreaux de bois, un vieux jardinier qui ratisse les allées ou une dame qui a été faire le tour de son jardin et qui rentre, poussant la porte ; une voix appelle, une cloche tinte.

Et Frieda se disait : « C’est un homme riche, c’est un homme indépendant. » Elle se disait : « Tant pis pour Émile, c’est lui qui l’a voulu. »

Le lundi vint, le mardi, le mercredi ; elle resta chez elle. Elle avait fait sortir le linge des armoires et l’examinait pièce à pièce. Ce linge était bien en désordre : troué, déchiré, décousu ou taché, mal plié ; des nappes manquaient ; elle tria, elle refit les piles, elle mit de côté ce qui était usé ; puis elle donna des ordres à Hortense, à savoir que dorénavant, à chaque lessive, le linge rendu serait visité et compté, et qu’aussi on la préviendrait si le compte n’y était pas. Hortense disait :

— Oui, madame… Oui, madame.

Le lendemain, au courrier de quatre heures (c’était l’heure où Émile était toujours absent), Frieda trouva une lettre. Elle l’ouvrit. Et elle lut : « Je vous ai attendue toute l’après-midi ? Qu’est-ce qui est arrivé ? Seriez-vous malade ? Rassurez-moi vite. J’avais acheté des roses pour vous, à présent elles sont fanées. Mais j’en aurai d’autres, lundi… André. »

Le lundi, de nouveau, elle resta chez elle.

Et le lendemain, au même courrier, il y eut encore une lettre : « Je ne sais plus que penser. Si vous ne venez pas, j’irai vous chercher. Vous êtes entrée dans ma vie et maintenant c’est pour toujours. Souvenez-vous de vos promesses, souvenez-vous de l’autre soir. Ou bien serait-il arrivé quelque chose ? De toute manière, rassurez-moi vite. Demain, n’est-ce pas ? Celui qui est toujours avec vous dans ses pensées. » Elle s’assit devant sa glace ; Émile venait de partir. On avait eu pour le dîner des côtelettes de mouton et des pommes de terre frites. Le notaire avait l’air triste ; il n’avait rien dit et elle non plus. Après le repas, on avait ouvert la fenêtre, pour laisser le soleil entrer. Et le soleil était entré, avec la bonne odeur des pierres un peu chaudes. Une première mouche essayait de voler, prise dans les rideaux. Le petit toussait un peu.

Elle s’assit devant sa glace. Elle avait acheté un flacon de parfum, de la poudre de riz, et une voilette à pois blanche. La voilette était encore enveloppée dans son papier ; elle défit le papier, elle essaya la voilette, puis elle essaya les gants. Les ayant essayés, elle ôta son chapeau, qu’elle avait mis d’avance, et elle se peigna. Comme ses cheveux étaient longs et souples, sous les dents du peigne ! Ils avaient presque la même nuance que le soleil sur le parquet. Elle pensa : « Comment faut-il que je me coiffe ? » Alors elle alla chercher son journal de mode.

Il y avait dedans toute une page de modèles ; coiffures de bal, coiffures de ville, nouvelles coiffures : les unes étaient basses, couvrant les oreilles ou cachant le front ; d’autres au contraire étaient élevées, mises au sommet de la tête ; les unes lisses à bandeaux, d’autres frisées et d’autres à ondulations. Elle avait défait ses tresses ; elle sépara simplement ses beaux cheveux par une raie ; puis elle les tordit en une masse molle et s’examina dans la glace. « Comme il sera étonné de me voir ainsi ! » pensait-elle.

Elle était bien jolie ainsi, encore plus jolie qu’avant. Ayant pris sa houppe, elle se poudra le cou et les joues. Cela fit un petit nuage. Le parfum était de l’ambre ; elle en versa dans son mouchoir ; et, mouillant le bout de son doigt, elle se lissa les sourcils.

« Quelle robe est-ce que je m’en vais mettre ? Il fait chaud aujourd’hui, je mettrai celle de printemps. » Et puis elle se dit : « C’est qu’elle est de l’année passée… Seulement je n’en ai point d’autre. Tant pis, il ne la connaît pas. »

Enfin elle était prête, elle appela Hortense :

— Je sors, dit-elle encore. Je serai rentrée pour le souper.

La porte s’était refermée. Et un petit moment après, on entendit Hortense qui disait à sa fenêtre :

— Dites donc, elle a changé de coiffure !

VII

Il y eut encore au commencement du mois une réunion de la Lactéa.

Les affaires, décidément, ne marchaient pas. Quand une entreprise doit réussir, même si elle traverse un temps de lourdeur, on sent qu’elle prend peu à peu, on a de la confiance. C’est comme pour lancer un cerf-volant ; il peut retomber deux ou trois fois ; s’il est bien construit, il finit toujours par s’envoler ; on n’a besoin que de persévérance.

Avec la Lactéa, les choses n’allaient pas ainsi. On ne voyait pas de progrès, on voyait plutôt un recul. Les sociétaires allaient les uns chez les autres ; on avait des conciliabules. Les reproches sortent tout seuls. On dit : « C’est la faute de celui-ci. » Ou : « C’est la faute de celui-là. » On dit : « Ah ! si j’avais prévu… » Parce que c’est dans le malheur que l’homme devient le pire.

En outre, pour Émile, sa seconde année de bureau avait été encore moins bonne que la précédente. Il ne « perçait » pas, loin de là. À chaque calcul qu’il recommençait, le total des recettes avait diminué, celui des dépenses augmentait. Mais il n’avait plus la force de se plaindre. Il aurait voulu pardonner tout à Frieda ; et alors aller vers elle et lui dire : « Aide-moi, je suis malheureux, j’ai besoin de ton secours. » Car la femme est mise à côté de l’homme ; c’est pour qu’il l’ait là, quand il se retourne et qu’elle lui dise : « En quoi puis-je t’être utile ? Car je n’ai pas d’autre idée, ni d’autre désir que ton bien. »

Seulement Frieda semblait se désintéresser du notaire toujours davantage ; et plus il avait besoin d’elle, plus il était éloigné d’elle. S’il rentrait, elle tournait vers lui ses yeux qui étaient froids et vides ; s’il lui demandait quelque chose, elle lui répondait par un mot, rien de plus. Il était devenu pour elle ce qu’est un meuble dans une chambre, c’est une chose qui est là tous les jours et on s’en sert.

Quelque chose s’était passé. Elle n’était plus seulement indifférente, elle devenait étrangère. Elle n’avait plus seulement l’air ennuyée, comme avant, elle avait encore l’air distraite. Certaines fois, elle se mettait à réfléchir un grand moment, sans rien voir, ni rien entendre ; d’autres fois elle était très gaie, se mettant à rire pour rien. Et on ne savait jamais ce qu’elle allait faire ; il n’y avait aucune suite dans ses idées.

Ulysse vint un jour. Elle ne parut plus le connaître. Elle fut avec lui comme on est avec quelqu’un qu’on rencontre par hasard. Et Ulysse partit fâché. Elle donna deux de ses robes à Hortense. Comme on craignait que le petit n’eût la coqueluche, on avait appelé le docteur.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda Émile.

— Qui ça ?

— Le docteur.

Elle ne s’en souvenait plus.

Il y eut une séance de la Lactéa.

Émile recevait beaucoup de lettres, il devait y répondre ; il n’avait plus un instant à lui.

Un soir, il rencontra René Baud. Il était joli et bien habillé ; il avait un panama et un pantalon de flanelle ; sa moustache avait poussé. Et Émile, sortant de ses ennuis d’argent, se rappela soudain les paroles de Frieda. Des soupçons lui venaient. Mais il avait beau surveiller sa femme, il n’arrivait pas à rien découvrir de suspect.

C’est qu’elle était naturellement habile à cacher ce qu’il faut cacher. Elle n’était pas comme sont les timides que la peur rend tremblants, qui hésitent et par là se rendent suspects. Elle savait toujours ce qu’elle avait à faire et comment elle allait le faire. Elle allait hardiment devant elle, la tête droite.

À l’heure du souper, elle n’était presque plus jamais là.

Et si Émile lui disait :

— Qu’as-tu fait, que tu es restée si longtemps en route ?

Elle prenait sa voix méchante pour répondre et disait :

— J’ai été occupée.

Rien de plus. Émile n’osait pas la questionner davantage. Une fois seulement il dit :

— On ne voit plus M. Lambert ?

— Il est probablement en voyage, dit Frieda.

Le jour suivant, aux Terreaux, ils rirent ensemble de cette réponse.

— Eh bien, disait M. Lambert, tu as un mari commode, tu ne peux pas te plaindre, il se laisse faire.

Puis il dit :

— Quand partons-nous ?

— Mon petit, tu sais, je t’ai déjà prévenu, il n’y faut pas penser pour le moment. Tu vois bien qu’on fait comme on veut. On ne serait pas mieux ailleurs.

— Quel joli voyage ce serait !

— Une autre fois, on verra.

Des roses trempaient dans le vase, car la saison venait, et c’est le mois de mai. De temps en temps Frieda croquait un fondant ou prenait dans une boîte un bonbon aux fruits qu’elle suçait du bout des lèvres ; et elle disait :

— C’est ceux à l’orange que j’aime le mieux.

Il y eut de nouveau une séance de la Lactéa. Les marchandises rentraient non vendues. Décidément, on n’avait plus d’espoir.

Alors commença un temps pour Émile où il vécut comme quand on a la fièvre. Il y a des moments où on ne sait plus où on est ; les pensées qu’on a ne viennent pas de nous, mais du dehors, on a dans l’esprit comme des fumées ; et entre elles des choses passent, qui ne sont plus que des lambeaux de choses ; on voudrait les arrêter au passage, mais elles sont déjà loin. Puis les yeux se rouvrent et on se dit : « C’est moi qui suis là » ; on a juste le temps de se reconnaître ; on est de nouveau emporté.

Il vécut comme dans la fièvre, avec l’inconnu devant lui et autour de lui ; et on se dit aussi : « Mais je rêve. » Cependant, non, on ne rêve pas. Il ne savait plus ce qui arrivait. Son corps mécanique vivait d’un côté, lui vivait de l’autre. Le petit pleurait et il essayait de le consoler, et en même temps, dans sa tête, il se répétait un chiffre : 30.000 francs, et ce chiffre dans sa tête restait écrit en grandes lettres. Puis il était chassé par autre chose qui venait, un nom, un souvenir, un bruit autour de lui, une chose aperçue ; c’était Hortense qui souriait en le voyant ouvrir la porte.

Ce jour-là, Ulysse attendait son frère dans la petite pièce qui précédait le bureau. Il entendait causer à travers le mur, mais sans bien comprendre ce qui se disait. Quelquefois les voix devenaient plus basses, quelquefois elles s’élevaient ; l’une était plus claire et l’autre un peu rauque : il reconnaissait celle de son frère ; quelquefois aussi une voix lisait ou du moins c’est ce qu’il semblait, parce qu’elle était alors sans nuances et plus rapide ; ou enfin, quelquefois un mot, une phrase sautait jusqu’à lui.

— … Absolument.

— Remarquez bien…

— Il faut prendre des mesures.

— Quelles mesures ?

À ce moment, il y eut un silence ; il y en a de toute sorte ; celui-là dura, c’était quelque chose de froid et de lourd. « Qu’est-ce qui se passe ? pensa Ulysse, je tombe mal. » Il ajouta : « Ma foi ! puisque je suis venu !… » car il s’était promis de ne pas revenir, ayant été blessé par la conduite de Frieda. Pourtant il revenait, mais c’est qu’il y était forcé.

— Nous nous réunirons d’ici-là, dit une voix.

Et on vit sortir, avec Émile, M. Suchet.

Ulysse pensa tout de suite : « Ils n’ont pas l’air gais. » Puis voyant son frère qui se retournait, il fut encore plus surpris.

Émile ne l’avait pas vu.

— Émile, dit-il.

Le notaire eut un tressaillement.

— Tiens, c’est toi.

— J’ai deux mots à te dire ; seulement, si je te dérange, je repasserai.

— Entre quand même un moment, dit Émile.

Et ils se trouvèrent ensemble, les deux frères, encore une fois, l’un sur une chaise, l’autre devant son secrétaire. Il était couvert de papiers timbrés, et parmi ces feuilles, il y avait un plan déplié tout grand. Émile le replia. Puis il prit les feuilles et les retourna. Après quoi, il dit à Ulysse :

— Eh bien, je t’écoute.

— Voilà, dit Ulysse… Premièrement, j’aurais mieux fait de revenir demain, je vois bien que tu as à faire… Mais puisque je suis là, allons-y. Eh bien quoi ? j’ai eu des malheurs.

Émile pensait à autre chose, avec un regard inquiet et un front tout plein de rides.

— Je ne sais pas si ça t’intéresse, j’ai eu des malheurs, quoi !… Il y a eu que j’ai été sans ouvrage et il faut quand même manger, n’est-ce pas ? Et on a sa pension à payer quand même… Et puis, j’ai des dettes et ils veulent que je les paie tout de suite, ils disent qu’ils me poursuivront… Et alors je me suis dit : « Émile à bon cœur… »

Il s’arrêta, regarda son frère ; puis il dit :

— Pourrais-tu me prêter deux cents francs ?

— Je ne peux pas, dit Émile.

— Eh bien, alors, rien que cent francs.

— Je voudrais bien, je ne peux pas.

Ulysse eut envie de partir tout de suite, car sa fierté lui disait : « Va-t’en immédiatement. » Mais regardant encore son frère, il sentit entrer en lui une espèce de pitié.

Et c’est pourquoi il reprit :

— Qu’est-ce que c’est que cent francs pour toi ? Et pour moi, ça me sauverait.

Émile se tut.

— Et écoute encore ça. À supposer que ce soit toi qui aies besoin de ces cent francs, et que tu viennes me les demander à moi, et que je les aie, moi je te dirais : « Tant que tu voudras. » Je les aurais, je te les donnerais. Un petit billet bleu… Allons, dit-il, on a beau ne pas se ressembler, on est des frères quand même. Allons, sois bon garçon, pour une fois que je te demande…

Mais Émile fit un geste brusque avec la main.

— C’est inutile, dit-il.

Et en vérité il ne pouvait pas prêter de l’argent, il n’en avait plus. Seulement l’autre s’était levé tout pâle à cause de ce geste et de ce refus dur ; il avait mis la main sur la poignée de la porte ; il était sorti, c’était pour toujours.

Sept jours après, Paltani faisait faillite.

Au 30 juin, à la réunion de la Lactéa, il fut décidé qu’on allait suspendre la fabrication.

VIII

Il était ruiné, c’est tout ce qu’il aperçut d’abord. Et il voulut s’asseoir et se mettre au travail, mais il ne put pas. Il regarda l’heure à sa montre, il dut la regarder deux fois. La petite aiguille était sur cinq heures. Il prit son chapeau.

Le temps était couvert, quoiqu’il fît chaud ; ou plutôt il faisait lourd, comme on dit, et c’est signe d’orage. Pourtant il y avait beaucoup de monde dans les rues. Des femmes se dépêchaient, craignant la pluie. D’autres allaient sans se presser ; elles se disaient peut-être : « Ce ne sera rien. »

Comme elles sont heureuses ces femmes ! Elles vont chez la marchande de beurre et demandent : « Voulez-vous me donner une demi-livre de beurre, s’il vous plaît ? » Elles la mettent dans leur panier et s’en retournent, à petits pas.

Lui, marchait vite. Il arriva à Saint-François juste au moment où le tramway partait et monta derrière, sur la plate-forme. On sonna. La voiture jaune se mit à rouler. Quand on a dépassé la Banque Cantonale on peut encore apercevoir un tout petit morceau de lac, avec les montagnes au-dessus. Puis on descend entre les arbres.

Tout près d’Émile, dans la voiture, était une grosse dame ; elle avait des lunettes bleues, un peu de moustache, des lèvres qui avançaient, des taches rouges sur les joues et, sur sa capote, une houppe noire. Plus loin, il y avait un monsieur qui lisait son journal. Comme il avait posé à côté de lui une sacoche de cuir, Émile pensa qu’il était médecin. Car il voyait tout à présent avec netteté, même plus nettement qu’avant. Et après le médecin, venait une petite fille, avec de longs cheveux bouclés, une jupe courte, des bas jaunes. Sa mère l’accompagnait. Vis-à-vis, un collégien cherchait un livre dans sa serviette ; c’étaient enfin deux grandes jeunes filles, qui avaient aussi des serviettes. L’une se montrait de dos, mais l’autre de face, et celle-ci avait un joli menton pointu, de jolies lèvres bien recourbées, une collerette blanche sur sa robe en toile rouge…

Émile se dit : « Elle m’a joué la comédie ! »

Il se retourna. On avait fait du chemin et le tramway remontait l’autre pente de l’avenue, si bien qu’on l’avait derrière soi sur une assez grande étendue. Déjà la verdure des marronniers avait un peu noirci ; aperçue ainsi de loin, elle était comme un bourrelet de chaque côté de la route blanche. La route, elle, fuyait, allant s’appointissant. Et au bout, dans le haut, juste dans l’échancrure, était l’église Saint-François, qui semblait s’élever dans l’air, avec un mouvement lent comme celui des nuages.

Il se dit de nouveau : « Elle a joué la comédie ! » Il voyait nettement en lui, comme il voyait nettement hors de lui. La fièvre, le doute et tout ce brouillard, tout cela s’envolait de lui et il voyait ceci : qu’il était ruiné, et il voyait encore autre chose, car il se répétait : « Elle a joué la comédie ! »

Elle ne l’avait jamais aimé ; ce n’était pas lui qu’elle avait aimé, c’était son argent à lui qu’elle avait aimé. Et lui est-ce qu’il l’avait aimée ?

« Non », se disait-il. Mais il avait eu le désir d’elle. Est-ce que ce n’est pas de l’amour ? Et il sentait contre elle cette haine qui est encore de l’amour. « Elle a été coquette, elle a été vaniteuse, elle a été dépensière, elle a été négligente, elle a été mauvaise mère, elle a été mauvaise épouse. » Tous ces reproches se levaient à la fois. Ainsi les ruches se réveillent après le sommeil de l’hiver.

Et dire qu’il avait vécu trois ans de cette façon ! Il ne pouvait pas le comprendre. Ces trois années étaient comme un petit moment. Il les voyait toutes les trois, mises devant lui, rassemblées, les envisageant d’un coup d’œil. Et il se voyait, lui aussi, toujours plus triste, toujours plus lourd, toujours plus empêché de vivre, glissant chaque jour un peu plus, tombant enfin ; et il se dit : « C’est sa faute. » Alors seulement il comprit pourquoi il était rentré si rapidement. Le tramway s’arrêta, il était arrivé. Il demanda à Hortense :

— Madame est-elle là ?

Par hasard elle était là.

— Voulez-vous lui dire de venir au salon ?

Le sentiment de Frieda fut de la curiosité. Pourquoi n’était-il pas allé vers elle, dans sa chambre ? Pourquoi ne faisait-il pas comme il aurait fait d’habitude ? Qu’est-ce qui s’était passé ? Elle se préparait à sortir. Sans se presser, elle agrafa sa robe et elle pensait : « Il peut bien attendre. »

Il était au salon. Elle entra, elle dit :

— Qu’est-ce que tu veux ?

Mais ce qu’elle vit l’effraya un peu. Émile semblait avoir soixante ans. À cause du travail qui s’était fait en lui, un gros pli s’était creusé entre ces sourcils, ses yeux s’étaient enfoncés, son dos s’était voûté ; il avait le teint jaune, les cheveux en désordre ; sa cravate était dénouée.

Elle dit :

— Qu’est-ce que tu as ?

Il répondit :

— J’ai que je voudrais te parler.

Elle pensa qu’il savait tout. Il avait sans doute reçu une lettre, on envoie assez souvent de ces lettres anonymes.

Mais il reprit et ce fut comme un cri :

— Je n’en peux plus…

Il répéta :

— Je n’en peux plus.

— Quoi ? dit-elle.

Il s’était ressaisi, il dit :

— Non, non, tu sais, je souffre trop, je n’ai pas assez de force ; je m’use vite ; j’ai essayé, à présent il faudra que ça change.

— Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? dit-elle.

Il allait et venait à travers la chambre, depuis la porte jusqu’à la fenêtre, la tête penchée en avant, les mains croisées derrière le dos, et de temps en temps il avait un mouvement d’épaules, un mouvement nerveux ; ou bien il s’arrêtait et regardait Frieda.

— Tu comprends, j’ai eu beaucoup de patience, j’ai été bon avec toi, tu as fait ce que tu as voulu, et pendant ce temps j’ai travaillé, je n’ai pas arrêté de travailler, et où est-ce que j’en suis, à présent ?…

Sa voix s’était mise à trembler, quoiqu’il fît un effort pour se contenir. En effet, à présent, où est-ce qu’il en était ? Un gros vent se levait et chassait la poussière. Dehors, parmi les prés, on la voyait venir, se dressant au-dessus des arbres, entre les maisons, le long du chemin, pareille à de grands chevaux blancs, à de grands chevaux blancs cabrés.

Où est-ce qu’il en était, à présent ? Il y a un poids pour les épaules, il ne peut être dépassé. Il fit donc un effort et puis sa voix se raffermit.

— Écoute, dit-il, je t’ai déjà avertie plusieurs fois, tu n’as pas voulu me croire, tu as ta tête, je sais bien… Et maintenant, premièrement, on va quitter l’appartement.

Elle crut qu’il devenait fou. À la vérité, il avait l’air d’un homme qui n’a plus sa raison ; et il ne se ressemblait plus, étant auparavant doux, patient, craintif et faible. Elle lui dit :

— Pourquoi veux-tu le quitter ?

Il dit :

— Parce qu’il le faut.

— Moi j’y reste, je m’y trouve bien.

— Et si je veux ?

— Et si je ne veux pas ?

Elle alla fermer la fenêtre ; puis, l’ayant fermée, elle se rassit. Elle dit :

— Je vois bien, tu cherches une scène. Qu’est-ce qui te prend ? tu es devenu enragé ? Il ne faut pas au moins que les autres entendent.

— Je ne cherche pas une scène, je veux seulement que tu m’obéisses, parce que j’ai le droit de te demander que tu m’obéisses.

— Oh ! dit-elle, qu’est-ce que c’est que ça ? Est-ce moi qui t’ai cherché ? est-ce moi qui t’ai voulu ? Il me semble que tu as la mémoire bien courte. Il y en a un qui est venu une nuit jusque dans ma chambre, peut-être que tu ne te le rappelles pas. Il y en a un qui est venu et qui m’a prise… Il avait les mains qui allaient comme ça…

(Elle fit le geste.)

… Il avait les yeux qui lui sortaient de la tête, il ne savait plus ce qu’il disait. Tu ne te rappelles pas ? moi je me rappelle. Et aujourd’hui on vient vous dire comme à un chien : « Allons, arrive… fais ci, fais ça… » Je réponds : « Va te promener. »

Ce qu’elle disait était vrai, malheureusement, c’était vrai. Mais elle, comment s’était-elle conduite ?

— Est-ce moi qui dépense, dit-il, est-ce moi qui me promène toute la journée ? est-ce moi qui me fais faire des belles robes ? Et pendant ce temps, qu’est-ce qu’il est devenu, le petit ?

Elle répondit :

— Ne t’inquiète pas du petit ; si tu en as assez, dis-le. Il y en a d’autres que toi ; ce n’est pas difficile de trouver mieux.

Cela fut dit, et elle en surveilla l’effet, le coup avait porté. Il balbutia quelque chose ; et puis, espérant encore la toucher :

— Tu ne sais pas tout, dit-il, tu ne comprends pas.

De nouveau sa voix trembla ; en même temps, il passa la main sur son front, il respirait péniblement :

— Si tu savais tout, tu ne parlerais pas ainsi.

Il reprit haleine et il dit :

— Je n’ai plus rien.

Il dit de nouveau :

— Ça ne peut plus durer, la vie que je mène, je le voudrais que ça ne serait plus possible. Est-ce que tu ne peux pas comprendre ? Je n’ai plus rien. Je n’ai plus rien.

Alors il lui raconta tout. De temps en temps, un mot lui manquait ou il s’embrouillait dans ses phrases ; il avait le souffle court, il ne cessait pas de marcher, ses mains s’agitaient derrière son dos. Elle le laissa parler. Quand il eut fini, elle dit :

— Naturellement !

Elle s’était levée, elle alla ouvrir le piano. Et puis, avec un doigt, tapant tantôt sur les blanches, tantôt sur les noires, elle commença à jouer : do, ré, ré bémol…, la… si. Ensuite, en descendant : si, la, sol, la dièze… elle essaya de plaquer un accord, il était faux.

Émile voulut parler ; il ouvrit la bouche, il resta muet.

Elle continuait sans paraître le voir : Do, ré, mi, do, ré : « J’ai du bon tabac dans ma tabatière. »

— Il est faux, ce piano, disait-elle, il faudra le faire accorder.

Puis elle ajouta, comme se parlant à elle-même :

— Ça devait finir comme ça, ça ne m’étonne pas, quand on commence si bien, on finit encore mieux, et comme il vient vous dire ça ! « Je n’ai plus rien. » (Elle l’imitait.) « Je n’ai plus rien. Ça ne peut plus durer. » En quoi est-ce qu’il est fait, cet homme, il est en chiffons, ce qu’il est mou ! mon Dieu. Il ne bouge pas, il se laisse faire, et après il vient pleurnicher. Est-ce un homme ? ma foi non !

Il se taisait ; il avait comme une main lourde qui lui pesait sur les épaules, une aridité au gosier, un bourdonnement aux oreilles. Mais elle, plus elle parlait et plus le dépit l’emportait ; elle était humiliée, il lui semblait qu’il la volait.

— Ah ! mon Dieu, j’en ai assez de lui, depuis trois ans que ça dure, trois ans ! avec celui-là et l’avoir ici tous les jours, l’avoir tout le temps dans les jambes. Il n’est pas drôle à regarder, allez seulement. Ah ! je suis bien de son avis, il faudra que ça finisse.

Il fit deux pas vers elle et lui dit :

— Tais-toi !

Elle éclata de rire.

— Il me dit : tais-toi, à présent. Il veut faire ses petites affaires à lui tout seul. Ensuite je devrais lui dire : « Viens vers moi que je te console, c’est bien joli ce que tu as fait, mon mignon ! »

— Tu entends, je te défends…

— Qu’est-ce que tu dis ?

Elle s’était tournée vers lui et le regardait fixement. Enfin ils en étaient venus à être là l’un avec l’autre, jetés de force l’un contre l’autre, et longtemps on échappe aux choses nécessaires, on ne s’avoue rien, on se cache tout, on veut se duper : à l’heure qu’elles ont choisi, ces choses reparaissent et, comme un grand vent, s’abattent sur nous.

— Mais tu me fais rire, dit-elle, mais tu me fais mourir de rire, mais tu fais rire tout le monde. Sais-tu ce qu’on dit de toi ? On dit : « Il n’est pas bien intelligent. » Dis donc, tu sais, je fais ce que je veux. Toi tu te ruines, moi je me distrais, j’en ai bien le droit, n’est-ce pas ?

Elle rit de nouveau, mais d’un rire particulier ; et il y avait dans ce rire comme un aveu et une insulte.

— Et puis, auras-tu seulement à présent de quoi payer un jupon à ta femme ? Quand on a une femme, c’est pour l’entretenir. À présent, qu’est-ce que tu vas faire d’une femme ? Heureusement qu’elles ont des amis.

Émile jusque-là n’avait pas bougé, il écoutait ; mais à ce moment, il y eut en lui comme une secousse, ce fut soudain en lui comme un ressort qui se détend ; il fut lancé vers elle.

Elle se redressa :

— Qu’est-ce que tu fais ?

Il l’avait prise par les poignets.

— Pas de ça, disait-elle, pas de ça…

Mais il la serrait de toutes ses forces, guettant la douleur dans ses yeux, voulant lui faire mal comme elle lui avait fait mal ; il sentait cette chair plier entre ses doigts, et craquer les tendons ; et il avait plaisir.

— Lâche-moi ! disait-elle.

— Répète ce que tu viens de dire.

Elle se débattait, le sang montait à son visage et le gonflait. Il voyait ce sang qui montait. Ses lèvres s’étaient entr’ouvertes laissant briller ses dents pointues ; à son cou qu’elle tordait la veine sortait en relief. Ah ! comme elle était belle ainsi ! Il l’aima peut-être un instant encore ; n’est-ce pas ? il eut envie d’elle. Elle répétait :

— Lâche-moi, lâche-moi !

Elle se débattait, ils ne parlèrent plus. À la faveur de ce silence, on entendait le vent gronder sous les fentes des portes ; il poussait un gémissement ; puis, après un arrêt, il reprenait plus fort et il devenait plus aigu ; ou bien tout à coup il s’assourdissait et on n’entendait plus rien. Alors d’une maison voisine venait une voix qui chantait. C’était quelqu’un qui s’exerçait ; il y avait des roulades, des trilles, de longues notes soutenues ; mais le vent, en revenant, emportait tout. Il l’aimait encore peut-être et cependant il reprenait :

— Auras-tu seulement le courage de répéter ce que tu viens de dire ?

— Lâche-moi ! disait-elle.

Et puis :

— Ah ! tu ne veux pas me lâcher, tu veux tout savoir, tu veux être ridicule…

En face de lui, bouche à bouche :

— Connais-tu une rue qui s’appelle les Terreaux ? Tu sais, après le Grand Pont, tout près du Kursaal.

Il l’avait lâchée. Déjà elle s’était mise de l’autre côté de la table, il ne pouvait plus l’arrêter.

— Connais-tu un monsieur qui s’appelle M. Lambert. Bien sûr que tu le connais, c’est toi qui l’as invité ! (Elle rit.) Tu l’as invité, il a bu un grog avec nous, il a joué du piano. En voilà un qui sait ce que c’est que les femmes. Il me connaît toute, de la tête aux pieds.

Il ne comprit pas tout de suite : c’étaient des mots avec un son, et rien de plus, mais bientôt ils prirent un sens, et ce sens devint éclatant ; cette fois, il avait compris.

Sa colère un moment tomba, il souffrait trop. Il ne menaçait plus, il la suppliait presque.

— Tais-toi, Frieda, disait-il. Frieda, disait-il, Frieda, s’il te plaît ?

— On mange des gâteaux ensemble. Il me dit : « Qu’est-ce qu’il fait votre mari ? » Moi, je lui réponds : « Merci, il va bien, mais qu’est-ce que vous voulez qu’il fasse, il est toujours la même chose. » On se voit souvent, trois fois par semaine. Et tu n’as rien vu ? Mon pauvre garçon, où as-tu les yeux, qu’est-ce que tu en fais ?

— Sors d’ici ! dit Émile.

— Quand il me plaira.

— Tout de suite.

— Oh ! oh ! dit-elle, je ne suis pas embarrassée pour savoir où aller.

Mais il criait presque à présent.

— Va-t’en ! Va-t’en !

Il avait ouvert la porte.

— Doucement, dit-elle, pas de scandale, n’aie pas peur, je n’ai pas l’intention de m’attarder près de toi plus longtemps. Mais je veux m’en aller quand il me conviendra, comme je veux, tu sais : referme d’abord cette porte.

Il lui obéissait encore. Ce fut elle qui rouvrit la porte, puis, l’ayant rouverte, elle fit une révérence :

— Au revoir, dit-elle.

Il resta un long moment à la place où il était, il ne pensait plus à rien. Quelqu’un marcha dans le corridor, c’était Frieda qui s’en allait. Comme le vent soufflait fort ! Il se jetait contre les murs, les secouant de haut en bas. Et toujours cette longue plainte.

Puis il y eut encore les petits bruits de la maison. Ce jeudi-là, on repassait ; la femme de ménage était venue. On parlait beaucoup dans la cuisine ; probablement qu’on savait déjà tout, on devait s’amuser d’Émile.

Il s’était enfin assis et cherchait à se raisonner. Mais tout était confus en lui. Il songeait même à des choses impossibles. Si elle revenait lui demander pardon ! Et il se disait : « Jamais ! Jamais ! »

Un peu plus tard, on frappa à la porte.

— Qui est-là ? dit-il.

C’était Hortense.

— Est-ce que monsieur soupe seul ce soir ?

— Faites comme d’habitude.

— Bien, monsieur.

Elle avait pris un air indifférent. Elle parlait sans regarder Émile.

Il dut se mettre à table. Hortense allait et venait, apportant les plats et elle l’observait sans doute. C’est pourquoi il se forçait à manger, mais son assiette restait pleine.

Frieda rentra vers les dix heures. Il coucha sur le canapé de la salle à manger.

IX

Elle était revenue par orgueil, voulant jusqu’au bout montrer qu’elle était chez elle. Pourtant, le jour suivant, ils ne se virent pas. Elle mangeait dehors et, entre les repas, il était toujours loin. Jamais il n’avait eu tant d’occupations ; heureusement peut-être, les heures passaient plus vite.

Frieda rentra comme la veille. De nouveau il coucha sur le canapé.

Le lendemain, il la rencontra dans le corridor ; ils ne se dirent rien. C’était un samedi. Elle fit son marché comme à l’ordinaire. Le vent du jeudi avait amené la pluie, il avait donc plu tout le vendredi, mais pendant la nuit le ciel s’était découvert. Cependant les gouttes, encore bien rondes, brillaient sur les feuilles, une ici et une autre là ; sur les pavés luisants il y avait une couleur bleue.

Elle acheta des herbettes, comme on dit, un kilo de cerises, des laitues et des œufs. Hortense portait le panier. Puis elles allèrent jusqu’à la Riponne acheter des pommes de terre. Là viennent les chars à ridelles qu’on serre les uns contre les autres ; tous les brancards sont relevés ; on dirait un petit bois qui a séché. Elle marchanda les pommes de terre.

— Combien est-ce qu’il vous en faut ?

— Deux mesures.

On appelle un petit garçon qui rôde là avec sa hotte, guettant les occasions ; on lui donne cinquante centimes. Là aussi, mais plus loin, près de l’escalier de la Madeleine, se tient la mère Gandillon qui fait le commerce des vieux livres. La Princesse de Clèves coûte cinq ou six sous, mais les romans d’Aimard coûtent parfois un franc cinquante.

Sur toute la place on crie, on discute ; et chaque fois que l’heure sonne, il y a encore un grand bruit de voix, des clameurs qui viennent d’en haut ; c’est la récréation sur la terrasse du collège.

— Je crois qu’on a tout, dit Frieda.

Ayant acheté ses pommes de terre, elle avait bien tout en effet. Le long des rues, se tenaient les femmes, ayant leurs corbeilles posées devant elles, avec les légumes verts, des bouquets rouges, bleus ou blancs, des fruits, les premiers et on sent leur odeur sucrée ; et sur la Palud sont les bancs des marchandes de graines. En Pépinet, les jardiniers vendent aussi des pots de fleurs. Et les dames de la bourgeoisie avaient toutes, comme Frieda, une domestique avec elles.

Quand Frieda fut rentrée et qu’Hortense eut porté le panier à la cuisine :

— À présent, lui dit Frieda, vous allez me préparer mon sac et la grosse valise.

Elle reprit :

— Je dînerai aujourd’hui dans ma chambre.

On dîne à midi chez nous. Elle avait faim, elle mangea de bon appétit. Elle alla prendre dans l’armoire un petit coffret qu’elle avait ; c’était le coffret à bijoux. Il y avait la bague et la broche qu’Émile lui avait données ; un collier à grains de corail ; une chaîne en or, une seconde broche, enfin un bracelet qui était un cadeau de M. Lambert. Elle ne l’avait pas encore porté ; ce jour-là, elle le mit à son poignet ; elle mit la bague, elle mit une des broches ; cacha le reste au fond du sac ; et puis, le coffret étant vide, elle le jeta dans un coin. Elle choisit ensuite dans son linge et prit les trois plus belles chemises, celles qui avaient de larges dentelles, des mouchoirs et des pantalons ; mais, de ses robes, n’en garda qu’une.

D’ailleurs la valise était presque pleine ; elle en garnit le dessus avec de petits objets, souvenirs de ses amies, et puis la ferma à clé.

Elle était prête, c’était trois heures. Elle appela Hortense et lui dit :

— Est-ce que monsieur est parti ?

— Oh ! il y a longtemps.

— Il viendra un homme chercher les bagages. Vous n’aurez qu’à les lui donner.

— Est-ce que madame sera loin longtemps ? demanda Hortense.

— Peut-être bien, répondit-elle.

— Madame s’en va en voyage ?

Elle dit :

— Où est le petit ?

— Il est à la cuisine avec la femme de ménage.

— Allez le chercher.

Puis se reprenant :

— Non, n’allez pas, dit-elle, vous l’embrasserez pour moi.

Elle avait boutonné ses gants ; elle ajouta en plaisantant :

— Adieu, Hortense, vous serez sage ; je vous enverrai des cartes illustrées.

Aux Terreaux, quand elle arriva, la chambre était pleine de malles. Des faux cols, sur le parquet, et des manchettes traînaient. Le miroir à barbe pendait à l’espagnolette ; à côté du pot à eau, le plat à savon débordait de mousse. M. Lambert était en manches de chemise.

— Tu viens au bon moment, dit-il ; sans toi, je n’en sortais pas.

— As-tu les billets ? dit-elle.

Il tapa sur son gousset :

— Ils sont là.

— Alors, ça y est ?

— Tâche de me trouver mes boutons de manchettes ; je ne sais pas où ils ont passé.

— Tu sais, dit-elle, je n’ai presque rien pris avec moi.

— Tu as bien fait.

— À quelle heure partons-nous ?

— À dix heures quarante.

— Et à quelle heure sommes-nous là-bas ?

— À six heure cinquante.

— Ah ! petit, petit…

— Viens ici.

Elle vint. Elle était un peu plus grande que lui. Quand elle se tenait bien droite, elle le dépassait du front.

Émile se disait qu’elle allait revenir encore, mais à ce moment, on sonna. La nuit était depuis assez longtemps tombée, on était pourtant dans les plus longs jours. Et Hortense entra tenant une lettre.

« Monsieur Émile Magnenat,

« Je fais ce que vous m’avez dit de faire, je m’en vais.

« FRIEDA HENNEBERG.

 

« P.-S. – J’ai laissé toutes mes affaires, parce que je n’en aurai plus besoin. Vous pourrez en faire ce que vous voudrez. »

Il vit qu’elle avait signé de son nom de fille et qu’elle l’appelait : vous, et qu’il n’y avait pas de salutations. Il examina le papier ; c’était un beau papier violet, un papier parfumé. Et il vit que cela devait arriver et il s’y attendait bien ; mais à côté de ce qui est probable, il y a ce qui est certain ; à présent cela était et avant cela n’était pas ; il pouvait y avoir un tremblement de terre, une guerre, un éboulement des montagnes, rien n’empêcherait qu’elle ne fût partie.

Il s’attendait bien à cela, cependant il fut accablé. « Ah ! comme elle avait joué la comédie ! » Il reprenait ses preuves, il en avait une de plus ; et assurément qu’il l’avait chassée, mais elle était partie ! Quand une femme s’en va ainsi, qu’est-ce qu’elle vaut ? Encore moins qu’il n’aurait cru. Il avait commencé un long raisonnement en lui.

Ah ! il la laisserait bien aller et courir le monde, souffrir de la soif et de la faim, être pauvre et aller nue, il ne se retournerait même pas. Il se disait : « Elle est partie avec ce M. Lambert. » Et contre ce M. Lambert il n’avait aucune colère. Il pensait seulement à elle et en même temps il pensait : « Je ne veux plus penser à elle, elle ne le mérite pas. » Mais il y était obligé.

Cependant tout à coup il se dit : « Et moi ? – Moi, se dit-il, je suis ruiné ; je suis brouillé avec mon frère ; ma femme m’a trompé avec un autre ; et à présent elle est partie. » Il regarda devant lui. Il vit qu’il était triste, fatigué, brisé ; il vit qu’il n’avait plus rien à espérer nulle part ; il vit qu’il avait eu tout le bonheur qu’on peut avoir, et c’était bien peu de chose, mais que ce serait tout, parce qu’il est donné aux hommes en quantité variable ; et qu’ensuite les uns en jouissent plus tôt et les autres plus tard, mais que jamais personne ne va au delà de sa part. Et qu’ainsi il allait vivre de nouveau, parce qu’il le fallait, non par goût, ni avec désir ou courage, et que vivre ainsi n’est pas vivre. On va longtemps dans une vallée, et marcher est peut-être dur ; toutefois il y a des pentes couvertes d’arbres, de la mousse, des sources fraîches, on peut se dire : « Ce sera plus beau de l’autre côté. » De sorte qu’il reste quand même un peu de joie au fond du cœur, laquelle excite à avancer. Mais on se trouve tout à coup devant une plaine de sel, et on sait qu’aussi loin qu’on pourra aller ce sera toujours cette même plaine, cette même stérilité ; qu’est-ce qui nous reste ? plus rien.

Il se disait cela ; à ce même moment le petit Gottfried se mit à crier. On l’avait mis dormir dans la chambre à côté. Hortense était couchée.

Le petit avait la figure toute rouge et toute mouillée de larmes, car il s’était frotté les joues avec ses poings ; en s’agitant il s’était découvert ; il s’était enroué à force de crier. Mais, quand il vit la lampe, il se tut aussitôt.

— Qu’as-tu ? dit Émile. Où as-tu mal ?

Il commençait à parler, sans pouvoir encore prononcer les r, ni les mots un peu difficiles.

— Ici.

Il montrait son ventre.

— Oh ! dit Émile, ce n’est rien, on va souffler dessus et ce sera fini… Est-ce que ça passe ?

Avec sa grosse tête où déjà les yeux se fermaient, Gottfried fit signe que oui. Puis il reprit :

— Ai soif.

Émile alla chercher de l’eau à la cuisine et la lui donna à boire.

— Et maintenant es-tu content ?

Il fit encore signe que oui ; déjà il se rendormait. Les prunelles s’étaient noyées ; les paupières se déplièrent et sur la peau mince, bombée, on voyait le sommeil posé. Quelque chose de paisible et de doux était descendu sur ces yeux. Et d’avoir aidé un être plus faible, cette chose paisible et douce, Émile l’éprouvait aussi. C’était son enfant, il le contemplait. En même temps, il se disait : « Quels jolis cheveux blonds il a ! Quels jolis yeux bleus aussi. À qui est-ce qu’il ressemble ? » « Mon Dieu ! se dit-il, c’est tout le portrait de sa mère. »

Tout revenait. Ce n’était pas son enfant à lui, c’était son enfant à elle. Et le nom, c’était elle qui le lui avait donné. Quand il le regarderait, c’était elle qu’il reverrait. Toujours elle ! Et puis il se demanda : « Est-il seulement à moi ? »

Est-ce qu’on pourrait savoir à présent ? Est-ce qu’elle n’était pas capable de tout ? « Et même s’il est à moi, en tout cas je n’aurai jamais de certitude. Non, non, se disait-il, je ne pourrai jamais l’aimer. »

Ainsi il n’aurait pas même cela, un petit enfant pour le consoler. Car quand on va vers la vieillesse et qu’on redescend, eux ils s’élèvent près de nous et leur force croît quand la nôtre tombe. On peut dire : « Je m’en vais, mais mon fils vient derrière moi. Je lui ai montré le chemin et il s’avance, tandis que je m’assieds. » Et la mort est déjà sur nous, mais eux grandissent vers la lumière.

Voilà ce qu’il ne pourrait jamais se dire, lui. Et cette douleur s’ajouta aux autres. Il était entré dans la chambre à manger, la lampe brûlait sur la table, il était seul, plus un bruit ; ah ! il aurait voulu dormir lui aussi, dormir pour toujours. Il aurait voulu être comme un petit enfant ; on le prend, on le berce, il ne résiste pas, il est tellement faible ; alors on le couche dans son lit et on borde les couvertures ; et il ne voit plus rien et il n’entend plus rien et il ne sent plus rien.

Comme il en était là, il eut un gros sanglot et il s’aperçut qu’il pleurait. Cela était venu sans qu’il s’en fût douté ; à présent il pleurait ; il ne pouvait pas s’en empêcher. Seulement il eut honte et il souffla la lampe, comme si on avait pu le voir.

Mais dehors au même moment une clarté s’était levée et là où étaient les ténèbres cette lumière s’éveillait, la nuit ayant changé de place. Qu’avait-il fait ? Qu’avait-il fait ? Il s’interrogeait de nouveau. Il pensait au temps d’Arsens ; et n’était-ce pas là qu’aurait été la vraie vie ? On est sans souci pour demain, car demain ressemble à hier, hier ressemble à aujourd’hui ; tous les jours de la vie ont le même visage, on les connaît d’avance, c’est comme des amis qui viennent en visite ; on sait à quelle place sera votre cercueil, il sera un peu plus loin vers le mur, sous le saule. Cavin écrit à son pupitre avec une plume à la rose. Il fait un beau parafe et il se lève et il s’en va. Et lui, Émile, il sort aussi. Voilà M. Richard, M. Gailloud, M. Beausire ; le père Borle, mademoiselle Borle. Les lauriers-roses de M. de Hallwyl commencent à avoir des fleurs.

— Eh ! bonjour, avez-vous lu ce rapport ?

— Il est très bien fait.

— N’est-ce pas ?

Ou bien on était au mois de décembre et il partait un matin pour aller faire une mise. Il pleut, il souffle un vilain vent. Comme les branches sont mouillées ! et le long du tronc, il coule une eau noire.

Seulement il va, car c’est son métier. On entend dans la campagne crier un cochon qu’on saigne, c’est l’hiver ; on « fait boucherie ». Il y a pour le notaire une table préparée, avec du buvard et un encrier ; on sort les vaches de l’écurie ; les hommes qui sont là leur tâtent les tétines ; elles meuglent ; les fourches et les râteaux sont noués en paquets, posés debout contre le mur.

Mais il a fini et il s’en retourne. Il se dit qu’Hélène l’attend. Et ce fut elle qu’il revit. Elle était petite, ayant mis une de ses robes de tous les jours et on devinait bien dessous qu’elle était maigre, à cause de ses épaules saillantes et aussi des coudes pointus ; elle était petite et retirée de la vie ; elle semblait toujours attendre quelque chose qui ne venait pas ; elle n’osait pas parler la première ; oui, mais s’il avait eu besoin d’elle ! Comme le soir du cimetière, mais de plus loin et autrement, c’était elle qu’il revoyait. Et ce n’était plus pour lui dire adieu, cette fois, et s’en aller où il allait et puis ne plus penser à elle, c’était pour lui dire : « Si tu étais là !… »

Si elle avait été là, qu’aurait-elle fait ? Il lui aurait dit : « Vois-tu comme je suis malheureux ! » Elle aurait répondu : « Oh ! je l’avais bien vu. » Elle lui aurait dit : « Est-ce que je ne peux pas t’aider ? » Ils auraient parlé ensemble un long moment. Ils auraient même pu se taire ; c’est d’être ensemble qui est bon.

Qu’est-ce qu’il avait fait, s’étant éloigné d’elle ? Qu’est-ce qu’il avait fait ? Et il souffrait, c’était vrai, mais n’avait-elle pas souffert ? Ah ! oui ! elle avait bien souffert. Elle avait pris son chagrin et l’avait caché dans son cœur ; et son cœur elle l’avait fermé, ayant tourné deux fois la clef.

« Peut-être, se dit-il, qu’elle est morte à cause de moi. »

Il se dit cela et tout de suite il vit qu’il disait vrai. Et deux ou trois minutes vinrent, pendant lesquelles il se répétait : « Elle est morte à cause de moi. » N’ayant plus cette bonne chaleur, comme la vigne qu’on détache du mur ; étant seule comme il était seul, étant abandonnée comme il était abandonné : d’où il vit que c’était pour lui comme pour elle. Et il se dit :

— Je suis puni.

Il en était arrivé là le long de son raisonnement ; et, d’une idée à l’autre, il allait lentement, les prenant et les reprenant ; elles étaient comme des pierres qu’il soulevait au fond de lui ; et regardait dessous et dessous il en trouvait d’autres.

— C’est bien fait, je suis puni.

Mais il se disait encore :

— On ne pleure pas quand on est puni. Tu as été lâche, tu as été cruel, tu as été infidèle. Et n’est-il pas écrit aussi : « Tu ne convoiteras pas la servante de ton prochain. »

Il s’était essuyé les yeux et, si on avait pu le voir, on l’aurait vu, les bras pendants, la tête basse, le dos voûté ; car il se demandait : « Qu’est-ce qu’il faut faire à présent ? »

Il alla jusqu’à la fenêtre. Il faisait dehors une clarté égale, à cause des étoiles. On distinguait dedans les arbres, les maisons, les murs, mais seulement à des masses noires. Il n’y avait point de couleurs, il n’y avait point de lignes ; c’est pourquoi tout semble immobile ; on dirait que ces choses sont là depuis toujours et qu’elles seront là toujours.

Sans doute qu’un train était annoncé, car la femme du garde-voie sortit de sa maison. Elle alla d’abord fermer la barrière ; puis revint, avec son drapeau, qui était roulé ; et elle attendit. On la voyait sous la lanterne qui l’éclairait d’un seul côté ; elle se tenait bien droite, les bras serrés le long du corps.

Mais le train arrivait ; elle disparut derrière en même temps que la lanterne. Une longue ligne de lumières pâles glissa là au fond, avec une rumeur lointaine ; puis la femme reparut, debout à la même place, et la maison reparut ; le bruit alla diminuant et de ce qui avait passé, il ne resta bientôt plus qu’un petit fanal rouge qui s’en allait, fuyant, diminuant aussi au loin. Bientôt il ne fut plus qu’un point ; il s’éteignit tout à coup. Déjà la femme du garde-voie avait relevé la barrière ; elle était rentrée chez elle. On ne voyait sous la lanterne que la cour vide, un bout des rails et les dahlias plantés à l’angle du jardin. Tout retournait à son sommeil, rien ne remuait plus, si loin qu’on pouvait voir. Il était venu une grande paix. Au loin et par-delà les eaux, l’autre rive, sous ses montagnes, se développait toute bleue et ensevelie dans la nuit :

« — Ils dorment tous, ces Savoyards. »

C’est ce qu’Émile se dit encore, mais la clarté était déjà plus vive. Avec ordre et avec lenteur, chaque chose, bien à sa place et d’après le rang à elle donné, gagnait un peu vers la lumière ; une lueur remplit le ciel où les étoiles se voilèrent ; et puis la lune se leva.

Tout lui obéissait. Car d’abord sa lumière fut partout répandue ; puis fut distribuée, et l’ombre changea de place ; et cette lumière tantôt s’étalait, tantôt se fixait en un point, ou brillait avec plus d’éclat ou avec un reflet moins vif. Et docile elle-même à d’autres grandes lois, la lune réglait sa course et son pas solitaire sur la pente du ciel.

On éprouvait cette harmonie, il y avait une leçon. Et il avait été puni. Cependant il allait plus au fond de lui-même, subissant cet enseignement : est-ce qu’il n’y a pas des choses nécessaires ? Et de même la plante fleurit en sa saison et le fruit mûrit à son heure et l’année vient après l’année et le mois vient après le mois et le jour vient après le jour.

Est-ce qu’il n’avait pas lutté ? Est-ce qu’il n’avait pas résisté ? Mais c’est qu’il y a des forces plus fortes. Alors pourquoi était-il puni ? Il ne savait pas, on ne pouvait pas comprendre. On dit seulement : « C’est bien. »

Il se résignait, cédant à sa tristesse. Il n’était presque rien, on est si peu de chose, une chose qui souffre et passe et déjà elle est oubliée !

La lune était grande ; et d’abord rouge, elle pâlit se rétrécissant peu à peu ; et en avant d’elle, en bas, sur le lac, son long reflet semblait une route d’argent.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en mai 2018.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Ramuz, C. F., Œuvres complètes 2, Les Circonstances de la Vie, Lausanne, H. L. Mermod, s.d. [1940]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Parc de l’Hermitage en hiver, a été prise par Sylvie Savary.

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