Charles Ferdinand RAMUZ

LA GUERRE
DANS LE HAUT-PAYS

1941 (1915)

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 3

I. 3

II. 10

III. 21

IV.. 34

V.. 48

VI. 62

VII. 70

VIII. 86

DEUXIÈME PARTIE. 110

I. 110

II. 116

III. 127

IV.. 134

V.. 154

VI. 168

VII. 185

VIII. 197

IX.. 207

X.. 221

XI. 239

Ce livre numérique. 252

 

PREMIÈRE PARTIE

I

Il avait devant lui une feuille de papier, une vieille écritoire ébréchée en faïence blanche ; et il mordillait les barbes de sa plume, parce que la rime ne venait pas.

Il n’y avait encore que le titre d’écrit : Bouquet de Sylvie et deux vers et c’est tout, car le difficile était de passer au troisième qui devait, comme on a vu, apporter la rime ; alors il se mit à regarder autour de lui, comme s’il espérait la voir se poser sur le mur.

C’était une grande chambre de chalet, c’est-à-dire toute en bois, très basse, avec trois petites fenêtres si rapprochées l’une de l’autre qu’elles se touchaient.

Un grand lit d’un côté, élevé d’au moins quatre pieds au-dessus du sol ; sous ce lit, une espèce de couchette à roulettes qu’on tirait la nuit ; en face, deux autres lits plus petits ; dans un coin, un poêle de pierre grise qui se chauffait de la cuisine ; outre quoi, deux mauvaises chaises et une table en chêne à pieds tournés ; – c’est devant cette table que le régent Devenoge était assis, et il regardait donc tout autour de lui, cherchant sa rime.

Il ne la trouvait toujours pas, il relut les deux vers déjà écrits :

 

Malgré que ce climat ne soit pas si propice,

Déesse aux cheveux blonds, que celui de tes mers…

 

Il s’agissait, comme on comprend, de mettre Sylvie sous l’invocation de Vénus, et de réconcilier, se disait-il, le monde antique et le monde moderne, les mers de la Grèce et les montagnes de l’Helvétie, car il avait de grandes ambitions. Mais elles n’étaient encore, comme il le sentait bien, que des ambitions ; serait-il même jamais de taille à les faire passer dans la réalité ?

Il se mit à regarder avec tristesse le portrait de l’abbé Delille, qui était accroché au mur dans un cadre doré : « C’est bien dommage, pensait-il, moi qui voulais envoyer cette pièce à M. Bridel pour son recueil. Elle est dans ses principes ; sûrement qu’il l’aurait acceptée. »

Mais c’est que la vie ne lui avait pas été facile, et, se cherchant des excuses, il en trouvait tant qu’il voulait, plus même qu’il n’eût voulu : marié, pauvre, cinq enfants, une grosse femme criarde, les gamins de l’école qui se moquaient de lui, jamais une minute de ce recueillement où l’inspiration peut venir.

Justement sa fille cadette qu’il avait nommée Julie, en l’honneur de l’autre, la vraie (il faut entendre celle de Jean-Jacques), la petite Julie s’était mise à pleurer.

Émile, son second fils, ne tarda pas à en faire autant. Toute la marmaille, à cette heure, grouillait dans la cuisine autour de la mère, qui était en train de faire la lessive ; Mme Devenoge se fâchait ; il y eut une distribution de taloches, d’où un redoublement de cris, et le pauvre régent se mit à mordiller plus nerveusement que jamais les barbes de sa plume, tandis que les larmes lui venaient aux yeux.

L’abbé Delille, du haut de son cadre, le considérait malicieusement ; l’abbé Delille avait l’air de dire : « Mon pauvre Devenoge, tu ne seras jamais des élus du Parnasse. »

C’est assez la langue ; il faisait beau temps. C’est vrai, il fait beau temps, mais on ne voit plus le beau temps, quand le cœur est ainsi replié sur lui-même.

« Propice, se disait le régent Devenoge, propice… lisse, Ulysse, puisse, ça n’est pas les rimes qui manquent, mais aucune ne va bien… Et puis ce bruit… »

Il eut envie de se lever, il n’osa point à cause de sa femme. Et sa mauvaise humeur se retournait contre elle, parce qu’il l’accusait (non sans raisons) de tout.

Justement, elle l’appelait. Il ne fit semblant de rien. On se venge comme on peut.

Elle l’appela une deuxième fois, elle criait de plus en plus fort, il ne bougeait toujours pas. « Ah ! se disait-il, crie seulement, fais seulement tout le bruit que tu voudras, si tu crois que je vais te répondre. Il n’est pourtant pas juste que ce soit toujours moi qui me dérange… Vieille sorcière, va ! femme de rien, grosse sans cœur !… »

Il n’eut pas le temps d’achever, la porte venait de s’ouvrir :

— Tu es fou, tu es fou !…

Cette fois il s’était levé, et, à deux pas de lui, Mme Devenoge agitait ses gros bras rouges, avec des mains au bout toutes blanches et pelucheuses à cause de l’eau de savon :

— Voilà quatre fois que je t’appelle… M. le ministre qui vient !

— Le ministre !

— Parfaitement, je l’ai vu de loin, je t’ai appelé, mais tu fais le sourd !

Il n’écoutait plus, il avait couru dehors. Et, en effet, il vit sur le sentier un personnage vêtu de noir qui s’approchait.

C’était, en ce temps-là, quelqu’un de très redoutable et de très redouté qu’un ministre. Il n’avait pas seulement, comme de nos jours, charge d’âmes ; il exerçait encore une espèce de magistrature, étant officiellement chargé de la surveillance des mœurs. Et le pauvre Devenoge, tremblant de peur : « Pourvu qu’il ne soit pas au courant de ce qui se passe dans mon ménage ! pourvu qu’il n’ait pas entendu crier Sabine !… »

Il s’était avancé et, s’inclinant très bas, il avait rejoint le ministre. Le sentier était assez raide, il faisait chaud, le ministre ôta son tricorne. Il était grand, carré d’épaules, le teint rouge, portant perruque, portant l’habit et le rabat.

Il souffla bruyamment ; il s’épongea le front :

— Eh bien, monsieur Devenoge, c’est toute une entreprise que de venir vous trouver ; heureusement que le plaisir que j’ai de vous voir en tempère les petits inconvénients…

— Oh ! Monsieur le ministre, dit Devenoge, croyez bien, je vous assure, que le plaisir et l’honneur sont pour moi…

À peine s’il trouvait ses mots, tellement il était troublé, et il y eut ainsi un échange assez confus de compliments, avant que les deux hommes se remissent en marche, comme ils firent pourtant bientôt, et ils gagnèrent ensemble la maison.

Plus un bruit dans la cuisine qui s’était vidée comme par miracle ; seule Mme Devenoge se tenait debout devant son baquet, et continuait de frotter.

Elle eut l’air toute surprise quand, se retournant comme par hasard, elle aperçut le pasteur.

Et, elle aussi, elle accourut, saluant très bas, tandis qu’elle s’essuyait les mains à son tablier ; alors M. le ministre se mit à sourire.

— Votre serviteur, madame !

Il regardait autour de lui dans la pièce où régnait un ordre parfait :

— Et très heureux de voir que vous justifiez l’excellente réputation que vos vertus de ménagère vous ont déjà value parmi nos paroissiens…

À peine si on entendait très loin, du côté de la remise, de faibles cris s’élever ; il y a une adresse qu’on a ou qu’on n’a pas, il y a des façons de faire.

Les deux hommes restèrent assez longtemps ensemble, ayant fermé la porte derrière eux ; quand ils reparurent, Mme Devenoge savonnait toujours. Mais les cris devenaient de plus en plus distincts, de plus en plus perçants.

Heureusement que M. le ministre ne parut pas y prendre garde ; il semblait être très pressé ; un vague signe de tête à peine à Mme Devenoge, le bout des doigts tendu à son mari, et il était déjà sorti, tandis que Devenoge suivait, plié en deux.

Quand il reparut, il était tout pâle. Mme Devenoge ne savonnait plus.

— Qu’est-ce qu’il t’a dit ? demanda-t-elle.

Elle s’était tournée vers lui, la tête renversée, et les poings sur les hanches ; il ne répondit pas.

— Ah ! c’est comme ça ! recommença-t-elle, tu veux…

Elle s’interrompit ; Devenoge avait disparu.

Elle avait oublié que la porte de la maison était restée ouverte ; il n’avait eu qu’un ou deux pas à faire pour se trouver dehors, et c’était d’ailleurs le meilleur parti. Il s’en allait contre la pente du côté opposé à la maison et au village ; là il n’avait plus à craindre personne, personne ne pouvait même le voir ; et, ayant d’abord forcé le pas, rapport à sa femme, il le ralentissait déjà de plus en plus.

On criait de plus en plus fort dans la remise : « Qu’ils attendent ! » se dit Mme Devenoge, et elle n’alla point ouvrir. Alors on commença à donner des coups de pieds dans la porte, et on entendait crier : « Maman ! maman ! »

« Allez demander à votre père de vous ouvrir ! pensait-elle, il en a le temps, pas moi » ; et elle se remit à son savonnage.

C’est ainsi que fut la première scène, tandis que Devenoge continuait de s’éloigner à travers prés.

Il faisait soleil sur la montagne et fête dans le ciel tout bleu, où, très haut sur la gauche, une arête se levait blanche, à cause d’un glacier pendu là et recouvert à son sommet de neige, tandis que le bas dans l’ombre était bleu, tout crevassé, tout fendillé et défait en franges parmi les rocs noirs.

Il secouait la tête, le régent Devenoge ; il se disait : « Je fais pourtant ce que je peux. Qu’est-ce qu’il veut dire avec ce qu’il appelle « mes idées », est-ce que j’ai seulement le droit d’en avoir ? Et ma discipline ? elle est bonne… Est-ce qu’il y aurait des espions ? Il a regardé d’un air mécontent le portrait de l’abbé Delille : il va falloir sans doute que je le cache ; et moi qui n’avais pas ôté mon papier de dessus ma table ; il a pu lire le titre… Il va savoir que je fais des vers !… »

« Je suis perdu ! » recommençait-il. Et il secouait la tête et il devenait de plus en plus agité, parce que décidément les temps étaient difficiles pour un pauvre homme qui doit gagner sa vie.

II

Il faut dire qu’en ce temps-là de grands bouleversements étaient survenus dans le train du monde ; et, nous, on a beau être une vallée étroitement fermée, on ne peut pourtant pas empêcher que les fausses idées, à la longue, n’y entrent, et un peu du désordre qui règne aux alentours.

D’autant que le lac n’est pas loin, où la douceur de l’air et le vin de leurs vignes ont rendu les gens plus enclins à s’éprendre des nouveautés : c’est ainsi que depuis quelque temps circulaient ces histoires des droits de l’homme, de l’égalité entre hommes, et de la République instituée par le libre consentement des citoyens.

Or, dans le Haut-Pays, on était allié à ceux de Berne, c’est-à-dire à des aristocrates, mais on n’avait pas à se plaindre d’eux, au contraire ; aussi était-on très attaché aux vieilles idées et coutumes, à part quelques exceptions, surtout parmi les jeunes gens.

C’est une race âpre et dure, comme le sol d’où elle sort, que cette race de là-haut. Plus patients que souples et moins vifs que têtus, ils se méfiaient des vagues idées par quoi on voulait remplacer chez eux leurs convictions de toujours. Il faut un Dieu et un Maître ; ils avaient le Dieu de leur Bible, et un Maître aussi ils l’avaient, mais tellement lointain qu’il ne les gênait guère. Là-bas, du côté du nord, au delà de la Becca d’Audon, sont Nos Magnifiques Seigneurs, comme on les appelle, mais on ne les voit pas souvent ; et ils ont bien un représentant parmi nous, mais c’est un représentant choisi par nous ; pour le reste, on vit à notre guise : on fait ses foins quand on veut, on coupe son bois quand on veut, on trait ses vaches quand on veut. Ces arrangements-là, on s’en est toujours accommodé, nous, nos pères, nos grands-pères, et si loin qu’on puisse voir en arrière dans le temps ; ne valent-ils pas mieux que ce qu’il y a dessus ces papiers imprimés qui viennent de Paris, qu’on ne peut pas seulement comprendre ? Si ceux du bord du lac veulent en tâter, de ces nouveautés, rien ne les en empêche ; nous pas. Nous, on a, pour le présent, les Dix Commandements de la Bible expliqués et commentés, outre l’enseignement des Écritures qu’on lit chaque soir en famille ; plus tard, quand le Grand Jour viendra, chacun sera jugé selon ses mérites ; il y aura le ciel pour les uns, l’enfer pour les autres ; la grande affaire, en attendant, est de se bien conduire. Et le reste n’est que des mots, voyez-vous. Nous, on a la foi ; ça nous suffit. Continuons donc de faire comme on a toujours fait. Ne nous occupons pas de savoir ce qui se passe par le monde, où peut-être bien que Satan règne, mais, nous, heureusement, nous sommes à l’abri, parce que nous sommes une vallée reculée, et les passages qui y conduisent sont faciles à garder.

Voilà ce qu’à peu près tous pensaient, n’importe : il n’y avait pas unanimité ; déjà les idées nouvelles comptaient des partisans jusque dans la paroisse ; entre autres, un nommé Pierre Ansermoz, qui avait servi longtemps dans un des régiments de France, et cinq ou six ans auparavant, il était revenu au pays ; alors il avait commencé à tout gâter autour de lui, comme une pomme pourrie fait pourrir celles qui l’entourent.

Ce matin-là, il était attablé chez Abram Nicollier qui était celui, comme on disait, qui « donnait à boire », car il n’y avait pas de vraie auberge au village ; c’était simplement une salle basse au rez-de-chaussée, avec tout à côté la chambre où Nicollier et sa femme couchaient.

Comme il était de très bonne heure, Ansermoz se trouvait être seul. Il avait commandé un quartette de vin blanc, et, accoudé devant son gobelet d’étain à moitié vide, il regardait Marie, la petite servante, aller et venir par la pièce, qu’elle était en train de balayer.

Il ne disait rien. Il y avait des jours où il n’arrêtait pas de parler ; certains autres, il n’ouvrait pas la bouche.

Un drôle d’homme, cet Ansermoz. De petite taille, assez mal bâti, les joues creuses, un grand nez crochu, jamais rasé, jamais lavé, il vous aurait fait peur, sans ses yeux qui riaient toujours. Car, outre que très laid et sale, son costume était bien le plus surprenant qu’on pût voir ; il se composait moitié de pièces d’uniforme, moitié de pièces d’habillement civil : ainsi, ce matin-là, Ansermoz portait un bonnet de police, l’habit bleu à parements rouges, un gilet brun déboutonné, et, sortant de ses hautes guêtres, une vieille culotte en grosse laine du pays. Mais il n’y avait pas à discuter avec lui : tout ce qui comptait au village et jusqu’au ministre lui-même avaient eu beau faire et beau dire : jamais il n’avait voulu changer de tenue, sauf que plus on allait, plus l’ensemble était débraillé, plus le drap bâillait de partout. Il disait volontiers : « Mes habits me quitteront quand ils voudront, moi, j’y reste fidèle. » Et on avait fini par le laisser tranquille.

Donc, ce jour-là, à son ordinaire, il avait été le premier à s’installer chez Nicollier ; il regardait Marie qui balayait la salle. À tout moment, elle s’interrompait dans son travail, parce qu’elle était anémique et pas très forte.

C’était une orpheline que les Nicollier avaient recueillie soi-disant par pitié ; ils la faisaient travailler plus qu’il ne convenait pour une fille de son âge.

Il continuait à faire très beau. Un rayon de soleil entrait obliquement par les fenêtres grandes ouvertes, par où on voyait le chemin, et sur le chemin des mulets passaient. Il n’y avait pas encore, en ce temps-là, les bonnes routes qu’on a aujourd’hui, il n’y avait qu’un mauvais sentier ; c’est pourquoi tous les transports se faisaient à dos de bête.

Tout à coup une tête se montra dans l’encadrement d’une des fenêtres :

— Hé ! Marie !

Sans lâcher son balai, Marie se retourna. « Ah ! c’est toi ! » dit-elle. L’autre : « Écoute, Marie. » Marie s’approcha ; on entendit l’autre qui lui disait : « Est-ce que David Aviolat est déjà venu ? »

Marie dit que non, alors Félicie eut l’air un petit peu triste ; et elle secouait la tête dans le soleil. À cause qu’ils étaient très blonds, ses cheveux autour de son front faisaient une lumière dorée ; dessous était une figure ronde, à grosses joues lisses et roses comme celles des petits enfants.

— C’est drôle, dit Félicie, il m’avait dit qu’il passerait avant dix heures. Enfin tant pis !…

Elle fit un mouvement comme pour s’éloigner. Mais à ce moment une voix se mit à dire :

— Qu’est-ce qu’il y a, ma pauvre Félicie ? on n’a pas l’air contente, ce matin.

C’était Ansermoz qui, depuis un moment, la surveillait du coin de l’œil ; elle ne l’avait pas aperçu encore. Elle le regarda d’un air fâché, alors il se mit à rire ; ses petits yeux malicieux brillaient :

— Qu’est-ce que tu veux, reprit-il, tout ne va pas toujours comme on voudrait, dans la vie.

L’autre haussa les épaules :

— Oh ! vous !… » dit-elle, puis elle s’arrêta et de nouveau haussa les épaules, tandis que Marie s’était remise à balayer, « oh ! vous… » répéta-t-elle, et cette fois, de nouveau, elle n’alla pas plus loin.

— Oh ! vous… dit Ansermoz, l’imitant. Petite impertinente, va ! Sais-tu seulement à qui tu parles ? Quelqu’un qui a pris la Bastille, un vieux soldat du roi de France, et qui aurait les galons s’il l’avait seulement voulu, mais il tenait trop aux principes… Une autre fois, tâche d’être polie… Des gamines, ça n’a pas vingt ans, ça veut vous faire la leçon !…

Et il allait continuer, moitié riant, moitié vexé, quand il s’aperçut que Félicie n’était plus là.

La fenêtre était vide, il n’y avait plus de Félicie ; de nouveau on voyait au loin dans les prés, à cause qu’il n’y avait pas de maison vis-à-vis de celle d’Abram ; et, au bout de ces prés, apparaissait le bas de la montagne.

Ansermoz se remit à boire. De temps en temps, on continuait à voir passer un mulet, avec sur son bât une espèce de grosse boule d’herbe nouée dans un filet de cordes, qu’on nomme là-haut un filard, ou bien c’étaient des hommes qui les portaient sur le dos, descendant de leurs prés vers l’écurie ou le fenil.

Mais le bruit d’un grelot de fer battu se fit entendre ; le bruit se rapprochait rapidement. On vit l’homme en même temps que la tête de la bête, parce qu’il la tenait par le mors : c’était David Aviolat.

Ce David Aviolat, c’était lui qui faisait la poste. Deux ou trois fois par semaine l’été, une ou deux fois selon le temps l’hiver, il descendait à la plaine avec sa bête, il remontait le soir ou bien le lendemain matin. Et les gens guettaient son passage pour lui remettre les paquets et les lettres.

On l’entendit crier dans l’allée : « Y a-t-il quelque chose ? » D’en haut, la voix d’Abram Nicollier répondit : « Non, il n’y a rien » ; là-dessus la porte de la salle à boire s’ouvrit.

C’est que David avait aperçu Ansermoz ; et ils étaient assez amis pour des raisons à eux particulières, bien qu’ils ne se ressemblassent en aucune façon.

On vit David s’approcher, il serra la main d’Ansermoz ; il s’assit en face de lui. Mais, comme Ansermoz tapait sur la table pour demander un second gobelet, David l’arrêta du geste.

Il ne buvait guère, lui, étant très sobre, et ce n’était point pour boire qu’il était entré. Donc, il secoua la tête, puis se penchant un peu :

— Dis donc, Pierre, est-ce qu’il y a longtemps que tu es là ?

— Au moins une heure, pourquoi ?

Ansermoz s’était remis à sourire ; pourtant, l’autre semblait hésiter.

Et Ansermoz de nouveau :

— Tu sais bien que tu n’as rien à me cacher, puisqu’on est amis, tu sais bien… Tu voudrais savoir si elle est venue ; eh bien, oui, elle est venue ; même qu’elle n’a pas paru contente de ne pas te trouver là…

— C’est vrai ?

— Comme je te dis, mais console-toi, tu la reverras…

Il voyait que David avait l’air un peu triste ; il cherchait à tout arranger.

— Si encore tu allais bien loin, mais jusqu’à Entreroche !… Demain matin déjà, tu seras de retour. Et, vois-tu, plus on est longtemps retenus éloignés l’un de l’autre, plus on a de plaisir à se retrouver…

— C’est que je lui avais promis que je serais là, alors elle va croire que je ne tiens pas mes promesses…

Ansermoz cligna de l’œil, et il but un bon coup.

— Vous vous expliquerez, dit-il. Rien ne vaut de temps en temps une petite dispute ; on a le plaisir de se raccommoder.

Il rit une nouvelle fois, David ne répondit rien.

Alors Ansermoz se mit à le mieux regarder, et il se trouvait que David était assis à contre-jour, en sorte qu’on avait de la peine à bien distinguer ses traits.

— Dis donc, David !

L’autre leva la tête.

— Alors, comme ça, tu descends quand même ?

— Pourquoi pas ?

— Tu as bien raison, mais il y en a que la chose étonne. Ils disent : « Voilà un garçon rangé, voilà le fils du métral, et le métral est ce qu’il y a de mieux chez nous et de plus sûr quant aux idées, pourtant ce David continue d’aller chez les mauvaises gens d’En-Bas où tout est déjà perdition ! » Moi, n’est-ce pas, je peux tout me permettre ; toi, c’est différent, et il y a ton père, et est-ce qu’il ne va pas savoir ?…

Mais David s’était redressé :

— Qu’on le sache ou non !…

— Bravo ! dit Ansermoz.

On ne savait jamais s’il plaisantait ou s’il était sérieux : ainsi, en cet instant où pourtant ils parlaient de choses importantes, il s’était remis à rire. David, au contraire, gardait l’air sombre qui lui était habituel. Il avait froncé les sourcils tout en parlant, il avait posé son poing devant lui ; et, malgré qu’Ansermoz se tût maintenant, il n’ouvrait plus la bouche.

C’était un grand garçon maigre, le cou long, les épaules un peu trop étroites, un teint pâle sous la rousseur que la peau prend dans le soleil, une toute petite moustache, le regard plein de bonne volonté.

Enfin, il hocha la tête et dit :

— Qu’est-ce que tu veux ? j’aime la justice…

Ce fut là sa phrase qui tomba dans le silence :

— J’aime la justice. Et, quand ils parlent de liberté, s’ils entendent par là des droits égaux pour tout le monde, et qu’on ne voie plus comme à présent des hommes qui aient tout et d’autres qui n’aient rien, – moi, je suis pour la liberté !

— Doucement ! dit Ansermoz. Si on t’entendait !…

Son petit œil vif brillait plus que jamais ; sa lèvre relevée laissait voir dans le coin la gencive sans dents.

— Moi, n’est-ce pas, je dis bravo, seulement on pourrait t’entendre. Un conseil, mon ami : garde ces choses-là pour toi. Quand elles te pèseront trop, tu n’auras qu’à venir me trouver. On se racontera des histoires.

Et, repartant déjà :

— C’était beau dans le temps, tu sais. Il y avait le roi, la reine, et puis le petit boulanger, et nous autres on dansait autour, parce qu’on avait des principes. Parfaitement, c’est comme je te dis… Ils ont fait tomber le pont-levis à coups de hache, ils sont entrés, ils ont tout foutu bas, et moi, alors, et moi…

Il fut interrompu parce que Nicollier arrivait ; d’ailleurs David devait partir.

Il serra la main d’Ansermoz, il serra la main de Nicollier, il se dirigea vers la porte.

Le mulet n’avait pas bougé, quoiqu’il ne fût pas attaché, mais c’était une bête patiente. Sur le bât était un gros sac de toile, avec une fente au milieu qui se fermait au moyen de courroies ; là dedans se mettaient les lettres et tous les paquets qu’on pouvait ; ce jour-là, le sac n’était pas très plein, il n’était plus jamais très plein.

David prit la bête par la bride, et déjà la chanson du grelot s’en allait sur le chemin plein de soleil.

On met les choses comme elles viennent. On mettra qu’un moment après ils entrèrent à quatre ou cinq chez Nicollier. Ils entamèrent aussitôt une discussion politique, parce qu’on ne parlait plus que politique, en ce temps-là, dans le pays.

Il y avait parmi eux Jean Bonzon, le père de Félicie ; il disait :

— Ça s’arrangera.

C’était un de ces hommes qui ne comprennent pas qu’on se tracasse tant et ils ont une vue des choses qui les leur fait paraître plus belles qu’elles ne sont.

Il ressemblait à sa fille par la rondeur de sa figure :

— Laisse-les, reprenait-il, laisse-les seulement parler, c’est ce qu’il peut arriver de mieux ; tout s’envolera en paroles.

Mais le vieux Moïse Pittet, qui avait plus d’expérience, hochait la tête :

— Rappelle-toi ce qui est arrivé avec le sergent Culand, l’autre année, à la revue… Il s’en est fallu de peu qu’il ne fît un mauvais coup… Si ce M. de Diesbach n’avait pas été patient, il y aurait laissé sa peau… Et tu me diras que Culand est parti, mais il n’est pas seul de son espèce ; il suffirait d’une occasion…

Jusqu’à ce moment-là ils n’avaient pas fait attention à Ansermoz, lequel n’avait pas bougé de son coin. Tout à coup ils se retournèrent. Ansermoz s’était levé ; les talons joints, le corps droit, il leur faisait le salut militaire.

— Sergent Culand, cria-t-il, présent !

Il passait avec raison pour un peu fou, cet Ansermoz.

III

Félicie avait trois petites sœurs, Sarah, Jenny et Madeleine. Toute cette famille Bonzon était en filles.

Ils habitaient un grand beau chalet, avec un large toit à deux pans. Sur la façade principale, à quoi le soleil et les pluies avaient donné une couleur comme la peau d’un jambon bien fumé, une inscription se lisait, gravée en lettres majuscules :

Par la grâce du Tout-Puissant qui a fait les cieux et la terre, loué soit-Il dans tous les siècles et aux siècles des siècles, amen. L’an 1723 Honnête Jean-Pierre Moillien et Anne-Marie Tavernier sa femme ont fait bâtir cette maison par maître David Morier et Josué Tille.

Venaient ensuite des versets de la Bible : Ceux qui ne craignent point Dieu bâtissent sur le sable, mais les Commandements de Dieu sont comme le roc qui défie les vents et la pluie, et dure éternellement.

Il y avait ainsi trois ou quatre de ces versets ; puis, au-dessous, régnant sur toute la largeur de la maison, une rangée de petits ornements en forme d’encoches se voyaient, taillés dans le tranchant d’une poutre saillante.

Un escalier partant du milieu de la façade montait jusqu’à une porte percée sur la gauche, par où on pénétrait directement dans la cuisine ; sous le perron ainsi formé, il y avait une autre porte, qui était celle de l’écurie ; contre les murs, latéralement, toute une provision de bûches était empilée.

Elles faisaient là comme un second mur, et garantissaient l’intérieur de la maison des vents et du froid, tout en étant elles-mêmes à l’abri de la pluie, grâce à un très large avant-toit.

C’est ainsi que Jean Bonzon, se sentant au chaud chez lui, riche d’ailleurs, et en bonne santé, et malgré qu’il n’eût que des filles, montrait un grand contentement à vivre.

Ils avaient eu, pour le repas de midi, un plat de choux au lard, mis à cuire dès le matin, qu’ils avaient trouvé prêt quand ils étaient rentrés du sermon (car c’était un dimanche) ; ils avaient été six à table, comme toujours. Sur le foyer de mollasse grise, dont la cendre, soigneusement balayée, laissait voir dans son milieu un tas de braises d’un rouge sombre, la marmite d’eau chantait.

Félicie allait et venait, car elle commençait à remplacer sa mère dans les travaux du ménage.

Le coup d’une heure tomba, le repas était fini. Jean Bonzon essuya son couteau sur son pain, le referma, le mit dans sa poche. Il bâilla, il avait sommeil.

Les dimanches d’été, on va dormir un moment après le dîner ; c’est le seul jour où on en ait le temps, puisqu’il est défendu de travailler ce jour-là ; et la chaleur y invitait encore par l’espèce d’accablement où elle met, quand la digestion commence. Sa femme, née Moillien (et qui était la petite-fille ou l’arrière-petite-fille de ce Jean-Pierre Moillien dont on lisait le nom sur la façade du chalet), avait, elle aussi, sommeil. Il n’y eut que les petites qui ne parurent pas se soucier de rester enfermées toute l’après-midi ; dès qu’on leur en avait donné la permission, elles avaient quitté la table ; leur mère leur avait demandé :

— Où est-ce que vous allez ?

Elles avaient répondu :

— Il y a Sabine et Henriette qui nous ont dit d’aller chez elles.

La mère avait dit :

— Eh bien, allez.

Les trois petites, douze, neuf et sept ans, dégringolèrent l’escalier ; Jean Bonzon entra dans sa chambre, où sa femme bientôt le suivit.

Félicie, restée seule, passa un grand tablier de toile par-dessus sa robe du dimanche ; puis, ayant troussé ses manches, elle alla prendre la marmite, qu’elle souleva des deux mains.

C’était une fille très forte pour son âge. Elle vida la marmite dans un baquet, sur l’évier.

Ça fumait, il y avait une grosse vapeur, il y avait, au-dessus de l’évier, une toute petite fenêtre, qui seule donnait jour à la cuisine, avec la porte (que le plus souvent on tenait ouverte) ; c’est par la petite fenêtre que, tout en lavant ses écuelles, elle laissait aller ses yeux sur la pente des prés : passerait-il par là ? n’y passerait-il pas ?

Il avait été convenu qu’elle le retrouverait à deux heures dans le bois du Tabousset, et le plus court chemin prenait à travers le village, seulement David ferait peut-être le détour.

Et elle se dépêchait. Et il ne se montra pas, mais sans doute avait-il bien fait, parce qu’il faut, dans ces choses-là, de la prudence. D’ailleurs elle avait fini. Il n’y a pas tellement de ces assiettes ; la même sert pour tout, on mange la soupe dedans, puis le salé dedans ou les pommes de terre. Elle se lava les mains, elle ôta son tablier, et, comme elle n’avait point de miroir et qu’elle n’osait pas aller dans sa chambre, ce fut bien un peu au hasard qu’elle se recoiffa, encore qu’assez coquette de nature.

Heureusement qu’il y avait ces après-midi de dimanche, sans quoi comment est-ce qu’ils se seraient rencontrés, ne s’étant pas encore déclarés publiquement ? mais, ces après-midi-là, tout le monde dort ; il suffisait d’un peu d’adresse pour que personne ne se doutât de rien.

Elle partit, ayant tiré sans bruit la porte derrière elle.

D’où elle se trouvait, on dominait déjà le fond de la vallée, et au-dessous de vous tous ces toits de bardeaux brillaient comme de l’argent. Ils étaient extrêmement éparpillés, ils parsemaient en tous sens le fond vert velouté de l’herbe. Par place il y en avait deux ou trois qui se touchaient, puis venait un espace inoccupé, puis de nouveau ils étaient deux ou trois ; et, plus nombreux dans le bas et sur le fond plat, ils ne s’en dispersaient pas moins très haut sur les pentes.

À vrai dire, il n’y avait pas de village ; la preuve, c’est qu’il n’y a pas de nom pour le désigner. Chacun de ces petits groupes de chalets avait le sien ; et l’ensemble faisait commune, voilà le terme qui convient. Village est là, parce que plus commode. C’est une commune très étendue, avec l’église qui fait centre, quoique isolée, elle aussi, et une maison de commune ; à part quoi, chaque hameau garde son existence à soi. Il y a les gens du Plan, il y a les gens du Moulin, ceux de la Scie et ceux de Vers l’Église ; et ils se réunissaient bien parfois pour discuter de leurs affaires, et ils se rencontraient bien le dimanche au sermon, mais le reste du temps à peine s’ils semblaient se connaître.

Félicie, elle, était du Plan. C’était la partie du village qui se trouvait le plus à l’est, c’est-à-dire le plus à l’écart, ce fond de vallée formant cuvette, et étant fermé non seulement au sud et au nord, mais encore de ce côté-là par les montagnes. Là aussi les pentes remontent et elles aboutissent plus loin à un col assez élevé, par où on passe dans le Pays de ceux de Berne. Félicie était donc arrivée tout de suite en plein dans les prés ; les quelques maisons qu’il y avait encore, il était facile de les éviter. Et, s’élevant toujours plus, tout en s’éloignant toujours plus, bientôt elle vit se dresser devant elle la lisière du petit bois qu’on appelle le Tabousset.

Ils avaient choisi cet endroit comme le plus commode pour leurs rendez-vous ; que quelqu’un d’aventure passât par là, ils n’avaient qu’à se déplacer un peu ; cette lisière abondait en cachettes. C’étaient comme des petites chambres qu’il y avait sous les branches des buissons qui retombaient jusqu’à terre, – et à ces chambres il y avait des fenêtres d’où on pouvait tout voir sans être vu. David devait être déjà arrivé, elle voyait bouger les feuilles. Elle s’avançait toujours, et alors une main et une tête se montrèrent, mais David ne se montra pas.

Ce fut elle qui vint à lui ; il se leva, il lui tendit la main :

— Comment vas-tu ?

— Pas mal, merci ; et toi ?

Ils s’assirent l’un à côté de l’autre ; sur la terre autour d’eux il y avait des gros sous de soleil.

Il vint un oiseau ; c’était une femelle merle au plumage gris. Elle criait un peu en levant sa petite tête ; et chaque fois son bec s’ouvrait.

— Alors, tu as pu venir ?

— Tu vois bien.

— C’est que j’ai toujours un peu peur que tu ne sois empêchée au dernier moment ; et ce serait bien ennuyeux, puisqu’on n’a que les dimanches.

— Oh ! dit-elle, il y aura toujours moyen de s’arranger.

— Est-ce vrai ?

— Il faut espérer.

Ils se turent ; ils réfléchissaient. C’est que tout n’allait pas comme ils auraient voulu. Josias-Emmanuel, le père de David, n’avait pas le caractère facile ; il était juste le contraire de Jean Bonzon. Autant celui-ci se montrait coulant, autant l’autre était entêté. Il y avait eu déjà pas mal de discussions entre eux à la Maison de commune, rapport à des questions de chemins et de ponts ou d’entretien de pâturages ; l’un était pour les dépenses, l’autre pour les économies ; et, bien qu’avant tout désireux de vivre en bons termes avec son prochain, Jean Bonzon un beau jour avait fini par se fâcher :

— Il n’y a rien à faire avec ce vieil avare-là, avait-il dit en haussant les épaules.

Josias-Emmanuel avait bonne mémoire. Et, quand David et Félicie avaient commencé à se fréquenter (c’est comme ça un besoin d’être ensemble qui vous vient, on ne sait pas bien encore pourquoi, mais dès qu’on se quitte on a l’ennui l’un de l’autre), quand donc ce qu’on appelle l’amour était venu, ils n’avaient pas pu ne pas voir quelles difficultés ils allaient rencontrer. D’autant plus que la politique depuis lors s’en était bientôt mêlée, et Josias-Emmanuel était attaché comme personne à Messieurs de Berne, Bonzon était plutôt de l’autre parti. Ils s’étaient dit qu’il leur fallait attendre ; toute une année avait passé. Ils tâchaient de tromper le temps par ces petits rendez-vous qu’ils avaient. Quand on peut encore se voir, même en cachette, rien n’est perdu. Et quelquefois David, qui était le plus impatient des deux, disait bien : « Le temps me dure ! » mais, quand Félicie lui répondait : « Tâche quand même de prendre patience », il reconnaissait qu’elle avait raison.

Ils venaient, ils se serraient la main, ils se disaient bonjour, ils ne s’étaient encore embrassés qu’une fois, le jour où ils s’étaient promis fidélité l’un à l’autre ; ils se montraient en tout extrêmement réservés. Ils s’asseyaient côte à côte et se mettaient à causer. Ils parlaient toujours des mêmes choses : leur avenir, où ils s’installeraient, comment ils organiseraient le ménage ; c’était aussi leur mariage, qu’ils auraient bien voulu prochain, seulement comment s’y prendre ? alors ils se mettaient à chercher des combinaisons : ils ne trouvaient jamais la bonne. Mais en même temps qu’ils en étaient tout tristes, un petit bonheur se levait pour eux du dedans même de leur chagrin, parce que de chercher ensemble cela les rapprochait encore.

Pourtant, cette après-midi-là, elle avait vu tout de suite que David était encore plus soucieux que d’habitude. Elle n’osa pas d’abord lui demander pourquoi. Il fallut qu’ils se fussent avancés un peu dans la conversation ; alors elle fit en sorte de la diriger où elle voulait qu’elle aboutît ; et, fine malgré tout, comme sont les filles, quand l’amour s’en mêle :

— Tu as été au sermon ?

Bien sûr qu’il y avait été ; il n’aurait pas fallu qu’il en manquât un seul avec son père.

— Pourquoi me demandes-tu ça ?

— Oh ! répondit-elle, c’est que c’est tellement bon de savoir tout ce qu’on a fait l’un et l’autre ; on peut s’imaginer qu’on a été ensemble ; on revit le temps, tu comprends.

Il hocha la tête ; elle dit :

— Et après le sermon ?

— Tu es drôle ! après le sermon je suis rentré et on s’est mis à table avec le père…

— Qu’est-ce que tu as eu à manger ?

Il dit :

— Du lard et des choux.

— Oh ! quel bonheur, c’est comme nous.

Mais, lui, il ne voulait pas rire ; alors elle se mit à insister un peu :

— Ça ne te fait pas plaisir qu’on ait eu le même dîner ?

— Que si !

— Eh bien ?

— Tu n’as pas entendu ce qu’a dit le pasteur ?

— Qu’est-ce que ça peut faire ?

— Ce que ça peut faire ? mais tu ne connais pas mon père ! il est tout de suite parti là-dessus.

Il y avait que le pasteur, une fois de plus, ce matin-là, s’était élevé avec force contre ce qu’il appelait la « diabolique et mille fois damnable hérésie venue de France » ; alors, tu comprends, disait David, le père s’est mis à discuter le sermon, et non seulement il partage l’opinion du ministre, mais il a été beaucoup plus loin que lui. Tu sais comment il est ; il ne s’excite pas, il reste froid, mais c’est quelque chose qui fait peur que ses yeux dans ces moments-là… Et voilà que, pour finir, il s’est mis à parler de ton père, à toi ; il a dit que c’était un suspect, et qu’il n’en fallait plus, et qu’il s’arrangerait pour qu’il n’y en eût plus ; il disait : « On le forcera à se prononcer, lui et les autres… » Alors, n’est-ce pas ? j’ai pensé à nous, et je pensais à moi aussi, parce que, s’il savait jamais que je n’ai pas les mêmes idées que lui, le père…

Il s’était tu brusquement et, elle aussi, longtemps, elle se tut. Elle le regardait et perdait toute force. Il avait laissé aller en avant le haut de son corps, et, les coudes aux genoux, il regardait fixement devant lui. À la fin, elle n’y put plus tenir. « David ! » Il avait relevé la tête, mais sa tête retomba.

Elle voyait bien ce qui aurait été le vrai remède, si elle n’avait écouté que son cœur : se lever, se pencher sur lui, jeter ses deux bras autour de son cou, alors venir avec une parole douce ou bien simplement deux lèvres qu’on pose ; mais elle ne le pouvait pas et ne s’y serait jamais enhardie ; il y a l’éducation, il y a le sang et la race ; elle n’eut donc d’autre ressource que de l’appeler de nouveau : « David ! » et encore une fois : « David ! » et, comme il ne répondait toujours pas :

— David, tu me fais de la peine.

Cette plainte lui échappa, mais elle s’était déjà reprise :

— Quand on s’aime comme nous nous aimons, est-ce qu’on n’est pas à l’abri ? Comment est-ce qu’on pourrait être séparés quand on tient si bien ensemble ? Tout le monde serait contre nous, ne serions-nous pas les deux ? est-ce que ça ne suffirait pas ? Et s’il fallait s’aimer plus encore, pour moi ça serait difficile, mais j’y arriverais quand même, s’il le fallait.

Il fut touché, il se tourna vers elle.

— Ah ! dit-elle, te voilà ! Et tu n’as plus tes vilains yeux…

En effet il souriait maintenant, d’un sourire encore un peu difficile, comme quand une petite plante cherche à percer de dessous une pierre, mais enfin il souriait ; et elle :

— J’aime mieux ces yeux-là que ceux que tu avais tout à l’heure. Dis que tu ne feras plus tes vilains yeux : ils me font peur.

Il haussa un peu les épaules :

— C’est que vous ne comprenez pas les choses, vous autres femmes. Vous dites : tout s’arrangera, vous ne dites pas comment. Et, nous, c’est justement ce détail des choses qu’on voit et toutes ces petites difficultés, parce qu’on connaît mieux la vie.

— Mais puisqu’on s’aime bien, dit-elle.

— Bien sûr qu’on s’aime bien, seulement ça ne suffit pas. Ce n’est qu’un outil : il faudrait encore apprendre à s’en servir…

Il s’était arrêté.

— Moi, je fais mon apprentissage… Enfin, recommença-t-il, il faut quand même avoir confiance. Ce que vous avez de bon, vous, c’est que vous avez toujours confiance. Moi, je parle, toi, tu ris. Je pense à des choses ; toi, tu me regardes. Vous nous regardez et vous vous mettez à rire ; nous, où nous regardons, c’est dans le grand monde et on est effrayé. Il faut que le rire passe de vous à nous et la confiance de vous à nous… Donne-moi ta main, Félicie…

Elle lui donna sa main. Elle sentait qu’elle ne devait plus rien dire, donc elle ne dit plus rien. Elle lui donna sa main, voilà tout, et il la prit, et il la tenait sur ses genoux, dans les siennes.

Alors il vint un grand silence. La femelle merle elle-même s’était tue, ayant probablement regagné son nid, et les petits oiseaux, qui passaient de temps en temps, ne faisaient entendre qu’un léger frémissement d’ailes. C’est dimanche sur les montagnes. À droite, à gauche, devant soi, où qu’on se tourne, elles se dressent, et elles ont beau appartenir à des chaînes différentes, l’endroit où ces chaînes se nouent n’est que difficilement visible pour l’œil. La seule différence qu’il y ait entre elles, c’est que celles du sud sont de beaucoup les plus hautes et leur sommet est encore encapuchonné de neige. On aperçoit des gorges, des saillies, des corniches ; certaines de ces parois sont tout entières ceinturées par des espèces de petits chemins parallèles en surplomb qu’on appelle des vires ; dessous règne l’abîme, mais c’est par là que les chasseurs de chamois vont quand même, courant après le troupeau qui fuit (et l’un le tourne, pendant que l’autre reste au poste). Ainsi l’œil glisse le long de ces parois ; au pied, il y a des éboulis, plus bas viennent les pâturages ; une glissée de l’œil encore, c’est les forêts, c’est la vallée ; et on est de nouveau, comme avant, dans le petit bois.

Ils étaient assis l’un à côté de l’autre dans le bois du Tabousset ; il faisait dimanche, il faisait silence ; des nuages comme des navires se balançaient dans le grand bleu du ciel. Il tenait cette main ; il sentait, lui aussi, qu’il n’avait plus qu’à se taire. Les mots qu’ils avaient laissés échapper s’étaient fondus dans le silence : le silence parlait pour eux, le silence disait mieux qu’eux tout ce qu’ils avaient à se dire. Et ils ne pouvaient plus que regarder, comme ils faisaient ; par une de ces fenêtres, percées dans la verdure, on apercevait un bout du chemin qui suit le fond de la vallée ; des gens commençaient à s’y montrer.

C’étaient des hommes du village qui allaient faire le tour de leurs prés ; parce que tout travail est défendu, le dimanche, on se promène. Ils virent passer le vieux Siméon Favre, justement, celui-là, un ancien chasseur de chamois, et il s’en allait tout voûté sur sa canne, étant dévoré par les rhumatismes. Ils virent passer aussi Jean le Fou : on le voyait partout ce Jean le Fou, étant tout le temps en route d’une maison à l’autre et d’un hameau à l’autre, poussant même, l’été, jusqu’aux chalets d’en haut la montagne. Mais tout cela passait trop loin pour qu’ils eussent besoin de se déranger. Il n’en fut pas de même quand Devenoge tout à coup parut : lui, ne suivait pas les chemins, il recherchait la solitude. Et ils le virent qui venait droit sur eux.

Heureusement que Devenoge, presque au même moment, s’était arrêté ; il avait un livre dans sa poche ; il s’assit et se mit à lire.

De temps en temps il renversait la tête et il parlait tout haut, en étendant le bras : c’était une drôle de langue où les mêmes sons revenaient à intervalles réguliers et les phrases avaient la même longueur.

IV

Vers le milieu d’octobre, le bruit se répandit que les gens d’En Bas s’armaient.

On prétendait même que les Français devaient passer en barques le lac pour venir aider ceux d’En Bas ; c’est ces grandes barques de pierres à la coque noire, qui ont deux yeux peints à l’avant ; il y en avait plein, assurait-on, un petit port de Savoie.

On levait le bras, on donnait un coup de poing sur la table :

— Est-ce possible ?… Eh bien qu’ils viennent, ils verront !

— On ne marcherait certes pas les premiers, disait-on aussi, parce qu’il est triste de se battre entre frères d’un même sang ; mais, s’ils commencent, on ne se laissera pas faire. Ils sont égarés par des impostures ; ils ne voient plus où est la justice, ils ne voient plus où est la vérité… Qu’ils montent donc, s’ils veulent ! on connaît les bons postes ; le premier qui se montre, on lui tire dessus.

Ils préparèrent leurs fusils : c’étaient des carabines à pierre, mais ils savaient s’en servir, étant chasseurs pour la plupart, et entraînés en outre au tir par les espèces d’exercices militaires que Messieurs de Berne leur faisaient faire de temps en temps.

On le tient, son fusil, pendu au-dessus de son lit ; alors, le soir, avant de se coucher, on le regarde, le matin, en se levant, on le regarde ; et chaque mois on le décroche pour l’examiner de plus près.

C’est ce qu’ils firent une fois de plus. Tout ce dimanche, on vit des gens assis devant chez eux, leur arme entre les genoux, avec à côté d’eux un peu d’huile dans une bouteille.

Le lendemain ou le surlendemain, un officier bernois arriva : c’était un colonel inspecteur.

Sa première visite fut pour le ministre, chez qui il resta plus d’une heure. Il passa de là chez le gouverneur ; il se rendit enfin chez Josias-Emmanuel.

David était justement en train de couper du bois ; quand il vit venir l’officier, que deux adjudants escortaient (à part quoi il y avait le gouverneur et deux membres du conseil), il se cacha dans un coin du bûcher.

Il entendit qu’on heurtait, ensuite tout ce monde entra, lui ne bougea pas de sa place. Et ce fut seulement un moment après, quand tout ce monde ressortit (et Josias-Emmanuel maintenant était avec eux), que David avança prudemment la tête : il vit la petite troupe s’en aller du côté de l’église.

Au loin, sur le chemin, tout un mouvement se faisait, il y avait des femmes aux fenêtres, des gamins couraient de droite et de gauche ; on ne pouvait pas nier qu’il ne se passât quelque chose.

En effet, le soir même on apprit qu’une revue était ordonnée pour le commencement de la semaine suivante ; et, le lendemain matin, une proclamation se trouva affichée dans trois endroits à la fois (c’est-à-dire devant l’église, devant la Maison de commune et contre la porte de Nicollier), sans qu’on pût deviner qui avait fait le coup.

C’était une grande feuille de papier couverte d’une grosse écriture bien moulée, où on lisait :

Dans le Haut-Pays, sur les Châbles, avec grand plaisir, le 13 octobre, environ 10 heures du soir, le chasseur Jean-Vincent Culand nous a apporté la nouvelle qu’il viendrait du secours pour nous. Par conséquent nous avisons nos gens qui sans qu’on en doute se joindront au mot pour le secours de la patrie.

La proclamation qui suivait était intitulée :

PROCLAMATION D’UN MONTAGNARD
À TOUS SES BRAVES FRÈRES D’ARMES

Il y avait dessus que les circonstances étaient graves, qu’il fallait qu’on se préparât, que d’ailleurs on se souviendrait de la vaillance des ancêtres, qu’on ne renierait pas leur foi, qu’on resterait fidèles à Messieurs de Berne, – beaucoup de grandes phrases dans ce genre venant encore où la bonne doctrine était prêchée, et où il était dit du mal de ceux d’En Bas qui « transgressaient les lois divines et humaines ».

Il fallait du temps pour tout lire ; les gens lisaient chacun son tour. Quelques-uns assuraient que ledit papier venait de Berne, d’autres prétendaient que c’était le ministre qui devait en être l’auteur ; certains enfin, sans se prononcer, haussaient les épaules d’un air méfiant.

Quoi qu’il en soit, la revue eut lieu le lundi d’après, ainsi qu’il avait été convenu. Dès dix heures du matin, les trois compagnies se trouvèrent rassemblées sur le Plan de l’Ouge, armes et bagages, trois cent trente hommes en tout, carabiniers, grenadiers, chasseurs, outre des soldats du génie et même deux pièces de canon qu’on avait sorties pour la circonstance de la remise où on les tenait.

L’affaire était de s’assurer que rien ne manquait aux équipements, que les hommes étaient approvisionnés en munitions, que les boutons des habits tenaient bien, que les souliers étaient en bon état ; ils durent aussi démonter leurs fusils ; après quoi, on leur fit faire du maniement d’armes.

Tout le village était là, mais, où il y avait le plus de monde, c’était autour des deux pièces ; on alluma les boutefeux ; les petites filles s’enfuirent en se bouchant les oreilles.

Pourtant on ne tirait qu’à blanc, mais les coups éclatèrent avec terriblement de bruit, parce que répétés de tous côtés par la montagne. Une flamme de bien un mètre de long sortait de la gueule des pièces ; en même temps un énorme panache de fumée était chassé ; et les vitres des maisons tremblaient, et jusqu’aux plus massives toitures, jusqu’aux pentes autour de vous.

Mais voilà qu’un nouveau commandement se fait entendre : « Arme au bras ! » tous ces fusils se lèvent, avec au bout qui brillent toutes les baïonnettes, parce qu’un rayon de soleil descend ; et c’est de nouveau le canon ; et tout à coup, là-haut, dans le ciel étroit de chez nous, le soleil à son tour se montre, promesse et gage de victoire pour ceux qui vivent selon Dieu et restent soumis à ses Commandements.

Personne n’avait vu David, ce jour-là ; même on s’en était étonné.

C’est qu’il s’était arrangé, étant descendu la veille à Entreroche pour la poste, de ne point remonter comme d’ordinaire le matin déjà, mais d’attendre à l’après-midi, en sorte qu’il n’était arrivé chez lui que dans la soirée. Il avait trouvé les gens d’En Bas, eux aussi, assez échauffés, avec pas mal en bas aussi de gens en armes, et sur sa route, en remontant, une aventure lui était arrivée, qui n’avait pas été sans l’inquiéter.

C’est pourquoi il ne se sentait pas très sûr de lui, ce soir-là, tandis qu’ayant allumé du feu sur le foyer, il se faisait chauffer un peu de soupe. Il avait mangé sa soupe tout seul. Josias-Emmanuel n’était pas rentré, il devait être resté chez Nicollier où il y avait réunion.

Donc David était monté dans sa chambre. Une espèce de pressentiment l’avait empêché d’allumer la lanterne dont il se servait pour s’éclairer quand il allait se coucher ; même il ne s’était point donné le temps d’ôter son pantalon, ni sa veste ; il s’était glissé tout habillé entre ses draps. C’est qu’il avait à réfléchir. Une demi-heure environ s’était écoulée. Huit heures sonnaient maintenant ; cette toux rauque éclata dans la nuit et vint du fond de l’air par huit fois, puis elle vint de nouveau ; un petit vent s’était mis à souffler.

Tout à coup il sembla à David qu’on marchait devant la maison ; il prêta l’oreille : c’était le pas de son père. Il ne sut plus que penser.

« Ou bien, se disait-il, le père aurait dû rentrer pour souper ; ou bien, s’il a pris part à la réunion, il n’est pas possible qu’il soit déjà là. »

Ce n’en était pas moins lui ; on n’en pouvait plus douter ; la grosse clef venait d’être introduite dans la serrure et on avait appuyé sur le ressort à secret ; alors vint un drôle de craquement qui retentit dans toute la maison.

C’est ces vieilles énormes serrures, pleines de complications, forgées à la main sur l’enclume, et la clef à elle seule pèse sa livre ou à peu près.

La cuisine où on était entré se trouvait située juste au-dessous de la chambre de David : David entendit qu’on battait le briquet ; après quoi, un court instant, tout se tut. Puis, voilà, un soupir monta, un premier soupir, un second, comme quand quelqu’un est très las ou qu’on est fatigué d’une longue route au soleil, et soudainement une voix : « Malheur ! » et la voix répétait : « Malheur, malheur sur nous ! »

La voix continua : « Faut-il que nos fautes soient grandes, Seigneur notre Dieu, pour que Tu nous punisses avec tant de sévérité ; mais tout est accepté de Toi, parce que Ta droite est juste. Il n’y a aucune de Tes leçons qui ne serve, aucun de Tes coups ne peut être sans profit. »

David ne fut pas trop surpris, connaissant les habitudes de son père ; ce qui lui échappait pourtant, c’était la raison de cette prière et du trouble où il le sentait.

Punition de quoi ? pourquoi ces soupirs ? se demandait-il. Et, comme il y songeait et que le temps allait toujours, on se mit à marcher de long en large dans la cuisine ; cela également était une habitude de son père quand quelque chose le préoccupait, mais il fallait qu’il le fût particulièrement ce soir-là. Et voilà, tout à coup, par un rapprochement, David se rappela ses propres raisons d’inquiétude.

C’était quelque chose à quoi il s’attendait peu : il approchait d’un lieu nommé la Tine, qui est une espèce de gorge qui ferme la vallée du côté de la Plaine (et de là on dégringole rapidement par des lacets vers la Plaine, mais, une fois qu’on l’a franchie dans l’autre sens, on se met à aller à plat et de plus en plus la vallée s’élargit), donc comme il approchait de la Tine, une bande d’hommes avec des fusils étaient sortis de derrière un rocher et lui avaient crié : « Halte-là ! »

Il avait cru d’abord à une plaisanterie, ayant reconnu plusieurs de ces hommes pour des habitants des Essertes, qui est un hameau tout voisin ; il avait donc continué d’avancer, mais les hommes l’avaient mis en joue.

Il s’était arrêté.

— Est-ce que vous ne me reconnaissez pas ? David Aviolat, de la poste.

Ils lui avaient répondu :

— On le sait parbleu bien. Mais on a ordre d’arrêter tout ce qui se présente ; on ne voit pas pourquoi tu ferais exception.

Ils étaient venus, ils l’avaient entouré, et ils le regardaient d’un air méchant et soupçonneux, dont David tout d’abord n’avait pas compris la raison, et il ne l’aurait sans doute jamais comprise, si celui de ces hommes qui semblait commander aux autres ne lui avait dit :

— Tu sais, toi, fais attention, on te soupçonne. Tu descends bien souvent par en bas. Et ça n’est peut-être bien qu’un prétexte, ta poste, depuis que le pays est plein d’espions… T’ont-ils interrogé, en bas ?

David avait eu envie de lui envoyer un coup de poing dans la figure, mais la pensée de Félicie l’avait retenu. Il était seulement devenu tout pâle :

— Pour qui me prends-tu ?

Et l’autre :

— Eh bien, jure-le !

Il avait dû jurer, quand même la honte qu’il en avait ressentie lui avait coupé les jambes. Mais c’est qu’il comprenait aussi que sa situation allait devenir de plus en plus fausse et que les gens de la Tine n’avaient pas eu tellement tort de se méfier de lui : alors que faire ? quelle décision prendre ? il aurait été seul qu’il aurait quitté le pays, comme d’autres avaient fait déjà, mais il y avait Félicie.

On continuait de marcher dans la cuisine ; il finit par se dire : « Il n’est pas possible que je reste plus longtemps sans savoir ce qui s’est passé. »

Il sortit de son lit, il rampa jusqu’à la fenêtre. La croisée était à guillotine et à tout petits carreaux ; il la souleva sans faire de bruit. On allait et venait toujours dans la pièce au-dessous de lui. Sans hésiter, il enjamba le soubassement, il se laissa glisser sur un tas de fagots qui se trouvait là. Il s’assit sur le tas, il écouta encore ; Josias-Emmanuel ne devait s’être douté de rien. Et David partit pieds nus dans la direction du village.

Ce ne fut qu’assez loin de la maison qu’il mit ses souliers, mais, prenant par les raccourcis, il fut bientôt près de chez Nicollier, où il avait pensé qu’il irait aux renseignements.

Un bruit confus de voix, un gros bourdonnement, comme d’une ruche en travail, venait de derrière les croisées ; la réunion devait être nombreuse et animée ; David ne se décidait pourtant pas à entrer.

Son élan était tombé tout à coup ; il songeait aux questions qu’on lui poserait sûrement, et puis il avait peur de n’être pas trop bien reçu.

Il ne bougeait donc toujours pas, et peut-être même qu’il s’en serait retourné sans avoir rien appris, sans avoir vu personne, si la porte de la salle à boire, brusquement, ne s’était ouverte, – et une bande de garçons parut.

C’étaient des camarades de David.

— Tiens ! te voilà, dirent-ils, l’apercevant ; d’où est-ce que tu sors ?

Ils étaient assez échauffés, ils parlaient tous à la fois.

— D’où je sors ? dit David, vous voyez, je remonte ; j’étais venu voir s’il n’y avait pas des nouveaux.

— Eh bien, tu vas être servi !

Ils riaient, ils disaient :

— Et plus que tu ne voudrais peut-être.

Et ils racontèrent qu’ils avaient pris part à la revue, qu’ensuite ils avaient été boire chez un nommé Dupertuis, qu’ils avaient même un peu trop bu ; et, comme la soirée s’avançait et qu’ils avaient envie de rire, ils avaient décidé de se rendre chez Nicollier, où ils savaient qu’ils trouveraient les vieux.

Ils s’étaient donc rendus chez Nicollier. « Justement, continuèrent-ils, ton père était en train de faire un discours. Tu sais comment il est, ton père ; il prêchait une fois de plus contre les nouveautés. Alors voilà que ce grand fou de Dupertuis s’approche de lui, il lui dit : « Métral, il vous faut vous taire » ; ton père ne se taisait pas. Dupertuis sort une cocarde verte qu’il avait, il la met à sa boutonnière. Et tu sais s’il a peur du vert, ton père ; cette fois il s’était tu. Il est devenu tout pâle. Il a fait demi-tour, sans plus rien dire. Et le gouverneur, et le banneret et tous les autres s’étaient levés, mais il n’a rien voulu entendre, il est parti. Et c’est sur nous naturellement que tout est retombé, parce que le gouverneur nous a menacés de nous citer en justice si on n’allait pas faire des excuses à ton père. On ira demain chez ton père… Comme tu vois, ça s’est arrangé, n’empêche qu’on a eu joliment peur, un moment. Après tout, ce n’était qu’une plaisanterie et on a bien le droit de penser ce qu’on veut. »

Ils parlaient ainsi, avec beaucoup de phrases ; ils allaient continuer ; ils s’aperçurent que David n’était plus là.

Il était parti sans même leur avoir souhaité le bonsoir, et d’abord ils ne trouvèrent rien à dire dans leur surprise. Puis ils l’appelèrent : « Hé ! David, reste avec nous ; on va encore boire un verre… » mais David ne se retourna pas. Et de nouveau : « David, qu’as-tu ? » mais il était déjà trop loin pour entendre. Et, comme ils ne comprenaient pas ce qu’il lui était arrivé, ils se dirent que peut-être il était fâché qu’on eût traité son père de la sorte, quand même il n’avait pas les mêmes idées que lui.

David s’éloignait dans la direction opposée à celle par où il était venu ; la nuit vint sur lui, on ne vit plus rien, il n’y avait ni lune, ni étoiles. Les garçons haussèrent les épaules, disant : « Il n’est pas moins fou que son père, quoique d’une autre façon. »

Une nuit sans lune, ni étoiles, mais, lui connaît jusqu’aux moindres sentiers et puis peu lui importe où ils peuvent conduire ; plus la nuit est épaisse, mieux elle convient aux cœurs tourmentés.

« Ça y est ! pensait-il, des complications de tous les côtés. Voilà le père excité pour longtemps. Si on veut le fortifier dans ses idées, il n’y a qu’à le contredire. » Et il s’expliquait trop bien, maintenant, la scène de tout à l’heure, les soupirs de son père, les mots qui étaient venus.

Une grande faiblesse était en lui, alors il vit qu’il était seul. Et alors il comprit aussi où il allait, parce que tout son cœur s’était mis à crier après Félicie.

Il pensait : « Je heurterai à sa fenêtre, je l’appellerai doucement, elle viendra ; et, ne pouvant aller à elle avec mes yeux, j’irai du moins à elle avec mes mains pour la toucher. Elle trouvera les mots qu’il faut, parce qu’elle m’aime ; je serai soulagé de moi, parce qu’elle m’aime et prendra mes soucis sur elle, me déchargeant de mes soucis. »

Il continuait d’avancer ; bientôt, dans tout ce noir, apparut la maison, comme un morceau de nuit plus noire. Aucune lampe d’allumée, tout le monde sans doute dormait ; mais il se répétait : « Je heurterai à ses carreaux pour qu’elle sache que c’est moi. »

Ainsi il s’avança encore. Il était maintenant juste sous la fenêtre, il ne lui restait qu’à monter sur le soubassement de pierre, et ensuite à tendre la main.

Mais son bras, qu’il avait déjà levé, retomba : « Oh ! non, pensait-il, je serais trop lâche. Elle dort, il faut la laisser dormir. Pourquoi la déranger, puisqu’elle est tranquille ?… Et, les soucis, n’est-il pas juste que ce soit moi seul qui m’en charge, puisque c’est à moi d’être le plus fort… »

Il l’imaginait dormant dans le lit ; sa tête reposait au creux de l’oreiller ; elle souriait à son rêve ; il lui semblait voir ses lèvres bouger, murmurant un nom, peut-être le sien.

Et il se mit à frissonner de tout son corps, tandis que ses pieds devenaient glacés et au contraire sa tête était brûlante : « Jamais, se répétait-il, qu’elle soit heureuse avant tout… Moi, je deviendrai ce que je pourrai. »

Il revenait déjà sur ses pas. On imagine assez ce pays tout en pentes, avec partout des maisons égrenées, et personne sur les chemins sitôt que la nuit est là. Il suivait ces chemins, passant de l’un à l’autre ; il laissa cette fois le village sur sa droite ; il rentrait chez lui, malgré tout. Mais c’était machinalement qu’il allait, trop occupé d’une certaine image pour penser à ce qu’il faisait. Et, quand il trouva sous son pied, au lieu de la pente, le plat, il s’en fallut de peu qu’il ne tombât tout de son long.

La secousse le réveilla ; il était arrivé sur le plat, cela signifiait qu’il n’était pas loin de chez lui ; et l’image de Félicie fut tout à coup chassée par celle de son père. Un visage s’en alla, un autre visage vint. Il voyait un homme qui se promenait de long en large dans la cuisine, avec une figure maigre, des creux aux joues, les yeux brillants, et qu’est-ce qu’il lui répondrait s’il lui demandait : « D’où viens-tu ? » Il eut peur au premier moment. Puis l’impossibilité où il se sentait de mentir plus longtemps fit qu’une idée lui vint : « Si j’allais tout lui dire ?… » Puisque les choses risquaient de se gâter tout à fait, est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux que son père sût tout ? C’est ça ! il allait parler à son père et tout lui dire. Mais aussitôt il se mit à rire de son idée, parce qu’il se disait : « Jamais le père ne voudra. »

Il le connaissait trop bien. Il n’avait que deux ans quand sa mère était morte ; c’était son père qui l’avait élevé. Tout le temps ils étaient ensemble, et Josias soignait son fils de son mieux ; pourtant jamais l’enfant ne s’était senti à l’aise avec lui. C’était un de ces hommes qui semblent fermés à tout ce qui est beauté et joie sur la terre ; les bouquets que le petit David faisait, il les lui prenait et les jetait loin. Il semblait vouloir dire : « Ces choses-là ne durent pas. » C’était comme une irritation terrible qu’il ressentait contre tout ce qui est périssable, cette sorte d’irritation qui s’empare de vous après qu’on a été trompé. Il était ainsi depuis la mort de sa femme, et on sentait que depuis cette mort tout ce qui peut mourir était devenu pour lui un objet de mépris, s’étant lui-même réfugié dans des promesses de durée et des espoirs d’éternité. Tous les dimanches il allait à l’église ; chaque soir il lisait la Bible à David. Quelquefois il s’interrompait dans sa lecture pour l’interroger sur ce qu’il avait lu ; il se fâchait quand David répondait mal. Ainsi ils étaient allés côte à côte pendant des années. D’abord, le petit n’avait pas compris. Mais peu à peu il avait pris de l’âge. C’était le moment des grands élans qui vous viennent ; il aurait voulu se donner, il ne trouva pas à qui se donner, n’ayant que son père près de lui. Il aurait voulu se confier à quelqu’un ; il n’avait personne à qui se confier, parce qu’il n’avait que son père. Et ils avaient été deux cœurs l’un à côté de l’autre, chacun comme entouré d’un mur.

Alors comment est-ce qu’il serait seulement possible qu’il livrât maintenant ses plus chers secrets ? On ne peut montrer ce trésor qu’à ceux pour qui c’est un trésor, parce que les autres vous disent : « Qu’est-ce que c’est que ces cailloux ? » Et les serrements de main et le petit bois et les promesses échangées, qu’est-ce que tout cela serait pour Josias ? Il dirait : « La chair est comme l’herbe qui se fane sitôt fauchée, elle est comme le fruit détaché de la branche, comme la feuille livrée au vent… » Il n’y avait rien à faire ; David le voyait trop bien. Et toutes les menaces de la journée alors revinrent ; elles montaient de partout à la fois ; c’était comme pendant les grands orages de l’été, alors que les nuages ne viennent pas du sud seulement, mais de l’est, de l’ouest, du nord, surplombant tout autour de vous les hautes crêtes des montagnes ; et de nouveau il se sentit très faible, avec seulement une envie de se laisser tomber où il était, de ne plus faire un mouvement.

Il lui fallait pourtant rentrer. Des voix se faisaient entendre dans le village, on devait sortir de chez Nicollier. Il y a, en effet, un bruit de discussions qui vient, mais lui se hâte ; et le voilà qui est arrivé. Hélas ! il faut qu’il rentre, et c’est dur, mais il faut. Toujours de la lumière à la fenêtre de la cuisine. Il étouffe le bruit de ses pas, puis, à quelques pas du tas de fagots, ôte de nouveau ses souliers.

Il se jette sur son lit, il voudrait ne plus entendre, il voudrait ne plus penser ; par la fenêtre, restée ouverte, entre la rumeur du torrent qui coule non loin de là dans le milieu de la vallée.

Ainsi les eaux vont leur chemin sans s’inquiéter de nous ; mais qui saura jamais ce qui se passe dans le cœur de l’homme, qui dira jamais la raison pour quoi il se tourmente tellement ?

V

Le lendemain matin, Félicie était en train de tirer devant chez elle le lampé pour les cochons, quand une de ses amies, nommée Esther Tavernier, l’appela.

Le lampé est une espèce de rhubarbe sauvage, dont la tige pleine de fils s’allonge longtemps avant de casser, c’est pourquoi on dit tirer, qui exprime bien la chose.

— Hé ! Félicie, Félicie !

Elle ne semblait pas entendre. Finalement Esther s’approcha. Félicie leva la tête.

— Mon Dieu ! dit Esther, quelle mine tu as !

Puis, sans y faire attention davantage :

— Dis donc !

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— C’est les garçons qui vont chez Josias ; alors tout le monde regarde.

Cette fois Félicie s’était redressée :

— Est-ce vrai ?

— Comme je te dis.

— Alors je viens.

Elle se mit à suivre Esther qui était partie en avant.

— Est-ce que tu vois ? dit Esther, et elle lui montrait quelque chose du doigt.

C’étaient sur ce fond lisse, coupé en deux par le torrent, des points noirs qui se déplaçaient, comme des mouches sur une table à tapis vert (qui était l’herbe). Un, deux, trois, quatre… il y en avait six. Les garçons devaient s’être habillés en dimanche à cause de cette couleur sombre de leurs habits qu’on distinguait ; deux allaient en tête, trois venaient ensuite, et un pour finir s’en allait tout seul.

— C’est Dupertuis, dit Esther, qui poussa Félicie du coude, et elle riait de nouveau. Tu comprends, c’est le plus coupable et c’est aussi le plus fier. Mais, moi, je dis que ça lui vient joliment bien, cette histoire-là, pour lui apprendre, et on verra ensuite s’il nous méprisera toujours, parce qu’on pourra lui répondre : « Eh bien, Daniel Dupertuis, tu ne vas plus chez Josias ? »

Cette idée l’ayant mise de plus belle humeur encore, fille prompte à toujours rire et à s’amuser de tout, elle renversait la tête, la bouche ouverte toute grande.

Félicie restait silencieuse.

— Hé ! Félicie, est-ce que tu ne sais pas l’histoire ?

Félicie fit signe qu’elle la savait.

— Et ça ne te fait pas plaisir ?

Elle secoua la tête ; plus rien ne lui faisait plaisir.

Elle avait tout appris, le matin même ; son père naturellement n’avait pas parlé d’autre chose, pendant qu’ils buvaient le café ; alors son cœur s’était retourné et toute sa pensée avait fui vers David, parce qu’elle pensait : « Qu’est-ce qu’il va faire ? »

Les petits points s’étaient éloignés toujours plus, ils arrivaient aux premières maisons de la Scie ; il y avait là un groupe assez important de chalets, puis, très en arrière des autres, seul, petit, enfumé et engagé déjà sur ce versant du sud qui ne recevait jamais le soleil, venait celui de Josias.

— Voyons, dit Esther, pourquoi te faire du souci comme ça ? tu vois bien que tout s’arrange, puisqu’ils vont faire leurs excuses ; et David n’est pour rien dans tout ça…

Elle cherchait ainsi à consoler Félicie, étant bonne fille et au courant de ses secrets ; il ne semblait pourtant pas que Félicie l’écoutât. Elle regardait, elle aussi, vers le chemin d’en bas, mais où ses yeux allaient surtout, c’était à la maison plus loin, se demandant de nouveau : « Est-ce que David est là, qu’est-ce qu’il va faire quand les garçons entreront ? » Elle avait tellement mal qu’elle aurait voulu crier. Elle n’osait pas crier. Elle avait mis sa main contre sa joue, elle avait appuyé son menton sur sa main, et toute raide, toute nouée, n’avait plus fait un mouvement.

Des gens étaient rassemblés devant les maisons voisines, d’autres se tenaient non loin de là sur le chemin ; ils s’appelaient l’un l’autre avec des rires et des plaisanteries, c’était une fête pour eux, cette démarche des garçons, mais pour elle c’était comme quand on est dans le deuil ; alors, voilà, il fait gris dans le monde.

— Ça y est ! dit Esther, ils viennent d’entrer.

Félicie eut un grand frisson qui lui courut le long du dos, et puis, n’y tenant plus : « Il faut que j’aille ! » et puis s’était sauvée, juste comme David avait fait avec les garçons, la veille.

Elle fut vite de nouveau devant son panier à moitié plein, et tirait de nouveau son lampé, en sortant la langue, parce qu’il faut bien s’occuper.

Elle avait vu que la maison était vide ; sa mère qui aimait à causer devait être chez une voisine ; au-dessous d’elle, sur la pente, elle apercevait son père en train de discuter avec deux ou trois de ses collègues du conseil ; quelle solitude quand même, quelle solitude de cœur !

Et, pendant que ses mains allaient, son esprit lui aussi allait, parce qu’on ne peut pas l’empêcher d’aller ; puisque personne ne la voit (c’est tout à coup, comme ça, une idée qui lui est venue), si elle allait le chercher ? Et bien sûr qu’elle est folle, mais elle ne peut plus attendre. Et même sûrement qu’elle se serait mise en route, si, juste à ce moment, un bruit de pas ne s’était fait entendre. Elle s’est retournée ; elle le voit, qui est là. Sans doute, lui aussi, a été appelé, ainsi une pensée commune les rapproche, mais tandis qu’elle court à lui tout heureuse, elle le voit qui se détourne et comme honteux s’efface derrière l’angle de la maison.

Alors, sans plus s’inquiéter de rien, elle s’élance vers lui ; tant pis si on la voit, il faut qu’elle lui parle ; elle le rejoint, et, comme il se tait toujours et baisse la tête :

— Mon Dieu ! David, mon Dieu ! qu’est-ce qu’il y a ?

— Je lui ai parlé, et il ne veut pas !

Instinctivement, ils se sont enfoncés dans le recoin que fait l’avancement de la remise ; c’est là que la phrase est venue, et lui, de nouveau :

— Il n’a pas voulu et je suis venu.

Elle n’a rien dit tout d’abord, elle n’a pas fait un mouvement. Puis elle a poussé une sourde plainte, elle s’est jetée contre lui ; et elle qui jusqu’alors ne l’a jamais seulement touché, voilà qu’elle le tient par le cou et étroitement le serre contre elle, avec ses lèvres qui le cherchent et bientôt elles l’ont trouvé.

Il n’y a plus rien eu de tout un grand moment, ils ont cru qu’ils allaient tomber.

Mais ensuite c’est elle qui s’est détournée, elle qui a baissé les yeux, et elle ne sait plus que faire, tandis que c’est lui qui vient maintenant, et la presse et lui prend les mains.

Il voit qu’elle fait avec la bouche un petit mouvement comme quand les lapins grignotent une feuille de chou :

— S’il te plaît, Félicie !…

Il veut l’attirer à lui, elle fait un geste de côté. Alors il y a eu un petit silence ; puis, tout bas :

— Pourquoi… pourquoi lui as-tu parlé ?

— Parce qu’il a fallu.

— Et pourquoi à ce moment-là ?

Il répète :

— Parce qu’il a fallu.

Tout doucement, maintenant, elle pleure et frotte avec ses doigts ses paupières où les larmes percent ; il continue :

— Hier encore, je ne voulais pas… Hier soir, vois-tu, je suis sorti et j’ai appris toute l’histoire ; le père n’était pas couché. Et, un moment, j’ai pensé : « Va tout lui dire », mais aussitôt je me suis répondu que ce serait une chose impossible, et j’ai été me mettre au lit… C’est pendant la nuit que ça est venu… Alors, ce matin, je lui ai parlé.

— Et… et alors… qu’est-ce qu’il a dit ?

— Il a dit qu’il ne voulait pas.

— Pourquoi est-ce qu’il ne veut pas ?

— Il a dit qu’il ne voulait pas parce que ton père était un tiède ; il a dit aussi que le moment de me marier n’était pas encore venu, et que, quand le moment serait venu, il me choisirait lui-même ma femme. Il m’a demandé ensuite où j’étais hier soir, j’ai vu qu’il commençait à se méfier de moi ; alors je n’ai pas su que répondre. Et il y avait encore des choses que je m’étais promis de lui dire, mais je ne les lui ai pas dites, parce que je n’ai pas osé.

Elle demanda :

— Quelles choses ?

— Que je n’avais pas ses idées… Mais je retournerai vers lui et cette fois je lui dirai tout…

— David ! cria-t-elle, et de nouveau elle s’avançait et elle lui tendait les bras, pas ça, tu entends, pas ça…

— Si ! dit-il, et il devenait de plus en plus sombre, sans quoi je me mépriserais.

— Mais c’est qu’alors ce serait fini, dit-elle, David, ce serait fini… Ton père a dit que non, peut-être qu’avec le temps il changera d’avis. Il n’y a qu’à patienter… Puisqu’on se verrait tout de même et puis on s’est juré d’être fidèles l’un à l’autre…

— Ça ne fait rien, je ne veux pas être un menteur.

— Pourquoi serais-tu un menteur ?

— Parce que voilà, quand ils me demandent si je suis avec eux ou non, je ne sais pas que leur répondre ; et je leur mens en ne répondant pas…

— Alors c’est que tu tiens à tes idées plus qu’à moi… Moi, si on me disait de choisir, avant qu’on m’eût seulement posé la question, elles se seraient déjà en allées. Des idées, qu’est-ce que ça veut dire ? c’est de l’air, de la fumée, c’est comme la neige qui fond… Tandis que, moi, vois-tu, je reste, moi, je pleure, moi, j’ai mal.

Mais il continuait de s’obstiner, disant : « C’est que tu es une femme, tu ne peux pas comprendre… » Cette fois, elle fut blessée ; elle cachait sa figure dans ses mains : « Va-t’en ! disait-elle, va-t’en ! »

Alors, un court instant encore, ses belles résolutions se dressèrent devant lui ; elles s’abattirent tout d’un coup comme une forêt sous l’avalanche.

— Eh bien, oui, Félicie, mais écoute-moi.

Elle n’écouta pas tout de suite, elle ne voulait pas le croire, il fallut qu’il vînt avec des paroles de supplication et des mots tendres qu’il trouvait ; enfin elle dit : « Est-ce vrai ? » Lui, il dit : « C’est vrai », et elle se mit à lui sourire.

Comme on voit, après l’averse, les prés briller sous le soleil, ainsi, parmi ses larmes, sa figure fut éclairée ; elle disait : « Comme ça, je suis sûre que tout s’arrangera. »

Elle disait : « Tu n’as qu’à être gentil avec ton père, et lui obéir en tout ; s’il est content de toi, peut-être qu’il consentira… Quant aux gens, laisse-les faire. Ne t’occupe pas d’eux, ils ne s’occuperont pas de toi… »

Il disait : « Oui ! oui ! » il ne se défendait plus.

Elle lui dit :

— Tu promets ?

Il dit :

— Je promets.

— Encore une chose, reprit-elle, on ne va plus pouvoir aller dans le bois… Il faudrait que tu trouves un endroit où se rencontrer…

Ayant réfléchi un moment, il dit qu’il y aurait peut-être leur fenil des Veillards.

— Tu sais, le vieux tout noir, qui penche…

Elle dit qu’elle savait bien.

On entendait toujours causer sur le chemin ; les voix se rapprochaient de plus en plus, sans doute qu’on allait venir.

— Sauve-toi vite, lui dit-elle.

Ils ne s’embrassèrent même pas, ils étaient de nouveau très sages.

Cependant Jean Bonzon continuait de causer avec les deux conseillers. Tous les trois blâmaient les garçons, tout en trouvant que Josias, comme ils disaient, avait été trop loin. « Mais, continuaient-ils, pour quelqu’un de commode, ça n’est certes pas quelqu’un de commode… » Et, s’entretenant ainsi, ils surveillaient le retour des garçons, entrés depuis assez longtemps chez le métral.

— Tiens, dit tout à coup Vincent Oguey, les voilà qui sortent.

Les points noirs en effet se montraient de nouveau du côté de la Scie (ce quartier qu’on a vu) et grandissaient rapidement.

Bonzon et les deux conseillers descendirent sur la place ; le ministre y était déjà. À sa droite se tenait Isaac Tavernier le gouverneur ; à sa gauche, tête nue, Devenoge le régent.

Le ministre était en train de parler à Devenoge et sans doute ne devait-il pas lui dire des choses bien agréables à entendre, car le pauvre était tout pâle, et gardait les yeux à terre, sans le moindre mouvement.

Il y avait beaucoup de monde sur la place ; c’était d’ailleurs une toute petite place, à peine peut-on lui donner ce nom ; un carrefour plutôt, un endroit simplement où se coupaient plusieurs chemins.

Là se trouvait aussi une fontaine à deux bassins faits chacun d’un tronc de sapin fendu par le milieu et évidé ; l’eau passait de l’un dans l’autre, le second servant aux lessives, le premier où l’eau restait propre étant réservé au bétail.

Sur le bord du second bassin, Ansermoz était assis et il fumait sa pipe, car il était de ceux qui fumaient, chose rare alors et assez mal vue ; il avait pris cette habitude à l’étranger.

Mais il se fit un mouvement d’attention qu’on vit passer d’un groupe à l’autre ; c’étaient les garçons qui arrivaient.

Le ministre, ayant congédié Devenoge, s’était avancé jusqu’à l’entrée du chemin ; de leur côté, les garçons approchaient, mais de plus en plus lentement ; arrivés à quelques pas du ministre, ils ôtèrent leurs chapeaux, ils s’arrêtèrent tout à fait.

On se poussait du coude, le ministre leva la main. Et ce qu’il dit, on ne le comprit pas, personne n’étant à portée, mais son discours dura longtemps. Tantôt il balançait un doigt contre sa tempe, tantôt il secouait la tête ; et, pendant ce temps, les garçons, arrêtés en face de lui, écoutaient, les yeux baissés, comme le régent tout à l’heure.

C’est qu’on sentait assez que l’autorité était revenue, et l’ancienne discipline avait repris le dessus. Ainsi l’ordre sortait, comme il fait toujours, du désordre même, parce qu’on a peur. Il y avait eu cette tentative des garçons pourtant pas bien grave ; déjà elle était réprimée ; eux-mêmes plus que personne semblaient la regretter ; tout le monde les approuvait. Les vieux surtout hochaient la tête, l’air de dire : « On savait bien que ça ne pouvait pas durer. »

Il y eut donc ce discours du ministre ; sitôt que le ministre eut fini de parler, il s’en alla avec le gouverneur ; les garçons avaient disparu. Cependant sur la place tous les groupes se mêlaient, parce qu’on éprouvait le besoin, comme c’est compréhensible, de s’entretenir de l’événement. Jean Bonzon et les deux conseillers, comme les autres, s’avancèrent. On semblait surtout curieux de savoir ce qui s’était passé chez Josias-Emmanuel. Il se trouva que plusieurs personnes semblaient déjà parfaitement renseignées sur ce point particulier, encore qu’elles n’eussent pu causer ni avec Josias, ni avec les garçons ; mais les nouvelles courent l’air, semble-t-il, et participent à sa nature ; c’est comme l’odeur des fumées, l’automne : on ne voit point les feux que déjà elle vient. « Il les a reçus, expliquait-on, il les a laissés parler ; et puis il leur a lu la Bible, et leur a fait une prière. Il avait choisi ses versets. Quand il a eu fini, il s’est levé et les garçons sont partis. »

Ceux qui connaissaient Josias se disaient que la chose en effet avait dû se passer à peu près de la sorte ; et en cela on l’approuvait, parce que la Bible est la Bible et elle est le Livre quand même où d’avance sont renfermés tous les conseils, tous les enseignements.

Il n’y eut qu’une voix qui s’éleva en sens contraire ; on devine assez laquelle. Du milieu de cette rumeur de consentement qu’il y eut, elle s’éleva sans ménagements :

— Allez seulement, mes amis : n’empêche que la Bastille est prise !

On se tourna vers Ansermoz ; assis sur le bord du bassin, il continuait de fumer sa pipe :

— Parfaitement, reprit-il, mes amis ; et je dis que vous retardez.

— Tais-toi ! criait-on.

Mais il ne semblait pas entendre (ou bien était-ce qu’il se souciait peu de ce qu’on pensait de lui) :

— Je vois les vieux trop contents pour pouvoir croire que ça dure ; et la jeunesse, n’est-ce pas ? elle n’a pas encore osé.

Il se mit à rire, il n’était point soûl. Même il lui fallait pas mal de courage pour parler ainsi, parce qu’on allait jusqu’à le menacer maintenant, et quelques-uns de ceux qui l’entouraient semblaient très échauffés, particulièrement un certain Tille, drôle de petit homme à l’air faux et sans âge, qui lui faisait le poing en répétant :

— Tais-toi ! ou on te fout à l’eau.

Ansermoz souffla en l’air une bouffée de fumée, et, la regardant s’élever :

— Parlez, parlez seulement ; tout ça c’est de la fumée de pipe ; et il y a du vent aujourd’hui.

Heureusement que midi sonna, ce qui mit fin à la discussion.

Jean Bonzon trouva sa fille qui mettait la table, en chantant une chanson.

— Laquelle est-ce ? dit-il, comme il entrait, et il semblait n’avoir jamais été de si bonne humeur, laquelle est-ce ?

Elle dit :

— C’est celle du Bouton de Rose, papa.

— Ah ! dit-il, c’est la plus jolie. Rechante-la.

Elle se mit de nouveau à chanter :

 

Dans un bouton de rose

Mon cœur est enfermé ;

Personne n’en a la clef

Que mon cher et bien-aimé.

 

Il chantait avec elle, ayant une belle voix de basse, et il marquait la mesure avec la tête.

Quand elle eut fini, elle s’approcha, portant une pile d’écuelles ; elle faisait face à la fenêtre par où un jour dur entrait ; il la regarda :

— Mais qu’est-ce que tu as ? dit-il (comme Esther tout à l’heure).

— Je n’ai rien.

En effet elle était très gaie ; sa chanson le prouvait assez.

— On dirait que tu as pleuré.

C’était vrai, il devinait, juste ; mais elle l’avait oublié déjà.

Comme nos natures sont pourtant changeantes : des événements du matin, une seule chose lui était restée, la promesse de David, d’où son bonheur de maintenant ; et elle fut humiliée de voir que sa figure était en retard sur son cœur.

Elle dit en se détournant :

— Ce n’est rien ; je suis un peu fatiguée.

Jean Bonzon n’en demanda pas plus long, il avait faim. À ce moment d’ailleurs sa femme et ses trois autres filles rentrèrent du plantage, portant une corbeille de choux ; on se mit à table.

Et la journée continua, qui fut une journée comme toutes ces autres journées du commencement de l’hiver ; les derniers regains sont rentrés, les légumes presque tous en cave ; on attend qu’il neige pour aller au bois ; on n’a plus grand’chose à faire ; on s’occupe à des petits travaux comme de réparer les barrières, curer les rigoles, ou de faire chez soi les réparations qu’il peut y avoir ; on entend scier, et planter des clous ; les mulets s’en vont par les petits chemins, avec de chaque côté du bât un sac de toile plein de fumier.

Quatre heures viennent, on va traire.

Une fois qu’on a trait, on porte le lait à la fromagerie, où il y a une grande chaudière de cuivre qui pend à un bras mobile, en sorte qu’on peut facilement l’écarter du foyer.

À cette heure, il fait presque nuit ; ce jour-là particulièrement, parce que le ciel était couvert ; mais, un peu après le coucher du soleil, une déchirure se fit au-dessus de la montagne, et un rayon venu depuis derrière la montagne colora faiblement de rose le bord des nuages.

On aurait pu croire au beau temps, ce ne fut pourtant pas le beau temps. Déjà les nuages s’étaient refermés. Au moment que la nuit vint, se leva un vent humide et glacé, qui annonçait la venue de la neige.

VI

Deux jours après, elle recouvrait tout le Haut-Pays ; elle descendit du même coup jusqu’à la plaine du Rhône. On pataugeait dans les rues d’Entreroche. Ils avaient eu beau passer le triangle ; à peine le chemin avait-il été ouvert qu’il se fermait de nouveau. Mais le plus triste était qu’en même temps que la neige tombait, un vent terrible ne cessait de souffler ; et le boucher Cherix, toute cette nuit-là, fut très inquiet pour son arbre, un bel arbre de la liberté, qui avait été solennellement mis en terre, le printemps d’avant, avec discours, cantates et cortèges.

C’était lui-même, le boucher Cherix, qui en avait fait don à la ville, car personne n’était meilleur patriote que lui.

Patriote, le mot surprend. On est en effet quinze cents habitants d’une petite ville ce qu’il y a toujours eu de plus tranquille ; il avait bien fallu cet universel bouleversement pour qu’on commençât à s’agiter. Mais il n’est plus possible d’en douter : on s’agite. Les trois ou quatre petites rues qu’on voit, avec leurs auvents avançants et leurs boutiques à volets de bois brun, sont devenues depuis quelque temps extraordinairement remuantes ; à plusieurs reprises déjà, des drapeaux verts se sont montrés aux fenêtres ; on voit passer beaucoup de militaires ; M. le bailli ne sort plus du château ; et, quant aux patriotes en question, il n’y a pas de jour qu’ils ne se retrouvent au café ou ne tiennent quelque réunion publique.

De toute la nuit donc, le boucher Cherix n’avait pas dormi. Dès que le matin fut venu, il courut sur la place. Il vit que « son » arbre avait tenu bon. Mais, le vent, dans la matinée, s’étant remis à souffler plus fort que jamais, ses inquiétudes le reprirent ; sitôt après son dîner, il courait de nouveau voir ce qui en était. Quelle chance, quand même ! l’arbre résistait toujours. C’était un tilleul de sept ou huit ans que le boucher Cherix avait choisi très haut de tige, en vue de son futur feuillage et aussi parce que ce tilleul-là n’était pas seulement un tilleul, mais un symbole, d’où la nécessité qu’il se distinguât entre tous.

Le boucher Cherix fut tout heureux de voir qu’il se conduisait si bien ; cela également, pensait-il, était un symbole. Il est vrai que l’arbre avait un tuteur. N’importe, Cherix ne se lassait pas de considérer les deux ou trois branches très raides que le vent balançait en haut du tronc, fortement ligoté, et, se laissant aller au cours de ses pensées : « De même, pensait-il tout en hochant la tête, de même la liberté en butte aux attaques de la tyrannie, et pliant peut-être sous elles, mais pour se redresser plus forte que jamais. »

Comme il en était là, ces messieurs du comité survinrent. On se serra la main. Cherix recommença sa phrase qu’il trouvait belle et d’un grand sens : on y applaudit. Puis, comme il commençait à se faire tard, ces messieurs se rendirent au café des « Sections Unies », où ils avaient coutume de se rencontrer.

Décidément les nouvelles étaient bonnes. Le général Ménard n’attendait plus pour franchir la frontière qu’un signe du Comité central ; des barques, en effet, étaient à l’ancre dans le port de Thonon prêtes à embarquer la grosse artillerie ; Lausanne, disait-on, fermentait plus que jamais ; les timides eux-mêmes allaient se déclarer ; et il n’était même pas impossible que Berne, consciente de sa faiblesse, ne se prêtât bientôt à de nouvelles concessions. Pour le moment, elle cherchait à gagner du temps ; on la sentait hésitante. Admirable occasion de tenter un dernier effort.

L’arbre de la liberté fut oublié. Il y avait tout un système de rapports quotidiens, ils arrivaient les uns après les autres. De chacune des localités des environs, les nouvelles ainsi affluaient à la table de ces messieurs, et refluaient sous forme d’ordres ; ainsi le sang est aspiré, puis est refoulé par le cœur.

Il se trouvait pourtant ce jour-là que certains renseignements manquaient encore, qui étaient parmi les plus importants, et, comme sept heures allaient sonner, on commença à perdre patience. C’est qu’il s’agissait cette fois non pas de vagues messagers comme il en venait chaque jour, mais bien d’envoyés spéciaux, chargés d’une mission particulièrement importante, dont on attendait depuis le matin le retour.

En sorte que ces messieurs devenaient de plus en plus nerveux. L’un d’entre eux avait proposé une partie de cartes : la proposition n’avait pas eu de succès. Il y eut donc un grand soupir de soulagement, quand, vers les sept heures du soir, la porte s’ouvrit enfin et les deux Delachaux parurent, tous deux habillés en chasseurs, hautes bottes frottées de graisse, casquettes en peau de lapin, un foulard rouge autour du cou, la batterie de leurs fusils soigneusement enveloppée de chiffons.

On fit cercle autour d’eux, mais d’abord ils voulurent boire. Ils demandèrent un grog bouillant à l’eau-de-cerise qu’ils avalèrent d’un trait. Ils sentirent alors, comme ils disaient, « que ça allait mieux. » N’empêche qu’ils réclamèrent un second grog et, l’ayant attaqué à petites gorgées, ce ne fut qu’à ce moment-là que l’aîné des deux frères commença à parler.

Ils n’avaient point pris par le chemin, ils étaient montés par les Biolles. La chose n’était pas commode, il s’agissait d’éviter la Tine sur la droite et sur la gauche les Essertes : ils n’avaient eu que juste l’espace voulu pour se faufiler. L’endroit était mauvais : on y était en pleins rochers, en pleins taillis, et avec deux pieds de neige partout où elle pouvait prendre. Mais la neige, ça les connaissait, les rochers, ça les connaissait, les taillis, ça les connaissait ; donc ils avaient continué quand même, grimpant sur les mains et sur les genoux, et ainsi ils avaient réussi à tourner le poste sans être vus des sentinelles. « Et les gens des Essertes non plus ne nous ont pas vus, et on l’a bien examiné, ce poste ; il y avait là vingt-deux hommes, on vous garantit le nombre, à un près. Et, comme on se tenait là, et on était placés de telle façon qu’on aurait pu les tirer l’un après l’autre sans même qu’ils se doutent d’où les coups partaient et pas moyen pour eux de riposter, il y a eu la relève du poste ; c’est un contingent de la Boussette qui arrivait, on a entendu le mot : Fidélité au drapeau. Ils sont juste au tournant du chemin, là où il y a une petite paroi, et de l’autre côté il y a la grande paroi et puis la gorge ; c’est vous dire qu’ils arrêtent tout. On a tout bien examiné. Et ensuite, comme nous avions reçu l’ordre d’aller nous assurer de ce qui se passait plus loin, on s’est occupés de cacher nos fusils, rapport à ce qu’il ne fallait pas qu’on nous voie avec des fusils, sans quoi on nous aurait tout de suite foutus bas ; on les a mis à l’abri sous un tronc d’arbre, avec des feuilles par-dessus. Puis on s’est faufilés le long de la vallée, ayant laissé le poste derrière nous. Mais vous comprenez qu’il n’était pas possible de descendre au village, on nous aurait reconnus. On a observé seulement de loin. Il semble bien que tout était tranquille. Et, quand il a commencé à faire nuit, on a pu s’approcher davantage : on n’a rien remarqué de suspect. On s’était cachés derrière une grange pour tâcher de surprendre les conversations : et on en a bien surpris une entre deux hommes qui passaient, mais ils parlaient de leurs affaires, pas de ces préparatifs qu’on a dit qu’ils faisaient. Alors on est remontés ; on a passé la nuit dans un fenil, et puis on est revenus… En résumé il semble bien qu’il n’y ait jusqu’à présent que ce poste ; seulement méfions-nous, ils doivent se tenir prêts. »

On remercia beaucoup le grand Delachaux et son frère, qui, cependant, avaient fondu grand train, en sorte que deux larges flaques tachaient de noir le plancher aux places qu’ils occupaient. Mais les compliments qu’on leur adressa, sans compter tous ces grogs, dont on venait d’apporter le troisième, avaient eu vite fait de les réchauffer par dedans (ce qui est la bonne façon) ; et ils ne semblaient pas, tout trempés qu’ils étaient, se trouver trop à plaindre. Ces messieurs, eux, s’étaient remis à discuter. Soudain, il y en eut un qui dit :

— Ce qu’il nous faudrait avant tout ce serait d’avoir là-haut des intelligences.

— Bien sûr, dit un autre, et travailler l’opinion.

— Constituer un parti à nous parmi eux, dit un troisième.

— D’autant plus, reprit le premier, que le noyau en existe déjà.

Ils se demandèrent à qui des ouvertures pourraient être faites. Le malheur était que presque tous ceux qui s’étaient déclarés avaient quitté le Haut-Pays et s’étaient enrôlés dans les troupes d’En Bas : avec ceux-là donc, rien à faire. Quant aux autres, il n’était point facile de communiquer avec eux, vu que la population ne descendait plus aux marchés.

À ce moment, le boucher Cherix prit la parole :

— Permettez ; moi, je connais quelqu’un.

On se tournait vers lui, qui était-ce ? Il dit que c’était un nommé David Aviolat.

— Ah ! celui qui fait la poste.

— Oui, dit Cherix, et il vient encore toutes les semaines. Je sais qu’on peut compter sur lui.

— Tâchez de lui parler.

Cherix n’oublia point la commission dont on l’avait chargé, elle flattait son amour-propre. Plusieurs jours de suite il guetta David ; David ne paraissait toujours point, il y avait sans doute trop de neige, mais Cherix fut persévérant.

C’est ainsi qu’une semaine après, un mardi, il aperçut le mulet de David arrêté devant la maison de poste.

Il entra dans le bureau, David s’y trouvait.

Il n’en avait pas bougé, ce jour-là, contrairement à ses habitudes ; il n’avait même pas débâté sa bête, et, assis dans un coin, les coudes aux genoux, la tête en avant, il semblait attendre avec impatience le moment de repartir.

Cherix n’était pas homme à se laisser arrêter pour si peu. Il s’approcha de David :

— Eh ! tiens, c’est vous, dit-il, comme tout surpris de le voir ; il y avait longtemps que vous n’étiez pas revenu.

— Douze jours, dit David, et ce fut tout.

— Eh bien, savez-vous ce que vous allez faire ; vous allez venir manger un morceau avec nous.

David refusa ; l’autre insista ; David dit :

— Sitôt que le sac est prêt, je remonte.

— Ce n’est pas possible !

— Tout de suite, dit David.

Cherix eut beau faire, David ne se laissa pas ébranler. L’autre parut éprouver un peu d’embarras, et il se grattait derrière l’oreille. Puis, bien qu’il se fût assuré que personne ne pouvait les entendre, il se mit à parler plus bas.

David secouait la tête. Plus Cherix parlait, plus il secouait la tête, tout en restant silencieux.

L’homme de la poste survint avec le sac, Cherix se tut. David prit le sac et sortit, Cherix le suivait.

À ce moment, le nommé Tille vint à passer.

David ayant par hasard levé les yeux l’aperçut, et il se demandait : « Qu’est-ce qu’il fait par ici ? il n’avait dit à personne qu’il devait descendre. »

Tille n’en était pas moins là. Il ne s’était d’ailleurs pas arrêté ; il n’avait pas eu l’air d’apercevoir David ; bientôt il tourna le coin de la rue. Et David se mit en route à son tour, mais Cherix ne l’avait toujours point quitté.

Tout le long de la Grand’Rue et de l’autre rue qui suit, on put le voir marcher à côté de David, et maintenant c’était tout un discours qu’il lui tenait, avec des gestes ; mais David ne répondait toujours pas ; par moment seulement, il secouait la tête.

On arriva au moulin où il y a une grande roue de bois moussue qui tourne ; là enfin Cherix s’arrêta. Il espérait peut-être que David allait faire comme lui, il n’en fut rien : David continuait sa route.

Et l’autre le suivit longtemps des yeux ; c’est ainsi qu’il le vit disparaître à un tournant, derrière un haut mur de vigne ; un peu plus loin David reparut, puis il disparut de nouveau.

Il faisait soleil ; à la droite de Cherix, sur un monticule, il y avait le vieux château avec ses quatre tourelles d’angle ; devant la porte du château, une baïonnette brillait.

Mais où Cherix tenait les yeux fixés c’était sur la pente en face de lui ; le chemin y montait en zigzaguant entre des murs ; et David n’était déjà plus qu’un point que Cherix regardait toujours, haussant par moment les épaules, parce que Cherix ne comprenait pas.

VII

C’était le temps où on va au bois, parce qu’on attend pour y aller qu’il y ait une bonne épaisseur de neige. On avait décidé, l’été d’avant, de reconstruire la maison d’école ; il s’agissait de se procurer les matériaux nécessaires. Et, comme la maison d’école appartient à tout le monde, il s’agissait aussi que tout le monde participât à ce travail, d’où ces corvées organisées ; chaque habitant devait tant de jours de travail ou verser une somme d’argent équivalente.

Ils préféraient d’ailleurs y aller de leur temps et de leur personne, l’argent s’étant fait de plus en plus rare depuis que ces bruits de guerre circulaient ; toutes ces premières corvées se mirent en route au grand complet.

C’était assez haut déjà sur la pente, et la pente du versant sud qui se trouve être le plus boisé, parce qu’à l’ombre. Il y a là des couloirs où on fait glisser les troncs, sans quoi on ne voit pas très bien, dans l’absence de tout chemin, comment on les amènerait au village. Mais ces couloirs une fois pleins de neige et les gelées venues qui en durcissent la surface, on n’a qu’à tirer sur le bord les billes, et en moins de rien elles sont en bas.

Donc, ce jeudi qui était le surlendemain du jour où David était descendu à Entreroche, et il était remonté déjà dans l’après-midi, la corvée alla au bois comme à l’ordinaire et David en faisait partie. Même il devait en faire partie plus de temps que d’autres et y consacrer le double de temps, ayant, outre sa part, celle de son père à fournir.

Le commode, avec les sapins, c’est que, comme ils croissent serré, ils sont tout ébranchés d’avance ; les troncs lisses et nus d’avoir manqué d’espace portent à leur sommet seulement un fin petit plumet de feuillage noir ; il suffit d’attaquer le pied, et, une fois la corde attachée, de tirer sur la corde. Il y avait un gamin qui montait le long du tronc. Il avait la corde nouée autour de la ceinture. Quand il était parvenu aux deux tiers du tronc en hauteur, il prenait cette corde, il la passait autour du tronc. Il redescendait. On se mettait à attaquer à coups de hache le pied de l’arbre. C’est la hache à long manche qu’on lève au-dessus de sa tête, puis on l’abat à toute volée ; et mille copeaux blancs et légers, comme si on plumait une poule, s’envolent autour de vous.

Beau travail, il fait du soleil ; mais des grands froids sont survenus, alors il ne dégèle pas, même au milieu de la journée. À leurs pieds la neige foulée présentait sur les bords des trous une mince épaisseur cassante : quand on posait le pied dessus, elle craquait avec un bruit de vitre qui se fend. Mais de plus en plus elle s’égalisait et était tassée, à cause des allées et venues de tout ce monde, devenant peu à peu comme un plancher, où l’usure des pas fait peu à peu saillir les nœuds.

Ils travaillèrent jusqu’à midi ; à midi ils allèrent manger. Ils s’étaient fait une sorte de cahute avec des branchages ; un feu brûlait à l’entrée, ils y étaient à la fois au chaud et à l’abri. C’est qu’il faut faire attention de ne pas prendre un frisson après tout ce mouvement qu’on s’est donné ; on est tout en sueur, mais des glaçons pendent à vos moustaches et les canons de votre pantalon sont comme deux tuyaux de tôle. Ils avaient donc envoyé d’avance le garçon, lequel avait tout préparé ; ils s’assirent autour du feu.

Ils ne parlèrent point d’abord, ils avaient autre chose à faire. Mais, une fois la soupe bue et la première faim passée, ayant tiré leurs couteaux de leurs poches et comme ils commençaient à tailler dans leur pain noir, voilà, ce besoin leur revint, parce qu’on est des hommes quand même, et qu’est-ce qu’on ferait, sinon parler ? Ils commencèrent à se regarder : l’un après l’autre ils hochaient la tête, l’air de dire : « Eh bien oui, on pourrait. » Et les premières phrases vinrent, qui furent courtes. De quoi il fut d’abord question, c’est de leur travail. Puis, à cause que les idées peu à peu s’éveillent, et l’une après l’autre sont mises en branle, comme quand une pierre fait des cercles dans l’eau, la discussion s’élargit. Naturellement on se mit à parler politique. Des nouvelles, on n’en avait pas de bien sûres, c’est vrai ; mais plus il y a d’inconnu, plus les suppositions vont leur train. Bientôt tout le monde parlait à la fois. Il n’y avait que David qui se tût.

Il était assis dans un coin ; on avait presque fini de manger qu’il n’avait rien dit encore. C’est qu’il se souvenait de la promesse qu’il avait faite à Félicie, et, l’ayant revue le dimanche d’avant, il la lui avait renouvelée, cette promesse ; alors le plus simple est de se taire, n’est-ce pas ?

Seulement, comme la conversation en était venue à ces mouvements de troupe qu’on prétendait qui se faisaient à la Plaine, et quelques-uns assuraient qu’il n’en était rien, tandis que d’autres juraient leurs grands dieux que c’était la vérité, l’idée leur vint tout naturellement de se renseigner auprès de David, puisqu’il revenait de là-bas.

— Hé ! David, dit tout à coup un nommé Jean-Louis Borloz, tu dois mieux savoir que nous ce qui en est.

David ne répondit pas.

— Tu entends ? tu n’as rien vu ?

— Non, je n’ai rien vu, dit David.

— Et qu’est-ce qu’ils font par en bas ?

David haussa les épaules.

— Comme nous.

— Comment « comme nous… » ?

— Eh bien, oui, ils mangent, ils boivent, ils dorment.

— Tu n’as pas vu des militaires ?

— Pas beaucoup.

— Et les Français ?

— Je n’en ai point vu.

On eut beau faire, il n’alla pas plus loin. Les autres étaient étonnés en eux-mêmes et chacun à part soi faisait ses réflexions : « C’est drôle comme il a changé, ce David ! Du temps de l’affaire du sergent Culand était-il assez échauffé ! Et ne se fâchait-il pas tout rouge quand on le contrariait ? À présent, on dirait qu’il ne pense plus à rien. On ne le voit plus avec Ansermoz… Mais c’est probablement que son père lui a parlé, alors il a peur de son père… » On connaissait Josias-Emmanuel ; on savait qu’il ne plaisantait pas.

L’explication leur parut bonne ; c’est pourquoi, s’étant dit cela et après le moment de silence qu’il y eut, ils reprirent leur discussion.

— C’est égal, dit quelqu’un, ils doivent être ennuyés par en bas depuis qu’on ne va plus au marché… Toutes ces boutiques qu’on faisait vivre ! La petite mercière du coin de la rue des Granges ne doit plus savoir que devenir, elle qui n’avait que nous, en fait de clients… Tant pis ! ça leur apprendra.

— Oui, dit un autre, seulement tu ne penses pas au prix où va être le blé, à supposer qu’on en trouve encore… C’est effrayant ce qu’il monte déjà… Et ceux qui n’en ont pas une bonne provision…

— Eh bien, sais-tu ce qu’on fera ? dit un troisième, on s’en passera. On fera du pain d’avoine, du pain de sciure, du pain de terre et du pain d’ossements, s’il faut ; on tuera jusqu’aux mulets, jusqu’aux chiens, jusqu’aux chats, s’il faut ; mais on leur montrera qu’on ne cède pas si facilement que ça pour des questions de bouche…

— Oui, dit le deuxième, des questions de bouche ! je voudrais seulement t’y voir…

— Parfaitement ! (il s’échauffait, et plusieurs autres s’échauffaient, en sorte qu’il se formait de plus en plus deux partis, et la discussion devenait générale, à part David qui continuait à ne pas avoir l’air d’entendre) parfaitement, l’honneur avant tout. Je dis l’honneur, tu comprends bien, et que tout le reste y plie. Il ne faut pas qu’on puisse dire qu’on est esclave de nos boyaux…

Ils se levèrent ; il se faisait tard. Ils retournèrent à leurs sapins. Il y en avait déjà quatre ou cinq d’abattus. Ils coupèrent d’abord les petites branches du bout, et le bout lui-même ils le retranchèrent, parce que trop mince et pliant ; une fois les troncs ainsi préparés, ils y enfoncèrent leurs haches, s’en servant comme de crocs. Et s’attelant après, tirant sur le manche de frêne, dix d’un côté, dix de l’autre, ils faisaient converger l’effort, criant : « Hée hou !… hée hou !… » Peu à peu le tronc venait à eux. Ils l’amenèrent ainsi jusqu’à l’entrée du dévaloir. Là ils le firent encore avancer un peu, et maintenant la pointe en surplombait le vide et faisait angle avec la pente, qui se dérobait brusquement. Il s’agissait de trouver le point d’équilibre.

Alors il n’y avait plus besoin que d’une petite poussée ; tout à coup, la masse entière basculait, et, comme hésitante d’abord, puis de plus en plus vite, et de plus en plus terriblement vite, elle s’enfonçait dans le couloir. Les hommes, se penchant, la suivaient des yeux. Mais ce n’est déjà plus qu’un éclair là-bas avec ce grondement qui vient, et une fumée de neige qui monte, puis un choc sourd ; et, comme quand un homme frappé d’une balle se dresse sur la pointe des pieds et lève les bras, on voyait le tronc se mettre debout.

Il y en eut ainsi un, puis deux, puis trois et quatre et jusqu’à cinq ; au bas du dévaloir, à mesure, l’amoncellement croissait en hauteur. Ainsi, quand vous êtes dans la montagne, l’hiver, et vous allez, soudainement ce roulement de tonnerre vient ; vous vous dites : « Est-ce que c’est l’avalanche ? » Et c’est bien quelque chose comme l’avalanche par la puissance et l’impétuosité, mais c’est aussi là-haut quelques petits hommes, vous voyez ces points noirs là-haut, et au-dessous d’eux est cette glissoire qui luit au flanc de la montagne, polie et lisse pour l’œil comme le dedans d’un canon. Sourd tonnerre ainsi un moment, puis la montagne est ébranlée, c’est quand elle est frappée dans ses entrailles mêmes par la pointe de l’épieu ; alors elle gémit et se courrouce tout entière, avant de retomber brusquement au silence.

Le soleil cependant commençait à baisser ; ils en étaient à leur dernier tronc. Ils le précipitèrent encore, puis regardèrent et virent qu’ils avaient fini leur ouvrage. Ils se préparèrent à redescendre. Ils allèrent à leurs paniers. Le soleil était déjà depuis longtemps couché pour eux, parce qu’ils étaient sur le versant sud à une place qu’il ne visite qu’un court instant dans la journée, mais tout l’autre versant en face d’eux devenait rose. Un versant celui-là presque entièrement déboisé, aux larges croupes étalées, couvert de riches pâturages, avec dans le haut des rochers. Et ils luisaient sourdement, ces rochers, tandis que les pentes plus bas étaient devenues violettes, d’un violet toujours plus sombre, d’un violet presque noir…

Ainsi se prépare la nuit ; les hommes n’avaient pas attendu qu’elle fût venue ; ils s’étaient déjà mis en chemin.

David ne partit qu’un moment après. Il prit par un autre sentier. Il fut bientôt dans la vallée. Ces deux ou trois premières maisons de la Scie dépassées, c’était à quelques pas de là. La maison se confondait presque avec la pente. La blancheur de son toit appuyé par derrière au talus, blanc lui aussi, faisait qu’on l’en distinguait mal ; on aurait dit une maison sans toit, et dont on ne voyait que la façade sombre, taillée en angle dans le haut. Rien autour, pas un arbre ; et il y avait bien un petit jardin, mais la barrière en était recouverte ; alors même plus de jardin. Il n’y avait qu’une fenêtre d’éclairée. C’était la fenêtre en haut le perron, une toute petite fenêtre et bien pauvrement éclairée encore ; alors dans ce silence et cette solitude, avec ces hautes pentes désertes au-dessus de soi, ce ciel noir et vide et ce froid, quelque chose vous serrait le cœur.

David sentait vaguement tout cela, en même temps qu’il s’approchait. Il monta le perron, il poussa la porte. La vue du feu sur le foyer lui fit du bien. Mais, devant le foyer, il y avait son père, et de nouveau une crainte lui vint. Il entra, le père Aviolat se tenait baissé devant le foyer, étant en train de remuer la soupe, qui cuisait dans une marmite suspendue à la crémaillère ; d’ordinaire c’était David qui préparait la soupe, mais, quand il allait au bois, il ne rentrait jamais qu’assez tard et son père se chargeait du ménage à sa place. Donc Josias-Emmanuel s’occupait de faire cuire la soupe ; au bruit que David fit en entrant, il se retourna. David dit : « Bonsoir, père », l’autre lui répondit bonsoir ; de nouveau il se baissa sur sa marmite. Un grand silence vint. David ôta son chapeau et le pendit à un clou. La table était déjà mise, la soupe devait être prête. Il y avait un quartier de pain noir, un morceau de fromage tout rongé des vers, mais le bon on le vendait : un quartier de pain, du fromage, de la soupe : c’était tout. Il regarda la table mise : il ne sut pas très bien que faire. Il se dit : « Est-ce qu’il faut que j’aide au père ? mais ça dépend comment il est tourné. » Il s’approcha pourtant de lui ; l’autre dit : « J’ai fini, va seulement t’asseoir. » David alla s’asseoir ; l’autre presque en même temps s’avança avec la marmite. Il la posa à même la table entre eux deux. Le père se servit d’abord. Ils ne parlaient pas. Il y avait à peine de la lumière, parce que la lanterne éclairait mal ; la plus grande lumière venait du feu sur le foyer, mais c’était une lumière peu fixe, qui tantôt semblait près de s’éteindre, tantôt grandissait brusquement, et étrangement elle dansait autour d’eux sur les murs. Le vieux Josias tournait le dos à la lumière, David la recevait en face. Ils baissaient la tête, ils avançaient la tête à la rencontre de la cuillère creuse, et, accoudés tous deux, calés solidement sur le bord de la table, leurs épaules semblaient faire bloc avec elle, tandis qu’il y avait ce seul mouvement de leur cou et ce mouvement de leurs mains. Ainsi la soupe fut mangée, puis vint le fromage et le pain. Ils s’étaient coupé chacun un gros morceau de pain ; ils y taillaient des languettes avec leurs couteaux de poche. C’est tout à fait comme le repas de midi, car tous nos repas se ressemblent, mais il y a en plus ce silence à présent et que j’ai mon père en face de moi. David se sentait pressé d’avoir fini. Il n’osait pourtant point se lever avant que son père se fût levé lui-même, étant respectueux des habitudes prises et docile aux enseignements qu’il avait reçus. Ce n’était pas si vite qu’il pourrait s’en aller. Il avait fini depuis longtemps de manger que le père mangeait toujours. Enfin le vieux Josias repoussa son écuelle ; et, écartant le banc sur lequel il était assis, il referma son couteau. C’était chaque fois le signal. David prit les assiettes et les porta sur le râtelier. Dans la partie d’en bas du râtelier, il existait une espèce d’armoire, fermée par une porte à deux battants ; là il serra le pain et le fromage ; la marmite, il la posa sur le bord du foyer ; ainsi la table se trouva entièrement débarrassée. Pourtant il n’allait point pouvoir monter tout de suite, parce que quelque chose devait venir encore et, au lieu de sortir, il vint se rasseoir. Le vieux Josias-Emmanuel en effet s’était levé et avait été prendre sur un rayon un très gros vieux livre à reliure de cuir brune et à fermoir. Il le posa devant lui. De nouveau le père et le fils se trouvaient face à face, mais à présent au lieu de la marmite il y avait ce livre entre eux. Et le silence sembla devenir encore plus grand, parce qu’ils ne bougeaient plus ni l’un ni l’autre. Josias introduisit l’extrémité du doigt dans l’épaisseur de la tranche autrefois rouge, mais qui avait noirci par places et pâli à d’autres avec le temps ; ayant ainsi ouvert le livre au hasard (mais il ne faut point parler de hasard, car c’est une volonté supérieure à la nôtre, quoique inconnue, qui décide de tous nos gestes), il commença de lire à haute voix.

C’était une voix lente, un peu sourde, pourtant très nette et assurée ; sur certains mots solennellement elle s’attardait, et à la fin des phrases aussi elle s’attardait, alors venait un court silence, juste le temps de la méditation ; puis elle repartait de sa grave allure ; et l’accent du pays donnait aux mots connus comme une autorité nouvelle.

Donc, la Bible ayant été ouverte page 211 au Livre de Josué, quinzième chapitre, vint le verset 19 et Josias lut ce verset : Elle répondit : « Donne-moi un présent ; puisque tu m’as donné une terre sèche, donne-moi aussi des sources d’eaux. » Et il lui donna les sources d’en haut et les sources d’en bas. Là-dessus Josias se tut. Mais, ayant introduit de nouveau le doigt dans l’épaisseur des feuillets, il repartit bientôt, cette fois page 413, et cette fois c’était le Livre des Chroniques, au chapitre XXIX : Ainsi les sacrificateurs entrèrent dans la maison de l’Éternel, afin de la purifier ; et ils portèrent dehors, au parvis de la maison de l’Éternel, toute l’ordure qu’ils trouvèrent dans le temple de l’Éternel. Et de la même façon la page 483 fut enfin indiquée ; et les versets du Psaume XVI furent portés à notre entendement :

7. Je bénirai l’Éternel qui est mon conseil, même les nuits dans lesquelles mes pensées m’instruisent.

8. Je me suis toujours proposé l’Éternel devant moi ; puisqu’il est à ma droite, je ne serai point ébranlé…

11. Tu me feras connaître le chemin de la vie. Ta force est un rassasiement de joie ; il y a des plaisirs à ta droite pour jamais.

Et de nouveau et par deux fois les versets 7 et 11 furent lus, et comme épelés syllabe à syllabe : Je bénirai l’Éternel qui est mon conseil, même les nuits dans lesquelles mes pensées m’instruisent… Ta force est un rassasiement de joie ; il y a des plaisirs à ta droite pour jamais, puis tout se tut. On avait vu Josias-Emmanuel s’incliner et il tenait ses mains sur le livre grand ouvert, où il y avait des lettres rouges au commencement des chapitres et par place des images, cependant il ne lisait plus. Et semblablement à lui David s’était incliné et David avait joint les mains.

Tout à coup, Josias se mit debout. David, lui aussi, se mit debout. Ils continuaient l’un et l’autre à avoir la tête baissée et ils gardèrent leurs mains jointes devant eux ; mais le vieux lentement la releva, sa tête, David la baissa davantage encore. Et le vieux à présent regardait au plafond avec ses yeux levés, mais c’est qu’au delà du plafond et derrière la pauvre épaisseur des planches, il y a le ciel grand ouvert et tout le royaume de Dieu. Les yeux de l’esprit ne s’arrêtent pas aux choses terrestres ; il semblait que pour Josias ces poutres et le toit lui-même eussent disparu, et il allait dans l’infini des étendues avec les yeux. Néanmoins il fallait attendre que l’Esprit se fût révélé, d’où de nouveau ce grand silence, et ce ne fut qu’au bout d’un assez long moment que la voix de nouveau monta :

« Seigneur, il est bon que ta voix m’instruise, parce que je doutais dans mon cœur. Donne-moi un présent, ai-je dit, et puisque tu m’as donné une terre sèche, donne-moi aussi des sources d’eaux. Tu m’as donné des sources d’eaux. Seigneur notre Dieu, je t’en remercie. Comme quand on a des prés situés en haut de la pente, et depuis longtemps on attend la pluie, et la pluie ne vient toujours pas, alors l’herbe sèche et jaunit, – de même sont nos cœurs quand ils sont privés de ta vérité. Mais ta vérité est venue. Nous voici tous deux devant toi, Seigneur, et le fils est auprès du père, parce que, si le père a péché, le fils lui aussi a péché… Et, si le père a péché par le doute, le fils a péché d’une autre façon, ayant oublié tes enseignements. Mais tu l’éclaireras, Seigneur, parce qu’il te demande ici pardon par ma bouche.

Fais-lui, à lui aussi, connaître le chemin de la vie, comme tu l’as promis et que ta face pour lui aussi soit un rassasiement… »

Cette fois, c’était bien fini ; on vit Josias se rasseoir ; David ne s’était pas rassis.

Il ne regardait pas son père, et se tenait debout de l’autre côté de la table, ayant seulement décroisé ses mains ; alors un bruit se fit entendre au-dessus d’eux dans le grenier ; c’était un coup de bise qui, s’engouffrant sous l’avant-toit, avait fait craquer la charpente.

— Père… dit David tout à coup.

Il fit quelques pas dans la direction de la porte :

— Je vous souhaite une bonne nuit, père.

Josias-Emmanuel avait levé la tête. « David !… » commença-t-il. Et, comme l’autre se retournait :

— Est-il vrai que tu montes, ou bien si j’ai mal entendu ?

— C’est qu’il est tard, dit David.

Mais Josias :

— Il n’y a point d’heure pour la connaissance de la vérité.

Ainsi David fut arrêté et ne bougeait plus, debout près du vieux meuble en sapin, rongé par le temps, où il y avait, en haut, des rayons, en bas, une espèce d’armoire.

Et Josias de nouveau :

— J’aurais voulu que tu parles le premier, mais puisque tu ne l’as pas fait, il faut bien que ce soit moi qui le fasse… Est-ce vrai ce qu’on dit, David ?

Comme David se taisait toujours, et maintenant il ne comprenait plus :

— Est-ce vrai qu’on t’a vu parler avec les adorateurs des faux dieux, quand tu es descendu l’autre jour pour la poste ?… Est-ce vrai que tu t’es arrêté avec ceux dont chacun des actes est en transgressement aux paroles du Livre, et dont la bouche ne s’ouvre que pour blasphémer les Saints Noms…

David pensa tout à coup à Tille, et comme dans un éclair passèrent devant ses yeux la ville et la montagne au-dessus de la ville, et le chemin qui y menait, et Cherix marchant à côté de lui, et Tille qui les avait vus ; pourtant, comme il ne lui semblait pas qu’il eût rien à se reprocher :

— Comment voulez-vous que je fasse, père ? C’est le métier qui veut ça. Je descends : bien sûr qu’on me parle, et il faut bien que je réponde, sans quoi comment est-ce qu’on s’entendrait ?

— Non, dit Josias d’une voix forte. Et, puisque la tentation est trop grande pour toi et que tu as le cœur trop faible, j’écarterai de toi cette tentation. Écoute bien, David, à partir d’aujourd’hui, tu ne feras plus la poste…

Il voulut protester, mais il pensa à Félicie. L’autre demanda : « Tu as entendu ? » il répondit simplement : « Oui. » Il se tut. Son père se taisait.

Mais David leva tout à coup ses yeux qu’il avait tenus jusqu’alors à terre, il les tourna vers son père, il vit que son père lui aussi le regardait. Et parce que son père le regardait ainsi, quelque chose remuait en lui, il sentit un picotement lui venir sous les paupières, il pensa : « Si je lui parlais de nouveau. L’autre jour déjà et au plus mauvais moment, je lui ai parlé : il ne m’a pas compris. Pourtant il y a quelque chose en lui qui me dit qu’il pourrait comprendre. J’ai vu ses yeux et je me laisserais aller avec des paroles de fils, non les mots durs et secs peut-être que j’ai eus, parce que voilà on est dressés comme des ennemis en face l’un de l’autre, mais peut-être qu’au fond on s’aime, seulement on a peur de cet amour… Père, je dirais, laissez-moi vous amener celle que j’aime ; tous les malentendus s’en iront du même coup. Qu’elle entre seulement par la porte que vous lui aurez vous-même ouverte ; vous serez là, vous lui direz : « Entre, car tu es ma fille et il y a longtemps qu’il n’y a pas eu de femme dans la maison… » Que vous lui disiez seulement cela, et toutes les autres pensées seront effacées, parce que, si on s’aimait, je n’en aurais plus besoin. »

C’était ce qu’il se disait, et il y avait le silence, et il y avait les yeux de son père qui se tenaient posés sur les siens, comme si Josias y eût lu tout cela, pourtant David ne parlait point encore, parce qu’il attendait que quelque chose vînt, mais pareillement le père attendait.

Et là fut le malentendu qu’ils attendirent l’un et l’autre, quand ils auraient dû se laisser aller, mais c’est qu’ils se ressemblaient trop. Bientôt alors ils ne purent plus attendre ; Josias répéta simplement : « Tu as compris ? » David : « J’ai compris. »

Il prit sa lanterne, il prit une brindille de sapin qu’il alluma au feu et on vit trembler un moment la petite flamme près de la mèche toute suintante d’huile ; après quoi, la vitre de corne arrondie fut poussée, et il se dirigea vers la porte, tenant sa lanterne à la main.

Il ouvrit la porte, il dit une seconde fois :

— Je vous souhaite une bonne nuit, père.

Il passa le seuil de la porte, il ne s’était même point retourné.

Il monta l’escalier, il monta dans sa chambre, il se laissa tomber tout de son long sur son lit.

Et un immense chagrin lui venait de ce qu’il ne ferait plus la poste. Parce qu’il était libre alors, et allait avec son mulet et personne que ses pensées, par le long chemin bien connu. Il se disait : « À présent je peux penser à ce que je veux, à présent je suis moi-même. » De temps en temps, une pierre roulait devant lui, et de banc de rocher en banc de rocher il l’entendait tomber jusqu’au fond de la gorge. Personne, il n’y a que les grands sapins, et les deux hautes sombres pentes en haut desquelles on voit comme un liseré de soleil ; mais la voix du torrent est tout le temps à côté de vous comme un long récit qui vous parle d’elle. Il n’avait plus qu’à écouter, et ce nom revenait toujours jeté aux échos par l’eau vive : « Félicie ! Félicie ! » et après : « Est-ce vrai que tu l’aimes ? » et, lui, il répondait à l’eau : « Oh ! oui, je l’aime », et c’était comme s’il l’avait continuellement près de lui.

Plus rien, ça va être fini ; il lui semble qu’une porte se ferme ; c’est comme s’il était en prison. Mais plus accablante encore que le chagrin est en lui la honte, parce que tout à coup il repense à son père, il se revoit devant son père ; et il se dit : « J’ai été devant lui comme un enfant, j’ai eu peur de lui comme un lâche. »

Il se dit aussi : « C’était pour elle », mais est-ce qu’elle se doutera seulement du sacrifice qu’il lui a fait quand il la reverra ce prochain dimanche, et ne va-t-elle pas simplement sourire, heureuse de le garder près d’elle, sans se demander ce qu’il lui en a coûté ?

Il n’imaginait pas que la réalité serait plus dure encore ; ce qui arriva, ce dimanche-là, c’est qu’elle ne vint point.

VIII

Le conseil avait nommé un certain Pierre Pittet en remplacement de David. On l’avait choisi, parce qu’un peu simple d’esprit et qu’il ne parlait à personne.

Il ne se mit en route que le jeudi suivant, à cause qu’il était de nouveau tombé de la neige, et puis les paquets et les lettres étaient de moins en moins nombreux.

Mais, ce certain jeudi venu, dès le petit jour il était parti, et on ne pensait pas qu’il pourrait rentrer le soir même, vu le mauvais état des chemins.

Le soleil assez chaud vers le milieu de la journée avait fait glisser la neige des toits ; on voyait ces gros bonnets avançants, dont le bord en surplomb qui gèle chaque nuit fait comme une visière au-dessus des fenêtres.

Quelquefois aussi la partie dépassante casse et tombe à terre avec un bruit comme quand un fruit mûr s’écrase ; l’épaisseur de la cassure montre par des veinures noires les trois ou quatre couches dont elle est composée.

Il venait du silence de partout ; c’était sourd sous les pieds, sourd par les pentes et au ciel. Ce qui s’entendait seulement, c’étaient des voix par-ci par-là, des toux de petites filles ; quelquefois des tout petits bruits drôlement grossis : ainsi quand dans une maison on sciait du bois, et Jean Bonzon, étant monté sur une échelle, s’était mis à clouer une liste contre une fente entre deux planches.

Comment ces nouvelles arrivèrent et par qui elles furent apportées, on ne le sut jamais très bien. C’était un peu après midi, il continuait d’y avoir cette petite vie d’hiver ; on n’était pas monté au bois, ce jour-là ; tout ce qu’il y avait d’hommes était au village ; tous purent assister à la scène qui se passa chez le régent. Bien que sa maison fût un peu à l’écart, elle était placée de telle façon qu’on la voyait de partout ; aussi, quand cette fenêtre s’ouvrit, personne qui ne s’en fût aperçu tout de suite, d’autant plus qu’on venait de finir de dîner, et les gens prenaient l’air sur le pas de leur porte.

Ce fut quelque chose d’assez risible, et on en rit en effet beaucoup au premier moment. À peine la fenêtre avait-elle été ouverte qu’une grosse voix s’était fait entendre : on avait reconnu la voix de Mme Devenoge.

— Fainéant ! mauvais père ! c’est ainsi que tu prends le pain dans la bouche de tes enfants ! On pouvait s’y attendre avec tes saletés de livres… tu vas voir ce que j’en fais !

En même temps qu’on criait ces choses, deux gros bras nus avaient été tendus hors de la fenêtre ; tout un paquet de volumes reliés s’était éparpillé devant la maison sur la neige. Quelques-uns tombaient sur la tranche et s’ouvraient tristement à plat contre le sol ; d’autres, touchant de l’angle, allaient rouler beaucoup plus loin.

— C’est comme ça, tu entends bien, je n’en veux plus de ces ordures…

Mme Devenoge reparaissait déjà et une nouvelle brassée de livres fut précipitée ; à ce moment, Devenoge dut s’approcher d’elle par derrière, cherchant à l’empêcher de continuer ; elle haussa encore la voix :

— Comment ! tu oserais me toucher, attends seulement ! attends seulement !

Et, s’étant retournée, on ne vit plus rien pendant un instant.

Mais déjà la porte de la maison s’ouvrait et Devenoge parut, qui descendit précipitamment l’escalier, pas assez vite toutefois pour qu’il n’eût risqué de recevoir sur la tête le portrait de l’abbé Delille dont le verre se brisa avec bruit sur les marches.

Il n’eut que le temps de gagner la remise et de s’y enfermer à clef.

La raison de tout ce scandale ne tarda, d’ailleurs, pas à être connue ; on apprit que, la veille au soir, sur la proposition du ministre, le conseil avait destitué Devenoge.

La scène fit d’abord rire à cause du côté comique qu’elle avait ; il ne s’était rien passé encore de trop grave, et puis il faisait du soleil, il faisait doux, chantant dans l’air, avec toutes ces gouttelettes en fines perles au bord des toits ; ç’avait été ainsi une distraction, d’abord ; mais des groupes maintenant se formaient un peu partout, une rumeur bientôt passa de l’un à l’autre, et ce furent alors ces autres nouvelles, et on ne savait pas très bien si elles étaient vraies ou fausses, mais une espèce d’inquiétude avait chassé la bonne humeur d’avant.

On assurait que les gens d’En Bas venaient d’envoyer de fortes patrouilles sur toute la ligne des cols ; sans doute était-ce là l’indice d’une attaque prochaine, peut-être si prochaine qu’il n’y avait plus à balancer.

On vit le ministre entrer une fois de plus chez le gouverneur ; une demi-heure plus tard un courrier était dépêché à ces Messieurs du versant allemand ; toute l’après-midi il y eut un fort remue-ménage aussi bien à la Scie qu’au Moulin ou qu’au Plan.

Vers quatre heures pourtant tout avait paru se calmer. C’était l’heure où on trait, chacun était rentré chez soi. Et c’est seulement comme la nuit tombait qu’on vit reparaître les hommes, leurs hottes à lait sur le dos.

Ils se dirigeaient vers la laiterie, en sorte que la pièce où était la chaudière fut bientôt pleine à déborder : là les nouvelles furent de nouveau commentées et les discussions avaient repris de plus belle, avec plus de fièvre peut-être et cette espèce de crainte sans cause où met la venue de la nuit.

C’est ainsi que quand David parut à son tour, et il était un des derniers, il y avait bien là trente ou quarante personnes de tout âge, mais surtout des jeunes gens ; on l’appela, il ne répondit pas.

Il passa, la tête baissée, fendit les groupes, poussa jusqu’à la table où étaient les mesures en doubles pots, pots, demi-pots, fit inscrire sur son carnet les neuf pots et demi qu’il avait apportés pour sa part ce jour-là, ne disait toujours rien, sortit, fut appelé : « Hé ! David, est-ce qu’on te verra, ce soir ? » « David ! tu viens chez Nicollier, ce soir ? » ne parut pas entendre et s’en allait déjà ; alors il y eut de la surprise, on se demandait : « Qu’est-ce qu’il lui prend ? »

C’est qu’on ne savait pas quelle amertume était en lui et quel dévorement était cette amertume en lui, depuis le soir où son père lui avait dit qu’il ne ferait plus la poste ; en outre, le dimanche d’après, il n’avait pas vu Félicie et il ne l’avait pas revue depuis ; alors il avait pensé : « Elle aussi, elle m’abandonne. » Il avait beau avoir entendu dire qu’une de ses petites sœurs était tombée en se glissant sur la glace et s’était fait un trou à la tête, il n’en pensait pas moins : « Si elle avait voulu venir, elle serait venue. » Il ne parvenait plus à mettre ses idées en ordre ; elles tournaient en rond, en sorte que rien en lui ne pouvait aboutir. Et il ne lui restait au total que le sentiment que tout le monde lui en voulait et une grande rancune à présent le travaillait contre le monde, cette amertume qu’on a vue, tout le temps un remâchement qui le rendait sourd aux bruits du dehors, aveugle aux choses du dehors. Mais ceux de la fruitière ne comprirent pas ; ils se dirent : « Qu’est-ce qu’il a ? » et, se le demandant l’un à l’autre : « C’est que ça ne doit pas aller avec son père ! » d’ailleurs quelqu’un ajouta presque aussitôt : « Et puis c’est qu’il n’est pas des nôtres ; tant pis, il s’agirait pourtant de savoir qui est pour nous et qui ne l’est pas. »

Ainsi les premiers soupçons furent élevés et il semblait bien qu’ils ne fussent pas tout à fait injustifiés. Alors un des garçons qui étaient là, ayant mis ses mains autour de sa bouche, cria de toutes ses forces : « Hé ! David… David, tu entends, on aurait un mot à te dire. » Il continua : « David ! David ! » ce fut inutilement, David disparaissait déjà dans l’ombre, on ne le vit bientôt plus du tout.

Il s’était fondu dans la nuit qui devenait de plus en plus épaisse, et, en même temps, la première étoile s’était mise à briller au-dessus des montagnes, du côté du couchant.

Il faisait très froid, ce soir-là. Six heures sonnèrent. Le rassemblement qu’il y avait eu devant la laiterie s’était dispersé. Il sonna six heures, il sonna six heures et demie ; on était en train de manger la soupe, elle fut mangée ; et, comme sept heures venaient, on vit les premiers groupes s’approcher de chez Nicollier.

Au plafond pendait une forte lampe à huile, qui n’éclairait pourtant pas trop bien.

Il y avait, dans le milieu de la grande pièce basse, une longue table en bois de sapin peinte en brun, avec d’énormes pieds carrés qui faisaient plutôt penser à des poutres.

Il y avait cette longue table dans le milieu de la pièce ; de chaque côté venaient trois tables plus petites, avec une autre dans le fond.

Quand on levait la main, on touchait le plafond. Un grand poêle de pierre grise brûlait dans un des angles ; on le chauffait de la cuisine, car il traversait la cloison, comme le poêle du régent, et il y avait ainsi une moitié de poêle dans chacune des deux pièces.

Comme il n’avait pas cessé de brûler depuis le matin, il faisait bon chaud dans la pièce. La porte s’ouvrit. Trois hommes l’un après l’autre entrèrent, sur quoi la porte se referma.

Ils allèrent s’asseoir au bout de la grande table, tirant à eux l’extrémité du banc, puis s’accoudèrent côte à côte sans rien dire, et de nouveau la porte s’ouvrait et de nouveau deux ou trois hommes entraient.

Ils arrivaient ainsi par groupes, parce qu’ils venaient de tous les coins de la paroisse ; alors ils s’arrangeaient entre voisins pour faire le chemin ensemble ou ils s’appelaient en passant. C’est ainsi que parurent successivement Moïse Pittet de Vers l’Église, Moïse Nicollerat, le justicier, qui était de Vers l’Église également, Jean-Pierre Bonzon, Isaac Bonzon (et il y avait même deux Isaac Bonzon, car dans ce pays on retrouve partout non seulement les mêmes noms de famille, mais encore les mêmes prénoms, alors ce second Isaac Bonzon, pour le distinguer de l’autre, on l’appelait Bonzon de la Scie) ; parut donc Bonzon de la Scie, parut un instant après Jean Bonzon, accompagné du conseiller Vincent Oguey ; parurent deux ou trois Tavernier, dont le gouverneur, deux ou trois Tille, des Ansermoz aussi, des Borloz, des Favre, des Aviolat ; et, chacun son tour, ils venaient s’asseoir soit à la grande table, soit aux petites, les rapprochements se faisant, ou bien selon les opinions, ou bien selon les amitiés.

Le dernier qui entra fut le chasseur Siméon Favre ; comme depuis trois mois il n’avait point quitté son lit, on ne s’attendait pas à le voir. « Mais, dit-il, j’ai pensé que vous auriez peut-être besoin de moi. »

Tout le monde se leva pour lui faire honneur : c’est que c’était à peine s’il se tenait debout malgré ses béquilles. Péniblement, avec le coude, il avait fait basculer le loquet de la porte, c’était du genou qu’il avait dû la pousser ; là-dessus, on l’avait vu lentement s’avancer avec un mouvement de balancement comme quand un battant de cloche est mis en branle. Il était devenu tout blanc avant l’âge, sa tête penchait vers son épaule gauche, le haut de son corps, dévié, faisait angle avec le bas ; sa jambe droite complètement tordue semblait s’être enroulée autour de la béquille, comme le lierre autour d’un tronc ; n’importe, comme il disait : « On pouvait avoir besoin de lui » ; alors il était venu.

Le gouverneur avait été à sa rencontre ; le gouverneur le prit par-dessous le bras et le soutenant ainsi lui fit prendre place à sa droite.

— Qu’il nous serve à tous d’exemple ! dit-il.

Tout le monde l’approuva.

Mais Siméon Favre, hochant la tête et avec ce bon sourire tranquille qu’il avait :

— Gouverneur, exemple est trop dire. Je crois plutôt que c’est tant mieux que je sois seul de mon espèce. C’est que ça n’est plus le beau temps, tu peux t’en souvenir, gouverneur, comme moi, quand on faisait trois fois d’un jour les couloirs de la Becca Blanche et quatre fois si on devait. Et plus le temps des Vires Bleues, ni du beau troupeau d’en haut les Veiges, quinze bêtes, tu t’en souviens, et on en avait tué chacun trois… Il n’y a pas, c’est bien fini… Mais, justement, ce qui me fait plaisir c’est que cette jeunesse ne me ressemble pas ; ils ont bons bras et bonnes jambes…

Il hocha de nouveau la tête, il continuait de sourire, et une espèce de long murmure monta de partout dans la salle, qui était signe qu’on était fier de lui.

Ainsi la chose fut engagée, et, à ce moment-là, il y avait bien une quarantaine d’hommes du village chez Nicollier ; c’est assez dire qu’il ne restait plus une place à aucune des tables, et encore deux ou trois des jeunes gens s’étaient-ils installés dans l’embrasure des fenêtres. Les quartettes cependant avaient été apportés, et les channes, qui sont des espèces de hauts pots d’étain à couvercle, et les gobelets où on boit. Le plafond très bas pesait sur les têtes, et, les proportions des choses étant augmentées par le peu de hauteur des murs, les visages mêmes avaient l’air très grands. C’est aussi qu’avec ces chapeaux mis en arrière, les traits sortaient accentués ; il y avait un relief particulier des fronts, des nez et des mâchoires ; la pauvreté de l’éclairage, remplissant d’ombre tous les creux, exagérait encore ce relief ; et, parce que la discussion devenait de plus en plus vive, de plus en plus les cous se tendaient, de plus en plus il y avait de poings levés, d’épaules haussées, de têtes qu’on secouait.

C’est, comme cela, certain soir, une réunion de gens de chez nous. Même la petite Marie qui servait n’avait pas sommeil, ce soir-là. Ni Nicollier, ni sa femme ne s’étaient couchés, ayant, eux aussi, beaucoup à faire. L’homme à tout instant courait au tonneau ; la femme, elle, allait et venait dans la cuisine ; dehors, il faisait toujours un grand beau ciel d’hiver tout noir, en velours, avec, cousues dessus, les perles en verre des étoiles.

Mais le gouverneur tapa sur la table avec le fond de son gobelet.

« Collègues du conseil, et habitants de la commune, dit-il, vous savez les bruits qui circulent ; ils m’ont été communiqués officiellement, cette après-midi, alors nous nous sommes réunis pour en parler, voici donc ce que j’aurais à vous en dire. Camarades, chers amis, vous savez que nos intentions ont toujours été parfaitement droites et que nous n’avons jamais provoqué personne, au contraire. Mais la question n’est plus là. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir ce que nous ferons, si on nous attaque, et si nous nous rendrons sans nous défendre, ou bien si au contraire nous résisterons jusqu’au bout. La question est de savoir, chers et fidèles camarades, si nous renoncerons à nos idées et à nos croyances, pour le seul amour de la paix, ou bien si, mettant notre honneur au-dessus de ce goût qu’on a d’être tranquilles, on va se montrer prêts à verser notre sang. Il faut nous entendre là-dessus d’abord. Pour moi, je n’hésite pas à vous donner tout de suite mon avis : c’est que nous devons nous défendre. Avons-nous jamais eu à nous plaindre de NN. MM. Seigneurs, dites, et est-ce qu’ils n’ont pas toujours été respectueux de nos coutumes et de nos libertés, soucieux aussi de notre bien-être, attentifs en temps de famine et dans les mauvaises années à nous porter secours ? Toutes ces nouveautés qu’ils prêchent par En Bas, à quoi nous serviraient-elles ? qu’est-ce qu’elles nous apporteraient que nous n’ayons déjà, vivant heureux chez nous et à notre façon à nous ? Tandis qu’au contraire, il n’est pas sûr que, si nous les recevions chez nous, elles ne nous priveraient pas de nos biens les plus précieux, étant des nouveautés, c’est-à-dire n’ayant pas été encore éprouvées, comme ces fusils neufs qu’on a, alors vous savez bien, quand on part pour la chasse, on prend plutôt l’ancien, parce qu’on se dit : « Je sais ce qu’il vaut », et on se dit aussi : « L’autre, je l’essaierai un dimanche sur la cible… » Telle est mon opinion ; que ceux qui en ont une autre le disent. »

Les applaudissements qu’il y eut montrèrent bien que le gouverneur avait pour lui la plupart de ceux qui étaient présents. On ne s’attendait même pas que personne prît la parole pour lui répondre. L’étonnement fut grand quand on vit Jean Bonzon se lever.

Ce fut lui qui parla en deuxième lieu (c’est ainsi une discussion publique qu’on a, le gouverneur lui-même nous y a invités), mais, sans ce besoin de tout concilier qui était en lui sans doute s’en serait-il abstenu, car il n’avait aucune habitude de s’exprimer devant le monde. « Comme ça, dit-il, on n’est pas tellement renseignés sur ce qu’ils veulent faire et peut-être qu’il suffirait de s’entendre pour qu’on ne soit pas obligés d’aller jusqu’au bout ; c’est pourquoi, disait-il (et il bredouillait un peu parce qu’il était de plus en plus intimidé), c’est pourquoi, disait-il, on devrait essayer… on devrait leur envoyer une députation ; on leur dirait : « On ne vous veut point de mal, on vous laisse libres de faire ce que vous voulez, mais laissez-nous libres, nous aussi… » quelque chose dans ce genre. Et, comme je vous dis, s’entendre ; peut-être qu’ils n’ont pas plus envie que nous de se battre… » Il se rassit. Et quelques-uns de ceux qui l’entouraient dans le bout de la grande table se mirent bien à hocher la tête pour marquer qu’ils partageaient son opinion, mais ils n’étaient pas nombreux. On aimait bien Jean Bonzon, à coup sûr, parce que c’était un brave homme, il n’en manquait pas moins d’autorité. D’ailleurs à ce moment Josias-Emmanuel s’était levé.

Il n’avait jusqu’alors pas dit un mot, ni fait un geste. Il ne parla point tout d’abord, il s’était simplement mis debout. Il était grand comme son fils, il ressemblait à son fils. Appuyé des deux mains à la table, il regardait fixement devant lui. Et longtemps encore sa figure maigre aux joues plates, aux lèvres minces et serrées, avec un front très haut que surmontaient des cheveux gris, demeura sans un mouvement ; alors il se fit un tel silence qu’on entendit très bien, dans la cuisine, l’entre-choquement des écuelles que Mme Nicollier était en train de laver.

Tout à coup il dit : « Jean Bonzon (et par deux fois il répéta ce nom, puis se tut), Jean Bonzon, tu es faible, mais Dieu est avec toi quand même et t’inspirera dans tes résolutions. »

Il recommença : « Jean Bonzon ! » puis ce fut comme si un coup de vent avait fait tourner ses idées, il dit : « Il ne nous faut plus hésiter. Déjà une fois ma voix s’est élevée, elle a été comme quand l’oiseau chante avant le temps. Ma voix a retenti dans le désert, parce que vos cœurs étaient secs encore, comme les arbres durant la mauvaise saison, et c’était l’hiver dans vos cœurs. Mais permettrez-vous que les impies blasphèment plus longtemps les choses sacrées et que les adorateurs du veau d’or se réjouissent près de vous ? Je dis que vous irez et renverserez leurs idoles, sans quoi ils viendront jusqu’à vous, et c’est eux qui vous détruiront, étant les instruments de la colère de Dieu contre votre faiblesse et la lâcheté de vos cœurs… »

Il s’arrêta, il allait repartir ; il en fut empêché. La porte avait été poussée ; il sembla qu’un grand froid entrât ; il fit tout à coup comme nuit autour de vous et dans vos cœurs.

Et déjà cette autre voix venait, sans que personne eût encore paru ; toute tremblante, toute cassée, elle n’en couvrit pas moins tout :

— Il est trop tard !

Il y en eut qui se levèrent, ils retombèrent assis. La voix reprenait :

— Ils se sont vendus aux Nicolaïtes, ils se sont prostitués à la doctrine de Balaam !

Et c’est cela que la voix dit encore, puis on vit paraître celui qui parlait.

C’était quelqu’un de tellement vieux que personne ne savait plus son âge ; on disait qu’il avait passé cent ans. Et beaucoup ne l’avaient même jamais vu, parce qu’il vivait seul dans une petite maison écartée où il restait enfermé, lisant tout le temps dans des livres des choses qu’on ne savait pas.

Mais tous surent du moins qui il était, quand il entra ; on ne pouvait pas hésiter ; il y avait ses longs cheveux tombant en désordre sur ses épaules, sa grande barbe blanche, ses vieux vêtements démodés ; et tous se dirent : « C’est lui ! » tous se dirent aussi : « Il faut qu’il se passe quelque chose de grave pour qu’il soit venu » ; et tous, pris de peur, reculèrent. Seulement Isaïe se remit à parler : alors on fut vidé même de ses pensées, à cause que la voix sans cesse grandissait et Josias-Emmanuel avait baissé la tête comme pour dire : « Je n’ai plus qu’à me taire ; celui-là parle mieux que moi. »

C’est ainsi que de nouveau la voix d’Isaïe s’éleva :

— Ils écarteront les nuages et l’Ange soufflera dans la grande trompette, parce qu’il vous avait été dit de ne point gâter l’huile, ni le vin, et vous avez gâté l’huile et le vin. Les signes sont apparus. La mesure de froment est venue à un denier, la mesure d’orge à trois deniers. Et le peuple déjà s’avance des sauterelles à cheveux de femmes qui suivront le grand cheval rouge, quand les sources seront taries et la cendre couvrira l’herbe et les fontaines d’eau se changeront en fontaines de sang. J’ai vu venir le cheval rouge et la grande Prostituée : et je me suis levé pour vous le dire, et vous dire aussi qu’il était trop tard…

Il leva la main ; ce fut comme un signal ; à cette même minute un bruit de grelots s’était fait entendre ; Pierre Pittet de la poste entra.

— Qu’est-ce qu’il y a ? lui cria-t-on.

— Vous ferez ce que vous voudrez, je ne redescends plus.

Tous se levèrent de nouveau ; tant de choses se succédaient et se succédaient de si près qu’ils ne savaient plus où ils en étaient ; donc ils s’approchèrent de Pierre : « Explique-toi ! »

— Eh bien, dit Pierre, c’est fini… Ils m’ont insulté par En Bas.

— Pas possible !

— Comme je vous dis. Ils voulaient me faire saluer leur arbre de la liberté ; ils étaient toute une bande. Ils m’ont dit : « Ôte ton chapeau. » Je n’ai pas voulu ôter mon chapeau. Alors ils me sont tombés dessus.

— Est-ce vrai ? disait-on, est-ce bien vrai ?

On n’y croyait pas. C’est qu’il faut dire que jamais encore les choses n’avaient été si loin. Des discussions, bien sûr, il y en avait eu, et il y avait eu aussi des disputes, mais jamais on n’en était encore venu aux coups.

— Tu es bien sûr ? disait-on.

— Si j’en suis sûr ! Même que je ne sais plus bien comment j’ai fait pour remonter, parce qu’ils voulaient m’en empêcher ; ils me disaient : « On va te garder avec nous, vendu que tu es, sans quoi tu pourrais encore leur raconter ce que tu as vu, mais n’essaie pas, sinon on te retrouvera et on te réglera ton compte… » Je me suis mis à courir. Ils m’ont poursuivi jusque dans les vignes.

— Qu’est-ce qu’on va faire ?

Des voix s’élevaient de tous côtés ; on disait : « Il ne faut pas se laisser faire… On nous insulte, Josias-Emmanuel avait raison, il nous faut descendre », et les plus échauffés se dirigeaient déjà vers la porte, mais ce n’était point encore fini.

C’est qu’il y a comme des nœuds dans les événements, et soudain donc il y eut des pas sur la route et c’étaient les pas de quelqu’un qui court.

Cette fois la porte ne fut pas seulement ouverte, elle fut si violemment poussée que le battant alla heurter le mur ; alors l’homme fit comme un saut depuis le pas de la porte jusque près de la table, et il tenait un fusil à la main.

Il avait la figure rouge et ruisselante de sueur, malgré le froid ; son habit était déboutonné, le col de sa chemise ouvert ; il dit :

— J’ai terriblement couru.

Et, lui, on n’eut pas besoin de le questionner ; ce fut de lui-même qu’il parla :

— Ils ont tué un homme des Essertes… Victorien Chablais, vous savez, le chasseur.

Un banc tomba, rien d’autre.

— Il a reçu une balle dans le front, il s’est couché sur le ventre…

Mme Nicollier, qui se tenait debout sur la porte de la cuisine, se mit tout à coup à pleurer ; quelqu’un toussa, il y avait des souffles rauques, et voilà, parmi tout cela et au-dessus de tout cela, dans le fond de la nuit, une cloche sonnait.

Coup à coup, comme pour un glas, parce que c’est le battant qu’on prend et autour du battant une cordette est attachée, elle venait par-dessus les toits, dans le silence jusqu’à vous, et répandue ensuite au loin elle s’en allait heurter le versant des montagnes. Mais le mouvement se précipita, de plus en plus les coups s’accéléraient ; c’était comme quand on appelle au secours et que le secours ne vient pas.

C’était comme quand l’angoisse vous prend, alors la respiration devient plus rapide et le cœur bat de plus en plus vite ; il y eut ce grand cœur qui battait dans la nuit ; on se disait : « C’est le cœur du pays, le pays a besoin de nous. »

Ils crièrent tous :

— Il faut y aller !

Ils se précipitèrent pêle-mêle vers la porte.

Mais il y avait trop de désordre pour que cet élan aboutît, comme le gouverneur comprit tout de suite, parce qu’il avait gardé son sang-froid. Il cria de toutes ses forces : « Arrêtez ! » Et de nouveau : « Arrêtez, arrêtez, il faudrait d’abord qu’on s’entende. »

Les plus rapprochés firent halte, ils rappelèrent ceux qui étaient déjà dehors ; on sentait que le gouverneur avait raison.

Et de nouveau tout le monde fit cercle, et le gouverneur recommença : « On va d’abord s’organiser ; puis, dit-il, il faut aussi qu’on prête serment. » Il n’y eut qu’un cri, tout le monde était d’accord. C’est que les opinions sont une bonne chose, mais elles ne sont que des opinions. Et on peut être d’un parti, mais c’est d’un pays qu’on est avant tout. Et, maintenant qu’ils venaient d’être injuriés dans la personne de l’un d’entre eux, et que du sang avait été versé, ces injures et ce sang devenaient un ciment par quoi ils étaient encore plus étroitement liés les uns aux autres.

Ils se rapprochèrent de la table. Le gouverneur reprit sa place ; près de lui se tenait Josias-Emmanuel.

Ils demandèrent à Nicollier sa Bible ; Nicollier apporta sa Bible, elle fut ouverte devant le gouverneur, et tous se préparèrent à écouter les grandes paroles qui allaient être lues ; après quoi ils n’auraient qu’à lever la main.

Mais, comme Tavernier cherchait la page dans le Livre, on entendit le nommé Tille dire :

— Est-ce qu’on ne ferait pas bien, avant de prêter serment, est-ce qu’on ne ferait pas bien d’aller chercher ceux qui ne sont pas là ?…

Et, de nouveau, comme on se tournait vers lui :

— Par exemple, Josias-Emmanuel qui est ici et pas son fils… Et, Josias-Emmanuel, on sait assez qu’il est des nôtres, mais, les absents, peut-on savoir ?…

Josias-Emmanuel regarda Tille :

— Tille, tu as raison.

David était dans sa chambre ; il ne fut point surpris d’entendre le tocsin. Il était prêt à tout. « C’est sans doute qu’ils ont reçu de mauvaises nouvelles », pensa-t-il, et il voyait que le dénouement, quoi qu’il pût faire, était proche.

Il en fut heureux, il redevenait lui-même. Il se disait : « Je leur montrerai enfin qui je suis. » Il ne savait pas bien encore comment il s’y prendrait, mais il sentait que le moment était venu de se prouver à lui-même qu’il était un homme, sans quoi il se mépriserait toujours. Ainsi un peu de temps lui fut donné encore pour s’affermir dans sa résolution ; puis il y eut la clef dans la serrure, et il comprit que c’était son père, et il comprit aussi que son père venait le chercher.

En effet, Josias l’appelait. David ne répondit pas.

On monta l’escalier ; la porte s’ouvrit toute grande.

— Tu n’as pas entendu ?

— Si, dit David, j’ai entendu.

— Alors, pourquoi n’as-tu pas répondu ?

David demeura de nouveau sans répondre. Et Josias n’insista point. Mais, simplement, étant le père, et parce que le père est celui qui commande, et le fils n’a qu’à obéir :

— Dépêche-toi de t’habiller, je t’attends à la cuisine.

Il savait que David viendrait, il n’attendit même pas que David se fût levé pour redescendre. Il n’était pas encore arrivé au milieu de l’escalier qu’on entendit le bruit sourd des pieds nus de David qui sautait à bas de son lit.

Toujours ce tocsin qui venait. Il y eut un arrêt, il repartit plus fort, et on sonnait d’autre manière : sans doute les sonneurs s’étaient-ils relayés.

Josias cependant ne s’était point assis, David parut ; Josias :

— Es-tu prêt ?

— Oui, dit David, je suis prêt.

— Alors il te faut venir.

— Quoi faire ? dit David.

— C’est vrai, tu as le droit de le savoir. Eh bien, voilà, David, c’est qu’ils sont en train de prêter serment, et je suis venu te chercher pour que tu prêtes serment, toi aussi.

On eût été étonné de l’anxiété de sa voix, et combien en même temps elle avait gagné en douceur. Mais David n’eut pas l’air d’entendre, ou bien il ne voulut entendre que les mots et pas la façon dont ils étaient dits ; ce fut son tour d’être dur, avec un ton sec et cassant :

— Ils prêteront serment sans moi.

— Écoute bien, David, tu ne m’as pas compris peut-être ; on dit qu’on va être attaqué, alors il faudra nous défendre ; et le serment qu’on prête c’est pour notre patrie ; tu dois venir, David, sans quoi…

Sa voix s’était mise à trembler ; c’est ainsi que les hommes changent ; est-ce qu’on connaît jamais leur cœur ?

Il y eut que ce cœur se montrait brusquement, comme, dans les grands coups de bise, se montre le dedans des arbres ; mais sans doute était-ce trop tard. Et de nouveau David :

— Je n’irai pas.

— David, est-ce que tu as oublié que tu es mon fils… (il eut un vacillement dans la voix comme quand le souffle vous manque) que tu es mon fils malgré tout… Et que le fils doit écouter son père, et être obéissant à son père et le suivre…

Ici la voix de nouveau chancela, elle reprit : « David ! », elle recommença : « David ! » et c’était comme une prière, mais lui pour la troisième fois :

— Je n’irai pas.

Alors on vit Josias-Emmanuel se redresser.

— As-tu bien réfléchi ?

Et ainsi par trois fois, comme l’autre avait fait ; puis lentement il étendit le bras, et, montrant la porte : « Va-t’en. » David ne répondit rien, il avait baissé la tête, Josias reprit : « Tu n’es plus mon fils. »

C’est ainsi que David se trouva sur le chemin. Mille petites lumières bougent ; il y a des formes noires qui se hâtent, sur ce fond bleu de neige vaguement éclairé. Il ne sait pas encore ce qu’il va faire. Simplement, il bouge les jambes, encore qu’enfonçant par place dans des creux, ou bien butant aux ornières gelées : c’est qu’ils ont dû passer par là avec les luges, et puis il y a eu les troncs qu’ils ont fait glisser.

Ainsi il va sur le chemin un bout, mais voilà soudain qu’il s’arrête. Il voit qu’il avait raison ; il y a des choses nécessaires. Comme le fruit qui est mûr doit tomber, il faut que ces choses arrivent ; même il les avait prévues ; soyons donc courageux, disons-nous bien qu’on ne peut pas les empêcher, c’est une force ; on les accepte, c’est une force ; il va ; il se dit : « Je les accepte » ; mais tout de même qu’est-ce qu’il va faire ? (Voilà qu’il commence à penser.)

Il ne pourra pas rentrer chez son père ; personne ne voudra lui donner l’hospitalité au village ; il est d’ailleurs trop fier pour la demander à personne ; et c’est l’hiver et tout est recouvert de neige, et il fait de tels froids qu’on entend sur les pentes les roches éclater.

S’en aller, pense-t-il, mais où ? Il continue à être très calme.

Dans le bas du ciel sur la gauche, la cloche continue de frapper à grands coups, comme la pioche au pied d’un mur, quand les ouvriers sont venus et l’ouvrage presse ; mais lui c’est un bien autre ouvrage, un bien autre ouvrage qu’il a.

Et longtemps donc ainsi, il cherche, avec autour de lui la nuit et des étoiles ; puis, dans sa nuit à lui, sa vraie étoile à lui se lève ; il se dit : « Je vais lui demander un rendez-vous. On se parlera, tout s’arrangera. »

Il s’est remis en marche, il cède à un grand mouvement qui l’emporte ; il est bon quelquefois que tout casse, ça vous rend votre liberté. Il s’était montré lâche, il a été forcé de ne plus l’être. Il y a une question, pourtant, c’est de savoir comment je vais passer le torrent, parce que sur le pont il y a trop de monde, mais heureusement à certaines places il est complètement gelé : la neige, à ces places, fait pont. Quel mouvement dans le village ! Il évite la maison des deux frères Nicollerat qui est grande ouverte et c’est plein de femmes devant. On entend un bébé qui pleure. Voilà quelqu’un qui court. Qu’est-ce qu’il tient ? C’est un fusil. Moi, je vais simplement aller la trouver et on s’arrangera ensemble.

Est-ce que tu ne te souviens pas, David, cette autre fois, comme tu ralentissais le pas, à mesure que tu approchais de chez elle ? tu ne ralentis plus le pas. Il voit que la porte est grande ouverte. Quand tu étais venu, David, cette certaine fois, est-ce que tu ne te souviens pas que tu t’étais caché derrière l’angle de la remise, comme si tu avais honte ? à présent tu ne te cacheras plus. Il voit cette porte ouverte, et en haut le perron deux femmes qui discutent en faisant des gestes, ce doit être Mme Bonzon et une voisine, mais elles s’en vont déjà. C’est tant mieux qu’elles s’en aillent, au moins je pourrai lui parler. Je veux qu’elle soit là ; je veux qu’elle vienne. Je jette mon regard par cette porte ouverte comme un hameçon, et elle y mordra. Est-ce que le cœur ne lit pas où les yeux ne peuvent pas voir ? Il m’a vu d’avance, ce cœur, il m’a distingué d’avance. En effet : elle paraît. Il la voit sur le perron, elle se penche : « Dis donc, Félicie ! » Elle s’est rejetée en arrière, elle a eu peur, il recommence : « C’est moi, Félicie », et elle n’a plus peur, et de nouveau elle se penche, et lui : « Dis donc, tâche de venir demain aux Veillards, j’y serai, je t’attendrai toute la journée… Tout va parfaitement bien… » Il insiste là-dessus, elle n’a pas eu le temps de répondre, il recommence : « C’est vrai, tout va bien, mais il faut qu’on s’entende… Alors, demain ; c’est entendu ?… »

Il s’est avancé jusque sous le perron ; il ne s’occupe plus de rien, sans doute qu’elle va répondre. Mais voilà que des pas s’approchent, une femme passe en courant, la cloche sonne toujours plus fort, c’est à se demander si le ciel ne va pas crouler ; enfin il y a cette lueur qui monte, cependant que des cris s’élèvent :

— Au feu ! au feu !

Félicie n’a rien dit ; elle a été tout éclairée ; elle s’est pris la tête dans ses mains.

Et, lui, regardant où elle regardait, une flamme, là-bas est montée toute droite comme quand on lève le bras.

À ce moment, quelqu’un cria : « C’est chez Pierre Ansermoz qu’il brûle ! »

C’était, au coin de la maison d’Ansermoz, comme une plume à un chapeau, cela se balançait en l’air comme une plume à un chapeau ; toute une foule entourait la maison. Mais, au lieu qu’ils songeassent à combattre le feu, tous ces garçons et tous ces hommes avaient l’air enchantés de voir qu’il avait pris si bien ; ils applaudissaient à ce feu.

On commençait à comprendre ce qu’ils disaient, parce qu’ils criaient de plus en plus fort : « Si on le mettait aussi par devant ? » « Bonne idée ! » « Mon vieux, ça t’apprendra à avoir la langue trop longue… Fait-il chaud, dis ? C’est bon, l’hiver. »

La porte de la maison s’était ouverte. Des bras se levèrent, elle se referma. Un instant se passa encore ; maintenant c’était la fenêtre qui s’ouvrait. Un homme parut, s’y penchant, et il agitait la main devant lui, comme quelqu’un qui veut parler : des huées lui répondirent. Et David reconnut Ansermoz, et l’idée germait dans sa tête ; il n’avait toujours pas bougé.

Il devait bien pourtant avoir compris ; voilà qu’Ansermoz avait maintenant essayé de passer une jambe par-dessus le soubassement : on se jeta sur lui, il tomba à la renverse. Et la porte s’était rouverte ; cette fois, Ansermoz tenait un pistolet, le poing tendu, prêt à faire feu, peut-être bien qu’il passerait cette fois : tout à coup il fut empoigné par derrière. C’était un des garçons qui avait réussi à se glisser entre la porte et lui.

David fut secoué par tout le corps d’un grand frisson ; il dit tout haut : « Il faut que j’aille. » Il parlait comme pour lui seul, il semblait avoir oublié que Félicie fût là. Il fit d’abord un pas ou deux ; un grand reflet peignait en rouge sa figure. Tout à coup, il prit son élan.

Est-ce qu’il entendit qu’elle l’appelait, et une première fois, une deuxième fois, une troisième fois, elle l’appela : « David, David ! ne va pas ! » et de plus en plus fort : « S’il te plaît, David, ne va pas ! » – il ne s’était même pas retourné…

Alors vint l’attaque qui fut si soudaine que personne ne songea d’abord à se défendre. Ils reçurent ces coups de bâton sur le dos, sur les épaules, sur la tête ; aucun parmi les garçons ne reconnut d’abord David, tellement on s’attendait peu à le voir.

Ils durent croire, bien sûr, que c’était le diable lui-même ; ils reculèrent, les garçons. Et Ansermoz, s’étant relevé tout de suite, vint à David, David lui dit : « Arrive ! » David tenait son bâton, c’était un long éclat de bois qu’il avait arraché à une barrière en venant. Ils s’avancèrent tous deux ; David tenait son bâton, il le levait au bout de son bras. Ils arrivèrent à la foule, elle s’ouvrit devant eux. Un pan du toit à ce moment s’écroula ; personne ne bougeait plus, personne ne disait plus rien ; et, quand les gens revinrent à eux et s’y reconnurent, quand on commença à crier : « Courez-leur après ! Attrapez-les ! » les deux hommes avaient disparu.

DEUXIÈME PARTIE

I

La petite maison d’Ansermoz avait achevé de brûler, le contingent levé à la hâte était descendu à la Tine ; la nuit passa, le jour revint ; c’est une nouvelle journée.

Il fallait aller assez loin sur la droite et pousser assez avant dans une espèce d’étroit vallon, percé au flanc de la montagne : là se trouvait le fenil des Veillards, où David et Ansermoz s’étaient réfugiés.

Dès le petit jour, Ansermoz avait voulu partir.

— Pas avant ce soir, en tout cas ! avait dit David.

— Tu es fou, et si on nous cherche !

Mais David s’était entêté. Alors Ansermoz : « Tant pis ; d’ailleurs, c’est pour ton bien que je te proposais la chose. Moi, n’est-ce pas ? je n’ai plus rien à perdre… »

Là-dessus, il s’était remis à rire ; drôle de caractère, quand même ! Sa maison venait de brûler, il était chassé du pays, il n’avait qu’un bache ou deux dans sa poche : il n’en plaisantait pas moins comme avant. Et, assis devant le petit foyer de pierre grise qu’il y avait dans un coin du fenil, il jetait de temps en temps une poignée de brindilles sur le feu.

Heureusement qu’ils avaient trouvé du bois dans le fenil, car il faisait toujours très froid. Au fond de ce vallon où le soleil n’entrait jamais, l’hiver était encore plus méchant qu’ailleurs. Ils avaient passé la nuit dans le foin où ils s’étaient creusé des niches, et ainsi ils avaient été à l’abri, mais hors de cet abri, sans rien sur le corps qu’une mauvaise veste, ils n’eussent pas pu y tenir longtemps. Ansermoz se tournait et se retournait à la flamme ; David, lui, restait immobile. Et Ansermoz, à présent, s’était tu, et pareillement David se taisait, mais c’était à peine s’il avait parlé, au lieu qu’Ansermoz avait déjà beaucoup parlé.

On le vit tirer à lui une espèce d’escabeau, fait d’un quartier de tronc supporté par trois pieux, ensuite il fouilla dans ses poches.

Il avait son habit de soldat comme toujours, comme toujours ses grandes guêtres haut boutonnées, son vieux gilet de laine brune, son bonnet de police et tout ; d’une de ses poches donc il sortit une gourde, de l’autre un petit sac de toile qui paraissait bien rempli : « Vois-tu, recommença-t-il, on est un homme prudent ; quand on a vu que ça se gâtait, on a pris ses précautions. »

En effet, il venait d’ouvrir le sac ; il y avait dedans un gros morceau de pain, du lard et du fromage.

Mais David secoua la tête.

— Voyons, dit Ansermoz, qu’est-ce qui te prend ? Un morceau de pain ?…

David secoua de nouveau la tête.

— Du fromage, alors ?

Un troisième signe de tête.

— Eh bien, un peu de goutte au moins. C’est de la toute vieille, tu sais !

Mais cette proposition-là n’eut pas plus de succès que les autres ; Ansermoz alors regarda David, et il haussa les épaules.

C’est de cette façon que commença la journée, toute cette longue, lente journée, qui sembla ne jamais devoir finir. David deux fois déjà s’était levé, était sorti ; la porte restait entr’ouverte.

Sur le devant du fenil, tout le long du rebord du toit, des glaçons plus gros que le bras pendaient ; ils étaient pointus dans le bout comme des bougies renversées. Dessous, des espèces de trous, creusés comme à la vrille, se voyaient dans la neige ; c’étaient là que les gouttelettes étaient tombées. Et derrière le fenil, entre le mur plus qu’à moitié enfoui et la pente rejointe au toit, il y avait comme un petit tunnel. Ce n’était plus qu’une demi-maison, avec, par endroit seulement visible, un peu de sa couleur brun rouge que le blanc d’autour avivait ; l’avancement du pignon seul en marquait l’emplacement à distance, et partout alentour, dans l’entre-deux des pentes, sous l’étroite bande du ciel, l’immense silence durait.

Il continuait de n’y avoir que le craquement du feu allumé, et le bruit qu’Ansermoz faisait en mangeant, déplaçant lentement ses mâchoires l’une contre l’autre.

Quand il eut fini, il bâilla, il voulut de nouveau parler ; mais David, de nouveau accoudé et de nouveau la tête dans ses mains, ne fit pas seulement attention à son geste.

Ansermoz bourra sa pipe avec quelques miettes de tabac qu’il avait trouvées au fond de sa poche, qui ne donnèrent qu’une pauvre petite fumée qui faisait tousser ; bientôt la pipe fut éteinte ; Ansermoz la tapota sur le bord du foyer.

Le temps s’écoulait cependant. Par l’entre-bâillement de la porte, on voyait le soleil descendre sur la pente en face de vous ; il fit un carré clair dans le haut de l’ouverture, dont le bas restait bleu ; encore un peu de temps et il dépasserait la crête, alors tout d’un coup l’ombre remonterait.

Mais David une fois de plus s’était levé (toute cette journée fut ainsi en répétitions) ; une fois de plus, il était sorti.

Il y avait dehors un drôle de mélange de chaud et de froid ; des souffles tièdes par moment venaient d’en haut ; de la croûte de neige qui craquait sous vos pieds, s’élevait au contraire une haleine glacée. On devinait qu’au soleil il devait faire bon déjà ; partout où régnait l’ombre, il gelait fortement encore, comme le prouvait assez la neige qui portait partout. Ainsi David n’eut pas de peine à arriver à un petit monticule d’où on pouvait voir loin en avant de soi dans le vallon. C’était un de ces gros blocs de granit comme il y en a en grand nombre chez nous et ils sont descendus autrefois des montagnes, mais profondément enfoncés qu’ils sont dans le sol, et ayant été recouverts peu à peu de buissons et d’herbe, ils font maintenant tout à fait partie du coin du pays où ils ont roulé. David s’assit à une place presque nettoyée par le vent, et fixement, sans plus bouger, il regardait vers l’entrée du vallon. Bien sûr, il ne pouvait pas espérer qu’elle vînt déjà ; pourtant, peut-on jamais savoir ? Il s’agissait de ne pas la manquer.

Toute une grande heure, il la guetta sans qu’elle parût ; il se découragea, il rentra au fenil ; Ansermoz n’était plus près du feu ; sans doute avait-il été dormir, mais David se dit que c’était tant mieux ; ainsi il n’aurait plus besoin de se contraindre. Oh ! quand on a le cœur si plein, comme il est difficile de n’en rien laisser voir. Il allait et venait dans l’étroite pièce, pas meublée ; à tout moment il sortait, pour rentrer presque aussitôt ; il allait s’asseoir devant le feu, il ne pouvait pas rester assis longtemps ; et de gros soupirs lui venaient, qu’il tâchait bien de renfoncer en lui, mais il n’y réussissait pas.

Alors il passait sa main sur son front comme on fait quand on a trop chaud ; à deux ou trois reprises, il se passa la main sur le front, ensuite sa main retomba ; et il restait debout, les bras pendant le long du corps, à regarder quelque chose à ses pieds.

C’est ainsi que vint l’heure où Ansermoz se réveilla, on entendit le bruissement du foin derrière la cloison de planches ; David n’attendit pas qu’Ansermoz eût reparu.

Tout de même il n’était nulle part aussi bien qu’en haut du petit monticule, et être assis là valait mieux que tout, parce qu’au moins il était seul ; il regagna le petit monticule, il fut sur cette pente où il enfonçait des deux pieds ; la pierre maintenant était tout à fait à nu dans le bout ; et, s’y étant réinstallé : « Il n’est pas si tard que ça », pensait-il. Il voyait bien qu’elle pouvait venir encore ; même il eût été étonnant qu’elle fût venue plus tôt, on n’était pas un dimanche, elle avait eu sûrement à faire, mais sûrement aussi qu’elle viendrait, à cause qu’à présent c’était toute leur vie à eux deux qui était en jeu, et elle irait, s’il le fallait, jusqu’au mensonge et à la ruse pour le rejoindre, comme il aurait fait s’il l’avait fallu. Puisqu’il allait partir, sûrement qu’elle viendrait. Et elle partirait avec lui.

Assis en haut de son rocher, il se disait ces choses à lui-même, et la belle couleur dorée des crêtes commençait à tourner au rose, sans qu’il s’en fût seulement aperçu. Un oiseau passait peut-être au-dessus de sa tête, un de ces grands oiseaux des montagnes, dont on ne sait pas où ils ont leur nid, ni comment ils vivent l’hiver quand tout est enfoui sous la neige, mais ils apparaissent quand même, glissant lentement sur leurs ailes, au fond des hauteurs du ciel. C’est toujours le même silence ; on n’entend aucun bruit ; pas même le petit ruisseau avec sa chanson murmurée, parce que trop bien recouvert. Il faisait de plus en plus froid ; de plus en plus l’air était immobile, on le sentait de plus en plus se resserrer et se durcir ; il devint tout à fait cassant ; la nuit serait bientôt là.

C’est ce que se disait de son côté Ansermoz qui, étant sorti sur le pas de porte, regardait tout autour de lui ; ne voyant rien venir, il rentra.

Un moment après, il rouvrit la porte ; le ciel avait singulièrement verdi ; il fut étonné, il pensait : « Ah ! ces jeunes gens ! »

Il vint se rasseoir devant le feu, parce que c’était le plus sage.

Ce ne fut que beaucoup plus tard, comme il faisait tout à fait nuit, que la porte enfin fut poussée et on entra, mais ce fut une seule personne qui entra.

Ansermoz ne s’était point retourné, Ansermoz n’avait rien dit.

On entendit un bruit comme quand quelque chose tombe, et un corps lourd serait tombé…

II

Pendant ce temps, le contingent du Haut-Pays se tenait posté à la Tine, prêt à se défendre si on attaquait.

On n’attaqua point. L’attaque ne se fit pas ce jour-là ; le lendemain, pas davantage. On avait cru que ce serait la guerre : ce ne fut pas la guerre, du moins pour le moment. Et le contingent, ayant donc attendu deux jours sans que rien se fût présenté, le troisième jour, remonta, pas avant toutefois d’avoir pris part à l’enterrement de Victorien Chablais, tué traîtreusement, comme on a vu, par l’ennemi.

Ce fut un bel enterrement ; le cercueil, recouvert d’un drapeau rouge et noir, était porté par quatre sous-officiers ; il y avait, dessus, les épaulettes et le shako du mort.

Deux cents hommes en armes se trouvèrent ainsi réunis dans le cimetière où des paroles d’adieu furent prononcées ; puis, tandis que le cercueil descendait au bout des cordes, on tira encore trois salves en l’honneur du pauvre Chablais. L’officier criait : « Feu ! » les fusils chargés à blanc partaient tous à la fois, avec une détonation pareille à celle d’un coup de canon, quoique beaucoup plus déchirante, et longuement elle claquait contre les parois des montagnes, comme quand un charretier, pour s’amuser, à tour de bras, fait éclater la lanière de son fouet.

Le matin suivant, le contingent se mit en route.

Ils étaient pleins d’entrain ; ils chantaient une chanson en patois qu’on traduit ici :

 

Qu’ils viennent seulement, ceux d’En Bas, on les recevra

avec des fusils pas pleins de semence de raves,

mais une belle balle en plomb dans nos fusils

et double charge de poudre sèche.

 

Qu’ils viennent, on a beau être très vieux, on viendra.

Lieutenant, dis-nous où il faut qu’on se mette.

Est-ce derrière le tronc de ce gros sapin là-bas,

Ou derrière ce quartier de roche ?

 

Mais, s’il faut que ce soit à découvert, dis-le seulement

parce que nous avons pris congé de nos femmes et nous avons dit adieu à nos fiancées,

et les unes comme les autres, elles nous ont dit :

« Plutôt morts que déshonorés ! »

 

Ils chantaient leur chanson, ils marchaient d’un bon pas ; bientôt le village parut ; des cris de joie les accueillirent.

L’essentiel, en effet, est qu’on soit d’accord, et il semblait bien qu’on fût d’accord. Les querelles étaient oubliées. On avait aussi oublié la réunion chez Nicollier et ce qui s’en était suivi. Il y avait comme un mot d’ordre qui était de n’en pas parler. Rien n’en marquait le souvenir qu’une place ronde brûlée, avec de la cendre au milieu, et quelques tronçons de poutres noircies, – à part pourtant que Jean le Fou, depuis cette nuit-là, ne cessait plus de rire et se promenait en parlant tout seul.

Mais c’était quelqu’un qui ne comptait guère. Et pour le reste, alors, et cette autre chose qui s’était passée, elle non plus ne se remarquait pas (à cause des murs et d’un toit, et que la porte était fermée).

De temps en temps seulement on voyait une femme s’arrêter devant cette porte, et elle portait un paquet de linge ou quelque chose dans un pot ; juste le temps d’entrer, elle était déjà ressortie. Et, si on l’interrogeait, c’était à l’oreille. Alors elle avait l’air de ne pas bien savoir.

La vérité, c’est que Félicie était tombée à la renverse et s’était débattue en poussant des cris.

On disait que c’était la peur, quand la maison d’Ansermoz avait brûlé ; n’est-ce pas ? les jeunes filles n’ont pas les nerfs tellement solides, drôles de petites machines que c’est : le cœur à fleur de peau, pas assez de sang peut-être, et Dieu sait aussi quelles idées on cache, qui à trop fermenter finissent par prendre feu.

C’est comme, voyez-vous, le regain qu’on ne rentre pas assez sec ; bien des incendies n’ont pas d’autre cause ; seulement ça couve longtemps, et on ne se doute de rien.

— Parfaitement, elle est tombée ! disaient les personnes qui « savaient ».

— Et ensuite ?

— Ensuite, eh bien, ensuite on l’a couchée, et elle n’a plus quitté son lit. Et non seulement elle n’a plus quitté son lit, mais elle n’a pas repris connaissance. Son père, sa mère, personne…

Elles étaient ainsi tout un groupe maintenant. Et toute sorte de gestes accueillaient la nouvelle (mains levées, hochements de tête, drôles d’yeux qui s’arrondissaient), pendant que venaient du village un bruit de chansons et des rires : c’était ce retour de nos troupes et du contingent, qu’on a vu.

Tout à coup les femmes se turent, Josias-Emmanuel venait sur le chemin.

Il regardait droit devant lui, la tête haute, le pas ferme, maigre sous son chapeau avec ses cheveux gris.

Il passa, elles dirent :

— Encore un qui ne doit pas être content.

Il n’en laissait pourtant rien paraître dans son allure ; à peine un peu plus de raideur peut-être, et une bouche plus serrée, et quelque chose de plus fixe dans le regard, mais on connaissait sa fierté.

Il convient d’ajouter qu’on ne savait rien de David, à part sa conduite pendant l’incendie et qu’il s’était sauvé ensuite avec Ansermoz et que ni l’un ni l’autre n’avait reparu depuis lors.

La conclusion qu’on en tirait était qu’ils devaient avoir quitté le pays.

Un grand bruit continuait à venir du village ; c’est le contingent qui buvait. Concorde, union des cœurs, fidélité jurée, tout allait bien, on pouvait être gai. Il y eut pas mal de serments prêtés, de poignées de mains échangées, de promesses d’amitié faites, et le tout dura assez tard. Encore qu’on soit sobre chez nous, et la race n’est pas comme d’autres portée à boire, on ne dédaigne pas un verre quand l’occasion s’en présente. Onze heures sonnèrent qu’on trinquait toujours. Mais, une fois ces onze coups venus, tout le monde alla se coucher.

Toutes les lumières s’éteignirent ; il n’y en eut plus qu’une qui continuât solitairement de briller, ronde dans la nuit comme un petit œil.

C’était chez Jean Bonzon, et c’était la fenêtre de la chambre de Félicie, parce qu’elle avait une chambre à elle, depuis qu’elle avait communié. Une toute petite chambre à côté de la grande qu’occupaient ses parents et ses petites sœurs ; pas d’autres meubles qu’un lit et une table ; et une image était au mur qui représentait, comme disait l’inscription : « Saint Pierre, prince des apôtres ».

Elle était couchée dans le lit, le drap tiré jusqu’au menton. Jean Bonzon se tenait près d’elle. Un instant avant, sa femme était entrée, mais il l’avait renvoyée assez rudement, parce qu’elle manquait trop de sang-froid. Mme Bonzon était sortie. Les petites, alors, s’étaient mises à pleurer, mais leur mère les avait grondées ; les petites s’étaient tues. À présent, elles devaient dormir. Probablement que Mme Bonzon, elle aussi, dormait : en tout cas, on n’entendait plus aucun bruit dans la maison. C’est ainsi que Jean Bonzon pour la quatrième nuit se disposa à veiller sa fille, quoiqu’il dût être fatigué, mais il se reposait un peu pendant le jour.

Il ôta sa veste, il passa un gilet de chasse en forte laine tricotée ; par-dessus il remit sa veste ; et, s’étant rassis sur sa chaise, il la rapprocha encore du lit. Il fallait qu’il fût tout près d’elle, à cause qu’elle s’agitait terriblement, la nuit. De tout le jour elle ne bougeait pas, mais, sitôt l’ombre revenue, une inquiétude s’emparait d’elle, elle se tournait et se retournait sur son oreiller, gémissait, poussait des soupirs, – vite alors il s’approchait et il la prenait dans ses bras. Elle ne le reconnaissait point ; pourtant elle se laissait faire. C’est qu’il était très doux, et on ne s’y serait pas attendu de la part d’un homme, mais l’amour enseigne des choses que sans lui on ignorerait. Il avait trouvé les gestes qu’il fallait, sans les avoir jamais appris, et aussi les mots qu’il fallait.

Donc, une fois de plus, Jean Bonzon était là et une fois de plus avait commencé la veillée, quand il crut entendre qu’on parlait tout bas. Il se tourna vers Félicie ; il vit qu’en effet Félicie bougeait les lèvres.

C’était sans doute un de ces retours de fièvre comme elle en avait fréquemment ; un bouillonnement se fait dans le sang comme quand il y a de l’eau sur le feu, et remonte jusqu’au cerveau qui se trouble ; un mouvement vous vient par tout le corps, il savait bien, il en avait pris l’habitude, mais jamais jusqu’ici elle n’avait rien dit. Des plaintes, des gémissements, elle n’allait pas jusqu’aux paroles. Il fut étonné, il prêtait l’oreille ; d’abord il ne parvint pas à comprendre. Puis tout à coup un mot plus distinct que les autres sortit du milieu de ces phrases qu’elle se chuchotait à elle-même ; on entendit : « David ! David !… »

Il dit : « Ma petite, reste tranquille s’il te plaît, reste tranquille. » Et, comme toujours, il l’avait prise dans ses bras, mais maintenant elle lui résistait.

Il dut presque employer la force pour la faire se recoucher, elle qui était d’ordinaire si docile ; à peine sa tête fut-elle sur l’oreiller qu’elle la leva de nouveau ; elle haussait la voix : « Tu vois, tu n’aurais qu’à vouloir… c’est pour moi, tu sais, si tu m’aimes… moi… puisqu’on est deux, pour toujours… »

Il la tenait par la main, il ne bougeait plus. C’est qu’on est curieux quand même. Et puis aussi il avait peur à cause de ces yeux grands ouverts, qui s’agrandissaient toujours plus, tandis que, fixement, devant elle, elle considérait quelque chose, une chose qu’on ne voyait pas.

— Ma petite Félicie !…

— Oh ! tu ne veux pas, tu es méchant… Tu ne tiens plus à moi, David… Il part quand même… Mon Dieu ! il s’en va !… Est-ce vrai ? est-ce possible ?…

Puis, brusquement, levant ses mains et les posant à plat de chaque côté de sa tête, elle se mit à les serrer ; sa figure devint étroite entre ses mains qu’elle serrait.

Elle la secoua par deux ou trois fois violemment, ses cheveux mal noués tombèrent en longues mèches sur ses épaules, puis, de nouveau, elle fut immobile ; alors ses yeux s’agrandirent encore, sa bouche de plus en plus s’ouvrait ; elle poussa un grand cri.

Il fut tellement prolongé et rauque que la maison en fut traversée tout entière.

On entendit craquer le plancher dans la chambre voisine et une voix : « Mon Dieu ! Jean, qu’est-ce qu’il y a ? »

Il dit :

— Reste seulement. Je peux faire seul.

Alors il y eut deux autres petites voix tremblantes qui appelèrent : « Maman ! maman ! »

— Occupe-toi seulement des petites, reprit Bonzon.

C’étaient en effet les petites qui avaient été réveillées en sursaut. Nos maisons ne sont plus tranquilles quand la maladie y habite, qui ne respecte pas le repos de la nuit. Et, quand ce cri était venu, Jean s’était d’abord reculé ; il se rapprochait de nouveau ; il se penchait sur Félicie, il mettait sa bouche contre ses cheveux, il disait : « N’es-tu plus ma fille, Félicie, que tu ne veuilles plus m’écouter, toi qui m’aimais pourtant et tu avais confiance en moi ?… » Mais tout ce qu’il pouvait dire restait inutile ; il avait beau la serrer contre lui, il semblait qu’il ne fût pas là ; et ces sanglots non plus ce n’était point à lui qu’ils s’adressaient, ces sanglots qui étaient venus, – comme quand une petite fille tombe et se fait une bosse au front, alors elle crie pour qu’on vienne.

— Ma fille, s’il te plaît, Félicie, ma petite fille…

Sa voix à lui n’allait pas assez loin. Et l’autre a traversé le toit, mais maintenant il faudrait à rebours traverser toute une épaisseur de pensées, il faudrait déplacer ce cœur qui n’est pas occupé de vous, et au delà d’ailleurs il n’y a plus d’intelligence ; de sorte que, sentant son impuissance, finalement il s’était tu.

Elle continuait de sangloter, malgré qu’elle se calmât peu à peu ; à présent les larmes venaient, on les voyait couler entre ses doigts.

Ensuite il y eut des mots de nouveau ; elle disait : « Eh bien, voilà, s’il est parti quand même, c’est qu’il ne doit plus tenir à moi… C’est fini… c’est fini… c’est fini… fini… » Elle se répétait cela comme les mots d’une chanson sur une espèce d’air très triste, tout en balançant la tête.

Puis deux fois elle dit : « Pauvre Félicie !… pauvre petite Félicie !… » il semblait qu’elle cherchât elle-même à se consoler.

Elle ôta ses mains de dessus ses yeux, elle laissa tomber sa tête de côté ; dans la chambre voisine, les petites s’étaient rendormies, tout était silencieux de nouveau dans la maison.

Et Jean Bonzon réfléchissait ; il n’eut qu’à rapprocher les mots que Félicie avait laissés échapper pour tout comprendre.

« Ah ! se disait-il, c’est donc pourquoi le dimanche elle rentrait des fois si tard et elle nous disait qu’elle avait été chez des amies… On la croyait… Pauvre petite !… »

Et, une fois qu’il en fut là, l’explication des autres choses ne fut pas plus difficile à trouver : ce cri qu’elle avait poussé, c’était sans doute quand le feu avait pris ; elle lui disait « de ne pas aller », cela signifiait qu’ils étaient ensemble à ce moment-là et elle aurait aimé qu’il restât près d’elle, mais David ne l’avait pas écoutée.

Pauvre petite, c’était vrai. Et Bonzon s’accusa de ne s’être douté de rien, étant maladroit à ces choses. Mais ce qu’il voyait, du moins, clairement, c’est qu’il allait falloir qu’il gardât le secret pour lui, laissant les gens expliquer la maladie de Félicie à leur façon, et même sa femme ne saurait rien ; « parce que, songeait-il, peut-être qu’il y aura un remède et il n’est pas possible que je laisse ma fille dans cet état, elle qui était si rose et si fraîche, et moi qui étais si fier d’elle, tandis que la voilà qui fait peur avec cette figure en cire et ce nez pincé ».

Tout de suite il se mit à chercher, il ne trouvait rien.

Alors il se remettait à chercher, avec ardeur et maladresse, retournant en lui ses idées comme quand quelqu’un, qui est pressé, fouille dans un tas d’objets ; il ne trouvait toujours rien, mais il continuait d’espérer quand même, ayant une nature ainsi faite, et il y avait son amour.

Les événements semblèrent d’abord lui donner raison. Deux ou trois jours passèrent. Félicie allait mieux. Un soir (et c’était le septième soir depuis celui qu’elle était tombée), il la vit tout à coup qui se tournait vers lui et qui le regardait.

Longuement ainsi elle le regarda, tandis qu’il ne respirait plus et son souffle s’était mis en boule dans sa gorge, puis :

— Père, est-ce toi ?

Il mit du temps à trouver ses mots.

— Oui, ma petite, c’est moi.

Elle écarta alors d’un geste très lent ses cheveux :

— Je crois que j’ai été malade.

— Oh ! oui, tu as été malade, mais voilà que tu vas mieux.

— Peut-être, dit-elle.

Il se sentit tout heureux.

Un petit peu de temps passa ; ils se taisaient l’un et l’autre. Elle ne le regardait plus.

— C’est drôle, recommença-t-elle, je ne me souviens de rien.

Elle tendait maintenant le cou, comme quand on fait un effort pour apercevoir quelque chose ; en même temps ses mains se déplaçaient sur le drap :

— Petite, dit-il, reste tranquille ; c’est l’essentiel, si tu veux guérir.

Il s’était penché sur elle, il la baisa sur le front.

Mais il ne sembla pas qu’elle l’eût senti, ce baiser ; ses mains remuaient de nouveau ; elle se mit tout à coup à dire :

— Ah ! oui… Oh ! mon Dieu, mon Dieu…

Bien sûr qu’elle se souvenait. Et voilà il crut bon de lui faire comprendre qu’il ne lui en voulait pas, qu’il était son ami, qu’il l’aiderait tant qu’il pourrait : « Félicie, dit-il, prends courage… Il reviendra, vois-tu. »

Elle se tourna brusquement vers lui :

— Il reviendra ?

— Sûrement qu’il reviendra.

Elle se tenait appuyée sur ses deux mains, la tête en avant ; il comprit, mais c’était trop tard :

— Alors, cria-t-elle, c’est qu’il est parti !

Et, ayant poussé de nouveau un grand cri, elle retomba dans le délire.

III

S’étant mis en route de bonne heure, David et Ansermoz avaient passé le col sans trop de peine.

La première chose qu’ils aperçurent, comme ils approchaient d’Entreroche, fut une compagnie qui faisait l’exercice. Ansermoz leva en l’air son bonnet de police : « Vive la République ! »

Malgré l’officier qui la commandait, toute la compagnie fit demi-tour.

— Tiens ! dirent les hommes en se montrant David, n’est-ce pas celui qui faisait la poste ?

Aussitôt ils accoururent, malgré encore que l’officier eût cherché à les retenir, mais ils ne semblaient pas se soucier beaucoup de lui.

— D’où venez-vous ?

— D’où on vient ? répondit Ansermoz, est-ce que ça se demande, arrangés comme on est et trempés jusqu’au ventre ? Parbleu ! on a passé le col.

— Ça n’a pas dû être commode.

— Non, dit Ansermoz, pas tant que ça !

— Et pourquoi êtes-vous venus ?

— C’est que c’est toute une histoire…

— Dites toujours.

Ansermoz ne se fit pas prier : il n’aimait rien tant, comme on sait, qu’à les raconter, ses histoires. Et il prit le ton qu’il fallait, et l’attitude qu’il fallait, et avec un grand geste, comme les orateurs du haut de la tribune :

— Citoyens ! commença-t-il…

Et toute l’histoire suivit, qui fut longue, mais elle ne parut pas trop longue ; on était visiblement intéressé, quoiqu’il y eût des incrédules ; et, quand Ansermoz eut terminé, toute sorte de mouvements violents et d’exclamations répondirent à son récit : quelques-uns levaient le bras et disaient : « Pas possible ! » d’autres avaient un sourire de dédain à l’adresse des gens du Haut-Pays, si « arriérés », comme ils disaient, ou secouaient la tête, ou haussaient les épaules ; plusieurs enfin, déclarant qu’on les avait tous insultés dans la personne de deux bons patriotes, ne parlaient de rien moins que d’aller attaquer le poste de la Tine, le soir même.

Ce que voyant, Ansermoz comprit qu’il fallait frapper un grand coup :

— Citoyens soldats, recommença-t-il (et sa voix maintenant dominait toutes les autres), c’est ainsi que, victimes de la tyrannie, nous sommes venus nous réfugier dans le sein des enfants de la liberté…

On se mettait à applaudir.

— … Nous sommes descendus vers vous du haut de nos montagnes, comme vers nos libérateurs et nos frères, vous demandant asile et protection…

Il n’acheva point ; cent bras l’avaient soulevé ; on le portait en triomphe.

Cependant le soir venait. L’officier leva son sabre en signe de ralliement ; la compagnie s’aligna ; l’officier cria : « Numérotez-vous ! » les hommes se numérotèrent.

Il n’y avait pas beaucoup de discipline dans cette compagnie ; on parlait jusque sur les rangs. Mais c’était le beau temps des soldats citoyens, quand ils nommaient eux-mêmes leurs officiers, d’où des droits ; ils semblaient plus souvent commander qu’obéir.

Ils dirent donc à Ansermoz et à David de prendre la tête de la colonne, ce qu’Ansermoz fit tout de suite, et David machinalement se plaça à côté de lui.

Il y eut un ordre encore : « En avant, marche ! » Ansermoz partit du pied gauche. Il tenait à montrer que lui aussi avait été soldat, et même un tout vrai, comme il disait, faisant allusion à cette milice ; il redressait fièrement la tête, tendant la jambe, marquant le pas.

Jamais pareille rentrée. Dans le rose du soir, la ville aux maisons basses venait à vous, et le château sur sa colline également venait à vous ; ils étaient cent hommes qui n’en faisaient qu’un, ces cent jambes levées ensemble, c’est ensemble qu’elles retombaient ; la neige battue sonnait sous le choc comme un tambour mouillé.

Le vrai capitaine était bien Ansermoz, puisque c’était lui qui allait devant ; le vrai, comme pour lui laisser la place, modestement marchait sur les côtés de la colonne.

Les fenêtres s’étaient ouvertes, des hommes et des femmes parurent sur la porte des boutiques : « Regardez qui on vous amène ! » leur criait-on.

Et tout le monde alors comprit : « Pas possible ! pas possible ! C’est des hommes du Haut-Pays ! »

La rumeur prit les devants ; elle était déjà au bout de la rue que la colonne ne s’y était même pas engagée, la foule s’accroissait sans cesse, on se bousculait sur l’étroit trottoir ; et une troupe de gamins précédait maintenant Ansermoz et David, pendant que derrière eux la compagnie s’avançait en bel ordre.

La Grand’Rue aboutissait à une place où se trouvait le café des « Sections Unies » ; ces messieurs du comité, ce soir-là comme à l’ordinaire, y faisaient leur partie de cartes ; ils sortirent ; il y avait parmi eux le boucher Cherix.

La colonne arrivait ; le capitaine cria : « Halte ! » puis : « Par groupes tournez à gauche ! » et de nouveau la compagnie se trouva alignée, mais cette fois face au café.

Devant le front, il y avait David et Ansermoz.

Le capitaine salua ces messieurs du comité et en quelques mots fit son rapport. Aussitôt ces messieurs se découvrirent : « Salut aux vrais républicains ! »

Ansermoz se tenait très raide, les talons joints, les épaules effacées ; il saluait militairement, ayant porté la main à son bonnet de police, David n’avait pas fait un geste.

Ce fut un beau moment, pour sûr ; la place regorgeait de monde, on dut même faire avancer la gendarmerie pour tenir la foule en respect ; et déjà le bruit circulait que les deux hommes qui étaient là n’avaient fait que précéder de peu un gros de transfuges, parce que là-haut ils n’étaient pas d’accord. Sûrement, disait-on, que le Haut-Pays allait se rendre sans même s’être défendu ; c’était la victoire assurée d’avance, un triomphe d’autant plus doux qu’on ne s’y attendait pas.

D’où l’enthousiasme de la foule, et ces messieurs pareillement n’avaient pas caché leur contentement. Ils vinrent ; ils serrèrent la main d’Ansermoz, ils serrèrent la main de David ; un drapeau vert au même instant fut déployé tout grand à une des fenêtres du café ; et de tous côtés les bravos éclatèrent quand ces messieurs donnèrent l’ordre qu’on distribuât à la compagnie triple ration de vin au repas du soir.

La nuit venait, la ville illumina ; on tirait des feux d’artifice.

Cependant ces messieurs du comité avaient fait entrer Ansermoz et David et les avaient fait asseoir à leur table, parce qu’il s’agissait maintenant de régler la situation. Énormément de papiers furent dépliés avec de grandes feuilles moitié imprimées, moitié manuscrites, sur lesquelles on les inscrivit ; Ansermoz fut nommé sergent séance tenante, tandis que David était enrôlé comme simple soldat.

Il ne disait rien, il semblait indifférent à tout. On lui demanda ses nom et prénoms, il les donna, n’ajouta rien ; et, pendant qu’Ansermoz continuait de beaucoup parler, selon sa coutume, lui, demeurait silencieux.

On ne parut pas remarquer son attitude ; il est vrai que ces messieurs eux aussi parlaient beaucoup. « Valeureux champions de la liberté ! disaient-ils, martyrs des immortels principes… » et, continuant sur ce ton, on les sentait trop satisfaits d’eux-mêmes pour qu’ils eussent besoin de l’approbation d’autrui.

Double solde finalement fut votée aux « deux braves », comme on les appelait déjà ; et la proposition que quelqu’un fit ensuite qu’un logement leur fût attribué aux frais de la ville recueillit l’assentiment unanime ; justement une chambre était disponible au-dessus du poste de gendarmerie ; on décida de la leur réserver, ainsi ils seraient logés et nourris ; ils seraient vêtus aussi, puisqu’ils porteraient l’uniforme : on tenait à leur montrer qu’on appréciait leur conduite à sa juste valeur.

La chaleur était étouffante, c’est peut-être pourquoi Ansermoz buvait tant. Et non seulement il buvait, mais, comme c’était toujours le cas, plus il buvait, plus il parlait. Une fois de plus la Bastille fut prise ; une fois de plus on vit arriver le roi et la reine, qu’il avait connus personnellement ; l’histoire s’ensuivit des galons refusés, il y eut toutes ses batailles ; il faisait le bruit du canon : boum ! boum ! et, pour finir, déboutonnant sa guêtre, il vous montrait le trou qu’il avait dans la cuisse : « Mettez-y seulement le doigt ! Quant à la balle, elle se promène ; aujourd’hui je l’ai dans l’épaule ! »

On ne dit pas que Cherix ne fut pas un peu jaloux, mais il n’en laissa rien voir. Et tout le succès alla à Ansermoz, qui demeurait seul à parler. Il était maintenant debout, il monta même sur un banc, et drôlement, tandis qu’il s’agitait, sa guêtre glissait d’elle-même, laissant voir un mollet maigre, tout hérissé de poils gris.

On finit pourtant par aller se coucher ; ces messieurs accompagnèrent Ansermoz et David jusqu’à la gendarmerie.

La chambre était grande avec deux bons lits : jamais ils n’avaient été si bien logés.

Ansermoz en se déshabillant chantait une chanson ; David n’avait toujours rien dit.

David eut vite fait d’être sous ses draps : Ansermoz fut beaucoup plus long, étant moins d’aplomb sur ses jambes ; par moment même, il penchait tellement qu’il était obligé de se tenir au mur.

Tout à coup, Ansermoz se tourna vers David : « Eh bien !… dit-il (et voyant que David était couché), quoi, te voilà déjà en cage ! »

L’autre ne répondit rien.

Alors Ansermoz hocha la tête :

— Bien sûr que tu me prends pour un fou !… Pas tant fou que ça, vois-tu…

Et, continuant de parler tout seul :

— On n’a pas l’air de comprendre, c’est vrai, mais il ne faudrait pas confondre… Et si jamais tu as besoin d’un coup de main…

IV

Ce ne fut pas un gai Noël qu’il y eut cette année-là dans la maison d’en haut le Plan.

Trois fois de suite les cloches de l’église sonnèrent ; mais vainement on eût cherché Félicie à son banc. Les hommes sont d’un côté, les femmes de l’autre ; elle seule était dans son lit, n’ayant même point entendu la bonne nouvelle annoncée par les petites claires voix chantant ensemble dans tout ce blanc, celui d’en bas, celui des pentes, celui du ciel un peu voilé.

À cause des deux grosses cloches mises en branle (et trois hommes sont pendus aux cordes), toute sorte de petits oiseaux effrayés tournoyaient autour du clocher où ils ont coutume de passer la nuit ; ils montaient, descendaient, ébouriffaient leurs ailes, puis, fuyant de côté comme des feuilles dans le vent, ils finissaient par se poser sur la neige. Elle était trop froide pour leurs pattes, ils se renvolaient aussitôt ; et c’était tout le temps, contre le fond des vieux murs mal crépis, un entre-croisement et un emmêlement de petits corps bruns en forme de boule, tandis que les gens du village, sur le chemin, lentement, s’en venaient.

Les hommes en habit noir, les femmes en robe noire, lentement, gravement, par petits groupes, ils s’en venaient ; même les enfants ne couraient plus.

Ainsi le village venait en silence et, dans l’air, cependant, par la voix des deux cloches, il continuait d’être dit : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, paix sur la terre et bonne volonté envers les hommes », – message peu écouté, comme on pensait, bien que jamais il n’eût été plus nécessaire ; mais les Anges sont venus en personne le faire entendre parmi nous ; alors il faut bien y croire, espérer quand même, et le méditer dans son cœur.

D’où le sérieux qu’on y mit. Le ministre parla, on chanta des cantiques ; il était près de onze heures quand l’assistance se dispersa.

— Comment va-t-elle ? demanda en arrivant Mme Bonzon.

Bonzon :

— Toujours la même chose.

Elle ôta son chapeau et son mantelet qu’elle pendit à un clou derrière la porte ; puis, se tournant de nouveau vers son mari :

— Ça ne fait rien, il m’a fait du bien, ce sermon. C’est dommage que tu n’y sois pas venu.

— Comment veux-tu ?

Il disait vrai ; il n’y avait toujours pas moyen de laisser Félicie seule ; il continuait de la veiller ; et le jour alors il allait dormir, et c’était sa femme qui le remplaçait, mais fidèlement, chaque nuit, il venait reprendre sa place près de sa fille.

Après le beau soleil avaient soufflé des vents, puis était venu un épais brouillard comme si le ciel alourdi et dénoué des quatre coins fût descendu sur la vallée ; une neige en était sortie qu’on n’avait même pas vue tomber ; finalement c’était de nouveau le soleil. C’est cette succession de ciels et de temps différents, dont les hivers chez nous sont faits, d’où un peu de variété quand même ; le seul endroit où rien n’avait changé, c’était cette chambre, et ce lit dedans.

On disait qu’il s’agissait d’une maladie nerveuse ; or, ces maladies-là sont les pires de toutes. Il était venu des femmes avec plusieurs espèces d’herbages qu’elles vont cueillir l’été sur les pentes des montagnes : chacune avait le sien qu’elle prétendait le meilleur, certains qui faisaient transpirer, d’autres qui purifiaient le sang, d’autres qui remettaient les humeurs en place ; on avait essayé de tous, aucun n’avait servi à rien.

On avait fait venir la vieille Marie-Madeleine qui guérissait par la prière ; elle avait demandé à être laissée seule avec la malade ; on l’avait laissée seule avec la malade ; pendant plus d’une heure, elle avait prié, sans plus de succès.

Mais n’est-ce pas aussi parfois qu’une Volonté est sur nous, contre laquelle ne peuvent rien nos volontés particulières ? Noël passa, puis vint le Nouvel-An ; on semblait s’être résigné. Et tout dans la maison était parfaitement tranquille et à l’entour de la maison, à part que Jean le Fou ne quittait plus le haut de l’escalier.

C’est que le malheur l’attirait. Il n’avait jamais été si gai que depuis que Félicie était tombée ; de toutes les maisons qu’il fréquentait autrefois, il semblait ne plus connaître que la maison des Bonzon.

Quelquefois il demandait à entrer et on le laissait entrer ; il faisait trop de bruit, on le chassait, il revenait ; et vainement cherchait-on à l’éloigner tout à fait par la promesse d’un morceau de gâteau ou d’une tranche de pain beurré, choses dont il était friand ; le plaisir d’être là l’emportait sur sa gourmandise.

La fièvre pourtant finit par tomber. Comme quand une maison a brûlé jusque dans ses fondations et le feu s’éteint faute d’aliments, ainsi, ayant détruit toutes les forces de ce corps, le feu intérieur le quitta de lui-même. On vit Félicie lever la tête, regarder tout autour d’elle, et elle dit :

— J’ai froid.

Avant, elle avait toujours trop chaud. On apporta des couvertures. Elle disait quand même : « J’ai froid. »

On vit que c’était la faiblesse. Elle avait en effet terriblement maigri. Ses joues si belles rondes n’étaient plus que deux pauvres creux ; ses doigts étaient comme des baguettes avec un peu de peau autour, son cou, comme un paquet de cordes.

On lui fit du bouillon, elle ne voulut pas le boire ; les douceurs, quelles qu’elles fussent, elle refusait d’y toucher ; à peine un peu de lait parfois avec du pain trempé dedans ; et, quand elle avait soif, c’est de l’eau qu’elle réclamait ; alors on lui disait : « Mais ça ne nourrit pas ! » elle en voulait quand même.

De temps en temps des femmes venaient :

— Comment va-t-elle ?

— Un peu mieux.

— Est-ce qu’elle se fortifie ?

Jean Bonzon haussait les épaules.

— Ça n’est pas tellement brillant.

— Et on ne sait toujours pas ce qu’elle a eu ?

— Non, l’émotion, peut-être ?…

Elles s’en allaient, elles semblaient ne se douter de rien ; sauf Jean Bonzon, personne ne se doutait de rien ; en tout cas Mme Bonzon ne se doutait de rien ; on disait comme ça : « Drôle de maladie ! C’est la faiblesse qui la tient ; il faut attendre… » On se décourageait presque de venir. D’ailleurs, Félicie ne se plaignait pas, et il n’avait plus été question de rien entre son père et elle.

C’est ainsi que le mois de janvier tout entier s’écoula.

Un jour, elle avait demandé à se lever : on avait dû la soutenir pour qu’elle pût gagner le vieux fauteuil qu’on lui avait préparé près de la fenêtre, avec un coussin contre le dossier.

Mais elle s’ennuyait au lit. Alors, le lendemain, elle avait voulu se lever de nouveau ; peu à peu elle en avait pris l’habitude ; et, malgré sa faiblesse, elle restait à présent tout le jour dans son fauteuil.

Elle regardait par la fenêtre. Sur la pente devant elle, la coupant obliquement, le chemin s’en allait bordé d’une barrière ; contre cette barrière, la neige avait été entassée par le vent ; même, à certaines places, le bout seul des éclats de bois entre-croisés restait visible ; et, les gens qui passaient derrière, n’étaient que des épaules avec une tête dessus. Des têtes à bonnets ou à chapeaux de feutre ; des épaules pelotonnées sous le châle à gros plis ou dans des gilets de chasse de couleur rousse ; cela allait, il venait deux ou trois personnes, puis il n’y avait plus personne. Il faisait gris et blanc, gris en haut, blanc en bas, il y avait un grand vide entre le ciel et le village ; rien ne l’animait, ce vide, que les petites fumées qui montaient à certaines heures, quand on remettait du bois sur le feu. Elle n’en continuait pas moins à regarder ; alors là-bas devant une maison on distingue quelque chose qui bouge ; c’est une femme qui vient de chercher des bûches sous l’avant-toit et qui les tient serrées entre ses bras, comme un bébé ; dans le bas de la pente, un mulet peut-être aussi était arrêté et un homme debout à la tête de sa bête, qu’il tenait par la bride, causait avec un autre homme ; du côté de Vers l’Église, des enfants faisaient des glissades sur la glace du ruisseau.

Tout à coup elle entend qu’on parle dans la cuisine ; probablement que c’est de nouveau une visite ; en effet, la porte s’ouvre, on voit entrer Mme Oguey, la femme du conseiller ; c’est une énorme grosse dame, cette dame Oguey, avec des joues qu’on dirait frottées de confiture de groseilles.

— Tiens ! elle est levée. Tant mieux, ça me fait bien plaisir. Elle se tuait en restant au lit.

Elle prenait la main de Félicie et la secouait avec force, sans même voir quelle triste chose c’était, cette main.

— Vincent a dit qu’il viendrait voir votre mari cette après-midi. Il aura besoin de lui pour la vache.

— Qu’il vienne seulement, disait Mme Bonzon, Jean sera là.

— Eh bien, c’est ça, je me sauve, j’ai mon dîner à mettre en train…

Mme Oguey s’en allait ; tout redevenait tranquille ; et Félicie, de nouveau seule, se remettait à regarder.

Elle ne voulait plus penser à rien, parce que c’est bien trop triste, et à quoi cela aurait-il servi ? Elle cherchait à étouffer même le petit bruit des choses qu’on se chuchote intérieurement à soi-même, et c’est comme une roue de moulin qui tourne à vide. Elle se forçait ainsi à un silence du dedans à quoi correspond parmi l’air l’autre grand silence des choses ; peut-être qu’elle attend quand même et attend contre tout espoir ; on ne sait pas, elle n’en montre rien ; elle est toujours un peu plus faible.

Toutefois, la vie reprenait dans la maison de Jean Bonzon ; avec le mois de janvier, on recommença à venir veiller chez lui.

Une habitude du pays, ces veillées, à cause que les soirées l’hiver sont longues, et on ne sait pas trop que faire, le soir. Les femmes apportent leur rouet ou un tricot, les filles font de la dentelle sur un petit coussin recouvert d’une étoffe verte, où une quantité d’aiguilles sont plantées ; on s’installe dans la cuisine autour du foyer où brûle un bon feu ; et, le long des murs, sur des bancs, les garçons sont assis ensemble.

Il se raconte énormément d’histoires à ces veillées. C’est quand la flamme d’une souche mise debout éclaire seule, et brusquement la lueur monte, envahissant jusqu’aux moindres recoins, mais déjà elle est retombée ; alors il semble que l’esprit se libère, il voit que tout lui est permis. Il n’y a plus de réalité ou bien tout est réalité. Tout est possible, n’est-ce pas ? quand dehors il y a ce grand silence, et ici, en dedans des murs, les choses ne nous sont offertes que pour nous être reprises tout de suite. Alors viennent des histoires qui datent des très anciens temps, mais dont on ne s’est jamais fatigué et qui semblent toujours nouvelles, où on voit les fées du lac bleu faire des repas de pierres précieuses dans une maison de cristal et des tout petits hommes bossus viennent la nuit voler la crème avec des cuillères de bois qu’ils portent pendues à leurs ceintures. Il y a aussi les âmes qui sont condamnées à errer éternellement sur les glaciers, et, quand surviennent les grands froids, on les entend au loin, raconte-t-on, se lamenter. On voit les noyés des torrents, quand Jean Verro frappa son frère et le jeta dans le torrent, alors le pauvre Luc Verro fut emporté, mais il ne voulut point mourir ; et depuis lors toujours ce même sanglot rauque s’entend quand on a tourné Vacheresse, et là pend la cascade blanche à un roc qui est en surplomb.

— Taisez-vous ! disaient les femmes, s’étant arrêtées de filer.

Mais le vieux Moïse hochait la tête en disant : « C’est la vérité », il hochait de nouveau la tête ; et la souche minée, s’écroulant tout à coup, vous faisait tressaillir.

On ne fait pourtant pas que raconter des histoires, à ces veillées, il faut le dire ; nombreux sont ceux qui y viennent pour de tout autres raisons. Il semble bien que ce soit là, depuis toujours, que se soient faits nos mariages. Occasion commode, en effet, de se rencontrer, de se serrer l’un contre l’autre, et, quand le vieux Moïse Pittet vous débite ses balivernes, de se glisser dans l’oreille les petits mots qui font plaisir. Autrefois David était toujours là ; où est-ce qu’il était, David ? Il n’en restait pas moins que les veillées chez Jean Bonzon étaient de nouveau très fréquentées depuis qu’on prétendait que Félicie allait mieux et, disait-on, « sûrement qu’elle se remontera tout à fait quand le printemps sera là ». On allait vite lui dire bonsoir dans sa chambre, on s’installait devant le feu, et les langues partaient grand train.

C’est que les prétextes, cette année-là, ne manquaient pas ; à défaut de nouvelles fraîches, les vieilles étaient reprises, réexaminées et recommentées ; tout l’avenir du pays était, n’est-ce pas ? en balance ; et bientôt on se passionnait, quand même on traversait une époque d’attente et depuis quelque temps rien n’était survenu.

N’empêche qu’une chose avait étonné, c’est que Tille, à présent, ne manquait plus une de ces veillées.

Une première fois, il s’était présenté ; c’était peu de temps après le départ de David ; Mme Bonzon l’avait reçu. Quoique avec un teint comme du pain sec, une figure lisse, et des yeux qui louchaient, il avait des prétentions ; il s’était fait beau, ce jour-là ; il portait une veste neuve, une chemise à col empesé.

— Je viens vous demander des nouvelles de votre fille.

— Oh ! vous êtes bien aimable, avait dit Mme Bonzon, qui ne voyait pas plus loin que le bout de son nez ; il semble bien qu’elle aille mieux.

— Ah ! bon, avait répondu Tille ; il faut espérer que ça durera… D’ailleurs je reviendrai…

Il était en effet revenu ; on ne voyait plus que lui.

Comme tout le monde, il entrait chez Félicie ; mais, au lieu que les autres gens ne faisaient qu’entrer et sortir, lui, longuement, s’y attardait ; debout au pied du lit, bien qu’elle ne parût même pas le voir, il ne la quittait plus des yeux.

Jean Bonzon commença à s’inquiéter, parce qu’il se méfiait de Tille ; c’était justement le moment où il reprenait courage ; comme les gens, il s’était mis à se dire : « Peut-être que tout s’arrangera. » Et voilà que survenait Tille ; alors il sentait de nouveau, comme il disait, « quelque chose dans l’air ».

Il ne se trompait pas. À quelque temps de là, comme il coupait du bois dans la remise, Tille tout à coup parut.

Là est le recommencement de tout que Tille parut ; son petit corps maigre et ses épaules un peu déjetées se découpèrent en noir dans l’ouverture de la porte à quoi la neige servait de fond.

— J’ai entendu du bruit, j’ai bien pensé que c’était toi.

Et, avançant un peu la tête :

— J’aurais deux mots à te dire.

— Entre seulement, dit Jean Bonzon, ça n’est pas pour l’ouvrage que j’ai en train…

Et, levant sa serpe à la lame courbe, il l’enfonça dans le billot.

La remise n’avait point de fenêtre, il y faisait assez sombre. Tille tournait le dos à la porte. On ne distinguait donc point ses traits ; on voyait seulement qu’il avait la tête baissée et il la tenait un peu de travers. Il s’approcha, il tortillait ses mains l’une dans l’autre. Il toussa un peu, Jean Bonzon le regardait.

Il toussa de nouveau :

— Voilà, commença-t-il, je ne sais pas…

Et, comme s’il cherchait ses mots un à un, quand même il les avait préparés à l’avance, et savait parfaitement où il voulait en venir, mais il suivait en tout les chemins de la fausseté :

— C’est rapport à David et toute cette affaire… je ne sais pas si tu as su… Eh bien voilà (et alors il se mit à parler plus bas et plus vite, et il penchait la tête de plus en plus), je crois bien qu’il avait envie de Félicie, du moins c’est ce qu’il m’a semblé. Mais, moi, j’ai pensé à toi, j’ai pensé à ta fille, je me suis dit : « Il ne faut pas qu’ils aient à souffrir par la faute de ce brigand-là ! » Jean Bonzon, j’ai pensé à toi : je suis allé trouver son père… Et je ne sais pas ce qui s’est passé entre eux, puisque je n’y étais pas, mais sûrement ça a dû chauffer… C’est donc bien un petit peu à cause de moi que vous avez été débarrassés de lui…

À cet endroit il s’arrêta. Ce n’était pas d’ailleurs que la suite ne fût pas prête, il voulait seulement permettre à Jean de dire son mot. Il ne lui resterait plus ensuite qu’à lui exposer la demande qu’on devine et Tille comptait bien que Bonzon y répondrait favorablement. Mais, au lieu des remerciements ou du mot d’encouragement que pour l’instant il attendait, voilà qu’il y eut un silence ; Tille leva la tête ; Jean était devenu tout rouge.

Il semblait à court de souffle et privé de mouvement, tellement violente était sa colère ; puis il fit un pas en avant.

Tille n’eut que le temps de reculer, sans quoi il aurait reçu le poing de Bonzon en pleine figure.

— C’est toi qui as fait ça !… toi ! toi ! répétait-il ; lâche que tu es ! tu vas voir…

Tille recula encore, seulement le mur qui se trouvait là l’obligea vite à s’arrêter, et Jean, lui, s’avançait toujours.

Heureusement pour Tille qu’à ce moment la voix de Mme Bonzon se fit entendre. « Jean ! Jean ! criait-elle, M. le pasteur qui voudrait te voir !… » Tille s’était sauvé.

Jean ne sortit pas tout de suite ; il attendit d’être plus calme.

Il trouva le ministre sur le perron, et Mme Bonzon causait avec le ministre, mais, dès que son mari parut : « Ah ! cria-t-elle, le voilà. »

Le ministre s’était retourné, même il descendit quelques marches et, tendant la main à Jean :

— Comment allez-vous, Bonzon ? Je suis heureux de vous voir. Il y a longtemps que je serais venu sans les soins de mon ministère, mais vous savez que, ces temps-ci, ils ont été très absorbants…

C’était vrai, on ne l’avait pas encore vu chez Jean et la chose était assez surprenante ; Jean Bonzon toutefois ne laissa voir aucun dépit, malgré qu’il fût resté très rouge.

— Je vous remercie, monsieur le ministre, si vous voulez bien avoir l’obligeance d’entrer.

Il ne s’attendait guère en effet à la nouvelle scène qui allait avoir lieu : Jean Bonzon entra le premier, Félicie était assise comme toujours près de la fenêtre ; apercevant le ministre, elle se leva.

On crut que c’était pour lui faire une politesse et sans doute que le ministre le crut, lui aussi ; il se mit à sourire, et, d’un ton de bonne humeur :

— Bonjour, petite, comment va-t-on ?

Mais elle renversa la tête et, tendant la main devant elle, comme pour l’empêcher d’approcher :

— Pas vous ! disait-elle, pas vous !

— Félicie, tu ne me reconnais pas ?

Il lui parlait familièrement, l’ayant eue comme élève au catéchisme, où elle s’était toujours montrée docile et appliquée : elle devait avoir fait erreur. Il voulut s’avancer encore, mais elle poussa un grand cri.

Elle tremblait de tout son corps, ses mains s’agitaient devant elle comme des feuilles dans le vent, sa bouche se tordit, son regard devint fixe, et Jean se souvenait de l’avoir déjà vue une fois dans cet état-là, mais alors elle n’avait plus sa connaissance.

— Félicie, cria-t-il.

Elle ne semblait pas entendre ; le ministre n’insista pas.

— Je repasserai, dit-il… Oui, reprit-il, quand elle ira mieux… Pour le moment, elle me semble un peu nerveuse.

Il dit cela rapidement et puis se hâta de sortir. Mme Bonzon le suivait avec des paroles d’excuse. Et Jean Bonzon lui aussi le suivait, mais malgré lui et à distance, partagé qu’il était entre ses devoirs de maître de maison et la peur où il était de laisser Félicie seule…

Il s’étonna quand il rentra de la trouver de nouveau assise et parfaitement tranquille. Elle ne lui parla point ; elle regardait comme toujours par la fenêtre ; c’était comme si rien ne se fût passé.

Il commença :

— Félicie… Félicie, qu’est-ce que tu as eu ?

Elle haussa simplement les épaules : « Je ne l’aime pas », dit-elle ; ce fut tout.

Mais il était de nouveau tourmenté. Et il eut d’autant plus de raisons de l’être que dès le lendemain toute espèce de bruits se répandirent dans le village ; on disait que la maladie de Félicie était une maladie démoniaque et que Satan la travaillait. On se mit à raconter qu’elle avait des crises pendant lesquelles elle jetait l’écume par la bouche, qu’elle se promenait tout endormie dans la maison.

Tille avait dû se venger, et le ministre aussi, sans doute ; Jean Bonzon commença de voir qu’on l’évitait.

Il regardait autour de lui : tout était incertitude. Au lieu de mieux aller, Félicie devenait de jour en jour plus faible, mais surtout son humeur changeait. Il semblait par moment qu’elle perdît tout à fait la tête : elle se mettait à rire sans qu’on sût pourquoi, ou bien au contraire elle pleurait sans plus de raisons pendant des heures…

Il réfléchit encore trois jours ; le quatrième jour, au matin, il se décida.

L’essentiel était qu’on ne connût pas sa démarche, d’où ce grand détour qu’il fit, et il arriva chez Josias par derrière, ayant passé par les Villars, Préfaudan, Benne, et ces autres hameaux du fond de la vallée qui sont inhabités l’hiver. Il lui fallut une heure et plus, mais le temps n’est pas ce qui coûte.

Il n’eut qu’à tourner la maison. Il vit que la porte en était fermée. Il monta les trois marches, il heurta.

On ne répondit point, il prêta l’oreille, aucun bruit. Pourtant il avait remarqué qu’une petite fumée bleue bougeait au-dessus de la cheminée au couvercle à demi levé ; il se dit : « Il faut essayer encore », et une deuxième fois il heurta.

On ne venait toujours pas. Peut-être que Josias l’avait vu par la fenêtre et ne voulait point se déranger. Bonzon rassembla tout son courage, il frappait maintenant avec son poing de toutes ses forces dans la porte de bois massif, disant :

— Josias-Emmanuel, c’est moi ! C’est Jean Bonzon qui voudrait vous parler.

Cette fois, il y eut un pas dans la cuisine ; brusquement la serrure craqua comme quand on tourne la clef.

Ce fut un homme à cheveux blancs qui se montra ; Jean ne le reconnut pas d’abord. Il y avait une barbe de huit jours sur ses joues creuses, et ses yeux enfoncés brillaient bizarrement comme derrière un voile : ainsi quand sous la cendre un tison veille encore, mais on ne peut le voir que sous un certain angle, à part quoi il est offusqué.

Jean n’en reçut pas moins ce regard en pleine figure et, au premier instant, une espèce de honte fit qu’il baissa la tête. Mais de quoi aurait-il eu honte ? lui-même n’eût pas su le dire. Faisant donc un nouvel effort, comme l’autre ne parlait point :

— Josias-Emmanuel, je vous demande pardon si je vous dérange, mais il faudrait que vous me laissiez entrer, parce qu’on serait plus tranquilles dedans pour les choses qu’on a à se dire…

L’autre le laissa finir sa phrase ; puis, s’écartant juste ce qu’il fallait :

— Entre, je ne t’empêche pas.

C’est ainsi que Josias, étant l’aîné et de beaucoup, le tutoyait, et Bonzon vousoyait Josias, à cause qu’il était le plus jeune.

Il entra. Josias referma la porte.

Il ne restait en effet sur le foyer que quelques charbons presque éteints ; la grande cuisine était sombre ; sur la table, le Livre de cuir brun à tranches rouges était ouvert.

— Il faut que vous m’excusiez, Josias, recommença Bonzon, mais, vous le savez comme moi, on ne choisit pas son moment…

Il se tenait debout près de la porte ; Josias ne lui avait point dit de s’asseoir. Et Josias ne s’était point assis, lui non plus ; il avait seulement regagné sa place, et là se tenait tout debout, dominant de sa haute taille les feuillets imprimés en noir, où on voyait des majuscules rouges et une image en haut de la page de droite.

Il y eut un silence. Josias attendait.

— Eh bien, oui, reprit Bonzon, mieux valait ne rien vous cacher… C’est que je viens de traverser des temps difficiles, Josias, et bien des nuits sans sommeil sont venues, depuis… (il hésita) depuis… que votre fils est loin…

Il regarda Josias, Josias n’avait pas fait un geste.

— … Bien des nuits pleines de pensées et de retournements d’esprit et de projets, jusqu’à ce que le bon soit venu… Bien des nuits, Josias, mais c’est que j’ai appris des choses. On a desservi votre fils près de vous ; c’est peut-être une des raisons pour lesquelles il est parti. Et vous me répondrez que ça ne me regarde pas, et vous aurez raison, Josias ; seulement écoutez, ma fille est bien malade, et, si elle est malade, c’est à cause de votre fils. Depuis qu’il est parti la maladie la tient, la fièvre la travaille, elle est tombée à rien. Je me suis dit : « Il n’y a qu’un remède, c’est que David revienne. » Elle l’aime tellement qu’elle ne peut pas se passer de lui. C’est parce qu’il est loin qu’elle dépérit, comme quelqu’un qui n’a plus sa nourriture ; qu’il revienne seulement, alors elle sera nourrie, elle retrouvera ses couleurs… Josias, je vous prie, pardonnez à votre fils ; rappelez-le auprès de vous. Vous ferez trois heureux, Josias. Peut-être que vous aussi avez souffert de son absence, alors vous feriez quatre heureux. Pardonnez-lui, pour qu’il revienne, sans quoi il ne reviendra pas. Et vous me répondrez peut-être que vous ne savez pas où il est, mais on arrivera bien à le savoir ; moi-même, s’il le faut, j’irai le chercher, je lui dirai : « Ton père te pardonne. » Voyez-vous, je le connais bien, il est jeune, mais il a bon cœur.

Il attendit. Rien ne venait. Alors la voix de Bonzon se mit à fléchir un peu :

— Quant à moi, Josias, si peut-être vous avez eu à vous plaindre de moi, si, sans l’avoir voulu, je vous ai offensé… eh bien, Josias, eh bien… effacez cela de votre mémoire, je ferai… tout ce qu’il faudra…

Josias ne se pressa point. Enfin il secoua la tête :

— Je ne comprends pas ce que tu veux dire.

— Josias, s’il vous plaît !…

L’autre de nouveau secoua la tête :

— C’est vrai, je ne comprends pas.

— Josias, votre fils…

— Je n’ai point de fils, dit Josias. J’en ai bien eu un autrefois, mais voilà longtemps qu’il est mort.

Alors Jean ne se contint plus ; et, encore une fois, d’une voix de supplication : « Josias, Josias, s’il vous plaît !… » puis, comme l’autre n’avait pas l’air d’entendre :

— Je vous le dis en face ; vous êtes un mauvais père et un mauvais chrétien. Est-ce qu’il n’est pas écrit dans le Livre qu’on doit pardonner ? est-ce qu’il ne vous le crie pas, qui est là ouvert devant vous, de dedans ses pages ouvertes ? Mais votre Dieu est le Dieu des cœurs fermés et de ceux qui sont satisfaits d’eux-mêmes, vous êtes muré dans votre orgueil… Josias, prenez garde, personne ne sait si un jour vous ne vous en repentirez pas…

Il allait continuer, il vit que tout serait inutile, Josias-Emmanuel semblait avoir oublié qu’il fût là. Et Bonzon, encore une fois : « Prenez garde ! » puis il gagna la porte qu’il referma avec bruit.

Il ne songeait plus à n’être pas vu. Durant tout le chemin, sa colère l’occupa seule. Ce fut seulement quand il arriva devant chez lui que la conscience nette de son insuccès lui vint ; il se disait : « Je n’ai pas réussi ; où me retourner à présent ? »

Alors voilà qu’ici tout près, derrière ces petits carreaux, sans doute une tête se penche et un nez se colle à la vitre, parce qu’on m’aura vu venir ; mais, moi, qu’est-ce que je vais faire ? et, si elle me dit : « Père, je souffre », qu’est-ce que je m’en vais lui répondre, puisque je ne vois plus aucun remède à son mal ?

Il trouva sa femme dans la cuisine ; on vit le feu qu’elle faisait ; il y avait une marmite de pommes de terre qu’elle apporta et qu’elle pendit à la crémaillère, penchant tout son corps en avant, tandis que la flamme effleurait sa jupe. Il avança un banc, il s’assit devant le foyer.

Comme il venait de s’asseoir, une voix appela. Il ne bougea point d’abord, mais Mme Bonzon lui dit : « Jean, tu n’entends pas ? Félicie t’appelle. »

Elle lui demanda :

— Papa, pourquoi es-tu si triste ?

— Je ne suis pas triste.

— Oh ! que oui, je l’ai bien senti. Depuis ma place j’ai senti… C’est que maintenant je sens tout.

Il eut peur, sa langue était empêchée :

— Qu’est-ce… qu’est-ce que tu sens ?

— Oui, vois-tu, mon pauvre papa… Tu te donnes bien trop de peine. Ce n’est pourtant pas les amoureux qui manquent, Tille, par exemple, et bien d’autres… Oh ! si je voulais seulement. Je n’ai jamais eu tant d’amoureux que depuis que je suis si laide…

Elle se mit à soupirer ; elle reprit :

— Vois-tu, mon pauvre papa, il n’y a rien à faire… Laisse-moi seulement, je ne fais que vous empêcher.

— Tais-toi ! disait-il, s’il te plaît, tais-toi.

Elle poursuivait de sa voix douce :

— Ça ne servirait à rien de me taire, on ne peut rien à rien, tu sais. Oh ! mon pauvre papa, je suis bien malheureuse…

Puis, changeant brusquement de ton :

— Ça ne fait rien, il faut être gaie !… Écoute Jean le Fou qui rit.

Elle leva le doigt ; en effet un rire venait depuis dehors, sur le perron ; tout à coup des voix s’y mêlèrent :

— Maman, il mange la souris ; maman, il mange la souris !

— Qu’est-ce qu’il y a ? dit Jean Bonzon, qui alla ouvrir la porte.

À ce moment, les trois petites, Sarah, Jenny et Madeleine, entrèrent en courant dans la cuisine ; derrière elles, on vit paraître Jean le Fou.

Il s’arrêta soudain, il éclata de rire et il tenait d’une main une souris qui n’avait plus de tête, tandis qu’il se caressait, de l’autre, l’estomac.

V

Depuis plusieurs semaines, ils étaient enrôlés, mais Ansermoz n’allait pas à l’exercice. « Je suis sergent honoraire, disait-il ; ça me va assez. » Il passait ses journées à boire, trouvant toujours des gens qui lui payaient la goutte ou une chopine de vieux.

Les histoires continuaient donc d’aller leur train, comme on peut croire. Il fermait à demi un œil, tout en penchant la tête de côté : « … Ils ont pendu la médaille à la hampe du drapeau… Régiment d’Artois, garde à vous !… Présentez armes !… »

Il pleuvignait, il faisait des averses. On voyait passer, sous des parapluies verts ou rouges, les dames de la ville qui relevaient leurs jupes jusqu’au-dessus du genou ; au bord des toits sans gouttières, il y avait comme des barbes d’eau qui pendaient. Mais, bien assis dans un café, Ansermoz n’avait pas à trop se soucier du temps qu’il pouvait faire. On emportait le quartette vide ; on apportait un quartette plein.

« Alors voilà (ainsi il mêlait tout et il n’y avait aucune suite dans ses histoires), voilà qu’un homme à cheval nous arrive dessus. Je dis à La Fauvette : « Regarde-moi ce bougre-là. » La Fauvette tire son sabre et crie : « Halte ! » L’autre ne s’arrête pas. La Fauvette abat son sabre. Je croyais l’autre perdu. Mais voilà qu’il se met à rire ;… le bougre avait une jambe de bois ! Et même, parce que c’était du bois dur, elle était à peine entaillée… »

Pendant ce temps, David était à la manœuvre. Il faisait partie d’une compagnie de volontaires qui était commandée par le capitaine Fornerod, autrefois officier au service du Piémont, homme sévère, et craint de ses soldats. Les autres pouvaient avoir du bon temps, pas eux ; du matin au soir, ils faisaient du maniement d’armes. Ou bien, par les prés détrempés, ils apprenaient les conversions, pivoter sur le centre ou sur une des ailes, les défilés par groupes, les différents pas aussi, pas de parade, pas de charge.

On n’avait de repos que quand le capitaine était tout à fait content de vous, mais alors on se rattrapait. Sous les saules brillant de mille gouttelettes, les hommes formaient les faisceaux en s’appelant les uns les autres. Le capitaine seul, comme l’y obligeait son grade, demeurait à l’écart.

Pourtant il y avait quelqu’un qui, lui non plus, ne riait pas et, lui non plus, ne prenait pas part aux conversations, c’était David. On avait eu beau lui faire des avances, il n’y avait pas répondu. On n’avait pas insisté ; après tout, ce qu’on demande à un soldat, c’est de bien faire son service ; on n’avait rien à lui reprocher sous ce rapport.

Il restait seul pendant les repos dans la plaine, où des lignes de petits saules marquaient de loin en loin le cours des ruisseaux. C’est qu’il était trop tourmenté. Comment est-ce qu’il allait faire, puisqu’il était enrôlé ? et partir c’était déserter, et rester c’était être traître. Il y avait au-dessus de lui le ciel marbré de bleu et de noir du printemps en train de se faire, d’où de temps en temps un rayon tombait, comme une échelle de cordes qu’on déroule ; mais où il vivait, lui, c’était encore dans l’hiver. Un grand paysage blanc entourait toujours sa pensée. Une maison est là qu’il voit : ce n’est point encore les vents chauds pour elle, et le soleil devant la porte n’arrive même pas à en tiédir le seuil. Ce ne sont pas des vents qui annoncent là-haut le printemps, c’est un brouillard épais et gris qui se déchire à peine dans le milieu de la journée. Il voyait ce brouillard, et ce brouillard durait longtemps, après quoi seulement venait la pluie ; alors c’était sur les pentes la grosse voix de l’avalanche, comme si la montagne, sortant de son sommeil, se mettait à parler. « Seulement, pensait-il, et elle ?… » Car il distinguait tout, sauf elle, et d’elle il ne savait plus rien.

C’était de ne rien savoir qui le faisait se consumer ainsi. N’avait-il pas été injuste ? quand il l’avait crue oublieuse, peut-être s’était-il trompé ? Peut-être qu’elle aussi appelait après lui et inutilement comme il faisait pour elle : la tête lui tournait. Puis il recommençait de l’accuser, et c’était un balancement mortel dans sa pensée. Aller la rejoindre, impossible ; attendre : mais attendre quoi ? Et tout n’est-il pas préférable à cette incertitude dans quoi le cœur s’épuise, qui est tout le temps sur les eaux sans jamais pouvoir aborder ?…

— Rassemblement !

Le capitaine Fornerod levait son sabre ; les rangs se reformaient derrière les faisceaux.

On reprenait ces maniements d’armes, mais c’était machinalement qu’il faisait les gestes qu’il faut, toujours plus machinalement, tandis que ses pensées une fois de plus allaient aux montagnes et à ce creux dans la montagne, pareilles à l’oiseau qui regagne son nid.

Le soir, il retrouvait Ansermoz. Ansermoz le regardait, Ansermoz ne disait rien.

Bien que les deux hommes couchassent dans la même chambre, ils n’avaient peut-être pas échangé dix phrases, quand le mois de février vint. Il arrivait souvent qu’Ansermoz avait trop bu ; il rentrait tard. On l’entendait chanter en montant l’escalier, mais il se taisait quand il arrivait devant la porte. Et c’est avec des gestes précautionneux, quoique maladroits, qu’il pesait sur le loquet, passait la tête, poussait la porte, la refermait derrière lui ; puis il gagnait son lit en marchant sur la pointe des pieds. Il voyait que David était couché, il voyait aussi que David ne dormait pas. Il se déshabillait, il soufflait la chandelle :

— Bonne nuit, disait-il.

David ne répondait pas ; et d’ordinaire Ansermoz n’ajoutait rien.

Mais, d’autres fois, parce que tout de même un trop grand besoin de parler le tenait, voyant que David était éveillé :

— Ah ! bien, oui, disait-il en secouant la tête, qui est-ce qui croirait que c’est Ansermoz qui a raison ? On me dit que je perds ma vie, mais, quand les autres se dévorent, moi je continue à chanter…

Et, comme s’il se parlait à lui-même :

— Tu as joliment raison, vois-tu, Pierre, ils mettent un poids dans la balance, mets-en un sur l’autre plateau. Une chanson par soupir, voilà qui fera le compte…

Une nouvelle chanson en effet venait, pendant que ses yeux, tournés vers le lit, se mettaient à rire, mais rien ne bougeait dans le lit.

C’est ainsi qu’on fut amené à ce certain lundi où les troupes révolutionnaires arrivèrent. Elles comptaient un millier d’hommes. On ne montre ici qu’un petit pays et qu’un petit détail des choses, mais dans toute l’Europe semblablement elles s’avançaient, étant poussées par une foi. Elles disaient : « On vous apporte la liberté. » Ceux qui en voulaient, elles en faisaient leurs alliés ; ceux qui n’en voulaient pas, elles leur tombaient dessus.

À Entreroche, on leur fit fête. Deux jours auparavant, déjà, la nouvelle s’était répandue qu’elles montaient dans les barques et qu’enfin elles passaient le lac. Tout de suite, des guirlandes de mousse, piquées de fleurs en papier de soie, furent tressées ; le gouverneur s’enfuit au beau milieu de la nuit. D’un bout à l’autre de la Grand’Rue, des drapeaux verts flottaient aux fenêtres. Les filles de ces messieurs du comité furent menées en hâte chez la couturière, qui leur confectionna des robes de cérémonie, pendant que la plus âgée d’entre elles, la petite Sophie Renaud, apprenait par cœur un compliment de bienvenue, qu’avait composé, pour la circonstance, le Devenoge de l’endroit.

Ce dimanche soir-là, Ansermoz rentra plus tard encore qu’à l’ordinaire. Comme toujours il regarda vers le lit, comme toujours David était couché.

— Eh bien, quoi, dit-il, on se cache ?

Et, comme David se taisait toujours :

— Est-ce que ce serait qu’on n’aime plus la liberté ? Comme les hommes pourtant changent !

Aucun mouvement sous les couvertures ; Ansermoz se mit à chanter :

 

À l’amour rendez les armes,

Prêtez-lui tous vos moments,

Chérissez jusqu’à ses larmes.

Les alarmes

Ont des charmes,

Tout est doux pour les amants.

 

C’était une chanson du temps. Il la chantait joliment faux.

Mais, le matin une fois venu, ce fut tout de même une belle chose que ces cloches qui sonnaient, et, partant tout parmi, à intervalles bien égaux, comme pour marquer la mesure, les détonations des mortiers. La foule s’était portée à l’entrée de la ville ; là, tandis que les petites filles dans leurs belles robes blanches empesées et ces messieurs du comité se tenaient postés au milieu de la route, de chaque côté et plus en arrière, deux mille citoyens et citoyennes attendaient. On vit briller quelque chose. Un cheval blanc parut.

Un magnifique officier à panache rouge, tout couvert de broderies d’argent, salua largement de l’épée ; sur quoi, faisant demi-tour, il repartit au galop.

Ce n’était encore qu’un officier-adjudant et il n’avait fait qu’annoncer la venue prochaine de la troupe.

En effet, les points brillants se rapprochaient de plus en plus ; on vit que c’étaient les plaques des shakos et les épaulettes. On vit un homme de haute taille dont la figure était toute petite à cause d’un immense bonnet à poil, il avait un tablier de cuir. Il leva son bâton à pomme de cuivre, les tambours se mirent à battre.

Et une formidable acclamation y répondit, mais la petite Sophie était terriblement tremblante et rouge, pendant qu’elle s’avançait à la rencontre du bel état-major.

Bien des mots de son compliment furent avalés, bien des vers se trouvèrent singulièrement rallongés ou raccourcis, bien des rimes manquèrent sans doute ; elle n’en était que plus touchante à voir et plus jolie, comme le commandant le vit bien, qui s’y connaissait.

Voilà qu’étant descendu de cheval il l’embrassait ; ces messieurs du comité, au même moment, s’approchèrent ; tout de suite, on fraternisa. On avait raison de se réjouir, les choses n’allaient plus traîner ; sitôt qu’on aurait pris les dispositions nécessaires, on marcherait contre le Haut-Pays.

Il était à peu près minuit ; Ansermoz monta l’escalier. Il avait appuyé son oreille contre la porte, c’est un panneau de sapin. Il n’avait pas vu David de toute la journée, personne n’avait vu David. Il avait écouté, aucun bruit ne venait ; la porte fut ouverte. Il ne chantait pas ce soir-là, il ne parla point ce soir-là. Il n’avait même pas allumé la chandelle et fut vite déshabillé. Un peu de temps passa encore. Tout à coup il entendit qu’on soupirait.

Il n’avait toujours point bougé, prêtant seulement l’oreille : un deuxième soupir se fit entendre et cet autre bois de lit craquait, comme quand quelqu’un a la fièvre.

Il tourna un petit peu la tête, n’ouvrant que la moitié d’un œil ; David, le front dans ses mains, se tenait assis sur son lit.

Sans doute devait-il croire qu’Ansermoz dormait ; alors il se laissait aller, parce qu’il y a des moments où notre douleur est trop forte.

Minuit à ce moment qui sonne, un garçon assis sur son lit, une pâle lune qui entre, – est-ce que tout ne deviendrait pas clair, même si on n’avait pas compris ? Il semble bien qu’Ansermoz n’attende plus que l’occasion, elle n’est pas encore venue. Mais voilà que David sort ses jambes du lit, et, comme ces sortes de gens qu’on appelle des somnambules, sans avoir l’air de savoir ce qu’il fait, il s’avance à travers la chambre, il s’approche de la fenêtre, il pose son front contre les carreaux. Là-haut, dans le pâle de l’air, luit vaguement une montagne blanche, c’est vers elle qu’il lève les yeux. Puis il laisse retomber sa tête, alors de nouveau il soupire, et ses mains de nouveau se serrent à ses tempes, comme s’il avait peur que son front n’éclatât…

— Mon pauvre David !…

C’était Ansermoz qui enfin parlait ; David fut secoué par tout le corps d’un grand frisson.

— Mon pauvre garçon ! reprit Ansermoz (et il se tenait appuyé sur le coude, la tête un peu plus haut que le reste du corps), alors pour qui nous as-tu pris ? Tu as cru qu’on n’avait rien vu, tu as cru qu’on ne savait rien. Tu t’es dit : « Ce demi-fou s’est-il jamais inquiété de personne ? laissons-le avec ses chansons… Allons, arrive ! Arrives-tu ?

Et, comme David « n’arrivait » toujours pas, il se leva, alla à lui, le prit par les deux épaules.

David se laissait faire. Comme les enfants pas sages, après qu’ils ont été grondés, il semblait trop honteux pour seulement penser à se défendre ; il fut poussé jusqu’à son lit : « Recouche-toi, lui dit Ansermoz, sans quoi tu vas prendre froid. » Il le força à se recoucher.

Et, quand l’autre se fut recouché, il tira soigneusement sur lui la couverture ; puis, se penchant encore un peu : « À présent, reprit-il, causons. »

C’est les mamans qui sont ainsi ; elles grondent, mais elles sont bonnes. Le temps de gronder est passé ; il y a qu’Ansermoz a changé de voix :

— On a à causer, dépêchons-nous ! Sais-tu ce que tu vas faire, tu vas lui écrire une lettre, et je la lui porterai. C’est la seule façon de t’y prendre pour savoir à quoi t’en tenir. Tu me diras que tu pourrais y aller toi-même, mais, toi, tu es enrôlé, moi, on me laisse tranquille ; toi, tu es David, un garçon sérieux, moi, je suis Ansermoz, un vieux fou… Laisse-moi parler, tu comprends !… Je pars demain matin, tu me donnes ta lettre ; le temps d’aller, de revenir, avec peut-être un jour en plus, dimanche, au plus tard, je suis là. Ils ont beau garder la Tine, il y a dans les hauts des passages, et on a encore ses jambes. Donc, comme je t’ai dit, donne-moi seulement trois jours, je pousse jusqu’au Plan, je lui remets ta lettre… Tu verras tout de suite ce qui te reste à faire.

Il parlait ainsi, il fut doux, et David s’était mis à secouer la tête et de temps en temps il l’interrompait, mais Ansermoz allait quand même :

— Allons, lève-toi !

On entendit David qui disait :

— Pierre ! Pierre !… est-ce vrai ?

— Puisque je te le dis…

David recommençait :

— Est-ce vrai, est-ce bien possible ?…

Ansermoz se fâcha.

— Bête que tu es ! puisque je te dis : dépêche-toi de te lever et d’écrire cette lettre, si tu veux que je puisse partir demain matin, sans quoi j’arriverai trop tard…

Et il força David à se lever, et de nouveau David se laissait faire. Il fut ainsi amené à une table, la chandelle fut allumée ; Ansermoz alla alors ouvrir une armoire en bois de sapin qu’il y avait dans un coin, il renifla drôlement :

— Ça sent terriblement le moisi dans cette armoire !… N’empêche, continua-t-il, que tu as de la chance. De l’encre, du papier, des plumes, on n’est pas plus prévenant, il y a tout ce qu’il faut…

Il s’approcha tenant en effet une bouteille d’encre et plusieurs grandes feuilles de papier, en haut desquelles on lisait Mandement d’Entreroche et des lieux circonvoisins, et, ce qui s’y voyait aussi, c’était l’écusson avec l’ours.

David s’était assis, Ansermoz posa les papiers devant lui :

— Explique-lui bien tout, dit-il. Moi, je vais tâcher de dormir un peu, pour être frais demain matin…

Il y eut alors un grand silence. David leva de nouveau la tête et la lune était dans le ciel. Seulement, parce que la chandelle maintenant était allumée, la nuit avait noirci dans le cadre de la fenêtre ; la lune pâlissante n’éclairait plus du tout ; il chercha des yeux la montagne, à peine si on la distinguait. Mais, plus nette alors et plus belle, ce fut en lui qu’elle se leva, la montagne, et, bien mieux que jamais la lune, au dedans de lui, l’espoir éclairait. « Cher amour ! » pensait-il… et, avec un frisson : « Peut-être que tout reviendra. »

Il commença donc cette lettre. Il écrivit :

Chère Félicie, est-ce que j’ose encore te donner ce nom, je ne sais pas, mais oui, je me dis qu’il faut que j’ose, quand même tu n’es pas venue quand je t’avais donné rendez-vous et depuis je n’ai plus rien su de toi. Il faut que je t’explique tout, parce qu’Ansermoz m’a dit : « Écris-lui une lettre et je la lui remettrai »… C’est qu’il m’avait vu terriblement tourmenté, Ansermoz, et il est bon. Je ne le connaissais pas, je crois. Mais les Français viennent d’entrer, il a vu que je ne pouvais pas dormir, il est venu vers moi, il m’a parlé doucement… Vois-tu, moi, je n’ai jamais eu de mère, c’est des choses qui me remuent ; je n’ai pas pu dire non. J’ai été tellement bouleversé que je me suis laissé faire et maintenant je t’écris… Il y avait la lune, Félicie, j’ai regardé vers la montagne, j’ai pensé à toi, je t’ai vue, tu allais chercher de l’eau, je t’ai trouvé mauvaise mine, je me suis dit : « C’est à cause de moi. » Alors j’ai été fier, et je sais bien que peut-être je me trompe, mais laisse-moi me tromper, un petit moment me tromper, parce que ça me fait du bien… Après tu diras ce que tu voudras… Mais moi, quand même, Félicie, je te dis : « Souviens-toi du petit bois quand nous étions ensemble, et il y avait les fourmis et le gros oiseau couleur de bois mort. Souviens-toi des beaux jours, du moins qui étaient beaux pour moi. » Est-ce que tu ne voudrais pas qu’ils recommencent ? Peut-être que ça ne serait pas si difficile que j’ai cru, ma petite amie, si seulement tu voulais bien ! Peut-être qu’il n’y a eu qu’un malentendu, peut-être n’as-tu pas compris quand je t’ai dit de venir aux Veillards, et tout un jour je t’y ai attendue… Alors mon cœur s’est retourné. J’ai dit : « Puisque je ne l’ai plus, que plus rien ne me reste. » On est partis, Ansermoz et moi, on a passé le col… On a vu l’endroit des chalets, on a passé près d’eux, on a monté encore, puis est venue la place d’où on voit la vallée et encore une fois je me suis retourné. Mais le dépit me tenait toujours et le dégoût de toute chose. On est descendus dans la plaine, et là on s’est enrôlés. Et maintenant je fais l’exercice avec les ennemis de notre patrie et je porte l’uniforme des ennemis de notre patrie : tu te rappelles peut-être, dans le temps j’avais leurs idées, je m’étais dit : « Puisque j’ai leurs idées, c’est avec eux que je dois être et ma patrie à moi, où est-ce qu’elle est ? elle est dans mon cœur. » Mais à présent je ne tiens plus à aucune espèce d’idée, ni à rien, sauf à toi, et je crois que tu avais raison quand tu me disais : « Est-ce que ces choses-là comptent quand on s’aime ? si elles comptent encore pour toi, c’est que tu ne m’aimes pas assez… » Vois-tu, Félicie, je tâche de t’expliquer ces choses, j’ai peur de n’y pas réussir. Mais c’est qu’il y a un peu de désordre dans ma tête et je laisse venir les choses comme elles veulent… Je viens de regarder du côté du lit d’Ansermoz ; je crois qu’il dort. Ils ont fait terriblement de bruit dans la ville, rapport à ces Français qui viennent d’arriver.

Moi, je m’étais enfermé dans ma chambre. Et j’ai bien compris que ça ne pouvait pas durer… Heureusement qu’Ansermoz est venu. Maintenant tout dépendra de toi et de ta réponse. Il faudra que tu m’aimes encore plus qu’avant. Vois-tu, je ne vais pas pouvoir retourner au pays après ce qui s’est passé, du moins pour le moment ; alors il faudrait que ce soit toi qui descendes. Du moment qu’on serait ensemble, tout ira bien. On se sauvera, on ira se cacher quelque part, je trouverai bien moyen de gagner ma vie, qu’est-ce que je ne ferais pas pour toi ? Et on pourra attendre que les beaux jours reviennent, on les forcera de revenir à force qu’on s’aimera. Et peut-être qu’un jour on remontera ensemble, par les chemins, tu te souviens, où j’allais avec mon mulet, et il s’appelait le Rouge, et je l’aimais bien, quoique vieux, mais un jour le père n’a plus voulu que je fasse la poste et alors tout s’est gâté… Je ne sais pas, vois-tu, il me semble que je suis double ; il y a comme une moitié de moi qui construit et l’autre moitié qui détruit… Mais, à présent, je dis : « Il faut construire… Construisons ensemble, Félicie, veux-tu ?… »

Ainsi il allait, et alla longtemps. De temps en temps Ansermoz levait la tête, il voyait que David écrivait toujours. Enfin le ciel devint gris au-dessus de la montagne.

— As-tu fini ? dit Ansermoz.

— Oui, dit David, j’ai fini.

— Eh bien, donne-moi ça.

Il y avait plusieurs feuilles couvertes d’écriture. Ansermoz les plia en quatre, il les finit dans sa poche :

— Serrons-nous la main, recommença-t-il.

David lui tendit la main ; quelque chose brillait au coin de ses paupières.

— Oh ! c’est pas la peine, dit Ansermoz, d’ailleurs il faut que je me dépêche, si je veux ne pas être vu. Je vais passer par les jardins, je ne rencontrerai personne. Si on demande après moi, dis-leur : « Est-ce qu’on sait avec ce vieux soûlon ?… il se sera endormi dans une cave… » Au revoir, à dimanche, et bon courage en attendant…

On vit Ansermoz qui se faufilait entre les barrières des jardins.

Et David se mit à attendre. Deux jours passèrent, trois jours, vint ce dimanche qu’Ansermoz avait dit.

David se leva de bonne heure, pensant qu’il était bien possible qu’Ansermoz eût couché en route dans quelque fenil abandonné ; même c’était assez probable, parce que la route était longue ; à midi, Ansermoz n’était pas rentré.

David alors eut une idée : peut-être qu’Ansermoz ramenait Félicie. Et il fut tout heureux, puis il redevint triste : Ansermoz n’était toujours pas là.

L’après-midi s’avançait cependant, il commença à faire sombre, la nuit tomba, point d’Ansermoz.

David ne s’était pas couché, il resta debout toute la nuit, le jour revint : personne. C’est lundi maintenant, Ansermoz ne reviendra plus.

David faisait des raisonnements ; il se disait : « Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? » Il se disait : « Il est tombé en route. »

« Pas possible ! se disait-il, il n’y a pas plus adroit et plus leste que lui. Alors il aura été fait prisonnier… »

« Pas possible ! se disait-il, il est bien trop malin, un gaillard qui connaît le pays comme personne… »

C’est alors qu’il avait pensé : « Et elle ? » Il avait réfléchi, il s’était dit : « Elle, elle n’aura pas voulu venir ! »

Et il se disait : « C’est à cause d’elle ! elle n’aura pas voulu venir et, lui n’ose plus se montrer. »

Alors il se fit un bruit d’eau dans sa tête, une veine se gonfla au milieu de son front. Il était peut-être quatre heures du soir ; la générale battait.

Il se trouva tout à coup dans la rue.

VI

Dans le Haut-Pays aussi, on se préparait, ou on se repréparait, si on veut.

Dès le milieu de janvier, des tirs avaient été organisés ; tout ce qui faisait partie du contingent, trois fois par semaine, s’exerçait aux cibles. C’est quand on lève la palette de carton peinte en noir ou en blanc, selon qu’on a touché dans le blanc ou dans le noir (noir sur blanc, blanc sur noir), et il y a un fossé, où les marqueurs sont embusqués, au pied des cibles.

C’est ainsi que ce dimanche vers les une heure, on entendit le tambour battre (là-haut aussi le tambour battait) ; et les gens derrière leurs carreaux se dirent : « C’est les hommes qui vont au tir. »

Quatre tambours battant ensemble dans ce creux de montagne, sonore comme une autre caisse, avec le ciel tendu dessus comme une autre peau de tambour, c’est un grand bruit, quatre tambours. Les gens qui par hasard dormaient ne furent pas longs à se réveiller. Mais on ne dormait plus guère au village pendant la journée, même le dimanche : il faut pour cela une tranquillité d’esprit qu’on n’avait plus. Le tambour n’étonna personne, il fit seulement sortir le monde des maisons.

On vit que le petit cortège, s’étant formé sur la place, avait déjà gagné le chemin bordé de sorbiers par où on se rend au champ de tir ; c’est tout rouge l’automne le long de ce chemin. Il n’y avait point, ce jour-là, de fruits rouges ; ils étaient nus, les sorbiers. Mais les barres des troncs minces, régulièrement espacés, montraient de loin quand même la direction à suivre, et c’est par là qu’on s’en allait. Les cibles étaient placées en un lieu nommé En Piamont, c’est-à-dire juste contre la pente, à cause des balles qui pouvaient se perdre. Il fallait d’abord pousser jusqu’au fond de la vallée : on la voit tout à coup tourner, il y a un renfoncement. Là, un énorme cirque de rochers se dresse par grands étages superposés que des sortes d’étroits paliers séparent, et, comme ces paliers étaient couverts de neige, au lieu que les parois en étaient dépourvues, il y avait l’une au-dessus de l’autre quatre, cinq et six lignes blanches parallèles, comme les cercles d’un tonneau.

Mais ces choses sont pour le plaisir de l’œil ; eux avaient autre chose à faire. Ils virent seulement que les cibles les attendaient. Ils étaient une soixantaine. La plupart portaient l’uniforme, quelques-uns pourtant étaient en civil. Parmi ceux-ci, Josias.

Encore qu’à cause de son âge il ne fût pas astreint au tir, il se tenait au premier rang. Lui-même avait demandé de venir, on lui avait dit : « Bien sûr que vous pouvez venir. » Il était arrivé avec un vieux fusil à pierre qui depuis longtemps n’avait pas servi, mais il avait eu soin d’entièrement le démonter et en avait huilé et astiqué toutes les pièces.

On l’avait mis devant une des cibles, il l’avait d’abord manquée plusieurs fois. Il ne s’en était pas moins obstiné. À force de persévérance, sa main s’était affermie ; personne maintenant ne tirait mieux que lui ; il venait de mettre trois fois dans le centre.

Trois fois il fit mouche, trois fois la palette blanche monta contre l’étroit rond noir, devant lequel elle se balançait un moment : « Bravo ! Josias », disaient les vieux et les jeunes hochaient la tête avec respect, se disant : « Ce brigand nous donne l’exemple. »

À ce moment, pour la quatrième fois, on vit Josias bourrer son arme.

Tout habillé de noir, long, maigre, sec, un peu voûté, mais ferme sur ses jambes qu’il tenait écartées, il mit tranquillement en joue ; le bout du canon d’un mouvement très lent montait de bas en haut.

Et c’était une arme très lourde, longue non moins, massivement construite ; pourtant le point brillant de la mire ne bougeait plus maintenant dans l’air où il semblait s’être incrusté.

Le coup fut renvoyé trois fois par l’écho et, projetée d’abord en avant, la bouffée de fumée revint à Josias, lui glissant par-dessus l’épaule ; mais où tous regardaient, c’était vers la cible : on ne vit rien d’abord, parce que les marqueurs cherchaient.

Quand la balle est dans le noir, le trou s’en voit moins bien. On pensa tout de suite que la balle devait être dans le noir. En effet, tout à coup là palette monta : pour la quatrième fois, Josias avait fait mouche.

Il n’eut l’air de rien ; une expression de dureté cachait tout sur cette figure où les plis autour de la bouche étaient plus tendus que jamais ; les cordes du cou, elles aussi, quand il portait la tête en avant, se montraient tendues et saillantes, et le serrement des mâchoires était habité par la volonté. À peine le coup parti, il avait laissé retomber son arme ; on applaudissait, il se détourna.

D’ailleurs, le tir avait recommencé de plus belle et ne cessa plus jusqu’au soir. Il faisait sombre quand le cortège redescendit. De nouveau le tambour battait. C’est le commencement des guerres, ces tambours ; sans doute qu’à cette heure, ils battent aussi par En Bas ; mais nous qui sommes des communes d’En Haut, c’est à nous seulement que nous songeons en ce moment et à faire tout ce qu’il faut faire.

On voyait les femmes sortir sur le pas des portes ; on se montrait Josias qui marchait au premier rang derrière les tambours.

— C’est le meilleur de tous, disait-on.

— Et pourquoi est-ce qu’il s’exerce à son âge ?

— Comment, vous ne savez pas ? C’est qu’il va lever une troupe à lui.

— Une troupe à lui ?

— Oui, il dit qu’il y a un mauvais esprit parmi les hommes du contingent, et, lui, il ne veut que les purs. Alors ils tiennent des réunions chez Isaïe. Ils en ont encore une ce soir.

On disait vrai ; il y avait comme un parti qui s’était groupé autour de Josias ; il en avait pris la direction. Chez nous, c’est le pays des groupes et des sectes : la religion se mêle à tout. Dès le lendemain du jour où il avait chassé son fils, Josias était monté chez Isaïe. Quelques jours après, il y retournait : il n’était plus seul. À présent c’étaient de vraies réunions qui se tenaient là-bas plusieurs fois par semaine.

Il était sept heures, on vit ces lanternes passer. On prenait par le chemin qui mène au bois du Tabousset, où David et Félicie si souvent s’étaient rencontrés ; on en longeait longtemps la lisière. C’était à une bonne demi-heure du village. L’emplacement était très sauvage et éloigné de toute habitation.

On se trouvait devant une construction basse, faite de troncs choisis égaux, et fixés l’un sur l’autre au moyen de mortaises, comme sont les fenils chez nous, – une espèce de fenil donc, avec une petite porte et rien d’autre en fait de fenêtres qu’une ouverture tout à côté, – mais Isaïe vivait dans la retraite et dans les mortifications. Plus le corps est durement traité, plus facilement l’esprit s’en libère. D’ailleurs c’est bien ici la solitude qui convient, rien n’y trouble la voix du Seigneur Notre Dieu, quand elle se fait entendre. Nulle voix d’homme tout au moins, et les autres, alors, celle du vent, celle des eaux courantes, ou le cri de l’oiseau qui passe, sont encore un peu la sienne, parce qu’il commande à l’oiseau, il commande à l’eau et au vent. C’est de l’homme seul qu’il faut avoir peur, car seul il transgresse la Loi. Et, en demeurant loin de lui, j’évite de succomber à l’erreur qu’il propage, en même temps qu’intercédant pour lui, je l’arrache peut-être à la punition finale et à ce tourment par les flammes qui suivra le Grand Jugement…

Cependant Josias avait heurté, était entré ; et tous l’un après l’autre soufflèrent leurs lanternes qu’ils déposaient à côté de la porte. On ne découvrait pas tout de suite Isaïe, à cause qu’il faisait très sombre. Il était assis devant le foyer, où un petit feu tremblotait. Il n’avait point bougé quand la porte s’était ouverte ; la porte s’était refermée, il n’avait toujours point bougé. On n’apercevait que son dos ; à peine si le sommet de son crâne, d’où de longs cheveux blancs pendaient, dépassait en hauteur la double saillie des épaules. On devinait, sans rien distinguer nettement, que la pièce était très vaste, ayant pour tout plafond un mauvais revêtement de poutres pas équarries et si bas qu’on le touchait du front. Il y avait dans un coin une espèce de lit. À côté quelque chose était étendu à terre ; en regardant mieux, on voyait que c’était une chèvre. Et, contre un des côtés du large manteau de la cheminée, sur une de ces perches où on pend les jambons qu’on met fumer, la lueur de la flamme éclairait par moment trois poules perchées là et dormant la tête sous l’aile.

Ils s’étaient avancés sur la pointe des pieds ; ils avaient gagné les côtés de la pièce, s’écartant de celui qui était en prières, ou qui pouvait être en prières ; et il faut laisser l’Esprit opérer. Ils faisaient cercle à distance, n’ayant plus qu’à attendre ce qui allait venir. Et ce qui viendrait, ils ne le savaient point, ni même s’il viendrait quelque chose, car parfois le vieil Isaïe les laissait repartir sans leur avoir dit un seul mot, mais il faut être respectueux du secret des cœurs où Dieu veille, et tantôt il y fait silence, tantôt il se met à parler.

Ce fut ainsi qu’un bon quart d’heure peut-être s’écoula encore ; tout à coup on vit le vieil Isaïe se redresser ; il regardait fixement devant lui.

— Josias, es-tu là ?

Josias s’avança d’un pas :

— Je suis là.

L’autre de nouveau s’était tu. Le plafond, ébranlé par un coup de vent qui venait, se mit à gémir sourdement, comme si une plainte eût hanté ses poutres.

— J’ai lu dans le Livre et j’ai rapproché le nombre du nombre, et j’ai vu que les temps sont proches ; alors tenez-vous ceints et affermissez votre cœur.

Plus rien de nouveau. Et puis, de nouveau :

— Josias, écoutes-tu ?

— J’écoute.

La voix venait maintenant avec des hésitations, et syllabe à syllabe, comme si elle avait lu ces choses aux pages pas encore bien distinctes d’un livre seulement entr’ouvert :

— Ils ont élevé la Balance et le plateau où est l’Agneau s’est trouvé être le plus léger. Aussi tremblez dans votre cœur, vous qui n’êtes point endurcis, car seul l’endurci reste aveugle et sourd, mais, vous, vous savez encore entendre et vous savez encore voir. Alors je dis que l’Agneau, au lieu de descendre, est monté, et dans l’autre plateau de la Balance était le Glaive. Je tourne la page et je lis. Il y a sept d’abord, puis trois. Et ce sept signifie sept jours, et ce trois veut dire trois jours. C’est que tous les temps sont écrits d’avance, et pas un cheveu ne tombera de nos têtes que l’heure n’en ait été fixée, avant le commencement des temps.

Personne ne bougea, et le mot vint de nouveau, le nombre de nouveau fut dit :

— Il y aura sept et trois qui font dix.

Et ainsi le nombre revint et il fut compté quant aux jours, et la voix dit : « Ce sera dimanche, puis trois après dimanche et ce sera un mercredi. Je vois que le mardi viendra, et il y a une femme qui court. Mais tu monteras, Josias, avec ceux que tu as choisis et te porteras avec eux vers le lieu qui sera un col et là t’établiras et la nuit tombera, seulement vous veillerez, en sorte que, quand les ennemis du vrai Dieu se présenteront, vous vous lèverez devant eux… Je ne serai pas avec vous, mais je tiendrai le bras dressé, comme Moïse ; tant que mon bras sera dressé, vos forces ne faibliront point. Et un homme sans armes s’avancera ; cet homme sera de ton sang… »

À cet endroit, il se tut brusquement, comme s’il avait de la peine à voir ou bien s’il hésitait devant ce qu’il avait à dire ; il repartit d’une voix forte :

— Il sera de ton sang, Josias, mais, parce que tu as le respect de la Loi, tu n’auras pas pitié de celui qui l’a transgressée…

Cela s’éleva parmi le silence, et quelques-uns ne purent s’empêcher de jeter d’en dessous un regard à Josias, s’attendant à le voir reculer, comme on fait quand un coup vous frappe, ou protester du moins ou se troubler ; rien n’avait changé dans son attitude, il ne fit même pas un geste, et, quand Isaïe reprit : « Tu as entendu, Josias ? » ce fut d’une voix ferme qu’il répondit : « J’ai entendu. »

Il n’ajouta rien, et Isaïe :

— Ainsi l’ennemi du vrai Dieu fuira de devant vous. Mais là où vous ne serez point et où la Parole ne sera point, il renversera les murailles. Je compte sept et puis je compte trois, car sept et trois sont les deux nombres, mais il y aura un nombre de taches de sang égal à sept fois sept, plus trois fois trois… Les femmes chercheront des yeux leurs maisons, et ne les retrouveront pas. Tenez-vous prêts, les temps sont proches…

Il sembla bien cette fois qu’il eût fini, il soupira, ses mains retombèrent ; les poules sur leur perchoir battirent des ailes.

Mais voilà qu’avec peine il se mettait debout ; il recommença : « Il faut prier. »

Il dit à Josias :

— Josias, l’Esprit est-il sur toi ?

— Non, dit Josias, pas encore, parce que ma tâche n’est pas accomplie, et je ne l’ai pas mérité.

Ce fut, parmi les hommes, un autre qui fit la prière, celui-là que l’Esprit lui-même avait choisi.

Ils étaient quinze qui baissaient la tête et ils bougeaient les lèvres en accompagnement aux mots qui étaient prononcés. Un grand vent soufflait par moment, ensuite il y avait un intervalle de silence ; la voix alors semblait s’enfler, et la voix montait toute droite, comme les fumées des grands feux d’automne, les jours où l’air est en repos.

On ne les vit point rentrer, parce qu’ils ne rentrèrent qu’au milieu de la nuit, mais on les aurait vus rentrer que personne n’eût été surpris. Ils formaient dans l’opinion le parti de l’extrémité : à l’autre bout étaient les peureux et les lâches (peu nombreux d’ailleurs ou qui se cachaient), au milieu les gens raisonnables, mais même ceux-ci ne les blâmaient plus. « C’est des exaltés, si on veut, disait-on, mais ce n’est pas à eux qu’ils pensent, et, ce qu’ils font là, ce n’est pas pour eux. Ainsi, ce Josias, il serait en âge de rester tranquille, voyez pourtant la peine qu’il se donne. Alors respect pour lui, quand même on n’a pas ses idées. » On assurait qu’il devait monter au col de Croux avec sa troupe : il n’y avait pas beaucoup de chances qu’on fût attaqué de ce côté-là, néanmoins on pouvait être tourné ; et Josias et ses hommes devaient donc occuper ce poste, tandis que le gros s’établirait à celui de la Tine, de sorte qu’on serait gardé sur les flancs comme sur le front…

— Tant mieux, après tout, recommençait-on.

Les nouvelles s’entre-croisaient ; les femmes tout le temps étaient les unes chez les autres : c’est que la situation de nouveau se gâtait, et rapidement. Il ne semblait plus cette fois que les événements dussent beaucoup tarder. Voilà qu’en effet à quelques jours de là on vit arriver un détachement de troupes allemandes commandé par le major d’Estègre, que M. d’Acheville accompagnait et plusieurs officiers venus de l’autre côté des montagnes. Il fallut loger cette troupe, établir des cantonnements. Deux cents hommes, dans une petite commune comme la nôtre, c’est tout de suite un surcroît de population avec lequel il faut compter. Le village bientôt fut sens dessus dessous. Ces tirs, cette troupe à loger, des exercices chaque jour, ces tambours tout le temps (et on court aux fenêtres), nos hommes plus jamais chez eux, toute espèce de travail abandonné, – heureusement, se disait-on, qu’on est en hiver, sans quoi comment est-ce qu’on tiendrait le coup ? Tout juste s’il se trouvait encore quelqu’un pour traire les vaches, et encore était-ce fait très vite, trop vite ; il ne semble pas que ni le beurre ni le fromage soient de très bonne qualité. Les femmes elles-mêmes ont subi la contagion : elles ne pensent plus à leur ménage. Plus de lessives, plus de travaux d’aiguilles, elles simplifient les repas ; la curiosité les empêche de tenir en place : au moindre bruit, les voilà dehors. Et c’étaient chaque fois tous les mots par quoi on traduit l’étonnement, la crainte, la colère ; et des nouvelles déformées, n’est-ce pas ? tout le temps grossies, souvent entièrement inventées, mais dans ces moments-là on ne fait plus de différence entre les inventions et la réalité.

Ce qui ne tarda pas à sembler certain, toutefois, c’était que les Français venaient d’arriver à Entreroche. La nouvelle fut apportée le mardi déjà par un homme envoyé tout exprès de la Tine, et le poste de la Tine avait des renseignements sûrs.

À dix heures, personne encore n’était couché. Il y eut réunion chez Nicollier, de nouveau ; en même temps, le conseil délibérait et à cette séance du conseil assistaient les officiers allemands, M. d’Acheville et M. d’Estègre. Des dispositions de toute espèce y furent prises ; lesquelles ? On n’était sûr de rien. On savait pourtant qu’il avait été décidé qu’au premier signal de danger des feux seraient allumés sur les hauteurs, et on sonnerait le tocsin. Il n’y aurait plus qu’à sauter sur son fusil, courir à la place de rassemblement qui avait été désignée. Moins de deux heures après, on serait à la Tine ; l’ennemi n’avait qu’à se bien tenir.

Des voix se faisaient entendre de tous côtés dans le village ; partout, sur les perrons, des groupes s’agitaient.

— Vous ne savez pas, ils ont eu encore une réunion ce soir chez Isaïe ; c’est décidé, ils montent au col… Josias a le commandement.

— Quand est-ce qu’ils montent ?

— En même temps que le contingent descendra à la Tine.

— Alors tout est prêt ?

— Tout est prêt.

— Mon Dieu ! mon Dieu, où est-ce que tout ça va nous mener ?

— Mais que voulez-vous qu’on y fasse ? c’est plus fort que nous, ces choses-là !

— Oh ! je sais bien.

Soupirs alors, voix qui s’élèvent, puis qui meurent, des espèces de longs sanglots, on entend pleurer des petites filles. Plus rien. Puis comme un chuchotement qui reprend. C’est des nouvelles une fois de plus colportées, il y en a de toutes les espèces :

— Vous ne savez pas, là-haut ?… Eh bien, il paraît que Félicie a eu une nouvelle crise.

— Pas possible !

— Comme je vous dis ; c’est Marguerite qui l’a vue, Marguerite m’a tout raconté. Elle jette l’écume, elle est habitée par le Démon. Quand elle s’est bien débattue, on voit une espèce d’animal tout noir qui lui sort du corps, alors elle redevient tranquille. Ah ! voyez-vous, il y en a qui sont encore plus à plaindre que nous…

Elles parlaient maintenant très bas, elles se turent ; elles se montraient du doigt la fenêtre éclairée là-haut…

Et elles inventaient, bien sûr. Il n’en restait pas moins que Félicie était de nouveau alitée. Elle ne dormait plus du tout.

Cette nuit-là, quand Jean Bonzon rentra, ce fut en vain qu’il fit le plus doucement qu’il put : elle l’entendit.

— Papa, j’ai peur !

— Peur de quoi, ma petite ? tu sais bien que je suis là…

Et pour la tranquilliser il lui passait la main dans les cheveux, mais elle secoua la tête :

— Ça ne fait rien !… J’ai peur quand même…

— Vois-tu, reprenait-elle, ça n’est pas seulement des gens. Quoi ? je ne sais pas : des choses, des choses dans l’air. Et puis je suis tellement faible…

Il disait (ne sachant que dire), il disait :

— Tâche de dormir !

Mais elle répondit qu’elle ne pouvait plus dormir.

— Et puis, si par hasard je m’endors, je rêve trop et à de trop vilaines choses, j’aime encore mieux ne pas dormir… Mon pauvre papa, quelle fille tu as… Regarde comme je suis faite…

Et, sortant sa jambe de dessous le drap :

— Est-ce que c’est des jambes, dis ?

Et, relevant la manche de sa chemise :

— Et ça, est-ce que c’est encore des bras ?…

Puis, avec un gros soupir :

— Je suis comme une poupée, tu sais, celle que tu m’avais donnée, une fois, quand j’étais petite. Je l’avais tellement traînée que rien ne tenait plus. C’était de la peau et du son dedans, et la tête était décollée… Eh bien, la mienne à moi aussi, papa. C’est pourquoi je ne sais plus bien ce que je dis.

Elle se mit à rire tout à coup : son humeur avait des sautes comme les vents du printemps…

— Une tête de poupée, c’est vrai, mon pauvre papa, et rien dedans, mon pauvre papa, que des bêtises. Qu’est-ce qu’il y a ? (Il venait un bruit.) Papa !…

Elle s’était assise sur le lit ; Jean Bonzon :

— Tu sais bien, petite, c’est qu’on se prépare : alors les gens ne se sont pas couchés…

— C’est vrai (et elle paraissait s’être tranquillisée), d’ailleurs tout ça ne m’intéresse pas… Est-ce qu’ils iront encore tirer ?

Déjà elle avait oublié sa question ; elle n’attendit pas que Jean Bonzon y eût répondu :

— Laisse-moi, dit-elle, va vite dormir, tu en as besoin… Et puis pour ce à quoi je sers !…

Et, comme, tout triste à présent (car il ne pouvait pas s’empêcher de la trouver injuste, mais il pensait : « C’est sa maladie »), comme donc il insistait et assez maladroitement, elle se fâcha tout à fait :

— Non, dit-elle, je veux être seule ; je ne suis jamais bien que seule.

Il s’en alla, craignant, s’il la contrariait, de la rendre plus nerveuse encore, mais il étouffa un gros soupir.

On est comme un morceau de bois, dans le torrent ; comme les nuages quand les grands vents soufflent ; comme la maison mal bâtie sur un terrain qu’on sent glisser ; et, faisant un grand geste découragé, il se laissa tomber tout habillé sur son lit…

Trois ou quatre jours passèrent encore ; ce fut de nouveau dimanche, on continuait de tirer.

Vers les six heures du soir, un messager arriva, à la suite de quoi la première compagnie et le détachement allemand partirent pour la Tine.

Ils partirent comme il commençait déjà à faire nuit : des femmes se désolaient, levant les bras, devant chez elles : « Mon pauvre mari ! criaient-elles, mon pauvre mari qui s’en va ! »

— Est-ce qu’il reviendra jamais ? criaient-elles. Et moi qu’est-ce que je vais faire, moi qui l’aime, moi qui ne peux pas me passer de lui…

Elles étaient ainsi deux ou trois dans la nuit : on avait beau chercher à les faire taire, les cris n’en continuaient pas moins de venir et se répondaient l’un à l’autre, comme quand la chouette, au fond des bois, l’hiver, élève sa lamentation…

Et Jean Bonzon de nouveau se tenait près du lit, mais Félicie ne semblait plus entendre ; de nouveau, depuis plusieurs jours, elle n’avait plus dit un mot.

On arriva au mardi matin, ils l’avaient couchée devant la fenêtre. Il était presque une heure quand Jean Bonzon vint dîner.

— Comme tu es tard ! dit sa femme.

Il ne répondit rien, il semblait plus soucieux que jamais.

— Jean, recommença sa femme, qu’est-ce qu’il y a ? qu’est-ce qu’il se passe ? Est-ce que tu as des mauvaises nouvelles ?…

Il ne répondait toujours rien ; il mangea à peine.

On entendit sonner deux heures. Les petites filles étaient allées jouer, Mme Bonzon lavait la vaisselle. Quant à Jean Bonzon, il s’était accoudé sur la table, et ne bougeait plus.

La vaisselle fut bientôt lavée ; Mme Bonzon dit :

— Il faut que j’aille jusque chez Virginie ; on ne trouve plus de farine à la boutique et elle m’a dit qu’elle m’en prêterait…

Jean Bonzon resta seul. Un moment, il songea à aller rejoindre sa fille. Il n’osait plus ; elle lui faisait presque peur.

En effet, voilà maintenant qu’elle s’était mise à chanter ; il prêta l’oreille ; c’était la petite chanson d’une fois, la chanson du Bouton de Rose :

 

Dans un bouton de rose

Mon cœur est enfermé ;

Personne n’en a la clef

Que mon cher et bien-aimé…

 

— Qu’est-ce qu’il lui prend ? pensait-il…

Mais des pas se firent entendre sur le chemin, les pas de quelqu’un qui court. Au même moment la porte de la cuisine s’ouvrit toute grande ; on vit entrer Vincent Oguey.

— Jean !

Il ne pensait point à parler bas :

— Jean, arrives-tu ? on va partir…

Jean n’avait pas encore bien compris ; il demanda :

— Partir pour où ?…

— Pour la Tine, parbleu… On dit que c’est demain que se fera l’attaque…

Cette fois, Jean s’était levé…

— Et puis, écoute, tu ne sais pas… Eh bien, ils ont trouvé Ansermoz au-dessus de la Tine, au pied d’une paroi… Il avait dû chercher à passer dans les hauts, et à tourner ainsi le poste. Il a glissé sur le verglas, il avait la tête fendue… Écoute, je suis ton ami, eh bien, Ansermoz avait une lettre sur lui… oui, une lettre de David, une lettre pour Félicie, il lui demandait de venir, il s’est enrôlé parmi ceux d’En Bas…

— Pas possible !… pas possible !… disait Jean Bonzon.

— Arrive toujours, continuait l’autre… Je te dirai le reste en route…

Et, comme Jean tournait sur place, sans plus savoir que faire, Vincent l’empoigna par le bras, et il l’entraîna vers la porte.

VII

Il était à peine sorti qu’elle se trouva debout ; en moins de rien elle fut prête.

Elle courut à l’armoire, y prit un grand châle, s’en couvrit la tête ; il ne lui resta plus qu’à mettre ses souliers, qu’elle dut chercher partout, à cause qu’on ne pensait pas qu’elle s’en servirait de sitôt, mais elle finit par les découvrir dans l’armoire de la cuisine. Elle se glissa sur le perron. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle, ne vit personne, descendit l’escalier. De nouveau, le tocsin sonnait.

C’était l’appel une nouvelle fois. Il avait été entendu. Un tambour, en réponse, se mit à battre ; on vit de tous côtés des points brillants glisser derrière les barrières et entre les toits des maisons ; elle pensa : « C’est des fusils » ; et une voix aiguë, à présent, s’élevait : « Virginie, on sonne, Virginie, on sonne ; tu n’entends pas ? Virginie, on sonne ! »

Après quoi, il y eut encore des pleurs, puis ce fut un grand rire, puis les voix à leur tour furent couvertes par la rumeur de la cloche battant plus fort, le bruit des portes qui se fermaient, les roulements du tambour. Des gens sortaient de toutes les maisons, ce fut comme une fourmilière quand on met le bâton dedans. Tout se portait vers la place.

C’est ainsi qu’autour de Félicie tout était devenu de plus en plus désert. Elle aurait aimé à crier de joie. Ne lui avait-il pas demandé de venir ?

Elle fit un ou deux pas sur le chemin ; comme quand un air vous plaît, elle se répétait tout le temps cette phrase : « Il m’a demandé de venir, il m’a demandé de venir. »

Personne pour l’en empêcher, elle était libre. C’est qu’il semble assez maintenant qu’ils soient allés à la remise où on tient les deux canons, et ils sortent les deux canons ; mais qu’est-ce que cela pouvait lui faire, à elle ? il m’a demandé de venir, il m’a demandé de venir !

Du village à Entreroche, on compte, en se dépêchant bien, quatre heures ; il n’était pas encore trois heures, elle serait arrivée un peu après la tombée de la nuit. « Je le chercherai partout, tous ceux que je rencontrerai, je leur dirai : « L’avez-vous vu ? » il est bien connu par En Bas, à cause qu’il faisait la poste. »

La seule difficulté qu’il y eût, c’est qu’elle ne pouvait pas passer par le chemin d’en bas : il devait être couvert de monde ; mais elle avait songé à cet autre chemin, qui prend, celui-là, à mi-côte, aboutissant comme l’autre à la Tine.

Jamais elle ne s’était sentie si légère ; elle était guérie, ses jambes allaient toutes seules. Elle voyait qu’elle avait bien fait de rester au lit tout ce temps. Elle grimpait droit devant elle. Tout à coup, il y eut un cri ; Jean le Fou lui courait après. Ce fut quelque chose de bien amusant. Tout en se retournant, elle continuait en effet de grimper ; à chaque pas qu’elle faisait, elle le distançait davantage. Et l’autre, maladroit, emprunté dans ses gestes, avec ses bras trop longs et sa tête trop grosse, plus il s’impatientait et moins il avançait. Elle n’avait qu’à lui crier, comme elle faisait de temps en temps : « Viens-tu, Jean le Fou, je t’attends ? » pour qu’il ne sût plus ce qu’il faisait ; il glissait sur la terre gelée. Elle éclatait de rire, elle l’appelait de nouveau, une nouvelle glissade s’ensuivait. « Mon Dieu ! pensait-elle, comme je m’amuse ! » Cependant elle continuait de s’élever rapidement ; bientôt Jean le Fou ne fut plus qu’une tache grise, d’où un appel encore venait de temps en temps.

Elle allait maintenant à plat. La double trace des patins d’une luge, de celles qui servent à transporter le foin, indiquait assez nettement la direction à suivre ; elle allait, une sorte de mouvement de terrain se présenta, elle passa par-dessus, elle disparut derrière, et en même temps pour elle le village fut caché. Alors se turent tous les bruits, même les battements de la cloche. Il n’y eut plus que quelque chose de très sourd dans le fond de l’air, comme quand un pouls s’affaiblit, et on dit : « Le malade est plus malade. » D’ailleurs, maintenant cela aussi s’est tu. Elle allait toujours. Oh ! comme on est rapide quand le bonheur est avec nous ! « Mon Dieu, pensait-elle, est-ce vrai ? Il me verra venir, peut-être qu’il se détournera de moi. Mais, moi, me jetant contre lui, je lui serrerai le cou dans mes bras : pardonne, cher ami, pardonne ! Car c’est moi que j’accuse seule à cette heure, m’humiliant devant toi, s’il le faut, à cause de mes mauvaises pensées, mais l’humiliation même me sera douce, puisqu’elle me rapprochera de toi… » « Il ne m’en voudra pas, continuait-elle, il ne pourra pas m’en vouloir. Et on sera heureux pour toute notre vie… »

À ce moment, elle buta contre quelque chose de mou et vit que c’était ce qu’on appelle chez nous une gonfle, c’est-à-dire un de ces entassements de neige qui se forment, quand le vent souffle, dans les plis du terrain. Elle vit aussi que le chemin se perdait là. Devant elle s’étendait une espèce de combe dans laquelle il allait lui falloir descendre, après quoi elle aurait à remonter l’autre versant. Mais la neige à cet endroit était une neige comme de la cendre, sèche aux doigts et molle sous vous et fine comme une farine ; à peine y eut-elle posé le pied qu’elle enfonça. Il allait y avoir plus de difficultés qu’elle n’avait cru. Heureusement qu’il y avait le chemin de la vallée. Elle l’apercevait à cent mètres au-dessous d’elle, il était tout à fait désert. Elle descendit le rejoindre. À ce moment, quatre hommes survinrent, qui couraient de toutes leurs forces ; ils passèrent près d’elle sans la voir. Un peu plus loin, se dressait une maison ; ils crièrent : « Isabel, es-tu là ? » La porte de la maison s’ouvrit, on vit paraître un cinquième homme : « Viens-tu avec nous, Isabel ? crièrent-ils, on est envoyés en avant pour prévenir ceux de la Tine. » Et Isabel rentra pour ressortir presque aussitôt. Elle se dit : « Comment est-ce que je m’en vais faire s’il y a ainsi tout le temps du monde ? Ils m’empêcheront de passer. » Elle n’était pourtant nullement découragée, elle se répondit : « Ça ne fait rien ; je vais suivre le chemin quand même ; toutes les fois qu’on viendra je me cacherai. » Elle se mit à courir. Il semblait qu’elle prît des forces à mesure qu’elle avançait. Dans ce fond de vallée, qui servait de conduite au son, le bruit de la cloche de nouveau se faisait entendre, quoique la direction d’où il venait ne fût plus la même, mais il était renvoyé par l’écho ; alors, sourdement, c’est du fond des bois qu’il semblait venir, comme si même les pentes se fussent animées, à quoi d’une même cadence son cœur en elle répondait. On vit venir la haute gorge. Il y a ainsi deux ou trois places où le chemin n’est plus qu’une sorte de corniche surplombant d’un côté le torrent de très haut et dominé de l’autre par des parois : elle courait plus vite encore, de peur de rencontrer quelqu’un. La gorge fut dépassée. Alors vient un endroit boisé, puis la vallée s’élargit de nouveau ; là se trouvait un hameau. Elle vit que de nouveau elle n’allait pas pouvoir passer, parce que dans ce hameau des hommes étaient en train de se rassembler. Tourner le hameau par en dessous, on n’y pouvait songer : le tourner par en haut, elle risquait d’être vue ; elle dut faire halte, elle perdait du temps. Et, pour la première fois, une crainte lui vint, tandis qu’elle songeait : « Vais-je encore le trouver ? » Car, maintenant, c’est bien la guerre : là-bas ces baïonnettes brillent et des appels se font entendre ; quinze ou vingt hommes, peut-être, sont là qui courent d’une porte à l’autre, tandis que quelques-uns d’entre eux sont déjà rangés en ordre de marche et prêts à partir. Qu’elle essaie de passer de force, on l’empêchera de passer. On lui dira : « Les femmes n’ont rien à faire ici », on lui dira : « Qui êtes-vous ? » on lui posera des questions, qu’est-ce qu’elle pourra répondre ? Si elle dit : « Je vais rejoindre mon bon ami à Entreroche », « C’est ça, lui criera-t-on, tu t’en vas chez nos ennemis, est-ce que tu serais une espionne ? » De nouveau, il y eut un bruit derrière elle comme d’une troupe en marche ; c’était maintenant toute une section en uniforme qui arrivait et eux aussi allaient au pas de course, tandis que devant eux l’officier, le sabre à l’épaule, de temps en temps criait un ordre. Ils passèrent. Elle allait sortir de sa cachette. Mais il y eut alors un lointain grondement ; quelques instants encore et les canons parurent. Comme, quand il y a un incendie, les hommes chez nous s’attellent aux pompes et par n’importe quels chemins, par les pentes les plus abruptes, accrochés comme ils peuvent aux côtés de la pompe, sur le derrière ou aux brancards, tout à coup soulevés ou bien traînés sur les genoux, roulant, glissant, tirant, tirés, mais l’essentiel est d’aller vite, – ainsi ces pièces qui venaient. Le chemin descendait raide. On ne vit qu’une grappe d’hommes balancés de droite et de gauche ; à un tournant, elle pencha à croire qu’elle allait s’abattre, elle se redressa pourtant ; à ce moment, la seconde pièce parut, elle passa de la même façon, et déjà l’une et l’autre, sans même ralentir, atteignaient le hameau. Les cris, là-bas, redoublèrent. Cette fois, c’est bien la guerre, et même on est heureux, semble-t-il, de la guerre, d’où ces cris qui se font entendre et à présent c’est un coup de fusil. Sans doute est-ce quelqu’un qui essaie son arme, l’ayant chargée à blanc. Mais, elle, qu’est-ce qu’elle va faire ? « Tant pis, se dit-elle, je tourne le hameau par en haut. » Elle avait troussé sa jupe, c’était une vieille jupe trouée ; ce matin encore, elle était malade, on ne pouvait pas penser qu’elle sortirait, elle mettait ses vieilles choses ; d’ailleurs, elle n’a pas froid et même elle a trop chaud. Le soleil donne, la neige est amollie, elle perd encore bien du temps. Il a dû y avoir à un endroit le lit d’un ruisseau ; elle a senti sous son pied comme une voûte qui cédait ; les ruisseaux, l’hiver, percent des petits tunnels dans l’épaisseur qui les recouvre, et les parois en gèlent, mais ce n’est qu’une mince croûte. Elle a eu mille peines à dégager son pied. Néanmoins voilà le hameau tourné ; elle a rejoint le chemin. Plus personne maintenant, c’était une grande solitude. Mais, en même temps, c’était le soir qui tombait ; plus noire des escarpements qui règnent là de tous côtés, l’ombre déjà envahissait ce nouveau tronçon de vallée. Il y eut un cri d’oiseau de nuit qui vint du fond de la forêt, tandis que par-dessus un roc quelques sapins se penchaient comme des hommes à plat ventre. Arrivera-t-elle jamais ? Le chemin par place est gelé, elle glisse. Comment ont-ils passé par là avec leurs pièces ? Mon Dieu ! qu’est-ce qu’il fait là-bas ? Sans doute qu’il doit m’attendre, et moi qui ne viens pas ! Ne va-t-il pas perdre patience ? Alors elle repart plus vite, quand même elle sent à présent que ses jambes deviennent raides et le silence lui fait peur. Ce n’est quand même qu’une pauvre petite fille : pas encore vingt ans, et elle a été malade. Et elle aime bien quelqu’un, c’est sa force, mais il y a contre elle la nature et les hommes, est-ce que ça ne va pas être trop de choses à la fois ?

Un nouveau couloir pourtant fut franchi, il y eut encore une fois un élargissement de la vallée ; puis elle s’ouvrit tout à fait. Mais ce fut alors tout à fait la nuit. Et voilà que là-haut, et de tous côtés sur les crêtes, des feux maintenant s’allumaient. Il y eut, avant les étoiles du ciel, toutes ces étoiles tombées ; elles étaient rouges, un peu au-dessous des autres, les vraies, qui bientôt vinrent, – et étaient blanches. Une angoisse lui prit le cœur, oh ! mon Dieu, quelle solitude ! En avant d’elle, c’est la guerre et tout là-haut aussi à la base du ciel par ces messages faits pour l’œil et en arrière également, puisque tout le village est prêt ; et elle ne peut plus rien voir, elle ne peut plus rien entendre, rien que son cœur qui craque comme un toit sous le vent. Ses mouvements deviennent mal assurés, tellement elle est angoissée. Pourquoi est-ce qu’elle s’est moquée de Jean le Fou, tout à l’heure ? la voilà qui tombe à son tour. Elle ne sait plus où elle est.

Mais le silence fut comme crevé par une rumeur soudaine : et ce furent cent poitrines rauques d’hommes qu’elle put à peine voir, bien qu’ils l’eussent presque frôlée. Ils haletaient d’avoir longtemps couru ; leurs souffles oppressés couvraient jusqu’au bruit de leurs pas ; ils passèrent tout à côté d’elle.

Elle courut derrière eux. Sans doute qu’ils étaient sur le bon chemin : elle n’avait donc qu’à les suivre.

Depuis longtemps la masse sombre s’était enfoncée dans la nuit, mais à la lueur des étoiles tous ces trous de pas dans la neige bleue s’indiquaient devant elle en noir ; les feux brûlent sur les montagnes. Puis ils parurent descendre, et qu’est-ce qu’il arrive, c’est en avant d’elle et au-dessous d’elle qu’ils sont maintenant, en même temps que les deux versants de la vallée se rapprochent à se toucher.

Une fois de plus, elle avait fait halte et elle tâchait de mettre en ordre ses pensées. Elle n’eut pas besoin de réfléchir longtemps. Ces lumières devant elle, c’était la Tine : là est la porte de la vallée, là devait se faire l’attaque, là elle devait maintenant passer. C’est un dernier étranglement en effet, comme on a vu, avant le brusque saut que fait le terrain vers la plaine : ainsi nos vallées sont fermées, au lieu même qu’elles débouchent. Il y avait deux rocs affrontés, et, en deçà, quelques maisons. De ce côté-ci, c’est toujours la gorge, de l’autre les pentes qui montent et sont boisées et précipitueuses : ils avaient établi leur défense dans ces maisons, ils les avaient fortifiées, ils avaient aménagé entre elles des espèces de barricades, faites d’abatis de sapins.

De grands feux étaient allumés, les hommes se tenaient autour. D’immenses ombres, sur les pans éclairés, bougeaient en tous sens, s’entre-croisaient. On voyait qu’on fondait des balles. Il y avait des hommes penchés sur un moule qu’ils enfonçaient des deux bras dans les tisons croulants, puis ils les retiraient et les ouvraient d’un geste brusque. D’autres couraient çà et là. D’autres encore, et sur le chemin même, où des poutres amoncelées n’en laissaient sortir que la gueule, étaient en train de braquer les canons ; certains enfin se versaient à boire. Tout cela s’accumulait et s’agitait dans un étroit espace de pas cinquante mètres de large, tandis que tout autour c’était le silence et la nuit.

Elle se laissa tomber dans la neige ; elle n’allait pas pouvoir passer ! Tout est fermé devant son cœur. Elle regarde avec ce cœur et aperçoit sur sa droite les pentes et sur sa gauche le torrent, en face d’elle les feux, tous ces hommes ; elle n’a plus qu’à se laisser tomber, bien sûr, comme elle a fait, se coucher par terre et mourir. Oh ! mourir, se dit-elle, on aimerait tant pouvoir mourir. Ainsi du moins, ce pauvre cœur serait tranquille, qu’à présent tant de nuit oppresse, et c’est comme si les hautes masses des montagnes elles-mêmes s’étaient assises sur lui ; elle étouffe. Il y a à présent des rires, même au milieu du danger et au moment qu’on va se battre, il est possible d’être gai. Il n’y a que moi qui sois triste. À présent les rires se sont tus, mais c’est une chanson qui vient, la chanson de guerre déjà entendue qu’une forte voix dans la nuit jette aux échos :

 

Qu’ils viennent seulement, ceux d’En Bas, on les recevra

avec des fusils pas pleins de semence de raves,

mais une belle balle ronde en plomb dans nos fusils

et double charge de poudre sèche…

 

La voix est seule à monter maintenant : tout de nouveau fait silence autour d’elle, et ainsi ces quatre vers viennent, puis les deux derniers sont repris en chœur :

 

une belle balle ronde en plomb dans nos fusils

et double charge de poudre sèche.

 

C’est qu’ils se sentent forts de se sentir ensemble, et ils sont heureux de se sentir forts. Mais elle qui est toute seule ! « Moi, pense-t-elle, moi, je suis toute seule, et une pauvre femme encore, et devant moi tous les chemins sont fermés… » Si au moins elle avait quelqu’un pour la plaindre, mais non, personne ne pense à elle, personne ne sait seulement qu’elle est là, – puis, quand même, la voilà de nouveau debout.

C’est qu’elle vient de penser que tout n’est pas perdu peut-être ; elle s’est dit : « Si je passais par le col de Croux. » Il faut qu’elle descende dans la gorge, il faut ensuite qu’elle revienne sur ses pas, il y aura enfin l’autre versant à remonter ; mais là, les hauteurs une fois gagnées, n’est-ce pas le passage libre ? et elle marchera, s’il faut, toute la nuit.

Alors c’est de nouveau le sentier pris et elle descend sur sa gauche. Un tout petit sentier, qui s’engage sournoisement aux flancs des parois de la gorge, où par place il forme corniche : rien de plus facile que de le manquer. Elle arrive au fond de la gorge. Les lumières se sont éteintes, toute espèce de bruit s’est tu. Quand elle lève la tête, il n’y a plus là-haut qu’un tout petit ruisseau de ciel, comme un autre torrent là-haut, avec les cailloux des étoiles. Elle s’attaque à un talus de neige ; au milieu est un sapin dont la cime seule se montre, pareille au toit d’une maison. Elle prend son élan, le talus s’éboule sous elle. Elle recommence, retombe, s’obstine ; il faut qu’elle fasse un grand détour, que de temps perdu de nouveau ! Quelle heure peut-il bien être ? Elle est entièrement trempée et, parce que le froid est redevenu vif, sitôt qu’elle s’arrête, ses vêtements gèlent sur elle ; le bas de ses manches est cassant autour de ses poignets. Elle a une telle chaleur dans les doigts que c’est comme si elle les tenait plongés dans de l’eau bouillante et le sang les gonfle à ce point qu’il lui semble qu’ils vont éclater. Mais, à l’autre bout d’elle-même, elle ne sent plus ses pieds, tellement ils sont en glace ; c’est comme si elle n’en avait plus. Et entre deux, alors, il y a son pauvre petit corps et sa poitrine qui s’essouffle, avec dedans un cœur qui bat toujours plus vite, qui bat toujours plus fort. Il lui semble que les objets autour d’elle se déplacent, et, dans la pâle pauvre lueur de la neige qui seule subsiste, ils prennent comme des figures, on voit les trous grimacer, les troncs des sapins ont l’air d’hommes qui la guettent, quelquefois ils se rapprochent les uns des autres, comme s’ils se disaient des choses à l’oreille. Elle a terriblement soif ; elle prend la neige à poignée et mord dedans ; ses lèvres lui font mal et le palais et les gencives. Tant de fois elle est tombée qu’elle n’a plus le sens de la direction. Ne rêve-t-elle pas plutôt ? La guerre, David, cette fuite, n’a-t-elle pas tout inventé ? Qu’elle interroge les sapins, ils disent : « Est-ce qu’on sait, nous ? » Et le ciel là-haut, mais comme il est calme ! quel regard elles ont les petites étoiles ! elles aussi : « Nous ne savons rien. » Alors il est sûr qu’elle rêve. Mais tout à coup voilà que David reparaît et tout s’efface sauf la chère figure où tout à coup ses yeux intérieurement se posent : il est accoudé à sa table, il secoue la tête, il est triste parce qu’il pense : « Elle ne vient pas. » Il va écouter à la porte et, étant revenu s’asseoir, de nouveau il secoue la tête, soupire, hausse les épaules, et son front roule dans ses mains qu’il tient à plat sur ses yeux… Elle, elle est déjà repartie. Elle viendra, elle entrera. N’est-ce pas ? il mérite bien qu’elle lui fasse la surprise… « Pauvre ami, pense-t-elle, pauvre cher petit ami de mon cœur ! »

Elle voit qu’elle est dans la forêt ; de temps en temps, d’une branche qu’elle écarte, un lourd paquet de neige tombe et s’écrase devant elle avec un bruit de linge mouillé.

Peut-être bien aussi qu’il y a des bêtes. Elle entend le hibou dérangé faire un gros bruit avec ses ailes, et il y a ses yeux comme des charbons rouges. Le sol bouge, toute la pente, il semble que la montagne entière se penche et va tomber. Elle se tient à un buisson, il casse sous ses doigts ; elle est dans une terrible épaisseur de quelque chose de mou, qui cède, c’est comme si elle s’était pris les pieds dans un gros édredon dont elle n’arriverait plus à se dépêtrer ; alors elle a un moment de colère, puis elle se sent seulement toute triste et tellement découragée qu’elle songe un instant à ne pas continuer. Puis c’est un grand élan de nouveau, en même temps qu’une horrible impatience, parce qu’elle se dit : « Il va être trop tard. » Elle sent qu’il y a de la glace sous ses ongles ; c’est qu’elle s’avance en s’aidant des pieds et des mains sur un talus qui est gelé. Il lui faut par place se traîner sur les genoux ; elle fait encore un bout de chemin. Mais plus haut la forêt reprend. L’air lui manque, elle est enserrée. À tout moment un obstacle se dresse, elle cherche à le tourner ; qu’elle le tourne, un autre se présente… Elle tombe de nouveau, elle se relève une fois de plus ; et voilà tout à coup que le ciel là-bas s’éclaire, peut-être que c’est le matin, alors elle lève les bras et par deux fois : « David ! David ! »

Au-dessus d’elle, un coup de fusil lui répond.

Puis c’est toute une décharge et on dirait que le ciel lui-même se déchire, comme quand on prend les deux lés d’une étoffe cousus ensemble, et on tire dessus…

VIII

Ce matin-là, dès le point du jour, la compagnie Fornerod s’était mise en route, parce que c’était elle qui avait le plus long chemin à faire.

Ils montèrent du côté d’Andagne ; de là, par Panouse, Servien et la Moillette, ils gagnaient sur la droite le derrière de la chaîne qu’ils avaient à tourner.

C’est un joli pays. Beaucoup de prés cousus ensemble descendent par assez forts ressauts vers le fond lisse de la plaine, et partout sous les arbres des maisons sont blotties, où pendent, à chaque fenêtre, des bouquets d’épis de maïs.

C’était déjà bien le printemps de ce côté de la montagne. Il y avait le long des haies des primevères, il y avait des violettes, des scilles ; il y avait aussi des anémones et le pain-de-coucou avait repoussé. Tout au plus si, par-ci par-là, dans un pli de terrain ou contre la lisière d’un bois, le drôle de relief d’un tas de neige se voyait encore ; rongé sur ses bords, tout gris, tout sale, couvert d’écailles, il avait l’air d’un gros poisson échoué là.

Mais on regarde surtout là-bas dans la vallée. On voit qu’il y a une mince brume et que cette mince brume s’en va. La longue ligne droite du Rhône entre ses digues se découvrait de plus en plus en même temps qu’une route qui le longe et le franchit plus loin sur un pont. On vit sortir des groupes d’arbres, des toits de maisons, des rochers pointus ; les choses eurent un dessin ; et bizarrement le soleil partageait tout l’espace en deux moitiés égales, l’une plongée dans l’ombre, l’autre d’autant plus claire, comme un drapeau de deux couleurs.

Les hommes de la compagnie, tout en s’avançant, regardaient. Ils étaient cent cinquante, ils étaient de bonne humeur. C’est que la saison y portait et il y a du plaisir quand même à respirer cet air qui sent bon et laisse un goût de pain frais dans la bouche. Mais c’était aussi pour d’autres raisons. On peut être content d’aller se battre ; on est encore plus content quand on a l’espoir de venir à bout de l’ennemi sans se servir de son fusil. Un coup de feu est vite reçu : ils espéraient bien n’en point recevoir. Ils plaignaient un peu ceux qui montaient en même temps qu’eux vers la Tine qu’il faudrait sûrement prendre d’assaut, tandis qu’ils n’auraient, eux, qu’à tourner la position. Et, se montrant David qui marchait à côté du capitaine : « Il a eu tout de même une bonne idée, et puis il connaît bien le pays, le gaillard ! »

C’est que la veille, en effet, comme la générale battait, le capitaine Fornerod avait vu entrer David : « Mon capitaine, avait-il dit, il me semble qu’on va se battre. » « Oui, avait dit le capitaine, l’attaque est pour après-demain. » « Mon capitaine, j’aurais quelque chose à vous dire. » « Alors dépêchez-vous, je suis pressé. » « C’est que voilà, avait dit David (et en même temps il baissait la tête), n’est-ce pas ? je suis du pays… » Alors il avait expliqué son plan. « N’est-ce pas ? continuait-il, le col ne doit pas être gardé : il est trop élevé, il y a trop de neige et puis le chemin n’est pas facile à trouver, mais si vous voulez je vous conduirai… »

Il parlait ainsi avec un tremblement dans la voix, tout pâle, les mâchoires serrées ; le capitaine Fornerod l’avait félicité de son zèle patriotique, puis il avait couru proposer la chose à l’état-major. Le plan avait paru bon, il avait été accepté.

Donc ils montaient, ce matin-là, et c’était un joli matin. Il y avait de petits nuages qui s’élevaient en se balançant contre la chaîne d’en face ; ils allaient grossir une espèce de bourrelet qui régnait tout le long de l’arête, et la couvrait en surplombant. Brusquement, le bourrelet à son tour se souleva et la dentelure éclatante des cimes couvertes de neige se mit à briller dans le ciel. La plus haute d’entre elles comptait sept pointes successives, semblables à sept dents d’argent.

Tout était en reflets, maintenant, là-haut, dans l’espace, sous un ciel qui devint peu à peu parfaitement bleu, et, au-dessus du grand pan d’ombre et des profondes gorges restées noires, l’éclatante couronne étonnait par sa blancheur. Ce fut comme si le jour en était augmenté. Une espèce de joie régnait dans l’air ; les pentes fumaient, les ruisseaux haussèrent la voix, des cris d’oiseaux se mirent à éclater de tous côtés dans les branchages ; le long de la colonne aussi, des appels se firent entendre :

— Eh bien, dit quelqu’un, on aura le beau.

— Tant mieux ! dit un autre.

C’est toujours le cas quand les dents fument ; ils avaient vu fumer les dents. Comme des flocons de laine à un peigne, une dernière bouffée blanche y reste un instant encore attachée ; vienne un souffle, elle se défait, se détache : les dents fument et tant mieux pour nous ! Ça va être presque un plaisir de marcher, à part que le chemin est un peu mou, avec pas mal de places où on patauge, mais on a des souliers à fortes semelles et des guêtres qui ferment bien. Les havresacs étaient pleins, les gourdes pleines ; ordre avait été donné d’emporter trois jours de vivres.

Ils allaient deux par deux, sans beaucoup d’ordre, le chemin ne s’y prêtant guère ; de temps en temps venait un ordre bref : « Serrez les rangs », alors on voyait les rangs se serrer. Mais les conversations continuaient d’aller leur train, où tout le temps les mêmes idées étaient reprises, c’est-à-dire que les gens du Haut-Pays « ne l’avaient pas volé », mais que c’était tant mieux d’autre part si on pouvait les faire se soumettre sans qu’il y eût trop de sang répandu, « puisque enfin, disait-on, ils sont de la même race que nous ».

Des idées raisonnables, comme on voit. C’est de cette façon qu’ils avaient traversé Panouse, les dix ou douze maisons de Panouse ; et avaient traversé Servien et les sept ou huit maisons de Servien ; ces deux hameaux, dépendant d’Entreroche, étaient encore de leur parti. Ensuite vint la Moillette : là l’opinion changeait. Ils le virent bien à l’attitude des habitants, d’ailleurs guère nombreux, une trentaine au plus, mais personne ne se mit en frais pour leur faire accueil ; les femmes restaient debout sur le pas des portes, à peine si les hommes occupés autour des maisons tournaient la tête ; on passa, on se rapprochait de l’entaille dans la montagne, par où passait le chemin qui menait au col.

On y arriva vers onze heures. Le capitaine Fornerod se retourna et cria : « Halte ! »

Ce n’était pas trop tôt : l’appétit se faisait sentir. Ils s’assirent par groupes autour des havresacs ouverts ; ils tirèrent leurs gourdes et ils buvaient à leurs gourdes, les levant en l’air. Ils disaient : « Ça fait quand même du bien. » Quelques-uns allèrent remplir leurs gamelles à un ruisseau. Mais c’était une eau comme du lait, une eau de neige, et qui donne la soif plutôt que de l’ôter. « On n’est pas des enfants pour boire au biberon », dirent-ils ; ils reprirent leurs gourdes. Au moins, elles, elles étaient pleines de bon petit vin blanc du pays ; il n’y a encore rien de tel.

Le capitaine Fornerod et ses quatre lieutenants s’étaient installés à quelque distance ; David était venu rejoindre sa section.

On l’avait bien reçu ; tout de suite on lui avait fait place, mais de nouveau il avait cet air sombre qu’on ne lui connaissait que trop ; il avait été s’asseoir à l’écart.

On ne fit guère attention à lui. Toute sorte de bonnes choses avaient été sorties des sacs : tranches de rôti, de jambon, saucissons, œufs durs, pommes d’hiver, même des tranches de gâteau et des merveilles ; c’était à quoi on s’attaquait d’abord, on commençait par le dessert.

Ils purent manger à leur aise ; la halte fut suffisamment longue, on ne repartit qu’après midi. Beaucoup dormaient déjà, étendus au soleil, le shako sur les yeux. Il fallut les secouer. La colonne fut reformée. À ce moment, le capitaine appela David ; il dut l’appeler deux fois ; enfin on vit David se diriger vers lui et il tendait le bras vers l’échancrure de la gorge.

Un signal, on repartit. On marcha quelque temps encore au soleil, ensuite le chemin tournait : brusquement on entra dans l’ombre. Comme une pièce d’étoffe bleue qu’on aurait laissée aller à la pente en la retenant par le bout, elle se déroula sur vous, et en un rien de temps tout en fut recouvert. En même temps, on retrouva la neige ; en même temps il se mit à faire froid : c’était comme si, dans le court espace d’une minute, on eût passé de l’été à l’hiver.

Fini de rire ! pensèrent-ils. Ils enfonçaient profondément dans la neige pas foulée. Plus l’encouragement pour eux du chant des oiseaux, plus les mille petits grelots partout dans l’air des eaux courantes, plus de beau soleil, plus de belle vue : fini de rire, décidément ; et ils se taisaient. Ils n’avançaient plus qu’avec peine. Il y avait déjà des traînards.

On dut faire halte un instant pour leur permettre de rejoindre ; David continuait de marcher à côté du capitaine, à qui il montrait le chemin.

Bientôt la pente raidit encore. Parce qu’ils marchaient à la file, d’en haut on eût cru voir un serpent coupé en tronçons (quand on trouve une de ces vilaines bêtes dans un champ et on tape dessus avec la pelle à fossoyer). Cela se divisait et se subdivisait à l’infini ; tel morceau devenait plus long, l’autre plus court ; et, à chaque ressaut de terrain, ça commençait à s’infléchir, ça se mettait à zigzaguer, tandis que le ciel au-dessus des crêtes devenait rose, et l’ombre bleuissait davantage, annonçant l’approche du soir.

Mais il n’y avait personne sur les hauteurs qui dominaient le pâturage ; elles aussi étaient désertes ; personne ne vit la colonne sauf peut-être l’aigle à l’œil rond. Personne, à ce moment du moins.

De sorte que le silence durait, dérangé seulement par des piétinements étouffés, traversé de souffles rauques ; quelquefois un homme faisait halte et passait la main sur son front qui était en sueur malgré le froid ; – enfin se présenta devant eux un palier, et au delà s’ouvrait, en forme de van à vanner le blé, le large espace creux des pâturages.

Le courage leur était revenu. Dans le milieu du pâturage, dix ou douze petites maisons, étroitement serrées l’une contre l’autre à l’abri d’un gros quartier de rocher, venaient en effet d’apparaître. C’était comme l’image d’un vrai village, en tout petit (à part que la fontaine manque, et l’église manque également) ; juste ce qu’il leur fallait. On voyait qu’il était inhabité, parce que les gens de la Moillette, à qui ces maisons appartiennent, n’y viennent que quelques semaines, l’été, faire les foins ; même les portes devaient en être clouées, précaution qu’on prend d’ordinaire contre les rôdeurs ; seulement ça les regardait, ils sauraient bien les enfoncer, ces portes. Et déjà ils s’y étaient mis, quand on entendit le capitaine Fornerod qui appelait Aviolat.

Avec ses quatre lieutenants, il se tenait un peu en avant des chalets ; on les voyait discuter ensemble, tendant le bras vers le haut du pâturage, où, sur le ciel de plus en plus rose, l’entaille du col se voyait.

« Aviolat ! David Aviolat ! » appelait-on ; point de David. La chose était assez étonnante, parce qu’un court moment avant, comme on arrivait au replat, il marchait encore près du capitaine. Et là-haut maintenant, ce que montraient les officiers, c’était précisément ce col de Croux, où David avait passé un jour avec Ansermoz et par là la colonne devait passer le lendemain ; en conséquence de quoi le capitaine venait de décider qu’on profiterait des dernières clartés du jour pour faire une reconnaissance.

Mais toujours point de David, et, comme la nuit allait venir, un des lieutenants prit sa place et se mit en route avec quatre hommes qui s’étaient offerts à l’accompagner.

On commençait à n’y plus très bien voir, à part l’éclairement de la neige venu d’en bas, comme si un peu de la lumière du ciel y eût été recueillie ; mais dans les creux déjà s’approfondissait l’ombre et au-dessous de vous on la voyait monter, pareille à un brouillard. Ils n’avaient plus de temps à perdre s’ils voulaient être installés quand il ferait tout à fait sombre ; l’une après l’autre, sous les coups de crosse, les portes maintenant cédaient.

On voyait paraître de petites cuisines au sol de terre battue, avec un foyer dans le coin ; ils avaient été répartis par escouades (dix ou douze hommes par maison), on ferait du feu, on dormirait autour du feu la tête sur le sac, roulé dans sa capote. À la guerre comme à la guerre, n’est-ce pas ? La bonne humeur leur était revenue, en sorte que de nouveau des rires partout s’élevaient, tandis que, se débarrassant de leurs fusils, ils les pendaient le long de la paroi à des chevilles qu’il y avait.

Mais à ce moment une voix cria : « Tonnerre de Dieu, qu’est-ce qui se passe ? » Tous étaient sortis sur le pas des portes ; ils virent la patrouille qui redescendait en courant.

Le lieutenant marchait en tête, lequel leva son sabre en se retournant à demi ; quelques minutes encore et la chose fut claire : l’ennemi occupait le col.

Alors tous se mirent à secouer leurs poings devant eux avec colère et ils criaient : « Trahison ! trahison ! » C’était bien simple, n’est-ce pas ? Ce David en qui ils avaient eu confiance n’était qu’un faux transfuge qui les avait vendus. Et de nouveau : « Trahison ! on est trahi ! on est trahi ! » Ils s’entre-regardaient, quelques-uns secouaient la tête, d’autres agitaient leurs deux mains au-dessus d’eux ; certains s’étaient tournés vers le groupe des officiers, semblant attendre d’eux un ordre ; et, tous, ils se portaient maintenant vers les maisons, avec toujours ces mêmes cris de : « Trahison ! trahison ! »

C’était bien, semble-t-il, cette fois, la débandade. Les plus hardis avaient déjà repris leurs sacs. Sans le capitaine Fornerod, toute la compagnie revenait sur ses pas.

Mais, lui, élevant la voix :

— Citoyens soldats !

Il accourait, barrant le passage aux fuyards :

— Citoyens soldats ! criait-il, allez-vous me faire douter de votre bravoure ? Allez-vous trahir la patrie, quand justement il s’agirait de lui prouver que la confiance qu’elle a mise en vous est bien placée ?… Que ceux qui ont à se plaindre s’avancent…

Personne ne bougeait plus. Alors la voix du capitaine Fornerod sous les étoiles grandit encore :

— Trahis ! dites-vous, et aussitôt vous perdez le respect que vous devez à votre uniforme, mais n’est-ce pas un honneur pour un soldat digne de ce nom que de se battre, et ne devriez-vous pas être heureux de trouver l’ennemi devant vous ? Vous étiez partis pour une promenade, c’est le combat qui vous attend… Félicitez-vous-en, citoyens soldats, le péril n’épargne que les lâches ; lequel de vous voudrait mériter ce nom ?…

Il se tut, il parut attendre, il recommença : « Répondez ! » ; une sourde rumeur vint où on distinguait ce mot cent fois répété : « Personne. »

— Vous voyez ! dit-il alors, et, comme le silence se rétablissait :

— Je vous connaissais bien, soldats. Je savais qu’à votre retour dans vos foyers, quand vos femmes vous demanderaient : « Que s’est-il passé ? » vous voudriez pouvoir leur répondre sans gêne et avec franchise, car vous n’êtes point seuls en cause : songez que la patrie tout entière vous regarde, que l’Histoire a l’œil sur vous… Citoyens soldats, demain matin nous attaquons le col et nous l’emporterons d’assaut…

Des hourras s’élevèrent : les esprits étaient retournés. Plus un homme qui pensât à s’enfuir, plus un qui se rappelât seulement qu’un instant avant il y avait pensé. Ils levaient leurs shakos en l’air : « Vous avez raison, capitaine, demain on attaque le col ! »

Et, une espèce de fureur guerrière s’emparant d’eux, il ne fut pas possible de les retenir : tous ensemble ils s’étaient portés vers un vieux fenil assez délabré : en un instant, il fut par terre. Ils firent provision de bois ; ce qui restait, ils y mirent le feu. Une grande flamme bientôt monta, se balançant au-dessus de la neige qu’elle éclairait au loin de longs reflets bougeants ; et, assis autour des foyers, tandis que passaient et repassaient les gourdes, ils se mirent à chanter en chœur…

Silence quand même au loin par les pentes. Il y a là ce bruit, et il y a là cette lueur, mais bientôt tout se tait, et bientôt tout s’éteint. Alors, en haut le col, il y a ceux qui veillent. Et c’est cette même nuit-là que Félicie montait au flanc de la montagne, mais de l’autre côté, – pendant que, non loin du fenil qui brûle, David était assis sous un quartier de roc et, traître à nouveau, secouait la tête, se disant : « Elle n’a pas voulu venir. »

IX

Ils n’étaient que dix-sept à garder le col, mais choisis. Ils ne portaient pas l’uniforme, ils formaient une espèce de corps franc. C’est les chapeaux de feutre de chez nous, les grosses vestes à poil bourru, les guêtres haut boutonnées qu’on met quand on va chasser le chamois et leurs carabines de chasseur, aussi, pas neuves, ni perfectionnées, mais qui ne portent pas moins juste, parce que chacun connaît la sienne, mieux qu’il ne se connaît lui-même, ayant toujours vécu avec.

Eux aussi étaient montés ce jour-là, mais ils avaient moins de chemin à faire que la compagnie Fornerod ; ils étaient arrivés au poste avant midi. C’est Josias qui avait eu l’idée de ce poste, plutôt que d’un autre, à cause de la parole du vieil Isaïe, quand il avait dit dans sa prophétie : « Tu monteras avec ceux que tu as choisis et te porteras avec eux vers un lieu qui sera un col. » Alors, d’autre col où on pût passer au cœur de l’hiver, il n’y en avait pas ; et aucun ne semblait mieux fait pour soutenir une attaque.

Ils s’y étaient donc établis, ils s’y étaient fortifiés. De jeunes sapins croissaient non loin de là, au pied desquels ils avaient mis la hache ; ils les avaient tirés jusqu’à la place qu’il fallait. Ils l’avaient déblayée en partie de sa neige ; ils avaient fabriqué des pieux ; ils les y avaient enfoncés. Et, autour de ces pieux, ç’avait été alors comme un travail de vannerie, par le soin qu’ils prenaient d’entrelacer les jeunes branches et de superposer les arbres couchés l’un à l’autre, dont ils mirent trois épaisseurs. Du côté où ils se tenaient, tout ce qui dépassait était retranché ; à l’extérieur, au contraire, ils firent en sorte que l’ouvrage fût le plus hérissé et enchevêtré que possible. Ils travaillaient en silence, avec hâte, mais sans désordre, chacun sachant ce qu’il avait à faire, les uns maniant la hache, les autres la pelle, d’autres mettant en place les branchages ; et tour à tour, l’un d’entre eux, qui avait été désigné pour monter la garde, s’avançait jusqu’à une sorte d’épaulement d’où on apercevait toute l’étendue de la combe.

Avant quatre heures, ils furent prêts. En arrière du retranchement, ils avaient creusé des sortes de niches garnies d’aiguilles de sapin, c’est là qu’ils s’installèrent, deux dans chacune, Josias-Emmanuel dans la niche du milieu. Il faut songer que sûrement ils allaient devoir passer la nuit là ; la nuit promettait d’être froide, ils avaient pris leurs précautions.

Ils se mirent alors à manger, car ils avaient faim. Ils n’avaient pas de jambon, eux, ni de pommes, ni de bon vin. Ils tirèrent de leurs poches (quelques-uns avaient dans le dos des grandes poches comme en ont les chasseurs) du pain noir et du fromage ; ils ne parlaient pas. C’est toujours le même grand silence. Quelquefois seulement un des blocs de neige qu’ils avaient rejetés de l’autre côté de la redoute (et la pelle leur donne une forme), se détachant du tas, roulait en bas de la pente : cela faisait un bruit comme quand un oiseau s’envole. Le ciel devenait un peu vert.

Ils changèrent la sentinelle. La nouvelle sentinelle alla gagner sa place, l’ancienne revint ; c’était le nommé Jean-Louis Borloz qu’on a vu avec David faire du bois. Et ce fut tout, à part qu’aussi, de temps en temps, l’un ou l’autre des hommes, se mettant debout, regardait par-dessus l’empilement des troncs.

Ils furent deux à un certain moment à regarder, et Josias lui aussi se leva, alors ils furent trois à regarder, mais c’était vainement qu’ils fouillaient des yeux l’étendue des pentes : lisses à l’œil et monotones, elles se suivaient à perte de vue ; et les mouvements de terrain qui, tantôt se contrariaient, tantôt se prolongeaient l’un l’autre, en variaient seuls l’uniformité. Alors, soudain, elles s’enfonçaient ; il venait un grand creux où le regard n’atteignait point, et c’était seulement de l’autre côté que les pentes reprenaient, montantes celles-là et cousues de bois noirs, et déjà bleuissantes à cause de l’éloignement. En haut de ce versant, des rochers se dressaient, ils étaient d’un gris très pâle. Et, beaucoup plus à droite, par une échappée ouverte sur la plaine, d’autres cimes s’apercevaient et, parce que la base en demeurait cachée, suspendues ainsi dans le ciel, elles paraissaient y flotter, comme d’autres nuages colorés par le soir. On devinait que le soleil baissait, il demeurait invisible. Tout à coup, pourtant, il apparut entre deux dents, un rayon en tomba, et tout se mit à luire, mais déjà tout s’était éteint.

Une demi-heure peut-être se passa encore. Derrière la barricade, ils ne bougeaient toujours pas. Soudain on entendit la sentinelle appeler : « Hé ! dites donc… » On prêta l’oreille : « Il me semble bien, reprit-elle, que je vois venir quelque chose. »

Tous se mirent debout. D’abord ils ne virent rien. Puis tout à fait dans le bas de la combe, qu’il avait prise en travers, la tête du long serpent noir apparut. C’étaient les hommes de la compagnie Fornerod, quand ils s’étaient remis en route, une fois le replat atteint. La colonne s’avançait assez rapidement, on la vit bientôt tout entière, elle se plia par le milieu, dessinant ainsi comme un S. Avec de très bons yeux on aurait pu compter les hommes ; il n’était pas difficile en tout cas d’en évaluer le nombre ; on entendit Jean-Pierre Bonzon dire : « Ils doivent être dans les cent cinquante. » Un autre répondit : « Cent trente plutôt. » Et Tille, qui était là aussi, car, après la scène qu’il y avait eu entre le père de Félicie et lui, il s’était rallié tout à fait au parti de Josias :

— Deux cents, au moins.

On voyait qu’il lui plaisait d’exagérer, parce que du même coup il se donnait plus de valeur ; personne pourtant ne lui répliqua : à peine si le vieux Moïse Pittet haussa légèrement les épaules ; et tous continuaient de regarder en silence, s’étant seulement assurés que leurs fusils étaient près d’eux et bien au sec. Ils avaient eu soin de les huiler la veille et d’en renouveler la charge. Un coup d’œil leur suffit pour voir qu’ils étaient prêts, quoi qu’il pût arriver. Et de nouveau, dans un grand calme, ils regardèrent.

Ils virent la colonne s’approcher des chalets. Sûrement qu’elle allait y passer la nuit. Il était déjà trop tard pour que l’attaque se fît le soir même.

En effet, ils apercevaient maintenant tous ces petits points noirs tourner là-bas autour des portes ; sans doute qu’elles étaient fermées ; on devait chercher à les ouvrir. Et la chose à présent durait ; alors, car il commençait déjà à faire sombre et il leur faudrait être debout de très bonne heure le lendemain, ils se mirent à prendre leurs dispositions pour la nuit.

C’est à ce moment qu’on vit Josias-Emmanuel se lever, reculer de deux ou trois pas et ôter son chapeau.

— Frères, commença-t-il, avez-vous confiance ?

— Oui, répondirent-ils, nous avons confiance.

— Avez-vous le calme qu’il faut ?

— Nous avons le calme qu’il faut.

Alors Josias :

— C’est bien. Et ne cédez pas à la peur, car vous serez protégés. Il tiendra le bras levé comme Moïse ; tant qu’il tiendra le bras levé, vos forces ne failliront point. Frères, reprit-il, êtes-vous prêts à la mort, et y avez-vous consenti ? Je dis que la mort n’est redoutable que pour le pécheur non repenti et vous vous êtes repentis. Et pourquoi vous mourrez, si vous devez mourir, frères, vous le savez aussi et que c’est pour le triomphe de la Parole et l’avènement du règne de Dieu…

Là-dessus il se tut, et tous hochaient la tête, car ils étaient unis par la foi devant le danger.

Mais la sentinelle appelait de nouveau :

— Hé ! là-bas, attention !

Tous, ayant rejoint leur poste, se jetèrent sur leur fusil. À peine le cri poussé qu’ils étaient déjà prêts et agenouillés derrière le retranchement, l’arme en joue ; ils n’attendaient qu’un ordre, cet ordre ne vint point :

— Ne tirez pas ! dit Josias.

Ce n’était en effet que la patrouille qu’on a vue. Elle se retirait déjà.

Ils reposèrent leurs armes. Et, bientôt, dans la nuit, une grande flamme monta. C’étaient les débris du chalet auxquels la troupe mettait le feu. Debout sur le front du retranchement, eux considéraient l’incendie, et il y avait bien quand même dans leurs yeux un vacillement de colère, mais ils l’étouffèrent, parce que Josias avait dit : « Soyez calmes et que l’Esprit ne vous abandonne pas. »

La flamme bougeait solitaire dans les ténèbres, elle grandit, grandit encore ; puis elle pencha de côté. De temps en temps arrivait le refrain d’une chanson reprise en chœur ; eux, ne chantaient, ni ne parlaient.

Ils s’étendirent l’un à côté de l’autre au fond des niches qu’ils s’étaient creusées ; ils se serrèrent l’un contre l’autre pour avoir moins froid ; et enveloppés deux par deux sous leurs manteaux, ils s’endormirent.

Toutes les heures seulement, la sentinelle venait réveiller celui des hommes qui devait prendre sa place, et s’allongeait à l’endroit même où celui-ci était étendu. Ainsi veillaient les sentinelles. Heure par heure, elles se succédaient. Elles seules virent le feu là en bas tout à fait s’éteindre ; elles seules, elles entendirent que le silence là en bas s’était tout à fait rétabli. Elles seules purent contempler les beaux dessins que faisaient les étoiles, les unes disposées en carré, d’autres comme une main ouverte, d’autres comme un collier dont le fil se serait cassé, et une brillait solitairement avec plus d’éclat que les autres, qui était l’Étoile du Nord.

Tout dormit sur le col de Croux, cette nuit d’avant l’attaque, mais elle ne devait pas être longue. Ils furent debout, en effet, avant le jour. Quelques-uns avaient sorti leurs vieilles montres en forme d’œuf et ayant battu le briquet, à la vague lueur de l’amadou qui prenait feu, ils regardèrent l’heure. Il n’était même pas quatre heures, ils avaient encore du temps devant eux.

Ils cassèrent la croûte. À cause du froid plus vif vers le matin, quelques-uns s’étaient enroulé autour du cou des gros cache-nez de laine, dont les deux bouts leur pendaient dans le dos ; ils avaient rejeté leurs chapeaux de feutre en arrière, afin de pouvoir mieux viser.

Le repas fut vite achevé, ils reprirent leurs armes. Comme on n’y voyait pas encore, ils les tâtèrent du bout des doigts pour s’assurer que le chien était levé ; ils se répartirent ensuite à distances égales derrière le retranchement. On entendit la voix de Tille qui se plaignait de n’avoir plus sa place de la veille ; sans doute l’avait-il choisie comme la plus sûre de toutes : on le fit taire. Josias, lui, avait gardé la sienne, qui était celle du milieu. Il fit nuit encore un moment. Peu à peu pourtant les étoiles pâlirent ; on vit alors sortir lentement à l’horizon un tout petit quartier de lune. Une faible lueur verte en tomba qui se répandit sur les pentes ; et c’est du milieu d’elle et comme de sa substance même que se mit à naître le jour. De plus en plus, en effet, le ciel devenait pâle et changeait de couleur ; le reflet qu’il projetait combattait celui de la lune. Il y eut ainsi un instant comme un vacillement et un chancellement de ces deux lumières mêlées ; puis celle du jour l’emporta et ce fut tout à fait le jour.

On distinguait très bien de nouveau le groupe des chalets dans la combe et le remue-ménage qui se faisait autour. C’est le combat qui se prépare. On vit là-bas les hommes se déployer, il y eut alors une courte halte. Puis le commandant s’avança devant le front ; quelque chose brilla au-dessus de sa tête, toute la ligne se mit en mouvement.

Derrière le retranchement, quelques-uns, et parmi eux Tille, avaient déjà épaulé :

— Pas encore, cria Josias, je vous donnerai le signal.

Le mouvement, au-dessous d’eux, s’accentuait : la ligne des tirailleurs, flottant un peu et se fractionnant, gagnait de plus en plus en amont de la combe ; sur les pentes, à droite et à gauche, les deux ailes, plus avancées, commençaient à se refermer comme les deux crocs d’une tenaille ; on ne pouvait pas ne pas ressentir tout de même un petit battement de cœur devant tant de monde, quand eux étaient si peu nombreux. Pourtant derrière le retranchement personne ne bougea : Josias avait dit qu’il fallait attendre.

Le ciel s’éclairait toujours davantage ; on voyait qu’il allait faire beau. Quelques petits nuages glissaient mollement dans l’air bleu, comme sur les ruisseaux une marguerite tombée ; d’autres abordaient à la chaîne du sud. On respira largement ; on attendit encore. Puis il y eut un nouvel éclair de sabre, le front d’attaque s’arrêta.

On n’entendit point le commandement ; on vit seulement un même mouvement de bras parcourir toute la ligne maintenant immobile ; et puis cent boules blanches se formèrent à la fois devant le front, et, presque dans le même instant, le ciel fut déchiré par un grand bruit qui vint, tandis qu’en avant du retranchement cent petits jets blancs sortaient de la neige.

La troupe là-bas rechargeait ; Josias dit de nouveau : « Attendez ! »

— Soldats !…

Là-bas, une fois encore, le capitaine Fornerod court en avant et lève son sabre : « À moi ! » appelle-t-il ; il s’est rapproché encore, on distingue très bien sur son shako à plaque de cuivre un haut plumet rouge qui se tient tout droit. Il s’est mis à courir : toute la troupe suit. Ils ont beau enfoncer dans la neige jusqu’aux genoux, un grand élan les emporte, et c’est surtout sur les ailes que le mouvement se dessine, parce qu’elles s’avancent toujours plus et toujours plus tendent à se refermer.

Mais Josias-Emmanuel a dit : « Attention ! » il a ajouté : « Visez bien ! » les dix-sept fusils se lèvent. Ils ont beau, quelques-uns, être debout ; on ne voit dépasser que le haut de leurs têtes. Ils se sont partagé la besogne : « Toi tu tires sur ceux de droite, toi sur ceux du centre, moi sur ceux de gauche », ainsi ils forment comme trois groupes et chaque homme peut choisir son homme. Il vint un grand silence, l’ennemi avançait toujours. Tout à coup, il sembla que le retranchement entier sautât, comme si on l’avait bourré de poudre ; il disparut sous la fumée. On vit alors que la ligne des soldats montant à l’assaut s’était arrêtée, ayant comme cassé par places. À ces places, il y avait des hommes qui étaient tombés. Et, en avant du front aussi, un homme se débattait dans la neige. C’était l’officier à beau plumet rouge ; on courut à lui, on l’emporta.

D’ailleurs il avait été tout de suite remplacé ; un deuxième officier s’avançait déjà ; lui aussi il leva son sabre, lui aussi cria : « En avant ! » Et voilà qu’un drôle de bourdonnement, comme quand une abeille passe, se fit tout à coup entendre au-dessus de la redoute. « Regardez là-bas », dit alors quelqu’un ; ils regardèrent, ils virent à leur droite, contre la pente, un petit fenil solitaire où l’aile de l’attaque venait de s’embusquer. Il y avait bien là une douzaine d’hommes. Commodément étendus sur le pan opposé du toit, ils tiraient par-dessus le faîte.

Une première balle vint et cassa une branche qui dépassait les autres, parmi celles dont le front de la redoute se hérissait ; la branche fit entendre un craquement sec, s’inclina de côté comme un bras qui s’abaisse, et à présent elle pendait.

Une deuxième balle vint ; celle-là s’enfonça dans l’épaisseur d’un tronc. Une troisième suivait déjà : un cri s’éleva, et on vit Frédéric Nicollerat lâcher son fusil, faire deux ou trois pas à reculons, puis tomber assis, les mains sur le cœur. Aussitôt Tille avait rampé jusqu’à lui, comme pour lui porter secours. Mais déjà la voix terrible de Josias se faisait entendre : « Laisse-le et arrive ici ! » et Tille n’osa pas désobéir, et revint, quoique tout pâle ; alors de nouveau la redoute disparut dans la fumée.

Ils ne distinguèrent plus rien pendant un moment, à cause de l’épais nuage gris qui s’étendait devant eux et une odeur vous en venait qui saoule. Et la fumée s’élevait bien, mais lentement et d’une seule pièce, comme un rideau dont le bas traîne ; la nouvelle décharge qu’ils firent fut donc au jugé et au hasard ; un peu de désordre s’ensuivit ; les détonations derrière le fenil continuaient de se suivre régulières comme des coups de marteau quand on enfonce un clou. Ils n’avaient que le temps de charger, et de recharger ; ils ne pensaient à rien d’autre. Mais voilà que le vent du matin se levait. Par-dessus le col, brusquement, une fraîche bouffée passa, toute espèce de voile fut emporté d’un coup, de nouveau les beaux lointains bleus se découvrirent et la combe : « Feu ! » cria Josias, et parce qu’on pouvait viser à présent, huit ou dix hommes en face d’eux roulèrent dans la neige, dont le deuxième officier.

Un troisième accourut ; ceux de la redoute rechargeaient déjà leurs armes. Ils n’avaient qu’à regarder Josias et à se régler sur ses gestes. Debout au milieu d’eux et aussi calme que s’il eût été en train de faucher l’herbe de son pré, pas un de ses mouvements n’était perdu. On n’avait qu’à le regarder pour que les plus découragés se sentissent raffermis. On n’est que dix-sept contre cent cinquante, mais l’Esprit est avec nous. Et, joyeusement, une fois de plus ils visèrent, joyeusement la grosse voix alla réveiller les échos ; n’avancez pas, vous autres, parce qu’on est là, voyez-vous !

— Hardi ! crièrent-ils.

Les bras montaient et descendaient dans le mouvement de bourrer, ils mettaient double charge. On n’aurait plus de balles, on mettrait des cailloux ou nos boutons de guêtres dans le canon de nos fusils ; et, fla ! voilà que tout éclate et voyez à présent : qu’est-ce qui se passe là-bas ?

Vainement le nouvel officier levait son sabre, la ligne n’avançait plus. Un homme leva les deux bras au-dessus de sa tête, voulut courir, s’empêtra dans la neige, tomba tout de son long, et tâchait de se relever sans y parvenir, tandis qu’il poussait des cris de douleur. Il y a deux ou trois hommes maintenant qui fuient. Ça va bien ! on va leur montrer qui on est. Et ceux du fenil tirent toujours, mais sans doute qu’ils s’énervent ; leurs balles par-dessus nos têtes vont faire la guerre aux nuages.

— Il a la main levée !… dit tout à coup Josias dans un silence qui venait.

— Il a la main levée, répondirent-ils tous, et tellement de force leur venait qu’il leur fallait se retenir pour ne pas sauter par-dessus la redoute et attaquer à leur tour. Mais ils n’étaient pas assez nombreux. « Alors faisons du moins de notre mieux ce qu’on peut faire. » Ils crièrent tous de nouveau : « hardi ! » et une nouvelle fumée, emportée au loin par les souffles d’air qui venaient toujours, drôlement déroulait au-dessus de la combe sa dentelle bien découpée.

Il y eut alors un instant d’attente. L’officier là-bas leva de nouveau son sabre en criant : « Soldats, en avant… » on comprenait très bien ce qu’il disait, il était à moins de cent pas, et donc, par deux fois, il cria : « Soldats ! » mais personne ne le suivait. Il se retourna, il répétait avec colère : « Soldats ! comprenez-vous ? en avant ! » Ses menaces n’avaient aucun effet. Et c’est à cet instant que se passa la chose.

Il y avait, de nouveau, un silence ; on ne le vit point tout d’abord. Il venait depuis sur la droite, là où il y avait le fenil, un peu en deçà du fenil ; comment il était là, personne ne le savait ; il prit obliquement la pente ; bientôt il fut arrivé juste au milieu de l’espace libre qui s’étendait entre la redoute et le front d’attaque ; c’est à ce moment qu’il fut aperçu.

Il faisait maintenant face à la pente ; il était seul, il montait à l’assaut.

Et ceux d’En Bas, voyant cela, et parce que c’était un exemple quand même, ils se levaient déjà, prêts à le suivre, tandis qu’en dedans du retranchement, machinalement, tous avaient épaulé ; mais on vit tout à coup leurs fusils s’abaisser : l’homme pourtant montait toujours.

Qu’est-ce qu’il se passait ? on ne comprenait plus. L’homme venait de s’arrêter ; on le vit ôter son sac, laisser tomber son fusil, jeter loin de lui son shako, et il apparut tête nue.

Alors tout s’expliqua ; quand même il ne s’était pas retourné, ceux de la ligne l’avaient reconnu, et sans doute que ceux du retranchement devaient l’avoir reconnu, eux aussi, c’est pourquoi ils ne tiraient pas.

L’homme fit encore quelques pas en vacillant sur lui-même comme quelqu’un qui a trop bu, puis il s’arrêta de nouveau ; il baissa la tête, il se croisa les bras.

Il semblait maintenant attendre ; pourtant rien ne bougeait derrière le retranchement. Et, quand ce fusil là-haut se leva, il fut seul à se lever. C’était au milieu de la barricade, tout à coup l’homme qui le tenait se montra tout entier, étant monté dessus comme pour être plus sûr de son coup, et très lentement, comme certain jour à la cible, son arme se levait depuis par terre vers en haut. Une fois qu’on est dans l’axe, il n’y a plus qu’à trouver la bonne hauteur, et à tenir compte pour cela de la distance où on est du but : sans doute était-ce là ce point que le bout du canon cherchait, on voyait briller la mire…

— Josias !

Josias visait toujours.

— Josias, c’est votre fils, vous ne l’avez pas reconnu ?

Mais le bras n’avait pas tremblé, l’arme ne s’était point abaissée. Ils furent quelques-uns alors dans le retranchement qui se levèrent et coururent à Josias, tandis qu’on criait de nouveau : « C’est votre fils ! Josias, c’est David ! » Josias visait toujours. Et ceux-là mêmes qui avaient couru à lui, quand ils furent plus près et virent qu’il gardait son calme (et le canon du fusil montait toujours), ceux-là s’arrêtèrent soudain.

L’homme n’avait point bougé. Le coup partit, il tomba sur les genoux.

Et toute la ligne de l’ennemi s’était portée en avant, mais une nouvelle détonation éclata dans la redoute, et, quand la fumée se fut dissipée, on vit que l’ennemi se retirait en grande hâte.

X

Personne n’avait dormi au village, cette nuit-là. À peine le jour avait-il paru que toutes les portes s’ouvrirent ; c’étaient les femmes qui sortaient. Elles s’appelaient l’une l’autre. « Savez-vous quelque chose ? » « Non, rien. » Leurs voix tremblaient dans l’ombre pas encore dissipée, des soupirs s’élevèrent : « Mon Dieu ! disaient-elles, mon Dieu ! » et de là-bas, comme en écho, ce même cri : « Mon Dieu ! mon Dieu ! »

Toute la nuit, elles avaient été seules. Il n’y avait plus un homme au village, à part le vieux Siméon Favre, qui aurait bien voulu partir, lui aussi, mais il n’avait pas pu, et quelques malades ; alors dévorant leur frayeur, mais en même temps dévorées, huit ou dix longues heures, elles étaient restées enfermées chez elles, tendant l’oreille, guettant les bruits, cherchant quelque chose au fond du silence ; et ne trouvant rien au fond du silence, leurs mains tremblaient au creux de leurs genoux. Enfin cette barre blanche s’était montrée au-dessus de la montagne. Elles n’y avaient plus tenu.

À toutes cette même idée leur était venue, parce qu’il vaut encore mieux souffrir ensemble et se tourmenter ensemble que chacune à part soi et repliée sur soi ; elles avaient ouvert leurs portes, et ces cris venaient et se répondaient.

— Alors toujours rien ?

— Toujours rien.

Un premier groupe s’était formé ; un second groupe se forma à quelque distance de là ; ils se furent bientôt mêlés, et maintenant au Plan comme à la Scie, Vers l’Église comme au Moulin, des attroupements se faisaient, le ciel pâlissant davantage et la barre blanche au-dessus de la montagne s’élargissant toujours plus.

L’attroupement du Plan était le plus nombreux. Sur la place près de chez Nicollier, elles étaient bien quinze femmes. Plusieurs tenaient des enfants dans leurs bras. Certaines parlaient beaucoup, avec des gestes, d’autres ne disaient rien du tout ; quelques-unes sanglotaient, un mouchoir sur la bouche.

C’est de la sorte que très lentement on vit les petites façades brunes des chalets se tirer hors de l’ombre, qui avait été jusqu’alors de la même couleur qu’elles. Ce qui ne faisait qu’un seul bloc apparut fractionné en nombreuses parties, et là était une maison, là encore une maison, là-bas une autre maison. On distingua la neige sur les toits de celle qui couvrait les pentes ; la fontaine se montra, avec sa barbe de glaçons.

Les femmes continuaient de se lamenter, discuter et faire des gestes ; à certains moments, sans raison, elles se portaient toutes d’un côté, à d’autres moments, et sans plus de raison, d’un autre ; sans cesse, cependant, il en survenait de nouvelles, elles étaient dix, elles furent vingt. Et il y avait tant d’agitation que, quand cette première grosse toux là-bas se fit entendre, elles ne l’entendirent pas.

Mais une d’entre elles leva le doigt : « Écoutez ! » elles firent silence ; il y eut alors cette seconde toux.

Cela venait de l’entrée de la vallée : c’était sourd et rauque, c’était situé à la fois dans l’air et à l’intérieur de la terre ; les petites vitres rondes d’une maison voisine se mirent à trembloter dans leurs réseaux de plomb : « Le canon ! le canon ! » crièrent-elles ; puis il sembla qu’elles ne pussent plus rien dire, le souffle leur manqua à toutes en même temps ; toutes restèrent là muettes, à attendre on ne savait quoi.

C’est alors que très loin de nouveau, mais sur le côté cette fois et haut dans le ciel cette fois, une espèce de claquement se fit entendre, qui fut plusieurs fois répété et vint en roulant jusqu’à vous.

Elles poussèrent un cri : « Ah ! mon Dieu, c’est, ceux du col à présent ! » Elles s’enfuirent de tous côtés, ne sachant plus ce qu’elles faisaient, puis revinrent ; ou bien elles tournaient sur place comme des feuilles dans le vent.

Une grande blancheur cependant avait envahi tout le ciel. Puis, vers l’est, peu à peu vient une coloration jaune ; le jaune de plus en plus tourne au doré et à l’or pur ; et à présent le soleil sort d’un bond poussé des deux mains vers en haut, comme quand on joue à la balle. Tout est tranquille au ciel, comme c’est différent d’ici ! de nouveau les femmes écoutaient ; le canon s’était tu : mais sur le col les décharges devenaient de plus en plus fréquentes.

L’attroupement du Plan avait encore grossi. À présent on y affluait des quatre coins de la paroisse ; par tous les chemins des groupes accouraient, trois ou quatre femmes ensemble, qui troussaient leurs jupes pour aller plus vite. C’est que le Plan était l’endroit le plus central et là aboutissait le chemin de la vallée ; là arriveraient d’abord les nouvelles ; on venait voir s’il n’y en avait pas encore ; partout on s’abordait, des phrases s’échangeaient, et puis c’étaient des soupirs de nouveau, des lamentations de nouveau, des bras qui se levaient, des larmes ; les ombres sur la neige battue doublaient ces gestes en les agrandissant.

Un cri vint ; une femme descendait le sentier.

— Vous ne l’avez toujours pas vue ? cria-t-elle.

On lui répondit : « Non ! on ne l’a pas vue. » Brusquement, elle s’arrêta, et secouait la tête d’un grand geste découragé, tandis que ses deux mains tombaient contre sa jupe : « Comment est-ce possible ? comment est-ce possible ? elle qui ne pouvait pas seulement bouger ! »

— Est-ce que vous l’avez cherchée ?

— Partout ! disait-elle, partout !…

Elle recommençait :

— C’est pendant que j’étais sortie, on est venu appeler Jean, et alors, quand je suis rentrée, je n’ai plus retrouvé ni mon mari, ni ma fille, mais lui au moins je sais où il est, tandis qu’elle…

Et de nouveau :

Elle, comment voulez-vous, puisqu’elle ne pouvait pas seulement bouger ? sûrement que quelqu’un a dû venir la prendre… Dites ! vous ne l’avez pas vue ? bien sûr, bien sûr que vous ne l’avez pas vue ?

Que répondre ? il n’y a rien à répondre. Les femmes eurent seulement un geste de côté. Mais à tout l’inconnu dont elles étaient déjà entourées, ce nouvel inconnu brusquement s’ajoutait : et plus fiévreusement elles s’appelaient l’une l’autre, tandis que le soleil à petits pas montait au ciel.

Mme Bonzon était repartie ; on ne tirait plus sur le col.

Tout à coup, ce silence était venu, plus inquiétant encore que le fracas de tout à l’heure. « Écoutez ! » disait-on ; on écoutait ce rien du tout de l’air dépouillé de tout bruit, il semblait que tout fût possible. Rien que les cris des moineaux maintenant, en troupes sur le bord des toits et assidus à se laisser tomber devant la porte des cuisines, à cause des miettes qu’ils y trouvent et des débris qu’on a jetés ; c’est tout, puis une heure qui sonne… Huit heures ; neuf heures à présent. Quelques fumées cependant montent : c’est un peu de soupe qui cuit, il faut bien se nourrir quand même…

Dès qu’ils avaient vu que l’assaillant était en fuite, ils s’étaient mis en devoir de redescendre, parce que Josias-Emmanuel avait dit : « C’est en bas maintenant qu’on va avoir besoin de nous. » Frédéric Nicollerat avait encore un peu bougé, puis il n’avait plus bougé du tout ; ils prirent des branches de sapin, ils le couchèrent dessus, ils l’attachèrent avec des cordes. Et, l’autre qui était tombé, celui-là avait eu le cou traversé ; à lui aussi, ils lui firent une civière ; ainsi il y eut deux civières qu’ils traînaient en bas du chemin. Ils n’avaient qu’à se laisser descendre. À certaines places, au lieu de marcher devant les civières, ils marchaient derrière ; au lieu de les tirer, ils les retenaient. On laisse aller, un bout, la corde, puis soi-même on fait quelques pas, puis de nouveau on laisse aller la corde : ainsi aux endroits difficiles, mais le chemin était battu. Ils allaient vite. Plus tôt ils seraient au village, mieux cela vaudrait. Une première fois, il leur était apparu, le village, par une sorte de fenêtre entre deux croupes de terrain ; il avait été de nouveau caché, puis il reparut, cette fois tout proche, cependant qu’eux-mêmes sortaient à la vue, n’ayant plus qu’à descendre la dernière côte déboisée au bas de laquelle était la vallée.

Ils furent tout de suite aperçus du village. C’est que trop d’yeux étaient occupés à chercher, fouillant partout avec angoisse ; un premier cri : « Regardez ! » un second cri : « C’est ceux du col ! » tout s’était tourné vers eux. Il y avait ce haut versant que le chemin coupait obliquement, un chemin qu’on connaissait bien, parce que c’était par là que chaque été le troupeau montait aux chalets ; la chose y apparut, elle commença d’y bouger ; et tout l’attroupement se jeta alors vers la Scie, où le chemin aboutissait.

Ce qui courait le plus vite allait devant, et c’était parmi les femmes les plus jeunes et c’étaient les filles ; venaient ensuite les mères et celles alourdies par l’âge ou un corps déjà fatigué ; puis des vieilles, puis des plus vieilles ; quelques portes restées jusqu’alors fermées laissaient maintenant passer des visages qu’on n’avait pas encore vus, lesquels se mêlaient au flot, difficilement contenu par les barrières du sentier ; tout cela passa le pont ; et, tout à fait au dernier rang, on se montrait le vieux Borloz et avec lui Siméon Favre, sorti quand même, venu quand même, et dont le corps plié en deux balançait entre ses béquilles.

Cette Scie, il y a dans le haut la maison de Josias, isolée ; au-dessous c’est tout un pâté de vieilles maisons branlantes ; le chemin y tournait à angle presque droit, puis il s’élargissait assez soudainement ; là se tenait maintenant tout ce monde, à part quelques gamins qui avaient couru en avant.

Tout à coup quelqu’un dit :

— Qu’est-ce qu’ils traînent ?

On regarda ; on dit :

— Est-ce possible ?

Tout se tut ; une voix recommença :

— C’est que c’est vrai, même ils en traînent deux.

Et une autre voix dit : « C’est pas vrai ! » mais plusieurs voix à présent disaient à la fois : « Que oui ! c’est vrai. » Alors un bruit se fit entendre comme quand dans un taillis le vent se met à souffler.

— Qui est-ce que ça peut être ? reprit alors une voix de femme, et toutes celles qui avaient un mari, un frère ou un des leurs parmi ceux qui venaient, on aurait dit qu’elles voulaient écarter d’elles la menace par des gestes qu’elles faisaient. « Pas le mien, au moins ! avaient-elles l’air de dire, tendant devant elles une main ouverte et, l’autre, elles la tenaient posée à plat sur la poitrine, – pas le mien ! » pourtant on ne savait pas. Ainsi il y eut encore un assez long moment d’attente ; sur quoi une troupe de gamins parut : « Les voilà ! criaient-ils, les voilà ! » et au tournant du chemin, entre les chalets qui penchaient, le cortège se montra.

Ils portaient leur fusil sur l’épaule comme à un retour de chasse et venaient deux d’abord, et deux. Puis venait Josias, tout seul. Puis il y en avait encore deux ; ceux-là avaient une corde passée autour de l’épaule, ils tiraient une des civières ; la seconde civière suivait. Et les deux derniers rangs étaient de trois hommes, parce que l’homme du milieu ne pouvait pas marcher seul et il était soutenu par ceux d’à côté de lui : l’un avait la tête bandée, l’autre le bras enveloppé dans un foulard.

Il se fit une poussée ; toutes les têtes se tendaient vers les deux corps couchés et les blessés derrière : « Qui est-ce ? répétait-on, qui est-ce ? » Tout à coup une voix : « Julie, Julie, c’est le tien ! »

Et une courte attente alors, puis une seconde voix : « Et il y a aussi le tien, Catherine ! »

Alors on vit au-dessus de la foule, qui devenait de plus en plus compacte, deux bras brusquement se lever ; en même temps un grand cri rauque déchira l’air.

Et, de l’autre côté du chemin, un autre cri se fit entendre ; et une femme se jeta en avant, s’ouvrant un chemin dans la foule ; une des civières venait de s’arrêter en face d’elle, parce que le passage était complètement fermé ; la femme tomba, le visage contre terre.

On dit : « C’est Catherine », mais elle appelait maintenant : « Frédéric ! Frédéric !… Frédéric, tu ne m’entends pas ? C’est Catherine, Frédéric… Frédéric, je suis ta femme !… » et, comme rien ne répondait sans doute, voilà que des sanglots venaient. Cela montait, descendait, semblait se briser tout à coup, puis repartait avec plus de violence ; et des mots cependant continuaient de s’y mêler, mais on ne les comprenait plus. Et ce fut alors comme quand un chœur reprend un refrain ; toutes celles qui étaient là se mirent elles aussi à se lamenter, et, toutes, elles se poussaient vers Catherine, tandis que deux des hommes essayaient de l’arracher de la civière, mais ils n’y parvenaient pas. Elle s’y tenait cramponnée, ayant passé ses bras autour du corps noué de cordes, et à genoux ainsi, la tête pendant devant elle, cherchait à voir entre les branches rapprochées le visage caché dessous. Elle se mit alors à les écarter, s’y déchirant les doigts, prise d’une espèce de rage ; alors les hommes la saisirent aux épaules et ils la tenaient par les bras. Elle cria encore, elle se débattait, mais Josias s’approcha d’elle :

— Femme, dit-il, il ne peut plus t’entendre…

Et, toujours calme, avec son air sévère :

— Emportez-la.

Elle fut emportée en même temps que les civières et l’autre femme qui était tombée : ainsi il y eut quatre corps et tout cela se mit en route vers le Plan. Il n’y avait plus que cinq hommes avec Josias ; il leur dit : « Il ne faut pas nous arrêter, on va aller du côté de la Tine… » Il voulut forcer le pas, il ne put : les civières allaient devant lui et les deux femmes qu’on portait : tout alentour était la foule, contenue entre les barrières ; pris là dedans, les cinq et lui, ils ne pouvaient que se laisser porter. Ainsi cela s’achemina à travers le pré du torrent par-dessus quoi était jeté le pont ; toujours ces cris, toujours ces larmes ; on se rapprochait pourtant du village.

Mais il se fit dans le clocher comme un bourdonnement confus : c’est quand le battant est mis en branle et n’a pas encore touché les parois de la cloche ; un premier coup tomba, un deuxième bientôt suivit, le troisième venait déjà : « Le tocsin ! » cria-t-on.

À ce moment, deux hommes parurent :

— Arrêtez ! arrêtez !

Tout s’arrêta.

— La Tine est forcée… l’ennemi arrive…

Ils avaient tellement couru qu’ils pouvaient à peine parler ; les mots ne venaient qu’un à un, parce qu’à chaque instant le souffle leur manquait ; mais s’étant arrêtés ils respirèrent fortement ; et le premier :

— Ils étaient trop nombreux, on n’a pas pu tenir, ils ont emporté le barrage… Ils sont entrés dans les maisons, ils ont mis le feu aux maisons…

Et l’autre dit alors :

— On a été trahi.

Et maintenant ils parlaient tous les deux, trop vite et avec trop de gestes : on comprit pourtant que le contingent de la Tine était en fuite, et, eux, ils n’avaient fait que prendre les devants.

Toutes les femmes se sauvèrent, traînant leurs enfants derrière elles, et les hommes qui étaient avec les civières se hâtaient eux aussi, pensant : « Il faut d’abord porter les morts chez eux et puis on reviendra. »

Il n’y eut presque plus personne sur la place, à part Josias et les cinq qui l’accompagnaient, et Tille, et les deux hommes qui venaient de la Tine, et le vieux Siméon aussi et le vieux Borloz ; le tocsin sonnait toujours.

Un instant, ils parurent ne pas savoir que faire, mais déjà Josias s’était redressé, et, son fusil qu’il tenait à la main, il le jeta sur son épaule :

— Venez-vous ? dit-il.

Tille avait reculé.

Mais Mme Bonzon se montrait de nouveau. Les cheveux défaits, le corsage ouvert, toute rouge d’avoir couru, elle descendait le sentier, et, de loin déjà :

— Et vous, dites, l’avez-vous vue ? (Parce qu’elle venait d’apercevoir Josias, Tille et les autres, et elle ne les avait pas encore interrogés.)

Josias, l’ayant regardée de haut, détourna en silence la tête.

— S’il vous plaît, dites-moi… S’il vous plaît, dites-moi.

Les hommes des civières cependant revenaient ; toujours le tocsin qui sonnait, un gros soleil tombait aussi, il fit presque chaud, tout luisait : alors là-bas le premier groupe de ceux de la Tine se montra : ils étaient douze ou quinze, et, levant leurs armes au-dessus de leurs têtes, ils les jetaient avec violence sur les côtés du chemin.

— Fini ! criaient-ils, fini !… les Allemands nous ont abandonnés… On était seuls, on n’a pas pu tenir !…

On s’avança à leur rencontre, ils se mêlèrent à ceux qui étaient là, et ces grosses voix d’hommes qu’enrouait la colère remplaçaient maintenant les lamentations des femmes.

— Il faut venir quand même, dit Josias.

Sa voix fut seule à s’élever, dominant toutes les autres :

— Quand même nous ne serions que dix, quand même nous ne serions que cinq, car l’Esprit sera avec nous…

Il fut interrompu : deux hommes de nouveau s’avançaient sur le chemin ; c’était Jean Bonzon et Vincent Oguey. Et, eux, ils ne jetèrent point leurs armes ; tristement ils secouaient la tête en écartant les bras comme pour dire : « Qu’y pouvons-nous ? »

Mais Mme Bonzon avait déjà couru à leur rencontre :

— Oh ! Jean, criait-elle, Jean, tu ne sais pas encore tout. Mon Dieu ! mon Dieu ! tu n’as pas vu Félicie ?… Alors, si tu ne l’as pas vue !… Elle n’est plus chez nous, tu sais, depuis hier déjà, au moment que tu es parti, et depuis lors je l’ai cherchée partout…

Il n’avait pas encore compris qu’elle s’était jetée contre lui, elle l’avait entouré de ses bras :

— Viens avec moi, continuait-elle, ne t’inquiète pas du reste, viens seulement vite avec moi et on la cherchera ensemble… Dis, Jean, n’est-ce pas ? tu veux.

Il demanda :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Personne ne sut que répondre. Deux coups de cloche tombèrent alors avec violence, puis la voix de Josias-Emmanuel se fit entendre de nouveau :

— Laissez les morts pleurer les morts, mais que les vivants me suivent… Femme, si c’est ta fille que tu cherches, tu n’as qu’à aller sur le col…

Elle se tourna vers lui, sa bouche s’ouvrit toute grande, mais déjà Josias s’en allait, marchant à grands pas ; quatre hommes seulement le suivaient. Ils prirent droit contre la côte.

C’est qu’une nouvelle troupe de fuyards apparaissait, mais ceux-ci n’avaient plus d’armes ; ils crièrent seulement : « Ils arrivent ! » puis se répandirent de tous côtés dans le village, chacun d’entre eux ne songeant qu’à aller se mettre à l’abri.

Ce fut ainsi, la place s’était presque vidée ; et, pendant que Josias parlait, Mme Bonzon avait ôté ses bras d’autour du cou de son mari ; mais de nouveau ses bras se refermèrent.

— Jean, recommençait-elle, dépêchons-nous d’aller.

Lui, tout en essayant de se défaire d’elle, s’adressait à ceux qui étaient là encore : « Qu’est-ce qu’il veut dire ? demandait-il, et, elle, qu’est-ce qu’elle veut dire ? Félicie… sur le col ? Est-ce qu’elle n’est pas chez nous ?… »

Trop de choses arrivaient à la fois, il n’avait pas encore réussi à mettre ses idées en ordre ; ses questions venaient au hasard, et, elle, elle le serrait dans ses bras.

— Répondez-moi, disait-il.

Tout le monde se taisait. Alors on vit Moïse Pittet s’avancer, et il venait de parler à Vincent Oguey, mais d’abord il s’avança seul.

— Jean, dit-il, viens avec moi.

Il tâchait en même temps d’écarter Mme Bonzon, il n’y put parvenir à lui seul, il fallut que deux ou trois hommes l’aidassent ; alors, quand Jean fut dégagé :

— Laisse-toi emmener, recommença Moïse, ça vaut mieux ; ici il y a trop de monde…

Seulement c’était cette fois Bonzon lui-même qui résistait :

— Je veux savoir d’abord…

— Jean, Jean… disait l’autre.

— Je veux d’abord savoir ; est-ce au sujet de Félicie ?…

On voyait à présent devant les maisons des hommes et des femmes qui emportaient des matelas, d’autres qui faisaient sortir le bétail.

— Je veux savoir si tu l’as vue…

Moïse fit signe que oui.

Et Bonzon cria :

— Alors elle est morte ?

— Non ! dit Moïse.

— Alors qu’est-ce qu’elle a ?

Moïse ne disait plus rien.

— Oh ! je sais bien, reprit alors Bonzon, c’est un malheur, puisque tu ne dis rien…

Il parut réfléchir, il secoua la tête, puis soudain, apercevant Tille, il se précipite sur lui.

— C’est ta faute ! c’est ta faute ! criait-il, c’est toi qui as tout machiné, brigand ! et il levait le poing, et, avant qu’on eût eu le temps de le retenir, il l’avait empoigné par le col de sa veste, le secouant terriblement. L’autre tomba à la renverse.

Tout fut alors dans la confusion ; un moment, on ne vit plus rien. Et ce ne fut qu’assez longtemps après qu’on vit reparaître Bonzon, mais cette fois Moïse le tenait par un bras, Vincent Oguey par l’autre ; bien qu’il se débattît toujours, on l’emmena.

Et en même temps qu’on l’emmenait, toute la place s’était vidée : c’est qu’une quatrième bande de fuyards, plus nombreuse encore que les autres, était survenue : « Dépêchez-vous de vous sauver, crièrent-ils, ils sont tout près. »

De tous côtés sur les chemins des hommes couraient à présent ; on jetait pêle-mêle des objets par les fenêtres ; en même temps que les matelas, qui passaient avec peine, c’étaient des meubles, des seaux, des marmites, même des miches de pain rondes, qu’on voyait rouler sur la neige ; à la porte des écuries, comme les bêtes résistaient, on tirait sur les licous à les casser : « Sauvez-vous ! Sauvez-vous ! » ce cri venait toujours, tout le monde avait perdu la tête ; et par là-dessus, comme pour ajouter encore au désordre et vous fouiller plus profond dans le cœur, tombaient, tombaient toujours les coups enroués du tocsin.

Mais il était écrit que même ce projet de fuite ne serait point réalisé ; la chose se passa de la sorte qu’à un certain moment la cloche battit moins régulièrement ; le grand drapeau rouge et noir qui était arboré au sommet du clocher se mit à pencher bizarrement.

Comme un arbre dont on attaque le pied à coups de hache, il vacilla à deux ou trois reprises ; puis il s’abattit.

Presque au même moment, les premiers uniformes se montrèrent, et un officier à cheval ; l’ennemi ne s’avançait point sur le chemin seulement, mais, déployé à travers prés, dans un grand mouvement tournant, il enveloppait le village ; plus moyen de songer à s’échapper ; le seul parti était de se rendre, c’est ce qu’on fit.

Un groupe, où était Tavernier et précédé d’un drapeau blanc, fit son apparition sur la place ; l’officier à cheval jeta un ordre ; aussitôt, de tous côtés, les fusils déjà prêts à être épaulés s’abaissèrent ; des tambours battaient le rassemblement.

On avait vainement cherché le ministre ; on ne l’avait trouvé nulle part. Il n’y avait là pour le remplacer que Tavernier, le gouverneur, et Moïse Nicollerat, le justicier ; mais la discussion ne fut pas longue : la commune se soumettait, en échange de quoi promesse était faite que les personnes et les biens seraient respectés.

On signa, tout était fini. Un même grand soleil continuait de briller sur les toits, mais il avait changé de côté, parce qu’il était plus de midi. Les soldats, campés devant les maisons ou assis sur les escaliers, avaient ouvert leurs havresacs ; ils s’étaient mis à manger. Et les gens du village ne s’étaient point montrés encore. Mais les rires des soldats maintenant leur arrivaient ; tout semblait tranquille ; bientôt la curiosité prit le dessus. Une première porte fut entrebâillée, on vit paraître une petite fille avec des joues peintes en rouge et des cheveux blonds bouclés, un peu gras. Les soldats l’appelèrent : « Viens-tu vers nous ? » Elle descendit quelques marches. Alors la mère inquiète se montra à son tour, mais les soldats lui dirent : « On ne veut point lui faire de mal. » La petite s’était encore rapprochée ; un soldat l’embrassa, la fit sauter en l’air : elle riait tout haut, la mère rit aussi. « Voulez-vous un verre de vin ? » « Bien sûr ! » Et partout maintenant on faisait connaissance. C’est une porte à un endroit et plus loin c’en est une autre, toutes s’ouvraient peu à peu ; les filles voulurent voir comment étaient faits les « hommes d’En Bas » : elles les trouvèrent beaux dans leurs uniformes bleus et rouges ; et eux de leur côté : « Eh ! criaient-ils, elles ne sont pas si laides qu’on nous avait dit, les filles, par chez vous ! »

Les officiers, pendant ce temps, se tenaient toujours sur la place, entourant Tavernier, Nicollerat et deux ou trois conseillers. Beaucoup de shakos à plaques dorées, d’épaulettes dorées aussi, d’aiguillettes de toute couleur et de sabres à fourreaux de cuir, pendant si bas au bout de la courroie que la dragonne en traînait dans la neige. Quelques-uns de ces officiers gesticulaient, d’autres se frisaient la moustache, d’autres, cambrant la taille et le poing sur la hanche, souriaient d’un air satisfait.

Il y avait aussi le grand cheval du capitaine qu’on avait attaché devant chez Nicollier à une boucle dans le mur ; l’ordonnance lui avait donné à boire, ensuite elle lui avait attaché autour des naseaux la musette pleine d’avoine.

À quelques pas de là, un groupe assez nombreux gesticulait beaucoup, c’étaient ces messieurs d’Entreroche et naturellement Cherix s’y faisait voir au premier rang. Ils entouraient le régent Devenoge. On ne l’aurait pas reconnu, tellement il était maigri, pâle, creusé, mais ce qui se passait à ce moment-là lui avait vite fait oublier ses malheurs. On l’avait en effet envoyé chercher tout exprès, car ces messieurs tenaient à le féliciter de sa « fidélité aux principes », comme ils disaient. Ils lui avaient serré la main. Puis, en compensation des persécutions qu’il avait subies, on venait de lui annoncer qu’il serait prochainement nommé à la ville, d’où un traitement bien meilleur, des avantages de toute sorte, et suffisamment de loisirs pour qu’il pût se remettre sérieusement à ses vers. Il en avait pleuré de joie. On lui avait dit : « Calmez-vous. » Le tout n’avait pas été sans longs discours, comme bien on pense, en sorte qu’à présent l’après-midi était déjà avancée.

Il fallut s’occuper de donner aux troupes des cantonnements pour la nuit ; les sergents-fourriers allaient de grange en grange inscrivant sur les portes des choses à la craie. Ce fut un grand remue-ménage encore, mais tout se passa dans le plus grand ordre ; point de disputes, point de cris ; pour la première fois depuis longtemps, on allait pouvoir dormir tranquille.

Sauf dans quelques maisons pourtant, là où les hommes n’étaient pas revenus ; sauf chez Catherine pourtant, sauf aussi chez les Bonzon. Beaucoup de femmes étaient accourues, elles entouraient Mme Bonzon, qui n’arrêtait plus de se désoler. Les petites filles sanglotaient dans leur lit. Dans un coin de la cuisine, il y avait Jean Bonzon ; il secouait tout le temps la tête, comme un cheval que le mors blesse. C’est que Moïse Pittet avait fini par tout lui dire et il avait été comme assommé par la nouvelle ; alors il n’avait plus eu que ces mouvements de tête et de temps en temps un geste qu’il faisait, écartant de lui quelque chose qui pourtant toujours revenait, comme un rideau aux plis trop lourds.

XI

C’est de nouveau une montée dans la montagne, par ce même chemin où Josias et les autres étaient descendus la veille, traînant les civières. Il y avait sept ou huit hommes avec Moïse Pittet, dont Vincent Oguey et les deux frères Pichard.

Ils auraient bien voulu monter déjà la veille ; ils ne l’avaient pas pu, parce que défense avait été faite de sortir du village ; maintenant il s’agissait de se dépêcher.

Et Moïse Pittet était au courant de tout, mais ni les frères Pichard, ni les autres ne savaient rien de bien précis, à part donc que la commune s’était rendue, à quoi ils avaient d’ailleurs facilement consenti, étant tous très irrités contre ceux de Berne. De plus en plus il se confirmait que la compagnie allemande était rentrée chez elle sans même s’être battue ; ils disaient : « Puisqu’ils nous ont abandonnés, on n’a plus de raison de leur être fidèles. »

Il faut dire que le village avait été singulièrement préservé ; le gros de l’affaire s’était déroulé à la Tine, où plusieurs maisons avaient été brûlées. « Pour nous, pensaient-ils, les choses n’ont pas trop mal tourné, le mieux est d’en prendre son parti. »

Restait pourtant l’histoire de David et ce qui s’était passé sur le col ; ils interrogèrent donc Moïse ; et lui, avec sa barbiche blanche, et ses cheveux un peu bouclés et ses anneaux d’or aux oreilles, tout en allant, il secouait la tête :

— Ah ! disait-il, ça n’est pas du bien beau !

— Mais quoi encore ? disait-on.

— Eh bien, peut-être que vous n’avez pas su que David fréquentait Félicie Bonzon…

Et comme on disait : « Pas possible ! » « Il paraît que oui, reprit-il, et il a dû en parler à son père et Josias n’aura pas voulu. Vous avez vu ce qui s’en est suivi, et son histoire avec Ansermoz ; alors ils ont passé le col et ils se sont enrôlés dans les troupes d’En Bas. Vous vous rappelez qu’à ce moment-là, Félicie est tombée malade, et que personne n’avait rien compris à sa maladie, à part peut-être son père, mais il n’avait rien voulu dire : c’est qu’elle languissait après son amoureux. Pauvre ! ce qu’elle a dû souffrir ! mais personne n’y pouvait rien. Elle l’attendait toujours et enfin la guerre est venue. Et lui, n’est-ce pas ? parce qu’il s’était enrôlé, il a été forcé de marcher contre nous. Même, pour une cause qu’on ne comprend pas bien, il semble que ce soit lui qui ait indiqué le chemin du col à sa compagnie, cherchant ainsi à nous tourner. Seulement on était là. C’est Josias-Emmanuel qui nous y avait menés : ainsi le fils s’est trouvé en présence du père… »

Il se tut un peu pour souffler et les autres dirent : « Quelle triste chose ! » « Eh ! oui, dit Moïse, c’est une triste chose, mais attendez encore un peu… »

Et il continua :

— Parce que nous donc on était là-haut et on avait fait un retranchement et alors l’attaque est venue. Mais probablement que David n’a pas pu se décider à marcher contre ses propres frères, le sang ayant parlé quand même ; il s’est avancé seul, il s’est dressé seul entre les deux troupes, nous en haut, les autres en bas, seul qu’il était, et désarmé, parce qu’il avait jeté son fusil. On s’est dit qu’il cherchait la mort, on a arrêté de tirer…

Il se tut de nouveau, puis il y eut cette phrase : « C’est Josias qui a tiré », et tous d’eux-mêmes avaient fait halte, étant arrivés à un endroit plat, le dessus d’une de ces grandes marches d’escaliers dont est faite la montagne ; là, ils se tenaient, et Moïse encore une fois hocha la tête :

— Ça n’est pas tout.

Il faisait chaud, la neige fondait ; une espèce de petit bruit se faisait entendre à certaines places sous la neige, comme quand des oiseaux se chamaillent dans l’épaisseur d’un bois ; c’étaient que des ruisseaux se formaient à ces places et bientôt une chevelure d’eau allait pendre le long des pentes, tandis que le torrent gonflé déborderait.

— Parce qu’il disait, reprit Moïse, parce qu’il disait : « Je n’ai plus de fils, et celui-là qui vient plus que personne mérite la mort, à cause qu’il a désobéi aux Commandements et à l’Esprit. »

— … Mais, dit Moïse après un arrêt, ça n’est pas tout… Il y a eu une décharge, l’ennemi a pris la fuite… On a vu qu’il était tombé, il ne bougeait plus. Josias n’a rien dit, et nous autres, n’est-ce pas, nous étions aussi raides que les troncs des sapins. C’est alors qu’elle est arrivée. On ne l’avait pas vue venir.

On lui demanda :

— Qui ça, elle ?

Il répondit : « Félicie. »

— Elle a passé tout près de nous. On n’a pas eu le temps de l’arrêter, elle devait l’avoir aperçu de loin, elle courait de toutes ses forces, elle s’est jetée sur lui, elle l’a appelé deux fois, il n’a pas répondu ; alors elle s’est mise à lui parler, mais on ne pouvait pas comprendre. Et nous, on aurait bien voulu aller la chercher et aller relever David, et on les aurait ramenés ensemble ; c’est Josias qui n’a pas voulu. Il nous a dit : « On va avoir besoin de nous par en bas, dépêchons-nous ! » C’est ainsi qu’ils sont restés là-haut, un qui est mort, c’est vrai, mais la femme doit être vivante…

Moïse se tut tout à fait. Il venait toujours ce petit bruit d’eau.

— Quel homme, quand même, que ce Josias ! dit enfin Oguey.

— Ah ! oui, quel homme ! répondit Moïse… Mais, quand j’ai vu ce pauvre Jean Bonzon arriver, je n’ai plus pu y tenir, j’ai lâché Josias, j’ai été vers lui… Il y a des bornes à la dureté.

— Où est-ce qu’il est ? demanda quelqu’un, parlant de Josias.

— Il paraît qu’il tient encore dans la montagne. Ils sont quatre qui ne veulent pas se rendre… Mais ils sont cernés.

Et de nouveau vint un silence. Puis Moïse :

— Dépêchons-nous !

Ils se secouèrent. Les idées ne leur étaient pas encore bien revenues, n’empêche que Moïse avait raison : plus tôt ils seraient là-haut, mieux cela vaudrait. Donc ils se remirent en marche. Mais voilà que soudain ce rire éclata derrière eux et tout de suite ils surent qui c’était, sans même s’être retournés, parce qu’il n’y avait pas deux personnes au village qui eussent un rire pareil.

Il grimpait justement le châble, ils lui crièrent : « Veux-tu t’en aller ! » l’autre se mit à rire plus fort. Ils lui lancèrent des boules de neige ; l’une l’attrapa à la jambe, une autre à l’épaule : il ne s’arrêtait pourtant pas.

C’était Jean le Fou qui venait. De nouveau, sans qu’on sût comment, il était sorti de son trou, le malheur l’appelant sans doute et il le sentait de très loin comme les corbeaux la mauvaise viande.

Que faire ? Un des Pichard leva le bras :

— Si tu approches seulement, je tape.

Alors Jean le Fou s’arrêta. Mais à peine les hommes étaient-ils repartis qu’il se remit semblablement en marche : et, chaque fois qu’ils faisaient mine de faire halte, lui, tout aussitôt, faisait halte, mais pour repartir en même temps qu’eux.

Ils eurent beau tout essayer, l’autre ne les suivait pas moins à distance, et, dans le silence des pentes, ce rire tout à coup se levait derrière eux, comme quand une chèvre bêle.

Ils se sentaient inquiets, sans bien savoir pourquoi. Ils s’encourageaient quand même à monter, mais à mesure que les étages succédaient aux étages, et un nouveau raidillon suivait celui d’avant qu’ils avaient dépassé, à mesure qu’ainsi ils approchaient du col, une crainte plus grande faisait vaciller en eux leurs pensées : « Mon Dieu ! se disaient-ils, qu’est-ce qu’on va trouver là-haut ? »

Ils finirent par se décider à ne plus s’occuper de Jean le Fou. Ils venaient d’arriver aux chalets, ils montèrent encore, Moïse leur montra du doigt cette sorte d’entaille qu’il y avait en haut de la dernière pente ; on distinguait très bien maintenant le mur noir du retranchement qui la fermait d’un bord à l’autre.

— C’est là qu’on était, dit Moïse, et c’est depuis là qu’on tirait sur ceux qui étaient de l’autre côté. Une fameuse position ou quoi ?

Ils dirent que oui, ils regardaient, et, Moïse étant reparti, ils le suivirent, seulement la neige était molle, d’où peut-être bien leur lenteur. Et, cette dernière pente devant eux, il semblait qu’ils ne dussent jamais parvenir en haut. Ils zigzaguèrent un peu, comme on fait. Un des Pichard, ayant ôté son chapeau, s’essuya le front avec un mouchoir rouge. Ils approchaient pourtant, quoi qu’ils pussent faire ; les troncs mis l’un sur l’autre apparurent nettement, avec, dans l’entre-deux, l’entre-croisement des branchages, comme les mailles d’un panier. Il y avait aussi les trous creusés dans la neige. Des aiguilles de sapin en garnissaient le fond. Ils virent cela, ils virent ces trous, encore quelques pas et ils y seraient : mais alors Jean le Fou une fois de plus éclata de rire ; alors ils n’osèrent plus avancer.

Heureusement que Moïse était là, sans quoi il est bien possible qu’ils s’en fussent retournés. Ils ne purent pas ne pas suivre Moïse ; ils allèrent de nouveau. Soudain un grand soleil les frappa en pleine figure, un coup de vent leur souleva la barbe ; et ils respirèrent largement, comme quelqu’un dont la poitrine s’est dégagée. C’est qu’ils venaient de regarder au delà du retranchement et ils n’avaient rien aperçu.

Mais en observant mieux ils distinguèrent une espèce de large tache à une soixantaine de pieds au plus en avant d’eux ; c’était une tache couleur de rouille, une couleur comme celle du fer quand il est resté longtemps à la pluie ; elle était ronde, largement dessinée ; il y avait des traces de pas autour.

« C’est là qu’il était, dit alors Moïse, il est tombé là, il n’a plus bougé… »

Ils se mirent à trembler de nouveau, parce qu’ils ne pouvaient pas comprendre et tout un grand moment restèrent debout derrière la redoute, sans bouger.

— Qu’est-ce qu’on va faire ? dit quelqu’un.

— Puisqu’il n’y a personne, dit un autre.

— On va redescendre, dit un troisième…

Peut-être bien qu’ils l’espéraient tous et le désiraient, sans le dire. Mais une fois de plus Moïse prit la parole : « Ce n’est pas possible, qu’est-ce qu’il faudra que je réponde à Jean quand il me demandera des nouvelles de sa fille ? Il voulait monter, je l’en ai empêché, mais c’est en lui promettant que je m’occuperais de tout et que je la lui ramènerais… »

Les autres hochèrent la tête, mais ils ne bougeaient toujours point. Et Moïse dut le premier enjamber le retranchement, ils descendirent quelques pas, ils arrivèrent à la tache. Sûrement qu’on avait dû beaucoup saigner : cela faisait un vrai trou dans la neige. Ils virent que des traces de pas prenaient là. Ils essayèrent de les suivre. Elles se dirigeaient un peu obliquement vers le bas de la combe, et bientôt se confondaient avec d’autres en tous sens, et une neige labourée, comme remuée à la pelle, parce que c’était jusque-là que l’attaque s’était avancée. On ne voyait point de cadavres, l’ennemi ayant emporté ses blessés et ses morts, mais là de nouveau deux ou trois larges taches de sang, puis un shako que quelqu’un avait perdu, une baïonnette, un ou deux fusils, des boutons de guêtres ; et un des Pichard à ce moment s’étant baissé : « Regardez voir ! » dit-il, et il montrait une bourse de soie avec un coulant d’acier travaillé qu’il venait de heurter du pied.

Ils cherchèrent ainsi encore un moment, mais, à part ces objets, on n’apercevait rien, – point de David, et point de Félicie. Donc ils descendirent encore un peu et parvinrent à la place où pour la première fois de derrière la redoute une décharge était partie : là le capitaine était tombé ; en effet, là encore il y avait une tache de sang. Mais, parce qu’on avait dû relever le capitaine tout de suite et l’emporter avant que le froid de la neige eût agi sur la blessure, une mince traînée rouge partait de là, faite de mille gouttelettes, tombées l’une à côté de l’autre : longtemps on la suivait des yeux. Ils la suivirent des yeux et ainsi leurs regards furent amenés au fond de la combe. Là non plus rien ne se voyait, à part, comme ils le constatèrent, que la plupart des chalets étaient en cendre : bien sûr que les fuyards avaient dû, pour se venger, y mettre le feu en passant.

— Vous voyez ! dit quelqu’un.

Et les autres : « On voit ! » Et une fois de plus ils demeurèrent là, ne sachant que faire.

Ils venaient de regarder encore une fois autour d’eux : décidément tout était vide. On voit bien qu’il y a eu une bataille, mais c’est tout. Des petits nuages passaient au-dessus de la combe : très bas et transparents comme de la charpie, on apercevait le ciel au travers.

Alors on vit Pichard tirer de sa poche la bourse qu’il avait trouvée ; il la secoua dans le creux de sa main. Plusieurs bâches en tombèrent et aussi une pièce d’or. « C’est une bourse d’officier, sûrement », dit Pichard ; il tournait et retournait la pièce d’or entre ses doigts. Les autres, ayant vu, s’approchèrent, ils prirent eux aussi la pièce et se la passaient l’un à l’autre, l’examinant. C’était une pièce avec dessus le roi Louis XVI et une date : 1784, mais comme toute neuve encore et parfaitement brillante ; ils disaient : « Pour un beau louis, c’est un beau louis ! » Mais Pichard tout à coup dit : « Il y a encore quelque chose au fond de la bourse », et il la secouait de nouveau. Cette fois ce fut un portrait de dame qui vint, peint sur un petit ovale d’émail : « C’est sa femme », dit quelqu’un. « Ou peut-être sa fiancée. » Puis la pièce d’or et le portrait furent remis dans la bourse, et ils se turent tous, n’ayant plus rien à dire.

À ce moment, on entendit rire, et ils tressaillirent, parce qu’ils avaient complètement oublié Jean le Fou.

Ayant levé la tête, ils le virent, assis devant la redoute, qui les regardait. Il s’était mis à secouer la tête ; il la renversa brusquement et de nouveau il éclata de rire. On aurait dit que Jean le Fou se moquait d’eux.

— Qu’est-ce qu’il lui prend ? se dirent-ils.

Mais Jean le Fou s’était levé ; tout en continuant de rire, il descendait à leur rencontre ; il semblait vouloir leur dire : « Qu’est-ce que vous feriez sans moi ? » Et ils se sentirent plus mal à l’aise encore, quand ils virent qu’au lieu de fuir, maintenant il s’avançait, et s’avança jusque tout près d’eux, leur faisant comprendre par signes qu’il voulait bien les aider, mais que c’était à la condition qu’on ne lui ferait pas de mal. On voyait son long cou se tendre, tandis que ses bras bougeaient devant lui ; ses manches trop longues et tout effilochées flottaient autour de ses mains. Et au bout de son cou, sous un chapeau pointu, drôlement s’agitait sa figure couleur de terre, sans un poil, toute lisse, avec des plis autour des yeux et une large bouche ouverte qui faisait dedans un trou noir. Tout à coup il montra le fenil sur la droite. De nouveau il éclata de rire.

Moïse dit : « Il nous faut aller avec lui, parce qu’il sent. »

Les autres alors reculèrent ; ils n’osaient plus de nouveau. Mais Moïse insista et il faisait des gestes : « Que voulez-vous qu’on pense de nous au village, si on revient sans avoir rien trouvé ! » alors ils furent un peu honteux. En premier : « Moi, je vais. » Un deuxième : « Moi aussi, je vais. » Et un flottement se faisait parmi eux pendant que Moïse déjà se mettait en route et, voyant cela, Jean le Fou, lui aussi, s’était avancé. Il le fallait bien, n’est-ce pas ? et puis, étant huit, ils étaient en force. Ils marchèrent donc deux par deux derrière Moïse en avant de qui Jean le Fou allait, ainsi ils gagnèrent le flanc de la combe où était le fenil. Un tout petit fenil enfoncé presque jusqu’au toit et qui semblait sans porte, ni fenêtre, mais il y avait devant des traces dans la neige et derrière aussi il y avait des traces, plus nombreuses, celles-là. Derrière, elles s’expliquaient bien, puisqu’un détachement ennemi était venu y prendre position ; devant on ne comprenait pas. Et c’étaient celles-ci que Jean le Fou maintenant avait rejointes, continuant de s’avancer, tandis que par moment il se retournait comme pour s’assurer qu’on le suivait toujours. Plus il allait, plus il semblait gai. Tout à coup il se mit à courir, il était maintenant tout près du fenil, là il fit halte ; on le vit lever le doigt.

Ils s’étaient arrêtés ; tout s’était tu, le bruit des pas, les souffles mêmes ; il n’y eut plus qu’en eux le choc sourd de leurs cœurs. Et ils n’entendirent rien d’abord, mais prêtant mieux l’oreille, ce fut alors comme un soupir qui vint, et voilà, à présent, c’était comme une plainte, une plainte très douce et un peu modulée ; on aurait dit une chanson.

Cela vint jusqu’à eux parmi le grand silence de l’air, cela monta, cela se tut, cela reprit ; on reconnut la petite chanson qu’on chante aux enfants pour les endormir.

Par trois fois, Jean le Fou hocha la tête, puis il repartit en courant. Une espèce de haut talus de neige se dressait devant le fenil ; s’aidant des mains, il y grimpa ; et de nouveau, il n’y eut plus rien, jusqu’à ce que son rire se fût fait de nouveau entendre, et voilà qu’à ce rire un autre rire se mêlait.

Félicie était là, le corps de David sur les genoux. Ils virent qu’elle avait dû le porter quoiqu’elle ne fût qu’une faible femme, – c’est pourquoi ils ne l’avaient pas trouvé à l’endroit où il était tombé. Il avait encore saigné sur sa jupe ; il avait les yeux grands ouverts, la bouche aussi.

Ils s’étaient avancés jusque sur le pas de la porte ; elle ne fit pas attention à eux. Ils l’appelèrent : « Félicie ! » elle ne se tourna même pas vers eux. Où elle regardait, c’était vers Jean le Fou, et ensuite vers cette tête qu’elle se mettait à serrer contre elle, puis l’embrassait beaucoup de fois, quand même elle ne sentait rien, cette tête, mais, elle, elle ne s’en doutait pas. C’est pourquoi elle était heureuse. Elle riait de nouveau, puis c’était sa chanson qui venait de nouveau, tandis que ses genoux commençaient un mouvement doux qu’elle réglait sur la mesure.

Ils eurent bien de la peine à la décider à les suivre. Il fallut que Jean le Fou s’en mêlât. Il dut la prendre par la main, alors seulement elle se laissa emmener. Ils portaient devant elle le corps de David, qui était percé d’une balle un peu au-dessous du sein gauche.

Parce que Jean le Fou lui donnait la main, elle semblait tranquille, mais ils se disaient : « Comment est-ce qu’on s’y prendra au village quand il faudra la séparer de lui ? »

Ils s’avisèrent d’une ruse ; aux premières maisons, ceux qui portaient le corps prirent soudain à gauche, tandis que les autres, entourant Félicie, continuaient droit devant eux ; dès qu’elle ne le vit plus, ce fut comme si elle l’avait oublié. Ou du moins si elle avait oublié qu’elle l’avait déjà trouvé, et dans quel état elle l’avait trouvé, parce que ses idées s’étaient embrouillées. Mais le souvenir de celui qu’elle avait perdu restait présent à sa pensée, car, dès le lendemain matin, elle se mit à le chercher.

Toute sa vie, elle l’a cherché ; elle est devenue très vieille. On la rencontrait dans les bois et jusque parmi les rochers ; des fois Jean le Fou l’accompagnait, d’autres fois elle était seule ; elle chantait sa petite chanson ; elle cueillait aussi beaucoup de fleurs pour lui, dont elle faisait des bouquets, qu’elle oubliait ensuite au bord du sentier.

Cependant au village, tout était redevenu tranquille ; les morts avaient été enterrés. Ils dorment aujourd’hui encore dans le petit cimetière qui entoure l’église ; la mousse s’est mise sur les croix de pierre, on ne peut plus lire les noms.

Ils vous montrent bien dans la porte d’un vieux chalet le trou qu’y a fait une balle et ils enfoncent un clou dedans pour vous faire voir qu’elle est entrée profond, mais quand on leur demande des renseignements, ils ne savent plus : « Il vous faudra aller à la Maison de commune ; c’est là que se trouvent les papiers. »

Tout a repris son calme au village. Il y a des femmes autour de la fontaine ; des petites filles timides, quand vous vous approchez d’elles, se cachent la tête dans leurs tabliers ; vous entendez tout à coup un grand cri venir de la scierie, c’est quand le tronc mordu tressaille et on dirait qu’il hurle de douleur.

Mais il vous faudra peut-être pousser plus haut, où c’est encore plus beau et encore plus calme. Si vous venez jamais chez nous, venez au commencement de mai. Mai, c’est le mois des fleurs à la montagne, partout autour de vous elles seront écloses, des bleues, des blanches, des rouges, des jaunes. Si, par hasard, vous levez les yeux, vous verrez venir un petit nuage. Il glissera, il s’en ira, et le grand ciel de nouveau sera vide ; ainsi nos vies, ainsi là-haut, après tout ce bruit et ces guerres ; mais qu’importe aux hautes murailles ? et rien n’a jamais terni la pureté du bleu de la gentiane, qui vient de s’ouvrir comme un petit œil.


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en avril 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Marcel, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : C. F. Ramuz, Œuvres complètes 7, Raison d’Être, La Guerre dans le Haut-Pays, Lausanne, H. L. Mermod, s. d. [1941]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Vue d’Ormont-dessus un petit matin de mars, a été prise par Francis Chaurel le 14.03.2012.

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