Charles Ferdinand Ramuz

LA GUERRE AUX PAPIERS

1942

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Table des matières

 

I. 3

II. 17

III. 28

IV.. 40

V.. 49

VI. 70

VII. 80

VIII. 93

IV.. 106

X.. 114

XI. 123

XII. 132

XIII. 142

XIV.. 151

XV.. 159

XVI. 165

Ce livre numérique. 169

 

I

Borchat venait justement de sortir, ce jour-là, de chez Fanchette Centlivres ; et il rentrait chez lui par le chemin du bas (l’autre traverse le village).

Il n’était pas dans de très bonnes dispositions : il marchait lentement les mains dans les poches ; on doit dire qu’il faisait triste, ce jour-là, qui était un jour de la fin de l’hiver.

Borchat avait fini par s’asseoir au bord du chemin sur un tronc de noyer récemment abattu : c’est que Borchat n’était pas pressé (et Borchat n’est jamais pressé) ; et puis il retournait sans fin ses mêmes vieilles idées dans sa tête, continuant à la hocher : Borchat, Daniel-Jean-Etienne, ancien soldat, 42 ans.

« Elle n’a plus de dents, mais moi non plus. »

Assis sur sa bille de noyer, il allait compter avec le doigt celles qui lui restaient, deux grandes noires en haut, deux autres grandes noires à la mâchoire inférieure, et elles ne correspondaient même pas, ce qui l’obligeait à mettre tremper son pain dans sa soupe.

« Et elle n’est pas belle non plus, se disait-il, mais moi ? Et d’ailleurs, est-ce que ça compte ? Elle a deux vaches et trois chèvres, une maison bien entretenue ; moi, la mienne va me tomber dessus un de ces jours, et puis il y a bien mes huit poses, mais pour ce qu’elles me rapportent ! Tandis que si on s’arrangeait ensemble… Comment faire ? je ne peux pas le lui demander tout cru. Elle doit comprendre. Sûrement même qu’elle comprend. Mais comment savoir avec elle ? Un jour, elle a l’air de dire oui ; le lendemain, c’est non… »

Il était découragé. Il a tiré de sa poche sa tabatière de corne. Puis, ayant déplié un grand mouchoir rouge à lunes jaunes, mais où ni le rouge, ni le jaune ne se remarquaient plus guère, il s’est mouché longuement avec bruit.

Puis, tout en repliant son mouchoir, il s’est mis à regarder autour de lui ; il distinguait seulement qu’il faisait triste, ce jour-là, dans le ciel comme sur la terre.

Il y avait partout une vieille couleur fanée sur les choses, et puis du brouillard.

Lui, de dessus son tronc, il regardait sans voir ; et, pourtant, d’ici, en temps ordinaire, on a une grande vue au loin sur le pays, parce qu’on est haut perché.

On est ici à près de sept cents mètres.

« Ah ! il faut de la patience, et j’en ai, mais c’est à se demander à quoi ça peut bien servir, avec une tête comme la sienne… Et même à quoi ça va me mener pour finir, cette patience, tout le temps renvoyé ainsi de jour en jour, de semaine en semaine, de mois en mois… Est-ce qu’elle voudra jamais ? ou bien si elle se moque de moi ? »

Il levait de nouveau la tête, et ce qu’on voyait n’était pas beau à voir ou bien c’étaient des choses qu’il aurait peut-être mieux valu ne pas voir, parce qu’elles vous portent au découragement, – ce pays qui est là et descend par étages jusqu’au lac, avec ses prés, ses champs, ses forêts, ses routes, ses villages ; triste et comme brûlé sous ses couleurs d’hiver, quand même un merle chante quelque part dans les grands arbres du château.

Et, d’ordinaire, de l’autre côté du lac, on voit les montagnes de Savoie et, au-dessus des montagnes de Savoie, une fine broderie, faite de fils d’argent et de soie blanche entremêlés, est mise là contre le ciel : le lac et les montagnes étaient cachés aujourd’hui par une brume qui traînait sur les eaux.

Et le pays qu’on voyait, le pays de plus en avant, était roux comme du poil de bête, avec ses marches d’escalier posées les unes au-dessus des autres, et où le regard remontait après les avoir descendues ; avec ses crêtes comme des vagues, chacune qui portait une écume d’arbres, avec ses routes et ses chemins ; et puis, allant du nord au sud, mille replis plus ou moins profonds, les ravins, les vallons, les gorges, là où sont les ruisseaux, et ils font les rivières.

Chacun de ces replis, en ce moment fumait ; chacun marquait sa place par une longue fumée basse qui dépassait à peine le niveau du plateau. On aurait dit des haies qui brûlaient, tout un échelonnement de haies qui finissait, vers l’est, par se perdre dans les vapeurs, mais les premiers plans au contraire étaient indiqués durement aux yeux, où on apercevait trois ou quatre villages : à gauche vers le nord Saint-Georges, puis plus en avant Martheray, plus à droite Lussigny.

« C’est que ce n’est pas commode (il pense), pas commode de vivre… Dix ans de service à l’étranger, et où est-ce que ça m’a mené ?… Le père qui est mort, la mère qui est morte et la maison qui vient en bas. »

Il a rouvert sa tabatière : « C’est justement pourquoi ça aurait si bien été qu’on puisse se marier ensemble. On dépenserait moins si on n’avait qu’un ménage à nous deux… »

Il regardait en même temps sa culotte qui avait une pièce au genou ; la culotte était bleue, la pièce grise. La pièce était cousue maladroitement avec du gros fil qui faisait des points inégaux, inégalement distancés : « Pardieu ! c’est que c’est moi et j’ai pas les doigts faits pour ça. »

Et les poignets de sa chemise en grosse toile de chanvre étaient tout effrangés, qui dépassaient les manches de sa veste ; c’est qu’il y faut une femme, et, si Fanchette avait voulu, il y a longtemps que ce serait fait.

« De la soupe, des raves, un peu de pain et de fromage, de temps en temps un bout de lard, c’est toujours la même chose, et puis, quand il faut faire la cuisine soi-même… Et pourtant, pensait-il, bienheureux encore d’avoir ce qu’on a, en ce moment, parce que ça pourrait bien, un jour ou l’autre, nous manquer… La Révolution française, ces guerres, Bonaparte… Charrette ! » pensait-il.

Et à présent tout le pays qui est de nouveau en fermentation, à cause de ces dîmes ; bien que, quand on le considérait de loin, comme faisait Borchat, il parût parfaitement tranquille ; tous ces vieux toits paisibles et innocents, groupés par trois ou quatre, ou bien isolés, ou encore rapprochés en grand nombre pour faire des villages ; un, deux, trois, quatre villages, on pouvait les compter ; ces vieux toits bruns, brodés et rebrodés de mousse, qui ne fumaient pas ou fumaient.

Mais c’est qu’on n’était pas content, dans le pays, depuis quelques mois. L’année avait été mauvaise. Trop de foin, peu de blé : année de foin, année de rien. Et puis c’était aussi l’inquiétude où on était rapport aux institutions, parce que la révolution avait bien supprimé les dîmes, mais théoriquement ; et le gouvernement venait de changer. Les papiers où les titres des ayants-droit étaient couchés par écrit se trouvaient être demeurés entre les mains des propriétaires, une quantité de vieux papiers et de parchemins enfermés dans les châteaux ; ils pouvaient être présentés à tout moment : alors est-ce que le nouveau gouvernement n’allait pas les reconnaître comme valables ?

Alors, voilà, ces dîmes viendraient s’ajouter aux impôts nouvellement établis, qui n’existaient pas autrefois, dont on n’avait eu jusqu’à présent aucune idée, dont on n’eût même pas imaginé qu’ils pussent jamais exister : double taxe et tout serait pire qu’avant : c’est pas juste !

Des comités s’étaient donc formés dans les villages ; des assemblées avaient lieu, le dimanche, dans les auberges et on y venait de loin ; partout on discutait ferme au sujet de ces dîmes, parce qu’on se demandait : « Comment faire pour les supprimer pour de bon, une bonne fois ? On ne va plus pouvoir compter que sur soi-même. »

Du moment que le gouvernement n’a pas l’air de vouloir agir et peut-être même qu’il approuve les ayants-droit, eh bien, il faut aller contre le gouvernement.

Ce qui faisait une fermentation ; et Borchat, s’étant levé, hochait la tête, continuant à penser à ces choses et à tisonner au-dedans de lui ses vieilles idées comme quand on remue la cendre d’un feu à moitié éteint ; parce qu’il donnait raison quand même aux mécontents bien qu’il n’eût pas lui-même, de toute façon, grand’chose à perdre, « mais ils n’ont pas tort pensait-il, le tout est de savoir comment ils vont s’y prendre… Si seulement Fanchette avait voulu !… ».

Lui-même s’était déjà quelque peu compromis, et il était inquiet de savoir ce que Fanchette en penserait, si elle venait un jour à l’apprendre ; de sorte que ce souci venait s’ajouter aux autres, comme il rentrait chez lui, s’étant remis en marche.

Il arrivait près de sa maison quand il a entendu qu’on l’appelait. C’était un nommé Vuffray, un petit homme maigre, mal habillé, qui lui faisait signe de derrière une haie.

Vuffray s’est approché, Vuffray parlait bas.

— J’allais justement chez toi. Il y a rendez-vous ce soir chez Truan. À huit heures. Tu dois venir. On compte sur toi.

Borchat a dit :

— Qu’est-ce qu’ils veulent faire ?

— Ma foi, je sais pas bien… Mais on va faire quelque chose. Mlle Suzanne est venue ; tu sais, la sœur au notaire Meilleret. Et elle a vu Truan, et Truan nous convoque. Il a dit : « Pas d’armes. » Il te faudra seulement prendre un vieux fichu, un mouchoir, je ne sais pas, un bout d’étoffe…

— Hein ?

— Que oui, c’est l’ordre.

— Et si j’allais pas ?

— Tu es inscrit. Tu aurais des embêtements.

— Bon, avait dit Borchat.

Borchat était entré dans sa maison, avait fait du feu, avait mis cuire sa soupe.

Il avait mangé sa soupe tout seul à un bout de table, puis avait été couper du bois dans la remise.

Ainsi le soir était venu qui, en ces fins de mars, ne vient plus tellement vite, mais enfin, à huit heures, il fait nuit. Et Borchat avait soupiré, mais il s’était dit : « Il faut bien que j’y aille, puisqu’ils m’attendent. » Il était sorti de chez lui pour se rendre chez Truan.

Il n’y avait déjà plus personne dans la rue. Ce n’est d’ailleurs pas une vraie rue, mais la route qui est rejointe à un certain endroit par les maisons, qui l’accompagnent un bout de temps, puis la laissent de nouveau s’en aller toute seule. Borchat n’était pas pressé ; Borchat n’est jamais pressé. Il s’est avancé entre les maisons : une trentaine de maisons à votre droite, et assez espacées, ayant chacune ses étables, son fumier, sa grange, ses dépendances, son jardin ; à votre gauche, encore beaucoup moins, et dix ou douze au plus, à cause du château qui prend de la place.

Il est arrivé ainsi devant la forge de Truan. C’était un étage de deux chambres avec un toit très avançant, soutenu de dessous par deux longues poutres en oblique : tout le rez-de-chaussée en était occupé par une grande pièce à laquelle donnait accès une haute porte à deux battants où on pouvait faire passer un cheval, et même deux chevaux de front et un char en cas de besoin. Cette porte était fermée. Mais Borchat connaissait les habitudes de la maison ; il a tiré la porte à lui. S’étant ensuite glissé par l’ouverture, il s’était trouvé dans le noir, mais une barre de lumière soulignait, en face de lui, le bas d’une seconde porte, où il n’avait eu qu’à heurter.

Trois petits coups, trois fois de suite.

— Ah ! te voilà. Tu es le dernier, comme toujours.

C’était Truan.

Ils étaient là une dizaine, mal éclairés par une chandelle de suif fixée par le bout à même la table ; et, sur cette table, il y en avait deux d’assis et deux autres sur un coffre à avoine.

Il y en avait trois autres qui étaient debout, et Truan ; et on ne distinguait pas leurs traits parce qu’ils avaient des bonnets de poil enfoncés jusque plus bas que les oreilles, et le menton caché par des fichus ou des cache-nez.

— On ne te voit plus, disait Truan. On t’a cherché hier toute l’après-midi.

Borchat ne répondit pas ; il n’aimait guère qu’on sût ce qu’il faisait.

— Alors, a dit Truan, voilà, tu n’es pas au courant… Eh bien, on va s’y mettre… On t’attendait… On n’attendait que toi. Mlle Suzanne est venue : elle a dit que c’était le moment. Elle a dit qu’on avait assez discuté et qu’il fallait passer aux actes… Épars est seul, ça ira bien.

Et un de ceux qui étaient assis sur le coffre :

— Il paraît que, ce soir même, ceux de Malapalud vont en faire autant.

— J’ai les clés, disait Truan.

Un gros homme, gros de partout, la figure mâchurée, les cheveux coupés ras, le corps pris dans un brousetout de laine brune, qui parlait lentement et avec solennité ; en même temps il avait tiré de sa poche deux grosses clés toutes brillantes, parce qu’elles étaient nouvellement forgées.

Il les a approchées de la chandelle pour que Borchat pût les bien voir.

Il a repris :

— Les clés du château… Alors il ne faudra pas faire de bruit, on entre…

— D’où les as-tu ? a dit Borchat.

Truan s’est mis à rire :

— Demande à David.

— Il n’a eu qu’à les copier, à dit David, je lui ai apporté les vraies.

Ce David était un des deux hommes qui étaient assis sur la table, un jeune, de vingt-deux à vingt-cinq ans ; il avait, lui, la tête prise dans un passe-montagne en laine brune qui ne laissait guère voir que ses yeux, à croire qu’on était en temps de mascarade. Et il se trouvait que ce David Jan était le fils du fermier du château, et que la femme de chambre était sa bonne amie, de sorte que tout s’expliquait, pendant que les autres s’étaient mis à rire, et Borchat a dit :

— Je savais pas.

— Eh bien, tu sais, a dit Truan.

— Cet Épars, disait-il, croyez-vous qu’il oblige Jan à aller faire ferrer ses chevaux à Malapalud : une heure de route, aller et retour, chaque fois… Eh bien, il va voir comment on est fait. Il croit ses papiers en sûreté, parce qu’il a double serrure ; on lui montrera qu’on est plus malins que lui. Il faudra seulement tâcher de ne pas faire de bruit pour ne pas éveiller le monde ; ils ne sont pas tous dans nos idées ; on va faire doucement… On a les clés, on entre… Alors, toi, Vuffray, tu t’occuperas d’Épars, David et moi on s’occupera des papiers… Enfin, on va arranger tout ça… Écoutez bien, disait-il.

Et voilà il s’est mis à répartir les rôles, parce que chacun devait avoir le sien ; et quelqu’un monterait la garde devant la porte, et quelqu’un monterait la garde en haut de l’escalier, et il y avait encore la sœur du régisseur, Mlle Épars.

— Et toi, Vuffray, tu t’occupes donc d’Épars, et David et moi, on va aux papiers.

À ce moment, Borchat a demandé :

— Et moi, est-ce qu’il faut que j’aille ?

— Bien sûr, tu t’occuperas d’Épars avec David.

On disait à Borchat :

— Tu es des nôtres, ou quoi ?

Ils s’étaient mis maintenant à parler tous à la fois :

— Il ne manquerait plus que ça que tu nous lâches !

— Toi qui as été au service, voyons !

Et ils avaient sauté en bas du coffre et de la table, pendant que Truan disait :

— Doucement, doucement, on pourrait nous entendre… De l’ordre ! disait-il. Attendez, disait-il…

Et puis il a dit :

— Quelle heure est-ce qu’il est ?

— Huit heures et demie.

— On va y aller.

Il avait été prendre dans l’armoire une petite lanterne à vitres de corne dont la flamme pouvait être dissimulée par un volet qu’on rabattait ; elle n’éclairait que sur le devant.

Les autres à présent parlaient bas.

C’est une conspiration et Borchat en est, mais Borchat n’était pas content et, voyant que les autres s’enveloppaient la tête dans leurs fichus et s’enfonçaient encore leurs bonnets sur les yeux, il disait : « Et moi ? » parce qu’il avait un chapeau de feutre.

Mais ils en avaient rabattu les ailes, ils disaient : « Voilà, ça y est ! »

Truan avait allumé la lanterne.

Il semblait bien que le village fût tout à fait endormi, quand ils ont entr’ouvert la porte à deux battants. Ils ont regardé s’il y avait des étoiles ; il n’y avait point d’étoiles.

Ils ont levé la tête en l’air, s’étant glissés dehors l’un après l’autre, et tous les luminaires là-haut étaient éteints à cause d’une croûte grisâtre qui s’était formée sur le ciel et l’occupait dans sa totalité, comme il arrive par ces temps mous, sans vent ; et cette croûte finit par s’égoutter : mais ne s’égouttait pas encore.

Truan avait dit à David : « Tu vas devant, tu connais les lieux. »

Truan parlait bas, et David marchait en tête comme il lui avait été dit, et les autres suivaient deux par deux, étouffant le bruit de leurs pas, à peine visibles dans la nuit où leurs yeux habitués distinguaient maintenant tout juste la route et sa direction.

Ils sont arrivés devant la grille du château. L’horloge sonnait neuf heures.

C’était une grande grille en fer forgé qui n’était jamais que poussée.

Elle laissait voir entre ses deux hauts piliers une allée d’arbres aboutissant à une cour au fond de laquelle les bâtiments se devinaient, faisant une masse plus noire sur le ciel vaguement éclairé : c’est-à-dire une grosse tour ronde qui était tout ce qui restait de l’ancien château, et était prise dans une construction plus récente, de forme carrée, avec un haut toit de tuiles percé de mansardes.

Tout était silencieux sous les arbres de l’avenue et plus loin dans le château même, où aucune lumière n’apparaissait à l’une ou l’autre des nombreuses fenêtres ; si bien qu’ils avaient été encouragés, ayant poussé la grille, où Truan avait posté deux hommes.

Les autres s’étaient engagés dans l’allée ; la terre molle faisait que leurs pas avaient été silencieux.

Et, au bout de l’avenue, par un excès de précautions, ils ont écouté encore si rien ne bougeait et rien ne bougeait nulle part, ni même dans les bâtiments de la ferme qui se devinaient sur la droite ; d’ailleurs, David avait assuré que son père était de leur parti, bien qu’il n’osât pas le montrer.

Alors Truan a dit :

— Eh bien, allons-y.

Ils s’étaient trouvés devant la porte d’entrée, une haute porte de chêne à moulures avec un heurtoir de laiton qui représentait une main, tel qu’il est apparu à la lueur de la lanterne que Truan avait passée à David.

Les autres retenaient leur souffle (c’est ici un commencement) et se penchaient les uns derrière les autres pour mieux suivre l’opération : Truan ayant tiré l’une des clés de sa poche, et ça allait bien : elle entrait.

Elle avait été soigneusement huilée : elle entre, elle tourne.

Vint alors la seconde clé, la plus grosse : elle entrait moins facilement, il a fallu forcer un peu ; mais enfin, elle avait été introduite dans la serrure ; puis on a entendu un craquement qui a fait que les hommes se sont collés contre la muraille ; mais le malheur a été qu’ensuite la porte n’eût pas voulu s’ouvrir, bien que Truan appuyât sur la poignée.

— Ah ! charrette, a dit David, ils doivent avoir tiré le verrou !

— Tu n’avais pas prévenu Rose ?

— Non, dit David, j’ai pas pu.

— Il aurait fallu lui dire qu’elle vienne le…

Il fut interrompu, tandis qu’il avait intercepté brusquement la lumière de la lanterne, et que David et lui s’étaient dissimulés dans l’embrasure de la porte ; une fenêtre venait de s’ouvrir au-dessus d’eux et une voix d’homme :

— Qui va là ?

La voix reprit :

— Il y a quelqu’un ?

La fenêtre s’était refermée, on a entendu qu’on descendait l’escalier ; mais eux, alors, à la faveur de l’obscurité, s’étaient rapidement portés sous le couvert des arbres, d’où il leur avait été facile de regagner chacun sa maison, sans être vus.

II

M. Meilleret avait été gouverneur de Saint-Georges : le nouveau gouvernement l’avait révoqué. Il était redevenu simple notaire de village.

— Vous êtes fou, Truan ! C’est pas comme ça qu’il fallait s’y prendre !

Il était à la tête des insurgés dans la région. C’est dans son bureau de notaire qu’on venait faire rapport ou chercher des instructions : une grande pièce basse et sombre aux poutrelles apparentes.

Entre les deux fenêtres, un pupitre de sapin peint en noir à double pente avançait jusqu’au milieu de la chambre, étant poussé par son autre bout contre le mur. M. Meilleret était assis à son pupitre ; Truan avait pris place sur une chaise dans le jour qui tombait des fenêtres où pendaient deux vieilles draperies vertes qui avaient tourné au jaune avec le temps.

M. Meilleret était un gros homme assez court avec des favoris et un goitre que cachait un col montant dont une cravate noire faisait trois fois le tour. Et les murs, peints en gris, disparaissaient sous des rayons superposés où étaient empilés quantité de vieux dossiers, dont la tranche poussiéreuse débordait des chemises.

Il tapotait avec un crayon nerveusement le bois de son pupitre ; il disait :

— Vous nous compromettez, Truan. C’est nous qui défendons les principes ; nous représentons la légalité. Alors ne sortons pas de la légalité. Le gouvernement actuel est un gouvernement d’usurpateurs : nous autres, nous ne faisons que faire valoir nos droits ; nous n’avons pas à nous cacher. On ne va pas crocheter comme ça les serrures, la nuit, quand on peut s’y prendre autrement. Ces dîmes, personne n’y a plus droit ; elles ont été supprimées par la Révolution : ce n’est plus que des papiers. Vous venez, vous faites une sommation. C’est comme ça qu’ils s’y sont pris à Malapalud et ça leur a bien réussi. Ils ont vidé la chambre-forte. Et le propriétaire leur a demandé de signer une déclaration comme quoi il n’avait cédé qu’à la force : eh bien, ils ont signé la déclaration. Ils ont bien fait. Nous autres, si on se sert de la force, c’est pour faire valoir nos droits. Seulement, disait M. Meilleret, il y faut de l’ordre. On n’aboutira à rien si chacun n’en fait qu’à sa tête. Il faut dans chaque village organiser le contingent. Et établir des listes et les tenir à jour.

— C’est bien ce que j’ai fait, disait Truan.

— Combien êtes-vous ?

— Une dizaine.

— Une dizaine sur combien d’habitants ?

— Deux ou trois cents.

— Eh bien, vous voyez… Vous vous y êtes pris trop tôt. Il vous faut attendre d’être plus nombreux avant de vous mettre en campagne. On est lent, chez nous, à se décider ; et puis il y a les risques. Mais les nouvelles sont bonnes, les Français viennent de retirer leurs troupes : ils ne veulent pas avoir un jour à soutenir le gouvernement. Et le gouvernement a essayé de lever les milices, mais presque personne n’a marché. Il ne peut même pas se défendre. C’est ce qu’il faut faire comprendre aux gens, à mots couverts, quand vous les rencontrez ; ne pas avoir l’air de les chercher, mais, quand on en a l’occasion, les entreprendre, – vous qui voyez beaucoup de monde et, quand ils seront convaincus, vous les inscrivez…

Truan écoutait, la tête baissée.

— Il faut un chef, ce sera vous.

Truan a relevé la tête.

— Et puis aussi faire l’inventaire des armes dont vous pourrez disposer en cas de besoin et des munitions.

Truan a dit :

— Entendu !

On a battu le tambour sous les fenêtres.

C’est que la fermentation gagnait de plus en plus, en cette fin de mars et ce commencement d’avril, qui est le temps où la sève de même monte au-dedans des troncs vers le sommet des branches, avant de se manifester.

Mlle Fanchette, la sœur du notaire, courait le pays, parce qu’elle servait de commissionnaire à son frère. Elle avait une cocarde verte sur sa capeline ouatée en drap puce. Elle était bien un peu follache, on doit le dire, mais enfin elle était utile et se démenait, et puis parlait bien, et avait été jolie et l’était encore, quoiqu’un peu maigre et ayant dépassé largement la trentaine.

On racontait que son fiancé, il y avait longtemps déjà, s’était noyé en patinant sur le lac de Neuchâtel qui était pris, cet hiver-là, en avant d’Yverdon, et qu’elle en avait eu la tête tournée, la pauvre. Elle s’était lancée dans la politique. Le notaire recevait dans son bureau les délégués des communes et ne se montrait guère ; c’est elle qui portait ses instructions dans les villages, étant toujours par routes et par chemins, drôlement vêtue, ce qui la faisait remarquer de loin, ce qui faisait aussi que tout le monde la connaissait. Elle entrait dans les auberges qui à présent étaient toujours pleines, le samedi soir et le dimanche, et là prenait part aux discussions, seule femme parmi tous ces hommes, ce qui ne semblait pas la gêner. Et ce qui lui donnait des droits particuliers, étant du sexe, et tout au moins d’être écoutée, vu la singularité du cas, dans tous ces villages qui sont étagés au pied du Jura.

Parce qu’ils sont de nouveau là, ces villages ; et de nouveau, on n’aurait rien remarqué à distance que leurs toits posés de travers, qui regardent vers le midi. On les voit, on ne les voit plus, ça dépend du temps qu’il fait : ils apparaissent les jours de beau, les jours de pluie les font disparaître. Rien d’autre que ces grands toits tranquilles, de même que tous ces châteaux, ceux du vieux temps bâtis sur les hauteurs avec des tours et crénelés, les neufs seulement reconnaissables à leurs dimensions et aux arbres qui les entourent, qui sont des arbres qui ne servent à rien.

Et c’était seulement quand on était plus près. Quand on entrait dans ces villages. Quand on poussait la porte des auberges ou d’une de ces maisons où on donne à boire, parce qu’on se passait des listes, on examinait des papiers ; et il y en avait, de ces auberges, qui étaient simplement éclairées au crésus, qui est un récipient plein d’huile, muni d’un bec où pend la mèche : tellement que la pièce était pleine d’ombre, avec une place éclairée au plafond et sous cette place éclairée des tables où des hommes étaient assis serrés les uns contre les autres, penchés en avant, devant leurs chopines.

Là il se faisait beaucoup de bruit, surtout quand la soirée était avancée.

Une grosse voix s’élève qui disait :

— Mais tu comprends bien que, ces dîmes, ils les ont achetées : ça rapporte, ça représente donc un capital, ils l’ont versé. Nos seigneurs, c’est pas nos seigneurs comme dans l’ancien temps. C’est des gens comme nous qui ont payé pour avoir le titre de seigneur, et ils y tiennent, à leur argent. Ils entendront qu’on le leur rembourse, s’il ne leur rapporte plus rien.

Quelqu’un alors disait :

— Je m’en fous !

— Tu t’en fous, et puis après ? Il y en a d’autres qui ne s’en foutront pas comme toi, et ils sont peut-être plus forts que toi : alors il faudrait voir que ça veut donner…

Mais un gros poing noir passe alors en travers de la figure de l’homme qui était en train de parler, la bouche ouverte sous sa moustache rousse : c’était l’ombre d’un vrai poing qui avait été levé, – qui retombe faisant gicler le vin hors des verres.

— Veux-tu que je te dise : on n’est rien que des mazettes par ici… Regarde ceux de Malapalud : les voilà tranquilles, ils ont tout brûlé. Ces papiers, c’est des preuves. Quand il n’y a plus de preuves, il n’y a plus de droits…

À la lumière d’un pauvre crésus et quelquefois ça finissait par des disputes ou par des coups ; à la lumière ailleurs d’un beau soleil qui entrait par la fenêtre, les nuages ayant été déchirés par la bise et fendus en deux.

— Il nous faudrait faire comme ceux de Morges : ils ont enterré le quarteron et la raclette sous l’arbre de la liberté (le quarteron qui sert à mesurer le blé quand on lève la dîme, la raclette avec quoi on fait tomber ce qui dépasse).

— Ah ! bien oui, répondait-on. Le quarteron et la raclette, c’est plutôt le moment d’aller les quérir dans l’arche et de leur donner un coup de torchon : on aura bientôt l’occasion de s’en servir.

— Et les arbres de la liberté, on n’aura plus qu’à les couper.

Ils sont là, dans un endroit, trois ou quatre, dans un autre endroit une douzaine et dans un autre endroit encore cinquante ; sous des toits tranquilles et innocents jolis à voir de loin dans cette succession d’averses et de coups de soleil qui annoncent le mois d’avril, quand les vents viennent de tous côtés à la fois et quelque part une bouche s’ouvre qui vous souffle contre son haleine déjà tiède, où il y a la bonne odeur de la terre et des bourgeons.

Il fait grand jour, – il fait nuit ou presque ; et nous voilà trente ou quarante ensemble à nous passer une liste où on lit :

et il y avait ainsi beaucoup de noms écrits sur une grande feuille de papier ligné qui avait été arrachée à un registre, et qui était signée :

DEVENOGE, commandant.

— Eh bien, ça se dessine.

— Et les munitions ?

— Les munitions ? il y en a à l’arsenal de Morges.

— Il faudrait les avoir.

— On n’aura qu’à aller les prendre.

— C’est que ça ne sera pas commode.

— Oh ! on va bien être dans les cinq mille.

— Six ou sept mille.

— Dix mille.

Et il ne semblait pas qu’on eût exagéré (bien qu’un petit peu tout de même), parce qu’il y avait plus loin dans une chambre un paysan avec sa femme, et un grand lit dans cette chambre.

Et une armoire dans cette chambre ; et que le paysan demandait à sa femme :

— Montre-moi cet uniforme. Est-ce qu’il peut encore servir ?

— Je l’ai emballé dans du papier, avec des herbes contre les mites.

— Montre-le moi.

— Qu’est-ce que tu veux en faire ?

— On ne sait pas… des fois.

La femme était un peu ennuyée à cause de la peine qu’elle aurait à tout remettre en place ; mais l’homme y tenait, et elle avait ouvert la grande armoire de noyer avec ses ferrures en laiton doré et les gonds dorés de même ; où il y avait sur le rayon d’en haut deux gros paquets enveloppés de papier gris dans l’un desquels se trouvaient la tunique et la culotte, dans l’autre le shako, la buffleterie et les guêtres.

Tunique bleue, culotte blanche ; les cuirs blancs, les guêtres noires.

— C’est un peu démodé, disait l’homme. Ça ne fait rien, il te faudra les brosser.

Pendant qu’elle s’était approchée de la fenêtre et, là, passant la main sous le drap, elle l’examinait de près dans la lumière, afin de s’assurer qu’il n’y avait nulle part de ces jours, comme découpés à l’emporte-pièce, que les mites ont vite fait d’y pratiquer quand on n’est pas une femme soigneuse, mais elle était une femme soigneuse.

Les poules sont lâchées et rôdent autour des maisons, le temps n’étant pas encore venu où les règlements obligent à les tenir enfermées ; de sorte qu’étant entrées dans la remise elles venaient piquer du bec entre les jambes de deux autres hommes qui étaient là. Eux, avaient été décrocher un fusil d’au-dessus de la cheminée dans la cuisine, l’ayant déposé sur l’établi avec un tournevis et une burette d’huile.

Ensuite ils l’avaient démonté.

Puis remonté, mais il y avait quelque chose dans le mécanisme qui jouait mal ; et le ressort du chien était trop tendre, lequel chien s’abattait, à peine avait-on appuyé sur la détente.

Ils ont été chez le maréchal à la forge. Là, on a fait fonctionner le gros soufflet de cuir qui penche vers un foyer où il y a un petit tas de charbon de bois ; et il devient rouge, puis jaune, puis d’une éclatante blancheur.

Cette couleur est communiquée au métal qu’on y introduit.

Et ensuite on entend le bruit du marteau sur l’enclume comme une petite cloche qui sonnerait à coups régulièrement espacés ; tandis qu’il y avait un vieux tambour, retour du service étranger, à qui on avait coupé la jambe, et il marchait avec une jambe de bois.

— Je ne vais plus pouvoir battre la caisse : il me faudrait un apprenti.

On a eu vite fait de lui en trouver un : c’était un jeune homme d’environ seize ans. Il venait s’exercer le soir.

Le vieux, qui était assis sur le foin dans une grange, sa jambe de bois allongée devant lui (et on fermait la porte de la grange pour que le voisinage ne fût pas gêné par le bruit), le vieux :

— Eh bien, vas-y !

Le pas de charge, la générale.

Ça sentait bon le regain dont il y avait encore un haut tas dans la grange, et les fleurs des champs, qui y sont restées prises, font durer la belle saison jusque par delà l’hiver, tellement elles sentent bon.

On avait taillé au couteau dans le tas, ce qui faisait un mur d’environ huit pieds de haut et que le bout des fétus tranchés dépassait comme les poils d’une vieille brosse qui à trop frotter s’est usée ; au pied, il y avait le fourrage abattu pour la nourriture du bétail, dans quoi le vieux était assis fumant sa pipe (bien que ce soit défendu, mais elle avait un couvercle de laiton).

L’apprenti allait et venait devant lui, tapant sur sa peau d’âne.

— Recommence.

Le pas de marche, le pas de charge. Quand on va sur les routes, quand on monte à l’assaut, – faisant quelques pas dans un sens, puis quelques pas dans l’autre :

— Ça va mieux.

Tellement que l’apprenti n’avait plus été un simple apprenti et avait pu commencer à s’exercer tout seul, à fin de quoi il se rendait dans le bois qui est à côté du village.

Là, sur les petits chemins boueux de la neige qui venait seulement de fondre, sous les arbres encore nus, il faisait dans l’air un bruit de guerre, suivi des enfants du village armés en guerre.

Les uns avaient un bâton sur l’épaule, les autres une latte de bois passée dans une ceinture qu’ils s’étaient faite avec un bout de corde, et sur la tête un chapeau de papier.

Marchant au pas en bel ordre, dix ou douze, quand c’est le soir et qu’il fait rose sur un des côtés des troncs des hêtres ; l’autre se confond avec la nuit.

III

Ce dimanche-là, tout de suite après le repas de midi, Borchat s’était rendu à son ordinaire chez Fanchette.

Elle l’avait vu venir de loin.

— Dépêche-toi, viens nous donner un coup de main.

Elle se tenait devant la maison avec son frère Frédéri qui était simple. Il ressemblait à une souris des champs avec son nez pointu et toute sa figure qui allait en pointe, elle aussi, dans la direction du nez ; – ayant d’ailleurs les bras trop longs, le corps trop long, les jambes courtes, une grande bouche et une peau jaune citron sans poils sous un chapeau de feutre pointu.

— Allons ! un peu plus vite, disait Fanchette à Borchat ; il y a de l’ouvrage pour toi.

Borchat fut étonné, parce que c’était un dimanche et il avait ses habits du dimanche, comme il avait dit à Fanchette ; mais elle :

— Qu’est-ce que ça fait ? Voyez-vous ce paresseux ! Comme si c’était un vrai travail que j’avais à te faire faire.

Et Frédéri riait, pendant qu’elle montrait, sous l’angle du toit d’où l’eau à la fonte des neiges s’était abondamment déversée parce qu’il n’y avait pas de tuyau de descente, un gros trou qui s’était creusé dans la terre entre les cailloux.

Il s’agissait de combler le creux et de refaire en outre le trajet de la canalisation qui aboutissait à une rigole bordant le jardin ; là, l’été, séjournent les petits crapauds noirs, dits bots, qui sont posés sur l’eau, leurs pattes de devant écartées comme quand on regarde par la fenêtre ; et ils faisaient une musique quand le soir venait.

Le long de la rigole poussaient quatre ou cinq gros osiers à fortes têtes rondes, les unes tondues ras comme on fait pour les militaires, les autres avec leurs grands longs cheveux raides éparpillés de couleur jaune. Ils bougeaient continuellement, quoique sans feuilles encore ; le moindre souffle y suffit.

— Eh bien ? disait Fanchette.

Il faisait un joli temps doux avec beaucoup de petits nuages ébouriffés qui se promenaient au hasard comme des poules dans un pré, s’arrêtant, repartant et entrecroisant leurs trajets.

Borchat avait ôté sa veste, il avait retroussé les manches de sa chemise ; il avait été prendre dans la remise un pic et une pelle. Fanchette et son frère regardaient.

Borchat avait travaillé pendant près de deux heures.

Ensuite il avait jugé l’occasion venue de parler un petit peu de ses affaires, de nouveau, avec Fanchette ; puisqu’il avait bien travaillé (et un dimanche encore) :

— Eh bien ?

Les pierres plates de la canalisation avaient été remises en ordre, la place où tombait l’eau du toit comblée et regarnie :

— Eh bien ? disait-il.

— Eh bien, disait-elle, tu vois, c’était pas difficile.

Une drôle de femme, mais bien courageuse. C’est elle qui menait le train. Elle faisait tout elle-même, y compris traire et faucher, n’ayant pour l’aider que son frère, ce pauvre Frédéri, qui ne servait pas à grand’chose, bien qu’il pût lui donner un coup de main à l’occasion, mais fantasque et sur qui on ne pouvait guère compter : « alors je serais là, pensait Borchat, et on serait deux, et puis il y aurait mes huit poses. »

Ce qui l’avait encouragé, puisqu’elle semblait de bonne humeur :

— Eh bien, est-ce qu’on se décide ?

— À quoi ?

— Tu sais bien.

— Je sais pas, disait-elle, mais ce que je voudrais savoir, c’est si tu en étais…

Et, comme il la regardait, surpris :

— Oui, l’autre soir… Ce qu’on raconte. Est-ce que tu as envie d’aller en prison ?

— Moi ?

Voilà qu’ils étaient assis sur le banc l’un à côté de l’autre, comme deux amoureux, par un joli jour de printemps, et tout se gâtait de nouveau.

— Oh ! disait-il, on n’a rien fait…

— C’est ça ! disait-elle, vous venez la nuit chez le monde, vous tripotez les serrures, et puis tu dis : « On n’a rien fait ! »

— Qu’est-ce que tu veux ? C’est Truan. Ils m’ont inscrit.

— Inscrit ?

— Oui, ils m’ont mis sur la liste.

— Malheureux ! dit-elle. Et comment ça va-t-il finir, avec tout ce bruit qui se fait et on commence à parler mal de toi ? tu ne pouvais pas te tenir tranquille ?

— Puisqu’ils sont venus me chercher ! J’ai été soldat, tu comprends et ils ont besoin d’hommes du métier…

— Pour quoi faire ?

— Si ça se gâte.

— Il ne manquerait plus que ça !

Elle se fâchait, à présent ; alors lui, voyant que les choses n’allaient pas tourner tout à fait comme il aurait aimé que ce fût le cas :

— Je crois qu’il va falloir que j’aille.

Elle lui avait demandé :

— Où vas-tu ?

Il avait fait avec le bras un geste vague.

— Faire un petit tour, avait-il dit.

Il pensait qu’elle allait le retenir, elle ne l’avait pas retenu ; de sorte qu’il s’était levé pour de bon, et il s’était trouvé, bien malgré lui, sur le chemin, ne sachant pas trop où aller.

Le château était à sa gauche, entouré d’arbres ; ensuite venaient avec leurs jardins une demi-douzaine de maisons et dans le bout la sienne, du côté du nord-est ; seulement, l’idée de rentrer chez lui et de se retrouver tout seul dans sa cuisine ; l’idée aussi, s’il allait au village, d’y rencontrer des personnes de connaissance et d’être interrogé par elles, ce à quoi il ne tenait pas trop ; toutes ces choses ensemble avaient fait qu’il s’était engagé, tournant le dos à sa commune, sur la route de Saint-Georges, qui est à une demi-heure de là.

Il allait de nouveau les mains dans les poches, à petits pas, tête basse, et, comme il n’y avait personne à cette heure-ci sur la route, il ne se gênait pas de dire tout haut ce qu’il pensait. « Quelle tête ! quelle tête !… Ça promet, si on se marie !… Peut-être même qu’il vaudrait mieux pas… Seulement, disait-il, mes champs, ça se loue mal, et mon herbe qu’il me faut faire miser… Si on était les deux, ça rapporterait davantage… »

Il s’est arrêté pour prendre une prise dans sa tabatière ; il est reparti : « Si on pouvait savoir avec elle de quoi il en retourne, mais aujourd’hui c’est oui, demain c’est non. Et depuis le temps que ça dure ! »

Il n’y avait personne sur la route. On était sur une espèce de replat, bordé du côté d’en bas par des sapins ; ils faisaient là une palissade entretissée dans le haut de branchages noirs qui la rendaient encore plus opaque. Tellement qu’on ne voyait rien autour de soi qu’un espace carré de terres labourées ou pas labourées, et un même carré de ciel au-dessus de soi, tandis qu’il allait dans cette solitude, remâchant ses vieilles idées. Mais ensuite, la route montait, elle tournait en même temps.

On se trouvait sur un promontoire d’où les yeux portent jusqu’aux montagnes qui se sont tout à coup levées avec majesté de toute part à l’horizon.

Il faisait beau.

Juste au-dessous de vous est Saint-Georges. Puis il y a des villages qui s’aperçoivent tout entiers, d’autres dont une moitié est cachée.

Il en a qui sont perchés sur les crêtes où les toits se découpent en lignes droites, creusées d’encoches ; d’autres qui se sont laissé glisser sur le derrière au fond des poches et dans les replis du terrain.

Et, vers le nord, le plateau, s’abaissant, devenait une espèce de plaine, entre deux falaises où il y avait encore des villages d’un côté, et une petite ville de l’autre ; et en bas c’est marécageux. En bas, ils exploitent la tourbe, ce qui fait qu’il y a des mares par place ; elles brillaient comme des morceaux de vitre tombés.

Tout ce grand mamelonnement, toutes ces gorges, toutes ces ravines, et au milieu est le point de séparation des eaux, les unes coulant vers la mer du Nord, les autres vers la Méditerranée, tandis qu’à cette place, sur la hauteur, tournée en plein midi, la grande façade d’un château éclatait dans le soleil, avec ses quatre tourelles d’angle.

Mais, de là, vers le sud, le pays redescend dans son mouvement essentiel, et il nous faut avec lui redescendre. À mesure qu’on redescendait, il devenait plus vert, parce qu’on allait vers le printemps. On quittait ces tons roux et gris, ces couleurs fanées, pour un léger petit brouillard qui était à l’intérieur des arbres, hantant le dedans de leurs branches, une fine poudre verte, une vapeur ténue qui s’épaississait à mesure que le regard s’abaissait vers le lac.

Il faisait bon, il faisait chaud, Borchat s’était assis au revers du talus, les jambes remontées. La lumière était de plus en plus vive et nette, parce que les petits nuages s’étaient défaits et il semblait qu’ils eussent perdu leurs plumes, qui s’étaient éparpillées sur tout le ciel, étant d’or ou tachés de rose par le soir qui allait venir. Et la lumière qui passait au travers était elle aussi toute mêlée d’or et de rose autour des choses qui fêtaient leur résurrection.

Et, nous, nous attendons notre résurrection dans le pays, et moi la mienne : c’est ce que Borchat pensait vaguement, ou plutôt il ne le pensait pas ; mais peut-être en avait-il quand même la sensation tout au fond de son entendement ; regardant toutes ces choses, ces belles choses, et, en même temps, ne regardant rien ; levant par moment la tête, dans la bonne chaleur, sur son talus, où les touffes de primevères étaient comme des écuelles en terre jaune, et l’herbe perçait en fines pointes du dedans de ce vieux feutre fané.

« C’est que c’est un bon pays tout de même ! »

Il recommençait :

« Un beau et brave pays où il ferait bon vivre, si ça pouvait seulement s’arranger… Avec les femmes d’abord, et le gouvernement ensuite… Avec ces mauvaises têtes qui ne veulent pas comprendre et le font exprès, et puis avec ces leveurs de dîmes. Un bon pays, si on n’y était pas tout le temps poursuivis et embêtés, rapport à ces redevances et paiements… »

Car laissez vos regards aller au gré de la pente qui les entraîne et tout au bas de la pente il y a encore un grand lac dont on ne voit pas la rive nord qui est masquée par une dernière crête : il y a là un angle mort ; mais ensuite c’est brillant, c’est comme un labourage, avec du bleu entre les sillons et de l’argent à leur sommet.

Et la neige est sur les montagnes, et, aujourd’hui il n’y a pas que celles de devant, il y en a encore d’autres, comme quand, dans une foule, les gens de derrière pour regarder se haussent sur la pointe des pieds : toutes blanches celles-ci et éclatantes avec leurs tours et leurs clochers qui se montrent dans les vides.

« Un beau pays quand même ! » Et il se répétait : « Quand même ! et c’est dommage que ça n’aille pas mieux pour lui », ayant poussé un soupir ; puis, s’étant levé avec peine, il s’était mis à descendre vers Saint-Georges.

À ce moment, il fut rejoint par des hommes, trois ou quatre, qui venaient des hauts ; et, de loin, étant gais, lui avaient fait des signes :

— Eh là-bas… Où vas-tu ?

C’est-à-dire qu’ils avaient un peu bu et étaient donc de belle humeur.

— Eh ! toi, tu nous attends. Qui es-tu ? Et es-tu des nôtres ?

C’est alors qu’un grand diable, nommé Liardet, avec des guêtres de cuir qui lui montaient jusqu’aux genoux :

— Bien sûr, c’est Borchat, il est de Bossenges ; il fait partie du contingent de Truan.

— Ça va bien !

Ils avaient entouré Borchat à qui ils ont serré la main, et Borchat de nouveau s’était laissé faire, les hommes l’ayant mis entre eux qui marchaient de front sur la route, et l’ayant obligé à forcer son allure, parce qu’ils allaient d’un bon pas.

Parlant beaucoup, Borchat peu ; et qui disaient :

— Alors tu vas aussi à la fête ?… Eh bien, comme ça, on sera ensemble. Ah ! tu ne savais pas ? Il y a une fête. On boira gratis. Ils ont tout brûlé hier à Ferreyres…

— Brûlé ?

— Les papiers… Plein un char. Et on va fêter ça à Saint-Georges.

Ils s’étaient mis à chanter en entrant dans le village.

On avait fini de traire, les femmes étaient assises devant les maisons ; et il y avait plein d’hommes dans les rues sous un ciel qui devenait tout rose derrière le clocher vers le couchant.

Le coq de cuivre était tourné du bon côté, c’est-à-dire qu’il avait le bec tourné du côté du lac, et la queue vers le nord.

Et il y avait de la fermentation dans l’air, mais du plaisir aussi, à cause des nouvelles et à cause du beau temps : ce qui faisait que le monde se portait peu à peu dans la direction de la Croix-Blanche : c’est une auberge qui est à un quart d’heure de là sur la route de Paris.

Avec une belle enseigne peinte, quatre mangeoires sur le devant, deux d’un côté de la porte d’entrée, deux de l’autre ; une grande bâtisse carrée avec beaucoup de fenêtres à l’une desquelles pendait le drapeau vert, tandis que sur le perron une grappe de gens écoutaient un discours qui se tenait à l’intérieur.

Ils se sont mis à applaudir, et Borchat sans trop savoir comment, s’était trouvé pour finir installé dans une grande salle basse pleine de tables, lui étant assis au bout d’une de ces tables.

Assis là, au milieu d’inconnus, des jeunes gens, pour la plupart, qui criaient et riaient ; et, là parmi, Borchat, singulièrement léger à présent, comme quand on a laissé tomber un gros sac qu’on avait sur les épaules (et il y a vos soucis dedans, et ça pèse lourd), Borchat tout à coup soulagé : mais c’est aussi qu’on n’avait pas à sortir sa bourse, ce qui mérite considération.

Le vin venait (et venait avec abondance) : il y avait quelqu’un qui vous payait à boire, on n’a jamais su qui c’était…

— Tout brûlé, plein une charrette…

— Et le feu ?

— Ils ont fait le feu sur le Mauremont pour qu’il puisse se voir de loin.

— Et Monsieur ?…

— Il n’a rien dit, qu’est-ce que tu voulais qu’il dise ? Il était seul contre cinquante…

Les réponses partaient avant même qu’on eût achevé sa question ; tout le monde parlait et parlait à la fois ; on criait : « Paix aux hommes !… », on criait : « Guerre aux papiers !… ».

— Et leur milice… Ils ont essayé de lever leur milice… Personne !…

— C’est que tout le monde est pour nous.

— Alors il faudra marcher sur Lausanne.

— Ça viendra.

On criait : « Guerre aux papiers !… » Borchat buvait, tout allait bien ; et à ce moment quelqu’un est monté sur une table et a dit : « Il nous faudrait un peu de musique, ou quoi ? » parce que les filles étaient venues et regardaient par les fenêtres, et il y en avait trois ou quatre qui se poussaient sur le pas de la porte grande ouverte en riant.

— La musique ? il y en a une… Il n’y a qu’à aller chercher Charrotton…

On avait dansé, ce qui était défendu, dans le temps, par ces Messieurs de Berne.

On avait été chercher la musique à Charrotton ; et Charrotton était finalement arrivé avec son violon de bois rouge, accompagné de son fils qui jouait, lui, de la clarinette, et d’un tout petit homme qui portait une contrebasse plus haute et grosse que lui ; et tout le monde applaudissait et on avait tiré une des tables dans le fond de la salle et installé Charrotton dessus avec le fils Charrotton et la contrebasse à Charrotton ; puis on avait poussé contre le mur les autres tables, ce qui avait fait une belle place pour tous ceux qui en voulaient…

Et Borchat en avait voulu, du moins c’est ce qui lui avait semblé par la suite, bien qu’il n’en fût pas très sûr, ni avec qui il avait dansé ; et il se demandait plus tard : « Comment est-ce qu’elle pouvait bien être : grande ou petite, mince ou forte ? Jolie ou pouette ?… À mon âge, quarante-deux ans !… »

Il avait eu bien de la peine à rentrer chez lui, cette nuit-là.

IV

Rose avait mis une vieille cuillère de plomb dans sa poche. La Tserpette lui avait dit : « Si tu veux que je te les fonde, il te faut m’en apporter. »

Rose avait eu, quelques jours avant, un rendez-vous avec David ; et c’est à la suite de ce rendez-vous qu’elle avait décidé d’aller voir la Tserpette, ce qui lui coûterait deux livres ; mais, quand votre avenir est en jeu, qu’est-ce qu’on ne donnerait pas pour savoir de quoi il va être fait ?

C’en était une, cette Tserpette, qui s’entendait comme personne à lire dans les temps futurs.

Elle vous fondait les plombs, forçant votre avenir à se déclarer devant vous par des figures brillantes qu’on voyait se former au fond de l’eau ; il n’y avait plus ensuite qu’à vous les expliquer. Et Rose avait bien besoin d’une explication.

Elle s’était retrouvée, quelques jours avant, dans le bois d’Amont, avec David, – à une place toujours la même qui était juste à la lisière du bois derrière des buissons de noisetiers ; et ce qui s’était dit entre eux, ce soir-là, avait fait qu’elle était grandement tourmentée.

Ils s’étaient assis, ce soir-là, l’un à côté de l’autre ; elle avait rabattu soigneusement jusqu’à la pointe de ses chaussures sa fine jupe en laine grise à petits bouquets de couleur.

Il ne la lui connaissait pas :

— D’où as-tu ça ?

— C’est Madame.

La jupe, et tout le costume, mais on ne voyait pas le corsage, à cause d’un grand fichu de baptiste qu’elle s’était noué autour de la taille, toute mignonne ainsi, une vraie demoiselle ; et il en était flatté à la fois et un peu intimidé.

Et, ce soir-là, tout de suite, avaient commencé les difficultés :

— Parce que c’est justement ça, disait-il… si elle te fait des cadeaux…

— Oh ! ça n’empêche rien, disait-elle.

Et lui :

— Tu crois ?

Et elle :

— Puisqu’elle n’est pas là.

— Seulement, disait-il, tu es à son service.

C’est un rendez-vous d’amoureux. Ils étaient assis bien sagement l’un à côté de l’autre. Et Rose se tourmentait, pendant qu’ils se parlaient sagement ; car elle voyait qu’elle allait être départagée entre les obligations de sa place et les démarches un peu risquées à quoi la portait son amitié.

Justement David lui demandait :

— Est-ce qu’il s’est douté de quelque chose, Épars ?

Et elle :

— Bien sûr. Seulement je crois bien qu’il n’a pas compris ce qui c’est passé, ni qui c’était qui avait fait le coup, à cause de toutes ces histoires de brigands qu’on raconte…

— Ah ! dit Jean, mais le verrou ?

— Je ne savais pas qu’il l’avait tiré.

— Eh bien, on recommencera.

— Oh ! dit-elle.

— Qu’est-ce que tu veux ? il faudra bien. Regarde ce qu’ils ont fait à Malapalud et à Ferreyres.

Ils s’étaient tus. Il y avait au-dessous d’eux le village qu’on apercevait, entre les branches, à demi. Toute sorte de bruits en venaient, montant vers vous en même temps que ses fumées ; c’étaient les bruits du soir, qui ne sont pas les mêmes que ceux du matin ou de midi. Une première faux qu’on bat à cause de la repoussée de l’herbe ; une femme qui appelle sa fille une première fois, une deuxième, puis de plus en plus fort : « Julie ! » ; on entend les portes qu’on ferme et celles des granges font comme un petit tonnerre ; Julie ne répond toujours pas…

Rose disait : « Je suis prise entre vous et Madame, et puis il y a Épars. »

Il disait :

— Seulement, puisque tu as choisi…

— Oh ! bien sûr, seulement si je perds ma place…

— Tu en trouveras une autre.

— Et ton père ?

— Oh ! il ne dit rien. Tu comprends, il est dans la même situation que toi… Et je crois bien qu’il est pour nous, mais il ne peut pas le montrer… On lui casserait son bail. Il laisse faire, il n’a pas l’air d’être au courant.

— Tu lui as parlé de nous ?

— Non, pas encore.

— Tu crois qu’il voudra bien ?

— Je crois, il sait qu’on est content de ton service. Mais ton père à toi ?

— Oh ! tu sais, nous, on est douze.

— Alors ?

— Alors, ce qu’il faudrait, c’est que toi, tu restes tranquille… Laisse faire les autres, ils n’ont pas besoin de toi ; tu as fait ta part.

Mais il a secoué la tête :

— Je peux pas.

Et là, entre toutes les difficultés, était la grande difficulté, de sorte que Rose a soupiré, levant un petit peu ses mains qu’elle avait jointes dans le creux de sa jupe.

Il avait dit :

— Tu es fâchée ?

Elle n’avait pas répondu.

— Rose ! a-t-il dit, eh ! Rose, tu entends ?

Mais, ce qu’on entendait, à présent, c’était une grosse voix d’homme qui grondait quelque part, entre les toits, dans le village.

— Rose, tu ne veux rien me dire… Alors donne-moi au moins la main.

Elle lui avait donné la main.

— Tu nous aideras quand même, dis… Quand on reviendra au château… Si on revient, Rose, pour ces papiers… Tu n’auras pas peur si tu entends sonner une de ces nuits…

— Oh ! dit-elle.

Il tenait sa main droite dans sa main droite. Le soleil était en train de se coucher.

Dans l’air qui devenait gris, les fumées devenaient bleues, faisant au-dessous d’eux un joli brouillard transparent, à travers quoi on voyait la nuit qui se formait dans le fond de la dépression comme quand une poudre plus lourde se dépose au fond du vase.

Il avait dit :

— À présent, donne-moi un petit baiser…

Et puis il avait dit encore :

— Et à présent on est raccommodés, ou quoi ?

Mais, elle, elle était inquiète ; c’est pourquoi elle était allée chez la Tserpette.

Le crésus, pendu à un fil de fer, éclairait mal la grande cuisine. La vieille se tenait assise devant le foyer où il ne restait que quelques braises et elle-même avait la tête enveloppée dans un fichu noir qu’elle se nouait sous le menton.

Elle avait dit :

— Tu as les plombs ?

Elle avait été s’assurer que personne n’écoutait à la porte et qu’il n’y avait personne sous les fenêtres ; après quoi elle avait tisonné les braises où elle avait glissé une vieille casserole à long manche, ayant dit à Rose de prendre place d’un côté de la table, s’étant assise ensuite en face d’elle, avec un bol de terre jaune rempli d’eau.

Elle avait dit :

— Seulement il ne faut pas que tu voies les dessins que feront les plombs ; ça empêcherait tout.

Elle avait été prendre dans un coin une feuille de fort carton qu’elle avait mise debout entre Rose et elle, l’ayant consolidée avec un pot à lait, et une mesure à blé, ce qui a fait comme un petit mur ; elle était d’un côté de ce petit mur et Rose de l’autre côté.

À ce moment, on avait tapé sur le plancher, derrière la paroi, avec une canne.

— Fais pas attention, c’est le vieux.

Et c’était, en effet, le vieux mari de la Tserpette qui était paralysé et ne quittait plus son lit : et elle, levant sa figure dont on avait vu alors les plis profonds et noirs et les rides qui s’entrecroisaient comme des toiles d’araignées autour de la bouche et des yeux, elle avait crié :

— Je vais venir. Attends un moment !

Puis, à Rose, plus bas :

— Tu comprends, si tu le regardais, l’avenir… Il ne te faut pas le regarder. Ça le gênerait, l’avenir. C’est l’avenir qui va parler… Il pourrait chercher à te plaire ; ou bien peut-être que tu lui ferais peur ; peut-être aussi qu’il ne voudrait rien dire… Tu es prête ? bouge plus.

Elle avait empoigné la casserole par le manche. Au contact du plomb, l’eau avait fait entendre un cri rauque et bref comme quand un chat est en colère. Et la Tserpette :

— Aïe !

Et puis :

— Aïe ! aïe !… du feu, mon Dieu, une grande flamme… Quelque chose qui brûle vite et fort et tout à coup, et ça ne dure pas, seulement ça se voit de loin.

Rose aurait voulu parler, mais elle avait la bouche sèche. Et cependant la Tserpette avait repris la casserole :

— Ça, c’est un arbre ; ça, c’est une route… C’est pour toi. Tu vas faire un voyage, un grand voyage… Tu seras absente pendant quelque temps.

Et Rose avait retrouvé un filet de voix :

— Combien ?

— Tu m’en demandes trop, c’est pas dit… C’est des figures. Il y a des vides entre les figures… Tout ce que je peux te dire, c’est que tu t’en vas.

— Pas possible ! disait Rose.

Elle avait repris :

— Et lui ?

— Lui ? Ah ! dit-elle, ton bon ami… Oh ! disait-elle, je ne te demande pas son nom… On va voir… Pense à lui de toutes tes forces.

Et de nouveau verse le plomb, et de nouveau se tait un moment et se penche ; on ne voyait plus que le haut de son fichu derrière la feuille de carton :

— Un fusil. Il a un fusil… Il l’a sur l’épaule… Il va partir pour la guerre.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! disait Rose. Qu’est-ce qu’il va lui arriver ?

— On sait pas, ma petite… C’est justement un de ces vides qu’il y a : tu mets dedans ce que tu veux.

On tapait de nouveau de l’autre côté de la paroi et, cette fois-ci, on s’impatientait.

— Je viens, cria la Tserpette.

Elle avait dit à Rose :

— C’est l’heure où il boit sur les herbes… Tu m’attends. Tu ne bouges pas.

Rose n’avait pas bougé de sa place, mais, quand la Tserpette était revenue, elle avait vu que Rose pleurait.

— Ma petite, ma petite, il ne te faut pas perdre cœur. Ça ne tournera peut-être pas si mal que tu crois, Dieu sait… Il reste un peu de plomb, on va essayer encore une fois.

Et un silence, puis tout à coup :

— Ça va bien ! Sais-tu ce que c’est, ce coup-ci ? Un anneau. Un anneau de mariage.

Pendant que Rose s’était redressée et ses larmes ne coulaient plus.

— Tu vois, on a bien fait de ne pas se décourager… Tout est bien qui finit bien. As-tu la monnaie ?

Puis s’était mise à dire : « Moi, le vieux, je savais d’avance ce qui lui arriverait… Oui, cette paralysie, et qu’il serait pris par les jambes… On n’est pas surprise quand on sait lire. Ça fait des lettres qui font des phrases qui font le livre ; on peut prendre ses dispositions… »

Ayant pendant ce temps fait disparaître le mur de carton, ce qui a permis de voir le bol en terre jaune, où il y avait l’eau, et, au fond, toutes brillantes, ces figures où les temps futurs sont dénommés…

V

Quant à Mlle Suzon, elle était dans le bureau de son frère qui, ayant reçu du monde toute la matinée, semblait à présent assez fatigué, et ennuyé, et lui disait :

— Alors à Pompaples ?

Elle regardait dans un petit carnet à tranches dorées :

— Cinquante.

— Tu es sûre ?

— J’ai vu la liste.

— À Brenles ?

— Trente.

Lui, se passait la main dans ses cheveux crépus, étant assis avec son goitre à son pupitre, où il écrivait à mesure sur une espèce de registre les chiffres qu’elle lui dictait.

— À Jurigoz ?

— Personne.

— Pas possible !

— C’est comme ça.

Elle n’avait pas pu s’empêcher, à ce moment, de bâiller, étant jetée tout de travers dans un grand fauteuil à oreillettes dont le cuir crevé laissait apparaître le crin ; et le crin était gris, et le cuir était noir.

— Je vois ça, disait M. Meilleret ; il y a du désordre, chacun tire de son côté. Ce qui nous manque encore, c’est un chef, un vrai chef, quelqu’un qui sache commander, un militaire… Ces contingents, ou bien on y inscrit tout le monde ou bien personne ne veut en faire partie. Et un jour c’est ici, un autre jour ailleurs que les papiers brûlent, mais il n’y a point de plan d’ensemble ; on manque d’organisation… Le mouvement gagne pourtant, et voilà la Broye qui s’en mêle ; seulement à quoi ça sert-il si, à mesure qu’une poussée se fait quelque part, tout est en train de céder par ailleurs ?

— Eh bien, il te faudra tâcher de trouver un militaire, disait-elle ; moi… Moi, j’ai fait ce que j’ai pu…

— Eh bien, ma petite, c’est simple ; tu n’as qu’à continuer.

— Oh ! je veux bien, dit-elle ; seulement, toi, ce que tu fais, tu sais pourquoi tu le fais. Moi… Oh ! dit-elle, c’est tout de même une grande différence… Toi, tu veux retrouver ta place, et une meilleure encore et la meilleure place possible, c’est naturel ; moi, à quoi est-ce qu’elle me sert, toute la peine que je me donne ?

— Et la patrie, disait Meilleret, le bien public, la liberté ?

— Des mots.

— Hein ?

— Oui, et veux-tu que je te le dise ? Sais-tu pourquoi je suis toujours en route ? eh bien, c’est parce que je m’ennuie.

— Bah !

— Et puis, je me fais vieille, voilà.

Il l’avait regardée :

— Tu as dix ans de moins que moi. Mais tu es fatiguée, tu devrais aller te reposer.

— Moi ! me reposer ? Sais-tu ce qu’on fait quand on se repose, on se fatigue… Oui, parce qu’on pense.

— Alors ?

— Alors, moi, j’ai besoin de bouger avant tout ; tu n’as qu’à me dire ce que j’ai à faire.

Il avait hésité :

— Il y aurait Bossenges… Après tout, disait-il, peut-être que ça vaudra mieux pour toi. Ça te changera les idées. Tu tâcherais de voir Truan, tu lui porterais la sommation… Mais qu’ils y aillent de jour encore, avec leurs armes, sans se cacher…

C’est ainsi qu’une demi-heure plus tard, un homme de Bossenges, qui remontait chez lui sur son char à ridelles, a vu une dame lui faire signe, debout au bord de la route.

Il s’était arrêté.

— Il y a de la place ?

— Bien sûr, mademoiselle, vous voyez, je suis seul.

Il s’était tiré de côté ; elle, elle avait posé le bout du pied sur l’essieu, et, d’un seul coup de reins, étant entendue à la chose, avait pris place à côté de Viret. Viret avait déroulé d’autour de ses jambes une couverture de cheval jaune à rayures brunes dont il lui avait passé l’autre bout ; il faisait froid et aigre sous un ciel tristement maçonné en gris sombre.

Viret laissait pendre les rênes : le cheval allait au pas, puis il se mettait à trotter, puis de nouveau allait au pas, de lui-même et à son idée : une grosse bête grise, un peu lourde, pas toute jeune, mais de bonne volonté, et qui connaissait la route par cœur.

De temps en temps, Viret jetait un regard à sa voisine, n’ayant rien dit encore, et ne s’y hasardant pas ; et elle non plus, de tout un grand moment, n’avait rien dit, les mains croisées sous sa couverture, un peu affaissée de côté, pendant qu’un oiseau par intervalle passait devant eux, un fétu de paille dans le bec, car c’est le temps des nichées.

Tout à coup, elle avait demandé :

— Vous allez bien à Bossenges ?

— Bien sûr.

— Et vous êtes bien de Bossenges ?

— Bien sûr, Viret, Viret Émile. Vous devez me connaître de nom, parce que je vous connais, moi ?

— Ah ! dit-elle, vous savez qui je suis ?

— Bien sûr.

— Et chez qui je vais ?

Il avait hoché la tête. Ses yeux malicieux s’étaient mis à rire tout seuls, dans sa grosse figure ronde et rouge à poil blond.

La route prend de flanc le pied de la montagne où elle s’élève insensiblement par petits étages et paliers ; et, d’ordinaire, par toute sorte d’entailles et d’encoches, qui sont pratiquées dans le terrain à votre gauche, la vue porte au loin dans l’espace ; mais on ne découvrait aujourd’hui partout que cette même voûte grise, tachée d’humidité, posée sur le haut des collines, de sorte qu’on était rabattu sur soi-même, et c’est pourquoi peut-être ils sont restés de nouveau silencieux.

Mais, soudain, elle avait repris :

— Vous êtes marié ?

— Je suis marié.

— Depuis longtemps ?

— Ça va faire douze ans déjà… Douze ans et sept mois tout à l’heure.

— Vous avez des enfants ?

— Quatre pour le moment.

Elle avait dit :

— Pour le moment ?

— Oh ! il faut bien compter qu’il en viendra encore… Trois garçons, une fille… Onze ans, sept ans, trois ans et onze mois. Onze mois, c’est la fille.

Elle avait soupiré ; elle avait dit :

— Et ça va, le ménage ?

Il avait paru un peu surpris, non pas que la question lui semblât indiscrète, mais parce qu’il ne se l’était peut-être jamais posée :

— Ma foi… Oh ! pas tant mal.

L’hiver semblait avoir repris possession du ciel, mais le printemps était quand même sur la terre. Le printemps était de retour et on le sentait et on le voyait. Par l’entre-deux des troncs, parmi les feuilles mortes, on apercevait au passage des flaques de neige mêlées de feuilles vertes : c’étaient les anémones qui venaient de s’ouvrir. Ou bien on passe un pont jeté sur un ruisseau qui est à sec durant l’été, et maintenant il bondissait entre ses rives, faisant un bruit comme quand on gronde, haussant et rebaissant avec souplesse son échine, comme un chat qui est en chasse. Et, pendant ce temps, le cheval trottait.

— La femme est bien des fois un peu nerveuse, à cause des enfants… C’est turbulent, vous comprenez, ça casse tout, mais c’est une bonne femme et une forte travailleuse…

Mlle Suzanne avait soupiré de nouveau ; elle avait soulevé un petit peu ses mains ; et lui :

— En somme, on ne pourrait pas trop se plaindre, sans les charges.

— Ah ! avait-elle dit, les charges… Alors c’est que vous en êtes ?

Elle s’était redressée ; lui, avait pris son fouet dont il a caressé distraitement la croupe du cheval, qui était parti au grand trot, pour retomber tout de suite à son allure accoutumée.

— Il faut bien… N’est-ce pas ? c’est pour la femme et les enfants.

— Moi, dit-elle, je n’ai point de mari et je n’ai point d’enfants.

Il se met à rire :

— Ça viendra, mademoiselle.

Ils étaient arrivés dans une clairière où il y avait une petite maison basse devant laquelle une lessive séchait ; on voyait toutes ces petites culottes roses, ces tabliers bleus, ces linges blancs, bouger joyeusement comme s’ils vous faisaient signe.

Mlle Suzanne avait dit :

— Il faut que je descende.

Viret avait tiré sur les rênes.

Il avait bien été un peu étonné de nouveau, et le vieux cheval gris aussi, n’ayant pas l’habitude de s’arrêter à cette place : c’était avant une dernière montée qui aboutissait au village et on ne le voyait pas encore, caché qu’il était par les arbres et le soulèvement du terrain.

Elle disait :

— Il ne faut pas qu’on me voie avec vous, vous comprenez. Et il est entendu que vous ne savez rien… vous ne direz à personne que vous m’avez rencontrée.

Un mouvement se préparait, comme Borchat en fut averti, le lendemain, un peu après quatre heures.

Il venait de rentrer chez lui, ayant passé la journée chez Fanchette, avec qui il avait dîné ; et tout avait bien été, ce jour-là, de sorte qu’il était dans le contentement. Il s’était retrouvé dans sa cuisine en désordre, mais il se disait : « Ça ne durera plus bien longtemps. »

Il n’y avait pas à s’y méprendre, sa maison allait lui tomber dessus. Les maîtresses poutres elles-mêmes étaient pourries. Il pouvait y enfoncer son couteau de poche jusqu’au manche ; pourtant c’était un couteau dont la lame avait bien cinq pouces. Les lattes du toit avaient cédé : c’était partout plein de gouttières ; les contrevents ne tenaient plus. Et les murs au crépi tombé laissaient voir leurs moellons de molasse tout délités et rongés sur les bords.

Les réparations coûtent trop cher.

Mais du moment qu’il aurait bientôt une autre maison et en bien meilleur état que la sienne…

S’il regardait autour de lui, il voyait une misérable vaisselle sale traîner sur la table ; des papiers étaient collés sur les vitres pour les empêcher de venir en bas ; il voyait les taches du plafond, les trous du carreau rouge où des pièces manquaient ; mais du moment qu’il y aura quelqu’un une fois pour la laver, cette vaisselle ; et, mes habits, quelqu’un pour me les raccommoder, quelqu’un pour faire la cuisine…

C’est ce qu’il se disait, et était tout réconforté, s’étant assis ; – et il était en train de lire par désœuvrement un vieil almanach qui traînait sur un coin de table, avec des taches de graisse qui avaient percé à travers les feuillets, de sorte qu’on les retrouvait, ces taches, au milieu de chaque page, au-dessous, par exemple, de l’homme qui sème son grain et de l’homme qui taille sa vigne : et, plus loin, une moissonneuse à la jupe troussée se penche pour ramasser une pleine brassée de froment ; – il lisait donc, son chapeau sur la tête, quand on heurte.

— Qui est-ce ?

Mais on heurtait plus fort, comme quand on n’a pas le temps d’attendre ; alors il avait été ouvrir.

C’était David Jan.

— Vous êtes prêt ?

— Moi ?

— Ordre de Truan. Rendez-vous devant chez lui, à six heures.

— Moi ?

— Bien sûr, vous, et avec votre fusil et votre uniforme…

— Mon uniforme ?

— Oui. C’est l’ordre.

— Je savais rien.

— Eh bien, vous savez, à présent.

— Et si je ne vais pas ?

— Ah ! ma foi, ça se gâtera. Il pourrait bien y avoir le feu chez vous une de ces nuits. C’est qu’on ne badine plus !

Misère ! mais que décider ?

D’ailleurs David Jan lui avait déjà tourné le dos, le laissant planté là ; et lui, il se disait : « Misère ! quand justement tout recommençait à bien aller et voilà que ça se gâte de nouveau et terriblement ! » se disant encore : « Si j’y vais, que va dire Fanchette ? mais, si je n’y vais pas, ils sont bien capables de foutre le feu chez moi » ; si bien que, pour finir, il avait été sortir son vieil uniforme du coffre où il le tenait enfermé : l’horloge de l’église qui n’a qu’une aiguille sonnait cinq heures et demie, – puis a dépendu de son clou son fusil.

On ne se cachait plus ; l’ordre venait d’en haut.

L’ordre était que tout se passât ouvertement et publiquement, avec lecture d’une sommation, et de n’employer la force qu’au cas où cette sommation resterait sans effet.

Mais une sommation d’abord, pour quoi on a un papier tout prêt où on lit ; et puis on va sonner le tocsin pour qu’on sache à quoi s’en tenir dans le pays, loin à la ronde.

On ébranlera l’air avec la grosse cloche, et deux hommes étaient prêts déjà dans le clocher avec un maillet à la main.

1505, six pieds en travers.

Ils se retrouvèrent, comme convenu, devant chez Truan, qui avait fait coudre des galons à sa tunique bleue de la milice, parce que c’était lui qui commandait.

Ils arrivaient les uns après les autres, une vingtaine, dont Viret et David Jan.

La figure découverte, cette fois-ci, avec des bicornes, des shakos et quelques-uns leurs chapeaux de paysan, mais tous en armes ; et Truan les avait fait mettre sur deux rangs, puis a fait signe à un homme posté de manière à être vu de ceux qui étaient dans le clocher.

Ça est parti comme quand on sonne pour les incendies.

C’est le signal qu’il y a du danger.

Un maillet qu’on tient dans la droite et ils sont deux à tenir le maillet.

Six coups chacun, l’un après l’autre. Le temps qu’il faut pour lever le bras et l’abattre ; et puis c’est le tour de l’autre ; et ça fait six coups chaque fois, et on compte jusqu’à trois entre deux.

C’est comme quand le cœur bat trop vite.

Comme quand on a la fièvre et le cœur s’arrête tout à coup, puis repart : six coups précipités, puis arrêt, – et on compte jusqu’à trois.

Là-haut, dans le vieux clocher carré où on monte par des échelles, les deux hommes, chacun tendant son maillet des deux mains, et ils se renversent en arrière, puis se rabattent en avant, tapant tour à tour sur le bord de la cloche, de toutes leurs forces : la vieille cloche, 1505.

Alors l’écho se réveille dans ses grottes. Alors même le blaireau solitaire est inquiet au fond de son trou. Alors le lièvre tapi sous les herbes sèches s’agite. Et le corbeau sort du sapin où il est perché comme un brandon noirci quand il y a grand feu.

Ça va, ça va très loin, ça se heurte d’un côté aux pentes du Jura, c’est renvoyé, ça retombe, ça tourne en rond, ça gagne Saint-Georges et Malapalud, Massenger, Lussigny ; ça rôde dans les bois sous les arbres, ça hante les replis du sol ; et on dit :

— C’est le feu !

— Ouah !

Parce que tout le monde ou presque était au courant, jusque dans ces fermes éloignées, toutes solitaires au fond d’un ravin ou cachées derrière la forêt, où ils se disaient :

— C’est pour les papiers. On va aller voir.

Bing, bing, bing, bing, bing, bing,… Six coups, un arrêt… Bing, bing, bing…

Les femmes sur les pas de porte, les vieux à la fenêtre, des filles qui couraient du côté de chez Truan, les enfants qui poussaient des cris et se réunissaient par bandes : la révolution dans le pays.

Un jeune homme de dix-huit ans marchait en tête, battant la caisse ; ensuite venait Truan.

Puis, deux par deux, la baïonnette au canon, les hommes du contingent, une vingtaine, dont Viret, David Jan, Vuffray et enfin Borchat lui-même, dans toute espèce d’uniformes, et équipés chacun à sa façon, mais tous armés ; tandis que le village suivait, femmes et enfants ; ayant été ainsi amenés jusqu’à la grille du château.

À ce moment, la cloche s’était tue.

Truan avait fait ouvrir la grille et a placé deux hommes devant la grille, avec consigne de ne laisser entrer personne.

Le monde s’était poussé contre la grille et regardait le contingent qui s’avançait par l’avenue jusqu’à la cour, et c’est tout près : et là, dans cette cour, Truan avait rangé ses hommes en bataille.

Il faisait assez jour encore pour qu’on pût voir les baïonnettes qui brillaient au bout des fusils.

Eux, faisant face à la grande façade basse, avec sa tour à l’angle gauche ; et on a vu Truan alors faire trois pas, puis il a sorti de sa poche un papier.

Il avait la voix forte, on l’entendait très depuis la grille.

SOMMATION.

Nous, commandant du contingent de Bossenges, agissant au nom du gouvernement provisoire, faisons sommation à Monsieur d’Épendes ou à son représentant d’avoir à nous livrer sur l’heure les papiers concernant la levée de la dîme qui sont en sa possession, étant entendu qu’au cas où il n’obtempérerait pas, il sera fait usage de la force…

Rien n’a bougé dans le château dont toutes les fenêtres étaient fermées et la grande porte de chêne à deux battants, garnie de ferrures, fermée, elle aussi.

Alors Truan s’est retourné et deux hommes sont partis dans la direction de la ferme, et reviennent avec une grosse poutre et on a vu qu’elle devait servir à enfoncer la porte en cas de besoin.

Elle ne sera peut-être pas de trop, mais il est dans la règle de faire par trois fois la même sommation ; et Truan avait recommencé :

… À Monsieur d’Épendes ou à son représentant…

 

quand, une des fenêtres du premier étage s’étant ouverte, on a vu paraître Épars, la figure toute pâle, qui a dit :

— Qu’est-ce que c’est que ce bruit ?

Et puis :

— C’est du désordre.

Et puis :

— Que voulez-vous ?

Il devait pourtant avoir été prévenu : la cloche, le tambour, ces hommes armés.

— Les papiers, a dit Truan.

— Je n’ai pas d’ordres.

— Les papiers, a dit Truan, ou bien on enfonce la porte.

Et voilà que Truan a lu pour la troisième fois la sommation.

Alors on a entendu encore Épars qui disait :

— Il faut attendre que Monsieur soit là.

Et Truan qui disait :

— Il n’y a plus de Monsieur. Ouvrez-vous ?

C’est la révolution dans le pays, au commencement de 1802, c’est-à-dire à une saison où nos seigneurs sont encore à la ville ; d’ailleurs on n’en voulait plus, ni Truan ; d’où un commandement qu’il a fait et à quoi on a obéi, parce qu’à présent trois hommes s’avançaient avec la poutre, un de chaque côté à son bout de devant, un autre à son bout de derrière : alors il ne va plus y avoir qu’à la balancer horizontalement en manière de bélier, comme dans les sièges des villes.

Mais, ce même moment, la fenêtre s’était refermée, et, un instant après, c’est la porte qu’on a ouverte, où avait paru Épars, une chandelle à la main, parce que la nuit commençait à venir et il faisait déjà sombre à l’intérieur de la maison. Et, là, dans l’ouverture de la porte, drôlement éclairé de côté par cette flamme qui bougeait et qui faisait des ombres sur sa figure, pendant que nous autres étions encore dans le jour, il avait bien essayé de parlementer de nouveau, mais il avait été repoussé en arrière ; tandis que Truan avait désigné huit hommes pour procéder à la perquisition, et, les autres, il les avait placés en sentinelles devant la porte.

Et ainsi la porte était gardée, de même que la grille, et c’est tout ce qu’on avait vu pour le moment depuis dehors.

Épars tenait sa chandelle à la main. Il y avait un grand escalier de pierre avec une rampe en fer forgé qui menait à un long corridor où ouvraient les chambres.

La bougie tremblotait dans la main d’Épars, ce qui faisait que les ombres tremblaient, elles aussi, sur les murs ; et, malgré le bruit, en montant, on a entendu une voix de femme qui se lamentait quelque part dans une des chambres du premier étage : c’était la sœur d’Épars, et Truan avait envoyé deux hommes pour la surveiller.

Quant aux six autres, ils n’avaient eu qu’à suivre Épars et ainsi s’étaient trouvés dans un bureau, avec des meubles en reps vert et beaucoup de livres alignés sur des rayons le long des murs.

Il y avait aussi une grande armoire.

Et, là devant, Épars avait recommencé à protester, encadré par deux baïonnettes, pendant que Truan disait : « Dépêchons-nous ! Tu n’as qu’à lui présenter ta baïonnette par la pointe contre la poitrine, s’il continue à s’obstiner » ; ce qui a fait qu’Épars avait sorti une clé de sa poche.

On avait allumé les bougies de deux flambeaux qui étaient sur la cheminée ; on y voyait comme en plein jour.

On a vu que l’armoire était doublée de fer.

C’était une grande armoire où il y avait des livres de comptes empilés : seulement le malheur a voulu qu’après qu’on les a eu examinés, on avait pu se rendre compte qu’il n’y avait que des chiffres dedans, et nullement ce qu’on cherchait.

Ils répétaient : « Et les papiers ? Où les as-tu mis, gredin ? » mais Épars disait : « Je sais pas… » malgré qu’on l’eût empoigné par les bras et on le secouait de belle façon.

Ils avaient jeté les livres de comptes à terre et les plans de cadastre reliés, parce que ce n’est pas ce qu’on veut, nous autres ; mais alors Rose était entrée ; et Rose, derrière le dos d’Épars, avait fait signe à David Jan, et faisait signe de peser sur un bouton.

David Jan s’était avancé ; on a vu qu’il y avait un secret et que l’armoire était à double fond ; alors ce premier fond a glissé de côté, découvrant une cavité pratiquée dans l’épaisseur de la muraille où tout était rouleaux de parchemin et grandes feuilles de papier pliées en quatre avec des sceaux, qu’ils avaient bien tenté de dérouler ou de déplier, mais il y en avait trop : de sorte qu’ils avaient empoigné le tout et avaient été le jeter par brassées dans la cour ; puis ils avaient dit à Épars : « À présent tu vas nous donner à boire. »

Ce fut une belle soirée : la Révolution dans le pays en avril 1802, quand on faisait la guerre aux papiers.

La nuit était claire avec de la lune ; on a fait cortège.

Dans une charrette à herbe exhaussée à l’aide d’un bâti de bois, comme ceux dont on se sert pour ramasser les feuilles mortes, les papiers avaient été empilés ; et eux, ceux du contingent, sortaient de la cour, avec des bouteilles sous le bras et dans leurs poches.

La cour du château était pleine de monde, parce qu’on avait finalement laissé entrer le monde, et ce monde criait et riait.

Ils ont tiré des coups de fusil, en signe de fête.

Une grande flamme jaune montait droit en l’air en prolongement au canon de l’arme ; on voyait dans la lueur les filles se boucher les oreilles.

Un homme avait empoigné la brouette par les cornes, le contingent l’avait entouré.

Les papiers, ça ne pèse guère ; ça prend de la place, c’est tout.

Mais on les avait piétinés, de manière à les bien tasser et à ce qu’ils ne se perdissent pas en route ; et la brouette et le contingent ont fait centre, pendant que le tambour avait recommencé à battre.

Les enfants allaient devant sous une belle lune ronde transparente, qui laissait voir par des trous le ciel qui est de l’autre côté. Ces trous lui faisaient des yeux, une bouche, un nez, tandis qu’elle était douce et pâle, regardant avec indulgence l’événement, parce que le cortège avait traversé le village et le peu de gens qui étaient restés jusqu’alors chez eux, par prudence ou opposition, venaient à présent s’y joindre.

Qui a été ainsi jusque sur une hauteur, une espèce de mamelon qui est au-dessus du village, pour qu’on pût voir le feu de loin, Massenger, Malapalud, Saint-Georges, et encore de tous les villages du plateau, s’ils se tournent seulement vers nous, mais on les y forcera bien par la grande flamme qu’on va faire, car ce sera un feu de joie et peut-être qu’il y sera répondu, de hauteur en hauteur, dans ces autres villages, et pour peu seulement que les ordres soient exécutés. Un feu en l’honneur de la liberté.

La Tserpette avait tiré le lit de son mari près de la fenêtre afin qu’il pût le voir de son lit, et quelques vieux encore sont sortis sur deux cannes, les pieds enveloppés de chiffons ou de lainages, parce qu’ils ne pouvaient plus mettre de souliers.

Ils sont venus, eux aussi ; et, au milieu du rond ainsi formé, on a retourné la brouette.

Elle a eu le cul en l’air sous la lune qu’on ne va plus voir, qui ne va plus éclairer, qui va être éclipsée comme quand le soleil passe devant, mais, nous, notre soleil à nous, sera sur la terre ; nous, on se le fait, notre soleil.

Ils avaient fait deux tas des papiers : un petit auquel ils ont mis le feu, un gros qu’on attaquait à coups de trident ; puis toutes ces paperasses étaient livrées à la flamme.

Alors la flamme est montée, elle est montée encore, pendant que la nuit alentour devenait toute noire, et la lune au ciel ne se voyait plus, à cause des fumées qui passaient devant ; parce que, si le papier brûle encore facilement, les parchemins sont plus longs à prendre et d’abord noircissent et se racornissent et sentent mauvais.

La flamme parfois baissait et la nuit redevenait claire.

La flamme grandissait de nouveau : alors ils étaient tous éclairés par devant et les hommes, levant les bouteilles, buvaient à la santé de nos seigneurs.

On applaudissait.

Dans les visages blancs, il y avait des bouches noires ; on voyait Frédéri, penché en avant, se tenir les jambes avec ses longs bras, les mains plaquées sur les genoux, tellement il riait et pour s’empêcher de tomber.

Une feuille enflammée, de temps en temps, portée par la chaleur, prenait son vol d’une aile maladroite ; elle balançait un moment en l’air, avant de s’éteindre et de retomber.

Cependant, Épars avait pris la plume et était en train de rédiger un rapport à M. d’Épendes, « dans la hâte où je suis, écrivait-il, de prévenir Monsieur des événements dont le château, environ sept heures du soir, a été le triste théâtre à la suite de l’arrivée d’une bande d’hommes armés, qui, après avoir sonné la cloche, a fait irruption dans la propriété avec batterie de tambour ; sur quoi, s’étant mis en bataille, sommation m’a été faite d’avoir à livrer les papiers concernant les dîmes ; et ayant répondu que je ne les livrerais pas sans ordre et que j’avais d’abord à prévenir Monsieur, et à attendre sa réponse, ils ont menacé d’enfoncer la porte ; alors, considérant les dégâts qu’ils ne manqueraient pas de causer, étant prêts à mettre à exécution leurs menaces, j’ai donc été forcé finalement de leur ouvrir, ayant obtenu toutefois de ces affreux brigands qu’ils n’entrent qu’en délégation, étant plus d’une vingtaine, et il n’y en a que huit qui soient entrés. S’étant enquis de l’endroit où étaient cachés les papiers, je les ai donc conduits au bureau de Monsieur sous la menace des baïonnettes, et là leur ai indiqué l’armoire blindée, comptant bien qu’ils ne découvriraient pas le secret et qu’ils se contenteraient des papiers déposés dans la partie accessible, mais ces brigands m’ont alors gravement aggrédi, bien qu’au péril de ma vie je me sois refusé à toute indication subséquente, si bien qu’ils n’eussent rien trouvé, si le secret ne leur eût été révélé par trahison, ce qui leur a permis de mettre la main sur les titres qu’ils ont jeté par la fenêtre et emporté dans une charrette malgré mes protestations, et puis ont exigé à boire m’ayant arraché de force les clefs de la cave et ont bu environ cinquante pots de Tartegnin, et se sont emparé d’environ une centaine de bouteilles de vin bouché, avec de grands dégâts, ayant laissé ouvert le robinet de la pièce et cassé beaucoup de verres ; me réservant de compléter oralement sur plusieurs points le rapport véridique que je fais en hâte à Monsieur, environ onze heures du soir, par courrier à cheval, de manière que Monsieur puisse porter plainte sans retard et donner à l’affaire les suites qui lui conviennent, priant Monsieur de me croire… etc. »

Et il avait signé : Épars.

On chantait encore dans le village, quand il était sorti du château se dirigeant du côté de la ferme où tout était silencieux ; mais, dans le bout du bâtiment, de l’autre côté des étables, il y avait un escalier de bois qui menait à des chambres de domestiques, dont l’un était un Suisse allemand, nommé Binggeli.

Il dormait à poings fermés.

Épars le réveille ; il lui a dit : « Tu selles la jument grise… tout de suite… tu vas bon train… »

On avait entendu le bruit des fers de cheval qui grinçaient sur le pavé ; et, un moment après, le bruit s’est perdu dans la nuit.

VI

Seulement, le lendemain, dans la cuisine de Viret, il y a eu une pauvre fille qui se désolait, son baluchon posé par terre à côté d’elle.

— Eh bien, oui, Épars m’a chassée. Il me doit un mois de gages, il n’a pas voulu me le payer.

— Il sera bien forcé de vous le payer, disait Mme Viret.

— Que non, disait Rose, parce qu’il prétend que je lui ai fait du tort et qu’on réglera ça plus tard devant le juge… Le secret…

— Quel secret ?

— Le secret de l’armoire.

Et continuait à se lamenter, s’essuyant les yeux avec son mouchoir, pendant que les enfants de Mme Viret jouaient dans la cour avec un arrosoir plein d’eau, ayant creusé une mare et faisant avancer sur cette mare en soufflant des coquilles de noix en façon de bateaux.

— C’est la faute à David, aussi, parce qu’il m’avait dit : « Il faut que tu nous aides… » alors, voyez, j’ai été prise entre les intérêts de Madame qui est bonne pour moi et ses intérêts à lui…

Racontant ainsi toute l’histoire :

— Il est d’un côté et il y a Épars de l’autre… alors moi… Oh ! disait-elle.

Elle s’essuyait les yeux.

— Et où voulez-vous que j’aille à présent ? J’ai perdu ma place.

— Il faut aller chez vos parents.

— Oh ! disait Rose, voyons, on est douze.

— Ce serait pour quelques jours seulement.

— Oui, mais mon père… Il me battra…

— Et si vous alliez retrouver Épars… Vous vous expliqueriez avec lui.

Mais Rose hochait la tête.

— C’est inutile, j’ai tout essayé… Il n’a rien voulu entendre, il est fâché contre moi, il est furieux, ce matin. Ah ! misère ! qu’est-ce qu’il faut faire ?

On a entendu des cris dans la chambre à côté. Mme Viret était sortie. Mme Viret est reparue, tenant un gros poupon dans ses bras, le quatrième de ses enfants, en même temps que Viret revenait des champs. Et Viret disait :

— C’est un mauvais moment à passer. Ça s’arrangera.

Mais Rose ne voulait rien entendre.

Alors Viret l’avait regardée avec sa bonne figure ronde et était en corps de chemise parce qu’il commençait à faire chaud :

— Et à quoi est-ce que ça sert ?

Considérant cette jolie fille qui était là, tête nue, toute décoiffée, les joues trop rouges, les yeux gonflés :

— Qu’est-ce qu’il penserait, ton bon ami, s’il te voyait dans cet état ?

Mais Rose s’était remise à pleurer :

— Oh ! disait-elle, c’est qu’il y a eu la flamme et à présent il y a un grand voyage… Et lui…

— Qu’est-ce que tu dis ?

— Et, lui, il a un fusil et il va partir pour la guerre ; ah ! mon Dieu, mon Dieu, et il n’y a plus que mort et misère…

— Qu’est-ce que tu dis ?

— C’est la Tserpette.

— Ah ! tu as été chez la Tserpette…

Il s’est mis à rire, pendant que Mme Viret donnait le sein à son enfant.

— Les plombs, je vois ça.

— Oui, les plombs… Et lui qui n’est même pas là, parce que c’est sa faute !

— Veux-tu que j’aille demander à la Tserpette où il est ?

On entendait chanter un merle dans le jardin.

Mais elle s’était mise à sangloter plus fort ; alors Viret avait eu pitié d’elle.

— Je crois bien que j’aurai meilleur temps d’aller le chercher moi-même. Il ne doit pas être bien loin…

Il est sorti ; elle s’est mouchée, elle s’est essuyé les yeux, et, pendant ce temps, Mme Viret, la grosse tête du poupon appliquée contre son sein gauche, s’efforçait de la consoler : un joli soleil était dans les vitres.

C’est ainsi qu’au bout d’un moment, David Jan était arrivé :

— Qu’est-ce qu’il y a ? a-t-il dit. Ah ! c’est toi, Rose.

On lui a expliqué les choses.

— Ah ! ça ne m’étonne pas, a-t-il dit, ça devait arriver… Mais enfin tu as fait ce que tu devais faire.

— Ce que je devais faire ?

Elle ne pleurait plus, elle s’était redressée.

— Tout ça, c’est ta faute ! Parce que tu as profité de moi et à présent…

Il disait :

— De quoi ?

— De quoi ? tu sais bien ; qui est-ce qui m’a dit : « Il te faudra nous aider… » Alors, moi, je vous ai aidés, seulement voilà où ça me mène.

Heureusement que Viret était présent, parce que Viret a eu une idée :

— Voyons, avait-il commencé, vous n’allez pas vous chicaner, ça ne serait pas le moment. On va tâcher d’arranger ça. Et, puisque tu ne veux pas aller chez ton père…

Elle secouait de nouveau la tête.

— Il faudrait trouver quelqu’un… Quelqu’un qui puisse te recevoir, en attendant. Et je crois bien que je connais quelqu’un…

Et tous les trois, Rose, David, sa femme, s’étant alors tournés vers lui :

— Oui, Mlle Suzanne, Mlle Meilleret. Le notaire, lui, ne pourra pas dire non, vu les circonstances. Et, elle, je crois bien que tu l’intéresserais…

— Je ne la connais pas, disait Rose.

— Moi, je la connais… Et, si tu veux, j’attelle, parce qu’on ne va rien faire aujourd’hui ; tout est sens dessus dessous au village. En tout cas, ça ne coûte rien d’aller voir. Qu’est-ce que tu en penses, David ?

David réfléchissait :

— Ma foi…

Rose ne disait plus rien.

Il y avait les petits bateaux sur la mare, des moineaux dans le cognassier, et un merle chante au fin bout d’un arbre.

— Il vous faut seulement vous donner la main et faire la paix.

David avait fait quelques pas vers Rose, et puis a dit :

— Veux-tu ?

Et ensuite :

— Je crois bien qu’Émile a raison.

Finalement, elle s’était laissé faire. Viret avait attelé.

Puis avait refait avec Rose le chemin fait par lui, l’avant-veille, mais en sens inverse ; comme on était à la descente, le cheval avait trotté tout le long du chemin.

C’est le temps des événements et on le voyait bien, ce matin-là, dans le village.

Devant l’église, l’élargissement de la route forme une espèce de petite place ; les hommes, au lieu d’aller travailler, comme d’ordinaire, s’y étaient donné rendez-vous.

Les femmes étaient occupées dans les cuisines ou leurs jardins ; nous autres, comme l’ouvrage ne presse pas trop en cette saison, on a jugé qu’on avait mieux à faire, vu les décisions à prendre ; – on s’était réunis devant cette vieille petite église, pas trop bien entretenue, avec son clocher carré, couvert de feuilles de fer-blanc peintes en rouge.

On n’y fait le culte que tous les quinze jours. C’est que Bossenges n’est pas une paroisse et la paroisse est à Saint-Georges où réside le pasteur ; il ne fait le voyage qu’un dimanche sur deux, d’où un petit peu de négligence dans l’entretien du bâtiment.

Seulement, on ne s’en soucie guère, et on ne s’en souciait pas du tout, ce jour-là. Il semblait assez qu’il allait y avoir du désordre dans le Pays de Vaud, qui n’en a pas tellement l’habitude ; les esprits avaient été jetés dans le dérangement.

Vos jambes ne vous portent plus où il faudrait. Et vos mains ne font plus ce qu’elles auraient à faire, parce que, pour la plupart, ils avaient les mains dans les poches, étant venus, s’en retournant chez eux, et puis revenant aux nouvelles, formant des groupes qui se défaisaient, se refaisaient.

En somme, il y avait deux partis : ceux qui voulaient faire quelque chose et ceux qui ne voulaient rien faire ; d’une part les mécontents, les démunis et puis les jeunes qui sont amis des nouveautés ; d’autre part, les poltrons, les satisfaits, ceux qui tiennent avant tout à leur tranquillité.

Mais ceux du premier parti étaient de beaucoup les plus nombreux ; ils parlaient fort et se félicitaient les uns les autres, ne cachant plus leurs sentiments.

— Eh bien, ça a fait un beau feu ! la flamme a dû se voir de loin.

Et quelqu’un intervenait bien, disant : « D’un peu trop loin peut-être », mais on ne l’écoutait pas.

— Tu crois qu’ils ont tout brûlé ?

— Trèstout.

— Comment le sais-tu ?

— Tu n’as qu’à demander à David Jan, parce que, lui, il est renseigné.

On l’appelait ; on lui disait :

— Et ton père ?

— Oh ! il n’ose pas se montrer, vous comprenez pourquoi, mais il est avec nous quand même.

Un homme, par hasard, rentrait de rouler son blé avec un rouleau de molasse qui pesait lourd et qui faisait sur le sol dur un bruit de tremblement de terre ; on lui criait :

— Eh toi, d’où viens-tu ? Tu es avec nous ?

Il arrêtait sa bête, il s’approchait du groupe.

— Si je suis avec vous ? Tu ne me connais pas ? Vous parlez du feu ? Un beau feu, vous avez raison. Dommage qu’on ne puisse pas recommencer.

— On recommencera.

— Ils ont tout brûlé à Malapalud…

— À Saint-Georges, à Sévery, à Planchamp.

— À Ogiez.

— Et ils vont commencer du côté d’Yverdon.

— C’est qu’il y en a, des châteaux. Et le gouvernement ne nous peut rien, il n’a personne.

— On pourrait faire ce qu’on voudrait, si on osait.

— C’est sûr.

— Et nous, si on s’en mêle tous, on va être combien, dis donc ?

— Trois mille.

— Dix mille.

— Vingt mille.

— Seulement, disait-on, si le gouvernement fait venir des troupes de Berne…

— On aura les Français pour nous.

— Ou bien on se fera Français, ce sera encore plus simple.

Et, à midi, la place s’était trouvée déserte : on avait été manger la soupe, après quoi l’habitude veut qu’on aille dormir un moment : mais, vers les deux heures, la place s’était remplie à nouveau de monde ; et, cette fois, Viret était présent.

On lui disait :

— Tu l’as menée à Saint-Georges.

— Il fallait bien.

— Et alors ?

— Alors elle va y rester.

Et à David Jan qui arrivait :

— Tu vois, je pensais bien : tout est en règle. Mlle Suzon la garde pour le moment.

Et David était tout content, et on entourait Viret, parce qu’il avait des nouvelles fraîches :

— Le comité s’est réuni. Truan a fait son rapport. Tout va bien. Il paraît qu’on va marcher sur Lausanne.

— Sur Lausanne ?

— À cause des archives.

— Et l’arsenal de Morges ? on aurait besoin de canons…

— Ça viendra.

On répétait : « Ça viendra » ; et, pendant ce temps, le soleil commençait à pencher dans le ciel comme un fruit alourdi par la maturité au bout de sa branche, quand maintenant c’est Truan qui arrive, et on ne l’avait pas vu de toute la journée, mais il arrive, il a levé le bras :

— Grande nouvelle, on va avoir un général, un vrai ! Quelqu’un qui sait commander, un militaire, un officier.

— Qui c’est ?

— Reymond, Louis Reymond.

— D’où est-ce qu’il vient ?

— De Lausanne. Il était capitaine dans la demi-brigade… Mais il a lâché son commandement pour se mettre de notre côté. Le comité va partir le rejoindre à Cossonay.

Viret a dit :

— Et Meilleret ?

— Meilleret aussi… Ils vont nommer l’état-major… À bientôt la suite… On est bons…

VII

Lui se glissait derrière la haie qui, heureusement, avec le printemps, avait perdu sa transparence ; Borchat pouvait la voir et elle ne pouvait pas le voir.

Le tissu lâche des branches et plein de vides était en train de se garnir d’une espèce de bourre, laquelle cachait Borchat ; lui, il regardait par les trous.

Ce qu’il apercevait, par une vue oblique, en contrebas de la maison, c’était, au premier plan et bordant la rigole, les saules avec leurs grosses têtes tondues ras pour les uns et pour les autres toutes garnies de longs cheveux ; au second plan le jardin potager, qu’on nomme chez nous plantage, encore nu, mais déjà retourné.

Fanchette était dans son plantage. Elle avait un chapeau de paille mis par-dessus sa coiffe noire. Elle ménageait, avec un râteau, des sentiers entre les planches, repoussant de droite et de gauche la terre cassée menu.

Puis, ayant tracé avec son plantoir (car c’est la saison) des lignes parallèles dans une de ces planches, tira de la poche de son tablier un sac de papier où étaient les graines.

Borchat continuait, sans être vu, à regarder.

Elle comptait les graines dans le creux de sa main et puis se penchait vers la terre à qui elle les confiait, trois ici, trois autres plus loin, s’avançant ainsi le long de la planche, dans la bonne chaleur, dans la belle lumière : et il faut vite en profiter, car sans elles qu’est-ce qu’on ferait ?

Toute penchée ainsi un long moment, puis qui se redressait avec peine, la main mise à plat au creux de ses reins ; « bien sûr, se disait Borchat, elle n’est plus toute jeune, ni bien belle, mais regardez-moi ça, elle n’arrête pas ! »

Juste le temps de se redresser pour laisser passer la douleur, et de nouveau elle est penchée en avant, recommençant son manège ; et ça fait des sous à la longue, et elle s’entend à faire des sous, ça fait des montagnes de sous dans une armoire, sous du linge ; et puis, il n’y a pas à dire, elle ne se met pas en frais non plus pour sa toilette, elle sait économiser.

On voyait que la jupe de Fanchette était tout effrangée et le châle de laine qu’elle avait noué autour de ses épaules avait tellement subi d’averses, avait tellement été dehors par tous les temps, qu’il semblait être fait de vieille mousse tricotée, ni jaune, ni brune, ni verte, ni grise, comme celle qui croît sur les troncs des noyers. Toute une Fanchette faite ainsi à l’image de la nature, où semble bien être sa vraie place ; elle ne bougerait pas qu’on la prendrait pour une souche ou une de ces pierres levées, couvertes de lichen, qu’il arrive qu’on rencontre à la corne d’un bois.

C’est Borchat derrière sa haie et Borchat qui regarde de derrière sa haie par les trous qu’il y a dedans.

Comment est-ce qu’il allait s’y prendre pour l’aborder ? Il aurait fallu savoir si elle était de bonne humeur, ou non, mais il n’y avait pas moyen de s’en rendre compte à distance.

C’était à cause de ces histoires, particulièrement de celle de la veille au soir et de ces papiers brûlés.

« Et sûrement qu’elle aura su que j’y étais, parce qu’elle a beau vivre seule et ne guère fréquenter dans le village ; il n’y a personne d’aussi bien renseigné qu’elle, et puis il y a Frédéri, quand même il ne parle pas, mais ses mains parlent pour lui… »

Borchat revoyant Frédéri danser dans les débris du feu :

« Et sûrement que Fanchette sait tout, alors comment est-ce qu’il faut s’y prendre ? »

Il s’était résolu pour finir à ne faire semblant de rien et à continuer de suivre son chemin, puisque les chemins sont à tout le monde.

Il avait donc ouvert encore sa tabatière pour se donner du courage, puis s’était remis à marcher à petits pas derrière la haie, tout à coup démasqué par l’interruption du feuillage ; mais alors il a été vousoyé.

— Eh ! là-bas, où allez-vous ?

Il a fait comme s’il n’entendait pas.

— Êtes-vous sourd ?

Alors il s’arrête. Il avait levé la tête et l’avait vue, tournée vers lui, avec son tablier à rayures, qui branlait d’un air menaçant sa figure sous son vieux chapeau :

— Dites donc, vous n’êtes pas chez vous ici !

— Voyons, disait-il, voyons Fanchette…

Il disait :

— Tu ne me reconnais pas ? Est-ce que j’ai changé depuis l’autre jour ?

Mais elle, et à présent elle le tutoie :

— Taborgniaud ! qu’est-ce que tu viens faire par ici ?… Bobet, va !… Tu ferais mieux d’aller voir si on n’a pas besoin de toi au château… Peut-être qu’ils ont encore des papiers à brûler.

— Fanchette, disait-il, attends, je vais t’expliquer…

— Rien du tout.

Il n’était pas à plus de vingt pas d’elle, de sorte qu’elle n’aurait pas eu besoin même d’élever la voix, mais elle criait :

— Tu peux t’en aller, je te connais plus.

Et il y avait eu encore que Frédéri était apparu, et, levant les bras, puis les rabattant de chaque côté de son corps, riait silencieusement, la bouche fendue jusqu’aux oreilles.

« Ah ! c’est comme ça ! »

Borchat n’avait rien dit encore, puis voilà qu’il a dit :

— Eh bien, je sais ce que j’ai à faire.

D’une voix naturelle, en homme qui s’y attendait et qui n’attribue pas à la chose plus d’importance qu’il ne convient (on a son amour-propre) :

— Au revoir, à une autre fois.

Il avait tourné le dos à Fanchette.

« Ah ! c’est comme ça, pensait-il ; eh bien, on va lui montrer qu’on peut se passer d’elle ! Elle va voir comme on est fait ; elle ne me connaissait pas… La garce ! la bourrique !… Ah ! tu croyais que j’allais me laisser faire… Attends seulement ! »

Étant rentré dans sa cuisine où il faisait à peine clair, malgré le beau soleil, tellement les carreaux étaient encrassés, et il avait été prendre son uniforme, ou ce qui restait de son uniforme : les guêtres, la tunique, le shako (la culotte manquait) : le drap était plein de trous, de déchirures, les boutons ne tenaient plus.

Mais on va boucher les trous, recoudre les déchirures, faire que les boutons tiennent ; mauvaise tête, va !

Faire qu’on ait bonne façon, qu’on ait l’air d’un vrai militaire, qu’on puisse se montrer fièrement au grand jour (comme si les femmes vous faisaient besoin).

Moi ? eh bien, je sais coudre.

Il fouillait dans une caisse pleine de toute espèce d’objets de rebut où il avait finalement trouvé un reste de gros fil et une aiguille, puis était venu s’asseoir tout près de la fenêtre et là avait enfilé son aiguille.

On va justement faire ce qu’elle vous défend de faire, parce que j’ai été soldat, ou quoi ? elle verra qui je suis, ils verront qui je suis : Borchat, Daniel, présent !

Et faisait aller son fil près de la fenêtre, en tirant la langue ; et le soir s’est fait chauffer un reste de soupe ; et, le lendemain matin, a recommencé à coudre.

Le drap était un gros drap militaire, cuit par le temps, le fil était un fil grossier et pas de la couleur qu’il fallait ; mais ça ne fait rien, pourvu que ça tienne.

L’autre fois, c’était de nuit, et la nuit tous les chats sont gris : on pourra à présent se montrer au grand jour du bon Dieu sans faire rire.

Il allait allumer son feu sur le foyer ; il est resté trois jours sans sortir.

Dès qu’on touchait à la crémaillère, la suie vous tombait sur la tête ; le coquemar avait perdu un de ses pieds et il fallait caler le coquemar avec un morceau de brique : tant pis ! il tiendra bien quand même.

Les draps de lit, on n’en a plus, eh bien, on s’en passera ; ça ira tout de même parce qu’il faut lui faire voir qu’on peut se passer d’elle, la charogne ! et ces courroies, eh bien, on va trouver de la craie ; et ces souliers, car maintenant il les considérait (et on aurait dit deux mottes de terre sèche tellement ils étaient durcis et racornis et avaient perdu toute forme depuis le temps qu’ils n’avaient pas été cirés) : eh bien ! on va les faire briller, ils seront comme des soleils, on s’y entend mieux que les femmes, quand on s’y met !

Et s’y était mis, continuant à coudre, à frotter, à laver, ce qui lui avait pris trois jours et, le quatrième, à la nuit tombante, il s’était rendu chez Truan.

— Quand c’est ?

— Bientôt.

— Moi, je suis prêt… Il me faudrait seulement des cartouches et des balles.

— Tu tombes bien.

Car Borchat avait aussi nettoyé son arme, s’étant assis pour ce faire devant sa maison au soleil ; et là avait fait fonctionner la baguette avec le chiffon gras, puis avait levé son fusil dans la lumière, l’ayant retourné la crosse en l’air ; le canon brillait dans toute sa longueur, sans une tache, sans la moindre salissure comme s’il était doublé d’argent ; de sorte qu’on peut dire : je suis prêt.

— Tu tombes bien, disait Truan ; tu vois, on fait concurrence à la Tserpette ; on fond les plombs, nous aussi.

Un petit garçon faisait fonctionner le gros soufflet de cuir, d’où partait un long tuyau pointu du bout, lequel aboutissait à proximité du foyer ; et le feu était d’abord couleur de confiture de framboises, ensuite rose, ensuite jaune, ensuite d’un blanc éclatant.

Il n’y avait plus qu’à verser le métal fondu dans les moules, qui étaient de plusieurs calibres, de sorte qu’on en aura, des balles, pour toutes les espèces de fusils et de pistolets qu’on pourra inventer.

— Ah ! disait Borchat.

— Tu n’auras qu’à me dire combien il t’en faut.

— Des masses, disait Borchat. Parce qu’on va un peu se montrer !… Il faudra seulement me prévenir à temps.

— Tu peux être tranquille. On sonnera la cloche. On n’attend que l’ordre du général.

Et, pendant ce temps, à Saint-Georges, Mlle Suzanne avait approché d’un bon feu de bûches qui brûlait dans la cheminée deux fauteuils et, ayant pris place dans l’un, avait forcé Rose de s’asseoir près d’elle.

Et Rose s’en était défendue d’abord, mais Mlle Suzanne avait insisté : « Je veux. Mets-toi là. Et à présent, tiens-toi tranquille ! ».

Les deux femmes étaient seules dans la maison. Et, devant le feu, les soirées étant encore fraîches, elles s’étaient mises à causer, c’est-à-dire qu’elles ne causaient pas, mais que l’une interrogeait, et que l’autre répondait, ce qui faisait quand même une manière de conversation.

— Il y a combien de temps que tu es en place chez les d’Épendes ?

— Il y aura deux ans au mois de septembre.

— Tu étais contente de tes maîtres ?

— Oh ! oui.

— Et Mme d’Épendes te laissait avec les Épars quand elle partait pour la ville.

— Oui.

— Elle te retrouvait quand elle rentrait ?

Rose a dit :

— Oh ! voilà qu’à présent elle ne me retrouvera plus.

Elle s’était éloignée du feu, les jambes un peu écartées, les mains posées à plat l’une contre l’autre au creux de sa jupe ; et, ayant penché la tête en avant, on l’a entendue qui reniflait.

— Pleure pas, pleure pas, disait Mlle Suzanne… C’est ça… Et puis alors ?

— Alors, disait Rose, c’est tout.

— Comment, c’est tout ? Et lui ? Tu ne me parles pas de lui ?

— Ah ! dit Rose, lui…

— Où l’as-tu connu ?

— Au château.

— C’est juste. Vous étiez voisins… Il t’a embrassée ?

— Oh ! pas beaucoup de fois.

— Comment est-ce qu’il fait ?

— Il ne fait rien ; il me dit seulement : « Veux-tu ? ».

— Et tu veux ?

— Pas toujours.

— Et comment faisiez-vous pour vous rencontrer ?

— On se retrouvait dans le bois.

— Et quand il faisait mauvais temps ?

— Au bûcher.

— Et quand tu voulais ?

— Oh ! disait Rose, je sais pas, moi.

Elle était toute gênée.

Elle a dit :

— Oh ! il était gentil, mademoiselle, ne croyez pas… Puis, tout à coup :

— Mon Dieu ! c’est fini… Je ne le reverrai plus. Il va partir pour la guerre.

— Pour la guerre ?

— Oui.

— Comment le sais-tu ?

— La Tserpette.

— Ah ! dit Mlle Suzanne, celle qui fond les plombs.

Mais Rose s’était tue de nouveau ; c’est une fille qui ne parlait pas beaucoup, il fallait lui arracher ses réponses une à une.

— Comment est-ce qu’elle s’y prend ?

— On ne peut pas voir, il y a un carton.

— Un carton ?

— Oui, un fond de boîte… Elle le met debout devant la soucoupe où est l’eau.

— Et ensuite ?

— Elle m’a dit : « Il y aura un grand feu. » Et puis elle m’a dit : « Il y a un fusil, il a un fusil sur l’épaule… » C’est David.

Et recommençait à pleurer. Et, en même temps, parmi ses larmes, les mots lui étaient revenus : « Il y en a qui prétendent que c’est des inventions, parce que la Tserpette est mauvaise langue, mais il y a eu un grand feu quand même, l’autre soir ; est-ce que c’est pas vrai ? Et, le fusil, eh bien ils avaient des fusils quand ils sont venus au château, et, lui aussi, il avait un fusil… Moi, j’y connais rien à leur politique, mais tout le monde dit que ça va se gâter… Et moi qui ai perdu ma place !… Et elle m’a bien dit, pour finir, qu’il y aurait un anneau, mais je n’y crois pas, à son anneau… Elle voulait me consoler… »

— Qu’est-ce que c’était que cet anneau ?

— L’anneau de mariage.

— Est-ce que vous étiez fiancés ?

— Sûrement, sans quoi j’aurais pas permis.

— Permis quoi ?

— Les choses.

Ce qui n’était peut-être pas une réponse, mais Mlle Suzanne n’avait pas paru s’en apercevoir :

— Vous avez bien fait de vous fiancer… Il est beau garçon… Et, toi… Est-ce que tu te regardes quelquefois dans le miroir ?

Rose est devenue toute rouge.

— On tâchera d’arranger ça, disait Mlle Suzanne. Tu es jeune. Tu as de la chance. Quel âge as-tu ?… Dix-huit ans. Ah ! mon Dieu… Pleure plus !… Lui, on aura toujours de ses nouvelles par mon frère qui est avec l’état-major… On lui trouvera une place, à ton ami, une bonne place, une place où il sera en sûreté, si jamais il arrivait quelque chose, mais je crois bien qu’il n’arrivera rien… Pleure plus, petite : il ne faudrait pas te gâter les yeux. Et puis, si tu savais… Moi aussi, je suis malheureuse. Moi aussi, j’ai été fiancée… Oh ! il y a longtemps… Tu as déjà été à Yverdon, tu vois ça ?… L’eau du lac n’y est pas profonde ; l’hiver avait été très froid. Un bel homme, lui aussi !

Elle parlait beaucoup et vite :

— Il avait une pelisse et un bonnet d’astrakan… Un bel homme, mais téméraire… Il n’avait peur de rien, il ne voyait pas le danger… Il s’est avancé trop loin du bord…

Rose avait dit :

— Est-ce vrai ? la glace ?…

Alors Mlle Suzanne avait poussé un grand soupir, et on n’a jamais bien su si l’histoire était inventée ou non, parce que c’était une vieille histoire, mais maintenant elle y croyait ; et c’est elle maintenant qui était toute en larmes, tandis qu’elle reprenait :

— Tu as du bonheur, toi, il vit… Moi, je n’ai plus que le passé pour me tenir compagnie… Et je m’ennuie, oh ! je m’ennuie ; alors je cours pour oublier…

Elle disait :

— Mais à présent que tu es là… C’est une bonne idée que tu as eue de venir.

Rose avait dit :

— Ce n’est pas moi qui l’ai eue, l’idée, c’est Viret.

— Eh bien, Viret a eu une bonne idée.

Mlle Suzanne avait alors regardé du côté de Rose ; et elle avait dit :

— On est deux pauvres femmes ensemble… Écoute, Rose, si on s’embrassait…

VIII

Ce fut dans la nuit du 1er au 2 mai qu’on donna le signal du rassemblement, dans tout le pays de l’ouest. Il fut donné d’autant plus tôt que les villages étaient plus éloignés de Lausanne.

Quelques contingents étaient même partis la veille et devaient coucher en route.

Vers les une heure du matin, les deux heures ; et, encore une fois, on monte au clocher.

De nouveau, ils sont deux à taper sur la cloche ; six coups, et puis six coups. De nouveau, ils ont ébranlé l’étendue, qui reposait dans le silence de la nuit. Et le son se heurtait à la corne d’un bois, mais rebondissait par dessus ; et puis alors il continue sous un ciel finement recouvert d’une mince peau blanche qui ne laissait pas voir les étoiles, mais laissait passer quand même un peu de leur clarté.

Ils sonnent à ce premier clocher, et le son va dire à un autre clocher, une lieue plus loin, que c’est son tour.

Vers les deux heures, les trois heures du matin ; et celui-ci transmet le message, qui est repris et retransmis de sorte qu’il gagne peu à peu, et de plus en plus s’élargit, et de plus en plus s’étale, dans la nuit silencieuse, où on voit les maisons qui dorment, toutes noires, dans l’obscurité, s’éveiller l’une après l’autre.

Ils allument leurs petits crésus, – une ici, une autre plus loin, – qui pendent à des fils de fer dans les cuisines ; une porte s’ouvre, un homme en sort ; on le voit courir dans la rue et il frappe à une porte, à une autre porte ; mais partout les gens étaient déjà debout, parce qu’on disait : « On sonne ! » les hommes, les femmes, même les enfants ; et ceux qui avaient été désignés empoignaient leur équipement dans les cuisines, disant : « Ça y est, cette fois » ; et fourraient dans leur sac de poil ou leur bissac les provisions que la femme leur avait préparées ; il y avait les femmes qui pleuraient, ils disaient : « C’est pas la peine ! » des enfants en chemise s’accrochaient aux pans de leur tunique ; ils les levaient en l’air des deux bras, ils leur disaient : « Au revoir, petit, à bientôt. »

Dans le silence de la nuit et dans le sombre de la nuit, il y a eu un village, un deuxième, un troisième qui ont été alertés, et les plus éloignés ont été les premiers debout ; et on s’habituait à l’ombre, et on s’apercevait dans l’ombre et on se reconnaissait pour finir malgré l’ombre : « Ah ! c’est toi. Salut ! Tu as bien dormi ? » — « Pas trop, et toi ? » — « Pas trop, non plus. » — « Alors, on y va ? où sont-ils ? »

Ce qui faisait ici un contingent, ici un autre, ici encore un autre ; ce qui va faire trente, quarante contingents ; – cette nuit du 1er au 2 mai, où on est parti pour Lausanne, parce qu’il y a là-bas, dans la tour de la cathédrale, une très vieille tour en molasse avec des saints en pierre qui veillent dans le bas, les archives ; et qu’on va s’emparer des archives pour en être à jamais débarrassés.

Ce fut une grande expédition.

Ils ont réveillé les petits oiseaux dans les bois. Ils ont inquiété les renards qui rentraient d’avoir été chercher la nourriture de leurs petits. Ils ont vu passer devant eux, au-dessus de la route, les oiseaux de nuit qui ne font aucun bruit en volant, mais se soutenaient silencieusement dans leur vol, faisant sur le ciel une tache indistincte. Ils avaient quelquefois plus de quatre heures de marche en perspective, et ça va donner soif si la chaleur s’en mêle. Mais, pour le moment, il faisait encore frais et presque froid, à ces hauteurs, pour ceux qui venaient du pied du Jura ; en outre, ils étaient encore un peu endormis, et ne parlaient guère, marchant les uns derrière les autres sans beaucoup d’ordre, tous habillés de noir, tous habillés pareil pour le moment.

Ceux de Bossenges s’étaient engagés sur la route de Saint-Georges.

Ceux de Bossenges cheminaient entre des bois pleins de chouettes qui vous font peur quand on est seul ; seulement ils étaient une trentaine.

Une bonne idée tout de même d’avoir choisi le commencement de mai pour procéder à ce rassemblement.

Les foins sont loin d’être mûrs. On n’a même pas commencé à faucher l’herbe, le blé n’est encore qu’une mousse verte qui fait comme un tremblotement au-dessus des champs où on l’a semé : on peut s’absenter pour un jour, même deux, même trois : c’est bien ce qu’ils font, ils s’absentent.

Et Borchat, qui parlait peu d’ordinaire, était, cette nuit-là, le plus bavard du contingent ; il disait à Truan : « Tu verras, mon équipement : tout est propre, tout reluit… La buffleterie, on n’ose pas la regarder, tant c’est blanc… Mes souliers, c’est des miroirs… »

Truan ne répondait guère.

— J’ai trente cartouches dans ma giberne… On est d’attaque. Il nous faudrait seulement être avant midi dans cette tour, si on veut avoir un peu de bon temps…

Ils arrivaient à Saint-Georges.

Il ne faisait pas encore clair et une partie du contingent de Saint-Georges s’était déjà mise en route. Il n’y a eu que quelques hommes qui se sont joints à eux dans le village ; ils n’en ont pas moins été une cinquantaine à prendre la pente vers Maurepaz, et c’est beau, parce qu’on s’élève.

Ils étaient maintenant sur le versant opposé du vallon où est Saint-Georges et il faut d’abord monter ; alors la vue se dégage soudain, en même temps que le jour se lève.

On voit maintenant loin vers le sud, à cause de l’ouverture du vallon de ce côté-là, eux se haussant sur une bosse qu’ils auraient à suivre ensuite dans la direction de Lausanne ; et ils étaient sur le point d’y atteindre quand la mince peau qui couvrait le ciel s’est encore amincie à l’horizon, a été comme de l’étoffe qui s’élime à force d’être portée.

Elle a changé de couleur.

Elle est devenue plus blanche comme certains boutons de roses, où le rose n’ose pas se montrer tout de suite, et il faut que les pétales se déplient pour que la coloration apparaisse et l’incarnat, – comme il arrivait à présent sur ces collines à l’est qui elles aussi s’éclairent peu à peu et se colorent, et eux-mêmes sont éclairés.

Apercevant alors là-bas et de tous côtés sur les routes et les chemins, sur ces revers, le long des talus, par les pentes, d’autres troupes d’hommes en marche et armés : une dizaine ici, une vingtaine là, et encore quelques hommes isolés qui se hâtaient par des raccourcis, – et toutes ces troupes n’allaient plus n’en faire qu’une, parce que ces chemins sont comme les ruisseaux qui se jettent dans les rivières, c’est les routes ; et les routes finissent par ne plus être que deux ou trois où on finira par se retrouver. Et à présent ils se voyaient eux-mêmes, et étaient métamorphosés, étant maintenant habillés de couleurs : du rouge, du blanc, du bleu, sous le petit ciel gris ; mais c’est de l’orient que vient la lumière et le soleil va se montrer : alors ils ont commencé à parler et à plaisanter, et à s’examiner les uns les autres, tandis que les baïonnettes brillaient.

Ils regardaient Borchat, ils lui disaient : « Tu es beau ! » Et Borchat n’avait attendu que la venue du jour pour parader, et était fier de lui, disant : « Hein ? et j’ai tout cousu moi-même, et j’ai tout poutzé moi-même, les boutons, les courroies, ma giberne, mes souliers… »

On ne le reconnaissait pas, il était tout neuf. Et les autres aussi étaient beaux à voir, avec leurs shakos à plumets, leurs tricornes, quelques-uns en habits civils, certains encore dans des habits moitié civils, moitié militaires, et ayant par exemple un chapeau sur la tête ou bien, au lieu de guêtres, leurs gamaches en toile blanche qu’ils se mettent autour des jambes quand ils vont labourer, et ceux des vignes tailler leurs vignes.

Étant arrivés sur la bosse, au-dessus du pays, et considérant le pays qui s’ouvrait à droite et à gauche, en même temps qu’un léger coup de vent, comme avec un couteau, avait fendu de haut en bas la brume qui cachait vers le sud les montagnes ; alors elles étaient apparues, immenses, suspendues en l’air, ne reposant sur rien du tout, toutes bleues, et la neige qui avait fondu n’habitait plus que leurs couloirs, leurs replis et les places à l’ombre, y faisant tantôt de longues coulées finissant en pointe et qui descendaient encore très bas, tantôt de larges taches coupées de rochers et de hautes parois.

Ce matin du deux de mai 1802, sur la route.

Ils étaient tout le temps rejoints par des troupes qui arrivaient latéralement par les chemins.

Les auberges dans les villages étaient pleines de monde ; on leur criait par la fenêtre : « Attendez-nous ! »

Ou bien on ouvrait la fenêtre et on leur criait : « Arrivez, on a bien le temps, venez boire un verre… »

Et il y avait devant les auberges des chars à échelle qui avaient amené jusque là ceux qui n’avaient pas voulu venir à pied, les paresseux ; ayant, ces chars, des drapeaux verts aux quatre coins, et les chevaux étaient en train de manger l’avoine dans les mangeoires, de laquelle avoine on n’avait pas été avare ; avec également le monde qui regardait sur le pas des portes ; et on saluait au passage tous ces hommes, le long de la route ; et même on leur faisait signe de loin dans les champs par un chapeau qu’on lève en l’air ou une main qui est secouée dans leur direction, rares étant ceux qui se détournaient, ou bien faisaient semblant de ne pas les voir.

Tout le pays des hommes qui descendait vers Lausanne.

Car, malgré les bosses et les replis (comme quand on a froissé du papier dans sa main et il est plein de renflements et de cassures), le terrain malgré tout cède à son affection pour le sud, où est le lac, et s’y affaisse ; et, à mesure qu’on s’y laissait aller, on avançait dans la saison, on sortait de l’hiver pour s’acheminer vers l’été.

Ils ont passé des régions où les feuilles étaient à peine sorties à celles où il y avait des marronniers couverts de fleurs et de verdure.

Des régions où il n’y a que des bois de sapins à ces autres régions où commencent les bois de hêtres : et d’abord ils n’étaient hantés et habités que par une légère fumée qui laissait voir en transparence les branches et les troncs ; ils sont devenus de plus en plus denses, faisant de grandes murailles à crépi grossier devant vous.

Les oiseaux là-haut ne chantent guère encore ; ici, il y avait un concert bruyant dans tous les arbres, des cris, des sifflets, des roulades, des appels : le merle, le pinson, la fauvette, le loriot ; là-haut, les arbres fruitiers ne montraient que des bourgeons cotonneux, mais, à ces étages de plus bas, il avait neigé sur les vergers : aux étages de plus bas encore, cette neige devenait grise et, au milieu de cette neige grise, les feuilles étaient d’un vert acide et dur.

Les pommiers se montraient tout roses, et les pêchers de plein vent dans les vignes avaient été déjà soufflés par la bise, mais il y avait ces vieilles souches barbues de mousse qui ont des cornes, où prenaient naissance à présent de frêles pousses couleur de miel déjà longues comme le doigt.

Le 2 mai 1802, au matin.

Il n’est rentré que le lendemain, le trois : c’est Borchat.

Il était seul et quand même pas seul (c’est une façon qu’on a de dire).

Il ne marchait ni très vite, ni très droit.

Il avait fait exprès d’attendre qu’il fît sombre pour rentrer chez lui, pensant pouvoir se glisser dans sa maison sans être aperçu : mais il y avait des hommes dans la rue du village, qui étaient là à guetter les nouvelles, lesquels ont vu Borchat de loin, l’ont reconnu, l’ont appelé – dont Berger, le gouverneur ; l’appellent encore, et il n’avait pas l’air d’entendre.

Mais comment faire ? parce qu’ils se sont approchés et criaient :

— Eh ! Borchat.

Borchat était arrivé devant sa porte, il était justement en train, ayant posé son fourniment contre le mur, de se baisser pour prendre la clé qui était cachée sous l’avancement d’une pierre ; et justement ça n’allait pas vite, parce que la tête lui tournait :

— Laisse-moi ça. On aura soin de tes affaires. Viens boire un verre avec nous.

Il s’était redressé, et les voyait à double, c’est-à-dire qu’il ne voyait rien que des espèces d’ombres à deux têtes qui balançaient drôlement devant lui, et lui balançait de même : tellement qu’on n’a eu qu’à le prendre par le bras.

On l’avait emmené ; il s’était laissé emmener.

Et on lui a dit :

— Eh bien ?

Il a dit :

— Eh bien, ça n’a rien donné.

Ils l’avaient fait asseoir chez Berger à une table, ayant disposé sur la table un pot de vin, du pain et du fromage :

— Si tu as faim, tu manges ; si tu as soif, tu bois.

Et puis :

— Et alors qu’est-ce que vous avez fait par là-bas.

Borchat avait dit :

— Rien de sorte.

Ils ont été d’abord trois ou quatre, puis il y en a eu deux ou trois autres qui sont entrés, et lui voyait drôlement, sous le crésus qui éclairait à double, lui aussi, le seau de cuisine près de l’évier avoir un reflet sur le côté, ou bien s’il y avait deux seaux de cuivre ?

Il avait demandé :

— Vous ne savez rien ?

— Pas grand’chose.

— Et Viret ?

— On ne l’a pas vu.

— David Jan ?

— Il n’est pas rentré.

— Et Vuffray ?

— Que si ! mais il n’a rien voulu dire… Alors, toi, raconte-nous…

Borchat a dit :

— J’ai perdu ma baïonnette, je n’ai plus un sou, charrette !… Je sais bien où j’ai dormi, dans une grange… On était une bonne douzaine encore, hier au soir ; ce matin, plus personne…

On lui disait :

— Tu commences par la fin, il te faut commencer par le commencement.

Borchat avait fermé ses deux poings avec force, les tenant posés l’un et l’autre à ses côtés sur le bord de la table, puis avait fait un grand effort aussi dans sa tête pour mettre en ordre ses souvenirs, allant les chercher un à un dans ses dedans ; il a dit :

— On est parti…

On s’était mis à rire.

— Et puis vous êtes arrivés ? À quelle heure ?

— Ma foi, avait dit Borchat, pas en même temps… Et Fanchette Centlivres ?

On lui a tapé sur l’épaule.

— Elle va bien, autant qu’on peut savoir. Pour le moment, tu es à Lausanne.

— Ah ! oui, c’est vrai, justement… Eh bien, voilà, on s’était un peu perdus en route… Il y en a qui ne sont pas arrivés…

— Et toi ?

— Moi, oui… Mais il était bien onze heures.

— Où étais-tu ?

— Près de Montétan.

Ils étaient à présent trois ou quatre à lui poser des questions, et, lui, ne savait plus bien à qui répondre, d’autant qu’il continuait à n’y pas voir très clair ; c’est pourquoi Berger avait dit :

— Il nous faut le laisser parler.

Et à Borchat :

— Écoute, c’est important : tâche d’y aller tout seul, parce qu’on a confiance en toi… Santé !

Il a vidé son verre, et Borchat le sien ; sur quoi ils ont fait silence…

On avait entendu l’horloge du village sonner dix heures.

Ça toussait dans la nuit à coups profonds et espacés, comme quand la toux ne veut pas sortir, et le malade est bien malade.

Ça n’en finissait plus, et, une fois que ça a eu fini quand même, ça avait recommencé, et Borchat attendait sous le crésus qui avait deux mèches et deux flammes.

L’horloge s’est tue ; Borchat avait repris :

— Ah ! vous ne savez rien d’elle ? dommage ! c’est ma bonne amie.

Puis il s’est aperçu sans doute qu’il y a des choses qu’on dit et qu’il vaudrait mieux ne pas dire, parce que c’est le vin qui vous les fait dire :

— Attendez, j’y suis… À Montétan sur une bosse…

Et il ne s’était plus arrêté.

— À Montétan sur une bosse, et il y avait une haie devant moi et derrière la haie un chemin creux. On avait établi des postes. On voyait très bien, d’où j’étais, la tour ; c’est une grande tour qui est grise, parce qu’elle est en molasse, avec des clochetons faits au ciseau, et pas loin : seulement il aurait fallu y arriver… Et tout le temps, dans le chemin, on voyait passer des patrouilles à cheval, c’était le gouvernement : un bel officier à cheval avec huit ou dix hommes à cheval, et on aurait dû leur tirer dessus, mais on n’osait pas, et puis on n’avait pas d’ordres… Et puis point de chevaux non plus, nous autres : il aurait fallu y aller à pied. Et point de canon, et eux du canon…

— Et le général ? a demandé Berger.

— Je ne l’ai pas vu.

— Et les officiers ?

— Il y avait Truan, seulement, lui non plus, ne savait trop que faire… Et puis, c’est que les contingents de la Côte n’étaient pas arrivés, et on les attendait, mais ils n’arrivaient toujours pas : alors on a envoyé des hommes à leur rencontre. Ils sont allés jusqu’au-dessus de la descente qu’il y a en avant de Morges, ils n’ont rien vu ; ça a pris du temps. Nous autres, on a ouvert nos sacs, on s’est mis à manger, et puis il y en a qui avaient leurs gourdes avec de l’eau-de-cerises ou de l’eau-de-prunes dedans : on se les est passées ; et on se demandait : « Charrette ! qu’est-ce qui arrive ? » — « Il n’arrive rien. » Et ceux qu’on avait délégués du côté de Morges sont revenus ; ils n’avaient rien vu. Et nous, on a dit : « Défection ! ». Et puis on a dit : « Qu’est-ce qu’on fait ? ». Et puis il a été quatre heures, le ciel s’est couvert, il a commencé à pleuvoir…

— Et puis ?

— Et puis on a été tout capots.

(Un mot qui exprime en patois qu’on est déçus, mais on se résigne.)

— Tout capots, disait Borchat, et ça tombait… Alors, comme ça, il y en a un qui a dit : « Est-ce qu’on s’en va ? ». Et un autre, et encore un autre. Et on s’est mis en chemin pour rentrer pêle-mêle, parce que les contingents étaient tout désorganisés, et on a été d’abord boire un verre, et puis je ne me rappelle plus bien…

Là-dessus, Borchat s’est tu.

On lui disait :

— Alors, c’est raté ?…

Il a répondu :

— Ma foi, oui…

On l’avait fait boire pour le consoler.

IV

Le rapport d’Épars était resté sans réponse. Et Épars s’était enfermé dans le château.

Chaque soir, avec sa lanterne, il faisait la tournée des bâtiments, prenant soin que les serrures fussent partout fermées à double tour, les verrous tirés, les tringles des contrevents soigneusement assujetties ; lui-même se claquemurant pour finir dans sa chambre et sa sœur dans la sienne, lesquelles d’ailleurs communiquaient.

Et, tout le long du jour, il regardait tristement, à travers les vitres verdâtres, pleines de bulles, et qui déformaient les objets qu’elles laissaient voir en transparence, tantôt la cour déserte, tantôt dans le jardin le printemps en train de se faire et où le tulipier avait des fleurs peintes en couleurs, grosses comme des œufs de Pâques.

Il se disait : « Le gouvernement ne fait rien, ces Messieurs ne bougent pas ; est-ce qu’ils vont nous laisser longtemps encore entre les mains de ces bandits ? Dieu sait ce qui va arriver. »

C’est qu’il avait d’autres raisons de n’être pas rassuré ; chaque soir, tout ce commencement de mai, il y avait eu des feux qui s’allumaient un peu partout dans la campagne. On pouvait les voir de loin parce qu’on faisait en sorte qu’ils se vissent en effet de loin, choisissant à cette intention une de ces éminences dont il ne manque pas, heureusement, dans le pays.

On portait les papiers au sommet de la bosse, où il n’y avait plus qu’à battre le briquet : alors on voyait monter dans la nuit une grande flamme, assez passagère, mais vive, toute en hauteur, et dont la pointe dansait au vent, se détachant par moment de sa base, comme un de ces feux follets qu’on voit sur les marais dans les environs d’Orbe.

Une espèce de rond de lumière était alors découpé dans l’obscurité qu’il rendait plus obscure encore ; il se soulevait de terre, tout en se rapprochant de vous ; et, sous le ciel rouge, on distinguait une place gazonnée, où il y avait du monde qui s’agitait un moment, puis tout rentrait dans la nuit.

Des feux dans toute la campagne ; c’est qu’il y en a, de ces châteaux !

Il y a ceux des anciens temps qui sont bâtis sur les hauteurs ; parfois ils ne sont plus que des ruines. Un pan de mur s’écroule dans la broussaille, hantée par les vipères, et les petites filles, qui vont à la cueillette des framboises avec leurs bidons de fer-blanc, n’osent pas s’y aventurer ; mais il y en a qui sont habités et entretenus ; montrant de loin leurs tours et leurs hauts murs épais de douze à quinze pieds, surmontés de mâchicoulis, percés de barbacanes.

Et puis il y a ceux qui ont été construits plus récemment ; ceux-ci se tiennent volontiers à l’intérieur même des villages, n’étant plus dans la nécessité de veiller à leur défense : de simples grandes belles maisons de plaisance, de vastes bâtiments bas sous de hauts toits de tuiles percés de mansardes ; un fronton sur le devant et dans le fronton des casques surmontant deux canons sans affût et entrecroisés ; quelquefois une pièce d’eau et sur la pièce d’eau une petite embarcation permettant d’en faire le tour.

Mais même ces châteaux-ci avaient le droit de dîme, étant des seigneuries.

C’est pourquoi on venait, on faisait les sommations, et, en cas de besoin, on enfonçait la porte.

Et toute espèce de nouvelles vraies ou fausses, circulaient, bien entendu, ce qui ajoutait à l’agitation. Quelques-unes vous faisaient peur, celle, entre autres, d’un mort qu’il y aurait eu aux environs de Moudon où on nous avait tiré dessus par les fenêtres ; d’autres qui vous excitaient au contraire et vous énervaient encore davantage, parce que ces expéditions ne réussissaient pas toujours et que votre amour-propre y est intéressé.

C’est ainsi qu’on racontait qu’à C… le contingent avait été reçu par le propriétaire en personne qui l’attendait sur le pas de sa porte.

— Entrez, les amis.

Ils ne s’attendaient guère à être accueillis de pareille façon, ce qui leur avait fait perdre contenance ; mais lui, sans paraître s’en apercevoir :

— Je sais bien ce qui vous amène. Malheureusement, je n’en ai point, de ces papiers. Entrez seulement, vous le constaterez vous-mêmes.

Ils étaient entrés, conduits par Monsieur. On les avait menés dans le grand salon.

— C’est le grand salon. Vous pouvez fouiller. Vous êtes chez vous, mes amis… Ça, c’est le portrait de mon grand-père. Il avait un grand nez, moi aussi ; on se le passe avec soin de père en fils dans la famille.

Puis dans le petit salon, puis dans la salle à manger, puis dans la bibliothèque ; et eux :

— Oh ! merci bien, on a pu se rendre compte… Inutile d’aller plus loin.

— Je ne sais pas, peut-être qu’il y a des cachettes que je ne connais pas moi-même… Un ressort quelque part dans la boiserie ; examinez-la bien.

Tandis qu’ils étaient tout penauds, et n’en avaient pas moins dû faire le tour des chambres à coucher, puis avaient été conduits jusque dans les mansardes ; après quoi, en redescendant, ils avaient trouvé dans la salle à manger un casse-croûte qui les attendait, avec une nappe, des verres en cristal, des bouteilles de vin bouché, du pain blanc, du jambon.

Et avaient dû s’asseoir, manger, boire, être polis, faire des excuses.

On racontait de même qu’à la Côte, une dame de huitante-neuf ans, quand ils étaient arrivés, était dans un fauteuil roulant que poussait un domestique ; elle avait congédié son domestique.

— Qui est-ce qui commande ici ?

Le commandant s’était avancé.

— Eh bien, à votre tour, poussez-moi. Et vous pourrez tout emporter, disait-elle. Vous comprenez, moi, à mon âge…

Et ces histoires provoquaient toute espèce de mouvements en sens contraire, à quoi venaient s’ajouter les dénonciations, qui gâtaient encore les choses : « Ces jeunes gens, ledit Mellet, Pache, Miéville, Jorge et Durussel, c’est eux qui ont fait le plus… Le président leur a payé à boire et les a fait danser à ses frais… »

On cherchait le nom des dénonciateurs pour leur faire passer le goût du pain : désordre.

L’Isle, Pampigny, Vullierens, Mollens : partout du désordre.

Et, là-dessus, dans la soirée du 4, on avait appris à Bossenges que le mari de la Tserpette venait de mourir.

Les femmes, s’étant portées chez elle, l’avaient trouvée tout habillée de noir dans sa cuisine.

— Eh bien oui, disait-elle, eh ! mes pauvres dames, encore un malheur.

Elle leur disait :

— Asseyez-vous, mes pauvres dames.

Elle avait un mouchoir noué autour de la tête, un corsage noir, une jupe noire, et des mains noires aussi et le nez qui coulait noir :

— Il a bien fini de taper, cette fois… Il m’agaçait… Eh bien, ça me manque… Il tapait tout le temps pour finir, ces derniers jours. Je lui disais : « Comment veux-tu que je fasse mon ouvrage ? »… Mais j’étais à peine sortie qu’il m’appelait de nouveau ; il voulait boire, il ne voulait plus boire, il revoulait. Et, ce matin, il m’a tapée trois fois de suite, parce qu’il y avait du bruit ; il me disait : « Qu’est-ce que c’est ? » Moi, je lui disais : « C’est leur politique… » Et il tape encore, et puis plus rien. Finalement, j’ai été voir… Comme ça, tout à coup, sans rien dire… J’ai même pas eu le temps de faire venir le pasteur, et Dieu sait s’il pourra faire le culte, il doit être terriblement occupé, ces jours.

Elle baissait la voix :

— Il est pour.

Puis, tout à coup :

— Vous voulez le voir ?

Les femmes n’avaient pas osé dire non ; elles s’étaient levées. La Tserpette, prenant les devants, avait frappé à la porte, comme on fait avec les vivants. On n’avait pas répondu.

Alors elle est entrée tout doucement, et puis, se retournant, elle a mis le doigt sur sa bouche.

La canne d’épine à corbin du mort était accrochée au montant du lit.

Il y avait, sur la table de nuit, une bougie allumée.

Les femmes avaient fait une prière, les mains jointes sur leur tablier ; lui, il avait un mouchoir blanc noué autour de la tête.

On lui avait mis son habit de cérémonie, un habit en fin drap noir, avec un col qui lui montait jusqu’aux oreilles, si bien qu’on ne voyait que son nez, qui était jaune et transparent comme la cire de la bougie.

Les yeux disparaissaient au fond d’énormes trous pleins d’ombre ; le menton, tiré en arrière par le mouchoir qui couvrait la bouche, avait été comme supprimé de la figure : et, plus bas, sur la couverture, il n’y avait plus que ses mains : on aurait dit deux sacs de peau froissée avec dedans des choses dures.

Et il ne bougeait pas, ce vieux, ce qui était décourageant ; on a beau attendre, rien ne change ; on aurait attendu toute l’éternité que rien n’aurait jamais changé.

Les femmes s’étaient donc retirées ; la Tserpette avait soigneusement refermé la porte derrière elle : c’est un vieux qui s’en va, il avait fait son temps.

Elles s’étaient retrouvées dans la cuisine où la Tserpette leur avait offert du sirop de capillaire.

Et, pendant que les femmes buvaient leur sirop, tout à coup, la Tserpette :

— Vous savez, je savais que ça lui arriverait, oui, le pauvre… qu’il y aurait un malheur pour lui parmi tous ces autres malheurs… Parce que ça ne va pas bien, non plus, pour nous autres… J’avais fondu les plombs !

— Ah ! disait-on, vous avez fondu les plombs ?

— Oui, pour Rose, la servante. Et il y a eu une flamme… Est-ce que je n’avais pas raison ?

— Une flamme ? disait-on.

— Oui, un feu… Ensuite, un voyage… Est-ce qu’elle n’est pas partie ? Et ensuite un fusil… Ça, c’était pour son bon ami. Est-ce qu’il n’est pas à la guerre ? Et, à la fin finale, les choses ont mieux tourné pour elle : un anneau ; c’est un mariage, et ça viendra ; mais, entre le fusil et l’anneau, et je n’y ai rien dit, à elle, parce que ça ne la regardait pas, il y avait eu…

Elle a dit :

— Un cercueil. J’étais prévenue, c’était pour mon pauvre mari… Et, à présent, je me demande s’il ne nous concerne pas, nous aussi, nous autres femmes tant que nous sommes, ce cercueil…

Bing, bing, bing, bing, bing, bing… (On compte ensuite jusqu’à trois).

— Mon Dieu ! ils sonnent de nouveau.

Bing, bing, bing…

On entendait courir dans le village, des voix se sont mises à appeler ; et voilà qu’on cognait à la porte de Borchat qui venait de s’endormir.

Et avait été brusquement tiré de son sommeil, parce qu’on lui criait :

— Eh ! Borchat, rassemblement !

Et la chose lui avait été criée de derrière la porte ; et ainsi, à peine remis de sa première expédition, il avait été jeté dans cette seconde expédition, parce qu’à présent on partait pour Morges.

— Ordre de Reymond.

X

À Morges, ils savaient qu’ils trouveraient du canon et tout ce qui leur manquait en fait d’armes et de pièces d’équipement.

C’est dans le bas des vignes deux grandes belles rues construites à plat parallèlement au rivage. Deux larges rues plaisantes à voir avec leurs maisons de guingois. Les unes en retrait, les autres qui avancent, ce qui fait que ces rues vont un petit peu de travers.

Et, au bout de la ville, du côté de Genève, il y a un vieux château savoyard aux quatre énormes tours rondes, en avant de quoi est le port, fermé par deux longues digues qui ont chacune à leur extrémité une guérite, entre lesquelles est le goulet qui laisse tout juste entrer les barques.

Eux, voyaient très bien le château où est l’arsenal.

Eux, d’où ils étaient, ils ne voyaient pas seulement le château, mais tous ces toits étroitement soudés les uns aux autres, couleur de croûte de pain trop cuit et où les rues faisaient des craquelures, pareillement à ce qui arrive pour les pains qu’on laisse trop longtemps au four.

Ils voyaient tout ; ils voyaient l’église qui est neuve, ils voyaient passer le monde tout petit et noir sur le pavé blanc ; ils voyaient le port et dans le port, justement, deux barques amarrées avec leurs grands mâts qui ont des pommes de couleur ; ils voyaient en avant du port, tout le lac, toutes les montagnes ; ils pensaient : « À présent, on les tient, ou quoi ? »

Il faut dire qu’ils étaient bien placés.

Ils avaient établi leurs cantonnements en demi-cercle dans les villages des environs, à Tolochenaz, à Denens, à Vufflens-le-Château, à Échichens, à Lonay et jusqu’à Préverenges, cernant au nord la ville qui était cernée par le lac au sud.

Ainsi l’eau devenait, elle aussi, notre alliée ; tout allait bien.

Et ils étaient pour l’instant tranquilles, ayant disposé en avant du front des postes, ce qui leur permettait d’attendre. On espérait, d’ailleurs, n’avoir pas besoin de passer à l’attaque, c’est même ce qu’on cherchait à éviter ; dans l’intention de quoi, des négociations avaient été engagées, paraît-il, entre Reymond et le commandant de la place.

Il ne s’est donc rien passé pendant trois ou quatre jours. Il y avait seulement que Rose était sans nouvelles de son bon ami et Mlle Suzanne ne savait rien de son frère.

Cette après-midi-là, elle avait dit à Rose : « Sais-tu ce qu’on va faire ? On va descendre jusque chez mes amis Charbonnier à Échandens… Peut-être qu’ils seront mieux renseignés que nous… »

Il faisait grand beau, comme on dit. Mlle Suzanne avait été emprunter à la Croix-Blanche un tilbury, qui avait une capote et un tablier de cuir qu’on se rabattait sur les jambes ; on y avait attelé un bon vieux petit cheval tranquille, avec qui même des femmes étaient en pleine sécurité ; elles étaient parties sitôt après midi par Pampigny, Cottens, Sévery, Colombier.

Rose était un peu maigrie, un peu pâlie. Et Mlle Suzanne avait mis une robe de printemps à fleurs roses, mais on voyait mieux dans le grand jour les signes que l’âge écrit sur le visage des personnes, au coin de la bouche et au coin des yeux. Elle n’en semblait pas moins toute contente, ce jour-là, ce qui rassurait Rose, pendant que le petit cheval trottait tranquillement.

Par des étages, par des espèces de marches d’escalier, depuis le lac, tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, le printemps avait fini par monter jusqu’à nous, et ça faisait doux dans le cœur.

Il y avait dans l’herbe le trèfle, sur les talus les pâquerettes, le long des rigoles les boutons d’or, les violettes sous les haies : tout le printemps avec sa bonne chaleur, tandis que le mouvement de la voiture vous faisait passer un peu d’air frais sur les joues, ce qui ravive leurs couleurs.

Mlle Suzanne était bien connue. On disait :

— Bonjour, mademoiselle Suzanne… Et où allez-vous comme ça ?… Vous faites un petit tour ? Vous êtes bien tombée.

Elle disait :

— Bonjour, le monde. Est-ce que vous savez ce qui se passe ?

On disait :

— On ne sait pas bien. Il y a tout plein de militaires qui descendent ou qui remontent, mais ils ne sont pas au courant.

— On va justement aux nouvelles… Moi, j’ai mis la cocarde verte : c’est toujours autant, dites-donc…

— Bien sûr, mademoiselle Suzanne.

Dans les villages, comme ça : dans un premier village, dans un deuxième village, et elles étaient bien obligées de s’arrêter, parce qu’on leur barrait la route.

Les femmes qui étaient dans les plantages, arrivaient le plantoir à la main ; on les entourait, on leur disait : « Comment allez-vous ? » Et de nouveau : « Ah ! vous faites une promenade… Vous viendrez nous dire ce qui se passe en remontant. »

Elles étaient sous des arbres, puis encore une fois dans le soleil : elles passaient sous les gros noyers ronds, aux troncs moussus et fendillés, et qui laissaient tomber sur elles leurs chenilles, pleines de poudre jaune ; plus loin, comme elles traversaient un verger, elles ont été tout enneigées : mille petits flocons s’étaient mis à tourbillonner autour d’elles, se posant sur leurs mains et sur leurs figures, mais sans être froids : au contraire doux et tièdes au toucher et qui sentaient bon : c’étaient les cerisiers, dont un peu de vent secouait les branches, et on n’y voyait plus bien devant soi.

La voiture roulait sur une route blanche où les roues laissaient deux raies noires, qui étaient bientôt recouvertes. Et le petit cheval continuait à trotter bien régulièrement, de sorte qu’elles allaient arriver à la corne d’un bois où le pays vous saute contre, se découvrant tout entier dans sa partie d’en bas, quand ces autres sont apparus, venant à vous.

Trois ou quatre militaires, rouges, essoufflés, le col de la tunique ouvert sur la poitrine, qui ont levé le bras : « N’allez pas plus loin ! ».

Mlle Suzanne avait arrêté la voiture.

— On se bat devant Morges. Il y a déjà un blessé… Un nommé Borchat de Bossenges…

Rose était devenue toute pâle. Elle avait demandé :

— Et un nommé Jan, David Jan ?…

— On connaît pas.

À Morges, il y avait, disait-on, quelques soldats français et un petit nombre de soldats de la milice qu’on avait réussi, non sans peine, à lever : pas grand’chose ; si bien que ceux qui étaient venus d’en haut, les nôtres, pensaient que la place allait se rendre sans se défendre. En attendant, ils étaient bien logés avec de la paille en suffisance ; bien nourris et pas mal abreuvés non plus ; autant de conditions qui leur rendaient le métier facile, lequel consistait essentiellement à relever les postes qu’on avait disposés en avant des villages ; ce qui ne les occupait guère que deux ou trois heures par jour. Le reste du temps, ils le passaient à être assis sur le banc devant la maison, à causer avec les femmes, à jouer avec les enfants : il y en avait même qui s’étaient mis aux travaux de la campagne. Sur quoi, on venait les appeler, chacun son tour, et ils allaient à travers champs occuper l’emplacement désigné.

C’était ainsi que Borchat avait été posté, ce jour-là, vers les dix heures du matin en avant d’Échichens, juste dans le haut de la pente qui aboutit à Morges, avec cinq ou six camarades ; mais il ne les connaissait pas, les contingents s’étant trouvés tout mélangés par suite des dispositions qu’on avait prises lors de leur cantonnement.

Ils s’étaient assis derrière des buissons, le fusil entre les jambes.

Il faisait chaud, mais les gourdes n’étaient pas vides, des gourdes de plus d’un demi-pot, avec un revêtement de cuir et un bouchon de métal. Ils se trouvaient être ainsi dans de bonnes dispositions, s’étant mis à causer entre eux.

Ils disaient à Borchat :

— D’où es-tu ?

— De Bossenges.

— Nous autres, on vient de La Sarraz. Tu es marié ?

Il avait dit : « non », il aurait aimé pouvoir dire : pas encore.

— Et ton train ?

— Je le loue.

— Ah ! tu ne cultives pas toi-même. Tu as de la chance. Nous autres, on se fait quand même du souci.

— Moi, disait Borchat, j’ai été dix ans au service ; alors, pour le moment, la terre, je la mets en mise… Oh ! disait-il, ça ne rapporte pas gros.

— Ça ne fait rien, nous autres, on aurait bien besoin d’être à la maison ; on ne peut plus compter pour le moment que sur les femmes… Soigner le bétail, traire, faucher… Pourvu que ça ne dure pas trop.

— Oh ! ça ne va plus durer bien longtemps.

— Qui sait ?

Ils débouchaient leurs gourdes, ils renversaient la tête, ils s’essuyaient la bouche du revers de la main.

— Heureusement qu’il est bon.

— Pour ça, il est bon.

— Et heureusement aussi qu’ils ne nous le pleurent pas trop.

— Bien sûr, disaient-ils, autant de trouvé.

Et bâillaient, regardant entre leurs genoux ces toits penchés l’un vers l’autre avec amitié, sous de légères fumées bleues comme quand on fume la pipe : tout Morges vu d’en dessus, – plus ou moins bruns, plus ou moins roses avec un peu de jaune par-ci par-là.

Tout était tranquille et même un peu endormi dans la belle lumière du matin.

À moins de cinquante pas au-dessous d’eux, le vignoble commençait, descendant jusqu’à l’eau en pente douce ; on en voyait la partie d’en haut qui bombait, puis venait un angle mort.

Et, dans cette partie d’en haut, une vapeur montait de la terre retournée entre les échalas bien régulièrement espacés où il y avait beaucoup de papillons blancs qui étaient promenés çà et là, montant, descendant au hasard comme des morceaux de papier emportés par un coup de bise.

Puis étaient ramenés vers les hommes du poste et bougeaient sans se poser au-dessus de l’herbe haute, pendant que les hommes fermaient à demi les yeux, fatigués par la lumière et le miroitement du lac où c’était comme si on avait cloué de grandes lames de fer blanc.

Ce qui a fait qu’ils ne se sont aperçus de cette patrouille qu’au moment où elle sortait de l’angle mort, montant droit vers eux.

Ils s’étaient levés tous ensemble, criant : « Qui vive ! ».

La patrouille, n’ayant rien répondu, ils avaient tiré en l’air.

La patrouille leur avait alors tiré dessus.

Et ceux du poste s’étaient précipitamment rabattus sur l’arrière, ne se jugeant pas assez nombreux pour engager le combat, et étaient déjà disparus, sauf Borchat qui avait ressenti dans le mollet une douleur qui l’avait fait tomber à la renverse ; si bien qu’on l’avait trouvé tout gémissant et qui cherchait avec des mains tremblantes à déboutonner sa guêtre où il y avait une tache de sang qui s’élargissait à vue d’œil.

Deux hommes l’avaient pris, l’un sous un bras, l’autre sous l’autre.

Ainsi soutenu, on l’avait descendu à Morges, ce qui avait pris du temps, parce qu’il sautait sur un pied, ne posant le second à terre que quand il était à bout de forces ; et, tous les vingt pas, disait : « Aïe ! ça ne va plus. Arrêtez ! ».

Puis était assis sur un mur, puis sur un autre, entouré par la patrouille qui lui disait : « C’est rien, on va te soigner… Mais il faudra te laisser faire. Qu’est-ce que tu veux ? tu es prisonnier. »

Il ne pouvait pas ne pas le constater, en effet, parce qu’il avait été encore promené tout le long de la Grand’Rue où les femmes accouraient sur le pas des portes ou bien se mettaient aux fenêtres pour le voir passer, lui et la patrouille, lui devant toujours boitillant, la patrouille qui suivait l’arme sur l’épaule.

Et amené pour finir à l’infirmerie de l’arsenal où on lui avait extrait sa balle qui était restée prise dans les chairs du mollet, mais ni l’artère, ni l’os n’avaient été touchés.

On lui avait dit : « C’est rien. Tu n’as qu’à rester tranquille. Quelques jours et il n’y paraîtra plus. »

XI

Il n’y paraissait presque plus, en effet, quand, quelques jours plus tard, on est entré dans l’infirmerie. « Prépare-toi, ils vont venir te chercher… »

Borchat n’avait pas compris.

— Qui ça ?

— Qui veux-tu que ce soit ? Les hommes de Reymond, pardi ! Tu es libre. On rend les prisonniers…

On entendait dans la cour un grand bruit : c’est qu’on attelait les chevaux aux pièces d’artillerie que le gouvernement cédait aux insurgés : six beaux canons de 12, tirés chacun par six chevaux.

Il ne faut pas manquer de dire que les opérations des deux forces en présence étaient assez déconcertantes, parce qu’on aimait mieux négocier que se battre.

Le cours des événements n’avait aucune direction fixe, caractérisé qu’il était par toute espèce de mouvements en sens inverse, qui se compensaient l’un l’autre : les autorités établies tantôt cédant à l’insurrection, tantôt l’insurrection aux autorités.

Mais, pour le moment, les insurgés avaient le dessus, les six canons ayant été traînés à grand vacarme hors de la ville, et Borchat lui-même, assis dans de la paille sur le derrière d’un char à ridelles, emmené ; parce que c’était la guerre, mais une drôle de guerre, une guerre sans tués, ni blessés, Borchat mis à part.

Ce qui faisait qu’il était remarqué, de quoi il tirait gloire.

S’étant rendu maître de Morges, Louis Reymond, le général, avait été dresser son camp à Saint-Sulpice, aux portes de Lausanne ; pendant ce temps, le char à ridelles continuait lentement sa route vers Bossenges.

Borchat tournait le dos aux deux hommes qui étaient sur le siège et avait vu le lac peu à peu s’éloigner de lui, pendant qu’il traversait le vignoble ; on s’était arrêté à Échandens pour passer la nuit.

On avait le temps : on voyageait à petites journées.

Lui, était dans sa paille, une jambe guêtrée, l’autre enveloppée dans des chiffons, le pied chaussé d’une vieille pantoufle ; c’est un spectacle qu’il ne faut pas manquer de voir, on accourait.

Les femmes disaient : « Ah ! mon Dieu, un blessé ! » mettant la main à plat contre leur joue. Première station.

— Qu’avez-vous, mon pauvre ?

— Oh ! enfin, disait Borchat, c’est rien.

— Ça vous fait mal ?

— Ah ! ça, que oui.

— Voulez-vous prendre quelque chose ?

Et aux deux hommes qui étaient sur le siège :

— Et vous, dites donc ?

Il ne faut pas fatiguer le cheval qui est lourdement chargé et puis on est à la montée ; d’où ces stations et c’est la première, ce soir-là, à Échandens, où on avait installé Borchat dans une grange, avec deux couvertures et même un oreiller qu’on avait rempli de foin.

— Comment ça va-t-il à présent ?

— Pas trop mal.

— Et cette balle ?

— Ils me l’ont sortie.

— Où est-ce qu’elle était ?

— Dans le mollet. Ah ! disait-il, elle n’était pas entrée bien profond. Ils ont tiré trop bas, elle avait ricoché.

On faisait cercle autour de lui.

— Avec quoi est-ce qu’on vous l’a sortie ?

— Avec un outil.

— Pointu ?

— Ça, oui.

— Et puis tranchant ?… Ah ! le pauvre !

— Oh ! disait-il, ils m’ont fait boire la goutte avant, toute une chopine de goutte…

— Et puis ?

— Elle n’était pas mauvaise, c’était un bon commencement.

— Et ensuite ?

— Ensuite ils ont étendu un matelas sur une table, ils m’ont dit : « Couche-toi là. » Ça m’a fait froid, et puis ça craque. C’est un chirurgien militaire… Ils s’y entendent, heureusement.

— Et alors ?

— Alors, voilà, je peux pas marcher…

À ce moment, un homme est paru, lequel arrivait tout droit de Lausanne.

Il a dit : « On a fait notre entrée, cette après-midi, à Lausanne !… ».

Tout le monde s’était tourné vers lui.

C’est dans une grange où on avait pendu à un clou une lanterne qui faisait un pauvre éclairage en forme de tente, où on voyait danser la poussière que les pieds des allants et venants soulevaient.

Borchat à demi couché sous ses couvertures, le bras passé derrière la tête ; et l’homme :

— Au moins cinq mille, voyez-vous. Un beau cortège. On a voulu nous empêcher d’entrer, nous sommes entrés tout de même. Ça prenait depuis la porte de l’Ale jusqu’à la place de la Palud, par la Riponne et la Madeleine. En bel ordre, sections et compagnies, avec bannières et officiers, sans compter la musique et les tambours. Plein de monde dans les rues, plein de demoiselles aux fenêtres, et même ils avaient sorti les drapeaux, les verts et puis le tricolore… C’est qu’ils sont pour nous à Lausanne, comme dans le reste du canton, et ils ne le disent pas peut-être, mais ils le montrent à l’occasion, ça vaut mieux. Ils applaudissaient, ils nous criaient des choses, les demoiselles nous lançaient des fleurs. Il fallait voir ça, c’était beau… Depuis, je vous dis, la porte de l’Ale jusque sur la Palud ; et là, alors, halte ! et puis repos pour laisser au reste de la troupe le temps d’arriver ; et, vous voyez ça, parce que pour finir il y avait du monde jusqu’en haut de la Madeleine et plein les escaliers du Marché et du monde aussi dans la rue du Pont. Alors : Garde à vous, fixe ! Présentez armes ! Et Reymond…

— Ah ! il était là…

— Reymond qui s’avance sur son cheval et qui salue de l’épée. Un bel homme, avec un chapeau à plumes et bien habillé, et tout jeune, de trente à trente-cinq ans peut-être ; et il y avait ces messieurs du gouvernement qui se tenaient devant la porte de l’Hôtel-de-Ville. Et il leur a fait un discours et ces messieurs ont répondu.

— Qu’est-ce qu’ils ont dit ?

— Eh bien, voilà, on n’a pas tout compris, mais il semble bien qu’ils vont s’entendre. D’ailleurs Reymond les tient sous sa patte, puisqu’il a son camp à Saint-Sulpice et qu’il a du monde, et eux n’ont personne…

C’est ce que disait l’homme dans une grange, ce soir-là ; il s’est fait tard ; on a dit à Borchat : « On va se coucher, bonne nuit… ».

Le lendemain, ils sont arrivés avec le char à ridelles dans un village au moment où on sortait les gâteaux du four, et on les cuit avant le pain ; et justement les femmes rentraient chez elles, tenant avec un chiffon les grandes feuilles en tôle appuyées sur la hanche ; d’un côté, elles reposent ainsi, ces feuilles, sur le bombement naturel du corps, de l’autre, elles sont soutenues par le repliement des doigts ; ces grands gâteaux de chez nous qui sentent bon, qui donnent faim : ces salées au sucre, ces salées au sel.

Voilà que le char à ridelles, avec Borchat dedans, se montre.

— Arrêtez-vous un moment.

Ces quatre ou cinq lieues de trajet. Sept ou huit villages.

— Vous êtes blessé, mon Dieu ! où ?… Justement, on a du gâteau ; on va vous en couper une tranche.

Et Borchat continuait à se faire plus malade qu’il n’était : c’est que la pitié qu’on inspire n’est pas sans vous valoir quelques avantages, comme une tranche de gâteau justement, ou un gobelet d’étain où il y a quelque chose de bon à boire, c’est-à-dire du miel, de l’eau-de-cerises, beaucoup d’eau-de-cerises, de l’eau chaude, pas beaucoup d’eau chaude.

Et le beau soleil fait oublier la misère des temps, le manque d’argent, l’incertitude des récoltes, et puis ces dîmes dont on est de nouveau menacé.

Le printemps semblait alors devoir nous être favorable ; et même les très vieux se traînent sur un banc bien exposé, où on voit leurs mains trembloter sur le corbin de la canne qu’ils tiennent droite entre les jambes, mais ils sont dans la bonne chaleur.

Elle leur entre sous la peau à travers leurs gros habits de laine, ce qui fait qu’ils ont le sang tout réchauffé ; ils ont oublié qu’ils vont mourir.

Et nous, nos soucis, nos peines, nos misères : quand le coq tout en haut du fumier crie en levant la patte, renversant en arrière sa belle crête rouge qui lui cache un œil ; et il a la même couleur que la courtine tout en or.

Les poules sont au-dessous de lui qui picorent et se nourrissent ; lui, ne pense qu’à chanter.

— Eh bien, disait-on, on y va ?

Et voilà Borchat reparti.

Voilà Borchat porté sans fatigue, d’un étage à un autre étage, mais, à ce nouvel étage, il fallait de nouveau s’arrêter : et voilà Borchat de nouveau entouré, soigné, cajolé, fêté, restauré : à quoi il semblait assez se plaire, bien qu’à mesure qu’on approchait de Bossenges, il y eût une question qui se posait pour lui avec toujours plus de netteté ; et Borchat, pensant à Fanchette, non sans un peu d’inquiétude : « Qu’est-ce qu’elle va dire de tout ça ? » mais il se consolait, voyant l’accueil qui lui avait été réservé tout le long du voyage : « Sûrement que ça va arranger les choses, cette blessure… ».

Il avait disposé sa jambe de manière qu’elle fût bien visible et de loin, avec son bandage blanc par quoi elle était signalée, comme ils arrivaient à Saint-Georges, et là ont été encore arrêtés, n’étant plus tout à fait à jeun, ni Borchat, ni les deux qui étaient sur le siège.

Le soir venait, le soleil rouge (un peu trop rouge) était déjà tombé derrière le Jura ; – ils ont fait le dernier bout du trajet dans l’ombre.

À l’heure où les oiseaux se couchent et font un grand tapage dans les branches.

Ils devaient avoir été annoncés parce qu’ils ont vu qu’on les attendait.

De loin, déjà, après la dernière montée, à l’endroit où le terrain recommence d’aller à plat : des femmes, des enfants, deux ou trois hommes.

Entre les deux premières maisons du village, qui regardaient de leur côté, puis s’avancent à leur rencontre.

Et Borchat s’est réjoui d’être devenu si intéressant et, après avoir longtemps si peu compté, de voir qu’il comptait tout à coup tellement, s’étant alors laissé tomber de côté dans sa paille, comme quelqu’un qui souffre beaucoup.

— Pas possible, disaient les femmes en joignant les mains ; mon Dieu ! comme il est arrangé.

— Et puis, disait-on, tout ce long voyage !

— Depuis Morges !

— Comment est-ce qu’on va faire pour le porter dans son lit ?

Lui-même ne répondait pas aux questions ; il semblait ne rien voir et ne rien entendre.

Et ainsi, finalement, avait été arrêté devant sa maison où il voyait qu’il y avait de la lumière ; on faisait du feu, on chauffait de l’eau dans la cuisine ; – il a été soulevé, il a poussé un gémissement, puis a été transporté dans son lit qui avait été fait (et il y avait bien longtemps qu’il n’avait pas été fait), et couché, pendant qu’on lui disait :

— Ne vous occupez de rien, laissez-nous faire ; on s’est arrangées entre nous, on vous apportera à manger, on fera votre ménage.

Il n’avait tout de même pas pu ne pas voir que Fanchette n’était pas là ; et celle qui était là, entre autres, celle qui faisait le plus de bruit, c’était la Tserpette, tout habillée de noir, qui entrait, sortait, allait et venait, et levait les bras, interrogeant les femmes l’une après l’autre :

— Qu’est-ce que j’ai dit ?… La flamme, le fusil, les cercueils…

Car elle disait, à présent :

— Les cercueils…

XII

On ne savait plus comment les choses allaient tourner, et Borchat est resté au lit, ces premiers jours ; seulement, dès qu’il était seul, il se dépêchait de se lever.

Quand on ne le regardait pas, il ne boitait presque plus.

De sorte que, ce qui lui importait seulement, c’était de n’être pas vu, et, n’étant pas vu, sortait de son lit où il s’ennuyait ; puis se mettait à se promener dans sa cuisine, prenant soin de s’assurer qu’on ne venait pas à travers les vitres, et, si on venait, il allait vite se remettre au lit.

Pendant ce temps, il y a des choses qui se passent par le monde ; mais, lui, ne savait rien, et s’en souciait peu ; faisant quatre ou cinq pas dans un sens, quatre ou cinq dans l’autre, sur les briques disjointes qui lui basculaient sous le pied ; – terriblement tourmenté en dedans, bien qu’il ne voulût pas le laisser voir.

Car les jours passaient un à un ; et, lui, tout le temps, il se répétait : « Qu’est-ce qu’elle fait, cette Fanchette ? Elle doit pourtant bien savoir que j’ai été blessé. Pourquoi est-ce qu’elle n’est pas venue… Et j’irais bien, seulement on pourrait me voir… ».

On le trouvait couché tout habillé quand on entrait.

On heurtait, il criait : « Entrez », depuis sa chambre qui était de plain-pied avec la cuisine et il y avait une porte qui les faisait communiquer.

On lui demandait : « Comment ça va-t-il aujourd’hui ? ».

— Oh ! voilà, pas tant fort !

— Eh bien, il vous faut rester tranquille : je vous apporte de la soupe.

Il mangeait sa soupe. C’était Mme Durussel, sa voisine : une personne de tête et dévouée, en qui on pouvait avoir confiance.

Ce qui fait qu’un beau matin, et c’était le quatrième ou cinquième jour après son retour, il venait de manger sa soupe dans son lit avec une cuillère ronde en étain dans un grand bol de terre jaune ; il avait dit :

— Écoutez !

Et puis avait toussoté :

— Est-ce que vous l’avez vue ?

— Qui ça ?

Il avait toussoté de nouveau.

— Vous comprenez, c’est que je ne sais rien d’elle… Alors, a-t-il dit, Fanchette Centlivres… Vous ne savez pas ce qu’elle fait… ?

— Ma foi, non. C’est pas souvent qu’elle vient au village.

— Je sais, dit-il, seulement peut-être, si vous vouliez bien…

S’étant interrompu encore une fois :

— Si par hasard vous passiez devant chez elle… Oh ! disait-il, sans avoir l’air de rien… Vous lui diriez que je suis blessé, oui, au mollet, une balle dans une jambe… que j’ai été opéré… Et que je ne peux pas marcher et je ne sais pas quand je pourrai marcher… Alors, si elle voulait venir me voir… Oh ! un petit moment, quand elle en aura l’occasion.

Mme Durussel lui avait pris des mains le bol vide.

— Eh bien, je vais y passer en rentrant chez moi.

— Merci bien.

— Pas de quoi.

Et, sitôt Mme Durussel sortie, il avait été se poster derrière la fenêtre de la cuisine d’où on pouvait surveiller le chemin ; c’était un verre verdâtre et épais, et Borchat était derrière, et, comme il était dans l’ombre, on ne pouvait pas le voir, mais, lui, voyait tout, et attendait là.

Il n’a pas eu besoin d’attendre longtemps.

Mme Durussel revenait déjà.

Elle marchait vite ; il n’a eu que le temps d’aller se jeter sur son lit.

— Eh bien !… Si vous m’y reprenez…

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Eh bien, oui, pour me faire insulter ! Savez-vous ce qu’elle m’a dit, votre Fanchette ? Elle m’a dit : « Est-ce que ça vous regarde ? De quoi est-ce que vous vous mêlez, vous ?… Il est blessé ? tant mieux, c’est bien fait, ça lui apprendra. La jambe ? dommage qu’il n’ait pas reçu cette balle dans le ventre… Et il vous envoie ? Eh bien, vous avez du toupet, vous… ». Elle me criait ça dans la figure, vous comprenez : alors qu’est-ce que vous voulez ? j’ai fait demi-tour.

— Ah ! a-t-il dit, c’est comme ça…

Mme Durussel était partie. Et, lui, il lui semblait qu’il n’allait plus jamais pouvoir bouger sa jambe, à cause d’un grand poids qui était dedans maintenant et la même pesanteur était dans tout son corps, – voyant en imagination, et jusqu’à la fin de ses jours, sa cuisine encombrée de vaisselle sale, le plancher pas balayé, des toiles d’araignée au plafond.

Et, en même temps, on riait devant la maison, tout en tracassant de la main la poignée de la porte d’entrée ; c’était Frédéri qui avait fini par entrer : il levait les bras en l’air, il les rabattait le long de son corps ; il riait, riait, puis se passait le doigt sous le nez de droite à gauche, comme s’il avait compris, et la chose l’amusait.

Borchat avait dû le mettre à la porte. Et, misérablement, était sorti avec sa canne, et, boitant très bas sur sa canne, avait été s’asseoir devant chez lui.

Il était là, comme un tout vieux, à son tour, quoique n’ayant guère plus de quarante ans, sa jambe toujours embandée, mais les linges étaient devenus tout noirs autour de sa jambe, n’ayant pas été changés depuis plusieurs jours, comme pour mieux lui faire honte.

— Vous savez, Viret est rentré.

C’est des gens qui passent.

— Il paraît que ça ne va pas pour nous, par là-bas. Le gouvernement a reçu du renfort. Les Français prennent son parti.

Qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire, à lui ?

Cependant, la rumeur courait le village ; on arrêtait le père Jan :

— Et votre fils ?

— Je sais pas.

— Puisqu’ils commencent à rentrer…

Le père Jan faisait un geste avec le bras.

— Qu’est-ce que vous voulez ? je l’ai laissé faire… Je ne peux rien dire, moi, je perdrais ma place. Et, lui, du moment qu’il avait ces idées en tête, mais peut-être bien que je les ai aussi… Alors j’attends… Ah ! ça va mal. Et il n’y a pas que là-bas que ça aille mal.

Il montrait le ciel.

— Ça, c’est vrai, disait-on.

Car le temps s’était gâté : il y avait eu de grosses pluies et du froid. L’herbe poussait difficilement et tardivement, les blés levaient mal. La terre était mouillée, non seulement en surface, mais dans sa profondeur, de sorte que l’eau n’entrait plus, faisant partout sous le ciel gris des flaques grises.

Vers le soir elles sont devenues bleues ; c’est que le ciel avait changé de couleur.

Il y avait eu alors dans les mares comme des pétales de rose qui avaient glissé de côté ; la bise, qui s’était levée, avait déchiré les nuages qu’elle chassait rapidement en grand désordre devant elle, tout roses en effet, comme avec un bâton ; ils avaient été s’entasser pêle-mêle de l’autre côté du lac autour du sommet des montagnes qui les avaient retenus au passage et ils faisaient là un empilement.

Laissant le ciel soudain entièrement vide, complètement nettoyé, puis comme lavé à grande eau ; avec, au-dessus de l’horizon, du côté de l’est une grande lune qui se levait, une lune transparente, une lune comme un cerceau tendu de papier de soie.

C’est ça, peut-être, la vraie révolution. Les vraies révolutions se passent pour nous dans le ciel ; ce qui se passe dans le ciel nous détourne de ce qui se passe parmi les hommes sur la terre.

Une nuit vient, et elle est longue, parce qu’on dort mal. Une nuit qui est courte dans le calendrier, qui n’en finit plus maintenant pour nous. La lune, toute la nuit, avait été là-haut, large et pleine. On a attendu avec impatience qu’elle eût pâli et se fût dissipée, mais il avait fallu attendre, parce qu’on ne verra rien qu’une fois le soleil revenu. Enfin, s’est déclaré là-bas, du côté du levant, le règne d’un grand ciel parfaitement limpide ; il est devenu un peu rose ; il y a eu alors comme un roulement de tambour.

Et il annonce le retour du soleil ; mais à quoi sert-il que le soleil revienne, s’il ne revient que pour nous déclarer notre infortune ?

À quoi sert-il que le soleil éclaire, si ce qu’il éclaire n’est que ruine et désolation ?

Il a paru, il a été comme le coq qui saute sur son perchoir dans le flamboiement de ses plumes ; alors il avait bien fallu que les hommes aillent s’enfermer comme à l’ordinaire dans les étables, ayant à traire, à sortir le fumier, à fourrager les bêtes ; mais les femmes, les vieilles avec leur dos usé qui leur fait mal et craque à toutes ses jointures, les jeunes prises de frissons dans la vivacité de l’air, elles, elles sortent, se penchent, se tiennent courbées vers la terre, car c’était tout petit encore, et frêle, et quand on est debout…

Ces gelées, ces retours d’hiver au beau milieu du printemps…

Ça ne se voyait pas de loin, à cause que les petites pousses avaient pris la couleur de la terre et, s’étant affaissées au lieu de se tenir droites, étaient cachées entre les mottes qui les avaient déjà à demi recouvertes : les laitues qu’on venait de repiquer, les germes des haricots, les petits-pois à peine levés.

Il fallait se pencher, et tout était brûlé et noir ; tout n’était plus qu’un peu de cendre : et il y avait les buissons de groseilliers, hier encore jolis à voir, à cause d’une espèce de légère vapeur qui flottait autour d’eux, disant l’espérance : à présent où est l’espérance ?

C’était noir, c’était sec, ça cassait sous les doigts : dans les jardins d’ici, et puis plus bas et encore plus bas, et jusque dans les vignes, où c’est les hommes alors qui vont entre les souches, grognant des choses entre leurs dents : tout le pays qui fait entendre une sourde déploration.

Ces jolies pousses de la vigne, longues comme la main déjà, et comme elles se tenaient droites, comme elles ouvraient avec confiance leurs premières feuilles couleur de miel, et encore transparentes, mais quand même pleines de force !

Qui pendent à présent sur la souche aussi mortes qu’elle, sur cette grosse tête de bois chevelue et barbue et toute chenue de vieillesse, d’où elles s’étaient évadées, puis retournent à leur point d’origine, c’est-à-dire à rien du tout.

Dans les jardins, dans les vignes, dans les prés, dans les champs, partout la même désolation ; car dans les prés, l’herbe, arrêtée dans sa poussée, redescendait à ses racines ; dans les champs, le blé jaunissait ; et, dans les vergers, les petites cerises tombaient à peine formées, touchées sur le côté d’un peu de rouge et comme des indices d’une fausse maturité.

Ce qui a fait que le camp de Saint-Sulpice s’était débandé et Reymond avait été abandonné par ses troupes.

Il n’était pas midi qu’on voyait un peu partout arriver séparément et en grande hâte les hommes qui, hier encore, se trouvaient réunis. Chacun s’en retournait chez soi.

Les vraies révolutions se font là-haut, et elles nous détournent des autres. C’est qu’on est avant tout paysan, par chez nous. On est esclave des saisons ; c’est elles qui commandent. C’est le soleil qui nous fait lever à quatre heures et ne nous coucher qu’à neuf, l’été, parce que lui-même se lève tôt, se couche tard. Ce n’est pas nous qui faisons, c’est lui qui fait : nous l’aidons seulement, nous autres. N’est-ce pas ? les graines que nous mettons en terre, on peut les choisir avec soin ; on peut, bien sûr, distinguer celles qui conviennent à telle nature du sol ou à tel climat et agir en conséquence ; mais, ce qui se passe ensuite dans la graine, la grande chose, nous autres, on n’y peut plus rien, on est bien obligé de laisser faire et d’espérer, plein de supplications quand il faudrait qu’il pleuve ou bien quand il pleut trop, quand il n’y a point de soleil ou que la sécheresse est trop grande. On confie, voilà tout, on confie à quelqu’un quelque chose d’où on dépend. On coopère, on collabore. Mais le quelqu’un avec qui on collabore a ses volontés qui ne sont pas toujours les nôtres. Le quelqu’un avec qui on collabore a ses desseins. Ils nous sont souvent contraires. Et nous, tout petits, allons sous le ciel avec notre toute petite ombre, tandis qu’il est là-haut, dans sa toute-puissance, s’occupant peu de nous, nous ignorant peut-être, ou si c’est qu’il se plaît à nous contrarier ?

Ceux qui étaient au camp s’étaient dit : « Il a gelé cette nuit. Voilà les récoltes foutues ! ».

Ils avaient pensé aux femmes qui étaient seules à la maison, et qui allaient perdre la tête, à ces jardins détruits où tout allait être à refaire ; ils avaient vu qu’on avait besoin d’eux, où allait être leur vraie place ; et quels étaient enfin leurs vrais outils : qui sont le fossoir, le rouleau, la herse, le plantoir ou le sécateur, au lieu qu’on a dans les mains un fusil ; et les chevaux sont faits pour tirer la charrue, au lieu qu’ils traînent à présent des pièces d’artillerie.

Viret était revenu déjà dans la matinée. Et, à la tombée de la nuit, le père Jan et sa femme étaient dans leur cuisine, sans rien se dire, assis vis-à-vis l’un de l’autre : ils avaient entendu des pas sur le pavé devant la porte.

Le père Jan avec sa longue moustache tombante et sa femme vêtue de gris.

— Ah ! tu tombes bien… On est seuls, tu vois… Les domestiques m’ennuyaient, je les ai envoyé coucher…

Le père Jan regarde son fils et reprend :

— Heureusement que tu reviens…

David Jan n’avait rien dit, parce que pour lui le malheur était double, étant fait du malheur des autres, mais à quoi venait s’ajouter le sien, qu’il allait devoir cacher, puisque celle qu’il aurait fallu qui fût là n’y était pas.

XIII

La Tserpette dit peut-être vrai. « Les cercueils », disait la Tserpette.

Comment est-ce qu’il va falloir s’y prendre, en effet, pour nourrir les bêtes, si le foin manque ; comment est-ce qu’on va faire pour se nourrir soi-même, si on n’a pas de blé ?

Est-ce que nos tonneaux, l’automne venu, ne risquent pas de rester vides ? et il y aura privation de boire après privation de manger.

Les enfants réclameront du pain ; est-ce qu’on aura seulement du pain à leur donner ? Et, nous autres, n’allons-nous pas nous trouver devant une table sans rien dessus dans la cuisine, à l’heure où on rentre des champs ?

Quand la cloche de midi sonne.

Ils allaient, tête basse, à leur travail ; ils ne se parlaient plus quand ils se rencontraient, à peine s’ils se disaient bonjour ; et c’est que le bruit courait à présent que le gouvernement allait faire arrêter les suspects, à l’intention de quoi il avait alerté la gendarmerie.

Elle, est-ce qu’elle dormait, cette nuit-là, ou est-ce qu’elle ne dormait pas ?

Est-ce qu’elle était réveillée, ou bien si c’est ce petit bruit qui l’a tirée de son sommeil ?

Comme si on essayait de faire entrer la clé dans la serrure, mais quelque chose l’empêchait d’entrer ; et on avait essayé encore, puis on s’était mis à heurter tout doucement à la porte d’entrée, qui ouvrait sur un grand vestibule, plein d’échos.

Mlle Suzanne avait pensé : « C’est sûrement lui. » Elle n’en avait pas été autrement surprise ; elle était au courant de la situation.

Elle avait passé une robe de chambre ; et c’était bien lui, en effet : qui s’est glissé par la porte entr’ouverte et a précipitamment refermé la porte ; et était là, éclairé de tout près par la chandelle que sa sœur tenait à la main, son chapeau enfoncé sur les yeux, le col de son habit remonté jusqu’aux oreilles.

— C’est que je ne t’attendais pas, avait dit Mlle Suzanne. J’avais tourné la clé en dedans.

— Ça ne fait rien…

Il était essoufflé.

— L’essentiel est qu’on ne sache pas que je suis ici. Montons vite !

— Dis-moi d’abord ce qu’il t’arrive ?

— Tu devines.

Il avait précédé sa sœur dans l’escalier, et, parvenu dans la salle du haut, ayant vite été constater que les contrevents fermaient bien et que la lumière de la lampe ne pouvait pas se voir depuis dehors, s’était laissé tomber sur une chaise.

— Alors quoi ? disait-elle.

— Tu n’aurais pas quelque chose à manger, je n’ai rien pris depuis ce matin.

Elle avait été lui chercher de la viande froide et une bouteille de vin.

Elle se tenait debout devant lui.

— Oh ! tu auras sûrement compris… Ça ne va pas. Je vais être arrêté un de ces prochains jours. Alors on passe le Jura, dis donc…

Ce gros homme, et son goitre le faisait souffler bruyamment : tandis que ses cheveux crépus luisaient à la lueur de la lampe et il avait un long nez rouge entre deux épais favoris noirs.

— On a juste le temps… J’ai prévenu Liardet… il m’attend la nuit prochaine… Il connaît les passages : on ne risquera rien avec lui… Je suis venu prendre de l’argent et changer d’habits ; demain soir, on se met en route.

Elle a dit :

— Qui ça ?

— Toi et moi. Tu m’accompagnes.

Mais alors elle avait secoué la tête drôlement :

— Qu’est-ce que tu veux que j’aille faire en France ?

Il était resté, la fourchette en l’air, et la regardait :

— Mais, Suzanne, tu n’y penses pas. Est-ce qu’on n’a pas comploté, comme ils disent, ensemble ? Est-ce que tu ne t’es pas compromise autant que moi ? alors… Alors je dis que c’est prudent… Et il y a des chances pour qu’on ne soit pas absents bien longtemps : ils seront sûrement forcés, pour finir, de tenir compte de l’opinion publique ; mais enfin, en attendant…

Elle secoua de nouveau la tête.

— Et s’ils te mettent en prison ?

— Une femme !

— Ça n’empêchera peut-être rien.

— Qu’est-ce que tu veux ? J’ai mieux à faire.

— Mieux à faire ?

— Oh ! dit-elle, il y a la maison à garder. Ils viendront perquisitionner peut-être ; il vaudrait mieux que je sois là. Et puis, dit-elle, tu ne vas pas bien loin, on pourra toujours correspondre.

Mais il s’obstinait ; il disait :

— Alors tu m’abandonnerais et juste au plus mauvais moment ! Pas possible ! Quand on a travaillé toute une année ensemble et on avait pourtant toujours été d’accord, ou quoi ?

Il avait fini de manger ; elle continuait à secouer la tête.

— Enfin, a-t-il dit, réfléchis ; tu as jusqu’à demain pour ça. Moi, en attendant, il faut que je me cache. Et, bien entendu, si on demande après moi, tu ne sais rien, tu ne m’as pas vu. Tu diras que je dois être quelque part dans le canton. Liardet viendra nous chercher vers dix heures. Tu n’auras qu’à préparer un peu de linge et un porte-manteau. Il aura sa hotte ; tout est prévu…

Ah ! bien sûr, ça n’allait pas bien ; ça allait même toujours plus mal. On venait d’apprendre à Bossenges que le notaire Meilleret avait disparu, que Louis Reymond, notre général, était en fuite.

Eux, ils se sont faits tout petits. Ils se sont tu ; ils se sont mis à se taire le plus possible. Ils ont été rabattus sur eux-mêmes, ramenés à leurs petits chemins de tous les jours, ceux qu’on suit pour aller à son champ et pour en revenir, à leurs prés, à leur coin de bois. Repliés sur leur bout de terre, enfermés à nouveau dans leurs petites vies, comme s’ils n’en étaient jamais sortis. Et on aurait peut-être mieux fait de n’en pas sortir (comme ils se disent).

C’est qu’on est lents, chez nous, à entreprendre et, une fois engagés dans l’entreprise, prudents. Il faut que les circonstances soient bien fortes pour nous entraîner et, tout en étant entraînés, on retient. On est toujours au commencement de faire, on se propose de faire plutôt qu’on ne fait. On est sur le point de se mettre à essayer ; on réfléchit longtemps avant d’essayer. Et, une fois qu’on est partis, on n’est jamais tellement partis qu’on ne trouve moyen de rester méfiants, étant inquiets de voir comment les choses tournent. Et pour peu qu’elles tournent mal…

On fait comme ceux qui sont surpris, l’été, par une grosse averse (lorsque les éclairs et le tonnerre s’en mêlent), on se met à couvert sous une porte de grange. On regarde les ruisseaux couleur café au lait et couverts de bulles qui se forment le long des murs, le ciel tellement noir qu’il tourne au bleu de Prusse, c’est les nuages superposés et l’éclair est dedans comme quand on biffe une addition au crayon rouge ; on se colle contre la porte ; ça dure une heure, ça dure deux heures, ça durera ce que ça voudra, mais on sait qu’il faut que ça passe et que ça passera, et on laisse passer. Et, même si tout est changé autour de nous, voyez-vous, nous autres, on n’a pas changé. On n’a rien pu sur les choses, mais elles n’ont rien pu sur nous.

Ils ont donc été silencieux, c’est plus prudent, il y a des oreilles partout ; silencieux et affairés, c’est que tout va être à refaire ; plus un uniforme, leurs gamaches ; sur les chemins et dans les champs, évaluant les pertes et plus loin le désastre, car dans les vignes, c’est un désastre ; on avait vu, pour la première fois depuis le feu, Épars sortir de chez lui.

Il avait fait le tour du jardin, il avait été ensuite à la ferme, il avait même poussé jusqu’au village ; et, ou bien on avait l’air de ne pas le voir, ou bien on portait vite la main à son chapeau en se détournant.

Quant à Borchat, il était sorti, lui aussi, mais il n’allait pas bien loin. Il recommençait à se montrer, mais c’était seulement pour gagner le banc devant la maison, où il s’installait au soleil avec sa canne. Il n’était pas beau à voir avec ses habits de plus en plus usés et fripés, ses cheveux pas coupés, sa barbe pas faite. Immobile sur son banc et branlant seulement un peu la tête, et disant des choses à voix basse, tout seul depuis deux ou trois jours, parce qu’on ne s’occupait plus de lui, et les gens qui passaient sur le chemin n’avaient même plus l’air de le connaître. C’est ça la gloire ! pensait-il, c’est même pas un feu de papier. Il va falloir que je recommence à faire mon métier, à traîner ma jambe malade, à aller chercher mon eau à la fontaine, si j’en veux : et c’est pas tout près, et c’est pas commode. Ces femmes, croyez-vous qu’elles pensent encore à moi ?

On les voyait dans leurs plantages trèstoutes, s’affairant avec la pioche à trois dents qu’on abat des deux mains ou la pelle à fossoyer qu’on enfonce d’un coup de talon ; à peine si elles lèvent la tête.

Lui, il était abandonné.

C’est ce qu’il se répétait tout le temps. « Personne ne s’occupe de moi et il y en aurait pourtant une… Mais, elle, encore moins que les autres. »

Il avait la tête penchée en avant, il regardait entre ses genoux la terre où il faisait des ronds avec sa canne : tout à coup elle avait été debout à côté de lui, ce qui l’avait fait sursauter.

— Fainéant ! ah ! te voilà… Alors, c’est ça, on se repose. C’est le moment !

Avec une coiffe noire à ruches posée sur une coiffe blanche :

— On est dans le malheur, et c’est comme ça !… On est seule, et c’est comme ça !…

Il s’était à demi tourné vers elle, dans sa surprise, la bouche ouverte :

— Oui, c’est moi, ça t’étonne ? Et dire que tu étais toujours fourré dans mes jupes, quand on n’avait pas besoin de toi.

Il continuait à être penché en avant sans rien dire, parce qu’il ne trouvait rien à dire ; et elle pendant ce temps faisait des grands gestes avec ses mains noires :

— Ta jambe ? il y a longtemps qu’elle est guérie, ta jambe, mais tu veux faire l’intéressant… Paresseux, va ! Et moi qui n’ai personne, rien que ce pauvre garçon, tu sais pourtant bien comme il est, des fois, et comme on peut compter sur lui…

Alors il a dit tout bas :

— J’osais pas.

— Tu n’osais pas, eh bien tu vas oser à présent, ou quoi ? puisque je suis venue te le dire, et qu’encore je perds mon temps sur les chemins à cause de toi. Allons, debout !

Il l’avait encore regardée : et puis voilà, il avait obéi.

Elle était comme l’officier qui commande ; lui, était comme le soldat qui obéit.

Elle lui a fait faire l’exercice.

— Tu vois, tu te tiens droit, quand tu veux. Allons, marche !

Il a fait cinq ou six pas en avant.

— Allons, tourne-toi… À présent, tu reviens.

Il a fait comme elle lui disait de faire.

— Recommence.

Il est reparti.

— Eh bien, tu vois, dit-elle… Il ne boite même pas.

Et puis elle lui a dit :

— Lâche-moi cette canne.

Il avait laissé tomber sa canne.

— Bon, avait-elle dit, je t’attends demain matin…

Puis lui avait tourné le dos.

XIV

Et c’est la fin de cette guerre, parce qu’ils s’étaient mis en route aux environs de minuit. Ils étaient quatre, mais quatre hommes, c’est-à-dire Meilleret, deux de ses collègues du comité et Truan (et point de demoiselle Meilleret). Il faisait cette nuit-là, un beau clair de lune qui eût été gênant pour eux s’ils avaient pris par la grand’route, mais allait leur être assez utile dans les gorges où ils devaient s’engager.

On avait empilé dans une grosse hotte les bagages de ces messieurs. Et Liardet, cette nuit-là, s’étant donc chargé de la hotte, n’avait eu qu’à ouvrir la porte de derrière de sa maison.

Il n’y avait plus eu devant eux que solitude et silence. Et un grand clair de lune, et la montagne au-dessus d’eux.

Ils marchaient les uns derrière les autres. Liardet allait en tête, une lanterne sourde à la main. Elle n’avait pas éclairé tout d’abord, puis peu à peu avait commencé à s’éveiller et à vivre, à quoi on a connu qu’on était arrivé sous le couvert des arbres. Comme il était probable que les principaux passages de la montagne seraient gardés, eux étaient obligés de se confier à de mauvais chemins et de mettre leur confiance dans les empêchements de l’ombre, car voilà où nous en sommes, et on a beau se dévouer pour sa patrie, on n’en est pas moins forcé de se cacher comme des malfaiteurs.

C’est pourquoi ils ne parlaient pas et longtemps n’ont pas parlé. Il y avait cette magnifique lune au ciel, qui maintenant ne les éclairait plus ou de place en place seulement par un trou entre les arbres, étant posée ailleurs sur le dessus des branches, où elle faisait un poids comme des lames d’acier bleui. Il fallait faire attention où on posait le pied, car tantôt on butait contre de grosses racines qui couraient en serpentant au ras du sol comme des veines sur une main, tantôt le chemin était coupé d’escarpements et de ressauts : alors on voyait Liardet s’arrêter, se retourner, abaissant sa lanterne qui vous faisait voir ses guêtres de cuir et lui-même jusqu’un peu au-dessus du genou. Et il y avait dans le silence quelque chose qui se faisait entendre et de plus en plus entendre, avec des voix diverses et changeantes, quelque part au-dessous de vous, à une profondeur de plus en plus grande, à mesure qu’on s’élevait.

Ils auraient eu envie de parler qu’ils ne l’auraient même pas pu maintenant, parce qu’il y avait ces grandes voix bien plus fortes que nos voix d’hommes, et d’abord elles avaient tenu une espèce de conversation, presque à notre hauteur et à notre gauche.

Puis, pendant qu’il y a la lune sur les branches qui, cédant sous le poids, balancent un peu, ça se met à tousser et à gronder, ça se fâche, ça s’enfonce, ça descend dans la profondeur.

Sous des épaisseurs de nuit, comme quand une rivière est emprisonnée par les glaces et à travers ces épaisseurs jusqu’à nous, ces toux, ces grondements, puis des rires, et puis un bruit comme du verre brisé, et la grosse voix sourde devient une petite voix claire d’enfant qui raconte une histoire.

Quelquefois, le sentier longeait le bord même de l’escarpement ; on avait de la sorte en face de soi dans la lune le haut de ces falaises de molasse où la lumière et l’ombre comme par jeu dessinaient toute espèce de figures bizarres. Elles avaient été travaillées, ces falaises, et creusées, fendillées, perforées par le ruissellement des eaux et les gelées, avec des balcons suspendus où se tenaient des buissons qui se penchaient sur le vide en frissonnant de toutes leurs branches ; mais vers en bas on ne distinguait plus rien, tellement il y avait d’ombre et de nuit ; on eût dit que l’autre versant de la montagne s’y était écroulé ; et c’est de là-dessous que venaient des appels à présent, comme si des personnes y avaient été enterrées vivantes.

On était obligé de s’arrêter souvent, à cause de M. Meilleret et de son goitre.

Ils faisaient halte et, appuyés contre le tronc d’un arbre ou assis au bord d’un talus, ils attendaient d’avoir repris leur souffle : ces messieurs qui se sont entièrement dévoués à leur pays et c’est justement pourquoi ils sont obligés de quitter leur pays, mais peut-être qu’il convient de ne pas perdre tout espoir en un retour prochain de la fortune.

L’un d’eux demandait :

— Et Reymond ? est-ce qu’on a de ses nouvelles ?

— Reymond ? il a passé en Savoie.

— Tu en es sûr ?

— C’est ce qu’on dit.

Ils parlaient un peu, avant de se remettre en route.

— On va en avoir pour combien de temps ?

— Quatre ou cinq mois.

— Oh ! pas autant…

— Il faut qu’ils nomment leurs tribunaux, qu’ils procèdent à toutes ces enquêtes et puis que le jugement intervienne… C’est ensuite seulement…

— L’amnistie…

— On verra.

Mais il leur fallait repartir. Le sentier s’était peu à peu éloigné de la gorge où le bruit de l’eau n’a plus été qu’une espèce de respiration indistincte pour finir ; ils se sont trouvés en pleine forêt.

De nouveau on voyait la lanterne de Liardet se balancer un peu au-dessus de vous, éclairant le bas des troncs couverts de mousse : heureusement que la lanterne éclairait d’autant mieux que l’obscurité était plus grande.

Ils se sont peu à peu haussés contre la pente grâce à de nombreux lacets ; de temps en temps, quand on levait la tête, on voyait entre les branches un espace vide avec une étoile ; on ne savait pas le nom de l’étoile.

Plus loin, on levait la tête encore une fois, alors on a vu un espace vide avec deux étoiles, dont on ne savait pas les noms davantage.

Enfin, c’est tout le ciel qui s’est découvert : les forêts se sont retirées, leur voile s’est mis à pendre en arrière de vous sur l’épaule de la montagne ; et là-haut ont brillé les constellations en grand nombre, qui commençaient à pâlir, parce que le ciel pâlissait lui-même, tout pénétré d’une blancheur comme quand on mélange du lait à de l’eau.

Et on ne sait même pas les noms des constellations non plus, mais l’essentiel avait été qu’ils étaient arrivés dans le bout d’un petit lac, dont ils ont contourné la pointe, puis ils se sont trouvés tout près de la frontière ; alors Liardet était parti seul en avant pour s’assurer qu’elle n’était pas gardée, tandis que ces messieurs attendaient son retour, sous les annonces de l’aurore qui s’est marquée par un peu de fraîcheur, et par la pâleur de leur teint.

Ce même matin-là, Borchat s’était rendu chez Fanchette pour la première fois depuis son accident.

Elle lui avait noué autour de la taille un tablier de femme en grosse toile de ménage, et, l’ayant fait asseoir :

— Écoute, il vaut peut-être mieux que tu ne bouges pas trop pour le moment… À cause de ta jambe… Je t’ai trouvé de l’ouvrage tranquille…

L’ouvrage tranquille s’était ensuite présenté à Borchat sous l’aspect d’un tiroir en sapin qu’elle avait été prendre dans la cuisine :

— Voilà, tu vas me mettre de l’ordre là-dedans.

Le tiroir était plein de graines, de toutes les grandeurs, de toutes les couleurs, toutes mélangées : il s’agissait de les trier, et d’en faire autant de paquets qu’il y en avait d’espèces.

Un joli travail, ou quoi ?

Il n’avait rien dit. Et Fanchette :

— Tu comprends, c’est ce qui m’est resté après les premiers semis. Je ne pensais plus en avoir besoin. Mais du moment que tout est à recommencer…

Elle avait apporté une table qu’elle avait placée à côté de Borchat, lequel avait le tiroir sur les genoux.

Elle avait étendu sur la table un linge de couleur où Borchat ferait ses tas, dont il allait y avoir un certain nombre.

— Et moi, pendant ce temps, je continue à retourner les carreaux ; comme ça, on ne perdra pas son temps ; dès que j’aurai fini, on pourra semer. Dire qu’il va falloir s’y remettre, ah ! misère.

Lui, est un vieux soldat, qui a un tablier de cuisine autour des jambes et est assis sur un banc où tous ceux qui passent sur le chemin peuvent le voir ; mais il faisait en sorte que lui du moins ne les vît pas, c’est pourquoi il baissait la tête sur son ouvrage.

Des grosses graines, des fines, des rondes, des allongées ; quelques-unes qui sont brillantes, d’autres comme de la poussière ; jaunes, noires, violettes, tachetées, blanches ; et il y en a qui sont tellement petites qu’on les voit à peine et qu’on ne sait pas comment les prendre : c’est tout de même pas un ouvrage d’homme, elle se moque de moi !

Il essayait pourtant, avec ses doigts raides et noirs aux ongles cassés, de les attraper une à une, faisant, par exemple, un tas de haricots blancs à une place, un tas de haricots noirs à côté, un tas de petits pois plus loin (ils étaient tout flétris et ridés) ; il avait commencé par le plus facile.

Car, ensuite, tout se gâtait.

— Voyons, voyons, maladroit !… Tu n’as qu’à souffler dessus…

C’était Fanchette qui arrivait.

— C’est plein de poussière et de débris… Souffle ! Pas trop fort, tout va s’envoler…

Lui, gonflait ses joues, ayant les yeux et le nez pleins de poussière, ce qui le faisait éternuer.

Il levait de temps en temps la tête, il voyait à travers ses larmes, de l’autre côté de la haie d’osiers, Frédéri qui le regardait, le manche d’un gros battoir de bois entre les mains.

Il faisait un joli soleil qui brillait bizarrement au coin de la paupière de Borchat à cause d’une larme qui y était restée suspendue ; et Frédéri était en train, dans ce joli soleil, d’écraser avec son battoir les taupinières.

C’est que l’herbe était maigre et avait mal poussé ; alors, entre les rares brins verts qu’elle allongeait vers la lumière, les petites bêtes de dessous la terre avaient porté la terre dehors la poussant avec le bout de leurs museaux, l’ayant d’abord amenuisée ; et la faux se prend dans ces tas, plus tard, quand on vient faucher.

Frédéri donnait un coup avec son battoir, puis, les mains sur le manche de son outil, tourné vers Borchat, on le voyait qui finissait par se plier en deux à force de rire.

Cependant Borchat ne s’était pas découragé, il avait travaillé toute la matinée.

Il avait dit ensuite à Fanchette :

— Eh bien ?

Et Fanchette :

— Eh bien ! tu n’as qu’à revenir demain.

XV

Il était retourné, le lendemain matin, chez Fanchette ; et ce fut la deuxième fois…

Elle, cependant, sur la route, n’arrivait plus à la faire avancer.

— Non, non, disait Rose, je vois bien où vous voulez me mener ! Il n’y a plus de chemin, ni à droite, ni à gauche… Je vois bien, c’est à Bossenges, je veux pas… Oh ! mademoiselle, je veux pas, il m’a chassée, je veux pas.

— Écoute, disait Mlle Suzanne, du moment que tu es venue jusqu’ici, pourquoi ne pas continuer ?

— Oh ! disait Rose, c’est que vous ne m’aviez pas dit, mademoiselle, vous ne m’aviez pas dit ce que vous comptiez faire… Je vois bien, vous voulez vous débarrasser de moi.

Mlle Suzanne avait pris Rose par le bras :

— Viens t’asseoir un moment. On sera mieux dans l’herbe que debout sur la route.

Elle avait fait asseoir Rose à côté d’elle en avant d’un buisson, dans un joli gazon fin et serré qui poussait là comme tout exprès à leur intention.

— Est-ce que tu vas m’écouter à présent, bécasse ?… Sais-tu pourquoi je ne suis pas partie avec mon frère, l’autre nuit ?… Eh bien, c’est à cause de toi.

— À cause de moi ?

— Oui, tu vois, petite ingrate… Mon frère était fâché, et il m’en aura voulu ; eh bien, tu vois, je n’ai pensé qu’à toi. Je me suis dit : « Elle sera seule. Qu’est-ce qu’elle deviendra si je l’abandonne ? » Tu comprends, moi, je n’ai plus rien, je ne compte plus.

Rose s’était remise à pleurer ; il y avait son baluchon posé dans l’herbe à côté d’elle.

— Et, ce matin, dit Mlle Suzanne, parce que je vois bien qu’il faut que je te dise tout… Ce matin, quand je suis sortie, est-ce que tu sais où je suis allée ? J’ai été absente toute la matinée ; t’es-tu seulement demandé pourquoi ?

Rose s’est tue.

— Bon, tu vois, petite ingrate. Et cette après-midi, qu’est-ce que je t’ai dit ? Je t’ai dit : « Rose, on va faire un tour… » C’est pas vrai ?

— Que si, dit Rose.

— Je t’ai dit : « Prends ton baluchon », est-ce vrai ?

— C’est vrai.

— Et tu es venue, mais, grande bête, si je ne t’ai pas dit où on allait, c’est que je voulais te faire la surprise… Et, à présent, tu ne devines pas, tu n’as toujours pas deviné ?… Si je te mène à Bossenges, voyons, c’est que tout est arrangé à Bossenges… Tu ne penses pas tout de même que je t’y ramènerais, si on ne t’y attendait pas… Grande bête ! ah ! voilà ce que c’est d’être jeune ! Tu ne t’occupes de rien ou tu ne t’occupes que de ton amoureux ; moi, il fallait bien que je pense pour toi aux autres choses ; et d’abord il est revenu.

— Qui ?

— Qui ? comme si tu ne le savais pas !

— Où est-ce qu’il est ?

— Où il était.

— Ah ! mon Dieu, il n’est pas blessé ?

— Bien sûr que non.

— Oh ! alors on va vite aller.

— Où ça ?

— Là-bas.

— Tu ne voulais pas, il y a un moment.

Mais c’est qu’en un instant tout change. Rose a levé la tête ; elle voyait que tout était changé. La lumière n’avait plus la même couleur. L’air a maintenant un goût, il passe mieux ; il devient frais et bon à boire. Et il y a une musique partout : il n’y en avait point tout à l’heure. Est-ce qu’elle est en nous ? ou bien si c’est tous ces oiseaux qui chantent ? Qui chantent, qui crient, qui jubilent, qui se poursuivent, qui sont à l’intérieur et en dehors de chaque branche dont ils font bouger les feuilles, ou bien si c’est leurs plumes qu’on voit ainsi briller dans l’air.

— Attends, attends ! disait Mlle Suzanne, je n’ai pas fini, tu es bien pressée à présent ! Qu’est-ce que tu irais faire à Bossenges s’il n’y avait personne pour t’y recevoir ? Ah ! tu vois… Alors quoi ? tu ne devines toujours pas ? Eh bien, j’ai été trouvé Épars…

— Oh ! a dit Rose.

— Mais que si, ma petite Rose ; je me suis dit : « Que peux-tu faire d’autre ? Tu es vieille, tu es vilaine ; et tu as laissé partir ton frère sans toi. Qu’est-ce que tu peux faire sinon aider celles qui sont jeunes et jolies, qui ont des amoureux, qui auront des enfants. » Alors, dit-elle, j’ai été chez Épars. Il m’a dit : « Je l’ai chassée. » Je lui ai dit : « Monsieur Épars, je sais bien que vous l’avez chassée, mais ce n’est pas une raison pour que vous ne la repreniez pas. Est-ce que vous étiez content d’elle ? ». Il m’a dit : « Ah ! ça, oui ! » Je lui ai dit : « Et vous n’avez trouvé personne pour la remplacer ?… ». — « Non, m’a-t-il dit, je n’ai pas encore eu le temps de m’en occuper. » — « Eh bien ! voilà une occasion toute trouvée. » — « Après ce qu’elle a fait ! » — « Voyons, monsieur Épars, réfléchissez… Du moment que les choses, oui, ces papiers… ça finira bien par s’arranger. C’est des choses qui s’oublient… » Il a appelé sa sœur. Il a dit : « Qu’en penses-tu, Amélie ? » Et moi j’ai parlé à sa sœur. Et elle, tu comprends, elle est femme. Une vieille fille comme moi. Je lui ai dit : « La petite, vous comprenez, elle a un amoureux. » — « Bien sûr qu’elle a dit, je comprends. » — « Elle n’y a pas mis de mauvaise intention. » — « Bien sûr, a-t-elle dit, je comprends… » Et elle a dit à son frère : « Eh bien, Alphonse ? » Il a fait semblant d’hésiter encore, mais je voyais qu’au fond ils étaient tout contents, l’un et l’autre, parce qu’ils étaient habitués à toi, le frère et la sœur. « On peut essayer. Où est-ce qu’elle est ? » — « Chez moi. Je vous l’amènerai quand vous voudrez… Seulement, ai-je dit encore, il serait bien entendu que vous ne lui parleriez de rien ; elle reprendrait simplement son service. Il faudrait passer l’éponge. » Ils ont bien voulu. Voilà.

— Et lui ?

— Lui, je pense qu’il t’attend.

Elles étaient assises, au bord de la route dans l’herbe. Et les bois étaient pleins d’oiseaux qui ont chacun toujours la même chose à dire, et la disent, et tous ensemble ; d’où un grand vacarme joyeux comme dans la cour d’une maison d’école, à l’heure de la récréation.

— Eh bien, a dit Mlle Suzanne, est-ce qu’on y va ? tu veux bien ?

Borchat, cette fois-ci, c’est-à-dire tout le matin, avait arraché les mauvaises herbes.

Cette fois, Fanchette, l’ayant vu venir :

— Cette jambe ? il me semble que ça va mieux, tu vas pouvoir rester debout. Eh bien, justement, ça m’arrange. C’est qu’il y en a, de l’ouvrage !

Elle lui montrait, devant la maison, une espèce d’écume verte qui recommençait à mousser entre les pavés : mille petites plantes qui n’ont point de nom et se resèment d’elles-mêmes, sollicitées par le printemps.

— Va prendre un sarcloret.

— Ah ! mon Dieu, reprenait-elle, on ne sait pas où donner de la tête !… Prends aussi un vieux couteau de cuisine, si tu veux les avoir jusqu’au bout des racines.

Borchat avait travaillé tout le matin, debout, tenant le sarcloret par le manche ; ensuite, accroupi et finalement assis par terre et maniant la lame du couteau de manière à aller chercher dans l’entre-deux des pavés les fins petits linéaments pâles, mille fois divisés, ou à trancher le gros pivot par quoi ces mauvaises herbes se cramponnent à la vie.

Lui, installé sur son derrière, parce qu’on se fatigue à la longue, le pouce et tout le dedans de la main noircis par le jus ; bien humilié, mais docile quand même, et qui se disait : « Cette fois-ci ça y sera. »

Eh bien, cette fois-ci, ça n’y avait pas encore été.

Il y avait eu seulement que la Tserpette était passée sur le chemin ; elle avait crié à Fanchette :

— Alors, comme ça, vous avez un apprenti ?

— Vous voyez bien.

— Un bon ?

— Peuh !

— Ma foi, disait la Tserpette, je vois ça, c’est jeunet ; ça ne sait pas encore y faire.

XVI

Et Borchat est encore retourné le lendemain, pour la troisième fois, chez Fanchette. Cette fois, ce fut la bonne.

À présent que cette guerre est finie, on voit qu’elle n’a pas été une vraie guerre, puisqu’on s’est à peine battu.

Il faut bien dire qu’on n’en avait pas envie, et le mot d’ordre avait toujours été : « Paix aux hommes, mort aux papiers… ».

Ça ne fait rien ; on ne s’en était pas moins jeté dans une aventure ; l’aventure avait mal tourné. Et voilà que, pour finir, c’était contre la nature elle-même qu’il avait fallu se battre.

On se battait contre la nature, une fois de plus, ce jour-là.

— Ah ! tu arrives, avait crié Fanchette… Eh bien, aujourd’hui, il te faut m’aider à faire les carreaux, puisqu’on va pouvoir semer. Veux-tu ?

De nouveau, il voulait bien.

— Alors prends le cordeau… Et, là, tu fais deux plates-bandes et, là, deux autres… Fais attention que la ficelle soit bien tendue, dis donc… Et qu’elles soient d’équerre, ces plates-bandes, et pas tout de travers, comme il y en a…

Il se baissait, enfonçant dans la terre l’un des deux bois pointus et, tenant de l’autre main l’autre bois autour duquel la ficelle est enroulée, marchait à reculons, détortillant la ficelle à mesure.

— Halte !

La terre avait séché et ne fumait plus, guérie. Retournée une fois de plus. Débarrassée de ces débris noirs qui la déshonoraient. Claire à voir dans le soleil, à peine violette dans l’ombre, bien ratissée, faite de mille petites mottes rondes beaucoup de fois cassées et recassées, pas plus grosses que des noisettes : prête de nouveau à faire ce qu’on attendait d’elle et impatiente de faire ; c’est qu’on s’était trop pressé peut-être, et ce n’est pas sa faute, à elle, mais à nous.

Deux longues plates-bandes : dans l’une on va semer les haricots, dans l’autre les carottes.

Il y a Rose qui fait signe à David qui passe avec du fumier sur son char, des fenêtres du château : peut-être qu’il ne faut jamais désespérer, peut-être que tout recommence.

On va confier de nouveau à la terre ces semences, bien qu’elle nous ait trahi une première fois : deux ou trois graines dans un trou, deux ou trois dans le trou suivant, ensuite avec la main on rabat les mottes qu’on écrase entre ses doigts.

Les carottes se sèment à la ligne : on dessine la ligne avec le plantoir, mais il ne te faut pas aller trop profond : ces graines-ci sont trop petites, elles se perdraient dans la profondeur.

Il faut avoir la main légère et que la terre aussi dessus soit légère.

Voilà comment nous sommes et avons toujours été, à Bossenges ; deux ou trois cents habitants, un petit village qui n’est même pas une paroisse ; – et puis le matin a passé.

Et puis il a été près de midi ; c’est alors qu’elle lui avait dit :

— Et ta jambe, comment va-t-elle ?

— Pas trop mal.

— Il te faudra me montrer ça.

Il ne voulait pas. Longtemps il s’y est refusé. C’est qu’on n’est peut-être pas très bien soigné, nous autres vieux soldats qui vivons seuls, et sommes obligés de faire notre ménage nous-mêmes.

Mais elle lui avait dit :

— Ah ! tu ne veux pas… Alors tant pis ! Tu n’as qu’à t’en aller, puisque tu n’as pas besoin de moi.

Il avait été se mettre sur le banc. Il avait relevé son pantalon. Il avait déroulé d’autour de sa jambe une espèce de chiffon sale ; et ce qu’on avait vu alors n’était peut-être pas bien beau à voir, mais elle avait dit :

— Qu’est-ce que tu racontes ? c’est guéri, la croûte est tombée, c’est tout rose.

Elle était toute gentille, ce jour-là.

— Bouge pas. J’ai des fleurs de lis. Je vais les chercher.

Et avait été les chercher, tous ces beaux longs pétales blancs, conservés dans de l’eau-de-vie.

Un beau grand flacon soigneusement bouché et, l’ayant ouvert, avait pris un de ces pétales : il n’y a rien de plus souple, c’est comme une fine peau qui adhère à votre peau ; et on en a deux, de peaux.

Elle avait dit :

— Montre-moi ça… Là, bouge plus !

Puis elle avait dit :

— Ça y est.

Il lui avait dit :

— Alors, cette fois ?

Elle lui avait dit :

— Alors, si tu veux…


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a été édité par la

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en janvier 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : C. F. Ramuz, Œuvres complètes 21, La Guerre aux Papiers, Nouvelles, Lausanne, Mermod, date. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, A picture of fire, a été prise par Awesomoman en 2009 (Wikimédia).

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