Charles Ferdinand Ramuz

LA GUÉRISON
DES MALADIES

1941 (1917)

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER.. 4

I 4

II 14

CHAPITRE II. 18

CHAPITRE III. 28

I 28

II 35

III 42

CHAPITRE IV.. 46

I 46

II 53

III 62

CHAPITRE V.. 66

CHAPITRE VI. 79

CHAPITRE VII. 83

CHAPITRE VIII. 90

CHAPITRE IX.. 102

CHAPITRE X.. 116

CHAPITRE XI. 131

CHAPITRE XII. 145

I 145

II 153

CHAPITRE XIII. 169

CHAPITRE XIV.. 178

Ce livre numérique. 180

 

CHAPITRE PREMIER

I

Tout près de la maison, il y avait le lac ; pourtant on ne voyait pas le lac de la maison : à peine si on apercevait le ciel, en se penchant par la fenêtre.

C’est ces vieilles petites villes du vignoble, qui sont assises entre la pente du mont et l’eau, et la place leur est avarement mesurée, parce que la terre a trop de valeur.

Une tête de Vierge sculptée dans la pierre se voyait encore au-dessus de la porte d’entrée ; c’était au second étage. Et, au-dessus de ce second étage, il n’y avait plus que le grenier plein seulement de courants d’air, plein seulement aussi d’un bruit de noix roulées, quand les souris, la nuit, sortaient de leur trou.

Deux petites chambres sous le grenier, voilà, sous le vent et les souris, deux petites chambres, et c’est tout. Il y a qu’on ne connaît pas le soleil, parce qu’on est pauvre. La pièce qui vient, c’est un franc ; la suivante, c’est un franc. Et sitôt parties que venues. L’argent chez nous est comme les gouttes de pluie qui tombent sur la terre sèche. On peut même dire qu’il est souvent bu au sens le plus immédiat du mot, et on sait assez que boire, en ce sens, est un métier contradictoire aux autres ; c’est plus qu’un métier, à vrai dire, c’est une vocation, une carrière, et Grin avait dû finir par choisir. Il y a ceux qui se contentent de ce qu’ils ont, et il y a ceux pour qui ce qu’ils ont ne compte plus sitôt qu’ils l’ont : grand départagement des hommes. Lui, allait chercher dans le vin, parce que c’est là qu’on a le plus de chances de trouver. Malheureusement, on n’est pas toujours compris. Il y a votre femme, il y a votre propriétaire, il y a vos voisins, il y a ceux qui, eux, n’ont jamais cherché ; ceux-ci disaient de Grin : « Dommage, c’était un bon travailleur. » Et eux calculent et ont des livres de comptes et supputent ce qu’ils possèdent ; mais, pendant qu’ils sont occupés à leurs alignements de chiffres, moi, je chante, laissant même ma chanson être emportée tout de suite par le vent, comme aujourd’hui, parce que, pour une qui m’est prise, combien d’autres qui viendront ?

Il était gai, en effet, ce jour-là, comme il rentrait chez lui vers les trois heures.

Un ciel bas de mars, et du vent. Il n’allait pas très droit et il faisait beaucoup de bruit ; c’est cette chanson qu’il chantait. Notre bonheur est incomplet quand on est seul à être heureux. J’ai à porter témoignage devant mes frères et mes sœurs par le cœur. On ne sait pas s’il fut entendu ; il ne s’en occupait guère, il continuait de chanter. Il arriva devant sa porte, il tira à la petite Vierge un coup de chapeau. Et un dernier bout de chanson aussi pour elle (levant le bras, et avec un nouveau salut), puis il se tut, mais il le fallait bien.

Commençait, en effet, l’entreprise de l’escalier, qui n’était pas une petite entreprise. Et il s’y absorba, silencieusement (rien d’autre longtemps dans l’obscurité que son souffle, un peu court quand même), dure entreprise, comme on voit, occasion pourtant d’un nouveau plaisir, parce que chaque marche qui venait était comme une personne à laquelle il adressait un discours : « Ah ! c’est toi, eh bien, viens-y ! » et, en effet, elles y venaient l’une après l’autre, bien qu’assez lentement.

Loin de se plaindre qu’il y en eût trop, il aurait aimé qu’il y en eût dix fois davantage, et plus mauvaises encore qu’elles n’étaient, plus branlantes, plus usées ; des marches pour toute la vie et on monterait au ciel. Il se mit à rire tout haut. À ce moment, il connut qu’il devait être arrivé au premier étage : son pied qu’il levait ne rencontra rien.

Bravo ! un étage de fait. Il riait de nouveau. Grin, Jules, fils de Louis, quarante-huit ans, vigneron. Il recommençait : « Un étage de fait, il n’en reste plus qu’un ! » Puis : « Tant pis ! »

Et il repartit avec plus d’ardeur ; même il tendit la jambe avec tant d’élan, qu’il se cogna durement l’os au tranchant d’un des degrés. À mesure qu’il montait, il s’élevait dans son estime. C’est ainsi que, quand il arriva au second palier, il atteignait à un sommet. Et il y avait tant d’autorité en lui qu’au lieu d’entrer tout droit ou de heurter, il donna un coup de pied dans la porte.

Mais là reparut le malentendu, parce qu’il y avait sa femme. Ce fut elle qui vint lui ouvrir. On a beau être dans le bonheur, il y en a toujours qui n’admettent pas qu’on y soit. On a beau être à une telle hauteur que ce qui est au-dessous de vous en soit presque supprimé, elle, elle se haussait sur sa supériorité à elle comme sur un tabouret et se croyait au-dessus de vous. Elle pinça le nez, elle a creusé ses joues. Heureusement qu’il avait de la force à revendre, et qu’il ne se laissait pas arrêter pour si peu. Une dernière marche d’escalier, voilà tout ce que c’était, et déjà montée. Il s’était remis à rire, même il rit plus fort que jamais :

— Femme, te voilà…

Et, tendant les bras :

— Femme pour la vie !…

Il prit son élan, elle s’était écartée ; il traversa sans le vouloir toute la cuisine, une bonne moitié de la chambre qui venait ensuite ; et il l’eût traversée, elle aussi, tout entière, si la table ne l’avait arrêté.

Alors il ne sut plus très bien ce qui arrivait ; les murs s’étaient mis à tourner en rond, comme quand on est sur un cheval de bois, et il y a une musique. Il fallut qu’il bût d’abord une bonne tasse d’air. Mais alors il connut aussi qu’il avait un poids, une base, une épaisseur, des dimensions.

Il connut qu’il faisait gris ; il connut qu’il était penché en avant, qu’il se tenait des deux mains à la table.

Finie la belle lumière du dedans, à cause du jour du dehors qui recommençait à entrer, et ce qu’il y avait aussi dans l’encadrement de la fenêtre, c’étaient d’étroits tristes petits jardins entre des murs, avec des arbres comme des balais.

Il ne renonçait pourtant pas. Il y a ces choses, mais il y a moi. Déjà il se redressait. « On ne m’empêchera pas de chanter. » Et, en effet, tendant le bras :

 

On invitera cent personnes,

Toutes les filles du quartier,

Le patron aussi, la patronne,

Et ces messieurs les officiers…

 

Ça allait mieux qu’il n’aurait cru, quand même il chantait un peu faux, mais il n’y a pas que la qualité et la quantité y était : il poussa encore sa voix :

 

Il y aura la fille à Jacques,

La fille à Paul, la fille à Jean,

Et Frédéric qui…

 

— Va te coucher !

— … Et Frédéric qui est sergent

— Tu entends ce que je te dis ?

— … Qui… qui est sergent.

Et Luc

Mais il fut interrompu cette fois tout net, à cause d’une main qui s’était posée sur sa bouche.

Dommage quand on était tout en haut de soi-même, dommage quand on était dans le bonheur, seulement elles sont jalouses de vous. « Femme, monte avec moi !… » Elles ne veulent pas, elles aiment mieux rester où elles sont. Et, si on était seul, on pourrait encore remonter, mais elles vous en empêchent. Celle-ci se mit à pendre à lui, si on peut dire, comme une pierre à un cerf-volant. Il regarda s’il ne verrait plus le petit oiseau sur la fenêtre, le petit oiseau s’était envolé. C’était une mésange, à cause des couennes de lard.

Il se tourna alors vers sa femme, elle s’était remise à frotter le plancher :

— Qu’est-ce que tu fais là ? Moi je chante parce que c’est beau, toi, tu viens et tu m’empêches. Eh bien, je dis que, pour l’ouvrage que tu fais, mieux vaudrait me laisser chanter.

Elle ne répondait rien.

— Entends-tu ?

Il élevait la voix :

— Entends-tu ou non ? Je te demande si tu entends ou non, parce que je te parle. Quand je parle, je veux qu’on m’écoute, parce que je dis la vérité…

Elle se redressait avec peine ; pas un moment de répit du matin au soir. Les ménages des pauvres sont encore plus difficiles à tenir au propre que les autres ; tout y est tellement usé qu’on n’ose y toucher qu’à peine. Quand elle tirait la commode, les pieds de la commode restaient en chemin. Ces taches noires au plafond, quand on cherchait à les enlever, le plafond venait avec. Néanmoins elle s’obstinait, elle se tuait de fatigue. Alors voilà comment elle en était récompensée.

Justement au moment qu’elle se redressait, au moment justement de sa grande douleur (lui tournant encore le dos) ; mais il y a des bornes à tout ; et, se tournant vers lui :

— Tais-toi !

Elle reprit :

— Va te coucher !

Il n’avait entendu que le commencement de la phrase, tout de suite il leva la main.

— Me taire !

Il dit encore :

— Pour ce à quoi tu es utile, mais tu crois que tu mènes tout. Égoïste que tu es ! As-tu seulement voulu lire ce qui est écrit dans les cœurs ?

Et il continuait de tenir la main levée, pourtant elle ne recula pas.

Il la vit s’approcher de lui dans l’instant même qu’elle aurait dû faire le contraire ; elle le bravait ; alors :

— Sauve-toi, ou bien…

Il se mit à compter : « Un… deux… trois… »

À « trois » une chaise tomba.

— Tu oses, cria-t-elle, tu n’as pas honte ?

Une autre chaise tombe.

C’est une scène de ménage comme toutes les scènes de ménage. La seule différence qu’il y eut fut qu’elle dura beaucoup moins longtemps qu’on n’aurait pensé.

Son bras qu’il tenait levé de nouveau, ce fut comme s’il cassait ; son bras fut comme une branche pas assez forte quand un grand vent souffle.

Il a regardé autour de lui comme s’il cherchait un refuge : il s’est dirigé vers la porte qui menait dans la chambre où il avait son lit.

Il marchait maintenant sur la pointe des pieds, il pesa tout doucement sur le loquet, il se glissa tout doucement par l’ouverture de la porte, il la referma derrière lui ; – et c’est dans ce même moment qu’elle entra, qui avait encore sur le dos son sac d’école de petite fille, bien qu’elle allât sur ses seize ans.

Ce sac d’écolière recouvert de poils avec un losange de cuir rouge au milieu, c’est quelque chose qui prouve encore le peu d’argent dont on dispose ; il faisait rire les camarades de Marie. On avait dû rallonger, comme on avait pu, les courroies. Marie alla le pendre à son clou.

Mme Grin s’était remise à quatre pattes et continuait de frotter les traverses brunes en bois dur qu’il y avait dans le plancher de sapin. On se sert pour cela d’un caillou plat. La cire coûte trop cher et risquerait de déborder.

Et ce fut comme si rien ne s’était passé ; les chaises avaient été remises debout, un grand silence régnait de nouveau où on entendait seulement le bruit de râpe du caillou.

C’est ainsi que Marie a eu encore le temps d’aller changer de robe, de mettre un autre tablier : ensuite elle est venue. Elle a dit :

— Maman, je suis prête.

Elle était vilaine à voir. Son tablier lui tombait sur les pieds, lui montait jusqu’au menton. Il avait été taillé dans une pièce de coutil de couleur sale, ni noire, ni grise, ni bleue, une couleur entre ces trois couleurs. Dessous venaient de gros souliers sans forme. Et, au-dessus, venait une pauvre petite mine ingrate ; une couleur de teint comme celle du tablier ; quelque chose de terreux, d’osseux, des tempes creuses, des cheveux tirés en arrière ; les yeux seuls auraient pu être beaux s’ils l’avaient seulement osé, mais on sentait qu’ils n’osaient pas.

Mme Grin s’était tournée vers Marie, la main appliquée au creux de ses reins ; elle soupira. Puis elle demanda simplement :

— As-tu passé à la boulangerie ?

Marie baissa la tête, et à peine si on comprit :

— Ils disent qu’ils ne veulent plus, tant qu’on ne les aura pas payés.

Mme Grin s’y attendait, pourtant le coup fut dur. Mon Dieu ! c’est donc ainsi : où qu’on se tourne, tout est misère. À peine sortie d’une peine il faut qu’on entre dans une autre. Et, difficilement mise debout, voilà qu’elle s’affaissait de nouveau et ployait tout entière contre l’angle de la commode.

On a beau faire, il y a des moments où on ne peut plus. Il y a des moments où la machine même refuse. Il y eut un moment refus de la machine, qui le lui a crié par tous ses engrenages usés, ses rouages qui jouaient mal. Il y eut ce grand cri qui était : « À quoi bon ? » Est-ce qu’on n’a pas fait tout ce qu’on pouvait faire ? Alors, n’est-ce pas ? se laisser aller, être déjà un peu comme si on était morte, car on ne tient plus à la vie, et, au moins, on se reposerait, et on en aurait tellement besoin.

Seulement, sa nature n’était pas de consentir.

À peine eut-elle touché ce fond qu’elle donna un coup de talon comme le plongeur :

— Tu n’as pas su faire, dit-elle.

Et, avec de la dureté dans le regard et dans la voix :

— Je vais y aller moi-même. S’ils refusent, ils m’entendront…

Elle mit son chapeau, ses souliers ; puis, se tournant vers Marie :

— Toi, tu vas finir de frotter les traverses. Ensuite, si je ne suis pas rentrée, tu allumeras le feu. Verse dans le grand pot ce qui reste de lait dans le petit…

Elle fit un grand bruit en refermant la porte.

II

Il n’appela pas tout de suite, quand même il y avait un bon moment déjà qu’il était accoudé dans son lit. Il s’était couché tout habillé, étant de l’espèce de ceux qui ne se déshabillent plus, parce qu’ils ont fini par voir la vanité que c’est et l’embarras que c’est. Il avait gardé son gilet de chasse en laine brune tricotée, son gros pantalon de mi-laine ; il attendit patiemment, il laissa passer le temps qu’il fallut.

Il laissa passer le temps qu’il fallut, il ne cogna qu’ensuite à la paroi. Et, une fois qu’il eut cogné, il se laissa retomber sur le dos.

Il fit comme s’il dormait, il fermait les yeux. Quand Marie entra, il avait les yeux fermés. Elle pensa qu’il avait dû heurter le mur sans le vouloir, comme il arrive qu’on fasse quand on dort. Elle fit deux pas, s’est arrêtée, puis eut un mouvement comme si elle allait ressortir. Mais, à ce même moment, elle s’était tournée de nouveau du côté du lit, et ce qu’il y avait sur le lit fit qu’elle s’avançait quand même.

Sur ce lit, mon Dieu ! et c’est lui pourtant, mais est-ce possible ? Elle voyait la bosse ronde que faisait la barbe en broussaille ; plus bas, l’autre, pointue, de la pomme d’Adam dans le cou plissé, crevassé ; c’était ce beaucoup trop de peau pour le peu de cou qui restait, la couverture pleine de trous, le pauvre corps de rien qu’on devinait dessous ; et elle aurait voulu s’en aller, mais elle ne pouvait plus s’en aller. Il lui semblait qu’on la tirait en avant avec une corde.

Et maintenant se montrait le visage, alors ce fut comme s’il lui était dit : « Regarde ! » Elle regardait, et maintenant il lui était dit : « Voilà comment sont les mauvais maris et les mauvais pères ; ceux qui font le malheur de leur famille, ceux qui dépensent tout leur argent à boire, au lieu de le donner à leur femme et à leurs enfants ; regarde ces poches qu’il a sous les yeux, cette lèvre qui pend, ces petits bouquets de veines roses sur les joues » ; c’est cela qui lui était dit, et elle ne pouvait pas comprendre pourquoi elle ne s’en allait pas ; puis, tout à coup, elle a compris ; la même force qui l’empêchait de s’en aller la fit se pencher en avant.

Voilà ton ennemi, lui était-il dit, mais en même temps elle fondait toute ; ses genoux pliaient sous elle, son cœur gagnait par tout son corps ; il lui a fallu se pencher, il lui a fallu se pencher plus encore…

Grin avait ouvert les yeux, il a dit :

— Je savais bien.

Il semblait tout heureux, il se mit à sourire ; il reprit : « Il m’en faut encore un » ; il fermait de nouveau les yeux, pour mieux sentir. Mais ensuite elle devint toute rouge. Et lui, de son côté, sa voix changea brusquement, sa voix devint une grosse voix fâchée…

— Dépêche-toi de t’en aller…

Il se soulevait à demi :

— Tu entends… plus vite que ça…

À présent, il n’y a plus qu’à laisser venir le soir. En arrière de la ville est le mont planté de vignes ; il y eut d’abord sur le mont toutes ces étoiles tombées, à la suite de quoi seulement les vraies sont parues dans le ciel.

Ils furent étonnés, chez Décosterd, de le voir entrer, parce qu’il était déjà tard et que d’ordinaire, quand Grin vous quittait dans l’après-midi, il ne se montrait plus de la journée.

— Tiens, dirent-ils, qu’est-ce qu’il t’arrive ?

Il ne répondit pas ; on lui remplit son verre, son verre restait plein.

Il y avait là Bolomey, le loueur de bateaux, Julien et Frédéric Pidou, deux frères qui étaient pêcheurs ; il y avait Décosterd, le patron ; il y avait aussi le Parisien avec sa casquette et sa mèche.

— Allons, dit Frédéric Pidou, à ta santé quand même (et il leva son verre), et tu me la rendras. Ça te changera les idées.

Grin n’eut pas l’air d’entendre, et tous à présent se tournaient vers lui, mais il ne parut pas s’en apercevoir.

Ils furent maladroits, ils insistèrent. Ils furent un peu maladroits ; ils disaient :

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

Un autre :

— Est-ce parce que tu n’as plus soif ? ou bien si tu as des chagrins ?

Grin prit un air fâché, il se tenait sous la lampe de cuivre où une goutte de pétrole pendait :

— Des chagrins ! parlez pour vous !

Il se mit à les regarder un à un, successivement ; on le vit qui levait le doigt :

— Et puis tenez-vous tranquilles ! Le plus à plaindre, ce n’est pas moi.

Là-dessus, il y eut un court silence, il recommença :

— C’est que moi, voyez-vous, j’ai une lumière sur ma route.

On était assez habitué à lui entendre dire des choses qu’on ne comprenait pas très bien ; n’empêche que tous s’étaient détournés, et brusquement ils s’étaient tus.

Seul, le Parisien considérait Grin fixement.

Et Grin, l’ayant regardé, lui dernier, son regard s’arrêta sur lui, au lieu qu’il avait glissé sur les autres.

Il regardait le Parisien, le Parisien le regardait.

Ils se regardèrent ainsi un moment encore, puis Grin reprit la parole.

— Je vois, dit-il, tu as compris. Tu es le seul qui ait compris. C’est que tu es le plus malade.

CHAPITRE II

Le printemps a fini par venir ; c’était le soir.

Les messieurs de la ville sortaient de chez eux pour prendre l’air ; les uns s’installaient dans leur jardin, les autres sur le pas de leur porte ; d’autres encore, qui n’avaient ni maison à eux, ni jardin, et qui étaient trop paresseux pour aller se promener, poussaient simplement une chaise dans l’embrasure de la fenêtre ouverte.

Ils avaient fini leur journée ; leurs comptes étaient bouclés. C’est un temps de répit dont on aime à profiter pour se renseigner un peu sur ce qui se passe. Ils se mettaient chacun à son poste d’observation. Et, quand ils regardaient, ils voyaient que, dans les maisons voisines, tout le monde faisait comme eux, d’où ils tiraient plus d’assurance encore et un contentement nouveau.

Nous nous sentons les coudes, comme on dit ; l’ordre règne. Nous savons exactement à quoi il faut croire, ce qu’il faut penser. On est renseigné, n’est-ce pas ? jusqu’à connaître à un franc près ce que chaque contribuable paie annuellement d’impôts. Rien ne passe inaperçu, on se surveille les uns les autres. Tiens ! voilà Mme Barrelet qui a une robe neuve ; il faut croire que le commerce de son mari va bien.

Le soleil n’était pas couché encore, mais il était très bas à l’horizon. Au bout de la grande branche flexible du ciel, pend ce fruit qui s’est alourdi en mûrissant. Sur la croûte des toits, comme celle d’un pain trop cuit, la lumière vient de côté. Un petit air de beau temps souffle, qui fait se balancer, sur la place du Port, les filets des pêcheurs tendus entre leurs perches. Et là sont aussi des petites filles qui jouent avec leurs poupées, s’étant assises en rond sur le gazon pelé.

C’est l’autre côté de la vie, c’est-à-dire le joli côté. Un bateau à vapeur paraît. On voit très bien, du bateau, les vignes, posées l’une sur l’autre, comme des marches d’escaliers, monter ainsi jusqu’en plein ciel. Il y a, dans le bateau, des dames qui ne sont pas du pays ; elles se disent : « C’est donc un pays de vignoble » ; elles s’en étonnent. Et elles admirent longuement, dans cet abandon heureux où on est quand on n’a qu’à se laisser aller au cours tranquille d’un beau voyage, le mont, la petite ville, son port, toutes ces belles choses qui passent ; avec les grands ormes du quai penchés étrangement vers l’eau, comme un qui aurait soif et qui se pencherait pour boire.

Cependant les petites filles, ayant arraché des touffes de pissenlit, les hachaient à l’aide de cailloux tranchants : « C’est de la salade pour nos filles, qui ont besoin d’être purgées… Madeleine, voulez-vous un peu de salade… Vous n’en voulez point ? vous serez fouettée !… »

Madeleine fut fouettée. Une cloche sonna.

Il vous faut rentrer, mes petites. On a vu le ciel devenir rose, là où le soleil s’est couché. Plus haut que ce rose, il y a du vert ; les hirondelles, qui tournent encore au-dessus des ormes, sont au moment de regagner leurs nids.

Ces messieurs n’avaient pas quitté leurs places. M. Guicherat, le banquier, tenait compagnie à M. Bolle, le notaire. Tous deux fumaient des cigares à bout tourné (comme on dit chez nous), qui sont des cigares qui coûtent cher. Un petit filet de fumée bleue montait tout droit ; la cendre s’allongeait indéfiniment sans tomber.

— Et les Suez ?

— Elles ne vont pas fort.

Cette plaque de rose là-bas, entre les deux girouettes sur le toit de M. Glardon, a fondu peu à peu, sur ses bords, comme une gelée.

— Dites donc.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

M. Guicherat venait de tendre le bras ; c’était Mme Grin qui entrait à l’épicerie. Et M. Guicherat, avec un sourire :

— Heureusement que Duport est prudent !

M. Bolle se mit, lui aussi, à sourire ; on a entendu le bruit de la sonnette qui pendait à un fil de fer derrière la porte.

On entendit de nouveau le bruit de la sonnette.

— Qu’est-ce que je vous disais ? recommença M. Guicherat.

Et cette fois il riait tout haut, et pareillement le notaire.

Mme Grin était sortie très vite de la boutique, avait fait quelques pas très vite dans la rue ; tout à coup elle s’arrêta, ne sachant pas qu’on l’observait. Elle regarda un instant ses pieds comme quelqu’un qui réfléchit ; elle secoua la tête. Puis, levant lentement la main, elle s’en couvrit les yeux.

Juste s’il faisait assez clair pour qu’on pût distinguer, non pas son expression, ni le détail de sa personne, mais l’attitude qu’elle avait ; on la vit pencher tout entière et puis elle s’est laissée tomber contre le mur.

— Elle est à plaindre tout de même, dit alors M. Bolle, qui n’était pas un méchant homme ; son mari lui a pris tout ce qu’elle avait. Non seulement il ne l’entretient plus, mais elle doit l’entretenir. Et il y aurait bien quelque chose à dire, à ce sujet, des prescriptions de notre code…

Il fut interrompu :

— Permettez ! disait M. Guicherat. Il est rare, quand un ménage va mal, qu’un des conjoints ait tous les torts. Le mari boit, la femme y est toujours pour quelque chose. Et bien entendu qu’il a des droits, mais il a toutes les responsabilités…

— Cependant… répliquait M. Bolle.

Ils entamèrent une discussion.

La sonnette de l’épicerie sonna pour la troisième fois. On vit sortir Duport en compagnie d’une grosse dame qui portait un paquet de sucre, et, comme la boutique venait de s’éclairer (il n’y a qu’à tourner le commutateur, cette électricité est bien commode), leurs deux personnes se marquaient en noir, avec force, sur le vitrage.

— Il n’y a pas, il faut de l’ordre… il faut de l’ordre, disait Duport.

La grosse dame hocha la tête.

— Moi-même, voyez-vous, j’aurais une tendance à être un peu trop coulant, heureusement que ma femme me surveille, elle a l’esprit plus commerçant que moi… Elle me dit : « Émile, tu vas faire une bêtise ! » Je me suis toujours bien trouvé de l’avoir écoutée…

La grosse dame s’en alla. Mme Grin avait disparu.

Cette fois, la nuit venait tout à fait, comme on vit aux étoiles, qui ont été jetées par poignées dans le ciel. Elles brillaient, carrées et pointues, entre les toits. Quand on levait la tête, les rues faisaient là-haut des ruisseaux noirs pleins de ces petits cailloux blancs. Il y eut de l’animation, parce qu’on fermait les croisées. Les contrevents criaient longuement, étant anciens et délabrés, et la rouille du gond oppose de la résistance. Mais bientôt tout se tut. À quoi on reconnaît le bon esprit de nos petites villes, c’est qu’on s’y couche de bonne heure. Les quelques exceptions qu’il y a sont inscrites dans nos livres. C’est des gens qui sont en dehors des règles, ils le sentent bien : ils s’exilent dans leurs cafés, ils tirent des rideaux sur la vergogne qu’ils en ressentent.

Justement l’agent de police se tenait devant le café Décosterd (qu’on appelait aussi Café du Port), le plus mal fréquenté de tous ; un bon gros homme à épaisse moustache, casquette haute, uniforme gris de fer, bottines à élastiques bien cirées ; sa canne sous le bras, il causait avec le facteur.

Il n’y avait le jour derrière le vitrage que de simples rideaux blancs, mais, quand il allumait la lampe, le patron disposait, par-dessus, intérieurement, des espèces de stores en toile épaisse ; c’est cette façon de se cacher qu’on vient de dire. Et on causait donc devant le café, mais dans le café aussi on causait, quoique moins posément peut-être. Une grande rumeur venait de derrière la triple épaisseur des carreaux, des rideaux, des stores : il y avait parfois un rire général.

Un silence a suivi ; une voix s’éleva :

— Le cœur d’abord, je dis, le cœur à la première place.

— C’est ce fou de Grin, dit l’agent.

Et il allait ajouter quelque chose, étant un homme sentencieux, quand le Parisien arriva.

On le reconnaissait de loin à son allure, mais il ne faisait aucun bruit, ayant aux pieds des espadrilles. La lumière, à travers le vitrage, l’éclaira ; on vit le mauvais air qu’il avait, cet air fatigué qu’il avait, cette vilaine mèche aussi ; il tenait les mains dans ses poches.

Tout à coup la visière de sa casquette a brillé : il venait droit sur les deux hommes. Eux, songèrent bien, un instant, à s’écarter, mais l’amour-propre les en empêcha. Ils demeurèrent donc où ils étaient. Lui, passa exprès tellement près d’eux qu’il les frôla ; puis la porte du Café du Port s’ouvrit, jetant dehors comme à deux mains un paquet de voix dans la nuit ; déjà elle s’était refermée.

Si l’agent de police ne se fâcha pas tout de suite, ce fut seulement qu’il y mit son temps, comme en toute chose ; mais il n’en éclata que mieux l’instant d’après.

— Qu’il fasse attention, celui-là ! je le surveille. Dire que ça n’a pas vingt-cinq ans et que ça a déjà rôdé partout. Et que c’est plein de maladies. Et qu’il fasse attention, je dis bien, parce que je le surveille ; la prochaine fois, je le fourre dedans.

Plus il allait, plus il s’échauffait, quoique accommodant d’ordinaire, mais il y a des bornes à tout, comme il disait en remontant la rue ; et le facteur :

— Bien sûr !…

La place demeura déserte, avec, entre les troncs des arbres, sous l’épais feuillage immobile et comme taillé dans de la pierre noire, des plaques de lac, d’un bleu foncé.

L’eau était tellement lisse, cette nuit-là, qu’on voyait dedans toutes les étoiles, plus blanches seulement que celles du ciel et plus grandes.

Elles bougeaient un peu, se déplaçant à sa surface ; on pensait à ces fleurs qu’il y a sur les étangs.

Et beaucoup de temps passa encore, c’est ainsi qu’il n’y eut que les demoiselles Chappuis qui la virent quand elle vint, beaucoup plus tard, vers les onze heures.

Elles aussi faisaient exception à la règle, étant deux vieilles filles romanesques, qui tenaient une petite école et aimaient les fleurs et les animaux. Ces belles nuits étoilées les faisaient rêver à des choses comme si elles avaient eu vingt ans (bien plus peut-être encore que si elles avaient eu vingt ans) ; alors elles venaient s’installer sur leur galerie à colonnettes de bois peintes en gris, tout enguirlandées de jasmin, et s’y oubliaient jusqu’à des minuit, des deux heures, assises l’une à côté de l’autre dans des fauteuils d’osier, bien emmitouflées dans des châles, les mains croisées sur leurs genoux.

Elles ne parlaient pas, rien qu’un soupir de temps en temps ; c’était assez pour qu’elles se comprissent. Cette petite communication d’un soupir dans la nuit suffisait, ou encore les mains qu’on décroise, son châle qu’on ramène parce qu’il a glissé. Tout au plus si, à un certain moment, Mlle Rose montrait une étoile : « C’est bien Cassiopée ? » et Mlle Alice, qui était la plus savante des deux : « Non, c’est Orion » ; puis de nouveau elles se perdaient en esprit dans cet infini grenier de là-haut, où la Voie lactée semble un tas de farine ; et ailleurs on dirait que des sacs de blé ont crevé.

Elles ont pu tout voir, parce que leur maison avançait un peu. À ce bruit de pas qui se fit, elles se tournèrent du côté où il se faisait entendre. Marie débouchait de la rue.

— Eh ! mon Dieu, dit Mlle Rose, qui l’aperçut la première.

Et Mlle Alice :

— Eh ! mon Dieu.

Pauvre petite, seule, à ces heures ! elles en furent toutes remuées. Elles se tenaient tournées vers l’angle de la rue, et, comme le café se trouvait quelques pas plus loin, Marie maintenant se montrait de dos.

Elle continuait d’avancer, mais pas à pas, avec un arrêt entre chaque pas, et comme avec hésitation et plus que de l’hésitation ; on voyait en avant d’elle cette devanture éclairée entre des pots de lauriers-roses.

Elle s’avançait tout contre les murs, en sorte que si, par hasard, quelqu’un fût sorti du café, il ne l’aurait pas aperçue ; elle se trouva ainsi arriver sur le côté droit du vitrage.

De nouveau, se faisait entendre confusément à l’intérieur un bruit de voix ; – elle, on voyait son petit dos, ses maigres petites épaules noires, un peu voûtées ; qui se voûtèrent davantage, qui se firent encore plus petites, parce qu’elle se penchait en avant.

Elle tendit en avant sa figure, elle la promenait de droite et de gauche, cherchant sans doute à glisser un regard entre les rideaux. « Pauvre petite, pensèrent en même temps les deux demoiselles Chappuis, c’est pour son père qu’elle est venue. »

Et puis : « Est-ce qu’elle va oser entrer ? Cet affreux café plein d’hommes ivres ! » et se sentaient tordues à la fois d’amour et de crainte, fières à la fois de son courage, et qui auraient voulu pourtant la retenir.

Entrerait-elle, n’entrerait-elle pas ?

D’abord Marie fut immobile, tout à coup elle se redressa ; elle avait dû apercevoir celui qu’elle cherchait ; elle n’hésitait plus, la porte s’ouvrit toute grande.

Il y eut de nouveau une brassée de voix jetée sur la place ; soudainement, tout se tut. La porte pourtant restait entr’ouverte. Et à présent quelqu’un s’était mis à parler. On parlait rauque, et fort, comme quand on est en colère. On parla assez longtemps, on parlait de plus en plus fort. Pour finir, on a donné un grand coup de poing sur la table.

Marie avait reculé, la porte se refermait peu à peu ; Marie reculait toujours, la porte se referma tout à fait. Et elle fut de nouveau seule dans la nuit, mais avec un espoir en moins, comme on voyait à ses mains qui pendaient, sa tête qui pendait de même, ses épaules plus rentrées que jamais sous le fichu noir.

— Écoute, Alice, dit Mlle Rose, si on l’appelait ?

— On lui donnerait un verre de sirop.

— Peut-être qu’elle a faim, on la ferait manger.

— On la raccompagnerait chez elle…

Mais elles n’allèrent pas plus loin, parce que la porte du café venait de se rouvrir. Et ce fut le garçon à casquette et à mèche.

Elles le virent s’approcher de Marie, elles le virent qui lui parlait. Et Marie qui lui répondait, et Marie qui hochait la tête. Puis tous deux se mirent en route. Ils marchaient l’un à côté de l’autre. Ils tournèrent ensemble le coin de la rue.

D’abord les demoiselles Chappuis furent déçues et choquées. Si jeune, seize ans à peine, c’est quand même trop tôt ! Mais, tout à coup, songeant à sa misère et à sa dure vie, un attendrissement leur vint, parce qu’elles étaient bonnes. Elles l’excusèrent. Elles n’avaient rien dit d’un grand moment. Puis, comme si elles se lisaient mutuellement dans le cœur, Mlle Alice :

— Nous n’avons pas le droit de la juger.

Mlle Rose :

— Non, nous n’en avons pas le droit…

Et, leur imagination repartant, de nouveau des images étaient peintes devant leurs yeux, toute sorte d’aventures ; elles se turent, elles soupiraient. Peut-être même bien qu’à présent ce soupir n’allait pas sans un tout petit peu d’envie.

CHAPITRE III

I

On l’appelait le Parisien, parce qu’il avait vécu longtemps à Paris. On ne savait pas trop le métier qu’il faisait. Il habitait une petite chambre sous les toits. C’étaient quatre murs passés à la chaux, avec des inscriptions et des dates. D’autres sont venus ici avant nous et ont tenu à nous le faire savoir. Ça penchait, c’était de travers, la pente du toit descendait, en ligne oblique, d’un mur à l’autre ; point de fenêtres, une simple lucarne ; partout des fentes où sifflait le vent. Il y a que ces vieilles maisons ont joué, comme on dit, et ce qui tenait ensemble ne tient plus ensemble, ce qui était rejointé ne l’est plus. Les vieilles maisons ont elles aussi leurs rhumatismes : comment s’en étonner après tant d’hivers, d’étés, tant de pluies, de soleils, de neiges ? mais on s’y loge pour pas cher.

C’était seulement ce qu’il avait vu, le reste ne comptait guère. Il avait racheté pour quelques francs les meubles qui meublaient la pièce : un lit de fer, une table en sapin, deux chaises, un pot à eau, un petit miroir à cadre de tôle peint en faux bois ; et le lit n’avait que trois pieds, le pot à eau fuyait, le miroir était fendu, mais, à nous autres, que nous importe ? et, même, tant mieux si tout est détruit, c’est un accord de plus entre les choses et nous.

Aussi l’étonnement de la rue fut-il grand, quand on le vit, un jour, aller acheter un balai, un pot de couleur à la colle, une tringle, du fil de fer.

Naturellement, on le surveillait ; il fut donc facile de savoir aussi qu’il avait été emprunter un seau et un torchon à une de ses voisines ; et la même voisine, s’étant introduite dans sa chambre, raconta qu’il avait réparé le lit, lavé le plancher, repeint les murs.

Ce fut dans le temps que le printemps venait, la voisine disait : « À présent, c’est beau blanc, c’est comme de la crème chez lui, et il y avait des vilaines gravures au mur, il les a ôtées. »

— Qu’est-ce que ça représentait ?

— Je n’ose pas vous raconter.

Il fallut l’en croire sur parole, quant à ces changements qu’elle fut seule à avoir vus. Mais, ce que les gens virent bien, ce fut ceux que le Parisien avait introduits dans sa tenue ; ceux aussi qui se marquèrent bientôt dans son allure et dans toute sa conduite, sortant et rentrant à des heures régulières, ayant fait couper sa mèche, n’ayant plus cet air de vous braver qu’il avait.

Est-ce que le Parisien se rangeait ? il se rangeait ; on apprit qu’il avait trouvé une place à l’usine à gaz où il gagnait dix francs par jour ; on apprit également qu’il avait rompu avec la Brûlée.

C’était une personne dont on ne peut pas dire le métier qu’elle faisait ; on l’appelait la Brûlée à cause d’une brûlure qu’elle avait à la joue droite. Autrefois, disait-on, elle était repasseuse et cette brûlure provenait de la mauvaise habitude qu’elles ont, dans le métier, d’approcher la plaque de leur figure pour s’assurer qu’elle est chaude.

— Elle vient encore, racontait la même voisine, elle attend qu’il fasse nuit et se glisse dans l’escalier, mais elle a beau heurter, il ne lui ouvre plus. Même on l’entend des fois qui pleure. Et elle ferait pitié si on ne savait pas qui elle est.

Tous ces bruits se mirent à courir, en même temps que le printemps venait ; d’autres bientôt s’y ajoutèrent ; et il y eut encore le bruit que Grin s’était brouillé avec le Parisien, parce que celui-ci avait refusé d’aller boire en sa compagnie.

Tout petits bruits, d’ailleurs, et qui ne dépassaient pas le quartier, même un quartier réduit à deux ou trois maisons pas très bien habitées, mais le commencement des choses est souvent tout petit.

Cependant il était assis dans sa chambre sous la lucarne, avec un journal qu’il ne lisait pas.

Il faisait rose sur la feuille imprimée, à cause d’un reflet que lui renvoyait le plafond. C’est ce plafond en pente qu’on a vu, et plus on avançait vers la lucarne, plus il fallait baisser la tête. Mais, plus on avançait vers la lucarne, plus nombreuses aussi les choses venaient à la vue ; d’abord on n’apercevait rien, par ce trou carré, que le ciel ; puis c’était la montagne, puis le lac, puis les toits ; comme des ballons lâchés un à un, les choses montaient partout dans l’espace. On s’avançait, les choses montaient, les belles montagnes montaient, entraînant le lac à leur suite ; au lac pendaient des toits, à ces toits des jardins ; il venait sans cesse des choses ; elles se tenaient, pour finir, toutes ensemble devant vous. Puis, pour peu qu’on se rassît, elles disparaissaient de nouveau. Il ne restait plus que la lumière.

Ainsi, un jour, il s’était avancé, et les beautés du monde étaient remontées dans sa vie. De la porte à la lucarne, il y avait tout un trajet ; il avait fait ce trajet, il n’avait plus besoin de le refaire. Il se tenait sous la lucarne. Prétexte seulement que ce journal sur ses genoux ; d’autres peuvent y vivre le monde, parce qu’il n’y a point de vie en eux ; lui, au contraire, il avait trop de vie en lui ; comment faire seulement pour l’utiliser, n’ayant pas su l’utiliser encore ? et, quand on ne l’utilise pas, elle vous dévore en dedans.

Mais il n’avait qu’à fermer les yeux et une autre lumière venait : c’est quand la phrase avait été dite ; il n’avait qu’à fermer les yeux, il voyait les tables de bois brun, la grosse lampe en cuivre, les litres : là la phrase avait été dite (et les autres s’étaient détournés, mais Grin le regardait et lui regardait Grin).

Il n’avait qu’à fermer les yeux, et il voyait ce soir (quand il était sorti et il marchait près d’elle) : ce soir où il y avait tant d’étoiles et les petites vagues faisaient un bruit très doux.

Il fermait les yeux, il les rouvrait, il se mettait à soupirer ; des cris venaient de dedans les jardins où des petites filles jouaient à la bête noire ; depuis sur le port, venaient des voix d’hommes, depuis beaucoup plus loin sur l’eau (parce que l’eau porte le son), des rires et des chants et le choc sourd des rames contre la coque d’un bateau ; fermons les oreilles à ces voix du monde, pour mieux entendre en soi cette autre qui rassure, et qui fait peur en même temps.

Oserait-il jamais ? il ne l’avait pas revue depuis leur rencontre devant le café ; il savait seulement qu’elle travaillait chez une couturière où sa mère l’avait mise en apprentissage ; oserait-il jamais lui dire ce qu’il avait à lui dire ?

Il se décida à oser. Il pensa : « Il faut d’abord que je fasse voir à ses parents que je ne suis plus le même, sans quoi ils ne voudront pas de moi » ; il pensait : « Il y a d’abord son père et sa mère. » Et, comme il était brouillé avec Grin, il se disait : « C’est à Mme Grin qu’il faut que je m’adresse. »

« Mais, continuait-il, comment s’y prendre ? Les paroles ne signifient rien. C’est une femme méfiante. »

Il voyait qu’en effet il fallait une preuve et finalement il en trouva une, et il fut maladroit, mais quelle meilleure preuve que cette maladresse même, si seulement on avait su voir ?

Il s’était dit : « Elle ne doit pas savoir comment se tirer d’affaire, puisque Grin ne lui donne plus rien depuis longtemps ; j’ai un peu d’argent, je le lui offrirai. Je viendrai, je serai comme un fils qu’elle aurait déjà : alors elle me croira peut-être… »

Et il alla, mais pour revenir tout de suite après ; – alors, à ce que la voisine a raconté plus tard, la Brûlée, elle aussi, cette même nuit, était revenue : voilà que, cette fois, on l’avait laissée entrer.

« Finies les bonnes résolutions ! disait-on, fions-nous-y !… C’est comme les drapeaux qu’on met aux fenêtres : la fête passée, on les ôte. Ah ! oui, fions-nous-y ! » On riait. Et lui, pendant ce temps, encore couché sur son lit, il rouvrait les yeux à lui-même et n’arrivait pas à comprendre.

C’était comment il était monté l’escalier, la façon dont Mme Grin l’avait reçu ; comment il s’était obstiné quand même ; puis la main mise dans sa poche, cette bourse qu’il en avait tirée : « Voyez-vous, j’ai pensé… Il y a quinze francs… Et je vous demande pardon si c’est tout en petite monnaie, mais le contremaître qui a fait la paie… » comment il n’avait pas pu aller plus loin : « Lâche que vous êtes !… Profiter du malheur d’autrui !… Lâche !… » Et alors cette porte qui s’était refermée ; – toutes ces choses revenaient, et il s’étonnait de ces choses.

Mais il s’étonnait plus encore de lui-même, quand il se rappelait ce qui s’était passé ensuite.

Comment il avait pu l’écouter de nouveau, celle-là, quand ce qu’elle disait était venu par le trou de la serrure, ces pauvres choses tremblantes et chuchotées étaient venues ; et on suppliait, et on appelait, mais il s’était fait des promesses.

Mon Dieu ! le chemin qu’on a pris est encore plus difficile qu’on n’aurait cru. Elle pleurait de bonheur parce qu’il l’avait fait souffrir. Il avait fait souffrir tout le monde. Est-ce peut-être seulement qu’il est défendu de chercher à être autre chose que ce qu’on a toujours été ? Grin s’était plaint d’avoir été abandonné par lui, Grin ne voulait plus le connaître, Mme Grin l’avait traité de lâche. Et maintenant, celle qu’il savait bien, est-ce que jamais plus il oserait, après ce qui s’était passé ?

Il pensait : « Alors, voilà, l’autre reviendra. Elle a un vilain nom, mais c’est une pauvre fille et elle est complaisante. On redescendra ensemble. Elle pèse sur moi de tout son poids et m’entraîne ; je me laisserai aller avec elle, on descendra, il fera nuit ; et de nouveau elle me mordra en criant la bouche, alors on ne sait plus si elle crie de joie ou si elle crie de douleur… »

Il la prenait en pensée, il l’écrasait contre lui. Il se soulevait un peu et elle avec lui. Et je mords à mon tour dedans, comme dans un morceau de pain quand on a faim. Je l’écraserai contre moi jusqu’à ce qu’elle retombe et que je retombe, après quoi on sera l’un à côté de l’autre et on sera comme des morts…

Il ne bougeait plus en effet ; mais à ce moment il rouvrit les yeux.

Il ouvrait de nouveau les yeux ; la grande lumière était toujours là. Il s’aperçut qu’il avait ouvert les yeux, il connut de nouveau la blancheur des murs où l’image des changements déjà opérés était présente. Il faisait beau blanc dans la chambre, il sentait sous lui le sommier d’aplomb ; là où avaient été les vilaines inscriptions au crayon, des noms d’hommes, des noms de femmes, et des cœurs percés d’une flèche, seule cette clarté régnait ; le ciel était un carré bleu dans la lucarne ; une voix de femme qui chantait une chanson, se faisait entendre ; est-il vrai qu’on doive espérer quand même ? il demanda : « Est-ce vrai ? » il lui fut dit : « C’est vrai ! » – « Est-il vrai qu’on doive oser ? » – « C’est vrai ! » – « Même après ce qui s’est passé ? » – « Même après ce qui s’est passé. »

Et un sourire était devant lui, qui était son sourire à elle ; alors, se soulevant, puis se mettant debout : « Je lui dirai tout, parce qu’il y a elle ; et, elle, peut-être qu’elle comprendra. »

II

Justement, les ouvrières de Mme Giroud veillaient, ce soir-là, à cause d’une robe de noces qu’elles devaient livrer le lendemain.

La patronne bâtissait ; les trois ouvrières cousaient ; Marie, elle, défaufilait.

Deux grosses lampes sans abat-jour éclairaient durement ces figures penchées, et sa figure, à elle aussi, était durement éclairée, tandis qu’elle tirait sur les fils. Il y en avait des blancs et des rouges. Elle tirait sur ces fils, qui faisaient faire des plis à l’étoffe en venant ; tantôt elle les cassait entre ses doigts, tantôt elle les coupait avec des ciseaux. Depuis sept heures du matin qu’on est là (et il va être dix heures du soir), rien d’étonnant que la fatigue se fasse sentir. La lumière des deux lampes exagérait encore la pâleur grise de son teint et ce peu de cheveux qu’elle avait, sans couleur. Des cheveux comme de la poussière ; et le pauvre petit corps aussi que c’était sous le corsage en flanelle coton, ces épaules rentrées, cette poitrine plate, des bras aux mains trop grosses et osseuses, aux poignets carrés. On est tout application et toute bonne volonté, mais il n’y a rien en nous, semble-t-il, qu’application et que bonne volonté. Ces autres ont des plaisirs, tout en nous dit qu’on n’en a point, à cause de quoi on est méprisée.

Voilà que dix heures sonnaient, ces demoiselles s’étaient levées ; vite, elles avaient été mettre leurs chapeaux devant le miroir ; Marie, elle, ne pouvait pas s’en aller de sitôt, ayant encore à balayer la chambre.

Il fallait se tenir pliée en deux, aller ramasser avec les doigts les bouts de fil et les morceaux d’étoffe que le balai n’amenait pas, souvent se mettre à quatre pattes sous la table ; mon Dieu ! est-ce parce qu’il y a une destinée qui veut que la fille ressemble à la mère ? mais elle aussi, quand elle se redressait, comme le dos lui faisait mal !

Il était près de onze heures, quand elle put s’échapper enfin. La maison était au bord de la route, qui est elle-même bordée de grands ormes. Ils furent d’abord dressés entre Marie et le ciel, et elle ne s’aperçut de rien d’abord, tandis qu’elle s’était mise à marcher, courant presque. Tout ce premier bout de chemin, elle le fit dans une obscurité profonde. Et, parce qu’elle tenait la tête baissée, ce fut seulement par la couleur de la route à ses pieds qu’elle connut plus loin le changement qui s’était fait.

Mais alors elle leva la tête, et tout était tellement changé qu’elle s’arrêta. Le ciel s’était montré, la lune pendait dedans. Il faisait doux et bleu, extraordinairement bleu et doux partout, et, dans cette douceur de bleu, baignait le lac, baignaient les choses. Elle se tenait là ; qui sommes-nous, sait-on jamais ? On s’est dit qu’on se dépêchera de rentrer, parce que votre mère doit être inquiète et qu’il faudra se lever de bonne heure le lendemain ; on n’y pense déjà plus. C’est une telle douceur. La fatigue s’est en allée. Cette peine qu’on s’est donnée, on voit qu’elle n’était rien ; il y a autre chose en nous. Et c’est cette autre chose maintenant qui se réveille.

Il y eut tout à coup une autre Marie, une Marie pas connue encore, qu’elle-même ne connaissait pas. Immobile pour le plaisir maintenant, et maintenant prête au plaisir. Toutes les bonnes choses qui existent quand même ! À côté de la route, le lac bougeait contre le quai ; deux cygnes comme des blancs d’œuf battus en neige étaient dessus. Elle voyait la lune au ciel, elle voyait la lune dans l’eau ; où est-ce que le ciel d’en haut commence, où est-ce que l’autre ciel, celui d’en bas, finit ? On sent que tout devient possible. Une beauté est suspendue devant nous dans le vide, et il nous est dit : « Profitez ! » Est-ce que je ne profiterai pas ? Et, comme elle ouvrait largement la bouche, toute cette tiédeur d’air est entrée, sentant bon la giroflée à cause des jardins qu’il y avait derrière les murs.

Néanmoins, Marie était repartie. Elle avait pris le long de l’eau. Là, avant la place du port, est une sorte d’étroit jardin public, coupé par-ci par-là, entre des buissons en massifs, par de courtes allées : il sortit de derrière un de ces buissons.

Elle n’en ressentit aucune frayeur, elle n’en fut même pas surprise. Tout était devenu possible. Il y avait un ordre nouveau, il venait en vertu de cet ordre nouveau. Elle le regardait venir, elle le reconnut tout de suite. Il sortit de dedans la nuit comme de dedans les plis d’un rideau, il se dédoubla de ces plis de nuit (à cause que la lune était de nouveau cachée derrière des arbres) ; il se mit à marcher à côté d’elle.

Une petite fontaine qui coule là, sous un toit de tuiles, se fit entendre à ce moment, disant des choses toutes simples avec un accent de chez nous : il laissa d’abord parler la fontaine, parce qu’elle parlait mieux que lui.

Il avait décidé de tout lui dire, c’est pourquoi il n’était pas pressé ; la jupe de Marie frôlait sa main qu’il laissait pendre ; comme elle laissait aussi pendre la sienne, il n’aurait eu qu’un petit mouvement à faire pour la toucher, il n’y pensait même pas.

Il s’était dit : « Quand on arrivera au troisième banc. »

Il laissa donc passer le premier banc, le deuxième ; il n’eut ensuite aucun effort à faire ; les mots se répandirent d’eux-mêmes hors de lui, comme la graine quand elle est mûre.

— Laissez-moi tout vous dire, parce que vous ne me connaissez pas. Vous me croyez peut-être meilleur que je ne suis. Vous ne m’avez pas vu souvent, vous ne m’avez jamais vu dans mes mauvais jours ; et, jusqu’à présent, mes mauvais jours, ils ont été toute ma vie…

Il se fit un pli entre ses yeux, comme quand on cherche à se souvenir :

— Tout petit déjà, voyez-vous. Je n’avais pas quinze ans quand je me suis sauvé. Je ne pouvais plus tenir à la maison, parce que c’était tranquille et honnête. J’ai fait sauter le bureau de mon père ; il y avait dedans trois billets de cinquante francs et des écus…

À cet endroit, il s’interrompit ; il demanda :

— Est-ce que je peux continuer ?

Elle ne répondit rien.

— J’allais à pied, je prenais le train, je couchais dans des granges ; des temps, je travaillais, d’autres fois, je ne faisais rien… J’ai volé, j’ai menti, j’ai trompé, j’ai trahi…

Il s’interrompit de nouveau :

— Est-ce que je peux continuer ? Si je ne peux pas, dites-le-moi.

Elle ne répondait toujours rien.

— Parce qu’il faut que je vous dise tout, et il me reste des choses à vous dire que je ne sais pas comment dire, mais peut-être que vous devinerez ; c’est que je leur plaisais, alors elles venaient, et, moi, je me moquais d’elles. Elles me disaient : « Pourquoi t’en vas-tu ? » – « Parce que ça me plaît. » Elles pleuraient.

Encore une fois :

— Est-ce que je peux continuer ?

Et, comme, encore une fois, elle n’avait rien répondu :

— Est-ce bien vrai ? est-ce bien vrai ? mais pourrai-je encore quand vous saurez tout ?…

Il haussa la voix :

— J’ose, j’ose ? dites…

Puis :

— Non, ne dites rien, parce que ça n’est pas tout… Il y en a encore une autre. Hier soir encore, comprenez-vous, et aujourd’hui je suis avec vous, mais, demain peut-être, si elle revient… Comprenez-vous ? On avait tâché d’oublier, on descendait toujours plus bas pour oublier…

Et sa voix alors a fléchi, comme la branche sous un poids :

— C’est tout.

Elle n’avait toujours rien dit, mais elle continuait de marcher à côté de lui, et, sans oser y croire encore, il commençait à voir que c’était sa réponse. Il voyait qu’il avait bien fait d’espérer, il voyait qu’il avait bien fait de venir. De nouveau, il n’avait plus qu’à se taire. Ainsi ils sont arrivés à une espèce de renfoncement où l’eau se continue par un plan incliné aux larges dalles de granit. Dessus et couchées de côté, comme quelqu’un qui dort la tête sur son bras, il y avait trois ou quatre coques noires. La lune, à ce moment, était reparue dans le ciel, parce qu’on venait de sortir de dessous le couvert des arbres ; ses longs cheveux dénoués pendaient à la fois dans l’air et dans l’eau sans le plus petit mouvement.

Ils furent forcés de s’arrêter (à cause de ce renfoncement).

Elle a levé un peu les yeux ; elle regardait au loin quelque chose.

Et la réponse fut qu’elle continua d’abord de regarder ainsi, au loin, cette chose ; ensuite un petit sourire lui est venu.

Et, voilà, elle baissait de nouveau la tête, mais le petit sourire durait par en dessous ; alors il a dit : « C’est pas vrai ! » puis : « Que si, c’est vrai ! » puis : « Je savais bien ! »

Alors il s’approche un peu, elle tenait les mains croisées sur sa jupe, elle baissait la tête tout à fait. Elle baissait la tête ; et puis, quand elle l’a relevée : « Jamais elle ne voudra maintenant, a-t-il pensé, elle est trop belle pour moi. »

Car, comme quand du bouton cotonneux on voit sortir la fleur brillante de couleurs, ainsi il a semblé que l’espèce d’enveloppe grise qu’il y avait sur son visage s’était fendue par le milieu ; pour la première fois, son vrai visage se montrait.

Il a eu peur, il a été triste. C’était lui, à présent, qui baissait les yeux, elle qui le regardait. Le petit sourire durait pourtant, elle haussa un peu les épaules. Et toujours cet œil tourné de côté, avec un point de feu dessus, une petite flamme tremblotant sur le blanc, à cause du reflet de la lune dans l’eau.

Il cherchait une phrase, il ne la trouvait pas ; tout à coup, il a tiré un petit paquet de sa poche.

Et très vite :

— Je l’avais préparé pour vous… C’est un bout de ruban, c’est un petit cadeau que je voulais vous faire. Alors, si c’est oui, dimanche prochain, cousez-le à votre chapeau…

III

Encore une fois, dans la rue qui monte, elle avait ouvert le paquet ; elle allait très lentement pour faire durer le plaisir.

Elle déroulait ce ruban, cherchant à en distinguer la couleur, mais ce n’était pas facile. Du côté de l’ombre, il faisait trop noir ; de l’autre côté de la rue, c’était pour une autre raison. Drôle de lumière que celle de la lune, où tout se brouille et se confond. Est-ce qu’il était bleu, ce ruban, ou bien rouge, ou bien vert ? La seule chose qu’on pouvait savoir, c’est qu’il était en soie et il y en avait bien deux mètres. Et, l’ayant enroulé de nouveau dans son papier : « Pour la couleur, j’attendrai à demain. »

Elle remit le paquet dans sa poche. Mon Dieu, comme tout est beau ! Il semble qu’il ait deviné que je n’avais que ce chapeau, et un tout vieux vilain encore, mais le ruban une fois cousu dessus, on ne le reconnaîtra pas… Dimanche (elle comptait sur ses doigts), on est aujourd’hui lundi, ça fait six jours. Je passerai devant chez lui : alors, peut-être qu’il descendra, peut-être qu’il ne descendra pas ; mais qu’est-ce que ça fait ? puisqu’on aura toute la vie pour être ensemble.

De nouveau, elle s’était arrêtée, elle avait ouvert le paquet. Bonheur de plus, comme ça, quand tout dort, d’être seule avec son bonheur. On pense à ce qu’on veut, personne pour vous en empêcher. Je coudrai ce ruban autour du fond, avec un nœud ; et je mettrai le nœud devant, pour qu’on puisse le voir de loin.

Elle s’était remise en marche. Elle n’a pas remarqué tout de suite qu’il y avait un groupe d’hommes arrêtés devant chez elle. Ils étaient trois ou quatre, ils se tenaient penchés sur quelque chose de long qui était étendu par terre, et l’un d’eux maintenant se redressait, criant :

— Hé ! là-haut, ouvrez-nous !

Puis, comme personne ne répondait :

— Hé ! là-haut, vous n’entendez pas, madame Grin ! Dépêchez-vous, c’est pressant !

À ce moment, Marie se mit à regarder, au même moment les hommes l’aperçurent, alors ils se mirent à dire : « Ah ! te voilà… Tu tombes bien ! »

À la clarté d’un réverbère, on a vu changer sa figure. Encore une fois, en elle tout changeait. Elle revenait en arrière. Et les hommes, d’abord : « Ce n’est pas elle, on a fait erreur » ; mais à présent : « Que si ! c’est bien Marie. Qu’est-ce qui est arrivé ? on ne te remettait pas. »

Ils recommencèrent :

— As-tu la clé ?…

Elle était toujours immobile ; c’est ainsi qu’une fenêtre eut le temps de s’ouvrir là-haut, et une voix :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— C’est votre mari qu’on vous amène, il est tombé devant chez Décosterd, il s’est fait un trou à la tête.

On répondit :

— Rapportez-le seulement d’où il vient.

La fenêtre s’était refermée.

Mais elle, alors, elle s’avança, elle disait : « Où est-ce qu’il a mal ? » Et, quand elle vit tout ce sang : « Êtes-vous bien sûrs qu’il n’est pas mort ? »

— Bah ! il en a vu bien d’autres… Ouvre-nous seulement, on se charge de le monter…

C’est ainsi qu’elle se trouva, finalement, assise près du lit ; il y avait sur une chaise une cuvette pleine d’eau rouge.

Tout à coup, sans ouvrir les yeux, il a dit :

— Es-tu là ?

— Oui, père.

— Ah ! bon, tout va bien.

Il a dit de nouveau :

— Marie.

Elle s’était soulevée de dessus sa chaise, et disait : « Que veux-tu, père ? » Lui : « C’était seulement pour savoir… »

Il paraissait parfaitement heureux, l’air calme, les traits reposés :

— C’est le monde renversé. Tu es la grande personne ; moi, je suis le petit garçon… Mets-toi tout près de moi, veux-tu ?… C’est ça…

Et puis :

— Il faudra faire que ça dure. Parce qu’on est tant bien ensemble, tant bien ensemble, qu’il disait.

Voilà qu’une lumière, pour lui aussi, était venue et la guérison du cœur lui venait avant l’autre guérison.

Et elle qui se tenait là, dans le silence de la nuit, le considérant tour à tour, puis une image au dedans d’elle, voilà que cette image de plus en plus avait pâli et s’effaçait : « C’est fini, j’avais oublié… »

Elle croisa ses mains sur ses genoux.

À peine si elle était un peu triste. Elle serrait ses épaules sous son châle, elle leva un petit peu ses mains : « Je ne mettrai pas le ruban de noces, je ne coudrai pas le ruban neuf à mon chapeau. »

CHAPITRE IV

I

Ce dimanche soir a commencé par l’embarquement des personnes qui étaient venues en visite chez des parents ou des amis, et que le gros bateau emmenait, en ce moment même, battant l’eau de ses deux roues peintes en rouge comme des pattes de canard.

On poussait un soupir de soulagement, on se rasseyait à ses habitudes ; ces messieurs mettaient leurs pantoufles, se versaient un verre de vin ; ces dames : « Heureusement que ce commerce-là ne recommence pas tous les jours ; on ne garderait point de domestiques. »

Grin ne parut chez Décosterd qu’assez tard ; il avait, lui aussi, ses habitudes. Ces après-midi de dimanche, il les passait à dormir. Les personnages trop bien mis qui composaient de deux à sept heures, ce jour-là, la clientèle du Café du Port n’étaient pas pour l’attirer. Il attendait que le bateau et les trains eussent remporté, comme il disait, toute cette « marchandise ».

Neuf heures avaient sonné depuis longtemps ; il avait trouvé ses amis attablés déjà : Bolomey, les Pidou, plusieurs autres.

Est-ce parce qu’il se sentait de nouveau chez lui ? mais il paraissait tout content. Depuis cinq ou six jours, c’est-à-dire depuis le jour qu’il était tombé, il était de très bonne humeur, chose étonnante. Il venait, il avait la tête enveloppée dans un bandage : son grand plaisir était de l’ôter, ce bandage, et de vous « montrer ». Non que ce fût quelque chose de beau à voir, mais il y tenait. Et, quand on lui disait :

— La plaie ne s’est pas encore refermée.

— Tant mieux, répondait-il.

Ce soir-là, il avait fallu que Mme Décosterd vînt et lui remît son bandage. C’était assez long, assez compliqué. Il fallait d’abord le faire passer au-dessous, puis au-dessus de l’oreille, et avoir soin de bien superposer les tours, sans quoi ils n’auraient pas tenu. Même Mme Décosterd avait dû aller chercher pour finir une épingle de nourrice, elle était revenue avec cette épingle de nourrice. Et les autres, en riant :

— Doucement, vous allez le piquer.

Mais lui :

— J’ai le cuir dur.

C’était une bonne soirée, qui avait bien commencé et qui continua de même jusqu’assez tard. Point de discussions, ni de chicanes, ce soir-là, comme trop souvent. On était entre amis, on causait avec amitié. On ne buvait pas beaucoup. La grosse lampe à pétrole éclairait doux, à cause d’une mèche pas levée haut, mais c’est qu’on n’attendait plus personne…

Ils n’ont connu d’abord que la porte s’était ouverte qu’au bruit que fit le lac qui entra ; puis la porte fut refermée et le lac se tut de nouveau.

Grin, justement, tenait un discours ; il se tut en même temps que le lac.

Et les autres, s’étant retournés, s’étonnèrent grandement de voir qui était là, depuis plus de trois semaines qu’on ne l’avait aperçu nulle part et même on racontait qu’il s’était mis de la « tempérance » (c’est ces sociétés où on prend l’engagement de ne plus boire, et on disait qu’il avait signé).

Le Parisien n’avait salué personne, sa casquette lui cachait les yeux.

Le silence a été si grand qu’il a semblé qu’il devenait quelque chose de matériel, quelque chose qui pouvait se voir et se toucher (ou si c’est seulement l’épaisseur de la fumée). Et l’autre s’enfonça dedans, l’autre alla s’asseoir dans un coin ; alors c’est vainement que tous s’étaient tournés vers lui, sauf Grin : l’explication, qu’on attendait, ne venait pas.

Grin bourra sa pipe, l’alluma, tira une bouffée, puis ses yeux reprirent leur position. Et il vint encore beaucoup de bouffées.

C’est alors seulement qu’on vit (dans le coin où il se tenait) le Parisien se redresser un peu, regardant d’en dessous du côté de Grin (qui donc ne le regardait pas).

On l’entendit dire quelque chose, mais on ne comprit pas ce qu’il disait ; ensuite sa tête est retombée.

Puis il recommença à regarder Grin, il recommença à dire quelque chose ; alors on comprit, et c’était : « Est-ce qu’elle a su ? »

Question qui n’avait guère de sens, semble-t-il ; pourtant elle devait en avoir un pour Grin, car il venait de se tourner vers celui qui l’avait posée.

Et le Parisien avait donc posé sa question, mais il dut la poser une seconde fois ; alors Grin s’était croisé les bras.

Il a dit :

— Qui ça ?

L’autre baissa la voix, il ne répondit pas directement.

— Je demande si elle a su que j’ai été chez vous une fois, et c’est votre femme qui m’a reçu ; mais il faut maintenant que je sache si, elle, elle a su, parce qu’il y a déjà six jours que je ne l’ai pas vue… Et peut-être qu’elle est fâchée…

Mais Grin, d’une voix terrible :

— Je te défends de parler d’elle ! tu comprends ?

Et, comme le Parisien le regardait toujours :

— Ce qui m’étonne, c’est que tu oses. Oui, je dis bien, que tu oses seulement… Pauvre ami, penses-tu qu’elle s’occupe de toi ? Tu sembles bien trop petit d’où elle est pour que tu existes encore pour elle, bien trop petit, pauvre ami, bien trop petit !…

Grin aurait pu continuer longtemps : l’autre était tout à coup retombé, comme quand on ôte à une branche son support ; de nouveau sa figure avait été rejointe à ses mains, puis, tout entier, il s’était abattu, les bras à plat sur la table.

En vérité, il n’entendait plus rien, il n’avait plus conscience de rien, il ne se douta même pas, un instant après, que cette autre était entrée (ce qui fut la seconde surprise de la soirée), et Grin parlait encore, quand elle poussa la porte.

Cette autre qui entrait fit entrer aussi le lac avec elle, et là-bas, également, une grosse voix rauque discourait dans la nuit ; il fallait d’abord qu’elle la fît taire, comme elle fit en refermant la porte ; alors on remarqua que Grin s’était tu.

Elle avait une blouse de mousseline à travers laquelle on voyait ses bras.

Elle avait une blouse blanche et une jupe noire très étroite et collée aux hanches.

Elle ne fit que jeter un regard à ceux qui étaient là ; comme elle se tournait de côté, on vit la brûlure de sa joue.

Mais elle s’était avancée ; et déjà tout avait disparu pour elle, sauf celui qu’elle avait maintenant devant elle :

— Louis, mon petit Louis…

Elle s’était mise à lui parler comme si personne n’eût été là.

— Louis, écoute… Je t’ai cherché partout, est-ce que tu ne veux pas venir avec moi ? Dis que tu viens, s’il te plaît, réponds-moi. Parce que c’est moi, et je t’ai cherché, et je suis venue, alors tu ne vas pas me laisser m’en retourner comme je suis venue, parce que je vois bien que tu ne peux pas rester seul…

Elle reprit :

— Moi non plus, je ne peux pas ; dis, Louis, qu’est-ce que tu as ?…

Elle lui prit le bras, elle se pencha sur lui, elle l’entourait toute :

— Tu ne vas pas me faire ce chagrin…

Elle fut repoussée, elle n’ajouta rien ; elle non plus ne bougeait pas ; seules ses épaules bougeaient, sous la blouse mince (rose à cette place).

C’est ainsi qu’elle n’a pas remarqué tout de suite qu’il avait levé la tête, qu’il s’était mis à la regarder.

Tout à coup, il a dit :

— Tu as raison.

Il lui parlait très doucement, et tout ensemble avec une grande douceur et une grande pitié :

— Approche-toi, donne-moi ta main.

Là-dessus il recommença :

— Tu le mérites bien.

Il se leva. Elle ne devait pas comprendre. Il s’était levé, il la tenait par la main :

— Je sors avec toi, mais j’ai encore quelque chose à faire.

Là-dessus, il la lâcha.

Et, là-dessus, il s’avança un peu :

— Écoutez, Grin, peut-être que j’ai eu des torts envers vous, c’est sans le vouloir, je vous assure. Pourtant je tenais à vous faire mes excuses. J’aimerais qu’on se quitte bons amis, voulez-vous ?

Grin demeura les bras croisés, il ne répondit pas un mot.

— Vous ne voulez pas ?… Eh bien, alors, quoi qu’il arrive, dites-lui, à elle… dites-lui bien que je ne lui en ai pas voulu, que tout ce qu’elle a fait a été bien fait…

Il répéta :

— Que tout ce qu’elle a fait a été bien fait.

Il dit encore :

— Que ce n’est que justice, dites-le-lui bien, n’est-ce pas ?

Il recommença : « Voulez-vous ? » Rien ne venait.

Il se tourna vers la Brûlée, il l’avait prise de nouveau par la main.

Ensuite il a ouvert la porte, et le lac entra brusquement avec une voix plus forte encore qu’avant, plus rauque ; puis le lac, une fois de plus, se tut.

II

Le lendemain matin (ce lundi matin donc), par un petit temps gris, quand les frères Pidou voulurent mettre à l’eau leur bateau, ils virent qu’il n’était plus où ils l’avaient laissé la veille.

La chaîne traînait sur les dalles ; tout à côté, était le cadenas dont on avait coupé le tenon avec des cisailles.

Presque au même instant, ils virent arriver Bolomey, le loueur de bateaux, qui leva un bras en les apercevant : on avait forcé sa cambuse.

C’est le nom qu’il donnait à une espèce de grande caisse à toit de zinc où il logeait les accessoires dont on a besoin dans le métier.

Et, à lui, c’était une paire de rames qu’on avait volée : alors les trois hommes, d’abord, se sont tenus ensemble sur le quai, regardant au large, dans le gris de l’air, s’ils n’apercevraient pas peut-être le voleur ; puis, ne découvrant rien, ils sont allés tous les trois porter plainte.

Bolomey jurait, l’air furieux ; les deux Pidou, eux, se taisaient, bien qu’ils fussent les plus atteints, n’ayant que ce bateau qui était toute leur fortune.

Et ils ont donc été tous les trois porter plainte ; après quoi, ils sont revenus et se tenaient de nouveau sur le quai où on venait les consoler, mais ils ne se laissaient pas consoler.

Les Pidou disaient : « C’est bon pour Bolomey, lui n’a perdu que ses deux rames, encore que c’était sa plus vieille paire et toute pourrie ; nous, c’est le meilleur bateau qu’on ait jamais eu. »

Et, changeant leur chique de joue, haussant les épaules, ils se détournaient, tandis que Bolomey continuait de jurer.

Midi avait fini par sonner ; il semble assez qu’on ait téléphoné un peu partout et même que la gendarmerie ait entrepris des recherches.

Eussent-elles donné quelque chose ? c’est une autre question. Ni les Pidou, ni Bolomey n’avaient l’air d’y compter beaucoup. Ces gendarmes, voyez-vous, sont payés, quoi qu’il arrive. De toute façon c’est nourri, logé, habillé, chauffé ; le reste, ils s’en moquent pas mal. Faisons notre police nous-mêmes. « Votre bateau, disait-on aux Pidou, à votre place j’irais le chercher en Savoie… Jamais ces bougres-là n’en achètent un, c’est connu ! Ils viennent se servir chez nous. Facile à eux, la nuit, de passer l’eau ! Même qu’on peut dire qu’il y a du choix et ils s’y connaissent… »

On riait, et déjà un autre avait repris : « M’est avis, à moi, que le voyage serait inutile ; l’ennuyeux avec ces bateaux, c’est qu’ils changent de tenue aussi facilement qu’une jolie femme… Un pot de couleur, un pinceau ; bien malin qui s’y reconnaîtrait !… »

Un petit vent s’était levé, car rarement le lac est calme. Là où c’est le royaume de l’eau, c’est aussi le règne des courants d’air, qui s’y promènent en liberté, comme un troupeau dans un pré sans clôture. Vaudaire, joran, séchard, môlaine, ils ont tous les noms, ces vents, ils viennent de tous les côtés. À l’est comme à l’ouest, et au nord comme au sud, il y a autant de bouches qui s’ouvrent, comme quand un enfant fait, sur un baquet, flotter un bateau de papier ; tantôt le lac fuit latéralement devant vous, semblable à un immense fleuve, tantôt il est apporté, tantôt il est emporté.

Ce jour-là, il était apporté, parce que c’était le vent du sud qui soufflait.

Il avait verdi par places, noirci à d’autres ; il était tout marbré, tout tacheté ; il n’était pas beau à voir.

Et, avec un claquement sec, les vagues venaient, de plus en plus hautes, formant des remous où tournaient des débris de bois, de la mousse, des feuilles mortes, des poissons crevés, des bouchons.

Les rires allaient d’un tel train qu’on n’a rien vu dans le commencement. Quand la chose est sortie de derrière la pointe de la ciblerie, personne, d’abord, n’y fit attention. Il y eut ce premier bateau, puis il y a eu ce second, qui avait été pris en remorque par l’autre ; tous deux eurent encore le temps de virer avant que Décosterd, le premier, les eût aperçus. Mais alors il a ouvert la bouche toute grande.

Et, comme on se tournait vers où lui-même s’était tourné : « Pas possible ! » disait-on. Et aux Pidou : « Vous en avez de la chance ! »

En effet, le second des deux bateaux était le bateau des Pidou, comme on le distinguait maintenant sans peine à sa peinture, n’étant pas à plus de cent mètres.

Tous s’avancèrent sur le bord du quai, s’abritant les yeux de la main. Ils ne reconnurent pas tout de suite les deux hommes qui étaient aux rames et qui se présentaient de dos. Il fallut que les deux hommes se retournassent (comme ils faisaient de temps en temps) : on vit alors que le plus grand était un nommé Marsens, pêcheur à Rives-Dessous.

On cria : « Hé ! là-bas !… » Marsens lâcha ses rames ; il montra l’autre bateau.

Et qu’est-ce qu’il y eut alors ? mais tous se turent. Trois heures sonnaient justement : les enfants sortaient de l’école. La grande porte une fois ouverte, ils avaient été poussés dehors tous ensemble, comme quand avec une baguette on chasse la moelle d’un jet de sureau.

Ils se mirent à courir, des femmes couraient derrière eux. Les gens des boutiques couraient, le charpentier, le forgeron, le plâtrier-entrepreneur, qui était un Italien du Tessin ; l’agent de police fermait la marche, il secouait la tête, il disait : « Ça devait finir comme ça ! »

Il attrapait les gamins par le bras : « Sauvez-vous ! vous n’avez rien à faire par ici ! » Et, aux grandes personnes : « Voyons, qu’est-ce que c’est que ces manières ? Comme si c’était déjà quelque chose de tant beau à voir !… »

On vit sa haute casquette de drap gris de fer à liserés rouges se faufiler entre les chapeaux mous, ces autres casquettes à carreaux, les chapeaux de paille, les têtes des femmes à petits chignons de bois dur ; puis, arrivée à un espace vide au bord de l’eau, là elle se pencha, elle disparut.

C’est là que Marsens et son aide avaient abordé ; là, ils avaient tiré le second bateau sur la rive, ils avaient soulevé la bâche qui le couvrait : alors cet autre s’est montré, mais, bien qu’il eût les yeux ouverts, toute lumière pour lui était à jamais éteinte et la belle forme des choses à jamais défaite pour lui.

Il ne bougeait plus, il ne voyait plus, il n’entendait plus, pas même l’histoire qu’à présent Marsens racontait : « Ça a dû se passer au large et c’est le vent qui a ramené le bateau. On a été voir, il était vide. Seulement, avant de se jeter à l’eau, le particulier s’était attaché la corde autour de la cheville, drôle d’idée, ou bien si c’est qu’il a voulu qu’on le retrouve », disait Marsens ; – mais l’autre n’entendait toujours pas, si indifférent à tout maintenant, si parfaitement immobile, couché qu’il était sur le dos, la face tournée vers le ciel dont seul il affrontait l’éclat.

Les messieurs de la justice, à cet instant, arrivèrent, accompagnés de deux gendarmes, qui commencèrent à « faire circuler ».

Tous ceux qui « n’avaient rien à faire là », comme disait l’agent de police, furent refoulés sans ménagements. C’est beaucoup plus en arrière que les groupes s’étaient reformés, considérant de loin les opérations de la justice. Mais, pendant ce temps, la nouvelle allait, et déjà par toute la ville elle s’était répandue, car rien n’a des jambes comme les nouvelles.

La sonnette qui pendait à la porte de l’épicerie Duport se mit à sonner ; Mme Duport leva la tête, appelant la locataire du premier : « Vous ne savez pas ! »

La nouvelle court, heurtant aux portes, montant les escaliers, suivant cette première rue d’un bout à l’autre, cette deuxième, cette troisième ; elle arrive sur la route.

Là se trouve la petite maison de la garde-barrière ; la garde-barrière tourne sa manivelle, voilà la barrière qui descend, tintant de toutes ses tringles de fer assujetties seulement dans le haut.

Et la nouvelle trépigne d’attendre, en même temps que deux automobiles, un monsieur à bicyclette, une petite fille qui porte un panier couvert d’un linge ; pendant que la garde-barrière se fâche : « C’est bien fait ! il ne méritait pas mieux !… »

Et ainsi la nouvelle allait, mais il y avait maintenant, sur la place, cette autre chose qui allait. Il y eut sous le grand ciel blanc les quatre hommes ployant sous leur charge, deux à la tête, deux aux pieds. Derrière eux, dans la poussière, le mince trait noir d’un filet d’eau se déroulait, comme une ficelle qui aurait traîné. Les porteurs gagnèrent la rue de l’Hôtel-de-Ville ; tout un cortège les suivait. Vainement les gendarmes avaient-ils essayé de retenir la foule ; elle s’engouffra dans la rue. Certaines personnes aussi, étant entrées par l’autre bout, ne rencontrèrent aucun obstacle, et elles descendirent à la rencontre de celui qui était porté. L’affaire seulement fut que tout le monde faisait silence, en sorte qu’on entendit mieux le seul qui ne s’était pas tu, qui parlait tout haut, au contraire, descendant la rue à son tour :

— Vous voulez me faire croire ça, vous ! pas si bête. Quand je vous dis qu’hier soir encore on était ensemble, et même qu’il voulait se réconcilier avec moi. Et c’est moi qui n’ai pas voulu, mais, depuis, j’ai changé d’idée…

Ainsi parlait celui qui venait.

— Farceurs !… Va-t-on se jeter à l’eau comme ça, quand on ne fait que commencer ? Et même qu’il recommençait, autant que j’ai pu voir ; alors double raison, double raison, je dis !…

On disait : « Faites-le taire », les porteurs approchaient. C’est alors qu’il reprit : « D’ailleurs il n’y a qu’à voir. » On essaya de le retenir, mais la manche de sa blouse était mûre ; l’étoffe céda.

Il s’est penché sur le corps, il ne bougeait plus, il ne disait plus rien, on fut obligé de le tirer de côté.

Les porteurs passèrent, puis ces messieurs de la justice ; la foule survint derrière eux ; Grin fut pris dedans, il tournait dedans.

Et, quand la foule se fut écoulée, il continua d’être là, qui d’ailleurs fut vite écoulée. Il avait les jambes écartées ; il balançait la tête lentement, les mains derrière le dos. Ensuite il s’est passé deux ou trois fois la main sur les yeux et de haut en bas sur toute la figure. Il fit un pas, il fit deux pas, il s’arrête de nouveau.

Déjà la rue s’était vidée ; personne ne le vit ou du moins ne faisait attention à lui ; personne non plus n’entendit ce qu’il disait, encore qu’il parlât tout haut de nouveau.

Suite à ses réflexions, ces choses qu’il disait tout haut, parce que les pensées à la longue prennent tant de force en nous qu’on ne peut plus les empêcher de sortir : ainsi le long de cette première rue, le long de cette seconde rue, et son discours s’avançait avec lui.

— Ils ont menti ! je vous dis qu’ils ont menti !… Que non, ils n’ont pas menti !

Arrêt ici encore, puis il secoue la tête :

— Pauvre ami, pauvre ami, quand même, le seul ami que j’aie jamais eu.

Là-dessus, nouvel arrêt, ayant besoin sans doute d’approfondir et il descendait d’étage en étage ; il arriva à l’étage plus bas, alors il se donna un coup de poing dans la poitrine :

— C’est bien fait, Jules, c’est ta faute. Tu aurais dû le retenir, au lieu de quoi tu t’es fâché. Tu l’as découragé, au lieu de l’encourager ; tu as retiré ta main, au lieu de la lui tendre. Tu as été orgueilleux, Jules ; tu es puni…

Puis :

— Tonnerre de femme !

Et, levant le poing : « Tonnerre ! » Et puis la colère qui s’en va et il fut seulement très triste : « Plus personne, mon pauvre Jules, tout te quitte… » Et une seconde fois : « Tout ! »

Mais il s’était arrêté encore, comme un à qui une idée est venue ; et puis, tant bien que mal, il s’est mis à courir droit devant lui.

Il a vu qu’il y avait du monde devant sa maison, comme une fois déjà, quand il était tombé ; – seulement, cette fois, c’est elle qui était tombée, et on venait de la monter.

On le lui a dit ; on disait aussi : « Elle n’a pas une bonne santé, cette Marie, elle doit être anémique » ; alors les femmes :

— Pauvre Élise !

Elles s’écartèrent pour le laisser passer ; il se tourna vers elles comme pour leur demander quelque chose ; elles reculèrent encore, il ne leur demanda rien.

Elles se rapprochèrent de la porte, écoutant ce pas monter l’escalier ; elles disaient :

— Il est de nouveau saoul.

— Il l’est tout le temps !

Et une, qui s’était mise à rire :

— Ce qu’il va être bien reçu là-haut !

Mais trois ou quatre autres à la fois :

— Et puis quoi !… ça lui viendra bien ! Des hommes comme ça, il faudrait leur tordre le cou !

III

On l’avait couchée sur son lit et, depuis qu’on l’avait couchée, elle n’avait plus fait un mouvement. Les femmes lui avaient appliqué des compresses d’eau fraîche sur le front jusqu’au moment où elle avait rouvert les yeux ; alors elles avaient dit : « La voilà qui revient » ; et elles avaient été lui faire de la camomille.

Marie resta seule dans la chambre, elle avait refermé les yeux. Les femmes (elles n’étaient plus que deux, Mme Grin et une voisine) s’empressaient autour du fourneau dans la cuisine. L’eau dans le coquemar commençait à chanter. C’est alors qu’on a entendu ce pas dans l’escalier. La voisine leva la tête : « On monte. » Mme Grin la regarda ; sa figure prit un air dur. Elle dit :

— Je sais qui c’est. Laissez-moi faire.

Il semble assez qu’on ait eu de la peine à entrer, mais c’est que le loquet ne devait pas se trouver facilement, vu qu’il ne faisait pas trop clair sur le palier.

La main tâtonna un instant encore contre le panneau ; il y eut ensuite un coup sec, qui fit tressaillir les deux femmes.

Et, cette fois, on n’hésitait plus ; la porte violemment poussée a été battre contre le mur. Les deux femmes se retournèrent ; Mme Grin ne dit rien, la voisine rien non plus.

On était entré ; on commença :

— Qu’est-ce qui se passe ?

La voisine, la première, retrouva sa voix ; elle dit :

— Voilà, c’est qu’elle est tombée.

— Tombée ! où ça, tombée ?…

— Devant la maison.

Grin fit un pas dans sa direction, comme s’il allait lui sauter dessus, elle fit un pas en arrière ; mais lui, bien qu’il la regardât, c’était comme s’il ne l’avait pas vue, comme s’il avait regardé tout au travers d’elle le mur. Et il fut ainsi un instant, puis tout à coup il s’avança, gagnant la porte de la chambre.

Mme Grin s’était précipitée :

— Jules ! Jules ! s’il te plaît, s’il te plaît, s’il te plaît…

Elle se mit à courir, elle arriva trop tard ; la porte s’était ouverte, la porte s’était refermée…

Pour lui, il s’était approché du lit, il voyait que Marie avait les yeux fermés ; au bruit qu’il fit en s’approchant, il pensait qu’elle les ouvrirait ; elle ne les ouvrit pas.

Et il demeura debout près du lit, d’où cette absence de tout bruit qu’il y eut, contrairement à ce qu’on attendait ; puis, gravement, et si bas qu’il n’y eut pas davantage de bruit hors de la pièce :

— Qu’est-ce qu’il y a, Marie ?

Elle gardait les yeux fermés, elle ne fit pas un geste, elle n’eut même pas un battement de paupières, pourtant on devinait qu’elle avait entendu.

— Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?

De nouveau (toujours cette voix sourde) :

— Pourquoi ne réponds-tu rien, Marie ? c’est Grin, Jules Grin, c’est ton père…

Il disait encore :

— Justement, j’avais besoin de toi ; j’ai du chagrin, vois-tu ; c’est un bon ami que je perds. Et je suis venu parce que toi, au moins, tu me restes ; et voilà que tu ne veux pas m’écouter.

Elle déplaça un peu ses mains, elle continuait de se taire.

— Dis-moi, Marie, est-ce que c’est exprès, ou bien si c’est que tu ne peux pas ?

Il posa encore cette question ; on doit dire qu’il fut patient. C’est seulement après qu’il eut longuement attendu et patienté que l’irritation se fit jour en lui :

— Toi aussi, toi aussi !… Tout le monde qui m’abandonne…

Il reprenait :

— Qu’est-ce qu’il y a ? voyons, parle !… Est-ce que je peux savoir, moi ? (comme quelqu’un qui commencerait à avoir des doutes, mais ne voudrait pas y céder)…

On entendait maintenant sa voix de la cuisine, et distinctement ensuite on comprit :

— Ah ! c’est comme ça ! Eh bien, je m’en vais. Tu suis l’exemple de ta mère, je te laisse libre, mais je reprends ma liberté…

Il criait maintenant. Et, elle, est-ce qu’elle va répondre ? Non, elle ne répondra pas. Laissons seulement venir l’injustice : elle glisse sur nous comme la pluie sur le toit.

On entendit le bruit d’une chaise qui tombait ; la porte s’ouvrit :

— Toutes les mêmes ! toutes les mêmes ! heureusement que j’ai l’habitude d’être seul.

À ce moment, il a aperçu sa femme ; sa colère se tourna contre elle :

— Ah ! te voilà, toi, te voilà… Attends seulement !…

Mais il n’alla pas plus loin, les idées étant dans sa tête comme une girouette au vent ; et, tout en descendant l’escalier, il chantait de toutes ses forces la chanson qu’on connaît déjà :

 

Il y aura la fille à Jacques,

La fille à Pierre, la fille à Jean,

Et Frédéric qui est sergent

Et Paul qui le sera à Pâques

CHAPITRE V

Le médecin avait dit : « C’est une hérédité chargée » ; l’explication parut d’autant meilleure qu’on n’en saisissait pas très bien le sens.

On sut que Marie ne pouvait pas se lever, bien qu’elle n’eût, disait-on, « aucun organe atteint » ; et la conclusion était : « Ça doit être de l’hystérie. »

Puis, parce qu’il y a dans la vérité une force d’expansion qui fait que, comme la graine qui germe, elle finit toujours par percer quand même, ainsi vint vaguement enfin une histoire d’amourette, et que c’était à cause de Marie que le Parisien s’était noyé.

On n’y croyait pourtant qu’à demi : « Pas possible, un individu pareil, aussi ivrogne que Grin lui-même ! Et elle, laide comme elle est, y songez-vous ? »

Le notaire Bolle disait : « Il n’y a guère parmi tous ces gens-là que Mme Grin qui soit à plaindre. » M. Guicherat : « Qui se ressemble s’assemble. » L’épicier Duport concluait : « Je peux faire mon deuil de ma note. »

Et la chose alla de telle façon que les demoiselles Chappuis furent à peu près les seules, pour finir, à s’intéresser encore à Marie, mais, elles, c’était au point qu’elles n’en dormaient plus.

— Si on allait la voir ?

— Justement, il reste un pot de gelée de coings.

— Mais on risque d’être mal reçues…

— Il faudrait savoir s’expliquer, saurais-tu ?

— Non, mais, toi, tu saurais peut-être.

Elles n’avaient pas osé…

Voilà la grande carte de géographie, où on montre à nos écoliers les cinq parties du monde ; cette espèce de grosse rave, c’est l’Afrique, l’Australie est comme une pomme de terre.

Et, pendant que la baguette allait et venait sur la carte coloriée, quinze paires de petits yeux la suivant avec attention : « Pauvres enfants, se disaient-elles, qu’ils soient heureux pendant qu’ils peuvent, ils sauront toujours assez tôt ce que c’est que de vivre et la peine qu’on y a. »

Alors, des pots de fleurs où étaient des jacinthes, distillant une sorte de miel qui brillait comme de la poudre d’argent, une abeille s’est envolée ; les poissons sautaient hors de l’eau, des hommes debout dans un bateau levaient une perche en l’air.

Grin n’avait rien changé à ses habitudes, sauf qu’il s’était remis à travailler. Comme on était dans le moment de l’année où les vignes donnent le plus à faire, il n’avait pas eu de peine à trouver de l’ouvrage.

Toute cette première semaine, il fut dans les vignes du matin au soir ; on commençait les sulfatages. On met un vieux pantalon de toile, une blouse ; et ils ont l’air masqués, avec une figure verte, les mains vertes, tout le devant du corps vert ; rien que le dos qui ne le soit pas. Ils montent de muret en muret, par les escaliers branlants où déjà le soleil vous échauffe la nuque ; ils vont et viennent entre les ceps, faisant marcher à petits coups la poignée à bascule du pulvérisateur.

Et voilà le pays tout entier qui devient vert, lui aussi, d’un vert mis par-dessus l’autre, non plus le vert lustré et franc des feuilles, mais un vert plus clair, mat, un vert poussiéreux qui est bleu, un vert minéral et pas vrai et de l’intérieur de la terre, après le beau vivant qu’élabore la sève aux sollicitations de l’air.

Donc Grin allait avec les autres, ayant la hotte de fer sur le dos. Il partait de chez lui à cinq heures du matin, il ne rentrait que tard dans la soirée. Tout ce vert-de-gris qu’on avale donne soif ; sa journée finie, il allait boire. Il couchait sur un matelas dans la cuisine. Il ne voyait plus sa femme, ni sa fille. Mme Grin ne s’en plaignait pas. L’essentiel était pour elle qu’il la gênât le moins possible. Et quant au reste, alors, et quant à ce qu’il pouvait faire hors de chez lui, elle ne s’en occupait plus depuis longtemps. Moins souvent il était là, mieux ça valait. « Ça tombe bien, disait-elle, avec Marie qui est au lit, quoiqu’il n’y ait personne de plus facile qu’elle, seulement c’est quand même un surcroît de peine… »

La chambre était une chambre de trois mètres sur deux, à peu près, où il n’y avait qu’une couchette de fer et une table de sapin, servant de table de toilette. Elle faisait en sorte de bouger le moins possible, parce qu’il est inutile de bouger. Une fois pour toutes, elle avait croisé ses mains l’une pour l’autre : voilà la position des mains. Le corps est à plat, les jambes sont rapprochées. On lui avait apporté un second oreiller ; ainsi elle pouvait, par-dessus l’édredon, la grosse bosse qu’il faisait et son enflure, apercevoir un petit morceau de ciel et les toits. C’est ces toits qu’elle regardait tout le long du jour, et le ciel au-dessus des toits. Au-dessus d’une couleur fixe, la plus changeante, la plus incertaine des couleurs. En bas quelque chose d’immobile, en haut quelque chose de toujours en mouvement. Et, dans le bas de la fenêtre, Marie connaissait la place de chaque tuile, et les taches qu’elles faisaient, certaines comme de la croûte de pain trop cuite, certaines grisâtres, délavées, d’autres jaunes, d’autres d’un rouge vif ; mais, la partie d’en haut, jamais on ne savait ce qui allait s’y passer.

Là était l’inconnu, apporté par un coup de vent, emporté de la même façon. Tantôt les yeux y flottaient sur une douce profondeur bleue, tantôt ils se heurtaient comme à un amoncellement de rocs, puis la construction s’écroulait ; et il n’y avait plus qu’un frottis gris et lisse, comme de la peinture à l’huile, ou bien comme une mousseline et on pouvait voir au travers.

Un grand silence pendant ce temps dans la maison. Une toute petite vie y battait, comme à un vieux cœur fatigué ; il faut appliquer l’oreille dessus pour savoir s’il fonctionne encore. Rien que ce pas étouffé qui va et vient, le heurt d’un balai contre la paroi, une voisine entrant sur la pointe des pieds dans la cuisine, et qui chuchotait quelque chose ; des fois, aussi, la porte de la chambre s’entr’ouvrait, mais Mme Grin tout bas : « Elle dort, laissons-la, c’est sa maladie de dormir. » Et les deux femmes s’en allaient comme elles étaient venues.

C’est ma maladie de dormir, ah ! si seulement c’était vrai, mais c’est juste le contraire. Ma maladie est de ne pouvoir jamais dormir. Ma maladie est de devoir penser sans cesse aux mêmes choses, et elles me détruisent en dedans.

Elle tentait de se soulever sur son lit ; elle retombait tout de suite. Il s’était remis à passer des nuages au-dessus de l’arête nette des toits où des plaques de fer-blanc rouge vif étaient clouées…

Aux heures des repas, Mme Grin entrait.

— Marie, qu’est-ce que tu veux prendre ?

— Je n’ai pas faim.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Je n’ai rien.

— Où as-tu mal ?

— Nulle part.

Mme Grin poussait un gros soupir.

— Ah ! mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait pour être pareillement tourmentée ? jamais un moment de repos, jamais un bonheur, jamais un plaisir.

— S’il te plaît, maman…

— Non, c’est comme ça !

Et, se reprenant :

— Je ne dis pas ça pour toi ; toi, ce n’est pas ta faute ; toi aussi, tu es punie… Mais de quoi est-ce qu’on est punies toutes les deux, veux-tu me le dire ? Et n’est-ce pas injuste que ce soit nous et pas lui ?…

Elle secouait la tête plusieurs fois avec violence, restait un moment immobile, puis brusquement se détournait.

On en vint ainsi au quinzième jour à peu près, et voilà que Grin ne travaillait plus. On l’avait vu arriver encore le lundi matin à la vigne, et jamais il n’avait travaillé comme ce jour-là ; le lendemain, personne.

Surprise. Son patron comptait sur lui. Mais les autres ouvriers, avec un haussement d’épaules : « Nous, on s’y attendait. Ça ne pouvait pas durer, il allait trop fort. »

Il ne reparut pas dans les vignes ; où on le rencontra, ce fut sur la route, à ce que certains racontèrent ; ils racontaient aussi qu’il parlait tout seul. C’est entre deux murs, c’est contre le mont, c’est au pied de cette haute construction faite de main d’hommes qu’est le mont, le mont d’un côté, et le lac de l’autre ; il allait sur la route, il parlait tout seul. Et ceux qui l’avaient rencontré lui avaient souhaité le bonjour, mais il ne leur avait rien répondu.

D’autres, dont les frères Pidou, racontèrent qu’ils l’avaient vu assis au bord de l’eau sur une grosse pierre, et à un endroit où il n’est pas facile d’arriver, parce qu’aucun chemin n’y mène, et à droite et à gauche les murs tombent à pic dans le lac. Assis là, disaient-ils, les pieds quasi dans le mouillé, comme un qui pêcherait à la ligne, regardant fixement devant lui le bouchon, mais point de ligne, point de bouchon.

Comme un qui pêcherait, et qui ne serait pas content, parce que ça ne mordrait pas, mais vous savez la race que c’est, ces pêcheurs, et l’entêtement qu’ils y mettent.

Comme un qui pêcherait à la ligne, et il ne bougeait pas plus que la pierre sur laquelle il était assis.

Il semble assez que, ces derniers jours, il ait été partout à la fois : en haut du mont, en bas du mont, sur la pente du mont, derrière le mont, partout où il y avait des chemins et même là où il n’y en avait pas.

Est-ce parce qu’une grosse bise soufflait ? il était comme une feuille morte dans la bise.

Il allait droit devant lui, cédant à une force dont on ne pouvait savoir si elle était du dehors ou du dedans, mais lui-même ne comptait plus, et il y avait cette grosse bise.

On le vit dans tous les villages des environs ; il ne s’arrêtait nulle part, il ne parlait à personne.

Il semble qu’il n’ait pas eu un instant de repos, ces jours-là, évitant les lieux habités ; on ne l’apercevait jamais que de loin, marchant à grande allure, la tête baissée, le corps en avant.

Pourtant, quand la nuit était venue, si on avait pu le surveiller encore (mais peut-être était-ce justement parce qu’on ne pouvait plus le surveiller), on l’aurait vu revenir sur ses pas.

Avec lenteur, avec hésitation, avec toujours plus de lenteur et toujours plus d’hésitation, il défaisait le soir le chemin fait dans la journée.

La première fois, il s’était arrêté avant d’être arrivé à la ville. La seconde fois, il poussa jusqu’à l’entrée de la rue.

Et ce fut seulement le quatrième soir ; il se trouva que, ce soir-là, Mme Grin était sortie. Peut-être Grin l’avait-il vue sortir. Pour lui, il ne fit aucun bruit. Marie n’avait rien entendu, elle ne tourna pas la tête. Ainsi la porte de la chambre s’est ouverte : et c’est alors qu’elle le vit ou du moins elle crut le voir, qui d’abord ne fit pas le moindre mouvement, puis il a ôté son chapeau.

Puis, comme s’il eût été chassé de nouveau, comme si le vent eût repris (cette grosse bise qui souffle), il fit demi-tour sur lui-même.

« Père !… » elle voulut appeler, elle n’en eut pas la force, d’ailleurs il n’était déjà plus là, c’était même à se demander s’il avait jamais été là, encore que ce fût bien lui, ou du moins quelqu’un à sa ressemblance, – les cheveux en désordre, la barbe pas rasée, le visage ruiné, défait, mais en même temps comme refait, à cause d’une expression nouvelle.

« Père !… » elle voulut appeler, elle n’a pas pu ; elle cherche encore à se soulever, elle ne peut soulever que sa tête ; et une affreuse tristesse lui venait.

Cette nuit-là, Grin but tellement et fit tant de scandale qu’il fut jeté hors du café par Décosterd ; – alors il dut rôder le reste de la nuit.

Et, elle, cette même nuit, ne dormit point ; et tous deux s’avançaient ainsi, sans s’en douter, à la rencontre l’un de l’autre.

Lui, rôda toute la nuit ; elle, elle ne dormit point de toute la nuit ; une nouvelle journée passa, vint le soir ; sa mère s’était approchée de son lit avec une tasse de lait ; Marie secoua la tête.

— Mon Dieu ! dit Mme Grin, mais tu vas perdre toutes tes forces. Et quelle mine tu as déjà !

Elle sortit. Une mauvaise lampe de cuisine, posée à côté de Marie, éclairait Marie. Comme quand on était apprentie, déjà ces lampes à pétrole, déjà sur nos visages tant de fatigue et de pâleur. Mais c’était à présent bien plus que de la fatigue, bien plus que de la pâleur.

Mme Grin s’était mise à pleurer dans la cuisine ; on a pleuré encore un petit peu dans la cuisine, puis tout se tut. La lampe avait fini par s’éteindre ; Marie put rouvrir les yeux.

Mais ce fut comme avec d’autres yeux, à présent, qu’elle voyait, ce fut comme avec ses vrais yeux qu’elle voyait ; et ce qu’elle voyait, c’était le café éclairé, avec, dans les tonneaux peints en vert et blanc, des lauriers-roses. Ce premier soir-là, il était sorti ; il lui disait : « C’est votre père que vous cherchez ?… Laissez-le tranquille, il n’a plus sa tête. » Il parlait avec beaucoup de douceur, et ç’avait été cette première fois, puis il y avait eu cette seconde fois. Une lune en papier de soie était au ciel. Il y avait dans l’eau toutes ces étoiles tombées. Ils s’étaient avancés ensemble. Et, si elle avait seulement permis, ils auraient continué de s’avancer ensemble toute leur vie.

Si seulement elle avait cousu le ruban à son chapeau, en signe de permission, un bras aurait été passé sous le sien pour toujours. Je marche dans la vie sans crainte de m’égarer ; chantons dans notre petit ménage. Voilà qu’il m’a été donné ; on ne me le reprendra plus. J’ai frotté la casserole, elle brille à son clou comme une belle montre d’or. Elle avait un peu mal au cœur, mais il en est toujours ainsi, dit-on, les premiers mois. Le carreau brille, la table est mise ; il y avait même, dans un petit vase, un bouquet de primevères, pour dire que c’est le printemps. Ils sortiront après le dîner, il y aura au bout des branches ces espèces de papillons qui semblent prêts à s’envoler, et qui ne s’envolent jamais. Elle voyait tellement bien comment tout aurait été, jusqu’à la petite bête à bon Dieu qui est venue se poser sur sa main, et on lui chante la chanson :

 

Pernette vole, pernette vole,

Il fera beau temps demain.

 

Car il fera beau temps demain, il fera beau temps toute notre vie. Et je chante. Et il me prend ma chanson sur la bouche, mais, même ainsi, elle n’est pas perdue ; rien n’est perdu, quand tout est bonheur. Tant de choses sont en nous, qu’on ne savait pas ; c’est comme des nouveaux yeux, c’est comme un plus grand cœur qu’on a ; tout apparaît neuf, jamais vu ; jamais vus ces arbres, cette voûte rose, et comme jamais respiré cet air du soir qui sent bon. Ils rentreront, on ira dormir. Il me fera le petit creux que j’aime, je blottirai ma tête dedans ; oh ! touche-moi seulement, mon ami, touche-moi toute, parce qu’à présent c’est permis…

Elle fit un mouvement comme pour se serrer plus étroitement contre lui ; le lit craqua, il n’y avait personne.

Au lieu du ciel rose et des arbres, elle vit venir à elle un des murs, puis l’autre, avec leur pauvre petit papier à fleurs ; un coin de la vieille commode, à laquelle il manquait un pied, se montra ensuite ; elle a connu que c’était un rêve qu’elle avait fait, et les rêves sont du brouillard, des nuages, de la fumée, au lieu que la réalité est comme un bloc de pierre où on a taillé à coups de ciseau.

Quelle heure ? est-ce que le temps existe seulement encore ? La fièvre lui brûlait les mains, elle les mit sur le drap pour les rafraîchir ; ses lèvres étaient sèches l’une contre l’autre. Un petit marteau battait à ses tempes. Est-ce du plomb, cet édredon sur moi, ou déjà l’épaisseur des mottes ? Puis le plus douloureux de tout, dans un dernier élancement qui la parcourut tout entière : « C’est pourtant moi qui l’ai voulu ! »

Et, cela, elle se le dit à haute voix, elle se le répétait, elle se le criait, elle se criait : « C’est moi, parce que je n’ai pas permis !… » alors elle se rejeta en arrière, comme devant quelque chose de trop horrible à voir.

Ah ! si seulement on pouvait défaire ce qu’on a fait, si on pouvait revenir sur ses pas jusqu’à l’endroit où le chemin bifurque. Et un violent mouvement encore, un inutile raidissement de tout le corps ; il faut bien finir pourtant par y voir clair, il faut voir qu’on n’a pas permis.

Elle n’avait pas permis, c’est pourquoi sa tête pendait. Il y avait de l’eau dans ses cheveux, il y avait de l’eau dans ses oreilles et dans sa bouche ; ils le soulèvent, ils ont de la peine ; oh ! doucement ! doucement ! à cause de moi, oh ! s’il vous plaît ; et est-ce que vous ne voyez pas aussi que sa main traîne ?

Brusquement elle s’était assise, ses yeux étaient grands ouverts. Je ne veux pas ! ça n’est pas vrai ! Ce n’était pas, dans ce temps-là, la vraie Marie. À présent, c’est la vraie, elle crie, elle appelle : – dis, toi aussi, que tout ça n’est pas vrai, et puis tu viendras me chercher.

Vite, vite ; – elle l’appelle, encore ce dernier essai, elle écoutait : rien n’est venu.

Elle a attendu encore (elle écoutait de toutes ses forces) : rien d’autre que le bruit d’une souris roulant une noix (ou il semblait qu’elle roulât une noix) dans le grenier.

Elle mit sa tête dans ses mains, et, doucement, comme une petite fille qui berce sa poupée, elle la balançait de droite et de gauche, avec une plainte très douce, une plainte comme une chanson.

Mais, de plus en plus, ses doigts s’enfonçaient. Elle prit sa peau à deux mains, elle se déchirait le visage ; puis ses doigts gagnèrent son cou, et, ayant rencontré la toile de la chemise, tiraient dessus comme pour l’arracher.

La toile résistait, ses mains retombèrent, elle secoua par trois fois la tête ; puis ce fut un tout petit bruit, comme quand une fontaine se met à couler.

Par saccades, avec des silences, des moments d’arrêt, de brusques reprises ; et silence partout, pendant ce temps, sous le ciel, sur le mont, sur les eaux, sur la ville endormie ; c’est que tout dort, qui entendrait ?

Et qui entendrait que cela peu à peu se meurt, cela cesse, parce qu’à présent l’aube vient, – et il y a ce visage tourné vers la fenêtre où l’aube vient.

Personne ne fut là pour entendre, personne non plus ne fut là pour voir quelle lumière ce fut sur elle, et son visage s’éclairer comme faisait le ciel à ce même moment.

Mais, quand, un peu plus tard, Mme Grin entra, elle a crié :

— Elle est guérie !

La porte de l’appartement s’ouvrit : il venait très vite, le même grand vent le poussait toujours. Seulement, lorsqu’il fut arrivé près du lit, comme si le grand vent eût cessé de souffler, Grin s’arrêta, il se mit à pencher :

— Pardon, commença-t-il, pardon !

Il penchait de plus en plus :

— Je n’avais pas compris, il m’a fallu du temps…

CHAPITRE VI

Le temps se maintenait au beau, quoique souvent un peu orageux le soir ; alors on voyait un grand lion à crinière rousse se lever debout derrière le mont, puis se laisser tomber sur ses pattes de devant.

Grin passait dans la rue, il disait : « Je ne suis plus rien. »

C’était l’heure des gens assis devant chez eux sur des bancs, sur des tabourets, sur des chaises, le boulanger tout blanc à côté de la boulangère, le boucher à côté de la bouchère, Duport à côté de Mme Duport : « Je ne suis plus rien ! »

— Pourtant, recommençait-il, je suis plus riche que les plus riches, je suis meilleur que les meilleurs.

Peu de jours avant, il s’était mis ainsi à se promener dans les rues, et il arrêtait les gens pour leur tenir des discours. On ne s’en étonnait pas trop.

Il allait dans l’inattention générale, sous un ciel où les cheminées fumaient des fumées tout de suite rabattues, c’est cette pesanteur d’air, et il fait étroit, renfermé ; lui, n’en allait pas moins, il n’en poussait pas moins devant lui ses paroles ; ses paroles allaient devant lui.

Et il s’est trouvé que les conversations qui se tenaient devant chez Duport, ce soir-là, se turent, quand on le vit s’approcher ; c’est que Mme Duport était une femme pratique ; elle ne voulait pas laisser l’occasion.

— Grin, dites donc.

Et, comme il s’était arrêté :

— Est-ce vrai que vous êtes si riche que ça ?

Il mit la main sur son cœur :

— Riche entre les riches.

— En ce cas, vous feriez bien de me payer ce que vous me devez.

Tous ceux qui se tenaient là s’étaient tournés vers Grin, étant bien sept ou huit, les uns assis sur le banc de bois vert placé tout contre la boutique, les autres debout à côté ; on se mit à rire, qu’allait-il répondre ?

Mais il ne parut nullement embarrassé :

— Venez seulement avec moi, dit-il, et ce qui vous est dû vous sera payé.

Là-dessus, il attendit un instant, puis, ayant vu que Mme Duport restait assise, il continua son chemin.

Tous furent d’avis qu’il n’avait plus sa tête ; même Mme Duport à ce propos fit la leçon à son mari : « Tu vois ce que c’est de faire crédit au premier venu. Mon pauvre ami, tu n’auras jamais la bosse du commerce. »

Il se passa la main dans le haut de la nuque ; puis, modeste :

— Je crois bien que non !

Quant à Grin, il allait toujours, ce qui le mena sur la place du Port.

Justement une barque de pierres venait d’arriver de Savoie et, étant payés tant par traversée, les hommes de la barque se dépêchaient de la décharger. Ils n’avaient sur le corps qu’un maillot blanc sans manches ; plusieurs même étaient nus jusqu’à la ceinture. Et ils allaient l’un derrière l’autre sur la planche, poussant leurs brouettes qui grinçaient pendant que la planche pliait.

Au-dessus d’eux, étaient les deux gros mâts avec leurs vergues encore plus grosses qu’eux à cause des voiles enroulées. Et les mâts montant droit en l’air étaient noirs, et les vergues penchant de côté étaient noires sur le ciel rose, pendant que la planche pliait et que les brouettes grinçaient ; puis on n’a plus su si c’étaient les brouettes ou dans le ciel toutes ces hirondelles, tissant là, retissant, faisant, défaisant, refaisant comme les mailles d’un immense filet.

— La nourriture est du dedans !…

Un bateau à vapeur venait de passer au large, trois triples rangées de vagues arrivèrent et l’énorme coque, bien qu’amarrée solidement, fut soulevée. Un gémissement se fit entendre, un craquement. Et, drôlement, les hommes furent balancés sur leur planche à croire qu’ils allaient être précipités dans l’eau, mais, d’un coup de reins, ils avaient déjà repris leur équilibre.

— Cyprien, cria quelqu’un, et tes vingt-huit jours ?

Cyprien, qui venait de vider sa brouette, se tourna vers celui qui l’interpellait ainsi ; il reconnut un sien cousin qui travaillait chez un rétameur de la ville.

— Réformé, dit-il simplement, et prit une chique.

Et Grin, de nouveau, qui parlait :

— Je n’ai plus ces grandes soifs.

— Tu n’as plus soif ?

C’était Bolomey, le loueur de bateaux, qui venait justement d’arriver sans que Grin l’eût aperçu :

— Tu n’as plus soif, tant mieux pour toi. Mais le vin est meilleur quand on n’a pas soif ; le bon vin, ça se savoure. Allons boire un verre.

Grin se laissa emmener ; il disait :

— Elle ne me l’a pas défendu.

Les bruits entraient par les croisées ouvertes et la porte restée ouverte : c’étaient les petits cris mélangés des hirondelles et des mouettes, c’était le grand fracas des pierres, c’étaient des bouts de conversation, des appels, des quintes de toux.

Un peu plus tard, les Savoyards entrèrent à leur tour ; ils s’assirent autour de la table, étalant devant eux leurs bras couleur de vieux noyer, tout en bosses et en nœuds.

Il y avait un petit vieux à moustache blanche ; un gros garçon lui faisait vis-à-vis ; c’était celui des vingt-huit jours.

CHAPITRE VII

Et la suite a été que la propriétaire des Grin vous faisait entrer chez elle pour vous dire :

— C’est extraordinaire le bien qu’elle m’a fait !…

Elle habitait le premier étage de la maison et n’entretenait pas de très bons rapports avec les Grin, parce qu’ils lui devaient plusieurs termes. « Mais, recommençait-elle, je n’ai pas pu faire autrement que d’aller voir leur fille, quand elle est tombée malade et c’est extraordinaire… »

— Qu’est-ce qu’elle vous a dit ?

— C’est justement, elle ne m’a rien dit.

On entendit marcher à l’étage au-dessus :

— Allez seulement demander à la vieille Deléglise, vous savez bien, celle dont le mari a été écrasé par le train ; elle, elle vient tous les jours. Elle dit : « Je vais au bon air. » C’est sûrement elle qu’on entend marcher.

La propriétaire disait vrai ; une fois de plus, la vieille Deléglise venait d’arriver, étant entrée tout doucement après avoir frappé trois coups, s’était assise à côté du lit, avait croisé les mains dans le creux de sa jupe, se tenait très droite, très raide, regardait Marie, ne bougeait pas.

Il lui pendait un long nez noir entre des pommettes pointues ; sa figure, comme une pomme gâtée, était tachée de brun, de jaune, de violet. Une terrible maigreur se montrait sous le bonnet de tulle noir tuyauté, étroitement serré aux tempes ; une même maigreur sous le corsage plat, plus bas encore sous la jupe, où les genoux venaient en avant comme deux cailloux pointus. Elle se tenait tellement immobile qu’on l’aurait dite peinte dans l’air, n’ayant qu’un geste toujours le même, qui était de tirer de temps en temps sa tabatière de sa poche et de s’enfoncer dans les narines une pincée de tabac.

Est-ce à cause de ses malheurs ? mais elle avait été une des premières à venir. Jamais pourtant elle n’ouvrait la bouche. Il lui fallait simplement être là. Et, quand on lui demandait : « Pourquoi ne dites-vous rien ? » – « Il ne faut pas déranger les arrangements », répondait-elle.

Il y avait une couturière, il y avait une lingère, il y avait la fille pas mariée du tapissier. Un grand soleil rouge vitreux pend entre les toits dans une poussière brunâtre ; la Justice se tient sur sa fontaine, les deux vieilles matelassières refont leurs matelas.

La place où elles travaillaient est toute petite, et, quand deux ou trois matelas y sont étalés sur leurs tréteaux, à peine si on peut tourner autour. Dans une boutique en sous-sol, qui fait penser à une cave, on vend le sel ; il faut apporter son sac de papier, sans quoi la marchande se fâche. Un cadran solaire à chiffres bruns se voit encore sur la vieille tour, mais la tringle de fer est tombée.

Il y a la couturière, la modiste ; les deux vieilles matelassières sont sur la place ; tout à côté, le tonnelier fait ses tonneaux. C’est ce quartier dit d’en haut, le plus vieux, le plus sombre aussi, vu le peu de largeur des rues, des rues longues comme le bras, qui trouvent pourtant moyen de se contourner en tous sens. C’est tout petit et on s’y perd. C’est compliqué, c’est de travers, on monte des escaliers, on passe sous des voûtes ; et, entre les toits déjetés, on voit toutes ces façades qui penchent de côté, se soutenant de l’épaule l’une l’autre comme pour s’empêcher de tomber.

Ils vivaient la plupart très difficilement ; là où c’est vieux, c’est presque toujours pauvre. Voilà quarante ans, à peu près, que les maladies sont sur le vignoble, et, nous aussi, nous sommes gravement atteints. C’est toutes ces privations qu’on a eues ; et seul ce qu’il y a de mauvais en nous trouve à s’utiliser, pour finir, pas ce qui est bon. Jalousies, chicanes, rancunes, plus on se débat, plus on s’y empêtre, comme quand le petit chat s’est pris les pattes dans un peloton de fil. On manque d’air, on manque de lumière, on manque de choses bonnes à manger. Ils étaient poursuivis en justice pour des notes pas payées ; est-ce qu’il n’est pas écrit qu’à celui qui n’a rien, même le peu qu’il a sera repris ? Beaucoup alors s’étaient mis à boire. On boit pour redevenir celui qu’on était, pour devenir celui qu’on voudrait être ; on tâche à se hausser à soi-même, et, le plus souvent, ce n’est que pour un moment, puis on retombe ; mais on n’a qu’à recommencer. Et pendant ce temps la contagion gagne, comme le phylloxéra justement, et le mildiou, par un répandement rapide. Toute sorte de maladies qui vous viennent ; ces rires faux, ces trop gros rires, ces soudaines colères, ces grands silences aussi, d’où rien ne vous fait plus sortir, cet air fuyant ou bien de braver tout le monde, parce qu’on n’a plus rien à perdre ; et alors, chaque soir et quelquefois tard dans la nuit, des querelles, des coups, des pleurs d’enfants, les lamentations des femmes, – quand les fenêtres sont ouvertes, quand c’est l’été, quand il fait chaud ; et tout s’entend dans ces petites rues.

Une centaine comme ça ; ils ne se plaignaient même plus. Un découragement s’est emparé de vous qui fait que les mots vous coûteraient trop cher et on aime encore mieux se taire. C’est ces gros soupirs seulement, c’est ces accoudements et ces rencognements dans la cuisine sombre ; et les femmes deviennent d’humeur plus difficile, et les enfants sont plus souvent grondés ou battus, voilà tout. Mais, quelquefois aussi, le souvenir des temps meilleurs vous revenait : cette pauvre Adèle alors sanglote. Et ceux-là mêmes qui semblent avoir accepté, un mouvement encore par moment les trahit, comme chez ce Julien Barbaz, parce qu’il a déjà sept enfants, et un huitième va venir, alors il secoue la tête : « Si seulement on pouvait s’arrêter ! »

Il y avait, ce soir-là, beaucoup de femmes autour de la fontaine, l’eau n’étant pas encore mise dans la plupart des maisons. Il faut un gros effort avec ces seaux de quinze ou vingt litres, c’est-à-dire quinze ou vingt kilos, et un à chaque main, et monter, avec, deux ou trois étages. Souvent elles étaient forcées de s’asseoir, n’en pouvant plus, dans leur cuisine, puis elles repartaient pour un nouveau voyage. Heureusement qu’il y avait au bout l’occasion de causer un moment.

Elles en profitaient. Elles furent trois, puis sept, puis plus nombreuses encore. Tandis que la rue allait et venait, elles se racontaient à tour de rôle leurs histoires. Une grande maigre écoutait la main à plat sous le menton. Les rondes et les petites tenaient plutôt les leurs croisées sur leur tablier. « Est-ce vrai ? » Des cris de surprise. « Pas possible ! » – « C’est la vérité, je vous dis. » Des hochements de tête. Et il y en a une qui se penche, se mettant à dire des choses dans l’oreille de sa voisine.

Toujours ces mêmes malheurs, ces mêmes ennuis. Mais, comme c’est à autrui qu’ils sont arrivés, on en ressent soi-même du plaisir. C’est même le seul plaisir qui nous reste. Contentement de voir que personne n’est à l’abri et que, quand il grêle, c’est pour tout le monde. Tant mieux après tout si Jenny Chauvy, cette faiseuse d’embarras, a été remise à sa place par son homme. « On prétend qu’elle est à plat de lit. » – « Eh bien, elle s’en souviendra mieux ! »

Mais un mouvement s’était fait, qui gagna peu à peu la rue dans toute sa longueur, venant de devant la maison de Grin.

Le maillet du tonnelier, prêt à s’abattre sur la douve, reste suspendu en l’air ; l’épicière pesant son sucre garde dans la main le morceau qu’elle allait laisser tomber dans le sac ; celle qui tirait son seau plein l’abandonne sur les traverses.

Même ce tout petit nuage entre les toits s’est arrêté.

Qu’est-ce qui se passait ? On ne sut pas bien, d’abord. Puis le bruit de la chose a commencé à se répandre, en même temps que tout le monde se tournait du même côté.

Deux femmes venaient, là-bas, de sortir de chez Grin.

Tout de suite, elles avaient été entourées ; elles faisaient des gestes, étant seules à en faire, comme sur un théâtre : c’étaient les nommées Jeanne Cavin et Mélanie Roy.

Alors une rumeur s’éleva, elle grandit, elle grandit encore : « C’est qu’elle est guérie ! » – « Non, justement, elle n’est pas guérie, même elle est plus malade que jamais ; à peine si elle peut bouger. »

On continuait cependant : « Celles qui l’ont vue disent qu’elle a changé de figure, elles n’osaient plus la regarder. »

« On vous disait bien, c’est qu’elle est guérie. » Mais, au même instant, une voix : « C’est de la terre qu’elle est guérie ! »

Il se trouvait que la nuit était maintenant venue tout à fait ; il y eut cette voix, elle a recommencé :

— Guérie de la terre et des maux de la terre, guérie des maux de l’âme et des choses d’en bas.

On s’était retourné, on n’aperçut personne. On commençait à avoir peur. Mais ensuite ce fut cette ombre qui venait, et la voix l’avait précédée, et son discours allait comme toujours devant :

— Je ris, en même temps, et je pleure sur vous, parce que vous ne pouvez pas comprendre. Mais venez seulement et vous serez guéris…

Tout en parlant ainsi, Grin était arrivé devant chez lui, il était entré dans l’allée. Il allait tâtant l’ombre comme quelque chose d’épais. Il finit par rencontrer le mur au bout de ses doigts. Et, du pied aussi, prudemment, il tâtait les dalles, à cause des trous qu’il y avait dedans. L’une d’elles bascula. C’étaient de grandes, d’anciennes dalles de mollasse profondément creusées et entamées par les semelles, et pour la plupart descellées, mais il les connaissait toutes, on peut dire, personnellement. Celle qui avait basculé lui valut de savoir qu’il arrivait au bas des marches.

Il s’arrêta, il écoutait ; on n’entendait rien encore.

Et ce fut seulement quand il se trouva derrière la porte du logement qu’un bruit se fit entendre, qui était qu’on marchait tout doucement dans la cuisine, et tout doucement ensuite on versa de l’eau dans un baquet.

Il se mit à sourire ; lui aussi fit doucement.

Il vit que sa femme était debout devant l’évier ; elle se retourna, elle mit un doigt sur sa bouche.

Ensuite elle haussa les épaules, il n’eut pas l’air de s’en apercevoir. Et, tendant le cou vers elle, à voix basse :

— Est-ce qu’elle dort ?

Pour la seconde fois, Mme Grin haussa les épaules ; Grin lui-même souriait toujours. Jamais on n’aurait cru qu’il pût avoir le pas si léger. Et jusqu’à ce moment, il avait gardé son chapeau sur la tête ; quand il fut arrivé devant la porte de la chambre, il l’ôta.

CHAPITRE VIII

Tout de suite, alors, ont éclaté les signes, mais ceux qui surent les voir ne furent d’abord que quelques-uns.

Temps tranquilles et de répit. Cette Mme Deléglise, cette Mme Deléglise et quelques autres, point de bruit encore, tout se passait dans le plus grand calme, Grin lui-même semblait calmé, Grin prêchait, Grin se promenait. Temps tranquilles, temps de répit pour tout le monde ; deux ou trois semaines dans le bel été qui s’avançait ; deux ou trois semaines aérées, le soleil donnant de bonne heure sur les toits (et cette ligne alors d’en haut les toits, cette ligne du faîte des toits tremble) ; Grin sortant, Grin rentrant sur la pointe des pieds, pas souvent là d’ailleurs et qui ne parlait guère, mais ce sourire qu’il avait ; et elle si paisible et douce dans son lit, avec, elle aussi, ce sourire.

La seule chose qui marqua le changement qui s’était fait, ces premiers temps, fut les visites, dont le nombre avait été rapidement en augmentant depuis le soir de la fontaine, quand, les femmes tirant à elles leur seau sur les traverses de fer qui grinçaient, Mélanie Roy et Jeanne Cavin avaient dit :

— Elle a changé de figure !

On avait voulu venir voir, parce que la nature de l’homme est méfiante, parce que c’est un besoin chez lui de toucher et de constater (et tel déjà n’avait pas voulu croire avant d’avoir mis le doigt dans les trous des Mains et des Pieds) ; donc il y avait eu des femmes, qui heurtaient ; puis :

— Est-ce que vous permettez ?… Oh ! un tout petit moment seulement, on ne voudrait pas vous déranger.

À cause des contrevents de bois plein dont le crochet était fixé au dernier trou, une grande obscurité régnait dans la chambre. Tout au plus y voyait-on luire les couleurs du tapis à fleurs ou la traînée d’un reflet sur le ventre d’un bol de faïence. Et, depuis dehors, venaient bien toujours les bruits de la vie : une planche qu’on rabotait, des cris d’enfants, l’horloge, le sifflement des bateaux à vapeur ; mais ils ne troublaient plus ici le calme de l’air et des choses, ayant comme changé de nature en entrant.

Les femmes n’osaient plus. Elles se tenaient un peu en avant de la porte, les femmes, et d’abord elles n’osaient plus. C’est peu à peu seulement qu’elles se décidaient à avancer, parce qu’elles étaient appelées. Ne voyant rien encore distinctement, puis il y avait la blancheur du lit dans le coin qui les appelait. Elles ne voulaient pas, elles n’auraient toujours pas voulu : elles y étaient forcées. Elles n’osaient pas, puis osaient. Et elles ont baissé la tête, puis, quand même, elles l’ont levée : alors il y a eu devant elles ce sourire qui n’était plus de la terre, il y eut cette figure qui éclairait comme un autre soleil.

Pourtant c’était bien, si on veut, la même pauvre petite figure d’avant, plus maigre encore, plus pâle encore et plus tirée ; c’était bien le même grand front osseux, le même nez pincé, ces joues creuses ; tout ce qu’écrit sur nous la maladie, tous les signes de la maladie gravés chaque jour plus profond, ses pauvretés et sa laideur ; – seulement ils étaient (comment dire ?) devant, et il y avait ce qui est derrière ; ils étaient comme le globe de la lampe, et la lampe éclaire à présent.

Mais comment faut-il dire ? nous, on ne sait pas s’exprimer. Les femmes ne disaient rien, elles se tenaient là sans rien dire. Et se contentaient de sentir, y employant toutes leurs forces, et se contentaient d’être heureuses le plus qu’elles pouvaient, le plus longtemps qu’elles pouvaient, comme l’enfant qui a trouvé un pot de miel va jusqu’au fond. Vite, pendant qu’elles étaient là, se dépêchant ; – puis la porte de nouveau s’ouvre :

— Marie, es-tu contente ? je t’amène encore des visites ?…

Les autres avaient pu changer, mais non pas Mme Grin. Elle restait une bonne femme qui a sa fille malade, et qui, parce qu’elle l’aime bien, se réjouit de la voir entourée.

— Approchez-vous, reprenait Mme Grin ; mais non, vous ne la fatiguez pas, il faut seulement ne pas trop lui parler…

Elle vous avançait une chaise.

Nous autres, alors, pourquoi est-ce qu’on est si bien ? pourquoi le cœur si en repos ? pourquoi est-ce qu’on respire mieux, comme si des fenêtres s’étaient ouvertes dans nos vies ?

Il faut marquer ce temps et aussi, peu après, la visite des demoiselles Chappuis. Mais qu’on mette d’abord ce qu’il y a autour ; qu’on entende d’abord le basculement, chez la marchande de sel, de la balance ancien système aux deux grands plateaux de fer étamé pendant à des chaînettes rouillées ; qu’il y ait l’espèce de cave que c’est, et elle là dedans (la marchande de sel) qui haussait les épaules, étant une personne de caractère difficile.

Elle haussait les épaules, l’air de vous dire : « Laissez-moi tranquille avec vos bêtises ! » c’était le soir, et on met le soir ; et on met aussi cette fumée fine, ce bleu d’eau de savon qui est répandu au-dessus des toits à l’heure où on fait le café.

On mettra ce qu’il faut qu’on mette ; il y aura le bruit des voix, la petite agitation d’avant la nuit ; il y a aussi ce quelque chose de nouveau qu’on sentait déjà dans tout l’air ou bien si c’est seulement qu’il fait si rose (jamais, semble-t-il, il n’a fait si rose).

Le coq là-haut qui voudrait s’envoler, mais il ne peut pas, a tourné le bec du côté qu’il faut ; ça souffle de bise. Celle qui tient ce gros pot de lait est une toute petite fille, qui s’avance avec précaution, s’arrêtant tout à coup quand il va déborder.

Elles, on les reconnut tout de suite ; elles allaient l’une à côté de l’autre, elles étaient les deux comme toujours. L’une était plus grande et plus mince, l’autre plus petite, plus forte. C’est surtout par leur allure qu’elles se ressemblaient. Le même petit pas pressé, le corps de travers toutes deux, toutes deux la tête en avant ; et toutes deux la même pèlerine noire, la même pauvre petite jupe noire, le même chapeau rond en paille noire, garni de crêpe, avec un chou sur le devant.

La plus petite avait un panier au bras ; c’était Mlle Rose.

Tout de suite on les reconnut, quand elles entrèrent dans la rue, mais on ne fut pas sans s’en étonner. Il faut connaître nos habitudes : les demoiselles Chappuis n’étaient pas du quartier. Elles avaient beau être pauvres, elles n’appartenaient pas au même monde que nous. Nous, on est petits vignerons, ouvriers de vigne, boutiquiers ; elles, elles habitaient une de ces maisons du bord du lac où logent nos messieurs et les familles considérées.

Et donc la surprise fut grande, qu’est-ce qui les amenait ? On ne le sut pas tout de suite, les demoiselles Chappuis continuant à s’avancer ; et c’est seulement quand on les vit s’arrêter que la réponse vint, et l’explication fut simple, mais l’étonnement redoubla.

Elles regardaient vers cette fenêtre du second étage ; elles devaient savoir que c’était là.

Une lampe venait de s’allumer derrière les petits carreaux sans rideaux ; on distinguait une ombre qui allait et venait dans la pièce.

Et elles se tinrent immobiles un instant encore, comme si elles hésitaient à entrer, tandis que tous les yeux étaient tournés vers elles ; puis Mlle Rose prit sa sœur par le bras…

Parce que Mme Grin, ce soir-là, était d’assez mauvaise humeur, elle ne se pressa pas d’aller ouvrir.

Il fallut qu’on heurtât de nouveau, ce qu’on ne fit pas tout de suite ; elle s’essuya les mains à son tablier de grosse serpillière pas très propre.

Elle n’a rien distingué d’abord sur le palier, à cause que la lampe de la cuisine n’éclairait pas suffisamment. Peu à peu, pourtant, les figures firent dans l’ombre deux taches pâles. Et Mme Grin, se penchant :

— Eh ! mon Dieu, mesdemoiselles, je vous demande pardon, c’est qu’on n’y voit pas trop clair. Mais je vais vite aller chercher la lampe…

Sa mauvaise humeur était passée ; même, pour les raisons qu’on vient de voir, un grand empressement se faisait sentir dans ses moindres gestes. Elle montra son tablier :

— Vous m’excuserez, mesdemoiselles, j’étais en train de relaver, alors on n’est pas très convenable.

Est-ce parce qu’elles étaient montées trop vite ? mais elles n’avaient encore rien pu répondre, et Mlle Rose semblait tout essoufflée quand elle commença :

— Oh ! Madame, on ne voudrait pas vous déranger… On avait seulement pensé… (et Mlle Rose se tournait vers sa sœur comme pour lui demander si elle devait aller plus loin) on avait seulement pensé qu’une petite gâterie lui ferait plaisir… Et on est venues, et si on pouvait…

— Bien sûr que vous pouvez ! Entrez seulement ! Entrez, je vous dis !…

L’air doux et frais du soir pénétrait dans la pièce, avec la bonne odeur des jardins qu’on vient d’arroser.

On entendit la voix de Mme Grin :

— Marie, tu vois comme tu es gâtée !…

Puis plus bas :

— Je crois qu’elle dort.

Puis :

— Non, elle ne dort pas… Venez seulement, mesdemoiselles. C’est par ici…

Toutefois les demoiselles Chappuis ne s’avancèrent pas tout de suite, et, quand elles le firent, ce fut si maladroitement qu’elles se heurtèrent l’une à l’autre. À mesure qu’elles approchaient du lit, elles baissaient la tête davantage ; de tout le temps qu’elles furent là, elles ne la levèrent point.

Sûrement que Mme Grin ne devait plus savoir que penser, car Mme Grin s’était tue. Tout se taisait, tout était immobile. Puis voilà que Mlle Rose se baisse précipitamment, pose son panier sur une chaise, ôte le linge qui le recouvre ; et on la voit qui en sort toute espèce de bonnes choses : un pot de confitures, une tranche de veau froid, une miche de pain au lait.

Elle prenait ces choses l’une après l’autre, les tendant devant elle au hasard, sans se redresser. Et elles furent posées par les soins de Mme Grin sur la table :

— Comment vous remercier, mesdemoiselles ? toutes ces gâteries ! justement le médecin avait recommandé une nourriture fortifiante.

Mais il semblait que tout ce qu’elle pourrait dire serait de la peine perdue : on ne l’écoutait toujours pas.

Mlle Rose s’était reculée, le panier vide était de nouveau couvert de son linge ; les deux sœurs se tenaient l’une à côté de l’autre, comme qui serait trop timide, comme qui aurait honte de soi.

Comment donc se fit-il que la chose put se passer, qui se passa comme elles allaient sortir ? est-ce qu’elles se retournèrent, ou bien si elles furent intérieurement rappelées ? mais voilà tout à coup qu’elles revinrent sur leurs pas.

Et une main leur fut tendue, et la question fut alors de savoir si elles allaient la prendre, elles qui s’en jugeaient si peu dignes, mais une force les y poussait. Seulement tenir un instant cette main, comme elles ont fait ; ensuite elles se sauvèrent.

Mme Grin dut penser qu’elles avaient perdu la tête, et il est vrai de dire qu’elles passaient pour un peu bizarres ; mais le beau sourire sur le lit avait grandi encore, comme quand une fleur s’épanouit.

D’ailleurs, la journée, qui semblait finie, n’était pas finie. Il faut aller encore un bout dedans, il faut pousser jusque vers les dix heures. Mme Grin donnait un dernier coup de balai à la cuisine. Elle avait bien gagné son lit, ce jour-là, comme elle pensait, se dépêchant. Elle avait mal au dos, mal aux jambes, mal à la tête ; par bonheur, elle avait fini. Et, en effet, elle allait tourner la clé dans la serrure, quand ce nouvel événement survint.

C’est qu’il n’y avait plus d’heures pour eux. Grin leur avait tenu ses discours, ce qui avait pris pas mal de temps, ensuite il leur avait dit : « Du reste, vous n’avez qu’à venir avec moi : laissez-moi faire. Et vous monterez d’en bas vers en haut. »

Ils furent cinq ou six à venir, ce soir-là, parce qu’il n’y avait plus d’heures pour eux, et il n’y a pas que le vin qui saoule. Ils s’étaient levés, ils étaient venus. Grin allait devant, eux derrière. Décosterd fumait un cigare, Grin lui avait dit : « Pas de ça ! » Décosterd avait éteint son cigare. Et Bolomey s’était mis à rire, mais Grin de nouveau : « Ne ris pas ! »

Le drôle était qu’on lui obéissait, et on le suivait en ceci aussi qu’on faisait tout ce qu’il vous disait de faire.

Décosterd avait donc jeté son cigare, Bolomey s’était tu ; il n’y avait plus eu alors dans l’escalier que la peine qu’ils avaient, laquelle, à vrai dire, était suffisante.

Ils mettaient le pied trop haut ou trop bas, ils soufflaient rauque, ils se cognaient aux murs, ils se cognaient les uns aux autres, mais Grin allait devant et, eux, ils allaient derrière Grin.

Voilà qu’à ce moment, ils arrivaient au premier palier ; ils entendirent Grin leur dire tout bas : « Doucement ! » Grin les avait attendus, Grin était à côté d’eux ; Grin recommença : « Tout doucement, n’est-ce pas ? » puis il repartit ; alors il y eut ce nouvel étage…

Ils furent plantés là trèstous, tellement ce fut brusque et net : la porte de l’appartement s’était ouverte.

Mme Grin parut, elle fit un pas en avant ; elle tendit le bras, au bout de son bras était une lampe.

Ils en reçurent la lumière comme un coup de poing en pleine figure. Tout ce qu’ils purent faire fut de se raccrocher à la marche où ils se tenaient, chacun la sienne. Puis, l’éblouissement passé, la première surprise passée, ils virent qu’elle était debout au débouché de l’escalier.

Ainsi ils furent là, et elle, et Grin aussi, toujours en avant d’eux. Ils virent que Grin s’était arrêté comme eux. Et la chose fut d’abord que ni lui, ni sa femme ne firent un mouvement.

Grin, lui non plus, n’avait pas dû s’attendre à ce qui arrivait, il ne parla pas tout de suite ; simplement il monta une nouvelle marche.

Elle commença :

— Que fais-tu ?

Puis elle a dit :

— Et où vas-tu ?

Et cela fut dit de telle façon qu’en toute autre occasion les amis de Grin auraient disparu. On n’aime pas beaucoup ces scènes de ménage, on les aime d’autant moins que la femme est moins commode. Donc, en toute autre occasion, ils n’eussent pas attendu la suite des événements. Comment donc se fit-il qu’ils restèrent ? Et, en toute autre occasion, Grin se serait fâché ; comment donc se fit-il qu’il ne se fâcha pas, au contraire : jamais il n’avait été si calme :

— Femme, laisse-nous passer.

Elle demanda :

— Pour quoi faire ?

Mais, lui, simplement :

— Femme, laisse-nous passer, moi et ceux que j’ai amenés, parce qu’on n’est pas égoïste. Va devant, femme, et lève ta lampe.

Il monta alors encore une marche, et les autres montèrent une marche. Elle dit :

— Tu ne passeras pas.

Elle reprenait :

— Tu oserais ! Tu oserais ! à ces heures, dans l’état où tu es et où ils sont ! Et dans l’état où est ta fille, ta propre fille !…

Il a dit :

— C’est justement parce qu’elle est ma fille.

Et Mme Grin :

— Elle dort.

Elle haussait de plus en plus la voix, mais lui, du même ton tranquille :

— Elle ne dort pas, femme, elle nous attend.

Puis, se tournant vers les autres :

— Venez !

Il monta, eux montèrent. Mme Grin ne fit pas le moindre geste. Est-ce qu’elle allait lui obéir, elle aussi ? Il l’avait prise par le bras, il l’écartait : elle se laissait faire. Il se mit devant elle, elle se laissait faire. Et, la sortie de l’escalier se trouvant ainsi dégagée :

— Passez toujours, vous autres…

Ils firent comme il leur était dit.

La lampe continuait d’éclairer, ils passèrent devant Mme Grin, ils traversèrent le palier. Et ce fut seulement quand ils se trouvèrent dans la cuisine qu’ils s’arrêtèrent, ne sachant plus de quel côté se diriger.

Rien, il n’y eut rien, pas un bruit ; ils regardaient tous du côté de Grin ; ils le virent lever le doigt ; puis il s’avança vers eux sur la pointe de ses semelles.

Il se détacha de sa femme comme si elle eût été le mur ; il les avait déjà rejoints ; il fit encore un pas ou deux ; il leur montra une porte, puis, levant de nouveau le doigt, il le tint devant lui tout en les regardant.

Mais alors Mme Grin poussa un cri, en même temps elle s’était élancée ; les hommes n’eurent pas le temps de lui faire place, ils furent bousculés, Grin de même.

— Tu entends, je te défends (cette voix rauque) !

Elle s’était mise entre la porte et lui. Il voulut s’avancer quand même, mais le coup vint, il reçut le coup sans se détourner, qui fit un bruit contre sa joue. Il ne recula pourtant pas, il secoua simplement la tête :

— Ne faites pas attention, elle ne sait pas ce qu’elle fait.

Puis, encore une fois, toujours son même calme :

— Femme, va-t’en, et laisse-nous passer.

Mais la main se levait pour la seconde fois, et de nouveau allait s’abattre.

Et ainsi on ne sait pas ce qui serait arrivé, si, dans ce même instant, une petite voix ne s’était fait entendre : « Mère, laisse-les entrer. »

Mme Grin eut un brusque mouvement dans les épaules, comme si quelque chose en elle cassait ; Grin avait ôté son chapeau, tous ôtèrent leur chapeau.

CHAPITRE IX

La première guérie fut la petite Lucie Duc, qui toussait depuis si longtemps.

La chose éclata le soir même du jour où sa mère l’avait amenée, et, quand le père rentra : « Elle n’a pas toussé une seule fois aujourd’hui, lui dit sa femme. Regarde ces joues, sont-elles roses ! Touche-moi ces mains, est-ce frais !… »

Il n’y voulut pas croire, ayant déjà consulté bien trop de médecins pour ne pas savoir que ces maladies-là sont de celles auxquelles personne ne peut rien. Mais sa femme alors, s’approchant de lui et lui prenant la tête dans ses mains, à cause d’un mouvement d’amour (l’amour depuis longtemps passé pour eux, l’amour qu’ils croyaient passé pour toujours), elle lui parlait à l’oreille.

Il la regarda, elle ne répondit pas. Et, ayant fait venir l’enfant, voilà qu’elle était gaie et vive, comme elle ne l’avait jamais été, tenant un gros morceau de pain où elle mordait avec appétit.

Elle riait, elle vit passer un papillon, elle disait :

— C’est un blanc.

Elle disait : « Où est-ce qu’ils ont leur nid ? Sont-ils comme les oiseaux qui ont un nid, ou bien est-ce qu’ils n’en ont point ? »

Le père dit :

— Ils ont un trou dans la terre.

Il prit les boucles dans sa main, il les enroulait autour de son doigt. Puis, tirant dessus doucement (et elle : « Papa, tu me fais mal ! » mais cependant elle riait), il l’amenait à lui, il la forçait de s’approcher, tenant de l’autre main la main de sa femme.

Il les amena ainsi toutes deux, disant : « Il y a de la place » ; il les a fait asseoir l’une et l’autre sur ses genoux.

— Un pour chacune, qu’il disait.

C’est ce ciel couleur de blé mûr de quand la journée a été très chaude, et une barque à deux grandes voiles pointues, dont l’une était blanche, l’autre rose, passait justement sur le lac.

Ils se mirent tous trois à regarder la barque ; immobile à cause de la distance, elle semblait posée sur un toit ; on aurait dit un autre papillon qui aurait pris ce toit pour une fleur.

Tout était étrange et nouveau, en même temps que très ordinaire.

Il se mit à passer son doigt contre le maigre petit poignet à veines bleues (pas assez potelé) et trop doux ; son autre main tenait un autre poignet qu’il sentait maigre aussi, mais tout rêche et rugueux (à cause des durs travaux du ménage).

Alors il étendit les bras un peu, les rapprocha, puis il se mit à serrer, tenant contre lui ces deux vies. Il les serrait si fort contre lui qu’il se disait qu’à présent elles ne pourraient plus jamais lui échapper. Il serrait, et puis tout à coup, – tout à coup, quand même : « C’est pas vrai ! »

Il repoussa loin de lui sa femme et sa fille.

Il a vu le ciel se défaire, le liant de l’air cessa d’être ; il y eut des vides partout, la barque ayant quitté son toit apparut seulement une pauvre chose de bois et de toile, même on se disait : « Quel ennui pour ces gens, les heures et les heures qu’ils mettent à passer l’eau quand il n’y a pas de vent ! »

Mais, dans ce même temps, la petite Lucie était repartie à courir et à rire, secouant ses boucles dans l’air frais du soir et devant les roses : – alors il a bien fallu, n’est-ce pas ?…

Ce n’est pas celle qu’on avait cru qui fut guérie (quand Mme Grin avait crié : « Elle est guérie ! ») mais d’elle venait la guérison.

Comment est-ce qu’on fera pour approcher ? Décosterd disait : « Ce pauvre Grin n’a pas une femme commode. Les femmes, c’est comme le vin : ça s’aigrit quand ça n’est pas bien soigné. N’empêche qu’il ferait fortune, ce sacré Grin, s’il voulait seulement. Il ne connaît pas sa chance. »

Puis, changeant brusquement de ton :

« Mais respect quand même pour lui et pour elle ! Ils habitent les hauteurs ! »

C’est à ses clients habituels, amateurs de bon vin plus que de phrases, surtout de phrases de cette espèce, qu’il s’adressait ; mais le respect qu’on sent habiter chez autrui en impose ; on avait beau ne pas comprendre, on se taisait. On faisait silence un moment autour des phrases de Décosterd ; et c’est à cette même heure que cette autre jetait ses béquilles et comme on lui disait : « Que faites-vous ? » – « C’est, disait-elle, que je n’en ai plus besoin », et elle riait, étant jeune encore, mais jamais ses jambes ne l’avaient portée, ce qui était une grande gêne pour elle, parce qu’elle allait, comme on dit, en journées, étant lingère de son métier.

Ceux qui la virent sortir de chez Marie racontèrent qu’elle n’avait pas l’air très contente, ni l’air de marcher plus facilement. Les deux pigeons qui la connaissaient bien ne se donnèrent même pas la peine de s’écarter pour lui faire place, ni de hâter leur pas de promenade, ce drôle de petit pas dandiné de dame qu’ils ont. Ce ne fut que plus loin, comme elle passait près de la fontaine. Peut-être que la force n’agit que peu à peu, qui est la force de l’esprit. Là brusquement donc, elle s’arrêta, ressentant dans le dos une douleur qui lui fit faire la grimace. On pensa qu’elle allait tomber. Mais, quand elle se redressa…

D’abord, elle a écarté un peu le bras gauche, la béquille gauche tomba. Elle la regardait, elle la poussa du pied.

Quand elle se redressa, d’abord ce fut le bras gauche, puis ce fut le bras droit qu’elle écarta, et de nouveau regardait à terre le second des bois tombés (qui étaient des bois vernis en noir) qu’elle repoussa d’elle également ; et se trouva debout, sans supports, privée d’eux, nue d’eux, au milieu de la rue. Et cependant continuait de rire, et, comme si, ni ce rire, ni les béquilles à terre ne lui semblaient suffire encore, voilà qu’elle levait les bras et, les bras levés, elle s’avançait.

Elle n’avançait encore que lentement et en chancelant à chaque pas, comme un petit enfant qui s’essaie à marcher, mais elle avançait ; et les gens des maisons se mettaient aux fenêtres, et elle riait vers les gens aux fenêtres, sans rien dire, tenant toujours les bras levés.

Après elle, ce fut le tour de celle qui avait une difficulté de langue. Elle n’avait pas quinze ans. Quand elle était entrée dans la chambre de Marie, sa langue s’était trouvée plus embarrassée que jamais, à cause de l’émotion ; mais, sitôt qu’elle avait été hors de la chambre, elle s’était mise à parler comme tout le monde. C’était maintenant Marie qui avait de la peine à parler.

On vit que c’était elle qui maintenant était affligée de ce bégaiement ; c’était elle, à présent, qui avait les jambes paralysées. Elle prenait les maladies sur elle ; elle vous ôtait vos maladies de dessus vous, et s’en chargeait. Un soir que sa mère avait voulu lui changer ses draps, Marie ne put pas l’aider, comme elle faisait d’ordinaire. Et Mme Grin : « Qu’est-ce que tu as ? Voyons, tâche de te tourner un peu. » Marie rougit. C’est alors que Mme Grin, tirant à elle la couverture et tirant le drap de dessus, ces pauvres jambes lui apparurent.

— Mon Dieu ! qu’est-ce que tu as ?

Et, comme Marie cherchait à répondre, on connut son autre infirmité, les mots ne sortant plus qu’un à un de sa bouche, après de grands efforts, de nombreux recommencements.

— Mon Dieu !

Il y eut encore ce cri, Mme Grin n’osait plus regarder.

Alors ont commencé pour elle des temps durs et des temps de plus en plus durs. Il lui semblait qu’elle avait quand même des droits : or, personne n’en tenait compte. Elle n’était même pas chez elle. Au commencement, elle avait été flattée de voir qu’on venait ; à présent, elle aurait bien voulu empêcher qu’on ne vînt, mais elle n’y réussissait pas. On entrait sans lui en demander la permission ; tout le temps du monde. On entrait, et elle avait beau s’y opposer : une force est en nous qui fait qu’aucune barrière ne nous résiste et cette force nous pousse par derrière, en même temps qu’on est appelés par devant. De derrière la cloison, cet appel se faisait entendre ; alors ceux et celles qui étaient venus se hâtaient davantage encore, ne voyant rien, sourds et aveugles, fermés à tout, vides de tout (sauf de cette faim de guérison).

Pourtant jamais Mme Grin n’aurait pu croire que celle-ci osât venir, qui vint aussi ; et il est vrai que ce fut Grin qui l’amena (comme il avait déjà amené ses amis), mais encore fallut-il qu’elle se laissât faire. La chose se passa une semaine environ après que la paralysée eut été guérie. Lui, ce fut une idée qu’il eut, parce qu’il aimait, disait-il, « ce qui est beau ». Il vit que ce serait une beauté d’amener encore celle-ci ; l’apercevant de loin, tout de suite il s’approcha d’elle. Elle devait avoir beaucoup marché ce jour-là ; ses souliers et sa jupe étaient blancs de poussière. Elle allait le long de l’eau ; sa tête pendait inutile et ses bras pendaient aussi, qui ne servaient plus à rien. Sa brûlure était plus rouge dans sa figure plus blanche. Elle traînait les pieds, il vint.

Elle eut une grande peur quand elle l’aperçut et se recula brusquement. Il lui dit : « Venez avec moi. »

On vit qu’elle devait avoir compris où il voulait la mener, parce qu’elle secoua la tête, et l’expression de peur qu’elle avait déjà eue reparut sur ses traits, en même temps qu’elle reculait de nouveau ; mais il l’avait prise par la main. Et, comme elle disait : « De quel droit ? » lui, simplement : « Du droit que j’ai. »

Elle se détourna alors, et, comme Grin lui-même, une fois :

— C’est que je ne le mérite pas.

Il se mit à tirer quand même sur cette main qu’il tenait dans la sienne ; ainsi ils allèrent un bout de temps dans la chaleur et le soleil, le long de l’eau, puis ils entrèrent dans l’ombre des arbres.

Ils prirent à travers la place.

Il y avait des sortes de chemins tracés dans l’herbe par les passants ; à d’autres places, elle avait été foulée et on y voyait le rond blanc d’un manège de chevaux de bois. C’est là où le cheval (pas de bois) attelé au système tourne en trottant du matin au soir, et ses pauvres sabots, tout en s’usant, usent le gazon jusqu’à la racine.

Mais plus de fête, c’est fini ; quelques débris seulement traînant encore çà et là, des morceaux de papier, des bouchons de bouteilles de limonade et ces petites agrafes de fer-blanc qui les tiennent attachés (dont les enfants font des lunettes).

Il marchait toujours plus vite ; elle marchait derrière lui.

Décosterd se montra entre ses deux lauriers aux tonneaux peints en vert et blanc ; il hocha la tête comme quand on approuve.

Il ne riait plus, Décosterd. Et ses clients, étant sortis aussi, eux ne riaient pas davantage, laissant voir seulement beaucoup de surprise, parce qu’on connaissait la Brûlée et on savait quel était son métier.

Grin dut avoir conscience de la question qu’ils se posaient ; arrivé à leur hauteur et, comme il allait s’engager dans la petite rue qui monte, il s’arrêta, il leur parlait.

Elle s’était caché la figure dans sa main, surtout le côté de sa figure où il y avait la brûlure ; lui, pendant ce temps :

— C’est la plus malade de toutes, et même de deux maladies, mais ce sera la plus facilement guérie, parce que là où est le mal, là aussi elle se repent…

Décosterd hocha la tête, et les autres firent comme lui, assez sottement, par imitation ; mais peu importe, puisque le geste, qui est la chose qui se voit, est tracé quand même dans l’air.

Et, ce geste, Grin le vit ; alors il dit :

— Ça va bien.

Il reprit cette main qu’il avait lâchée un instant : c’était une grosse main molle aux ongles courts. Il tira un peu dessus (de nouveau) comme un qui mène une chèvre, sur la longe. Il entra dans la rue. Décosterd n’avait pas bougé, les autres non plus. Grin passait maintenant devant le magasin de choses en faïence dont la porte se trouvait ouverte ; le marchand était debout devant. Le marchand ne dit rien ; lui, leva le bras :

— Je la mène à la source pour qu’elle boive, parce qu’elle a soif.

Le marchand était un Allemand, peut-être qu’il ne comprit pas ; en tout cas, il n’en eut pas l’air. Il gonfla seulement un peu ses joues, avec dédain. Et il y eut alors la boutique de Jotterand où on ne savait pas ce qui se vendait, parce qu’il s’y vendait de tout et de rien, avec un étalage de boutons sur des cartes, de chaînes de montre en nickel, de légumes, de fromage, d’œufs, et, derrière la porte vitrée, un écriteau de carton où on lisait : « Belles fascines, 30 centimes » ; la boutique resta fermée. Ce fut plus loin seulement que les passants commencèrent à se montrer. Les deux vieilles refaiseuses de matelas qui travaillaient sur la place laissèrent là leur ouvrage, ayant enfoncé dans le coutil leurs longues aiguilles courbes ; elles se prenaient les mains l’une dans l’autre, les serrant contre leur poitrine. Toute la famille du boulanger sortit aussi : la mère, ses deux filles, Arthur, le fils aîné, puis, finalement, de la cave où ils étaient en train de pétrir, le père et le mitron, et celui-ci tout nu, rien qu’un tablier autour des reins, mais tellement enfariné qu’il semblait avoir le torse moulé dans un maillot de coton blanc.

Beaucoup de monde, comme on voit, et tout de suite, il y eut scandale. Certains se frottaient les yeux : « Pas possible ! pas possible ! » Même ceux qui avaient jusqu’alors tenu le parti de Grin ne le défendaient plus. Passe encore qu’il eût amené ses amis, bien qu’ils ne valussent pas cher, mais une femme de cette espèce ! Il n’y a qu’à la regarder. Ces cheveux, cette blouse, la peau qui se voit à travers ; et puis elle est toute bouffie et blanche comme une qui ne sent pas souvent le grand air. Une forte fille quand même et qui aurait pu travailler ; alors un grand mépris vous venait et une sorte de jalousie en même temps. Jusqu’à la paralysée (qui ne l’était plus), laquelle, se trouvant là, s’était avancée, cherchant comme les autres à empêcher la Brûlée de passer.

Grin toutefois venait toujours. À un certain moment, il leva la tête ; il ne ralentit même pas le pas. Et elle, alors, encore une fois, eut un mouvement de recul, mais il ne fit que serrer un peu plus fort son poignet, disant : « Avez-vous peur ? » – « Oh ! non, ce n’est pas ça… » – « Alors venez, parce qu’à moi non plus ils ne me font pas peur… Et il ne faut pas leur en vouloir, vu qu’ils n’ont pas compris encore… »

Il allait toujours ; il se mit à dire tout haut :

— Vous voyez, elle n’a pas peur… Ce n’est pas de vous qu’elle a peur, c’est d’elle…

Il leva de nouveau la main :

— Et c’est pour la délivrer d’elle que je l’amène.

Il arrivait à cet instant au groupe qui barrait la rue ; les gens ne s’écartèrent pas. Même, le gros boulanger fit un pas en avant :

— Grin, se mit-il à dire, tu vas trop loin. Tu sais pourtant qu’on est bien disposé envers toi, alors, si on te parle ainsi, ce n’est pas pour le plaisir de te contrarier, tu comprends bien, c’est qu’on est des honnêtes gens… Restons entre honnêtes gens, restons en famille. Tu ne penses pas à ta femme. Tu es marié, Grin, voyons !

Grin n’en avançait pas moins, il se trouva pris dans la foule. On pensa un moment qu’il ne passerait pas. Mais une force était en lui. Il sembla grandir tout à coup. Il leva de nouveau le bras, il se grandissait de ce bras levé et ce bras qu’il levait s’ajoutait à sa taille. Et, d’une voix qui étonnait par sa tranquillité et par son assurance :

— Tu as raison, Raymondin, et vous tous avez raison, seulement vous n’êtes pas ce que je suis, je ne suis plus ce que vous êtes. Il y a que vous suivez un chemin, moi un autre ; on ne peut plus se rencontrer. Et vous m’arrêteriez, voyez-vous, que vous n’arrêteriez pas la vérité, parce que ni les murs, ni les portes ne l’arrêtent. Je vais ; mais la vérité va devant.

Alors il a montré du doigt quelque chose en avant de lui, et est-ce parce qu’il parlait bien ? mais Raymondin et tous les autres ont regardé dans cette direction ; et il y eut là-bas cette chose qui allait, et elle allait devant, et Grin allait derrière.

Personne ne songea plus à empêcher Grin de passer. Il n’eut qu’à poursuivre son chemin. Il fit la chose tout naturellement, il ne se hâtait même pas. Un vide se fit dans les pensées, un vide pareillement se fit devant lui. Tous le suivaient des yeux sans plus rien dire.

Et c’est ainsi que la seule difficulté qu’il rencontra encore lui vint de la Brûlée, parce que, quand ils eurent passé, elle se mit à lui résister de nouveau.

Aussi longtemps qu’ils avaient été pris dans le rassemblement, elle l’avait docilement suivi, mais, à présent, elle recommençait : « Laissez-moi ! » Elle a ajouté : « Est-ce qu’elle sait ? »

Il secoua la tête : « Vous lui direz tout. »

On entendit alors un soupir ; puis, comme quand on tire sur une plante et elle vient avec la motte et les racines, ainsi, tirant d’elle cette plainte, la raison en vint pour finir :

— Jamais je ne pourrai, parce qu’elle me méprisera.

Elle dit encore :

— Et j’aime mieux croire qu’elle pourrait m’aimer.

Il ne se tourna même pas vers elle :

— Venez seulement et puis vous verrez.

Alors elle se laissa faire. Il n’y eut plus que son apparence à aller. Elle avait vu le ciel noircir ; les maisons des deux côtés de la rue s’étaient rapprochées jusqu’à se souder les unes aux autres, en sorte qu’elle allait dans une matière dense, et comme dans une épaisseur. Elle n’entendit pas le cri qu’il y eut (comme ils entraient dans la cuisine), cri de frayeur, cri de surprise, cri comme ceux qu’on pousse dans un mauvais rêve qu’on a. C’était Mme Grin ; mais, elle, elle n’entendit rien, et, lorsqu’ils entrèrent dans la chambre, elle ne vit rien d’abord ; il fallut auparavant que l’espèce de brouillard qui l’entourait se dissipât.

Alors, peu à peu, apparut le lit, apparurent les draps, les coussins, l’édredon, et, dans toute cette blancheur, l’autre blancheur se mit à luire, comme une montagne sous la neige ; pourtant elle n’y pouvait croire encore, pensant : « Est-ce vrai ? et est-ce que c’est bien moi qui suis là ? »

Et, parce qu’il semblait que Grin lût en elle :

— Que si, c’est vrai ! Et, moi non plus, je ne l’avais pas mérité. Mais c’est pour ceux qui le méritent le moins qu’est fait le pardon, c’est pour ceux qui sont dans la plus profonde nuit que la plus brillante lumière est faite…

C’est ce qu’il a dit ; il y eut un silence ; tout à coup, on entendit : « Pardon ! » Et, à la place où elle se tenait, n’ayant pas osé s’approcher, on vit la Brûlée plier toute.

Elle était tombée à genoux, elle leva les mains, elle s’y cacha le visage ; en même temps un petit bruit venait, comme quand, après une longue sécheresse, une fontaine se met à couler.

Et de même que, quand un tuyau se vide, son eau d’abord boueuse entraîne de la vase, du gravier, des débris, – de même, parmi les sanglots, les choses à présent qui venaient :

— C’est que vous ne savez pas, et vous ne voudrez plus de moi quand vous saurez…

Un autre avait déjà parlé ainsi, ou à peu près.

— Vous ne pourrez plus, je vous dis… J’ai laissé aller mon corps, il s’est séparé de moi. Et d’abord on me l’a pris, mais ensuite je l’ai vendu.

Un gros sanglot de nouveau (et elle pliait davantage en avant, joignant plus étroitement ses mains sur son visage, malgré quoi l’eau perçait et coulait entre ses doigts) ; puis encore :

— Non, vous ne savez pas. Il n’y a pas eu seulement ceux qui voulaient, il y a eu aussi ceux qui ne voulaient pas.

Mais une voix dit : « Venez », et, comment cela se fit-il ? elle venait sur les genoux. Puis, avec un sursaut encore, une hésitation : « Mais vous ne savez pas qui c’est ! » La voix alors : « C’est parce que je sais qui c’est que je vous ai dit de venir. »

La Brûlée recommença :

— J’ai voulu qu’il fût méprisé, parce que j’étais méprisée.

Mais la voix :

— Venez plus près.

Elle s’arrêta soudain, elle dit : « Non ! »

Elle dit : « Je ne veux pas !… »

Elle disait :

— Il y a encore autre chose, c’est que j’étais jalouse de vous.

Sa voix devenait rauque et dure :

— Et je suis toujours jalouse de vous, je vous déteste. Je vous déteste même plus qu’avant, parce que c’est à cause de vous… Et vous êtes bonne, et je suis mauvaise.

— Donnez-moi la main, mettez votre tête là…

Elle s’était mise à s’avancer, elle obéissait malgré elle, en même temps qu’elle levait la tête, regardant vers le lit avec hardiesse et méchanceté.

— Et, s’il est vrai que vous guérissez les maladies, il faut que vous sachiez que je les ai toutes : le front, les yeux, la bouche, toutes je vous dis, et je vous déteste…

Mais alors elle se sentit prise par deux mains (quand même ces mains n’avaient plus beaucoup de force), elle se sentit prise, sa tête fut soulevée. Le premier baiser qui vint fut pour son front, ensuite il y en eut un pour chacun de ses yeux. Et voilà qu’à présent elle tendait tout son visage, sans qu’on pût savoir si c’était pour vous braver encore ou pour demander pardon, mais ce dernier baiser venait déjà ; elle voulut crier, elle voulut dire : « Je vous défends !… » son cri lui fut pris sur la bouche…

CHAPITRE X

Tout de suite, il parut sur la figure de Marie des taches rouges ; c’était comme si ses lèvres eussent été brûlées par le baiser qu’elles avaient donné.

Ce matin-là, on vit Mme Grin sortir en courant de chez elle. En un rien de temps elle fut au bout de la rue, on l’appelait, elle ne répondait pas ; elle prit ce premier tournant, ce second ; où peut-elle bien aller, la pauvre ? mais on sait assez ce que c’est, nous autres, et que, quand la douleur est trop forte, on se sauve droit devant soi, comme un cheval qui a des mouches.

Tous ceux qui voulurent donc venir, ce matin-là, purent venir. Et ceux qui vinrent d’abord, ils vinrent pour se moquer. Il y eut aussi ceux-là, qui disaient : « Il faut profiter, on va rire. » C’est ceux qui ne croyaient à rien. Polier, le commissionnaire, disait : « Moi, je vais lui demander de me guérir de l’habitude que j’ai de chiquer, parce que ça me fait du tort auprès de la clientèle. » Le nommé Constançon : « Passe-moi ton mouchoir, je vais me l’enrouler autour de la main, je lui dirai que j’ai une veine éclatée, on verra si elle s’y laisse prendre. »

Ils se mirent en route pour leur expédition, comme ils disaient ; ils étaient une demi-douzaine. Ils faisaient tant de bruit et ils riaient tellement fort que la propriétaire, les entendant monter, avait ouvert sa porte. Et, quand elle connut de qui il s’agissait, elle voulut les empêcher de passer, mais Polier la prit par la taille.

— Doucement, disait-il, doucement ! vous voyez qu’on est aimable ; tâchez de l’être aussi.

Et, tandis qu’elle se débattait et que Polier continuait à lui débiter des galanteries, les autres passaient sans se presser. C’était encore plus amusant qu’ils n’auraient cru.

Leur première surprise fut de ne pas trouver Marie seule, comme ils avaient pensé que ce serait le cas. À peine étaient-ils arrivés sur le palier, toutes les portes étant restées ouvertes, qu’ils comprirent qu’ils s’étaient trompés.

Mme Deléglise était installée à côté du lit. Dans le fond de la chambre, assises sagement sur des chaises, il y avait deux petites filles. Et tout était si calme, dans la chambre, tout avait tellement l’air de ne pouvoir être autrement, qu’ils hésitèrent à entrer.

La propriétaire, derrière sa porte, avait beau maintenant prêter l’oreille : on n’entendait plus rien. Quand ils redescendirent, à peine si elle s’en douta. Elle n’en eut pas moins le temps d’entre-bâiller sa porte, elle vit qu’ils marchaient sur la pointe des pieds. Constançon n’avait plus son mouchoir autour de la main. Polier hochait la tête.

Et le scandale, à cet endroit, ne fut pas tel qu’on aurait pu le craindre ; le vrai eut lieu sur la place du Port, où Grin venait d’arriver. C’était sur la place du Port, vers les neuf heures du matin, et où il y avait la population de ces heures-là, c’est-à-dire des petits enfants (les grands étant à l’école), des vieux et des vieilles assis sur les bancs, et plus loin, sur la grève, des femmes qui faisaient la lessive.

Deux à genoux dans une seille frottaient, d’autres rinçaient le linge. Comme le lac était agité, elles avaient assez de mal. Ces chemises et ces draps, une fois savonnés, on les jette simplement à l’eau ; c’est le mouvement de l’eau qui est chargé de faire le nécessaire. Mais les chemises et les draps, ce jour-là, étaient aussitôt entraînés par le retirement de la vague ; il fallait tout le temps se veiller, comme on dit ; alors on voyait les femmes courir, levant en l’air leurs longues perches qu’elles projetaient en avant d’un mouvement de tout le corps.

Encore du soleil, mais il ne va pas durer longtemps. C’est le vent qui a pris le dessus pendant la nuit. En haut des grands vieux ormes ronds, des nuages passaient très vite, comme une débandade de jupons blancs. Le claquement des vagues contre l’enrochement, à ce moment, a redoublé. Elles n’étaient pas de grosseur égale et elles ne venaient pas non plus à intervalles réguliers ; il y en avait trois plus petites, une plus grosse, celle-ci étant annoncée par un court arrêt, une courte trêve, après quoi elle s’élançait.

Les femmes de la lessive virent qu’elles n’avaient plus qu’à plier bagage ; déjà une serviette venait de leur échapper ; celle à qui elle appartenait accourut : elle arriva trop tard. Et elle se désolait, mais les autres riaient, et des hommes accourus riaient, se montrant une chose blanche, déjà plus qu’à demi noyée, qui fuyait en roulant dans la direction opposée à celle des paquets d’eau verte.

Le vent, étant encore descendu, s’était mis à souffler à ras du sol ; une rafale vint, soulevant un nuage de sable fin et de poussière, parmi quoi s’envolaient des lambeaux de journal ; les arbres, attaqués du côté qu’ils penchaient, eurent une tendance à se redresser, puis retombèrent.

Grin, du plat de la main, renfonça son chapeau :

— Que tous ceux qui veulent venir viennent !

Comme il parlait très haut, on l’entendait de loin, – il bougeait les bras au-dessus de sa tête. Même qui n’eût été au courant de rien l’eût remarqué. Cet homme maigre, petit de taille, la veste décousue, les poches déchirées, les ailes de son chapeau lui pendant sur les yeux, la barbe en broussaille sur ses joues creuses, et qui faisait des gestes tout en parlant très haut, attirait l’attention ; – il s’était trouvé qu’on était venu. Et on continuait de venir. Venaient des femmes avec leur tricot, des vieux et des vieilles restés assis jusqu’alors sur les bancs et que le vent avait chassés, des enfants aussi, de simples passants : ainsi un cercle s’était formé autour de Grin, au milieu duquel était Grin, et au milieu de ce cercle Grin parlait.

Toujours à peu près ses mêmes discours. Le vent prenait les paroles sur sa bouche, comme il prend la graine en haut de la plante. Quelquefois on ne comprenait plus, mais déjà de nouvelles paroles venaient. Et tout le temps, ainsi, une graine nouvelle était jetée au vent.

— Venez, disait-il, et puis vous verrez, c’est que tout est bien. Moi aussi, il m’a fallu du temps pour comprendre, mais il n’y a qu’à en prendre la peine et on est récompensé… Elle s’est donnée pour vous et pour moi ; pour moi d’abord, pour vous ensuite. Le pauvre ami que je n’ai plus avait bien raison de dire : « Tout ce qu’elle fait est bien fait. » Il avait compris le premier. Et elle l’a sacrifié, mais elle s’est sacrifiée. Alors maintenant venez seulement, parce qu’il y a une vertu en elle. Elle ôte vos maux de dessus vous. Vous savez, comme quand on monte le mont, et le poids de la hotte vous fait mal au dos, mais elle vous prend votre hotte, et, voilà, vous pensez : « C’est bon. » Et il y a le bon air qui vient, et vous pensez : « Ça fait frais. » Et, elle, vous la regardez, parce que vous êtes inquiet ; pas besoin d’être inquiet ; plus elle est chargée, plus elle est légère, plus la hotte devient lourde, moins elle a de peine à la porter.

C’était tout un discours, comme on voit ; alors quelques-uns secouaient la tête, d’autres haussaient les épaules ; mais plusieurs restaient sans un mouvement, comme s’ils n’avaient pas trop de toutes leurs forces pour écouter.

Les grands ormes étaient beaux à voir. Leur feuillage se gonflait comme de la crème qu’on fouette. Les nuages au ciel semblaient aller plus vite. Et la voix de Grin dans le vent :

— Serrez-vous seulement autour de moi, que je vous explique. Et puis tous ceux qui voudront venir viendront…

Mais tout à coup quelqu’un :

— Je ne sais pas à quoi vous pensez !

C’était le notaire Bolle qui s’était trouvé passer par là et sa conscience d’honnête homme (comme il le disait lui-même plus tard) l’avait obligé à intervenir.

— Monsieur, je vous salue, dit Grin en soulevant son chapeau, mais je ne vous écoute pas…

Le notaire :

— C’est du désordre.

Grin :

— C’est l’ordre nouveau.

Parce qu’on devinait que les choses allaient se gâter, beaucoup de gens étaient encore accourus. Tout de suite, ils formèrent deux partis.

— L’ordre nouveau ? dit le notaire, le vôtre peut-être ? En ce cas, permettez-moi de préférer l’ancien.

Le banquier Guicherat, à ce moment, parut, et tout de suite, il vint au secours du notaire :

— D’ailleurs il y a la police, monsieur Bolle, pour faire respecter les lois…

Déjà on s’échauffait, comme on voit, mais M. Bolle était un brave homme et de sens rassis. Quand il avait raison, c’était pour des raisons.

— Permettez !… reprit-il.

Il fit un ou deux pas dans la direction de Grin, et, tendant le bras à demi, la paume de la main tournée en haut, comme pour vous mieux présenter la chose :

— Tenez !

Et ce fut offert sur la main :

— Causons tranquillement, qui est-ce qui a commencé ? Avez-vous à vous plaindre de quelqu’un ? Pourtant c’est à cause de vous que depuis longtemps on n’est pas tranquille. Et vous dites que notre genre de vie ne vous plaît pas, peut-être bien, mais, dans ce cas, le bon parti ne serait-il pas que vous alliez en chercher ailleurs un qui vous convienne mieux, plutôt que de vouloir nous obliger à changer le nôtre… Au lieu de quoi, vous mettez tout sens dessus dessous, vous dérangez tout le monde. Un qui se noie, une de ces créatures (on ne les nommera pas, ça vaut mieux) amenée chez vous par vous-même, votre fille qui est malade, votre femme qui n’en peut plus. Voyons, Grin, dites-moi un peu, trouvez-vous que tout aille si bien que vous le dites ?…

Il parlait posément ; il était, comme on voit, parfaitement raisonnable ; M. Guicherat, lui, fut plus violent :

— C’est encore plus simple que ça. Les lois sont les lois. Et il y en a une qui contient certaines dispositions concernant l’exercice illégal de la médecine, que je rappelle plus particulièrement à votre mémoire… Grin, faites attention à vous. C’est un dernier avertissement.

Il faisait allusion à des bruits qui couraient, d’après lesquels les gens ne seraient pas venus chez Grin les mains vides. Si on n’osait pas encore parler d’argent, on assurait du moins que le ménage ne se tirait d’affaire que grâce aux provisions dont on le fournissait. De là venait le sourire entendu qu’avaient bien des personnes quand elles parlaient de Grin : « Il n’est pas si fou qu’on veut bien le dire… »

Grin resta pourtant parfaitement calme. Il laissa finir M. Guicherat ; puis, levant la main :

— Vous parlez sous le pont, moi je suis dessus. Cela fut dit, et il regardait autour de lui, tandis qu’un nouveau coup de vent courbait les têtes.

— Sur le pont, et dans le soleil, vous dans l’ombre… Et voilà qu’à présent plusieurs des hommes qui étaient là l’approuvaient ouvertement.

Mais quelqu’un arrivait encore :

— Vous ne savez pas tout, sa femme s’est sauvée. C’est grand ouvert chez lui, on entre et on sort comme on veut. Et c’est plein de gens qui font du tapage.

Grin se mit à sourire :

— Tant mieux !

Et, comme il avait dit déjà :

— Que tous ceux qui veulent entrer entrent, que ceux qui veulent rester dehors restent dehors, – ainsi vous serez triés et choisis.

— Tu dis juste, répondit Décosterd, on sera triés et choisis.

Et, s’adressant à M. Bolle et à M. Guicherat :

— Quant à vous, allez-vous-en, on vous a assez vus. La chose tournait tout autrement qu’on n’aurait imaginé. Les femmes avaient d’abord continué de tricoter ; leurs mains maintenant s’étaient arrêtées. Les petits enfants étaient là, n’ayant pas lâché leurs seaux, leurs cerceaux ; il y avait là aussi Bolomey, les deux frères Pidou, toute la coterie ; est-ce ce qui fit pencher la balance ? Et puis c’était peut-être aussi ce grand vent qui venait toujours, et vous attaquait de côté.

C’est ainsi que, quand M. Guicherat voulut s’avancer de nouveau, Décosterd le prit par le bras :

— Laissez-nous tranquilles, on vous dit, sans quoi…

C’était pourtant, ce Décosterd, un homme d’humeur plutôt arrangeante, comme son métier le forçait à être, et qui ne s’emballait guère d’habitude : il fallait qu’il eût ses raisons pour agir comme il faisait. Et tout de suite son exemple fut imité par les deux Pidou et Bolomey, qui vinrent se placer à côté de lui.

M. Guicherat comprit qu’il ne serait pas le plus fort.

— Venez, monsieur Bolle, dit-il, nous verrons plus tard qui aura raison.

Ils s’en allèrent de compagnie, suivis de Duport. Grin, comme si rien ne s’était passé, s’était déjà remis à son discours.

Il bougeait des fleurs de géranium sur l’appui des petites fenêtres percées dans l’épaisseur des vieilles façades grises qui bordaient la place : au rez-de-chaussée sont des cafés, sont des boutiques ou encore des ateliers, comme celui du maréchal et celui du petit entrepreneur tessinois, qui faisait tourner entre ses mains un gros pinceau dans un pot d’essence minérale.

Est-ce que ça va être la pluie ? un peu de pluie ferait du bien. Mais il est à craindre que, quand elle se mettra à tomber, elle n’abîme et ne ravine tout. Oh ! comme la mesure en toute chose est difficile !

Comme il est rare qu’on ait juste ce qu’il vous faudrait, à savoir ni trop, ni trop peu !

Mme Grin alla longtemps encore. À un moment donné, elle fut arrêtée ; elle comprit qu’on lui parlait.

Elle ne reconnut pourtant pas tout de suite qui lui parlait ; puis elle a vu qu’elle avait suivi la route jusqu’à l’endroit où celle-ci coupe la voie ferrée. La barrière était baissée. La garde-barrière se tenait devant avec son drapeau.

— Où allez-vous comme ça ?…

Mais la garde-barrière fut interrompue par un train. Elle souffla dans son cornet de cuivre comme une gardeuse de chèvres. L’immense machine passa. Et, longtemps après qu’elle eut disparu, suivie de la longue queue des wagons avec plein de monde aux portières, la haute pente du mont, creusée en conque par le golfe, continua à retentir d’une sourde rumeur sans cause, comme quand on s’applique un coquillage contre l’oreille.

Tranquillement, la garde-barrière fit alors tourner sa manivelle, posa son drapeau contre un mur, puis se retournant :

— Ma pauvre dame ! qu’avez-vous ?

Elle la voyait toute blanche et qui tremblait de tout son corps ; elle la fit entrer dans sa cuisine.

Elle crut bien un moment que la pauvre Mme Grin allait s’évanouir, aussi lui fit-elle avaler de force un peu d’eau sucrée, l’ayant assise sur une chaise.

C’est de ces cuisines de six pieds sur six, où il faut déjà bien de l’adresse pour arriver seulement à loger les ustensiles dont on a le plus besoin, à part quoi c’est tout juste s’il y a place pour une petite table et deux ou trois tabourets. Mme Grin resta un bon moment sans bouger, puis elle soupira et les couleurs lui revinrent. La première chose qu’elle fit alors fut de porter la main à sa tête, par une vague inquiétude : elle s’aperçut qu’elle était sans chapeau. Elle n’eut pas besoin ensuite de se baisser beaucoup pour voir qu’elle avait gardé son tablier.

Elle dit :

— Je vous demande pardon…

Elle ne trouva rien d’autre à dire, elle regardait fixement sur le carreau bien frotté ses souliers blancs de poussière.

— Me demander pardon ? ma pauvre dame ! comme si je ne vous comprenais pas, mais consolez-vous ! Moi aussi, mon mari, je l’ai perdu au bon moment. Soufflez seulement un peu. Encore un verre d’eau sucrée ?

Mme Grin secoua la tête ; et l’autre :

— Il m’a laissée sans un centime, ayant bu tout ce que j’avais ; il m’a fallu prendre cette place : bien heureuse encore de l’avoir trouvée, quand même on doit se lever trois ou quatre fois la nuit, et, vous savez, pour ce qu’on gagne !… Mais, voyez-vous, avec les hommes, c’est toujours nous qu’on est sacrifiées, parce que, quand on les aime, on fait tout ce qu’ils veulent, et, quand on ne les aime pas, ils sont quand même les plus forts…

Elle criait presque à présent ; elle mit ses poings sur ses hanches ; ses grosses joues violettes tombaient sur le col de son corsage en flanelle coton. C’était une flanelle coton grisâtre, à larges rayures noires ; son ventre s’avançait sous son tablier de couleur.

Elle dut sortir de nouveau pour un train de marchandises. Ce train de marchandises n’allait pas si vite que celui d’avant. Quelques-uns des wagons étaient des wagons plats, qui sautillaient comme un cheval au trot ; les autres, noirs et carrés, glissaient sur les rails en silence.

Enfin la garde-barrière rentra, sa colère n’était toujours pas tombée :

— Ma bonne dame, voyez-vous, il s’agirait de se défendre : c’est bien notre faute souvent si on est traitées comme on l’est. Il faut faire peur, on ne fait pas peur. Et, moi, à votre place (oh ! je ne vous demande rien, mais enfin je devine bien ce qui vous arrive), eh bien, à votre place, je m’adresserais aux autorités…

Mme Grin la regardait.

— Vous avez le bon droit pour vous, seulement il s’agit de le faire valoir. Personne, voyez-vous, ne viendra vous offrir ses services…

Droit au-dessous de la petite maison, d’énormes vagues venaient heurter l’empilement des rocs. Comme des bouteilles lancées à toute volée, ainsi venaient continuellement ces rouleaux d’eau verte faisant entendre un bruit de verre brisé. Mais ensuite une chevelure blanche était dénouée, se retirant peu à peu de chaque vide, de chaque fissure, de chaque anfractuosité ; alors on pensait, par une autre image, à un corps de femme aux cheveux flottants.

Mme Grin s’en retournait, Mme Grin marchait très vite. Une automobile jaune prit le tournant.

Il se trouva heureusement que le Dr Augsbourg était chez lui.

D’abord il n’avait pas voulu venir, étant déjà venu dans les commencements, et on ne l’avait pas rappelé ; mais elle le suppliait, elle lui faisait des excuses :

— Je la croyais guérie, voyez-vous, monsieur le docteur. Et, ce qui s’est passé ensuite, je vous assure que je n’y suis pour rien, on n’est pas toujours maîtresse chez soi, – c’est mon mari, comprenez-vous ?… Ah ! mon Dieu, monsieur le docteur, si vous saviez comme je suis malheureuse !

Il mit son chapeau qui était un chapeau d’étoffe à petits carreaux blancs et noirs ; il avait la figure ronde, rouge, une moustache blanche ébouriffée, les cheveux blancs et frisés ; c’était un vieux garçon d’allures indépendantes et pas toujours commode, disait-on.

En effet, quand il vit que la chambre était pleine de monde, il refusa d’entrer.

On avait profité de la porte ouverte ; il n’y avait plus seulement Mme Deléglise et les deux petites filles ; plusieurs autres femmes étaient là, dont Jeanne Cavin et Mélanie Roy ; même elles n’avaient pas pu s’asseoir toutes.

Il fallut qu’elles sortissent d’abord, qui ne firent d’ailleurs pas de difficultés, alors seulement le Dr Augsbourg consentit à examiner la malade, ayant assujetti de la main gauche son lorgnon.

Elle n’avait rien dit du tout (lui non plus).

La même douceur que toujours et la même tranquillité étaient écrites sur cette petite figure, où durait aussi ce sourire qui ne voulait plus finir.

Mais put-il en lire le sens, parce qu’il ne venait qu’avec son intelligence ? Il prit le poignet de Marie, il fronça les sourcils :

— Que ressentez-vous ?

— Rien.

— Où avez-vous mal ?

— Nulle part.

Il haussa les épaules. Il dit à Mme Grin :

— Je ne vois pas très bien pourquoi vous m’avez appelé ?… Du reste, si j’en crois la rumeur publique…

Il sortait, Mme Grin lui courut après, mais il ne voulut rien entendre.

— Oh ! Marie, est-ce pour me faire de la peine ? Marie, je n’aurais pas cru !

Puis de nouveau :

— Marie ! tout ce que j’ai déjà souffert à cause de toi. N’aurais-tu pas pitié, une fois, dis, moi qui t’aime ?… Mais non, c’est exprès que tu me tourmentes, sans quoi tu m’aurais écoutée déjà…

Il y a que chacun doit suivre son chemin, un chemin qu’on n’a pas choisi et on ne sait même pas où il nous mène.

Mais elle, ce fut ce sourire encore, cet éternel silence, cette immobilité. Et l’autre alors, tout à côté et en même temps si loin d’elle, toute proche par le sang et en négation pourtant à ce sang, elle se désespérait avec des reproches ; longuement encore elle se désespéra.

Puis elle se tut, parce que des pas se faisaient entendre, et une voix aussi se faisait entendre :

— Ne vous sentez-vous pas mieux déjà ? C’est comme le bon air, ça agit à distance. Il y en a qu’on mène à la montagne, vous, c’est sur une autre espèce de montagne que je vous mène, parce que c’est au dedans de soi qu’il faut monter…

Mme Grin avait traversé en courant la cuisine ; elle avait été se cacher dans l’angle noir qu’il y avait entre le fourneau et le mur.

CHAPITRE XI

Vers ce temps, on commença à venir de plus loin, et c’est de derrière le mont qu’on a commencé à venir.

Là, un autre pays commence.

Ils n’ont point de vin dans ce pays, seulement ils y ont ce qu’on n’a pas dans le vignoble, c’est-à-dire les œufs, le beurre, les fruits, les légumes, le bois, qu’ils descendent vendre à la ville. Il y eut pour ceux qui voulurent l’occasion ou le prétexte des marchés. Chaque semaine, maintenant, ils descendaient en plus grand nombre. Pas seulement, maintenant, ceux qui avaient des choses à vendre, pas seulement les bien portants. Une petite fille avait la jambe prise dans une mécanique en fer ; beaucoup ne marchaient qu’avec peine. Et, pour ceux-ci, le voyage était un assez long voyage, mais ils se levaient de bonne heure. D’abord, ils allaient presque à plat, longtemps ils cheminaient parmi les prés gris de rosée ; il faisait frais encore, il faisait une lumière tranquille, il y avait encore sur tout le ciel une peau comme sur le lait. C’est seulement quand ils étaient arrivés au bas de la dernière montée avant la crête que cette vive flamme blanche se mettait à bouger tout à coup dans le ciel ; ils n’avaient plus alors que quelques pas à faire.

Et il semble qu’on ne va pas pouvoir pousser plus loin. La pente devant vous devient tout de suite tellement raide qu’on est comme pendu en l’air. Tout l’espace, en une seule fois, monte du fond de son trou, vous sautant contre. D’abord, on ne ressent qu’une impression de profondeur, et le choc fait qu’on recule. Puis, peu à peu, l’étendue se construit, elle se peuple, elle s’organise ; les choses de tout côté se montrent, elles sont là partout dans leur beauté. Et on vient de très loin admirer cette vue, parce qu’il y a encore dans le bas tout le lac, toute l’immensité du lac ; – et il est ridé, crevassé, taché, de toutes les couleurs ; il est d’une seule couleur et transparent comme du verre ; tellement transparent parfois qu’il semble qu’il n’y a plus de lac, et c’est comme si, par le trou percé là, on apercevait l’autre ciel, le ciel qui règne de nouveau sur l’autre face de la terre…

Mais ceux qui venaient ne regardaient pas. Ils ne faisaient attention à rien. Un court instant d’arrêt pour reconnaître leur chemin ; déjà ils dégringolaient les sentiers. Changés de climat, changés de lumière, changés de qualité de jour et de soleil ; pourtant c’était comme si rien pour eux n’avait changé. On entendait :

— Est-ce vrai que ça ne coûte rien ?

— Pas un centime.

— C’est qu’on disait la même chose du rhabilleur de Corcelles ; eh bien, à moi, il m’a demandé deux francs.

— Qu’est-ce que vous avez ?

— Oh ! c’est toujours ce genou. Il paraît que le petit os s’est mis en travers du gros. Au lieu de s’aider, ils s’empêchent.

Deux vieux en blouse, dont l’un fumait une courte pipe de terre à couvercle de laiton, et l’autre en effet ne pouvait plus plier la jambe ; à cause de quoi il s’appuyait sur un bâton d’épine, dont la lanière de cuir était passée autour de son poignet.

Celui à la pipe cracha.

Et l’autre :

— Il m’a bien donné (parlant toujours du rhabilleur à qui il semblait en vouloir), il m’a bien donné une pommade, mais autant aurait servi de me frictionner avec un caillou, ce voleur ! Alors, ayant été attrapé une fois déjà avec mes deux francs, vous comprenez…

— Oh ! vous ne risquez rien, reprenait l’autre.

— C’est bien ce qu’on m’a dit.

Il parut rassuré.

Mais voilà qu’à présent un petit enfant pleurait. Les hommes se retournèrent. Une femme venait derrière eux, tenant dans ses bras une espèce de gros paquet rose. Elle était petite, maigre, toute noire : les cheveux, les yeux, la peau, et elle devait avoir été bien jolie, mais elle s’était trouvée usée avant le temps. Elle s’était assise sur un bouteroue et tantôt elle approchait le paquet rose de sa joue, tantôt, avec un mouvement très doux, elle le berçait. L’enfant ne se taisait pourtant pas. Alors elle se mit à le détortiller de ses langes, l’ayant posé sur ses genoux ; alors on vit sortir des langes une pauvre petite chose jaune, qui bougeait, qui se débattait. « Pauvre, qu’est-ce qu’il peut bien avoir qu’il se désole ainsi tout le temps ? et j’ai eu beau faire, j’ai eu beau tout essayer ; j’ai pensé que peut-être ses langes le gênaient ; voilà qu’il est tout nu, il crie plus fort qu’avant. Il ne digère plus, il vomit tout ce qu’on lui donne, pauvre petit, il doit être bien malade… » Mais l’idée que peut-être il allait guérir (pour quoi elle venait) lui rentra à ce même moment dans la tête ; et elle s’agitait maintenant dans son impatience, s’étant mise à courir, et eut bientôt dépassé les deux hommes ; alors les cris décrurent peu à peu.

Et il y eut les deux hommes, puis elle, mais il y avait encore bien d’autres arrivants ; à tout moment, de nouveaux groupes apparaissaient au-dessus du grand mur qui supporte la route, ou bien descendaient les sentiers.

Voilà que le raisin prenait de la grosseur et de la rondeur ; bientôt, il allait traluire. C’est quand il devient transparent et la lumière, en passant au travers, prend une belle couleur. Et cet autre, qui venait : « Comment est-ce qu’il est, gros, petit, serré, pas serré ? » – « Moyen plutôt, qu’on lui disait, mais il a bien bonne façon. » Il soupira de nouveau, il secoua la tête : « Ce n’est quand même pas la même chose que de voir… Oh ! je vous remercie bien, disait-il, mais vous m’expliqueriez tout le jour comment c’est, que ça ne remplacerait pas pour moi le vieux temps, quand on n’avait qu’à aller faire un petit tour, voir les hauts, voir les bas… »

Il venait, lui, des hauts ; il était déjà vieux. Le fils d’un de ses voisins le tenait par une main, un autre jeune garçon par l’autre. Il sentait la chaleur du soleil lui arriver contre la figure ; elle le faisait penser plus encore au vieux temps où il en voyait la couleur. Il tâchait alors de se rappeler au dedans de lui comment c’était, il ne pouvait déjà plus bien. Mais cette ardeur contre sa peau était pourtant toujours la même, qu’il avait connue pendant cinquante ans, tandis qu’il taillait ou qu’il sulfatait, ou encore qu’il portait la hotte : tous ces longs cinquante étés et cinquante automnes, – longs et courts. Longs quand on les vivait, courts parce qu’ils étaient passés. Car, à présent, il n’y avait plus pour lui ni étés, ni automnes, ni printemps, ni hivers ; l’année entière n’était plus pour lui qu’une grande nuit.

D’où ces soupirs, d’où ces questions, tâchant de se renseigner et de s’intéresser quand même aux choses, mais il faut dire que les mots ne sont rien, et peut-être qu’il est plus dur encore de savoir à peu près que de ne pas savoir du tout.

Il s’était tu et lui aussi se mettait à aller plus vite, impatient de la guérison, mais il ne pouvait pas aller comme il voulait, n’étant plus son maître. « Attention ! » disaient les garçons et les garçons le retenaient. Il fallait qu’il se résignât à se plier à leur allure, parce qu’il était redevenu comme un tout petit enfant, ne sachant même plus la direction qu’on avait prise, renseigné seulement par le pointu et le rond sous son pied, le sol certaines fois à plat, certaines autres fois en pente.

Et ce fut un premier mercredi ainsi, puis un deuxième, puis un troisième : il venait toujours plus de monde. Assis au pied d’un canon à grêle, du côté où le petit cube de bois qui le supporte jetait son ombre, les hommes en train de boire leur piquette regardaient le monde passer. Dans la ville, les marchands sortaient sur le seuil de leurs boutiques. Les deux vieilles cardeuses de matelas cardaient toujours leurs matelas sur la place ; elles regardaient. La Justice sur sa fontaine regardait. Là où il n’y avait personne aux fenêtres, les fenêtres regardaient. Et les corbeilles, cependant, venaient peu à peu s’aligner tout le long de la Grand’Rue où les trottoirs étaient divisés en compartiments numérotés ; ainsi chaque femme a sa place, qu’elle loue à l’année. Il faut bien qu’on vienne d’en haut, parce qu’en bas nous n’avons rien. Les femmes vous soupesaient ces aubergines à la peau tellement lisse que c’est comme s’il y avait eu du papier d’argent collé dessus. Les marchandages commençaient. Dès les huit heures du matin, la rue se remplissait d’un bruit de voix pareil au claquement de l’eau contre les palettes d’une roue de moulin.

Mais vers les onze heures, d’ordinaire, tout est fini. Rien qu’un jour d’animation par semaine, et encore pas un jour entier, même pas un matin entier, puis on se rassied au silence. C’est ce silence des petites villes, dont les choses, comme les gens, ont tellement pris l’habitude qu’elles ne pourraient plus s’en passer. Les maisons se repelotonnaient sous leur toit comme des vieilles dans leur châle. Les trois pigeons, dont l’un était peint en rouge et jaune, se dépêchaient de revenir piquer entre les pavés les débris. Les vendeuses elles-mêmes semblaient pressées de s’en retourner chez elles, comme si elles sentaient qu’elles étaient de trop ici ; vite, elles allaient faire leurs achats, tandis que les hommes buvaient un verre. Puis tout se trouvait de nouveau désert, vide la rue, vide le ciel (et peut-être les têtes aussi, mais ça n’est pas pour leur déplaire). On dit les choses comme elles sont.

Qu’est-ce qu’il y eut donc, ce premier mercredi et les mercredis qui suivirent ? personne ne semblait songer à repartir. Plus on allait vers midi, plus l’affluence, au contraire, devenait grande. À midi, la cloche de l’Hôtel de Ville sonna ; à peine si on en reconnaissait le son. Une nouvelle couleur était venue aux choses, un nouvel aspect leur venait. Il a semblé qu’elles commençaient seulement à exister. Ainsi, cette sonnerie de la cloche, beaucoup ne l’avaient, pour ainsi dire, jamais entendue ; tout à coup : « Tiens ! c’est vrai, on sonne à midi. »

On a entendu sonner la cloche, en même temps qu’on entendait :

— Il avait reçu la charge en pleine figure, il avait les deux yeux brûlés jusqu’au fin fond… Ça n’a pourtant pas empêché…

Une voix :

— Qu’est-ce que vous me chantez là ?

Mais une vieille, un peu plus loin, qui écoutait :

— Mon Dieu ! si seulement c’était vrai… On en aurait tellement besoin !

Les larmes lui étaient venues aux yeux ; elle avait une toute petite figure sous un bonnet noir à ruches.

On criait de nouveau :

— Il n’y a pas seulement l’aveugle qu’elle a guéri, il y a aussi un petit enfant.

— Qu’est-ce qu’il avait ?

— Il avait tout.

Alors la vieille a levé ses deux mains ; ses yeux étaient devenus secs, elle les a ouverts tout grands ; les rides, en se rapprochant sur son front, étaient comme des lignes sur une page de cahier.

Pour la première fois, on se mettait à vivre. Devant l’auberge de l’Hôtel de Ville où les hommes trinquaient, tandis que les chevaux tout attelés mangeaient l’avoine, il y avait beaucoup de femmes, bien que ce fût l’heure du dîner. Des enfants aussi étaient là, même des tout petits, qui s’impatientaient, pendus après les jupes de leurs mères, et les plus grands, pas surveillés, au risque de se casser la tête, faisaient la pièce droite autour des barres de bois. Entre les têtes de chevaux, deux pieds sont apparus, disparaissent. Et il se trouvait que ce n’était pas, comme on aurait pu croire, dans la Grand’Rue seulement que ce mouvement se faisait sentir, mais à présent dans toute la ville. L’affluence s’était d’abord portée dans la Grand’Rue (où brille en haut de la tourelle un beau cadran bleu à aiguilles d’or) ; mais il y avait eu ensuite reflux, remontée ; et les autres petites rues étaient également remplies et, également, s’agitaient, et plus que toutes celle où était la maison de Grin. Là, sur le pas de la porte, était assise la Brûlée ; on lui avait dit : « Vous ne montez pas ? » elle avait secoué la tête. Des gens, arrêtés sur l’autre trottoir, regardaient vers cette fenêtre du second étage, qui restait fermée. Plusieurs femmes discutaient chez la marchande de sel. C’est le quartier des petites gens, celui-ci, et des pauvres gens, après cette Grand’Rue, qui est la rue des riches. Et là-bas, on riait encore, mais ici on ne riait plus. Ici, parmi l’inquiétude, c’était bien quelque chose comme un commencement de bonheur, un commencement d’espérance :

— Car, disait-on, si ça continue comme ça…

La balance heurtait d’un de ses plateaux le comptoir :

— C’est bon poids.

— Tout le monde sera guéri !…

Mon Dieu ! si on pouvait y croire ! ce serait trop beau. Quand il n’y aurait plus toutes ces maladies, celles du cœur, celles du corps ! Peut-on seulement se représenter ce que ce serait ? Et les femmes hésitaient encore, mais on a crié de nouveau :

— Vous savez que c’est vrai, l’aveugle voit.

— Vous savez que c’est vrai, le petit enfant ne pleure plus.

— Mon Dieu !

Alors espérer, espérer quand même ! Voilà le sel mis dans le sac. Espérer ! et elles sortaient, mais qu’est-ce qui se passe là-bas ? tiens, c’est Jeanne Cavin et Mélanie Roy, elles lèvent les bras. Qu’est-ce qu’elles disent ?

— Elles disent qu’il paraît qu’à présent c’est elle qui est aveugle…

Cette nouvelle vint encore, et on demandait : « À cause de quoi ? »

Mais Jeanne Cavin et Mélanie Roy :

— À cause de ce vieux qui est venu… Et, quand il est venu, c’est lui qui n’y voyait pas ; quand il est reparti, c’est elle…

— Mon Dieu !…

— Seulement il était tellement content. Il disait : « Comme tout est beau ! comme le soleil est beau, même les femmes qui sont belles ! Et pourtant, à mon âge… » Et alors il riait. Et il n’a pas voulu que ceux qui l’avaient amené l’accompagnent au retour, parce qu’il a dit : « Il s’agit que tout le monde se rende compte que je me conduis à présent tout seul… »

— Et, elle, est-ce qu’elle a su ce qui lui arriverait, si elle le guérissait ?

— Bien sûr !

— À l’avance ?

— À l’avance.

— Et qu’est-ce qu’elle a dit ?

— Elle a été encore plus contente que lui. Elle a dit : « C’est en dedans qu’on voit. » Elle disait, elle aussi : « Comme tout est beau ! » Ainsi ils ont dit tous les deux la même chose, l’une parce qu’elle n’y voyait plus, l’autre parce qu’il y voyait de nouveau… Plus elle prend de maladies, mieux elle semble se porter…

On a dit :

— Comment dites-vous ?

Alors elles se sont mises à expliquer à leur façon ces choses, et c’était bien un peu embrouillé ; – pourtant on sentait qu’elles disaient vrai, qui sortaient d’ailleurs d’auprès de Marie, étant d’entre les plus fidèles, cette Jeanne Cavin, cette Mélanie Roy.

Lesquelles ont repris tout bas :

— Et vous savez qu’à présent elle est toute rongée et dévorée, avec une tache rouge qui lui est venue sur la joue droite ; et, en même temps, elle est toujours plus belle et son odeur est une bonne odeur.

Les femmes ont dit : « Une tache rouge sur la joue droite ? » Elles ne comprenaient pas. Elles ont alors levé les yeux, elles ont aperçu la Brûlée, qui n’avait pas bougé de dessus son pas de porte, et personne ne lui parlait. Tout au plus si, de temps en temps, un homme de pas très bonne réputation, passant près d’elle, faisait halte, la regardant avec un drôle d’air ; mais elle ne bougeait toujours pas, les bras autour de ses genoux, le corps tout entier jeté en avant.

Il fallut que les femmes s’approchassent, étant poussées par la curiosité ; il fallut qu’elles lui adressassent la parole, alors la Brûlée a relevé la tête.

Tout aussitôt, il y eut un cri :

— Elle n’a plus sa brûlure !…

— Elle aussi, elle est guérie, et elle est belle maintenant.

— Et voilà pourquoi Marie avait cette tache rouge…

Et la Brûlée les regardait, qui ne méritait plus son nom. Car il y eut encore celle-ci à ne plus mériter son nom (après l’Aveugle et la Paralysée), pendant que Grin lui-même arrivait à présent.

Une troupe de gamins le suivait. Il a crié :

— Eh bien, est-ce que vous allez me croire ?

Nombreux furent ceux qui lui répondirent :

— On vous croit.

Il recommença :

— À présent que les aveugles de chair voient, est-ce que les aveugles de cœur ne verront pas, eux aussi ?

Les mêmes qu’avant :

— Ils finiront aussi par voir.

Telle fut encore leur réponse ; Grin se tourna vers eux :

— Alors venez avec moi, en témoignage de la vérité.

Jamais on n’aurait imaginé rien de pareil, surtout chez nous où on est calme de nature.

D’abord ce fut la Brûlée qui se leva, et vint ; puis Jeanne Cavin, puis Mélanie Roy. Il y eut d’abord surtout des femmes. Elles se donnaient le bras, sauf la Brûlée qui marchait seule. Toujours ces gamins devant, il y en avait un qui avait un tambour. Il se mit à battre son tambour. Eux ne songeaient guère qu’à s’amuser, comme il est compréhensible à leur âge, mais les femmes, elles, avaient l’air grave et ne disaient rien, allant seulement. Grin se retournait par moment : « Encore une, ça va bien ! » Il recommençait : « Tous ensemble ! » Et maintenant une quantité de gens accourus au bruit faisaient la haie de chaque côté de la rue.

Personne parmi eux ne songea d’abord à protester, tellement la surprise avait été grande. Une envie seulement de se frotter les yeux, comme quand on n’est pas bien réveillé. Il a fallu pourtant qu’ils finissent par se rendre compte qu’ils ne rêvaient pas ; alors plusieurs éclatèrent de rire, et beaucoup admiraient, et certains étaient effrayés : les sentiments, longtemps tenus secrets, étaient forcés de venir au jour.

On sentait que l’affaire n’était plus de se contenir, tout allait éclater ; l’un qui serre ses poings, les préparant déjà, l’autre qui ouvre une grande bouche : « Hé ! le toqué, où vas-tu ? » Grin : « Où je vais, je ne sais pas. »

— C’est une honte pour la ville.

Et quelqu’un : « C’est la fin du monde. »

Mais, tout aussitôt, en réponse :

— C’est le commencement du monde !

On applaudissait des fenêtres. Une petite fille montée debout sur le rebord de l’une d’elles détacha une fleur d’un des pots qui le garnissaient, et la jeta à Grin. C’était un œillet. Entre les toits, les gros nuages gris paresseux n’étaient aperçus de personne. Le grand vent du matin venait de tomber ; il faisait lourd comme souvent avant la pluie.

Les cris grandirent encore, on les entendait à présent jusqu’à l’autre bout de la ville. Là, il y avait M. Guicherat dans son bureau ; M. Guicherat se leva.

Il mit son chapeau de feutre dur ; il pensait : « Il faut que ça finisse. »

C’est aussi ce que pensaient M. Bolle et tous ceux qui vivaient dans les belles maisons du bord du lac. Parce que, quand on est bien, on n’aime pas à être dérangé. C’est dans ces maisons riches d’autour de la ville et du bord du lac, quelques-unes neuves, et où le grand ombrage doux des paulownias tombe sur les tables où on prend le thé…

Justement, Mme Gachet prenait le sien avec une amie ; elle lui parlait de son chien qui avait disparu pendant trois jours. « Une bête si sédentaire ! Mais une fois que, dans un petit endroit comme le nôtre, ça se dérange, tout le monde a à en souffrir, jusqu’à ces pauvres animaux… »

L’amie hocha la tête ; Mme Gachet lui remplit sa tasse. Et, pendant ce temps, les deux demoiselles Chappuis, sur leur galerie à colonnettes, avançaient la tête à travers la verdure tombante du jasmin, une fois de plus :

— Si on y allait ?

Elles avaient peur du moindre bruit, pourtant on les a vues qui accouraient, trottinant l’une derrière l’autre.

Une foule entourait Grin, qui était monté sur un banc.

CHAPITRE XII

I

Il était peut-être une heure. Il n’y avait à ce moment auprès de Marie que Mme Deléglise, parce que ce n’était pas tellement l’heure des visites. Mme Grin ne parlait plus à Mme Deléglise, ni d’ailleurs à aucune des personnes qui venaient. Les pauvres gens, même quand ils sont brouillés, sont bien forcés de continuer à vivre ensemble ; alors, comme on dit, ils s’arrangent : ils sont muets quand il faut l’être, aveugles quand ils ne veulent pas voir.

C’était un peu après midi, Mme Grin venait de laver la tasse dans laquelle elle avait bu son café ; il pleuvinait, si on se souvient bien. Tout à coup, il lui a semblé qu’on heurtait. « Qu’on heurte seulement, pensa-t-elle, pour l’espèce de gens que c’est encore !… » Et avec un mouvement bourru des épaules, elle se remit à son ouvrage ; mais voilà qu’on heurtait de nouveau.

La porte s’entr’ouvrit :

— Madame Grin ?

Elle fut étonnée ; ce n’était pas du tout ce à quoi elle s’attendait. Il y eut devant elle un petit vieillard proprement mis, avec un veston de lasting, un col de chemise très blanc, une petite moustache grise, des joues soigneusement rasées ; elle reprit confiance :

— C’est moi.

Le vieux poussa la porte tout à fait. Il dit : « Ah ! c’est vous, ça va bien ! » Et, elle, le regardant toujours, il lui semblait le reconnaître pour finir, comme si elle l’avait déjà vu une fois, dans un bureau (peut-être quand elle avait été payer ses impôts ou bien réclamer un papier).

Cependant il l’avait regardée attentivement, lui aussi, il regarda ensuite autour de lui ; puis, baissant la voix :

— C’est de la part de M. le syndic, il voudrait vous parler.

Est-ce qu’elle devina ? on ne sait. Elle dit :

— De la part de M. le syndic ? Quand est-ce qu’il faudra que j’aille ?

— Tout de suite, si vous pouvez…

Et elle parut réfléchir encore ; puis :

— J’y vais…

Un jour, comme ça, qu’il pleuvinait, au commencement de l’après-midi. Tout se passa très naturellement. À peine si, de la pièce à côté, Mme Deléglise entendit le bruit de la conversation, entendit, un instant après, Mme Grin qui sortait. Et déjà avait repris le chantonnement doux de la gouttière, qui devait être percée ou dessoudée, alors il y avait le tic tac d’une goutte tombant, par intervalle, sur quelque chose de sonore, probablement un arrosoir oublié dans le jardin.

Tic tac qui battait la mesure du temps, étant seul à se faire encore entendre dans le silence, avec un mouvement tantôt plus rapide, tantôt plus lent, selon qu’il pleuvait plus ou moins.

Toutes petites choses, n’est-ce pas ? mais qui prenaient une grande importance à cause du vide d’alentour. Cette goutte, en tombant, sonnait solennellement creux, et puis on guettait la venue de l’autre. Mme Deléglise se tenait comme toujours au chevet du lit de Marie, plus immobile, semblait-il, et plus raide que le dossier de sa chaise. Et, dans le lit, c’était la même immobilité, elle qui ne voyait plus, qui ne pouvait plus remuer, qui ne pouvait presque plus rien dire ; plus ruinée et plus morte chaque jour d’être plus vivante ; plus soustraite, chaque jour, en vue d’un autre langage, à toute espèce de communication.

Elle tenait ses mains croisées sur le drap. La goutte tombait toujours sur l’arrosoir. À un moment donné, un tonneau roula dans la rue. Le bruit vint par-dessus les toits, se rapprocha, grandit encore, puis, lentement, a commencé à décroître. Une mouche s’était posée sur la courtepointe recouverte d’une étoffe de coton rouge qui imitait le satin ; elle frottait ses pattes l’une contre l’autre.

On raconta plus tard que, peu après que Mme Grin était sortie pour aller chez le syndic, on avait vu passer deux gendarmes. Devant chez Grin, ils s’étaient arrêtés comme s’ils hésitaient à entrer dans la maison, puis ils s’étaient remis en marche. Ils vont, comme on sait, au pas. Ils avaient leurs belles casquettes.

Une demi-heure, peut-être, passe encore.

Soudain, il est monté la rue, il courait de toutes ses forces. En moins de rien, il fut en haut de l’escalier. Comme une fois déjà, un grand vent le poussait, mais ce n’était plus le grand vent d’alors. Grin entra dans la chambre, il marchait de travers. Il ne dit rien, il marcha jusqu’au lit. Et il a regardé ce lit, comme pour s’assurer qu’il ne se trompait pas, puis il s’est laissé tomber en avant, la tête dans les couvertures.

On crut d’abord qu’il n’avait pas d’autre intention : il ne bougeait plus, en effet ; rien n’avait bougé dans la chambre. Il fut un peu comme l’oiseau qui a retrouvé son nid, et se blottit dans son épaisseur. Il fut là d’abord sans un mouvement ; de nouveau, tout s’était tu. Et un peu de temps s’écoula avant qu’il levât la tête, mais enfin il la leva.

Rien ne venait. Il attendait toujours. Il commença : « Marie ! »

Une nouvelle fois :

— Marie !

Puis, comme on ne répondait pas :

— Est-ce qu’elle va plus mal ?

C’est à Mme Deléglise qu’il s’adressait maintenant ; elle se contenta de lui faire signe de se taire.

Alors, d’un mouvement brusque, il se mit debout ; il criait :

— Ça ne fait rien, ils ne m’auront pas !

Il continuait : « Ils verront bien à qui ils ont affaire ; s’ils viennent, je me défendrai ! » et il regardait cependant le mur comme s’il parlait au mur. Puis il dit encore : « Il le faut bien, du moment qu’on ne veut pas m’écouter, du moment que personne ne s’occupe de moi ; personne, je dis bien, personne, même pas celle que j’aurais cru… »

Et déjà une fois, si on se le rappelle, des reproches de ce genre avaient été dans sa bouche, mais qui aurait pu croire que ce Grin-là n’était pas mort ?

Or, voilà qu’il n’était pas mort, il reparaissait même tout entier une fois encore ; il a continué :

— Je m’entends.

Et, tendant le poing :

— Mais j’ai ce qu’il faut pour les recevoir.

À ce moment, un petit bruit se fit entendre comme quand un vent léger passe dans les branches, ou quand le lac à peine agité s’avance vers la rive, avec des mots dits un à un :

— Père… il faudra… quand même…

Et, comme Grin s’était tourné vers le lit :

— Pour que tout soit bien…

Un grand sourire était sur ce visage sans regards qui le cherchait. Et, lui, dans sa nuit, fut cherché, mais il n’était plus qu’un pauvre homme.

C’est pourquoi il se mit à secouer la tête comme quelqu’un qui se refuse à croire à ce qu’il voit :

— Marie, est-ce bien toi ? est-il possible que ce soit toi ?

Elle dit :

— Oui, père, c’est moi…

Il dit :

— Mais tu n’as pas compris ; s’ils m’emmènent, je ne t’aurai plus.

Elle dit :

— C’est alors que tu commenceras à m’avoir.

Il dit :

— Tout sera fini.

Elle dit :

— Tout commencera.

À peine un souffle, cette voix.

Et il y eut donc qu’il fut là ; il y eut qu’il prêtait l’oreille, doutant des mots qui lui venaient, à cause de son cœur obscurci.

Il fut là qui réfléchissait, se demandant s’il avait bien compris, puis de nouveau il éclata :

— Alors, toi aussi ! toi aussi !…

(Comme en un temps, lointain déjà, mais l’homme ne change jamais tellement qu’il ne se retrouve aux mauvaises heures.)

— Toi aussi, moi qui n’avais que toi…

Et elle :

— Ce sera pour que tu m’aies toute…

Il allait répondre ; à ce moment, il a entendu qu’on entrait.

Il courut se placer derrière la table, cherchant des yeux une arme dont s’emparer ; n’ayant rien trouvé d’autre, il empoigna le dossier d’une chaise.

Cependant, la porte s’était entr’ouverte, une voix se mit à dire : « Sûrement que c’est ici », et, comme quand on récite une leçon : « J’ai tout fait, j’ai tout essayé, je lui ai mis des compresses, je lui ai acheté des bouteilles, il allait toujours moins bien… Mais, à présent qu’on a pu venir… »

— Oh ! oui, dit une voix, et c’était une voix d’enfant.

On vit entrer un vieux. Il poussait devant lui un enfant, qui était un pauvre petit enfant de sept ou huit ans, avec un grand cerne bleu sous les yeux, – mais, sitôt qu’il fut dans la chambre, toute sa figure a changé. Ainsi il avait dit : « Oh ! oui… » et tout de suite il avait connu de quel côté il devait se diriger. On vit le petit qui s’approchait. Et, avant même d’être arrivé près du lit : « Grand-père, je vais mieux. » Il riait. Le grand-père disait : « Je savais bien » ; alors l’enfant fit encore un ou deux pas, et fut près du lit, lui aussi.

Grin, lui, regardait toujours. Et d’abord il n’avait vu qu’une chose, à savoir que ceux qui étaient entrés n’étaient pas ceux qu’il attendait, mais maintenant c’est autre chose qu’il devait voir, parce qu’il regardait autrement. Il s’était mis à trembler. Il tendait le cou, il tendit le haut de son corps, il avait lâché sa chaise. La voix du petit à ce moment se fit entendre de nouveau, il disait : « Grand-père, toi non plus tu n’étais pas bien, demande aussi d’être guéri !… » Alors Grin eut un mouvement des épaules. Le jour qui entrait par la fenêtre fut obscurci, parce qu’on passait devant. Puis on dut s’avancer encore, et le jour avait reparu, mais à présent c’est Grin qui avait disparu.

Justement, les gendarmes arrivaient devant la maison. On leur avait dit : « Méfiez-vous, il est dans un état terrible ! » ils avaient pris leurs précautions. Mais ils étaient quatre, et pensaient qu’à quatre contre un et armés (parce qu’ils avaient leurs revolvers), ils se tireraient toujours d’affaire. Ils n’en furent pas moins extrêmement prudents. Ils eurent soin de s’assurer d’abord que Grin n’était pas caché dans l’allée, puis ils montèrent l’escalier marche à marche.

Mais rien pour eux non plus ne se passa comme ils l’avaient prévu. Ils virent que la porte était entr’ouverte, ils virent que le monde qu’il y avait là était du monde tranquille. Une vieille femme était assise sur une chaise, un vieil homme était debout à côté d’elle. Il y avait ce lit, qui les gêna. Ils furent polis, on doit le dire. L’un d’eux porta la main à sa casquette : « Excusez, est-ce bien ici chez M. Grin ? »

On n’eut pas l’air de le voir. Et ce fut seulement cette voix d’enfant, toute claire : « Grand-père, il y a un monsieur qui est entré… » puis : « Grand-père, il y a deux monsieurs… »

Ils resaluèrent l’un et l’autre. Mais ce qui se passa ensuite fut plus inattendu encore, et c’est que Grin lui-même se montra tout à coup, comme s’il sortait du plancher ; on s’aperçut alors qu’il était resté tout ce temps agenouillé devant le lit.

Les gendarmes firent un mouvement en arrière, puis un mouvement en avant, mais Grin : « Je viens. »

Et Grin : « C’est qu’à présent, je peux venir, tout est en ordre. »

II

Il pleuvinait de nouveau, mais on ne s’en apercevait guère.

C’est ces fines poussières d’eau qui semblent ne pas pouvoir descendre, tellement elles pèsent peu ; elles n’arrivent pas jusqu’à terre, elles restent suspendues entre les toits et le pavé.

Ils étaient quelques-uns sur la place du Port, non loin de l’entrée du débarcadère. Le temps n’empêche pas qu’on se tienne dehors, et donc ils étaient là ensemble, plusieurs hommes, quand ils ont entendu que Polier, le commissionnaire, les appelait :

— Hé ! vous autres.

En même temps, la rue s’était remplie de monde. Des gens repoussaient des deux mains leurs contrevents restés à demi fermés par négligence, se penchant hors de la fenêtre pour mieux voir. Le marchand de fascines et de toute espèce de choses, et le marchand de faïences étaient tous deux sortis de leur boutique ; on s’abordait, des groupes se formaient.

Cependant Polier s’était approché ; il marchait assez vite, il secouait la tête. Et les autres : « Qu’est-ce qu’il se passe ? » Alors il haussa les épaules et ses épaules, durant tout le temps qu’il parla, restèrent ainsi levées en l’air :

— On n’a jamais rien vu de pareil ! Et vous savez que je n’ai pas cru tout de suite à ses histoires, même que j’ai été chez lui un jour pour me moquer, mais il ne faudrait pourtant pas se laisser faire plus longtemps.

À cet endroit seulement, ses épaules retombèrent ; le paquet de breloques qu’il portait à sa chaîne de montre tinta. Et, comme les autres demandaient : « Qui ça ? » – « Qui ça ? répondit-il, et de nouveau son paquet de breloques monta le long de son gilet : Grin, parbleu ! il s’est laissé prendre. »

On cria :

— Pas vrai !

Mais Décosterd arrivait à son tour, étant sorti de derrière ses lauriers-roses :

— Que si, c’est vrai ! Même que les gendarmes sont venus d’abord le chercher chez moi, et heureusement qu’il n’y était pas ; alors ils m’ont dit : « Où est-ce qu’il est ? » je leur ai dit : « Ça vous regarde… »

À ce moment, des gens qui étaient survenus ont raconté que non seulement Grin ne s’était pas défendu, mais qu’encore on l’avait vu causer avec les gendarmes qui l’emmenaient.

Et l’explication fut (chez quelques-uns) que Grin ne devait sûrement plus avoir de quoi vivre, alors il avait dû faire exprès de se laisser arrêter. « Ce scandale d’hier soir, voyez-vous, ça ne rimait à rien, il devait avoir son idée… »

« Pas vrai ! » – « Que si ! » On se disputait déjà. Mais, tout à coup, Décosterd s’avançant, la voix forte de Décosterd et ce bras qu’il tenait levé :

— Je le connais, c’est un frère.

Il haussa la voix :

— Et, quand il arrive malheur à un frère, qu’est-ce qu’on fait ?

Une voix :

— On cherche à l’aider.

— Et quand on a mis un frère en prison ?

— On l’en fait sortir !

— Arrivez !

Comme le café Décosterd n’était qu’à deux pas, ils furent vite rendus, comme on dit. Tous étaient venus : les Pidou avaient dit : « Tant pis pour la pêche : on a mieux à faire. » Bolomey : « Tant pis pour mes bateaux ! » Polier secouait ses breloques, Constançon parlait tout seul dans sa barbe. Ils s’installèrent derrière les pots de lauriers-roses, les fenêtres restèrent ouvertes ; ils se mirent à discuter. C’est ainsi que les femmes eurent le temps de venir aussi. Le café de Décosterd devint le point où elles se portèrent, de même que tous ceux que la nouvelle intéressait, qui furent nombreux, ce jour-là, parce que peu d’hommes s’étaient rendus à leur travail, à cause de la pluie. Ils avaient vu que le drapeau blanc, qui flotte au-dessus de la prison quand elle est vide, avait été enlevé, et il n’y avait plus cette tache là-haut, il n’y avait plus ce blanc dans le bleu, qui manque. Et donc ils venaient, et toutes les femmes, et on connaissait de loin déjà leur réunion par les oreilles, mais il était facile ensuite de la connaître par les yeux.

On voyait que tout se passait très tranquillement dans le café. « Chacun son tour », avait dit Décosterd ; on lui avait obéi. Ceux qui avaient quelque chose à dire se levaient et le disaient. Ceux qui avaient quelque chose à répliquer attendaient que leur tour fût venu. Une des raisons qu’il y avait pour qu’on gardât son calme est que l’avis général semblait être qu’il valait mieux ne rien tenter avant le soir. On avait donc tout le temps. Quant aux femmes, c’est autre chose qui les faisait rester tranquilles, encore qu’elles jugeassent qu’on avait eu tort de traiter Grin comme on l’avait fait ; mais elles pensaient : « L’important est qu’elle nous reste. » Et, se tournant vers leurs enfants (beaucoup les avaient avec elles) : « Pauvres petits, comme c’est faible, comme c’est délicat ! mais heureusement qu’elle est toujours là, elle les protégera. »

C’est que personne n’avait vu cette voiture qui venait, et dans le même temps s’approchait de la ville. Drôle de voiture, toute en longueur, avec des roues caoutchoutées, des fenêtres comme à une maison. À ces fenêtres, des rideaux de toile ; sur le siège, un vieux cocher endormi. Et le cheval lui aussi était un très vieux cheval endormi qui trottait à tout petits pas saccadés, la tête entre les genoux.

Ça approchait paisiblement, ça s’avançait sans méchanceté, ça avait presque l’air rassurant entre les murs de vignes. Et les gens, voyant la chose venir : « Tiens ! est-ce qu’il y aurait quelqu’un de si malade que ça à Bérolles ?… » Ils disaient aussi : « Quels progrès on a faits pourtant !… Vous souvenez-vous, autrefois, on avait beau être à l’article de la mort, on vous couchait tout bonnement dans la paille. Ni toit, ni ressorts… La pluie, le soleil, on recevait tout. Tandis qu’il n’y a rien de plus doux que ces ambulances, et il paraît qu’il y a dedans un vrai lit, avec des couvertures et des draps… »

La voiture venait de traverser le dernier village, qui se nomme Avant, ensuite il n’y a plus au bord de la route qu’une auberge ; le drapeau blanc à croix rouge pendait le long de sa courte hampe, la vitesse de la voiture n’étant pas suffisante pour le faire flotter.

C’était vers les cinq heures, Mme Grin était de retour depuis longtemps. Elle n’était pas rentrée dans la chambre où était Marie. Elle avait l’air de s’occuper, mais on voyait bien que ce n’était qu’un air. À peine avait-elle entrepris un ouvrage qu’elle l’abandonnait, passant à un autre. Elle avait commencé par faire chauffer de l’eau, elle l’avait versée dans le baquet ; l’eau fumait inutilement sur l’évier et s’en allait toute en vapeur. On ne l’aurait pas reconnue, elle si soigneuse et ordrée (comme on dit), si minutieuse d’ordinaire. Quelqu’un était entré pendant ce temps, elle ne s’était même pas retournée. C’était le monde qui continuait à venir. Et voilà que quelqu’un entrait, de nouveau : une femme de vannier ambulant, cette fois, à en juger du moins d’après sa maigreur, sa peau cuite et, sous son fichu de coton rouge, deux bandeaux de cheveux comme de la paille pas mûre :

— C’est mon petit garçon que je vous amène, madame, on m’a dit qu’on pouvait…

Mme Grin, sans répondre, lui avait montré du doigt la porte de la chambre.

Il fallut donc laisser passer du temps encore ; alors on entendit le pas d’un cheval dans la rue.

Elle s’était redressée, elle était devenue toute blanche. Elle pensa d’abord : « Je vais aller la prévenir », mais, bien qu’elle sentît la honte que ce serait pour elle si elle ne le faisait pas, elle ne put s’y décider. Elle n’avait pas pu, mon Dieu ! et voilà que le pas du cheval se rapprochait, en même temps qu’on distinguait l’espèce de tremblement sourd que le sautillement des roues caoutchoutées faisait monter entre les murs.

« Mon Dieu ! qu’est-ce que j’ai fait ? »

Elle s’était pris la joue dans sa main, puis une idée lui est venue : « Je vais les empêcher de monter, je vais leur dire que j’ai changé d’avis » ; mais, au même instant, elle vit qu’il était trop tard.

Un grand cri, dehors, se faisait entendre.

Une voix de femme dehors :

— Venez vite ! venez vite ! c’est elle qu’ils veulent nous prendre, à présent…

Une autre voix :

— Elle ?

— Oui, elle !

Une troisième voix de femme :

— Pas possible !

Mais la première de ces voix, élevant de nouveau sa lamentation :

— Dépêchez-vous ! dépêchez-vous !… Mon Dieu ! s’ils nous la prennent, qu’est-ce qu’il va nous rester ?…

C’est que la voiture enfin avait été vue. Mme Barbaz, qui était en train de secouer par la fenêtre (bien que ce fût défendu) le marc de son filtre à café, la connut une des premières, parce que Mme Barbaz habitait à l’entrée de la ville.

Elle était descendue quatre à quatre l’escalier.

Une même odeur lourde était toujours appesantie entre les toits, avec cette même moiteur. Une dernière fois, le plateau de cuivre vint heurter le comptoir ; puis la marchande de sel sortit, elle aussi, sans même refermer la porte.

Mme Barbaz se prenait les pieds dans son tablier mal attaché. On lui demanda : « Et les hommes, est-ce qu’ils savent ? » Elle répondit : « Il faut aller les prévenir. » Et de nouveau ces cris, ces plaintes : « Ils veulent nous la prendre ! ils veulent nous prendre notre joie !… »

À ce même moment, les deux gendarmes étaient arrivés ; ils vinrent se placer de chaque côté de la porte. On voyait que les dispositions avaient été prises, et bien prises. Tandis que les femmes tournaient en rond, ayant perdu la tête, eux, tranquillement, s’étaient avancés, ayant d’abord écarté la Brûlée qui, comme toujours, était là. Ils l’avaient prise par le bras : « Vous n’avez rien à faire ici ! Allez-vous-en ! » Elle les regardait avec des yeux vides ; ils l’avaient forcée à se lever.

La voiture déjà se montrait dans le haut de la rue.

Cinq heures venaient de sonner, les cinq coups avaient été comme un signal. Quelques-unes d’entre les femmes qui se tenaient devant chez Décosterd étaient accourues ; on leur cria : « Et eux ? » elles répondirent : « Ils viennent », néanmoins, Mélanie Roy : « Il faut que j’aille les chercher ! » Et Mélanie Roy prit son élan. Sûrement que Duport avait dû penser à mettre les volets à sa boutique ; s’il ne le fit pas, c’est que sa femme le lui avait déconseillé. Et la voiture, finalement, s’était rangée devant chez Grin ; on avait vu en sortir une infirmière toute en blanc et un infirmier ; ils avaient tiré à eux une sorte de long rouleau de toile grise.

Ce fut à ce moment que la rumeur s’éleva, et, en se rapprochant, elle croissait d’intensité. On avait été prévenir les hommes, ils avaient dit : « On arrive. » Tout de suite ils s’étaient levés ; il n’y avait plus, cette fois, à discuter, ni à attendre.

La rue, au sortir du café, leur était apparue dans toute sa longueur, grâce à la pente ; mais ce fut à se demander, d’abord, s’ils réussiraient à y entrer. Elle n’était pas large, et les têtes y faisaient comme un second pavé. Il fallut qu’ils se missent de coin ; ils forçaient là dedans comme dans de la pâte.

Ils poussaient de l’épaule, ils se tiraient l’un l’autre, ainsi ils avançaient tant bien que mal. D’ailleurs, les femmes y mettaient de la bonne volonté, toutes maintenant tournées vers eux, et qui disaient : « On ne pourra rien sans vous, alors venez comme qu’il en aille. Ils veulent nous la prendre, mais vous les en empêcherez ! »

— Parbleu ! cria Décosterd, qui allait devant, laissez-nous faire.

Décosterd allait devant, derrière lui venaient les deux Pidou, Bolomey, Polier, Constançon ; tous les amis de Grin venaient. Ils forçaient du tranchant de l’épaule dans la masse des gens rassemblés ; alors il y avait reflux, et ce reflux se heurtait au mur, puis revenait, tournant sur lui-même. Quelques femmes furent tellement serrées qu’elles faillirent se trouver mal ; elles ne les encourageaient pas moins : « Dépêchez-vous, ils sont déjà montés ; dépêchez-vous, pour être là quand ils redescendront. »

Décosterd leva les deux bras :

— Ne vous inquiétez de rien, on arrive.

Ils arrivaient, en effet, ils furent bientôt au premier rang. Tout de suite, ils avaient entouré la voiture, ayant pris soin pourtant de ménager, sur ses trois côtés, un espace vide, parce que Décosterd s’était dit : « Il faut éviter une bousculade ; elle serait la première à en souffrir. »

De leur côté aussi, toutes les précautions furent prises ; Décosterd était un homme de tête. Et donc il fit d’abord le monde se ranger, puis quand tout fut prêt, de nouveau :

— Et à présent du calme, et puis laissez-nous faire.

Après quoi, montrant les gendarmes :

— Regardez-les seulement, ils n’ont pas l’air tant fiers que ça. C’est qu’ils sont payés pour faire ; nous on fait pour le plaisir.

On regarda les gendarmes ; en effet, ils ne semblaient pas très rassurés. Et ils demeuraient immobiles de chaque côté de la porte, en sorte que la Brûlée avait pu reprendre sa place.

Un grand silence était venu. Le vieux cheval laissait pendre son cou, le cocher était descendu de son siège, les rideaux de coutil restaient étroitement fermés. Mais, tout à coup, le ciel s’est éclairci ; alors un premier soupir s’éleva, un autre, et puis encore un autre ; on entendit : « Mon Dieu ! » puis : « Mon Dieu, qu’avait-elle fait pourtant ?… rien que du bien. »

Une autre voix : « Rien que du bien ! » Et plusieurs à la fois : « C’est vrai, elle ne nous avait fait que du bien. »

Ainsi se lamentaient les femmes. Elles étaient trop émues pour se taire plus longtemps. Il en arrivait d’ailleurs toujours de nouvelles et, des deux bouts de la rue, venaient ainsi des appels, des questions, des supplications : « Nous qu’on n’avait qu’elle ! » – « Et moi qui avais écrit à ma nièce de venir, elle arrivera trop tard ! »

Et, comme la navette va de fil en fil et revient, ainsi à travers la trame du bruit : « Qu’est-ce qu’ils en feront ? » – « Ils la mèneront à l’hôpital. »

« Où est-ce qu’ils sont ? » – « Ils sont montés. »

« Dans quoi est-ce qu’ils vont la mettre ? » – « Ils ont un brancard. »

Et une voix, recommençait : « Elle qui est si délicate ! » Une autre voix : « Elle qui ne pouvait déjà plus bouger ! »

Une voix : « Elle qui ne voit plus ! » Une autre : « Elle qui n’entend plus ! » Une autre encore : « Elle qu’on n’osait pas seulement toucher, parce que dès qu’on la touche, elle casse ! »

Et c’est inutilement que Décosterd faisait entendre de nouveau sa grosse voix à lui, sa grosse voix de basse : « Taisez-vous, puisqu’on est là, ayez seulement un peu de patience ! » Les lamentations allaient grandissant.

On voyait des mains s’élever, s’abattre brusquement, s’appliquer de chaque côté des visages ; les visages devenaient étroits, entre ces mains qui les serraient.

« C’est pour nous qu’elle ne voit plus, c’est pour nous qu’elle n’entend plus !… »

« C’est pour nous permettre de voir, c’est pour nous permettre d’entendre… »

« Nous qu’on serait aveugles, nous qu’on ne pourrait plus parler, nous qu’on ne pourrait plus bouger… »

Et une femme, à ce moment, perçant la foule :

— Moi qui suis là, je peux bien le dire… Mes jambes, vous souvenez-vous ? Je me traînais sur deux béquilles. Mes pauvres jambes, vous rappelez-vous ? sèches comme des sarments, nouées, des jambes comme ça (elle pliait le bras et le poignet à angle droit) ; eh bien, regardez-les, mes jambes. Et c’est elle qui m’a guérie…

Toutes :

— C’est elle qui vous a guérie.

Elle :

— Répétez-le plus fort.

— C’est elle qui vous a guérie, c’est elle qui vous a guérie !…

Elle a, alors, changé de ton :

— Pourtant j’ai été ingrate ; je lui en ai voulu parce qu’elle en avait guéri d’autres… Et c’est ses pauvres jambes à elle, maintenant !…

Elle sanglotait ; toutes les femmes se mirent à sangloter.

Mais de nouveau on prenait la parole ; c’était un homme cette fois :

— Écoutez, moi aussi, je viens porter témoignage… Elle toussait à mourir, elle ne tousse plus !

C’était le père de la petite Duc ; il tenait sa fille dans ses bras. Tout à coup, il la leva en l’air :

— Je l’ai amenée pour qu’elle porte témoignage devant vous, parce que je n’y avais pas cru d’abord, et peut-être qu’il y en a qui ne croient pas encore, mais parle-leur, Lucie, et ils croiront, eux aussi.

Elle secoua ses cheveux bouclés autour de ses joues roses :

— Oh ! oui, papa, je veux bien, mais dis-moi ce qu’il faut que je dise.

Lui :

— Dis que tu es venue exprès pour dire qu’elle t’a guérie, et que c’est elle à présent qui tousse et est dévorée par ton mal…

Un bruit de sanglots de nouveau : c’était Mlle Alice. Et, se laissant tomber dans les bras de sa sœur : « C’est que c’est trop beau, et je ne peux plus ! » – « Alice, disait Mlle Rose, Alice, s’il te plaît, calme-toi, sans quoi, moi non plus, je ne vais plus pouvoir… » Elle tenait un gros panier, comme toujours : toutes deux étaient là, fidèles entre les plus fidèles, mais presque au dernier rang, et ne pouvant ainsi rien voir.

Heureusement qu’il n’y avait pas besoin de voir : en effet, la petite voix de Lucie s’élevait, s’entendant distinctement jusqu’au bout de la rue :

— Je suis venue exprès pour dire qu’elle m’a guérie, et c’est vrai qu’elle m’a guérie, et c’est elle qui m’a pris mon mal…

Mlle Rose avait lâché son panier, sa sœur l’avait prise par le cou ; une clameur s’élevait maintenant :

— Alors, est-ce juste ? dites, est-ce juste qu’on nous la prenne, elle qui n’a jamais fait que le bien ?

Mais une voix plus forte encore, celle de Décosterd :

— On ne vous la prendra pas ! on vous dit.

Et il y eut alors retournement, ce fut très brusque ; une femme : « Si pourtant c’était vrai ! » une autre : « Mais que oui, c’est vrai ! » une troisième : « Puisque les hommes sont là… »

Et les cris de désespoir se changeaient en cris de joie : « Elle restera parmi nous… Celles qui ne sont pas guéries encore seront guéries… »

Tout était changé, beaucoup riaient, d’autres pleuraient de bonheur, et Mlle Rose à Mlle Alice : « Tu vois, je te disais bien, ma sœur… »

Mais à ce moment Décosterd cria de nouveau : « Attention ! »

On vit d’abord sortir la bohémienne, qui serrait son enfant contre sa poitrine, et, la tête en avant, s’enfonça dans la foule comme une bête dans son trou.

Le silence était revenu, les hommes se tenaient prêts, il y eut un bruit de pas, la Brûlée s’était mise à genoux.

Il y eut un bruit de pas, une sorte de piétinement, comme si on marchait sur place à l’intérieur de la maison, mais déjà pas loin de l’entrée ; puis, sans qu’on eût vu paraître personne :

— Pardon ! pardon ! c’est moi qui t’ai trahie…

Et encore une fois : « Pardon ! pardon ! (une voix rauque étranglée, une voix qui cassait soudain, puis repartait), ils m’ont dit : on va l’emmener, elle sera plus tranquille ; j’ai consenti ; et ils l’emmènent, mais que vais-je faire sans toi ?… »

L’homme qui était au pied de la civière parut dans la partie éclairée du corridor ; Mme Grin marchait tout à côté. Elle parut aussi vaguement ; elle était pliée en deux et tout le temps elle cherchait à saisir quelque chose, tendant avidement les lèvres : c’était cette main, qui pendait. Et cette main, à peine prise, lui échappait, mais de nouveau elle tendait les lèvres, tandis que les mêmes mots revenaient sans cesse : « Je te demande pardon ! Je te demande pardon ! » Rien ne bougeait encore dans la foule. La Brûlée maintenant s’était prosternée tout à fait, les gendarmes s’étaient écartés. On eut encore le temps de voir le vieux cocher remonter sur son siège. Ce fut seulement quand la civière commença à tourner, afin de venir se ranger à l’arrière de la voiture (manœuvre qui se fit lentement et avec des précautions, mais sans trop de peine, grâce à l’espace vide qui avait été ménagé), ce fut alors seulement que Décosterd leva le bras.

Tout avait été calculé par lui, il ne leva le bras que quand le moment en fut venu.

Mlle Alice roula par terre.

On dit que la civière, grâce à Décosterd et à ses amis, n’eut pas trop à souffrir du choc, mais il n’en fut pas de même du cheval qui fit un saut de côté. La Brûlée fut piétinée. Dans le même instant, l’un des gendarmes avait été empoigné par le cou, l’autre reçut un coup de poing sur la tête. La voiture commença à se soulever par l’effet de la poussée.

Il n’y eut pas jusqu’au second panneau de la porte, resté jusqu’alors fermé, qui ne cédât avec un craquement.

C’est pourquoi personne ne comprit, quand, tout à coup, la foule commença à reculer, et maintenant on s’écrasait contre la maison d’en face. Ils furent bloqués là et ainsi la voiture se trouva dégagée. Rapidement le brancard y avait été introduit ; le cheval se mit en marche…

Tard seulement dans la soirée l’explication fut donnée, on disait : « C’est elle qui n’a pas voulu… »

Ils parlaient bas : « On a tout vu, on était à côté d’elle ; eh bien, voilà, elle a levé la main, difficilement (parce qu’elle ne pouvait presque plus bouger), mais elle l’a levée, et puis elle a dit quelque chose… »

Tout bas, de nouveau ; des chuchotements ; il pleuvinait, la nuit était venue. On voyait des reflets rouges, jaunes, bleus, traîner devant la pharmacie, comme si on avait renversé des pots de couleur sur le pavé. Et certains, plus bas encore (alors ils se penchaient vers vous) : « Ce qu’elle a dit, c’est qu’elle voulait s’en aller. »

Ils hochaient la tête.

— … Vous comprenez, ça nous a coupé bras et jambes.

Et une autre phrase déjà venait, elle aussi dite tout bas :

— Elle nous a abandonnés !

En sorte que vainement plusieurs assuraient-ils qu’elle reviendrait, entre autres la vieille Deléglise, – personne ne les voulait croire.

— Si elle avait tenu à nous, elle serait restée…

Hochements de tête, haussements d’épaules, des soupirs :

— Ils l’ont mise dans la voiture, notre lumière s’est éteinte… On nous a pris notre soleil.

Le boulanger disait :

— Moi, je dis : Tel père, telle fille. Tel père, telle fille, tel fils, tel petit-fils, tel arrière-petit-fils, et ainsi de suite, parce que je dis que tout se tient.

Le mitron pétrissait dans le sous-sol. Les femmes se laissaient tomber sur leurs chaises. Ces deux ou trois chaises et des bancs. Une qui tient la tête dans ses mains. On entendait pleurer dans une cuisine. Une voix, dans une chambre aux fenêtres ouvertes, disait : « Laisse-moi, s’il te plaît, laisse-moi, je suis trop fatiguée ; demain soir, si tu veux, mais pas aujourd’hui… Et puis, tu sais, on n’est plus jeunes… »

On se mit à donner des coups de pied dans une porte ; un cheval tousse, faisant un bruit comme quand on attaque avec la lime une pièce de bois.

CHAPITRE XIII

Le lendemain, il a continué de faire ce temps gris. Le lac fumait comme une buanderie.

Les maisons s’étaient ouvertes à leur ordinaire, et, à leur ordinaire, les hommes étaient sortis de bonne heure pour se rendre à leur travail, mais, au lieu de leurs bonnes vieilles semelles en cuir de vache, c’était comme s’ils avaient eu des semelles de plomb.

Ce poids qu’on peut à peine déplacer, terrible. Ils levaient difficilement une jambe, l’autre jambe. Le vieux Corbaz entra à la boutique acheter son paquet de caporal ; il disait : « Je ne sais pas ce que j’ai ; est-ce l’âge, est-ce le temps ? Est-ce les deux choses à la fois ? »

On lui a tendu un paquet de tabac où on voit imprimé, noir sur blanc, un caporal vaudois en uniforme à l’ancienne mode ; il bourra sa pipe de terre, elle ne voulait pas tirer.

Grand, maigre, un peu voûté, des houseaux de toile grise par-dessus son pantalon, la hotte sur le dos, ses outils dans sa hotte, il n’en continuait pas moins son chemin, s’y entêtant, mais jamais il n’avait traîné les pieds de la sorte.

Il allait, s’accrochant des deux mains tantôt à l’arête d’un mur, tantôt à une de ces ouvertures qu’on y ménage pour l’eau de pluie, et il se tirait en haut difficilement, le sentier devenant de plus en plus raide, étant coupé par place d’escaliers…

Peut-être bien, quand même, que chez lui c’était l’âge. Septante-cinq, ça commence à compter. Mais ces autres, alors, même les tout jeunes, même les plus robustes ?

Ils montaient, eux aussi, sous la hotte et dans leurs houseaux ; une même fatigue les faisait à chaque instant s’arrêter, ruisselants de sueur, sous leur chemise, comme quand on commence une grave maladie.

Encore s’il n’y avait eu qu’eux de malades, mais tout en montant ils regardaient, et alors voilà ! Toute la peine pourtant qu’on s’est donnée ! Fossoyer, remonter la terre (ils la remontent dans des hottes, parce que la pluie la fait descendre, et c’est le mont tout entier qu’il faut ainsi remonter sur son dos), le fumier à porter, planter les échalas, attacher, effeuiller ; puis les mauvaises herbes qui viennent, alors ésherber ; puis les maladies qui menacent, alors sulfater et soufrer, et resulfater et jusqu’à cinq fois, et les rebiollages encore, et les résherbages : tout ça pour rien, comme ils voyaient.

Plus malade qu’eux, si c’est possible, la vigne ! Toutes les maladies : le ver, l’oïdium, le mildiou. Ils regardaient, ils voyaient comme ils n’avaient jamais vu qu’il n’y avait presque pas une grappe qui ne fût attaquée, pas une feuille qui ne fût percée, criblée de trous, tachée de brun, de jaune ou de rouge, certains d’entre les ceps étant entièrement dépouillés déjà comme en hiver, et qui sait si ce qu’on ne voit pas, qui sait si ce qui se trouve sous terre n’est pas plus misérable encore (quand le long des racines des espèces de tumeurs se forment, alors on arrache les souches, on les entasse, on y met le feu).

Ah ! tout est maladie, et plus que jamais maladie, comme ils pensaient, et on n’y peut rien.

Cette vigne qu’on a tant soignée est comme un enfant condamné, elle va vous crever dans les bras. Ils se sont arrêtés, ils penchaient la tête sous leurs grands chapeaux de jonc, ils se tenaient un moment immobiles contre les escaliers aux marches descellées et branlantes, ou entre les grands murs brûlants, puis (avec un soupir) repartaient, collés à la pente.

Pendant ce temps, dans les cuisines, il y avait les femmes ; elles soupiraient aussi. Il y avait sur l’eau les deux Pidou dans leur bateau, ils soupiraient : les deux Pidou n’avaient rien pris de toute la matinée. Ils s’étaient couchés au fond du canot, leur chapeau sur les yeux, se laissant aller où les courants les porteraient ; mais, de courants, ce jour-là, il n’y en avait guère, vu l’absence de tout vent ; l’eau était morte, le ciel mort : alors ils ont allongé le bras, cherchant le cou de la bouteille, mais ils se sont aperçus qu’elle était terriblement légère déjà ; alors ils ont pensé : « Tant pis ! même plus cette consolation. »

Les femmes étaient en train de faire le dîner, le feu ne voulait pas tirer. Les enfants pleuraient, toussaient ; elles toussaient dans leurs cuisines. Et elles préparaient les paniers et les bidons où on met la soupe, qu’elles devaient porter aux hommes, mais en auraient-elles jamais le courage ? parce qu’il y avait toute cette pente à monter.

Il le leur a fallu pourtant. Elles ont trouvé les hommes couchés tout contre les murs dans l’étroite bande d’ombre que les murs projettent (la seule espèce d’ombre qu’il y ait) ; elles s’y assirent à leur tour, elles sortirent les bidons des paniers et tirèrent la miche de pain de dessous son linge ; mais ils disaient : « As-tu à boire ?… eh bien, donne-moi à boire », ils n’avaient pas faim. Ils vidèrent le tonnelet où on met la piquette (qui est un vin fait avec du marc et des raisins secs) ; ensuite ils se laissaient aller en arrière, elles, elles se laissaient tomber en avant.

Abandonnées ! Abandonnés ! Les hommes ont repris leur sarcloir et leur pioche ; ils n’avaient plus la force de s’en servir. Ils regardaient au-dessous d’eux dans le vide, le vide seul leur répondait. À droite comme à gauche, un morne désert s’étendait où ils s’apercevaient les uns les autres comme des points. Chacun tout seul dans son carré de vigne, tout seul à son petit étage, sur sa petite plate-forme, et comme séparé de la vie, de tous les côtés, par les murs. Ils regardaient, ils se voyaient séparés de la vie, séparés les uns des autres ; ils se voyaient dans la vapeur comme s’ils eussent été à de grandes distances, sans communication entre eux ; et le lac fumait blanc comme une buanderie ; et il y avait dans l’air une immense fatigue, un immense découragement. Plus on avançait dans la journée, plus il faisait lourd. Et, tout au fond d’eux-mêmes : « C’est qu’elle n’est plus là ; tout est fini… » Quatre heures allaient venir. Un homme passait sur la route. Il était monté sur un des chevaux de son attelage dételé, – et, assis de côté, la tête tournée vers le mont, chaque fois qu’il apercevait quelqu’un derrière les murs : « Hé ! là-bas, est-ce ici que j’aurai à boire ?… » C’était un de ces attelages de meunier qu’on entend venir de très loin, la nuit, tirant dans un grand bruit de grelots leurs sacs de farine ; l’homme rentrait sans sa voiture, et, ayant fini sa journée, il était de bonne humeur. Alors, à chaque nouvelle paire d’épaules aperçue : « Sûrement que ce sera ici, criait-il, c’est ce qu’ils m’ont dit là-bas… » Mais aucune réponse ne venait ; l’homme s’étonnait, parce que d’ordinaire quand on parle aux vignes, elles répondent. Un bon mot n’est jamais perdu. Pour un bon mot d’envoyé, deux de renvoyés d’ordinaire. Il s’étonnait donc : « Qu’est-ce qu’ils ont aujourd’hui ?… » puis, se passant la langue sur les lèvres : « Quand même, avec cette poussière ! Et ma salive va bientôt être à bout… »

Il allait cependant, glissa, glissa encore, disparut une première fois à un tournant, reparut ; ensuite le bruit des grelots se tut, la route de nouveau fut vide.

C’est alors que la menace commença à se montrer. Quand les hommes, levant la tête, virent ce ciel, ils connurent qu’ils avaient eu raison de penser qu’ils n’avaient plus que des malheurs à attendre. Les petites filles à présent montaient avec des bidons de café pour les quatre-heures ; ils avaient levé la tête. Ils regardèrent le ciel, ils regardèrent le lac. Et la menace se précisa plus rapidement encore qu’ils n’avaient pensé, parce que les eaux étaient déjà comme de l’ardoise, et, sur le noir du ciel, un nuage blanc se montrait.

Il parut vers l’ouest, derrière la crête du mont ; il était lisse, sans épaisseur, pareil à un linge tendu par le vent. Une course se fit partout sur les sentiers. Dans la ville, le monde se mettait aux fenêtres, les gens des boutiques sortaient : « La grêle, mon Dieu ! c’est la grêle ! » Et, quant aux hommes désignés, ils se sont précipités à travers les vignes vers leurs canons, ils se pressaient autour du cube de bois qui les supporte (et dessus se tient verticalement ce cône de tôle renversé), ils tournaient la clé, ils entraient, ils se jetaient sur les gargousses : poum ! cette première boule d’air est montée du milieu d’un jet de fumée, et longuement on l’a entendue grimper à l’échelle du ciel en grinçant.

Poum ! un deuxième canon partait ; un coup de tonnerre y a répondu.

Ils ont commencé la bataille, tirant d’en bas, tandis qu’on leur tirait dessus, d’en haut ; poum ! poum ! poum ! trois canons qui partent presque en même temps.

Et, de tous les côtés, les canons partaient, pendant que des fusées aussi étaient tirées, mais le nuage s’avançait toujours.

Ils ont baissé la tête. Un bruit comme celui d’une nombreuse troupe d’hommes en marche s’est fait entendre ; ils ont baissé la tête davantage…

Mais la suite qu’il y a eu n’a pas été celle qu’ils pensaient. Ils gardaient la tête baissée, voyant tomber ces gouttes grosses comme des pièces de cinq francs, qui sont le commencement et l’annonce de la grêle. Les premières gouttes sont tombées, il y a eu encore un coup de tonnerre.

Ensuite, plus rien. Ils attendent, toujours rien. Ils n’osent pourtant pas lever les yeux, ils n’ont pas osé tout de suite. La nouvelle leur est venue d’abord d’entre les jambes. La terre a été d’une autre couleur. Ça leur a parlé d’abord d’en bas, ça leur a dit d’en dessous : « Vous pouvez. » Et c’est alors seulement, peu à peu. Dans leurs vignes, sur les chemins, à côté de leurs canons qui ont fumé un moment encore, puis qui n’ont plus fumé. Du haut en bas du mont, en haut du mont, en bas, au milieu : tous alors qui lèvent la tête ; et ils ont vu, bien que n’y pouvant croire encore, que la menace s’était écartée d’eux.

Le soleil est venu, il vient de nouveau, il vient quand même, il vient comme s’il n’allait plus jamais cesser de venir ; il n’y a pas une feuille, pas une flaque, pas une pierre, pas un faîte de mur, qui ne le contienne. Le soleil est venu d’en haut, il a été envoyé, puis renvoyé ; il est partout dans l’air où il se croise et s’entre-croise. Et, au-dessus du lac, il a été comme une main qui s’ouvre, le bout des doigts tournés vers nous : alors ils ont voulu encore regarder le lac, mais ils n’ont pas pu le regarder longtemps, tellement il brillait contre eux par toutes ses rangées de vagues.

Ils ont voulu l’interroger, ils cessent de l’interroger. Ce n’est pas de lui que la réponse est venue.

La réponse est venue d’ailleurs, pendant qu’ils s’étonnent toujours.

Une femme, une des plus jeunes, parce qu’il y en a qui sont avec les hommes pour ces travaux du mois d’août ; et on a entendu la femme : « C’est elle ! » on entend : « Elle qui revient, comme elle a promis… »

Ils regardent, ils écoutent ; la femme s’est adressée à une voisine ; alors celle-ci : « Si c’était vrai ! » mais en même temps : « Sûrement que c’est vrai… »

Et ainsi l’explication va, et plus loin : « C’est elle ! » et partout maintenant : « C’est elle ! » – dans le temps même qu’elle quittait la vie, sur son lit d’hôpital, pour être tout entière à nous…

Tout à coup, ils lèvent l’outil.

Et c’est ce chant qui est venu, quand ils lèvent l’outil, l’abattent et font avoir une voix au caillou, tandis que la motte éclate en jetant du feu. Et le chant de l’outil a été au commencement, puis il y a eu cet autre chant, parce qu’une femme s’est mise à chanter.

Les hommes sarclent, les hommes raclent : ça fait un chant parmi les cailloux ronds ou pointus, et un langage y est parlé ; cependant qu’ailleurs on entend :

— Et toi, Mélanie, tu ne chantes pas ?

Alors le chant gagne toujours plus.

Il y a eu Jeanne, il y a eu Mélanie : on a dit à Louise :

— Et toi, Louise, fais-tu l’alto ?

Il y a Louise, il y a Héloïse, la grosse Hortense ; toutes, partout, de mur de vigne en mur de vigne, et le chant est venu aux eaux qui l’ont reçu.

Là, les deux Pidou étaient dans leur bateau. Ils disaient aussi : « Elle est revenue », ils riaient debout dans leur bateau.

Ils reçurent le chant, qui fut renvoyé par eux au rivage, et en même temps le soleil allait. Bolomey a été frappé sur son mur, Décosterd sous sa tonnelle, le coq sur son clocher fut frappé. Une flamme sauta de là sur un faîte de toit, puis sur un autre. Les femmes dans les cuisines avaient couru à la fenêtre, et elles non plus n’y avaient pu croire, d’abord, mais elles y avaient été forcées. Le soleil aveuglait, venu d’en bas, par un reflet, et aveuglait aussi d’en haut, où les ruisseaux du ciel étaient d’une belle couleur. Elles avaient eu tort de douter, mais elles étaient pardonnées, ayant cru quand même, au commencement. Alors elles prirent leurs enfants contre elles, les apportèrent à la fenêtre ; et elles les soulevaient et les tendaient à la lumière : « Est-ce que tu la vois ? elle est revenue » ; les enfants battaient des mains.

Et il y en avait une encore, qui, elle, savait, c’était Mme Deléglise : elle n’avait pas quitté sa fenêtre ; il y en avait un aussi qui savait, c’était Grin : il n’avait pas quitté des yeux l’étroit soupirail de sa prison ; tandis qu’il y a eu cette autre, cette pauvre Mme Grin, et celle-ci se refusait à voir, parce qu’elle se disait : « Même si elle revenait pour tout le monde, elle ne reviendrait pas pour moi. »

Mais elle dut voir pour finir qu’elle revenait même pour elle ; alors, se cachant la figure dans les mains, elle se mit à pleurer ; seulement c’est les bonnes larmes, les profitables, celles qui, à mesure qu’elles coulent, vous lavent un peu plus le cœur.

CHAPITRE XIV

Ces messieurs venaient de commencer leur partie de billard. Les fenêtres du Cercle donnaient sur la place du Port. On découvrait, entre les troncs des arbres, les bateaux amarrés derrière la jetée.

— Drôle de temps ! dit Guicherat.

— Un temps d’autant plus extraordinaire, répondit M. Bolle, que le baromètre descend toujours. C’est un de ces phénomènes que les météorologues vont être bien embarrassés d’expliquer…

— Oh ! tout s’explique, dit M. Guicherat. Pour moi, d’ailleurs, ce n’est pas tellement l’orage d’en haut qui m’a fait peur… Enfin, heureusement que l’autre aussi a bien tourné… L’affaire est d’avoir de la poigne ; on aurait cédé cette fois encore… À vous, monsieur Bolle, je marque…

Il reprit :

— On était perdus, on…

Il fut arrêté net, s’étant trouvé par hasard faire face à la fenêtre.

Sur le quai, la Brûlée était agenouillée.

L’eau dansait doucement dans le soleil, avec des milliers de petites vagues qui faisaient qu’à perte de vue elle était couverte d’écailles d’argent.

La Brûlée était toute noire contre la pente illuminée ; elle était vue de dos, elle était comme un corps sans tête, parce qu’elle la tenait penchée en avant.

Elle était là, elle ne bougeait pas ; alors M. Guicherat a voulu terminer sa phrase, il n’a pas pu ; M. Bolle, ayant regardé, lui aussi, par la fenêtre, a voulu prendre la parole à son tour : il n’y a pas réussi davantage.

Il y avait, sur leur galerie, les demoiselles Chappuis ; elles mirent l’une dans l’autre leurs mains à mitaines de filoselle, elles levaient leurs mains à mitaines de filoselle devant leurs figures ; le jasmin était défleuri.


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a été édité par la

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en décembre 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : C. F. Ramuz, Œuvres complètes 9, Le grand Printemps, La Guérison des Maladies, Histoire du Soldat, Lausanne, H. L : Mermod, s.d. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Vue plongeante sur le Bourg-en-Lavaux, a été prise par Laura Barr-Wells le 01.03.2013.

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