Charles Ferdinand
Ramuz

LA GRANDE PEUR
DANS LA MONTAGNE

1925

bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

I 3

II 6

III 16

IV.. 25

V.. 38

VI 51

VII 63

VIII 77

IX.. 94

X.. 102

XI 108

XII 114

XIII 133

XIV.. 153

XV.. 161

XVI 176

Ce livre numérique. 187

 

I

Le Président parlait toujours.

La séance du Conseil général, qui avait commencé à sept heures, durait encore à dix heures du soir.

Le Président disait :

— C’est des histoires. On n’a jamais très bien su ce qui s’était passé là-haut, et il y a vingt ans de ça, et c’est vieux. Le plus clair de la chose à mon avis c’est que voilà vingt ans qu’on laisse perdre ainsi de la belle herbe, de quoi nourrir septante bêtes tout l’été ; alors, si vous pensez que la commune est assez riche pour se payer ce luxe, dites-le ; mais, moi, je ne le pense pas, et c’est moi qui suis responsable…

Notre Président Maurice Prâlong, parce qu’il avait été nommé par les jeunes, et le parti des jeunes le soutenait ; mais il y avait le parti des vieux.

— C’est justement, disait Munier, tu es trop jeune. Nous, au contraire, on se rappelle.

Alors il a raconté une fois de plus ce qui s’était passé, il y a vingt ans, dans ce pâturage d’en haut, nommé Sasseneire, et il disait :

— On tient à notre herbe autant que vous, autant que vous on a souci des finances de la commune ; seulement l’argent compte-t-il encore, quand c’est notre vie qui est en jeu ?

Ce qui fit rire ; mais lui :

— Que si, comme je dis, et je dis bien, et je redis…

— Allons ! disait le Président…

Les jeunes le soutenaient toujours, mais les vieux protestèrent encore ; et Munier :

— Je dis la vie, la vie des bêtes, la vie des gens…

— Allons, recommençait le Président, c’est des histoires… Tandis que mon cousin Crittin est un homme sérieux, on aurait avec lui toute garantie. Et, comme je vous dis, ce serait septante bêtes au moins qui seraient casées pour tout l’été, quand on ne sait déjà plus comment les nourrir ici, à cause de toute cette herbe qui devient verte là-haut, pousse, mûrit, sèche, et personne pour en profiter… Vous n’auriez pourtant qu’à dire oui…

Munier secoua la tête.

— Moi, je dis non.

Plusieurs des vieux dirent non de même.

Munier, de nouveau, s’était levé :

— L’affaire, voyez-vous, rapporterait à la commune cinq mille francs par an, dix mille francs, quinze mille francs, elle rapporterait cinquante mille francs par an que je dirais non quand même, et encore non, et toujours non. Parce qu’il y a la vie des hommes, et pas seulement leur vie dans ce monde-ci, mais leur vie dans l’autre, et elle vaut mieux que l’or qu’on pourrait entasser, dût-il monter plus haut que le toit des maisons…

Le parti des jeunes l’a interrompu.

Ils disaient : « C’est bon, on n’a qu’à voter ! »

Il y en avait qui tiraient leurs montres :

— Depuis trois heures qu’on parle de ça !… Qui est-ce qui est pour ? Qui est-ce qui est contre ?

Ils votèrent d’abord pour savoir si on allait voter, en levant la main ; puis ils votèrent par oui et non.

« Ceux qui votent oui lèvent la main », dit le Président.

Il y eut 58 mains qui se levèrent, et 33 seulement qui ne se sont pas levées.

II

Les négociations commencèrent donc avec Pierre Crittin, l’amodiateur, qui était de la vallée.

À la vallée, ils ont leurs idées, qui ne sont pas toujours les nôtres, parce qu’ils vivent près d’un chemin de fer. Pierre Crittin était cousin du Président, par la femme de celui-ci, et toute l’affaire était venue d’une conversation que le Président avait eue pendant l’hiver avec son cousin, qui s’étonnait de voir cette montagne non utilisée. Le Président lui avait raconté pourquoi. Crittin avait ri ; et Crittin avait ri, parce qu’il était de la vallée. Il avait dit au Président :

— Moi, cette montagne, je la prends quand tu voudras.

— Oh ! si ça dépendait seulement de moi… avait dit le Président.

— Écoute, avait dit Crittin, l’été prochain, je n’aurai plus la Chenalette ; ils me la font trop cher, alors je cherche quelque chose… Et c’est comme je t’ai dit : je prends Sasseneire dès qu’on voudra… Tu devrais proposer la chose au conseil ; je m’étonnerais qu’il y ait encore de l’opposition, car ton histoire est une vieille histoire ; tu n’y crois pas toi-même, ou quoi ?

— Ma foi non !

— Alors…

Crittin leva son verre de muscat :

— À ta santé…

— Et bien sûr, avait-il repris, que je ne pourrais pas vous donner grand’chose la première année, parce qu’il y aurait à remettre les lieux en état ; mais, quand on sait s’y prendre, c’est intéressant une montagne à remonter, disait-il ; moi, ça m’intéresse… Et pour toi, ce serait avantageux aussi, vu le crédit que ça te vaudrait si tu arrivais seulement à faire que les finances de la commune aillent mieux, car elles ne vont pas trop bien, je crois…

— Pas trop.

— Tu vois.

Ils ont encore vidé un verre ; et le Président :

— Oh ! moi, tu sais, je suis d’accord ; il y a longtemps que j’y pensais, l’affaire était seulement de trouver preneur. Mais, maintenant, bien entendu, c’est une question qui ne peut être réglée qu’en conseil et par le conseil ; et il faudrait d’abord que je voie un petit peu ce qu’on en pense… Oui, comme ça, préparer l’opinion. Ensuite, je te ferais signe…

— Entendu.

Ils burent un verre.

— Pour moi, disait Crittin, ça ne fait pas l’ombre d’un doute que la chose ne s’arrange, si on sait seulement s’y prendre, car personne n’y croit plus, au fond, à ces histoires, sauf deux ou trois vieux. Tu n’as qu’à y aller carrément, à mon avis, ça ne peut que fortifier ta position, tu verras, parce que c’est la jeunesse qui est derrière toi… Santé !…

— Santé !…

— Et il ne resterait plus qu’à s’entendre au sujet des conditions, mais sûrement qu’on s’entendra ; j’amène mon neveu Modeste, j’ai la chaudière, j’ai tout ce qu’il faut… On pourrait commencer les réparations au milieu de mai… Tout serait prêt pour la fin de juin…

Le commencement de l’affaire avait été cette conversation que le Président avait eue avec son cousin à Noël ; et, en effet, l’opposition n’avait pas été aussi forte que le Président, qui était un peu timide de caractère, ne l’avait craint. Tout ce qui avait moins de quarante ans lui avait dit :

— Oh ! si vous avez quelqu’un !… On y aurait pensé déjà comme vous, mais justement, l’ennui, c’est qu’on ne voyait personne. Vous savez, ces histoires… Ça avait fait du bruit… Mais si vous avez à présent quelqu’un et quelqu’un de sûr, et quelqu’un de bien garanti, nous, on est d’accord, on vote pour…

Il se passa un mois, deux mois ; le Président continuait à entretenir avec prudence de son projet les personnes que l’occasion mettait sur son chemin ; quelques-unes hochaient la tête, mais la plupart n’objectaient pas grand’chose ; on voyait que ces vieilles histoires d’il y a vingt ans étaient déjà bien oubliées, en effet ; et, finalement, le Président n’eut qu’un petit calcul à faire : celui-ci pour, celui-ci pour, et celui-là contre ; ce qui lui a donné un total d’une part et un autre total de l’autre, deux totaux, sans guère de peine, d’abord dans sa tête, puis sur un papier ; alors il avait convoqué le conseil.

Il y avait eu un premier Conseil de Commune, un second Conseil de Commune ; – et les calculs du Président, comme on vient de voir, ne s’étaient pas trouvés si mal établis. 58 oui, 33 non : une belle majorité, – quand même les vieux n’étaient pas contents et plusieurs, après le vote, avaient quitté la salle des séances ; – mais, nous autres, on s’en moque un peu, puisqu’il y a eu vote, et le Président pensait : « En tout cas, je suis couvert », – ce qui était l’essentiel pour lui qui, dès le lendemain matin, avait écrit à son cousin. Il y avait encore les conditions à débattre, mais elles étaient du ressort de la Municipalité, laquelle se composait de quatre membres seulement (tous quatre hommes de moins de cinquante ans, depuis ces dernières élections, qui avaient porté Prâlong à la présidence).

C’est la jeunesse qui a pris le dessus ; et les idées de la jeunesse sont qu’elle est seule à y voir clair, parce qu’on a de l’instruction, tandis que les vieilles gens savent tout juste lire et écrire. La jeunesse l’avait donc emporté, Pierre Crittin était reparu ; on s’était entendu sur les conditions sans trop de peine ; ensuite il avait été convenu qu’on irait constater sur place, à Sasseneire, l’état des lieux, avant de rien conclure définitivement.

Il fallut attendre que la neige eût commencé à fondre ; heureusement que l’hiver avait été très froid, mais sec, et le printemps s’annonça de bonne heure. Ce pâturage de Sasseneire est à deux mille trois cents mètres ; il est de beaucoup le plus élevé de ceux que possède la commune, c’est-à-dire trois autres, mais qui sont sur les côtés de la vallée, tandis que Sasseneire est dans le fond, sous le glacier. Il arrive souvent qu’à cette altitude il y ait encore au mois de juin des deux, des trois pieds de neige dans les parties mal exposées. Le bénéfice de cette année fut pour Crittin que la couche blanche se trouva moins épaisse là-haut que d’ordinaire et fut ainsi plus vite usée par la bonne chaleur du soleil qui avait commencé à se faire sentir dès le mois de mars. On n’était pas encore au milieu de mai qu’ils purent donc se mettre en route, et étaient cinq, c’est-à-dire le Président, Crittin et son neveu, Compondu et le garde communal. Ils sont partis à quatre heures du matin avec leurs lanternes et des provisions, sans oublier une ou deux bottilles de muscat (qui sont de petits barils plats en mélèze, de la contenance d’un pot, ou un litre et demi). Ils avaient des souliers ferrés et les deux Crittin des jambières de cuir, les autres des guêtres de drap boutonnant sur le côté. On va d’abord à plat sur la rive gauche du torrent coulant dans un lit très encaissé, entre deux fortes marges de sable qui apparaissent sitôt que l’eau commence à se faire rare, mais en cette saison les bancs de sable et les deux berges elles-mêmes avaient complètement disparu. On voyait vaguement, entre les branches des buissons, le torrent hausser à ras des prés son dos blanc, qui semblait bouger sur place. Le bon pays était ici avec son herbe déjà haute, pleine de fleurs ; ici, c’était encore le bon pays où le torrent était silencieux et tout tranquille dans les herbages, comme une bête en train de pâturer. Les hommes marchaient en deux groupes : le Président et Crittin plus devant. Le Président avait une lanterne ; le garde de commune avait une lanterne. On a commencé à monter. On s’éloignait peu à peu du torrent qu’on laissait descendre sur sa gauche comme à la corde, tandis qu’on montait soi-même sur la droite, parmi des bosses de terrain qui venaient se mettre en travers de votre chemin, de sorte qu’il fallait redescendre, puis on recommençait à monter. On a passé devant une petite réunion de fenils qui vous ont regardé venir, se taisant pour vous regarder venir, après quoi ils ont été se serrer les uns contre les autres, comme pour se dire des choses. On y voyait encore un peu ici, à cause des étoiles et à cause de l’assez grande largeur du ciel. Mais voilà que bientôt les bords de la vallée se sont rapprochés, en même temps qu’on a vu s’avancer à votre rencontre une espèce de nouvelle nuit plus noire, mise dans le bas de l’autre comme pour vous empêcher de passer. Le Président leva sa lanterne, qui était une lanterne à vitres carrées laissant sortir une bande de lumière sur son devant et sur chacun de ses côtés : on a vu chacune de ces bandes s’allonger : l’une frappant en face de vous la pente raide où les pierres ont eu une ombre, les deux autres faisant venir à droite et à gauche les troncs rouges des pins qui semblaient avoir été cassés à une faible hauteur au-dessus du sol par le vent. On a commencé à cheminer entre ces tronçons de colonnes comme dans un corridor de cave, qui était fait par la lanterne, que la lanterne creusait peu à peu, que la lanterne perçait devant vous à mesure qu’on avançait ; puis la lanterne l’ôtait de devant vous, alors tout le noir vous croulait dessus. On était pris dedans, on l’avait qui vous pesait sur les épaules, on l’avait sur la tête, sur les cuisses, autour des mains, le long des bras, empêchant vos mouvements, vous entrant dans la bouche ; on le mâchait, ce noir, on le crachait, on le mâchait encore, on le recrachait, comme de la terre de forêt. On se débattait ainsi un moment, comme quand on a été enterré vif, puis la lumière de la lanterne vous ressuscitait à nouveau ; – pendant que les cinq hommes allaient toujours, et de temps en temps une pierre qu’ils faisaient rouler descendait la pente qu’ils montaient eux-mêmes, mêlant son bruit au bruit de leurs souliers. Plusieurs fumaient ; mais, dans une nuit pareille, on a beau tirer tant qu’on veut sur le tuyau de sa pipe et amener à soi toute la quantité de fumée qu’on veut : faute d’être vue, elle est comme si elle n’existait pas. Ils avaient donc laissé peu à peu leurs pipes s’éteindre, ils les avaient fourrées dans leur poche ; ils avaient été sans pipe, ils faisaient seulement un peu de bruit avec les pieds ; puis l’un ou l’autre disait quelque chose, mais, quand on ne peut pas les voir, les mots c’est comme la pipe, les mots eux non plus n’ont point de goût. Les hommes avaient fini par ne plus rien dire du tout ; c’est ainsi qu’on a mieux entendu le torrent quand il est revenu avec son bruit, il a commencé à venir un peu, puis brusquement, à un tournant, il a été là dans toute sa force. C’est qu’on était entré dans la gorge. On aurait eu beau crier à pleins poumons, on n’aurait pas été entendu. On aurait eu beau tirer des coups de fusil : la détonation n’aurait même pas trouvé place dans l’énormité de la rumeur où il leur a semblé flotter comme pris par-dessous les bras et ils se sont même arrêtés un instant. Puis, de nouveau, on a vu la lanterne du Président se soulever, décrivant un demi-cercle, on ne savait trop à quelle hauteur au-dessus du sol, ni comment tenue, ni par qui ; allant donc ainsi comme d’elle-même en l’air par ses deux ou trois voyages en rond ; après quoi, les barres de la lumière allèrent frapper sur la gauche une barrière de bois, sur la droite un talus rocheux, tandis que devant vous le chemin est réapparu juste assez large pour vous laisser passer un de front ; c’est pourquoi les hommes se sont mis en file. Le passage avait été pratiqué là dans le roc même qu’on avait fait sauter à la mine, tandis que la paroi tombait à pic sur votre gauche et ainsi le bruit du torrent vous arrivait directement, venant vous frapper sous le menton, sous une de vos oreilles, sur un des côtés de votre figure ; après quoi, par contraste, il y a eu presque du silence, il y eut retombée et vide, il y eut qu’il fallut aller chercher le bruit, pour le retrouver ; c’est qu’on était arrivé dans un renfoncement de terrain.

Ils montent, ils vont de nouveau à plat, ils montent ; c’est un long voyage que ce voyage du chalet, à cause de toute la gorge qu’il fallait longer d’abord d’un bout à l’autre. On compte quatre heures pour la montée, en temps ordinaire, et deux pour la descente, en temps ordinaire, mais le commencement de mai n’était pas encore un temps très favorable et les quatre heures se trouvèrent largement dépassées. Pourtant on avait vu les sapins s’espacer enfin et on commençait aussi à les distinguer jusqu’à la pointe, dans une fine poussière de jour comme celle que le vent fait lever sur les routes. Les troncs se marquèrent par un peu de couleur plus noire dans le gris de l’air, en même temps qu’en haut des arbres, des espèces de lucarnes aux vitres mal lavées se montraient. Les cinq hommes firent encore un bout de chemin, écartant de devant eux par-ci par-là un dernier rideau d’ombre, puis ils entrèrent tout à fait dans le jour, en même temps qu’ils arrivaient à un espace déboisé, où les lanternes furent seulement deux petites couleurs sans utilité, c’est pourquoi on les a soufflées. Là, il a fallu qu’ils s’avancent avec précaution, à cause d’une large coulée de neige. Crittin allait devant avec sa canne ferrée, commençant par bien creuser avec le pied un trou où il enfonçait jusqu’à mi-jambe, puis il faisait un pas ; et les autres suivaient un à un, mettant le pied dans les trous faits par Crittin. On les a vus ainsi avancer les cinq par secousses, par petites poussées, et ils ont été longtemps cinq points, cinq tout petits points noirs dans le blanc. Ils ont été ensuite dans une nouvelle coulée de neige, ils ont été dans des éboulis ; en avant, et à côté d’eux, les grandes parois commençaient à se montrer, tandis qu’ils s’élevaient vers elles par des lacets et, elles, elles descendaient vers eux par des murs de plus en plus abrupts, de plus en plus lisses à l’œil. Ici, il n’y avait plus d’arbres d’aucune espèce ; il n’y avait même plus trace d’herbe : c’était gris et blanc, gris et puis blanc, et rien que gris et blanc. Et, eux, ils furent de plus en plus petits, là-haut, sous les parois de plus en plus hautes, qui furent grises aussi, d’un gris sombre, puis d’un gris clair ; puis, tout à coup, elles sont devenues roses, faussement roses, parce que ce n’est pas une couleur qui dure ; c’est une couleur comme celle des fleurs, une couleur trompeuse, qui passe vite, car il n’y a plus de fleurs ici, non plus, ni aucune espèce de vie ; et le mauvais pays était venu qui est vilain à voir et qui fait peur à voir. C’est au-dessus des fleurs, de la chaleur, de l’herbe, des bonnes choses ; au-dessus du chant des oiseaux, parce que ceux d’ici ne savent plus que crier. La corneille des neiges, le choucas au bec rouge ; les oiseaux noirs ou blancs ou gris qui peuvent encore vivre ici, mais sans chansons ; à part quoi il n’y a rien et plus personne, parce qu’on est au-dessus de la bonne vie et on est au-dessus des hommes ; – pendant que le soleil venait, les frappant tous les cinq en même temps sur le côté gauche de leur personne ; – et l’année est ici de deux mois, de trois mois au plus.

Seulement on est bien forcé d’y aller chercher le petit peu de nourriture qui peut encore s’y trouver, c’est pourquoi les hommes montaient toujours, et ont été frappés par le soleil sur le côté gauche, puis ils ont été dans le soleil tout entiers.

Ils ont été éblouis par l’éclat des flaques de neige qu’ils ont dû traverser encore ; ailleurs, des avalanches étaient tombées. Ils se rapprochaient de nouveau du torrent, ils l’ont vu pendre ensuite à des rochers en face d’eux.

Ils ont alors fait encore beaucoup de chemin, gagnant vers en haut par des lacets, gagnant vers le dessus de cette dernière barrière ; – c’est ainsi que, dans le milieu de la matinée, ils sont arrivés sur le bord du dernier palier de derrière lequel on les a vus sortir, montrant leur chapeau et leur tête, montrant ensuite leurs épaules.

Et tout Sasseneire a été devant eux, avec le glacier qui pendait au-dessus, peint en belles couleurs de même que toute la combe ; et ces belles couleurs toutes ensemble leur sont venues contre ; mais c’est à peine s’ils y ont fait attention.

La seule parole que Prâlong avait dite à son cousin avait été :

— Eh bien ! tu vois qu’en tout cas ce n’est pas la place qui manque.

Ils s’étaient engagés entre des quartiers de rocs hauts comme des maisons où ils ont enfoncé dans la neige ; ils étaient allés comme dans des petites rues pleines de neige entre ces blocs, ils étaient sortis d’entre ces blocs, ils s’étaient trouvés dans du cailloutis, puis sur la pente où l’herbe était comme du feutre, humide encore et élastique sous la semelle, parce que la neige venait seulement d’y fondre.

Enfin, ils sont arrivés au chalet. On ne le distinguait pas d’abord de la paroi à laquelle il s’adossait et où les poutres de son toit à un seul pan prenaient naissance dans le roc même. Il fallait s’approcher davantage pour voir que ce toit était crevé à plusieurs places, que la porte ne tenait plus dans ses gonds, que le haut des murs avait laissé tomber beaucoup de ses pierres : il est vrai qu’on s’y attendait. Après avoir bien tout examiné, Crittin s’était assis et écrivait des chiffres sur son carnet de poche. Ils avaient fait aller en arrière le bouchon de bois d’une des bottilles qui s’est mis à pendre au bout de sa ficelle ; ils se passaient la bottille, ils mangèrent, ils firent le tour du pâturage ; ils revinrent, ils burent de nouveau, ils mangèrent ; puis Crittin, à une question de Prâlong, qui a articulé un chiffre, parce que la discussion continuait pendant ce temps :

— Eh bien ! oui, à ces conditions, ça m’irait…

III

Ainsi tout fut arrangé. Des papiers avaient été signés ; et, dès qu’on put, on envoya là-haut une corvée pour les réparations qui furent rapidement menées.

On monta les paillasses dont on garnit les cadres où on couchait ; on monta enfin la chaudière à fromage, ce qui n’était pas une petite entreprise, mais elle fut menée à bien quand même.

Il ne resta plus qu’à engager les hommes qui devaient accompagner le troupeau.

Or, pendant plusieurs jours, personne ne se présenta ; on commençait à se rendre compte qu’il ne serait pas facile de trouver du monde pour monter là-haut ; c’est alors qu’arriva Clou, et le Président n’eut pas une bonne impression quand il vit que c’était Clou qui venait s’offrir le premier.

Clou penchait la tête de côté ; il toussotait :

— Il paraît que c’est à vous qu’on doit s’adresser pour l’alpage…

Il s’était mis à regarder le Président de dessous celle de ses deux paupières qui pouvait servir encore, car l’autre était pour toujours immobile sur l’orbite vide du globe de l’œil ; il avait le nez de travers, il avait la partie gauche de la figure plus petite que la partie droite ; il se tenait devant vous les mains enfoncées dans les poches, il penchait la tête de côté.

On ne savait jamais très bien s’il vous regardait ou non, de sorte que le Président se trouva embarrassé, n’ayant réussi encore à engager personne, d’une part, mais parce qu’il aurait beaucoup mieux aimé, d’autre part, s’il l’avait pu, ne pas avoir affaire à cette espèce d’hommes-là ; à un homme de cette espèce, dont plus personne ne voulait depuis longtemps ; et Clou vivait on ne savait pas très bien de quoi, allant chasser sans permis, allant pêcher sans permis, allant chercher des plantes dans la montagne, allant chercher des pierres, et on disait de l’or aussi ; tandis que, certaines autres choses, on ne se les disait qu’à l’oreille.

— Ma foi, disait le Président, tu comprends, c’est de mon cousin que ça dépend ; je le préviendrai.

— Moi, disait Clou, ça m’arrangerait assez, cet été, parce que là-haut je serais à portée…

Il allait commencer à faire nuit, c’était un samedi soir. Ils s’étaient donné rendez-vous, les deux. Ils avaient monté encore une fois, les deux, le sentier qui est en arrière du village, pendant que Clou parlait avec le Président. Ils avaient monté le sentier, ils avaient tourné avec le sentier. Un peu plus loin, était la place où ils venaient toujours s’asseoir, ayant le coucher du soleil derrière eux. Il y avait là un trou dans la haie ; lui s’y engageait le premier, puis il se retournait pour tendre la main à Victorine. Il la prenait par la main, il disait :

— Attention à ta jupe.

Elle venait, toute pliée aussi, faisant paraître d’abord sa tête ; elle venait encore, puis est ressortie dans le jour et a tendu vers lui sa figure brune, où une mèche noire toute frisée, échappée du peigne, lui tombait jusque sur le nez. Elle la ramenait derrière son oreille, tout en se redressant à son tour. Puis elle lui souriait avec toutes ses dents qui faisaient une barre blanche au bas de sa figure brune…

— Ce sera comme vous voudrez, disait Clou… Moi, j’ai le temps, décidez-vous, vous me direz…

Ils avaient le coucher de soleil derrière eux, derrière eux ils avaient la haie.

En avant d’eux, étaient les prés en pente au bas desquels il semblait que le village s’était laissé glisser, comme les gamins font sur leur fond de culotte.

Il y avait, un peu en avant du torrent, sur une partie assez plate où elle s’était arrêtée cette réunion de petits toits, qui se tenaient serrés sous leurs fines fumées bleues.

À travers la couleur de ces fumées, on voyait la couleur des ardoises, la couleur du bois ; on voyait les ardoises grises. On voyait ces murs faits en vieilles poutres qui étaient rouges, ou brunes, ou noires, sur des soubassements passés à la chaux. On voyait que les toits se tenaient là, épaule contre épaule, s’étant mis ensemble, aimant à être ensemble, voisinant étroitement avec confiance et amitié ; – et Clou disait que ça ne pressait pas ; – on voyait aussi, derrière leurs barrières, les jardins qui commençaient à être verts et à se tacher de jaune, de bleu, de rouge.

Victorine et Joseph étaient derrière la haie, ils s’y trouvaient à l’abri des regards. Il y avait, en face d’eux, les montagnes qui devenaient roses. On entendait causer dans les ruelles, on entendait des portes tourner sur leurs gonds rouillés. On entendait le bruit du verrou de l’étable à cochons pousser longuement son cri tout pareil à celui des bêtes qu’il tient enfermées…

À ce moment, Clou avait fait demi-tour sur lui-même, n’ayant pas ôté les mains de ses poches :

— Ça aurait été commode pour moi, voilà tout… Enfin, décidez-vous.

Il faut dire qu’il savait qu’on avait peur de lui, alors il en profitait ; – et alors la montagne n’a plus été rose, elle a été jaune.

On donne des coups de marteau, quelqu’un scie du bois.

C’était le soir, au commencement de juin, à un moment où les hommes qui devaient monter au chalet auraient dû être déjà engagés ; mais ça n’allait pas tout seul, il ne s’était encore présenté personne, sauf Clou, comme on vient de voir ; – alors ils se tenaient là-haut, les deux, une fois de plus, sous la haie. Longtemps ils n’avaient rien dit. À présent, la montagne devant eux était grise ; même les plus hautes pointes avaient été déshabillées de leurs couleurs.

Ils continuaient à ne rien dire. Elle attendait qu’il parlât le premier. Finalement, elle s’était tournée vers lui ; elle commençait à être étonnée. Elle l’a regardé une première fois ; elle le regarde encore comme pour lui demander : « Qu’est-ce qu’il y a ? »

La montagne était devenue toute grise comme quand la cendre se met sur la braise.

On a entendu claquer des fouets ; on a vu les vaches venir boire à la fontaine ; elles faisaient des taches sombres, car la race d’ici est une petite race noire.

On a parlé encore dans le village ; – et Clou venait de s’en aller, l’épaule gauche plus basse que l’épaule droite ; – c’est alors que Victorine a regardé encore Joseph.

Il se taisait toujours ; il a vu qu’il n’allait pas pouvoir se taire plus longtemps. Et ce fut sous la haie, là où ils avaient été déjà si souvent ensemble, tout à coup :

— Écoute, Victorine…

Après le grand silence qu’il y avait eu entre eux, et le silence à présent commençait à être partout, sauf l’eau qui coule, les feuilles qui bougent ou le bruit de la clochette qu’on laisse au cou de la chèvre et qu’elle secoue toute la nuit ; mais les hommes se taisent et le bruit des hommes se tait ; les hommes sont rentrés chez eux, ils mangent la soupe.

Et c’est comme si Joseph avait attendu exprès jusqu’à ce moment pour qu’elle entendît mieux ce qu’il avait à lui dire ; il a repris :

— Sais-tu, j’ai fait les comptes… Il va nous manquer deux cents francs si on veut se marier à l’automne… Ou bien si tu ne veux plus ?

Il la regardait du coin de l’œil ; il a vu qu’elle tournait la tête vers lui, puis qu’elle l’a baissée ; il recommence :

— Alors c’est que tu veux toujours ?…

Elle a dit non pour rire avec la tête, il a repris :

— Alors, si tu veux…

Puis s’arrête encore une fois.

— Écoute, ma petite Victorine, il nous faut être raisonnables… J’ai eu une idée… Ces deux cents francs… Je me suis dit que j’allais monter à Sasseneire. Ils cherchent du monde. Ma mère pourra faire seule, parce qu’on enverra les deux bêtes là-haut. Je n’aurai qu’à aller parler au Président… Et les deux cents francs seront trouvés, parce que tu sais qu’on n’est pas riche ; et on pourra acheter le lit, le linge, tout ce qui nous manque encore, on pourra faire réparer la chambre avant l’hiver ; tout serait prêt pour le mois de novembre, puisqu’on avait parlé de ce mois-là, à moins que tu n’y tiennes plus ; en ce cas, on pourrait attendre, mais, moi, j’aimerais mieux ne pas avoir besoin d’attendre… Et toi ?

Il avait parlé d’affilée ; à un moment donné, il a bien fallu qu’il s’arrête, quoiqu’il eût assez voulu continuer, parce qu’il n’a pas pu ne pas voir qu’elle avait laissé aller sa tête en avant ; et, ayant mis ses mains l’une dans l’autre, avait été les loger entre ses genoux, les épaules ramenées en avant comme si elle avait froid.

On a entendu venir la clochette de la chèvre qui a battu dans l’air par petits coups rapides, à deux ou trois reprises ; puis le torrent s’est remis à son discours qu’il ne va plus interrompre jusqu’au matin.

— Alors quoi ? Victorine. Victorine, tu es fâchée ?… Ça ne fera jamais que trois mois, Victorine, et, si tu ne veux pas, trouve un autre moyen… Victorine, tu ne dis rien ?…

Il a voulu lui prendre la main, elle a retiré sa main.

— Victorine, tu boudes ?

Il a voulu se rapprocher d’elle, elle a fait un mouvement pour s’écarter de lui.

— C’est vrai ? tu es fâchée ?… Eh bien, on n’aura qu’à renoncer à se marier pour le moment. Tu sais qu’ici l’argent ne vient pas vite ; j’ai bien réfléchi, je t’assure, et ça ne m’amuse pas non plus d’aller là-haut, je t’assure, mais c’est pour toi, je veux dire que c’est pour nous, c’est pour nous deux… Moi, vois-tu, quand je parle de toi, je parle de moi en même temps ; quand je parle de moi, c’est de toi que je parle ; on n’est plus qu’un, ou quoi ? Victorine, les deux ?…

— Oh ! oui, a-t-elle dit, mais… oh !…

L’herbe a été alors toute mouillée, comme il a senti sous sa main, et sa voix à elle s’est mise à trembler :

— Oh ! pas là-haut, parce que…

Puis sa voix a cassé tout à fait, comme quand le fil n’est plus assez fort.

— À cause de quoi ?

— Tu sais bien.

— Tais-toi, Victorine…

C’était à son tour d’être un peu fâché :

— Des histoires, tout ça ! personne n’y croit plus…

Il lui avait mis la main sur l’épaule.

— Allons, sois raisonnable…

Il tend la main dans l’ombre, il pose sa main sur l’étoffe de son caraco de coton, il sent que c’est rond sous l’étoffe, dans la fraîcheur de l’air qui fraîchit toujours plus.

C’était chaud et rond sous sa main ; et cette chose ronde et chaude a bougé un instant sous sa main, puis ne bouge plus, parce qu’il disait :

— Il faut choisir, vois-tu, ma pauvre petite Victorine… On ne fait pas ce qu’on veut, quand on n’est pas riches… Moi, c’est parce que je t’aime. Et, toi, m’aimes-tu ?… Alors, dis que tu veux bien.

Une première étoile, seule encore, était parue au-dessus de la montagne, pareille à ces fleurs jaunes qu’on voit s’ouvrir dans l’herbe des pâturages à mesure que la neige fond…

— Dans les autres chalets, ils ont déjà leur monde, alors, moi, je monte avec Crittin. Et on aura une belle chambre, un lit neuf, on aura une demi-douzaine de paires de drap de beau fil, je t’achèterai une robe, j’ai fait mes calculs, j’aurai de quoi… Et puis ça ne fera jamais que trois mois à passer et on se verra de temps en temps, le dimanche.

Deux étoiles, trois, puis quatre ; il disait :

— Pour le reste, c’est des bêtises et on n’a même jamais pu savoir exactement ce qui s’était passé là-haut, parce que ceux qui y étaient se sont tous contredits. Et puis c’est du vieux, ça fait vingt ans… Je n’y étais pas, toi non plus…

Il riait.

— Dis… allons, ris… Dis que oui… Victorine… Victorine, demain je vais chez le Président… Victorine, je vais chez le Président. Demain… Chez le Président. Oui ou non ? Si tu ne dis rien, c’est que c’est oui… Une…

Elle n’a rien dit. Il s’arrête.

— Deux…

Il s’arrête.

— Trois…

Elle n’avait toujours rien dit.

Et lui, alors, l’a regardée un long moment, puis il s’est mis à parler bas :

— Victorine, viens ici.

Il s’est mis à tirer doucement sur l’épaule qu’il continuait à tenir dans sa main ; les étoiles continuaient à venir dans le ciel, dessinant des carrés, des triangles, des barres ; finalement il y a eu toutes les étoiles ; on aurait vu qu’il n’en manquait pas une seule, si on avait pu les compter.

Ils ne disaient plus rien, pendant que la chèvre faisait sonner sa clochette.

Et c’était tout, avec la grosse voix de basse de l’eau et le discours qu’elle tient, étant seule à avoir la parole, toutes les nuits, toute la nuit.

Depuis les huit heures du soir jusque vers les cinq heures du matin, où les portes des maisons s’ouvrent de nouveau, faisant crier leurs gonds mangés de rouille, comme s’il y avait une dispute de femmes.

IV

Il sembla que la visite de Joseph eût décidé de tout, car le jour même arriva chez le Président la mère du petit Ernest, qui venait demander au Président d’engager son garçon, bien qu’il vînt seulement d’avoir treize ans (mais on a besoin dans les montagnes de ce qu’ils appellent le « boûbe » pour les petits travaux, et un enfant de cet âge y suffit) ; puis, après le souper, ce fut le tour du vieux Barthélemy qui allait être obligé de quitter sa place.

— Et si vous voulez bien de moi je retourne à Sasseneire. J’y étais, il y a vingt ans.

— Ah ! a dit le Président, vous y étiez ?

— Bien sûr…

Parlant de dedans une grosse barbe courte couleur de mousse sèche et de dessous ses cheveux qui lui pendaient sur le front entre l’aile de son chapeau de feutre et la peau :

— Bien sûr… Et j’en suis revenu, comme vous voyez ; et, si vous voulez, j’y retourne.

— Oh ! moi, dit le Président, ces histoires…

— Oh ! moi, dit alors Barthélemy…

Puis, sur un autre ton :

— Moi, je suis protégé.

Alors, ôtant sa pipe de sa bouche, il a été chercher du bout des doigts sous sa chemise un lacet noir de crasse qui lui pend autour du cou et au lacet pendait une espèce de petit sac :

— C’est là dedans. C’est un papier.

Il a dit :

— Avec ça, on ne risque rien. Car ils ne sont pas tous revenus de là-haut, l’autre fois… Mais, à présent, j’ai le papier…

Le Président s’est mis à rire :

— Alors, puisque vous avez le papier…

Et, dès le lendemain, tout se trouva être arrangé, car les Crittin, oncle et neveu, ça faisait deux, et Joseph trois, et Ernest le boûbe, quatre, et le vieux Barthélemy, cinq ; alors s’était présenté encore le nommé Romain Reynier, un grand garçon de dix-huit ans, qui voulait bien venir aussi, – ce qui faisait six ; il ne restait donc qu’une place, celle pour laquelle Clou s’était offert ; et la question qui se posa de nouveau au Président fut de savoir s’il l’engagerait, ce qu’il aurait bien voulu ne pas faire, mais il se disait : « Si on ne le prend pas, il va nous le faire payer cher, c’est dans ses habitudes… »

Le Président finit par se dire : « Mieux vaut encore qu’il soit là-haut qu’ici, parce qu’ils seront là-haut, à part lui, tout ce qu’il y a de plus sûr, et ils arriveront bien à le faire tenir tranquille. »

Il annonça donc à Clou qu’on l’engageait.

Clou alla tout de suite à l’auberge se commander trois décis de goutte ; et se mit à boire, buvant à crédit sur la somme qu’il devait retirer à la fin de la saison.

Il se tenait dans un coin de la salle à boire devant sa petite chopine en verre blanc, le verre plus petit que ne sont les verres à vin, et où il y avait une couleur blanche, non la belle jaune des honnêtes gens.

Il regardait par la fenêtre passer le monde, s’étant installé là bien avant le moment de la journée où on vient boire, de sorte qu’il a été tout seul des heures dans son coin, mais occupé à regarder et ayant eu soin de mettre son bon œil du côté des carreaux.

Il fumait sa pipe.

De temps en temps, il tapait sur la table avec sa chopine qui était vide.

La grosse Apolline venait.

Il disait : « Encore un », à la grosse Apolline…

Il disait à la grosse Apolline :

— Comment vas-tu, toi ? tu vas bien ?

Il n’y avait guère besoin de le lui demander ; un simple coup d’œil aurait suffi ; mais c’était une manière d’engager la conversation.

En effet, on a entendu la grosse Apolline qui disait à Clou :

— Est-ce qu’il est déjà venu vers vous avec son papier ?

— Qui ça ?

— Barthélemy.

— Non.

— Alors vous ne savez pas ?

Non.

— Parce que, pour aller là-haut, il faut un papier, à ce qu’il a dit. C’est un papier à Saint-Maurice, à ce qu’il a dit. On écrit des choses dessus et puis on va le tremper à Saint-Maurice-du-Lac dans le bénitier. Et puis on le coud dans un sachet et puis on se pend le sachet autour du cou…

Clou a dit :

— Oh ! moi, je n’ai pas besoin de papier.

C’était une grosse fille un peu simple.

— C’est bien ce que prétend aussi Joseph et c’est ce que Romain prétend ; et les Crittin se sont moqués de Barthélemy quand il leur a raconté son histoire ; mais, moi, je ne sais pas trop qu’en penser…

— Crois comme eux et crois comme moi, a dit Clou…

En même temps qu’il fermait encore plus son œil fermé, de manière à pouvoir ouvrir l’autre tout à fait, levant vers Apolline une moitié de figure petite et une autre moitié plus grande, au-dessus d’une moustache plus courte d’un côté ; reprenant :

— Nous, on est philosophe… Sais-tu ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu’on sait faire, mais garde ça pour toi.

Tout à coup, il s’est tu, parce qu’on entrait.

L’angélus du soir s’était mis à sonner, couvrant le bruit des bancs qu’on déplaçait, tandis que les trois hommes qui venaient d’entrer avaient ôté leurs chapeaux, tournant le dos à Clou, en sorte qu’on n’a pas pu voir si Clou ôtait le sien, ou non.

Il y eut toute la sonnerie, puis les trois coups ; après quoi, le bruit des bancs a repris.

Et partout, dans le village, de l’autre côté des carreaux, les bruits avaient repris de même ; puis on a vu les trois hommes s’approcher de Clou : c’était justement le Président, accompagné des deux Crittin.

La montée devait avoir lieu le surlendemain 25 juin, jour de Saint-Jean-Baptiste ; et le Président aurait aimé qu’elle eût lieu à la vieille mode, c’est-à-dire qu’elle fût l’occasion d’une grande fête, comme c’est la coutume depuis toujours, dans le pays. Sur ce point, le village se trouvait assez partagé. Beaucoup de gens disaient : « Attendons de voir… On pourra toujours en faire une vraie l’année prochaine, si tout va bien cette année-ci » ; mais le Président tenait à son idée. Depuis plusieurs jours, il intriguait auprès des gens, payant à boire à ceux dont l’opinion comptait ; et, ce soir-là encore, il avait donné rendez-vous à plusieurs personnes, jugeant que l’appui des Crittin ferait de l’effet sur elles. Depuis plusieurs jours, le Président passait son temps à recommencer du matin au soir ses mêmes discours, malgré l’avis des vieux et celui de Barthélemy qui devait pourtant être renseigné et qui disait : « Il ne faudrait pas être trop nombreux, ni faire trop de bruit cette fois-ci » ; mais le Président haussait les épaules. Il disait : « Oh ! vous, on vous connaît. C’est comme votre papier !… » Ce qui le faisait rire. À la suite de quoi, il reprenait ses arguments, faisant valoir les frais que la commune avait eu à supporter, le chalet complètement remis à neuf, le chemin lui-même refait, toute la peine qu’on avait prise ; que ce serait dommage alors, et que ce ne serait pas logique de ne pas fêter la montée ; et puis injuste quant aux Crittin (qui n’étaient pas encore là) et que ce serait leur faire un affront, alors que l’intérêt de tout le monde était de les recevoir le mieux possible, vu qu’ils avaient été arrangeants et qu’ils pourraient ne plus l’être autant l’année d’ensuite.

Il faisait rose. Il faisait rose dans le ciel du côté du couchant. Quand on était au pied de l’église, on voyait que sa croix de fer était noire dans ce rose.

En haut du grand clocher de pierre, il y avait la croix de fer ; d’abord elle a été noire dans le rose, ce qui faisait qu’on la voyait très bien ; puis, à mesure qu’on montait soi-même, elle, on la voyait descendre ; on l’a vue venir contre les rochers, le long desquels elle glissait de haut en bas ; elle est venue, ensuite, se mettre devant les forêts, noires comme elle.

C’est qu’ils étaient de nouveau assis ensemble dans la haie. Les petites limaces rouges ou noires sortent de leurs cachettes pour aller dans l’herbe qui se mouille ; il disait :

— Il faut que je te dise merci, Victorine, tu as été bien gentille ; je te ferai un petit cadeau.

» Je te ferai un petit cadeau de plus, disait-il ; et puis je descendrai une fois, toi, tu monteras une fois ; on coupera ces trois mois en morceaux, ils seront plus vite passés ».

Il y a eu beaucoup de monde, ce soir-là, dans la salle à boire ; – et Joseph parlait beaucoup ce soir-là :

— Et puis, après-demain, c’est entendu que tu viens avec nous, et qu’on fera la montée ensemble. Quelle robe mettras-tu ?

— Laquelle aimes-tu le mieux ?

Elle disait :

— Veux-tu que je mette la bleue ?

— Oh ! oui, la bleue. Avec le petit fichu rose et vert…

Elle a dit :

— Comme tu voudras.

— Et puis le chapeau que je t’ai donné, avec la chaînette et la croix.

Elle a dit :

— Alors, écoute, c’est moi qui ferai les couronnes pour vos deux bêtes et pour les nôtres ; à quelle heure est-ce qu’on part ?…

Puis :

— Seulement, tu me promets que tu descendras une fois.

Puis :

— Combien est-ce que tu auras de dimanches à toi ?

Il répondait.

Et elle :

— J’irai cueillir des fleurs, je les mettrai tremper pour empêcher qu’elles se fanent ; malheureusement, il n’y en a pas encore beaucoup dans le jardin, il faudra que j’aille en chercher dans les prés.

Il disait : « J’irai avec toi. »

— Et le mieux, c’est de faire les couronnes d’abord et de les mettre tremper, une fois faites… La grande soupière à fleurs : crois-tu que ça ira ?…

Les cloches sonnèrent de très bonne heure pour la messe où ils ont été ensemble, elle et lui, puis ils ont été chercher les couronnes avec de la ficelle. Le Président avait fini par avoir le dessus dans l’opinion des gens. Les filles font des couronnes qu’on attache autour des cornes des vaches et Victorine, pour sa part, en avait fait quatre, les plus grandes, les plus belles, avec des fleurs des prés et les premières fleurs des jardins.

Il faisait très beau, ce qui était bon signe.

Le soleil était venu de très bonne heure, malgré la hauteur des montagnes autour de nous ; c’est qu’on était dans les plus longs jours de l’année.

Il a fait très beau, il faisait du soleil, il y avait trois mulets.

Il y avait les septante bêtes du troupeau, de jeunes bêtes pour la plupart. Il y avait Crittin et son neveu, qui allaient en tête.

Crittin avait une hotte, son neveu aussi, et le premier mulet balançait sur son bât une espèce de tour faite de toute sorte d’ustensiles en bois.

Les vaches avaient des fleurs autour des cornes ; les hommes avaient leurs habits du dimanche, les filles leurs plus belles robes avec des fichus de soie de toutes les couleurs qui leur tombaient en pointe dans le dos.

À côté du premier mulet, marchait Romain ; puis venait le troupeau par groupes de deux ou trois bêtes ; et il faisait clair et beau sur leurs robes tachetées, noires, noires et blanches, brunes, rousses ; tandis que les hommes marchaient sur les bords du chemin.

Les garçons étaient avec les filles ; le deuxième mulet venait ensuite : c’était Barthélemy qui le menait.

Ce deuxième mulet avait sur le dos toute une charge de couvertures, avec un sac de sel pour la léchée, outre quoi il portait une petite fille qu’on avait assise sur le sac, le long duquel pendaient ses bas en grosse laine grenat et ses souliers à bout de laiton.

Il a fait beau et clair, même il faisait déjà presque chaud, malgré qu’à ces hauteurs les matinées ordinairement soient assez fraîches. Les premières mouches passaient à vos oreilles, comme quand on souffle dans une trompette. Chaque bête avait sa cloche ou son gros grelot de fer battu. Après elles, venait le troisième mulet, portant, lui, les provisions, c’est-à-dire du fromage, de la viande séchée et du pain pour trois semaines ; c’était Joseph qui était avec le troisième mulet, et avec Joseph était Victorine. Ils se trouvèrent fermer la marche, parce que Joseph avait dit : « On sera plus tranquilles », puis il a dit : « Monte seulement dessus, il est solide. » C’était un gros mulet rouge de quatre ans. Et elle : « Sais-tu combien je pèse ? » – « Ça ne fait rien, monte toujours… »

Elle était montée sur le mulet ; ils avaient laissé un petit espace venir se mettre peu à peu entre la colonne et eux ; il y avait donc, après le troupeau, un bout de chemin où on ne voyait personne, puis eux venaient, fermant la marche avec le gros mulet rouge. Le troupeau était entré dans la forêt. Là, les bêtes et les gens s’étaient mis les uns derrière les autres, à cause du peu de largeur du chemin, ce qui faisait une longue file entre les troncs des sapins. Le torrent avait recommencé à se faire entendre. On est arrivé à des endroits où on aurait dit que les vaches avaient au cou des cloches sans battant, tellement le torrent faisait de bruit, tandis que d’autre part elles avaient beaucoup ralenti leur allure. Le maître qui allait en tête avait ralenti le premier, réglant ainsi le pas de tout le monde. On ne pouvait même plus être deux de front ; alors les garçons allaient devant, tendant la main aux filles pour les aider à passer par-dessus une grosse pierre, ou bien à franchir un de ces ressauts de roc qui font comme des marches en travers du chemin. Et il y avait toujours, un peu plus en arrière, Joseph et Victorine : elle était à présent descendue du mulet, mais elle profitait du mulet tout de même, parce que Joseph le tenait par la queue et de son autre main il tenait Victorine.

Ils ont fait tout ce long chemin, ce long chemin de la montagne ; d’abord, dans l’herbe pleine de fleurs de tout côté par grosses taches, puis entre les sapins, sur le tapis des aiguilles tout taché lui aussi de taches rondes et brodé d’or ; – les prés, la forêt, le soleil, le soleil et l’ombre ; puis la grande gorge et puis plus rien que l’ombre ; puis la rocaille qui commence, les éboulis, alors le soleil de nouveau ; – et là-haut on a vu la longue file des hommes et des bêtes, qui était devenue toute petite, aller en travers de l’immense pente grise, semblant à peine bouger ; qu’on quitte de l’œil pour la retrouver, un grand moment plus tard, on dirait à la même place, mais continue à avancer quand même : et, quand on prêtait l’oreille, on entendait aussi un tout petit bruit comme celui d’un ruisseau dans sa rigole, ou bien comme quand un léger coup de vent rebrousse les feuilles de la haie, puis les laisse retomber…

Ce fut une jolie journée. Les hommes furent d’accord pour trouver l’herbe de belle qualité. On a trouvé que le pâturage avait une riche apparence, ayant été d’ailleurs favorisé, cette année-là, par une force exceptionnelle de soleil qui lui convenait, vu que l’eau descendait partout des hautes parois dont il est entouré.

Il y avait de l’eau en suffisance : il y a eu du vin plus qu’en suffisance dans deux tonnelets qui avaient été apportés par le mulet aux provisions. D’abord, on s’était reposé, tout en mangeant et en buvant, tandis que tout de suite les vaches s’étaient mises à paître ; puis les hommes par groupes avaient été examiner les réparations qui avaient été faites dans la pièce d’entrée et dans celle où on couche ; puis dans la partie qui sert d’abri, en cas de mauvais temps, pour le troupeau ; ils avaient trouvé tout en place ; il n’y avait pas à dire, c’était de nouveau maintenant un bel et bon chalet, tout ce qu’il y a de plus convenable ; – ensuite quelques-uns d’entre eux avaient été faire un tour dans le pâturage, pendant qu’on déchargeait les mulets et on mettait en place les ustensiles.

Les garçons et les filles étaient assis par groupes dans l’herbe ; on a bu encore, puis on a dansé.

On dansait, on allait boire entre les danses ; les garçons et les filles dansaient et buvaient, les hommes buvaient. Et, eux aussi, avaient bu et avaient dansé : Joseph et Victorine avaient dansé toutes les danses ensemble, longtemps, plus longtemps qu’il n’aurait fallu raisonnablement ; car on avait laissé descendre sans y prendre garde le gros soleil tout rond derrière la montagne et la petite aiguille des montres avait déjà dépassé cinq heures que personne n’avait songé encore à tirer la sienne de sa poche. C’est pourquoi il leur a fallu se dépêcher de redescendre. Joseph avait accompagné Victorine jusqu’en haut des premiers lacets ; puis, là, il s’était assis, la suivant des yeux, tandis qu’elle se tournait vers lui à chaque lacet du chemin.

Elle le cherchait, elle aussi, des yeux : lui, devait les baisser chaque fois un peu plus ; elle, elle devait les lever un peu plus chaque fois.

Elle descendait, il restait assis ; elle s’arrêtait, elle se tournait vers lui, elle agitait son mouchoir.

Elle est devenue toujours plus petite, puis elle est arrivée à un endroit où le chemin recommence à aller à plat pour s’enfoncer un peu plus loin derrière un avancement de la pente ; là, il l’a vue encore, puis il ne l’a plus vue.

Là, il l’a vue pour la dernière fois ; là, pour la dernière fois, elle s’était retournée ; après quoi, on n’a plus aperçu que la moitié d’en haut de son corps, puis ses épaules seulement ; puis seulement son bras et sa tête, avec une main qu’elle lève encore.

Et un petit point blanc marquait la place de sa main…

Il restait assis, il ne bougeait pas, il se demandait : « Où est-elle ? » Comment est-ce qu’on peut comprendre ?

Il continuait d’aller la chercher des yeux au-dessous de lui ; mais ce qu’il a vu seulement, c’est que la nuit allait venir ; ce qu’il y avait seulement, où elle avait été, c’était une ligne grise sur le vide. Tout était vide, tout était désert, en même temps qu’il s’était mis à faire froid et un grand silence venait.

Là-haut, quelques corneilles tournaient encore contre les parois avant de regagner les fissures du roc où elles nichent, et ont crié encore peut-être, mais avec des cris pas assez forts pour qu’ils pussent venir jusqu’ici, et venir à nous ; il n’y a plus eu que le bruit de l’eau qui ne compte pas ; il n’y a plus eu que le grand silence, où Joseph se lève parce qu’il avait froid.

Il marchait à grands pas ; il avait boutonné sa veste. On voyait que les parois qui entouraient le pâturage étaient couvertes de taches noires.

Joseph ne pouvait pas s’empêcher de se retourner de temps en temps, puis il portait son regard à ces parois. On n’entendait toujours rien, puis c’est une pierre qui dégringole.

Et une pierre dégringole de nouveau ; c’était cette fois dans la direction du glacier ; alors Joseph, levant la tête, l’a eu tout entier en face de lui.

Au moment où Joseph levait la tête, le glacier, qui était encore rose, s’est éteint subitement, en même temps qu’il semblait s’avancer et venir à votre rencontre.

Il parut venir à votre rencontre avec une couleur méchante, une vilaine couleur pâle et verte ; et Joseph n’avait plus osé regarder, il s’était mis à marcher plus vite encore en baissant la tête ; heureusement que bientôt la belle lumière jaune clair du feu brûlant sur le foyer s’est montrée en avant de lui dans l’ouverture de la porte ; et Joseph a tenu ses yeux fixés sur le feu sans plus les en détourner.

V

Tout de suite, ils avaient commencé à vivre leur vie de là-haut, qui allait être pendant trois mois la même vie.

Ils se mettaient à traire avant cinq heures du matin, besogne qu’ils faisaient en commun ; ensuite le maître et son neveu allumaient le feu sous la grande chaudière en cuivre suspendue à un bras mobile.

Ils étaient trois alors qui partaient avec le troupeau, levant leurs bâtons derrière le troupeau ; c’étaient d’ordinaire Joseph, Romain et le boûbe.

Le maître et son neveu restaient dans le chalet pour les travaux de l’intérieur ; eux trois, partaient avec les bêtes, parce qu’on ne les laisse pas brouter à leur fantaisie, ni où elles veulent, et on a soin de les changer de place chaque jour ; – deux hommes donc dans le chalet et puis trois avec le troupeau ; restaient Barthélemy et Clou qui étaient occupés, eux, dans le voisinage du chalet.

Barthélemy, ce matin-là, allait et venait avec sa brouette ; Clou, lui, était un peu en dessous du chalet, avec son outil. C’était une place où l’eau qui descendait de la paroi avait une tendance à séjourner, gâtant les racines de l’herbe ; alors il fallait lui pratiquer une issue qui lui permît d’aller plus bas où on en manquait. Il y a ainsi un grand nombre de ces petits travaux de toute sorte dans les montagnes ; il y en a plus que de quoi vous occuper tout le long du jour, si on veut se donner la peine de les bien faire ; mais Clou, pour le moment, ne faisait rien. Comme un mouvement de terrain empêchait qu’on pût le voir, il s’était assis, fumant sa pipe, et était en train d’examiner minutieusement les rochers en face de lui, les parcourant des yeux d’un bout à l’autre, à cause des cachettes qu’il y avait là sûrement, mais il faut d’abord connaître où on aurait le plus de chances d’en trouver ; – pendant que Barthélemy donc allait et venait devant le chalet, et que le maître et son neveu étaient en train de faire la cuite.

Un moment se passa encore. Ce fut pendant que le maître et son neveu étaient toujours devant le foyer ; tout à coup, il leur a semblé qu’il faisait plus sombre dans la pièce, comme si on se tenait debout dans l’ouverture de la porte, et en effet on se tenait debout dans l’ouverture de la porte.

C’était Barthélemy. Il a dit :

— Vous n’avez rien entendu, cette nuit ?

Le maître continua un instant à faire tourner avec une pelle de bois la masse du lait dans la chaudière ; puis le maître, sans qu’on pût deviner si c’était à lui plus particulièrement que Barthélemy s’était adressé, mais il était le maître :

— Non.

Ne s’étant toujours pas retourné, et Barthélemy : « Alors bon… Si vous n’avez rien entendu… »

Il était éclairé sur l’épaule et autour de sa barbe par le jour ; il était éclairé sur le devant de sa personne par le feu ; il se tenait debout dans l’ouverture de la porte :

— Parce que, l’autre fois, il y a vingt ans, ça avait commencé de la même façon. On avait marché sur le toit. Alors je me suis demandé si vous aviez entendu, cette nuit, parce que l’autre fois on avait entendu, et, moi, cette nuit, il m’a bien semblé entendre marcher, mais si vous n’avez rien entendu, peut-être que je me suis trompé…

Bredouillant ces choses dans sa barbe ; mais le maître s’était tourné vers Barthélemy :

— Enfin, vous, vous avez votre papier, ou quoi ?

— Oui.

— Et, à ce que vous dites vous-même, avec votre papier, vous ne risquez rien.

— Non, pas moi.

— Eh bien, laissez-nous tranquilles…

Disait le maître impatienté, puis qui avait à surveiller sa cuite, ce qui est une opération délicate :

— Nous autres, on s’arrangera toujours.

Il avait haussé les épaules ; Barthélemy n’avait pas insisté, et s’était remis à pousser sa brouette ; et déjà la journée s’avançait, faisant aller le soleil vers le milieu de la bande de ciel qui était tout ce qui pouvait s’en apercevoir au-dessus de cet étroit corridor, où on va être pendant trois mois, nous autres, sans voir personne, sans rien voir justement que le soleil qui est promené toujours dans le même sens, au-dessus de nous, en ligne droite, comme s’il pendait à un câble.

Il y a eu cette première journée plutôt courte quant au soleil qui est vite caché pour nous. Vers les cinq heures déjà, on l’a vu qui commençait à être attaqué et à être mordu dans sa partie d’en bas. Ce jour-là, c’était par une sorte de corne surmontant une des arêtes ; elle est entrée en coin dans le bas du soleil, comme quand on veut fendre une souche.

Le soleil fut fendu, en effet, d’un bord à l’autre. On voyait là-haut ses deux moitiés s’écarter toujours plus ; puis elles tombèrent chacune de son côté, comme si elles allaient vous rouler dessus. Deux gros tisons d’un rouge sombre, qui cependant restaient suspendus, mais ont vite diminué de grosseur. Ensuite, ce fut comme si la corne, puis la paroi la supportant se mettaient à pencher, penchaient de plus en plus ; et elles ont laissé se détacher d’elles leur ombre, comme un vêtement qu’elles quitteraient. Il n’y avait plus de soleil. Il n’y avait plus que cette grande ombre qui a été sur nous, puis on l’a vue courir en arrière de nous, grimpant aux pentes avec une grande vitesse ; tandis que les choses changeaient d’aspect, et la couleur de tout et même le climat changeaient.

On passait tout d’un coup d’une des saisons de l’année à l’autre, et du cœur de l’été à une fin d’automne, sans aucune préparation, en même temps qu’on tombait de plusieurs heures dans la journée et vers la nuit. Le soleil caché, c’est déjà ici comme si la journée était finie : c’est pourquoi elles sont si courtes.

Déjà Joseph et Romain se préparaient à aller chercher le troupeau.

On ne savait pas bien où était Clou, on ne savait jamais très bien où il était. Le vieux Barthélemy allait et venait toujours avec sa brouette.

Le maître et son neveu étaient venus s’asseoir au pied du mur en pierres sèches, où on continuait à avoir la bonne chaleur du soleil dans le dos, le mur étant resté chaud de lui comme un poêle de son feu.

Ils attendirent là que le troupeau fût revenu, ensuite ils se sont levés, en même temps que tout le monde revenait, parce qu’il y avait de nouveau des bêtes à traire, à quoi ils se sont mis tous les sept, pendant qu’à présent il semblait que la nuit ne viendrait jamais plus, à cause de la continuation autour de vous de cette demi-obscurité, et grâce à l’éclairage aussi des lampes roses, qui continuaient à briller là-haut, sur les neiges, les plus hautes pointes, au sommet du glacier.

Ils ont trait, ils ont eu fini de traire ; les lampes, là-haut, n’étaient toujours pas éteintes.

Romain s’était mis à faire la soupe, elles éclairaient toujours.

Et encore un peu de temps se passe avant que la première de ces lampes commence à pâlir, comme elle a fait pourtant enfin ; les charbons ont rougi tout en s’enveloppant d’une fine cendre grise, à travers laquelle ils ont essayé de briller encore, mais déjà ils ne pouvaient plus ; – à ce moment, les hommes sont rentrés l’un après l’autre dans le chalet en traînant les pieds.

Et ce fut un peu plus tard autour du feu, parce qu’ils étaient venus s’asseoir autour du feu. Ils étaient assis en cercle. À côté du maître, il y avait le neveu, puis on passait à Joseph, puis à Barthélemy. Barthélemy faisait face à la paroi du fond, et cette paroi n’était pas comme dans les maisons ordinaires faite de main d’ouvrier avec des pierres mises l’une sur l’autre : c’était la paroi même de la montagne, c’est-à-dire un ouvrage de la nature, et non de l’homme, mais de Dieu. C’était l’assise de la grande arête et la base du mur naturel avec la roche naturelle ; il y avait dessus de larges plaques d’humidité qui brillaient à la lueur du feu. Il y avait donc cette paroi ; il y avait, en face de la paroi, la figure de Barthélemy, également éclairée plus ou moins, à cause de la lueur augmentant, puis diminuant par larges cercles, qui faisaient bouger et changer de place les objets dans la pièce. Une figure toute plissée, couleur de peau de jambon, de couenne de lard, la barbe plus large que longue et semblable à de l’herbe sèche, des petits yeux, un tout petit nez, une bouche qu’on ne voyait pas (et on n’en devinait la place qu’à la direction que prenait le tuyau de la pipe en s’enfonçant sous la moustache). Barthélemy faisait face à la paroi, les bras sur les genoux, la tête en avant, entre Joseph et Romain, puis venaient à sa droite Clou et le boûbe, et le maître et le neveu du maître étaient à sa gauche. Barthélemy était assis face à la paroi, et, quand on regardait Barthélemy, on voyait que sa grosse barbe bougeait toujours, mais il ne disait rien. Les autres se taisaient aussi, étant dans le moment qui suit le temps où on a mangé, et on laisse l’estomac faire sa besogne, après qu’on a bourré sa pipe. Dehors, il devait faire complètement nuit ; peut-être qu’il y avait des étoiles, peut-être qu’il n’y en avait pas : on ne pouvait pas savoir. On n’entendait rien. On avait beau écouter, on n’entendait rien du tout : c’était comme au commencement du monde avant la naissance de l’homme ou bien comme à la fin du monde, après que les hommes auront été retirés de dessus la terre, – plus rien ne bouge nulle part, il n’y a plus personne, rien que l’air, la pierre et l’eau, les choses qui ne sentent pas, les choses qui ne pensent pas, les choses qui ne parlent pas. On écoutait, il ne venait rien ; c’était une nuit sans vent ; on écoutait encore ; il ne venait toujours rien. De sorte que, par contraste, à l’intérieur du chalet, le craquement du feu commençait à être un grand bruit, ou bien quand on déplace le pied ou bien on tousse ou bien on crache. De sorte qu’également le petit bruit qu’a fait ensuite Barthélemy a été un grand bruit ; quand il a dit : « Oui, oui », puis de nouveau il hoche la tête, et : « Oui, oui », dans sa barbe, à cause sans doute de ce discours qu’il se tenait toujours en dedans. Les hommes se tournèrent vers lui. Il hocha alors la tête ; puis on le vit qui avançait un peu ses mains, avançant dans le même moment sa barbe. Et le maître :

— Alors quoi ? ça vous tient toujours ?…

Tout à coup, il y a eu la voix du maître qui était venue, et elle vous a fait peur, mais elle vous rassurait en même temps. Elle avait ramené la vie. Ils se déplacèrent tous, bougeant leurs genoux, leurs coudes, leurs bras, leurs pieds, rompant ainsi la trop grande immobilité de leur corps ; alors aussi le feu a jeté une flamme plus vive qui les éclaire de nouveau, pendant que les ombres couraient à côté des objets sur la terre battue, et il a semblé que la figure de Barthélemy venait en avant.

Il a dit :

— C’est que j’y étais.

Sa figure parut grandir, toute sa personne grandissait : – elle fut retirée en arrière, en même temps que la lueur du feu baissait.

— Oui… J’y étais. Il y a vingt ans…

Le maître s’était mis à rire :

— Allez-y seulement, Barthélemy ; ça vous soulagera. Depuis le temps que vous remâchez votre histoire.

Il avait pris en même temps, sur le fagot, une branche, qu’il jeta dans le feu, et la suite du discours est venue pendant qu’une grosse branche de sapin avec toutes ses aiguilles s’enflammait.

— Oh ! vous n’y croyez pas, je vois bien… Ça ne fait rien, puisque c’est vrai… Et puis j’y étais, continua-t-il. Et on était comme à présent, on était sept comme à présent, dont le grand Chamoson, vous vous souvenez ? non, vous ne pouvez pas vous souvenir de lui, vous êtes trop jeunes. Un homme robuste pourtant, un homme de six pieds, un homme comme on n’en fait plus…

Il a tiré sur sa pipe qui avait un couvercle percé de trous, et une petite fumée bleue sortant par chacun de ces trous faisait comme des fils qui se réunissaient en se tordant plus haut dans l’air :

— Et ça a commencé par rien du tout, une écharde qu’il s’était plantée dans le pouce…

Il a dit :

— Il en est mort.

Il vous a regardés les uns après les autres ; puis : encore une fois :

— Mort…

À présent, il disparaissait de nouveau dans l’ombre ; il a été ramené en arrière comme s’il voulait cacher un secret ; pourtant ce n’était pas son intention, car il a recommencé :

— On n’a même pas eu le temps de le descendre, parce qu’il était déjà tout enflé, tout noir et enflé… Il était pourri avant d’être mort.

On n’a rien répondu, il n’y avait rien à répondre.

Et Barthélemy a repris :

— Ça en fait un. L’autre, c’était le maître. Il était justement à la place où vous êtes, maître ; on était comme ce soir, seulement on n’était plus que six ; alors, moi, je leur avais dit : « Je vous dis que j’ai entendu marcher de nouveau sur le toit, ça va mal aller… » Ils se sont mis à rire comme vous. J’ai dit : « Vers deux heures du matin, ça m’a réveillé… » Ils disaient : « Pas nous… » J’ai dit : « Tant pis pour vous ! » Mais il y avait aussi que le maître devait aller chasser le lendemain ; et j’aurais voulu au moins qu’il n’y aille pas, comme je lui ai dit : il n’a rien voulu entendre. Eh bien, le lendemain, on l’a trouvé mort dans les rochers. On a dû lui envelopper la tête dans des linges, parce que la cervelle avait coulé dehors… Mort…

Maintenant, Barthélemy ne s’arrêtait plus, venant avec ses petites phrases de dedans sa grosse barbe :

— On a dû le descendre au village sur une civière, et, nous, on n’était plus que trois. On n’était au chalet que les trois ; alors je dis : « Il faut fermer la porte » ; elle n’avait pas plus qu’à présent de serrure, ni de clé, ni même de verrou. Je dis : « Il faut l’attacher avec une corde. » Je vais chercher la corde, mais les deux autres se lèvent, parce qu’ils étaient fâchés, – ils étaient fâchés je ne sais pas de quoi, mais ils étaient fâchés. Ils m’ont dit : « Pas de ça ! » Je dis : « Comme vous voudrez. » N’empêche que c’est le dernier soir qu’on a passé ici, et un peu plus tard ils ont pu voir qui avait raison d’eux ou de moi. Il leur a bien fallu entendre. Ils s’étaient mis assis, puis s’étaient tournés du côté du mur ; ils se cachent la figure sous leur couverture ; ils se roulent en boule dans la paille et sous les couvertures ; moi j’écoute. On marchait sur le toit. Je dis : « Hein ? eh bien, la corde ? » mais voilà qu’à ce moment on saute en bas du toit. J’arrive comme on allait entrer. J’ai eu juste le temps de donner dans la porte un coup d’épaule au moment où elle s’ouvrait, et puis je l’ai calée dans le bas avec le pied, seulement il m’a fallu la tenir jusqu’au matin, et j’ai été seul à la tenir jusqu’au matin ; et tout était tranquille de nouveau quand le matin a été là ; mais, pour tout l’or du monde, on n’aurait pas pu nous faire rester une heure de plus ici. On est redescendus avec le troupeau le jour même. Et, quelque temps après, les deux autres sont morts…

Il vient de nouveau en avant ; il dit :

— Morts. C’est pourquoi, l’année suivante, on n’est pas remonté, ni l’année d’après la suivante, ni celle d’après celle-là, ni aucune année, vingt ans de suite, comme vous savez bien et jusqu’à celle-ci. Et c’est qu’on a fini avec le temps par n’y plus croire, mais j’y étais, moi, et ce que je dis est la vérité…

Ayant recommencé à parler alors en dedans de sa barbe, de sorte qu’on n’entendait plus ce qu’il disait, bien qu’il hochât toujours la tête : et le silence était revenu.

De temps en temps, un tout petit bruit se faisait entendre ; c’était une pierre qui roulait sur le toit, ou bien une goutte d’eau qui tombait.

Le maître a demandé à Barthélemy :

— Alors pourquoi est-ce que vous êtes remonté, cette année ?

— Oh ! à présent, j’ai le papier.

On l’a vu qui allait avec la main sous sa chemise ; alors cette histoire du papier a fait du bien, parce qu’elle a fait rire, en même temps qu’elle vous aidait à oublier le reste de l’histoire, – parce qu’à présent le maître disait :

— Qui est-ce qui vous l’a donné ?

— C’est Sauget…

Le maître disait :

— Qui est-ce ça, Sauget ?

— Oh ! vous ne l’avez pas connu non plus, parce qu’il était déjà très vieux, en ce temps-là, mais c’était quelqu’un qui se connaissait à ces choses comme personne, c’était un sage et un savant ; il m’a dit : « Avec ce papier tu ne risques rien ; trempe-le seulement trois fois avant de monter… »

Il se leva, et, tout en se levant :

— Trois fois dans le bénitier à Saint-Maurice-du-Lac. Le dimanche après le jour de la fête de Saint-Maurice.

Étant debout, à présent ; et le maître :

— Est-ce que le papier ne peut pas servir pour nous aussi ?

Mais Barthélemy n’écoutait déjà plus, vous ayant tourné le dos ; une dernière fois il fut éclairé de dos ; puis il est rentré dans l’ombre ; on l’a vu encore tout juste passer sous la porte basse menant à la chambre où on couche, après quoi on a entendu le bruit de la paille, puis plus rien.

Eux, restèrent un moment encore autour du feu. On les a entendus rire. On ne se rappelle pas si Clou a parlé ou non.

On se rappelle seulement qu’ils restèrent autour du feu plus longtemps qu’à l’ordinaire.

Il y avait dans la chambre où ils couchaient un falot tempête, qui était pendu à un clou.

Ils dormaient dans trois grands cadres de sapin occupant trois des côtés de la pièce, et dans le quatrième une fenêtre était percée ; trois grands cadres supportés par des pieds sur un de leurs bords, scellés de l’autre dans le mur. Ils se sont couchés. Le dernier qui se coucha avait soufflé la lanterne.

Il avait dû se passer beaucoup de temps. Tout à coup, Joseph a entendu qu’on lui parlait tout bas. C’était le boûbe.

La lune s’était levée et éclairait par la petite fenêtre le cadre se trouvant sur le côté gauche de la pièce ; là, Joseph vit que le vieux Barthélemy était assis, faisant de nouveau bouger sa barbe ; probablement qu’il faisait sa prière.

À côté de lui, vous tournant le dos et faisant face au mur, Clou semblait dormir.

Joseph était dans l’ombre, c’est pourquoi il ne pouvait pas voir le boûbe, mais il le sentait tout proche de lui qui tremblait : « Oh ! laissez-moi venir vers vous, disait le boûbe, j’ai peur. »

— Peur de quoi ?

Mais le boûbe :

— J’ai peur, j’ai peur.

Il tremblait, sans que Barthélemy toujours assis eût paru s’apercevoir de rien ; alors Joseph au boûbe :

— Viens seulement ; il y a de la place.

Il l’a fait se coucher à côté de lui.

VI

La vie d’en bas, pendant ce temps, continuait son petit train ; c’est ainsi que, quelques jours plus tard, le vieux Munier était monté avec sa luge chercher une provision de fagots dans la forêt.

Ces luges, c’est de quoi ils se servent dans leurs mauvais chemins où aucune voiture, ni véhicule à roues ne pourrait s’aventurer ; et ils ont, pour les remplacer, ces traîneaux faits de grosses pièces de bois à peine écorcées, qui tiennent ensemble, non au moyen de clous, mais bien de fortes ligatures en osier qui leur donnent de la souplesse.

Munier redescendait avec sa provision de fagots ; il venait d’arriver en haut d’un raidillon particulièrement penché qui rejoignait du bas le chemin de Sasseneire.

La vache qui était attelée au traîneau avait eu beaucoup de peine à tirer sa charge pendant un moment et Munier pour l’aider marchait devant elle, tirant sur la bride ; puis voilà qu’on l’a vue s’accroupir sur son train de derrière, pendant que Munier tirait en sens inverse, tant qu’il pouvait, de ses deux mains.

On a vu alors les brancards monter à frottement juste contre les flancs ronds de la bête, dépassant ses cornes du bout ; en même temps, le devant des glissoires s’était mis à porter à faux, de sorte qu’on a pu en voir le dessous ; puis toute la masse a basculé en avant, poussant la bête qui s’est laissée glisser sur ses sabots parmi les pierres, où deux traces luisantes se sont alors marquées, tandis qu’une poussière montait de chaque côté des glissoires comme si elles avaient pris feu.

Heureusement qu’il y a des paliers, il y a des repos par moment dans ces pentes ; et un de ces paliers était venu, dont Munier profita pour laisser souffler sa bête et pour souffler soi-même un peu.

Ce fut pendant que Munier était là.

Il a vu quelqu’un qui venait sur le chemin de Sasseneire et Munier a été étonné des dimensions de la personne ; mais, ce qui l’étonnait le plus, c’est la façon dont on venait, parce qu’on avait la tête en avant, et tantôt on courait, tantôt on s’arrêtait, puis on faisait deux ou trois pas, puis on s’arrêtait de nouveau.

Et Munier regardait toujours, – Munier qui avait donc voté non et était donc un de ceux qui avaient voté non à l’assemblée de commune ; – puis il a dit : « Est-ce possible ? » puis : « C’est bien lui », puis : « Alors qu’est-ce qui arrive ? » ayant dans le même moment tiré sur sa bête qui reçut de nouveau le poids de la charge dans l’arrière-train.

C’était le boûbe. Il avait ses habits du dimanche ; ceux de la semaine étaient dans un petit sac de toile sur son dos. Il avait bien été forcé finalement de s’arrêter, ayant trouvé Munier et la luge de Munier qui lui barraient le chemin ; pourtant il n’avait pas relevé la tête sous son petit chapeau de feutre noir devenu rouge ; et même, maintenant (parce que Munier avait commencé à lui parler, lui disant : « D’où viens-tu ? »), il se cachait la figure dans son bras.

— D’où viens-tu ? a recommencé Munier.

Alors, toujours sans la relever, le boûbe a fait un mouvement avec la tête vers la montagne ; après quoi ses épaules, sous la veste de drap trop large, se sont mises à trembler malgré le soleil et la chaleur.

— Pourquoi es-tu descendu ? avait repris Munier.

Mais le boûbe a seulement tremblé plus fort et le tremblement gagnait à présent toute sa petite personne et jusqu’à son pantalon trop long ou trop court, qui n’était pas encore tout à fait un pantalon d’homme, mais n’était plus une culotte et tombait raide jusqu’à mi-jambe avec une grosse bosse au genou.

— Ça n’allait pas là-haut, hein ?

Le petit Ernest a secoué la tête.

— Ah ! ça n’allait pas ; qu’est-ce qui n’allait pas ?

— J’avais… j’avais peur…

— Peur de quoi ?

— Parce qu’on marchait.

— Hein ?

— On… marchait…

— Hein ?

— Sur le toit…

— Hein ?

— … Alors le maître m’a dit : « Va-t’en ! »

Et puis :

— J’ai froid… J’ai mal à la tête…

— Arrive, a dit Munier. On descendra ensemble.

Ernest s’était mis à marcher à côté de Munier ; et Munier s’occupait à poser au petit Ernest toute sorte de questions.

Des hommes étaient en train de faucher dans les prés bordant le chemin ; ils se sont redressés, croisant les mains sur le manche de leur faux.

Et plus loin est venu le village, mais Munier avait déjà arrêté toutes les personnes qu’il avait rencontrées ; ce qui fit un attroupement, pendant qu’on allait prévenir la mère du petit Ernest…

Ce soir-là, Victorine était en train d’écrire ; il pouvait bien être neuf heures ; elle était dans sa chambre en train d’écrire une lettre à Joseph quand elle a entendu du bruit dans la rue.

Elle a été ouvrir la fenêtre. Il y avait dans le haut de la rue une femme qui venait de sortir de chez elle, pendant que d’autres femmes étaient sur leurs perrons.

Victorine a reconnu la mère du petit Ernest ; et la mère du petit Ernest :

— Je ne sais pas ce qui lui arrive ; il n’arrête pas de trembler…

On voyait sur ces autres perrons les barres de lumière que faisaient en travers de la dalle les portes ouvertes à demi ; là, les femmes, se penchant, disaient quelque chose, et d’en bas :

— Oh ! bien sûr, j’ai tout essayé… Je lui ai fait boire du thé bouillant, je lui ai mis des bouteilles d’eau chaude… Ça n’a servi à rien, qu’est-ce qu’il faut faire ?…

— Attendez…

On est descendu des perrons ; les femmes avaient rejoint la mère du petit Ernest.

Il faut dire que Victorine n’avait pas pensé ce soir-là beaucoup plus loin, et, ayant fermé sa fenêtre, elle s’était remise à écrire. Romain devait descendre le samedi suivant avec le mulet. La grande affaire était alors pour elle la lettre qu’elle comptait lui remettre. Il ne se passa rien, d’ailleurs, d’important jusqu’à ce samedi-là ; et la lettre de Victorine était prête, qui était une longue lettre, où elle avait pourtant laissé une place vide, comptant la remplir au dernier moment.

Le samedi, dès les sept heures et demie, elle était dans la boutique. Romailler s’est mis à rire derrière le comptoir en la voyant entrer.

— Tiens ! tu es déjà levée.

Il riait dans sa barbe noire, les mains dans les poches, en avant des piles de morceaux de savon et des pièces de drap qui garnissaient les rayons en étages derrière lui.

— Voyons, disait Romailler, de toute façon, ils ne peuvent pas être là avant dix heures…

Parlant de Romain et du mulet, parce qu’elle s’inquiétait déjà ; parlant de Romain et du mulet au pluriel, parce qu’ils devaient venir ensemble :

— Alors, repasse un peu après dix heures… Ou bien est-ce que tu veux l’attendre ?…

Ne parlant plus que de Romain.

— Voilà une chaise, mets-toi là…

Mais elle était trop impatiente pour attendre. Et elle revint à dix heures, à dix heures et demie, à onze, à onze heures et demie, à midi : Romain n’était toujours pas là.

Il avait volé à son père un vieux fusil de chasse qu’il avait été cacher, le jour de la montée, non loin du chemin sous les feuilles sèches, comptant bien l’y reprendre dès que l’occasion s’en présenterait, et voilà que l’occasion, ce jour-là, s’en était présentée et ne se représenterait peut-être jamais plus. À la descente déjà, la tentation avait été trop forte, bien que Romain par prudence ne comptât se servir de son arme qu’en remontant ; et ainsi il avait perdu près de trois heures, parce qu’il y a des écureuils, et il y a parfois des lièvres, mais, à défaut de lièvres, il y a des écureuils, il y a des geais, des pigeons. Il avait attaché le mulet par la bride à un tronc de mélèze, et : « Toi, tu vas rester tranquille », ayant été fouiller ensuite sous les feuilles, dans une fente de rocher où était l’arme, avec une poire à poudre, de la grenaille et des capsules dans une boîte en fer-blanc, car c’était un vieux fusil à chien. Il s’est glissé sans faire de bruit d’un arbre à l’autre, levant la tête vers ces puits en hauteur qu’il y avait entre les troncs, avec une fermeture d’air dans le bout, une belle fermeture d’air bleu.

Romain visait, tirait, manquait.

Il faisait venir au bout du canon de son fusil un autre canon de fumée, tandis que la secousse lui entrait dans l’épaule ; puis, l’arme levée, il restait là, s’attendant à voir tomber l’écureuil, et l’écureuil ne tombait pas.

Seulement déjà, un peu plus loin, un geai s’est mis à crier ; alors Romain a couru après le geai.

Il avait oublié le mulet et qu’on l’attendait au village, courant entre les troncs, dans la rocaille, montant ou descendant la pente abrupte, toute glissante d’aiguilles, coupée de bancs de rochers ; ainsi il avait fini par arriver à un endroit dégarni d’arbres, d’où il dominait la pointe des sapins poussant plus bas et sur laquelle il avait vu des pigeons se poser ; alors il a tiré sur les pigeons, et eux sont partis droit devant eux pour l’autre côté de la gorge, parcourant en une ou deux secondes le chemin que l’homme mettrait des heures à faire, parce qu’il lui faudrait descendre au fond du ravin, puis remonter l’autre pente, avec mille peines, tandis qu’eux n’ont qu’à se lancer sur la belle route droite, la belle grande route, qui va à plat, de l’air…

Cependant Romain avait donc encore couru après les pigeons, couru de nouveau après des geais, ayant plusieurs fois risqué de se casser la tête ; – il était midi passé que le mulet attendait toujours au bord du chemin. Cela donna, au total, que Romain ne parut à la boutique qu’après deux heures.

Aux questions qu’on lui posait, il avait répondu par une histoire qu’il avait eu tout le temps de préparer en venant : « Oh ! disait-il, c’est seulement une génisse qui s’était sauvée. »

Il mangeait, il buvait ; et Victorine avait été une des premières à être là (pour la sixième ou septième fois) ; alors, voyant Romain être tranquillement assis devant une chopine et un verre, la joie l’a fait changer de couleur ; parce que la joie a tiré d’abord tout son sang au cœur, puis l’a refoulé, lui faisant les oreilles devenir toutes chaudes, lui gonflant les veines du cou.

Elle arriva droit sur Romain :

— Mon Dieu ! Romain, qu’est-ce qui se passe ?

Mais lui, de nouveau :

— Rien du tout.

Il a recommencé son histoire :

— Il y avait une génisse qui s’était échappée, on s’est tous mis après, mais ça a fait quand même du retard.

Il a vidé son verre, tandis qu’elle, il lui a fallu boire encore une grande tasse d’air pour se remettre d’aplomb ; puis tout à coup :

— Tu n’as rien pour moi ?

Elle venait enfin de penser à la lettre que Romain devait avoir pour elle, et lui, bien entendu, l’avait oubliée ; mais alors il a été la chercher dans la poche de sa veste, il l’a tendue à Victorine, qui sortit en courant, tandis que le Président entrait…

Le Président de son côté avait questionné Romain ; il avait été tout content de voir qu’il ne s’était rien passé de grave.

— Je savais bien, disait le Président… C’est comme l’histoire du boûbe…

— Oh ! disait Romain, parlant du boûbe, qu’est-ce que vous voulez ? il avait l’ennui… Il pleurait tout le temps ; le maître lui a dit : « Va-t’en chez toi, si tu veux pleurer… » Pour ce qu’il faisait quand même !

Et le Président a payé à boire à Romain.

— Parce que, disait-il, j’ai compris tout de suite que Munier avait cherché à grossir l’affaire pour me faire du tort ; alors je ne suis pas fâché qu’on t’entende…

Plusieurs de ceux du parti de Munier étaient, en effet, venus, sans en avoir l’air, aux nouvelles, d’autres étaient entrés par simple curiosité ; maintenant la boutique était tellement pleine que beaucoup de personnes avaient dû rester dehors ; et au fond de la salle à boire était Romain qui buvait, qui a bu encore, et qui parlait ; – pendant qu’elle mettait vite sur la place restée blanche : « Oh ! je suis bien heureuse, car j’ai été tellement inquiète depuis l’autre jour, mais tu me dis que tout va bien là-haut, alors je te crois. Tu verras sur ce papier que tout va bien ici également, adieu. J’ai juste le temps de fermer ma lettre, merci de la tienne, mais quand viendras-tu ? Tâche bien, n’est-ce pas ? de venir de demain en huit, et, la fois suivante, c’est moi qui monterai… »

Ne pouvant toutefois pas s’arrêter, mais il n’y avait plus, sur le papier, qu’une toute petite place inoccupée, alors elle y avait écrit :

« Je t’aime bien, un gros baiser… »

Romain ne se remit en route que vers les six heures ; pourtant peut-être que, s’il avait eu sa tête à lui, rien ne serait arrivé et il aurait pu encore à la rigueur être sorti des mauvais passages avant que la nuit fût venue ; – mais justement il n’avait plus sa tête à lui.

À peine était-il arrivé dans la forêt que le souvenir de sa chasse inutile du matin lui était revenu dans les fumées du vin, l’humiliant ; il avait de nouveau attaché le mulet à un tronc, lui disant, comme l’autre fois : « Tu n’as qu’à attendre » ; puis le voilà qui va reprendre son fusil, bien qu’on n’y vît plus à vingt pas…

On s’explique du moins la chose de cette façon-là, car il ne reparut au village qu’un peu avant minuit, et on n’a jamais pu savoir exactement ce qui s’était passé. Mais, vers minuit, on a appelé sous les fenêtres du Président. Du premier coup, le Président fut réveillé à côté de sa femme. C’est Romain qui appelle le Président sous les fenêtres du Président : « Hé ! là-haut », de toutes ses forces, parce que le vin ne devait pas l’avoir entièrement quitté encore et le vin ne connaît pas les ménagements.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Le mulet s’est déroché.

— Comment dis-tu ?

Puis, plus bas :

— Monte vite… Je vais t’ouvrir…

Mais l’autre continuait à haute voix :

— C’est comme je vous dis, dans la gorge… Une pierre qui lui est arrivée dessus.

Le Président, en chemise, courut ouvrir la porte à Romain ; pas si vite toutefois que les voisins n’eussent tout entendu, et que Romain n’ait eu le temps de leur raconter, à eux aussi, son aventure :

— Une pierre, et à mon avis elle n’a pas roulé toute seule… L’endroit était trop bien choisi.

Il a fallu que le Président le prenne par l’épaule, le pousse dans la cuisine, dont il ferme la porte à clé ; puis, comme sa femme s’était habillée et voulait venir, il ferme à clé la porte de la chambre ; il enferme sa femme dans la chambre à coucher.

— Tais-toi, malheureux !… Parle plus bas. Tu sais bien que j’ai des ennemis.

Mais quoi faire, le malheur était déjà public ? – et quoi faire ensuite, sinon aller voir ?…

C’était à l’endroit d’une des barrières, à un de ces endroits où la paroi de la gorge surplombe.

Ils étaient partis avec des cordes et des crocs. C’est de nouveau une troupe en chemin. Mais il n’a pas été possible de rien découvrir, ni du mulet, ni de sa charge, même quand le jour fut venu et même quand un des hommes se fut laissé descendre dans la gorge au bout d’une corde.

On la lui avait attachée sous les bras ; il disait : « Attendez… Bon ! vous y êtes ?… Eh bien, allez-y… » il se laissait descendre de quelques mètres. Puis, de nouveau, il s’est laissé descendre, passant d’une saillie de roc à l’autre et jusqu’à ce qu’il fût arrivé à la dernière, laquelle avançait singulièrement sur le lit même du torrent ; là, il a pu tout voir, c’est-à-dire qu’on ne voyait rien.

Il y avait seulement cette eau verte, lisse, profonde, cette eau morte, et qui vous donnait froid rien qu’à la regarder ; elle tournait lentement sur elle-même dans les poches du roc, tout en se soulevant par place comme quand le contenu d’une marmite se met à bouillir.

L’homme, au bout de la corde, regardait ; on lui criait d’en haut : « Tu ne vois toujours rien ? » – « Non, rien. » – « Tu ne peux pas descendre davantage ? » – « Oh ! impossible… » Ils ont fini par le remonter.

Alors le Président avait dit à Romain :

— Il ne te faut pas faire d’histoires. Prends mon mulet. On arrangera l’affaire plus tard… On va faire une enquête, on verra bien qui est responsable. Mais, pour le moment, dépêche-toi ; ils doivent s’inquiéter là-haut…

VII

Romain remontait, mais pas vite. C’était donc le dimanche matin ; son fusil, à cette montée-là, est resté dans sa cachette. Il montait avec la bête du Président et les provisions, du sel, du pain, du maïs, du fromage, qu’il avait achetées aux frais du Président ; mais, tout en remontant, il se voyait déjà comparaissant devant le juge, assis sur une chaise devant la table en sapin noir dans la chambre des jugements, – parmi les pierriers, parce qu’il était arrivé dans les pierriers. Et ce qui ne lui donnait pas non plus envie d’aller plus vite, c’était la réception qu’il pensait bien qu’on lui ferait là-haut.

Pourtant rien ne se passa comme il avait prévu. Il était midi passé quand il arriva au pâturage.

Il sort d’abord seulement la tête de derrière le bord de l’étage, et, de dessous l’aile de son chapeau, il regarde ; il voit qu’il n’y a personne devant le chalet, personne aux alentours.

La tête du mulet sort à la suite de la sienne, lui sort tout entier : toujours personne, ni sur la porte du chalet grande ouverte, ni plus en avant de la porte, ni nulle part dans le pâturage.

Romain continua à avancer. Il a fallu qu’il poussât beaucoup plus loin, il a fallu qu’il ne fût déjà plus qu’à une centaine de mètres du chalet pour qu’alors il ait vu Joseph sortir en courant de l’abri aux bêtes avec un seau qu’il va remplir à la fontaine, puis qui rentre toujours courant avec son seau, sans même avoir tourné la tête vers Romain.

Romain s’avance encore un peu. Au bas de la dernière montée, le chemin tourne, attaquant la pente de front ; ainsi on se trouve faire face au chalet ; c’est là que Romain a pu enfin apercevoir, dans l’abri aux bêtes, le maître, puis Joseph, puis le neveu du maître, puis Barthélemy, qui étaient tous ensemble dans l’abri, et se penchaient l’un après l’autre sur quelque chose qu’on ne distinguait pas, tandis qu’il y avait avec eux, dans l’abri, contrairement à l’habitude, plusieurs bêtes.

Romain avait commencé à comprendre et avait déjà compris à moitié, quand le maître en se déplaçant a laissé voir un seau qui était posé à terre ; alors Romain comprend encore mieux, parce que le maître avait pris la patte d’une des bêtes, pendant que Joseph tenait le seau…

— La maladie !

Le mot avait été écrit tout à coup dans la tête de Romain, et il lut le mot dans sa tête, puis s’arrêta net, dans le même moment que le maître, l’ayant enfin vu venir, lui criait : « Halte ! » ayant tourné la tête vers lui sans se redresser.

— Reste là… Bouge plus… Laisse le mulet où il est…

Sans même avoir pris garde, semble-t-il, que le mulet en question n’était plus le sien et qu’on le lui avait changé (de taille, de robe, d’âge, de tout), – les autres de leur côté n’ayant fait que lever distraitement la tête pour la baisser de nouveau tout de suite.

— Tu vas vite redescendre et puis tu diras… Tu diras à Pont de monter. Avertis tout le monde pour qu’on ne vienne pas avant que Pont… Ah ! malheur… Si c’est ça… Mais Pont verra bien ; alors descends vite…

Tournant de nouveau vers Romain une figure toute changée, pendant qu’il hochait la tête :

— Il faut qu’il monte demain matin.

Romain ne pouvait déjà plus l’entendre, s’étant remis en route pour son cinquième ou sixième voyage, mais il ne sentait pas la fatigue tant la nouvelle était d’importance. Et il se trouvait, en outre, qu’elle arrangeait tout pour lui.

Il pouvait être midi. Le ciel faisait ses arrangements à lui sans s’occuper de nous. Dans le chalet, ils ont essayé encore d’ouvrir la bouche aux bêtes suspectes, empoignant d’une main leur mufle rose, introduisant les doigts de l’autre main entre leurs dents, tandis qu’elles meuglaient ; – et, là-haut, le ciel faisait ses arrangements à lui. Il se couvrait, il devenait gris, avec une disposition de petits nuages, rangés à égale distance les uns des autres, tout autour de la combe, quelques-uns encapuchonnant les pointes, alors on dit qu’elles mettent leur bonnet, les autres posés à plat sur les crêtes. Il n’y avait aucun vent. Le ciel là-haut faisait sans se presser ses arrangements ; peu à peu, on voyait les petits nuages blancs descendre. De là-haut, le chalet n’aurait même pas pu se voir, avec son toit de grosses pierres se confondant avec celles d’alentour, et les bêtes non plus ne pouvaient pas se voir, tandis qu’elles s’étaient couchées dans l’herbe et faisaient silence. Il y avait que le ciel allait de son côté, – nous, on est trop petits pour qu’il puisse s’occuper de nous, pour qu’il puisse seulement se douter qu’on est là, quand il regarde du haut de ses montagnes. Les nuages glissaient toujours aux pentes d’un même mouvement à peine saisissable, comme quand la neige est en poussière et qu’il y a ce qu’on appelle des avalanches sèches. Les petits nuages blancs descendaient ; – et lui, pendant ce temps, Joseph était sorti et allait dans le pâturage, mais qui aurait pu le voir ? Est-ce qu’il comptait seulement ? N’étant même plus un point, lui, parmi les gros quartiers de rocs, qu’il contournait ; non vu, non entendu, vu de personne, entendu de personne ; n’existant même plus du tout par moment, parce qu’il disparaissait dans un couloir. Il longeait le torrent, sur le bord duquel se trouvent les plus gros des quartiers de roc tombés autrefois des parois (et ils continuent à tomber), semblables à des maisons sans toits et sans fenêtres, laissant entre eux d’étroites ruelles tortueuses et faisant là comme un autre village en plus petit. Mais il n’y avait ni enfants, ni femmes, ni hommes, ni bruit de voix, ni bruit de scie, ni bruit de faux, ni cris de poules, ni quand on plante un clou, ni quand on rabote une planche ; et, portant ses regards autour de lui, Joseph continuait de se faire mal aux yeux à des pierres, à toujours des pierres, à rien que des pierres ; et à toujours personne, et à cette absence de tout mouvement et de tout bruit. Rien que des pierres, avec un peu de gazon par place, quelques buissons, les hautes tiges de gentianes ; rien que des pierres et l’eau qui est comme un serpent qui rampe ; parue, disparue, reparaissant. Il allait sans trop savoir où il allait. Il se disait : « Je ne vais plus pouvoir descendre, elle ne va plus pouvoir monter et on va être séparés, on va être complètement séparés… »

Il a été entre deux nouveaux quartiers de roc, puis il en sort et l’eau se montre de nouveau à côté de lui, faisant bouger son dos à écailles : « Et Dieu sait combien de temps on va être séparés… »

Sentant venir sa petitesse en même temps que le malheur venait, et la menace du malheur était partout autour de lui à ces parois, parmi ces pierrailles là-haut, l’énormité des tours, des cheminées, des vires, tout ce mauvais pays d’ici, puis : « Pourquoi est-ce que j’y suis venu ? Elle ne voulait pas que je monte. Si seulement je l’avais écoutée », – pendant qu’il allait toujours sans savoir où il allait. « Oh ! elles voient plus loin que nous, elles savent mieux voir que nous… Et, à présent, où es-tu, petite ? toi que je n’ai pas écoutée. »

Ça lui chantait tristement dans le cœur, tandis qu’il tenait la tête baissée : « Sans quoi, on serait ensemble et aujourd’hui on aurait été se promener ensemble ; et, à présent, on rentrerait, parce que tu aurais dit : « Il va pleuvoir. »

Il disait : « Où es-tu ? Tu es toute seule, où es-tu ?… Voilà que Romain va arriver au village, ce grand fou ; je l’entends d’ici : « Vous ne savez pas ? ils ont la maladie là-haut ! » Joseph entendait Romain crier tout haut la nouvelle. Elle est dans la cuisine ; son père doit être assis sur le banc devant la maison ; alors elle se penche par la fenêtre et dit : « Qu’est-ce qu’on entend ? »

La voyant très bien d’où il est, qui se penche par la fenêtre, et son vieux père, qui est assis sur le banc, se lève, allant jusqu’au milieu de la rue dans ses habits du dimanche.

Joseph, d’où il est, voit tout ; il voit la rue, il voit le bout de la rue, il voit dans le bout de la rue une poule effrayée qui se sauve en battant des ailes, parce qu’une femme vient en courant ; puis la femme monte l’escalier : « Maurice ! » appelant son mari qui sort :

— Ils ont fait demander à Pont de monter… C’est la maladie.

— Pas possible !

Lui, voit tout, et, elle, qu’est-ce qu’elle va dire ? Il a recommencé alors à la chercher des yeux autour de lui : elle n’y est plus. À ce moment, une vue toute mélangée lui est venue où une grosse pierre apparaît devant un des bancs du village, et elle a masqué le banc. Un personnage, des figures sont effacés. Les personnages, les figures sont effacés ; ils prennent une couleur grise, ils s’usent devant Joseph comme du linge qui a trop servi ; alors Joseph a connu de nouveau qu’il était dans un lieu où il n’y avait plus personne ; la séparation s’est refaite de lui à elle et de lui à là-bas ; il a été parmi les pierres de plus en plus nombreuses qui viennent s’entasser et se mettre les unes sur les autres à sa droite comme à sa gauche ; puis quelque chose devant lui l’a obligé à faire halte.

Il vit qu’il était arrivé dans le fond du pâturage ; là, le chemin était barré. Là il fallait qu’on levât la tête, qu’on la levât davantage encore, qu’on la renversât tout à fait.

Et, tout là-haut, les yeux touchaient finalement à une espèce de brouillard pâle faisant suite à un ciel comme de la terre mouillée ; puis, en retour vers vous, venait le glacier, ainsi voilé dans sa partie supérieure, mais pas plus bas, de sorte qu’il éclairait en vert par places et en bleu à d’autres. Partout où la neige tenait encore, il éclairait en vert ; ailleurs la glace était à nu et elle avait une couleur comme celle qu’on voit quand on regarde à travers un morceau de verre bleu. C’était dressé, en même temps que ça tombait ; ça venait vers en bas en même temps que c’était immobile : une cascade de mille mètres et plus, changée en pierre, mais ayant encore ses remous, ses bouillonnements, ses surplombs, ses élans en avant, ses brisements, ses repos ; et, enfin, dans le bas, elle reprenait sa course, sous la figure du torrent craché là par une dernière crevasse, entre deux sortes de larges pattes blanches frangées de noir.

Tout le glacier qui était là, ayant barré le chemin à Joseph, alors Joseph renverse la tête : et de nouveau venait cette énorme chose pas vraie, qu’on ne pouvait pas comprendre, ne produisant rien, ne servant à rien, comme si on était arrivé au bout de la vie, au bout du monde, au bout du monde et de la vie.

Joseph recommençait à faire monter ses yeux, à les faire descendre : il lui semblait que s’il tournait seulement le dos le glacier allait se mettre en mouvement pour de bon et lui sauter dessus. Il ne pouvait plus aller en avant, il n’osait pas revenir sur ses pas ; alors l’éclairage devant lui a changé une fois de plus, parce qu’il pâlissait, et on a commencé à entendre tomber des pierres. On entendait aussi, par moment, des craquements comme quand un homme couché fait craquer le sommier de son lit. Puis les pierres ont recommencé à rouler et elles roulaient à la gauche de Joseph, tandis qu’il aurait voulu s’en aller et il n’osait pas ; il ne voulait pas s’en aller et en même temps il voulait ; – pendant que les pierres roulaient de nouveau.

Il regarde si ce ne serait pas quelque chamois, quelque bête sauvage (car il y a des marmottes, il y a même des renards à ces hauteurs, parfois il y a le lièvre des neiges qui est blanc), – un reste de vie qui ferait du bien, tellement tout est mort ici ; il regarde de la tête sans remuer le corps, tournant seulement la tête sans se déplacer ; c’est alors qu’il a vu un homme, si c’est bien un homme, qui bouge là-haut dans les pierriers, un homme couleur de pierre qui a été caché derrière un bloc, puis est venu sur le côté du bloc se dédoublant de lui, tandis que des cailloux éclatés, comme ceux que les cantonniers cassent à coups de masse, viennent en bondissant par petites troupes du côté de Joseph.

Une personne avec des habits, un homme, il semble bien, mais un homme couleur de pierre, un homme pareil à une grosse pierre qui seulement se déplacerait ; alors Joseph regarde mieux, regarde plus fort, tandis qu’il a envie de se sauver et ne peut toujours pas ; puis alors il voit qui c’est, mais il se dit : « Pas vrai ! » il se dit : « Pas possible ! comment serait-il ici ?… » Puis, quand même, c’est bien lui… que oui…

Joseph voit qu’en effet c’est Clou, car au même instant Clou l’appelle :

— C’est toi, Joseph ? Attends-moi.

Bien que Joseph n’ait toujours pas bougé, tandis que Clou vient ; maintenant on voyait sa veste où il y avait deux grosses poches qui étaient pleines :

— Qu’est-ce que tu fais là, Joseph ?

Il avait une grosse veste grise et carrée ayant la forme d’un de ces rocs qui l’entouraient ; il a semblé rouler vers nous comme un de ces gros cailloux qu’il faisait rouler.

— Moi, tu comprends, c’est le métier… Et puis, j’en ai.

Il continue :

— Mais toi ?

Car aucune réponse n’était venue.

Puis il se remet à descendre :

— Ou bien si c’est que le goût t’en viendrait ?

Alors on l’entendit rire, parce qu’il s’était arrêté de nouveau et les pierres en roulant les unes sur les autres, en se heurtant, en se frottant, semblaient se mettre à rire aussi.

Et Clou vint de nouveau, pendant que Joseph n’avait toujours pas bougé ; Clou a été là, il se tenait un peu au-dessus de Joseph, il était éclairé sur son côté gauche. Il était éclairé en vert sur la petite moitié de sa figure, celle qui n’avait pas d’œil, et la grande moitié était dans l’ombre, de sorte qu’on ne pouvait pas savoir si son bon œil vous regardait ou non. Il était là, il disait :

— Tu entends ?…

Il tapa sur ses poches, il tapa sur les gros sacs que faisaient ses poches, en bas et de chaque côté de sa veste, et qui tendaient le drap sur les épaules, les faisant aller en avant ; faisant aller en avant tout son grand corps, faisant aller en avant son long cou maigre ; – il tapa sur ses poches, elles firent entendre un bruit :

— C’est vrai ? Ça te dirait ? j’en ai, tu sais…

Il rit.

— Tu as bien raison : on n’aura qu’à partager.

Il baissait la voix.

— C’est qu’ils sont foutus, au chalet… C’est la maladie. Moi, ça m’arrange assez, mais, toi, qu’est-ce que tu vas faire ?

Il a fait encore un pas, il regarde autour de lui, comme si on avait pu l’entendre ; puis, baissant la voix :

— Sais-tu ? tu vas venir avec moi… Tu m’aideras. Il y a des places où il faudrait être deux. Il faudrait s’y laisser descendre, tu tiendrais la corde ; il faudrait aussi pouvoir creuser… Parce qu’il y en a, tu sais…

Il regarda de nouveau tout autour de lui, une fois et encore une fois, à droite et à gauche, en haut et en bas ; il a mis la main dans la poche, il l’en sort : elle était pleine. C’était du côté éclairé, alors elle a été éclairée, et ce qu’il y avait dedans était éclairé : ça a brillé devant Joseph, ça a brillé dans la grosse main noire, avec des feux blancs, des feux verts, des feux violets :

— Tu vois… Et puis, tu sais, ce n’est pas tout… Il y a de l’or… Je sais les places… Dis donc, Joseph…

S’approchant encore de Joseph, mais alors Joseph a commencé à reculer ; et, quand Clou faisait un pas en avant, Joseph faisait un pas en arrière :

— Et, dès qu’on en aura en suffisance, on s’en va. On passe les cols. On les laisse crever où ils sont. On les laisse crever avec leurs bêtes ; nous, on passe les cols avec notre belle provision qui vaudra cher dans les villes. Et on partage le bénéfice… Tu as une fiancée ; tu lui écriras de venir.

Il venait en avant, il faisait un bruit avec ses pierres ; – tout à coup Joseph n’a plus été là.

Il avait fait demi-tour, et l’autre, maintenant, dans le dos de Joseph :

— Tu ne veux pas ? C’est comme tu voudras. Et puis tu vas avoir le temps de réfléchir…

Il riait encore.

— Tout le temps de réfléchir, et plus encore qu’il n’en faut… Tu n’auras qu’à venir me dire…

Il a ri plus fort.

— Tu es bien pressé… Attends-moi… Je vais du même côté que toi, on rentre ensemble.

Joseph courait toujours. Il courut un grand moment encore, puis il s’arrêta, il regarda derrière lui ; sur quoi, il courut de nouveau.

Sur quoi, il s’est arrêté ; il a regardé derrière lui ; on ne voyait plus personne, on voyait seulement que le ciel était descendu encore, masquant à présent le glacier jusque dans le milieu de sa pente ; alors Joseph a pensé au troupeau qu’il faudrait rentrer, puis il pense qu’on ne va pas pouvoir le rentrer, à cause des bêtes malades, – se dirigeant, pendant ce temps, du côté où étaient les sonnailles qui venaient de temps en temps à votre rencontre par un coup isolé, puis un coup, puis encore un coup.

Justement, il voit le maître et son neveu qui s’avançaient de son côté ; et le maître :

— Où étais-tu ? je te cherchais.

Puis le maître :

— Qu’est-ce qu’il faut faire ? C’est le mauvais temps.

À peine s’ils se distinguaient l’un l’autre dans l’air qui noircissait déjà, se pénétrant rapidement d’une espèce de fausse nuit qui venait avant la vraie.

— Ah ! mon Dieu, qu’est-ce qu’il faut faire ?…

Cependant ils avaient commencé à pousser le troupeau vers le chalet ; alors le maître a dit :

— Tant pis, on le laissera dehors sous la roche.

Il a dit à son neveu :

— Cours en avant. Tu fermeras l’abri avec des planches, pour empêcher les bêtes qui y sont d’en sortir.

Clou avait été sans rien dire dans la chambre où était son lit ; on l’avait entendu qui vidait ses poches dans un sac.

Il a vidé ses pierres dans un sac, sur ce lit où il allait y avoir de la place pour toutes les pierres qu’on voudrait, puisque le boûbe n’était plus là, et que Romain non plus n’était plus là ; alors Clou ne se gênait pas pour vider ses poches à grand bruit.

Il vint s’asseoir devant le feu un moment après. Ils n’étaient plus que cinq, lui compris. Ils se tenaient autour du feu. Le maître avait la tête dans les mains. Il l’a levée quand Clou est arrivé ; il a regardé Clou avec une figure toute changée ; puis :

— Est-ce que vous vous moquez de moi, vous ?

Une figure toute changée et toute tirée, où il semblait que la moustache ne tenait plus bien et allait tomber :

— Si vous croyez que c’est pour que vous vous promeniez qu’on vous paie… quand justement on n’est plus que cinq hommes… Cinq hommes, et trois bêtes malades…

Mais il se tut soudain, parce que Clou le regardait.

Clou était venu s’asseoir à sa place habituelle qui était de l’autre côté du foyer, vis-à-vis de celle du maître ; – et, s’étant donc laissé tomber là sur le banc tout en allongeant les jambes avec un soupir, voilà qu’il avait simplement levé ensuite la tête vers le maître, qui avait détourné les yeux, et s’était tu…

Il pleuvait à grosses gouttes ; l’eau, s’étant frayé un passage entre les pierres plates qui couvraient le toit, tombait autour de vous sur la terre battue.

Il y avait sur le toit un bruit comme si on marchait sur le toit ; à l’intérieur du chalet, il y avait un petit bruit comme si on parlait à voix basse.

Il y avait aussi le vent qui se levait.

Entre les coups de vent, on entendait meugler les vaches dans l’abri.

Et Clou, alors, a commencé :

— Dites donc, Barthélemy, vous l’avez toujours, votre papier ?…

Mais, à ce moment, le maître s’est mis debout, il a été prendre dans la chambre où on couchait le falot tempête ; il est revenu avec le falot tempête.

— Parce qu’il me semble, disait Clou, qu’il va bientôt pouvoir servir, votre papier…

— Oh ! je l’ai, dit Barthélemy, ayant été le chercher de nouveau avec la main sous sa chemise.

— Bon ! dit Clou, et Clou riait…

Le falot tempête était allumé. Le maître, le tenant à la main, se dirigea vers la porte. Il arriva à la porte. Le maître tendit le bras pour ouvrir la porte. Le vent soufflait.

Le maître tend le bras pour ouvrir la porte, mais il ne l’a pas ouverte. Il se tourne vers son neveu :

— Dis donc, viens avec moi. Il faudrait aller voir ce que font les bêtes.

Voilà que Clou riait de nouveau, pendant qu’on voyait que le neveu hésitait à obéir, mais alors Joseph s’était levé, de sorte que le neveu se leva, lui aussi…

Le vent en entrant souffla sur la cendre du foyer qui est montée comme des flocons de neige, faisant un nuage blanc contre le fond de la paroi verni en noir. La grande flamme se pencha dans toute sa hauteur vers le mur du fond ; Barthélemy, assis en face, n’a plus eu de figure.

Le maître, le neveu et Joseph venaient de sortir ; c’est alors que Clou a repris :

— Es-tu sûr au moins de ne pas le perdre ? Tu es sûr que le lacet est solide ? En as-tu un de rechange ?…

La flamme s’était remise droite ; on a vu de nouveau Barthélemy, il hochait la tête avec étonnement :

— Non…

VIII

Le lendemain, Pont s’était mis en route avec le garde, ayant un litre de forte eau-de-vie dans son sac de soldat, ayant un voile noir dans son sac, une vieille blouse, un pantalon de toile qu’il pouvait passer par-dessus le sien, des souliers de rechange.

C’était un homme qui se connaissait particulièrement aux maladies des bêtes, et à cette maladie-là, ce Pont ; il monta donc avec le garde, et Romain aurait dû être avec eux, mais on ne l’avait trouvé nulle part.

Sans doute se cachait-il, sachant bien de quoi il en retournerait pour lui, s’il montait, c’est-à-dire qu’il ne pourrait plus redescendre.

Il faut comprendre qu’on n’a guère ici pour vivre que le bétail. On n’a point de vignes, par ici ; on vit des bêtes. On n’a point de blé par ici, rien qu’un peu de seigle et pas beaucoup, juste ce qu’il nous en faut pour faire notre pain ; à peine si on a des légumes et des fruits : on vit de lait, on vit de viande ; on vit de lait, de petit-lait, de fromage maigre, on vit de beurre ; même le petit peu d’argent bon à mettre dans sa poche qu’on peut avoir vient du bétail. Et cette maladie est une maladie terrible à laquelle on ne connaît aucun remède. Elle se met d’abord dans les sabots des vaches et dans leur bouche, puis la fièvre les prend, elles maigrissent, elles perdent leur lait ; elles crèveraient bientôt, si on ne prenait les devants. Il y a ordre de les abattre sitôt que la maladie est constatée, et il y a aussi des règlements pour les enfouir ; il faut que le trou ait deux mètres de profondeur au moins ; on tâche ainsi à diminuer, sinon à supprimer, les chances de contagion, malgré la perte qu’on fait, mais il vaut mieux perdre quelque chose que tout perdre. Et l’autre précaution qu’on prend concerne les hommes, c’est-à-dire que le germe de cette maladie est mystérieux, alors les hommes mystérieusement l’emportent à leurs semelles, le répandant ainsi dans toute une région si on les laisse circuler ; mais on ne les laisse pas circuler. On les enferme avec les bêtes. Là où les bêtes sont atteintes, les hommes restent prisonniers ; tant que la maladie n’a pas pris fin, ils sont comme supprimés du monde ; – et c’est ainsi que, dès l’arrivée de Romain avec la nouvelle (et bien qu’on ne fût encore sûr de rien), un poste avait été établi en avant du village ; pour le cas où un des hommes du chalet aurait essayé d’échapper, comme ils sont toujours tentés de faire ; – un poste de quatre hommes armés qu’on avait installés dans un fenil bordant le chemin, le seul chemin praticable qu’il y eût, heureusement ; et défense avait été faite de monter au chalet aussi bien que d’en descendre, défense qui était valable pour les bêtes comme pour les hommes, ne serait-ce qu’un chien ou un chat (mais ils tirent même sur les chiens ou les chats)…

Toute la soirée, la salle à boire avait été plus que pleine, malgré le mauvais temps. On ne s’inquiétait ni du vent, ni de la pluie ; on venait, on entrait ; et puis on venait encore et on entrait. Le petit Ernest n’allait pas mieux ; on n’arrivait pas à le réchauffer dans son lit. Les hommes venaient, malgré le grand vent et la pluie, pendant qu’il y avait cette maladie du petit Ernest, qui n’était pas une maladie ordinaire. Et voilà, à présent, que le bétail aussi était frappé, comme quand il y a eu les plaies d’Égypte dans la Bible, et il y avait eu dix plaies, et la cinquième fut la mortalité sur le bétail. Ils regardaient dans la nuit si l’eau du torrent n’était pas changée, ce qui a été la première plaie, puis venaient, prenant place à la grande table du milieu ou bien à une des petites qui étaient sur les côtés de la grande contre le mur. Ils se sont assis dans la fumée à laquelle ils ajoutaient toujours un peu plus avec leurs pipes ; de sorte qu’elle leur pendait après le bras, quand ils levaient le bras ; ils devaient la déchirer avec leur tête quand ils avançaient la tête. On discutait plus qu’on ne buvait. Ils ont laissé le muscat reposer avec sa jolie couleur dans le fond des verres, où il balançait et penchait, à cause d’un coup de poing qu’on donne sur la table, et toute la table allait alors de côté comme quand on est dans une cabine de bateau. Le vent grondait derrière les vitres ; il fallait crier pour se faire entendre, à moins qu’il n’y eût un silence, comme il s’en faisait parfois. Et c’est dans un de ces silences qu’on a entendu le vieux Munier qui disait :

— C’est que tu as voulu, Président, t’attaquer à plus fort que toi…

La phrase servait somme toute de conclusion à un discours qu’il avait tenu, et qu’on n’avait pas pu entendre dans la fumée, parmi le vent, parmi les voix, la grosse pluie, – puis, un silence de nouveau étant venu :

— À plus fort que toi… Et elle est méchante, quand elle s’en mêle.

Parlant sans doute de la montagne :

— Il y a des places qu’elle se réserve, il y a des places où elle ne permet pas qu’on vienne…

Le silence durait cette fois.

— Nous autres, on a l’expérience… Mais toi, Président, tu es d’entendement difficile et tu as le cœur fermé. Tu n’as pas voulu nous écouter ; à présent, il est trop tard… Il n’y a plus qu’à laisser faire, mais c’est ta faute, Président.

Tandis qu’il se tournait vers le Président, et tout le monde continue un moment de se taire, pour voir ce que le Président répondrait, car il était là, qui a dit :

— Et puis quoi ? A-t-on voté ou non ?… Et est-il même bien sûr que ce soit la maladie ? Est-ce qu’on ne pourrait pas attendre de savoir ce que dira Pont ?… Et, même si c’était la maladie, à supposer même que ce soit ça, est-ce que ce serait la première fois qu’on l’aurait par chez nous ?… Est-ce qu’ils ne l’ont pas eue au Châble, et encore l’hiver passé à Entremont, et à Eveneire ?… Dites, Munier, pour être juste.

Parce qu’il sentait bien qu’il allait être abandonné.

— Et aux Chardonnes (dans le bruit, dans le grand bruit qui recommençait)… C’est pourquoi je vous ai dit : « Votons. » Et est-ce qu’on n’a pas voté oui ? Est-ce que la majorité ne s’est pas prononcée ?

Pendant que plusieurs hochaient la tête, parce que le Président continuait à avoir des partisans, mais déjà moins nombreux :

— Et tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour bien faire…

Pendant qu’on entendait dehors, dans le silence, le bruit de la grande pluie et du vent ; la pluie battait le toit, le vent sifflait derrière les vitres ; alors on pensait : « Qu’est-ce qu’ils font là-haut, les pauvres ? » mais le Président :

— Quand je voyais toute cette belle herbe qui se perdait depuis vingt ans et notre bétail mal nourri, et la pauvreté de la commune… J’ai fait pour le mieux. J’avais une occasion ; je vous ai dit : « Vous êtes libres, vous êtes libres de choisir. Si c’est non, dites non ; si c’est oui, dites oui… » Vous avez dit oui ; je suis couvert.

Le nommé Compondu a dit : « Il a raison », mais Munier secouait la tête. Et, de nouveau, le bruit a empêché de plus rien entendre de ce que le Président disait.

Ils se sont mis à parler tous à la fois ; ils allaient en avant, ils allaient en arrière. Ils levaient le poing, ils le laissaient retomber. Le vin penchait dans les verres, la table penchait de nouveau, puis toute la salle et ses murs semblaient pencher dans l’épaisse fumée où les deux lampes à pétrole en cuivre étaient maintenant sous leurs globes comme deux petits yeux jaunes qui se fermaient ; – penchait, se redressait, comme dans une cabine de bateau. Ils se touchaient les uns les autres de l’épaule, étant soudés les uns aux autres par les épaules, à toutes les tables, d’un bout à l’autre ; puis par moment tendaient le bras pour prendre leur verre, alors tout penchait de nouveau. La grosse Apolline est apparue entre les groupes, puis a disparu, allant et venant comme elle pouvait. Hélas ! il n’y a pas à s’y tromper. On sait, on sait bien, nous autres, ce que c’est, une fois que ça commence… On entre. Ils ont été interrompus, parce qu’on entre. Ceux qui venaient d’entrer avaient de l’eau qui leur coulait sur la figure à travers l’aile de leur chapeau, tandis qu’il en restait une provision derrière le bord du feutre, et elle tombait en ficelles quand ils amenaient la tête en avant. Il y a eu encore ces quatre qui entrent avec leur fusil ; c’étaient ceux du poste qu’on venait de relever, et ils fumaient avec leurs habits de grosse laine une vapeur dans la fumée… On sait bien, quand les malheurs viennent… Et ce mulet ?… La porte s’est ouverte, s’est fermée. La porte s’ouvre, se ferme : il semble que toute cette mauvaise nuit cherche à entrer également ; quelques-uns ont dit : « Fermez la porte !… »

— Ce mulet, est-ce naturel ? As-tu vu Romain, toi ?

— Non.

— Eh bien, moi, je l’ai vu… Fermez la porte…

Parmi le grand bruit :

— Et quand on est dans le malheur, on y est…

— Moi, je l’ai vu (parlant de Romain), il m’a tout raconté. Eh bien, tu sais, c’est une pierre… Tu connais l’endroit comme moi ; alors, écoute bien, cet endroit, est-ce qu’il n’avait pas été choisi exprès ?… Et, cette pierre, c’est quelqu’un…

Parce qu’un malheur ne vient jamais qu’un autre ne vienne ; les malheurs se marient entre eux, ils font des enfants, comme dans le Livre ; – et on recommençait :

— Le sang, c’est d’abord… Le bétail, il vient au milieu… Ensuite, c’est qu’il fera nuit.

Parmi le grand bruit :

— Et si seulement ils avaient fait ce que Barthélemy leur avait dit de faire, s’ils avaient seulement comme lui un papier…

Parlant ainsi, et tous ensemble, puis l’un après l’autre dans la salle à boire, et longtemps après, sous l’averse ; sortis par groupes de la salle, faisant des groupes dans les rues ; faisant des groupes devant les maisons, sur les escaliers, sous la pluie ; – alors le sommeil n’est guère venu, il n’a guère été avec nous, cette nuit-là, qui se trouvait être justement une des plus courtes de l’année, une de ces nuits du commencement de juillet qui sont finies à peine commencées.

Et déjà il a fallu aller gouverner les vaches restées au village ; puis c’est que Pont aussi faisait ses préparatifs de départ.

On l’a vu mettre sur son dos son sac de soldat bien rempli, tandis que son bâton ferré était posé debout contre le banc.

Il prit son bâton. On voyait que le sac bombait sous le poil et le bombement faisait que le poil, dans le milieu du couvercle, se dressait. Le garde avait une hotte.

Il faisait du brouillard, mais il ne pleuvait plus.

On a vu Pont s’avancer avec le garde dans la rue mouillée ; puis, étant arrivé au bout du village, entre les deux dernières maisons, là on l’a vu encore soulever de la main ce rideau qui retombe.

Le rideau du brouillard retombe sur Pont qui n’a plus été vu, ni le garde ; – de sorte qu’elle, non plus, personne ne put la voir, parce que c’était beaucoup plus loin sur le chemin qu’elle guettait Pont, s’étant levée avant tout le monde ; puis est venue à la rencontre de Pont de derrière un buisson où elle s’était tenue cachée.

— Oh ! s’il vous plaît… Oh ! s’il vous plaît…

Mais Pont n’a rien voulu entendre.

Une lettre que Victorine lui tendait, sachant bien que l’autre, celle qu’elle avait remise à Romain, n’était pas arrivée à destination ; mais Pont :

— Si tu crois que j’ai le temps de m’occuper de vos amusettes…

Il disait à Victorine sévèrement :

— Je ne te comprends pas, une grande fille comme toi…

Alors elle est restée là avec sa lettre, tandis qu’il passe, il est déjà passé, il ne s’est même pas arrêté ; il est déjà à un bon bout d’elle sur le chemin où il s’efface, il pâlit de couleur, il fond peu à peu sur ses bords. Après quoi, un peu plus haut encore, venait le poste.

Une montée de nouveau dans la montagne, mais longtemps, ce matin-là, il n’y a rien eu, autour des deux hommes : ni sommets, ni tours dans le ciel, ni rocailles plus près de vous, et à peine, de la forêt, quelques troncs laissés debout comme pour la figurer ; quelques troncs d’un côté du chemin, et tout juste le dessus de la gorge de l’autre, parce que plus bas elle était bouchée comme par un dépôt de vase.

Une montée encore sur le chemin dans la montagne : elle s’est faite d’abord dans rien du tout. Peu à peu, pourtant, Pont et le garde s’étaient élevés ; finalement, ils étaient sortis de la forêt : là ils ont mis leur tête et leurs épaules hors de la couche du brouillard et de sa croûte. Un peu de vent qui commençait à souffler leur apporte d’en haut des crêtes une légère vapeur comme quand la neige sèche vient à vous de derrière un talus. On a vu les crêtes continuer à fumer vers eux pendant qu’ils s’attaquaient aux lacets ; ensuite, c’est toute la masse des nuées qui a commencé à se fendiller, qui a commencé à bouger, à se balancer dans l’air devenu plus chaud. Et eux-mêmes montaient les lacets, quand, tout à coup, les vapeurs sont montées, partant de bas en haut devant eux comme des ballons, à travers l’espace de l’air. La crête du pâturage s’était donc trouvée inoccupée quand Pont et le garde l’eurent atteinte ; en arrière de la crête, le pâturage lui aussi s’offrait aux yeux dans toute son étendue. Tout de suite, Pont et le garde avaient pu voir et être vus, et ils avaient pu voir qu’ils étaient attendus ; – il y avait trois hommes devant le chalet, puis deux autres, qui étaient le maître et son neveu, sont sortis du chalet ; et, en signe de bienvenue, le maître a levé le bras, tout en étant déjà parti pour aller à la rencontre de Pont.

Seulement, là s’est marqué le changement qui était survenu, là se marque la séparation qui était maintenant entre ceux de là-haut et nous, car premièrement Pont s’arrête ; Pont s’est arrêté net ; il a porté sa main en avant pour dire : « Reste où tu es », au maître, et aux autres : « Restez où vous êtes, sans quoi je m’en vais » ; un simple geste qu’il fait, et le maître a dû comprendre.

En effet, il ne bouge plus.

Pont repart ; le maître ne bouge toujours pas, ni les autres. Pont s’avance de nouveau, ceux qui sont devant le chalet le regardent venir sans faire un mouvement.

Ainsi ils ont vu Pont venir un peu, puis Pont s’est assis. Arrivé à une petite distance du chalet, Pont s’assied ; il ôte ses souliers. Le garde sortit de la hotte une paire de vieux souliers.

Ceux du chalet regardaient de devant le chalet ; ils voient Pont sortir de son sac un pantalon de toile tout rapiécé qu’il passe par-dessus le sien ; ensuite, il met les souliers que le garde lui tend.

Eux là-bas regardent : Pont s’est mis debout. Pont s’était mis debout, il passe par-dessus sa veste une blouse. Et ce n’est pas tout encore, car, l’instant d’avant, il était nu-tête ; mais maintenant ceux du chalet ont senti le cœur leur faiblir, tandis qu’ils sont devenus gris, à cause du sang qui se retirait de leurs visages à la peau cuite.

C’est que Pont venait de nouveau, et eux se retenaient difficilement de prendre la fuite ; car, au lieu de chapeau, c’est sous un voile noir que Pont venait, l’ayant fixé soigneusement sur son visage et par derrière ; et le voile lui tombait plus bas que la taille, de sorte que seules les mains en sortaient, couvertes de gros gants de cuir.

Un voile de tulle noir comme ceux qu’on met pour aller lever le miel et quand on va déranger les abeilles ; grâce à quoi il pouvait maintenant approcher et Pont approchait, approchait toujours plus, puis on a vu sa bouche s’ouvrir derrière le voile ; – alors une des bêtes malades avait commencé à meugler longuement dans l’abri.

Derrière le voile, la bouche de Pont s’est ouverte :

— Vous ne les avez pas mélangées avec les autres au moins ?… Bon !

Ses yeux étaient blancs, c’est-à-dire qu’on n’en voyait plus que le blanc.

Ceux du chalet ont dû se tenir de toutes leurs forces à la place où ils étaient pour ne pas vider les lieux, pendant que la figure de Pont grandissait toujours, leur venant contre ; et, à présent, c’étaient aussi les questions de Pont qui venaient, ne s’étant pas informé d’eux, mais seulement des bêtes : combien il y en avait de malades ? à quel moment on s’était aperçu de quelque chose ? – s’étant dirigé tout de suite vers l’ouverture de l’abri, pendant que le maître suivait et les quatre autres suivaient le maître.

Puis plus rien, tout un grand moment ; plus personne tout un grand moment, sauf le garde assis là-bas à côté de la hotte ; et le ciel entre les crêtes continuait d’aller très vite de droite à gauche avec son courant…

C’est Pont qui est reparu le premier ; il se retourne.

— Vous les abattrez toutes les trois ; c’est compris ?

Il a fait quelques pas sur le chemin, il a commencé à descendre le chemin, il s’est retourné encore :

— Les provisions, on les mettra tous les quinze jours au Scex Rouge, sous la roche…

Le ciel continuait d’emporter, là-haut, dans son courant les petits nuages qui allaient tous dans le même sens, comme quand on déblaie la neige et on la jette par pelletées dans le ruisseau.

— C’est bien entendu ?… disait Pont.

Il vient toujours en sens inverse sous son voile ; et eux là-bas regardent, l’un à côté de l’autre ; ils sont sortis à leur tour de l’abri, ils regardent, avec les bras qui leur pendent le long du corps, Pont qui a rejoint le garde, s’assoit, ôte d’abord ses souliers qu’il jette loin de lui, puis le pantalon de toile, jette le pantalon de toile qui tombe à côté des souliers ; ôte ses gants.

Et, pendant que Pont ôte son voile et sa blouse, le garde tire du sac une bouteille pleine d’un liquide sans couleur ; il en verse un peu sur les mains de Pont qui se les frictionne longuement et le bas des bras et les poignets ; puis s’en lave le visage, la bouche, la moustache.

Puis se lève, reprend son sac, et le garde, sa hotte.

Il n’y avait déjà plus sous le ciel et dans toute l’étendue du pâturage que le petit tas fait par les habits, les souliers et le voile abandonnés au bord du chemin ; pendant que les deux hommes deviennent petits, puis encore une fois la voix de Pont vous arrive :

— Ah ! j’oubliais…

Montrant les vêtements :

— Il vous faudra brûler tout ça…

Ils avaient été prendre la hache à long manche dont ils se servaient pour fendre les troncs. Ils ont donné le coup avec le dos de la hache entre les cornes.

Ils ont traîné les trois bêtes hors de l’abri. Ils les ont d’abord amenées toutes les trois devant l’abri où elles bougeaient encore faiblement, et tantôt c’était une des jambes de derrière, tantôt l’oreille, tantôt c’était aussi la peau de leurs flancs qui se plissait comme si elles avaient eu des mouches ; mais, leur ayant passé la corde autour de l’avant-train, ils ont recommencé à tirer dessus, ils se mirent à traîner les bêtes jusqu’à un endroit choisi par eux comme étant un des mieux pourvus de terre, vu que, presque partout ailleurs, la roche affleure ; ils les amenèrent là successivement, toutes les trois, avec peine, c’est maintenant la seule espèce d’occupation qu’on ait ; ne s’arrêtant que pour essuyer avec le bras leur front où il y avait une source de sueur intarissable. Ils avaient empoigné cependant le pic et les pelles. Ils firent un seul grand trou carré, descendant le plus profondément dans la terre qu’ils pouvaient, mais, dès les premiers coups, le pic a commencé de jeter du feu. Il fallut tailler dans le roc et en désagréger les blocs en introduisant dans les fissures la dent du pic.

Ainsi ils allèrent encore tant qu’ils purent (c’est à présent l’espèce d’occupation qu’ils ont) ; puis ils se sont interrompus un moment dans leur besogne pour souffler.

S’étant alors tournés par hasard vers le chalet, ils ont vu Clou qui en sortait.

Clou qui sortait du chalet avec son habit à larges poches et il leur faisait signe de la main : « Au revoir », comme quand on se met en voyage.

Pont, cependant, redescendait. Il est arrivé en avant du poste ; le poste l’a arrêté.

On l’a vu de loin hocher la tête ; et tout le monde dans le poste a aussitôt compris que « ça y était », comme ils disent, pendant que Pont venait, mais la nouvelle avait pris les devants.

Il y a eu comme quand une mécanique se met en branle : un mélange de pleurs d’enfants, de cris de poules, de semelles à clous, de voix ; et, par là-dessus :

— La maladie !

Un bout de phrase toujours le même qui revenait continuellement, qui était jeté d’une porte à celle d’en face, de la rue à un des perrons, d’un de ces perrons au suivant :

— La maladie ! La maladie !

D’une fenêtre à une autre fenêtre, d’une rue à une autre rue, de ce bout-ci du village à l’autre bout, – tandis que le Président était allé à la rencontre de Pont, puis il laisse tomber sa tête en avant…

Toute cette fin d’après-midi, et toute la soirée encore, on avait continué d’aller et venir sous la fenêtre de Victorine. Sa chambre était une petite chambre située sous l’angle du toit, du côté de la rue, et elle se tenait dans sa chambre pendant qu’on allait et venait sous sa fenêtre. À présent, partout les lampes étaient allumées dans les cuisines ; elle aussi, avait allumé la sienne, et, sur la petite table de sapin, il y avait une feuille de papier quadrillé, un porte-plume verni en rouge avec une plume à la rose, une bouteille d’encre violette ; il y avait aussi une enveloppe avec un nom écrit dessus.

On disait dehors :

— Ce qu’il y a peut-être de plus inquiétant et ce qui semble bien prouver que Munier avait raison, c’est que dans les deux autres chalets…

On avait été voir, en effet, dans les deux autres chalets de la commune et tout y allait comme à l’ordinaire.

— S’il y avait la maladie ailleurs, continuait-on sous la fenêtre, la chose s’expliquerait. Mais il n’y a que Sasseneire…

Car la maladie n’était rien encore, n’étant qu’un signe et qu’un commencement, comme on pensait ; ce qui faisait peur, sans qu’on osât le dire, c’est ce qui viendrait par la suite.

— Ils pourraient bien finir, une fois ou l’autre, disait-on, par redescendre ; faisons attention qu’ils n’arrivent pas tout à coup chez nous avec le troupeau et la maladie…

Comme elle entendait, puis il y avait qu’on s’en allait, mais on venait de nouveau, l’instant d’après.

— Il a voulu donner sa démission.

C’est du Président qu’on parlait.

— Mais on lui a dit : « Ce serait trop commode. C’est vous qui êtes responsable, alors c’est à vous de payer… »

Et maintenant Victorine entend que ses deux frères sont arrivés ; ils parlent dans la chambre du bas avec son père ; ses deux grands frères, mariés tous les deux ; après quoi, on monte encore le perron, on heurte ; c’est une femme.

Elle a dit :

— Avez-vous vu Pont ? Est-ce que Pont l’avait vu ?

— Bien sûr.

— Est-ce qu’il allait bien ?

— Je crois que oui.

— Et vous ne savez rien de plus ?

La mère de Joseph, cette fois, qui vient elle aussi aux nouvelles ; et Victorine entend son père qui répond :

— Que voulez-vous qu’on sache d’autre ? On a fait tout ce qu’on a pu. Il ne nous reste plus qu’à attendre.

— Et Victorine ?

— Elle est couchée.

— Ah ! mon Dieu !… Enfin, bonne nuit.

— Bonne nuit.

Victorine ne s’était pas montrée, parce qu’elle pense trop à une chose, toujours la même, devant sa plume et son encrier.

Encore une porte qui s’ouvre. Plus loin, dans le bas de la rue, derrière les fenils, plusieurs hommes discutent à haute voix, sans qu’on comprenne ce qu’ils disent. « Oh ! comment est-ce qu’on va faire ? pense-t-elle ; comment est-ce qu’on va faire ? Parce que j’ai voulu donner ma lettre à Pont, mais il n’a pas voulu la prendre. Et je ne vais plus rien savoir de lui, et il ne va plus rien savoir de moi… »

« Pendant combien de temps ? »

« Et, encore, qu’est-ce qu’il ne va pas arriver là-haut pendant ce temps ? »

Car, à ce moment, elle a entendu ses deux frères qui sortent, et l’un d’eux a dit, sur le perron, continuant une phrase commencée : « Pour moi, il est perdu… »

— Et tenons-le pour perdu, a-t-il dit sur le perron, c’est plus prudent (parlant du troupeau, sans doute) ; bien heureux encore si les hommes là-haut en réchappent, si, nous autres, nous n’y passons pas pour finir…

Ce qu’elle entend aussi, pendant que ses deux frères descendent l’escalier ; après quoi, son père tourne la grosse clé dans la serrure ; mais comment est-ce qu’on va faire pour pouvoir jamais plus dormir, cette nuit, la nuit d’ensuite, et toutes les nuits qui viendront ?

« Car, s’il souffre, je veux souffrir… Et, s’il meurt, je veux mourir. »

Une femme, quelque part dans le village, appelle. Victorine n’entend plus. Elle n’est plus ici. Elle est montée le chemin en pensée, allant lentement, comme on fait, avec des arrêts, avec des lenteurs ; elle arrive là-haut pour finir, – mais il ne me voit pas, il ne sait pas que je suis là.

Elle tâche de le rejoindre ainsi dans son cœur ; elle se heurte partout à de la nuit et au silence, l’apercevant, ne l’apercevant plus ; il a été devant le feu, puis sur le lit, puis il n’y est plus ; il dort, il est réveillé, elle le voit qui s’assied dans la paille ; il est seul, non, il n’est pas seul ; elle ne sait plus, pour finir.

« Si j’y allais pourtant pour de vrai, si j’arrivais tout à coup pour de bon ? »

Ils ne pourraient pas me renvoyer ; on serait les deux ; et, à cause de la maladie, ils ne pourraient pas me renvoyer.

Ils doivent avoir besoin d’une femme. Je balayerais, je ferais la soupe, je laverais les ustensiles. On n’aurait pas peur, on serait les deux…

Elle s’était mise à réfléchir. Il sonne onze heures. Il sonne minuit.

IX

Ce même soir déjà (le soir donc du jour où Pont était monté), le neveu avait dit :

— Il faut mettre la corde.

Le maître avait bien essayé de hausser encore les épaules, mais on voyait que c’était seulement par habitude, car, quand son neveu et Barthélemy s’étaient levés, il les avait laissés faire sans rien dire ; et la porte, dès ce soir-là, faute de serrure, avait été attachée soigneusement au montant.

Ils avaient tous été se mettre ensuite autour du feu, sans même s’apercevoir que Clou n’était pas rentré.

Ils faisaient grand feu. Ils étaient les quatre, ils ne disaient rien. Et, longtemps, ils n’avaient rien dit ; puis, comme l’autre fois, c’était Barthélemy qui avait parlé le premier, ayant fait d’abord bouger un moment en silence sa grosse barbe.

On l’avait vu ensuite hocher la tête :

— Ça va être comme il y a vingt ans…

— Taisez-vous ! a dit le maître.

Il prit une grosse poignée de branches qu’il jeta sur le feu, puis une deuxième, faisant naître une grande flamme claire qui est montée à un bon mètre du foyer en se recourbant dans le bout ; et c’était moins pour la chaleur que pour la lumière, parce qu’on prétend qu’Il n’aime pas la lumière et Il se plaît dans la nuit (Celui qu’on sait).

Et, en effet, le maître a alors vivement regardé tout autour de lui dans la pièce ; le maître a pu voir qu’Il n’était pas là.

Ils étaient seulement les quatre ; c’était bien tout. Et, à ce moment, Barthélemy a fait encore un mouvement avec la tête :

— C’est pourtant vrai, a-t-il commencé… Il…

Mais alors, pour le faire taire, le neveu a pris dans sa poche sa musique à bouche, pendant qu’il y avait donc le grand feu que le maître continuait d’entretenir soigneusement ; mais c’est aussi que le silence de dehors avait recommencé à venir, en même temps que la nuit était revenue ; on voudrait ne plus l’entendre, ce silence, on cherche à se distraire de lui (quand il n’y a plus rien, quand c’est comme avant la venue des hommes sur la terre ou quand il n’y aura plus d’hommes sur la terre) ; – avec un petit peu de musique, une danse, les toutes petites notes claires tremblotantes (une marche, puis une valse, puis une polka) ; et Joseph pendant ce temps était ici ; puis il n’a plus été ici.

De son côté, il s’était mis en route ; c’était son tour à lui de se remettre en route, pendant que la petite musique venait toujours, mais elle venait à présent pour lui entre les pins, dans ses pensées, bougeant doucement derrière leurs troncs rouges, et par terre aussi c’était tout rouge, à cause des aiguilles tombées sur lesquelles Victorine glissait.

Pendant que la petite musique venait, et la petite musique venait d’en haut, à leur rencontre, entre les pins ; tandis que Victorine glissait, parce qu’elle n’avait pas de clous à ses souliers. C’étaient ces petits souliers sans clous qu’elle mettait pour aller danser le dimanche ; une de ces après-midi de dimanche où ils allaient danser dans les fenils de la montagne, de l’autre côté de la forêt ; et elle glissait sur les aiguilles, ce qui la mettait en colère, ce qui la faisait rire, puis elle semblait prête à pleurer.

Il la prenait par la main, il la tirait à lui ; mais elle se fâchait de nouveau, disant qu’il allait lui déchirer son caraco, bien mince en effet, et brillant, brillant comme un morceau de ciel sous les arbres, pendant qu’il y avait là-haut entre les arbres ces autres morceaux de ciel.

— Ne tire pas si fort tu vas me déchirer…

Ah ! elle n’était pas toujours commode, mais on trouvait toujours moyen de se raccommoder.

Elle faisait tenir ses frisons avec de l’eau sucrée, elle se mordait les lèvres pour les rendre plus rouges. Ils regardaient l’écureuil, ils regardaient la pie faire aller sa queue en haut et en bas. Ils regardent la pie ; ils se mettent assis ensemble pour la regarder, pendant qu’elle se balance toujours sur le ciel dans le bout d’un sapin, car rien ne presse et on a tout le temps ; pendant que les autres tournaient là-haut dans le fenil (c’est jour de danse), puis ils s’arrêtaient de tourner, puis ils recommençaient de tourner, comme on entendait à la petite musique qui venait, ne venait plus, venait de nouveau. Et, tout à coup, il avait dit :

— Si on en dansait une ici, rien que les deux ?

Elle voulait bien, ça l’a amusée. Ils ont trouvé une place suffisamment plate, et dégarnie, comme il convient. Il l’avait prise contre lui, chaude à tenir derrière le mince petit caraco ; ils tournaient ensemble, – mais il a semblé tout à coup à Joseph que le jour baissait, comme si un nuage était venu se mettre entre le soleil et eux.

Joseph a levé la tête ; des morceaux d’arbre, des morceaux de pente à la terre rouge se sont écroulés…

Le feu avait baissé, en effet ; le neveu avait remis la musique à bouche dans sa poche.

Joseph voit le feu qui baisse, il voit que le maître s’est levé ; elle, il ne la voit plus.

Pareillement au maître, le neveu et Barthélemy se lèvent, ne disant rien, baissant la tête, qu’ils tournent ensuite vers la lumière du falot que le maître vient de suspendre à un clou enfoncé dans le montant d’un des lits, après que Barthélemy avait encore été voir si la porte était bien fermée ; – puis ils se sont jetés sur la paille, s’enroulant dans leur couverture, sans s’être déshabillés, ni même avoir pris la peine d’ôter leurs souliers, ce soir-là, comme ils font pourtant toujours, et, à cause des rats, ils les pendent par les cordons à des chevilles.

On n’a pas su s’ils dormaient ou non. Ils se trouvaient couchés depuis au moins une heure ; il y avait de la lune.

On a entendu un bruit de pas. Les pas se rapprochaient toujours plus.

On n’a pas su s’ils dormaient ou non, à part Joseph, qui, lui, ne dormait pas ; ils n’avaient plus, ni les uns ni les autres, pensé à Clou, tellement ils vivaient déjà chacun pour soi.

Et Joseph a entendu qu’on venait, il a entendu ensuite qu’on a essayé d’ouvrir la porte. Jusqu’à ce soir-là, elle n’avait jamais été que poussée ; alors il y a eu un moment de surprise, de l’autre côté de la porte, d’où aussi un silence et un temps d’arrêt, puis on heurte. On frappe trois coups ; Joseph s’était assis sur sa paillasse.

Et Joseph d’abord s’était dit : « C’est Clou », puis, parce qu’on n’appelait toujours pas et on ne disait toujours rien (on s’était contenté de frapper trois coups de nouveau, toujours ces mêmes trois coups), – au lieu d’aller ouvrir, il est resté assis, sentant sa peau se soulever à la racine de ses poils, dans ses cheveux, dans sa barbe.

On heurtait pour la troisième fois.

Il a dit : « Hé, vous autres, vous entendez ? » on faisait comme si on dormait. Joseph appelle de nouveau : il voit, à cause de la lune, le neveu se serrer contre le maître sur leur cadre.

Il se lève. Il avait honte de lui. Il a été secouer Barthélemy par l’épaule.

— Hé ! Barthélemy, disait-il, venez avec moi. Ça doit être Clou.

— En es-tu sûr ? disait Barthélemy… Parce que peut-être que c’est Lui…

Ayant fini pourtant par s’asseoir à son tour :

— Oh ! moi, je veux bien ; moi, je ne risque rien, mais toi…

Il a été chercher le papier avec la main sous sa chemise et ce fut seulement quand il l’eut tenu entre ses doigts qu’il est venu avec Joseph.

Ayant dénoué la corde, ils n’ont fait qu’entr’ouvrir la porte légèrement, tandis que la lune venait en une étroite bande bleue sur la terre battue devant eux. Et la lune a été un triangle, puis elle a été une belle route claire disant d’entrer, car ils avaient reconnu Clou.

Il se tenait dans la lune :

— Eh bien ! vous n’êtes pas pressés d’ouvrir… Qu’est-ce qu’il vous prend ? Vous vous enfermez ?

Il se tenait devant vous, il riait ; la lune lui coulait sur les épaules, venant de dessus la montagne derrière lui et de derrière sa tête ; de sorte que ses épaules et les côtés de sa veste étaient éclairés, mais pas sa figure, ni ses traits, ou mal : – pendant qu’il riait de nouveau, puis :

— Allez-vous toujours me faire attendre comme ça ?

Les côtés de sa veste tombaient droit, à cause de ses poches pleines.

Et, tout à coup, Joseph a recommencé à avoir peur, pendant que la colère lui venait :

— Dépêchez-vous d’entrer, disait-il… Ou bien je referme…

Mais l’autre riait toujours.

— Quand je voudrai, tu sais… Et puis vous n’avez qu’à laisser la porte ouverte. Il fait bon dehors par le clair de lune.

Et il ne s’est pas pressé d’entrer, pendant que Joseph (est-ce parce que la nuit était froide ?) sentait des frissons lui courir le long de l’épine sous ses habits…

Le lendemain matin (bien qu’on eût soigneusement isolé le troupeau, et, pour la nuit, on le poussait sous une roche), le lendemain matin, deux bêtes de nouveau ont été atteintes par la maladie.

Ils ont été chercher de nouveau la hache à long manche ; ils se sont remis à creuser.

Sous le beau ciel, par le beau temps ; car il a fait beau sans interruption tous ces derniers quinze jours, avec une frange de froid régnant encore le matin, le long des parois, du côté de l’ombre, puis elle se retirait en même temps que l’ombre, faisant place à une grande chaleur pleine de mouches et de taons.

Ils étaient regardés seulement, depuis là-haut, par cette bande de ciel bleu ; il n’y a eu qu’elle, tous ces quinze jours, et elle a été toujours la même, ramenant sur ses bords, à chaque lever de soleil, un même bel arrangement de tours, de pointes, d’aiguilles, de dents.

Le beau temps allait là-haut, sans s’occuper de vous, avec son horlogerie ; et des hommes sont dessous, mais est-ce qu’ils sont seulement vus ? est-ce qu’ils comptent seulement ? quand il y a ces quatre points, et ce cinquième ; puis plus aucune autre chose vivante, par toute la grande combe et au delà sur le chemin, parmi la rocaille et les éboulis ; – sauf les ombres qui lentement tournent, un arbre qui bouge, un choucas, une corneille, ou bien l’aigle immobile sur ses ailes haut dans l’air, comme s’il pendait à un fil.

Et quatre hommes là, vus ensemble, puis un cinquième qui s’éloigne d’eux, allant dans la direction du glacier ; – et, parfois, vers le soir, l’un des quatre aussi s’en allait, mais dans la direction contraire : c’est-à-dire jusqu’à la porte qui ouvre sur la vallée.

Joseph, arrivé là, choisissait un point dans le ciel.

Le point qu’il choisissait dans le ciel était juste au-dessus du village ; il n’avait plus ensuite qu’à se laisser tomber de là-haut, droit en bas.

X

Pendant ce temps, ceux du village continuaient à relever le poste ; comme le poste était de quatre hommes et qu’on le relevait toutes les quatre heures, c’était pour eux un grand dérangement. Quatre hommes, six fois par jour, ça en faisait vingt-quatre par jour ; or, en cette saison, à peine s’ils étaient une centaine d’hommes au village, de sorte que votre tour revenait deux fois par semaine à peu près et souvent au milieu de la nuit. Les tours étaient inscrits sur un papier. On venait à deux heures du matin vous appeler sous vos fenêtres. C’était pour eux un grand dérangement ; ils ont pourtant été bientôt forcés de voir que même ce dérangement, et tout important qu’il était, n’allait plus servir à grand’chose.

À la fin d’une de ces dernières nuits, peu avant le lever du soleil, il y avait eu, en effet, un coup de fusil dans la gorge ; puis ce nouveau malheur s’est mis à descendre vers eux.

Ils n’avaient pas compris tout d’abord, ceux du poste ; ils avaient vu seulement d’abord que c’était un homme qui venait ; ils étaient courus hors du fenil avec leurs fusils, pensant l’empêcher de passer ; criant : « Halte-là ! » puis tout à coup :

— Mais c’est Romain !…

Et c’était Romain en effet.

Il s’était passé ceci que Romain, tout en continuant de se tenir caché, n’avait pourtant pas pu rester longtemps tranquille. Il s’était remis à penser à son fusil et à cette fissure de roc où, sous les feuilles sèches, il y avait l’arme, une poire à poudre, de la grenaille, des capsules dans une boîte de fer-blanc, parce que c’était un vieux fusil à chien ; – il avait été remordu par l’idée de ce fusil ne servant plus à rien, tandis qu’il aurait eu maintenant tout le temps qu’il fallait pour s’en servir et même il ne savait plus que faire de son temps. Il n’y avait plus tenu ; il avait fini par se dire : « Si j’allais faire un tour dans la forêt, quand même ? »

Étant parfaitement renseigné sur l’état des lieux, il avait eu vite fait de voir comment il lui faudrait s’y prendre pour passer sans être aperçu par ceux du poste, ce qui n’était pas très difficile ; et, une nuit donc, il était parti, n’ayant eu qu’à suivre en se baissant le lit du torrent. Ce n’était pas plus difficile que ça, se disait-il, tout en allant chercher son arme, pendant que le jour commençait à paraître, faisant venir dans le haut des branches des losanges couleur de poussière, ou bien des carrés, ou bien des triangles, en même temps que les oiseaux élevaient leurs premiers cris.

En même temps que le jour s’élevait, un premier cri d’oiseau s’élève et une branche ployait sous le poids d’un pic, une branche ployait sous le poids de ce petit paquet de plumes comme sous celui d’un fruit. Une branche a été quittée, elle se relevait en se balançant ; de nouveau, l’écureuil rouge, là-haut, était confondu un instant avec le tronc d’un pin auquel il se tenait accroché par ses griffes, puis on recommençait à le voir quand il recommençait à bouger. Romain, qui avait son fusil sur l’épaule, l’ôte de dessus son épaule. Tout le reste avait été oublié, une fois de plus, par lui, sauf cette baguette qu’il tenait, ayant mis dans le canon une forte charge de poudre, puis de la bourre, puis la grenaille ; et le voilà qui bourrait encore son arme avec des gestes précipités (et peut-être qu’il a mis plus de bourre qu’il n’aurait dû).

Il a couru après la pie. La capsule était en place, le chien levé. La pie avait disparu ; mais un geai à bout d’ailes bleu, appelant sa femelle, était posé un peu plus loin, dans une ouverture de la pente, par où l’autre versant de la gorge, tout noir encore, s’apercevait en vis-à-vis.

Romain avait couru après le geai qui s’est envolé ; ensuite la détonation avait donc été entendue jusqu’au poste, tandis que du côté d’amont elle ne cessait plus de se faire entendre, roulant en cahotant dans la gorge qu’elle remontait comme une charrette lourdement chargée.

Romain avait visé le geai qui avait été au bout du canon de son arme, puis n’y était plus, pourtant Romain avait pesé sur la détente ; ensuite il avait tourné sur lui-même un moment dans la fumée, pendant que l’odeur de la poudre qu’il avalait abondamment le faisait éternuer et tousser ; – puis il était tombé sur le dos dans la mousse : le canon avait éclaté.

Il a regardé d’abord sa main sans comprendre, n’éprouvant aucune douleur ; il s’était mis ensuite à sangloter comme un enfant.

Il appliqua sur la blessure la paume de sa main droite pour empêcher le sang de couler, mais le sang giclait sous la paume. Le sang giclait entre les lambeaux de peau qui étaient tout ce qui restait des doigts de sa main gauche ; il tombait à larges gouttes en faisant un bruit sur les feuilles sèches. Une espèce de colère était alors venue à Romain ; tout à coup il avait secoué violemment sa main à deux ou trois reprises, comme pour la vider en une fois de tout son sang, mais il s’en éclaboussa la figure. Il sentait la chaleur du sang sur sa figure froide de l’air du matin ; il y avait l’odeur du sang, il y avait la vapeur du sang dans l’air froid ; il cria : « Au secours ! » il cria plusieurs fois au secours de toutes ses forces ; puis, portant les yeux sur son pantalon, il le vit rouge, portant les yeux sur sa manche il la vit toute rouge du même liquide gluant qui collait à son poignet en tirant sur les poils…

Il avait dû perdre connaissance un moment ; puis, étant revenu à lui, il avait déchiré tout un côté de sa chemise qu’il enroula autour de sa main blessée, de son mieux ; et la suite avait donc été qu’il était paru sur le chemin en avant du poste, sans que les hommes du poste se fussent encore aperçus de ce qui lui était arrivé.

Ils avaient seulement crié : « Halte !… » ils avaient crié : « Halte ! ou on fait feu ! » puis ils avaient reconnu Romain ; – ils abaissent leurs armes, ils crient : « Qu’est-ce qu’il y a, Romain ? D’où viens-tu ? »

Il ne leur répondit rien. Il continuait de venir. Alors on a vu son épaule nue. Alors, aussi, on a vu qu’il était entièrement peint en rouge, la poitrine, les joues, le front, les jambes, le pantalon, jusqu’à ses souliers ; enfin ce fut sa main blessée qu’il tenait levée en l’air avec son autre bonne main, comme une lampe, devant lui.

On l’a assis dans le poste ; Compondu disait :

— Il faudrait avoir des toiles d’araignée, il n’y a rien de meilleur pour arrêter le sang…

Mais Romain n’a pas voulu qu’on le touche. Il disait : « Non ! non ! laissez-moi tranquille ! » Il n’a pas voulu qu’on touche à son bandage ; dès qu’on parlait de le faire, il se mettait à pleurer. On n’avait donc pu que le faire asseoir et le faire boire ; il y avait de l’eau-de-cerises toute jeune dans une gourde, c’est-à-dire de la très forte ; on est venu avec la gourde, on lui disait :

— Ça va mieux ?

Il tenait toujours sa main levée devant lui, on lui tenait le goulot de la gourde entre les dents.

— Encore une gorgée ? Ça va mieux ?

Et lui, mettait sa tête en avant pour avaler, mais il secouait la tête ; puis, comme on lui demandait : « Alors qu’est-ce qui est arrivé ? raconte-nous », il l’a secouée de nouveau.

Et on n’a rien su que beaucoup plus tard, pendant que pour le moment on l’emmenait, et deux des hommes du poste l’ont accompagné jusqu’au village, le soutenant chacun sous un bras ; – ainsi ce nouveau malheur descendait maintenant vers nous.

Il y avait toujours cette main levée ; le sang avait séché, le sang avait durci à l’air sur le bandage ; Romain tenait à présent devant lui une main noire ; et c’est le signe de cette main qu’on a eu vite fait de voir, quand il s’est montré devant nous.

Une fenêtre, une autre ; celles qui regardent vers le chemin, celles qui sont tournées du côté de la montagne, puis celles qui étaient de chaque côté de la rue : Romain qu’on menait à présent chez Pont.

Puis le monde qui est venu, Victorine qui était venue ; mais la seule chose qu’elle a entendue, c’est quand le vieux Munier a dit :

— Vous voyez, il était avec ceux de Sasseneire… C’est par eux que ça va recommencer.

La seule chose qu’elle ait entendue parmi tout ce qui était dit, crié, toussé, pleuré ; – et la seule chose qu’elle ait comprise, c’est qu’elle pourrait passer, puisque Romain avait passé.

XI

Elle n’a eu le jour suivant qu’à aller se promener en dessous du poste. Là, son père était justement propriétaire d’un coin de pré ; elle n’a eu qu’à faire comme si elle allait voir où l’herbe en était de pousser. Les hommes du poste ne soupçonnèrent rien. Le beau temps était toujours dans le ciel où il se peignait en bleu foncé, d’un côté de la vallée à l’autre, entre les deux pentes vertes ; elle est allée sous le beau temps. Le torrent coulait à côté d’elle. Il se trouvait avoir fortement baissé encore depuis une semaine, le gros de la neige ayant fini de fondre sur les sommets. Il avait aussi changé de couleur ; et, après avoir été blanc et trouble, était devenu comme du verre de bouteille, laissant voir les grosses pierres qui étaient au fond de son lit. De temps en temps, une truite passait au-dessus d’elles d’un trait vif, puis allait se mettre la tête en avant sous un surplombement de la rive, se laissant balancer, immobile, dans le mouvement de l’eau. Victorine a eu l’air de s’arrêter pour regarder la truite, tandis qu’elle mesurait la hauteur de la berge qui dépassait de plusieurs mètres la surface du courant. Il y avait, à sa partie supérieure, une bonne épaisseur de terre végétale où on voyait pendre par touffes les racines du chiendent ; plus bas, venait une couche de sable, puis une couche de cailloux ; enfin venaient en pente douce les bancs de gravier et de vase apportés par la rivière et que l’eau avait laissés à découvert en se retirant. Elle n’aurait qu’à les remonter ; c’est ce que Romain avait dû faire.

Elle a vu que c’était possible et même facile. De place en place, un gros quartier de roc permettait de se tenir debout et de se reposer un moment. Et le torrent coulait à ciel libre encore un bout, plus en amont : puis les pentes se rapprochaient, les arbres venaient vous cacher ; – plus loin, pensait-elle, elle se tirerait toujours d’affaire…

Tout fut bien calculé par elle, du moins dans les commencements du trajet qu’elle avait à faire ; à la suite de quoi, deux jours ont passé encore, et le petit Ernest allait mal, et la blessure de Romain s’était mise à suppurer.

Deux jours passèrent donc ; ce troisième jour, elle avait mis le ménage en ordre, comme d’ordinaire ; ensuite elle a dit à son père, qui se tenait assis sans parler dans la cuisine, qu’elle sortait un moment.

Il n’a rien répondu ; il s’est contenté de hocher la tête dans son coin.

Il sentait tristement le poids de l’âge être sur lui, le condamnant à l’impuissance, de sorte qu’il ne sortait plus guère, même quand, comme ce soir-là, personne ne semblait songer à dormir au village ; car, plus encore que pendant la journée, les discussions allaient leur train dans les rues et aussi dans la salle à boire dont les fenêtres ouvertes laissaient venir jusqu’à vous un bruit de voix, mêlé à des coups de poing donnés sur les tables. D’où des difficultés pour Victorine, quand même ; et, la première, comme elle voyait, serait de traverser la rue, le fenil où elle avait caché son panier se trouvant de l’autre côté. Mais, une fois qu’elle eut mis la clé de la maison sous la planchette, elle a vu que le plus simple était encore qu’elle n’eût pas l’air de s’occuper de personne, – ce qu’elle a fait, traversant la rue ouvertement, sans hâte. Le fenil donnait sur une ruelle composée tout entière de ces mêmes fenils, c’est-à-dire non habitée, de sorte que là non plus elle n’a pas été vue. Ce sont des fenils tenus levés en l’air par le moyen de quatre piliers de pierre, pour empêcher les souris d’y entrer ; – elle a fait un grand mouvement avec la jambe sous sa jupe, empoignant le cadre de la porte des deux mains. Puis elle a été dans le foin et voyait entre les poutres de mélèze, mises à plat l’une sur l’autre, et pas bien rejointes, en face d’elle, la maison et la cuisine, puis que la lampe s’est éteinte dans la cuisine. Elle a pris son panier ; il était lourd. C’est qu’elle s’était dit qu’ils ne devaient plus rien avoir à manger là-haut, à part leur pain dur et du vieux fromage ; – alors elle avait été chercher dans la cheminée ce qu’il y avait de meilleur, une forte tranche de jambon, des saucisses, et à la cave aussi ce qu’il y avait de meilleur ; puis, dans le dessous du râtelier, une miche de pain frais.

Elle a été là, tenant son panier sur ses genoux pour être prête quand le moment serait venu, elle est assise dans le foin ; de temps en temps, quand on passait devant le fenil, elle portait vite en avant sa figure, mettant son regard dans une des fentes ; – ainsi elle avait vu que la cuisine s’était éteinte, que son père avait été se coucher ; mais on continuait à passer dans la rue, c’est pourquoi elle a dû attendre que onze heures, qui est l’heure de la fermeture de l’auberge en semaine, aient été sonnées par l’horloge ; alors le gros des voix des gens qui sortaient de la salle à boire s’est fait entendre longtemps, avec des portes qui retombent, des clés grinçant dans les serrures.

Elle a attendu encore ; maintenant il ne devait plus être loin de minuit. Elle se disait : « J’arriverai avec le matin. » Elle sort la tête hors de l’ouverture du fenil, elle regarde à droite, à gauche, elle s’assied dans le cadre de la porte, elle saute ; – elle tire à elle son panier, elle referme la porte à claire-voie.

Elle eut de la chance, elle ne rencontra personne. Elle fit le tour du village ; nulle part, elle n’avait été vue, ni même dans l’espace de prés à découvert qu’il lui avait fallu traverser pour finir. Elle était arrivée au bord de la rivière ; elle s’était mise à remonter le cours de l’eau. Le mouvement de l’eau se faisait à sa rencontre ; l’eau venait contre elle sans arrêt, avec ses élévations, puis continuait sa course ; tout allait bien, encore que par moment Victorine sût à peine si elle avançait, ou ne l’aurait pas su du moins s’il n’y avait pas eu la berge à sa droite. Mais alors elle n’avait qu’à s’y serrer plus étroitement, s’appliquant surtout à se bien tenir baissée, se baissant de plus en plus à mesure qu’elle se rapprochait du poste dans cette poussière de lumière qui était secouée sur nous par les étoiles et qui devait permettre qu’on la vît d’assez loin, si par hasard, elle avait montré seulement une partie de sa personne ; mais elle se collait à la berge pour mieux tirer parti de l’angle mort.

En effet, elle a passé.

Elle a vu venir à elle l’escarpement de la pente tombant vers la rivière sous une couche de nuit plus noire, qui était la lisière de la forêt ; elle y arrivait déjà : on n’avait pas appelé, rien ne bougeait ; – au moment où elle allait être forcée de quitter la berge, qui devenait rocheuse et trop abrupte, elle est entrée sous les pins.

Là, on pense qu’elle a dû se reposer un moment…

« On a trouvé une place, disent-ils, où des plantes de forêt couchées montraient qu’on s’était assis. Elle a dû donc s’asseoir pour se reposer et tout allait encore bien à ce moment-là, pour elle. C’est seulement plus loin, disent-ils… Il faut croire qu’elle connaissait mal les passages. Elle a dû tomber une première fois ; son panier a roulé dans des buissons où on l’a retrouvé. Oh ! on a pu tout lire, disent-ils, toute son histoire, comme si elle l’avait écrite exprès pour nous. Il faut se représenter que la nuit, dans ces fonds, on ne voit même plus ses mains, ni ses pieds, et on doit se creuser son chemin avec le bout des doigts, comme les aveugles dans cette suie. La nuit, entre ces bancs de rochers, avec tous ces petits pins bas où on se prend les jambes et la terre qui est glissante : eh bien, ça ne l’avait pas empêchée et elle est allée tant qu’elle a pu. Oh ! on a tout pu lire, comme si on avait été avec elle, et comment elle était tombée une première fois, puis s’était relevée, puis était tombée de nouveau. Probablement qu’elle a appelé, mais que voulez-vous qu’elle fît, avec sa pauvre petite voix, contre la grande voix de l’eau. Elle devait avoir perdu tout à fait sa direction, de sorte qu’elle a tourné en rond longtemps, puis elle a essayé de grimper droit devant elle à la pente ; malheureusement, à cet endroit-là, on ne s’y attaquerait même pas de jour. Elle a dû tomber à la renverse. Elle s’est raccrochée à un petit sapin qui a cédé avec sa motte ; ensuite, elle n’a fait qu’un saut… Oh ! disent-ils, on a tout pu lire ; c’était écrit comme dans un livre phrase après phrase, et jusqu’à la dernière, c’est-à-dire au-dessus d’une de ces poches dans le roc. Là, l’histoire a été finie… Tout à fait comme pour le mulet… Tout à fait comme pour le mulet, disent-ils, et, nous, le lendemain matin, on s’était mis à la chercher, parce que tout de suite on avait compris de quel côté elle devait être allée. Ceux du poste ne l’avaient pourtant pas aperçue, ils disaient : « Croyez-vous qu’on l’aurait laissée passer ? » On a eu alors l’idée d’aller voir dans la rivière, son père, ses deux frères, son oncle, et puis nous autres ; ainsi on a trouvé ses traces dans le sable et le commencement de l’histoire qu’il n’y a eu qu’à lire jusqu’au bout… »

Ils disent :

« L’eau l’a gardée tout le mercredi, tout le jeudi, tout le vendredi et tout le samedi matin encore, bien qu’on eût été fouiller toutes ces poches avec des perches et des crocs, mais on n’avait rien découvert, parce qu’elle a dû tourner ces trois jours sur place ou bien elle était restée prise à des racines sous un surplomb ; alors elle aura balancé là jusqu’au moment où ses cheveux auront cédé ou bien peut-être que c’est sa jupe ; c’est-à-dire que c’était le samedi dans la matinée, peu après que le mulet aux provisions était parti pour le chalet, étant convenu qu’il n’irait pas jusqu’au chalet et que les provisions seraient déposées au Scex Rouge… Alors la question avait été : « Faut-il prévenir Joseph ? » mais tout de suite on s’était dit : « Non, gardons-nous-en bien, il voudra descendre… » Le mulet est parti, disent-ils, vers huit heures ; le vieux Théodule était dans son pré. Il y avait passé toutes ces trois journées, regardant si elle ne viendrait pas. Elle ne venait pas. Et puis elle est venue : peut-être qu’elle avait fini par avoir pitié de lui… »

« Le vieux Théodule était dans son pré, disent-ils ; tout à coup, il la voit qui vient. Elle venait comme sur une balançoire ; elle s’est arrêtée devant lui un petit moment… Il s’avance, mais elle repart ; alors il a marché à côté d’elle et, à mesure qu’elle avançait, il avançait… L’eau la soutenait bien, elle se laissait faire, elle montait et descendait comme sur une balançoire, pendant que sa jupe gonflée s’élevait au-dessus de l’eau… On n’a eu qu’à la laisser venir jusqu’au pont… C’était après la mort du petit Ernest, après le mulet tombé, après l’accident de Romain. Et puis il y avait toujours, là-haut, la maladie… »

XII

Là-haut, ils venaient d’enfouir leur dixième bête. Ils semblaient ne plus avoir la force de se tenir debout.

Ils se sont laissés tomber assis au pied du mur en pierres sèches, dans la chaleur, parmi les mouches ; ils ne se parlaient déjà plus.

Clou partait chaque matin sans s’occuper d’eux, si bien que tout le jour ils n’étaient plus que quatre ; et ils enfouissaient les bêtes, allaient s’asseoir, puis se levaient, puis venaient s’asseoir de nouveau.

Ils ne faisaient plus de fromage, se contentant de mettre la baratte à beurre sous la fontaine, où elle tournait toute seule par le moyen d’un chéneau de bois d’où l’eau tombait sur la roue à palettes.

La baratte tournait toute seule ; eux, étaient assis au pied du mur, la tête en avant, avec des barbes pas rasées, des cheveux pas coupés ; et il y avait toujours ce même grand beau temps posé tout autour d’eux, là-haut, sur les arêtes, où on voyait les aiguilles, les tours, les pointes, les cornes, les dents, être peintes de soleil, être roses, puis être dorées, puis être roses de nouveau.

Ce soir-là encore, ils ont fait grand feu, quoiqu’ils fussent presque au bout de leur provision de bois, et ils sentaient bien qu’ils n’auraient pas le courage de la renouveler, parce qu’il leur aurait fallu pour cela descendre à la forêt, de sorte qu’une de ces prochaines nuits ils n’auraient même plus la protection de la flamme ; mais ils l’avaient encore pour le moment, et ils ne pensaient pas plus loin.

Ils se tenaient autour du foyer, fortement éclairés ce soir-là encore, une des dernières fois, avec leurs barbes de quinze jours, leurs cheveux longs, leurs yeux qui étaient devenus trop grands, une couleur de peau comme celle de la terre sèche, comme celle de la terre quand il n’a pas plu depuis longtemps.

Ils étaient là, ce soir encore, après tant de soirs, – le neveu se serrant contre son oncle qui de temps en temps se passait la main sur le front, puis se laissait de nouveau aller tout entier en avant ; Barthélemy faisant toujours bouger sa barbe ; Joseph qui était là aussi, ou du moins semblait être là, mais est-ce qu’il y était vraiment ? – ensemble et pas ensemble, ayant allumé un grand feu, se serrant les uns contre les autres autour du feu, attendant on ne savait quoi, obligés pourtant d’être là, – et séparés des autres hommes, mais en même temps séparés entre eux : le maître, son neveu, Barthélemy, Joseph, puis il y avait Clou encore, mais lui, se tenait à l’écart.

Ils commençaient une nouvelle nuit, et le pire moment de la journée était toujours pour eux ces commencements de la nuit. Ils ont entendu meugler les bêtes dont il y avait de nouveau plusieurs qui venaient d’être atteintes par la maladie, le troupeau ayant été poussé par eux pour la nuit sous la roche, et là meuglaient les bêtes malades qu’ils ne prenaient plus la peine d’isoler, ayant vu que la précaution ne servait à rien. Mais c’est que rien ne va plus servir à rien, comme ils avaient fini par voir aussi ; alors encore une fois la nuit venait, tandis qu’ils avaient fait grand feu comme pour se donner l’illusion du jour ; et une bête meugle, puis un coup de vent passe sur le toit où il fait rouler les petites pierres ; alors ils se tournent sans le vouloir vers la porte, s’assurant du regard que les cordes étaient en place.

C’est à ce moment que Clou s’est mis à rire :

— Ça va-t-il durer encore longtemps ?

Il a dit :

— C’est que ça n’est pas commode pour moi… Une nuit déjà qu’il m’a fallu coucher dehors, et il ne fait pas chaud la nuit par ici. Je voudrais pouvoir rentrer quand je veux.

Il devait s’amuser à leur faire peur, pense-t-on ; il se moquait d’eux, pense-t-on ; c’était le commencement de la nuit, il était peut-être neuf heures et, comme on ne répondait rien :

— Et puis il y a Barthélemy et son papier ; que risquez-vous ?

— Et l’ennuyeux, recommença-t-il, c’est que c’est le soir justement que j’ai le plus à faire… Si je Le vois, je vous préviendrai… En attendant, rien ne vous empêche de laisser la porte ouverte… Je la fermerai en rentrant.

Il parlait tout seul comme ça, et on voyait par moment Joseph lever lui aussi les yeux sur lui, après quoi il regardait ailleurs. Ils se raccrochaient encore à la vie et à être tant qu’ils pouvaient, mais est-ce qu’ils allaient en avoir longtemps la force ? Ils ne se sont plus levés qu’avec peine, et, l’un après l’autre, ils se sont traînés vers leur lit, tandis que Clou les regardait l’un après l’autre se lever, s’en aller, puis il les a entendus se laisser tomber dans la paille ; – après quoi il a été seul, un moment, près du feu, n’étant pas pressé d’aller dormir, car à présent il couchait seul ayant un cadre tout entier à lui.

Clou couchait seul dans le sien avec ses cailloux ; et c’est seulement peu après qu’il eut été rejoindre ses cailloux que la chose a commencé, parce que le troupeau ne dormait pas, lui non plus, sous sa roche.

Peu après que Clou avait été se coucher, on a entendu que les bêtes s’agitaient, par une sonnaille secouée, une de ces cloches qu’elles portent pendues autour du cou à une large courroie de cuir, – en beau bronze, avec des dessins dessus. Comme si quelqu’un approchait, et une première bête inquiète de voir qu’on vient, tourne la tête, fait bouger le battant de sa cloche ; puis une deuxième bête s’inquiète, tandis que la première cloche commence déjà de sonner à coups plus rapides comme quand on prend le trot. Et brusquement, là-bas, sous l’avancement de la roche, ce fut comme quand on met le feu à un tas de paille, à cause de toutes ces sonnailles qui montèrent brusquement dans l’air avec leur bruit, puis se sont répandues en larges cercles de tout côté et à plat dans le pâturage, tandis que l’air bougeait comme quand on secoue un drap par les quatre coins.

Pourtant, eux, ne bougèrent pas.

Ils sont restés étendus, le maître et le neveu sur l’un des lits, Joseph et Barthélemy sur l’autre, roulés étroitement dans leurs couvertures comme des morts, ne laissant voir d’eux-mêmes que la forme d’un corps sous les couvertures à rayures. Une sonnaille détachée des autres venait à présent rapidement à eux avec son tapement sec, puis ce fut le bruit sourd et gras des sabots qui s’écrasaient sur les pierres, parce que la bête venait au grand galop et elle a passé devant la porte du chalet ; mais aucun d’eux ne remuait encore.

C’est seulement Clou qui a levé la tête :

— Eh ! eh !

Puis :

— Il me semble que ça se gâte.

On entendait les gros grelots de fer battu et les cloches plus petites ; on entendait battre d’un côté un gros grelot de fer battu avec sa toux rauque et de l’autre une cloche au son clair, comme quand il y a des lignes de notes superposées ; puis il y a eu encore une bête qui est venue dans notre direction ; mais la musique qu’elle fait casse soudain, c’est que la bête doit être tombée, – n’étant pas très adroites, ni lestes, sur leurs sabots pas assez larges, trop fendus.

— Alors quoi, disait Clou, ça ne vous intéresse pas ?

Leurs semelles de corne mince, non ferrées.

— Hé ! le maître.

Et de toute part les bêtes fuyaient de nouveau ; partout dans l’air ces cloches étaient violemment mélangées, mais il n’y avait toujours que Clou qui parlât, demandant si on n’irait pas voir ce qui se passait :

— Hé ! le maître, entendez-vous ? Elles vont se casser les jambes.

Il s’était mis assis.

Joseph lui-même ne faisait pas un mouvement. Bien qu’il tournât déjà le dos à Clou, il fermait encore les yeux comme pour s’empêcher deux fois de voir, tandis qu’il avait tiré la couverture jusque sur sa tête comme pour s’empêcher d’entendre, ne pouvant pas toutefois s’empêcher d’entendre à cause de la nuit partout rompue et traversée ; alors il sent encore le mouvement que fait dans son dos Barthélemy qui a glissé sa main sous sa chemise.

— Elles vont se casser les jambes… Hé ! le maître, le troupeau… Ou bien si vous vous en moquez, du troupeau ? Mais, au village, qu’est-ce qu’ils vont dire ?… À votre place, je n’oserais plus jamais redescendre…

Le bruit des cloches s’était calmé : il reprend, il reprend par places. Aucune bête n’a plus été tranquille cette nuit ; à peine étaient-elles arrêtées qu’il leur fallait repartir ; à peine étaient-elles en repos qu’elles étaient de nouveau chassées et poursuivies.

— Moi je ne redescends pas. Vous, ce sera quand vous pourrez, si vous pouvez…

Deux bêtes encore partent au grand galop ; et on ne savait pas ce que Clou faisait, pendant ce temps, sauf qu’il parlait ; puis on a entendu qu’il avait été prendre son sac ; il devait être assis sur son lit, il puisait à pleines mains les cailloux dans le sac comme quand on compte des pièces d’or, et ils faisaient, entre ses doigts, un bruit de pluie.

Pendant un silence des cloches, venait ici ce petit bruit de pluie, et une voix :

— C’est qu’on en a ! Et on ira où on voudra. Avec ça on va où on veut… Hé ! vous autres…

Car les bêtes avaient recommencé à tourner en rond, prises de panique, comme quand le vent, qui s’est calmé, souffle de nouveau dans les feuilles mortes, les fait se lever, les chasse de tous côtés, puis cesse, puis reprend. Et la nuit a été longue à ne plus finir, et courte, la nuit a été sans mesure aucune et comme si elle n’avait jamais commencé, ni ne devait jamais finir, parce qu’ils ne regardent toujours pas, ils se sont tenus blottis l’un contre l’autre, jusqu’au moment où il y a eu enfin un petit peu de gris dans le cadre de la fenêtre, comme si des toiles d’araignée se mettaient à pendre contre les carreaux.

Clou devait avoir refermé son sac, Clou s’était tu ; peut-être qu’il dormait à présent ; – et pour eux alors plus rien, sauf encore du temps qui passe, le ciel qui devient blanc comme si on l’avait peint à la chaux.

Et ce fut le matin, et le troupeau semblait s’être calmé : alors il y a eu encore une fois l’arrangement là-haut des choses toujours les mêmes ; elles n’ont pas semblé avoir rien remarqué de ce qui était survenu ici, après que le ciel change de couleur ; et, à l’extrême pointe de ces aiguilles et de ces dents, l’aurore est comme un oiseau qui se pose, commençant par le haut de l’arbre, puis se mettant à le descendre, en même temps qu’elle multipliait ses perchoirs, elle sautait de branche en branche.

Ils n’avaient toujours pas bougé ; du temps a passé encore, ils sont toujours dans la nuit. Puis voilà que le cadre de Clou craque. Le cadre, les quelques planches de sapin mal assemblées sur deux supports, le cadre de Clou ; Clou s’est assis, on entend qu’il met ses souliers, on l’entend qui bâille, qui tousse un peu, qui saute à terre, ensuite il va vers la porte en se sifflant un petit air.

La porte du chalet s’est ouverte sur le grand jour.

Alors on a entendu Clou éclater de rire, en même temps que le premier rayon de soleil venait sur lui en basculant par-dessus la haute arête, comme quand un des côtés de la balance plus lourdement chargé descend. Et Clou est là dans le grand jour ; Clou n’a eu qu’à porter ses yeux autour de lui, alors il a éclaté de rire.

— Eh bien ! c’est du beau !

C’est que la montagne à présent nous montrait ce qu’elle sait faire.

Elle avait mis de nouveau sur elle une grande lumière, avec un air parfaitement pur, et puis nous disait : « Vous voyez… quand je veux… » Elle mettait sur elle ce beau vêtement d’air transparent pour n’être plus cachée, elle nous montrait toute la combe, nous disant : « Venez voir… » Elle nous appelait, elle entrait maintenant par la porte grande ouverte ; et Clou :

— Une, deux, trois… quatre… Hé ! venez m’aider à compter…

Eux, cependant, n’ont regardé d’abord que passagèrement entre leurs paupières qu’ils n’ouvrent qu’à demi, sous leurs couvertures, tournés vers le mur, encore serrés l’un contre l’autre, dans les deux lits ; ils voient le jour, puis ils ne veulent plus le voir, puis le voient de nouveau ; ils voient que le soleil est venu, qu’il entre ; ils ne veulent plus voir le soleil, ils n’osent pas, ils y sont forcés. Et, Clou, là-bas, pendant ce temps, toujours :

— Venez m’aider… Il n’y a personne. Il n’est pas là… Je vous assure qu’il n’est pas là.

Pendant qu’ils font encore un essai, ouvrent les yeux tout grands, tournent la tête, voient le beau jour, se voient l’un l’autre…

Et ils n’eurent qu’à compter eux-mêmes quand ils sont venus. Cinq, six, sept : ils comptaient, ils ne pouvaient plus.

C’était dans le pied des bancs de rocher dont il y avait un grand nombre dans le pâturage : cinq, six, sept, huit bêtes : ils continuaient de compter.

Celle-là essayait encore de se mettre debout sur ses jambes de devant, et retombait ; celle-ci lève seulement la tête au bout de son cou qu’elle tend, l’écartant tant qu’elle peut du sol, en ouvrant longuement son mufle qui laisse sortir une légère fumée blanche.

Le gazon commençait lui aussi à fumer blanc, à cause de la rosée ; – ils comptaient : et huit, et dix, et douze bêtes ; alors Clou riait de nouveau ; Clou a dit :

— Ça va bien, qu’en pensez-vous ?

Eux, ne répondirent pas, parce qu’ils étaient vides de mots. Leur bouche est restée tout à fait vide de son, leur tête vide de pensée. Ils tenaient les bras appliqués au corps, et leurs mains au bout des bras étaient appliquées à leurs cuisses ; regardant, regardant toujours ; et Clou :

— Il va vous falloir reprendre la hache. Vous allez avoir de l’ouvrage…

Le maître alors a crié :

— Taisez-vous, vous !

Venant droit contre Clou, les poings fermés ; puis il se retient, ou plutôt il a été retenu ; il s’arrête, ses poings retombent…

Et il a dit aux autres :

— Allons, dépêchons-nous.

Un dernier sursaut de force leur était venu dans leur fièvre ; le maître avait couru prendre son fouet, Joseph courut prendre son fouet.

Le maître leva son fouet qu’il faisait claquer au-dessus de sa tête ; Joseph leva son fouet qu’il faisait, lui aussi, claquer au-dessus de sa tête, et : « Hô ! hô ! » les deux ensemble ; mais Barthélemy suit et le neveu du maître suit ; prenant les uns d’un côté du pâturage, les autres de l’autre côté, de manière à rabattre le troupeau.

Ils sont allés, ils sont allés longtemps. Ils marchaient vite, ils criaient, ils faisaient claquer leurs fouets. Ils faisaient claquer leurs fouets de toutes leurs forces, étant maintenant assez éloignés les uns des autres ; ils criaient de toutes leurs forces, ils faisaient claquer leurs fouets pour tromper leur solitude ; sous les grandes parois, sous l’une et l’autre grande paroi ; – et Joseph allait sous celle de droite ; – alors la marche, le grand air, l’excitation qu’on se donne vous font du bien ; tout à coup, Joseph a pensé : « Quel jour est-ce qu’on est ?… Samedi ? Oui, samedi… C’est le jour où ils doivent monter les provisions. J’aurai une lettre !… »

Il fait claquer son fouet plus fort encore dans l’air où la mèche fait une petite fumée ; et : « Hô !… hô !… » tant qu’il peut, tandis que les vaches courent vers le bas du pâturage, où on les voit qui se réunissent peu à peu : « J’aurai une lettre… »

Et : « Hô ! hô ! » Les trois autres poussent le même cri qui arrive à Joseph de tous les côtés à cause des échos ; et lui : « Je vais avoir de ses nouvelles. »

Il était presque joyeux ; voilà comment va le cœur. Il ne se pressait plus, ayant besoin d’être seul (le contraire d’avant), voilà comment va le cœur. Il avait laissé les autres aller devant avec les bêtes, lui venait plus derrière, la lanière du fouet passée autour du cou. « J’aurai une lettre… on prendra patience… Je lui écrirai : Prends patience. Il faut seulement savoir attendre… Quand on est sûr, n’est-ce pas ? l’un de l’autre ; quand on se sait fidèles l’un à l’autre, n’est-ce pas ?… » voilà comment va le cœur.

Il allait, la lanière de son fouet jetée autour du cou, le manche du fouet battant sur sa cuisse ; – il n’a pas vu qu’on venait à sa rencontre et c’est cette voix seulement qui l’a fait lever la tête :

— Alors, tu rentres ?

La voix de Clou :

— Est-ce bien vrai, Joseph ?… Parce que, si tu rentres là-bas, tu es perdu.

La personne de Clou a alors été devant lui ; et Clou :

— Allons, viens avec moi… Avec moi, tu ne risques rien… Et puis, tu sais, j’en ai trouvé.

Il sort de sa poche sa bourse de cuir ; montre dans le fond deux ou trois petites pierres jaunes qui sont là parmi de la poudre jaune :

— On partagera, a-t-il dit. Et on les laisse crever où ils sont…

Mais il est tout étonné quand il a vu que Joseph haussait les épaules et rien de plus ; Joseph a seulement haussé les épaules, puis passe, a passé, est déjà loin.

— Oh ! comme tu voudras…

De nouveau :

— Comme tu voudras, ça te regarde.

Puis :

— Mais dis-toi bien qu’ils sont perdus, et toi aussi…

Il recommence :

— Il n’y a plus que le papier, méfie-toi. Ça ne dure pas toujours, du papier.

Mais Joseph ne semble nullement entendre, étant peut-être déjà trop loin pour entendre ; en tout cas, il n’a pas répondu ; il ne se retourne même pas.

Alors Clou le regarde qui s’en va, le regarde qui s’en va toujours plus ; puis se remet en route de son côté.

Ils firent tout ce qu’il fallait faire. Ils avaient de nouveau été prendre la hache à long manche ; ils allaient d’une bête à l’autre.

Le beau temps a continué de se tenir au-dessus d’eux ; ils se sont déplacés, un moment encore, sous le beau temps.

Puis la fatigue leur est venue.

Il y avait cette grande chaleur ; il y avait qu’ils n’avaient pas dormi et qu’ils ne mangeaient presque plus. Il y avait aussi l’espèce de besogne qui était la leur maintenant. Voilà alors qu’à la cinquième ou sixième bête qu’ils venaient d’achever, ils se sont laissés tomber assis l’un à côté de l’autre, au grand soleil, parmi les mouches, avec leurs cheveux longs, leurs barbes de quinze jours sous leurs chapeaux crevés et aux ailes qui ne tenaient plus.

Ils ont eu soif ; le maître a dit à son neveu d’aller chercher de l’eau à la fontaine qui n’était pas très loin de là ; le neveu d’abord n’a pas bougé.

Il a fallu que le maître se fâchât : alors le neveu a été en courant remplir sous le goulot un baquet plat, de ceux qui servent à lever la crème ; il revint avec le baquet.

Eux, l’ont pris. Ils le tenaient devant eux des deux mains ; ils buvaient en mettant la bouche dedans comme des bêtes.

Ils burent ; des gouttes tombaient de leurs moustaches et de leurs barbes faisant des ronds noirs sur les pierres.

De nouveau, la belle journée allait, faisant glisser le soleil d’une arête à l’autre, au-dessus de nous, comme le long d’un câble, sans qu’ils bougeassent davantage, sans qu’ils parlassent davantage. Et c’est alors que, tout à coup, Joseph s’était tourné vers le maître ; on a été étonné du son de sa voix ; et il a dit :

— C’est bien samedi, aujourd’hui ?

Le maître l’a regardé avec un regard pas habité, un regard gris, un regard plein de brume ; il fait signe qu’il ne sait plus. C’est Barthélemy qui a répondu à sa place :

— Oui, c’est samedi.

— Alors, c’est aujourd’hui qu’on apporte les provisions ?

Et Barthélemy : « Je crois bien que oui », puis un nouveau silence, puis Joseph :

— À quelle heure ?

— Vers onze heures, je crois.

— Et quelle heure est-il ?

Ils ne savaient plus. Il y a eu quand même une des quatre montres qui marchait encore. Puis on peut regarder la place du soleil et où il en est de son cours, car à quelle autre chose pourrait-il bien servir encore ? faisant sa course pour lui seul, là-haut, loin de nous, étranger à nous ; mais ils voient à la montre et ils voient au soleil qu’il ne doit pas être loin de deux heures : déjà ! ou seulement ! ils ne savent plus. De sorte qu’ils se sont laissés retomber en avant, la tête sur la poitrine, mais pas Joseph, parce qu’il pense : « Deux heures, la lettre doit être là. »

Il s’était levé ; une grande force lui était remontée dans les jambes.

Le mulet, oublié dans un coin de l’abri depuis deux jours, rongeait pour se nourrir le bois des poutres. Joseph est paru dans l’abri ; il va avec la main vers les dents jaunes qui se montrent dans l’ombre, il va avec la main vers la longe, tandis que la bête s’est mise à hennir, sentant la bonne odeur de l’herbe. Joseph sort avec le mulet qu’il laisse brouter un moment avant de lui mettre le bât et de tirer sur la sangle des deux mains en s’aidant du pied ; puis il se mit à marcher vite, la longe étant de plus en plus tendue, en arrière de son bras, sur le chemin.

— Allons ! le Rouge, disait-il ; dès qu’on sera rentrés, je te promets, on te détache. Je te promets, le Rouge, qu’on te laissera tranquille si tu te dépêches un peu.

Ayant atteint ainsi la sortie de la combe, l’espèce de porte qu’il y a là, qu’il passe ; marchant facilement, de nouveau plein de force, ayant passé la porte, étant arrivé aux lacets, s’étant engagé déjà à demi dans les lacets.

Là, il commence à aller plus lentement.

Après que les lacets sont finis, on va un bout de temps à plat ou presque parmi les pierriers et les éboulis ; – c’est là qu’il commence à aller plus lentement, pendant que sa main va vers en bas et la longe fait de même.

La longe a fini par toucher le sol.

Le mulet en avait profité pour attraper avec les dents quelques brins de gazon, dont les touffes de-ci de-là faisaient des mares vertes parmi les pierres ; – Joseph n’osait plus avancer.

Puis voilà qu’il repart très vite comme s’il était tiré lui-même en avant, tandis qu’il tire sur la longe d’un choc brusque ; et on voyait de chaque côté de vous les grandes pentes, avec leurs deux couleurs de gris, vous regarder ; leurs deux couleurs de gris, car l’une des pentes était dans le soleil, l’autre dans l’ombre.

Joseph s’est arrêté de nouveau.

Le Scex Rouge est un peu avant le commencement de la forêt qui vient mourir tout près de là par quelques vieux arolles presque complètement dépourvus de branches ; c’est un roc en surplomb, un roc couleur de rouille.

Il n’y avait point de lettre. Il n’y avait, en fait de lettre, que la sienne, à lui. Une lettre qu’il avait écrite à Victorine et avait mise là plusieurs jours à l’avance, l’ayant placée en évidence dans le fond de l’abri, debout contre une pierre.

Sa lettre était toujours là. On était venu ; on n’avait pas pris sa lettre. Et ce qu’on avait apporté, c’était du pain, du sel, du fromage, un peu de viande séchée ; le tout mis dans deux sacs, mais aucun billet et aucun papier, aucune feuille, aucune double, ni même simple page ; – quand sur ces papiers quadrillés un cœur se met et vous est apporté.

Là-haut, ils n’avaient toujours pas bougé de leur place ; c’est ainsi qu’ils ont vu Joseph qui revenait ; ils l’appellent, Joseph n’a pas répondu.

Joseph s’est avancé encore jusque devant le chalet, comme il peut ; là, on le voit qui jette sur le cou du mulet la longe, et a laissé le mulet aller où il a voulu sous sa charge.

Joseph s’est enfoncé dans le trou d’ombre de la porte.

Eux ne comprenaient pas ; ils n’ont pas cherché à comprendre. Ils laissent de nouveau leur tête aller en avant, pendant qu’on voyait le mulet continuer d’avoir sur le dos ses deux sacs. Ils se sont tenus de nouveau dans l’immobilité, jusqu’à ce que le soir eût commencé à venir ; alors ils se lèvent. Du moins le maître et le neveu s’étaient levés, à cause du soir qui venait, et Barthélemy les entend à côté de lui qui se mettent debout, puis ils partent en traînant les pieds. Barthélemy se lève à son tour. Il a vu que le maître était arrivé devant le chalet : là, le maître s’est arrêté. Le maître s’est arrêté ; il a passé la tête dans l’ouverture de la porte et il appelle ; il a appelé une seconde fois, on ne devait pas répondre ; le maître n’entrait toujours pas, comme s’il n’osait pas entrer. Puis on le voit qui a pris son neveu par le poignet et tire à lui son neveu, en faisant un mouvement de côté avec la tête.

Ils ne sont pas entrés ce soir-là pour dormir dans l’abri aux hommes, mais dans l’abri aux bêtes, s’étant poussés l’un l’autre tout à coup en avant dans cette autre porte comme s’ils avaient été poursuivis.

Barthélemy a été seul, il regarde : plus personne.

Barthélemy alors avait été chercher le papier sous sa chemise, puis il s’avança, tenant son papier ; il vint jusque sur la porte du chalet ; il disait, lui aussi : « Joseph, tu es là ? » Il est entré. « Joseph ? » Il a été alors jusque sur le seuil de la chambre où on couchait : « Joseph ! Hé ! Joseph… »

On n’y voyait déjà plus bien, à cause des petites dimensions de la fenêtre, mais on y voyait tout de même assez pour qu’il ait aperçu Joseph, qui était couché à plat ventre. Qui n’a pas bougé, qui ne bougeait pas, qui a été appelé une fois encore et ne bougeait pas.

— Voyons, viens vers moi, disait Barthélemy, avec moi tu ne risques rien, j’ai le papier, tu sais ; et on se met ensemble.

Mais Joseph n’a pas bougé ; on n’a même pas pu savoir s’il vous avait entendu, ou non ; aucune réponse ne vint de lui, aucun geste ne fut fait par lui, aucun bruit ne s’est élevé de dedans la paille où il se tenait étendu, la figure entre les bras.

Et c’est au même moment que ces appels ont commencé à se faire entendre par une bête, puis encore une bête, et leurs longs meuglements, puis une cloche secouée ; – alors Barthélemy une fois encore : « Hé ! Joseph », inutilement, après quoi il sort de nouveau.

C’était ce qui restait du troupeau, c’était la petite moitié de troupeau qui restait, – parce qu’on l’avait oubliée. En même temps que la nuit venait, l’inquiétude était venue aux bêtes, qui n’avaient pas été traites de tout le jour. Elles venaient avec leurs mamelles gonflées, tendant leurs mufles du côté du chalet ; puis, ayant aperçu Barthélemy, voilà qu’elles venaient plus vite et quelques-unes prenaient le trot.

Il faisait chaud. Une étoile était parue. Les bêtes arrivaient ; elles ont été autour de Barthélemy comme un mur.

Il faisait chaud. Il n’y a pas eu, ce soir-là, la bonne fraîcheur qu’on sent d’ordinaire vous venir, à ces hauteurs, comme une vapeur d’eau sur la figure. Il faisait aussi chaud que dans le milieu de la journée, avec un air épais, un air fade, un air qui passait mal.

Barthélemy a senti la sueur lui couler sur le front et le long du cou, dès qu’il s’est mis à faire aller ses mains, s’étant accroupi sous l’une des bêtes.

Elles ne bougeaient plus maintenant, elles s’étaient tues, elles restaient silencieuses, mais elles continuaient à se tenir étroitement serrées autour de Barthélemy : alors, est-ce que c’était la chaleur seulement ? mais une goutte lui coula le long du nez, et une nouvelle goutte lui coulait le long du nez tombant entre ses genoux, tandis qu’il disait : « Allons, viens, la vieille, c’est ton tour. »

Il a remis le haut de sa tête dans cet autre flanc humide, et : « À toi » ; il a dit : « À toi, la Rousse… » et la sueur continuait de lui couler dans les oreilles et dans les yeux.

Sitôt qu’une bête avait été traite, elle s’écartait. L’une après l’autre, elles se sont ainsi écartées, allant se coucher quelque part dans le pâturage pour la nuit ; il n’y en avait plus maintenant que deux ou trois qui étaient encore là ; – alors on a pu connaître l’étendue de notre malheur, le terrain s’étant trouvé dégagé ; on a commencé à connaître notre malheur, et notre honte, pendant que Barthélemy se relevait, passant de nouveau le bras sur son front, secouant devant lui sa main aux doigts ouverts. Et est-ce la chaleur seulement, ou si c’est la honte ? – continuant à considérer dans l’ombre par terre cette large place claire, grande comme une grande chambre : tout ce lait répandu, ce lait qui ne va plus servir, et inutilement tiré.

Une étoile était venue, deux étoiles, trois étoiles. Le blanc du lait se voyait mieux à mesure que les étoiles se montraient.

XIII

Cette fois, rien n’a pu le retenir.

C’était le lendemain matin, dans le moment où l’ouverture de la fenêtre a recommencé à être vue, se marquant faiblement en gris dans le mur en face de Joseph ; – la longueur du voyage et ses difficultés, les dangers qu’il courrait ensuite, et même de se dire qu’il allait apporter peut-être la maladie à ceux d’en bas : rien n’avait plus compté pour lui.

Clou était couché dans le lit du maître et Barthélemy dans le sien ; ni l’un ni l’autre ne bougèrent, quand Joseph se leva, ni ne parurent le voir passer. Et lui, pareillement, ne les regarda point ; pareillement, il n’eut l’air de rien voir, ni dans le chalet, ni hors du chalet, ni ce qu’il y avait devant la porte.

Des bêtes déjà réveillées, les unes essayaient de brouter et les autres erraient en meuglant ; voyant Joseph, elles sont accourues ; il ne les vit pas. Il ne voyait rien, elles le suivaient, il ne les a pas vues qui le suivaient. Elles secouaient derrière lui leurs sonnailles sur l’espèce de chemin où il s’est avancé d’abord, tournant le dos à la vallée ; et longtemps les bêtes ont été derrière lui sur ce chemin sans qu’il ait paru les entendre. Elles s’étaient découragées. Elles se sont arrêtées pour finir, l’une après l’autre, avec des meuglements de nouveau, parce que le lait recommençait à leur faire mal dans leurs mamelles regonflées ; elles tendaient vers lui leur mufle d’où le son est sorti, mais sans le léger brouillard blanc dont il s’enveloppe d’ordinaire à ces premières heures du jour. Le son un instant encore court après Joseph, le dépasse, lui est ramené par l’écho ; Joseph va toujours. Il va sur l’espèce de chemin qu’il y a eu d’abord, puis il n’y a eu plus aucun chemin. Il avait pris par ces étroits passages et cette suite de ruelles que les quartiers de rocs laissent entre eux ; il passait d’une de ces ruelles à l’autre, il remontait le torrent. Il tournait le dos à la vallée et au village, il allait du côté du glacier, il a été où elle n’était pas ; – voyant le glacier tourner lentement de gauche à droite devant lui, comme une aiguille de montre, puis il l’a eu en face de soi, lui tombant tout entier dessus de ses hauteurs.

Joseph traverse le torrent sur des pierres.

Il semblait qu’il allait exprès où elle n’était pas. On le vit qui marchait à la rencontre des lieux les plus inhabités de la terre, les plus privés de toute présence d’homme, et où seulement une pierre qui dégringole fait entendre par moment une espèce de voix ; il allait à la rencontre de là où il n’y a rien du tout, là où elle n’était pas, là où elle ne pouvait pas être. Il n’y avait que le bruit des pierres ; pourtant il continuait d’avancer, ayant seulement le bruit d’une pierre qui dégringole au loin par moment pour répondre au bruit des pierres sous son pas, et cette voix-là seulement et cette espèce de voix-là pour s’élever en réponse à la sienne. Les sonnailles en arrière de lui s’étaient tues depuis longtemps, il y a seulement une pierre qui roule, ou un filet d’eau ruisselant, comme par une blessure, dans la moraine que Joseph a abordée ou dans les crevasses du glacier qu’il avait en dessous de lui, maintenant. Il faisait un ciel tout uni et d’une seule même couleur, où le soleil n’était pas encore parvenu, parce qu’il se trouvait en train de grimper derrière les crêtes parmi les pierres et les neiges. Un ciel comme un plafond de chambre, un ciel passé au blanc de chaux. Et lui qui allait seul dessous, seul et rien qu’un bâton, avec sa veste du dimanche, son pantalon de même étoffe, son chapeau noir, tandis que dans les fissures du glacier, au-dessous de Joseph, l’eau tournoie, et que devant lui la roche est à nu. La roche était à nu à cause de sa raideur, et elle devenait de plus en plus raide par des assises entre lesquelles d’étroits paliers qu’on appelle des vires peuvent encore servir et servent, en effet, aux chasseurs quand ils vont chasser la grosse bête, mais à eux seulement. Joseph a pris par ces passages.

À mesure qu’il montait, la partie inférieure du glacier s’enfonçait davantage. Le glacier s’affaissait de plus en plus par un de ses bouts et était en même temps à la hauteur de Joseph, et au-dessus et au-dessous de lui. Et lui devenait cependant de plus en plus petit, et on l’aurait vu s’élever et en même temps disparaître, – s’il y avait eu quelqu’un pour le voir. L’air était gris et pâle, les rochers étaient de la même couleur que l’air et le ciel qui se trouvaient partout confondus dans une espèce de brume de chaleur. Joseph a avancé le pied avec précaution dans les couloirs que remplissait à moitié tout un menu gravier, qui cédait sous la semelle. Il allait vers les neiges, il était déjà plus haut que la glace, allant vers les névés qu’on voyait être suspendus dans les limites de la terre à des arêtes, comme une lessive à son cordeau. Là où il n’y a plus rien, là où il n’y a plus personne, là où il n’y a plus d’arbres, ni de buissons, ni même d’herbe, rien qui soit en vie, sauf quelques mousses rouges et jaunes qui font comme de la peinture sur la roche, à certaines places ; – et une pierre roulait, puis Joseph avance le pied, cherchant un appui sûr pour le tranchant de sa semelle. Déjà, si on avait pu le voir, il n’aurait pas été plus gros qu’un point, vu du bas du glacier, puis il n’aurait plus été vu du tout, et il aurait été comme s’il n’était pas. Il s’est tenu suspendu, n’étant plus rien, longtemps encore, dans l’air et à l’une, puis à l’autre de ces grandes parois, qui avaient été frottées et polies, avaient été peu à peu usées par le glacier venu autrefois jusqu’ici ; puis il a gagné les champs de neige, faisant à chacun de ses pas un trou bleu dedans. Son passage est resté marqué par des points faits avec un fil de couleur dans cette belle toile neuve, pendant qu’il arrive déjà à un autre champ de neige s’étendant à plat, où il y a des papillons qui sont tombés, de tout petits papillons rose clair, qui sont chacun au fond d’un trou, parce que la neige a fondu sous eux. Joseph marcha plus difficilement, plus lentement, enfonçant jusqu’au genou. À main droite et à sa hauteur, dans le prolongement même du névé qu’il traversait, une première crevasse largement ouverte et qu’on pouvait sonder de l’œil, à cause de son inclinaison, marquait le point de rupture du glacier. Plus en arrière, celui-ci s’élevait en pente douce jusqu’à une sorte de col qui s’ouvrait sur le ciel ; et c’est là qu’on a vu paraître enfin le soleil : un soleil comme vu à travers du papier huilé, qui a été vu, qui ne l’est plus ; – qui paraît, qui a disparu. C’est qu’une arête noire était venue se mettre entre lui et vous ; entre lui et Joseph, il y avait eu cette nouvelle barrière à la rencontre de laquelle Joseph allait. On ne sait toujours pas où il va. C’était une levée de rocs noire d’humidité et frangée de blanc dans le haut, et toujours personne. Personne ne semble être venu ici depuis les commencements de la terre et n’y avoir jamais rien dérangé, sauf qu’à présent un homme continuait d’écrire les preuves de son existence, comme quand on met des lettres l’une à côté de l’autre, pour une phrase, puis encore une phrase, dérangeant ainsi le premier la belle page blanche avec la trace de ses pas. Où est-ce qu’il va ? De nouveau, on se demandait : « Où est-ce qu’il peut bien aller ? » car il ne semblait pas qu’il pût y avoir sur ce point aucun passage, pourtant Joseph allait toujours. Et, un instant après, en effet, on a compris ; il n’y a eu qu’à prolonger de l’œil la ligne déjà tracée par Joseph pour qu’on la vît venir se heurter à la partie d’en bas d’une sorte de long et étroit couloir rempli de neige, aboutissant dans le haut à une entaille carrée : une fenêtre, tout à fait une fenêtre par la forme, avec une vitre de ciel, et on l’appelle la Fenêtre du Chamois. C’était là-haut, entre deux dents, et le couloir qui y menait montait directement, mis debout avec sa blancheur contre la paroi, comme une échelle. Le Pas du Chamois, c’est le nom qu’il a, et en haut du pas est la Fenêtre du Chamois, qui est le nom qu’on lui donne ; qui est le nom qui lui a été donné par les quelques-uns du moins qui s’y sont risqués, des chasseurs ; – et on tourne par là la chaîne sans trop de peine, ni de détours.

Ils mettent leur fusil en travers de leur dos, car ils ont besoin de se servir des mains et des pieds ; ils ont un sac avec leurs provisions dedans, ils ont des jambières de cuir ; – maintenant c’est le tour de Joseph, mais lui sans sac, ni jambières, ni fusil ; en habits du dimanche, un bâton à la main. Ils ont un cornet pour s’appeler en cas de besoin, ils sont plusieurs ; – lui était seul, n’ayant pas de cornet, n’ayant personne à appeler, marchant dans la neige pâle et dans l’espèce d’ombre que l’arête d’ardoise portait en avant d’elle.

Il a atteint le bas du couloir ; là, il s’est tourné de côté. Où est-ce qu’il va ?

Il a mis son corps de côté, l’épaule droite touchant la pente. Il montait comme à des échelons par des trous qu’il faisait l’un au-dessus de l’autre. Il touchait de l’épaule et avec le côté de sa figure sur la droite l’escarpement, laissant tomber sur son autre côté une toujours plus grande profondeur de vide. On est comme quand on monte à un cerisier sur une échelle. Heureusement qu’ici la neige bien tassée restait ferme sous votre poids, tandis que Joseph y creusait des trous ou y enfonçait son bâton, se servant de lui par endroit comme d’une prise naturelle. Ainsi il s’élevait toujours, devenant de nouveau petit et de plus en plus petit, là-haut, dans le silence ; et il a été vu contre la neige, puis il a été vu contre le ciel, ayant atteint l’entaille ; debout alors là, dans cette fenêtre, quand tout à coup ce qu’il y a de l’autre côté de la chaîne vous saute contre, et une moitié de monde pas connue est connue, venant à vous d’une seule fois. Là sont rangées devant vous à nouveau des milliers de tours, de dents et d’aiguilles, et, à cause de l’éloignement, il semble qu’on soit au-dessus d’elles, bien qu’elles soient blanches, toutes blanches et, quand le soleil vient les frapper, dorées ou roses : en marbre rose, ou en métal, en or, en acier, en argent ; faisant tout autour de vous comme une couronne de pierreries ; – cet autre côté de la chaîne où Joseph était parvenu, puis il se met à redescendre.

Il redescendait dans de la rocaille, puis dans de la neige ; il redescendait, mais il tournait en même temps ; il prenait de plus en plus sur sa gauche, il se serrait à la chaîne qu’il venait de franchir, allant vers le nord après avoir été vers le sud, redéfaisant ainsi le chemin fait par lui sur l’autre versant ; – dans de la rocaille et des neiges, puis de la glace, puis des cailloux ; puis la terre a recommencé à se montrer, la terre a recommencé à être d’une belle couleur verte dans les pâturages qu’il a abordés par leur côté d’en haut, et dans le bas était le chalet qu’il a évité ; dans le bas étaient des points de couleur se déplaçant avec lenteur les uns devant les autres, pendant que de temps en temps le battement d’une clochette vous arrivait ; mais il évite les troupeaux, il évite les hommes et les maisons des hommes, prenant sur le côté d’en haut des pâturages, tandis qu’il ne quittait toujours pas la chaîne, qui allait s’abaissant par des dos rocheux et des forêts ; – allant toujours, tandis que la journée allait ; allant sous le ciel blanc, parmi les mouches toujours plus nombreuses et plus méchantes, qui faisaient par place de petits nuages noirs qu’il traversait en les déchirant ; allant presque à plat maintenant, allant droit devant lui, puis midi est venu, puis l’après-midi est venue ; – et il a été deux heures, puis trois heures ; c’est alors qu’on l’a vu qui commençait à remonter.

Il a commencé à remonter dans une forêt où il y avait un chemin ; il avait pris de nouveau sur sa gauche.

On voyait qu’il faisait le cercle, et de plus en plus il fermait ce cercle comme s’il cherchait à en faire se rejoindre les deux bouts ; ayant été amené pour finir à un col au-dessous duquel était le village.

Il se disait : « Il faudra attendre qu’il fasse nuit », il s’assit à la lisière du bois, dans des buissons. Il lui restait un morceau de pain où il se mit à mordre ; il avait bu aux ruisseaux en venant. Il se disait : « J’attendrai qu’il fasse nuit, et puis j’irai l’appeler sous la fenêtre de la cuisine… »

Devant lui, les prés descendaient en pente raide, puis tout le village venait, vu de dessus.

Les bruits, recueillis et portés à vous par le double versant de la vallée comme quand on met les mains autour de la bouche, venaient aussi, même les plus petits. Joseph chercha des yeux la maison de Victorine ; il la trouva sans peine dans le bas d’une des ruelles, de l’autre côté de la rivière ; il voyait qu’il n’y avait personne devant la maison.

Le village semblait extraordinairement désert, ce soir-là ; – un enfant pleurait, une femme crie, puis une mère appelle sa fille, puis c’est une porte qu’on ferme.

Il y avait les petits feux de bois qui fumaient bleu à toutes les grosses cheminées carrées, au-dessus des toits, qui étaient gris.

Il devait passer la rivière ; c’est pourquoi il lui faudrait attendre qu’il fît nuit ; sans quoi on le verrait venir de loin, et, s’il continuait d’avancer, on lui tirerait dessus, car il était comme les réprouvés qui n’ont plus permission de se mêler aux autres hommes ou seulement de s’approcher d’eux.

Mais, patiemment, il attendait ; il regardait, il écoutait, laissant la nuit venir qui heureusement vous dérobe aux yeux en vous rendant semblable à elle ; – étant déjà d’ailleurs dérobé aux yeux par les feuilles des buissons.

Une femme appelait de nouveau.

C’était comme toujours, semble-t-il, avec les mêmes toits bien connus à une place pas changée, la même suite de petits bruits connus aussi et toujours la même : – c’était comme toujours et en même temps pas comme toujours.

Il cherchait d’où venait cette différence, parce qu’il y avait dans l’air quand même cette différence, ou si c’est seulement le ciel resté étrangement couvert, et qui n’avait pas changé de couleur, à présent que le soleil se couchait, puis a été couché ; mais sans que se fussent montrées les teintes qu’il a d’ordinaire, qui sont comme celles du trèfle, celles de l’esparcette en fleurs. Il y avait que le ciel restait gris ; c’était une différence, ce n’était pas la seule. Pourtant tout allait comme toujours, là en bas, – Joseph regardait, – tout va comme toujours, semble-t-il, parce qu’un homme vient encore de passer le pont, tirant son mulet par la longe. On voyait les jambes minces de la bête faire leurs petits mouvements sous la grosse boule d’herbe qu’il portait sur le dos, tandis que la longe sur laquelle l’homme tirait faisait se tendre le cou du mulet en avant. Une lumière déjà s’était allumée à une des fenêtres, et dans une des parties du village où l’ombre était plus épaisse qu’ailleurs, donnant le signal ; c’est bien comme ça que ça va toujours, parce qu’il y a des ruelles plus étroites et moins claires que d’autres. On ouvrait aussi la porte des étables pour faire aller boire les quelques vaches qu’on garde, l’été, quand toutes les autres sont à la montagne ; les quelques vaches qu’il faut bien, à cause du lait. Joseph aurait pu maintenant s’avancer sans être découvert, ayant été gagné lui-même par l’ombre ; – et trois lumières, là en bas, cinq lumières ; – puis on rentre le bétail, on ferme les portes ; on entend pleurer les enfants. Joseph voyait que tout était comme toujours et en même temps le cœur lui tape contre les côtes. Il vint en avant, il vint encore un peu en avant, puis il s’arrêta, comme n’osant pas aller plus loin, pourtant la nuit était tout à fait venue. Il était dans une nuit d’autant plus noire qu’il y manquait les étoiles, il aurait pu venir sans crainte, alors quoi ? Il a dû se raidir, il a dû se dire : « Il faut », et se forcer ; puis s’avance, descend la pente. Et personne sur le chemin, personne non plus dans les prés ; il n’en ralentissait pas moins de nouveau le pas ; on aurait dit qu’il faisait exprès d’aller le plus lentement possible, étant arrivé en face du pont.

Il attend un moment encore avant de passer le pont.

Puis il le passe, mais à présent, c’était comme s’il avait oublié qu’il ne devait pas être vu ; il n’a plus rien fait pour ne pas être vu, ayant pris dans le milieu du pont, allant de son pas ordinaire.

On aurait très bien pu le voir, s’il y avait eu seulement quelqu’un pour le voir, mais il n’y avait personne. Personne sur les bancs, ni devant les portes, ni aux fenêtres ; personne non plus, comme il montait la rue. Et elle devenait de plus en plus étroite, alors il s’est glissé le long de son côté gauche à ras les murs, jusqu’à ce qu’il fût arrivé.

On ne venait toujours pas, personne ne parle aux environs ; dans la maison en face de lui, qui était celle de Victorine, tout se tait également, bien que les fenêtres de la cuisine et les trois fenêtres de la chambre qui est à côté soient éclairées. Il regarde cette façade en pierre et en bois, dont la partie de bois ne se voit plus depuis longtemps, et c’est seulement la partie d’en bas qu’on distingue, étant passée au blanc de chaux. Les fenêtres plus haut semblent découpées dans la nuit, elles sont fermées. Et, quand la porte en haut du perron, un moment après, s’est ouverte, elle s’est ouverte sans faire aucun bruit.

On a vu la lampe de la cuisine pousser par l’ouverture sa lumière sur la large dalle du palier où il y a eu une place éclairée ; là, une femme s’est tenue un instant, la tête sous un fichu, puis elle descend l’escalier.

Elle fait tout doucement, on ne l’entend pas descendre les marches ; on l’a vue de nouveau sur le mur blanc, elle a été noire sur le mur blanc ; à présent, elle s’en va, tandis que Joseph se tient toujours à la même place, levant les yeux vers les fenêtres.

C’est alors qu’un bruit de pas s’est fait entendre dans la ruelle ; trois hommes passent devant Joseph. Ils ne parlent pas. Ils montent l’escalier l’un derrière l’autre, sans rien dire, faisant tout doucement, eux aussi. Puis l’homme qui va en tête frappe trois petits coups à la porte d’entrée ; il pèse ensuite, sans attendre qu’on vienne, sur le loquet, tout doucement ; la porte cède, la porte va en arrière, la porte s’est refermée.

Joseph leva de nouveau les yeux vers la rangée des cinq fenêtres, les deux premières sur la droite étant celles de la cuisine et les trois d’ensuite celles de la chambre ; elles étaient trop élevées pour qu’on pût voir à l’intérieur. Il a remarqué seulement que les fenêtres de la chambre ne sont pas éclairées de la même façon que celles de la cuisine, c’est ce qu’il remarque tout à coup et il vient seulement de le remarquer. Une lumière plus pâle, moins fixe ; elle bouge par moment, elle penche, elle semble sur le point de mourir, puis se ranime ; elle se détend et se retend derrière les petites vitres comme quand on efface les plis d’une étoffe, qui se plisse de nouveau ; et toujours pas moyen de rien distinguer dans la chambre ; mais alors Joseph pense au fenil qui doit être, en cette saison, plein de foin ; le fenil contre lequel il se tient appuyé de l’épaule, s’il n’est pas fermé à clé, mais il n’est pas fermé à clé. On y entre par derrière. Il y avait d’abord un tas de foin assez bas, d’où on pouvait passer facilement sur un second qui montait jusqu’au toit. De là-haut, il verrait tout, c’est ce que Joseph pense encore ; puis s’avance sur le ventre parmi les fétus qui craquent et pétillent, ayant gagné ainsi du côté des poutres du mur pas bien rejointées, qui faisaient justement face aux fenêtres de la maison.

Il ne bouge plus. Il a porté un premier regard entre les poutres, il regarde de nouveau fixement par la fente comme s’il n’avait pas bien vu la première fois, comme si ce qu’il avait vu ne pouvait pas être vrai.

Il regarde donc encore ; il ferme les yeux de nouveau un moment, comme pour leur laisser le temps de se reposer. Puis il les rouvrit, il ne les rouvrit qu’avec de grandes précautions.

Et il voyait les mêmes choses que la première fois, sans qu’il se rendît encore bien compte de ce qu’il voyait ; mais son cœur a commencé à sauter derrière ses côtes comme un oiseau dans sa cage, tandis qu’il se disait de nouveau : « C’est pas vrai ! »

C’est pourquoi il faut qu’il regarde de nouveau.

On voyait que la différence d’éclairage entre la cuisine et la chambre provenait de ce que la cuisine était éclairée par une lampe, et, la chambre, c’étaient deux bougies qui l’éclairaient.

On voit, mais est-ce que c’est vrai ? qu’elles sont posées sur une table, au chevet du lit ; il semble qu’elles sont là, l’une à droite, l’autre à gauche d’une soucoupe où une branchette verte trempe dans de l’eau ; le lit est à côté.

Le lit touche du chevet le mur du fond de la chambre, puis est venu à vous dans sa longueur ; il est éclairé par une lumière qui bouge un peu.

Joseph se passe la main sur les trous des yeux qui servent à voir et à connaître, mais peuvent mentir ou se tromper ; il tire en avant son visage qu’il colle à la fente des poutres, regardant de toutes ses forces ; – les bougies sont toujours là avec leurs petites flammes pointues ; elle est toujours là, elle aussi, elle va être toujours là…

Elle bouge faussement ; elle est couchée là, elle est immobile. Elle est immobile pour toujours. Elle est étendue en arrière, elle est habillée sous le drap, elle a sa robe du dimanche, elle est là, elle bouge, elle ne bouge plus ; elle a bougé faussement, c’est la lumière qui bougeait ; elle a les mains jointes, les pieds rejoints.

On voit qu’elle a un crucifix sur la poitrine, on voit le haut du crucifix.

Il voit, il ne peut plus ne pas voir, et c’est alors qu’il voit aussi qu’il y a les trois hommes de tout à l’heure qui se tiennent alignés sur l’autre côté de la chambre, baissant la tête, parce que le plafond est bas.

Joseph les voit, il les reconnaissait : c’étaient son oncle et ses deux frères à elle ; mais elle, oh ! elle, alors, comme elle a l’air de peu s’occuper d’eux, comme elle a l’air de peu s’occuper d’eux, ni de personne, ni de moi !

— Hé, Victorine !

Est-ce qu’il a appelé ? Il ne sait pas s’il a appelé ou non.

— Victorine !

Elle n’a pas entendu, elle n’a pas bougé.

— Victorine !

Sa gorge est devenue sèche. Sa gorge et le dedans de sa bouche sont comme du sable. Son cœur fait tant de bruit qu’il n’entend plus ce qu’il se dit à lui-même. Et il n’est déjà plus sur le tas de foin, il faisait vite, étant allé avec sa main à ses souliers dont il défait le cordon de cuir, puis, les attachant par le cordon, il se les pend autour du cou.

Il est pieds nus, il tient son bâton, il serre son bâton dans son poing « pour si on cherchait à l’arrêter ». Il a son idée, qui le fait sortir ; il est hors du fenil, il est dans le passage, puis dans la rue ; il marche au milieu de la rue : aller lui dire adieu, mais d’abord…

Parce qu’il s’était dit : « Ils seront trop nombreux ; un bâton n’y suffirait pas… »

Aller au moins lui dire adieu, et puis peut-être qu’on s’est trompé, est-ce qu’on sait jamais ? si peut-être on s’était trompé, à cause qu’à présent il doute de nouveau de tout, dans la grande nuit où il est. « Mère, n’aie pas peur, c’est moi, je ne fais qu’entrer et sortir, j’ai seulement quelque chose à prendre dans ma chambre ; mais n’approche pas, ne me touche pas… »

C’est des choses qu’il se dit d’avance, puis il connut qu’il était arrivé devant sa maison, il se vit montant le perron, on ne l’entendait pas monter, il avait ses souliers autour du cou, tout était bien tranquille ; alors vaguement encore il s’était demandé : « Est-ce qu’il faut que je heurte ? est-ce qu’il vaut mieux que j’appelle ? est-ce qu’il ne vaut pas mieux encore que j’entre tout droit ? » il n’a pas eu le temps de répondre à ses questions…

Parce que sa mère devait l’avoir vu passer, parce que peut-être ces oreilles-là sont plus sensibles et plus fines que les nôtres, et que la chair nous tient liés les uns aux autres étroitement ; – alors la porte qui s’est ouverte, ce cri…

Et lui :

— Tais-toi !

Il crie, lui aussi ; il crie :

— Tais-toi… Et laisse-moi passer.

Pendant qu’à présent les fenêtres s’ouvrent ; mais je ferai ce que j’ai à faire, et on ne m’empêchera pas de le faire…

— Et toi, je te dis, ôte-toi vite de mon chemin…

Elle continuait de ne pas comprendre ce qui arrivait, c’est pourquoi elle criait toujours dans la cuisine ; mais Joseph l’a tirée de côté, et déjà on entendait Joseph marcher dans la chambre d’en haut où le poids de son corps faisait plier les poutres du plafond.

« Joseph, mon Dieu ! Venez vite ! est-ce lui ? » Puis : « Catherine ! Catherine ! » c’était une de ses voisines ; – mais il descendait l’escalier, il est reparu, il traverse la cuisine sans plus rien dire ; il est dehors, il est sur le perron ; là, il a été éclairé.

De sorte que tous l’ont vu, et ont vu que c’était bien lui, non pas seulement son fantôme, tous ceux qui s’étaient mis aux fenêtres ou se tenaient sur le pas de leur porte, d’un bout à l’autre de la rue ; – lui éclairé là-haut vivement par derrière ; ainsi on voit qu’il tient sa carabine dont il tire la culasse en arrière, puis y glisse une cartouche.

Puis :

— Oui, c’est moi !

Là-haut, sur le perron ; seul à être éclairé là-haut, d’un bout à l’autre de sa personne, avec le geste que ses mains font, avec le geste qu’il a fait ensuite de rejeter la tête en arrière :

— Venez seulement !…

Il a fait alors comme s’il attendait qu’on vînt ; on n’est pas venu. Il attend encore, on ne vient pas ; il commence à descendre lentement les marches.

Au milieu des marches, il s’arrête.

Il avait mis sa carabine en travers de ses genoux, il s’est assis ; on le voit qui remet ses souliers, puisqu’il n’avait plus maintenant à se gêner de personne.

Il continuait à ne pas se presser, il descendait la rue, il ne se retournait même pas.

À mesure qu’il les avait dépassés, les gens sortaient de chez eux et se mettaient à le suivre, mais il ne s’est toujours pas retourné, tenant sa carabine sous le bras gauche.

Devant lui, il n’y avait personne et même les têtes qui étaient apparues aux fenêtres se retiraient, les portes qu’on avait déjà ouvertes s’étaient refermées.

Il a pu passer sans aucune peine, il a pu aller où il voulait.

Là, il a parlé avec douceur. Il a dit à l’oncle :

— S’ils viennent me déranger, ça leur coûtera cher.

C’était l’oncle qui était venu à la rencontre de Joseph jusque dans la cuisine ; mais Joseph n’a pas élevé la voix, il a dit :

— Je veux qu’on me laisse tranquille.

Il a montré à l’oncle sa carabine :

— Allez à leur rencontre. Empêchez-les de trop s’approcher. Et surtout qu’on ne monte pas.

Alors le vieux avait laissé tomber ses lèvres dans sa barbe, puis c’est sa barbe elle-même qui est tombée en avant, tandis qu’on a vu les deux frères reculer jusque dans l’angle de la chambre.

Joseph a dit :

— Oh ! il ne faut pas avoir peur.

Il a ôté son chapeau.

Il a dit :

— Je suis seulement venu lui dire adieu.

Il venait d’ôter son chapeau, il s’est tenu un instant dans le cadre de la porte sans bouger, tête nue, regardant du côté du lit, puis il se tourne vers les deux hommes ; alors il semble bien qu’il a dû leur demander quelque chose, parce que l’un des deux hommes a essayé de parler, cherchant ses mots dont quelques-uns sont ensuite venus dehors avec difficulté.

— Ah ! a dit Joseph, c’est à cause de moi… Ah !

Il recommençait, mais à présent c’est vers elle qu’il se tournait :

— Ah ! c’est à cause de moi !… Oh ! qu’est-ce que tu as fait ?

Il s’était avancé un peu, c’est de quoi les deux autres avaient aussitôt profité pour se glisser le long du mur jusqu’à la porte ; si bien qu’il n’y a plus eu que lui, et elle, dans la chambre :

— Tu n’aurais pas dû, Victorine !

Il s’est avancé encore un peu :

— Tu aurais dû m’attendre. Tu vois bien que je serais venu…

Sa figure à elle a semblé bouger, elle bouge, elle ne bouge plus. Il était debout. Il était debout à côté du lit. Il la regardait de haut en bas.

Le plafond qui était très bas faisait qu’il gardait la tête baissée ; il avait mis ses mains l’une dans l’autre sur son chapeau.

— Victorine.

Elle ne répondait pas.

— Victorine…

Il a dit :

— Ah ! c’est vrai, mon Dieu !…

Il a dit :

— Tu vois que je suis venu.

Il a dit :

— Mais je suis venu trop tard ; c’est ma faute.

Il la regarde encore un long moment. Puis il s’est rapproché du lit ; il vient jusque tout contre le lit, tout contre elle ; là ses genoux se sont mis à fléchir, ses genoux vont d’eux-mêmes en avant.

Il tendit encore un peu la tête ; il disait :

— Adieu, adieu, petite…

Il disait :

— Adieu, Victorine…

Elle était tellement près de lui, avec sa figure et ses mains. Chaque fois que la flamme des bougies bougeait, quelque chose bougeait sur sa figure à elle. Il lui parle, peut-être bien qu’elle va répondre. Et, de nouveau, il lui parlait :

— Faut-il que je reste, Victorine ? dis, Victorine…

Alors il n’a pas pu s’empêcher de tendre la main vers la sienne ; mais aussitôt il retire sa main.

Comme s’il se réveillait, comme s’il commençait seulement à comprendre ; s’étant, en même temps, tiré en arrière, mis debout.

Cette main toute froide, cette main comme de la pierre, au lieu qu’elles étaient si bonnes chaudes, si douces à tenir avant…

— Ce n’est plus elle ; on me l’a changée.

Il est sorti sans se retourner.

« Alors, nous, qu’est-ce que vous vouliez qu’on fasse ?… Il sortait avec sa carabine. Nous, on était peut-être bien une trentaine d’hommes, il s’est tourné vers nous, mais il ne nous a pas aperçus tout de suite, parce qu’on n’était pas venus jusque devant la maison et c’est plus haut dans la ruelle qu’on se tenait. Il nous a dit : « Oh ! n’ayez pas peur, je m’en vais… » Il a remis son chapeau sur sa tête. « Il ne faut pas que vous vous gêniez à cause de moi, je sais ce que c’est, je m’en vais, mais j’avais d’abord une chose à faire, et, cette chose, je l’ai faite, alors tout va bien… » Puis, de nouveau : « Adieu, adieu à vous aussi », pendant qu’il descendait les marches du perron. Qu’est-ce que vous vouliez qu’on fasse ? Il n’y avait personne devant lui jusqu’à la rivière et au pont, sur le chemin qu’il avait à suivre, de sorte qu’il n’a eu qu’à aller, comme il a fait, sa carabine sur l’épaule. Qu’est-ce que vous vouliez qu’on fasse ? Quelques-uns, des étourdis, le voyant qui s’en allait, avaient bien proposé de lui courir après ; on les a retenus : « Au contraire, laissez-le partir ; plus vite il s’en ira, mieux ça vaudra pour nous… » La grande affaire était de ne pas l’approcher. On disait : « Il faudra laver le plancher… » – « Et, elle, s’il l’a touchée ? » – « Il faudra verser de l’eau sur les marches, dans les deux maisons, laver le plancher, frotter le carreau de la cuisine, faire bien attention de ne pas oublier de changer de souliers… » Ah ! si seulement on avait pu imaginer que jamais il se hasarderait à faire ainsi le tour de la montagne, on n’aurait eu qu’à établir un second poste à ce bout-ci du pont. Mais est-ce qu’on aurait jamais cru qu’il ferait tout ce long chemin, pas commode, tellement peu commode que bien rares sont ceux qui s’y sont risqués…

» Maintenant il était un peu tard pour le placer, ce poste ; pourtant on l’a placé. On se disait : « Ce Joseph pourrait bien avoir l’idée de revenir, on ne sait jamais, c’est plus prudent. On sera plus tranquilles… » Du moins, on faisait semblant de le croire. Tout au fond, on ne le croyait pas. Tout au fond, on sentait bien qu’on aurait beau faire… Il n’y avait qu’à regarder le vieux Munier. Il ne disait rien. Il a seulement haussé les épaules. Il ne prenait même plus la peine de rien dire. C’était le dimanche soir. L’enterrement devait avoir lieu le lendemain… »

XIV

Ce dimanche matin, en se levant, ils avaient bien dû voir que Joseph n’était plus là, mais ils n’avaient pas paru s’en inquiéter. Il ne fut pas question de Joseph entre eux ; d’ailleurs, il ne fut question de rien entre eux, parce qu’ils ne parlaient plus. Ils vivaient sans paroles, et, tout ce dernier jour encore, ils vécurent sans paroles, après que Barthélemy était sorti le premier de l’abri aux hommes, puis le maître et son neveu étaient sortis de l’abri aux bêtes, tandis qu’on n’avait pas vu Clou qui devait dormir encore. Ils ne disaient rien. Le neveu mordait dans un morceau de pain sec. Des flaques de lait de la veille au soir, il ne restait devant la porte qu’une espèce de peau jaunâtre, déjà sèche, qui se décollait sur les bords. Barthélemy avait détourné la tête. Une bête meuglait de nouveau, et elle vint de son côté ; le maître, les mains dans les poches, regardait à terre ; son neveu continuait à mordre dans son pain.

Il y avait une lumière jaune ; c’est ce dimanche, c’est l’avant-dernier jour. C’était ce dimanche matin, c’était le matin de l’avant-dernier jour ; – il continuait à faire une grande chaleur, bien que le soleil ne se fût pas montré et qu’il ne dût pas se montrer de toute la journée. Le ciel tout entier était immobile, en même temps qu’il descendait de plus en plus, quoique avec beaucoup de lenteur, et déjà les crêtes étaient cachées, de même que le haut du glacier. On se heurtait partout les yeux à ce plafond, qui allait, posé à plat, de l’une à l’autre des parois, sans joints visibles, ni fissures, mis là comme pour toujours et niant le ciel véritable. Il y avait dessous l’odeur de la mort qui venait ; il y avait dessous le meuglement des bêtes. Celles qui restaient encore debout se tournaient alors vers vous, vous ayant vu, puis venaient ; celles qui ne pouvaient plus venir étaient couchées sur le flanc, la langue sortie ; quelques-unes tout enflées déjà et immobiles sous les mouches, certaines qui essayaient de se soulever par moment sur leur train de devant, puis retombaient ; – alors meuglaient aussi et alors appelaient, parce que, quand la bête a peur, elle cherche l’homme, et l’appelle. C’est cet avant-dernier jour, au matin ; et d’abord Barthélemy s’était tourné encore vers le maître, puis : « Hé ! » tâchant de se faire entendre pour une chose qu’il aurait eue à dire, mais il n’a pas été entendu. Et on ne le regarde pas, de sorte qu’il a pu aller sans être vu à une des bêtes et à la suivante, n’ayant pas voulu attendre qu’elles se fussent rassemblées comme la veille, parce qu’il se rappelait sa honte.

Il s’accroupissait sous l’une des bêtes, il s’accroupissait plus loin sous une autre, dans la belle herbe toute flétrie, parmi les jolies fleurs d’ici qui étaient fanées et ternies ; ainsi il s’était écarté de plus en plus du chalet, ce matin-là, le matin de l’avant-dernier jour, dans le même temps que Joseph passait par-dessus la chaîne.

L’odeur de la mort continuait à régner autour de vous et le silence de la mort. Seule, de temps en temps, une sonnaille essayait de le rompre, mais déjà elle se taisait. Barthélemy maintenant venait de traire la dernière des bêtes, ayant laissé sous elle pour la dernière fois dans le gazon une flaque blanche. Barthélemy s’était alors redressé, puis avait été chercher son papier sous sa chemise. Sa courte barbe grise se continuait le long de son cou et aussi bas qu’on pouvait voir, comme quand il y a du lierre contre un mur. Il était carré d’épaules, quoique maigre, avec une forte charpente ; son gros pantalon sans couleur tombait en faisant des plis sur ses souliers couverts de bouse sèche. Il a ouvert lentement la bouche, une fois, une fois encore, puis une troisième fois.

C’est sous ce ciel jaune, ce ciel bas et jaune, parmi les mouches qui se prennent dans sa barbe : les gros taons, les mouches bleues et vertes, qu’on entend faire un bruit de trompette en passant ; et Barthélemy les chasse continuellement de la main, mais elles reviennent continuellement. Cependant il demeurait là ; c’est que lui était à l’abri. « Il ne me peut quand même rien, à moi », pensait-il, ce qui l’amusait, se tenant immobile comme pour Lui bien montrer qu’il n’avait pas peur de Lui, l’Autre, le Méchant, vous savez. Il ne voyait pas que la ficelle du petit sac s’était usée autour de son cou. Il faisait exprès d’être là, il s’est encore tourné à droite et à gauche, levant les yeux si haut qu’il pouvait, c’est-à-dire jusqu’au plafond de brumes, et à mi-hauteur des parois, parce que peut-être est-ce là qu’Il se tient… « Et où es-tu qu’on te voie une fois, Grand Vieux Malin ? » Mais Il ne se montrait toujours pas. Ce qu’on voyait, c’était le chalet ; ce qu’on voyait aussi, c’était un peu en avant de la porte le maître et le neveu assis l’un à côté de l’autre, les bras sur les cuisses. Entre eux et Barthélemy, dans les parties qui se trouvaient à découvert, les cadavres de deux ou trois bêtes se montraient, couchés de côté ou les jambes en l’air sous une espèce de mousseline noire qui bougeait comme s’il avait fait du vent. C’est ce que Barthélemy voit, cet avant-dernier matin, sous le ciel jaune et bas qui descendait de plus en plus ; – cependant Barthélemy ne bougeait toujours pas, continuant tranquillement d’occuper sa même place. Et la cheminée du chalet ne laissait déjà plus sortir la moindre fumée, tandis qu’on le distinguait à peine, le chalet, s’adossant à la paroi qu’il continuait par sa couleur, à peine aperçu, tout petit, comme pas habité ; rien qu’un toit sur quatre murs, rien que des pierres parmi les pierres.

Oh ! ils ne demandaient pourtant pas grand’chose à ces lieux, ceux qui venaient ici, et ils ne les gênaient pas beaucoup. Ils étaient modestes en tout, ils se contentaient de peu. On ne remarquait qu’en s’y appliquant le toit qu’ils avaient mis au-dessus de leur tête, l’ayant emprunté tout entier à la roche avec laquelle il se confondait. Ils ne venaient ici que deux mois, ils venaient seulement ici deux mois sur douze, faisant en sorte d’être à peine vus, et même leur maison était à peine vue ; – ce qu’on a vu un peu mieux, c’est ce qui était paru devant la porte, pendant que Barthélemy regardait toujours.

Barthélemy tout à coup avait vu Clou sortir du chalet, – c’est pourtant une bien modeste et pauvre chose ; – et, là, Clou levait le bras tout en appelant :

— Hé ! là-bas !…

C’est au maître qu’il s’adressait.

Barthélemy serre un peu plus le papier dans sa main. Il serrait dans sa main le papier, c’est pourquoi il a pu venir, tandis qu’on entendait Clou qui disait au maître :

— Où avez-vous mis le pain, hein ? et la viande séchée ?

Mais le maître continuait à ne pas entendre, comme si les mots n’entraient plus dans sa tête, assis par terre, son neveu assis à côté de lui.

— Je ne reviendrai plus, disait Clou. Et, vous, vous n’allez plus avoir besoin de vos provisions, je pense, bien longtemps ; vous allez me les donner…

Il a repris :

— Ah ! vous ne voulez rien dire ? Tant pis ! je les trouverai bien sans vous…

Clou n’a pas pris garde qu’on venait ou plutôt il ne s’en est pas occupé. Il avait dû trouver facilement la cachette aux provisions. C’est ainsi qu’à présent les quatre ou cinq pains qui restaient se trouvaient posés à côté de lui, avec un morceau de fromage et un quartier de viande séchée, sur le bord du foyer, tandis qu’il continuait à rire tout haut, comme quand on tousse, par accès, son sac ouvert sur les genoux. Déjà il avait pris l’un des pains, qui sont des pains ronds assez plats, durs sous les doigts comme de la pierre parce qu’ils sont souvent vieux de deux ou trois mois, – il avait pris un de ces pains, il l’avait mis dans le fond de son sac, ce qui semblait l’amuser, car il continuait à rire. Et il venait de prendre un deuxième pain, quand on lui a dit :

— Ça suffit.

Il leva la tête. Il vit Barthélemy. Il a cessé de rire dans sa surprise, puis :

— Ah ! c’est toi !

Il n’avait pourtant pas lâché le pain, c’est pourquoi il a fallu que Barthélemy recommençât :

— Tu entends, tu as ta part, c’est-à-dire un pain. Tu vas nous laisser les autres.

Et, en même temps, Barthélemy tenait toujours le papier ; il n’a pas fait un seul pas en avant, il n’a pas bougé d’où il était, il se tenait toujours sur le pas de la porte ; il parlait d’une voix tranquille :

— Un pain, disait-il, rien qu’un, tu entends !

Alors l’autre :

— C’est que je ne reviendrai peut-être pas.

— Que tu reviennes ou non, c’est un pain, rien qu’un pain…

Alors Clou s’est remis à rire, mais pas de la même façon qu’avant.

Puis :

— Bon ! comme tu voudras ; on ne veut pas se chicaner… D’ailleurs…

Il a dit : « On se retrouvera peut-être ; on arrangera ça une autre fois. C’est comme tu veux. »

Et les pains étaient restés à côté de lui, pendant qu’il refermait son sac ; les pains, le fromage, la viande séchée sont restés sur le bord du foyer, alors qu’il avait déjà son sac sur le dos ; Barthélemy n’a eu ensuite qu’à s’écarter un peu pour le laisser passer, qui a dit :

— Au revoir quand même, et on verra bien.

Il passe ; il s’en allait avec son sac vide aux trois quarts et son bon œil était du côté de Barthélemy, de sorte qu’il a pu lui jeter un regard en passant ; mais Barthélemy tenait le papier : alors Clou était déjà loin, allant comme toujours dans la direction du glacier.

C’était cet avant-dernier matin ; il pouvait être maintenant neuf heures, c’est-à-dire qu’en temps ordinaire le soleil aurait justement paru au-dessus des crêtes et on aurait pu le voir venir en avant, ayant d’abord sauté dessus comme un bel oiseau de couleur, mais on ne l’a pas vu venir ce matin-là.

Pendant que Barthélemy était toujours devant la porte, il y a eu seulement, derrière cette vitre en papier huilé, la place du soleil qui a été marquée par un peu plus de transparence, mais sans accroissement dans la force du jour. Clou venait de disparaître derrière les quartiers de roc ; Barthélemy regarde encore autour de lui : c’était comme quand on regarde à travers des lunettes noires. Deux têtes et deux dos étaient toujours posés un peu au-dessous de Barthélemy dans le haut d’un talus, puis une des bêtes a poussé encore un long appel exprimant la peur. Et l’heure passait.

Barthélemy était rentré dans le chalet. Dans le chalet, Barthélemy, agenouillé devant son lit, faisait ses prières.

C’est ce qu’on aurait vu, si on était entré dans le chalet ; on aurait vu aussi, en sortant, que le maître et son neveu n’étaient plus à leur ancienne place, – la seule chose qui se passa encore ce jour-là.

C’était le neveu qui avait tiré son oncle par la manche, tout en faisant des gestes de l’autre main du côté de la vallée ; et l’oncle d’abord avait cédé, l’oncle d’abord s’était laissé faire ; le neveu lui parlait, et lui l’avait alors suivi, pendant que le neveu continuait de faire des mouvements devant lui avec le bras.

Et le maître s’est laissé ainsi tirer par son neveu jusqu’à l’entrée du pâturage, après quoi le chemin commence à dégringoler, – mais là le maître s’arrête.

Là, il n’a pas voulu aller plus loin ; là, il a secoué la tête, voulant dire : « À quoi bon ? »

Il allait en arrière avec son dos, et le neveu avait eu beau essayer encore de le tirer en avant ; le maître n’avançait plus, il s’est mis à reculer…

De sorte qu’à présent, ils étaient de nouveau assis l’un à côté de l’autre, à cette nouvelle place, le maître et le neveu ; et ne bougeaient plus.

XV

Joseph, lui, faisait quelques pas, il était au cœur de la nuit. Il venait d’entrer dans le bois, il ne savait plus s’il existait seulement, tellement toute sa personne était supprimée, de sorte qu’il lui fallait aller chercher son corps avec sa main ; il devait promener sa main sur les habits couvrant son corps, sur le drap rêche, sur les boutons, sur les revers des poches, sur la toile de sa chemise.

Au-dessous de lui, entre les arbres, c’était comme si toutes les étoiles qu’il n’y avait plus dans le ciel avaient glissé. Il les voyait entre ses genoux qu’il ne voyait pas. Il les a vues entre ses genoux, dans la direction de ses pieds qu’il ne pouvait voir ; et il n’y avait plus, à part elles, ni ciel, ni terre devant nous, ni au-dessus, ni au-dessous : rien que la grande masse noire sans dimensions et sans limites de la nuit où Joseph a vu encore une fois briller les lumières du village ; puis il a été comme poussé en avant par les épaules, ayant recommencé à monter.

Il se cognait à des troncs ; il devait chercher devant lui avec les mains les places où on pouvait passer. C’est alors qu’il se retourne de nouveau ; il voit qu’il n’y avait plus en dessous de lui ces étoiles de tout à l’heure ; il se met à redescendre, comme pour aller les chercher.

Il est redescendu quelques pas, allant à leur rencontre, puis s’arrête sans les avoir retrouvées ; il repart, il grimpe à nouveau sur le tapis d’aiguilles où il glisse, où il va en arrière à chaque pas et a besoin d’aller chercher avec les mains la pente pour s’aider d’elle ; – continuant pourtant d’avancer, sa carabine sur l’épaule, cette dernière nuit, à travers le bois, vers en haut, et ayant perdu son chemin, mais la pente à elle seule était heureusement une indication suffisante, de sorte qu’il allait droit contre elle.

Il ne sait pas combien de temps s’est écoulé encore ; à un moment donné, le bois a été derrière lui.

C’était la seconde nuit qu’il ne dormait pas ; et, ayant sa carabine sur l’épaule, avec des cartouches plein ses poches, de nouveau l’idée lui était venue de redescendre au village.

Sûrement que le pont à présent serait gardé ; mais, ayant glissé une cartouche dans son fusil, il tire un coup en l’air, voilà comment il faut faire ; et il voyait l’air changer de couleur autour de lui, tandis que la carabine pour la seconde fois crachait sa flamme, qui en prolongea le canon un instant en rouge au-dessus de sa tête contre le ciel devenu gris.

Il se disait : « Les munitions ne manquent pas. » Il tire un deuxième coup de fusil.

Alors l’écho lui est venu dessus et les échos l’un après l’autre lui venaient dessus de tout côté, comme si c’était sur Joseph qu’on tirait à présent, à droite, à gauche, en face de lui, comme s’il commençait une guerre avec beaucoup d’ennemis qui se seraient postés en demi-cercle pour l’attendre ; mais elle ne lui faisait pas peur, au contraire ; il fait de nouveau partir un coup de fusil ; c’était bien avant le lever du jour.

Il redescendrait au village. Il avait sa carabine. On ne le verrait pas approcher. Il pourrait choisir sa position. Il en choisirait une d’où il prendrait le pont en enfilade.

L’écho vient encore une fois, s’est affaibli, meurt tout à fait ; – lui, tient dans ses mains sa carabine chaude ; tout est mort, tout se tait ; il voit qu’il est seul, – ce n’est plus elle qui est là-bas.

Il s’est dit : « Ce n’est pas la peine de redescendre. »

Il y avait deux nuits qu’il n’avait pas dormi ; il est devenu raisonnable, ayant passé le bras dans la bretelle de son arme ; puis il met les mains dans ses poches ; et, en même temps qu’il devenait raisonnable, il devenait toujours plus triste dans son cœur.

Ayant soupiré longuement, pendant qu’il s’est remis en marche ; pendant qu’il se dit : « C’est vrai : ce n’est plus elle qui est là-bas… À quoi est-ce que ça servirait ?… »

Puis, tout à coup, il commence à marcher à grands pas, puis il va à tout petits pas, il s’arrête presque ; ainsi le temps s’écoulait peu à peu, ainsi venaient déjà les heures d’avant le jour, ainsi cette dernière nuit était presque finie : « Ce n’est plus elle, non, mon Dieu ! alors qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? » cependant que l’habitude lui faisait faire en sens inverse le chemin fait par lui la veille.

Plus ou moins vite, et avec des arrêts, selon les mouvements de son cœur ; poussé par lui en avant, puis retenu ; – de temps en temps, il tendait le bras : on l’entendait alors parler à haute voix.

Il était arrivé de l’autre côté du col ; ayant pris de nouveau sur sa droite, il s’est mis de nouveau à longer les arêtes à mi-flanc.

De nouveau, il laissait au-dessous de lui les chalets sous leurs toits qui semblaient posés à même le sol d’où il se trouvait ; il a passé plus haut que les troupeaux pas encore éveillés dans les fonds, et là se tiennent aussi les hommes ; il a passé plus haut que les troupeaux et que les hommes ; de plus en plus, il les a laissés s’enfoncer au-dessous de lui, – étant seul, de plus en plus seul ; étant seul à présent comme il n’avait jamais été.

Et alors il a commencé à voir aussi avec ses yeux une autre solitude qui venait, quand, la lumière s’étant accrue, il n’y a plus eu que des pierres et que la neige, autour de lui.

Cette fois, il fallait quand même qu’il fît attention. Un léger accroissement venait de se faire encore dans la lumière : il voit qu’il venait d’entrer dans une région de brouillard, l’ayant percé d’en dessous avec sa tête ; il voit qu’il était arrivé à un étage où l’air libre ne régnait plus. Là, il a commencé à se mouvoir dans une matière jaunâtre, qui collait à lui, qu’il devait déchirer pour avancer, qui pendait après son bras quand il le tendait ; et il avait les pieds dans des feuilles d’ardoise rendues noires et brillantes par l’eau d’une petite source, qui s’est trouvée sur son chemin. On n’a connu ici l’apparition du soleil qu’à une petite différence dans l’éclairage, au lieu que sur ces hautes crêtes on est frappé généralement par le soleil, quand il paraît, comme avec le poing, sur le côté de la figure et à l’épaule. À peine si Joseph voyait à trente pas devant lui, bien qu’il se trouvât avoir atteint les passages les plus difficiles, dans les hautes parois qu’on prend en travers, et la pierre qui vous roule sous le pied ne fait son bruit qu’un instant, puis son bruit cesse pour toujours. À chaque pas, la mort vous guette ; mais que lui importait à lui ? c’est pourquoi son corps allait sans hésiter. Et son corps obéissait au souvenir et à l’habitude, tandis que ses yeux avaient retrouvé dans la neige ses traces de la veille, et à présent, dans ces grands champs blancs et tristes, elles lui écrivaient son chemin à l’avance entre les quatre murs de brume qui allaient se déplaçant à mesure qu’il se déplaçait. Est-ce qu’il s’est seulement aperçu de l’insupportable chaleur qu’il continuait à faire et de la pesanteur de l’air, ce matin-là ? Oh ! c’est qu’il continuait de la voir, elle et elle seulement ; il la regardait pendant une grande durée de temps, puis : « Ce n’est plus elle ! » Alors de nouveau il faisait un mouvement avec le bras ou il secouait la tête pour la chasser loin de lui. Il était deux hommes, il a été deux hommes un grand moment encore dans ces solitudes, plus solitaires que jamais, dans l’immobilité d’ici où il a été la seule chose en mouvement, ce dernier matin, parce qu’aucun oiseau, ni la corneille, ni l’aigle, ne crie, aucun vent ne se fait entendre à l’arête des blocs et à la pointe des aiguilles, où tout pendait dans le silence à l’imitation du brouillard. De sorte que rien n’a changé pour lui, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à la Fenêtre du Chamois ; là l’échelle de ses pas était maintenant au-dessous de lui, avec les échelons bleus taillés par lui la veille dans la neige, dont quatre ou cinq seulement pouvaient être vus, qu’il se met à descendre posé debout contre la pente dont son épaule droite est à peine séparée ; lui-même distinguant mal le bas de son corps et ses pieds, déjà masqués par ces vapeurs, dans lesquelles il s’est enfoncé de haut en bas. Il n’y avait toujours aucun mouvement nulle part, ni au dedans d’elles, ni au-dessus d’elles. Il a fallu qu’il fût arrivé au bas de la fenêtre et eût traversé là les derniers champs de neige, par lesquels il allait rejoindre les moraines. Le glacier ne pouvait toujours pas s’apercevoir. Joseph était tout à côté du glacier, qu’il dominait immédiatement, pourtant il n’en distinguait rien, ni de l’immense chute de ses eaux arrêtées. Et le bruit qu’il y a eu enfin n’est pas venu du glacier, il s’est fait entendre à la droite de Joseph et plus haut dans l’escarpement, d’où des pierres sont descendues en roulant jusqu’à lui, du moins c’est ce qu’il lui a semblé, parce qu’on ne pouvait toujours rien voir. Et, dans le même moment, elle a été encore sur le lit ; c’est la seule chose qu’il voyait encore : sur son lit de là-bas, avec les deux bougies, la soucoupe pleine d’eau, une branchette de mélèze trempant dans l’eau de la soucoupe ; la seule chose qu’il continuait de voir, demandant de nouveau la permission avec sa main : Oh ! est-ce que j’ose ?… quand donc des pierres se sont mises à rouler ; – alors Joseph s’arrête brusquement.

Il voit que les vapeurs qui pendaient tout autour de lui comme des rideaux se soulèvent ; il voit qu’elles commencent à se défaire, elles bougent, pendant que lui-même continuait à descendre ; elles s’effrangent.

Il fait un mouvement avec la tête ; de nouveau, des pierres roulent jusqu’à lui.

Il fait un mouvement avec la tête et, par la déchirure, une lumière bleue se montre à une grande profondeur, s’éteint, puis s’allume de nouveau à quelques centaines de pieds droit au-dessous de vous, comme pour l’oiseau quand il plane, quand il se tient à plat dans l’air sur ses ailes en faisant des cercles.

La sueur commençait à lui mouiller les paupières et lui entrait dans le regard avec son sel. Joseph respirait difficilement. Il voit tout le glacier qui a commencé à faire un mouvement avec son dos de haut en bas, dans le sens de sa longueur, comme quand le serpent rampe. En même temps, la moraine s’est mise à balancer ; toute la grande paroi où il se tenait, comme le marin en haut de son mât, balance. Joseph s’y est cramponné des deux mains, mais inutilement, parce qu’elle va en arrière, elle vient en avant. Il s’est trouvé à un moment donné surplomber le vide, au fond duquel des vagues comme celles de la mer roulaient l’une au-dessus de l’autre avec leur écume ; et est-ce à présent qu’on rêve et avant on ne rêvait pas, ou le contraire ? comme il cherche à se dire encore, se cramponnant toujours au roc qui a été amené en arrière, de sorte qu’un instant la vue sur le glacier lui fut retirée, mais le mouvement inverse la lui ramenait déjà.

Peut-être qu’on rêvait avant et on rêve encore à présent.

Il leva alors ses regards, il les tourna vers en haut par-dessus son épaule, il les ramena en avant de lui ; il a connu que la partie supérieure du glacier continuait d’être cachée. Il vit qu’il y avait toujours là-haut ce plafond comme de la terre jaune, comme une grande plaine d’argile vue d’en dessous, mais ensuite l’air était libre, en même temps que plein d’une obscure lumière. C’est ce qu’il aperçoit encore, tandis qu’il respirait mal ; et d’en bas le glacier a commencé alors à éclairer en vert et en bleu, venant à lui avec ses reflets verts et bleus, dans un double faux éclairage, en même temps que le glacier montait, il redescendait, puis remontait. Il faut dire qu’on n’a pas dormi depuis deux jours. Joseph commençait à ne plus être très assuré sur ses jambes, pendant qu’il sentait à côté de lui et sous lui bouger la pente, qui a penché encore une fois. Et de nouveau des pierres ont roulé jusqu’à lui ; sans doute que c’était le mouvement même du sol qui les faisait se déplacer, comme quand il y a un tremblement de terre ; elles venaient, elles venaient à présent par grandes troupes, descendant les couloirs, les plus grosses devant, descendant avec bruit les couloirs ; alors Joseph essaya d’aller plus vite, mais il glissait, il est tombé. Il se retint juste à temps des deux mains à une saillie du roc ; il s’était remis debout, il lui a semblé alors entendre toute la montagne se mettre à rire. Il était reparti ; on continuait à rire là-haut, de dedans les vapeurs, dans la partie de la pente non visible ; il était maintenant arrivé à un pierrier qu’il avait pris en travers, il se mit à courir dans les pierres ; alors le pierrier lui aussi commença à dégringoler, cédant sous le poids. Il y eut encore cette rumeur comme celle d’une chute d’eau ou bien comme quand un grand vent tourmente la forêt ; le sol glisse sous Joseph, puis encore une fois balance ; Joseph fermait par moment les yeux, puis recommençait à courir, il est tombé, il se relève, il court ; – c’est alors qu’il a cru entendre qu’on lui criait : « Hé ! attends-moi ! »

Est-ce encore les pierres qui roulent ou si c’est la montagne elle-même qui a une voix ; – mais de nouveau : « Hé ! tu es bien pressé !… »

Une voix au-dessus de lui, pendant qu’il n’ose pas se tourner d’où elle vient, il continue de se hâter le plus qu’il peut, mais de nouveau : « Hé ! Joseph ! » puis il y a eu ce grand rire…

Il n’a pas pu s’empêcher de lever la tête. C’était là-haut dans les rochers, à la limite des vapeurs.

Joseph voit là-haut le brouillard se fendre ; par l’ouverture, un homme se porte en avant, avec un sac, comme il lui semble, un sac qui doit être lourd et les poches du pantalon de l’homme font deux grosses bosses au bas de sa veste.

L’homme lève le bras :

— Eh ! c’est toi ? Je savais bien que tu reviendrais…

En même temps que les pierres recommençaient à rouler et de nouveau il y a ce rire, ou bien si c’est la montagne qui rit, mais Joseph n’a pas écouté plus loin.

Il venait d’atteindre les premiers gazons. Il a cru entendre qu’on lui criait encore : « Attends-moi ! » il n’a fait qu’aller plus vite, se laissant tomber de degré en degré sur les petits étages de gazon.

Il avait de l’avance, il lui semblait du moins en avoir et suffisamment.

Il voyait maintenant monter rapidement à lui le fond d’herbe du pâturage, où le torrent, craché par une dernière crevasse, commence à couler parmi les cailloux. Et c’est ce point qu’il visait, quand de nouveau la voix est venue ; elle lui a paru alors avoir changé de direction, en même temps qu’elle s’était rapprochée.

Il n’a pas pu s’empêcher de se tourner du côté d’où elle venait ; elle venait de derrière lui et on s’était rapproché singulièrement, en effet. On riait toujours en ouvrant la bouche. Il voit Clou (si c’était bien Clou) avec son sac et son bâton, les épaules en avant, et un seul œil sous le chapeau, qui se trouvait être à présent entre le glacier et Joseph, ayant pris de l’avance, et là grandissait, grandissait encore, puis lève les bras. Il ne posait plus sur le sol. Il est devenu beaucoup plus grand que sa taille naturelle. Il ne disait rien, il disait : « Oh ! tu as beau faire ! » il se tenait maintenant entre le glacier et Joseph, comme pour couper le chemin à Joseph, – pendant qu’on voyait le glacier bouger encore une fois et se soulever d’un bout à l’autre, aller tout entier en avant, puis il craque et le craquement a parcouru dans toute leur hauteur les glaces ; – alors Joseph repart, prenant cette fois la pente de flanc, mais on a ri. On lui criait : « Attention ! » En effet, il a vu qu’il ne va pas pouvoir pousser beaucoup plus loin dans cette direction, à cause d’une paroi qui se trouve sur son chemin ; et Joseph recommence à descendre ; mais l’autre alors a été devant lui. Il devenait grand comme un nuage.

Il ouvre les bras :

— Ah ! te voilà… Je savais bien.

Joseph a voulu crier, il sent sa voix qui lui râpe la gorge.

— Va… va-t’en !…

Puis : « Ah ! tu ne veux pas ! » et la voix lui est revenue : c’est qu’il vient de penser à sa carabine ; il s’arrête, il fait venir la culasse en arrière, il met une cartouche dans le canon.

On ne s’arrêtait pourtant pas. On continuait à monter vers lui.

Et lui n’a levé les yeux de nouveau qu’en même temps qu’il portait sa carabine à l’épaule ; il a pu voir que la cible était toute proche, ayant encore énormément grandi ; il n’a eu que le temps de tirer.

On n’a fait que rire plus fort.

Il voit juste encore qu’on venait toujours, pendant qu’il courait de côté sur la pente ; il y a eu encore ces habits, cette moustache tombante, cette bouche qui s’ouvre toujours plus parce qu’on rit toujours plus fort ; il lâche son second coup.

Mais la balle passe à travers celui qui vient, comme si c’était du brouillard ; elle va frapper le glacier qui craque.

Frappé par la balle, le glacier craque, pendant que l’eau jaillissait très haut hors d’une crevasse ; et aussi, à mesure que la détonation gagnait le long des parois, des éboulements de pierre avaient lieu, de sorte que toute la montagne entrait en mouvement.

On venait toujours cependant. Joseph a lâché son troisième coup à bout portant ; néanmoins on venait toujours, comme il a eu encore le temps de voir, puis il a fermé les yeux, pendant qu’il a senti le sol lui manquer sous les pieds et il est tombé à la renverse.

Il pouvait être dix heures du matin ou onze heures. Barthélemy marchait le long du torrent qu’il remontait. Il s’étonnait depuis un moment des bruits qu’il croyait entendre dans le glacier. Jamais la chaleur, même en plein milieu du jour, n’avait été si pénible que ce matin-là ; on avait de la peine à marcher, à peine si on se tenait debout. Barthélemy devait s’arrêter à tout instant, ayant la poitrine vide, et il lui fallait aller chercher l’air par un mouvement en avant qu’il faisait avec la bouche. Barthélemy s’était étonné de cette chaleur ; il s’était étonné aussi de voir que le débit du torrent, depuis un ou deux jours, avait grandement diminué alors que le contraire aurait dû se produire ; – il allait donc vers le glacier, pour voir. Il s’étonnait d’entendre le glacier, et c’était à présent comme si le glacier toussait, tandis que Barthélemy allait sous une couleur de ciel étonnante ; il allait dans une couleur de lumière étonnante, une couleur comme celle que prend le soleil quand on le regarde à travers un verre fumé ; puis voilà que le glacier toussait de nouveau, sans qu’on arrivât pourtant à rien distinguer de suspect dans sa partie non cachée. Barthélemy la parcourait des yeux de bas en haut, levant la tête, la levant de plus en plus, la renversant de plus en plus en arrière ; il la parcourait de nouveau des yeux, mais inutilement. C’est pourquoi il continuait d’avancer, après s’être arrêté un instant pour reprendre son souffle.

Le glacier toussait, – lui s’était assuré encore une fois de la main que le papier était toujours bien à son cou ; il était reparti. Le glacier tousse : lui allait en ouvrant la bouche, comme quand on a de l’asthme, ne pouvant pas ne pas voir cependant que le torrent se retirait de plus en plus entre les pierres de son lit, ce qui étonnait Barthélemy. On pense qu’il a bien dû y avoir chez lui un peu trop de curiosité ; c’est pourquoi, sans penser plus loin, il continuait d’avancer.

À ce moment, il a cru voir là-haut qu’on venait. C’est comme il se tenait arrêté de nouveau, la tête renversée en arrière. Il a vu sur le côté du glacier, vers la haute berge de gauche, un peu en dessous des premières neiges, ce point noir et qui ne fut qu’un point d’abord et assez longtemps, mais qui bougeait, qui venait vers en bas, pendu encore très haut dans l’air au-dessus des glaces et de vous, mais assez rapidement descendait de votre côté, noir dans le gris de la roche, au-dessous des grandes vapeurs. Et tout petit d’abord, mais qui a grossi, qui grossit encore ; – alors Barthélemy : « Sûrement que c’est Joseph » ; puis il s’était dit : « Je vais l’attendre. » Et ensuite, comme le point noir se trouvait maintenant avoir été caché par un avancement de la paroi, Barthélemy s’est déplacé de nouveau, allant un peu plus de côté, c’est-à-dire à une centaine de pas peut-être sur sa droite ; tout à coup, là, il avait buté contre une pierre parce qu’il continuait de garder la tête levée, et il avait failli tomber tout de son long, tant le choc avait été fort, qui lui fit faire encore deux ou trois pas, les bras tendus, dans le vide : mais à peine s’il y avait pris garde et il n’avait pas remarqué que le papier s’était détaché de son cou.

À présent, en effet, on commençait à démêler là-haut la forme d’un corps, deux bras, une tête, les jambes. C’était bien Joseph. Barthélemy reconnaissait que c’était Joseph à sa démarche : on ne pouvait pas ne pas le reconnaître. Barthélemy a mis les mains de chaque côté de sa bouche, criant de toutes ses forces : « Hé ! Joseph ! » mais la voix du torrent a couvert sa voix. Joseph n’avait pas entendu, ou du moins il n’avait pas paru entendre, pendant qu’il venait toujours, et le glacier par moment craquait. Il y avait ces craquements du glacier de plus en plus fréquents, cette toux du glacier de plus en plus forte et profonde, – seulement c’était à présent le tour de Barthélemy de ne pas entendre, étant distrait par ses pensées, tandis qu’il continuait à observer Joseph, se demandant : « D’où est-ce qu’il peut bien venir comme ça ? » puis il se disait : « Heureusement qu’il revient. On redescendra ensemble au chalet. » Et pendant ce temps ça craquait. Barthélemy ne faisait pas attention que ça craquait toujours plus fort au-dessus de lui et jusque tout en haut de ces étages verts et bleus posés l’un au-dessus de l’autre ; il n’a pas fait attention non plus qu’en même temps le plafond du brouillard commençait à se fendre. Il n’a pas compris le geste que Joseph a fait tout à coup, quand une de ces fenêtres s’est ouverte au-dessus de lui, mais il voit alors que Joseph est armé, il voit que le geste de Joseph a été de porter sa carabine à son épaule ; puis on a vu le pierrier se mettre à rouler tout entier vers Joseph comme de l’eau, et c’était comme si on venait dans le pierrier, pourtant on ne voyait personne. Il n’y a eu personne, et il y avait en même temps une voix qui venait, puis ce fut comme si on s’était mis à rire. Et Barthélemy : « Qu’est-ce qu’il fait, il devient fou ? » ayant vu Joseph se retourner, puis Joseph qui épaulait, puis le premier coup de feu éclate.

Sur quoi est-ce qu’il a tiré ? il devient fou. Le second coup de feu éclate.

Alors, machinalement, Barthélemy avait porté la main sous sa chemise ; – c’était pendant que Joseph courait, puis s’est retourné et vise de nouveau, vise on ne sait pas quoi ; – Barthélemy porte la main où il fallait sous sa chemise, il s’étonne que sa main soit vide. Il ramène les yeux sur elle : en effet sa main ne tient rien. Il va chercher encore autour de son cou et sur sa poitrine : il se met vite à regarder autour de lui et à ses pieds ; – une troisième détonation a éclaté alors, ensuite il a semblé que le glacier tout entier commençait à vous venir contre, par un grand souffle qui vous passe sur la figure ; mais ce n’était déjà plus dans la figure de Barthélemy que le grand vent arrivait.

C’est dans son dos que ce grand vent est venu, puis que ce grand bruit est venu, comme quand commence un orage, avec des craquements, des grondements, des sifflements.

Barthélemy, de toutes ses forces, courait dans la direction du chalet.

Celles des bêtes qui restaient debout et étaient répandues çà et là dans le pâturage l’ont vu venir, se tournent vers lui ; puis, comme il ne s’arrêtait toujours pas, elles prennent aussi leur course.

Une, deux, trois, puis cinq, puis toutes, les voilà qui prennent leur course dans la même direction que Barthélemy, les unes sur ses côtés, les autres plus derrière, les autres plus devant. Plus il va, plus il y en a, avec leurs sonnailles qu’on n’entendait plus ; quinze bêtes, vingt, vingt-cinq bêtes, tout ce qui restait du troupeau, et leur masse roulait en avant.

Elle a passé en dessous du chalet ; là, elle a fait encore se lever deux morts, l’oncle et le neveu ; puis elle s’est engagée sur le chemin du village, roulant toujours à toute vitesse droit devant elle…

XVI

Alors, ce lundi matin-là, on avait donc commencé à sonner pour les morts ; l’enterrement devait avoir lieu à dix heures.

On a commencé à sonner une première fois tout de suite après le lever du jour, mais il faut dire que le jour s’était levé tard ; il faudrait même dire qu’il ne s’était pas levé du tout, pendant qu’on s’étonnait de la couleur du ciel du côté du midi, c’est-à-dire du côté du fond de la vallée.

Peut-être bien que ce n’était pas difficile à comprendre, mais on ne voulait pas avoir l’air de comprendre ; peut-être bien même qu’on comprenait, mais on faisait comme si on ne comprenait pas, parce qu’on s’est levé, parce qu’on a fait son travail, parce que les femmes avaient préparé le café ; c’est à ce moment qu’on avait sonné de nouveau pour les morts.

Et auparavant on avait relevé les deux postes : celui d’au-dessus du village, qui était l’ancien et celui de l’entrée du pont qu’on avait seulement établi la veille au soir, et qui était seulement de deux hommes ; on a relevé les deux postes, on a été boire le café.

On se donnait l’air de faire quelque chose ; on plantait un clou, on a sorti le fumier des étables.

On n’arrêtait plus de sonner pour les morts, alors eux, aimaient autant ne pas trop s’écarter de la maison ; d’autant plus qu’ils devaient se changer, et les femmes nous avaient déjà préparé nos habits du dimanche et une chemise propre, et il nous fallait nous raser encore ; c’est pourquoi on n’a pas eu l’occasion de beaucoup se voir, ni de beaucoup se parler, ce matin-là, pendant qu’on sonnait pour les morts et puis on sonnait pour les morts et puis on sonnait pour les morts…

C’est le vieux Munier qui s’est trouvé être le premier sorti ; il avait été s’asseoir devant chez lui, sur la place.

Il s’était trouvé prêt une bonne demi-heure à l’avance, il s’était assis avec sa canne sur le banc, attendant que le moment de se rendre à l’église fût venu. On le voyait par les fenêtres, assis sur son banc, les mains sur sa canne, et personne encore ne l’avait rejoint, pendant qu’on sonnait pour les morts.

Nous autres, on n’était pas prêts, ou ceux qui l’étaient ne se montraient pas, de sorte qu’un grand moment encore le vieux Munier a été seul.

On sonnait pour les morts. Nous autres, on regardait par la fenêtre, pendant qu’on se tenait devant nos petits miroirs avec le pinceau à barbe ; on n’avait qu’à lever les yeux pour voir à travers les carreaux la couleur que prenait le ciel.

On sonnait pour les morts. C’était une couleur comme celle du froment trop mûr après que l’épi s’est doré d’abord, puis il tourne au rouge et au brun ; elle formait une peau sur le ciel comme celle qu’il y a sur les yeux des aveugles.

On n’avait que sa chemise sur le corps, pourtant on était en transpiration. Pas une feuille ne bougeait, ni même les fleurs les plus minces de tige et les plus haut poussées dans les jardins, ou dans les prés ; pas le moindre brin d’herbe ne bougeait sur la terre, et, là-haut, dans le ciel rien ne bougeait non plus.

Pas le moindre mouvement dans l’air ; de sorte que les fumées ne sortaient plus qu’avec grand’peine des cheminées. On regardait les gros habits de laine qu’il allait falloir mettre, on n’en avait pas le courage ; puis on regardait de nouveau du côté de Munier ; – on sonnait pour les morts.

Il y avait à présent un autre vieux qui était avec Munier, un nommé Jean-Pierre Geindre ; on l’a vu qui montrait avec le pouce par-dessus son épaule le fond de la vallée.

Munier avait toujours les mains croisées sur le corbin de sa canne ; il les a levées un petit peu l’une et l’autre, elles sont retombées.

C’est alors que les cloches ont commencé à nous appeler, par un changement dans la sonnerie ; alors on a commencé à sortir, alors on a commencé à voir de toutes les maisons sortir les hommes, après qu’ils avaient passé à la hâte et au tout dernier moment leur veste ; puis, avant de descendre l’escalier, ils se tenaient un moment encore sur le perron.

On doit dire qu’une des questions qui se posaient était de savoir si le Président viendrait à l’enterrement.

On a donc vite regardé encore s’il n’était pas peut-être déjà là, parce qu’on était curieux de savoir ce qu’il ferait, depuis le temps qu’il se cachait, et depuis bien des jours déjà il ne sortait plus guère ; car il ne rencontrait personne qu’il ne fût arrêté ou qu’on ne lui criât : « Tout ça, c’est de votre faute ! » ou encore on le menaçait et les femmes lui faisaient le poing. Il ne restait plus que quelques jeunes gens et certains de ses amis pour continuer à le défendre ; c’est pourquoi le Président ne se montrait plus.

Et est-ce qu’il allait venir à l’enterrement ? car, n’y pas venir, c’était offenser la famille et peut-être qu’y venir c’était l’offenser également ; en tout cas, c’était risquer un mauvais parti ; on était curieux de savoir ce qu’il ferait, s’il viendrait ou non ; on regardait donc s’il était déjà arrivé, et il n’était pas encore arrivé ; – puis, juste comme la cloche finissait de sonner, il arrive.

On devrait dire plutôt : ils arrivent, vu qu’ils étaient toute la bande, y compris Compondu, c’est-à-dire sept ou huit, s’étant sûrement entendus pour venir ensemble, de sorte qu’il ne s’est rien passé du tout sur la place quand ils sont arrivés.

Il était dix heures. On a été chercher le corps. On marchait derrière le cercueil.

La famille venait d’abord. Ensuite, c’était la place du Président, vu sa qualité de Président, et des municipaux ; le Président, en effet, venait ensuite, puis venaient les municipaux, suivis de Munier et des vieux. Tout s’est passé dans la règle jusqu’à l’église et à l’église de même, pendant l’office qui a eu lieu comme de coutume. Il ne faut pas oublier de dire que le village tout entier y assistait, hommes et femmes, de sorte que, ce qui pouvait bien se passer pendant ce temps hors de l’église, personne ne s’en est douté. Tout continuait de se passer comme toujours en cas de mort : c’est-à-dire qu’on est entré dans le cimetière et qu’on avait fait le cercle autour de la fosse, tandis qu’il y avait, à côté des deux frères et du père de Victorine, le Président.

Ce fut seulement plus tard, ce fut comme on s’en allait déjà. Il se trouva que le père de Victorine n’avait pas voulu se laisser emmener, pendant qu’on commençait à jeter la terre dans la fosse. Il n’avait rien dit jusqu’alors, il n’avait pas fait un geste, il n’avait même pas pleuré ; – il continuait à ne rien dire, il continuait à avoir les yeux secs. C’était pendant qu’on sortait déjà du cimetière ; on voit que l’un de ses fils parlait au vieux, puis l’avait pris par le bras, mais le vieux ne bougeait pas. L’autre des fils s’appelait Sébastien. Le vieux secouait la tête, c’est tout ; et de nouveau le premier de ses fils, le tenant toujours par le bras, se penchait de côté pour le faire venir, tandis que Sébastien était à la gauche du vieux. Mais tout à coup Sébastien se tourne vers son frère, il lui dit quelque chose ; on n’a pas compris ce qu’il disait, il parlait bas. Seulement, ensuite, il parle haut, on entend : « Reste ici, toi, reste avec lui ; et puis, s’il ne veut pas venir, laisse-le faire, ne le tourmente pas » ; puis il lève le bras.

Il dit : « C’est moi que ça regarde ! »

Il a levé le bras, tourné vers nous, sans avoir encore quitté sa place ; et, encore une fois : « C’est moi que ça regarde ! » puis il nous vient dessus.

Il criait : « Où es-tu ? où es-tu, toi ? à nous deux ! » il venait droit sur le Président.

On n’avait pas encore eu le temps de se rendre compte de ce qui arrivait qu’il a passé à côté de nous en courant, venant dans l’étroite allée pleine de monde où il bousculait le monde, puis de nouveau : « Ah ! te voilà, brigand ! » car c’était juste le moment où le Président allait sortir du cimetière. Le Président, de son côté, avait vu venir Sébastien ; il a commencé à reculer, il allait à reculons, il s’est trouvé venir donner avec le dos contre le mur. Il y avait à cette place des vieilles tombes aux croix toutes penchées, des croix de bois déjà cuites du pied et prêtes à tomber ; Compondu, qui était à côté du Président, en a arraché une. Il se place devant le Président avec sa croix de bois ; c’était à la sortie du cimetière, où il y avait une autre croix, une autre grande croix en pierre avec un socle ; et c’était sous la croix de pierre, pendant qu’on s’était écarté et on marchait sur les morts. Nous aussi, d’abord, on était allés en arrière, puis on a été portés en avant. On a vu que Compondu avait manqué son coup. On a vu que Sébastien lui avait sauté dessus. Compondu tombe à la renverse. Et, nous, on s’est donc portés en avant, puis voilà que toutes les croix qui étaient là, toutes ces vieilles croix, plus très bien enracinées, sont venues hors de terre, pendant qu’on entendait « Bien fait ! » on entendait : « Vas-y, Sébastien ! on arrive ! »

Compondu avait pu se relever, malgré le sang qui lui coulait sur la figure et dans sa barbe ; il se jette à son tour sur Sébastien.

Il tenait Sébastien par le cou ; il tombe avec Sébastien.

Le Président reçoit un coup qui lui fend le front.

À ce moment, comme c’est la coutume, on a recommencé à sonner ; et nous c’était sous la croix de pierre, puis ce fut plus en arrière, parce que Compondu avait réussi à ramper jusqu’à la grille sur les mains et sur les genoux. Ce fut sous le clocher, pendant qu’on sonnait là-haut pour les morts encore une fois : ceux du parti du Président, le Président lui-même, et nous ; nous tous ensemble, ayant roulé à terre, les uns sur le dos, les autres sur le ventre, pendant qu’on se tapait au hasard dessus, pendant que les poings se levaient et quelques-uns levaient leurs croix. Puis il y a eu un temps d’arrêt, comme il arrive toujours dans le désordre : voilà alors le Président et ses amis qui se relèvent, ils courent en bas de la rue, ils courent jusqu’à l’auberge, tout en soutenant Compondu qui était couvert de sang.

Ils ferment la porte de l’auberge derrière eux, ils tournent la clef dans la serrure.

C’était plein de femmes aux fenêtres ; on criait à toutes les fenêtres et sur les perrons. On sonnait pour les morts dans le clocher. On arrive à notre tour devant l’auberge : on s’est jetés contre la porte. Eux, derrière la porte, entassaient les bancs et les tables.

On a défoncé la fenêtre avec nos croix, mais eux avaient déjà bouché la fenêtre. On va de nouveau contre la porte, on disait : « Il faudrait une poutre, il faudrait une forte poutre… »

On sonnait pour les morts ; on a lancé des pierres dans les vitres du premier étage qui sont venues en bas ; on disait : « Il faudrait une échelle… »

Quelques-uns alors sont partis pour aller chercher cette échelle, – et on ne voyait rien, on était bien trop occupés. Il y avait bien trop de bruit aussi pour qu’on ait rien entendu jusqu’au moment où tous les arbres ont été cassés par le milieu dans les vergers par un brusque coup de vent.

On a entendu ensuite les cheminées qui dégringolaient.

Ensuite, alors, tout s’était tu, personne ne faisait plus un mouvement. C’est ainsi que là-bas, en amont de la vallée, cette chose a eu tout le temps de naître et de venir ; et c’était une espèce de roulement comme quand le tonnerre gronde au lointain et c’était, plus devant, comme si des cloches sonnaient.

On a commencé à écouter, on a commencé à pouvoir écouter, on a commencé à entendre ; puis quelqu’un, au milieu du silence, quelqu’un tout à coup :

— C’est eux ! Ceux du chalet !…

Il écoute encore, on écoute :

— Sûrement que c’est eux qui viennent. Attention à nous !

On s’était mis à courir de nouveau, tout le monde s’était mis à courir de nouveau ; cette fois, les femmes couraient avec nous. On est sorti du village, on allait sur le chemin du côté de la montagne. À peine si on y voyait. On distinguait pourtant le chemin avec netteté, à cause de sa couleur ; on pouvait sans peine le suivre des yeux parmi les prés jusqu’à la forêt. On voyait également très bien comment, un peu avant d’arriver à la forêt, il passait devant un fenil, et on voyait le fenil ; on a vu aussi que ceux du fenil étaient sortis avec leurs armes, barrant le chemin au-dessus de nous. On regardait le chemin, on regardait tous le chemin vers l’endroit où il débouche de dessous les arbres. C’est pourquoi on s’était arrêté. Et, cette fois, dans ce nouveau silence, c’est tout près de nous que la sonnerie a éclaté ; puis, ceux du fenil n’ont eu que le temps de se jeter à droite et à gauche du chemin, comme nous aussi on a fait, du moins on a tâché de faire, mais on était trop nombreux, et on se gênait les uns les autres.

Eux ont tiré dans le tas. Ils ont tiré tant qu’ils ont pu.

Deux hommes allaient devant le troupeau ; on les a vus sortir du bois, les premiers ; on les a vus un instant encore, puis on ne les a plus vus.

Ceux du poste tiraient toujours dans le tas, et les bêtes roulaient les unes sur les autres, mais elles allaient trop vite et puis elles étaient en profondeur, vu le peu de largeur du chemin.

Il semble qu’on ait vu encore Barthélemy, et lui venait dans le bout de la colonne ; lui, a encore eu le temps de lever le bras voulant dire : « Ne tirez plus… C’est moi… » mais on a tiré.

Ceux du poste continuaient à tirer, alors on voit Barthélemy faire encore trois ou quatre pas, les bras en l’air, puis il tombe.

Et ceux du poste continuaient à tirer, mais à présent ils tiraient sur des cadavres ; quant au reste du troupeau il avait déjà passé.

Autant vouloir arrêter un coup de vent, autant vouloir arrêter l’avalanche.

Ça nous venait déjà dessus. Ça soufflait rauque. Des femmes ont crié. Ça a fait bouger la terre. Et encore des cris de femmes, deux ou trois, des cris d’hommes, puis ça a roulé devant nous…

Ils disent encore : « C’est un moment après que l’eau est venue. Ce bruit d’orage qu’on entendait, c’était l’eau. Il avait dû se former un barrage dans le glacier. L’eau est arrivée comme un mur, remplissant la vallée jusqu’à quatre mètres au-dessus du niveau ordinaire du torrent, et toutes les maisons du bas du village ont été emportées avec ceux qui étaient dedans… »

Ils disent : « Il nous a fallu plus d’une année de travail pour débarrasser les prés des troncs, du sable, des cailloux… Et, pendant ce temps, la maladie. Toutes les bêtes y ont passé. Puis les hommes ont eu leur tour. »

On dit : « Et Joseph ? »

— On ne l’a jamais revu.

On dit : « Et Clou ? »

— On n’a plus entendu parler de lui.

— Et le maître du chalet ?

— Mort. Il avait reçu deux balles.

— Son neveu ?

— Mort.

— Barthélemy ?

— Mort.

— Et celui du mulet ?

— Mort… Mort de la gangrène.

— Le petit Ernest ?

— Mort aussi.

— Le Président ?

— Mort.

— Compondu ?

— Mort[1].


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en février 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Patrick (ELG), Jean-Marc (ELG), Jean-Luc T. (ELG), Patrice C. (ELG), Coolmicro (ELG), Sylvie (BNR), Martine (BNR), Françoise (BNR).

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé d’après la numérisation du Groupe des ebooks libres et gratuits que nous avons adaptée à notre édition de référence : C. F. Ramuz, Œuvres complètes 13 L’Amour du Monde, La grande Peur dans la montagne, Lausanne, Mermoud, s. d. [1941] D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Le Sex Rouge, a été prise par F. Chaurel (BNR) le 29.06.2004.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1]Fin du roman dans la version de l’édition originale :

« Oh ! disent-ils, tous ceux qui avaient été là-haut, du premier au dernier, d’une façon ou de l’autre ; sans compter que nous y avons passé ensuite… On ne peut pas compter tous les morts qu’il y a eu au village, parce qu’il était venu une mauvaise grippe ; et, pendant que les bêtes crevaient sur la paille, nous autres, c’était dans nos lits… »

On n’ose pas trop leur parler du pâturage, parce qu’ils n’en parlent pas eux-mêmes. Ils n’y sont d’ailleurs jamais retournés. Les nouvelles qu’on en a eues ont été apportées plus tard par des personnes du pays, – on veut dire par ces gens qui courent les glaciers pour leur plaisir avec des piolets et des cordes ; – c’est par eux qu’on a su plus tard que le pâturage avait disparu.

Plus trace d’herbe, plus trace de chalet. Tout avait été recouvert par les pierres.

Et jamais plus, depuis ce temps-là, on n’a entendu là-haut le bruit des sonnailles ; – c’est que la montagne a ses idées à elle, c’est que la montagne a ses volontés.