Charles Ferdinand Ramuz

L’AMOUR DU MONDE

1941 (1925)

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Table des matières

 

I 3

II 7

III 12

IV.. 15

V.. 22

VI 28

VII 40

VIII 52

IX.. 66

X.. 79

XI 86

XII 93

XIII 98

XIV.. 106

XV.. 125

XVI 137

XVII 146

Ce livre numérique. 148

 

I

C’est vers ce temps-là qu’il a commencé à se hasarder jusque dans les rues de la petite ville, ce qu’il n’aurait pas osé faire auparavant, mais il y avait des choses qui n’étaient pas permises et, à présent, elles l’étaient.

Il y avait des choses qui avaient semblé impossibles et qui ne semblaient plus impossibles.

Vers ce temps, c’est-à-dire vers le milieu de mai, il a commencé à s’aventurer jusqu’en plein centre de la ville ; comme il faisait chaud déjà, il portait des vêtements en toile blanche.

Il tenait à la main une branche qu’il avait cassée en passant dans une haie et ayant encore ses feuilles ou même toute fleurie, quand c’était une branche d’aubépine ou de fusain.

On n’a guère fait attention à lui, les premiers jours, sauf que ceux qui n’avaient pas encore eu l’occasion de le rencontrer se retournaient sur son passage, demandant : « Qu’est-ce que c’est que ce particulier-là ? » mais on leur disait :

— Comment, vous ne savez pas ? c’est le pensionnaire du docteur Morin…

— Ah !

— Il croit qu’il est Jésus-Christ.

On riait. Et, lui, continuait sa route, sa branche de feuilles à la main, comme quand on portait autour de Lui des palmes ; – c’était après qu’il avait dit à ses disciples : « Allez me chercher ce poulain d’ânesse », et ses disciples avaient été Lui chercher le poulain.

On est vers la fin de mai ; toutes les fenêtres étaient ouvertes. L’homme s’avançait dans la rue : une tête, de place en place, se penchait hors d’une de ces fenêtres. Il était grand, il était beau, il était large d’épaules ; il portait toute la barbe, il avait des cheveux longs.

Il est arrivé pour finir à une petite place où il y a une fontaine à double tuyau de laiton toujours couvert de sueur, tellement l’eau est froide, et à double bassin de granit ; là, se tenaient quelques femmes dans leurs modestes jupes de toile, dans leurs modestes corsages de toile, tête nue, les manches troussées ; elles parlaient entre elles, en attendant que leurs seaux fussent pleins.

Il était venu jusque sur la place ; voyant de loin les femmes, il s’était arrêté.

Il s’arrête au sortir de la rue et à l’endroit même où elle débouchait sur la place de la fontaine ; il a regardé les femmes sans rien dire, et elles, tout d’abord, n’ont pas pris garde à lui.

Elles étaient trois ou quatre, qui se tenaient sous un petit carré de ciel très bas, peint en bleu, qui était au-dessus d’elles comme un plafond ; et la place sous ce plafond était comme une petite chambre pleine d’ombre, car le soleil n’était pas encore venu jusqu’ici, et il n’y venait que tard et occasionnellement ; pleine de silence aussi, où il y avait seulement la façon de chanter de l’eau qui est de commencer par les notes d’en haut pour finir par les plus basses, il y avait aussi quelques mots échangés, il y avait le cri métal contre métal des seaux qu’on tire sur les traverses.

Les femmes tournaient toujours le dos à l’homme ; elles ne l’ont pas vu tout de suite, ni en même temps ; c’est Mme Reymondin qui l’a aperçu la première.

Il ne bougeait pas, elle n’a pas bougé ; et c’est seulement en voyant Mme Reymondin rester si longtemps immobile que les autres se sont retournées ; elles ont vu l’homme à leur tour ; elles se sont mises aussi à le regarder, qui les regardait donc, qui a continué à les regarder sans rien leur dire.

Pour finir, elles ont baissé la tête. Elles ont baissé la tête, elles la relèvent ; l’homme n’était plus là.

Un petit moment se passe.

Tout à coup, on a entendu Mme Reymondin dire quelque chose.

Et les femmes : « Qu’est-ce que vous dites ? » n’ayant pas compris ; c’est que Mme Reymondin avait parlé très bas et comme pour elle-même.

— Ah ! a-t-elle dit alors… C’est drôle comme il ressemble à l’Autre. Et vous savez qu’on prétend justement qu’il va revenir.

Les autres femmes attendaient une explication qui n’est pas venue ; elles n’ont pas dû comprendre.

Elles n’ont pas pu voir, ni savoir le changement qui se faisait là pour cette autre : c’est pourquoi elles ont pris leur seau par l’anse et leur corps a ployé dans le milieu.

Mme Reymondin, elle seule, n’avait toujours pas bougé.

Pour elle seule, le changement s’est produit ; car c’était aussi, en ces très vieux temps-là, une étroite petite rue ; alors les maisons n’ont pas eu de peine à être seulement un peu plus basses, un peu plus blanches, la pente de leurs toits allant de plus en plus en arrière jusqu’à rejoindre l’horizontale, les trous des fenêtres bouchés.

Mme Reymondin regardait toujours du même côté ; – il y avait à présent cette petite rue toute blanche sur un de ses bords, toute bleue de l’autre. Et cet arbre était un palmier.

Des enfants nus couraient sans bruit dans la poussière.

Il avait une robe blanche. Il avait cette même barbe noire, les mêmes beaux yeux, les mêmes longs cheveux bouclés.

Il y avait là un puits, non une fontaine. Il s’était assis sur la margelle de ce puits, et, avec une branche qu’il tenait à la main, il s’est mis à écrire des choses dans le sable.

C’est alors qu’une femme est arrivée, levant ses bras nus au-dessus de sa tête ; et des hommes la suivaient, une pierre dans chaque main.

Il écrivait toujours avec le bout de sa baguette des choses qu’on ne savait pas dans le sable.

II

Le même soir, la fille de M. Penseyre, qui était sergent-major de gendarmerie et chef du poste de notre ville, a été fermer à clé la porte de l’appartement. Son père venait de sortir, comme il faisait chaque jour à pareille heure, après avoir lu son journal, tout en fumant un cigare, dans la cuisine, sous la lampe électrique à abat-jour de porcelaine.

C’était quand huit heures sonnaient ; et, comme les fenêtres de l’appartement donnaient sur la rue qui mène à la place du Port, elle-même située tout à côté de l’église, le grand décrochement qui avait lieu dans le clocher venait immédiatement à vous, faisant au premier choc se redresser la grosse tête ronde, aux cheveux coupés ras, dans le col d’uniforme bleu bordé de perles blanches.

M. Penseyre, comme toujours, avait été prendre sa casquette pendue au clou ; puis, passant la main à deux ou trois reprises sur sa grosse moustache :

— Eh bien, à tout à l’heure, Thérèse.

Il a fait ensuite demi-tour dans sa belle tunique à une seule rangée de boutons, avec un ceinturon orné d’un gros écusson de même métal ; c’est du cuivre.

Elle avait vite été tourner la clé dans la serrure, sachant bien qu’elle serait seule jusqu’à dix heures…

Pendant ce temps, cette autre est dans son île.

Le naufrage l’a jetée, seule survivante, à la côte ; et, comme Ève, on la voit paraître, vêtue seulement d’une ceinture de feuilles de figuier.

Une Ève sans Adam encore, sur les grands rochers dominant la mer où elle va, le soir, interroger le large et, dans le soleil qui se couche, est vue à contre-jour avec ses cheveux qui lui tombent jusque dans le bas du dos…

Est-ce que les miens vont être assez fournis, assez fins, assez crêpés, assez blonds surtout ? pense Thérèse…

L’autre lève les bras pour appeler sur les falaises, et, dans le bas de la falaise, la mer vient ; on voit entrer l’une après l’autre les vagues dans les anfractuosités du rocher où elles prennent la forme d’une barque ; mais il n’y a point de barque sur la mer pour elle ; elle soupire, ses bras retombent…

Thérèse a été accrocher la lampe électrique au mur tout à côté de son miroir.

Elle ôte le peigne de fausse écaille qu’elle porte enfoncé dans l’épaisseur de son chignon.

Ses cheveux tombent sur ses épaules nues. Elle a fait un mouvement brusque avec la tête, ils lui viennent sur les yeux. Elle les écarte du bout des doigts. Elle ôte et écarte de devant ses yeux ce qui les empêche de voir ; mais ce n’est pas cette toute petite chambre qu’elle voit, son papier à fleurettes bleues, son honnête lit de noyer, ses rideaux en fausse guipure crème, sa table ronde couverte d’un tapis à franges, ce sont toujours les rochers au bord de la mer, où l’autre secoue encore sa grande chevelure parmi les couchers de soleil.

Et, là-bas, on aurait la liberté, pense-t-elle, parce que cette autre, à présent, s’élance du haut des rochers dans les vagues, les prenant dans ses bras comme des bêtes qu’elle fait ployer sous elle à mesure qu’elles viennent ; qui viennent, qui viennent encore, mais elle les a surmontées, élevant alors joyeusement au-dessus de l’eau le haut de son corps en signe de victoire ; puis on la voit aller s’étendre au soleil pour se sécher…

Et Thérèse regarde là-bas, puis se regarde, faisant ainsi aller ses yeux de sa personne réelle à cette autre personne inventée ; et encore une fois, pour une comparaison, elle soupèse ses cheveux, évaluant leur masse, leur souplesse, leur qualité ; pendant que l’autre se tient à présent assise dans une peau de tigre à l’entrée d’une grotte, entourée d’animaux sauvages : des singes, des chacals, des lions ; toujours avec ses beaux cheveux défaits dont elle joue savamment dans la lumière artificielle ou naturelle, de sorte qu’ils sont tour à tour comme un clair de lune et en lait, ils sont comme de l’or vierge, ils sont comme de la vapeur d’eau, comme des blancs d’œufs battus en neige.

Cependant, le jeune premier vient d’acheter un canot à moteur.

Il est dans son canot à moteur, avec des provisions et une chemise bouffante tenue serrée autour des reins par une large ceinture, sous un casque de liège.

Justement, ce jour-là, elle nageait au large de l’île et les bêtes sauvages l’attendaient sur le bord, assistant de loin à ses jeux.

On l’a vue élever sa tête et sa poitrine au-dessus de l’eau qu’elle refoule sous ses coudes comme des coussins de plume ; puis soudainement se détourne, plonge, disparaît.

On la voit fuir sur le rivage, elle escalade les rochers.

Il se met debout dans son canot à moteur ; il va prendre dans la cabine une longue-vue.

Elle fuit toujours parmi les lentisques, sous son voile glorieux. Ses mollets sont forts. Elle franchit une passerelle de lianes jetée par-dessus un affreux précipice.

Ensuite, la voilà de nouveau à l’entrée de sa grotte, où elle se tient accroupie, le menton dans ses mains, tandis qu’on devine plus bas l’orage de théâtre qui soulève dans l’ombre ses seins déjà mûrs, qui valent pourtant chacun plusieurs centaines de milliers de francs…

Et Thérèse compare.

Ses cheveux, ses bras, son cou, sa gorge ; et tantôt elle a peur, tantôt elle se rassure.

Elle a pour elle la jeunesse, ses dix-huit ans. Elle s’est acheté secrètement du rouge, du noir, de la poudre.

Tout le temps elle va là-bas et s’en va hors d’elle-même, se refaisant à l’image de l’autre, comme quand un peintre peint un portrait.

Allant chercher à chaque arrangement nouveau la présence et le consentement du modèle, parce qu’il y a dans le mur devant elle comme une fenêtre : et là-bas c’est elle, ici c’est moi…

Le jeune premier, pendant ce temps, a abordé ; tout s’arrange. Le jeune premier et la grande vedette partent ensemble.

On les voit assis l’un à côté de l’autre dans l’express qui les emmène à cent kilomètres à l’heure, avec de magnifiques valises de cuir.

Thérèse recule, penche la tête, la relève. Elle en examine encore chaque partie, minutieusement. Elle a de la pâte à ongles, elle a du rose pour les ongles, elle a de la pierre ponce. Le boulanger disait déjà, quand elle n’avait pas encore quatorze ans : « Qu’est-ce qui t’arrive, Thérèse ? » et s’arrêtait de peser son pain pour la regarder, avec un sourire, tenant la main sur la barre de cuivre le long de laquelle on déplace le poids, mais il oubliait de le déplacer…

De la pierre ponce pour la peau et du blanc ; il y a ces magnifiques valises de cuir sur le filet, et lentement le filet penche, se redresse…

Et le vieux M. Perrelet, l’ancien juge de paix, qui marchait à tout petits pas sur le trottoir avec sa canne, s’arrêtait, malgré le monde, quand elle passait, et se détournait : alors pourquoi pas ? pense Thérèse, pourquoi pas Marcel et moi ?

Pendant qu’elle ajoute du rouge, pendant qu’elle se passe de nouveau le crayon sur la bouche.

Il y a quelque chose qu’on met sur les cils ; il y a aussi des gouttes qui font briller le blanc de l’œil.

Elle fait monter ses lèvres contre ses dents comme quand on veut mordre. Elle frotte ses bras du plat de la main, l’un et l’autre, pour les polir…

III

Il faut dire que nous sommes ici une petite ville de quatre ou cinq mille habitants, pas plus, et qui s’était toujours tenue en dehors de la circulation.

Nous sommes bien sur la ligne des grands rapides internationaux, mais ils passent sans s’arrêter.

Nous avions avant tout le souci de nos aises ; et peut-être bien que, de tous les plaisirs de la vie, boire notre petit vin entre amis était encore celui qu’on prisait le plus ; – nous, vignerons, gens de petits métiers, gens de bureau, gens de boutique, mis sous un beau soleil devant une belle eau, quatre ou cinq mille, parmi nos vignes.

On s’était toujours tenus dans un juste milieu, c’est-à-dire qu’on n’était ni trop riches, ni trop pauvres ; on se contentait de peu ; il nous suffisait que les enfants fussent en bonne santé, comme c’était généralement le cas, la femme d’humeur pas trop difficile, comme c’était aussi généralement le cas ; faisant à l’occasion un peu de politique, juste ce qu’il en fallait ; ayant d’ailleurs nos journaux, leurs nouvelles, le train train de la vie de chaque jour.

On n’avait jamais cherché à savoir ce qui se passait au delà des choses familières qui bornaient notre vue ; elles pendaient autour de nous, toutes proches de nous, et de tous les côtés, étant de l’air, étant de l’eau, étant de la terre et de la roche, comme quatre murs qu’on pourrait peut-être percer, mais on n’en avait pas envie.

On allait avec nos yeux contre elles sans irritation de les trouver là, au contraire, parce qu’elles étaient, à ce qu’on disait, parmi les plus belles du monde, si bien qu’on se rattrapait sur la qualité…

La cause de tout le changement a été une proposition qu’une Société anonyme avait adressée à la municipalité, lui offrant de prendre en location une salle qu’on appelait la salle communale. Cette salle communale, comme le nom l’indique, avait été construite par la commune, quelques années auparavant, pour servir de centre de réunion aux diverses sociétés de la ville. Or, il s’était trouvé qu’elle n’avait, pour ainsi dire, jamais été utilisée. On se plaignait qu’elle fût mal chauffée, mal éclairée, mal aérée, mal située, trop grande d’ailleurs, peu commode ; et c’est ainsi qu’après un ou deux essais malheureux, la plupart des manifestations collectives, bals, concerts, fêtes de tout genre, avaient recommencé à avoir lieu aux Trois Chasseurs, où on avait, en outre, le boire et le manger sur place, ce qui est à considérer. La Société en question ne devait pas ignorer ces circonstances ; il était naturel qu’elle cherchât à en tirer parti. Son offre, d’autre part, était tout à fait raisonnable. Les six mille francs de loyer annuel qu’elle offrait représentaient un revenu de 6 pour 100. Après un premier examen, la lettre fut donc lue en séance ; de quelque manière qu’on la retournât, la proposition parut avantageuse. Il y avait à tenir compte, en effet, de la situation des finances municipales qui était loin d’être brillante ; il y avait aussi certaines questions d’amour-propre qui n’étaient pas sans jouer leur petit rôle dans le débat.

L’opposition n’en fut pas moins très forte. Plusieurs de ces messieurs du conseil se méfiaient, parce qu’ils se méfiaient de toute nouveauté. Ils firent toutes sortes d’objections. Et, quand on fut enfin forcé de passer au vote (car on était en septembre et la salle devait ouvrir avec la saison d’hiver, c’est-à-dire au milieu d’octobre), les oui l’emportèrent bien, mais ils ne l’emportèrent que d’une voix ; encore ce résultat ne fut-il obtenu qu’après que toute espèce de restrictions eurent été introduites dans le contrat, dont l’une spécifiait qu’il ne serait valable qu’à titre d’essai pour une année, tandis qu’une autre clause donnait à la commune, dans certains cas prévus, un droit de résiliation immédiate.

On fit un achat de toile blanche, on fixa au-dessus des fenêtres des stores noirs.

La salle n’avait de fenêtres que d’un côté, le jour n’entrait que d’un côté et pauvrement ; même le peu de fenêtres qu’il y avait furent bouchées, même ce pauvre jour fut supprimé.

On n’eut alors qu’à dérouler les stores ; et là, dans le fond de la nuit, au milieu de ce petit quartier avec ses ruelles sans air, presque toujours désertes, en ce mois d’octobre, parmi nos vignes ; dans le bas du mont qui est comme un mur d’un côté et il y a le mur des montagnes de l’autre ; sous le ciel bas, dans le silence, – là, on a commencé par un morceau de piano, puis une fenêtre a été ouverte, au fond de la salle, sur le monde.

Une grande lumière carrée s’est allumée devant vous, qui vous teniez alignés sur les mauvais bancs de sapin passés au brou de noix, avec des numéros en carton ; et des hommes à chapeaux de feutre, un mouchoir autour du cou, vous sont arrivés dessus au galop de leurs chevaux.

IV

Comme le printemps venait, Mme Joël avait été tout heureuse de voir que son fils Louis semblait s’être fait sans trop de peine à l’idée de ce mariage, et ainsi, se disait-elle, il serait « casé ».

Mme Joël s’était dit qu’une femme était encore le vrai moyen, sinon le seul, de le ramener à la bonne vie ; et, s’étant donc mise à lui en chercher une, il y avait eu cette Suzanne Bonjour, dont elle avait jugé qu’elle ferait parfaitement l’affaire, si seulement elle était consentante, mais elle l’avait été très vite, à supposer qu’elle ne le fût pas depuis longtemps.

La boutique de blanchisseuse où cette Suzanne Bonjour travaillait était deux ou trois maisons seulement plus loin que celle que Mme Joël et son fils habitaient ; chaque jour, Suzanne le voyait passer plusieurs fois de l’autre côté du vitrage, quand elle, à une table recouverte de plusieurs épaisseurs d’étoffe, pesait des deux mains sur la plaque, faisant s’élever une vapeur.

Il passait, il passait de nouveau : il avait cet air triste et absent dont le cœur des femmes s’émeut volontiers ; il n’avait même jamais regardé du côté de Suzanne, parce qu’il marchait la tête basse, mais c’est peut-être une raison de plus…

Si bien que Mme Joël n’avait eu qu’à entrer un jour dans la boutique, – n’ayant que ce fils au sujet duquel elle se tourmentait grandement depuis qu’il était de retour, et déjà avant son départ, puis pendant ses cinq ans d’absence, car il avait été absent pendant plus de cinq ans, ayant couru les terres et les mers, ayant fait à ce qu’il racontait plusieurs fois le tour du monde.

Son humeur l’empêchait de tenir en place nulle part. À seize ans, Mme Joël l’avait fait entrer comme petit commis chez un notaire ; il n’y était pas resté six mois. Comme elle avait des relations, elle lui avait trouvé ensuite une place dans les bateaux à vapeur, se disant qu’une occupation de ce genre lui conviendrait peut-être mieux, et, en effet, il prétendait ne pas pouvoir s’accommoder d’une vie trop sédentaire ; mais il n’avait pas tenu longtemps non plus dans les bateaux à vapeur. On ne quittait un lieu que pour y revenir tôt après, on tournait en rond ; les déplacements de ces bateaux n’étaient même plus des déplacements, puisqu’ils se répétaient dans un ordre toujours le même. Et Louis avait recommencé à avoir son air malheureux jusqu’à ce qu’un jour (le dernier du mois, qui est jour de paie) il n’était pas rentré à la maison.

Une carte, six mois après, était venue d’Amérique ; plusieurs mois encore s’étaient passés quand une carte était venue de Chine ; enfin une dernière, vieille elle-même de cinq ou six semaines, était datée du Cap ; – puis plus rien.

Plus rien de lui, plus aucune nouvelle de lui pendant encore deux ou trois ans, comme s’il avait été tout à fait supprimé de dessus la terre. On avait fini par l’oublier ; Mme Joël elle-même le croyait mort…

Il revint, un soir qu’il y avait des vagues. Mme Joël ne l’avait pas entendu monter l’escalier ; elle ne l’avait même pas entendu heurter, comme c’était souvent le cas, quand soufflait le vent de Genève. Elle a vu qu’il avait un sac de toile sur l’épaule. C’était après qu’elle avait eu ouvert enfin et d’abord, elle ne l’avait pas reconnu tellement il était changé. Tellement amaigri, maigre terriblement, le teint jaune, les cheveux trop longs, une barbe de quatre ou cinq jours, une casquette dont la visière ne tenait plus. On était au mois de novembre, pourtant il n’avait sur le corps qu’une pauvre mince veste aux boutons arrachés, un pantalon tout effrangé du bas. Il se tenait sur le palier, son sac sur l’épaule ; et elle, tout à coup : « Mon Dieu ! » puis : « Est-ce toi ? est-ce bien toi ? » Alors il était entré. Et des questions et des questions encore, pendant qu’elle courait en tous sens dans la cuisine, rallumant le feu, apportant du pain, du fromage ; puis, pendant qu’il mangeait, de nouveau toutes ces questions auxquelles il avait répondu d’abord ; après quoi, brusquement, le silence était revenu.

Le silence s’était remparé de lui ; c’était comme si en lui-même tout s’était tu, bien qu’à présent il revînt du monde et il avait été à travers le monde et il était plein des bruits du monde ; mais il n’en avait plus rien dit, ce soir-là, ni les jours d’ensuite, ni plus jamais, ayant de nouveau son air de ne pas voir et de ne pas entendre, son air de ne pas être là. Et, de nouveau, toute espèce de métiers avaient été essayés par lui : dans les bateaux à vapeur, encore une fois, ouvrier caviste, manœuvre à la gravière, apprenti boulanger, aucun n’avait duré longtemps. C’était sa mère qui devait l’entretenir, bien qu’elle gagnât elle-même péniblement sa vie à faire des ménages.

— Oh ! disait-elle, mon pauvre garçon.

Elle le regardait.

— Mon pauvre garçon (elle s’interrompait encore) ! Qu’est-ce que tu as dans la tête ?

Mais peut-être bien ne le savait-il pas lui-même ; alors il n’était resté à Mme Joël qu’à recommencer ses démarches pour lui trouver du travail : elles avaient échoué les unes après les autres…

Cette Suzanne était une grande belle fille brune, robuste, bonne travailleuse ; elle avait vingt-deux ans, elle était orpheline de père et de mère. Maintenant elle passait presque toutes ses soirées chez les Joël. Tout l’hiver, il y avait eu des représentations à la salle communale ; – elle venait, il s’était laissé faire, Suzanne venait, il ne s’en allait pas. Mme Joël vers neuf heures leur faisait une tasse de thé. Elle pensait : « Pas moyen de mieux tomber. Elle saura le tenir, elle a de la tête. Et un métier propre, un joli métier. Et puis Mme Emery, sa patronne, lui veut du bien : ce sera un établissement tout trouvé pour eux, une fois ou l’autre… »

Ils avaient pris peu à peu, semblait-il, l’habitude d’être ensemble, lui et elle, et Mme Joël, les trois à la cuisine, bien au chaud sous la lampe ; puis il n’y a plus eu besoin de lampe.

Les bateaux à vapeur avaient recommencé leur service. L’un d’eux quittait justement le débarcadère, remplissant toute la partie supérieure de la fenêtre avec sa pointe, puis avec sa roue et sa cheminée, puis avec sa partie d’arrière.

On entendait siffler le bateau à vapeur.

 

Ce soir-là, ils étaient sortis ; c’était le mois de mai, c’était un peu après le coucher du soleil ; ils avaient d’abord été le long du quai sous les platanes qui commençaient seulement à pousser leurs premières feuilles, tellement on les avait taillés ras, selon la coutume, l’automne précédent.

Il marchait à côté d’elle, les mains dans les poches, tenant la tête baissée sous sa casquette, elle-même tirée sur les yeux.

Des hommes étaient assis sur le mur de l’autre côté duquel était le petit port carré, avec son eau tellement lisse que c’était comme si on avait découpé un morceau de ciel avec des ciseaux et on l’avait collé dessus.

Il y avait, en arrière des jetées et par devant le lac bleu sombre, légèrement agité cette fois-là, ce carré rose, où étaient des nuages blancs, les coques noires de deux ou trois bateaux à rames.

Les hommes, assis sur le mur, fumaient la pipe, les mains entre leurs genoux, sans faire attention à Louis ni à Suzanne ; il est vrai que les hommes leur tournaient le dos, et eux ne faisaient aucun bruit. Suzanne n’avait pas parlé d’abord, lui non plus. Tout à coup, ils ont vu à côté d’eux que le lac avait changé de couleur, et en même temps ils avaient atteint le bout du quai, de sorte qu’ils se sont trouvés marcher dans le sable. C’était la bise qui soufflait, alors il y a eu un lac noir sur lequel on voyait fuir vers le large les mille petites rides des coups d’air, comme si on y avait laissé traîner le bas d’un châle à longues franges. Quand la bise souffle, les vagues sont pour l’autre rive ; ici, c’est seulement le tout premier commencement des vagues ; c’est seulement comme si une main passait sur les cordes d’un instrument. Et, à cette place, tout à coup, n’ayant pas parlé jusqu’alors, à cette place : « Écoutez, monsieur Louis… » Puis : « Je voulais vous dire, peut-être que ça vous ennuie… Je ne sais pas, peut-être que ces promenades… » Il ne la laissa pas achever : « Pourquoi ?… »

Il n’avait rien dit de plus ; de nouveau elle était heureuse. Ils allaient dans le bas d’un talus, couvert de ronces, en haut duquel il y avait une rangée de peupliers. On a entendu les peupliers rire ; en même temps ils faisaient un bruit d’eau ; en même temps ils faisaient un bruit de poêle à frire. Le rivage a détaché une longue pointe de sable dont le dos arrondi luisait encore faiblement sur un de ses côtés. Ensuite venait une sorte d’anse, à cause d’une seconde pointe qui s’avançait plus loin dans l’eau ; là, une maison de pêcheur se voyait, en arrière des perches où on pend les filets pour les faire sécher.

Justement Lugrin, le pêcheur, était encore sur l’eau avec son aide ; il venait de jeter une dernière fois son filet.

Penchés l’un vers la pointe, l’autre vers le bout carré du bateau, les deux hommes se tournaient le dos, amenant à eux la corde qu’ils laissaient tomber à leurs pieds, poignée après poignée, comme quand on cueille quelque chose.

Tout à coup, on a vu qu’ils avaient avec eux un petit chien, parce que le petit chien s’est mis à sauter en aboyant plus haut que le bordage.

C’est que le filet lui-même maintenant apparaissait avec sa prise, et le petit chien aboyait toujours plus fort, tandis qu’autour de lui, dans le fond du bateau, il y avait beaucoup de points brillants dans juste ce qu’il fallait de jour, devant les grandes montagnes, sur lesquelles Lugrin et son aide se sont redressés pour finir.

On a vu que Joël avait commencé à regarder, c’est-à-dire qu’il s’était arrêté ; et, elle aussi, s’était arrêtée, se tenant à côté de lui.

Les hommes étaient à présent tout près de la rive et de vous, on a vu que les hommes étaient aussi grands que la montagne ; les deux hommes étaient entre la montagne et vous.

Debout, puis ils faisaient encore des gestes dans le bateau, et encore des gestes dans le bateau, puis ils se sont retournés ; alors on a vu que le filet pendait en guirlande autour du bordage.

Le petit chien s’était tu.

Sur l’eau, dans la barque, devant les montagnes ; – tout à fait, pense-t-on, comme une fois, sur le lac de Tibériade, tandis que ceux qui n’étaient pas encore pêcheurs d’hommes pêchaient, mais alors l’Autre était venu.

Pendant que Joël regardait, et elle regardait aussi.

Tout à coup, Lugrin a crié :

— Hé ! vous.

Il ne semblait pas que Joël eût entendu, car Lugrin a recommencé :

— Hé ! là-bas, hé ! vous deux, est-ce que vous ne venez pas nous aider, ouvriers de la dernière heure ?

Il s’est mis à rire, tout en allumant sa pipe ; le petit chien tenait ses pattes sur le bord du bateau ; il avait la tête blanche et noire.

V

Ils passaient sur des passerelles de lianes les rapides, portant sur la tête des ballots de gomme encordés.

Il y avait des bancs de bois comme dans une école où on était assis ; – le monde nous venait contre dans la nuit par inondations, comme quand, au fond d’une galerie de mine, on crève une poche d’eau avec le pic.

Une cloison cédait ; la séparation qu’il y avait entre le monde et vous cessait d’être.

Tout l’espace venait par le trou ; on n’avait pas besoin de bouger et d’aller à lui, parce que c’est lui qui venait à vous. Et, par ce même trou, les temps d’en arrière venaient, les choses passées étaient présentes ; de sorte que le temps, comme l’espace, était nié.

On voyait toutes les races d’animaux ; on voyait sur les étangs des fleurs plates, grandes comme des tables à la terrasse d’un café.

On voyait le crocodile, couché de profil sur un banc de sable au bord du fleuve, tenir sa gueule grande ouverte et un petit oiseau entrait dedans.

C’était ôté de devant vous, – alors on a vu Babylone qui est une ville disparue depuis deux mille, trois mille ans, elle et ses tours, ses portes, ses temples, ses dieux, ses rois, ses prêtres, ses soldats, ses courtisanes ; disparue, redevenue sable dans le sable, refaite plate dans la plaine, plus déserte que le désert ; – or voilà que, de nouveau, les soldats montent la garde en haut de ses murs qui ont recommencé à faire une ombre loin devant eux, comme une chaîne de montagnes.

Et, la semaine avant Noël, l’affiche a annoncé la vie de Jésus ; alors, à présent, c’était l’étable ; c’est ici et, en même temps, c’est l’étable ; c’est où nous sommes, sans qu’on ait besoin de bouger : et c’est l’étable, la crèche, la paille, de la véritable paille, avec un bœuf et un âne véritables ; tandis qu’entre eux est Celui qui est né, qui est né ce soir de nouveau pour nous.

On n’osait plus regarder.

Et moins encore, n’est-ce pas ? quand on L’a vu portant sa croix, on L’a vu obligé par le fouet à monter sous le poids affreux le chemin menant au Calvaire.

Mme Reymondin essayait encore de regarder ; on Le fouettait, elle ne pouvait plus regarder ; – mais on avait beau faire, car voilà qu’à présent l’image vous durait sous le crâne, la lumière régnait toujours derrière votre front, au-dessus des yeux qu’on tenait fermés.

Ils sortaient de la salle ; ils continuaient à voir.

Ils secouaient la tête inutilement ; ils voyaient toujours les trois croix, celle du milieu, une de chaque côté.

Quelque chose de froid leur tombait alors sur la peau ; c’était la neige.

La lampe électrique placée à l’angle de la rue donnait juste assez de lumière pour qu’on pût voir une seconde son halo bleuâtre être rayé de blanc ; puis elle a été cachée par le passage des chameaux ; ensuite Il vient sur l’ânon ; c’est qu’il a été écrit : Ne crains point, fille de Sion, voilà ton Roi qui vient monté sur le poulain d’une ânesse

Voilà ton Roi qui vient ; puis :

— Tiens ! il neige.

— Henri, il te faut lever le col de ton pardessus… Méfie-toi, tu tousses déjà…

Tandis qu’on étendait devant Lui des tapis qu’on avait vite été chercher dans les maisons, des maisons sans toit, ni fenêtres, tellement blanches qu’elles font mal aux yeux.

Alors, de nouveau, on les baisse…

Au café du Petit Paris, ils étaient toujours quelques-uns à venir boire un verre avant de rentrer chez eux ; là aussi, ils parlaient tout haut des choses qu’ils venaient de voir. Le débrouillement encore mal fait dans leur tête, ils se mêlaient au monde et ils mêlaient le monde à eux. M. Corthésy, le patron, allait d’une table à l’autre, dans ses pantoufles de tapisserie ; on tâchait de le renseigner.

— Tu vois, lui disait Ernest Chautemps, il est assis dans le bout d’une des ailes. Le preneur de vues s’installe sur l’autre. Oui, celui qui photographie, celui qui tourne la manivelle, tu sais bien… Attends, je vais te montrer.

Et, s’approchant du zinc, qui n’était pas tout à fait un zinc, mais plutôt une sorte de comptoir, mi-bois, mi-métal, avec des bouteilles alignées sur le devant et une pompe à bière :

— Voilà comme qui dirait les ailes. Eh bien, le parachutiste… Mettons que je sois le parachutiste…

S’appuyant des deux mains sur le bord du comptoir, il n’eut qu’un saut à faire pour se trouver assis dans le bout, penché en avant.

Tout le café regardait.

On a entendu Zumbach le douanier :

— C’est ça, ne bouge plus, tu y es…

— Alors, tu comprends, disait Chautemps au patron, l’opérateur est juste derrière moi (faisant avec le pouce un geste par-dessus son épaule)… Et puis il y a sur un second avion un second opérateur ; ils me prennent l’un après l’autre. À présent donc, je vais sauter… Oh ! dit-il, bien sûr, l’appareil est attaché sur son dos… Bien sûr, avec des bretelles…

Tout le café regarde toujours, parce qu’on va le voir sauter.

Il se tenait au bout de l’aile, les jambes dans le vide, tout ramassé sur lui-même ; et, à présent, ce n’était plus seulement sa tête, mais tout son corps qui surplombait, tandis qu’il tenait les bras légèrement levés en arrière.

Il disait à Corthésy :

— Attends un petit peu ; il faut qu’on prenne le virage… Oh ! tu devrais venir voir ça, c’est drôle.

Il regardait droit vers en bas.

— On voit en même temps la Loire, la Seine et le Rhône… Regardez-moi ça. Paris et Lyon. C’est des petits ronds, des tout petits ronds, comme des têtes de clous dans une planche. Comme quand rien que la tête du clou sort… Et puis, charrette ! ça balance, il ne faudrait pas avoir le mal de mer…

On le voyait monter et descendre, avec des nuages au-dessous de lui ; tout à coup, il a dit : « Attention ! » alors tout le monde ferme les yeux…

Tandis qu’il revenait déjà vers vous en riant, ayant sauté ; et il disait :

— On tombe comme ça à pic dix mètres. Dix mètres, droit en bas, comme une pierre ; ensuite, tu reçois la secousse, c’est quand l’appareil s’est ouvert…

On a recommencé à voir, parce qu’il a dit :

— Alors tu vas de côté, tu commences à flotter dans les airs, tu es pris par le vent, tu es comme une graine de pissenlit, tu te promènes au-dessus de l’Europe…

Il avait posé son verre, et, debout :

— À votre santé… Tu vois la terre qui remonte, les montagnes repoussent à vue d’œil, comme quand il se fait des gonfles dans la pâte ; ça monte, en même temps ça se rétrécit, et les bords de la terre se replient vers en bas, parce que la terre est ronde. Il y a les carrés des champs…

Dans un coin, Joël était assis et il se tenait là sans rien dire.

— Comme sur une carte de géographie et le bleu qu’il y avait dessus s’en va, comme quand on frotte un vieux tableau où la poussière s’est mise. On voit les chemins, on peut à présent compter les maisons. On reconnaît les animaux à ce qu’ils sont en longueur et, les hommes, c’est seulement un point ; les hommes, c’est seulement le dessus de la tête. Et puis méfie-toi de ne pas accrocher un arbre ou bien de ne pas mettre en bas les cheminées… Ah ! c’est qu’il faut être aussi un peu acrobate dans le métier…

Qu’il vous expliquait donc, comme si ce métier eût été le sien, pendant que tout le café écoutait.

Pendant qu’il y avait Joël, mais on ne savait pas s’il écoutait, lui, vu qu’il n’avait toujours pas bougé et n’avait toujours rien dit.

Et plusieurs fois encore, dans le courant de l’hiver, il a été là ; puis on ne l’a plus vu du tout pendant longtemps.

VI

Ils étaient sortis encore une fois, ce soir-là, Suzanne et lui, on était à la fin de mai.

Ils marchaient l’un à côté de l’autre, ayant suivi d’abord comme l’autre fois le bord du quai, avec, de nouveau, des hommes assis sur le mur et qui leur tournaient le dos ; – ils avaient été sous les platanes sans rien se dire.

Et c’est comme ils sortaient de dessous les platanes : alors il s’était seulement penché un peu, il avait passé son bras derrière son dos, à elle ; il avait été chercher sur le côté d’elle, avec sa main gauche, sa main.

Il avait pris la main de Suzanne dans la sienne ; il tenait cette main, il ne lâchait plus cette main.

C’est quand le monde tout à coup avait été devant eux et avait éclaté, à ce bout du quai, dans le soir, après qu’ils étaient sortis de dessous les platanes ; et les premières pousses vertes qui s’y montraient étaient comme des touffes d’herbe dans du rocher.

Sur la grève, tout de suite après que le quai a pris fin, il y a une place où les femmes viennent faire la lessive.

Elles étaient là debout dans des cuveaux d’où la planche à savonner descend obliquement, ou à genoux frottaient le linge sur la planche, tandis qu’il mousse et elles ont les mains toutes moussues de savon, et la planche est toute blanche de mousse de savon, et à l’entour de la planche l’eau aussi est toute couverte de mousse blanche.

Ils étaient les deux ; il tenait toujours sa main dans la sienne ; ils ont passé près des femmes, qui commençaient à plier bagage ; les montagnes étaient roses, les voiles des petits bateaux de pêche étaient roses, les deux grandes voiles pointues d’une barque à pierres étaient roses.

Il lui tenait toujours la main, le bras passé derrière son dos, moins peut-être pour la protéger que pour se sentir protégé.

À une certaine distance du rivage, on voyait, comme l’autre fois, Lugrin qui rentrait dans son bateau avec son aide ; – mais il y avait en outre, ce soir-là, toute une bande d’enfants sur la grève, parce qu’ils s’étaient baignés et quelques-uns pêchaient encore. Des petites filles les regardaient pêcher. Il y avait au bord de l’eau tout un groupe de ces petites filles ; plus en arrière, il y en avait une qui avait un tablier rose et se tenait là toute seule. C’était une petite fille de huit ou neuf ans, très maigre, très pâle, qui toussait, avec des grands yeux cernés de bleu dans une peau trop blanche ; et personne ne s’occupait d’elle, tandis que les garçons, à présent, s’en revenaient, leur ligne sur l’épaule, tenant à la main, les ouïes passées dans une ficelle, toute une grappe de petits poissons : perchettes, vengerons, sardines.

Pieds nus, un petit pantalon de toile, et leur chemise ou un maillot à rayures sans manches, déjà tout bruns, les jambes, le cou, la figure, les bras, ils s’en venaient ; – il n’y avait que leurs paupières qui fussent blanches dans leur figure et leurs dents aussi, qu’on voyait, parce qu’ils parlaient très fort.

— Treize.

— Douze ! je te dis.

— Et puis celui que tu as rejeté à l’eau, il ne compte pas ? Ça fait treize, tu m’en dois treize…

— Pas vrai !

Tout à coup, ils se sont tus, ils se sont retournés ; alors on a vu Mme Reymondin sortir avec une autre femme de derrière les peupliers, et là-bas, au bout de la grève, un homme qui venait, vêtu de blanc, les cheveux longs.

Les gamins se sont mis à courir vers l’homme en criant.

Ils criaient :

— Eh ! Jésus… Eh ! Jésus…

On comprenait à présent ce que les enfants criaient :

— Eh ! Jésus…

Puis :

— Jésus-Christ !… Jésus-Christ !…

Sur trois notes toujours les mêmes, beaucoup de fois, puis une pierre est tombée dans le sable, une autre pierre est tombée ; mais l’homme qui venait lève la main, à ce moment, et brusquement les cris se sont tus, pendant qu’il s’avançait encore, allant aux plus petits des enfants devant lui.

Les autres s’étaient sauvés, mais eux, avaient eu confiance ; – l’homme les a pris contre lui.

Les peupliers s’étaient tus, les petites vagues s’étaient tues, les cris des enfants s’étaient tus ; il n’y a plus eu d’autre bruit que le grincement des tolets comme quand des mouettes grincent : c’est Lugrin qui ramait toujours.

Ce silence.

Et, là dedans, une voix :

— Vous voyez !

Mme Reymondin avait posé la main sur l’épaule de la femme qui l’accompagnait, l’attirant à elle, et, de l’autre main :

— Vous voyez…

Montrant l’homme de la main gauche :

— Si c’était Lui, mon Dieu, pourtant ; si c’était Lui !…

Et Mme Reymondin regardait ; et, de nouveau, pour elle tout a été changé ; l’eau a été changée, les montagnes ont été changées. Et, lui aussi, il a été changé pour elle, étant maintenant pieds nus dans une robe blanche ; car est-ce qu’il n’est pas écrit : Laissez venir à moi les petits enfants et ne les empêchez point, car le Royaume du Ciel est à eux et à ceux qui leur ressemblent ?

On voyait Lugrin s’approcher toujours ; comme le bateau se présentait de pointe, Lugrin se trouvait vous tourner le dos…

Et, Lui, elle le voit qui met en avant sur le sable son pied nu, son autre pied nu ; ils sortaient tour à tour de dessous sa robe blanche.

Elle a vu, elle, qu’Il venait ; Il est venu jusqu’à l’endroit où l’eau mouille le sable, faisant au sable clair une bordure gris foncé.

Il a mis ses pieds nus dans le sable mouillé ; alors Pierre et André avaient secoué la tête, disant : « Non, on n’a rien pris aujourd’hui… »

— C’est Lui, c’est Lui…

N’osant plus regarder, Mme Reymondin se cacha le visage…

À ce moment, Suzanne a senti que la main qui tenait la sienne s’était ouverte ; sa main, à elle, qui ne pesait plus rien, s’est remise à avoir un poids.

Elle a senti qu’elle a été quittée ; – la grande montagne rose alors a commencé à s’éteindre, la montagne s’est enfoncée dans de la cendre qui montait toujours plus sur sa belle couleur.

Elle n’a pas osé se tourner vers Joël, elle a seulement senti qu’il s’en allait ; et, pendant ce temps, l’Homme s’était avancé jusque sur l’extrême bord de la grève ; là, Il s’était mis à parler à Lugrin.

Il a dit quelque chose à Lugrin, Lugrin lui a répondu sans se retourner, après lui avoir simplement jeté un regard par-dessus l’emmanchure de son maillot de coton blanc. Et l’Homme, de nouveau, dit quelque chose à Lugrin ; mais celui-ci, qui était en train de sortir ses rames de l’eau (alors un collier de perles de verre a pendu après un instant), s’est contenté de hausser les épaules.

On voit Joël hausser les épaules, lui aussi. Il a regardé la petite Juliette près de laquelle il venait d’arriver.

La petite Juliette n’avait toujours pas bougé, continuant de regarder l’Homme. Elle n’a pas vu venir Joël.

Joël a paru mécontent, il avait l’air fâché ; c’est d’une voix dure qu’il lui a dit :

— Tu viens ?

Elle tressaillit, elle a eu peur ; mais lui, marchant sur elle, pendant qu’elle reculait :

— Toi, c’est avec moi que tu viens…

Elle a levé les yeux sur lui, puis voilà qu’elle s’était laissé faire, comme les petits enfants. Et c’est elle, à présent, qu’il avait prise par la main, tandis qu’il s’éloignait déjà avec elle…

Suzanne a voulu appeler Joël, elle n’avait plus de voix.

Le lac était devenu tout noir en avant des montagnes noires ; c’était comme si la nuit était brusquement venue ; comme si brusquement on avait changé de saison.

Le café du Petit Paris occupe le coin de la rue, de sorte qu’il a vue au sud sur le port, au levant sur le quai.

Ils étaient trois ou quatre justement assis en face d’une des fenêtres donnant sur le levant ; ils ont très bien pu voir Joël qui arrivait, puis s’était engagé sur une des jetées.

Il faisait encore assez clair pour distinguer avec qui il était.

Et Ernest Chautemps :

— Tiens ! il a encore changé de métier. Le voilà bonne d’enfants !

En même temps qu’il disait :

— C’est la petite Juliette Roy. Dieu sait ce qu’il peut bien faire avec elle.

Car alors on avait vu que Joël s’était assis, et la petite Juliette s’était assise à côté de lui, sur le bord du mur, du côté du port, au-dessus duquel les deux paires de jambes pendaient, ce qui a amusé Chautemps et ses amis, tandis qu’ils continuaient à faire des suppositions.

Le bateau à vapeur de huit heures et demie est arrivé ; il souffle, il siffle, il lâche sa vapeur.

Une étoile qui venait de se montrer a été cachée par la fumée.

Puis il y a le bruit des roues qui vous arrive sous les pieds pour vous monter ensuite dans les genoux où on l’entend.

On avait allumé les deux lanternes marquant l’entrée du port, l’une rouge, l’autre verte. L’étoile, disparue un instant, était reparue.

Ils avaient bu un premier litre, ils avaient bu un second litre ; c’est à ce moment que Zumbach, le douanier, ayant terminé sa tournée, les avait rejoints.

Ils ont regardé de nouveau par la fenêtre ; mais, comme on n’y voyait plus bien, c’est à Zumbach qu’ils se sont adressés :

— L’as-tu vu ? Est-il toujours là ?

— Bien sûr, a dit Zumbach, si c’est de Joël que vous parlez. Il est avec une fillette.

Les plaisanteries ont recommencé ; neuf heures et demie sonnèrent d’abord à l’horloge de l’église, puis à la pendule-régulateur dans le café.

Il n’entra que plus tard, et, lui, ce fut seul qu’il entra. C’est avec la solitude qu’il est entré et a été s’asseoir en sa compagnie à une table à deux places, dont il a occupé l’une, et la solitude occupait l’autre. Il se tint avec la solitude dans le silence, devant sa chopine, à laquelle il ne toucha pas de longtemps selon son habitude, étant comme quelqu’un qui dort. Et, aux autres tables, on se l’était montré sans rien dire, par-dessus l’épaule, d’un simple geste du menton ; on avait fait ensuite comme s’il n’avait pas été là.

Il était comme un qui dort ; sa casquette était tirée bas sur la boîte où il y a le monde, laissant seulement voir les joues où il y avait deux creux d’ombre et qui fuyaient vers la poitrine, tandis qu’il avait les bras posés à plat devant lui.

On parlait bas aux autres tables. L’air de la pièce était un air immobile, les paroles n’ayant pas assez de force pour l’animer. Bleu de fumée, fade au goût, fade sur les lèvres et dans la bouche, et comme mort entre les quatre murs malgré la porte ouverte, mais c’est que dehors aussi tout était mort.

C’était sous nos lampes électriques, devant le vin blanc dans les litres, les demis, les trois décis, les deux décis ; vert dans les litres en verre blanc, les chopines en verre blanc, vert dans les petits verres cylindriques. Et, sur les murs, se sont donc tenus de nouveau un moment encore dans des cadres des messieurs à moustaches, avec des faux cols évasés : ce sont les Chefs de notre gouvernement, à nous ; – dont l’un avait les cheveux noirs encore, bien que rares, et séparés à gauche par une raie au-dessus d’un grand front, qui était au-dessus d’un lorgnon penché en avant ; – il se trouvait justement occuper le panneau qui était derrière Joël.

Mais des pas se sont fait entendre dans la rue comme si plusieurs personnes venaient ensemble. Il ne devait pas être loin d’onze heures ; il y a eu plusieurs voix d’hommes, puis des rires de femmes, pendant que le pavé, après le grand silence où il était demeuré longtemps, recommençait aussi à dire des choses. Toujours au-dessus de Joël, le personnage du portrait continuait à regarder juste par-dessus le bord de son lorgnon ; lui, ne regardait rien. Ni Joël, ni le portrait ne bougeaient. Les nouveaux clients, cependant, venaient d’arriver ; c’était une espèce de clients qui s’installaient plus volontiers à la terrasse, comme le patron savait bien, c’est pourquoi il est sorti. Trois hommes d’abord avaient pris place sur la terrasse, et on ne pouvait pas les voir d’où Joël se tenait, ni de la table où étaient Lugrin, Chautemps et Zumbach, à cause des stores baissés. Leurs voix seules sont venues d’abord ; elles vous venaient depuis dehors sous les étoiles.

— Tais-toi, tu n’y as rien compris !…

— C’est toi qui n’y as rien compris.

On déplace de nouveau sur la terrasse des chaises de fer en même temps que c’est une voix de femme qui arrive, cette fois, parce qu’un nouveau groupe s’est installé. On a entendu commander de la bière, et on entendait :

— Laisse-moi t’expliquer… Tu sais bien, quand il emporte la femme sur son cheval, celle qui a un petit col blanc… Eh bien, c’est justement la sœur de la vraie, ce n’est pas la vraie…

— C’est la vraie !

— Mais non, puisque ensuite, à l’église… Tu sais bien, pendant le sermon… Pourquoi est-ce qu’il tirerait ce coup de revolver ?

On a entendu le coup de revolver ; alors Joël a levé la tête.

On a tiré sur la terrasse un nouveau coup de revolver et une femme a poussé un cri, avant d’éclater de rire ; lui se réveille, il semble bien qu’il se réveille, il est comme quelqu’un qui se réveille de plus en plus.

— Ah ! charrette, tu sais, quand ils dégringolent dans le ravin, et on voit ces chevaux qui roulent les uns sur les autres…

— Et puis quand on scie un arbre au-dessus de celui qui dort !

Lui, on le voit qui se réveille, et il avait dormi longtemps le monde ; puis on a bien vu qu’il s’était réveillé, en même temps que le monde pour lui se réveillait.

Les choses qu’il avait aimées, puis oubliées ; mais voilà qu’il porte le front en avant ; et il y avait comme deux cornes en haut de son front ; alors il a commencé à corner.

— Oh ! vous…

Il s’arrête.

On a bien vu qu’il se réveillait, parce qu’il vous a regardés ; il a regardé tout autour de lui ; puis de nouveau ce front qu’il porte en avant :

— Moi, c’est du vrai…

Et voilà qu’il s’est mis, pour la première fois, à parler…

On s’était mis à l’écouter à toutes les autres tables, tandis qu’il y avait sa table, à lui, et il était seul à sa table.

— Parce que, a-t-il dit, moi, c’est des vrais voyages…

Ayant été tiré de son sommeil par les faux, et il venait avec les vrais ; et, de nouveau :

— Voulez-vous venir avec moi ?… On a déjà été à New-York ce soir avec la petite. Je me suis dit que l’air de la mer lui ferait du bien… J’ai demandé à la lingère des premières de la prendre dans sa cabine, parce qu’elle n’avait pas un bien gros bagage et elle n’est pas bien grosse non plus, mon Dieu ! Mais vous, si vous voulez venir aussi… Je vous montrerai les machines…

Et ceux qui écoutaient ont été ici un moment encore, puis ils n’ont plus été ici.

Ils ont vu qu’on peut tenir douze dans la tête de la Liberté.

L’escalier est un escalier tournant qui monte sous sa tunique ; au bout du bras elle tient un flambeau.

Ils ont vu par les trous des yeux des transatlantiques qui venaient.

Pendant ce temps, elle avait froid. Elle ne savait plus où elle allait, elle a glissé dans les orties. Elle s’est assise alors un moment, elle se touchait les jambes avec la main. Elle faisait aller sa main, puis son autre main le long de ses jambes comme si elle doutait de sa propre présence ; et pourtant c’est bien moi, c’est bien moi qui suis là. On a vu les lumières de la ville s’allumer à une certaine distance du sol et, au-dessus de l’eau, c’est deux lumières qu’on a vues. L’une était verte, l’autre rouge. Elles se sont mises à bouger, elles se déplaçaient, non fixes, comme si elles pendaient à des fils que le vent aurait balancés. Suzanne regardait ces lumières et elle les voyait s’entourer de rayons, à cause de l’eau qu’elle avait dans les yeux. Il s’est passé du temps dont elle n’a d’abord pas tenu compte, puis elle s’est effrayée du temps qui avait passé. Parce qu’elle aurait pu le retenir encore ; peut-être qu’elle aurait pu du moins lui courir après, le prendre par sa manche, lui passer les bras autour des jambes. Et, à présent, où est-ce qu’il est ?

Elle s’était levée, elle a refait le chemin fait par eux, elle l’a refait toute seule. Oh ! comme tout nous quitte vite ! Elle cherche, elle cherche encore, elle ne trouve partout que l’air, et puis que l’air. Elle a suivi le quai d’un bout à l’autre, elle est revenue : personne. L’une après l’autre, les lumières s’éteignaient.

VII

Ce même soir, M. Ravussin, rentrant chez lui après avoir été faire sa partie au Cercle, s’étonna grandement de trouver sa femme au salon et plus encore de la toilette de sa femme, car c’était une robe d’intérieur laissant voir les épaules et les bras par transparence, avec un décolletage en pointe.

Elle rit de son air, quand il entra.

— D’où as-tu ça ? demanda-t-il.

Leurs grands enfants étaient couchés depuis longtemps, comme c’était généralement aussi son cas à elle, les soirs où M. Ravussin allait au Cercle ; alors elle a pensé qu’elle lui devait une explication :

— Tu vois, dit-elle, je t’avais attendu. Je voulais te faire la surprise.

Mais lui, de nouveau :

— D’où as-tu ça ?

Parce qu’il était bouleversé de voir qu’elle montrait encore son corps, après qu’elle avait enfanté de lui à trois reprises.

Elle dit qu’elle « avait ça » d’une couturière qu’on lui avait recommandée comme n’étant pas chère et ayant les derniers modèles de Paris ; alors il remarqua que toute espèce de journaux de mode traînaient autour d’elle sur le canapé.

Il regarda de nouveau ces bras, ce cou, cette poitrine, toute cette peau qu’on voyait ; et sa situation d’homme considéré eut honte en lui et le fit souffrir, pendant qu’il balançait encore entre la colère et l’indulgence.

— À quoi penses-tu, ma pauvre Hélène ?

Mais elle riait de nouveau ; il ne la reconnaissait pas.

— C’est effrayant ce qu’on se laisse vite aller dans ces petites villes, et comme on finit par se négliger, dit-elle. Il ne te plaît pas, ce peignoir ? Allons, Émile, donne-moi ton avis…

M. Ravussin n’a rien répondu.

— C’est comme les rideaux, avait-elle repris.

Elle montrait les rideaux qui étaient de reps grenat, avec des franges. Puis, montrant les fauteuils et les chaises couverts d’un vieux velours de même teinte, à clous dorés :

— Comme les meubles, comme tout ici, mais enfin mieux vaut tard que jamais… Émile, tu vas me vendre quelques-unes de mes actions ; tu sais, l’Électricité générale ; tu m’as dit qu’elles avaient monté.

Il était en train de se promener de long en large.

Il s’est tourné vers elle brusquement ; il a haussé les épaules, il est sorti…

Seulement, ces émotions-là ne passent pas si vite qu’on pourrait croire ; c’est ce qu’on a vu le lendemain matin, quand l’heure fut venue pour M. Ravussin d’aller à son bureau. Il comptait bien s’y rendre directement, comme d’habitude, mais on voit que quelque chose est cassé dans vos habitudes où il y avait beaucoup de rouages, à cause de quoi c’est délicat. Il y a eu un autre M. Ravussin, tandis qu’il s’en allait, les mains derrière le dos, avec sa jaquette, son gilet blanc, son gros ventre, son chapeau de paille. Au lieu de s’arrêter dans le milieu de la rue, comme toujours, et de s’engager à angle droit dans l’allée de la maison où il avait son étude, on l’a vu passer devant la plaque de cuivre portant son nom sans même tourner la tête. On le saluait sans qu’il y prît garde. Il a suivi la Grande-Rue jusqu’au bout. Là, il prit à droite dans une autre rue qui est beaucoup plus courte, en même temps que beaucoup plus large, et qui mène sur le port.

C’était justement la rue où habitaient M. Penseyre et sa fille Thérèse ; M. Ravussin a passé sous l’appartement de M. Penseyre, ensuite venait la fontaine. Le soleil donnant par-dessus les toits coupait en deux le bassin ; il y avait deux parties d’eau de deux couleurs différentes, et lui, passant à côté du bassin, a été dans l’une de ces couleurs, puis dans l’autre de ces couleurs. Il change. Sa jaquette s’est mise à briller, de sorte qu’il est devenu un personnage brillant, tout en reflets, une chose vivante, une chose éclairante, sous un chapeau de paille changé. Et de même, plus loin, la pierre grise des platanes, si longtemps insensible au soleil, au beau ciel, aux supplications de l’air, à ses caresses, à ses attouchements…

Un de ces platanes a été entre M. Ravussin et le lac, avec sa belle couleur fraîche ; la soif vous passait rien qu’à la regarder, pendant que les oiseaux se sont mis à taper avec leurs cris dans l’air tous ensemble comme sur sa feuille de zinc un ferblantier.

M. Ravussin s’était arrêté ; il avait ôté son chapeau de paille, il s’est épongé le front.

Il voyait l’eau du port bomber en son milieu, se soulever, retomber comme une poitrine de femme.

Il respire fortement, c’est tous ces moineaux, y en a-t-il ! Et puis, c’est qu’il y a aussi beaucoup de monde ce matin sur le quai.

Une bande d’enfants courait sur le débarcadère : on a vu devant eux un personnage vêtu de blanc, et eux couraient après ce personnage avec des cris, tandis que l’homme avait les cheveux longs et une barbe.

Il venait du côté de M. Ravussin, qui se disait :

— Qu’est-ce qui se passe ?

En même temps qu’il lui semblait voir la pente du lac aller tout entière vers en haut, redescendre ; et il y a des femmes qui font la haie le long du chemin que suivait l’homme.

Elles disaient tout bas :

— C’est qu’il est beau, quand même !

Elles disaient, se le montrant l’une à l’autre :

— Moi, c’est surtout ses yeux…

— Moi, c’est son front…

— Moi, c’est comme il tient la tête…

Puis, toutes, elles ont baissé la leur, pendant que l’homme levait la main pour les bénir ; et M. Ravussin : « Qu’est-ce que c’est encore que ça ? » mais alors l’impossible même s’est produit, car il était toujours à la même place, et l’homme s’est trouvé lui faire face.

L’homme s’arrête, l’homme s’est arrêté.

Il tenait une branche de feuilles à la main ; M. Ravussin voit cette barbe, ces cheveux, il voit ces yeux qui le regardent, mais il n’a même pas eu le temps de voir, ni de constater.

— Va, prends ce qui t’appartient, vends-le…

On le regarde dans les yeux.

— Donne tout ce que tu possèdes aux pauvres, après quoi tu pourras revenir et tes péchés te seront pardonnés…

Il dut se secouer d’abord et faire tomber de ses oreilles, comme des tampons d’ouate, ces paroles et le bruit qu’elles avaient fait. Il y avait eu encore un grand rire, lui semblait-il ; maintenant, il n’y avait plus ni rire, ni cris, ni voix d’aucune espèce, en même temps que ce visage s’était effacé…

Et, en effet, il voit qu’il y a seulement Blanc le boulanger qui passe ; – les choses redevenaient ce qu’elles avaient toujours été.

Il se secoua de nouveau comme d’un mauvais rêve qu’on a fait et il se retrouva lui-même ; à part que toutefois son inquiétude ne l’avait pas quitté.

Comme il s’en retournait, il rencontra M. Penseyre qui venait en sens inverse.

M. Penseyre, lui aussi, semblait soucieux ; il montrait sous sa haute casquette noire, bordée de bleu, un mauvais teint gris où sa grosse moustache semblait plus grosse encore.

— Qu’est-ce que vous voulez ? a-t-il dit, je n’ai pas d’ordre.

Il a ajouté quelque chose ; M. Ravussin a dit :

— Il vous arrive la même chose qu’à moi.

Et M. Ravussin :

— Avez-vous un moment ? Eh bien, allons ensemble parler à ces messieurs.

Ils se mirent en route dans ces petites rues de derrière où l’ombre régnait tout le long du jour et où une petite vie bien ordinaire continuait à se faire. Ils passèrent devant la boutique où Suzanne travaillait ; la porte en était ouverte toute grande sous l’enseigne portant : Blanchisserie en lettres blanches sur fond bleu. Le bruit des plaques qu’on pose sur le support de fer recommençait ici à être un bruit important, de même que le roucoulement des pigeons quand ils venaient se percher sur la gouttière de la maison d’en face. Suzanne a raidi encore une fois ses bras bruns sur la poignée du fer recouverte d’un morceau de velours rouge, dans l’air étouffant, étant là, ce matin encore, comme tous les autres matins.

On vit passer ces messieurs ; elle raidissait ses beaux bras nus ensemble sur la poignée au-dessous de laquelle une légère vapeur naissait du linge comme le brouillard sur les prés ; deux fois déjà Mme Emery, la patronne, lui avait dit d’aller se reposer, mais elle avait secoué la tête.

Alors des bruits de voix étaient venus, passant au-dessus de vous, passant au-dessus des toits sans entrer, passant au-dessus des toits et de la rue. Des voix étaient venues, mais ici on est comme hors du monde, hors de la vie, et les bruits ne s’arrêtaient pas. Et, de nouveau, la tête lui a tourné à cause de l’extrême chaleur, peut-être ; alors, Mme Emery :

— Vous allez m’obéir, Suzanne. Montez dans votre chambre et couchez-vous.

Elle a obéi, cette fois. Elle avait monté l’escalier menant à sa petite chambre dont la fenêtre était une fenêtre mansardée et sans vue. Les bruits continuaient à venir ; ils passaient au-dessus du toit comme quand il y a des vols d’oiseaux de passage et que des troupes d’étourneaux montent vers les vignes ou en descendent.

Mme Emery, à l’heure de midi, vint voir comment elle allait et lui demander si elle ne voulait pas prendre quelque chose ; elle n’a rien voulu prendre.

— Eh bien, c’est ça, a dit Mme Emery ; restez tranquille. Et ne vous inquiétez de rien ; il n’y a pas tellement d’ouvrage aujourd’hui que je ne puisse faire sans vous…

Elle a continué à se tenir couchée sur son lit non défait, les mains sous la nuque. Et : « Pourquoi ? » Puis : « Pourquoi ? » Puis encore : « Pourquoi ? »

Car là était sa maladie.

On a senti le soleil venir sur l’autre moitié du toit qu’il a échauffée, communiquant par ce moyen avec vous, bien qu’on soit ici dans l’ombre toute la journée.

Si elle allait vers Mme Joël lui parler ? mais Mme Joël n’était jamais chez elle à ces heures-ci, et puis est-ce qu’elle comprendrait seulement ?… Alors quoi faire ?

Quoi faire ? se dit-elle, et de nouveau : « Pourquoi, pourquoi ? » cherchant toujours une raison à ce qui lui arrivait et elle ne la trouve pas.

Les bruits, à présent, ne viennent plus. Elle écoute au dehors la tranquillité de la journée, le temps qui passe, et comment les moineaux, avec leurs pattes, dans le chéneau de fer-blanc, font comme quand on écrit à la machine. Toujours les mêmes petites choses. Et le temps passe ainsi jusqu’au moment où elle a eu tellement besoin de savoir quand même qu’il a fallu qu’elle se lève.

Une porte qu’on ferme, des pas sur le trottoir, un bout de conversation entre deux femmes devant une boutique.

Elle sort une jambe hors du lit, l’autre jambe.

On parle encore tout tranquillement dans la rue, et on passe ; ses deux jambes se sont mises à pendre.

Un tonneau vide qu’on fait rouler sur le pavé, ses pieds se posent sur le carreau.

Quelqu’un fait marcher un phonographe.

La porte de sa chambre qu’elle referme tout doucement a fait taire le phonographe…

Tout de suite, ce soir-là, Joël avait pris la petite Juliette par la main, parce qu’elle l’attendait. Elle toussait toujours.

Il avait vu qu’il y avait trop de monde sur le quai, c’est pourquoi il l’avait prise par la main et emmenée.

Ils allèrent ensemble le long du quai comme la veille, étant deux comme la veille, mais pas les mêmes que la veille.

Joël disait à Juliette :

— Tu feras attention de ne pas avoir froid sur le pont.

La chaleur était grande, ce soir-là, pendant qu’une odeur de poisson, comme souvent l’été quand l’air est immobile, flottait avec son goût sucré et âcre autour de vous.

Il a dit :

— C’est la rapidité de l’air, et elle fait que l’air entre partout. Et, vois-tu, quand le bateau balance d’arrière en avant, c’est le tangage que ça s’appelle ; de droite à gauche, le roulis.

Il disait :

— C’est beau, ces machines, hein ? Moi, j’ai été chauffeur ; alors, tu comprends, je m’y connais…

Lugrin, ce soir-là, n’avait pas été pêcher. Lugrin était sur la grève où il se tenait à côté d’un de ses bateaux qu’il avait retourné, la quille en l’air, sur deux chevalets. Il venait d’en racler avec soin la peinture, l’ayant déshabillé au couteau de ses vieilles couleurs ; puis, entre quatre pierres, il avait allumé un petit feu, comme chez les sauvages, ayant mis fondre dessus, dans une marmite, de la poix.

Ses deux enfants, Georges et André, étaient assis à côté du feu ; le plus grand, de temps en temps, remuait avec un morceau de bois le contenu de la marmite.

On voyait les enfants avec leurs corps bruns, car ils étaient nus, dans le sable ; devant eux, montait toute droite, sans bouger, devant le lac, puis la montagne, puis le ciel, une petite fumée bleue. Une petite fumée bleue comme une colonne de verre ; on voyait le lac, la montagne, le ciel à travers. La fumée ne bougeait pas, les enfants non plus, Lugrin à peine. Ainsi, il n’y a eu aucun bruit, jusqu’au moment où on a entendu le grincement des pierres plates qui frottaient l’une contre l’autre.

C’était Joël qui venait, tenant par la main la petite Juliette. Et Lugrin a vu Joël, mais Joël ne l’avait pas vu.

Joël n’a dû voir ni le feu, ni le bateau, ni les enfants, ni la grève, ni toutes ces choses, quand il y a encore pourtant la grande belle montagne, et toute l’eau en bas, et tout le ciel dessus.

Il s’assit, il fit asseoir Juliette ; ils se trouvèrent ainsi l’un à côté de l’autre, dans le pied du talus.

Et Lugrin n’a plus compris du tout, quand, s’étant tourné de nouveau vers eux, il a vu Joël qui ôtait sa veste et en couvrait soigneusement les épaules de la petite.

Lugrin a recommencé à enfoncer son étoupe dans les fentes du bordage, l’enduisant ensuite d’un peu de poix fondue qu’il allait prendre dans la marmite, tandis que Joël était assis à côté de la petite, et Joël disait des choses, les mains sur les genoux.

Le feu continuait à brûler ; le plus grand des deux enfants de Lugrin a encore mis dessus un morceau de vieille planche.

À mesure que le jour baissait, le feu éclairait davantage ; il devenait plus jaune à mesure que l’eau devenait plus noire, prenant la même couleur que la montagne qui prenait la même couleur que le ciel.

Les enfants, qui étaient venus se baigner ou pêcher, n’étaient plus là depuis longtemps.

— Dis donc, Georges, a dit Lugrin tout à coup, tu peux seulement laisser le feu s’éteindre ; je n’y vois plus.

En effet, à ce moment, sa femme l’a appelé.

— Hé ! venez manger la soupe…

Il ne se dérangea pourtant pas pour si peu, ni surtout tout de suite parce que rien ne presse, et les enfants, s’autorisant de son exemple, n’ont pas bougé non plus. On a recommencé à appeler.

Quand elle est arrivée à son tour, le feu n’avait plus de flammes ; mais la braise prenait toujours plus d’éclat, éclairant en rouge, sous son petit peu de cendre à mailles lâches.

Quand elle est arrivée à son tour, à peine si on l’a vue venir, parce que la nuit s’élevait depuis par terre tout autour d’elle, comme si elle la faisait monter avec ses pieds.

Elle s’est tenue un instant à l’endroit où la pointe de sable s’avance dans le lac ; là, elle a regardé à droite et à gauche, pendant qu’il y avait le feu rouge, puis il y a eu trois formes noires s’en allant dans la direction de la maison de planches qu’on apercevait un peu plus loin.

Une porte s’est fermée.

Il n’y avait pas de fenêtres sur ce côté de la maison ; la maison avait l’air, dans l’ombre, d’être faite d’ombre elle aussi ; – elle, elle lève à sa main un morceau de nuit, elle lève à son autre main un autre morceau de nuit.

Elle est venue encore un peu, elle s’arrête de nouveau ; elle s’avance de nouveau un peu, elle s’arrête ; elle a fait du bruit parmi les pierres plates qui se déplaçaient sous ses pieds.

Et il ne pouvait pas ne pas l’entendre, il ne pouvait pas, à présent, ne pas la voir, parce qu’elle se tenait entre le lac et lui, pourtant il a continué à parler.

Suzanne était là, toute soumise, toute patiente, dans l’attitude de ne rien demander et celle seulement d’attendre ; d’être là, d’être prête, si par hasard on vous appelle ; de nouveau ses mains étaient jointes, et sa tête a penché, sa tête est allée en avant.

Il parlait toujours. Finalement, elle n’a pas pu s’empêcher :

— Louis…

Tout bas, avec une voix qui sort mal : « C’est moi, Louis » ; voulant dire : « Faites-moi seulement une petite place à côté de vous deux, je ne demande rien de plus… »

Consentante à tout maintenant, avec sa pauvre petite voix de moins en moins forte, de plus en plus faible, qui n’a plus été qu’un fil dans sa gorge et entre ses lèvres sèches ; – et elle attend encore, et toujours rien ne vient.

Elle est là comme si elle n’était pas là ; elle est dans un lieu où il n’est plus, et, le lieu où il est, elle ne peut pas y être…

VIII

Maintenant, les enfants de Lugrin allaient aussi avec Joël ; et il y avait eu Juliette, puis il y avait eu les enfants de Lugrin ; il y avait eu pour finir beaucoup d’autres enfants.

Joël disait :

— Qui est-ce qui vient avec moi aujourd’hui ?

Il donnait un ordre dans le porte-voix. Il mettait ses mains en rond autour de sa bouche pour faire descendre sa voix jusqu’aux machines : « En route !… » Et l’hélice, s’étant mise en mouvement, venait avec son choc à intervalles toujours plus courts, parce qu’elle tournait de plus en plus vite ; ou bien on était dans une pirogue, sur des rapides, alors Joël faisait asseoir les enfants l’un derrière l’autre, puis : « Attention ! penchez-vous tous du même côté… »

Depuis le soir qu’il s’était réveillé et on avait bien vu qu’il se réveillait, dans la salle à boire du Petit Paris, assis sous un portrait ; quand il était seul à sa table ; et maintenant, au Petit Paris également, il y avait toujours plus de gens qui venaient l’entendre, car il ne quittait plus guère la salle à boire lorsqu’il n’était pas avec les enfants.

De toutes les façons, et de tous les côtés, le monde nous est arrivé dessus ; le monde a été à la fois pour nous dans des mots et dans des images.

Nous aussi, nous étions endormis et pas réveillés, nous étions entre quatre murs. Ces murs d’air, ces murs de montagne, ces murs de ne pas voir et de ne pas savoir ; ils venaient en bas, – et on se disait : « Comment est-ce qu’on faisait pour vivre ainsi, et pour se contenter de si peu ; comment est-ce qu’on pouvait vivre si petit, quand c’est tellement grand et il y a tant de choses ? »

Ce dimanche, dès les onze heures, c’est-à-dire dès le moment de l’ouverture du café, Zumbach le douanier a été là, et Chautemps a été là, et Lugrin a été là ; ils avaient dit à Joël : « Viens t’asseoir avec nous. »

On le faisait venir, on lui payait à boire.

Il vint. Il ne vous a pas regardés, il ne vous regardait plus jamais.

Vers midi, ceux qui se trouvaient à la même table que lui se levèrent, l’un après l’autre : lui resta là, car il n’avait plus d’heures pour manger, peut-être même qu’il n’avait plus besoin de manger.

Et, lorsque ces autres revinrent, ils virent que la petite Juliette était avec lui ; il l’avait fait se mettre à côté de lui sur une chaise.

Il lui parlait ; il ne s’est pas interrompu de lui parler.

C’était sur la terrasse, ce jour-là, parce qu’on y était mieux qu’à l’intérieur par la forte chaleur qu’il faisait ; c’était derrière les lauriers-roses ; lui, entre deux de ces lauriers, l’un à fleurs blanches, l’autre à fleurs roses, vous montrait de son bras tendu la Dent d’Oche, qui est une montagne de chez nous.

Au milieu de la chaîne bordant la rive sud du lac, c’est la plus haute des sommités, avec une forte tête rocheuse qui domine toutes les autres.

Joël montrait la Dent d’Oche ; on a vu la Dent d’Oche fumer.

Une bonne et brave montagne de chez nous ; une bonne et brave montagne de chez nous que Joël montrait ainsi à la petite :

— C’est un volcan…

On voyait la Dent d’Oche qui fumait.

— C’est des îles qui sont des montagnes dont le fin bout seulement sort de la mer ; elles fument le jour et la nuit elles sont rouges.

On regardait la Dent d’Oche ; elle aussi, elle sortait de l’eau. Elle trempait dans l’eau et toute sa partie d’en bas était cachée ; elle montait ensuite, étageant devant vous ses champs, ses prairies, ses forêts, ses pâturages, ses rochers ; et tout ça, c’est pourtant de la réalité, c’est quelque chose de réel, c’est des choses qui sont, qui existent ; mais plus haut, alors, dans le bout ?…

Là une grosse fumée s’élevait, que le soleil dorait sur le côté ; elle penchait à droite, elle penchait à gauche, se balançant légèrement comme une plume à un chapeau…

À ce moment, les bateaux du dimanche commencèrent à arriver.

Les hommes du bateau à vapeur jetaient au radeleur les grosses cordes encore mouillées d’avoir servi aux stations précédentes ; le radeleur les enroulait autour des deux gros pieux mis là exprès, comme le montraient assez leur usure et leur état d’amaigrissement à la place où les cordes venaient d’ordinaire se nouer.

On attachait le bateau comme on voit les paysans faire de leur cheval quand ils entrent boire un verre à l’auberge ; ensuite les passagers débarquaient, pendant que le contrôleur criait : « Activez le débarquement. »

Entre les deux mains courantes, il y a eu, un instant, ce flot d’ombrelles, de chapeaux à fleurs, de chapeaux de paille qui venait de votre côté comme quand on lève une écluse.

Un instant, le débarcadère en était tout recouvert ; puis le bateau sifflait, on retirait la passerelle ; alors, en même temps qu’il était quitté par le bateau, et à ce même bout, le débarcadère se vidait, pendant qu’il continuait à se déverser de l’autre jusqu’à n’être plus enfin qu’une ligne droite tracée sur le vide, sur ces vapeurs du fond du lac, ces brumes de quand il fait beau temps.

Joël parlait toujours des îles qui fument.

Il était toujours à la même table avec la petite Juliette, avec Chautemps, avec Zumbach, avec Lugrin ; et, cependant, aux autres tables, les promeneurs venus par le bateau avaient pris place.

Il n’y avait plus eu finalement une seule chaise qui ne fût occupée (bonne affaire pour le patron), tandis que le quai maintenant était tout brillant de couleurs, à cause des toilettes des femmes et les hommes étaient souvent en bras de chemise.

Joël ne parlait ni plus haut, ni plus bas, ni plus vite, ni plus lentement.

On voyait passer sur les eaux, dans leurs pirogues, des hommes d’une autre couleur de peau, sous des voiles d’une autre forme. On voyait fumer la Dent d’Oche.

Déjà Chautemps ne savait plus très bien où il était, faisant de temps en temps un mouvement avec la tête comme pour écarter de lui ces choses qui venaient, faisant un grand effort aussi pour tâcher de les démêler ; puis on a vu qu’il y avait renoncé. Lugrin avait ôté sa pipe de sa bouche ; il n’avait pas remis sa pipe à sa bouche.

Et c’est alors aussi que les gens qui étaient installés sur la terrasse ont commencé à faire silence, se tournant vers Joël avec étonnement ; mais ils ont eu assez rapidement les explications nécessaires grâce à Zumbach qui vous les a données. Zumbach avait quitté sa place, et il allait de table en table, se penchant en avant avec son ceinturon, son coupe-choux, son revolver, sa tunique gris de fer qui se cassait en deux à hauteur de la taille, tandis qu’il y avait plus haut sa petite moustache blonde :

— Et il a fait le tour du monde.

— Ah ! c’est comme ça ?

— Et puis, c’est beau, hein ? ce qu’il dit.

— En tout cas, il a l’air d’y croire…

Et on se remettait à écouter Joël, pendant que Zumbach allait plus loin…

Joël de son côté allait toujours ; c’est ainsi qu’il n’a pas pu la voir quand elle a passé. Encore bien moins la voir que l’autre fois, parce qu’alors Suzanne était seule et à présent elle était prise dans la foule qui l’a portée jusqu’à lui, emportée. Elle a été portée plus loin, elle a disparu ; un moment après, elle reparut. Joël ne l’avait toujours pas vue. Elle, elle l’a regardé encore ; elle a vu qu’il était là. Et tout à coup elle est repartie, marchant vite, comme quand une idée vous est venue, et on a à présent une chose à faire qu’on fait.

Un bateau à vapeur était arrivé en sens inverse ; il y avait dans le port une quantité de petits bateaux à rames, peints en toutes sortes de couleurs sur l’eau verte, des verts, des blancs, des bleus, des rouges, des vert et blanc, des bleu et blanc, des rouge et blanc, qui s’en allaient ou qui rentraient, étant loués à l’heure ou à la demi-heure.

Justement, à une plaisanterie que quelqu’un avait faite à une table voisine de la leur, Lugrin venait de répondre :

— Taisez-vous, vous autres ; vous n’y entendez rien… C’est que nous, on est de la navigation…

Justement, il y avait eu cette phrase de Lugrin, quand on a entendu :

— Juliette !

On appelait d’une voix brève, dure, criarde ; puis on a vu une femme qui venait en courant et Suzanne l’accompagnait.

Joël n’a rien vu, Joël n’a rien entendu ; et elle non plus, d’abord, la petite.

Alors la femme a appelé de nouveau, tout en venant.

La petite Juliette s’était mise à tousser très fort pendant que sa mère l’emmenait.

Elle avait bien essayé de ne pas se laisser faire, s’étant jetée contre Joël comme pour lui demander de venir à son secours ; mais sa mère l’avait prise par le bras.

Ses yeux se sont remplis de larmes, c’est tout. Et Mme Roy :

— Allons ! tu as compris… Et vous, recommençait-elle, s’adressant à Joël, faites seulement attention à vous, vous n’avez pas le droit, vous entendez !… Elle est à moi. Faites attention, je vous dis, ou je vais chercher la police…

Tirant de nouveau sur le bras de la petite, tandis que toute la terrasse s’était tournée vers elle, et, de nouveau, Suzanne n’était plus là.

La petite Juliette ne disait toujours rien ; elle a seulement regardé encore Joël, elle l’a regardé une dernière fois ; – et lui, alors, a semblé revenir à lui, mais il lui a fallu du temps, de sorte qu’on emmenait déjà la petite.

Elle a eu une quinte de toux. Et, aussi longtemps qu’elle a pu, elle a continué de se tenir tournée vers Joël, le regardant à travers l’eau qui lui remplissait les yeux ; puis de nouveau une grosse toux l’a prise, l’empêchant de plus rien voir.

Joël s’était levé de dessus sa chaise, il a fait un geste.

Il a peut-être encore cherché, du regard, Juliette parmi la foule et entre les lauriers ; – puis ce fut tout à coup comme s’il l’avait oubliée de nouveau, ayant refait en sens inverse le trajet.

Il était retourné là d’où il était venu, il s’était rassis sur sa chaise, sa main était retombée, il tenait de nouveau ses yeux fixés devant lui.

— Tu vois, ça s’enfonce, a-t-il dit.

Il regardait dans la direction du port qui était tout proche, n’étant séparé de nous que par la largeur du quai :

— Tu vois… C’est haut d’abord comme une maison de sept étages, cette coque, puis ça s’enfonce toujours plus. Au commencement, tu es obligé de renverser la tête en arrière, tu es obligé ensuite de te pencher en avant. Tu regardes de bas en haut, au commencement ; tu regardes de haut en bas, pour finir, encore ne voit-on plus que le dessus du pont… C’est des chargements de briques pour Casablanca.

Il recommençait ses voyages. Il devait être cinq heures environ.

À ce moment, on a vu les feuilles des platanes faire toutes le même mouvement, comme des mains qu’on lèverait, et elles ont montré leur côté clair.

Toutes les montagnes ont commencé à fumer, et non pas une seulement. Chaque pointe, chaque sommet, chacune de ces cheminées a laissé partir loin d’elle, vers nous, une épaisse vapeur grisâtre ; ces vapeurs se sont réunies au-dessus de l’autre rive, la surplombant en demi-voûte, tandis que nous étions toujours dans le soleil.

La vaudaire se levait. Joël a parlé dans la vaudaire.

C’est un vent d’est, né non loin d’ici, dans le fond du lac, où il est enfanté par l’entourage bien fermé des montagnes contre la pente desquelles il glisse, puis il nous vient par-dessus l’eau.

Un vent chaud. On a senti qu’il faisait encore plus chaud qu’avant, malgré la violence du courant d’air.

De nouveau, les feuilles des platanes sur leur côté oriental ont été soulevées, puis tenues droites en l’air dans une espèce d’immobilité ; en même temps, on a vu le lac devenir de deux couleurs.

Le lac, vu en perspective et en profondeur sur la gauche, a été fait de deux bandes cousues ensemble comme celles d’un drapeau, l’une violet sombre, l’autre vert d’absinthe ; avec cette différence pourtant que la plus sombre, qui était la plus éloignée de nous, augmentait rapidement de largeur. Et bientôt tout le lac a été de cette même seule couleur, tandis qu’il se plisse, il se soulève ; il se met à courir vers vous avec tous ces dos ronds qu’on voit se balancer en se serrant l’un contre l’autre comme quand il y a un troupeau de moutons.

Quand il est poussé par derrière. Quand le chien, devenu méchant, se met à mordre. Quand le berger, pressé de rentrer, lève son bâton…

Cette même après-midi, les deux fils de Lugrin, ayant vu leur père s’en aller, puis leur mère à son tour prendre la direction de la ville, les deux fils de Lugrin s’étaient mis à se parler à l’oreille.

Il n’y avait encore personne sur la grève, vu l’heure et la chaleur et que c’était dimanche ; – alors Georges, qui avait douze ans, avait dit à André qui en avait dix :

— Est-ce qu’on y va ?

Ils se tenaient assis dans l’ombre de la maison de planches, et, bien que personne ne pût les entendre, ni même les voir, ils continuaient de parler bas.

— Est-ce loin ?

— Oh ! c’est sûr que c’est loin, a dit Georges, mais ça ne fait rien, au contraire, parce que ce sera plus beau, si c’est loin.

Ils avaient leurs habits du dimanche, c’est pourquoi leur mère leur avait fait tant de recommandations avant de s’en aller : des habits de toile grise tout propres, et chacun un beau chapeau de paille neuf à ruban bleu marine avec un nom de bateau écrit dessus en lettres d’or.

André a demandé encore :

— Comment est-ce qu’ils s’appellent, ces pays ?

— Ils ont toute espèce de noms.

— Et, demanda André, qu’est-ce qu’on aura à manger ?

Georges, sans répondre, a fait signe à son frère de le suivre. Il a été prendre la clé de la maison qu’on tenait sous un pot à fleurs renversé.

On a vu que tout était préparé d’avance dans sa tête ; c’est pourquoi il n’a pas hésité, ayant ouvert l’armoire où on tenait le pain, dont il prit toute une demi-miche. À côté, se trouvait sur une assiette un gros morceau de fromage qu’il prit aussi avec un couteau. Il y avait dans un coin deux ou trois vieilles serviettes, dans l’une desquelles il enveloppa le pain et le fromage, la nouant aux quatre coins.

— Tiens-moi ça, dit-il à son frère. Parce qu’il faut encore que j’aille chercher de l’eau.

Et il alla remplir, en effet, un litre vide dans le seau, puis il boucha soigneusement le litre ; alors il ne leur a plus manqué que les rames dont il y avait deux paires que Lugrin déposait dans l’angle voisin de la porte.

— Prends encore la bouteille, dit Georges, moi je prends les rames.

Et il n’y avait toujours personne sur la grève, de sorte qu’ils ont pu sortir l’un et l’autre, ils ont pu refermer la porte, replacer la clé où ils l’avaient prise, sans être dérangés ; puis, s’acheminant ensemble, André les deux mains occupées et Georges une paire de rames sur chaque épaule, ils sont allés jusqu’au bateau qu’ils ont tiré à eux dans le bout de la passerelle.

Toujours ce grand beau temps.

L’eau était parfaitement lisse, sans un pli, comme recouverte d’une espèce d’huile faisant une peau qui empêchait son mouvement intérieur de percer.

Georges entra le premier dans le bateau qu’André tenait par la corde ; il a fixé les deux paires de rames à leurs chevilles ; il a disposé sous le banc d’arrière les provisions dans leur linge et la bouteille d’eau ; puis : « Arrive, c’est prêt », ayant pris le commandement de l’expédition, comme il convenait.

À ce moment, le petit André a eu un instant d’hésitation :

— Est-ce loin ? Et si on se perd ?

— Tu es bête ! Puisque je te dis que je sais où c’est, moi…

À cause de la grande étendue de l’eau qui fait peur sans rien dessus ; et le petit André :

— C’est vrai ?

— Bien sûr. Et puis on longera la rive…

— Tu promets ?

Ils se sont mis aux rames tous les deux, parce qu’ils avaient ça dans le sang. Ils n’allaient pas trop lentement.

Ils allaient un bout de temps, puis les rames s’arrêtaient.

Elles s’élevaient un moment sur l’un des côtés du bateau, un peu trop, crevant ensuite la pellicule qui était sur l’eau, dont elles ressortaient toutes brillantes et argentées, avec des épines de feu, des rubans de métal, des grappes de colliers.

Elles s’arrêtaient en l’air.

C’est quand André posait une question ; et Georges :

— Naturellement, si on en trouve une, qu’on la fera cuire. J’ai des allumettes, n’aie pas peur. Pourvu qu’elle ne soit pas trop lourde, mais on pourra bien la mettre quand même sur le dos, puisqu’on est deux… Tais-toi ! c’est pas méchant, ces tortues, ça n’a point de dents. Tu te rappelles bien ce que M. Joël nous a dit. On la fera cuire dans sa coque ; comment est-ce que ça s’appelle ? leur coque… Ah ! oui, leur carapace

Ils venaient, cependant, au Petit Paris, d’entrer dans le canal de Gibraltar par un bon vent du nord qui facilitait la navigation.

L’équipage chômait sur le pont, à l’ombre des voiles.

Joël était assis contre le bordage, Lugrin était assis en face de lui. Lugrin fumait sa pipe ; il vida sa pipe sur le bordage, la cendre tomba dans la mer.

Ils ont vu naître le rocher de Gibraltar dans le fond de la distance ; il a grandi de plus en plus, venant à vous ; maintenant on allait le laisser à main droite.

Ils cherchaient des yeux l’emplacement des batteries sans arriver à le découvrir ; ils ont profité du moment où ils étaient le plus rapprochés du rocher pour essayer de distinguer dessus l’emplacement des batteries. Mais ils avaient eu beau, tous les trois, avoir de bons yeux : pas moyen.

— C’est que c’est cachottier, ces Anglais, avait dit Chautemps ; c’est terriblement cachottier, ces Anglais, et puis c’est habile. Ils tiennent le monde avec ça…

Lugrin avait de nouveau bourré sa pipe, l’avait allumée. Il hocha la tête. Il retire sa pipe de sa bouche pour hocher la tête.

Il se dérangea un peu, ce qui fit bouger les chaînes sur lesquelles il était assis. Et c’est alors, c’est à ce même moment que les choses qui étaient devant lui se sont mises à flotter comme si elles étaient peintes sur de la toile : les grands rochers, la mer, le ciel, et il y a eu un trou dedans.

Par ce trou, on voyait les feuilles des platanes continuer à être tourmentées par la vaudaire ; on a vu une branche, l’arbre entier.

Lugrin voit des figures se tendre vers lui dans ce même trou par lequel le vent lui arrive, et pareillement des voix lui arrivent.

Il tenta d’expliquer :

— On faisait une navigation.

Mais les voix de nouveau :

— Tu as trop bu !

Alors a paru la terrasse, tandis qu’on continuait :

— Dépêche-toi d’aller chercher tes gamins. Ils se sont sauvés dans la péniche. Ils ont failli tourner… On vient de téléphoner pour que tu viennes…

Il se leva sans trop savoir encore pourquoi, ni comment ; il a commencé à venir, pendant que le vent lui arrivait contre.

Il y a eu encore contradiction pour lui dans les courants, une minute, parce qu’il y eut à la fois ce vent du nord d’où il sortait et le vent d’est où il entrait.

Il y a eu contradiction une minute encore entre les choses qui furent là et les choses qu’il portait en lui ; puis les derniers lambeaux de celles-ci furent ôtés d’autour de ses yeux et de dedans sa tête.

Ils furent pris par le grand vent contre quoi il allait, il se trouva nettoyé.

On disait :

— Heureusement qu’on les a vus, et qu’on a eu le temps d’arriver avec le canot de sauvetage.

IX

Après avoir longtemps attendu son fils, la veille au soir, Mme Joël avait fini par aller se mettre au lit. Elle s’était endormie ; elle ne l’avait pas entendu rentrer. Il avait dû rentrer très tard ; elle, à six heures, comme d’ordinaire, s’était levée ; et, l’appartement ne se composant que de deux pièces qui ouvraient sur la cuisine, Mme Joël n’avait eu qu’à pousser la porte. Il dormait profondément. Et elle la referma tout de suite pour ne pas le réveiller, mais sans doute de toute façon ne l’aurait-elle pas réveillé, car rien de ce qui se passa ensuite ne l’a empêché de dormir, ni cette première visite, ni cette seconde visite ; – quand les deux femmes, l’une après l’autre, sont venues et bien que la première criât presque, après avoir monté en courant l’escalier.

C’était Mme Roy, la mère de la petite Juliette :

— Est-ce que vous savez ce qui se passe ?… Ou bien si c’est que vous l’approuvez peut-être ; seulement, en ce cas, ce serait honnête à vous de le dire et aussi où vous le cachez…

Et, comme Mme Joël n’avait pas l’air de comprendre :

— Oui, votre fils, votre Louis… Parce que c’est sa faute à lui, je vous dis, et à lui tout seul, tout ce qui arrive… Et, à présent, la pauvre petite est dans le délire ; elle l’a appelé toute la nuit…

Mais alors elle a vu que Mme Joël, décidément, ne savait rien. Elle a changé de voix, elle s’est mise à tout raconter.

— C’est Suzanne qui a eu l’idée de venir me chercher ; moi, n’est-ce pas ? je ne savais rien. J’ai vite ramené Juliette à la maison, mais tout de suite elle a eu la fièvre. Et, pendant ce temps, imaginez-vous, les deux petits Lugrin… Et Lugrin était avec lui. C’est comme ça et, je vous dis bien, c’est sa faute. On a téléphoné. Et les petits, savez-vous ce qu’ils disaient ? Eh bien, ils disaient qu’ils avaient été chercher des pays, quand on leur a demandé pourquoi ils étaient partis avec le bateau ; oui, des pays, et qu’est-ce que ça veut dire ? mais c’est encore ce Joël… Et Lugrin, imaginez-vous ce qu’il a dit à sa femme quand il est revenu avec les enfants ; c’est encore le plus beau de tout… Eh bien, il a dit à sa femme : « Laisse-les tranquilles, je vois qu’ils sont de mon sang… » Il les approuvait, autant dire ; voilà où on en est.

Elle parlait dans la cuisine, lui dormait pendant ce temps. Et Mme Joël n’avait pas pu encore placer un seul mot, tellement il venait de choses pêle-mêle :

— Mais c’est encore moi la plus à plaindre, parce que la pauvre petite est bien malade ; elle ne sait plus où elle est, elle a parlé toute la nuit, elle me raconte des histoires, des histoires…

Ayant été d’abord dans l’intention de faire une scène, puis la colère lui a passé ; à présent elle pleurait.

— Alors parlez-lui, n’est-ce pas ? à votre fils, et empêchez-le de sortir… Avant que tout soit sens dessus dessous ici… Et puis, peut-être que Juliette va l’oublier, si elle ne le revoit plus, vous comprenez, s’il n’est pas de nouveau là… C’est ce que je voulais vous dire. C’est ce que je suis venue vous dire, parce que Mme Reymondin garde Juliette pendant ce temps… À présent, je me sauve vite.

Mme Joël n’avait rien pu répondre. Lui dormait pendant ce temps.

L’eau bouillait sur le feu, depuis un moment. De temps en temps, une bouffée de fumée sortait par la bouche du fourneau et se répandait dans la pièce, comme quand on fume la pipe. Il faisait lourd, cette vaudaire est un vent chaud. Tout le côté du ciel qui est au-dessus du fond du lac restait chargé de gros nuages, tandis que son autre côté était d’un beau bleu. On voyait ce ciel de deux couleurs par la fenêtre, en même temps qu’on voyait le port être d’une couleur plus claire en avant du lac presque noir, avec des mouchetures blanches disposées dessus régulièrement. Le bruit des vagues était un grand bruit.

Est-ce pourquoi on ne l’a pas entendue, celle-ci, quand elle a heurté à son tour, puis elle est entrée ? et Mme Joël, dans sa surprise, est restée immobile, continuant à tenir la bouilloire au-dessus du filtre de fer étamé.

Elle, elle n’avait même pas pensé à refermer la porte ; elle s’est tenue debout devant la porte restée ouverte ; elle a seulement secoué la tête ; toute sa figure parlait pour elle, elle n’a pas eu besoin de parler.

Mme Joël était cependant arrivée à remettre la bouilloire dans son trou ; elle est venue entre Suzanne et la fenêtre, elle était noire sur la fenêtre blanche. Elle est venue un peu le long de la table, puis elle a été arrêtée, parce que, devant elle : « Non ! » et on a dit encore une fois : « Non ! » et puis : « Non ! » avec la tête, comme en réponse à une interrogation ; et il faisait un temps voilé, et lui dormait pendant ce temps.

— Voyons, Suzanne !

Mais de nouveau : « Il ne me connaît plus. »

— Suzanne !

On disait tout haut :

— Suzanne ! Suzanne !

Mais Suzanne : « Est-ce qu’il est là ? »

Puis voilà qu’elle se laisse aller de côté ; – il dormait ; – elle se laissa aller de côté, une de ses épaules a été plus basse que l’autre.

Il dormait pendant ce temps.

— Voyons, Suzanne, je suis sûre que vous vous faites des idées…

Un temps voilé, comme on dit ; et tout un côté du ciel est noir, l’autre est bleu ; – tombée à présent sur un tabouret, puis étant allée encore plus de côté avec sa tête, qu’elle a mise sur son bras qui est posé à plat sur la table.

Et ensuite on s’est soulevée ; – pendant que des paroles viennent toujours qu’on n’entend pas, et des questions ; on a secoué de nouveau la tête :

— Rien à faire ! Non, laissez-le ; il ne pense plus à moi…

On a été debout : Non, rien à faire, rien à faire…

On a fait un pas vers la porte, on s’est retournée : Non… non… on se retourne encore…

De nouveau, des gouttes d’eau bouillante toutes rondes couraient sur le fourneau comme des boules de vif-argent.

Et ce temps voilé, et ces grosses vagues, pendant que Mme Joël regarde devant elle, mais elle a beau regarder : il y a devant elle comme s’il n’y avait jamais eu personne ; alors elle est revenue devant son fourneau. Il dort toujours.

Elle a fait son café, elle s’est mise à le boire ; sept heures sonnent ; vite, elle met un linge autour de la cafetière et du pot à lait, posés eux-mêmes à côté de la miche de pain.

Cependant il dormait toujours, et l’horloge a sonné encore plusieurs fois.

Il était couché sur son petit lit de fer dans une chambre ne mesurant pas plus de trois mètres sur quatre, et deux en hauteur. Il a été un moment encore seulement une chose prenant une toute petite place sous la couverture grise à rayures. Sous la couverture en grosse laine rayée, entre ces quatre murs, entre un plancher et le plafond. Il a été là, comme pour faire voir le peu que c’est, un homme, quand il est dans l’allongement, sans vie encore, sans amour. De temps en temps, un coup de vent faisait comme si on jetait une poignée de sable sur les tuiles ; et lui immobile, et quatre murs et le lit de fer dans un coin ; lui sur ce lit dans l’allongement, comme pour faire voir le peu de place qu’un corps occupe sur la terre. Contenu tout entier par le lit, qui est contenu à son tour par la chambre, – sans amour, entre quatre murs, avec le seul apport de la fenêtre qui est un peu de ciel posé sur un peu de montagne, et c’est tout.

Pourtant c’est là dedans qu’il a bougé un bras, puis l’autre ; c’est de là dedans qu’il porte un premier regard vers en haut. Le plafond s’est tenu, un instant encore, à une petite distance de lui, avec son vieux plâtre fendillé, où les lampes à pétrole avaient dessiné des ronds noirs. Le plafond, – puis voilà que le plafond n’a plus été, il se fend par le milieu.

Et lui semblait être toujours là, s’étant à présent assis sur le lit dont le sommier métallique crie entre les tringles lui servant de cadre et les quatre pieds sont aussi de simples tringles montées sur roulettes, mais c’est en apparence seulement, car le lit n’est plus, ni les murs. Joël se lève, il n’est plus là, tandis qu’il fait se déplacer ses pieds nus sur les planches de sapin, puis sur le carreau de la cuisine. Il a le monde autour de lui, il est assis avec le monde, tandis qu’il mange son pain. Il mange son pain ; il s’est levé de nouveau, il rentre dans sa chambre ; alors, avec la main, il va sous le lit ; il en ramène un sac de toile tenu fermé par une corde, – il est toujours avec le monde, – un sac de toile qu’il met debout et qu’il tient debout entre ses genoux.

Mme Joël était à l’ouvrage, Suzanne aussi devait être à l’ouvrage. Ici, dans les maisons, dans les jardins, dans les vignes, dans les boutiques, dans les bureaux, dans les ateliers, on est partout à l’ouvrage ; – lui, c’est à une autre espèce d’ouvrage qu’il s’est mis, ayant ouvert le sac, d’où il tire toutes sortes d’objets.

Un dieu est venu, un dieu chauve assis dans des nuages.

Le dieu tient ses jambes repliées sous son corps, en sorte qu’on ne voit pas ses jambes ; il tient ses mains en pierre jaune transparente l’une sur l’autre entre son ventre et sa poitrine.

Car c’est dans leurs livres, là-bas, et ils croient à ce qu’ils y trouvent, tandis que Joël venait justement de sortir du sac un de ces livres, où les lettres sont disposées non en lignes, mais en colonnes, étant mises non les unes à côté des autres, mais les unes au-dessus des autres ; puis des babouches de femme en cuir rouge, brodées d’or ; puis une petite pirogue comme celles qu’on voit sur les fleuves de là-bas ; il y avait aussi une soucoupe faite d’une moitié de noix de coco, il y avait des plumes de perroquet.

C’est pourquoi Mme Joël a pu parler tant qu’elle a voulu, étant vite venue voir ce qu’il faisait entre deux de ses ménages ; il a répondu simplement :

— Tu sais, ils n’ont pas partout la même religion que nous…

Il lui a montré le dieu de pierre avec son nuage sur la table, et le nuage était taillé à angle droit dans le bas de manière qu’il pût tenir debout.

— Mon pauvre Louis, à quoi penses-tu ?

— C’est un de leurs dieux, c’est en Chine. Ils brûlent, pour lui faire plaisir, des baguettes qui sentent bon.

— Mais, mon pauvre enfant, qu’est-ce que tu dis ?

Et elle continuait à venir avec des paroles, seulement il était trop loin, il ne pouvait plus être abordé : – comme quand des vagues entourent une île et on s’approcherait dans une trop petite barque.

— Car tout ça c’est du vrai, a-t-il dit, et tout ce que je dis, moi, c’est la vérité…

Ayant achevé de vider son sac, ayant été jusqu’au fond de son sac ; et les objets qu’il en avait tirés se trouvaient rangés sur la table, étant là comme des témoins : un et deux, cinq et six, huit et dix ; avec de la ficelle goudronnée, un morceau de toile à voile…

— Et est-ce que c’est du vrai, oui ou non, tout ça ?… Alors, toi, qu’est-ce que tu fais là ?…

Elle a reculé ; elle reculait toujours plus…

Encore un coup de vaudaire. Il continuait à faire très chaud. Bien que le soleil ne se montrât toujours pas, il faisait aussi chaud que si le soleil eût donné dans toute sa force ; ces coups de vent qui venaient animaient à peine l’air lourd et sans bénéfice aucun de fraîcheur. Ces petits hommes avaient des chapeaux de paille de riz, en forme d’abat-jour. Joël les voyait passer sur la digue avec leurs jambes maigres, dans leurs vestes de cotonnade. Il regardait devant lui ; c’est une eau jaune qu’il voit, non la belle eau bleue d’ici, où le poisson se distingue à une grande profondeur. Il se tenait toujours à côté de la table, regardant par la fenêtre, et c’est le monde des images qu’il voit.

C’est le monde des images qu’il a continué à voir, jusqu’à ce que cet homme ait paru. Mais alors Joël a recommencé à distinguer un peu de l’eau bleue, puis c’est le port qui s’est montré, puis c’est le quai qui s’est montré. Car cet autre, lui aussi, se tient dans un monde inventé, et il avait paru, poussant ce monde inventé devant lui. Joël le voit venir vêtu de blanc, une branche de feuilles à la main ; il voit alors le quai, il voit l’homme dessus ; il voit en arrière de l’homme toute une troupe d’enfants qui suivent.

C’est encore un peu notre monde à nous, n’est-ce pas ? Aussi Joël remet à la hâte les objets dans le sac, il est déjà dans l’escalier.

Il s’est mêlé à ceux qui allaient derrière l’homme.

L’homme marchait devant nous, tête nue, dans ses vêtements blancs ; on voyait ses cheveux tomber sur sa nuque et de chaque côté de sa tête.

On était maintenant sur le quai : on a vu le quai qui s’éclairait. Il y avait le ciel en avant du quai : on le voit, lui aussi, qui s’éclaire.

En même temps que le quai, la ville venait de prendre fin. Sur la gauche il y avait la route, il y avait sur la droite la grève ; dans l’entre-deux, quelques maisons se tenaient au milieu de leurs jardins. Et c’est à cet endroit que des femmes ont paru, qui étaient trois ou quatre et venaient de la route, puis ont tourné vers nous.

L’une d’elles marchait en avant des autres, c’était Mme Reymondin ; elle a tendu le bras, elle leur a montré l’homme.

Alors elles se sont avancées encore, et elles sont entrées aussi dans cette nouvelle couleur qui était partout sur les choses, – à présent belles vertes, belles bleues, belles jaunes (il faut dire que la vaudaire est un vent qui ordinairement n’amène pas la pluie), au lieu qu’elles étaient grises : le mont, la pente du mont, les montagnes, le ciel, l’eau.

Et Joël était toujours avec les enfants que les femmes avaient rejoints, si bien qu’il y a eu les enfants, Joël et les femmes allant ensemble, tandis que l’homme se dirigeait du côté de la maison de Lugrin.

Comme dans le vieux temps, comme du temps de l’autre lac (et il y avait déjà cette belle lumière), fréquentant déjà alors les bords de l’eau et les pêcheurs de poisson.

De nouveau, il va vers ceux qui jettent leur filet et sont sous leur petite voile.

Ceux qui pêchent le poisson dans leurs bateaux à la coque arrondie et à deux bancs, c’est-à-dire à deux paires de rames, ou à une paire, ou hissent une petite voile ; et, en effet, ils étaient deux qu’on a vus tout à coup pencher contre l’eau, pencher là-bas jusqu’à toucher du bout de la vergue la vague, le haut de ces élévations des vagues qui sont comme les arêtes en longueur qu’il y a entre les sillons dans les labours.

On les a vus venir ; on voyait la petite voile être de plus en plus blanche, on voyait dans l’air nettoyé une main qui tenait une pipe, on voyait dans l’air parfaitement transparent, comme quand on vient de laver une vitre, le petit chien couché sur les genoux de l’aide de Lugrin.

Et Mme Reymondin, montrant l’homme, puis la barque qui venait :

— Vous voyez.

Elle a pris sa voisine par le bras ; et, montrant l’homme, qui, cependant, continuait de faire face au lac et à la barque qui venait :

— Vous voyez ! Vous voyez !

En même temps la petite maison de Lugrin s’était ouverte, laissant paraître les deux enfants de Lugrin qui sortent, après avoir vu ce qui se passait par la fenêtre.

On a entendu qu’on les appelait :

— Georges, veux-tu venir ici !… Georges, André, voulez-vous bien !…

Leur mère, – mais eux n’entendent pas, ou font comme s’ils n’entendaient pas, à cause d’une force plus forte que la peur d’être punis.

Regardant l’homme tant qu’ils pouvaient et ce monde et toutes ces choses ; puis voilà que le petit chien, les ayant reconnus, s’est mis à aboyer contre eux dans la barque, de plaisir…

L’Homme se tenait toujours tourné vers la barque qui venait.

Il a attendu qu’elle se fût encore un peu plus rapprochée ; puis, lui faisant face, Il lui a parlé.

Et sur la barque l’écoute à ce moment a été lâchée, si bien que la voile s’est mise à pendre le long du mât en faisant des plis ; on a parlé à la barque et Lugrin, tenant d’une main le gouvernail, ôte sa pipe de sa bouche.

Lugrin répond.

On lui parle, il répond ; il répond en secouant la tête.

Le mouvement en avant de la quille prenait fin ; Lugrin était encore assis sur le côté de la barque, pendant qu’au-dessous de lui l’élan qu’elle avait meurt peu à peu sous la voile qui pend tout à fait ; – puis Lugrin vient se mettre au milieu de l’embarcation et son aide s’assied à l’arrière.

Lugrin vient se mettre debout au milieu de sa barque pour parler, et il répond que non, en secouant la tête ; non, il n’a rien pris ce matin.

Alors on lui dit de nouveau quelque chose.

Il donne un ordre à son aide. Il a repris son filet resté vide, le filet qu’on dispose, après qu’il a servi, en guirlande, le long du bord.

Ils font une manœuvre, c’est-à-dire que l’aide se met aux rames et Lugrin jette à l’eau la large bouée de liège, marquant la place d’où on part, puis on commence à décrire un grand cercle qui vous ramène pour finir au point d’où on est parti. Lugrin à demi penché, jetant le filet à l’eau, poignée après poignée, dans le grand soleil, avec des étincelles qui sont aux rames quand on les lève, et avec cette belle eau d’un bleu comme celui qu’on voit dans le baquet où on a mis fondre la boule pour la lessive.

Lugrin qui a jeté son filet aussi longtemps que le cercle a été décrit, et on regarde ; de sorte qu’on n’a pas vu que M. Penseyre arrivait pendant ce temps derrière vous avec ses doubles galons d’or…

Tellement on regardait ce qui va se passer, mais on le savait d’avance, car c’est une chose écrite, et c’était il y a bien longtemps, mais peut-être que le temps n’existe plus ; – quand Il avait dit :

— Vous serez pêcheurs d’hommes.

Il avait dit :

— Allez et ayez confiance. Et jetez de nouveau votre filet à l’eau.

Et à présent on voyait les deux hommes tirant chacun sur un des bouts de la corde, se tournant le dos, et avec grand’peine à cause du poids ; ployés en deux, s’appuyant du pied contre le bordage ; et, dans le bougement de l’eau, une chose qui n’était pas l’eau bougeait ; tout parmi le brillement des petites vagues, un brillement qui n’était pas le leur commençait à venir aux yeux.

— Mon Dieu ! est-ce vrai, est-ce vrai ?

Tout ça de poids, tout ça de poissons et leur grand nombre se tordant avec des sauts brusques sous le luisant des écailles, puis venant peu à peu par paquets hors de l’eau…

— Vous, vous allez me suivre…

C’était M. Penseyre.

Le sergent-major Penseyre venait de mettre la main sur l’épaule de celui qui croyait être Jésus.

— Allons, arrivez !… J’en ai assez ; il y a trop longtemps que ça dure…

Criant en même temps aux enfants : « Et vous, dépêchez-vous de vous sauver ! » aux femmes : « Vous n’avez pas honte ? »

Mais à ce moment on a vu Joël s’avancer. La peau de son cou a été soulevée par deux cordes qui s’y tendaient, parce qu’il serrait les mâchoires :

— C’est vous qui allez le lâcher !

Et l’homme s’est trouvé libre de nouveau, tandis qu’on a entendu la grosse voix de Lugrin :

— C’est ça, Louis, tu fais bien… Vas-y toujours, c’est ça ! Et puis n’aie pas peur, on arrive…

X

Le soir du même jour, Mlle Penseyre lui avait donné rendez-vous, pour la première fois, chez elle.

Il avait longtemps refusé de venir, disant : « Ça me gêne, tu comprends. Et puis si ton père, par hasard… Est-ce qu’on sait jamais ? »

Mais elle :

— Justement il m’a dit qu’il ne rentrerait pas avant minuit, parce que le poste fait une ronde.

Il avait cédé, pour finir.

Elle avait tout arrangé dans sa tête, conformément aux indications qui lui avaient été données sur ces images où la femme persuade aussi l’homme avec son corps. Elle lui a dit : « À huit heures et demie, neuf heures… Qu’est-ce que ça fait si on te voit entrer ? »

Il s’étonna.

— Il faudra bien pourtant, dit-elle, qu’un jour ou l’autre, on sache tout ; alors pourquoi se gêner ? Et puis, par acquit de conscience, tu peux toujours passer devant le poste. Tu verras bien si mon père y est ou non…

Ce soir-là, M. Penseyre avait l’air particulièrement soucieux. Il a mangé sa soupe sans dire un mot, ni même regarder Thérèse ; c’est seulement quand elle s’est levée pour aller prendre un plat sur le fourneau qu’il a porté les yeux sur elle, profitant de l’instant où elle lui tournait le dos. Elle avait une robe de toile très étroite, à courtes manches ; la grosse moustache de Penseyre a bougé. Peu de temps auparavant, elle s’était fait couper les cheveux. La grosse moustache de M. Penseyre bouge de nouveau, il soupire ; mais Thérèse revenait déjà et il a ramené les yeux sur son assiette. Il était veuf, n’ayant que cette fille, qu’il aimait ; et il avait peur pour elle, mais il n’osait pas le lui dire…

Il s’était levé.

— Tu fermes la porte à clé, Thérèse, tu sais, ce soir. Et puis je ne veux pas que tu sortes.

Il ne la regardait pas.

Il avait été prendre son ceinturon et, pendant qu’il le bouclait autour de sa forte personne :

— Tu as compris ?

— Non, papa, je te promets.

— Eh bien, adieu.

Elle lui a tendu la joue.

Huit heures sonnaient. Elle a serré la vaisselle dans l’armoire sans l’avoir lavée.

Elle a été tourner la clé dans la serrure comme son père lui avait dit de faire, ce qui l’amusa ; puis elle ferme les contrevents. On voyait au-dessus des toits en vis-à-vis un ciel déjà tout rose avec des hirondelles dedans, qu’elle ôte de devant elle en rapprochant les panneaux de bois plein, pour faire la nuit. On causait devant les maisons, on entendait marcher sur le trottoir, on entendait grincer les seaux sur les traverses de la fontaine. Mais elle fait taire les voix, ce bruit de pas, les cris des seaux qui sont toujours aussi chez nous dans l’air du soir. Ces choses-là ne comptent pas, à cause de ces autres choses…

Le grand hall avait pour principal ornement des armures debout sur des socles. Un large escalier à balustre, recouvert d’un tapis d’Orient, conduisait au premier étage. Cette autre personne, là-bas, regarde l’heure à une pendule de style gothique ; c’est qu’elle lui a donné rendez-vous, elle aussi, et il ne va pas tarder à venir. Elle monte l’escalier. Elle a une robe d’intérieur. C’est une occasion, pour nous, de la voir se déshabiller, puis se rhabiller, dans sa chambre. Elle met une robe du soir, une robe de satin noir à corsage très bas faisant valoir l’éclat de la peau, sur laquelle deux mains aux ongles en amandes, agrandies une douzaine de fois, viennent disposer un collier de perles à trois rangs…

127. Devant la psyché à trois pans. Profil. On la voit de face dans le pan de gauche.

128. Gros plan. Mouvement des bras.

Il ne s’attendait à rien de pareil. Il a cru qu’elle plaisantait.

— Puisque tu dis toi-même que le caissier laisse le coffre-fort ouvert pendant qu’il monte faire son rapport au directeur…

— Et puis ?

— Eh bien, si tu m’aimes…

— Tu es folle !

Ils s’étaient tenus d’abord sur le petit canapé ; à présent, lui, s’était mis à marcher de long en large dans la pièce, ce qui ne faisait guère que deux ou trois pas dans un sens et autant dans l’autre, alors il tournait sur lui-même.

Il allait, il revenait ; il allait, il revenait. Il était grand, mince, élégant, tout jeune.

Elle lui a dit :

— Combien peut-il y avoir dans le coffre, à la fin de la journée ?

— C’est bien une question de femme… Que veux-tu que je te réponde ? Ça dépend des encaissements…

— Enfin, à peu près.

— Je ne sais pas, moi : cinquante, soixante, cent mille francs.

— Ça suffirait.

Il s’arrête, il devient tout rouge et, en même temps, détournant les yeux :

— Je ne sais pas ce que tu veux dire.

Il était devenu tout pâle. Il recommence à marcher. Il ne la regardait plus, il faisait un grand effort avec sa nuque pour s’empêcher de la regarder.

— Tant pis !

Elle s’était laissée aller en arrière dans le coin du canapé ; elle semblait se parler à elle-même.

— C’était une occasion, pourtant, la dernière. Car, moi, je te préviens que je ne reste pas ici… Et comme je n’ai pas d’argent, si ce n’est pas avec toi que je m’en vais…

Il a dit :

— Thérèse !

Et, étant venu, il lui parle, penché sur elle :

— Thérèse !

Plus fort :

— Thérèse !

Mais, elle, elle continue de tenir ses yeux fixés au-dessus d’elle, cherchant parmi ses souvenirs ; – cette Autre, et comment s’y prend-elle (quand il faut que là aussi l’homme finisse par céder) ? sur le divan recouvert d’étoffes chinoises brodées de fleurs et de dragons…

L’homme tombe à genoux là-bas…

Il tombe de même à genoux ici ; mais Thérèse l’écarte :

— Non, a-t-elle dit, tu peux t’en aller… Je sais maintenant ce que je dois penser de toi.

— Thérèse !…

— Alors, veux-tu me laisser parler ? Assieds-toi.

Il s’assied.

Cette autre, là-bas, avait fait de même… C’est comme ça qu’ils deviennent dociles. Offrir, refuser, offrir à nouveau.

— Car, disait-elle, qu’est-ce que tu risques ? Tu attends que le caissier soit sorti. Tu me dis que ses comptes sont faits ; il se contente de tourner la clé du coffre, à son retour. Toi, tu as glissé les billets dans ta poche. Il n’a rien vu, il sort. Tu sors.

Elle s’était redressée ; puis, se penchant en avant, les bras sur les genoux, cherchant des yeux ses yeux à lui, qui se dérobent sous les siens comme la bille fuit sous le pied :

— Tu sais bien qu’on ne peut pas se passer d’argent, si on veut partir ensemble… Tu sais bien la vie qu’on aurait ici si on restait… Est-ce que j’obtiendrais seulement jamais la permission de t’épouser ? et puis ça ne me fait pas envie… Viens ici…

Il ne bouge pas.

— Je te le répète, qu’est-ce que tu risques ? Tu prends une auto, tu viens me chercher ; on saute dans le train de nuit… Même, le samedi, c’est à midi que vous fermez ; tu auras toute l’après-midi pour mettre tes affaires en ordre…

Elle s’arrête ; elle reprend :

— Le lundi matin, nous serons déjà en pleine mer, ensemble.

Elle fait alors, d’un mouvement de tête, aller ses cheveux courts en arrière de ses oreilles, se redressant en même temps ; puis :

— Est-ce oui ? dis, Marcel.

Il ne bouge pas, il se penche en avant, il se laisse tomber, les bras sur les genoux ; il tient la tête de côté, faisant toujours un grand effort avec sa nuque.

Elle n’a pas quitté sa place ; elle pourrait aller le chercher, elle ne va pas le chercher ; elle se contente de dire encore :

— Tu vois, je t’ai fait une petite place ; viens vite, tu me diras oui à l’oreille… La petite place que tu aimes, tu te rappelles bien, Marcel !…

À ce moment, il n’a pas pu s’empêcher de la regarder ; il se lève…

Et elle, au bout d’un certain temps :

— Alors, c’est oui ?

Il dit toujours non avec la tête.

Elle prend cette tête dans ses mains, elle la prend dans ses deux mains, elle l’approche de la sienne :

— Et, à présent, est-ce oui ?

Empêchant entre ses deux mains le mouvement du non de se faire encore, qui se fait toujours cependant, mais de moins en moins marqué :

— Ah ! je savais bien… Alors, dis, tu m’aimes ?…

147. Gros plan. Le baiser. L’obscurité, partant des bords de l’écran, en gagne lentement le centre.

XI

L’obscurité, en effet, s’étendit lentement sur la toile blanche, à cette même heure, dans la salle communale ; puis les pâles lampes électriques se sont rallumées au-dessus de vous.

Après que tout vous avait été donné, tout vous est repris. Après cette belle lumière creusée en profondeur, riche d’êtres, c’est brusquement la pauvreté ; oh ! quelle pauvreté, ici, et comment est-ce qu’on va faire maintenant pour vivre ? Le piano, qui venait lui aussi, avec sa vie, s’est tu et a cessé d’exister.

Plus rien que la triste lueur des lampes faisant voir un plafond peint en gris où rien ne change, faisant voir des murs qui seront toujours les mêmes autour de vous. Et seulement le bruit des sièges à ressorts, qui cesse ; puis celui des pieds qu’on déplace difficilement, avec le frôlement des habits contre les dossiers.

La rue était chaude sous le noir du ciel, un ciel bas et noir, plein de grosses étoiles blanches carrées, comme des morceaux de verre. Il régnait au-dessus de la rue sur les maisons basses, il vous pesait dessus avec son obscurité.

Oh ! comment est-ce qu’on a pu vivre jusqu’ici si étroit (cette idée est dans une tête, dans une autre), comment a-t-on pu vivre si petit, si fermé ?

Puis voilà que les images revenaient ; – alors ils se mettaient à faire tomber de nouveau la cloison qui s’était reformée autour d’eux ; mais pas bien solide, n’ayant pas encore eu le temps de durcir, qui cédait vite : cette cloison de ne pas savoir, de ne pas sentir, de ne pas voir, de ne pas vivre…

Car maintenant le monde entier est à nous, si on veut ; tous les siècles sont à nous, tout l’espace ; ayant le vertige, mais c’est bon, ayant la tête qui leur tournait, mais c’est bon ; dans la chaleur, sous le ciel bas, sous le ciel noir, entre les maisons aux fenêtres noires ; sortant vers onze heures, par petits groupes, l’homme et la femme, deux ou trois jeunes gens ensemble, des filles et des garçons ensemble ; des hommes seuls, des femmes seules ; se taisant, parlant tout à coup…

— Parce que, charrette ! Je vais vous dire…

Et il a donné un coup de poing sur la table de fer (c’était le nommé Jotterand).

C’était à la terrasse du Petit Paris ; entre les phrases, on entendait venir le lac.

Vers la fin de la journée, le vent avait changé de direction, c’est pourquoi le lac venait d’un autre côté, derrière la jetée.

Lourdement. Puis un long silence.

Ici, à cette table, parmi plusieurs garçons qui l’ont accompagné et deux demoiselles qu’il a invitées, leur ayant fait servir de la bière, c’était Jotterand ; et le lac, s’étant fait entendre, s’est tu.

— Je vais vous dire… Parce que c’est à présent comme si on pouvait être mort et pas mort, les deux choses ensemble.

Dans le fond de la salle, Joël était avec Chautemps et Lugrin. Dans un coin, il y avait Calamin. Et Jotterand était assis à la terrasse, avec ses amis et les deux dames.

— Comme si vous, par exemple, mademoiselle Henriette, je vous voyais comme vous êtes, et, en même temps, vous seriez au cimetière, sous une croix, sous une pierre plate, sous une ancre, sous une colonne brisée, ou bien encore sous des fleurs, mais enfin quelque chose et en tout cas sous de la terre, une bonne épaisseur de terre… Il y a ceux qui sont morts et ils continuent à parler.

Rrran (comme quand un homme fend un tronc à coups de hache, ou l’ouvrier boulanger, levant des deux mains sa boule de pâte, fait un arrêt ; puis il la laisse tomber avec une espèce de râle) !

Les grandes étoiles blanches bougeaient à peine.

— Morte, je vous dis, morte et au tombeau.

C’était noir dans le ciel ; dans le ciel, c’était noir et blanc.

— Morte et vivante… Vous avez tous lu l’affiche, on y donne même la date de son décès…

Et pourtant voilà qu’en effet la morte s’est mise à bouger devant eux, et à s’avancer, comme ressuscitée avant le Jugement ; voilà que d’elle-même, et sans attendre que la permission lui en eût été donnée, elle avait crevé la terre avec son front, elle avait soulevé la dalle ; elle s’était mise debout et venait, tordant les bras au-dessus de sa tête, comme pour se défaire de l’ombre, et encore empêchée par elle, mais l’ombre déjà s’en allait…

Oh ! une belle chair, chaude et pleine, qu’elle élève. Qui éclaire, qui vous persuade, une chair vivante, de la vraie.

Chaude, ronde, pleine, vivante ; – non pas ces tristes ossements froids à toucher, semblables à des dés à jouer, à des gobelets, à des baguettes de tambour ; séparés, qui se prennent séparément, qui ne tiennent plus ensemble.

— Tandis qu’elle, hein ? ça se tient-il ? dit Jotterand, et il la montre qui s’avance. Et une joliment belle plante ! On la mettrait bien dans son lit, si on pouvait…

— Ou quoi ? a-t-il dit encore.

Puis il rit, mais le lac une fois encore est venu, avec son bruit plus fort qu’il met autour de ce rire ; puis le lac retombe, et Jotterand se tait aussi.

Et c’est pendant le silence qui a suivi qu’on a entendu pour la première fois, ce soir-là, la voix de Joël, qui a dit :

— Tu as raison, Jotterand.

Joël a relevé sa tête qu’il avait longtemps tenue baissée ; on a vu de nouveau les creux qu’il a sous les pommettes, ces deux creux d’ombre chaque jour plus profondément marqués et plus noirs ; on a vu de nouveau les deux bosses qu’il a sur le front.

Il se tenait tourné vers la porte ouverte par où il pouvait distinguer vaguement le groupe installé sur la terrasse ; il continuait de parler.

Il a été ramené parmi nous (ou si c’est plutôt nous qui étions allés à lui) ; mais enfin, pour un moment, tous ceux qui étaient là se sont trouvés en société ; c’est-à-dire Chautemps, Lugrin, Zumbach qui venait seulement d’arriver, Calamin assis tout seul dans son coin et le groupe de la terrasse.

On a parfaitement compris ce que Joël disait ; il disait :

— Ça n’est pas encore tout à fait la même chose pour vous que pour moi ; mais le résultat est le même. Et ce qui compte, c’est le résultat.

Il recommence :

— La grande affaire, c’est qu’on s’est enrichis.

Cependant il ne bougeait aucunement, ni de la tête, ni du corps, ni d’aucun de ses traits, ni de ses bras non plus, étant accoudé sur la table ; il était dans une complète immobilité, parce que c’est au dedans de nous que ça se passe.

— Il n’y a plus de temps. Et Jésus est de nouveau ici… Et je répète que ce n’est pas tout à fait la même chose pour vous que pour moi, mais je vous dis merci quand même…

Il se passe la main sur les yeux :

— Je dormais, c’était gris.

Immobile, la tête immobile, mais ses yeux petits et noirs brillent tout à coup plus encore dans le fond de leurs trous d’ombre :

— Parce que, a-t-il dit, il y avait de la poussière dessus, et ils ont été nettoyés… Et, a-t-il dit, c’est pourtant drôle… Car ce n’est pas pendant qu’on y était qu’on voyait ; c’est à présent qu’on n’y est plus. On n’aime pas pendant, on aime après…

À ce moment, le rapide de minuit s’est annoncé. Une cloche sonne à la station.

C’est après que le lac est venu encore une fois, puis il ne vient plus, la cloche sonne.

On entend naître une rumeur. C’est quelque part dans le pied du mont ; on ne sait pas si c’est à l’est ou à l’ouest, à cause de l’écho dont le mont tout entier, dans sa concavité, s’empare. On en est tout enveloppé. Puis il y a là dedans comme des mots qui s’élèvent ; il y a des chocs qui sont comme des syllabes qui viennent, des noms de pays vous arrivent et sont prononcés. Comme quand le marchand de journaux crie en courant sa marchandise ; et : Angleterre, France et Europe ; puis : Italie, Europe ; puis : Asie, Londres, Brindisi, Bombay, – qu’eux ont entendu, dont ils comprennent le sens, qu’ils entendent avec tout leur sens pour la première fois, – tandis que la rumeur grandit encore, faisant trembler les vitres, puis diminue, n’étant ici que de passage, étant déjà à une autre place dans sa course à travers l’espace qu’elle énonce à mesure et nomme, qu’elle illustre de sa voix.

Plus rien. Plus rien sous les étoiles blanches et le ciel noir ; plus rien que nous, mais il y a nous.

— Et, a commencé alors Calamin, ça suffit.

Calamin venait le dernier avec sa grosse barbe ébouriffée, ses cheveux sur le front, ses épais sourcils :

— Et il y a moi, et il y a vous…

Il montre son verre. Il le lève. Il y a un petit peu de couleur jaune dans le verre en verre blanc.

Il a dit :

— Sans bouger. Là dedans…

Il allait continuer, mais justement minuit sonnait.

Alors on a vu apparaître entre les lauriers-roses, et à l’extrémité de la large barre de lumière sortant par la porte, deux galons d’or qui ont brillé.

Au milieu de toutes ces choses et au milieu de nos richesses, par un brusque rétrécissement, il y a eu ces galons d’or au-dessus d’un pantalon ; puis toute la personne de M. Penseyre a été vue, son ceinturon, sa casquette, sa grosse moustache, et derrière lui deux hommes du poste, deux autres gendarmes avec leurs revolvers.

M. Penseyre tira sa montre :

— Dites donc, monsieur Corthésy… L’heure est passée, vous êtes à l’amende…

Et aux consommateurs :

— Allons, plus vite que ça !

— Et, vous, a-t-il dit à Joël qui se levait, faites attention ; je vous surveille particulièrement.

XII

Alors, le lendemain, autour de la table recouverte d’un tapis vert, avec des encriers et tout ce qu’il faut pour écrire, ces messieurs de la municipalité étaient entrés en délibération.

On avait pris connaissance du rapport de M. Penseyre.

Au cours de cette même dernière nuit, deux amendes pour fermeture tardive d’établissements publics avaient été prononcées, trois arrestations opérées pour tapage nocturne.

— Ça ne peut plus continuer comme ça, a dit M. Ravussin (ayant d’ailleurs ses raisons personnelles, ses propres raisons à lui, mais qu’il a tues, de ne pas être rassuré) ; alors, messieurs, je pense que le mieux que nous ayons à faire est d’aviser sans retard aux mesures à prendre, dont l’une du moins, heureusement, n’offre pas de difficultés…

Tandis qu’il dépliait une feuille de papier timbré, sur laquelle les nombreux articles du contrat avaient été transcrits à la machine ; mais on a entendu le bruit d’un carreau qui dégringolait sur le trottoir.

L’Hôtel de Ville est situé dans le milieu de la Grande-Rue, en sorte qu’on n’a qu’à se pencher par la fenêtre pour l’apercevoir tout entière, dans son peu de largeur, jusqu’à ses deux extrémités ; il fut donc facile de connaître tout à la fois le lieu de l’accident et ses auteurs.

À cinquante pas au plus des fenêtres de l’Hôtel de Ville, on a pu voir M. Christin, l’épicier, sortir en gesticulant de sa boutique, dans le même moment qu’une troupe de gamins costumés en Indiens, des plumes sur la tête, armés de haches, de pistolets, de massues, disparaissait dans une des rues latérales.

Jusqu’aux enfants, maintenant, qui s’en mêlent !

— S’il vous plaît, messieurs, dépêchons-nous… Il me semble, quant à moi, que l’article 12 bis est clair… Il nous permet de résilier le bail en tout temps et sans avertissement préalable, si la sécurité publique l’exige… La sécurité publique…

— Une bande d’apaches ! disait M. Christin.

Et c’était de la chance encore que sa vitrine fût à la vieille mode, c’est-à-dire faite de beaucoup de petits carreaux séparés par des croisillons, sans quoi…

— Justement, moi qui avais l’intention de les remplacer par une glace. Mais j’ai reconnu deux ou trois de ces brigands. Ils verront…

— C’est un caillou.

— Pas du tout… Ils ont donné un coup de bâton dans la vitrine.

— Moi, je vous dis que c’est un caillou.

On a essayé alors d’aller retrouver le corps du délit parmi les boîtes de vermicelle, les pots de confiture, les morceaux de savon : on n’a rien trouvé du tout.

Et, cependant, M. Ravussin :

— Il faudra prévenir immédiatement, par lettre, le docteur Morin d’avoir à tenir enfermé son pensionnaire, sous peine d’arrestation…

Mais, à présent, c’était Mme Roy qui est sortie de la pharmacie.

— Non, laissez-moi.

Elle criait :

— Je vous dis que non, laissez-moi. Ah ! mon Dieu ! c’est fini…

Ces messieurs sont allés se mettre, encore une fois, à la fenêtre ; ils voyaient que tout se tient dans la vie des communautés, car un dérangement en entraîne un autre et ainsi de suite.

— Laissez-moi, je vous dis ; il faut que je me dépêche…

Elle était entrée à la pharmacie pour un remède, qu’il avait fallu préparer ; c’était l’affaire d’un quart d’heure et le pharmacien lui avait dit de s’asseoir ; mais elle n’avait pas pu rester assise.

— Et je peux pas rester assise, et je peux pas rester debout non plus, ni être ici, ni être là… Non, laissez-moi, je vous dis…

Et puis, aux femmes :

— Allez voir si c’est prêt.

Puis :

— Non, n’allez pas voir.

Puis, de nouveau :

— Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! la pauvre petite… Une double pulmonie. Heureusement qu’il y a Mlle Suzanne qui est là ; Suzanne Bonjour, vous savez, la blanchisseuse. Elle est bonne, elle ; elle est venue tout de suite… C’est elle qui veille Juliette ; moi, je deviendrais folle… Est-ce prêt ?…

Les deux attroupements qu’il y avait eu d’abord n’en faisaient plus qu’un ; mais n’est-ce pas aussi que tout se tient ?

Car voilà que Mme Roy recommence :

— Et dire que c’est sa faute à lui !…

Elle criait de plus en plus fort.

— Oui, c’est Joël, ce Louis Joël… C’est lui qui me l’a prise. Tout ça, c’est de sa faute, à lui, tout ce qui arrive. Il nous a empoisonné l’air…

Il dormait pendant ce temps. À présent, il dormait une partie de la journée. Il n’a pas entendu sa mère qui lui parlait debout près de son lit. On avait ramené Mme Roy dans la pharmacie ; il n’entendait rien, couché sur son lit. Ni les reproches, ni à présent ces plaintes, une première fois, une deuxième, la troisième ; ces explications, ces lamentations :

— Au moins, Louis, écoute-moi, parce que je te défends de sortir. On ne sait pas ce qui peut arriver. Mme Roy est encore venue me faire une scène. Et puis il y a Suzanne… Oh ! mon pauvre ami, mon pauvre garçon, à quoi penses-tu ? Et qu’est-ce qu’il va falloir que je fasse de toi ?

Mettant (comme elles font) sa main à plat contre le côté de sa figure ; – mais il ne répond pas sur le lit, il ne bouge pas sur le lit, il a seulement ouvert les yeux, il la regarde ; est-ce qu’il la voit ?…

On a tendu à Mme Roy la bouteille enveloppée d’un papier de soie à rayures ; on la tient par-dessous le bras.

On lui a pris son porte-monnaie, on prend dans son porte-monnaie l’argent pour payer le pharmacien, on l’emmène ; – et voilà aussi M. Christin qui est déjà monté sur une échelle, et avec un ciseau et un marteau fait sauter le ciment du carreau cassé.

Il y a un bruit dans l’air, il y a au-dessus des toits une rumeur comme quand une ruche essaime. Comme aussi, quand on a la fièvre, ce bourdonnement qu’on a dans les oreilles.

Chaque jour, vers midi, le temps tournait à l’orage ; l’orage ne voulait toujours pas éclater.

XIII

L’orage ne voulait toujours pas éclater, bien que chaque jour, vers midi, le ciel se couvrît entièrement ; alors on vivait la seconde moitié de la journée sous un couvercle gris qui empêchait tout mouvement de l’air.

Ce n’est pas par le vent que ces bruits ont été apportés, traversant le ciel au-dessus de nous. Ils sont venus de bien plus loin qu’on ne peut croire, ayant été d’abord dans les têtes, puis dans les cœurs, puis s’étant échappés au dehors. Il y a eu le monde qui venait ; et ces morceaux de monde continuellement venaient, comme des migrations d’oiseaux, bougeant un instant au-dessus des toits, et ils passent, mais déjà d’autres les avaient remplacés. Et, en même temps, il y avait les bruits réels ; il y avait les deux espèces de bruit, l’inventée et la pas inventée, mais elles se mélangent. Les téléphones sont avec leurs notes qui chantent dans les fils et la télégraphie sans fil vient avec ses messages chantant autrement et sans fil. Les trains, encore un express, les petits trains de banlieue, un rapide, tous les trains ; et une cloche sonne et de nouveau une cloche sonne. Les bateaux à vapeur sifflaient rauque dans le même temps qu’ils ébranlaient l’eau jusqu’à la rive avec leurs roues, et l’ébranlement de l’eau communiquait son mouvement à la terre sous vos pieds. L’horloge. Une voix. Une toux. Des cris d’enfants. Puis, de nouveau, des choses qu’on ne savait pas, et c’est de la vie seulement, c’est la grande vie où on est entré, qui vient à vous, circule, vous tourne autour, s’en va plus loin, recommence à venir. Et on entend vivre à l’autre bout de la terre et vivre l’autre bout de la terre, tous ses bouts ; tandis que les paroles qu’elle vous envoie font de l’ombre au-dessus de vous, font ces formes au-dessus de vous, ces apparences, ces corps de brume et de nuages qui se déplacent ; – et on ne sait plus si on voit ou si on entend ; on entend et on voit tout à la fois.

Des odeurs aussi qui passent.

Encore un enfant qui crie.

L’horloge. Il y a la grande odeur chaude du poisson.

Ça sent la cannelle et les épices ; il y a une odeur de fumée comme quand les savanes sont en feu. Ça sent les épices et la vanille ; en même temps que c’est comme tout un continent qui vient dans le ciel, c’est toute l’Asie, toute l’Afrique, ce nuage noir ; alors on a commencé à avoir peur.

On commence à avoir peur, parce que ça a grandi encore : on est assourdi, on est aveuglé, – et c’est beau, mais c’est trop grand…

Probablement que le docteur Morin n’avait pas encore reçu la lettre ou peut-être que l’homme avait réussi à s’échapper ; – l’homme venait, en effet, de paraître ; il a paru pour la dernière fois, entrant dans la ville du côté du levant.

Il s’avança seul d’abord, sous le déroulement au ciel de ces choses qui venaient, qu’il ne semblait pas voir et dans leur bruit qu’il ne semblait pas entendre ; il est venu une fois encore, il venait pareil à lui-même ; et l’ombre de la rue (car son orientation faisait que même par le plus beau soleil, en quelque saison que ce fût, elle était tout le jour dans l’ombre) a cessé d’être ; elle cessait d’être à mesure qu’il venait.

Mme Reymondin est alors venue se mettre sous une de ces petites fenêtres, la tête levée, et elle appelait.

Une cloche sonne, un train passe.

Mme Reymondin se tenait sous une de ces fenêtres du premier étage, et, là, on va mourir, mais Il vient :

— Madame Roy ! Madame Roy !…

La fenêtre s’est ouverte.

— Apportez-la. Apportez-la vite ! Parce qu’Il vient, et Il la guérira.

Parlant ainsi vers la fenêtre ; et une tête s’y est penchée ; cette tête tout à coup a été en arrière… Car peut-être bien, mon Dieu !

Et toujours, au-dessus des toits, ce grand bourdonnement, comme quand les ruches sont en plein travail et en tous sens les abeilles vont et viennent ; là-haut, la grande ruche du ciel ; puis il y a eu qu’en bas aussi, tout s’est animé.

Mme Reymondin n’avait pas bougé de sa place qui était l’entrée de l’allée, où elle attendait et ne bougeait plus ; Lui venait d’un côté, les gens venaient de l’autre ; elle ne bougeait pas, étant là entre Lui et eux.

C’est ainsi que Mme Roy a eu le temps de descendre, pendant qu’on entendait une voix venant de l’intérieur de la maison, qui criait :

— N’allez pas, je vous dis… Dans l’état où elle est ! Vous allez la tuer.

Mais la voix n’a pas été obéie, car on a marché dans l’allée, et tout de suite après, dans la nuit de l’allée, Mme Roy a été vue, à cause de ce quelque chose de blanc qu’elle portait.

La petite Juliette qu’elle portait, l’ayant roulée à la hâte dans une couverture, puis soulevée, mise contre elle ; et tout à coup on a pu voir cette figure en cire blanche, avec des lèvres bleues et les paupières bleues couvrant les yeux bombés, venir dans le grand jour.

Et, de nouveau, la voix s’est fait entendre dans l’escalier.

— N’allez pas, s’il vous plaît, n’allez pas…

Mme Roy, sans l’écouter, s’était déjà tournée vers la partie éclairée de la rue, le côté brillant de la rue où Il venait.

Il était comme toujours, Il était brillant et blanc. Il se tenait très droit, comme toujours, avec ses cheveux longs dans la lumière et sa barbe ; Il a commencé à lever la main.

Mais alors la petite Juliette, elle qui était comme une morte, a ouvert les yeux tout grands ; elle a encore trouvé la force de les ouvrir et trouvé la force de voir ; seulement, tout ce qu’elle a vu, c’est que c’est un autre qui était là, pas celui qu’elle espérait, pas celui qu’il aurait fallu ; – elle s’est jetée de côté, se cachant la figure dans le cou de sa mère qu’elle serrait entre ses bras.

Ils approchaient pendant ce temps. On n’avait pas fait attention à eux. Ils sont venus de l’autre extrémité de la rue et étaient quatre, c’est-à-dire que M. Penseyre avait trois de ses hommes avec lui. Ils allaient au pas. Ils n’ont été ni plus vite ni plus lentement qu’à l’ordinaire ; ils allaient à la cadence réglementaire comme s’ils étaient à l’exercice, mais c’est qu’on a cette cadence dans le sang. Ils prenaient à peu près toute la largeur de la rue, marchant droit devant eux ; il a bien fallu qu’on se dérange. On a été refoulé sur le trottoir. Et déjà il n’y avait plus, en avant des gendarmes, que les deux femmes, Mme Reymondin et Mme Roy : – M. Penseyre a donné un ordre.

On voit encore Mme Roy qui revient en courant, serrant plus étroitement que jamais contre elle cette chose blanche qu’elle porte, elle a disparu dans l’allée.

Et il y a remous, un mouvement en rond se fait ; puis l’homme a été vu de nouveau, marchant entre deux des gendarmes qui le tenaient chacun par un poignet.

Et la voix :

— Bien fait ! bien fait !

La même voix que l’instant d’avant, dans l’escalier, mais plus rauque encore, plus aiguë, pendant que l’homme continuait d’aller entre les deux gendarmes, n’ayant fait aucune résistance, et la foule suivait à présent.

Mais il y avait aussi cette voix qui suivait, partant toujours du même point : « Bien fait !… bien fait !… » Et à une distance toujours plus grande, – mais compensant chaque fois par un peu plus de force l’éloignement qui augmentait.

Ainsi Suzanne n’a pas pu voir venir Joël : elle était trop occupée. Suzanne se tenait tournée du côté de la rue vers où elle poussait sa voix ; ainsi elle n’a pas pu voir venir Joël, qui n’est pas venu de ce côté-là. Il fut devant elle sans qu’elle s’en fût doutée ; il se trouva vis-à-vis d’elle. Et elle, comme avant :

— Bien fait !… bien fait !…

Ces deux mots, rien que ces deux mots, et encore ces deux mêmes mots ; alors Joël a regardé vers où elle regardait elle-même ; et il y eut encore cette lumière là-bas, qui s’est éteinte tout à coup…

Elle veut recommencer :

— Bien…

Sa voix est devenue comme un fil dans sa gorge.

Les bras lui tombent le long du corps, ses mains se sont mises à pendre de chaque côté d’elle, elle avait baissé la tête…

Tout à coup, voilà qu’elle la relève, comme se décidant quand même, avec un petit sourire hésitant qui lui est venu ; elle voit seulement qu’il est là, qu’il n’a pas bougé, qu’il n’a rien dit.

Et :

— Louis… Louis, c’est vous ?

Elle fait un pas vers lui, elle fait un autre pas vers lui, puis ses bras se lèvent tout seuls. Il continuait à ne pas bouger. Elle tombe contre lui.

Mais alors elle a entendu qu’on lui disait :

— Qui êtes-vous ?

Elle est poussée de côté ; on lui disait : « Allez-vous-en ! »

Et elle se porte de nouveau en avant tout entière, mais il s’est écarté et elle glisse le long de lui.

Elle serre encore dans ses bras ce corps qui va en arrière ; le mouvement qu’il fait dénoue les mains nouées, en même temps qu’elle sent sous elle ses genoux perdre leur solidité et céder à leurs charnières.

Ses genoux ont cessé de la porter ; elle vient toute sur elle-même, sa tête parmi ses bras, ses bras parmi ses genoux, comme des choses mises en tas…

Mme Lugrin tenait le plus grand de ses enfants de la main droite, le plus petit de la main gauche ; à tout moment elle s’arrêtait, les secouant tellement fort qu’André était soulevé de terre.

— Je vais vous apprendre, moi ! Et d’abord vous allez rester au lit jusqu’à demain… Ensuite, vous entendez bien, toutes les fois que je sors, dorénavant, je vous enferme à clé !

Le petit André sanglotait silencieusement, les joues couvertes, à cause des larmes, de lignes noires ; Georges au contraire mettait son amour-propre à ne pas pleurer et à ne pas dire un mot.

— Je vous avais commandé de balayer la cuisine, l’avez-vous fait ? Ah ! fainéants !

Et, recommençant de les secouer :

— Vous préférez aller courir et avec qui ! Une jolie compagnie… C’est du beau tout ça ! Ah oui ! c’est du beau…

Tout le long de la rue, puis sur le quai ; puis à présent plus loin que le quai, tandis que le petit André, étant tombé à genoux sur les galets, poussait des cris.

Mais, elle, sans s’en inquiéter :

— C’est comme votre père… Où est-il, votre père ?

 

Lugrin, lui, était au Petit Paris. Lugrin ne quittait plus le Petit Paris depuis l’heure où Joël avait coutume d’arriver, c’est-à-dire vers les deux heures, jusqu’à minuit, heure forcée, heure de police, sans quoi on l’aurait sans doute largement dépassée, car le temps ne comptait plus.

Et Lugrin donc, ce jour-là (on était un samedi), s’était présenté au café à l’heure ordinaire, ayant été prendre place à la table où ils avaient maintenant l’habitude de se tenir, Joël, Chautemps et lui (et autrefois Zumbach aussi, mais Zumbach depuis deux ou trois jours n’était pas venu).

La suite des événements a été que Lugrin était arrivé, s’était assis, – et est demeuré assis devant rien, c’est-à-dire une table sans chopine, ni verre dessus, attendant que Joël fût là, car on n’aime pas beaucoup chez nous à boire seul.

Il faut pour cela être tombé bien bas ou être un original dans le genre de Calamin.

Joël n’était arrivé que vers les quatre heures.

XIV

À partir de huit heures du soir, il recommençait à faire beau et la bise tirait les nuages de devant les étoiles.

Elle lui avait dit, la veille :

— Tu prendras une auto. Ils ne te connaissent pas au garage ?…

Aux environs de huit heures, ce soir-là, comme tous les jours précédents, une petite bise s’était levée ; et elle, cependant, la veille, lui avait encore soigneusement énuméré les précautions qu’il aurait à prendre, continuant :

— Fais attention de ne pas avoir tout ton argent dans la même poche, surtout s’il y a des gros billets ; le chauffeur pourrait se méfier. Moi, je cacherai ma valise dans le panier à linge, et, comme c’est toujours le samedi que je vais chez la blanchisseuse, personne ne s’étonnera. Je t’attendrai derrière le mur du cimetière. Si tu as l’auto, c’est que tout va bien.

C’était le vendredi soir ; il ne disait rien, il faisait seulement de temps en temps, avec la tête, un petit mouvement en avant.

— On ira jusqu’à Genève, on y arrivera juste pour prendre le train de nuit… Il ne faudra pas qu’on ait l’air de voyager ensemble, surtout pour la visite des passeports. Heureusement que j’avais déjà le mien. Donc tu montes dans un wagon, moi dans un autre ; on n’a pas l’air de se connaître. Alors, le dimanche, on est à Marseille et le lundi matin…

Il fit un mouvement de tête.

Elle dit :

— C’est bien entendu ?…

Elle lui prit la main. Elle fut étonnée de sentir que sa main, à lui, était glacée. Elle dit encore :

— Qu’est-ce que tu as, Marcel ? Tu n’es pas malade, au moins ? Ça ne serait guère le moment…

Maintenant, c’est le samedi, jour de demi-congé pour les bureaux, et c’est quatre heures. Joël venait seulement d’arriver au Petit Paris, il n’avait pas ouvert la bouche.

— Eh bien, Joël, qu’est-ce qu’on prend ?

Joël s’assit, il restait assis sans rien dire sur sa chaise cannée ; et Lugrin :

— Alors, comme d’ordinaire, hein ? Un demi de nouveau pour commencer… Hé ! patron.

M. Corthésy se montre :

— Entendu.

Et, au-dessus de Joël, il y a eu encore le portrait, qui était donc la reproduction au fusain, grandeur nature, d’une photographie représentant un de nos hommes politiques, avec des cheveux noirs, bien que rares, et séparés à gauche par une raie au-dessus d’un grand front qui était au-dessus d’un lorgnon penché en avant ; – mais, à ce moment, Joël fit un geste.

Il fit un geste d’une main, comme quand on veut écarter quelque chose, il fit le même geste de l’autre main : ainsi les deux côtés de sa personne ont été comme dégagés, et le portrait s’en va et tout ce qu’il y avait sur les murs s’en va.

— Parce que, a-t-il dit, des fois les choses reviennent… Seulement…

Il refait son geste :

— Ça y est !

Puis :

— Est-ce toi, Lugrin ?… Ah ! bonjour… Où es-tu ?…

Il voit venir ce verre à sa rencontre ; il lève le sien, disant : « Santé ! » puis le repose, puis voilà qu’il l’a oublié.

Et il a dû nous avoir oubliés aussi, nous autres, parce que Chautemps est arrivé et il dit bonjour à Joël, mais Joël s’est tu ; et Chautemps s’est tu, et Lugrin s’est tu ; alors ils se tiennent là tous les trois dans le silence…

C’est ailleurs qu’on parle ; on entend :

— S’il avait été véritablement Jésus-Christ…

Ailleurs on parle ; on continuait :

— Croyez-vous que les portes ne se seraient pas ouvertes devant lui, toutes grandes ? On aurait eu beau l’enfermer : s’il avait été Jésus-Christ… Et pourquoi donc est-ce qu’il ne l’aurait pas guérie, la petite ? Puisqu’il n’aurait eu qu’à vouloir, avant de se laisser emmener, à supposer qu’il ait permis qu’on l’emmène…

Mais Mme Reymondin a dit :

— N’avez-vous pas lu ce qui est écrit : Ses voies ne sont pas les nôtres ?…

M. Penseyre n’était pas rentré pour le repas de midi. Un peu plus tard, il fit dire à sa fille qu’il ne serait pas là non plus pour le repas du soir. Elle a eu tout le temps de faire ses préparatifs. Elle a mis dans sa valise ses deux plus belles robes et un peu de linge. Pendant ce temps, les personnages du film sont déjà dans leur wagon, qui est un wagon-salon américain. On ne reconnaissait d’abord la nature du lieu, tant la richesse des banquettes imitait celle d’un meuble de style, qu’au léger balancement des deux voyageurs vus de face, et qui tantôt les éloignait l’un de l’autre, tantôt les portait l’un vers l’autre, parfois aussi les faisait pencher tous deux du même côté. Mais, brusquement, par la portière, une vue vous était ouverte sur l’espace tout en lignes droites, fuyant contrairement au sens du train ; – pendant qu’elle regardait la pendule, la valise mise dans le panier à linge avec son chapeau et un manteau, et il y avait une serviette dessus.

On la verra sortir tête nue, on pensera : « C’est Thérèse qui va chez la blanchisseuse. »

En effet, c’est ce qu’on a pensé.

Le peu de gens du moins qui l’ont vue sortir de chez elle, car c’était l’heure du repas du soir ; un petit peu de bise commençait à souffler dans les saules du cimetière dont elle a soulevé légèrement le bas des branches souples comme des lanières de fouet, mais elle n’était pas encore assez forte pour faire aller en avant la pointe des cyprès.

C’est un peu au-dessus de la route ; – les gens d’abord, qui l’ont vue, ont pensé : « Elle va chez la blanchisseuse », ensuite : « Elle revient de chez la blanchisseuse. »

Et, plus loin, s’il y a eu encore des gens plus loin :

— Elle va voir la tombe de sa mère.

 

Cependant, ils descendaient en assez grand nombre dans les vignes, ayant pris par les sentiers qui permettent d’éviter la route et ses tournants.

C’est quand la bise commençait à nettoyer le ciel ; et il y a eu encore ceux-là qui venaient ; il y a eu le bruit de ceux-là qui venaient, car c’était de la jeunesse pour la plus grande partie.

Ils venaient par files de trois ou quatre, qui étaient les unes au-dessus des autres ou à même hauteur, mais séparées par une assez grande distance ; il y avait ces files, parce qu’on ne peut passer sur les sentiers qu’un de front ; elles ressemblaient à des bouts de colliers tenus encore par le fil.

Ces gens qui descendaient les vignes, tous ces villages d’en haut du mont et de plus en arrière encore qui venaient, parce que c’était un samedi soir.

Des morceaux de ciel vert sont apparus, d’abord petits et en grand nombre, puis en petit nombre et grands. On voyait cette rue qui monte. Longtemps, les passants y avaient été rares, parce qu’elle n’est guère fréquentée que par ses propres habitants. Dans le fond de la fente étroite qu’elle faisait entre les toits, c’était seulement un enfant portant un pain ou une femme avec son pot à lait. Dans le milieu de la rue à peu près, il y avait un bâtiment tout en longueur et bas, pris entre les façades des maisons par un de ses bouts ; l’enfant s’est arrêté devant ; la femme s’est arrêtée devant, un moment après.

Ils ne descendaient pas encore dans les vignes ; – l’enfant, la femme, puis d’autres personnes se sont arrêtés devant cette porte qui aurait dû être ouverte, au lieu qu’elle restait fermée, et sur laquelle une pancarte portant le sceau de la commune était fixée aux quatre coins par des punaises ; alors l’enfant a lu avec assez de peine et la femme pas beaucoup plus facilement :

 

AVIS AU PUBLIC

 

Ils sont là, ils sont repartis.

Le menuisier Signet avait son atelier quelques maisons plus haut ; lui aussi est venu.

 

AVIS

 

Ce titre qui est en majuscules, et, plus bas, il y a quatre ou cinq lignes écrites à la machine, avec deux signatures à la main.

 

AVIS AU PUBLIC

Par décision de la municipalité et jusqu’à nouvel avis

Tout un texte que Signet a lu, puis relu, en fumant sa pipe, un bout de planche sous le bras, avec son pantalon de futaine et son gilet déboutonné ; – ce qui a pris du temps, de sorte qu’il a été rejoint.

Signet ôte sa pipe de sa bouche pour dire quelque chose. L’homme qui l’avait rejoint lisait toujours.

Signet attend que l’autre ait fini.

L’autre hoche la tête ; et une femme encore, à ce moment, a descendu la rue.

Une fenêtre s’ouvre :

— Madame Rouiller…

Il y a au-dessus de la porte de la salle un globe en verre dépoli ; c’est une lampe à arc qui, d’ordinaire, à ces heures-là, était allumée…

— J’irais bien voir moi-même, mais je ne peux pas… Je viens de coucher le petit…

C’était avant qu’on descendît dans les vignes ; seulement il fait nuit ici de très bonne heure, à cause du peu de largeur de la rue ; la lampe à arc aurait dû être allumée, elle ne s’allumait toujours pas.

Et la porte restait fermée et il y avait maintenant tout un groupe devant la porte ; tandis que, pas très loin de là, Mme Emery est seule, dans la boutique, à faire aller son fer sur le devant à plis d’une blouse de mousseline…

La bise n’était pas encore assez forte pour faire pencher du côté du sud la pointe des cyprès, et seules les feuilles d’en haut des platanes bougeaient, étant dressées contre le ciel comme des mains qui vous feraient signe. Sur le quai, régnait encore une grande chaleur et c’était seulement au débouché des rues allant du nord au sud qu’on sentait l’air frais vous venir dessus. Il y avait par place ces petits ruisseaux d’air, mais ailleurs les murs restaient chauds, vous envoyant contre un des côtés de votre personne, quand vous passiez, une bouffée de chaleur comme une coupe de marc de vigne qui fermente.

Comme quand on décharge le pressoir, coupant dans l’épaisseur du marc avec la pelle à fossoyer des espèces de gros moellons qu’on empile : alors ils deviennent brûlants tout en dégageant une odeur qui fait que la tête vous tourne.

M. Corthésy paraissait inquiet.

Vers les sept heures et demie déjà, les clients avaient commencé à affluer : il avait vite été faire de nouvelles recommandations à la servante et à sa femme.

— Pas plus d’un litre par personne. Vous avez bien compris ?

C’était à cause d’un avis officiel qu’il venait de recevoir et où on le prévenait qu’on fermerait son établissement en cas de scandale, – montrant de la tête en particulier la table où se tenait Joël, et, sur la terrasse, celle où Jotterand venait de s’asseoir avec des amis.

Sous des îles de nuages dans le ciel vert, à présent, tandis qu’il y avait avant des îles de ciel dans les nuages ; puis un petit bruit a commencé à se faire entendre parmi tous les autres bruits.

Un petit bruit comme celui d’un ruisseau sur les pierres.

Puis :

— Joël…

Les mains noires des feuilles des platanes allaient en avant.

— Monsieur Joël… Puisque vous avez vu ça, vous, pour de vrai… Ils ne veulent pas me croire… Huit mille mètres, neuf mille mètres, je leur dis… C’est qu’ils sont tellement habitués à leurs petites montagnes…

Joël ne répondait pas. Et Jotterand, aux autres :

— Vous voyez bien… C’est que vous avez vécu trop étroit jusqu’à présent, mes pauvres amis, vous ne savez rien, vous vous contentez d’une femme. Eh bien, ça, c’est des pays où on en a trois, quatre, cinq, tant qu’on veut…

Il disait :

— Et l’avantageux de la chose, ces pays, c’est qu’on ne va plus avoir besoin d’y aller ; ils viennent.

Il a dit :

— Vous sentez, ça vient.

Il riait très fort.

Alors on commence à sentir venir, en effet ; on a commencé à sentir que ça venait, parce qu’ils étaient bien une douzaine avec Joël, – suite des choses, – et à mesure Jotterand continuait d’énumérer, énumérant ce qui venait.

Il y a bien eu toujours nos montagnes, mais voilà que cette autre chaîne, quatre fois plus haute, s’est mise en travers d’elles, posant dessus par un de ses bouts.

Elle monte obliquement dans le ciel qu’elle occupe presque en entier, – alors il y a un avion qui vous arrive droit contre.

— Il y a un avion qui vous arrive droit dessus par un petit trou, vous vous souvenez, et c’est comme si la salle se mettait à courir à sa rencontre sur des roulettes… Vous vous souvenez ?… Et puis ces moines.

On se cramponnait à sa place. Et eux, on les voyait descendre leurs escaliers parmi les singes, parce que c’est taillé dans le roc, et ils ont des robes, et ils vont mendier. Ils ont une marmite pour faire cuire leur riz ; – alors celui-là, tu sais, qui se faisait une hutte de neige, parce que là-bas ils construisent leurs maisons avec un couteau et ça vit d’huile de phoque ; alors, tu te rappelles, la vitre, c’était une feuille de glace et, le ciment, c’est qu’il crachait dessus, parce que ça gèle tout de suite, là-bas…

Quand, à présent, le Pôle vient, le Pôle qui ne fait point de bruit, marchant comme dans des fourrures et qui est blanc parmi toutes les belles couleurs, le vert, le bleu, le rouge, le jaune.

Il y a aussi des hommes jaunes.

— Il y en a des gris, des noirs, des blancs, des rouges. Et puis ces ponts transbordeurs…

Qui se mettent à craquer et à grincer.

— Cent tonnes !

Qui sifflent, avancent sur des rails, vont en avant, vont de côté, soufflent de la vapeur.

— À vapeur, ou bien électriques… Ça s’éteint… Ça se rallume.

Alors on a entendu les chaînes des ancres se tendre, et le petit port (notre pauvre petit port à nous) se met à pencher sous les montagnes, parmi les huttes de neige, avec des Annamites portant des corbeilles d’ananas sous les grues, – penche, penche vers nous, penche de plus en plus vers nous, se remplit de navires à voiles et pas à voiles…

— Et puis vous voyez encore les condamnés à mort en Amérique, quand on les fait asseoir dans un fauteuil qui a des pieds en caoutchouc…

Pendant que les voiles claquent, les chaînes des ancres craquent. Sur la montagne de Notre-Dame de la Garde, on tire le canon en l’honneur du président de la République… N’est-ce pas, Joël, que tu as vu ça ? tu nous l’as dit, dans les vieux temps… Ou bien c’est les Romains.

Un coup de bise…

Il a descendu avec un bruit d’eau la rue qui est sur un des côtés du café, une de ces rues allant du nord au sud et le café en occupe l’angle ; – la bise l’a descendue tout à coup avec violence ; – et avec violence aussi il y a eu dans la rue des voix, un bruit de pas.

C’est une bande de gens qui arrive (huit heures).

Ils ont dit :

— Eh bien, en voilà une histoire ; vous ne savez pas, c’est fermé !

Ils arrivent devant la terrasse du Petit Paris, ils voient tout ce monde, ils s’arrêtent :

— Et ça n’est pas du jeu, nous qu’on vient de Saint-Léger…

— Nous qu’on vient de Saint-Jean-d’En-Haut… Deux heures de marche !

Garçons et filles, toute une troupe, qui avaient descendu les vignes ; – et on les interroge, et ils disent :

— Il y avait un écriteau…

— C’est qu’ils ont eu peur… Mais ça ne fait rien, a dit Jotterand, mettez-vous là, je vais vous raconter… Ce sera comme si vous y étiez…

Pendant qu’il y en a quand même qui se fâchent, et on donne des coups de poing sur les tables ; – et dans les autres cafés de même ; car on entend crier et chanter partout dans la ville…

— Ça ne fait rien, mettez-vous là, mettez-vous là, je vous dis…

Ainsi la Parole passe, descend et gagne, étant ici maintenant sur cette terrasse ; tandis qu’à la table de l’intérieur où ils sont trois, les trois se taisent, étant au delà de parler.

— Jour… nuit… Jour… nuit… Fini… Attention, ça recommence.

M. Corthésy allait et venait entre les tables, mais on ne buvait pas autant qu’il aurait cru ; c’est qu’il n’y a pas qu’une espèce de vin.

— Les animaux sauvages, les pas sauvages, les gros, les petits, les moyens, à poils, à plumes, avec des becs, des dents, avec des ailes, avec des pieds… Comme quand Noé a ouvert l’arche…

Pas seulement une espèce de vin et pas seulement non plus une espèce d’ivresse ; – toujours inquiet pourtant, le patron, et allant et venant ; puis sa femme l’appelle au téléphone.

— Et elle est morte il y a deux ans, c’était dit sur l’affiche. Eh bien, quand même, elle a été là… Tu as les Assyriens, tu as les vieux Grecs, tu as les Hébreux…

M. Corthésy revenait, M. Corthésy a tiré sa montre.

— Et qu’ils ferment seulement, s’ils veulent, parce que c’est en liberté à présent, tu comprends, ça est venu, ça se promène… On a fait sauter les murs, hein ? On est partout… Tout est permis. Tout est possible… On va avoir chacun autant de femmes qu’on voudra…

On rit.

— On va avoir dix religions…

Et à présent il y a une magnifique aurore boréale au-dessus des icebergs, en même temps qu’on voit dans le reflet vert d’un des phares sur l’eau du port un bateau noir avec un homme noir dedans, puis c’est dans le reflet rouge, – sur lequel alors des cavaliers passent, supprimant le reflet, supprimant le bateau.

— Parce qu’on va pouvoir aller à cheval, si on veut…

— Pardieu !

Et, entre deux lauriers-roses, le petit André Rossier, l’infirme, a été vu, qui se tient là sur ses béquilles, qui regarde, qui écoute, – qu’on a vu, qu’on ne voit plus…

— Et, si on veut aller tout nus…

Une table dégringole.

— Tu viens ? a dit Calamin.

On le distingue alors ; il était seul comme toujours, et toujours dans son même coin, avec une énorme tête.

Avec une énorme tête et une barbe de trois semaines qui ont occupé un instant toute la place disponible, pendant qu’il les porte en avant ; puis ses mains aussi sont montées dans le champ de vue ; on a vu qu’il les avançait sur la table, pendant que sa bouche s’entr’ouvrait et il y a eu une distance entre les lèvres.

— Tu viens ?

Il ne semble pas que Joël ait entendu.

Lui aussi, on le voit en grandes dimensions, assis non loin de là ; mais ses yeux étaient déjà sans doute trop pleins de choses pour plus rien voir, ses oreilles trop pleines de choses pour rien entendre.

Chautemps lui a mis la main sur l’épaule.

À ce moment, le patron et sa femme ont été vus allant ensemble à la terrasse ; puis le patron s’est retourné, faisant signe à la servante qui accourt avec un torchon.

C’était cette table renversée ; une fille tout à côté troussait sa jupe, la secouant des deux mains ; des clients, plus loin, étaient montés debout sur des chaises.

— Tu viens ?

Puis :

— C’est le moment, Joël, tu sais…

Car voilà alors que par une des fenêtres donnant sur la rue, dans une des barres de lumière qu’elles font là et entre les rideaux tenus relevés par les embrasses, des visières de casquette brillent, les galons d’or d’une manche ont brillé.

— Si tu restes, tout va te tomber dessus. Viens avec moi.

Calamin, tout en se levant, fait signe du doigt à Joël et Joël, cette fois, le regarde, mais sans bouger ; Chautemps alors empoigne Joël par sa manche.

Il se laissait faire ; on l’avait mis debout. Personne ne prenait plus garde à eux, à cause qu’on était bien trop occupé de ce qui se passait sur la terrasse, où le désordre et le vacarme allaient grandissant.

Ils ont pu ainsi amener Joël à Calamin ; Chautemps et Lugrin ont pu l’amener. Ils ont amené Joël, qui se laissait toujours faire, n’ayant pas l’air de savoir ce qu’on lui voulait, n’ayant l’air de s’apercevoir de rien.

À côté du comptoir, une porte menait à la cuisine ; de la cuisine, on pouvait passer dans un réduit, qui ouvrait à son tour sur la rue de derrière ; – et Calamin tenait Joël par le bras ; ainsi ils ont traversé la cuisine, ils ont passé à côté de la table encore chargée de vaisselle pas lavée, puis entre des caisses empilées et des rangées de bouteilles vides ; là, ils se sont trouvés dans l’obscurité, mais Calamin semblait connaître parfaitement la disposition des lieux, et Calamin n’avait toujours pas lâché Joël, pendant que son autre main allait chercher la poignée de la porte.

Un instant encore, le grand bruit continu des voix leur est venu par-dessus la maison, avec des rires et des cris isolés et de temps en temps un choc sourd ; – puis plus rien.

Ils écoutent, on n’entend plus rien ; et non seulement derrière eux, mais où qu’on se tourne à présent, comme si la ville entière d’un seul coup s’était endormie.

— Oh ! a dit Calamin, ils se remettent vite au pas, c’est ça qui est grave. Parce que, pas toi. Toi, nous…

— J’ai vu ça, a repris Calamin. C’est pourquoi je t’ai dit de venir avec moi. On sera ensemble.

Il parlait bas : « Viens, laisse-moi faire… Ils aiment seulement un petit moment, ils ne peuvent pas longtemps. C’est ça, tu te tiens à moi. Nous autres, on est des frères. »

Il disait :

— Il y a qu’on aime ou qu’on n’aime pas. Quand on aime, c’est dangereux. Enfin, puisqu’on est les deux, on tâchera de s’arranger. Tu vas rester chez moi deux ou trois jours en attendant, frère Joël…

Sous les étoiles blanches, sous une étroite bande de ciel noir aux bords coupés tout de travers comme avec de mauvais ciseaux, dans cette ruelle d’abord, – les deux, – et Calamin soutenait Joël tout en le faisant avancer.

Ainsi ils ont tourné dans une autre ruelle, puis dans une rue et toujours personne.

Par moment, on apercevait dans le bas des maisons en enfilade la devanture encore éclairée d’un café, mais là aussi tout se taisait.

— Tu vois, je te disais bien, a recommencé Calamin.

Alors il marche encore un moment, tout en continuant de parler ; – c’était un peu plus loin, c’était derrière le château, dans une cour. Il fallait passer sous une voûte. Ils ont passé ensemble sous la voûte.

On voyait sur un des côtés de la cour deux ou trois charrettes aux brancards levés ; sur l’autre côté de la cour, il y avait une bâtisse sans étage dont le toit à une seule pente joignait dans sa partie d’en haut une vieille muraille noire où toutes sortes de plantes sauvages avaient trouvé à prendre racine.

La chatte, qui les avait entendus venir, a miaulé derrière la porte, pendant que Calamin fouillait dans sa poche, cherchant la clé. On a pu voir la chatte, parce qu’elle était blanche, lui sauter contre comme un chien, quand il eut ouvert.

— Méfie-toi, a dit Calamin, il y a deux marches.

Puis :

— Attends, je vais allumer la lampe.

Il a fouillé de nouveau dans sa poche ; il y a eu une faible lueur bleuâtre provenant du soufre qui se consumait au dedans de ses mains qu’il tenait fermées autour de la flamme.

Il disait :

— On te soignera bien. Et, eux, ne t’en occupe pas ; il y a longtemps qu’ils ne comptent plus.

Il tenait l’allumette devant lui à l’intérieur de ses mains, ainsi c’est seulement sa barbe et le haut de sa chemise sans col qui ont été éclairés, puis il a porté la petite flamme à la rencontre de la mèche, laquelle fumait, mais il n’a pas eu l’air de s’en apercevoir. Il a fait entrer Joël, il a fermé la porte.

La lampe fumait ; la chatte miaulait toujours en se frottant à vos jambes.

C’était une espèce de cuisine servant d’atelier. Il y avait dans un coin un fourneau de fonte, monté sur quatre pieds. Il y avait devant la fenêtre une grande table basse couverte d’outils, parce que le métier de Calamin était d’acheter de vieux objets qu’il réparait pour les revendre. Toute espèce de pendules étaient pendues au mur. À tout moment, les pendules sonnaient ; elles sonnaient toutes les heures.

Il avait fermé la porte, il avait fermé ensuite les contrevents ; on a été on ne savait plus où. Et on ne savait plus le lieu, mais on n’a plus su le temps non plus, à cause de ces pendules dont l’une sonnait douze coups, celle-ci quatre et l’autre huit l’instant d’après.

Une pendule sonna huit coups, – c’est alors qu’on a entendu, dans la rue, de l’autre côté de la voûte, des pas et des voix qui ont passé ; il y a eu un premier passage, suivi d’un autre ; Calamin avait été chercher du lait qu’il avait versé dans une soucoupe pour la chatte, il a dit :

— C’est les gens des vignes qui remontent…

La chatte a bu.

C’est fini. Plus rien, dehors, qu’un grand silence ; et ici le bruit des pendules et le petit bruit de la langue de la chatte lapant le lait sur le carreau…

Cinq heures sonnent.

Le carreau autour de la soucoupe était tout éclaboussé.

Deux heures sonnent.

On a entendu Calamin :

— Viens, frère Joël, tu dois être fatigué. Tu as terriblement couru aujourd’hui…

Il l’a fait passer dans une seconde pièce non moins encombrée, mais où il y avait un sommier avec un matelas :

— Déshabille-toi… Veux-tu que je t’aide ?

Il devait parler fort et répéter ses phrases, comme quand on s’entretient avec quelqu’un par-dessus un large cours d’eau ou bien d’un versant de vallée à l’autre.

Onze heures sonnent. Sept heures sonnent.

Sept heures du matin ou sept heures du soir ?

XV

À une heure du matin, M. Penseyre rentra chez lui. Il était tout content. Les choses avaient tourné beaucoup mieux qu’il n’aurait pensé, même au Petit Paris, n’ayant rencontré de résistance sérieuse nulle part, au cours de ses rondes. Il n’avait quitté le poste qu’après s’être assuré que l’ordre régnait partout. Et il se félicitait, songeant au beau rapport qu’il allait pouvoir faire tenir à ces messieurs de la municipalité, pour peu seulement que le dimanche qui commençait n’apportât pas de nouvelles complications, mais il se promettait d’y veiller.

Alors, nous qui sommes des hommes respectueux de la loi, ça nous fait plaisir de la voir prendre le dessus ; et nous qui sommes justement là pour faire respecter la loi, – tandis qu’il tournait tout doucement la clé dans la serrure, – ça nous fait doublement plaisir, comme de juste ; – puis il a ôté ses bottines à élastiques sur le paillasson, marchant en chaussettes dans la cuisine.

Il a été écouter derrière la porte de la chambre de Thérèse ; pas le moindre bruit.

Elle dormait d’un sommeil parfaitement tranquille, comme il a pu le constater encore, ayant appliqué son oreille contre le panneau de sapin peu épais : toujours pas le moindre bruit ; – mais, à présent, c’est elle qu’il va s’agir de surveiller, se disait M. Penseyre, parce que les mauvais exemples ne lui ont rien valu…

Il s’endormit tout de suite.

À sept heures, il fut debout. Il se rendit au poste, où il resta plus longtemps qu’il ne comptait, ayant eu diverses dispositions à faire prendre à ses hommes, touchant l’emploi de la journée. Il ne rentra chez lui que vers les neuf heures.

Il ne se priva donc point, cette fois, de se moucher plus bruyamment encore qu’à l’ordinaire dans l’escalier, pensant ainsi prévenir Thérèse de sa venue. Et le premier étonnement qu’il eut fut de voir que la porte de l’appartement était restée fermée ; le second, l’ayant ouverte lui-même, fut que le feu n’était même pas allumé.

Il appela :

— Hé ! Thérèse…

On ne répondait pas. Il appela plus fort.

Il avait été pendre sa casquette au mur, ensuite il avait déboutonné son ceinturon ; il faisait chaud, il a ôté sa tunique. « Qu’est-ce qui se passe ? pensa-t-il, est-ce qu’elle serait malade ? »

Il a été jusqu’à la porte, il a heurté.

— Dis donc, il est neuf heures… Thérèse !

Il pesa sur le loquet.

Et un grand silence se fit, puis le jour se met à baisser pour lui comme quand il y a une éclipse.

La porte était allée toute seule en arrière, étant entraînée par son poids, et les gonds devaient en avoir été huilés récemment, de sorte qu’elle n’a pas grincé.

La porte a été battre contre le mur. Il y avait longtemps déjà qu’elle avait battu contre le mur…

 

Trois heures sonnent ; huit heures sonnent.

Il sonne midi ou minuit ; et Joël était sur le matelas dans le mauvais éclairage de la lampe qui filait, laissant tomber une pauvre lumière, bizarrement découpée sur ses bords par l’abat-jour de carton vert tout déchiré.

— C’est ça, frère Joël, a dit Calamin, reste bien tranquille ; ne t’inquiète de rien, je suis là.

On l’a entendu encore parler quelque part, très loin, dans la cuisine ; est-ce que l’orage éclatera avant midi ?…

C’est ce que, dans la ville, ce dimanche, on se demandait aussi. On voyait les gens sur le pas des portes sortir seulement la tête, tournant la figure vers en haut, où le ciel était entre les toits comme de la terre mouillée, comme de la terre après qu’il a plu.

Une heure sonne.

Avant midi, ou non ?

Une heure sonne, puis deux pendules sonnèrent en même temps ; et à présent Calamin s’est tu, – tandis qu’eux, là-bas, dans la ville, marchaient vite, droit devant eux, à ras les murs, allant faire une commission à la boutique qui n’est ouverte que de onze heures à midi, ou bien allant chez le coiffeur, – et silence, – à cause d’une barbe de trois jours, peu convenable, à faire tomber.

Pourtant, un peu plus tard, dans la Grande-Rue, une femme s’est arrêtée devant la plaque de cuivre du docteur Murisier, sur laquelle on lisait : Consultations tous les jours, de 2 à 4, sauf le jeudi ; elle sonne. Et la porte, d’abord, s’est entr’ouverte seulement, mais la femme s’est mise à parler beaucoup, avec des gestes ; alors la porte s’est ouverte un peu plus.

L’instant d’après, la femme est reparue et le docteur Murisier en personne l’accompagnait, qui marche à côté d’elle, pendant qu’elle continue à parler ; le docteur lui pose des questions, elle y répond.

C’est notre vieux docteur Murisier, un médecin à l’ancienne mode, un homme qui connaît toutes les familles du pays depuis deux ou trois générations, avec des lunettes d’or et une petite barbe. Et dévoué comme personne. Regardez, on vient le chercher un dimanche matin ; eh bien, il vient tout de suite.

Et après il y a eu cette chambre pleine de femmes, et qui sentait les cataplasmes et l’ammoniaque, mais le docteur Murisier secoue la tête après s’être tenu longuement penché sur le lit, encore une fois.

Toutes ces femmes sont là, derrière les fenêtres fermées ; Mme Roy a dit à Mme Reymondin :

— Eh bien, votre Jésus, il ne lui a rien pu…

Elle a eu l’air toute contente.

Ensuite elle se met à pleurer. Toutes les femmes l’entourent, mais elle s’est laissée tomber assise, regardant à terre, les mains sur les genoux.

Elle lève un petit peu ses mains. On lui a dit :

— Voyons, Hortense.

Elle lève un petit peu ses mains :

— Tant pis !

On entend qu’on casse des fagots dans la cuisine ; et, ici, c’est dans la chambre, c’est sous le plafond bas avec ses poutres passées à la chaux :

— Tant pis ! tant pis !…

Puis, tout à coup, de nouveau :

— Mais Suzanne, où est-elle ?

Alors elle a regardé tout autour d’elle dans la chambre ; elle recommence :

— Et lui ?

Parlant pour la première fois de lui :

— Parce que, si Joël était là, peut-être qu’il pourrait encore la sauver, puisque, tout ça, c’est de sa faute… Mais non, personne. On m’abandonne… Oh ! ma pauvre petite ! oh ! ma pauvre petite !…

Elle a couru vers le lit ; tout juste si les femmes ont pu la retenir à temps :

— Elle s’est assoupie, vous pourriez lui faire du mal… Voyons, calmez-vous, Hortense.

On l’a tirée en arrière ; on lui a dit :

— Du reste, on va vite aller le chercher, Joël. On tâchera bien de vous le trouver. On tâchera bien aussi de vous trouver Suzanne.

De nouveau, deux femmes ont couru dehors.

 

Il sonne trois heures ; il sonne deux heures ; il sonne sept heures.

On attend que l’orage vienne. Il ne vient pas. Il ne veut toujours pas venir.

Et on a été chez Mme Joël, mais Mme Joël n’a pas pu vous dire où il était. Elle pleurait seulement. Elle disait : « Je ne l’ai pas vu depuis deux jours. »

On lui a dit :

— Écoutez, tâchez quand même de venir ; elle verrait qu’on s’occupe d’elle, la pauvre femme ; vous lui expliqueriez vous-même ce qui en est.

Et on a été chez Mme Emery ; Mme Emery a dit : « Représentez-vous qu’elle vient seulement de rentrer. Ma chambre est juste au-dessous de la sienne, j’entends tout… Oh ! je veux bien essayer, mais je ne vous promets rien. »

Elle a essayé. Là-bas, une heure sonne, et puis une autre heure sonne. L’orage, s’il voulait venir, ferait du bien.

Suzanne était de nouveau couchée à plat ventre sur son lit ; Mme Emery lui pose la main sur l’épaule.

Suzanne tenait son visage enfoncé dans ses bras mis l’un sur l’autre, et qui ne laissaient voir que son chignon défait, plus noir encore de s’être défait et de pendre sur l’oreiller.

— Suzanne, c’est Mme Roy qui vous demande ; il paraît que la petite ne va pas bien. Venez-vous ?

Elle n’a eu qu’un mouvement de tête pour dire non, sans qu’elle l’ait même tournée vers vous.

— Suzanne, qu’est-ce qu’il y a ?

Rien.

— Écoutez, Suzanne, si vous pouviez lui rendre ce service, à la pauvre femme… Ce serait une charité de votre part ; elle vous a eue près d’elle tous ces jours passés… Et aujourd’hui justement… Parce qu’il paraît que le docteur a dit que c’est la fin.

Le même mouvement dans la tête, dans tout le dos.

— Oh ! Suzanne… Et si seulement je savais ce que je peux faire pour vous aussi… Alors, c’est vrai ? vous ne voulez rien dire… Et qu’est-ce qu’il va falloir que je réponde à la personne qui attend ? quand justement on fait tout ce qu’on peut pour cette pauvre Mme Roy et on a même été chez la mère de ce… voyons, comment l’appelez-vous ?… Vous savez bien, celui qui a tourné la tête à la petite… Oui, pour lui dire de venir…

On a crié :

— Je vais.

Elle est assise sur le lit :

— Dites-leur que je vais… S’il vous plaît, madame Emery, allez vite leur dire que je suis prête, que j’arrive…

Elle était déjà devant son miroir, les mains levées, les deux mains occupées, allant avec ses mains parmi ses cheveux qu’elle tord ; – parce qu’il ne faut pas qu’il vienne, parce qu’il ne faut pas qu’il vienne…

Ou bien ?… Ah ! mon Dieu ! elle ne sait plus…

Il y avait toujours toutes ces femmes dans la chambre ; – il y en a eu ensuite une de plus. C’était Mme Joël. Elle disait de nouveau :

— Je ne l’ai pas vu depuis deux jours.

Et l’instant d’après il y a eu deux femmes de plus : celle qui venait d’entrer se met à rire :

— Moi, je sais où il est.

Elle rit encore. On lui a dit : « Où ? »

Puis on a dit à Mme Joël : « Oh ! madame, allez le chercher, dépêchez-vous… » Et à Mme Roy : « Écoutez, il y a Suzanne qui est là. Et, écoutez, il y a aussi Mme Joël qui va aller chercher son fils et elle va le ramener… »

L’orage n’éclatait toujours pas. Ici, des heures sonnent continuellement. Le temps va en avant, il revient en arrière, il tourne en rond.

Calamin s’était relevé entre les caisses, ayant de nouveau versé du lait dans la soucoupe pour la chatte. La lumière de la lampe est une route qui finit en pointe ; on voit la chatte faire le gros dos, elle ronronne ; puis elle s’enfonce et se perd dans l’ombre.

On a entendu des pas dans la cour.

Calamin alla fermer la porte de la chambre ; après quoi, il s’est tenu dans la cuisine, parce que le pas s’est rapproché, s’arrête ; douze coups : minuit, midi ?

Le pas repart, s’arrête de nouveau comme quand on est dans l’ignorance des lieux, mais ici on a vite fait de s’y reconnaître.

Et on a heurté à la porte, puis de ce côté-ci de la porte on a entendu Calamin qui disait : « Non… »

Une voix de femme dit encore quelque chose dans la cour ; et Calamin :

— Non, il n’est plus ici, je regrette bien…

— Excusez-moi.

— Pas de quoi.

Il y a eu un premier coup de tonnerre.

À cause de l’obscurité régnant dans la cuisine, on avait pu voir, un peu avant, un accroissement brusque de lumière se faire dans les fentes de la porte. Calamin faillit marcher sur la chatte : « Ah ! tu es là, Minette… »

Une pendule sonne encore. Et, comme Minette s’était mise à miauler, Calamin l’a prise contre lui.

— Doucement, Minette, doucement…

De nouveau, cette couleur est apparue, faisant comme des rayures dans du drap, puis la porte a été tout entière d’un noir uni ; – et c’est à ce moment que Mme Joël était revenue chez Mme Roy, et était seule, et avait secoué la tête.

On a vu alors Suzanne aller vite encore jusqu’au lit.

Et quand même ce qui était sur le lit ne pouvait plus sentir, ni comprendre, ni voir, ni entendre, elle s’y est toute penchée ; s’y penchant avec des petits mots et des caresses et des baisers ; s’y penchant, s’y repenchant ; puis elle se précipite dehors.

Mme Roy a levé les mains, elle les a laissées retomber ; elle disait :

— C’est pourtant dommage, je venais de lui acheter un petit écossais pour lui en faire une robe du dimanche… Madame Reymondin, il vous faudra prendre le coupon. Tâchez de passer demain chez Bloch ; peut-être qu’il voudra bien l’échanger…

L’orage dura jusqu’à neuf heures du soir, c’est-à-dire le premier orage, car il y en a eu un second pendant la nuit.

Trois cyclistes, surpris en cours de route, étaient accourus se réfugier au Petit Paris, poussant devant eux leurs machines.

L’un avait un maillot jaune citron, l’autre un maillot grenat ; le troisième était en corps de chemise ; son pantalon troussé jusqu’au-dessus du genou laissait voir ses gros mollets nus étranglés par les jarretelles.

Ils buvaient de l’eau-de-cerises pour se réchauffer.

Ils étaient seuls dans le café, où ils causaient avec le patron en attendant une accalmie ; comme elle ne venait toujours pas, ils se firent servir du pain et du fromage.

Il n’y avait qu’eux en fait de clients, ce soir-là, au Petit Paris. Était-ce seulement l’orage ? Ni Lugrin, ni Chautemps, ni Jotterand n’avaient paru de toute la journée. Le matin, Mme Lugrin avait dit à son mari : « Toi, si tu t’avises de mettre le nez dehors aujourd’hui, tu sais ce qui t’attend… » Lugrin n’avait pas osé bouger. On ne sait pas ce qui était arrivé à Chautemps, ni à Jotterand, ni aux amis de Jotterand, mais ils n’étaient pas venus non plus. Et M. Corthésy causait donc avec les cyclistes.

Les vagues empêchaient d’entendre le tonnerre ; il fallait élever singulièrement la voix pour se faire entendre soi-même.

Par moment, à travers le vitrage, on voyait toute la nuit se soulever, juste le temps de dire : oh ! et le port se montrait avec ses deux jetées et les deux phares qui étaient brusquement éteints, – qui se rallumaient.

Un morceau du monde était porté à votre rencontre ; il était retiré avant qu’on pût le saisir.

Un morceau de monde inconnu, avant qu’on ait eu le temps de le connaître ; un morceau de monde qu’on aurait voulu aimer et on n’avait pas eu le temps de l’aimer.

M. Corthésy disait :

— Méfiez-vous, ce n’est pas fini.

L’électricité, en effet, baisse soudain encore dans les ampoules comme si elle avait été une simple flamme de bougie que le vent aurait couchée, car le vent venait toujours…

Là-bas, il a sonné quatre heures, puis deux heures, les trois quarts d’une heure sonnent ensuite ; c’est alors que Calamin a cru entendre marcher de nouveau dans la cour.

La pluie avait cessé de tomber, et le vent pour l’instant se calmait ; – il y a eu ce bruit de pas comme si on était venu vite jusqu’à la porte et si on s’en était retourné non moins vite qu’on était venu.

Calamin a mis son œil au trou de la serrure. Il avait beau s’appliquer de toutes ses forces à voir, il ne voyait rien. La nuit était si noire qu’elle était comme un tampon de chiffons devant le regard. Seulement Calamin savait faire. Bien qu’à présent tout fût tranquille, il a attendu le prochain éclair. Et c’est ainsi qu’il a pu la voir, qui se tenait adossée au mur sous la voûte, étant sur le côté droit de la voûte, et c’est ce côté de la voûte, heureusement, que l’éclair a peint en couleurs.

Suzanne, là, qui attendait.

XVI

M. Penseyre but deux grands verres d’eau. Ensuite il a été s’asseoir près de la fenêtre ouverte.

Il n’avait pas allumé la lumière électrique. Lui aussi a été éclairé sur sa chaise, ne l’est plus, l’est de nouveau.

De toute la journée, il n’avait parlé à personne, sauf au facteur qu’il avait rencontré.

— Vous n’avez rien pour moi ?

— Non, rien.

Il se tenait sur sa chaise tout habillé, dans son bel uniforme du dimanche, sa casquette sur la tête, comme s’il lui avait fallu à tout instant être prêt, mais prêt à quoi ?

Il va boire de nouveau un verre d’eau.

C’est que le lac vous empêche de vous entendre penser, bien que l’orage eût cessé pour le moment ; et il pleuvait, puis il ne pleuvait plus.

L’orage a recommencé vers les deux heures du matin. De nouveau des éclairs, et ils se suivaient de si près, au-dessus des montagnes de Savoie, qu’ils faisaient à présent un éclairage continu, grâce auquel on a pu le voir qui était couché sur son lit. Il ne s’était toujours pas déshabillé.

Ce second orage a passé peu à peu ; une pluie fine tombait maintenant. Le jour a eu bien de la peine à se lever, on se serait cru en automne. Longtemps la lumière a hésité à paraître autour des arbres pourtant richement pourvus de feuilles vertes, mais, elle, c’était une pauvre lumière d’octobre qui vous trompait, c’est pourquoi on se leva tard, ce matin-là.

M. Penseyre fut un des premiers à être debout ; personne n’a été là pour le voir passer.

Le planton était assis dans le poste, devant la grande table de sapin vernie en noir où il lisait le journal ; il se leva, il fit son rapport. Tout était en ordre.

M. Penseyre le congédia, puis vint s’asseoir à son tour et se mit à écrire.

Derrière le vitrage, dont la partie d’en bas était recouverte, à hauteur d’homme, d’un enduit grisâtre empêchant de voir à travers, le va-et-vient habituel du matin, et même plutôt un peu diminué ce jour-là, se faisait, sous la petite pluie. On voyait seulement le dessus des parapluies. Sous la petite pluie, sur le trottoir mouillé, un parapluie, puis un autre, parfois deux qui passaient ensemble, puis plus rien.

La petite Juliette était morte à six heures du matin.

À huit heures tapantes, un autre des hommes du poste, nommé Bornet, entra ; il venait prendre son service.

Il a salué militairement M. Penseyre qui écrivait toujours.

M. Penseyre a donné un ordre à Bornet ; Bornet est sorti. M. Penseyre écrivait une phrase, il réfléchissait un moment. Un parapluie passa encore dans le haut de la partie opaque du vitrage. Et c’est à ce moment que le téléphone sonna.

L’appareil, qui était un appareil ancien système scellé dans le mur, fit entendre un léger grésillement comme quand une mouche est prise derrière les carreaux. M. Penseyre mit debout sa forte personne, et alla prendre un des cornets.

Il se trouvait tourner le dos à la porte, on lui parlait à l’autre bout du fil. Et il était seul encore dans la pièce, tandis qu’on avait commencé à lui parler. On l’entendit répondre : « Non… » puis de nouveau : « Non… » Mais ensuite sa bouche a été pleine de silence.

Bornet venait justement de rentrer ; voyant son supérieur occupé, il était resté debout à côté de la table. Il avait posé sa casquette sur la table.

Devant lui, le large dos bien connu tendait comme toujours le drap noir de la tunique, tandis que la nuque, en haut du col bleu bordé de perles blanches, faisait toujours les mêmes plis ; Bornet ne se douta de rien premièrement.

Il fallut qu’un instant passât encore ; alors la main avait été raccrocher le cornet.

Et alors Bornet a commencé à être étonné ; il regardait avec tellement d’attention que lui-même ne bougeait plus.

Il voyait venir à lui un homme qu’il ne connaissait pas.

C’était une espèce d’aveugle qui a marché dans la direction de Bornet, et ne semblait pas voir Bornet ; Bornet se tira de côté, l’autre s’arrête ; peut-être qu’il a cherché à dire quelque chose, mais déjà il s’était remis en marche, c’est-à-dire qu’il tombait en avant et puis il tombait en avant.

Il va, il arrive à la porte ; là, de nouveau, on le voit tâtonner de la main, cherchant la poignée de la porte ; alors Bornet vient, mais, pendant ce temps, la porte s’était ouverte ; Bornet va sur le pas de la porte, et tout le long de la rue, à présent, des gens viennent sur le pas des portes, pendant que l’autre allait toujours, puis il a pris le tournant…

Quelques minutes après, une automobile s’est arrêtée devant chez M. Penseyre ; deux messieurs en descendirent, ils ont monté l’escalier. Et toutes les fenêtres aux environs ont laissé paraître des figures, pendant que les allées laissaient paraître des personnes vues en entier, mais les deux messieurs étaient déjà redescendus et l’auto repartit.

Elle n’alla pas bien loin ; elle s’est arrêtée de nouveau devant l’Hôtel de Ville.

Et c’est en ce point que le mouvement est né, faisant encore une fois les choses balancer devant vous et le monde n’être plus fixe. Le mouvement partit de l’Hôtel de Ville, gagnant rapidement de tous côtés à travers les murs ; et tantôt il était sous le ciel, tantôt sous des plafonds, allant droit devant lui. La nouvelle venait, vous frappait, allait plus loin et était en beaucoup de lieux différents, faisant un cercle qui s’élargissait de plus en plus. Tout le monde dans la ville fut frappé presque au même moment ; – et c’est ainsi qu’à son tour Suzanne fut frappée, car la nouvelle, par des voix, venait d’atteindre le château.

On avait vu Suzanne s’avancer, une fois de plus, à travers la cour jusque tout contre cette porte qui était restée fermée, et c’est alors que, dans la rue, on s’était mis à parler par les fenêtres, en même temps que, derrière la porte, un bruit s’est fait.

On s’était mis à marcher derrière la porte. Une voix a dit derrière la porte :

— Que oui, ça vaut mieux… Je ne serai pas tranquille tant que tu seras ici… Lugrin nous prêtera son bateau… Je te mènerai chez des amis. Attends, je vais vite aller voir dehors ce qui se passe.

Elle se jeta en arrière, elle fut sous la voûte ; et, dans la rue, alors une voix :

— Cinquante-cinq mille francs…

— Oh ! le pauvre homme.

Puis le nom a été prononcé : alors ce fut comme si le nom à lui seul lui eût montré ce qu’elle avait à faire, en même temps qu’il lui était crié : « Dépêche-toi ! »

Et tout fut clair pour elle dès ce moment, tandis qu’elle était partie en courant dans la direction du port.

Ces messieurs venaient de sortir, M. Penseyre porte la main à sa tête ; la main s’est aperçue qu’il avait toujours sa casquette sur la tête ; la main l’a prise par la visière.

Lui alors marche jusqu’au mur. Il revient.

La main a été au col de la tunique qu’elle commence à dégrafer ; puis il a semblé qu’il se rendît compte que le lieu où il se trouvait, car il était toujours dans la cuisine, n’était pas celui qui convenait à ce qu’il avait à faire : la main descend de nouveau.

Il fit quelques pas, il poussa la porte de sa chambre. Il a dû reconnaître l’armoire ; il s’est arrêté devant l’armoire ; de nouveau, alors, la main alla au col et à la première des deux agrafes, déjà défaite, mais on ne s’en souvenait pas.

Il y avait dans l’armoire un assez gros paquet carré enveloppé dans une serviette ; on a vu que c’étaient des vêtements civils ; pendant que les mains allaient toujours.

Et l’uniforme, soigneusement plié, a été prendre dans l’armoire la place que l’autre paquet avait laissée vide, pendant qu’on voyait venir ces vêtements civils qui sentaient la naphtaline ; puis on a vu aussi que le pantalon était devenu trop étroit, que le gilet ne pouvait plus se boutonner, que le veston faisait des plis aux entournures.

Les mains allaient toujours, elles allèrent un moment encore, puis elles ont eu fini. Elles n’ont plus su que faire.

C’est alors qu’on est entré, mais il n’a pas eu l’air de s’apercevoir qu’on était là. Suzanne entre, elle avait couru ; elle ne l’a pas reconnu d’abord, elle non plus ; il faut qu’elle le regarde encore ; puis :

— Ah ! c’est vous.

Puis :

— Est-ce que vous venez ?

Il ne l’avait pas regardée.

— Il est là, je le tiens ! dit-elle.

Il ne l’avait toujours pas regardée. Et elle :

— Vous le laisseriez partir comme ça, vous ! Vous ne vous souviendriez de rien…

Il est toujours immobile, il ne paraît même pas que le son qu’elle porte vers lui l’ait atteint. Tout à coup, elle a eu une idée ; elle lui a dit :

— Votre fusil…

On est un homme d’habitude.

Elle recommence :

— Où est-il, votre fusil ?

On est un homme d’habitude, et le mot frappe notre oreille qui a entendu, cette fois. Il la regarde alors avec des yeux dont on aurait dit que le regard était tombé, il la regarda par des trous qui étaient comme ceux d’un masque ; mais voilà qu’à présent il répond, à présent il parle.

— Mon fusil ? il est à sa place.

— Alors, vite !

Elle reprend :

— Allez le chercher…

Il fit comme elle disait. Il ne semblait pas savoir ce qu’il faisait, mais il allait. Il a été mis en mouvement. Il a été jusqu’au mur ; il tenait l’arme.

Elle lui a dit :

— Il est chargé ?

Il a dit :

— Non.

— Vous avez des cartouches ?

— Oui.

— Chargez-le.

On est un homme d’habitude, on est un homme d’ordre aussi ; il prit soin de diriger le canon de l’arme du côté du mur ; puis il a dû de nouveau s’en aller loin d’ici, alors elle a dû crier de nouveau pour se faire entendre.

— Vous venez ?

Elle va devant lui, il la suit. Il faisait en tout ce qu’elle faisait. Il se mit à marcher à grands pas, parce qu’elle marchait à grands pas.

Elle allait en avant de lui, courant presque, et lui derrière elle ; à ce moment, on a commencé à faire attention à eux, mais sans qu’on se rendît encore exactement compte de ce qui arrivait, tellement c’était une chose impossible : ce gros homme qu’on ne connaît pas, tête nue, tenant un fusil, des habits pas faits pour sa taille ; et puis : « Mais, c’est Penseyre… » alors on a commencé à les suivre, mais on s’y était pris trop tard.

Ils étaient déjà arrivés dans le bout du quai, là où commence la grève ; c’est là qu’elle l’avait posté.

Elle lui avait dit : « Ne bougez plus ; il va venir… » M. Penseyre n’a pas eu besoin d’attendre longtemps.

Joël était apparu en compagnie de Calamin ; – et Joël a fait encore deux ou trois pas en avant, puis il est tombé les bras étendus, pendant que la détonation, se heurtant aux façades des maisons et plus en arrière à la pente, claquait une première fois, claquait une seconde fois, puis claque encore de tous les côtés, sourdement…

On vit Suzanne, alors, partir droit devant elle dans la direction de l’eau, – une petite fumée bleue sortait encore de la carabine ; – elle a disparu derrière la maison de Lugrin.

À ce moment, M. Penseyre s’est passé à deux ou trois reprises la main sur le front ; il a fait avec la tête un mouvement comme pour avoir un certain recul. Il était comme quelqu’un qui chercherait à se voir lui-même, et reculerait pour se mieux voir. Et il semble qu’enfin il se soit vu, – pendant que Lugrin courait vers ce corps sur lequel Calamin à genoux penche sa barbe ; – il a dû voir l’eau, il a dû voir Lugrin qui court, l’homme qui se tient penché…

Il prend une cartouche dans sa poche.

Il porte de nouveau son regard tout autour de lui longuement, comme pour s’assurer qu’il ne se trompait pas, puis il a mis une cartouche dans la culasse de l’arme.

Il s’est assis.

Il avait posé son arme à côté de lui ; et il était en train d’ôter son soulier quand il a entendu qu’on venait derrière lui.

Il a compris qu’il lui fallait faire vite.

Il a mis le bout du canon sous son menton, tandis qu’il allait chercher avec le gros orteil la gâchette…

XVII

Le mercredi, les trois enterrements ont eu lieu.

Quand ce fut le tour de Joël, il n’y a eu personne derrière le corbillard.

Une fois la grille du cimetière franchie, les roues se sont mises à enfoncer terriblement ; on a dû fouetter le cheval.

Et, quant au petit André, qui suivait à distance sur ses béquilles, il n’a pas pu aller plus loin, n’arrivant pas à retirer de la boue ses bois vernis en noir.

On est une petite ville de quatre ou cinq mille habitants, pas plus. On vit entre soi, on sait qui on est. On a un petit monde à nous, où il y a un bon petit vin ; alors c’est tout ce qu’il nous faut, à nous autres, vignerons, gens de petits métiers, gens de bureau, gens de boutique, mis sous un beau soleil, devant une belle eau, quatre ou cinq mille, parmi nos vignes.

On a dit à M. Corthésy :

— Eh bien, vous voilà de nouveau tranquille…

Il arrivait, portant sur un petit plateau rond en nickel trois verres et un demi-litre à col évasé en verre blanc, grâce à quoi la jolie couleur du vin reste visible ; il a dit :

— C’était bien le moment.

Il était en bras de chemise ; il avait une belle chemise blanche à devant empesé, et dont le col rabattu était largement ouvert sur une petite cravate de soie noire.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en novembre 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : C. F. Ramuz, Œuvres complètes 13, L’Amour du Monde, La grande Peur dans la Montagne, Lausanne, H. L. Mermod, s. d. [1941]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Nuages sur le Lac, a été prise par Sylvie Savary.

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