C. F. Ramuz

DÉCOUVERTE DU MONDE

 

1941

Bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

1. 3

2. 14

3. 20

4. 36

5. 45

6. 59

7. 66

8. 71

9. 79

10. 90

11. 104

12. 116

13. 132

14. 142

15. 152

16. 165

17. 171

Ce livre numérique. 174

 

1

Les plus anciens souvenirs de ce petit garçon le reportent à une grande boutique (ou qui alors lui semblait grande), située au rez-de-chaussée d’une maison qui fait encore l’angle de la rue Haldimand et de la place de la Riponne, au couchant, et où était installé un commerce de « denrées coloniales » qui appartenait à son père. « Denrées coloniales » semble pompeux : l’appellation n’était pourtant pas tout à fait injustifiée. C’était le temps où les paysans achetaient encore leur café par « saches » ou demi-saches, et leur sucre par pains entiers, ayant la forme de gros obus habillés de papier violet que maintenait sur leurs quatre côtés une forte ficelle savamment nouée. C’était le temps des grands marchés et des foires. C’était le temps où il n’y avait encore ni camions, ni autos.

C’était le temps où les paysans du Gros de Vaud ne se rendaient guère au chef-lieu qu’une fois par mois et n’avaient à compter que sur leurs propres moyens, j’entends un cheval (quelquefois deux) qu’ils allaient tirer de l’écurie de bonne heure, n’ayant plus ensuite qu’à l’atteler à leur char à bancs.

Tous les véhicules, chez nous, s’appelaient des « chars » : c’est noble, c’est romain. Les paysans du Gros de Vaud venaient à Lausanne sur des chars et non sur des charrettes. Les charrettes sont à deux roues : les chars en ont quatre.

Nous avions ainsi (nous avons encore) le char à échelle qui comporte en effet une échelle sur le devant et sert à rentrer le foin ou la moisson ; le char à pont qui, comme son nom l’indique, n’est guère qu’une sorte de plancher monté sur roues ; le char à ridelles qui est une espèce de char à pont, mais en plus étroit, et qui est entouré d’une barrière à claire-voie destinée à empêcher le contenu de tomber, avec un siège sur le devant ; enfin le char à bancs, proprement dit, qui, lui, comportait deux sièges, étant fait pour les personnes plus que pour les marchandises et se trouvait être utilisé de préférence par les paysans riches qui venaient moins à la ville pour vendre que pour acheter.

Mais enfin toute la population du pays se mouvait encore sur les routes à une allure qui ne dépassait guère du dix à l’heure, à cause de toutes les montées qu’il y a chez nous ; et bien sûr qu’il y a tout autant de descentes, seulement il fallait être prudent à la descente, de sorte qu’on n’y rattrapait pas le temps perdu. On en avait ainsi facilement pour deux bonnes heures de trajet, en moyenne, ce qui explique que les déplacements n’étaient pas si fréquents qu’aujourd’hui.

Aujourd’hui le moteur a supprimé les distances. De Lausanne, pour gagner les extrémités du pays, de quelque côté qu’on se dirige, le plus médiocre camion ne met même pas une heure (exception faite pour le Pays d’En-Haut et le district d’Aigle) et la plupart des villages du Gros de Vaud ou du Jorat, qui sont ceux qui nous intéressent, se trouvent faire ainsi partie de sa banlieue. Pas de commerce un peu « conséquent » qui ne dispose d’un de ces véhicules qu’un mystérieux assemblage de petits organes d’acier, réunis par tout un système de tuyaux caoutchoutés pareils à des artères et des veines et qui ne tient pas plus de place dans l’ensemble du mécanisme que le cœur dans le corps humain, emporte, à une vitesse qui atteint facilement celle d’un rapide, avec un chargement de plusieurs tonnes.

Et puis il y a le téléphone. Le paysan de Peney-le-Jorat qui a besoin d’une chambre à coucher peut en disposer déjà de bonne heure l’après-midi, ayant fait sa commande dans la matinée. Le temps n’est pourtant pas si vieux où les parents de la fiancée, ayant amené au marché des pommes de terre, rentraient chez eux vers le soir au petit trot de la jument, avec un premier « voyage » qui se composait de six chaises, le mois suivant avec un bois de lit et son sommier ; et il fallait attendre encore le mois d’ensuite pour voir arriver la literie, ou la glace, le tout bien encordé sur le derrière du char et soigneusement bâché. Nos désirs sont désormais trop vite satisfaits, alors ils se multiplient. Et ils ont beau se multiplier : leur multiplication même fait que leur satisfaction compte moins. Ils n’arrivent plus à combler le vide où nous sommes, n’ayant pas été « affanés », comme nous disons. Il n’y a pas compensation là où il n’y a pas eu dépense. On est comblé sans l’être : comblé du dehors et non au-dedans. Aujourd’hui, non seulement tous vos désirs sont prévenus, mais encore on les suscite ; vous êtes assaillis par les tentations ; elles viennent heurter à votre porte. Ne viendraient-elles pas qu’il vous serait difficile quand même d’y échapper, car il n’est guère de village où on ne trouve pas d’auto, il n’en est guère où chaque jour ne se présentent pas deux ou trois occasions de faire à bon compte le voyage de la capitale : on se procure à toute heure tout ce qu’on veut, n’importe où ; et c’est ainsi qu’entre autres conséquences les petites villes du canton, qui étaient autrefois chacune un centre pour le territoire environnant, périclitent.

Eux, ils partaient de bonne heure autrefois. Les routes étaient encore blanches en ce temps-là, blanches et sensibles au moindre souffle. Dès qu’un peu de vent se levait on les voyait de loin se mettre debout et courir le long d’elles-mêmes. Puis retomber, puis se dresser de nouveau ; et tantôt, dans leurs longs voiles transparents, elles venaient à votre rencontre, tantôt elles fuyaient devant vous. Eux, étaient généralement deux, le mari et la femme, assis côte à côte sur le siège d’avant du véhicule. Il y avait derrière eux, entre les ridelles, toute la place qu’il fallait pour loger les sacs qui contenaient la marchandise qu’ils portaient vendre au marché. L’homme, en ce temps-là, était en blouse : c’était une courte blouse bleue qui ne descendait guère au-dessous de la taille et était finement brodée, en blanc ou en noir, autour du col et aux poignets. Le vent qui soufflait ou bien le mouvement de l’air, quand le cheval se mettait à trotter, la faisait gonfler par derrière ; l’homme semblait bossu sous le chapeau de feutre noir. Ils étaient chez eux sur les routes, en ce temps-là, les paysans qui venaient au marché ; la route leur appartenait, ils s’y conduisaient à leur guise ; aujourd’hui, c’est fini, l’automobile y fait la loi. Mais alors ils avaient tout loisir de laisser la jument aller à son allure, sans même s’occuper d’elle, endormis qu’ils étaient le plus souvent sur le siège : et c’était le pas aux montées, le petit trot le reste du temps.

Ils étaient deux, l’homme et la femme ; la femme, elle, avait presque toujours un panier sur les genoux ; il était à couvercle ou recouvert d’un linge, avec des œufs dedans ou quelque chose de délicat, c’est pourquoi il fallait prendre des précautions. Et ils allaient ainsi, les deux, avec leur attelage, étant suivis et précédés d’attelages tout pareils qui faisaient sur la route, aux approches de la ville, une file indiscontinue ; tandis que, sur cette autre route, vers les sept heures, les huit heures du matin, il y avait une autre file ; et toutes ces routes qui, de la Broye, du Jorat, du Gros de Vaud, et même du pied du Jura convergent vers le chef-lieu, étaient comme autant de rivières qui finissaient par faire un fleuve, lequel aboutissait à la place de la Riponne où on voyait peu à peu les brancards en se levant faire comme un petit bois de frêne qui aurait été dépouillé par l’hiver. C’est quand ils avaient dételé les chevaux, et les chars avaient été rapprochés les uns des autres le plus possible, ne laissant entre eux que d’étroits passages, réservés aux acheteurs.

J’ai encore dans la tête le grand bruit joyeux qui se faisait sur la Riponne, quand s’y tenaient ces assemblées, car c’étaient bien des assemblées, j’entends que le profit y avait sans doute sa part, mais que ce qui s’y manifestait surtout, c’était le plaisir d’être ensemble. Le pays campagnard envoyait de temps à autres une délégation au pays devenu citadin, mais qui n’avait pas oublié ses origines. On était entre connaissances sur cette place de marché : on y était entre amis et parents. On s’abordait, on se tendait la main ; les femmes s’embrassaient ; chaque char avait ses habitués, ses pratiques : tout cela faisait un grand bruit joyeux, pendant que les marchands, de leur côté, avaient dressé, autour de la place et sur les deux côtés de la chaussée pavée qui la traversait, leurs échoppes de toile ou leurs grands parasols, autour du mât desquels ils déballaient leurs marchandises.

Les marchands de fromage, ceux qui vendaient des habits de travail, des bretelles, des cravates ; ceux qui avaient tout un étalage de faux bijoux bien brillants fixés sur des cartes par un bout de fil ou présentés dans de petites boîtes bourrées de ouate rose, sur le couvercle desquelles on voyait un bouquet de fleurs ou deux mains enlacées ; les marchands de gâteaux qui débitaient en tranches les tartes aux fruits de la saison ; et puis la mère Gandillon, qui, elle, vendait des vieux livres ; – toute une petite ville de toile, vite dressée, rapidement bâtie, plus rapidement encore démolie, et qui durait l’espace d’un matin.

On voyait passer les ménagères, leur panier au bras, et il était vide à l’aller, plein au retour. Il n’y avait pas encore de tramways dans les rues ; comme les routes, elles appartenaient encore tout entières aux chevaux et aux piétons ; de sorte que la rue allait au pas tout le long de la matinée, et jusque vers le milieu de l’après-midi elle circulait ainsi avec lenteur dans les deux sens.

Il faisait beau ; il devait être deux heures ; c’était le moment où je partais pour la promenade avec ma bonne Julie. La boutique avait une porte qui ouvrait sur la rue et une autre sur la place ; il eût été difficile, située comme elle était, qu’elle ne fût pas envahie sitôt le marché terminé. Nous passions par le magasin que je vois encore, rempli d’hommes et de femmes, qui venaient acheter après avoir vendu, ayant des porte-monnaie bien remplis, des portefeuilles garnis de beaux billets, dont ils tendaient l’un ou l’autre et on leur tendait quelque chose en échange. On ne prenait pas garde à moi ; j’étais tout petit et ainsi bien caché parmi toutes ces grandes personnes. Il y avait un commis que j’aimais bien et qui s’appelait Maurice ; il avait une belle moustache noire et des cheveux frisés. Il passe, il ne me voit pas, lui non plus, il est trop pressé. Moi, je suis dans un coin près des sacs alignés le long du mur et dont les bords sont troussés comme une chemise sur un bras d’homme, de façon que leur contenu s’offrait immédiatement à la vue, tout à portée de votre main. Il y avait les sacs de café qui était de plusieurs espèces, dont chacune avait son nom ; les unes étaient à gros grains comme le Porto-Rico, à gros grains plats nettement fendus par le milieu, d’autres à grains ronds, plus petits, et leur couleur allait d’un vert très pâle à un brun presque doré comme celui du blé quand il est mûr, car alors le café se vendait « nature », et non pas torréfié, comme aujourd’hui. Des espèces ou plutôt des crûs, comme le vin qui est né d’une certaine terre sous un certain climat, une certaine année ; et le goût qu’elles avaient était, comme pour le vin, la résultante d’un sol et de plus ou moins de soleil. Mais il y avait encore un autre sac (et qui m’intéressait surtout) qui était plein de cassonade. Pendant que ma bonne Julie était à la recherche de ma mère qu’elle allait prévenir de notre sortie, j’avais, moi, tout le temps de m’en approcher suffisamment pour n’avoir plus qu’à tendre la main ; et du bout des doigts, dans cette grasse et brillante substance collante qui s’agglomérait en grumeaux, de faire choix du plus gros, du plus dur, qui me remplissait la bouche, mais il fallait que le plaisir durât le plus longtemps possible, et puis j’étais si bien caché. J’étais parmi tout ce monde comme quand on est perdu dans un bois, dont les troncs auraient été ces personnes qui avaient plus du double de ma hauteur, et ainsi ne m’avaient pas encore découvert ; j’avais tout le temps de savourer, jusqu’à son extinction finale, le goût délicieux de la cassonade, avant que ma bonne Julie m’eût retrouvé. Je ne me souviens plus de son nom de fille ; elle a été mariée depuis à un coiffeur. J’avais encore la bouche pleine. Elle me prenait par la main : « Qu’est-ce que tu fais là ? allons arrive… » Est-ce qu’elle devinait mon larcin ? je pense bien, c’était facile ; elle n’y faisait pourtant aucune allusion, par une espèce de complicité, se contentant de m’amener jusqu’au comptoir où étaient mon père et ma mère.

— Ah ! c’est le petit… Salut, comment vas-tu ?

Je me rappelle ces blouses, d’où sortaient de grosses mains avec un gros cal sur le pouce, qui vient de traire ; ces poignets ou le fil faisait un joli petit dessin, tantôt noir, tantôt blanc, et qu’un bouton d’os tenait fortement tendus sur la peau ; ces grosses figures hâlées, barrées d’une forte moustache, qui se penchaient vers moi à ma grande terreur, car il arrivait qu’on m’embrassât, et ça piquait terriblement.

Les femmes me faisaient moins peur parce que, les femmes, ça ne pique pas. Elles interrompaient leur conversation, elles m’entouraient, quelques-unes se mettaient à croupetons pour me mieux voir : « Eh ! il a bonne mine, ce petit. Il se porte bien ? » Elles me disaient : « Comment t’appelles-tu ? »

Quelques-unes portaient encore le bonnet à ruche du vieux temps, sur lequel était perché un chapeau de paille grise retenu par une bride sous le menton ; les autres étaient déjà habillées plus ou moins à la mode de la ville, mais avec des robes de toile fraîchement lavées qui sentaient bon la lessive et la fontaine.

C’est un tout petit commencement de monde ; il faut bien que je dise qu’il était plein d’amitié, de bonhomie aussi. Il me semble, à distance, qu’il y avait alors un grand contentement dans les cœurs. Il fait toujours soleil, ces jours de marché, dans mon souvenir. Et, malgré l’inquiétude où me mettaient tous ces contacts, dont je ne pouvais pas m’empêcher de trouver qu’ils se renouvelaient un peu trop fréquemment, il me semble que moi aussi j’étais de très bonne humeur. Et puis il y avait la cassonade. Il arrivait même que ma bonne Julie me permît, avant de sortir, de faire une dernière visite à ce fameux sac dont je connaissais très exactement la place ; et j’avais la joue enflée comme quand on a mal aux dents au moment où nous nous aventurions sur le trottoir encombré lui aussi de hottes et de corbeilles.

En même temps que nous, des hommes sortaient de la boutique, tenant dans leurs deux bras contre eux un pain de sucre, et hissaient à l’arrière du véhicule une demi-sache (on ne disait pas un sac, mais une sache) de café. C’était un grand remue-ménage qui était bien fait pour enchanter un petit garçon de quatre ou cinq ans. Où qu’on se tournât, il y avait des choses à voir et qui étaient en mouvement. Des choses qui n’étaient pas là l’instant d’avant et l’instant d’après n’y seraient plus : c’est ce qui frappe les enfants qui s’intéressent peu à ce qui ne bouge pas, qui n’ont qu’indifférence pour ce qui est permanent. Ma bonne Julie me tenait par la main et, à force de me retourner, pendant qu’elle tirait dessus, je finissais par perdre l’équilibre. Mais elle avait la poigne solide ; elle continuait à tirer, ce qui finissait par me redresser. On ne traversait la rue qu’avec peine. À l’angle de la place, il me semble qu’il y avait déjà le kiosque à journaux qui y est encore aujourd’hui. Il n’y avait point d’Université. L’emplacement où elle a été bâtie depuis était occupé par une buanderie ; je crois bien me souvenir d’un long mince tuyau de métal surmonté d’une vapeur blanche, comme le petit drapeau qu’on hisse sur les prisons quand elles sont vides. Derrière la buanderie, montait en pente assez raide la colline gazonnée dont le sommet était couronné par les vieux bâtiments de l’Académie ; un reste de mur d’enceinte la coupait perpendiculairement ; un chemin réservé aux piétons, qui prenait naissance en haut des escaliers de la Préfecture, la traversait en oblique, passant sous le mur par une poterne. Mais cette place de la Riponne, au premier plan, attirait surtout mes regards. Elle me paraissait immense. Dans le bout opposé à celui par lequel nous y débouchions, on apercevait le péristyle du bâtiment de la Grenette. On a jugé bon de la démolir il n’y a pas longtemps, on ne sait trop pourquoi, sans doute parce qu’elle avait du caractère et puis peut-être aussi à cause de son origine savoyarde ; car toute la Savoie est encore pleine de ces bâtiments qui ont la même architecture et qui portent le même nom. C’était une manière de temple grec, mais sans rien d’archéologique et qui ne devait sa structure qu’à des nécessités pratiques. C’était là qu’on vendait le blé. Le péristyle (fait de colonnes trapues et carrées en belle molasse de chez nous) servait tout bonnement à abriter les sacs, et les transactions (et les transacteurs), tout en ne les isolant pas du reste du marché qu’il se contentait de continuer à couvert pour le plaisir des yeux et la commodité des personnes, mais ce sont là sans doute des valeurs qui ne comptent plus. Pour moi, en ce temps lointain, et en ce commencement d’après-midi, elle m’apparaissait comme ancrée au-dessus d’un vaste déménagement, car, si presque tous les chars avaient déjà quitté la place, c’était maintenant au tour des échoppes de vider les lieux. Elles vacillaient en l’air, puis s’effondraient brusquement sur leurs bases. Toutes ces petites maisons de bois et de toile, c’était comme si un tremblement de terre fût en train de les jeter bas ; de près on voyait leurs propriétaires qui en démontaient le bâti, pris sous la toile qui s’affaissait sur eux, disparus un instant, reparus, et il n’y avait plus à leurs pieds finalement que la carcasse qu’ils se mettaient à emballer. Ces opérations n'allaient pas sans bruit, ni quelque désordre, comme bien on pense, tandis qu’on marchait sur des débris de toute sorte qui collaient à la semelle ou qui vous faisaient trébucher. J’observais plus particulièrement le marchand de fromage, qui était, lui, un personnage calme à barbe rouge : à côté de son « banc » privé de toit, il était pour l’instant occupé à ranger dans des caisses ses « tommes » qui sont des petits fromages ronds, de la grandeur d’une assiette à dessert qu’il empilait soigneusement ; puis les caisses elles-mêmes, de belles caisses cerclées de fer, avec une serrure et un cadenas. Tous les pigeons du quartier étaient accourus. Tournés dans tous les sens, on les voyait se promener sur la terre battue à tout petits pas, dont notre passage, à ma bonne Julie et à moi, précipitait à peine la cadence.

Les balayeurs arrivaient, pendant que nous continuions dans la direction de la Barre où la route passait sous le mont dans un tunnel qui me causait une grande frayeur, à cause de l’obscurité qu’il y faisait et des gouttes qui tombaient continuellement de la voûte.

2

Et puis, je suis dans un coin sombre, où ma bonne Julie accroupie, un papier plié en quatre entre les doigts, est en train de me tirer du derrière quelque chose de long et de filiforme, quelque chose qui n’en finit plus.

Il faut dire ce qui est ; tant pis si ce qui est outrepasse les limites de ce qu’on appelle les « convenances ». Tourné vers mes commencements, je m’aperçois qu’ils ne surnagent dans ma mémoire que sous forme de moments épars, comme dans un naufrage les agrès qu’on voit flotter encore à la surface de la mer, quand le bâtiment lui-même a coulé. Quelques souvenirs seulement, çà et là, que je n’ai pas choisis, qui ont émergé d’eux-mêmes, séparés les uns des autres par de grands intervalles ; mais pourquoi brillent-ils ainsi, et d’un éclat d’autant plus vif qu’une plus grande nuit les entoure ? Je ne puis pas faire autrement que d’en faire mention, puisque leur importance même est en fonction de leur rareté.

On m’avait fait manger, les jours précédents, des espèces de bonbons au chocolat dont la forme curieuse et qui flattait chez moi le goût de nouveauté m’avait fait passer sur une saveur par ailleurs assez suspecte ; puis me voilà dans un certain retrait très sombre tout au bout d’un long corridor éclairé seulement d’une lucarne qui devait donner sur une courette, et ma bonne Julie m’exhorte, tandis que j’éprouve une sensation à la fois terrifiante et délicieuse, dont il me semble à distance que j’aurais voulu qu’elle durât toujours, tout en redoutant de la voir durer.

C’est un de ces lombrics interminables, auxquels les petits enfants sont sujets à cause de l’habitude qu’ils ont de manger les fruits tombés des arbres et couverts de terre ; tantôt je laisse aller, tantôt je me contracte : alors ma bonne Julie m’encourage et je l’entends encore me parler avec son accent marseillais. Elle était de Savigny, mais avait passé de longues années, n’étant plus toute jeune, à Marseille chez un certain docteur Métaxas. Je me souviens de ce nom, pourquoi ? ou est-ce l’incident en question qui l’a fixé dans ma mémoire ? Ma bonne Julie m’encourage, elle me gronde ; tantôt elle use de douceur, tantôt elle a recours aux menaces : « Voyons, voyons, dépêchons-nous ; tu le fais exprès, ou quoi ? Si tu continues, je m’en vais… » Car ce long filament gluant tantôt poursuivait sa course vers l’extérieur, tantôt était ramené en arrière par quelque contraction involontaire de ma part, tandis que j’étais tout en chair de poule, en même temps que couvert de sueur.

Oh ! comme je la revois bien, dès que j’y pense, ma bonne Julie. Elle avait la figure toute grêlée de petite vérole ; elle était très pâle avec des lèvres blanches. C’était une personne assez susceptible, pleine de « quant à soi », un peu boudeuse, mais qui m’aimait bien, et toujours prête à me défendre en cas de contestation. On la voyait alors se retirer avec dignité sur ses positions repérées d’avance, où elle n’avait plus qu’à attendre, la riposte toute prête derrière ses lèvres décolorées. D’ailleurs extrêmement dévouée ; d’ailleurs encore extrêmement loquace et volubile, surabondant en histoires dont j’étais le plus souvent l’unique auditeur. La plupart de ces histoires faisaient allusion au docteur Métaxas, dont le titre et les fonctions la faisaient par reflet briller d’un prestige qu’elle était soucieuse de ne pas laisser obscurcir. Le nom du docteur Métaxas revenait sans cesse, au cours de ces longs monologues, quand nous étions en promenade ou bien que j’étais seul avec elle dans une chambre parce qu’il pleuvait ; elle assise et en train de tricoter un bas (car on tricotait encore ses bas soi-même, en ce temps-là), moi sur le plancher avec mes jouets. C’était le nombre de ses clients (au docteur Métaxas), le luxe de son installation, ses cures (presque toutes miraculeuses) ; c’était aussi parfois, ce qui me touchait de plus près, le vieux port de Marseille, la mer, les navires, les uns qui fumaient, d’autres qui étaient à voile : de grandes déchirures et ouvertures sur un monde inconnu que je distinguais mal, mais que je m’appliquais à reconstruire en m’aidant des indications que je tirais de mes livres d’images. Le tout était rehaussé par l’accent de ma bonne Julie, qu’elle avait pris là-bas plus ou moins volontairement, comme il nous arrive volontiers, à nous autres des bords du Rhône, même quand nous sommes tout près de sa source, et Marseille est à l’autre bout. Mais une sorte de parenté relie les uns aux autres tout le long de ses rives ceux qui ont le privilège d’y résider : il n’y a entre ces accents successifs que des nuances, et d’un accent à l’autre qu’un petit décalage ; tellement qu’il suffit au Vaudois de se défaire d’une certaine lenteur, d’une certaine mollesse, d’une certaine nonchalance qu’une vie trop facile lui vaut, pour devenir un véritable provençal. Les racines de ces divers dialectes sont les mêmes, la nature aussi est la même et probablement la race, malgré les divergences qu’y ont introduites l’histoire et la religion. Du moins est-ce là une remarque que j’ai souvent faite plus tard ; et rien, en ce temps-là, ne me semblait plus naturel que l’« accent du Midi » de ma bonne Julie : peut-être l’avais-je pris moi-même.

Mais on est maintenant à Savigny dans un verger ; il n’y a point de transition. C’est un monde vert et moussu, où il y a plein de pommes par terre. Les séjours que j’ai faits là-bas ne sont reliés en rien à ce qui les précède, ni à ce qui les suit ; tout à coup, je suis à Savigny, c’est tout et pourquoi, je n’en sais rien ; c’est au-dessus de Lausanne, et c’est là qu’habitaient les parents de ma bonne Julie. On y montait en ce temps-là en char à bancs ; les occasions ne manquaient pas. Je suis transporté sous de nombreux arbres très vieux (ou qui me semblaient très vieux) qui donnent beaucoup d’ombre, et on voulait me faire boire du lait de chèvre, à quoi je me refusais obstinément. Ces arbres par en-haut se touchaient tous, masquant le ciel, et répandaient la nuit autour de moi comme ferait une voûte de cave : alors c’étaient dessous des toutes petites coquilles d’escargots vides suspendues aux tiges des graminées, des trèfles à quatre feuilles (très rares et il fallait longuement les chercher), de la « saillette », c’est de l’oseille sauvage dont j’étais friand ; et, si on se penchait, mais quand on est petit on est toujours penché ou du moins l’exiguïté de votre taille vous maintient d’elle-même tout près du sol où est la vie, entre les feuilles et sous les feuilles, toute espèce d’insectes dont les uns vous font peur, mais on est lié d’amitié avec les autres, comme les coccinelles à qui on chante une chanson, en les tenant sur le bout du doigt, parce qu’elles ont besoin d’être haut perchées pour s’envoler. Elles écartaient un peu leurs élytres, qui sont rouges, tachés de points noirs, et le nombre de ces points varie, mais je ne savais pas encore compter. Toute espèce de bêtes et de vers ; des bêtes à ailes ou bien sans ailes, les unes qui trottent et vont vite, certaines lentement ; certaines qui circulent sur de hautes pattes, d’autres qui se traînent sur le ventre, d’autres encore qui vont à reculons ; et je sens encore à mes mollets nus le froid mouillé de ces brins d’herbe qui me venaient plus haut que le genou. On ne peut pas ne pas voir, dès le plus jeune âge, que le monde est singulièrement peuplé. Ce n’est encore et de nouveau qu’un tout petit morceau du monde, et il peut paraître désert à distance, mais devient lui-même à son tour comme l’image du monde entier, par surabondance de vie, sitôt qu’on entre dans son intimité. Il me tombait des prunes sur la tête, d’autres étaient cachées sous les touffes d’herbe qu’il suffisait d’écarter de la main. Et, moitié gourmandise, moitié curiosité, il y avait dans ce verger de quoi occuper toutes les journées d’un petit garçon sans qu’il eût besoin d’en sortir ; il croit bien, en effet, n’en être jamais sorti. Du moins, il ne se souvient que de ce verger et puis d’une chambre avec un grand lit où il couchait avec sa bonne Julie.

Le lit en occupait l’angle et était large et à deux places, avec des draps de chanvre rugueux, dont je me rappelle aussi l’effet désagréable, habitué que j’étais à des contacts moins rudes ; mais frais, ce qui était une compensation. Et c’est ici que se place un autre de ces souvenirs restés tout vivants jusqu’à aujourd’hui, bizarrement, dans ma mémoire.

Il ne va pas être sans doute non plus très convenable à dire ; il faut bien le dire tout de même.

Une nuit, comme je m’étais réveillé (je devais avoir eu un sommeil agité, et je continuais à me déplacer dans le lit), j’avais senti du bout du pied, sur le corps lisse de ma bonne Julie, quelque chose de crépu et de sec, comme une de ces touffes de crin dont on pique les matelas, ce qui m’avait semblé parfaitement inexplicable.

J’avais dû chercher à me l’expliquer sans y réussir. Et puis la chose était d’elle-même descendue dans ces bas-fonds de l’inconscient, où elle avait continué à vivre, d’où elle remontait d’elle-même de temps à autre pour solliciter une interprétation, jusqu’à ce que (beaucoup plus tard) elle eût été enfin trouvée.

Et le souvenir, d’inquiétant, était devenu amusant, parce qu’il témoignait en faveur de mon innocence. Il ne m’en a pas moins jamais quitté, continuant à habiter dans ces sous-sols de nous-mêmes où les choses qui ont été subsistent par couches superposées comme des dépôts de vase sous l’eau courante qui est le présent.

Tous ces premiers temps de ma vie, je ne suis entouré que de visages de femmes, dont celui de ma mère est assurément un des moins nets. Il me semble, d’ailleurs, que je suis souvent seul. Il me semble que j’aimais assez à être seul. J’avais un petit chemin de fer dont on remontait la locomotive avec une clé. Je crois bien que je n’établissais aucun rapport entre la force que je dépensais et celle qui imprimait ensuite son mouvement à la machine, aucun rapport entre le mouvement qui tout à coup s’emparait de mes trois petits wagons peints en vert et celui que je venais d’accumuler dans le ressort monté à fond. Le convoi se mettait à se déplacer comme de lui-même, ce qui me remplissait chaque fois d’émerveillement. Je n’arrivais pas à me fatiguer de ce miracle toujours pareil, mais qui, d’être sans cause, me semblait toujours nouveau. Ma bonne Julie allait et venait dans l’appartement. Il n’y avait pas de timbre à la porte de la boutique, qui était située à l’étage au-dessous, sans quoi, en prêtant l’oreille, je l’aurais sans doute entendue sonner. Le monde des acheteurs devait continuer à entrer et sortir : je laissais le monde entrer et sortir, et le temps se faire, car les enfants sont hors du temps. Et le temps, l’autre temps, se préparer au-dessus des toits pour des averses, ou un beau soleil, qui venait tout à coup, de l’autre côté de la rue, peindre en jaune le bord de gouttières, comme si un ouvrier couvreur avait passé par là avec un pinceau et un pot de couleur.

3

Je devais avoir cinq ans quand on me mit à l’école. C’était une petite école particulière qui était installée dans le bâtiment de l’ancienne préfecture en haut des escaliers de la Riponne. Je crois bien que la classe était mixte, mais je n’ai gardé aucun souvenir de mes camarades, garçons ou filles. J’ai une vue un peu plus précise d’une vieille bâtisse carrée qui me semble à distance assez misérable et qui se dressait au milieu d’une espèce de terrain vague, elle-même déjà à moitié désaffectée, parce que promise à une prochaine démolition. Là-dedans, une grande pièce basse assez sombre, et dans cette chambre nous autres et en face de nous, à son pupitre surélevé, notre maîtresse, Mlle Dommer. Elle, je la vois très bien ; elle est aussi distincte dans mon souvenir que si elle était encore sous mes yeux. Elle nous sourit, elle nous gronde, elle quitte sans cesse sa place pour s’approcher de nous ; elle se penche sur nos livres d’images ou sur l’ardoise couverte de grosses lettres maladroites tracées à la « touche » ; puis, remontant d’où elle est venue, voilà qu’elle sort d’un tiroir une petite boîte en carton et, de cette petite boîte, une étroite bande de papier de couleur ocre qu’elle enflamme par un de ses bouts après l’avoir posée en équilibre sur une règle de métal. Il faut corriger le mauvais air, et moi, je hume d’avance le parfum délicieux qui va se répandre dans la pièce en même temps que s’y disperse un long ruban de fumée bleue. On le voit qui monte tout droit, puis s’élargit en un petit dôme à sa partie supérieure dans l’immobilité de l’air, tandis qu’un respectueux silence salue son apparition : c’est la cérémonie du papier d’Arménie, à cause que nous sommes tout petits, pas encore parfaitement éduqués, pas encore en possession d’une parfaite maîtrise sur nous-mêmes. Une cérémonie toujours attendue avec impatience, que même quelquefois nous nous entendions à provoquer, et qui se renouvelle à peu près chaque jour, si j’en juge du moins par la vive impression que j’en garde.

Car c’est tout ce qui me reste des deux ou trois années que j’ai passées chez Mlle Dommer, malgré tant de bons soins dont je lui suis redevable et la grande affection que je lui ai toujours gardée. Ce qui surnage dans ma mémoire, c’est un certain parfum qui me semblait particulièrement suave : c’est deux yeux très doux, deux yeux noirs, attentifs et volontiers inquiets. Mlle Dommer devait être toute jeune : peut-être vit-elle encore à l’heure qu’il est. Elle avait les cheveux partagés en deux bandeaux de couleur sombre sur un front très blanc et toujours penché, quoiqu’elle fût de petite taille, mais nous étions encore plus petits qu’elle ; et c’est ce front penché que je revois aussi, mais cette fois tout près de mon visage, un jour que je m’étais « mouillé » et qu’elle m’avait rapporté chez mes parents dans ses bras.

Il nous faut confesser toutes nos misères, puisque nous y sommes. Il faisait mauvais temps, il pleuvignait, il faisait froid, mais elle m’avait roulé dans un châle ; et j’étais bien, parce que j’étais au chaud, et qu’elle me tenait serré contre elle, tandis qu’elle marchait très vite pour éviter que je prisse froid. Et c’est ces mêmes yeux inquiets qui me regardent et qui m’observent de tout près, tandis que le mouvement de la marche me berce, et je me laisse faire, sans prendre garde à son anxiété, avec le magnifique égoïsme des enfants. Il me semble qu’il m’aurait été précieux qu’elle me crût très malade, parce que j’aurais sans doute bénéficié alors d’un redoublement d’attentions ; il me semble que j’aurais voulu que cette place de la Riponne fût dix fois plus large, le trajet dix fois plus long, parce qu’alors eût duré d’autant plus un plaisir dont j’étais jaloux et dont je voyais avec désespoir approcher le terme.

Je remarque en passant que tout le début de ma vie s’est écoulé entre les quatre côtés de cet étroit quadrilatère, que je traversais ce jour-là dans les bras de Mlle Dommer, cette même place de la Riponne qui était seulement bien plus pittoresque que maintenant. On n’avait pas encore éventré la colline de l’Académie pour y loger le palais « florentin » qu’on y admire aujourd’hui et dont les dimensions insolites, le style grandiloquent ont modifié complètement l’aspect des lieux. Ils étaient alors pleins de bonhomie, avec toute une bordure de bâtiments modestes, datant de diverses époques et posés un peu au hasard, parmi lesquels la Grenette faisait presque grande figure. On ne songeait pas encore à faire « riche », on n’avait pas de prétentions. Le haut mur de soutènement qui longeait la route du Tunnel, portait à sa partie supérieure une étroite terrasse où se dressait la jolie façade claire et gaie du Collège Classique (lui aussi démoli), avec ses contrevents verts et blancs. Et c’est tout à côté que se trouvait, assez inattendu par son apparence comme par son nom, un autre bâtiment qui allait m’accueillir, et qui s’appelait l’Église wesleyenne. On ne la remarquait qu’assez peu, étant bâtie en contre-bas de la terrasse du collège dont la masse l’écrasait par bonheur, car c’était une grande vilaine bâtisse pseudo-gothique, construite en pierre violette. Wesley ? qu’est-ce que c’est que Wesley ? voilà un nom qui n’est guère de chez nous. Hélas ! il faut bien le dire, la Réforme nous a déportés de plusieurs centaines de kilomètres vers le nord. Je ne fais pas seulement allusion à nos croyances, mais à nos habitudes, à nos mœurs, à toute notre manière de vivre et jusqu’à nos cultures. La Réforme a rompu les relations naturelles que nous entretenions avec nos voisins d’en amont et d’en aval du Rhône, et avec ceux également de l’autre rive du Rhône, j’entends ceux de la rive savoyarde du Léman qui sont pourtant nos proches cousins ; elle y a substitué des relations non plus fondées sur le climat, le sol et une vie commune, mais bien d’espèce théologique et reposant uniquement sur certaines convictions qui nous ont tout à coup rapprochés d’autres communautés religieuses, singulièrement par ailleurs éloignées de nous dans l’espace. Et ce sont ces convictions qui par choc en retour nous ont détachés de nos habitudes, nous ont détachés de nous-mêmes, tels que la nature nous avait faits : de sorte que nous cultivions le maïs, par exemple, et nous nous sommes mis à cultiver le froment (de préférence le froment « sélectionné ») ; que nos charrues étaient tirées par des bœufs et que nous y avons attelé des chevaux ; que la couverture même de nos toits a changé de couleur et d’espèce (pendant un temps du moins), car la tuile est catholique, mais l’ardoise est protestante. Nous nous sommes mis à arracher nos châtaigniers, car la châtaigne est catholique, la pomme de terre protestante. Déportés de trois ou quatre cents kilomètres vers le nord, – et c’est ainsi encore que nous étions minutieusement renseignés, à l’école du dimanche, institution éminemment protestante, sur les mœurs et les costumes des pêcheurs écossais qu’on voyait figurer sur la vignette de la « feuille » qu’on nous distribuait à l’issue de la cérémonie, et très peu par ailleurs sur les mœurs et le costume des paysans de chez nous, mais c’est que les clichés arrivaient tout droit d’Édimbourg. C’est encore d’Édimbourg ou d’Angleterre que partaient (que partent toujours) certains mouvements religieux, du type des « réveils » qui ne sont pas sans avoir exercé à plusieurs reprises une action profonde dans tout le Pays de Vaud et jusqu’au sommet de nos montagnes. Il y a dans le protestantisme de successives dissidences, dont la plupart ne sont qu’épidémiques, c’est-à-dire transitoires, mais dont quelques-unes durent et subsistent juxtaposées, ayant gardé leurs fidèles et leurs cultes ; dont dépendait sans doute cette fameuse église wesleyenne, dite aussi, je crois bien, église méthodiste, et dont le fondateur, autant que je sache, doit avoir vécu au XVIIIe siècle et était Anglais. Mais, à quoi je voulais en venir, c’est qu’au rez-de-chaussée de ce même bâtiment était installée l’école de M. Pasche, assez pompeusement appelée : École Préparatoire du Collège, où on me mit quand j’avais sept ans, au sortir de l’école de Mlle Dommer.

Cette fois l’institution n’était pas mixte ; nous y étions entre garçons. M. Pasche avait une barbe blanche, une figure maigre, des cheveux encore abondants, bien lissés sur le front et séparés par une raie à gauche ; il portait une vieille jaquette élimée ; mais ce qui frappait surtout chez lui, c’était son pouce extraordinairement souple et développé, qui se tenait recourbé en demi-cercle à l’extérieur, et qui était toujours frotté de blanc par l’usage abusif que M. Pasche faisait de la craie.

Je ne revois jamais M. Pasche sans un morceau de craie à la main. Il nous tourne le dos. Le mouvement de ses épaules soulève les pans de sa jaquette. Puis, nous faisant brusquement face, voilà qu’il interpelle l’un ou l’autre de ses élèves ; c’est une carte muette qu’il vient de dessiner sur la planche noire, alors il s’agit de mettre des noms sur des points qui sont des villes et jalonnent le cours d’un fleuve ; ou bien c’est une division qu’il faut faire de tête, ou encore c’est un nom qu’il a écrit de sa plus belle écriture avec des pleins et des déliés (et ils sont difficiles à obtenir avec un morceau de craie, qui est quelque chose de rigide et sans élasticité) : Divico : qui est Divico ? Il faut comprendre que la raison d’être de M. Pasche était de faire passer à ses élèves l’examen d’entrée au Collège : d’où un programme strict, d’où on ne s’écartait jamais. Toutes les notions qu’il est possible d’inculquer à des enfants se trouvaient par là-même départagées entre celles qui pouvaient faire l’objet d’une question de la part du jury et celles dont il était exclu qu’à leur sujet aucune question fût jamais posée. « Ça entrait » ou « ça n’entrait pas » dans le programme. Il en allait ainsi du français, de l’histoire, de la géographie, de l’arithmétique ; il en allait ainsi encore du chant, car nous avions à subir un examen de chant, mais le programme ne comportait qu’un certain nombre de morceaux figurant dans l’École musicale, et c’est ces morceaux que nous ressassions, que j’ai moi-même ressassés interminablement, pendant que M. Pasche nous accompagnait sur son violon de bois rouge. Debout à côté de son pupitre, lui-même surélevé par une espèce d’estrade, il nous faisait nous grouper étroitement autour de lui, puis, appliquant son instrument sous le menton, l’archet posé d’avance sur les cordes, la tête tournée de côté et dirigeant sur nous, de dessous un front traversé de rides, un regard impératif, d’un brusque mouvement de tête il nous donnait le signal du départ. Ça « partait », ou ça ne partait pas. Quand ça ne partait pas, tout était à recommencer. Il s’agissait d’obtenir dès le début un parfait ensemble, sous peine d’aboutir à la pire des cacophonies, due à vingt voix de jeunes garçons qui chantaient bien à l’unisson, mais non pas simultanément. Et on recommençait. On recommençait jusqu’à ce que la mécanique se mît en branle d’un seul coup. Le violon grinçait. Nous autres, la bouche ouverte, n’avions plus alors qu’à suivre son impulsion, nous interrompant bien entendu de temps à autre pour nous glisser à l’oreille quelque bêtise de notre âge, mais encore fallait-il faire attention de passer inaperçu, car M. Pasche avait l’œil à tout, et nous rappelait à la discipline d’un bon coup d’archet sur la tête.

C’était du reste un très brave homme, mais que le souci qu’il portait à la bonne réputation de son école, avait privé de toute fantaisie, s’il en avait d’ailleurs jamais eue, ayant fait toute sa carrière comme « régent » dans un village du canton. Son respect des règlements n’allait pas sans pédanterie. La grande affaire était pour lui que ses élèves réussissent leur examen ; le reste ne comptait guère, ni, bien entendu, leurs besoins ou leurs goûts personnels.

C’est ainsi que ce fameux « examen d’entrée », dont il nous parlait sans cesse et que j’étais condamné à passer, moi aussi, prenait un aspect de plus en plus terrifiant à mesure que j’en approchais davantage.

Cette redoutable perspective s’était peu à peu logée à l’arrière-plan de toutes mes pensées et, quelle que fût l’ardeur que j’apportais aux jeux de mon âge, auxquels il m’arrivait de me laisser entraîner, j’en étais arraché soudain par sa présence retrouvée et ses menaces, qui me glaçaient d’une sueur froide, me précipitant de nouveau à mes livres et mes cahiers.

Voilà comme sont les enfants, je pense ; les grandes personnes ne s’en doutent pas assez. Un événement très normal et sans grande importance leur est présenté (aux enfants) de telle façon qu’ils s’en font en quelque manière une question de vie ou de mort. On les persuade qu’une chose quelconque qui doit se faire va décider de leur vie entière ; ils y croient sans le laisser voir, ils y croient plus qu’il ne convient. On ne voit pas qu’ils ne sont pas capables, comme les grandes personnes, de faire la part de l’exagération intéressée dont on grossit à dessein et dans de bonnes intentions, je veux bien, l’épreuve qu’ils vont avoir à subir ; les grandes personnes en ont quand même une vue toute relative : eux s’en font une manière d’absolu. De sorte qu’ils vont vivre pendant des mois dans une véritable terreur. Une terreur dont les effets sont d’autant plus malfaisants qu’ils la dissimulent à tous les yeux par amour-propre, et même affectent des dehors désinvoltes qui trompent derechef ces mêmes grandes personnes, et les incitent à redoubler leurs prémonitions, surenchérissant ainsi à leurs exagérations mêmes : d’où un redoublement d’inquiétude pour ceux qui ont cette épreuve à subir. J’étais, pour ma part, extrêmement naïf, et particulièrement disposé à croire tout ce qui m’était avancé : si bien que cette dernière année d’école « préparatoire » s’est tout entière déroulée pour moi dans une atmosphère de cauchemar.

Et cependant la vie continuait à se faire ; les gens allaient et venaient sous les fenêtres grandes ouvertes ; par moment, les jours de marché, on entendait un âne braire (il y avait encore des ânes dans le pays, en ce temps-là). Et on entendait la vie se faire, puis on ne l’entendait plus, car il était défendu d’entendre (autre chose que ce que notre maître nous disait). Et on aurait voulu écouter ces bruits du dehors, mais il y avait autre chose à écouter ; c’était, par exemple, une leçon sur la géographie de l’Australie. À peine se risquait-on à tourner la tête vers ces dehors habités par la vie ; je m’y hasardais pourtant quelquefois : c’était alors devant moi sur son tertre comme sur un socle, lequel en doublait la hauteur, l’unique tour de la cathédrale que le matin habille de rose, mais dont je n’ai jamais pu savoir jusqu’à aujourd’hui si je la trouve belle ou non, tellement elle fait partie de moi-même, tellement j’arrive peu, si on peut dire, à la voir de l’extérieur. Toujours ce même décor que j’ai dit : deux ou trois hectares de terre battue, où les passants, d’ailleurs rares, en temps ordinaire, vont dans tous les sens, tandis que sur la chaussée pavée qui traverse la place ils vont les uns derrière les autres ; à un bout, le Musée Arlaud que des arbres cachent ; en face de moi, et encore surélevée par les bâtiments de l’Académie, la colline de la Cité, verte et grise, avec un peu d’herbe pelée et beaucoup de vieilles pierres ; à l’extrémité nord, la Grenette qu’on ne voit pas ; enfin le côté où nous sommes, nous autres, à ce rez-de-chaussée de l’église « wesleyenne », une vingtaine de garçons, dans le voisinage immédiat du Collège classique, mais beaucoup plus bas que le Collège qui nous domine de toute sa masse du haut de son terre-plein ; où il faudra quand même, une fois ou l’autre, accéder à la force des reins, comme il arrive dans la montagne, quand on se trouve en présence d’une dalle lisse qu’il s’agit de franchir, coûte que coûte, si on ne veut pas être honteusement condamné à revenir sur ses pas.

Heureusement que j’avais été passer les vacances d’été avec ma mère et un petit frère qui m’était né, à Praz-Séchaud, au-dessus de Lausanne. Je ne sais pas ce qu’il subsiste aujourd’hui de ce petit hameau alors solitaire, n’y étant jamais retourné ; mais la proximité où il est de la ville doit l’avoir depuis longtemps condamné à n’être plus qu’une triste banlieue pleine de villas plus ou moins locatives et de petits jardins pour retraités. Il y a cinquante ans, c’était encore la vraie campagne. Il y avait tout à côté la forêt de Rovéréaz. Mais surtout il y avait la tuilière (nous disons tuilière, et non tuilerie) qui était en pleine activité et où on fabriquait encore en abondance, non pas tellement des tuiles, malgré son nom, que des briques, de celles qui servent à construire les murs.

C’était une grande vieille bâtisse, avec un toit à quatre pans, légèrement relevé aux angles comme un toit chinois, et fait de deux parties superposées qui laissaient entre elles un espace vide.

Elle était entourée, cette bâtisse, de hangars, où sur des rayons, comme dans une bibliothèque, étaient disposées les briques qu’il s’agissait de laisser sécher à l’air avant de les empiler dans le four.

Là, quelques hommes, les manches troussées, étaient les uns occupés à pétrir la terre glaise ; les autres, l’ayant mise en moules, d’un geste merveilleusement sûr et net, au moyen d’une règle en métal, à en faire tomber la partie dépassante.

Ah ! c’est un très vieux métier et qui n’a guère changé depuis les commencements du monde, ni la matière qu’il utilise, car déjà s’y appliquaient les petits hommes qu’on voit sur les bas-reliefs égyptiens. Et il y a des briques aussi, du temps de la tour de Babel, dans la Genèse, où il est dit : « Allons, faisons des briques et cuisons-les au feu. » La même matière, les mêmes outils et même pas des outils, ou seulement des rudiments d’outils, car, les vrais outils ce sont les mains, et les mains de l’homme, elles, n’ont pas changé. Et les mêmes procédés, car, les briques une fois séchées, il s’agissait de les faire cuire, et la forme du four, elle aussi, était sans doute restée la même depuis les temps les plus anciens, n’étant qu’une haute tour de maçonnerie, une sorte de tunnel en hauteur, au bas duquel, une fois que les briques y avaient été empilées, on allumait un grand feu de bois.

C’étaient d’énormes souches qu’on déchaussait à coups de pioche jusqu’à la naissance des grosses racines, puis qu’on faisait sauter à la poudre, et de temps en temps la forêt voisine nous en renvoyait la détonation. D’énormes éclats de bois pareils à des dents fracassées par la pince du dentiste et extraites avec leur chicot ; jetés en pile dans les environs de la bouche du four, ils s’y enchevêtraient en une masse désordonnée d’où sortaient par endroits des espèces de bras tendus, qui semblaient faire le poing au ciel.

Alors venait le jour où le four, étant plein de bas en haut, on allumait le feu à sa base, derrière de lourdes portes de fer qui s’ouvraient et se refermaient. On ne procédait à la mise en train de la combustion qu’avec une grande prudence de manière à éviter que l’argile ne se vitrifiât. Il fallait plusieurs jours avant que la flamme eût gagné, grâce aux vides ménagés à cette intention, la partie supérieure de la masse des briques, tandis que dans le bas les hommes préposés au chauffage, jour et nuit, s’empressaient, ouvrant tout à coup les portes, les refermant.

Ils devenaient tout peints d’un grand rouge ardent, ou tout roses sur un des côtés de leur corps. Ils empoignaient à deux un de ces énormes quartiers de bois, toute une moitié de souche ; ils la balançaient un instant devant le brasier avant de l’y précipiter horizontalement.

Mon grand plaisir était de monter par un petit escalier extérieur, dont les marches étaient engagées dans la muraille même, jusqu’au sommet du four ; et on ne me le permettait pas toujours, il y fallait même souvent beaucoup de supplications, je dépendais de la bonne volonté de l’un ou l’autre des ouvriers, mieux disposé à mon égard ou plus sensible à mes pleurnicheries ; – mais alors commençait l’ascension qui nous menait huit ou dix mètres plus haut, tandis que le mur à notre droite était si chaud qu’on ne pouvait pas y appuyer la main. D’où beaucoup de dangers pour un petit garçon, mais l’homme me faisait monter devant lui, me prenant de temps à autre sous les bras à quelque passage difficile, et ainsi nous arrivions.

On dominait immédiatement l’entassement des briques incandescentes. Ce qu’on voyait d’abord, dans la demi-clarté qui s’insinuait par-dessous les bords surbaissés de la toiture supérieure, c’était une colonne d’air chaud qui en faisait vaciller la charpente comme si elle eût été prise dans un violent coup de vent ; elle-même (cette colonne d’air chaud) tremblait et bouillonnait devant moi comme de l’eau, tout en s’élevant continuellement et se remplaçant sans cesse elle-même. On me maintenait à distance ; il était défendu de se pencher vers l’intérieur du four ; mais il suffisait d’abaisser les yeux : alors là était le miracle, car, à travers le sable dont on avait recouvert la surface extérieure des briques, mais tout fendillé, mille petites flammèches bleuâtres, piquetées d’étincelles rouges, penchaient, se redressaient, éteintes toutes ensemble, puis rallumées par le mouvement de l’air, comme une rampe de gaz.

C’est encore un morceau du monde qui apparaît à ce petit garçon, et un peu exceptionnel peut-être, mais composé d’éléments simples et essentiels. Il a le sentiment d’une force souveraine devant laquelle il se sent tout démuni et qui l’attire néanmoins, pendant qu’en bas il y a les hommes qui mettent du bois dans le four, et la flamme monte et la flamme perce. Il pense à un volcan, il entend gronder le feu intérieur qu’on lui a dit qui est au centre de la terre. C’est une tuilière, une très modeste tuilière de campagne et en même temps pour lui l’image symbolique des forces qui sont en jeu et en concurrence jusque dans les astres. La nuit, on voyait se lever une grande lueur, et même une double lueur, dont l’une était à ras de terre, dont l’autre apparaissait vaguement sous le toit, pendant que tout était éteint par ailleurs dans la campagne, où les maisons sont endormies et les hommes dans les maisons. Il y a peut-être chez ce petit garçon un respect religieux devant ce qui est pour lui plus qu’un spectacle : la manifestation d’une puissance partout présente, mais ordinairement invisible, dont lui-même se sent issu, car il a chaud, et son corps est plus chaud que l’air et il y a aussi comme un feu dans son corps, et il y a quelque chose qui bouge dans son corps, et qui est tout pareil au palpitement de la flamme.

Oh ! comme il est difficile de voir à distance les pensées qui nous habitaient. Comme il est difficile, même quand on n’en est que sa continuation, de se représenter ce que pouvaient bien être les rêveries d’un petit garçon de huit ans. La question est de savoir si les idées qu’on lui prête sont vraiment celles qu’il avait. Les idées qu’on lui prête, j’y reviens, sont nos idées d’hommes avec les moyens d’investigation qui appartiennent à l’homme que nous sommes devenu, que ce petit garçon n’avait pas. On le retrouve cependant tout là-bas, derrière soi, comme cloué sur place par quelque chose qui doit être une espèce de sentiment religieux, dont il a aujourd’hui encore nettement conscience. La religion du feu et de l’astre dont le feu dérive, et il y avait encore pour lui celle de l’air ; il y avait celle de l’espace, celle de cette eau mystérieuse qui imprègne l’herbe au matin : une eau qui n’était pas tombée d’en haut comme elle fait d’habitude, mais était issue du végétal même par un autre miracle qui la faisait bouger autour de lui en mille perles et pierres de couleur.

Cette fois, c’est quand il accompagnait le taupier. Car les deux grands souvenirs de ces premières vacances à la campagne, c’est le four et le taupier. Le taupier était debout à l’aube. Il se trouvait être déjà à la fin de sa tournée quand je pouvais enfin le rejoindre. Il me voyait venir ; il me disait : « Ah ! voilà l’apprenti. » Il me disait : « Tu as bien dormi ? »

C’était sur quelque penchant de pré encore dans l’ombre et qui aboutissait à un vague petit ruisseau presque à sec et bordé de vernes, où la terre était meuble et toujours humide, ce que les taupes affectionnent ; je lui disais : « Vous en avez beaucoup ? »

Il ôtait sa hotte de dessus son dos ; il me faisait voir dans le fond de sa hotte l’amas confus de couleur sombre qu’y faisaient tous ces petits corps agglomérés. Et moi j’étais plein d’horreur et de pitié ; prêt à fuir et pourtant séduit, et plein d’admiration pour l’habileté du chasseur ; penché par le haut du corps sur la hotte, et tout retiré par le bas comme par un besoin de fuir ; et demandant : « Combien ? » et lui : « Une trentaine. » — « Aïe ! » Il avait un sourire dans sa barbiche : « Tu tâcheras d’en faire autant quand tu seras grand. »

Il était petit, boiteux, déjeté ; à chaque pas qu’il faisait, il tombait de côté, et toujours du même côté, car il avait une jambe plus courte que l’autre.

Il portait un invraisemblable chapeau de feutre sans couleur et sans forme qu’il tirait bas sur ses yeux par devant, étant vêtu d’une blouse qui avait été bleue, mais toute délavée, d’un vieux pantalon trop court qui faisait bosse aux genoux.

Mais ce qu’il y avait de plus remarquable dans sa personne, c’était encore ses souliers, et lui-même s’en doutait bien, car il me les montrait, il me disait : « Pas besoin de cirage ! » Deux espèces d’énormes cailloux bosselés, dont le cuir en durcissant s’était comme moulé sur les articulations et les propres bosses du pied, mais admirablement brillants dans le jour quand il les tirait hors de l’herbe, qui me venait jusqu’à mi-jambe, minutieusement vernis par la rosée.

Il y avait deux systèmes de trappes : l’un aérien, l’autre souterrain. Tantôt on voyait de loin le petit cadavre pendre au bout d’une ficelle à une branche de coudrier redressée ; tantôt il fallait fouiller la terre pour en extraire la pince à ressort, fixée la veille au soir dans le petit canal que la taupe s’était creusé. Mais c’était un taupier habile, il connaissait les « bons coins » ; il avait fini par vivre d’instinct la vie même des petites bêtes qui le faisaient vivre, distinguant aussitôt d’entre leurs fouissages lesquels étaient récents et valables, d’entre les taupinières, lesquelles « donneraient » et lesquelles ne donneraient rien ; de sorte qu’il devait faire de bonnes affaires, ce qui ne contribuait pas peu à augmenter l’admiration que je lui portais. Rentré chez lui, il coupait la queue à ses bestioles, et, chaque samedi après-midi, allait les porter chez le boursier de la commune qui lui donnait deux sous par queue. Deux sous par queue ! J’avais décidé d’être taupier « quand je serais grand ». Et, cependant, nous continuions d’aller à travers prés, nous arrêtant de place en place pour recueillir un petit cadavre, et tendre les trappes à nouveau. Il tirait sur la ficelle, faisant fléchir la branche de coudrier qu’il avait d’abord déplacée ; ou bien il creusait dans la terre avec une truelle, ce qui faisait apparaître un trou bien rond en face duquel était un autre trou et dans l’espace ainsi ménagé introduisait son piège. « Tu comprends, me disait-il, elle pousse avec la tête ; elle voit qu’il y a de la terre qui est tombée dans son tunnel, elle vient pour le déblayer. Il faut y mettre une pierre plate, mais il faut faire attention de la prendre sur place. Sans quoi, c’est malin, ça se méfierait… »

On voyait les prés peu à peu s’éteindre et devenir ternes. Ce qui en était retiré, c’étaient toutes ces pierres précieuses qui brillaient à leur surface. Ce qui en était retiré, c’étaient ces petits feux qu’elles jetaient diversement, de toutes les couleurs, bleus, verts, rouges, jaunes, intermittents, suspendus un peu au-dessus du sol, et avec quoi jouait une brise légère qui en faisait changer sans cesse la coloration et l’éclat. Mais à présent ils étaient supprimés l’un après l’autre par la chaleur croissante et la venue du soleil sur le versant des prés qui jusqu’alors avaient été dans l’ombre ; nos souliers devenaient poussiéreux. L’herbe elle-même devenait grise. Et c’était la fin de la chasse. Mais on voyait reparaître les fleurs, qui avaient été éclipsées par le trop grand éclat de la rosée ; et elles faisaient des taches blanches, des taches jaunes, des taches roses ou mauves, pour une parure nouvelle, entre les arbres du verger où les oiseaux à présent s’étaient tus.

4

Nous avions déménagé. Mon père avait remis son commerce de denrées coloniales. Il venait de faire bâtir, en bordure de la rue du Pré-du-Marché, dans le bas du jardin d’une maison plus en retrait qui lui appartenait également, une maison d’un étage où il avait installé un commerce de marchand de vins en gros. La maison est toujours là, mais elle est méconnaissable. On l’a surélevée ; elle compte trois ou quatre étages maintenant. En ce temps dont je parle, sa partie essentielle était constituée par les caves, qui étaient hautes et profondes, toutes remplies d’énormes vases (qui est le nom que nous donnons aux foudres), alignés sur deux rangs et où un homme pouvait entrer en se glissant par l’ouverture ovale, appelée « portette », qui était pratiquée à leur partie inférieure.

Cette maison n’était elle-même qu’à quelques minutes de la Riponne. On voit que je ne suis pas fils de paysans. Je suis né à la ville, j’ai été élevé à la ville ; je n’ai connu la campagne tout d’abord qu’au temps des vacances et pour peu de temps. Je n’en suis pas moins petit-fils de paysans par mon père qui était bourgeois de Sullens, dans le Gros de Vaud ; petit-fils ou arrière-petit-fils de vignerons par ma mère, qui était une Davel, de Cully et Lutry, comme le major. Mais, pour l’instant, c’est d’une maison citadine, quoique pour lors tout entourée de jardins, que je suis parti un matin d’avril (l’année scolaire commençait alors avec le printemps) pour aller passer ce fameux examen d’entrée au Collège, dont j’ai déjà parlé, muni des exhortations de M. Pasche et non sans avoir encore peiné pendant des mois sur les matières qui figuraient au programme : histoire, géographie, calcul écrit, calcul de tête, grammaire française, récitation, etc.

C’est ici que je retrouve ma mère et elle m’apparaît distinctement, ce certain matin d’avril, car elle m’accompagne. Elle ne dit rien, et je ne dis rien non plus ; il me suffit qu’elle soit là. Je vois bien que sans elle je n’aurais jamais eu le courage d’affronter ces messieurs du jury que j’imagine là-bas assis à une table dans un redoutable inconnu ; mais sa protection est sur moi, tandis qu’elle s’avance à ma droite. On m’avait mis mes habits du dimanche qui se confectionnaient encore à la maison, où une couturière venait « en journée », avec sa « réassujettie » ; on allait choisir l’étoffe chez M. Bonnard, place Saint-François, et toute une semaine les deux femmes travaillaient dans la salle à manger, près de la fenêtre, m’appelant de temps à autre pour les essayages qui étaient laborieux. Car elles avaient une tendance à faire, comme elles disaient, les culottes « à la crue » ; elles me descendaient, ces culottes, au-dessous du genou, ce qui me semblait inélégant, de sorte que je bataillais jusqu’à ce que j’eusse obtenu qu’on les coupât à bonne hauteur, quitte à les munir d’un rempli qui permît de les rallonger. C’était donc une culotte courte et le reste du costume était composé d’une veste à plis (deux dans le dos, deux sur le devant), avec une ceinture qui se boutonnait (et elle était toujours à mon avis placée trop bas) et un col rabattu sous lequel on nouait une cravate lavallière. Un petit garçon tondu ras, qui est ce matin-là extraordinairement nerveux, la tête pleine de chiffres, de dates, de règles de grammaire, de poésies (au pluriel) et où il n’y a plus aucune place pour les souvenirs de l’été précédent, la tuilière ou le taupier.

Un petit garçon (je n’avais que huit ans et demi, car il y avait encore une septième classe au Collège) et qui va comparaître devant une espèce de tribunal qu’on lui a longuement représenté comme devant être impitoyable. Heureusement qu’il y a ce visage qui se penche vers lui avec un sourire un peu inquiet, mais plein de tendresse et d’indulgence, et c’est bien sur cette indulgence que je compte en cas d’échec. Il fait un beau soleil. Les pigeons de la place, devant nos pas, précipitent de plus en plus les leurs et finalement, d’un vol court et ras, avec un claquement d’ailes, échappent à notre involontaire poursuite pour retomber quelques pas plus loin. J’avais un sac d’écolier sur le dos, et un encrier neuf à la main, avec un bouchon de liège, mais j’étais tellement nerveux que je me souviens avoir aspergé d’encre les deux ou trois marches du perron. Je m’étais finalement trouvé dans une grande pièce tout entière occupée par des pupitres peints en noir, accouplés deux à deux et qui ne laissaient entre eux que juste la place pour passer ; dans le fond, les mères des candidats étaient installées. Plus devant, il y avait les candidats eux-mêmes. Nous devions être une trentaine. Et, tout à fait en avant, juste sous les fenêtres, il y avait une grande table où trois messieurs étaient assis, dont un des professeurs du Collège, et deux experts qu’on avait fait venir spécialement pour l’examen.

Il y avait eu des épreuves écrites ; ensuite on avait passé aux orales. Nous avancions tour à tour jusqu’à cette grande table où beaucoup de carrés de papier blanc étaient étalés, dont il fallait en retourner l’un ou l’autre pour savoir quel allait être son « sujet ». Car le sort agissait ainsi qu’il était fixé au revers de ces papiers innocents et muets du côté qui nous faisait face, et se manifestait par l’apparition d’une ligne d’écriture, après quoi on avait dix minutes pour réfléchir, pendant que l’interrogatoire se continuait à côté de vous. Mais je ne me souviens de rien, sauf de mon examen de chant. J’avais mon École musicale à la main. Il s’était passé un temps qui m’avait semblé et me semble encore immense entre le moment où je m’étais levé et celui où j’avais entonné la première note de mon morceau. Un des experts baissait la tête en souriant, l’autre faisait du menton un petit signe d’encouragement, le troisième renversé en arrière sur sa chaise tapotait avec le bout de son crayon sur la table ; et c’est dans un silence de fin du monde qu’il m’avait fallu chercher dans ma tête, mais à quelle hauteur ? et pousser dehors enfin cette première note qui allait décider de toute l’entreprise. Elle n’avait pas d’ailleurs duré longtemps. Les experts s’étaient regardés, j’avais été interrompu avant même d’avoir terminé le premier verset :

 

Petit oiseau,

Si gai, si beau,

Dieu te protège,

Quand vient la neige,

Petit oiseau, petit oiseau…

 

Il me semble que je n’avais pas été plus loin que « la neige » : d’où j’avais conclu à un échec.

Quoi qu’il en soit, les résultats devaient être officiellement affichés dès le lendemain dans le vestibule du Collège. Comme j’étais sûr d’avoir échoué, il avait fallu toute l’insistance de ma mère pour me décider à aller avec elle en prendre connaissance. C’était un vestibule assez sombre, avec deux grosses colonnes peintes en faux marbre. À droite en entrant, il y avait la loge du concierge ; de l’autre côté, contre la paroi, un grand cadre vitré où, derrière un grillage, toute espèce de papiers étaient fixés avec des punaises. Nous arrivons. Le vestibule est déjà plein de dames qui discutent entre elles à voix basse. Elles avaient reconnu ma mère, elles l’avaient arrêtée au passage ; moi, je m’étais glissé inaperçu derrière elles pour me trouver ensuite en face d’une grande feuille piquée en plein milieu du cadre d’affichage. Sur cette feuille, il y avait toute une liste de noms soigneusement calligraphiés et précédés chacun d’un numéro. J’avais résolu de commencer par le bas, et de ne pas remonter très haut, puis de me sauver en cachette si mon nom ne figurait pas dans les dix derniers. Je vois 25, ce n’est pas moi. Il faisait assez sombre dans ce vestibule et puis j’étais petit, et le cadre placé à hauteur d’homme : je me dresse sur la pointe des pieds, je vois 24, ce n’est pas moi. 23, 22, j’arrive à 15 : ce n’était toujours pas moi. Mais alors j’entends des voix qui se rapprochent : c’était ma mère et deux ou trois de ces dames qui l’accompagnaient ; en même temps, je suis entouré, on me félicite, on me serre la main : c’est qu’il fallait remonter le long de la liste bien plus haut que je n’avais encore fait et jusque tout en haut et jusqu’à son fin bout : j’étais reçu et reçu le premier.

Qu’est-ce qu’il faut penser de ces petits succès d’enfant ? je ne sais plus très bien ce que j’en ai pensé moi-même. Plus tard, on rit de leur insignifiance : on en rit d’autant plus que l’avenir vous a fait voir le peu de crédit qu’on peut leur prêter. Mais, après toute une année passée dans la terreur de cette chose qui allait survenir, cette chose enfin survenue avec les résultats qu’on sait, je ne pouvais pas du moins ne pas éprouver un singulier sentiment de délivrance. Et puis il y a l’amour-propre. M. Pasche était venu rendre visite à mes parents. M. Pasche me prédisait le plus brillant avenir ; il en avait persuadé ma mère, qui était toute prête d’ailleurs à se laisser persuader. C’était toujours une bonne note pour son école qu’un de ses élèves passât le premier, et le prestige qu’il en tirait lui-même ne lui faisait pas oublier les avantages qu’un succès de ce genre pouvait valoir à sa classe.

En tout cas, c’est ainsi que j’ai quitté le bâtiment de l’Église wesleyenne pour le bâtiment tout voisin du Collège dont la porte d’entrée se trouvait toutefois donner sur le Valentin et non plus sur la Riponne. Mais la vue qu’on en avait était la même. On dominait seulement la place d’un peu plus haut, de sorte que la tour de la Cathédrale était un peu plus basse dans le ciel. Nous étions montés en grade, voilà tout. De derrière la grille qui bordait le haut mur de soutènement supportant la terrasse où nous passions les dix minutes de la « récréation », on ne voyait guère maintenant des passants que leurs chapeaux, noirs en hiver, blancs en été, et des échoppes que les toits, qui faisaient des rectangles clairs, à quoi venait s’adjoindre de-ci de-là la tache ronde d’un grand parasol rouge. Je suis resté sept ans au Collège. Il se composait alors de sept classes : il n’en compte plus que six aujourd’hui. On ne commençait le latin qu’en sixième. Cette septième classe était donc, elle aussi, une manière de classe préparatoire, qui faisait suite à celle de M. Pasche ; et peut-être bien que tout est préparation dans la vie, mais préparation à quoi ? On se prépare au Collège, qui prépare au Gymnase, qui prépare à l’Université, laquelle finalement prépare à une carrière, mais la carrière elle-même, une fois qu’on y est engagé, n’apparaît-elle pas à son tour comme une préparation à autre chose ? de sorte qu’on croit toujours avoir fini, et qu’on voit chaque fois que tout est à recommencer. Par bonheur, ces petits garçons s’en doutent peu. Toutes leurs journées sont prises par des leçons et des devoirs. De huit à midi, l’hiver ; de sept à onze heures, l’été ; et de deux à quatre ou cinq heures, ils ne s’appartiennent plus ; et ils ne s’appartiennent guère davantage, une fois qu’ils sont rentrés chez eux, où, sous la lampe à pétrole pendant la mauvaise saison, dans une assez pauvre lumière tombant de la fenêtre, le reste de l’année, il leur fallait préparer leurs devoirs.

J’avais une casquette à olive verte et blanche : les collégiens d’aujourd’hui continuent à la porter. J’ai eu plus tard un uniforme dont les collégiens d’aujourd’hui ont perdu sans doute jusqu’au souvenir, avec un pantalon gris de fer, une tunique bleu sombre à boutons dorés, un ceinturon dont la boucle de fermeture, dorée également, était une reproduction de l’écusson cantonal ; et la fanfare avait un plumet blanc et les tambours un plumet rouge.

C’était le corps des cadets. Nous avions un fusil et à l’occasion des cartouches (à blanc). Nous étions répartis, comme de vrais soldats, en sections et compagnies. Nous avions même une batterie d’artillerie composée de deux petits canons de bronze qui étaient traînés par les servants.

Deux fois par semaine, le mercredi et le samedi, c’est-à-dire les deux seuls après-midi où nous étions libres, on nous menait faire l’exercice sur la place de Beaulieu. À l’aller et au retour, défilé en ville. Les officiers avaient des sabres et des gants de coton blanc.

Moi sans trop savoir comment, ni pourquoi, j’avais fini par devenir sergent : on m’avait donné un sifflet qui était relié à la boutonnière par une passementerie en laine rouge ; elle me barrait le haut de la poitrine et me remplissait de fierté.

Vers la fin du trimestre d’été, on partait faire la « petite guerre » avec le corps des cadets de Vevey ; nous avions chacun dix cartouches, elles étaient en cuivre rouge, enduites de graisse solidifiée, et remplies de poudre noire avec une bourre de carton ; elles faisaient beaucoup de fumée et de bruit. Ça se passait quelque part au-dessous du Mont-Pèlerin où nous arrivions vers les neuf ou dix heures ; tout à coup les officiers levaient leurs sabres, on se déployait dans les prés de chaque côté de la route, on se jetait à plat ventre à l’abri d’un talus ou derrière un buisson. Et on voyait alors, de l’autre côté du ravin, beaucoup de petits soldats de notre taille avec un uniforme assez semblable au nôtre (mais je crois bien qu’ils avaient des guêtres blanches), se livrer à une manœuvre toute pareille, pendant qu’à l’arrière-plan les canons se mettaient à tonner. Nous étions peut-être à deux cents mètres les uns des autres : nos fusils qui étaient de petit modèle ne portaient même pas si loin.

J’étais couché de tout mon long dans l’herbe entre deux de mes camarades ; la pente devant nous descendait jusqu’à un ruisseau, de l’autre côté duquel elle était continuée par une pente en sens inverse ; et c’est là qu’avaient pris brusquement naissance une quantité de petites boules blanches qui s’étaient confondues peu à peu toutes l’une dans l’autre en avant de la ligne ennemie dont elles indiquaient exactement la position. Et notre position à nous aussi avait été alors exactement indiquée, parce que nous avions commencé à tirer, mais avec prudence, préoccupés que nous étions de faire durer le plaisir. Tout cela sous un beau ciel, avec une vue plongeante sur le lac qu’on découvrait dès qu’on tournait même légèrement la tête sur la droite, mais nous n’y songions guère. Car il s’agissait maintenant de prendre d’assaut la position ennemie. On faisait un bond en avant, on se jetait à terre, on faisait un nouveau bond en avant. On avait ensuite à passer le ruisseau, ce qui n’allait pas sans quelque lenteur, quelque difficulté, ni même quelques accidents heureusement sans gravité : puis on était de nouveau à terre, cette fois au bas de la pente adverse et où la fusillade redoublait d’intensité. Ça ne fait rien. Nous étions héroïques. Les officiers mettaient leur casquette au bout de leur sabre, et nous voilà tous ensemble à nous précipiter sur l’obstacle, avec des hourrahs, dans la fumée, nos supérieurs n’ayant que le temps de se jeter entre les deux lignes ennemies de manière à leur épargner un contact trop brutal ; et puis il y avait ces coups de feu qui étaient dangereux de près, la bourre faisant balle.

On sonnait le rassemblement. Les sections se reformaient. On pique-niquait sur l’herbe avec des provisions qu’on avait apportées dans ses poches, car je crois bien que nous n’avions pas de sac.

On nous donnait du vin ; on nous en donnait même un peu trop, si j’en crois mes souvenirs, car il était midi et le soleil tapait fort.

5

Je porte les prénoms de deux petits frères morts avant ma naissance, dont l’un s’appelait Charles, l’autre Ferdinand, ce qui m’a fait un prénom d’archiduc, dont je ne suis pas responsable. L’hiver, il fallait se lever avant le jour. Nous déjeunions, mon frère cadet et moi, d’une tasse de chocolat bouillant et d’une tartine de pain beurré. Mais hélas ! comme nous sortions du lit le plus tardivement possible, et bien que le trajet de la maison au Collège fût singulièrement court, il m’arrivait souvent de ne vider ma tasse qu’à moitié, et encore en me brûlant, et de me mettre en route ma tartine à la main, malgré le plaisir que c’était, quand on en avait le temps, de laisser lentement fondre dans sa bouche un morceau de beurre frais au contact d’une gorgée de chocolat.

Il pleuvait, il faisait du brouillard, quelquefois il avait neigé ; mais j’avais une pèlerine et puis de gros bas de laine à côtes que ma mère nous tricotait, à mon frère et à moi ; et même il y avait toujours une scène quand il s’agissait de les mettre au commencement de l’hiver, parce qu’ils « piquaient ». Au bas du Valentin, il y avait un vieil agent de police avec sa canne. Nous le connaissions bien, parce qu’il était chargé plus spécialement de la surveillance du quartier et que nous avions eu souvent maille à partir avec lui : il s’appelait M. Prenleloup. Et moi, je m’effrayais de voir que le Valentin était déjà désert, ce qui était signe que le timbre qui annonçait le commencement des leçons allait sonner : de sorte qu’il ne me restait plus qu’à prendre mes jambes à mon cou, ayant fourré dans ma poche ce qui me restait de ma tartine. En effet, j’arrivais juste au moment où le concierge, M. Samuel Lavanchy, dit Sami, avec son bonnet grec et ses pantoufles de tapisserie, apparaissait sur le seuil de sa loge, d’où il n’avait qu’à tendre la main pour peser sur le bouton. Bien qu’assez bourru et très redouté, tout en me jetant un regard sévère, il attendait que j’eusse passé pour actionner la sonnerie. Je n’avais qu’à grimper à l’étage. Et, le plus souvent, je n’arrivais en classe que juste au moment où les professeurs sortaient de la « salle des maîtres », où ils se tenaient entre les leçons devant une grande cheminée où brûlait un beau feu de bois.

Mais alors commençaient quatre longues heures de classe. Au gros de l’hiver, toute la première heure se passait sous le sifflement des papillons à gaz que Sami avait allumés, allant de salle en salle avec un bâton et une flamme au bout. Ces papillons s’épanouissaient en manière d’éventail dans le bas d’une espèce de lyre en fonte, mais les bords de la flamme étaient dentelés, et à cause de la pression du gaz, continuellement en mouvement, ce qui projetait sur nos livres et nos cahiers une lumière incertaine et mouvante. Ça sifflait continuellement et doucement au-dessus de nous, tandis que le gros poêle de fonte, bourré de bûches fournies par l’État, ronflait dans son coin. Quand je regardais par la fenêtre, je m’étonnais de voir qu’au dehors la nuit, loin de décroître, semblait, par contraste, s’être encore obscurcie. Cependant, là-haut, sur sa colline, la tour de la cathédrale se découpait avec toujours plus de netteté, ayant gardé sa couleur sombre contre le ciel qui pâlissait, et une espèce de brouillard grisâtre, où la flamme du gaz se noyait peu à peu, finissait par s’insinuer jusqu’à nous. Nous avions le plaisir de monter debout sur nos pupitres pour l’éteindre : c’était une distraction. On n’imagine pas combien ces petits collégiens sont friands de tout ce qui peut être un dérivatif au cours monotone des leçons. Non seulement ils savent d’avance de quoi elles vont être faites, mais encore elles reviennent à date fixe, tout à fait mécaniquement. Le mardi de 9 à 10, le jeudi de 2 à 3, c’est l’histoire ; le lundi de 3 à 4, le mercredi de 11 à 12 la géographie : et ainsi de suite. De sorte que le moindre incident, pourvu qu’il soit imprévisible, prend pour eux une importance considérable. Aussitôt César est oublié ou la date de la prise de Constantinople ; et c’est à cause d’une carte qu’il faut aller chercher dans l’armoire, à cause d’un bâton de craie qui casse entre les doigts du maître, ou bien, l’été, d’un papillon qui entre par la fenêtre ouverte : tout était prétexte à nous évader. Et vous savez la peine que vous aviez à nous reprendre en mains, Messieurs les Professeurs, bien plus de peine qu’il n’en faut à un berger de moutons qui a du moins un chien, lequel s’entend à sa besogne, et le berger n’a qu’à tendre le bras et le chien court autour du troupeau qui s’est égaillé. Nous nous égaillons le plus souvent que nous pouvions : peut-être était-ce par un besoin de vie, dont celle que nous menions au Collège nous semblait être la négation. Et cependant il faut persévérer, parce qu’il y a les examens de fin d’année, parce qu’il faut passer d’une classe à l’autre, parce qu’il faut être « promu ».

J’ai été un élève comme les autres : c’est une part de ma personne. Je polissonnais avec mes camarades, m’efforçant de leur ressembler le plus possible, sans toujours y réussir. J’ai été très appliqué aux jeux de mon âge et tous mes instants de loisir y étaient, bien entendu, consacrés.

Il y a eu les « catapultes ». Je ne sais pas si les collégiens d’aujourd’hui savent encore ce que c’est, mais de mon temps elles étaient grandement à la mode et chacun de nous vouait tous ses soins à la fabrication de cet engin, dont les effets pouvaient être redoutables, bien qu’il fût de petit format et qu’on pût facilement le glisser dans sa poche. Les plus riches allaient faire l’acquisition chez le spécialiste d’une sorte de triangle de fer plat, percé de trous et muni d’un manche très court, dont je ne sais pas très bien à quoi il servait, mais je pense à la fermeture des gants de femmes, car c’était l’époque des buscs et des baleines et les femmes s’en fourraient partout ; il y en avait jusque dans le col de leur guimpe, lequel les obligeait à porter haut le menton. Mais les autres élèves, les moins fortunés, dont j’étais, allaient tout bonnement, lors de la promenade du dimanche, faire choix dans un buisson d’une fourche de noisetier, dont il s’agissait seulement qu’elle fût parfaitement symétrique, avec deux branches d’égale force et un manche très exactement perpendiculaire à l’angle qu’elles formaient entre elles. On allait alors acheter chez le bandagiste trente ou quarante centimètres d’élastique carré, en caoutchouc brut, dont il y avait diverses épaisseurs ; plus l’élastique était épais et moins il avait de jeu, d’où une force de projection plus grande, mais aussi plus de résistance. Il fallait ensuite être bien avec un cordonnier, mais chaque famille avait le sien, car les souliers étaient encore faits sur mesure, à qui on allait mendier un petit morceau de cuir, le plus souple possible, qui pourtant ne se déchirât point. On découpait ce morceau de cuir en ovale : on le perçait d’un trou à chacune de ses extrémités.

On voit que je suis précis et technique, mais nous étions, en ces matières, d’excellents techniciens. Nous avions quelques-unes des qualités des hommes primitifs, telles qu’elles existent aujourd’hui encore chez les sauvages, qu’on sait capables de réaliser avec les moyens les plus simples (mais ils ont le temps pour eux et ils ont l’adresse pour eux), avec un morceau de bois par exemple et quelques plumes, et une arête de poisson, des merveilles de flèches, toute espèce d’armes de chasse ou de combat.

Nous, c’était à la fois une arme de chasse (ces catapultes) et de combat. On passait dans les trous du cuir deux fortes ficelles, à ces ficelles on nouait l’élastique coupé en deux parties égales. Puis on les rattachait, ces deux moitiés, par deux ficelles également, aux deux extrémités de la fourche, qui devait être suffisamment rigide bien que douée quand même d’une certaine souplesse ; la grande difficulté étant de faire en sorte que les deux côtés de l’engin fussent exactement de même longueur et eussent exactement la même force ; le difficile étant aussi d’assurer aux nœuds de la ficelle assez de solidité pour qu’ils résistassent à la traction. Mais nous étions experts en toute espèce de nœuds, très renseignés de même sur les diverses qualités de ficelles, si bien que l’ensemble pour finir s’équilibrait exactement : alors quelle merveille c’était, quand, mettant à profit tous mes instants de liberté et même en prélevant quelques-uns sur le temps qui aurait dû être consacré à mes devoirs, je m’exerçais dans le corridor de l’appartement sur une cible que j’avais dessinée moi-même.

J’initiais mon petit frère aux subtilités de ce tir qui était d’une grande précision, je dois dire, et ne manquait pas de puissance. Car, aux petites pierres rondes et soigneusement choisies qu’on y employait d’abord, je n’avais pas tardé à substituer du plomb de chasseur, du gros plomb, qui avait un numéro que je ne me rappelle pas, mais que je connaissais très bien alors ; mes moindres sous y passaient.

Je fixais la cible avec des punaises sur une vieille caisse à macaronis ; et il fallait voir, de progrès en progrès, comment le plomb, qui au début ne faisait qu’entamer le bois où il se gravait en creux, finissait par y pénétrer tout à fait ; et, pour ne pas la perdre, je devais en extraire la grenaille avec la pointe d’un couteau. Il fallait voir aussi comment les planches minces se pulvérisaient à la longue sous la violence des coups, et il fallait changer de caisse.

Je ne cache pas, d’ailleurs, que ces exercices pacifiques n’avaient pas tardé à faire place à des exploits moins innocents ; et qu’ainsi lâchés les beaux soirs d’été à deux ou trois dans le jardin, nous avons mis à mal, outre quelques moineaux, un assez grand nombre de carreaux, ceux qu’il y avait, par exemple, sur les derrières de l’école catholique qui était bien à une cinquantaine de mètres de la place que nous occupions. On tirait par-dessus le jardin voisin de dedans un arbre où il était facile de disparaître tout à fait quand une fois le coup lâché, on entendait dégringoler la vitre, et le bruit venait de si loin qu’il nous paraissait à nous-mêmes n’y avoir aucune relation entre notre présence et ledit accident. Mais c’était une délectation particulière de voir alors là-bas la fenêtre s’éclairer, puis une tête paraître à contre-jour, scrutant inutilement autour d’elle l’ombre grandissante.

On montait aussi dans le marronnier et avec les feuilles sèches du marronnier on faisait du tabac, dont on se roulait des cigarettes. Ou bien on fumait de la « ouarbe », qui est la tige sèche de la clématite sauvage, laquelle se trouve être toute percée de petits canaux par où s’établit un très bon tirage.

Enfin il y avait un malheureux tapissier allemand qui avait loué à mon père la boutique qui donnait sur la rue, mais logeait dans une chambre dont la fenêtre ouvrait sur le jardin. Nous occupions au premier, mon frère et moi, une pièce située immédiatement au-dessus. Ce tapissier était un tout petit homme à jambes arquées vers l’extérieur, avec une couronne de cheveux noirs soigneusement lissés autour d’un crâne chauve, et c’était de son personnage ce que nous connaissions le mieux, car nous ne le voyions guère que d’en haut. Il avait l’habitude, l’été, de faire sa cuisine sur le rebord intérieur de sa fenêtre grande ouverte. Il y disposait un réchaud à pétrole, où, dans une petite marmite d’émail recouverte d’un léger couvercle de fer-blanc, il laissait mitonner sa soupe. Je rentrais à onze heures du collège, mon frère ne tardait pas à me rejoindre. Le petit homme était d’ordinaire à ce moment-là retenu dans sa boutique par quelque client ; la boutique était séparée de la chambre où cuisait la soupe par une porte qu’il tenait, à cause des courants d’air, fermée ; nous avions du temps devant nous. J’attachais au bout d’un long fil une bobine. Il s’agissait de se pencher par la fenêtre et de balancer la bobine. On nous croyait occupés sans doute à la préparation de nos devoirs : c’est alors que, projetés tous les deux par-dessus la barre d’appui jusqu’à en perdre l’équilibre, nous nous aidions l’un l’autre à faire descendre la bobine en question par la fenêtre d’une quantité telle qu’elle atteignît le rebord du couvercle ; puis nous balancions le fil de manière qu’elle se trouvât coincée dessous. Il suffisait alors d’une secousse pour que le couvercle dégringolât. Nous n’avions que le temps de nous rejeter en arrière ; le petit homme accourait. Agenouillés sur le plancher, et dans le plus grand silence, ne laissant dépasser que tout juste le sommet de la tête et nos deux yeux, nous pouvions l’observer quand même et on voyait, dans le même instant, son crâne extraordinairement jaune et luisant, s’éclairer d’un reflet du ciel. On l’entendait ramasser son couvercle. Puis il tournait la tête de droite et de gauche ou même la levait à demi, si bien que nous courrions le risque d’être surpris ; mais il était plein de candeur. Il devait accuser de l’incident un brusque mouvement de l’air ou un chat (car ils étaient nombreux à rôder dans le voisinage) ou bien encore sa propre maladresse ; et, ayant recouvert à nouveau sa marmite, il s’en retournait d’où il était venu.

Il ne nous restait qu’à recommencer. Souvent même, le bruit que faisait la rue l’empêchait d’entendre tomber le couvercle, et c’étaient les plus beaux moments, car, par une manœuvre adroite, la bobine au bout de son fil plongeait en plein dans la soupe. Nous mettions un plaisir particulier à l’y laisser tremper un moment, puis à la retirer, puis à la laisser tremper à nouveau ; surtout quand il s’agissait, comme il arrivait, d’une soupe aux pommes de terre ou aux vermicelles : car nous nous entendions très bien, fouillant la masse en ébullition avec la bobine, à en faire déborder les morceaux ou bien à ramener à nous cette même bobine toute barbue de longs fils blancs qui s’en détachaient un à un. Hélas ! le pauvre homme devait s’être à la longue douté de quelque chose. Un beau jour que la manœuvre s’annonçait comme devant réussir aussi bien que de coutume, voilà qu’une main tout à coup s’allonge, armée de ciseaux, et coupe le fil. Consternation. Et, la minute d’après, on sonnait. On devine la suite. Elle ne nous avait pas empêchés de récidiver. Et la fin de l’histoire est qu’une fois nous avions été poursuivis à travers le jardin par le tapissier en colère qui brandissait un battoir à tapis ; heureusement que nous le distancions sans peine, tout empêtré qu’il était dans ses jambes courbes qu’il lui fallait à chaque pas débrouiller l’une de l’autre.

Il s’était promptement découragé ; son découragement l’avait même porté si loin qu’à quelque temps de là, il avait donné son congé.

C’est vers cette même époque (je devais avoir onze ou douze ans) que j’ai commencé à me dédoubler. Il y a eu en moi comme deux moitiés de personnages, qui à eux deux constituaient mon individu, mais qui se ressemblaient chaque jour un peu moins.

D’abord l’élève un tel, qui devenait d’ailleurs un toujours plus mauvais élève, perdant chaque année quelques places dans le classement, mais visible de toute part ; ensuite, et à côté, quelqu’un de très secret, qui prenait le plus grand soin de ne rien livrer de lui-même et que j’étais seul à connaître.

L’élève Ramuz ; et puis quelqu’un qui portait bien le même nom, mais prenait en toute chose secrètement le contrepied des opinions officielles que professait ouvertement l’élève.

C’est, je pense, l’histoire de nombreux petits garçons de mon âge, dont la vie est faite entièrement d’obligations qu’ils n’ont pas choisies et qui s’en vengent comme ils peuvent. Ils sont bien forcés de s’y soumettre ; ils s’y soumettent, en effet ; ils n’ont rien du révolté. Mais ils n’ont rien, d’autre part, de l’élève conformiste, né conforme à ce qui l’entoure, et qui est parfaitement satisfait de l’enseignement qu’on lui donne, n’imaginant même pas qu’il puisse être différent. Nous autres, un mauvais génie nous poussait à ne pas nous en contenter. Il y avait une partie de nous-mêmes que nous entendions bien nous réserver, tout en nous donnant l’air de nous livrer entièrement, par ailleurs, à cette vie en communauté qui était celle du Collège.

Ces choses sont difficiles à expliquer ; il est déjà difficile de se les expliquer à soi-même. C’est notre plus lointain passé qui est en cause et c’est avec notre présent que nous sommes bien forcés de le juger. Il y a un enfant tout là-bas ; c’est l’homme qu’il est devenu qui prétend à le faire revivre. L’homme fait, qui n’est plus l’enfant, cherche à interpréter l’enfant. Il arrive bien sans doute que surnagent dans sa mémoire quelques faits d’espèce « objective », qu’il ne peut mettre en doute et dont il lui est loisible de faire état ; mais, ce qui compte, ce sont moins les faits que la signification de ces faits, et là rien ne peut faire qu’il ne soit toujours incertain de l’explication qu’il en donne. Ne va-t-il pas les embellir, cédant à la tentation de s’embellir ; les agrandir, par souci de son propre agrandissement ; utiliser ainsi à l’intention de ce qu’il est celui qu’il était autrefois ; et, dans cette recherche des effets et des causes, obéir avant toute chose à sa logique d’homme conscient, alors que le petit garçon qu’il a été n’était ni logique, ni conscient ? Penché sur son papier, la tête dans ses mains, il s’efforce, comme à travers la page blanche, de découvrir tout au fond de lui-même les vestiges de ce qu’il a été ; pareil à un homme à plat ventre qui cherche, à travers le brouillard, du haut de la montagne, à reconnaître le fond de la vallée.

Les enfants sont parmi les hommes qui ont sur eux tout pouvoir. Les enfants sont complètement voués à l’obéissance. Les enfants ont une vie qu’ils ne se font pas, mais qu’on leur fait ; l’horaire qui départage et compartimente d’un bout à l’autre leurs journées, ce n’est pas eux qui en ont décidé. Ils se lèvent quand on leur dit de se lever, ils se couchent quand on leur dit de se coucher : lorsque l’heure de l’école est venue, c’est une cloche qui le leur fait savoir. Même la durée de leurs jeux au grand air, où ils pourraient du moins avoir l’illusion de retrouver la liberté, leur est mesurée au chronomètre. Les choses qu’on leur enseigne, ils n’ont pas à les discuter, même s’ils en avaient les moyens (il se trouve qu’ils les ont parfois). Les choses qu’on leur enseigne sont autant de vérités qu’ils ont à accepter comme telles. Il y a au-dessus d’eux toute une organisation séculaire qui dispose de l’autorité et qui s’impose à eux par des programmes, lesquels supposent à leur tour une certaine conception de la vie, qu’ils sont bien obligés d’accepter, elle aussi, sous peine des pires échecs. Il y a au-dessus des élèves les professeurs et au-dessus des professeurs l’État qui m’apparaissait, en ce temps-là, comme quelque chose d’omniscient et d’infaillible, pourvu par ailleurs de toute espèce de vertus qui lui étaient propres, dont, entre autres, la perpétuité. Souvenez-vous, il y avait les « rentes perpétuelles ». Cette fin du XIXe siècle, dans nos petits pays du moins, était une période particulièrement tranquille : les révolutions et les guerres étaient dans l’histoire ; elles avaient émigré dans l’histoire ; elles nous semblaient ne plus jamais devoir être dans la vie ; elles étaient situées dans le passé : nous n’arrivions même plus à les comprendre. C’est pourquoi les institutions, et toutes les espèces d’institutions, avaient alors tant d’importance ; elles semblaient ne devoir jamais changer. Elles nous dominaient de partout, nous n’avions qu’à les subir ; et c’est bien ce que nous faisions, nous autres écoliers, avec toute une partie de nous-mêmes. Mais, j’y reviens, il y avait une autre partie de nous-mêmes qui aspirait à l’indépendance et, ne pouvant la trouver au-dehors, s’occupait à se l’aménager intérieurement. Il y avait un certain nombre de constatations, et essentielles, que je ne pouvais pas ne pas faire (car ici je ne parle que de moi) et qui étaient justement celles que nos livres de classe passaient sous silence ; elles supposaient des questions, et, comme je devinais que ces questions allaient être sans réponse, je les gardais pour moi.

Un jour arrive où le petit garçon que je suis s’aperçoit, par exemple, qu’il doit mourir ; et longtemps il n’y a pas cru, longtemps il s’est persuadé malgré tout qu’il ne mourra pas, mais enfin il est forcé de se rendre à l’évidence. Il se demande : « Pourquoi est-ce qu’il faut mourir ? » Or, c’est là une question qu’il sent bien qu’il ne peut pas poser : il en a passé l’âge. Mais, comme il ne la pose pas ouvertement, il se la pose sans cesse et avec d’autant plus d’angoisse à lui-même.

Un autre jour, il voit qu’il a commencé à être, qu’il n’a donc pas toujours été, et que la mort qui est devant lui est également derrière lui ; qu’il a cessé à un moment donné d’être mort pour vivre, qu’il lui faudra cesser, à un autre moment, d’être vivant pour être mort. Il voit bien en même temps que ce sont des choses dont il ne peut parler à personne, parce qu’elles faisaient rire. Il les cache jalousement au fond de lui-même ; c’est là qu’il va les retrouver, sitôt que ses occupations extérieures lui en laissent le loisir. Mais, même en classe, quand il traduit César, il lui arrive tout à coup de se dire : « Où est-ce que j’étais, du temps de César ? Qu’est-ce ce que j’étais du temps de César ? »

Questions encore dont il distingue bien qu’elles sont absurdes, ce qui n’empêche pas qu’il ne se les pose, qu’il ne peut pas faire autrement que de se les poser ; et il remonte le cours du temps, il est chez les Grecs, les Égyptiens, les Assyriens, dont on lui enseigne l’histoire ; c’est-à-dire qu’il y est, en même temps qu’il n’y est pas, y étant par l’esprit et n’y étant pas par le corps. Il pousse plus loin en arrière dans le temps, il pousse aussi loin qu’il peut, il voit qu’il ne peut rien finir en arrière de lui. Il pousse en avant de lui alors si loin qu’il peut, il constate que rien n’est fini non plus en avant de lui, que le temps est donc infini, c’est-à-dire que nous sommes dans l’impossibilité de le finir. Puis, passant de là à la matière, il lui arrive de s’égarer en imagination dans l’espace où elle réside et considère qu’il est sans terminaison nulle part, lui-même indéterminé, du moins par nous, et interminable ; et il a peur, mais à qui avouer sa peur ? alors sa peur aussi il la « refoule ».

On va me dire qu’il y a la religion, et j’étais religieux, je crois : je le suis encore. Mais étais-je pieux ? Je veux dire étais-je religieux conformément à la religion qui nous était enseignée ? Étais-je rassuré ? étais-je confiant ? Je m’applique à me rappeler nos leçons de l’« école du dimanche », et ne puis pas ne pas constater que tout ce qui m’en reste, c’est une quantité d’images qui ne fournissaient aucune réponse aux questions majeures que je me posais. Est-ce parce que nous sommes protestants ? mais c’est à l’ancien Testament que, dans mes souvenirs d’enfant, je me réfère, et non pas au nouveau et à ses espérances.

La Genèse a été pour moi, bien avant l’Odyssée, un livre plein d’histoires passionnantes qu’on feuilletait à notre intention le dimanche matin, de onze heures à midi, dans l’église Saint-François, qui était alors tout entourée d’une galerie grise à colonnettes datant de l’époque bernoise, où se déroulaient tout du long, or sur noir, des versets tirés de la Bible. Nous étions répartis par petits groupes, placés chacun sous la direction d’un étudiant en théologie pour les grands et, pour les petits, sous celle d’une demoiselle de la paroisse. On nous y commentait le chapitre ou le fragment de chapitre du jour. Mais je n’ai aucun souvenir des commentaires, ce sont les personnages seuls que je vois, Abram qui est devenu Abraham, Saraï qui est devenue Sarah, Noé, et puis son fils qui marche à reculons pour ne pas voir la nudité de son père.

Ils sortaient du fond des âges et en même temps étaient dans le mien, tout pareils aux paysans de chez nous, étant cultivateurs comme eux et vignerons comme eux, ayant comme eux des bœufs et des moutons. Il y avait encore des glaneurs dans les champs qui n’étaient pas fauchés à la machine ; il y avait les années de bénédiction où la tige du froment trop frêle cassait sous le poids des épis. Ruth arrivait au soir tombant. Sous le ciel rose et vert où tremblotait une première étoile, on la voyait se baisser, faire quelques pas baissée, puis, se redressant, glisser la main dans son tablier relevé qui faisait poche par devant. Il y avait un merveilleux accord entre cette enfance du monde et notre enfance à nous, ou du moins mon enfance à moi. Toutes ces histoires de la Bible, je les ai vécues. Mais elles étaient assombries de guerres, de meurtres, de rapines, pleines de larmes et de deuils ; et il faut bien que je dise que dans mes moments d’anxiété, où, si instinctivement que ce fût, je cherchais une réponse aux questions que je me posais à moi-même, ces histoires de la Bible ne pouvaient m’être d’aucun secours.

6

Il n’est nullement dans mes intentions de critiquer l’enseignement que nous avons reçu au Collège : je garde même le meilleur souvenir de la plupart de nos professeurs. Ils ont toujours fait preuve à notre égard de la plus extrême patience ; ils nous ont toujours témoigné une amitié et une bienveillance que nous ne méritions, j’en ai peur, que bien peu. Aussi ne vais-je pas me lancer à mon tour dans une de ces discussions d’espèce pédagogique, dont je sais bien pourtant qu’elles sont en grande faveur dans notre pays, car elles ne reposent sur rien, j’entends qu’il n’y a pas de pédagogie, et qu’il n’y a probablement pas de règles générales qui puissent utilement s’appliquer à l’éducation des enfants. Comment s’y prendre pour plier des natures si diverses et des individus si différents à une commune loi ? or, il faut bien qu’il y ait une commune loi, puisque l’instruction se fait en commun ; d’où il suit que pour finir on est bien obligé de ne tenir compte que d’une moyenne, chez les élèves, et qu’on leur impose une règle moyenne, laquelle précisément ne convient pas à ceux qui échappent par les deux bouts, étant en plus petit nombre, à une discipline qui est faite pour le grand nombre. Ce n’est pas la faute des professeurs : et ce n’est pas non plus la faute des élèves. Dirai-je que c’est la faute de la société ? même pas. Il faut aller chercher plus profond. Les meilleures méthodes ne sont jamais qu’un moindre mal : il faut bien peut-être reconnaître que la faute n’en est à personne, qu’il n’en faut peut-être accuser que les imperfections de l’humaine nature, car nous sommes faits différents et forcés pourtant de vivre en communauté.

Le malheur pour l’enfant (mais je ne peux toujours ici parler que de moi) est qu’il se trouve entrer en même temps, par le fait même de ses études, dans deux mondes dont l’un est celui du présent auquel il participe par ses sens, et l’autre est celui du passé auquel il n’a accès que par l’intermédiaire d’autrui ; que ces deux mondes devraient coïncider et ces deux mondes s’expliquer l’un par l’autre, mais qu’en fait ils ne coïncident pas, ils ne s’expliquent pas mutuellement.

L’espèce de dépaysement où se trouve l’élève (du moins certains élèves) provient de ce que, d’une part, il n’arrive pas à prendre contact avec ce monde du passé où il vient d’être introduit, et que, d’autre part, le monde où il vit, le monde qui tombe directement sous ses sens et qu’il découvre peu à peu par lui-même, n’occupe aucune place ou n’en semble occuper aucune dans le monde des livres, qui ainsi lui reste étranger.

Ce dont souffre l’enfant, c’est d’un manque d’unité. Une histoire se déroule, j’entends continue à se dérouler sous ses yeux : elle m’est apparue comme n’ayant aucun rapport avec celle qui nous était enseignée ; car celle-là on la vivait, et celle-ci il aurait fallu la vivre, elle aussi, mais on se contentait de l’apprendre par cœur. Je n’établissais aucun rapport entre les deux, je ne voyais pas qu’elles étaient la même. Il faut dire, puisque j’en suis à l’histoire, pour l’instant, que celle de notre petit pays à nous était singulièrement sabotée par les programmes. L’exemple me semble d’autant plus probant qu’il est tiré du coin de terre que j’étais en train de découvrir avec mes yeux, mais ils ne nous renseignent que sur ce qui est. C’est une chaîne de montagnes, c’est une deuxième chaîne de montagnes, c’est une troisième chaîne de montagnes et un lac est là qui se recourbe dans le bas du triangle qu’elles forment entre elles, avec des coteaux où il y a des vignes, et des campagnes qui descendent vers lui avec mollesse et en moutonnant. C’est ce que vos yeux vous font voir ; mais il y a l’esprit qui vous dit que cet assemblage de choses existait bien longtemps avant que vous y fussiez mis et la question qui se pose est alors : voilà ce que je suis, mais d’où est-ce que je viens ? à laquelle question nos leçons ne nous ont fourni qu’une réponse dérisoire, car nous existions, nous autres Vaudois, pendant quatre siècles (les quatre derniers siècles, ceux dont s’occupait l’histoire suisse) et, plus en arrière, nous cessions d’exister. L’enfant ne peut pas s’empêcher de rebrousser chemin dans le temps, et venait le moment où le pays était catholique, alors nos livres ne s’occupaient plus de lui. Nous sommes protestants et nos livres de classe étaient écrits par des auteurs protestants, ou nés protestants, pour qui le pays n’avait commencé à exister qu’à l’instant même où il avait reconnu la fausseté des dogmes (ou bien on l’avait reconnue pour lui) qu’il avait acceptés bénévolement pendant plus de dix siècles. C’est tout juste si nos livres faisaient état, plus en arrière encore dans le passé, d’une victoire que les Helvètes avaient remportée sur les Romains (circonstance très honorable) ou encore, à l’aube de la civilisation, de certains lacustres, dont les pieux, qui servaient de support à leurs habitations, se retrouvent dans la plupart de nos lacs ; mais c’était, comme on voit, une histoire pleine de trous et par là très opposée à la continuité de la vie que je ne pouvais pas ne pas constater autour de moi.

Les programmes sont ainsi fautifs quelquefois : d’autres fois, c’est l’époque elle-même. Du temps que j’étais au Collège, je le répète, tout était relativement calme dans le monde : il n’y avait alors ni guerres, ni révolutions, il n’y avait pas de « crises » : peut-être aurait-on dû nous dire que c’était là un état tout à fait exceptionnel et que l’histoire ne s’occupe précisément que des crises, qui sont les époques de transformation. Que l’histoire s’intéresse davantage à ce qui se fait qu’à ce qui se contente d’être, davantage à ce qui devient qu’à ce qui dure, et peut-être aurait-on dû nous mettre en garde contre l’erreur que nous risquions de commettre en prétendant juger de l’immensité du passé d’après le tout petit morceau de présent où nous nous trouvions engagés. On ne l’a peut-être pas fait, et c’est ainsi que je dois dire que je n’ai jamais rien compris à l’histoire romaine, par exemple, j’entends que je ne l’ai jamais vécue intérieurement comme je vivais l’histoire d’Abraham. Il m’a fallu attendre 1919 et les événements d’Allemagne pour me rendre compte de ce qu’avait pu être la révolte de Spartacus ; quant à l’histoire de France, c’est seulement l’arrivée de Mussolini au pouvoir qui m’a permis de me représenter de façon claire ce qu’avaient été les fonctions d’un « maire du palais ».

Tout change et, en même temps, rien ne change : c’est ce dont on ne nous a pas assez prévenus. Tout change, c’est-à-dire que les combinaisons varient à l’infini ; et en même temps rien ne change, parce que les éléments dont elles se composent restent les mêmes. Ce sont ces éléments qu’on ne nous a pas fait voir : de quoi nos maîtres sont peut-être bien un peu responsables. Les livres, l’époque, mais eux aussi. Ils ne nous ont pas assez montré que l’histoire était faite par des hommes et des hommes comme nous. Des hommes comme ceux que nous croisons dans la rue. Ces hommes sont vivants, ces hommes sont habillés. Ils vivent dans des maisons comme nous : ils mangent comme nous. Mais qu’est-ce qu’ils mangent, ces Romains ? comment sont-ils habillés, quelles maisons habitent-ils, quelle est la hauteur de ces maisons ? est-ce qu’elles sont à un seul ou à sept étages ? Est-ce qu’ils vivent dans des appartements ? mais alors combien est-ce qu’ils paient ces appartements ? Rome, ça devait être à peu près comme une grande ville d’aujourd’hui : avec de belles villas et des « quartiers insalubres » : quelque chose comme les rues du quartier du Port de Marseille, d’une part ; et quelque chose, d’autre part, comme les environs du Parc Monceau à Paris ; je ne sais pas, j’imagine, je continue d’imaginer, mais enfin l’homme ne se met vraiment à vivre que quand on peut le suivre pas à pas dans son existence quotidienne, parce que c’est sur quoi est bâtie l’histoire, qui est la vie collective, qui n’est donc que l’expression d’une multitude de vies particulières, faites de besoins, de désirs, d’appétits, de passions. Nos besoins, nos désirs, nos appétits, nos passions. Privée de cette base, l’histoire n’est plus qu’une abstraction ; et, les abstractions, il faut bien qu’on les apprenne par cœur. C’est fait de dates, c’est une simple nomenclature de batailles, de guerres, de traités ; on ne voit la cause ni de ces guerres, ni de ces traités ; c’est une succession de rois, de consuls, d’empereurs qui ne sont plus que des noms, et il faut savoir ces noms, savoir aussi l’ordre de leur succession ce qui fait travailler la mémoire, ce qui fait que le meilleur élève est aussi celui qui a la meilleure mémoire ; – des êtres qui n’ont plus aucun rapport avec nous, et des événements qui semblent ne jamais devoir se représenter (redevenir présents) : alors que tout précisément se représente. Le monde du passé n’avait rien à faire avec le nôtre. Nous n’avons jamais vu que les hommes du passé étaient nous et nous, eux. Ils ont été séparés de nous. Ils ne nous sont jamais devenus visibles que dans des occasions exceptionnelles qui ne représentaient qu’un tout petit moment de leurs vies, mis brusquement en lumière, très artificiellement. Et puis il y avait encore autre chose : c’est qu’on nous avait persuadé de notre supériorité à nous, hommes modernes ; on nous avait persuadé que technique était synonyme de progrès, et que progrès était synonyme de lumière ; de sorte que le passé nous apparaissait comme quelque chose de très inférieur à notre temps, qui disposait de la vapeur, de l’imprimerie, de l’auto. Le passé nous apparaissait comme quelque chose de très misérable, et par conséquent négligeable. Ni l’avion, ni la radio n’étaient encore inventés. Nous n’avons jamais vu, parce qu’on ne nous l’avait pas fait savoir, que les techniques sont divergentes ; que le passé avait eu ses inventions, comme nous avions les nôtres ; que le point de départ n’en était pas le même, qu’elles avaient été d’une autre espèce, mais peut-être non moins efficaces, non moins raffinées ; si bien qu’en arrière de nous il n’y avait que brumes et que ténèbres, d’où nous émergions avec notre temps en pleine lumière. Les hommes du passé ne savaient rien ; nous, nous savions tout, du moins nous allions tout savoir.

C’est ainsi que pour moi, aujourd’hui encore (c’est un souvenir de mon temps d’école), il pleut sur tout le moyen âge. Ces chevaliers aux armures inexplicables et inexpliquées chevauchent sur des pistes boueuses que dominent de-ci de-là des châteaux forts à peine entrevus sous l’averse. On est malheureux, on a faim. Il n’y a ni printemps, ni été. Je n’arrive pas à m’imaginer que les arbres dans les vergers étaient en fleurs comme à présent, ni que les moissons mûrissaient alors comme aujourd’hui. Tout était dans l’obscurité : le moyen âge n’était pour moi que le temps de l’« obscurantisme ».

On voit le cheminement qu’un mot, qui était d’abord une image, mais qui n’a plus été ensuite qu’une formule, peut faire dans l’esprit d’un enfant. Je sais bien qu’on ne l’applique d’ordinaire qu’au moyen âge : il n’en avait pas moins fini pour moi par recouvrir tout le passé, contribuant ainsi à le brouiller encore, à en faire une matière de plus en plus grise et confuse, un simple prétexte à leçons, à quoi il fallait bien déléguer une partie de soi (à cause des examens, des notes, des punitions, des « retenues »), mais dont l’autre partie de soi se désintéressait de plus en plus.

7

Ce qu’il faut dire, en somme, c’est que l’enfant finit vite par s’apercevoir qu’il y a quelque chose au delà de ce qu’il voit et de ce qu’on lui enseigne, et aussi que ce qu’il voit (et ce qu’on lui enseigne) n’est peut-être pas ce qui est. Il constate, par exemple, que les étoiles lui semblent petites et qu’elles sont grandes, que la terre lui paraît plate et qu’elle est ronde. Il se rend peu à peu compte que le monde des sens n’est peut-être pas le même que celui de la raison. C’est ainsi qu’à côté de l’être social que les circonstances ont fait de lui, se développe peu à peu cette autre moitié de son personnage, laquelle échappe au contrôle de la société où il est mis. Il y a une partie de lui qui est bien obligée d’accepter le monde qu’on lui propose ; il y a une autre partie de lui qui se détourne des vérités officiellement tenues pour telles, étant à la recherche d’une vérité, la sienne. Mais alors l’enfant souffre de son dédoublement. Il en souffre d’autant plus, fait ainsi de deux moitiés, que celle qu’il tient pour essentielle est également celle qui ne s’exprime pas et est condamnée à se taire, parce qu’il ne peut avouer à personne les raisons de son inquiétude. Et on continue à ne pas comprendre. On attribue à une mauvaise digestion ou à des soucis d’écolier l’état d’abattement où il est et qu’il n’arrive plus à dissimuler ; on lui dit : « Tu as petite mine ; qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ? » On s’étonne de ses distractions et des mauvaises notes qu’il rapporte du Collège ; mais, lui, il se dérobe ou trouve des échappatoires : c’est qu’il n’a personne à qui se confesser.

Alors c’est à lui-même qu’il va essayer de se confesser ; du moins est-ce ainsi que je m’explique que vers onze ou douze ans je me sois mis à « écrire », car c’est vainement que j’y chercherais une autre raison. Il est à peine nécessaire d’ajouter qu’il n’y a aucune relation entre ce besoin, même irrésistible, et un talent quelconque qui le motiverait. Beaucoup de très jeunes gens, dans certains milieux, et surtout dans les grandes villes (voir Paris), n’y cèdent que par esprit d’imitation. C’est une sorte de mimétisme. Il se trouve fréquemment qu’il y ait autour d’eux des gens qui font métier d’écrire ; il peut y en avoir même dans leur propre famille : alors l’hérédité s’en mêle et tout s’explique facilement. Mais, quant à moi (je devais avoir onze ou douze ans, et être en quatrième du Collège), l’explication eût été tout à fait inopérante, parce que jamais personne n’avait « écrit » dans mon entourage, de quoi je lui suis reconnaissant. Ni dans la famille de mon père, ni dans la famille de ma mère, où il y avait peut-être bien eu quelques notaires occupés eux aussi à noircir du papier, mais à tout autre fin, jamais personne n’aurait même imaginé qu’on pût écrire, ce qui est perdre son temps. On a mieux à faire pour l’employer utilement : et par exemple en fauchant l’herbe de grand matin quand elle est encore humide de rosée ou bien, toujours de grand matin, en montant à sa vigne, la hotte sur le dos, le fossoir dans la hotte, et le manche dépasse sur le ciel qui s’éclaire quand on monte le raidillon entre deux murs où pend par touffes le capillaire. Voilà le vrai travail et voilà des métiers. Parfois on a l’ambition que votre fils en ait un autre et de le faire partir d’un point prétendu supérieur à celui d’où vous-même êtes parti : on le fait « étudier ». Il va devenir pasteur (c’est un métier, on est payé par l’État), c’est un métier considéré et honorable, ou bien professeur, et c’est la même chose, ou médecin, ou ingénieur ; mais « écrire », à supposer qu’on puisse écrire, ce n’est même pas une occupation, c’est tout au plus un prétexte qu’avancent les fainéants pour excuser leur fainéantise. Voilà ce qu’ils avaient sans doute toujours pensé, les hommes d’avant moi dans ma famille, et aujourd’hui je leur donne raison. Et je ne leur donnais peut-être pas raison, dans ce temps-là, mais j’avais tout de même conscience de ce qu’ils penseraient de moi si seulement ils découvraient à quel genre de besogne il m’arrivait de passer mes soirées : c’est pourquoi je prenais mes précautions. C’est un petit garçon qui n’a pas de talent, mais obéit à une impulsion du dedans contre laquelle il est sans défense : assis seul à sa table où brûle une lampe à pétrole, il dispose méthodiquement devant lui son César, dont il a un chapitre à traduire, son cahier, son dictionnaire, son encrier, sa plume ; mais, en même temps, sous son cahier, il glisse une feuille volante qu’il va lui être facile, dût César en souffrir, quand l’« inspiration » viendra ou ce qu’il croit être l’inspiration, de tirer de sa cachette ; et il lui sera non moins facile de la faire disparaître à nouveau en cas d’alerte, si sa mère, par exemple, entrait tout à coup dans la chambre pour voir où il en est de ses devoirs.

C’est un pauvre petit garçon qui tremble d’être découvert ; et pourtant il ne peut pas ne pas céder malgré lui à cette poussée intérieure. Voilà qu’une étoile lui est apparue entre les branches d’un grand cèdre qui est dans un jardin de l’autre côté de la rue ; elle lui fait signe, elle lui dit : « Je suis là ». Ce cèdre a de longues branches parallèles, exactement horizontales, qui vont se développant et s’élargissant toujours plus à partir du tronc et jusqu’à leur extrémité, pareilles à d’immenses palmes ; alors dans le ciel divisé en zones superposées par ces branches qui sont dessus comme les barreaux d’une large échelle, de quelque échelle démesurée qui vous invite à l’ascension, c’est cette petite étoile qui brille, et César est mis de côté. Il y a l’idée qu’elle est là, dans ce ciel qui est infini, que je ne peux pas terminer ; et moi, de mon côté, je suis séparé d’elle parce que je suis créé, étant elle-même créée, étant une personne, et moi je suis une personne. C’est ce qu’on appelle une relation « poétique », on veut dire qu’elle n’a rien à voir avec ces autres relations qui sont de l’ordre mathématique, ou simplement scientifique. Une solitude là-haut et une solitude ici-bas, parce que nous sommes solitaires d’être incarnés et emprisonnés dans notre existence : seulement la mienne a conscience de cette autre, laquelle au contraire ne me connaît pas. Ça faisait une page de vers, de vers de huit syllabes, autant qu’il m’en souvient ; c’était intitulé : À une étoile. Je fraudais, je savais bien que je fraudais : j’avais honte d’abuser de la confiance de mes parents qui me laissaient disposer de mon temps sans penser à le contrôler ; j’avais beau me le reprocher, la tentation était trop forte. Je déployais des ruses de sauvage, l’oreille au guet, pour mener à bien ces cinq ou six strophes de quatre vers qui allaient suffire à remplir la page, car les dimensions de ma « poésie » m’étaient données par le format du papier.

Hélas ! est-ce que vraiment je m’« exprimais » alors ? Est-ce que c’était « moi » que je retrouvais sur cette feuille de papier noirci ? On croit qu’on va pouvoir enfin laisser parler cette partie de vous qui est censée vous appartenir en propre, et on voit que les mots vous ont trahi, parce qu’ils ne vous obéissent pas (est-ce qu’ils vous obéiront jamais ?). On voit qu’on imite ceux qui se sont exprimés avant vous, alors qu’on voulait se « dire » soi-même. On voit que la déviation des mots entraîne la déviation des idées, que les sentiments qui sont en vous ne correspondent pas à ceux qui sont maintenant devant vous, noir sur blanc. De pauvres mots maladroits, copiés, et c’est qu’on a une « Chrestomathie » où figurent justement des poèmes d’auteurs célèbres ; ils sont venus se mettre (les poèmes) entre vous et les choses que vous voyez, que vous sentez, que vous croyez du moins voir ou sentir. Il y a que les choses vous viennent du dehors au dedans ; comment faire pour qu’elles ne vous trahissent pas quand l’expression leur fait prendre le chemin inverse ? comment faire pour qu’elles restent conformes à ce qu’elles étaient devenues à travers vous dans leur cheminement intérieur ? Mais peut-être justement qu’elles ne sont pas « devenues » ; vous les avez trouvées toutes faites chez autrui. C’est que vous n’existiez pas (ou peut-être pas encore). J’étais plein de découragement. Je ne voyais pas que c’est là le sort de tous ceux qui se vouent à une tâche impossible, parce qu’elle suppose à son terme la perfection. J’étais là : ma version n’était pas finie : j’étais mécontent de moi ainsi pour deux raisons ; et j’entendais ma mère m’appeler à travers la porte : « Qu’est-ce que tu fais ? tu n’as pas fini ?… Il va sonner dix heures. Tu sais que tu ne peux jamais te lever… »

8

Nous avions un tonnelier qui s’appelait Lehrian. C’était un Allemand (tous les tonneliers, tous les coiffeurs, tous les tailleurs d’habits, tous les professeurs de musique, en ce temps-là, étaient des Allemands).

Il arrivait tous les matins accompagné de son fils et le plus souvent d’un ouvrier, mais on ne s’apercevait guère de leur présence parce qu’ils descendaient tout de suite à la cave. Ils ne la quittaient plus de la journée. C’était une grande double cave, à la construction de laquelle mon père avait voué tous ses soins, et où les beaux vases (qui est le nom qu’on donne chez nous aux foudres) en chêne neuf, étaient alignés sur deux rangées. Cinq d’un côté du passage qu’on avait réservé entre eux, cinq de l’autre : deux fois ces deux rangées de vases de grosseur presque égale, contenant chacun de huit à dix mille litres : les Lehrian avaient de quoi s’occuper.

Il y a une bougie qui brûle dans un gros chandelier en fer battu ; le père Lehrian le tient dans sa main droite, tandis que Lehrian fils est accroupi au pied de la futaille dont il est en train de dévisser la « portette ».

Il enlève le manchon de laiton bien fourbi que je vois briller à la lumière de la bougie ; et, ayant ramené à lui la pièce de bois transversale qui assure la fermeture, d’un coup sec qu’il donne dans le haut de la portette, il la fait basculer à l’intérieur.

On voit l’épaisseur des douves où le suif adhère en une couche blanche, pareille à la résine qui est sur le tronc des sapins ; alors commence une espèce de cérémonie qui est la disparition de Lehrian fils parce qu’il est plus élancé que son père.

Le père a du ventre, le fils n’en a point.

Lehrian fils s’agenouille auprès du vase.

Il commence par étendre le bras droit qu’il engage dans l’ouverture ; et je me disais avec inquiétude : « Jamais il ne passera. » C’est qu’il était en tout cas bien plus large qu’elle (elle était du reste disposée en hauteur), mais enfin il y introduit la tête ; ensuite il se passe une chose singulière, c’est qu’ayant rabattu l’autre bras le long de son corps, son corps se tourne de côté pendant que les jambes s’arc-boutent sur le sol, et l’épaule qui est en avant s’efface et disparaît peu à peu.

Et puis l’autre épaule fait un petit mouvement et encore un petit mouvement, passe à son tour, alors tout ce long corps était peu à peu avalé : je pensais à l’âne du Robinson Suisse quand il est dégluti par le boa.

Le fils Lehrian disparaissait peu à peu ; ses jambes quittaient le sol, elles n’étaient plus vues qu’à partir du genou ; il n’en restait pour finir que deux grosses bottes qui étaient englouties à leur tour.

Alors le père Lehrian introduisait le chandelier à l’intérieur de la futaille, et, pendant qu’il allumait une seconde bougie, moi, je pouvais m’approcher, m’accroupissant à mon tour devant la portette éclairée. Je me souviens, c’était comme une petite maison aux murs incurvés, où le fils Lehrian pouvait se tenir debout. Les murs en étaient gris de tartre. À leur surface terne, la flamme tremblotante de la bougie posée dans le fond du tonneau allumait continuellement de petites étincelles ; le fils Lehrian était entouré d’étoiles. Il examinait les parois de la futaille ; il y pouvait faire trois ou quatre pas en profondeur : même quand il levait le bras, il n’en touchait pas le sommet. Son père, accroupi près de moi, disait des choses en allemand.

Les caves ennoblissent une maison ; les vignerons de Lavaux le savent bien.

Ici, il ne s’agissait pas, hélas ! d’une cave de propriétaire, mais enfin elle était en relation constante avec ceux qui font le vin. Mon père se contentait de le vendre ; on ne le lui amenait pas moins tout le temps des lieux mêmes qui le produisent. À l’époque des vendanges, il y avait souvent dans la rue trois ou quatre chars arrêtés avec leurs « fustes », qu’une pièce de bois flexible, passée sous la chaîne qui les entourait, assujettissait dans leurs brancards. Chaque tonneau était décoré d’un bouquet de dahlias, passé dans la bonde qui était creuse, à cause de la fermentation du moût. C’était la coutume : c’est encore la coutume. On décore le vin nouveau. On continue à le décorer maintenant qu’il fait le voyage en camions. Dans mon jeune temps, il arrivait encore sur des chars de campagne, tirés par deux ou trois chevaux qu’on dételait et qu’on menait à l’écurie ; et l’homme qui les conduisait était souvent accompagné de sa femme, laquelle avait un gros panier de raisins recouvert d’un linge blanc sur les genoux. C’était une politesse à laquelle on ne manquait jamais. Pendant tout un grand mois, nous nous bourrions de raisin, mon frère et moi ; et, bien entendu, les grappes en étaient plus grosses, plus fournies, plus dorées qu’elles ne le sont maintenant. Et puis les plants n’étaient pas encore unifiés et « standardisés » comme ils le sont devenus depuis ; et, bien que les grappes de « fendant » y fussent les plus nombreuses, ce raisin dont on nous faisait cadeau comportait tout un choix d’autres variétés, muscat et framboisé, deux ou trois sortes de raisin rouge, qui venaient rompre agréablement l’uniformité d’un menu dont nous nous serions lassés à la longue.

Il y avait un grand remue-ménage dans la maison. Un gros tuyau de caoutchouc rouge ou noir passé par le bout dans la bonde aboutissait de l’autre à l’un des foudres dans la cave ; comme il était disposé en travers du trottoir, les passants étaient forcés de l’enjamber. Deux hommes faisaient fonctionner la belle pompe à garnitures de cuivre brillant dont le bras basculant allait de l’un à l’autre. Le moût en tombant dans la futaille faisait un bruit de tonnerre au lointain. Pendant quinze jours on ne descendait à la cave qu’avec de grandes précautions, tous les larmiers pourtant ouverts : ils ne suffisaient pas à l’évacuation des gaz. Mais, ce qui m’impressionnait surtout, c’était le petit orage qui continuait à s’élever à l’intérieur des douves ; il était sourd et presque indistinct quand on l’entendait à distance, mais il suffisait d’appliquer l’oreille contre le bois pour en percevoir la vibration.

C’est que le vin est une chose vivante. Il a ses colères, ses révoltes, ses retombements. Il continue, isolé d’elle, à être en relation avec la nature. Il s’assoupit tard dans l’automne, mais pour se réveiller à nouveau au printemps. Il se ressouvient de ses origines au moment même où dans les vignes les souches moussues et tourmentées comme des éclats de rocher développent par un œil dans l’écorce leurs trois ou quatre petites pousses nuancées de vert pâle, de brun et de rose, si frêles qu’il semble que le moindre souffle d’air va les casser.

Pendant ce temps, mon père est dans son bureau. Je suis passé lui dire bonjour (c’est sans doute un jour de congé). Je le vois à peine à travers l’épais nuage de la fumée de son cigare, un Vautier 4/3 fort dont il ne se sépare jamais. Il est en train d’achever une lettre, il la glisse dans un épais registre dont les feuillets sont en papier de soie et numérotés : il mouille la page 317 avec une éponge, puis, l’ayant isolée entre deux feuilles de feutre, il va porter le tout sous la presse à copier.

Il n’y avait pas encore de machines à écrire.

On faisait tourner autour de la vis un bras de fonte terminé par deux boules de cuivre ; la pression faisait alors s’abaisser une épaisse plaque de métal, sous laquelle le registre était pris, ce qui bloquait le mécanisme. On n’avait plus qu’à attendre un instant pour retirer du registre une lettre un peu pâlie, mais qui se trouvait exactement reproduite sur le feuillet correspondant.

Je m’étais fait, entre temps, un ami. Il s’appelait Hans Isler. Son père, qui était colonel, venait d’être nommé commandant de la Place d’Armes de la Pontaise ; et lui-même était ainsi entré au Collège au moment, je crois bien, où nous autres entrions en troisième. Comme il avait à peu près mon âge, il s’était trouvé faire partie de la même classe que moi. Nous nous étions découvert des goûts communs, ce qui nous avait peu à peu entraînés aux confidences. Trop de cachotteries vous pèsent à la longue : j’avais fini par lui avouer que je faisais des vers. Lui, alors, par une même pente, et bien qu’à peu près aussi secret que moi, m’avait confié qu’il voulait « faire du théâtre », ce qui coïncidait avec mes ambitions nouvelles. C’était le temps où je venais de découvrir les drames de Victor Hugo : nous étions devenus, Isler et moi, complices et par là-même inséparables. D’autant plus inséparables que nous nous complétions l’un l’autre et n’entrions pas en rivalité : j’écrivais, il n’écrivait pas ; mais un drame n’a de sens que si, une fois écrit, il est mis en scène : ce qui était justement la spécialité d’Isler. Tous nos instants de loisir n’avaient pas tardé à être consacrés à l’élaboration minutieuse de nos futurs spectacles. J’avais mes poches pleines de manuscrits ; lui, les siennes, de plans, de dessins de costumes ou de décors. Je dois dire que j’avais pris mon nouveau métier au sérieux : c’étaient des drames en cinq actes et en vers, pleins de trahisons et de crimes, avec des traîtres, des ducs, des empereurs, des courtisanes ; et je crois bien en avoir écrit quatre ou cinq d’un bout à l’autre, ce qui n’était pas une petite entreprise, bien que l’abus de la cheville me facilitât la besogne.

J’y ai dépensé, je dois dire, à défaut de mieux, une patience, une opiniâtreté, une énergie singulières, persuadé que j’étais de m’exprimer moi-même ou du moins cette partie de moi-même que je pensais m’appartenir en propre : y mettant par ailleurs toute la sincérité des enfants qui ne savent pas encore très bien qui ils sont, parce qu’ils ne sont peut-être pas, ou pas encore. Hans Isler apportait à son travail autant de conviction que moi. Il me fournissait des idées, une intrigue, des personnages. Nous discutions du plan. Nous le répartissions en actes et en tableaux, selon la formule romantique. Il y avait jusqu’à quinze décors par pièce. La multiplicité des décors nous enchantait. Et, tandis que je m’élançais plein d’ardeur et de foi à faire vivre le sujet choisi dans des mots qui faisaient des vers, qui faisaient des scènes, lesquelles faisaient des actes, lui, s’occupait à le faire vivre extérieurement, décidant de la place qu’occuperaient les personnages, de leurs gestes, de leurs costumes. Le tout avait abouti à la construction d’un petit théâtre où des acteurs à l’échelle évoluaient entre les feuilles de papier peint, fixés eux-mêmes sur un bout de carton. Je récitais la pièce, Isler faisait mouvoir les personnages : de sorte qu’elle se trouvait quand même être jouée et véritablement jouée ; nous n’en demandions pas plus. Le drame existait hors de nous, les personnages avaient pris corps et se déplaçaient dans l’espace ; nous les regardions avec ravissement agir par leurs propres moyens, doués d’une existence en quelque sorte corporelle, tandis que par mon truchement ils en venaient aussi à s’exprimer, dans une langue ennoblie par la rime et dont ma candeur me persuadait qu’elle ne pouvait pas ne pas avoir quelque chose de définitif.

C’étaient quelques moments heureux mais ils étaient, hélas ! chèrement achetés. L’élève Isler n’était pas brillant et l’élève Ramuz devenait chaque jour un plus mauvais élève. Il n’était déjà pas très loin d’être le dernier de sa classe. Ses professeurs se désespéraient. Ses devoirs étaient toujours bâclés : il lui arrivait même de ne pas les faire. C’est que le temps désormais lui manquait. Toutes ses soirées étaient prises par d’autres soucis, qui le plongeaient dans un tel état de distraction que ce n’était plus lui, mais sa seule apparence qui se présentait en classe : aveugle qu’il était devant la planche noire, sourd aux explications de ses maîtres, les yeux retournés en dedans vers d’autres réalités, l’oreille tendue à d’autres voix.

J’étais nul en allemand où j’obtenais péniblement la note trois (le maximum étant dix, et il fallait faire six de moyenne). Je n’étais guère meilleur en mathématiques, plus que médiocre en latin, à peine passable en français. L’année scolaire s’écoulait avec une lenteur désespérante, toute en répétitions, en recommencements, en essais avortés ; elle m’acheminait avec ses classes vers un hiver grisâtre qui n’en finissait plus, lequel conduisait à un printemps sans fleurs et sans oiseaux, lequel aboutissait à un été dont je pouvais peut-être espérer quelque réconfort, parce que c’était le temps des vacances ; mais il y avait d’abord un examen à subir, qu’il s’agissait de ne pas « rater ». Je vivais un temps double ou plutôt dédoublé : il y avait le temps des classes qui me paraissait interminable, mais dont il m’arrivait parfois de m’évader ; alors commençait cet autre temps extrêmement brillant soudain et plein de choses délectables, mais non moins extrêmement fugitif, comme insaisissable, évanoui à peine apparu. De sorte qu’il ne comptait pas ou guère, quantitativement du moins ; tandis que le temps où je retombe traîne misérablement comme un ruisseau loin de sa source, qui a perdu son élan et ne sait pas encore où il va aboutir.

9

Comment j’avais été « promu », cette année-là, c’est un miracle dont je m’étonne encore ; mais enfin, un beau matin de juillet, je m’étais mis quand même en route pour Château-d’Œx où je devais aller passer les vacances dans la famille d’un ami de mon père dont le fils, lui aussi, était mon camarade de classe. On m’avait donné cent sous pour le voyage ; mais c’étaient cent sous or et j’étais heureux. Un matin d’été, vers les sept heures ; et déjà un grand soleil éclaire les trottoirs du Grand-Pont que nous traversons, la canne à la main, le sac sur le dos, anxieux avant tout de savoir si les magasins de tabac sont ouverts, car il s’agit premièrement d’acheter des cigarettes. Le magasin Maillefer, place Saint-François, qui était le mieux achalandé de la ville, et pouvait négliger la clientèle de passage, se trouvait encore fermé. Mais, plus bas, rue du Petit-Chêne, une boutique plus modeste venait de relever son rideau de fer. J’avais demandé des cigarettes Bogdanoff : c’étaient des cigarettes russes. Fumer était alors pour moi un luxe inusité ; il eût été incomplet s’il n’avait pas été accompagné des marques extérieures du luxe, qui résident d’abord dans le prix (les cigarettes Bogdanoff étaient chères) ; ensuite dans la présentation, j’entends l’emballage qui était discret, mais soigné ; enfin dans l’aspect et la forme un peu particulière de la marchandise. Les cigarettes Bogdanoff avaient des tubes de carton, et même ils étaient plus longs, ces tubes, que la partie qui contenait le tabac. C’était un jour de fête ; tout ce qu’on utilisait, ce jour-là, devait avoir, lui aussi, un air de fête et participer à l’exceptionnel par quelque chose d’exceptionnel. Ces cigarettes Bogdanoff étaient donc en papier brun avec des lettres russes dessus, des lettres d’or, et la couronne impériale. Je tendais ma pièce de cent sous : elles étaient énormes en ce temps-là ; il y avait correspondance (ou à peu près) entre leur valeur matérielle et leur valeur marchande, qui est celle que fixe l’État (il avait encore des scrupules) : et, rempochant ma monnaie, j’étais sorti dans le soleil où m’attendait mon camarade. Nous étions cette fois pourvus ; nous avions des vivres dans nos sacs, et même un petit flacon d’eau de cerises pour couper l’eau trop crue des fontaines ou des torrents dont il nous faudrait nous accommoder en cours de route. La marche donne soif : il était évident que nous allions boire sans modération : mais on y avait pensé.

Le train ne nous amenait que jusqu’à Montreux ; le reste du trajet, nous devions le faire à pied. La voie ferrée qui franchit aujourd’hui le col de Jaman n’existait pas encore ; il n’était desservi que par un étroit chemin muletier, celui-là même qui, de temps immémorial, fait communiquer le bassin de la Sarine avec les rives du Léman. Le col de Jaman n’est guère qu’à douze ou treize cents mètres, mais le lac lui-même est à moins de quatre cents : cette première pente est raide. La montagne tombe d’un coup, du haut des crêtes rocheuses, dans les eaux, tenant les hommes et les habitations des hommes étroitement serrés sur la marge même du lac où il n’y a guère de terrain plat et où les grands et affreux bâtiments, qu’on a eu la néfaste idée d’y construire, se chevauchent et se superposent. Mais nous avions de bonnes jambes et le souffle non moins bon : nous ôtions nos vestes que nous fixions sur nos sacs ; et la montée commençait, qui devait être suivie d’une descente, puis d’une nouvelle longue montée, mais très douce, en tout huit ou neuf heures de marche.

Elles ne nous faisaient pas peur : c’était le temps où on savait encore marcher. De nos jours, personne n’imagine même plus qu’on puisse passer le col de Jaman à pied. On ne sort du train que pour entrer dans un autre train de dimensions plus réduites qui vous attend de l’autre côté du quai sur une voie parallèle ; ayant été tenu jusque là hors de la réalité, on continue à être tenu ainsi hors de la réalité. La réalité, c’est deux jambes, la seule chose qui vous appartienne en propre ; la réalité c’est de la terre sous vos pieds, la seule chose dont on soit à peu près sûr qu’elle ne doive jamais nous manquer. Cette électricité, cette vapeur, ces moteurs à explosion, ces forces extérieures à nous, peuvent nous faire défaut tout d’un coup (on le voit mieux de jour en jour) : par manque de charbon, ou manque de benzine ou brusque suppression des centres de production : nous, nous n’avions à compter que sur nous-mêmes, nous n’avions à compter que sur nos propres moyens, mais ils nous étaient intérieurs. Et alors quelle liberté (dont j’avais déjà nettement conscience) ! Plus besoin de s’occuper des horaires, plus besoin de consulter l’indicateur : nous ne dépendions pas d’autrui ; on avait sa vitesse à soi qu’on pouvait réduire ou accélérer, je veux bien dans d’étroites limites, mais suffisamment tout de même pour y introduire de la variété : c’est-à-dire flâner quand on veut, s’asseoir quand ça vous chante, se reposer aussi longtemps qu’on en a envie, hâter le pas en terrain favorable ; et puis il y a ce contact étroit de vous à ce qui vous entoure, car on est en communication avec le sol ; ce sol, c’est de l’herbe ou de la terre ou des cailloux, il est résistant ou moelleux, dur ou tendre ; et les choses ne sont pas vues de loin et à distance, mais on est dedans, on participe à elles, les mouches vous entrent dans les oreilles, l’insecte court sur notre manche, l’oiseau chante tout à côté de vous ; on s’arrête pour l’entendre ; le vent passe et on est dedans. La première chose que nous faisions, une fois sortis des rues de Montreux, était d’allumer une cigarette. Ça encore, c’était une liberté, car les règlements du Collège nous interdisaient de fumer, et nous en aurions été bien empêchés dans un wagon, avec le bout de ruban vert et blanc passé dans la ganse de notre chapeau qui signalait à tous les yeux notre qualité de collégiens. Mais ici, sous un arbre ou derrière un buisson, à cette première halte, sur ce chemin pierreux, déjà désert, qui nous avait portés un peu au-dessus des grands toits d’ardoise vus à vol d’oiseau qui étaient tout ce qui restait des hôtels, avec quelle désinvolture nous tirions de nos poches des allumettes phosphoriques que nous frottions à notre pantalon, attendant que le soufre se fût consumé ; aspirant une longue première bouffée de fumée âcre et opiacée, qui nous remplissait d’orgueil, non sans nous inspirer une crainte vague quant aux suites que pourrait avoir au cours de la journée une consommation immodérée de tabac. Il n’y avait plus alors qu’à se mettre en marche. Et un nouveau morceau du monde venait à nos yeux, et inattendu, car nous nous élevions dans les airs. Nous voyions la terre comme du haut d’un ballon. Un mouvement de terrain nous avait caché tout à coup Montreux et la rive du lac au-dessous de nous ; nous nous étions mis à flotter dans le bleu, au-dessus de l’eau, au milieu de l’air, face aux montagnes, sous le ciel et dedans le ciel ; et l’eau vue dans la profondeur était elle-même d’un bleu profond, quoique transparente, la montagne était d’un bleu un peu plus pâle et confondue à l’eau par l’effet d’une légère brume en écharpe allongée à sa base, tout le long de cette autre rive qui se développait vis-à-vis de nous. Encore un morceau du monde qui vient, un tout petit morceau du monde, mais il me semble un beau morceau du monde : cette encoignure du lac où on voit le Rhône couler à travers la plaine, qu’il s’est faite à lui-même avec son limon qui est le produit de la destruction des montagnes ; puis venir se jeter tout jaune dans l’eau bleue où son cours se prolonge bien en avant de son embouchure et s’y dissipe peu à peu.

Le chemin, tantôt grimpait droit devant lui dans les cailloux, tantôt prenait un pré en écharpe, disparaissait ensuite dans la forêt ; on ne rencontrait plus personne, il y avait un grand silence seulement dérangé quelquefois par les criailleries d’un geai dont on voyait briller le plumage dans un rayon de soleil entre les branches. Ou bien on entendait tout à coup le bruit des sabots d’un cheval qui grinçaient sur la pierre, et apparaissait une « tsargosse » ; là-haut, une « tsargosse », c’est une espèce de véhicule assez bizarre composé à l’avant de deux patins comme ceux d’une luge et à l’arrière de deux roues basses ; les roues tournent, mais les patins traînent et font office de freins. Sur le plan de Jaman, il y a de grands alpages ; c’est sur ces tsargosses qu’on descendait les fromages recouverts d’une serpillière, avec le cheval prudent qui n’avançait que précautionneusement les pieds de devant, vu jusqu’à la croupe grâce à la pente, arc-bouté sur ses jambes de derrière et se laissant ainsi glisser parmi les cailloux qui glissaient eux-mêmes avec bruit, l’homme allant derrière, la pipe à la bouche, les mains dans les poches.

Nous approchions du col. Le terrain devenait rocheux. Il y avait une dernière grimpée. Et tout à coup la pente devant nous cassait, tandis qu’à mesure que notre tête dépassait l’angle que la pente faisait avec elle-même dans son mouvement en arrière, nous découvrions, entre deux croupes rocheuses, tout un grand espace plat, d’un beau vert, où il y avait au loin des taches de couleur qui se déplaçaient lentement, avec un grand bruit confus de sonnailles.

Les gens du pays ne disent pas le col, mais le plan de Jaman. Ils s’intéressent moins à la montée et à la descente qu’à ce qui est entre elles deux, c’est-à-dire d’un meilleur rapport. Il y a le mauvais et il y a le bon pays : ici, c’est un morceau de bon pays qui est inséré entre des zones moins productives ; et ils y ont en effet (ils y avaient du moins en ce temps-là) deux grands chalets, avec de nombreuses têtes de bétail.

Cependant, avant de nous y engager (et la traversée du col prenait près d’une heure) nous nous installions dans l’herbe au bord du grand vide ouvert devant nous et qui avait maintenant huit cents mètres de profondeur. En plein soleil, car l’air était vif : et il nous fallait nous pencher pour apercevoir entre nos genoux une grande barque noire à pierres, avec ses deux hautes voiles pointues et entrecroisées qui penchaient sur cette eau, qui penchaient aussi de notre côté. Ou bien c’était un bateau à vapeur, dont on voyait seulement le pont avec le monde serré dessus comme des mouches sur du sucre ; à mi-hauteur de la cheminée, un panache de vapeur blanche s’échappait subitement ; on avait le temps de compter jusqu’à dix avant que le bruit du sifflet nous parvînt, s’étant acheminé jusqu’à nous, à travers les airs : pas plus grand que ça le bateau, j’entends pas si long que la main, et puis on a entendu l’espèce de grondement souterrain que ses roues font en tournant.

On nous avait gâtés, nous avions des provisions en abondance : du pâté, des œufs durs, des tranches de saucisson, du chocolat, des fruits ; nous mangions avec appétit, tournés encore pour un instant vers ce côté du monde qui est le côté sud, qui est le côté du soleil, qui est le côté de la vigne, qui est là où coule le Rhône, avant d’être projetés dans l’ombre, d’être projetés vers le nord, et vers le froid. On allumait une troisième ou une quatrième Bogdanoff. Liberté, personne ne nous voyait, adieu les règlements et la discipline. Et alors commençait cette autre moitié du voyage qui nous portait à travers le col, puis il y avait encore toute une descente, jusqu’à Montbovon.

À Montbovon, nous rejoignions la route qui remonte la Sarine dont elle épouse scrupuleusement les détours. On ne tardait pas à s’engager dans les gorges. Il faisait sombre, il faisait presque froid. Nous ne parlions plus, ou plus guère. Tout à coup on voyait apparaître devant soi une espèce de petit chien assez maigrelet, mais de couleur vive, qui venait de descendre sans hâte le talus dominant la route, avec une belle queue en panache ; arrivé sur la route, il s’était arrêté comme s’il hésitait sur le chemin à suivre, regardant de droite et de gauche : puis, nous ayant aperçus, il avait disparu d’un bond en contre-bas dans les fourrés. Un renard. C’était sauvage. Le torrent faisait son bruit sur notre droite ; on traversait le pont de la Tine ; il avait continué à faire son bruit sur notre gauche. C’était long. La fatigue commençait à se faire sentir. Il y avait comme deux torrents, celui d’en bas qu’on ne voyait pas, tellement il était encaissé, qu’on entendait seulement ; celui d’en haut, qu’on n’entendait pas, mais qu’on voyait : une étroite bande de ciel tortueuse entre les crêtes. Nous étions inquiets de la voiture qu’on devait envoyer à notre rencontre et qui ne se montrait pas. Et je crois bien que, ce jour-là, nous avions poussé jusqu’à Rossinières où il y a le « Grand Chalet » avec ses 140 fenêtres, dont il est question dans votre manuel de géographie, et toute la Bible est gravée au fer dans sa façade de bois brun.

Mais c’était la montagne, et j’apprenais à présent à connaître la montagne parce que les F.-C. étaient propriétaires de nombreux pâturages, dont l’un entre autres était situé sur le versant occidental de la Tornette (dont l’autre versant domine les Diablerets).

Il y avait un grand chalet. Dans ce chalet il y avait, comme dans les légendes, un vieux « maître » lourd d’expérience, avec une barbe, le calot sur la tête, les manches de sa chemise troussées sous le bouffant de sa veste de toile bleue, avec une pipe à couvercle de cuivre, au tuyau singulièrement contourné, et des bras maigres où les veines se tordaient en s’entrecroisant comme la tige du lierre autour d’une branche d’arbre.

Il était assis près du foyer au-dessus duquel était suspendu l’énorme chaudron de cuivre où on fait le fromage, et, moi, je regardais le jour entrer par en haut dans la cheminée, dont il faisait briller la paroi luisante de suie.

Il y avait de gros garçons aux joues rouges enduites de brun : nourris de petit-lait et de pain noir. Puis un grand troupeau. Puis le bruit curieusement complexe de toutes ces sonnailles battant ensemble, proches ou lointaines, sourdes ou claires, depuis les « toupins » étouffés qui sont en tôle battue, jusqu’aux clochettes à la voix d’enfant qu’on suspend au cou des génisses ; elles faisaient toutes ensemble, déroulées au-dessus des pentes, un grand cantique à la louange du beau ciel et de l’air pur.

Les cochons se vautraient dans une mare fangeuse autour de laquelle foisonnaient, avec leurs feuilles d’un vert dur, d’énormes touffes de « lampé ».

Là aussi c’était comme dans les très vieux temps, comme au commencement du monde ; quand on « passait » le lait, quand ils étaient assis sous le ventre des vaches, s’étant attaché autour des cuisses le tabouret à un seul pied ; et, avec des pouces dont l’articulation disparaît sous un épais bourrelet de peau cornée, pressent sur le pis des bêtes, comme ils font depuis des milliers d’années, comme ils faisaient déjà à Ur en Chaldée d’où est venu Ibrahim Khalil Abd-ur-Rahman (l’ami de Dieu), qui fut Abraham.

J’ai été encore, deux années de suite, passer les vacances de vendanges qui existaient, en ce temps-là, et duraient même trois semaines, à Yvorne, chez un autre ami de mon père.

Là aussi, c’était un grand train de maison. Il y avait un « partisseur », un vieux régent qui venait « faire les vendanges » depuis plus de vingt ans dans la propriété. Il y avait les brantards qui étaient des Valaisans des environs de Monthey, sur la rive gauche du Rhône ; eux aussi, depuis longtemps, traversant le fleuve, se louaient pour trois semaines ou un mois, car c’était un grand domaine, et les vendanges duraient longtemps.

La halte d’Yvorne est dans la plaine, à quatre ou cinq cents mètres du village. Ça monte un peu. Les nuits étaient terriblement courtes. Il était six heures du matin : à peine si le jour se levait. Et c’était un pauvre jour grisâtre, car ces vendanges sont mouillées ; un pauvre jour qui avait bien du mal à se défaire des nuées basses et traînantes qu’on voyait pendre au flanc de la montagne, pendant que la plaine du Rhône disparaissait comme sous une légère couche grumeleuse de colle d’amidon. Les femmes attendaient déjà dans la cour, chacune sa seille sous le bras. Elles avaient retroussé leur jupe sur leurs gros mollets aux bas de laine mal tendus ; elles avaient un mouchoir noué autour de la tête, les épaules prises dans un châle à bordure qu’elles se nouaient dans le dos. Aux pieds, d’énormes souliers sans forme, car on enfonçait dans la boue jusque plus haut que la cheville, entre les rangées des ceps, dont elles avaient chacune deux et où elles allaient penchées, cueillant tantôt à droite, tantôt à gauche, les bras trempés jusqu’aux épaules ; puis difficilement, douloureusement, se redressaient, la main appliquée au creux des reins.

On allumait un grand feu au bas de la vigne : elles allaient de temps en temps s’y réchauffer.

Les brantards, des deux mains, faisaient monter et descendre le foulon dans la masse des grappes écrasées, qu’un liquide brun, plein de bulles, finissait par submerger ; puis, une fois la brante pleine, descendaient la vider dans la « bossette » qui attendait au bord du chemin.

Je regardais du côté de Corbeyrier, perché sur un replat au-dessus des escarpements de la montagne ; tantôt on le voyait, tantôt on ne le voyait plus, ce replat, à cause d’un défilé continuel d’épais nuages blanchâtres, où se montraient de temps en temps, par une déchirure, un avancement de rochers mouillés, un coin de pré d’un vert triste.

Mais il y avait les grands pressoirs où les hommes travaillaient à la lueur de la chandelle. Ils faisaient aller en arrière de l’épaule la palanche de frêne ; puis, se remettant au treuil où ils étaient deux, ils la ramenaient lentement à eux au bout de sa corde.

Le moût, coulant entre les douves, moussait dans la rigole pratiquée tout autour du socle en granit.

Le bruit du cône d’acier, qui retombait entre les dents de l’engrenage pour le bloquer et empêcher que par le fait de la pression croissante la palanche ne fût repoussée en arrière, devenait de plus en plus espacé ; on leur disait : « Encore une ? » ils répondaient : « On va essayer ».

Ils faisaient de grandes ombres noires sur les murs passés à la chaux. Encore une fois, la palanche est ramenée en arrière ; encore une fois, les voilà qui ont empoigné, se faisant vis-à-vis, la manivelle qu’ils manœuvrent à quatre mains, mais le cliquètement du cran d’arrêt se fait de plus en plus rare.

Ils s’arrêtent. Ils bourrent une pipe. On leur verse à boire.

C’est quand le marc est dur comme de la pierre et ensuite il n’y aura plus qu’à faire sauter d’un coup de maillet les crampons qui tiennent fixés ensemble les deux demi-cercles des douves.

Il n’y aura plus qu’à monter debout sur le marc et à le découper en quartiers avec une hache à long manche, dont le fer a un tranchant courbe, comme celle du bourreau.

Je regardais faire le vin à la lueur de la chandelle ; puis venait le grand repas appelé « ressat », qui marquait la fin des vendanges, avec ses bouquets de dahlias.

Avec des salées au fromage, du jambon, un rôti de veau, des « merveilles ».

10

J’ai eu, comme on voit, une enfance favorisée ; les difficultés que j’ai rencontrées tout de même n’ont pas été extérieures, elles ne me sont pas venues d’autrui, mais de moi.

Je suis « saturnien », paraît-il, et, au dire des astrologues, le saturnien est un « obstrué ». Je le vois bien maintenant encore dans mon travail : il m’arrive de venir à bout en quelques heures de dix pages serrées, sans une rature ; ensuite, me voilà, pendant deux ou trois jours, dans l’impossibilité d’écrire une seule ligne.

Je m’interroge alors : est-ce mon état de santé ? Il me semble bien qu’il est resté le même. Il me semble bien que je ne me porte ni mieux, ni moins bien que la veille dans cet empêchement où je suis soudain aujourd’hui. Il me semble d’ailleurs aussi que la santé n’explique rien : car il y a des matins où on se lève fatigué, après une mauvaise nuit, et tout de même la grâce opère ; il y en a d’autres, où la nuit a été bonne, où on se réveille plein de force et où la journée au contraire est une journée perdue, à cause de la grâce qui n’opère pas. Quelque chose de physiologique quand même, je veux bien, mais sans relations immédiates ou immédiatement perceptibles avec le jeu des organes essentiels, le cœur, les poumons, l’estomac ; ça se passe plus profond, c’est plus secret, c’est plus caché ; là interviennent sans doute les planètes. Le saturnien est un malheureux : il a sans cesse à se combattre lui-même. Il ne « circule » pas facilement. Il est pareil à un ruisseau qui s’engorge du fait des débris qu’il charrie, jusqu’à ce que l’accumulation de l’eau finisse par crever le barrage et lui permette alors de se précipiter, plus rapide, plus clair, dans sa course en avant.

Hélas ! nous sommes incarnés. Nous n’existons que par le corps, que je ne sépare pas de l’esprit. Comment l’esprit se manifesterait-il sans le corps ? C’est ce qu’on ne veut plus voir aujourd’hui ; l’homme dans son orgueil a honte de son humanité. L’homme est devenu « idéaliste » : l’homme prétend n’exister plus que par ses idées – par l’esprit – et se dissimule de plus en plus à lui-même les nécessités de son corps qui l’humilient. Il se fait de soi une image que ses besoins charnels tendent à ravaler et, ne pouvant néanmoins s’y soustraire, à ces besoins, fait en sorte qu’ils ne jouent du moins plus aucun rôle dans sa vie extérieure, sa vie publique, sa vie avouée, la seule qu’il reconnaisse désormais comme sienne. Voyez que nos pissotières, de plus en plus rares, se dissimulent de plus en plus profond sous la terre. Autrefois, dans les pays civilisés, un rideau de fer ou une simple encoignure suffisait : nous nous décivilisons par fausse honte, laquelle entraîne une fausse pudeur. Nous sommes de pauvres hommes, qui, au lieu de le reconnaître, se laissant prendre au jeu de leurs propres inventions, s’instituent vis-à-vis d’eux-mêmes comme étant de purs esprits, et se trompent eux-mêmes et les uns les autres. C’est aussi que ces nécessités charnelles font peur à l’homme d’aujourd’hui : elles ne le rabaissent pas seulement ; elles le remplissent d’une terreur secrète quand il lui arrive d’y songer ; et il ne veut plus y songer, c’est pourquoi il les bannit de sa vue. Naître et mourir sont deux nécessités majeures : il y a déjà des formes de société où personne ne naît plus, et personne ne meurt plus, j’entends ouvertement, de façon avouée, et où la naissance et la mort sont soigneusement tenues cachées dans la coulisse, tandis qu’il y a le théâtre, qui est le théâtre de la vie, une espèce de parodie de la vie éternelle, où elles n’apparaissent plus. Ainsi nous pouvons nous imaginer immortels ; c’est à quoi nous tenons surtout : les purs esprits sont immortels.

L’homme de la machine se guinde ainsi au-dessus de la nature, parce que, dominant la machine, il croit dominer la nature ; et, ne pouvant prétendre toutefois à se l’être asservie complètement, là où il est encore asservi à elle, il l’escamote.

Une femme enceinte, d’abord, il ne faut plus qu’on voie qu’elle est enceinte : elle s’entend à le dissimuler et les couturiers viennent à son secours ; puis, quand elle n’est décidément plus « présentable », elle disparaît de la circulation. Elle reparaît quand elle l’est redevenue, et l’enfant devenu présentable lui aussi, lavé, pomponné, et non pas nu, mais tout habillé et élégamment habillé, définitivement soustrait aux misères originelles.

Un homme malade, il ne faut pas même qu’on sache qu’il est malade, ni qu’il va mourir ; il y a des cliniques pour ça : voyez l’Amérique. Il n’y a que ce qui est valide qui soit autorisé à faire acte de présence, de façon que nous puissions dire : « Nous ignorons la maladie ; voyez, nous sommes tous bien portants. » Et, comme il faut bien tout de même mourir, il y a des endroits faits exprès pour ça, des lieux secrets et écartés, avec des ascenseurs spéciaux, des monte-charge réservés aux cadavres : personne ne se doute de rien. L’homme disparaît vivant ; on vous le restitue plus vivant que nature. Il est rassurant, on l’a maquillé. Il est rose, il est bien peigné ; il n’est plus mort, il nie la mort, il en est la négation ; il repose, il est couché dans du satin, il est en toilette de bal, il est entouré de fleurs, il sent bon ; il ne fait pas pitié, il fait envie. Un beau fiancé. Mais fiancé à qui ? c’est justement ce qu’ils ne disent pas.

Voyez encore qu’ensuite et quand il faut bien se débarrasser du mort, la technique moderne s’entend à faire vite ; il y a des corbillards à moteur qui font du 60 à l’heure et que leur vitesse même fait passer inaperçus. La famille et les amis suivent dans des autos fermées, inaperçus eux aussi. La mort ne va plus troubler personne. Elle est inconfortable ; on ne vous la mettra pas sous les yeux. Un harmonium joue dans le ciel ; ça se passe au « crématorium » ; et un prédicateur est dans le ciel également, j’entends dans une tribune, pendant que, lui, on le descend. Ça se passe dans d’autres régions et invisibles ; rassurez-vous, c’est électrique, et on vous rapporte de ces sous-sols quelques poignées de cendre criblées, tout à fait convenables et même distinguées, où c’est tout juste si, en cherchant bien, on trouve un bouton de faux-col.

Je pense aux petits enterrements de Paris, aux enterrements de pauvres, parce que Paris est une ville qui est encore civilisée. Un vieux cheval, mais tout s’arrête. La civilisation est essentiellement dans les signes : aller lentement est un signe, c’est un rite, c’est une marque de respect. Un vieux cheval fourbu qui va à pas lents sous la pluie ; un corbillard de dixième classe, avec un bouquet de violettes posé sur le drap noir ou une couronne en celluloïd ; quelques vieilles femmes qui traînent les pieds, des hommes tête nue, des enfants en tablier noir ; mais tout s’arrête. Ils passent partout les premiers, ils ont la priorité et, si lentement qu’ils aillent, tout l’énorme boulevard aussitôt s’immobilise, aussi longtemps qu’il faut, parce que c’est la mort et la mort a droit sur la vie. Il faut savoir perdre du temps pour ceux qui sont hors du temps.

Ce qui est beau, ce qui est grand, c’est le sentiment tragique de la vie. Le sentiment tragique de la vie fait la grandeur des civilisations. C’est la négation du confort. C’est l’aveu que la vie est tout ce qu’on voudra, mais qu’elle n’est pas confortable. C’est l’acceptation des risques, et il n’y a pas des risques, il n’y a en somme qu’un risque et, le risque, c’est de mourir. Mais nous sommes « assurés », nous autres, et à tous les sens du mot : assurons-nous donc aussi contre la mort en l’écartant du moins de notre vue, afin qu’elle ne dérange plus la belle ordonnance d’un monde qui n’a de goût que pour la facilité.

Deux ou trois ans ont encore passé ; il venait de survenir un grand changement dans ma vie. Mon père avait remis son commerce, et s’était rendu acquéreur, dans les environs de Cheseaux, d’un « train de campagne » où il comptait se retirer. Moi, on m’avait mis en pension.

Je disais tout à l’heure que les seuls événements qui comptent sont les événements intérieurs. Je reconnais pourtant que ce changement-là, qui se trouvait coïncider, d’ailleurs, avec d’autres grands changements qui se faisaient au-dedans de moi (j’avais quinze ans), a eu des conséquences décisives sur toute la suite de mon existence.

Je n’avais jusqu’alors été qu’un citadin, né et élevé à la ville ; les quelques contacts que j’avais eus avec la campagne n’avaient été qu’exceptionnels, et dépourvus de toute intimité ; j’allais tout à coup être approché de façon permanente de quelque chose comme un monde nouveau, celui des plantes, celui des bêtes, celui de la nature animée et muette.

La ferme était une ferme neuve, et même plus que neuve, car elle n’était pas encore complètement achevée, celui qui avait entrepris de la bâtir ayant fait faillite, je crois, avant d’en avoir terminé la construction. Une grande maison blanche avec une grange à pont sur le derrière, où elle était ombragée par cinq ou six gros noyers. À un bout, il y avait l’appartement du fermier et celui de mes parents ; à l’autre bout, il y avait les étables ; et, dans un avancement où on montait par un escalier de bois, une chambre de domestique. Il y avait encore, à l’angle du jardin et face à la cuisine, une petite construction isolée qui abritait un four. C’était un assez gros domaine en un seul mas qui occupait un des versants du ravin que s’est creusé la Mèbre à la lisière de la forêt de Vernand-Dessous ; et, de ce côté-ci, le terrain descendait en pente douce, tandis que, sitôt le ruisseau franchi, il se relevait avec brusquerie, portant haut dans le ciel sa falaise de hêtres et de chênes qui fermait l’horizon.

Il y avait près d’un quart d’heure jusqu’au village : l’endroit était parfaitement à l’écart de toute circulation. Des deux routes qui étaient dans les environs, l’une, la grande route d’Échallens, passait au delà de la forêt sur la rive gauche de la Mèbre ; la seconde, qui était celle de Crissier, n’était reliée à nous que par un petit chemin caché entre deux haies, lequel desservait uniquement le domaine et un moulin plus en amont, du côté de Bel-Air où a vécu M. Troyon qui s’est rendu célèbre dans le pays par ses fouilles.

C’était un vieux moulin à roues à godets, et il y avait l’étang du moulin, où se déversait le bief, de façon que la roue eût de l’eau en été, car la Mèbre n’est qu’un pauvre petit ruisseau, souvent presque à sec dans la belle saison.

L’étang du moulin, faute d’avoir été curé, était depuis longtemps retourné à l’état sauvage. Bien qu’il fût au bord du chemin, on ne le découvrait qu’en écartant les branches des buissons qui l’entouraient de tous côtés. Les petits iris jaunes qui aiment l’eau y foisonnaient, de même que les « bots » qu’on voyait accrochés par les pattes de devant aux îlots de mousse flottante. Il fallait prendre garde où on mettait le pied à cause d’un talus vaseux, plus ou moins élevé selon le niveau de l’étang, mais entièrement dissimulé sous une folle végétation de plantes aquatiques. Et il y a encore la libellule, et on la voit dans un rayon de soleil bouger sur place, portée sur rien (ou bien si c’est sur le tremblement de l’air chaud), tellement est rapide le battement de ses ailes transparentes. Les grandes bleues, les « demoiselles », les petites vertes, ces bâtonnets suspendus comme à un fil élastique qui les fait monter et descendre. On les voyait deux fois ; elles existaient à double. Elles étaient dans l’air et elles étaient dans l’eau ; elles étaient sous un nuage blanc et un morceau de ciel bleu, et au-dessus du nuage blanc et du ciel, exactement reflétés par l’eau lisse. Ça sentait fort, ça sentait fort et doux, âcre et sucré ; ça sentait la vase, la plante écrasée ; ça sentait la décomposition, et en même temps la vie et la mort.

Comme mon père avait droit à une part d’eau, il avait fait creuser devant la maison un autre étang beaucoup plus petit, mais cimenté, celui-là, qui servait à l’irrigation des prés situés en contre-bas. On y avait mis des canards, il y en avait toute une flottille. J’admirais comment les petits, à peine sortis de l’œuf, se jetaient à l’eau, pourvus tout aussitôt d’une science de la navigation qu’il nous faut à nous autres tant de peine pour acquérir. Cependant les maçons avaient achevé de mettre en état la maison ; on avait acheté un cheval, des vaches, des cochons, des poules. Le maître-valet était arrivé avec sa femme, alors avaient commencé chaque samedi, et en toute saison, ces longues courses à pied qui me portaient de Lausanne chez moi, et de Cheseaux de nouveau à Lausanne, car j’économisais sur mon argent de poche le prix du billet de chemin de fer.

J’avais choix entre deux trajets : l’un qui passait par Prilly, Jouxtens, le Taulard et la forêt de Vernand d’En Bas ; l’autre qui, par les plaines du Loup, m’amenait à Romanel où je rejoignais la route d’Échallens, celle justement que longe le petit chemin de fer.

Il était à vapeur, en ce temps-là, avec des wagons rachetés, paraît-il, à la compagnie du Mont-Cenis, lesquels avaient un poêle dans un coin, et des fenêtres situées sous le toit, tout en haut des deux parois le long desquelles courait un long banc de bois, de sorte que les voyageurs étaient assis en deux rangées, et se faisaient vis-à-vis. La locomotive était minuscule et signalait son passage par une cloche, tout à fait comme une vache échappée, de celles qui partent en avant du troupeau, droit devant elles, à fond de train.

Selon la saison, selon mon humeur, tantôt je m’engageais sur ce haut plateau triste et bisé des plaines du Loup, où il y avait un vieux cimetière abandonné et quelques fermes éparses au loin entre les champs dépourvus d’arbres ; tantôt, au contraire, dans ce pays riant et un peu anglais des environs de Jouxtens où de grands parcs entourent les « maisons de maîtres ».

On suivait un long bosquet de noisetiers faisant tunnel au-dessus du chemin ; ensuite on entrait dans la forêt pleine d’oiseaux, où on voyait s’élever au printemps, de dessous l’épais tapis des feuilles mortes, un brouillard vert et blanc, aérien et léger qui finissait par le recouvrir complètement : c’étaient les anémones.

Et que faire, pendant qu’on marche ? Regarder et réfléchir. J’avais ma serviette sous le bras, un sac sur le dos : tantôt il y avait un grand ciel bas alourdi de gros nuages gris et bruns, qui crevaient soudain, laissant fondre sur moi par grandes barres obliques leurs averses de pluie ou de neige ; tantôt, entre les feuilles, un bleu délicieux, parfaitement pur, exactement enchâssé dans le réseau serré des branches comme des fragments de vitrail.

La campagne en toute saison, et que faire ? sinon se laisser faire par elle, pendant que vos jambes vont d’elles-mêmes, heureuses du mouvement qu’elles prennent comme à leur insu.

J’arrivais : on venait de « faire au four » : on cuisait le pain tous les samedis. Le maître-valet était en train de sortir les miches, au moyen d’une planche plate amincie et comme aiguisée dans le bout, fixée à un long manche. L’odeur du pain chaud se répandait par la porte ouverte, pendant que les miches, une à une, allaient s’empiler dans le pétrin où le refroidissement de la croûte qui se fendillait les faisait pétiller les unes sur les autres. De belles miches brunes avec des places noires, légèrement brûlées, ce qui leur donne un goût délicieux ; avec des places dorées et d’autres places blanches, là où elles avaient été trop serrées et il fallait quelquefois les décoller. On cuisait également les « gâteaux », ce jour-là, de sorte que j’en avais toujours un pour mes « quatre heures » : une grande tarte aux fruits dans la belle saison, aux cerises, aux prunes, aux pruneaux, aux pommes ou aux poires ; des salées, c’est le nom qu’on leur donne même quand elles sont au sucre, le reste du temps : elles sont au vin ou aux œufs ; et il y avait encore le « taillé », qui est une galette qu’on découpe à l’intérieur en longues bandes, et qui est fait ou bien avec de la « drache » qui est le résidu du beurre quand on le fond, ou bien avec des « greubons » qui est ce qui reste de la graisse de porc dont on tire le saindoux, après qu’on l’a fondue.

Je tombais de la première du Collège ou de l’« inférieure » du Gymnase et de mes livres, qui n’étaient pas encore pour moi une réalité, à une autre réalité, qu’il s’agissait maintenant d’apprendre à connaître. Je venais d’être assis pendant des heures à mon banc devant un pupitre où il y avait un professeur et des choses qu’il nous enseignait avec des mots ; je me trouvais tout à coup mêlé à la troupe des moissonneurs qui n’enseignent pas, ou seulement avec des gestes et par leur exemple. Surtout, pour la première fois, je me heurtais à la difficulté, car la nature n’est pas faite pour être seulement regardée. Je voyais qu’il y a une autre manière de la rejoindre et plus profondément que par les yeux, c’est avec le corps ; je voyais que la terre ne produit rien qu’on ne se soit d’abord battu avec elle, qu’on ne l’ait d’abord vaincue.

J’ai appris à râteler, à « épandre », à faire les « chirons », à faucher. On engageait deux ouvriers : il y avait le maître-valet, le domestique, la femme du maître-valet, deux autres femmes : on faisait les foins sur la pente exposée au levant, qui descendait vers le ruisseau.

Un chemin la longeait dans le haut d’un bout à l’autre, tout bordé de cerisiers. Les cerises mûrissent. Elles sont encore blanches d’un côté, mais rouges de l’autre. Les femmes ont des chapeaux de paille ; les hommes sont tête nue, les manches de la chemise troussées et elle est ouverte sur la poitrine. Ils vont, ils sont trois ; le premier trace un chemin qui est repris et élargi par le suivant, sous le ciel rose du matin qui s’appuie sur le bord, son bord occidental, à la cime des arbres de l’autre côté de la Mèbre, et la forêt le porte comme un mur fait du toit.

Ou bien aussi c’est la grande chaleur ; il est près de midi et on fauche encore, mais le froment se fauche à sec. C’est quand le blé est mûr et qu’on l’entaille ; et, cette fois, on ne peut plus faire aller la lame de la faux, dont on tient le manche presque verticalement, qu’à petits coups. Une branche d’osier relie cette lame au manche, de manière à retenir dans leur chute les hautes tiges qu’alourdissent les épis.

C’est la grande chaleur ; il faut aller sous le soleil contre ce mur qui s’éboule, à quoi s’emploient les faucheurs ; puis, étant éboulé, il faut encore venir et le prendre à deux mains. Il fallait l’étaler bien régulièrement sur le sol, de façon que son épaisseur fût partout la même, – les matériaux dont il est fait, tous ces beaux grands fétus d’un blond pâle, qui brunissaient ou rougissaient dans le haut (selon l’espèce), et ils étaient beaucoup plus pesants à ce bout d’en haut qu’à celui d’en bas. Ils étaient tout mêlés de chardons, qui piquaient les mains : c’est depuis que le serpent est venu parler à Ève. Les femmes qui « ramassaient » portaient des « avant-bras » en grosse toile. Et il y avait tout à coup un nid de souris rouges que la faux découvrait dans un creux de terrain : sept ou huit petits corps à peine duvetés et les yeux clos, mais qui ont une petite bouche qui s’entr’ouvre, tout enchevêtrés les uns dans les autres ; le domestique l’avait mis dans sa poche, et je me souviens que le nid était resté pendant plusieurs jours derrière le volet de l’écurie où le garçon allait de temps en temps prendre une des petites bêtes à demi mortes pour la jeter au chat.

On est tout contre la nature, on l’empoigne à bras le corps. On a finalement la paume des mains qui vous brûle ; on a mal dans les reins à force de se tenir penché en avant ; on hésite pourtant à se redresser parce que ça fait plus mal encore. Tout le corps vous grince aux jointures ; la peau vous cuit, malgré que l’air ait singulièrement fraîchi, car c’est le soir, mais on garde dans le corps le soleil de la journée. J’ai appris à connaître ainsi ce que c’est que le travail manuel, dont la plupart des intellectuels qui en parlent ignorent tout, ce qui est le grand malentendu, car ceux qui le pratiquent n’en parlent pas. J’ai connu ses duretés et comme il incite à l’envie. L’envie de tous ces autres qu’on imagine, pendant que la sueur vous coule le long du corps et mouille les allumettes qui sont dans votre poche, assis eux-mêmes à l’ombre devant des boissons fraîches, et on pense : « Est-ce juste ? » On se révolte tout à coup. Un grand besoin vous vient de vous évader, n’importe comment, de votre condition qui vous apparaît inhumaine, et vers quoi ? vers les jouissances dont vous êtes vous-même privé et dont la vie de ces privilégiés vous semble faite tout entière. Car on ne se demande pas si elles ne sont pas un rapport, c’est-à-dire toutes relatives, ces réjouissances ; on ne se demande pas si les oisifs connaissent comme vous les heureuses détentes que le moindre repos vous apporte, la délicieuse fraîcheur qu’un souffle d’air vous vaut sitôt que votre effort prend fin, la saveur d’un verre d’eau, et de pouvoir s’étendre sur son lit, une fois la journée finie. On ne se demande pas s’ils connaissent ces compensations ; on oublie surtout que le travail manuel est intelligence quand même, j’entends que l’intelligence y a toujours sa place, si humble qu’il soit ; le raisonnement pouvant toujours intervenir entre le geste qu’on fait et la meilleure utilisation de ce geste. Il y a dans tout travail manuel une question de qualité, et qualité est esprit. De sorte que je ne parle même pas de l’horloger ou de l’ouvrier spécialiste, mais que le simple balayeur de rue témoigne avec raison à l’occasion du mépris qu’il ressent pour l’intellectuel qui ne ferait pas son ouvrage ; et que l’intellectuel ne le comprend pas, pensant que l’esprit lui est réservé. De sorte qu’il y a un grand malentendu dans le monde, dont l’intellectuel est quand même responsable, parce que c’est lui qui devrait « comprendre », c’est-à-dire contenir en lui plus de choses et qu’il ne contient que lui-même, faute d’en être sorti.

Est-ce de ce temps-là que date la grande admiration que j’ai pour les hommes de métier, pour les hommes d’un métier ? En tout cas, c’est de cette occasion qu’elle est née et c’est d’avoir participé moi-même à un métier. On distingue que c’est du contact corporel à des choses matérielles, et de l’action qu’on exerce sur elles en vue de leur utilisation, que naissent les seules constatations valables (constare, se tenir avec), qu’un rapport s’établit entre ce que vous êtes et les choses qui sont, qu’une vue commune sur le monde à la fois et sur vous-même vous est donnée. Vous ne pouvez pas vous duper et les choses ne sont pas dupes : vous êtes une réalité devant une réalité. Et chacune de ces constatations est d’abord isolée, mais elles finissent par converger, et de leur ensemble résulte une vérité qu’il ne tient qu’à vous ou à vos moyens (là encore est la part de l’esprit) de rendre de plus en plus étendue et générale jusqu’à ce qu’elle soit la vérité ou du moins votre vérité.

Le samedi soir, il y avait un grand bruit qui venait de la fontaine : c’est le domestique qui se lavait dans le bassin.

Il y entrait jusqu’aux genoux ; il commençait par se frotter le corps avec du savon de Marseille. Et puis, s’y plongeant tout entier, il en faisait déborder l’eau, si bien que le bassin, quand il en ressortait, était à moitié vide.

Il était blanc et brun sous la lune avec son grand corps vigoureux. Et la lune était une grosse lune qui se montrait à demi au-dessus de la forêt, comme s’il y avait eu là-haut quelqu’un d’embusqué avec un visage rond et rieur.

11

Nous fumions maintenant la pipe avec ostentation sous les grands arbres de la cour du Gymnase ; on nous permettait enfin de fumer, nous en abusions.

Les cigarettes n’eussent pas suffi à témoigner publiquement de cette indépendance nouvellement acquise : elles ne se voient pas d’assez loin ; c’est pourquoi nous nous étions hâtés d’acheter des pipes et les plus grosses possible, qui se mettaient à pendre au bas de nos visages imberbes, sitôt que la cloche sonnait la fin de la leçon.

Comme chaque canton a son organisation propre, il n’est peut-être pas inutile de dire quelques mots de ce qu’on appelle, dans le canton de Vaud, le Gymnase, car le terme est allemand. Il désigne les deux classes supérieures de l’école secondaire (la rhétorique et la philosophie des lycées français), mais il s’agit chez nous d’une institution autonome. Vers seize ans, les collégiens vaudois, en même temps qu’ils changent de nom, déménagent. Nous avions quitté le bâtiment aux contrevents verts et blancs du Collège pour le bâtiment plus sévère de l’Ancienne Académie, la place de la Riponne pour la Cité, nos professeurs pour d’autres professeurs encore plus redoutables ; nous avions un nouveau directeur et une nouvelle « direction » à nous : c’est à l’âge où quelques-uns d’entre nous commençaient à avoir de la moustache, où on faisait devant la glace ses premiers essais avec un rasoir. Pour ma part, je portais pour la première fois des pantalons, j’entends qui descendaient jusqu’aux souliers, et non plus des culottes courtes.

La transition était brusque ; nous montions soudain en grade. Tous ces changements extérieurs contribuaient à affirmer, en la rendant visible à tous les yeux et en l’achevant, si on peut dire, par avance, la transformation intérieure qui se faisait d’autre part en nous, mais qui ne s’opérait que par degrés et dont nous n’aurions peut-être pas pris nettement conscience si le milieu était resté le même. Nous étions encore en juillet des garçons ; nous étions des jeunes gens en septembre.

Nous avions cessé de jouer et de nous poursuivre en criant, encore que cette cour de l’Académie fût bien plus vaste que l’autre. Nous nous promenions deux à deux sous les arbres, derrière les hauts murs qui l’entouraient, qui l’entourent encore d’ailleurs, et les vieux ormes ont seulement un peu poussé depuis lors sans doute, bien qu’à leur âge on ne grandisse plus guère.

Je me promenais dessous avec mon ami Isler et ma pipe. Nous causions raisonnablement.

Cette construction vaguement renaissance, avec sa grande toiture bernoise, une tour carrée au milieu, en haut de la tour une horloge et sa triple rangée de fenêtres à meneaux, ne manque du reste pas d’allure ; nous en avions vaguement le sentiment, et du lustre qu’elle nous donnait, outre qu’elle faisait suite aux bâtiments de l’Université et qu’il ne s’en fallait que d’une porte qu’on ne nous confondît avec les étudiants à casquettes de couleur qu’on y voyait entrer.

En ce temps-là, le Gymnase classique était seul à occuper le rez-de-chaussée du bâtiment, les deux autres étages étant plus ou moins vaguement attribués aux dépôts de la Bibliothèque cantonale et servant de débarras au Musée d’histoire naturelle, de sorte qu’au cours des investigations, d’ailleurs illicites, que nous avions entreprises dans ces vastes corridors déserts, je me souviens d’un bison empaillé, tout mangé des mites, que nous avions découvert, et qu’un jour enfin nous avions solennellement « défenestré » au grand scandale du concierge.

Mais enfin nous étions maintenant vingt ou trente à être assis ensemble dans ces grandes salles un peu tristes, à cause d’un jour avare qui ne s’y glissait que difficilement entre les hauts murs et les arbres ; commodément, d’autre part, installés à raz de terre, si bien qu’on entrait et on sortait plus volontiers par les fenêtres que par la porte. Tout à côté de la tour de la cathédrale, dans un quartier cette fois beaucoup plus désert et silencieux que celui dont nous venions, nous formions deux années et quatre classes de gymnasiens peu rassurés par des auteurs nouveaux, de nouveaux professeurs, des matières nouvelles, dont la philosophie, par la proximité enfin d’un « bachot » à passer. Très peu rassurés, moi surtout, car je n’étais entré au Gymnase qu’à frottement juste et je voyais de jour en jour augmenter les difficultés d’un programme dont rien ne pouvait assouplir l’inflexible rigidité.

Mes thèmes latins étaient au-dessous de tout. En français même, et le français était divisé en plusieurs branches, dont l’histoire de la littérature, la syntaxe, la rhétorique, la composition, et chacune comportait des notes, je n’étais que médiocre. Deux mois venaient à peine de s’écouler que déjà j’étais tristement assuré de ne pas obtenir le six de moyenne générale, qui seul me donnerait accès en fin d’année à la classe supérieure.

Alors, voilà qu’un jour notre professeur de français, M. Abel Biaudet, nous avait donné une composition à faire à domicile avec un sujet « libre ». Sujet libre voulait dire que nous avions le droit de parler de ce que nous voulions, comme nous l’entendions. Or, j’étais entraîné à écrire en vers ; j’avais même fini par penser en alexandrins, pour mon malheur. Tous ces drames m’en avaient valu la routine ; et la rime, qui d’abord se refuse à la rime, finit, avec un peu d’entraînement par la susciter de façon automatique. La rime appelle la rime, le mot introduit par le son évoque à son tour une idée qui ne vous serait pas venue à l’esprit sans le concours de celle-ci ; rien ne m’était plus facile que d’aligner une soixantaine d’alexandrins sur notre papier écolier à rayures violettes. La question était seulement de savoir si j’en avais le droit. Est-ce qu’un élève du Gymnase a le droit de faire une composition en vers ? Je m’étais décidé pour l’affirmative et m’étais dit que, puisque le sujet était libre, c’était une belle occasion de montrer ce que je pouvais faire. J’avais choisi pour sujet : Rome, la « ville éternelle », Dieu sait pourquoi, probablement parce que, le titre lui-même étant un cliché, il ne s’agissait plus que d’en aligner d’autres à sa suite ; on voit que je n’étais pas sorti des formules.

M. Abel Biaudet était un professeur de grand mérite, mais qui nous intimidait fort. Il avait la démarche élégante et assez concertée ; une certaine nonchalance d’allures montrait bien le peu d’attention qu’il prêtait à son entourage. Il marchait la tête baissée, ne la relevant que de temps en temps pour jeter un regard distrait à travers son binocle sur nous autres qui nous étions tus en le voyant paraître à l’autre bout de la cour. On ne pouvait jamais très bien savoir s’il nous avait vus ou non ; il ne répondait à notre salut qu’en portant d’un geste négligent la main à son chapeau, un « cronstadt », une espèce de coiffure en feutre dur qui tenait le milieu entre le melon et le tube. Il était plutôt corpulent et de taille moyenne avec une barbe en pointe qui grisonnait, et, très soigné de sa personne, tranchait singulièrement par sa tenue sur le genre plutôt négligé du monde professoral d’alors. Il était distant, volontiers ironique, même moqueur, bien qu’il pût se montrer bonhomme à l’occasion ; ce que nous redoutions particulièrement chez lui, c’était une manière de persiflage qu’il s’entendait, sans avoir l’air de rien, à pousser jusqu’à la confusion complète de celui des élèves à qui il en avait, au grand amusement, bien entendu, de la classe dont le rire complaisant ajoutait à l’humiliation du malheureux. Il passait pour avoir fait ses études à Paris, ce qui lui prêtait un grand prestige. Il avait, en effet, contradictoirement à ses collègues, l’élocution élégante et facile, et le goût qu’on lui sentait, mais qu’il ne tentait pas de nous communiquer, pour les textes qu’on lisait en classe venait exagérer encore pour nous le sentiment de la distance qui nous séparait de lui, à vrai dire infranchissable. Comment avais-je eu le courage de lui apporter une composition en vers ? Je tremblais d’avance de l’accueil qu’il allait lui réserver.

L’heure de la correction arrive ; il s’était fait comme toujours, un grand silence dans la classe : on avait vu M. Biaudet tirer de sa serviette la liasse des copies, non sans quelque solennité qui était assez dans ses habitudes ; il l’avait posée devant lui, puis, ayant ajusté son binocle et, avant de prendre la parole, il avait relevé la tête, promenant un regard circulaire sur les bancs. Je m’étais dissimulé derrière le dos de celui de mes camarades qui était placé devant moi ; peut-être, me disais-je, aurais-je ainsi la chance de passer inaperçu et je m’encourageais à l’idée qu’il en irait de même pour ma composition. « Messieurs… » la leçon commençait ; elle commençait mal. M. Biaudet nous exposait sa déconvenue. Sujet libre suppose un choix. Choisir veut dire qu’on a préalablement devant soi un certain nombre de possibilités, entre lesquelles la comparaison s’établit et où on se décide en vertu d’un goût qu’on se sent pour l’une ou pour l’autre ; M. Biaudet nous avait déclaré qu’il se rendait compte une fois de plus que nous n’avions de goût à rien et que ce qui nous avait déterminés dans notre choix était la seule préoccupation de nous épargner de la peine, puisque nous avions tous opté, à une exception près, pour un sujet déjà traité en classe ou qui avait fait l’objet d’une de nos lectures, ce qui supposait en conséquence que nous avions abdiqué toute personnalité. Ces choses ayant été dites sur un ton d’ironie légère et distante, en même temps qu’un peu attristée, en manière de préambule, M. Biaudet avait passé à l’examen individuel des copies, commençant par les meilleures, lisant le titre, puis le nom de l’auteur ; il y avait eu un huit, deux ou trois sept ; puis les remarques s’étaient faites de plus en plus brèves, de plus en plus dédaigneuses : parce qu’on avait passé aux six, aux cinq, aux quatre, en descendant. M. Biaudet se contentait maintenant de soulever par le coin celles des feuilles qui restaient empilées devant lui, les déplaçant, avec la citation d’un nom et d’une note, d’un geste dégoûté, sur le côté de son pupitre : je n’avais pas été nommé : peut-être n’avais-je même pas été jugé digne de cet honneur. Et c’était fini, parce que M. Biaudet avait alors tendu le paquet des copies à l’un des élèves qui était chargé de les distribuer à leurs auteurs respectifs, avec les annotations à l’encre rouge qui figuraient en marge du texte. Or, pas du tout : ce n’était pas fini. À peine l’élève en question avait-il repris sa place que M. Biaudet de son côté avait ramené à lui sa serviette, et je le vois qui en tire une dernière copie logée dans un compartiment à part. Il nous avait de nouveau regardés, de nouveau il s’était fait un grand silence : « Messieurs… il nous reste à examiner une dernière composition ; elle est en vers… J’en suis d’ailleurs à me demander s’il y en a un seul d’entre vous qui sache exactement ce qu’est un vers et ce qu’il représente… Enfin, je m’en vais vous la lire… »

Moi, je succombais à la honte. Ces pauvres alexandrins, en repassant un à un devant moi, subissaient à mesure une espèce de transfiguration où ils prenaient un air grotesque sans d’ailleurs que M. Biaudet y fût pour rien, car il était impossible de deviner ce qu’il en pensait lui-même. Il les lisait non sans une certaine emphase, mais qui était peut-être involontaire ou qu’il jugeait conforme au texte, et il faisait sonner la rime, mais peut-être pour marquer seulement que la rime y était bien ; son sentiment à lui restait caché, c’est moi qui lui prêtais les miens. M. Biaudet avait lu ainsi la pièce jusqu’au bout, puis il avait dit : « L’auteur, ou du moins l’auteur supposé, est l’un d’entre vous… Monsieur Ramuz… » Je m’étais levé. Je devais être ou très rouge ou très pâle. « Monsieur Ramuz, vous qui portez un vieux nom allobroge (pourquoi allobroge ? mais c’était là une de ses façons de nous interpeller), pouvez-vous affirmer devant vos camarades que cette composition est de vous ? » J’avais dit oui. « En ce cas, vous auriez un dix, seulement… » Il y avait eu encore un silence. « Seulement vous comprendrez que je ne puisse pas, dans le cas particulier, me contenter de votre parole… Il faudra que vous m’apportiez une attestation de vos parents… Je garde votre copie. Je vous la remettrai, tout en vous attribuant une note définitive, sitôt que je saurai à quoi m’en tenir… »

Et il avait continué par quelques remarques sur mon texte (supposé), mais je ne m’en souviens plus, ni du reste de la leçon, ni de cette fin de matinée. Le passage soudain de la plus extrême des humiliations à ce qui m’apparaissait alors comme le comble des honneurs, m’avait laissé tout étourdi, les oreilles bourdonnantes, comme quand on est tombé sur la tête. J’inaugurais soudain une nouvelle existence où les rancunes, les intrigues, les déceptions, les ennuis de l’ancienne n’avaient plus aucune place, entièrement occupée qu’elle était par toute espèce de possibilités que j’entrevoyais déjà une à une, toutes mes forces étant employées à me les énumérer d’avance. Car il y avait une chose du moins dont j’étais sûr : c’est que mes vers étaient de moi et que je ne les avais pas copiés dans quelque auteur de deuxième ou de troisième ordre, comme M. Biaudet m’en avait soupçonné. Alors la vérité finirait bien par s’imposer, alors j’aurais dix, alors…

Je m’étais tout à coup trouvé, je ne sais comment, en haut des escaliers de la Riponne ; il était midi. À mes pieds, mais bien au-dessous de moi, s’étendait cette même place à ce moment-là parcourue en tout sens par des piétons qui se hâtaient : les collégiens sortaient du Collège ; les pigeons dérangés par l’afflux extraordinaire des passants, se soulevaient lourdement de terre pour retomber quelques mètres plus loin : ce n’était donc pas seulement une lubie, cette idée que j’avais eue d’« écrire », et la tête me tournait. Il y avait une sanction ; il y avait que le plus exigeant de nos professeurs reconnaissait mes mérites ; et j’étais bien un peu humilié de ne pas avoir été cru sur parole, mais je ne m’arrêtais guère à ce qui ne pouvait être qu’un empêchement passager, m’étant déjà laissé emporter bien au delà par un grand mouvement d’allégresse. Un ÉCRIVAIN. Est-ce que je pourrais jamais être quand même un écrivain ? Je mets le mot en grosses lettres. Voit-on bien ce qu’il représente pour un très jeune homme, qui n’est guère qu’un enfant (je venais d’avoir seize ans) : tout revêtu qu’il est, le mot, d’un prestige encore intact ?

Je m’étais remis en marche ; je marchais comme un automate. J’étais presque amusé d’être dans l’obligation d’avoir recours à mes parents qui ne savaient rien, qui ne pouvaient rien savoir, qui du moins étaient censés ne rien savoir ; qui sans doute me tenaient pour un écolier comme les autres, un écolier ordinaire. Voilà : le cas était extraordinaire, je devais être moi-même extraordinaire : il y avait pour moi dans cette épithète une idée d’élection, elle me transportait. Je m’étais mis à survoler la vie, et il me paraissait que c’était pour toujours, ne sachant pas encore combien nous sommes lourdement semblables aux pauvres pigeons de tout à l’heure qui ne s’élèvent que pour retomber tout de suite, qui ne quittent le sol que pour y être presque aussitôt rabattus.

J’ai mentionné un peu longuement cet incident, parce qu’il n’en a pas moins eu les plus heureuses conséquences en ce qui concerne ma vie d’écolier. J’avais entretenu d’abord ma mère de mon aventure ; elle en avait été tout heureuse, et avait tout de suite rédigé l’attestation demandée. Mon père avait paru plus inquiet, quoique flatté sans doute tout au fond de ce qui était quand même un succès pour son fils et avait contresigné la lettre en question ; la note dix qui m’avait été accordée était ainsi devenue ma propriété définitive. Elle n’avait pas tardé, par un espèce de miracle, à être ma note habituelle de français ; et, la réputation qu’elle m’avait valu parmi nos maîtres n’ayant pas été sans avoir eu quelque influence sur leurs propres appréciations, je m’étais trouvé définitivement libéré de tout souci quant à la suite de mes études ; j’avais passé sans peine d’inférieure en supérieure, et avant mes dix-huit ans j’étais bachelier.

C’est le temps où on commence à se regarder dans le miroir. C’est le temps de la vie où une petite fille insignifiante devient de son côté très belle en quelques jours, ou le contraire. Vous-même, quelque chose bouge en vous jusqu’au plus profond de votre ossature ; tout votre personnage change d’aspect en un instant. Et on y aide, pour sa part : un grand souci m’était venu de ma « tenue ». J’avais obtenu de mon père la permission d’aller chez son tailleur : il s’appelait M. Lieber, sa boutique occupait l’angle du Grand-Pont et de la rue Haldimand ; il y avait, dans son salon d’essayage, un cheval de bois quasi grandeur nature où les dames montaient pour essayer leur « amazone ». M. Lieber avait pris mes mesures : c’en était fini des costumes de la couturière ou des vêtements « tout faits ». Ces beaux draps anglais venus de Leeds ou de quelque part en Angleterre, le pays des rivières noires, du ciel bas, des brouillards, du temps humide et gras, qui est celui qui convient le mieux à la confection des draps, à cause qu’ils sont gras eux-mêmes et par là souples et veloutés, avaient été étalés devant moi. On s’occupe soudain à paraître, et pour qui ? on ne sait pas bien. Mais cette première rectification de votre mise entraîne à sa suite les autres : maintenant c’est votre cravate qui vous préoccupe et vos chaussures ; car quand on est petit, on se plaît à avoir le pied le plus grand possible, puis c’est exactement l’inverse. Quand j’étais petit garçon et que ma mère m’accompagnait chez le cordonnier, même le numéro trente-neuf me paraissait insuffisant, quoique mon pied fût plus qu’à l’aise dans le trente-huit ; maintenant le quarante et un me gênait, j’avais grandi, mais je m’obstinais à porter du quarante. Toute espèce d’inquiétudes sur l’aspect de votre personne vous assaillent à la fois, car on va être regardé et c’est la première fois qu’on imagine qu’on puisse être regardé, et qu’on s’en préoccupe. Être regardé suppose être jugé ; c’est de ce jugement qu’on est soucieux. J’ai un corps, j’ai conscience d’avoir un corps : comment est-il fait ? mais il est soustrait aux regards et mon visage se montre à nu : alors je me revois penché sur le miroir, où je découvre mon visage, désespéré qu’il soit si laid, car je suis convaincu qu’il est laid et déplaisant. Mes cheveux surtout me consternent (ils me consternent toujours) : ils sont raides, épais, rebelles, trop abondants, et je ne sais comment me coiffer. Le coiffeur me les coupe en brosse, c’était la mode en ce temps-là. Il y avait deux espèces de brosses : la carrée et la ronde : l’une à angle aigus, l’autre à angles amortis ; on vous redressait à grands coups de crin rude les cheveux en arrière du front, puis on voyait le coiffeur se pencher et, fermant un œil comme le tireur devant sa cible, il les égalisait avec ses ciseaux sur le sommet de votre tête, de façon qu’ils formassent une surface parfaitement plane, parfaitement verticale sur les côtés. J’ai passé par la brosse carrée, puis par la brosse ronde : ni l’une ni l’autre ne me donnaient satisfaction. J’étais mécontent de mon nez qui avait tendance à se bossuer dans le haut en forme de bec d’aigle, de ma bouche qui me semblait mal dessinée ; de nouveau j’avais honte de moi, mais maintenant c’était de ma personne physique qui tout à coup émergeait des profondeurs de l’indifférence et de l’inconscience où elle s’était tenue cachée jusqu’alors. Qu’est-ce qui se passe ? Certains jours je n’osais même plus paraître en public et ne sortais de ma chambre qu’obligé, frôlant les murs, la tête basse. Et, en même temps, on est envahi d’un besoin sournois de participer à la vie, à une vie totale qu’il arrive enfin qu’on devine, mais dont on se juge indigne, et c’est un grand malheur qu’on se cache à soi-même ; car, voilà, j’ai un corps pour la première fois.

12

Alors j’allais me perdre dans la campagne. Ce besoin de « communiquer », comme les hommes me faisaient peur, c’est parmi les choses qu’il m’entraînait : elles, du moins, n’allaient pas me juger, elles étaient pleines d’indulgence. Je pouvais vivre dans leur intimité, car c’est un arbre, et il n’est pas méchant, c’est un petit ruisseau modeste, c’est l’oiseau au bout de sa branche, c’est moins que l’oiseau, c’est l’insecte et encore bien moins que l’insecte : j’allais aux êtres et aux choses qui existent en dehors de nous et indépendamment de nous ; il me semblait les voir pour la première fois. Car on ne voit pas avec les yeux seulement, ni avec sa seule intelligence, ni seulement encore avec son cœur, mais avec toutes ces parties de vous-même à la fois, c’est-à-dire avec tout son corps, enfin doué d’une vie totale.

Pendant que l’averse battait sous le vent aux gonds du ciel comme un contrevent qui tient mal, ou qu’il y avait une mince neige (qui est grise quand elle est mince), ou bien la forêt tout entière sentait la mousse et le hanneton ; le soir, le matin, la nuit, et il fait clair, et il ne fait plus clair, il fait rose, ou le ciel est vert ou il est gris, ou il est noir ; ou encore, dans l’encadrement des feuilles qui font au-dessus de moi une petite fenêtre, il y a une seule étoile qui bouge sans changer de place comme une araignée au milieu de sa toile, – j’errais à travers les prés et les bois : inquiet, mais d’une inquiétude toute physique qui fait qu’on ne trouve le repos que dans le mouvement.

Et c’est Morrens là-haut, Froideville, plus loin Bretigny, plus au nord encore des drôles de villages catholiques où les maisons tout à coup n’ont plus d’étage et il y a dans des caisses de verre, dans les églises, des personnes en cire habillées de soie et de velours ; c’est aussi les grandes forêts du côté de Montherond.

Partout le pays était creusé de ravins qu’on ne soupçonne pas de loin, cachés qu’ils sont parmi les arbres ou défendus dans leurs abords par des fourrés : autant de rides profondément creusées dans cette vieille peau cuite et recuite de la terre, notre mère. Au fond de ces ravins coulent des ruisseaux, où on peut se baigner, les chaudes après-midi d’été, à cause des mares qu’ils forment par place, quoique presque sans eau dans la belle saison. Les villages se tiennent sur le replat, au milieu de leurs champs et de leurs vergers ; les routes vont d’un village à l’autre ; là où j’étais et où je me plaisais à être, il n’y a plus de chemins, il n’y a même plus de sentiers : il faut s’avancer en plein taillis, les bras repliés devant sa figure qu’on tient baissée et avec laquelle on fonce en avant. On arrive ainsi au bord d’une de ces failles escarpées. Aux fentes des petits rochers de molasse qui en constituent les assises, pendent comme des cordages les racines délavées par les pluies des arbres qui poussent plus haut. Là sont les derniers repaires des bêtes sauvages qui ont été chassées du reste du pays, quelques renards, quelques blaireaux ; et il y avait en effet tout à coup près de moi un grand cri rauque : c’était une martre noire imprudemment descendue de son arbre que le gros chien qui m’accompagnait avait surprise, lui ayant fait éclater la peau du corps avec sa gueule, et le foie sortait. Dernier refuge de ce qui n’avait pas pu se plier à une discipline partout ailleurs acceptée et qui fuyait les hommes, un peu comme moi ; mais les bêtes étaient seulement la nature et moi j’étais devant la nature et à la fois en dedans et en dehors de la nature.

Je m’étonnais d’en faire partie et en même temps d’être construit de telle façon que j’en avais conscience et que je pouvais la juger ; car l’homme est dans la nature tout à la fois et hors de la nature ; il y participe par sa naissance, et y échappe tout ensemble, puisqu’il lui arrive d’aller contre elle et, étant commandé par elle, de lui commander à son tour.

Mais ce qu’elle représentait surtout pour moi alors, c’était la vie. Vie, nature, ces mots sont indéfinissables, parce que ce sont les mots premiers ; mais la chose était devant moi et elle était pour moi vivante, et j’avais commencé une conversation avec elle sans bien me rendre compte que c’était moi qui faisais les deux voix. Elle était une personne ; moi, j’étais une autre personne ; alors c’est une espèce de dialogue qui s’engage, où on est sûr de mutuellement se comprendre, tandis qu’avec les autres hommes on n’en est jamais sûr. Je ne voyais pas que cette prétendue réponse n’était qu’un écho de ma propre voix qui me revenait du milieu des taillis ou de l’autre versant de la ravine : hélas ! eux-mêmes silencieux. En ce temps-là, je les interrogeais : je leur disais : « Qui êtes-vous ? »

Porté toujours plus avant à travers ces solitudes, je découvrais qu’il n’y a point de solitude, parce que partout il y a la vie. Je ne voyais pas que le drame est seulement qu’on aime la nature et qu’elle ne vous aime pas, je ne voyais pas que le drame est qu’on la connaisse et qu’elle vous ignore, qu’on en ait conscience et qu’elle soit inconsciente de vous-même et de soi. Je voyais seulement que tout est habité en elle par la vie ; et, m’étant laissé tomber finalement sur quelque talus, admirais en effet ce peuple innombrable, qu’on ne découvre que dans l’intimité, des mouches, des abeilles, des moucherons, des insectes ailés, de ceux qui n’ont pas d’ailes : dans l’air, sur les feuilles, sur la terre, sous la terre, et pendu à un fil ou flottant librement sur deux ailes, lesquelles battent ou ne battent pas, lesquelles sont lentes ou rapides, opaques ou transparentes. Je me trouvais placé, pour la première fois, en présence de l’élémentaire, admis aux origines, penché sur les secrets de toute naissance, et de la mienne du même coup ; de sorte que, remontant de là à mon principe conscient, il me semblait vraiment renaître, ne me reconnaissant plus moi-même. C’est ainsi que, je pense, se sont trouvées réconciliées les deux moitiés de mon individu dont je parlais plus haut, et par leur suppression mutuelle : l’écolier et le rêvasseur, remonté de là à mon principe conscient, c’est ainsi que peut-être se sont trouvées réconciliées les deux moitiés de moi dont je parlais plus haut, et parler : l’écolier et le rêvasseur, l’un et l’autre, je m’en apercevais enfin, entièrement privés de justification et aussi fictifs l’un que l’autre, l’un tout entier asservi à des conventions qui lui étaient imposées de l’extérieur, l’autre tout entier à des conventions qu’il s’imposait à lui-même.

Car, à présent, tout s’animait et en particulier le temps. Jusqu’alors et j’entends jusqu’à cette première année du Gymnase, rien n’avait encore pour moi commencé à vivre de ce qui était le passé. Ni Virgile, ni Horace, ni Xénophon, ni même Homère, et ils continuaient à ne représenter que l’ennuyeuse obligation de feuilleter ma grammaire ou mon dictionnaire et d’aligner des mots inertes sur une feuille de papier. Maintenant je commençais à comprendre que j’avais accusé à tort de cette non-participation mes professeurs. Je commençais à comprendre que je n’en devais accuser que moi-même. Et par moi-même, j’entends tout le monde, tous les jeunes garçons de mon âge, et qu’en même temps nous n’en étions pas personnellement responsables, mais notre âge précisément. Il y avait en nous quelque chose qui ne s’était pas éveillé, qui ne pouvait pas s’être éveillé encore, à cause de quoi tout dormait. Je venais seulement de descendre à mon point de naissance et au delà de mon point de naissance, je veux dire au point de naissance des choses et de tout. Et, remontant de là à moi-même, constatais que l’être double que j’avais été jusqu’alors ne comportait encore aucune réalité, que j’étais jeté maintenant et pour la première fois dans le réel, étant pour la première fois doué de la faculté de « faire écho », qui seule compte.

Ah ! je sais bien, aujourd’hui, que je ne suis que passager dans un monde passager, et que je suis précaire dans un monde précaire, mais, y ayant accès pour la première fois, je n’en distinguais alors que la permanence que je lui prêtais, m’appuyant sur elle. C’est ainsi que ma première certitude a été géographique ou encore topographique, car le second de ces deux mots n’est que le diminutif du premier.

Pour d’autres jeunes hommes, elle est mieux fondée, étant rationnelle, ou métaphysique ou religieuse, et je les envie ; mais je dis ce qui est et j’ai un peu plus de seize ans, et je rôde en tout sens dans mon pays, qui est un tout petit pays, fait de bosses et de creux, où il faut monter tout le temps et tout le temps descendre, qui n’a pas plus de cent kilomètres dans un sens et une trentaine dans l’autre : topographie, car il ne trouve aucune place sur une carte au millionième, mais, par-dessus le lac, dès qu’on atteint un point élevé, on voit partout les grandes montagnes qui sont bleues, bleues et blanches, au-dessus de l’eau et bougent tout là-haut dans cet autre bleu comme des ailes d’ange.

Un pays qui est plein de « signaux » : il y a le signal de Chexbres, il y a le signal de Bougy, le signal de Sauvabelin, qui sont des points surélevés d’où la vue est la plus étendue et il y a des bancs sur ces « signaux » et une table d’orientation : et, partout, sortant de mes ravines et du profond de la forêt, il arrivait que je me trouvasse quelque part à la pointe d’un de ces lieux élus, au sommet d’une de ces bosses : alors le général m’était donné et je touchais au général en sortant du particulier.

Après une vue très bornée qui est un coin de mousse sur quoi on se tient penché, et qui est surabondante de toute espèce de petites existences (quand la fourmi emporte son œuf ; l’araignée se sauve maladroitement sur ses hautes pattes ; d’autres insectes petits et noirs, tout recouverts d’une manière de cuirasse articulée, referment tout à coup les mille anneaux dont ils sont faits et deviennent sous les doigts comme des grains de grenaille) ; après une vue qu’on porte autour de soi sur le feuillage des framboisiers ou qu’on hausse jusque dans les arbres ; là, il y a le papillon, la guêpe, la libellule, le bourdon, plus loin mille oiseaux avec leurs fuites ou qui vous font confidence à d’autres moments par leurs chants : tout à coup, c’est le grand espace, vide de toute vie apparente (à part le bon-oiseau peut-être qui n’est qu’un point noir dans les airs), mais qui a quand même sa vie à lui, le mouvement de l’air, le passage des nuages ou bien un bateau à vapeur ou une barque de pêcheurs, et il y a des petits villages suspendus comme dans rien du tout quelque part sur le bord de l’eau, qui font une tache blanche avec un peu de rouge, vaguement aperçus à travers une brume plus fine que de la mousseline, où le plan du lac et la pente du mont se trouvent confondus.

Géographie : car je me suis fondé sur la géographie, si on veut bien voir de quoi le mot est riche, étant entendu qu’on se la fait sur place à la vue des choses et de tout ce qu’elles contiennent et supposent, l’homme y compris, mais l’homme pour l’instant est invisible sinon dans ses œuvres ; quelque part un viaduc de pierre aux belles arches jeté de part et d’autre d’une large faille dans la côte, quelque part une route comme une chevillière grise que la lingère aurait laissé tomber sur un peu de drap vert, quelque part une maison qui fume dans son verger entre mes deux genoux ; et point d’hommes, en effet, mais partout les choses réunies et tenues ensemble par un certain assemblage de terre et d’eau sous un ciel et un climat communs.

Un certain soleil, une certaine heure où il se lève, une certaine heure où il se couche, qui ne sont qu’à lui. L’espace et ce qui est dedans ; l’espace, et, grâce à lui, le temps.

Je me suis assuré de moi-même dans l’espace et devant l’espace : certain espace où j’étais né et naissais à moi-même une nouvelle fois.

Qu’est-ce que c’est ? c’est un pays et ce pays est mon pays. Est-il beau ? je n’en sais rien : il faut faire en sorte qu’il soit beau. Il est petit peut-être : ça ne fait rien, il faut faire en sorte qu’il soit grand. J’y avais été mis : je voyais que j’y avais été mis malgré moi ou, du moins, à mon insu ; alors l’opération qui s’est passée était que je voyais qu’il fallait accepter d’y avoir été mis : et c’est de la géographie. Sans choisir, sans aller voir ailleurs comment c’est fait, sans chercher à comparer, d’un premier mouvement et avant toute chose : accepter son destin et secondairement l’aimer, pour la seule raison qu’il est notre destin et dans toutes ses conséquences. Car c’est en nous que réside la faculté d’en tirer parti, les choses n’étant rien par elles-mêmes, mais pouvant être tout par ce que nous en faisons, – comme je voyais bien tout à coup sous mon arbre, – et il y avait un nuage sur la Dent d’Oche ; la Dent d’Oche, comme on dit, avait mis son bonnet, ce qui passe pour être signe de mauvais temps, mais des airs qui soufflaient d’en bas étaient alors venus, le prenant d’en dessous, et le soulevaient peu à peu ; la Dent d’Oche s’était montrée tête nue avec le sommet de son crâne chauve entre des mèches de cheveux blancs.

Un pays qui n’a pas de réalité historique, et, ses frontières, c’est moi qui les établis ; un pays qui n’a pas de réalité politique, car peu importe à qui il appartient et la forme de son gouvernement ; un pays gouverné seulement par ses saisons, neigé ou pas neigé, brumeux ou pas brumeux, et sur lequel il pleut, et puis le soleil brille ; un pays qui repose sur un plancher d’eau grise, et tout à coup le plancher devient bleu. Tout à coup il devient, ce plancher, comme si le ciel avait changé de place, et si le ciel était tombé dessus, et autour les vergers sont gris, puis blancs, puis roses ; un pays qui est en moi et c’est à moi de le faire, c’est ce que je me disais sous mon arbre, m’enhardissant, parce qu’il aura les dimensions que j’ai : s’il est petit, c’est que je suis petit, s’il est grand, c’est que je suis grand. Alors, tout à coup, il s’élargissait et s’agrandissait en tout sens par une sorte de vue intérieure qui n’était pas sans présomption : et dont je m’excuse, mais l’extrême jeunesse ne voit pas ses limites. J’étais assis sur quelque chose de solide à partir de quoi je m’aventurais, sûr de pouvoir m’y réinstaller en cas d’accident, relié comme par un fil à mon point de départ et le fil en cas de besoin me ramènerait en arrière.

Je suis parti de la géographie : c’est elle qui m’a réconcilié avec l’histoire ; c’est parce que la géographie est devenue vivante, que l’histoire l’a été ensuite, j’entends par l’histoire le passé ; c’est l’espace vécu qui a fait que le temps s’est mis à vivre aussi pour moi. Je sais bien que j’anticipe. Je sais bien que toute cette suite d’expériences, que je juxtapose ici sur un même plan en quelque sorte vertical, ont été échelonnées en profondeur, successives, sans doute longues à se faire, mais, n’importe, elles se sont faites. Les poètes grecs qu’on continuait à nous faire traduire à l’école devenaient ainsi mes contemporains. Eux aussi, ils prenaient vie et, prenant vie, devenaient des hommes comme nous, cessant d’être une accumulation effrayante de mots inconnus, de difficultés grammaticales et syntaxiques. Car ces mots inconnus traduits en mots connus devenaient lourds de sens ; ces difficultés une fois résolues se muaient en passions, qui auraient pu être les miennes, et, ce que je pressentais derrière les phrases, alors qu’auparavant il n’y avait rien, était un encouragement à percer leur secret.

Il faut bien que j’avoue que c’est par Théocrite que j’ai accédé premièrement à une Grèce enfin vivante. On nous avait bien prévenus pourtant que Théocrite n’était qu’un poète de second ordre, d’une époque tardive, assez artificiel en somme, une manière de poète mondain qui n’avait chanté la nature que parce qu’elle était à la mode ; mais, moi, j’y retrouvais mes hauts promontoires, mes vues plongeantes ; comme moi-même sur mes bosses, les bergers de Théocrite avaient toute l’étendue des eaux au-dessous d’eux. Ils étaient tout pareils aux bergers de chez nous ; je m’y retrouvais moi-même et les choses qui m’entouraient. Théocrite, d’ailleurs, n’avait pas tardé à m’introduire auprès d’Eschyle : il m’avait permis de remonter dans le temps jusqu’aux grands tragiques : car ensuite nous nous étions mis à traduire les Perses et là aussi maintenant j’étais chez moi. Il y avait la guerre, mais ne nous menace-t-elle pas chaque jour encore ? il y avait une reine, mais qui n’était plus qu’une pauvre femme ; toute la tragédie ne consistant qu’en une longue suite de déplorations et de lamentations, qui semblaient exhalées, à plus de quarante siècles de distance, par les poitrines mêmes de ceux qui à cette heure, sur le pas de leur porte, dans le quartier avoisinant, levaient la tête vers le ciel où les nuages étaient rouges entre les toits des maisons.

Le mauvais élève que j’étais toujours continuait bien à trébucher sur les difficultés d’un texte dont nous avions laborieusement à faire le mot à mot ; mais au delà régnait le sens qu’il devinait, participant d’avance aux péripéties de l’action. Alors il s’était trouvé que peu à peu j’avais fait retour sur moi-même ; peu à peu j’en étais venu à me demander quelle était la raison de la persistance à travers les âges et les millénaires d’une force de conviction qui n’avait rien perdu de ses pouvoirs ; le secret d’une action toujours aussi pleinement active qu’au temps même où elle s’était pour la première fois exercée ; et il me semblait que c’était que ces vieux poètes avaient pris leurs personnages sur place, n’avaient pas fait choix des événements, les avaient simplement subis ; que leurs personnages mêmes, et les actes de leurs personnages, ils les avaient trouvés dans leur voisinage immédiat, qu’il y avait eu d’abord action sur eux et action directe des hommes et des choses qui les entouraient ; et que leur action à eux, en tant que poètes, sur leurs auditeurs et plus tard leurs lecteurs, ils ne la devaient en quelque sorte qu’à la réaction qu’ils avaient eux-mêmes éprouvée en tant qu’hommes, dans un milieu donné, le leur, à une époque donnée, la leur ; à une espèce de fidélité à ce qu’ils étaient et à ce parmi quoi ils étaient, l’objet et le sujet confondus l’un à l’autre. Ainsi on touche, me semblait-il, à ce qui est constant chez l’homme, ainsi on aborde à la permanence.

Me considérant ensuite moi-même, comme il était naturel, en tant qu’« auteur », et bien que pauvre et misérable auteur, je m’étonnais d’avoir si longuement fait fausse route : avec mes exemples pris non dans la vie, mais dans les livres, non chez les hommes, mais justement chez les auteurs, greffant sur du déjà greffé, au lieu d’avoir écouté plus profondément leur leçon.

Je commençais à être honteux de mes drames, pleins de papes et de rois, alors que je ne fréquentais ni les papes, ni les rois ; qui se passaient à une époque indéterminée et dans un pays indéterminé, alors que je vivais à une époque déterminée, dans un pays déterminé ; de tous ces êtres inventés d’après des livres, alors qu’il y avait des êtres pas inventés de tous côtés autour de moi.

Une certaine unité se faisait peu à peu dans mon esprit : l’écolier commençait à s’intéresser à ce que lui découvrait son travail d’écolier, le barbouilleur de papier à voir que son travail à lui avait le même objet. Je commençais à me demander à peu près (non sans présomption à l’égard de mes propres moyens) : « Qu’aurait fait Eschyle s’il était né en 1878, quelque part dans mon pays, le Pays de Vaud ? Aurait-il écrit les Perses. » Et je voyais que justement il n’aurait pas écrit les Perses, étant Eschyle.

Je m’efforçais de rechercher quel pouvait bien avoir été alors le point de départ de son œuvre ; il me semblait distinguer que c’était un thème simple, mais comportant une forte tension tragique (non pas dramatique, le tragique faisant allusion plus volontiers à ce qu’il y a de permanent chez l’homme et en quelque manière à la métaphysique de sa destinée) ; un thème simple et un thème emprunté à l’immédiat, mis en action par des personnages eux-mêmes empruntés à l’immédiat et au quotidien.

Je voyais que je m’étais peu intéressé, pour ma part, jusqu’alors, aux hommes qui m’entouraient : je les trouvais dépourvus de noblesse, je les trouvais dépourvus de poésie. Je n’avais pas su voir que la noblesse était chez Eschyle, la poésie était chez Eschyle, et qu’étant chez Eschyle, elle devait nécessairement se retrouver chez ceux-là, quels qu’ils fussent, qu’il lui arrivait d’utiliser. Alors quoi ? des paysans. Les hommes les plus généraux possibles, si on peut dire, parce que, redescendu à l’élémentaire, c’est là que je venais de reprendre pied. Des hommes mêlés eux aussi, le plus possible, à l’élémentaire, le moins différenciés possible, tout soumis encore aux grandes forces naturelles dont ils tiraient leurs moyens d’existence : celles qui résident dans la terre et au ciel, celles qui s’expriment par la germination, par le retour des saisons, le soleil et la neige, la foudre et les pluies, l’hiver et l’été ; et des hommes là-dedans (justement comme dans Hésiode que nous venions, lui aussi, de traduire), – l’homme permanent, dont j’étais justement par chance devenu le proche voisin.

Après avoir longuement erré dans les bois, il m’arrivait enfin de me rapprocher d’un village, où j’entendais chanter les coqs, et le bruit du marteau sur l’enclume m’arrivait de très loin comme celui d’une cloche fêlée, battant à coups irréguliers, quelque part près du feu de forge.

Je me rapprochais d’un village ; par un trou dans les branches, je voyais le faucheur faucher, je voyais le semeur semer, je voyais l’homme à sa charrue.

L’homme debout sur ses deux jambes et balançant la faux, le corps à demi ployé ; l’homme avec un sac et qui, le maintenant devant lui d’une main, de l’autre, par petits gestes en demi-cercles, secs et précis, qu’il réglait sur son pas, jetait la graine ; l’homme penché en avant de tout le poids de son corps sur les cornes de bois polies par le frottement derrière les croupes luisantes et plissées des deux chevaux de l’attelage, et alors derrière lui il y a comme le sillage d’une barque, et la barque est lente, ce qui fait que la vague se soulève doucement et est longue à retomber.

Sans me mêler à eux, hélas ! et sans qu’ils se doutassent de ma présence, j’observais les hommes au travail et c’est un travail de toujours, n’est-ce pas ? c’est des hommes de toujours. Je les imaginais rentrés chez eux, ou bien attablés à l’auberge, les suivant en pensée ; ils prenaient les quatre heures sous un arbre, hommes et femmes ; et j’imaginais leurs besoins, leurs désirs, leurs amours : et voyais vaguement venir, seule sur la route, une petite fille de dix-sept ou dix-huit ans en robe de toile bleue, pendant qu’il y avait un garçon, la faux sur l’épaule, qui s’en venait à sa rencontre. Un thème simple. Ce qu’on appelle un lieu-commun.

Je n’ai pas d’invention ; je n’ai que de l’imagination. On confond trop souvent ces deux facultés qui n’ont rien de commun et sont même volontiers contradictoires. Le parfait romancier serait un homme qui aurait à la fois de l’invention et de l’imagination, et on sait que l’espèce en est singulièrement rare. L’invention tend à l’acte et s’intéresse à l’acte ; elle s’entend à en prévoir et à en utiliser les conséquences, les multipliant ainsi par elles-mêmes. L’invention est événement, elle se complaît à l’événement, elle se délecte à nouer une intrigue, à en compliquer, à en diversifier les péripéties et à ne la dénouer qu’après les avoir épuisées. L’invention est « dynamique » comme on dit ; elle réside dans un mouvement constant, organisé de manière à susciter, maintenir et renouveler l’intérêt ou même fréquemment la simple curiosité du lecteur ; l’imagination, au contraire, est contemplative. Dans cette longue suite d’événements dont l’invention se plaît à combiner les péripéties, elle en choisit un qu’elle immobilise ; là où l’invention accélère, elle, elle fixe et elle retient. Elle se nourrit du spectacle qu’elle s’offre à elle-même. Elle tend à se confondre avec l’objet qu’elle évoque, c’est-à-dire que le sujet tend à se confondre avec l’objet. Je me représente un incendie et il y a un incendie ; je le vis véritablement, je suis dedans, il se met à exister ; il est ou il peut être sans relation aucune avec les événements précédents ou subséquents : il est sans cause et sans effets ; il est, j’ajoute qu’il est à moi. Car c’est un incendie qui n’a pas existé et qui n’existera sans doute jamais dans ce qu’on appelle le monde extérieur ; cependant il pourrait exister, car l’imagination travaille avec toute espèce de matériaux qu’elle va chercher dans la mémoire, qu’elle rassemble, qu’elle combine de manière à les faire cadrer avec le cas particulier ; elle va chercher la flamme quelque part dans son souvenir et l’amène où il faut avec la forme qu’il faut au point précis d’une toiture qu’elle se figure exactement, parce qu’elle réside elle aussi, cette toiture, dans le souvenir ; et les cris des voisins de même, et les pompiers courant et ceux qui vont chercher leur casque et ceux qui bouclent leur ceinturon ; tout le comportement particulier des personnages, lesquels obéissent très exactement chacun à sa nature, son caractère, son tempérament personnel. L’imagination d’une chose sans réalité fait une chose plus réelle que la réalité même. Et comme, le plus souvent, elle se complaît au tragique, ce n’est pas sans raison qu’on l’a nommée la reine des épouvantements.

Notre époque n’est pas sans lui proposer, en effet, de nombreuses possibilités assez redoutables qui sont pour elle autant de thèmes dont elle s’empare ; il lui arrive de vivre dans l’horreur, le meurtre, le sang ; mais elle souffre pour autrui, de sorte qu’elle comprend autrui, et vit en chacun des autres hommes avec qui elle sympathise (au sens plein du mot).

L’homme d’imagination n’existe pas par lui-même, il n’existe que par les autres ; il contient toutes les vies, de sorte que sa vie à lui est faite de toutes ces vies, n’étant que ce qu’il se représente être, étant contradictoirement.

De sorte qu’il est inactif : il subit la souffrance d’autrui sans penser à la secourir, parce que ce serait, en quelque sorte, se secourir lui-même. On s’étonne de son indifférence sur le plan de la vie réelle, sans se douter que cette indifférence n’est que le résultat de la complète confusion où il est avec une autre réalité pour lui non moins réelle ou qui n’est réelle pour lui que quand elle se meut sur son plan à lui, qui est intérieur. Rien de commun avec le bon Samaritain qui panse : l’homme d’imagination est le blessé lui-même.

L’homme d’imagination n’intervient pas pratiquement, parce qu’il a son intervention à lui et que son intervention n’est pas active, mais expressive. Là, il reprend sa réalité, il retrouve son utilité. Ayant vécu, il fait vivre. Il restitue cette vie secrète, qui est en lui, sous forme d’un livre, d’une peinture ou d’une musique : et ceux qui le lisent, le regardent ou l’écoutent, participent par là à une vie qu’ils n’auraient autrement pas connue, s’enrichissant ainsi comme d’un supplément de possibilités qu’ils ajoutent à eux-mêmes et même réussissent à y incorporer. Et puis l’imaginatif, quand il est écrivain, aboutit parfois à l’image : à force de contempler l’objet en profondeur, il lui découvre des rapports ou plutôt ces rapports lui sont imposés : entre tel objet et tel autre, il se crée un état de tension, d’où jaillit l’éclair, d’autant plus éblouissant que les objets sont plus éloignés. Et, plus l’éclair est éclatant, plus les lointains qu’il révèle, l’espace d’une seconde, dans les profondeurs de la nuit, sont riches en signification…

13

J’ai passé mon baccalauréat sans trop de peine ; je n’avais pas encore dix-huit ans. On m’avait ensuite tendu un papier, qui voulait dire que j’étais libre. Tout à coup, c’en avait été fini de l’école et des obligations de l’école qui exigent de vous que vous soyez présent en classe à telle heure et jusqu’à telle heure, que toute absence soit justifiée par une lettre d’excuse signée par vos parents ou par votre maître de pension. Fini des « appels » par ordre alphabétique, et des devoirs à la maison ; fini d’un ensemble de cours imposés : je devenais un étudiant, j’étais libre. Et, pour savourer cette liberté, et même en prendre simplement conscience, car elle est chose si nouvelle qu’on ne la réalise pas tout d’abord, je m’étais tout de suite réfugié à nouveau dans cette grande maison à toit rouge, qui était maintenant la bien-nommée, puisqu’elle s’appelait : Mon Repos.

Il m’y était né tardivement une petite sœur : c’était un paquet de lainages blanc que je prenais sous mon bras et puis allais me promener avec à l’ombre des noyers, derrière la maison.

On était en train de faire les foins. Le dernier char rentrait à la tombée de la nuit : il était tellement haut que c’est tout juste s’il passait sous les branches des cerisiers.

C’était une petite maison roulante. On voyait dessus les femmes qui baissaient la tête ou même se couchaient à plat ventre le long de la palanche (qui est une longue perche qui maintient la masse en équilibre) pour ne pas être prises par les cheveux, avec des rires.

Une petite maison carrée ; les hommes marchaient à côté, la fourche sur l’épaule ; le maître-valet était à la tête de l’attelage.

Il y avait partout dans l’air une poussière qui peu à peu devenait couleur de froment mûr tout en s’épaississant à l’horizon : au-dessus était un ciel vert très pâle ; c’est là qu’on voyait scintiller fortement avec un faible éclat une première étoile, celle qui marque que la journée est finie et que l’heure du repos est venue enfin.

On entendait le tapement des sabots des chevaux à l’étage supérieur de la grange où on accédait par une levée de terre ; au silence où ils étaient sur cette levée de terre, succédait tout à coup un grand bruit comme quand, dans un orage, les coups de tonnerre se mêlent les uns aux autres en un roulement indiscontinu.

Il cessait soudainement à son tour, la cuisine s’éclairait au rez-de-chaussée ; les canards de l’étang criaient encore à une ou deux reprises, puis devenaient silencieux ; il n’y avait plus que le bruit des cuillères contre les assiettes à soupe, après quoi les gros souliers à clous traînaient un instant encore sur le pavé et c’est tout.

La fatigue était sur le monde.

On n’entendait plus rien jusqu’au petit matin que le froissement léger de la Mèbre sur ses cailloux comme quand on marche dans des feuilles sèches.

Moi, j’avais repris mes courses sans but à travers la campagne. Un livre que je fourrais dans ma poche au départ me paraissait devoir fournir un prétexte suffisant à mes absences ; il était censé dire que j’allais travailler. Je ne reparaissais guère qu’à l’heure des repas et faisais semblant alors de ne pas m’apercevoir du regard interrogatif que de temps à autre mon père posait sur moi, attendant une réponse qui tardait à venir. Le temps n’en était pas moins là où j’allais avoir à me décider sur ce que j’allais faire ; et, moi, je savais bien ce que j’aurais voulu faire (au conditionnel), mais ce n’est pas de quoi il s’agissait.

La question qui se posait, et de façon urgente, était de savoir dans quelle « faculté » j’allais me faire inscrire. À vrai dire, je n’avais le choix qu’entre celle de droit et celle des lettres, mais c’est ce choix qui m’embarrassait, n’ayant de goût ni pour l’une, ni pour l’autre.

Je n’avais à aucun moment jusqu’alors eu l’idée que je devrais un jour « gagner ma vie » ; l’Université allait m’en offrir le moyen grâce à une « licence » qu’il s’agissait encore d’acquérir. Ma situation, par rapport à la collectivité humaine dont je faisais partie, se précisait peu à peu ; je voyais que j’allais entrer dans ce qu’on appelle la vie et je n’avais aucun désir précisément d’entrer dans cette vie, qui est la vie sociale, mon seul véritable désir étant précisément d’y échapper. Car, en échange d’un « traitement », on allait exiger de moi certaines prestations qui allaient être autant de concessions auxquelles il me semblait impossible de consentir, puisqu’elles ne feraient pas appel à ma vraie nature, mais à des attitudes que je serais forcé de prendre, la société ne s’intéressant qu’à ceux qui lui ressemblent et qui adoptent ses conventions.

Je m’apercevais que cette liberté dont j’avais été si fier, au moment où je venais de passer mon bachot, n’allait être que bien passagère et ne durerait guère que le temps des vacances, c’est-à-dire même pas trois mois ; après quoi il allait falloir que je me prépare tout de bon aux divers exercices qui allaient m’assurer une « situation ».

Il n’y en a que bien peu, dans notre petit pays, de ces « situations ». Et elles n’offrent guère de chances d’avenir, de sorte qu’on entre dans la vie avec une vie toute faite devant soi ; et encore faut-il s’y présenter en demandeur, avec toutes les obligations du demandeur. C’est cette inquiétude nouvelle qui, venant s’ajouter à tant d’autres, me précipitait de nouveau dans les solitudes où, seul en face de moi-même, je cherchais à m’imaginer ce monde où il allait falloir entrer pour y jouer, cette fois-ci, un rôle actif ; non plus me laisser faire comme quand j’étais écolier, mais faire, et non pas faire conformément à moi-même, mais conformément à des décisions prises hors de moi par la collectivité. Car, dans cette découverte du monde, il arrivait à présent que je découvrisse les hommes, voyant que je n’allais plus avoir affaire à des choses, à des objets, ou au paysage, ou à des livres ; mais à des hommes vivants, avec leurs goûts, leurs besoins, leurs désirs, leurs idées, et que c’étaient eux ou du moins certains d’entre eux qui allaient décider de mon sort.

Je les découvrais peu à peu ou plutôt les imaginais, eux aussi, car je n’avais guère eu encore de contact avec eux ; mais, faisant appel à mes souvenirs et les rapprochant les uns des autres par projection dans le futur, je découvrais avec étonnement qu’ils n’allaient pas me ressembler, comme j’avais cru, et qu’ils ne se ressemblaient pas entre eux.

Je commençais à percevoir les différences et qu’ils allaient sans doute différer de moi, tout en différant entre eux tous : car ce que je pense n’est pas nécessairement pensé par autrui, ce à quoi je crois n’est pas cru non plus, nécessairement, par autrui.

Je voyais que chaque homme porte en lui une image plus ou moins complète du monde et que ce ne sont pas seulement des hommes qui gravitent dans les rues d’une ville, mais comme beaucoup de petits univers, dont chacun a son orbite, son organisation propres : et que ce sont seulement les apparences qui les rapprochent. Ce sont des hommes, qui ont chacun un nez, deux yeux, une bouche, avec un corps semblable et semblablement vêtus : on oublie ce que ces apparences cachent.

Moi, maintenant, je m’appliquais à me figurer ces dessous et les faisais intervenir d’eux à moi, voyant bien tout de même que la société est constituée autour d’un certain nombre de principes et d’idées admis tout au moins par une majorité, qu’il y a donc dans toute société une majorité qui pense et sent à peu près de la même façon ; mais alors, moi, je me constituais (qu’on m’excuse) en exception ; et, de quoi je souffrais surtout, c’était de me dire que ce que j’aimais n’était pas aimé par cette majorité d’hommes dont j’allais dépendre.

Qu’est-ce qu’ils ont avant tout dans le cœur ? peut-être bien, avant tout, que c’est l’argent et le goût d’en gagner : alors, me disais-je, pour moi ce qui serait beau, ce serait de n’en pas gagner. Il était impossible même à un enfant de ne pas distinguer que ce qui constituait dans la société d’alors (mais je ne pense pas qu’elle ait beaucoup changé) la base essentielle de toute hiérarchie, c’était la fortune et qu’elle seule détenait le pouvoir : comme il était facile de voir dans nos villages où le syndic est essentiellement un homme riche, l’homme riche, et qui n’a très souvent pour lui que d’être riche, étant le premier parce qu’il est riche.

Je me disais que cette majorité « conformiste » était quand même groupée et assemblée autour des puissances d’argent : d’où toute une législation orientée de manière à les maintenir au pouvoir, d’où il suit que qui n’a pas d’argent dépend d’elle ; c’est-à-dire qu’elle est en mesure de l’amener à lui céder par la seule menace de le priver du nécessaire. Mais l’argent n’est qu’un cas, le plus voyant sans doute, et non pas, pour ce qui était de moi, le plus grave ; il y en avait bien d’autres que je m’énumérais un à un, imaginant des personnages et imaginant mon petit personnage en face d’eux, tout en le faisant dépendre matériellement d’eux, continuant à me demander : « Qu’est-ce qu’ils aiment ? à quoi est-ce qu’ils tiennent ? qu’est-ce qu’ils jugent être essentiel dans la vie ? »

C’est un petit garçon, qui n’est plus d’ailleurs tout à fait un petit garçon, qui commence à être un jeune homme et à qui la barbe pousse, qui commence à se raser, qui a ses goûts à lui et ses besoins à lui, ses amitiés à lui et toute l’intransigeance encore du jeune âge ; le voilà qui s’évertue à se représenter les hommes avec qui les nécessités pratiques de l’existence vont bientôt le mettre en rapport ; il ne peut pas ne pas être consterné, parce qu’il se demande : « Est-ce qu’ils aiment Chateaubriand ? » Il vient, par exemple encore, de s’éprendre de Manet dont il a vu des reproductions dans quelque revue illustrée ; il se demande : « Est-ce qu’ils connaissent seulement Manet de nom ? »

Je sais que je dois sembler comique, mais c’est bien que je l’étais et qu’un jeune homme dans sa naïveté, dès qu’il l’avoue, ne peut que faire rire de lui les hommes d’âge rassis, même quand ils lui ont ressemblé. Je sais bien aussi que j’aborde la question par ses petits côtés, mais c’est ainsi que je l’abordais moi-même ; car Chateaubriand et Manet me semblaient des valeurs essentielles et bien sûr des valeurs, comme on dit, affectives, mais seules elles comptaient pour moi. Alors je me représentais entrant dans un bureau, et m’y trouvant en face d’un homme âgé, considérable, qui est assis à contre-jour et moi en plein jour vis-à-vis de lui ; je cherche à connaître l’« échelle » qu’il a dans l’esprit, je vois ou je crains de voir que c’est une toute petite échelle.

Il y a dans son esprit un tout petit pays, et c’est très bien, mais rien autour, et ses grands hommes sont uniquement les grands hommes de ce tout petit pays. Ses grands hommes sont probablement des grands hommes politiques : il n’en connaît guère d’autres et ne se préoccupe pas d’eux. Peu lui importe ce que vous êtes ; ce qui l’intéresse, c’est ce que vous savez, et par savoir il faut entendre ce que vous avez retenu des programmes ; ce qui l’intéresse surtout c’est que les « vérités » qu’on vous a enseignées vous les acceptiez telles quelles, comme il l’a fait une fois pour toutes, lui aussi ; c’est que vous ne soyez pas une exception, que vous continuiez une tradition, que vous n’introduisiez pas du désordre dans ce qu’il juge être de l’ordre ; qui n’est peut-être que de la routine, mais lui-même la tient pour de l’ordre.

Alors à quoi peut bien servir l’amour qu’on porte soi-même aux choses, à certaines choses, aux êtres, à certains êtres, à certains hommes et à leurs œuvres, qui est justement, vous semble-t-il, votre apport essentiel ? Non seulement il ne va servir à rien, mais il va être tenu pour nuisible, pour peu que vous le manifestiez, et, si vous ne le manifestez pas, vous vous mentez à vous-même. Le goût du ciel, de l’eau et des rochers, et toute poésie (hélas ! il faut bien se servir du mot), comment les dire ? et soi-même comment s’exprimer ? sinon, honteusement, en marge et en quelque sorte contradictoirement à une activité qui vous serait par ailleurs imposée.

Qu’on m’entende bien : je n’ignore pas que la plupart des hommes ont leur expression à eux, qui est simplement leur travail et qui leur suffit : ils s’expriment tout entiers par les gestes qu’ils projettent dans l’espace, les modifications que ces gestes apportent au monde extérieur. Mais toute société est une manière de construction qui comporte des étages, d’autant plus d’étages qu’elle est plus complète et plus achevée ; et sans doute, comme la française, une société est-elle d’autant plus achevée, d’autant plus réussie, que ces divers étages présentent un caractère commun ou si on veut une unité de style, étant conformes à ce qui leur sert de base. D’où il suit que l’expression, à mesure qu’on s’élève, et qu’on passe d’un de ces étages à celui qui est au-dessus, tend à devenir plus complexe ; que le geste n’est plus seul en cause, mais bien la signification qu’on lui prête ; qu’à mesure qu’on s’élève, il s’agit de mieux comprendre et davantage contenir ; de sorte que, quand on arrive à l’étage supérieur, il faudrait que ceux qui l’occupent de par leur naissance, de par leurs fonctions ou de par leurs capacités, continssent, en effet, toutes les valeurs dont cette société est la somme et fussent en mesure de les embrasser ; qu’ils en fussent comme le résumé, y compris ces valeurs dites inutiles qui étaient les miennes, parce qu’elles se trouvent sans emploi dans la vie matérielle, qui est de manger, de se vêtir, d’être à l’abri, et inutiles d’autre façon encore, car elles ne s’enseignent guère, et on ne les apprend pas par cœur, mais qu’elles s’éprouvent, celles qui font la raison d’être du musicien, du peintre, du poète : et il me semblait que dans notre petite république paysanne elles n’avaient place nulle part.

Peut-être qu’elle était trop petite ; peut-être qu’ayant une base trop étroite, elle ne pouvait pas s’accorder le luxe et le couronnement de cet étage supérieur ; mais peut-être bien aussi qu’elle avait été trahie en cours de construction (ça arrive, on oublie d’où on est parti, on travaille d’après d’autres modèles, on finit par se renier soi-même), – peut-être que ceux qui étaient à sa tête n’auraient pas dû être à sa tête, étant bien si on veut par ailleurs d’excellents administrateurs de la chose publique, mais il y a un point où l’administration ne suffit plus.

Je me sentais d’avance exilé dans mon pays, bien qu’ayant sous les pieds la terre de mon pays ; et condamné par ceux qui présidaient à ses destinées à devenir un étudiant en droit ou en lettres, conforme à un modèle imposé, puis un avocat ou un magistrat ou un professeur lui aussi conforme, – ou bien à disparaître.

Tel était le débat, ou du moins est-ce ainsi que je le reconstitue à distance, le débat de mes dix-huit ans. Je ne pouvais m’en ouvrir à personne ; j’en aurais déjà été empêché par la peur de n’être pas compris. Il y a une pudeur qui vous détourne de découvrir justement ce que vous avez le plus à cœur. On ne peut expliquer à personne précisément ce qui vous explique à vous-même, ce qui est trop important à vos propres yeux pour souffrir de ne pas avoir la même importance aux yeux d’autrui. Je m’étais donc tu, je continuais à me taire. Heureusement que j’avais été deviné et c’est à l’instinct maternel que je le dois. Je n’avais rien dit et ma mère ne m’avait rien dit, mais parfois elle me regardait, et, au moment où mon visage, quoi que je fisse, ne pouvait pas ne pas laisser paraître l’excès de mes préoccupations, elle m’encourageait d’un sourire. Il y a eu quand même près de moi quelqu’un qui me faisait confiance, sans même très bien savoir à l’occasion de quoi cette confiance se manifestait ; qui me faisait confiance globalement, si peu que j’en fusse digne. Je ne suis pas sûr que ce qui étaient pour moi les « grandes choses » le fussent aussi pour elle et ne suis pas sûr que mes « grands hommes » auraient été aussi les siens, car elle n’avait pas lu les poètes, et ni Homère, ni Eschyle, mais elle acceptait du moins, et par amour pour moi, le choix que j’en avais fait. Elle m’avait accordé son crédit ; elle consentait d’avance, quels qu’en fussent les inconvénients ou les risques, à me voir m’essayer du moins à une carrière mal définie, exceptionnelle et d’ailleurs même pas nommée ; si bien que j’avais persisté dans mes desseins secrets, tout en me faisant inscrire à la Faculté de droit.

14

J’ai été étudiant, j’ai porté la casquette blanche. J’ai été un mauvais étudiant et dans les deux sens du mot, car le mot implique d’une part un certain nombre de cours à suivre, auxquels je n’assistais guère, et il suppose, d’autre part, toute une vie de « société », tout un ensemble de rites et de coutumes auxquels je n’ai jamais pu me plier.

J’ai été un médiocre « étudiant » (en ce sens-ci) et j’en ai maintenant conscience, m’étant montré distant, distrait sans doute, volontiers renfermé ; très incapable de prendre au sérieux un tas de petites cérémonies, importées d’ailleurs d’Allemagne ; assez dépourvu enfin de cet esprit de répartie sans lequel on fait triste figure entre garçons du même âge réunis pour se divertir.

C’était bien ce que j’avais craint : je venais d’entrer en contact avec les hommes mes semblables, et je voyais que les relations que j’aurais avec eux ne s’annonçaient pas comme devant être faciles ; non qu’il y eût de leur faute et je ne leur reproche rien, mais il n’y avait pas de ma faute non plus : il n’en faut accuser qu’une opposition de natures, mais singulièrement irréductible. Il était défendu, par exemple, de se servir d’un parapluie quand on était « en couleurs » ; je m’y étais obstiné bêtement, jugeant l’interdiction ridicule, et décidé à ne me conduire en tout que d’après mes sentiments ; d’où scandale et admonestation du « fuchs-major », mais récidive de ma part. Finalement, mon pauvre parapluie avait été solennellement et publiquement mis en pièces.

Une « société » d’étudiants n’est en somme qu’un modèle réduit de la société elle-même dans son ensemble ou d’une certaine classe de cette société ; je voyais que décidément j’aurais bien de la peine à y faire figure. C’était maintenant l’hiver ; les Plaines du Loup disparaissaient le plus souvent sous un épais brouillard mêlé de neige d’où sortaient tout à coup, derrière une barrière à ma droite, une vieille pierre tombale et un peu plus loin, sur la gauche, derrière une autre barrière, d’autres tombes, mais celles-ci neuves : il y avait deux cimetières qui sont à présent désaffectés.

Des corbeaux criaient on ne sait où, suspendus quelque part dans l’opacité d’un ciel plein de nuées ; il n’y avait personne sur cette route où j’avançais fouetté par le vent, une serviette sous le bras et dans cette serviette des papiers qui n’avaient rien à voir avec les leçons universitaires. Car il y avait ce que j’« aurais voulu faire » qui prenait toujours plus de place dans ma vie, tandis que ce que j’aurais dû faire, et ce que j’étais censé faire, en prenait de moins en moins.

Je retrouvais alors, de l’autre côté de la forêt, ma petite chambre bien chauffée dont les murs étaient couverts de portraits, découpés dans des journaux illustrés : contemporains et hommes du passé, Tolstoï, Flaubert, Baudelaire, et, reprenant le fil de mes pensées interrompues par ces trois jours d’absence, ou plutôt ces trois jours d’infidélité (ceux que je passais à Lausanne), je renouais peu à peu à moi-même. Et les mêmes questions continuaient à se poser, m’étant assis à ma petite table avec une plume et de l’encre : car, maintenant qu’il m’était permis de faire ce que j’aurais voulu faire, il s’agissait de voir comment j’allais m’y prendre, quels modèles j’allais choisir, d’après quels principes me diriger, étant sorti de l’âge où on copie inconsciemment sans souci de ce qu’on peut être parce qu’on n’« est », à vrai dire, pas encore.

Je voyais bien qu’il ne s’agissait plus seulement d’écrire n’importe quoi, comme pour satisfaire à une fonction naturelle, mais bien à présent d’exprimer : et m’exprimer, tel que j’étais, si j’étais vraiment quelque chose, et en même temps ce qui m’entourait, le milieu d’où j’étais sorti, un pays, une terre, les hommes de cette terre, étant né en un lieu que je n’avais pas moi-même choisi, qui n’était pas un lieu d’élection, mais un lieu d’obligation ; à cause de quoi justement j’avais non seulement à l’accepter, mais à l’aimer : car il faut aimer son destin, quel qu’il soit. Il ne faut pas l’aimer à cause des avantages qu’il peut présenter, mais au contraire à cause de ses désavantages, non pas à cause de ses facilités, mais bien à cause des résistances qu’il vous oppose ; il faut l’aimer contre soi-même.

On chauffait au bois la maison ; le bois, on allait le chercher au bord de la Mèbre. On portait au meunier les sacs de blé recueillis sur le domaine : le meunier en échange vous rapportait des sacs de farine. On se suffisait. Il faut se suffire, c’est ce que je me disais, reprenant le cours de mes monologues. Il faut envisager qu’on est petit, mais tâcher de faire quand même avec cette petitesse quelque chose de grand : une chose qui a une certaine grandeur, car elle peut ne pas être grande par les dimensions, mais les dimensions ne sont pas seules à compter, et il y a l’intensité qui est aussi une grandeur.

On m’a souvent accusé d’étroitesse d’esprit, parce que j’ai cherché à me contenter d’un espace lui-même matériellement très étroit ; je prie qu’on veuille bien voir que je ne l’ai jamais envisagé que comme une base, une espèce de tremplin d’où s’élancer, y revenant toujours, mais pour toujours le quitter ; un point d’attache, mais un point de départ. Je prie de voir que je n’ai jamais oublié qu’autour de moi il y avait le monde et l’immensité du monde.

Je suis à ma petite table et dans mon tout petit pays, mais en même temps je suis dans le monde.

Le passage vers vingt ans de l’adolescence à la jeunesse est du même coup une ouverture qui se fait sur l’espace et sur le temps, lesquels tous deux se creusent, s’approfondissent à l’infini et apparaissent sans limites.

Je me tenais là et me mettais à aller en arrière à travers les siècles (c’est le passé) ou bien à avancer dans l’autre sens à travers les siècles sans jamais en toucher le bout ; puis, d’un même mouvement, courais la surface du globe et aussitôt étais en Chine et bien plus loin que la Chine, car l’espace n’a pas que deux dimensions, et le voyageur ne va pas seulement à plat, mais il s’élève : celui qui voyage en esprit, quitte bientôt le globe, quitte les environs du globe, et il continue à monter, jusqu’à ce que le vertige le force à redescendre. Alors il y avait ce point, il y avait cette petite chambre, sur cette chambre un toit, et, autour de ce toit, sous un petit peu de ciel, des prés, quelques champs, un pan de forêt : c’est tout. Mais des choses qu’on peut voir, toucher, sentir, et c’est de là qu’il faut partir, et c’est là qu’il faut revenir.

On allait et venait dans la maison ; on coupait du bois dans la remise : voilà, c’est ici, je me disais, c’est ici qu’il faut te fixer, mais pour garder par ailleurs toute ta mobilité, casanier et voyageur, voyageur sédentaire. Alors, poursuivant ce débat, j’en revenais à ces modèles auxquels j’ai fait allusion tout à l’heure. Comment les utiliser ? On est situé soi-même dans le temps et dans l’espace et eux aussi y sont situés et ces points réciproques ne coïncident pas : comment se conduire pour que leur leçon soit valable ? Un modèle qu’est-ce que c’est ? qu’enseigne-t-il ? Je voyais bien que ce qu’il enseignait immédiatement, mais superficiellement, c’était un certain ton, le sien, et certaines règles, celles auxquelles il s’était plié ; une certaine forme, vers ou prose ; un certain genre littéraire enfin, dramatique, épique ou lyrique, mais était-ce là son vrai sens ? N’y avait-il pas à aller chercher plus profond ? Car, ce qu’il y avait de commun entre tous ces modèles que je me proposais, c’était bien plutôt la fidélité : la fidélité à eux-mêmes, à une époque, à un lieu.

Je reprenais l’exemple d’Eschyle, me disant : s’il était né en même temps que moi et dans le même pays que moi (qu’on excuse ce que le rapprochement peut avoir de prétentieux, mais il était surtout naïf) : est-ce qu’il écrirait les Perses ? Mais alors qu’écrirait-il ?

Je faisais comme un inventaire des objets qui auraient été à sa portée, je veux dire immédiatement à sa portée dans ce tout petit espace qu’on vient de voir, où j’étais moi-même renfermé : très peu d’objets sans doute, mais qu’en aurait-il fait ? quelle forme aurait-il adoptée, quels personnages, quelle langue ? de manière à s’exprimer de nouveau tout entier.

Alors commençait à m’apparaître de nouveau, par exemple, le faucheur dans son pré, le faucheur levé tôt avec sa ceinture de cuir, son pantalon en toile bleue, la chemise largement ouverte sur la poitrine, et il y a qui pend à sa ceinture par derrière l’étui de bois creusé plein d’herbe humide où il loge la pierre qui sert à affûter sa faux.

Il est debout devant son mur, car l’herbe haute où il s’ouvre un passage fait un mur devant lui et puis sur ses côtés ; là, les épaules un peu de travers, les jambes fléchies, avançant son genou plié et l’autre suit, il fait séculairement avec l’acier courbe le même geste qu’il y a plus de deux mille ans ces autres sur leurs vaisseaux à Salamine, mais, ce que ces autres tranchaient, c’étaient des mains ou des têtes. N’importe, le faucheur s’avance, légèrement penché en avant, les deux bras jetés de côté, puis il les ramène devant lui en demi-cercle et il y a dans les arbres les mêmes oiseaux que deux mille ans auparavant, car les oiseaux ne changent pas et peut-être que les hommes ne changent pas non plus.

Ou bien je me souvenais d’une fête du 1er août et comment j’avais été chercher du bois dans la forêt avec les enfants du village. On en avait fait une pile immense en un point élevé d’où on dominait toute la contrée et on règne de là sur un vaste espace où sont la montagne et les eaux. L’illumination avait commencé là-bas vers l’orient ; tout en haut d’une montagne il y avait eu un point de feu comme si une étoile y était tombée, un premier point de feu, puis un deuxième y avait répondu et puis ils étaient accourus vers nous : alors frottons vite, nous aussi, une allumette, il n’y faut qu’un peu de paille, un peu de bois mince et bien sec, ça y est ; et on n’avait que le temps de reculer, pendant que la flamme haute de trois mètres montait toute droite en claquant, puis on voyait sa pointe se détacher comme rompue, au milieu d’une gerbe d’étincelles.

Mais il nous était déjà répondu, parce que les feux à présent gagnaient vers l’occident et, à mesure que le soleil s’en retire, eux le remplacent : ils poursuivaient le soleil dans sa fuite ; eux aussi gagnaient vers Mycènes, pareils à ceux qu’on voit de proche en proche, dans Agamemnon, annoncer la chute de Troie.

Ou bien c’étaient aussi toute sorte de personnages, entrevus derrière une haie ou par la porte entr’ouverte de l’auberge ou rencontrés sur mes chemins. Le pays est couvert de neige, mais il y a de la neige aussi dans les montagnes de la Grèce et c’est le radeau qui s’avance (c’est le nom qu’ils donnent à l’énorme triangle qui sert à ouvrir les routes, l’hiver). Sept ou huit paires de chevaux et un garçon est sur l’un des chevaux de chaque paire ; derrière ils ont fait des bancs avec des planches ; sur ces bancs a pris place la jeunesse du village, garçons et filles.

Un des garçons joue de la musique à bouche. Ceux qui sont sur les chevaux ont des fouets ; ils claquent du fouet et se retournent en criant des choses. De dessus le radeau on leur crie des choses en riant, pendant que la musique à bouche tremblote drôlement par en-dessous dans l’air léger, l’air cristallin d’un beau jour de grand froid, où il y a de très petits flocons en suspension qui tout le temps montent et descendent : alors on dit qu’il « neige de rage ».

Ou c’est encore une petite fille qui n’a peut-être pas dix-huit ans ; elle est assise sur le banc devant chez elle ; elle ne bouge pas, les mains au creux des genoux, la tête penchée vers l’épaule. Elle a des gros souliers montants à crochets de laiton qui brillent ; elle a bien mauvaise mine. Elle bouge tellement peu que les oiseaux qui étaient perchés sur la gouttière se laissent à présent tomber à ses pieds, comme si elle n’était pas là ; puis remontent d’où ils sont venus avec un fétu de paille dans le bec, car c’est l’époque des nichées…

J’ai perdu bien du temps à ces rêvasseries. C’est un des grands dangers de l’imagination que d’être ainsi continuellement tentée de se suffire à elle-même, se nourrissant de sa propre substance. Le plaisir qu’on trouve à ce défilé d’images vous en fait oublier bien vite l’inanité. Une espèce de lanterne magique où on ne sait jamais très bien si c’est vous-même qui décidez du choix et de la suite des clichés, ou bien s’il n’y a pas au-dedans de vous un mystérieux personnage qui assume cette fonction. Toute sorte de thèmes, venus d’où ? se proposent à votre esprit, et aussitôt il réagit, il s’en empare, habile à découvrir à propos de chacun d’eux les possibilités multiples que ce thème contient en puissance, et qu’il ne s’agit plus que de développer.

On croit volontiers que le contemplatif ne se passionne que pour le monde extérieur, et ne s’occupe qu’à en enregistrer les aspects : rien n’est plus faux ; pour lui, le monde extérieur et le monde intérieur se confondent. Au monde extérieur il n’emprunte guère qu’un motif qui est le principe agissant, et déclenche à son tour un déroulement d’images connexes dont la succession lui échappe. Apparentées d’abord à l’occasion qui les a fait naître, elles s’en éloignent de plus en plus, s’appelant l’une l’autre par un mécanisme autonome et secret.

Je ne crois guère aux rêves nocturnes dont les incohérences s’expliquent d’ailleurs suffisamment par les modifications qu’apporte dans l’organisme la circulation ralentie du sang, mais il y a le rêve éveillé. Nous pensons et nous avons conscience que nous pensons, mais plus profondément se continue sans cesse en nous ce monologue que nous ne percevons que par intermittences, qui son a propre mouvement, qui choisit lui-même et lui seul la direction qu’il va prendre, les objets dont il va s’occuper, – par sautes brusques et volte-face (autant qu’on peut s’en rendre compte), mais auquel il est si doux de se laisser aller.

Comme sur le lac par le beau temps, quand les poissons sautent hors de l’eau, faisant à la surface mille petits points brillants, sans cesse il émerge de ces profondeurs quelque chose (car le mot ne peut être que vague et on ne sait pas ce qu’il représente), dont la pensée s’empare, auquel elle donne une forme, dont elle se compose une espèce de discours qui la flatte et l’endort, par l’espèce de réconciliation trompeuse qu’elle introduit entre le monde et vous. On cède alors à la paresse. On ne pense même plus à s’exprimer. S’exprimer, c’est encore agir. S’exprimer, c’est s’obliger à retenir, à définir, à délimiter, à isoler, mais pour les réunir ensuite de façon cohérente, chacun des termes ou des éléments de ce même discours ; d’où de la fatigue, un effort, la nécessité de rompre volontairement ce que son apport a de berçant et de continu ; la nécessité d’introduire la logique dans la fantaisie, car même la fantaisie, quand elle s’exprime, ne peut se passer de la logique, quitte à paraître s’en moquer.

Je me rappelle ma petite table où j’avais disposé tout ce qu’il faut pour écrire (à vrai dire, il faut peu de choses) et puis je n’écrivais pas ; ou bien je restais couché pendant des heures, les mains sous la nuque dans un pré, recommençant sans fin en esprit ces courses vagabondes.

On n’a pas besoin d’avoir les yeux ouverts pour voir. On les ferme, et c’est alors peut-être qu’on voit le plus de choses. Il y a une sauterelle grise à ailes rouges qui grimpe patiemment à une tige de graminée, tout à côté de vous. Un tout petit nuage blanc et effiloché sur ses bords flotte très haut comme un morceau d’ouate qu’on aurait laissé tomber dans le lac ; car il y a renversement : on ne sait plus si c’est soi-même qui est dessus et ce qu’on regarde dessous ou l’inverse ; renversement et confusion. Les images sont des idées, les idées sont des images, idées et images se succèdent en désordre : c’est une figure de femme, on hante les pays inconnus, on fait des voyages en esprit qui vous dégoûtent des voyages, instantanément transporté à l’autre bout du monde, instantanément ramené à son point de départ, allant à rebours dans le temps et puis ramené de droit fil. On ne dirige rien, on est dirigé par quelque chose qui est tantôt dans votre tête, tantôt dans vos entrailles, tantôt on ne sait où. Dès qu’on essaie d’introduire de l’ordre dans ce flux, il y a lutte et fatigue ; la paresse fait qu’il est doux de s’y laisser emporter. Surtout à un âge où toutes ces images sont fraîches encore et pour vous inédites, parce qu’elles proviennent de toute espèce de possibilités nouvelles qui sont en vous ; et il y a la nature qui s’y associe parce qu’elle est toute neuve, elle aussi.

On ne distingue pas encore combien le concours qu’on attend d’elle est illusoire et que, si on s’intéresse à elle, la réciproque n’est pas vraie ; on veut voir seulement qu’elle est en proie aux mêmes impulsions que vous, étant possédée des mêmes besoins et cédant aux mêmes instincts, d’où un rapprochement qui n’est qu’une juxtaposition, mais on ne s’en doute pas encore.

J’étais au bord d’un de ces ruisseaux dont le bavardage est doux à entendre, parce qu’il vous semble parler une langue qu’on comprend ; l’odeur chaude de la reine-des-prés s’y mêlait à l’odeur fraîche de la vase que des drôles de poissons à pattes, qu’on appelle des « tassons », faisaient monter à travers l’eau comme des petites fumées.

15

Il ne m’en fallait pas moins retomber bien vite à une réalité sinon plus vraie, du moins plus urgente ; je n’avais pas tardé à me rendre compte que les cours de droit que je suivais ne pouvaient me mener à rien, et, au bout de deux semestres, je m’étais fait inscrire à la Faculté de Lettres.

J’ai fait ensuite mon service militaire ; j’ai fait mon école de recrues, mon école « de tir » ; une seconde école de recrues en qualité de caporal, un cours de répétition en cette même qualité ; et c’est seulement mon départ pour Paris, l’année suivante, qui m’a empêché de poursuivre une carrière, laquelle m’aurait valu sans doute, dans le bref article nécrologique qui me sera peut-être consacré en temps et lieu, la mention traditionnelle : « Au militaire avait atteint le grade de… ».

Car je suis resté caporal.

Je ne m’étais pas présenté à l’arsenal de Morges pour mon équipement sans les plus vives appréhensions. Rien ne m’avait préparé à être soldat : tout semblait au contraire s’opposer dans mes habitudes, dans mes goûts, jusque dans mon être physique, à ce nouveau métier, même temporaire. Je garde pourtant le meilleur souvenir des quelques mois que j’ai passés à la caserne, particulièrement de mon école de recrues. C’était en juillet. On se levait à quatre heures et demie, c’est-à-dire en même temps que le jour. Nous avions des pantalons bleus d’exercice, une vareuse terriblement fatiguée que des lavages successifs avaient rendue blanche aux coutures, un bonnet de police, un fusil ; on nous emmenait sur les Plaines du Loup faire de l’école de soldat par petits groupes jusqu’à six heures. Nous étions à jeun. Les premiers temps, ç’avait été dur. Aucune transition entre les habitudes de la vie civile, et ces obligations tout opposées ; d’où des bâillements, de la pâleur, quelquefois un peu de vertige, toute une révolte de l’estomac qui a à refaire son éducation. Dès le premier petit matin, on était au travail sous le ciel par tous les temps : on ne reste pas au lit si, par hasard, il fait de l’orage, on ne se met pas à la « chotte », s’il pleut : une sonnerie de trompette, un ordre bref du chef de chambrée, on est debout. Vous êtes affrontés au temps qu’il fait, pendant plus d’une heure, dans le petit jour, dans le vent, sous l’averse, ou bien il y a un beau soleil déjà trop chaud, et on sue dès l’aurore et on suera jusqu’au soir. À six heures, nous rentrions à la caserne où on nous servait le chocolat dans un immense réfectoire qui sentait le zinc gras, le drap mouillé, la vieille soupe, la transpiration ; les hommes de corvée l’apportaient dans des seaux qui étaient ceux-là mêmes qui avaient contenu le rata de midi, de sorte que le chocolat avait des œils comme le bouillon. Mais l’accoutumance opérait déjà ; peu à peu le corps s’était habitué à cette nouvelle discipline ; nous nous jetions avec avidité sur ce liquide gras, après avoir découpé dedans en gros quartiers la miche fédérale avec notre couteau militaire. Et la journée suivait, et les journées se suivaient toutes pareilles, toutes pareillement divisées et subdivisées par un horaire strict qui ne laissait place à aucune initiative personnelle, avec un repos d’une heure à midi ; et le soir, à six heures, les quatre compagnies se trouvaient alignées en bel ordre dans la cour de la caserne, les hommes en grande tenue, les boutons de nickel de la tunique bien astiqués, le képi soigneusement brossé dans le sens du poil (on portait alors le képi et non le casque), le ceinturon à bonne hauteur, les souliers comme des miroirs. Licenciement : nous étions libres jusqu’à neuf heures.

Cette fois, la société me tenait bien, et même quelque chose de plus sévère encore que la société, et comme une société dans la société, – laquelle avait son code à elle, avec l’obligation de s’y plier strictement sous peine des pires sanctions ; c’était vraiment, cette fois-ci, la négation de toute indépendance ; et néanmoins le temps de mon service militaire m’apparaît à distance comme une époque de complète liberté, par une contradiction évidente, dont il ne serait pas sans intérêt de chercher les raisons. C’est sans doute qu’au service militaire cette liberté est tout intérieure et qu’elle prend d’autant plus de prix qu’on en est par ailleurs plus complètement privé. Vous ne vous appartenez plus dans votre personne, ni vos gestes ; vous ne faites jamais ce que vous voulez, vous faites ce qu’on veut pour vous ; vous n’avez aucun droit, sauf le droit d’obéir ; seulement, en retour, vous êtes déchargé de toute responsabilité. Rien ne saurait mieux convenir à un contemplatif ; vous faites partie momentanément d’une manière de communauté monastique. J’avais été instantanément débarrassé de tous mes soucis d’ordre pratique (nourri, logé, vêtu et dix sous par jour). Et « contemplais » à mon aise, d’autant plus à mon aise qu’aucune préoccupation d’autre nature ne venait m’arracher à mes rêvasseries, dont il n’était loisible à aucun « supérieur » d’interrompre le cours.

J’avais été trop libre et de deux libertés qui se gênaient l’une l’autre. On me supprimait l’une, l’extérieure : l’autre alors prenait tout son prix que je mesure aujourd’hui seulement, je sais bien, à sa juste valeur, mais dont j’avais alors plus ou moins nettement conscience. D’où une impression de soulagement, et puis une espèce de contentement qui n’était pas seulement physique, encore que le bien-être du corps, durement gagné, ne soit pas sans retentir finalement sur l’esprit. De sorte qu’à mon grand étonnement, je n’ai pas été un trop mauvais soldat et même me demande quelquefois si ce n’aurait pas été là pour moi, malgré les apparences, une carrière toute trouvée, pour peu que j’eusse été plus soucieux d’une « place » toute faite, à « traitement fixe » et à avancement régulier. D’autant que, même quand le règlement est strict, il ne faut qu’un peu d’adresse pour y échapper.

C’est ainsi que nous n’avions pas le droit de sortir de la caserne en « tenue d’exercice » et que nous étions quelques-uns pourtant à nous retrouver tous les jours dans le jardin de la « Violette », après le repas de midi, sans avoir changé d’uniforme ; c’est un restaurant sans alcool (je pense qu’il existe toujours) ; on n’avait pour s’y rendre que la route à traverser. Là, il y avait des arbres, des tables sous les arbres, sur ces tables des petits gâteaux ; il y avait de l’air, de la fraîcheur, du silence.

C’était une délicieuse détente d’une demi-heure au beau milieu de la journée. Il faut dire également que je m’étais fait un ami ; c’est Alexandre Cingria, le peintre. Il avait loué une chambre dans le quartier de la Pontaise. J’y passais en sa compagnie une partie de mes soirées. Elle était remplie de valises, qui débordaient de reproductions photographiques où toutes les écoles de la peinture étaient représentées, en particulier l’italienne : car Cingria connaissait l’Italie et Paris et on devine quelle aubaine c’était pour moi qui n’avais jamais quitté mon pays où il n’y a guère de peintres et qui sont médiocres, où il n’y avait qu’un pauvre petit musée peu fait pour satisfaire au goût très vif, qui me venait d’où ? que j’avais pour la peinture, mais j’étais resté sur ma faim. En tunique bleu sombre, avec un col rouge et une double rangée de boutons de nickel (car tel était alors l’uniforme fédéral), voilà deux jeunes gens de vingt ans qui tout à coup se rencontrent dans un enthousiasme commun (quant à ce qui est de moi assez désordonné et très peu averti) pour Giotto, Mantegna ou Masaccio, le soir, quand la nuit tombe, – après quatorze heures d’école de soldat, ou de section ou de compagnie ; dans ce triste quartier de la Pontaise, plein d’ateliers de photographes et de bazars pour militaires ; les voilà discutant, s’échauffant, échangeant avec volubilité toutes espèces d’impressions ou d’idées qu’ils avaient été obligés jusqu’alors de taire, faute d’interlocuteurs, – interrompus soudain par la retraite qu’une trompette, ou parfois la fanfare au complet, faisait retentir à quelques pas d’eux, dans la cour de la caserne. Ce que j’attendais peu de mon école de recrues, mais l’expérience ne montre-t-elle pas que c’est des événements dont on n’espère aucun bénéfice qu’on en retire souvent le plus ?

J’étais ensuite retombé à la vie civile, mais, me semblait-il, enrichi ; j’étais de nouveau entré en contact avec les poètes grecs grâce à mes cours de lettres et, bien que la Faculté fût alors en pleine désorganisation, Pindare ou Aristophane n’avaient pas été sans me valoir d’autres enrichissements. J’ai donc persévéré dans mes études jusqu’à la licence que j’ai passée je ne sais comment, ni par quel miracle : « La plus moderne des licences classiques », m’avait dit le doyen en m’annonçant que j’étais reçu. J’avais été chercher mon diplôme : un beau papier avec le sceau de l’Université et diverses signatures : cette fois rien ne me séparait plus, hélas ! de la nécessité où j’allais être de gagner ma vie, c’est-à-dire de devenir professeur dans un des collèges du canton.

La véritable échéance était, cette fois, imminente ; comment échapper à mon sort ? Je n’avais aucune fortune personnelle. J’avais, d’autre part, scrupule d’abuser plus longtemps de la bonne volonté de mon père, étant en âge de me suffire à moi-même. Que faire ? est-ce que j’allais devoir lui avouer mes ambitions ? mais elles n’étaient justement que des ambitions, que rien ne justifiait, et j’entendais d’avance sa réponse. Écrire ? qu’est-ce que ça veut dire ? et puis qu’est-ce que ça rapporte ?

En effet, dans notre petit pays, « ça » ne rapporte pas grand’chose ; même, dans la plupart des cas, ça ne rapporte rien. D’ailleurs, et je devinais bien que c’était ce que mon père allait me dire aussi, qu’est-ce qui m’empêcherait d’écrire, si c’était vraiment là mon goût, tout en occupant un poste qui m’assurerait la vie matérielle et me laisserait des loisirs (entre autres trois mois de vacances) dont je n’aurais qu’à profiter ?

Toutes ces objections me semblaient justes ; je n’étais pourtant pas sans distinguer les arguments que j’aurais eus de mon côté à faire valoir ; ce n’étaient donc pas tellement ces objections mêmes qui m’empêchaient de me confesser à mon père qu’une pudeur de nouveau, une pudeur inexplicable, mais un peu de la même sorte que celle qui vous retient d’avouer un amour dont on sait que l’annonce va être mal accueillie, et parce que le refus qu’on pressent vous semble de nature à diminuer la personne de celle qu’on aime. C’est l’amour qu’on lui porte qui exige de vous qu’elle soit aussitôt et pleinement acceptée ; faute de quoi, on ne peut que se taire, par respect pour elle.

Je me taisais donc, une fois de plus.

Il y a eu encore toutes ces longues vacances d’été où nous nous sommes tus, obstinément, mon père et moi, quoique nous retrouvant chaque jour aux repas, assis en face l’un de l’autre. Lui-même ne me demandait rien, ce qui m’eût soulagé ; lui-même s’était réfugié dans un complet silence ; chacun de nous laissant ainsi à son partenaire le soin de faire le premier pas : ce dont je m’étonnais alors, mais je vois bien maintenant que, ce qui retenait mon père, c’était une espèce de pudeur, lui aussi, laquelle lui faisait éviter de se trouver dans sa propre famille en présence d’une volonté opposée à la sienne et d’entrer en contestation avec son fils.

C’est l’intervention de ma mère qui avait mis fin, une fois de plus, à une situation qui n’allait pas tarder à devenir insupportable. Elle avait dû prévoir l’éventualité de ce drame muet et se préoccuper de son issue. Elle m’avait interrogé ; elle me favorisait dans son cœur. Et, moi, je ne lui avais plus caché mes projets, ni le désir où j’aurais été du moins d’aller passer quelques mois à Paris, avant d’engager définitivement mon avenir. Elle avait alors songé à trouver un motif valable à ce départ que par ailleurs rien ne justifiait, puisqu’en restant au pays j’aurais été certain d’y disposer et à bref délai d’une place : il avait été donc convenu entre nous que, si j’allais à Paris, ce serait pour y préparer un doctorat. Ensuite, elle n’avait pas eu trop de peine à persuader mon père que ce serait par là m’assurer des chances meilleures dans une carrière où les « titres » n’étaient pas sans jouer un rôle important.

Je suis parti pour Paris au mois d’octobre ; j’en suis revenu au commencement de l’été suivant sans avoir écrit une seule ligne de cette fameuse thèse. J’avais tout plein de papiers dans ma valise, mais ils ne pouvaient me valoir aucun diplôme, ni aucun titre officiel de quelque nature qu’il fût. Il se trouvait donc, d’une part, que je n’avais pas tenu mes engagements ; mais il se trouvait, d’autre part, que je revenais de Paris tout différent de ce que j’étais lors de mon départ : j’y avais pris conscience de moi-même.

Paris vous propose une autre échelle et qui est grande. Paris vous met au cœur de l’universel et c’est à l’universel qu’il vous oblige tout à coup à vous affronter : d’où tout d’abord un terrible rapetissement de votre personne ; mais ensuite, par contre-coup, le sentiment d’une différence où vous êtes par rapport à lui ; et, comme il est actif et incite à l’action, le goût soudain et l’appétit d’utiliser précisément cette différence. C’est ainsi que toute espèce de projets vagues que j’avais s’étaient précisés, ce qui m’avait fait oublier Maurice de Guérin et ma thèse ; revoyant maintenant avec une netteté particulière et dans une clarté nouvelle les choses et les êtres que j’avais quittés, qui ressuscitaient loin de moi à une vie qu’ils n’avaient pas alors et qui me semblait être enfin, et par comparaison, la vraie : un petit village qui s’éclairait parmi les arbres, avec sa place, une route, une auberge, un jeu de quilles, son église.

Comme je viens de le dire, c’était un vieux projet. J’étais même arrivé à Paris avec ce petit village écrit tout entier en alexandrins, « parisiens » si j’ose dire, écrits à l’« instar de Paris », comme disent les provinciaux, ou de ce qui me semblait être Paris : un Paris un peu démodé, car je retardais ; mais j’avais recommencé fiévreusement, à Paris même, de récrire tout mon manuscrit, utilisant les leçons nouvelles que je devais à Paris, parce que, de loin, il m’accablait de son prestige ; et, à présent, y étant moi-même, ce prestige s’était déplacé vers le pays où je n’étais plus.

Ces beaux alexandrins très réguliers ne me paraissaient plus correspondre à sa nature et à sa vie particulières ; j’avais à trouver une autre forme, un peu boiteuse, car il me paraissait à distance que mon pays boitait ; maladroit bien heureusement, et un peu gauche et emprunté, comme est un paysan dans une grande ville. Alors il s’était mis à béquiller sur ses assonances, frappant un coup, puis un autre coup à intervalles irréguliers, et allait en traînant les pieds comme ceux qui rentrent fatigués des champs. J’avais eu trop de soins à son égard, c’est ce qu’il me semblait voir pour finir ; et ces soins étaient de faux soins, mon village avait été faussement habillé par moi, habillé en dimanche : je m’étais occupé, à Paris, de le remettre en semaine.

Il y avait eu aussi cette petite fille qu’on a vu déjà apparaître précédemment entre les lignes, elle avait une robe en toile bleue et à présent elle s’appelait Aline. Elle aussi avait été d’abord un poème tout ce qu’il y a de plus régulier, en alexandrins, avec des rimes ; j’étais maintenant en train de lui ôter ses rimes ; elle devenait toute simple, toute modeste, grâce à la prose qui la débarrassait de ses grâces factices et de son élégance d’emprunt.

C’était une époque où on discutait beaucoup du « vers libre » ; et personne, à vrai dire, ne savait très bien en quoi il consistait, et je ne le savais pas très bien moi-même, mais, à trente ans de distance, on peut s’apercevoir pourtant que les revendications des symbolistes d’alors n’étaient pas sans motif et qu’ils ont fini par triompher, en ceci du moins que tout ce qui a du talent aujourd’hui se sert d’une espèce de vers dont la « liberté » dépasse de beaucoup celle qu’ils avaient imaginée. Claudel est venu, et tant d’autres ; de sorte qu’on pourrait dire qu’aujourd’hui le vers ne se distinguerait de la prose que par sa coupe typographique, si précisément cette coupe, pour peu qu’elle soit vraiment sentie, n’y introduisait un rythme, une cadence, des ruptures, une hiérarchie entre les vocables qui restitue une authenticité à ce qui pourrait n’être qu’un artifice d’imprimerie. Mais enfin, pour ma part, j’avais cette fois un manuscrit, en vers précisément irréguliers, mais qui me semblaient avoir plus de spontanéité que ceux que j’avais emportés à Paris ; et c’est en leur compagnie et non pas muni d’une dissertation universitaire que j’avais fait le voyage de retour, mettant en eux tout mon espoir. L’espoir de quoi ? va-t-on peut-être me demander ; hélas ! l’espoir bien ridicule que ce manuscrit allait m’aider à me tirer d’une situation de plus en plus difficile si j’arrivais jamais à lui trouver un éditeur.

Car mon temps de Paris était censément terminé et la question d’une place à « postuler » allait se poser pour moi de façon toujours plus impérative.

J’étais toujours censé travailler à ma thèse : c’est ainsi que l’été avait encore passé ; puis était venue avec l’automne la réouverture des écoles ; alors il avait bien fallu qu’un jour je montasse au « Département » solliciter non pas une place, mais un simple « remplacement », ce qui était encore une manière de ne m’engager qu’à demi.

L’un des maîtres du collège d’Aubonne venait justement de tomber malade.

C’était la fin d’octobre ; les grands arbres de la promenade du Chêne étaient en train de perdre leurs feuilles. Il y avait un vieux château assez ruiné, avec une cour intérieure, sur laquelle s’ouvraient au rez-de-chaussée les deux ou trois classes du Collège ; car c’était un très petit collège, et qui ne comptait que peu d’élèves, à qui j’avais entre autres à donner des leçons d’allemand ; or, je ne savais pas l’allemand. Mais heureusement que, parmi mes élèves, plusieurs avaient été passer leurs vacances en Suisse allemande où ils avaient plus ou moins appris la langue ; ils venaient à mon secours et à l’occasion me corrigeaient. S’il m’arrivait de faire un contresens, l’un ou l’autre levait la main : « M’sieur, est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux dire ?… » j’acquiesçais, bien entendu. Et presque toujours c’était une fille, car les classes d’allemand étaient mixtes ; une fille déjà grandelette, avec un commencement de chignon ou des tresses enroulées autour de la tête, tout empressée et en même temps rougissante ; mais je ne sais pas si le professeur n’était pas encore plus rougissant que son élève, par un de ces matins tristes du début de l’hiver, dans une classe délabrée qui se remplissait tout à coup de chuchotements et de rires étouffés, que ledit professeur était bien forcé d’entendre.

Seulement voilà qu’un samedi, j’étais rentré à la maison avec une certaine lourdeur à l’estomac. Mes parents venaient de se réinstaller à Lausanne dans une petite maison de la route de Morges qui s’appelait Joli-Site, où j’avais sous le toit tout un petit étage à moi, c’est-à-dire trois chambres très basses et mansardées. C’était le milieu de décembre : il n’y avait pas encore deux mois que j’étais parti pour Aubonne où je ne devais d’ailleurs jamais retourner. Toute cette fin du samedi et tout le dimanche, je m’étais promené d’une pièce à l’autre sans pouvoir m’occuper à rien. J’avais le vague sentiment d’avoir été empoisonné. Et c’est dans la nuit du dimanche au lundi, vers les deux heures…

L’appendicite. Une grosse fièvre, du délire. Le médecin était arrivé au milieu de la nuit. Et le jour d’après, le Dr César Roux avait été appelé en consultation, la question qui se posait étant de savoir si on allait m’opérer séance tenante ou s’il valait mieux attendre que la crise fût passée.

Il y avait un petit bonhomme noir installé au-dessus du miroir qui faisait face à mon lit ; il me regardait en grimaçant, tandis que j’entendais par intermittences, et entre deux de ces grimaces, la voix des médecins dans la chambre voisine. Ils parlaient de cigares.

Et puis je n’avais plus rien entendu. Puis c’est le Dr Roux qui était revenu près de mon lit et m’avait dit : « Êtes-vous patient ? »

On n’opérait pas volontiers à chaud, en ce temps-là.

J’avais un abcès dans le ventre et il fallait éviter qu’il ne crevât, ce qui allait me faire trois mois d’immobilité complète : seulement le Dr Roux jugeait l’abcès bien « enkysté ». On allait courir la chance de le laisser se résorber de lui-même.

Tout allait dépendre de moi parce que le moindre mouvement inconsidéré pouvait avoir les conséquences les plus fâcheuses ; et l’ordre avait été donné de me nourrir exclusivement de soupes blanches et de puddings au tapioca.

Mais toute espèce d’activité extérieure m’avait été ainsi refusée : écrire devenait la seule façon pour moi d’être actif, d’une autre espèce d’activité, laquelle devenait par là-même en quelque manière légitime ; je m’étais mis à ne plus cacher pour finir le gros cahier à couverture de toile cirée, dont, couché sur le dos et avec un crayon, je remplissais une à une les pages.

Les confidences pareillement étaient devenues plus faciles : j’avais avoué à ma mère que j’avais de quoi faire imprimer tout un petit livre (et même plusieurs) ; mon père, à qui ma mère avait parlé de mes projets, avait bien voulu consentir à faire les frais de cette première publication.

C’est que j’avais été très gravement malade et que la maladie, par les risques qu’elle vous fait courir, dénoue des situations qui, sans elle et en état de santé, seraient sans doute restées inextricables.

Mais je suis aujourd’hui singulièrement reconnaissant à mon père de son aide qu’il avait tant de bons motifs de ne pas accorder à ce garçon qui tournait mal. À ce garçon qui, obstinément, pendant si longtemps, s’était refusé à tout travail sérieux et rémunérateur, et aurait pu ainsi gagner lui-même pendant ce temps de quoi payer son imprimeur. Je n’ai jamais été très intime, on l’a vu, avec mon père ; il avait d’autant plus de bonnes raisons de ne pas me comprendre que je n’avais jamais même tenté de m’expliquer auprès de lui ; je le soupçonne fort d’autre part de n’avoir jamais tenu en grande estime ce qu’on appelle la « littérature », en quoi je l’approuve aujourd’hui, ce que je ne faisais pas alors.

Je suis devenu père à mon tour. Il me semble bien qu’aujourd’hui, si j’avais été à sa place, je me serais refusé à toute concession. C’est pourquoi, et à distance, et bien que les circonstances l’expliquent en partie, la générosité de son concours me touche d’autant plus vivement qu’il allait décider de ma vie.

16

J’avais, en effet, recopié de ma meilleure écriture et sur un beau papier le manuscrit, mis au net une fois de plus, du Petit Village ; il ne me restait donc qu’à lui trouver un éditeur, ce qui me semblait devoir aller sans peine puisque j’étais en mesure d’assumer les frais de l’édition…

Mon vieux rêve d’écolier était sur le point de se réaliser. Du temps que j’étais au Collège, je n’avais jamais passé devant la librairie Rouge, où j’achetais mes livres de classe, sans me dire que si jamais, un jour, la moindre brochure de moi pouvait figurer dans la vitrine, je serais au comble de mes vœux. Ils étaient bien modestes, comme on voit. Ils ne dépassaient pas l’horizon de ma petite ville. Et il faut bien croire qu’ils n’avaient guère fait de progrès depuis, puisque c’est à ce même libraire Rouge que j’avais tout de suite songé à m’adresser, quand mon manuscrit s’était trouvé prêt.

La librairie Rouge était, est encore, à deux pas de la maison où je suis né. J’avais mon manuscrit sous le bras.

J’étais de nouveau tout à fait valide. On m’avait opéré ; j’avais été passer deux mois à la campagne ; c’était le mois d’octobre, c’était jour de marché.

De nouveau, comme quand j’étais petit, tout le long de la rue Haldimand, les corbeilles étaient alignées, reposant par un de leurs bouts sur le trottoir, de l’autre sur la chaussée. De nouveau toutes ces bonnes vieilles corbeilles en osier non écorcé, tout en longueur, avec leurs bords légèrement surélevés, où il y avait les légumes et, à côté, dans des pots ou des boîtes de fer-blanc, les fleurs de la saison, des dahlias, des zinnias, des chrysanthèmes. À côté de ce qui est nécessaire, ce qui est superflu, à côté de ce qui est utile, ce qui est agréable aux yeux, mais c’est une autre espèce d’utilité ; et rien n’était plus joli à voir que ces taches de couleur parmi tout ce vert comestible où on glissait l’assiette avec quoi on le mesurait ; car on vendait encore tout ce qui était en feuilles, les épinards et l’oseille, ou les choux de Bruxelles ou les haricots ou les petits pois, à l’assiette. Même quand les femmes du marché vous voulaient du bien, elles en assuraient l’échafaudement de la main : c’est ce qui s’appelait « faire bonne mesure ». Elles, elles étaient assises comme toujours sur leurs pliants, mais avaient déjà sous les pieds, ce jour-là, des chaufferettes, car les matinées étaient fraîches, étant tenues au chaud, du côté d’en bas, par les braises, du côté d’en haut par un châle en grosse laine tricotée qu’elles se nouaient autour des épaules. Et il ne restait, entre leur dos à elles et la façade des maisons qu’un étroit espace, où je m’étais faufilé, – assez indifférent, je dois dire, ce matin-là, au spectacle de la rue. On en devine la raison.

Devant la vitrine pleine de livres, et où je voyais déjà le mien prendre place, je m’étais arrêté une dernière fois pour me composer une attitude ; puis, d’un geste que j’aurais voulu aussi décidé que possible, et qui ne l’était peut-être guère, j’avais posé la main sur la poignée de la porte.

Les commis me connaissaient bien : c’étaient eux qui me servaient d’ordinaire. Aussi leur étonnement avait-il été grand quand je leur avais dit que je voulais voir le patron lui-même. On avait été le chercher. Et il avait été non moins surpris quand je lui avais annoncé le désir où j’étais de l’entretenir en particulier.

C’était, autant qu’il m’en souvient, un homme assez corpulent, de taille moyenne, chauve, avec une belle barbe blonde blanchissante ; débonnaire et paternel. Il m’avait fait asseoir ; lui-même avait pris place derrière son bureau. « Eh bien, m’avait-il dit, je vous écoute. » Moi, je ne savais plus par quel bout commencer. Je dois avoir bégayé des choses. Il me regardait avec un bon sourire qui aurait dû me donner confiance ; mais, à mesure que j’allais, au contraire, le peu de confiance que je pouvais encore avoir en moi m’abandonnait de plus en plus. J’avais tenté de lui expliquer que l’idée m’était venue d’écrire un livre, oh ! un tout petit livre, et même pas un livre, une simple plaquette d’une soixantaine de pages ; que le manuscrit était prêt, que je l’avais là, que j’étais dans l’intention de le faire éditer et que je m’adressais à lui, puisque nous étions de vieilles connaissances…

— Tiens ! tiens ! m’avait-il dit. Alors vous « écrivez » ?

Il avait tendu la main pour prendre mon manuscrit, mais il ne l’avait pas ouvert ; et moi, de mon côté, je m’apercevais que je ne lui avais encore rien dit ni du titre, ni du sujet, ni de la « forme » (qui m’inquiétait), ni même d’un petit avertissement que j’avais cru devoir faire figurer en tête du volume et que j’avais compté lui lire.

Il avait simplement jeté un coup d’œil sur la couverture du manuscrit : Le Petit Village ; il m’avait dit d’abord, je ne sais pourquoi :

— Ce n’est pas un titre.

Puis, sans transition :

— C’est en prose ou en vers ?

Enfin, ayant ouvert le beau cahier calligraphié objet de tous mes soins, que je venais de lui remettre, il avait fait une drôle de moue devant ces lignes inégales :

— Ah ! des vers libres…

Tout cela était avancé d’ailleurs sur un ton de grande bonhomie. Je ne voudrais pas qu’on se méprenne sur ses dispositions à mon égard. Mais je pense bien que c’était la première fois qu’on proposait à un éditeur de chez nous des vers qui n’étaient pas très exactement de huit, de dix, de douze syllabes, avec des rimes ; de sorte qu’il était naturel que mon cas lui semblât suspect.

Des « poésies » à la rigueur : mais ce que j’avais à lui offrir n’était même pas des poésies.

Il avait porté la main à sa barbe et après avoir déposé le manuscrit sur son bureau :

— Vous comprenez, mon petit ami, moi, je suis un vieux libraire, je connais ma clientèle. Les vers ne se vendent pas. Vous allez me répondre qu’il y a quand même des poètes qui trouvent des acheteurs : François Coppée, Sully Prud’homme, mais d’abord ils ont un nom, ensuite ils connaissent leur métier.

Je voyais que son idée était que, si mes vers étaient « libres », c’est que je n’avais pas su en faire des vers réguliers ; et, en effet, il avait repris :

— Mais vous êtes jeune… Vous avez le temps, ne vous pressez pas…

Je m’étais alors aperçu de mon autre bévue, qui était que je ne lui avais pas encore parlé des conditions où l’affaire pourrait se conclure ; il devait croire que j’attendais de lui qu’il en assumât les risques ; je m’étais enhardi :

— Mais, monsieur, j’ai l’argent.

— Quel argent ?

— J’aurais de quoi payer les frais.

Il avait souri de nouveau :

— Eh bien, avait-il dit, je crois que ce sera une bonne occasion de faire faire cette économie à votre père.

J’étais sorti de la boutique, mon manuscrit sous le bras, comme j’y étais entré.

Je ne garde d’ailleurs aucune rigueur au libraire Rouge de son attitude. C’était un vieux libraire à la vieille mode et, je crois, très désintéressé ; on voit même que le souci qu’il avait de mes intérêts financiers avait été jusqu’à lui faire oublier les siens.

Tout ce qu’il m’avait dit était raisonnable, et il ne me l’avait dit que dans les meilleures intentions. Il avait voulu m’épargner un échec qui lui semblait inévitable. Et sans doute ne m’avait-il pas pris au sérieux, et mon manuscrit non plus, puisqu’il ne m’avait même pas demandé à le lire, mais il n’avait aucune raison de me prendre au sérieux, ni mon manuscrit. Ce qui n’empêche pas que c’est grâce à son refus que le Petit Village ne put paraître que l’année suivante et à Genève, où l’éditeur Eggimann avait enfin accepté de lui faire un sort, toujours à mes frais, bien entendu.

L’affaire n’avait pourtant pas été si mauvaise : l’édition ne m’ayant coûté que 350 francs et la vente du volume en ayant rapporté plus de 500. D’où un bénéfice de 150 francs que j’avais honnêtement proposé à mon père de lui rendre, mais il m’en avait fait cadeau.

17

Maintenant, je me demande pourquoi j’ai écrit tant de pages où il n’est guère question que de moi et qui ne peuvent intéresser personne. Est-ce que je m’intéresserais tellement à moi-même ?

Ou bien est-ce seulement parce que l’âge vient et fait que vos yeux se désintéressent d’un avenir qui n’existe plus guère pour se retourner vers un passé qui existe d’autant plus ?

Ou bien encore est-ce parce qu’on voit qu’on a déjà tenté à deux ou trois reprises de s’expliquer publiquement, qu’on n’y a peut-être pas réussi, et alors on recommence ?

Est-ce parce qu’on voit qu’il aurait peut-être mieux valu ne pas s’expliquer du tout, mais que, puisqu’on s’est hasardé déjà à cette entreprise, il faut la pousser jusqu’au bout ?

Il y avait un temps où on écrivait de gros livres ; l’auteur, et chacun dans le sien, pouvait s’y mettre tout entier et y mettre toute sa vie, parce qu’il passait sa vie à l’écrire. Les éditeurs n’aiment plus les gros livres : ils coûtent trop cher à fabriquer. Peut-être d’ailleurs que le public ne les aime pas, lui non plus ; il n’a pas ou il n’a plus le temps de les lire, c’est ce qu’il assure du moins : bien que ce soit peut-être simplement qu’il n’en a pas le courage. Il est devenu passif ; la radio et le cinéma lui apportent chaque jour une nourriture déjà toute mâchée et qu’il n’a plus qu’à ingurgiter, tandis que la lecture suppose une démarche de soi vers quelque chose, la préhension de ce quelque chose, une initiative, de l’activité.

On ne fait plus de gros livres (à quelques rares exceptions près, autrefois ils étaient la règle), on ne fera bientôt plus de livres du tout, peut-être : en attendant, les livres qu’on écrit sont minces et l’auteur ne peut que mettre un petit peu de lui dans celui-ci et un petit peu encore de lui dans celui-là.

Alors il est comme le charpentier qui prépare les pièces d’une poutraison. Dans l’une le charpentier pratique une mortaise, dans la suivante un tenon et les numérote ; et puis les voilà maintenant qui sont éparses pêle-mêle dans le chantier. Personne n’y reconnaîtrait la forme et la fonction du toit qui y préexistent. Il va suffire pourtant de s’enquérir des numéros, de disposer les parties selon un ordre préconçu et leurs appartenances mutuelles, pour qu’un assemblage en résulte ; pour que, de ces bouts de livres mis ensemble, naisse peut-être le livre enfin où l’auteur serait sous toit.

De ces explications fragmentaires qu’il a données ainsi de lui, imprudemment, mais où il s’est trouvé engagé toujours davantage, il arrive donc qu’il ait vu qu’il y en avait une qui manquait ; qu’à quelque marque faite en creux ne correspondait pas encore la partie en relief qu’elle suppose ; – il fait comme le charpentier, il prépare à cette fin une nouvelle pièce, espérant toujours atteindre pour finir à un ensemble cohérent.

Comme le bon charpentier qui confectionne sa toiture, laquelle doit être conforme à un plan fait d’avance ; rejoindre dans la réalité une idée qu’on s’est faite de cette même réalité.

Je me cherche des raisons : peut-être d’ailleurs qu’il n’y en a pas.

Peut-être obéit-on plutôt à un instinct, qui est qu’on voudrait durer et on essaie de tous les moyens qu’on croit qui vont vous permettre d’accéder à la durée.

On se cherche une assise, on voudrait se prouver à soi-même qu’on a des bases ; on voudrait s’assurer qu’on n’est pas né par hasard et au hasard ou que du moins l’esprit a su s’emparer et utiliser le hasard à ses fins.

On a besoin de se comprendre, on a besoin ensuite de se faire comprendre. Cette découverte du monde aboutit, en effet, à la découverte des hommes ; c’est encore une découverte et qu’on n’achève, à vrai dire, jamais. On voit que les valeurs qu’on tient soi-même pour essentielles ne sont le plus souvent l’objet de l’attention que d’une toute petite minorité. On voit qu’on risque d’être seul et on a peur d’être seul. Peut-être qu’on n’écrit que parce que c’est l’unique moyen qui vous reste de ne pas être tout à fait solitaire.

Par delà le cercle étroit, et peut-être pas toujours très compréhensif de ceux qui vous entourent, on tâche d’engager certaines conversations qui, elles, se font à distance, parfois même à grande distance ; on aurait voulu s’y montrer tel qu’on est et du premier coup.

On voit que c’est impossible. Alors on se corrige une première fois, on se corrige de nouveau ; on voit qu’on a été incomplet, on cherche à être complet, on se répète, on recommence ; on y met beaucoup de maladresse, beaucoup d’obstination ; c’est ce que l’auteur a fait sans doute ici et il s’en excuse.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en avril 2022.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Yves, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : C. F. Ramuz, Œuvres complètes, volume 20, Éditions H. L. Mermod, 1941. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Cathédrale de Lausanne, a été prise par Sylvie Savary.

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