Charles Ferdinand
Ramuz

ADAM
ET
ÈVE

1941 (1932)

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 3

I. 3

II. 12

III. 20

IV.. 29

V.. 48

VI. 54

VIII. 85

SECONDE PARTIE. 93

I. 93

II. 99

III. 111

IV.. 120

VI. 147

VIII. 158

IX.. 165

X.. 180

Ce livre numérique. 184

 

PREMIÈRE PARTIE

I

Mme Chappaz jeta dans la poêle pleine d’huile bouillante les pommes de terre coupées en tranches minces, et elle recula vivement, tout en renversant la tête en arrière.

Puis elle s’est mise à secouer la poêle à petits coups, pendant que l’huile à la surface du récipient faisait des bosses, comme quand le lac « brasse » par le mauvais temps.

C’est alors qu’elle a vu Bolomey qui arrivait.

Quelle heure peut-il bien être ? L’horloge a sonné un coup dans le corridor. Une heure de l’après-midi. « C’est drôle », a pensé Mme Chappaz qui secoue de nouveau sa poêle, ayant sur les joues deux petits bouquets de roses minutieusement peints comme sur un vieux cadran de pendule.

Bolomey s’était assis à une des tables sous les arbres dont les bourgeons venaient seulement de s’entr’ouvrir, de sorte qu’ils étaient tout entourés encore d’une fine poussière, comme si on avait secoué dessus le contenu d’un vieux sac à ciment ; et Mme Chappaz : « À ces heures ! »

Elle a pris dans le four le plat qu’elle y avait mis chauffer ; elle empoigne la poche plate percée de trous qui brillait comme de l’argent, étant fraîchement étamée ; elle s’est tournée vers sa fille Lydie qui entrait :

— Va lui demander ce qu’il veut.

— Qui ?

— Tu ne vois pas ?

— Tiens, c’est Louis, a dit Lydie ; qu’est-ce qu’il fait par là ?…

Lydie alors a déposé sur la table son plateau de bois à poignées, où il y avait une soupière et des assiettes ; une grande fille qui a dit : « Il fait chaud », et elle mord dans une pomme.

Lui, n’avait pas bougé de sa place. Il s’y était assis et accoudé ; elle venait, il ne bouge pas. La cuisine ouvrait directement sur la terrasse ; il avait dû pourtant entendre le bruit que la porte avait fait en s’ouvrant et qu’on venait : il n’a pas bougé.

Elle lui a dit :

— Bonjour, Monsieur Louis.

Il n’a rien répondu.

— Qu’est-ce que vous prenez ?

— Un café.

— Nature ?

Il a hoché la tête ; c’est tout.

Elle a repris sa pomme, qu’elle avait fourrée avant de sortir dans la poche de son tablier et a mordu dedans tout en s’en retournant, pendant que les pommes de terre saupoudrées de gros sel attendaient sur leur plat ovale.

Elle mordait dans sa pomme :

— Un café nature.

— Va toujours servir ces messieurs, dit Mme Chappaz ; je prépare le café pendant ce temps.

Mme Chappaz prit un linge où elle s’essuya les mains.

La grande cafetière de cuivre était au chaud sur un coin du fourneau : « Qu’est-ce qu’il peut bien lui être arrivé, qu’il soit ici à des heures pareilles ? »

Elle regarde Bolomey par la fenêtre ; elle voit qu’il est assis tout seul sur la terrasse et il ne bouge toujours pas.

Puis elle le voit qui hoche la tête.

Elle s’est essuyé les mains, elle pend le linge à son clou ; elle prend un verre sur le rayon où ils étaient rangés en grand nombre les uns à côté des autres ; elle voit Bolomey qui tire un papier de sa veste, qui l’a lu (c’était vite lu) ; alors il semble réfléchir, le plie à nouveau, le remet où il l’avait pris ; et, légèrement balancée par un peu de vent, l’ombre bougeait sur ses épaules, percée de trous comme une éponge.

Elle avait retourné le verre qui était un verre ordinaire, haut et étroit, ayant un large pied épais et plein de bulles ; elle regarde de nouveau ; elle voit qu’il ne bouge plus. Elle prend une cuillère dans le tiroir, trois morceaux de sucre qu’elle pose l’un à côté de l’autre sur un petit disque de nickel guère plus grand qu’une pièce de cinq francs, – à pas plus de dix ou quinze mètres d’elle sous les arbres, où il y a des tables, avec son chapeau de tous les jours, son veston de tous les jours, son pantalon de tous les jours, bien reconnaissable et méconnaissable. « Il aurait mieux fait d’épouser Lydie, se disait Mme Chappaz ; peut-être qu’elle se serait calmée. Et, pour lui aussi, ça aurait mieux valu. » Elle soupire. Elle soupire bruyamment, secouant la tête comme Bolomey vient de faire, un garçon qui a du bien, un garçon qui est indépendant depuis que sa mère est morte, – et son orgueil était cette cafetière en cuivre bien fourbie au brillant belge, qu’elle vient de soulever, versant dans le verre un liquide brunâtre et trouble.

« C’est dommage, puisqu’on est voisins, pense-t-elle. Et ça doit mal aller chez lui… » rangeant sur un plateau d’aluminium le verre, la cuillère, le sucre : « c’est dommage. Et puis il y a Lydie, mon Dieu ! Qu’est-ce qu’il va falloir que je fasse de cette grande fille ?… »

Lydie revenait justement :

— Tâche de savoir ce qu’il a. Ça ne doit pas aller avec sa femme.

— Tu crois ?… Tu es bien curieuse, maman.

Lydie, elle, ne l’est pas. Elle fait son service. Des clients à la salle à manger, d’autres dans la salle à boire, celui-ci enfin qui est seul sur la terrasse : elle passe de l’un à l’autre avec un poulet, un litre de vin, un café. C’est le métier.

Elle avait fini de manger sa pomme. Elle voit qu’il fait aussi doux dehors que dans la cuisine, où le fourneau pourtant brûle depuis de bonne heure le matin, mais c’est qu’elle est basse et humide.

L’hiver se tient réfugié dans nos maisons particulières alors qu’il a été chassé depuis longtemps par le printemps de dessous le grand ciel qui est à tout le monde. Grande, et est-ce qu’elle est maigre ? On ne sait pas bien. À cause peut-être de son chandail de laine, qui est de couleur trop claire, et d’un vert un peu faux parmi ces autres verts.

Il est brun, lui, de la tête aux pieds ; elle, elle est jaune et verte.

Elle pose le plateau où est le café à côté de Bolomey sur la table pas nettoyée, mais c’est qu’on n’avait pas encore fait la toilette de la terrasse.

On voyait la plupart des chaises et des tables, qui étaient pliantes et en fer, être encore empilées contre le mur sous un petit avant-toit, parmi les toiles d’araignées et entre des tas de feuilles mortes que la bise avait poussées là de son balai méticuleux.

Elle était sans gêne et semblait sans timidité ; lui, avait les coudes dans la poussière.

Elle a dit :

— Vous auriez pu au moins me laisser donner un coup de torchon, Monsieur Louis.

Peut-être que Mme Chappaz les surveillait par la fenêtre, mais on ne pouvait pas voir ce qui se passait derrière les vitres que le soleil faisait briller.

Bolomey n’a rien répondu.

Ah ! il faisait doux ; ah ! il faisait beau dans le monde. Il faisait tiède. Le vent passe, il vient de tous les côtés. Il vient de l’ouest où est la Sorge dans son vallon, il vient du nord où est le mont couvert de bois, il vient du sud où est le lac ; il vient de partout à la fois, faisant des remous où un premier papillon jaune monte et descend, tandis que ses ailes bougent comme les pages d’un livre ouvert, car c’est l’air qui les fait bouger.

Et lui et elle étaient dans ce vent ; elle lui a dit :

— Alors quoi, ça ne va pas ?

Il a haussé les épaules, étant toujours accoudé, dans son habit de grosse laine brune, devant le café qui fume dans le verre et les trois morceaux de sucre, – en avril, vers le 15 ou le 16 avril.

— Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ?

Il ne répond rien.

— Oh ! moi, a-t-elle dit, vous savez, ce n’est pas pour vous questionner… Mais si vous aviez besoin d’un coup de main, n’est-ce pas ?…

Il secoue la tête, il n’a toujours rien répondu.

On voyait qu’il y avait en elle beaucoup de hardiesse. Une autre se serait rebutée : elle, elle ne s’en allait pas. Est-ce seulement sa nature, ou si c’est parce qu’on était bien ici, dans ce mélange d’ombre et de soleil, dans cet air tiède qui sent bon, qui sent l’herbe, la feuille verte, la mousse, le sapin, l’eau du lac ? Elle reste là, elle a dit :

— Attendez, je vais chercher un torchon.

Il ne bouge pas. Elle revient.

— Excusez-moi, c’est tout de suite fait. Ah ! ces oiseaux !…

Levant la tête, et il y en a en effet plein les arbres, des gros et des petits, criant tous à la fois et se poursuivant dans les branches.

Elle doit élever la voix, parce qu’on ne s’entend plus.

— Levez les coudes ; là… C’était dégoûtant…

Il y a des merles, des mésanges, des pinsons, des fauvettes, sans compter des moineaux en grand nombre, qui bougeaient dans les branches, parmi les pousses vertes, comme des feuilles mortes, pas encore tombées ; puis voilà qu’elles tombent :

— Comme ça, ça va mieux, hein ?

Elle avait mis le torchon sous son bras ; lui continuait à ne rien dire.

Et tout à coup :

— Écoutez.

Il s’arrête.

On a été étonné de sa voix qui était changée, et il a regardé autour de lui.

— Je voulais vous demander…

Regarde encore autour de lui :

— Mais n’en dites rien à personne… Est-ce que vous ne l’auriez pas vue ? Vous ne l’avez pas vue passer ?…

Elle a dit :

— Non.

Et c’est tout, et elle a dit non tout de suite, sans même s’être informée de qui il s’agissait, comme si elle le savait bien (et en effet elle le savait bien, il n’avait pas eu besoin de le lui dire) :

— Oh ! alors, a-t-il dit, alors…

Un oiseau passe tenant dans son bec un brin de paille qui a brillé dans le soleil comme une petite chaîne d’or.

C’est des choses qui arrivent.

Elle ne semblait ni étonnée, ni désireuse d’en savoir davantage, ni excitée par la curiosité comme sont généralement les femmes ; – calme, au contraire, un peu plus attentive seulement.

— Il y a combien de temps que vous étiez ?…

Il a dit :

— Six mois.

— Oh ! dit-elle, elle a peut-être été faire une course.

Avec sa grande bouche, ses belles dents, son visage un peu maigre aux traits chiffonnés, ses cheveux bruns et raides coupés à hauteur des oreilles ; – une grande fille, qui connaît la vie. Et peut-être est-ce bien pourquoi il s’est ainsi adressé à elle.

Il est là tout seul, il a besoin peut-être d’avoir quelqu’un qui partage son chagrin.

Car il secoue la tête encore, tirant le papier de sa poche :

— Elle m’a laissé un mot. Seulement, je n’y pouvais pas croire.

Tenant le papier plié en quatre, au bout de ses doigts, tandis que le café devenait froid dans son verre.

II

Il y avait un peu plus d’une année que la mère de Bolomey était morte ; elle était morte le jour de Noël.

Il ne se rappelait pas d’avoir connu son père, l’ayant perdu quand lui-même n’était qu’un tout petit garçon.

C’était donc le jour de Noël. Il y avait un peu de neige, ce soir-là, pas beaucoup. Il était sorti, vers les six heures, pour aller acheter du tabac au village.

— Tu ne t’attardes pas, Louis, avait-elle dit. Je t’attends pour le souper.

La nuit était déjà tombée, mais elle était toute blanche d’étoiles ; elles étaient aussi nombreuses que les grains de sable au bord de la mer.

Il y avait une vapeur dans le milieu du ciel qui éclairait doucement, faite d’une poussière d’astres, – un chemin blanc et nous les hommes étions dessous, sur nos chemins à nous.

La cérémonie venait justement de finir à l’église, comme Bolomey arrivait sur la place, sous les étoiles, par un peu de neige, de sorte que beaucoup de femmes et d’enfants rentraient chez eux, et quelques hommes, parce que Jésus est né.

Il avait rencontré des connaissances ; il avait été boire un verre avec des amis, étant bien obligé d’ailleurs d’entrer dans le café pour y acheter son tabac, car la boutique était fermée.

Il s’était ainsi mis légèrement en retard. C’est pourquoi au retour il se hâtait sous la Voie lactée pas changée, cette écharpe qu’il semblait que le vent eût fait se tordre sur elle-même, blanche et vaguement transparente, au-dessus de lui ; et il y avait au-dessous de lui un peu de neige blanche et vaguement transparente.

Il s’était étonné de loin, voyant que la porte de la maison, malgré le froid, était ouverte. Il se dépêchait, mais n’a pas compris, pendant qu’il était sous la Voie lactée qui se tord dans le milieu du ciel depuis toujours au-dessus de nous. Il a fallu qu’il eût d’abord poussé la porte du jardin.

Elle était drôlement couchée devant la porte dans la neige.

Qu’est-ce qu’elle a ? elle a glissé, elle s’est peut-être cassé la jambe. « Mère… » il l’appelle de loin. « Mère ! parce qu’il lui parle, qu’est-ce qu’il y a ? je viens. » La porte de la maison continuait à être grande ouverte.

Ah ! si drôlement couchée de côté, la joue droite dans la neige, et elle serrait encore une bûche sur sa poitrine des deux mains, comme si c’était un petit enfant qu’elle eût tenu, parce qu’elle revenait du bûcher : ce soir-là, le soir de Noël.

À peine si elle avait encore ouvert les yeux quand il l’avait prise dans ses bras, si légère et en même temps si lourde. Une vieille femme. Soixante-quatorze ans. Quelques vieux os, et puis beaucoup de vêtements autour et plusieurs épaisseurs de laine ; toute froide déjà, tout immobile, – qu’il avait portée sur son lit, puis il avait couru chercher le médecin.

Et il s’était trouvé seul dans la vie.

Seul dans cette petite maison à toit brun dans les arbres où ils avaient vécu trente-six ans ensemble, elle et lui ; et il faisait le jardin, il soignait ses ruches, il allait pêcher ou chasser, il distillait les fruits du verger, il faisait du cidre avec ses poires et ses pommes, ayant ainsi ensemble un petit bien qui leur permettait de vivre, les deux ; – qu’est-ce qu’il reste de tout ça ?

Il voit : c’est lui ; il reste moi.

Il doit maintenant apprendre à tenir le ménage. Il va être midi ; il est seul. Il s’était habillé, ce matin-là, une fois de plus, et, une fois de plus, avait remis ses vêtements pour les ôter, le soir venu ; il voyait que tout est recommencement dans la vie. C’était il n’y avait pas encore tout à fait une année. Une chose n’est faite, que pour être défaite, puis être refaite par nous, puis être défaite à nouveau. On y consent parce qu’il faut bien, mais avec fatigue. De sorte que même ses réveils étaient tristes, voyant devant lui la journée qu’il connaissait tout entière d’avance faire place déjà à la suivante, toute pareille, qui la niait.

Il s’était levé, ce matin-là, comme toujours ; il avait été travailler au jardin. Il faut bien se défendre contre les choses, quand même on sait qu’elles sont plus fortes que vous et l’emporteront pour finir. Attacher des branches, – qui retomberont. Écheniller un rosier, – où la vermine se remettra. Il allait devant les ruches autrefois peintes en belles couleurs et qui peu à peu étaient devenues grises : alors il faudra les repeindre. Il voyait la nature tourner autour de lui avec ses saisons, ses nuits, ses sautes de vents, toute en répétitions. Et alors, lui aussi, il voyait qu’il se répétait, allant avec lui-même et son ombre sans fantaisie le long des touffes d’œillets de poète qui se resèment avec entêtement, – faisant toujours une même ombre à la même distance et à la même place, devant, puis à côté de lui.

Il y avait aussi dans la cuisine une vieille horloge à caisse sur le cadran de laquelle il allait jeter un coup d’œil de temps en temps, mais il connaissait l’heure d’avance. Il se disait : « Il doit être onze heures moins le quart », il était onze heures moins vingt. Ah ! là non plus, point de surprise.

C’était en mai ; c’était cinq mois après la mort de sa mère ; il avait empoigné les deux gros arrosoirs peints en vert à l’extérieur et en rouge au dedans. Il a porté les arrosoirs au filet d’eau qui coulait par un tuyau de fer dans un vieux bassin de granit ; c’est une toute petite source, parce que l’eau est rare dans la région. Il bourre sa pipe. Il fait une ombre qui est à présent derrière lui. Et il voit que tout est en vie pourtant autour de lui : il y a la chanson de l’eau ; il y a la rencontre d’une chose avec une chose, et le plaisir qu’elles y prennent. Elles vous le disent. Il écoute, en tirant sur sa pipe, l’histoire que l’eau commençait dans l’arrosoir d’une voix très haute, mais qui descend et s’assourdit. Tout est en vie, – regardez la terre qui a chaud, car il faisait très chaud ce jour-là, et il faisait sec depuis longtemps ; – et le plaisir qu’elle a à me voir venir, parce que je lui apporte la pluie, sous les hautes passe-roses pas encore ouvertes, sous les rosiers qui commencent à fleurir, – ouvrant toutes ses petites bouches, puis faisant entendre un bruit comme quand le chien courant après une longue chasse se jette sur sa soupe.

Une cloche s’était mise alors à sonner midi au village, de l’autre côté du vallon.

Certains jours on ne l’entendait pas du tout, certains autres jours très bien.

Ça dépendait du vent et du temps ; c’était selon que le vent soufflait de l’est ou de l’ouest ; aujourd’hui, il devait souffler de l’ouest, et le vent prend le son en passant et il vous l’apporte en cadeau, disant la présence des hommes au delà des régions désertes qu’il y a entre eux et nous.

Eux, là-bas, revenant de leurs vignes ou des champs, vont s’asseoir devant un morceau de lard, puis iront dormir un moment ; ils donnent l’exemple.

Bolomey pose les arrosoirs retournés contre le mur, puis détourne ses yeux d’une certaine place qui est devant la porte et qu’il lui faut franchir quand même. Il allume son feu, il est seul. Il met sa pipe qui s’est éteinte dans sa poche où elle fait une place chaude.

Il prend une assiette dans le vaisselier et un verre. Il frotte avec un papier de journal le dedans de la poêle qu’il a d’abord mise chauffer légèrement sur le feu. Il est seul ; il fait les travaux de l’homme et ceux de la femme.

Il casse deux œufs sur le bord de la poêle où il a mis un morceau de beurre.

Il vient s’asseoir à la table devant une bouteille entamée et son omelette ; il n’a pas faim.

C’était il n’y avait pas encore tout à fait une année, vers les midi et demi, et cinq mois après la mort de sa mère.

Il n’y avait pas bien longtemps qu’elle était assise encore en face de lui : – là où étaient les vieilles rides sous le bonnet à ruche noire, il n’y a que de l’air, c’est tout, et il y a l’ombre, et c’est tout.

Il y a l’ombre qui est traversée par une barre de soleil posée de champ sur le carreau par un de ses bouts. L’égouttoir pendu à un clou, la planche à hacher sa voisine. Il se dit : « Et il y a moi ? » Mais il se dit aussi : « Est-ce que j’existe seulement, est-ce que je compte ? » étant silencieux, étant secret, étant solitaire, tandis que la vie se poursuit.

Séparé de la vie, séparé de la nourriture. Il se verse à boire, il vide son verre d’un coup. Et ça ira ainsi, pense-t-il, jusqu’au bout. Le pain passe mal, l’omelette est rêche sur sa langue : à quoi est-ce qu’on peut bien servir ? Le grand bruit dure, qui est la vie ; lui, fait silence, n’ayant rien à dire, n’ayant personne à qui parler. Il repousse son assiette, il bourre sa pipe pour se consoler, mais est-ce qu’on se console ? Il bourre sa pipe qu’il allume, puis souffle devant lui une grosse bouffée de fumée qui prend forme dans le soleil en même temps qu’elle se revêt d’une belle couleur bleue.

Il s’est levé. Où est-ce qu’il va ?

On le voit qui sort dans le corridor ; il suit le corridor jusqu’à la porte d’entrée. Il titube dans la lumière comme un homme qui a trop bu.

Frappé sur la tête et en pleine figure, il recule.

L’air est comme une machine à battre en plein fonctionnement, avec ses roues, ses palettes, ses trémies, son tuyautage, tout un système d’engrenages ; elle bourdonne, elle gémit, elle craque, elle crie, elle ronfle, elle crache, elle tousse au-dessus de lui et autour de lui. Et plus bas que lui, et plus haut que lui, dans les arbres, parmi les rosiers, à ras de terre.

Ah ! ça vit trop, pense-t-il, ça s’agite trop, ça s’amuse trop (pour moi) ; il est triste, il est fatigué.

Et la tête lui tournait, c’est pourquoi il avait cherché des yeux un endroit tranquille où il pourrait aller s’étendre. Il jette encore un regard dans le vallon où nul être de son espèce ne se voyait, parmi toutes ces autres espèces d’êtres errantes et retentissantes, et en même temps plein d’un grand silence pour le cœur. Il y avait, dans le bout du jardin, un coin de pré où l’épaisseur de la terre végétale donnait naissance à une haute herbe bien verte et drue ; il s’y est laissé tomber dans l’ombre d’un gros noyer qui se dressait là. N’être plus, s’oublier soi-même. Il défait sa taille d’homme qui le gêne, se laissant aller en arrière sur le coude, puis avec le dos contre la pente qui le reçoit.

L’herbe s’est pliée sous lui, tandis que sur le côté de son corps elle le domine et le dépasse, comme si elle voulait dire : « Il n’y a plus personne, je l’ai repris, ne vous occupez plus de lui. »

Il ne voyait plus rien lui-même, sauf beaucoup de petites fleurs plus hautes que lui : des clochettes blanches, des clochettes bleues, des boutons d’or qui se penchaient sur sa personne. Elles semblaient lui dire : « Qui es-tu ? » Lui, disait : « Je ne suis rien, ne vous inquiétez pas de moi. »

Et, au-dessus de lui, ayant mis les mains sous sa tête, le ciel alors s’était montré entre les frêles pousses brunes du noyer pas encore complètement ouvertes (car l’arbre est tardif, c’est le plus tardif de tous les arbres de chez nous), ne donnant qu’une ombre clairsemée. Le ciel était tout bleu ; il était vu comme de haut en bas. Il était vu comme quand on se penche sur un lac du haut d’un rocher, et il y a une voile dessus qui était un petit nuage, comme dans un retournement du monde.

Il avait fermé les yeux, il les a rouverts et le monde se retournait.

On voyait la voile glisser, se gonfler, et puis pencher de côté : c’était un petit nuage. Puis elle s’en va, toute légère, ne pesant pas plus qu’une pensée dans l’esprit, – et passe.

Ah ! se dit-il, où est-elle ? il la cherche des yeux et ne la trouve plus.

Il n’y a plus de nuage.

Il était bien. Il était comme quand on va mourir.

 

***   ***   ***

 

Et l’Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur Adam ; et Adam s’endormit et Dieu prit une de ses côtes, et il resserra la chair à la place.

Et l’Éternel Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise à Adam et la fit venir vers Adam.

III

— Ah ! dit-il, ah ! je vous demande pardon…

Il se frottait les yeux.

Elle était là, tandis qu’il n’avait pas bougé, étant étendu encore tout de son long sur la pente du talus.

Elle était là et elle ne disait rien dans sa surprise ; alors il avait commencé à la voir, il s’était dit : « C’est quelqu’un. » Il s’était dit : « C’est une femme. » – « Et puis, non, se disait-il, ce n’est personne ; c’est seulement un rêve que j’ai fait. »

Car elle ne bougeait pas non plus.

Mais il la regarde mieux et avait vu qu’elle ne se défaisait pas, bien au contraire, et qu’elle durait, étant quelque chose d’opaque, quelque chose de consistant, étant une réalité, ayant une forme et un poids ; alors il s’est tourné légèrement de côté sur le coude.

— Oh ! Monsieur…

Elle parlait.

— Oh ! Monsieur, vous ne pourriez pas me dire où est le chemin… Je crois que je me suis perdue.

Elle a une robe bleue, des bas de soie couleur chair. Il la voit de bas en haut.

— Ah ! dit-il, le chemin est tout près, là derrière.

Elle a dit :

— Ah ! je vous remercie…

Il voit qu’elle a les cheveux noirs et bouclés (de bas en haut). Les joues rondes et brunes, de bas en haut, les épaules larges. Et voilà qu’elle se rassurait, pendant qu’il se mettait assis, parce qu’au lieu de se sauver, pendant qu’il se mettait assis, elle est demeurée là, ayant seulement reculé d’un pas ou deux. Il se frotte encore les yeux ; puis la regarde encore, puis sa propre personne :

— Excusez-moi, Mademoiselle, on n’est pas en tenue…

Il dit :

— C’est qu’il fait chaud.

Montrant sa chemise qui est ouverte sur sa poitrine et le pantalon de toile qu’il a, avec une ceinture de cuir, c’est tout ; pendant que les sauterelles lui sautent dessus, ouvrant leurs ailes rouges dans la belle herbe ou bien sont suspendues à la tige d’une fleur.

Et tout d’un coup un grand changement s’était opéré en lui, pendant qu’elle recommençait à parler :

— Oh ! Monsieur, c’est moi…

Elle voulait dire : « C’est moi qui m’excuse » ; elle parle à présent d’une voix naturelle ; elle tenait son chapeau des deux mains contre sa jupe gonflée de vent, où le mélange de l’ombre et du soleil faisait comme une broderie.

— J’aurais dû faire attention, j’ai été distraite. Je ne vous avais pas vu. Et puis je me suis dit : « Eh ! un homme, eh ! un homme ! » Alors je n’ai plus eu la force de bouger.

Il a dit :

— Ça va mieux ?

— Oh ! oui.

Elle a ri en montrant ses dents ; elles étaient comme les petites pierres blanches qu’il y a au fond des ruisseaux.

Puis recommence :

— Alors je n’ai qu’à prendre à droite, n’est-ce pas ?

Il dit :

— Oh ! je vais vous montrer, parce qu’on s’y connaît un peu.

Il se lève. Il est grand, pas beaucoup plus grand qu’elle. Grand, large d’épaules, solidement bâti, et elle de même. Il élève sa taille à côté de la sienne dans l’ombre du noyer où il a été étendu, mais il est debout. Il reboutonne d’une main le devant de sa chemise, qui est une chemise bleue à rayures blanches.

Il était mort ; il est vivant. Il dormait, il est réveillé. Il est ressuscité dans son corps dans un monde ressuscité.

Il s’est approché d’elle, le chant des oiseaux l’accompagne. Il vient, il marche avec elle ; il sort dans le soleil, elle sort dans le soleil ; ils sont deux, ils sont grands tous les deux, ils sont presque de la même taille, ils sont accordés (c’est ce qu’il lui semble) et comme depuis toujours et comme pour toujours (c’est ce qu’il lui semble), pendant qu’il disait :

— Vous comprenez, on est ici tout près de chez moi, alors je m’y connais…

Le chant des oiseaux les accompagne ; il se retourne :

— J’habite là.

— Ah ! dit-elle, c’est joli.

— N’est-ce pas que c’est joli ?

Et puis il dit :

— Vous, vous avez pris par la passerelle ?…

Elle dit oui.

— Eh bien, on va faire quelques pas ensemble. Oh ! ça ne me dérange pas du tout… Alors vous faisiez un petit tour… Ah ! chez votre oncle… Ah ! pour quelques jours, ah ! c’est ça… La maison neuve ?… Ah ! il est retraité… Des chemins de fer ?…

Il parle, elle parle un peu ; il questionne, elle répond ; ils montent l’un à côté de l’autre la pente, parmi l’herbe haute, puis moins haute, l’herbe drue, puis moins drue, l’herbe verte, puis moins verte ; – la pente où le terrain enfin devient du sable avec quelques touffes de thym pleines d’abeilles.

Elle s’appelle Adrienne, elle s’appelle Adrienne Parisod ; moi je m’appelle Louis, je m’appelle Louis Bolomey…

Le café est froid dans son verre. Il est toujours sur la terrasse ; il est seul, – il est seul de nouveau. Oh ! comment est-ce que c’est possible ? Il n’y a pas encore une année. Car, à l’automne, il l’avait épousée ; et on est seulement en avril.

Il a sorti de sa poche une pièce de cinquante centimes qu’il pose à côté de son verre resté plein.

Où est-elle ?

Il cogne sur la table pour appeler et on ne vient pas : pourquoi est-ce que Lydie est partie ?

Et il voit qu’on ne vient pas, alors il se lève ; et retraverse la terrasse en sens inverse.

Six mois après son mariage.

Il avance sous un ciel tout dallé de petits nuages blancs, carrés et courts, juxtaposés, comme lorsque la glace vient de céder sur un étang ; et ils ne laissent entre eux que d’étroites fentes de ciel où le soleil se montre, se recache presque tout de suite, puis se montre de nouveau.

Lui, s’est avancé jusqu’à la vue : Où es-tu ? elle n’est pas là. D’où il se tient, on voit tout le vallon : il voit seulement qu’elle n’est pas là. On voit la pente qui descend jusqu’à la rivière, comment elle est plantée ou pas plantée, cultivée par places, pas à d’autres, avec de l’herbe, des buissons, puis des endroits où on exploite le sable, – il voit seulement qu’elle n’y est pas. C’est beau à regarder, c’est ennuyeux à regarder. Il regarde quand même ; il voit comment la route fait une grande courbe pour aller chercher la rivière, qu’elle passe sur un pont bas.

À ce moment, le soleil s’est caché : il n’y a plus eu de différences entre les choses.

Tout devient gris et égal pour la vue comme après une petite pluie ; on n’apercevait plus que vaguement le tracé de la route, – qu’il suit de l’œil, – qui passe la rivière, puis remonte l’autre versant en une longue ligne oblique.

Il attend avec patience que le soleil soit reparu, qui revient en effet bientôt, ayant eu pitié de lui, et lui a dit : « Voilà », comme quand on déplie une carte sur la table : hélas ! personne, toujours personne. On constate seulement qu’en amont de la route, il y a le viaduc du chemin de fer aux nombreuses et belles arches. La voie ferrée ne descend pas comme la route chercher l’eau, mais va tout droit d’un bord à l’autre du vallon soutenue par ses arches dans les airs ; c’est beau. Il compte ces arches de pierre, et elles sont de plus en plus hautes à mesure qu’on se rapproche du milieu du viaduc, puis diminuent de nouveau ; où est-elle ? en belle pierre grise veloutée qui brille doucement dans le soleil reparu. Les trains passent dessus ; les trains vont à plat et droit devant eux de l’un à l’autre bout du monde.

Mais le soleil se cache de nouveau et Bolomey se dit : « Quoi faire ? Pourquoi est-ce qu’elle est partie ? »

Il ne comprend pas, il ne comprendra jamais. Il s’est assis près d’un buisson sous les nuages et tire de sa poche le papier qui est plié en quatre dans une enveloppe pas collée : c’est une simple feuille de carnet, finement quadrillée en rose, où on a écrit à l’encre violette quelque chose ; et c’était posé sur la table.

C’était un matin. Il était sorti. Il avait été voir ce que donnait le repeuplement de la Sorge. La société de pisciculture, car il était pêcheur aussi. Il y avait dans le fond des mares des petites fumées grises qui se dissipaient dès qu’on approchait. Et ce papier, quand il était rentré vers midi, était posé bien en vue sur la table de la cuisine ; mais il se dit une fois de plus : « Est-ce vrai ? est-ce possible ? » et il ne peut pas y croire, dépliant la feuille qu’il tire de son enveloppe.

Un train passe. Sa grande voix s’élève brusquement, comme quand il y a un coup de vent avant l’orage ; et toutes les autres voix se taisent, étouffées par lui, qui n’est qu’un fil noir. Mon cher Louis… Un mince trait noir jetant des étincelles, qui sont le soleil dans les vitres. Je m’en vais, ne m’en veux pas. Oh ! cher Louis… Car le soleil est reparu pendant que la rumeur grandit, grandit encore, remplit un instant l’espace, – puis, s’affaissant sur elle-même, tout à coup elle n’est plus.

On entend un merle. On entend le bruit de la Sorge. On entend les appels d’un klaxon sur la route. Il s’entend lui-même, il entend sa voix, parce qu’il lit tout haut et c’est sa voix qui dit : Je t’écris ce petit mot pour que tu ne sois pas fâché contre moi…

Il entend son cœur.

Je voudrais que tu ne sois pas fâché contre moi, peut-être est-ce seulement que je suis trop jeune… Qu’est-ce que ça veut dire ?

Elle s’ennuyait. Elle est partie.

Et, s’étant remis debout, voilà qu’il la demande aux arbres ; il leur dit : « Vous ne l’avez pas vue ? »

Les terrains sablonneux d’en face, ayant été creusés pour l’exploitation du gravier, sont comme des caisses posées en retrait les unes sur les autres : « Vous ne l’avez pas vue ? Et, toi, tu ne l’as pas vue ? » C’est un cerisier, avec ses bouquets de fleurs grises, parce qu’elles ne sont pas encore entièrement ouvertes ; – tandis que les jeux de l’ombre et du soleil sur les étages de la gravière déplacent continuellement leur système d’empilage.

« Tu ne l’as pas vue ? Toi non plus ? » Cette fois, c’est un poirier pointu.

Un haut poirier de poires étrangle-chat et l’ombre qu’il projette en réponse est comme les tristes restes d’un de ces grands feux de broussaille qu’on allume au premier printemps, quand les merles commencent à chanter. Non. Le poirier dit non avec son ombre.

Et toi ? c’est un petit bouleau. Il lui a dit : « Est-ce que tu comprends ? Après six mois seulement de mariage ? »

Le petit bouleau a fait avec ses branches un mouvement plein d’indifférence, parce qu’un coup de vent à deux ou trois reprises le balance d’arrière en avant.

Alors pourquoi ? Il ne comprend pas, mais personne ne peut comprendre. Il est arrivé au bord de la rivière ; c’est sa vieille amie pourtant, c’est sa compagne de toujours : il ne la reconnaît plus.

Elle, elle ne se tait pas assez. Elle parle trop, elle, et trop en désordre, – trouble, volubile, surabondante, riant et pleurant pêle-mêle.

Tant de fois on est venu s’asseoir à côté d’elle. Il y avait des moments de l’année où l’eau était si calme qu’on se voyait dedans. Vous étiez devant vous-même, dans ces morceaux de miroir à peine rattachés ensemble par une mince chaînette dont on voyait briller les mailles parmi les pierres. Tout occupée de vous, toute pleine de vous, avec une petite voix comme quand un enfant lit laborieusement dans son livre une histoire.

Tant de fois, pense-t-il, et cependant tu ne me reconnais pas.

C’est une course précipitée ; elle passe, elle n’est déjà plus. C’est nouveau sans cesse et déjà passé.

Écoulement, rapidité.

Ça se construit et se détruit sans cesse comme nous ; ça s’élève, ça retombe.

Ça vient, c’est déjà loin ; ça revient et c’est déjà loin.

L’eau jaune avait gagné les berges où elle avait entrelacé les longues herbes sèches de l’année précédente aux nouvelles petites pousses d’un beau vert, faisant comme un ouvrage de vannerie à mailles fines.

La branche retombante d’un buisson qui trempait du bout dans le courant s’agitait inutilement, avec toujours le même geste.

IV

— Alors, a dit Gourdou, à un homme qui travaillait dans son champ, il faut croire que la terre est toujours basse par ici.

— Et heureusement encore que je ne suis pas tant grand !

— Toujours trop.

Gourdou interpelle un homme en passant, et avec familiarité, car il connaît tout le monde et tout le monde le connaît dans le pays, depuis vingt ans et plus qu’il y fait ses tournées.

Il a un peu bu, pas trop. Il est grand et fort, corpulent, et encore vif et souple, malgré l’âge, car il a près de septante, comme il dit, septante ans, c’est-à-dire soixante-dix ; les joues rouges semées de poils blancs et de boutons comme des framboises. Un beau teint de soleil couchant. Les cheveux frisés sur le front, mais on ne peut pas les voir pour le moment, à cause de son chapeau de feutre ; à part quoi toute sa personne est vue, tout l’ensemble de son personnage, parce qu’il vient d’en haut, ayant sa canne d’épine à corbin dans la main droite, sur la hanche gauche un gros bissac de cuir.

Il nous voit de haut en bas, quand il vient ; il nous domine.

Il est raccommodeur de faïence et rétameur ; c’est lui qui répare la vaisselle cassée ; c’est lui qui remet à neuf les fourchettes et les cuillères ; – il est tape-seillon comme on dit.

Le lac est gris clair comme du fer-blanc, lisse comme un toit de tôle.

Il faut voir comment c’est ici et que c’est assez désert et peu peuplé, pendant que Gourdou vient à travers le vignoble, qui est là-haut comme beaucoup de serpillières mises à sécher en plein soleil ; puis, au moment où la pente faiblit, la couleur du pays change.

Le pays noircit. Le pays tout à coup se couvre de vergers pleins d’arbres assez petits et bas, des pruniers, des poiriers, des cerisiers surtout, qui font de loin comme une planche de persil. Et il y a peu de monde dans les champs ; mais Gourdou parle à ce monde de près ou de loin, tout en venant.

— Ah ! éparpillés ! leur dit-il. Ah ! posés les uns à côté des autres ! Ah ! appliqués quand même pour pas grand’chose à un travail toujours le même ! ah ! couchés tard ! ah ! levés tôt !

Il lui arrive de parler tout seul, disant des choses tristes d’une voix gaie.

— Rien ne nous est donné qu’on ne le prenne, c’est-à-dire qu’il faut y mettre tout son temps et toute sa peine pour le morceau de pain qui fait besoin et l’assiette de soupe qui fait besoin, couchés tard, et levés matin, est-ce vrai ?

Maintenant il parle tout haut.

— Séparés et collés ensemble. Unis par le dehors, par les lois, par les habitudes, désunis du dedans : frères et étrangers, père et fille et étrangers, mère et fils, mari et femme…

Il repousse sa sacoche, il lève celle de ses mains qui tient la canne ; à qui est-ce qu’il parle, est-ce que c’est au vallon ? Le soleil est devenu rouge comme de la cire à cacheter derrière le brouillard ; on peut le regarder en face. Rouge et rond comme un cachet sur une lettre. Et le lac à présent est comme du papier sale.

Le vallon se tient un peu plus en avant que le lac, un peu plus près de nous, ouvrant sa poche pas cultivée au milieu des terres cultivées.

À qui est-ce que Gourdou parle ? Est-ce au pays ou est-ce aux gens ? car il continue à parler. Et à présent il n’y a plus personne, mais il continue à parler.

— Ah ! oui, c’est qu’on est séparés !…

Il rit.

— Séparés dans la vie, séparés dans la mort. Car on meurt seul, comme on est né.

Pendant qu’on voit une femme qui pousse sur le chemin dans une voiture d’enfants à roues de bois, dont les galons déchirés pendent, une charge de bois mort qu’elle ramène de la forêt, – vue de loin, vue d’en haut pendant qu’il parle ; et des automobiles passent, une rouge, qui est découverte, une noire, qui est fermée, un camion qui traîne derrière lui une queue de fumée bleue que la vitesse soulève.

— Posés les uns à côté des autres pour un petit moment, dit-il, ô les condamnés à mort ; mais ça ne fait rien, dit-il ; et condamnés aux travaux forcés, mais ça ne fait rien ; ils ne savent pas. Moi, je sais…

Et puis il dit :

— Mais, moi, j’ai truqué…

La famille Chappaz était au complet. Mme Chappaz lisait la Feuille d’Avis dans la cuisine. Ses deux filles, Lydie et l’aînée, Mme Métraux, étaient en train de ranger la vaisselle. Dans la chambre voisine, dont la porte était entr’ouverte, il y avait son gendre, M. Métraux, et ses deux petites-filles : Gladys la plus grande (c’est des noms bien distingués, mais ils sont à la mode depuis quelques années dans nos villages) et Éliane.

Gladys avait six ans, Éliane quatre. M. Métraux était comptable à la Verrerie de Saint-Prex.

Elle a un nœud dans les cheveux, un énorme nœud grenat : c’est la petite.

Elle porte par-dessus sa robe une sorte de jaquette en laine mauve crochetée : c’est la grande, c’est Gladys.

La petite s’endort sur un livre d’images, mais la grande est debout, à côté de son père, devant un poste de T.S.F. à quatre lampes.

Il fait beau, ce soir ; M. Métraux tourne un bouton : ça tousse, ça crachote. M. Métraux tourne un autre bouton : une voix enrhumée s’est mise à parler en italien.

— Oh ! papa, papa, d’où est-ce que ça vient ?

— Ça, c’est Milan.

— Où est-ce que c’est, Milan ?

Métraux fait un geste vague du côté de la montagne qui est au sud et que d’ailleurs on ne voit pas d’ici ; Éliane s’est tout à fait endormie sur son livre.

— C’est loin ? a dit Gladys.

M. Métraux est distrait :

— Oui.

— C’est plus loin que Morges ?

— Tu m’ennuies ! dit M. Métraux.

Et l’appareil tousse de nouveau, siffle, crache, puis émet une espèce de râle intermittent, – d’où tout à coup le chant d’un violon est né, et monte, solitaire et nu, couvrant le bruit de vaisselle qui arrive de la cuisine.

— Papa, et ça d’où est-ce que ça vient ?

— Ça vient de Stuttgart… C’est un opéra.

— Qu’est-ce que c’est, un opéra ?

— Tais-toi, je t’ai dit, tu m’ennuies.

— Oh ! écoute, papa, comment est-ce que ça vient ?… Ça vient à pied, ou quoi ?… Papa… Ou bien est-ce que ça a des ailes ?…

— Oui, dit M. Métraux, ça a des ailes…

Parce que l’orchestre éclate maintenant au complet, mais la petite voix n’a qu’à se faire encore plus aiguë :

— Alors, papa, est-ce que c’est comme les anges, tu sais ceux qu’il y avait sur la feuille de l’école du dimanche ?…

— Dis donc, Henriette…

C’est Métraux qui appelle sa femme.

— Est-ce qu’on les voit, dis, papa ?

— Tu ne pourrais pas venir chercher les enfants ? dit Métraux, accompagné seulement par les flûtes. C’est pourtant l’heure de les mettre au lit.

Puis par une clarinette.

— Je viens.

Elle entre.

— Maman…

— Allons, Gladys, dépêche-toi… Dis bonsoir à ton père. Je t’expliquerai tout ça en te couchant… Oui, c’est des anges, seulement on ne les voit pas… On ne voit jamais les anges, viens vite…

Pendant que les timbales commençaient à rouler de plus en plus vite, avec un effet de rapprochement, comme quand un gros camion cahote sur le pavé.

Gourdou, pendant ce temps, était entré par derrière, c’est-à-dire du côté où la bise souffle, du côté défavorisé, – la terrasse étant au midi.

Il fallait traverser une espèce de hangar, fermé seulement à un de ses bouts par une paroi de planches ; on arrivait ensuite dans un corridor pas éclairé.

— Musique, disait-il, musique…

Il cherchait de la main la porte de la salle à boire qui se voyait mal dans l’obscurité. « Musique… » il l’a trouvée, il l’ouvre, il entre :

— Ah ! c’est pas vous, a-t-il dit, qui la faites…

Il y avait trois hommes qui étaient assis à une des tables, tout à côté d’un grand poêle en faïence blanche d’où débordait largement dans la salle l’énorme pavillon rose d’un phonographe qui se taisait :

— Je pensais bien, a dit Gourdou. C’est le patron… Bonsoir !

Eux, disent bonsoir ; on se connaît bien.

C’étaient trois hommes des environs.

On n’entendait plus rien, à présent, sauf qu’il y avait un peu de vent au-dessus du toit dans les branches.

Mais une grande voix de femme a tout à coup percé le mur.

Une grande voix de femme disant l’amour dans un long cri, et il monte, il monte, il monte encore ; puis brusquement se brise dans son élan comme la hampe d’un jet d’eau à bout de course, – se brise, retombe, s’éparpille.

— Charrette ! a dit Gourdou. Est-ce qu’on ne pourrait pas mettre deux sous dans l’appareil ?… Pour lui faire concurrence…

— Oh ! il ne marche plus bien, a dit quelqu’un.

— C’est dommage, a dit Gourdou.

Et la voix de femme reprend, plus basse, plus insinuante, obstinée, ressassant sans fin une même plainte ; – alors Gourdou donne un coup de poing sur la table.

— Hé ! y a-t-il quelqu’un ?

— Qu’est-ce qu’il vous faut ? a dit Lydie, qui est entrée.

La voix s’est tue.

— Ah ! bonsoir, Mademoiselle Lydie. C’est vous qui faites tout ce bruit ?

— Ah ! j’aimerais bien, a dit Lydie.

On voit par la porte restée ouverte Mme Chappaz qui lit son journal dans la cuisine.

Bulletin météorologique… vent du sud-ouest… Dépression sur la Finlande…

— C’était beau, hein ? a-t-elle repris.

— Ah ! a dit Gourdou, ça vous intéresse ?

Refroidissement général…

Mais elle hausse les épaules ; elle disait :

— C’était Stuttgart.

Pendant que la voix continue :

Précipitation à brève échéance… Pluie ou neige selon les régions…

— C’était du Wagner… C’est dommage… Mais mon beau-frère est trop impatient pour jamais laisser finir un morceau.

Elle soupire.

— Et qu’est-ce que vous prenez ?

On voit sur le poêle le phonographe avec son pavillon rose qui se renfonce dans son silence comme s’il boudait.

— Si vous aviez un bout de saucisson, j’ai couru toute la journée.

La porte de la cuisine s’est refermée derrière Lydie.

Et Gourdou, qui ne se tait plus : « Savez-vous encore où vous êtes, vous ? »

C’est aux trois hommes qu’il s’adresse.

— Eh bien, vous avez de la chance. Parce que, c’est vrai, disait-il, on ne sait plus où on est au jour d’aujourd’hui. Est-ce en Allemagne, à Rome, à Bordeaux ?

Il s’était mis à boire et à manger ; il avait dit : « À votre santé. » On lui avait dit : « À votre santé. »

— En tout cas, pas chez nous…

On lui avait dit : « Alors, toujours en tournée ? »

— Chez nous, est-ce que ça existe encore ? dites donc, vous qui en êtes, avec toutes ces importations, toutes ces primeurs, toutes ces musiques. On est trop petits et puis trop muets. Ça nous vient dessus, on se laisse faire, on est recouverts…

Mangeant et buvant :

— Hein ? disait-il. Et la campagne, est-ce que ça existe toujours ?… Ah ! et comment est-ce qu’elle va ?… Pas trop mal, ah ! tant mieux. Vous comprenez, moi, je ne sais plus. Je ne sais plus où je suis, je passe… Moi, je n’ai rien, ni terre, ni maison, ni titres, ni femme. Vous êtes attachés, moi pas. Je suis indépendant de l’eau et du soleil, du ciel et de la terre…

Lydie, ayant fini de laver la vaisselle, avait été se mettre devant la fenêtre qui donnait sur la terrasse. Sa sœur Henriette couchait les enfants. Mme Chappaz lisait toujours le journal. Métraux continuait à tourner les boutons de son appareil.

Lydie regardait par la fenêtre : c’était un mélange de vent et de lune.

Elle pensait : « C’était beau, cette femme. Et maintenant où est-ce que c’est ? » C’est fini. Il n’y a plus que quelque chose de gris devant vous, comme du sable en suspension dans de l’eau.

On sent qu’il fait plus frais déjà : le temps va changer. Quelquefois une feuille morte raclait la terre devant la porte, faisant un bruit qu’on entendait. C’est dépeuplé, c’est vide, pourquoi ? Elle s’ennuie. Pourquoi est-ce qu’on s’ennuie toute sa vie ?

Elle voyait les tables de bois peintes en vert surnager vaguement au fond de l’ombre ; puis il y a eu un bruit de pas. Le gris de la lune a bougé un peu. Elle entend qu’on vient, et à présent on n’en peut plus douter : quelqu’un qui traîne les pieds quelque part là-bas sous les arbres. Comme quand on est très las, comme quand on vient de faire une longue marche. C’est lui, de nouveau. Bolomey. Ah ! après tout ce temps (et elle a vite fait le compte) : il était une heure de l’après-midi, il va être neuf heures du soir. Le pauvre garçon ! Il a dû aller la chercher, et il l’a cherchée tout ce temps, et il ne l’aura pas trouvée.

En effet, une forme noire se glisse le long d’une des tables et se laisse tomber là.

Elle ouvre sans bruit la porte pendant que sa mère lui tourne le dos.

— Comment ? c’est vous, Monsieur Louis ?

C’est bien lui.

Il était penché en avant, on le voit mal. Mais sa figure dans l’ombre grise fait un rond pâle qui se voit, – qu’il lève, qu’il a tourné vers vous.

— Oh ! a-t-elle dit, vous auriez dû être là il y a un petit moment… C’était beau, vous savez !

Mais elle s’est reprise :

— Et puis non, peut-être que non. Ça vous aurait peut-être fait de la peine.

Il n’a rien répondu.

— Ça ne va pas, hein ?… Ça ne va pas tant… C’est mon beau-frère… Oh ! à présent, c’est des bêtises… Le bulletin météorologique… N’écoutez pas.

Elle recommence.

— C’est pourtant drôle, ces machines, hein ?

Il a dit :

— Quelles machines ?

— Ces télégraphies sans fil, ces caisses de bois… C’était une femme, ah ! si vous l’aviez entendue !

Pendant qu’éclatent là-bas, derrière les carreaux, les accents d’une retraite militaire, avec clairons et tambours.

— On ne peut pas comprendre…

C’est Bolomey qui parle.

La marche se tait brusquement : qu’est-ce qu’on ne comprend pas ?

On a vu que Métraux doit avoir sommeil, parce que tout à coup la lumière de la chambre s’est éteinte ; elle a dit :

— C’est mon beau-frère ; il va se coucher.

On le voit en effet derrière les vitres de la cuisine qui a dit quelque chose à Mme Chappaz, qui lève la tête de dessus son journal, puis il sort.

— Et vous, a-t-elle dit (et elle ne le voit plus qu’à peine), je suis sûre que vous n’avez pas soupé… Voulez-vous que je vous fasse chauffer un peu de soupe ?…

Il a dit :

— Vous ne l’avez toujours pas vue ?

Elle a dit :

— Non.

Il a dit :

— On ne comprend pas.

— Il vous faut entrer quand même, dit-elle, sans quoi vous allez prendre froid…

Elle en a été étonnée, mais il se lève. Ils entrent dans la cuisine. Mme Chappaz lève la tête.

Elle regarde Bolomey à travers ses lunettes avec curiosité :

— Eh ! Monsieur Bolomey, à ces heures…

Elle ne s’est pas levée, il ne répond rien.

— Écoute, maman, il reste bien un peu de soupe.

— Bien sûr, dit Mme Chappaz.

— Entrez toujours, Monsieur Louis, a dit Lydie.

Il se laisse faire. Les yeux de Mme Chappaz l’interrogent encore quand il passe. Elle a deux bouquets de roses peints sur les joues ; ils brillent comme s’ils avaient été vernis. Et, un peu plus haut, les lunettes brillent aussi, cachant par moment le regard.

Bolomey est entré dans la salle à boire.

— Ah ! a dit Gourdou, tiens, c’est Bolomey.

Il est seul, les trois autres hommes étant partis depuis un moment déjà. Il est tête nue, il s’adosse au mur en fumant sa pipe. Il connaît tout le monde et tout le monde le connaît.

Bolomey s’est assis sans rien dire, son chapeau sur la tête ; lui, tire une bouffée de sa pipe, puis a regardé Bolomey de nouveau.

Ils ne sont que les deux. On entend dans la cuisine un bruit de casseroles qu’on remue ; on entend aussi par moment le vent qui fait bouger une branche et la branche, comme une main, passe et repasse doucement sur le toit.

— Alors, a dit Gourdou, ça ne va pas, ou quoi ?

Il tire une bouffée de sa pipe.

— Et qu’est-ce que c’est qui ne va pas ?

On voit le chapeau de Bolomey qui se lève ; on voit le menton, une moustache, on voit un nez, on voit deux yeux ; et tout de suite, cette fois :

— Peut-être que vous l’avez vue ?…

Mais Gourdou secoue la tête :

— Ma foi non ; j’ai pourtant couru les routes tout le jour.

— Ah !

Le chapeau de feutre va en avant. De nouveau Bolomey n’a plus eu de figure.

Il l’avait demandée aux arbres, maintenant il la demande encore aux hommes ; puis il a recommencé :

— Je ne comprends pas.

— Qui est-ce qui peut se vanter de comprendre ?

Et, comme Lydie venait d’entrer avec l’assiette de soupe qu’elle pose devant Bolomey :

— N’est-ce pas ? personne, Mademoiselle Lydie ? ni vous, ni moi, et lui non plus.

— Oh ! vous !… dit-elle.

— Et le plus étonnant, dit-il, c’est que ça l’étonne de ne pas comprendre !

Il a ri.

Bolomey s’était mis à manger. Il l’avait demandée aux arbres, aux buissons, à la rivière, à chaque repli de terrain, aux routes, aux chemins, aux sentiers ; mais, maintenant, une grande faim lui était venue. Il mangeait, il n’écoutait plus.

— Tu as voulu être propriétaire, Bolomey ; tu as voulu avoir une propriété, une maison, un peu de terre, et puis une petite femme à toi… Dis ?

Bolomey n’écoute pas.

— Comme si ça n’était pas périssable ! comme si ça pouvait durer !

— Voyons, Gourdou, a dit Lydie, taisez-vous !

— Non, disait Gourdou, pourquoi me taire ? je commence seulement. Hé ! Bolomey.

Bolomey relève la tête.

— Un peu de viande froide, hein, Monsieur Louis ? disait Lydie.

— Si vous voulez.

Le rouge lui est revenu sur la figure, il est repeint des couleurs de la vie. Et, Lydie étant de nouveau sortie :

— Je n’avais pas mangé depuis ce matin, la tête me tournait… Elle ne me tourne plus, dit-il, ça va mieux… C’est que tout ça, c’est impossible.

— As-tu été au catéchisme ?

— Oui.

— Il y a longtemps ?

— Il y a… dix-neuf… il y a vingt ans… Ah ! c’est peut-être, a-t-il dit tout à coup, c’est peut-être la différence d’âge.

Lydie lui apportait justement des tranches de jambon et de veau sur un plat avec une garniture de cornichons, tenant de l’autre main trois décis de vin blanc :

— Parce qu’elle aurait eu vingt ans, cet été, et moi j’en aurai trente-six au mois de mai…

— Moi, vingt-cinq, a dit Lydie… Et vous ? a-t-elle dit à Gourdou.

Mais Gourdou secoue la tête :

— C’est pas ça, a dit Gourdou…

Dans un nuage de fumée bleue où il disparaît, puis il reparaît peu à peu, parce qu’elle s’élève et se dissipe ; puis il a dit :

— Moi, septante…

Bolomey mange de nouveau avec appétit ; Lydie est debout devant lui, de l’autre côté de la table.

Et voilà Gourdou qui recommence :

— C’est pas ça ! L’âge, ça ne compte pas. C’est quelque chose de bien plus grave. Tu ne te rappelles pas, Bolomey, c’est dans le Livre ! Parce qu’on n’était pas comme ça avant, dit-il. Vous ne vous en souvenez pas, Mademoiselle Lydie, du serpent ?… Eh ! eh ! regardez-moi, Mademoiselle Lydie.

Alors elle a eu l’air gênée, et, comme elle haussait les épaules :

— Oui, oui, disait Gourdou, le serpent, et qui est-ce qui l’a écouté ?…

Il s’est mis à rire bruyamment pendant qu’elle disait :

— Qu’est-ce que vous voulez, comme dessert, Monsieur Louis ?… Il y a des noix. Ou bien une pomme, il y a des pommes…

— Une pomme, a dit Gourdou.

Elle est sortie précipitamment de la pièce.

Bolomey finissait de manger ; Bolomey a eu soif : il remplit son verre.

— Avec quoi est-ce que tu l’as aimée ? avec toi ? ce n’est pas assez. Et qu’est-ce que tu as aimé en elle ? elle…

Gourdou a dit :

— Ce n’est pas assez…

Le verre de Bolomey est resté arrêté à mi-hauteur entre sa bouche et la table :

— Et puis, viens ici, a dit Gourdou. Rapproche-toi… C’est ça, mets-toi là ; comme ça on pourra du moins boire ensemble.

Est-ce qu’il n’avait pas lui-même déjà un peu trop bu ?

Parce qu’ayant Bolomey en face de lui à présent, il se penche de son côté, il se met à parler plus bas :

— Hein ? quand elle avait mal aux dents, tu avais mal aux dents, toi aussi, c’est pas assez. Quand elle était triste, tu étais triste ; quand elle était contente, tu étais content, je vois ça, mais c’est pas assez. Parce qu’il ne s’agit encore que de toi, et d’elle. Et tu n’es qu’une créature et elle n’est qu’une créature. Tu as oublié… On a été chassé une fois, il y a longtemps, et on oublie. C’est tellement vieux.

Alors il s’est mis à appeler :

— Mademoiselle Lydie !

On répond dans la cuisine :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Vous n’auriez pas une Bible à nous prêter ?

La porte de la cuisine s’était ouverte ; on a entendu la voix de Mme Chappaz qui disait :

— J’ai bien la mienne, mais je ne vous la prête pas, j’y tiens trop. C’est ma Bible de mariage.

Puis elle a dit :

— Mais il doit y en avoir une dans l’armoire de la chambre. C’est un pensionnaire qui l’a oubliée. Tu n’as qu’à aller voir, Lydie. Elle est avec les catalogues de graines et les almanachs.

On entend la porte de l’armoire qui s’ouvre :

— Tu la trouves ?… Une petite Bible noire à tranche rouge. Mais qu’est-ce que vous voulez faire avec une Bible, Monsieur Gourdou ?…

Bolomey écoute et ne bouge pas. On n’a pas vu Mme Chappaz. On a vu seulement Lydie qui a apporté la Bible. C’est un livre de petit format et pas trop épais, parce qu’il est imprimé sur du papier aussi mince que du papier à cigarettes.

— Merci bien, Mademoiselle Lydie.

Elle sort tout de suite : elle referme la porte.

— Et tu n’as pas besoin de chercher bien loin. C’est au chapitre II, page 3. Tu commences au verset 21. Et puis tu lis le chapitre III jusqu’à la fin, c’est tout. 24 versets, 29 en tout ; un peu plus d’une page. Oh ! dit-il, ce n’est qu’une explication, mais c’est la bonne…

V

Bolomey s’était mis à lire dans le Livre pendant qu’il neigeait sur le monde, et Adam est seul, page 3.

Il avait allumé du feu parce qu’il faisait froid, ce jour-là ; et, pendant que le feu brûlait derrière lui, secouant l’assemblage en feuilles de tôle du fourneau, page 3, Adam est d’abord couché tout seul, puis une femme est près de lui.

« Ah ! c’est comme moi », pense Bolomey.

Il avait ouvert le Livre sur la table de la cuisine ; un jour blanc, qui venait de la terre, non du ciel, entrait par la fenêtre et, frappant le plafond, était renvoyé sur les pages.

Il neigeait en plein mois d’avril. Ça arrive.

Il neigeait blanc sur les fleurs blanches des poiriers et des cerisiers ; il neigeait gris sur les boutons des pommiers qui sont roses.

Bolomey était assis à sa table devant le Livre ; il y avait un silence qui était comme avant le commencement de la vie ou après la fin de la vie.

De temps en temps seulement, un paquet de neige tombait d’une branche avec un bruit de fruit mûr ; de temps en temps, une troupe de corbeaux passait en criant au-dessus de la maison ou bien encore une bûche éclatait dans le fourneau comme quand on claque du fouet.

C’était tout. On entendait le bruit que faisait Bolomey en tournant les pages.

Il avait lu le chapitre III encore une fois ; puis il a fermé les yeux et il voyait.

Pendant qu’il était assis à sa table et que la neige couvrait le jardin derrière les carreaux, il voyait qu’il faisait un temps orageux, il voyait que le soleil était brûlant comme avant l’orage, parce que le sort de l’homme va être désormais de vivre, ou bien dans les trop grandes chaleurs, ou bien dans les trop grands froids.

Ils venaient de sortir du Jardin : ils n’y pourraient jamais rentrer.

Ils étaient condamnés désormais aux saisons et à tourner en rond avec elles d’un bout de l’année à l’autre, passant des bises d’hiver qui vous fendent la peau des mains aux ardeurs de l’été qui vous consument le visage.

Ils sortent de ce qui est fait pour l’homme et pour l’agrément de l’homme, ils entrent dans ce qui est fait contre lui ; ils sortent de ce qui aidait l’homme pour entrer dans ce qui le nie ; et Dieu avait placé un chérubin avec une lame d’épée de feu à la sortie du Jardin pour les empêcher d’y rentrer.

Oh ! il voit.

La neige tombe ou il fait trop chaud, c’est la même chose. C’est contre nous. C’est pour nous empêcher de vivre. Ils sortaient du Jardin ; ils avaient devant eux l’aridité d’un sol pas cultivé. Ils vont avoir faim, ils vont avoir soif, oh ! ils ne connaissaient avant ni la faim, ni la soif. Ils vont connaître la fatigue. C’est notre Père et notre Mère : alors il les voit qui ont peur d’abord et se rejettent en arrière ; ils disent non devant la vie, – qui commence, qui finit (elle ne finissait, ni ne commençait) ; et ils sont pourtant forcés d’avancer.

L’homme va devant, la femme est derrière ; Adam va devant, Ève suit. Il a dû se laisser tomber en avant une première fois, allongeant la jambe et elle de même, et ils tombent et ils se redressent : ils tombent à nouveau, ils se redressent à nouveau.

Oh ! il voit, et il comprend tout. C’est Bolomey. Il a lu dans le Livre. Il vient de lire le chapitre III. Il neige, il y a du feu dans le fourneau.

Il ferme les yeux ; il est seul dans sa cuisine, seul dans la vie ; il se dit : « C’est à cause d’eux. »

Il se dit : « C’est ça, la condamnation. » Il fait le compte. Ils étaient maintenant un et un, elle et lui. Un et un, ça fait deux.

Mais c’est ça, la condamnation, parce qu’un et un à présent ça fait deux et qu’avant ça ne faisait qu’un, – et on cherche à comprendre et on ne peut pas comprendre.

Il voit qu’ils sont séparés, et nous sommes séparés. Il voit qu’ils sont désunis et nous sommes désunis.

Car ce qui se passe hors d’eux-mêmes n’est que l’image de ce qui se passe en eux-mêmes ; car ils sont bien chassés du Jardin, mais c’est qu’ils sont premièrement chassés de leur nature véritable ; et ils se rejettent en arrière, parce qu’ils ont peur, mais c’est premièrement d’eux-mêmes qu’ils ont peur.

Ils reculent, ils se refusent, ils disent non ; et puis, parce qu’un poids est en eux qui est leur faute, ils tombent quand même en avant.

C’est leur façon de dire oui, et ils sont bien forcés de dire oui.

Elle est pourtant belle encore, belle et grande. Bolomey la voit de dos, et la voit tout entière, parce qu’Adam va devant et est caché par elle, mais elle ne l’est pas par lui. Oh ! notre Mère à nous, quand même, oh ! belle et grande ! Sa robe de peau, à cause des efforts qu’elle fait pour avancer, s’est détachée de ses épaules et lui tombe sur les genoux. Oh ! pas encore fanée par l’âge et la fatigue, pas encore desséchée par le trop dur travail et le trop grand soleil. Oh ! qu’est-ce que c’est que ces restes qui sont en nous dans le malheur, qu’est-ce que c’est que ce goût du bonheur et le goût de ce qui est beau qui est en nous quand tout est laid, le goût de ce qui est grand quand tout est petit ; le goût de ce qui est pur quand tout est corrompu ? – mais elle sort seulement du Jardin, elle, et la grâce est encore sur elle, et la force encore sur elle, comme on voit à ses bras, et on voit à ses reins, et on voit à ses hanches. Elle s’arrête encore, il lui est dit : « Va ! » Elle repart, et Adam s’arrête et repart. Elle penche la tête, alors ses cheveux vont en avant sur ses joues. Elle pose ses pieds délicats sur les pierres avec précaution, puis elle se fatigue de la précaution. Elle tombe en avant, puis se retient, et puis retombe.

Belle et grande, forte et douce. Sa peau finement nuancée se creuse toute de plis et d’ombres qui s’effacent et se portent ailleurs, comme sur un bassin d’eau vive quand passe un souffle de vent. Lisse et brillante, lisse et mouvante, grande et pure, les épaules larges, les hanches saillantes, les bras lumineux, les bras ronds. Elle se penche encore, elle se redresse ; et son corps se défait et se refait sans cesse, un et divers, lié et libre, épars, puis de nouveau rassemblé. L’ombre qu’il y a entre ses épaules est comme le blé dans le van. Sa cheville mince ploie, son mollet est comme de la soie, il y a des pétales de rose à son talon. Mais alors où est-ce qu’elle va ? Est-ce qu’elle le sait elle-même ?

Car elle s’est arrêtée encore une fois et elle a dit : « Adam ! » mais il ne se retourne même pas :

— Adam !

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Où est-ce qu’on va ?

— Est-ce que je sais ?

Il ne sait pas. Est-ce que nous le savons nous-mêmes ?

Oh ! à présent Bolomey comprend tout. On est ici dans les duretés de l’hiver, ils sont là-bas dans les duretés de l’été, parce que les saisons sont des choses pleines de méchanceté, à présent. Il y a des saisons à présent, et il n’y en avait point avant. Ils venaient là-bas d’entrer dans le temps avec leurs corps habitués à être beaux, non pas à souffrir. Adam tire Ève par le poignet et tombe en avant, alors il avance. Il tombe et, en tombant, il la fait avancer. Adam porte son corps en avant, lui donnant une pente ; c’est cette pente en avant qui entraîne Adam, et Ève est entraînée par lui. Oh ! Bolomey comprend tout, parce que c’est simple à comprendre : notre démarche, à nous aussi, n’est plus qu’une suite de chutes. Ils tombent, ils tomberont sans fin, – jusqu’à la fin : nous de même. Leur front est lourd à cause de la faute et là où est la conscience de la faute, là également est le plus grand poids. Ils sont tirés tous deux en avant par le front. Ils sont menés par lui vers une fin et c’est en lui que se tient aussi la conscience de cette fin : c’est pourquoi leur front est penché vers la terre.

On entendait le vent gémir, pendant que Bolomey hochait lentement la tête sous son chapeau de feutre au ruban noir devenu rouge à cause de beaucoup d’averses et beaucoup de soleil pendant beaucoup d’années, – et, nous, nous sommes sortis d’eux, pense-t-il, nos malheurs tellement emmêlés dans les leurs et tellement noués aux leurs qu’on ne pourra plus jamais les débrouiller ; tout à fait comme des filards (ces grands filets à larges mailles dont on se sert pour transporter le foin à la montagne), une fois qu’ils sont pris l’un dans l’autre, pense Bolomey ; – avancés, malgré nous, dans le temps et dans la succession des temps, c’est-à-dire vers la mort ; – condamnés aux travaux forcés, condamnés à faire, puis à défaire, puis à refaire, jusqu’à ce que nous soyons défaits nous-mêmes ; parce qu’ils ont été chassés du Jardin une fois, lui et elle, Adam et Ève, ô notre Père et notre Mère à nous ; chassés une fois du Jardin et pour toujours ; – alors on ne se maintient soi-même en vie qu’en détruisant et tout est guerre, rien ne s’élève que sur des ruines pour devenir ruine à son tour.

VI

Il allait chercher ses provisions au village : il revenait, il se rasseyait à sa table ; – il avait neigé, il ne neigeait plus.

Le soleil a brillé sur les prés reverdis où ont séjourné quelques heures encore des lambeaux d’étoffe grisâtre, vite effilochés sur leurs bords ; il se rasseyait à sa table, il se disait : « Comment est-ce que c’était avant ? »

Comment est-ce qu’il était, le Jardin ? se disait-il, est-ce qu’il était grand ?

Comment grand ? comme le district, comme le canton ?

Il se donne bien de la peine. Il fait un grand effort dans le fond de sa tête, se disant : « Il fallait bien qu’il fût grand, parce qu’il est dit dans le Livre que trois fleuves l’arrosaient : et le nom du premier est Piscon, c’est celui qui coule dans le pays de Havila où on trouve de l’or ; et le nom du second est Guihon, et le nom du troisième est Hiddekel. »

Il met ensemble les choses qu’il connaît dans le pays qui est le sien et qui s’étend du Jura au lac et du lac aux Alpes ; il y fait couler trois Sorges (c’est la rivière) dans trois directions différentes.

Il a choisi pour en garnir le fond les plus jolies pierres (ah ! il les connaît bien aussi) et de la plus jolie forme : des ovales, des rondes, des plates, quelques-unes à forme de cristaux, d’autres comme des coquillages, blanches comme des dents d’enfant, roses comme la gencive, bleues comme le bleu de l’œil, grises comme la souris ; – il choisit également les plus beaux arbres, il les plante sur le bord des trois rivières dans son pays.

Les grands noyers, les petits pêchers de plein vent, des cerisiers en fleurs, d’autres avec leurs cerises (puisqu’il n’y a plus de saisons), des arbres avec la promesse de leurs fruits, d’autres qui l’ont déjà tenue ; des arbres pour leurs fleurs, des arbres pour leurs fruits, d’autres pour leur verdure.

Tous les verts : le clair, le sombre, le lustré, le mat, – oh ! entrelacés bellement.

Le houx entremêlé au hêtre aux jeunes pousses, le cyprès parmi les saules pleureurs, à côté des platanes les hauts peupliers d’Italie ; ceux qui sont pointus, ceux qui s’étalent, ceux qui s’élancent, ceux qui traînent sur le sol, ceux qui aiment l’air, – dans une riche disposition.

Et puis par terre toutes les fleurs, qu’il mêle à la mousse, mêle au gazon et au sable pour faire doux sous leurs pieds qu’ils ont nus.

Il a fait venir aussi toutes les bêtes qu’il connaît, disant : « Où es-tu, le petit renard fauve ? où es-tu, toi, le joli blaireau noir et blanc, dit tasson ? le lièvre, où es-tu, le lièvre ? »

L’écureuil brun, l’écureuil rouge, celui qui joint ses pattes de devant, agenouillé à la pointe du sapin, comme s’il faisait sa prière ; celui qui chemine dans les airs d’une branche à l’autre avec tant d’adresse par-dessus le vide, ô grosses queues, longues queues, queues en panaches, ô petites têtes !

Toutes les bêtes et en amitié. Le gros sanglier aussi.

Tous les oiseaux. Le hochequeue qui bat la mesure avec ses plumes de derrière ; le roitelet qui a sa maison au-dessus de l’eau dans la mousse humide ; les gris, les bruns, les roux, les lents, les nonchalants, les vifs, les agités, le merle paresseux, ceux qui aiment à voler, les pigeons qui se promènent sur les chemins comme des dames ; la fauvette, trois espèces de mésanges, le rouge-gorge, le moineau boulu, la huppe ébouriffée, le pic qui grimpe au tronc des arbres comme un homme, l’alouette qui scintille comme une étoile en plein jour dans le ciel.

Il se dit : « Il faut qu’ils y soient en amitié les uns avec les autres : c’est-à-dire encore la pie, le corbeau, l’épervier (dit le bon oiseau), toutes les espèces d’oiseaux de proie aussi : le milan, le hibou, l’effraie, – les oiseaux de jour et de nuit, car il n’y a plus ni jour ni nuit. »

Il les fait chanter tous ensemble. L’air bouge comme un carreau de vitre dans son ciment.

On donne des coups de marteau. On repique avec un outil dentelé les moellons de la voûte bleue. On tape sur des tôles.

Et lui, alors, sous le bruit, il s’avance, tout penché en avant pour ne pas être vu ; il est dans un pays qu’il connaît bien, puisque c’est le sien ; il va s’avancer en pensée jusqu’au-dessus du vallon où ils sont ; il n’a qu’à se glisser derrière un buisson qui surplombe.

Ils sont nus, ils n’ont pas honte d’être nus. Bolomey les voit de haut en bas ; ils sont étendus au bord de l’eau, sur le sable.

Oh ! Bolomey regarde bien, il regarde tant qu’il peut. Il les voit couchés sur le sable ; ils sont en conversation sans avoir besoin de parler. S’ils parlent, c’est pour le plaisir. S’ils parlent, c’est comme l’oiseau, pour le plaisir, comme l’eau qui coule, comme l’air qui passe. Ils n’ont pas besoin de bouger ; s’ils bougent, c’est pour le plaisir de bouger. Les truites sautent dans la rivière, faisant beaucoup de points brillants ; le renard joue au bord de l’eau avec le petit du lièvre. Tout est beau, tout est bon ; eux, bougent ou ils ne bougent pas, selon qu’il est plus agréable pour eux de bouger ou le contraire, car ils n’ont pas besoin de se déplacer pour se nourrir, ils n’ont qu’à tendre la main ; ils n’ont qu’à se baisser pour boire. Ils n’ont pas besoin d’être vêtus, étant vêtus d’air agréablement et agréablement enveloppés dans un tissu soyeux d’ombre et de soleil.

Ils sont en pleine sécurité : s’ils se lèvent, c’est empêchés de vieillir, et s’ils sont assis, c’est empêchés de vieillir, et couchés, c’est empêchés de vieillir ; et Bolomey, à mesure qu’il regarde, s’enfonce davantage dans ses réflexions.

Car comment comprendre à présent ; à présent que tout est gâté ? Et ils sont deux, mais ils sont un.

C’est justement, pense Bolomey, ce que l’homme, à présent, cherche vainement pour lui-même et de quoi il a faim et soif plus que de tout. Car elle est moi, et je suis elle (et c’est de quoi, depuis, on est privé). Il les voit, ils sont deux et un : ils sont la négation du nombre et en même temps tous les nombres, étant riches au fond d’eux-mêmes d’une infinie postérité, qu’ils n’ont pas encore été condamnés à dérouler misérablement derrière eux dans le temps, pièce à pièce, par morts et naissances successives, – pertes et récupérations.

Il regarde. Il les voit au-dessous de lui et en même temps au dedans de lui. Il les voit tout ensemble en arrière de lui dans le temps, et au-dessous de lui dans l’espace.

C’est le pays d’ici, c’est un pays qui est tous les pays, avec trois rivières, comme il est écrit. Adam se lève, il tend la main et le pinson vient se poser sur sa main. Il appelle : le blaireau vient se frotter à ses jambes. Il cueille une grappe de raisins : le renard vient, et mange et boit tout à la fois entre ses doigts.

Elle se lève ; elle déploie son grand corps devant les eaux dans leur richesse, riche lui-même de ses trésors : sa nuque creuse, ses larges flancs, sa peau dorée ; les truites sautent hors de la rivière.

Elle s’approche d’Adam, elle s’appuie sur son épaule. Elle ne bouge plus ; leurs cheveux sont mélangés.

Elle a passé son bras derrière le cou d’Adam ; elle ne bouge pas, elle ne bougera plus jamais, – alors il tressaille, parce qu’elle touche innocemment avec son sein le milieu de son bras, et avec sa hanche le bas de sa hanche.

Pas condamnés encore et n’ayant pas connu la faute ; nouée à lui comme la liane est à l’arbre, et la guirlande à son tuteur : alors est-ce qu’il faut croire à notre propre condamnation ? est-ce qu’il faut y croire même si on ne comprend pas ? voyant seulement que ce temps-là (qui n’était pas encore le temps) est quelque chose de fini pour toujours.

— Hé ! Bolomey.

Il était tellement enfoncé dans ses pensées qu’il n’a pas entendu d’abord qu’on l’appelait.

Il avait été acheter ses provisions au village et il en revenait, les ayant mises dans un sac de serpillière qu’il avait jeté sur son épaule : une miche de pain, un paquet d’allumettes, du fromage, du tabac.

Il baissait la tête. À peine s’il répondait aux bonjours qu’on lui disait en passant. Il ne faisait pas attention aux femmes qui s’appelaient du geste dans leurs jardins par-dessus la barrière, pendant que la terre bien ratissée était rose, ou grise comme de la cendre, ou brune à cause du fumier qu’on y avait mis, et fumait entre les haies des groseilliers saupoudrées de vert pâle.

— Hé ! Bolomey.

C’était Gourdou.

Gourdou qui lève le bras, étant sur le point de rejoindre la route où Bolomey s’était engagé ; Gourdou qui faisait sa tournée, Gourdou qui est venu, Gourdou qui a dit :

— Eh bien, tu n’entends pas… Comment ça va-t-il ? Allons boire un verre.

Bolomey s’était laissé faire ; ils sont entrés ensemble dans le café de la gare, qui, comme son nom l’indique, est à côté de la station.

— J’ai fini… Et toi ? Oh ! toi, a-t-il dit, tu n’as jamais fini, parce que tu ne commences pas… Toi, tu tournes avec le temps et le temps est sans fin, parce qu’il est sans commencement.

Il y avait une dizaine de jours qu’ils s’étaient rencontrés à la Croix Blanche.

Il avait neigé, puis il n’avait plus neigé.

Il était tombé de la neige, elle avait fondu, le soleil avait reparu, le soleil s’était recaché ; oh ! nous tournons en effet avec les saisons, pris dedans, comme sur un pont de danse.

Il s’est assis en face de Gourdou, Gourdou le regarde. Bolomey se met machinalement sur une chaise cannée face à Gourdou, qui est sur une chaise cannée de l’autre côté de la table.

Gourdou le regarde, Gourdou lui a dit :

— Alors ça ne va toujours pas ?

Gourdou lui a dit :

— Pas tant, hein ?…

Gourdou lui a dit :

— Tu as lu ?

Une petite locomotive à vapeur, qu’on voyait par la fenêtre, faisait des manœuvres sur une voie de garage.

Il lui pendait au derrière une sorte de mèche en coton blanc, pendant que des boules de fumée, pareilles à des tampons de ouate, sortaient tout le temps de sa cheminée.

— Qu’est-ce que tu veux ? c’est une explication ; c’est même la seule explication.

On criait : « Six mètres. »

Un homme, en blouse bleue et à casquette d’uniforme, criait : « Six mètres » ; alors la petite locomotive allait en arrière. « Quatre mètres… » et l’homme à la blouse lève le bras, tout en soufflant dans un sifflet.

— Autrement, a dit Gourdou, personne n’y pourrait rien comprendre.

On avait juste le temps de voir qu’il y avait un homme qui se tenait debout entre les tampons du wagon que le convoi refoulé par la locomotive allait rejoindre ; puis le choc s’est communiqué d’une voiture à l’autre, tout le long du convoi, comme quand le son est renvoyé de roche en roche par l’écho.

— L’explication que rien n’aille bien, disait Gourdou, et, quand ça va bien, c’est encore pis, puisqu’on sait que ça doit finir.

On ne pouvait pas savoir s’il parlait sérieusement ou non. On voyait ses cheveux blancs qui frisaient sur son front plissé, tout couvert de taches rouges.

Cependant la locomotive s’était mise à souffler et à cracher, entraînant à sa suite le wagon tamponné ; et Gourdou a ri.

La locomotive revenait. Ah ! tout se répète.

De nouveau l’homme crie : « Six mètres » ; puis il crie : « Quatre mètres » ; puis il souffle dans son sifflet ; et Gourdou rit encore un peu parmi l’espèce de barbe blanche et rose qu’il a sur toute la figure, et qui est comme du moisi.

— Et tu comprends, c’est qu’ils avaient voulu savoir, dans le Jardin, au temps d’autrefois… La pomme, c’est savoir. Au lieu de se laisser faire, ils ont voulu faire. Et ils n’ont plus rien eu, en voulant tout avoir. Alors, nous, à notre tour, on est dans rien depuis ce moment-là ; et nous tous, j’entends toi, j’entends moi, j’entends nous, j’entends tout le monde.

« Six mètres… Quatre mètres… Halte ! » puis l’homme siffle ; tout recommence. Le convoi est revenu ; ils y ajoutent un wagon. Ils ajoutent un nombre à un nombre, une unité à une unité. Jusqu’où, jusqu’à quand ? c’est la vie.

Et Gourdou riait de nouveau, mais Bolomey, lui, ne riait pas ; il lève la tête, c’est tout. Il regarde Gourdou, puis il baisse la tête, considérant les dessins que font les veines et les nœuds du noyer sur le plat de la table bien entretenue à la cire.

— Qu’est-ce qu’il faut faire ?

Bolomey parle aux veines du bois. Il lui est répondu :

— Cinq mètres.

Le temps est clair, qu’est-ce qu’il faut faire ? Le ciel est dans les rails qui brillent blanc. Répétitions et recommencements partout.

— Justement, c’est la différence ; car eux avant ne se répétaient pas…

C’est Gourdou qui le dit, – alors il baisse la voix :

— C’est le temps qui fait ça. Et il n’y avait point de temps. Et tout était toujours nouveau. Car, le plus petit temps, c’est la même chose que le plus grand temps.

Une drôle de conversation qu’ils avaient ainsi, ce soir-là, pendant que la locomotive continuait à manœuvrer et l’homme d’équipe à lever le bras, un mouchoir rouge autour du cou.

Qu’est-ce qu’il faut faire ?

Bolomey a posé la question tout bas. Il semble qu’il l’a posée d’abord aux dessins inscrits en noir dans le bois de la table brune, tout bas, puis plus haut : « Qu’est-ce qu’il faut faire ? »

— Est-ce que tu ne sais pas ?

« Quatre mètres… deux mètres cinquante. »

Bolomey de nouveau hoche la tête :

— Et vous, est-ce que vous savez ? Qu’est-ce qu’il va falloir que je fasse ?

— Ah ! disait Gourdou, si c’est comme ça… Il y a un moyen, il est dans le Livre. Tu n’as qu’à lire.

Il a dit :

— Est-ce que tu l’as toujours ?

Bolomey fait signe que oui.

— Les soirées vont devenir courtes, c’est dommage, mais enfin tu pourras toujours le lire de jour. Et puis on dort trop, on dort toujours trop. Tu dors trop, ou quoi ? Tu dormiras moins. C’est que c’est long, tu sais. Il y a toute la Genèse. Puis viennent l’Exode, le Lévitique, les Nombres, le Deutéronome. Ensuite il y a, attends… Josué, je crois bien, les Juges, puis Samuel et c’est pas fini. Il y a les Rois, il y a les deux livres des Rois… Et puis, je ne sais plus, les Chroniques, Esther, Job, et puis les Psaumes, les Proverbes, et c’est pas fini… Il y a l’Ecclésiaste, Ésaïe, Jérémie, Ézéchiel, les Prophètes…

Alors il a dit :

— Et ça n’est encore que la première partie. Parce qu’il y a une seconde partie. Mais quoi ? Est-ce que tu n’as pas été au catéchisme ? Tu ne te rappelles pas ? Eh bien, tu n’auras qu’à lire… Oui, cette seconde partie. Et tu verras…

Il s’arrête.

— Parce qu’on a été rachetés, à ce qu’on dit. Mais tu verras comment. Et que ce n’est pas pour cette vie.

Il s’est mis à rire ; il disait :

— L’espérance et la charité. Tu ne te souviens pas, Bolomey ? Et il est défendu d’aimer la créature. La créature pour elle-même. Il faut l’aimer dans Celui qui l’a faite.

Il s’arrête.

— L’amour ne va pas tout droit, Bolomey. L’amour monte pour redescendre.

« On n’aime pas tout droit » ; alors on voit Bolomey qui secoue la tête, qui se lève, qui dit :

— Il faut que j’aille.

— Tu n’as pourtant personne qui t’attende…

Mais Bolomey n’écoute pas ; il appelle le patron, c’est lui qui paie.

— Laisse-moi ça, disait Gourdou.

Bolomey n’a pas voulu. Et on entend encore : « Deux mètres… Halte ! » tandis que le retentissement des tampons fait bouger les vitres ; mais il est déjà sorti.

Il a jeté son sac sur son dos. C’est le soir. C’est sur la route qu’il suit d’abord un petit moment, la route qui est toute noire (non pas rose), entre ses talus d’herbe verte. Une première automobile passe, puis deux, puis trois, puis plusieurs à la file, dans les deux directions, se croisant sans cesse en jetant des feux et faisant jouer leurs klaxons ; mais Bolomey quitte la route. Il tire à droite. Il grimpe au talus. Il arrive dans des feuilles mortes toutes transpercées de bas en haut par les anémones blanches et vertes, c’est-à-dire dans un petit bois. Le même feuillage léger et clair est au-dessus de lui dans le bout des branches. Sur le sentier qu’il suit, il y a par place des flaques rondes comme des verres de lunettes qu’il doit contourner. Et ça fait combien de fois qu’il le suit, ce même sentier, car c’est un des sentiers qui mènent de chez lui au village, ou inversement, comme aujourd’hui. Pourtant il se dit : « Où est-ce que je suis ? »

L’abeille commence à se taire ; les oiseaux, eux, pas encore. Il leur a dit : « Taisez-vous, menteurs ! » Ô bruits de la terre, on ne va plus pouvoir vous aimer, c’est donc fini, taisez-vous ! Et toi, terre chaude, terre verte, terre rose, terre jaune, disparais, parce que tu mens. Car il voit bien qu’elle est belle. Il ne peut pas s’empêcher de regarder autour de lui. Ah ! faux Jardin ! Mais pourquoi est-ce qu’alors il en reste ainsi partout des traces ou des copies ? – ne pouvant pas s’empêcher de voir, ni d’entendre, ni de sentir. Ah ! trompeuses similitudes, car il fait bon pourtant, se dit-il ; goûtant l’air avec sa bouche, le touchant avec ses mains, qui est rond, doux, élastique, l’air qui est frais, l’air qui est pur, est-ce que c’est vrai ? Il fait beau pourtant dans le monde, se dit-il ; mais c’est que ça ne tient plus ce que ça promet, car qu’est-ce que ça ne promet pas ? respirant avec toute sa poitrine, et une certaine vie vous est promise et elle ne vous est pas donnée…

Tout est promis, mais rien n’est tenu, se dit-il. Ça ment. Taisez-vous ! dit-il aux merles, aux pinsons, aux fauvettes. Il marche dans un épais tapis de tendres feuilles pâles tachées de blanc, où c’est comme si un peu de neige était tombée ; alors il pèse de tout son corps, écrasant sous ses pieds les tiges frêles, faisant des trous sombres et profonds dans leur belle continuité. Ah ! détruire les apparences ! Taisez-vous ! oiseaux, et ils ne veulent pas se taire ; bon ! je vais siffler ou chanter. Il siffle et il chante ; ainsi je ne vous entends plus. Si on n’a pas tout, ne rien avoir. Elle, ou rien. Toute la vie, ou rien, tout de suite. Taisez-vous ! les oiseaux. On n’aime pas directement ; oh ! si c’est comme ça ! Et puis : « Oh ! Adrienne, se disait-il, pourquoi ? » mais il se répond : « C’est écrit. » Les hêtres cependant sont devenus plus grands dans la partie du bois où il est arrivé, taisez-vous ! plus forts, plus pleins, d’une plus humaine portée et ils renflent sous leur écorce lisse leurs flancs bombés et infléchis, comme une femme qui a ôté sa robe ; alors elle a été de nouveau là. Oh ! Adrienne. Il se détourne, mais elle est là, il se détourne encore, tenté de toute part, de toute part repoussé. Ah ! ah ! puisque rien n’est vrai, puisque tout finit, puisque tout nous trompe : il ferme les yeux, il avance les yeux fermés, les bras tendus, dans une grande nuit qu’il se fait ; puisque rien n’est vrai, puisque tout nous trompe, et il siffle et chante toujours, et il ne voit rien et n’entend plus.

Chasseur, pêcheur, jardinier, ami des ruches, – rien du tout.

Fils d’une femme, et puis plus de femme. Mari d’une femme, et puis plus de femme.

À ce moment, il sent que le sol s’incline sous ses pas ; c’est qu’il est arrivé à la sortie du bois, là où le vallon commence.

Il a bien fallu qu’il regarde ; il voit que ces lieux connus sont inconnus, que ces lieux habités sont déserts.

On voit tout, et c’est comme si on ne voyait rien, car la rivière brille toujours par place entre les buissons qui l’entaillent, mais à quoi est-ce qu’elle sert ? Ils n’y sont plus, les deux (ceux qui y avaient été mis), et il y a une beauté partout, mais c’est une beauté étrangère. Rien ne sert à rien, comme il voit, ni ces couleurs jaunes, ni ces couleurs roses, pendant que les oiseaux chantent moins fort déjà, ni tous ces petits nuages qui passent là-haut, tout ce fin duvet de nuages qui est là-haut, comme si les oiseaux y avaient perdu leurs plumes. Pendant qu’il se laisse tomber dans l’herbe, car à quoi est-ce que ça sert d’exister ? Que je marche ou ne marche pas, que j’avance ou non, que je sois debout sur mes jambes ou couché comme je suis et immobile comme je suis : rien, – puisque tout doit finir. Rien parce qu’on a été chassé, c’est écrit.

Il regarde : ils ne sont plus là, ils ne sont plus où il les avait mis.

L’amour doit monter pour descendre ; il ne compte plus pour nous. Rien ne compte, puisque tout finit.

On n’aime plus directement, est-ce la peine ?

Il voit que la nuit va venir. Il fait beau, les oiseaux se taisent sur sa tête. Il y a des fleurs partout autour de lui : des touffes de primevères larges comme des assiettes, des violettes sombres comme si des gouttes d’acide avaient fait des trous dans le gazon, des pervenches comme des yeux d’enfant qui le regardent : il voit seulement qu’il est seul. Il voit qu’on ne peut pas ne pas être seul dans la vie. Car elle serait là, à présent, qu’il n’en serait pas moins solitaire, et elle de même, l’être et l’être séparés à cause d’une malédiction. Et voilà qu’elle vient alors ; il voudrait l’empêcher, il ne peut pas. Elle est au dedans de lui, elle l’habite. Elle habite le soir. Il voit leur petite maison, là-bas, et fermant les yeux il la voit, elle, et ouvrant les yeux il la voit, – dans la nuit qui monte, gagnée par l’ombre. Elle ne dit rien. Ses bras pendent, ses beaux bras nus, hors de sa robe de toile bleue. Elle ne dit rien ; elle dit : « Eh bien ? » puis elle ne dit rien et en même temps : « C’est comme ça. »

Il ne bouge pas, il est couché en haut de la pente qui descend vers la rivière ; le sac de serpillière où sont ses provisions est jeté dans l’herbe à côté de lui : ah ! en quoi est-ce qu’elle est faite ? mais en quoi sommes-nous faits ?

C’est ce qu’il se dit.

Elle ne pèse pas, moi non plus, car rien n’a plus de poids. « Oui », dit-elle. Elle hoche la tête. Et puis quoi ?

— Oui, dit-il.

Elle a dit :

— N’est-ce pas ?

— Oui, dit-il.

Elle dit :

— Tu comprends ?

Il a dit :

— Je comprends.

Elle a dit :

— Quand même, je serais devenue vieille et tu n’aurais pas pu l’empêcher, moi non plus.

— C’est vrai.

— Toi aussi tu serais devenu vieux.

— C’est vrai.

Oh ! comme ses belles joues s’en vont ! Il voit que c’est plein de cordes à son cou. Où est la place de sa poitrine ?

« Va-t’en ! » Il se met à rire.

Tu as bien fait de t’en aller, je ne veux plus te voir ; je ne veux plus vous voir, choses du monde, parce que vous êtes périssables, et qu’en étant vous nous trompez.

Et il voit qu’elle n’est plus là. Il voit qu’il n’y a plus personne. Il voit qu’autour des choses l’air de plus en plus s’épaissit, les détruisant.

Il rit. Rien. Il encourage la nuit à se faire. Tout commence à faire silence autour de lui pendant qu’il se laisse aller en arrière ; et il est vu encore un petit moment, puis il ne l’est plus.

VI

Elle heurta une première fois, puis, au bout d’un petit moment, comme on n’avait pas répondu, elle a heurté de nouveau.

— Monsieur Louis, vous êtes là ?

Il a fermé le Livre où on voit que toutes les bêtes des champs et les oiseaux des cieux ont été formés de la terre ; il a été le cacher dans l’armoire.

— Monsieur Louis, Monsieur Louis !…

Derrière la porte…

Il avait été ouvrir.

— Ah ! Monsieur Louis, j’avais peur que vous ne soyez pas là… C’est qu’il y a tellement longtemps qu’on ne vous a pas vu… Ma mère m’a dit : « Il te faut aller voir, Lydie… Peut-être qu’il est malade… »

Il a dit qu’il n’était pas malade.

— Alors pourquoi n’êtes-vous pas revenu ? Ça vous aurait distrait. Il y a le sans-fil ; mon beau-frère m’a appris à m’en servir, je le ferai marcher pour vous, si vous voulez… Oh ! c’est beau.

Elle reprend tout à coup :

— Vous avez mauvaise mine, Monsieur Louis.

Puis, regardant autour d’elle, hardie et timide à la fois :

— Oh ! vous voyez bien, Monsieur Louis, vous n’avez même pas fait le jardin, a-t-elle dit ; vous vivez trop enfermé, ça ne vous vaut rien. Et le ménage ? Vous lavez la vaisselle ?… Ma foi ! non, elle n’est pas lavée…

Elle était entrée dans la cuisine.

— C’est plein de poussière partout. Est-ce que vous faites seulement votre lit ? Il faudra que je vienne vous donner un coup de main…

Elle était maintenant debout à côté de l’évier, et lui debout de l’autre côté de la table :

— Parce que ça n’est pas des ouvrages d’homme, tout ça. Les hommes, c’est fait pour vivre à l’air ; nous autres femmes, pour être à l’ombre. Déjà rien qu’à cause du teint… Dites donc, vous n’avez pas de nouvelles ?

Il a dit :

— De qui ?

— Mais d’elle, bien sûr, de qui voulez-vous qu’il s’agisse ?

Alors il s’était mis à se taire pendant qu’elle continuait à parler avec assurance.

Ils étaient ensemble dans la cuisine. Elle était assise, lui debout. Elle levait vers lui ses beaux yeux un peu tristes, puis moqueurs, puis indifférents (comme si elle pensait à autre chose) dans sa figure fatiguée :

— Alors quoi, vous n’avez pas été la chercher ?… Vous ne vous êtes même pas informé d’elle ?…

Il avait un vieux pantalon, un vieil habit de drap brun avec des boutons de laiton ; une chemise sans col, grisâtre ; il n’était pas rasé, il était assez gros, assez fort, pas très grand :

— Vous ne savez pas où elle est ?… Vous n’auriez eu pourtant qu’à aller chez son oncle, parce que sûrement qu’il doit savoir, lui, où elle est. Vous êtes trop fier… Monsieur Louis, disait-elle… Il n’est pas bien effrayant, son oncle. Et puis, elle, elle était bien jeune, vous savez, sans expérience. Oh ! on est des femmes, on se comprend bien entre nous… Oui, quand on est triste, quand on est découragée. Vingt ans, même pas, hein ? Ah ! pensez donc, Monsieur Louis, quand on est seule tout le jour…

Il continuait à ne rien dire ; il n’a rien dit de tout ce temps.

— C’est que vous voulez trop avoir, Monsieur Louis… Vous voulez tout avoir : tout ou rien. Tout, et, nous autres, on ne peut vous apporter qu’un petit peu de quelque chose… D’ailleurs, vous, qu’est-ce que vous nous apportez ?

Elle a dit :

— Je parle des hommes. Nous, c’est les femmes ; voilà comment ça va. Parce que vous êtes d’un côté, nous de l’autre… Et vous dites : tout. Et nous, oh ! on voudrait bien, voyez-vous, mais on ne peut donner que ce qu’on a.

S’étant mise à parler plus bas dans la cuisine devant la table où traînaient des assiettes sales, des verres qui avaient servi, un plat à moitié vide, sur une toile cirée à carreaux blancs et rouges qui n’avait pas été lavée depuis longtemps.

— Il y en a qui sont trop grandes, d’autres trop petites… Il y en a qui savent coudre et pas faire la cuisine…

Elle a baissé les yeux.

— Il y en a qui savent seulement chanter… Il y en a qui savent seulement…

Mais tout à coup elle s’est mise à rire, s’étant levée :

— Allons, bonsoir, Monsieur Louis… Et à un de ces prochains jours.

Cette seconde fois, ses deux petites nièces, Gladys et Éliane, avaient accompagné Lydie jusqu’à la porte du jardin.

Il faisait chaud. Il n’y a plus de printemps, maintenant, chez nous. À peine la dernière neige a-t-elle fondu que l’été commence. Il faisait chaud et lourd comme au mois d’août ; l’herbe était déjà haute sur les bords du chemin, – c’est l’été, – déjà brunissante.

Il était assis sur le vieux banc de bois peint en vert qui était à côté de la porte de la maison.

Lydie avait dit aux petites filles :

— À présent, il vous faut rentrer.

Et elles ne voulaient pas, mais Lydie s’était fâchée. C’était de l’autre côté de la barrière du jardin :

— C’est bon ; pas tant de ces affaires… Gladys, donne la main à ta petite sœur… Et puis vous vous dépêchez… Il y a déjà longtemps que vous devriez être au lit…

Les petites filles s’en étaient retournées.

On a entendu crier le portail qui est en bois. C’est vieux, c’est usé, c’est à moitié pourri, ça crie.

Il n’avait pas bougé de son banc. Il lui avait dit bonsoir.

— C’est joli chez vous, avait-elle dit.

Le jardin descendait en assez forte pente du chemin jusqu’à la maison, de sorte que, d’où ils étaient, ils avaient les plantes des pensées (elles commençaient à passer) plus haut que la tête. On avait les soucis en fleurs sensiblement au-dessus de sa personne ; il fallait lever les yeux pour atteindre le bas des arbres fruitiers avec leurs champignons gris ou moussus de vert et de jaune.

Il avait dit :

— Vous trouvez ?

Un gros bourdon pas encore couché avait heurté maladroitement l’arrosoir qui était posé debout au pied du mur ; deux merles se battaient dans les plates-bandes, où les vieilles hautes tiges sèches des phlox vivaces se dressaient au milieu de leurs repousses vertes déjà hautes de deux pieds.

— Oui, a-t-elle dit, et, moi, j’aime…

Pendant que les merles s’étaient envolés, se poursuivant avec des cris aigus dans les arbres.

— Oui, disait-elle, ça me repose. Chez nous, il y a trop d’allants et de venants, tandis qu’ici… Ici, c’est fait pour être deux, dit-elle. On ne voit rien, on n’est pas vu. Il n’y a que les oiseaux et les arbres. Et des fleurs, si seulement vous vouliez bien vous donner la peine de les soigner… Ah ! vous êtes paresseux…

Elle secoue un peu sa tête qu’elle tenait appuyée au mur et renversée, tandis que, lui, était assis les coudes sur les genoux, la tête en avant.

Il a fait un petit peu de fumée avec sa pipe. On voyait la couleur bleue de la fumée se défaire dans l’air qui devenait gris.

Elle a dit :

— Moi aussi, je suis paresseuse.

Elle a dit :

— Ça ne fait rien ; si j’allais travailler ? Vous savez, ce soir, je fais votre chambre.

Il avait été lâche, il l’avait laissée entrer. Il ne bouge pas d’où il est, il ne remue seulement pas la jambe, ni l’autre jambe. On a entendu le bruit de l’espagnolette, puis la fenêtre qui est à côté de celle de la cuisine s’était éclairée.

— Comment, Monsieur Louis, disait-elle, vous laissez tout fermé par un temps pareil ? Oh ! a-t-elle dit, c’était le moment que je vienne !

Alors elle a ouvert aussi l’autre fenêtre qu’on ne voit pas et qui donne au midi sur l’autre face de la maison.

Il laisse faire ; sa pipe était éteinte, il l’a mise dans sa poche.

Il entend qu’on secoue les draps ; il entend qu’on tapote le gros plumier ; il ne fait qu’entendre, il ne veut pas voir, il se refuse à tourner la tête. C’est drôle comme on a les idées mal en ordre, quelquefois. Il se dit : « J’aurais dû l’empêcher d’entrer. » Il se dit : « Pourquoi est-ce que je l’aurais empêchée ? C’est une bonne fille quand même ; et on se connaît depuis longtemps. » Puis, comme il l’entend qui s’approche de la fenêtre et elle dispose les oreillers à l’air du soir sur le rebord, il s’est levé dans son malaise ; il se met à marcher le long des allées qu’on commence à ne plus bien distinguer de leurs bordures d’œilletons.

Et il va un petit moment ainsi de long en large, puis il n’y voit plus du tout sous les arbres, il est ramené vers la maison.

— Dites donc, Monsieur Louis, vous ne la faites jamais, votre chambre ?

Il dit :

— Moi ?

Il a dit :

— Que si !

— Quand ça ?

— Quand ça me chante.

— Oh ! bien, dit-elle, il faut croire que ça ne vous chante pas souvent.

Alors elle s’avance de nouveau jusqu’à la fenêtre ; il voit sa main et le bas de son bras ; il se détourne, c’est comme ça. On est des hommes.

Mais c’est fini quand même, ces choses-là, pense-t-il. C’est gâté ; je sais à présent que c’est gâté, je sais à présent pourquoi c’est gâté.

On a empoigné les oreillers des deux mains ; la fenêtre qui était à moitié bouchée est débouchée, comme il peut voir aux quatre angles bien nets qu’elle projette de nouveau en clair sur la terre brune et les feuilles vertes.

Il hoche la tête : « C’est fini… » Oh ! comment est-ce qu’on est fait ?

Car la soirée s’avance, et un oiseau de nuit s’est mis à crier dans le bois ; alors il entend qu’on lui dit :

— Vous ne voulez pas venir voir, Monsieur Louis, comme c’est propre…

Puis on s’est reprise :

— Non, attendez.

À ce moment, il était à l’autre bout de l’espèce de terrasse qui s’allongeait entre la maison et le jardin, étroite, bordée plus loin par la remise, puis le bûcher. Il se retourne.

Il la voit qui sort de la maison, qui traverse la terrasse, qui va jusqu’aux plates-bandes, qui se penche sur les plates-bandes ; il la voit à peine, elle est seulement une tache blanche qui bouge dans l’ombre un petit moment, puis on repasse devant lui.

— C’est tout de suite prêt.

Puis de nouveau la voix vient de la chambre, pendant que deux bras se tendent et tirent à eux les contrevents :

— Vous pouvez venir.

Pourquoi pas ?

Mais il se met à rire : « C’est fini ! » C’est ce qu’il se dit en lui-même.

— Monsieur Louis !

Ah ! se dit-il, si j’y allais ! Pourquoi pas ? se dit-il de nouveau. Est-ce que j’ai peur ? Peur de quoi ? Bien sûr que j’irai !

Et il fait un pas. Puis : non. Il s’arrête.

— Vous venez, Monsieur Louis ?

Alors il voit qu’il se remet à avancer comme s’il y avait dans ses jambes une force étrangère à sa volonté ; il voit qu’il est entré dans le corridor ; il voit que la porte de sa chambre est ouverte, il voit par la porte ouverte qu’elle est là et qu’elle l’attend.

Il a fait avec ses souliers un grand bruit maladroit sur le carreau rouge.

— Eh bien, a-t-elle dit, vous voyez ?

Il se prend le menton dans sa main gauche, il a son chapeau sur la tête.

— Ça ne vous semble pas plus joli qu’avant, quand même ?

Son autre main est dans sa poche.

La lampe éclaire doucement sous l’abat-jour ; il y a dans l’angle, entre les fenêtres, le grand vieux lit de noyer à deux places.

En face, contre le mur, il y a un vieux canapé en cerisier, de ceux qu’on nomme « lits de repos », recouvert d’une étoffe à carreaux bleus et blancs.

Et puis il y a la table ; c’est une table ronde avec un tapis vert ; elle est poussée entre le lit et le canapé. Sur la table, il y a un verre.

Et, dans le verre, un bouquet fraîchement cueilli montre ses tiges pâles, couvertes de fines bulles d’air, qui trempent dans la belle eau pure.

— Vous n’avez pas l’air bien content, Monsieur Louis.

Il a dit :

— Que si !

Il se reprend :

— Et merci, seulement vous n’auriez pas dû prendre toute cette peine.

— Oh ! a-t-elle dit, ne parlez pas comme ça.

— Pourquoi ?

— Ah ! Parce que ce n’est plus la peine de rien, si on commence seulement à y penser.

Elle continue :

— Écoutez, Monsieur Louis… Ce Gourdou, vous le connaissez ?

— Qui est-ce qui ne le connaît pas ?

— Eh bien, il ne vous faut pas l’écouter. On ne sait jamais s’il a bu ou s’il n’a pas bu, s’il est sérieux ou s’il se moque du monde… Ses histoires…

Elle a repris :

— C’est pas vrai… C’est trop ancien pour être vrai ; ça a changé, on a changé. Oui, cette histoire d’Adam et d’Ève. Ça l’amuse de tromper le monde. Lui n’a rien, vous comprenez. Ni maison, ni enfants, ni femme. Et c’est aussi qu’il a passé l’âge. C’est un vieux. Il est jaloux comme les vieux, Monsieur Louis. Il n’aime pas que les choses s’arrangent, une fois qu’elles sont dérangées… Et puis, dit-elle, si c’était vrai, oh ! si c’était vrai, on serait trop malheureux !

Alors voilà qu’ayant tiré à elle une chaise, elle s’y est laissée tomber. Il la regarde. Ses bras pendent le long de son corps. « Qui voit ses veines voit ses peines », c’est un proverbe de chez nous.

Il voit ses bras, oh ! un peu trop maigres, c’est dommage, comme il se disait, car on ne s’empêche jamais de penser ; il voit, malgré ce qu’elle dit, les marques de sa condamnation aux veines gonflées qu’il y a sous sa peau et aux taches bleues qu’elles font par place.

— D’ailleurs, je vous comprends, Monsieur Louis…

La chouette a recommencé à crier dans le bois.

— Oui, j’ai été comme vous. C’est la même chose, la même chose pour vous que pour moi.

Elle lève la tête ; elle souriait timidement :

— Vous ne vous souvenez peut-être pas, oh ! c’est que c’est déjà vieux ; ça va faire combien déjà ?… Ça va faire, dit-elle, cinq ans. Vous n’avez peut-être pas su… Il devait m’épouser… Édouard Saugy, de Saint-Prex, le dragon. Ah ! vous ne l’avez pas connu ? Oh ! n’est-ce pas ? ce n’était pas encore officiel, seulement… Oui, dit-elle…

Alors elle soupire.

— Ah ! oui, moi aussi… Vous savez, j’ai lu ; oui, c’est vrai, on est chassé ; seulement, dans la Bible, ils sont deux. Oui, ils sont deux à être chassés et dans la vie…

Alors elle a levé soudain les yeux sur lui et il voit que ses yeux sont beaux.

Elle baisse brusquement la tête.

Il se met à lui dire :

— Ah ! alors, vous aussi…

Elle relève la tête ; il voit que ses yeux sont devenus brillants.

— Seulement, moi, je ne suis pas comme vous, Monsieur Louis…

Elle change encore une fois :

— Moi, me suis-je dit, je vais prendre les choses comme elles viennent. Tant pis. Dites donc, Monsieur Louis, j’ai pas raison ?

Et il voit que ses yeux sont devenus moqueurs :

— Sans quoi, qu’est-ce qu’on deviendrait ? Et vous-même, disait-elle, vous voyez bien où vous en êtes…

Ayant baissé de nouveau la tête :

— Moi, je prends ce qui se présente… Les occasions ne manquent pas… Oh ! ma mère sait tout, ma sœur aussi. Elles ont fini par me laisser tranquille.

Il voit ses yeux levés sur lui encore une fois ; il voit qu’ils sont durs, ils sont fixes ; elle les détourne tout à coup.

— Au mois de février encore. Les ouvriers électriciens. Quand ils sont venus réparer la ligne. Un grand, tout en bleu, avec une petite moustache blonde. Ah ! dit-elle, celui-là… Il voulait absolument m’emmener, pensez-vous ? Oui, à Genève.

Et il voit que ses yeux deviennent troubles, pendant qu’elle rit :

— Eh ! oui, Monsieur Louis. Puisqu’on n’est plus dans le Jardin, c’est bien le moins qu’on ait la liberté…

Alors il n’avait plus osé la regarder.

— Sans quoi qu’est-ce qu’on deviendrait ?… Il faut se contenter d’une moyenne, une toute petite moyenne… Puisqu’on ne peut pas avoir autre chose. Qu’est-ce que vous en pensez, Monsieur Louis ? Un petit plaisir, un chagrin, et puis un petit plaisir de nouveau. On prend ce qui vient.

Alors l’oiseau de nuit a crié encore une fois ; et on n’a plus rien entendu que le bruit de la rivière, comme quand on marche dans les feuilles sèches.

Il parlait pauvrement. Il disait :

— Ah ! vous aussi…

Il a répété :

— Ah ! vous aussi, je ne savais pas.

Pendant qu’elle s’était levée, et, lui, il a fait un pas en avant :

— Alors, comme ça, a-t-il dit, on a été chassés tous les deux ?

— Eh bien ? dit-elle.

— Vous êtes un homme, il ne faut pas l’oublier, et moi une femme ; on n’est pas des anges, qu’en pensez-vous ?

Car elle n’était partie qu’au petit matin.

— Est-ce qu’on fait du mal à quelqu’un, dites ? Et puis c’est qu’on a besoin de se consoler, n’est-ce pas ? On fait comme on peut…

Il voit que la lampe sous son abat-jour transparent continue à brûler doucement un peu au-dessus et en avant d’eux ; ils sont deux, ils sont deux ensemble.

L’oiseau de nuit a crié de nouveau.

— N’est-ce pas, nous autres, on sait vivre, on a fait ses expériences ; on se dit : « Ça ira comme ça pourra. »

Elle s’est tue un petit moment ; il s’était soulevé sur le coude, et, sans quitter sa place, il avait tourné le commutateur.

Alors une grande nuit s’est faite et il a semblé que l’oiseau de nuit s’était mis à crier plus fort, tandis qu’il ne bougeait plus.

— Dites donc, Monsieur Louis, est-ce qu’on ne pourrait pas se tutoyer ?… À présent… Oh ! seulement quand on serait seuls, bien entendu, mais voilà qu’on est seuls ; alors dis-moi : tu, et je te dis : tu…

Elle a repris :

— Et puis tire-toi seulement vers moi. Tu es tellement au bord que tu vas tomber…

Elle disait :

— Oh ! touche seulement, c’est rond, on ne dirait pas, on me croit maigre… Eh bien, est-ce que je suis si maigre que ça, hein ?…

Elle a dit ensuite :

— Écoute, qu’est-ce qu’on peut demander de plus à la vie ?… Embrasse-moi.

Elle disait plus bas :

— Et puis toutes les femmes se ressemblent.

L’oiseau de nuit criait toujours.

Et, approchant sa bouche de son oreille :

— Et puis les hommes aussi… Oh ! disait-elle, je ne suis pas si méchante qu’on croit, tu verras… Oh ! disait-elle, oh ! Louis…

VIII

J’ai été élevé un peu trop solitairement par ma mère. Voilà ce que c’est d’habiter une maison écartée comme la nôtre. Il me fallait une demi-heure pour aller à l’école. J’étais seul, j’ai été gâté. J’étais nourri, logé, chauffé, blanchi, sans avoir à m’occuper de rien. Et puis, voilà, ma mère est morte.

Son cœur a été triste alors, mais il se disait : « Chacun son tour. »

Ah ! mais pourquoi (se disait-il) chacun son tour ? j’avais pourtant besoin d’elle. Pourquoi est-ce qu’il faut qu’on meure ?

C’est dans le Livre où il est écrit : Tu retourneras à la terre, car tu en as été pris ; parce que tu es poudre, tu retourneras aussi à la poudre.

C’est la condamnation, se dit-il. Il marchait derrière les porteurs dans un pays tout blanc ; eux, étaient noirs dans tout ce blanc.

Elle était tombée tout à coup de côté, la joue contre la terre gelée ; c’est pourquoi il marche à présent derrière elle, ne pouvant pas empêcher qu’on ne l’emporte, n’ayant pas pu empêcher qu’on ne la cloue dans la caisse noire, n’empêchant rien, ah ! rien du tout ! bien docile, au contraire, bien sage, bien appliqué à suivre, habillé de noir, dans la neige, avec quelques parents et amis, dans la neige, habillés de noir… Et il y a un long chemin jusqu’au cimetière, un encore plus long chemin que celui de l’école.

On n’empêche rien, c’est la condamnation.

Il faut remonter la rivière jusqu’à la route ; il faut s’engager sur la route, passer le pont, et voilà comment on est fait.

Il faut tourner avec la route à flanc de mont, pousser ensuite jusqu’au village, et là laisser le village à sa gauche, et aller encore.

On voit enfin ce petit mur construit en carré au milieu des champs. La grille est peinte en noir et argent. Il y a quelques thuyas ou cyprès, comme des fumées.

Ah ! fumées nous-mêmes, pense-t-il. J’aurais eu besoin d’elle jusqu’au bout, et voilà qu’on me l’a prise, – parmi les couronnes de verre qui étaient là passées autour des croix de bois. Et on veut dire non, on ne peut pas. On dit non, ça ne sert à rien. Pourquoi ?

Je me pose ces questions, parce que j’ai été élevé solitairement dans une maison écartée par ma mère qui était restée veuve de bonne heure.

Ils vous disent : « C’est déjà de la chance d’avoir pu la garder avec vous si longtemps. »

Qu’est-ce que ça veut dire : longtemps ?

Est-ce qu’il y a une mesure pour ces choses-là qui sont du cœur ; une mesure comme pour les femmes au marché, qui vous vendent les noisettes au verre, les poires à l’assiette, les pommes de terre aux cinq litres ou aux dix litres ?

Qu’est-ce que c’est que longtemps quand on a besoin de toujours ? c’est ce qu’il se dit ; et, toujours, ça n’existe pas.

C’est la grande condamnation, car la grande condamnation est d’avoir surtout besoin de la chose dont on est le plus privé.

Et quand Adrienne est venue, j’ai cru aussi que c’était pour toujours. Toujours – et ça fait six mois. Toujours, c’est six mois pour les hommes. On est condamné. On est dans le temps qui est sans mesure, car la plus grande longueur de temps, se dit-il, est comme rien auprès de ce qui ne se mesure pas, qui est la seule chose qui compte pour le cœur, se dit-il, tant pis, – pendant qu’il est dans son jardin.

Alors on ira doucement, on ira tout petitement, il ne faut pas se faire remarquer, – ce qui vient, ce qui se présente, elle a raison peut-être, Lydie.

Ne rien demander de plus que ce qu’on a, et aller tout doux dans la vie : un jour, un jour, et puis un jour, jusqu’à ce que ce soit fini ; manger, boire, dormir, et de temps en temps un petit plaisir, pense-t-il… ah ! c’est quand même une bonne fille !

Et raisonnable, pendant qu’il se penche sur la terre noire, et c’est dur de se pencher.

Mais il le faut bien, – sur la terre noire, sur la terre humide et toute tiède, mais il le faut bien, parce qu’on est en retard.

Il râtelle les feuilles mortes dont le dessus est sec et le dessous à moitié pourri. Il se penche, dans sa chemise ouverte, sur les petites tiges qui ont poussé blanc dans les plates-bandes, ayant été privées de lumière ; une goutte de sueur lui coule le long de la joue et tombe en faisant un petit bruit sur son soulier, ou lui entre dans la bouche, ou, s’introduisant sous la paupière, lui brûle le globe de l’œil.

Il se redresse, il passe sur son front son bras nu. Il est écrit : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.

Oh ! il voit, car il est écrit : La terre sera maudite à cause de toi, et elle est maudite. Il est écrit : Tu en mangeras les fruits tous les jours de ta vie, et on est maudit. Car on est quand même attaché à la vie et elle se défait tout le temps et on la refait.

La nature lutte contre nous, il nous faut lutter contre elle.

Elle est malade, elle est gâtée, – nous aussi.

Et, malades, il nous faut nous battre tout le temps contre ses maladies à elle, – jusqu’à la mort, comme il se dit.

Il voit les dartres et les champignons qui sont aux troncs des arbres.

La chenille au bout des branches tisse son nid en velours blanc.

Il y a sur les pousses vertes des rosiers une telle épaisseur de vermine verte qu’elle y fait comme une seconde écorce ; une même épaisseur noire est sur les tiges du sureau.

Pourquoi tout est-il ainsi gâté et compromis d’avance, pendant que les mauvaises herbes poussent partout, pleines d’épines et de piquants, dangereuses à toucher, les chardons, les orties, les ronces ?

Et il faut pourtant, – pour manger. Arracher, esherber, racler, trier ; – on fait des tas, on y met le feu. Ils fument gris, ils fument blanc. Leur fumée traîne à terre comme une grosse chenille velue, puis, tout à coup, le vent la redresse et la fait basculer, vous l’envoyant dessus. On est pris dedans. On tousse, les yeux vous pleurent. On se protège la figure avec les mains, mais à ce moment la fumée s’écarte (il voit ces choses en pensée, tout en retournant la terre), puis se répand à travers l’air où elle fait comme un rideau. Il y a des trous dans ce rideau. On voit par les trous. Un coin de bois, on ne le voit plus. Un… Qu’est-ce que c’est ? ah ! ça c’est un pommier.

Ah ! misère. Il est en train de retourner la terre : c’est dur… Sa chemise colle à son corps, il a un goût amer sur la langue. Il faut : tant pis. Jour après jour, tant pis. Ne rien désirer. Ce qui vient, l’occasion : manger, boire, dormir, ça fait un jour ; dormir, boire, manger, ça fait encore un jour. Et les jours viendront se mettre l’un sur l’autre derrière nous comme les pages d’un livre, tandis que l’épaisseur de ceux qui restent à vivre diminue toujours plus.

Il a été boire à la fontaine.

Il change de costume.

Il met son chapeau, il traîne les pieds. Il va sous le grand ciel rose, qui est au-dessus de nous comme une tromperie, avec son calme et sa pureté. Il a les mains dans les poches.

Il pousse la porte de la cuisine :

— Ah ! a dit Mme Chappaz en le voyant entrer, comment, c’est vous ? depuis le temps !

— Oui, dit-il, j’ai eu des ennuis…

— Ah ! dit Mme Chappaz.

Des bouquets de roses sont peints sur ses joues bien vernies ; sa poitrine fait étagère sous son menton dans une blouse de coton gris :

— J’espère bien que ça va mieux.

Bolomey a dit que oui…

— Et vous savez, Monsieur Bolomey, pendant que vous… vous êtes seul chez vous, oui, en attendant… eh bien, vous n’auriez qu’à venir manger ici… On s’arrangera, c’est facile… N’est-ce pas ? avec le monde qu’on a… Écoutez, a-t-elle dit, je vais appeler Lydie…

Mais il a dit :

— Non, ne la dérangez pas. Donnez-moi seulement une bouteille de bière et un verre…

— Eh bien, c’est ça, Monsieur Bolomey ; mais où est-ce que vous allez vous mettre ?

Il fait un signe de tête vers les bosquets où on ne va guère la semaine.

Il a été s’asseoir à l’écart derrière les fusains, la bouteille de bière sous le bras, son verre à la main. Il commence à faire nuit. On entend de l’autre côté des buissons un bruit de voix, et puis le bruit des gens qui se lèvent, et ils font alors un bruit de monnaie, et ils paient, puis s’en vont. Quelques-uns sont venus en auto et mettent le moteur en marche. Neuf heures. On ira comme ça tout doux. Un petit plaisir après le travail ; un verre de bière et elle est bien fraîche. Et un peu de musique aussi de temps en temps, pourquoi pas ? parce que le poste de sans-fil de Métraux s’était mis à fonctionner… Bulletin météorologique… Forte dépression sur l’Irlande… Température en hausse… Maximum, vingt-sept degrés, minimum seize.

Silence.

Tout à coup le saxophone a été introduit par un battement de tambour mêlé à des fuites de merles.

Et ça se met à balancer autour de Bolomey. L’air balance. Les branches balancent (M. Métraux a laissé la fenêtre grande ouverte, parce qu’il fait chaud).

C’est fort, c’est douloureux et doux. Ça fait de la peine au cœur et ça divertit. On danse. Le divertissement des corps, et c’est pour ne plus penser. Alors aller comme ça, c’est ce qu’il se dit. De la bière fraîche, un air de danse, laisser faire.

— Coucou !…

Elle lui a mis les mains sur les yeux.

Et il a tenté de se défaire d’elle, mais elle le serrait fortement, lui renversant la tête, et la forme de ses bras nus était contre les côtés de son cou.

Et, se baissant vers lui : « Tu as eu peur ?… » dans la musique.

— Tu as eu peur, dis, petit ?

Alors la chaleur de son souffle et puis sa bouche, dans la musique ; ah ! laisser faire, pendant qu’elle le tient renversé contre elle des deux mains et sa bouche par-dessus ses mains va le chercher.

Il laisse faire ; la musique.

Elle a dit : « C’est gentil d’être venu. »

Il la laissait dire et faire. Elle se glisse contre lui dans la musique ; elle s’est assise sur ses genoux.

— Je n’aurais peut-être pas pu aller te rejoindre, ce soir ; comme ça, je t’aurai eu quand même, dis…

Il a senti le goût de ses lèvres, encore une fois. Et elles le quittent, mais alors c’est lui qui les cherche, comme la musique dit de faire, et puis c’est aussi ce que dit la vie, ou quoi ? prendre ce qui vient ; autant de trouvé, se dit-il, serrant contre lui ce grand corps qui se dénoue et se répand comme quand on coupe le lien d’une gerbe.

— Oh ! fais seulement. On est bien cachés.

SECONDE PARTIE

I

— Hé ! Bolomey !

Il lui semble qu’on l’a appelé.

C’était à quelque temps de là, et il s’est dit : « Est-ce Gourdou ? » car il était encore à moitié endormi.

Il avait ouvert les yeux, il a vu qu’il n’y avait personne dans la chambre.

Il a vu qu’il faisait grand jour ; un beau soleil entrait par l’entre-bâillement des contrevents ; et encore une fois il est appelé : « Hé ! Louis ! » il a répondu présent comme au service militaire.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Tu n’es pas sérieux.

Il a demandé :

— Pourquoi ?

On lui a dit :

— Toutes ces histoires.

Il interroge, on répond. Il y a quelqu’un au fond de lui-même qui parle :

— Bolomey, tu es tombé sur la tête, tu as été étourdi par le coup. Mais c’est fini… Hé ! Louis…

Il dit :

— Voilà.

— Regarde le beau temps qu’il fait, ce matin… Tu n’as qu’à vouloir, elle reviendra.

Il se réveille de plus en plus et, à mesure qu’il se réveille, il lui semble qu’il rejoint davantage la voix et la vérité qu’elle annonce ; il voit qu’il fait beau et clair dans le monde.

Il s’est mis assis sur son lit, il regarde ; il voit que les rideaux s’avancent et entrent ensemble joyeusement dans la chambre comme une voile gonflée de vent.

Si c’était seulement qu’on n’a pas su s’y prendre !

Il repousse les contrevents qui empêchent le jour d’entrer ; il dit : « Qu’il entre ! » il dit : « Qu’il entre tout grand et tout entier », tandis qu’il rabat des deux mains les vieux panneaux de bois qui claquent contre le mur en même temps.

Et il voit que c’est un jardin, et que c’est le Jardin quand même.

Chaque brin d’herbe y jette ses feux, chaque feuille porte son collier, chaque branche est comme un écrin de pierreries ; c’est bleu, rouge, jaune, violet, blanc ; ça brille de mille petites flammes de couleur qui bougent les unes devant les autres ; – est-ce que tu vois ? Il dit : « Je vois. » – « Alors, viens ; tu es attendu. »

Est-ce qu’on lui parle ou si c’est lui qui parle ? il ne sait plus.

Ce qui lui est dit et lui-même, c’est à présent la même chose. Tout est changé, ce matin-là. Il sort dans le jardin parmi les cris du merle. Il regarde ce jardin, c’est le mien ; il est mal fermé, je le fermerai. Les ruches ont perdu leurs couleurs, je les repeindrai. Les plates-bandes n’ont pas encore été retournées, je les retournerai, je suis là pour ça. Tout y est dans un grand désordre, mais on y mettra de l’ordre, car l’ordre est en nous. L’ordre est en moi. Je n’étais plus ; je recommence à être. Il est entré dans la journée comme s’il était né avec elle, comme s’il venait seulement de naître ; il fait tout le tour du jardin. Ensuite il a eu faim ; il y a du bonheur sur sa langue. Il casse les branches sèches enfagotées qu’il défagote, ah ! ça fait plaisir, avec des gestes attentionnés. Il y a du bonheur jusqu’au bout de ses doigts. Les choses savent bien à qui elles ont affaire ; elles nous connaissent, les choses ; elles se plient à nous avec amitié ou bien entrent en lutte avec nous, car il y a accord ou désaccord. Il est accordé tout à coup. Accordé aux choses et au monde, pense-t-il, accordé aux choses du monde, passant ses doigts pleins de précautions et caressants dans le nœud d’osier qui docilement cède et vient en arrière et est défait par les mêmes chemins qu’il avait suivis pour se faire. C’est nous qui nous gâtons nous-mêmes, hein ? pense-t-il, ce matin-là, parce que tout change, avec nos rêvasseries, pendant qu’il a pris juste la quantité de bois qu’il faut dans ses deux poings, ni trop, ni trop peu, avançant le genou, debout sur l’autre pied dans un bel équilibre.

Et les branches se cassent en deux avec un bruit gai dans la cuisine.

Il faudra seulement blanchir les murs, mais ce sera facile, se disait-il, ayant mis la double poignée de brindilles dans le fourneau sur le papier de journal chiffonné. Tout de suite une belle flamme se dresse, vive et claire, comme le coq qui chante en battant des ailes. C’est des travaux de femme ; ça ne fait rien. Il se met un tablier de femme autour du ventre. Il verse l’eau dans la casserole ; elle est raide et brillante comme une corde neuve. Il va chercher le bidon où est le lait ; lui, s’étale au contraire dans sa chute et il s’ouvre en s’amincissant comme une feuille de papier. Chaque chose a sa nature, chaque chose veut être aimée dans sa nature. Oh ! il y en a tant ! et ça va faire tant d’amours ! Car nous sommes là pour deviner les choses dans leurs natures particulières : alors elles nous en sont reconnaissantes, n’est-ce pas ? Une parenté intervient. Il n’est plus seul, il est parmi des amis, et des amies, lui semble-t-il, écoutant maintenant grogner le feu comme le chien de garde dans sa niche. Le gros, l’épais, le tendre, le résistant, le dur, le lisse, le grenu, le brillant, le mat : il y a un langage des choses, seulement les hommes ne veulent pas l’entendre, c’est ce qu’il se dit ; et c’est pourquoi les hommes sont malheureux. On n’est pas séparé, on communique, c’est ce qu’il se dit, prenant dans sa paume le gros bol de faïence, rond et tiède comme un sein. Il a faim. Il est dans la vie.

Il s’est assis à la table sous un rayon de soleil tout neuf comme une planche de sapin qu’on vient seulement de raboter et qui, partant du haut de la fenêtre, pose par son autre bout sur le carreau. Il raisonne son cas, il se dit : « Je suis un homme. » La vie passe d’une chose à l’autre. La vie entre en lui avec le pain qu’il mâche, pendant que dans la cafetière de fer-blanc le café qui s’égoutte sonne à coups séparés comme une petite cloche. Alors voilà, se dit-il, comment est-ce que j’ai pu croire à ces histoires ? c’est peut-être une explication, mais c’est une mauvaise explication. Il boit, il mange, le sang lui chante au cou et aux tempes. On va voir. Il se coupe encore un morceau de pain et de fromage. Le sang lui bat aux poignets. Le sang lui dit : « Maintenant debout. »

Il retrousse ses manches.

Il n’a que sa chemise et un pantalon de toile ; sa chemise est largement ouverte sur sa poitrine.

Il se dit : « Quel âge est-ce que j’ai ? »

Il empoigne la pelle carrée, la bêche à trois dents. Trente-six ans ; c’est la jeunesse.

Son épaule gauche est dans l’ombre, son épaule droite dans le soleil, où il se penche, enfonçant d’un seul coup la pelle plate dans la terre. Tout à coup la peine devient plaisir ; retournement. Ça la fera revenir, c’est pour elle. Plus c’est dur, plus c’est agréable ; retournement. C’est pour elle. Je l’attends, je prépare tout pour son retour. Elle reviendra sûrement. Il s’est redressé un moment, les mains sur le manche de sa pelle ; puis, la plantant dans le sol, il bourre sa pipe ; et les oiseaux éclatent de rire au-dessus de sa tête comme pour dire : « Il a enfin compris. » C’est moqueur, ces merles. L’oiseau de la pluie siffle ironiquement à petits coups au-dessus de vous : « Pluie… pluie… » et tu l’as cru, ou quoi ? ça fait rire l’oiseau… « Bolomey, tu crois tout », dit l’oiseau. Le pic tape à petits coups avec son marteau pointu contre un tronc, pendant que Bolomey le cherche des yeux sans le découvrir. Ah ! il fait beau, il regarde le monde qui est rond autour de lui, la pipe à la bouche, le ciel qui est rond au-dessus du monde. Je n’ai seulement pas su faire ; c’est clair. Je ne connaissais pas bien les femmes ; j’ai vécu trop seul. Sa pelle déjà repolie par le frottement brille au soleil. Ah ! c’est délicat (j’entends les femmes) ! Ah ! c’est difficile ! Je n’ai pas su ; eh bien, on recommencera, c’est-à-dire on commencera. Hé ! l’oiseau, hé ! le merle, ou quoi ?

Le petit rouge-gorge se tient juste à côté de lui, plein de confiance, perché dans le bout d’un tuteur, puis se laisse tomber sans crainte entre ses jambes, parmi les mottes que Bolomey vient de retourner, voyez-vous ça ! Eh ! le coquin, dit-il, pendant qu’il fait un geste pour le chasser ; mais le petit oiseau d’un coup d’aile retourne simplement d’où il est venu. Il a confiance ; il faut avoir confiance. Je dirai à Adrienne : « Tout recommence » ; ce sera comme si on ne s’était jamais vu. C’est un jardin, c’est le Jardin. Je le fermerai seulement pour empêcher le malheur d’y rentrer.

Il regarde devant lui et voit que la plate-bande où il travaille sera bientôt entièrement retournée ; il se dit : « J’irai ce soir, il ne faut pas attendre ; j’irai faire ma commande chez Chevalley à Rolle ; je prendrai le train de cinq heures. »

C’est ce qu’il a fait. Et elle (Lydie), quand elle est venue ce soir-là, elle ne l’a pas trouvé.

II

Il avait pris les mesures avec une chevillière d’arpenteur. Il tendait sa chevillière d’une borne à l’autre. Elle était jaune, plate, en tissu gommé, avec les décimètres et les mètres marqués dessus par un trait noir et numérotés ; et le vent venait et la soulevait, la faisant flotter dans les airs.

Il avait été obligé, étant seul, de l’attacher à un de ses bouts ; il tirait dessus pour la tendre.

Il avait un carnet de poche ; il inscrivait les mesures sur son carnet.

22 mètres.

Ensuite commençait un autre segment de droite, faisant angle avec le premier ; il inscrivait : 15 mètres.

C’est grand, chez nous ; il faisait l’addition. 22 + 15 + 20, total 57 mètres. Un vrai jardin.

Le vent venait pendant qu’il déplaçait de nouveau la chevillière et elle montait en l’air joyeusement au-dessus des touffes de coquelicots, des grosses marguerites, des sauges velues ; mais, de ce côté-ci de la barrière, se disait-il, quand elle sera en place, vous allez voir toutes les espèces de cultures qu’on aura : en fleurs, en fruits, en légumes.

Il commence à remonter la pente de l’autre côté du jardin ; les limites passent tout juste au delà du tronc du noyer, qui est encore chez lui, comme il voit, – là où il était couché, là où elle lui a été donnée.

Il inscrit de nouveau : 36 mètres.

Puis 17 mètres encore, ce qui le ramène au chemin ; et, la clôture qui le bordait étant encore en bon état, il n’a pas eu besoin de mesurer plus loin.

36 +17 = 53. Il met les trois chiffres l’un sous l’autre.

Puis il regarde encore une fois le jardin qui est au-dessous de lui, avec ses pruniers, ses cerisiers, ses poiriers, ses buissons de citronnelle, plein d’abeilles, plein d’oiseaux, ayant en son milieu le toit de la vieille maison tout recousu de pièces rouges ; et ça lui chante dans le cœur, parce qu’il pense : « Il est beau », il pense : « On y sera bien. »

Il descend vite s’habiller.

Il a pris le train de cinq heures.

160 mètres de clôture Chabourit, avec un pieu tous les deux ou trois mètres.

Chevalley a dit : « Je peux vous la livrer quand vous voudrez. »

— Combien ?

— Sept francs le mètre, pose comprise.

— Oh ! je la poserai moi-même.

— C’est que c’est tout un travail.

— Ça ne fait rien.

— Eh bien, alors, on arrondira la somme.

160 mètres à sept francs. Chevalley fait le compte.

— On vous les laissera rendus à 1050 francs.

— 1000, a dit Louis.

Chevalley a cédé pour finir.

Les affaires sont faciles : cette affaire-là s’est bien arrangée.

Ils ont été boire un verre au café de la Gare en attendant le départ du train de 6 h. 40. Bolomey monte dans le train. On voit qu’il fait beau. Le train est plein de gens qui chantent.

Il n’a plus peur de voir les gens ; il ne recherche plus les chemins détournés. Il va droit devant lui, ce qui le mène au beau milieu du village où c’est plein de citoyennes et de citoyens en bleu et en blanc qui sont assis devant les maisons.

— Alors, comment ça va-t-il ? Il y avait longtemps qu’on ne vous avait pas vu.

— Oh ! disait-il, j’ai eu des ennuis.

— Ah ! ça arrive, ça arrive à tout le monde.

Sans rien lui demander d’ailleurs par politesse (et puis on savait bien de quoi il s’agissait).

— Oui, disait-il, mais à présent…

Il donnait avec la main un coup sec comme quand on tranche une branche avec la serpe :

— Fini !

— Ah ! bien, tant mieux.

Il a été invité à souper par ses cousins Reymond, qui ne l’avaient pas vu depuis longtemps. Il s’est tenu assis dans la cuisine devant une bonne soupe aux légumes, aux « herbettes », comme on dit chez nous. Ça va bien.

Il a parlé un peu avec ses cousins Reymond. Des petites filles jouaient à « bête noire » dans les jardins pleins de pivoines qu’on voyait par la fenêtre, grosses comme des figures. Et on voyait les figures des petites filles qui se glissaient silencieusement, entre les buissons, sous les arbres ; puis elles criaient : « Bête noire ! » puis elles revenaient en courant.

Reymond a allumé la lampe.

Bolomey avait dit à Reymond :

— Eh bien, sortons un moment, veux-tu ? On te le permettra bien, ou quoi ? avait-il demandé en s’adressant à Mme Reymond. Qu’en pensez-vous, Madame Reymond ? Pour une fois. C’est qu’il faut bien refaire connaissance.

Ils avaient été boire. Bolomey n’était rentré chez lui qu’après minuit, ce soir-là.

La lune n’était pas encore levée. Il avait travaillé de nouveau tout le jour au jardin, il s’était couché de bonne heure. La lune n’était pas encore levée, vers les onze heures, quand elle est sortie sans faire de bruit de sa chambre. Elle s’est trouvée sous les étoiles, et point de lune, mais énormément d’étoiles, faisant des lignes, des triangles, des carrés, comme s’ils étaient dessinés à la craie sur la planche noire, au-dessus d’elle, entre les arbres, entre les pommiers, les cerisiers, les poiriers, les pruniers.

Une belle nuit.

L’herbe haute sifflait avec douceur autour de ses chevilles, étouffant le bruit de ses pas. Elle sent le mouillé de l’herbe faire froid sur sa peau à travers la toile de ses espadrilles. Elle respirait le bon air, elle pensait à des choses agréables. Un petit bois s’était élevé à sa gauche avec ses étages de branches faisant une grande maison, où les oiseaux dorment et les bêtes qui bougent le jour ne bougent plus. Ça sent l’écorce, ça sent la mousse. Tout à coup le bois avait pris fin, pendant qu’un souffle d’air plus vif passait par-dessus le chemin et elle ; alors elle a eu un petit frisson de plaisir dans les épaules, et c’est bon.

La lune se levait justement derrière les montagnes que le bois en se retirant avait découvertes par delà un grand espace de pays. Elles étaient tellement bleues qu’on ne distinguait la place où elles commençaient dans le ciel que parce que c’était là que les étoiles prenaient fin. Tout à coup, Lydie s’est arrêtée : « Il y a le feu ! » Elle s’était arrêtée et le cœur lui a battu : « Il y a le feu à la montagne. » Car une grande lueur rouge avait paru derrière, courant rapidement le long de son arête, qui est apparue toute noire et toute dentelée dans l’intumescence du brasier.

Puis Lydie s’était mise à rire : « La lune ! » bien qu’elle ne se montrât toujours pas, et, à cause de sa forme ronde, elle a joué longtemps encore derrière les rochers pointus.

Mais Lydie riait déjà, attendant sa venue ; puis : « Bonjour la lune », pendant que l’astre se montrait tout juste dans le bout à la fois et des deux côtés du sommet : ah ! quelle grandeur ! – lui dormait pendant ce temps.

Énorme, rougeâtre, sans épaisseur, ronde comme une feuille à gâteaux ; puis, à mesure qu’elle montait, elle blanchissait davantage, et elle a été pour finir de la couleur des étoiles, tandis qu’il tombait d’elle quelque chose de gris et de cotonneux, comme beaucoup de petites plumes, – comme une fine poussière de poudre de riz.

Lydie s’était remise en marche.

Il a été réveillé par le tout petit bruit qu’a fait le portail du jardin quand on l’a ouvert. Cette toute petite voix plaintive l’avait tiré de son sommeil, comme il arrive, alors que de bien plus grands bruits, mais habituels, ne vous dérangent nullement. Il voit, lui aussi, que la lune s’est levée et elle entre dans la chambre par l’entre-bâillement des contrevents, la partageant en deux régions, dans l’une desquelles il est et il y a l’autre (on a refermé le portail). Elle ne faisait aucun bruit en venant. Il était dans la nuit de ce côté-ci de la lumière, et, de l’autre côté de la lumière, il y avait également la nuit, tandis qu’il ne bouge pas, s’amusant à ne pas bouger, et considère cette mince cloison de verre, qui se dresse là entre lui et rien. Il est dans l’amusement, parce qu’il s’est dit : « C’est elle », et ne bouge pas pendant qu’on vient (ou il suppose qu’on doit venir, car ces semelles de corde sont singulièrement silencieuses). Puis un caillou a roulé quand même sur la terre battue de l’allée.

Ah ! il s’amuse. « Car il va falloir lui faire comprendre… » Il va falloir.

En effet, on l’appelle. Son nom vient une première fois, seulement chuchoté, comme si on était sûr qu’il devait entendre : « Louis ! » puis encore une fois : « Louis ! » Il ne répond pas. On se déplace légèrement dans la lune. Lydie est tellement près de lui qu’il lui semble à présent qu’il va l’entendre respirer et il entend aussi le frottement de sa jupe contre ses jambes, ce qui est un doux bruit, mais il ne répond toujours pas. On a été alors jusqu’à la porte de la maison. On a heurté tout doucement : « Y a-t-il quelqu’un ? » pendant que les trois coups une seconde fois résonnent dans le corridor. Ah ! il s’amuse. Parce qu’il entend qu’on s’éloigne, puis un moment il n’y a plus personne, puis on revient (on a dû faire le tour de la maison).

Il se laisse glisser tout doucement hors de son lit.

Il n’a même pas dérangé en s’y heurtant cette cloison de lune où il entre. Elle le laisse entrer sans se déformer, ni se ployer, car telle est sa substance. Elle est là, cette cloison, il tend les mains, elle est sur ses mains, elle n’a pas bougé. Il y entre, il y est à moitié, c’est-à-dire avec une moitié de son corps, puis n’y est plus, puis y est de nouveau et s’y avance et l’a eue sur la tête : il est dans l’amusement. Il n’a eu qu’à se pencher à l’intérieur des contrevents et à regarder par la fente. Et il voit que Lydie, elle non plus, n’est pas loin : il s’amuse. Elle est un peu plus bleue que l’air qui est légèrement bleu, elle est transparente comme une fumée ; et c’est ça, les femmes : des fumées, – sauf une, se dit-il. Il voit que le jardin est bleu et noir, clair et sombre ; le jardin est en deux parties, il est dans l’amusement.

Il a dit :

— Qui est là ?

Puis, d’une voix qu’il s’efforce de rendre naturelle :

— C’est toi, Adrienne ?

Pendant qu’il rit en dedans.

Et il regarde toujours ; il voit alors que Lydie s’est tournée vers lui, elle est toute claire sur ce fond noir qu’elle touche presque ; et, d’une voix d’abord un peu surprise, puis très nette :

— Non, c’est pas Adrienne.

Alors c’est lui qui a feint la surprise.

— Ah ! a-t-il dit, c’est toi, Lydie ?

— Ah ! c’est toi, Louis ? a-t-elle dit. Eh bien, tu as le sommeil lourd, si c’est toi.

Il a dit :

— C’est moi.

Elle n’a pas bougé ; elle lui parle, les mains croisées l’une sur l’autre, comme pleine d’indifférence.

— Eh bien, je n’aurais pas pensé… Il faut croire que tu as la conscience tranquille. Est-ce que tu dormais déjà hier soir ? parce que je suis déjà venue hier soir.

Il disait :

— Ah ! tu es venue ?

— J’ai heurté, je t’ai appelé ; tu n’étais pas là. Ou bien si c’est que tu ne m’as pas entendue ?

Elle parlait tranquillement, sans avoir bougé de sa place. Il a dit :

— C’est que j’étais fatigué.

— Hier soir ?

— Non, ce soir.

— Et hier soir ?

— Hier soir, j’étais en route. C’est qu’il y a du changement… J’étais à Rolle, hier soir.

— Et qu’est-ce que tu y as été faire ?

— Ah ! tu le verras bien une fois. C’est qu’il y a du changement, dit-il. J’ai déjà commencé ; tu n’as pas vu ?

Alors elle regarde et voit dans la lune autour d’elle les carreaux retournés, les haies taillées, les pierres et les mauvaises herbes mises en tas au bord des allées :

— Et il fallait faire de l’ordre, disait-il, et ça n’est pas fini, et ça donne sommeil.

— Oh ! dit-elle, je comprends.

Il a baissé un peu la voix :

— Et je ne te dis pas d’entrer, parce qu’il y a déjà quelqu’un.

Il ne se montrait toujours pas, de sorte qu’il semblait parler à rien et c’est rien qui lui répondait. Elle n’avait fait qu’un petit mouvement avec les mains ; celle qui était dessus était maintenant dessous.

— D’abord, est-ce que je t’ai demandé d’entrer ?

Elle se met à rire :

— Oh ! Louis, dit-elle, tu es drôle.

Elle n’a pas bougé.

— J’avais été faire un petit tour, et j’ai vu en passant, par-dessus la barrière… C’est de la curiosité. Qu’est-ce que tu fais ?

Il a dit :

— Je fais le jardin, parce qu’il n’était pas fait.

Et, tout à coup, il a ouvert tout grands les contrevents, les repoussant l’un et l’autre de chaque main, qui sont venus battre contre la muraille comme quand un grand vent se lève. Il est dans le contentement, il dit :

— Et le jardin se fait… Alors ce sera pour une autre fois…

— Oh ! dit-elle, bien sûr, pour une autre fois…

Elle lui a tourné le dos.

— Où vas-tu ?

— Je m’en vais.

— Écoute, dit-il, ne t’en va pas !

— Que veux-tu que je fasse ? Et puis, dit-elle, s’il y a quelqu’un…

— Oh ! c’est quelqu’un de commode, dit-il, et qu’on ne dérange pas facilement.

Elle attendait, de nouveau.

— Je voulais te dire, tu comprends, j’ai commandé une barrière, alors il faudra que tu viennes m’aider, parce que je veux la poser moi-même… Sept francs le mètre. En châtaignier. On enfonce les pieux, ils sont en chêne ; et puis on la fixe et puis c’est fermé. Ce sera fermé partout, tu comprends… Dis, tu ne viendras pas m’aider ?

Il lui parle de la fenêtre. Il se tient debout dans le cadre où on le voit jusqu’à mi-corps, comme sur un tableau, recevant la lune en face et peint par elle ; elle, debout un peu plus haut et qui la reçoit dans le dos.

— Et que vas-tu faire avec ce jardin ? a-t-elle dit.

— Ah ! a-t-il dit, c’est pour nous.

— Pour nous ? a-t-elle dit.

— Oui, pour elle et pour moi.

— Ah ! a-t-elle dit. Et quand est-ce qu’elle revient ?

— Oh ! a-t-il dit, elle est déjà là.

Il rit. Il est dans l’amusement.

— Alors, tu n’y crois plus, Louis, à ces histoires ? Et Gourdou qu’est-ce qu’il va dire ? Et, tu sais, à présent, moi, j’y crois…

— Je n’y crois pas, Lydie, moi…

Alors elle a dit de nouveau :

— Eh bien, je rentre. Bonne nuit.

Elle a soupiré un petit peu, mais est-ce qu’il a seulement entendu ? Elle soupire, puis se détourne, baissant la tête. Il la regarde ; il la voit qui tourne lentement dans la lune sur elle-même, puis se met à monter l’allée, entrant dans l’ombre par en bas, de sorte qu’elle a été de deux couleurs d’abord et puis la couleur sombre a gagné toujours plus de bas en haut, le long de sa personne.

— Eh bien ! adieu, a-t-il dit, puisque tu es pressée. Adieu et à bientôt, ou quoi ?

Elle ne répondait rien. On ne pouvait plus la voir.

Il a pris les contrevents par les poignées ; ils viennent l’un et l’autre contre lui en grinçant.

C’est alors que la voix de Lydie s’était fait entendre de nouveau.

Il a retenu le mouvement de ses bras, de sorte que les deux panneaux étaient encore de l’un et de l’autre côté d’une barre de lumière ; et voilà qu’on disait :

— Où est-elle ?

— Elle est dans ma tête.

— Alors elle te défend de sortir ?

Il a dit :

— Je ne sais pas très bien si c’est la tête ou le cœur.

Elle s’était tue ; puis, tout à coup :

— Et l’hiver, Louis ? Et le mauvais temps ? Et la maladie ?

— Eh ! Bolomey, disait-on, et la mort ?

III

L’homme, ayant sauté à bas de son siège, a sifflé entre ses doigts. Il avait arrêté son attelage devant le portail du jardin ; il va caresser ses chevaux, qui sont deux beaux chevaux à la forte encolure, avec de longues crinières pâles comme des cheveux de femme décolorés par le soleil.

Comme on ne venait pas, il a sifflé de nouveau.

Bolomey était en train de creuser des trous dans la terre. Il est venu. L’homme lui a dit :

— Je ne pouvais pas quitter à cause des bêtes. Je vous amène la barrière.

Bolomey a dit :

— Ça va bien.

Ils se sont mis les deux à la décharger. Elle était découpée en morceaux ayant à peu près trois mètres chacun. Ils les ont empilés à côté du portail. Ça fait un tas, c’est en attendant. Et les pieux ont été dressés à côté du tas, parce qu’ils vont bientôt servir de même.

Pourquoi est-ce qu’on serait condamné, en effet ? pourquoi est-ce qu’on ne serait pas libre de faire chacun sa vie ? Il avait mangé à midi de bon appétit dans sa cuisine, puis s’est remis tout de suite à sa besogne sous le grand soleil. Il creuse des trous. Un trou tous les trois mètres à peu près. Dans chaque trou, il introduisait un pieu, qui était un pieu de chêne à la pointe soigneusement enduite de goudron.

Il l’enfonçait avec un maillet de bois ; après quoi, il ne lui restait qu’à bien tasser la terre tout autour, comme il faisait également, dans son pantalon de toile bleue et sa chemise de flanelle coton à rayures roses, ayant autour de la taille une étroite ceinture de cuir, rajeuni, plein de force et d’entrain, pourquoi ?

Ah ! c’est que nous sommes d’avant la faute, nous autres, par notre seule volonté. La malédiction pèse sur ceux qui y croient. Il voyait que ceux-ci se condamnent eux-mêmes (et pas nous), puis recommençait à creuser ses trous, levant le pic, enfonçant d’un coup de semelle dans l’herbe haute la pelle plate. Il voyait que nous sommes nos propres maîtres ; c’est nous qui créons la réalité. Nous autres, on se fait notre vie ; on se la fait comme on l’entend. Grande ou petite, claire ou sombre, belle ou triste, – vous allez voir, c’est un travail. Alors il fait bon travailler, parce qu’on a besoin de dépenser sa force et de la faire servir à quelque chose, c’est-à-dire de transformer, c’est-à-dire d’amener ce qui vous entoure à être à votre ressemblance, – vous allez voir. Enfonçant sa pelle, tranchant les racines fines du chiendent, ou le gros pivot du pissenlit qui est vertical et saignait blanc, partagé dans le sens de sa hauteur contre le côté de la motte luisante. Et ainsi il n’a pas vu venir celui qui avait été la seconde visite de la journée : un petit homme sans menton avec une grosse moustache, qui s’est approché lentement sur le chemin, puis s’arrête, regardant du côté de la maison entre les arbres comme s’il cherchait quelqu’un.

Le bruit que Bolomey faisait avec sa pelle l’a empêché d’entendre le portail s’ouvrir ; ensuite il a donné des coups de maillet sur le pieu, ce qui l’a empêché d’entendre qu’on venait. Et le petit homme était depuis un moment derrière lui, quand tout à coup s’étant retourné :

— Eh ! Monsieur Burnier…

Il donne encore un coup de maillet sur son pieu, puis s’avance.

— Je vous dérange ?

— Non, a dit Bolomey.

Bolomey lui tend la main.

— C’est que j’aurais à vous parler, si vous aviez un petit moment.

Puis il regarde autour de lui.

— Ça devient beau chez vous. Qu’est-ce que vous faites ?

— Vous voyez, je fais de l’ordre ; ça en avait bien besoin.

— Et vous fermez ?

— Oui, a dit Bolomey. C’est pour savoir où on commence et où on finit. Je ne le savais plus.

— Ah ! Et justement, a dit Burnier, puisque vous faites des transformations…

Ils avaient été s’asseoir sur le banc devant la maison, jusqu’où la pointe d’un poirier avait développé son ombre ; ils y tenaient tout juste, l’un et l’autre, ayant à leur droite comme à leur gauche la vivacité de l’astre et encore sur le mur de la maison au-dessus d’eux.

— Parce que voilà, disait Burnier, vous devinez bien un peu ce qui m’amène.

Il parlait lentement et avec précaution, retournant chaque mot comme une pièce de monnaie dont on veut s’assurer d’abord de la valeur ; et, levant une main, puis levant l’autre main, il se tournait vers Bolomey :

— Ah ! c’est qu’on a bien regretté… oui, ma femme et moi…

Assis à côté de Bolomey qu’il regardait, puis ne regardait plus :

— Oui, n’est-ce pas, nous deux, parce qu’on n’y est pour rien, Monsieur Bolomey, parce qu’on n’a rien su nous-mêmes, voyez-vous… Oui, quand elle vous a eu… quand elle est… oui… eh bien, elle est allée directement chez sa mère à Genève… Et on n’a jamais compris pourquoi…

Il s’arrête ; il regarde Bolomey qui ne le regarde pas.

— C’est ma sœur qui nous l’a écrit… Qu’est-ce que vous voulez ? un coup de tête… C’est jeune… Et vous, je dois vous dire, on vous a attendu un peu. On a été étonnés de ne pas vous voir venir… On vous aurait expliqué. Et puis on aurait pu vous donner son adresse.

Il regarde de nouveau timidement vers Bolomey.

Bolomey ne dit rien, il est tout à fait tranquille ; et voilà que le soleil, qui est sorti de derrière le poirier, avant de disparaître derrière l’arbre voisin (c’est un grand cerisier aux branches retombantes), allonge jusqu’à eux ses rayons, les frappant en plein visage, si bien qu’ils sont obligés l’un et l’autre de baisser la tête.

Burnier sous son chapeau de paille, Bolomey sous son chapeau de jonc.

— C’est pourtant une brave fille.

Burnier hoche la tête pour bien l’affirmer.

— Et on n’y a rien compris, on vous dit, ni ma femme, ni moi, ni sa mère, ni personne… On n’y a rien compris du tout. C’est ombrageux, c’est jeune, ça ne sait pas, voyez-vous. Et on avait pensé… Oui, que vous lui auriez écrit… Vous seriez seulement venu nous demander son adresse… Oh ! elle n’a pas été bien loin, comme je vous dis… Et à présent elle a pris une place de demoiselle de magasin à Genève. Oh ! elle a bonne façon, vous savez bien… Et puis il le fallait, parce que ma sœur est remariée et elle a deux enfants de son second lit… Mais elle s’ennuie, la petite…

Il parlait beaucoup, en cherchant ses mots.

« Ah ! se disait Bolomey, déjà… » Il ne disait rien.

Et Burnier s’étonnait de son silence, c’est pourquoi il a continué :

— Alors, j’en ai parlé à ma femme, parce qu’on l’aime bien et puis c’est notre nièce…

Le soleil a glissé peu à peu derrière le cerisier aux branches qui ressemblent à des tresses en paille noire, beaucoup de tresses en paille noire qui à présent pendent devant l’astre, si bien qu’il ne nous gêne plus.

— Oh ! il suffirait, Monsieur Bolomey… Oui, on en a parlé, ma femme et moi, et puis ma sœur qui est venue…

Bolomey se lève, Bolomey a dit :

— Attendez, je vais chercher une bouteille.

« Je les laisserai venir, pense-t-il, l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’elle vienne. Parce qu’elle viendra pour finir… »

Il reparaît, une bouteille sous le bras, deux verres à la main ; et, tirant son couteau de sa poche, il a ouvert le tire-bouchon, parce que c’est un couteau militaire avec une grande lame, une petite lame, un outil à ouvrir les boîtes de conserve, un outil à percer le cuir ou poinçon.

Il se penche, tenant la bouteille entre ses jambes, pendant qu’on voit une veine se gonfler sur le côté de son cou.

Le bruit sec et clair du bouchon.

— Regardez-moi la belle couleur qu’il a ! dit Bolomey, versant le vin dans les verres. C’est du vingt-neuf…

Burnier a bu :

— Ah ! il est bon !

— N’est-ce pas qu’il est bon ?… Et, a dit Bolomey, c’est que tout est bon. Il suffit de savoir s’y prendre. Vous ne croyez pas ?

— Ma foi, a dit Burnier…

— Voyons, vous, vous avez une retraite, vous avez une maison à vous, une jolie maison neuve. Alors de quoi vous plaignez-vous ?

Burnier a dit :

— Je ne me plains pas.

— Et un jardin. Est-ce qu’il est fermé ? a dit Bolomey.

— Qui ça ?

— Votre jardin ?… À votre santé.

Il remplit les verres. Et voilà comment ça va, parce que Burnier a dit :

— Oui… mais enfin pas comme le vôtre… un simple treillage en fil de fer…

— C’est pour l’empêcher de sortir une fois qu’elle sera là.

Bolomey rit. Burnier a toussoté. L’essentiel de ce qu’il a à dire n’est pas encore dit ; et il perd le fil, et c’est Bolomey qui le lui fait perdre.

— Écoutez, Monsieur Bolomey.

— C’est de la bonne fabrication. Les pieux sont en chêne, les lattes en châtaignier, ça résiste à l’eau de pluie…

— Écoutez, Monsieur Bolomey…

— Et c’est une bonne protection, parce qu’une fois qu’on est derrière…

— Monsieur Bolomey, je voulais vous dire… Vous ne lui écririez pas un mot ?… Parce que je crois qu’elle s’ennuie, parce que je crois qu’elle aimerait bien revenir, seulement il faudrait d’abord qu’elle sache…

— Ah ! vous voyez ! Je savais bien, a dit Bolomey.

— Qu’est-ce que vous saviez ?

— Non, j’écris pas.

— Alors, Monsieur Bolomey, j’ai pensé qu’on pourrait peut-être arranger les choses autrement. Si elle venait chez nous. Je vous ferais dire…

— Non, je n’irai pas.

— Je vous assure, c’est une bonne fille, disait Burnier. Elle vous aime bien, je crois. Oh ! elle n’a rien à vous reprocher. Vous aviez vos habitudes, voilà tout, c’est naturel. Je crois qu’elle était un peu seule. Mais maintenant qu’elle est majeure, et puis qu’elle a vu ce qu’il en était…

— Eh bien, j’attends, dit Bolomey.

— Mais qu’est-ce qu’il va falloir lui dire ?

— Il ne faut rien lui dire.

Tout à coup il s’est mis à rire et, remplissant encore une fois les verres, il disait :

— Monsieur Burnier, vous ne buvez pas ? La bouteille n’est même pas vide. Et puis il y en a d’autres, vous savez.

— Oh ! merci, disait Burnier.

— Ah ! les femmes ! disait Bolomey.

— Ah ! oui, les femmes ! disait Burnier.

— Santé !

— C’est difficile, disait Burnier.

— C’est beau, disait Bolomey.

— Et moi, disait Burnier, je ne peux pas encore en dire trop de mal.

— Et moi, disait Bolomey, je n’en dis point de mal.

— Mais alors qu’est-ce qu’il faut faire ? a dit Burnier en se levant.

— Il ne faut rien faire, a dit Bolomey.

— Ah ! a dit Burnier, qui ne comprenait toujours pas.

— Il faut attendre.

— Eh bien, on attendra.

Puis :

— Mais réfléchissez, Monsieur Bolomey…

Pendant qu’il se lève :

— Je sais bien que c’est elle qui a les torts, et elle le sait bien aussi.

Lui, il est gai. Lui, il s’amuse. Il continue à s’amuser. Il regarde l’heure à sa montre.

Il voit qu’il est six heures passées. Il va chercher ses outils qu’il a laissés sur place et il faut faire de l’ordre pour la nuit. Il rentre. Il casse deux œufs dans la poêle. « Ah ! se disait-il, Burnier n’a pas compris, mais c’est que personne ne peut comprendre. Moi, je comprends ; ça me suffit. »

Il change de chemise ; il met un col propre et une cravate, s’étant lavé à grande eau. Il met un col devant sa glace, il met une cravate ; il s’est rasé. Il se tient devant son miroir et s’y voit très bien, car il fait clair encore sur le monde, quoique le soleil soit couché depuis un moment déjà. Mais c’est que tout le ciel est frotté de lumière. Elle ne vient pas d’un seul côté, comme des fois. Elle vient sur lui de partout et il est tout entier dedans, pendant qu’il se peigne devant la glace les cheveux, puis la moustache.

IV

— D’où viens-tu ?

— Du village.

— Et tu y as été toute seule ?

— Oh ! oui.

— Tu n’as pas peur de te perdre ?

— Oh ! non.

C’est Gourdou avec la petite Gladys qu’il a rejointe sur le chemin de l’auberge.

— Qu’est-ce que tu as dans ton panier ?

— Du beurre.

On voit l’auberge dans les arbres. Et, à l’angle du toit, plus haut, quand on regarde, il y a un petit quartier de lune tout ébréché sur un de ses bords.

Gourdou a dit :

— Sais-tu ce que c’est ?

La petite Gladys a dit :

— C’est la lune.

— Non, a dit Gourdou, c’est l’écuelle du chien.

— Quel chien ?

— Le chien du bon Dieu…

Il portait sur la hanche gauche sa grosse musette de cuir pleine d’outils, ce qui le faisait pencher un peu à droite ; elle portait son panier au bras droit, ce qui la faisait pencher du côté gauche. Ils penchaient l’un vers l’autre, la petite et le vieux.

— Tu comprends, disait Gourdou, le ciel, c’est le palais du bon Dieu…

— Qu’est-ce que c’est qu’un palais ?

— C’est une grande maison avec des colonnes où vivent les rois et les reines.

— Et, lui, a dit la petite, où est-ce qu’il est ?

— Lui, on ne le voit pas.

— Pourquoi est-ce qu’on ne le voit pas ?

— Tu es bien curieuse, a dit Gourdou ; tu ferais mieux de me laisser te raconter mon histoire… Tu veux ?… Eh bien, il y avait dans ce palais une princesse et il y avait bal au palais…

Mais la petite, de nouveau, n’a plus pu se tenir :

— Comment est-ce que c’est, un bal ?

— C’est quand des messieurs et des dames sont ensemble.

— Ah ! a dit la petite, comme la tante Lydie avec M. Bolomey.

— Non, a dit Gourdou, parce qu’il y a beaucoup plus de monde dans les bals ; beaucoup de dames, beaucoup de messieurs, et il y a de la musique et on danse…

— Qui est-ce qui fait la musique ?

— Est-ce que tu vas te taire ? dit Gourdou. On parlera plus tard de la musique ; pour le moment, c’est de la princesse qu’il s’agit. Et il y avait bal, comme je t’ai dit. Et la princesse s’était faite belle pour aller au bal. Elle avait mis son collier de perles. Il lui faisait quatre fois le tour du cou, et ça faisait beaucoup de perles. Mais voilà que le fil du collier s’est cassé ; les perles ont roulé partout. Et, comme elle courait après pour les ramasser, elle a marché sur l’écuelle du chien, tu vois, là, dans le coin, qui s’est cassée par le milieu.

— Et les perles ? dit Gladys.

— On va les voir dans un moment. En voilà déjà une…

Gourdou lui a montré du doigt une première étoile qui, dans le ciel clair, avait paru sur l’horizon.

— Et le chien ? dit Gladys.

— Le chien, il s’est sauvé.

— Et où est-ce que c’était ? dit Gladys.

— C’était dans la cour du palais. Une grande cour qui est bleue, le jour, et noire la nuit…

— Est-ce qu’elle sera bientôt noire ?

— Bientôt.

— Oh ! je voudrais voir.

— Oh ! c’est que tu seras au lit… Bonjour, Madame Chappaz, reprit-il. Comment allez-vous ?

Et la petite :

— Grand’mère, grand’mère… Tu sais la lune, c’est pas la lune. C’est l’écuelle du chien. Et on la lui a cassée, et le chien s’est sauvé… Pourquoi est-ce qu’ils ne l’attachent pas ?

Elle avait posé son panier sur la table de la cuisine, pendant que Mme Chappaz s’affairait devant le fourneau.

Gourdou avait été s’installer dans la salle à boire, ayant jeté comme toujours son bissac à côté de lui sur le plancher. Tout était silencieux, ce soir-là, dans la salle à boire. Les trois fenêtres et les deux portes étant fermées, les bruits n’y arrivaient qu’à peine, tout étouffés et amortis, même celui du poste de Métraux, qui lui aussi avait fermé sa fenêtre (on avait dû le prévenir qu’il importunait les dîneurs). Gourdou s’est trouvé seul dans le silence, auquel l’énorme pavillon rose du phonographe, tout béant au-dessus de lui, ajoutait encore son apport. Du temps passe. Il semblait qu’on l’eût oublié. Enfin, comme par hasard, la porte de la cuisine a été poussée, et on avait vu paraître Lydie, qui a dit :

— Ah ! vous étiez là… Il me semblait bien.

— Bonsoir, Mademoiselle Lydie.

— Qu’est-ce que vous prenez ? Comme toujours ?

— On ne vous souhaite même plus le bonsoir ? a dit Gourdou.

— Bonsoir, a-t-elle dit.

— Comment est-ce que ça va ?

Mais elle était déjà sortie, pendant que la porte reste ouverte et on entend que les dîneurs de la terrasse s’en vont les uns après les autres : une portière d’automobile claque, un moteur ronfle, une femme rit très fort.

Puis une petite voix toute proche :

— Grand’mère, je veux voir les perles.

— Je t’ai déjà dit d’aller te coucher.

Mais la petite insiste : alors Gourdou se lève.

— C’est les perles du collier de la princesse, Madame Chappaz. On doit les voir maintenant.

Le ciel a noirci, en effet, au-dessus des arbres et des hommes.

— Seulement, a dit Gourdou, tu promets que tu monteras tout de suite après.

Gladys a dit :

— Oh ! oui, je promets.

Gourdou a pris la petite par la main.

— Et il y en a une là-bas, tu vois ; eh ! une autre et puis une autre ; ça fait trois ; parce que Gourdou et la petite se sont avancés jusque sur le chemin d’où la vue est plus découverte à cause de l’écartement plus grand des feuillages.

— Quatre, a dit Gladys, et puis cinq, six, sept… Combien il y avait de perles à son collier ?

— Oh ! a dit Gourdou, il y en avait bien deux cents… Est-ce que tu peux compter jusqu’à deux cents ?…

— Moi, oh ! jusqu’à cent mille… Mais alors elle ne les a pas retrouvées ?

— Qui ?

— La princesse.

— Quoi ?

— Ses perles.

Mme Métraux appelle l’enfant de la fenêtre du premier étage.

— Et l’assiette du chien ?

Hélas ! on ne la voit plus. Un grand tilleul se tient debout contre le côté du ciel où elle est.

— Encore une… encore une…

— Gladys !

— Tu viens ? disait Gourdou ; tu sais ce que tu as promis.

Ils sont rentrés ensemble dans la cuisine. Mme Chappaz s’était laissée tomber sur une chaise devant son filtre à café. C’est un métier qui est tout par bourrées. L’hiver personne, et, quand il pleut, personne ; puis, pour peu seulement que la chaleur et le soleil reviennent, on ne sait plus où donner de la tête. Tout ou rien. Et on va tant qu’il faut, mais ensuite on n’en peut plus.

Gourdou a passé à côté d’elle ; elle ne disait rien, étant tout occupée à s’éponger le front avec un grand mouchoir rouge à ramages jaunes. Il est rentré dans la salle à boire. Il attend de nouveau un moment, on ne vient pas.

Il donne un grand coup de poing sur la table.

Et Lydie est revenue (où était-elle ?) ; neuf heures du soir.

— Eh bien, les clients, a-t-il dit, on les oublie ?

Elle sort, elle rentre. Elle pose devant lui une chopine de vin blanc. Puis voilà que tout à coup elle a bâillé, ayant eu juste le temps de porter la main à sa bouche, pendant qu’il la regarde, et il a ôté son chapeau, ce qui laisse voir son front rouge traversé de rides et surmonté de petits cheveux blancs, très courts, assez rares.

— Alors on s’ennuie ?

Elle hausse les épaules.

— Ou bien si c’est la fatigue ?

Elle soupire.

— Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas, Mademoiselle Lydie ?

La lampe électrique l’éclaire de dos, en sorte qu’on voit mal ses traits ; lui, il est dans l’ombre qu’elle fait.

On voit mal sa figure à elle, mais parfaitement bien, sur le fond éclairé qui en dessine le contour, son grand corps robuste et maigre, bien que déjà un peu voûté. Ses bras pendent.

— Rien.

— On est triste ?

— Et vous ?

— Moi, jamais.

Il a dit :

— Je ne peux pas, je n’ai plus rien.

Mais elle :

— C’est justement quand on n’a rien… à cause de ce qu’on voudrait avoir.

— Ah ! a-t-il dit, qu’est-ce que vous voudriez avoir, Mademoiselle Lydie ?… Un bracelet, une robe neuve, une montre en or ?… Non, c’est pas ça, a-t-il dit, je sais.

Il continue :

— Moi, voyez-vous, c’est simple, parce que je suis détaché… Ni terres, ni maisons, ni argent, ni titres, ni enfants, ni femme… Un peu trop vieux, dit-il ; il rit. De temps en temps, un verre de vin. Et on prend ce qui vient, et s’il ne vient rien…

Elle hausse les épaules.

Mais alors il a dit :

— Je vois ce que c’est ; il n’est pas là.

À ce même moment, on a entendu une voix qui venait de la cuisine :

— Bonsoir, Madame Chappaz !

— Eh ! mon Dieu, vous m’avez fait peur… Je crois bien que je m’endormais…

— Je vous rapportais le livre.

— Quel livre ?

— Vous ne vous souvenez pas, le livre que vous m’avez prêté…

Et la Bible a fait du bruit parce qu’on l’a jetée sur la table.

— Ah ! disait Mme Chappaz, vous auriez pu seulement la garder.

— Ma foi, non !

— Pourquoi ?

— C’est des mensonges, a dit la voix.

— Oh ! Monsieur Bolomey, on ne parle pas comme ça.

Mais Bolomey a déjà passé à autre chose, parce qu’on l’entend qui demande :

— Et Mademoiselle Lydie ? elle n’est pas là ?

— Que si, disait Mme Chappaz… Elle était ici tout à l’heure. Hé ! Lydie.

On ne répond pas.

— Il vous faudrait aller voir, Monsieur Louis… Aïe ! disait-elle, aïe, mes reins…

Alors Gourdou avait regardé autour de lui et il s’est aperçu que Lydie était sortie. Il y avait une seconde porte qui ouvrait sur le corridor ; elle avait dû s’échapper par là, pendant qu’il se versait à boire.

De sorte qu’il a été seul de nouveau. De sorte qu’il était seul quand Bolomey est entré.

Il ne bougeait plus d’où il est, c’est-à-dire sous le pavillon trop rose du phonographe : il a seulement levé la tête.

Et c’est lui qui commence (sans avoir rien dit d’autre) au moment où Bolomey entre :

— Je vois que tu as changé d’avis.

Bolomey a dit :

— J’ai changé d’avis.

— Oh ! dit Gourdou, j’ai tout entendu… Alors tu n’y crois plus, à mon explication ?

Bolomey a dit :

— Je n’y crois plus. C’est mon droit.

— C’est ton droit.

Et c’est ce que Gourdou a dit encore, pendant que Bolomey prenait place en face de lui, étant de belle humeur, et ayant besoin de causer, comme on le voyait tout de suite, parce qu’il rit encore ; il a dit : J’espère bien que c’est mon droit » ; il a dit : « Comment allez-vous ?… Toujours en route ?… Et toujours dans les mêmes dispositions, ou quoi ? Toujours heureux de tromper le monde, Monsieur Gourdou ? »

— Tu ne crois pas aux inventions ?

— Non.

Gourdou a dit :

— C’est pourtant beau, les inventions…

On entrait de nouveau. C’était Mme Métraux. Elle tenait à la main une chopine pleine et un verre qu’elle pose devant Bolomey.

— Je ne sais pas où est ma sœur, a-t-elle dit ; alors c’est moi qui fais le service.

La nuit était maintenant tout à fait installée là-haut. Toutes les perles du collier étaient visibles, avec leurs divers orients, les unes roses, les autres bleues, les autres blanches, certaines argentées et brillantes, certaines mates :

— Mais, dites donc, Gourdou, qu’est-ce que vous avez raconté à ma fille ? Elle m’a demandé avant de s’endormir de la porter à la fenêtre, parce qu’elle voulait voir les perles et puis il y avait l’écuelle du chien…

— C’est les inventions de Gourdou, a dit Bolomey. Et puis il y a le Jardin. Et puis il y a qu’on en a été chassés, Madame Métraux, oui, vous, lui, moi…

Mais Mme Métraux a dit :

— Ah ! ça, c’est dans la Bible.

— Moi, j’en refais un. Je refais le mien.

— Oh ! Monsieur Bolomey…

— Moi, je suis rentré de l’exil… C’est comme ça. Il y avait une femme et un homme ; eh bien, il y aura une femme et un homme. C’est moi qui l’ai décidé…

Alors, comme une grosse voix de nez s’était fait sourdement entendre quelque part derrière la cloison, tout à coup Bolomey avait montré le phonographe :

— Est-ce qu’il marche ? Il faut bien faire concurrence à la radio de votre mari… Comment est-ce qu’on fait ? on met deux sous ?

— Attendez, a dit Mme Métraux, il faut d’abord le remonter.

Elle va prendre la manivelle qui est enfermée dans l’armoire.

— À présent, il vous faut choisir le disque.

— Une danse, Madame Métraux.

— La Valse de Faust ?

— Non, quelque chose de plus vif.

— Un one-step ?

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est comme une polka.

— Allez-y !

Il a mis deux sous dans l’appareil.

Une, deux…

Le phonographe avait été descendu du poêle ; on l’avait posé à votre hauteur sur une table, tourné vers vous.

Et Bolomey ne s’entend plus parler, il ne s’entend plus penser, ça va bien. « Une, deux, une, deux… » Plein la bouche, plein les yeux, plein les oreilles. Et tous les autres bruits se sont tus, pendant qu’il se débat dans le bruit, comme s’il était seul au monde, puis voit qu’il n’est pas seul, et rit. Il voit Gourdou qui écoute, les bras croisés sur la table ; il voit Mme Chappaz qui est debout sur le pas de la porte. Il crie : « Ça va bien ! » il se lève ; il disait : « Une, deux, une, deux… »

Il s’approche de Mme Métraux :

— Est-ce qu’on la danse ensemble ?

Elle a dit :

— Et Lydie ?

Et Mme Chappaz :

— Il faudrait appeler Lydie.

Elle appelle :

— Lydie !… Lydie !…

Lydie ne vient pas.

Et lui :

— Dansons-la toujours… en attendant. Sans quoi, a-t-il repris, la danse va être finie.

Mme Métraux disait :

— En attendant quoi ?

Il la tenait serrée contre lui. Elle était plus petite et plus forte que sa sœur.

Et puis tout à coup le phonographe s’est mis à faire un bruit avec la gorge comme quand on est enrhumé ; alors Mme Métraux, s’étant dégagée de ses bras, avait couru à l’appareil.

Plus rien. Mais ça va bien et on a soif. Il a dit : « Donnez-moi à boire. » Gourdou le regarde. Il est revenu s’asseoir en face de Gourdou, pendant que Mme Métraux lui apporte encore trois décis. Mme Chappaz est montée se coucher. Il se fait tard.

Pourtant Gourdou ne bouge pas et, comme Bolomey lève son verre :

— Dis donc, c’est vrai ? tu n’y crois plus ?

Parce qu’il revient en arrière. Il vous ramène où il en est resté.

Et Bolomey secoue la tête, et Gourdou a dit :

— Eh bien, tu verras.

Bolomey a ri. Il tire son porte-monnaie de sa poche. Il a dit à Gourdou :

— Avez-vous deux sous ?

— Jusqu’où as-tu lu ?

— Ma foi, jusqu’à la fin de l’histoire.

— Quelle histoire ?

— Votre histoire.

— Et pas plus loin ?… Ah ! mon pauvre ami. C’est que tu es encore au commencement de tout…

— Ça, c’est vrai, dit Bolomey, pendant qu’il se lève, ayant finalement trouvé une pièce de dix centimes ; au recommencement de tout, mais un recommencement à moi…

Il se reprend :

— Un recommencement à nous.

Puis a simplement retourné le disque, parce que Mme Métraux n’est plus là : encore un morceau de musique, c’est un tango comme il est indiqué en rouge et blanc sur le disque de caoutchouc ; c’est doux, c’est des violons, c’est une flûte, pendant qu’il reprend sa place, c’est un peu triste ; – c’est hésitant, ça s’interrompt, et Gourdou continuait :

— Tu verras, il y a trois amours, trois étages de l’amour : la chair, le cœur, l’esprit.

Est-ce qu’il est sérieux, ou non ? Est-ce seulement qu’il a trop bu ?

— Et il faut d’abord qu’ils n’en fassent qu’un. Et puis qu’au-dessus il y ait quelqu’un. Car on ne peut aimer que ce qui dure. On n’aime ce qui ne dure pas qu’au nom de ce qui peut durer.

Il hoche la tête.

— Oui… Et, toi, tu ne sais pas encore.

C’est triste, c’est lent.

— Voyons, dit Bolomey, voyons, Gourdou.

C’est langoureux, c’est alangui ; heureusement que le morceau est à sa fin, et puis Bolomey n’y tient plus, il s’est levé ; d’ailleurs il se fait tard, tout le monde a été dormir ; il dit : « Au revoir », et Gourdou : « À bientôt. »

Bolomey cherche Mme Métraux pour lui payer ce qu’il lui doit ; elle est dans la cuisine qui est la seule pièce encore éclairée avec la salle à boire.

— Alors vous vous en allez, Monsieur Bolomey ? vous n’avez pas vu ma sœur ?

— Non.

— Et Gourdou ?

— Il est toujours là.

— Je vais lui dire qu’on va fermer, il est onze heures. Mais peut-être qu’il reste à coucher.

Lui, il est déjà sous les étoiles. Il voit qu’elles sont belles.

Il fait d’abord quelques pas sous les arbres, puis les arbres commencent à s’espacer, laissant paraître une bande de ciel non moins opaque, ni moins noire que l’épaisseur de leur feuillage. Il pense : « Ah ! c’est comme des œufs de chenille (c’est un paysan). Comme des œufs de chenille, quand on racle le tronc d’un poirier, et il y a des poches sous l’écorce. Ça grouille, ça bouge, c’est blanc ! » Ah ! il est rassuré, pourquoi ? Il est content, pourquoi ? Toutes les étoiles dans le ciel et de tous les côtés à présent, quelques-unes si basses à côté de vous qu’il semble qu’on va pouvoir les cueillir en passant.

C’est si calme, c’est si tranquille, c’est plein de bonnes intentions. Ça bouge un petit peu sur place, chaque grain, et puis ça bouge encore d’un grand mouvement général. C’est le balancement du monde. Et on est dedans. Il consent à nous, parce qu’on y consent. Il ne peut nous en venir que du bien, comme il pense, dans l’air frais et tiède qui sent bon, où il s’avance tête nue et bien habillé, parce qu’il s’est mis en dimanche ; et je ne sais pas vos noms, voyez-vous, il faut que vous m’excusiez, disait-il aux étoiles, et puis vous êtes trop nombreuses ; mais, dites-moi, j’ai raison, hein ? j’ai raison d’avoir confiance ?

Il a eu envie de chanter.

— Dis donc.

On a parlé tout bas à côté de lui.

Il devine que c’est Lydie au son de sa voix, pendant qu’on entend remuer les branches.

— C’est toi ?

— C’est moi.

Alors on l’a vue vaguement, claire dans le noir du feuillage, qui s’avance.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Oh ! a-t-elle dit, j’avais mal à la tête. J’ai été prendre l’air.

Elle a repris :

— Et toi, tu rentres ?

— Oui.

— Eh bien, bonne nuit.

On la voit quand même assez bien pour distinguer qu’elle se détourne, étant sur le bord du chemin, puis a fait quelques pas, comme si elle s’en allait.

Il l’appelle :

— Lydie !

Il a dit :

— On t’a cherchée partout, il y a un moment ; tu n’étais pas là, c’est dommage. On a dansé. On aurait dansé ensemble.

On entend qu’elle s’est arrêtée.

— Tu rentres, Bolomey ? a-t-elle dit de nouveau.

— Oui, et toi ?

— Moi aussi.

Elle s’en reva. Elle s’en reva un petit peu sur le chemin, très lentement, à tout petits pas, comme si elle n’y croyait pas elle-même ; lui, était toujours arrêté et la regardait s’en aller.

Alors voilà qu’elle s’arrête encore une fois :

— Il fait bon, tu ne trouves pas, ce soir, Louis ?

— Oh ! oui, joliment.

— C’est dommage de dormir. Il faudrait profiter, le temps est court, Louis…

— Ah ! dit-il, c’est que…

— Et mon mal de tête a passé.

Elle se rapproche. Elle fait un ou deux pas dans sa direction.

— Dis donc, Louis… Et c’est aussi que j’ai cherché longtemps, Louis, et je croyais avoir trouvé…

Mais il a dit :

— Moi, j’ai trouvé.

— Alors, ça ne va pas, dit-elle.

— Et puis il faut encore que je me lève de bonne heure demain matin, j’ai à faire par-dessus la tête.

Elle semble réfléchir, elle soupire :

— Eh bien, bonne nuit.

Cette fois, elle s’en va pour de bon.

Et, lui, riait, puis il appelle :

— Hé ! Lydie. On n’en reste pas moins bons amis, ou quoi ?… Hé ! Lydie… Et puis je compte sur toi, parce qu’il te faudra venir m’aider un de ces jours…

C’est lui qui a élevé la voix, parce qu’elle continuait à s’éloigner :

— Tu sais, je ferme… On a apporté la barrière… Je ferme le jardin… Si tu venais m’aider à faire mon bonheur ?

V

Lydie n’est venue ni le lendemain, ni le surlendemain. Il ne comptait plus sur elle. Il s’est tiré d’affaire comme il a pu, tordant son fil de fer avec la pince, fixant provisoirement les pièces à leurs pieux, puis les clouant dans le méchant soleil trop chaud du commencement de septembre dont il ne s’apercevait même pas. Il est rare qu’il passe quelqu’un par ici, parce qu’on y est à l’écart des routes et que le sol est trop ingrat pour qu’on se donne la peine de le cultiver. Des buissons, quelques prairies naturelles, qui étaient fauchées depuis longtemps, quelques arbres fruitiers, c’est tout. De temps en temps seulement, un pêcheur, avec ses bottes de caoutchouc et son panier à couvercle, remontait au-dessous de Bolomey la rivière. Et lui, ayant enfoncé un nouveau pieu, relevait la tête, et ne voyait plus rien, sauf qu’il y avait encore, de l’autre côté de la Sorge, deux ou trois ouvriers terrassiers, pas plus grands que le doigt, posés en permanence l’un au-dessus de l’autre sur les étages de la carrière. Le bruit et la vie sont autour de lui, mais à distance ; l’air est comme une feuille de verre qui laisse bien passer ce qui se voit, mais pour le reste vous en sépare et c’est tant mieux. Car il y a encore la route et sur la route les automobiles, toutes ces caisses roulantes, des caisses noires ou de couleur, klaxonnant ou jetant leurs feux ; mais à peine si Bolomey les entend, pas plus grosses elles-mêmes que des jouets d’enfants, – des jouets d’hommes ; les unes derrière les autres, circulant mécaniquement dans les deux sens, comme sur une de ces chevillières qu’on voit fonctionner dans la vitrine des boutiques à l’approche du Nouvel-An. Il est seul. Il fait son ouvrage. Il sait pourquoi il le fait, il sait où il va. Et il a fixé encore un tronçon de la barrière (c’était ce troisième jour), de sorte qu’en ce moment il n’en restait plus qu’un à poser.

Il ne comptait plus sur Lydie, c’est pourquoi il a été tout surpris quand il l’a vue qui venait. Et plus surpris encore quand il a vu comme elle était changée. À peine s’il l’a reconnue. Tout en blanc, avec une robe neuve, toute belle, tout endimanchée. Toute comme quand on va danser, et on ne danse pas, se dit-il. Et puis c’est aussi sa démarche qui est vive, c’est son visage qui est gai ; c’est sa voix. Parce qu’elle lui crie de loin :

— Tu ne m’attendais plus ? Eh bien, tu vois, je viens quand même.

Et s’approche :

— Tu ne sais pas l’ouvrage qu’on a eu.

Il a dit :

— Oh ! je comprends bien.

Elle s’était arrêtée devant lui, entre les deux pieux ; et le dernier tronçon de barrière était posé debout contre la partie qui était déjà en place, tandis qu’il tenait la pince à fil de fer dans la main droite, le rouleau de fil de fer dans l’autre main.

Une alouette était dans le ciel. On l’entendait grincer quelque part là-haut, on ne savait où, comme sur le clocher la vieille girouette, les jours où le vent souffle fort. Et, comme son cri était venu :

— Où est-ce qu’elle est ? dit Lydie en levant la tête.

— Là-haut, tu vois ?

Elle ne voyait rien, étant éblouie par le grand jour.

Elle met la main pour se protéger le regard dans le haut de son visage ; il l’avait prise par l’épaule.

— Là-bas, du côté de la route, un peu avant le pont.

— Oh ! dit-elle, oh ! c’est tout petit, oh ! dit-elle, on ne voit rien, c’est seulement comme de l’air qui tremble.

— C’est qu’elle est haut perchée et puis elle n’est pas grosse et puis elle est grise.

Et sa main à elle retombe.

Elle a dit alors :

— Tu vas bien ?

Il a dit :

— Oui, et toi ?

— Moi, je vais bien, merci… Et je venais t’aider, tu sais…

— Tu arrives trop tard.

— Tu as pu faire seul ?

— Tu vois.

— Et ça ?

Car il y a la dernière pièce de la barrière, pas encore posée, qu’elle montre.

— Il y a ça, et puis c’est tout.

— Eh bien ?

— Oh ! dit-il, belle comme tu es ! Laisse-moi seulement faire, tu pourrais abîmer ta robe. Pourquoi t’es-tu faite si belle ?

— Parce qu’il faisait beau.

— C’est pas une raison.

— Et puis, c’est mon jour de sortie… Et puis, dit-elle, qui sait ? pour toi…

Elle a ri. Puis :

— Allons-y !

Il disait :

— Fais attention au fil de fer.

Il disait :

— Tu prends la pièce par un bout, moi par l’autre. C’est ça, tu n’as qu’à me suivre.

Pendant qu’il avançait et elle comme lui sous leur commune charge, de manière à faire se rejoindre la partie de la barrière pas encore posée et celle qui l’était déjà.

— Ça y est !

Puis il a dit : « Tu n’as qu’à la tenir », pendant qu’il la fixait à un de ses bouts, – et les hommes travaillaient toujours là-bas dans la gravière, les autos roulaient sur la route, l’alouette grinçait au-dessus d’eux, s’agitant sur place en plein ciel.

C’est fait. Il montre sa pince à fil de fer, et dit :

— Elle est bonne.

Il dit à Lydie :

— Ça, c’est pour pincer, tu vois. Cette autre partie-là, ça coupe. Et puis il y a un second tranchant. Là dedans. Au-dessous du mécanisme. C’est pour le gros fil de fer. Le couteau, c’est pour le petit.

S’approchant d’elle avec l’outil, puis sans la regarder :

— Écoute, il te faut passer de l’autre côté de la barrière. Tu la soulèveras pendant que je tords le fil de fer.

Il lui a fait un passage où elle a passé tout juste ; il le referme. Et tout à coup :

— Lâche seulement.

Elle était derrière la clôture, et la clôture était complètement fermée ; il s’est redressé, il s’est mis à rire :

— Ah !

Puis il a dit :

— C’est que tu es du mauvais côté. Tant pis, a-t-il dit, c’est fait ! Eh bien, adieu, a-t-il dit.

Mais elle n’a pas eu l’air malheureuse. Elle n’a pas eu l’air gênée, ni intimidée, ni même surprise, – comme si elle savait désormais des choses que lui-même ne savait pas.

— Qui sait ? dit-elle, c’est peut-être au revoir.

— Oh ! ça me fait chagrin, Mademoiselle Lydie…

— Oh ! il ne faut pas que ça vous fasse chagrin, Monsieur Bolomey.

Elle sourit dans sa figure qui est seulement un peu tirée, un peu trop pâle :

— Qu’est-ce que vous voulez ? Je vois que vous n’avez plus besoin de moi.

Elle a ajouté :

— Pour le moment.

Alors il a été un peu inquiet :

— Comment ? pour le moment ?

— Oh ! fit-elle, c’est façon de dire…

— Ah ! bien, dit-il, alors on peut s’embrasser quand même. Venez par ici… Par-dessus la barrière.

Et il s’approche, mais, elle, elle reste où elle est.

— Sur le front, en souvenir ? Vous ne voulez pas ? sur la joue ?

Mais elle a dit :

— Pas à présent.

— Quand alors ?

— Oh ! a-t-elle dit, une autre fois.

— Tant pis pour vous, disait Louis.

Et elle :

— Est-ce qu’elle est là ?

— Oh ! pas encore. Ça n’est pas prêt.

Et elle :

— Vous savez, je suis toujours à votre service si vous avez besoin de moi. Si, par exemple, elle ne venait pas. S’il fallait aller la chercher…

— Oh ! a-t-il dit, elle viendra bien toute seule.

— On ne sait jamais, dit-elle.

Alors Bolomey a fait le tour du jardin où on ne pouvait plus entrer que par la porte et il l’avait fermée à clé. Il passe sous les pommes rondes qui déjà jaunissent ou rougissent ; les cerises sont cueillies, les groseilles sont cueillies, les framboises trop mûres deviennent brunes et tombent parmi les feuilles vertes des petites fougères qui poussent à leur pied. Il passe sous les pommes rondes, sous les poires étirées en longueur, pareilles dans leur forme à une goutte d’eau qui pend. Elle reviendra. Elle ne pourra pas ne pas revenir. On l’attend. On y mettra le temps qu’il faut, car rien ne presse, mais elle reviendra quand même. Il pense : « Il y a de l’ordre » ; il pense : « J’ai fait de l’ordre » ; il pense : « L’ordre vient de moi. J’ai tout arrangé ou vais le faire » ; – le long des plates-bandes bien plantées et semées et au soleil sont les carreaux où il cultive ses légumes et il a dit à Mme Chappaz : « En voulez-vous ? » et Mme Chappaz : « Ma foi, à l’occasion, si j’en manque… J’enverrai Lydie… » Ça va bien. Les touffes des petits soleils sont plus hautes que sa personne. Les soucis, il y en a tant qu’on les arrache comme de la mauvaise herbe. Ça va être beau, c’est pour toi. Il s’est trouvé alors devant le rucher, qui montre ses trois rangs de ruches : elles ont perdu leurs belles couleurs comme les filles qui ont des chagrins d’amour. Ça l’amuse. Ah ! il y a encore de l’ouvrage, ah ! je n’ai pas fini encore, pense-t-il. J’irai demain à Rolle. Un kilo de blanc, un kilo de rouge, un kilo de vert.

Car tout ça est loin d’être encore en état, le jardin est loin d’être prêt ; mais on a le temps, j’irai à Rolle : trois pots de couleur et des pinceaux, car il faut bien qu’elle m’entende et elle ne pourra pas ne pas entendre quand ici tout dira : « C’est prêt », et tout lui dira : « Viens-tu ? » Je vais lui parler de loin par les couleurs. Pendant que les abeilles passent au-dessus de lui dans les deux sens, allant et venant comme quand il y a une averse de grêle que le vent rebrousse et redresse ; et chaque grain lui siffle aux oreilles, pendant qu’on entend les coups secs de ceux qui heurtent le bois. Il lui parle ; je mets le rouge, parce que le rouge, c’est l’amour. Et je mets l’amour au commencement ; je mets l’amour dans les dessous et à la base. Les trois ruches du rang d’en bas. J’irai à Rolle : « Bonjour, Monsieur Giroud. Vous n’auriez pas un beau rouge écarlate, un beau rouge couleur de sang, pas le sombre qui est celui des veines, l’autre, celui des artères ; car, vous savez, on a deux espèces de sang, l’un qui va, l’autre qui revient, l’un qui est usé et fatigué, l’autre qui est tout frais, tout neuf ; l’un qui emporte ce qui est brûlé, l’autre qui apporte de quoi faire le feu. » Il s’imagine dans la boutique, il s’amuse : « Et justement un rouge couleur de feu. » – « Bien sûr, dit M. Giroud, qu’on en a, vous n’avez qu’à choisir parmi les échantillons… »

Les ruches d’en bas pour dire l’amour, celles du milieu pour dire l’espérance. « Car maintenant il me faudrait un beau vert, Monsieur Giroud. Quelque chose de frais, quelque chose de clair, quelque chose qui se voie de loin, quelque chose qui fasse plaisir comme un champ de trèfle avant qu’il ait fleuri… » – « Du vert de Schweinfurth ? » – « C’est ça. »

Et à présent du blanc. Ce que vous avez de plus blanc.

Il cherche ses mots. Il veut dire : ce que vous avez de plus pur. Pour les ruches de la rangée d’en haut, car en haut il y a la pureté, parce qu’il y a l’innocence. Et elle ne nous a pas été prise pour toujours. Gourdou a menti et le Livre ment. C’est une histoire des temps passés, une histoire bonne pour les enfants, une histoire de vieille femme. L’innocence, il faut se la refaire ; il faut la retrouver en soi. Du blanc pur. Comme du beau linge.

Et alors elle lui est apparue, vague encore, mais il l’a vue quand même un peu parmi les branches, parce que c’est sa place, oh ! comme la première fois, oh ! comme dans le vrai Jardin, – mais pourquoi est-ce que le mien ne serait pas vrai de nouveau, aussi vrai que l’autre et véritable ? Il ne bouge pas, il attend.

VI

Or, ce vendredi soir-là, Adrienne avait dit à sa mère :

— Maman, je ne serai pas là demain.

— Où vas-tu ?

— Je vais faire visite à l’oncle Burnier.

— Comment, tu y retournes ?

— Pourquoi pas ?

— Tu sais bien ce qu’il m’a écrit ?

— Ça ne fait rien.

— Tu l’as prévenu ?

— Je lui téléphonerai.

On ne la connaît guère encore ; c’est Adrienne. Elle a pris le train. Elle est ramenée.

Elle retrouve cette petite maison proprette, dans un jardin nu et bien fossoyé ; un écriteau est fixé à la grille ; sur l’écriteau, on lit : Villa Chez Nous.

Son oncle l’attend. Il lui a dit :

— La seule chose qui te reste à faire, c’est d’aller le trouver.

— Oh ! non, a-t-elle dit.

— Alors ? a-t-il dit.

— Oh ! a-t-elle dit, ça n’est pas pour ça que je suis venue.

— Ah !

Est-ce qu’elle ment ?

L’oncle a repris :

— Tu comprends, moi, j’ai fait tout ce que j’ai pu. Je lui ai demandé de t’écrire, il ne veut pas ; je lui ai demandé de venir ici un jour où tu y serais, il ne veut pas… Tu n’as qu’à essayer, c’est ton tour. Je crois d’ailleurs qu’il te recevrait bien. Mais, n’est-ce pas ? il a aussi son amour-propre et puis c’est toi qui es partie… Et puis, dit-il, pourquoi es-tu partie ?

Elle a dit :

— Je ne sais pas.

— Un garçon qui a de l’argent. Et il a tout arrangé chez lui, il a fermé le jardin…

Elle disait :

— Qu’est-ce que ça peut me faire ?

Est-ce qu’elle dit la vérité ?

— Et, bien entendu, disait l’oncle, tu feras ce que tu voudras, seulement…

Il a soupiré.

— C’est dommage.

Il la regarde :

— Tu as quand même bonne façon…

Il ne comprend pas ; mais, elle, est-ce qu’elle comprend ? Qui est-ce qui comprend rien à rien ? Elle s’étonne de ce qu’elle voit. Elle est partout une étrangère.

Elle avait pris à travers la forêt. Le soir venait avec l’odeur des feux que les enfants allument dans les champs où ils sont en train de garder les vaches. On met une pomme dans sa poche.

Qu’est-ce qui la ramène ainsi jusqu’à la vue de la maison ?

Un peu de sel dans un morceau de papier plié en quatre. Et on prend aussi avec soi quelques pommes de terre, qu’on enfonce dans la cendre chaude au bon moment, c’est-à-dire une fois que la flamme est tombée et il y a comme du moisi sur les braises qu’on ne voit plus.

Elle aperçoit la maison ; à qui est-elle ? à lui ? à moi ? à tous les deux ?

Ils disent : « Est-ce le moment ? C’est le moment… » Ils disent : « Mets les grosses au fond ; elles sont plus difficiles à cuire… »

Il va y avoir juste une année.

« Oh ! celle-là elle est toute grillée ! » – « Passe-moi le sel… » – « Elle est bonne. Oh ! je me brûle. »

Les feux.

On entend les cloches des vaches ; les petits bergers s’appellent entre eux.

On voit que le soleil se couche sur la maison dont on aperçoit seulement le toit, mais la barrière neuve en beau châtaignier clair éclate singulièrement sur la pente, où elle fait un dessin irrégulier, en avant et autour des buissons et des arbres, des plates-bandes fleuries, des carreaux pleins de beaux légumes, – sur l’autre pente du vallon.

Les petits bergers s’appellent au loin.

VII

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Ma foi, a dit Gourdou, vous m’en demandez trop.

— C’est que vous comprenez, disait Mme Chappaz, Lydie… Qu’est-ce qu’il va falloir que je fasse de cette grande fille ?…

Le mauvais temps et la saison plus froide décourageaient les promeneurs ; Mme Chappaz était seule avec Gourdou dans la cuisine.

Gourdou était assis devant un verre de café fumant ; Mme Chappaz, selon son habitude, se tenait debout près du fourneau.

On voyait les feuilles tournoyer devant la fenêtre, puis tomber sur les tables où elles restaient collées.

— Moi, je pensais qu’il allait divorcer.

— Qui ça ?

— Bolomey… Et puis pas du tout.

Gourdou hausse les épaules.

Il a bu une gorgée de café. Il a dit :

— Le chaud commence à faire plaisir, c’est signe que la saison tourne.

Puis, tout à coup, il a demandé :

— Vous y croyez, Madame Chappaz ?

— À quoi ?

— À la Bible.

— Bien sûr, a-t-elle dit, puisque c’est la Bible.

— Bon. Et vous vous souvenez, dans la Bible, au commencement… Vous n’en avez pas une sous la main… Il n’y a pas tellement longtemps que Bolomey vous a rapporté la sienne.

— Ah ! dit-elle, oui, je me rappelle… Elle doit être dans l’armoire de la salle à manger.

Elle revient avec le vieux livre fatigué à tranches rouges. Gourdou a dit :

— Parce qu’on peut parler de ces choses, nous deux, qu’en pensez-vous, Madame Chappaz ?

Il semble sérieux aujourd’hui.

— Oh ! a-t-elle dit, bien sûr, Monsieur Gourdou ; on peut causer ensemble, nous deux qu’on est des vieux.

— C’est que ça ne sait rien, cette jeunesse.

Il boit une gorgée de café chaud.

— Ah ! disait Mme Chappaz, ce qu’on a de peine ! ce qu’on a de peine ! Et, moi, je n’ai encore rien à dire. Ma fille aînée est mariée ; elle a un bon mari, leurs deux enfants se portent bien. Et le commerce n’a pas été trop mal, cet été… Eh bien, quand même, voyez-vous ! Tous les soucis qu’on a quand même !… Elle va avoir vingt-six ans… Comment est-ce que je vais faire à présent pour, la caser ?

Il a demandé :

— Où est-elle ?

— Elle est allée avec sa sœur et les enfants faire une visite à Aubonne.

Il a dit :

— Quel âge avez-vous ?

— Soixante-six ans.

Il a dit :

— On peut causer.

Alors il avait ouvert le livre. Et il se met à lire :

Dieu avait formé l’homme de la poudre de la terre et il avait soufflé dans ses narines une respiration de vie…

Il a tourné la page : Tu retourneras à la terre, parce que tu en as été pris.

— Ça, c’est pour nous, Madame Chappaz… Soixante-six ans, moi septante.

Il a dit :

— Ça compte. Et peut-être qu’on sait un peu mieux ce qui en est que la jeunesse, à cause de l’âge, mais elle ne veut pas nous croire. Laissez-les seulement faire ; ils ont le temps de se tromper et de se corriger, le temps de se tromper encore et de se corriger encore une fois… Nous…

Alors il a ri un peu, en secouant sa grosse tête rouge à poils blancs au-dessus de la table, dans la lumière triste qui lui tombait dessus de la fenêtre sans rideaux.

— Laissez-les faire !

Il a dit :

— Soixante-six ans. Alors est-ce que je peux lire, ou quoi ?… Oh ! je crois bien, je crois bien que oui, à notre âge… Je peux continuer, Madame Chappaz ?… Voyez-vous, je lui avais dit : « Lis attentivement, pèse chaque mot, ne saute pas un seul verset… »

Alors il s’est mis de nouveau à lire tout haut :

Je mettrai inimitié entre toi et la femme, et entre ta semence et celle de la femme.

Mme Chappaz s’était assise sur un tabouret en face de lui. Il continuait à pleuvoir. Les feuilles des tilleuls continuaient à tomber. Il a hoché la tête, elle hoche la tête.

— Eh bien, c’est quand même une explication ou quoi ? c’est ce que je lui ai dit. Je lui disais : « Et le travail ? les mauvaises herbes ? les maladies ? » Je lui disais : « Et la mort, Bolomey ? » Eh bien, tout ça c’est dans le Livre.

Il a lu encore :

La terre sera maudite, tu en mangeras les fruits en travail tous les jours de ta vie…

— Je lui ai dit : « Tu es maudit, Bolomey » ; je lui ai dit : « Écoute seulement. »

Il lit de nouveau :

La terre produira des épines, tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage.

Il a dit :

— C’est quand même une explication.

Il a lu :

J’augmenterai beaucoup le travail de la femme et sa grossesse… Vous vous souvenez, Madame Chappaz ?

— Ah ! dit-elle, ça c’est vrai…

Elle a soupiré. Il pleuvait.

Il lit : Et l’Éternel Dieu a dit au serpent : Tu seras maudit entre tout le bétail et entre toutes les bêtes des champs ; tu marcheras sur ton ventre, tu mangeras la poussière tous les jours de ta vie.

Il s’arrête ; il demande :

— C’est dit pourtant ? Elle te brisera la tête et tu lui mordras le talon. Qu’en pensez-vous, Madame Chappaz ?

— Oh ! dit-elle, bien sûr… Moi, je n’ai qu’à penser à mon pauvre mari.

— C’est vrai, hein ?

— Oh ! il me semble.

— Et c’est bien ce que j’ai dit à Bolomey. Et je lui disais : « Le plus triste, c’est qu’on ait une idée du monde à quoi le monde contredit. Oui, qu’il nous faille travailler et qu’il y ait en nous le goût du repos ; qu’il nous faille vivre dans l’inachevé et qu’il y ait en nous le besoin de l’achevé ; qu’il nous faille vivre parmi ce qui passe, ayant faim de ce qui dure ; dans l’obligation de la mort, ayant en nous l’horreur de la mort… »

Il a l’air sérieux tout à fait, cette fois. Il a soixante-dix ans d’âge.

Elle est assise en face de lui ; elle est presque aussi vieille qu’il est vieux.

Ils ont les cheveux blancs tous les deux.

— C’est qu’on se souvient du Jardin, Madame Chappaz, voyez-vous.

— Oh ! dit-elle, oui ; seulement il faudrait pouvoir le retrouver.

— C’est justement ce que je lui ai dit, à Bolomey, mais je lui ai dit : « C’est long, tu sais, parce qu’il te va falloir lire tout le Livre… » Vous l’avez lu, Madame Chappaz ?…

— Oh ! non, dit-elle, oh ! pas tout, mon Dieu… N’est-ce pas, quand on a deux filles à élever et puis un homme comme le mien, vous vous souvenez bien de lui ?… Buveur, fainéant, querelleur.

Il hoche la tête.

— Et un commerce à faire marcher…

— 1235 pages, a-t-il dit.

— Justement.

— Mais, Bolomey, il avait le temps.

— Oh ! dit-elle, lui…

— Eh bien… Il s’est fait un jardin lui-même, un jardin à lui…

Elle relève la tête. 1235 pages. Gourdou les a feuilletées rapidement, pendant qu’il pleut. C’est le milieu d’octobre, un jour de pluie, et déjà il fait bon entendre ronfler le feu dans le fourneau. Un nœud de hêtre et deux briquettes, voilà de quoi le maintenir jusqu’à l’heure du souper.

Et 1235 pages, comme il constate, tenant le livre à la reliure noire dans sa main gauche, et faisant glisser peu à peu sous son pouce la tranche rouge.

— Ça fait quand même beaucoup de pages, ça en fait trop.

Il a dit :

— C’est jeune, c’est suffisant, ça n’a point de patience, c’est en bonne santé, ça croit en sa force… Laissez faire, Madame Chappaz. Parce que la santé s’en va et la force qu’on a dans le corps est une chose que le temps diminue. Ils le verront bien une fois.

Il rit. Il pleut toujours. Il a dit :

— Est-ce qu’on peut avoir encore un verre de café ?

— Bien sûr, dit-elle.

— Est-ce qu’il est chaud ?

Elle lui montre la cafetière qui chantonne sur le fourneau.

Son long goulot cylindrique a un petit couvercle, qui laisse échapper de temps en temps une bouffée de vapeur.

La vapeur monte vers les vitres, où peu à peu une buée se forme, de sorte que pour finir on ne voit plus qu’il pleut.

Elle lui a versé son café bien chaud.

Il disait :

— Eh bien, je pense qu’on ne se reverra plus avant le printemps, parce que voilà mes tournées finies… Et il faudra encore qu’on soit toujours en vie…

VIII

Et, lui, il riait ce jour-là, c’est-à-dire une semaine plus tard. Bolomey riait, il a dit :

— Bien sûr que je l’ai vue, mais je ne me suis pas montré.

C’était de nouveau un samedi, un samedi soir, et les temps approchent. C’est pourquoi il rit, il peut rire. Et Lydie, elle, était venue ; et elle n’avait paru ni gênée, ni hésitante, malgré qu’elle eût bien dû penser que sa visite allait le surprendre ; elle disait :

— Oh ! n’est-ce pas ? à présent on est sages, hein ? nous deux.

Elle lui disait vous ; il lui disait vous. Elle disait :

— Vous devinez ce qui m’amène ?

C’est alors qu’il avait ri, tout en hochant la tête :

— Bien sûr que je l’ai vue, elle tournait autour de la maison. Il faut croire qu’elle n’a pas compris.

— Et est-ce que vous l’avez appelée ?

— Non.

— Et est-ce que vous vous êtes seulement montré ?

— Non.

— Oh ! Monsieur Louis… C’est que c’est déjà la seconde fois. Oui, la seconde fois qu’elle fait le trajet. Et elle aimerait bien, mais elle n’ose pas. C’est que c’est bien difficile pour elle. Voulez-vous que j’aille lui dire ?… oui, qu’elle peut venir, que vous l’attendez…

— Je le lui ai dit.

— C’est des signes, ça ne suffit pas. Il y faudrait des mots. Les mots, c’est pour l’intelligence ; les mots, c’est clair, ça se comprend. J’irais demain. Elle est chez son oncle. Je lui dirais : « Il vous attend, venez quand vous voudrez. » C’est moi qui irais le lui dire. Voulez-vous… ? Oh ! bien sûr que je ne viendrais pas de votre part. Je lui dirais que je l’ai vue et que je sais qu’elle peut venir… Moi, n’est-ce pas ? je ne suis plus rien…

Elle souriait avec sa figure tirée :

— Moi, n’est-ce pas ? je ne compte plus… Moi, je prends ce qui vient et j’ai pris ce qui est venu… N’est-ce pas, Monsieur Louis ?

Il a dit :

— Mademoiselle Lydie, faites comme vous voudrez. Moi, j’attends.

Elle a dit :

— Moi aussi, j’attends.

Il a dit :

— Mais on n’attend pas la même chose.

— Qui sait ? dit-elle.

Et tout à coup :

— Alors, écoutez, il faut qu’on s’entende… Voulez-vous que je lui dise de venir de demain en huit, c’est-à-dire le prochain dimanche ? Je lui dirai que vous comptez sur elle, je lui dirai de prendre sa valise…

— C’est ça, a-t-il dit, dimanche prochain, dans huit jours. Ça va bien. Parce qu’ainsi j’aurai encore un peu de temps pour tout préparer, et c’est pas fini. Pensez-vous que votre mère me vendrait le phonographe ? Elle, elle mettrait chaque fois deux sous dedans, ça lui ferait une tirelire.

— Peut-être bien. Vous n’avez qu’à le lui demander.

— J’irai, dit-il, j’irai un de ces prochains soirs. Il faudra seulement qu’avant je repeigne la porte d’entrée et que je colle dans la chambre un papier neuf. Vous avez vu ? j’ai refait la façade. Et les contrevents, hein ? c’est beau à voir. Mademoiselle Lydie, faites comme vous voudrez. Vous êtes une bonne fille. Mademoiselle Lydie, au revoir.

— Au revoir, Monsieur Louis… Mais, l’autre jour, vous vous souvenez bien, oui, le soir de la barrière, Monsieur Louis, vous m’aviez dit adieu…

— C’est au revoir, si vous voulez.

Elle a dit :

— Eh bien, au revoir.

Il est allé, le vendredi soir, à l’auberge ; et il disait : « J’y suis. C’est prêt. »

Il est entré, il a dit :

— Bonsoir, Madame Chappaz.

Elle a dit :

— Comment, c’est vous !

Un peu fâchée.

— Eh bien, depuis le temps qu’on ne vous avait pas vu.

— Qu’est-ce que vous voulez ? j’ai eu à faire.

Et Mme Chappaz se défâche déjà, ne voulant plus voir qu’une chose, et c’est qu’il était revenu.

— Ah ! bien… Comment ça va ? Asseyez-vous.

Mais lui, alors, sans s’être assis :

— Je venais seulement vous demander si vous me vendriez votre phonographe ?

— Mon phonographe ?

— Oui, puisque vous ne vous en servez pas…

Il lève le doigt pour dire : « Écoutez. »

C’est l’appareil de télégraphie sans fil qui s’était mis à fonctionner comme toujours de l’autre côté de la cloison :

— Oh ! dit-elle, l’un n’empêche pas l’autre. Il y a toujours des clients à qui un disque fait plaisir.

Puis, avec méfiance :

— Qu’est-ce que vous voulez en faire ?

— Moi, c’est que je vais avoir besoin de musique. C’est qu’on va avoir besoin de musique. Et puis on met deux sous, ou quoi ? Elle mettra deux sous. Il faut faire l’éducation des femmes. Ça l’obligera à économiser…

— Ah ! Monsieur Bolomey.

— C’est oui ou non ?

Ils avaient discuté du prix.

— Je vois, disait Mme Chappaz, que vous avez des projets… Moi, je l’ai payé cent cinquante francs.

— Cinquante.

— Non.

Il a dit :

— Cent.

Elle s’était laissé tenter par la somme. Il est parti, le phonographe sous le bras.

Comme il sortait, Lydie l’avait pris à part.

— Je l’ai vue.

— Ah !

— C’est entendu pour dimanche. Dimanche dans l’après-midi.

— Qu’est-ce qu’elle a dit ?

— Elle n’a rien dit ; elle était contente… D’ailleurs, on s’entend toujours entre femmes. C’est nos secrets, vous comprenez.

Il se taisait.

— À bientôt, Monsieur Louis.

 

Et il n’eut plus alors qu’une dernière démarche à faire, ayant mis au fond de son sac deux gros bouquets de dahlias qu’il venait de cueillir dans le jardin. Ainsi personne n’a pu voir ce qu’il portait, pendant qu’il a d’abord remonté la rivière, puis il a suivi la route jusqu’au village. Personne n’a su où il allait.

Il a poussé la grille noir et argent ; il tire les bouquets du sac, les deux bouquets ; il disait : « As-tu cru peut-être que je t’avais oubliée ? »

C’était gai dans le cimetière. Les taches noires de la pluie sur le marbre gris, la coulure des clous le long du montant des croix, la poudre rouge qui est sur les entourages et vous tache le bout des doigts, tout disait seulement le plaisir d’exister. Le plaisir d’exister était sur la mort et cachait la mort.

Tranquillement, il avait ôté son chapeau et avait sorti les bouquets du sac ; puis, se penchant, il les dispose l’un devant l’autre, dans l’encadrement de pierre tout neuf qui était autour de la tombe, comme quand on met une table et on la fleurit pour des invités.

Il y a un arrangement dans le monde.

Il regarde la tombe : il fait doux et clair sur elle, et partout en ce soir d’automne sur les choses, sous un mince ciel, c’est-à-dire qu’il n’est recouvert que d’une très fine peau de brume comme du papier sur les confitures. Le soleil brille doucement en gris pâle, au travers : sur celle qui est là, sur moi.

Il voit que la mort fait partie de la vie. La mort est une autre espèce d’arrangement, comme il se dit.

Et tu es ici, et tu es bien ; et moi je ne suis pas ici et je suis bien. On est voisins. On se fait visite.

On reviendra.

Tu es contente, j’en suis sûr ; c’est ce qu’il se dit, et il est content.

Tu n’as plus besoin de t’inquiéter de moi, puisqu’elle revient. La maison est en bon état : je l’ai réparée.

IX

Lydie était arrivée, ce dimanche-là, vers les trois heures, avec la valise.

— C’est encore moi. Vous comprenez, ça la gênait de la porter, à cause des gens. Alors je lui ai dit : « Laissez-moi faire. »

— Ah ! a-t-il dit, je comprends.

— Où est-ce que je la pose ?

— Posez-la…

II hésite, puis il lui a montré le banc qui est à côté de la porte.

— Dehors ?

— Je la rentrerai.

— Eh bien, à bientôt, a-t-elle dit…

Pourquoi est-ce qu’elle disait : « À bientôt ? »

Il faisait assez froid. Après ces longues pluies, la bise avait pris le dessus. Elle sifflait sous la porte, elle chantait dans le grenier. Mais, aux places abritées, il faisait doux encore. C’est la bise, et elle a un fouet, et elle fait claquer son fouet. Alors on avait vu les nuages s’enfuir tous ensemble du côté du sud et ils s’étaient entassés là, devant la crête de la montagne, comme les moutons du troupeau devant la barrière du parc.

Il a été se coucher à une de ces places au soleil, sous un arbre. Dieu prit une des côtes d’Adam…

Il l’avait vue venir de loin, c’est pourquoi il était venu lui aussi, puis s’était étendu tout de son long dans l’herbe, comme une fois déjà : Et il forma une femme de la côte qu’il avait prise à Adam et la fit venir vers Adam.

Il n’avait eu qu’à dire :

— C’est toi ?

Il parle avec douceur, avec tranquillité, avec satisfaction, avec contentement :

— C’est toi ?

Elle ne dit rien, il a dit :

— Je savais bien que tu reviendrais, Adrienne.

Alors il s’est soulevé lentement ; il se met assis.

Et, à mesure que ses yeux montent le long d’elle, c’est comme s’il la refaisait.

Elle ne bouge pas, comme si elle devait encore attendre qu’il eût fini, et il a fini ; il se met debout tout à fait, il l’a prise par la main.

Ils se sont avancés ensemble. Leurs ombres étaient derrière eux et elles se confondaient. Ils n’ont plus eu, à eux deux, qu’une seule ombre. Ils marchaient l’un à côté de l’autre ; il la tenait par la main.

La porte du jardin était fermée, il l’a ouverte, il lui a dit : « Entre », elle est entrée ; lui, entre derrière elle, il ferme la porte du jardin.

Alors, il s’est arrêté, elle s’arrête : et, faisant de la main un geste, il a dit : « Regarde. » Et, dans son orgueil d’homme : « Est-ce que tu le reconnais ? »

— Et la maison, disait-il, est-ce que tu la reconnais ? C’est tout neuf. Et c’est tout refait. Et c’est pour toi que j’ai tout refait.

Elle n’avait rien dit encore, alors elle a dit quelque chose. Elle a dit :

— Oh ! est-ce vrai ?

Il disait :

— C’est vrai, tu n’as qu’à venir voir. On va faire le tour du jardin, si tu veux… Tu veux ?

Elle a dit :

— Oh ! oui.

Il voit qu’il a eu raison : c’est à nous-mêmes à nous faire notre vie.

Il disait :

— Quel âge as-tu ?

Elle disait :

— Mais tu sais bien.

— Dis quand même.

— Eh bien, j’ai eu vingt ans il y a deux mois.

— Ah ! tu es majeure, dit-il, tu es libre ! Eh bien dis : « Je suis libre » ; dis : « Et je me sers de ma liberté en choisissant d’être avec toi… »

Ça va bien, car à présent on est ensemble. Et à présent, dit-il, Adrienne, est-ce que tu es contente ?

Elle avait dit de nouveau :

— Oh ! oui, je suis contente.

Il avait dit :

— En es-tu bien sûre, parce qu’à présent tu es à moi ?… Adrienne, est-ce que tu sais lire ?

Parce qu’il l’avait amenée pour finir devant le rucher, et ils se tenaient l’un à côté de l’autre devant les trois rangées de ruches, fraîchement repeintes :

— J’ai pensé que tu saurais lire de loin et qu’ainsi je me ferais entendre et que de loin tu m’entendrais. Tu vois : rouge, tu sais le nom ? Et vert, tu sais le nom ? Et blanc, c’est toi, c’est moi aussi, c’est tous les deux… Est-ce vrai ?

Elle a dit tout bas :

— Oui.

— Mais réfléchis bien encore, parce que c’est à toi de décider.

Ils étaient arrivés devant le banc sur lequel la valise était toujours posée :

— Et, tu vois, je l’ai laissée là. Et c’est à toi de décider. Réfléchis bien, petite, réfléchis bien encore une fois. Et, si tu veux entrer, prends-la, et va devant, parce que tu es chez toi.

Elle a pris la valise ; elle est entrée la première.

Elle voit que les murs de la cuisine et les murs du corridor avaient été repeints par lui. Elle voit que la table est mise, avec du beurre, du fromage, de la confiture, un gros pain tout frais, deux tasses et deux soucoupes se faisant vis-à-vis.

Elle s’est assise ; il s’est assis en face d’elle.

Et c’est alors que, tout à coup, comme il avait été prendre la cafetière et ainsi lui tournait le dos, sa voix à elle était encore venue : car elle avait encore une chose à dire ; une voix toute changée, comme quand une petite fille récite sa leçon :

— Louis, écoute, je voulais… Oui, je voulais te demander pardon…

Il l’avait interrompue :

— De quoi ?

Elle avait dit :

— Tu sais bien.

— Je ne sais rien.

Il s’est mis à dire :

— On ne recommence pas, tu sais, on commence.

— Je ne sais pas ce qui m’a pris… J’avais peur. Il dit :

— C’est oublié, tout ça.

Il pose la cafetière sur la table :

— Tu es née seulement aujourd’hui.

Il s’est assis.

— Je ferme les yeux, tu n’es plus là ; je les ouvre, tu es là… Eh bien, toi, fais la même chose…

Il rit.

— Une, deux, trois, ça y est ?… Ça y est, dit-il, tu es belle et tout commence.

Mais elle continuait à dire :

— Et puis, j’ai été bien punie parce que je me suis terriblement ennuyée ensuite…

— Où ça ?

— Chez mon oncle… Sais-tu ce qu’on faisait ? On allait voir passer les trains. Il me disait : « Il va y avoir dans cinq minutes le grand rapide du Simplon, dépêchons-nous… »

— Et moi !… disait-il. Tu te rappelles Gourdou ? Un gros vieux avec une figure rouge, le tape-seillon ?… Sais-tu ce qu’il me disait ? Il me disait qu’on est maudits. Montre ta figure, petite. As-tu l’air maudit ? et moi… est-ce que j’en ai l’air ? Eh bien, il disait que nous sommes tous condamnés, à cause du Jardin, tu sais, et il m’a fait lire l’histoire dans le Livre. Tu l’as lue ?

— Non… oui, c’est-à-dire…

— Tu ne sais plus, tu as bien raison. Adam et Ève, tu te rappelles. Ils sont chassés dans l’histoire. Alors, nous aussi, nous sommes chassés. C’est ce qu’il disait… Chassés à cause d’eux, punis à cause d’eux, tu comprends ? J’y ai cru.

Il rit.

— J’étais seul, tu étais partie. Et c’était une explication. Mais, à présent… Montre-moi seulement tes joues, montre-moi seulement tes yeux, petite fille…

Ils mangeaient avec appétit l’un et l’autre. La nuit venait déjà ; il avait été tourner le commutateur. Une jolie lumière était alors tombée sur la table, faisant comme un morceau de monde à eux au milieu du grand monde obscur et inconnu dont ils ont été entourés. Et voilà qu’il disait :

— Alors quand Gourdou reviendra ?… Écoute, petite, on ne lui dira rien ; je t’appellerai, je lui dirai : « La voilà. » Je ne lui dirai rien d’autre… As-tu deux sous ?…

Il disait : « C’est pour le dessert. » Elle s’est mise à chercher dans son porte-monnaie, il disait : « C’est une surprise, tâche de les trouver, tu les as ?… » Et, ouvrant l’armoire, il en avait sorti le phonographe qu’il remontait.

Il a dit : « Mets tes deux sous… Et tu auras de la musique, et tu fais des économies… »

Elle a glissé la pièce dans l’appareil ; alors la musique est venue.

II disait : « Encore une pièce… »

Il disait : « Oh ! moi, je ne peux plus aller en chercher une ; je suis trop occupé », parce qu’il l’avait prise sur ses genoux. « Toi, tu as encore les mains libres… Et puis, tant pis, on ne mettra plus rien dans la machine. Attends, il y a un truc. Mme Chappaz m’a montré. Il faut peser sur un bouton. Ça y est… Elle va marcher gratis pour une fois… C’est en ton honneur, disait-il, ou quoi ? En ton honneur, en notre honneur… »

Pendant qu’une valse venait encore, puis il y a eu un tango…

Ah ! que de force il y a en elle ! ah ! quelle extrême pesanteur. C’est un poids qui pèse sur moi et en même temps il pèse sur elle. C’est une lourde charge, comme quand un arbre est sous la neige. On cède ensemble l’un vers l’autre, et on s’emmêle l’un à l’autre, comment est-ce qu’on se démêlera ? Mais c’est beau, c’est doux, c’est grand ! Comment me retrouver et toi ? comment nous retrouver l’un et l’autre à présent ? Comment est-ce qu’on se défera jamais l’un de l’autre ? Il dit : « Où es-tu ? » Elle dit : « Je ne sais plus bien. » Il dit : « Tu n’as pas besoin de savoir… » Il dit : « Tu n’as même pas besoin de bouger, je te porte. » Je suis fort, ou bien si c’est toi qui es forte ? On n’a qu’une force à présent ; on n’a qu’une force à nous deux. Il l’avait prise, il la soulève, il la serrait contre lui, elle le chauffait sous l’oreille avec son haleine. Oh ! où es-tu ? parce que je te cherche, où es-tu ? Et, moi, où est-ce que je suis ? parce que je me cherche et ne sais déjà plus où tu commences et je finis. Où es-tu sous tes vêtements qui ne sont pas toi et te nient ? Il voit ses yeux qui sont tout près de lui, l’un et l’autre, avec leur couleur ; il voit leur couleur pour la première fois. Il les croyait noirs, ils sont bleu foncé : fermez-vous. « Toi, dit-il, ça en fait un » ; et il met un baiser dessus. « Et puis toi, ça en fait deux. » Il la pose à côté de lui, mais elle ne l’a pas lâché. Elle a noué ses bras autour de son cou, elle est consentante, elle ne parle plus ; elle dit oui, elle ne parle pas. Elle se laisse faire, c’est une femme. Ô petite Ève d’avant la faute, parce qu’il n’y en a point, il n’y en a point eu. Ne bouge pas ; tu dis oui. Ton menton rond, ton cou qui est gras et marqué de trois petits plis qui sont dessus comme un collier. Collier bleu, collier gris, ô fil mince, c’est-à-dire trois fils l’un au-dessus de l’autre, trois minces fils, et je vous défais. Car sa tête va en arrière, son menton a été plus élevé que sa figure, oh ! comme une petite colline qui cache ce qu’il y a derrière ; et on dit : adieu, où es-tu ? Je la cherche et je me cherche. Je me trouverai moi-même en la trouvant. Une épaule et l’autre, sa gorge. Brune et blanche. Bruns et blancs, ses bras, blancs et bruns. Est-ce toi ? pas encore ; petite, tu m’entends ; car il lui parle avec toute espèce de mots qui ne sont pas dits, car il ne sait plus s’il les parle en lui-même ou les profère. Elle dit oui, elle ne dit rien. On est en dehors du monde, parce qu’on est dans un monde plus vrai, qui contient le monde d’où on vient, qui le dépasse, qui le complète, qui l’achève. Elle m’appelle, elle m’espère, elle m’attend, elle soupire après moi ; se soulevant un peu, retombée, mouvante, chaude et froide, lisse ou grenue, crevassée. Toute la terre et toutes les saisons sont sur elle, mais est-ce bien toi encore ? car tu es tout : c’est-à-dire que nous sommes tout. Je monte, je descends, je te parcours. Ses genoux sont comme deux pierres. Oh ! fraîche et froide, ou tiède ou chaude, toutes les saisons sont réunies et ne se contredisent plus. Non plus successives : juxtaposées. Tes genoux, c’est l’hiver. Il connaît la nature entière, et tout entière du même coup. Ton cou, c’est le printemps ; l’été est sur tes joues. Toute la terre avec ses saisons que je parcours ; et l’automne est sur ton ventre. Toute la terre, nue ou moussue, ayant ses plaines et ses collines, ses bombements et ses replis, ses défilés, – et toute l’odeur de la terre en chacune de ses saisons : printemps, été, automne, hiver, l’odeur de l’herbe, l’odeur du foin, l’odeur du raisin qu’on écrase ; l’odeur de l’écorce du bois mort. Tu es la terre, tu es l’année ; tu es l’espace, tu es le temps. Et pourtant ce n’est pas tout encore, parce qu’il y a au-dessus de nous quelque chose qu’il nous faut atteindre et atteindre communément. Toi aussi, il y a quelque chose que tu cherches, que tu cherches à travers moi comme moi à travers toi. Il y a que je suis encore séparé de toi et toi de moi, parce qu’on est deux, petite ! Elle le sait ; elle l’attire à elle, maintenant. Elle noue ses bras autour de son corps, elle se soulève, elle se tend. Il cède avec le milieu de lui-même à une force irrésistible, ô faible femme, faible et forte ! Rejoints ? pas encore tout à fait rejoints. Mais est-ce moi seulement qui vois cette chose (car quel autre nom lui donner ?) cette chose en avant de nous, ou bien si c’est toi, ou bien si c’est nous : qui est une chose instantanée en même temps qu’une chose sans fin, à l’extrême pointe du présent et qui remplit tout le passé et l’avenir, imperceptible, démesurée ; qui n’est pas vue par moi, qui n’est pas vue par toi, parce qu’elle est au delà de toi et de moi, qui est vue de nous et par nous ; toute proche et insaisissable, qu’il faut pourtant atteindre, qu’on va atteindre, où on ne sera plus deux, mais un. Où on sera tellement dans le temps qu’on sera dans l’éternité, tellement enfoncés dans la matière qu’elle sera du même coup dépassée, c’est-à-dire réalisée ; – n’est-ce pas ? avec ta sueur et la mienne, avec tes gémissements et mes pleurs, toute cette peine douloureuse et douce, cet avancement continuel…

Et deux encore, mais moins qu’avant ; et deux encore, mais toujours moins.

Un…

 

***   ***   ***

 

Deux. C’est ce mot qui l’a réveillé.

Il n’y a rien eu d’autre d’abord en lui que ce nombre ; le nombre s’agite dans sa tête vide comme le battant d’un grelot, l’ayant tiré de son sommeil, car il a dormi ou il pense qu’il a dormi, et longtemps.

Le petit bruit, qui est un nombre, continue à se faire dans sa tête, et il s’exprime par un chiffre, et le chiffre n’est plus un, mais deux.

Où est-ce que je suis ? Il se cherche avec sa main, et ma main est moi, se dit-il. Il a besoin de se prouver à soi-même qu’il existe ; il porte sa main à la rencontre de lui-même, touchant sa poitrine, son cou. Est-ce encore moi ? c’est moi. Il bouge une jambe, il bouge l’autre jambe ; c’est moi. Et, réveillé alors tout entier, il sent une grande fatigue qui est dans toute sa personne, il sent qu’une douleur est en arrière de ses yeux, une douleur dans les tendons de ses orteils, inexplicable, une douleur comme après une longue marche à la plante de ses pieds. Le froid l’habite au dedans d’une grande chaleur qui est autour comme une écorce ; au milieu même de sa force, il est faible comme un petit enfant. Ah ! pourquoi est-ce qu’on change ainsi, si vite, si complètement ? Et il cherche à comprendre, mais il voit qu’il est plongé comme deux fois dans de la nuit, ici, dans son lit, sous les draps ; là, dans les dedans de sa tête. Une grande nuit entoure son corps, mais une même grande nuit est autour de ses pensées. Et il a déplacé son corps légèrement comme pour bien s’assurer encore qu’il est à lui ; alors il a frôlé cet autre corps qui est à côté du sien, qui n’est pas le sien, qui n’est plus le sien.

Il commence à comprendre. Il se dit : « C’est sa faute, à elle. » Ah ! elle est là, c’est vrai. Et il y a moi qui suis moi, et il y a elle qui est elle.

Deux.

Le petit chiffre recommence à faire du bruit dans sa tête, comme le grelot de la chèvre quand elle s’obstine au bout de sa corde à atteindre une touffe d’herbe, tendant le cou. C’est vrai, on croyait tout avoir.

On a prétendu à tout, on n’a rien. Et il y a elle, qui est elle ; et, moi, je suis moi pour toujours.

Il a dû faire un grand effort pour allonger le bras, tournant doucement le commutateur qui est derrière lui dans le mur. Il a fait naître une petite flamme sous l’abat-jour : le monde lui a été rendu. Il la voit ; ah ! il comprend tout. Elle m’a trompé. Elle dort et je ne dors pas. Elle dort en dehors de moi ; on existe chacun à sa façon. Elle respire profondément ; il la voit respirer, il l’entend respirer. Il entend les deux bruits qu’elle fait, l’un qui est plus sifflant quand l’air entre, l’autre moins distinct quand il sort. Elle aspire, elle expire. Lentement, régulièrement, fortement, oh ! de tout au fond d’elle-même, oh ! si obscurément et inconsciemment qu’elle se trahit toute et s’avoue tout entière. Heureuse ! elle l’avoue ; tranquille ! Et il ne la reconnaît plus, et il ne se reconnaît plus.

Pourquoi est-ce qu’elle est là ? Une grande colère est en lui.

Ah ! tu dors, femelle ; tu m’as empêché d’aimer assez haut, mais à toi ça te suffît !

Elle est contente, elle est nourrie, elle digère ; elle est dans le repos et l’assouvissement ; – moi, l’inquiétude me réveille et la faim.

Il se soulève sur le coude, puis fait légèrement basculer l’abat-jour pour la mieux voir et c’est bien elle, mais ce n’est plus elle. Elle est pâlie. Le rouge de ses joues n’était pas solide et a coulé. Elle est fardée avec ses propres couleurs. Le doré de sa peau a pris la teinte de la terre sèche. Sa bouche à moitié entr’ouverte est trop épaisse, toute meurtrie, trop éclatante, et a saigné.

Il regarde de toutes ses forces, plein de haine et de regrets. Pas coiffée. Ses cheveux sont épars en mèches noires sur l’oreiller, comme si on avait plumé un corbeau. Ses paupières tendues sur le globe lui font des yeux comme aux statues.

Pas vraie, fausse, toute peinte ; elle se trahit, elle m’a trahi.

Il veut l’appeler, il se retient. Il veut se lever, il se retient encore.

Il n’a pourtant pas pu s’empêcher de tirer brusquement le drap qui la couvre. Puisque tu t’avoues en dormant, au moins avoue-toi jusqu’au bout.

Et c’est ce qu’il se dit, mais elle dormait si profondément qu’elle n’a même pas été réveillée. Elle s’est seulement déplacée un peu de son côté, comme si elle le cherchait toujours.

Elle a déplacé un peu son corps vers le sien, comme attirée par lui jusque dans son sommeil ; il s’écarte vivement. Il regarde avec cruauté et attention la beauté de ce corps qui est déjà toute niée. Il a vieilli, il est usé, ce corps ; il s’est comme détruit lui-même. Les seins pendent mollement, fatigués d’avoir servi. Il y a des taches noires à ses bras ; des plaques rouges sur son ventre. Elle ne bouge pas, elle est comme jetée là, toute défaite, toute dénouée ; et c’est qu’elle est morte, c’est ce qu’il se dit ; elle est morte pour moi. Ce n’est pas elle, ce n’est plus elle. Et une triste odeur, qui monte de sa ruine à elle, l’insulte alors, réveillant sa colère ; c’est pourquoi il n’a pas pu s’empêcher :

— Adrienne !

Qui est-ce qui appelle ainsi ? est-ce encore lui ? il ne sait plus.

— Adrienne !

Elle a ouvert les yeux. Elle ne l’a pas vu tout de suite. Une espèce de brume était devant son regard. Il a fallu premièrement que cette brume fût dissipée. Elle l’a aperçu comme dans le brouillard et hésite, et hésite encore ; puis le reconnaît et lui tend les bras.

Il la regarde d’en dessus.

Il se penche davantage sur elle, il la regarde davantage et plus fort. Elle sourit.

Il serre les dents. On voit ses mâchoires saillir sous la peau de ses joues que la barbe qui repousse rend noires.

Elle lui tend toujours les bras.

Puis, peu à peu, ses yeux à elle changent, et on voit qu’ils changent ; ils s’ouvrent de plus en plus et ils deviennent blancs, parce que la peur est sur eux ; elle tend toujours les bras, elle a dit :

— Qu’est-ce qu’on entend ? on a marché dans le jardin.

Il a dit :

— C’est la bise.

— Oh ! dit-elle, écoute, on a ri.

Il a dit :

— C’est moi qui ris.

Elle a oublié qu’elle tend les bras, il la regarde, et il a repris :

— Oui, de te voir !

Et est-ce lui encore qui parle, mais alors ses bras à elle retombent, elle se recule :

— J’ai peur.

— Tu as peur ? Tu as peur de moi ? Tu as peut-être bien raison.

Alors elle se couvre la figure des deux mains ; puis elle s’aperçoit qu’elle est nue, et ramène le drap sur elle, parce qu’il est écrit : Adam et sa femme étaient tous deux nus et ils ne le prenaient point à honte ; mais plus loin il est écrit : Et, connaissant qu’ils étaient nus, ils cousirent ensemble des feuilles de figuier.

X

Un peu plus tard dans la matinée, Lydie était sortie de chez elle, s’étant enveloppé la tête et les épaules dans un châle noir à bords bruns.

Elle a regardé autour d’elle : elle a vu qu’il allait faire beau, mais il faisait frais. Il faisait blanc sur le monde, car il avait gelé légèrement pendant la nuit.

Et le soleil n’était pas encore levé ; du moins on ne pouvait pas le voir d’où elle était, à cause des bois, – à cause aussi d’une vapeur qui montait de la terre comme quand le vent souffle sur les routes.

Elle s’est avancée sur le chemin. Elle avait le temps, elle ne se pressait pas. Et voilà qu’on l’avait appelée :

— Tante Lydie !

C’était la petite Gladys qui l’avait aperçue de loin, mais elle a fait semblant de ne pas entendre ; alors on l’a appelée de nouveau ; puis la petite Gladys a dit :

— Où est-ce qu’elle va, tante Lydie ? Oh ! moi, je sais bien ; elle va chez M. Bolomey.

Lydie avait continué son chemin. Elle a dépassé le bois. Il a fait rose dans tout l’air, puis il a fait jaune.

Puis, comme quand une matière très fine est en suspension dans l’eau et se dépose, les vapeurs sont allées vers en bas, le soleil est allé vers en haut ; – le soleil s’était tout à coup montré dans le ciel pur, tandis que la brume faisait une mince épaisseur par terre.

Lydie était arrivée devant le portail ; elle regarde par-dessus le portail.

Il n’y avait personne dans le jardin, qui, à cause de la pente, était dans l’ombre.

Les contrevents de la maison étaient fermés, sauf ceux de la cuisine. Rien ne paraissait bouger encore dans la maison, à moins que ce ne fût le contraire et qu’on eût cessé d’y bouger, – pendant qu’elle se tient là, regarde, et elle voit qu’un peu de fumée bouge faiblement, comme quand le feu s’éteint, dans l’ouverture noire de la grosse cheminée de pierre qui perce la pente du toit, ayant elle-même un petit toit recouvert de tuiles comme celui de la maison.

C’était bien ce qu’elle pensait : elle n’a plus qu’à attendre. Il est sorti, mais il va revenir. Il est sorti, et ce qu’elle voit aussi, c’est qu’il y a des traces de pas dans l’allée, les unes plus petites, les autres plus grandes ; il n’était pas seul tout à l’heure, il sera seul pour revenir.

Le soleil monte dans le ciel.

La blanche gelée se perce de trous comme un drap qui est mangé par les mites.

À mesure que le soleil gagne davantage en hauteur, – il n’y a toujours personne, – il gagne aussi sur le jardin où la bande d’ombre se rétrécit.

Des trous se font de place en place dans le givre, par où on voit apparaître la terre, qui, en même temps, change de couleur. Elle était gris clair, elle devient brune ; elle était sèche, elle devient humide ; elle était mate, elle devient luisante. Lydie regarde (elle a le temps). Et c’est ainsi qu’elle a connu finalement la ruine du jardin, qui se montre mieux et de plus en plus, parce qu’il apparaît lui-même dans sa nudité, et un éclat trompeur qui était sur lui s’en va peu à peu, découvrant les zinnias brûlés, les capucines grimpantes qui font à terre des tas gluants, les hauts dahlias de près de deux mètres qui pendent tout noirs à leurs tuteurs.

Et on voit encore qu’au-dessus de la porte du jardin, une branche de chèvrefeuille couverte de gelée se balance dans l’air léger et elle brille au soleil, tout en bougeant : Une lame d’épée de feu

Elle a compris. Et un chérubin fut placé à l’entrée du jardin d’Eden, avec une lame d’épée de feu qui se tournait çà et là pour garder le chemin de l’arbre de vie.

Il devait l’avoir accompagnée à la gare ; il y a un train à 9 h. 15. Lydie ne bouge pas. Elle s’est seulement tournée du côté du vallon, où elle regarde maintenant, laissant ses yeux aller le long du sentier qui se voit jusqu’à la route et qu’il a dû prendre, – et pour revenir il doit le prendre également.

Le soleil commençait à lui chauffer le dos.

À ce moment, quelqu’un était apparu sur la route : c’est un homme ; il passe le pont.

C’est un homme, il est seul. Il s’engage sur le sentier ; le terrain devient glissant.

C’est un homme qui vient et il vient solitairement. On le voit qui se laisse aller en arrière ; il glisse. L’homme tombe, il se redresse, il tombe à nouveau sur la pente qu’il descend. Notre démarche n’est plus qu’une suite de chutes. La pente se met maintenant à monter, l’homme se rapproche ; on le voit qui allonge la jambe, mais alors il est ramené en arrière, et le pas qu’il a fait se trouve diminué de moitié.

Il tombe en avant, cette fois, puis se redresse, puis il retombe ; – pendant que Lydie est là, qui attend, dans son châle noir à bords bruns.


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a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en octobre 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : C. F. Ramuz, Œuvres complètes 17, Adam et Ève, Derborence, Lausanne, H. L. Mermod, s. d. [1941]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, L'Expulsion d'Adam et Ève du Jardin d'Éden, fresque, 1426-28, a été peinte par Masaccio (Cappella Brancacci, Santa Maria del Carmine, Florence).

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