Eugène Rambert

LES ALPES SUISSES
(deuxième série)

Les Alpes et la liberté,
Deux jours de chasse sur les Alpes vaudoises
Le chevrier de Praz-de-Fort
La Dent du Midi
Une chanson en patois
Situation géographique de la Dent du Midi

1866

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Table des matières

 

AVANT-PROPOS. 3

LES ALPES ET LA LIBERTÉ. 10

I. 12

II. 22

III. 29

IV.. 36

DEUX JOURS DE CHASSE  SUR LES ALPES VAUDOISES  48

I. 56

II. 75

LE CHEVRIER DE PRAZ-DE-FORT. 90

LA DENT DU MIDI 160

I  LA DENT DU MIDI VUE DE LA PLAINE. 160

II  LA PLUS HAUTE POINTE. SALANFE. 185

III  LA CIME DE L’EST. 218

UNE CHANSON EN PATOIS. 245

Le Tzévroâi de Voâitaoù. 246

Le Chevrier de Veytaux. 250

SITUATION GÉOGRAPHIQUE  DE LA DENT DU MIDI. 254

RECTIFICATION. 256

Sources des illustrations. 259

Ce livre numérique. 261

 

AVANT-PROPOS

Le premier volume de cet ouvrage, publié il y a dix mois, a été assez généralement envisagé comme un simple essai descriptif. Si l’on ne devait rien trouver de plus ni dans celui-ci, ni dans ceux qui suivront, le titre paraîtrait bien général, et l’on pourrait avec raison reprocher à l’auteur de ne pas tenir ce qu’il promet, ainsi que cela a été fait déjà par quelques personnes. Un journal allemand très répandu, la Gazette illustrée de Leipzig, a dit du premier volume, que tout, dans ce petit livre, lui paraissait excellent, sauf le titre, décidément faux et prétentieux. L’auteur de cette critique trop bienveillante s’est sûrement trompé sur un point. Si cela était en notre pouvoir, nous changerions bien des choses à ces pages auxquelles il a donné une si flatteuse approbation. Mais il nous serait difficile de changer le titre. Il répond à notre dessein, et c’est ce que nous demandons la permission d’expliquer en quelques mots, une fois pour toutes.

 

Cet ouvrage comprendra un grand nombre de morceaux, plus ou moins étendus, et portant sur des sujets fort divers, que l’on peut ranger sous quatre chefs principaux.

I. La montagne, réalité pittoresque. – Le récit d’une course a permis de tracer dans le premier volume une rapide esquisse des Alpes glaronnaises. Une de nos plus belles sommités, la Dent du Midi, a fourni pour le second le sujet d’une étude plus spéciale et plus complète. D’autres montagnes, d’autres sites, d’autres contrées alpestres, viendront plus tard : Interlaken, le Lac des Quatre Cantons, l’Appenzell, la Haute-Engadine, le groupe du Mont-Rose, etc. etc. De ces vues détachées il se formera petit à petit une vue d’ensemble.

Il y a un inconvénient à de telles descriptions. Il est impossible d’éviter complètement les détails topographiques. Or, il faut un don particulier, et un don qui n’est pas commun, pour se figurer la topographie d’un pays en en lisant une description. Nous avons fait de véritables efforts pour être clair dans l’étude consacrée à la Dent du Midi, et cependant nous ne nous dissimulons pas que quelques lecteurs auront de la peine à nous suivre, surtout dans la première partie. Ce morceau n’aura tout l’intérêt qu’il peut avoir que pour les personnes qui connaissent déjà assez bien nos montagnes. C’est là un inconvénient qu’il faut subir[1].

Si grave que soit cet inconvénient, il reste un public étendu pour lequel il n’existe pas. Il n’empêche pas, d’ailleurs, de rendre d’une manière vivante la physionomie propre de chaque contrée. Si ce résultat était obtenu, il importerait assez peu que quelques détails eussent échappé à un certain nombre de lecteurs. La plupart des descriptions de montagnes se ressemblent, dit-on. Cela vient de ce qu’elles sont vagues. Il n’est point rare que l’on parle du Mont-Rose, du Mont-Blanc, de la Jungfrau, d’une manière qui pourrait s’appliquer également à chacune de ces montagnes et à beaucoup d’autres encore. Si l’on s’attachait plus strictement à la réalité, si l’on s’efforçait d’en saisir le cachet spécial dans chaque cas particulier, peut-être réussirait-on à faire pénétrer jusque dans la littérature alpestre l’intérêt qui naît de la variété. L’espoir d’y parvenir nous fait attacher du prix à cette partie de notre tâche. Notre modeste littérature nationale pourrait être par là l’occasion d’un enrichissement pour l’ensemble de la littérature française, si étrangère, en général, au sentiment de la nature alpestre, et elle y gagnerait pour elle-même ce qu’on gagne toujours en s’exerçant à regarder.

II. La montagne, phénomène scientifique. – Quand une contrée est riche en accidents pittoresques, cela tient toujours à quelque fait géologique ou autre, du ressort de la science. L’effet extérieur et qui frappe l’œil, est bien réellement un effet. Il a une cause profonde. Les descriptions purement scientifiques sont incomplètes, parce qu’elles ne s’attachent qu’à la cause ; les descriptions purement pittoresques ne le sont pas moins parce qu’elles ne connaissent que l’effet. Aussi convient-il de ne pas séparer ces deux manières de décrire, ainsi qu’on le fait trop souvent. On pourra déjà trouver soit dans ce volume, soit dans le précédent, plus d’une page où l’on a essayé de les réunir. Cependant il est difficile de les associer assez étroitement pour que la balance ne penche pas d’un côté. On ne saurait tout faire à la fois. Il faut bien choisir un point de vue. Aussi, à côté des descriptions qui, sans s’interdire absolument les perspectives de la science, s’attacheront plutôt à l’effet, y en aura-t-il d’autres, dans la suite de cet ouvrage, qui, tout en laissant entrevoir l’effet, chercheront à saisir la cause.

On pourra nous reprocher d’avoir jusqu’à présent surabondé dans le premier sens. Il n’y a qu’un seul morceau, dans ces deux volumes, dont le titre puisse faire espérer un travail scientifique, celui sur les Plantes alpines, et les personnes qui l’ont lu dans cette espérance ont été déçues. L’équilibre devait être rétabli par une étude intitulée : le Glacier, étude annoncée pour ce second volume ; mais diverses circonstances en ont exigé le renvoi au troisième. Toutefois ce qui est renvoyé n’est pas perdu, et nous ferons ce qui dépendra de nous pour remplir aussi cette partie du programme.

Il est clair qu’il ne s’agit pas ici d’études à l’usage des hommes spéciaux. Nous n’avons pas en vue les savants, mais le public cultivé, et notre seule ambition est d’expliquer d’une manière accessible à tous, exacte et simple, les principaux phénomènes de la nature alpestre.

À vrai dire, c’est de ce côté-là que l’ouvrage sera le moins complet. Le monde alpestre comprend des sujets d’observation trop nombreux pour qu’il soit possible de les étudier tous. La faune des Alpes, par exemple, ne sera guère représentée que par des études de mœurs, comme celles qu’on trouvera plus loin, sur le chamois et sur la chèvre. C’est là, sans doute, une lacune, mais dont on peut se consoler depuis que le bel ouvrage de M. Tschudi a été traduit en français. D’ailleurs, il reste des sujets riches et nombreux, qui seront abordés tour à tour, et dans le nombre figurent, en première ligne, ceux dont la connaissance est indispensable pour se faire une idée des causes qui ont déterminé le relief des Alpes, ainsi que les traits les plus frappants de leur physionomie.

III. Le montagnard. – Ce n’est pas tout que la nature ; il y a l’homme. On rencontre deux espèces d’hommes en parcourant les Alpes : ceux qui y vivent et ceux qui les visitent. Les premiers sont nos montagnards. Nous voudrions pouvoir reproduire sous ses aspects divers leur vie de tous les jours. Si peu de place que la Suisse occupe sur la carte, elle offre des types infiniment variés. Les aborder tous serait une tâche au-dessus des forces d’un homme ; mais on peut chercher à en dessiner au moins quelques-uns des plus généraux. De ce nombre sont ceux qui dépendent moins de l’esprit local et d’influences particulières que du genre d’occupations. Dans le premier volume, le rude métier du flotteur a été longuement décrit ; dans celui-ci, on trouvera un morceau étendu consacré à la vie solitaire du chevrier. C’est encore un récit, une histoire, qui fait pendant à celle de Rose Tonie. D’autres essais suivront ces deux-là ; mais il se pourrait que la forme n’en fût pas toujours la même. Un critique de beaucoup de jugement a émis des doutes sur la convenance de récits pareils dans un ouvrage dont le sujet n’a rien de romanesque. Il est vrai qu’une nouvelle, n’ayant de valeur que comme nouvelle, n’y serait pas à sa place. Mais pourquoi s’interdire le récit dans les cas où il se présente de lui-même, comme la forme la plus appropriée, et où il peut contribuer à la peinture de la réalité vivante ? Il suffit de ne l’employer qu’à propos.

À côté de leur vie de tous les jours, nos montagnards ont une histoire, déjà ancienne, qui se continue et s’enrichit, et se confond presque avec celle de la Suisse. Nous comptons en user avec elle comme avec la description de la nature, c’est-à-dire en détacher quelques traits plus saillants, quelques fragments plus caractéristiques, dans des études, qui, rapprochées les unes des autres, feront entrevoir l’ensemble. Le morceau par lequel s’ouvre ce volume doit leur servir d’introduction générale.

IV. L’habitant de la plaine à la montagne. – Les étrangers qui nous font visite sont devenus une partie si considérable de la vie des Alpes, dans la belle saison, qu’il est impossible de les passer sous silence. On peut les distribuer en diverses catégories : – Les uns viennent à nous parce que la mode le veut ainsi, et parce qu’il est convenable de s’ennuyer en été ailleurs qu’en hiver. Il est peu probable que ce soient là ceux qui nous occuperont le plus. – D’autres sont attirés par un goût réel pour les beautés de notre nature. Pourquoi sont-ils si nombreux aujourd’hui, tandis qu’ils étaient si rares il y a cinquante ans ? Qu’emportent-ils de la Suisse et que lui apportent-ils ? Voilà matière, sans doute, à bien des réflexions, – D’autres sont comme fascinés par le charme dangereux des plus hautes sommités. Pourquoi cet attrait ? Il en a été dit quelque chose déjà dans les pages intitulées : les Plaisirs des Grimpeurs, et dont le vrai titre eût été : les Plaisirs d’un Grimpeur. Le sujet est loin d’être épuisé. – D’autres vont planter leur tente au milieu des plus âpres déserts, dans l’espoir d’arracher à la nature des Alpes le secret de son histoire. Vaillants pionniers de la science, leurs travaux méritent d’être racontés. – À côté des savants, il y a les artistes, Calame, ses émules et ses disciples. L’art se mesurant à la nature des Alpes : beau sujet, qui nous tente et nous effraie. – Enfin, il y a les poètes et les écrivains de toute sorte, Goethe, Schiller, Rousseau, Byron, G. Sand, Töpffer et tant d’autres, sans oublier notre bon doyen Bridel, ni l’aimable Gessner. Que de questions éveillent ces seuls noms jetés au hasard !

On le voit, l’habitant de la plaine qui vient à la montagne, y apporte le monde avec lui.

Telles sont les principales faces du sujet. Il embrasse la nature des Alpes et l’homme au sein de cette nature. Ou bien, pour éviter cette distinction, toujours factice, entre l’homme et la nature, il embrasse, d’un côté, le vrai montagnard, naïf et subissant, sans en avoir conscience, l’influence de la nature qui l’entoure, et, de l’autre, l’homme civilisé en présence de cette même nature, en tirant parti pour enrichir son existence, et s’efforçant de la conquérir pour la science, pour la poésie et pour l’art.

 

Nous avons donc un plan, mais un plan très général, et qui n’apparaîtra clairement que plus tard, lorsqu’un certain nombre de volumes se seront succédé. Une des conséquences qu’il entraîne forcément est que chaque volume rapproche des morceaux sur des sujets très différents. On ne s’étonnera donc pas de trouver dans celui-ci un récit de chasse à côté d’une étude qui touche à de hautes questions politiques. On regrettera plutôt que, dès à présent, cette diversité ne soit pas plus marquée encore. Elle le serait, si, comme nous l’espérions il y a un an, nous avions pu donner aujourd’hui l’étude intitulée : le Glacier. Mais des circonstances indépendantes de notre volonté ne nous ont pas permis de faire à temps une exploration nécessaire pour vérifier l’exactitude de certains détails, et d’ailleurs cette étude a pris une telle extension qu’il eût été impossible de l’insérer dans ce volume, sans dépasser de beaucoup les limites imposées. Ce retard aura pour conséquence que le troisième volume sera, peut-être, plus grave de ton.

Il serait difficile d’indiquer, à l’avance, quelle sera l’étendue de cette publication. Tout ce qu’on peut dire, c’est que si le public y trouve assez d’intérêt pour nous prêter l’appui nécessaire, nous ne serons pas de longtemps au terme de ce travail.

Les premiers volumes se succéderont probablement d’année en année. Toutefois cette publication ne saurait être envisagée comme rigoureusement périodique, et l’auteur se réserve la latitude nécessaire.

Zurich, le 20 octobre 1866.

LES ALPES ET LA LIBERTÉ

Un poète a dit de la Suisse :

 

C’est la terre sereine assise près du ciel ;

C’est elle qui gardant pour les pâtres le miel

Fit connaître l’abeille aux rois par les piqûres ;

C’est elle qui, parmi les nations obscures,

La première alluma sa lampe dans la nuit…

Le mot Liberté semble une voix naturelle

De ses prés sous l’azur, de ses lacs sous la grêle,

Et tout dans ses monts, l’air, la terre, l’eau, le feu,

Le dit avec l’accent dont le prononce Dieu.[2]

 

Ce que dit le poète, il n’est personne en Suisse qui ne l’ait pensé. Sur les flancs de ces monts, dont la cime est rebelle au joug de l’homme, on se figure un peuple rebelle aussi à toute servitude. L’idée que les Alpes sont pour la Suisse non seulement un symbole, mais encore un gage de liberté, est peut-être celle qui reparaît le plus fréquemment dans les effusions d’éloquence patriotique auxquelles donnent lieu nos fêtes, nos tirs, nos banquets et nos libres assemblées de citoyens. N’est-ce qu’une métaphore retentissante, ou bien y a-t-il sous l’enveloppe poétique une vérité substantielle ?

Cette question touche à une foule d’autres, et de proche en proche elle conduirait aisément à une série d’études sur l’histoire et la vie politique de la Suisse. Nous espérons y revenir et l’aborder par plus d’un côté. Aujourd’hui nous nous bornerons à quelques vues générales tirées moins de l’histoire que de la nature des choses et d’analogies permanentes.

I

Le Canton de Vaud a inscrit sur son drapeau cette devise bien connue : Liberté et Patrie. Elle est simple, grande, belle. Peut-être serait-elle plus belle encore si on la retournait. Au moins serait-elle plus juste. La patrie d’abord ; ensuite la liberté : tel est l’ordre naturel et logique. Que des proscrits aillent chercher une terre inconnue et s’y fassent une patrie, qui ne leur devient chère qu’à cause de la liberté dont ils y jouissent, cela n’est point absolument rare. Mais la condition normale est que l’homme appartienne à un pays et lui consacre une part de son activité. Avant que les Vaudois eussent leur devise, quand ils n’étaient encore que les sujets de Berne, ils avaient déjà une patrie, et le Pays de Vaud n’était pas beaucoup moins cher à nos pères que le Canton de Vaud ne l’est à leurs enfants. La nature et l’histoire ont également contribué à diviser l’humanité en familles, qui essaient, chacune, en leur lieu, l’œuvre de civilisation proposée à tous. Les émigrés eux-mêmes n’échappent point à cette loi. Il n’y a que le premier émigrant qui, en plantant sa tente dans le désert, puisse dire : « Ici sera ma patrie parce qu’ici je serai libre. » Et encore ce langage est-il impropre. On ne se fait pas une patrie à volonté. Une terre sans souvenirs n’est pas une patrie. Pour parler exactement il devrait dire : « J’ai dû choisir entre la patrie avec la servitude et l’exil avec la liberté. J’ai choisi l’exil. Que la liberté m’y tienne lieu du reste. » Mais ce qui est un lieu d’exil pour lui n’en est déjà plus un pour ses enfants. Ils y naissent, ils y grandissent, ils y ensevelissent leur père, ils y font partie d’un établissement qu’ils n’ont pas créé, d’un groupe qui se forme, d’une société qui s’ébauche et prend possession d’un pays. Ce pays devient rapidement une patrie ; mais peu à peu la liberté primitive, fille de l’isolement, disparaît devant les institutions naissantes, et il faut que la jeune colonie réalise la liberté dans les conditions normales, c’est-à-dire en société. Ainsi il n’y a eu d’exception que pour le père, et les enfants retombent sous la loi générale, qui est la patrie d’abord.

Mais ce mot de patrie a une signification fort élastique, qui s’étend ou se resserre selon les lieux et les circonstances. Quelle était la patrie de ce guerrier « captif au rivage du Maure, » qui, dans la chanson de Béranger, demande aux hirondelles de lui parler de son pays ? Est-ce le vallon où s’abrite sa chaumine et où coule le ruisseau

 

À flots purs sous de frais lilas ?

 

Est-ce la province où ce vallon est caché, la Bretagne, peut-être, la Normandie, la Bourgogne ? Ou bien est-ce la France entière, de Bordeaux à Dunkerque, de Marseille au Havre ? Entre ces trois interprétations, toutes trois possibles, toutes trois justes, il n’y a pas seulement une différence d’étendue, il y a une différence de sens. Il est des animaux qui s’attachent aux lieux plus qu’aux hommes, le chat, par exemple. Pour lui la patrie est la maison où il est né. Le chien, au contraire, change facilement de domicile pourvu qu’il ne change pas de société. La patrie du chien est la famille de son maître. L’homme ressent à un degré presque égal ces deux sortes d’affection. Il a volontiers une petite patrie – hameau, vallon, pli de terrain – à laquelle il s’attache comme au toit sous lequel il est né ; puis il en a une grande, qui peut s’appeler la France, l’Italie, l’Allemagne, etc., qu’il aime surtout à cause de ses habitants et parce que la famille humaine dont il est un des membres y a élu domicile. Il tient à la première par l’habitude, à la seconde par un sentiment de parenté. La première est nécessairement un lieu où il a vécu et dont il connaît tous les détails ; quant à la seconde, il peut l’aimer sans l’avoir jamais vue. Ce sont donc deux choses que les petites et les grandes patries, et parmi ces dernières on pourrait distinguer diverses catégories. Tantôt le lien ou le principe d’unité qui les constitue est un lien de langue et de race ; tantôt il s’est formé simplement par une communauté de destinées, et dans ce cas il peut avoir été plus ou moins imposé par les circonstances ou plus ou moins librement accepté.

Aucun mot ne va plus droit au cœur que ce doux mot de patrie, et cependant il en est peu qui éveillent des idées plus complexes, plus variées, et qui puissent plus malaisément être définis. Mais s’il est quelqu’un pour qui la signification en soit claire et précise, c’est, sans doute, l’habitant des montagnes. La patrie du montagnard c’est le vallon où est caché son chalet, ce qu’il voit de son village.

Les vallées des Alpes suisses sont, en général, formées d’une série de bassins successifs, que séparent des gorges ou des étranglements. Il suffit de prendre les frontières naturelles d’un de ces bassins pour avoir, dans l’immense majorité des cas, celles d’une commune et d’une paroisse. Au centre est le village. L’église et la cure sont situées sur une éminence. Tantôt les maisons se rangent en cercle à l’entour ; tantôt elles forment une ligne dans le sens de la vallée ; quelquefois elles sont dispersées. À peu de distance se trouve ce qu’on appelle la fin, c’est-à-dire la partie la plus fertile du vallon, la mieux cultivée, celle qui est consacrée aux champs. Elle est divisée en carreaux allongés, plus grands que ceux des jardins. La plupart des bourgeois en possèdent au moins un, souvent deux ou trois. Ils y sèment de l’orge, du seigle, du chanvre, du lin, ou bien ils y plantent des pommes de terre. Sur les flancs du vallon sont les pâturages communs, les forêts, puis les alpages[3] pour l’été, enfin les cimes qui bornent la vue. Chacun de ces bassins est un petit monde isolé, qui se passe presque du grand. Chacun est une patrie. Ce sont autant de nids où quelques familles se serrent les unes contre les autres. Nul n’y vit sans être connu de tous. Une naissance, une mort, sont des événements pour la communauté. Les aïeux dorment ensemble autour de l’église paroissiale, et l’habitude, autant que les liens du sang, crée entre les habitants une sorte de parenté, qui se marque dans le langage. Pour chaque enfant les hommes du village sont des oncles et les femmes des tantes.

Ainsi les douces images de la famille et de la patrie s’associent dans l’esprit du montagnard pour n’en faire qu’une seule. Elles s’appuient mutuellement et se renforcent. Dans la plaine la vie se répand ; à la montagne elle se concentre. Quand l’homme de la plaine émigre pour quelque village voisin, il ne trouve rien dans la nature qui lui fasse sentir d’une façon plus vive l’éloignement de la maison paternelle ; il en voit fumer le toit à distance ; il la devine à travers les arbres des vergers. L’homme de la montagne, au contraire, n’a qu’à faire quelques pas pour changer de ciel et d’horizon. La nostalgie peut le prendre à deux lieues de chez lui. Pour peu qu’il s’éloigne il est dépaysé, et s’il émigre pour les villes lointaines, l’image de la patrie, entourant le hameau natal, se dessinera dans son esprit avec une netteté de contours et une précision que l’on demanderait en vain aux souvenirs de ceux qui sont nés dans les vagues contrées de la plaine.

On se figure parfois que le montagnard a peu de tendresse pour le pays qu’il habite et que, si on lui en offrait les moyens, il se hâterait d’échanger son chalet contre un séjour plus confortable. Il est vrai qu’il émigre souvent, et que souvent aussi la misère l’y pousse. Mais, à moins de circonstances fatales, il n’émigre que pour un temps, et dès le jour de son départ il a le retour en vue. Voyez les Engadins et les Glaronnais. Leur vocation est de se répandre au dehors. Ils vont chercher fortune au loin. Soutenus, comme ils le sont, par leur réputation de probité, d’ordre, d’économie, d’intelligence, et par une émigration qui date de longtemps et a ses voies toutes tracées, ils ne cherchent pas seulement à faire fortune, ils y réussissent. Mais ils ont beau devenir riches, ils restent montagnards, ils restent Engadins et Glaronnais. Ils veulent revoir leur pays comme on veut revoir une mère. Ils veulent y passer leur vieillesse, y mourir, et le premier emploi qu’ils font de la richesse est de se bâtir une demeure dans la vallée d’où les a chassés la pauvreté. L’affection qu’ils portent au sol natal est une de ces affections d’instinct qui sont dans le sang. Il n’est pas de patrie qui soit aimée d’une manière plus simple, plus exclusive, plus tendre que celle du montagnard.

Il est naturel que la vie politique se fractionne et se particularise dans un pays ainsi coupé en bassins, dont chacun forme un tout. De même que la patrie s’y identifie avec le foyer, l’État tend à s’y confondre avec la commune. L’histoire de la Suisse est peut-être celle qui offre l’exemple des plus petits États souverains qui aient jamais eu une longue existence, ainsi la république d’Urseren et surtout celle de Gersau, l’idéal du genre. Cependant un fractionnement poussé si loin, quelque appui qu’il trouve dans la nature, ne peut ni être général ni durer éternellement. Il crée trop d’obstacles à la libre circulation de la vie publique et trop de dangers dans les époques de trouble, où toutes les ambitions peuvent se faire jour. Le vallon où s’abrite le toit du montagnard, quoique restant toujours sa patrie de cœur, a donc peu de chances d’être sa patrie légale. Il en aura une plus grande. Mais où s’arrêter, une fois cette limite franchie ? Cela n’est pas également facile dans tous les systèmes de montagnes. Le Jura, par exemple, est formé de combes parallèles et indépendantes, mais séparées seulement par des collines monotones, par des ondulations de terrain aisément franchissables. Si chacune de ces combes ne constitue pas un État distinct, il n’y a plus guère de raisons, j’entends de raisons géographiques, pour que le Jura tout entier n’appartienne pas à quelque duché, comté ou royaume, ou bien pour qu’il ne soit pas, comme aujourd’hui, assez arbitrairement partagé. Il en est autrement des Alpes. Les points d’arrêt, les frontières naturelles y abondent, et l’on peut y dépasser les limites de la commune sans craindre de n’en plus trouver de suffisantes pour l’État. Les bassins isolés, qui y forment autant de communes et de paroisses, appartiennent à des vallées plus étendues, dont le réseau peut être plus ou moins compliqué. Il y a entre elles des degrés. Les unes sont principales, d’autres secondaires ; d’autres ne sont que des embranchements de troisième ou de quatrième classe. Si l’on ne prend que les principales, on trouvera qu’elles peuvent être rangées dans deux catégories. Plusieurs forment un tout indépendant, comme celles du Rhône, de la Reuss, de la Linth. Plusieurs aussi convergent vers quelque autre vallée de force à peu près égale, ainsi celles de l’Oberland, de l’Unterwald, des Grisons, du Tessin, et c’est alors par leur réunion que l’on obtient un ensemble bien déterminé. Dans chacun de ces deux cas on se trouve arrêté par de nouvelles frontières naturelles d’un ordre supérieur à celles de la commune, mais tout aussi claires et distinctes. Peut-être n’y a-t-il point de pays qui, plus que les Alpes suisses, soit semé de barrières contre l’agrandissement des États. Quelques-unes sont si bien indiquées que si l’on donnait à un géographe les Alpes suisses à partager en États, une demi-douzaine de nos cantons montagnards sortiraient de ce travail à peu près exactement semblables à ce qu’ils sont aujourd’hui. Ceux d’Uri, de Glaris, d’Unterwald, du Valais et d’Appenzell ont des bornes infranchissables et posées pour l’éternité. Celui des Grisons forme un tout à première vue moins simple, mais rationnel aussi, sauf quelques empiétements à l’est et au sud. Il y a sans doute des anomalies : L’Oberland, par exemple, qui a été incorporé à Berne, et surtout le canton de Schwytz, qui est composé de parties assez disparates. Mais ces exceptions ne sont point assez fortes pour prévaloir contre le fait général, et l’on peut dire que, à prendre l’ensemble, le réseau des Alpes suisses est formé de compartiments naturels, qui étaient tout préparés pour devenir des États souverains.

Chacun de ces États est pour le montagnard une patrie au second degré. Plus grande que la patrie locale, elle n’est point assez étendue pour n’être pas, elle aussi, au bénéfice de cette affection d’instinct qui attache le montagnard à son pays. Si elle dépasse l’horizon du clocher de son village, elle ne dépasse guère celui des sommités voisines. Il est mille points d’où l’on peut voir à peu près complètement, sauf à deviner les dépressions qui se dérobent, les Cantons du Valais, d’Uri, d’Appenzell, etc. Au moins une fois par an, quand il va à sa fête de la mi-août, et qu’il gravit, à cette occasion, quelqu’une des cimes qui dominent le chalet, l’habitant des Alpes contemple sa grande patrie, le canton, tout entière à ses pieds, en sorte que pour la connaître, pour en avoir l’image gravée dans l’œil et dans le cœur, il n’a pas besoin de franchir les étroites limites de sa paroisse. Ce n’est pas d’ailleurs uniquement à cause des murailles qui les entourent que ces patries au second degré forment un tout. Elles ont, chacune, leur cachet propre, qui tient à la nature aussi bien qu’aux habitants et à leurs mœurs. Plusieurs ne sont composées que d’une grande vallée et sont traversées dans toute leur étendue par un cours d’eau principal. Ce cours d’eau a ses habitudes, sa manière de se comporter ; il soumet à des conditions d’existence plus ou moins semblables tous les lieux qu’il parcourt. Le Rhône est un lien puissant pour les habitants du Valais. Il les oblige à une communauté d’efforts et souvent aussi de malheurs. C’est le voisin fatal, l’ennemi toujours présent, contre lequel il faut se liguer. Puis les montagnes elles-mêmes ont leur physionomie. Celles de l’Appenzell ne ressemblent pas à celles de Glaris, qui sont fort différentes de celles du Valais, et ainsi de suite. Il semble que pour chacun de ces pays la nature ait travaillé sur un plan spécial et dans un style particulier. Ajoutons qu’elle a donné à plusieurs comme un symbole, ou, si l’on veut, un point de ralliement pour les regards et les pensées. C’est à l’ordinaire une montagne plus en vue, plus dégagée, dont l’emplacement a été choisi pour attirer de partout l’attention, ainsi le Sentis pour l’Appenzell, le Moléson pour Fribourg, les Mythen pour Schwytz, l’Urirothstock pour Uri, le Glarnisch pour Glaris, etc. Chacune de ces montagnes est de la part des habitants du pays l’objet d’une affection toute spéciale. Quand le Glaronnais revient de Smyrne ou d’Alep, et que, en sortant du tunnel qui débouche sur Wesen, il voit s’ouvrir devant lui la vallée de la Linth et se dégager sur la droite le Glarnisch, il lui est difficile de ne pas verser au moins une larme furtive. Peu d’heures après il serrera dans ses bras père, mère, frères et sœurs ; mais à peine éprouvera-t-il une émotion plus vive qu’à l’aspect de ce rocher noir. C’est que le Glarnisch est la montagne glaronnaise par excellence. Depuis que le pays est habité tous les regards se sont tournés vers lui. Il préside à la vallée. Témoin muet, il assiste à tous les événements qui s’y passent. Il y a vu naître la liberté ; il a vu les combats livrés contre l’étranger. À son pied se réunissent les assemblées du peuple : délibérations, serments, il a tout entendu, et grâce aux échos mystérieux qui, d’un souvenir à l’autre, s’entre-répondent dans la mémoire de l’homme, il suffit du nom du Glarnisch ou d’une image de sa silhouette pour que, à quelque bout du monde que ce soit, la patrie tout entière soit présente au cœur du Glaronnais.

Mais la situation de ces petits États devait créer entre eux des intérêts communs et des liens de fraternité. Ils étaient trop égaux en force pour avoir à se redouter les uns les autres. Mais autour d’eux s’étendaient de vastes plaines, propices à la formation de grands royaumes, nécessairement habitées par des peuples d’origine différente, les unes s’inclinant vers la Mer du Nord, les autres vers l’Océan, d’autres vers l’Adriatique. Placés ainsi entre des races dont la diversité ne pouvait que se traduire en longues inimitiés, les petits États des Alpes suisses risquaient de voir éclater bien des guerres à leurs frontières, et ils avaient tout à craindre d’y être entraînés eux-mêmes. Les dangers communs, dont ils étaient menacés du dehors, leur faisaient une loi de ne pas se laisser opprimer en détail et de se soutenir mutuellement. Les conditions étaient donc favorables à la formation d’une ligue. Cette probabilité devenant une réalité, on aurait pu prédire qu’aucune figue n’avait plus de chances que celle-là de rester purement défensive et de respecter l’individualité de ses membres. En effet, pour peu qu’elle grandît, elle devait réunir des vallées s’ouvrant de tous les côtés et trop séparées les unes des autres pour être habitées par des populations facilement assimilables. D’ailleurs chaque État restait cantonné dans ses frontières naturelles, et y trouvait un point d’appui pour son autonomie. La ligue ne pouvait donc être qu’une sorte d’assurance mutuelle en vue de la défense commune. Mais cela même devait lui assurer la force d’expansion qui manquait à ses membres. Il y avait tout avantage à y entrer. Aussi était-il dans l’ordre des choses probables que le premier noyau de confédération qui se formerait dans les Alpes exerçât autour de lui une véritable influence attractive. L’action devait en être moins sensible sur le versant italien, où les Alpes tombent assez brusquement vers des piétines trop basses, trop chaudes, trop uniformes. Mais au nord s’étend un plateau élevé, où les ramifications des hautes chaînes se prolongent en collines adoucies, et où la force attractive de la ligue des montagnards pouvait se faire sentir au loin. Jusqu’au Rhin et jusqu’au Jura aucune barrière posée par la nature ne s’opposait à l’expansion d’une alliance fraternelle.

Il y a donc des analogies profondes et nombreuses entre la position des Alpes suisses, leur structure, et la manière dont la vie politique s’y est répandue et distribuée. Quand du haut d’une des cimes qui dominent le Saint-Gothard on jette les yeux autour de soi, on retrouve dans les grandes lignes du paysage les traits essentiels de notre histoire, et il semble qu’on la voie écrite à l’avance dans le livre des décrets éternels. Un intérêt du même genre, peut-être plus vif encore, parce qu’on voit mieux l’ensemble, s’attache à la carte Dufour. Il faudra qu’un jour on la possède dans toutes les écoles, non pas en atlas, mais reliée en une seule et vaste feuille, aisée à dérouler. C’est une page d’histoire qu’une carte pareille. Jamais les récits de Jean de Muller n’ont été commentés plus éloquemment que par les géomètres qui ont travaillé à nous donner cette fidèle image de la Suisse. Tous ces vallons successifs, qui forment au cœur des Alpes le type naturel de la commune, se dessinent les uns auprès des autres. Pas un n’y manque. Les points noirs groupés au centre indiquent le village ; un espace plus blanc marque le fond plat du bassin, enserré par les embranchements de la montagne. Le dessin en est si juste qu’on peut se figurer chacun de ces nids humains. Puis, en reculant d’un pas, on voit rayonner autour du Gothard les diverses chaînes des Alpes. Le relief en ressort avec une netteté merveilleuse. Entre elles s’accusent les vallées, si bien séparées que l’on n’a pas de peine à comprendre pourquoi chacune forme un État. On dirait les pièces diverses d’une vaste demeure faite pour des peuples également jaloux de leur indépendance. Cependant de l’une à l’autre les cols indiquent des portes entr’ouvertes ; à mesure qu’on s’éloigne du centre les cloisons deviennent moins épaisses et moins hautes ; au sud elles vont mourir au milieu de plaines diffuses ; au nord et à l’ouest elles se continuent par d’innombrables collines, qui tendent la main au Jura, et quand on a considéré quelque temps ce magnifique réseau de chaînes et de vallées, on se persuade que la nature avait préparé les voies à l’histoire, et que les Suisses étaient prédestinés à avoir trois patries : la Commune, le Canton, l’Alliance.

II

Nous devons autre chose encore aux Alpes. Nous leur devons, au moins en partie, la constitution démocratique de notre pays et la force de résistance qu’il a déployée dans ses luttes contre l’étranger.

Les Alpes ne sont pas seulement un symbole, elles sont un gage et une garantie d’indépendance. Les mêmes barrières qui s’opposaient à l’agrandissement des États ont été des remparts contre l’étranger. Un pays coupé de gorges et hérissé de montagnes a naturellement une grande force défensive, et peut-être n’y en a-t-il point en Europe qui jouisse d’un tel avantage au même degré que la Suisse. On dirait tout un système de camps retranchés et de retraites inexpugnables. Dès les plus anciennes guerres soutenues par nos pères on voit ce que leur a valu la force naturelle des positions qu’ils avaient à défendre. Au moins pouvaient-ils toujours s’appuyer, d’un côté, à un lac ou à une rivière, de l’autre, s’adosser à une montagne, et si peu nombreux qu’ils fussent ils n’avaient pas à craindre d’être débordés. Les glorieux combats livrés en 1798 par les compagnons de Reding ont assez montré que si, au lieu de diviser sa résistance, la Suisse avait été unie, les armées de la République Française auraient trouvé au pied des Alpes le même sort que celles de l’Autriche à Morgarten et à Sempach. Les Alpes sont pour nous un refuge et un boulevard. S’il nous arrivait d’être vaincus dans la plaine, nous pourrions y prolonger la lutte et y réparer un premier échec. Il n’est pas à craindre d’ailleurs que leur force défensive diminue en raison des progrès de l’art de la guerre. Elles n’en offriront que des barrières plus nombreuses et plus efficaces. On s’applique aujourd’hui à perfectionner les armes à feu. Puisse-t-on leur faire faire beaucoup de progrès, et puissions-nous être les premiers à les adopter, car – le bon sens l’indique – nous y trouverons toujours plus de profit que nos voisins. La supériorité d’un fusil qui tire juste et rapidement peut être en partie neutralisée dans une contrée plutôt montueuse que montagneuse, coupée de petits coteaux boisés et de plis de terrain ; mais dès que les plis deviennent des gorges et les coteaux de hautes parois, le bon fusil doit retrouver tous ses avantages. Dans un pays nu et plat, la rapidité et la justesse du tir ne produisent leur effet qu’à cause des longues distances que l’ennemi doit franchir sous le feu. À la montagne, les difficultés du terrain, en obligeant l’attaque à plus de lenteur, suppléeront presque partout aux longues distances, et dans l’immense majorité des cas – au moins lorsqu’il s’agit de montagnes où abondent les positions bien dominantes et où les mouvements du sol ont l’ampleur qu’ils ont dans les Alpes – la distance s’ajoutera aux difficultés du terrain pour faire valoir à double la supériorité d’une bonne arme.

Mais ce n’est pas le tout que l’arme et le rempart. Il faut encore le défenseur. Mantoue elle-même n’est imprenable qu’autant qu’il y a des hommes qui ne veulent pas la laisser prendre. Or, les Alpes sont un rempart qui contribue à rendre ses défenseurs vaillants et indociles au joug. Les contrées montagneuses favorisent le développement de l’esprit d’indépendance. Même dans les pays affligés par le despotisme le plus énervant, le caractère de la population est moins déprimé dans les districts montagneux. Le brigandage y règne parfois ; mais le brigandage est une façon d’indépendance, ou si l’on veut de révolte. Ce n’est point à dire que le montagnard soit naturellement porté au brigandage. Au contraire, il est naturellement honnête homme ; mais il est adroit, fort, hardi, sobre, dur à la fatigue, et il a tout ce qu’il faut pour devenir un bon soldat. Il a d’ailleurs le sentiment très net qu’il est à certains égards supérieur à l’habitant de la plaine. Il a le pied plus sûr, l’œil plus perçant, le corps plus robuste. C’est pour lui un jeu que de courir où la plupart des hommes nourris dans le plat pays ne passent qu’en tremblant. Aujourd’hui même, malgré qu’il y ait de véritables écoles de grimpeurs, les touristes les plus exercés et les plus déterminés trouvent leurs maîtres parmi les montagnards. Le sentiment de cette supériorité est un puissant stimulant d’indépendance. Le montagnard est hospitalier ; il aime à voir l’étranger assis à son foyer, mais à titre d’hôte seulement, et il devient terrible lorsqu’on veut y commander. Il sent que la montagne est à lui ; il la tient pour sa propriété et la défend comme telle. Nul ne supporte plus impatiemment la servitude. Chez les peuples de la plaine, plus nombreux, plus agglomérés, elle se partage davantage, elle pèse sur des multitudes ; chez les peuplades de la montagne, groupées en petites familles, elle prend les proportions d’un malheur privé, d’une calamité domestique. Il semble que chacun en porte seul tout le fardeau. Il se peut fort bien qu’un peuple montagnard ne parvienne pas à conquérir son autonomie, ou qu’il se contente de cette espèce d’indépendance sauvage qui consiste à secouer le frein de la loi, à rançonner le voyageur et à tuer le gendarme. Mais s’il réussit à s’affranchir et à se maintenir libre de tout joug pendant quelques générations, son amour pour l’indépendance ne s’accroîtra pas seulement en raison des avantages qu’il y trouvera, mais encore et surtout en raison de cette force particulière, de cette étrange ténacité qu’acquièrent à la montagne les traditions paternelles. Les sentiments du montagnard se développent lentement ; mais ils poussent dans son cœur des racines semblables à celles que les pins des Alpes enfoncent dans les crevasses du granit. S’il a derrière lui une tradition d’indépendance, n’essayez pas de l’asservir. Il se défendra de gorge en gorge, de vallon en vallon, de chalet en chalet, et s’il finit par succomber au nombre, il gardera pour le vainqueur une de ces haines tenaces, irréconciliables, qui éclatent en prises d’armes incessantes, et que la mère inculque à ses enfants, en sorte que le foyer de la famille devient celui de la révolte. Lorsqu’un peuple montagnard a longtemps vécu d’indépendance, il n’y a plus qu’une manière durable de l’asservir, et c’est de l’exterminer.

Nul doute que nous ne soyons aussi, au moins dans une certaine mesure, redevables à la nature de nos institutions démocratiques. Du moment que le pays était indépendant vis-à-vis de l’étranger, rien ne devait y favoriser la formation ou le maintien d’une dépendance intérieure des uns vis-à-vis des autres. Toute aristocratie suppose une inégalité antérieure qui se transmet et se conserve. Mais des vallées montagneuses comme celles d’Uri, de Schwytz et d’Unterwald, sont un théâtre trop petit et qui offre trop peu de jeu aux chances diverses de la fortune pour qu’il puisse s’y établir facilement de grandes inégalités. L’excessive richesse et l’excessive misère, qui se rencontrent volontiers l’une à côté de l’autre, n’y sont pas naturelles. Impossible d’y être très riche, à cause des modiques ressources du pays ; impossible d’y être très pauvre, parce que la vie y est telle qu’il suffit d’y habiter quelque temps pour apprendre à se contenter de peu. L’esprit de simplicité et d’égalité, qu’altère si facilement ce qu’on nomme les progrès de la civilisation, a dans les Alpes des refuges assurés. Préservez-en les populations du contact avec l’étranger, et elles ignoreront également le luxe et la mendicité.

Quoique l’esprit démocratique souffle aujourd’hui partout, les formes de la démocratie n’existent presque nulle part en Europe, et ne pourraient être introduites dans la plupart des États que par une révolution violente. Mais le gouvernement démocratique est le plus naturel dans les pays nouveaux, qui se peuplent par l’émigration et où se constituent des États qui n’ont pas à porter le poids d’un passé. L’histoire des temps modernes nous en offre en Amérique un exemple trop célèbre pour qu’il soit besoin de le rappeler. Il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’un phénomène semblable se fût produit, mais en petit, dans les solitudes des Alpes.

Prenons la vallée d’Uri, entre Fluelen et les gorges de la Reuss. Voilà un pays capable de nourrir quelques milliers d’habitants, mais fermé de toutes parts, et où l’on ne peut arriver qu’après quelques heures de navigation sur un lac dangereux, ou bien en passant des cols élevés et difficiles. Il est aujourd’hui fort bien cultivé. C’est un des bassins de nos montagnes les plus riches en beaux vergers. Mais dans l’origine, quand il était couvert de forêts impénétrables, et que la Reuss promenait ses flots au hasard sur le fond plat que ses alluvions ont créé, il n’offrait rien, sans doute, qui pût attirer des habitants. Comment donc a-t-il été peuplé ? On peut envisager comme certain qu’il ne l’a été qu’assez tard, longtemps après les contrées d’accès plus facile que l’on trouve à quelques lieues au nord. Les indications historiques feraient entièrement défaut qu’on n’en serait pas moins assuré que de nombreuses peuplades couvraient les bords du lac de Zurich ayant qu’il y eût une seule cabane à Fluelen, à Altdorf, à Amstæg. Mais, une fois les pays environnants habités, la vallée d’Uri a pu l’être de deux manières. Ou bien quelque peuplade vaincue, poursuivie, fatiguée de guerres, s’y sera jetée comme dans un refuge à l’abri de toute invasion, ou bien de hardis colons s’y seront établis peu à peu, à mesure que l’accroissement de la population aura exigé de nouvelles ressources. Supposons le dernier cas, qui a dû se présenter souvent, là ou ailleurs. Les émigrés formeront bientôt une petite communauté solitaire, et par là même, de fait, plus ou moins indépendante. Il amont des intérêts communs. Étant peu nombreux encore et tous réunis dans un étroit espace, ils pourront les discuter aussi facilement qu’une famille discute les siens. Ils se réuniront ; ils s’entendront entre eux ; ils prendront des décisions, et voilà la démocratie qui naîtra d’elle-même sous sa forme la plus simple et la plus naïve. On ne proclame aucun contrat social ; on ne fait aucun plan d’institutions ; si on a conservé quelque lien légal avec les populations en avant desquelles on s’est porté, on ne le brise pas ; on ne fait pas table rase ; on ne se propose pas d’édifier une société nouvelle ; mais on profite de l’espèce d’indépendance que crée l’isolement, on obéit à la nécessité, et les coutumes, les lois, les institutions viennent les unes après les autres, à mesure que le besoin s’en fait sentir.

Autant qu’on en peut juger par de vagues indices, il semble que cette supposition se soit en effet réalisée dans le pays même dont nous parlons. Le nom de la prairie nationale, le Grütli ou Rütli, rappelle le souvenir d’anciens colons. Un Rütli doit être, d’après l’étymologie du mot, un lieu défriché par le feu, en vue de la culture. D’autres noms contiennent des indications du même genre. En outre, dès que les habitants de ces vallées apparaissent dans l’histoire, on les voit animés d’un sentiment très vif de droits consacrés par l’usage ; ils parlent des coutumes de leurs pères, et longtemps avant le treizième siècle, ils sont prompts à se liguer pour repousser toute intervention du dehors de nature à porter atteinte à leurs antiques privilèges. On veut rattacher l’émancipation des Waldstætten à ce grand mouvement démocratique qui se fit jour au moyen-âge dans les villes et dans les campagnes, et qui chercha dans l’établissement des communes une planche de salut au milieu du chaos social et du désordre universel. L’idée est juste, sans doute ; mais quand on voit la facilité, la manière aisée et naturelle avec laquelle cette œuvre d’émancipation s’accomplit autour du golfe d’Uri, l’accord de ce peuple de pâtres, la claire conscience qu’il a de ses droits, on ne peut s’empêcher de penser que ce qui était ailleurs une nouveauté hardie fut pour lui la confirmation d’un état social antérieur. Ainsi l’alliance de 1291 et la conjuration de 1307 seraient à la fois le commencement de nos libertés actuelles et le couronnement de franchises plus anciennes. Pour atteindre à l’origine de ce souffle de démocratie qui depuis tant de siècles s’est levé sur la Suisse, il faudrait donc remonter jusqu’aux premiers habitants, hommes d’initiative, pionniers entreprenants, et il y aurait une parenté de plus entre la plus vieille république de l’Europe et sa jeune et puissante sœur d’Amérique.

Il est bien probable que d’autres formations politiques du même genre, lentes, modestes, tendant à la démocratie à cause de leur origine même, se sont produites sur plus d’un point dans des circonstances plus ou moins semblables. La démocratie naïve dont nos landsgemeindes nous offrent encore l’image vivante, a dû germer çà et là dans les colonies avancées que le flot d’une population croissante poussait lentement jusques vers les plus hautes retraites des diverses chaînes de montagnes de l’Europe. Partout où agissent des causes semblables il doit y avoir quelque rapport dans les effets. On aurait donc tort d’affirmer, comme on le fait souvent, que l’histoire de la Suisse est une histoire unique. Il y en a eu d’analogues, mais obscures, ignorées, et dont le souvenir s’est perdu parce qu’elles n’ont pas abouti. Ce qui distingue celle de la Suisse, c’est que, plus favorisée, elle a pu se continuer. Ailleurs le germe a été étouffé ; chez nous il s’est développé. Ailleurs ont prévalu les forces destructives ; chez nous les forces conservatrices et vivifiantes. Heureuse fortune, à laquelle la nature n’a point été étrangère. Il n’y avait pas en Europe de pays mieux fait pour recevoir cette précieuse semence. Elle devait y germer à l’écart, en dehors du théâtre des grandes luttes, et n’attirer l’attention que lorsqu’elle aurait eu le temps de prendre racine. Elle devait y pousser simultanément dans plusieurs vallées voisines, si bien que, l’orage venu, il se trouva qu’il en était né déjà deux ou trois républiques, qui n’ont eu qu’à s’unir pour tripler leurs forces. La vaillance des montagnards a fait le reste. Mais la nature, en les conviant à une ligue, avait tout préparé pour leur victoire. L’alliance a été le vase d’airain qui a protégé la jeune plante, et contre lequel se sont brisés tous les efforts des adversaires. C’est grâce à elle, grâce aux Alpes, qui lui servaient de rempart, qu’il existe aujourd’hui en Europe une démocratie qui a près de six siècles d’une existence claire et incontestable, et dont les vraies origines nous font remonter si haut qu’on est tenté de la dire primitive.

III

Il est donc vrai que les Alpes ont contribué à assurer notre indépendance ; il est vrai qu’elles ont tracé d’avance la division de la Suisse en petits États, tous autonomes, mais ligués contre les ennemis du dehors ; il est vrai enfin que si l’esprit démocratique, dont la société moderne est travaillée, trouve en Suisse ses traditions les plus anciennes et les plus suivies, c’est encore aux Alpes que nous en sommes redevables.

En conclurons-nous qu’il y ait, comme le veut le poète, une sorte de parenté originelle entre les Alpes et la liberté ?

S’il y avait identité entre les idées d’indépendance et de démocratie et celle de liberté, la conclusion serait forcée ; mais cette identité existe-t-elle réellement ? Là est la question.

Il en est de l’idée de la liberté comme de quelques-unes de nos montagnes, c’est une idée à plusieurs sommets. Mais il y en a un qui les dépasse tous, et il ne vaut pas la peine de gravir les autres, si ce n’est pour atteindre à celui-là.

On dit d’un homme qu’il est libre quand il n’est la propriété de personne, quand, à l’âge voulu par la loi, il sort de tutelle, quand il n’a pas d’engagements, quand il est maître de son temps, quand, favorisé par la fortune, il échappe aux nécessités qui pèsent sur le pauvre, etc. Par toutes ces significations le mot de liberté se rattache à une idée bien voisine de celle qui est contenue dans le mot d’indépendance. Mais il a encore un sens plus élevé, le seul qui soit complet. L’individu est aussi une pluralité ; il est une société. Si l’on en croyait les découvertes de la physiologie moderne, il le serait d’une manière bien plus réelle et profonde qu’on ne l’a pensé jusqu’ici. Mais sans aller si loin, à nous en tenir à ce qui est plus apparent, il a des idées, des passions, des volontés, qui ne sont pas toujours d’accord entre elles. Il aura beau être maître de sa personne et de son temps, il peut fort bien arriver que cette indépendance soit neutralisée et rendue absolument stérile par une lutte intérieure. La liberté qui n’est qu’indépendance court donc le risque d’être accompagnée d’impuissance. L’idée complète de la liberté suppose mieux que cela. La liberté n’est pas seulement possibilité, mais pouvoir. Elle consiste en force réelle ; elle suppose l’harmonie entre toutes les parties dont l’ensemble constitue l’individu, harmonie qui éclate en activité, en heureux essor de vie et de production.

Ce que nous disons de l’individu peut également se dire des sociétés humaines appelées nations ou États. Pour elles aussi existent ces divers degrés de liberté. Elles peuvent aussi être indépendantes sans jouir de cette liberté supérieure, qui se manifeste par l’action harmonieuse et féconde de toutes les forces individuelles réunies dans l’unité collective de l’État. Pour y atteindre il faut une organisation sociale, des lois, des institutions et des mœurs – surtout des mœurs – qui favorisent le développement de chacun, qui permettent à tous les germes de vie d’éclore et de fructifier, et qui, de toutes parts, sollicitent la production.

Ainsi entendue, la liberté suppose certainement l’indépendance. Les peuples, comme les hommes, doivent être majeurs pour que leur activité se déploie, riche et fructueuse. Elle suppose de même la démocratie, qui n’est qu’une autre espèce d’indépendance, celle du dedans, celle de chacun vis-à-vis de chacun, et par laquelle seule l’individu entre en pleine possession de sa majorité. À vrai dire, les formes de la démocratie ne sont pas absolument nécessaires à un certain développement de liberté ; mais au moins y faut-il l’esprit de la démocratie. La liberté parfaite, d’ailleurs, ne se conçoit pas sans une parfaite démocratie.

Il n’en est pas moins vrai que ni l’indépendance ni la démocratie ne sont la liberté. On peut même aller plus loin et dire qu’il y a une sorte d’antagonisme entre les idées qu’expriment les deux premiers termes et celle qu’exprime le troisième. Elles s’attirent et se repoussent, et, quoique nécessaires les unes aux autres, elles peuvent être en opposition.

L’indépendance s’arrange fort bien de l’isolement. Faites régner de vastes étendues de désert autour d’un État, son indépendance en sera protégée. S’il existait au centre du Sahara une seule tribu formant dans une oasis quelconque un État homogène, son indépendance serait plus assurée que celle de la plus forte des puissances de l’Europe. Robinson avant d’avoir rencontré Vendredi était le plus indépendant des hommes. Les Mormons, à force de fuir au bout du monde, y ont rencontré l’indépendance. Un autre moyen de garantir son indépendance est de faire des conquêtes, d’abaisser ses voisins. L’esprit d’indépendance s’associe sans peine avec le besoin de dominer. L’histoire de la Suisse en offre des exemples frappants. Les petites républiques souveraines d’Uri, Schwitz et Unterwald ont eu des pays sujets et les ont traités durement. Être indépendant c’est n’avoir pas de maîtres, ce qui peut, tout aussi bien, n’impliquer aucunes relations avec le dehors ou en supposer de très humiliantes pour autrui.

La liberté, au contraire, implique des relations et la reconnaissance de droits mutuels. L’esprit libéral consiste à accorder à autrui tout ce qu’on réclame pour soi, et rien ne lui est plus opposé que le goût de la domination et l’amour des conquêtes. Un peuple qui fait des conquêtes est nécessairement un peuple indépendant ; mais il ne peut pas être un peuple libre. Par cela seul qu’il refuse aux autres l’indépendance dont il jouit, il prouve qu’il n’a pas le sens de la liberté. Ne la comprenant pas dans ses relations avec l’étranger, il ne saurait ni la comprendre ni la mettre en pratique à l’intérieur. Ce goût d’oppression, qui le porte à asservir les autres, trahit des idées étroites, des passions sans frein, qui doivent se faire jour au-dedans comme au-dehors. L’esprit se refuse à concevoir un pays quelconque dont les affaires extérieures seraient gérées par un Bonaparte et les affaires intérieures par un Washington. Quand on est violent avec ses voisins on l’est aussi chez soi.

Entre la liberté et la démocratie il y a des conflits tout semblables. La démocratie assure le pouvoir au peuple. Le peuple est composé d’individus, dont les volontés sont souvent en désaccord, et il est de rigueur que la majorité décide. Là où règne la démocratie règne donc un souverain collectif formé de la moitié des citoyens plus un. Or ce souverain peut être oppresseur tout aussi bien qu’un autre. On connaît la fameuse théorie politique de Bossuet. Elle se laisse résumer en deux mots : « Le pouvoir du roi ne peut être limité que par Dieu et la conscience du roi. » La voilà tout entière. Au lieu de dire le roi, disons le souverain, entendons-le du peuple, et nous aurons le catéchisme de la démocratie. Plusieurs de nos constitutions commencent par un article premier ainsi conçu : « La souveraineté réside dans le peuple. » Cet article annule les autres. Il exprime le fait essentiel et fondamental, le fait même de la démocratie. Que peut-on y ajouter ? Toutes les dispositions dont on l’accompagnera n’exprimeront jamais que les volontés du souverain à un moment donné, et n’auront par conséquent qu’une valeur provisoire. En 1845 les colonnes révolutionnaires qui renversèrent le gouvernement du Canton de Vaud, portaient de grandes bannières sur lesquelles on lisait : « Art. 1er de la constitution : La souveraineté réside dans le peuple. » Elles prétendaient donc renverser constitutionnellement, quoique violemment, la constitution, et cette prétention est conforme à l’esprit de la démocratie. C’était l’article premier qui faisait valoir son droit supérieur.

En réalité le gouvernement démocratique est le gouvernement absolu par excellence. Dans les monarchies, à moins qu’un long despotisme n’ait réduit le peuple au dernier degré d’abaissement, le pouvoir royal se trouve en face d’autres pouvoirs capables de lui tenir tête ou, au moins, de peser sur lui. Il faut qu’il compte avec la noblesse, avec la magistrature, avec l’armée, avec les communes, avec les lois etc. Mais dans les démocraties le souverain absorbe tous les pouvoirs. La noblesse c’est lui, la magistrature c’est lui, l’armée c’est lui, les communes c’est lui, les lois sont sa volonté, et ainsi du reste. Il n’y a réellement qu’un souverain dont le pouvoir ne soit limité que par Dieu et par sa conscience, et c’est celui que reconnaissent les constitutions démocratiques. Et encore cette limite est-elle illusoire partout où a pénétré le triste et fameux adage : « Voix du peuple, voix de Dieu. »

Mais on peut être absolu sans être tyrannique. On a vu des princes user débonnairement d’un pouvoir illimité, et l’histoire parle aussi de démocraties où le peuple s’est montré bon prince. Toutefois le gouvernement démocratique est celui qui verse le plus facilement du côté de la tyrannie, parce que c’est celui où le souverain est le plus tenté d’abuser de son pouvoir. Le souverain légal est le peuple ; le souverain de fait est la majorité, la moitié plus un des citoyens. Or la majorité se forme d’un parti qui représente certaines idées, certains intérêts, certaines passions, et il y a tout à craindre que ce parti ne se prenne pour le peuple et n’écrase tout ce qui lui fait opposition. La tyrannie des majorités, voilà l’écueil des démocraties. Ce n’est, à l’ordinaire, ni la plus cruelle, ni la plus avilissante, ni la plus chicanière ; mais c’est celle qui va, tête baissée, le plus directement à son but. C’est une tyrannie sans scrupules, soit parce que la responsabilité s’en partage, soit parce que la majorité est la majorité, et peut, à ce titre, se prévaloir de l’intérêt général. Un prince hésitera avant de prendre une mesure qui froisserait un grand nombre de ses sujets. Tout infatué qu’il soit de son pouvoir et alors même qu’il osera dire : « l’État, c’est moi ! » il gardera le sentiment plus ou moins distinct qu’une révolution n’est pas une impossibilité, et qu’il est dangereux de faire trop de mécontents. Le despotisme des rois est toujours limité par la peur. Mais une majorité ! Qu’a-t-elle à craindre, et que lui importent les mécontents ? Elle est la majorité, et cela répond à tout. Pour qu’un prince écarte des affaires toute une catégorie de ses sujets, il faut qu’il les tienne, à tort ou à raison, pour des ennemis irréconciliables. Ce cas excepté, et pour peu qu’il ait quelque intelligence de ses intérêts, il cherchera à s’entourer des meilleures forces de la nation, de ce qui peut consolider son pouvoir ou donner du lustre à son règne. Mais les majorités l’entendent rarement ainsi ; elles repoussent tout ce qui n’est pas elles. Elles n’ont pas le goût des partages. Les révolutions dans les démocraties sont souvent accompagnées d’épurations administratives plus rigoureuses que celles qui suivent les changements de dynasties dans les États monarchiques.

En outre, les majorités sont ordinairement formées de ce qu’on pourrait appeler la moyenne du peuple. Elles en partagent les préjugés, surtout les passions. Parmi ces passions il en est une que l’on retrouve dans presque toutes les démocraties, je veux parler d’une jalousie instinctive contre les hommes qui s’élèvent trop au-dessus du niveau commun, et d’une répulsion naturelle contre ceux qui se distinguent par une originalité trop accusée. Les démocraties ont la maladie de l’égalité. Elles la veulent non seulement dans le droit, ce qui est conforme à l’esprit de liberté, mais encore dans le fait, ce qui est diamétralement opposé à l’esprit de liberté. Elles travaillent, sans en avoir toujours conscience, à égaliser les fortunes, les positions et même les esprits et les caractères. Au point de vue de la liberté, chaque individu est un capital qui doit produire le plus possible. La liberté ne redoute point les grands capitaux. Au contraire. Plus il se forme sous son règne d’hommes réellement supérieurs, de Rothschilds par le talent ou le génie, plus elle s’en réjouit. Elle sait que les grands hommes font grandir l’humanité. Mais l’esprit démocratique est inquiet, soupçonneux, ingrat. Il se préoccupe moins du développement des individus que du triomphe des majorités. Sa pente naturelle est de devenir un esprit de coterie, de nombreuse coterie, si l’on veut ; mais, nombreuses ou non, toutes les coteries sont petites, et il n’y en a jamais eu qui ait fait preuve de grande largeur. L’éducation de la jeunesse et la vie publique de l’homme fait sont également calculées dans la plupart des États démocratiques pour contenir l’essor des individualités. L’esprit démocratique n’impose pas seulement aux parents l’obligation de faire instruire leurs enfants ; il leur impose l’école publique et les méthodes qui y sont adoptées. Il y a un âge où il faut avoir commencé, un âge où il faut savoir ceci, un âge où il faut savoir cela. Puis, l’enfant étant devenu un homme, il ne lui ouvre l’accès aux charges de l’État qu’autant qu’il reconnaît en lui un des siens, et alors même il ne le lui ouvre qu’avec mesure ; il l’oblige à un choix rigoureux ; il l’entoure d’incompatibilités jalouses ; il l’assimile à un employé ; il ne lui confie pas des postes, il lui donne des places ; il le rétribue au plus bas possible ; il le suit avec défiance, et s’il s’élève trop haut il se fait un plaisir de le voir tomber. La même tendance se retrouve dans les mœurs. C’est peut-être dans les démocraties que l’empire de l’opinion ressemble le plus à celui de la mode, auquel il est si difficile de se soustraire. Nulle part on n’est plus mal venu à rejeter ce que le grand nombre accepte et à se soustraire aux entraînements de la multitude. Un homme peut se plaire à rencontrer quelqu’un qui n’ait ni ses idées ni son caractère. Mais les majorités ne souffrent pas les exceptions. Elles veulent qu’on leur ressemble et qu’on s’aligne sur elles. Abandonné à lui-même, l’esprit démocratique serait favorable à la médiocrité : d’un peuple il ferait une masse.

Tout ceci n’empêche pas que le triomphe complet de la liberté n’est possible que par la démocratie. Il en résulte simplement une chose, à savoir qu’on n’est ni libre ni libéral dans la mesure où l’on est démocrate.

IV

Devons-nous aux Alpes quelque chose de notre liberté, comme nous leur devons quelque chose de notre indépendance et de notre démocratie ?

Cette question conduirait facilement à une autre. Où en sommes-nous quant à la liberté ? Je l’indique sans essayer d’y répondre. En fait de liberté la carrière est infinie, comme en fait de science, d’industrie ou de moralité, et aucun peuple ne peut se vanter d’avoir atteint le but. J’aime à croire que nous sommes sur le chemin. Mais quels que soient les progrès que nous avons faits, grands ou petits, c’est à nous que nous les devons, et il ne peut y avoir entre eux et nos montagnes que des rapports éloignés et indirects. La liberté est fille de l’homme, et elle n’a dans la nature ni gage ni symbole, pas plus que la science, pas plus que la vertu. La liberté ne se donne ni ne se reçoit ; elle s’acquiert. Elle se compose de droiture et de lumières, et, pour les peuples comme pour les individus, elle est le résultat de l’éducation de soi-même.

Néanmoins, en contribuant à donner à la Suisse les traits essentiels de sa constitution, les Alpes ont exercé leur influence sur la manière dont se pose parmi nous le problème de la liberté.

Elles ont contribué à ce résultat, désormais acquis, que, libérale ou non, la Suisse n’en sera pas moins le pays le plus démocratique de l’Europe. Ailleurs, en Angleterre, par exemple, la liberté et la démocratie se développent parallèlement, et si l’une des deux est en avant ce n’est pas la démocratie. Nous, au contraire, grâce à des influences diverses, parmi lesquelles celle de la nature a joué un rôle marqué, nous avons cheminé du côté de la démocratie bien plus rapidement que du côté de la liberté. Il serait peut-être facile dans plusieurs de nos cantons d’organiser d’une manière plus heureuse les rouages du gouvernement ; mais il serait difficile de reconnaitre au peuple beaucoup plus de droits que ne lui en reconnaissent dès à présent la plupart de nos constitutions. Nous sommes un peuple foncièrement démocrate, et nous ne pouvons tendre à la liberté que par la démocratie. La démocratie franche et complète, voilà notre point de départ obligé pour cette éducation de soi-même, ce perfectionnement de tous et de chacun, dont le dernier mot est la liberté. Toute autre voie, tout autre point de départ nous sont interdits. Nous n’arriverons que par là ou bien nous n’arriverons pas du tout, et s’il nous est échu un rôle en partage, c’est, à coup sûr, celui de montrer par notre exemple qu’un peuple pénétré d’esprit démocratique peut s’élever jusqu’à l’esprit de liberté.

Nous avons à donner cet exemple, d’abord en petit et chacun pour soi, dans les vingt-cinq États souverains dont la Suisse se compose, puis en plus grand, dans les rapports de ces États entre eux.

À prendre les gouvernements cantonaux, on peut distinguer entre ceux qui ont adopté les principes de la démocratie représentative et ceux qui s’en tiennent à la naïve démocratie d’autrefois. Leur développement à tous est digne d’intérêt ; mais la tâche des premiers ne se distingue par aucun trait bien saillant de celle qui est imposée aujourd’hui à beaucoup d’autres États, qui ont des institutions plus ou moins semblables. Il n’en est pas de même des seconds, les cantons à landsgemeinde. Ici la question se complique ; le problème devient original et piquant. On a peine à se figurer des États mieux abrités du dehors. Cachés au cœur des Alpes, ils comptent quelques milliers d’habitants, et leur vie est presque celle d’une communauté où tout le monde se connaît. Ils ont commencé par ce qu’on pourrait appeler la démocratie patriarchale. Tout chez eux tend à la conservation des choses anciennes. L’existence y est grave et calme ; ils vivent de traditions et de souvenirs ; les fils sont enclins à faire ce qu’ont fait leurs pères ; les stimulants qui agissent sur les grands peuples n’ont pas de prise sur eux, et l’on se demande si jamais le vent de la nouveauté doit atteindre de son souffle ces contrées perdues. Comment, dans de telles conditions, arriver à la liberté civile, par exemple, ou bien à la liberté religieuse ? La chose n’est pas facile. Chez des peuplades aussi homogènes, où la vie est la même pour tous et qu’on croirait vouées à une éternelle immobilité, la démocratie doit enfanter un despotisme dont tout le monde est complice, et dont personne ou presque personne ne sent le poids, parce que, pour le sentir, il faudrait dévier de la ligne tracée par les ancêtres. Qu’il s’y forme des minorités sur telle question d’intérêt matériel, à propos des détails de la vie courante du ménage national, cela peut bien être ; mais de quelle manière s’y formera-t-il une minorité qui représente quelque changement sérieux dans les mœurs et dans les idées ? Si une minorité pareille essayait de s’y constituer, ne serait-elle pas étouffée dès le début ? Nulle part les innovations ne doivent étonner davantage les consciences ; nulle part on ne doit être plus impitoyable pour ceux qui s’y laissent prendre. Le sort de tout prêcheur de réforme n’y sera-t-il pas d’être chassé – la frontière est si près – avec tout aussi peu de façons qu’on chasse de chez soi un ouvrier ou un domestique qui ne se plie pas au train de la maison ? Passer de cette vie tranquille, uniforme, identique pour tous, à l’acceptation franche et complète des divergences d’opinions, de religion, de mœurs ; passer de ce despotisme latent à la liberté réelle et à toutes les diversités qu’elle engendre : voilà le problème pour les états d’Uri, d’Unterwald, d’Appenzell, etc. Il faut avouer que si jamais il était résolu d’une manière, sinon parfaite, au moins satisfaisante, l’histoire compterait peu de phénomènes plus curieux. À prendre les choses au point où elles en sont aujourd’hui, ce serait déjà une étude pleine d’enseignements que celle qui consisterait à suivre à travers ses lenteurs séculaires l’éclosion de la liberté dans ces nids heureux, où il semble que l’homme puisse s’en passer plus qu’ailleurs. Elle offrirait des résultats très variés, car enfin c’est dans les cantons à landsgemeinde qu’il faut chercher quelques-unes des populations les plus industrielles de la Suisse, en même temps que les plus pastorales, et quelques-unes de celles qui – chose rare dans les Alpes – ont embrassé la Réforme avec le plus d’ardeur à côté des plus fidèles à l’antique catholicisme.

Mais c’est dans les rapports des États entre eux, dans la marche du gouvernement central, que le problème de la liberté se pose de la manière la plus digne de remarque et la plus propre à donner à penser.

La Confédération Suisse a son berceau dans les Alpes. Elle a été formée d’abord entre trois de ces antiques démocraties naturelles nées sur les bords du lac des Quatre-Cantons. Elle n’a pas tardé à exercer autour d’elle la force d’attraction dont il a été parlé plus haut. Mais les pays avoisinants, que l’alliance devait attirer, ne pouvaient que différer beaucoup de ceux qui l’avaient fondée. C’étaient des pays de plaine semés de villes relativement populeuses, bien placés pour subir l’influence de tous les progrès, pour devenir riches et industriels ; c’étaient aussi d’autres vallées, mais des vallées s’ouvrant dans toutes les directions, au nord, au midi, à l’est, à l’ouest, celle-ci débouchant sur la France, une autre sur l’Allemagne, une troisième sur l’Italie. D’où il suit que, pour peu que cette force d’attraction rayonnât à l’entour, l’alliance suisse devait finir par se composer des éléments les plus hétérogènes. C’est, en effet, ce qui est arrivé. Il y a aujourd’hui des cantons exclusivement alpestres ; d’autres sont coupés seulement par quelques collines ; d’autres enfin appartiennent au Jura. Ici on parle français, là allemand, ailleurs italien ou romansch. Les uns sont essentiellement agricoles, d’autres essentiellement industriels ; les uns, poussés par le génie du mouvement, ont embrassé la Réforme ; d’autres, plus attachés aux anciens souvenirs, sont restés catholiques. On ne saurait imaginer un ensemble en apparence aussi peu fait pour subsister. L’Autriche, actuellement en pleine dissolution, n’est pas plus mélangée que la Suisse. Cependant la Suisse dure depuis près de six siècles ; elle n’a pas cessé de grandir ; elle est sortie plus forte de toutes les épreuves qu’elle a subies, et jamais elle n’a paru plus indissoluble qu’aujourd’hui. Évidemment un État aussi composite n’existe que par la volonté persévérante de ses membres. Plusieurs des cantons qu’il réunit en un faisceau, surtout des cantons alpestres, ont été formés et dessinés par la nature ; mais le faisceau lui-même, ce qu’on appelle la Suisse, est le fait du vouloir humain.

Pourquoi cette volonté d’union entre des États si nombreux, tous également autonomes, d’ailleurs profondément divers ?

Le grand lien qui, dans l’origine, a rattaché les uns aux autres les membres de la Confédération Suisse a été l’ennemi commun et un commun besoin d’indépendance. La Suisse n’est d’abord qu’une ligue créée pour la défense commune. Les Eidgenosse sont, comme le mot l’indique, les compagnons du serment, du serment d’alliance. Une ligue pareille avait de grandes chances de durée, parce qu’elle était à l’avantage de chacun, et l’on peut dire que, telle du moins qu’elle a été primitivement conclue, le 1er août 1291, elle ne portait en elle aucun germe de dissolution.

Aujourd’hui les choses ont changé. Par sa longue durée l’alliance a formé entre les cantons des liens plus étroits, fortifiés peut-être par les lointains souvenirs de l’antique Helvétie. Le sentiment d’une nationalité suisse s’est développé, et a pris assez de consistance pour rendre possibles de grands sacrifices d’autonomie locale. On a compris que tous, en définitive, auraient à gagner à s’unir plus intimement et à mettre en commun des intérêts nombreux, politiques, militaires, commerciaux, intellectuels. Puis, sous le souffle de l’esprit moderne et toutes les aristocraties cantonales étant tombées, on a senti que la Suisse pouvait devenir en Europe le représentant de la vie républicaine et démocratique. Bref, une transformation s’est opérée, non sans secousse, mais avec une facilité relative qui a prouvé qu’elle était moins prématurée qu’on n’aurait pu le craindre. Aujourd’hui l’alliance est devenue si étroite que la Suisse peut, à juste titre, être appelée un État. Elle n’a plus seulement une diète, mais une vraie représentation nationale.

On a essayé de démontrer que la Suisse était retournée par là à sa constitution primitive et normale. Ingénieux paradoxe ! La Suisse actuelle est un fait nouveau, qui a, sans doute, ses causes dans le passé, mais qui n’y a guère d’antécédent, et qui porte évidemment la marque du XIXe siècle.

Cette transformation devait s’accomplir. Elle n’en a pas moins jeté la Suisse dans une situation dont la gravité ne saurait échapper à personne. Elle l’a rendue plus forte et plus faible, plus une et plus fragile.

La Suisse y a gagné au-dehors en dignité, au-dedans en facilités de vie, en progrès accomplis, en action plus rapide et en plus libre disposition de ses forces et de ses ressources. Le sentiment national s’est développé et généralisé. Mais quels que soient les bienfaits que cette alliance plus étroite nous ait valus jusqu’à aujourd’hui, il n’est plus également certain que chacun y trouve toujours son profit, et il suffit d’une résolution malheureuse, prise à la légère, pour que ce qui était un avantage pour tous devienne un fardeau pour plusieurs. La Suisse est devenue un État proprement dit et un État démocratique ; mais à prendre tous les pays de l’Europe, sans exception, on n’en trouvera aucun qui soit moins capable de supporter un gouvernement à coups de majorité, et si la démocratie y verse de ce côté-là, ce qui est, nous l’avons vu, sa pente naturelle, la Suisse se brisera. Tous ses enfants lui sont attachés de cœur : on le sait assez. Mais il est inutile de se repaître d’illusions, et il faut voir la réalité des choses. Or, il en est de cette affection comme de la plupart des autres, elle ne saurait vivre uniquement de sacrifices. Les cantons catholiques ne se résigneraient pas à être longuement gouvernés par une majorité protestante menant les affaires à son point de vue, ni les cantons romands à l’être par une majorité allemande usant germaniquement de son droit de majorité. Et si jamais, las d’une alliance où il y aurait plus à perdre qu’à gagner, un ou plusieurs cantons demandaient sérieusement le divorce et le voulaient avec persévérance, il n’y aurait pas de force qui pût l’empêcher. On ne saurait être Suisse malgré soi.

Il faut donc que sous sa constitution nouvelle, comme dans le temps où il ne s’agissait que d’une alliance défensive, la Confédération tourne à l’avantage de chacun de ses membres. Il y a un moyen pour cela, mais un seul, et c’est que l’esprit de liberté, cet esprit dont le premier principe est le respect des individualités, soit de plus en plus l’âme de notre vie politique. Un commun besoin d’indépendance a fait la force de l’ancienne Suisse ; l’amour commun de la liberté fera seul la force de la Suisse nouvelle.

Il règne aujourd’hui dans le monde je ne sais quelle fièvre d’unité. Il faut souhaiter que nous n’en soyons jamais atteints. L’originalité de la Suisse, la loi et la raison de son existence, sont dans l’autonomie de chacune de ces patries serrées en un faisceau, grâce à laquelle la vie politique pénètre jusques dans les vallées les plus reculées, multiplie les centres actifs, et appelle à l’éducation de la liberté les hameaux ignorés aussi bien que les villes populeuses. Le pur esprit de démocratie ferait facilement bon marché de ces autonomies locales, pour peu qu’une majorité y vît le moyen de réaliser, par exemple, quelque progrès matériel ou administratif. L’esprit de liberté portera à toutes le même intérêt, et il n’aura pas de plus vif désir que de les voir également vivantes, énergiques, malaisées à absorber.

Il suit de là que le principe fondamental de notre politique doit être d’envisager notre constitution actuelle comme un pacte nouveau, plus étroit que le premier, mais également volontaire, ou, en d’autres termes, de considérer l’État fédératif que nous formons aujourd’hui comme un développement de l’alliance.

Il se peut que ce développement de l’alliance en produise d’autres avec le temps. Rien ne prouve qu’elle ait atteint son maximum. Il y aurait encore plus d’un intérêt à mettre en commun, plus d’une grande œuvre à accomplir et qui ne peut l’être que par la participation de tous. Mais le principe que nous venons de formuler exige que chacun de ces progrès se fasse par la liberté, et que jamais une majorité n’emporte brusquement une décision tendant à resserrer l’alliance avant le temps où on pourrait l’obtenir par un consentement mutuel et presque unanime. Le jour où nos populations sentiront réellement le besoin de s’unir par un lien de plus, les cantons feront volontiers un nouveau sacrifice d’autonomie. Ce ne sera point une perte pour eux. On ne perd pas ce qu’on donne. Par le fait même qu’on le donne on établit son droit à le garder, et jamais une nation n’a été diminuée par des sacrifices spontanés.

Ainsi nos institutions actuelles, en leur qualité d’institutions démocratiques, accordent à la majorité un pouvoir absolu ; mais la véritable politique suisse consiste à en user aussi peu que possible, et à ne pas procéder à coups de décrets aux développements désirables de l’alliance, mais à les attendre du temps, des progrès de chacun et de l’accord de tous. Elle consiste à pendre précisément le contre-pied de ce qui se fait chez nos voisins du nord, c’est-à-dire à laisser à la liberté le soin de produire l’union.

Il existe une petite ville, dont le nom n’importe guère – ce que j’en vais raconter n’est peut-être qu’une fable – La population en appartient tout entière à la religion chrétienne réformée. L’Église y est une vraie république indépendante et démocratique. Le peuple des fidèles est souverain. Il nomme lui-même ses trois pasteurs. Elle est, comme bien d’autres, divisée en deux partis. Les uns inclinent vers ce qu’ils estiment la vraie tradition et s’appellent orthodoxes ; les autres penchent plutôt vers ce qu’ils envisagent comme le progrès et s’intitulent libéraux. Ces derniers étant de moitié plus nombreux, il a été entendu, par un accord tacite, qu’ils auraient deux pasteurs de leur bord et que les orthodoxes en auraient un du leur. Il en fut ainsi pendant bien des années, et personne ne songeait à s’en plaindre. Mais le pasteur orthodoxe vint à mourir. Il ne se présenta pour le remplacer que des candidats orthodoxes comme lui. On savait que seuls ils avaient des chances. Dans le nombre se trouvait un homme savant, distingué, vénérable, et un homme nul ou médiocre, qui aurait mieux fait de choisir toute autre vocation. Les orthodoxes se décidèrent pour le premier, et se rendirent au scrutin prêts à voter pour lui. Ils furent surpris d’y trouver les libéraux, qui auparavant leur avaient laissé le soin de choisir eux-mêmes leur pasteur ; mais ils le furent bien plus encore quand le dépouillement du scrutin donna la majorité au second. Les libéraux l’avaient jugé suffisant pour les têtes faibles des orthodoxes, et l’on affirme qu’ils n’attendent qu’une nouvelle occasion pour le remplacer par un pasteur plus digne des lumières de leur paroisse, c’est-à-dire libéral.

Pourquoi cette histoire qui n’est, sans doute, qu’une fiction ? Parce que le plus grand danger que coure la Suisse actuelle vient précisément de libéraux tout semblables à ceux de la petite ville dont il s’agit, de libéraux qui veulent mettre les autres au niveau de ce qu’ils estiment le progrès, et qui n’attendent aussi qu’une occasion favorable pour l’imposer par la force de la majorité. Accordons-leur des lumières, de la science, de bonnes intentions ; encore restera-t-il un point difficile à leur accorder, le sentiment du vrai libéralisme. Ils ne comprennent pas que l’esprit de liberté est une vertu qui se développe par l’éducation, et qu’il est illusoire de vouloir l’inculquer d’un jour à l’autre. Si jamais le libéralisme de la petite ville aux trois pasteurs prévalait dans les Conseils de la Confédération, il n’y aurait plus pour la Suisse que luttes, secousses et déchirements, et elle marcherait à grands pas vers sa ruine.

On veut des progrès. Puisse-t-il s’en accomplir beaucoup, mais pas un seul aux dépens de cette richesse de vie et d’individualités qui fait la gloire et le bonheur de la Suisse ! On est frappé du contraste qui existe entre la liberté dont nous avons coutume de nous vanter et les restes de barbarie qu’accuse encore la législation de plusieurs de nos cantons. Puissent-ils tous disparaître, mais tous par la volonté des populations qui les ont supportés jusqu’ici, et pas un seul par des décrets imposés du dehors ! Qu’avons-nous donc à gagner à civiliser à coups de majorité ceux de nos confédérés dont les lois portent encore des traces de la rudesse du moyen-âge ? Rien pour nous, parce que leur code n’est pas le nôtre ; rien pour eux, parce que si leurs mœurs répondent à leur code elles sauront bien se venger des douceurs obligées de la loi, et que, si elles n’y répondent pas, la loi ne tardera guère à se régler sur les mœurs. Ainsi le gain serait douteux ; mais quant à la perte, elle serait claire et nette. Les cantons mis brusquement au niveau du siècle y perdraient l’occasion de faire par eux-mêmes une conquête morale et de remporter une victoire sur le préjugé ; c’est-à-dire que pour un progrès apparent et trompeur ils perdraient la possibilité d’un progrès réel, car, il faut bien s’en convaincre, il n’y a de progrès réels que ceux qui sont spontanés. Et pour la Suisse entière quel danger qu’un antécédent pareil ! Ne voit-on pas que s’il nous suffit d’être aujourd’hui les plus nombreux pour faire marcher les autres à notre pas, ils pourront demain nous imposer le leur avec tout autant de droit, pour peu qu’ils réussissent à grouper autour de leur cause quelques intérêts ou quelques passions qui déterminent un revirement de majorité. Laissons donc faire le temps. Ce qu’il fait est bien fait. N’avons-nous pas d’ailleurs mille moyens de le mettre à profit et d’en hâter le travail ? Nos relations de plus en plus fréquentes, la presse, l’influence de l’exemple, des rapports plus étroits entre les députés du peuple, entre les chefs de l’armée, entre les simples citoyens, une vie militaire en commun, nos fêtes nationales, nos sociétés innombrables, les grands travaux d’utilité publique auxquels la Confédération prête son appui, etc. etc. : voilà les moyens vraiment civilisateurs. Sachons les employer, et nous verrons bientôt la généreuse sève du progrès pénétrer jusques dans les dernières ramifications de nos vallées les plus sauvages.

Brave peuple d’Uri – car enfin c’est de toi surtout qu’il s’agit – tu n’es pas plus mauvais qu’un autre pour avoir encore la peine de la bastonnade inscrite dans tes lois et pour l’appliquer à d’honnêtes gens, qui nient ce qu’affirment tes prêtres. Tu fais avec naïveté ce que d’autres ont fait avec un fanatisme farouche ou avec une barbare hypocrisie. Peut-être es-tu le seul peuple du monde qui, maître de lui-même, appliques encore des lois si cruelles, et le seul à qui l’on puisse le pardonner. Il a été dur à la Suisse de sentir qu’à cause de toi elle baissait dans l’estime des nations. Et cependant, quand on voit tes hautes vallées fermées au nord et au sud par d’inaccessibles rochers, on se prend à remercier la nature de ce que, en te faisant un nid à l’écart, elle nous a donné l’occasion de rendre à la liberté l’hommage le plus difficile et le plus méritoire. L’immense majorité du peuple suisse a frémi d’horreur en apprenait que sur le sol même d’où lui est venue l’indépendance nationale, à deux pas du Grutli, on flétrissait sous le bâton des hommes dont le seul crime est de réclamer aussi l’indépendance de la pensée. Il lui suffisait d’un vote tranquillement déposé dans l’urne pour effacer cette honte et rejeter loin d’elle tout soupçon de connivence. Elle ne l’a pas voulu. Elle a mieux aimé courir le risque d’affronts nouveaux, et te laisser, à toi, l’honneur de t’affranchir. Elle a fait à la liberté le plus pénible des sacrifices, un sacrifice de bonne renommée. C’est à toi maintenant qu’il appartient de l’en récompenser. Mais quoi que tu fasses, elle peut attendre l’avenir avec une conscience tranquille, car elle a choisi la bonne voie. Elle s’est montrée supérieure aux entraînements les plus naturels ; elle a maîtrisé ses plus légitimes ressentiments, et, fidèle à son vieux bon sens, elle n’a usé du pouvoir que lui donnent nos institutions nouvelles que pour consacrer encore la grande et simple politique nationale : l’alliance, mais l’alliance par la liberté !

La Suisse y persévérera sans nul doute. Ces Alpes qui la couronnent et la découpent lui font une loi de ne s’en départir jamais. La Suisse n’est pas un de ces pays qui existent nécessairement, comme l’Espagne ou l’Angleterre. Elle n’est pas non plus une de ces nations qui, fortes de l’unité de sang et de race, aspirent fatalement à devenir un tout, comme l’Allemagne ou l’Italie. La Suisse n’existe que parce que les Suisses le veulent ; les Suisses ne le voudront qu’autant qu’ils auront intérêt à le vouloir ; ils n’auront intérêt à le vouloir que par la liberté. Toute question de liberté touche pour nous à une question d’existence. La nature nous a octroyé ce dangereux privilège de ne pouvoir être que si nous savons être libres. Elle a préparé sur notre sol le plus beau des triomphes de la liberté ou la plus sensible de ses défaites.

Une majorité germanique respectant une minorité romande, une majorité protestante respectant une minorité catholique, un certain nombre d’États relativement populeux et forts, lancés à pleines voiles dans le courant de la vie moderne, respectant la lenteur de ces vieilles démocraties pastorales, pour qui les siècles peuvent être des années : voilà l’exemple que la Suisse doit donner au monde ; voilà la mission que lui a imposée la nature.

Il vaut la peine de vivre dans un pays destiné à une si belle expérience.

 

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DEUX JOURS DE CHASSE
SUR
LES ALPES VAUDOISES

Figure 1. Les Plans-sur-Bex.

La plupart des personnes qui parcourent les Alpes y font choix d’un lieu quelconque où, si elles étaient libres, elles iraient de préférence dresser leur tente, et passer chaque été tout ou partie des vacances qu’elles ont ou qu’elles voudraient avoir. Elles se font ainsi une résidence idéale où l’imagination habite souvent. C’est une grande jouissance que d’avoir un endroit connu où bâtir ses chalets en Espagne. Quand on sait où on le bâtira, le chalet est à moitié bâti. On le voit, on y séjourne, on y fait des réparations et des embellissements, une année ceci, une autre année cela ; on plante, on jardine, on cultive, on arrange tout autour ; on y invite ses amis, et l’on fait tant que le rêve devient presque réalité. L’imagination est un levier merveilleux, il ne lui faut aussi qu’un point fixe.

Le Vallon des Plans, à deux lieues au-dessus de Bex, est une de ces retraites de choix où l’on voudrait bâtir. À vrai dire, comme dans toutes les questions de ce genre, les goûts diffèrent. On peut passer au Vallon des Plans sans le comprendre, de même que dans une galerie de tableaux on peut, sans la deviner, passer devant la toile d’un maître. On peut même y séjourner et s’y plaire moins qu’ailleurs. Aimez-vous le confort, vous faut-il un lit douillet, des repas fins ; gardez-vous de venir au Vallon des Plans. Les hôtels y sont remplacés par de simples maisons montagnardes construites en bois, dont quelques-unes ont deux ou trois chambres à louer aux étrangers ; on y couche, non sur la paille, mais sur des matelas de feuilles sèches, qui bruissent au seul mouvement de la respiration, en sorte qu’on s’y entend dormir ; on y mange frugalement ; le vin qu’on est le plus sûr d’y trouver est un petit vin clairet, qui croît à peu de distance, sur les dernières pentes, et je ne sache pas que de mémoire d’homme on y ait fait sauter un bouchon de Champagne. Aimez-vous à avoir constamment sous les yeux une vue dégagée, étendue, des perspectives lointaines, un vaste panorama ; ne venez pas au Vallon des Plans : on n’y voit que le vallon lui-même et les quelques sommités qui l’enserrent. Vous faut-il absolument des glaciers et de glorieuses cimes blanches ; ne venez pas au Vallon des Plans : sa montagne, le Muveran, n’est qu’un rocher, rien qu’un rocher. – Mais si vous aimez la simplicité, les repas champêtres, en plein air, la liberté des premiers âges ; si vous aimez les grandes et vieilles cheminées noires et leurs vastes foyers, dignes d’Homère, et leur feu clair et pétillant, et les cercles qui s’y forment le soir, pleins de causeries et de chansons ; si vous aimez les riches ombrages, la mousse qui tapisse les blocs au bord des chemins, les sources claires et froides, la plus belle eau des Alpes ; si vous aimez les torrents à la grande voix ; si vous aimez, quand vous quittez la plaine, à voir se fermer derrière vous la porte de la montagne ; si vous aimez surtout ce contraste où la nature semble se complaire : ici des pics sourcilleux, nus, redoutables ; là des prairies et des bocages avec des détours secrets et des recoins charmants, tout un jardin de verdure, repos des yeux et de l’âme ; ici la menace, là le sourire, – alors venez au Vallon des Plans : vous êtes né pour y vivre, et vous y reviendrez sûrement.

L’une des premières fois que j’y passai, c’était, si j’ai bonne mémoire, en 1846, c’est-à-dire à une époque où peu de personnes en avaient appris le chemin, j’y fis la connaissance d’un véritable chasseur de chamois. Il s’appelait… Mais je ne dirai pas son vrai nom. Ce brave homme n’a jamais su ni lire ni écrire, et quand, par extraordinaire, il lui arrive de devoir apposer sa signature au bas d’un acte quelconque, il dessine tant bien que mal une croix, et il faut qu’un notaire ou tel autre personnage officiel interprète et garantisse cette signature trop primitive. Un livre, c’est pour lui chose mystérieuse et redoutable : c’est l’inconnu. Que penserait-il, quelles imaginations ne se forgerait-il pas, s’il apprenait jamais que son nom court le monde, imprimé noir sur blanc, au milieu d’un livre ! Nous l’appellerons Samuel, et par corruption Samy ; puis, comme pour le distinguer d’un filleul qui portait exactement les mêmes noms de famille et de baptême, on avait coutume d’ajouter une épithète à son vrai nom, nous l’appellerons par analogie Samy Ier, Samy le parrain ou Samy le vieux, et parfois, sans plus de façons, le Parrain ou le Vieux tout court. C’était un homme remarquable, ayant bien la physionomie de son caractère. À le rencontrer à la plaine, avec sa tête dans les épaules, son pas mou, la jambe toujours à demi pliée et dont le jarret ne se tendait jamais, ses mouvements graves, hésitants, réfléchis, on eût pu le prendre pour un homme courbé par l’âge ou la maladie, et qui n’avait plus qu’à vieillir au coin du feu. Mais les montagnards ont souvent une démarche pareille, et il fallait le voir quand il courait les rochers ! Comme il se redressait, et quelle souplesse dans ces membres, qui semblaient détendus ; quelle hardiesse, quelle justesse de mouvements, quelle rapidité, quel sang-froid ! Bien peu de nos jeunes gens eussent été capables de le suivre. Il souffrait d’une infirmité trop commune chez les paysans, qui, faute des soins les plus élémentaires, devient bientôt tout à fait grave et gênante. Souvent, dans les chasses trop longues ou trop échauffantes, il passait, couché sur le sol nu d’une grotte ou sur le foin d’un chalet, des nuits cruelles, des nuits où il expiait sa journée ; mais le lendemain, il n’en était ni moins alerte, ni moins ardent. Ayant le génie de la chasse, il en avait la passion, et rien ne pouvait l’arrêter ni le modérer. Cette passion n’est pas de celles qui tournent à la fougue et se manifestent par de bruyants éclats ; c’est une flamme contenue, mais opiniâtre, dévorante, et telle qu’il la faut pour un exercice de patience et de stratégie encore plus que de force et de rapidité. On a beau faire : les chamois devanceront toujours les chasseurs, et pour les prendre il faut les surprendre. Aussi la physionomie du Parrain laissait-elle deviner un esprit ingénieux, fécond en ruses et en rubriques, une perspicacité pénétrante, une attention de tous les instants, une perpétuelle observation. Il était toujours vêtu de couleur sombre. Sa veste et son pantalon étaient d’un gros drap brun ; une casquette à large visière dérobait ses yeux clairvoyants, comme s’il eût voulu voir sans être vu. Il avait une façon de marcher, malgré ses gros souliers ferrés, qui ne dérangeait rien sous ses pas. Même dans les ravines les plus escarpées il passait sans qu’on l’entendît ; pas une pierre ne roulait, et il trouvait toujours moyen de s’appuyer sur son bâton sans faire sonner les cailloux. Son visage était allongé, et presque brun comme l’agaric dont on fait l’amadou. Chacun de ses traits était fortement dessiné, et ses yeux enfoncés et bien fendus avaient pris une expression singulière par la contraction habituelle des nerfs et des muscles qui y aboutissaient. – Tout voir et bien voir, est la première loi de la chasse. – Son regard, quand on le rencontrait de face, semblait pétiller, ce qui tenait, je crois, à la petitesse de la pupille, dont tout le feu était resserré sur un point. Je n’ai jamais vu les plis en patte d’oie qui se forment au coin de l’œil plus accentués que chez lui. En chasse, il causait peu, même alors qu’il n’y avait aucun danger à le faire, et quand il avait quelque chose à dire, c’était toujours d’une voix retenue et assourdie. Mais quand il était rentré le soir, qu’un chamois gisait à ses pieds et qu’il buvait chopine pour l’arroser, il était facile à mettre en train. Il s’opérait alors dans son langage une métamorphose analogue à celle de sa démarche. Ce n’était plus ce parler grave, lent, indécis, avec des réticences et des intentions obscures ; c’était un flot continu, des récits tournant et retournant sur eux-mêmes, comme le célèbre fleuve Méandre, mais toujours de verve, animés par des gestes descriptifs, des regards flamboyants en dessous, et des coups d’œil de caresse et de triomphe à la pauvre bête qui saignait à côté de lui. Ses rivaux disaient parfois qu’il blaguait, et je ne me porterais pas caution de tout ce que je lui ai entendu raconter ; mais ce n’était pas une blague maussade et vulgaire ; c’était une manière de poésie ; c’était toute la vie du jour, toute cette ardeur tournée en ruses et en calculs de patience, qui débordait et rompait ses digues. Qu’importe si dans le feu de l’action le récit allait se perdre sur les confins de la fable ? la vérité n’y était pas moins, non la froide exactitude, mais la vérité créatrice, celle qui est vie et passion. Dans ces moments-là, il n’avait pas toujours sa casquette sur les yeux ; il l’avait parfois sur l’oreille, et il n’était pas moins beau que le matin quand il arpentait les rochers.

Cet homme devint pour moi une tentation. Bientôt je ne sus plus le voir sans organiser avec lui une partie de chasse pour le premier beau jour. Pendant deux étés surtout, nous en fîmes plusieurs ensemble, et j’y ai gagné de connaître à fond au moins un district des Alpes ; de le connaître non pas seulement comme les touristes, mais comme les montagnards et les chasseurs eux-mêmes. Quoique la fortune nous ait peu favorisés, ce dont la faute fut souvent à moi, j’y ai trouvé tant de plaisir et de profit que s’il me fallait faire des retranchements et des choix dans mes souvenirs, je sacrifierais celui de telle course plus lointaine et plus brillante avec moins de regret que celui d’une seule de ces chasses malheureuses, qui toutes ont tourné dans le même cercle.

Figure 2. Dents de Morcles, côté vaudois.

Il est vrai que les Alpes comptent peu de districts plus intéressants pour le chasseur. Le gibier n’y est pas très abondant ; raison de plus : on n’en voit que mieux ce qu’il faut à cet exercice de prudence, de ténacité, d’audace, de ruse et de réussite. C’est la chasse au chamois avec toutes ses difficultés, et ces difficultés elles-mêmes en rendent, l’attrait plus passionnant ; on s’y obstine et s’y opiniâtre. Et puis, il est bien peu de montagnes qui soient autant que celles-là, tout inabordables qu’elles paraissent, coupées de sentiers, de gorges, de cheminées, de corniches, de vires impossibles et pourtant praticables. Sur la chaîne qui s’étend du col d’Enzeindaz à la Dent de Morcles, environ trois lieues à vol d’oiseau, aucune carte, si parfaite qu’elle soit, n’indique un seul passage, et à en voir du côté vaudois la muraille abrupte, sans appuis ni contre-forts, on se figure malaisément qu’elle soit franchissable ; cependant les chasseurs passent d’un versant à l’autre sur plus de dix points, et chacun de ces passages a sa physionomie à part, son caractère bien tranché, sa singularité et sa beauté propres. Ils sont d’ailleurs reliés les uns aux autres par une foule de chemins de traverse et de corniches longitudinales, qui prennent la montagne en écharpe. Le Muveran lui-même, ce mur crevassé, est tout sillonné de routes. On en compte trois principales, qui en traversent le flanc, et plusieurs sentiers en ligne verticale qui communiquent de l’une à l’autre. Si l’on ajoutait à ceux où s’aventurent les chasseurs ceux qui ne sont praticables qu’aux chamois, le réseau s’en compliquerait à l’infini.

On peut y choisir entre la chasse au chamois de forêts et celle au chamois de cimes. Ce ne sont pas deux espèces ; ce sont tout au plus deux races, qui ne se distinguent guère que par des membres plus ou moins grêles et par un manteau plus ou moins poilu ; mais leurs mœurs sont assez différentes. Les chamois de forêts sont beaucoup plus sédentaires, ce qui provient sans doute de ce qu’ils ont à la fois abri et pâture, et qu’ils n’ont pas besoin de changer de séjour selon les saisons ; ils vivent à l’ordinaire seuls ou par paires. Les chamois de cimes, lesquels, comme les bouquetins, ne sont peut-être que des réfugiés et n’ont gagné les hauteurs que dans l’espoir d’y vivre plus en sûreté, ont une existence agitée et nomade. Ils changent de demeure à chaque saison, et l’on peut presque dire à chaque jour. En hiver, ils recherchent les pentes basses, raides, bien exposées, où la neige ne s’accumule pas, de façon qu’ils puissent toujours gratter jusqu’à la mousse flétrie ou à l’herbe desséchée dont ils sont réduits à se nourrir. En été, quand il fait chaud, ils habitent les cimes et font chaque jour deux voyages, l’un à l’aurore, l’autre avant le coucher du soleil, pour aller chercher leur nourriture. Mais dès qu’il pleut ou que la température baisse, ils descendent d’un millier de mètres, et s’établissent dans le voisinage de quelque grotte ou de quelque rocher surplombant, qui les abrite contre le vent et la pluie. Ils vivent par troupeaux souvent fort nombreux ; les vieux boucs, rassasiés de jours, font seuls exception : ils deviennent moroses et se retirent à l’écart.

La chasse aux chamois de forêts est relativement monotone. Ils passent une grande partie de la journée couchés sous un sapin, en sorte qu’il est presque impossible de les découvrir avant qu’ils vous aient aperçu ; aussi ne les chasse-t-on guère qu’au poste en faisant battre la forêt, souvent par des chiens. La chasse aux chamois de cimes, aux lanciers, comme les appelle Samy, est bien autrement accidentée. Presque tout y est imprévu. Il faut dans chaque cas particulier prendre des dispositions spéciales, et imaginer à chaque instant quelque tactique nouvelle. C’est la chasse aux aventures et aux courses folles. On ne sait jamais où elle vous entraînera. Le chamois de forêts ne sort guère des flancs boisés d’une vallée. Quand il est poursuivi sur un versant, il se réfugie sur un autre. Le chamois de cimes fait sa demeure de tout un pays montagneux, et il est prompt à mettre quelques cols et quelques sommités entre lui et le chasseur.

Nous avons essayé plusieurs fois de l’une et de l’autre. Le récit suivant donnera peut-être une idée de ce qu’est la chasse aux lanciers sur les Alpes vaudoises.

I

Figure 3. Pont de Nant.

On était à la fin de juin. Nous partîmes à une heure du matin, et nous échappâmes par le sentier, devenu dès lors une route, qui remonte la vallée et conduit aux pâturages de Pont de Nant. Nous étions trois : le Parrain, le Filleul et moi. Il y avait dans notre départ et notre façon de cheminer je ne sais quoi de louche et de furtif. Nous n’avions rien à craindre des gendarmes, qui s’embusquent parfois pour surprendre au passage les chasseurs en contrebande. Nos munitions et nos armes prouvaient clairement que nous n’en voulions qu’aux chamois, et dans ce temps-là, les chamois étaient considérés comme bêtes fauves, et pouvaient, de même que les loups et les ours, être chassés par tous et en tout temps. Mais les habitants de ce vallon n’en sont pas moins très braconniers, et alors même qu’ils sont en règle avec la loi, ils ont dans la démarche quelque chose qui trahit leurs habitudes.

À Pont de Nant, où nous arrivâmes bientôt, la vallée se bifurque. La branche de droite conduit au glacier des Martinets et à la Dent de Morcles ; celle de gauche se prolonge du côté de La Vare, du Pas de Cheville et des Diablerets. Nous ne prîmes ni à droite ni à gauche, mais à peu près droit devant nous, grimpant contre les arêtes qui tombent au point de jonction des deux vallées. Notre but était d’explorer à fond les sommets mêmes du Muveran, et pour cela de gagner d’abord une vire[4] très élevée, la Vire des grandes Ancrenaz, qui serpente sur le flanc des rochers, et les traverse dans toute leur largeur, à trois cents mètres environ au-dessous du sommet. Nous espérions beaucoup de cette première partie de la journée, et particulièrement de la montée jusqu’à la Vire des Ancrenaz. On monte sur l’arête même, ou peu s’en faut, de sorte que l’on peut épier les deux flancs de la montagne et se cacher à volonté d’un côté ou de l’autre. Nous marchâmes d’abord rapidement, parce qu’il faisait trop nuit et que nous n’étions pas assez haut pour songer à découvrir des chamois. Mais quand nous eûmes atteint la limite des pâturages, l’aurore s’annonça par de vagues lueurs, bientôt plus distinctes et plus franches, et nous commençâmes à cheminer prudemment, les yeux bien ouverts, regardant partout, et partout avec une attention minutieuse. Nous redoublions de vigilance lorsque nous arrivions à un tournant du sentier ou à un gradin supérieur, qui nous permettait de découvrir quelque versant nouveau. Alors le Vieux, qui marchait en tête, se baissait, s’avançait en rampant, et ne se relevait qu’après avoir tout examiné et s’être assuré qu’il n’y avait pas de gibier en vue. Nous atteignîmes ainsi une pointe formée par un bastion de l’arête, et derrière laquelle une entaille dessine la porte d’entrée de la vire. Nous y trouvant fort bien pour surveiller une vaste étendue de rochers, avec des accidents sans nombre, des gorges, des terrasses, plus bas des gazons, ailleurs des névés, nous résolûmes de nous y asseoir et d’y rester quelque temps comme au meilleur poste d’observation.

Figure 4. Le Grand Muveran.

Le premier examen, à la simple vue, n’ayant donné aucun résultat, le Vieux s’arma de sa lunette d’approche, une excellente lunette, et recommença ses études de tous les rochers et de tous les gazons. Nous avions d’un côté celle des parois du Muveran qui tombe sur la vallée de Nant en escarpements formidables. On envoyait les gorges se perdre à des profondeurs vertigineuses, et il semblait qu’à pousser de la main le premier caillou venu, on l’enverrait bondir dans les prairies à seize cents mètres plus bas. Il n’était pas impossible que des chamois nous vinssent de ce côté-là, par le plus pittoresque et le plus escarpé des passages qui, de bas en haut, coupent le Muveran. Il débouchait à quelque distance de nous, et nous ne le quittions pas des yeux, parce qu’il aboutit vers le bas à des pâturages inaccessibles aux moutons et très aimés des chamois, et qu’il leur sert de route naturelle pour y descendre et pour en remonter. Nous dominions, de l’autre côté, ce que les montagnards appellent dans leur langage original une creuse, mot expressif, qui veut dire beaucoup plus qu’un creux et qui ne peut pas se traduire par vallon. Elle était à deux étages ; dans sa partie supérieure, le petit glacier de Plan-Névé, dominé par un amphithéâtre de crêtes dentelées, s’y blottissait comme dans un nid ; l’étage inférieur était le rendez-vous de tous les débris tombés du glacier ou des hauteurs voisines, et sauf quelques plates-bandes gazonnées et quelques grands névés, il ne présentait qu’un amoncellement de blocs et de cailloux. Par delà s’élevait une muraille nue, le Roc-percé, qui nous faisait face, mais qui n’atteignait pas à notre niveau. Pendant une grande heure, la lunette se promena des précipices du Muveran à la paroi du Roc-percé. Toutes les esplanades, tous les couloirs, toutes les raies de gazon, tous les lieux accessibles furent fouillés et refouillés, mais toujours sans succès. Nous commencions à nous lasser lorsque le Vieux se rejeta vivement en arrière, et, une main sur la bouche, nous fit signe d’en faire autant. À deux cents mètres au-dessous de nous, deux chamois débouchaient d’un pli de terrain et abordaient un des névés de la grande creuse. Nous nous couchâmes à plat ventre, et ne sortant la tête que jusqu’à la hauteur des yeux, nous nous mîmes en devoir de les observer. Bientôt il y en eut trois, puis quatre, puis cinq. Ils examinèrent un instant la contrée, après quoi, s’estimant en sûreté, ils commencèrent leurs ébats du matin.

C’est là le beau moment dans la vie du chamois. Quand il a déjeûné et que rien ne l’inquiète, il joue. Autant que nous en pûmes juger, ses jeux ne sont guère soumis à des lois précises. Ils ne sont le plus souvent que folâtrerie, dépense de force et d’agilité, courses sans but et pour la volupté de courir. Le plaisir de se sentir vivre en fait les frais. Les jeux des animaux ressemblent à ceux des enfants, sauf qu’ils ne sont pas cruels. Ils en ont la grâce, l’imprévu, les fantaisies inimaginables, la liberté, le joyeux abandon. Donnez à cinq bambins les jarrets, la tête et le souffle nécessaires, et ils joueront à peu près comme les cinq chamois que nous avions sous les yeux. Tantôt c’étaient de purs défis. Partant ensemble du bas du névé, ils le remontaient avec une vitesse prodigieuse, à sauts courts et pressés, les jambes de devant toujours recourbées comme les branches d’une ancre ; puis ils se retournaient soudain, et se défiaient à la descente comme ils s’étaient défiés à la montée. Partout où l’inclinaison n’était pas trop forte, ils se lançaient vivement ; mais dès que la pente devenait ardue, ils glissaient, les jarrets tendus, et appuyant de tout le poids de leur corps sur leurs pieds de derrière, dont la corne rugueuse rayait la neige comme un crampon. La rapidité de leur course en était un peu diminuée, mais elle était encore bien extraordinaire, et quand ils arrivaient au bas, ils s’arrêtaient court au-dessus d’une paroi qui coupait le névé, et où je crus vingt fois qu’ils allaient tous se briser. Mais à voir la sûreté de leurs mouvements, il était clair qu’ils ne concevaient pas même la possibilité d’une chute ; ils avaient la juste mesure de leurs forces, et ce devait être pour eux une vive jouissance que de se redresser immobiles, à l’extrême rebord, puis d’avancer le cou et de regarder curieusement la profondeur du précipice.

Mais leurs courses n’étaient pas toujours aussi régulières. Souvent, soit à la montée, soit à la descente, l’un d’eux, par une fantaisie subite, faisait un quart de tour, prenait les névés de flanc et les traversait en pleine carrière ; aussitôt tous les autres de s’élancer sur ses traces. Alors la pente n’étant plus un obstacle, ils dévoraient l’espace. Le premier se sentait-il serré de trop près, c’étaient des redoublements de vitesse, puis des écarts imprévus pour dérouter la poursuite, et ils arpentaient ainsi, avec mille caprices, les neiges, les rochers, les gazons, sauf à revenir bientôt au grand névé central, leur arène favorite ; puis tout à coup, comme s’ils s’étaient donné le mot, mais sans aucun signal apparent, et sans que jamais il nous fut possible d’en découvrir le pourquoi, ils faisaient volte-face et se lançaient ensemble sur l’un quelconque des poursuivants, qui, pris à l’improviste, ne semblait jamais pris au dépourvu. Il se retournait avant d’être atteint, et en quelques bonds d’une promptitude désespérée mettait de l’espace derrière lui ; après quoi, il menait la partie jusqu’à ce qu’il fût à son tour relevé de fonctions. Le plus souvent il semblait averti ; quelquefois on le laissait continuer à courir seul. De temps en temps il y en avait un, toujours le même, qui s’arrêtait, et, le nez au vent, inspectait la contrée ; mais il tardait peu à rejoindre la troupe folâtre.

J’ai vu maintes fois jouer des chamois, mais jamais avec plus d’abandon, de verve, d’entrain. Il faisait si beau ; le ciel était si pur, l’air si dégagé et si vivifiant. La nature était dans une heure de joie, et ils en ressentaient l’influence. Cependant, même dans leurs ébats les plus vifs et les plus affranchis d’inquiétude, on reconnaissait en eux l’animal prudent et qui sait qu’il doit être prêt à tout. Leur caractère ne se trahissait pas seulement par les sages mesures de précaution qu’ils n’oubliaient jamais tout à fait, par la réserve avec laquelle l’un au moins se livrait au plaisir de la course, s’interrompant sans cesse pour regarder, flairer et faire le guet ; il se trahissait encore par la nature même de leurs jeux. Si ces jeux ressemblaient à quelque chose, c’était à une partie de chasse, combinée de telle façon que le moment où il importait le plus d’être sur ses gardes était celui de la plus folle ardeur de la poursuite. La surprise, voilà ce qui les divertissait et les animait ; ils semblaient mettre leur gloire à échapper à ces conjurations tacites et soudaines plus encore qu’à gagner le prix de la vitesse. Gare à celui qui s’oubliait ! C’était sur lui que les autres avaient l’œil. Quand il croyait devancer un rival, il se trouvait poursuivi, cerné, bloqué, et il avait perdu la partie s’il lui fallait une seconde, bien moins qu’une seconde, pour se reconnaître et aviser. Je ne sais si ce malheur arriva à l’un de nos chamois ; mais, à un moment donné, il s’éloigna d’un air boudeur et disparut. Peut-être était-ce un vieillard, qui ne se livrait plus que par intervalles à ces ébats de jeunesse, et dont cette belle matinée avait un moment rafraîchi le sang, mais qui, déjà repris par la mélancolie de son âge, se retirait de ce tourbillon et s’en allait passer seul le reste de sa journée.

Figure 5. Chevreaux de chamois.

L’idée de faire le moindre mal à l’un de ces gentils animaux nous aurait tous révoltés, et cependant nous trépignions d’impatience et de désir en les voyant là, à quelques pas de nous, en sentant nos carabines chargées, et en calculant combien il faudrait peu pour qu’ils vinssent à notre portée. Le Parrain lui-même, pour qui la chasse était cependant une espèce de gagne-pain, eût donné la valeur du plus beau pour avoir le plaisir de lui envoyer une balle à l’omoplate. C’est que l’idée du meurtre n’est pas celle qui s’offre la première à l’esprit. Reléguée à l’arrière-plan, il se peut qu’elle soit pour le novice une sorte d’ombre sur le plaisir, un obscur trouble-fête ; mais la chasse, surtout la chasse au chamois, est avant tout une gageure, un défi, une guerre de surprises, comme celle qu’il imite dans ses jeux. Surprendre un animal qui a l’odorat si fin, la vue si perçante, l’ouïe si délicate, la course si rapide et qui est toujours sur ses gardes, n’est pas une chose indifférente, et l’on s’y passionne d’autant plus que les difficultés en sont plus grandes. Si le chasseur, j’entends le chasseur amateur, pouvait, au lieu de tirer sur un chamois, le prendre vivant et le porter triomphalement à la plaine, sauf à le remettre en liberté le lendemain, il le préférerait peut-être ; mais le chamois ne se laisse pas prendre ainsi, et on le tue parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de l’atteindre ; on le tue, non pour le tuer, mais pour le toucher.

Cependant, toujours couchés à plat ventre, nous délibérions à voix sourde sur ce que nous avions à faire. Il ne pouvait pas être question de les approcher pendant qu’ils jouaient sur les névés ; mais nous avions le choix entre trois systèmes de chasse. J’ai dit que de l’autre côté de la creuse, en face de nous, se dressait le Roc-percé. Il est bien connu des chasseurs, parce que les chamois qui s’y engagent n’ont pour en sortir que deux issues fort étroites. Si donc nous allions en toute hâte les occuper, le Parrain et moi, le Filleul n’aurait eu qu’à descendre vers nos chamois pour nous les envoyer. Ce système n’avait qu’un inconvénient, mais majeur ; il nous fallait trois heures pour descendre de la Vire des Ancrenaz et monter ensuite au Roc-percé, et pendant ce temps, ils pouvaient fort bien cesser leurs jeux et se retirer au Muveran ou ailleurs. Le second consistait à rester sur l’arête où nous étions, pendant que le Filleul irait tourner le gibier afin de le forcer à fuir de notre côté. L’opération devait être facile ; mais notre arête était longue et très accidentée, en sorte que les chamois avaient bien des chances d’y passer hors de notre portée. Surtout il était à craindre qu’ils ne prissent le rocher par un certain couloir qui, du point où ils étaient, devait les amener directement à une vire plus élevée encore que celle des Ancrenaz, la Vire aux Bleus, laquelle conduit près des sommets. Pour en barrer l’entrée, il eût fallu un homme de plus. Enfin nous pouvions nous borner à épier l’endroit où ils se retireraient pour laisser passer la chaleur du jour, et à prendre nos mesures pour aller ensuite les y chercher. Ce dernier système était le plus sage, et le Parrain insistait pour qu’on l’adoptât. En véritable chasseur, il n’avait qu’un goût médiocre pour la chasse au poste, avec un homme qui fait le chien, comme il disait. Elle oblige dans la plupart des cas à tirer sur un animal qui fuit et qui court, par conséquent, ce qui n’est jamais très sûr. Si on ne le manque pas, on a beaucoup de chances de ne faire que le blesser, et un chamois blessé est presque toujours un chamois perdu. D’ailleurs, on est sans cesse trompé dans ses calculs. On croit forcer le gibier à passer sous le feu, erreur ! il trouve une issue sur laquelle on ne comptait pas. A-t-il dix portes pour s’enfuir et lui en a-t-on fermé neuf, il se dirigera vers la dixième. C’est un métier de dupe, sauf au Roc-percé et dans quelques endroits semblables. La chasse à l’approche est peut-être plus difficile ; mais on y a moins à compter avec les accidents et la mauvaise fortune. Une fois qu’il a choisi sa retraite pour la journée, le chamois reste en général tranquille, et on sait où le trouver. La prudence, la ruse, le calcul ont plus de prise et de jeu. Si, par exemple, comme il y avait quelques raisons de l’espérer, nos chamois allaient faire leur sieste au Roc-percé, ils étaient pris ; s’ils se dirigeaient du côté du Grand-Muveran, nous avions la chance qu’ils vinssent à nous d’eux-mêmes ; si non, une fois leur retraite connue, il restait toujours l’espoir de les approcher.

Il fut donc à peu près convenu que nous attendrions. Mais une grande heure et demie s’était écoulée, et ils jouaient toujours. L’impatience finit par nous prendre, nous, les jeunes, et nous remîmes sur le tapis le second plan, celui qui consistait à charger le Filleul de les tourner. Le Vieux crut que j’y tenais et résista mollement. Ces montagnards sont pleins de finesses. Maintenir son système, c’était s’exposer au reproche d’avoir fait manquer la chasse, à supposer que ce système vînt à échouer, ou plutôt, car avec nous il n’avait pas de reproche à craindre, c’était s’exposer à entendre peut-être quelque supposition rétrospective, quelque mot de regret, un : Si nous avions su. Au contraire, essayer pour la forme quelques objections, mais, en réalité, laisser faire, c’était se réserver en cas de malheur le : Je vous l’avais bien dit. Ainsi fit Samy Ier ; ainsi auraient fait à sa place la plupart de ces vieux praticiens qui sentent que réputation oblige, et qui ont trop d’amour-propre, non seulement pour supporter d’être pris en faute, mais encore pour courir les chances d’une situation où il serait possible qu’on les soupçonnât de s’être trompés. Ce sont gens dont la politique se compose de réticences et de précautions. On envoya donc Samy II tourner les chamois. Je fus posté un peu au-dessous du point où nous étions, à une encoche de l’arête que l’on disait très favorable, et Samy Ier alla s’établir dans la gorge étroite qui sert d’entrée à la Vire des Ancrenaz, entre la pointe d’où nous observions et le rocher même du Muveran. Il pouvait de là gagner la Vire aux Bleus, et il espérait que si les chamois en prenaient la route, il aurait le temps de les y devancer. Le Filleul mit trois quarts d’heure à remplir sa mission, trois quarts d’heure pendant lesquels le cœur me battit plus vite qu’à l’ordinaire. Enfin un coup de feu se fit entendre. Moment solennel ! Qu’allaient-ils faire, ces jolis chamois, qui jouaient si gaîment sur la neige et l’herbette ? Quelle route allaient-ils choisir ? Hélas ! il est à peine besoin de le dire : ils prirent la mauvaise pour nous, la bonne pour eux, et courant droit au Muveran, ils grimpèrent du côté de la Vire aux Bleus. Le Vieux ne s’en fut pas plus tôt aperçu qu’il se mit à courir lui aussi et à escalader les rochers avec une agilité surprenante. Je l’avais déjà vu dans plus d’une occasion semblable, une fois entre autres, où, malgré mes jambes de vingt ans et un souffle bien meilleur qu’aujourd’hui, force m’avait été de lui demander grâce. Mais jamais il ne me parut plus hardi, plus sûr de son pas, plus rapide. De mon poste je pouvais voir aussi les chamois, en sorte que je suivais avec la fièvre d’une attente anxieuse cette course trop inégale. Hélas ! le Vieux arriva juste à temps pour tirer à la désespérée sur le dernier. Le chamois secoua la tête, comme si la balle lui avait frôlé l’oreille ; mais, sauf quelques bonds plus fougueux, il ne s’en trémoussa pas autrement.

Tel fut le premier événement de notre journée, qui devait compter trois actes, comme les petites tragédies classiques. Nous épiloguâmes quelque temps sur ce triste début, que le Vieux avait du moins la satisfaction d’avoir prédit ; puis quand Samy II eut rejoint, on avisa à ce qu’il restait à faire. J’aurais désiré suivre la piste des chamois. Cette Vire aux Bleus a la réputation d’être impraticable, ce qui pourrait bien signifier qu’on ne l’a jamais sérieusement essayée, et, à supposer qu’elle le soit réellement, peut-être y aurait-il moyen de la quitter à un certain endroit pour suivre un couloir qui monte à la cime du Muveran. J’avais depuis longtemps nourri le secret espoir de tenter un jour cette route nouvelle ; mais le Vieux, cette fois décidé dans son opposition, s’y refusa, non pas tant à cause des difficultés qu’il prévoyait que dans l’intérêt de la chasse. Ces chamois devaient ou bien être restés sur les arêtes, ou bien être descendus du côté du Valais, et dans les deux cas, nous aurions, en tournant la montagne, beaucoup plus de facilités pour les découvrir et les rejoindre. En outre, l’entreprise que je proposais n’était pas sûre, et si elle venait à manquer, la journée était perdue. Il n’y avait rien à opposer à d’aussi sages raisons. Nous étions en partie de chasse ; il fallait faire ce que la chasse exigeait, et ne pas se laisser détourner par des fantaisies de club alpin.

Nous partîmes donc et nous abordâmes bientôt la Vire des grandes Ancrenaz, route étrange, qui déroule ses plis au travers des précipices. À main gauche le rocher dresse ses escarpements ; à main droite se détachent des arêtes descendantes, séparées par des gorges, où le regard se perd et plonge d’abîme en abîme sans trouver où se poser. Dans l’entre-deux, au pied de la muraille abrupte et à la naissance des gorges, serpente le sentier, qui n’est qu’un talus en décomposition, d’où chaque pas détache quelque pierre roulante et l’envoie se briser dans les profondeurs. Ces routes ou vires, formées tantôt par le rebord saillant d’une assise rocheuse, tantôt par une couche moins inclinée prise entre deux autres couches taillées à pic, sont communes sur les hautes Alpes ; mais je n’en ai pas encore vu de plus accidentée, de plus riche en effets saisissants. Il en est de plus dangereuses, celle-ci ne l’est pas du tout, au moins pour quiconque a l’habitude de la montagne ; mais il en est peu de plus formidables.

Comme la plupart des chemins du Muveran, la Vire des Ancrenaz aboutit à la Frête de Sailles, c’est-à-dire au col qui sépare le Grand Muveran des sommités situées plus à l’ouest, dans la continuation de la chaîne, le Petit Muveran, la Dent aux Favres, la Dent de Morcles. Nous y arrivâmes au bout d’une heure, et nous nous assîmes quelques instants pour étudier la contrée ; mais, quoiqu’elle soit très propice à la chasse, il nous fut impossible d’y découvrir l’ombre du plus petit chamois, et nous dûmes nous rabattre sur les pures jouissances esthétiques que nous offrait la vue des cimes environnantes et des Alpes pennines, qui faisaient bordure à l’horizon. Puis, de nouveau debout, nous nous mîmes en route pour explorer le revers de Muveran. Il n’était pas loin de midi.

Figure 6. Dent Favre.

Nous cheminions lentement et avec toute la prudence possible, ne cessant pas d’étudier les pentes en vue. Nos précautions redoublaient quand nous approchions d’une arête, et qu’un bassin nouveau allait s’ouvrir devant nous. Le Vieux marchait alors le premier et ses yeux de lynx, enfoncés et pétillants, sondaient tous les coins et recoins du paysage, à mesure qu’il se démasquait. Nos quatre chamois devaient être quelque part, et il semblait impossible qu’ils nous échappassent. Nous les revîmes en effet. Ils s’étaient établis fort à leur aise à l’ombre d’un rocher, presque à la naissance d’un petit glacier, appelé glacier de Derbon. Ainsi cachés, ils avaient toutes sortes d’avantages sur nous, et notre prudence ne nous empêcha pas d’être vus les premiers. Un sifflet aigu et nasillard, assez semblable à celui des machines à vapeur quand il est enroué, nous apprit que nous étions découverts, et ce fut aussitôt un sauve-qui-peut général. Un de ces chamois, un superbe animal, haut sur jambes et portant fièrement la tête, sans doute le sultan du troupeau, traversa le glacier en un temps de galop et disparut ; deux autres allèrent chercher un couloir qui leur permît de regagner les sommets d’où ils étaient descendus ; mais le dernier, le plus effrayé ou le plus hardi grimpeur, ne prit pas la peine de faire ce détour ; il alla droit au rocher et l’aborda de front. Il faillit payer cher sa présomption. La première assise du roc était décidément trop ardue : il y fit deux ou trois sauts et retomba. Ce que voyant, nous nous mîmes à courir, espérant, pour peu qu’il s’obstinât dans son entreprise, avoir le temps d’arriver à portée et de le forcer à chercher un autre chemin, mais en passant sous nos balles. Nous n’avions que quelques cents pas à faire, et une seconde tentative, qui ne lui réussit pas mieux, nous donna un instant de vive émotion. À la troisième fois, le chamois retomba encore, et déjà nous n’étions plus loin, lorsque, à la quatrième fois, il réussit à gagner le dessus de ce premier banc vertical, le seul qui pût l’arrêter. Bientôt il eut rejoint ses deux camarades plus prudents, et dix minutes s’étaient à peine écoulées que nous les vîmes apparaître tous les trois sur les sommets, se dessinant contre le ciel. Ils avaient l’air de se sentir en parfaite sûreté ; ils ne songeaient plus à la fuite ; ils flânaient et faisaient de longues haltes pour nous contempler et nous narguer. L’un entre autres, et, sauf erreur, c’était celui que nous avions cru atteindre, avait une façon de branler la tête on ne peut plus goguenarde et provoquante. Qu’y avait-il à faire ? Subir notre sort, accepter philosophiquement notre déconvenue, et prendre en passant la mesure des forces d’un chamois. Nous fûmes donc examiner le rocher qu’il n’avait escaladé qu’avec tant de peine. C’était une muraille presque perpendiculaire, de dix à douze mètres, ayant au moins 80 degrés d’inclinaison. Aussi haut que je touchais avec mon bâton, je ne trouvai pas l’ombre d’une saillie. Il devait, par un saut vertical, avoir atteint d’abord, de ses pieds de devant, à une hauteur de quatre mètres au moins. À partir de là, la roche n’était pas aussi polie ; on y voyait de distance en distance des rainures et des rebords étroits, mais fort éloignés, et tels que c’est à peine si le bout des doigts aurait pu s’y accrocher. C’était évidemment dans cette seconde partie de l’ascension que, le premier élan perdu, il avait rencontré le plus de difficultés, car il était toujours retombé d’une hauteur de six à sept mètres, une fois en glissant, deux fois plutôt par un saut en arrière, mais arrivant toujours à terre debout, et en position pour recommencer. Il n’y a ni chasseur ni grimpeur d’aucune sorte, qui, sans échelle, eût pu escalader ce rocher-là.

Cependant ils continuaient à nous regarder du haut de la montagne et à se divertir à nos dépens. Le Vieux ne fut pas d’avis de faire quelque tentative de leur côté ; il estimait l’entreprise trop hasardée et trop incertaine. Il se mit donc à examiner les pentes qui dominent l’autre bord du glacier, dans l’espérance d’y découvrir ce beau sultan, qui avait abandonné son sérail et fui tout seul. Il ne vit rien : « Bah ! dit-il, il ne doit pas être loin, allons toujours. » Nous traversâmes donc le glacier, et nous engageâmes sur une côte rocheuse, qui conduit au haut d’un second glacier, appelé aussi glacier de Derbon. Elle ne doit pas mesurer beaucoup moins de trois cents mètres. Nous avions la piste de notre chamois. Partout où le roc faisait place à un peu de terre ou de menu gravier, nous retrouvions ses pas. Arrivés au sommet, et lorsque nous n’avions plus à gravir que la tranche même du glacier supérieur, lequel s’avance légèrement dans une dépression de l’arête, une bassière, nous remarquâmes que notre estomac criait famine. Il était déjà tard dans l’après-midi, et, sauf un morceau de pain que nous avions grignoté tout en cheminant, nous n’avions que le lointain souvenir d’un déjeûner entre minuit et une heure. D’ailleurs Samy II, qui avait déchargé sa carabine lors de notre première aventure, avait négligé de la recharger, et il fallait en tout cas lui laisser le temps de réparer cet oubli. On s’assit donc auprès d’un filet d’eau, qui s’échappait de la glace, et on déballa les provisions. Elles étaient bien maigres. Du pain, du fromage et quelques tranches de jambon, que l’on avait prises à mon intention – car le Vieux, quand il se mettait en route tout seul, n’avait pas coutume de pousser le luxe jusque-là, – enfin, une gourde d’eau-de-vie de gentiane : voilà tout. Nous mangions cependant du meilleur appétit, Samy II et moi. Mais le Parrain s’agitait sur sa pierre, et ne cessait de nous presser et de murmurer. J’avais beau lui dire que cette halte laisserait au chamois le temps de se remettre de sa frayeur, et qu’on était mal en point pour tirer juste quand on était malade de la faim : il trouvait ces raisons parfaites, surtout la seconde ; mais il continuait à avoir la fièvre de l’impatience, avec toutes sortes de pressentiments et de piqûres intérieures. Nous avions à peu près fini, et Samy II cherchait les munitions au fond du sac, lorsque le Vieux disparut sournoisement. À peine nous en étions-nous aperçus que nous entendîmes une détonation. Il n’y avait pas à s’y méprendre, c’était un coup de feu. Adieu, le dîner et les vivres : jambon par-ci, pain par-là, tout est jeté de côté. Je saisis ma carabine, je cours sur le glacier, et voilà deux chamois devant moi, une mère et son petit, lancés en pleine carrière. En me voyant, la mère se détourna ; mais elle n’en passa pas moins à bonne portée. La coucher en joue, la viser, la manquer, fut l’affaire d’un instant. J’avais un second coup ; mais déjà elle n’était plus en vue ; elle avait franchi l’arête par une ouverture toute voisine de celle où nous arrivions. Un rocher les séparait ; j’y cours. Les chamois passaient au-dessous, à vingt pas. Je veux tirer ; mais une énorme dalle, qui formait saillie du côté de la pente précipitueuse, me bascule sous le pied. Moitié tombant, moitié sautant, j’arrive sur un gradin étroit, un ou deux mètres plus bas, puis sur un autre, où je réussis à me maintenir ; mais, dans la chute, ma carabine se heurte à un angle et le coup part, tandis que le bloc détaché roule d’étage en étage, entraînant une avalanche à sa suite. Ce second coup de feu produisit un singulier effet. Le petit chamois, aux oreilles duquel il était parti, au moment même où ricochaient devant lui d’énormes pierres, fut saisi d’une telle frayeur qu’il fit brusquement volte-face, regagna le glacier, resta une seconde immobile, incertain, perdu, fou de peur, puis se jeta au hasard dans une direction quelconque, et finit par aller chercher un refuge sur d’autres pointes très accidentées, dans la prolongation de notre arête. Il se trouva ainsi séparé de sa mère. Celle-ci, se voyant seule, s’arrêta à son tour, puis n’écoutant que les suggestions de l’amour maternel, elle revint s’offrir à nos balles. Mais nous n’en avions plus. Le Parrain, qui nous rejoignait, avait brûlé sa seule amorce ; mes deux coups étaient employés, et Samy II, qui avait assisté en spectateur à cette scène, continuait à charger son arme. Je crois qu’il avait encore le bras levé pour introduire la baguette dans le canon, comme au premier moment de la surprise. Nous étions donc désarmés, et dès lors j’en ai cent fois béni le ciel. Qui sait si nous n’aurions pas tiré ? Elle put, cette pauvre mère héroïque, rester un instant à quelques pas de nous, jeter un regard tout autour, et s’assurer que son petit n’était pas couché mort sur la neige ; après quoi elle reprit sa fuite, descendit précipitamment jusque sur le glacier inférieur, où elle fit halte de nouveau, et qu’elle arpenta dans tous les sens, s’épuisant à regarder et à siffler. Je ne sais si elle réussit à échanger quelque signal avec son nourrisson, ou seulement à le découvrir ; mais tout à coup elle parut se tranquilliser, et elle prit le chemin de l’une des cimes valaisannes situées de l’autre côté du glacier, la Dent de la Forclaz, où nous jugeâmes que devait être son gîte habituel.

Tout cela se passa en beaucoup moins de temps qu’il n’en faut pour le raconter, et nous n’y comprenions rien du tout. Mais le Vieux nous expliqua le mystère. Dans son impatience, il avait gagné le glacier. À peine en avait-il escaladé la tranche qu’il avait découvert huit chamois, parmi lesquels notre beau sultan, facilement reconnaissable. Malheureusement, ils devaient nous avoir sentis, ou le sultan devait leur avoir donné l’alarme, car ils étaient debout, l’œil au guet, en sorte que le Vieux n’avait pas encore montré complètement la grande visière de sa casquette qu’il était déjà signalé, et que toute la troupe partait. Elle se dirigea vers un assez curieux passage, le Pascheu, qui prend au haut du glacier, mais à l’autre bord, franchit la chaîne et retombe sur le versant vaudois. Le glacier étant très étroit et le Vieux ayant de l’avance, surtout quant au niveau, il s’était hâté de courir afin de les couper. Il y avait réussi pour la mère, qui, suivie de son petit, avait galopé moins vite, et voyant la route barrée s’était rejetée vers la bassière où nous dînions. Elle avait passé hors de portée du Vieux ; mais il avait fait feu pour nous avertir.

Nous perdîmes peu de temps en explications rétrospectives. Avant tout, il s’agissait de retrouver notre petit chamois, qui devait encore être abandonné à lui-même. Nous n’avions pas l’intention de le tuer, c’eût été pure barbarie ; mais s’il était possible de le prendre vivant, quel triomphe ! À vrai dire, il était déjà trop grandelet et trop dégourdi pour que cette espérance fût raisonnable, à moins qu’il ne s’engageât dans une impasse ; mais les rochers où il s’était réfugié comptent plus d’une vire sans issue, et si on pouvait l’y bloquer, l’espoir de s’emparer de lui n’était pas absolument chimérique. Malheureusement il nous fut impossible de le retrouver. S’était-il caché dans une caverne que nous ne sûmes pas découvrir, ou bien, ce qui est plus probable, la peur lui avait-elle donné du courage et s’était-il lancé seul dans quelque course lointaine : il fallut nous résoudre à l’ignorer. Le roc, presque partout compact, n’avait pas gardé la trace de ses pas.

Cependant le soir arrivait, et las enfin de vaines courses, nous nous assîmes sur une plate-forme pour nous reposer de nos fatigues et de nos émotions. Le Vieux, qui, tout en cherchant le petit chamois, n’avait pas cessé de suivre de l’œil les mouvements de la mère, se mit à l’observer avec sa lunette d’approche. Il voulait s’assurer de son gîte, en vue de la chasse du lendemain. Nous lui abandonnâmes ce soin, et, couchés sur la pierre, nous ne songeâmes qu’à nous délasser et à jouir de cette dernière heure de la journée. Le ciel était parfaitement pur. Toute la chaîne pennine se développait à l’horizon, avec ses pics géants, serrés à l’est autour du Mont-Rose, et ses grands dômes, plus espacés, qui, vers l’ouest, annoncent et préparent le Mont-Blanc. Elle paraissait plus éloignée et encore plus brillante qu’à l’ordinaire, parce que la base s’en perdait dans des vapeurs bleuâtres montant de la vallée du Rhône. Auprès de nous, c’était un labyrinthe de cimes sauvages, décharnées, hérissées. Ici fuyait la longue ligne des rochers de Haut-de-Cry. Tout à côté, la Dent de la Forclaz soulevait ses masses irrégulières, que couronnent les restes d’une tour naturelle, debout comme un donjon ; puis c’étaient les arêtes du Muveran, fières et rudes, avec leurs déchirures violentes et leurs entassements mal assurés. D’autres cimes se dressaient à l’entour, et toutes étalaient en pleine lumière la nudité de leurs flancs. Bientôt ce fut un embrasement qui nous enveloppa de ses feux. Il monta, il gagna les pointes les plus élevées, et chacune de ces masses austères, chacune de ces ruines au front dépouillé eut son reflet d’un instant, son rayon, son sourire. Puis, quand elles furent avec nous ensevelies et submergées dans l’ombre envahissante, il resta les grandes Alpes pennines, les Alpes souveraines, dont les neiges immaculées se refusaient à s’éteindre. Elles rivalisèrent de gloire, les hautes aiguilles défiant les faîtes élargis, et les pics de granit luttant avec les « cimes blanche ». Le noir Cervin s’éclaira d’une lueur sinistre ; les glaces du Weisshorn étincelèrent ; le Combin parut couronné d’une auréole, et le Mont-Blanc tout entier se revêtit d’un manteau de pourpre et de flamme. À laquelle de ces cimes jalouses le soleil sera-t-il le plus longtemps fidèle ? De laquelle aura-t-il le plus de peine à se séparer ? Il ne les quitta qu’à regret, avec des hésitations et des repentirs. Cependant la victoire ne fut pas un instant douteuse. Situées plus près de l’aurore, les sommités du Mont-Rose, du Cervin, du Weisshorn ne le cèdent le matin à aucune de leurs rivales ; mais le soir leur défaite est assurée, et les plus fières avaient déjà pâli que le Mont-Blanc, roi tranquille et confiant, brillait encore sous le regard de l’astre, qui lui prolongeait ses adieux.

Figure 7. Mont-Rose.

II

La journée était décidément finie, et nous n’avions plus qu’à chercher un gîte pour la nuit, qui s’avançait à grands pas. Mais où ? Il fut décidé que nous descendrions jusqu’aux chalets de la Chamozentze, les plus rapprochés de la Dent de la Forclaz, par où, le lendemain, devaient recommencer nos opérations. Les vaches n’y étaient pas encore ; mais nous étions sûrs d’y avoir la chose la plus nécessaire, du bois, c’est-à-dire du feu. Nous descendîmes rapidement talonnés par la nuit, dont l’obscurité commençait à devenir embarrassante quand nous atteignîmes les pâturages et, avec eux, quelque apparence de sentier. Nous fûmes bientôt établis. Un grand feu, flambant au milieu du chalet ; tout autour trois planches enlevées à la cave aux fromages et disposées sur des troncs ou des pierres, de manière à nous servir également de siège et de lit ; enfin nos provisions étalées et la gourde de gentiane en circulation : il y avait de quoi s’estimer heureux. Les causeries ne furent pas très longues ; elles ne durèrent guère plus que le cigare après le souper. Puis chacun s’étendit sur sa planche et chercha le sommeil. Je ne dirai pas que de telles nuits soient particulièrement voluptueuses et reposantes ; mais le souvenir, qui est un habile magicien, transforme en jouissances tout ce qu’elles ont de pénible, et si, dans le moment même, on se prend parfois à trouver l’oreiller bien dur, à distance, on le trouve surtout pittoresque. Au moins sont-ce des nuits dont on se souvient, tandis que les autres se perdent et s’effacent dans la douce monotonie du sommeil.

Nous fûmes debout de grandissime matin, et nous n’eûmes pour retarder notre départ ni un déjeûner à faire préparer par une cuisinière endormie, ni les ennuis d’un compte à payer. Il était environ trois heures et demie, et il faisait presque grand jour lorsque nous arrivâmes au poste d’où le Vieux comptait épier notre chamois et le surprendre, au moment où il descendrait pour faire son repas du matin. Mais, oh ! déception ! point de chamois ! La place où nous l’avions vu se réfugier la veille était vide, et sur tout le flanc de la montagne on n’apercevait pas trace d’un être vivant. Le soleil se leva, rien ne parut ; depuis une heure il montait sur l’horizon, toujours rien. Enfin nous sortîmes de notre cachette et nous longeâmes sur le glacier le pied de la montagne ; mais il n’y avait sur le glacier aucune trace de pas, sauf ceux de la veille : le chamois n’y était pas descendu. Nous poussâmes jusque sur une arête d’où nous pouvions observer d’autres versants, même solitude. Nous revînmes sur nos pas, rien. Nous attendîmes jusqu’à sept heures, encore rien. Enfin le Parrain s’engagea sur les rochers, et, à force d’adresse et de gymnastique, parvint jusqu’au point où il l’avait observé en dernier lieu. Le chamois y avait évidemment couché ; la place était foulée, et ses pas de la veille étaient visibles en plus d’un endroit ; mais, pour ceux du matin, il fut impossible de les trouver. Le petit, d’ailleurs, ne devait pas avoir rejoint sa mère ; il n’y avait eu là qu’un chamois. Nous nous perdîmes en conjectures. À supposer qu’il eût été blessé, il aurait dû, selon une habitude constante, chercher un asile dans quelque grotte de difficile accès ; mais cette supposition n’était pas admissible ; nous savions qu’il avait été manqué. Il devait donc avoir quitté nuitamment la Dent de la Forclaz, ce qui, selon le Parrain, était contre toutes les règles, mais ce qu’expliquaient à la rigueur les inquiétudes de l’amour maternel et les angoisses de la séparation. Mais ses pas ! Par quelle vertu surnaturelle ne s’étaient-ils marqués ni sur le sol ni sur le glacier ? Cet Esprit dont parle Schiller, hôte antique de la montagne, avait-il eu pitié de cet animal innocent, et l’avait-il transporté par quelque voie aérienne auprès de son nourrisson perdu, ou bien, le laissant à son instinct, le plus sûr de tous les guides, s’était-il borné, pour dérouter notre poursuite, à effacer ou retourner les empreintes de son pied ? Parmi toutes les suppositions que nous fîmes, quelques-unes n’étaient pas beaucoup moins extraordinaires, et ce fut, en réalité, à une idée pareille que s’arrêtèrent mes deux compagnons : « Il y a un sort sur ce chamois, dit le Parrain. Allons-nous-en. »

Après quelque délibération, nous prîmes le parti de revenir sur nos pas du jour précédent, avec l’espérance de revoir les débris des petits troupeaux que nous avions vainement chassés. Je sentis, je l’avoue, ma conscience allégée lorsque nous eûmes tourné le dos à la Dent de la Forclaz, et je crois que mes compagnons éprouvèrent quelque chose de semblable. L’idée de nous acharner sur cette pauvre mère m’avait causé plus d’un remords ; mais quant à ce beau galant, le premier à fuir en abandonnant son sérail, c’était un lâche et un fanfaron, et on pouvait le tuer en sûreté de conscience. Il ne restait qu’à le rencontrer. Or, Samy Ier, l’homme de l’expérience, raisonnait ainsi : tracassés et surpris comme ils l’ont été hier au Grand Muveran, tous ces chamois auront cherché quelque asile plus solitaire. Il est peu probable qu’ils aient repris la route du versant vaudois, qui doit être suspect au moins à ceux que nous avons dérangés dans leurs jeux du matin. Ils auront donc suivi les arêtes du côté de l’occident, comme ils paraissaient en avoir l’intention, et c’est dans cette direction, par-delà la Frète de Sailles, que nous avons le plus de chances de les retrouver. – Ce raisonnement avait pour lui les apparences, seulement il était à craindre qu’ils n’eussent poussé plus loin, jusqu’à la Dent de Morcles, par exemple, et que le temps ne nous manquât. Mais entre la Dent de Morcles et la Frète de Sailles se dressent plusieurs cimes, et nous avions assez d’heures devant nous pour visiter au moins les premières, le Petit Muveran et la Dent aux Favres. En route donc, et marchons vite !

Mais on a beau marcher vite ; il faut du temps pour revenir du glacier de Derbon à la Frète de Sailles, et je demande la permission d’en profiter pour faire connaître un peu plus en détail la centrée que nous parcourons.

J’ai dit que du côté vaudois la montagne est abrupte, et se dresse comme une muraille immédiatement au-dessus de la vallée. Du côté valaisan il en est autrement. À chacune des pointes que j’appellerai vaudoises, quoiqu’elles soient situées sur la limite, le Muveran, la Dent de Morcles, etc., correspond quelque autre pointe déjetée vers le sud et entièrement valaisanne. Prises ensemble, ces sommités auxiliaires forment les jalons d’une arête brisée et irrégulière, mais à peu près parallèle à l’arête vaudoise, quoique s’en rapprochant davantage vers le centre. Elles sont fort peu connues. À les prendre dans le sens où nous cheminons, de l’est à l’ouest, c’est d’abord le Haut-de-Cry, dont peu de touristes sauraient le nom sans l’avalanche qui y engloutit quelques voyageurs assez téméraires pour en avoir essayé l’ascension au cœur de l’hiver, il y a deux ou trois ans. La vue en est admirable, et s’il était aussi près des bains de Louëche que le Torrenthorn, le Haut-de-Cry ne serait pas beaucoup moins célèbre. C’est lui qui couronne ces affreux précipices qu’on voit tomber dans les gorges de la Luzerne, en face du Chemin-neuf, lorsqu’on passe le Col de Cheville. Plus loin vient la Dent de la Forclaz, sommité pittoresque, oubliée sur la carte fédérale, qui non seulement ne la nomme pas, mais n’a pas un trait pour l’indiquer ; puis la Dent de Loutze, la Dent de Bugnona (je ne nomme que les principales) et enfin le Grand Chavalard, qui, vu de Martigny, pyramide si hardiment[5].

Il semble que la chaîne se soit brisée en se soulevant, et qu’il se soit formé tout le long de la ligne du faîte une crevasse gigantesque, dont l’arête vaudoise et l’arête valaisanne indiquent les deux lèvres. Mais le plus grand effort du soulèvement se serait porté sur la première ; tandis que la seconde, refoulée, brisée, puis par la suite des siècles plus entamée par les eaux, aurait vu ses cols se creuser en gorges, en sorte qu’il ne resterait plus que les pointes, à distance les unes des autres[6].

Les sommités correspondantes des deux arêtes sont à l’ordinaire reliées par des sous-arêtes latérales, entre lesquelles s’étendent des bassins plus ou moins profonds, plus ou moins spacieux, mais toujours fort élevés, dépassant la limite supérieure des pâturages. Cette disposition est très favorable pour la chasse. Une fois transporté sur la Frète de Sailles, ou sur tel autre point analogue, on a devant soi tout un pays, fort accidenté, hérissé d’un grand nombre de pointes, coupé d’une infinité de vallons, et qui n’est habité que par des chamois, des lièvres blancs, des perdrix blanches, des marmottes, et aussi par des chocards et des vautours.

La plupart de ces hauts bassins solitaires envoient leurs eaux directement au Rhône, par les coupures de l’arête valaisanne. Deux cependant font exception, et ce sont les plus orientaux qui, fermés par la ligne suivie des rochers de Haut-de-Cry, s’ouvrent à l’est, du côté de la Luzerne. Ce sont aussi les seuls qui possèdent de véritables glaciers, les glaciers de Derbon, sur l’un desquels nous venions justement de chercher en vain les pas de notre chamois.

L’un de ces glaciers, le plus occidental, présente diverses particularités qu’il vaut la peine de noter. Quelques cents pas au-dessous de son extrémité inférieure, et dans des lieux absolument déserts et sauvages, on remarque avec étonnement les restes d’une petite chaussée et d’un pont voûté. J’ai souvent entendu citer ce fait à l’appui de l’idée qu’il y a trois ou quatre siècles les glaciers étaient beaucoup plus retirés qu’aujourd’hui. Mais la preuve n’est peut-être pas forte. La vallée où se trouve cette ruine possède de grands pâturages. Depuis qu’on a taillé le Chemin-neuf dans la gorge de la Luzerne, on y entre avec le bétail par le bas ; mais auparavant l’accès devait en être presque impossible, à moins qu’il n’y eût un sentier venant l’aborder par le haut, à l’endroit où l’arête naissante de Haut-de-Cry est le plus facile à franchir, c’est-à-dire tout près du glacier. Si un sentier pareil a jamais existé, ce bout de chaussée doit en être un reste, et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi sur ce point on s’est donné la peine de faire presque des travaux d’art. En effet, le glacier se déverse dans une plaine basse, sans issue pour l’eau, occupée par un marécage bourbeux, et il a fallu la chaussée pour y faire passer le bétail. Bien loin de prouver que le glacier était plus reculé, elle prouverait plutôt qu’il avait à peu près la même étendue, car autrement on aurait pu contourner à sa naissance la plaine marécageuse. Quelques recherches dans les communes valaisannes intéressées auraient bientôt décidé la question[7].

Une autre particularité est un long tunnel que les gens d’un des villages de la plaine, Saillon, Leytron, Chamoson, je ne sais lequel, ont entrepris de percer pour arriver sous le glacier, afin d’en recueillir les eaux et de les amener sur leurs prairies, à 2000 mètres plus bas et à une distance de quelques lieues. Ces Valaisans, que l’on dit engourdis, sont merveilleusement entreprenants. La dernière fois que j’ai vu ce tunnel, on y travaillait encore ; mais il était déjà fort avancé, et c’était une étrange surprise que de trouver un chantier, avec une forge en activité, dans un pays exclusivement réservé aux chasseurs et aux chamois.

Enfin, comme si la nature avait voulu rivaliser avec les hommes, le glacier lui-même avait aussi son phénomène. Je veux parler d’un jet d’eau si riche et si puissant que je n’en ai rencontré de semblable dans aucune de mes courses. C’était un ruisseau assez abondant pour faire tourner une petite roue de moulin, qui jaillissait jusqu’à la hauteur d’un homme et retombait en gerbes brillantes. À quelque distance en amont, on l’entendait bruire sous la glace, et il est probable qu’il était alimenté par une crevasse à moitié pleine, située plus haut, où se déversaient plusieurs filets d’eau. Cette gracieuse fontaine n’est sans doute pas permanente – je ne l’ai vue qu’une fois – mais c’était bien un des plus jolis accidents que l’on puisse rencontrer en parcourant un glacier.

Il y a donc de quoi se divertir dans ces premiers bassins ; mais les autres ne sont pas si bien partagés, étant trop élevés pour qu’il s’y forme des pâturages et trop exposés au soleil pour nourrir des glaciers. Des champs de neige en occupent les parties basses ; si l’année est sèche, on les voit disparaître en grande partie ; si elle est humide, ils couvrent d’assez vastes espaces, et l’on peut y étudier le commencement de la transformation de la neige en glace ; ils oscillent ainsi d’une année à l’autre entre la fonte complète et le glacier commençant. À part ces taches blanches, on ne rencontre que des entassements de cailloux et l’éternel désordre des blocs désagrégés. C’est le pays des montagnes pierreuses. Les chasseurs prétendent qu’ils usent une paire de souliers – et quels souliers ! – à faire le tour du seul Chavalard. Il est vrai qu’il est pierreux entre les plus pierreux ; mais le Muveran, son voisin, ne lui cède pas de beaucoup, et il est peu de courses plus fatigantes que celle qui consiste à en longer les bases du côté sud, en franchissant successivement tous les bassins supérieurs qu’il alimente de ses neiges et de ses débris. C’est un exercice à recommander aux personnes qui ont envie de maigrir. On y a vite perdu quelques livres, et la médecine cherchera longtemps avant de trouver contre l’obésité un remède plus efficace qu’une cure de pierres du Muveran.

Figure 8. Le Grand Muveran

Telle était la contrée que nous avions à parcourir de nouveau, sans espoir d’y retrouver nos chamois. Aussi filions-nous le plus rapidement possible, impatients d’en finir avec ce sol ingrat, théâtre de nos malheurs de la veille. Enfin, à force de brasser les cailloux, de monter pour redescendre, de descendre pour remonter, nous arrivâmes à la Frète de Sailles, avec le Grand Muveran derrière nous, et devant nous sa caricature, le Petit Muveran, espèce de corne bizarre, pointue, contournée, et qui, moins haute que les cimes voisines, a l’air de narguer le ciel plutôt que de vouloir y atteindre. Les chamois l’aiment beaucoup, et il n’est pas rare qu’ils s’y réunissent en grands troupeaux. Le Vieux m’assura y en avoir compté plus de trente à la fois ; mais, ce jour-là, il paraissait aussi désert que la Dent de la Forclaz. Pour plus de sûreté, nous le battîmes en passant. Nous allâmes, le Filleul et moi, nous poster à l’issue d’un couloir qui descend du sommet, pendant que le Parrain y grimpait d’un autre côté, de manière à nous envoyer tout le gibier qui pourrait y être blotti. Après une heure d’attente, nous vîmes, en effet, apparaître quelque chose de noir et de mobile à une certaine embrasure de l’arête. Nous portâmes vivement la main à nos carabines ; mais c’était le Parrain en personne qui descendait sans avoir rien vu. Le Petit Muveran était vide.

Nous poussâmes donc du côté de la Dent aux Favres[8], en passant par une sommité intermédiaire, la pointe d’Aufallaz. C’est une belle montagne que cette Dent aux Favres, sauf qu’elle est mal nommée. Ce n’est pas une dent, mais une tête rocheuse, au profil arrondi. Les flancs en sont taillés à grands coups de hache. Du côté vaudois ils ne forment qu’une paroi, avec des assises énormes, les unes noires, les autres grises et veinées de filons jaunes ou rougeâtres. Du côté valaisan la montagne se soulève avec plus de lenteur et d’effort ; mais la roche en est polie, et l’on frémit en songeant à la partie de traîneau que l’on ferait, si, une fois, on s’y laissait prendre : ces pentes lisses, fuyant à toute profondeur, ne font pas moins d’impression que le précipice lui-même. Ce n’est guère que dans le voisinage immédiat des arêtes que l’on rencontre d’étroits versants accessibles, tantôt une vire caillouteuse, qui se déverse dans le précipice vaudois, tantôt une corniche ou un rebord, qui coupe les surfaces polies du côté du Valais. En passant d’un versant à l’autre pour profiter de ces accidents divers, nous finîmes par atteindre le sommet. Il présente une particularité singulière. Une vallécule en forme de jatte, profonde de quelques mètres et ordinairement à demi remplie de neige, s’y est creusée, on ne sait comment, en sorte que l’on y peut à volonté embrasser le plus vaste des horizons ou se cacher à l’univers, en ne se réservant qu’une échappée sur la voûte bleue. Cette seconde vue n’est peut-être pas la moins attachante. À vrai dire, pour jouir d’une perspective assez semblable, il suffirait de descendre ou de tomber dans un puits ; mais encore y a-t-il puits et puits, et n’est-ce pas une chose commune que de voir, comme de celui-là, les nuages voler si près que l’on n’a pas besoin de hausser la voix pour leur demander où ils vont. Mais vraiment, ce sont moins des chasseurs de chamois que quelque ermite de l’Orient, que l’on devrait rencontrer ici. Quel siège pour un stylite ! Quel lieu propice aux contemplations d’un solitaire, surtout d’un de ces solitaires de l’Inde, aux pensées grandes et tristes ! Si pour le mieux mépriser, il voulait contempler de haut ce monde où nous nous agitons, il n’aurait qu’à regarder les villes de la plaine, et le peu d’espace qu’elles occupent sur cette surface grisâtre, et le peu de fumée qu’elles font. Il les verrait et ne les entendrait pas ; aucun murmure n’en monterait jusqu’à lui. Puis, pour les oublier tout à fait, ainsi que l’homme, qui les a bâties, et la terre, qui les porte, il retournerait s’asseoir dans son creux, et de là, sans que rien vînt l’en distraire, il serait tout entier à la méditation de ce ciel, vaste néant de l’espace, où flottent quelques mondes dans l’immobile immensité.

Toutefois, dans cet isolement, il y avait encore trace de vie, et il ne serait pas impossible que le stylite qui ferait ici sa demeure reçût parfois de singulières visites. C’est ce que donnerait à penser une côte de jeune chamois que nous trouvâmes sur la neige. Que faisait-elle là ? D’où y était-elle venue ? Pour qu’un chamois eût péri dans ce creux, il fallait que la foudre l’y eût frappé, ou qu’un vautour, comme nous en vîmes plusieurs dans cette course, l’y eût saisi et dévoré. Mais pourquoi cette côte seule ? Où avaient disparu les autres ossements ? Nouvelle matière à conjectures. Une seule chose semblait certaine : il devait s’être passé dans cette solitude quelque histoire lugubre, et le spectacle de la fin de toute existence, le dernier acte, toujours sanglant, n’était pas inconnu à cette cime perdue, qui aurait dû ignorer également et la vie et la mort.

Nous aurions donc au moins une côte de chamois à rapporter, et tout annonçait qu’il faudrait nous contenter de cet unique trophée. La Dent aux Favres ne paraissait pas pour le moment plus habitée que le Petit Muveran et la Dent de la Forclaz. Las de tant de recherches infructueuses, fatigués d’une course déjà longue, surtout pénible, nous réunîmes ce qui restait de provisions, pour constituer, si possible, un dernier repas, et, tout en mangeant, nous discutâmes les voies de retour. Nous devions nous rapprocher de la profonde vallée vaudoise, qui s’étend au pied de toutes ces cimes, la vallée de Nant, et nous trouver, avant le coucher du soleil, au moment où les chamois descendent pour leur repas du soir, à portée soit d’une dernière partie de chasse, soit du chemin que nous avions à suivre pour le retour. Nous pouvions choisir entre trois routes. L’une d’elles, la Vire Longet, se prend au pied occidental de la Dent aux Favres, c’est-à-dire au bas de l’arête opposée à celle par où nous étions montés, et revient par-dessous en coupant le précipice ; elle est formés par un banc pierreux et fort incliné, qui se prolonge entre les assises de la Dent elle-même et celles qui la supportent. Les deux autres, le Pas de Chamorel et le Trou d’Aufallaz, nous obligeaient à revenir en arrière, pour attaquer brusquement le rocher et exécuter la descente en suivant une ligne presque verticale. Ces trois routes se rejoignent à peu près à mi-hauteur, sur des terrasses plus ou moins gazonnées, où nous espérions encore trouver du gibier, et d’où, avec un homme qui connaissait toutes les pierres de la montagne, comme le Parrain, la descente était assurée, même après le soleil couché. Nous choisîmes le Trou d’Aufallaz, qui devait nous prendre moins de temps, avantage décisif, vu l’heure déjà tardive. Il est peu de rampes plus directes, plus ardues. C’est un escalier dressé comme une échelle, dont les pas, saillies étroites, supposent trop souvent des jambes à la Gargantua, et qui, serré entre des parois inabordables, permet de descendre perpendiculairement une muraille d’au moins quatre cents mètres. Il n’y a pas de danger, parce que le roc est solide ; mais on est singulièrement perché, et il faut oser regarder le vide. Comme nous descendions à la file, nous entendîmes à diverses reprises rouler des pierres dans la direction de la Vire Longet. Ce bruit devait avoir une cause. Nous regardâmes quelque temps, sans rien découvrir ; enfin le Parrain prit sa lunette d’approche, et bientôt il compta un, deux, quatre, six, dix, quinze chamois, qui jouaient au milieu de vastes éboulis. Peu s’en fallut qu’il ne s’arrachât les cheveux de désespoir, parce qu’il y avait un moyen sûr de les bloquer et qu’il était trop tard pour y songer. Ces éboulis, situés au pied des rochers, allaient aboutir à l’entrée de la Vire Longet. Si donc un de nous avait pu courir se poster au point où elle débouche sur l’arête, de l’autre côté de la Dent aux Favres, les deux autres n’auraient eu qu’à cheminer vers les chamois pour les lancer dans la vire, et les forcer à passer, à bout portant, sous le feu de celui qui les attendait. La chasse ainsi engagée eût été belle. Il n’y a ni chasseur, ni chamois qui puisse s’écarter du chemin, et il est si étroit que l’on peut tirer à coup sûr. Malheureusement, pour gagner le poste, il fallait, quelque effort que l’on fît, trois grandes heures de marche, et il en était déjà six. En comptant et recomptant ce troupeau, le Vieux eut un moment où il ne fut pas maître de lui. Des soupirs, non des soupirs de mélancolie et de vulgaire tristesse, mais des soupirs saccadés et rauques, pleins de dépit et de rage concentrée, gonflaient sa poitrine chevelue, et s’en exhalaient avec des paroles entrecoupées et de sourdes exclamations de colère. Cependant il ne perdit pas courage. Ces chamois, qu’il était impossible de tourner et de bloquer, il y avait peut-être moyen de les approcher. Il prit ma carabine, la seule qui fût à deux coups, et nous laissant là, il partit seul, pour tenter la chance jusqu’au bout. Il ne lui fallut que quelques minutes pour arriver aux éboulis ; puis sa marche fut celle d’un chat. Blotti derrière un bloc, il épiait le moment favorable, se couchait à plat ventre et se traînait jusqu’à un autre bloc, forcé souvent à de grands détours pour mieux profiter de tous les accidents du terrain. Arrivait-il à une rigole naturelle, creusée par un torrent, il en remontait ou en descendait les embranchements obliques, qui lui permettaient de gagner encore quelques pas. Quand le sol était nu ou couvert de petits cailloux, il rampait comme un serpent, et on le voyait avancer sans que l’on vît ses membres se mouvoir ; enfin quand la sentinelle paraissait trop exacte à faire le guet, il restait immobile et attendait qu’elle s’oubliât de nouveau un instant. Il fit des prodiges. Pendant trois quarts d’heures que dura ce manège, pas une pierre ne roula au-dessous de lui, et nous n’entendîmes pas le plus léger bruit qui pût trahir sa présence.

Les chamois ne se doutèrent pas un instant du danger qui les menaçait ; ils continuèrent à s’ébattre ; mais l’heure de se retirer leur paraissant venue, sans doute, ils s’éloignèrent insensiblement. Ils ne cheminaient pas ; ils se déplaçaient en jouant, et petit à petit s’approchaient de l’entrée de la Vire Longet. Le Parrain faisait de son mieux pour avancer. Déjà il avait atteint un bloc très voisin du point où nous les avions découverts, et qu’il nous avait signalé, en partant, dans l’espérance de pouvoir tirer, s’il réussissait à y arriver ; mais les chamois étaient bien à cinq cents pas ; il continua sa route jusqu’à une nouvelle station, qui n’eût pas été moins favorable, si les chamois avaient daigné l’attendre ; mais il n’avait pas gagné sur eux plus de cent pas. Nous le suivions avec une attention croissante, et vraiment l’habileté qu’il déploya eût été digne de récompense. Enfin le moment critique arriva. Un chamois parut à l’entrée de la vire, et s’y cacha aussitôt. Un second, un troisième le suivirent, et en quelques minutes dix-sept chamois (nous pûmes alors les compter exactement) avaient disparu. Le Vieux, qui ne les perdait pas de vue, se hâta de courir après eux, dans la vague espérance que les difficultés du passage, très grandes au commencement, retarderaient leur marche. Mais cet espoir fut trompé comme les autres. Quand il arriva, les dix-sept chamois avaient franchi les pas difficiles et se trouvaient en sûreté.

Cependant le soleil se couchait, et déjà l’ombre des montagnes situées à l’ouest, de l’autre côté de la vallée, se projetait sur les bases de la Dent aux Favres et du Muveran. Nous étions dans la pénombre indécise, entre les hauteurs illuminées et les profondeurs obscures. Il fallait descendre. Convaincus que toute occasion de chasse était désormais perdue, nous ne songions, le Filleul et moi, qu’à profiter de ce qui nous restait de jour, et nous marchions librement, comme disent les montagnards, c’est-à-dire vite et sans souci, lorsque deux chamois, informés de notre présence par nos allures moins prudentes que celles du Parrain, passèrent au-dessous de nous avec la rapidité de l’éclair, puis, tournant à angle droit, gravirent une rampe parallèle à la nôtre, gagnèrent une corniche supérieure, où je n’aurais pas supposé qu’il y eût un chemin praticable, même pour eux, et s’y lancèrent de toute la vitesse de leurs jarrets. Ils étaient superbes. Je n’ai jamais vu course plus brillante, plus rapide, plus audacieuse. Le premier était un grand chamois, aux longues enjambées, aux bonds impossibles ; sa manière de courir ressemblait à un exercice de voltige aérienne. Le second, probablement une femelle, plus petit et plus bas sur jambes, ne se laissait pas devancer ; il faisait des sauts moins extraordinaires, mais il rachetait ce désavantage par des mouvements plus rapides encore, surtout moins capricieux et plus suivis.

Au moment où ils atteignirent la partie éclairée des rochers : « Parbleu, dit le Filleul, voilà votre sultan ! » –

C’était lui, sans nul doute. Au moins, pendant ces deux jours, n’avions-nous vu aucun autre chamois ni de cette taille, ni avec de semblables allures. C’était sa manière de porter la tête, ses grands airs de triomphe, ses bonds imprévus et toujours fiers ; ce ne pouvait être que lui, ce fanfaron, que nous avions tant désiré rencontrer encore une fois, et qui apparaissait au dernier moment pour exaucer nos vœux. Longtemps nous les suivîmes. Ils filaient un peu au-dessus de la ligne de l’ombre, et leur pelage doré par les rayons du soir se détachait sur la pourpre des rocs. Merveilleux spectacle que cette course de gazelles sur le flanc des précipices enflammés !

Nous eûmes la bonhomie d’avouer cette rencontre au Parrain, sitôt qu’il nous eut rejoints, ce qui nous valut une énergique mercuriale, moitié en français et à mon adresse, moitié en patois et à l’adresse du Filleul. L’idée d’une pareille étourderie le dépassait, et il nous répéta avec mille variantes que nous étions de petits chasseurs, ce dont, pour ma part, je commençais à être tout à fait convaincu.

Enfin la nuit arrivant et tout espoir de revanche, après tant de parties perdues, étant désormais impossible, nous nous mîmes en devoir de gagner le fond de la vallée. L’obscurité était complète lorsque nous atteignîmes les chalets de Nant. Nous y bûmes sur le pouce une tasse de lait, et sans nous attarder davantage, nous prîmes le chemin des Plans, où nous étions attendus. Ce chemin, je l’ai cent fois éprouvé, a une vertu particulière pour chasser toutes les pensées noires, pour dissiper tous les dépits et reposer de toutes les fatigues. Il se laisse aller à la pente de la vallée, n’abandonne guère le torrent qui bouillonne à quelques pas, et tantôt se cache sous de riches ombrages, tantôt se faufile entre des blocs énormes, couverts de rhododendron, tantôt se déroule au milieu de prairies aux tapis odorants. On y peut, à son gré, rêver, chanter ou deviser, mais toujours de choses agréables, et il fait prendre goût à la vie. Le Vieux lui-même parut en ressentir l’influence. Son front se dérida, et si de temps à autre il nous lança encore quelques vives plaisanteries, il cessa du moins de gronder. Quant à nous, jeunes étourdis, chasseurs nés pour faire avorter toutes les chasses, nous cheminions de la plus belle humeur, en hommes qui viennent une fois de plus de faire honneur à leur caractère et de prouver leur vocation. Et d’ailleurs, quelle raison d’être tristes ? Ne rapportions-nous pas une côte de chamois ? C’était un progrès. Encore quelques progrès pareils, et nous devions bien finir par rapporter un chamois tout entier.

Figure 9. Vallon de Nant.

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LE CHEVRIER DE PRAZ-DE-FORT

Figure 10. Val Ferret à Praz-de-Fort.

Dans un village reculé du Valais, à Praz-de-Fort, au val Ferret, vivait, il y a quarante ans, un pauvre homme nommé Gaspard Gros. Il avait pris femme. Après un an de mariage il lui naquit un garçon, qu’il trouva si joufflu et de si bonne mine qu’il l’appela Gaspard Gros, ne jugeant pas qu’il pût jamais en avoir un plus digne de perpétuer son nom. Mais un an plus tard il en vint un second, qui ne le cédait en rien au premier. Le père eut beau le tourner et le retourner, il ne lui trouva pas un défaut, et ne pouvant se résigner à lui faire tort, il l’appela Gaspard Gros comme l’autre. L’année suivante, nouvel embarras. Un troisième garçon était venu au monde, et il surpassait, si possible, ses deux aînés. Force fut de l’appeler aussi Gaspard Gros. Dès lors le père commença à désirer ardemment une fille. Mais il avait la veine aux garçons. À treize mois de là, il lui naquit un nouveau fils, plus rose, plus dodu que les autres, et qui criait pour le moins aussi fort. Ce fut le quatrième Gaspard Gros, et la race s’en serait, sans doute, multipliée à l’infini, si la mère n’était pas morte sur ces entrefaites.

Malgré ces quatre enfants à élever, le père Gaspard Gros ne songea pas à se remarier. Il laissa pousser cette jeunesse autour de lui, se bornant à travailler de son mieux pour lui donner du pain. Tâche assez rude déjà ! Quand il les voyait le soir, ayant eu bonne ration, et dormant les uns parmi les autres, sur la paille d’un large et misérable grabat, il ne lui venait pas à l’esprit qu’il leur manquât quoi que ce fût. Ils avaient bon teint ; ils étaient forts, bien allurés, beaux mangeurs, beaux donneurs, et tout annonçait qu’ils tiendraient les promesses de leur naissance. Ils vécurent comme vivent les enfants en Valais, pieds nus hiver comme été, mal vêtus, mal peignés, ne redoutant point les jours de pluie, à cause des mares dans la rue, où ils pouvaient barboter à leur aise. Ils n’avaient d’autre occupation régulière que d’aller chaque jour ramasser quelques branches de bois mort dans la forêt. Ils donnaient aussi quelques soins à une vieille chèvre, nommée Bâbi, la seule pièce de bétail que possédât Gaspard Gros, la fidèle nourrice de la maison. Quand le temps était mauvais et que le chevrier n’avait pas pu conduire à la montagne le troupeau du village, ils profitaient des moindres éclaircies pour mener Bâbi brouter l’herbe qui croît sur les bords des chemins ; parfois aussi ils la prenaient avec eux à la forêt. Au reste, ils jouaient tout le jour. En l’absence du père, le plus âgé avait l’œil sur les cadets. À ce régime, ils grandirent à vue d’œil ; ils poussèrent comme champignons. Le père en était fier. Il aimait à les voir revenir de la forêt, l’aîné donnant la main au plus petit, et portant chacun leur fagot, calculé selon leur âge et leur force. Il se disait à part lui qu’on voyait bien de qui ils tenaient, et que les Gaspard Gros feraient parler d’eux dans la paroisse. Parfois même il lui échappait de le dire tout haut, les voisins l’entendant.

Malheureusement il n’eut pas le plaisir de les voir achever leur crue. Il mourut, lui aussi, l’aîné ayant treize ans, et les autres suivant à un an de distance.

Ce fut un gros embarras dans la paroisse. Le père ne laissait quasi rien. Ses garçons étaient le plus clair de sa fortune. En fait de biens au soleil, il n’avait jamais possédé que le réduit où il vivait, espèce de chalet, le plus misérable du village. Cela valait comme bois, et Dieu sait que le bois n’est pas cher à Praz-de-Fort. Un seul voisin pouvait avoir intérêt à acheter cette masure, parce qu’elle était enclavée dans son bien, et uniquement pour la démolir. Mais comme il n’avait à craindre aucune concurrence, il faisait le dégoûté. Quand on lui en parlait, il disait n’avoir plus d’argent, rapport à une vigne qu’il venait d’acheter dans le bas pays. La chèvre Bâbi était le seul bétail du défunt, et elle commençait à pencher sur l’âge. Les meubles étaient en petit nombre et dans un triste état. Quelques planches à peine rabotées et réunies tant bien que mal formaient une grande caisse, qui servait de lit aux enfants. Celui du père semblait témoigner d’une époque où il y avait eu plus d’aisance dans la famille ; il était en bois dur, monté sur quatre pieds ; mais il avait déjà servi à plusieurs générations ; il boitait, et les montants, à demi vermoulus, étaient si bien usés aux rainures qu’il fallait toutes sortes de rubriques pour assembler les pièces et les assujettir solidement. À part les deux lits, l’ameublement se composait de deux ou trois escabelles, d’une table. Comme on en voit encore en Valais, avec des creux disposés de distance en distance pour servir d’assiette à chacun et épargner la vaisselle, d’une armoire disjointe et d’un de ces longs bahuts, qu’on adosse contre la muraille, qui servent à la fois de coffre et de siège, et qu’on appelle arche-banc. Tout cela, de même que la maison, ne valait guère que comme bois. Quant au linge, il n’avait pas été renouvelé depuis la mort de la mère, et le peu qu’il y en avait tombait en loques dans l’armoire enfumée. On fit argent de tout, comme l’on put, ce qui valut à l’hoirie Gaspard Gros, le chalet compris, une couple de cents francs.

Des voisins charitables se chargèrent des enfants pendant les premiers jours. Puis les trois cadets furent placés par la commune chez les paysans des environs qui s’en chargèrent au plus bas prix. L’aîné fut jugé assez grandelet pour gagner son pain. On commencerait par faire de lui le chevrier du village, ce qui lui vaudrait une petite avance ; après quoi on tâcherait de lui trouver une occupation quelconque pour l’hiver, et dès lors, à lui le soin de se tirer d’affaire. L’année suivante on en ferait autant pour le second, et ainsi de suite. C’était bien de l’argent que ces enfants de la misère allaient coûter. Mais le moyen de faire autrement ? On ne pouvait pourtant pas les laisser périr de faim, à l’abandon.

L’aîné se trouva un garçon entreprenant, ayant des idées à lui et de l’imagination pour deux. Un jour il entendit raconter que les petits Savoyards attrapent des marmottes à la montagne, et s’en vont courir le monde avec elles, les montrant aux gens des villes, qui sont tous très riches et qui leur donnent des gros sous. Dès lors il n’eut plus qu’une idée, attraper une marmotte. Il réussit, tout en gardant ses chèvres, à en prendre trois au lieu d’une, dont deux petites, qui se laissèrent apprivoiser sans peine. Il les soigna comme la prunelle de ses yeux, sans dire mot à personne, et pas plus tôt il eût fini son temps de chevrier qu’il partit à la sourdine. On n’aurait pas su ce qu’il était devenu, sans un chasseur de la vallée, chercheur de trésors, comme ils le sont tous, qui, allant à Genève pour faire examiner en grand secret des pierres toutes parsemées de grains d’or (des pyrites, hélas !), fut bien étonné d’y rencontrer dans la rue le chevrier de Praz-de-Fort, avec ses trois marmottes. Ayant chacun leurs affaires, ils ne firent pas longue causerie ; mais Gaspard trouvait le métier bon, et il ne s’en cacha point. Dès lors on n’eut plus de ses nouvelles. Dans ces grandes villes de par le monde, les occasions sont rares pour Praz-de-Fort, et jamais un Gaspard Gros ne sut écrire. Une fois le bruit se répandit qu’il avait fait fortune ; mais ce n’était probablement que le dire du chasseur, qui revenait grossi après avoir couru les villages d’alentour.

Le second ne ressembla pas à l’aîné. S’il prit des marmottes, ce fut pour en vendre la graisse. C’était un garçon positif, sûr, rangé, bon travailleur. Après avoir fait son temps comme chevrier, il gagna son pain à la manière des pauvres gens du pays, par ses journées. À seize ans il entra en place, comme aide-valet, chez un riche particulier de Sion ; à vingt, il s’engagea comme domestique chez un fermier du Gros-de-Vaud, dont il devint peu à peu l’homme de confiance. Il y est encore, et chaque année il met de côté la moitié de ses gages.

Le suivant ne sut pas se tirer d’affaire aussi bien. Il était de nature plus indolente, et puis il n’eut pas de chance. Ayant aussi pris du service, il tomba chez des maîtres durs et avares, si bien qu’il perdit le cœur à l’ouvrage. C’était une victime toute prête pour l’enrôleur de Saint-Maurice. Ils se rencontrèrent un jour, sur le pont, comme par hasard, et ce fut l’affaire de deux minutes. Le lendemain, le troisième des Gaspard Gros partait pour Naples, la casquette sur l’oreille, se voyant déjà caporal, peut-être sergent, peut-être décoré. Quelques années après, il arriva à Praz-de-Fort un grand papier couvert de timbres. C’était son acte de décès ; il était mort simple soldat, en chargeant les insurgés de Messine.

Quant au cadet, il n’a jamais couru les aventures. Il était né à Praz-de-Fort, et c’est à Praz-de-Fort qu’il mourut. Il passa généralement pour un homme simple, même idiot. Néanmoins son histoire est peut-être digne d’être racontée. La voici, telle que nous l’avons apprise.

 

Gaspard Gros, le cadet, fut placé, à la mort de son père, chez un paysan, nommé Raifort, qui habitait le village du Châble, dans la vallée de Bagnes, à trois grandes lieues de Praz-de-Fort. Ce pouvait être un homme de cinquante ans. Il avait les traits anguleux, le regard intelligent, mais sévère, les manières brusques, le ton décidé. Son ambition secrète était de devenir le plus riche propriétaire terrien de toute la vallée de Bagnes. Son père lui avait laissé un assez joli patrimoine, mais insuffisant pour son activité, et il n’y avait pas d’année qu’il ne se lançât dans quelque entreprise nouvelle. Il spéculait sur les bois ; il amodiait des montagnes ; surtout il achetait des terrains. Il était l’acquéreur en titre de tous les terrains vagues et incultes, qu’il y avait moyen de rendre productifs, soit en les défrichant, soit en les colmatant. Son principe d’économie domestique était d’épargner autant que possible sur la main-d’œuvre. Il travaillait lui-même pour deux. Ses trois fils, de fiers lurons, élevés à rude école, imitaient son exemple ; et il évitait la dépense d’un domestique, au moins, en ayant toujours chez lui deux ou trois enfants assistés, pour lesquels on lui payait une petite pension. Il les nourrissait bien ; mais il ne les ménageait guère, et dur pour lui-même, il l’était aussi pour eux. Jamais il n’y eut dans une maison discipline plus serrée. Il parlait en maître, et tout le monde tremblait devant lui, même ses fils, quoiqu’ils fussent déjà grands et forts, en âge de se marier. Il avait la parole brève pour commander, la main prompte pour punir. Ce régime d’exacte sévérité lui réussit assez bien. Plus d’un enfant, après avoir passé quelques années chez le père Raifort, en sortit bon travailleur et capable d’échapper à la misère. Aussi les communes des environs estimaient-elles que leurs orphelins ne pouvaient pas être mieux placés que chez lui. Au moins, il savait en faire des hommes.

Malheureusement Gaspard Gros était trop jeune quand il vint au Châble. Il avait dix ans, à peine révolus. Le père Raifort n’en tint compte. Il avait coutume de dire que la paresse est une mauvaise herbe, qu’il faut arracher avant qu’elle ait eu le temps de pousser racine, et que les enfants qui musent deviennent des hommes qui mendient. D’ailleurs, comme il arrive souvent à ceux qui sont robustes et vigoureux, il pensait que tout le monde doit l’être, et il distinguait mal les sexes et les âges. Il ne croyait ni à la fatigue ni à la maladie. Jours de pluie, jours de beau temps, tout lui était égal : le soleil levant le trouvait aux champs avec son monde ; le soleil couchant l’y trouvait encore. À l’époque de la fenaison, le petit Gaspard maniait la fourche et le râteau ; à celle de la moisson, il ramassait les épis laissés en arrière ; à celle de la vendange, il avait aussi bien que les autres sa seille à remplir. Passe encore pour les temps de récolte ; il y a toujours plaisir à récolter, surtout les fruits, où l’on peut picorer à la dérobée. Mais combien de travaux plus durs et plus ingrats ! Gaspard n’avait pas la force de labourer les champs ; mais il avait celle d’en enlever les pierres, et le père Raifort était sévère sur cet article. Il était trop petit pour tourner et retourner les carreaux du jardin aux légumes ; mais à lui le soin de les arroser et de les tenir nets de mauvaises herbes. Ses bras étaient trop faibles pour manier la hache et fendre le bois pour l’hiver ; mais il était bien d’âge à le tasser tout autour de la maison, sous l’avant-toit, et malheur à lui si quelque tas venait à tomber ! Certains soins domestiques, d’ailleurs, étaient exclusivement à sa charge ou à celle de ses camarades, ainsi la cuisine à fournir chaque matin d’eau et de bois pour la journée, ce qui, dans un si gros ménage, n’était pas petite besogne, et le dîner à porter chaque jour aux ouvriers, souvent à une distance d’une demi-lieue. Pauvre Gaspard ! se serait-il jamais imaginé une vie pareille, quand il allait ramasser les branches mortes dans les forêts de Praz-de-Fort, et que, pour tout labeur, il faisait son petit fagot, en mangeant fraises et myrtilles ! Plus de jeux, plus de plaisirs. Il n’y avait que le dimanche après-midi, pendant que le père Raifort buvait chopine au cabaret du village, le seul extra qu’il se permît, où Gaspard fût libre d’aller jouer avec les garçons du village, et encore devait-il avoir grand soin de ne pas s’éloigner au-delà de la portée du sifflet du maître, car le père Raifort avait toujours quelque nouvelle idée en tête, et il ne s’agissait pas de le faire attendre. Et puis, les garçons du Châble n’étaient pas ceux de Praz-de-Fort. Ils méprisaient Gaspard comme un étranger et un assisté mal vêtu, et quand ils l’admettaient à leurs jeux, c’était par une sorte de faveur, qu’ils savaient bien lui faire sentir. Souvent il était réduit à les regarder jouer, se faisant petit, au bord de la rue, pour ne pas leur prendre la place.

Figure 11. Le Châble, Val de Bagne.

Au bout de quinze jours Gaspard avait versé toutes ses larmes. Quand il rentrait le soir, n’en pouvant plus, il se cachait dans un coin pour pleurer, et lorsqu’on lui demandait ce qu’il avait, il ne savait rien dire sinon qu’il voulait retourner chez lui. Le père Raifort, qui n’était pas endurant, le rembarrait par quelque rude boutade, et Gaspard tâchait d’étouffer ses larmes. Un soir, il se sauva. Il ne croyait pas faire mal, ou plutôt il ne se demandait pas même s’il faisait mal ; mais l’ennui l’avait pris, et il n’y tenait plus. On eut bientôt découvert son absence, et on devina sans peine la route qu’il avait suivie. On se mit à sa poursuite. Mais il avait si bien couru, quoique ses jambes, fatiguées d’un long jour de travail, pussent à peine le porter, qu’on ne l’atteignit qu’à quelques pas de Praz-de-Fort, à dix heures du soir. Jamais, depuis qu’il avait des assistés en pension, aventure pareille n’était arrivée au père Raifort. Il jugea le cas grave, et Gaspard, ramené de force, fut accueilli, entre minuit et une heure, par une volée de coups de verge, dont les marques lui restèrent longtemps. La mère essaya bien d’abréger la punition ; mais le père n’en tint compte, et tout en maniant la gaule : « Laisse faire, femme, disait-il, laisse faire ; ça le guérira pour tout de bon. » Gaspard Gros fut, en effet, guéri de toute velléité d’évasion ; mais depuis ce jour-là, les gens de son village, qui le rencontrèrent par hasard, eurent peine à le reconnaître. Il devint craintif et sauvage. Plus de sourire dans son regard, plus de chanson sur ses lèvres. La peur, la défiance, la haine avaient pénétré dans ce cœur d’enfant, tout ouvert à la joie.

Gaspard passa trois ans chez le père Raifort, comptant les jours de sa captivité. Triste chose, lorsqu’à dix ans on calcule déjà sur la fuite du temps ! Pendant ces trois longues années, il eut une fois la visite de chacun de ses frères. Ils vinrent après avoir fait leur saison de chevrier, le premier avant de partir pour courir le monde, les deux autres avant d’entrer en place. Ce furent trois jours, qui se détachèrent plus heureux sur ce fond monotone de fatigue et de contrainte, un par année. Chaque fois ce fut un dimanche, et le père Raifort, par hasard de bonne humeur, laissa, chaque fois, quelques heures de liberté à Gaspard. Il put sortir avec eux et se dégonfler à l’aise, sauf à se laver le visage au torrent, pour n’avoir pas les yeux rouges au retour. L’aîné se mettait en route pour aller faire dans les villes de la plaine la montre de ses marmottes, grand projet, dont il n’avait rien dit à personne, et dont il ne parla pas non plus à Gaspard ; mais au moment de la séparation une larme lui vint à l’œil, et il lui dit en l’embrassant : « Prends courage, petit, quand tu seras chevrier à Praz-de-Fort, personne ne te battra plus. » Bonne parole, que l’enfant se répéta dès lors chaque jour, et qui lui aida à supporter l’ennui, la fatigue et le chagrin. Lorsqu’il avait le cœur trop gros, elle lui revenait en mémoire : « Quand tu seras chevrier à Praz-de-Fort, personne ne te battra plus, » se disait-il tout bas, et c’était pour lui comme une étoile au ciel.

Enfin le grand jour arriva. Gaspard, âgé de treize ans, fut à son tour nommé chevrier de son village. Tout habitué qu’il était à cacher ce qu’il sentait, il ne sut pas contenir sa joie quand il en reçut la nouvelle. Quelques semaines plus tard, il prit congé du père Raifort. C’était par une belle matinée de mai. Il avait trois grandes lieues de chemin pour arriver à Praz-de-Fort. Heureux voyage ! Quelquefois il regardait en arrière pour s’assurer qu’on ne le suivait pas, comme le jour qu’il s’était sauvé. Plus il approchait, plus il se hâtait. Il courait de longs bouts. Enfin il découvrit le clocher de Praz-de-Fort. Alors il s’assit au bord de la route, non pour se reposer, mais pour jouir de sa liberté. L’idée lui vint de ne pas entrer tout de suite au village, mais de prendre un sentier, qui passe au-dessus, le long du pied de la montagne, et d’aller revoir la forêt, les abords du glacier, les pentes qui le dominent, en un mot toute la contrée où, dès le lendemain, il conduirait son troupeau. Il trouva tout comme dans le temps où il ramassait le bois mort. Rien n’était changé, sauf que le glacier avait charrié quelques pierres de plus. Les fraises poussaient leurs premiers boutons ; les coucous chantaient, et le petit Gaspard, dont le cœur chantait aussi, se fit tout un plan de campagne pour le lendemain, le surlendemain et plusieurs jours encore. Il irait ici d’abord, et puis là, et à mesure que la neige fondrait, son royaume s’agrandirait ; il creuserait les trous des marmottes, dénicherait les perdrix et les jeunes coqs de bruyère, mangerait des fraises à discrétion, et dans tout ce vaste pays, bien plus grand que tous les prés et tous les champs et toutes les vignes du père Raifort, il n’y aurait personne qui le battrait.

Quand il descendit au village, à la nuit presque tombante, les gens virent bien que la vie lui avait été dure au val de Bagnes. Il dut dire qu’il était Gaspard Gros, le cadet. « Pauvre garçon, comme il a changé ! » répétaient les bonnes femmes. Il avait à peine grandi ; mais ses joues roses avaient disparu, ainsi que ses bras dodus, à la chair ferme, blancs et gras, comme ceux des vachers. Oh ! le père Gaspard ! C’est à lui que le cœur aurait saigné, s’il avait pu voir le teint jaune, les membres grêles et défaits, l’air inquiet et craintif de ce joyeux enfant, qui avait été, dans le temps, le plus beau de ses quatre garçons et le mieux fait à son idée. Le petit Gaspard avait déjà comme des rides au visage ; son dos était à demi voûté ; il portait la tête basse, et il semblait que ses jambes amaigries flageolassent sous le poids de ce corps épuisé. Il avait encore l’œil vif, mais non brillant et serein comme jadis, et c’est à peine s’il osait regarder le monde à la dérobée et de côté.

Le soir même, le Président de la commune remit à Gaspard Gros les insignes de son emploi, à savoir une vieille corne, qui avait déjà servi à d’innombrables chevriers pour annoncer le matin le départ des chèvres et leur retour au village le soir, plus une espèce de gibecière, antique et mille fois rapiécée, où le chevrier met ses provisions de la journée avec un peu de sel pour ses bêtes. Il lui donna en outre une paire de souliers neufs, de forts souliers, comme il les faut pour les rocs du Saléna, et il n’oublia pas les recommandations d’usage. Gaspard écoutait en silence, avec respect et la tête basse, comme il avait coutume de faire quand le père Raifort lui parlait ; toutefois, du coin de l’œil, il lorgnait la vieille corne des chevriers de Praz-de-Fort. Il aurait bien voulu l’essayer ; mais il n’osa en présence de M. le Président.

Le chevrier étant une espèce de domestique commun à tous les habitants du village, on se le passe de l’un à l’autre. Chacun le loge et le nourrit à son tour. On ne se dérange guère pour lui. Il n’a de lit que le foin de la grange, avec une couverture chez les paysans qui en ont une à donner. Le matin, il boit le café ; le soir, la soupe, et il emporte dans sa gibecière de quoi dîner, du pain noir et du fromage dur. Pour cette première nuit, Gaspard logea chez le Président. Il eut bonne soupe et beau tas de foin, avec une couverture et un drap (ce dernier article est un luxe inouï), et il ne lui vint pas à l’idée qu’il pût y avoir nulle part un garçon plus heureux que lui. Se trouvant seul sur le foin, enveloppé d’obscurité, il profita d’un moment où les vaches faisaient tinter leurs clochettes à l’étable, au-dessous, pour essayer sa corne. Il n’osa pas souffler de tous ses poumons ; mais le son lui en parut clair et plaisant, et il ne la lâcha pas de toute la nuit, la tenant par la main, sur le foin, à côté de lui. Malgré la fatigue du voyage, il eut peine à s’endormir. Toutes sortes de visions lui passaient devant les yeux, joyeuses visions de liberté, et c’est à peine si les souvenirs du val de Bagnes, les trois ans d’esclavage sous la férule du père Raifort, lui apparurent comme dans un lointain obscur, déjà presque effacé. La jeunesse est ainsi : elle n’a pas de plus beau privilège que le rapide oubli des souffrances. Enfin l’aube parut. Gaspard Gros, dont les yeux, à demi fermés, guettaient le premier rayon du jour, sauta à bas de son lit, trois fois plus haut que lui, et courut chez le Président. La porte était fermée. La servante, peu habituée à un chevrier si matineux, dormait encore du plus profond sommeil. Longue fut l’attente, jusqu’à ce qu’elle eût ouvert, fait le feu et bouilli le lait. Gaspard allait et venait, incapable de rester en place et trépignant d’impatience. Enfin il avala d’un trait son café, et partit triomphant, la gibecière sur la hanche et la corne à la main.

Le Président lui avait expliqué la veille son itinéraire obligé. Il devait descendre jusque tout au bas du village, lentement et en sonnant de la corne, pour avertir le monde, puis il devait remonter, toujours sonnant, et formant son troupeau à mesure que de chaque étable les chèvres arriveraient. C’est une scène animée que le départ du chevrier. Le soin de ce petit bétail est, en général, abandonné aux femmes, et il faut les voir déboucher de toutes les ruelles, qui se faufilent entre les maisons, celle-ci avec deux chèvres, celle-là avec trois, selon leur fortune et leur ménage. Chacune est dans son négligé du matin. Quelques-unes, encore endormies, n’ont pas eu le temps de s’habiller ; à peine ont-elles jeté un mouchoir sur leurs épaules et attaché une jupe à leur taille. Beaucoup arrivent trop tard, et doivent courir après le troupeau déjà hors du village. En huit jours le chevrier connaît son monde. Il sait leurs mœurs à toutes ; il sait celles que sa corne surprend au lit, celles qu’elle trouve debout, et, sans avoir l’air d’y toucher, il observe tout au passage. Mais Gaspard n’en était pas là encore. Il remontait le village sonnant de sa corne à pleins poumons, et ayant l’œil sur les chèvres, qui arrivaient trottinant, bien plus que sur les ménagères. Son cœur se gonflait de joie en voyant grossir le troupeau. D’abord il y en eut vingt, puis trente, puis cinquante, et quand il eut dépassé la dernière maison du hameau, soixante-cinq chèvres trottaient devant lui, sans compter les retardataires, dont il entendait tinter les clochettes en arrière. Heureux garçon ! Être sorti la veille de chez le père Raifort et se trouver à l’aube sur le chemin de la forêt, libre comme l’oiseau dans l’air, seigneur et maître de tout ce gai troupeau !

Figure 12. Praz-de-Fort vers 1900.

Combien elles sont jolies, les chèvres de Praz-de-Fort, lorsque, la mamelle allégée, elles partent le matin pour leur pèlerinage de chaque jour ! Arrivées à cinq minutes du village, sur les glariers du torrent, elles s’arrêtent, s’éparpillent et font un premier déjeûner ; puis, à l’entrée de la forêt, la colonne se reforme, et tout le troupeau chemine diligemment, montant à l’ombre des grands sapins. Bientôt les premières débouchent en face du glacier de Saléna, et passent le torrent sur un mauvais pont, où elles sont obligées de défiler l’une après l’autre ; puis elles laissent le glacier à droite, et s’engagent sur les pentes qui le dominent. C’est là qu’est leur pâturage. Il commence au sortir de la forêt ; il finit aux neiges éternelles. De grandes parois de rochers le coupent en plusieurs compartiments, et les abords en sont assez ardus pour qu’aucun autre bétail ne vienne le leur disputer. Elles y montent plus ou moins haut, suivant la saison ; mais en toute saison elles s’y en donnent à cœur joie de brouter et de grimper. Ce ne sont pas chèvres de plaine, casanières, paresseuses, sentant l’écurie, avec le pis traînant à terre ; ce sont chèvres de montagne, proprettes, au poil soyeux, aux hanches bien fournies, au pied léger, à la tête étroite et fine, à l’œil vif et portant cornes sur le front. Il y en a de toutes blanches, mais en petit nombre ; il y en a aussi de toutes noires ; plusieurs sont tachetées et mouchetées ; plusieurs ont le pelage roux des chamois en automne, et rien n’est vivant comme les pelouses semées de buissons, de tertres, de blocs en voyage, où se répand au hasard ce petit peuple varié. Toutes montagnardes qu’elles sont, elles ont peur de la pluie. Dès qu’il en tombe quelques gouttes, elles se réfugient sous les rochers en avant-toit, ou cherchent des niches sous les pierres et sous les plus gros sapins. Si elles ne trouvent pas d’abri suffisant, encore s’appuient-elles contre un tronc d’arbre ou contre un bloc, pour être protégées au moins d’un côté. Buffon dit que les chèvres ne s’impatientent pas à la pluie. Au contraire. Il est peu d’animaux domestiques qui supportent plus malaisément d’être mouillés. Aussi un des premiers soins du chevrier, quand il les conduit dans un pâturage nouveau, est-il d’en étudier les grottes et autres lieux de refuge. Et si, par malheur, ses chèvres sont obligées de subir en plein vent quelque forte ondée, on voit bien à leur œil inquiet et à leur morne résignation ce qu’elles pensent de la pluie. Il leur faut le soleil. Alors elles se dispersent sur les flancs de la montagne, et elles rivalisent de bonne humeur, de vivacité, de caprices. Jamais elles ne se serrent les unes contre les autres, comme font les moutons. Elles s’éparpillent, se divisent par petites troupes, et les plus fantasques s’en vont seules chercher au loin quelque aventure à leur gré. On dirait qu’elles ont le sens du pittoresque. Elles savent qu’elles sont jolies, et on les surprend sans cesse en flagrant délit de coquetterie, étudiant la pose qui leur sied le mieux. Elles ont le génie du groupe et des tableaux vivants. Ici c’est une chèvre rousse, debout au sommet d’un bloc, les quatre pieds rapprochés, immobile et la tête penchée en avant. Qu’a-t-elle donc à regarder si curieusement qu’elle en oublie une touffe de pâturin, qui, à demi broutée, lui pend encore de la bouche. C’est qu’il y a une brune, au corps effilé, qui se hisse sur les gradins en dessous, se dresse sur les pieds de derrière, et allonge démesurément le cou, la tête et le museau pour attraper l’extrême bourgeon d’une petite branche d’aune vert. Déjà ses deux rangées de dents s’ouvrent pour le saisir ; elle l’effleure de la langue, l’aspire des narines, et ses yeux pétillent de friandise ; mais au dernier effort le pied lui manque, et il faut recommencer à nouveaux frais. Cependant une chèvre blanche, déjà rassasiée, rumine tout à côté, mollement couchée dans une niche faite exprès, et deux grandes tachetées, venant à se rencontrer en un passage étroit, à l’un des angles du bloc, s’arrêtent, surprises, se considèrent quelque temps, puis se dressent d’un mouvement commun, retombent front contre front, entrechoquent leurs cornes rugueuses, se redressent, se heurtent encore, et redoublent à coups toujours plus rapides et plus secs. Ailleurs, c’est une file de chèvres imprudentes, engagées sur une corniche, au travers d’une paroi de précipices. La première arrive à un tournant du rocher. Elle allonge le cou pour voir de l’autre côté ; elle regarde attentivement la corniche, plus étroite, avance une patte, puis l’autre, et chemine prudemment de saillie en saillie, tandis que ses compagnes la suivent, imitant tous ses mouvements, à la fois curieuses et graves, avec un petit air de triomphe. Qu’ont-elles affaire à s’aventurer ainsi ? Rien. La chèvre grimpe pour le plaisir de grimper. Il faut qu’elle connaisse tous les passages accessibles, toutes les variantes de chaque passage, toutes les saillies de chaque corniche, toutes les cheminées, toutes les vires, tous les casse-cou du pâturage. Ce que le chamois n’a pas besoin d’apprendre, parce qu’il a dans le sang le génie de la montagne, la chèvre en fait son étude de tous les jours. Elle n’est pas née comme lui dans quelque grotte sauvage ; elle n’a ni son souffle, ni ses jarrets ; mais elle est plus curieuse ; elle a le goût de l’inconnu et la passion des entreprises. Entre deux passages elle choisit le plus mauvais, entre deux touffes d’herbe la plus difficile à atteindre, et de tous les animaux que l’homme a pliés à son service, il n’en est aucun qui ait conservé l’humeur plus libre, et dont une demi-indépendance développe davantage l’esprit aventureux. Cependant le chevrier s’est souvenu qu’il a du sel ; il appelle celle qui broute le plus près ; une autre arrive aussitôt, puis une troisième, et bientôt il est environné d’un groupe avide, qui fait cercle autour de lui. Les plus hardies insinuent leur museau dans sa gibecière ; d’autres lui lèchent les mains ; celles qui sont aux derniers rangs pressent pour se faire jour ; tous les cous sont tendus ; chacune sollicite sa part, et cherche à s’emparer de la part d’autrui. La chèvre blanche qui ruminait dans sa niche oublie son doux farniente ; la brune abandonne les bourgeons de l’aune vert ; celles qui suivaient la corniche du rocher hâtent le pas, dans l’espoir d’arriver à temps. De tous les coins du pâturage elles viennent partager la curée, et l’escadron volant des chevreaux, cavalerie légère, aux bonds étourdis, qui gambade et cabriole tant que le jour est long, accourt au galop, et se lance si follement que les plus petits, incapables de suivre, roulent et culbutent sur la pente.

Gaspard passa cette première journée aussi heureux que le plus folâtre de ses chevreaux. Il se roula dans l’herbe, sonna de la corne, compta et recompta cent fois son troupeau. Ensuite il entreprit de faire connaissance avec chacune des soixante et quelques chèvres commises à ses soins. Il rassembla les blanches, étudia leurs marques distinctives ; puis il en fit autant pour les rousses, et ainsi de suite. Quand il en vint aux tachetées, il y en eut une qui lui donna fort à penser. Ce n’était point une des plus jolies. Au contraire. C’était une vieille chèvre, chèvre de pauvres gens, qui, le matin, n’avait suivi qu’à grand peine, tâchant de trotter à l’arrière-garde, et boitant tout bas d’une jambe. Elle avait une corne cassée, l’échine proéminente et toutes les côtes marquées en dehors, séparées par des sillons de maigreur. En la bien regardant, il crut reconnaître la chèvre que jadis, avec ses trois frères aînés, il menait paître au bord des chemins. C’étaient bien les mêmes pattes brunes, la même tête noire, avec une raie blanche à gauche, le long du nez, la même échine sombre, flanquée de taches plus claires. Il n’y avait que des différences accidentelles, la corne cassée, la jambe qui boitait.

« C’est elle, s’écria Gaspard Gros, c’est la pauvre Bâbi ! »

Il venait de se rappeler tout à coup deux marques, presque invisibles, à l’oreille gauche, et ces deux marques étaient là, telles qu’autrefois. Antique nourrice, à quelle autre famille indigente donnait-elle aujourd’hui son lait ? En considérant ce pauvre animal, qui devait aussi avoir eu la vie dure, débris d’un temps plus heureux, Gaspard se ressouvint de son père, de ses frères, qu’il n’avait pas revus depuis si longtemps, de la masure d’autrefois, dont, la veille, il n’avait plus retrouvé que la place, et de mélancoliques pensées voilèrent un instant la gaîté de ce premier jour. Il lui sembla que la vieille Bâbi le reconnaissait aussi, qu’elle le cherchait et le suivait, et ce fut pour elle qu’il eut ses plus vives caresses et ses plus belles pincées de sel. Dès le soir, Gaspard avait fait connaissance avec toutes les chèvres de Praz-de-Fort. Il savait le tempérament de chacune, celles qui étaient batailleuses, celles qui étaient paisibles, celles qui se laissaient facilement conduire, celles qui aimaient à s’échapper et sur lesquelles il fallait avoir l’œil ouvert. Dès le lendemain, il sut à qui elles appartenaient, où était l’étable de chacune, et combien elles donnaient par traite. Au bout de huit jours, il les connut aussi bien qu’un régent de campagne, après dix ans de pratique, connaît les enfants du village. Il s’instruisit aussi de tous les détails des pentes escarpées qui formaient le domaine du troupeau. Il poussa des reconnaissances dans toutes les directions. Il étudia les meilleurs abris pour les jours de pluie, les sources les plus fraîches, les places où l’herbe est plus abondante, les sentiers qui abrègent, les cheminées praticables, les corniches qui conduisent à une impasse, les couloirs où les chutes de pierre sont à craindre, etc. Il fit de petits murs ou des barrières avec des branches de sapins, pour fermer autant que possible les passages trop dangereux. Ce premier travail achevé, et les jours s’écoulant plus monotones, Gaspard Gros étendit ses observations aux divers habitants de la montagne, marmottes, lièvres blancs, perdrix blanches ou rouges, petits coqs de bruyère, sans oublier les chamois, race nombreuse autour du glacier de Saléna. Il connut bientôt tous les terriers du voisinage, ceux qui étaient habités et ceux qui ne l’étaient pas. De là à devenir chasseur il n’y a qu’un pas, et tous les chevriers le franchissent tôt ou tard. Mais comment chasser sans armes ni munitions ? On fait arme de ce qu’on a sous la main, et, l’exercice aidant, on acquiert une adresse telle qu’il n’est pas impossible que l’on ait, une ou deux fois par saison, la chance de revenir la gibecière pleine. Si l’on est adroit à lancer les pierres, on peut tuer une perdrix : le tout est d’arriver à portée et de ne pas manquer. Si l’on est habile à courir et à guetter sans être aperçu, on peut profiter d’un moment où une marmotte s’éloigne de son trou, lui couper la retraite, la poursuivre, l’étourdir d’un coup de bâton et l’assommer sur place, si l’on ne réussit pas à la prendre vivante. Tout cela n’est pas chose facile, sans doute, et nos gamins de la plaine seraient fort empruntés à ce métier ; mais le chevrier de la montagne y passe sa vie ; il devient rusé, patient, d’une adresse incroyable à lancer les pierres, d’une agilité à courir, même sur les pentes les plus ardues, dont on a peine à se faire l’idée, et ce qui nous semble une impossibilité n’est souvent pour lui qu’un jeu. Gaspard Gros était encore trop enfant pour être un chasseur bien redoutable ; mais il s’exerçait ; chaque jour il devenait plus agile et plus fort, et deux mois s’étaient à peine écoulés qu’il avait déjà abattu une perdrix rouge et presque attrapé une jeune marmotte imprudente. Cependant ses occupations de chasseur ne lui firent oublier ni son troupeau, ni une chasse plus innocente et plus douce, celle des baies et autres petits fruits, dont son âge est toujours friand. Il y a aussi des fruits à la montagne, des fraises qui valent mieux que celles de nos jardins, des framboises parfumées, des myrtilles bleues, grosses, veloutées, succulentes. Quand Gaspard avait mangé son pain noir, il allait s’établir entre quatre buissons de myrtilles, et il faisait un dessert de prince. Souvent il s’y attardait pendant de longues heures, et quand il rentrait le soir au village, on voyait à ses lèvres violettes et à sa culotte tachée qu’il avait fait bonne chère à la montagne.

Mais se figure-t-on bien quelle influence doit avoir une vie comme celle-là, surtout dans un âge aussi tendre ? Le chevrier, c’est l’enfant solitaire. De la pointe à la chute du jour, celui de Praz-de-Fort ne voyait personne. Aujourd’hui son isolement n’est plus aussi complet. Quand il lui prend fantaisie de société, il peut aller faire la conversation avec les ouvriers qui exploitent le glacier de Saléna. Dans d’autres contrées, le domaine réservé aux chèvres confine à quelque montagne, où pâturent les vaches, et le chevrier rencontre sur la frontière le boubo du chalet. Mais dans le temps dont nous parlons, personne encore n’avait songé à exploiter le glacier, et quant à des chalets, des bergers, des troupeaux de gros bétail, il n’y en a jamais eu dans le voisinage. La seule chance qu’eût Gaspard Gros de recevoir une visite, était qu’un chasseur ou un touriste vînt à passer. Mais combien de touristes connaissaient alors le glacier de Saléna ? Des années entières s’écoulaient sans qu’aucun voyageur en soupçonnât l’existence. Restaient les chasseurs. Mais ils s’aperçurent bientôt que le petit chevrier l’était à sa façon, et ils l’évitèrent comme un confrère dangereux, ayant intérêt à les tromper. Ainsi les seuls êtres humains qu’il eût pu rencontrer passaient à distance, et de tout le jour il ne savait du monde habité que le peu qu’il en pouvait deviner en regardant la vallée du haut de ses rochers. Il y voyait des points noirs, qui étaient évidemment des hommes, les uns occupés à faucher l’herbe, les autres à récolter les orges ou les seigles. La fumée qui montait des toits du village lui prouvait, que les ménagères à la maison n’oubliaient pas ceux qui travaillaient aux champs ; mais tout ce mouvement de vie laborieuse se poursuivait dans une autre sphère de l’espace que la sienne, il n’y assistait qu’en spectateur éloigné, et quelque bruit qu’il fît, qu’il chantât, qu’il criât, qu’il sonnât de la corne, il n’y avait d’écho que dans les rochers d’alentour. La solitude, c’est le silence. À vrai dire, le silence de la montagne n’est jamais absolu, au moins en été. Il est comme rempli de la voix des eaux ; mais à moins que le vent ne souffle par bouffées, qui l’éloignent ou la rapprochent, cette voix, toujours la même, sans rythme ni variations, devient à l’oreille une sorte d’accompagnement éternel, sur lequel les sons se détachent aussi bien que si le silence était parfait. Pendant de longs intervalles, souvent pendant des heures, aucun bruit n’interrompt cette basse sourde et grandiose ; puis soudain quelque chose craque dans la montagne. Qu’est-ce ? Parfois une avalanche qui se détache, parfois un quartier de roc qui tombe ; le plus souvent c’est le glacier qui se fend avec un bruit violent et sinistre, mais sans que rien apparaisse de ses déchirements intérieurs : on dirait un éclat de tonnerre, qui passe dans l’air tranquille, et naît on ne sait d’où au milieu de l’universelle immobilité. Pour celui qui, de temps à autre, fait une promenade de quelques heures dans ces hautes régions, l’impression de ce silence, interrompu seulement par de mystérieuses menaces, est toujours profonde. Le chevrier s’y habitue ; il n’y voit rien de nouveau ni de surprenant ; mais, sans qu’il s’en doute, il en subit l’influence, d’autant plus profonde qu’elle est plus inconsciente, et l’accord s’établit à la longue entre cette nature sauvage et l’enfant qui l’habite seul. Il importe assez peu que le chevrier redescende chaque soir au village. Il n’y trouve ni famille ni foyer. Il est le domestique de tous, il n’est l’enfant de personne. Un jour il se réfugie sous un toit, le lendemain sous un autre. Il passe les heures de la nuit aussi solitaire sur son lit de foin que celles du jour à la montagne, et il n’y a de fixe pour lui que le haut pâturage où il retourne chaque matin. C’est là sa demeure et sa patrie. Il y devient grave, impassible, comme les grands monts qui l’entourent. On dirait parfois que la faculté de penser repose immobile dans son cerveau, attendant une secousse pour s’éveiller. Il ne parle guère, et s’il faut qu’il réponde, ce n’est qu’avec une difficulté particulière, comme si, dans sa solitude, il désapprenait à parler. Il est taciturne sans être misanthrope. Pourquoi haïrait-il les hommes ? Il les voit trop peu. Le silence n’est que l’habitude de son esprit, et c’est à peine s’il se parle à lui-même plus qu’il ne parle aux autres. Peu à peu il devient impropre à la société des hommes. Il ne sait plus vivre que dans ce tête-à-tête avec la nature, éternel et toujours muet. Sans qu’il le sache, c’est d’elle que lui viennent toutes ses impressions. Les seuls événements qui l’intéressent sont ceux qui rompent la monotonie de son existence, les nuages qui passent au ciel, les orages qui se lèvent soudain, et tout ce qui autour de lui donne signe de vie et de mouvement. On ne sait s’il pense ; mais il observe à sa manière. Il voit tout et il entend tout. Sa vue et son ouïe deviennent d’une sensibilité dont il y a peu d’exemples. Il perçoit distinctement des sons qui échappent à tout autre, et il voit clairement le détail des objets à une distance où des yeux plus qu’ordinaires ne peuvent que deviner des formes confuses. Quand vous le découvrez, il y a deux heures qu’il vous suit. Son œil est si bien fait à l’immobilité que rien ne bouge sans le frapper. Il semble promener un regard inattentif sur la vaste étendue du pâturage ; soudain il s’arrête et fixe un point quelconque. À cent, deux cents pas, il a vu trembler quelques brins d’herbe. Leur mouvement n’était pas celui que leur imprime le vent ; il doit y avoir une souris ou un loir, ou quelque autre animal aussi petit, qui se glisse sous le gazon. Mais il faut de tels mouvements pour mettre en branle son esprit. Quand la nature est immobile, il l’est aussi ; et dès que la vie s’y manifeste par quelque remuement furtif d’oiseau, de reptile, de quadrupède, il en reçoit le contre-coup, et le voilà aux aguets, comme un chat, prêt à fondre sur sa proie. Les premiers instincts de la race se retrouvent alors dans cet être, qui semble assoupi. Il est chasseur, et tous ses nerfs, tous ses sens, toutes les forces cachées de son esprit et de son corps, se concentrent sur l’objet qui, en bougeant, l’a rappelé à lui-même et l’a fait sortir de sa torpeur.

Il n’est pas impossible de rencontrer de vieux chevriers sur lesquels cette vie solitaire a déployé tous ses effets. J’en ai vu qui avaient presque perdu l’usage de la parole. Si l’aiguillon des instincts grossiers n’en est pas amorti, il peut en résulter un abrutissement tout à fait animal. De tels exemples sont rares toutefois. À l’ordinaire, d’autres influences préservent le chevrier. Le plus souvent, lorsqu’il a fait deux ou trois saisons et qu’il n’est plus un enfant, il laisse là son troupeau et se fait journalier. Il n’y a guère que de pauvres malheureux, plus déshérités que les autres, qui continuent ce métier jusqu’à l’âge d’homme fait et au-delà. D’autres fois, les séjours d’hiver dans les villages de la vallée suffisent à contrebalancer la solitude de l’été. Souvent aussi, la nature a de curieuses revanches. Un des types les plus fréquents du chevrier est celui du chevrier loustic. Dans les villages qui en ont un de cette espèce, son départ et son retour donnent lieu aux scènes les plus piquantes. Les commères le connaissent et le redoutent. Il a son petit mot pour chacune ; il lance un brocard à celle-ci, il fait un compliment à celle-là, et il s’égaie sur la route en mille escarmouches de langue. Il sait son monde et il frappe juste. Bientôt il a ses favorites. Il attend pour les unes et il passe vite pour les autres, n’ayant pas de plus grand plaisir que de voir s’essouffler, à lui courir après, les vieilles harengères, qui sont toujours mécontentes. C’était sans doute un chevrier loustic, que celui dont parle la chanson, qui tenait tête aux femmes de Veytaux, en entonnant, de sa voix la plus haute, son refrain bien connu :

 

Kaisi vos, fenna de Veytaux[9].

 

Il n’y avait pas à craindre que Gaspard Gros devînt jamais un chevrier loustic. Son séjour chez le père Raifort l’avait, au contraire, merveilleusement préparé à devenir un chevrier taciturne. Cependant il y avait en lui quelque chose qui devait le préserver, au moins pour un temps, de l’influence exclusive de la solitude. Il avait le cœur sensible, naturellement ouvert à l’affection. Depuis trois ans que son père était mort, qu’il avait à peine entrevu ses frères, et qu’il avait toujours vécu sous une discipline, que ne tempéraient ni la sympathie ni la pitié, ce besoin d’affection, sans cesse refoulé, s’était comme amassé dans son cœur. Il y avait là tout un trésor, un capital accumulé par l’épargne, qui ne demandait qu’à être placé. Il trouva un premier emploi. Gaspard se prit d’amour pour ses chèvres, surtout pour la pauvre Bâbi, dernier reste de sa famille d’autrefois. Quand on aime, on n’est jamais seul. Et puis, son retour à Praz-de-Fort avait été pour lui un véritable retour à la vie, et sans qu’il y parût trop au-dehors, parce qu’il se défiait toujours des gens, il y avait dans son cœur d’enfant une source de joie difficile à épuiser, la joie de la liberté rendue. Aussi le premier été qu’il passa à la tête du troupeau de Praz-de-Fort, fut-il peut-être le plus beau temps de sa vie. Cependant il ne redevint jamais l’enfant rose d’autrefois. Il prit plus de force sans doute ; ses jambes cessèrent de flageoler ; mais son teint resta pâle et jaune, et il grandit assez peu. Il demeura d’apparence chétive. On eût dit que sa croissance avait été comme brusquement interrompue par les fatigues prématurées et par les mauvais traitements.

L’automne approchait. Les notables du village, qui s’intéressaient à Gaspard Gros, auraient voulu lui découvrir une place, au moins pour l’hiver. Il ne s’en trouva point. Aussi Gaspard passa-t-il la mauvaise saison sans faire grand’chose, employé quelquefois par le curé d’Orsières, le village paroissial, tâchant d’ailleurs de se rendre utile, et vivant en partie sur la charité publique, en partie sur les quelques sous que lui avaient valus sa saison de chevrier. À l’approche du printemps, il demanda comme une grâce d’être encore nommé chevrier. La commune n’ayant pour lors aucun enfant assisté qui pût remplir ces fonctions, on le lui accorda sans peine, et il attendit avec presque autant d’impatience que la première fois le moment de partir avec son troupeau. Une seule chose l’affligeait, c’est que Bâbi était morte de vieillesse au commencement de l’hiver. Mais elle comptait de nombreux enfants et petits-enfants parmi les chèvres de Praz-de-Fort, et Gaspard reporta sur eux l’affection qu’il avait eue pour elle. Il passa de nouveau un bel été, sans autre évènement remarquable que de grands succès de chasse : deux marmottes tuées, une troisième prise vivante au fond de son trou, plusieurs perdrix abattues et quatre aiglons nouvellement éclos, ravis à leur mère dans un nid presque inabordable. Il continuait à prendre tant de goût à ce genre de vie que les jours pluvieux étaient pour lui de véritables chagrins. Il les passait à épier toutes les éclaircies du ciel, toujours prêt à prendre sa corne et à courir rassembler ses chèvres. Les gens de Praz-de-Fort n’avaient jamais vu de chevrier si ardent.

Pendant quatre années consécutives, Gaspard Gros conduisit à la montagne le troupeau de Praz-de-Fort, et d’année en année il lui devenait plus impossible d’imaginer une autre existence. Cependant les effets de la solitude commencèrent à se faire sentir. Pour ceux qui le voyaient tous les jours il n’eût pas été facile de s’en apercevoir, tant ils étaient lents et insensibles. Mais la quatrième année, il y en eut un signe certain. Gaspard Gros ne se contenta plus de chasser, il se mit à la recherche des simples, et sur la fin de la saison, en septembre, il revint plusieurs fois de la montagne avec sa gibecière pleine de génipi. Le génipi est une armoise odorante[10], qui ne croît que sur les plus hauts rochers. On en fait un thé, auquel on attribue toutes sortes de vertus restaurantes et fortifiantes. C’est un spécifique universel : on en donne à ceux qui tremblent de la fièvre, à ceux qui ont quelque mauvaise toux, à ceux qui souffrent du rhumatisme, et même aux femmes en couche. Il guérit également les petits malaises et les grandes maladies. Mais quand un chevrier se met en quête de génipi, autrement que pour en faire, lui aussi, sa petite provision pour l’hiver, on peut être sûr qu’il devient non pas triste, mais de plus en plus taciturne et sauvage. Il faut pour le cueillir qu’il quitte ses chèvres, qu’il aille courir les rocs, qu’il gravisse les pointes escarpées, au-dessus des derniers gazons, et qu’il passe de longues heures dans des solitudes plus âpres encore que celles où ses chèvres trouvent leur pâture. Il s’imagine qu’il n’y va que pour le génipi. Erreur. C’est le désert qui l’attire, le silence, la muette grandeur des sommités inaccessibles, les vastes champs de neige et la nudité des cimes. Il y a quelque chose en lui qui commence à vibrer à l’unisson de cette nature plus austère ; il la cherche par instinct et par une sorte de loi naturelle, de même que les ballons montent jusqu’à ce qu’ils aient trouvé le niveau où ils flottent en équilibre.

Figure 13. Glacier de Saléna.

Ces quatre ans écoulés, et Gaspard ayant atteint l’âge de dix-sept ans, on fit de sérieux efforts pour lui trouver enfin une place fixe. Mais il s’y opposa avec une singulière vivacité. On eut beau lui représenter qu’il y avait, dans le monde, des maîtres plus doux que le père Raifort, et que cette vie de chevrier ne menait à rien qu’à végéter éternellement et à vieillir à la charge de la commune, il fallut plier devant l’énergie de sa résistance. Mais le malheur voulut que la commune eût sur les bras un autre orphelin en âge de le remplacer, et le Président lui signifia, non sans de bonnes paroles de regret, que, pour cette année, il devrait chercher ailleurs de l’emploi. Ce fut un coup terrible pour le pauvre Gaspard. Il resta quelques jours ne sachant que résoudre, morne et sombre, ne prenant intérêt à rien, et passant des heures à regarder le glacier de Saléna. Cependant la dernière sonnait, on était déjà au milieu du mai, et force lui fut de prendre enfin un parti. Il se fit donner par le Président et par les principaux du village des recommandations, qui furent excellentes ; puis il alla offrir ses services dans toutes les communes des vallées voisines, l’Entremont et le Val de Bagnes. Il ne négligea que celle du Châble, de peur du père Raifort. Mais il avait perdu du temps, et partout il arriva trop tard. Alors on lui conseilla d’aller chercher dans le Canton de Vaud, où il y a, disait-on, de riches villages et de belles places pour les chevriers. Il le fit. Il passa le Sanetsch et descendit la vallée de la Sarine, jusqu’au district vaudois appelé le Pays-d’Enhaut. Le premier village qu’il y rencontra fut Rougemont. On y avait engagé un chevrier peu de jours auparavant. Il poussa jusqu’à Château-d’Œx, deux lieues plus loin. La place y était prise de la veille. Il continua sa route jusqu’à Rossinières, où il eut enfin plus de chance. Les enfants pauvres, en âge de conduire le troupeau du village, n’y manquaient pas : mais le tressage de la paille, industrie qui était assez répandue dans la contrée, marchait fort bien ; l’ouvrage abondait, les prix avaient haussé, et il y avait plus à gagner, même pour un enfant, à tresser la paille qu’à garder les chèvres. Cependant Gaspard Gros ne fut pas accepté sans opposition. Un Valaisan chevrier de Rossinières, cela ne s’était pas encore vu. Que peut-il venir de bon du Valais ?

— Je vous dis, moi, disait tante Claude, de sa voix aigre et chevrotante, que ce Valaisan fera trancher le lait de nos bêtes. Il n’y a qu’à voir comme il est jaune.

Figure 14. Pays d’Enhaut et Rossinière, vue du ciel.

Or, cette tante Claude était une femme redoutée, une veuve sans enfants, qui destinait son bien à un filleul, et qui se consolait des ennuis du veuvage en se mêlant des affaires de chacun. Elle avait la langue toujours en l’air, médisant du tiers et du quart, grondant sans cesse et sans cause, et commençant une phrase sur deux par cette formule inévitable : « Je vous dis, moi. » Elle tint bien d’autres discours encore sur le compte de Gaspard. On avait beau lui objecter les bons témoignages qu’il apportait :

— Qu’ils le gardent, disait-elle, puisqu’ils en sont si contents. Je vous dis, moi, que tous ces Valaisans se valent, et que j’aime mieux avoir mes chèvres à l’écurie que de les donner à ce vilain gars.

Les hommes se montrèrent plus raisonnables. Ils trouvèrent pauvre mine à Gaspard, mais point méchante ; ils furent satisfaits de ses certificats, et puis ils songèrent qu’il n’y avait plus à attendre, que la saison allait commencer, et qu’il était bien tard pour faire tant les difficiles. Ces sages raisons prévalurent, et malgré tante Claude, qui prophétisa toutes sortes de malheurs, Gaspard Gros, de Praz-de-Fort, fut nommé chevrier de Rossinières, avec ordre d’entrer en fonctions dès le lendemain, puisque également il était sur les lieux et n’avait rien de mieux à faire.

Il y a vingt et quelques années, c’est-à-dire à peu près à l’époque où y vint Gaspard Gros, Rossinières était un des villages les plus pittoresques des Alpes vaudoises. Peut-être l’est-il encore ; mais je ne l’ai pas revu depuis qu’un incendie en a dévoré la moitié et qu’on l’a rebâti en pierres, et je ne saurais dire ce qu’il est à présent. Alors il n’y avait que deux bâtiments en maçonnerie, l’église et la cure. Tout le reste était en bois, et il est peu de villages où l’on rencontrât en plus grand nombre ces jolies maisons, brunies par le temps, avec de grandes galeries sculptées, des ornementations pittoresques et des inscriptions tirées de la Bible, à la louange de Dieu. Le village était divisé en trois groupes. Le principal, assez compact et traversé de quelques rues et ruelles, s’étendait au-dessous de l’église et sous sa protection immédiate. Le second, nommé la Frace, était à dix minutes de là ; il n’avait qu’une rue montante, mal pavée, avec des maisons jetées négligemment à droite et à gauche, entourées de jardins et de vergers, à demi cachées par la verdure et s’étageant sur la pente uniforme. Entre ces deux groupes, se trouvait celui du Borgeaud, séparé de la Frace par le lit raviné d’un ruisseau, souvent à sec, et du village principal par quelques arpents des prés les plus fertiles de la vallée. Le Borgeaud ne comptait que peu de maisons ; mais dans le nombre s’en trouvait une citée dans les géographies comme le plus grand bâtiment en bois qu’il y eût en Suisse. On l’appelait la Grande-Maison. Elle n’avait pas moins de cent et quelques fenêtres. Le style en était simple et patriarchal – je parle de ce qu’elle était alors – et l’on eût dit un palais rustique, résidence de quelque roi pasteur, seigneur de la vallée et prince débonnaire. Au centre se trouvaient deux cuisines homériques. On eût rôti un bœuf à la broche sur le foyer de chacune, et tout autour régnaient de vastes appartements, de quoi donner l’hospitalité à tout un peuple de vassaux.

Figure 15. Le Grand Chalet (Grande Maison), Rossinière.

Ces trois hameaux occupent le pied d’un mont, dont la pente, partout verte et fertile, conduit jusqu’à une pointe, verte elle-même, qu’on appelle dans le patois du pays la Becca dau Tzevri, c’est-à-dire la Pointe du Chevrier. C’était là que Gaspard Gros devait conduire ses chèvres, et tout le monde, sans doute, en comparant ce nouveau domaine à celui qu’il venait de quitter, l’eût félicité de l’échange. Il y avait gagné sous tous les rapports. Où trouver pour un chevrier un pays plus ouvert et des pentes plus accessibles ? Il serait désormais à portée du village. Une demi-heure lui suffirait pour y ramener son troupeau, en cas d’orage. Rien ne lui échapperait de ce qui se fait dans la vallée. Avec des yeux tels que les siens, il pourrait reconnaître les hommes aux champs et suivre tous leurs travaux. Et puis, qu’était-ce que les soixante chèvres de Praz-de-Fort contre les cent et quelques chèvres des trois hameaux de Rossinières, pour chacune desquelles il recevrait, à la fin de la saison, la valeur de soixante-quinze centimes de notre monnaie actuelle, sans compter les souliers d’usage et une nourriture meilleure que dans aucune paroisse des Valaisans. Au moins était-il sûr que l’été ne se passerait pas sans qu’il eût goûté de la viande fraîche, et trempé sa lèvre dans un verre de bon vin. Que désirer de plus ? C’était une fortune, et il devait bénir le ciel de l’avoir conduit à Rossinières.

Gaspard Gros n’en jugea point ainsi. Il se trouva perdu à Rossinières. Il n’y avait aucune ressemblance entre ces montagnes-là et celles de son pays. Passe encore si les pâturages aux chèvres eussent été sur l’autre versant de la vallée, du côté de la Dent de Corjon, aux grands rochers surplombants. Mais la Pointe du Chevrier ! Qu’y avait-il à faire au milieu de cette verdure uniforme et sur ces pentes monotones ? Ce fut bien pis quand il eut fait connaissance avec son troupeau. Les bourgeois de Rossinières sont fiers de leurs chèvres. Qu’ils ne les vantent pas à un chevrier de Praz-de-Fort. Il se peut qu’elles soient bonnes laitières ; mais à peine y en a-t-il plus de la moitié qui aient une paire de cornes bien plantées. Et ces poils grossiers, qui traînent sur le fumier de l’étable, et ces jambes sans ressort, et ces mamelles qui pendent jusqu’à terre, et cette lenteur à grimper ! La triste chose d’être chevrier, quand il faut chasser devant soi un troupeau si paresseux ! Gaspard Gros apprit à Rossinières ce que c’est que des chèvres à vaches, comme les appellent les montagnards, c’est-à-dire des chèvres qui se sont engourdies à l’étable, et qui préfèrent la pesante compagnie du gros bétail, sur un pré gras et plat, à la joyeuse société de leurs sœurs au milieu des ravines et des pelouses escarpées. Tous les jours quelques-unes de ses chèvres cherchaient à s’évader pour aller prosaïquement manger l’herbe des vaches. Non, ce n’était pas là le joli troupeau de Praz-de-Fort. Mais qu’attendre de mieux d’aussi tristes montagnes ? Pas l’ombre du plus petit glacier. Dès le mois de juin toutes les neiges devaient être fondues ; peu de sources, pas de retraites cachées, pas d’abri, pas un seul rocher, mais une longue pente sans accident, partout herbeuse et bosselée des pas du bétail. Et quel gazon ! Oh ! pour sûr, ce n’était pas le fin gazon qui croît dans les anfractuosités de la montagne, sur une terre noire et fine, près du glacier de Saléna ! Gaspard Gros n’y trouvait pas trace des jolies fleurettes qui tapissent, au printemps, les montagnes de son pays, et qu’il connaissait aussi bien, quoiqu’il en ignorât les noms, que le botaniste le plus expert. Point d’anémones dorées, point d’auricules aux fleurs roses. D’ailleurs, point de mélèzes ni d’arolles ; mais çà et là de mauvais sapins, à moitié grillés par le soleil, et partout un sol argileux, une herbe dure, herbe de la plaine plutôt que des Alpes, longue, sèche, coriace, et qui devait jaunir dès les premières chaleurs. Point de marmottes non plus, point de perdrix blanches ni rouges, pas trace de chamois… des fouines, tout au plus, des renards, à peine un lièvre de temps à autre, et toujours un lièvre roux, comme ils en ont dans le plat pays ! Et le génipi ! Où trouver du génipi sur ces arêtes vulgaires, qui ne dépassent pas même la région des sapins ? Est-ce qu’il y a des montagnes sans génipi, et se peut-il qu’un chevrier s’y plaise ? Les pierres, elles-mêmes, étaient maussades et tristes. Ce n’étaient pas, comme au glacier de Saléna, des pierres brillantes, toutes parsemées de cristaux ou de paillettes de mica, qui étincelaient au soleil ; c’étaient de lourds morceaux calcaires, ternes et à la pâte uniforme. Qu’ils soient riches tant qu’ils voudront, les bourgeois de Rossinières, qu’ils aient des vaches grasses à l’écurie, des palais en bois au lieu de maisons, qu’ils aient du vin dans leurs celliers et des caves entières pleines de fromages réputés, Gaspard Gros n’échangera pas son indigence contre toutes leurs richesses. Oh ! si seulement il pouvait retourner à Praz-de-Fort ! Comme il sacrifierait volontiers les quelques francs de plus qu’on lui promet dans ce pays, où règnent l’opulence et l’ennui !

Voilà ce que Gaspard sentit dès les premiers jours, et la tristesse, la vraie tristesse, commença à s’emparer de son cœur. Au bout de quelques semaines, cette impression n’avait fait que se renforcer. La faute, il faut le dire, en était un peu aux habitants de Rossinières. Il y a toujours d’une population à l’autre des préventions et des jugements faits d’avance, sommaires et dédaigneux. Cela se trouve en Suisse autant qu’ailleurs, peut-être plus qu’ailleurs, à cause de la diversité de races, de mœurs, de langue et de religion. Les populations protestantes s’y attribuent une grande supériorité sur les populations catholiques, et parmi ces dernières il n’en est peut-être aucune qui soit l’objet de préventions aussi fortes que celle du Valais. Ce pays est pauvre, affligé par le crétinisme, par les inondations du Rhône et par les sécheresses de chaque été. D’ailleurs, le régime qui y a été maintenu par les prêtres, n’a pas contribué à rendre les Valaisans plus éclairés ni plus industrieux, et moins encore à répandre parmi eux l’amour de la paix et du travail. Cependant la Suisse compte peu de populations plus dignes d’intérêt. Il n’y a guère de village, si misérable soit-il, où l’on ne rencontre des hommes intelligents, fins, à l’esprit ouvert, et quand on voit la vie dure qu’ils mènent, surtout à la montagne, et tout ce qu’ils déploient d’énergie et de courage dans leur lutte de chaque instant contre une nature à la fois riche et rebelle, on en vient à penser que si les Valaisans sont pauvres, ils sont plus à plaindre qu’à blâmer, et qu’il y a chez eux des ressources pour l’avenir. Attendons que le Rhône soit digué, que le fléau du crétinisme ait diminué pendant quelques générations encore comme il l’a fait depuis vingt ans, et que la paix, toujours féconde en heureux fruits, ait plus complètement effacé le souvenir de luttes cruelles. Mais jusque-là, ce peuple pauvre et fier aura encore à souffrir des préventions dont il est l’objet, et qui, assez générales en Suisse, sont plus vives chez leurs voisins, les Vaudois de la plaine et de la montagne. On les partageait à Rossinières, comme ailleurs, quoique Rossinières soit assez éloigné de la frontière et ait peu de rapports avec le Valais. Au fond, tout le monde y était plus ou moins de l’opinion de tante Claude. On avait l’œil sur le chevrier. Ceux qui lui étaient le plus favorables s’en défiaient pourtant. Ses moindres manquements étaient rapportés, commentés, discutés, et chaque jour il avait à subir quelqu’une de ces humiliations que les hommes de race supérieure n’épargnent pas aux races inférieures. Ce n’étaient souvent que des bagatelles, de légères piqûres d’amour-propre ; mais combien facilement ces piqûres-là s’enveniment ! Il semblait qu’en l’admettant à être chevrier de la commune, on lui eût fait une grâce, dont il n’était pas digne. Il est bien difficile de contenter toutes les ménagères d’un village ; mais, au moins, quand on est de l’endroit et qu’on fait son possible, on en a toujours quelques-unes pour soi. On est défendu. Mais à Rossinières Gaspard Gros n’eut d’abord ni appuis ni protecteurs. Il partait trop tôt pour les paresseuses, trop tard pour les matineuses, et si contraires que fussent leurs griefs, elles s’accordaient en ce point, que le chevrier n’était qu’un petit sire de Valaisan. Malheur à lui quand il revenait avec une chèvre de moins, oubliée au pâturage, ou que telle autre ne donnait pas sa juste mesure de lait ! On voyait bien qu’il les malmenait par la montagne.

— Je vous dis moi, disait tante Claude, que ces catholiques sont des rustres, et que ça n’a point de pitié pour le bétail.

Les gamins du village, race peu charitable et toujours prompte à profiter des mauvais exemples, firent bientôt du chevrier leur victime et leur plastron. Ils déployèrent à le persécuter un grand esprit d’invention. Les dimanches et jours de fête, quand ils allaient courir à la montagne, ils n’avaient pas de plus grande joie que de lui dérouter son troupeau, chassant les chèvres de tous côtés. Presque chaque soir, il trouvait un fagot d’épines dans le foin qui lui était destiné ; le matin, c’était une planche, ou une longue perche, adossée contre la porte de la grange, de manière à tomber au moment où il sortirait. Si le coup réussissait, il entendait des éclats de rire partir des cachettes des maisons voisines, car il n’y avait pas à craindre, s’il y avait eu quelque farce montée dans la nuit, que tous les polissons de l’endroit ne fussent pas debout avant l’aube et aux aguets pour en voir la fin. Sa débonnaireté apparente ne fit qu’augmenter leur audace ; ils le crurent poltron. D’ailleurs, ils ne l’appelaient que le Valaisan ou le va-nu-pieds, parce que, afin d’épargner sa chaussure neuve, et ne jugeant pas qu’il valût la peine de l’user pour des montagnes sans rocs ni génipi, Gaspard allait pieds nus, comme font les enfants du Val Ferret, et souvent aussi les grandes personnes, qui vont à la ville en portant leurs souliers à la main.

Figure 16. Quelques dents aiguës, flanquées de profondes ravines.

Quinze jours ne s’étaient pas écoulés que Gaspard Gros avait pris en guignon le pays et ses habitants. Il en résulta que ce qui était à Praz-de-Fort sa vie et son unique passion, ne fut plus pour lui qu’une tâche. Il s’efforçait encore de la remplir de son mieux ; mais les choses réussissent mal quand on n’y met pas son cœur, et plus d’une fois on put lui reprocher, non pas des fautes sérieuses, mais de légers oublis et quelque apparence de laisser-aller. Ceux qui le voyaient de mauvais œil en tirèrent avantage, et sa position n’en fut pas améliorée. Il en résulta aussi qu’il devint de jour en jour plus taciturne. Les effets de la solitude s’aggravèrent de ceux de la tristesse. Il fut pris d’un mal étrange, que les montagnards de la Suisse n’ont pas besoin d’aller chercher au-dehors, qu’ils trouvent souvent dans leur propre patrie, le mal du pays. Il ne souffrait pas ; mais il n’avait goût à rien. Il était également insensible aux bons et aux mauvais traitements. Parfois il se surprenait à pleurer, et de semaine en semaine il maigrissait et dépérissait. Son teint devenait plus jaune, ses traits plus étirés, et les rides se multipliaient sur son front. Il lui restait pourtant un dernier plaisir, plaisir amer, entretien de tristesse : celui de gravir la Pointe du Chevrier, et de chercher à l’horizon les cimes de Praz-de-Fort. Souvent même, quand le ciel était pur et que, sur tout le flanc de la montagne, il ne découvrait personne de suspect, il conduisait ses chèvres aussi haut et aussi loin que possible ; puis, après avoir jeté un dernier regard tout autour, pour bien s’assurer qu’elles n’avaient à craindre aucune méchante entreprise des mauvais sujets de Rossinières, il s’enfuyait en courant du côté d’une sommité plus haute, le Mont de Cray, d’où la vue s’étend libre et dégagée. Une longue arête sépare le Mont de Cray de la Pointe du Chevrier. Elle est coupée de quelques dents aiguës, flanquées de profondes ravines, et l’on cite dans la contrée, comme de hardis montagnards, ceux qui osent s’y aventurer. Il ne vint pas même à Gaspard l’idée d’y voir un péril. Une fois sur le Mont de Cray, il ne regardait que d’un côté ; il cherchait ce qu’il était possible de voir des montagnes du Val Ferret. Il était peu géographe. Il ignorait les noms des cimes innombrables dont il se voyait entouré ; il ne savait ni la direction des chaînes, ni leurs plans successifs, ni leurs ramifications infinies ; mais il était bien sûr de ne pas se tromper sur les aiguilles qui dominent le glacier de Saléna. Il en avait dans l’œil la figure ; il en connaissait les moindres détails, et il lui semblait que l’image s’en gravait dans sa mémoire, de jour en jour plus nette et plus vivante, depuis que le chagrin le dévorait au pays de l’étranger. Hélas ! il en voyait bien peu de chose. D’autres montagnes les masquaient, et seules les plus hautes aiguilles, celle d’Argentière, par exemple, se dégageaient en plein ciel, fières et brillantes, chargées de glaces éternelles. Mais si peu que ce fût, c’en était assez pour que Gaspard ne pût pas en détacher les yeux. Si quelqu’un lui eût demandé ce qu’il regardait là-bas, et s’il trouvait ces pointes plus belles que les autres, il est probable qu’il n’aurait pas compris. Que lui importait qu’elles fussent belles ou non, elles lui parlaient de son village, de son troupeau d’autrefois, des pâturages où il aimait à le voir brouter, des rochers où croît le génipi, et de tout ce petit monde ignoré, qui était pour lui l’univers, et le seul endroit où il fût possible de vivre. Quand il avait regardé quelque temps, toutes ces images chères à son cœur prenaient une forme plus distincte, et il se sentait si étrangement attiré vers Praz-de-Fort que, plus d’une fois, il fut sur le point d’abandonner à elles-mêmes les pesantes chèvres de Rossinières et de s’enfuir.

Les jours se passaient ainsi, tristes et monotones. Déjà le rhododendron était en fleurs, les vaches avaient gagné les chalets les plus élevés, et la joie régnait sur toutes les montagnes du Pays-d’Enhaut, de même que sur les montagnes voisines de la Gruyère et du Gessenay. Il n’en est pas de plus animées. Rien n’est gai comme leurs troupeaux bigarrés, qui émaillent les pâturages, et que surveillent des vachers gras et blonds, fiers de voir déborder à chaque traite la grande chaudière du chalet. On n’entend partout que chants et joyeux cris. D’une hauteur à l’autre les bergers s’entre-répondent, entonnant en duo leur ranz-des-vaches national, avec mille variations et fantaisies, et d’interminables modulations de voix de tête, joyeuses et retentissantes, dont les échos vibrent longtemps. Mais, dans ce concert universel, la Pointe du Chevrier restait silencieuse. Il ne s’en élevait pas un chant, pas même une note détachée, pas même un son de corne, et les bergers du voisinage se disaient entre eux : « Qu’est-ce qu’il fait donc, le chevrier de Rossinières, qu’on ne l’entend pas cette année ? » Et plus d’un ajoutait à voix basse : « Défiez-vous de ce Valaisan. Ceux qui ne chantent pas pensent à mal plus souvent qu’à leur tour. »

Mais un jour un incident inattendu vint rompre la monotonie de sa tristesse. Il était sur le Mont de Cray. Jamais il n’avait éprouvé, plus irrésistible, cette tentation de fuite qui l’y surprenait toujours. Il allait peut-être y céder, lorsque ses yeux de lynx, un instant dirigés du côté de son troupeau, découvrirent trois formes humaines, qui montaient par le sentier des chèvres, au-dessus du hameau de la Frace. Il reconnut bientôt que c’étaient des garçons, faisant l’école buissonnière, et qui probablement venaient lui faire une visite, dont il se serait bien passé. Il se hâta de retourner à son poste. Les trois visiteurs ne se firent pas longtemps attendre. C’étaient, en effet, des enfants désœuvrés, de quatorze à quinze ans, parmi lesquels le filleul de tante Claude, le plus acharné de tous les persécuteurs de Gaspard et, sans comparaison, le plus mauvais sujet du village. Evidemment ils cherchaient noise. Ils rôdèrent quelque temps autour du chevrier, murmurant de ce qu’il menait ses chèvres si loin, au plus mauvais endroit du pâturage. Qu’est-ce qu’il ferait s’il s’en dévalait deux ou trois ? Avait-il seulement de quoi payer le plus maigre cabri du troupeau ? Au fond, ils n’avaient pas complètement tort, car Gaspard avait conduit ses chèvres jusqu’à la naissance des ravines qui tombent des dents situées sur le chemin du Mont de Cray. Mais comme cela ne les regardait en rien, et qu’il était seul responsable, il ne jugea pas de sa dignité de leur répondre. Sa tranquillité ne leur fournissant aucun prétexte de querelle, ils allaient s’éloigner, sauf à revenir plus tard à la charge, lorsque l’un d’eux, le filleul, découvrit, cachée sous les branches d’un sapin, la gibecière où étaient les provisions du chevrier. Elle contenait, comme à l’ordinaire, un pain à la mode du pays, rond et plat, une sorte de galette, faite d’un mélange de farine de froment et de farine de pommes de terre. La gibecière était entr’ouverte, et la galette en sortait à moitié. Une idée diabolique traversa l’esprit de l’enfant, une de ces tentations comme on n’en a qu’à cet âge. Il prit la galette et courut au bord de la ravine, en criant de toute sa force : « Venez voir comme elle roulera, la galette du Valaisan ! Venez voir, venez voir ! » Elle roula, en effet, à merveille. Jetée de champ, elle tourna sur elle-même avec une vitesse croissante ; puis elle fit un saut, puis un autre, et de bonds en bonds elle alla se briser sur les pierres du ruisseau tari, qui avait son lit tout au fond. Les trois enfants riaient aux éclats et battaient des mains. Mais au moment où la galette se brisait, Gaspard arriva. D’un tour de bras il eut saisi le chapeau du coupable et l’eut lancé sur la pente. C’était un grand chapeau de paille, aux ailes larges et flottantes, de sorte qu’il ne roula pas aussi bien que la galette ; mais un souffle de bise s’étant levé, il se mit à voler et à tourbillonner dans les airs, jusqu’à ce qu’il fût retombé de l’autre côté de la ravine, où le vent ne tarda pas à le reprendre, pour l’emporter plus loin. Il y eut un moment de stupéfaction. Jamais les garçons de Rossinières n’auraient cru à tant d’audace. Les yeux de Gaspard brillaient d’une haine sauvage, et ses cheveux noirs et rêches se hérissaient sur sa tête. Tout débonnaire qu’il fût, il s’était relevé sous ce dernier affront, et n’avait pas été maître d’un soudain transport de colère. Les trois gamins se ruèrent sur lui ; mais il s’en débarrassa lestement, et, agile comme il l’était, il les eut bientôt distancés. Ils voulurent le poursuivre ; mais Gaspard fit siffler une pierre aux oreilles du filleul, et cela n’ayant pas suffi, il lui en lança une seconde à la cheville du pied droit, si fort et si juste que, pour lui du moins, il ne fut plus question de courir. Ils essayèrent de riposter ; mais Gaspard avait l’avantage de la position, et d’ailleurs il était leur maître à ce jeu-là. Une troisième pierre, tombant exactement sur la blessure faite par la seconde, mit le filleul hors de combat. Les trois gamins comprirent qu’ils n’étaient pas les plus forts, et ils battirent en retraite, le filleul nu-tête et boitant tous bas. Quand ils furent hors de la portée des pierres de Gaspard, ils se vengèrent par de ridicules défis, accompagnés d’un flot d’injures. Gaspard les laissa dire, puis songeant qu’il n’avait plus de galette et que la journée était encore longue, il prit une grande feuille de tussilage, la disposa en gobelet et s’en alla, eux le voyant, traire à fond la meilleure chèvre de tante Claude. Ils redoublèrent de menaces, puis, las de crier, ils reprirent le chemin du village, impatients d’aller y préparer au Valaisan la réception qu’il méritait.

Cet évènement dissipa pour quelques heures la tristesse de Gaspard, ou plutôt la tourna en rage amère et concentrée. Il repassa dans sa mémoire tous les mépris dont on l’avait accablé, tous les affronts qu’il avait dû subir, tous les vilains tours qu’on lui avait faits, et il savoura la joie sinistre de s’être en partie vengé. Il s’attendait bien à un orage pour le soir. Le filleul saurait arranger l’histoire à sa façon ; mais il se promit de tenir ferme, eût-il contre lui toutes les femmes de Rossinières. À force de faire des projets de belle défense, il laissa passer l’heure habituelle de son départ, et le soleil avait déjà disparu à l’horizon, qu’il n’avait pas encore songé à rassembler son troupeau. Il était nuit presque close quand il arriva au hameau de la Frace. Il y fut mal reçu, non pas tant à cause du filleul, qui demeurait au village principal, qu’à cause de l’heure tardive. Mais il passa vite.

Plus loin, il avait à traverser le lit pierreux du ruisseau qui sépare la Frace de la Grande-Maison, celui-là même qui descend des ravines où sa galette et le chapeau du filleul passaient la nuit de compagnie. Il paraît que les chèvres dérangèrent en courant un nid de guêpes endormies, en sorte que, quand vint le tour de Gaspard, qui chassait vivement son troupeau, il fut assailli par tout l’essaim furieux. Il fut piqué en cinq endroits, à l’oreille, aux tempes, au nez, au menton. Décidément il jouait de malheur. Mais ce n’était rien que les guêpes du ruisseau. Les femmes du village l’attendaient. Elles étaient toutes sur pied, tante Claude les animant. On eût dit une révolution qui se préparait. Le visage de Gaspard, tout défiguré par l’enflure, ne les désarma nullement. Il faut dire qu’il faisait nuit et qu’elles ne le virent pas bien. Ce fut une tempête comme jamais chevrier n’en souleva, un charivari de voix aigres, criant, injuriant, menaçant. Voleur de lait, fut la moindre des insultes qu’il entendit ce soir- là. Tante Claude l’appelait brigand. C’était un chapeau neuf, il le paierait ! Il avait fallu faire venir le docteur, on retiendrait ça sur ses gages ! Les clameurs partaient de tous les coins de la rue à la fois, et Gaspard Gros ne savait à qui répondre. Mais ce fut bien une autre chanson, quand on découvrit qu’il manquait plusieurs chèvres. Tout absorbé par ses pensées, Gaspard avait mal compté son troupeau :

— Ma Rousse ! criait une voix glapissante.

— Ma Blanche ! répétait une grande femme allurée, qui gesticulait dans la foule, et ne s’agitait pas moins que tante Claude elle-même… Ma Blanche ! qu’en a-t-il fait, ce chien de Valaisan ?…

La femme qui parlait ainsi avait pénétré jusqu’à Gaspard, et se démenait furieuse, prête à le prendre aux cheveux. Mais une jeune fille, qui pouvait avoir vingt ans, s’interposa.

— Va la chercher, Gaspard, dit-elle d’une voix douce et ferme, les chèvres ne peuvent pas passer la nuit par là-haut, et si tu rencontres la Motta, qui est aussi restée par les chemins, ramène-la avec les autres.

Gaspard était décidé à faire résistance ; mais le son de cette voix le désarma. Il partit et n’eut pas à aller loin. La Blanche et la Rousse étaient descendues d’elles-mêmes. Il les trouva au passage du ruisseau, non loin du nid de guêpes, et les ramena aussitôt. Nombre de commères l’attendaient encore, et la scène de l’arrivée recommença de plus belle. Il voulut partir pour aller chercher encore celle qu’on appelait la Motta ; mais la voix douce le retint.

— Laisse faire, dit la jeune fille, c’est une chèvre à vaches ; elle aura entendu les clochettes du troupeau de Cullens et elle aura passé la frète. Mais il y a là-haut le vieux berger Matthieu, qui la connaît et qui ne la laissera pas à l’air du temps.

— Voilà bien la Caroline ! répartit tante Claude. Ce n’est pas le premier qu’elle nous gâte. Je vous dis, moi, que qui garde les chèvres les ramène. C’est son affaire, si elle est à Cullens. Vous ferez comme vous voudrez, Mademoiselle Caroline ; mais si c’était à mon tour à loger le Valaisan, je lui fermerais la porte bel et bien jusqu’à ce qu’il eût rapporté le chapeau d’Abram-Louis.

— Bien dit, reprit une autre. Qu’il aille où il voudra, notre foin n’est pas pour lui.

— C’est votre tour, répondit la jeune fille en s’adressant à la femme qui venait de parler.

— Qu’il aille où il voudra ! répéta la même voix.

— Alors il y a du foin chez nous, dit Caroline.

À ces mots elle prit la main de Gaspard et l’emmena. Cet acte de courage surprit tous les assistants. Il se fit un moment de silence. Tous les yeux suivaient Caroline et Gaspard, qui s’éloignaient la main dans la main.

— Je vous dis, moi, qu’elle l’épousera, ricana tante Claude.

La jeune fille entendit bien cette vilaine parole ; mais elle faisait bonne œuvre, œuvre d’indulgence et de charité, et elle ne lâcha pas la main de Gaspard.

Caroline était l’unique enfant du régent du village, homme intègre, de race antique, sévère aux autres et à lui-même, mais juste et craignant Dieu. Elle avait dans le pays bonne réputation entre toutes les filles à marier. On la disait douce, avenante, et plus d’un aurait voulu lui faire la cour ; mais elle ne laissait point les garçons venir à la veillée chez elle, le samedi, et puis on redoutait son père. D’ailleurs les gens qui veulent tout savoir, prétendaient qu’elle était accordée en secret avec le plus riche héritier de la vallée, un garçon de Château-d’Œx, fils unique, qui avait deux oncles et trois tantes sans enfants, tous ayant de grands biens au soleil et les destinant à leur neveu. Il n’y avait qu’une difficulté, ajoutait-on, c’est que les oncles et les tantes ne voulaient rien savoir de la fille du régent, et menaçaient de déshériter leur neveu s’il se mésalliait de la sorte. Mais c’étaient les mauvaises langues qui parlaient ainsi, tante Claude et les autres. Au fond, l’on n’en savait rien, Caroline n’ayant pas coutume de raconter, à la fontaine, ses petits secrets d’amourette, et le fait est que plus d’un garçon du village aurait volontiers subi autant d’avanies que Gaspard Gros, pour être emmené comme lui par la jolie fille du régent.

Quand Caroline fut chez elle et que, à la lumière de la lampe, elle vit la figure de Gaspard, elle ne put retenir une exclamation d’effroi.

— Ce n’est rien, dit Gaspard, c’est les guêpes.

— Les guêpes ?

— Oui, les guêpes du ruisseau, là-bas. Il ne faut qu’un peu d’eau fraîche, et ça passera bientôt.

Caroline courut chercher de l’eau à la grande fontaine couverte, la plus fraîche du village ; puis elle lava elle-même les blessures du chevrier. Deux aiguillons étaient restés. Elle réussit à les enlever, et Gaspard fut bientôt soulagé. Il était horriblement laid avec les cheveux en désordre et la figure ainsi enflée ; mais toute l’amertume de son cœur s’était dissipée comme par enchantement ; il ne comprenait rien au bonheur qui lui arrivait, et il laissait faire Caroline. Tout en lui appliquant un linge mouillé sur le visage, elle lui demanda ce qu’il avait donc fait pour blesser ainsi le filleul de tante Claude, et pour laisser trois chèvres en chemin. Gaspard raconta tout ; puis, n’y tenant plus, il se mit à pleurer. Caroline eut pitié de lui, et le consola de son mieux.

— Si c’est comme tu dis, tu as bien fait.

— C’est comme je vous dis, Mademoiselle.

— Alors sois tranquille, on saura bien te protéger. Il ne donnera rien de bon, cet Abram. Demande seulement à mon père ; il l’a bien connu, lui, à l’école.

Puis s’interrompant tout à coup :

— Mais comme ça, tu n’as pas dîné, mon garçon ?

— Si, j’ai bu le lait de la chèvre à tante Claude. C’était mon droit, parce que le filleul m’avait pris la galette.

Elle eut bientôt placé devant lui, sur la table, tout ce qui restait du repas du soir. Gaspard fit un festin. Pour la première fois depuis qu’il avait quitté Praz-de-Fort, il mangea de bon appétit. Il était d’un côté de la table, Caroline de l’autre, tressant la paille. Entre les deux, la lampe de la cuisine, le crésu, jetait sur leurs figures un jour pâle et douteux. Gaspard se laissait servir, comme il s’était laissé laver le visage, et ses yeux ne se détachaient pas de ceux de la jeune fille. Qui donc était-elle ? et pourquoi avait-elle seule pitié de lui ? Il crut voir un ange. De fait Caroline n’était peut-être pas la plus belle fille de Rossinières. Il y en avait de plus roses, aux joues plus fermes, à la taille plus forte ; mais il n’y en avait point qui eût aussi bonne grâce, ni le sourire aussi doux. Deux ou trois fois elle laissa tomber sur le chevrier un regard candide et sympathique, tout ému de bonté, qui trouva sans peine le chemin de son cœur.

Sur ces entrefaites arriva le régent. Il fut bien surpris de voir le chevrier, soupant en tête-à-tête avec sa fille. Caroline lui raconta, de point en point, ce qui s’était passé. Il écouta gravement, comme ferait un juge, puis il rendit cette sentence :

— Il faut être juste et tenir à son droit. On n’est pas dans ce monde pour se laisser mordre par les méchants. Laisse-les japper tant qu’ils voudront. Le filleul Abram est un petit sire. Il y a déjà longtemps que j’ai prédit à tante Claude qu’il ne lui ferait que des chagrins. Mais c’est elle qui le gâte. Ce n’est pas le tout que les bonnes leçons à l’école, il faut encore les bons exemples à la maison. Qu’ils aillent chercher leur chapeau, si ça leur fait plaisir. Seulement, compte mieux tes chèvres une autre fois.

Chez les autres bourgeois, Gaspard soupait aussi vite que possible, et se sauvait à la grange aussitôt après. Ce soir-là, il soupa longuement et ne fut point pressé de se retirer. Caroline devina qu’il s’ennuyait à Rossinières, et elle le mit sur le chapitre de Praz-de-Fort. C’est de la patrie qu’il faut entretenir les exilés. À ce nom de Praz-de-Fort les yeux de Gaspard brillèrent. Il raconta tout ce qu’il savait du glacier de Saléna, de ses grosses crevasses, et des marmottes qui en habitent les bords ; surtout il n’oublia pas le génipi, et il dut promettre à Caroline que, dès qu’il serait de retour au Val-Ferret, il lui en enverrait une provision.

Le guet chantait dans la rue sa chanson de toutes les nuits, annonçant qu’il avait sonné dix heures, et la lampe brûlait encore dans la cuisine du régent, et l’on y causait toujours du Val-Ferret et de Praz-de-Fort. Cependant il fallut bien se séparer. Gaspard dormit d’un sommeil agité. Ce n’était pas que le lit fût mauvais. Au lieu des branches d’épines, qui étaient son pain quotidien, il avait trouvé sur le foin deux draps bien blancs et une chaude couverture. Mais il se ressentit des émotions de la journée, et il eut de la fièvre. Il fit des rêves sans nombre, des rêves incohérents, qui se chassaient les uns les autres, et dans lesquels passaient des anges, de véritables anges, qui avaient des ailes, mais qui ressemblaient à Caroline. Le lendemain, il se leva tout joyeux. Le régent et sa fille étaient déjà debout. Il déjeûna avec eux et partit, la gibecière mieux garnie qu’à l’ordinaire.

— S’ils ne te laissent pas tranquille, tu n’as qu’à dire un mot, lui cria le régent du seuil de la porte.

En rassemblant son troupeau, il eut bien encore à entendre quelques invectives, dernier écho de l’orage de la veille ; mais il se sentait fort cette fois : il avait le régent pour lui ; il avait pour lui Caroline. À chaque commère qui essayait de recommencer la noise, il répondait en soufflant dans sa corne, gaîment et hardiment, comme il n’avait jamais fait depuis qu’il était à Rossinières. Tante Claude eut beau faire, quand elle voulut parler du chapeau, elle n’eut pas d’autre réponse.

— Voilà les œuvres de la Caroline, se dit-elle à elle-même !

Mais que s’était-il donc passé pour que tout fût changé à ce point ? Les chèvres de Rossinières, si lourdes auprès de celles de Praz-de-Fort, commençaient à plaire à leur chevrier. Si elles avaient le jarret moins souple, c’est qu’elles avaient moins d’occasions de grimper aux rochers ; elles étaient moins montagnardes ; mais n’étaient-elles pas de bonne et forte race ? Et puis, n’était-ce rien qu’un si riche troupeau ? Quand il le vit se déployer au premier tournant du chemin, Gaspard ne sut pas se défendre d’un sentiment de fierté, comme il en avait éprouvé mille fois à Praz-de-Fort, jamais à Rossinières. D’ailleurs, les jolies chèvres n’y manquaient pas. Il y en avait une, entre autres, qui appartenait aussi à Caroline, la compagne de la Motta, et qui aurait suffi, à elle seule, à faire la gloire du troupeau. Elle marchait en tête de la colonne, comme elle en avait l’habitude, car c’était une chèvre d’avant-garde, aussi matineuse que sa maîtresse, impatiente du départ, au pied léger, aimant à trotter la première et ne se laissant point devancer. Il fallait la voir ce jour-là. Alerte et joyeuse, elle hâtait le pas et montrait la route à ses sœurs. Est-ce que, parmi celles de Praz-de-Fort, il s’en trouvait une seule qui eût la corne mieux tournée, la barbiche plus propre, l’œil plus vif, la tête plus fine, le cou plus souple et le jarret mieux pris ? Et son poil soyeux, son joli manteau d’un brun sombre, relevé par quatre pattes blanches ! Et son air agaçant, mutin, sa façon de porter haut la tête et d’appliquer de grands coups de corne de côté à toutes celles à qui il prenait fantaisie de passer devant ! Chèvre pareille eût figuré avec honneur dans le plus fin troupeau valaisan. Mais d’où vient que Gaspard ne l’avait pas encore remarquée, et pourquoi la découvrait-il tout à coup ? Pour un chevrier qui en était à sa cinquième campagne, c’était trop fort que d’avoir, pendant plus de deux mois, mené chaque jour une si jolie brunette au pâturage et de la distinguer pour la première fois. Gaspard n’en croyait pas ses yeux. Plus il la regardait, plus il lui trouvait bonne grâce, et il se voulait mal de mort de n’avoir pas fait plus tôt bonne amitié avec elle.

On peut croire qu’il ne fut point paresseux à franchir les arêtes qui dominent Rossinières, pour aller de l’autre côté, chez les vachers de Cullens, chercher aussi la chèvre oubliée. Les choses s’étaient passées comme le supposait Caroline. Le vieux berger Matthieu l’avait reconnue de loin, au milieu des vaches, et il en avait pris soin. Il l’avait amenée au chalet, pour la traire et lui trouver un gîte. Il gronda fort Gaspard, qui l’écouta sans mot dire, humblement, et trop heureux de songer qu’il la ramènerait le soir à Caroline, en bonne santé. Nul doute qu’elle n’en fût inquiète au fond, quoiqu’elle eût affecté de n’en rien laisser voir. Et vraiment, c’eût été dommage, si cette pauvre bête avait dû passer la nuit dehors, sans berger pour la traire, sans toit pour l’abriter. Ce n’était point une jeune chèvre fringante, comme la Brune, sa compagne. Elle avait passé le temps de la coquetterie et des airs agaçants. Elle était mère d’une nombreuse postérité ; elle avait la démarche grave et posée, point de cornes (et c’est de là que lui venait son nom de la Motta), l’œil tranquille et un manteau blanc tout uniforme. Mais elle était bien conservée ; elle donnait encore autant que la meilleure laitière du troupeau, et il y avait trop d’années que le régent et sa fille comptaient sur son revenu pour qu’on lui fît un crime de son grand âge. Ils étaient décidés, l’un et l’autre, à la garder jusqu’à ce qu’elle mourût de vieillesse.

Gaspard remonta lentement, afin de la ménager ; elle avait le souffle court, et n’était plus faite pour de longues et rapides ascensions. Souvent il s’asseyait, pour lui laisser le temps de se reposer et de brouter tranquillement. Il la regardait faire avec une sollicitude toute maternelle. Elle lui rappela son ancienne Bâbi. Il y avait, sans doute, bien de la différence entre elles, soit pour la couleur, soit pour la figure, soit pour la taille. La vieillesse de Bâbi avait été malheureuse, et même dans son plus beau temps Gaspard ne lui avait jamais vu des flancs aussi pleins, ni des cuisses aussi fournies ; mais l’une et l’autre appartenaient à cette race de bonnes chèvres sur lesquelles la ménagère peut compter, régulières, fidèles, obscurs soutiens d’honnêtes familles. De même que Bâbi, la Motta ne brillait ni par la grâce ni par la légèreté des mouvements, mais par de longs services rendus, et telle qu’il la voyait, penchant sur l’âge, il lui parut qu’elle valait bien, à tout prendre, la fière Brunette.

Quand ils eurent rejoint le troupeau, c’eût été le moment de partir pour le Mont de Cray. L’air avait encore sa transparence matinale ; aucun nuage ne couvrait les cimes, et l’on pouvait tout distinguer, jusqu’aux moindres dentelures des sommités les plus éloignées. Gaspard ne se souvenait pas d’un ciel aussi limpide, depuis qu’il habitait Rossinières. Vingt fois il avait été sur le Mont de Cray par un temps moins favorable. Mais, chose bizarre, l’idée d’y retourner ne lui vint même pas. Au lieu de conduire son troupeau du côté des ravines, il le poussa dans le sens opposé ; au lieu de chercher du regard les cimes de Praz-de-Fort, il ne songea qu’à découvrir une certaine maison de Rossinières, que, jusque-là, il n’avait pas plus remarquée que les deux chèvres du régent. Cette maison était fort masquée, se trouvant dans une ruelle latérale, à l’autre bout du village. Quant à en voir le devant, il n’y fallait pas songer ; il regardait au midi ; mais la cuisine s’ouvrait sur le derrière, et Gaspard Gros cherchait un point d’où l’on en vît bien la fenêtre. Il finit par le trouver. Ce pouvait être onze heures. La fenêtre était toute grande ouverte ; une colonne de fumée bleue s’échappait de la cheminée : tout annonçait qu’il ne tarderait pas à voir aussi la ménagère. Son espoir ne fut pas trompé. Caroline allait et venait, vaquant aux soins de son petit ménage, et vingt fois elle passa devant la fenêtre, ne se doutant pas que, tout au haut de la montagne, il y avait un œil fixé sur elle, attaché à chacun de ses pas. Mais ce que Gaspard attendait surtout, c’était le moment qui suivrait le dîner. Il se rappelait que le lavoir était dans l’embrasure même de la fenêtre, de telle sorte que, quand elle laverait la vaisselle, elle devrait se montrer longuement. Un peu avant midi, il y eut un assez long intervalle pendant lequel rien ne bougea. Gaspard en conclut que le régent et sa fille dînaient. Il ne se trompait pas. Tout à coup voici Caroline à la fenêtre. Elle troussa ses manches, versa l’eau chaude dans le baquet, et les assiettes tournèrent l’une après l’autre entre ses doigts agiles. Tout cela, Gaspard ne le devinait pas, il le voyait distinctement, et pas un mouvement de la jeune fille n’échappait à son œil de lynx. Mais combien elle eut vite fait, et pourquoi donc se hâtait-elle ainsi ? Au bout de dix minutes tout était fini, et la fenêtre restait déserte. Bientôt cependant Caroline y reparut. Elle avait un panier à la main, et sur la tête un grand chapeau de bergère. Elle ferma les volets. Évidemment, elle était sur le point de sortir. Aussitôt Gaspard eut l’œil sur tous les sentiers et chemins qui partent du village, espérant bien qu’elle prendrait la route des champs, car pour la voir dans le village même, il y avait peu d’apparence. Les toits couvraient tout. À peine entrevoyait-on un coin de la rue principale. Toutefois Gaspard le surveillait aussi. Il regardait partout à la fois. Quand une forme humaine sortait du village, il tressaillait. Mais ce n’était jamais elle. Il commençait à désespérer, lorsqu’elle déboucha sur la petite route qui conduit au Borgeaud. Voilà bien son panier, son chapeau blanc, sa démarche légère. Gaspard pensa qu’elle allait à la Grande-Maison. Mais non, elle passa devant, et se cacha dans le pli de terrain que forme la vallécule où coule le ruisseau des guêpes. Il se souvint de l’accident de la veille, et eut un moment d’anxiété.

— Respectez-la, méchants insectes ; gardez pour moi votre aiguillon.

Elle reparut de l’autre côté du ruisseau, marchant tranquillement. Les guêpes avaient entendu la prière mentale de Gaspard. Elle prit le chemin qui monte, et gagna le hameau de la Frace. Gaspard supposa qu’elle y avait quelque affaire, et se tint aux aguets pour la suivre au retour. Mais pendant qu’il regardait du côté du bas du village, elle sortit vers le haut, d’entre les dernières maisons, par le sentier qui conduit à la montagne, celui-là même que Gaspard prenait chaque jour. Alors il comprit : Caroline était inquiète de sa chèvre perdue, et elle venait en chercher des nouvelles. Sa première pensée fut de courir au-devant d’elle. Il fit quelques pas, puis il s’arrêta brusquement, pris d’un malaise étrange, et revint jusqu’à la place où il était assis d’abord, tournant la tête à chaque pas, pour voir si elle venait réellement jusqu’à lui. Elle montait toujours. Il n’y avait plus de doute possible. Alors il se traîna derrière quelques sapins buissonnants et se cacha. Il ne savait pas ce qu’il éprouvait. Le cœur lui battait par saccades ; il sentait sur son visage des pâleurs et des rougeurs subites, et il tremblait de tous ses membres. À peine osait-il écarter doucement les branches, pour regarder à la dérobée. La vieille chèvre blanche reconnut de loin Caroline, et descendit en clopinant jusqu’à elle ; la jolie Brunette vint après, sautillant sur la pente, toutes deux bêlant, tandis que leurs compagnes regardaient, immobiles et le cou tendu. La Motta reçut mille caresses, auxquelles elle ne répondit qu’en allongeant le museau, pour fureter dans le panier : elle y sentait du sel. Caroline le leur partagea, non sans favoriser la vieille nourrice. Aussitôt tout le troupeau accourut, et Caroline eut à subir un siège en règle. Ne sachant comment se débarrasser de cette meute avide, elle appela : — Hé ! Gaspard !

Mais Gaspard ne souffla mot. Immobile, retenant son haleine, il était comme cloué au sol. Il eût voulu se lever que ses jambes auraient eu peine à le porter. À la fin, les chèvres comprirent que la provision, un mince cornet, était épuisée, et l’attroupement importun se dissipa lentement. Caroline put se dégager. Elle alla s’asseoir à quelque distance, accompagnée seulement, outre la vieille Motta et la jeune Brunette, de quelques chèvres plus têtues, qui ne supposaient pas que l’on pût venir à la montagne pour autre chose que pour leur apporter du sel. Elle regarda tout autour. Le village était tranquille ; mais les champs étaient animés. Les faucheurs couchaient l’herbe en longs andains, et les faneuses, armées de fourches, l’étendaient sur le sol pour qu’elle pût profiter du chaud soleil de l’après-midi. De l’autre côté de la vallée, les montagnes se dressaient immobiles, avec leurs grandes forêts calmes et sombres et leurs pics ardus et massifs. Par-delà ces premiers sommets, Caroline pouvait voir déjà, du point où elle s’était arrêtée, blanchir les cimes lointaines, et l’on eût dit, à voir où elle regardait, qu’elle cherchait aussi les aiguilles de Praz-de-Fort. Elle resta ainsi près d’une heure, peut-être plus, silencieuse et absorbée dans une contemplation tranquille. Puis elle se leva, appela de nouveau, et voyant que personne ne répondait, elle reprit le sentier du village, après avoir fait une dernière caresse à ses deux chèvres fidèles. Elle descendit lentement, s’arrêtant à tous les buissons, cueillant les fraises au bord du chemin. Évidemment, elle avait eu l’intention d’en remplir son panier. En la voyant s’éloigner, Gaspard eut honte. Il voulut se lever pour lui courir après ; mais il eut beau faire, la peur ou tel autre sentiment, plus invincible encore, lui paralysa les jambes, et quand le chapeau blanc disparut entre les maisons de la Frace, le chevrier était encore derrière son buisson de sapinline. Rien au monde n’aurait pu l’y faire résoudre. Il préféra faire, à travers champs, un détour de demi-lieue, pour revenir par un chemin où il avait peu de chances de la rencontrer. Il soupa vite et courut à son foin, impatient d’être seul. La nuit ne fut pas moins agitée que la précédente. Il eut des rêves sans nombre, toujours entrecoupés. Un certain chapeau y joua entre autres un rôle bizarre. Tantôt il se faisait petit, et c’était un chapeau de garçon, celui d’Abram, que le vent promenait par la ravine ; tantôt il lui poussait de larges ailes, avec un joli ruban bleu et flottant, et c’était un chapeau de jeune fille, fait pour abriter un doux visage et pour tourner la tête à tous les chevriers de la montagne.

Pendant tout le reste du jour, Gaspard se morfondit à chercher une excuse pour justifier son absence. Il ne trouva rien du tout. Depuis quatre ans qu’il vivait avec ses chèvres, il avait eu peu d’occasions de s’exercer au mensonge. Il eut besoin, le soir, d’un grand effort pour reprendre le chemin du village. Peu s’en fallut qu’il ne fût en retard, comme la veille. Qu’allait lui dire Caroline, et surtout que répondrait-il ? Heureusement pour lui, Caroline ne se trouva pas à l’entrée de la petite rue qui conduisait chez elle. Était-elle occupée ailleurs, ou bien n’avait-elle pas entendu la corne du chevrier ? On ne sait. Gaspard, en tout cas, n’avait pas fait grand bruit. Les deux chèvres se détachèrent d’elles-mêmes du troupeau, pour attendre leur maîtresse, et Gaspard se hâta d’enfiler la grand’rue, trop heureux d’en être quitte pour la peur. Il ne rencontra plus loin que les commères accoutumées, y compris tante Claude, qui essayait de rallumer les colères assoupies. Il ne prit pas même la peine de lui sonner de la corne aux oreilles, il passa sans l’écouter. À peine eut-il atteint la dernière maison, qu’il disparut sournoisement. Pour se rendre à son quartier de ce soir-là, il aurait dû redescendre le village et passer devant la porte de Caroline. Rien au monde n’aurait pu l’y faire résoudre. Il préféra faire, à travers champs, un détour de demi-lieue, pour revenir par un chemin où il avait peu de chances de la rencontrer. Il soupa vite et courut à son foin, impatient d’être seul. La nuit ne fut pas moins agitée que la précédente. Il eut des rêves sans nombre, toujours entrecoupés. Un certain chapeau y joua entre autres un rôle bizarre. Tantôt il se faisait petit, et c’était un chapeau de garçon, celui d’Abram, que le vent promenait par la ravine ; tantôt il lui poussait de larges ailes, avec un joli ruban bleu et flottant, et c’était un chapeau de jeune fille, fait pour abriter un doux visage et pour tourner la tête à tous les chevriers de la montagne.

Le lendemain, au départ, Caroline était à son poste ; mais il y avait beaucoup d’autres femmes dans la rue ; les chèvres arrivaient de tous côtés, et Gaspard réussit à passer sans qu’elle pût lui adresser la parole. Le soir, il en fut de même, et pendant plusieurs jours encore il parvint à éviter sa rencontre.

Cependant Gaspard continuait à guetter Caroline du haut de la montagne. Il ne songeait plus au Mont de Cray. Toujours ses yeux étaient fixés sur la maison noire, dont on ne voyait qu’une fenêtre. Celle qu’il fuyait de près, il la cherchait de loin, et l’heure qui suivait le dîner, l’heure où Caroline apparaissait, lavant la vaisselle, était pour lui la plus belle heure du jour. Il passait le matin à l’attendre, l’après-midi à y songer. Heureux ceux qui ont ainsi une heure par jour, qui jette son reflet sur les autres !

Mais quoi ? Le chevrier de Praz-de-Fort s’était-il pris d’amour pour la jolie fille de Rossinières, promise, disait-on, au plus riche garçon de cette riche vallée ? L’idée ne lui en vint pas un instant. Sans doute, il était à l’âge où le cœur s’éveille, à ce premier printemps de jeunesse, propice aux amours précoces. Il avait dix-sept ans révolus. Pourquoi donc n’aurait-il pas aimé ? Mais que savait-il de l’amour, cet enfant sans famille, cet orphelin solitaire, qui n’avait eu de goût, jusqu’alors, que pour les pâturages où les marmottes font leurs terriers, et les âpres rochers où croît le génipi ? Que savait-il de la vie ? et que pouvait être pour lui cette belle fille au cœur trop aimant ? Hélas ! il ne savait qu’une chose, c’est que partout il avait rencontré le mépris et qu’elle seule avait été bonne pour lui. Il savait qu’elle l’avait pris par la main, qu’elle avait lavé les blessures de son visage, qu’elle lui avait parlé de Praz-de-Fort, et que la vie lui était douce depuis qu’il l’avait rencontrée. C’était un ange bienfaisant que le ciel envoyait sur son chemin. Il ne se demandait pas s’il l’aimait ; mais il savait bien qu’il aurait donné sa vie pour elle.

Figure 17. Brunies et éprouvées par le temps, avec leurs galeries sculptées.

Cependant Gaspard prenait goût aux chants des bergers ; il les écoutait avec plaisir, et, quoiqu’il ne chantât guère lui-même, il y avait dans son cœur quelque chose qui y répondait. Il voyait aussi d’un œil bien différent la vallée où s’abrite Rossinières et les monts qui la dominent. Il s’y plaisait sans savoir pourquoi. C’était, sans doute, la grâce rustique du paysage, la fraîcheur reposante des teintes, et cet air d’abondance et de bien-être, qui agissaient doucement sur son cœur jadis ulcéré, maintenant amolli et ouvert à la sympathie. Surtout il ne regardait plus ces jolies maisons en bois comme de tristes palais, faits pour la richesse et l’orgueil. Il ne les maudissait plus du sein de sa misère. À les voir si chaudes et proprettes, bien fermées, soigneusement bâties, à la fois brunies et éprouvées par le temps, avec leurs galeries sculptées tout autour et leurs religieuses inscriptions, qu’il aurait bien voulu savoir lire, non seulement il comprenait qu’on les habitât, mais des rêves confus de bonheur domestique, de vie à deux, abritée sous un de ces toits paisibles, commençaient à germer dans son cœur et à en éloigner cet âpre désir, cette sombre vision, de sauvage indépendance sur les rochers de Praz-de-Fort. Il y en avait une surtout, sur laquelle se fixait sa pensée, et dont l’image était pour lui celle du paradis sur la terre. Depuis qu’il y était entré, conduit par la main de Caroline, il ne l’avait plus revue, sauf du haut de la montagne, d’où il en découvrait le toit et une fenêtre. Aucune force humaine n’aurait pu le décider à passer dans la rue qui y conduit. Mais il l’avait aussi présente à l’esprit que s’il avait pu y retourner chaque jour ; il voyait le chèvre-feuilles – un de ces chèvre-feuilles comme on n’en trouve qu’à la montagne – qui s’arrondissait en berceau au-dessus de la petite porte d’entrée, qui s’enlaçait aux vieilles poutres de la galerie, et de là grimpait jusque sur le toit, pour retomber sur le devant en masses luxuriantes, riches de fleurs et de parfums. Il voyait la file de pots à fleurs, sous le poids desquels la galerie pliait, ici un œillet cossu, là des buissons de petites roses blanches, ailleurs des capucines, suspendues à des fils invisibles et poussant de l’un à l’autre leurs longues tiges envahissantes. À travers toute cette verdure, il voyait de petites fenêtres bien claires, avec des rideaux blancs, et le plus souvent ouvertes, afin de laisser entrer les parfums du dehors. Il est douteux qu’un architecte eut partagé la préférence de Gaspard. Il y en avait d’autres dans le village plus coquettement bâties, plus artistement décorées. Mais Gaspard avait son idée, et la Grande-Maison, elle-même, ne valait pas à ses yeux la maisonnette du régent. Les architectes à part, plus d’un en eût jugé comme lui. Toutes ces plantes avaient un air de santé, qui disait assez quelle main les soignait ; partout on sentait la présence du bon génie de la maison, et rien qu’à passer devant la porte, il vous arrivait des bouffées de fraîches senteurs, relevées d’un parfum, plus exquis encore, de paix domestique, de chaste innocence et d’heureuse honnêteté. Depuis que Gaspard commençait à sentir toutes ces choses, le mal du pays le quittait, et s’il eut été libre de partir le lendemain pour Praz-de-Fort, qui sait ?… peut-être fût-il resté.

Un regret toutefois, presque un remords, mêlait son amertume à toutes les sensations de cette vie nouvelle. Gaspard n’oubliait pas sa conduite étrange, le jour où Caroline était venue le surprendre à la montagne. Amours innocents, pourquoi donc vous cachez-vous, plus honteux que les amours coupables ? Gaspard aurait donné tout au monde pour une seconde fortune pareille, pour voir Caroline, pour lui parler, pour lui dire qu’il n’était point un ingrat. Mais au lieu de ce bonheur, dont il n’avait tenu qu’à lui de jouir, il en était réduit à fuir les occasions de la rencontrer, et à baisser la tête devant elle, comme un chevrier négligent et un garçon mal élevé, qui n’avait pas dit merci. Comme il se conduirait autrement, si c’était à recommencer ! Quinze jours avaient déjà passé sur sa faute, et il la sentait aussi vivement que le premier soir. Que faire pour la réparer ? Il se creusait la tête pour en trouver le moyen, mais sans y réussir. Sachant que Caroline avait le goût des fleurs, il imagina de lui en apporter. Il fit pour elle d’énormes bouquets de rhododendron, ayant soin de ne choisir que les pousses les plus fraîches, les plus jeunes, les plus belles. Il les cachait soigneusement à l’ombre, pour qu’ils ne se fanassent pas jusqu’au soir, et plus d’une fois il partit de la montagne chargé de toute une gerbe de rhododendrons éblouissants. Mais jamais une seule branche n’en vint jusqu’à Rossinières. Il était plus facile de les cueillir que de les donner, et à chaque pas qui le rapprochait du village, il sentait plus distinctement qu’il lui était impossible, à lui, le Valaisan, d’offrir des fleurs à la jolie fille de Rossinières. Il les portait jusqu’à quelques minutes du hameau de la Frace, à un certain endroit où le chemin passe le ruisseau, et, arrivé là, il les jetait. Après les bouquets de rhododendron il essaya des bouquets de fraises. Il croyait sentir qu’il oserait mieux donner des fruits que des fleurs. Oh ! les belles fraises, que celles qu’il cueillait pour Caroline ! Comme elles étaient rouges, bien mûres et richement parfumées ! De combien de gourmets elles auraient fait les délices ! Mais arrivé à l’endroit du chemin où il jetait les rhododendrons, il sentait la même impossibilité à dire : « Tenez, » et les fraises, comme les fleurs, allaient rouler dans le ruisseau, car il n’entendait pas que ce qui avait été cueilli pour Caroline tombât entre les mains de quelque autre.

Les heures, les jours s’écoulaient, et rien ne changeait dans la position de Gaspard. Toujours il fuyait la fille du régent, toujours il ne pensait qu’à elle. Mais il ne pourrait pas la fuir éternellement. Ce devait être sous peu le tour de Caroline à loger le chevrier, et alors il faudrait bien qu’il affrontât sa présence. Il attendait ce jour avec terreur. Déjà il cherchait dans sa tête quelque ruse pour demander l’hospitalité ailleurs que chez Caroline. Mais que pouvait-il inventer ? Le tour devait se faire, c’était la loi. À la rigueur, il eût pu refuser d’aller chez tante Claude, rapport au filleul et aux mauvais propos qu’il était bien sûr d’y entendre. Mais chez Caroline, qui ne lui avait fait que du bien ! Que diraient les gens ? que dirait Caroline surtout ? Et pourtant de quel front passer le seuil de sa porte ? Comment souper à la même table, peut-être en tête-à-tête ? Comment supporter son regard et ses justes reproches ? Parfois Gaspard prenait une grande résolution : il lui dirait tout… Tout, mais quoi ?… Qu’avait-il à lui dire ?… Il lui dirait qu’il s’était caché, qu’il avait eu peur, qu’il avait eu honte… Peur de quoi ? Honte de quoi ?… Le savait-il lui-même ? Non, il n’avait rien à lui dire… Et comme il réfléchissait ainsi, la vieille chèvre blanche, qui ne le quittait guère, depuis qu’il l’avait prise en amitié et qu’il avait toujours pour elle quelque grain de sel, venait lui passer la tête sur l’épaule, ou bien l’ombre pyramidale, qui tournait lentement autour des sapins, annonçait l’heure du dîner, et les yeux sur la fenêtre de la petite maison noire, Gaspard attendait l’apparition de chaque jour, et tout au bonheur présent, il oubliait le lendemain.

On était à l’avant-veille du jour fatal, et Gaspard venait de rentrer au village. Les chèvres avaient pris le chemin de leurs petites étables ; aucune n’avait manqué, et les ménagères diligentes étaient occupées à les traire. Gaspard descendait la grand’rue, gagnant son logis et songeant à ce qu’il ferait à pareille heure, le surlendemain, lorsqu’il vit Caroline, qui montait et se dirigeait vers lui.

Il s’arrêta, voulut rebrousser, fit encore quelques pas… Et puis… Grand Dieu !... Caroline l’appelait de sa voix douce et claire, exactement comme à la montagne.

— Hé ! Gaspard !

Pour le coup il resta cloué sur place, et il fallut que la jeune fille, plus que jamais aimable et souriante, cheminât jusqu’à lui.

— Eh bien, Gaspard, on fait le sauvage ?

Gaspard rougit jusqu’au blanc des yeux.

— Y a-t-il encore des fraises à la montagne ? reprit Caroline.

Gaspard fut transformé. Un éclair de lumière traversa son esprit ; il entrevit l’accomplissement de tous ses rêves, et il fut si ébloui qu’il ne sut plus ce qu’il disait.

— Des fraises ! balbutiait-il à mots entrecoupés, des fraises !… Oui… qu’il y en a !… Elles ne sont pas toutes au ruisseau.

Caroline le regarda curieusement.

Il se remit, et l’espoir lui donnant de l’assurance :

— Il y en a, Mademoiselle… Il y en a pour vous !…

Et il rougit de nouveau, comme s’il s’était trahi.

— Veux-tu m’en cueillir plein un saladier ?

— Deux, si vous voulez, Mademoiselle… Vous les faut-il ce soir ? J’en trouverai bien ; il y a de la lune, et puis, on connaît les endroits.

— Tu es trop bon, mon garçon. Demain, à ton aise. Quand tu partiras je te donnerai un petit panier. Et si tu me les cueilles belles, je te les paierai bien.

— Les plus belles de la montagne !… Mais c’est moi qui vous les donnerai… Vous ne les paierez pas… Non, vous ne les paierez pas… J’en ai déjà tant cueilli pour vous !… Mais je n’ai pas osé… N’est-ce pas, Mademoiselle Caroline, que vous ne les paierez pas ?

Il mettait à ces paroles une ardeur si étrange que Caroline en eût presque peur. Mais ce fut une impression fugitive, un éclair.

— Va, tu es un bon garçon ! dit-elle, en lui tendant la main. Je le leur disais bien, moi !… Si tu veux les donner, elles n’en seront que meilleures.

Elle reprit le chemin de la maison, et Gaspard la suivit des yeux jusqu’au tournant de la rue. Quand il gagna son logis, il était comme ivre, il chancelait.

Il fit aussi court que possible chez le bourgeois où il logeait, et il fut bientôt sur son foin.

Passez, passez, longues heures de la nuit ; faites place au jour désiré. Mais non. L’ivresse de l’attente, c’est déjà le bonheur ! Laissez les instants couler goutte à goutte : il y a ce soir un homme heureux dans le monde !

Gaspard ne ferma pas les yeux ; mais il n’en fit que plus de rêves. Ces rêves, pour la plupart, n’allaient que jusqu’au lendemain. Il pourrait enfin cueillir des fraises pour Caroline ; il oserait lever les yeux sur elle ; il oserait lui dire : « Tenez ! »… Et quelles fraises il allait cueillir !… Ne lui avait-elle pas dit qu’elles seraient meilleures s’il les donnait ? Ne lui avait-elle pas pris la main, et il la portait timidement à ses lèvres, cette main qu’elle avait serrée… Donc elle ne lui gardait pas rancune. Elle ne le tenait ni pour malhonnête, ni pour ingrat, seulement un peu sauvage… Oh ! pour cela, oui, il était bien un peu sauvage… Et puis il s’étonnait d’avoir été si hardi… Ne lui avait-il pas avoué qu’il en avait déjà tant cueilli ?… C’était comme s’il avait tout dit… Elle avait bien compris, et elle ne s’était point fâchée. Elle était bonne, si bonne qu’elle l’aimerait bien un peu en retour… Si peu que ce fût, il y avait de quoi se trouver riche… Et toutes ces pensées tourbillonnaient confusément dans sa tête, et pour la première fois le bonheur l’empêcha de dormir de toute une nuit… Il faisait obscur dans la grange de Gaspard. Les portes étaient closes, les parois sans ouverture, et aucun des rayons que la lune versait sur la terre ne pénétrait jusqu’à lui. Mais que lui importait ? Il y avait plus de lumière dans son cœur qu’il ne pouvait y en avoir dans le ciel.

Le lendemain, plus tôt encore que de coutume, la corne du chevrier retentit, sonore, dans le village de Rossinières. Le troupeau ne se rassembla que lentement. La plupart des femmes avaient été prises au saut du lit. Elles arrivaient l’une après l’autre, de mauvaise humeur, demandant à Gaspard quelle mouche le piquait de partir ainsi avant l’aube. Seule Caroline était prête. Elle était dans la grand’rue, un panier à la main. Elle le tendit à Gaspard, qui, cette fois, leva la tête et la salua d’un sourire.

— Mais, dit-elle en retirant à demi le panier, je gage que tu vas encore abandonner tes chèvres.

À cette allusion, qui, vingt-quatre heures auparavant, l’aurait fait rentrer sous terre, il n’éprouva pas même un instant d’embarras.

— Bien sûr qu’on les quitterait, fit-il, si l’on savait de trouver au retour celle qui les gardait l’autre jour.

— Bon, bon ! dit Caroline. On a trop de besogne aujourd’hui.

Et puis, comme il s’éloignait, elle ajouta :

— La bouteille est pour toi... dans le panier… On dit qu’il n’y a plus d’eau par là-haut.

Il y avait effectivement dans le panier, outre le saladier à remplir, une bouteille de la contenance d’une chopine, peut-être un peu plus. Gaspard remercia d’un signe de tête ; mais Caroline avait disparu.

C’était plaisant à voir comme le chevrier de Rossinières faisait trotter ses chèvres ce jour-là. La pauvre Blanche suivait essoufflée, et plus d’une commère, qui se méfiait du Valaisan et qui l’épiait de loin, se prépara à lui laver la tête le soir. Tante Claude, qui, pour la première fois de sa vie, s’était trouvée en retard, dut revenir sans avoir pu atteindre le troupeau. Fallait-il avoir perdu toute pitié, pour faire courir ainsi de pauvres bêtes à jeun ! Mais Gaspard allait toujours son train. Pas une ne put attraper aux broussailles le moindre bourgeon en passant. Il les conduisit au plus bel endroit de leurs pâturages, et là, les laissant prendre à leur aise une ample revanche, il partit, de son côté, le saladier à la main. Il ne redoutait plus les polissons du village. Depuis la leçon qu’il avait donnée au filleul, ils avaient cessé leurs visites. Il partit donc sans crainte, tout à la joie. Il savait les bons coins, comme il disait ; il allait de place en place, ne prenant que les plus belles, les plus mûres, la fleur des fraises de la montagne. Son œil perçant les devinait sous les feuilles, et il allait de l’une à l’autre, cueillant à force, sauf à jeter de temps en temps un regard à la dérobée du côté de la maison noire. Il ne s’accorda pas un instant de relâche jusqu’à ce que le saladier fût plein, mais plein de telle sorte qu’elles roulaient de tous côtés. Alors il le déposa sous un sapin touffu, également à l’abri des chèvres et du soleil, et, pour surcroît de précautions, il le couvrit de grandes feuilles de gentiane et de tussilage. Ce travail terminé, il était à peine huit heures. Moins de trois heures lui avaient suffi pour remplir un saladier de belle taille. Il aurait pu le donner en cent à la plus agile des fillettes qui ont coutume d’aller cueillir les fraises aux bois. Alors il prit le panier, et recommença sa cueillette. Il fallait qu’à midi, heure sacrée, le panier fût plein, comme le saladier. Il redoubla d’ardeur et de courage, ne visita que les coins les meilleurs, et à midi, vrai prodige, même à midi moins quelques minutes, il était de retour sous le sapin, le panier rempli. On n’y en aurait pas mis une de plus. Il est vrai que la sueur coulait à grosses gouttes de son front. Il s’assit, vida d’un trait la moitié de sa chopine – oh ! le bon vin ! – et n’eut plus d’yeux que pour la petite fenêtre au lavoir. Caroline ne tarda pas à s’y montrer ; mais il devait y avoir effectivement bien de la besogne dans la maison du régent, car la cheminée continuait à fumer à force, et au lieu de faire tranquillement son ouvrage, comme à l’ordinaire, Caroline allait et venait, s’interrompant à tout coup, et d’autres figures de femme passaient et repassaient derrière elle. Que voulait dire ce mouvement inaccoutumé ? Gaspard ne s’en inquiéta pas autrement. Il pensa que c’était jour de fête pour le régent, et il en eut cette satisfaction que Caroline eut pour plus longtemps à laver. À une heure, la douce apparition passée, Caroline ne se montrant plus que fugitivement et à de longs intervalles, Gaspard prit sa bouteille, la vida, courut la rincer à l’une des rares sources qui filtraient encore sur la pente desséchée, et se mit en devoir de la remplir aussi. Mais jugeant que les fraises auraient de la peine à sortir par l’étroit goulot, il la remplit de belles myrtilles noires, veloutées de bleu. Ce fut l’affaire d’un instant. Mais Gaspard était en veine, et il avait bien d’autres projets. Après les fruits, ce fut le tour des fleurs. Il oserait en donner, cette fois. Il savait, de l’autre côté de la Pointe du Chevrier, entre le Mont de Cullens et les arêtes qui vont au Mont de Cray, une pente au nord, ombragée de taillis, où la neige avait persisté jusqu’aux derniers jours de juin, et où les rhododendrons étaient encore en pleine floraison. Il y alla, et en fit un bouquet, ou plutôt une gerbe à entourer des deux bras, qu’il lia du mieux possible, avec de longues branches de saule. Il eut la chance bien rare d’en trouver une touffe à fleurs blanches. Ceci sera pour la galerie, pensa-t-il, et se débarrassant de tout son bagage, il se mit à creuser à l’entour, et fit si bien qu’il réussit à enlever la touffe entière, avec toutes ses racines prises dans une énorme motte. Il l’entoura d’une espèce de treillis en osier, de peur que la terre ne tombât. Puis il déposa ses trésors en lieu sûr, et se mit en campagne pour continuer sa récolte. Jamais la montagne de Cullens ne lui avait paru plus fleurie. Décidément, malgré le génipi, les Alpes de Rossinières valaient celles de Praz-de-Fort. Il ne cueillait pas, il moissonnait. Oh ! si vous aviez vu le bouquet que fit Gaspard Gros. Il y mit tout son savoir et tout son goût. Ce fut une gerbe touffue, un fouillis étrange, plus hérissé que la forêt de cheveux noirs qui se dressaient sur sa tête. On y voyait le lys des Alpes, au milieu de dauphinelles qui allongeaient outre mesure leurs grands panaches de fleurs bleues, puis des fruits d’anémone à tête d’argent, ronde et chevelue, puis des aconits, puis d’énormes pigamons lilas, le tout entremêlé de grands soucis bien ouverts, bien écarquillés, et les plus jaunes qu’il eût pu trouver.

Il était assez tard dans l’après-midi quand Gaspard eut fini sa récolte. Il revint sous le sapin et y attendit l’heure où il avait coutume de partir, c’est-à-dire le moment où le soleil se cachait à l’ouest, derrière le rocher de Caudon, dans les montagnes de la Gruyère. La soirée s’annonçait splendide. Un souffle d’air frais avait succédé à la chaleur du jour ; les ombres s’allongeaient dans la vallée ; les cimes se dessinaient sur un ciel pur ; des sons de clochettes passaient dans les airs avec les bouffées de la brise ; sur le Mont de Cray un berger chantait son ranz-des-vaches, et Gaspard, le visage épanoui, le cœur palpitant, regardait tour à tour la fenêtre de Caroline, les richesses accumulées sous le sapin, et le soleil, qui allait son chemin de tous les jours, sans se hâter ni s’attarder. La chèvre blanche vint lui faire visite. Il lui passait la main sur l’échine, lui prenait la barbe, et lui disait, à son ordinaire, quelques jolis mots d’amitié. La Brune vint aussi. Bien sûr, elles avaient deviné sa joie, et elles voulaient le féliciter à leur manière.

Figure 18. Fraises des bois.

Cependant le soleil baissait de plus en plus. Gaspard sonna trois fois de sa corne. Toutes les chèvres se rassemblèrent, prêtes au départ. Pas une ne manqua. Il les conduisit jusqu’à l’endroit où le sentier commence à se dessiner assez bien, pour qu’elles puissent facilement le suivre d’elles-mêmes ; puis il revint en courant, regarda encore une fois le soleil, et au moment même où le bord du disque fut entamé, il chargea lestement son bagage : au bras gauche le panier, la bouteille attachée à l’anse par un mouchoir ; à la main droite le saladier, et entre les deux bras, lui montant jusqu’au-dessus des yeux, les rhododendrons à fleurs pourpres, le rhododendron à fleurs blanches, et la gerbe des soucis, des lys et des aconits. Jamais chevrier de Rossinières ne descendit de la montagne en pareil équipage. Il pliait sous le poids. Les chèvres eurent meilleur temps que le matin. Arrivé au hameau de la Frace, Gaspard n’avait pas de main libre pour sonner de la corne ; mais il n’eut guère besoin d’avertir le monde ce jour-là. Son passage fut un évènement. Tout le village se mit aux fenêtres pour le voir. Les femmes riaient. Les enfants firent cortège après lui, se gaudissant et criant de toutes leurs forces : « Oh ! le Valaisan ! le Valaisan ! » Il les laissa faire. Il riait lui aussi, et il était plus heureux qu’eux tous. Bientôt vint le ruisseau. Les guêpes furent tranquilles cette fois. Puis le Borgeaud, puis la petite route, et puis enfin Rossinières. Gaspard abandonna aux gamins qui l’avaient suivi le soin de conduire le troupeau jusqu’au haut de la grand’rue, et il courut droit chez le régent, accompagné de la Brune et de la Blanche. Caroline n’était ni sur le pas de porte ni dans l’escalier. Elle semblait avoir oublié les chèvres et le chevrier. Gaspard monta et déboucha triomphant dans la cuisine. Elle était vide aussi. Vide, entendons-nous. Elle était fort animée, au contraire ; trois ou quatre femmes s’y agitaient dans tous les sens ; mais Caroline n’y était pas. Gaspard, un peu désappointé, posa tout son butin sur le premier meuble venu, fraises par-ci, rhododendron par-là. Caroline accourut aux exclamations que poussèrent les femmes de service. Grand Dieu ! qu’elle était belle, mais belle à éblouir ! en robe claire, un bouquet au corsage, le sourire sur les lèvres et un rayon céleste dans les yeux.

— Oui, bien sûr, que tu es bon garçon !… répétait-elle, en considérant l’un après l’autre tous ces trésors étalés.

Puis, prenant la main de Gaspard :

— Je veux que tu sois de la fête, toi aussi ; reviens seulement dans une heure.

— Quelle fête ? dit Gaspard.

Il n’avait pas coutume d’être curieux ; mais la question lui échappa.

— Mais… le contrat.

— Comment, le contrat ?… Qu’est-ce que c’est qu’un contrat ?

Toutes les femmes partirent ensemble d’un bruyant éclat de rire.

— Allons, dit Caroline, on voit bien que tu n’es pas du village. On s’est fiancée il y a huit jours, et c’est aujourd’hui qu’on fait le contrat. Comprends-tu ?

Il n’avait que trop compris. Il sentit quelque chose d’étrange, comme si son sang s’était arrêté un moment. La tête lui tourna. Il vit le sol se dérober sous lui. Cependant il fit un effort incroyable pour rester maître de lui-même, et Caroline ne se serait peut-être aperçue de rien, sans une des femmes de service, qui remarqua qu’il se tenait de la main à un meuble.

Gaspard balbutia quelques mots sans suite, cherchant une explication :

— Ce n’est rien, Mademoiselle… c’est que… Voyez-vous… Il a fait si chaud par là-haut…

— Oui, la fatigue, dit Caroline. Mais aussi pourquoi te charger de la sorte ?

Elle courut chercher un verre de vin. Gaspard y trempa ses lèvres, parce que Caroline l’y obligea. Puis, la première émotion surmontée, il dit que ça lui passerait mieux dehors, et quoi qu’elle fît pour le retenir, il s’échappa de ses mains.

— Au moins, tu reviendras, lui cria-t-elle encore du haut de l’escalier.

Il fit un signe de tête, qu’on pouvait prendre pour un assentiment, et sortit.

La rue était vide, les chèvres étaient toutes rentrées. Il se glissa dans la première grange venue, et se jeta sur un tas de foin. Mais voilà que, sitôt la nuit close, un son de violons vint troubler sa solitude. Tout le village était en gaîté, et l’on dansait à l’auberge communale, l’antique maison de ville. Les groupes allaient et venaient, chantant joyeusement. Ce bruit lui fit mal. Il sortit de sa cachette et se faufila le long des maisons, à la faveur de l’ombre. On ne sait quel instinct le poussa du côté de la demeure de Caroline, sans doute ce besoin, qui prend parfois les malheureux, d’épuiser jusqu’à la lie le calice d’amertume. Il dut passer devant l’auberge. Il vit les couples tourbillonner dans la grand’salle. Dans une pièce à côté étaient attablés les buveurs. Deux d’entre eux, assis à une fenêtre, causaient à très haute voix ; c’étaient le syndic et un jeune homme. Ils causaient des intérêts de la commune. Le jeune homme tenait des propos étranges. Il disait au syndic que tous ces pâturages communs étaient une ruine pour l’endroit, qu’ils rapporteraient le double s’ils appartenaient aux particuliers, et qu’il était temps d’en finir avec ces vieilles coutumes, notamment avec ce troupeau de chèvres, qui mangent toutes les pousses des jeunes arbres.

Ce bizarre discours n’arrêta point Gaspard. Il entendit et ne comprit pas. D’ailleurs, qu’y avait-il là qui pût l’intéresser ?

Plus loin, des garçons attardés, qui avaient couru mettre leur plus belle veste du dimanche, arrivaient en toute hâte.

— Deux setiers de vin, disait l’un. Mais qu’est-ce que c’est pour lui ? Un richard comme ça ! Il nous en faut le double à la noce. Sinon, gare le charivari !

Plus loin encore, c’était mieux qu’un groupe ; c’était un cortège, c’était la noce elle-même, qui allait faire la visite de rigueur à la jeunesse qui dansait. Gaspard se jeta dans un coin sombre. Il vit passer le fiancé et la fiancée. Le fiancé avait l’air glorieux, il marchait droit. Caroline s’appuyait à son bras, joyeuse aussi, semblait-il. Le père venait ensuite, fier et heureux du bonheur de sa fille, puis les conviés, parents et amis, et tout ce monde allait devisant, deux à deux, bras dessus, bras dessous, comme il convient en pareil cas. Les vieux cheminaient gaillardement ; les jeunes filles sautillaient, essayant déjà des pas de danse aux sons lointains de la musique ; les jeunes hommes leur glissaient de doux propos à l’oreille, et plus d’une noce future se préparait, sans doute, à l’ombre de celle-là. Leur arrivée à l’auberge fut saluée d’un long hourra ; puis les violons, dont la voix avait été couverte un instant, reprirent avec plus d’entrain que jamais.

Enfin la rue fut libre, et Gaspard put aller, sans être aperçu, jusque devant la maison de Caroline. Il se blottit sous le porche d’une grange en face, et regarda quelque temps le chèvre-feuilles, les fenêtres ouvertes, et les femmes de service, toujours affairées. En se levant sur la pointe des pieds, il put voir la table vide, le désordre des verres, des plats, des bouteilles, et au milieu le rhododendron à fleurs blanches, dans son treillis d’osier, comme il l’avait apporté. Il était là, solitaire, lorsqu’il entendit des pas dans la ruelle. C’étaient tante Claude et quelque autre commère. Elles s’arrêtèrent devant la porte d’une maison, à deux pas de Gaspard. Elles chuchotaient. Gaspard prêta l’oreille. Il avait entendu le nom de Caroline.

— Je vous dis, moi, qu’il ne faut pas se fier à ces filles qui font tant les vertueuses, disait tante Claude. Ça ne reçoit pas les garçons à la veillée, le samedi ; mais ça va les chercher à la montagne. On l’a assez vue partir, l’autre jour…

Elle ajouta quelque chose encore, et quelque chose qui devait être bien méchant, car elle le dit si bas, si bas, que Gaspard ne comprit pas.

— « Vipère ! » cria une voix dans l’ombre.

Les deux femmes se précipitèrent dans la maison, plus effrayées que si quelque revenant fut sorti de terre à leurs pieds. Cependant l’exclamation de Gaspard avait fait venir le monde aux fenêtres chez le régent. Il s’enfuit à toutes jambes.

À cent pas de là, comme il passait devant la petite étable des chèvres de Caroline, il entendit un bêlement. Il entra. La Brune était couchée ; mais la Blanche était debout, et regardait vers la porte, comme si elle attendait quelqu’un.

— Bonne bête, lui dit Gaspard, est-ce que tu m’as senti ?

Il chercha dans son gousset un dernier grain de sel à lui donner ; puis quand il se vit seul avec ces pauvres animaux, les seuls êtres au monde qu’il lui restât à aimer, son cœur se dégonfla. Assis sur le bord de la crèche, il versa des larmes en abondance. La Blanche avait la tête sur ses genoux et la remuait doucement. Quant à la Brunette, elle dormait. Cette jeunesse, qui s’ébat tant que le jour est long, a le sommeil profond pendant la nuit. Gaspard resta longtemps dans l’étable. Soudain il se leva, caressa un instant le joli cou de la Brune, mais doucement, de peur de la réveiller, donna à la Blanche ses mains à lécher, lui dit un dernier adieu, puis il sortit. Il prit à travers champs. Où allait-il. Il n’en savait rien lui-même. Il savait seulement qu’il s’en allait. Le bruit lointain des réjouissances du village le poursuivit pendant quelque temps encore ; mais ce ne fut pas long, et le pauvre chevrier, désormais seul au monde, suivant une route inconnue, s’enfonça dans le silence de la nuit.

 

Le lendemain, grand émoi au village. Il faisait jour depuis une heure. Point de chevrier. On l’attribua d’abord aux réjouissances de la veille. On pensa qu’il faisait grasse matinée, comme plusieurs autres. Cependant les commères commençaient à perdre patience, et à se demander l’une à l’autre ce que cela signifiait. L’une d’elles alla voir à la grange où Gaspard aurait dû passer la nuit. Personne. Elle alla chez les bourgeois dont c’était le tour à le loger. Point de nouvelles. Elle poussa jusque chez Caroline. On ne sut pas lui en dire davantage. Le temps se passait, et Gaspard ne se trouvait pas. La moitié du village attendait dans la rue, avec le troupeau, et les femmes du hameau de la Frace et du Borgeaud arrivaient l’une après l’autre.

— Il aura trop bu, disait l’une, et sera tombé dans quelque fossé.

Mais personne ne se souvenait de l’avoir vu ni chez le régent, ni à l’auberge.

— Et voilà ce que c’est que ces Valaisans, disait une seconde.

— C’est bien le dernier qui sera chevrier de Rossinières, répondait une troisième.

Il n’y en avait que deux qui ne soufflaient mot : tante Claude, parce que la voix qui lui avait crié « Vipère » retentissait encore à son oreille, et Caroline, qui commençait à deviner, et qui fut la première à ramener ses chèvres à l’étable.

On ne sut jamais à Rossinières ce qu’était devenu Gaspard Gros. Le surlendemain, il fallut bien trouver un chevrier. Un garçon du village se dévoua, moyennant gros gages, vu la paille qu’il y avait avantage à tresser. À la fin de la saison, les bourgeois décidèrent de verser dans la bourse des pauvres ce qui était dû au Valaisan, déduction faite de l’augmentation de paie qu’avait exigée son successeur. Caroline se maria vers l’automne. Elle quitta la maison noire pour aller demeurer à Château-d’Œx. Mais elle ne fut point heureuse. Ses enfants moururent. Son mari prit goût à la boisson et tourna mal. Elle n’eut plus autant de fleurs autour d’elle. Cependant elle conserva un rhododendron à fleurs blanches. Mais il était rebelle à la culture. Il poussait parfois des boutons au printemps, mais qui séchaient tous avant de s’ouvrir. On dit que Caroline pleurait quand elle les voyait avorter. On dit aussi que lorsqu’il passait des Valaisans à Château-d’Œx, elle cherchait les occasions de leur parler, et leur demandait s’ils ne connaîtraient pas, par hasard, un certain Gaspard Gros, de Praz-de-Fort, qui avait été chevrier dans le temps et qui, peut-être, l’était encore. Mais aucun n’avait connu de chevrier de ce nom-là, et c’est à peine si quelques-uns avaient ouï parler du hameau de Praz-de-Fort. Ce Valais est si grand !

Figure 19. Pays d’Enhaut, vu de Château d’Oex

À Praz-de-Fort, l’automne et l’hiver se passèrent aussi sans qu’on eût de ses nouvelles, et déjà l’on ne songeait plus à lui, lorsque, à l’entrée du printemps, il arriva un soir, les pieds poudreux, comme s’il avait marché tout le jour, d’ailleurs pâle, maigri, défait, presque méconnaissable. Il dit à ceux qui l’interrogèrent que la vie lui avait été dure, et qu’il avait eu faim par le monde. On eut pitié de lui, et on lui donna de nouveau la place de chevrier. Il l’eut dès lors tous les étés. En hiver, on ne savait pas bien ce qu’il faisait. En été, on le voyait passer le matin, sonnant de la corne dans le village, le soir de même. Tout le monde le connaissait ; mais il n’avait d’amitié avec personne, et s’il avait été taciturne dans son enfance, il l’était bien plus encore. C’était le silence lui-même. Au reste, il avait repris quelques-unes de ses habitudes premières : il faisait encore la chasse aux marmottes, à coups de pierre, et il allait récolter le génipi sur les rochers. On affirme qu’il passait de longues heures sur les pointes des montagnes, occupé à regarder d’un certain côté, toujours le même ; mais on ne savait pas ce qu’il y cherchait.

Cependant, après quelques années, un curé d’une paroisse voisine fit, par hasard, sa connaissance. Ce curé était botaniste : ils le sont presque tous en Valais. Il avait, comme Gaspard, l’amour du génipi ; ce fut ce qui les lia. Ayant rencontré le chevrier de Praz-de-Fort, dans une excursion au glacier de Saléna, il soupçonna un certain don naturel d’observation sous cette enveloppe de mutisme. Le soir même, il fit chercher Gaspard ; il lui montra quelques plantes plus ou moins rares, lui indiqua les stations où il y avait chance de les trouver, et lui promit une honnête récompense s’il réussissait à en récolter une certaine quantité. Au bout de huit jours, Gaspard avait trouvé toutes les plantes qu’on lui avait montrées, et le curé en était riche pour la vie. Celui-ci prit goût à un homme qui le servait si bien. Il le chargea de commissions nouvelles, et s’en fit un compagnon de voyage dans toutes ses excursions au Val Ferret, sauf à le faire remplacer comme chevrier. En hiver, il le faisait venir chez lui, et Gaspard lui aidait à mettre en ordre ses collections. Peu à peu il découvrit tout un trésor d’intelligence naturelle et de dévouement chez cet homme à demi sauvage, et que plusieurs croyaient idiot. Il lui fit des questions sur sa vie passée. D’abord Gaspard répondit peu. Mais l’habitude aidant, il devint plus ouvert. Il lâcha un mot un jour, un mot un autre, et finit par livrer au curé tout le secret de son histoire. Il n’y eut que cette période plus sombre, entre le départ de Rossinières et le retour à Praz-de-Fort, sur laquelle il ne voulut ou ne sut jamais rien dire.

Cette liaison fut pour Gaspard l’occasion d’un retour à une vie plus humaine. Cependant il ne se laissa apprivoiser qu’à demi. Pendant une, deux, trois semaines, il ne paraissait pas à la cure, et lorsque, dans un de ces intervalles, le curé dirigeait une course de manière à passer au milieu du troupeau de Praz-de-Fort, le chevrier était toujours introuvable. Se cachait-il, ou bien passait-il la journée à rôder seul sur les plus hautes pointes ? On ne sait. Le curé le gronda souvent au sujet de ces longues absences ; mais il ne parvint pas à le corriger.

Les choses allèrent ainsi pendant bien des années. Puis, un soir, les chèvres de Gaspard revinrent seules. Les hommes de Praz-de-Fort, craignant qu’il ne fût arrivé malheur, se munirent de lanternes et allèrent à la recherche du chevrier. Leurs efforts furent inutiles. On le chercha, sans plus de succès, le lendemain et les jours suivants. Ce ne fut que quelques semaines après qu’on découvrit son corps. Des oiseaux de proie indiquèrent la place où il était. Il était horriblement mutilé, ayant dû tomber d’une hauteur de deux cents mètres au moins. S’était-il hasardé pour cueillir une plante rare ? Cela n’est pas probable. Au-dessus du point où on le releva, les rochers sont à peu près nus. D’ailleurs, Gaspard était dans une de ses veines de mélancolie, pendant lesquelles il ne récoltait guère. S’était-il tué volontairement ? Cela n’est point impossible. Mais le curé ne le croyait pas.

— Voyez-vous, disait-il, cet homme-là avait aussi sa religion. Il craignait Dieu, ce qui est un grand empêchement de suicide. Mais ces vieux chevriers finissent souvent ainsi. Ils vivent au milieu des rocs. Ils n’ont pas d’autre société. Ils s’y habituent tellement qu’ils ne redoutent plus rien. Et puis, le pied leur manque un beau jour.

 

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LA DENT DU MIDI

I

LA DENT DU MIDI VUE DE LA PLAINE.

Figure 20. Les Dents du Midi depuis Aigle.

Les Alpes ont peu de chaînes plus distinctes que celle qui s’étend du Grimsel à la Dent de Morcles, et qui est, en général, connue sous le nom de chaîne bernoise. On en suit facilement la ligne de faîte sur une longueur de plus de vingt lieues et dans une direction constante, de l’est à l’ouest, avec inclinaison vers le sud. Elle offre cependant au géographe au moins une difficulté ; on ne sait pas au juste où elle finit. Faut-il l’envisager comme se terminant à la Dent de Morcles, ou bien comme se prolongeant du côté de Savoie par la Dent du Midi ? Entre ces deux sommités, il y a plus qu’un col : il y a le défilé de Saint-Maurice. Le Rhône, qui suivait une direction parallèle aux Alpes bernoises, fait ici un coude brusque vers le nord, et profite de cette porte ouverte, pour aller se jeter dans le bassin du Léman. L’interruption de la chaîne est complète, et pourtant il n’est pas facile d’y voir autre chose qu’une coupure. Des deux côtés les montagnes ont la même largeur de base ; les sommets se suivent dans la même direction ; la formation géologique est semblable, et les couches se correspondent. On dirait une digue colossale rompue accidentellement sur un point, et tout invite à passer à vol d’oiseau sur cette brèche, pour chercher plus loin la continuation de la chaîne.

Mais pour reconnaître la place de la Dent du Midi dans le réseau alpin, il faut, si l’on ne veut pas s’en rapporter aux cartes, gravir dans le voisinage quelque pointe élevée. Quand on ne l’a vue que de la plaine, on se la représente plutôt comme un massif qui ne tient à aucun autre. Elle occupe un triangle, dont chaque côté ne mesure pas moins de trois lieues, et dont la base s’appuie au Rhône. À l’angle opposé, un col la relie à d’autres sommets, mais un col si bien caché qu’il faut y être pour le voir, et de partout ailleurs la Dent du Midi paraît libre, entourée de vallées profondes, et s’avançant seule jusqu’au-dessus de la brèche de Saint-Maurice. Elle a des arêtes, mais point de ramifications, et elle semble former un tout indépendant.

Elle doit à sa position d’être une des cimes les plus connues de la Suisse. Les voyageurs qui suivent la route du Simplon l’ont devant les yeux plusieurs heures durant, et ceux que la douceur du climat et le charme du paysage retiennent à Bex, à Montreux, à Clarens, à Vevey, ont le temps de faire connaissance avec elle. Elle doit à sa grâce hardie de fixer tous les regards et de figurer parmi les montagnes célèbres, et en quelque sorte classiques, la Blumlisalp, la Jungfrau, etc. L’étude minutieuse que l’on a faite des Alpes, depuis une vingtaine d’années, n’a pas diminué sa juste réputation de beauté. Elle ne pouvait que gagner à des comparaisons plus nombreuses.

Figure 21. Cascade de la Pissevache.

Cependant elle a ses aspects, qui ne sont pas tous également favorables. Ainsi que la plupart des sommités de la même chaîne, elle paraît moins élancée et moins fière quand on la voit du sud, et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles on envisage volontiers ce côté-là, qui est pourtant celui du soleil, comme le revers ou le dos de la montagne. Ses vrais points de vue sont ailleurs et heureusement à la portée de tous, sur la route, flanquée d’un chemin de fer, qui va de Martigny à Saint-Maurice et de Saint-Maurice à Vevey. Ils seraient aussi sur un sentier parallèle, sentier qui n’existe pas, mais que l’on peut supposer, filant de colline en colline, sept ou huit cents mètres plus haut. Nous prendrons la route, et comme notre but n’est pas de voyager rapidement, mais de voir, nous braverons la poussière, et nous irons à pied, comme on allait autrefois.

En partant de Martigny, on quitte le grand bassin du Valais, pour entrer dans le défilé transversal par où le Rhône s’échappe de ce pays, de toute part fermé comme une place-forte. Pendant trois heures on chemine dans une sorte de vallée-fissure, qui n’aurait pas besoin d’être beaucoup plus étroite pour s’appeler une gorge, et qui, telle qu’elle est, mérite ce nom au point de sortie, à Saint-Maurice, où des deux côtés les rochers serrent le fleuve. Sur la plus grande partie de ce trajet, depuis la cascade de Pissevache, à une lieue de Martigny, on longe les bases de la Dent du Midi ; mais on ne la voit pas elle-même, parce qu’on est pris entre le Rhône et un premier étage d’escarpements abrupts, assez hauts pour la masquer. Cependant, si l’on consulte la carte, on verra que la cascade de Pissevache est formée par une rivière qui en descend, la Sallanche, et l’on devinera qu’une montagne qui envoie au fleuve principal un tribut aussi considérable, nourrit des glaciers de quelque étendue. Plus loin on trouvera un autre cours d’eau, le torrent de Saint-Barthélemy, dont le cône de déjection est si énorme qu’il a refoulé le Rhône et lui barre presque le passage. C’est toute une colline de dépôts ; elle est absolument inculte, et les pauvres sapins rabougris qui y végètent entre les pierres, forment une triste forêt, connue sous le nom de Bois-Noir. Pour qu’un torrent charrie tant de cailloux et de boue, il faut qu’il vienne d’une montagne bien déchirée et sujette à de dangereux éboulements. Si l’on jette de nouveau un coup d’œil sur la carte, on s’assurera que cette montagne est encore la Dent du Midi ; mais, à cela près, on ne s’en ferait aucune idée, sans une déchirure par où elle apparaît un instant. Quand on arrive au Bois-Noir, on la voit pendant cinq minutes peut-être, dix au plus, surgir comme une pointe aiguë, à une hauteur vertigineuse, dans l’embrasure de la gorge latérale par où le torrent de Saint-Barthélemy débouche sur la plaine. Nulle part cime plus légère ne commande de plus obscures profondeurs. L’architecture gothique a seule de semblables campaniles. Elle est si effilée, la base en est si étroite, l’essor si hardi, qu’on se demande si l’équilibre en est stable, et s’il y a sûreté pour les passants. J’ignore si c’est un effet d’imagination ou d’optique – peut-être cela tient-il à la difficulté de tenir longtemps la tête à demi renversée, peut-être aussi à certaines dentelures de l’une des arêtes, qui ressortent en noir sur le ciel lumineux du zénith – mais quand on s’assied au bord du chemin, pour la considérer plus à loisir, et qu’on la fixe un moment, on finit toujours par la voir vaciller.

Figure 22. Abbaye de Saint-Maurice.

Il est fort possible de manquer cette apparition, tant elle est fugitive ! Mais elle n’échappera pas à ceux qui, en voyageant au pied des Alpes, ont coutume d’en guetter les sommets. Leur curiosité sera vivement excitée par une pointe si extraordinaire. Mais comment faire pour la bien voir ? Le Rhône est là, infranchissable, et il faut se résigner, pendant une heure, à longer les rochers derrière lesquels elle s’est cachée. Enfin voici Saint-Maurice, ville étrange, dont la rue s’allonge jusqu’au point le plus étroit du défilé, et s’y blottit sous le rocher surplombant. Quelques pas encore, et nous trouverons le pont bien connu, dont l’arche, jetée d’un roc à l’autre, ouvre à l’impatience du voyageur un pays moins sauvage et des horizons plus étendus. On le passe, et bientôt une riche vallée, aux versants écartés, succède à cette fissure de trois lieues. La route gagne le large du côté de la rive vaudoise, et on la suit joyeusement, non toutefois sans tourner la tête, pour voir si la Dent du Midi ne reparaît pas dans les airs. Elle reparaît ; elle prend sa forme, sa hauteur ; ses arêtes se développent ; les sommités inférieures s’abaissent devant elle, et chaque pas que l’on fait établit mieux sa royauté. Moins effilée, mais non moins svelte, elle se découvre bientôt de la base au faîte, et sa projection verticale semble de plus en plus audacieuse. Trois arêtes d’inégale importance, partant toutes trois des bords du Rhône et tracées dans le même plan, vont en soutenir ou en dessiner le sommet. L’une, la plus éloignée, l’arête sud, est tout entière rocheuse ; ses angles vifs, son aspect rude et sombre, accusent une roche vulcanique et qui ne se laisse guère entamer. Elle naît à hauteur de la cascade de Pissevache ; d’un seul élan elle s’élève au-dessus des chaînes reculées qui forment la ligne de l’horizon, puis elle continue son ascension sur le fond libre du ciel, et ne se repose un instant qu’après avoir profilé la noire silhouette du Salantin, tête sévère, nue, compacte ; ensuite elle s’infléchit vers le nord, reprend sa route aérienne, dépasse son premier élan, se brise, se déchire, entasse quelques sommets irréguliers et sauvages, et, par un effort suprême, le plus hardi, le plus énergique, se dresse soudain jusqu’à la cime. La seconde, prise entre les deux autres, n’est qu’une arête d’appui, un utile contre-fort ; de maigres pâturages, des bois clairsemés sont suspendus à ses flancs, et elle monte par le plus court chemin jusqu’au pied des rochers supérieurs, où elle s’efface à demi. La troisième naît sous les yeux du voyageur, à quelques pas de lui, de l’autre côté du Rhône. Ce n’est pas d’abord une arête vive, mais une croupe spacieuse, un large promontoire avancé sur la plaine, coupé de vallons et d’esplanades, et tel qu’on passe d’un versant à l’autre par d’insensibles transitions. Le sol ne se montre nulle part. On ne voit que noyers et châtaigniers. La houle du feuillage suit tous les mouvements du terrain ; elle se dérobe dans les replis ondulés, étale ses richesses sur la pente, et se prolonge en vagues fuyantes sur les terrasses aplanies. Tous les angles disparaissent sous les flots de cette toison de verdure. Seule la pointe d’un clocher perce les arbres, et trahit un hameau dans l’épaisseur de la forêt. Plus haut les châtaigniers cèdent la place aux hêtres, qui ne tardent pas à se mêler aux sapins ; puis viennent les pâturages, et c’est alors que l’arête s’accentue. Elle gagne rapidement le sommet d’une pointe élégante, la pointe de Veyrossaz ou la Petite-Dent, verte, fine, élancée, qui contraste avec le dôme obscur du Salantin ; après quoi elle semble hésiter un instant, comme si elle cherchait une route pour aller à la rencontre de ses sœurs, puis elle s’élance à son tour, et d’un essor puissant, soutenu, mais toujours facile, elle fuit vers les profondeurs de l’azur, y découpe ses dentelures, y blanchit sous la neige éternelle, et s’incline enfin doucement pour rejoindre à perte de vue l’arête verticale du sud. La Dent du Midi n’imite pas ces géants des Alpes, le Cervin, le Finsteraar, qui, debout au fond de hautes vallées et reposant sur des plateaux, où s’accumulent leurs glaciers, appartiennent à la région du désert supérieur, et sont à peine plus nus au sommet qu’à la base. Elle s’élève immédiatement au-dessus de chaudes et riches contrées. Vers le bas règne une végétation digne de l’Italie ; vers le haut les neiges du pôle, et entre-deux toute la série des possibles. Les produits et les phénomènes des zones les plus éloignées se sont donné rendez-vous sur ces pentes. Il en résulte un effet de profusion créatrice, d’autant plus splendide que la montagne a des formes plus accidentées, des expositions plus changeantes, des terrains plus divers. Un tableau pareil est de ceux qu’on n’épuise pas. Et cependant on n’y remarque ni embarras ni encombrement. Chaque chose a sa place, et de cette surabondance naît un ensemble, dont l’unité est aussi manifeste que la variété en est infinie. Un ordre ingénieux a présidé à la distribution de ces richesses. Les trois arêtes que nous avons suivies servent à les grouper. Séparées par des enfoncements obscurs, où s’accomplit dans l’ombre le passage de l’une à l’autre, elles forment autant de plans successifs, ayant leur série de teintes, leur gamme de couleurs. La distance contribue à en varier les tons. Chacune a d’ailleurs sa physionomie et sa beauté propres. Celle de Veyrossaz, la plus rapprochée, cache son point de départ dans les plis de douces collines, qui reverdissent au printemps avec le luxe de sève des terres les plus fortunées ; celle qui sert de contre-fort est alpine dès la base, une paroi taillée à pic l’élève immédiatement au-dessus des forêts nourricières, et sa seule verdure est celle des pâturages et des sapins échelonnés ; celle du Salantin débute par l’âpre granit, dont la surface, travaillée par les glaciers d’autrefois et noircie par les siècles, nourrit dans ses fissures de vieux pins tortueux. Telles elles sont à l’origine, telles on les retrouve jusque sur les hauteurs dénudées. La première reste flexible et gracieuse ; la seconde ne cesse pas de se hâter vers le but ; la troisième persiste dans ses mouvements brusques et hardis. Seulement à mesure que, par des voies différentes, elles montent et vont se rapprochant les unes des autres, les contrastes se transforment en nuances délicates, qui se fondent et s’harmonisent. Évidemment, elles ont une visée commune. Si éloignées qu’elles soient au départ, elles ne dessinent qu’une montagne. Elles ont beau retomber sur elles-mêmes, se briser, s’attarder, elles convergent également vers cette cime qui n’est qu’un point. C’est là-haut qu’est leur centre et leur but, là-haut qu’il faut qu’elles arrivent, et que, l’œuvre achevée, elles se réunissent triomphantes.

Vue de si près, la Dent du Midi gagne à être isolée. Aussi le voyageur fera-t-il bien de chercher sur son chemin quelque châtaignier, dont les branches, recourbées en voûte, forment autour d’elle un cadre de feuillage. Il aura ainsi un tableau découpé par la nature, et un tableau si saisissant qu’il ne s’en détachera qu’à regret. Le naturaliste y trouvera comme un abrégé de la création, et celui qui ne demande aux Alpes que les émotions de la poésie, ne se lassera pas de ce dessin pur et grand, qui fait concourir à la beauté d’une seule montagne toutes les ressources de l’architecture alpine, et tous les degrés d’énergie vitale, dont l’échelle se déploie sur une moitié d’hémisphère. C’est un monde couronné d’une cime.

Figure 23. Dent de Veyrossaz.

Figure 24. Dents du Midi, vues de Val d’Illiez 1.

Est-ce bien la même montagne ? Oui. Nous en avons suivi toutes les transformations ; nous n’avons pas un instant perdu de vue le premier sommet – la Cime de l’Est, comme nous l’appellerons désormais, pour la distinguer des autres – aucune erreur n’est possible : c’est toujours la Dent du Midi. Ce changement s’explique d’ailleurs sans peine. Quand nous étions sous le châtaignier, nous sortions à peine de la brèche de Saint-Maurice, et nous ne pouvions, voir encore que la tranche de la montagne coupée par le Rhône ; mais depuis que nous avons doublé le promontoire de l’arête nord, une nouvelle face de la Dent du Midi s’est dévoilée, celle qui regarde le pays ouvert, le Léman, le plateau suisse et le Jura dans le lointain.

Plus on chemine, plus la vue est libre. Pour l’avoir tout à fait libre, nous n’avons qu’à faire une rapide promenade, à quelques pas de la route, sur les collines de Saint-Triphon et de Charpigny, qui sortent de la plaine comme des îles de la mer. De nulle part on n’embrassera mieux le paysage. La position qu’y occupe la Dent du Midi n’est pas seulement exceptionnelle, elle est unique, et elle frappera, sans doute, les voyageurs qui observent. Il n’est pas rare que des massifs de deux mille mètres, appartenant à ce qu’on appelle les Basses-Alpes, dominent immédiatement le plat pays : ainsi le Moléson, le Stockhorn, le Pilate, le Rigi ; il est de même assez commun que des cimes de trois à quatre mille mètres, faisant partie de la seconde muraille des Alpes, de la chaîne bernoise ou de la chaîne glaronnaise, regardent au loin par-dessus des sommets plus avancés et moins hauts : les vues de Neuchâtel, de Berne, de Zurich, en offrent de nombreux exemples ; ces mêmes cimes peuvent encore se montrer à la dérobée par l’ouverture des vallées qu’elles commandent, ainsi qu’on le voit à Wesen, à Brunnen, à Interlaken : brillantes échappées, comme par une porte entre-baillée. Mais ici nous avons une montagne de 3200 mètres, debout au-dessus de la vallée la plus large et la plus profonde qui pénètre du nord dans l’intérieur des Alpes ; c’est leur seconde muraille qui est atteinte par un golfe de la plaine, un golfe du Léman, que les dépôts du fleuve ont comblé.

Il résulte d’une situation pareille que la hauteur relative de la Dent du Midi est proportionnellement extraordinaire. Pour le géographe, qui part du niveau de la mer, elle figure parmi les montagnes de troisième rang ; pour le touriste, qui juge sur ce qu’il voit, elle compte peu de rivales. Je n’en connais guère qui donnent au même degré l’impression de la hauteur. Cela tient à plus d’une cause. Cette succession de climats, de zones superposées, dont la série se développe sur ses flancs plus riche que partout ailleurs, y contribue puissamment. Quand on la suit, en gravissant de l’œil l’arête de Veyrossaz, il semble qu’on n’en voie jamais la fin. Cela tient aussi aux inflexions des grandes lignes et à leurs accidents variés. Toutefois ce n’est pas un simple effet d’imagination ou d’optique. La projection verticale de la Dent du Midi est exceptionnelle, et si elle paraît élevée c’est qu’elle l’est réellement. Les chiffres que nous donnons ci-dessous[11] montrent qu’elle domine le Rhône à peu près d’aussi haut que le Cervin domine Zermatt.

Cette question de hauteur n’est pas une pure affaire de curiosité géographique ; elle a sa valeur pittoresque. Deux cents mètres en plus ou en moins suffisent à changer l’aspect d’une sommité, et les différences se font sentir d’autant mieux que les points de comparaison abondent partout.

Il résulte encore d’une telle position que la Dent du Midi est une montagne que l’on voit. Elle ne se fait pas deviner, elle se montre. Tout concourt à la dégager. Elle prend la plaine en travers et la coupe ; les alluvions du fleuve l’entourent à demi, et le val d’Illiez, sur lequel plongent ses cimes les plus reculées, se laisse si bien enfiler du regard, que de la base au faîte elle n’a pas une pente qui se dérobe. Il est mathématiquement impossible que d’un point donné on voie plus complètement une montagne quelconque.

Il n’y a en Suisse qu’un point où les circonstances topographiques présentent quelque analogie, et c’est dans le Rheinthal, entre Ragatz et Coire. Les vallées du Rhin et du Rhône sont, en effet, les seules qui franchissent la seconde muraille des Alpes, pour remonter jusqu’au cœur même des grandes masses centrales. Mais la vallée du Rhin, qui a d’ailleurs ses beautés propres, ne peut se comparer à celle du Rhône, ni pour l’ampleur du bassin, ni pour la majesté des cimes. Elle est plus tôt montagneuse, les points de vue sont moins dégagés, les sommités moins hautes, et celle qui pourrait le plus facilement y faire grande figure, le Galanda, prolonge ses arêtes parallèlement au cours du fleuve, ce qui est toujours moins favorable, et réserve pour l’obscure vallée de la Tamina ses versants les plus pittoresques.

Figure 25. Le Salentin.

Vues des coteaux de Saint-Triphon et de Charpigny, les pentes inférieures de la Dent du Midi sont plus riantes que de partout ailleurs. L’obscur Salantin et son arête de granit sont rejetés à l’arrière-plan, tandis que le promontoire de l’arête nord montre encore à peu de distance ses grands bois de châtaigniers. Toutes les croupes sont vertes ; les pâturages se font place entre les forêts, et l’imagination se figure les troupeaux épars autour des chalets, qu’on distingue çà et là comme des points blancs sur la pente. C’est la fraîcheur et la fertilité des avant-monts. Malgré l’éloignement, on devine à la nuance combien dans les replis de la montagne l’herbe doit être serrée, fine, savoureuse. Toute cette verdure va se confondre avec celle du Val d’Illiez, qui n’est aussi que prairies, bouquets d’arbres, frais ombrages, séjour à rêver d’idylles sans fin. Quand le soleil tombe à plomb sur la route poudreuse, le voyageur tourne souvent la tête du côté de cette riante vallée ; ses yeux du moins s’y reposent, et il calcule, tout en cheminant, de combien l’ombre doit y être plus bienfaisante et les eaux plus fraîches que dans la plaine.

Figure 26. Pâturages à Val d’Illiez.

Cependant, à partir d’une certaine hauteur, dix-huit cents mètres environ, les teintes sont d’un vert moins franc ; de grandes taches grisâtres annoncent un sol dénudé, et bientôt se dresse au-dessus de l’idylle des avant-monts une muraille gigantesque, dont les assises sont coupées de gorges et de couloirs, routes connues des avalanches. La plupart de ces couloirs correspondent aux entre-dents de la ligne de faîte. Les neiges s’y entassent et donnent naissance à de nombreux ruisseaux, qui tombent en rapides cascatelles, parfois même à de véritables glaciers, dont le plus large, suspendu à droite de la Cime de l’Est, se déroule, comme une écharpe d’argent, jusque bien près des pâturages.

Adieu le campanile qui tremblait au-dessus des gorges du Bois-Noir ; adieu la flèche de Saint-Maurice ! Une arête nouvelle, venant de l’ouest, forme la ligne des sept dents. Elle se dégage, au fond du Val d’Illiez, d’un groupe de montagnes, dont les contours sont peu distincts, et monte d’une manière continue, avec une inclinaison de plus en plus forte, jusqu’à une hauteur où elle n’arrivera plus. La perspective peut faire illusion, mais un œil exercé ne s’y trompera pas : le pic occidental marque le point culminant de la Dent du Midi. De ce premier sommet l’arête retombe, abrupte, perpendiculaire, mais pour se relever aussitôt et dessiner coup sur coup quelques cimes serrées les unes contre les autres, tournant leurs escarpements dans le même sens, menaçant chacune celle qui la suit. Puis elle se prolonge en contours adoucis ; les dents sont plus larges, plus espacées ; enfin, par un mouvement flexible, qui rappelle celui d’une aile qui s’ouvre ou d’une voile qui s’enfle, elle se relève encore une fois, et projette sur la plaine une dernière cime, celle-là même qui cachait les autres, la Cime de l’Est, où montent de leur côté les arêtes qui partent du Rhône.

Figure 27. Dents du Midi vues de Val d’Illiez 2.

La Cime de l’Est n’est donc pas la plus haute. Il n’importe. C’est encore elle qui commande le paysage. Il ne lui est né tant de rivales que pour la faire ressortir, et leur fierté ajoute au prix de sa victoire. Moins élancée, elle est plus imposante que jamais, et peut-être n’est-elle pas moins légère. Il n’est pas besoin, pour qu’une cime soit légère, de lignes toujours verticales. On connaît l’aiguille du Dru, à Chamouny. Le télescope y découvre à peine une saillie où un chamois puisse se tenir debout, les quatre pieds ramassés sur un point, comme ils ont coutume de faire quand la place leur manque ; elle est si étroite et si aiguë qu’on se figurerait volontiers un des géants de la Fable l’entourant de ses deux bras et joignant les mains par-derrière. Et pourtant de quel poids elle pèse sur le sol. C’est un obélisque brut qui écrase son piédestal. La Dent du Midi n’a pas de ces témérités. La Cime de l’Est s’avance, sans doute, hardiment, comme pour voir tout ce qui se passe au-dessous d’elle ; mais elle se dégage par une arête dont l’inclinaison n’est pas beaucoup plus sensible que celle de certaines ondulations du Jura. Cependant elle vous enlève avec elle. Pour rejeter bien loin toute idée de pesanteur, il suffit de cette courbure flexible, de cette ligne au mouvement ménagé, mais d’un élan si naturel qu’il semble n’avoir rien coûté. Cette aisance de contours, cette ascension sans effort, excitent et ravissent l’imagination, qui, au lieu de replier ses ailes et de passer vite, comme sous l’aiguille du Dru, s’en va voltiger autour de la Cime de l’Est, et ne s’en éloigne que pour y revenir, invinciblement attirée par la séduction de la grâce.

De même que sur les collines où nous avons fait une première halte, il serait facile de trouver sur celles de Saint-Triphon et de Charpigny quelque voûte de feuillage, quelque pli de terrain pour isoler la Dent du Midi. Mais elle aurait moins à y gagner. Le détail n’est plus aussi apparent, et les lignes générales, moins surchargées, semblent appeler d’autres lignes, pour former avec elles un paysage plus étendu. On peut le composer presque à volonté, tant ces coteaux offrent d’expositions variées et de ressources pour les premiers plans. Peut-être donnera-t-on la préférence à tel site d’où l’on embrasse tout le fond de ce golfe de plaine aventuré dans la montagne. À droite, s’élève la Dent du Midi ; à gauche, la Dent de Morcles. Leurs arêtes partent du même point, et ne s’éloignent que pour rivaliser plus librement. Brillant défi ! La Dent du Midi a pour elle le calme serein, l’essor confiant que donne la certitude de la victoire ; elle porte ses cimes au ciel avec une aisance superbe. La Dent de Morcles a les mouvements fiévreux et saccadés, et c’est avec un effort désespéré, un effort de Titan vaincu, qu’au dernier moment elle hasarde dans les airs ses deux tourelles pointues et chancelantes. Mais si l’on se promène sur le haut de la colline, on jouira d’un panorama beaucoup plus vaste. À la Dent du Midi et à la Dent de Morcles s’ajouteront les plus fières sommités vaudoises, le Muveran et les Diablerets. À l’opposite on découvrira le lac et le Jura, et sur les côtés se grouperont de nombreuses montagnes, coupées de vallées irrégulières. Cette vue est remarquable ; mais elle manque d’unité. On dirait autant de fragments ajoutés bout à bout. Chaque cime est jalouse d’avoir sa part d’horizon. On peut, comme dans une galerie de peintures, se tourner d’un côté et oublier ce qui se passe de l’autre. Cependant il suffit de quelque attention pour soupçonner qu’avec les mêmes éléments, ou peu s’en faut, on pourrait composer un tableau d’une rare grandeur et d’une perfection d’ensemble qui défierait la critique. Puis, en y regardant de plus près, on en vient à se demander si ce tableau n’existe pas. Nous sommes encore trop engagés dans la montagne. Si nous poursuivions notre route, si nous achevions de parcourir cette plaine que le Rhône a créée, la Dent du Midi ne changerait guère ; nous la verrions toujours sous le même aspect et sans obstacles entre elle et nous ; mais les sommités qui peuvent lui porter ombrage, les Diablerets, le Muveran, la Dent de Morcles elle-même, disparaîtraient bientôt, et les autres se rangeraient probablement pour lui faire une garde d’honneur. Il se ferait ainsi une sorte de triage et de groupement naturels, et elle y gagnerait de deviner un centre.

Animé de cette espérance, le voyageur reprend sa route, et bientôt ses vœux commencent à se réaliser. Le tableau se forme. Cependant un instinct secret, le vague sentiment que plus loin ce sera mieux encore, le pousse d’étape en étape. Une heure, deux heures se passent, et il chemine toujours. Enfin il arrive à Villeneuve, où la brillante nappe du Léman, longtemps cachée par les arbres de la plaine, se dévoile tout à coup, et lui fait oublier un moment la cime dont il s’éloigne. Et pourtant c’était là ce qui manquait, de l’eau ! Voyez déjà les reflets des monts de Savoie. Quelques pas encore, qu’il mette un golfe derrière lui, afin que la Dent du Midi puisse s’y mirer à son tour, qu’il pousse jusqu’à Chillon, jusqu’à Montreux, jusqu’à Clarens, et tous ses souhaits seront comblés.

Figure 28. Lac Léman vu de Vevey.

Clarens, douce contrée, pèlerinage sacré ! C’est ici que la nature s’est révélée au cœur d’un homme sensible, et la plus jeune de nos muses est fille de ces rivages. Le temps n’est pas encore loin de nous où la Poésie passait indifférente auprès de ton golfe enchanté. Elle regardait sans les comprendre la couleur des eaux, les sinuosités de la rive, les reflets mobiles de la montagne. Ou si quelques âmes contemplatives en avaient surpris le charme secret, elles en jouissaient solitaires, sans rien trouver qui y répondît dans les grands courants de cet éternel échange d’émotions et de pensées qui se fait entre les hommes. Mais un jour un rêveur, fatigué du monde, et peut-être aussi de lui-même, las de ne trouver nulle part des affections sûres et bienfaisantes, se prit à vivre avec des êtres fictifs. Il lui fallut un pays où placer ces enfants de son imagination, leurs amours et leurs chagrins. Il se souvint de t’avoir vu dans sa jeunesse, et ce fut sur tes bords qu’il voulut vivre avec eux. Il s’enivra de son rêve, il le raconta, et toutes les âmes passionnées le refirent après lui. Quand elles s’en réveillèrent, l’humanité avait un sens de plus. Heureuse initiation, douce conquête du cœur, à laquelle ton nom restera lié pour toujours ! Dès lors le voyageur te salue comme une de ces patries de la pensée où personne n’est étranger, et où dans toutes les voix de la nature, voix des vents, voix des eaux, vit et murmure un des souvenirs de l’humanité.

Figure 29. Baie de Clarens.

Quel autre lieu eût mieux mérité cette fortune ? – Il est achevé le paysage que nous rêvions, et il se déroule si magnifique que plus on le contemple, plus on se persuade qu’il est trop beau pour la terre.

Une inscription qu’on peut lire sur la terrasse de l’église de Montreux, gravée en lettres d’or sur une plaque de marbre noir, parle « du Dieu dont la main dessina ces rivages, » et promet ses bénédictions aux cœurs charitables[12]. Elle a raison. L’instinct religieux qui de la nature remonte à celui dont elle est l’œuvre, se réveillerait ici, lorsque partout ailleurs il ne ferait plus entendre sa voix. En un sens, toute la création témoigne également d’un être supérieur ; mais souvent elle ne nous laisse entrevoir en lui qu’une puissance infiniment au-dessus de notre portée, qui disparaît dans le vague de sa grandeur, et dont le nom est mystère. Il en est autrement des paysages qui nous font réellement éprouver l’émotion de la beauté. Le merveilleux nous dépasse ; mais le beau nous touche, nous pénètre, nous ravit. Le merveilleux nous jette hors de nous, il nous fait violence ; mais le beau est l’éternel désir de nos cœurs, l’accomplissement de nos vœux les plus chers, et la nature ne peut pas en réaliser l’idée sans que le Dieu qu’elle révèle sorte de son nuage menaçant, pour nous tendre ses mains amies. L’inscription ne s’est donc point trompée : c’est bien le Dieu dont elle parle qui a dessiné ces rivages, et l’œuvre qu’il y a accomplie est aussi une œuvre de conciliation et d’amour. Il a voulu réunir autour des mêmes eaux les mélancolies du Jura et les hardiesses des Alpes ; il a voulu, non seulement les réunir, mais les marier si bien que l’imagination se laisse porter des unes aux autres par le courant d’un seul flot de pensées.

Le Jura, du moins le Jura méridional, celui du Léman, n’est qu’une chaîne, et dès qu’on est à distance, on ne se figure plus qu’il ait des sommets. Vu de Clarens, il perd son apparence ingrate, ses teintes grises et froides, et se prolonge dans le lointain comme une ligne d’un bleu pâle, qui flotte entre la terre et le ciel. En vain les extrémités s’en dérobent derrière des collines plus rapprochées ; elle est si régulière et déjà si longue, elle paraît si sûre d’elle-même, que l’œil la continue à l’infini. Il n’y a pas de raison pour qu’elle s’interrompe jamais, et l’on dirait l’image visible de cette autre ligne qui ne finit pas, la ligne du temps, éternel horizon, qui nous échappe aussi des deux côtés. Les Alpes, au contraire, ont des formes si variées et multiples, qu’il faut avoir l’esprit géographique pour en discerner les chaînes. Leurs cimes ont l’espace au-dessus d’elles, et chacune en profite ; chacune veut être quelque chose ; chacune veut dessiner sa silhouette dans les airs, riante ou sombre, gracieuse ou sauvage. Elles ne vont pas si haut que le Jura n’ira loin ; il n’importe, elles vont toujours, et à les voir si confiantes et si fières, ce n’est plus au temps que l’on songe, mais aux œuvres qui le défient et aux noms qui l’ont vaincu.

Figure 30. Les Dents du Midi depuis les hauts de Vevey.

On ne saurait rapprocher des montagnes d’aspect plus différent. Comment de ce contraste naîtra-t-il une harmonie ? Cela est possible pourtant, et tous les détails de cette page unique dans le poème de la nature attestent que telle a été la pensée de l’artiste divin. Voyez comme il a distribué les rôles entre le lac et ses rives. La rive vaudoise y met plus de lenteur, plus de fantaisies, des transitions plus riches et plus fines. Longuement infléchie, comme le grand arc d’un croissant, elle sème sur sa route les golfes et les presqu’îles, et se couronne d’un amphithéâtre de collines, qui s’élèvent graduellement en se rapprochant des Alpes, et dessinent enfin des montagnes aux sommets déjà glorieux. La rive savoisienne, plus courte, plus directe, attaque hardiment le problème ; au lieu de s’arrondir pour se donner du temps et de l’espace, elle enlève la difficulté. Du côté du Jura, le lac élargit et prolonge la perspective de ses eaux, dont les teintes s’adoucissent dans le lointain ; du côté des Alpes, il abrite le plus beau de ses golfes, et brille lumineux et rayonnant. À Clarens, à Montreux, à Chillon, il est d’un bleu plus intense et plus éclatant que celui du ciel. Les autres grands lacs de la Suisse essaient quelquefois de paraître bleus ; celui-là seul l’est réellement. Quand on a vécu sur ses bords et qu’on doit habiter ensuite ceux des lacs de Constance ou de Zurich, on éprouve un sentiment analogue à celui dont souffrent les hommes du Midi lorsqu’ils se transportent au Nord ; on a dans l’œil l’ineffaçable impression d’une lumière dont on ne retrouve l’équivalent nulle part, et tout pâlit devant ce souvenir. Et puis, il est si transparent, le cristal en est d’une limpidité si parfaite, qu’il faut en voir le fond pour se persuader qu’il en a un. Le Léman de Chillon fait l’effet d’un lac dont la profondeur est infinie. C’est une séduction que des eaux pareilles. Ailleurs on se baigne pour se rafraîchir. Dans le Léman, on se baignerait encore ne fût-ce que pour s’y plonger ; on s’y baignerait éternellement comme s’y mirent les monts d’alentour. Cette transparence a été calculée pour le relief des Alpes. Aussi quels reflets ! Ici les vertes croupes des montagnes vaudoises et leurs sommets romantiques, Jaman, Naïe, l’Arvel ; là les Alpes de Savoie avec les aspérités de leurs flancs et leurs grands pics sourcilleux. Quand la surface du lac se ride sous un léger souffle, chacune de ces images tremble et vacille au fond de l’eau ; mais quand elle est bien unie, on les voit immobiles ; on y retrouve jusqu’aux plus imperceptibles détails, et l’on dirait les objets eux-mêmes, sauf que les couleurs, noyées dans cet azur, deviennent plus tendres et suaves. Souvent une vapeur diaphane voile la ligne du rivage, et l’on ne sait où la montagne réelle se sépare de la montagne idéale et transfigurée dans le miroir du lac.

La Dent du Midi occupe le haut bout de cette vaste enceinte. Elle est telle encore que nous l’avons vue de Saint-Triphon. Mais les montagnes qui l’entourent, au lieu de se disputer l’horizon, s’écartent pour lui faire une place d’honneur, dont la mesure a été prise avec une heureuse exactitude. Elle la remplit sans y être à l’étroit ; l’air et la lumière jouent librement autour de ses sommets. Elle est à distance, comme il convient à son rang ; mais rien ne la masque, et malgré les trois lieues d’alluvion qui la séparent du lac, elle s’y reflète aussi bien que les peupliers du rivage. Ses dents les plus hautes et les plus ardues s’appuient sur les monts de Savoie, eux-mêmes plus crénelés et déchirés, tandis que la Cime de l’Est regarde les Alpes de la rive vaudoise, dont la dernière crête, l’Arvel, va mourir à ses pieds. Quoique seule glaciaire, et beaucoup plus élevée que tous les sommets qui lui font cortège, elle n’en humilie aucun. L’orgueilleux génie des Alpes s’est plié sur ces bords à une œuvre commune. Ailleurs, elles n’ont eu qu’à s’emparer de l’espace ; ici elles avaient encore le lac à embellir, et leur fierté s’est abaissée jusqu’à reconnaître une souveraine. Il faut à l’opposite de cet immobile Jura la plus belle cime et la plus belle eau, la Dent du Midi et le golfe de Clarens. Ils étaient faits l’un pour l’autre. La pureté des lignes de la montagne répond à la transparence de ces ondes, et son essor vers le ciel à la profondeur de ce bleu cristal. Elle achève, elle couronne le paysage. Quand elle se cache dans les brouillards, la scène ne se comprend plus. Au moins faut-il que la Cime de l’Est perce la nue. Toujours hardie et légère, elle marque le point suprême du tableau. C’est d’elle que l’œil part pour aller, avec le lac, chercher le Jura, et c’est à elle qu’il revient. Le regard flotte entre ces deux pôles, ramené sans cesse de l’un à l’autre ; seulement les vieillards, à demi détachés de la vie, interrogent plus longuement les bleus horizons du Jura, tandis que la jeunesse aime à considérer la Cime de l’Est, et la trouve à peine assez haute pour l’ardeur de son ambition.

Figure 31. Le Catogne.

C’est ici le point favorable. Pourquoi nous remettre en chemin ? Mais ainsi le veut la curiosité humaine. L’homme n’est content que lorsqu’il a vu le fond de ses plaisirs, dût-il y trouver quelque arrière-goût d’amertume. Après une heure de marche, nous entrons à Vevey, et nous allons nous asseoir un instant à l’ombre des marronniers de sa promenade classique, les longs quais au bord de l’eau. On veut que ce paysage ne le cède guère à ceux de Chillon et de Clarens ; mais pour nous, qui avons fait un si long voyage, les yeux sans cesse tournés vers la Dent du Midi, nous n’en jouirons pas sans qu’il s’y mêle un regret. La vallée du Léman tourne à l’ouest, et du côté des Alpes elle ne s’ouvre plus tout à fait dans la même direction. Aussi la Dent du Midi a-t-elle déjà perdu sa position centrale. Serrée contre les monts de Savoie, elle n’est plus seule à occuper la place d’honneur. La Dent de Morcles s’y est de nouveau établie à côté d’elle, et par le défilé qui les sépare apparaissent des pointes situées fort en arrière, le cône du Catogne et les sommets neigés du Drônaz, lointaine échappée sur les Alpes du Saint-Bernard.

Quand on suit une de nos grandes vallées, soit qu’on la remonte, soit qu’on la descende, les changements du paysage sont, à l’ordinaire, lents et graduels. On dirait des motifs dont les variations se prolongent, et qui ne se font place qu’après avoir déployé leur richesse. Pour ceux qui savent encore voyager lentement, et qui ne craignent pas de parcourir à pied une vallée de quinze ou vingt lieues, le Rheinthal, l’Engadine, et même cet interminable Valais, il y a un réel intérêt à voir ces motifs se dégager successivement, se prononcer, s’enrichir et se transformer insensiblement à chaque pas.

Vevey est un point de transition. Nous avons fait environ dix lieues, pendant lesquelles la Dent du Midi n’a pas cessé de régner sur la vallée, qui semblait ne se prolonger que pour lui faire une place de plus en plus digne d’elle. Maintenant, quoiqu’il ne lui ait point encore surgi de rivale sur le cercle de l’horizon, ce n’est plus vers elle que convergent les lignes, et l’ensemble a moins à souffrir des nuages passagers qui en voilent les sommets. Le nouveau motif dont les variations nous occuperaient désormais, serait donné par le lac, avec ses deux vues sur les Alpes et le Jura, dont la seconde va se rapprocher, tandis que la première s’éloignera lentement, et qui l’une et l’autre se modifieront d’heure en heure. Nous entrons dans une nouvelle série de tableaux. La Dent du Midi pourra encore y figurer avec éclat ; mais la distance, toujours plus grande, la rapprochera de ses sœurs, et les comparaisons deviendront possibles. Elle avait la royauté, elle n’aura plus que le premier rang. Peut-être même ne l’aura-t-elle pas toujours ? La porte du défilé de Saint-Maurice est entr’ouverte ; qui sait quelles échappées elle nous ménage ? Elle donne dans ce moment sur les neiges du Drônaz, cime obscure, mais qui appartient à la grande chaîne pennine, qui n’est loin ni du Vélan, ni du Combin, et qui semble les annoncer. Encore une lieue, et ils viendront, en effet, ces dômes superbes. La Dent du Midi va descendre au second rang. Mais elle n’était pas faite pour ce rôle plus humble, et plutôt que d’être vaincue, elle disparaît de la scène. Voyez comme elle se serre contre les monts de Savoie, qui, debout sur l’autre rive du lac, sont assez hauts pour la masquer ! Un rideau va se tirer sur elle. Le pic occidental se cache déjà, un autre le suit, et de proche en proche il ne reste que la Cime de l’Est. Elle s’est montrée la première, elle disparaîtra la dernière. Cependant l’arête en est entamée, quelques pas encore, et l’on n’en verra plus que l’extrême sommet. Enfin le sommet s’efface à son tour ; mais on a peine à y croire, et on continue à le chercher à l’horizon, de même qu’au coucher du soleil on fixe quelque temps du regard le point précis où s’est éteint le dernier rayon.

II

LA PLUS HAUTE POINTE.
SALANFE.

La plus haute pointe de la Dent du Midi n’offre aucune difficulté. Sauf en Engadine, où l’on peut en flânant s’en aller déjeûner à huit cents ou mille mètres au-dessus de la ligne des neiges éternelles, il n’y a pas en Suisse beaucoup de montagnes d’égale hauteur dont l’accès soit aussi facile. Du village de Champéry, au fond du Val d’Illiez, on y monte en cinq ou six heures, sept au plus, selon le chemin que l’on prend et les jambes que l’on a. Sur la route la plus ordinaire, un certain pas, appelé le Pas de Bonavaux, pouvait autrefois donner à penser aux voyageurs novices ou timides ; maintenant on y a établi une solide barrière en fer, et l’ascension ne présente plus l’ombre d’un danger. Cependant il y a peu d’années encore, toutes les fois qu’un voyageur atteignait le sommet, l’aubergiste de Champéry faisait tirer des boîtes devant son hôtel, pour annoncer à toute la vallée le haut fait accompli. C’était un habile homme, adroit à flatter l’amour-propre de ses hôtes. Il aurait fait tirer le canon, s’il y en avait eu un dans le village. Depuis lors la Dent du Midi a été si souvent gravie, qu’on a renoncé à un usage qui devenait fade et coûteux, et il faut dire, à l’honneur des touristes, que le nombre des ascensions n’en a pas diminué. Quand le temps est beau, on a bien des chances de n’être pas seul au sommet. Souvent on y trouve des caravanes entières, quelquefois des dames.

La Cime de l’Est n’a jamais été si bien partagée. L’aubergiste de Champéry l’ignorait : on ne la voit pas de son hôtel. Les habitants de Bex, de Saint-Maurice et des villages voisins, la tenaient, en général, pour inaccessible. Quelques-uns disaient bien que M. Thomas, l’aimable et excellent botaniste, y était monté ; mais M. Thomas assurait que non. D’autres parlaient vaguement d’un certain chasseur, qui devait y avoir planté une perche ; mais quand on demandait à le voir, on vous envoyait tantôt au village de Salvan, qui est au sud de la montagne, tantôt à celui de Veyrossaz, qui est au nord, et personne ne savait son nom. Le seul renseignement à peu près certain que j’aie pu obtenir, au moins jusqu’à l’année dernière, est qu’un chasseur vaudois, hardi grimpeur et guide recherché pour la Dent de Morcles, avait fait pour y parvenir plusieurs tentatives inutiles.

De ces vagues indications on pouvait conclure que la Cime de l’Est avait été rarement visitée ; peut-être était-elle vierge de pas humains. Elle avait donc pour elle, outre la hardiesse de ses formes et son incomparable situation, l’attrait puissant de la nouveauté ; mais le pic le plus occidental gardait l’avantage de la hauteur, et il n’y avait pas de motif pour le négliger. Il convenait même de commencer par lui, attendu que pour attaquer la Cime de l’Est, quelques études préalables paraissaient nécessaires.

Une première tentative, faite avec deux amis, échoua complètement. Nous fûmes un soir coucher à Champéry. Nous engageâmes pour le lendemain un guide quelconque ; mais nous oubliâmes d’engager avec lui le beau temps, et bientôt un bruit significatif, venant de la gouttière du toit, nous apprit le sort qui nous menaçait. À la pointe du jour, quand nous ouvrîmes la fenêtre, la gouttière continuait à aller son train ; de longues files de brouillards rampaient sur les flancs de la vallée, et la neige blanchissait jusqu’à quelques pas du village. À dix heures, le temps était plus déplorable encore ; il paraissait dérangé pour plus d’un jour, en sorte que nous perdîmes patience et que nous fîmes nos adieux à Champéry.

Malgré un si triste succès, cette première tentative eut quelque influence sur les suivantes. Il y a des incompatibilités d’humeur, et nous quittâmes notre digne hôte, l’homme aux boîtes, en lui donnant notre parole que nous ne rechercherions pas le plaisir de le revoir. Mais comme la concurrence n’avait pas encore fait sentir ses bienfaits à Champéry, et qu’il y régnait seul, prélevant tribut sur les passants, il n’était pas facile de l’éviter, à moins d’éviter aussi le Val d’Illiez[13].

Figure 32. Église de Champéry.

Nous devions y perdre et y gagner.

C’était une perte que le Val d’Illiez. Il ne faut pas y chercher les vues les plus favorables sur la Dent du Midi : on est trop près ; mais la vallée elle-même est fort belle. Elle est large et bien aérée ; la végétation y est magnifique ; les villages sont heureusement situés, et les habitants ont des mœurs tout à fait originales. Ce sont les femmes qui font les ouvrages les plus pénibles, et on les voit dans la campagne vêtues d’un pantalon commode pour le travail. Cela ne les empêche pas d’être parfois fort bien. Le dimanche, elles reprennent la jupe, et affluent de tous les points de la vallée vers les trois villages paroissiaux, Champéry, Illiez, Treytorrens. Il vaut la peine d’y assister à un sortir de messe. Tout ce Bas-Valais est un pays à contrastes. S’il offre quelques-uns des plus tristes échantillons de la nature humaine, il n’est pas rare d’y rencontrer des types de parfaite beauté.

En revanche, nous devions y gagner de faire connaissance avec une vallée nouvelle pour nous, ignorée de la plupart des touristes et digne d’être mieux connue, celle de la Sallanche, au sud de la Dent du Midi. Elle est très originale ; elle a trois bassins superposés, l’un trop élevé, les deux autres trop étroits et trop pauvres pour abriter des hameaux : on n’y trouve que des pâturages avec des chalets pour le bétail. À première vue, on pourrait la croire inabordable. Elle se termine en une fissure précipitueuse, et débouche par une espèce de trou, à cent mètres au-dessus du Rhône, au haut d’une paroi de rochers, que la rivière franchit d’un saut, en formant la célèbre cascade de Pissevache. On ne peut pas l’aborder directement, et il faut chercher à une certaine distance, sur la droite ou sur la gauche, le moyen de gagner d’abord un niveau considérable, pour venir y retomber ensuite par quelque col ou quelque sentier oblique. Mais les difficultés de l’entrée se répètent d’un bassin à l’autre. De là de singulières anomalies. En général, le sol d’une vallée appartient à ses habitants ; mais celle de la Sallanche, n’étant pas habitée, s’est trouvée sans maîtres naturels. Les bourgeois de Salvan, village assez populeux, dans la vallée collatérale du Trient, se sont approprié les bassins inférieurs, En Van-haut et En Van-bas, qui étaient à leur convenance et à leur portée. Ils auraient bien voulu, sans doute, s’emparer aussi de celui de Salanfe, le plus élevé des trois, dont les magnifiques pâturages nourrissent en été près de cinq cents têtes de gros bétail. Ils y avaient droit, semble-t-il, en qualité de plus près voisins. Mais le difficile était d’y arriver. Ils auraient dû tailler un chemin dans le rocher. D’autres prétendants paraissent avoir profité de leur embarras, et Salanfe est échu en partage aux bourgeois de Saint-Maurice, de Veyrossaz, de Massongex, etc., qui, des bords du Rhône, ont tout un voyage à faire, autour de la Dent du Midi, pour y conduire leurs troupeaux. L’établissement des chemins a été réglé sur cette répartition. Salvan en a fait un à son usage, Saint-Maurice aussi ; mais ce qui manque le plus, c’est un chemin desservant la vallée elle-même. Pour passer d’En Van-haut à Salanfe, on ne trouvera que des vestiges de sentier, où les chèvres de la plaine pourraient aller apprendre à grimper. Si les diplomates de l’avenir essaient jamais d’appliquer à fond la doctrine des frontières naturelles, ils auront de la besogne dans ce pays-ci.

La première fois que nous revînmes à la charge, nous essayâmes du chemin des bourgeois de Saint-Maurice.

M. Ad. Koëlla, de Lausanne, un de mes plus fidèles compagnons de voyage, était de moitié dans la partie. Comme il s’agissait d’explorer une contrée entièrement inconnue pour nous, et que nous avions des projets pour plus d’un jour, nous nous étions associé deux montagnards vaudois, les deux Philippe Marlétaz, des Plans, l’oncle et le neveu, nos anciens amis. Ils ne connaissaient pas plus que nous le pays que nous allions parcourir ; mais leur expérience pouvait nous être d’autant plus précieuse que les jours commençaient à être courts, le temps automnal et changeant. D’ailleurs, nous comptions sur leurs épaules pour les vivres et bagages. Nous abordâmes la montagne par les gorges du Bois-Noir. Le sentier est rude, la pente directe, soutenue, plutôt d’un couloir que d’un chemin. À sept ou huit cents mètres au-dessus du Rhône, nous débouchâmes dans une sorte de vallon étroit, obscur, renfermé, nourrissant à grand’peine un peu de verdure dans les fonds les mieux abrités. Nous étions immédiatement au pied de la Cime de l’Est, dans l’entonnoir où les débris qui en tombent viennent obstruer et gonfler le torrent de Saint-Barthélemy. Nous espérions faire de là quelques observations utiles, épier les pentes accessibles ; mais, à mesure que nous montions, les nuages descendaient. Ils se groupaient en masses éparses, qui se rapprochèrent bientôt, et formèrent un dais monotone d’un gris inquiétant. À peine vîmes-nous deux fois, par une ouverture rapide, pyramider dans les airs l’aiguille toujours menaçante. Force nous fut de nous laisser conduire par le sentier. Il tourna sur la gauche, et ne tarda pas à aborder une rampe, sur laquelle il s’élevait en zig-zag réguliers, jusqu’à ce qu’il se perdît dans le brouillard. Nous le suivîmes de confiance. La montée fut éternelle. Enfin nous atteignîmes une arête. Une croix nous fit comprendre que nous étions au point culminant d’un col, lequel ne pouvait être que le col de Jora, situé entre le Salantin et la Dent du Midi, celui-là même par où les troupeaux de Saint-Maurice pénètrent dans le bassin supérieur de la Sallanche.

Figure 33. Vallon de la Sallanche à Van d’En Haut 1.

Après une courte descente, nous arrivâmes en effet sur des pentes bien gazonnées, et sortant du brouillard nous vîmes devant nous une montagne comme nous n’en avions rencontré jusque-là ni les uns ni les autres. Quand je dis une montagne, il faut le prendre au sens des bergers. Les géographes et les touristes s’imaginent que les montagnes sont des pointes. Peut-être n’ont-ils pas tort ; mais pour le berger la montagne n’est pas autre chose que ce qu’elle est pour son troupeau : c’est le vert domaine autour du chalet, et dans l’idée qu’il y rattache, les sommités ne figurent qu’autant qu’elles sont accessibles au bétail. Ainsi changent les points de vue.

Figure 34. Vallon de la Sallanche à Van d’En Haut 2.

Après une courte descente, nous arrivâmes en effet sur des pentes bien gazonnées, et sortant du brouillard nous vîmes devant nous une montagne comme nous n’en avions rencontré jusque-là ni les uns ni les autres. Quand je dis une montagne, il faut le prendre au sens des bergers. Les géographes et les touristes s’imaginent que les montagnes sont des pointes. Peut-être n’ont-ils pas tort ; mais pour le berger la montagne n’est pas autre chose que ce qu’elle est pour son troupeau : c’est le vert domaine autour du chalet, et dans l’idée qu’il y rattache, les sommités ne figurent qu’autant qu’elles sont accessibles au bétail. Ainsi changent les points de vue.

Figure 35. Tour Salière.

Cette montagne, c’était Salanfe. Si l’on suppose, au pied de vastes glaciers, un lac circulaire d’un diamètre de demi-lieue, ou peu s’en faut, on se fera l’idée, non de ce qu’elle est aujourd’hui, mais de ce qu’elle était il y a dix ou vingt mille ans. Ce lac, personne ne l’a vu ; peut-être l’espèce humaine était-elle encore à créer, dans le temps où le murmure de ses vagues animait cette solitude ; mais il a existé. Les contours en sont indiqués par ceux de la plaine unie, exactement régulière, qui en occupe la place. Les pentes voisines témoignent qu’il était profond, et si l’on veut en deviner la couleur, il suffit de suivre le cours de la Sallanche : on y trouvera plus d’un entonnoir, creusé par elle dans le rocher, où ses eaux, un instant calmées, sont d’un bleu légèrement ardoisé, mais transparent et doux à l’œil. Pour avoir la teinte du lac, il n’y a qu’à supposer plus de profondeur, plus de lumière, un ciel plus ouvert au-dessus et le riche contraste des glaces d’alentour. On peut de même se représenter assez exactement ce qu’étaient alors les montagnes qui l’encadraient. Il y en a deux principales, qui l’enceignaient à moitié, la Tour Salière et la Dent du Midi. Les autres ne sont que des sommités secondaires, comme le Salantin, ou des arêtes d’appui, dont les épaulements venaient fermer le lac du côté où s’en échappaient les eaux. Quelques-unes n’ont pas changé du tout, ainsi le Salantin, sur les flancs duquel on n’aperçoit aucune trace de récente déchirure. Son gneiss est tel que l’ont fait les grands glaciers antédiluviens, qui, à une époque bien plus reculée encore, couvraient le sol et en remplissaient jusqu’aux plus fortes dépressions ; ce sont eux qui l’ont poli, eux qui l’ont moutonné[14] ; tout au plus a-t-il quelque peu noirci. Mais toutes les montagnes qui entourent Salanfe ne sont pas formées d’une roche aussi résistante. La Tour Salière et la Dent du Midi sont calcaires. Elles ont plus souffert. Cependant leurs formes générales ne paraissent pas avoir beaucoup varié. La Tour Salière se dressait immédiatement au-dessus du lac, comme aujourd’hui au-dessus du pâturage. Les débris qui en sont tombés dès lors et qui gisent encore devant elle, ne sont pas assez considérables pour que, si on les remettait en place, on modifiât sensiblement ses grandes assises superposées, ses parois précipitueuses, formées d’une roche noire, sur laquelle ressortent les neiges des corniches, sa masse large et trapue, ses flancs taillés à coups de hache, grossièrement équarris, et ses faîtes bordés de glaces resplendissantes. De longues rampes conduisent à la Dent du Midi. Les blocs innombrables qui y sont entassés, prouvent qu’elle a été bien autrement maltraitée par le temps ; sa muraille supérieure était, sans doute, moins éraillée, ses pics moins déchirés ; mais il est bien probable qu’alors déjà elle avait cette figure si caractéristique, d’arête cyclopéenne dentée comme une lame de scie.

Figure 36. Glacier de Plan Névé.

Les lignes générales des montagnes se sont donc assez bien conservées ; mais les lignes ne sont pas tout. Le pâturage de Salante est à 1752 mètres au-dessus de la mer ; la Tour Salière mesure 3227 mètres, et la Dent du Midi 3185 : or, pour se figurer le paysage comme il était, il faut supposer que chacun de ces chiffres soit de 400 mètres plus fort ; non que le sol fût effectivement plus élevé, mais parce qu’il faudrait aujourd’hui ces 400 mètres en sus pour produire des glaciers tels que ceux qui existaient ici, à l’époque dont nous parlons. Cette supposition ne change rien au Salantin, montagne immuable, sur les rochers de laquelle on peut encore lire ce qu’étaient les Alpes, quand elles se dégagèrent de leurs premiers frimas. Il est trop abrupt pour avoir jamais nourri de glaciers ; ceux qui en ont poli et menuisé les flancs venaient d’ailleurs. Quant à la Tour Salière, elle n’a pas de place dans ses précipices pour les entassements de neige nécessaires à l’entretien de glaciers considérables. Il est donc probable que, alors comme aujourd’hui, elle n’en avait que de petits, au moins sur ce versant ; peut-être étaient-ils plus nombreux, peut-être celui que l’on voit encore à son pied, et qui semble alimenté surtout par les neiges qui tombent des hauteurs, venait-il mourir au bord du lac. Il n’y a que la Dent du Midi dont cette supposition change l’aspect entièrement. À l’inverse de la Tour Salière, c’est du côté de Salanfe qu’elle possède le plus grand de ses glaciers actuels. On ne le voit pas de la plaine ; mais il est facile de se figurer où il est. Si l’on regarde la Dent du Midi d’Aigle, de Montreux, de Vevey, peu importe, on n’a qu’à approfondir les entre-dents de cent, de deux cents mètres au plus, et l’on en fera autant de portes qui, toutes, s’ouvriraient sur le glacier. Il a la même longueur que la ligne des dents. Il repose sur une terrasse étroite et presque plate, comme l’indique le nom de Plan-Névé[15], qu’on lui donne dans le pays. Mais on voit bien que ceux qui l’ont ainsi baptisé ne l’ont connu que sous sa forme actuelle. Cette terrasse supérieure n’était qu’un des réservoirs qui l’alimentaient ; il en débordait de toute part, s’élargissant et s’allongeant, allant tendre la main aux petits glaciers de la Tour Salière, et poussant jusqu’au lac le plus hardi de ses promontoires. Une ancienne et colossale moraine de front, œuvre de plusieurs siècles, est encore là, au bord même de la plaine, et dessine avec exactitude la limite où il s’arrêtait. Il devait être trois ou quatre fois plus grand qu’il n’est aujourd’hui, et il n’y a pas de doute qu’il ne fût d’une rare beauté. Ce n’était point un fleuve de glace emprisonné entre deux parois ; il avait de l’espace, il se développait en éventail sur une pente libre, aux mouvements ondulés, ici plus raide, là plus douce, nulle part coupée de rocs. En observant les accidents du terrain, on peut dire dans quelles parties il était plus haché de crevasses et par où il aurait fallu essayer de le remonter. Il charriait sans doute des blocs nombreux, mais épars ; la surface n’en était souillée d’aucune traînée de débris ; la glace en était pure, et peut-être allait-il sur quelque point, de même que celui de la Tour Salière, baigner dans les flots sa tranche d’émeraude.

De si grandes accumulations de neige et de glace ont dû donner naissance à des torrents plus considérables que la Sallanche actuelle. Ils se traînaient sur les moraines, s’y chargeaient de limon, et s’en allaient le déposer dans l’eau tranquille du lac. Ce sont eux qui l’ont rempli. Combien leur a-t-il fallu de siècles ? On ne sait. Ils y ont travaillé lentement, mais toujours, et le moment est venu où ils en ont vu la fin. Les parties fraîchement comblées n’étaient d’abord qu’une vase imbibée d’eau ; quand elles étaient un peu raffermies, il s’y établissait quelques-unes des plantes alpines qui ne redoutent pas les sables humides, des joncs, par exemple ; puis elles se desséchaient davantage, et les espèces des pelouses voisines chassaient les joncs devant elles, gagnant chaque année sur la grève une étroite lisière. C’est ainsi que par un travail suivi, monotone, séculaire, s’est formée cette plaine unie, ce tapis parfait, où il n’y a pas un caillou, sauf sur les bords qu’atteignent les avalanches, et où la rivière serpente d’un cours si indécis et si mou qu’on l’entend à peine couler. On chercherait en vain une arène pareille. Si elle était dans le voisinage de Paris, elle supplanterait bientôt ce pauvre Champ de Mars, où la cavalerie aime à déployer ses régiments. Si elle eût été à portée des anciens Romains, ils l’auraient fermée par une écluse, et en auraient fait un bassin pour leurs naumachies ; des flottes entières y eussent manœuvré librement, et des millions de spectateurs se seraient tout autour échelonnés sur la pente. Grâce au ciel, ce n’est point à de telles fêtes qu’elle était destinée.

Dans le temps même où l’œuvre s’achevait, un souffle plus chaud commença à fondre les neiges voisines, et le glacier de la Dent du Midi se retira lentement vers la haute terrasse qu’il occupe aujourd’hui, à mille mètres au-dessus de la plaine de Salanfe, et à une distance en ligne droite de trois quarts de lieue environ. Mais à peine avait-il abandonné la moraine immobile, qui restait en témoignage de sa présence, que ses eaux ne trouvèrent plus où s’écouler. Cette moraine, sur laquelle autrefois elles passaient de plain-pied, leur opposait une digue infranchissable. Elles s’amassèrent derrière l’obstacle, et y formèrent un nouveau lac, beaucoup plus petit que le précédent, mais un vrai lac, non une mare, ni un étang. L’histoire de ce second lac est identique à celle du premier, sauf qu’il n’a occupé qu’un coin obscur de la montagne, qu’il n’a peut-être jamais été assez profond pour se clarifier entièrement, et que les eaux s’en sont toujours échappées par des infiltrations souterraines. Mais il s’est comblé de la même manière ; la vase humide s’est accumulée sur les bords ; les joncs s’y sont établis, les autres herbes sont venues en leur temps, et d’année en année le pâturage a empiété sur le lac. Seulement l’œuvre n’est pas encore achevée ; il n’est rempli qu’à moitié ; la carte Dufour l’indique et chacun peut aller le voir.

L’histoire de toutes les vallées alpines se lit ainsi sur leurs flancs ; mais nulle part elle n’est écrite en caractères plus visibles. Peut-être cette clarté exceptionnelle aurait-elle du prix pour la science elle-même. Je suppose, par exemple, qu’on réussisse à évaluer par quelques sondages, avec une exactitude suffisante, la contenance du bassin à demi comblé du petit lac supérieur, et que par des observations, qui ne semblent pas difficiles, on mesure de combien en moyenne il se remplit chaque année. Ces deux valeurs étant connues, il suffirait d’une division pour en déduire l’époque où le glacier de la Dent du Midi a commencé son mouvement de retraite. À vrai dire, on pourrait soupçonner quelques causes d’erreur dans un calcul aussi simple. Quand le glacier était plus considérable, les torrents étaient plus forts ; ils ont dû charrier davantage et par conséquent travailler plus vite. Mais, peut-être, en recherchant avec soin tous les indices relatifs à l’histoire du retrait des glaces, et en tenant compte de toutes les circonstances calculables, serait-il possible d’apprécier approximativement la quantité probable de l’erreur. On pourrait d’ailleurs faire abstraction des débâcles accidentelles. La situation du lac permet de supposer que l’influence n’en a pas été très grande.

La fixation approximative de cette date ne serait pas sans intérêt. Deux faits sont évidents. La puissance de la moraine prouve que le glacier s’y est appuyé pendant un temps très long, et son état de parfaite conservation indique qu’après l’avoir quittée, il n’est pas revenu la bouleverser : d’où l’on peut tirer la conclusion que le moment où il a commencé à s’en éloigner, correspond à un changement de quelque importance dans l’histoire du climat des Alpes, et par suite dans celle du climat de l’Europe centrale ? Mais il y a plus. Si les eaux troubles qui sillonnaient la moraine, avaient pu faire irruption sur le pâturage, elles l’auraient couvert de dépôts irréguliers. Ces dépôts n’existent pas, ou sont insignifiants. Il est donc probable que la retraite du glacier a suivi de très près, ainsi que nous l’avons dit, la transformation complète du grand bassin de Salanfe en une plaine unie. Cela étant, n’y aurait-il aucun moyen de remonter plus haut ? Il serait plus délicat, sans doute, mais serait-il impossible d’appliquer à ce bassin plus étendu des calculs du même genre que les précédents, et de pousser ainsi jusqu’à l’époque où le premier lac a commencé à se remplir ? Ne pourrait-on pas, en outre, déterminer pendant combien de temps le glacier a dû s’appuyer sur son ancienne moraine frontale ? Cette moraine est intacte ; on doit pouvoir en évaluer la puissance ; si l’on mesurait ce que le glacier charrie actuellement, ou mieux encore tous les entassements qu’il a faits depuis l’époque de sa retraite, n’aurait-on pas les données nécessaires pour ce nouveau calcul ?

Inutile de pousser plus loin ces indications. Je les soumets aux hommes compétents, sans trop savoir quelle valeur elles auront à leurs yeux. Je crois qu’il y aurait à faire sur l’histoire des glaciers des observations nouvelles et intéressantes, en prenant pour point de départ leur état actuel et en suivant à la piste leurs anciennes traces. Ce que l’on en sait est bien peu de chose en comparaison de ce que l’on en pourrait savoir. Si l’on essayait jamais une étude de ce genre, la station de Salanfe aurait un avantage inappréciable, la possibilité de fixer une première date, sinon avec certitude, au moins avec une probabilité rare en pareille matière. Elle est d’ailleurs, si je ne me trompe, très peu connue des naturalistes. C’est un pays perdu, où un touriste est un événement. Si quelque géologue l’a visitée, il peut fort bien avoir ignoré le lac supérieur, qui est à l’écart, hors des sentiers battus. J’ai donc cru bien faire en la signalant. Si je me suis trompé, si elle n’a pas tout l’intérêt que je lui attribue, on voudra bien me le pardonner en faveur de l’intention. D’ailleurs je ne pense pas qu’on regrette jamais une course à Salanfe[16].

Mais, quel que soit pour les savants l’intérêt d’une clarté si frappante dans les témoignages qui racontent le passé, elle est d’un grand prix pour l’impression produite sur le simple voyageur.

Il semble, le plus souvent, qu’il y ait un abîme entre les temps où nous vivons et ceux dont la géologie travaille à surprendre les secrets. Pour que l’imagination puisse s’y aventurer, il faut lui faire un pont de science, et encore ne le passe-t-elle pas sans être prise de quelque vertige. Ici rien de semblable. La scène n’est pas trop vaste pour elle, et l’histoire du lac supérieur, laquelle se continue sous ses yeux, lui découvre aussitôt au moins un dernier épisode de la grande épopée naturelle. Elle y entre comme de plain-pied, sans effort, ni frayeur, en sorte que ce vallon de Salanfe, clos de toute part, a aussi son horizon, plus vaste, peut-être, que celui des cimes elles-mêmes. Il a vue sur le passé. Quand, à la fin de juin, c’est-à-dire avant que les troupeaux soient venus, on se promène le soir sur cette pelouse intacte, que la nuit empêche de voir les chalets inhabités, et qu’on n’entend rien, sauf le murmure des ruisseaux, qui, de l’autre côté de la moraine, poursuivent leur œuvre éternelle, toujours coulant et charriant, on peut se croire transporté à l’époque où la plaine, sortant des eaux, s’embellit de sa première verdure et le silence de la montagne est semblable au grand silence primitif, à celui qui précéda la venue de l’homme sur la terre, et que la nature troublait seule du bruit de son travail. On se sent pris et enveloppé par l’irrésistible courant des révolutions séculaires, et de ces lointains obscurs on revient doucement jusqu’aux jours actuels.

Longtemps la plaine de Salanfe aura verdi sous le ciel bleu, connue seulement de Celui qui sait toutes choses. Par qui fut-elle habitée d’abord ? Par les chamois, les marmottes ou les bouquetins ? Qu’importe ! Il y avait place pour tous et ils y vécurent en paix. Si quelque souvenir s’est conservé parmi eux du temps où ils pouvaient y jouer seuls et tranquilles, ils doivent avoir aussi leurs traditions d’âge d’or.

Mais un jour, on ne sait à quelle date, un homme, dont on ignore le nom, parut à l’entrée de Salanfe. C’était, sans doute, un chasseur que la poursuite du gibier entrainait par-delà le monde connu. Quelle fut sa surprise en voyant ce tapis vierge, où des tribus entières auraient rassasié leurs troupeaux ? Peut-être parla-t-il de sa découverte ; peut-être la tint-il secrète, pour jouir seul de ce parc de chasse ; peut-être eut-il peur, et crut-il que c’était là le séjour d’êtres mystérieux. Mais un autre chasseur y fut entraîné comme lui, et bientôt, dans toutes les vallées voisines, on s’entretint le soir, autour du foyer, à l’heure où se racontent les faits étranges et les merveilleuses apparitions, de ce grand jardin sur la montagne, dont quelques hommes hardis connaissaient seuls les abords. Puis les hommes hardis furent plus nombreux, et quand enfin les populations se virent condamnées, par un accroissement trop rapide, à se créer des ressources nouvelles, l’idée vint à quelque esprit audacieux d’utiliser le fourrage qui se perdait là-haut. L’idée parut étrange, impossible, sacrilège. Cependant la nécessité donne du courage. Un montagnard prit sa faux et partit pour Salanfe. Sans doute il avait entraîné un compagnon. On n’a pas seul de telles audaces. Au premier coup de faux, en face de ces grands monts silencieux, la main dut leur trembler. S’il leur était arrivé malheur, il en aurait couru de longues et funèbres histoires, dont, aujourd’hui encore, on retrouverait l’écho lointain dans les récits de la veillée. L’exemple donné, d’autres le suivirent. Bientôt les pas des faucheurs formèrent la trace d’un sentier, et l’on comprit que quelques coups de pioche pouvaient le rendre praticable au bétail. On se réunit pour ce travail, et il y eut enfin un troupeau qui apprit le chemin de Salanfe. D’abord vaches et bergers n’eurent d’autre refuge que les blocs surplombants ; puis on assembla quelques pierres pour construire un mur et s’accorder le luxe d’un abri moins précaire. Le premier chalet, si l’on peut lui donner un si grand nom, s’éleva au lieu même où sont ceux d’aujourd’hui : c’est là que sont les matériaux, là que la tourmente est moins à craindre, là que les eaux qui filtrent à travers la moraine jaillissent en mille sources. Ce progrès accompli, les autres se firent d’eux-mêmes. Il y a maintenant une centaine de chalets sur le bord de la pelouse, tout un village d’été. Jusqu’à la mi-juillet il est encore désert ; mais quand les pâturages inférieurs sont épuisés, on voit arriver un matin, par le col de Jora, la longue file des troupeaux. Ils viennent par familles. Chacune pousse son bétail ; chacune prend possession de son chalet, et en quelques heures tout le pâturage est peuplé. Les vaches, fatiguées de tondre des gazons broutés et foulés, se rassasient de cette herbe haute et fraîche ; les taureaux qui ne s’étaient pas encore rencontrés, se cherchent, se mesurent, labourent la terre de leurs cornes, et engagent des luttes terribles ; les poulains et les jeunes chevaux arpentent la plaine, crinière au vent ; les chèvres grimpent sur les blocs au-dessus des chalets ; les porcs fouillent le sol et se vautrent dans l’herbe la plus grasse ; les enfants poussent des cris de joie, et les vachers aux bras nerveux, en fixant la chaudière sur l’âtre, surveillent ce qui se passe au dehors et prennent leur part de la joie de tous.

Le temps n’est plus où il fallait du courage pour venir à Salanfe. Le jour où le bétail y monte est un jour de fête. Une ou deux fois par an la religion y célèbre ses mystères. Le code civil, aussi bien que dans la plaine, y règle les rapports des uns avec les autres. Des géomètres en ont dressé la carte, et, chassés par tant de conquêtes, les esprits ont disparu. Mais non, ils n’ont pas disparu tout à fait. Les plus redoutables ont trouvé un dernier refuge sur le glacier de Plan-Névé, d’où ils déchaînent les orages, font déborder les torrents, et envoient la grêle hacher les blés de la plaine ou le fourrage de la montagne. Quand la foudre sillonne les rocs et que la peur ramène au chalet les troupeaux effarés, le pâtre les voit encore, qui le regardent à la lueur des éclairs, et il se signe en tremblant.

Le jour où nous y arrivâmes pour la première fois, nous n’apprîmes à connaître que très superficiellement la montagne de Salanfe. Par le temps qu’il, faisait, le plus sage eût été de s’établir au chalet et d’attendre. Certain esprit de liberté nous jeta dans les aventures.

La Dent du Midi et la Tour Salière sont réunies par une arête, dont le point le plus bas forme le col de Suzanfe. Ce col franchi, on se trouve sur le versant de la chaîne dont les eaux tombent au Val d’Illiez ; mais on n’est point sorti pour cela du domaine qui appartient aux heureux propriétaires de Salanfe. Ils possèdent là-haut un second pâturage, dont ils ont fait une succursale de leur montagne, et où ils envoient le jeune bétail aux jarrets souples et complaisants. Cette nouvelle infraction à la doctrine des frontières naturelles s’explique, comme les autres, par les difficultés plus ou moins grandes des voies d’accès. Les gens du Val d’Illiez, auxquels, dans la règle, devrait appartenir Suzanfe, en sont séparés par les rochers du Pas de Bonavaux, inaccessibles au bétail. Les deux pâturages se trouvant ainsi entre les mains des mêmes propriétaires, un sentier communique de l’un à l’autre. Il faut le suivre, soit qu’on veuille gravir la Dent du Midi, soit qu’on veuille simplement passer dans le Val d’Illiez.

Ces renseignements, que nous donnèrent les vachers, furent bientôt confirmés et complétés par une assez brillante éclaircie. Le col de Suzanfe, la Tour Salière, la Dent du Midi se découvrirent, et nous pûmes nous assurer par nos yeux, d’abord que c’était la chose du monde la plus facile que de gagner le col, ensuite qu’une arête, partout praticable, nous conduirait d’elle-même jusqu’au plus haut sommet de la Dent du Midi. Tout heureux de cette découverte, nous nous mîmes assez étourdiment en route, sans autre intention avouée que celle de faire une reconnaissance des lieux et chemins, mais avec l’espoir secret que, le temps continuant à se remettre, nous pourrions pousser notre pointe jusqu’au sommet, et y jouir peut-être d’un beau coucher de soleil. Mais le ciel ne s’éclaircit qu’autant qu’il le fallait pour nous inviter à poursuivre et nous permettre de nous engager. Les nuages reparurent en plus grand nombre, se massèrent, nous enveloppèrent, et bientôt ce fut une pluie si diluvienne que nous courûmes nous blottir sous le premier rocher quelque peu surplombant. Mais il ne surplombait point assez ; chaque coup de vent chassait les gouttes jusque tout au fond de notre refuge, et l’eau ne tarda pas à couler le long des parois et à venir traîtreusement nous ruisseler sur le dos. Chassés de cet asile, nous nous dîmes que puisque nous devions être mouillés, autant valait aller nous sécher à Suzanfe, de l’autre côté du col. Raisonnement détestable et présomptueux ! À Salanfe, nous avions le choix entre une centaine de chalets ; à Suzanfe il n’y a que ce qu’on appelle une case, et quelle case ! Nous avons fait plus tard connaissance avec elle. Et puis il fallait y arriver. Or il y avait entre elle et nous un vaste pays inconnu, occupé par d’épais brouillards. Aussi le vieux Marlétaz nous dit-il sans façon que nous faisions une grosse sottise ; mais, ainsi qu’il arrive trop souvent, sa sagesse eut le dessous. Comme le matin, en passant le col de Jora, nous nous laissions aller au sentier ; il ne pouvait être question de nous orienter, pas plus que d’éviter une certaine avalanche de pierres, que nous entendîmes, sans la voir, tomber assez près de nous. Jusqu’au col tout alla bien ; mais à peine l’avions-nous dépassé que nous nous trouvâmes au haut d’une longue pente, vague, uniforme, où le sentier se perdait au milieu de maigres gazons. Évidemment nous abordions les pelouses supérieures de Suzanfe ; mais de là au chalet il y a loin, et nous n’avions pour nous guider que les pas des bestiaux, la pente générale, dont il était mal aisé de juger, et le calcul approximatif des angles que nous faisions, trompeuse ressource, vu les erreurs qui s’accumulent sans qu’il soit possible de les rectifier. Nous filâmes néanmoins rapidement, toujours battus et fouettés de la pluie, nous abandonnant à notre étoile, d’ailleurs gais et dispos, sauf le vieux Philippe, qui murmurait entre ses dents. Tout à coup la route se trouva barrée par un torrent si furieux qu’il n’y avait pas moyen de le passer. Sans aucun doute, c’était le torrent du Val d’Illiez, la Viège, qui tombe des glaciers situés au nord de la Tour Salière, et descend par les gorges de Bonavaux jusque bien près de Champéry, où elle reçoit divers affluents. La carte indiquait qu’elle coupe en travers les longues pentes herbeuses que nous venions de descendre, qu’en la remontant nous devions trouver le point de jonction de deux ou trois ruisseaux, qui se réunissent pour la former, tandis qu’en la descendant, nous arriverions à l’entrée de la gorge par où elle s’échappe. En tout cas, il fallait la passer, la case de Suzanfe étant de l’autre côté. Le vieux Philippe fut d’avis de chercher un gué en remontant, pour profiter de la division des eaux. À peine avions-nous fait quelques pas que nous trouvâmes, comme le voulait la carte, le point de jonction des sources principales, qui tombaient en cascades du haut d’un rocher perdu dans le brouillard.

— Il faut passer, dit l’oncle, et se dépêcher. Aussitôt il commença à sonder le premier bras, pour chercher l’endroit le plus favorable. Le conseil était sage, et si nous l’avions suivi, nous étions à Suzanfe. La case devait être bien près de nous, car il nous semblait parfois entendre le tintement des clochettes à travers le fracas des cataractes. Malheureusement, il me vint à l’esprit une objection trop plausible. Je savais que, pour faciliter l’ascension de la Dent du Midi, les gens du Val d’Illiez en avaient amélioré le chemin. On parlait d’une barrière au Pas de Bonavaux. Or comment supposer que lorsqu’on s’accorde le luxe d’une barrière à l’usage des dames, on ne mette pas au moins une planche sur un torrent de cette force. Nous n’avions donc qu’à suivre le fil de l’eau, jusqu’à ce que le pont fût trouvé. Ce devait être l’affaire de quelques minutes. De plus, une fois sur le pont, nous étions sur le vrai sentier, et la case de Suzanfe ne pouvait pas nous échapper. Ce raisonnement eut beaucoup trop de succès. Tout le monde y céda ; le vieux Philippe lui-même, à demi ébranlé, suivit en grommelant. Nous voilà donc en quête du pont. Cinq minutes se passent, et il ne paraît pas. Cependant la pluie tombait toujours plus abondante ; le torrent s’épaississait et se gonflait d’instant en instant ; il avait la couleur noire des rochers de la Tour Salière, et l’on entendait les cailloux s’entre-choquer dans ses flots.

— Il est emporté, votre pont, s’écria le vieux Philippe.

Mais, emporté ou non, il fallait le trouver, car du train dont la Viège grossissait, le premier de ses bras ne devait déjà plus être franchissable. Le pont qui fuyait était notre dernière espérance. Cette vaine recherche nous engagea dans la gorge où s’engouffre le torrent. Les parois en deviennent rapidement très escarpées, et quand le brouillard règne sur la montagne, il est toujours plus intense qu’ailleurs dans cette tissure humide. Cependant nous allions toujours. Comme il n’était pas possible de suivre le lit même de la Viège et de faire avec elle des sauts de quelque cinquante mètres, nous prîmes par une corniche gazonnée, qui coupait la paroi de plus en plus rocheuse et verticale. Sans aucune chance de succès, mais avec cette sombre ténacité qui fait que dans le malheur on se cramponne à une espérance perdue, nous suivîmes jusqu’au bout cette raie étroite, et ne nous arrêtâmes qu’à l’endroit où elle se terminait en pointe, au-dessus du gouffre béant. Tout au fond nous entendions une cataracte plus impétueuse que les autres ; mais les vapeurs qui montaient de l’abîme, nous empêchaient de la voir et de juger de la profondeur. J’ai pu constater dès lors que nous étions immédiatement en face du Pas de Bonavaux ; seulement il y avait le gouffre à franchir. Pour le coup, le jeune Philippe hocha la tête, et nous crut condamnés à passer la nuit dans ce désert sous quelque pierre favorable. Mais la perspective était peu souriante. Toute la montagne de Suzanfe est au-dessus de la limite où s’arrêtent les arbres, même les arbrisseaux, et une nuit sans feu, mouillés comme nous l’étions, avec un avant-toit pour tout abri, eût été longue et dure.

— Il faut remonter à la jonction et forcer le passage, dit l’un de nous.

L’oncle Philippe haussa les épaules.

— Alors, il faut retourner à Salanfe.

— À Salanfe, interrompit le neveu, y pensez-vous ?… Et tirant sa montre, il nous pria de considérer qu’il était cinq heures passées, que dans cette saison et par un temps pareil, il ferait nuit avant une heure, qu’il en fallait près de trois pour retourner à Salanfe, que d’ailleurs nous nous perdrions sûrement, et que, pour coucher dehors, mieux valait plus bas que plus haut.

Pendant ce discours le Vieux continuait à murmurer entre ses dents.

— Eh bien oui, lui dis-je, nous avons fait une sottise ; mais il s’agit de s’en tirer, et il n’y a pas une minute à perdre. Prenez un parti, nous suivrons.

C’était là ce qu’il attendait, le rusé montagnard, qu’on s’en remît à lui. Néanmoins, il se garda bien de le laisser voir. Il prit un air de circonstance, et dit que si nous voulions marcher aussi vite que lui, nous pourrions peut-être trouver le col avant qu’il fût nuit noire, et que de là on avait le sentier.

— Allons donc, et marchons vite ; nous courrons, s’il le faut.

Il fit un geste ironique en montrant les rochers tout autour. Cependant il prit son pas le plus alerte, et nous suivîmes. Je supposais que, au sortir de la corniche, il allait chercher à gagner quelques minutes en coupant l’angle que le torrent nous avait obligés de faire. Pas du tout. Il ne songea qu’à reprendre nos pas de la descente, et ne se permit pas la plus légère abréviation. De moment en moment il nous montrait une pierre ou une touffe d’herbe, et nous disait d’un air sournois :

— Tenez, voilà par où nous avons passé.

Il y avait dans ses allures quelque chose de mystérieux. Je l’observai, et je découvris bientôt qu’il avait fait des marques avec sa pique à tous les écorchés du terrain. Il allait de l’une à l’autre avec une promptitude et une sûreté de coup d’œil vraiment extraordinaires. Il n’en manqua pas une. Il avait pressenti le danger, et sa prudence nous sauvait. Quand je fus sûr de mon fait :

— Comment, lui dis-je, vous avez fait des marques et vous n’en disiez rien ?

Il sourit drôlement, comme un homme découvert, mais non sans un petit air d’intelligence et de triomphe. Les marques se continuèrent, en effet, jusqu’au haut des pelouses, à l’endroit où commençait le sentier. Une fois là, nous étions hors de souci. La nuit approchait, et avec elle il se leva un léger souffle de bise, qui eut bientôt hérissé de glaçons tous les brins d’herbe, sans compter nos cheveux et nos moustaches. Mais c’était la fin de la pluie ; une trouée se fit au brouillard, et nous pûmes un instant voir s’étager au-dessus de nous les hauts glaciers de la Tour Salière. Apparition fantastique ! Le col franchi, nous nous hâtâmes d’en finir encore avec les pentes les plus vagues et les plus trompeuses, puis nous prîmes un pas philosophique, et le reste de la course ne fut qu’une promenade nocturne éclairée par le croissant de la lune, qui brillait entre les nuages vivement chassés par le vent du nord.

Je ne sais si les personnes qui connaissent la montagne de Suzanfe, la reconnaîtront à cette description. Il se pourrait que non. Je l’ai vue plusieurs fois, et toujours sous un aspect nouveau. Deux ans plus tard, par exemple, nous ne fîmes, du col jusqu’au torrent, qu’une seule glissade sur la neige. Un énorme pan de glacier, qui nous avait frappés par la hardiesse avec laquelle il se suspendait au rocher, était tombé et couvrait les névés de ses débris. La case était déserte, et la Viège n’était qu’un petit ruisseau, qui s’insinuait sous les neiges. Quant au pont que je cherchais, il existe réellement, mais ce n’est qu’une planche, et toutes les fois que le torrent devient mauvais, les bergers la tirent à eux. Tant pis pour les voyageurs qui arrivent de l’autre côté !

Nous trouvâmes à Salanfe bon feu, bon abri, hospitalité rustique et cordiale. Nous comptions pour le lendemain sur une chance meilleure ; mais le souffle de bise qui s’était levé le soir, avait de nouveau cédé la place au vent d’ouest ; il pleuvait dans la vallée et il neigeait sur les sommités. « La pluie abat les caractères les mieux trempés, » disait un touriste, homme d’esprit, qui, à bout de courage, se fortifiait par des calembours. Nous en fîmes l’expérience. Quand il fut bien établi que la journée devait être à peu près aussi mauvaise que celle de la veille, et qu’il y avait peu d’espoir d’un changement prochain, nous lâchâmes tous nos projets, et au premier intervalle entre deux inondations, nous reprîmes en courant le chemin de la vallée.

Cependant ce second échec ne devait que nous donner une plus grande envie d’avoir raison d’une montagne qui faisait si fort la rebelle. Nous résolûmes de la prendre par surprise, et tellement à l’improviste qu’elle n’eût pas le temps de s’entourer de son rempart de nuages. L’été suivant une occasion se présenta. C’était par un jour superbe. À midi il n’y avait pas un nuage au ciel. Depuis une semaine le beau temps ne cessait de s’affermir, et il semblait encore dans sa période ascendante. Me trouvant chez nos amis Marlétaz, au vallon des Plans, d’où nous avions fait diverses excursions, et ayant devant moi un jour disponible, je glissai quelques mots à l’oreille du jeune Philippe, et deux heures après nous nous échappions du vallon, pour franchir, le soir même, la distance qui nous séparait des lieux habités situés à portée de la Dent du Midi. Ce devait être une course rapide ; il s’agissait d’enlever le succès. Nous comptions coucher dans quelque village ou chalet sur la route ; le lendemain nous devions partir avant l’aube, avoir atteint le sommet à huit ou neuf heures, et être de retour aux Plans à la nuit.

Cette fois nous résolûmes d’aborder l’ascension par le chemin de Salvan. Il prend en face de Vernayaz, station de la ligne d’Italie, à distance égale de la cascade de Pissevache et des gorges du Trient. C’est une espèce de petite route de cinquième ou de sixième classe, qui monte en serpentant. Arrivée à une hauteur suffisante, elle s’incline du côté de la vallée du Trient ; mais au premier village qu’elle y rencontre, à Salvan, il s’en détache un sentier latéral qui revient en arrière, reprend en écharpe le flanc de la montagne, et s’élevant toujours, pénètre enfin dans le bassin de la Sallanche, à niveau des premiers pâturages, d’où quelques traces de sentier conduisent à Salanfe.

Un peu avant le coucher du soleil nous quittâmes la plaine, pour prendre cette jolie route. Promenade charmante ! En général les montagnes qui enserrent le Rhône de Saint-Maurice à Martigny, sont stériles et pierreuses. Elles le sont d’autant plus qu’on s’approche davantage de Martigny. Mais un certain ruisseau, d’une eau pure et fraîche, y forme une gracieuse bande fertile, une oasis étroite, qui règne du haut au bas de la pente. Les plus beaux arbres, des châtaigniers, des noyers, des érables, des hêtres, des aunes, puis des sapins, s’échelonnent sur cette zone de verdure, prise entre des rochers brûlants. Le chemin y monte à l’ombre, passant et repassant le ruisseau. Il développe ses lacets d’un bord à l’autre de l’oasis, les multipliant à l’infini, jusqu’à ce qu’il ait achevé sa première ascension. À mesure qu’on s’élève, on domine mieux la plaine du Rhône, avec sa voie ferrée, sa route, son fleuve, ses marais et ses villages à l’italienne. On la voit à travers les trouées du feuillage. Parfois un convoi file sur les rails, qui brillent au soleil. Si l’on a bonne vue on distingue les têtes accumulées aux portières, tournées toutes du côté de la cascade de Pissevache, et les bouffées d’air qui descendent de la montagne, vous inspirent un sentiment de commisération profonde pour les pauvres voyageurs emprisonnés dans ces longues boîtes roulantes, et admirant de là les beautés de la nature.

Figure 37. Les plus beaux arbres s’échelonnent sur cette zone de verdure

a

Le ciel était d’une si parfaite limpidité que, sûrs de notre fait, nous nous décidâmes à passer la nuit à Salvan. Aussi montions-nous lentement, pour mieux jouir de la soirée. Arrivés au haut des zig-zag, nous allâmes flâner sur certains coteaux, qui offrent de remarquables échantillons de roches moutonnées, ombragées de pins sauvages. Nous vîmes de là le soleil se coucher. La ligne des monts derrière lesquels il disparut, se dessinait sur un ciel doré, et ses derniers rayons illuminèrent les cimes d’un éclat si pur, qu’on eût dit qu’il n’y avait plus dans l’atmosphère l’ombre d’une vapeur opaque. Jamais soleil du soir ne prodigua plus de promesses à des voyageurs inquiets du lendemain.

Le lendemain, l’aube nous trouva sur le sentier qui, de la vallée du Trient, devait nous ramener dans celle de la Sallanche. Quand nous atteignîmes la croix qui marque le passage d’un bassin dans l’autre, le soleil n’était pas encore levé, même pour les plus hautes cimes du Valais ; mais il l’était pour deux petits nuages, ou plutôt pour deux flocons nuageux, égarés seuls dans la vaste étendue du ciel, et qui commençaient à se teindre fortement en pourpre. Signe fatal, le plus sûr de ceux qui permettent le matin de prévoir le temps qu’il fera à midi !

— Hâtons-nous, Philippe. La mauvaise chance nous reprend ; nous ne reviendrons pas les pieds secs.

Dès que nous eûmes remarqué la teinte des nuages, nous doublâmes le pas, et nous ne cessâmes plus de cheminer aussi rapidement que possible. Nous ne prenions garde à rien, nous marchions. De temps en temps seulement, nous levions la tête pour voir ce qui se passait dans le coin de ciel, qui domine l’étroite vallée où nous nous engagions de plus en plus. De gros nuages blancs et noirs commençaient à se montrer au-dessus des arêtes, et un vent de tourmente, un vent que nous ne sentions pas, mais qui régnait évidemment dans les hautes régions de l’espace, les chassait avec rapidité. Enfin nous arrivâmes à Salanfe. Une heureuse surprise nous y attendait. Les sommités les plus hautes, la Tour Salière, la Dent du Midi, étaient encore découvertes ; mais les menaces du ciel s’aggravaient à l’ouest. Il s’agissait de savoir qui arriverait le plus tôt de l’orage ou de nous.

Ainsi que nous le supposions, nous ne rencontrâmes pas la moindre difficulté. L’ascension de la plus haute pointe de la Dent du Midi est une promenade. La route à suivre est partout si clairement indiquée qu’un enfant de douze ans s’en tirerait tout seul, pour peu qu’il eût d’intelligence et de résolution. Tant qu’on a devant soi le col de Suzanfe, il faut le prendre pour point de mire ; une fois le col atteint, on fait un quart de tour sur la droite, de manière à avoir la pointe en face de soi, et l’on y monte par le plus court. On voudrait se tromper qu’on n’y parviendrait pas. L’arête vous conduit. Vers le haut la marche devient pénible, parce que la pente est forte et recouverte d’une épaisse couche de pierres, qui roulent sous le pied ; mais il n’y a qu’à prendre son temps.

Nous atteignîmes le sommet avant neuf heures. Nous étions à la croisée de vents contraires. De l’ouest nous arrivaient des rafales humides ; du sud soufflait un vent chaud et sec, la vaudère, ou le föhn du Valais. Il y avait lutte dans l’atmosphère. Plus d’une fois nous fûmes obligés de nous asseoir pour n’être pas enlevés. À notre gauche les sommités étaient découvertes. Toute la chaîne pennine brillait sous un ciel imparfaitement pur, mais clair, et tel que le relief des montagnes s’accusait avec une rare vigueur. Le Combin, qui est à dix lieues de la Dent du Midi, paraissait à quelques pas. On distinguait à l’œil nu les crevasses de ses glaciers, et l’on voyait nettement les magnifiques séracs qui, rangés en ligne à la première brisure de la pente, entourent le sommet d’un collier de gigantesques cristaux. Plus loin encore, sur la blanche muraille du Pigne d’Arolla, on reconnaissait les sillons des avalanches, et les pics du groupe du Mont-Rose, accumulés les uns sur les autres, se montraient avec une précision si parfaite qu’on aurait pu les compter. Aucune vapeur interposée ne séparait les divers plans ; seule la netteté des lignes permettait d’assigner à chaque pointe sa place et sa hauteur. Mais à notre droite, où l’emportait le vent d’ouest, d’énormes masses de nuages s’avançaient à la file, noires armées, dont les derniers rangs se pressaient sur les premiers. Sous ce ciel bas et plombé, la Savoie déroulait confusément son réseau de montagnes et de vallées. La plupart des pics se dérobaient, et le Mont-Blanc tout entier était déjà pris par l’orage. Des éclairs, dont on ne distinguait pas le trait de flamme, mais qui brillaient dans la nue avec le tremblement d’une lueur électrique, se déchargeaient sur ses flancs, et les masses qui l’enveloppaient, sans cesse renforcées par des détachements nouveaux, s’épaississaient d’instant en instant. Il s’en détachait souvent quelques nuées plus blanches, avec de fortes ombres menaçantes, qu’une rafale dirigeait de notre côté, mais le föhn, qui se relevait par intervalles, les dispersait et les refoulait. Parfois il semblait que les deux vents voulussent, avec une énergie égale, souffler dans le même temps, et il en résultait autour de la cime un tourbillon à tout emporter ; puis, pendant quelques secondes, il régnait un calme parfait, un repos absolu, après quoi la bourrasque recommençait, soudaine et furieuse.

Figure 38. Mont-Blanc.

Ils sont bien connus, ces deux vents, de ceux qui ont séjourné sur les Alpes. Celui du sud n’a point de rivaux pour la fougue et la violence. C’est lui qui fait fondre les neiges et renverse les forêts. Il tient la pluie à distance. Tant qu’il souffle les montagnes ont un aspect bizarre, fantastique, et de tous les sommets couverts de neige s’élève une poussière blanche, qui vole et tourbillonne comme la fumée du haut des toits. Il est intermittent ; il passe par flots auxquels rien ne résiste. Celui de l’ouest a aussi ses moments redoutables, mais plus rares et accidentels. Il n’attaque pas aussi brusquement. Il a des accès plutôt que des coups soudains. Il s’y prend à deux fois, il s’essaie un instant, puis il s’irrite, il redouble, et c’est par une sorte de progression fiévreuse qu’il atteint à de vrais paroxysmes de fureur. Le premier abat les arbres d’un coup, cassant les sapins par le milieu ; celui-ci les plie, les maille, les torture, les couche de nouveau au moment où ils se relèvent, et ne les déracine qu’après les avoir fatigués et fait craquer longuement. Il pousse dans la nuit des gémissements lamentables, et les nuages qu’il accumule sur les hauteurs, se déchirent contre les vives arrêtes des rocs avec un bruit qui fait mal, comme si toutes les voiles d’une flotte se fendaient à la fois. Celui du sud n’est jamais débonnaire ; même quand il est le plus faible, il a des secousses inattendues ; il est naturellement violent. Celui de l’ouest peut être tempéré ; mais toujours il charge l’horizon de vapeurs ; il est humide et pesant ; il annonce la pluie ; il la chasse par longues bouffées, et dans les jours trop chauds, quand un orage se prépare sur quelque point du Jura, c’est lui qui se lève le soir et le précipite sur les moissons de la plaine.

Ils aiment à souffler ensemble et à se rencontrer sur les Alpes. Aussi le spectacle dont nous jouissions n’y est-il pas une rareté. Il est surtout commun dans la Suisse orientale. On peut quelquefois l’observer de Zurich, par exemple. Mais combien il est plus grandiose quand on est transporté dans les hautes régions de l’espace, au plus fort de la mêlée ; quand on embrasse un horizon assez étendu pour voir non seulement un épisode, mais le vaste ensemble de la bataille, et qu’on a la chance de se trouver à peu près sur la ligne de rencontre. Les vents alors n’apparaissent plus comme des caprices de l’air, comme des créations du hasard, sans loi ni mesure, mais comme de grands courants, qui, aussi bien que ceux de la mer, savent la route qu’ils ont à tenir. Plus on s’élève, moins il y a dans ce monde de place pour le hasard. La lutte que nous avions sous les yeux n’était pas un accident local ; peut-être avait-elle pour théâtre la moitié de l’Europe. Le vent du sud régnait à l’est sur toute l’étendue des Alpes, aussi loin que portait le regard. La clarté du ciel par-delà les sommets de la chaîne pennine, de même que par-delà les cimes piémontaises, qui, plus reculées encore, se montrent aux dépressions des cols, prouvait qu’il régnait aussi sur l’Italie, et la pensée, achevant les indications de la vue, allait chercher l’origine de ce large fleuve d’air chaud jusque sur les sables africains. Le vent de l’ouest était maître de toute la Savoie ; il couvrait la France d’un ciel gris ; il franchissait le Jura, et prenant en flanc son adversaire, il le débordait par le nord sur les confins de l’Allemagne. Les nuages ne permettaient pas au regard d’en remonter bien haut le courant, mais on sentait qu’il venait de loin, et sa direction, comme les vapeurs qu’il poussait devant lui, invitaient à en chercher l’origine dans les plaines de l’Océan.

Cependant les batailles de l’atmosphère ne nous firent point oublier ce qui nous tenait le plus au cœur, la Cime de l’Est. Pour l’étudier à loisir, sans être trop dérangés par le vent, nous nous couchâmes à plat ventre sur le bloc le plus avancé du sommet, tournant le dos à l’orage. Du fond de la sombre hachure où plongeaient nos regards, s’élevait la seconde pointe, dont le sommet, très rapproché, n’atteignait pas à notre niveau ; plus loin il en surgissait une troisième, et les autres se suivaient ainsi jusqu’à la Cime de l’Est.

Cette disposition fuyante ne nous permit pas d’apprécier les coupures de l’arête ; mais les flancs de la montagne étaient bien en vue, et nos études aboutirent à un résultat précieux. Le sommet même de la Cime de l’Est n’était évidemment accessible que par le versant du Val d’Illiez ; les parois inférieures, au contraire, devaient être abordées du côté de Salanfe, par le glacier de Plan-Névé. La question était de savoir s’il y aurait moyen de franchir l’arête quelque part, pour passer d’un versant à l’autre. Question douteuse. Mais le plan général était donné ; nous savions désormais par où entreprendre l’ascension ; le détail se déciderait sur les lieux.

Nous restâmes au sommet de la Dent du Midi aussi longtemps que le permettait l’obligation de rentrer le soir aux Plans, et par conséquent de ne pas manquer, à la station de Vernayaz, un dernier train, qui devait nous faire franchir, en quelques minutes, deux ou trois lieues de plaine. À midi nous y étions encore. Notre temps fut partagé entre les observations à faire du côté de la Cime de l’Est et les péripéties changeantes de la bataille des deux vents. C’est à l’ordinaire le fougueux enfant de l’Afrique qui finit par être vaincu. Quand il lutte contre un vent d’ouest suivi, régulier, apportant à l’Europe de longues pluies, il peut prolonger sa résistance dans les gorges des Alpes pendant plusieurs jours ; mais il est rare qu’il ne cède pas. Quand il s’oppose à une simple bourrasque orageuse ; il lui arrive de tenir ferme jusqu’au bout ; mais s’il doit être vaincu, il l’est plus rapidement. Pendant les trois heures que nous passâmes sur la Dent du Midi, il combattit vaillamment. Les chances parurent d’abord presque égales. De part et d’autre les défaites momentanées, puis les retours offensifs, se compensaient à peu près. Mais bientôt le Jura se couvrit de plus en plus. Le föhn pliait au nord. Il n’en résista pas avec moins d’énergie au cœur des Alpes. Longtemps le plus grand effort de la lutte se concentra sur le Buet. On eût dit une position stratégique de premier ordre, une tête de ligne nécessaire aux deux combattants. Il fut pris et repris. Deux fois des nuages détachés des masses qui enveloppaient le Mont-Blanc, parvinrent à en occuper le sommet ; deux fois ils furent balayés. Cependant, vers les onze heures, il parut définitivement conquis à l’orage. Ce succès eut de grandes conséquences. Le vent du sud perdit coup sur coup toute une file de pointes encore libres, jusque bien près de la Tour Salière. Il reculait sans trouver où se reprendre. Un instant nous pûmes croire que nous allions être envahis à notre tour. De lourdes nuées vinrent flotter sur nos têtes, à portée de la voix, prêtes à s’abattre sur nous. Mais le föhn, par un dernier effort, réussit à arrêter les progrès du vainqueur, et le roulement du tonnerre cessa de se rapprocher.

Les choses en étaient là lorsque nous partîmes. Nous filâmes rapidement, coupant au court le plus possible. Laissant le col à main droite, nous descendîmes en ligne directe sur Salanfe. Ce fut moins une descente qu’une chute, avec éboulement perpétuel de tous les débris accumulés sous nos pas. Nous ne nous arrêtâmes point à Salanfe. L’orage nous talonnait. Heureusement, la résistance du vent du sud n’était pas encore épuisée. Il se maintint dans les positions qui lui restaient jusque tard dans l’après-midi. Il ne céda qu’au moment où nous débouchions sur la plaine, à dix minutes de la gare ; mais alors il céda soudainement et sur toute la ligne à la fois. Nous eûmes beau courir. Les présages de l’aurore ne devaient point mentir : nous ne revînmes pas les pieds secs.

Mais les chemins de fer ont ceci de bon qu’ils vont toujours, et ne se laissent pas effrayer pour si peu. Notre train fut exact. Il nous eut bientôt ramenés à Bex, d’où nous reprîmes la route des Plans. Cependant les plus gros nuages s’étaient dispersés ; un souffle de bise commençait à découvrir les montagnes, et la Cime de l’Est reparut dans un ciel pur. Mais sur toute la largeur de ses flancs, du Salantin à la Dent de Veyrossaz, une longue traînée de grêle attestait la violence de l’orage. C’était comme une ceinture resplendissante, qui la serrait à mi-hauteur, et que les derniers feux du soleil teignirent d’une pourpre divine. Ainsi parée, elle était plus belle, plus irrésistible que jamais. À chaque pas nous nous retournions pour la voir, et nous nous disions l’un à l’autre : « C’est là qu’il faut aller. »

III

LA CIME DE L’EST.

Figure 39. Cime de l’Est.

La Cime de l’Est fut aussi rebelle que sa sœur. Deux tentatives restèrent sans résultat ; non qu’un temps favorable nous ait manqué, mais les neiges nous opposèrent des obstacles devant lesquels nous reculâmes. D’autres les auraient peut-être surmontés.

Il fallait cependant savoir si elle était, oui ou non, inaccessible. Nous décidâmes de recourir, s’il le fallait absolument, à un moyen énergique, celui de nous établir aux chalets de Salanfe et d’y rester jusqu’à ce que la question fût jugée. Ce projet s’exécuta au milieu du mois d’août, l’année dernière. Monsieur J. Piccard, mon ami et collègue, y prit assez d’intérêt pour s’y associer. Devant partir non de Lausanne, comme autrefois, mais de Zurich, il ne nous était plus aussi facile de nous transporter au pied de la Dent du Midi. Un jour ne suffisait pas pour arriver à Salanfe. Dans de telles conditions, il est illusoire de calculer les chances du temps. Ayant quarante-huit heures pour se gâter ou se remettre, ce qu’il est au départ n’importe guère. Il était affreux quand nous quittâmes Zurich ; c’était plaisir de voir la pluie battre les vitres du wagon. À Berne, où nous couchâmes, il était plus mauvais qu’à Zurich ; à Fribourg, le lendemain, plus détestable qu’à Berne ; mais quand nous approchâmes du bassin du Léman, il y eut plus de lumière dans l’air, et quelques coins de ciel bleu parurent çà et là. À Lausanne, le temps était presque joli ; à Vevey, il commençait à être beau ; à Bex, où le jeune Philippe nous rejoignit, il n’y avait plus que quelques nuages accrochés aux cimes, et nous n’arrivâmes pas à la station de Vernayaz, où nous devions descendre, sans avoir pu saluer en passant la Cime de l’Est, libre et sereine au-dessus des gorges du Bois-Noir. Le soir nous étions à Salanfe, établis aussi confortablement que possible, et le lendemain, par un ciel qui, sans être menaçant, ne tenait pas toutes les promesses de la veille, nous nous acheminions, pour la troisième fois, du côté de la Cime de l’Est. Nous marchions lentement, soit parce que l’air, appesanti par un vent tiède, n’excitait pas à la marche, soit parce qu’il nous importait assez peu de réussir ce jour-là ou un autre. Nous avions le calme d’hommes décidés à être plus têtus que la mauvaise fortune.

La première chose à faire est de gagner le glacier de Plan-Névé. On a le choix entre plusieurs routes, susceptibles chacune d’un grand nombre de variantes. La longue pente qui y conduit serait, presque partout, couverte de gazon, sans les interminables moraines qui s’y étalent et s’y allongent par d’incessants éboulements. Elles sont pénibles à remonter ; mais il faut en prendre son parti ; c’est un coup de collier nécessaire.

On se rappelle que le Plan-Névé occupe, derrière la ligne des dents, une terrasse de forme rectangulaire, mais plus longue que large. Il y est presque entièrement confiné ; cependant il en déborde par deux bras courts et précipitueux, dont l’un s’engouffre vers les gorges du Bois-Noir, tandis que l’autre, dernier reste du grand glacier de jadis, s’incline au sud, du côté de Salanfe. La route la plus facile et la plus courte, se dirige vers le sommet de la presqu’île de terre ferme qui pénètre entre ces deux bras, c’est-à-dire vers l’angle sud-est de la terrasse. Une fois là, on a devant soi la muraille aux sept dents.

Lorsque nous y arrivâmes, l’année dernière, le 12 du mois d’août, entre sept et huit heures du matin, de gros nuages blancs, aux formes arrondies et mamelonnées, reposaient sur le glacier, et s’entassaient jusqu’au-dessus des pointes, qu’ils couvraient entièrement. Tantôt le vent les serrait contre les rochers, tantôt il les espaçait jusqu’à nous ; quelquefois il y faisait une rapide trouée, mais insuffisante pour nous permettre de nous orienter. Nous nous assîmes, attendant flegmatiquement qu’il voulût bien nous accorder la grâce d’une éclaircie plus complète.

Le glacier lui-même, sauf les bras déjetés sur la pente est d’un parcours très facile ; il est plat, il n’a pas beaucoup de crevasses, et l’on peut le traverser à volonté, en largeur, en longueur ou en diagonale.

Mais l’important était d’attaquer au point juste la paroi qui s’élève à l’autre bord du glacier. Nous avions fait de ses coupures et passages une étude assez minutieuse pour nous y engager sans crainte, même par le brouillard ; mais il ne fallait pas se tromper à l’entrée, et c’est pourquoi nous attendions une éclaircie. Le brouillard ne parut pas d’abord vouloir se déranger pour nous ; puis, au bout d’une demi-heure, il se souleva légèrement, nous montra tout juste ce que nous voulions voir et retomba. Mais déjà nous avions pris notre direction, et nous n’avions plus à nous inquiéter de lui, sauf pour le prier de ne pas nous tenir rigueur pendant les longues heures que nous espérions passer au sommet.

Ce point d’attaque, qu’il importait de ne pas manquer, est situé vers le haut d’une presqu’île glaciaire, qui remonte dans une vallécule du rocher. Il est à peu près sur la ligne qui marque la brisure de la pente, entre le glacier plat et son prolongement précipitueux vers les gorges du Bois-Noir. Si de là on montait verticalement, ce qui est plus facile à supposer qu’à exécuter, on arriverait à l’un des endroits les plus déchirés de la ligne de faîte. Aussi ne l’essaie-t-on pas. On cherche à se rapprocher de la Cime de l’Est en prenant de flanc les rochers. Ils sont coupés de gradins, qui facilitent la marche. On monte d’abord assez peu. Néanmoins on se trouve à chaque pas perché plus haut au-dessus du bras de glacier, qui tombe en cataractes dans la profondeur. À chaque pas aussi, l’aspect des lieux devient effrayant et sauvage. Pendant que se creuse l’abîme où s’enfonce le glacier, la ligne de faîte se relève du côté de la Cime de l’Est, dont la paroi se dégage toujours plus haute, abrupte, redoutable. Les gradins se rétrécissent ; l’angle d’inclinaison grandit ; toute trace de végétation disparaît, et finalement, de la cime elle-même jusqu’à l’extrémité du glacier, il n’y a plus qu’un mur vertical et gigantesque, qui ne doit pas mesurer moins de six cents mètres.

Au moment où cette marche de flanc commencerait à devenir difficile et plus ou moins périlleuse, on arrive au pied d’un couloir qui conduit droit à l’arête. Ce couloir, c’est le chemin. Vrai corridor à ciel ouvert, la construction en est si régulière, l’inclinaison si uniforme, les murs, distants de huit ou dix pas, en sont coupés si franchement, qu’on le croirait calculé pour recevoir un escalier. Malheureusement l’escalier n’a pas encore été posé, et ce qu’on y trouve de plus, c’est de la neige. Lors de nos premières tentatives, il y en restait des entassements prodigieux ; mais comme la saison était beaucoup plus avancée, et que nous n’avions jamais vu la Dent du Midi aussi dégarnie, nous espérions que la neige aurait fondu même dans le couloir. Elle y avait fondu, en effet, mais en laissant à nu une croûte de glace de quelques pieds d’épaisseur. Notre désappointement fut vif. Je ne me souviens pas d’avoir jamais rencontré à pareille hauteur une glace aussi dure. Elle ne cédait à la hache que par très petites esquilles, et c’était un labeur que d’y tailler une marche suffisante pour appuyer seulement l’extrême bord du soulier, avec une des pointes du crampon. Si au moins les murs de droite ou de gauche eussent offert quelque appui pour la main ; mais les saillies y manquaient presque partout ; ils étaient polis comme la glace elle-même. Ce fut une œuvre d’art et de patience que de gravir cette rampe. Nous y perdîmes près d’une heure, montant avec une vitesse moyenne qui ne devait pas dépasser de beaucoup un mètre par minute.

Figure 40. Val d’Illiez.

Une fois au haut du couloir, nous étions sur l’arête, sur la grande ligne dont les aspérités forment les sept Dents du Midi. Les profondeurs du Val d’Illiez auraient dû tout à coup s’ouvrir devant nous. Spectacle saisissant et d’un effet irrésistible ! Mais pour lors nous n’eûmes qu’une perspective de brouillards, au milieu desquels se perdaient les rochers du voisinage. Cependant nous poussâmes un cri de surprise et de joie, et vraiment il y avait de quoi. D’après nos expériences précédentes, c’était là que devaient commencer les difficultés sérieuses, et le peu que nous pouvions voir semblait nous annoncer, au contraire, que le plus difficile était fait.

Nous étions au point même où la ligne de faîte commence à se relever, avec cette courbure si flexible et si gracieuse, pour projeter sur la plaine la Cime de l’Est. J’ai dit que l’inclinaison, à partir de ce point-là, n’en paraît pas beaucoup plus forte que celle de certaines ondulations du Jura. Mais ce qu’elle paraît être, vue de loin, ne permet guère de soupçonner ce qu’elle est réellement. La distance est un voile qui adoucit tous les angles. De fait, cette gracieuse arête est âpre, rude, hérissée, calculée pour le vertige. La disposition générale de la montagne, le dentelé d’une lame de scie, s’y retrouve en petit. Une série de blocs la couronnent d’escarpements aigus, et elle est coupée de deux puissantes hachures, comme si quelque Roland, plus fabuleux que celui de Roncevaux, l’avait deux fois pourfendue du tranchant de son épée. À la première correspond le couloir où nous étions montés ; la seconde est un peu plus loin, du côté de la Cime de l’Est ; entre elles s’élève une dent, qui ne compte pas dans le nombre des sept, parce qu’elle est plus petite que les autres, mais qui, de près, ne laisse pas de faire assez grande figure. Cette fausse dent nous séparait de la Cime de l’Est. Il fallait ou la tourner par le flanc, ou la gravir pour descendre de l’autre côté. Or, c’était elle justement qui nous avait arrêtés l’année précédente, aux premiers jours de juillet. Chargée, comme elle l’était alors, des neiges de l’hiver, dont un soleil ardent fondait et travaillait les masses déjà disloquées, nous n’avions pas osé prendre le flanc, et il avait fallu l’escalader. Mais la descente n’eût été possible que par le faîte d’un toit de neige pourrie, prêt à crouler, et dont les deux versants tombaient en précipices. Bref, nous avions renoncé. Cette fois-ci, la neige avait disparu. Les ravines plongeant sur le Val d’Illiez nous offraient toutes sortes de saillies, de petites vires charmantes, de corniches faites exprès. À peine était-il nécessaire d’avoir le pied montagnard pour y courir sans crainte. On pouvait, à volonté, tourner l’obstacle ou le franchir, si bien qu’en cinq minutes nous arrivâmes à la seconde hachure, et nous pûmes toucher de la main le vrai rocher de la Cime de l’Est.

La route continuait à être clairement indiquée, malgré le brouillard. L’arête, à mesure qu’on s’approche du but, devient de moins en moins praticable. Elle est trop vive et trop coupée. Il faudrait y faire une voltige perpétuelle, d’un bloc à l’autre. Le précipice qui regarde le glacier, absolument vertical, n’offre plus la moindre prise ni au pied de l’homme, ni à celui du chamois. Mais les ravines, du côté du Val d’Illiez, continuent à n’être point mauvaises, quoique plus escarpées qu’au tournant de la fausse dent. Il faut y cheminer parallèlement à l’arête, en la serrant d’aussi près que possible.

Nous eûmes la joie de voir s’évanouir l’une après l’autre les difficultés que nous redoutions encore. Certains rochers, au sortir de la seconde hachure, ont un aspect assez menaçant. Quand on les aborde, on les trouve coupés de degrés parfois trop hauts pour le pied, jamais pour le genou. Plus loin vient une espèce de glacier, qui remplit un des creux des ravines : étrange glacier, qui se tient on ne sait à quoi ; il faut qu’il ait des griffes, comme le lierre, pour s’accrocher à de telles murailles. Vers le haut, il n’est pas large ; mais si l’on était obligé de faire seulement dix pas sur une pente de glace de cette force, ce serait toute une entreprise. Par bonheur, il y avait un passage étroit qui permettait de se faufiler au-dessus.

Nous cheminions ainsi de surprise en surprise, et tout heureux de tant de facilités inattendues, lorsque nous jugeâmes que nous devions être à peu près au-dessous du point culminant. Mais où était-il ? Il nous fallut une étude et des reconnaissances poussées en sens divers pour en déterminer la position. Cela fait, il restait à y monter, et ce n’était pas le plus simple. Au moment de toucher au but, un obstacle surgissait, que nous n’avions pas prévu. Le sommet de la Cime de l’Est n’est que le dernier et le plus gros des blocs rangés sur la ligne de faîte, un créneau plutôt qu’une dent, un moellon nu et compact, de la taille d’une maison à trois ou quatre étages, fiché sur le haut des ravines. Dans nos excursions précédentes, nous n’avions pas eu l’occasion de le voir de face. Une seule fois, du fond du Val d’Illiez, nous l’avions examiné avec une bonne lunette, le vieux Philippe et moi, et nous étions tombés d’accord pour attacher peu d’importance à ce misérable rocher. Tout misérable qu’il était, nous restâmes quelques instants au-dessous, faisant longue figure et délibérant. À droite y montait la ligne de faîte ; devant nous, deux cheminées médiocrement engageantes ; à gauche, la belle arête de Veyrossaz, que nous avions été reconnaître.

C’étaient quatre chances à courir. Nous résolûmes de les tenter l’une après l’autre, en commençant par un bout et en suivant. La ligne de faîte se dressait si verticale et si tranchante que nous l’écartâmes provisoirement, sauf à y revenir, si nous ne trouvions rien de mieux. Philippe, quoique très habile grimpeur, ne fit que jeter un rapide coup d’œil sur la première cheminée, et passa outre. La seconde fut l’objet d’une tentative dans les règles. Elle était large et facilement accessible jusqu’à mi-hauteur ; puis elle se resserrait et, sauf le côté ouvert, formait si bien une cheminée qu’il fallait y grimper comme les ramoneurs, en appuyant des genoux et du dos. Au point de sortie, elle était à demi couverte par un avancement du rocher, un malheureux avant-toit, qui obligeait à se jeter en dehors pour gagner le dessus. C’était le pas scabreux. Philippe l’étudia minutieusement ; il examina toutes les saillies, soit pour le pied, soit pour la main ; il calcula les voies de retour ; puis, sûr de son fait, il prit un vigoureux élan et franchit le pas. Aussitôt il nous tendit la corde. Mais M. Piccard rejeta loin de lui cette injure. Il y a des spécialités dans l’art des grimpeurs. Les uns sont plus forts sur les ravines, d’autres sur le glacier, d’autres sur le roc nu. Les uns ont le pied plus solide ; les autres sont plus souples, et se distinguent surtout quand il s’agit de sauter ou de grimper aux murailles. M. Piccard serait peut-être de ces derniers. D’ailleurs, il était mal chaussé. Aussi, partout où la ravine devenait ardue, cheminait-il avec précautions ; Philippe, qui, depuis quelque temps, sans qu’on sût trop pourquoi, nous pressait de marcher vite, en avait plus d’une fois murmuré. Mais le rocher nu, où il faut travailler des mains autant que des pieds, était le triomphe de M. Piccard. Ce dernier bastion lui offrit l’occasion d’une brillante revanche. En deux minutes il fut au haut, et déclara que c’était une pure plaisanterie. Pour moi, considérant que, dans cet étroit canal, je passerais à frottement juste, ce qui ne laissait pas de gêner les mouvements, sans rendre une chute impossible, je m’attachai sans fausse honte, et, quoique la corde ne m’ait été utile que pour me donner plus de sécurité, je me promis bien de m’en servir à la descente comme à la montée. Une fois cette difficulté vaincue, nous touchions au but. Nous le devinions à moins de dix pas, et le cœur nous battait vivement… Mais quoi ! une perche, une vieille perche, de la hauteur d’un homme, solidement prise entre de gros cailloux, se dressait sur cette cime vierge. Cette perche était toute la vue –, c’en était le premier, le second et le troisième plan. Tout autour régnait le brouillard, et l’on ne voyait rien, mais rien sauf la perche.

On pourra le trouver bizarre, mais il est exactement vrai que nous nous assîmes sur le sommet aussi contents que si la vue eût été sans bornes, et que si rien n’y eût accusé la présence antérieure de l’homme. Les premiers moments que j’y passai m’ont laissé une impression qui ne s’effacera pas. J’espère bien revoir la Cime de l’Est, et le plus grand plaisir que je me promette d’une seconde visite est le souvenir de la première. Quelle jouissance est meilleure que celle de l’œuvre terminée, de la tâche accomplie ? Il importe assez peu que ce soit une tâche de fantaisie. Les choses humaines ont, sans doute, leur prix en elles-mêmes, leur valeur réelle. Mais qui donc l’assignera ? Le prix qu’elles ont à nos yeux n’est pas toujours le prix juste ; mais c’est de lui que dépendent et la joie que nous procure leur possession et le chagrin que nous cause leur perte. – Un enfant avait une fronde. Il voulait abattre les cônes dorés qui brillaient au haut d’un sapin. Il y travailla tout un jour ; il lança des pierres par centaines. Quand il vit tomber le dernier, fut-il moins heureux qu’Archimède au sortir de son bain et criant Eurêka ? — Mon bon Philippe, nous sommes de grands enfants. Depuis de longues années, nous tournons autour de cette cime, nous en examinons toutes les pentes, nous en scrutons toutes les corniches et jusqu’aux saillies les plus imperceptibles ; depuis de longues années nous nous fatiguons à la gravir. Nous y sommes maintenant ; elle est à nous et qu’y avons-nous gagné ? À celui qui vous fera cette question, dites simplement que nous y avons mis notre cœur et une part de notre vie. Je ne sais pas plus que vous comment cela se fait, mais le plaisir d’être ici, malgré la perche et le brouillard, suffirait à me payer de fatigues bien plus grandes et d’efforts bien plus obstinés. La seule chose que je comprenne très bien et qui n’ait pas besoin d’explication, c’est le plaisir d’y être avec vous. Quand on a poursuivi en commun le même but, quand on a partagé, pour l’atteindre, peines, privations, joies et périls, on se sent unis par un de ces liens qui ne peuvent ni se briser ni se détendre. N’envions pas à nos devanciers l’honneur d’avoir planté cette perche, signe d’orgueil et de conquête. Il y aurait à élever sur cette roche déserte un monument meilleur, un autel à l’amitié. Votre main, Philippe, et qu’il s’y dresse du moins dans nos cœurs.

Le brouillard dont nous étions enveloppés, était un de ces nuages blancs, aux formes arrondies, qui s’amoncellent autour des cimes. Il ne devait pas être épais, car le soleil le pénétrait de sa chaleur. Son seul inconvénient était de masquer la vue. Mais le vent tiède, qui continuait à souffler, en agitait les vapeurs, et il devait tôt ou tard se déchirer sur quelque point. Il n’y avait qu’à attendre.

Le sommet semble fait pour s’y établir à l’aise. Le dessus du bloc qui le forme est une terrasse spacieuse, où pourraient s’asseoir vingt ou trente personnes, peut-être plus. Nous y étions moitié assis, moitié couchés, fumant avec délices le cigare du repos, vidant à la ronde le verre qui circulait, plein d’un petit vin du pays, et laissant aller nos pensées où les emportaient leurs caprices. Soudain nous fûmes tous debout, l’œil ouvert, épiant les péripéties d’une scène changeante, d’une féérie comme on n’en voit que du haut des cimes et par un temps nébuleux. Le brouillard ne se dissipait pas ; mais il s’écartait du flanc du rocher ; il se soulevait au-dessus des arêtes, et commençait à former une grande voûte blanche, dans la longueur de laquelle apparurent bientôt toutes les pointes de la Dent du Midi. Rien de plus fier que cette file de pics, qui présentent leurs escarpements et se dressent les uns derrière les autres. Quelques-uns atteignaient à notre niveau ; d’autres le dépassaient, et le dernier, sombre dominateur, le plus sauvage, le plus âpre, le plus orgueilleux, levait la tête par-dessus tous. Autour d’eux régnait la voûte mobile du nuage, dont les parois blanches, ondulées, flottantes, contrastaient avec ces noirs géants, ces pyramides à angles vifs, ces arêtes brisées et cette immobilité menaçante. Le spectacle en devenait fantastique ; ce n’était pas un paysage de la terre ; c’était une apparition, une scène du pays des prodiges et des enchantements. Cependant la fée dont la baguette avait un instant soulevé le rideau, le laissa retomber. La demi-obscurité du brouillard nous environna de nouveau, et nous retournâmes à notre farniente.

J’ai lu quelque part qu’un Anglais, un membre de l’alpine Club, avait pour principe de ne jamais se laisser arrêter par le temps, et, quelque course qu’il eût en vue, de partir toujours, même par l’orage et la pluie. Il ajoutait qu’il devait à l’exacte observation de cette règle quelques-uns des plus beaux souvenirs de ses expéditions alpestres. Ce serait aller loin que de l’appliquer, comme lui, dans tous les cas ; mais elle n’est peut-être pas aussi mal entendue qu’il semble au premier abord. Nous l’avions suivie ; nous avions persisté malgré le brouillard, et déjà nous en étions récompensés. Encore quelques échappées pareilles, et il y en aurait assez pour nous convertir tout à fait au principe du clubiste anglais.

Une seconde éclaircie ne se fit pas attendre trop longtemps. Cette fois, ce fut une petite fenêtre ronde, qui s’ouvrit du côté du Valais, et nous permit d’entrevoir l’état du ciel. Des volées de nuages flottaient à diverses hauteurs. Il y en avait de gris, en général plus bas que nous ; d’autres volaient en plein azur, blancs et légers.

Figure 41. Grand Combin.

Mais, autant du moins que nous pûmes le voir, les cimes de la chaîne valaisanne étaient dégagées. Notre fenêtre donnait directement sur le Combin, le plus gracieux des grands dômes des Alpes, celui de tous qui porte le vêtement de neige le plus riche et le plus éclatant. Un nuage allongé et grisâtre, de ceux que nous dominions, en partageait la vaste coupole. Au-dessous tombaient de pâles glaciers ; au-dessus le sommet s’élançait en pleine lumière, se dessinant sur un ciel clair. Nouvelle échappée, non moins fantastique que la première. Ces nuages parcourant l’espace, vus par l’ouverture d’un autre nuage, cette cime lumineuse, dernier objet visible d’un monde aérien, et qui semblait, elle-même, ne pas tenir à la terre, c’était une autre féérie, mais plus douce, plus idéale, avec le rayon qui vient d’en haut. Deux ou trois fois la fenêtre magique s’ouvrit et se ferma, toujours dans la même direction, mais tantôt plus étroite, tantôt plus large. Un instant nous vîmes quelques pointes sur la gauche du Combin, le Mont Gelé, le Pleureur. La chaîne pennine allait-elle se développer à nos yeux ? Non, elle ne se laissa voir qu’autant qu’il le fallait pour nous rappeler qu’elle était là, et qu’il suffirait d’un coup de vent pour que, du Mont-Blanc au Mont-Rose, elle apparût toute entière. Seulement, comme pour couronner par une ironie de si brillantes apparitions, il se fit à l’est une dernière lucarne au brouillard, véritable œil-de-bœuf, où la Dent de Morcles montra tout à coup ses deux cornes, recourbées l’une contre l’autre, aiguës, noires, menaçantes.

Cependant Philippe, l’homme prudent, avait jeté un regard scrutateur sur les nuages les plus sombres ; il n’avait rien découvert de bien inquiétant ; mais cette chaleur lui déplaisait ; il disait sentir l’orage, et il commença à parler de départ, avec circonspection toutefois et timidité.

Non, mon ami, nous ne sommes pas venus ici pour n’y rester qu’un instant. Il y a à peine une heure que nous y sommes ; nous y en passerons au moins deux. Tenez, voici un nouveau coup de théâtre. Voyez là-bas le glacier, et quel éclat de soleil sur ces crevasses béantes !

Le jour se faisait dans la profondeur. La cime restait coiffée de son brouillard ; mais il s’écartait en-dessous et commençait à flotter obliquement, comme un voile à distance du visage. L’abîme se découvrait. Jusque-là nous n’avions pu que le deviner ; maintenant nous pouvions le voir et le sonder. Au nord fuyaient à l’infini les fissures des ravines, chemins scabreux où roulent les avalanches ; au midi, la paroi taillée à pic tombait verticalement jusqu’à l’extrémité du glacier : deux vues plongeantes, l’une et l’autre d’un grand effet. Mais pour se donner l’impression entière de l’élancement de la montagne, il faut aller à l’extrême bord du côté de l’est, s’y asseoir et regarder, non le glacier, ni les ravines, mais le Rhône, à 2700 mètres au-dessous. La terrasse est assez étroite pour que l’on domine aussi les précipices latéraux, et la perspective de profondeur que l’on a devant soi, n’en est que plus saisissante. C’est celle de la tranche de la montagne, du côté d’Évionnaz et du Bois-Noir. Le précipice n’est pas d’abord perpendiculaire ; on peut y descendre. Mais à quelque chose comme vingt mètres, il se dérobe à l’œil, et l’on ne voit pas, on sent le vide. Il n’y a pas besoin de jeter une pierre avec beaucoup de force pour qu’elle dépasse l’angle de la pente, et, dès lors, elle tombe sans cesse et sans fin. On ne l’aperçoit plus, on ne l’entend plus, et rien n’annonce qu’elle atteigne jamais le fond du gouffre. Le sol reparaît en avant, mais à une telle profondeur qu’il a déjà la légère teinte bleuâtre que crée le lointain, et il n’offre rien où le regard puisse se reposer. La pente est inexorable. Il faut la suivre jusqu’au Rhône. Elle n’a l’air de s’arrêter que pour recommencer aussitôt, et le souffle vous manque à la voir tomber ainsi. L’impression en est encore augmentée par le mouvement perpétuel qui y règne. C’est de ces parois que sont descendus les grands éboulements de la Dent du Midi, celui de 1835, par exemple. On a peu de chances de se trouver sur la Cime de l’Est au moment où se déterminera de nouveau un accident de cette gravité ; mais on n’y restera pas longtemps sans y assister à la chute de quelques quartiers de roc ou de glace. Pendant les deux heures que nous y avons passées, il s’en est détaché plusieurs. Le plus souvent nous n’avons pu qu’entendre. Le brouillard nous enveloppait, et l’œuvre de destruction s’accomplissait dans son obscurité ; mais une fois, au moins, nous avons vu et entendu. Ce soleil ardent, dont les rayons dardaient les glaces, ne les faisait pas seulement étinceler, il les fondait, et, sous son action dissolvante, une masse énorme s’ébranla tout à coup. Du premier choc brisée en mille fragments, elle se répandit sur les moraines et roula jusqu’à ce qu’elle ne fût plus que poussière. C’est de ce côté que la montagne se gerce, se crevasse, se ruine ; c’est de ce côté qu’elle tombera, et quand on considère ces chutes de tous les instants et cette cime de plus en plus minée par dessous, on se prend à songer que ce n’était peut-être pas une illusion quand, de la plaine, on croyait la voir vaciller.

Là est la beauté propre et l’incomparable spécialité de la vue de la Dent du Midi. Comme panorama de montagnes, je la crois inférieure à celle de plusieurs sommités de la même chaîne, même moins hautes. J’en juge par ce que j’en ai vu dans nos tentatives manquées, surtout dans la seconde, et en faisant largement la part de la petite distance qui nous séparait encore du sommet. La Dent du Midi ne regarde pas le Mont Blanc de face et de près, comme le Buet. Elle ne le voit pas non plus sous ce magnifique profil qui, du haut de la Dent de Morcles, en groupe et en resserre les masses espacées, et fait sentir aussitôt la progression de hauteur entre ses diverses parties : Trient, Aiguille Verte, Mont Blanc proprement dit. Elle le voit sous un angle intermédiaire, qui ne le ramasse ni ne le développe, et par-dessus des arêtes déjà assez élevées pour en masquer les bases et le diminuer. La position de la Dent de Morcles est aussi plus favorable pour le Combin, coupole isolée, large, splendide, qui doit être vue de face, et que la Dent du Midi regarde sous un faux profil. Certains détails plus heureux ne rachètent pas ces deux infériorités. Si donc on désire surtout ce qu’on appelle généralement une belle vue, on trouvera, de l’Oldenhorn au Buet, plus d’un sommet mieux placé que celui de la Dent du Midi. Mais ce qu’on chercherait vainement ailleurs, c’est cette perspective plongeante et ce précipice de tous côtés, cet élancement de cime et cette profondeur à l’entour. Il n’existe pas une seconde esplanade, un second belvédère ainsi suspendu sur le vide. Ce n’est ni une pointe d’aiguille, où il faille faire de l’équilibre, ni une crête aiguë, qui oblige à se mettre à cheval et à serrer des genoux, pour n’être pas désarçonné ; c’est une terrasse spacieuse, propre, commode, où l’on peut dormir tranquille, couché tout de son long, et où il y a des appuis naturels pour le pied, si l’on veut s’asseoir à l’extrême bord. Nulle part on ne se donnera avec une sécurité plus entière l’impression du vertige. Et si l’on en surmonte le premier frisson, ce qui, dans l’absence de tout péril et avec de la place pour se mouvoir, n’exige pas une tête bien forte, nulle part on ne savourera plus complet le plaisir de voir la plaine bleuir dans la profondeur. On l’a sous les yeux, la plaine véritable, celle des villes et des chemins de fer ; il semble qu’on y pourrait tomber d’un saut, et pourtant elle se voile et s’efface, et se déroule vaporeuse jusqu’au pied même de la montagne.

Il faut une certaine résolution pour regarder le pavé d’une ville du haut d’une tour de cathédrale, et alors même qu’on le fait sans peur, on n’y trouve guère de plaisir. La plupart des précipices font une impression du même genre. Mais il y a un charme infini à se pencher à la proue d’un navire, pour sonder l’abîme des eaux. On ne se rejette pas instinctivement en arrière ; on se sent plutôt attiré, et sans la froide raison, qui résiste en secret, on se pencherait toujours plus. Quelquefois on s’oublie, et on se réveille par un sursaut au moment où cet attrait allait devenir irrésistible. À force d’être sans fond, le vide autour de la Cime de l’Est exerce une séduction pareille. L’adoucissement des teintes par le lointain s’y produit de haut en bas. L’idée de la chute en est moins répulsive ; ou plutôt elle se transforme doucement ; elle se rapproche de l’idée du vol, et l’on se figure qu’au lieu de tomber on se bercerait dans l’espace. Heureux le martinet des Alpes ! Il n’a d’ici qu’à ouvrir ses deux ailes et à se laisser choir : il y a assez d’air pour le porter. Comme il ferait beau plonger avec lui jusqu’à la fraîche cassure du glacier, dont les fragments bondissent encore sur la pente, puis remonter à tire d’aile, raser la cime, s’y poser, en partir encore, et, sans effort ni fatigue, s’élancer si haut qu’on la voie s’effacer à son tour, comme les collines de la plaine. Oiseau léger, prends pitié de notre pesanteur ; prête-nous tes ailes et ton souffle. C’est ici que tu triomphes, ici qu’il faudrait goûter ta vie aérienne, et s’enivrer avec toi du frôlement de cet air diaphane, qui te porte sans te résister. Cependant une nouvelle et dernière éclaircie, dans la direction de l’ouest, nous rappela aux réalités de la vie. La Tour Salière se chargeait de nuages lourds et sombres. Déjà le tonnerre grondait. C’était l’orage que sentait Philippe. Il le prit alors sur un ton qui coupa court à la réplique, et nous intima l’ordre de partir. On obéit. Sans le brouillard, nous aurions profité de notre séjour sur la cime, pour faire quelques reconnaissances nouvelles, et nous assurer s’il n’y aurait pas un moyen quelconque d’éviter la cheminée. Si ce moyen existe, ce sera probablement en essayant quelques pas de descente par l’arête de Veyrossaz, pour venir ensuite tourner sous le rocher. Cela doit être plus effrayant que mauvais. Mais nous avions craint de manquer une seule de ces échappées de vue, et nous n’avions pas bougé de la cime. L’aspect du ciel ne permettant plus d’entreprendre des recherches, nous allâmes droit à la cheminée. Je descendis le premier, très heureusement, la corde nouée sous les bras. Mais à peine fus-je détaché que mes compagnons se prirent de querelle, querelle de générosité, il est vrai. M. Piccard voulait passer le dernier. Le débat fut vif, mais court. Il n’y avait pas de temps à perdre, et le plus obstiné devait bientôt avoir le dessus. Philippe, le montagnard, descendit comme moi, la corde aux reins ; mais il s’établit au milieu de la cheminée, appuyant de toute la force de ses genoux et de ses larges épaules, faisant bouchon, et prêt à tenir ferme en cas d’accident. Sa solidité ne fut pas mise à l’épreuve, et nous ne tardâmes pas à être tous les trois réunis, en parfaite santé. Il n’y eut que le chapeau de Philippe, qui, soulevé par un coup de vent, s’envola pour le Val d’Illiez. – Il avait des ailes ! – Philippe prit aussitôt son mouchoir de poche, et en deux minutes il l’eut transformé en un bonnet, forme calotte, avec une longue pointe au-dessus, dressée comme un paratonnerre ; après quoi nous partîmes à grands pas. Je note seulement, avant de quitter la cheminée, que si l’on voulait éviter tout péril à la descente, il suffirait de prendre avec soi deux cordes, et d’en fixer une, d’environ vingt mètres, à quelque saillie du sommet.

La pluie commençait à tomber à larges gouttes. Nous traversâmes rapidement les ravines. Arrivés au haut du couloir glaciaire, on se distribua les rôles. M. Piccard, avec ses escarpins, dut se résigner au poste de sûreté, celui du milieu. Philippe, l’homme réputé solide, s’attacha en troisième, et je fus chargé d’ouvrir la marche, en taillant la glace où il le faudrait. Les trop rares accidents des parois ne se prêtent pas également à la descente et à la montée, de sorte que les vestiges de nos pas nous servirent assez peu. Il fallut changer de bord au plus fort de la pente. Sauf erreur, l’opération s’exécuta dans toutes les règles de l’art, c’est-à-dire que celui qui avançait fut, à tous les pas dangereux, solidement tenu par ses deux camarades, établis à poste fixe et sûr. La seule chose que craignît Philippe était que la pluie ne tombât avec abondance, et ne déterminât un remue-ménage de cailloux, qui, glissant du haut du couloir, auraient balayé le chemin devant eux. Nous avions vu son chapeau, l’année précédente, celui-là même qu’il venait de perdre, et qui était prédestiné à être payé en tribut à la Cime de l’Est, filer, non sur la glace, mais sur la neige qu’il y avait alors, neige pourtant molle et rugueuse, et nous nous souvenions de la vitesse de sa chute. Un caillou de quelques livres, glissant de ce train-là, aurait vite enlevé l’homme le plus solide et le mieux muni de crampons, posé sur cette glace. Heureusement que la pluie, après avoir fait mine de devenir sérieuse, cessa petit à petit. L’orage de la Tour Salière ne fut qu’un de ces orages locaux, si fréquents sur les Alpes. Quelques coups de tonnerre suffirent à épuiser le plus gros de sa violence, et ses débris, chassés par le vent, se rejetèrent sur le Val-d’Illiez.

Une fois le couloir descendu, le reste n’était qu’une flânerie. Nous fûmes bientôt à l’autre bord du glacier. Le brouillard venait enfin de quitter la Cime de l’Est, et nous pouvions juger du chemin parcouru. Peut-être serait-il possible d’en trouver un autre, plus favorable, au moins pour les personnes qui préfèrent les difficultés du rocher à celles de la glace. Il faudrait, si l’on voulait en faire l’essai, pousser la première traversée de flanc jusqu’au-dessous d’un second couloir, lequel, au mois d’août, est complètement dégarni soit de neige, soit de glace. Il serait peut-être possible de le remonter. Je ne garantis pas le succès ; mais il y aurait des chances. J’ajouterai seulement, en vue des touristes futurs, que si le temps est doux on fera bien de n’essayer que dans le cas où les vires de la fausse dent seraient entièrement découvertes. Il y en a une, entre autres, très large et très inclinée, où s’accumulent d’énormes masses de neige, qui doivent tomber en une fois, exactement comme cela arrive sur les toits des chalets. Les observations que nous avons pu faire ne laissent guère de doute à ce sujet, et si l’on était pris par cette avalanche, on serait infailliblement perdu.

De retour aux chalets de Salanfe, nous réussîmes à obtenir enfin des indications assez précises sur nos heureux devanciers, qui, sauf la perche, n’ont laissé sur la Cime de l’Est aucune trace de leur passage. On sait que les bergers ont chaque été leur fête de la mi-août. On y boit le vin qu’on a apporté de la plaine, on y danse, on y soupe la crème ; toute la jeunesse des villages voisins s’y réunit, et les bergers font les honneurs de leur montagne. Dans les pays catholiques, où la religion s’associe plus étroitement à la vie populaire, un curé assiste ordinairement à la fête, et la journée commence par une messe, où personne ne fait défaut. La messe entendue, on se permet des prouesses. Les pâtres ne s’amusent guère à gravir les pointes qui dominent leurs chalets. Ils laissent ce plaisir aux chasseurs ou aux chevriers. Mais le jour de la mi-été toute la compagnie se divise par groupes, et, avant que le ménestrel du village ait accordé son violon pour les réjouissances du soir, on s’égaie par des promenades, que dirigent souvent les caprices des jeunes filles. Les uns vont cueillir quelques dernières branches de rhododendron ; les autres vont visiter le glacier voisin ; d’autres enfin escaladent quelque pointe d’où l’on voie, si possible, le village que l’on a quitté la veille. C’est dans une de ces fêtes que la Cime de l’Est doit avoir été gravie pour la première et unique fois, disait-on, il y a de cela cinq ou six ans. Trois personnes ont pris part à l’expédition : un chasseur de Veyrossaz, nommé Délez, sa femme et un de ces Messieurs de l’abbaye de Saint-Maurice[17]. Si la femme Délez a réellement atteint la Cime de l’Est, son nom mérite d’être conservé dans les annales des touristes grimpeurs. Ceci n’est décidément pas une montagne pour les dames, et je comprends mieux une jeune Miss entreprenante, amoureuse de la gloire, allant au sommet du Mont-Blanc, soutenue par plusieurs guides, que cette paysanne-là suivant son mari sur la Cime de l’Est.

Étrange effet de la disposition d’esprit, qui reflète sa teinte sur toutes choses : le pâturage de Salanfe, quoique le ciel fût gris et y projetât de longues ombres, ne m’avait jamais paru aussi vert que ce jour-là. Je l’avais vu maintes fois, mais toujours au travers des préoccupations d’un projet d’ascension ou des regrets d’une tentative manquée. Invinciblement le regard était attiré plus haut. Ce n’était qu’un lieu de halte, où l’on se reposait, comme on aurait pu le faire sur la première pierre venue, au bord du chemin. Maintenant l’esprit était dégagé, il était libre, et l’herbe en avait plus de fraîcheur, les clochettes des vaches tintaient plus argentines, et la fumée bleue qui sortait des toits sans cheminée, se balançait plus gracieuse au-dessus du village des chalets. Les vachers aussi, qui, depuis tant d’années, nous voyaient revenir à eux chaque été, presque aussi fidèlement que les hirondelles au printemps, étaient fiers et touchés de l’intérêt que nous portions à leur montagne, et leur accueil redoublait de cordialité. Ils voulurent nous faire fête et tuer pour nous le veau gras. À force de s’ingénier, ils découvrirent chez un voisin deux douzaines de pommes de terre, qu’ils firent bouillir en notre honneur. On les mangea, en grande cérémonie, avec du beurre et du pain dur. Quelques bouteilles d’un vin clairet, reste de provisions calculées pour un plus long séjour, arrosèrent ce gai festin, animé de mille plaisanteries et de bons et francs rires. Au reste, nos montagnards avaient la riposte vive et sans façon. Comme je faisais au maître du chalet compliment sur ses pommes de terre, et que je lui demandais, d’un ton sérieux, combien il en récoltait à Salanfe, année commune :

— Oh ! pour vous, me dit-il, vous seriez bon pour le fou du roi !

Cependant il fallut s’arracher à ces délices de Capoue, faites pour amollir les courages, et reprendre le chemin de la plaine. Mais lequel ? Passerons-nous le col de Jora, ou descendrons-nous encore une fois sur Salvan, et par quel sentier, la rive gauche ou la rive droite ? Par le col de Jora, nous souhaiterons le bonsoir à notre belle cime vaincue ; mais il nous faudra suivre le cours ténébreux du torrent de Saint-Barthélemy. Torrent sinistre ! Depuis quand a-t-il commencé son œuvre de dévastation ? Un enfant le sauterait à pieds joints, et pourtant c’est lui qui a miné la montagne, lui dont les ravages l’ont suspendue dans les airs. Né sur les parois qui regardent le Rhône, il y a dès les premiers jours creusé son sillon, et l’approfondissant d’année en année, il en a fait ce vide immense, ce gouffre sans fond où, du haut de la Cime de l’Est, plongeaient nos regards. Il se gonfle à la moindre averse ; il charrie fange et cailloux, et de ravine en ravine ne fait que se troubler davantage ; puis, quand il sort des gorges où il est encaissé et débouche sur la vallée du Rhône, la force lui manque pour traîner tant de débris ; il les dépose, obstrue son lit, s’en ouvre un autre, et change sans cesse de cours sur le large cône de ses alluvions, pays vague, voué par lui à une éternelle stérilité. Il a ses grands jours, ses jours de débâcle, qui laissent après eux un long souvenir de terreur. Les chutes de rochers sont fréquentes sur ses bords. Quand le libre passage de ses eaux en est empêché, il les accumule derrière l’obstacle jusqu’à ce qu’il l’ait emporté. En 1835 ce fut pis encore. D’énormes masses de terres argileuses tombèrent des hauteurs, et se mirent à couler avec lui. Arrivées sur le cône où il accumule ses dépôts, elles s’étalèrent en un fleuve de boue, qui mesura trois cents mètres de largeur et ne tarit qu’après plusieurs jours. Vous verrez que cet obscur ruisseau aura raison de la Cime de l’Est. Peut-être ne sera-ce pas son premier exploit ? Peut-être en a-t-il déjà détruit quelque autre, plus hardie, plus avancée encore sur la plaine ? Mais son ambition ne se borne pas là. Il a entrepris de barrer le Rhône, et il ne mine la montagne que pour triompher du grand fleuve. De tous les matériaux qu’il charrie, il forme petit à petit une digue puissante, tout au travers de la vallée. Plus le Rhône en emporte, plus il en dépose ; il avance et le Rhône recule. Il a si bien travaillé que, serré contre les bases de la Dent de Morcles, le fleuve n’a déjà plus qu’un étroit canal et reflue en amont sur le fond plat de la vallée. L’entreprise, à vrai dire, semble chimérique. Tant que le Rhône a eu de la place, il s’est laissé refouler ; mais à présent qu’elle lui manque, il se fait torrent pour résister au torrent, et plus la porte encore ouverte se rétrécit, plus il la franchit avec impétuosité, enlevant de vive force tout ce qui menace de lui fermer ce dernier passage. Toutefois, qui peut prévoir ce qui arriverait si quelque nouvelle coulée de boue, comme celle d’il y a trente ans, ou pire encore, s’y déversait au temps des basses eaux, ou si quelques quartiers de rocs y tombaient des flancs de la Dent de Morcles ? Nulle part la nature des Alpes, si riche en menaces pour les habitants des vallées, n’en a suspendu de plus terribles sur leurs têtes. Ce filet d’eau, c’est le génie de la destruction. Il a tout préparé pour une catastrophe. Qu’on se figure le Rhône barré pendant une heure, faisant lac en arrière, puis forçant l’obstacle et se précipitant sur les campagnes qui s’étendent jusqu’au Léman !

Mais l’imagination se refuse à calculer de tels ravages. Laissons le col de Jora. Nous avons assez vu la gorge du Bois-Noir. Ces retours de hautes ascensions, quand on n’a pas les genoux trop rompus, sont des moments précieux, dont il faut s’arranger pour jouir. Le sac est léger, le cœur aussi, et tout ouvert aux sensations agréables. Prenons le sentier de Salvan, celui de la rive gauche, d’où l’on voit si bien les cascades de la Sallanche.

Figure 42. La Sallanche ou Salanfe.

La Sallanche naît à quelques pas du torrent de Saint-Barthélemy. Leurs sources se confondent. Celui-ci s’échappe du bras de glacier dont nous avons vu se détacher une avalanche ; elle, des bras, moins abrupts, qui s’inclinent du côté de la montagne de Salanfe. Enfants des mêmes cimes, l’un en reflète les aspects terribles, l’autre la grâce hardie et la sereine beauté.

Les orages n’ont point de prise sur la Sallanche. Il faut des trombes exceptionnelles pour qu’elle s’enfle et se trouble quelque peu. Son volume dépend de la fonte des glaciers. Elle grossit au printemps et en été, pour diminuer en automne, avec des oscillations plus ou moins marquées selon qu’il fait plus ou moins chaud, mais toujours doucement et par progrès insensibles. Elle est régulière comme le cours des saisons. À peine a-t-elle formé au pied de sa dernière chute un imperceptible monticule de débris. Rivière inaltérable, elle n’a jamais eu de crises ; jamais elle n’a effrayé personne, et l’on dirait qu’elle ne descend de la montagne que pour réjouir les yeux de ceux qui aiment les belles eaux bondissantes.

La Sallanche n’est pas d’abord beaucoup moins trouble que le torrent de Saint-Barthélemy ; elle a aussi ses moraines à franchir ; mais bientôt elle se jette dans le petit lac supérieur, à demi comblé, et s’y repose quelque temps. Elle en sort par des voies connues d’elle seule, et vient reparaître, au bord du grand pâturage de Salanfe, en mille sources fraîches et pures, qui font la joie des troupeaux. Mais, dans cette plaine unie, elle est embarrassée de ses eaux. Pendant qu’elle y circule au hasard, cherchant une pente qui n’existe pas, elle reçoit des sommités voisines le tribut d’affluents qui n’ont pas subi la même épuration, mais qui se clarifient par la mollesse même de leurs cours, si lent, si paresseux, que les plus petites particules de boue ou de sable se sont depuis longtemps déposées quand la pente se prononce enfin. Dès lors son cristal ne se souille plus. Elle coule entre des montagnes solides, sans ravines, qui partout où manque le gazon montrent leur granit ferme et dur, d’ailleurs si sèches qu’elles ne lui envoient que des ruisseaux insignifiants. Au sortir du pâturage où elle s’attarde si longuement, elle est déjà tout ce qu’elle sera plus tard.

L’issue par où elle s’échappe de Salanfe n’est d’abord qu’une dépression, un large chemin creux entre les mamelons qui ferment le pâturage. Il y règne une fraîcheur éternelle ; les herbes y sont hautes, la végétation luxuriante ; d’épais taillis d’aunes et de saules verdoient entre les rochers, et une trace de sentier s’y faufile parmi les buissons et les blocs. Bientôt la pente s’accuse plus énergique ; la Sallanche devient rapide ; elle blanchit les pierres de son écume ; elle court, elle se hâte ; puis soudain le sol lui manque ; son lit n’est plus qu’un rocher, et elle s’y berce de chute en chute. En quelques minutes elle tombe jusqu’aux montagnes inférieures, où les troupeaux séjournent au printemps et en automne ; mais ces quelques minutes lui suffisent pour épuiser toutes les formes de la cascade : d’abord la cascade au jet simple et puissant, qui se précipite à plein flot ; ensuite la cascade qui glisse sur la roche polie, rapide comme la flèche, mais sans bruit parce qu’il n’y a ni choc ni frottement ; puis la cascade qui s’étale, se divise, multiplie ses gerbes et se plaît à les entre-croiser ; puis la cascade nonchalante, qui se laisse choir dans un creux de rocher, où ses eaux se reposent un instant, aussi calmes et bleues que si elles devaient y dormir toujours ; puis, quand le lit de la rivière se resserre de nouveau, la cascade de plus en plus écumeuse et irritée, qui blanchit au fond du gouffre et y tonne sourdement. Il y a un point, mais un seul, non loin du sentier de la rive gauche, une sorte de haut promontoire avancé, d’où l’on en voit toute la série. Merveilleuse variété ! On n’en trouve pas deux qui se ressemblent, et cependant elles ont un air de famille : elles sont sœurs. Elles jaillissent toutes en pleine lumière ; elles brillent toutes sur le rocher nu ; elles ont toutes l’écume aussi blanche que la neige. Des unes aux autres, on reconnaît la même eau, qui tombe et court légèrement, qui se divise au moindre choc et dont les gouttelettes scintillent : une eau cristalline, faite exprès pour jouer avec les abîmes. Il y a plusieurs cascades, mais il n’y a qu’une rivière, claire, lumineuse, aux fantaisies inépuisables, aux fougues charmantes, gracieuse jusque dans ses colères. Enfin, la vallée s’ouvre un instant, et le pâturage d’En Van-haut s’y arrondit comme une corbeille de verdure, au pied de sauvages parois. La Sallanche y retrouve des chalets, des pelouses, parfois des troupeaux ; mais elle a encore l’élan de la chute, et elle ne cesse pas d’y courir : traversée rapide, qui lui laisse à peine le temps de se ressouvenir au passage de l’alpe qu’elle a quittée. Puis elle répète, sur un nouvel escalier de rocs, les accidents de ses premières chutes, et s’en va disparaître dans une fissure si précipitueuse, qu’on ne peut que sur quelques points y jeter un regard furtif. Nul doute qu’elle ne s’y livre à des jeux plus hardis encore, mais sans témoins : tout se passe entre elle et l’abîme. Soudain, à cent mètres au-dessus de la plaine, elle reparaît, écumante, au haut d’un grand rocher vertical, qu’elle franchit d’un dernier bond.

Cette chute finale est la seule qui ait un nom. Les touristes la visitent, les livres en parlent, et l’on discute la question de savoir si elle vaut sa renommée. Plusieurs disent que non, et il est vrai que l’ensemble du paysage est ingrat, triste et nu. L’ombrage manque ; les roches sont pelées ; les montagnes ont des formes brusques et rudes ; le fond de la vallée est monotone, inculte, marécageux, avec une route en ligne droite, un chemin de fer parallèle à la route, et le Rhône limoneux parallèle au chemin de fer. Voilà ce qui vous a frappé, ô Töpffer, aimable peintre de la nature, et vous avez jeté sur cette merveille trop vantée un regard d’impatience et de dédain. Pauvre Sallanche, celui qui en a parlé le plus mal était le plus digne d’en sentir la beauté. On voit bien qu’il n’a fait que passer, comme font les touristes. Mais pour nous, qui, des hauteurs où elle a caché ses sources, nous sommes laissé conduire par elle, comme il nous tarde qu’elle sorte enfin de la fissure où elle s’est dérobée, et quel plaisir de la retrouver, toujours la même, toujours amie du soleil, et luttant à force de grâce contre cet entourage pesant ! Voyez cet arc dans les airs, ce jet bouillonnant, qui se redresse pour venir par une courbe superbe tomber dans l’espace libre ! Voyez la profusion de ces gerbes éblouissantes, qui se dénouent en mille fusées, et de ces filets nonchalants, qui glissent le long du rocher, s’attardent à toutes les corniches, et accompagnent de leur murmure le jet hardi qui les dépasse ! Voyez cette poussière de perles, qui rejaillit du fond de l’abîme, lancée par larges bouffées, par colonnes successives, plus lentes ou plus impétueuses, qui se pressent et se poursuivent sans fin !

Dernier jeu, couronne d’une existence éphémère ! La Sallanche a rencontré la plaine, et elle hésite, elle s’arrête, elle ne sait plus ou couler. Fille des Alpes, elle ignore ce monde nouveau où quelques bonds l’ont transportée. Qu’est-ce que ce grand fleuve jaune ? Où a-t-il pris tant d’eau ? Où va-t-il ? Et pourquoi, quand on a épuré ses flots, faut-il s’unir à cette masse inerte et trouble, qui coule si lourdement ? Vaine résistance ! Sur ce fond plat, il y a encore une pente ; bon gré, mal gré, la Sallanche la cherche et la trouve… Puis le Rhône est là, qui l’emporte.

Bon voyage. C’est pour l’océan que tu pars. Mais le jour peut venir où toutes les gouttes de cette eau pure, dont tu grossis le fleuve à regret, se seront retrouvées sur le pâturage de Salanfe. Il y a pour elles des routes dans les airs, et les vents sont nombreux qui, des mers où tu vas mourir, ramènent aux monts d’où tu descends. Les chances sont diverses, le tourbillon vous emporte, et souvent il faut se quitter ; mais le temps est long, et peut-être, dans l’éternel mouvement des flots qui passent et repassent, n’y a-t-il pas deux gouttes d’eau qui se disent adieu pour toujours.

 

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UNE CHANSON EN PATOIS.

Monsieur Visinand, ancien juge de paix à Montreux, a laissé quelques chansons en patois. Il est à désirer que quelqu’un les recueille, car il n’y en a aucune qui ne renferme des traits charmants. Le patois s’en va, et il a sa littérature, qu’on aurait tort de laisser perdre. La plus populaire des chansons de M. Visinand est celle qui a été composée pour la fête du quatorze, c’est-à-dire pour la fête anniversaire de l’indépendance du Canton de Vaud. J’ai cité dans ce volume, page 137, le refrain de celle qui est intitulée le Chevrier de Veytaux. Nous devons à l’obligeance de la famille de M. Visinand, de pouvoir la donner ici tout entière. La traduction que l’on trouvera en regard, est presque un mot à mot ; elle nous a été fournie par une personne dont le patois de Montreux est la langue maternelle. Les notes, sauf celles qui sont marquées d’un astérisque, viennent de la même source.

 

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Le Tzévroâi de Voâitaoù.

Par M. Visinand.

 

A dé si vo[18], tanta Suzène,

Bon dzor, bon dzor, onclio Abram,

L’iest le fori que vo ramaine

Vouthron petiou tzévroâi d’antan.

Avoué son cornet,

Vain vo dere to net

Et tant fermo que paoù :

« Salut, brâv’-dzén de Voâitaoù ! » (bis.)

 

Hà ! le vaillén[19] paï qué stice !

Lés dzén l’an soin dé l’au tzévroâi.

L’iest por cén que fé l’au caprice,

Et que cé su pli’ heureux qu’on roâi.

Asbain mon cornet

Redi ti les trocet[20]

Et tant rudo que paoù :

« Vive les brâv’-dzén de Voàitaoù ! » (bis.)

 

On cé mé baille praou mottetta,

Praou pan dé gro-blià, qu’àmo tant,

Di yàdz’ onco na barelietta[21]

Et praou sovén de bon pan blian ;

Adan mon cornet

Redi ti les trocet

Et tant rudo que paoù :

« Vive mé métre dé Voàitaoù ! » (bis.)

 

L’ié on pouchén tropé de tzivre ;

Nén conto mé dé quatro-vén[22].

Ye lé to cen que faut por vivre,

Et pu por vivre avoué bon tén.

Asbain mon cornet

Redi ti les trocet

Et tant rudo que paoù :

« Vive mé métré de Voàitaoù ! » (bis.)

 

Mo tzivre m’amon, me caresson.

Lau baillo cauque poài dé sau.

Quand lés sublio, i m’obéysson,

Vaingnon vers mé à to grand saut.

Adan mon cornet

Lau redzéye tôt net

Et tant rudo que paoù :

« Hà ! que ne sén bain à Voàitaoù ! » (bis.)

 

Y vé en tzan per les pierroâire,

Per les Dzorett’ et Liboson.

Quand su ou l’haut de la Valoàire

L’iest lé que redroblio les son,

Et que mon cornet

Redi qu’on diabliotet

Et tant rudo que paoù :

« Vive les brâv’-dzén de Voàitaoù ! » (bis.)

 

La véprena, quand ye l’arrevo

Les féne bâillon l’au câfé ;

Mé dion di cou : « Té bain terdivo.

Mâ qu’âho-s-u ? Mâ qu’âho fé ?

Adan mon cornet

Que l’a le mot to prêt

Lau redi tant que paoù :

« Pachénce, féne dé Voâitaoù ! » (bis.)

 

« Mâ se su terdi por on yâdzo,

A coup sûr va ne perde rén,

Vo-s’en oâi onco l’avéntadzo,

Les tzivre Pan le livro plién.

Et pu mon cornet

Le vo redi to net,

Le tzévroâi fâ que vaoù :

« Bouéla pas, mé tzén de Voâitaoù ! »[23] (bis.)

 

Tzacon son mehi dén sti mondo.

Por mé, su contén dé mon sort.

Y sus heureux, vo-s-en repondo.

Se mé pliegnié l’aré bain tort.

Asbain mon cornet

Ma fliota, mon subliet,

Repetton per Voâitaoù :

« Ne pas grand bain, mâ ye lé praoù. » (bis.)

Le Chevrier de Veytaux.

Par M. Visinand.

 

Adieu soyez-vous, tante Susanne,

Bonjour, bonjour, oncle Abram.

C’est le printemps qui vous ramène

Votre petit chevrier d’antan[24].

Avec son cornet

(Il) vient vous dire tout net

Et si fort qu’il peut :

« Salut, braves gens de Veytaux ! »

 

Ah ! le vaillant pays que celui-ci !

Les gens ont soin de leur chevrier.

C’est pour ça que (je) fais leur caprice,

Et que (je) suis ici plus heureux qu’un roi.

Aussi mon cornet.

Redit à chaque bout

Et si fort[25] qu’il peut :

« Vive mes maîtres de Veytaux ! »

 

Ici on me donne assez (de) tomme[26],

Assez (de) pain de gros-blé[27], que j’aime tant.

Parfois encore un barillet

Et assez souvent de bon pain blanc.

Alors mon cornet

Redit à chaque bout

Et si fort qu’il peut :

« Vive mes maîtres de Veytaux ! »

 

J’ai un puissant[28] troupeau de chèvres ;

J’en compte plus de quatre-vingts.

J’ai tout ce qu’il faut pour vivre,

Et puis pour vivre avec bon temps.

Aussi mon cornet

Redit à chaque bout

Et si fort qu’il peut :

« Vive mes maîtres de Veytaux ! »

 

Mes chèvres m’aiment, me caressent.

(Je) leur donne quelques pincées de sel.

Quand (je) les siffle, elles obéissent,

Viennent vers moi à tout grands sauts.

Alors mon cornet

Leur rejoue tout net

Et si fort qu’il peut :

« Ah ! que nous sommes bien à Veytaux ! »

 

Je vais paître[29] par les pierrières,

Par les Jorettes et Liboson[30].

Quand (je) suis au haut de la Valeyre,

C’est là que (je) redouble les sons

Et que mon cornet

Redit comme un diablotet

Et tant fort qu’il peut :

« Vive les braves gens de Veytaux ! »

 

À la vesprée, quand j’arrive,

Les femmes donnent leur café.

(Elles) me disent des fois : « Tu es bien tardif,

Mais qu’as-tu eu ? Mais qu’as-tu fait. »

Alors mon cornet

Qui a le mot tout prêt,

Leur redit tant qu’il peut :

« Patience, femmes de Veytaux ! »

 

« Mais si (je) suis tardif pour une fois,

À coup sûr vous ne perdez rien.

Vous en avez encore l’avantage,

(Que) les chèvres ont le pis plein.

Et puis mon cornet

Le vous redit tout net :

Le chevrier fait (ce) qu’il veut.

(Ne) bramez[31] pas, mes gens de Veytaux ! »

 

Chacun son métier dans ce monde.

Pour moi, (je) suis content de mon sort.

Je suis heureux, (je) vous en réponds.

Si (je) me plaignais j’aurais grand tort.

Aussi mon cornet,

Ma flûte, mon sifflet,

Répètent par Veytaux :

« (Je) n’ai pas grand bien ; mais j’ai assez ! »

 

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SITUATION GÉOGRAPHIQUE

DE LA DENT DU MIDI.

Les détails géographiques, toujours difficiles à suivre pour les personnes qui ne connaissent pas les lieux et qui lisent sans carte, ont occupé aussi peu de place que possible dans les pages consacrées à la Dent du Midi. Nous n’avons fait qu’effleurer la question de sa situation dans l’ensemble du réseau alpin. Avant de quitter ce sujet, nous désirons relever ici, en vue des amateurs de géographie, une opinion dernièrement émise par M. Édouard Huber, dans le Bulletin de la Société de géographie (livraison de février-mars 1866, p. 115). Malgré la brèche de Saint-Maurice, M. Huber rattache la Dent du Midi à la Dent de Morcles et par suite à la chaîne dite bernoise. Cette manière de voir, partagée par plusieurs écrivains, peut être appuyée d’excellentes raisons, comme nous l’avons indiqué. Mais M. Huber veut, d’un autre côté, que la Dent du Midi termine la chaîne. Les personnes qui en ont fait le tour auront de la peine à le lui accorder. Il ne faut pas se laisser prendre à cette apparence d’isolement, qui n’est qu’une apparence, et dont la valeur est plutôt pittoresque. Dans la continuation de la Dent du Midi, du côté de Savoie, s’élève la Tour-Salière, qui la dépasse de quarante-deux mètres. Elles sont très rapprochées et réunies par une arête étroite, dont la plus forte dépression forme le col de Suzanfe. Certains cols peuvent dissimuler des points de suture entre des groupes de montagnes très différents, ainsi le Grimsel, le col Ferret, etc. Mais ce ne peut pas être le cas du col de Suzanfe, qui n’est que le point le plus bas et encore très élevé (2420 m.) d’une muraille continue entre deux montagnes qui se touchent, de formation semblable, de hauteur presque égale, et dont l’orientation n’est pas essentiellement différente. Il y a bien de l’une à l’autre une déviation vers le sud, mais à peine plus sensible que celle qu’on remarque au col d’Enzeindaz, entre les Diablerets et les arêtes qui montent au Muveran. La Tour-Salière tend la main à la Dent du Midi de beaucoup plus près que le Muveran aux Diablerets, et si l’une appartient à la chaîne bernoise, on ne comprend pas pourquoi l’autre n’y appartiendrait pas aussi. Mais la Tour-Salière ne se détache guère plus facilement des arêtes qui partent de ses sommets et se prolongent jusqu’au Buet, et il est fort douteux que le Buet lui-même puisse être envisagé comme une fin. – Nous n’avons point de système à opposer à celui de M. Huber. La seule chose que nous tenions à établir, c’est que si l’on veut faire rentrer la Dent du Midi dans la ligne de la chaîne bernoise, il faut aller plus loin et y faire rentrer aussi une partie plus ou moins grande des montagnes de la Savoie.

 

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RECTIFICATION.

Nous avons publié dans le volume précédent quelques réflexions sur l’usage de la corde dans les hautes ascensions. C’était à propos de l’accident du Cervin. Le sujet nous tenait au cœur. Selon nous, l’usage que font de la corde un grand nombre de touristes et de guides est irrationnel, et ne peut avoir pour résultat que des malheurs répétés, comme un exemple nouveau l’a prouvé cette année encore. Aussi avons-nous mis quelque chaleur dans la discussion. Malheureusement cela ne nous a pas préservé d’un faux raisonnement, que nous avons hâte de retirer.

Comme cette discussion ne concerne que les hommes spéciaux, il n’est pas nécessaire que nous rappelions ici, pour nous faire comprendre, quelle était la position respective de M. Whymper et du guide Taugwalder, au moment de l’accident. Les personnes dont les souvenirs ne seraient pas assez nets, n’ont qu’à relire les pages 279 – 281 du volume précédent. Or, nous avons essayé de démontrer que, la position étant donnée, M. Whymper devait se tromper lorsqu’il affirmait que la secousse leur arriva, à lui et à Taugwalder, comme sur un seul homme. Nous raisonnions ainsi :

« La secousse simultanée dont parle M. Whymper, n’est qu’une hyperbole. Simultané signifie ici qui se suit de très près. Lorsqu’il y a vingt pieds de Taugwalder à M. Whymper, et qu’ils sont attachés à deux cordes, qui font une ou deux fois le tour de leur corps avec des nœuds plus ou moins serrés, il faut nécessairement un instant pour que l’ébranlement remonte de l’un à l’autre. Ce ne sera, je le veux, qu’une fraction de seconde ; mais il n’en faudra pas davantage pour que Taugwalder ait déjà subi le premier choc quand M. Whymper sentira la secousse. Or le premier choc est décisif, et celui qui tient en second se fait illusion s’il croit avoir supporté la moitié de l’effort. Le partage, en tout cas, doit être fort inégal.

« Pour que le partage s’égalisât, il faudrait que la corde fût tendue à l’excès. Or il saute aux yeux que plus la corde sera tendue, plus l’effort de Taugwalder sera neutralisé. Si Taugwalder est solide, c’est qu’il adhère de toutes ses forces au rocher ; mais cette solidité d’adhérence dépend, en première ligne, du poids de son corps et du frottement qui en résulte : d’où il suit que si vous allégez ce poids d’une livre par la tension de la corde, vous diminuez d’autant la solidité de Taugwalder. Ceci est capital, et tous les touristes auxquels il est arrivé de descendre une paroi de rocher en se faisant soutenir et assurer d’en haut par une corde, doivent le savoir par expérience. Dès que la corde est fortement tendue, on ne tient plus… on manque de poids, par conséquent de point d’appui et de force propre. » (p. 286 – 287.)

Comme il s’agissait ici de questions qui touchent à la mécanique, nous avions pris la précaution de soumettre nos vues à un homme compétent, qui les avait trouvées justes. Elles ne le sont pas, et notre erreur ne nous a été démontrée que trop tard. Il est vrai que Taugwalder doit être à demi suspendu avant le choc, si la corde est vigoureusement tendue, et que sa solidité d’adhérence doit en être diminuée ; mais au moment où le choc a lieu, il retrouve instantanément son adhérence, de sorte que, contrairement à ce que nous avons affirmé, il est fort possible que dans un cas pareil, en supposant toujours la corde très tendue, le choc arrive à deux hommes à la fois, et que leurs efforts, en vue de la résistance, soient combinés.

Cette erreur détruit notre raisonnement sur un point auquel nous avions donné trop de relief. Mais elle ne porte pas sérieusement atteinte à nos conclusions générales et pratiques. Il reste vrai qu’il faut un concours de circonstances favorables pour que l’effort puisse se combiner, et que cela n’aura pas lieu dans la grande majorité des cas.

Dans le même article, p. 283, on lit : « Représentons par un chiffre quelconque, quatre quintaux, si l’on veut, la violence de la secousse. » Cette phrase doit être malsonnante aux oreilles des mathématiciens. Un poids ne peut pas représenter un choc. Toutefois l’erreur porte ici sur une manière de parler plutôt que sur le fond des choses. C’est moins une erreur qu’une négligence, et les personnes qui s’en seront aperçues auront, d’elles-mêmes et à première lecture, corrigé les phrases défectueuses.

 

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Sources des illustrations

Figure 1. Les Plans-sur-Bex, Ancha, 15.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 2. Dents de Morcle, côté vaudois, Ancha, 12.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 3. Pont de Nant, Ancha, 05.08.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 4. Le Grand Muveran, Ancha, 15.07.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 5. Chevreaux de chamois ; Présence de deux chevreaux sur les hauteurs du Hohneck, dans le Haut-Rhin en Alsace, France, Jef132, 10.08.2010, photographie sous licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license. (Wikimédia.)

Figure 6. Dent Favre, Ancha, 16.07.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 7. Mont-Rose, Ancha, 21.02.2013. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 8. Le Grand Muveran, Ancha, 15.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 9. Vallon de Nant, Ancha, 05.08.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 10. Val Ferret à Praz-de-Fort, Ancha, 15.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 11. Le Châble, Val de Bagne, Maurice Perry, 26.10.2008, photographie sous licence CC BY-SA. 2.0 Paternité – Partage des conditions initiales à l’identique 2.0 générique. (Wikimédia.)

Figure 12. Praz-de-For vers 1900, photographie ancienne,  anonyme, collée sur un panneau de bois dans le village, Ancha, 15.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 13. Glacier de Saléna, Ancha, 15.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 14. Pays d’Enhaut et Rossinière, vue du ciel, Laura Barr-Wells, 16.07.2011. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 15. Le Grand Chalet (Grande Maison), Rossinière, Pierre-vdb, 18.10.2008. (Wikimédia.)

Figure 16. Quelques dents aiguës, flanquées de profondes ravines, Laura Barr-Wells, 16.07.2011. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 17. Brunies et éprouvées par le temps, avec leurs galeries sculptées, Laura Barr-Wells, 24.07.2013. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 18. Fraises des bois : Fraise des bois, très gros plan - Sud-Ouest France, Isabel Nouvel, 28.05.2011. (Wikimédia.)

Figure 19. Pays d’Enhaut, vu de Château d’Oex, Laura Barr-Wells, 16.07.2011. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 20. Les Dents du Midi depuis Aigle, Ancha, s.d. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 21. Cascade de la Pissevache, Ancha, 12.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 22. Abbaye de Saint-Maurice, Ancha, 12.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 23. Dent de Veyrossaz, Ancha, 12.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 24. Dents du Midi, vues de Val d’Illiez 1, Ancha, 12.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 25. Le Salentin, Ancha, 12.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 26. Pâturages à Val d’Illiez, Ancha, 12.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 27. Dents du Midi vues de Val d’Illiez 2, Ancha, 12.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 28. Lac Léman vu de Vevey, Ancha, 12.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 29. Baie de Clarens, Ancha, 12.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 30. Les Dents du Midi depuis les hauts de Vevey, Ancha, 12.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 31. Le Catogne, Ancha, 15.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 32. Église de Val-d’Illiez, Ancha, 12.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 33. Vallon de la Sallanche à Van d’En Haut 1, Ancha, 12.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 34. Vallon de la Sallanche à Van d’En Haut 2, Ancha, 12.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 35. Tour Salière, Ancha, 12.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 36. Glacier de Plan-Névé, Ancha, 15.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 37. Les plus beaux arbres s’échelonnent sur cette zone de verdure : détail tiré de : Coude du Rhône Rhone valley, with the lone wind turbine of Vernayaz in the foreground, Sylvenius, 21.06.2008, photographie sous licence CC Attribution-Share Alike 2.0 Generic. (Flickr, Wikimédia.)

Figure 38. Mont-Blanc, Ancha, 15.07.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 39. Cime de l’Est, Ancha, 18.07.2013. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 40. Val d’Illiez : Val d’Illiez vu depuis les contreforts des Dents du midi, Frederik, 24.10.2007, photographie sous licence CC Attribution 2.0 Generic. (Wikimédia.)

Figure 41. Grand Combin, Ancha, 12.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)

Figure 42. La Sallanche ou Salanfe, Ancha, 12.09.2015. (Bibliothèque numérique romande.)


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[1] Peut-être, devrions-nous chercher à le diminuer par des cartes. Si nous ne l’avons pas fait jusqu’à présent, c’est que nous doutons de l’utilité d’une carte insérée dans un volume et destinée à faciliter l’intelligence d’une description essentiellement pittoresque. Il est fort ennuyeux de tourner sans cesse dix ou vingt feuillets pour chercher sa carte, et de les retourner pour reprendre sa lecture. Mieux vaut une carte détachée. Mais parmi les personnes que ces volumes intéresseront, il en est probablement bien peu qui n’en aient pas une sous la main. Toutefois nous sommes prêt à nous conformer en ce point à ce que les lecteurs paraîtront désirer.

[2] Victor Hugo, Légende des Siècles, dans le morceau intitulé : Le Régiment du baron Madruce.

[3] Pour les dictionnaires français l’alpage est le droit de faire paître des troupeaux dans les Alpes ; pour nos montagnards c’est aussi le pâturage où s’exerce ce droit.

[4] Ce mot, très usité des montagnards vaudois, est indispensable dans tout récit de ce genre. On appelle vires ces espèces de routes naturelles, plus ou moins praticables, qu’on trouve assez ordinairement aux pieds des parois de rochers et quelquefois entre leurs différentes assises. Comme les rochers des Alpes sont souvent coupés de gorges, séparées par des arêtes proéminentes, elles doivent contourner chacune de ces arêtes, et c’est de là que vient leur nom de vires. Mais la signification du mot s’est étendue, et on l’emploie même dans les cas où le rocher est une muraille régulière, et où la vire n’a point d’arête à contourner. Au reste, le terme s’expliquera plus complètement par l’usage même que nous en ferons.

[5] Les Grandes Fenêtres de la carte fédérale.

[6] Ceci n’est pas une hypothèse géologique, mais seulement un moyen de description géographique.

[7] Les montagnards, toujours amis du merveilleux, prétendent que cette ruine n’est à découvert que dans les années les plus chaudes. Je l’ai vue plus de dix fois, plusieurs années de suite, une fois en juin, plus souvent en juillet et en août, et une seule fois il y avait de la neige derrière, à l’ombre des murs. Sauf erreur, la plupart des faits qu’on avance à l’appui d’un accroissement des glaciers depuis quelques siècles, s’évanouissent devant un examen approfondi ; il est bien probable qu’il doit en être de celui-ci comme de ces fameux voyages des protestants valaisans à travers les glaciers de l’Oberland, pour venir faire baptiser leurs enfants à Grindelwald. Voir sur ce sujet le charmant article de M. le pasteur Gerwer, dans l’ouvrage qu’il vient de publier avec MM. Aeby et de Fellenberg : Das Hochgebirge von Grindelwald.

[8] La Dent aux Favres a été baptisée par la carte fédérale, Dent Fava. Il m’est impossible de comprendre où l’on a pris ce nom-là. Au reste, en ce qui concerne les noms, cette carte est très défectueuse pour les Alpes vaudoises, et c’est grand dommage. Favre est un nom de famille qu’on trouve dans le district de Bex, comme ailleurs, et il n’est pas rare du tout que des noms d’hommes aient été donnés aux montagnes environnantes ; ainsi la Tête à Pierre Grept, que la carte fédérale appelle Tête du Gros Jean, nom juste, mais qui s’applique à une autre montagne, située à l’est du glacier de Paneyrossaz ; ainsi encore les Névés du régent Bernard, le Pas de Chamorel, etc.

[9] « Taisez-vous, femmes de Veytaux. » Veytaux est un village vaudois, près de Montreux. Voir à l’Appendice.

[10] Artemisia mutellina et Artemisia spicata. La première est le génipi blanc et la seconde le génipi noir. Dans les montagnes où elles manquent, on appelle quelquefois génipi l’Achillea atrata.

[11] La plus haute pointe de la Dent du Midi ne mesure que 3185m, un peu plus que l’Oldenhorn, un peu moins que les Diablerets, le Titlis, le Piz-Languard, etc. De ces 3185m, il faut défalquer 409m qui indiquent la hauteur du village de Massongex, situé immédiatement au pied de l’arête nord. Il reste pour la Dent du Midi 2776m, de hauteur relative. Ce chiffre est considérable. Le Cervin, auquel la carte fédérale donne 4482m, ne domine Zermatt que de 2862m. Ainsi, tandis que la différence entre les hauteurs absolues touche à 1300m, la différence entre les hauteurs relatives n’est que de 86m. Le Combin, qui dépasse les plus hauts sommets de la chaîne bernoise et ne compte pas beaucoup de rivaux dans la chaîne pennine, est moins élevé par rapport au bourg de St-Pierre que la Dent du Midi par rapport à Massongex. Elle l’emporte de même sur la Bernina, le Tœdi, la Blumlisalp et l’immense majorité des pointes suisses. Il n’y a guère que quelques-unes des cimes du groupe du Mont-Rose et de l’Oberland dont la projection de la base au faîte soit plus forte que celle de la Dent du Midi. Les plus remarquables sont le Mischabel et le Weisshorn, relativement plus élevés que le Mont-Rose lui-même, et les sommités bernoises qui regardent la vallée de Lauterbrunnen, la Jungfrau, entre autres. Ce n’est pas là, pour le dire en passant, une des moindres raisons de leur beauté. La Jungfrau, qui est, je crois, de toutes les sommités suisses celle dont la hauteur relative est la plus considérable, s’élève de 3314m au-dessus du point de naissance de sa principale arête, du côté de Lauterbrunnen.

[12] Cette inscription est du doyen Bridel. La voici :

Toi qui viens admirer ces riants paysages,

En passant, jette ici ta pite aux malheureux,

Et le Dieu dont la main dessina ces rivages

Te bénira des cieux.

[13] Cet aubergiste est celui-là même dont le nom a fait dernièrement du bruit dans les journaux, grâce à un triste procès. L’hôtel de la Dent du Midi, dont il était le gérant, sera, peut-être, en d’autres mains. Il s’est d’ailleurs établi depuis quelques années un second hôtel à Champéry, l’hôtel de la Croix fédérale. Il est monté sur un pied plus modeste, mais nous y avons toujours été fort bien.

[14] Les géologues appellent roches moutonnées certaines roches bosselées, mais sans aspérités, et qui ne présentent que des surfaces arrondies. Elles accusent toujours le travail d’anciens glaciers.

[15] Le nom de Plan-Névé se retrouve ailleurs. Il indique toujours un glacier plat. Le plus connu des Plan-Névé est celui du Muveran, dans les Alpes vaudoises. Il s’y rattache des légendes qui ont fourni à Henri Durand le sujet d’un poème. Celui de la Dent du Midi est aussi l’objet de croyances populaires.

[16] On me permettra de consacrer encore quelques lignes, au bas de la page, à ces détails d’un intérêt plutôt scientifique. Il n’y a pas encore longtemps que l’on a compris toute l’importance des études météorologiques, et que l’on possède des moyens suffisants pour que l’on puisse en attendre des résultats féconds. La Suisse, malgré la modicité de ses ressources, a organisé un vaste système d’observations, sur un plan d’ensemble fort bien combiné. Mais ces observations ne nous apprennent rien sur le passé ; elles datent d’hier, et n’enregistrent que l’histoire contemporaine du climat des Alpes. Elles auront pour nos descendants une valeur de plus en plus grande. Mais ce que nous faisons pour eux, personne ne l’a fait pour nous, et les variations du climat dans le passé sont une des choses que nous savons le plus mal. Les débris d’êtres organisés que l’on retrouve dans le sol, démontrent que le climat de l’Europe a subi de grandes transformations ; il en est de même des faits nombreux qui attestent l’ancienne extension des glaciers. Mais ces données sont vagues et très générales, et, à partir de la fin de l’époque glaciaire, l’obscurité redouble. Un des moyens par lesquels on pourrait combler en partie cette lacune, serait, sans doute, l’étude minutieuse des traces laissées par les glaciers à tous les moments de leur histoire. Les glaciers sont de véritables instruments de physique, établis par la nature au fond des vallées alpines, et chargés d’y tenir registre des perturbations atmosphériques pour l’observateur futur. Si l’on réussissait à retrouver l’histoire détaillée d’un seul de ces instruments, on rendrait à la science un service signalé. Malheureusement ils ont deux inconvénients. Le premier est qu’il leur arrive de revenir sur leurs traces précédentes, de les déranger, de les emporter plus loin, si bien que les anciennes moraines actuellement existantes ne peuvent guère être envisagées que comme indiquant des maxima qui n’ont plus été dépassés. Il faut en prendre son parti et s’estimer fort heureux de ce qui reste. Le second est que si l’instrument est délicat, il est encore plus compliqué. Est-ce un thermomètre, un hygromètre, un pluviomètre ? Peut-être tout cela à la fois. Les indications qu’il dépose sur son passage ont besoin d’être interprétées, et l’on ne sait pas au juste comment. Mais ici ce n’est pas l’instrument qui est en défaut, c’est notre science. La question de savoir quelles sont les causes précises de l’extension des glaciers et de leur recul, quelle part il faut faire à la chaleur, quelle à l’humidité, sera moins difficile à résoudre quand on aura plus de données sur le climat actuel des Alpes et qu’on pourra, année par année, comparer le mouvement des masses glaciaires avec celui des fluctuations atmosphériques. Seulement il faut profiter de l’occasion et observer les glaciers pendant qu’on observe le climat. Le club alpin aurait là un service à rendre. Il devrait choisir un certain nombre de glaciers, dans les chaînes alpines les plus importantes, et en faire reconnaître l’extrême limite avec assez d’exactitude pour que, d’un été à l’autre, on pût mesurer la différence. Le moment serait d’autant plus favorable que les glaciers sont dans une période de mouvement très prononcé. Ils reculent, et, de mémoire d’homme, on ne les a vus si petits. Il y en a qui depuis dix ans se sont certainement retirés de plusieurs centaines de pas. – Si l’étude de leur marche actuelle et celle de leur marche dans le passé étaient ainsi menées de front, on pourrait, semble-t-il, en espérer de précieux résultats.

[17] Je donne ces renseignements tels que je les ai reçus à Salanfe. Dès lors je me suis adressé à Monseigneur l’abbé de Saint-Maurice, dans l’espoir d’en obtenir de plus complets. Il m’a très obligeamment fait copier un article que le chanoine Bruchon a publié dans la Gazette du Simplon. Il en résulte que l’ascension a eu lieu, non pas il y a cinq ou six ans, mais en 1842, le 16 août. (L’article a paru dans le numéro du 27 août.) La caravane se composait de six personnes, parmi lesquelles M. Bruchon ne mentionne que le guide-chef, Nicolas Délez de Mex. D’autres renseignements, que je dois à l’obligeance de M. d’Angeville, ajoutent que Nicolas Délex (de Veyrossaz, selon M. d’Angeville, et non de Mex) était accompagné de sa femme, Eléonore Mottier. Le récit du chanoine Bruchon porte l’empreinte du temps. On y sent l’effroi qu’inspiraient encore à la plupart des voyageurs les hautes solitudes des Alpes. On y lit : « Après quatre heures de marche assez rapide, nous débarquâmes enfin sur cette mer immense de glace, appelée Plan-névé. Durcie par les siècles, la neige s’est pour ainsi dire pétrifiée avec le rocher qu’elle couronne. Les larges crevasses qui la sillonnent, sont autant d’abimes de plusieurs centaines de pieds de profondeur, au fond desquels nous avons plus d’une fois risqué d’être engloutis. » En réalité, cette mer de glace n’a pas une lieue de longueur, et sa largeur ne dépasse guère un quart de lieue ; il est d’ailleurs peu de glaciers d’un parcours plus facile.

[18] Ade si vo, salutation fort usitée autrefois.

[19] Vaillén, proprement vaillant, et par suite, bon, riche.

[20] Trocet n’a pas d’équivalent en français. C’est un bout de chemin, et volontiers un bout de chemin entre deux points distincts, deux villages, deux contours de route, etc. La traduction mot à mot serait : tous les bouts.

[21] Une barelietta est un petit baril contenant un quart de pot. Comme barelie, dont il est le diminutif, barelietta est féminin en patois. De là vient notre provincialisme, une barille et une barillette.

[22] Quatro-vén (quatre-vingts), est du français importé dans le patois.

[23] Variante : « Kaisi-vo, fené de Voâitaoù! » Taisez-vous, femmes de Veytaux. C’est cette variante que nous avons citée p. 136, en en francisant l’orthographe.

[24] D’antan, de l’an passé. C’est le mot de Villon, encore usité au XVIe siècle, et qui semble revenir sur l’eau. Beaucoup de mots patois ne sont que d’anciens mots français, qui se sont conservés à l’écart.

[25] La traduction n’a pas pu rendre la nuance entre tant fermo et tant rudo. Elle est facile à sentir.

[26] Tomme, employé comme substantif féminin, désigne dans la Suisse française un fromage de chèvre. Nos campagnards se servent aussi du mot tomme pour certains fromages de vache, petits, maigres et d’un goût piquant.

[27] Gros-blé, nom vaudois du maïs.

[28] Nombreux, en vaudois. (BNR.)

[29] Littéralement : Je vais en champ.

[30] Les Jorettes, Liboson, la Valeyres, localités situées près des rochers de Naïe, au-dessus de Veytaux. La Valeyre est un des points les plus élevés du domaine que parcourt le chevrier de Veytaux.

[31] Bramez ne traduit pas exactement bouéla. Criez l’eût encore plus mal traduit. Le patois est plus riche que le français en mots expressifs pour rendre les diverses façons de crier. C’est un détail de langue qui correspond à un trait de mœurs. (Bouéler trouve ses racines dans le mot grec βοαo. BNR)