Ann Radcliffe

LES VISIONS
DU CHÂTEAU DES PYRÉNÉES

Traduction : N. Fournier

1878

 

édité par la

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

Avertissement 5

PREMIÈRE PARTIE. 6

I. 6

II. 9

III. 12

IV.. 15

V.. 19

VI. 23

VII. 26

VIII. 29

IX.. 31

X.. 35

XI. 37

XII. 39

XIII. 42

XIV.. 46

XV.. 49

XVI. 52

XVII. 54

XVIII. 58

XIX.. 63

XX.. 66

XXI. 69

XXII. 73

XXIII. 78

XXIV.. 80

XXV.. 85

XXVI. 88

XXVII. 93

XXVIII. 95

XXIX.. 98

XXX.. 102

XXXI. 107

XXXII. 110

XXXIII. 113

DEUXIÈME PARTIE. 116

I. 116

II. 119

III. 121

IV.. 127

V.. 131

VI. 137

VII. 140

VIII  HISTOIRE DU DUC DE MANFRÉDONIA. 144

IX  FIN DE L’HISTOIRE DU DUC DE MANFRÉDONIA. 188

X.. 189

Ce livre numérique. 192

 

Avertissement

Nous avons repris, dans notre titre, l’attribution des « Visions du Château des Pyrénées » à Anne Radcliffe, attribution qui est celle de l’ensemble des éditions françaises. Toutefois, nous devons signaler que l’édition originale anglaise « The romance of the Pyrenees » est signée par Catherine Cuthberston.

Pourquoi les éditions françaises ont-elles attribué ce roman à Ann Radcliffe bien qu’il ne fasse pas partie de sa bibliographie reconnue ? Avaient-ils des informations permettant de relier Catherine Cuthberston à Ann Radcliffe ? Ou était-ce simplement parce que cette dernière était plus renommée, hypothèse fort plausible ? Nous n’avons aucune information nous permettant de trancher et nous nous bornons à rééditer notre édition de référence, tout en signalant qu’il est très probable que cette œuvre ne soit pas de Ann Radcliffe.

Mais, au fait, qui était Catherine Cuthberston ? Un grand mystère entoure cette auteure dont ne sait réellement rien… de sa vie, de sa naissance ou de son décès. Ann Radcliffe était pourtant très discrète sur sa vie, mais la biographie de Catherine Cuthberston ne comporte que des points d’interrogation. Où vivait-elle ? Fut-elle célibataire ? Ou au contraire, mariée, fut-elle la sœur de Helen Craigh ? Quelques auteurs ont prétendus qu’elle se faisait aider par une sœur dans l’écriture de ses romans… Mais de tous les éléments cités ici, rien n’est certain.

Mentionnons encore deux points qui ressortent de la lecture. Tout d’abord, l’action, qui se déroule, pour l’essentiel, près de Cadaquès (dans l’édition française) alors que Ann Radcliffe a voyagé extensivement en Languedoc et dans les Pyrénées. Et ensuite, la construction du roman, qui met en avant des phénomènes fantastiques trouvant une explication rationnelle à la fin, construction typique des œuvres d’Ann Radcliffe, comme l’explique Wikipédia : « It was her technique « the explained supernatural », the final revelation of inexplicable phenomena, that helped the Gothic novel achieve respectability ». Dans tous les cas c’est un très joli roman que nous avons lu avec plaisir et dont nous vous souhaitons une bonne lecture !

Les Bourlapapey.

PREMIÈRE PARTIE

I

Le vieux majordome du château de Manfrédonia, le digne Fidato, venait de faire le soir sa ronde habituelle et rentrait tristement le long des allées du parc. Chaque bouquet d’arbres, chaque bâtiment réveillait le souvenir du maître chéri dont il pleurait la perte, du noble Lorenzo, duc de Manfrédonia, enlevé depuis un mois à peine à ses amis et au monde, dans une traversée aux îles de l’Archipel, où il allait chercher le repos que lui avaient ravi ses chagrins domestiques.

« Manfrédonia ! s’écriait le fidèle serviteur, les larmes aux yeux ; Manfrédonia ! nom illustre et révéré, te voilà donc éteint pour jamais ! tu ne vis plus que dans la mémoire des hommes ! Il ne reste plus rien d’une si noble race ! Lorenzo, mon adorable maître, et son jeune enfant, l’unique rejeton de cette glorieuse famille, tout a péri ; mes yeux ont vu descendre dans la terre le cercueil qui renfermait de si précieuses dépouilles. Le nom de Manfrédonia n’est plus porté que par une veuve inconsolable ; et comment cette veuve elle-même survivrait-elle à la perte d’un tel époux, à celle de son unique enfant ? Bientôt cet antique domaine des ducs de Manfrédonia, ces tours superbes deviendront la propriété de quelque vil favori, de quelque insolent parvenu ! ah ! qu’avant ce temps du moins mes tristes jours soient terminés ! »

Ces plaintes furent interrompues par un domestique, qui venait annoncer à Fidato l’arrivée d’un courrier de Naples, porteur d’une lettre de la duchesse. L’honnête majordome, contenant son émotion, se hâta d’aller recevoir ce courrier, qui, à sa grande surprise, était revêtu de la livrée de la maison de Vicence ; pourtant il reconnut bien l’écriture de la duchesse Elvire, veuve de Manfrédonia, il prit la lettre, et l’ouvrit d’une main tremblante.

À peine en eut-il parcouru quelques lignes, que l’étonnement, l’indignation, la honte se peignirent sur son visage ; puis, succombant à la violence de ses émotions, il pâlit, chancela et tomba évanoui.

Tous les valets accoururent, et leurs soins empressés le ranimèrent. Essayant alors de se maîtriser : « Mes amis, leur dit-il en montrant la lettre, je reçois des ordres de madame la duchesse pour mettre ce château en état de la recevoir… mais, ajouta-t-il d’une voix mal assurée, elle revient ici, non plus comme la veuve de notre maître, mais sous le nom de comtesse de Vicence. »

Ces paroles éclatèrent comme un coup de foudre au milieu du silence général. Tous les assistants, frappés de consternation, n’osaient se regarder les uns les autres, tant ils se sentaient confondus et, pour ainsi dire, humiliés de l’insulte faite à la mémoire de leur maître ! Plus tard, dans leurs entretiens familiers, ils donnèrent carrière à leur indignation.

« Hélas ! disaient-ils, qui peut comprendre les décrets de la Providence ? Le meilleur et le plus accompli des hommes devait donc s’unir successivement à deux femmes qui sont la honte de leur sexe ! la première l’a trahi et abandonné, et celle-ci, foulant aux pieds toute bienséance, toute pudeur, sourde à la voix du devoir et de la reconnaissance, outrage, par de nouveaux liens, la cendre à peine refroidie d’un mari qui l’idolâtrait ! »

Les échos du château de Manfrédonia résonnaient encore de ces doléances, le jour où la duchesse y entra. Les serviteurs du noble Lorenzo durent se résigner à quitter leurs habits de deuil ; mais aucun ordre n’était capable d’effacer la douleur qui se peignait sur leurs visages.

Les nouveaux époux s’avancèrent avec la pompe et l’orgueil que comportait l’éclat de leur rang, mais l’accueil qu’ils trouvèrent sur les terres de Manfrédonia ne répondit guère à leur attente. La duchesse, habituée à voir ses vassaux se presser sur ses pas et célébrer son arrivée par des chants et des danses, ne rencontra autour d’elle que le silence et l’abandon. Les routes étaient jonchées, non plus de fleurs, mais de branches de cyprès, et quand le cortège nuptial passa près du couvent voisin, la cloche sonna l’office des morts, et les religieux sortirent en procession, revêtus de chapes noires, en chantant des prières solennelles pour le repos de l’âme du feu duc de Manfrédonia.

La châtelaine suffoquait de rage. Elle ne lut que trop bien sur la figure des domestiques les mêmes sentiments qui avaient éclaté sur son passage.

— Où donc est Fidato ? demanda-t-elle, en cachant de son mieux ce qu’elle éprouvait.

— Il est retenu au lit par la fièvre, lui répondit-on, depuis le jour où il a reçu la lettre de madame la duchesse.

— Et le père Rinaldo ? reprit-elle.

— Il est à la chapelle.

C’était le chapelain du château. La duchesse l’envoya chercher par sa première femme, la signora Bianca. Celle-ci revint dire qu’elle avait trouvé le saint homme occupé à dire une messe des morts, et qu’elle n’avait pas osé l’interrompre.

Un quart d’heure après, le chapelain parut devant Elvire.

— Je voudrais bien savoir, père Rinaldo, lui dit-elle d’un ton plein de hauteur et de dépit, pourquoi vous ne vous êtes pas trouvé là au moment de mon arrivée.

— Madame la comtesse, répondit le vénérable religieux en fixant sur elle un regard assuré, un devoir de reconnaissance et d’affection m’attache aujourd’hui à la mémoire du duc de Manfrédonia, comme autrefois à sa personne ; mais ce devoir, devenu encore plus sacré depuis que j’ai placé de mes propres mains mon infortuné maître dans la tombe de ses ancêtres, je le remplirai loin de ce château, où il ne m’est plus permis de demeurer, après l’outrage que vous avez fait à l’ombre de votre noble époux.

Cela dit, il se retira d’un pas ferme, et peu d’instants après il quittait le château pour aller s’ensevelir dans une profonde retraite, à l’abri des ressentiments du comte et de la comtesse de Vicence.

Les nouveaux époux essayèrent quelque temps de faire tête à l’orage ; mais voyant l’inutilité de leurs efforts pour apaiser l’indignation générale, ils prirent tout à coup le parti de quitter Manfrédonia et de se retirer en France, où moins connus et moins observés, ils purent se livrer sans contrainte à leurs goûts de dissipation et de désordre.

Polydore, comte de Vicence, issu d’une illustre maison, avait été mis sous la tutelle du comte Ariosto, père d’Elvire ; mais après la mort de son tuteur, il avait dissipé son faible patrimoine, et n’avait plus d’autre ressource pour vivre que la généreuse amitié du jeune comte Ariosto, frère de la duchesse. Doué d’un grand talent de séduction, Polydore avait su gagner, sous un masque de loyauté, l’estime et l’affection du jeune comte ; aussi disposait-il presque à sa fantaisie des immenses revenus de son ami.

À l’époque où nous voyons la duchesse Elvire passer si précipitamment dans les bras d’un second époux, son frère, le comte Ariosto, s’était retiré dans une de ses terres en Toscane, livré tout entier à la douleur que lui causait la perte d’une femme tendrement aimée. C’était lorsque cette chère Clémentine venait de lui être enlevée, qu’il apprit coup sur coup la mort du duc de Manfrédonia, son meilleur ami, et le second mariage de la veuve. Indigné de la conduite de sa sœur, il rompit tout commerce avec elle et avec Polydore ; mais plus tard, succombant sous le poids de sa douleur et sentant que sa fin était proche, il voulut mourir en paix et se réconcilier avec eux. Une lettre qu’il leur adressa au moment suprême appelait, dans les termes les plus solennels, leur protection et leur intérêt sur les deux enfants que sa mort allait rendre orphelins : sa Victoria (l’héroïne de cette histoire) et son Alphonse. Satisfait de la réponse d’Elvire et de Polydore, il fit un testament qui instituait sa sœur tutrice de ses deux enfants ; après quoi, plein de confiance dans leurs promesses et tranquille sur la destinée des êtres qui lui étaient si chers, il quitta sans regret, à l’âge de trente ans, une existence qui n’était plus qu’un tourment pour lui.

Aussitôt après la mort du comte Ariosto, la jeune Victoria, âgée de trois ans, et son frère Alphonse, qui en avait six, furent amenés en France et remis aux mains de leur tutrice par la personne que leur père avait chargée de leur éducation.

Elvire, plongée dans les plaisirs et la dissipation, ne songea qu’aux moyens de se débarrasser honnêtement du fardeau qui lui était imposé ; pour cela elle ne vit rien de mieux que de laisser l’éducation de ses jeunes pupilles entre les mains que son frère avait désignées ; et comme ces personnes avaient été choisies avec un rare discernement, la négligence d’Elvire fut le plus grand bonheur qui pût arriver aux deux orphelins.

Ludovico Alberti, précepteur d’Alphonse, était un ecclésiastique aussi distingué par son savoir que par son caractère, et l’institutrice de Victoria, la bonne et aimable Ursule Farinelli, réunissait les talents le mieux appropriés à ses fonctions délicates. Ainsi les heureuses dispositions dont la nature avait doué les enfants du comte Ariosto, furent cultivées aussi soigneusement que leur tendre père avait pu le souhaiter.

II

Quinze ans s’étaient écoulés. La France et l’Espagne, alliées contre l’Angleterre, venaient de lui déclarer la guerre. Alphonse, qui avait atteint sa vingt et unième année, et dont le cœur brûlait d’un noble enthousiasme, embrassa le métier des armes. On obtint pour lui une commission dans la cavalerie espagnole, et bientôt il s’arracha des bras d’une sœur chérie pour joindre au loin son régiment. Le bon Alberti accompagnait l’élève à qui il avait voué toute son existence.

Le départ d’Alphonse fut le premier chagrin dont Victoria eut à souffrir. Parvenue à l’âge de dix-huit ans, et déjà capable de jeter autour d’elle un regard observateur, elle sentit vivement l’isolement où elle se trouvait. L’ami, le compagnon de son enfance, le seul protecteur sur qui elle pût compter, était comme perdu pour elle.

À partir de ce jour, son enjouement naturel s’effaça sous une teinte de mélancolie que les soins de sa chère Ursule parvenaient rarement à dissiper.

Le comte de Vicence avait toujours témoigné à la nièce de sa femme un intérêt singulier. Chaque jour il imaginait, pour combattre sa tristesse, des divertissements, des parties de plaisirs et des fêtes. Victoria, de son côté, par égard et par reconnaissance pour un parent dont la bienveillance ne lui était pas suspecte, se prêtait volontiers à ces obligeantes attentions ; et déjà, sous l’impression des heureuses nouvelles qu’elle recevait de la santé de son frère, elle sentait revenir sa tranquillité d’esprit, quand tout à coup le masque dont Polydore recouvrait ses desseins pervers, tomba et laissa voir aux yeux de l’orpheline les véritables traits du plus corrompu de tous les hommes. Comme la plupart des femmes que le comte avait fréquentées et que celle même à qui il était uni lui avaient fait prendre en mépris le sexe tout entier, il ne craignit pas, un soir qu’il sortait d’une orgie, d’offenser la pureté virginale de Victoria par l’aveu d’une flamme criminelle et par l’expression cynique de ses désirs. L’effroi, l’indignation et la honte ôtèrent à la fille du comte Ariosto la force de répondre. Humiliée, éperdue, la chaste enfant courut se jeter dans les bras de son institutrice et lui rapporta les insultants propos du comte, mêlant à sa généreuse colère un vif sentiment de compassion pour celle que le sort avait liée à un personnage si immoral.

À cet étrange récit, saisie d’horreur et frappée des dangers qui menaçaient l’orpheline, la prudente Ursule réfléchit au parti qu’elle avait à prendre, et se détermina à aller sur-le-champ tout révéler à la comtesse. Malheureusement Elvire était elle-même trop familiarisée avec le vice pour être bien touchée de ce qu’on venait lui apprendre, et son amour pour Polydore était déjà trop affaibli pour laisser place à la jalousie. Cependant, avec sa dissimulation ordinaire, elle persuada sans peine à la bonne Ursule qu’elle ressentait, comme elle le devait, l’indigne conduite de son mari, et lui dit d’avoir toute confiance dans les mesures qu’elle allait prendre pour sauvegarder l’honneur de sa nièce. Au fond, cette confidence ne déplut pas à la coquette Elvire, en ce qu’elle lui fournit tout naturellement le prétexte qu’elle cherchait pour éloigner Victoria du monde d’adorateurs qui composait sa cour. Elle conseilla donc à Ursule de lui faire garder l’appartement, en alléguant des raisons de santé.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi, pendant lesquelles Victoria resta confinée dans sa chambre. Elle n’en sortait que le matin pour aller rendre ses devoirs à sa tante. Un jour qu’elle était chez celle-ci avec sa fidèle Ursule, on vint apporter à la comtesse Elvire un billet qu’elle parcourut rapidement et qui parut la troubler ; puis elle se leva pour sortir, en invitant sa nièce et la gouvernante à l’attendre. Son absence dura plus d’une heure et demie, après quoi on la vit revenir pâle et violemment agitée, mais s’efforçant de composer ses traits et semblant avoir pris un grand parti.

— Bon Dieu ! s’écria Victoria, en s’élançant vers elle, qu’y a-t-il donc qui puisse troubler à ce point ma chère tante ?

— Laissez-moi, dit Elvire en la repoussant durement, retirez-vous dans votre chambre. Et vous, ajouta-t-elle en s’adressant à Ursule, ne reparaissez plus ici !

Toutes deux hésitaient à obéir, mais cet ordre fut répété d’un ton si impérieux qu’elles sortirent consternées sans pouvoir proférer un seul mot.

À peine étaient-elles rentrées, se regardant l’une l’autre avec un profond étonnement, que Bianca, la femme de chambre favorite de la comtesse, entra avec une bourse à la main, et la présentant à Ursule de l’air le plus insolent :

— Tenez, dit-elle, voilà ce que madame vous doit pour vos gages. De plus, elle m’a chargée de vous dire qu’elle entend que vous sortiez du château avant une heure, et que si vous n’obéissez pas de bonne grâce, elle vous fera chasser par ses gens.

Ursule écouta cette injonction insolente sans rien perdre du calme et de la dignité de son caractère. Mais Victoria, indignée, s’élança vers la porte pour aller demander raison à la comtesse de l’impudence de sa messagère. Bianca la prévint en déclarant qu’elle avait ordre de ne pas la laisser sortir de sa chambre. Puis elle se retira en fermant la porte à double tour sur Victoria et sa compagne.

Celles-ci, restées seules, se jetèrent en pleurant dans les bras l’une de l’autre, et la douleur, l’étonnement, la crainte dont elles étaient saisies, ne purent s’exprimer que par des sanglots.

Bientôt après la porte se rouvrit. Bianca introduisit les femmes du château pour faire les paquets d’Ursule et hâter les apprêts du départ. Celles qui étaient chargées de ces ordres rigoureux, Rosélie surtout, une jeune villageoise élevée avec Victoria, laissaient couler leurs larmes tout en s’occupant de leur triste besogne. L’heure à peine écoulée, quand on vint annoncer que la voiture était prête, l’orpheline, s’élançant de nouveau dans les bras de sa chère Ursule, s’écria qu’on ne la lui arracherait pas, et que la mort seule pouvait les séparer. Bianca sortit alors et revint avec plusieurs domestiques, prêts sans doute à employer la force. À cette vue, un désespoir affreux s’empara de la malheureuse enfant, qui tomba à terre sans connaissance ; on profita de ce moment pour lui enlever sa digne institutrice.

Quand Victoria revint à elle, ses yeux cherchèrent vainement sa bonne Ursule. Certaine de son malheur, elle voulut au moins se livrer en paix à ses chagrins, et pria les femmes qui l’entouraient de la laisser seule.

— Cela ne se peut pas, mademoiselle, repartit Bianca avec rudesse ; nous avons aussi vos malles à faire, et à peine nous reste-t-il assez de temps pour exécuter les ordres que j’ai reçus.

— Quoi donc ? demanda Victoria ; est-ce que je dois aussi quitter le château ?

— Oui, mademoiselle, répondit Bianca, et vous ne reverrez plus ni la signora Ursule, ni la jeune Rosélie, ni aucune de vos femmes. Tout le monde est congédié.

— Je vais parler à ma tante, s’écria la jeune fille.

— C’est impossible, repartit Bianca avec un sang-froid cruel ; vous ne reverrez pas non plus madame la comtesse. Elle vous a confiée à ma garde, et l’on n’attend plus que la signora Bernini, ma sœur, pour vous envoyer dans la retraite qui vous est destinée.

— Ô mon frère, mon cher Alphonse ! s’écria Victoria en joignant les mains, que dirais-tu en voyant ta malheureuse sœur ainsi traitée en criminelle par celle même qui lui devait appui et protection !

Puis, se tournant vers Bianca qui la regardait avec une joie maligne :

— Sortez, lui dit-elle fièrement. Quand ceux qui doivent m’emmener d’ici seront prêts, qu’on m’avertisse ; je suis disposée à les suivre partout où ma tante l’ordonnera.

Malgré son effronterie, l’indigne suivante se sentit subjuguée par la dignité de l’orpheline ; elle se retira sans mot dire. Quelques instants après, on vint dire à Victoria que le moment du départ était arrivé. Elle rappela toute sa force d’âme, et se mit silencieusement en marche, sans répandre une larme et sans pousser un soupir. Elle traversa ainsi les appartements, descendit l’escalier qui conduisait aux jardins, et arriva à la porte où la voiture l’attendait. En sortant du parc, elle aperçut un myrte qu’Alphonse et elle, aux jours de leur enfance, avaient planté dans cet endroit. Cette vue réveilla en elle de si amers souvenirs que sa fermeté l’abandonna un instant. Elle se précipita vers l’arbrisseau chéri, en détacha une petite branche qu’elle arrosa de ses pleurs ; puis elle s’élança dans la voiture, qui partit aussitôt et s’éloigna du château.

III

Il y avait deux autres femmes dans la voiture ; mais le profond chagrin de Victoria l’absorbait trop pour qu’elle songeât à jeter les yeux sur ses compagnes, et déjà l’on s’était avancé de plusieurs lieues au midi de Paris, avant que le silence fût rompu.

Enfin une voix dont le timbre était plein de douceur la tira de sa rêverie.

— Je vois avec peine, disait-on, que l’affliction de mademoiselle ne se calme pas. Sa séparation d’avec madame la comtesse ne saurait être bien longue, et l’endroit où l’on nous mène n’a rien de trop désagréable. À la vérité, le voyage est assez pénible d’ici au couvent de Saint-Yago, en Catalogne ; la traversée des Pyrénées est surtout difficile ; mais une fois arrivées à notre destination, nous trouverons une très aimable société, sans même sortir du couvent ; car l’abbesse, que je connais, est une des personnes les plus douces et les plus charmantes que vous puissiez rencontrer.

Il y avait dans l’accent de la personne qui parlait ainsi quelque chose qui révélait une vraie bonté d’âme. Victoria ne s’y méprit pas ; elle éprouva une sympathie subite pour cette inconnue, qui était réellement, quoique sœur de Bianca, une digne et excellente créature. La signora Octavia Bernini, mariée à un habile maître de musique napolitain, et déjà à la tête d’une famille nombreuse, avait accepté, pour gagner la protection de la comtesse de Vicence, la mission d’accompagner Victoria en Espagne. Elle avait alors environ trente-neuf ans, et sa physionomie respirait un mélange de douceur et de finesse qui la rendait fort attrayante.

Dans son autre compagne de voiture, Victoria reconnut une des plus jeunes femmes de la comtesse, nommée Héro, une étourdie qui n’attendait qu’une occasion de parler.

— Pour ce qui est du couvent, dit celle-ci à Octavia, je veux bien croire que c’est un charmant séjour pour celles qui ont pris l’aimable résolution de rester là toute leur vie ; mais quant à mademoiselle et aux personnes à son service, elles ne se soucient guère, j’imagine, d’aller s’enterrer dans ce lugubre cimetière ; excusez-moi, signora, si j’en parle si librement, mais le couvent est la chose du monde que j’ai toujours le plus détestée. Aussi, me verriez-vous moins tranquille que je ne le suis, si je n’avais l’intime conviction que le comte Urbino est déjà sur nos traces, et qu’il nous cherche pour nous ramener au château.

Victoria parut tout étonnée de ce discours auquel elle ne comprenait rien. Octavia s’empressa de demander qui était ce comte Urbino.

— Eh mais, répondit Héro, c’est un neveu de monsieur, un bien beau jeune homme, quoique très pauvre ; car il n’a rien, dit-on, que ce que lui donne monsieur le comte ; mais c’est égal, fût-il riche et puissant, je suis sûre qu’il sacrifierait tout au monde pour rendre service à Mademoiselle.

— À moi, Héro ? Que voulez-vous dire ?

— J’espère que mademoiselle ne s’offensera pas de mes propos, mais, voyez-vous, nous autres domestiques, nous avons l’œil ouvert sur ce qui se passe dans les maisons, et quand M. le comte a fait venir son neveu près de lui, nous avons pensé d’abord, et c’était bien naturel, qu’il voulait le marier avec mademoiselle, d’autant plus que ce jeune homme, tout le monde le sait, est éperdument amoureux d’elle.

— Vous rêvez, je crois, ma pauvre Héro, dit Victoria en souriant ; je n’ai jamais vu le comte Urbino, et il ne m’a jamais vue non plus ; car, depuis son arrivée au château, je n’ai pas paru une seule fois au salon ; et lorsqu’il s’annonçait le matin au lever de la comtesse, celle-ci trouvait toujours quelque raison pour m’éloigner avant qu’il entrât.

— Oui, oui, et la vraie raison, nous la savons bien, reprit Héro ; c’est que dans ces visites le jeune neveu était toujours accompagné du comte de Montfort, ce riche et brillant seigneur qui affichait une si grande passion pour mademoiselle, quoique mademoiselle, j’en suis témoin, ait positivement refusé de l’écouter.

— Il est vrai qu’après les importunités du comte de Montfort et leur mauvais succès, la comtesse a dû croire qu’une rencontre entre lui et moi ne serait agréable ni à l’un ni à l’autre.

— Non, non, ce n’est pas cela, dit Héro en hochant la tête d’un air malicieux ; si madame la comtesse craignait tant que le comte de Montfort ne se trouvât avec mademoiselle, c’est qu’elle aimait mieux le réserver pour elle-même.

— Héro ! répliqua Victoria d’un ton sévère, ne vous avisez pas de porter la moindre atteinte à la réputation de ma tante ; sachez que je ne le souffrirais pas.

L’indiscrète suivante baissa la tête et se tut.

Octavia, voulant détourner la conversation, demanda en riant comment il pouvait se faire que le comte Urbino fût devenu si passionnément épris d’une personne qu’il n’avait jamais vue.

— Demandez plutôt, répondit Héro, comment il s’y est pris pour voir mademoiselle ; car il l’a vue plus de cent fois, sans qu’elle ait jamais pu s’en douter.

— Par exemple, voilà qui est étrange ! dit Octavia.

— C’est pourtant la vérité, signora ; et de plus, il a souvent parlé à mademoiselle.

— À moi !

— Mon frère Hugo, qui est son valet de chambre, m’a quelquefois fait rire aux larmes des bons tours qu’il avait imaginés pour faire voir mademoiselle à son maître ; mais il fallait bien prendre garde au comte de Vicence : car nous nous étions trompés dans nos premières conjectures, il avait assurément d’autres vues pour son neveu ; la preuve, c’est que l’idée seule d’une rencontre entre mademoiselle et le comte d’Urbino le mettait hors de lui-même. Mais le jeune homme avait si grande envie de s’approcher de mademoiselle qu’il employait pour cela toute sorte de moyens. Un soir qu’elle alla danser chez la baronne de Harcourt, en compagnie de la signora Ursule, lui et Hugo se déguisèrent en joueurs de vielle, pour se mêler à l’orchestre, et ils jouèrent pendant tout le temps qu’elle dansa. Un autre jour, il fut question d’une mascarade pour amuser les enfants, et comme il ne devait pas s’y trouver d’hommes, mademoiselle consentit à y paraître. Eh bien, le comte Urbino parvint à s’y glisser en costume d’amazone, et fut assez heureux pour causer longtemps avec mademoiselle. Enfin, quand madame de Lambert, un soir que mademoiselle était chez elle, voulut régaler ses enfants de la lanterne magique, le Savoyard qui montrait ces curiosités et qui amusa tant mademoiselle, n’était autre que ce même comte Urbino.

Victoria, confondue de surprise, se rappelait, en effet, les diverses circonstances auxquelles Héro faisait allusion.

— Mais, demanda de nouveau Octavia à sa jeune compagne, quelle raison avez-vous de supposer, Héro, que le comte Urbino va mettre obstacle à notre voyage au couvent de Saint-Yago ?

— La raison, signora, c’est qu’il aime trop mademoiselle pour souffrir qu’on l’ensevelisse au fond d’un cloître ; et, à coup sûr, ce maudit départ n’aurait pas eu lieu, si on ne l’eût entraîné dès le matin dans une partie de chasse. Mais Hugo va guetter son retour pour le mettre au courant de ce qui s’est passé. Cette nouvelle lui percera le cœur, il ira se jeter aux pieds de madame la comtesse, son amour lui donnera de l’éloquence, il la fléchira, et il obtiendra la permission de courir après nous pour nous ramener au château.

— Hélas ! soupira l’orpheline, pourquoi faut-il que j’aie besoin d’un défenseur auprès de ma tante ? ne devrais-je pas trouver un appui dans sa justice et son affection ?

En disant ces mots, elle sentit les larmes la gagner. Cependant les sites magnifiques qui se déroulaient devant ses yeux, à mesure qu’elle avançait vers le midi de la France, et le spectacle sublime qui l’attendait au passage des Pyrénées, eurent le pouvoir de suspendre quelques instants en elle le sentiment de son infortune.

IV

Les voyageuses arrivèrent sans accident au sommet des Pyrénées. Quand elles touchèrent le sol de l’Espagne, l’orpheline soupira profondément au souvenir de son frère Alphonse ; mais elle n’avait aucun moyen de lui faire connaître sa malheureuse situation, puisqu’il était alors à Cadix, prêt à s’embarquer pour une expédition contre les possessions anglaises.

Comme elle descendait le versant opposé des montagnes, l’aspect sauvage du pays commença à lui inspirer une vague terreur qu’elle n’avait pas ressentie sur les terres de France. Le soleil était couché depuis quelques moments, et la nuit, en s’abaissant, éteignait peu à peu les dernières lueurs du crépuscule, quand la voiture coupa brusquement la route pour prendre un sentier tortueux, qui s’enfonçait dans une sombre et épaisse forêt. Les frayeurs de Victoria et d’Héro redoublèrent ; mais Octavia, habituée à voyager, demeura parfaitement tranquille, jusqu’à ce que la lune, venant à éclairer l’obscurité des bois, lui permît de s’assurer que le sentier où l’on s’était engagé n’était ni frayé, ni battu, et n’avait jamais donné passage à des voitures. Elle supposa d’abord que les postillons s’étaient trompés de route et se hâta de les avertir de leur méprise ; mais ils n’en tinrent compte, soutenant qu’ils connaissaient bien leur chemin ; cette obstination parut suspecte à la signora qui crut deviner une connivence secrète entre les postillons et quelque troupe de malfaiteurs apostée aux environs. S’armant alors de toute l’énergie dont elle était capable, elle déclara qu’on ne lui en imposerait pas, et commanda avec autorité aux domestiques de forcer les postillons à rebrousser chemin pour regagner la dernière auberge.

Ceux-ci hésitaient, lorsqu’un bruit de chevaux se fit entendre à quelque distance. Héro poussa des cris de joie ; c’était, disait-elle, le comte Urbino qui les rejoignait avec une escorte. Cependant le bruit se rapprochait de plus en plus, jusqu’à ce qu’enfin les postillons s’écrièrent qu’ils avaient en face d’eux une bande de brigands ; ils se dispersèrent alors et prirent la fuite. Les domestiques tinrent bon, mais en un moment le carrosse fut entouré de bandits bien montés et bien armés ; au cliquetis des épées succédèrent bientôt les coups de feu, pendant que les voyageuses, à demi-mortes, recommandaient leur âme à Dieu.

La bataille ne fut pas longue, les brigands vainqueurs se jetant aux portières se saisirent des trois malheureuses victimes, les arrachèrent de la voiture et se mirent à les garrotter pour les emporter en croupe.

L’aspect de ces bandits, à physionomies sinistres, était fait pour glacer d’effroi les cœurs les plus intrépides. Héro, la tête perdue, poussait des cris perçants ; mais le brigand qui s’était emparé d’elle montra un pistolet en menaçant de lui casser la tête si elle ne se taisait à l’instant. Victoria et son autre compagne, voyant toute résistance inutile, se résignèrent en invoquant au fond du cœur la protection céleste. Les ravisseurs remontèrent aussitôt à cheval, en emportant leur proie, et s’enfoncèrent au grand galop dans les profondeurs de la forêt, pendant que le reste de la bande achevait de dévaliser la voiture.

Pendant quelque temps les captives se sentirent entraînées à travers d’étroits sentiers, pleins d’aspérités et coupés par mille détours. Puis tout à coup elles s’aperçurent que l’on descendait lentement et avec précaution le long d’une pente extrêmement roide, qui les amena au bord d’un cours d’eau rapide. Là stationnait un bateau monté par quelques autres bandits qui semblaient attendre le retour de leurs compagnons. Alors on délia les prisonnières, on les fit entrer dans le bateau, et, sans perdre un instant, trois rameurs vigoureux fendirent l’onde écumeuse.

La lune découvrait toute l’horreur du pays que l’on traversait. Le courant était bordé d’un côté par des rochers escarpés, et de l’autre par des forêts sombres dont la cime se perdait dans les nues. Un peu plus loin, les arbres disparaissaient, et les rocs, qui en prenaient la place, se dressaient et se recourbaient au-dessus de l’eau comme pour aller rejoindre les sommets de la rive opposée. Ces énormes masses noircies par le temps se touchaient quelquefois de si près, que toute clarté était interceptée, et qu’on ne pouvait plus se guider sur l’eau qu’à la pâle lueur d’une lanterne suspendue dans la barque.

Enfin, après une navigation laborieuse, on parvint à l’entrée d’une immense caverne, dont les profondeurs ne réveillaient que des idées de nuit éternelle et de destruction, et dont les échos sourds, répondant au bruit des rames et au bouillonnement des eaux, redoublaient la terreur des malheureuses captives.

Le bateau continua sa marche à travers cet abîme pendant une demi-heure ; après quoi, on vit glisser sur la surface de l’eau un faible sillon de lumière rougeâtre qui prenant une teinte de plus en plus vive, devint comme le miroir d’une fournaise ardente, réfléchie en torrent de flammes liquides.

Les rameurs, favorisés par cette infernale clarté, redoublèrent d’efforts et la barque atteignit enfin une espèce d’anse plus resserrée où se terminait la caverne. La voûte, qui s’abaissait en cet endroit, renfermait un escalier tournant, au pied duquel se tenaient cinq à six bandits qui portaient des torches de résine enflammées et qui, à l’aide d’une corde lancée par les bateliers, amenèrent la barque au bas des degrés.

On voulut faire descendre les prisonnières ; mais elles ne pouvaient se tenir debout. Il fallut les porter dans leurs bras jusqu’au haut de l’escalier ; et puis, on leur fit traverser des passages étroits et souterrains, des barrières, des ponts, des trappes et des grilles de formes étranges, jusqu’à ce qu’on se trouvât au milieu d’une vaste cuisine dont l’architecture remontait au temps des Goths ou plutôt des Sarrasins, et où elles n’aperçurent qu’une vieille femme difforme, occupée à laver le plancher et la table, récemment arrosés de sang.

On plaça Victoria et Octavia sur des fauteuils. Héro, qui avait perdu connaissance, fut étendue le long de la table.

— Juan ! holà Juan ! dit la vieille d’un ton grondeur et sans interrompre sa besogne, est-ce donc ici maintenant que vous déposez vos corps morts ?

— Bon ! répondit un des hommes, tout ce que nous avons tué ce soir est resté dans la forêt. Mettez vos lunettes, dame Thérèse, et vous verrez que ce corps-ci n’est pas encore trépassé.

— Mieux vaudrait peut-être qu’il le fût, grommela Thérèse en regardant Héro.

— Beau chien de souhait que vous lui faites là ! repartit l’autre ; je gage bien que si la fille pouvait parler, elle ne dirait pas amen à votre oremus.

Les deux compagnes de Héro, insensibles, presque anéanties, étaient hors d’état de lui porter secours, et les bandits, sans s’inquiéter de la situation de ces malheureuses, se hâtèrent de sortir. Thérèse, voyant que Juan les suivait, voulut le faire rester avec elle.

— Non, ma foi, dit celui-ci brusquement, la besogne a été rude, ce soir, et j’ai besoin de reprendre des forces.

— Bon ! reprit Thérèse, fatigué ou non, vous êtes toujours prêt à faire la débauche ; mais je vous répète, moi, que les ordres de don Manuel, notre maître, sont que vous nous aidiez, Diégo et moi, dans tous les ouvrages de la maison ; et don Manuel, vous le savez, veut qu’on suive tous ses ordres.

Juan, tout en grommelant, arracha quelques plumes d’une aile de perdrix, les grilla à la chandelle et les passa sous le nez de Héro, pendant que Thérèse lui jetait de l’eau au visage. Ces soins grossiers eurent pour effet de tirer Héro de son évanouissement.

Thérèse s’occupa ensuite des deux autres étrangères, et principalement de Victoria. Au premier regard qu’elle jeta sur l’orpheline, un sourire de bienveillance et de compassion vint adoucir ses traits renfrognés.

— Chère jeune dame, lui dit-elle, ne tremblez pas ainsi ; quoique l’on ait commis à la place où vous êtes, il y a à peine trois heures, un meurtre abominable, je suis sûre qu’il ne vous arrivera aucun mal, du moins quant à présent. Allons, Juan, donnez un verre de vin à ces pauvres créatures pour les ranimer un peu.

Juan ne se le fit pas dire deux fois ; il tira d’une armoire une bouteille de vin, en versa un demi-verre à chacune des prisonnières et avala le reste ; ce qui le mit en belle humeur aux dépens du physique de la pauvre Thérèse, qui prit la plaisanterie d’assez bonne grâce. À la fin, elle lui dit de monter avec elle pour préparer la chambre des dames.

— Moi ! s’écria Juan ; que je sois damné si j’y vais !

— Il le faut bien pourtant, insista Thérèse, puisque don Manuel m’a défendu d’y aller jamais seule. Ne dirait-on pas qu’il craint que je ne cherche à m’échapper ?

— Ce n’est pas pour cela ; c’est plutôt parce que vous êtes femme, c’est-à-dire curieuse en diable. Mais allons, puisqu’il le faut, vieille éclopée, je vous suis.

Dès qu’ils furent sortis de la salle, Victoria, qui n’avait pas encore osé lever les yeux, jeta sur Octavia un regard où se peignaient toutes ses angoisses.

— Ah ! mademoiselle, répondit Octavia d’une voix basse et tremblante, notre situation est affreuse !

Victoria se cacha la figure dans ses mains, et Héro se mit à sangloter.

En ce moment leurs oreilles furent frappées du bruit d’une réunion tumultueuse de personnes, s’agitant et parlant toutes ensemble. À ce tapage, qui semblait partir d’une salle voisine, succédèrent de grands éclats de rire, puis des chants discordants répétés en chœur à tue-tête, enfin tout le désordre et le fracas d’une orgie. La pure et chaste Victoria, glacée d’horreur et d’effroi, ne put exprimer à Octavia les cruelles pensées qui l’agitaient qu’en lui pressant convulsivement la main.

— Nous préserve le ciel d’une telle compagnie ! s’écria Octavia qui comprit ce geste expressif. Espérons, ma chère maîtresse, confions-nous à la bonté de la Providence…

— Qui protège seule l’innocence dans cette infernale demeure, dit une voix forte et sonore, dont les accents prolongés remplirent cette vaste cuisine, sans qu’il fût possible de distinguer de quel côté ils étaient partis.

Les trois prisonnières, stupéfaites, tournèrent autour d’elles des regards effarés ; mais elles ne purent rien découvrir.

— Sainte Vierge ! dit Octavia, que signifie tout ceci ?

— Ceci, répondit Victoria, de quelque part que Dieu nous l’envoie, doit relever notre courage.

Et, en effet, elles reprirent un peu d’espoir jusqu’au retour de Thérèse et de Juan, qui se mirent tout de suite à préparer le souper.

V

— Par ma foi, dit Thérèse, il faut que notre maître ait du courage pour se mettre à table ce soir. Le sang dont il s’est gorgé tout à l’heure aurait dû lui couper l’appétit.

— Bah ! répliqua Juan, que voilà bien parler en vraie poule mouillée ! Est-ce que nous ne sommes pas habitués au sang, nous autres ? Pour ma part, je souperai de bon appétit, je vous en réponds ; et pourtant j’ai joliment travaillé dans la forêt. C’est qu’il y faisait chaud ! Vos domestiques, mes belles dames, se sont, ma foi ! bien comportés. Ils se sont fait tuer en braves gens.

À ces paroles d’un meurtrier endurci, la pauvre Héro crut déjà sentir un poignard sur sa poitrine. Hors d’elle-même, elle se précipita aux genoux du bandit en criant : Grâce ! grâce pour ma vie !

— Qu’a-t-elle donc ? dit Juan tout surpris ; est-ce que la petite est devenue folle ? Allez, mon enfant, ajouta-t-il en lui caressant familièrement le menton, quand nous avons le bonheur d’attraper de jolies filles comme vous, nous nous gardons bien de les tuer. Il ne vient pas si souvent de pareils oiseaux dans notre cage, et nous savons trop bien ce qu’ils valent.

Victoria frémit de tous ses membres, et se laissa aller presque sans connaissance sur son fauteuil. Quant à Héro, dès qu’elle comprit qu’elle n’avait rien à craindre pour ses jours, elle retrouva toute son assurance et tout son babil.

— Ah ! mon cher monsieur, dit-elle à Juan, vous me flattez quand vous dites que je suis jolie. À coup sûr, dans ce moment-ci, je ne suis guère bonne à voir. J’ai tant pleuré et j’ai eu si peur que je dois être bien changée.

Thérèse la regarda en haussant les épaules.

Au même instant, un homme vêtu comme Juan et le reste de la bande, entra dans la cuisine. Grand et bien fait, il paraissait avoir à peu près trente-six ans. Au premier aspect, sa physionomie était dure et même farouche ; mais, en l’observant bien, on pouvait reconnaître que cette expression était plutôt l’effet de l’habitude que de ses dispositions naturelles.

— Ah ! c’est vous enfin, Diégo ? dit la vieille.

— Qu’y a-t-il donc ? demanda le nouveau-venu.

— C’est cette fille, répondit Thérèse, qui tout à l’heure mourait de peur qu’on ne lui coupât le col, et qui maintenant est si bien apprivoisée qu’elle fait des coquetteries au camarade.

Diégo jeta un simple coup d’œil sur Héro, mais toute son attention se porta sur Victoria, dont l’état réclamait de prompts secours ; aidé d’Octavia, de Thérèse et de Juan, il s’empressa de la rappeler à elle-même. Puis les hommes sortirent pour préparer le couvert. Thérèse, restée seule avec l’orpheline et ses compagnes, chercha à les consoler de son mieux.

— Ce château, dit-elle, est très beau et très magnifique, quoique ce soit une effrayante demeure ; il est vieux comme le monde ; il a été bâti, dit-on, par un de nos anciens princes catalans pour lui servir de refuge dans le temps de l’invasion des Sarrasins. Aussi y avait-on ménagé je ne sais combien de conduits souterrains, de passages dérobés, de portes secrètes, de ressorts mystérieux, de cachettes et de machines de toute sorte, pour mieux mettre à couvert les gens et les trésors du monarque chrétien. Quoique la situation de cette place, ceinte de rochers et entourée d’eaux, la rende presque invisible du dehors, on n’en a pas moins travaillé à la fortifier par tous les ouvrages imaginables. Tant que ce prince vécut, on ne parvint jamais à découvrir la retraite, qui servit d’asile inexpugnable à une quantité de gens de toute condition. Mais après sa mort, quand les Sarrasins se furent rendus maîtres du pays, ils s’emparèrent je ne sais comment de ce château, dont ils firent une prison pour tous les pauvres chrétiens qui tombaient entre leurs mains, et qui mouraient là dans les tortures les plus affreuses. À présent que le château est possédé par un autre genre de païens, on dit que ce sont les âmes de ces anciens martyrs qui reviennent effrayer les vivants par toute sorte d’apparitions, de bruits et de clameurs. Sans doute pour leur demander des prières. Je ne peux pas vous dissimuler qu’il en revient souvent dans la chambre où vous allez coucher. Il y a là un terrible mystère… on y voit de temps en temps des taches de sang toutes fraîches. On a beau les laver ; elle reparaissent le lendemain, sans qu’on puisse deviner d’où elles viennent… J’ai eu une cruelle frayeur, allez, quand on m’a amenée ici, et quoique j’y sois renfermée depuis bien des années, je ne peux pas encore m’y faire. J’ai vu tant de choses horribles, que mon sang se glace rien que d’y penser. Malgré cela, je dois le dire, don Manuel n’est pas un mauvais maître, il ne nous laisse manquer de rien ; mais quant à la liberté, c’est bien fini. Une fois ici, c’est pour la vie. Comment songer à s’échapper ? De toutes parts des rochers, des précipices, des cavernes, des torrents, un cercle infranchissable, comme m’a souvent raconté ce malheureux Yago, un vieux nègre que mon maître vient de tuer ici, il n’y a pas trois heures.

— Tuer ! par accident ?

— Ah ! bien oui ! on ne tue jamais ici par accident, ma chère demoiselle. Il y a soixante-quatorze ans que le pauvre Yago était dans le château ; un des anciens maîtres l’y avait amené tout enfant. Don Manuel n’avait pas de serviteur plus soumis ni plus fidèle. Eh bien, ce soir même, à la place où vous êtes, sur quelques paroles échappées à ce malheureux vieillard et qui, à ce qu’il paraît, compromettraient la sûreté des habitants du château, une affreuse altercation s’éleva entre lui et don Manuel ; on en vint de part et d’autre aux reproches les plus sanglants, sur quoi don Manuel, dans un accès de rage, prit un pistolet à sa ceinture et cassa la tête à ce pauvre diable, sans qu’on ait eu le temps de l’en empêcher.

Diégo rentra alors dans la cuisine en disant :

— Thérèse, il faut trois serviettes de plus. Don Manuel veut souper, ce soir, avec ces dames.

Victoria ne put retenir un cri d’effroi.

— Qu’est-ce qui vous fait donc crier ainsi, la belle enfant ? dit Diégo. Quand je dis que don Manuel veut souper avec vous, ça ne signifie pas qu’il vous mangera à son souper.

— Ne soyez donc pas si brutal, Diégo, reprit Thérèse. J’ai connu un temps où vous regardiez comme un devoir d’être humain et compatissant.

— Bah ! s’écria Diégo ; et il sortit brusquement.

— Ah ! dit Thérèse, voilà comme la mauvaise société peut gâter le meilleur naturel. Quand je suis entrée ici, ce Diégo n’avait encore que seize ans ; il était bien loin alors d’avoir le cœur au métier. Je l’ai vu pleurer des heures entières quand on le forçait de prendre part à quelque mauvais coup. Au moment de l’action, le premier au feu et le plus intrépide ; il tombait ensuite dans le désespoir ; il rôdait silencieusement dans tous les coins du château, sans vouloir manger ni boire, et pour rien au monde on ne l’aurait décidé à prendre sa part du butin. À présent il n’est plus le même, et le voilà devenu un des plus mauvais de la troupe. Mais, ma chère demoiselle, ne vous laissez pas abattre par le chagrin. Quelque cruel que soit don Manuel, je suis sûre qu’il ne vous fera aucun mal. On assure qu’autrefois il a été honnête homme, et que c’est une passion malheureuse qui lui a changé le caractère ; il ne faudrait peut-être qu’une autre passion pour le ramener à de bons sentiments.

Le regard que Thérèse jeta sur Victoria en prononçant ces derniers mots révélait assez le sens qu’elle y attachait, et la jeune fille se sentit glacée d’un mortel effroi.

Quand le souper fut servi, Diégo vint, d’un ton respectueux, annoncer à Victoria que don Manuel réclamait l’honneur de la recevoir à sa table, ainsi que les deux autres prisonnières. Un refus était inutile ; la jeune fille fit un effort pour obéir ; mais Diégo fut obligé de la soutenir.

Les tristes convives, conduites par Diégo, traversèrent un long couloir, et arrivèrent dans une salle immense, de construction gothique, où d’antiques armures, à demi-rongées par la vétusté et la rouille, étaient appendues aux murailles, au-dessous de bannières en lambeaux qui laissaient voir çà et là des traces des anciennes armoiries des Maures. Une lampe suspendue à la voûte, dissipait à peine les ténèbres de cette vaste pièce ; mais les deux battants d’une porte ouverte par Diégo découvrirent un riche salon, splendidement éclairé, et une table servie où les dames étaient attendues par don Manuel et ses deux compagnons, Garcias et Alonzo.

Diégo quitta le bras de Victoria, et don Manuel, venant au-devant d’elle, la conduisit, avec une exquise politesse, au haut bout de la table, où il la fit asseoir à sa droite. Garcias mit Octavia près de lui, et Héro prit place à côté d’Alonzo.

Victoria, qui s’attendait à trouver chez don Manuel l’aspect repoussant et la mine rébarbative d’un chef de brigands, ne fut pas peu surprise d’avoir devant les yeux la figure la plus noble et la plus gracieuse. Don Manuel semblait à peine âgé de trente-huit à quarante ans, quoiqu’il en eût peut-être dix de plus. Ses yeux, pleins d’éclat et d’expression, n’avaient rien de cruel ; sa mine, haute et fière, respirait une sorte de douceur, et quand ses traits étaient éclairés par un sourire, ils prenaient une grâce singulièrement engageante. Tous ces avantages étaient encore relevés par des manières aisées et par un esprit fin et cultivé.

Garcias était tout l’opposé de ce portrait. D’une taille presque colossale et disproportionnée ; d’un extérieur sauvage et disgracieux, la perversité de son âme était comme empreinte sur son front, et il n’y avait pas un seul de ses traits qui ne dénonçât le scélérat le plus endurci.

Quant à Alonzo, beaucoup plus jeune que les deux autres, il avait de la beauté sans charme et de la douceur sans sympathie. En l’observant bien, on sentait que cette douceur apparente ne provenait pas de la bonté du cœur, mais d’un défaut absolu d’énergie, suite naturelle des débauches qui avaient énervé son corps et flétri son âme.

Dès que Victoria eut paru, don Manuel n’eut d’yeux et d’attentions que pour elle ; il mit tous ses soins à la rassurer, tous ses efforts à lui plaire, et s’il ne parvint pas à lui faire oublier son horrible situation, du moins il la soulagea de sa plus affreuse appréhension, celle de subir quelque violence et d’être exposée à des brutalités.

À mesure que le souper avançait, Alonzo s’efforça de donner à la conversation un tour plus libre et moins décent ; mais don Manuel, avec autant de délicatesse que de fermeté, savait toujours la ramener dans les bornes convenables. Cependant Victoria attendait avec impatience le moment de se retirer, quand l’horloge sonna minuit. Au même instant, éclata un bruit épouvantable, assourdissant, qui, par degrés, monta jusqu’aux voûtes qu’il fit trembler, comme si mille tonnerres réunis eussent grondé sous la salle, ou comme si quelque volcan souterrain eût menacé de renverser le château, et de réduire en un monceau de ruines et ses murailles et les rochers au sein desquels il était assis.

Les trois hommes se levèrent avec précipitation, et don Manuel montrant les trois femmes à Thérèse, que la frayeur avait attirée là, ainsi que Diégo et Juan :

— Thérèse, dit-il en s’efforçant d’affermir sa voix, conduisez ces dames à leur chambre ; ayez soin qu’elles ne manquent de rien, et faites surtout qu’on témoigne à madame, ajouta-t-il en montrant Victoria, le respect dû à celle qui sera quelque jour souveraine maîtresse dans ce château. Diégo connaît mes intentions : je n’ai rien à dire de plus.

Puis, remettant à Thérèse la main glacée et tremblante de la pauvre Victoria, il fit à celle-ci une profonde et gracieuse révérence, et traversa rapidement la salle, suivi de ses deux compagnons, dont l’agitation était visible. Ils disparurent bientôt tous les trois.

VI

Les trois femmes et Thérèse elle-même, en proie à une émotion indescriptible, suivirent Juan qui tenait une lumière, tandis que Diégo fermait la marche. On gagna l’autre extrémité de la grande salle, et après quelques détours on se trouva devant un grand escalier que l’on monta, et qui aboutissait à une longue galerie tapissée d’une vieille tenture à personnages, dont les figures enfumées parurent à la pauvre Héro comme autant de spectres et de démons effroyables. Cette galerie, au bout de laquelle était un passage qui s’étendait à droite et à gauche, faisait face à une immense porte concave, en forme de demi-cercle, que précédait une belle colonnade de marbre, également demi-circulaire. Au centre de cette espèce de rotonde, s’élevait une gigantesque statue de Neptune, portant au bout de son trident un squelette humain.

À cette vue, Victoria et Octavia reculèrent d’horreur ; Héro poussa un cri aigu.

— Qu’est-ce qui vous fait donc tant peur, mesdames ? dit Juan ; vous voyez la porte de notre salle de dissection.

— Ah ! s’écria Thérèse, que le bon Dieu vous préserve de mettre jamais les pieds dans cette horrible salle ! Passons vite, ajouta-t-elle en tirant Victoria par le bras. Quand je songe à tout ce que je sais de ce lieu d’épouvante, mes cheveux se dressent sur ma tête.

— Tout beau ! dit Diégo en regardant Thérèse d’un air menaçant et en tirant de sa ceinture un pistolet qu’il lui mit sous le nez ; vous savez aussi, Thérèse, qu’il y a des choses dont il ne faut pas parler, et vous savez encore ce qui arrive aux bavards.

Thérèse, sans répondre, prit le passage à droite, en entraînant Victoria, et toutes deux se trouvèrent bientôt devant une porte qui était au bout de ce passage. Mais cette porte, au moment où elles en approchaient, se ferma avec fracas, et Thérèse fit des efforts inutiles pour la rouvrir.

— Diégo ! s’écria-t-elle – les esprits sont déchaînés contre nous. Il n’y a pas moyen de lutter avec eux !

— C’est ce que nous allons voir ! dit Diégo en poussant la porte de toutes ses forces.

Mais il y perdit sa peine.

— Voilà qui est bien singulier ! reprit-il d’un air pensif. Je suis pourtant bien sûr qu’il ne peut y avoir personne de l’autre côté ! Je vais chercher quelque instrument pour enfoncer cette porte !

— Mais, demanda Thérèse, est-ce que vous allez emporter la lumière ?

— Assurément ! dit Diégo. Comment pourrais-je sans cela trouver ce qu’il me faut ?

En disant cela, il tourna les talons, et tout le monde le suivit, dans la crainte de rester dans l’obscurité. Victoria seule, dont les jambes fléchissaient, demeura en arrière, et, prête à défaillir, s’appuya sur le bouton de la fatale porte. Ô surprise ! le bouton tourna sous sa main et la porte céda d’elle-même, en sorte que la jeune fille, sans soutien, tomba en dedans de la chambre mystérieuse.

Au cri perçant qu’elle jeta, Diégo et les autres revinrent sur leurs pas. Quel ne fut pas leur étonnement en la trouvant étendue dans cette chambre qui s’était fermée si obstinément devant eux ! On releva Victoria, et, en la plaçant sur un lit, on remarqua avec effroi quelques traces de sang sur son bras ; mais un examen plus attentif fit reconnaître que ce sang n’était pas le sien, car elle n’avait aucune blessure. Quand elle revint à elle et qu’elle raconta ce qui lui était arrivé, les assistants, et Diégo lui-même, pour qui ces gouttes de sang étaient inexplicables, ne purent se défendre d’un vif sentiment de frayeur. On se mit à la recherche des causes d’un incident si étrange ; mais ces perquisitions furent inutiles. La chambre n’avait pas d’autre porte que celle d’entrée. Les volets étaient parfaitement clos, les fenêtres à soixante pieds du sol ; point d’issue par où l’on eût pu s’échapper. Diégo, à bout de conjectures, s’en tint à l’idée qu’une personne enfermée là avait profité de l’évanouissement de Victoria pour s’enfuir par l’autre côté du passage.

Quand les esprits furent un peu calmés, Thérèse s’adressant à Victoria :

— Tous vos effets, dit-elle, sont rangés dans cette armoire ; voici vos vêtements de nuit disposés sur ce fauteuil ; le grand lit vous est destiné. Celui à droite est pour la plus âgée de vos deux compagnes, et le petit lit qui est dans ce coin est pour la jeune personne.

Diégo, s’avançant alors, protesta à Victoria qu’elle pouvait dormir sans crainte. Tout en parlant il fixait les yeux sur l’orpheline avec une attention singulière, comme s’il ne l’eut pas bien envisagée jusqu’alors. Ses regards exprimaient de la surprise et une sorte d’intérêt, et en même temps, une pâleur mortelle se répandait sur son visage. Il se remit cependant peu à peu, poussa un profond soupir, puis, ayant allumé une lampe qu’il plaça sur la cheminée, il salua respectueusement Victoria et sortit accompagné de Thérèse et de Juan.

Quand Victoria se vit seule avec ses compagnes, sa première pensée fut d’adresser au ciel une fervente prière pour lui demander le courage et la fermeté dont elle avait tant besoin. Octavia se joignit à elle, et Héro, qui les imita machinalement, trouva elle-même dans cette pieuse occupation quelque soulagement à ses mortelles frayeurs.

Néanmoins ce ne fut qu’aux premiers rayons du jour qu’elles osèrent se jeter sur leurs lits tout habillées. À huit heures, Thérèse frappa à la porte en ayant soin de se nommer, et Héro alla lui ouvrir.

— Pauvres chères dames, dit la bonne vieille, je devine que vous n’avez guère dormi ; mais je n’en suis pas surprise. Il faut être habitué à ce vilain château pour y trouver un peu de repos, et encore ! Allons, puisque vous voilà déjà prêtes, vous allez descendre pour déjeuner. Mon maître n’est pas encore de retour, non plus que Garcias ni Alonzo. Ainsi vous ne trouverez en bas que le vieux seigneur Sébastien. Il ne vous fera pas peur, celui-là ! C’est un homme qui a de grands chagrins ; mais il est comme moi, il faut qu’il les dévore et qu’il se garde bien d’en parler.

— Et qui est, s’il vous plaît, ce seigneur Sébastien ? demanda Victoria.

— Hélas ! qui le sait ? dit Thérèse. Il était déjà dans ce château quand on m’y a amenée ; et, selon toute apparence, il y restera longtemps encore, à moins que sa douleur ne le fasse bientôt mourir !

— Allons, reprit Victoria, nous trouverons ici au moins un compagnon d’infortune ! Mais dites-moi, je vous prie, bonne Thérèse, quelle est la cause de ce bruit horrible que nous avons entendu hier au soir ?

— Je n’en sais pas plus que vous là-dessus, répondit Thérèse, quoique je l’aie déjà entendu plusieurs fois ; mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’il effraie nos maîtres autant que moi, car il les chasse du château. Quelquefois ils reviennent le lendemain ; quelquefois aussi ils restent absents des mois entiers. On dirait une sorte de signal ou d’avertissement de leurs démons familiers, pour les dérober à je ne sais quel danger. Pourtant il est arrivé aussi que ce bruit éclatait comme un coup de tonnerre au moment où quelque grand crime était sur le point de se commettre, et cela suffisait pour l’empêcher. Que voulez-vous, ma chère demoiselle, tout est mystère dans cette demeure ! J’y vois bien peu de chose, et pourtant ce peu-là, si j’osais le dire… Mais il suffit ; venez déjeuner.

VII

Thérèse conduisit les trois prisonnières dans le salon où elles avaient soupé la veille et où le déjeuner était servi. Elles y trouvèrent un vieillard d’un extérieur grave et respectable, le coude posé sur la table et la tête appuyée sur sa main, dans l’attitude d’une profonde rêverie. Il se leva à leur approche et leur laissa voir une physionomie pleine de douceur et de dignité, et des traits d’une beauté mâle sous des cheveux blanchis et des rides creusées par les chagrins plus encore que par l’âge.

À sa vue, le respect, la confiance et une tendre sympathie étaient des sentiments si naturels, qu’on ne songeait pas à s’en défendre.

Les premiers regards de Sébastien s’arrêtèrent sur Victoria. Soudain, comme avait fait Diégo, il la considéra avec une attention singulière, à laquelle se joignit une expression de surprise et d’intérêt, comme si cette vue lui eût rappelé quelque image douloureuse.

— Grand Dieu ! s’écria-t-il. C’est donc là leur victime !

Puis, cherchant à calmer la frayeur que cette exclamation avait causée à la jeune fille :

— J’espère, ajouta-t-il, que vous n’avez rien à craindre, quant à présent, au-delà de la perte de votre liberté. Je ne suis, hélas ! qu’un prisonnier comme vous ; mais si je ne puis tarir la source de vos larmes, je ferai au moins tout ce qui me sera possible pour les rendre moins amères.

— Soyez béni, dit-elle, seigneur, vous qui me faites entendre ici une parole de consolation ! Hélas ! vous avez aussi vos chagrins, et si la plus tendre compassion…

Aux premiers sons de cette voix, le vieillard avait tressailli. Ses yeux étonnés s’attachèrent sur celle qui parlait ; puis, incapable de résister à son émotion, il retomba sur son siège, comme anéanti par la douleur.

— Laissons-le, dit tout bas Thérèse à Victoria ; il est sujet à ces accès de mélancolie, et le mieux à faire, quand il est dans cet état, c’est de n’avoir pas l’air d’y prendre garde. Mais vous, ma chère demoiselle, n’allez pas à votre tour vous laisser trop abattre. Prenez un peu de ce chocolat ; vous devez en avoir grand besoin. Diégo m’a dit que, hier à souper, vous n’avez voulu toucher à rien.

Sébastien, revenu à lui, joignit ses instances à celles de Thérèse, et Victoria consentit à prendre un peu de nourriture. Cependant le vieillard, qui tenait encore ses yeux attachés sur elle, se sentant de nouveau trop vivement ému, se leva brusquement et sortit sans prononcer un mot.

— Pauvre homme ! dit Thérèse.

Et ses larmes coulèrent malgré elle.

Diego, qui rentrait en ce moment, remarqua l’émotion de la vieille femme, et lui en demanda la cause d’un ton assez dur.

— Par ma foi, Diégo, répondit la bonne femme, je n’ai rien dit de contraire aux ordres que j’ai reçus ; mais en voyant la douleur de ce pauvre seigneur Sébastien, je n’ai pu m’empêcher de penser à la nôtre.

La figure de Diégo se radoucit, comme si ces paroles eussent remué dans son cœur quelque fibre secrète.

— Thérèse, dit-il d’une voix altérée et en étouffant un soupir, ces larmes ne nous rendront pas ce que nous avons perdu, et elles peuvent attirer sur vous quelque danger. Vous avez affaire à la cuisine, allez-y ; si ces dames ont besoin de vous, elles vous feront appeler.

Thérèse sortit en s’essuyant les yeux.

Diégo ouvrant alors une porte vitrée :

— Signora, dit-il à Victoria d’un ton respectueux, le portique que vous voyez conduit dans les jardins, qui sont très-beaux, quoique un peu négligés. S’il vous plaît de vous y promener, je suis prêt à vous accompagner ; car c’est à regret que je vous en préviens, ce salon et la bibliothèque qui y touche sont les seules pièces du château où il vous soit permis d’aller seule.

Victoria parut hésiter.

— Si cependant, reprit Diégo, ma compagnie vous inspire quelque méfiance…

— Non, répondit la jeune fille avec une douceur charmante ; je ne sais pourquoi j’aime à me persuader que je n’ai rien à craindre de vous.

Un sourire de satisfaction détendit les traits de Diégo.

— J’espère, dit-il, ne pas démentir cette bonne opinion ; car si j’ose me vanter de quelque mérite, c’est de n’avoir jamais trahi la confiance de personne.

Malgré tout ce que Thérèse avait dit à l’orpheline sur l’impossibilité d’une évasion, celle-ci ne pouvait bannir de son esprit toute espérance, et elle avait hâte de juger par ses propres yeux si les jardins qui environnaient le château ne lui offraient pas quelque moyen de s’échapper. Cette idée la décida à accepter l’offre de Diégo. Il la conduisit avec ses compagnes le long d’un vaste portique, décoré de statues placées dans des niches, et presque toutes dégradées par le temps. L’attention de Victoria se porta principalement sur un Apollon de porphyre qui n’était qu’à moitié terminé, quoique la partie achevée fût d’une admirable exécution. Elle s’arrêta émerveillée devant ce marbre, quoique Diégo détournât la tête et voulût passer outre.

— Ah ! dit-elle, quel est le grand artiste qui a travaillé à cette statue, et pourquoi a-t-il laissé son œuvre inachevée ?

— Ne m’interrogez pas là-dessus, signora, répondit Diégo. Tout ce que je puis vous dire, c’est que ce morceau est sorti de la main d’un charmant jeune homme qui a passé bien des années dans ce château, et qui s’amusait à peindre et à sculpter dans ses moments de loisir. Il était occupé à finir cette statue le jour où…

La voix manqua à Diégo.

— Serait-il mort ? demanda Victoria.

— Laissons cela, reprit Diégo en faisant un véritable effort sur lui-même, et souffrez, je vous en supplie, qu’il n’en soit jamais question.

Il hâta le pas et ouvrit une grille. Victoria le suivit en silence, et toute la compagnie fut introduite dans des jardins magnifiques, mais tellement négligés, que les allées, obstruées par des branches luxuriantes, laissaient à peine aux promeneurs la liberté de circuler. Après avoir marché quelque temps, Victoria et Octavia reconnurent que ces jardins, défendus par des remparts d’une hauteur prodigieuse, étaient entourés d’une ceinture de rochers inaccessibles qui ne laissaient entrevoir à l’horizon, entre deux crêtes bleuâtres, que quelques voiles blanches, appartenant sans doute à de petits bâtiments mouillés dans une anse de ces montagnes.

Victoria sentit tout espoir d’évasion s’éteindre dans son cœur. Elle retourna tristement vers le portique et rentra dans la salle à manger où, à son grand effroi, elle vit près de Sébastien, le terrible Garcias, dont le retour semblait lui présager aussi celui de don Manuel. Sébastien, moins affligé que le matin, paraissait beaucoup plus réservé.

À peine était-on rassemblé dans la salle, que le son d’une petite cloche éloignée parut frapper Sébastien, il se leva pour sortir, et prit affectueusement la main de Victoria ; puis, avant de s’éloigner, il se tourna vers Garcias, et lui dit d’un accent ferme, en appuyant sur ses paroles :

— Vous ferez bien, seigneur, de vous rappeler que Francisco est ici.

En même temps, levant le doigt, en signe d’avis ou de menace, il entra dans la bibliothèque et disparut.

Rien ne pouvait être plus pénible pour les malheureuses prisonnières que de se trouver seules avec l’odieux Garcias, qui se plaisait d’ordinaire à redoubler leur terreur par des paroles sinistres ou des gestes menaçants. Mais cette fois, soit qu’il fût intimidé par ce nom de Francisco, qu’elles venaient d’entendre prononcer pour la première fois, soit toute autre préoccupation, il s’abstint d’ajouter, par des propos alarmants, à l’effet de sa physionomie farouche d’ailleurs ; l’heure du souper était arrivée ; Diégo entra pour les servir. Quand l’horloge sonna minuit, les trois femmes tressaillirent, s’attendant à quelque affreux vacarme comme celui de la veille ; mais elles en furent quittes pour la peur. Thérésa les conduisit à leur chambre, et Diégo leur renouvela l’assurance qu’elles pouvaient dormir en parfaite sécurité.

Elles commencèrent à faire l’examen de leurs effets, et elles reconnurent, non sans surprise, qu’on n’avait rien détourné de leurs bijoux ni de leur argent. N’était-ce pas là cependant un nouveau motif de crainte ? Quel était donc le but de ces brigands qui avaient risqué leur vie pour s’emparer d’elles, sans avoir dessein de les voler ? Ces réflexions les tourmentèrent une partie de la nuit ; toutefois le besoin de la nature l’emporta sur la crainte, et succombant à l’excès de la fatigue, elles s’abandonnèrent à un profond sommeil.

VIII

Le lendemain matin, le premier soin de Victoria fut de demander à Thérèse des nouvelles de Sébastien.

— D’où vient, demanda-t-elle, qu’il nous a quittées hier de si bonne heure ? N’était-il pas appelé par le son d’une cloche ?

— Oui, mademoiselle, par la cloche de Francisco.

— Francisco ! s’écria Victoria en se rappelant l’accent si marqué dont Sébastien avait prononcé ce nom devant Garcias ; qui donc est ce Francisco ? Je ne crois pas l’avoir encore vu.

— Non, mademoiselle, dit Thérèse, et il est probable que vous ne le verrez guère, car c’est un des êtres les plus mystérieux de ce château, où il fait trembler tout le monde ; pour quelle raison ? je l’ignore. Don Manuel lui-même, notre maître, semble avoir peur de lui, et nous a donné ordre de lui obéir en toutes choses.

Cet homme singulier ne vient au château que par intervalles quoiqu’il y ait son appartement.

Tout en parlant, les dames avaient achevé leur toilette ; elles descendirent au salon, où Sébastien, qui s’y trouvait seul, accueillit Victoria comme aurait pu le faire le plus tendre des pères. Mais bientôt, il prit congé d’elle, en la prévenant qu’il ne pourrait la revoir avant l’heure du souper.

Après le déjeuner, Victoria, cherchant quelque distraction à ses tristes pensées, laissa ses deux compagnes, et se hasarda à entrer dans la bibliothèque, d’après la permission qu’elle en avait reçue.

Cette pièce ressemblait au bas-côté d’une grande église, sa voûte reposait sur une double rangée de colonnes, entre lesquelles se montraient alternativement des tablettes couvertes de livres, et des statues représentant les héros et les sages de l’antiquité. D’un côté quatre grandes croisées en vitraux de couleur s’ouvraient sur le portique ; de l’autre, quatre portes élevées correspondaient aux croisées ; à chaque extrémité étaient suspendues de grandes cartes géographiques, au-dessous desquelles on voyait un sopha devant une table de marbre noir.

Victoria ouvrit quelques livres, mais elle ne trouva que des ouvrages en langues anciennes. Une harpe, dans l’embrasure d’une croisée, attira son attention ; c’était son instrument favori ; elle essaya quelques accords, mais un bruit de pas l’interrompit tout à coup ; elle se retourna et reconnut Thérèse.

— Pardon, ma belle demoiselle, dit la vieille d’une voix émue, mais j’ai été attirée ici malgré moi par le son de cette harpe… Hélas ! j’avais autrefois tant de plaisir à l’entendre ! à présent cela me fait mal, oh ! bien mal ! Et elle posa la main sur son cœur.

Victoria repoussa l’instrument ; s’il en est ainsi, dit-elle, Dieu me garde d’y toucher davantage !

— Non, non, chère demoiselle, continuez… malgré la peine que j’en ressens, j’aime trop tout ce qui me le rappelle ; il me semble que c’est lui-même que j’entends.

— Lui ! s’écria Victoria étonnée. Qui donc ?

— Ah ! reprit la vieille servante, si j’osais vous ouvrir mon cœur… s’il m’était permis de parler de lui… je crois que je serais moins malheureuse… mais on m’a défendu sous peine de la vie…

— Alors taisez-vous, au nom du ciel, taisez-vous ! Pourquoi vous exposer en ramenant toujours ce sujet d’entretien ?

— Eh ! puis-je m’en empêcher ? Ah ! tenez, vous avez assez de compassion pour m’écouter, je sens que mon cœur en sera soulagé de moitié… oui… il le faut.

— Ah ! Thérèse, prenez bien garde ! voyez au moins tout autour d’ici ; on pourrait nous épier.

La vieille alla s’assurer que les portes de l’immense galerie étaient bien fermées.

— Je vous le répète, Thérèse, lui dit l’orpheline lorsqu’elle revint, vous feriez mieux de garder votre secret.

— Ne craignez rien, chère enfant, la Providence veillera sur nous. Tenez-vous là seulement avec cette harpe entre les mains. À la première alerte, vous vous remettriez à jouer. Au surplus, il n’y a pas grand danger en ce moment ; Garcias, Diego et Juan sont allés sur le rempart pour la revue des hommes, et ils ne reviendront pas de si tôt.

— Parlez donc ; je vous écoute.

IX

« Je vous ai déjà dit, je crois, reprit Thérèse à voix basse, qu’il y a près de dix-neuf ans qu’on m’a amenée dans ce château. À peine arrivée, Francisco me remit un petit garçon de deux ou trois ans, en me recommandant d’avoir bien soin de lui. Quoique désolée de me voir prisonnière, je ne pus m’empêcher de m’intéresser à cet enfant. Sa jolie figure, ses manières gentilles et son charmant babil me gagnèrent le cœur. Il me sembla que le Seigneur m’envoyait un ange de consolation. Je me dévouai à ce cher petit, sans réserve. Lorsqu’il eut atteint l’âge de six ans, on retira d’une des prisons du château le seigneur Sébastien, pour lui confier son éducation ; il était bien capable de cette tâche, car c’est un homme d’un rare savoir. Il s’attacha tout de suite à son élève, et celui-ci à son tour se montra docile, dévoué et bien reconnaissant des soins qu’on prenait pour l’instruire ; aussi, en peu d’années, eut-il l’esprit orné d’une multitude de connaissances. Quant à la bonté du cœur, le jeune homme n’avait pas besoin de précepteur. Bon il était venu au monde, et bon il s’en est retourné au ciel.

— Eh quoi ? s’écria Victoria, il est donc mort ?

Thérèse ne put répondre qu’en baissant la tête. Elle continua, dès que ses larmes le lui permirent.

— Depuis que mon cher enfant avait été confié au seigneur Sébastien, je le voyais moins souvent ; mais son excellent cœur ne m’avait pas oubliée. Le pauvre vieil Yago l’aimait à la folie, et Diego, tout jeune alors, partageait ses jeux et ses exercices. Don Manuel lui-même, ne pouvait s’empêcher de prendre un vif intérêt à lui, jusqu’à ce que, par un changement singulier, sa présence lui devint tout à coup odieuse. On suppose qu’à mesure que l’enfant grandissait, sa vue lui rappelait plus vivement une femme qu’il avait passionnément aimée.

Théodore excellait dans tous les exercices du corps. Pour la lutte et l’escrime, il n’avait pas de rival au château. Doux comme un agneau, mais fier et intrépide comme un lion, rien ne l’intimidait. Il le fit trop bien voir, dans une affaire où il ne consulta que son humanité et son courage.

Parmi les marins de don Manuel il y a un matelot anglais qui, comme tous ses camarades, a la mine d’un franc vaurien, mais qui, au fond, n’est rien moins que cela. Il s’avisa un jour de soustraire à la rage de Garcias une femme et son petit enfant que le barbare était sur le point d’égorger. Jugez de la fureur du chef ! Il fit aussitôt traîner le brave matelot dans un des cachots les plus noirs et les plus infects du château, où il le fit enchaîner, avec défense à qui que ce fût de lui apporter de la nourriture. Le cœur généreux de mon cher Théodore se révolta contre une si lâche cruauté ; tout bouillant d’indignation, il courut à Garcias, et lui adressa les reproches les plus énergiques. Le scélérat, pour réponse, tira de son sein un stylet empoisonné et chercha à en frapper le jeune homme ; mais celui-ci le lui arracha des mains. La rage de Garcias était au comble ; aidé du lâche Alonzo, qui entrait en ce moment, il se précipita sur son ennemi l’épée à la main ; mais Théodore se mit rapidement en garde, et en moins d’une minute il désarma les deux brigands. Alonzo prit la fuite, et Garcias se vit forcé de demander grâce.

Don Manuel, qui avait été le témoin caché de cette scène, se montra en ce moment :

— Valeureux champion, dit-il à Théodore, Thomas vous appartient ; vous l’avez racheté en digne chevalier.

Forcé de dévorer sa honte et sa colère, Garcias était enflammé d’une ardente soif de vengeance. Un jour, jour de douleur, le traître, à la tête d’une bande de scélérats comme lui, tomba sur le pauvre jeune homme sans défiance et sans armes, ils le saisirent, le garrottèrent et l’entraînèrent je ne sais où pour consommer leur exécrable forfait. Je m’étais attachée à mon pauvre enfant, je ne voulais pas m’en séparer, mais Garcias m’asséna sur la tête un coup si violent que j’en perdis connaissance. Quand je revins à moi, j’étais seule… seule, hélas, pour le reste de mes jours ! Le monstre se fit un plaisir de m’annoncer lui-même qu’ils avaient massacré leur victime, et la vue seule de l’état déplorable du pauvre seigneur Sébastien ne confirma que trop cette nouvelle. Le désespoir où nous réduisit cette barbarie, Diégo, le vieux nègre et moi, nos cris et nos plaintes, déplurent à notre maître don Manuel.

— Don Manuel ? interrompit Victoria.

— Oui, je ne sais comment il se fit que lui, qui avait applaudi au noble courage du malheureux jeune homme, fut amené à excuser la lâcheté de ses meurtriers ; mais enfin il nous fit venir tous les trois et nous défendit, sous peine de mort, de jamais parler de cet événement.

Victoria, consternée par ce terrible récit et respectant la douleur de la vieille femme, garda quelque temps le silence. Puis, levant les yeux au ciel :

— Infortuné jeune homme ! murmura-t-elle. Mais dites-moi, bonne Thérèse, ne savez-vous rien de plus sur son sort ? n’avez-vous pas quelques indices, et n’avez-vous jamais formé de conjectures sur sa naissance, sur la famille à qui il appartenait ?

— Je n’en sais pas plus que vous là-dessus, chère demoiselle, pourtant, une fois, je crois avoir vu sa mère.

— Sa mère ?

— Théodore était enfant… un matin Francisco vint à moi tout troublé et m’ordonna de le porter dans la bibliothèque, ici, où nous sommes… Je m’y rendis, et j’y trouvai un monsieur et une dame qui ne paraissaient pas moins émus que Francisco.

« — Eh quoi ! c’est lui, s’écria la dame ?

« — Lui-même, répondit Francisco qui était pâle et tremblant.

« — Mais c’est un ange, reprit-elle en le couvrant de baisers.

Puis, après l’avoir regardé plus attentivement, elle pâlit et parut près de se trouver mal.

« — Qu’avez-vous donc ? lui dit son compagnon.

« — Ah ! reprit-elle, pouvez-vous me le demander et ne voyez-vous pas à qui il ressemble ? »

Le monsieur se pencha alors vers l’enfant, tressaillit comme effrayé, et parla tout bas à la dame. Francisco devint encore plus pâle et plus tremblant qu’auparavant. Il s’approcha de moi et m’ordonna tout bas de laisser l’enfant et de me retirer. Cet ordre fut pour moi un coup terrible ; je crus qu’on allait m’enlever mon cher trésor et que je ne le reverrais jamais. Cependant, après le dîner, à ma grande joie, on me rappela dans le salon pour apaiser l’enfant qui pleurait. Don Manuel et Garcias étaient là, qui s’entretenaient avec l’inconnu. La dame me fit mille questions sur l’enfant ; ensuite elle tira de sa poche une bourse qu’elle m’offrit, mais je refusai de l’accepter. Elle se remit alors à parler du petit, répétant sans cesse que l’idée de le quitter lui déchirait le cœur, et qu’elle mourait d’envie de le garder auprès d’elle. L’inconnu, qui prêtait l’oreille, s’écria à ces mots :

« — Quelle folie ! comment une telle pensée peut-elle vous venir en tête ? Vous savez mieux que moi que la chose est impossible !

« — Soit ! répondit-elle enflammée de dépit, mon vœu ne peut être rempli, mais vous mettez bien de la dureté à me le rappeler. Au surplus, il est tout simple que les faiblesses d’une mère ne puissent trouver d’excuse auprès de celui qui n’a jamais éprouvé les sentiments d’un père.

— Ah ! parbleu ! repartit l’inconnu avec un sourire sardonique, en fait de sentiments, je ne prétends pas disputer avec une personne qui s’y connaît aussi bien que vous, et qui a donné des preuves si remarquables de sa piété filiale.

Je vis, à ces mots, la dame devenir pâle comme la mort ; ils renfermaient sans doute quelque allusion sanglante.

Cependant l’enfant s’était endormi, et on m’ordonna de le reporter dans sa chambre. Deux heures après, je vis entrer la dame accompagnée de Francisco. Soit crainte qu’elle ne me séparât du cher petit, soit jalousie des caresses qu’elle lui prodiguait, cette femme m’inspirait une sorte d’éloignement. Elle était pourtant d’une beauté accomplie. Elle avait cet air de dignité qui marque une haute naissance, et toutes ses manières annonçaient un caractère fier et décidé. Mais elle imposait plus qu’elle ne charmait. Ce n’est pas comme vous, aimable demoiselle ; plus je vous vois, plus je voudrais vous voir. Voilà ce que j’éprouvais pour mon cher Théodore ; car ainsi que Diego me le disait encore hier, vous avez le même regard, le même sourire… Mais laissons cela… Où en étais-je ?

— Quand la dame entra dans votre chambre…

— Elle était tout en pleurs et venait dire un dernier adieu à l’enfant. Celui-ci était toujours endormi. Sans le réveiller, elle le couvrit de larmes et de baisers et le pressa contre son sein. Survint alors l’inconnu, avec don Manuel et Garcias. Il signifia à la dame, du ton le plus absolu, l’ordre de partir à l’instant même. Elle implora encore une demi-heure de délai ; et comme l’inconnu lui répondit par un refus absolu, elle entra dans un violent désespoir. Aussitôt, sans plus d’égards ni de façons, les trois hommes se saisirent d’elle, et malgré ses efforts et ses cris, l’entraînèrent de force hors de la chambre ; depuis lors, je ne l’ai plus revue, et je crois bien, hélas ! qu’il n’a plus été question d’elle.

— Sainte Vierge ! s’écria Victoria, voudriez-vous dire qu’on l’a tuée ?

— Par malheur, ce n’est que trop probable. Car Yago m’a dit qu’ils l’avaient entraînée dans cette terrible salle, devant laquelle il y a une figure colossale avec un squelette suspendu. D’abord, disait-il, elle avait crié très haut, puis ses cris s’étaient étouffés peu à peu, et avaient fini par un gémissement sourd, suivi bientôt d’un silence de mort.

Un jour, j’osai prendre sur moi d’entrer dans cette redoutable salle, pour tâcher de découvrir le corps et pour dire sur lui quelques prières… mais, si vous saviez !… Ah ! Jésus, j’ai été prise d’une terreur telle que je suis tombée sans connaissance. Don Manuel, qui me trouva dans cet état, me fit rapporter dans ma chambre. Garcias voulait me faire subir un châtiment pour ma témérité ; mais don Manuel répondit que ma peur m’avait assez punie.

— Au moins avez-vous fait quelque découverte au sujet du corps que vous cherchiez ?

— Mon Dieu non, il avait déjà disparu.

X

— Il est étrange, dit Victoria qui réfléchissait aux diverses circonstances du récit qu’elle venait d’entendre, oui, bien étrange qu’un enfant aussi bien né que semblait l’être ce jeune Théodore, ait été ainsi abandonné par ses parents et livré à une troupe de scélérats tels que ceux qui habitent ce château.

— Oh ! madame, répondit Thérèse, il ne voyait que par hasard don Manuel et ses compagnons. Il ne me quittait pas pendant ses premières années, et ses journées se passaient dans une chambre éloignée du reste du château. Plus tard, quand il fut remis entre les mains du seigneur Sébastien, il ne sortait guère de cette bibliothèque, ni des chambres voisines, qui forment l’appartement de ce digne homme. Aucun des associés, ni des domestiques de don Manuel n’y pénétrait, si ce n’est Diégo, le vieux nègre, et moi-même, et encore nous gardions-nous bien d’approcher d’une partie mystérieuse de cet appartement, réservée au seul Francisco.

À mesure que Théodore avança en âge, on lui laissa plus de liberté, il lui fut permis d’aller jouer sous le portique et dans les jardins avec Diégo ; mais jamais il ne parut à la table de don Manuel.

Un bruit soudain interrompit Thérèse, et Victoria se mit à pincer les cordes de la harpe ; mais avant qu’elle eût commencé un chant, l’odieuse figure de don Garcias se dressa devant elle.

— Malheureuse ! s’écria-t-il en s’adressant à Thérèse d’un ton menaçant, qui vous a permis de venir ici ?

Indignée de cette insolence et encore sous le coup de l’horreur que lui inspiraient les crimes de ce scélérat, la noble jeune fille se leva, et répondit avec dignité.

— C’est moi.

— Vous ? reprit le bandit un peu déconcerté. Et oserai-je vous demander, signora, pourquoi vous avez appelé cette femme ?

— Puisque ma malheureuse destinée, repartit Victoria, m’a réduite à la nécessité de rendre compte de mes actions à un homme tel que vous, je vous dirai que je suis venue chercher ici quelque distraction. Craignant de m’y trouver seule, j’ai prié Thérèse de m’accompagner.

— Fort bien, signora ! mais puisque me voici, vous n’avez plus besoin, je pense, de ce bel ange gardien. Sortez, dit-il à Thérèse, en montrant la porte.

— Restez, Thérèse ! s’écria Victoria avec véhémence.

— Sortiras-tu ? cria d’une voix foudroyante le féroce Garcias en frappant du pied avec fureur. Puis, voyant que Thérèse hésitait, il mit la main sur ses pistolets :

— Malheureuse ! s’écria-t-il, pour peu que tu tiennes à ta misérable vie !

Thérèse fut forcée de s’enfuir.

Victoria, dont la fermeté était soutenue par l’indignation, se disposa aussi à se retirer, mais l’effronté brigand lui barra le passage et la retint dans une embrasure de croisée. Comme elle essayait de s’échapper, il saisit de ses mains vigoureuses les bras délicats de la pauvre enfant, et la contraignit à rester immobile. Elle n’avait plus d’autre ressource que de faire retentir de ses cris les voûtes de la bibliothèque, et cette lutte inégale durait déjà depuis quelques instants, lorsqu’en levant les yeux, la tremblante captive aperçut devant elle un long et hideux fantôme, dont la figure cadavéreuse était enveloppée d’un long suaire noir. Elle poussa un cri de terreur, et Garcias se retournant fut frappé d’épouvante à la vue du spectre, qui lui lança un regard foudroyant. Le misérable prit aussitôt la fuite, et s’élança sur le portique. Alors, la terrible figure, arrêtant ses yeux sur la jeune fille, poussa une exclamation de douleur et d’effroi, recula de quelques pas, et disparut. Victoria éperdue, toute frissonnante encore du danger qu’elle avait couru et de l’effroyable apparition qui l’avait sauvée, reprit le chemin du salon et tomba dans les bras d’Octavia.

En l’absence de Sébastien qui était retenu par Francisco, et des autres hôtes du château, occupés ce jour-là au dehors, les femmes eurent le temps et la liberté de s’entretenir des étranges événements qui avaient eu lieu dans la bibliothèque.

Le lendemain, à dîner, elles n’eurent d’autre compagnie que celle d’Alonzo qui fit les honneurs de la table avec une politesse recherchée. La beauté ravissante de Victoria l’avait vivement frappé ; mais n’osant lui exprimer ses sentiments ni entrer en rivalité ouverte avec son maître, il affecta de prodiguer toutes ses attentions à la jeune Héro, dont la vanité facile à duper, accueillit favorablement les vœux du galant bandit.

On était au milieu du repas, lorsqu’un jeune nègre, portant le même costume que Diégo et Juan, entra pour apporter du vin. À part sa couleur noire, c’était un beau jeune homme, aussi remarquable par l’élégance de sa taille, que par la grâce et la distinction de ses manières. Comme il allait se retirer, Alonzo lui ordonna de rester pour se mettre au fait du service ; car il devait remplacer Juan à qui un autre emploi était destiné dans le château.

Chaque figure nouvelle excitait toujours l’attention de Victoria, occupée à chercher dans la physionomie des personnages qui l’entouraient, ce qu’elle avait à craindre ou à espérer. Au premier coup d’œil qu’elle jeta sur le nouveau-venu, elle s’aperçut que de son côté il la considérait avec attention ; chaque fois qu’elle levait les yeux sur lui, elle rencontrait les siens attachés également sur elle avec une expression d’intérêt bien marquée. Elle en conçut un favorable augure, et malgré la condition servile de ce jeune homme, elle se laissa aller à l’espoir de s’en faire un ami, et peut-être quelque jour un instrument de délivrance.

XI

Le dîner fut suivi d’une promenade au jardin, pendant laquelle Alonzo se tint constamment aux côtés d’Héro, jusqu’à ce que l’approche de la nuit invitât la compagnie à rentrer.

Victoria, qui marchait en avant avec Octavia, entendit, au moment où elle arrivait sous le portique, un murmure confus de voix qui semblait s’élever du sol ; regardant à l’endroit d’où partait ce bruit, elle aperçut à travers deux dalles mal jointes, une lumière rougeâtre ; puis, en se penchant vers cette ouverture, elle distingua, dans un souterrain, plusieurs brigands qui portaient des torches allumées, et d’autres qui travaillaient à enterrer un cercueil. Elle se garda bien de laisser échapper un cri ou un mot, de peur d’attirer Alonzo qui la suivait d’un peu loin avec Héro ; mais faisant signe du doigt à Octavia, elle lui montra ce qu’elle venait de découvrir. Toutes deux, interdites et immobiles, méditaient sur ce sinistre spectacle, quand tout à coup leurs oreilles furent frappées par le bruit d’une vive canonnade qui venait du côté des remparts de l’Est. Alonzo tressaillit, écouta pendant quelques instants, et se mit à courir à travers le jardin. L’obscurité le déroba bientôt aux regards des prisonnières.

Restées seules, en proie aux plus vives alarmes, les trois femmes ne voyaient plus la lueur des torches ; mais à quelques pas d’elles et du milieu des dalles, une trappe se leva, d’où sortit un homme qui fut aussitôt suivi d’un second, puis d’un troisième, et successivement ainsi d’une vingtaine, qui tous, comme Alonzo, coururent à travers les jardins en se dirigeant vers le rempart.

À cette vue, une frayeur mortelle s’empara des prisonnières ; ne sachant plus où chercher un refuge, elles coururent au hasard vers le fond du portique qui se divisait en plusieurs ailes. Victoria, plus légère, avait beaucoup d’avance sur ses compagnes. Une petite porte ouverte s’offre à elle du côté opposé au château ; elle la franchit, de plus en plus effrayée au bruit des pas de ses compagnes qu’elle croit poursuivies par toute la bande des brigands ; elle se trouve alors au milieu d’un cloître dont l’extrémité aboutit à un bois très épais. Arrivée là, elle entend des cris plaintifs et de longs gémissements, accompagnés d’une grêle des plus terribles coups. Elle veut fuir ce lieu de désolation, mais sa course éperdue l’y ramène, et elle se trouve tout à coup au milieu d’une petite place carrée, où s’élève un tombeau de forme pyramidale. Autour de ce tombeau, une grande figure sanglante, couverte de plaies, armée d’une longue discipline hérissée de pointes de fer dont elle se déchirait le corps, courait avec rapidité en faisant des contorsions de démoniaque, et en interrompant ses gémissements lamentables par le cri furieux de : Justice ! justice ! La lune qui éclairait ce théâtre de supplice, ne laissait pas perdre un seul de ses mouvements. Tout à coup le fantôme interrompit son cruel exercice, se précipita aux pieds de la croix qui surmontait le tombeau, et, croisant ses deux bras sur sa poitrine ruisselante de sang, s’écria douloureusement à plusieurs reprises : Malheureuse famille d’Ariosto ! Puis il s’étendit à terre et disparut aux yeux de Victoria.

L’effroi la glaçait ; couchée elle-même sur le sol, elle restait immobile et sans haleine, lorsqu’un bruit dans le feuillage annonça l’approche d’une autre personne ; puis elle entendit une voix qui disait :

— Mademoiselle Victoria, où êtes-vous ? Au nom du ciel, parlez.

Cette voix lui était inconnue ; mais l’accent marquait trop d’intérêt et de compassion pour qu’elle refusât d’y avoir confiance. Incapable pourtant de proférer un seul mot, elle répondit par un gémissement.

Aussitôt un homme s’élança vers elle et chercha à la soulever. Elle tourna les yeux vers lui et se sentit rassurée en reconnaissant le jeune nègre.

— Remettez-vous, madame, disait-il ; aucun danger ne vous menace en ce moment ; et si jamais vous aviez quelque chose à craindre, daignez voir en moi un serviteur fidèle et dévoué, prêt à sacrifier sa vie pour vous défendre.

Victoria n’avait pas encore la force de répondre. C’était pourtant la première fois, depuis sa captivité, qu’une voix amie se faisait entendre à elle. Cette pensée la rendit enfin plus calme.

— Ne puis-je savoir, demanda-t-elle faiblement, le nom de mon généreux protecteur ?

— Je m’appelle Hippolyte de Rosario, madame. Souffrez que je vous ramène au château. Ni Alonzo ni les autres chefs ne sont ici, et vous n’y trouverez que le digne seigneur Sébastien.

— Hippolyte, reprit Victoria, vous m’inspirez une entière confiance ; et quoique je vous trouve sous les habits d’un serviteur de don Manuel, votre air, vos manières, votre langage, tout m’atteste que de grands malheurs vous ont jeté dans une situation qui s’accorde si peu avec vos sentiments, et si j’ose dire, avec votre naissance.

— Vous avez raison, madame ; je suis né dans un rang bien différent de celui où je me présente devant vous… C’est tout ce qu’il m’est permis de vous dire ; mais quelque destinée qui me fût réservée, je n’en connais pas de plus enviable que celle qui me permet de vous servir.

Cependant Victoria, soutenue par Hippolyte, reprit le chemin du cloître où ses compagnes l’attendaient, et elles revinrent ensemble au salon. Heureusement Sébastien s’y trouva seul pour leur tenir compagnie. À l’heure accoutumée, Thérèse et Diégo les conduisirent dans leur chambre.

Victoria profita du premier moment où elle se trouva seule avec Thérèse pour lui demander quelques renseignements sur Hippolyte ; mais la bonne femme ne put lui apprendre que bien peu de chose. C’était, suivant elle, un jeune homme de haute naissance, originaire de l’Amérique méridionale, et qui, se rendant en Europe, avait été pris, pendant la traversée, par un brigantin de don Manuel. On l’avait d’abord placé à l’extérieur du château, elle ne savait au juste en quel endroit ; puis on l’avait introduit dans l’enceinte pour prendre la place du vieux nègre Yago, tué par don Manuel dans un accès de colère.

Dix jours se passèrent ensuite sans aucun incident remarquable. Quoique les chefs fussent absents, Victoria et Octavia devenaient de plus en plus tristes et pensives, à mesure qu’elles voyaient s’évanouir tout espoir d’être rendues à la liberté. Quant à Héro, elle paraissait se familiariser avec sa destinée, et les soins empressés du bel Alonzo réussissaient on ne peut mieux à lui faire oublier sa captivité.

XII

Un matin, Victoria, réveillée de bonne heure par le soleil levant, regarda machinalement autour d’elle avec cette confusion d’idées qui suit d’ordinaire un sommeil agité ; il lui sembla que les objets n’étaient pas à leur place habituelle, et elle fit effort pour se rendre compte de cette impression. Tout à coup, saisie d’effroi, elle se jeta à bas de son lit en poussant des cris perçants qui réveillèrent Héro.

— Qu’est-ce donc ? demanda celle-ci.

— Héro ! s’écria Victoria, qu’est devenue Octavia ? où est-elle ? où est son lit ?

Héro regarda, et non moins effrayée que sa maîtresse, elle reconnut qu’Octavia et le lit où elle s’était couchée la veille avaient disparu. Elles courent à la place où avait été le lit, l’examinent de tous côtés, frappent du pied sur le plancher pour s’assurer de sa solidité ; mais pas la moindre fissure, pas le moindre son creux, pas la moindre saillie, rien enfin qui puisse faire supposer l’existence d’une trappe. Elles visitent les volets, scrutent le plafond, tout est exactement clos. Les verrous de la porte sont tirés en dedans comme la veille au soir. Cette mystérieuse disparition devient de plus en plus inexplicable.

Quelles angoisses pour Victoria ! Cette chère compagne ainsi enlevée à ses côtés comme par magie, n’est-ce pas là le présage de mille autres malheurs inévitables ? Comment échapper à cette puissance infernale qui l’enveloppe de toutes parts, qui la poursuit à travers les portes et les serrures sans laisser trace de son passage ?

Cependant, à la suite de ces recherches inutiles, l’excès de frayeur avait jeté Héro dans de violentes convulsions qui réclamaient le plus prompt secours. L’humanité inspira alors à Victoria une résolution qu’elle n’eût jamais osé prendre sans le danger que courait la vie de sa suivante.

Elle songe à gagner la bibliothèque dans l’espoir de se faire entendre de Sébastien, dont l’appartement touchait à cette pièce. Il n’était que cinq heures du matin ; elle comptait bien n’être point vue. Elle ouvre donc la porte de sa chambre, se hasarde le long du passage, et arrive près de cette grande porte demi-circulaire devant laquelle s’élève la statue de Neptune. Là, avant de tourner le coin du passage et de s’engager dans la grande galerie, elle avance la tête et regarde ; un homme de l’aspect le plus sinistre s’avance de son côté, tenant d’une main une lanterne, de l’autre un poignard, et portant à son bras un panier couvert. Elle n’eut que le temps de se rejeter derrière le piédestal de la statue. Mais quelle frayeur, quand elle voit le brigand arriver jusqu’à la colonnade, marcher droit à la grande porte et entrer dans cette terrible salle dont Thérèse lui avait parlé avec tant d’épouvante ! L’homme avait laissé la porte entr’ouverte derrière lui. Un instinct de curiosité pousse la jeune fille à le suivre de l’œil. Que voit-elle au fond de cette salle ? Une figure de femme d’une taille gigantesque ; le brigand s’arrête devant elle, et aussitôt la femme, se baissant vers lui avec un sourd gémissement, ouvre ses deux énormes bras, le saisit et le fait disparaître.

À cette horrible vision, Victoria, prête à défaillir, mais ranimée par les cris lointains de la malheureuse Héro, s’arrache avec effort de ce lieu maudit, s’élance dans la galerie, la traverse, descend l’escalier, et arrive enfin à la porte de la bibliothèque qu’elle trouve fermée. Son courage et ses forces sont à bout, et, jetant un cri de douleur et de désespoir, elle tombe sans connaissance.

Quand elle reprit l’usage de ses sens, elle se trouvait dans la bibliothèque, soutenue par Hippolyte, tandis que Sébastien lui prodiguait ses soins. Rassurée par leur présence, elle leur raconta les événements de la matinée, en les conjurant de porter secours à la pauvre Héro qu’elle croyait près d’expirer.

L’enlèvement d’Octavia et les circonstances mystérieuses qui s’y rattachaient, causèrent à Sébastien de vives inquiétudes. Le plus pressé cependant était de remédier à la situation d’Héro. Le jeune nègre sortit et rentra bientôt accompagné d’un homme qui portait quelques fioles de médecine. Victoria l’entendit appeler don Pedro et apprit que c’était un médecin attaché au service du château. Ils montèrent tous quatre à la chambre de Héro, qui se débattait encore dans les convulsions. Pedro lui administra les soins nécessaires, et bientôt elle se trouva remise. Victoria, restée seule près de son lit, se laissa aller aux réflexions les plus alarmantes. Ses regards qui erraient autour de cette place où, la veille encore, sa compagne s’était endormie paisiblement, tombèrent par hasard sur un objet de forme ovale qui brillait dans un coin. Supposant que ce pouvait être quelque bijou de sa malheureuse Octavia, elle se hâta de le ramasser. Mais, à sa grande surprise, elle vit une miniature qui représentait un jeune homme d’une rare beauté. Tous les traits qui révèlent la noblesse d’âme, la bonté et les plus purs sentiments réunis dans cette aimable figure lui communiquaient un charme indéfinissable. À qui appartenait ce médaillon entouré de brillants magnifiques, et par quel hasard se trouvait-il en cet endroit ? La jeune fille se perdait en conjectures. Elle serra précieusement sa trouvaille, se promettant de consulter le seigneur Sébastien.

Alonzo se trouvait avec Sébastien dans la salle du déjeuner quand Victoria y descendit avec Héro. Au récit de l’étrange enlèvement d’Octavia, il affecta beaucoup de surprise et d’alarmes, et déclara aussitôt que, pour ne plus laisser les femmes exposées à des entreprises de ce genre, il les ferait conduire dans une autre chambre.

Victoria frémit ; elle pressentait secrètement quelque manœuvre pour l’isoler. Cependant, voyant Alonzo engagé dans une conversation animée avec sa suivante, elle s’approcha de Sébastien et lui témoigna l’espoir d’intéresser à sa situation un chef qui marquait tant de prédilection pour une fille qui lui était attachée ; mais Sébastien, hochant la tête :

— Ne vous y fiez pas, répondit-il. De tous les complices de don Manuel, le plus fourbe et en même temps le plus pervers, c’est Alonzo. Il abuse en ce moment de la crédulité de cette jeune fille ; pour quelles fins ? Je l’ignore ; mais il se pourrait qu’il voulût se servir d’elle comme d’un espion attaché à vos pas et à vos moindres actions. Tenez-vous donc sur la réserve avec elle, et gardez-vous bien surtout de lui laisser deviner les intelligences que vous pourriez nouer avec quelques personnes de ce château.

Victoria remercia Sébastien de ses prudents avis, quoique cette nécessité de s’entourer de défiance ajoutât encore à ses chagrins, et lui fit sentir avec plus d’amertume l’éloignement de sa chère Octavia.

Après le déjeuner, Sébastien ayant été appelé par cette cloche à laquelle il était tenu d’obéir, Victoria tomba dans une rêverie si profonde qu’elle ne remarqua pas d’abord qu’Alonzo et Héro l’avaient laissée seule. Quand elle s’en aperçut, elle se leva pour se rendre à la bibliothèque, son lieu de refuge ordinaire. Elle se rappelait bien pourtant l’affreuse vision qu’elle avait eue dans ce lieu, mais le fantôme semblait lui être apparu pour la protéger contre la violence de Garcias ; aussi ce souvenir était-il plutôt un motif de sécurité que de crainte. Elle s’assit dans l’embrasure d’une fenêtre, de manière à pouvoir embrasser l’ensemble de la vaste salle.

Quelques minutes ne s’étaient pas écoulées que son attention fut attirée par une lueur qui semblait se mouvoir derrière la carte géographique placée à l’extrémité occidentale de cette pièce. Elle crut d’abord que c’était un rayon du soleil couchant qui se jouait sur un des panneaux, et, pour s’en assurer, elle s’approcha ; mais elle trouva entre la carte et la boiserie une large fissure, à laquelle, par une curiosité bien naturelle, elle appliqua ses yeux. Quelle fut sa surprise quand elle aperçut à travers cette fente, et tout près d’elle, une personne drapée dans un long manteau blanc, agenouillée devant un tombeau de marbre noir et comme absorbée dans une fervente prière.

Victoria se retira précipitamment, craignant d’interrompre cette pieuse occupation ; mais, en regagnant sa place, elle fut frappée d’un spectacle bien autrement étrange. Un homme de haute taille, revêtu de pied en cap d’une armure noire, le casque orné d’un cimier de diamants qu’ombrageait une plume noire comme ses armes, descendait avec gravité, les bras croisés sur la poitrine, les degrés de l’escalier qui était à cette extrémité de la salle. Elle le vit ensuite, continuant de marcher à pas mesurés et droit devant lui, gagner l’escalier opposé, le monter avec la même lenteur automatique, puis suivre la galerie supérieure qui devait le ramener au haut des mêmes degrés qu’il avait descendus.

Surprise d’une apparition si merveilleuse, la jeune fille n’en conçut cependant aucune alarme. L’être qui dispose à son gré de la nature ne se présentait jamais à son imagination qu’avec les attributs de la justice et de la bonté. Sa conscience pure et sereine la mettait d’ailleurs à l’abri des terreurs superstitieuses. Elle retourna donc tranquillement au salon, où elle retrouva Alonzo et Héro, sans aucune des personnes qui s’intéressaient à elle, ni Sébastien, ni Hippolyte. Enfin Thérèse parut avec Diégo pour la conduire avec sa suivante à la nouvelle chambre qui leur était destinée.

XIII

Les prisonnières traversèrent plusieurs corridors et arrivèrent à un petit escalier dérobé qui aboutissait à un palier de forme hexagone. Chacun des pans coupés encadrait une porte garnie de fortes et larges bandes de fer et fermée par une chaîne au bout de laquelle pendait un énorme cadenas.

Diégo ouvrit la porte en face de l’escalier, et Victoria se sentit un peu rassurée quand elle sut que la chambre de Thérèse était voisine de la sienne. Cette pièce, meublée dans le goût le plus gothique, était tendue d’une vieille tapisserie à personnages. On y voyait deux lits de velours vert, garnis de franges dont la dorure était noircie par le temps.

Quand Diégo et Thérèse se retirèrent, le grincement des chaînes et des cadenas firent frissonner l’orpheline.

— Ce bruit sinistre, pensa-t-elle ; est-il un gage de sécurité ou un présage de malheur ?

Elle chercha dans les yeux de sa compagne de captivité une expression de sympathie ; mais elle la vit occupée à se coiffer de nuit, devant un miroir, avec un air de calme et d’insouciance qui contrastait trop bien avec ses terreurs passées pour ne pas confirmer les défiances de Sébastien ; défiances que Victoria commença à partager lorsqu’elle vit que cette fille se mettait au lit sans avoir fait sa prière.

Agitée par tant de sentiments pénibles, Victoria avait besoin d’appeler à elle toute la force d’âme que donne une foi sincère pour ne pas succomber à son désespoir. L’enlèvement mystérieux d’une compagne chérie, la perfidie ou du moins l’abandon de Héro, l’absence presque continuelle de Sébastien et d’Hippolyte, une certaine contrainte toute nouvelle dans les témoignages d’intérêt de Diégo et même de Thérèse, tout semblait annoncer des malheurs inconnus et prochains.

Héro dormait profondément, et Victoria, enfoncée dans un large fauteuil, suivait depuis plus de deux heures le cours de ses tristes pensées, lorsqu’elle se sentit gagnée par le froid. Elle se décida à quitter son fauteuil et à se mettre au lit. À peine avait-elle fait deux pas qu’un bruit de verrous tirés sous le parquet, entre les deux lits, la saisit d’un nouvel effroi. Elle n’eut que le temps de se cacher derrière son fauteuil, tandis que ses yeux ne quittaient pas la place d’où ce grincement de verrous était parti. Bientôt elle vit une trappe se lever, puis la tête d’un affreux brigand, éclairée par une torche qu’il tenait à la main, paraître au-dessus de l’ouverture ; il se baissait de temps en temps comme pour regarder d’autres personnes qui le suivaient. En effet, dès qu’il eut atteint le niveau du plancher, parurent deux autres bandits qui traînaient après eux une femme hors d’état de se soutenir.

La première idée de Victoria fut que c’était peut-être sa chère Octavia qu’on lui ramenait ; mais un second coup d’œil la détrompa. Cette femme était plus grande, plus mince et beaucoup plus jeune que sa compagne.

Les bandits, tout entiers à leur besogne, ne s’aperçurent pas que la chambre était maintenant habitée. Ils traînèrent leur victime au pied du lit destiné à Victoria, et se mirent à la garrotter contre une colonne de ce lit. Quand ce fut fait, ils redescendirent avec leur torche par la trappe qu’ils refermèrent aussitôt, en tirant les verrous par-dessus leurs têtes.

Respirant alors plus librement, Victoria, à la faible clarté d’une lampe du plafond, put examiner la jeune étrangère. Elle était vêtue d’une robe noire, comme en portaient les pensionnaires dans la plupart des couvents d’Espagne. Elle avait perdu son voile et sa coiffure, et ses magnifiques cheveux noirs flottaient en désordre sur son col et ses épaules. Son visage, que Victoria n’entrevoyait que de profil, accusait une extrême jeunesse, et bien qu’altéré par la terreur et le désespoir, laissait deviner une physionomie pleine de grâce et de douceur. Ses mains, liées l’une sur l’autre, étaient d’une forme irréprochable et d’une blancheur éblouissante.

Victoria, entraînée par un vif élan de sympathie, allait courir vers cette infortunée pour lui offrir ses soins et ses consolations, lorsqu’un nouveau bruit frappa ses oreilles. Celui-ci venait du côté du mur parallèle à la direction des lits. C’était comme un ressort détendu derrière la tapisserie. En effet, la tenture s’agita, un des personnages, un guerrier armé de toutes pièces, se détacha en avant des murs, glissa de côté, et laissa à la place qu’il occupait un espace vide, par où sortit un vieillard à cheveux blancs qui, tout ému, alla droit à la jeune inconnue, en disant :

— Vos cris, ma chère enfant, m’ont mis sur vos traces et m’ont amené ici.

— Ô sainte Providence ! s’écria la jeune étrangère en levant les yeux au ciel.

Et le vieillard, coupant ses liens à la hâte, l’emporta à travers l’ouverture qui lui avait livré passage, et qui se referma aussitôt sur eux, tandis que le guerrier de la tapisserie venait reprendre sa place accoutumée.

Après le premier moment de surprise, l’impression que reçut Victoria de tant d’événements étranges, ce fut qu’au milieu de ces trappes et de ces issues mystérieuses, elle ne pouvait se promettre un seul instant de sécurité. Aussi passa-t-elle le reste de la nuit dans une agitation continuelle.

Le matin, lorsque Thérèse et Diégo entrèrent dans sa chambre, elle n’eut garde de leur raconter ce qui s’était passé de peur de nuire au vieillard et à sa fille. L’abattement qui se lisait sur ses traits avait, d’ailleurs, assez de causes naturelles pour la dispenser de toute explication.

Elle se hasarda seulement, après déjeuner, à témoigner au bon Sébastien les nouvelles alarmes que lui causait son changement de demeure.

— Je ne pense pas, ma chère enfant, répondit-il, que pour le moment vous ayez un sujet de craintes sérieuses. Don Manuel a transmis les ordres les plus sévères pour faire respecter votre tranquillité ; et jusqu’à son retour, vous n’êtes, je crois, menacée d’aucun danger réel.

— Hélas ! reprit Victoria, tout mon espoir est dans la bonté divine.

— Eh ! qui peut juger les desseins de la Providence ? s’écria le vieillard ; elle ne permet que trop souvent le triomphe du crime, et parfois elle semble abandonner ceux mêmes qu’elle a doués de toutes les vertus !

Après ces mots, il resta abattu et plongé dans une sombre rêverie.

Victoria devina qu’il était occupé du souvenir du malheureux jeune homme qui avait été son élève ; et à cette occasion, elle se rappela le portrait que le hasard avait fait tomber entre ses mains. Elle tira de sa poche la miniature, et après avoir expliqué à Sébastien comment et où elle l’avait trouvée, elle lui demanda s’il savait à qui ce bijou pouvait appartenir.

Sébastien prit le portrait, y jeta un coup d’œil, et, réprimant une sorte de tressaillement, il le rendit à la jeune fille, en disant qu’il ne pouvait lui donner aucun éclaircissement.

— Un bijou de cette valeur, ajouta-t-il, ne peut manquer d’être réclamé tôt ou tard ; mais jusque-là je crois qu’il est prudent de n’en parler à personne ; autrement on risquerait de compromettre quelque innocent qui se cache.

— Ah ! reprit Victoria avec vivacité, vous supposez donc qu’il existe ?

— Il faut le désirer, répliqua Sébastien en l’observant ; car celui qui a servi de modèle à ce portrait doit posséder toutes les beautés de l’âme unies aux avantages physiques…

— Oh ! oui, oui, s’écria-t-elle, ces yeux, ces traits, tout révèle un noble cœur, une franchise, une générosité…

Victoria prononça ces mots avec tant de chaleur qu’elle en fut surprise elle-même, et s’arrêta toute confuse au milieu de son enthousiasme. Sébastien la regardait d’un air pénétrant, ce qui ne fit qu’augmenter son trouble ; enfin, faisant effort sur elle-même, elle reprit en souriant :

— Excusez, seigneur, la vivacité de mon admiration. Je parle ici en amateur de peinture, et je me suis laissé entraîner par l’attrait d’un art qui faisait mes plus chères délices dans des temps plus heureux.

— Eh bien, ma jolie artiste, repartit le vieillard avec quelque malice, que ne vous amusez-vous à copier cette miniature ? Je pourrais vous fournir tout ce qu’il vous faudrait.

Sans accepter ni refuser cette offre, Victoria prit congé du vieillard que l’heure obligeait de la quitter, et remonta à sa chambre. Mais à peine se revit-elle seule dans cette pièce mystérieuse, que les scènes effrayantes de la nuit vinrent se retracer à son imagination. Elle voulut redescendre à la bibliothèque, mais elle s’aperçut qu’en tirant la porte après elle, elle s’était enfermée elle-même. Point de sonnette ni de moyen d’appel. Après de vains efforts sur la porte massive, elle se rejeta toute consternée dans son fauteuil où elle demeura immobile. Un assez long temps se passa ainsi. Mais quel fut son effroi, lorsqu’elle entendit, comme la nuit précédente, tirer les verrous de cette trappe souterraine par laquelle les trois brigands s’étaient introduits ! Ils allaient paraître. Où fuir ? comment se cacher ? En plein jour, il n’était pas possible d’échapper à leurs regards. La porte secrète pratiquée dans le mur, derrière la tapisserie, lui revient à l’esprit ; elle y court, mais rien ne lui indique l’ouverture. Cependant on a tiré le second verrou ; la trappe va se lever. Éperdue, elle lève les mains au ciel, et dans ce mouvement, elle rencontre par hasard le bouclier du guerrier figuré sur la tenture. Soudain, un ressort joue, la figure glisse sur le mur et démasque une issue, à travers laquelle la tremblante Victoria se précipite, puis l’ouverture secrète se referme sur elle par la détente du ressort.

La fugitive respire. Elle regarde autour d’elle, mais, environnée d’épaisses ténèbres, elle ne peut juger de l’endroit où elle est. Elle demeure quelques instants à la même place, craignant ou de tomber dans un abîme invisible, ou de faire quelque bruit qui décélérait sa retraite à ceux dont elle entend confusément les voix.

Bientôt, cependant, ses yeux, s’habituant à l’obscurité, commencent à distinguer quelques objets. Elle se voit sur le haut d’un escalier en spirale renfermé dans une cage de pierre, où une faible clarté pénètre par quelques fentes. Elle se hasarde de descendre un assez grand nombre de marches, et se trouve sur une espèce de palier circulaire, devant un mur lisse et haut qui ne présente aucune issue.

N’est-elle donc venue là que pour y trouver un nouveau sujet de désespoir ? Elle s’assied sur la dernière marche de l’escalier, et pèse toutes les chances de sa situation critique.

Il y avait près d’une heure qu’elle demeurait absorbée dans ses tristes réflexions, lorsque, par hasard, en changeant de position, elle remarque que cette dernière marche qui lui sert de siège est en bois, tandis que les degrés supérieurs sont en pierre. Cette singularité doit avoir sa raison. Elle examine, elle tâte… Ô surprise ! ô joie ! elle sent distinctement deux charnières au point de jonction de cette marche avec la précédente ; preuve évidente qu’elle est faite pour se soulever comme le couvercle d’un coffre. Elle y porte la main, et au premier effort, elle découvre un autre petit escalier fuyant obliquement dans une demi-obscurité. Sans hésiter, elle s’y engage en refermant sur elle la marche mobile. Parvenue au bas, elle n’est plus séparée que de trois pieds environ d’une large plate-forme de marbre. Elle franchit légèrement cette distance, et se trouve enfin sur le sol d’un immense et magnifique édifice, dont une extrémité aboutissait à une rampe de douze degrés.

XIV

Quand Victoria eut descendu cette rampe, elle se vit dans l’un des bas-côtés d’une grande église gothique, le long duquel était rangés de nombreux tombeaux et de superbes monuments. Elle sentit se dissiper, dans ce sanctuaire, la plus grande partie de ses frayeurs ; et après avoir payé au souverain Maître du lieu son tribut de prières et d’actions de grâces, elle s’avança d’un pas plus assuré. Un morceau de sculpture, quoique dégradé par le temps, captiva d’abord son admiration. Sur le socle, dont le travail était d’une perfection remarquable, s’élevait un tombeau de marbre noir, devant lequel une très belle statue de femme, en marbre blanc, se tenait à genoux dans l’attitude du recueillement. Victoria se rappela aussitôt ce qu’elle avait vu deux jours auparavant par une fente de la bibliothèque, et elle reconnut dans cette statue la figure qu’elle avait prise pour une personne en prière. La réflexion que lui suggéra cette découverte, fut que l’église où elle se trouvait touchait de ce côté à la bibliothèque. Elle résolut de pousser ses recherches aussi loin que possible et de visiter ce saint lieu dans tous les sens. À sa droite, elle aperçut une voûte basse qui paraissait conduire au bas-côté parallèle à celui qu’elle parcourait. Elle s’engagea sous cette voûte, descendit trois marches, suivit le passage dans toute sa longueur, et, rencontrant trois autres marches pareilles, elle se trouva en effet dans l’aile collatérale. Tout semblait silencieux et désert ; toutefois, en portant les yeux en avant, elle se sentit reprise de frayeur. Elle venait d’apercevoir, à peu de distance, un homme qui lui tournait le dos, plongé en apparence dans une profonde méditation. Qui était-ce ? Don Manuel peut-être ? Un second coup d’œil la détrompa : ce cavalier-ci était plus svelte et paraissait beaucoup plus jeune. Que devait-elle faire ? Se retirer, ou implorer la protection de l’étranger ? Avant qu’elle se fût décidée, le jeune homme se retourna tout à coup, et s’avança les yeux toujours baissés et sans sortir de sa rêverie. Dans le mouvement qu’elle fit pour l’éviter, ne songeant plus aux marches qu’elle avait à descendre, elle fit un faux pas et poussa un cri involontaire. Soudain elle se sentit soutenue et relevée par le jeune étranger, qui s’efforçait de la rassurer. Il y avait dans le son de sa voix un charme si doux et si pénétrant, que Victoria, soulagée peu à peu de ses craintes, leva les yeux sur celui dont les accents caressaient son oreille. Quelle ne fut pas sa surprise en reconnaissant le modèle du charmant portrait qu’elle possédait depuis trois jours !

Quand les regards de Victoria et ceux de l’inconnu se rencontrèrent, l’étonnement et le trouble furent les mêmes de part et d’autre.

Victoria, faisant effort pour surmonter sa première émotion, se dégagea doucement du bras qui enlaçait sa taille, et, s’appuyant sur un pilier de l’arcade, raconta en peu de mots les événements qui l’avaient mise au pouvoir de don Manuel, ses continuelles alarmes dans le château qui lui servait de prison, et enfin les circonstances qui lui avaient fait découvrir le passage mystérieux. Mais elle eut soin de taire l’incident qui avait trait au vieillard et à sa fille, de peur que la révélation indiscrète du refuge qu’ils avaient cherché comme elle, n’eût pour effet de les livrer à leurs persécuteurs.

Le jeune étranger écouta ce récit avec le plus vif intérêt. Puis, prenant avec respect la main de Victoria, il conduisit la jeune fille au pied d’un monument où il la fit asseoir. Il se plaça lui-même auprès d’elle.

— Plût au ciel, lui dit-il, qu’il fût en mon pouvoir de vous arracher dès à présent à l’horreur d’une captivité dont je connais trop bien les dangers ! Ce château maudit et les démons à face humaine qui l’habitent ne me sont pas moins odieux qu’à vous-même. Hélas ! ce que j’aime plus que tout au monde, plus mille fois que ma propre vie, est au pouvoir de ces misérables et menacé de toute sorte de pièges. Mais tel est le malheur des circonstances, qu’il me faut dévorer mon impatience, attendre le succès de certaines mesures lentement combinées par des personnes à qui je dois me soumettre. Pourtant, je l’espère, l’heure n’est pas éloignée où je pourrai enfin soustraire à cette horrible oppression l’objet à qui j’ai dévoué mon existence ; et ce même moment, madame, mettra fin aussi à votre affreuse captivité.

Victoria ne put exprimer sa reconnaissance que par des larmes.

— Ces obstacles mystérieux qui m’arrêtent, poursuivit l’étranger, il ne m’est pas permis de vous les expliquer. Un serment sacré m’oblige à me taire, et ce serment, je l’ai prêté à celui même qui n’a pas craint, par affection pour moi, de s’exposer aux plus grands périls ; tout ce que je puis faire, c’est de vous jurer aussi sur l’honneur que je vous parle avec sincérité et que si j’ai l’horreur du mensonge, c’est surtout en m’adressant à une personne telle que vous.

Victoria fit quelque temps attendre sa réponse.

— Seigneur, dit-elle enfin, Dieu sait si j’aime à vous croire sincère ; mais ce n’est pas sur ce que l’on sent ni sur ce que l’on désire qu’il faut régler son jugement. Pardonnez à une pauvre fille, transportée tout à coup au milieu des plus affreux dangers, suspendue sur le bord d’un abîme, privée d’amis, de conseils et d’appui ; pardonnez-lui si elle jette encore autour d’elle un œil éperdu et incertain.

— Ah ! s’écria l’étranger d’un ton véhément, cet ami, ce guide, cet appui, je veux l’être, moi, je le serai pour vous !

Victoria garda le silence ; elle se sentait entraînée par un charme irrésistible, mais sa prudence ne l’abandonnait pas et son cœur était livré à mille fluctuations contraires. Tourmentée par cette pénible lutte, elle leva ses yeux humides tour à tour vers le ciel et vers l’inconnu, comme elle implorait dans le trouble confus de son cœur, un rayon de la clarté divine.

Tout ce qu’il y avait dans l’expression de ce regard fut compris par le jeune étranger, et sa réponse muette ne fut pas moins éloquente. Victoria lut clairement dans ses yeux l’angoisse inexprimable que lui causait l’idée qu’elle pût encore douter de lui. Honteuse d’affliger plus longtemps celui que son estime distinguait si bien du reste des hommes, elle se hâta de dire :

— Non ! le ciel ne peut abuser l’infortunée qui l’implore, c’est lui qui m’inspire en vous une confiance que je ne veux plus cacher ; il me dit que j’ai trouvé ici l’ami, le frère en qui je dois placer mon espoir.

Elle lui tendit la main, et vit les traits du jeune homme illuminés d’une joie pure et céleste ; il pressa cette main si chère avec autant de respect que de reconnaissance, et Victoria sentit se raffermir encore la confiance qu’elle venait de lui accorder.

Tout à coup l’horloge sonna une heure, et un peu après une cloche se fit entendre. Le jeune homme se leva précipitamment.

— Hélas, dit-il d’un air consterné, je vais vous affliger, mademoiselle, mais l’amitié m’en impose le devoir ; vous ne pouvez rester ici sans danger ; il faut que vous retourniez au château.

Victoria se récria tout effrayée.

— Cette nécessité me chagrine autant que vous, reprit l’inconnu, mais il n’y a pas à hésiter. Si les gens de don Manuel s’apercevaient de votre absence, si vous étiez rencontrée ici par ceux que cette cloche vient d’appeler, votre perte serait inévitable.

— Adieu donc, répondit Victoria, je me soumets ; si du moins je pouvais espérer que don Manuel…

— Don Manuel, interrompit le jeune homme, dont les traits s’animèrent d’indignation, don Manuel est retenu hors de chez lui par une détestable entreprise. Des obstacles qu’il n’a pas prévus traverseront ses infâmes projets, mais il s’obstinera à les poursuivre. J’espère cependant qu’il ne sera pas de retour avant l’époque de votre délivrance.

Tout en parlant, il avait reconduit Victoria dans l’autre aile de l’église, et ils étaient arrivés à ce tombeau de marbre noir devant lequel était une figure agenouillée.

— C’est par ici, dit l’inconnu en baissant la voix, que vous allez rentrer au château, sans danger d’être aperçue. Voici un passage secret que je ne connais moi-même que depuis peu de jours.

Alors, se glissant derrière la statue, il pressa une petite plaque de cuivre cachée dans les incrustations d’une tablette de marbre qui se détacha du mur et fit saillie de quelques pouces. Il regarda avec précaution par cette ouverture et ne voyant rien d’alarmant, il fit signe à Victoria d’approcher, et l’aida à monter sur le piédestal, puis il ajouta tout bas :

— Le secret de ce ressort, qui peut agir en dedans aussi bien qu’en dehors, est complètement ignoré de don Manuel et de ses associés, c’est l’unique voie pour nous rejoindre, car il faut que vous me promettiez de venir ici tous les jours ; vous pourrez vous y rendre de midi à deux heures, sans risquer d’être vue, pourvu que vous ayez bien soin de refermer le panneau derrière vous. Ne balancez pas à m’accorder ce que je vous demande. L’occasion de votre délivrance peut se présenter d’un instant à l’autre, et je n’ai aucun autre moyen de vous prévenir ; il est donc absolument nécessaire que nous ayons des entrevues régulières ; promettez-le moi, de grâce, répéta-t-il du ton le plus pressant.

— Je vous le promets, dit Victoria ; ma confiance en vous doit être entière.

L’inconnu la remercia ; puis, à l’aide du ressort qu’il poussa de nouveau, il agrandit assez l’ouverture pour donner passage à Victoria ; et après lui avoir pressé la main en signe d’adieu, il referma le panneau sur elle.

XV

Victoria, regardant autour d’elle, se retrouva dans la bibliothèque du château, devant une grande carte géographique qui recouvrait l’issue mystérieuse. Elle se laissa aller, encore tout étourdie de cette aventure, sur le sopha qui était au-dessous de la carte, et se livra à ses réflexions un peu confuses. Mais ce qui les dominait, c’était l’image de ce généreux inconnu qui, par une rencontre merveilleuse, se trouvait être l’original du portrait qu’elle avait contemplé avec ravissement. Ces traits, trop séduisants, selon elle, pour n’être pas ceux d’un être idéal, appartenaient donc à un être vivant, à un ami, à l’ami le plus dévoué, le plus tendre !…

Elle en était là de sa rêverie, lorsqu’elle en fut distraite par la voix de Diégo, qui, la saluant avec respect, quoique sa physionomie décelât une vive agitation, lui demanda assez brusquement :

— Pourrais-je savoir, mademoiselle, en quel endroit du château vous avez passé ces deux dernières heures ?

Cette question imprévue jeta Victoria dans un grand trouble ; d’une part, elle craignait qu’on ne soupçonnât le mystère de sa visite dans l’église, et, de l’autre, le mensonge était tellement étranger à son caractère, qu’elle ne songea même pas à y recourir. Ses yeux se remplirent de larmes.

— Eh ! craignez-vous, dit-elle à Diégo, pour éluder la question, que votre malheureuse captive ne vous échappe ?

— Non, certes, repartit vivement celui-ci, la tentative serait trop dangereuse. Mais, poursuivit-il en radoucissant le ton, comment se fait-il qu’une question si simple vous embarrasse ? Quand j’ai vu que votre suivante vous avait laissée là poursuivre Alonzo, j’ai été chercher Thérèse et je l’ai amenée dans la bibliothèque, croyant vous y trouver ; vous n’y étiez pas. Alors l’inquiétude m’a pris ; j’ai parcouru le portique, les jardins et tous nos autres lieux de promenade ; mais je vous y ai cherchée inutilement.

Pendant ce discours, Victoria avait eu le temps de se recueillir et de préparer sa réponse.

— J’étais allée dans ma chambre, dit-elle ; mais j’ai été forcée d’en sortir bien vite et de me réfugier ailleurs…

— Comment, mademoiselle, reprit Diégo, quelqu’un aurait-il attenté à votre repos ? Apprenez-moi, je vous en conjure, tout ce qui s’est passé ; c’est un mystère que j’ai le plus grand intérêt à connaître.

Victoria hésita, la crainte de dévoiler le lieu de la retraite du vieillard et de sa fille était trop puissante sur son esprit pour qu’elle déclarât toute la vérité ; mais la droiture même de son âme lui enseigna, pour la première fois, l’art des réticences et des réponses évasives.

— Je n’étais pas encore couchée, dit-elle, quand un bruit de verrous tirés sous le plancher me jeta dans un effroi mortel. Mais que devins-je, quand je vis une trappe se lever, et par cette trappe passer un homme de l’aspect le plus effrayant ? l’effet d’une telle apparition fut de m’ôter la connaissance de ce qui se passait autour de moi ; tout ce que je puis dire, c’est que, lorsque je repris mes sens, je ne vis plus que Héro dans la chambre, et aucune trace de cette vision, si bien que j’aurais pu l’attribuer à un rêve, si le lendemain, après le déjeuner, en retournant comme je vous l’ai dit, chercher quelque chose chez moi, je n’avais entendu le même bruit de verrous qui me fit fuir précipitamment.

— Ah ! mademoiselle, reprit Diégo, vous me voyez confus au dernier point. Mais pouvais-je prévoir ce qui est arrivé ? Les hommes qui sont entrés dans votre chambre ignoraient certainement qu’elle fût habitée et n’avaient aucune intention de nature à vous alarmer. Quoi qu’il en soit, fiez-vous à moi, et soyez sûre que cette maudite trappe ne se rouvrira plus. Cependant, s’il vous reste la moindre inquiétude, je vais vous faire préparer un autre logement.

Ce n’était pas ce que voulait la jeune fille. Elle avait, au contraire, de puissants motifs pour garder une chambre qui, en cas de danger, lui ménageait une retraite sûre, sans compter que toute autre pièce du château eût offert probablement à ses persécuteurs un accès tout aussi facile.

— Non, Diégo, répondit-elle ; je ne demande point à changer de chambre, et dès que vous m’assurez que mon repos ne sera plus troublé, je n’ai plus sur ce point aucune espèce de crainte.

Rien n’était plus propre à flatter Diégo qu’une telle marque de confiance. Sa figure s’épanouit et prit une expression de franchise et de bienveillance.

— Que je périsse comme un lâche coquin, s’écria-t-il, s’il m’arrive jamais de vous tromper. Mais, écoutez-moi bien, ma chère demoiselle, je ne promets que ce qui est en mon pouvoir. Tant que durera l’absence de don Manuel, je réponds de votre sûreté pendant la nuit. Pour le jour, c’est autre chose, car c’est Alonzo que mon maître a chargé de ce soin, et franchement, ajouta Diégo en baissant la voix, il ne pouvait plus mal choisir. Cet Alonzo, entre nous, est un misérable sans honneur et sans foi, qui ne se ferait guère scrupule de trahir son chef, pour peu qu’il y trouvât son compte. J’ai idée qu’il machine quelque méchant complot, et que s’il traîne partout avec lui cette sotte petite créature qui est à votre service, c’est pour en faire contre vous l’instrument de quelque trahison. Défiez-vous de ces deux personnes-là, ma chère dame, n’allez nulle part avec elles, à moins d’être accompagnée par le seigneur Sébastien, ou par Hippolyte ou par moi. C’est Hippolyte qui, le premier, a éveillé mes soupçons sur ce misérable Alonzo, et nous sommes résolus tous les deux à ne pas le perdre de vue un seul instant.

— Mon cher Diégo, répondit Victoria en tirant de son doigt un diamant de grand prix, faites-moi le plaisir d’accepter cette bague, en témoignage de ma gratitude et de ma confiance dans vos promesses.

Diégo hésita un instant.

— J’accepte, dit-il enfin, en saluant Victoria respectueusement ; mais je dois vous dire loyalement, mademoiselle, à quelles limites s’arrêtent ces promesses. Enchaîné à don Manuel par le devoir et la reconnaissance, rien au monde ne me déterminerait à le trahir. N’espérez donc pas que je favorise votre évasion ; sachez même qu’une tentative dans ce but me trouverait prêt à y résister de toutes mes forces. Hors de là, chargé par mon maître de veiller sur vous, je vous jure que je verserais pour votre service la dernière goutte de mon sang.

— Merci, mon ami, répondit tristement Victoria, mais souvent seule pendant de longues heures, comment me garantir des entreprises perfides de cet Alonzo ?

Diégo rêva un moment ; puis tirant de sa ceinture un petit pistolet :

— Je vous crois, dit-il, assez de résolution pour user d’un moyen de défense légitime, si votre vie ou votre honneur étaient menacés ; prenez cette arme et cachez-la dans votre robe, vous l’aurez ainsi à votre portée, dans un cas extrême. Il ne faut que la vue de cet instrument pour tenir en respect le seigneur Alonzo, le plus insigne poltron qui ait jamais déshonoré le corps des brigands.

Cela dit, il s’éloigna.

XVI

Quand Victoria se vit seule, elle reprit le cours de ses réflexions que l’arrivée de Diégo avait suspendues.

Ramenée sans cesse aux circonstances étranges de la rencontre de l’église, elle se remettait en mémoire jusqu’aux moindres paroles échangées avec l’inconnu ; pourtant une idée pénible se faisait jour au milieu de ces souvenirs et l’obsédait plus que les autres. Si le jeune homme était venu à travers mille obstacles et mille dangers jusque dans cet endroit terrible, c’était pour arracher aux brigands un objet cher et précieux à qui il avait dévoué sa vie. L’intérêt qu’elle-même avait pu lui inspirer n’était que secondaire auprès de celui-là, le hasard seul l’avait mise sur sa route, et s’il la protégeait, c’est qu’il était d’un caractère généreux, et que toute infortune, quelle qu’elle fût, avait le droit de l’émouvoir. Ces pensées se présentaient à son esprit d’une manière vague et confuse, sans qu’elle pût les définir ; mais l’effet s’en faisait sentir par un douloureux serrement de cœur dont elle s’étonnait. Elle se demandait quel pouvait être cet objet d’une affection si dévouée, pour qui l’on se faisait un jeu des dangers et un bonheur des sacrifices. Elle se rappelait alors cette jeune et belle étrangère qu’elle avait vue la nuit précédente ; c’était elle sans doute, l’innocente victime qu’il était venu délivrer de la persécution ; oui, car ils étaient bien faits l’un pour l’autre. Victoria ne portait point envie à leur union, elle désirait même que leurs vœux fussent comblés ; mais elle sentait intérieurement qu’elle ne pouvait plus être heureuse, et que fût-elle affranchie de sa captivité, l’avenir n’avait plus de joies à lui offrir. Déchirée par une peine plus cuisante que toutes celles qu’elle avait éprouvées, elle se jeta à genoux, le visage inondé de pleurs, et implora le secours du ciel contre ce mal qu’elle ne pouvait comprendre. Ce fut dans cette pieuse attitude que Sébastien la trouva.

— Ma fille, dit-il en s’approchant d’elle, soyez bénie pour votre confiance en Dieu ; on ne l’invoque jamais en vain, même dans les situations les plus désespérées. Mais vous venez d’avoir un long entretien avec Diégo ; que vous disait-il ?

Elle raconta en détail tout ce qui s’était passé entre eux.

— Oui, reprit Sébastien, malgré son infâme métier, ce Diégo n’est dépourvu ni d’un certain honneur ni de certains principes. Toutefois sa loyauté même fait de lui un être dangereux ; car il est tellement enchaîné à ce qu’il regarde comme son devoir, qu’il n’est pas un ordre de don Manuel auquel il ne soit prêt à obéir aveuglément, quelque répugnance que sa conscience lui oppose. À cela près, on peut se fier à lui.

Victoria demanda ensuite à Sébastien s’il savait ce qu’était devenue Héro depuis le déjeuner.

— Ce matin, répondit le vieillard, j’ai aperçu cette malheureuse créature qu’Alonzo promenait autour des remparts. Il avait pris, à la vérité, la précaution de la revêtir de l’uniforme de la troupe ; mais il n’était pas difficile de deviner son sexe sous ce travestissement, et si Diégo l’a reconnue comme moi, le seigneur Alonzo pourra payer cher son imprudence, car don Manuel est d’une extrême sévérité sur l’article de la discipline.

— Tous ces hommes, dit Victoria, ne doivent-ils pas se haïr et se mépriser mutuellement, les uns à cause de leurs vices, les autres à cause de quelques vertus qui leur restent ?

— Dieu l’a voulu ainsi, ma fille ; les méchants ne peuvent s’accorder longtemps ; et le même penchant qui les a portés à faire la guerre à la société, les pousse tôt ou tard à se la faire entre eux. Les scélérats qui commandent dans ce château ont été trop longtemps unis par l’intérêt commun de leur infâme association ; mais, ou je me trompe fort, ou nous verrons dans peu se dissoudre et tomber cette république infernale. Les semences de haine et de discorde germent ici comme dans leur sol naturel ; il ne faut qu’un moment pour les amener à maturité. L’envie des inférieurs ou des vengeances personnelles travaillent sourdement à creuser des mines contre tel ou tel individu ; mais l’explosion entraînera quelque jour la ruine de la bande tout entière. Puisse la Providence nous tirer vivants de cet abîme !

L’approche d’un tiers obligea Sébastien de changer de conversation. C’était Héro qui venait de se rhabiller et qui prit sans façon un siège à côté de Victoria, en affectant d’étaler de nouveaux bijoux qui déposaient assez clairement contre sa fidélité et son honneur.

Quelques instants après, Hippolyte entra pour annoncer que le dîner était servi, et Victoria trouva moyen de témoigner au jeune nègre combien elle avait été inquiète de son absence et combien aussi elle était heureuse de le revoir.

XVII

Le dîner se passa en propos indifférents. Dès qu’on eut desservi, Alonzo sortit de la salle, et tout aussitôt Héro proposa une promenade dans les jardins. Victoria n’y fit aucune objection ; mais Diégo, s’approchant d’elle, lui dit respectueusement :

— Peut-être qu’au lieu de se promener, mademoiselle ne sera pas fâchée de visiter notre observatoire, qui n’a pas été ouvert depuis bien des années, depuis que ce pauvre jeune homme…

Il s’arrêta tout ému et reprit :

— Mademoiselle y verra de très beaux instruments d’astronomie et de physique dont le seigneur Sébastien pourra lui expliquer l’usage, en se faisant aider par Hippolyte pour le maniement et le jeu des machines.

Sur l’assentiment de Sébastien, il sortit et reparut bientôt, accompagné non seulement d’Hippolyte, mais aussi de Thomas, ce brave matelot anglais dont il avait été question dans le récit de Thérèse. Ils sortirent ensuite tous ensemble, Victoria on ne peut plus surprise de voir que les trois hommes étaient armés de carabines.

À peine dehors, Héro quitta sa maîtresse sans qu’on fît beaucoup d’attention à elle ; et Diégo profita de ce moment pour expliquer à Victoria les motifs qu’il avait eus de la faire si bien escorter.

— Un peu avant le dîner, dit-il, Thérèse m’a averti qu’elle avait vu Héro remettre furtivement un paquet de hardes à Carlos, le digne valet d’Alonzo. Une heure après, j’ai appris par Thomas qu’Alonzo avait fait sortir de prison quatre vauriens fieffés, et qu’avec leur aide il avait fait réparer une petite felouque abandonnée dans un de nos ports. À peine avais-je reçu ces avis que Carlos est entré dans la cuisine ; soupçonnant à son air sournois qu’il méditait quelque mauvais coup, j’ai été me blottir dans une cachette d’où je pouvais entendre tout ce qu’il disait ; et voici comment il parla quand il se vit seul avec Thérèse :

— Savez-vous, ma chère, que j’ai grande envie de voir le bel ange qui est enfermé ici, et que je donnerais bien des choses pour satisfaire cette fantaisie ? Tâchez donc de savoir si elle a l’intention de se promener ce soir dans le jardin, afin que je me poste dans quelque endroit sur son passage. »

— Thérèse lui promit, continua Diégo, de s’en informer et de le lui dire, et il est sorti si satisfait que je ne doute pas qu’il n’y ait sous jeu quelque complot d’enlèvement. C’est pourquoi j’ai rassemblé autour de vous une petite escorte, afin qu’Alonzo s’aperçoive bien que ses machinations sont éventées ; et comme c’est le plus grand poltron que je connaisse, il renoncera à ses projets plutôt que de batailler.

Victoria témoigna toute sa reconnaissance à Diégo. Elle se dirigea ensuite vers l’observatoire, où elle entra avec Sébastien et Hippolyte, tandis que Diégo et Thomas faisaient le guet en dehors. Là, le jeune nègre, sur l’invitation de Sébastien, expliqua le but et le mécanisme des divers appareils avec une science, une clarté et un choix d’expressions dont la jeune fille était aussi étonnée que ravie.

Ainsi que Diégo l’avait prévu, Alonzo n’osa faire éclater ses méchants desseins. Seulement, quand l’heure de se retirer fut venue, les vigilants compagnons de Victoria virent de loin en loin, sur la route, paraître et disparaître des hommes apostés pour les espionner ; mais Diégo et Thomas eurent soin de tirer de temps à autre quelques coups de carabine, en apparence pour écarter les oiseaux de proie, et, en réalité, pour imposer aux brigands. Grâce à ces précautions, la petite troupe rentra au château sans accident.

Arrivé sous le portique, Diégo ferma avec grand soin les portes et les fenêtres.

— Maintenant, dit-il, mademoiselle est à l’abri de tout danger. Une fois retirée dans sa chambre, elle pourra défier toutes les machinations d’Alonzo et de ses dignes suppôts.

Victoria se dirigea donc vers sa chambre avec Thérèse et Diégo, mais quand celui-ci voulut ouvrir la porte, il n’en put venir à bout ; la clef ne tournait pas dans la serrure. Il était évident qu’on avait tenté de la forcer. Cette circonstance inspira de l’inquiétude à Diégo. Il détacha la serrure pour en poser une autre, car il avait tout près de là, dans sa chambre, les outils nécessaires, et il se hâta de les aller prendre, laissant sa porte toute grande ouverte, pour que Victoria et sa compagne, qui attendaient sur le palier, ne restassent pas sans lumière.

Mais à peine Diégo était-il entré dans sa chambre que cette porte se referma violemment sur lui, comme poussée par une main invisible, sans qu’il lui fût possible de la rouvrir ; car la clef était restée en dehors, et il n’y avait en dedans ni bouton ni poignée pour faire mouvoir le pêne.

Au moment même où la chambre de Diégo se fermait ainsi, les deux femmes virent s’ouvrir une autre chambre qui y faisait face ; et de là s’élança une espèce de fantôme d’une taille gigantesque, enveloppé d’une longue draperie couleur de feu, et couvert d’une crinière hérissée, dont les reflets bleuâtres ajoutaient à l’aspect infernal de cette effroyable figure. Thérèse jeta un grand cri et tomba évanouie. Pour Victoria, qui ne croyait pas aux apparitions surnaturelles, elle parvint, malgré son effroi, à conserver quelque présence d’esprit.

Le spectre marche droit à la jeune fille, fixe sur elle des yeux d’où semblaient jaillir des flammes, et sans proférer un mot, lui fait signe de le suivre.

— Non, s’écrie-t-elle, non, je ne vous suivrai pas. Cet artifice est trop grossier.

Puis, courant vers la chambre où Diégo était enfermé, elle se met en devoir d’ouvrir la porte, quand tout à coup elle se sent saisir par le milieu du corps. Elle appelle de toutes ses forces ; mais malgré ses cris et sa résistance, le ravisseur, suivi de plusieurs brigands, l’emporte jusqu’à l’escalier. Mais, prêt à descendre, il est arrêté par Hippolyte qui le force de lâcher prise et de lui céder son fardeau. Passant son bras gauche autour de Victoria, le jeune nègre se défend de l’autre avec le courage d’un lion contre les bandits qui l’attaquent à coups de sabre. Pendant ce temps Thomas faisait de vains efforts pour percer le groupe des assaillants ; avant qu’il pût se faire jour jusqu’à Hippolyte, l’épée de celui-ci était brisée par un coup de crosse de carabine. À ce moment, le fantôme qui était resté spectateur du combat, voyant Hippolyte désarmé, tira bravement un sabre de dessous sa draperie et se disposa à l’en frapper ; mais Victoria, plus prompte que l’éclair, prend à sa ceinture le pistolet de Diégo, et le met dans la main d’Hippolyte qui fait feu. Le fantôme pousse un cri terrible et tombe baigné dans son sang.

Ce fut alors que Diégo, ayant réussi à enfoncer sa porte, reparut armé jusqu’aux dents et bouillant de colère ; mais déjà les bandits avaient déserté le champ de bataille, et les défenseurs de Victoria n’avaient plus personne à combattre. L’instant d’après, on vit aussi accourir Sébastien l’épée nue, et vivement alarmé.

— Les corsaires sont désemparés, lui cria Thomas ; et c’est ce brave capitaine, ajouta-t-il en montrant Hippolyte, qui est monté de sa personne à l’abordage.

— Bon Dieu ! mon pauvre Thomas, s’écria Victoria, vous êtes blessé ?

— Bon ! voilà une belle bagatelle ! reprit-il. Je voudrais, miss, qu’il m’eût coûté une jambe ou un bras pour vous défendre.

La jeune fille prépara une compresse pour étancher le sang qui sortait de la blessure, et fit de son mouchoir un bandage qu’elle attacha autour du bras de Thomas.

— Mais, dit Hippolyte, plusieurs de nos ennemis sont restés sur place ; il faudrait aussi leur porter secours.

— Sans doute, répondit Diégo ; Juan, courez dire à Pedro qu’il vienne ici sur-le-champ. Eh mais, ajouta-t-il, quelle est donc cette figure d’épouvantail que je vois étendue là sans mouvement ?

— Parbleu ! dit Thomas, c’est ce vaillant coquin, le seigneur Alonzo.

— Alonzo ! s’écria Hippolyte ; ah ! je serais fâché de l’avoir envoyé, encore tout souillé de crimes, devant son juge suprême.

Et, tout en parlant, il débarrassait le corps du brigand de son hideux attirail.

— Oui, s’écria-t-il, c’est bien Alonzo.

Le misérable était encore en vie, quoique sa blessure et surtout la crainte de la mort lui eussent fait perdre connaissance. On le transporta dans la chambre d’où il avait fait sa merveilleuse entrée ; et Pedro déclara que sa blessure n’était pas mortelle. Alonzo n’eut pas plus tôt entendu cette parole que l’insolence lui revint avec le courage ; et, menaçant d’un châtiment terrible ceux qui avaient osé s’attaquer à lui, il ordonna à Carlos, son valet dévoué, d’amener sur-le-champ Gonzalvo, le concierge des prisons, avec des fers tout préparés.

— Et pourquoi ? demanda Sébastien.

— Pour faire mettre au cachot ce misérable nègre et son acolyte Thomas, atteints du crime de révolte et de sédition. N’ont-ils pas attenté à la vie de leur chef ?

— Oui, dit Sébastien, parce que ce chef trahissait lui-même les ordres du sien.

— Fausseté ! calomnie ! s’écria Alonzo ; je le prouverai. J’ai le droit de faire arrêter ces deux rebelles, et, par le ciel, j’en userai.

— Soit ! vous avez le droit de les emprisonner, mais non celui de les maltraiter ; veuillez vous en souvenir.

— J’ai du moins le pouvoir de me venger, reprit Alonzo transporté de rage, et que je sois damné si ma vengeance ne les poursuit pas jusqu’en enfer !

— Voilà, dit froidement Sébastien, une résolution qui pourrait vous coûter cher ; et un homme aussi prudent que vous y regardera sans doute à deux fois.

Bientôt parut Gonzalvo, escorté de trois geôliers qui portaient des fers. Alonzo lui signifia ses ordres. Victoria alors, n’écoutant que son cœur, se précipita aux genoux du misérable Alonzo, en demandant grâce à mains jointes pour ses deux libérateurs.

— Relevez-vous, madame, s’écria Hippolyte en courant à elle. Ah ! je vous en conjure, épargnez-moi la douleur de vous voir ainsi abaissée devant un lâche tel que celui-ci.

Ni Gonzalvo ni les satellites, quelques efforts qu’ils fissent, ne purent empêcher Hippolyte de soutenir la tremblante Victoria et de la remettre entre les mains de Sébastien. Le jeune nègre s’avança ensuite avec calme vers Gonzalvo, et présenta lui-même ses mains aux chaînes qui lui étaient destinées, puis il suivit ses geôliers en silence, conservant sa contenance digne et fière, mais témoignant par ses regards tournés vers Victoria, que son seul chagrin était de se voir hors d’état de la défendre ; quant à elle, livrée à une douleur qui tenait du désespoir, elle ne pouvait s’exprimer que par des sanglots et des gémissements.

— Calmez-vous, ma chère enfant, lui dit tout bas Sébastien, le pouvoir d’Alonzo ne s’étend pas jusqu’à la vie de ses prisonniers.

Puis, s’adressant à Gonzalvo, il lui dit à demi-voix, mais du ton le plus solennel.

— Gonzalvo, souviens-toi qu’Hippolyte est et sera toujours sous la sauvegarde de Francisco.

Au nom de Francisco, le farouche gardien tressaillit, incertain sur ce qu’il devait faire ; mais Sébastien ajouta :

— Vous devez obéir d’abord à Alonzo, et Hippolyte est votre prisonnier ; mais prenez garde, vous répondez de lui sur votre tête, et s’il fallait qu’il lui arrivât malheur, c’est sur vous que retomberait toute la vengeance de Francisco.

Aussitôt Gonzalvo fit détacher les fers d’Hippolyte, il en donna de plus légers à Thomas, et emmena ses deux prisonniers.

Diégo vint ensuite avertir Victoria que sa chambre était disposée pour la recevoir, qu’elle n’avait rien d’ailleurs à redouter, et que si la présence de Thérèse pouvait ajouter à sa sécurité, cette bonne femme allait passer la nuit auprès d’elle.

XVIII

Dès que Victoria fut entrée dans sa chambre, Diégo ferma soigneusement la porte en dedans, fit asseoir Victoria et Thérèse, et se tint lui-même debout à une distance respectueuse.

— Mademoiselle voudra bien permettre, dit-il, que je reste auprès d’elle jusqu’au retour du seigneur Sébastien ; j’irai ensuite chercher un peu de vin pour la remettre de sa faiblesse.

— En vérité, mon cher Diégo, répondit Victoria, vous me comblez de soins et d’attentions ; comment donc se fait-il que l’intérêt que vous me témoignez n’ait pas attiré sur vous, comme sur les autres, la vengeance du cruel Alonzo ?

— Il est trop lâche pour s’attaquer à moi, reprit Diégo ; il sait l’influence que j’ai dans le château, et sa tyrannie n’opprime que les personnes faibles et sans défense.

— Cependant, observa l’orpheline, il me semble avoir entendu dire qu’Hippolyte est sous la sauvegarde de Francisco.

— Cela est vrai, madame ; mais Alonzo ne le sait pas ; il se figure qu’Hippolyte est tombé en disgrâce, parce que Francisco l’a placé auprès de don Manuel.

— Comment se fait-il, en effet, que Francisco ait consenti à mettre un jeune homme si bien né, si accompli, parmi les valets de don Manuel et sous la dépendance du misérable Alonzo ?

— Cette conduite à la vérité est étrange et inexplicable, mais elle ne s’en accorde que mieux avec le caractère mystérieux de Francisco, dont toutes les actions sont en quelque sorte autant d’énigmes. Hélas ! mademoiselle, comment se rendre compte aussi de la façon dont il a agi envers notre cher Théodore, un enfant qu’il avait élevé avec tant de soin et à qui il témoignait une affection vraiment paternelle ? Mais je ne puis y songer sans avoir le cœur brisé et sans me sentir prêt à maudire le jour où je suis tombé au pouvoir de don Manuel.

— Tombé au pouvoir de don Manuel, dites-vous ? J’aurais, en effet, été bien surprise que vous fussiez entré volontairement à son service.

— Mon Dieu, merci ! s’écria Diégo et si vous me permettez de vous expliquer dans quelles circonstances je me suis trouvé, vous verrez que je n’étais pas né avec de mauvaises dispositions.

— Le ciel me préserve d’en douter, reprit Victoria, après les preuves de bonté et de dévouement que vous m’avez données ! Parlez, Diégo, parlez.

— Je suis né en Italie, dit Diégo, mon père et ma mère étaient domestiques de confiance chez un grand seigneur toscan qui avait épousé l’héritière d’une des premières maisons d’Espagne. Cette dame, qui daigna me servir de marraine, me donna le nom de Diégo, qui appartenait à plusieurs personnes de sa famille. Je fus nourri dans le voisinage, et quand je commençai à marcher, mes parents me firent venir de temps en temps au château pour jouer avec notre jeune seigneur qui n’avait que quelques années de plus que moi. Cet aimable enfant me prit tellement en affection qu’il demanda, comme une grâce, qu’on me fît rester au château. Là prennent place dans mes souvenirs des jours d’un bonheur pur qui ne devait pas, hélas ! durer longtemps.

» J’avais douze ans lorsqu’un exprès, dépêché à madame, vint lui annoncer que son père était à l’extrémité. Toute la famille désolée se rendit aussitôt près du mourant. Mon père et ma mère durent accompagner leurs maîtres ; pour moi, on me laissa dans le château, sous la garde d’une vieille concierge qui paraissait m’aimer à la folie. Jamais je n’oublierai les adieux touchants de mon jeune maître ; il m’embrassa tendrement et, au moment de monter en voiture, il me remit une bourse bien garnie pour m’acheter des livres et tout ce qui pourrait me faire plaisir. Hélas ! mon bonheur, ma tranquillité et la pureté de ma conscience tout s’enfuyait avec lui. Je restai anéanti pendant quelque temps, puis je fondis en larmes.

» La concierge à qui j’étais confié me ramena chez elle pour dîner, et d’une heure à l’autre, je la trouvai complètement changée pour moi. Comme j’avais le cœur trop gros pour pouvoir manger un morceau, cette femme, la veille encore si caressante et si douce, se mit à me quereller. Si je pleurais, dit-elle, ce n’était pas par attachement pour mon maître, mais par dépit de ne pas être du voyage en Espagne ; si je refusais de manger, c’était par orgueil et parce que je méprisais sa table ; les bontés de monseigneur et de son fils n’avaient réussi qu’à me tourner la tête.

» Je n’avais pas cette vanité qu’elle me reprochait, mais j’étais fier. Je me révoltai de voir ma douleur si mal interprétée, je conçus une aversion subite pour une personne si injuste, et comme j’avais le caractère prompt et décidé, mon parti fut bientôt pris, un matin, je me levai de très bonne heure, je sortis du château sans être vu, et j’allai m’aboucher avec un jeune garçon de quinze ans, fils d’un des portiers du parc, à qui je montrai ma bourse en promettant de la lui donner s’il pouvait me procurer les moyens de rejoindre mon jeune maître dans la Vieille-Castille ; il ne se fit pas prier pour accepter ma proposition, et me dit de venir le retrouver le soir même, ce que je ne manquai pas de faire. Quelle fut ma joie quand il m’apprit que son père et lui avaient fait marché avec un voiturier qui devait partir la nuit suivante et qui s’était chargé de me conduire à Pise, où il me ferait embarquer sur un bâtiment faisant voile vers Tarragone. Bref, sans réfléchir davantage, je m’enfuis du château, je donnai mon argent à mon habile confident et je me remis entre les mains du voiturier qui, en effet, me transporta à Pise et me fit monter sur un navire en destination, me disait-il, de Tarragone. Je ne me sentais pas de joie, je me voyais déjà près de mon jeune maître que j’aimais tant… Pauvre dupe ! À peine étais-je à bord du bâtiment, que j’eus à subir des traitements dont je n’avais pas même l’idée ; la vieille concierge était pleine de douceur et de mansuétude, comparée aux nouveaux maîtres que la destinée m’imposait. On m’assujettit aux travaux les plus durs et les plus pénibles, et comme, faute d’habitude, je m’y montrais tout à fait impropre, on m’accablait d’injures et de menaces. Indigné, j’osai me plaindre ; alors on me mit aux fers et l’on me jeta à fond de cale, où je n’eus pour toute nourriture que du biscuit moisi et de l’eau saumâtre, et pour tout passe-temps que de rudes corrections, quotidiennement infligées.

» Combien de temps dura cette cruelle captivité, c’est ce que je ne saurais dire ; les semaines me parurent des siècles. Enfin, un jour, j’entendis dans le vaisseau un tumulte extraordinaire, avec un bruit répété de canonnade et de mousqueterie. Dans la confusion générale, ma prison se trouva ouverte ; je me traînai sur le pont avec mes fers, et là, j’eus le spectacle d’un combat naval acharné. Nos gens se battaient en désespérés ; mais ils furent forcés de céder au nombre, et nous devînmes les prisonniers d’un pirate algérien. Je ne veux pas, madame, énumérer les maux de tous genres que j’ai eu à souffrir, pendant les deux mortelles années que je passai dans les fers d’Achmet, mon nouveau maître. La plupart de mes compagnons furent envoyés comme esclaves au maître d’Alger. Mais Achmet me retint à son service personnel et dès lors je me vis la victime de toutes les barbaries qu’il plaisait au capricieux despote d’imaginer pour mieux faire sentir son omnipotence.

» Enfin dans une de nos courses maritimes, nous tombâmes au pouvoir d’un corsaire espagnol. Tout l’équipage algérien, sans distinction de chefs ni d’esclaves, fut jeté à fond de cale. Jusqu’alors le barbare Achmet avait été pour moi un objet de haine ; mais maintenant désarmé, captif comme moi, il ne m’inspirait plus que de la compassion. Le pourvoyeur qui nous distribuait notre nourriture journalière, donnait une ration entière aux chrétiens, tandis que les infidèles n’en recevaient que la moitié. Ce régime était un supplice pour le malheureux Achmet, et tous ceux qu’il avait fait souffrir se plaisaient à leur tour à insulter à ses souffrances, excepté moi et Thomas, ce matelot anglais que vous connaissez. Nous partageâmes nos aliments avec notre ancien tyran.

» Don Manuel, le corsaire espagnol dont nous étions prisonniers, informé de notre conduite envers Achmet, en parut vivement frappé ; il ordonna aussitôt qu’on détachât nos fers et nous fit venir, Thomas et moi, devant lui. Là il nous loua publiquement de notre humanité, et nous admit à faire partie de son équipage.

» C’est de cette époque, mademoiselle, que datent mes relations avec don Manuel. Je suis entré bien jeune à son service et tout d’abord il m’a donné sa confiance. Il a de grands droits à ma reconnaissance ; c’est lui qui m’a affranchi du plus horrible esclavage, et je n’oublierai jamais ni les soins qu’il a pris de moi dans un âge où je ne pouvais guère lui être utile, ni les bons procédés qui remplacèrent le dur traitement de mes bourreaux.

» Vous le voyez, mademoiselle, par une suite de malheurs qui remonte à ma première jeunesse, j’ai été précipité, bien malgré moi, dans un abîme de corruption. Les leçons qu’on m’a données, les exemples que j’ai eus sous les yeux, tout semblait fait pour m’entraîner au crime ; la reconnaissance même que j’ai vouée à mon maître a dû contribuer à me faire commettre de mauvaises actions, puisque je n’avais pas d’autre moyen de lui prouver mon dévouement absolu. C’est ainsi que les circonstances et l’habitude l’ont emporté peu à peu sur mon penchant naturel.

» Oh ! que de fois le jeune homme dont je vous ai parlé, ce cher et malheureux Théodore, que je pleurerai toute ma vie, n’a-t-il pas ébranlé ma conscience ! que de fois ne m’a-t-il pas rappelé que j’avais à remplir des devoirs d’un ordre supérieur à mes obligations envers don Manuel ! Ah ! si les barbares avaient respecté ses jours ! Mais ses précieux conseils sont restés au fond de mon âme, il semble qu’ils n’attendaient, pour développer leur empire, qu’un second exemple de vertus et de perfections. Votre arrivée, mademoiselle, a produit cet effet magique ; dès le premier abord, vous avez réveillé en moi le souvenir de mon jeune maître, le doux protecteur de mon enfance. Plus tard à l’intérêt qui s’était emparé de moi s’est joint un vif sentiment d’admiration pour cette douceur angélique, pour cette patience sublime que je vous ai vue opposer à vos persécuteurs. Exposée à mille périls, environnée de brigands et d’assassins, sans autre appui que votre courage et vos principes, vous m’avez forcé à reconnaître la puissance de la religion qui vous soutenait dans ces épreuves, et j’ai contemplé en vous le modèle de ces vertus chrétiennes dont on m’entretenait, aux jours de mon enfance, dans l’heureux manoir de Palino ! »

— Palino ! s’écria Victoria, avec une émotion extrême.

— Oui, mademoiselle, répondit Diégo en attachant sur elle un regard étonné ; c’est le nom du château de mon respectable et bien-aimé maître.

— Du comte Ariosto ? interrompit vivement la jeune fille.

— Oui, sans doute, du comte Ariosto, répéta Diégo stupéfait.

— Eh bien, Diégo, reprit-elle, celle que vous voyez devant vous est la fille du comte Altidore Ariosto. Ce jeune seigneur que vous chérissiez tant était mon père.

Diégo n’était plus en état de répondre. Une pâleur mortelle couvrait son visage, une sueur froide mouillait son front, ses yeux étaient fixes, et son corps agité d’un tremblement convulsif. Victoria, alarmée, appela Thérèse qui, tout émue elle-même, perdait la tête, lorsque, heureusement, Sébastien frappa à la porte en se faisant reconnaître et Victoria courut lui ouvrir.

— Bon Dieu ! s’écria-t-il en voyant Diégo, qu’est-il donc arrivé ?

— Hélas ! dit Thérèse qui commençait à revenir à elle, le pauvre homme vient de découvrir que le père de mademoiselle était le seigneur du lieu où il est né, et en même temps une personne à qui il a les plus grandes obligations.

Sébastien, heureux d’apprendre qu’il n’était rien arrivé de fâcheux, n’en demanda pas davantage, et se mit à examiner l’état de Diégo. Il avait apporté du vin dont il fit avaler quelques gorgées au malade. Peu à peu les yeux de celui-ci se ranimèrent, son tremblement cessa, les forces lui revinrent ; il contempla quelque temps Victoria, et se rappelant la scène qui venait d’avoir lieu :

— Oui, oh ! oui, s’écria-t-il, vous êtes bien la fille de mon bon jeune seigneur. Que de fois en vous regardant, j’ai cru vaguement retrouver ses traits dans les vôtres. Ah ! vous voilà telle que je le voyais à ce moment cruel qui nous a séparés pour jamais !

Puis il baissa la tête et garda quelque temps le silence ; et relevant enfin sur Victoria ses yeux baignés de pleurs :

— Madame, reprit-il, vous m’avez dit, si je m’en souviens, que mon bien-aimé jeune seigneur était votre père… est-ce qu’il n’est plus ?

— Je suis orpheline ! répondit Victoria en levant ses regards au ciel.

Cette parole redoubla le chagrin du pauvre Diégo ; Sébastien, craignant les suites d’une agitation trop prolongée, lui fit prendre quelques fortifiants et l’engagea à se mettre au lit.

— Avant de me retirer, dit Diégo, il me reste un devoir à remplir. Mademoiselle, ajouta-t-il du ton le plus respectueux, toutes les mesures sont prises pour assurer votre repos. La trappe est hermétiquement fermée, votre chambre ne peut plus s’ouvrir que du dedans et à votre seule volonté. Si vous aviez la moindre inquiétude, voici une sonnette d’alarme qui répond dans ma chambre ; au premier bruit, j’accours. Je vais organiser une patrouille qui fera le guet toute la nuit dans cette partie du château, et désormais une sentinelle veillera sans cesse à votre porte, et cette sentinelle, s’il vous plaît, ce sera moi-même, tant que j’aurai la force de rester à mon poste.

— Bon Diégo, répondit Victoria, au nom de l’attachement que vous portiez à mon père, songez à vous, je vous en conjure. Vous avez pris toutes les précautions nécessaires à ma sûreté, et cela quand vous ignoriez encore les liens qui vous attachent à ma famille. Je vous en remercie, et j’en rends grâce aussi à la Providence qui s’est servie de vous pour me protéger. Ma confiance dans ce divin secours est assez affermie pour que je me sente maintenant au-dessus de toute crainte ; allez donc, mon ami, allez vous reposer.

Diégo regarda cette prière comme un ordre et se retira avec Sébastien.

Malgré ce qu’elle venait de dire, Victoria, restée seule avec Thérèse, ne pouvait se défendre d’une certaine émotion en se rappelant cette porte secrète qui s’ouvrait derrière la tapisserie. Elle portait machinalement les yeux sur cette figure de guerrier qu’elle avait vue glisser de côté, et elle croyait presque voir sortir de là la troupe des spadassins d’Alonzo. À quoi servaient toutes les précautions de Diégo, s’il restait une entrée par laquelle on avait accès dans sa chambre ? Grave sujet d’alarme qu’elle n’avait pu confier à Diégo lui-même, puisque la sûreté de deux personnes était intéressée au secret. Mais un moment de réflexion vint bientôt la tranquilliser, elle se rappela que cette issue était un mystère pour don Manuel et ses acolytes, et ce fut pour elle une occasion d’avoir honte de ses nouvelles frayeurs, après avoir manifesté quelques minutes auparavant sa juste confiance dans la protection divine.

Victoria et Thérèse, après avoir rempli leurs devoirs de piété, se disposèrent à se livrer au sommeil, Thérèse prit possession du lit occupé par Héro la nuit précédente.

— Malheureuse Héro ! pensa Victoria en se mettant au lit, Dieu veuille qu’il ne lui soit pas arrivé malheur.

Tous les événements de la journée repassèrent successivement dans son esprit, depuis les horribles machinations d’Alonzo, dont elle ne pouvait clairement démêler le but jusqu’au dévouement de l’intrépide Hippolyte, depuis les scènes de tumulte et de carnage jusqu’à la reconnaissance inattendue d’un ancien serviteur de sa famille.

Elle se sentit enfin gagner par le sommeil, et si son repos fut troublé, ce ne fut, heureusement, que par des images qui se rattachaient au passé de notre héroïne, sans influer sur la suite de ses aventures.

XIX

Victoria était habillée et prête à descendre déjeuner, quand Diégo vint prendre ses ordres. Diégo, depuis la veille, était devenu un autre homme aux yeux de Victoria. C’était le premier compagnon, l’ami d’enfance d’un père dont elle révérait la mémoire. Cette pensée ajoutait un sentiment de plus à la reconnaissance dont elle était animée. Aussi, quand elle le vit paraître, son premier mouvement fut de lui prendre la main en signe d’affection ; mais en touchant cette main, elle la sentit brûlante.

— Diégo, dit-elle, vous n’êtes pas bien, pourquoi avez-vous quitté votre chambre ?

Diégo voulut s’excuser ; mais la violence de la fièvre l’avait tellement affaibli, qu’il chancela sur ses jambes et fut obligé de se retenir à la rampe de l’escalier. Victoria, qui ne le perdait pas de vue, l’engagea à s’appuyer, pour descendre, sur elle et sur Thérèse.

— Non, non, dit Diégo les larmes aux yeux, c’est trop de bonté. La fille du comte Ariosto s’abaisser ainsi par compassion jusqu’à un malheureux qui avait conspiré sa perte !

— Diégo, prenez mon bras, fut la réponse de l’orpheline.

Soutenu d’un côté par Victoria, de l’autre par Thérèse, Diégo descendit au salon où était déjà le seigneur Sébastien. À cette vue, celui-ci se récria et courut à lui.

— Ah ! seigneur, lui dit Diégo, j’ai passé une cruelle nuit ; le remords et le désespoir m’accablent ; penser que la fille de mon bienfaiteur est captive de don Manuel ; vous devez comprendre mes angoisses mortelles sur le sort d’une personne si chère, quand j’ai si peu de ressources pour la servir comme je le voudrais.

— Diégo, reprit Victoria, nous parlerons plus tard de moi et de ma situation ; l’essentiel, maintenant, c’est de vous rétablir.

— D’autant plus, ajouta Sébastien, que mademoiselle n’a rien à redouter pour l’instant ; car Francisco l’a prise sous sa protection jusqu’au retour de don Manuel.

Et comme Victoria s’étonnait de la bienveillance imprévue de ce mystérieux personnage, Sébastien lui expliqua que Francisco, toujours jaloux de son pouvoir, s’était indigné à l’idée qu’Alonzo eût osé mettre aux fers un jeune homme qu’il protégeait particulièrement.

— Ainsi, demanda Victoria avec vivacité, il a fait mettre Hippolyte en liberté ?

— Non, ma chère fille ; Francisco, sévère observateur de la discipline, veut en laisser l’honneur à don Manuel. Cependant il a donné des ordres pour qu’Hippolyte et son camarade fussent traités aussi doucement que possible. Quant à Alonzo, comme il était urgent de prévenir de nouveaux abus d’autorité, il l’a mis aux arrêts dans la tour du couchant. L’infâme Carlos, votre indigne suivante et tous ceux qui ont trempé dans le complot, ont été comme lui étroitement resserrés, et une bonne garde a reçu l’ordre de vous protéger contre toute espèce d’attaque.

Diego, n’ayant plus d’objections à faire contre les instances de Victoria, se laissa emmener par Pedro. Son mal, disait le médecin, causé par une grande agitation morale, céderait probablement au repos plus encore qu’aux remèdes.

Sébastien annonça alors à Victoria qu’il était forcé de la quitter pour quelques heures ; et il ajouta :

— Auriez-vous quelque chose à faire dire à Hippolyte ? J’irai le voir avant de passer chez Francisco.

— Oh ! oui, seigneur, s’écria-t-elle, dites-lui tout ce que peut inspirer un cœur reconnaissant. Sans lui, sans ce brave et généreux serviteur, quel sort terrible m’était réservé ! C’est à son courage que je dois mon salut et qu’il doit, lui, la perte de sa liberté… En vérité, continua-t-elle avec émotion, je ne puis m’empêcher, seigneur, de vous porter envie ; vous pouvez aller, jusque dans sa prison, visiter un ami malheureux, tandis que moi, la seule cause de son malheur, les bienséances m’empêchent de lui porter les consolations que je lui dois !

— Eh quoi ! reprit Sébastien, les bienséances seules vous arrêtent ?

— Sans doute.

— Eh bien, mon enfant, reprit le vieillard avec un doux sourire, toutes les bienséances seront observées, puisque je suis prêt à vous accompagner.

Victoria remercia Sébastien et prit son bras. Il la conduisit à travers la grande salle, dans un long corridor, au bout duquel était une énorme grille. Sébastien tira une chaîne et fit sonner une grosse cloche. Bientôt après ils virent paraître Gonzalvo.

— Nous venons voir Hippolyte, dit Sébastien en lui présentant une carte qui portait le cachet de Francisco.

Gonzalvo ouvrit la grille, alla prendre une lampe, et, marchant devant les visiteurs, les fit descendre jusqu’à une galerie souterraine qui se divisait en une multitude de petits embranchements, le long desquels se rencontraient, de distance en distance, de grosses portes basses, garnies de ferrures et fermées par des serrures doubles, renforcées de verrous et de cadenas. À la vue de ces sinistres cachots, à l’idée des victimes qu’ils renfermaient, Victoria frémit de tous ses membres ; et les gémissements qu’elle entendait, joints à un affreux cliquetis de chaînes, accrurent tellement ce sentiment d’horreur, que ses jambes tremblantes avaient peine à la soutenir. Enfin on arriva à la prison d’Hippolyte, qui n’était fermée que par un seul verrou, et Gonzalvo, entrant le premier, annonça au jeune homme la visite qu’il allait recevoir.

— Bonté du ciel ! s’écria Hippolyte, est-ce possible ? Quel excès de générosité !

— J’ai accepté avec empressement, dit Victoria, l’offre que le seigneur Sébastien m’a faite de me conduire ici ; n’est-il pas juste que je vienne voir mes libérateurs dans la prison où leur dévouement pour moi les a jetés ?

L’émotion l’obligea de s’asseoir sur la chaise de paille que le prisonnier venait de quitter.

— Ah ! madame, répliqua celui-ci avec chaleur, votre généreuse pitié va trop loin, j’en suis accablé. Ma captivité ne peut durer longtemps ; et, d’ailleurs, elle n’aurait rien de bien pénible pour moi, si elle ne me privait du bonheur de vous servir.

Victoria, cherchant à répondre, leva sur lui des yeux humides où se peignaient l’intérêt et la reconnaissance ; mais elle rencontra tout à coup un regard d’une si tendre et si pénétrante expression, qu’elle ramena le sien vers la terre avec une sorte de confusion.

Soit que Sébastien eût ou non remarqué cet embarras, il vint à l’aide de Victoria en détournant son attention sur l’autre prisonnier, Thomas, qui s’était retiré par discrétion dans un coin. Sa blessure était en bonne voie de guérison. Elle lui adressa aussi ses remercîments, puis elle s’empressa d’apprendre à Hippolyte l’heureuse circonstance qui lui avait fait découvrir dans le brave Diégo un ancien serviteur de sa famille, ainsi que les bonnes résolutions prises par Francisco à la suite de l’infâme attentat d’Alonzo.

L’heure vint enfin de se séparer. Le jeune nègre témoigna de nouveau sa gratitude à la noble jeune fille ; quant à elle, elle sentit que cette entrevue n’avait fait qu’ajouter encore à la haute idée qu’elle avait conçue de lui.

Gonzalvo reconduisit les visiteurs jusqu’à la grille extérieure, et Sébastien ramena sa compagne dans la bibliothèque.

Seule, et un peu remise de l’agitation que cette visite lui avait causée, Victoria se sentit bientôt troublée par une émotion d’une autre nature. L’heure fixée pour le rendez-vous avec l’inconnu de l’église était près de sonner. Devait-elle s’y rendre ? Devait-elle y manquer ? Que faire ? Quelle règle de conduite adopter ?

Un sentiment exquis de délicatesse, fortifié par l’éducation, était le trait principal du caractère de Victoria. Un tact parfait en harmonie avec la rectitude de son jugement et l’innocence de son cœur, lui dictait toutes ses pensées et réglait toutes ses actions. Sans appui, sans protecteur, livrée à elle-même, elle tressaillait à l’idée d’un rendez-vous avec un jeune homme, avec un inconnu ; et cependant, au milieu de ses appréhensions, je ne sais quel sentiment nouveau qui s’était peu à peu glissé dans son cœur, lui reprochait tout bas de s’arrêter à de vains scrupules et lui inspirait le courage de les surmonter.

XX

La jeune fille flottait encore dans l’incertitude, quand l’horloge sonna midi. Ce bruit lui causa un saisissement qui la laissa sans force contre les raisons spécieuses que son penchant lui suggérait. Avait-elle donc oublié, en effet, que l’inconnu lui avait promis de la délivrer en même temps que ses amis ? N’était-ce pas la Providence qui semblait l’avoir envoyé vers elle ? témoin les circonstances vraiment miraculeuses qui avaient amené leur rencontre. Refuser ce moyen de salut qui lui était offert par le ciel, n’était-ce pas s’exposer à gémir un jour de son aveuglement ? D’ailleurs, ce noble inconnu, dans sa loyauté, ne lui avait pas laissé ignorer que son cœur était engagé ; ainsi la démarche qu’elle allait faire, toute hardie qu’elle parût, n’avait rien qui pût blesser réellement la délicatesse. En outre, ce passage mystérieux, dont il lui avait confié le secret, la laissait maîtresse de se retirer dans la bibliothèque, dès qu’elle le jugerait convenable. Enfin, dernière consolation qui devait tout justifier, elle se trouvait dépositaire d’un objet précieux, d’un bijou qui appartenait, selon toute évidence, à l’étranger ou à ses amis, et l’honneur lui imposait la loi de le restituer le plus tôt possible.

Elle n’hésita plus. À peine le douzième coup était-il sonné que, rappelant tout son courage, elle appuya sa main tremblante sur l’endroit de la carte qui cachait le ressort. Aussitôt le panneau mobile se détacha du lambris et lui laissa voir le jeune inconnu lui-même, debout au pied du tombeau de marbre noir, l’œil fixé sur le passage secret. Il s’élança vers elle et lui prit la main pour l’aider à passer. Ensuite, ayant fermé soigneusement le panneau, il la fit asseoir sur la marche du tombeau et s’assit lui-même à côté d’elle.

Cette attention délicate de la placer à portée de sa retraite, n’échappa point à l’orpheline et dissipa le peu de défiance qui pouvait encore lui rester. L’étranger commença par la remercier de sa démarche ; puis il s’établit entre eux une conversation pleine d’intérêt, où le jeune homme déploya tant de sensibilité et de haute raison que Victoria ne put lui refuser la même admiration que le généreux Hippolyte lui avait déjà inspirée, mais en joignant cette fois je ne sais quelle sympathie indéfinissable, contre laquelle luttaient vainement et sa prudence et la sévérité de ses principes. À lui aussi, elle raconta l’entreprise criminelle d’Alonzo, les périls qu’elle avait courus et ce qu’elle devait à ses libérateurs, sans cependant dire un seul mot qui pût les compromettre vis-à-vis de don Manuel.

De son côté, l’étranger lui annonça que ses préparatifs d’évasion étaient beaucoup plus avancés que la veille ; mais il persista à entourer du mystère ses projets et sa personne, car la défense de s’expliquer n’était pas encore levée. Pendant qu’ils échangeaient leurs pensées et leurs espérances, le temps s’écoulait avec une telle rapidité, qu’ils tressaillirent l’un et l’autre de la même surprise, quand l’horloge de l’église sonna une heure. Aussitôt l’inconnu se leva, et Victoria s’élança sur la marche du tombeau.

— Hélas ! dit le jeune homme, que cette aiguille si rapide tout à l’heure, va se traîner lentement jusqu’au moment de vous revoir ! Oserai-je solliciter pour demain le bonheur d’un second entretien ?

Victoria ne répondit pas ; une vive rougeur colorait son visage.

— Eh quoi ! reprit-il douloureusement, n’ai-je donc pu bannir toute défiance de votre âme ?

— À Dieu ne plaise ! répondit-elle avec la plus aimable franchise, que j’hésite encore à me fier à vous ! Mais je me demande, moi qui n’ai plus de conseils ni de protecteurs, je me demande si la sage institutrice qui a présidé aux moindres actions de mon enfance, approuverait ces entrevues secrètes.

— Eh ! qu’y a-t-il dans ces entrevues, répliqua le jeune homme avec chaleur, qu’y a-t-il dont sa prudence et sa tendresse puissent s’alarmer ? Me préserve le ciel d’avoir jamais l’idée d’abuser de votre cruelle destinée ! Vous êtes dépourvue de tout appui, dites-vous ? Je vous dois le mien ; voilà le motif de mes instances, voilà mon excuse, quand je sollicite des entretiens dont rien au monde ne saurait tenir lieu. Les idées qui réglaient autrefois votre conduite ne doivent plus la diriger aujourd’hui. Un sort inexorable vous a jetée dans une route semée de périls qui demandent d’autres conseils, d’autres efforts ; et parce qu’il a voulu que vous fussiez entourée de monstres que vous n’auriez jamais dû connaître, faut-il que tout ce qui vous approche vous semble odieux et redoutable ?

— Hélas ! dit Victoria, il est trop vrai que, dans le château de don Manuel, je ne vois autour de moi que des hommes dont la présence me fait horreur. Condamnée à ce malheur, sans qu’il y ait de ma faute, ma conscience ne me fait aucun reproche. Mais quand je viens ici, ce n’est plus à la nécessité ni à la contrainte que j’obéis ; ma démarche est libre et volontaire, et je ne consulte alors que ma raison et mon cœur.

À cette réponse, la physionomie de l’inconnu s’anima d’un éclat tout nouveau. Le bonheur brillait dans ses yeux avec tant de vivacité, que Victoria, surprise et confuse, mais en même temps pénétrée d’une joie secrète, se détourna pour cacher son émotion. Après un moment de silence, l’étranger reprit la parole :

— Je n’ajouterai rien pour obtenir la grâce que je sollicite. Je vous livre mon sort ; soyez-en vous-même l’arbitre. Demain, j’attendrai l’heure de midi avec l’espoir, mêlé d’anxiété, que vos résolutions ne me seront pas contraires.

Victoria se recueillit un instant, puis se tournant vers son jeune ami :

— Vous avez raison, dit-elle, les principes sévères qui dirigeaient mes actions passées ne sont guère applicables aux lieux où je me trouve. Excusez des scrupules qui ont pu vous paraître entachés d’inquiétude. Demain, je serai ici à pareille heure, à moins de quelque obstacle indépendant de ma volonté.

Ces paroles, dites d’un ton ferme, causèrent au jeune homme un nouveau transport de joie qu’il ne chercha pas à dissimuler. Il prit la main de Victoria, qu’il eût pressée avec ardeur dans la sienne, si le respect ne l’eût arrêté. Il entr’ouvrit doucement le panneau, et sûr qu’il n’avait pas de témoin, il aida la jeune fille à passer, et la suivit des yeux le plus longtemps possible, pendant que d’un pied furtif et tremblant elle traversait la bibliothèque.

Parvenue à l’autre extrémité de la salle, Victoria se laissa tomber sur un siège, tellement agitée par le nouvel état de son cœur, par l’étonnement de ce qu’elle avait promis et par l’inquiétude de ce qu’elle avait à faire, qu’elle se perdait dans le tumulte confus de tant de sensations opposées. Ce ne fut que quelques instants plus tard qu’elle songea au portrait qu’elle avait oublié de rendre. Tout en rougissant de sa distraction, elle tira machinalement le médaillon de sa poche, et quand elle y jeta les yeux, elle sentit redoubler son trouble. Elle ne pouvait détacher ses regards de ces traits que tout à l’heure encore elle avait vus animés successivement par mille sentiments divers dont elle était l’objet. Pensée flatteuse, qu’elle caressait avec délices ! Mais tout à coup un cruel souvenir lui traversa l’esprit. L’étranger, dans leur première entrevue, lui avait déclaré son attachement pour une autre personne. Cette idée frappa son imagination comme une vision effrayante. Son cœur se glaça tout à coup, et cette douce fleur d’espérance qui venait d’y éclore, prête à s’épanouir, se flétrit en un instant.

— Hélas ! se dit-elle dans son abattement douloureux, je l’avais oublié, son cœur est engagé.

Et comme des larmes s’échappaient de ses yeux.

— Honteuse faiblesse ! pensa-t-elle, sachons au moins en triompher.

Elle essuya vivement ses larmes et se disposa à remettre le portrait dans sa boîte. Comme, dans ce mouvement elle tournait un peu la tête, elle aperçut son ombre que le soleil renvoyait sur le parquet, et au-dessus d’elle, tout près, une autre ombre, celle d’un homme debout.

Saisie d’effroi, elle se lève précipitamment, mais l’ombre avait disparu, et avec elle tout vestige de créature humaine.

Son premier mouvement est de courir à la sonnette pour appeler Thérèse. Comment l’homme dont elle avait vu la silhouette a-t-il pu disparaître ? C’est ce qu’il lui est impossible d’expliquer, et pourtant elle est sûre du témoignage de ses sens ; quelqu’un l’a donc observée lorsque se croyant seule, elle tenait dans ses mains et regardait ce cher portrait. Quelle confusion pour elle ! Un homme serait maître du secret de son cœur, de ce secret qu’elle voudrait se cacher à elle-même ! Et quelles conséquences n’aurait pas ce fatal incident pour le généreux inconnu qui s’en était remis à sa foi ? À ces pensées, la crainte et la honte s’emparèrent vivement de son esprit, et Thérèse, en entrant, la trouva qui fondait en larmes.

— Juste ciel ! s’écria-t-elle, chère dame, que vous est-il donc arrivé ?

Victoria lui parla de l’apparition de l’ombre et de la manière inexplicable dont elle s’était évanouie ; mais Thérèse parut bien moins surprise qu’effrayée, car elle avait toujours eu l’idée que la bibliothèque était hantée par des esprits.

Quant à Sébastien, lorsque Victoria le revit à la promenade, elle ne lui dit rien de cette vision, dans la crainte que le vieillard, en cherchant à en découvrir les causes, ne fût mis sur la trace d’un secret dont elle se croyait la seule confidente.

XXI

Après le dîner, Victoria, restée seule, eut l’idée de monter dans sa chambre pour s’occuper des premiers apprêts de l’évasion dont elle caressait l’espoir. La nuit vint la surprendre au milieu de ces soins agréables. Elle se hâta de retourner au salon, et redescendit l’escalier dans les ténèbres. Mais tout à coup, en mettant le pied sur la dernière marche, elle fut frappée d’une vive lumière, et aperçut, au fond du corridor, ce même chevalier noir qui lui était déjà apparu dans la bibliothèque. Cette fois, il lui barrait le passage ! Elle pousse un cri perçant et remonte précipitamment l’escalier ; mais, à peine arrivée en haut, elle tombe sans connaissance dans les bras de Pedro, que ce cri avait fait accourir.

Assisté de Thérèse, le médecin transporta Victoria chez elle, et mit tous ses soins à la ranimer. Quand elle ouvrit les yeux, une fièvre violente s’était emparée d’elle, suite du saisissement qu’elle avait éprouvé. Toute l’habileté de Pedro ne put conjurer le mal, le délire dura cinq jours, sans laisser place à un seul éclair de raison. Le désordre de ses idées lui retraçait à la fois, comme dans un tableau confus, toutes les scènes d’horreur dont elle avait été témoin depuis qu’elle avait franchi les Pyrénées. Au milieu de ces crises, on eut lieu souvent de craindre pour sa vie. À la fin, les soins et la science de Pedro l’emportèrent. Du reste, pendant le cours de la maladie et de la convalescence, ni Sébastien ni Thérèse ne quittèrent le chevet de Victoria, veillant près d’elle avec autant d’affection et de sollicitude que si elle eût été leur propre fille.

Au bout de quelques jours, l’orpheline, quoique faible encore et languissante, ne manqua pas de rapporter à Sébastien et à Pedro la terrible apparition du chevalier noir ; mais tous deux, hors d’état d’expliquer un si étrange phénomène, l’attribuèrent à l’hallucination de la fièvre, et Victoria elle-même tâcha de se persuader qu’ils avaient raison.

On pense bien que de toutes les idées qui se présentèrent à la convalescente, celle qui la préoccupait le plus, c’était le souvenir de l’inconnu. Qu’avait-il pensé en ne la voyant pas revenir ? ne l’avait-il pas accusée d’ingratitude ou d’une injurieuse défiance ? L’intérêt qu’il lui avait témoigné, le zèle qu’il déployait pour la sauver, n’avaient-ils pas souffert de ces fâcheuses apparences ? Mais non ; il s’était montré trop noble, trop généreux pour déserter si légèrement la cause qu’il avait embrassée. D’ailleurs, il devait s’être ménagé quelques intelligences dans le château, et sans doute il aurait appris à quelle maladie elle avait failli succomber.

Impatiente d’être soulagée de ces pénibles incertitudes, elle se hâta de quitter sa chambre beaucoup plus tôt que le docteur ne l’eût permis ; mais elle épiait vainement le moment d’être seule pour s’introduire dans la bibliothèque. Sébastien, Thérèse et Pedro, redoutant quelque rechute, ne la perdaient jamais de vue. L’espoir d’une prochaine évasion, nourri par elle avec tant de complaisance, s’éloignait de plus en plus. Elle était un matin dans sa chambre, occupée à méditer sur sa triste situation, lorsqu’elle vit entrer Thérèse, dont la physionomie consternée annonçait de mauvaises nouvelles.

— Ah ! ma chère demoiselle, s’écria la bonne femme, je ne sais ce qui se prépare, mais je viens d’apercevoir dans le salon l’abominable figure de ce scélérat de Garcias.

Victoria s’informa tout de suite s’il était revenu seul ; Thérèse ne pouvait la satisfaire sur ce point ; mais leurs doutes ne furent pas longs, car Juan vint apporter un message de don Manuel qui priait doña Victoria de lui faire l’honneur de souper avec lui.

Cette invitation était un ordre ; et, malgré son effroi, l’orpheline fut bien forcée de se soumettre. Elle rappela tout son courage, et s’appuyant sur le bras de Thérèse, elle descendit l’escalier en tremblant. Don Manuel s’avança avec empressement à sa rencontre, et de l’air le plus respectueux, il la conduisit au haut bout d’une table servie ; où, s’asseyant à côté d’elle, il la présenta à tous les convives comme la souveraine de son cœur et la future maîtresse du château. La honte et l’indignation firent monter le rouge au front de l’orpheline ; mais, craignant d’irriter l’homme de qui dépendait son sort, elle baissa les yeux, et ne les releva que pour chercher de quelles personnes don Manuel s’était entouré, afin de juger par là de ce qu’il fallait craindre ou espérer.

À la gauche de don Manuel, elle aperçut Héro dont les regards exprimaient le dépit et la haine ; à côté d’elle était Garcias dont elle se détourna avec dégoût, pour regarder le personnage qu’elle avait à sa droite ; celui-ci portait l’habit des Piémontais et semblait dérober son visage à l’examen de Victoria. Il y avait déjà près d’un quart d’heure qu’elle était assise à côté de lui, quand elle reconnut que ce convive n’était autre que l’infâme mari de sa tante, l’odieux Polydore, comte de Vicence ! à cette découverte son cœur se serre, une sueur froide inonde son front, une pâleur mortelle se répand sur ses traits, elle se lève, pendant que Polydore lui glisse ces mots à l’oreille :

— Sur votre vie, gardez-vous de rien dire qui puisse faire soupçonner que nous nous connaissons.

La voix de cet homme ne fait que redoubler la terreur de Victoria. Elle s’élance à l’autre bout de la salle, se jette à genoux et implore tout haut la protection du ciel.

— Hélas ! s’écria don Manuel, ce qu’on m’a dit n’est que trop vrai ! cette charmante personne a la raison égarée.

— S’il en est ainsi, dit le comte de Vicence en italien, il est heureux que je me trouve à portée de la secourir, moi qui me suis adonné pendant nombre d’années à l’étude des affections mentales.

» Il n’y a personne en Italie qui n’ait entendu parler du célèbre docteur Impazzato ? »

En même temps il voulut saisir la main de Victoria ; mais elle se dégagea avec un geste d’aversion et de mépris, et s’enfuit de nouveau.

— Oh ! oh ! dit brutalement Garcias, ce n’est pas la première fois que nous aurons vu ici des maniaques intraitables ; mais heureusement nous avons tout ce qu’il faut pour les mettre à la raison.

Pedro entrait dans ce moment.

— Venez, lui dit don Manuel, venez donner vos soins à cette aimable personne ; mais je crains que sa maladie ne soit de nature à défier toute votre expérience. Voici le docteur Impazzato, un fort habile homme, qui assure que le siège de l’affection est dans le cerveau.

Pedro toisa d’un air dédaigneux son prétendu confrère, s’approcha de Victoria, qui lui laissa prendre sa main sans résistance, et après un mûr examen :

— J’ose être, dit-il, d’un avis tout contraire à celui du seigneur Impazzato. Je ne vois ici qu’une violente agitation, et je réponds de guérir mademoiselle si l’on me permet de la traiter à ma guise, comme je l’ai déjà fait.

» Qu’on la reporte sans retard dans sa chambre, et je serai à portée de veiller sur elle, devant passer la nuit près de Diégo, qui est couché dans une pièce voisine.

— Comment ! interrompit Garcias, Diégo a eu la hardiesse d’aller se loger sans ordres au pavillon du Nord ?

— Eh ! non, répondit Pedro, ce n’est pas lui qui a changé de logement, c’est mademoiselle qui s’est réfugiée dans ce pavillon afin d’avoir Thérèse sous la main.

— Quelle sotte pruderie ! murmura Garcias. Mais nous saurons mettre ordre à tous ces petits caprices.

— Je regrette, belle Victoria, dit don Manuel, que vous ayez choisi une demeure si peu convenable pour vous ; à présent me voilà de retour et vous n’avez plus rien à craindre de personne, j’entends donc que vous soyez logée avec plus de décence. Retournez, je vous prie, à votre première chambre.

Un geste expressif de Victoria témoigna de sa répugnance, et Pedro, s’approchant de don Manuel, lui dit quelques mots à voix basse.

Don Manuel secoua la tête ; mais sans insister davantage :

— Chère Victoria, dit-il, je veux respecter aujourd’hui jusqu’à vos moindres fantaisies, mais j’espère que dans un temps plus favorable, vous aurez égard à la prière que je viens de vous faire.

Victoria le remercia et suivit Thérèse qui la ramena dans sa chambre ; arrivée là, elle s’aperçut que Héro l’y avait accompagnée. La présence de cette femme lui fit mal ; elle comprit que c’était un espion placé près d’elle pour l’empêcher de consulter les personnes qui pourraient s’intéresser à son sort.

Pedro survint quelques instants après, avec une potion calmante. Elle ne pouvait l’entretenir sans être entendue de cette fille ; elle se borna donc à des propos vagues :

— Je ne saurais oublier, dit-elle, tout ce que je dois à votre humanité et à votre savoir.

— Ce peu que je sais, répondit Pedro, est le fruit d’une longue expérience et de mes liaisons avec des médecins anglais fort instruits, qui suivaient comme moi les armées.

— Ainsi, reprit Victoria, vous savez parler anglais ?

— Sans doute ; et vous, mademoiselle ?

— Je comprends assez bien cette langue.

— Voulez-vous savoir ce que vous prescrirait un médecin anglais ?

Et sur-le-champ, faisant un signe d’intelligence à sa malade, il dit rapidement en langue anglaise :

— Prenez bien garde à cette fille. Le traître qui méditait votre perte l’a abusée quelque temps, pour se servir d’elle contre vous ; mais son entreprise avortée, il a mis de côté tous ménagements ; alors le dépit joint à la jalousie a inspiré à cette malheureuse des sentiments de haine qu’elle brûle de satisfaire. Redoutez-la donc comme votre plus cruelle ennemie ; mais en même temps sachez que le haut personnage mystérieux, dont le nom seul exerce ici tant d’empire, continue, malgré le retour du maître, à étendre sur vous sa protection, et que je suis chargé de vous en donner l’assurance… ainsi, acheva-t-il en espagnol, vous pouvez juger de la différence entre la méthode de ces messieurs et la nôtre.

Héro, qui ne les perdait pas de vue, témoigna par un sourire moqueur qu’elle n’était pas dupe du stratagème.

Pedro chargea Thérèse d’administrer à la malade la potion qu’il avait préparée, et dit à Héro de se retirer dans sa chambre.

— Je me retirerai quand il me plaira, répondit insolemment la suivante.

— Ce sera sur-le-champ, mademoiselle, répliqua Pedro. Je n’entends pas que votre présence puisse ajouter à l’agitation de ma malade, et si vous refusez de m’obéir, Francisco lui-même viendra vous rendre visite pour vous envoyer dans quelque autre logis moins agréable que le vôtre.

À ce terrible nom de Francisco, Héro pâlit, baissa la tête, et sortit sans mot dire. Victoria, aidée de Thérèse, se mit au lit et prit la potion calmante. Bientôt le sommeil la gagna et lui procura de longues heures de repos, pendant que Thérèse veillait à ses côtés.

XXII

Quoique Victoria n’eût rien perdu du sentiment de ses peines, le sommeil avait calmé ses sens ; mais elle ne resta pas longtemps dans cette demi-tranquillité. À peine Thérèse l’avait-elle quittée, qu’elle vit Héro entrer dans sa chambre ; la joie maligne qui éclatait dans les yeux de cette fille, annonçait assez quelque fâcheuse nouvelle.

— Que me voulez-vous ? demanda froidement Victoria.

L’autre, affectant des démonstrations de respect ironiques :

— Mademoiselle, répondit-elle, le seigneur don Manuel de Bascara m’a chargée de ses très humbles hommages pour doña Victoria de Modène, et la supplie de vouloir bien lui faire l’honneur de déjeuner avec lui.

Victoria fixa quelque temps un regard de mépris sur l’effrontée suivante.

— Je vous suis, dit-elle enfin, mais auparavant, j’aurais besoin de voir Thérèse ou Pedro ; j’espère que cette faveur ne me sera pas refusée ?

— Certainement non, dit Héro avec son sourire équivoque, mademoiselle est si bonne pour ses amis ! elle ne croira pas trop faire en allant les visiter dans le cachot où ils sont enfermés.

— Enfermés ! s’écria Victoria, que voulez-vous dire ? Thérèse, Pedro, au cachot ! eux !

— Faut-il vous le répéter, mademoiselle ? oui, au cachot, avec vos autres champions. Garcias vient de me l’assurer.

Victoria, éperdue, et ne cherchant d’abord qu’à éviter cette méchante créature qui se faisait un jeu de ses tourments, sortit de sa chambre et s’arrêta devant celle de Diégo. La porte était ouverte ; elle jeta les yeux sur le lit, le lit était vide.

— Mon Dieu ! s’écria-t-elle, qu’est devenu Diégo ?

— Oh ! pour Diégo, dit l’impitoyable furie qui la suivait de près, il n’est plus de ce monde.

— Mort ! Diégo est mort ! cria la malheureuse Victoria.

— Allons, allons, mademoiselle, dit tranquillement la suivante, don Manuel perdra patience.

Elle avança la main pour prendre celle de Victoria qui, saisie d’horreur comme au contact d’un serpent, rappela toutes ses forces, s’élança en bas de l’escalier, traversa le salon devant don Manuel et ses compagnons, avec tous les signes de l’égarement et du désespoir, et s’enfuit dans la bibliothèque jusqu’à la porte qui conduisait chez Sébastien, le seul ami qui lui restât. Appuyée contre cette porte, les bras étendus, et poussant des cris à fendre l’âme, elle implorait secours et protection.

Mais le farouche Garcias l’avait suivie ; il passa ses bras autour d’elle, la souleva de terre et l’emporta malgré ses cris.

— Ah ! vous faites la rétive, disait l’impitoyable brigand, ah ! vous voulez lutter avec nous ! mais nous avons ici de quoi venir à bout de cette humeur rebelle ! vous allez savoir ce que c’est que les entraves, le corset de force, et autres instruments du même genre…

Et, toujours chargé de sa victime, il arriva à la grille des prisons ; Gonzalvo parut tout aussitôt.

— Ouvrez le cachot des épreuves, dit Garcias, et disposez l’appareil nécessaire.

Le geôlier, marchant devant eux, ouvrit la porte d’un petit cachot où on ne voyait qu’un monceau de paille ; ce fut là que le bandit déposa enfin la malheureuse enfant qui, levant les mains au ciel, implorait à demi-voix l’assistance du ciel.

— Tenez, lui dit le scélérat en partant d’un grand éclat de rire, vous devriez me laisser profiter des saintes paroles que vous marmottez entre vos dents, ne fût-ce que pour mon édification. C’est parbleu un merveilleux secours que la prière, et je ne désespère pas de voir descendre ici un joli petit chœur d’anges, tout exprès pour vous délivrer. Pourtant, jusqu’à l’arrivée des messagers célestes, qui seraient bien capables de se faire attendre, je vais vous envoyer le docteur Impazzato, dont vous me paraissez avoir grand besoin.

Il sortit en proférant de nouveaux blasphèmes. Bientôt après, le cachot se rouvrit, et Victoria vit paraître le prétendu docteur, c’est-à-dire Polydore, comte de Vicence.

— Monsieur, dit-elle, en fixant sur lui un regard froid et pénétrant qui témoignait de sa fermeté, vous venez contempler l’état où vous avez mis la nièce et la pupille de votre femme. Croyez-vous possible d’ajouter encore à son infortune ?

— Cruelle Victoria ! répondit le comte en affectant un air surpris et un ton de douceur hypocrite, devais-je m’attendre à un pareil accueil, moi qui ai risqué ma vie pour voler à votre secours ? Que d’obstacles n’ai-je pas eu à surmonter, que de fatigues, que de périls bravés pour découvrir cette infernale demeure, et, ensuite, pour y pénétrer ! Suivi de quelques amis, aussi résolus que moi, je me suis enfoncé dans la forêt qui environne ce château ; nous nous sommes volontairement exposés aux attaques, aux fers de ces bandits. Aucun sacrifice ne nous a coûté pour nous rapprocher de vous et pour vous arracher, s’il se pouvait, de cet affreux repaire.

— Monsieur le comte, répliqua froidement Victoria, vous comptez toujours, je le vois, sur la crédulité naturelle à mon âge ; mais vous oubliez que l’école du malheur peut suppléer à celle du temps. Il fut un jour où j’étais disposée à vous donner ma confiance et mon affection ; mais ce jour est bien loin. Vous n’avez pas craint d’outrager une orpheline sans défense, remise entre vos mains par un père mourant. Dès ce moment, la perversité de votre âme m’a été dévoilée. Vous avez perdu tout droit à mon estime, et ce n’est plus qu’avec horreur qu’il m’est possible de vous voir et de vous entendre.

— Fille insensée, reprit le comte pâle de colère, vous dédaignez l’appui que je viens vous offrir ! Vous me bravez, vous m’insultez ! Pensez-y bien, avant qu’il soit trop tard, ne provoquez pas vous-même votre perte ; un affreux précipice est ouvert sous vos pas.

— Si c’est à vous, interrompit Victoria, que je dois recourir pour éviter la mort, mieux vaut mourir ! Laissez-moi.

— La mort ? répliqua Polydore ; mais il est, pour une personne telle que vous, des malheurs cent fois plus redoutables, et ce sont ceux-là qui vous attendent. Vous savez que don Manuel est épris de vos charmes, et que rien ne lui coûtera pour accomplir ses infâmes projets.

— Et des projets non moins infâmes ont été médités par le comte de Vicence, je le sais aussi ; et je ne me livrerai pas volontairement à son odieuse protection.

— Ainsi, la chaste Victoria a fait son choix ? elle sera la maîtresse d’un chef de brigands ?

— Hélas ! monsieur, depuis longtemps je n’ai plus le choix de mes malheurs ! Grâce à vous, la fille de votre bienfaiteur est une victime passive, un jouet aux mains de ses bourreaux !

— M’écoutez-vous, enfin ! s’écria le comte avec emportement et en lui saisissant les mains.

— Vous le voyez, répondit-elle avec un sourire amer ; en cela même, je n’ai pas la liberté du choix. Enfermée seule avec vous dans ce cachot, puis-je faire autrement que de vous entendre ?

Le comte se recueillit pour composer son visage et son discours, puis il reprit :

— Je le confesse, égaré par des désirs criminels, j’ai eu l’audace de vous les déclarer ; j’ai méconnu les lois de l’honneur. Mais par combien de remords n’ai-je pas expié cet instant de délire ! Dans le premier éclat de votre ressentiment, vous allâtes vous plaindre à la comtesse ; elle parut alarmée pour vous, et vous séquestra dans votre appartement, mais ces alarmes avaient un autre objet. La comtesse Elvire avait conçu une passion désordonnée pour le comte de Montfort ; elle voyait avec dépit ce jeune seigneur, épris de vos charmes, aspirer ouvertement à votre main. Ce n’était pas assez, pour décourager son amour, de vous reléguer loin du monde, elle vous fit faire ce voyage d’Espagne, dont les suites ont été si fatales. À peine averti, je m’élançai sur vos traces ; après de longues recherches, le bonheur me fit enfin découvrir le seul de vos gens qui eût échappé au massacre, et j’appris de lui votre horrible aventure. C’est alors que je m’associai quelques braves amis, décidés comme moi à vous sauver ou à périr ; mais déjà, sachant que le comte de Montfort avait cédé aux séductions de l’infidèle Elvire, j’avais fait rompre mon mariage avec cette femme criminelle. Devenu libre, je pouvais désormais offrir ma main à celle qui possédait déjà mon cœur. Pardonnez-moi, si tout entier à une si douce espérance, j’ai osé d’avance faire rédiger cet écrit. Et tirant de sa poche un papier qu’il présenta à Victoria :

— C’est l’engagement pris par vous de m’accepter pour époux. Au nom de votre sûreté et de votre honneur, je vous supplie de le signer ; tout aussitôt je vous arrache à ce séjour d’horreur, et je vous conduis au couvent où vous retrouverez votre chère institutrice, la signora Farinelli, près de qui vous pourrez rester jusqu’au moment qui comblera mes vœux.

À ce récit, à cette proposition, où elle ne vit qu’un nouveau piège, Victoria, dissimulant l’horreur et le mépris que lui inspirait l’artificieux Polydore, le regarda d’un œil fixe :

— Veuillez donc m’expliquer, lui dit-elle, par quel prodige cet homme, échappé, dites-vous, aux coups de mes ravisseurs, a pu vous introduire dans ce château dont personne, depuis tant d’années, n’est parvenu à découvrir l’entrée.

Le comte, malgré son habileté à feindre, resta interdit à cette simple question.

— Monsieur le comte, reprit Victoria, vous auriez dû fabriquer cette histoire avec plus d’adresse, ou chercher des oreilles plus crédules.

Polydore, essayant de surmonter son embarras, convint qu’en effet le serviteur qui avait survécu à ses camarades, n’avait pu que le conduire dans la forêt.

— Alors, ajouta-t-il, j’ai parcouru Bascara, où j’ai été assez heureux pour gagner à prix d’or un des brigands de don Manuel, qui m’a fourni les moyens de me faire prendre par la troupe et de m’introduire ici sous ce déguisement.

Cette explication ne fut pas mieux accueillie par Victoria, sur qui glissaient tous les artifices du baron.

Enfin, convaincu de l’inutilité de ses efforts :

— Je vous laisse vingt-quatre heures pour réfléchir, lui dit-il. Ce délai passé, je viendrai savoir votre résolution. Si vous persistez à prononcer vous-même votre arrêt, il faudra bien que don Manuel soit détrompé sur cette prétendue aliénation mentale que j’ai supposée ; dès lors, je ne vois plus moyen de vous soustraire aux infâmes projets qu’il a formés contre votre honneur.

Il sortit en achevant ces mots, Gonzalvo referma la porte, et l’infortunée prisonnière demeura livrée à ses tristes réflexions.

Quelques instants après, promenant par hasard ses yeux autour d’elle, elle aperçut par terre quelque chose de blanc qu’elle ramassa, c’était un chiffon de papier, tombé sans doute de la poche du comte au moment où il en tirait la promesse de mariage qu’il voulait lui faire signer. Elle s’approcha de la lucarne qui laissait passer un peu de jour dans son cachot, et vit que c’était le fragment d’une lettre dont l’écriture lui était inconnue. Voici le peu de mots décousus qu’elle parvint à déchiffrer :

 

« … Que la demoiselle se laisse prendre à… vous n’aurez encore que la moitié de la fortune… se défaisant du frère à qui l’autre moitié… Faire croire qu’il a succombé dans une bataille… Envoyer de l’argent et deux hommes sûrs… »

 

À cette lecture, Victoria fut glacée d’horreur. Elle entrevit une machination cent fois plus noire encore qu’elle n’avait pu se l’imaginer. Elle comprit, comme par un trait de lumière, qu’en donnant sa main et sa fortune à Polydore, elle signait en même temps l’arrêt de mort de son frère Alphonse, puisque les dépouilles des deux orphelins étaient convoitées par ce monstre.

Elle fut tirée de sa stupeur par la voix du barbare Garcias, qui venait avec Juan lui apporter à souper. Elle déclara qu’il lui était impossible de manger ; mais le brutal coquin menaça d’envoyer chercher le tourmenteur qui, disait-il, avait de certains procédés pour faire prendre de la nourriture aux prisonniers récalcitrants. Elle dut céder alors, et goûta avec répugnance aux aliments et au vin qu’on lui présentait. Peu de temps après, soit que le besoin de sommeil l’emportât sur son agitation, soit qu’on eût mêlé à sa boisson quelque drogue assoupissante, elle s’endormit pour quelques heures.

Ce sommeil fut troublé par des rêves effrayants, et lorsqu’elle se réveilla, son front était couvert d’une sueur froide. Elle soulève ses paupières appesanties et promène ses regards sur la sombre muraille, où la lueur mourante de sa lampe lutte à peine contre les premières clartés du jour. Un bruit léger se fait entendre auprès d’elle ; elle prête l’oreille, et elle croit distinguer les pas lents d’une personne foulant avec précaution la paille de son cachot. Saisie d’effroi, elle jette les yeux sur la porte qui est exactement fermée. L’épaisseur des voûtes et des murs, et l’étroitesse de la lucarne défendue par deux barreaux de fer, ne permettent pas de supposer qu’une créature humaine ait pu s’introduire dans ce lieu. Et pourtant, à peu de distance de son oreille, une voix forte et éclatante prononce ces mots : Malheureuse victime !

— Ciel ! s’écrie Victoria, en recommandant son âme à Dieu, que me présage ce cri terrible ?

— La torture… la mort ! répond la voix dont l’accent exprimait la dérision plutôt que la pitié. Et ces effroyables mots, plusieurs fois répétés, sont suivis d’un éclat de rire satanique.

L’infortunée, plus morte que vive, se cache la tête dans ses mains, comme pour se dérober à quelque effroyable vision ; aussitôt un sifflement se fait entendre, auquel répond un cri aigu ; un choc violent renverse la lampe ; puis tout se tait ; l’ombre et le silence règnent seuls dans le souterrain.

Quand le grand jour permit à l’orpheline d’examiner l’intérieur de son cachot, elle put se convaincre plus fermement que jamais, que nul effort, nul moyen imaginable n’avait pu en ouvrir l’accès à quelque personne que ce fût ; et, cependant, plus elle y songeait, plus elle se rappelait que ce qu’elle avait entendu ne pouvait être l’effet d’une hallucination.

XXIII

Le délai de vingt-quatre heures était à peine expiré, quand la porte du cachot s’ouvrit de nouveau pour le comte de Vicence. Sa vue réveilla dans l’esprit de la sœur d’Alphonse le souvenir des affreux projets que le hasard lui avait révélés, et elle eut besoin de recourir à toute sa fermeté pour dissimuler son horreur, quand Polydore osa renouveler sa proposition. Il semblait que cet homme artificieux comptât trouver sa malheureuse victime affaiblie par la terreur, car il ne put s’empêcher de trahir sa surprise quand il la vit opposer à ses instances une résolution inébranlable. Il sortit brusquement, la rage dans le cœur, et respirant la vengeance.

Ce n’était pas que l’orpheline se fît illusion sur les dangers qui l’entouraient ; elle comprenait bien que la cupidité trompée de Polydore ne reculerait pas, pour se satisfaire, devant l’assassinat des deux orphelins, et qu’ainsi le parti qu’elle avait pris de lui résister ne sauverait pas son frère du coup dont il était menacé ; mais, du moins, elle n’aurait pas à se reprocher d’avoir contribué volontairement à l’accomplissement de ces exécrables machinations. Aussi, résignée à mourir en paix avec sa conscience, commençait-elle à envisager avec plus de courage les tortures qui l’attendaient, et, convaincue que l’instrument de vengeance ne saurait être que le barbare Garcias, elle s’efforçait de maîtriser en elle la révolte de la nature contre la perspective d’une lente et cruelle agonie.

Telle était sa situation d’esprit quand elle entendit tirer les verrous de sa prison. La porte s’ouvrit, mais ce ne fut ni Garcias ni Polydore qui se présentèrent ; elle vit entrer don Manuel qui s’approcha d’elle de l’air le plus respectueux et le plus empressé.

— Belle Victoria, dit-il, comment pourrai-je jamais obtenir le pardon d’une conduite en apparence si barbare ? Mais, hélas ! on m’avait persuadé que votre raison était égarée ; on m’assurait que pour guérir ces sortes d’aliénations, il faut entourer le malade d’objets plus ou moins effrayants, et lui présenter des images de mort et de souffrances, afin de le ramener, par une réaction naturelle, à un équilibre d’idées plus justes et plus saines. C’est ainsi qu’on m’a arraché des ordres qui devraient me rendre odieux à vos yeux, s’ils n’étaient justifiés par le motif qui les a dictés. Maintenant, soit que les gens de l’art se soient trompés, soit que le régime adopté ait réussi, on m’atteste que vous jouissez pleinement de cette raison qui n’est qu’un de vos moindres attraits. Hâtez-vous donc de quitter ce cachot et de m’accompagner dans un lieu plus convenable.

En parlant ainsi, il lui offrit la main et la conduisit à la bibliothèque, où elle trouva le comte de Vicence, Héro et Garcias. Il la fit asseoir à ses côtés, sur un sopha, et donna un signal auquel accoururent les gens de sa troupe en uniforme et en armes ; et tous se rangèrent autour de lui.

Après un moment de silence, don Manuel éleva la voix et dit d’un ton solennel :

— En présence de tous, Victoria, je vous déclare que c’est vous que j’ai choisie pour ma légitime épouse ; voici le contrat qui va nous unir.

Et montrant sur une table un papier écrit :

— J’ai signé, ajouta-t-il, cette promesse d’être à vous pour jamais, à votre tour d’assurer mon bonheur en joignant votre signature à la mienne.

Puis, il fit approcher la table du sopha, et présenta une plume à Victoria.

Quand l’étonnement permit à l’orpheline de démêler ses idées, celle qui se présenta d’abord à son esprit fut que don Manuel qui, tout chef de brigands qu’il était, avait souvent fait preuve de sentiments généreux, pouvait être un protecteur puissant à opposer au comte de Vicence, pour sauver les jours de son frère ; il lui sembla un moment que le ciel même lui inspirait cette interprétation. Elle prit la plume et peut-être allait-elle signer, quand, au premier coup d’œil jeté sur l’écrit, elle crut reconnaître que c’était le même que le comte de Vicence lui avait déjà présenté ; alors, rejetant la plume qu’elle tenait à la main :

— Ô Dieu ! s’écria-t-elle, l’arrêt de mort de mon frère !

Elle retomba sur le sopha, épuisée par la violence de ses émotions, sa tête se renversa, ses yeux se fermèrent et elle demeura sans connaissance. Garcias murmurait des imprécations et des menaces ; mais don Manuel, faisant retirer sa troupe, s’occupa de donner des soins à Victoria qui commença à revenir à elle. Mais à peine avait-elle repris ses sens, qu’un autre incident attira l’attention de don Manuel. Le comte de Vicence qui se tenait debout près de Victoria, portait machinalement les yeux sur l’une des fenêtres de la bibliothèque ; tout à coup on le vit pâlir ; sa bouche béante, ses yeux hagards, ses cheveux hérissés marquaient le plus haut degré de l’épouvante, sans qu’on put deviner quel objet avait pu le frapper d’une terreur si soudaine. Bientôt un tremblement convulsif agita tous ses membres, ses jambes fléchirent et il tomba privé de sentiment. Sur l’ordre de don Manuel, on le releva et on le transporta chez lui.

En même temps, Juan fut chargé de reconduire Victoria qui rentra dans sa chambre accompagnée de Héro. Restée seule avec cette perfide suivante, elle s’occupa du soin de sa sûreté ; elle barricada la porte le mieux qu’elle put, et posa la lampe à côté de ce secret passage qu’elle avait découvert, et qui était son unique ressource, pensant que, dans un cas extrême, elle pourrait fuir en emportant la lumière, laissant Héro dans l’impossibilité de découvrir sa retraite ni le ressort qui en ouvrait l’accès. Ces précautions prises, elle se disposait à se mettre au lit ; mais quelle surprise ! elle ne voit plus Héro dans la chambre ! elle court à la porte et la trouve barricadée comme auparavant. Cependant la disparition de Héro n’a pu s’opérer par la trappe dont le bruit aurait frappé ses oreilles, ni par le passage secret qu’elle n’avait pas perdu de vue.

Quel que fût le moyen employé, ce départ pouvait être volontaire, c’était peut-être l’indice de quelque nouveau complot ? Que de conjectures inquiétantes ! Malgré cela, le bonheur d’être délivrée d’une si odieuse compagnie l’emporta dans l’esprit de Victoria qui passa une nuit meilleure que les précédentes.

XXIV

Le lendemain matin, lorsque Juan vint chercher la prisonnière, il fut étrangement surpris de la manière dont Héro avait disparu. Son premier soin, en entrant au salon, fut d’annoncer cet événement. À cette nouvelle, don Manuel ne fut pas maître de son trouble ; mais, habile à se contraindre, il réprima ce premier mouvement, et redoubla d’attentions pour Victoria ; Garcias, moins adroit, éclata en imprécations qui décelaient assez sa surprise et ses craintes.

Le déjeuner fut silencieux ; oppressée par ses chagrins, Victoria, les yeux baissés, laissait, malgré elle, couler ses larmes. Don Manuel l’observait avec une sorte d’attendrissement dont semblait murmurer le farouche Garcias. Sur quelques mots que le chef lui dit à l’oreille, le brigand frappa sur la table avec violence :

— Le diable soit, dit-il, de vos jérémiades ! eh, morbleu ! n’avez-vous jamais goûté le plaisir de la vengeance ? Oubliez-vous que cette fille…

— Paix ! dit Manuel du ton le plus imposant.

Garcias, forcé de se taire, lança sur la prisonnière un regard qui la fit frissonner, et quitta la table en grommelant.

Victoria seule avec don Manuel, attendait en tremblant ses premières paroles, il rompit bientôt le silence :

— Je n’ai rien changé, dit-il, à la résolution que j’ai prise. Hier vous étiez prête à vous rendre à mes vœux, je ne sais quelle idée vous en a brusquement détournée ; peut-être avez-vous pensé que les formes de cet engagement n’étaient pas assez solennelles ? soit, je respecterai vos scrupules ; demain, à dix heures du matin, un prêtre se rendra dans ce château, pour bénir notre union. Ne m’est-il pas permis d’espérer le consentement que je sollicite ?

Victoria demeurait interdite et pensive, elle repoussait ses soupçons de la veille ; il lui semblait qu’un piège bas et lâche ne pouvait s’accorder avec le caractère de don Manuel, ni avec l’intérêt qu’il lui témoignait, enfin les motifs qui l’avaient décidée une première fois à prendre la plume, revinrent s’offrir à son esprit et firent trêve au combat intérieur qu’elle se livrait. Hors d’état d’articuler une parole, elle baissa la tête avec résignation.

Mais, chose étrange, à ce signe muet qui devait combler ses vœux, don Manuel ne fit point éclater les transports de joie et de reconnaissance qu’on aurait pu attendre d’un amant passionné. La surprise fut le sentiment qui parut dominer en lui.

— Eh quoi ! dit-il, sans objection, sans résistance, vous voilà préparée à l’union que je vous ai proposée ? Une telle conduite, Victoria, est bien difficile à expliquer, après tout ce que j’ai pu connaître de vos principes et de votre caractère.

— Seigneur, répondit Victoria, je vous parlerai avec franchise. Ce consentement qui vous étonne, je ne le donnerais pas, je l’avoue, si je jouissais de ma liberté ; mais je n’ai plus que le choix des maux. Je tremble pour un frère dont la vie m’est plus chère que la mienne, et je ne vois que vous qui puissiez le protéger contre des assassins avides de s’enrichir de ses dépouilles. Voilà les motifs auxquels je suis forcée de céder, et je crois ainsi obéir à une inspiration de la Providence. Ah ! don Manuel, si vous sauvez mon frère, les sentiments de la reconnaissance la plus vive adouciront l’amertume de mon sacrifice.

Don Manuel restait comme confondu, soit de honte, soit d’admiration.

— Ô prodige de vertu et de courage ! murmurait-il ; à Dieu ne plaise que je veuille…

En ce moment, on entendit la voix de Garcias, qui rentrait au salon.

Don Manuel, sortant de sa rêverie, s’élança vers lui, et comme s’il reprenait un rôle :

— Garcias ! s’écria-t-il, c’en est fait ; je suis le plus heureux des hommes !

— Je regrette, répondit le lieutenant avec un sourire ironique, de troubler cette félicité ; mais une affaire importante réclame sur-le-champ votre présence.

Don Manuel, faisant un salut respectueux à Victoria, sortit aussitôt avec Garcias, et l’orpheline resta seule en proie à la plus cruelle agitation.

Être la femme de don Manuel ! la compagne d’un chef de brigands ! avoir elle-même donné son aveu à une union si monstrueuse ! cette idée était accablante. Mais ce mariage était-il bien dans les vues et dans le cœur de don Manuel ?

Elle avait observé cet homme ; son amour avait toutes les apparences d’une comédie concertée entre lui et ses associés ; devant eux il se montrait galant et passionné ; seul avec elle, il ne lui témoignait plus que de l’intérêt et de la compassion… Qui le forçait donc à agir ainsi ? En y réfléchissant, elle était portée à croire que le comte de Vicence était le premier auteur des machinations dirigées contre elle, et qu’il s’entendait secrètement avec don Manuel. Se pouvait-il, en effet, que ce dernier fût réellement dupe du grossier déguisement de son hôte ?

Au milieu de tant de mystères, elle sentait plus que jamais le besoin d’un ami qui sût la conseiller et diriger sa conduite. Seule et n’étant observée de personne, elle songea à recourir aux avis du sage Sébastien et à réclamer par son entremise, cette protection de Francisco, que Pedro lui avait promise.

Un autre sentiment, dont elle ne se rendait pas bien compte, l’entraînait aussi vers la bibliothèque. Elle se rapprocherait ainsi de la retraite de ce généreux inconnu dont l’image était toujours présente à sa pensée. Peut-être, plus heureux qu’elle, était-il déjà loin de ce fatal château où elle restait prisonnière. Pourtant une vague espérance l’attirait encore vers le lieu de leurs rendez-vous.

Guidée par toutes ces réflexions, elle se dirige vers la bibliothèque, et ses premiers regards s’arrêtent sur cette carte qui recouvre le passage de l’église ; puis, allant à la porte de Sébastien, elle heurte doucement et attend quelque temps sans recevoir de réponse. Enhardie par son impatience, elle se hasarde à frapper plus fort, mais l’écho seul répond à ses coups répétés. Craignant de réveiller la vigilance de ses gardiens et tremblant en même temps sur le sort de son vieil ami, elle regagnait tristement le salon, lorsqu’elle entend dans le lointain son nom prononcé par une voix qui ne lui était pas étrangère. Elle se retourne ; ô surprise ! le passage de l’église est entr’ouvert, et, sur le seuil, le jeune inconnu paraît et lui fait signe d’approcher. Elle s’assure par un regard rapide qu’aucun témoin ne les observe, et aussitôt elle vole vers celui qui l’appelle.

— Ah ! mademoiselle, lui dit l’inconnu en prenant respectueusement une main qu’elle ne songe point à retirer, à combien de tourments n’ai-je pas été en proie depuis notre dernière entrevue ! J’ai su votre maladie, vos dangers, vos épreuves, jugez de mes peines et de mon anxiété ! Mais le temps est précieux ; sachez que je puis enfin espérer votre prochaine délivrance… De grâce, ajouta-t-il en remarquant le trouble de Victoria, calmez-vous, rappelez tout votre sang-froid, il vous sera nécessaire au moment décisif. Cette nuit, dès que vous entendrez l’horloge du château sonner une heure, hâtez-vous d’ouvrir dans votre chambre le panneau secret qui conduit à l’église, et de prendre le chemin qui vous est déjà connu. Je m’y trouverai avec des amis dévoués, prêts à vous conduire au lieu que vous aurez choisi pour retraite. Jusque-là, je vous en conjure, dissimulez avec vos bourreaux, affectez un air tranquille et résigné. Cette nuit, à une heure ; adieu.

Il la salua, se retira précipitamment, et la carte géographique revint masquer l’issue mystérieuse.

Pendant cette entrevue si courte, mais si importante, Victoria n’avait pas dit un seul mot. Elle resta immobile à la même place. Cette transition si subite du découragement à l’espoir lui ôtait pour l’instant toute faculté de penser. Quand elle fut remise, son premier soin fut de quitter bien vite la bibliothèque, pour écarter tout soupçon. Elle résolut de profiter de ce moment de liberté pour compléter ses préparatifs d’évasion. Elle monta dans sa chambre et prit sur elle ses bijoux et ses effets les plus précieux, de crainte qu’au moment décisif, la présence d’un tiers ne l’empêchât de les rassembler. Cela fait, elle se laissa aller à de profondes réflexions. Rêveuse et immobile sur son fauteuil, elle oubliait les heures et déjà le jour commençait à tomber, lorsqu’elle tressaillit à ce bruit de verrous, s’élevant du plancher, qui déjà lui avait causé de si mortelles alarmes. Elle comprit qu’on s’efforçait d’ouvrir la trappe, et malgré ce que Diégo lui avait dit des mesures prises pour la condamner, elle courut à la porte pour s’enfuir ; mais là un autre bruit lui inspira une épouvante non moins vive. C’était la voix de Garcias, sur le palier. Entre ces deux dangers, éperdue et cherchant un refuge, elle recourut au panneau mobile dont elle avait le secret, espérant regagner par là le chemin de la bibliothèque. Elle l’ouvrit donc, descendit l’escalier, en souleva la dernière marche, et, arrivée à l’église, se glissa sous l’arcade obscure qui servait de communication entre les deux ailes ; puis elle se cacha derrière un des piliers pour examiner de là si elle pouvait se hasarder jusqu’à la porte qui ouvrait sur la bibliothèque. Comme elle avançait la tête, elle entendit marcher ; les pas s’approchaient lentement de l’arcade. Elle se rejeta bien vite à l’ombre du pilier, d’où elle pouvait voir sans être vue. Elle ne tarda pas, en effet, à distinguer la personne dont elle avait entendu les pas, et elle n’eut pas de peine à reconnaître l’aimable étranger. Mais il n’était pas seul. Une belle jeune fille, d’une tournure noble et gracieuse, marchait à côté de lui, une main familièrement placée sur l’épaule du jeune homme.

À cette vue, une angoisse mortelle traversa le cœur de Victoria au point d’engourdir pour un instant toutes ses autres douleurs. Une ardente curiosité la poussait à prêter l’oreille à l’entretien fort animé de ces deux personnes. Mais elle réprima ce mouvement, et s’apprêta à quitter sa cachette pour rentrer dans la bibliothèque. Par malheur, le jeune couple, en passant par l’arcade, s’arrêta quelques instants, et elle recueillit malgré elle quelques paroles de la jolie étrangère.

— Que de chagrins, disait celle-ci, n’aurai-je pas à endurer pendant votre absence ! Que je vais souffrir cruellement dans l’incertitude de vous revoir ! Hélas ! n’ai-je pas à craindre que cette belle Victoria, dont vous me parlez sans cesse, ne vous fasse oublier la pauvre Mathilde ?

Victoria n’en entendit pas davantage, et les deux promeneurs étaient déjà loin d’elle, quand elle revint du saisissement où ce peu de mots l’avaient jetée. Elle réunit tous ses efforts pour quitter la place, et courut à la hâte vers le tombeau de marbre noir. Là elle fit mouvoir le ressort et se trouva dans la bibliothèque. Tombant alors sur un siège, elle chercha à se rendre compte des nouveaux sentiments qui l’agitaient : c’était une douleur sourde, une amertume vague, une sorte de dépit indéfinissable. Elle se trouvait injuste, déraisonnable ; elle allait jusqu’à s’accuser d’ingratitude :

— De quoi donc ai-je à me plaindre ? se disait-elle. A-t-il cherché à me tromper ? Ne m’a-t-il pas prévenue de cet attachement qui absorbait toutes ses pensées ? Et cette Mathilde si généreuse, si compatissante, qui consent à une séparation dont je suis la cause, est-ce à moi d’envier son bonheur ? Puis-je former des vœux contre elle, sans devenir la plus injuste et la plus odieuse des créatures ?…

C’était la première fois que Victoria surprenait en elle une mauvaise pensée. Elle recula devant ce tort involontaire ; ses principes réagissant avec son courage la déterminèrent à dompter cette première révolte, et l’affermirent dans la résolution de ne jamais fonder son propre bonheur sur l’infortune d’autrui.

Absorbée dans ses réflexions, elle avait complètement oublié sa captivité, ses persécuteurs et don Manuel lui-même, quand celui-ci parut tout à coup devant elle.

— Eh ! bon Dieu ! s’écria-t-il, qu’êtes-vous devenue depuis deux heures ? Vous m’avez vivement alarmé, et j’ai envoyé à votre recherche dans tous les coins du château.

— Excepté ici, je suppose ? répliqua-t-elle en cherchant à cacher sous un air indifférent, la crainte qu’elle ressentait d’avoir éveillé quelque soupçon.

— Il est vrai, répondit don Manuel en souriant, on n’a pas visité cette salle, et il y a de bonnes raisons pour cela. Savez-vous bien que la plupart de mes braves n’oseraient pas, comme vous, rester jusqu’à la chute du jour dans un lieu hanté, dit-on, par les esprits ?

— Je suis loin d’être brave, repartit la jeune fille ; mais pourquoi aurais-je peur des morts ? Je n’ai pas à craindre que l’âme d’aucun d’eux vienne me reprocher d’avoir troublé ou détruit sa vie.

Ces paroles firent pâlir don Manuel, dont le visage se contracta visiblement ; mais il se remit bien vite, et, changeant de conversation, il proposa à Victoria d’entrer au salon. Ils y trouvèrent le comte de Vicence et Garcias. Le premier, pendant tout le souper, fut constamment morne et silencieux ; Garcias promenait ses regards farouches sur les convives.

Quant à don Manuel, sans cesse occupé de Victoria, il semblait qu’il voulût, à force d’enjouement et de saillies, s’étourdir sur les accès de compassion et de sensibilité qui de temps en temps le portaient, malgré lui, à s’attendrir sur sa captive.

Ce n’était pas sans une agitation secrète que Victoria voyait s’approcher l’heure marquée pour sa délivrance. Un violent battement de cœur la saisit quand Juan vint la chercher pour la conduire à sa chambre. Quelques instants encore, et le panneau masqué lui ouvrirait la route qui allait la conduire loin de ce château maudit !

Don Manuel, suivant sa coutume, lui donna la main jusqu’à la porte du salon, mais elle ne fit attention à sa galanterie que pour se réjouir de recevoir ses adieux, adieux éternels, pensait-elle. Il la quitta enfin ; et la captive, tremblant à la fois de crainte et d’espoir, et sentant ses jambes chanceler, fut forcée, pour ne pas tomber, de s’appuyer sur le bras de son conducteur.

XXV

Le trouble extrême de Victoria ne lui permit pas de remarquer le chemin que Juan lui faisait prendre. Ce ne fut qu’au moment de monter le grand escalier que, promenant autour d’elle des regards étonnés :

— Où me conduisez-vous ? dit-elle à Juan ; ce n’est pas le chemin de ma chambre.

— Madame, répondit le serviteur, je vous mène, suivant l’ordre que j’ai reçu, à l’ancienne chambre que vous occupiez. Quant à l’autre, on a décidé que vous n’y retourneriez plus.

Ces mots la frappèrent comme d’un coup de foudre. Sans répondre, elle s’échappa aussitôt et revola tout d’une haleine au salon, espérant y trouver encore don Manuel ; mais elle eut la douleur de ne rencontrer que Garcias, qui lui demanda brusquement ce qu’elle venait faire.

— Je viens me plaindre, dit-elle ; je viens réclamer auprès de don Manuel, pour qu’on ne me fasse pas coucher dans une chambre où il me serait impossible de reposer.

— Pourquoi cela, s’il vous plaît ? demanda le brigand d’un ton ironique.

— Ignorez-vous que dans cet endroit où l’on veut me reconduire, mon infortunée compagne Octavia m’a été enlevée au milieu de la nuit, quoique la porte fût fermée en dedans ?

— Bon ! répliqua le bandit, la belle raison ! Est-ce que votre jeune suivante Héro n’a pas été enlevée de même dans la chambre que vous occupiez hier ?

Et comme elle allait insister :

— Au surplus, ajouta-t-il, don Manuel a décidé que vous retourneriez, ce soir, à votre première chambre ; et, par Dieu ! la belle, de gré ou de force, vous y retournerez.

En parlant ainsi, il saisit par le milieu du corps la malheureuse captive que la frayeur avait presque privée de sentiment, et l’emporta à travers la galerie jusque dans la chambre fatale ; puis, l’ayant déposée sur un siège, il alluma la lampe, ferma la porte à double tour, et laissa l’infortunée en proie aux plus cruelles angoisses.

Abattue, anéantie, elle demeura longtemps sans mouvement à la même place. Tout à coup elle tressaillit, l’horloge du château sonnait une heure, cette heure si ardemment souhaitée, si impatiemment attendue ! signal de délivrance qui devenait pour elle un signal de désespoir ! Des larmes amères coulèrent de ses yeux ; pleurant sa liberté perdue au moment d’être recouvrée, elle retomba sur son siège accablée de douleur.

Elle fut tirée de cet état par un bruit sourd, c’était sa porte qui tournait doucement sur ses gonds. Quelqu’un semblait l’ouvrir avec précaution. Elle se retourne et voit entrer le comte de Vicence, l’air sombre, désespéré, et tenant un poignard à la main. C’était l’homme qu’elle redoutait le plus. Un instinct secret semblait l’avertir que c’était là le véritable auteur de tous les maux dont elle était victime. Aussi l’aversion et le mépris se peignirent-ils dans le premier regard qu’elle jeta sur lui, et, se détournant aussitôt, elle se jeta à genoux et pria Dieu.

— Victoria, dit le comte avec une agitation vraie ou feinte, le temps est cher, écoutez-moi. J’ai risqué mes jours pour pénétrer jusqu’à vous ; vous savez assez de quoi sont capables les brigands qui vous tiennent en leur puissance ; d’ailleurs les intentions de don Manuel ne se sont que trop clairement manifestées. Demain, sans plus de retard, votre sort sera décidé. Refuserez-vous encore, dans ce péril pressant, d’écouter la voix d’un ami qui se dévoue pour vous soustraire à l’opprobre ? Consentez à notre union, signez cette promesse, et votre délivrance est certaine. Je ne saurais m’expliquer davantage ; mais votre signature, sur cet écrit, me donnera sur vous des droits dont j’userai pour vous arracher aux mains de vos oppresseurs.

— Jamais je ne signerai, répondit Victoria d’un ton calme et ferme ; et elle se remit à sa prière.

Un refus si froid et si dédaigneux porta au comble la rage contenue de Polydore.

— Malheureuse ! s’écria-t-il, puisque tu t’obstines à rester dans ce repaire d’ignominie, puisque tu refuses de me suivre et de vivre pour moi, puisque la mort seule peut te sauver du déshonneur… meurs donc !…

Et la saisissant par les cheveux, il la renverse à terre et lève le poignard sur elle… mais tout à coup il se sent lui-même terrassé et désarmé par un bras vigoureux. C’est Hippolyte qui le tient en respect, malgré ses efforts désespérés. Victoria l’aperçoit, jette un cri, et va se placer sous la protection du jeune homme qui fait un pas vers elle. Polydore profite du moment, tire son épée, et se précipite sur le libérateur de Victoria ; mais Hippolyte s’est déjà mis en défense. Dès la seconde passe, l’épée du comte lui échappe, il s’élance pour la ressaisir, et, dans son aveugle fureur, il se jette sur celle d’Hippolyte, s’enferre lui-même, et tombe baigné dans son sang. Sa chute entraîne la table sur laquelle la lampe était posée, la lumière s’éteint, et les imprécations du blessé, qui se débat dans l’obscurité, rappellent seules le combat qui vient d’avoir lieu.

Sans perdre un moment, le jeune nègre, soutenant d’un bras Victoria, dérange le lit, se glisse derrière, et frappe du pied contre la bordure du lambris. À l’instant, un panneau se détache, rentre de côté dans une rainure, et découvre un passage à travers lequel Hippolyte emporte sa précieuse conquête. Ils se trouvent alors sur le palier d’un escalier de briques, encore tout couvert de décombres, visiblement dérangées pour leur frayer une route. L’ouverture est refermée avec soin ; Hippolyte descend rapidement l’escalier à l’aide d’une faible lueur qui vient d’en bas. Peu à peu la lumière devient plus vive, et, lorsqu’enfin les fugitifs sont près d’atteindre la dernière marche, un homme, portant un flambeau, s’avance à leur rencontre ; Victoria reconnaît Pedro. Elle aurait peine à contenir sa joie, si son compagnon ne lui faisait signe d’observer un profond silence. Après avoir marché quelque temps, il faut descendre un autre escalier taillé dans le roc, mais, si roide et recouvert d’une voûte si basse, qu’on est obligé, pour assurer les pas chancelants de Victoria, de la placer entre les deux hommes.

Ce fut ainsi que les fugitifs gagnèrent l’entrée d’une sombre caverne. Il fallut avertir la jeune fille qu’elle ne trouverait là que des amis ; sans cela elle eût frémi en y voyant une troupe d’hommes armés de carabines.

— Êtes-vous prêts ? leur demanda Hippolyte.

— Oui, mon brave capitaine, répondit le matelot Thomas.

On éteignit les lumières, à l’exception de deux lanternes sourdes, et la troupe se mit en marche à travers des défilés qui conduisaient au bord de la mer. Un vent frais qui s’éleva ranima les forces presque épuisées de Victoria, qui tremblait d’être poursuivie. Enfin, au détour d’un sentier, on découvrit la mer. Un bateau était amarré au rivage, et deux hommes attendaient penchés sur leurs rames. Hippolyte et Pedro firent entrer Victoria dans cet esquif, et la placèrent entre eux deux. Le reste de la troupe s’embarqua ensuite, et l’on fit force de rames vers une caravelle mouillée à quelque distance. Une fois à bord de ce bâtiment, on se mit sur-le-champ à la manœuvre. L’activité et l’adresse des matelots et la bonne intelligence qui régnait entre eux rassurèrent Victoria, qui commença enfin à croire à sa délivrance.

XXVI

Le bâtiment fut bientôt en pleine mer, et la clarté de la lune permit à Victoria de voir s’éloigner d’elle les rochers qui servaient de ceinture au funeste château d’où elle venait de s’échapper. Hippolyte, s’approchant d’elle, lui demanda dans quel port de France elle désirait être conduite, pour être plus à même d’informer ses parents de son arrivée.

— Hélas ! dit-elle, il ne me reste plus de parents chez qui je puisse trouver un asile. Je n’ai que mon frère ; mais, par malheur, il doit être à Cadix avec son régiment.

Hippolyte demanda alors au pilote s’il pouvait gouverner sur Cadix ; mais celui-ci répondit que le vent n’était pas favorable, et qu’il y avait à craindre qu’en prolongeant la traversée on ne tombât dans quelque croisière de don Manuel. Sur cet avis, Victoria demanda à être conduite dans un port français, d’où elle pourrait, à l’abri de quelque couvent, écrire, soit à son frère, soit à la famille de la signora Farinelli. On se décida à faire voile vers le port de Toulon.

Comme la fraîcheur de la nuit commençait à se faire sentir, Hippolyte fit descendre Victoria dans la cabine du pilote. Là, elle s’inquiéta de savoir par quel heureux événement ses deux amis avaient pu la soustraire à l’oppression et à la mort.

— Mademoiselle, répondit Pedro, c’est Francisco qui a fait ouvrir les cachots où nous étions renfermés, et qui nous a fourni les moyens de pénétrer jusqu’à vous et de favoriser votre évasion.

Victoria désira ensuite être éclairée sur le sort de Thérèse, de Sébastien et de Diégo. Elle apprit que Thérèse, protégée par Francisco, n’avait rien à craindre, et que Sébastien était sur le point de partir pour Rome, où il allait remplir une mission importante. Quant à Diégo, on ne put lui en donner aucune nouvelle ; et depuis que Pedro avait été arrêté dans la chambre de ce fidèle serviteur, le soir du retour de don Manuel, il n’avait plus entendu parler de lui. Cette incertitude sur le sort de Diégo affligea Victoria. Mais une inquiétude plus vive encore et qu’elle n’osait exprimer, pesait sur son cœur. Comment la dissimuler plus longtemps ? la question qui brûlait ses lèvres était celle par où elle eût voulu commencer.

— Hélas ! dit-elle en soupirant, j’aurais bien désiré être rassurée sur Diégo, et en même temps n’avoir pas à trembler pour…

Elle n’osa poursuivre, et son embarras se trahit par sa rougeur.

Hippolyte était attentif à ses moindres émotions.

— Quelle est donc, dit-il, cette personne à qui vous semblez porter tant d’intérêt ?

Cette question ne fit qu’ajouter à son trouble ; mais elle en avait trop dit pour ne pas continuer.

— Ce qui m’embarrasse, reprit-elle, c’est le secret imposé à ma foi, et qui, même en ce moment, hors du pouvoir de don Manuel, me commanderait peut-être de me taire. Mais pourquoi cette réserve vis-à-vis d’amis si dévoués ? Celui dont je voulais parler est un étranger dont j’ignore le nom, que le hasard m’a fait rencontrer dans le château de don Manuel, et qui, animé comme vous par des sentiments de compassion et d’humanité, avait promis aussi de favoriser ma fuite. Cette nuit même, son projet devait s’exécuter. Je tremble que mon généreux protecteur n’ait été découvert et sacrifié, pour prix de son dévouement, à l’implacable vengeance de mes bourreaux. Ah ! quels remords, si mon anxiété venait à être justifiée !

Hippolyte demeura interdit et troublé, tandis que Pedro semblait stupéfait d’entendre parler d’une personne dont il n’avait pas la moindre connaissance, tout familiarisé qu’il était avec tous les détours et tous les habitants du château. Enfin, le jeune nègre, se remettant d’une émotion qui n’avait fait qu’ajouter aux alarmes de Victoria, lui répondit :

— Calmez vos craintes, doña Victoria ; l’inconnu dont vous me parlez n’a point été découvert. Francisco, informé de l’entreprise méditée par lui, a jugé plus sûr de me la confier. Je ne puis vous en dire davantage, si ce n’est que cette personne, à qui vous daignez vous intéresser, est trop puissamment protégée pour avoir rien à craindre de don Manuel.

Cependant, le navire ne marchait pas, la mer était unie comme un lac ; toute la nature semblait ensevelie dans le calme le plus profond, et durant plusieurs heures, les efforts réunis de tout l’équipage ne purent réussir à faire mouvoir le bâtiment.

Enfin, pourtant, il s’éleva une brise fraîche qui répandit la joie dans l’équipage ; mais que de temps perdu ! il s’agissait de le réparer. On déploya de nouveau les voiles, et le navire se hâta enfin vers sa destination. Hippolyte, aidant à la manœuvre, fut obligé de quitter Victoria ; pendant ce temps, Pedro, pour satisfaire l’intérêt qu’elle prenait à lui, lui expliqua par quelles circonstances il avait été amené dans le château des Pyrénées.

— J’avais fait, lui dit-il, une petite fortune aux Indes, et je continuais l’exercice de ma profession pour augmenter le bien-être de ma nombreuse famille, lorsqu’un soir, revenant d’un village près de Carthagène, où j’avais été voir un malade, j’aperçus un homme étendu par terre, au bas d’un rocher, sur la route, et paraissant privé de vie. Je descendis de ma mule, et je m’approchai de lui pour m’assurer s’il respirait encore. Je reconnus bientôt qu’il n’était que blessé, mais de la manière la plus grave. Il avait une large plaie à la tête et plusieurs fractures dans d’autres parties du corps. J’appelai du monde, j’arrêtai le sang qu’il perdait en abondance, et quand je l’eus mis en état d’être transporté, je le fis conduire dans une maison voisine de la mienne. Là, à force de soins, ne le quittant ni jour ni nuit, je fus assez heureux pour le tirer d’affaire. Cet homme annonçait du sens, de l’instruction, et une certaine connaissance du monde, quoiqu’il y eût dans ses manières quelque chose de dur, je dirai presque de repoussant. Il se montra fort reconnaissant de ce que j’avais fait pour lui, et me protesta qu’il n’en perdrait jamais le souvenir. Il était, me dit-il, de Messine, propriétaire d’un navire marchand, avec lequel il faisait le commerce sur les côtes de la Méditerranée. Entré depuis peu dans le port de Carthagène avec une riche cargaison, il avait eu envie d’explorer les environs de la ville, mais, s’étant égaré, il était tombé dans le précipice au bas duquel je l’avais trouvé. Telle fut l’histoire qu’il me conta, et qui s’accordait assez bien avec le témoignage de quelques habitants qui le connaissaient pour un marchand qui fréquentait le port de Sainte-Barbe. Dès qu’il se sentit assez de forces pour quitter Carthagène, il pria ma femme d’accepter un beau diamant, en souvenir du service que je lui avais rendu ; puis il partit.

À quelque temps de là, et quand je ne pensais plus guère à cet événement, nous vîmes accourir un jeune villageois tout éploré et hors d’haleine. Son pauvre père venait d’être frappé d’apoplexie ; il me conjurait de venir sur-le-champ à son secours. Je n’hésitai pas, je suivis ce garçon jusqu’à un faubourg éloigné. J’entrai avec lui dans une maison de chétive apparence, dont la porte se referma sur moi, et je me trouvai dans une allée obscure ; mais tout à coup je fus assailli par une troupe de bandits qui commencèrent par me bâillonner, pour étouffer mes cris, puis me garrottèrent et me portèrent dans une voiture qui m’entraîna au grand galop, sans que j’eusse le temps de me reconnaître ni de me demander ce qu’on voulait faire de moi. Je fus conduit ainsi jusqu’au bord de la mer. Là, on me fit descendre de la voiture et l’on me transporta sur un vaisseau, où je fus jeté à fond de cale. Je ne sais où le vaisseau se dirigea ; mais nous fûmes bientôt abordés par un bateau, sur lequel on me fit passer, après avoir pris soin de me bander les yeux. Nous naviguâmes encore quelques heures, puis l’on me mit à terre, les yeux toujours bandés, mais les jambes déliées, et l’on me fit suivre un chemin qui me parut extrêmement pénible. Enfin, après une marche des plus pénibles, on me rendit la vue et je me trouvai dans un salon du château des Pyrénées, en présence de don Manuel et d’un autre homme que je reconnus pour ce prétendu marchand de Messine, dont j’avais sauvé les jours et qui me payait ainsi de cet acte d’humanité. Dès qu’on m’eut délié les mains, il me présenta à don Manuel en des termes que je n’oublierai de ma vie :

— Voici dit-il, cet habile chirurgien que j’ai promis de vous procurer, et dont je connais le talent par expérience. Je ne crois pas que vous puissiez jamais faire une meilleure acquisition. »

— Vous ne serez pas surprise, mademoiselle, ajouta Pedro, quand vous saurez que ce scélérat, qui me montra tant de perfidie et d’ingratitude n’était autre que l’infâme Garcias. J’ai passé huit années entières dans cet infernal repaire, sans nouvelles de ma malheureuse femme, mais toujours soutenu par l’espoir que la divine Providence me prendrait un jour en pitié, et m’enverrait quelque moyen de délivrance.

Pedro achevait à peine ce récit, écouté par Victoria avec un vif intérêt, lorsqu’un cri d’alarme poussé par l’équipage, les fit tressaillir tous les deux. Au même instant, Hippolyte entra dans la cabine, agité d’un trouble que tous ses efforts ne pouvaient déguiser.

— Mon Dieu ! qu’y a-t-il donc ? demanda Victoria.

— Je crains, mademoiselle, répondit-il que le sort ne nous mette à une rude épreuve.

— Je vous entends ; nous sommes poursuivis ?

— Il est vrai ; on vient de signaler un vaisseau qui paraît nous donner la chasse. Le brouillard nous a empêchés de l’apercevoir assez à temps pour l’éviter. Nous ne savons au juste si c’est un corsaire algérien ou l’un des brigantins de don Manuel ; mais par malheur c’est l’un ou l’autre, et notre unique ressource est dans la résolution que nous avons prise de périr plutôt que de nous rendre.

Il se disposa à aller rejoindre ses compagnons, mais Victoria s’attachant à ses pas :

— Vous n’irez pas seul, s’écria-t-elle ; c’est trop de fois exposer vos jours pour une infortunée dont le ciel a résolu la perte. C’est moi qu’ils cherchent ; eh bien, j’aime mieux leur livrer leur victime que de compromettre tant de braves gens pour ma défense.

— Restez, dit Hippolyte ; votre sacrifice vous perdrait sans nous sauver ; notre cause est la même, et une lutte désespérée est notre seule chance de salut. Calmez-vous, mademoiselle, c’est en conservant votre sang-froid que vous pouvez nous être utile. Je vous confie un soin digne de votre âme forte et compatissante. Si quelqu’un de nos braves est blessé en combattant, je le ferai transporter ici et vous aiderez Pedro à leur donner des secours et à relever leur courage.

Montrer à Victoria un devoir à remplir, un soin charitable à exercer, c’était lui dicter sa conduite. Elle s’arma de toute la fermeté dont elle était capable, laissa sortir Hippolyte sans lui objecter un seul mot, et se mit à préparer, sous la direction de Pedro, les linges et les médicaments que cette rencontre allait rendre nécessaires.

Cependant le tumulte redoublait sur le pont, le cliquetis des armes, les cris des combattants, et surtout la voix tonnante du canon annonçaient un acharnement égal dans l’attaque et dans la défense. La malheureuse Victoria était près de succomber à sa frayeur, quand on vint apporter un matelot blessé. Ses forces se ranimèrent par le désir de le soulager, et elle aida Pedro à panser ses plaies.

Le blessé leur annonça que leurs gens faisaient des prodiges, quoique les assaillants fussent trois fois plus nombreux :

— Notre brave capitaine Hippolyte, ajouta-t-il, est intrépide comme un lion et décidera la victoire.

Le pansement achevé, on amena un autre homme dont le bras était à moitié fracassé.

— Hélas ! dit Victoria en lavant la plaie, voilà un pauvre bras bien malade !

— Bah ! répliqua le blessé, j’aimerais mieux les perdre tous les deux et que notre cher capitaine n’eût pas reçu le coup qui vient de l’atteindre.

— Ciel ! s’écria Victoria, Hippolyte est blessé !

— Oui, madame, répondit le matelot, mais il n’en donne pas moins de la tablature à nos ennemis ; ils semblent se réunir tous contre lui : les misérables disent qu’ils ne lui feront pas de quartier, à moins qu’on ne vous remette entre leurs mains ; mais il se fera plutôt hacher en mille pièces que de…

Victoria n’en entendit pas davantage, elle laissa le blessé aux mains de Pedro, vola sur le pont, et courant vaillamment à travers le feu, la fumée et les masses des combattants, elle se fit jour jusqu’à Hippolyte qui, entouré d’un groupe d’ennemis, faisait une résistance vigoureuse malgré le sang qu’il perdait par une large blessure au bras gauche et avait déjà mis plusieurs hommes hors de combat.

— Me voici ! s’écria-t-elle en se jetant au milieu des sabres et des haches levés sur son libérateur, et s’efforçant de lui faire un rempart de son corps.

Puis elle tomba sans connaissance.

Quand elle revint de son long évanouissement, elle se trouva sur le brigantin ennemi ; le combat avait cessé. Elle comprit qu’elle était au pouvoir des bandits victorieux ; toute incertitude à cet égard eût d’ailleurs été dissipée par la présence de l’odieux Garcias dont le visage laissait éclater une joie infernale.

Sentant toute l’étendue de son malheur et tourmentée des plus cruelles inquiétudes sur le sort des braves amis qui s’étaient sacrifiés pour elle, mais ne voulant pas ajouter par des questions et des plaintes inutiles au triomphe de ses bourreaux, elle se tint étendue sur son lit dans un état d’immobilité qui ressemblait presque à l’insensibilité d’une statue, puisant sa fermeté intérieure dans une résignation absolue aux décrets de la Providence.

XXVII

Victoria resta dans cette situation jusqu’à minuit. Garcias et ses complices étaient allés se reposer des fatigues du combat. Tout à coup, elle fut tirée de sa douloureuse rêverie par une voix qui l’appelait tout bas. Elle se dressa sur son séant, et regardant autour d’elle, elle aperçut à la fenêtre de la cabine la figure d’un homme qu’elle ne pouvait méconnaître :

— Bon Dieu ! dit-elle, est-ce l’ombre de Diégo ?

— C’est pardieu bien Diégo lui-même, répondit-on à voix basse, qui vient vous sauver, si vous avez le courage de le suivre.

— Ah ! cher Diégo, vous dont j’ai si longtemps pleuré la mort, vous m’êtes rendu ! comment ? par quel bienfait du ciel ?

— Nous n’avons pas un moment à perdre, répondit vivement le brave serviteur, un bateau vous attend le long de ce bâtiment ; laissez-moi vous y conduire pendant que nos ennemis sont encore endormis.

— Me voilà prête, Diégo… mais si ma fuite allait compromettre la vie d’Hippolyte et de mes autres amis ?…

— Au contraire, madame, c’est vers eux que je vous mène.

L’espérance et la joie ranimèrent l’orpheline ; elle s’approcha de la fenêtre, passa au travers avec l’aide de Diégo, et descendit de la galerie d’arrière dans un petit bateau gardé par un autre homme en qui elle reconnut Thomas. Aussitôt le bateau s’éloigna et rejoignit la caravelle sur laquelle elle s’était embarquée en s’évadant du château. Là, Pedro et les amis qui avaient favorisé sa fuite la reçurent, la firent asseoir, et chacun se mit à la manœuvre ; la caravelle, aidée par un bon vent, fila avec rapidité et franchit en peu de temps un trajet considérable.

Victoria, cependant, promenait ses regards sur toutes les personnes qui l’entouraient, inquiète de ne pas voir Hippolyte.

— Il est ici, dit Pedro qui devina sa pensée ; mais la blessure qu’il a reçue l’a empêché de prendre part à l’entreprise de Diégo. Je vais le tirer de la prison où nos ennemis l’avaient jeté.

En achevant ces mots, il descendit et reparut bientôt après, soutenant Hippolyte qui portait le bras en écharpe. À la joie causée par la présence succéda le désir de connaître enfin à quels moyens miraculeux on devait ce salut inespéré ; et Diégo, se tournant vers Victoria :

— Au moment, dit-il, où Pedro venait d’être arrêté dans la chambre même où il me donnait des soins, don Manuel se rendit près de moi et me fit transporter à bord du brigantin que nous venons de quitter. J’y fus déposé dans la cabine du pilote, et don Manuel, qui m’y avait suivi, fit sortir tout son monde et me parla ainsi :

— Diégo, mon attachement pour vous et le souvenir de vos services m’ont empêché de consentir à ce que vous fussiez mis en prison ; cependant il est nécessaire que vous ne puissiez communiquer avec aucune personne du château. Je sais l’intérêt que vous portez à notre jeune prisonnière ; cet intérêt, que je ne blâme pas, gêne les desseins que j’ai sur elle ; du reste, il n’y a rien dans ces desseins qui doive vous alarmer. J’ai promis de servir la passion d’un ami à qui les liens du sang donnent quelques droits sur cette jeune dame, et il ne s’agit que de la résoudre à un mariage avantageux pour elle ; quant à vous, vous aurez ici quelqu’un pour vous soigner, et on ne vous laissera manquer de rien.

Cela dit, il sortit. Est-ce aux soins que l’on me prodigua en effet, est-ce à l’air de la mer que je dus ma guérison ? Je ne sais : mais en peu de temps je me vis en état de me lever et de me promener sur le tillac. Une nuit je vis accourir un grand nombre de nos matelots qui appareillèrent à la hâte, et j’appris que c’était pour se mettre à votre poursuite. J’espérais qu’ayant sur nous beaucoup d’avance, vous auriez eu le temps de gagner quelque port voisin et de vous mettre en sûreté ; jugez de ma douleur quand notre navire vous atteignit. Ne pouvant compter que sur deux ou trois amis, le seul parti qui me restait à prendre, c’était d’agir de manière à n’exciter aucun soupçon. Quand on en vint à l’abordage, eux et moi nous sautâmes des premiers sur votre vaisseau, et, tout en feignant de nous ranger parmi les assaillants d’Hippolyte, nous vînmes à bout, dans la confusion et l’obscurité, de parer une partie des coups qui lui étaient adressés. Lorsque vous vîntes vous jeter vous-même entre les mains de vos ravisseurs, il nous fallut bien des efforts pour le sauver de son désespoir aveugle, et ce fut avec bien de la peine que nous parvînmes à le désarmer et à le conduire en lieu sûr. On le garrotta étroitement et on l’enferma dans la cabine de cette caravelle sur laquelle il avait combattu ; les autres prisonniers furent jetés à fond de cale, mais je m’arrangeai de manière à mettre de côté tout l’opium que Pedro avait sur lui, et je ne tardai pas à en faire usage.

Dès que nous fûmes de retour sur le brigantin, Garcias ne manqua pas, comme je l’avais prévu, de fêter sa victoire par un banquet auquel il me chargea de présider. Je mêlai une bonne dose d’opium à chacun des mets, et surtout au vin dont je savais qu’on boirait abondamment. En effet, Garcias et ses trois compagnons, Sancho, Ramirez et Fernando s’en donnèrent à cœur joie, et j’eus le plaisir de les voir complètement assoupis avant même que le souper fût desservi. La boisson narcotique fut prodiguée aussi aux matelots qui en ressentirent les mêmes effets. Le calme régnait alors sur la mer, et toute manœuvre était inutile ; il ne restait sur le pont qu’une sentinelle, qui m’était dévouée, et le pilote qui tenait le gouvernail. Quand je vis tous les autres bien endormis, je fermai à double tour la porte de la chambre où étaient les officiers, j’éteignis toutes les lumières, je remontai sur le pont et je fermai les écoutilles ; je n’avais à craindre que le pilote, homme robuste et déterminé, tout dévoué à Garcias ; nous vînmes sur lui le pistolet à la main, et malgré sa résistance, il fut en un instant bâillonné et attaché à son gouvernail.

Pendant que tout ceci se passait, mademoiselle, vous étiez encore enfermée dans une chambre du vaisseau de Garcias ; mais je ne pouvais songer à vous délivrer qu’après m’être rendu maître de la caravelle où nos amis étaient prisonniers, sous la garde de Félix, un des nôtres, et de Rodriguez, un affidé de Garcias. Je descendis donc dans le bateau et je retournai à la caravelle ; là, il nous fut aisé de maintenir Rodriguez pendant que nous rendions la liberté et des armes à tous les prisonniers ; après quoi, accompagné de Thomas, je repris le bateau et je revins au brigantin ; c’est alors que je me fis reconnaître de vous, et que j’eus le bonheur de vous ramener ici saine et sauve.

XXVIII

Quand Diégo eut terminé son récit, les matelots lui témoignèrent leur admiration par des hourras prolongés. Cependant le vent soufflait nord-est, le bâtiment semblait voler sur les eaux et l’on s’attendait à chaque instant à découvrir la terre, quand tout à coup l’équipage fut appelé à la manœuvre. Diégo alla s’informer des causes de ce signal, et revint, d’un air consterné, rapporter à ses amis que le temps était devenu menaçant, que les nuages s’amassaient au-dessus de leurs têtes, et que tout présageait une tempête horrible. En effet, peu de temps après, le vent se déchaîna avec furie, et la mer commença à s’enfler en mugissant ; le frêle bâtiment, ballotté par les flots, descendait dans l’abîme ou montait jusqu’aux nues ; chaque coup de vent arrachait avec violence un fragment de mâture ou de cordage ; bientôt le corps du navire, craquant sous la force du roulis, vint à se disjoindre en plusieurs endroits, et l’on s’aperçut qu’il faisait eau. Tout le monde s’employa à la manœuvre et aux pompes, excepté ceux que leurs blessures mettaient hors d’état de se mouvoir. Le jour qui suivit cette effroyable nuit révéla toute l’extrémité du danger, plus imminent encore qu’on ne l’avait supposé. Les horreurs d’un naufrage inévitable glacèrent d’effroi le cœur des plus intrépides : on cessa des manœuvres inutiles ; les matelots, dispersés sur le pont ou partagés en groupes, restaient muets et immobiles sous l’accablement du désespoir.

Bientôt la tempête s’apaisa, mais la malheureuse caravelle, désemparée, à demi démembrée, n’en était pas moins sur le point d’être engloutie d’un instant à l’autre, lorsque l’horizon, en s’éclaircissant, découvrit aux yeux des naufragés la pointe d’un rocher lointain qui s’avançait dans la mer. Aussitôt un matelot se précipite pour gagner à la nage ce lieu de refuge, un autre le suit, puis tous ceux qui se fient à leurs forces. Pedro, sentant que ce moyen de salut échappait à leur compagne, ainsi qu’à Hippolyte, que sa blessure mettait hors d’état de nager, ne voulait pas séparer son sort de celui de ses amis ; mais Victoria lui représenta avec tant d’énergie ce qu’il devait à sa famille et à sa femme, à qui une si horrible perfidie l’avait arraché, qu’il finit par se laisser convaincre et s’élança dans la mer, à la suite des autres nageurs.

Mais elle ne put rien sur Diégo ; quant à Hippolyte, il se trouvait heureux que sa blessure lui fournit une excuse toute naturelle pour partager le sort de l’orpheline ; enfin, l’exemple de Diégo avait agi sur l’âme honnête du brave Thomas. Les naufragés, restés sur la caravelle, s’apprêtaient donc à mourir ensemble, quand leur attention fut attirée vers un objet assez volumineux qui flottait dans l’éloignement, et que la vague poussait peu à peu vers eux. À mesure que cet objet approche, on reconnaît un bateau abandonné, que la tempête, selon toute apparence, avait séparé de quelque gros bâtiment. Thomas n’hésite pas, il se jette à la nage, lutte contre le courant, arrive jusqu’au bateau, saisit un bout de corde qui y tenait encore, et amène la barque bout à bout de la caravelle ; Hippolyte saisit, du bras qui lui restait libre, la tremblante Victoria, l’enlève et saute avec elle dans le bateau ; Diégo et Thomas arrachent quelques planches du navire pour leur servir de rames, et font ensuite passer les blessés dans la barque ; après quoi on détache la corde, et l’on abandonne à la merci des flots la caravelle prête à sombrer. Heureusement on n’était pas éloigné de terre, et le vent aidant, les naufragés y abordèrent.

Le premier mouvement de Victoria fut de se jeter à genoux pour remercier Dieu, et ses compagnons se joignirent à elle ; ce devoir rempli, on s’occupa de reconnaître le pays. Plusieurs circonstances portaient à croire qu’on était descendu sur les côtes de la Provence, dans la partie qui avoisine le Piémont, mais un épais brouillard empêchait de rien distinguer. Pendant que la petite troupe se consultait, leurs oreilles furent frappées par le tintement d’une cloche de couvent qui appelait les religieux à matines, c’était l’indice d’un lieu de refuge assez prochain. Ils se mirent en marche, et guidés par le son de la cloche ils arrivèrent à la porte d’un monastère. Cette porte s’ouvrit à leur appel, et un religieux de l’ordre des chartreux se présenta et fit entrer les fugitifs, mais quand il aperçut Victoria :

— Ma sœur, dit le saint homme, il m’est impossible de vous recevoir ; la règle de notre ordre ne permet pas d’introduire des femmes dans cette communauté, sans l’autorisation expresse de l’évêque diocésain.

Thomas allait se récrier, mais Hippolyte lui imposa silence :

— Mon père, dit-il au religieux, voyez l’état où est réduite cette pauvre jeune dame, voudriez-vous qu’elle expirât de froid et de fatigue à la porte de votre sainte demeure, et une détresse si extrême ne peut-elle faire fléchir un moment la règle austère d’une institution aussi charitable que la vôtre ?

Le bon père parut embarrassé.

— Mon fils, dit-il, je ne puis prendre sur moi seul d’enfreindre un de nos statuts les plus formels ; permettez que je consulte le révérend père Anselme, une des lumières de notre ordre.

En même temps il tira le cordon d’une cloche intérieure, et peu d’instants après parurent deux religieux, vêtus du même habit que le premier ; le père Anselme, qui marchait en avant, joignait à un extérieur plein de dignité un air de bonté qui inspirait la confiance. À peine eut-il considéré tous les personnages de cette scène, que s’adressant au frère portier :

— Le premier de nos devoirs, dit-il, mon cher frère, c’est l’humanité ; soulageons d’abord ceux qui souffrent, les règles de notre institution ne peuvent jamais être en contradiction avec les saints préceptes de l’Évangile. Faites entrer cette dame dans votre cellule où elle pourra s’asseoir et se chauffer. Le père Augustin va conduire ces messieurs au réfectoire et en rapportera pour elle quelque nourriture, c’est là le plus pressé ; occupons-nous maintenant du reste. Ma chère enfant, ajouta-t-il en s’adressant à Victoria, vos compagnons trouveront dans cette maison des lits et tous les secours que réclame leur situation ; quant à vous, il faut que nous cherchions un asile où vous serez soignée par des personnes de votre sexe. Le couvent des dames bénédictines, dont ma sœur est abbesse, serait bien la demeure qui vous conviendrait ; mais ce couvent est à une grande lieue d’ici, il se passerait trop de temps avant qu’on pût vous procurer une voiture, et vous avez sur vous des vêtements mouillés qu’il serait dangereux de garder. Voici donc ce qui me semblerait convenable. Il y a, à deux pas d’ici, un château loué d’ordinaire à des malades auxquels on recommande l’air salubre de ce pays. Les locataires de la saison dernière viennent de le quitter, et j’ai entendu dire que les nouveaux maîtres n’y viendront que dans quelques semaines ; mais déjà une partie de leurs domestiques y est installée. Vous trouverez là, j’en suis certain, les premiers soins indispensables, et dès que vous serez remise de vos fatigues, nous songerons à vous faire conduire au couvent de Sainte-Marguerite.

Après ces quelques mots, le père Anselme sortit, tandis que le père Augustin conduisait au réfectoire les malheureux naufragés.

XXIX

Victoria, pénétrée de vénération pour le père Anselme, acquiesça avec confiance aux arrangements proposés. Bientôt Hippolyte, Diégo et Thomas revinrent rejoindre leur compagne, prêts à se rendre au château qu’on leur avait indiqué. Diégo et Thomas firent de leurs bras une espèce de brancard sur lequel ils portèrent Victoria, tandis que le père Anselme et le jeune nègre marchaient à ses côtés. En quelques minutes on arriva au château. Le portier seul était levé. Il reçut le père Anselme avec tout le respect dû à un religieux du couvent de Saint-Louis, et lui promit que sa protégée serait en bonnes mains, qu’elle ne manquerait de rien, et qu’il allait à l’instant même faire avertir madame Bourdaloue, la femme de charge du château. Sur cette assurance, le bon père reprit le chemin de son couvent pour veiller au traitement des blessés qui y étaient restés.

Le portier introduisit la protégée du père Anselme et ses trois compagnons dans une antichambre bien chauffée, et les invita à s’asseoir en attendant que madame Bourdaloue fût levée. Un certain temps se passa ainsi, les domestiques allant et venant sans se soucier des nouveaux venus, et madame Bourdaloue ne paraissant pas.

Diégo, que ces retards impatientaient, ne put s’empêcher de dire à haute voix à une jeune fille qui venait d’entrer :

— Mademoiselle, veuillez bien annoncer à votre maîtresse que la personne qui l’attend est mademoiselle Victoria de Modène, fille de feu M. le comte Altidore Ariosto.

À ce nom, les domestiques ouvrirent de grands yeux et s’écartèrent avec respect, tandis que la jeune fille, poussant un cri, se jeta aux pieds de Victoria.

— Ah ! ma chère maîtresse, s’écria-t-elle, est-ce bien vous que je revois ?

Et elle pressait les mains de Victoria qui fut quelque temps avant de la reconnaître.

— Rosélie ! dit-elle enfin.

— Oui, la petite Rosélie, la compagne de votre enfance.

C’était, en effet, cette jeune Italienne que le comte Ariosto avait autrefois placée près de sa fille et qui l’avait suivie en France dans la maison de la duchesse Elvire de Manfrédonia, devenue comtesse de Vicence.

Heureuse de cette rencontre imprévue, Victoria pressa contre son sein cette aimable fille dont elle connaissait l’attachement, et qui lui rappelait d’heureux jours dont la séparait un long intervalle de douleurs.

— Ah ! s’écria Rosélie, dans quel état je retrouve ma chère maîtresse ! Mais c’est à moi de vous soigner, de vous servir, de vous mettre dans un bon lit ! et quand vous serez bien reposée, je chercherai dans la garde-robe de madame la comtesse des ajustements plus convenables.

— De quelle comtesse parles-tu ? demanda Victoria.

— De votre tante, madame la comtesse de Vicence.

— Ô ciel ! ma tante est dans ce château ?

— Non, mademoiselle, mais nous l’attendons prochainement.

Consternée de cette découverte, Victoria eut à peine la force de remercier ses compagnons qui reprirent la route du couvent, excepté Diego, ancien serviteur de la famille Ariosto, que son devoir retenait, disait-il, au lieu habité par sa jeune maîtresse. Retirée dans l’appartement que Rosélie, aidée de la dame Bourdaloue, lui avait préparé à la hâte, elle ne put, malgré sa fermeté d’âme, conjurer les effets d’un excès de fatigue, joints à ceux des tourments multipliés qu’elle avait eu à supporter. Le sommeil fut troublé et pénible, une fièvre ardente se déclara, et les symptômes prirent le lendemain une tournure alarmante. Le père Anselme, qui en fut informé, amena près de la malade un autre religieux de son couvent, adonné à l’étude de la médecine.

Le père Pierre (c’était son nom) sut arrêter les progrès de cette dangereuse maladie, et quelques jours après, la jeune fille était hors de péril ; mais sa convalescence fut longue, et quand elle parla de se rendre au couvent de Sainte-Marguerite, le père Pierre jugea que ce voyage était impossible. Il fallait bien se soumettre.

En attendant, elle voulut écrire à son frère. Elle lui fit le récit de ses cruelles infortunes, en le priant, s’il ne pouvait se rendre lui-même auprès d’elle, de lui envoyer le sage Alberti, dont les conseils lui seraient bien nécessaires. Elle écrivit aussi à sa chère Ursule Farinelli, dont elle ignorait la demeure, en adressant sa lettre sous le couvert d’un frère que celle-ci avait à Florence.

Enfin, elle passa une partie de son temps à s’entretenir avec Rosélie des circonstances de son affreuse captivité et à s’informer de ce qui s’était passé au château de Vicence le jour où on l’avait forcée de le quitter.

— Ah ! mademoiselle, lui dit Rosélie, ce brusque départ, pareil à un enlèvement, avait jeté de la consternation dans le château. Toutes les personnes attachées à votre service furent congédiées le même jour, excepté moi que madame choisit pour remplacer mademoiselle Héro. Quelques heures après, le comte de Montfort et le comte Urbino revinrent de la chasse. Dès que ce jeune seigneur fut informé de ce qui s’était passé, il eut toutes les peines du monde à se contenir et courut chez madame avec qui il eut un long entretien. Je le vis sortir de là, pâle, défait et le désespoir sur le visage. Il passa ensuite chez le comte de Vicence ; il y eut entre eux une explication des plus violentes, et ils se quittèrent furieux l’un contre l’autre. Le jeune comte dépêcha au dehors en grande hâte son valet de chambre, Hugo, qui revint le lendemain. Qu’apprit-il à son maître ? Je n’en sais rien, mais celui-ci disparut aussitôt du château, et depuis ce moment-là, on n’entendit plus parler de lui ni du comte de Vicence. Quant au comte de Montfort, il ne quitta pas le château… Mademoiselle, continua Rosélie avec quelque embarras, il ne m’appartient pas, je le sais, de juger la conduite de mes maîtres. Cependant, je suis forcée de vous dire que, dès mon entrée au service de madame la comtesse, j’avais souvent entendu les domestiques s’expliquer assez librement sur elle, et je dois avouer que mes propres observations n’ont que trop confirmé leurs propos. Je ne pus entièrement cacher certaines répugnances ; aussi madame la comtesse, sous prétexte de rétablir ma santé, me fit-elle partir pour cette résidence que le comte de Montfort avait louée. On présume qu’il épousera madame, dès qu’il aura réussi à faire casser son mariage avec le comte de Vicence.

Victoria écouta le récit de Rosélie avec moins de surprise que de peine. Elle ne pouvait oublier que cette femme, si décriée pour ses mœurs, était la sœur de son père. Il en coûtait pourtant à sa délicatesse de rester dans la maison du comte de Montfort, dont la liaison avec la comtesse était un scandale public. En conséquence, elle se décida à hâter son départ pour le couvent des dames Bénédictines ; c’est là qu’elle voulait attendre l’arrivée d’Alberti et d’Ursule, dont les conseils seraient sa règle de conduite.

Elle s’endormit dans cette résolution ; mais le lendemain, à son réveil, elle fut bien désagréablement surprise quand elle vit entrer, au lieu de Rosélie, une personne qu’elle reconnut pour Bianca, cette femme de chambre de sa tante, qui lui avait montré tant d’insolence le jour de son départ du château de Vicence. Mais, en ce moment, Bianca se faisait humble et respectueuse.

— Je viens, dit-elle, de la part de madame la comtesse demander à mademoiselle si elle peut la recevoir.

— La comtesse est arrivée ? s’écria Victoria.

— Depuis une heure, mademoiselle. Vivement émue au récit de la cruelle aventure qui vous a conduite ici et de la maladie qui en a été la suite, madame brûle de savoir quand elle aura le bonheur de serrer sa chère nièce dans ses bras.

Victoria ne pouvait refuser de voir sa tante et sa tutrice. Mais, sensible et délicate comme elle l’était, c’était pour elle un devoir pénible que de se retrouver en face de cette même duchesse de Manfrédonia qu’elle avait appris dans son enfance à honorer et à chérir, et qu’elle allait retrouver déchue et dégradée par le scandale de sa conduite. D’ailleurs, elle n’était pas sans appréhension pour sa propre sûreté, et il était à craindre que cette femme perverse ne cherchât de nouveau à la livrer, elle et ses biens, au comte de Vicence. Ses pressentiments, cette fois encore, parlaient assez haut pour être écoutés.

Après une heure d’attente, la comtesse se fit annoncer, et entra, appuyée sur le bras de Bianca. Victoria se leva pour la recevoir, mais sans faire un seul pas à sa rencontre. La comtesse, au contraire, s’approcha d’elle avec empressement, et, la pressant entre ses bras, lui prodigua les marques de la tendresse la plus vive. Mais la contrainte et l’hypocrisie perçaient à travers ses caresses. Aussi ses fausses protestations, ses larmes feintes et ses flatteries ne firent-elles que révolter les nobles instincts de celle qu’elle espérait tromper.

Dès que les gens furent retirés et qu’elle eut pris un siège à côté de sa nièce, Elvire la pressa de lui raconter les détails de son séjour au château des Pyrénées. Victoria ne jugea pas à propos de s’y refuser ; toutefois elle eut soin d’omettre certaines circonstances que la prudence lui faisait un devoir de tenir secrètes ; mais elle s’étendit complaisamment sur le zèle et le dévouement du jeune Hippolyte, son généreux libérateur.

La comtesse parut écouter ce récit avec le plus vif intérêt. Elle se leva quand il fut terminé, et serra de nouveau sa nièce sur son cœur, en la félicitant d’avoir échappé à de si terribles dangers. Puis, se rasseyant en face d’elle :

— Ça, dites-moi, ajouta-t-elle, ma chère nièce, quel est, s’il vous plaît, cet Hippolyte, ce héros de votre intéressante histoire ?

— Mon Dieu ! madame, répondit Victoria, je ne connais ni sa famille ni sa vie privée. Je ne sais quel caprice de la fortune a pu jeter dans le château de don Manuel et parmi ses valets un jeune noir d’une telle distinction.

— Eh mais, chère nièce, reprit Elvire en souriant, s’il fallait en juger par l’éclat de vos yeux et la vivacité de vos expressions quand vous parlez de votre chevalier, je crois qu’il serait permis de mettre en doute sa générosité, car il me semble bien payé des dangers qu’il a bravés pour vous.

— Que voulez-vous dire, madame ? demanda naïvement Victoria.

— Je veux dire, mon enfant, que vous ne me paraissez pas en reste avec votre vaillant défenseur, et que s’il a été récompensé de ses services par le don de votre cœur… Ah ! vous rougissez ?

Pourpre d’indignation, en effet, Victoria s’était levée.

Un tel soupçon l’humiliait profondément. Animée de cette fierté qu’inspire une illustre naissance, elle respectait la distinction des rangs, sans laquelle l’ordre social lui semblait ne pouvoir se maintenir. Aussi, quelque estime qu’elle eût pour le caractère d’Hippolyte, quelle que fût pour lui son affection, sa reconnaissance, elle était à mille lieues du sentiment que la comtesse lui prêtait. Outre la condition de ce jeune homme, sa couleur, qui semblait lui imprimer un cachet de servitude ineffaçable, le tenait à une si grande distance d’elle, que la supposition de sa tante la blessait au vif comme un outrage à sa délicatesse.

Elle répondit donc avec un ton d’aigreur qui était loin de ses habitudes :

— Je n’aurais jamais imaginé, madame, que je pusse être l’objet d’une si indigne plaisanterie.

— Mais je ne plaisante pas, répondit la comtesse avec un air d’enjouement. Je parle, au contraire, très sérieusement. Ne savez-vous donc pas quelle est la puissance de l’amour, et quels miracles, quelles métamorphoses il opère ? Il répand un tel charme sur l’objet aimé, qu’il en fait aussitôt un prodige de perfection. Il profite de tout pour s’insinuer dans un jeune cœur ; l’admiration, la reconnaissance sont ses avant-coureurs ordinaires ; et je ne doute pas qu’à la faveur de ces sentiments, votre aimable nègre ne s’offre à votre imagination sous les traits d’un Adonis. Oui, chère Victoria, je suis tellement convaincue de la vérité de mes conjectures, que lors même que ce cher Hippolyte serait, par hasard, arrêté comme criminel…

— Bon Dieu ! madame, s’écria Victoria épouvantée, quelle affreuse supposition ! par pitié, ma tante, expliquez-vous.

Et elle saisit une des mains de la comtesse en la regardant d’un air suppliant ; mais elle lâcha bien vite cette main et recula glacée d’effroi ; car elle avait surpris dans les yeux de son ennemie une joie insultante et cruelle.

— Pourquoi tant d’émotion, mon bel ange ? reprit vivement Elvire, comme si elle craignait de s’être trahie ; je ne dis pas qu’Hippolyte soit criminel, ni accusé, et j’espère que ce malheur n’arrivera pas.

Victoria néanmoins avait senti la terreur pénétrer profondément son âme ; et la comtesse, qui ne voulait pas s’expliquer davantage, prit congé de sa nièce après de grands témoignages d’affection qui n’étaient pas de nature à la rassurer.

XXX

Victoria attendait le lendemain avec impatience pour voir Hippolyte et l’avertir des périls vagues dont on le voyait entouré. Elle croyait comprendre qu’on avait formé le dessein de le perdre en incriminant sa rencontre avec le comte de Vicence, blessé par lui, mortellement peut-être ; elle voulait l’engager à quitter la France, et comme elle songeait aux moyens de se procurer une entrevue avec lui, le père Pierre vint la visiter et remarqua son agitation.

— Je suis fâché, dit-il, de m’être opposé à votre départ pour le couvent de Sainte-Marguerite. La fatigue de la route vous eût été moins funeste que la présence de cette méchante femme…

— En effet, mon père, j’ignore ce qu’elle médite, mais elle m’a cruellement effrayée.

— Je ne sais pas non plus, repartit le bon religieux, quel mauvais dessein elle roule dans sa tête, mais je vous préviens qu’elle a cherché à nous circonvenir, moi et le père Anselme ; mais ses artifices n’auront pas beau jeu avec nous.

— J’ai lieu de craindre, reprit Victoria, que ce complot ne soit dirigé contre Hippolyte.

— Je le crains aussi, car elle a fait mander ce jeune homme aujourd’hui de grand matin.

— Ô ciel !

— Mais je viens de le voir, et il ne témoigne aucune crainte, au contraire, il défie, dit-il, la malice de ses ennemis, et il a accepté l’offre qu’on lui a faite de demeurer ici.

— Mon père, s’écria vivement Victoria, tout me dit que c’est un piège ; obtenez de lui qu’il s’éloigne le plus tôt possible ; il est perdu, si le comte de Vicence meurt de sa blessure.

— Eh bien, ma fille, que ne le voyez-vous vous-même ? Je n’y trouve aucun inconvénient, puisqu’il est comme vous dans la maison de votre tutrice.

Victoria goûta cet avis, et quand le religieux fut sorti, elle sonna Rosélie pour lui dire de l’accompagner dans le parc, où elle espérait rencontrer le jeune homme ; mais au lieu de Rosélie, ce fut la comtesse qui entra, pâle et dans un état de désordre qui annonçait l’excès du désespoir, elle se laissa tomber sur un fauteuil.

— Juste ciel ! madame, qu’avez-vous ? dit Victoria.

Elvire ne répondit rien et resta longtemps immobile, les mains jointes et les yeux fixes ; enfin, d’une voix étouffée par les sanglots :

— Pauvre Polydore ! dit-elle, malheureux époux ! qui me fus si cher autrefois !… Ah ! mon cœur est brisé…

Victoria, toute tremblante, lui demanda d’une voix faible :

— Quoi ? le comte de Vicence.

— Mort ! s’écria la comtesse en se levant de son siège comme dans un accès de frénésie, mort assassiné ! et par la main de votre libérateur !

À ces mots, Victoria, sans réfléchir que de pareils regrets étaient bien peu naturels chez la maîtresse du comte de Montfort, jeta sur sa tante un regard de compassion mêlé de reproche. La comtesse se précipita aussitôt vers elle et l’attira sur son sein.

— Pardonne, dit-elle, ah ! chère enfant, pardonne à une douleur qui égare ma raison, regarde sans colère ta malheureuse tante. Au moins, ajouta-t-elle, quelque cruel que soit mon désespoir, ne crois pas que si le pauvre Hippolyte est accusé de meurtre, ce soit moi qui l’aie dénoncé.

— Accusé ! dénoncé ! Ah ! mon Dieu, qui donc l’accuse ?

— Hélas, ma chère enfant, les parents irrités du malheureux Polydore. La nouvelle de sa mort et celle des poursuites intentées contre Hippolyte me sont parvenues en même temps par les officiers de justice qui ont ordre d’arrêter le coupable et de le conduire en prison.

L’idée du danger d’Hippolyte s’emparant alors de Victoria et lui ôtant toute présence d’esprit, elle se précipita aux genoux de sa tante en la conjurant de le sauver.

— Je n’ai pas attendu vos prières, répondit-elle, car je l’ai fait conduire sur-le-champ dans une chambre particulière du château dont j’ai la clef ; mais j’ai peur que cette précaution ne soit impuissante contre les recherches de la justice.

— Mais j’y songe, reprit Victoria, entrevoyant un rayon d’espérance, si Hippolyte est mis en jugement, il devra être acquitté ; sa cause était trop juste et le combat trop loyal pour qu’on le déclare criminel ; cette rencontre d’ailleurs n’a pas eu d’autre témoin que moi et j’attesterai son innocence.

— Et vous vous imaginez qu’on vous croira, naïve enfant que vous êtes ! Ah ! vous ne connaissez pas la perversité des hommes, vous ne savez pas quelle est sur les juges l’influence du crédit et du pouvoir. La famille du comte de Vicence est puissante et considérée, tandis que le pauvre Hippolyte est étranger, obscur et sans appui. Le mort qu’il s’agit de venger était un personnage du plus haut rang et de la plus illustre naissance ; son meurtrier, au contraire, est d’une race flétrie par le préjugé, un de ces êtres hors la loi qui comptent à peine pour des hommes. Hélas, on n’y fera pas tant de façons ; une cour prévôtale se saisira de l’affaire, dans ce cas, en deux ou trois jours, l’accusé est appliqué à la question, jugé, condamné, attaché sur la roue.

Victoria poussa un cri terrible ; il semblait que cette torture dont on lui parlait déchirât son propre cœur ; elle ne put ensuite proférer un mot, ses yeux seuls, ses larmes et ses gestes imploraient la pitié d’Elvire.

— Eh ! que puis-je faire ? répondit la comtesse ; réfléchissez donc que je ne saurais cacher Hippolyte et le soustraire à la justice sans me compromettre gravement, moi, la veuve du comte, et sans accréditer d’affreuses calomnies ; la manière dont nous vivions ensemble, mon mari et moi, dans ces derniers temps n’a été que trop publique ; et si j’allais me constituer la protectrice de son assassin, car c’est ainsi que l’on désigne le malheureux jeune homme, que voudriez-vous qu’on pensât de moi dans le monde ?

— Eh ! madame, qu’importe le monde, s’écria Victoria, quand l’homme qui a risqué vingt fois ses jours pour sauver l’orpheline confiée à votre garde est si odieusement poursuivi et menacé ! c’est justice que je demande ; rappelez-vous les promesses que vous avez faites à mon père mourant, songez qu’à ce grand jour où nous comparaîtrons devant le vrai tribunal de tous les hommes, il vous sera demandé compte du dépôt qui vous était confié et des saints engagements que vous avez pris !

Ces paroles, prononcées avec l’élan de l’inspiration, firent tressaillir la comtesse, qui se troubla un moment et baissa les yeux ; mais bientôt Victoria, qui l’observait, vit son regard s’armer de dureté et ses traits prendre le caractère d’une inflexible et froide résolution ; enfin, après un assez long silence, Elvire s’expliqua en ces termes :

— Toutes ces instances sont superflues, et c’est vous, vous seule, qui pouvez sauver Hippolyte de la mort ignominieuse dont il est menacé.

L’étonnement de Victoria fut extrême :

— Moi ! dit-elle moi, je puis le sauver ? Ah ! comment ? parlez.

La comtesse hésita un instant ; puis elle reprit, en appuyant à dessein sur chaque parole.

— Promettez-moi que dès demain matin, vous accepterez Hippolyte pour époux, et sur-le-champ toute poursuite est arrêtée.

Victoria, qui était encore aux pieds de la comtesse, se releva tout à coup par un mouvement de surprise et d’indignation ! puis, après une pause qu’elle prit pour se remettre, en laissant assez voir sur sa figure les divers sentiments dont elle était agitée, elle répondit d’un ton ferme et plein de dignité :

— J’ai sans doute fort peu d’expérience, madame ; cependant mon faible jugement suffit pour comprendre que l’étrange union que vous me proposez serait un triste moyen de sauver Hippolyte, car mon mariage ne servirait qu’à annuler le seul témoignage qui puisse s’élever en sa faveur ; on poursuit donc un autre but, et c’est moi peut-être que l’on espère atteindre. S’il en est ainsi, veuillez dire, madame, à ceux qui ont employé votre entremise pour m’adresser cette indigne proposition, que je sens comme une autre, mieux qu’une autre peut-être, ce que je dois à mon rang. Je puis sacrifier mes biens, ma liberté, ma vie à l’homme qui m’a sauvé l’honneur, mais cet honneur même me défend de dégrader le nom que j’ai reçu de mes ancêtres ; c’est un dépôt sacré dont il ne m’est pas permis de disposer.

— Ce sont bien là vos sentiments, orgueilleuse fille ? demanda la comtesse d’une voix étouffée par la colère.

— Ce sont mes sentiments, madame ; répliqua Victoria avec la même fermeté. Mes craintes sur le sort d’Hippolyte se dissipent à mesure que l’artifice se fait jour, ce fantôme qu’on m’a montré pour m’effrayer, s’évanouit ; je ne crois plus à la mort du duc de Vicence, et je suis sûre maintenant que personne n’a le droit ni les moyens d’attenter à la vie de mon libérateur.

Elvire s’efforça de paraître calme et reprit d’un ton légèrement ironique.

— Votre séjour au château des Pyrénées, ma pauvre enfant, a un peu dérangé votre esprit, ce me semble.

— Non madame, mes malheurs lui ont donné, au contraire, une maturité précoce. J’ai appris à reconnaître mes plus cruels ennemis dans ceux que la nature et la loi m’avaient donnés pour protecteurs.

— Fort bien, dit Elvire qui ne chercha plus à contenir sa haine vindicative ; puisque vos ennemis vous sont connus, sachez donc aussi ce que vous avez à craindre d’eux, ils n’entreprennent rien, croyez-moi, qu’ils ne soient en mesure d’exécuter. Que la mort du comte de Vicence soit ou non un fantôme créé pour vous effrayer, il n’en est pas moins vrai que votre Hippolyte est tombé dans des mains redoutables auxquelles votre générosité reconnaissante ne craint pas de l’abandonner ; ce que je vous ai dit est irrévocable, et son sort est décidé ; demain il sera votre mari, ou demain il sera mort. Choisissez.

Cela dit, elle sortit, laissant Victoria épouvantée et presque anéantie. Bientôt, en rappelant ses idées, et toutes les circonstances de la scène qui venait d’avoir lieu, l’orpheline tâcha de pénétrer le vrai sens des paroles de la comtesse et les motifs d’une si odieuse conduite. Que me veut-on ? se demanda-t-elle, en me proposant ce honteux mariage ? chercherait-on à me perdre auprès de mon frère et à me flétrir dans l’opinion publique ? ou plutôt ne serait-ce pas un moyen imaginé pour me faire déclarer indigne de recueillir l’héritage de mes aïeux, et pour consommer l’infâme projet de spoliation déjà tenté par le comte de Vicence ? Mais, hélas, quel que soit le but de cette femme, ma résistance, je ne le prévois que trop, entraînera la perte de mon généreux ami. Un crime de plus n’arrêtera pas cette mégère, et celui-ci, par malheur, est de ceux qu’on peut commettre impunément, puisque mon infortuné libérateur appartient à cette classe proscrite et méprisée dont la vie n’est pas protégée par les lois !

Ces cruelles réflexions furent interrompues par Rosélie qui entra toute pâle et toute tremblante. Elle avait vu deux hommes de mauvaise mine rôder dans un des couloirs du château ; elle avait épié leurs démarches, et, se glissant près d’eux de manière à n’être pas vue, elle avait entendu un de ces deux misérables dire à son compagnon, en lui présentant un poignard et en montrant la chambre du prisonnier : quand la cloche du couvent sonnera une heure, tu ouvriras cette porte dont voici la clef, tu tomberas sur le nègre, et tu le dépêcheras à tous les diables.

Plus morte que vive à cet affreux récit, Victoria regarda la pendule, il était midi. Sans se donner le temps de réfléchir, elle saisit une plume et écrivit ces deux lignes :

 

« Si la vie d’Hippolyte est à ce prix, je m’engage solennellement à l’accepter dès demain pour époux.

» Victoria de Modène.

 

Et elle chargea Rosélie d’aller remettre sur-le-champ ce billet à la duchesse.

La réponse ne se fit pas attendre.

 

« Ne craignez plus rien pour les jours d’Hippolyte. L’union projetée ne rencontrera d’ailleurs aucun obstacle de sa part. Soyez prête demain matin à huit heures, et rendez-vous près de moi avec Rosélie. Nous irons ensemble à l’église de Saint-Louis, où nous serons reçues par le père Anselme, qui vous donnera la bénédiction nuptiale. La cérémonie terminée, nous reviendrons tous au château ; mais à midi, vous vous retirerez au couvent des dames bénédictines de Sainte-Marguerite, où il sera convenable de rester jusqu’à ce que j’aie réglé tout ce qui concerne votre futur établissement.

» Elvire de Manfrédonia de Vicence. »

 

La lecture de ce billet calma les anxiétés de Victoria ; pourtant, quand la cloche sonna une heure, elle ne put se défendre d’un certain frémissement. Mais Rosélie, qu’elle avait envoyée savoir des nouvelles, revint lui dire qu’Hippolyte, sorti de sa prison, était retourné au couvent de Saint-Louis, pour se disposer à la cérémonie du lendemain.

Alors l’idée lui vint pour la première fois que l’entretien des deux spadassins surpris par Rosélie n’avait été peut-être qu’une comédie jouée pour effrayer la pauvre fille et pour lui arracher à elle-même, par la menace d’un dénouement sanglant et prochain, le consentement qu’elle avait si obstinément refusé. Mais il était trop tard pour revenir sur ce qu’elle avait fait. Heureuse au moins de savoir son libérateur en sûreté, elle se résigna avec confiance à ce qu’il plairait au ciel d’ordonner.

XXXI.

Le lendemain, entre six et sept heures du soir, Rosélie se mit à habiller sa maîtresse pour la grande solennité. Mais pendant qu’on s’occupait de sa toilette, Victoria sentait son cœur se gonfler, et, en dépit de son empire sur elle-même, on voyait de temps en temps une larme rouler dans ses yeux.

En regardant les bijoux dont on la parait, elle se souvint de ce portrait trouvé dans une chambre du château de don Manuel, et qu’elle avait soigneusement conservé. Elle alla le chercher, et sans l’ouvrir, sans même y jeter un regard, pensant qu’au moment où elle allait engager sa foi, elle ne pouvait plus le regarder sans crime, elle le remit à Rosélie pour qu’elle le gardât, jusqu’à ce qu’il se présentât une occasion de le restituer à son légitime propriétaire.

Un peu avant huit heures, Bianca vint lui annoncer que la comtesse l’attendait dans l’allée du bois qui conduisait au couvent de Saint-Louis. Tremblante, elle prit le bras de Rosélie et suivit Bianca jusqu’à l’endroit où se trouvait Elvire. Celle-ci détacha du bras de Rosélie la main de sa nièce, et conduisit la triste victime à l’église du couvent. Le père Anselme était à l’autel, revêtu de ses habits pontificaux, et à ses côtés Hippolyte, non moins ému que celle qui venait là pour s’unir à lui.

— Mon père, dit la comtesse à Anselme, accomplissez votre ministère.

Quand Victoria se vit à l’autel à côté d’Hippolyte et qu’elle entendit les premières paroles du prêtre, sa tête se perdit, la confusion se mit dans ses idées, elle resta immobile et frappée de stupeur. Cependant le religieux poursuivait la cérémonie, et le moment vint de donner la bénédiction aux deux époux. Elle prononça machinalement le consentement solennel, se laissa passer au doigt l’anneau nuptial, et ne reprit la conscience de ce qui se passait autour d’elle que lorsque l’office fut terminé. Elle était la femme d’Hippolyte.

On se remit en marche pour retourner au château, et pendant que la comtesse entretenait le père Anselme, Hippolyte, qui donnait le bras à Victoria, trouva l’occasion de lui dire à voix basse, en prenant sa main tremblante :

— Avez-vous donc pu croire, doña Victoria, que celui qui a reçu de vous, un engagement arraché par la terreur, fût jamais assez lâche pour en abuser ? non ; votre cœur et votre main sont encore libres, sachez-le bien ; et, s’il le faut, j’unirai ma voix à la vôtre pour faire annuler des vœux que votre consentement pourrait seul rendre valables. Daignez me pardonner si j’ai été forcé de prendre un rôle dans cette scène où votre délicatesse a eu tant à souffrir ; mais je n’avais pas d’autre moyen de vous arracher au pouvoir de ceux qui méditent votre ruine. L’extrémité du péril justifie ce remède extrême, et j’ose espérer que vous approuverez ma conduite quand il me sera possible de vous en révéler les motifs.

Un regard plein de reconnaissance remercia timidement ce généreux ami. Victoria allait compléter sa réponse par des paroles, affectueuses, lorsqu’elle arriva au château. Le déjeuner était déjà servi ; la comtesse, impatiente d’envoyer sa nièce au couvent de Sainte-Marguerite, avait pressé tous les préparatifs.

Tout à coup, au moment de se mettre à table, un domestique annonça l’arrivée du comte de Montfort.

Cette brusque nouvelle troubla la comtesse.

— Quel contre-temps ! s’écria-t-elle ; qu’on ne le laisse point entrer ici.

— Madame, dit le domestique, M. le comte me suit, et je pense qu’il est déjà dans l’antichambre.

Alors la comtesse se levant avec vivacité et indiquant la pièce voisine :

— Mon père, dit-elle, et vous, Hippolyte, passez, je vous en prie, dans cette chambre pour un moment. Excusez-moi ; j’ai des raisons que vous saurez plus tard.

Le religieux et le jeune homme se retirèrent, et la porte se refermait à peine sur eux que le comte de Montfort entra dans le salon.

Son premier mouvement fut de s’avancer vers la comtesse et de lui prendre la main pour la porter à ses lèvres ; mais tout à coup, apercevant Victoria :

— Ciel ! me trompé-je ? s’écria-t-il ; est-ce bien doña Victoria que j’ai le bonheur de revoir ?

Puis, se retournant vers Elvire :

— Ah ! madame, continua-t-il avec amertume, vous avez donc voulu m’abuser ? Pourquoi m’avez-vous dit que mademoiselle s’était retirée volontairement dans un couvent, pour y prendre le voile ?

— Je ne vous ai pas trompé, répondit Elvire avec un grand sang-froid. Il est très vrai que ma nièce était partie pour le couvent, mais en route sa voiture a été attaquée, et la pauvre enfant a été emmenée dans le repaire de ces bandits qui infestent les Pyrénées.

Elle se mit ensuite à raconter succinctement les aventures et les périls de Victoria, et termina en disant :

— À présent, mon cher comte, il me reste à vous apprendre le dénouement merveilleux de cette histoire. Sachez que ce généreux Hippolyte, dont je viens de vous parler, et qui s’est si vaillamment exposé pour ma chère nièce, a pris sur elle assez d’empire pour la faire renoncer à sa vocation religieuse, et qu’il est devenu son époux.

— Que voulez-vous dire ? répliqua le comte ; vous plaisantez, je suppose ?

— Point du tout, reprit la comtesse avec un sourire de vengeance satisfaite. Cette Victoria de Modène, cette fière personne qui a rejeté les hommages du galant comte de Montfort, a donné son cœur et sa main au plus aimable des nègres.

En disant ces mots, elle courut vers la chambre où elle avait fait cacher le jeune homme.

— Venez, dit-elle, venez, noble Hippolyte, le comte de Montfort réclame l’honneur d’être présenté au mari de Victoria de Modène.

Pendant cette scène, Victoria, accablée d’humiliation, restait immobile, les yeux fixés sur le parquet. Elle fut tirée de cet état de stupeur par le cri de surprise que poussa le comte de Montfort, au moment où la porte s’ouvrit.

— Que vois-je, s’écria-t-il, le comte Urbino !

Elle leva les yeux, et que devint-elle quand, sous l’habit que portait Hippolyte, elle reconnut l’étranger de l’église, l’original de ce portrait chéri, dont, le matin même, elle avait cru se séparer pour jamais !

XXXII

L’exclamation du comte de Montfort avait excité aussi l’attention d’Elvire.

— Urbino ! dit-elle d’un ton surpris et courroucé ; que venez-vous chercher ici ?

— Vous m’avez appelé, madame, repartit le jeune homme, et je me hâte de répondre. Le mari de Victoria de Modène ne doit-il pas être fier de se montrer ?

— Son mari ! répéta-t-elle avec stupéfaction.

Tant d’émotions cependant assaillaient le cœur de Victoria, qu’elle n’eut pas la force d’y résister. Elle pâlit, ferma les yeux et se renversa sur le dos de son fauteuil.

Urbino tomba à ses pieds. Au premier son de cette voix si chère, elle rouvrit les yeux et le regarda faiblement à travers ses larmes.

— Ma Victoria, ma chère Victoria, disait-il, pardonnez-moi d’avoir gardé si longtemps ce déguisement que la prudence m’a forcé de prendre ; pardonnez-moi aussi de l’avoir quitté si brusquement, mais, vous le voyez, on m’y a contraint. Appelé tout haut comme l’époux de Victoria de Modène, je n’ai pu me résoudre à vous faire injure en produisant sous ce titre glorieux un personnage bas et obscur. J’ose affirmer maintenant devant vous que mon rang et ma naissance me rendent digne de m’allier à l’illustre maison de Modène. Le nom d’Urbino me donne le droit de vous protéger, et, je le jure, puisque le ciel a confié un si précieux trésor à ma garde, je saurai le défendre envers et contre tous.

— Téméraire, insensé que vous êtes ! s’écria la comtesse suffoquant de colère, vous n’êtes pas le mari de Victoria. C’est Hippolyte qu’elle a épousé, c’est sous ce nom menteur qu’elle a été mariée ; ainsi elle ne peut être la femme d’Urbino. Ce mariage est nul et elle reste soumise à ma tutelle.

— Le mariage est valable, répliqua Urbino. Je savais trop le prix de la main qui m’était offerte pour risquer de me la voir reprendre. C’est sous mon propre nom que j’ai engagé ma foi à doña Victoria et que j’ai reçu la sienne. Le père Anselme peut dissiper vos doutes sur ce point.

La comtesse ne répondit rien, mais ses yeux se portèrent sur le religieux.

— L’époux de doña Victoria, dit alors le vénérable Père, a été marié sous le nom qu’il avait droit de porter. Le mariage est tel que le prescrivent les lois ecclésiastiques et civiles, et voici la comtesse Urbino.

— Ah ! malheureuse enfant ! s’écria la comtesse hors d’elle-même, savez-vous ce que vous avez fait ? C’est un arrêt de mort que vous avez porté contre moi, l’arrêt d’une mort ignominieuse ; et vous-même vous vous êtes plongée dans un abîme de maux dont vous ne pourrez plus sortir.

Et, pareille à une pythonisse de malheur, elle quitta la chambre dans un accès de rage qui allait jusqu’à la frénésie.

— Comte Urbino, dit alors Montfort avec l’accent d’une douleur réelle, nous étions amis, je vous avais fait confidence de mes sentiments, et c’est vous qui m’enlevez le bonheur de ma vie !

— Comte de Montfort, répondit le jeune homme, mes sentiments aussi vous étaient connus. Ce matin, la main de doña Victoria m’a été accordée par la personne que la loi lui a donnée pour tutrice ; mais c’est d’elle seule que je veux tenir tous mes droits, et le premier usage que j’en ferai, ce sera de la confier à un asile digne de la recevoir.

Puis, se tournant vers elle : — Doña Victoria veut-elle bien, ajouta-t-il, s’en reposer sur mon honneur et accepter mes services ?

— Ô comte Urbino ! répondit-elle en rougissant, est-ce une question à me faire ?

Et elle lui tendit la main. Urbino la prit en regardant le père Anselme :

— Mon père, dit-il, vous ne refuserez pas sans doute de nous conduire au couvent de Sainte-Marguerite ?

Le religieux fit un signe d’assentiment, et tous trois sortirent, laissant le comte de Montfort se remettre de son amer désappointement.

Chemin faisant, Urbino parla ainsi :

— Chère Victoria, dès le premier instant que j’ai eu le bonheur de vous rencontrer, j’ai dû m’envelopper de mystère. Cette cruelle nécessité n’a pas encore cessé pour moi, il faut maintenant que j’aille où ma destinée m’appelle, ce voyage décidera de mon bonheur à venir. Vous ne me reverrez que si je puis ramener avec moi un père qui sollicitera à son tour un aveu surpris peut-être à votre compassion pour un inconnu ; mais le nom de cet inconnu, croyez-le bien, dès qu’il lui sera permis de le déclarer, ne fera pas honte à celui que vous portez.

Ce discours rendit l’orpheline rêveuse : le voile mystérieux dont son époux continuait à se couvrir ne l’inquiétait pas sur l’origine qu’il lui cachait encore, et les manières du jeune homme avaient assez prouvé son illustre naissance avant même l’assurance qu’il en avait donnée. Mais en retrouvant ce dangereux enchanteur qui le premier avait troublé le repos de son âme, elle ne pouvait se défendre de certains souvenirs douloureux. Le nom de Mathilde était sur ses lèvres. Mathilde ! elle se rappelait les paroles sorties de la bouche même de cette jeune et intéressante personne. Quelle tache elle croyait découvrir alors dans le caractère d’Urbino, et combien elle regrettait cette loyauté, cette pureté de sentiment qu’elle avait tant admirée chez Hippolyte !

Son âme fière et généreuse lui suggérait ensuite d’autres idées : l’engagement qui nous lie n’est point irrévocable, se disait-elle ; il l’a déclaré lui-même. Eh bien, renonçons à cette union, abjurons la première les serments que nous nous sommes faits. Oui, Urbino, c’est ton honneur qui me commande ce sacrifice. Mathilde et toi, soyez heureux l’un par l’autre, et ma vie à moi ira s’ensevelir dans ce monastère !

Ces pensées décourageantes se reflétaient malgré elle dans ses yeux. Urbino, la voyant agitée par un sentiment pénible dont il ignorait la cause, devint à son tour triste et pensif. Il ne se doutait pas qu’elle fût instruite de l’existence de Mathilde. Il s’imagina donc que le mystère dont il était encore obliger de s’entourer avait inspiré à Victoria quelque soupçon sur sa droiture. Cette idée le décida, et s’adressant à Anselme :

— Mon père, dit-il, il me tarde de sortir d’une situation fausse et incertaine qui me pèse et qui me fatigue. Ce soir même je partirai pour Rome. Je suis impatient de me montrer à Victoria tel que je suis, tel que je serai toujours. Le moment où j’aspire, c’est celui où pas une de mes pensées, pas un de mes sentiments ne restera dans l’ombre, où ses yeux pourront lire dans mon cœur comme dans le sien.

On arriva au couvent de Sainte-Marguerite. L’abbesse accueillit la fille du comte Ariosto avec la cordialité la plus franche. Urbino lui dit qu’il venait placer sous sa protection une épouse chérie dont il était forcé de se séparer pendant quelque temps ; puis, ayant peine à contenir son chagrin, il hâta le plus possible le moment de son départ. En quittant cette femme adorée, il emportait l’espoir de la revoir bientôt ; quant à elle, ferme dans la résolution qu’elle avait prise, elle trouva en elle-même assez de courage pour prononcer un adieu qu’elle croyait éternel. Mais quand Urbino fut sorti, succombant sous la violence de l’effort qu’elle venait de faire, elle tomba sans connaissance dans les bras de Rosélie.

XXXIII

Lorsque Victoria revint à elle, elle jeta ses deux bras autour du cou de sa chère Rosélie et versa d’abondantes larmes. Mais elle ne s’en trouva pas soulagée, et la plaie de son cœur restait toujours ouverte.

Le père Pierre, qui vint la voir le lendemain, lui apprit qu’Urbino était parti pour Rome, en compagnie du vénérable père Anselme et de Thomas ; que la comtesse et Bianca avaient quitté le château, sans que l’on sût ce qu’elles étaient devenues ; qu’enfin le comte de Montfort se préparait à aller finir ses jours en Angleterre.

Soudain, Victoria vit arriver une personne dont la présence lui eût rendu le bonheur, si un tel miracle eût été possible. C’était la signora Ursule Farinelli, son ancienne institutrice.

L’orpheline, qui ne pouvait guère s’ouvrir à Rosélie du sujet de ses peines, ni prononcer devant elle le nom de Mathilde, eut la satisfaction, si chère aux malheureux, de verser ses chagrins dans le sein d’une compagne qui avait toujours lu dans son cœur, et qu’elle chérissait avec une sorte de piété filiale.

Cette confidence affligea vivement la digne Ursule, sa prudence et sa tendresse ne lui indiquaient aucun remède à des maux si cuisants. — Attendons, dit-elle, l’arrivée d’Alberti ; le parti le plus sage serait de l’envoyer à Rome auprès du comte Urbino, pour l’interroger sur cette jeune Mathilde et connaître les détails de sa liaison avec elle. Alors au moins vous serez délivrée du tourment de l’incertitude.

Mais les jours s’écoulaient, et Alberti ne paraissait pas, aucune nouvelle d’ailleurs du comte Urbino ni du père Anselme. Pour calmer les inquiétudes que faisait naître ce silence prolongé, Ursule résolut de faire partir Diégo, dont la santé était assez bien rétablie pour lui permettre ce voyage.

La veille du jour fixé pour son départ, comme Victoria était dans sa chambre avec Ursule et Rosélie, une sœur du couvent vint dire à la signora Farinelli que madame l’abbesse désirait lui parler. Ursule sortit, mais son absence dura si longtemps, que Victoria, étonnée, envoya Rosélie en demander la cause. Cependant le temps se passait, et Rosélie à son tour ne revenait pas ; la triste épouse d’Urbino, ne pouvant résister à son impatience, descendit elle-même au parloir.

Les premiers objets qui frappèrent ses yeux furent ses deux compagnes et l’abbesse, toutes trois en pleurs et en prières. Avant qu’elle eût pu s’informer du sujet de leur affliction, elle aperçut à travers la grille du parloir, le fidèle Thomas qui paraissait plongé dans la consternation.

À cette vue, les plus sinistres pressentiments s’élevèrent dans l’âme de Victoria, mais en même temps son courage allant au-devant du malheur :

— Parlez, dit-elle, Thomas, ne me cachez rien ; Urbino est mort, ou il est au pouvoir de ses ennemis.

— Il existe, chère dame, du moins je l’espère, répondit Thomas en s’approchant de la grille ; mais les brigands ont surpris en route notre brave capitaine, ainsi que le seigneur Sébastien et le père Anselme. Tous trois sont tombés dans les mains de ces bandits.

— Racontez-moi tout, dit Victoria, donnez-moi tous les détails ; s’il existe, on peut le sauver peut-être ; je l’essaierai ; parlez.

L’abbesse et Ursule contemplaient Victoria avec admiration.

Voici ce qui résulta du récit du bon matelot, malgré le désordre et la confusion de ses explications :

Urbino et Anselme, suivis de Thomas, s’étaient embarqués à Nice et avaient abordé à Pise ; c’est de là qu’ils devaient se diriger vers Rome. Ils attendaient la voiture qui devait les y conduire, quand ils virent descendre d’un carrosse, dans la cour de leur auberge, le seigneur Sébastien, accompagné du personnage nommé Francisco, dont il a été tant question dans le cours de cette histoire. Urbino, au comble de la surprise, courut au-devant d’eux, et de leur côté, ils ne furent pas moins étonnés de le voir. Tous trois se retirèrent dans la chambre basse de l’hôtel où était resté le père Anselme ; puis, on vit Francisco et Urbino sortir de là tout affligés, comme si le premier eût fait part à l’autre de quelque désastreuse nouvelle ; ils s’acheminèrent ensemble vers le port pour s’assurer d’un bâtiment prêt à mettre à la voile, et bientôt après, tous s’embarquèrent pour Cadaquès.

Thomas apprit, quand il fut à bord, que l’objet de ce voyage était de retirer des mains de don Manuel une jeune personne nommée Mathilde, que ce chef de brigands avait enlevée pendant une absence de Francisco.

Le comte Urbino paraissait consterné ; il ne cessait de s’accuser lui-même d’être la cause du malheur de Mathilde, et cette pensée le jetait dans une sorte de désespoir. À la fin ils gagnèrent heureusement le port de Cadaquès, où Francisco les quitta ; mais on devait le rejoindre dans une grotte contiguë au château de don Manuel. Les autres voyageurs prirent des habits religieux, suivant la recommandation qu’il leur avait faite, et se mirent en marche. Mais Urbino était le seul qui connût cette partie de forêt qui mène à la grotte ; par malheur il se trompa de route, et s’engagea si loin dans les détours du bois que malgré tous ses efforts, il ne put retrouver le bon chemin. La nuit surprit les voyageurs harassés de fatigue et désespérés ; ils découvrirent alors la cabane d’un chevrier, à qui ils demandèrent asile et qui leur fit un accueil hospitalier. Au milieu de la nuit, Thomas, qui s’était retiré sous un hangar assez éloigné et qui s’y était endormi sur un tas de paille, fut brusquement réveillé par un galop de chevaux et par les cris du chevrier. Cet homme lui apprit qu’une troupe de brigands avait enfoncé sa porte et était tombée sur les voyageurs, et que malgré la résistance du plus jeune qui s’était défendu comme un lion, on les avait terrassés, garrottés et emportés, tandis que lui-même, retenu par deux des bandits, n’avait pu même appeler à leur aide.

Le premier mouvement de Thomas avait été de courir sur les traces de ses compagnons, mais voyant bien que c’eût été inutile, il avait cru de son devoir de venir rendre compte à Victoria de ce funeste événement.

Le danger d’Urbino et les moyens de le sauver occupaient en ce moment toutes les pensées de Victoria. Dans le récit qu’elle venait d’entendre, plusieurs circonstances avaient sans doute blessé son cœur ; ainsi elle ne s’attendait pas à apprendre qu’Urbino avait conservé pour Mathilde un intérêt si dévoué ; mais sa force d’âme et sa résolution triomphèrent de ces premières impressions.

— Madame, dit-elle à l’abbesse, nos causes ici sont communes ; les mêmes périls enveloppent votre frère et mon mari. Il faut que nous les sauvions tous deux. Je sais de quel crédit jouit le grand-prieur de la maison de Saint-Louis. Si vous parvenez à l’intéresser en notre faveur, nous ne devons désespérer de rien ; les armes de la sainte-inquisition nous ouvriront l’accès du château de don Manuel, et nous donneront la force d’arracher à ces monstres leurs victimes. Mais il n’y a pas un instant à perdre, le moindre retard serait un crime. Que Dieu m’aide, et sous la puissante protection des religieux de Saint-Louis, je pars cette nuit pour l’Espagne.

— Vous, ma fille ! s’écria Ursule mortellement alarmée.

— Diégo et Thomas m’accompagneront.

— Pourtant, dans l’état où vous êtes…

— Mon amie, ma seconde mère, reprit Victoria d’un ton ferme, vous savez si j’ai toujours aimé à suivre vos conseils, mais cette fois toute ma déférence, toute ma tendresse pour vous ne changeront rien à ma résolution. Je suis la femme d’Urbino, et tant que je porterai ce nom, j’en saurai remplir les devoirs. Le premier de ces devoirs est aujourd’hui de sauver mon époux.

Ursule ne répliqua rien ; l’inspiration qui animait Victoria lui donnait une force persuasive qui gagnait jusqu’à la prudente institutrice. Elle ne put que s’incliner devant tant d’énergie et de dévouement, et prit elle-même la résolution d’accompagner son élève dans cette périlleuse entreprise.

L’abbesse envoya sur-le-champ au couvent de Sainte-Marie un exprès porteur de la triste nouvelle qu’elle venait de recevoir. En même temps, elle invitait à se rendre auprès d’elle les membres les plus importants de cette communauté, ceux surtout que leur crédit ou leurs lumières mettaient en mesure d’être le plus utiles ; ce soin rempli, elle appela ses religieuses au chœur, et ordonna une neuvaine pour demander à Dieu l’heureuse délivrance du père Anselme et de ses deux compagnons d’infortune.

DEUXIÈME PARTIE

I

Quand la nouvelle de l’enlèvement des voyageurs parvint au monastère de Saint-Louis, la consternation y fut générale. Le père Anselme avait acquis par ses vertus et ses lumières une haute considération dans son ordre ; le grand-prieur surtout lui avait voué autant d’affection que de respect. Ce grand-prieur était lui-même un personnage très considérable dans l’Église ; proche parent du pontife romain, il exerçait sur la congrégation du Saint-Office une influence puissante quoique secrète, et c’était par son entremise que le pape transmettait ses instructions particulières à ce redoutable et mystérieux tribunal ; il mit tout ce crédit et ce pouvoir au service de son malheureux ami. Il était naturel d’invoquer la compétence du Saint-Office dans une affaire de cette nature. Le château des Pyrénées, longtemps occupé par les Maures, recélait encore une troupe de mécréants et d’infidèles, et, s’il fallait en croire les bruits répandus dans toute la Catalogne sur les épouvantables mystères de ce séjour, il se cachait là d’infâmes sorciers qui entretenaient un commerce immonde avec les puissances de l’enfer.

Après une mûre délibération on prit le parti d’agir sans retard.

Victoria et ses deux compagnes Ursule et Rosélie, les révérends pères Pierre, Léonard et Saint-Romain, les braves Diégo et Thomas, tous revêtus de l’habit de pèlerin, partirent pour Nice, où ils s’embarquèrent pour les Cadaquès ; un bon vent les conduisit au port en très peu de temps. Dès que la troupe eut abordé à terre, les trois religieux donnèrent avis au Saint-Office du motif de leur arrivée en Espagne.

Les lettres confidentielles dont ils étaient porteurs mirent sur-le-champ en jeu tous les ressorts cachés de l’organisation inquisitoriale. Une force imposante fut rassemblée, munie des ressources nécessaires, et tous ceux qui la composaient revêtirent l’habit monacal, plus favorable que tout autre au secret de leur marche et de leurs desseins.

Les trois femmes devaient demeurer à Cadaquès, sous la protection du pouvoir ecclésiastique, pendant que les religieux de Saint-Louis, ainsi que Diégo et Thomas, se joindraient à l’expédition dirigée contre le château de don Manuel. Diégo fut chargé de leur servir de guide dans l’inaccessible repaire ; mais il ne prit cet engagement qu’à la condition expresse qu’il lui serait permis de favoriser l’évasion de don Manuel, si celui-ci se trouvait encore dans le château.

On se mit en marche à la nuit tombante ; mais, à l’insu de tous, une autre personne encore vint se mêler à la troupe mystérieuse ; c’était Victoria qui, bien enveloppée d’un froc et abritée sous un capuchon que le fidèle Thomas avait trouvé moyen de lui procurer, se glissa dans les rangs de la redoutable procession, quand elle s’achemina vers la forêt.

Après une longue route, on arriva devant une masse de rochers escarpés, il fallut beaucoup d’efforts et de peine pour en gravir le sommet, de là on descendit dans une caverne immense dont les détours infinis formaient un labyrinthe inextricable ; jamais on n’en eût trouvé l’issue sans l’expérience du guide qui précédait la troupe, mais cette issue était fermée par une barrière de fer, d’un mécanisme tel que l’effort qu’on faisait naturellement pour l’ouvrir mettait en mouvement une quantité de dards aigus et de lames tranchantes dirigés de toutes parts sur l’audacieux qui tentait le passage. Impossible d’ailleurs de tourner ce terrible obstacle, on se trouvait dans un étroit défilé entre de gigantesques rochers à pic et un précipice, au fond duquel on entendait mugir les vagues bouillonnantes d’un torrent.

La troupe recula d’épouvante, persuadée que Diégo s’était égaré en les conduisant dans cette impasse effroyable ; mais celui-ci, après s’être amusé un instant de leur surprise, s’approcha sans rien dire du rocher à pic et saisit un anneau caché dans une de ses fentes ; au même instant, un fracas étourdissant de ferrailles et de chaînes, répété mille fois par les échos de la montagne, vint glacer d’effroi les plus intrépides ; mais ils virent sortir des flancs du rocher et glisser sur le sol un large pont de fer qui, s’allongeant peu à peu, alla se poser sur l’autre bord du gouffre. Ils se hâtèrent de franchir ce pont, et traversant ensuite d’autres passages non moins mystérieux, dont Diégo possédait le secret, ils parvinrent enfin sous les voûtes de ce formidable château qui, depuis tant d’années, était le fléau et la terreur de la Catalogne ; ils avancèrent à travers des couloirs, des escaliers, des trappes et des portes de communication habilement masquées, pénétrèrent dans les appartements et se trouvèrent enfin dans la grande salle du château, au moment où l’horloge du dôme sonnait la cinquième heure. Là ils s’arrêtèrent et se déployèrent sur deux lignes en continuant d’observer le plus profond silence.

Le père Pierre le rompit le premier pour demander que l’on procédât sans retard à l’exécution des ordres de la sainte-inquisition.

Aussitôt on éteignit les torches, on les remplaça par des lanternes sourdes, et la troupe fut divisée en trois détachements ; l’un devait rester dans la salle, dont on faisait le quartier-général ; le second, conduit par Thomas, se dirigea vers la chambre de Garcias, et le troisième, à la tête duquel marchaient Diégo et le père Pierre, s’achemina vers l’appartement de don Manuel.

Notre héroïne faisait partie de la troupe postée dans la grande salle ; environnée d’ombre et de silence, parmi tous ces hommes armés, n’osant faire un mouvement de peur d’être reconnue, elle frémissait, non pour elle-même, mais pour Urbino dont l’existence dépendait des hasards de cette entreprise.

À mesure que Diégo approchait de l’appartement de don Manuel, il sentait son cœur se révolter contre une démarche entachée quelque peu de trahison et de perfidie ; mais il se disait qu’après tout l’attachement et la reconnaissance l’avaient déjà engagé envers la famille Ariosto, bien avant qu’il n’eût eu des relations avec don Manuel.

Arrivé à la porte de la chambre, Diégo, tout tremblant, toucha, sans être vu de personne, un petit ressort qui répondait au chevet du lit de don Manuel, pour le réveiller au besoin et lui donner le temps de s’échapper par quelque issue secrète ; cette précaution prise, Diégo indiqua la porte aux familiers qui l’enfoncèrent aussitôt ; il les suivit dans l’intérieur, pâle comme la mort, jetant de tous côtés des regards inquiets ; mais il s’aperçut bien vite que le chef n’avait point passé la nuit dans son lit, et qu’il était absent du château ; cette certitude le soulagea d’un poids énorme.

On poursuivit les recherches dans cette partie du château, toutes les chambres étaient vides, et le désordre où on les trouva donna à penser qu’elles avaient été quittées avec précipitation par leurs habitants. Cette circonstance singulière inspira aux religieux quelques soupçons sur la fidélité des chefs de l’inquisition. Diégo, lui, ne mit pas en doute que les gens du château n’eussent été prévenus pendant la nuit. Le détachement retourna donc dans la grande salle, où la troupe que Thomas conduisait rentra en même temps, après une perquisition tout aussi infructueuse.

L’aurore commençait à paraître, Diégo, suivi d’une escorte respectable, alla faire la reconnaissance des remparts, on n’y trouva pas une seule sentinelle, tout était désert et abandonné. On résolut donc, puisqu’on n’avait aucune résistance à craindre, de se diriger tout de suite sur le quartier des prisons, pour rendre la liberté aux malheureux détenus.

Le logement du geôlier Gonsalvo était vide comme tout le reste ; parmi les meubles en désordre, on trouva heureusement les trousseaux de clés des cachots. Aussitôt on ralluma les torches, et Diégo, à la tête d’une nouvelle troupe, se mit en devoir d’aller briser les fers des captifs.

II

Victoria trouva moyen de se joindre au détachement qui allait visiter les prisons ; Thomas, qui ne la perdait pas de vue, se plaça à côté d’elle ; à chaque porte qui s’ouvrait, à chaque voix plaintive qui s’élevait de ces sombres demeures, le cœur de la jeune femme battait de crainte et d’espérance ; ses yeux se portaient avec avidité sur ces malheureux qu’on délivrait de leurs chaînes, mais ils ne rencontraient que des visages inconnus, les uns hébétés par la souffrance, les autres exaltés par une joie délirante. Accablée de ce pénible spectacle, elle était prête à retourner sur ses pas, quand elle aperçut, dans un cachot ouvert, une prisonnière à genoux et priant sur la paille qui lui servait de lit, elle s’approcha pour la mieux regarder ; quelle fut sa joie en reconnaissant sa chère Octavia Bernini, dont elle avait pleuré la mort ! Hors d’état de contenir son émotion, elle se jeta au cou de sa compagne retrouvée, et son capuchon, dérangé par ce mouvement, découvrit à tous les yeux les traits de Victoria.

La surprise du père Pierre et de Diégo fut extrême, ils la blâmèrent sévèrement de son imprudence, et voulurent la ramener dans les appartements, mais un des inquisiteurs, s’approcha de Diégo et lui dit à l’oreille :

— Conduisez doña Victoria chez Sébastien ; elle y trouvera Thérèse.

Puis il se perdit dans la foule des familiers. Cependant, Diego, docile à cet avis, donna le bras à la fille du comte Ariosto, et la mena au logement de Sébastien, où Thérèse était en effet renfermée. Qu’on se figure la joie de la bonne femme à la vue de l’orpheline ! elle en oubliait sa propre délivrance.

Le premier soin de Victoria fut de s’informer du sort de Sébastien et des autres personnes détenues dans le château.

— Ah ! chère dame, répondit Thérèse, je n’ai pas revu le seigneur Sébastien, depuis le jour où l’on m’a séparée de vous. Ce scélérat de Garcias a eu soin de me retenir en prison, et je n’en suis sortie qu’après votre évasion ; depuis lors, on n’a amené ici qu’une seule captive, une jeune dame charmante, comme vous, et que l’on appelait Mathilde.

— Mathilde !

— Vous la connaissez ? dit Thérèse. Hélas ! je ne puis vous dire ce qu’elle est devenue.

— Diégo lui demanda alors où était don Manuel.

— Je ne sais, répondit-elle, mais hier il a soupé ici. Vers minuit, ces affreux tonnerres souterrains, de si funeste présage, ont retenti avec un fracas épouvantable. Dans ma frayeur, j’ai couru avec Juan pour me réfugier auprès de mes maîtres, quand tout à coup est apparu un grand spectre, en longue robe noire, entouré d’une flamme bleuâtre, qui est entré chez don Manuel. Je suis tombée évanouie, et quand j’ai repris connaissance, je me suis trouvée enfermée dans cette chambre.

Pendant que Thérèse rapportait ainsi toutes les circonstances de cette dernière journée, son attention et celle des personnes qui l’écoutaient furent détournées par des cris de joie qui partaient de la grande salle, la voix forte du matelot Thomas se faisait entendre par-dessus les autres.

— Dieu soit loué ! s’écriait-il ; voici une bonne part de notre équipage reprise sur ces maudits corsaires !

En même temps, Victoria vit paraître le vénérable Anselme, dont on venait de briser les chaînes. Le bon père, qui ne s’attendait guère à la retrouver en un tel lieu ni sous un pareil costume, reçut avec attendrissement ses témoignages de pieuse affection, et comme les autres religieux de Saint-Louis, impatients de le ramener à leur monastère, pressaient Victoria de quitter avec eux ce séjour de désolation, elle se refusa à leurs instances ; un secret instinct lui disait qu’une autre victime, objet de toute sa sollicitude, languissait dans quelque cachot ignoré, et cette idée, pareille à un lien magique, retenait l’épouse d’Urbino dans le château maudit.

Pendant que ses compagnons insistaient pour l’emmener, le même inquisiteur qui avait parlé mystérieusement à Diégo, s’approcha d’elle et lui dit assez bas pour n’être entendu de personne :

— Gardez-vous bien de quitter ce lieu avant d’être instruite sur le sort du comte Urbino.

Elle tressaillit ; toutefois, conservant assez d’esprit pour ne pas perdre de vue ce conseiller mystérieux, elle trouva moyen, à son tour de se rapprocher de lui, et de lui dire rapidement sans être observée :

— Avez-vous quelque motif de supposer que le comte Urbino soit ici ?

— Oui, répondit l’inconnu en regardant autour de lui pour s’assurer qu’on ne l’écoutait pas ; j’ai lieu de croire qu’il est renfermé dans quelque cachette qui a échappé à nos recherches, et je n’ai pas moins que vous le désir de le retrouver.

Puis, après une pause, il reprit en baissant encore plus la voix :

— J’aurai peut-être besoin de vous. Auriez-vous le courage de me suivre, pendant la nuit, dans des endroits connus de moi seul ?

— Pour le sauver ? oui ; répondit-elle avec assurance.

— À minuit donc, trouvez-vous à la porte qui donne dans la bibliothèque.

Cela dit, il s’éloigna et disparut.

III

De ce moment, Victoria manifesta la ferme résolution de rester au château.

Il fut donc convenu que, le lendemain matin, Diégo, bien escorté, partirait pour Cadaquès, afin de calmer les inquiétudes d’Ursule et de Rosélie, et de les amener toutes les deux auprès de leur jeune maîtresse. Chacun alla ensuite se livrer au repos, mais Victoria, toute troublée, songeait à l’engagement qu’elle venait de prendre.

— M’abandonner ainsi, se disait-elle, à la discrétion d’un moine inconnu, dont les démarches mystérieuses, dont la voix sinistre, m’inspirent un effroi involontaire ? Mais, après tout, que m’importe la vie ? Faudra-t-il négliger, par une sotte et égoïste terreur, la seule ressource qui me reste peut-être pour arracher mon époux à la torture et à la mort ?

Cette pensée lui rendit tout son courage. Dès qu’elle entendit l’horloge sonner minuit, elle se leva doucement, s’enveloppa du froc qui lui avait servi en voyage, et gagna sans bruit la bibliothèque. Le moine était là, assis devant une table, ayant près de lui une lanterne sourde et un panier couvert. Son capuchon était rabattu sur son visage.

— Je comptais sur vous, dit-il à Victoria ; c’est bien, ma fille. Je ne vous cache pas que nous allons peut-être affronter des dangers de plus d’un genre ; mais il en est contre lesquels j’ai pris toutes mes précautions, et voici, en tout cas, de quoi vous défendre.

Il ouvrit sa robe et montra une ceinture garnie de pistolets.

— Pour parvenir à notre destination, reprit l’inquisiteur mystérieux, nous aurons à traverser des passages qu’il m’est interdit, sous la foi du serment, de laisser voir à qui que ce soit. Votre dévouement ira-t-il jusqu’à souffrir que je vous bande les yeux ?

— Faites, répondit Victoria, rejetant son capuce en arrière et présentant ses yeux au bandeau du moine.

— Vous ne le garderez pas longtemps, reprit celui-ci en attachant le bandeau ; car ces passages secrets sont tout près de nous.

Puis il lui tendit la main pour la conduire. Cette main était glacée, et la jeune femme frissonna en la touchant. Mais elle surmonta cette impression et suivit son guide.

Pendant quelque temps elle marcha sur un sol uni et facile. Son compagnon ne s’arrêta que deux fois comme pour ouvrir des portes ; après quoi, il fit une pause plus longue et frappa du pied avec force. Aussitôt le terrain s’abaissa sous leurs pieds à une certaine profondeur, alors le moine enleva Victoria de l’endroit où elle était, puis la posa à terre deux pas plus loin, et elle comprit par le bruit qui se fit au-dessus d’elle, qu’ils étaient descendus par une trappe qui remontait à sa place.

L’inquisiteur lui ôta ensuite son bandeau, et elle se vit à l’entrée d’une voûte obscure et basse, creusée par la nature même à travers une chaîne de rochers. Dans un renfoncement à droite, se trouvaient quelques torches de résine, mises là sans doute par précaution. L’inquisiteur en prit deux qu’il alluma à sa lanterne ; il en garda une et remit l’autre à sa compagne, et tous deux s’engagèrent sous la voûte.

Dans ce passage fort resserré, le sol, que les flots venaient recouvrir pendant la haute marée, était fangeux et glissant ; on avait peine à s’y soutenir. Ce sentier tortueux débouchait dans une vaste et sombre caverne où la mer envahissante avait fini par se creuser un lit, torrent impétueux dont les vagues se brisaient sur le roc avec de sourds mugissements. Après quelques pas dans la caverne, le long de ces eaux bouillonnantes, Victoria fut dirigée par son guide vers une rampe escarpée et rocailleuse qu’il lui fallut gravir avec beaucoup d’efforts et de fatigue. Arrivée au sommet, elle vit que, par un jeu bizarre de la nature, la roche se recourbait en saillie, de manière à former une espèce de pont qui traversait toute la largeur de la caverne à cent pieds au-dessus du torrent, arche aérienne sans base et sans support, suspendue par une sorte de pouvoir magique.

De quel courage ne dut-elle pas s’armer pour s’aventurer sur cette longue et étroite bande de rocher, détachée du reste de la terre !

Arrivée enfin à l’extrémité de ce pont sauvage qui s’abaissait en arcade de l’autre côté de la caverne, mais sans rejoindre le sol, elle franchit en sautant l’intervalle qui l’en séparait, puis elle se mit à descendre une rampe à peu près pareille à celle qu’elle avait montée du côté opposé. Tout à coup un bruit horrible se fit entendre dans l’éloignement. C’était un mélange confus de cris de rage et de gémissements douloureux. Victoria, saisie de terreur, regarda son guide, attendant quelque explication rassurante. Il ne dit rien et poursuivit sa route.

À mesure qu’elle avançait, elle croyait distinguer le son d’une voix humaine à travers des hurlements de bête féroce et par intervalles le bruit d’un froissement de chaînes. Jamais elle n’avait éprouvé une telle impression d’horreur. Le moine continuait de marcher en silence.

Enfin elle aperçut, à une certaine distance au-dessous d’elle, je ne sais quelle créature d’un aspect étrange, qui se tordait violemment en tous sens, dans un espace de douze pieds, comme furieuse de ne pouvoir briser l’énorme chaîne qui l’attachait au rocher ; et quand les détours de la rampe eurent amené Victoria aussi près de cette espèce de monstre qu’il était possible d’en approcher sans s’exposer à ses atteintes, elle eut sous les yeux le spectacle le plus déchirant et le plus horrible : un être qui semblait tenir en même temps de l’homme et de la bête, poussé au paroxysme de la rage par la faim et par une hideuse maladie. Sa tête, de forme humaine, était ensevelie sous une crinière en désordre et souillée de fange, à travers laquelle étincelaient des yeux de bête fauve. Il marchait ou plutôt bondissait à la manière des quadrupèdes, et à chaque secousse qu’il donnait à ses chaînes, il poussait tantôt des hurlements comme un loup furieux, tantôt des cris plaintifs comme un homme souffrant. Son corps n’était couvert que d’une fourrure épaisse, qui complétait sa ressemblance avec un animal farouche.

L’inquisiteur resta quelques moments à considérer cet effroyable objet. Puis d’une voix forte qui n’était pas sans un accent de compassion, il s’écria :

— Sanguinario ! malheureux Sanguinario !

À cette voix, la misérable créature cessa de s’agiter et se dressa sur ses pieds. Alors Victoria reconnut qu’elle avait réellement devant elle un homme, mais un homme dégradé par cette hideuse frénésie que les médecins désignent sous le nom de lycanthropie. En ce moment, ce n’était plus des hurlements qu’il poussait, mais des gémissements de souffrance. Il indiquait par ses gestes qu’il était torturé par la faim, et joignant ses mains desséchées et noirâtres, il les tendait d’un air suppliant, comme pour implorer un peu de nourriture.

Le moine alors, tirant de son panier un énorme morceau de viande cuite, le jeta aux pieds du malheureux affamé, qui se rua sur cette proie avec des cris de joie si effroyables, que Victoria, défaillante à cet horrible spectacle, fut forcée de s’appuyer sur le bras de son guide.

Celui-ci la prit par la main et l’attira dans une grotte où les cris du furieux et le bruit des chaînes la poursuivaient encore, répétés par mille échos.

— N’ayez pas peur, dit le moine en reprenant sa marche avec elle.

— N’ayez pas peur, répéta une voix qui semblait être derrière Victoria.

Elle se retourna, mais elle ne vit personne.

— Songez à Urbino et prenez courage, ajouta l’inquisiteur en marchant toujours.

— Songez à Urbino et prenez courage, répéta encore une voix qui semblait cette fois partir de la voûte et qui se prolongea en s’adoucissant peu à peu, jusqu’à ce qu’elle s’éteignit dans des sons presque imperceptibles.

Cependant le personnage mystérieux, poursuivant sa route en silence, arriva devant une porte basse, de couleur noire, au-dessus de laquelle on lisait en caractères bizarres, qui paraissaient tracés avec du feu, ces mots : Chambre de la mort.

L’inquisiteur frappa avec force ; un sourd gémissement lui répondit. Il frappa une seconde fois ; un second gémissement plus profond et plus prolongé se fit entendre. Au troisième coup, la porte s’ébranla et tourna lentement sur ses gonds. À mesure qu’elle s’ouvrait, une cloche funèbre tintait, et une musique lugubre résonnait dans le lointain, à laquelle succéda une voix affaiblie par la distance, qui chantait l’office des morts.

Victoria suivit en tremblant son guide dans cette terrible chambre, toute formée de roches noires et entièrement inaccessible au jour. Quand le chant mortuaire eut cessé, le fond de la chambre s’entr’ouvrit avec fracas, et laissa voir l’illumination d’un magnifique service funéraire. Au milieu s’élevait un sarcophage, sur lequel était couchée la figure colossale d’un guerrier de marbre, armé de pied en cap. Une trompette sonna. À ce son trois fois répété, le guerrier se dressa lentement. D’une main il tenait une épée, de l’autre un bouclier dont l’écusson portait les emblèmes de la mort. Il descendit lentement du sarcophage, et s’avança à pas mesurés vers l’inquisiteur et sa compagne. Quand il fut près d’eux, il leva le bras qui était armé, et de ce bras ruissela un jet de sang. Puis l’armure du guerrier se détacha avec fracas, laissant à découvert l’image de la mort, armée d’un dard dont elle toucha l’inquisiteur, et celui-ci tomba la face contre terre.

Hors d’état d’en voir davantage, Victoria, rassemblant toutes ses forces, s’enfuit par la première issue qu’elle trouva ; c’était une porte qui se referma sur elle comme poussée par un ressort. Un escalier s’offrait à sa vue ; elle le descendit sans hésiter et rencontra une seconde porte qui s’ouvrit sans résistance et se referma derrière elle comme la première.

Là, elle se vit dans une sorte de cour profonde, entourée de rochers qui ne lui présentaient aucune issue. Comme elle cherchait à se reconnaître, elle trébucha contre une pierre ; la torche qu’elle portait lui échappa des mains, et s’éteignit en tombant. La malheureuse Victoria demeurait ainsi enfermée dans ce lieu sauvage, au milieu d’une épaisse obscurité.

La première terreur passée, elle promena ses regards dans ces ténèbres, et distingua avec joie un faible rayon le lumière qui brillait à travers une fente de rocher. Elle se dirigea de ce côté, gravit le rocher à tâtons, et quand elle fut au niveau de cette lueur, elle aperçut une petite porte basse pratiquée dans le roc. En poussant cette porte, elle pénétra dans une cellule triangulaire, au milieu de laquelle, sur une table de pierre, était une lampe allumée. À la pâle clarté qu’elle projetait, Victoria vit dans un coin un homme couché sur une natte, couvert d’un cilice et qui paraissait endormi. Elle s’approcha pour l’examiner, et reconnut avec surprise le personnage étrange qui lui était apparu dans la bibliothèque le troisième jour de son arrivée, pour la délivrer si heureusement des brutalités de Garcias.

Il ne dormait pas ; mais, épuisé par la maladie, il languissait dans une prostration voisine de la mort. Cependant, entendant marcher près de lui, il entr’ouvrit les yeux, et faisant un effort pour se soulever, il montra à Victoria un visage presque inanimé et des yeux éteints, traces irrécusables d’une longue souffrance à la fois physique et morale.

Trompé par l’habit monacal de Victoria, il pressa sur ses lèvres un crucifix qu’il tenait entre ses mains défaillantes.

— Dieu de bonté ! murmurait-il d’une voix éteinte et entrecoupée, grâces te soient rendues d’avoir conduit ce saint homme près de moi, à mon lit de mort, misérable pécheur ! Mon révérend, continua-t-il en essayant de se tourner tout à fait, celui qui est là, devant vous, est un homme souillé de crimes… de crimes si épouvantables, que le génie de l’enfer pourrait à peine les égaler. Cependant, à l’approche de ma dernière heure, la mort ne m’épouvante pas… tant j’ai l’espoir… le ferme espoir que ma longue et rude pénitence obtiendra pour moi miséricorde… Mais avant d’implorer le secours de votre saint ministère, je veux, je dois faire à ceux que j’ai si cruellement offensés la seule réparation qu’il soit en mon pouvoir de leur accorder.

En achevant péniblement ces paroles, il tira de son sein un paquet cacheté, et le présentant d’une main tremblante au prétendu confesseur :

— Je vous confie ceci, ajouta-t-il d’un accent solennel, en présence de notre divin Rédempteur. Promettez-moi, sur votre salut éternel, que ce paquet ne sortira de vos mains que pour passer, si Dieu le permet, dans celles de la personne à qui il est adressé. Ne perdez pas un instant, je vous en conjure, pour trouver l’infortuné jeune homme dont j’ai causé tous les malheurs… dont la destinée est renfermée dans cet écrit. Ce précieux dépôt appartient au fils de l’ami, du bienfaiteur que j’ai trahi, à celui que le monde connaît sous le nom de comte Urbino.

— Urbino ! s’écria Victoria en recevant le paquet et en pressant la main glacée du vieillard, vous vous intéressez au comte Urbino.

Au son de cette voix, le moribond retira sa main avec effroi et se rejeta en arrière…

En ce moment, la porte s’ouvrit, et Victoria vit entrer l’inquisiteur.

— Pourquoi m’avez-vous précédé dans ce lieu ? demanda-t-il d’un ton hautain et colère.

Dès que le vieillard l’eut entendu, il frissonna de tous ses membres, et s’adressant à Victoria :

— Au nom du ciel ! s’écria-t-il, cachez bien à cet homme, oui, à cet homme surtout, ce que je viens de vous confier.

— Quoi donc ? demanda l’inquisiteur.

Victoria, qui avait eu le temps de glisser le paquet dans son sein, répondit avec beaucoup de présence d’esprit :

— Dans l’état de faiblesse où est ce malheureux et grâce à cet habit qui l’a trompé, il m’a pris, je pense, pour son confesseur.

Le fougueux inquisiteur s’avança d’un air menaçant vers la couche du moribond.

— Misérable, lui dit-il avec emportement, qu’as-tu osé lui révéler ? Infâme scélérat, toi qui m’as plongé dans un abîme d’iniquités, toi qui as empoisonné ma vie, veux-tu donc pallier l’énormité de tes crimes et chercher à y impliquer les autres ? Parle, vil imposteur, parle donc, ou tu vas sentir tout le poids de ma vengeance !

Victoria se redressa, révoltée de cette lâche et brutale agression contre un mourant.

— Arrêtez, dit-elle d’un ton imposant, respectez la dernière heure d’un malheureux prêt à rendre ses comptes à Dieu, et ne troublez pas son âme par vos fureurs.

L’inquisiteur recula de quelques pas, et soulevant son capuchon pour contempler la généreuse et intrépide héroïne :

— Étrange créature, dit-il, qui me force à l’admirer ! Je lui pardonnerais presque d’être l’assassin d’Urbino.

— Moi, son assassin ! moi ! répéta Victoria avec horreur.

— Oui, son assassin ; car s’il n’eût jamais contemplé votre dangereuse beauté, il vivrait encore heureux et tranquille dans la maison du comte de Vicence. C’est vous, vous seule qui avez attiré sur lui la haine de Polydore et de ses exécrables complices, c’est par vous qu’en ce moment sans doute, gémissant dans les souffrances et les tortures, il est livré à toutes les fureurs d’une implacable vengeance.

Victoria, accablée, succombait à la violence de ses émotions ; mais le moribond se soulevant sur sa couche :

— Que voulez-vous dire ? demanda-t-il au moine ; quels périls court donc ce cher enfant ? où est-il ? Ah ! parlez, je vous en conjure, par pitié, au nom du ciel, parlez, Francisco, parlez !

— Francisco ! répéta Victoria avec un cri de surprise et de joie. Ah ! de ce moment, je n’ai plus ni crainte ni défiance. Vous avez protégé Urbino, vous m’avez secourue moi-même ! Non, non, j’en suis sûre, malgré la passion dont je vous vois animé, vous ne ferez aucun mal à ce vieillard mourant. Ni lui, ni moi, n’avons rien à craindre de vous.

— Eh bien oui, doña Victoria, reprit l’inquisiteur, je suis Francisco.

Et, rabattant son capuchon sur ses épaules, il découvrit son visage, dans lequel Victoria reconnut les traits de ce vieillard qu’elle avait vu un soir entrer dans sa chambre par un passage secret, pour délivrer la belle Mathilde.

— Et vous allez comprendre, continua-t-il, pourquoi j’ai voulu vous amener ici, à travers tant de périls ; j’ai mis tout mon espoir dans la puissance irrésistible de votre beauté, de votre jeunesse et de votre innocence, pour attendrir le cœur de bronze de cet homme que voici, et que j’ai autrefois appelé mon ami. J’ai pensé que vous seule pourriez le décider à enfreindre le serment qu’il a prêté à don Manuel de ne jamais dévoiler les mystères de ce château. Si vous m’avez désarmé, moi, pourquoi l’opiniâtreté du comte Elfridi tiendrait-elle davantage contre vous ? Qu’il se hâte donc de réparer les maux dont il est cause ; qu’il ne s’obstine plus à garder un secret d’où peut dépendre le salut d’Urbino ; car je suis convaincu que notre malheureux ami languit maintenant dans quelque infernal cachot, où l’inquisition même n’a pas les moyens de pénétrer.

À ces paroles répondirent de sourds gémissements.

— Ô malheureux enfant ! cher et précieux héritier de celle que j’ai lâchement assassinée ! dit le moribond avec l’accent d’une âme déchirée de remords ; oui, Dieu m’a éclairé, Francisco, il m’enseigne enfin que les serments faits à un criminel pour l’aider dans son crime, sont un sacrilège qui oblige non à les respecter mais à les rompre. Allons, Francisco, venez, soutenez-moi.

L’énergie d’une généreuse résolution avait ranimé le malade. Aidé par Francisco et Victoria, il parvint à se lever, et, s’appuyant sur eux, il fit quelques pas pour leur indiquer le moyen d’ouvrir un panneau mobile artistement ménagé dans les parois de sa chambre ; ce panneau démasqua un corridor étroit, dans lequel il s’engagea d’abord avec eux ; mais cet effort avait épuisé les restes de sa vie. Ses compagnons, le voyant à bout de forces, furent obligés de le reporter sur sa couche, où haletant et sans voix, il expira peu d’instants après dans leurs bras, laissant échapper, avec son dernier souffle, le seul fil qui pouvait encore diriger les recherches vers la mystérieuse prison d’Urbino.

IV

Cette perte soudaine d’un espoir si près de se réaliser jeta Francisco dans un profond accablement. L’affliction de Victoria n’était pas moins cruelle ; mais la religion, en lui donnant le calme de la résignation, lui inspira une nouvelle espérance et le courage de nouveaux efforts ; elle reprit sa torche et dit d’une voix assurée :

— Le comte Elfridi avait consenti à nous guider vers l’endroit mystérieux que nous cherchons. Puisqu’il nous a menés dans ce passage, ne devons-nous pas en le suivant arriver à quelque heureuse découverte ?

Ces paroles ranimèrent Francisco ; il rentra avec sa compagne dans l’étroit corridor. Au bout d’une centaine de pas, ils se trouvèrent en face d’un escalier tournant, montèrent par un nombre infini de marches jusqu’à une petite porte, dont Francisco trouva le secret, et entrèrent dans une salle immense, décorée de statues. Victoria reconnut cette pièce pour celle que Juan leur avait désignée sous le nom de salle de dissection, et devant laquelle elle avait passé avec ses deux compagnes, le premier jour de sa captivité.

Francisco s’aperçut avec consternation qu’une recherche si longue et si pénible n’avait abouti qu’à les ramener dans une pièce où, la veille, les officiers de l’inquisition avaient déjà fait les perquisitions les plus minutieuses. Cependant, comme Diégo leur avait déclaré que des prisonniers conduits dans cette salle, avaient disparu sans que l’on sût ce qu’ils étaient devenus, Victoria en conclut qu’il y avait encore là quelque secret mécanisme qu’il s’agissait de découvrir. Francisco partagea cette opinion, et ils allaient commencer leur examen, quand l’horloge sonna cinq heures.

— Je suis forcé de vous quitter, dit Francisco. Vous ne devez plus me connaître que comme un inquisiteur. Vous comprenez ce que j’aurais à redouter si l’on venait à savoir que j’ai entretenu des relations dans ce château, sans en donner connaissance à la puissante congrégation dont je suis membre.

Victoria l’assura de sa discrétion.

— Mais, dit-elle, la vie d’Urbino peut dépendre du moindre retard.

— Aussi comptez bien, répondit Francisco, qu’aussitôt mes collègues réunis, je provoquerai de nouvelles recherches dans cette salle ; si elles n’ont pas de succès, nous retournerons la nuit prochaine à la chambre d’Elfridi. Là nous tâcherons de retrouver certains papiers qu’il cachait, et qui nous donneraient peut-être des indications précieuses.

Victoria savait bien de quels papiers il s’agissait ; mais le mourant lui avait expressément recommandé de les soustraire à la connaissance de Francisco. D’ailleurs, ils ne pouvaient contenir aucun renseignement sur le sort actuel d’Urbino, puisque le comte Elfridi l’ignorait. Elle se garda donc bien de dire un mot de ce qui s’était passé entre elle et le moribond.

— Il faut aussi, reprit Francisco, que j’évite de me laisser voir par Diégo ou par Thomas, qui pourraient me trahir comme ils ont trahi leur maître. Je veux qu’ils me croient en fuite avec les autres habitants du château.

Il mena donc Victoria par des voûtes souterraines jusqu’à son appartement, et se retira par le même chemin.

Victoria trouva Octavia endormie. Elle se mit au lit sans faire de bruit ; et, cédant à la fatigue, elle dormit pendant plusieurs heures.

Le lendemain matin, en attendant le moment où les officiers de l’inquisition devaient se rassembler, elle eut l’idée d’interroger Thérèse sur ce qu’elle pouvait savoir de cette jeune et belle Mathilde, dont le souvenir revenait sans cesse et malgré elle la troubler.

La bonne femme lui fit le récit suivant :

« — Il y avait pas longtemps qu’on m’avait fait sortir de prison, quand je vis entrer le maître, portant dans ses bras une jeune personne évanouie ; elle était vêtue comme une pensionnaire de couvent. Je lui donnai tous mes soins ; à peine revenue à elle, elle promena autour d’elle de grands yeux effrayés, et, rencontrant ceux de don Manuel, elle poussa un grand cri, et retomba en défaillance. Mon maître était dans une agitation extrême ; il allait et venait, prononçant des mots sans suite, où je croyais comprendre que cette belle personne était la fille d’une femme qu’il avait beaucoup aimée, mais qui n’avait jamais voulu répondre à son amour.

» Notre nouveau chirurgien appelé fit mettre au lit la jeune demoiselle, et je fus chargée de la veiller. Elle ne reprit connaissance que pour pleurer toute la nuit ; elle prononçait à tout moment le nom de son cher Urbino, à qui elle reprochait de l’avoir abandonnée.

» Le lendemain, don Manuel la fit prier de descendre, mais elle s’y refusa d’un ton hautain. Choqué de cette réponse, don Manuel lui fit dire que si elle ne venait pas déjeuner avec lui, ce serait lui qui irait déjeuner avec elle. Alors elle se décida à descendre ; mais sans dire un mot, sans daigner même regarder mon maître, elle se jeta sur le premier siège qu’elle trouva, et renversa sur le parquet la tasse de chocolat qu’on lui présentait. J’entendis alors don Manuel lui dire :

« — À quoi bon toutes ces violences, Mathilde ? n’êtes-vous pas en mon pouvoir ? votre cher Urbino ne vous a-t-il pas délaissée ? les charmes de la belle et intéressante Victoria l’ont détournée de vous, tandis que moi je reste fidèle à mon amour. Cet amour n’a-t-il pas été, en quelque sorte, commandé par votre mère elle-même, cet ange de beauté et de vertu qui, en rendant le dernier soupir, vous a remise entre mes mains ? Trop longtemps on vous a soustraite à ma légitime protection, mais à présent que vous m’êtes rendue, la mort seule pourra nous séparer. Urbino est loin de vous ; Francisco, l’audacieux usurpateur de mes droits, est maintenant à Rome, retenu par de graves intérêts ; vous êtes à moi, irrévocablement à moi.

Je n’oublierai jamais l’élan d’indignation avec lequel elle se redressa, ni le feu qui éclatait dans ses yeux.

« — Oses-tu bien, s’écria-t-elle, vil imposteur, oses-tu bien dire que ma respectable mère t’a légué sa fille ? à qui feras-tu croire qu’elle ait confié le plus pur de son sang à un scélérat tel que toi ? Oui, je le sais, je suis en ton pouvoir, mais je brave tes cachots et tes tortures, entends-tu bien ? tu peux me déchirer et me mettre en pièces, mais jamais tu ne surmonteras l’indignation et le mépris que je te porte.

» Je renonce à vous peindre la rage de don Manuel. Je craignais qu’il ne voulût la tuer ; mais tout se passa de sa part en menaces et en prières, sans qu’il pût rien gagner sur elle.

» Plusieurs jours s’écoulèrent, pendant lesquels je la vis plongée dans la plus profonde affliction. Elle ne se consolait qu’en couvrant de baisers et de larmes une chaîne d’or qu’elle portait au col. J’appris d’elle que cette chaîne attachait autrefois le portrait de son ami, et que ce portrait précieux étant tombé de sa poche, peu après qu’elle l’avait reçu de Madrid, elle n’avait pu le retrouver ; cette perte la laissait inconsolable. »

Victoria sentit une espèce de remords à l’idée qu’elle avait contribué, quoique innocemment, au chagrin de cette infortunée.

« — À la fin, continua Thérèse, nous vîmes revenir Garcias et ses compagnons qui ne cessaient de vomir des imprécations et des menaces contre Urbino et Diego, si miraculeusement évadés de leurs mains. Dès lors je remarquai un grand changement dans la conduite de mon maître ; soit effet des mauvais conseils de ses hommes, soit tout autre motif, il se montra envers doña Mathilde plus dur, plus impérieux, plus menaçant. Enfin, un jour que je la trouvai dans un accès de désespoir, elle m’apprit que don Manuel lui avait donné vingt-quatre heures pour se décider à l’épouser.

» Le terme expiré, don Manuel vint lui demander ce qu’elle avait résolu. Incapable de feindre et de se maîtriser, elle lui déclara avec emportement qu’elle aimait mieux souffrir mille morts que de devenir sa femme.

» La fureur de don Manuel était au comble ; Garcias et lui se saisirent de la malheureuse enfant ; et, malgré ses cris, ils l’emportèrent dans cette épouvantable chambre où avait disparu autrefois, je crois vous l’avoir dit, la mère du pauvre Théodore ; et depuis ce jour je n’ai plus entendu parler de cette innocente victime. Cependant, je ne pense pas qu’ils l’aient tuée ; car le lendemain matin j’ai surpris Juan qui mettait à part dans un panier une bouteille de vin, une cruche d’eau, un poulet rôti et un morceau de pain, et un moment après j’ai vu don Manuel monter le grand escalier, portant ce panier d’une main et une lanterne de l’autre, puis entrer dans cette chambre dont je viens de vous parler. »

— Juste ciel ! quel trait de lumière ! s’écria Victoria.

En effet, ce panier, cette lanterne, tous ces détails venaient de réveiller dans sa mémoire un incident pareil qui s’en était effacé. Elle se rappela ce brigand qu’elle aussi avait vu entrer dans la chambre de Neptune ; cachée derrière une colonne, elle l’avait suivi des yeux jusqu’au moment où il avait disparu subitement entre les bras de la figure colossale de Proserpine qui s’était avancée pour l’embrasser.

Tout entière à ce souvenir, elle prie Octavia et Thérèse de l’accompagner, et courant à la mystérieuse chambre de Neptune, elle va droit à la statue de Proserpine, l’examine de tous les côtés, et cherche avec soin le ressort qui fait mouvoir l’automate ; peine inutile ; la statue reste immobile. Dépitée de ses vains efforts, Victoria, dans son impatience, recule en frappant du pied. Aussitôt la statue s’ébranle avec un grincement de fer ; s’avance, déploie ses deux énormes bras entre lesquels Victoria s’élance sans hésiter, puis les refermant sur elle, revient tranquille à sa première place.

V

L’effrayante disparition de Victoria fit jeter à ses compagnes des cris perçants qu’elle put entendre assez longtemps ; mais rien ne la détourna de sa périlleuse entreprise. Sous le piédestal de l’automate était pratiqué un petit escalier qu’elle descendit, et qui la conduisit à une rampe qui s’enroulait en spirale autour de l’une des tours extérieures du château. Cette rampe, étroite et couverte, était si bien dissimulée, que les personnes qui la gravissaient ne pouvaient être vues ni du dehors ni du dedans. Soutenue par l’espoir, Victoria s’engagea dans ce passage, et parvint ainsi jusqu’au haut de la tour, terminée par une plate-forme d’environ trente pieds de diamètre. Sur cette plate-forme s’élevait une flèche gothique de forme pyramidale.

À force d’examiner, elle aperçut, cachée dans une des niches dont la flèche était ornée, une petite porte très basse, fermée par deux verrous. Elle les tira, non sans effort, et découvrit derrière la porte quelques marches qu’elle se mit à monter, sans autre clarté que celle qui pénétrait par quelques crevasses. Arrivée au haut des degrés, elle fut arrêtée par une construction massive dont l’obscurité ne lui permettait pas de distinguer la nature. En tâtonnant, cependant, elle trouva un petit corridor sur sa gauche, et comme elle se demandait si elle avancerait, ou si elle retournerait chercher de la lumière, elle entendit distinctement un profond gémissement. Il n’y avait plus à hésiter ; elle se hasarda dans le corridor, et, au bout de quelques pas, sa main rencontra une grille de fer s’arrêtant là. Elle s’arrêta ; c’était bien par cette grille que les gémissements parvenaient jusqu’à elle.

— Qui est là ? demanda-t-elle en tremblant ; parlez, où est Urbino ?

— Qui appelle ? répondit une voix de femme, si faible qu’on l’entendait à peine.

— Bonté divine ! s’écria Victoria, serait-ce Mathilde ?

— Oui, Mathilde… qui donc vient me fermer les yeux ? murmura la malheureuse captive.

— Une amie, répondit. Victoria, une amie qui vient vous délivrer.

Comme ses yeux s’habituaient peu à peu à l’obscurité, elle commença à distinguer dans le fond d’une petite prison, plutôt d’une cage, dont la grille formait un des côtés, une femme étendue sans mouvement sur la paille. Elle voulait s’élancer vers la prisonnière, mais la grille était fermée par un énorme cadenas qu’elle ne pouvait espérer de briser. Elle retourna donc sur ses pas pour chercher de l’aide, et elle était déjà au bas de l’escalier de la flèche, quand une appréhension subite la frappa. Si elle ne pouvait pas trouver le ressort secret qui faisait mouvoir la statue intérieurement, que deviendrait Mathilde ? que deviendrait-elle elle-même ? Cependant, elle continua son chemin.

Elle avait déjà franchi la moitié de la rampe circulaire, lorsqu’un bruit confus de voix vint jusqu’à elle, avec le son de marteaux frappant à coups redoublés. Un instant après, elle vit venir à sa rencontre Octavia, avec une troupe de familiers du Saint-Office. Celle-ci, épouvantée de la subite disparition de sa maîtresse, avait couru informer les inquisiteurs du péril où elle s’était jetée, et aussitôt ils étaient venus briser la statue qui, une fois abattue, avait laissé le passage entièrement libre.

Octavia fit éclater sa joie quand elle revit sa maîtresse saine et sauve, et Victoria, de son côté, se réjouit du secours qu’on apportait à Mathilde. Les familiers, en effet, pourvus de flambeaux et de tous les instruments nécessaires, se dirigèrent à la hâte vers le lieu qu’elle leur indiqua.

Quand elle les rejoignit, ils avaient déjà forcé une grille et délivré une victime ; mais celle qu’ils ramenaient n’était pas une femme, c’était un vieillard, et Victoria eut le bonheur de serrer dans ses bras son vénérable ami Sébastien.

Le manque d’aliments, car il n’avait rien pris depuis vingt-quatre heures, le réduisait à un tel état de faiblesse, qu’il en avait presque perdu connaissance. Deux des familiers le descendirent au château, où Thérèse le ranima par quelques cordiaux.

Cependant, Victoria pressait les inquisiteurs de continuer leurs recherches, quand elle vit venir deux autres familiers portant dans leurs bras Mathilde évanouie.

Son état parut plus alarmant que celui de Sébastien, et lorsqu’on parvint enfin à lui rendre la connaissance, sa faiblesse était encore si grande, que l’on craignit quelque temps pour ses jours.

Les dimensions de la flèche ne permettaient pas de supposer qu’elle renfermât d’autres prisons. Victoria, consternée, mais non découragée, revint trouver le chef de la troupe.

— Mon père, dit-elle, il y a quatre tours dans ce château, n’est-il pas probable que les trois autres ont aussi des prisons dans leurs combles ?

Le religieux fut frappé de cette observation, d’autant plus juste, répondit-il, que lors de la visite faite dans l’aile du midi, il avait trouvé une chambre exactement semblable à celle de la statue de Proserpine.

On y courut ; une figure colossale de Pluton, mue par les mêmes ressorts que l’autre, fut également brisée, et sous le piédestal, on découvrit aussi un escalier qui conduisait à un couloir en spirale, enroulé de même le long de la tour.

Toute la troupe, précédée par Victoria, suivit ce couloir, au haut duquel on déboucha sur la plate-forme, surmontée pareillement d’une flèche, faisant pendant à celle de la tour du nord. Victoria et ceux qui la suivaient montèrent rapidement l’escalier de cette flèche, mais il n’aboutissait qu’à une galerie circulaire, au centre de laquelle s’élevait un fût de colonne de quatre pieds de hauteur sur six de diamètre environ.

Quoiqu’il fût évident, à première vue, que cette flèche ne pouvait pas renfermer de prison, il n’était pas moins clair pourtant que ces passages, cet escalier, cette galerie, et ce fût cylindrique, n’avaient pas été construits et aménagés ainsi sans raison. L’opinion la plus vraisemblable, c’est que la colonne tronquée était la cage d’un escalier qui descendait dans la tour, au-dessous de la flèche, et que cette tour contenait un cachot secret. Mais, le plus difficile, c’était d’arriver à cet escalier. On tenta de briser la colonne, mais elle résistait à tous les efforts. Au moment où on désespérait de l’entreprise, Victoria découvrit dans une des cannelures un petit anneau de cuivre, fort habilement dissimulé. Elle tira cet anneau, et aussitôt on entendit le bruit d’une chaîne de fer qui semblait tomber au dedans de la machine. La corniche qui régnait autour du tronçon de colonne s’ébranla, et le dessus se détacha avec facilité. Mais au lieu de l’escalier qu’on s’attendait à trouver dans l’intérieur, on n’aperçut qu’un vide profond et obscur comme un puits. En regardant tout autour de l’orifice, on découvrit une machine assez extraordinaire, suspendue le long des parois à une énorme poulie, au moyen d’une chaîne dont les bouts se perdaient au fond du gouffre. Cette machine figurait une espèce de fauteuil de fer, garni de cercles, de menottes et d’entraves, destinés à assujettir le corps et les mains du patient qu’on y faisait asseoir. À chaque côté de ce fauteuil était fixé un baquet en fer, dont l’usage devait être de transporter les bourreaux chargés d’accompagner la victime pour détacher ses liens, la tirer du fauteuil, et la livrer en bas à l’agonie et au supplice qui lui étaient réservés.

Victoria, la tête penchée sur le bord du puits, examinait avec attention cet instrument de torture. Tout à coup, ses yeux tombèrent sur un petit lambeau de linge blanc, accroché à l’une des barres du fauteuil. Pensant que dans de telles circonstances le moindre détail n’était pas à négliger, elle avança la main et saisit ce chiffon pour le regarder de plus près. Quelle vive émotion, lorsqu’elle reconnut son chiffre sur ce linge ; elle tenait un lambeau du mouchoir dont elle s’était servie pour bander la blessure de Thomas, frappé en la défendant contre Alonzo, de ce mouchoir dont Urbino s’était emparé, et que, depuis ce temps, il n’avait cessé de porter sur lui. Urbino ! il avait donc été là ! on l’avait donc attaché à cet instrument de supplice !

Elle demeura un instant comme frappée de stupeur ; puis, se retournant vers le chef des inquisiteurs :

— Eh bien ! dit-elle d’un ton ferme, il ne reste plus qu’un pas à faire.

— Que voulez-vous dire ? répondit le religieux, et qui donc aurait le courage d’affronter les horreurs d’un pareil lieu ?

— Moi, mon père ; je l’aurai.

— Vous ! pensez-vous, ma fille, que je vous laisserai affronter une mort inévitable ?

— Le danger, mon père, n’est pas aussi grand que vous vous le figurez. Les deux seaux de fer fixés à cette machine ont porté des hommes qui n’allaient pas à la mort.

— Mais ces hommes savaient jusqu’où ils pouvaient s’avancer. Ils avaient des secrets pour écarter le péril ; mais vous, ma fille, votre zèle, votre humanité vous égarent, et je me regarderais comme homicide moi-même, si je ne m’opposais de tout mon pouvoir à un acte d’imprudence qui peut vous coûter la vie.

Et il donna ordre de refermer le gouffre.

Mais Victoria irritée osa lui dire d’un ton solennel :

— Révérend père, si vous m’empêchez d’accomplir mon devoir, que le sang d’Urbino retombe sur votre tête !

Son visage, pendant qu’elle parlait, avait pris un tel caractère d’exaltation surnaturelle, que le religieux, frappé de respect et presque de crainte, ordonna à ses familiers d’exécuter ce que leur prescrirait l’épouse d’Urbino.

Elle ne perdit pas un instant ; elle se fit remettre une torche et quelques cordiaux, et se plaçant dans le fauteuil :

— Déroulez la chaîne, dit-elle ; et vous, mon père, observez-en les mouvements avec attention ; je saurai vous indiquer le moment où il faudra remonter la machine.

L’inquisiteur promit de ne pas bouger, et d’être attentif à son premier signal.

Les familiers déroulèrent la chaîne. Le morne silence qu’ils observaient ne fut interrompu que par le son aigre et strident du fer qui retentissait jusqu’au fond de l’abîme.

Quand la chaîne fut déroulée, Victoria, qui avait descendu plus de soixante toises, se trouva à plus de six pieds des parois du puits, dans une vaste et obscure caverne dont le sol, remblayé au centre, allait en pente vers sa circonférence qui était baignée par les flots. La machine qui la portait se posa sur une saillie de roc, attenante à un étroit sentier qui se prolongeait vers la droite. Elle quitta son siège, prit la torche de la main gauche, et s’élança hardiment dans le chemin qui s’offrait à elle. Les vagues venaient se briser sur les rochers où elle marchait, en menaçant à chaque instant de l’engloutir. Elle s’arrêta, observa le mouvement de la marée, et voyant que c’était le temps du reflux, elle continua sa route sur son étroit promontoire, jusqu’à une petite porte de fer que fermaient d’énormes verrous. Après de longs et pénibles efforts, elle parvint à les tirer, et poussa la porte en dedans. À la suffocation qui la saisit, elle comprit qu’elle entrait dans un cachot resserré, et le manque d’air affaiblit la clarté de sa torche. Ce fut avec peine qu’elle distingua dans un coin un corps étendu sans mouvement sur un lit de paille. C’était un homme revêtu d’un habit religieux. Un de ses bras, allongé au-dessus de sa tête, lui couvrait entièrement le visage. Tremblante, respirant à peine, elle s’approche, saisit une main brûlante qui pendait le long du corps ; puis elle écarte le bras qui cachait la figure.

— Urbino ! mon cher Urbino ! s’écrie-t-elle, et elle tombe à demi morte à côté de lui.

Elle fut quelques minutes à revenir à elle. Sa torche était éteinte ; aucun moyen de la rallumer. Plongée dans les ténèbres, isolée, sans secours, il ne lui reste plus qu’à mourir là, près de son époux. Cependant l’idée lui vient de tenter encore la Providence. Elle cherchera à retrouver le chemin qui ramène au puits ; elle se hasardera ; dans les ténèbres, sur l’étroit sentier battu par les flots. Mais avant de se séparer, pour jamais peut-être, d’Urbino, elle s’agenouille près de son lit de douleur, imprime un baiser sur sa main, et se relève vivement en disant :

— Adieu, mon Urbino, pour te secourir ou mourir !

Elle s’était à peine hasardée sur le détroit, qu’elle vit un faible rayon de lumière glisser sur la surface des ondes. Son cœur recommença à battre d’espérance. Pourtant elle remarqua que cette lueur ne venait pas du côté où elle pouvait attendre du secours, et qu’au lieu d’avancer à sa rencontre, elle semblait partir de quelque endroit situé au-delà du cachot. Elle s’arrêta et se cacha derrière un angle de rocher. La lumière, en s’approchant, lui laissa voir un homme qui marchait lentement et avec précaution, et dont la haute taille et le sinistre aspect lui rappelèrent Garcias. Elle trembla de tous ses membres. Un autre homme venait ensuite, marchant avec la même circonspection. Quand les deux inconnus furent à quelques pas du cachot, ils s’arrêtèrent. Celui qui était en avant tira un poignard de son sein, et quoiqu’il fût impossible d’entendre leurs paroles, leurs gestes indiquaient assez qu’ils se disposaient à quelque effroyable forfait. En ce moment, la torche donnait en plein sur la figure du plus grand des deux hommes, et Victoria reconnut, en effet, l’affreux Garcias. En tout autre moment, cette vue l’eût fait de nouveau défaillir ; mais, puisant des forces dans son horreur même, elle rentra furtivement dans le cachot, résolue à couvrir Urbino de son corps et à recevoir le coup qui lui était destiné.

Garcias et son compagnon, en arrivant à la porte du cachot, remarquèrent avec effroi que cette porte était ouverte. Garcias proféra un horrible jurement, croyant que l’inquisition avait découvert cette cachette et leur avait arraché leur victime.

— Non, dit l’autre, que Victoria reconnut à la voix pour l’infâme Polydore, duc de Vicence. Il est encore là, étendu sans mouvement, mort peut-être…

— Mort ou vif, interrompit Garcias, Dieu me damne si je ne lui enfonce pas mon poignard dans le cœur !

Et il leva le bras… Mais prompte comme l’éclair, Victoria se glissa entre l’assassin et la victime. Ce brusque mouvement ayant rejeté son capuchon en arrière, sa pâleur mortelle, ses yeux hagards, ses traits contractés par le désespoir, à la clarté bleuâtre de la torche, lui donnaient toute l’apparence d’un spectre, et ses cheveux épars sur l’habit religieux qui la couvrait, complétaient cette terrible illusion. Saisi d’épouvante, Garcias recula ; le poignard échappa de sa main ; il s’enfuit en poussant un cri, et son lâche complice, laissant tomber la torche, disparaît dans l’ombre avec lui.

Victoria, qui comprenait à peine la cause de cette fuite, se trouva de nouveau dans une profonde obscurité. Tremblant que d’un moment à l’autre les assassins ne revinssent sur leurs pas, elle n’osait plus, cette fois, s’éloigner de son époux mourant, et restait à la porte du cachot, frappée de stupeur et d’immobilité. Tout à coup une nouvelle lueur fut reflétée par les vagues ; elle tressaillit, de frayeur d’abord, puis de joie, car cette lumière s’avançait par le sentier qu’elle avait suivi. Bientôt elle s’entend appeler à plusieurs reprises ; mais l’émotion l’empêche de répondre ; ses jambes chancelantes lui refusent le service. Quelques instants après, elle se sent soutenue et pressée par un homme qui lui prodigue les noms les plus tendres, elle reconnaît cette voix chérie, elle regarde, elle est dans les bras de son frère, d’Alphonse, cet ami si cher qu’elle n’avait pas vu depuis le commencement de ses malheurs !

Après les premières joies de cette rencontre, les dangers d’Urbino reprirent possession de son esprit. Son frère n’était pas venu seul ; le sage Alberti et le fidèle Diégo l’accompagnaient. Elle tendit la main à l’un et à l’autre, sans pouvoir proférer un seul mot, puis adressant à Diégo un regard plein d’anxiété, elle lui montra du doigt le cachot fatal.

Diégo s’y précipita et se jeta à terre auprès du malheureux captif, mais à peine l’eut-il envisagé, qu’il poussa un grand cri, tomba à genoux près de lui, et le pressa entre ses bras en l’appelant son cher, son bien-aimé Théodore. Il venait, en effet, de reconnaître dans Urbino ce Théodore dont il avait, comme Thérèse, si longtemps déploré la mort.

Alberti s’approcha du prisonnier et l’examina.

— Grâce à Dieu, dit-il, il n’y a rien de désespéré. Ce qu’il lui faut d’abord, c’est de l’air.

Le jeune comte Ariosto, aidé de Diégo, se mit aussitôt en devoir d’enlever Urbino, et tous deux le transportèrent jusqu’à la machine. Comme elle ne contenait que trois personnes, Alphonse et Alberti cédèrent la place à Victoria et à Diégo.

Lorsqu’on fut prêt à partir, on secoua fortement la chaîne à plusieurs reprises. C’était le signal convenu. Aussitôt on vit le fauteuil mécanique s’ébranler, se soulever de la pierre sur laquelle il était posé, et s’engager avec les deux seaux qui l’accompagnaient dans le vaste tuyau circulaire qui devait l’amener à la lumière. Dès que Victoria parut, elle fut accueillie par les acclamations de tous ceux que son départ avait jetés dans de vives alarmes. La vue d’Urbino, qu’elle ramenait du fond de ce sépulcre, annonçait assez le succès de sa noble entreprise. Quant à elle, uniquement occupée du salut de son cher malade, elle chercha des yeux dans la foule le père Pierre, pour s’assurer qu’il ne lui manquerait aucun des secours de l’art et de l’expérience.

La machine redescendit ensuite pour aller chercher le comte Ariosto et son ami.

VI

Expliquons en deux mots l’arrivée si opportune du jeune comte Alphonse Ariosto :

Quand la lettre adressée par Victoria à son frère, pour l’avertir de sa délivrance, était parvenue à Cadix, le jeune homme venait de s’embarquer avec les troupes destinées à attaquer les possessions anglaises dans l’Inde. Cette entreprise ayant échoué, le comte, au retour de l’expédition, trouva la lettre de sa sœur. Il demanda un congé et se rendit sur-le-champ au couvent de Sainte-Marguerite ; mais celle qu’il venait y chercher en était partie depuis quelques jours. Informé par la supérieure de tout ce qui s’était passé, Alphonse se munit d’une lettre du grand-prieur de Saint-Louis pour le sous-vicaire du Saint-Office, et repartit avec Alberti pour Cadaquès. Il y arriva à temps pour assister à une assemblée de l’inquisition, où le père Pierre venait rendre compte des premiers succès de l’attaque dirigée sur le château des Pyrénées. Ce religieux lui donna des nouvelles de sa sœur. C’est alors qu’il se joignit aux inquisiteurs qui retournaient dans ce repaire de bandits. Il y trouva tout le monde plongé dans la consternation. La longue absence de Victoria ne justifiait que trop les alarmes causées par sa téméraire entreprise.

Alphonse se hâta de courir à la tour du midi. Avec quelle anxiété il mesura des yeux l’abîme où sa sœur était descendue ! Mais, sans hésiter un instant, il fit remonter la machine, saisit la torche des mains de l’inquisiteur, et donna l’ordre aux familiers de le descendre. Alberti insista pour partager ses périls, et tous deux se rendirent aux instances de Diégo qui les conjurait de le prendre avec eux.

On a vu par quel bonheur providentiel ils réussirent à sauver à la fois Urbino et celle qui avait risqué ses jours pour lui.

La santé d’Urbino se rétablit peu à peu, sous l’influence du bon air, du repos et des bons soins, malgré les profondes atteintes que de barbares traitements avaient portées à sa constitution. Mais ce qui était plus efficace encore que tous les remèdes du père Pierre, c’était le souvenir toujours présent du dévouement de Victoria, et les preuves assurées qu’il croyait avoir de sa tendresse.

Il n’en était pas de même de la jeune femme. La plaie secrète et profonde de son cœur s’était rouverte, plus douloureuse que jamais. La conduite passée d’Urbino envers Mathilde, et l’attachement qu’il semblait lui conserver encore étaient pour cette âme ulcérée deux sources d’amertume intarissables.

Quant à Alphonse, uniquement préoccupé du sort de sa sœur et du désir de la voir heureuse, il n’avait pu se méprendre à ses sentiments, et se plaisait à les croire partagés par Urbino. Aussi s’étonnait-il de cette douleur contenue à laquelle elle paraissait en proie, et dont il ne pouvait deviner la cause.

À première vue, Urbino et lui s’étaient pris d’affection l’un pour l’autre, et cette sympathie avait amené entre eux une confiance réciproque. Le comte Ariosto passait une partie de ses journées près du lit d’Urbino, et l’on pense bien que Victoria était le sujet habituel de leurs entretiens.

Un jour, Urbino avait parlé de la sœur d’Alphonse avec tant de chaleur et d’enthousiasme, qu’il semblait avoir hâte de fixer le jour où lui et elle renouvelleraient solennellement, au château de Palino, en Toscane, ce mariage que la violence et l’artifice leur avaient fait conclure au couvent de Saint-Louis.

En ce moment, Diégo vint apporter une lettre.

— Seigneur, dit-il à Urbino, c’est de la part de doña Mathilde, qui est bien impatiente de vous voir.

— Mathilde ! s’écria Urbino avec l’accent d’un profond attendrissement. Ah ! dites-lui bien que ma première sortie sera pour elle.

Et, saisissant la lettre, il l’ouvrit d’une main tremblante et la parcourut avec avidité, si absorbé par cette lecture, qu’il oublia la présence de son visiteur.

Le comte Ariosto, tout surpris, se mit à l’observer avec attention, et s’aperçut qu’Urbino était vivement ému, qu’il lui échappait de profonds soupirs, et qu’il essuyait furtivement quelques larmes. Il y eut même un moment où le jeune homme, levant les yeux et rencontrant le regard de son ami fixé sur le sien, rougit et parut embarrassé. Ce trouble, remarqué par Alphonse, éveilla dans son esprit mille conjectures. Cependant, usant des privilèges de l’amitié :

— Comte Urbino, demanda-t-il franchement, cette doña Mathilde est probablement votre proche parente ?

— Une proche parente ! grand Dieu ! s’écria Urbino, comme révolté de cette supposition.

Et la rougeur de son visage fit place à une pâleur mortelle.

De plus en plus étonné, le comte Ariosto commença à s’alarmer sérieusement ; car en rapprochant ce malaise étrange de l’altération qu’il avait remarquée sur le visage de sa sœur à la vue ou même au seul nom de Mathilde, il ne put se défendre d’une vive appréhension pour l’avenir de sa chère Victoria. Poussant donc un siège à côté du fauteuil où était étendu le convalescent, il s’empara d’une de ses mains.

— Je me flatte, dit-il, que je touche la main d’un ami, et c’est dans cette confiance que je vais vous parler. Je respecte des secrets que vous semblez vous croire obligé de garder ; mais ce qui intéresse le bonheur et la délicatesse de ma sœur me touche de trop près, pour que j’hésite à vous demander une explication franche, telle qu’il nous convient à tous deux. Vos sentiments pour Victoria se manifestaient tout à l’heure encore de manière à ne laisser aucun nuage sur vos intentions ; mais, entre nous, pensez-vous donc, mon cher Urbino, que Victoria puisse accepter un cœur qu’elle ne serait pas sûre de posséder sans partage ?

— Que voulez-vous dire, Alphonse ?

— Je veux vous amener à m’expliquer comment Mathilde, si elle n’est point votre parente, peut être pour vous l’objet d’un intérêt si marqué et d’un attachement si tendre, comment elle a pu prendre assez d’ascendant sur vous pour faire suspendre une alliance déjà ébauchée entre nos deux maisons, comment enfin il existe entre elle et vous un intérêt si vif, qu’elle attache autant de prix que ma sœur elle-même à votre santé et à votre présence ?

Sans répondre à ces questions, Urbino se rejeta dans son fauteuil et se couvrit le visage de ses mains, en s’écriant :

— Ah ! Mathilde ! chère et infortunée Mathilde ! plût au ciel que nous ne nous fussions jamais rencontrés !

En même temps, tous ses traits, violemment contractés, exprimaient à la fois l’accablement et la souffrance, comme s’il eût eu sous les yeux quelque image terrible.

Alphonse sentit en lui-même un mouvement de colère ; mais il parvint à le réprimer.

— Comte Urbino, reprit-il avec calme, je regrette d’avoir provoqué une explication dont l’honneur de ma famille et la dignité de ma sœur semblent avoir à souffrir. Ne la prolongeons pas.

Et il se disposa à sortir.

Urbino se leva de son fauteuil pour l’arrêter.

— Au nom du ciel ! s’écria-t-il, injuste et cruel ami, ne me jugez pas avant d’avoir pu m’entendre. Ne me supposez pas des sentiments et une conduite réprouvés par l’honneur. Si j’ai eu la présomption d’offrir mon cœur à doña Victoria, croyez bien que ce cœur est digne d’elle. Ces secrets que vous ne me demandez pas, le jour n’est pas loin peut-être où il me sera permis de vous les révéler. Oh ! vous comprendrez alors tout ce que je souffre d’être contraint au silence. Vous saurez surtout, vous verrez que je n’ai jamais cessé d’être digne de l’amour de votre sœur et de l’alliance de votre maison.

Le comte Ariosto ne répondit pas d’abord et continua de se diriger vers la porte. Arrivé là, il se retourna.

— Comte Urbino, dit-il, je ne doute pas qu’en tout ceci votre honneur ne soit à couvert. Cependant ma sœur se meurt lentement sous le poids d’un chagrin que j’ignore. Vous seul, vous pouvez la sauver. Le jour où vous serez disposé à tout me dire, ce jour-là je vous tendrai la main. Jusque-là vous n’avez pas d’ami en moi, et nous ne nous reverrons pas.

Cela dit, il sortit de la chambre, plus ému qu’il ne voulait le paraître.

Après son départ, le comte Urbino, accablé, se renversa dans son fauteuil et versa des larmes amères.

VII

Résolue à faire rompre des liens qui semblaient peser à celui qu’elle aimait plus que sa vie, Victoria se disposa à retourner en France, pour se renfermer au couvent des dames Bénédictines. Plusieurs jours s’étaient passés depuis les scènes qui précèdent, et tout s’accordait pour la fortifier dans sa détermination. Ainsi, elle savait qu’Urbino se trouvait assez bien pour quitter sa chambre, qu’il avait rendu plusieurs visites à Sébastien, et que même il s’était ménagé des entretiens particuliers avec Mathilde. Et cependant il n’avait fait aucune démarche pour revoir celle qui semblait avoir droit à son premier hommage. Il se bornait à envoyer demander de ses nouvelles par Diégo ou par Thérèse. Sans chercher à se rapprocher d’Alphonse, il paraissait donc revenir à ces premiers sentiments qu’il avait oubliés pour elle ; il rentrait dans la voie que lui traçait le devoir ; il redevenait tel que Victoria elle-même aurait dû désirer qu’il fût pour son honneur. Mais, hélas ! l’amour, ce sentiment égoïste, venait se mêler, malgré elle, aux principes de justice rigoureuse que sa vertu et sa raison lui avaient enseignés. Quand elle souffrait trop, c’était aux sages conseils d’Ursule et d’Alberti qu’elle avait recours, pour fortifier son courage.

Enfin arriva le jour qui précédait son départ. C’était le moment de sa plus cruelle épreuve. Elle avait appris à Ursule et à Alberti que dans le cours de ses recherches nocturnes, elle avait rencontré un vieillard moribond qui lui avait confié un paquet cacheté, en lui faisant promettre de ne le remettre qu’entre les mains d’Urbino. Pourtant quelque sacrée que fût la parole donnée par elle à un mourant, elle ne croyait pas y manquer, dans la situation où elle se trouvait, en chargeant son frère de cette mission. Alphonse était d’ailleurs son tuteur naturel ; il profiterait de cette occasion pour déclarer au comte Urbino l’intention où elle était de ne pas ratifier son mariage.

Mais Alberti qui, dans l’état des choses, craignait les suites d’une entrevue entre les deux jeunes gens, représenta à Victoria qu’elle ne pouvait se dispenser de tenir sa parole. C’était à elle d’exécuter la volonté du mourant, puisqu’elle n’avait reçu le dépôt qu’à cette condition solennelle.

Victoria se soumit en gémissant. Elle fit demander une conférence à son mari dans l’ancien cabinet de Sébastien, attenant à l’appartement occupé par elle.

À l’heure indiquée, elle entendit, en tremblant, Urbino venir au rendez-vous. Elle prit quelques instants pour se remettre, enfin elle entra dans le cabinet, pâle et soutenue par Ursule, la seule personne admise en tiers avec eux.

Elle tenait les yeux baissés, n’osant regarder celui dont elle allait se séparer pour toujours. Quand elle fut assise, il se fit un long silence ; enfin elle le rompit la première par un violent effort sur elle-même, et elle prononça d’une voix basse et mal assurée ces quelques paroles :

— Comte Urbino, comme je dois quitter demain ce château pour retourner à Sainte-Marguerite, je vous ai fait demander cette entrevue pour remettre en vos mains un dépôt sacré, dont m’a chargé expressément un vieillard à l’article de la mort. C’est un devoir que j’aurais rempli plus tôt, si l’occasion m’en eût été offerte.

Urbino jeta les yeux sur la suscription de l’enveloppe, et dès qu’il eut reconnu les caractères, il fit éclater autant de joie que de surprise :

— Oh ! Victoria, s’écria-t-il d’une voix émue, c’est vous que le ciel a choisie pour me combler de toutes ses faveurs ! Déjà vous m’avez arraché aux tortures et à une mort inévitable ; aujourd’hui vous me rendez plus que la vie ; car ce dépôt, je n’en puis douter, contient toute ma destinée ; par lui, je briserai ces chaînes de mystère et de dissimulation qui m’entravent depuis si longtemps ; par lui, je recouvrerai l’amitié de votre frère, et mon cœur pourra enfin s’ouvrir à cet espoir de bonheur, sans lequel l’existence n’est pour moi qu’un fardeau !

Et il demanda la permission de se retirer quelques instants pour prendre connaissance de ces papiers ; mais elle, qui savait que cette entrevue serait la dernière, rappela tout son courage, et lui dit :

— Un moment, comte Urbino ; encore un moment, et tout sera fini…

Puis, obligée de reprendre haleine :

— J’ai peine, ajouta-t-elle d’une voix altérée, j’ai peine à surmonter mon émotion ; je tremble que vous m’accusiez d’ingratitude. Ah ! croyez-moi, j’ai bien consulté mes sentiments. Tout ce que peuvent inspirer l’estime, la reconnaissance et l’admiration, je le ressens pour vous, et le ressentirai toute ma vie, mais en même temps je suis convaincue que notre union ne saurait être heureuse.

En achevant ces paroles, succombant à la violence de l’effort qu’elle venait de faire, elle se rejeta dans les bras d’Ursule, qui l’entraîna dans sa chambre.

Urbino, frappé comme d’un coup de foudre, demeura longtemps dans un état de stupeur complète.

Enfin, se rappelant le dépôt que Victoria venait de lui remettre, il chercha la solitude pour s’instruire des secrets qu’il avait entre les mains, et sur lesquels il fondait encore quelque espoir.

Quand Alphonse rentra chez sa sœur, il la trouva tout en larmes, il n’était pas nécessaire de la presser de questions, et son cœur ne demandait qu’à s’ouvrir.

Elle se mit donc à lui raconter en détail l’histoire de ses chagrins, depuis le jour où, cachée sous l’arcade de l’église, elle avait entendu l’entretien de Théodore et de Mathilde, jusqu’à la résolution inébranlable qu’elle avait prise. Elle pria donc son frère d’aller trouver le seigneur Sébastien pour s’informer du moment où il pourrait la recevoir ; car elle ne voulait pas quitter le château sans témoigner à ce digne ami toute sa reconnaissance.

En entrant chez Sébastien, Alphonse y rencontra Mathilde.

— Ah ! comte Ariosto, dit la jeune fille en l’apercevant, doña Victoria a porté le désespoir dans le cœur du malheureux Urbino. J’étais bien loin d’imaginer qu’elle pût se décider à le quitter ainsi, tant j’avais lieu de croire qu’elle n’était pas insensible à son amour.

— Cependant, répondit Alphonse, il existe entre vous et Urbino une tendresse si vive, que nous avons lieu de croire qu’elle peut suffire à votre bonheur mutuel.

— Je vous entends, reprit vivement Mathilde ; oui, j’ai pour la noblesse d’âme d’Urbino une estime qui va jusqu’à l’adoration, mais plutôt que de devenir sa femme, je braverais, sachez-le bien, je braverais la mort et les tortures.

En parlant ainsi, elle semblait saisie d’un sentiment d’horreur, et ses traits se couvrirent d’une pâleur mortelle.

Le père Anselme survint en ce moment pour prévenir Mathilde que le seigneur Sébastien l’attendait.

— Il a, dit-il, à vous communiquer d’importantes nouvelles, qui vont changer votre destinée : le repos et le bonheur seront désormais votre partage.

— Ce repos, ce bonheur ! s’écria Mathilde, seront-ils aussi réservés à mon cher Urbino ?

— Je l’espère, répondit le religieux.

Le soir même, Anselme vint prévenir Victoria et son frère que Sébastien désirait les voir le lendemain matin.

Ils se rendirent tous deux à cette invitation, et le premier objet qui frappa les yeux de Victoria, quand elle entra, ce fut Urbino, pâle et triste, debout près du fauteuil de Sébastien. À cette vue, elle ne put cacher son émotion : mais Mathilde courut à elle, et l’amena près du vieillard, qui lui prit les mains et lui dit d’un accent profondément attendri :

— Ma fille, j’ai désiré qu’avant de quitter ce château, vous connussiez toute l’étendue des services que vous avez rendus à votre vieil ami. Grâce à vous, une antique famille que d’infâmes complots avaient précipitée dans un abîme de honte et de misères, recouvre sa fortune et son rang dans le monde. Un père désespéré retrouve deux enfants dont il pleurait la mort depuis vingt ans. Oui, c’est de votre main que la Providence s’est servie pour accomplir ce miracle. Sachez-le donc, ma chère enfant, je ne suis pas, comme je l’ai cru si longtemps, un être isolé, un vieillard attardé dans la vie ; mon sort, mon âme, tout est changé, renouvelé ! Voyez, ajouta-t-il en prenant les mains de Théodore et de Mathilde, je suis père… et voilà mes enfants !

— Théodore et Mathilde ! vos enfants ? s’écria Victoria.

— Tous les deux.

Hors d’elle-même, Victoria jeta un regard sur Urbino, toujours abattu et pâle comme un condamné, et lui tendant la main :

— Ah ! Théodore, dit-elle, j’ai été bien injuste et bien ingrate.

Urbino ne lui laissa pas le temps d’en dire davantage ; il saisit cette main chérie et la couvrit de baisers et de pleurs.

Puis Alphonse, saisissant la main de l’un et de l’autre :

— Et moi, dit-il, votre tuteur, chère Victoria, je veux que ces deux mains soient unies pour jamais, et en donnant la vôtre à mon ami, je crois obéir au penchant de votre cœur.

Victoria rougit, mais elle ne désavoua pas son frère.

Sébastien intervint alors, et s’adressant à Alphonse :

— Mon jeune ami, reprit-il, j’espère que celui que vous venez de nommer votre frère ne vous paraîtra pas moins digne de ce nom quand vous le connaîtrez pour ce qu’il est réellement. J’espère aussi que ma chère Victoria n’aimera pas moins l’époux qu’elle a choisi, lorsqu’à la place de Théodore Urbino, prétendu neveu du comte de Vicence, elle verra en lui Roland de Trévise, marquis de Palerme, héritier du nom et des biens de l’illustre maison de Manfrédonia. Enfin, chers et nobles enfants du comte Altidore Ariosto, j’ose croire que la tendre affection que vous avez témoignée au pauvre seigneur Sébastien ne sera pas affaiblie quand elle aura pour objet l’infortuné Lorenzo, duc de Manfrédonia, le plus ancien ami de votre père !

À ce nom, qu’Alphonse et Victoria avaient entendu bénir dans leur enfance, comme le plus cher et le plus vénéré après celui de leurs parents, ils tombèrent aux genoux du vieillard en imprimant leurs lèvres sur ses mains tremblantes.

— Ah ! c’est trop, mes enfants, dit le duc d’une voix presque éteinte, c’est trop de bonheur à la fois ! cette épreuve est au-dessus de mes forces, et j’ai besoin d’un peu de repos. Revenez ce soir, je vous ferai connaître l’histoire de vos parents et toutes les machinations ourdies contre ma famille ; elles me sont dévoilées par ces papiers que le ciel a fait tomber entre les mains de Victoria. Vous frémirez en découvrant la perversité de certaines personnes à qui vos cœurs ingénus avaient voué tant de respect et d’attachement.

Le soir, en effet, les jeunes gens retournèrent chez le duc, qui les fit asseoir autour de lui ; puis il se mit à leur lire le récit qui va suivre, auquel nous mêlerons quelques réflexions pour le rattacher au reste de cette histoire.

VIII

HISTOIRE DU DUC DE MANFRÉDONIA.

Après une séparation de quinze années, le marquis de Palerme venait de se réconcilier avec sa femme, dont ses torts et son injustice avaient causé les longs malheurs. Cette réconciliation était l’œuvre de leur fille Viola, un ange de douceur et de bonté, élevée au couvent des Bénédictines de Sainte-Rosalie, où la marquise s’était retirée. Le vénérable archevêque de Montréal, oncle de cette dame, avait présidé à l’éducation de Viola et à celle de sa cousine, Clémentine Stanhope, jeune orpheline recueillie dans le même couvent.

Lorsque la marquise, pardonnant à son coupable époux, eut quitté le cloître pour revenir près de lui, sa santé gravement altérée exigea impérieusement un changement de climat, et le séjour de Lisbonne fut indiqué par le médecin de la famille.

Elle obtint de son mari la permission d’emmener avec Viola sa nièce Clémentine, et toute la famille se rendit à Lisbonne, où le marquis voulut l’installer lui-même, avant de partir pour Rome, où l’appelaient des affaires importantes.

La salubrité de l’air et des soins assidus ne tardèrent pas à ranimer les forces de la marquise. Le docteur en vint à lui permettre une promenade tous les matins. Le jour où elle parut sur le cours avec sa fille et sa nièce, la renommée publia dans tout Lisbonne la beauté, la grâce et l’élégance des deux jeunes Siciliennes.

Il y avait à cette époque, dans la ville, un officier espagnol très célèbre déjà, quoiqu’il n’eût que vingt-six ans. D’éclatantes prouesses, accomplies en Hollande et aux Grandes-Indes, lui avaient valu la grandesse, l’ordre de la Toison d’or et le grade d’amiral. Sa figure était belle, sa taille avantageuse, et son esprit égalait la séduction de ses manières. Par malheur, toutes ces qualités rares étaient mises au service de passions fougueuses, énergiques, que ne gouvernait aucune règle de morale. Indifférent pour le bien comme pour le mal, don Ambrosio de Montalvan pratiquait également l’un ou l’autre, suivant ses penchants et ses caprices.

Il se fit présenter aux belles Siciliennes par son ami, don Philippe de Sintra, hôte de la marquise de Palerme. Celle-ci se laissa prévenir en sa faveur par le ton noble et réservé de sa conversation et par ses manières respectueuses. De son côté, il se sentit de plus en plus attiré par la beauté et l’esprit cultivé des deux cousines. Mais Clémentine n’avait pour elle que les charmes dont la nature l’avait douée, car sa fortune était des plus médiocres, tandis que Viola joignait à tous les dons qui captivent le cœur, les avantages qui éblouissent l’ambition. Le choix de don Ambrosio fut bientôt fait. Mais ce qui n’était d’abord que l’effet du calcul devint par degrés une passion violente, que les obstacles devaient irriter jusqu’à la frénésie.

Il parvint en peu de temps à produire une vive impression sur le cœur de Viola. Tout ce qu’une jeune imagination peut se figurer de plus parfait ne se trouvait-il pas réalisé dans la personne de Montalvan ?

Cependant il ne se déclarait pas, et la marquise ignorait encore la nature de son attachement, lorsqu’elle surprit un jour les yeux du jeune Espagnol attachés sur sa fille avec une expression qui la frappa. Le trouble et la rougeur de Viola, l’embarras de don Ambrosio, et la précipitation qu’il mit à se retirer firent naître mille inquiétudes dans le cœur de la mère.

Pourquoi semblait-il redouter sa pénétration ? L’amour inspiré par Viola ne pouvait avoir qu’un but honorable et avouable, peut-être craignait-il un refus… elle-même, en effet, pouvait-elle savoir si son aveu entraînerait celui de son mari ?

Quelques jours après, elle apprit, en présence de Viola, que don Ambrosio avait reçu tout à coup de son gouvernement l’ordre de partir pour Gibraltar. Elle ne jeta qu’un coup d’œil sur sa fille, mais ce fut assez pour la convaincre que don Ambrosio était plus aimé qu’elle ne l’avait pensé d’abord.

Cependant cet ordre qui appelait Montalvan à Gibraltar avait jeté ce jeune seigneur dans un violent désespoir. Rien ne pouvait le dispenser d’obéir ; mais se séparer de Viola, pour toujours peut-être, était un sacrifice au-dessus de ses forces. Il roula dans sa tête ardente mille projets insensés, et finit par gagner les gens de confiance de la marquise pour s’introduire, par leur aide, dans la chambre de Viola. Cette démarche était décisive. Tout ce que la passion pouvait inspirer de plus éloquent fut mis en œuvre par Ambrosio ; il alla jusqu’à jurer de s’immoler lui-même sous ses yeux, si elle ne consentait à le suivre et à s’unir à lui par un mariage secret ; mais rien ne put ébranler, dans le cœur de la jeune fille, les principes d’une sage éducation et la puissance de la tendresse filiale. Ses refus formels et fermes ne laissèrent aucun espoir à Montalvan qui se retira désolé, mais plus amoureux que jamais.

Le marquis de Palerme revint à Lisbonne deux jours après le départ de Montalvan. Frappé de la mélancolie répandue sur les traits de sa fille, il interrogea la marquise, qui, à son tour, profita de cette occasion pour sonder les dispositions de son mari. Le marquis n’avait pas de préventions contre don Ambrosio, de qui la fortune, la renommée et les honneurs flattaient, au contraire, sa vanité ; mais il enjoignit à sa femme la réserve la plus complète jusqu’à ce qu’il eût reçu de ses amis d’Espagne toutes les informations qu’il croyait devoir prendre sur le compte du brillant officier.

Quinze jours après, don Philippe de Sintra présenta à la marquise une lettre de son ami don Ambrosio, qui le chargeait de demander la main de doña Viola ; et sur-le-champ, tous deux se rendirent chez le marquis, occupé alors à parcourir sa correspondance. Mais quelle fut la consternation de la pauvre mère, lorsqu’aux premières paroles de don Philippe, le marquis répondit par la lecture de plusieurs lettres, qui toutes s’accordaient pour peindre don Ambrosio comme un des personnages les plus artificieux, un véritable roué, dont l’esprit, la grâce et l’amabilité cachaient une profonde dépravation ! L’officieux ami, atterré de cette découverte, se hâta de prendre congé.

Le marquis fit ensuite appeler sa fille, dont l’anxiété visible prouvait assez qu’elle était instruite de la démarche de don Ambrosio, et avec une douceur qu’il puisait dans sa tendresse paternelle, il l’instruisit des motifs de son refus. Viola, saisie d’épouvante, écoutait à demi-morte.

— Dieu me préserve, ma chère enfant, ajouta-t-il, de vouloir abuser de mon autorité pour contrarier votre inclination ! J’aurais mis mon bonheur à la satisfaire ; mais les amis qui me donnent ces affreux détails méritent toute ma confiance, et je deviendrais le plus coupable des pères si je me laissais arracher un consentement qui entraînerait le malheur de votre vie.

Des sanglots mal étouffés furent la seule réponse de Viola.

— Mon enfant, reprit la marquise penchée sur sa fille dont elle arrosait le visage de ses larmes, promets-moi de faire tous tes efforts pour chasser de ton cœur un homme indigne de toi.

— N’en doutez pas, s’écria Viola en tombant à leurs pieds. Ô mon bon père, et vous, ma mère chérie, ce ne sera pas en vain que vous m’aurez montré tant d’indulgence et de bonté, et je saurai trouver le courage nécessaire pour satisfaire à vos désirs.

Le marquis et la marquise l’embrassèrent avec transport, en l’assurant de leur pleine confiance dans ses promesses.

Cet événement eut des suites plus fatales encore que la blessure restée dans le cœur de Viola. La santé de la marquise, déjà affaiblie par tant de chagrins, déclina bientôt si rapidement que les médecins se virent réduits à lui conseiller de retourner en Sicile, sans espérer pourtant que l’air natal pût rétablir la malade. La marquise, en effet, n’arriva à Palerme que pour y rendre le dernier soupir, dans les bras de l’archevêque de Montréal.

Des peines qui jusqu’alors avaient fait couler les pleurs de Viola, la mort de sa mère fut la plus déchirante. Celle de Clémentine y ajoutait encore. Dans ces premiers moments, l’archevêque confia les deux orphelines aux soins de l’abbesse du couvent de Sainte-Rosalie, où chaque jour il allait leur porter les consolations de l’amitié et de la religion.

Mais le marquis ne pouvait vivre longtemps séparé de sa fille ; il la fit bientôt revenir près de lui, dans sa villa, à quelque distance de Palerme. Un soir qu’il était allé dîner chez l’archevêque (on était alors en hiver), il avait demandé sa voiture de bonne heure ; mais quand il descendit sous le péristyle du palais, il ne trouva pas ses gens à leur poste. Voyant là un des domestiques du prélat, il apprit de lui que sa voiture avait été appelée pour conduire en toute hâte le médecin de sa famille hors de la villa. Une idée terrible frappa le marquis ; il crut sa fille en danger, et s’élança dans la rue pour retourner chez lui. Il marchait à pas précipités, lorsqu’aux approches de sa villa, il fut attaqué par quatre bravi. Il se défendit vaillamment ; mais il allait succomber sous le nombre. Tout à coup un étranger accourut à son aide et mit les assaillants en fuite. Cependant le marquis avait reçu plusieurs blessures ; l’étranger fut obligé d’appeler du monde pour le transporter à la villa.

Viola était déjà retirée dans son appartement. Au bruit que fit ce triste retour, elle sortit pour en savoir la cause. Un domestique maladroit la lui apprit sans ménagement. Frappée de ce coup terrible, elle s’élança dans l’appartement de son père. Quelle fut sa terreur quand elle le vit tout sanglant sur son lit, et qu’elle reconnut à ses côtés, pâle et défait, don Ambrosio de Montalvan ! Un trait de lumière l’éclaira ; un pressentiment sinistre lui dit que l’assassin de son père était devant ses yeux ! Ses forces l’abandonnèrent et elle tomba sans connaissance. Transportée dans sa chambre, elle y demeura longtemps dans un état d’insensibilité absolue.

Les chirurgiens, en sondant les blessures du marquis, avaient reconnu qu’elles étaient mortelles et qu’il n’y avait aucun remède à essayer. L’archevêque arriva à temps pour préparer son neveu à la mort. Ce fut lui aussi qui s’acquitta de la tâche pénible d’apprendre à l’infortunée Viola qu’elle était orpheline.

On fit toutes les recherches imaginables pour découvrir les assassins du marquis de Palerme. On sut qu’un individu, revêtu de la livrée de la princesse de Camérino, était venu à la villa dire au cocher et aux gens du marquis que leur maître était chez la princesse où ils devaient le venir chercher. Le même personnage probablement était allé ensuite donner aux gens de l’archevêque une autre explication de l’absence des domestiques du marquis. Quoi qu’il en soit, lorsque les officiers de police firent assembler tous les valets de la princesse en présence de ceux du marquis et de l’archevêque, personne ne reconnut l’homme qui avait rempli ce double message.

Viola seule conservait au fond de son âme un horrible soupçon, que fortifiait encore la disparition subite de don Ambrosio. On ne l’avait plus revu dans la maison après la mort du marquis, et tandis que tout le monde admirait la réserve discrète de ce généreux étranger, la fille de la victime y trouvait le signe d’une conscience troublée et criminelle.

Elle ne se trompait pas. Son instinct était un avis du ciel. Si don Ambrosio n’avait pas trempé lui-même ses mains dans le sang du marquis, c’était lui qui avait armé les assassins, sans penser, à la vérité, que leurs coups seraient si prompts et si sûrs. Suivant de près ces misérables, il comptait apparaître assez tôt pour jouer le rôle de libérateur ; il espérait ainsi obtenir de la reconnaissance du père la main de Viola, qu’on lui avait outrageusement refusée. Mais lorsqu’il sut le marquis frappé à mort, lorsqu’il entendit parler de poursuites, il eut peur d’être dénoncé par ses complices, et, profitant du désordre causé par ce tragique événement, il se déroba, par une prompte fuite, aux recherches de la justice.

Viola, qui héritait à la fois des biens et du titre de son père, devenait le plus beau parti de la Sicile. Mais ces avantages ne la touchaient que faiblement. Elle se hâta de quitter la villa où le marquis de Palerme avait rendu le dernier soupir, et alla passer vingt-quatre heures avec Clémentine au couvent de Sainte-Rosalie. Puis les deux cousines, craignant de s’éloigner du vénérable archevêque, resté leur unique protecteur, vinrent se fixer au château de Palerme.

Il y avait à peine un mois que le marquis était mort, quand Viola vit paraître dans le château qu’elle habitait le personnage que tout devait en écarter s’il n’eût été le plus audacieux des hommes : don Ambrosio de Montalvan. À cet aspect, elle eut peine à contenir son indignation ; mais Ambrosio feignit de ne pas s’en apercevoir, et prenant le premier la parole, il lui dit que, retenu en Sicile depuis le fatal événement dont il avait été le triste témoin, il avait laissé écouler le premier mois de deuil par respect pour la mémoire du marquis ; mais qu’enfin ne pouvant plus résister à son impatience, il venait demander à l’orpheline, libre aujourd’hui et maîtresse de sa main, le prix d’un amour si tendre et si constant.

Viola s’arma, pour lui répondre, de cette dignité imposante qu’elle savait prendre lorsqu’elle se croyait offensée. Elle lui reprocha d’insulter aux cendres à peine refroidies de son père, en osant la provoquer à la désobéissance. Elle prit le ciel à témoin du vœu qu’elle faisait de ne jamais consentir à une union repoussée par sa famille, et elle sortit de l’appartement.

Montalvan, humilié, s’éloigna la rage dans le cœur en méditant sa vengeance.

Quelques jours après, on vint dire à la jeune marquise de Palerme qu’un malheureux étranger, malade, couché sur la paille dans une chétive cabane de pêcheurs, refusait obstinément toute espèce de secours, et même le peu d’aliments que ces pauvres gens s’empressaient de lui offrir. On ne savait ni le nom ni l’état de cet infortuné, qui opposait un silence opiniâtre à toutes les questions qu’on lui adressait.

Mue par un sentiment d’humanité, Viola fit appeler le père Léopold, le chapelain du château, et lui ordonna d’aller visiter l’étranger et de porter en même temps à la cabane tout ce qui lui était nécessaire.

Au retour du père Léopold, elle apprit que ce malheureux n’était autre que don Ambrosio, qui voulait mourir de désespoir. À cette nouvelle, Viola ne put se défendre d’un vif mouvement de compassion.

Sans doute Montalvan était indigne d’elle, à supposer même qu’il n’eût pas trempé dans l’assassinat du marquis de Palerme ; mais une voix puissante s’élevait en sa faveur dans le cœur de Viola. Elle l’avait aimé, et c’était l’amour qu’il avait pour elle qui le conduisait au tombeau. N’était-ce pas une expiation bien suffisante des désordres de sa vie passée ?

— Allez, mon père, dit-elle à Léopold, retournez vers ce malheureux jeune homme, dites-lui que je ne souhaite pas sa mort, que je ne l’apprendrais pas sans douleur, et que si le ciel a marqué prématurément le terme de sa vie, je fais des vœux pour qu’il y arrive repentant et digne de la miséricorde céleste.

Après plusieurs allées et venues à la cabane, le chapelain rapporta à la jeune marquise qu’il avait laissé don Ambrosio bien près de sa fin. Ce fut alors qu’elle s’affligea de l’absence de l’archevêque de Montréal, retenu à Palerme par des affaires importantes. Elle n’avait pas grande confiance dans ce père Léopold, personnage à mine sombre, qui dissimulait mal, sous le froc, une certaine brutalité d’allures, un certain penchant à la violence, qui s’accordait assez avec sa taille athlétique. Dès longtemps déjà, quelques mots échappés à son père l’avaient prévenue contre ce religieux. Elle savait aussi que le marquis, depuis sa réconciliation avec sa famille, avait annulé un testament qui laissait au père Léopold une grande partie de sa fortune, et elle crut lire dans les regards du chapelain le profond ressentiment que cette disposition avait éveillé chez lui.

Aussi ne l’avait-elle gardé près d’elle qu’en attendant qu’il eût obtenu un bénéfice plus éloigné.

Un jour, le père Léopold lui annonça que les médecins ne donnaient plus à l’étranger que quelques heures à vivre. Mais, obstination déplorable ! il refusait opiniâtrement les secours de la religion et l’absolution suprême, jusqu’à ce que Viola lui eût accordé une dernière entrevue. Il avait, disait-il, un secret important pour le salut de son âme, qu’il ne pouvait révéler qu’à elle seule.

La jeune fille hésita d’abord ; mais le chapelain lui représenta qu’elle avait un devoir sacré à remplir, puisqu’au fond, la mort du malheureux Montalvan n’était que l’effet du désespoir où elle avait réduit son amour. Cette réflexion triompha de sa répugnance. Elle se prépara donc à suivre Léopold. Elle voulait emmener Clémentine, mais il lui objecta que sa cousine était trop jeune et trop délicate.

— En pareille circonstance, dit-il, personne ne vous sera plus utile que Zingaresca.

Zingaresca était une des femmes de chambre. Viola la fit appeler et se mit en route. On traversa le parc, on côtoya la rivière, et après un quart d’heure de marche, on arriva à la cabane où Viola, à son extrême surprise, aperçut don Ambrosio tranquillement assis sur un banc. Il vint aussitôt se jeter à ses pieds en protestant que l’espoir seul avait soutenu ses forces, mais qu’il était cette fois bien résolu à mourir si elle se refusait encore à ses instances.

Viola vit d’un coup d’œil le piège et le péril. Mais, réprimant son trouble et sans daigner répondre à Montalvan, elle jeta un regard de mépris sur Léopold.

— Que veut dire ceci ? demanda-t-elle ; expliquez-vous, quel intérêt vous pousse à dégrader ainsi la sainteté de votre caractère ?

— Une promesse faite à votre père, répondit le moine avec impudence. J’ai reçu la dernière confession du marquis. Il s’est accusé d’avoir fait fabriquer des lettres calomnieuses sur le compte de don Ambrosio pour vous détourner d’un mariage qui n’entrait pas dans ses vues. Mais au lit de la mort, quand il reconnut dans ce seigneur l’homme qui avait risqué ses jours pour le sauver, il résolut de réparer sa faute, et me fit jurer de vous unir à lui.

— Mensonge ! répliqua l’orpheline, indigne mensonge ! L’archevêque de Montréal a seul assisté mon père dans ses derniers moments ; et si le marquis eût alors disposé de sa fille, c’est le vénérable prélat qu’il eût rendu dépositaire de ses volontés.

Puis, se retournant vers Ambrosio immobile et muet.

— Don Ambrosio, dit-elle, je ferai sans honte l’aveu des sentiments que vous m’aviez inspirés. Oui, je vous ai aimé ; mais ce que j’aimais en vous, c’était la noblesse d’âme et la loyauté généreuse dont je vous croyais le plus digne modèle. Aujourd’hui, je ne puis vous rendre mon cœur ni vous donner ma main ; vous ne le savez que trop, ajouta-t-elle avec une expression qui fit tressaillir Montalvan ; mais si vous savez me respecter, dans l’extrémité où je suis réduite, je pourrai croire encore que votre âme n’est pas insensible à la voix de la conscience et de l’honneur.

Les premières paroles de Viola avaient ému don Ambrosio ; mais la fin de ce discours refoula les bons sentiments qui venaient de se réveiller en lui. Elle ne comprit que trop son silence, et ne comptant plus que sur elle-même :

— Zingaresca, dit-elle avec fermeté, ouvrez-moi la porte et suivez-moi au château. Et vous, Léopold, gardez-vous d’y rentrer jamais.

Et elle s’avança pour sortir. Mais, au lieu d’ouvrir, Zingaresca resta appuyée contre la porte.

— M’avez-vous entendue ? reprit Viola.

— Pardonnez-moi, madame la marquise, répondit la femme de chambre, répétant froidement une leçon apprise ; mais vous avez été amenée ici pour obéir aux dernières volontés de votre père, et vous n’en sortirez pas qu’elles ne soient accomplies.

— Dieu tout-puissant, secourez-moi ! s’écria Viola.

— Non, répliqua le moine, Dieu ne protège pas une fille rebelle ; votre résistance est inutile ; personne n’est à portée de vous entendre, et me voilà prêt à consacrer votre mariage à l’instant même.

En parlant ainsi, le moine sacrilège revêtit une étole et prit son missel.

— Allons, madame, continua-t-il, donnez-moi votre main.

La terreur de Viola était au comble ; mais rappelant son courage, elle se tourna indignée vers Montalvan et le somma de déclarer s’il prendrait part à cette violence.

Ambrosio déclara qu’il n’aurait pas moins d’obstination qu’elle, et que c’était bien la moindre vengeance à tirer des indignes soupçons dont elle osait flétrir son honneur.

Il fit un geste, et aussitôt Zingaresca, s’approchant de sa maîtresse, la prit par le milieu du corps et la maintint de force sur la chaise où elle était retombée. Léopold commença la cérémonie et don Ambrosio allait passer l’anneau nuptial au doigt de la victime, quand la porte s’ouvrit brusquement, et Viola éperdue trouva un refuge dans les bras de Clémentine et de l’archevêque de Montréal. Ses persécuteurs s’enfuirent par une porte dérobée.

Clémentine, qu’avait alarmée la longue absence de sa cousine, l’avait cherchée dans le parc et avait vu la grille ouverte ; machinalement elle avait pris un sentier qui y aboutissait et était arrivée tout près de la cabane ; là, elle avait entendu des accents plaintifs et reconnu la voix de Viola. Au même instant, une voiture vint à passer sur la route de Palerme. Elle vola au-devant des voyageurs en implorant leur secours. Quelle fut sa joie en reconnaissant l’archevêque de Montréal qui se rendait au château ! En peu de mots, elle l’instruisit du péril qui menaçait sa cousine, et le prélat, suivi de ses domestiques, fit enfoncer la porte de la cabane.

Rentrées au château, les deux cousines eurent peine à se remettre de leur effroi, et le bon archevêque ne les quitta qu’après avoir rendu grâces avec elles à la divine Providence, dont la main était si visible dans cette délivrance inattendue.

Le lendemain, hélas ! le valet de chambre du prélat, en venant le matin tirer ses rideaux, le trouva mort étouffé dans son lit. On envoya des exprès pour donner l’alarme aux environs et prévenir la justice ; mais ces hommes ne reparurent pas. Il était clair que des machinations infernales interceptaient toute communication entre le château et la ville. Quels en pouvaient être les auteurs, sinon les scélérats de la cabane ? La mort de l’archevêque était donc leur ouvrage ; le père Léopold, qui connaissait les détours les plus secrets du château et qui avait corrompu une partie des domestiques, avait pu se glisser la nuit dans la chambre du prélat et l’étouffer sans bruit sous ses oreillers, puis rejoindre Montalvan sur le navire qu’il avait fait préparer pour l’enlèvement de Viola, en attendant une occasion de renouveler leurs tentatives.

C’est, en effet, ce qui était arrivé.

Les deux cousines éplorées, livrées, par la mort de leur unique protecteur, à la discrétion de leurs ennemis, frémissaient des dangers dont elles étaient menacées dans ce château entouré probablement d’espions et de traîtres. Un soir qu’appuyées sur un balcon dont les jalousies étaient entr’ouvertes, elles s’entretenaient de leur triste situation, une pierre, lancée adroitement, passa entre elles et vint tomber au milieu de la chambre. Clémentine aperçut un papier qu’on y avait attaché. Elle le ramassa et lut ce qui suit :

 

« Chères dames,

» Un fidèle serviteur croit de son devoir de vous avertir que mille dangers vous environnent, et que ce château ne peut plus vous servir d’asile. »

 

Les deux jeunes filles demeurèrent consternées.

— Qu’allons-nous devenir ? s’écria Viola.

— Fuyons, répondit Clémentine. Notre perte est certaine si nous ne quittons au plus tôt la Sicile.

— Mais où fuir ?

— À Naples, chez la duchesse de Manfrédonia, dont l’archevêque et tout Palerme nous ont fait tant d’éloges mérités.

— Oui, je m’en souviens ; notre nom lui est bien connu ; et je sais même qu’il y a quelque alliance de famille entre nous. Mais…

Et Viola s’arrêta d’un air d’hésitation.

— Mais quoi ? demanda Clémentine.

— N’a-t-elle pas chez elle le jeune duc, son petit-fils ?

— Eh bon Dieu ! chère cousine, dans l’affreuse position où nous sommes, un tel scrupule doit-il nous arrêter ? La duchesse décidera mieux que nous de ce qu’ordonne la bienséance, et si elle ne croit pas devoir nous garder chez elle, n’y a-t-il pas des couvents à Naples ?

— Mais, reprit Viola, comment sortir de ce château ?

— L’auteur de cet avis ne pourrait-il nous y aider ?

— Un anonyme ! comment le découvrir ?

Elles passèrent en revue les habitants de la maison, trouvant toujours contre chacun d’eux quelque motif de défiance.

Tout à coup, Viola s’écria :

— Oh ! mon Dieu ! j’oubliais Bernardo, cet ancien marin qui a sauvé la vie à mon père dans une traversée. Grièvement blessé, il fut réformé, et le marquis le recueillit chez lui par reconnaissance. Il ne se souciait guère de faire sa cour au père Léopold comme les autres gens de la maison. Aussi était-il détesté de ce misérable…

— C’est lui ! ce doit être lui ! interrompit Clémentine. Où loge-t-il ?

— Dans le pavillon des écuries, le plus éloigné du château.

— Eh bien, cousine, ne nous couchons pas. La nuit est déjà bien avancée. Attendons le point du jour à cette fenêtre ; si c’est Bernardo qui nous a écrit, il viendra savoir quelle résolution nous avons prise.

Viola rendit hommage à la pénétration de sa cousine. Elles demeurèrent au balcon, et dès que le jour commença à poindre, elles aperçurent dans le jardin un homme qui s’avançait avec précaution. Bientôt elles reconnurent Bernardo. Clémentine lui fit signe qu’elle allait écrire ; il approuva d’un signe de tête, et deux minutes après, elle lui jeta le billet suivant :

 

« C’est le ciel qui vous envoie à notre secours. Procurez-vous une barque ; indiquez un lieu de rendez-vous, le jour et l’heure. L’or et les pierreries ne nous manquent pas, et vous pouvez compter sur notre reconnaissance. »

 

Bernardo reçut le billet, le lut et rejeta la pierre, après avoir écrit au crayon sur le dos de la missive :

 

« Cette nuit, à une heure, dans le petit boudoir, et laissez faire le reste à celui qui donnerait sa vie pour la fille du marquis de Palerme. »

 

Puis il s’éloigna.

La journée parut bien longue aux deux jeunes filles, au moindre bruit, elles tremblaient de voir paraître don Ambrosio ou quelqu’un de ses complices. La nuit venue, elles s’habillèrent pour le voyage, se firent des ceintures de leurs diamants et de tout l’or qu’elles purent emporter ; puis, se recommandant à Dieu, elles attendirent.

À une heure, un léger bruit se fit entendre à une petite porte dérobée, une clef tourna avec précaution dans la serrure, la porte s’ouvrit, et Bernardo parut, il était sans lumière.

— Ne craignez pas l’obscurité, dit-il, c’est notre salut ; surtout gardez le plus profond silence.

Ils descendirent dans le jardin, et se trouvèrent bientôt devant la porte ouverte d’une grande volière qu’ils traversèrent pour s’engager ensuite sous une voûte basse. Au bout d’un quart d’heure de marche, on parvint à une caverne qui avait une issue sur le rivage ; là, était amarrée une petite barque, qui conduisit les fugitives à un navire en partance pour Naples. Le patron reçut les deux jeunes dames à son bord, et après une traversée heureuse, elles arrivèrent enfin au palais de Manfrédonia.

À peine se furent-elles nommées que la duchesse leur tendit les bras ; les nièces de l’archevêque de Montréal, son digne ami, lui étaient aussi chères que ses propres enfants, elle se sentit émue d’une affection toute maternelle au récit que les deux jeunes filles lui firent de leurs malheurs ; à soixante-seize ans, la respectable dame avait conservé toute la force d’âme de l’âge mûr, et ses éminentes vertus s’alliant à l’énergie du caractère, elle en fit preuve en cette circonstance. Comme le duc Lorenzo, son petit-fils, voyageait alors en Toscane avec un de ses amis intimes, le comte Elfridi, ce fut elle qui alla se jeter aux pieds du roi pour demander justice des forfaits qui venaient de lui être révélés.

Cette justice ne se fit pas attendre, des commissaires partirent aussitôt pour la Sicile, et si les coupables évitèrent par une prompte fuite, un châtiment immédiat, ils ne purent cependant se soustraire complètement à la vindicte des lois ; le père Léopold fut excommunié et banni à perpétuité. Les commissaires réglèrent d’ailleurs toutes les affaires d’intérêt de la marquise de Palerme ; le roi confia sa tutelle et celle de la jeune Clémentine Stanhope à un grand personnage sicilien d’une réputation intacte et à la duchesse de Manfrédonia elle-même. Bien certaines désormais de doubler le bonheur de leur vénérable protectrice en demeurant auprès d’elle, les deux cousines ne songèrent plus à chercher l’asile d’un couvent.

Bientôt après, Lorenzo et son ami le comte Elfridi revinrent de Toscane, impatients d’admirer les belles réfugiées dont la duchesse leur avait fait, dans ses lettres, le portrait le plus séduisant.

Dès le premier moment où Viola parut à ses yeux, Lorenzo se sentit charmé, et cet amour ne fit que s’accroître lorsqu’il eut occasion de l’entretenir, mais il désespérait de se faire jamais aimer d’elle ; car une excessive modestie relevait encore les admirables qualités qui distinguaient Lorenzo de Manfrédonia. Ses traits, moins réguliers peut-être que ceux de don Ambrosio, avaient une expression plus intéressante. D’ailleurs son esprit, sa bonté et la noblesse de ses sentiments suffisaient pour éveiller la sympathie dans les âmes qui ressemblaient à la sienne, aussi deux mois s’étaient à peine écoulés, que déjà la jeune marquise, étonnée d’avoir pu distinguer un autre homme que le duc de Manfrédonia, ne trouvait plus d’agrément que dans sa société. Peut-être cette mutuelle intelligence fût-elle restée un secret pour tous deux, si la duchesse, en bonne mère, n’eût su lire dans le cœur de la jeune fille, expliquer son trouble et interpréter ses regards. Un jour vint où elle put donner une heureuse conviction à l’amant trop timide qui avait reculé devant l’espérance ; si bien que six semaines plus tard la marquise de Palerme devint duchesse de Manfrédonia.

Le comte Elfridi, l’ami du duc, était un de ces nobles indigents dont fourmille le royaume de Naples. Des talents peu communs, des manières insinuantes lui avaient gagné l’amitié de Lorenzo, qui lui fut d’un grand secours dans ses embarras pécuniaires. Personnage servile et artificieux, Elfridi avait un de ces caractères souples qui réussissent toujours auprès des grands. Cette souplesse pourtant cachait des passions impérieuses et violentes, et sous un extérieur aimable couvaient les vices de l’âme la plus vindicative et la plus corrompue.

L’enjouement et les charmes de Clémentine firent une vive impression sur le comte Elfridi ; il lui eût convenu de resserrer les liens d’intimité qui l’unissaient au duc en épousant sa parente, et en s’appropriant la belle dot que Viola avait assurée à sa cousine le jour de son mariage ; mais le comte avait quelques années de plus que Lorenzo, qui déjà approchait de la maturité, et Clémentine le plaisanta un peu étourdiment à ce sujet, sans avoir l’air de prendre sa déclaration au sérieux.

Elfridi ne se découragea pas, car il se savait capable de plaire ; il supposa que la jeune duchesse ferait entendre raison à sa cousine, sur cette prétendue disproportion d’âge ; ce fut donc à Viola qu’il s’adressa pour obtenir Clémentine, mais il fut trompé dans son calcul ; Viola témoignait sans doute beaucoup d’égards et de déférence à l’ami de Lorenzo, mais ce titre seul combattait sa secrète répugnance pour cet homme, dont elle avait trop bien sondé la bassesse ténébreuse. Persuadée qu’il était incapable de faire le bonheur de sa cousine, elle refusa, sous divers prétextes et avec ménagements, d’employer son influence pour le servir.

Rebuté de ce côté et sentant ses désirs enflammés par la résistance, Elfridi se tourna vers le duc, espérant le trouver plus maniable ; mais là aussi il rencontra un obstacle imprévu : Lorenzo avait promis à un autre l’appui qu’Elfridi venait lui demander. Le comte furieux, jura de se venger, mais toujours maître de lui, il sut cacher soigneusement sa colère et ses projets.

Le rival d’Elfridi était le jeune Altidore, fils unique du comte Ariosto ; une étroite amitié l’unissait au duc de Manfrédonia, c’était pour le consoler de la perte de sa mère que celui-ci était allé en Toscane. Depuis son retour à Naples, Lorenzo, dans toutes les lettres qu’il adressait à son ami, ne lui parlait que des deux charmantes cousines accueillies par la duchesse, et lorsqu’il lui annonça son mariage avec Viola, il l’invita à venir en être témoin, en exprimant le désir de le voir lui-même uni à Clémentine.

Altidore vint à Naples, admira Clémentine, et fut bientôt épris d’elle. Le duc n’eut pas de peine à disposer sa nouvelle parente au mariage qu’il souhaitait. Le mérite d’Altidore était bien fait pour gagner le cœur de la jeune fille, et bientôt le consentement du vieux comte Ariosto vint consacrer leur penchant mutuel.

Personne ne s’étonna de voir Elfridi quitter Naples, lorsque la demande d’Altidore fut agréée ; mais on ne s’attendait pas à le voir reparaître la veille du mariage ; ce fut pourtant ce qui arriva. Sa contenance était calme et presque gaie ; on eût dit qu’il revenait guéri de son amour ; mais cette insouciance apparente recouvrait un plan de vengeance profondément combiné.

Au pied même de l’autel qui recevait les serments d’amour des deux époux, Elfridi renouvela son serment de haine, il jura de détruire le bonheur de Lorenzo et de Viola, comme ils avaient eux-mêmes détruit le sien.

Un an après, au château de Manfrédonia, on célébrait la naissance du fils que la duchesse venait de donner à son mari. L’enfant fut appelé du nom de son aïeul, Roland de Palerme ; la duchesse douairière ne survécut que peu de temps à cet heureux événement qui consolidait l’avenir de sa maison. Déjà, quelques mois auparavant, Altidore et sa femme avaient été appelés en Toscane pour recevoir les derniers soupirs du vieux comte Ariosto, mourant d’une maladie de langueur dont personne ne pouvait se rendre compte.

Nous allons essayer de l’expliquer.

Le comte Ariosto, père d’Altidore, avait eu une jeunesse fort dissipée, une des fautes les plus graves où l’entraîna l’étourderie de son âge, ce fut d’épouser à l’insu de sa famille, une très belle personne, d’une famille médiocre, qui possédait autant d’artifices qu’on lui supposait de vertus. Après quelques mois de contrainte, quand cette femme dissimulée crut avoir assuré son empire, son vrai caractère se démasqua, et le malheureux comte entrevit l’abîme où il s’était jeté ; pourtant il sut résister aux obsessions de l’ambitieuse Aurore, qui le pressait de déclarer leur mariage. Cette union resta cachée tant que vécut le père du comte Ariosto. Aussi la jeune Elvire, qui en était l’unique fruit, demeura-t-elle livrée exclusivement aux soins maternels, éducation dangereuse qui jeta dans le cœur de l’enfant le germe de tous les vices et de toutes les rancunes de la mère.

Elvire avait cinq ans lorsque la mort du chef de la famille permit enfin à Aurore de s’emparer du titre qu’elle convoitait. Ce fut alors que, donnant l’essor à ses instincts pervers, elle déshonora, par les plus honteux excès, le nom qu’elle s’était fait donner, jusqu’à ce qu’elle mourût, à peine âgée de vingt-sept ans, victime, disait-on, de la jalousie d’un de ses sigisbés.

La petite Elvire ressemblait trop à sa mère pour être bien chère au comte Ariosto, il l’envoya en France, dans un couvent dont les règles austères devaient réprimer ses mauvais penchants. Vain espoir, l’enfant garda ses vices, et devint seulement plus habile à les cacher.

Quelques années plus tard, Isabelle, la seconde femme de son père, la fit revenir en Toscane ; c’était alors une belle jeune fille, d’une séduction irrésistible, et comme elle possédait au suprême degré l’art de la dissimulation, elle passa bientôt pour la plus charmante et la plus aimable des femmes. Sa belle-mère et son frère du second lit, Altidore, se prirent d’une vive affection pour elle, et le comte Ariosto se reprocha secrètement ses préventions et ses rigueurs passées. Malheureux père ! il ne soupçonnait guère que sa fille, incapable de pardonner, avait l’art de sourire en méditant une vengeance.

À l’époque où Elvire fut ramenée en Toscane, le comte Ariosto venait d’être nommé tuteur de Polydore, comte de Vicence. Ce jeune était doué par la nature de tous les avantages extérieurs, mais rien n’égalait sa dépravation morale, si ce n’était celle d’Elvire. Une si parfaite conformité de sentiments ne tarda pas à les rapprocher ; mais ce penchant réciproque ne pouvait guère avoir un but honorable, car Polydore avait peu de fortune, et l’établissement d’Elvire dépendait absolument de la volonté de son père ; d’ailleurs, quelle que fût son inclination, elle n’était pas femme à sacrifier l’ambition à l’amour, et tout en cédant à son caprice pour Polydore, elle se promettait bien de séduire le jeune duc de Manfrédonia ; mais le mariage de Lorenzo avec Viola vint déconcerter ce projet ; il fallut bien renoncer à ses vues ambitieuses, et comme en ce moment la mort de sa belle-mère, en la délivrant d’une surveillance gênante, laissa toute liberté à son intrigue avec Polydore, elle eut bientôt à s’occuper des moyens de prévenir le scandale dont la menaçaient les suites de sa faiblesse ; elle ne songea donc plus, puisque le duc lui échappait, qu’à couvrir sa faute par un prompt mariage avec son amant.

Mais aux premières ouvertures que fit au père d’Elvire l’indigne pupille, dont le patrimoine était déjà dissipé, et qui comptait, pour dernière ressource, sur la dot de sa future, le comte Ariosto, révolté de tant de bassesse et entrevoyant avec douleur une honteuse intrigue, refusa formellement son consentement.

— Nous n’avons plus rien à ménager, dit ce soir-là Elvire, en apprenant le résultat de cette entrevue.

Et dès le lendemain, le comte Ariosto fut porté dans son lit d’où il ne se releva plus. Une sorte de dépérissement dont aucun médecin ne put expliquer la cause, le conduisit lentement au tombeau, peu de temps après le mariage de son fils avec Clémentine.

Elvire n’avait pas quitté la chambre de son père ; le malade n’avait rien pris que de ses mains. Aussi ses soins vigilants, sa douleur inquiète, ses prières ferventes, firent-ils l’admiration de tout le monde. Quand le comte eut rendu le dernier soupir, le désespoir d’Elvire fit craindre pour sa vie. Elle resta trois semaines invisible, refusant les secours de la médecine et ne prenant presque aucune nourriture.

Ce n’était pas impunément, cependant, que la fille parricide avait joué le rôle d’une fille désolée. Ses convulsions feintes avancèrent le moment critique, et, renfermée dans son appartement, elle donnait secrètement le jour au fils de Polydore, pendant que toute la ville la croyait abîmée dans sa douleur. Bianca, sa suivante favorite, l’aida de ses soins et de son expérience et porta l’enfant au moine Georgio, le confesseur complaisant de sa maîtresse. Celui-ci baptisa le petit Théodore, et l’envoya en Languedoc chez la sœur d’un de ses affiliés.

Cependant Altidore, qui ignorait tout et qui attribuait l’état de sa sœur à l’excès de chagrin dont il était oppressé lui-même, voulut essayer pour elle d’un changement de lieu et d’habitudes, et Clémentine, qui partageait ses idées, confia sa belle-sœur à la compatissante affection de Viola. Elvire partit donc pour le château de Manfrédonia, en roulant dans sa tête mille machinations odieuses, qui ne portèrent fruit que trop tôt, en se combinant avec les passions des autres personnages de ce récit.

Dans cet intervalle, la voix publique avait informé le roi d’Espagne des attentats commis en Sicile par don Ambrosio. Ne voulant pas livrer à l’échafaud un homme qui avait rendu d’importants services à l’État, il se borna à le dépouiller de ses honneurs et de ses emplois. Tout amour s’éteignit dès lors dans le cœur de don Ambrosio ; il n’y resta qu’une haine profonde contre l’humanité tout entière, et une soif de meurtre et de vengeance qui anéantit chez lui tout sentiment d’honneur et de vertu.

Il existait à cette époque une formidable association qui s’était étendue depuis l’Espagne et le Portugal jusqu’à l’Allemagne, à travers la France et l’Italie. Des hommes de tout âge et de toute condition y étaient admis, pourvu qu’ils eussent fait leurs preuves de perversité. Une bande innombrable de pirates et de brigands était équipée et stipendiée par la société dont chaque membre trouvait assistance et appui chez ses co-affiliés, dans quelque pays que le sort le conduisit.

Ce fut à cette ligue de malfaiteurs que don Ambrosio de Montalvan et le moine Léopold allèrent porter leur contingent de projets sanguinaires, et le premier reçut, d’un avis unanime, le titre de commandant général. Il prit alors le nom de don Manuel de Buscara, et Léopold celui de Garcias. Ils commencèrent par visiter les principaux repaires organisés par la société, et vinrent ensuite s’établir au quartier général, qui n’était autre que le château des Pyrénées.

Il faut savoir que Polydore, comte de Vicence, avait mérité d’être affilié à cette horde de brigands, et qu’il y avait fait admettre également le comte Elfridi, son ami intime, confident de ses passions et de ses méfaits. Tous deux trouvaient, dans les bénéfices de cette entreprise, de quoi fournir à leurs dépenses de jeu et à mille autres désordres, et ce fut le comte Elfridi qui abandonna à la société ce château des Pyrénées, dernier débris de son patrimoine. La situation en était horrible et contribuait, autant que les fortifications, à le rendre imprenable ; aussi, un vieux nègre, nommé Yago, qui y avait été élevé, suffisait-il à le garder.

Le comte Elfridi révéla à don Manuel tous les secrets et tous les détours de ce lieu formidable ; pourtant il eut soin de lui dérober la connaissance de plusieurs passages qui conduisaient à des retraites inaccessibles par toute autre voie, ainsi que d’une église qui était une des dépendances du château. Il méditait déjà les horribles projets de vengeance qu’il n’exécuta ensuite que trop sûrement, et il lui importait de se réserver les moyens d’entrer dans le château et d’y résider, s’il le voulait, sans que les autres habitants en fussent instruits.

Il n’y avait au monde qu’une seule personne à qui ce misérable eût voué un attachement réel, c’était son instituteur, un religieux, le père Francisco Gassendi.

Francisco n’était pas sans vertus. Naturellement brave, généreux, humain, il eût probablement vécu en honnête homme, si des parents, peu éclairés, ne l’eussent contraint à entrer dans les ordres. Il essaya d’abord de se conformer à ses devoirs ; mais ses passions l’en éloignèrent malgré lui, et l’horreur que son état finit par lui inspirer l’entraîna à chercher un peu de relâche aux austérités monacales dans le château des Pyrénées. Mais trop ambitieux pour se contenter d’un rôle obscur dans cette secrète confrérie, il se servit du crédit que ses talents lui avaient acquis à Rome, et de l’appui de quelques seigneurs napolitains, ses pénitents, pour obtenir sa translation à Cadaquès, dans un couvent de moines observantins. Une fois là, pour mieux tenir sous sa puissance don Manuel lui-même et la terrible société, il sut encore se faire donner un grade dans le tribunal sacré de l’Inquisition. Alors, comme s’il n’eût pas trouvé l’ordre des Observantins assez rigide pour sa ferveur, il s’établit dans une grotte solitaire, au milieu d’une forêt assez éloignée de la ville ; et tandis que la prétendue sainteté de sa vie faisait vénérer son nom, il se faisait livrer par Elfridi le secret des passages de l’église, ainsi que des voûtes et des cachettes inconnues aux autres associés. Ce fut ainsi que Francisco devint le véritable souverain de ce repaire infernal. Son titre d’inquisiteur, grâce auquel les brigands n’étaient en sûreté que s’ils méritaient sa faveur, faisait plier toutes les volontés, toutes les résistances devant lui. Don Manuel se trouva lui-même à sa discrétion dès qu’il eut accepté le commandement, et reconnut avec dépit que ce titre de chef suprême ne lui donnait que le second rang.

Par ses relations avec le Saint-Office, Francisco était toujours prévenu à temps des dénonciations qui pouvaient survenir contre les bandes de don Manuel, et il en donnait aussitôt avis au moyen d’un énorme tambour, composé de divers métaux d’un retentissement formidable et placé dans un souterrain du château. La manière dont il frappait indiquait s’il fallait courir aux armes, se cacher dans les rochers, ou s’embarquer à la hâte. Quelquefois la bonté naturelle de Francisco se faisait jour à travers ses terribles entraînements, et dans certains cas, le tambour devint sous sa main un instrument de protection et de salut, en faisant fuir les brigands prêts à commettre quelque crime. Victoria l’éprouva la première nuit de sa captivité, quand la terreur que ce bruit répandit dans tout le château la préserva si heureusement des outrages dont elle était menacée.

Le comte Elfridi était de retour au château de Manfrédonia, quand Elvire y arriva, versant des larmes hypocrites sur la mort de son père. Ces deux natures perverses se comprirent tout de suite ; chacun d’eux trouvait dans l’autre un auxiliaire digne de lui. Elfridi avait su par le comte de Vicence tout ce dont Elvire était capable, et voulant s’assurer d’elle, il résolut de se servir de son fils comme d’un otage, au cas où elle serait tentée de le trahir. C’est pourquoi il persuada à Polydore de retirer le petit Théodore des mains de la femme qui l’élevait en Languedoc, et de le remettre à celles de Francisco.

Quand ce fut fait, Polydore vint se cacher dans le voisinage de Manfrédonia, pour être à portée de seconder ses complices dans les entreprises qu’ils méditaient.

On sait déjà que le seul défaut du duc Lorenzo de Manfrédonia était une extrême défiance de lui-même ; défiance qui l’aveuglait à tel point sur ses avantages, qu’il ne pouvait se persuader, malgré toute la tendresse de Viola, qu’il fût digne de posséder le cœur d’une femme si charmante, et d’ailleurs bien plus jeune que lui. Le comte Elfridi, qui connaissait cette malheureuse disposition de son esprit, ne songea qu’à l’entretenir pour en tirer parti.

Un jour, à table, il cita plusieurs exemples de passions inspirées par le seul pouvoir de la jeunesse et de la beauté pour des hommes complètement dépourvus de principes. Il nomma don Ambrosio de Montalvan, s’étendit sur les bonnes fortunes que ce seigneur avait eues en Portugal, et raconta qu’un amour ardent, partagé d’abord et trompé ensuite, l’avait conduit du désespoir au crime. À ces paroles, qui s’appliquaient si perfidement à sa propre histoire, Viola se troubla et pâlit, une affreuse angoisse lui serra le cœur. L’idée seule qu’elle pouvait être la première cause du meurtre du marquis de Palerme et de tant d’autres, lui causa une si vive émotion, qu’elle s’évanouit sur son fauteuil. Quoique le duc, à cette vue, fût éperdu et hors de lui-même, les exclamations et les chuchotements d’Elfridi et d’Elvire ne lui échappèrent pas tout à fait, et lorsque la jeune duchesse se retira, Lorenzo resta enseveli dans une sombre rêverie. Pour la première fois, il n’avait pas pu lire dans le cœur de Viola, et la paix du sien fut troublée pour toujours.

Quelques jours après, on put lire le nom de Viola gravé sur plusieurs arbres du parc. Des vers amoureux à son adresse furent trouvés dans son appartement. Un jeune et bel étranger fut rencontré par des paysans, comme il rôdait autour du château. Une dame dont la taille et la mise se rapportaient à celles de la duchesse, allait rejoindre cet inconnu sous des allées écartées, à la tombée de la nuit. Des domestiques, inquiets de ces démarches mystérieuses, crurent de leur devoir d’en toucher quelques mots à leur maître. Enfin Elvire et Polydore, qui conduisaient cette intrigue de roman, d’accord avec Elfridi, s’y prirent de telle façon que le malheureux Lorenzo ne put guère douter de la trahison de sa femme ; mais encore trop épris d’elle, trop fier peut-être pour se résoudre à l’accabler de reproches, il s’arrêta au funeste parti d’éviter toute explication.

Ce fut des vertus mêmes de la malheureuse duchesse que les trois complices tirèrent avantage pour le succès de leurs combinaisons. On sut adroitement éveiller chez elle des doutes sérieux sur l’affection de son mari, et comme elle trouvait alors une cruelle ressemblance entre sa destinée et celle de sa mère :

— Eh bien, disait-elle en retenant ses larmes, imitons-la et sachons aussi nous résigner. Aucune plainte, aucun murmure ne sont jamais sortis de la bouche de ma pauvre mère ; comme elle, je saurai supporter mon malheur en silence.

Bientôt Viola n’eut d’autre consolation que de tenir son fils serré contre son cœur. Dès qu’elle entendait venir son mari, elle allait lui présenter le petit Roland en s’efforçant de sourire ; mais la tristesse perçait à travers ce masque d’enjouement, et Lorenzo, incapable de supporter ce spectacle déchirant, s’éloignait à la hâte pour cacher son émotion, laissant Viola persuadée de son indifférence.

C’est ainsi que, faute d’une explication mutuelle, un abîme, de jour en jour plus profond, se creusait entre les deux époux. Une confidence à des amis pouvait encore tout sauver ; mais Viola s’était interdit jusqu’à la douceur d’épancher ses chagrins dans le sein de Clémentine, aimant mieux mourir de sa douleur, que de laisser échapper un mot qui pût altérer l’estime que l’on portait à son mari.

Lorenzo se décida enfin à aller demander à l’amitié du comte Ariosto les consolations qu’il cherchait vainement autour de lui. Le jour où il quitta le château de Manfrédonia pour se rendre à Palino, Viola, seule avec lui, crut démêler dans ses regards, tristement fixés sur elle, une expression de tendresse et de douleur qui ne l’avait jamais frappée aussi vivement. Elle le regarda à son tour, et son cœur lui cria que son mari était souffrant et malheureux comme elle. Sensible à cette voix, elle allait s’élancer dans ses bras, quand Lorenzo sortit précipitamment dans la crainte de manquer de forces, s’il tardait plus longtemps à rejoindre sa voiture. Sa malheureuse destinée le voulut ainsi. Un mot de plus, et son voyage devenait inutile, et le bonheur revenait se fixer entre les deux époux et leur enfant.

À peine Lorenzo avait-il quitté la duchesse, que le comte Elfridi se présenta chez elle, en donnant à sa figure une expression de douleur recueillie :

— Je viens, dit-il, madame, m’acquitter d’une mission pénible, le duc vient de partir pour Naples, et il me charge de l’excuser de ne pas vous avoir dit adieu. La crainte d’éprouver trop d’émotion et de vous en causer trop à vous-même l’a seule empêché d’accomplir ce devoir, au moment d’une longue séparation.

Viola sentit un froid mortel se répandre dans tout son être, mais ses yeux restèrent secs et sa bouche muette.

Après quelques minutes de silence, elle se leva, fit une froide révérence à Elfridi, et se dirigea d’un pas chancelant vers la chambre où était son fils. Tout à coup, dans la galerie qui précédait cette pièce, elle aperçut Bernardo qui s’avançait vers elle avec tous les signes d’une vive émotion.

La reconnaissance de Viola avait depuis longtemps assuré un sort indépendant à ce fidèle serviteur.

— Chère dame, dit-il, il faut que je vous parle.

Viola, sans s’arrêter, lui tendit la main en soupirant.

— Que la Sainte-Vierge vous protège ! reprit Bernardo en posant ses lèvres sur cette main, les démons de l’enfer se sont ligués contre votre bonheur. Cette comtesse Elvire qui vous paraît un ange, le comte Elfridi que vous croyez le meilleur ami de monseigneur…

— Eh bien ? dit Viola étonnée.

— Ce sont des scélérats plus dangereux encore que cet infâme Léopold.

— Qu’osez-vous dire, Bernardo ?

— La vérité, ma bonne maîtresse. Oui, ce couple infernal a juré de ternir votre réputation. Monseigneur, trompé par leurs noirs artifices, croit que vous n’avez jamais cessé d’aimer don Ambrosio ; et s’il a quitté ce château, c’est qu’il a la tête égarée par le désespoir.

— Grand Dieu ! ce que vous me dites est-il croyable ? et comment savez-vous ?...

— Il n’y a pas une heure que je les ai entendus s’applaudir de leur succès. Comme ils revenaient de conduire Monseigneur à sa voiture, le comte Elfridi étudiait avec elle le rôle qu’il allait jouer près de vous ; elle lui dictait les paroles dont il devait se servir, elle lui conseillait en riant tel geste, tel maintien. Oh ! ma chère maîtresse, écrivez sur-le-champ à Monseigneur, confiez-moi votre lettre, et laissez-moi faire. Dieu sait que je donnerais ma vie pour vous rendre à tous deux le bonheur dont vous êtes si dignes !

À cette horrible révélation, les facultés de Viola furent un moment comme suspendues ; mais ses larmes, en se faisant passage, la ramenèrent au sentiment de la réalité. Elle se laissa reconduire par Bernardo dans son cabinet où elle se mit à écrire ; la lettre pleine de tendresse qu’elle adressait à son cher Lorenzo aurait produit l’effet le plus heureux, si elle fût parvenue à sa destination, mais la fatalité ne le permit pas.

Elvire s’était glissée dans la galerie derrière Bernardo ; là, cachée derrière le piédestal d’une statue, elle avait entendu tout cet entretien. Sur-le-champ, des hommes à ses ordres furent apostés sur la route de Toscane, l’attendirent au passage, et le poignardèrent en s’emparant de la lettre dont il était porteur.

Trois jours après, l’intendant Fidato remettait à la duchesse Viola une lettre apportée par un exprès. Viola s’empressa de parcourir quelques lignes tracées à la hâte, dans lesquelles elle reconnut ou crut reconnaître l’écriture de son mari.

Ce n’était pas une réponse à sa lettre, puisque celle-ci ne pouvait pas encore être arrivée. Mais, comme si la même idée fût venue en même temps aux deux époux, Lorenzo parlait d’erreurs funestes à réparer, d’explications à échanger, d’amis perfides à démasquer, et de la nécessité de se voir en secret pour déjouer des pièges redoutables. Il finissait en conjurant Viola de se rendre le soir même, à dix heures, dans une petite chapelle, au milieu du bois qui touchait à la grille du parc.

Viola, enivrée de joie, relut vingt fois cette lettre consolante, et se livra sans défiance à ce bonheur inespéré. Pour prendre patience, elle alla passer le reste du jour près du berceau de son fils. Quand dix heures sonnèrent, elle l’embrassa tendrement à plusieurs reprises, puis elle descendit dans le parc par un escalier dérobé et s’achemina vers le bois ; arrivée près de la chapelle, elle vit un homme de la taille de Lorenzo s’avancer à sa rencontre et se précipita dans ses bras. Mais quel fut son effroi en voyant un visage inconnu ! c’était le comte de Vicence. Un faible cri s’échappa de sa poitrine oppressée, et sur-le-champ elle se trouva dans un carrosse qui l’emportait rapidement, et environnée de quatre hommes armés, dont les physionomies farouches ne laissaient espérer ni secours ni pitié. Glacée d’horreur, elle fut transportée sans presque s’en apercevoir, sur un vaisseau qui la conduisit en Catalogne, et elle fut amenée ainsi, à demi mourante, dans le château des Pyrénées.

Don Manuel était absent, mais c’était l’impitoyable Garcias qui commandait à sa place. On peut juger de la joie du père Léopold à la vue de la captive qu’on lui amenait. Le moine apostat était vengé des dédains de la jeune marquise de Palerme. En reconnaissant ce lâche, Viola pressentit toute l’étendue de son malheur. Une fièvre ardente s’empara d’elle, et pendant plusieurs semaines, les chirurgiens désespérèrent de sa guérison. Cependant le délire se calma, et quoique la vie fût devenue pour elle un supplice, elle se prêta aux efforts qu’on faisait pour la lui conserver, car un nouveau lien la rattachait à l’existence ; elle portait dans son sein un second gage de la tendresse de son époux ; c’eût été un grand bonheur dans le château de Manfrédonia, c’était maintenant un malheur, puisque le pauvre petit être allait partager la captivité de sa mère ; mais, toujours fidèle à ses devoirs, elle s’imposa le pénible effort de surmonter son chagrin, pour se trouver en état de nourrir cet enfant et de veiller à sa préservation.

Le retour de don Manuel mit à une cruelle épreuve le courage de la prisonnière, il fallut qu’elle écoutât les protestations d’un odieux amour ; elle eut besoin de recourir à l’imposante fermeté de la vertu, pour contenir, sans l’irriter, par un mélange de fierté et de douceur, un amant impétueux, capable de se porter à tous les excès. Le ciel lui permit d’y réussir. Don Manuel, repoussant toute idée de violence et ayant égard à la situation où elle se trouvait, la fit transporter dans l’appartement le plus commode, et choisit, parmi ses prisonnières, les femmes les plus capables de la servir. Cinq mois plus tard, elle donna le jour à Mathilde.

Le secret du nom et du rang de la noble prisonnière n’était connu que des quatre associés, Manuel, Garcias, Elfridi et Polydore ; Francisco lui-même n’en était pas instruit ; car ses fréquents accès de bons sentiments faisaient craindre qu’il n’entreprît de sauver la duchesse de Manfrédonia.

Les affaires de la société obligeaient souvent don Manuel à s’éloigner. Elfridi résolut de profiter d’une de ces absences pour se présenter devant sa victime. Avide de jouir des angoisses de la pauvre femme, il ne rougit pas de lui dévoiler les trames odieuses qui avaient servi à la perdre ; il lui lut aussi plusieurs lettres du duc, où l’expression de la plus profonde douleur se mêlait à celle d’une affection que n’avaient pu éteindre les prétendus torts d’une épouse autrefois si chérie. Le cœur de Viola se brisa en écoutant cette lecture ; oubliant qu’elle parlait au plus insensible, au plus pervers de tous les hommes, elle tomba aux pieds d’Elfridi :

— Ah ! s’écria-t-elle, tuez-moi, torturez-moi si votre haine peut se satisfaire à ce prix ; mais faites grâce à Lorenzo, qu’il cesse de rougir de moi et de m’accuser ; rendez-lui le repos en lui révélant mon innocence, et qu’il n’ait plus que ma mort à pleurer !

— Non, non, répondit Elfridi, ma vengeance sera implacable comme le fut ton orgueil, le jour où, dans l’humble attitude où je te vois à présent, je te suppliai de servir mon amour pour Clémentine. Ton Lorenzo vivra pour la honte, ainsi que son fils, et pour te mépriser autant qu’il t’a aimée.

En achevant ces atroces paroles, Elfridi était sorti, et Viola ne s’en était pas aperçue, tant ce qu’elle venait d’entendre l’avait anéantie. Cependant, peu à peu elle reprit quelque courage, une idée confuse survivait dans son cœur, c’est que Lorenzo l’aimait toujours ; ne pouvait-elle pas espérer que, tôt ou tard, la vérité se ferait jour ? hélas ! le moment vint où cette illusion devait aussi s’évanouir.

Un jour que don Manuel s’était encore absenté du château, elle vit paraître tout à coup le barbare Elfridi. Une joie féroce éclatait dans ses yeux : elle pressentit un grand malheur.

— Voilà, dit-il, en lui présentant une lettre, la suite de ma correspondance avec mon ami Lorenzo.

Viola prit la fatale lettre, et avant d’avoir pu en achever la lecture, elle tomba sur le parquet. Ses femmes la crurent morte ; on la porta sur son lit, et tout fut employé pour la ranimer. Elle ouvrit enfin les yeux ; mais quel réveil !

La nouvelle du prochain mariage de Lorenzo avec Elvire prouvait que le duc la croyait morte. Viola, pour lui, était dans la tombe ! et elle y était descendue déshonorée ! Plus d’avenir ! plus une lueur d’espoir ! Complètement découragée, elle tomba dans un état de langueur qui mina peu à peu ses forces en menaçant sa raison.

Quand don Manuel fut de retour, on le prévint d’un accident dont personne ne savait la cause. Son visage devint sombre.

— J’éclaircirai la vérité, dit-il, d’une voix sourde, et malheur à ceux qui m’auraient trompé !

Il s’introduisit dans un cabinet dont la porte vitrée donnait dans l’appartement de la duchesse, et là, soulevant le rideau, il vit la malheureuse mère berçant sa fille sur ses genoux, et chantant à demi-voix pour l’endormir. Un gémissement eût été moins triste qu’un pareil chant. Des larmes coulaient le long de ses joues pâles et amaigries ; de temps en temps, elle imprimait un baiser sur le front de l’enfant, et quand elle vit que le sommeil avait fermé ses yeux, elle la coucha, se plaça près de son berceau, et la contempla quelques instants dans un morne abattement, puis tirant de son sein quelques lettres qui y étaient cachées, elle en lut plusieurs passages en sanglotant.

— Ô Lorenzo, ô Lorenzo ! s’écria-t-elle, une année à peine s’est écoulée depuis que tu parlais ainsi, et déjà ton cœur s’est donné à une autre ! et celle qui va me remplacer près de toi, c’est Elvire, mon implacable ennemie ! Elvire ! ah ! malheureux père ! tu vas, sans le savoir, élever une barrière insurmontable entre toi et ta pauvre innocente Mathilde !

Don Manuel en savait assez ; son cœur était déchiré de pitié et de remords. Un instant après, la duchesse effrayée le vit prosterné à ses pieds.

— Noble femme, lui dit-il, recevez le serment que je fais ici de réparer les maux que j’ai causés. Ne me craignez plus, Viola, j’abjure cet amour qui vous a tant offensée ; l’ascendant de votre vertu l’emporte, il transforme mon âme, et l’odieux Ambrosio deviendra votre libérateur. Je pars demain pour l’Italie : j’arriverai avant la fatale cérémonie, je verrai le duc, je le détromperai, et dussé-je paraître devant le tribunal de l’Inquisition, je dirai, je prouverai que jamais le ciel ne créa un être plus pur que la duchesse de Manfrédonia.

On peut se figurer le ravissement de Viola en écoutant ce langage si nouveau pour elle. Elle remercia mille fois celui qui s’exposait à des dangers imminents pour accomplir une bonne action, et pria le ciel de lui pardonner toutes les offenses qu’il avait commises contre elle et contre sa famille. Don Manuel lui offrit de l’emmener secrètement ainsi que sa fille ; mais la duchesse sentit une répugnance invincible à reparaître au milieu des siens, sous la conduite d’un homme que ses ennemis avaient associé à son prétendu déshonneur.

Cependant le plus profond mystère devait entourer les démarches de don Manuel ; il fallait un prétexte à son départ, il supposa une expédition de piraterie, et donna ordre de tenir un navire prêt pour la nuit suivante, en désignant pour l’accompagner six hommes sur lesquels il pouvait compter.

Mais quelque habile que fût don Manuel, Elfridi, inspiré par sa haine, était encore plus vigilant que lui. Invisible dans ce château dont il connaissait les moindres détours, il guettait tout ce qui s’y passait, tandis qu’on le croyait bien loin. C’est ainsi qu’il s’était glissé près du cabinet vitré où don Manuel s’était posté pour observer Viola ; et quand celui-ci s’était précipité dans la chambre, il avait pris sa place dans la cachette, de là il avait entendu tout l’entretien et les serments de don Manuel. Sans perdre une minute, il courut trouver Garcias et le comte de Vicence. La découverte qu’il leur communiqua les remplit d’effroi et de rage. Polydore proposa de poignarder don Manuel, mais Garcias s’y opposa ; la vie d’un tel chef importait à la sûreté de tous : seul il avait acquis, par sa réputation militaire, la confiance des soldats et des marins, et nul autre, en cas d’attaque, ne serait en état de défendre aussi bien leur château et leurs trésors.

— Épargnons-le, ajouta-t-il, c’est son fol amour qui l’égare ; frappons celle qui l’a séduit ; après ce coup, don Manuel, privé d’espérance, nous reviendra plus dévoué que jamais.

Elfridi et Polydore applaudirent à cette atroce proposition, et convinrent sur-le-champ des moyens de la mettre à exécution sans qu’il restât le moindre indice qui pût trahir leur complicité.

Leur choix tomba sur un homme, tête exaltée, qui, par ses actes de cruauté presque frénétiques, avait mérité l’horrible nom de Sanguinario. C’était un ancien domestique du château de Palerme, le même qui avait aidé Léopold à étouffer l’archevêque de Montréal ; quelques années avant ce crime, ce misérable, qu’un accident avait mis en danger de mort, avait reçu de Viola les marques de la bonté la plus touchante, son âme endurcie s’était alors ouverte pour la première fois, et pour sa maîtresse seule, à un sentiment de profonde gratitude ; mais il ignorait, comme tout le monde, que la duchesse de Manfrédonia fût dans le château.

Don Manuel et ses compagnons étaient à table. Les femmes de Viola venaient de la quitter ; prête à se coucher, à genoux près du berceau de l’enfant, elle adressait au ciel pour sa fille, pour Lorenzo et pour elle-même une fervente prière ; elle avait le dos tourné à la porte. Sanguinario s’introduisit sans bruit, et tout à coup, d’une main assurée, il la renversa par terre et lui perça le cœur d’un coup de poignard. Mais en même temps, à la clarté de la lampe qui donnait sur la figure de la victime, il reconnut Viola, sa bienfaitrice ! le poignard lui échappa des mains, et, dans son saisissement, il oublia qu’un second coup devait frapper la jeune Mathilde. Hors de lui, la tête égarée, poussant des cris aigus, il courut se cacher au fond d’une caverne, où la perte de sa raison le réduisit à l’état d’une sorte de bête sauvage. C’est là que Victoria le vit se débattre en hurlant et qu’elle en conçut tant d’effroi.

La malheureuse duchesse respirait encore cependant ; la tendresse maternelle ranima le peu de forces qui lui restait. Elle se souleva en appuyant sur sa blessure quelques linges qui se trouvèrent à sa portée, et saisissant sa fille de l’autre main, elle ouvrit une porte qui conduisait à la bibliothèque, et se traîna comme elle put jusqu’à la salle où l’on soupait. Là elle avança en chancelant, pâle, ensanglantée, tendit l’enfant à don Manuel, voulut parler, tomba à ses pieds, et rendit le dernier soupir.

Don Manuel jeta un cri perçant et se précipita à terre, presque sans connaissance, sur le corps inanimé de la duchesse. Ce fut Diégo qui saisit Mathilde dans ses bras ; heureusement Francisco qui arrivait de Madrid, survint, au moment de cette catastrophe ; il s’empara de l’enfant et le remit à une femme nommée Léonore, en déclarant qu’il le prenait sous sa protection.

Les trois complices sentirent que la force ne pourrait rien contre un tel appui. Du reste, les recherches que Francisco ordonna ne les effrayèrent pas ; ils avaient tout combiné pour faire croire à un suicide, amené par un accès de folie ; quant à la jeune Mathilde, Elfridi persuada sans peine à Francisco qu’il était prudent de laisser croire à don Manuel qu’elle était morte après sa mère ; car, observait-il, il était à craindre que ce chef, égaré par une pitié dangereuse, ne compromît la sûreté de la troupe en essayant de faire rentrer l’enfant de Viola en possession des biens de sa famille. Cette condition frappa Francisco, qui s’engagea au secret et promit de tenir Mathilde toujours éloignée de don Manuel.

Les restes de l’infortunée Viola furent déposés dans un souterrain du château, sous une voûte entourée de passages dont le secret n’était connu que d’Elfridi et de Francisco.

Tranquille désormais sur les suites de son crime, Elfridi se rendit en Italie avec le comte de Vicence, pour compléter sa vengeance sur le duc de Manfrédonia.

L’infortuné avait porté au château de Palino le trouble et la douleur qui l’oppressaient ; mais là, il avait trouvé une femme généreuse et sensée, la comtesse Ariosto, qui ne pouvait admettre, en dépit des apparences, le moindre soupçon sur l’honneur de sa cousine.

Déjà, en écoutant Clémentine, Lorenzo sentait son cœur s’épanouir, déjà il se reprochait sa faiblesse et sa crédulité et se disposait à repartir, quand le comte Elfridi lui fit demander un entretien.

On l’introduisit sur-le-champ. L’habile comédien avait revêtu ses traits d’un masque de douleur et d’émotion ; ses regards étaient troublés, ses paroles entrecoupées… aux questions qu’on lui fit, il balbutia le mot de fuite.

— Non ! s’écria Clémentine, calomnie ! mensonge ! elle n’a pas fui : la surprise et la force nous l’ont enlevée.

Pour toute réponse, Elfridi présenta au duc une lettre dont l’écriture, admirablement imitée par Polydore, ne pouvait éveiller aucun doute.

Voici les mots terribles que lut le malheureux Lorenzo :

 

« Je ne souillerai point la maison de vos pères par la naissance de l’enfant d’Ambrosio ; un asile obscur et éloigné le dérobera pour toujours à vos regards ainsi que sa malheureuse mère. »

 

Aux premiers transports de désespoir succéda chez le duc un morne abattement. Il promenait sa sombre douleur de Palino à Manfrédonia, tantôt cherchant les traces de celle qu’il avait tant aimée, tantôt fuyant avec horreur tout ce qui pouvait la rappeler à son souvenir. D’un côté, Clémentine, l’amie sincère, s’efforçait d’endormir ses chagrins ; de l’autre, Elvire, la femme hypocrite et ambitieuse, ne cessait d’irriter ses ressentiments pour gagner sa confiance en se montrant sensible aux intérêts de son honneur.

Dès que le comte Elfridi s’aperçut que sa digne auxiliaire commençait à prendre quelque empire sur l’esprit de Lorenzo, il fit jouer les ressorts du dénouement.

Des émissaires, gagés par lui, apportèrent à Manfrédonia des nouvelles de la duchesse Viola. Elle était accouchée d’un enfant mort dans un village de Gascogne, et l’avait suivi au tombeau peu de temps après.

Le chapelain, envoyé pour prendre des informations, confirma ce rapport, et d’autres émissaires produisirent des certificats à l’appui des précédents témoignages.

Aucun doute ne s’éleva sur la mort de la duchesse, qui, d’ailleurs, nous l’avons vu, était bien réellement au cercueil. La douleur qui s’empara dès lors de Lorenzo défiait toute consolation ; le séjour de Manfrédonia lui devint odieux, il fuyait même la vue de son cher enfant, le souvenir vivant de la mère. Si quelquefois Elfridi et le comte Ariosto tentaient d’amener l’entretien sur des sujets différents, il tombait dans une sombre rêverie dont Clémentine et Elvire avaient seules le pouvoir de le tirer, en mêlant à ses pleurs leurs larmes vraies ou feintes, et si la comtesse Ariosto était par hasard retenue près de son enfant, Elfridi avait soin de ménager à Elvire un tête-à-tête avec le duc. C’était alors qu’elle déployait avec une adresse merveilleuse les dons séducteurs qu’elle tenait de la nature et de l’art !

Elle en vint, peu à peu, à rendre sa présence nécessaire à cet infortuné qui, sans défense contre ses attaques, cherchait à combler le vide qui s’était fait autour de lui, et sentait le prix des efforts qu’on faisait pour l’arracher à lui-même. De son côté Elfridi laissa échapper quelques paroles qui firent comprendre à Lorenzo que la belle Elvire luttait depuis plusieurs années contre une passion dont il était l’objet, passion que n’avait pu éteindre ni l’amour du duc pour Viola, ni son mariage avec elle. Ces insinuations amenèrent enfin le duc, si habilement circonvenu, au but que se proposaient les trames perfides ourdies par ses ennemis, on le décida donc à demander la main d’Elvire, et l’un des plus puissants motifs qui le poussèrent à cette union, ce fut l’idée qu’il allait donner à son fils unique, resté orphelin, la meilleure et la plus tendre des mères.

Les apprêts de ce second mariage se firent sans pompe, et comme à regret ; car la fascination qu’exerçait sur le duc et sur son entourage la nouvelle et séduisante châtelaine ne put empêcher le souvenir de Viola de planer sur la cérémonie nuptiale, et de la couvrir d’une sorte de nuage funèbre.

Assurément le comte Elfridi venait de rendre un signalé service à Polydore et à Elvire qui convoitaient depuis si longtemps l’immense fortune du duc de Manfrédonia ; mais il les connaissait trop bien, il se connaissait trop bien lui-même pour compter sur la reconnaissance ; voulant se réserver au besoin une garantie ou un moyen de vengeance, comme il avait déjà fait pour Théodore, il résolut de s’emparer du jeune Roland, et de régler le sort futur de cet enfant d’après la conduite du comte de Vicence et de la duchesse à son égard.

Un petit garçon de l’âge et de la taille de Roland, tout couvert de boutons de petite vérole et presque mourant, fut introduit dans le lit de ce dernier, et y expira peu de temps après, tandis que le fils de Lorenzo, enlevé par deux affidés d’Elfridi, prenait le chemin du repaire de don Manuel. Cette substitution fut si bien conduite et si bien exécutée, qu’Elvire et Polydore y furent trompés comme le duc lui-même.

Qui pourrait peindre le désespoir du malheureux père ! tout ce qui lui restait de Viola venait de périr avec son fils chéri ; tout son passé était anéanti.

Elvire joua la douleur avec un art merveilleux, entourant Lorenzo de ses bras, elle le conjurait de ne pas le quitter, et lui s’efforçait de se faire violence, pour ménager le cœur d’une femme à qui il croyait devoir la plus sincère reconnaissance.

Cette prétendue mort du fils de Viola produisit un terrible effet sur la comtesse Ariosto, qui crut voir là un châtiment du ciel pour ces secondes noces si précipitées ; la profonde mélancolie qui s’empara d’elle lui fit pressentir une fin prochaine. Comme les médecins de Florence conseillaient un voyage, en insistant sur l’influence de l’air natal, Altidore, désolé, se hâta de conduire sa femme en Angleterre, quoique une grossesse déjà avancée, ajoutât aux fatigues et aux dangers de la traversée. Cependant Clémentine arriva sans accident, et peu de jours après elle mit au monde une fille, cette intéressante Victoria, déjà bien connue de nos lecteurs ; mais le climat de l’Angleterre épuisa tellement les forces de la comtesse que son mari eut à peine le temps de la ramener en Sicile, où elle mourut à l’âge de vingt-et-un ans. Altidore, inconsolable, transporta en Toscane, au château de Palino, les restes d’une épouse adorée, et se confina, près de son tombeau, dans une solitude absolue, sans prendre d’autres distractions que les soins nécessaires à l’éducation de ses deux enfants.

Le duc de Manfrédonia, isolé dès lors des seuls êtres qui l’avaient aimé, retomba dans une sombre mélancolie, dont la duchesse Elvire parut s’affecter très vivement.

Nourrissant quelque projet secret, que cette circonstance l’aidait à exécuter, elle fit craindre au duc une catastrophe bien fatale pour elle, s’il s’obstinait à nourrir sa douleur par une vie solitaire comme celle qu’il menait à Manfrédonia ; un voyage dans les îles de l’archipel offrait, disait-elle, mille distractions dont les fatigues seraient atténuées par les fréquentes relâches sur différents points.

Lorenzo qui avait pris en dégoût le séjour de Manfrédonia, loin de contrarier les idées de la duchesse, lui rendit grâce, au contraire, de l’arracher à ce lieu de désespoir.

On se prépara donc à ce voyage ; Maratti, homme de confiance du comte Elfridi, remplaça le valet de chambre de Lorenzo, Bianca fut choisie pour suivre la duchesse ; et le comte Elfridi lui-même, animé d’une tendre sollicitude, voulut accompagner ses amis sur l’élément perfide auquel ils allaient se confier.

Deux mois après, Elvire en deuil revenait à Naples, rapportant avec elle un riche cercueil, arrosé de ses larmes. Veuve éplorée, elle le fit descendre dans le château de Manfrédonia, où il resta pendant trois jours, pour être conduit ensuite en grande cérémonie au fastueux mausolée de la famille. Pourtant ce pompeux sarcophage ne renfermait pas, comme tout le monde, comme Elvire elle-même se l’imaginait, le corps du duc de Manfrédonia ; c’étaient les dépouilles d’un misérable matelot qui recevaient les honneurs que la duchesse croyait offrir aux mânes de son époux.

Voici ce qui s’était passé : l’implacable mégère, parvenue au but de son ambition, n’avait plus songé qu’à s’assurer, de concert avec Polydore, des biens immenses qui, à défaut d’un héritier du duc, devaient revenir à sa veuve ; mais un voyage était nécessaire pour dérouter les soupçons qu’une fin précipitée aurait naturellement fait naître. De son côté, Elfridi s’était réservé le féroce plaisir de prolonger les jours du malheureux duc pour prolonger ses souffrances. Une nuit que les voyageurs abordèrent à l’île de Rhodes, un brigantin de l’escadre de don Manuel se trouvait mouillé le long de la côte ; un puissant narcotique, mêlé aux aliments de Lorenzo, le jeta dans un profond assoupissement qui le livra sans défense à ses bourreaux ; chargé de chaînes par Elfridi et Maratti, il fut transporté à bord du brigantin, et débarqué en Espagne où d’autres gens apostés s’emparèrent de lui et l’emmenèrent au château des Pyrénées.

Une fois le duc en son pouvoir, Elfridi vint dire à Elvire qu’un poison subtil l’avait délivrée de son époux ; de violentes convulsions, ajouta-t-il, l’avaient tellement défiguré, que dans la crainte des soupçons que son aspect pouvait faire naître, on s’était hâté de le renfermer dans son cercueil. Elvire crut à cette fable, et c’est ainsi que, désolée en apparence et joyeuse au fond du cœur, elle ramena et fit enterrer avec pompe les restes d’un misérable qu’elle prenait pour le duc de Manfrédonia. Pendant ce temps Lorenzo vivant était enfermé, sans le savoir, dans le même château que ses deux enfants.

Le jeune Roland n’avait que deux ans lorsqu’il fut transporté du palais de son père dans le repaire des bandits. Ce fut à Francisco que le comte Elfridi voulut confier ce précieux dépôt ; il était nuit quand l’enfant fut amené dans la grotte du moine, il n’avait cessé de pleurer et de crier pendant toute la route ; aussi la fatigue le fit-elle tomber dans un sommeil profond dès qu’on l’eut déposé sur un banc de la grotte. Francisco, en contemplant ce petit ange endormi, se sentit ému et intéressé par ce mélange touchant de faiblesse, d’innocence et de beauté ; il se promit intérieurement de protéger ce pauvre être, persécuté de si bonne heure ; mais pour l’instant qu’allait-il faire de lui ? Il songea sur-le-champ à la nourrice de Théodore et se prépara à l’aller trouver, dès que le permettrait le devoir qui l’appelait le matin de bonne heure au confessionnal ; mais il ne pouvait laisser le petit Roland tout seul dans la grotte. Précisément le vieux nègre Yago, attaché particulièrement à son service, venait d’entrer ; mais l’enfant, en se réveillant, fut effrayé de ce visage noir et courut se cacher dans les plis de la robe du moine, en criant de toutes ses forces quand on voulait l’en arracher.

— Appelons le jeune Diégo, dit le nègre, il l’apaisera en jouant avec lui.

Diégo vint ; la douceur de sa voix et la gaieté de sa figure apprivoisèrent bien vite le petit Roland ; et le moine put s’esquiver.

Lorsqu’il eut achevé sa tâche au confessionnal, il s’achemina vers la maison où logeait la nourrice du fils de Polydore et d’Elvire, dans l’idée de lui confier aussi le petit étranger.

Mais il trouva cette femme dans une grande consternation ; Théodore qui, depuis sa naissance, avait toujours été d’une complexion très chétive, était mort la nuit précédente.

Cet événement changea le plan de Francisco ; il apaisa la douleur de la villageoise en lui donnant quelques ducats, et lui en promit beaucoup plus si elle s’engageait à garder le secret sur cette mort, et à suivre d’ailleurs ses instructions ; puis il alla trouver don Manuel.

Celui-ci était instruit de l’existence du fils de Polydore ; mais il ne l’avait jamais vu. Rien n’était donc plus facile que de lui présenter, sous le nom de Théodore, le petit étranger qu’il s’agissait de cacher ; cette idée souriait à Francisco, qui, séduit par les grâces naïves de l’enfant, s’était déjà assez attaché à lui pour craindre de s’en séparer.

— Eh bien, dit-il à don Manuel en entrant dans la bibliothèque, voilà ce pauvre petit Théodore sans asile ; la femme qui l’élevait, tombée gravement malade, est forcée de retourner dans sa famille ; j’ai couru le reprendre, mais qu’allons-nous faire de lui ?

— Pourquoi ne pas le laisser ici ? répondit don Manuel, il ne manque pas, dans ce château, d’endroits convenables pour le cacher à tous les yeux, suivant les désirs de son père, le comte de Vicence.

— Je pense comme vous, don Manuel ; on pourrait même isoler cette innocente créature de tout contact avec nos compagnons. L’appartement qui tient à cette bibliothèque a une issue de mon côté, et dans le jardin du midi, qu’on lui réserverait exclusivement ; Yago sera attaché à son service et Diégo viendra partager ses jeux.

Don Manuel ayant approuvé ces arrangements, il ne s’agissait plus que de trouver une femme pour prendre soin du petit Roland. Le chef se rappela que, pendant son dernier voyage en Aragon, il avait reçu l’hospitalité chez une pauvre maîtresse d’école, qui lui avait paru être pour les écoliers une mère plutôt qu’une institutrice. Aussitôt il envoya un détachement dans le village de la bonne Thérèse qui, en récompense de son accueil généreux, fut enlevée pour devenir la gouvernante du prétendu Théodore.

Le vrai nom de l’enfant adoptif de Francisco demeura donc un secret pour tous les autres membres de l’association, excepté pour Elfridi que le moine dut mettre au courant de cette substitution ; quant à Polydore, qui n’était jamais venu voir son fils, il n’était pas difficile de le tromper, l’événement le prouva bien.

Lorsque Elvire épousa en secondes noces le comte de Vicence, on a vu que le soulèvement de l’opinion publique la contraignit à se réfugier en France. Jusqu’alors elle s’était abstenue, par prudence, de rendre visite à son enfant ; mais passant si près du château des Pyrénées, elle voulut que Polydore la conduisît dans le lieu où était renfermé le seul être cher à son cœur.

Elle prit dans ses bras le fils de Viola en croyant embrasser le sien, et la beauté ravissante de l’enfant aida à la tromper en flattant sa vanité maternelle ; elle s’attacha même si promptement à lui qu’elle fut prise d’un accès de désespoir au moment de le quitter. Ses gémissements et ses cris, quand Polydore mit fin à cette scène, furent ce qui persuada au bon Yago qu’elle avait été massacrée en sortant de l’appartement.

Cependant, à mesure que Roland avançait en âge, on découvrait en lui une aptitude merveilleuse pour tous les talents et toutes les sciences. Malheureusement Francisco, dont le temps se partageait entre les devoirs de sa profession et sa correspondance avec Rome et Naples, ne trouvait que peu de loisirs pour l’éducation de son pupille. Désolé de n’avoir sous la main qu’une vieille maîtresse d’école, il confia sa sollicitude au comte Elfridi ; celui-ci fut frappé d’une idée subite, il garda quelque temps le silence comme souriant au plan qui s’élaborait dans sa tête ; puis, feignant de s’intéresser aux inquiétudes de son ami, il eut l’air de se rappeler tout à coup que Garcias lui avait parlé d’un certain prisonnier plein de mérite et de talents, dont les manières dénotaient un rare usage du monde et l’éducation la plus distinguée. Cet homme, disait-il, aimera mieux sans doute devenir gouverneur de l’enfant que de finir ses jours en prison.

Et aussitôt Elfridi quitta Francisco pour aller conclure cet arrangement ; il alla trouver Garcias, lui dit que Francisco avait besoin du prisonnier nommé Sébastien, et lui enjoignait de sa part de conduire cet homme à la bibliothèque.

Garcias, qui ignorait l’existence de Roland et qui d’ailleurs savait comme tous ses compagnons, qu’on ne résistait pas impunément à l’autorité de Francisco, obéit sans demander d’explications.

Quant au malheureux captif, il accepta sans hésiter un changement de situation qui le délivrait de ses chaînes, à la seule condition de ne révéler à personne au monde ni son vrai nom ni ses aventures passées. Une longue suite de souffrances physiques et morales, et un séjour de trois ans dans un cachot humide et infect, avaient flétri sa jeunesse. Et Elfridi, qui s’était caché pour le voir passer, s’assura avec une joie barbare que dans cet homme courbé, affaibli, couvert prématurément de cheveux blancs et de rides, nul ne pourrait plus reconnaître le brillant Lorenzo, duc de Manfrédonia.

C’était bien lui, en effet, qui se trouvait l’instant d’après en présence du petit Roland. Mais l’un s’appelait alors Sébastien, et l’autre Théodore. À l’aspect de cet enfant, le malheureux père éprouva tous les sentiments que son ennemi avait prévus. Il se rappela qu’il aurait un fils de cet âge, si la colère du ciel ne l’eût privé de ce bonheur. Il se souvint aussi d’une épouse adorée dont la ressemblance, par une illusion bien cruelle, lui paraissait empreinte sur ce jeune visage. Ces idées le firent fondre en larmes.

Cependant les caresses et la voix touchante de l’enfant calmèrent peu à peu son agitation. Il demanda pardon à Francisco de la faiblesse qu’il venait de montrer ; il promit de veiller assidûment sur l’enfant qui lui était confié, et de ne pas chercher à pénétrer dans le château, au-delà de la bibliothèque et de l’appartement voisin qu’il allait désormais partager avec son élève. Il tint fidèlement sa parole. Mais à mesure que le jeune homme prenait des années, son inquiète curiosité l’entraînait au-delà des limites désignées.

Diégo et Thomas, ses compagnons fidèles dans ses heures de récréation, lui parlaient souvent de soldats, de chevaux, d’armes, de guerre, enfin de tout ce qu’ils voyaient et entendaient autour d’eux. Un moment Sébastien trembla que son élève ne ressentit l’influence pernicieuse du milieu maudit où il se trouvait ; mais, par bonheur, une vertu instinctive avait jeté de trop profondes racines dans son âme pour que le vice pût y germer. Il se sentait d’une nature supérieure aux êtres parmi lesquels sa destinée l’avait jeté. Garcias fut de tous celui qui lui inspira le plus de mépris et d’aversion, et le scélérat, qui le remarqua, en conçut une haine mortelle contre ce protégé inconnu, introduit parmi eux sans que personne pût savoir d’où il venait.

Quand Roland n’avait encore que sept à huit ans, don Manuel lui avait amené un enfant africain du même âge que lui pour partager ses jeux et ses études. C’était le fils adoptif d’un citoyen de l’Amérique espagnole, envoyé en Europe pour son éducation, et tombé au pouvoir d’un des bâtiments corsaires de la bande.

Hippolyte, à la couleur près, était d’une beauté remarquable. Sa douceur et son intelligence n’étaient pas moindres. Sébastien se félicita de donner un tel émule à son élève, et les deux jeunes gens, en grandissant, devinrent amis intimes. Ce fut alors qu’un frère aîné de Francisco, abbé d’un couvent de Naples, personnage très érudit, étant menacé de perdre la vue, écrivit à son frère pour le prier de lui trouver un jeune secrétaire sage et instruit. Hippolyte avait alors seize ans. Francisco n’hésita pas à profiter de cette occasion pour lui assurer un sort convenable. Il réclama ce jeune homme au nom de l’inquisition, mot qui ne permettait ni question ni réplique, et il l’envoya à son frère en le lui recommandant comme son propre fils.

Perdre un tel compagnon, dans la réclusion où il vivait, fut pour Roland un coup terrible. Francisco fut vivement touché de sa douleur, et les alarmes qu’il en ressentit lui suggérèrent un projet de consolation assez étrange.

On n’a pas oublié que le moine avait promis de tenir la jeune Mathilde éloignée de don Manuel, qui la croyait morte en même temps que Viola, sa mère. Il l’avait placée dans le couvent de Sainte-Marie, où le caractère fier et passionné de cette jeune fille se révoltait parfois contre la sévérité étroite des règles claustrales. Quand Francisco vit le jeune homme si triste et si malheureux de son isolement, il conçut l’idée de faire venir quelquefois Mathilde dans la bibliothèque pendant les absences de don Manuel. Entre deux êtres si purs, si jeunes encore et si bien surveillés, ces entrevues n’offraient pas de dangers ; d’ailleurs on serait toujours à même d’y mettre un terme, si plus tard on en redoutait les suites.

Le comte Elfridi étant venu le voir pendant qu’il rêvait à ce projet, Francisco le lui communiqua. Elfridi vit d’un coup d’œil où cette intimité pourrait conduire les jeunes gens, et son imagination vraiment infernale combina un plan digne de Satan en personne. Rassembler, dans ce repaire du crime, Lorenzo et ses deux enfants, inconnus les uns aux autres, ouvrir les cœurs du frère et de la sœur, une passion incestueuse, les unir par une monstrueuse alliance, et livrer ensuite le malheureux père au supplice moral le plus affreux, en lui dévoilant cet abîme d’horreurs, n’était-ce pas une vengeance à savourer avec délices, coupe de volupté qu’Elfridi n’était pas homme à écarter de ses lèvres ?

Il applaudit donc au projet du moine.

Dès le lendemain, Francisco amena Mathilde dans le château, après avoir prévenu les religieuses qu’il irait la chercher quatre fois par semaine.

Les deux jeunes gens conçurent bientôt l’un pour l’autre cette affection pure et sincère que la nature leur aurait inspirée s’ils eussent connu le secret de leur naissance. Lorenzo, de son côté, sous l’empire du même instinct, prit un vif intérêt à la jeune fille, en même temps qu’il devenait l’objet de sa plus tendre vénération.

Deux années se passèrent ainsi. Les visites de Mathilde n’étaient interrompues que par les séjours momentanés de don Manuel au château. Abusé par l’innocente affection des deux jeunes gens, Francisco lui-même songea à un projet d’union qui n’avait à ses yeux rien d’étrange, il écrivit dans ce sens au comte Elfridi, qui approuva fort cette idée, et qui le chargea de faire les premières ouvertures.

Lorenzo s’en émut par une sorte d’intuition qu’il ne sut pas s’expliquer. Il pensa seulement que les protecteurs de ses élèves décidaient peut-être trop légèrement de leur sort. Mais n’étant pas consulté, il garda le silence.

Roland reçut cette proposition sans empressement comme sans répugnance. Nulle émotion ne se manifesta chez lui. Sa vie ne lui semblait pas changée par ce mariage. Quant à Mathilde, sa joie était extrême à l’idée qu’elle allait être affranchie pour jamais des austérités du cloître.

Quelques jours avant celui que l’abominable Elfridi avait fixé pour l’accomplissement de cette alliance, il s’éleva un violent orage qui ne permit pas de reconduire Mathilde à son couvent. La jeune pensionnaire, forcée de demeurer au château, prit la chambre de Roland, à qui l’on fit dresser un lit dans celle du seigneur Sébastien.

À peine le jour se levait-il à l’horizon que Francisco vit paraître Roland, pâle, chancelant et les traits altérés.

— Au nom du ciel, mon fils, que vous est-il arrivé ? demanda le moine. Êtes-vous souffrant ?

Roland voulut parler, mais ses lèvres tremblantes se refusaient à cet effort. À la fin, pressé par les questions du vieillard :

— Ne craignez rien pour ma santé, mon père ; mais…

Et il hésita quelques minutes.

— Eh bien ?

— Que direz-vous de ma faiblesse, quand vous saurez que ce qui me bouleverse à ce point, c’est un songe, oui, un songe !

Avant que Francisco eût le temps de lui répondre, Mathilde entra de son côté toute troublée, les cheveux en désordre, et pouvant à peine se soutenir.

Le moine courut au-devant d’elle, et, saisissant sa main glacée :

— Grand Dieu ! s’écria-t-il, ma chère enfant, qu’est-ce donc ? Est-ce que, vous aussi, vous seriez effrayée par un songe ?

— Un songe ! répéta Mathilde en frémissant, ah ! Sainte-Vierge ! qui donc a pu vous le dire ? Comment le savez-vous ?

Elle tomba sur une chaise, près de s’évanouir ; Roland s’approcha d’elle pour la secourir ; mais la jeune fille, épouvantée, recula sa chaise en se couvrant le visage.

— Mes enfants, reprit le vieillard de plus en plus alarmé, dites-moi, je vous en conjure, ce qui vous bouleverse à ce point.

— Vous venez de le dire, répondit Mathilde en sanglotant, c’est une vision qui me remplit d’horreur. Jamais, mon père, jamais je ne serai la femme de Théodore.

— Dieu tout-puissant ! s’écria Roland, quel rapport surprenant ! dites, Mathilde, achevez, de grâce ; qu’avez-vous vu ?

Elle rappela toutes ses forces pour répondre :

— Fatiguée d’avoir veillé tard, je suis tombée dans un profond sommeil. Alors je me suis vue près de vous, dans l’église du château, à genoux devant l’autel où le révérend Francisco commençait la cérémonie. Nous n’avions qu’un témoin, un personnage à figure sinistre. Tout à coup les cierges se sont éteints, et du centre de l’autel s’est élevée, comme d’un tombeau, une lueur indécise éclairant un corps de femme enveloppé d’un linceul. Cette figure monta jusqu’à ce qu’elle fût debout sur l’autel. Alors, elle dévoila son visage, le plus céleste qui se soit jamais offert à ma vue. Un ruisseau de sang coulait de son sein jusqu’aux pieds du farouche inconnu, et se glaçait en les touchant. Elle me regarda avec une expression de tristesse et de douceur, et j’entendis une voix gémissante qui semblait venir du ciel, prononcer ces terribles paroles : « Arrête, ma fille, n’épouse pas ton frère ! »

— Arrête, mon fils, n’épouse pas ta sœur ! voilà ce que j’ai entendu, voilà ce que j’ai vu, s’écria Roland en se jetant à genoux, et l’apparition s’est évanouie.

— Le même rêve, Théodore !

— Le même, Mathilde.

Francisco leva les mains au ciel.

— Oh ! mon père ! reprit Roland, comment ne pas reconnaître là une manifestation miraculeuse de la bonté divine ? Jamais, je le jure par cette ombre sacrée, jamais ni prières, ni menaces, ni même l’aspect du supplice ne me feront consentir à devenir l’époux de ma chère Mathilde.

— Et je fais ici le même serment, dit-elle.

Francisco, saisi d’épouvante, approuva leur résolution, et promit de les aider à la tenir. Il reconduisit Mathilde au couvent. En revenant, il ne pouvait se lasser de réfléchir sur ce que cette double vision avait de surnaturel et de terrible. Quel était donc ce personnage sinistre que le ciel leur avait montré à l’un et à l’autre, recevant le sang de la victime ? Celui, sans doute, qui avait approuvé et pressé le mariage ? Oui, le sourire sardonique d’Elfridi revint subitement à l’esprit du moine. Elfridi ! Francisco, malgré son attachement pour lui, le soupçonnait d’être capable de tous les crimes. Il résolut donc de lui arracher sa confession, soit par adresse, soit par quelque moyen terrible et imprévu.

Elfridi se tenait d’ordinaire dans une caverne inconnue des habitants du château. Francisco et le vieux nègre étaient les seuls qui fussent instruits de son séjour dans ce lieu souterrain. Ce fut là que le moine dépêcha Yago pour dire au comte qu’il l’attendrait à minuit dans la nef de l’église ; il avait à lui parler d’une affaire pressante. Elfridi promit de s’y trouver.

À l’heure dite, ils se rencontrèrent sous une arcade, portant chacun une lampe, dont la lueur pâle et vacillante dessinait leurs ombres sur les murs de ce vaste et mystérieux édifice. Francisco s’assit dans la première stalle, et Elfridi prit place à côté de lui.

— Voilà, mon père, dit celui-ci, un lieu singulièrement choisi pour parler d’affaires.

— C’est le meilleur à choisir pour celui qui parle devant le Dieu de vérité, répliqua gravement Francisco.

Elfridi fit un geste d’impatience.

— Enfin, reprit-il, de quoi s’agit-il ? J’ai hâte de quitter cette enceinte glacée où je grelotte de froid.

— Avant tout, comte Elfridi, demanda le moine, persistez-vous à vouloir que, dans trois jours, l’union de Théodore et de Mathilde soit célébrée à cet autel ?

— Sans doute, pourquoi aurais-je changé d’idée ?

— Eh bien, je vous somme ici, solennellement, en présence du Dieu qui nous écoute, de déclarer s’il n’existe, à votre connaissance, aucun empêchement à ce mariage.

La physionomie d’Elfridi s’assombrit à ces mots ; il frissonna, mais ce n’était plus de froid, et feignant la colère pour cacher son trouble :

— Perdez-vous la raison ! Francisco, s’écria-t-il, et voulez-vous donc vous jouer de moi ? Des obstacles à ce mariage, non, il n’y en a pas, il ne peut pas y en avoir.

— Eh bien, comte Elfridi, je vous apprends, moi, qu’il en existe un, insurmontable.

— Ah !… lequel ?… demanda Elfridi dont les lèvres tremblaient.

— Théodore et Mathilde ont juré l’un et l’autre que cette union n’aurait pas lieu.

— N’est-ce que cela ? reprit le comte plus libre d’esprit. Ils osent me désobéir ! qui donc leur a appris à me résister ?

— Une intervention supérieure, comte Elfridi. Dieu lui-même leur a révélé qu’ils étaient trop étroitement unis par le sang pour pouvoir sans crime former d’autres liens.

Elfridi pâlit ; mais le sang reflua du cœur à la tête, et, rencontrant les yeux du moine, il fut pris d’une véritable fureur ; il sauta à bas de sa stalle, et se frappant le front avec violence, il s’élança sur Francisco :

— Imposteur, s’écria-t-il, qu’oses-tu dire ? ne sais-tu pas aussi bien que moi qu’il n’y a pas d’esprit surnaturel qui puisse faire de pareilles révélations. Confesse ton mensonge, à l’instant même, ou je te le jure, ce n’est pas l’inquisition qui pourra te soustraire à ma vengeance !

Mais Francisco, robuste encore malgré son âge, se dégagea des mains d’Elfridi, le saisit à son tour à la gorge, et tirant un stylet dont il lui présenta la pointe :

— Vous m’écouterez, dit-il, Elfridi, ou c’en est fait de vous.

Force fut donc à Elfridi d’entendre dans tous ses détails le double songe de Théodore et de Mathilde. Une sueur froide coulait de son front pendant ce terrible récit. Ses regards furieux, mais vagues, et ses paroles entrecoupées, témoignèrent du désordre de son esprit. Il s’arracha par un violent effort de l’étreinte de Francisco, et prit la fuite au hasard, en trébuchant dans les ténèbres. Il errait ainsi le long d’un tortueux passage, croyant peut-être regagner sa demeure, quand une vive lumière lui sembla briller à quelque distance, il pressa sa marche, autant que le permettait le tremblement convulsif qui agitait tous ses membres. Mais tout à coup, à l’extrémité du passage, lui apparut une femme d’une taille noble et élégante, enveloppée d’un voile et d’une draperie blanche, semblable à un linceul. Elle portait un flambeau d’une main, et de l’autre elle lui fit signe de la suivre. Il obéit, comme entraîné malgré lui. Bientôt sa conductrice s’arrêta devant une porte, et les cheveux d’Elfridi se dressèrent sur sa tête, quand il reconnut cette même porte par où il avait introduit Sanguinario pour poignarder la malheureuse Viola. Au même instant, l’apparition s’arrêta, écarta son voile, et découvrit la figure céleste de son innocente victime qui lui montrait la plaie de son sein ensanglanté. À cette vue, Elfridi tomba à terre sans mouvement, comme frappé de la foudre.

Il resta une demi-heure évanoui ; et quand il revint à lui, ce fut pour courir tout éperdu se renfermer dans sa caverne, où toutes les horreurs de sa vie passée se retracèrent à son imagination comme un tableau sanglant, déroulé par les furies. Il voyait l’enfer ouvert sous ses pas, et se débattait sous l’étreinte du remords qui, pour la première fois, avait saisi cette âme scélérate.

Dès que Francisco eut connaissance de cet état, il n’hésita pas à l’attribuer à une hallucination, suite trop naturelle du récit qu’il lui avait fait la nuit précédente, et fit appeler Pedro en toute hâte. Les soins du docteur et les médicaments arrêtèrent les progrès de la fièvre ; mais pendant huit mois entiers l’aliénation mentale persista, dénotant un ébranlement moral plus fort que toutes les causes physiques ; et lorsqu’enfin la raison du malade commença à revenir de ce terrible choc, il resta cinq autres mois encore cloué sur son lit par la faiblesse, et ne s’en releva que pour devenir, à la grande joie du bon chirurgien qui le soignait, le pénitent le plus contrit qui se fût jamais prosterné devant le trône de la céleste miséricorde.

Exalté dans son repentir comme il l’avait été dans le crime, il ne suffisait plus au nouveau converti de pleurer amèrement ses forfaits, il sentait un besoin impérieux de les réparer. Mais il lui fallait pour cela beaucoup de temps, de prudence et d’adresse. Associé à des scélérats de toute condition et de tout pays, il ne pouvait faire ouvertement un pas vers le bien, sans se rendre suspect à tout son entourage, et quoiqu’il eût plus d’une raison de croire Francisco moins pervers que ses autres complices, il ne pouvait guère espérer que celui-ci le laissât tranquillement dénoncer et perdre des gens dont il avait si longtemps toléré et même partagé les détestables méfaits.

Cependant point de salut pour le misérable pénitent s’il ne rendait au duc de Manfrédonia ses enfants et ses biens ; il résolut de s’adresser au Pape pour opérer cette restitution et solliciter en même temps l’absolution de tous ses crimes. Mais, affaibli comme il l’était par sa maladie et surveillé par Francisco, comment entreprendre un tel voyage ? Après de longues méditations, il en vint à se persuader que le jeune Roland pourrait seul l’aider dans ce projet. À l’époque où le comte de Vicence, qui prenait toujours ce jeune homme pour son fils, viendrait le chercher pour le présenter dans le monde, il saisirait donc la première occasion de voir Roland et de lui parler. Mais, à tout hasard, il prit la précaution d’écrire en détail toute l’histoire des malheurs de Viola, sans omettre ni atténuer l’odieuse part qu’il y avait prise. Il y joignit les faux billets écrits par Polydore, la lettre de Viola à son mari, saisie sur Bernardo, l’acte de naissance de Mathilde qu’il avait su dérober à Francisco, en un mot, tous les papiers nécessaires pour constater l’authenticité de son récit. Il scella ce paquet avec soin, le déposa sous une pierre du tombeau de Viola, et, en attendant le moment de le produire au jour, il ne songea plus qu’à se séquestrer dans la plus austère pénitence. Il choisit pour retraite une petite cellule, construite en pyramide, dans une caverne encore plus reculée que la sienne, entre le tombeau de Viola et l’autre habitée par Sanguinario. Il s’imposa le jeûne et la discipline des monastères les plus rigides, avec une suite de ferventes prières qu’il n’interrompait parfois que pour guetter Roland aux heures où il croyait rencontrer moins de surveillants.

Cependant le moment était venu où le comte de Vicence allait reprendre son prétendu fils Théodore. Mais Garcias ne fut pas plus tôt instruit de son dessein, qu’il alla trouver don Manuel pour lui représenter les dangers que courrait l’association si on laissait sortir le jeune homme du château, sans lui ôter en même temps les moyens d’y revenir. Il proposa en conséquence de l’enlever subitement et de le transporter dehors, les yeux bandés, afin qu’il ne pût jamais retrouver l’accès de leur repaire. Il fallait de plus, diriger cet enlèvement de manière à faire croire que Théodore allait été massacré. Dès lors aucun des gens du château ne serait instruit de sa sortie. Ce plan, adopté par don Manuel, fut approuvé aussi par Polydore et Francisco.

On a vu, au commencement de cette histoire, le récit fait par Thérèse de l’enlèvement de Théodore, accompagné de circonstances qui devaient accréditer le bruit de sa mort. Thérèse avait été trompée, comme Diégo, comme tout le monde ; Roland, conduit au fond d’un cachot, où on le laissa se livrer aux conjectures les plus sinistres, vit à minuit sa porte s’ouvrir pour donner passage à don Manuel et à Francisco. Tous deux lui firent mille caresses, en lui demandant pardon du cruel traitement qu’on lui avait infligé et dont ils lui expliquèrent franchement les motifs, et don Manuel, prenant la parole, le pria de se laisser bander les yeux pour être conduit auprès du comte de Vicence.

— De tout autre que vous, ajouta-t-il, j’exigerais le serment d’un silence éternel sur ce qu’il aurait pu voir ou entendre dans cette demeure, mais j’aime mieux me fier à votre loyauté. Quelque opinion que vous ayez sur la profession dans laquelle je suis engagé, vous n’oublierez jamais, j’en suis sûr, que j’ai rempli envers vous les devoirs de l’humanité ; puissiez-vous, Théodore, trouver dans le monde où vous allez entrer, des amis aussi sincères et aussi fidèles que ceux que vous laissez ici.

— C’est parce que j’en doute, répondit Roland, c’est parce que je n’espère pas en rencontrer qui me soient plus chers, qu’il me serait bien cruel de me séparer de vous éternellement. Mais, poursuivit-il en se tournant vers Francisco, dites-moi, vous, mon cher tuteur, mon père, quelle est cette personne qui me réclame ? Si, en effet, elle a sur moi quelques droits, pourquoi m’avait-elle abandonné, quand votre bonté a daigné me recueillir ?

Francisco, vivement ému, lui fit le récit dont on était convenu :

Le comte de Vicence était, lui dit-il, le frère de sa mère ; elle avait épousé un seigneur anglais, malgré l’opposition des deux familles. Ces malheureux époux, morts presque en même temps, avaient confié leur fils orphelin à ce frère qui s’était toujours montré leur ami. Il avait fallu le faire élever loin de tous les regards pour le soustraire à la vengeance et à la persécution de ses parents ; et à présent que ceux-ci n’existaient plus, le comte de Vicence, fidèle aux promesses qu’il avait faites à sa sœur mourante, et d’ailleurs sans enfants lui-même, rappelait son neveu près de lui et le déclarait son héritier, en lui faisant prendre le nom et le titre de comte Urbino, qu’avait portés son père.

Roland ne se laissa pas éblouir par cette brillante perspective.

— Rien, dit-il, ne remplacera jamais près de moi un guide aussi éclairé, aussi sûr que le digne seigneur Sébastien. Vous m’êtes bien cher, Francisco, et je ne vous quitte pas sans une émotion pénible. Mais pardonnez-moi si mes sentiments pour ce respectable instituteur sont d’une nature encore plus vive, tellement que mon cœur se brise à la seule pensée de ne plus le revoir.

Il y avait en ce moment, dans la voix et le regard de Roland, une expression qui alla remuer dans le cœur de don Manuel une fibre secrète de générosité. Peut-être allait-il accorder aussi la liberté de Sébastien ; mais le féroce Garcias, qui écoutait à la porte, entra brusquement avec ses acolytes, et par l’emportement de ses déclamations sur les dangers auxquels la faiblesse de leur chef allait les exposer tous, il fit rentrer la crainte dans l’âme de ses deux associés. Le programme convenu fut donc suivi. On banda les yeux de Roland ; puis Francisco déclara qu’il voulait conduire lui-même Théodore à Madrid, où le comte de Vicence était allé les attendre. Personne n’osa s’y opposer ; on l’accompagna seulement jusqu’à la forêt où se trouvait une voiture toute prête, et le jeune homme arriva à Madrid.

Le comte de Vicence demeurait là chez un grand d’Espagne, Antonio-Henriquez-Fernando d’Almangara, qui, malgré ses hautes dignités et son honorable réputation, n’en était pas moins un des membres de l’association secrète des Pyrénées. Dès l’arrivée du jeune homme, il fut clair qu’aucun sentiment d’amitié ni de confiance ne pourrait s’établir entre lui et son oncle supposé. Aussi, lorsque Polydore quitta Madrid quelque temps après, Roland s’en aperçut à peine. Tous ses regrets s’adressaient à Francisco qui allait retrouver ses amis des Pyrénées. Roland ne savait pas que ces amis croyaient avoir à pleurer sa mort, aussi chargea-t-il Francisco de leur porter, à Sébastien surtout, des témoignages de souvenir et d’affection.

Hâtons-nous de dire que Francisco, touché du désespoir de Sébastien, apprit au bon vieillard que son élève vivait encore et qu’il jouissait en Espagne d’un sort heureux et brillant ; mais pour ne pas troubler ce bonheur, ajouta-t-il, il fallait garder religieusement ce secret.

Cependant le nouveau comte Urbino n’était guère disposé à profiter des plaisirs et des distractions que don Antonio cherchait à lui procurer. Les belles de Madrid épuisaient vainement contre lui toutes les ressources de leur coquetterie. Une, entr’autres, une noble demoiselle, destinée à don Antonio, commença à montrer tant de répugnance pour ce projet de mariage, que le jaloux Espagnol découvrit aisément l’empire involontaire que son jeune hôte avait déjà pris sur le cœur de sa fiancée. Rien de plus pressé pour lui que d’éloigner un rival dangereux ; aussi, sans s’inquiéter s’il contrariait ou non les projets du comte de Vicence, don Antonio se décida-t-il subitement à partir pour la France, sous prétexte d’affaires, en emmenant Roland avec lui.

Ils trouvèrent Polydore établi avec Elvire dans leur château près de Versailles, où il n’attendait guère la visite de son prétendu neveu ; car il avait alors chez lui la belle Victoria de Modène, sur laquelle il nourrissait déjà des projets criminels. L’arrivée d’un cavalier aussi accompli que Roland lui causa même de vives alarmes ; mais il sut les dissimuler. Quant à Elvire, persuadée que le nouveau-venu était son fils, elle l’accueillit avec toute l’affection dont elle était capable.

Pour avoir une idée nette de l’intérieur de ce château, il faut connaître les diverses passions, basses ou violentes, dont les maîtres étaient animés.

Les folles dépenses de Polydore et d’Elvire avaient déjà dissipé la majeure partie des biens immenses de la maison de Manfrédonia. Mais les riches domaines du comte Alphonse Ariosto, substitués à sa sœur Victoria dans le cas où il mourrait avant elle sans postérité, offraient une magnifique proie aux convoitises du comte de Vicence ; il s’agissait, au moyen de quelque crime qui ne l’effrayait guère, d’abréger les jours du frère et de tenir la sœur sous une étroite dépendance.

Déjà fatigué d’Elvire et épris des charmes de Victoria, tout ce que sa nature avait de vicieux conspirait avec les suggestions de la cupidité pour l’adoption d’un plan imaginé par son digne confident Garcias.

Faire assassiner Alphonse dans quelqu’une de ces rencontres où la guerre devait l’entraîner, amener Victoria, par ruse ou par force, au château des Pyrénées, et une fois là, la contraindre par la terreur à devenir comtesse de Vicence, tel était le double but à poursuivre pour s’emparer des richesses de la maison d’Ariosto. On se rappelle le fragment de lettre trouvé par Victoria, où ce plan était assez clairement exposé pour qu’elle devinât les assassins de son frère dans ses propres persécuteurs.

Elvire n’inquiétait guère le comte de Vicence ; car elle-même, par la licence de ses mœurs, aplanissait les difficultés devant les deux conjurés. Un divorce était facile.

Un jeune seigneur aimable et séduisant, le comte de Montfort, avait été attiré dans le château par la beauté de Victoria. Elvire conçut pour lui la passion la plus violente. Comme elle avait conservé ses charmes, elle se persuada que, fatigué de l’indifférence de sa jeune rivale, le comte finirait par se laisser prendre à ses séductions. Toutefois, pour retenir Montfort autour d’elle, elle feignait de le protéger près de Victoria, elle le plaignait de son peu de succès, et l’encourageait à supporter ce qu’elle appelait des caprices d’enfant. Mais, en même temps, elle avait soin de cacher sa nièce à tous les yeux, sachant d’ailleurs que la jeune fille, excédée des empressements de ce prétendant, fuirait d’elle-même toutes les occasions de le rencontrer.

Il résulta de ce manège que Roland ne put voir Victoria, quoiqu’il vécût dans le même château. Elle ne paraissait ni au salon, ni à table. On en donnait pour raison son goût pour l’étude et pour la retraite. Mais le jeune homme entendait continuellement parler d’elle par toutes les personnes de la maison qui faisaient à l’envi l’éloge de sa bonté, de ses vertus et de ses talents, comme le comte de Montfort exaltait sans cesse ses grâces et sa beauté.

Un jour que Roland s’était rendu chez la comtesse de Vicence, une porte qui conduisait à l’appartement de Victoria était restée entr’ouverte. Pendant qu’elle attendait sa tante, il entendit une voix mélodieuse dont l’expression le ravit en extase. C’était Victoria qui chantait avec son maître. La leçon finit bientôt, mais la rêverie du jeune homme se prolongea, et dès ce moment, le souvenir de ce chant céleste se mêla à toutes ses pensées.

Quelque temps après, la comtesse voulut donner une fête en l’honneur du neveu de son mari. Toute la société des environs y fut invitée, mais Victoria refusa d’y paraître ; c’est du moins ce qu’Elvire prétendit. Le bal fut très brillant. Montfort y déploya toute son amabilité, tandis que Roland, isolé au milieu de cette foule, y promenait ses pensées mélancoliques. Promptement fatigué du bruit, il s’était retiré dans un salon assez éloigné de celui où l’on dansait. Son valet de chambre Hugo, qui lui était sincèrement attaché et qui avait deviné son secret, vint alors lui apprendre qu’au moment où l’on se mettrait à table, doña Victoria se donnerait le plaisir de venir voir le banquet par une des fenêtres du péristyle qui entourait la salle à manger.

— Je sais, dit-il, à quelle fenêtre elle se placera et je vous l’indiquerai. Tout à côté, dans le bosquet, entre deux platanes, il y a un recoin très obscur où vous pourrez vous cacher pour la regarder à votre aise.

Roland n’avait garde de manquer une occasion si favorable. Il se glissa dans les jardins, au moment où l’on quittait le bal pour entrer dans la salle du festin. Quelques moments après, il vit paraître, à la fenêtre indiquée, la plus ravissante personne que l’imagination pût se figurer.

L’illumination de la salle éclairait son charmant visage. Quand ses yeux eurent parcouru le cercle, elle pria tout bas Ursule Farinelli, qui l’accompagnait, de se mettre un peu devant elle, de peur qu’on ne la reconnût. Roland, invisible à ses yeux, était cependant si près d’elle, que pas un mot de la conversation ne lui échappait.

— Chère maman, dit Victoria à Ursule, regardez donc mon oncle, avec quel empressement il s’occupe de cette dame qui est assise à côté de lui ! Peut-être, hélas, médite-t-il son déshonneur, comme il avait médité le mien. Qui croirait qu’une physionomie si aimable puisse cacher un cœur si faux et si corrompu !

— Mon enfant, répondit l’institutrice, ne nous occupons de cet homme pervers que pour le vouer au mépris qui lui est dû.

Le jeune homme sentait son sang bouillonner d’indignation. Il vit une larme couler sur la joue de Victoria, et cette larme retomba sur son cœur.

Après un moment de silence, la jeune fille interrogeant sa bonne gouvernante :

— Pourriez-vous, demanda-t-elle, me désigner le comte Urbino parmi cette foule de jeunes gens ?

— Je le cherche, répondit Ursule, en promenant ses yeux de tous côtés, et je ne le vois pas. Bien qu’il soit le héros de cette fête, sa place au banquet est vide ; c’est étrange.

Victoria secoua la tête d’un air de mécontentement.

— Je lui en veux un peu, reprit-elle, de s’être dérobé à ma curiosité, car vous savez que j’étais venue ici surtout pour apercevoir ce jeune homme, dont la destinée doit être aussi malheureuse que la mienne, puisqu’elle l’a mis aussi sous la dépendance de mon oncle.

Pendant que Roland, en proie à une vive agitation, se consultait, incertain s’il sortirait de sa cachette, ou s’il continuerait à contempler dans l’ombre celle qui daignait ainsi s’occuper de lui, Victoria se leva, et passant un bras autour d’Ursule, elle l’entraîna doucement le long du péristyle. Les yeux de Roland la suivirent aussi longtemps qu’il lui fut possible. Quand il l’eut perdue de vue, il revint figurer à sa place parmi les convives, qui déjà s’étonnaient de son absence ; mais il était bien loin de partager leur joie. L’image de Victoria, à jamais gravée dans son cœur, absorbait toutes ses idées. Ce fut seulement à la vue du comte de Vicence qu’un sentiment d’horreur et de mépris vint brusquement troubler sa rêverie. Ainsi donc, celui que sa situation lui prescrivait d’honorer, n’était plus à ses yeux que le plus vil des hommes ! Il se révoltait à l’idée d’avoir des obligations et d’appartenir de près à un si odieux personnage.

Avoir vu Victoria et ne plus la revoir était pour Roland un effort impossible. Il tenta mille moyens de se rapprocher d’elle ; mais les tentatives faites par Hugo dans ce but, furent bientôt ébruitées, et il ne fut plus question, parmi les gens de la maison, que de l’amour romanesque du comte Urbino pour sa cousine Victoria. Polydore alarmé se décida à presser l’exécution de ses desseins. Depuis longtemps ses mesures étaient concertées avec Garcias. Elvire cependant, malgré sa perversité, hésitait à livrer la fille de son frère ; mais les menaces de son ancien complice eurent bientôt raison de cette répugnance, et il fallut bien que, de gré ou de force, comme on l’a vu au commencement de cette histoire, elle secondât les projets barbares de son époux. Afin de sauver les apparences, on fit partir Héro et Octavia avec l’orpheline pour le couvent où l’on était censé la conduire. Lorsque, après avoir traversé les Pyrénées, on entra dans la forêt, où Fabrice, l’agent du comte de Vicence, avait reçu ordre de détourner la voiture, Garcias, aposté avec une troupe de bandits, se saisit de la victime qui lui était envoyée. Il l’emmena au château, où mille machines, mille sujets de terreur allaient être employés pour agir sur sa volonté, tandis que don Manuel, pour la mieux abuser, devait se montrer épris d’elle et déterminé à l’épouser, Polydore se réservant, comme on l’a vu, le rôle de libérateur.

Don Manuel cependant n’eut pas plus tôt vu Victoria, qu’il se repentit de s’être prêté à cette indigne comédie ; car on se rappelle qu’il y avait des retours de sensibilité dans cette âme si corrompue. Regrettant d’avoir contribué à livrer une si aimable personne à un scélérat tel que le comte de Vicence, il se promit au moins de la protéger contre les gens de sa bande. De même, en jouant de son mieux ce personnage d’amant qu’il avait accepté, il sut réprimer ses allures dépravées, et s’interdit toute parole capable de blesser la délicatesse de son innocente captive.

Le bonne Thérèse, dont le cœur compatissant était toujours entraîné vers les malheureux, courut, les larmes aux yeux, annoncer au seigneur Sébastien l’arrivée des nouvelles prisonnières. Depuis le départ de Roland, rien n’avait pu combler le vide que cette absence avait laissé au cœur du vieillard, et les malheurs de sa vie passée se retraçaient chaque jour plus fortement à sa mémoire. Le portrait que Thérèse lui fit de Victoria lui inspira le désir de la voir. Déjà porté à la plaindre, il fut encore bien plus intéressé à l’aspect de tant de beauté unie à tant de douceur et d’innocence. Puis lorsqu’il l’entendit parler, le son de cette voix lui rappela si parfaitement celle de l’infortunée Viola, qu’il ne put commander à son émotion. De ce moment, il regarda Victoria comme sa fille, et se promit de veiller sur elle avec une sollicitude toute paternelle. Ce n’était plus qu’en tremblant pour la sûreté de cette chère enfant qu’il se voyait obligé de la quitter au son de cloche de Francisco ; et s’il n’eût eu de puissants motifs pour ménager la faveur de ce religieux, rien ne l’aurait décidé à s’éloigner un moment de la jeune prisonnière.

Que devenait pendant ce temps le jeune Roland ? Polydore avait choisi, pour faire enlever Victoria, un jour où il le savait à la chasse. Mais le vigilant Hugo fut bien vite instruit du départ de la jeune fille et chercha son maître pour l’en informer. N’écoutant que l’impétuosité de son amour, Roland courut à l’appartement du comte de Vicence. L’explication fut courte, mais violente. Polydore refusa hautement de rendre compte de sa conduite, et le jeune homme sortit de là désespéré et en proie à mille affreux pressentiments. Heureusement le fidèle Hugo était là.

Le domestique chargé par le comte de Vicence d’égarer la voiture dans la forêt, Fabrice, intrépide et déterminé vaurien, eût été, malgré ses vices, d’un dévouement et d’une discrétion à toute épreuve, sans le faible qu’il avait pour le vin qui, de taciturne qu’il était habituellement, le rendait très communicatif. Hugo, qui connaissait le défaut de ce drôle, ne songeait plus qu’à en profiter. Il sauta sur un bon cheval, et courant jour et nuit, il rejoignit la voiture à la poste de Vendôme. Là, pendant qu’on prenait le temps de se reposer, il rencontra Fabrice à la porte d’un cabaret. Il feignit d’être chargé d’un message pressé de son maître pour un seigneur qui habitait Blois, et prétendit ne pouvoir s’arrêter. Ce fut une raison pour Fabrice de l’engager vivement à venir boire le coup de l’étrier, et le camarade eut l’air de se laisser entraîner. Une fois au cabaret, les rasades se succédèrent rapidement, et avec les rasades, les confidences. Fabrice, cédant au besoin de jaser, se mit à plaisanter sur la prétendue destination des voyageuses et sur le couvent de Saint-Yago dont sans doute elles ne trouveraient pas les règles bien rigides. Quelle bénédiction ! au lieu de sottes béguines qui ne leur auraient parlé que de neuvaines et de jeunes, elles allaient trouver de bons vivants occupés à boire et à se divertir !

Hugo se garda bien de parler de Victoria ; mais comme la petite Héro était du voyage, il demanda à Fabrice, avec un air d’intérêt, s’il n’y avait pas pour celle-ci quelque dangers à courir.

— Bon ! pas le moindre, répondit Fabrice en riant. Respect au sexe, ordre de traiter les dames avec toute sorte de galanterie. Seulement peut-être un peu de frayeur. Ah ! c’est qu’il fera chaud dans la forêt au sortir des Pyrénées ! Et ceux qui s’aviseront de résister passeront là un mauvais quart d’heure.

Alors il fit voir sous son manteau une ceinture bien garnie de pistolets. Hugo en savait assez. Les deux camarades se séparèrent en se souhaitant bon voyage, Fabrice très content de sa discrétion, parce que le nom de don Manuel n’était pas sorti de sa bouche, et Hugo pressé de rapporter à son maître les renseignements qu’il venait de recueillir.

Roland frissonna d’horreur à ce récit, et ne comprit que trop toute la grandeur du péril qui menaçait sa bien-aimée. Il partit sur-le-champ, courut sans s’arrêter, et en peu de jours, gagna le Roussillon. Ensuite, prenant un guide pour traverser les Pyrénées, il arriva à Cadaquès deux jours après l’entrée de Victoria dans le château.

Il renvoya son guide et se fit indiquer la route du monastère des Observantins, où il savait qu’on déposait les lettres adressées à Francisco. Arrivé là, il allait demander au frère portier tout ce qui lui était nécessaire pour écrire un billet à ce religieux, quand le bonheur voulut qu’il entendit Francisco lui-même parlant à un frère qui le reconduisait jusqu’à la porte. Cependant il eut assez d’empire sur lui-même pour ne pas compromettre son protecteur par une reconnaissance inopportune ; il traversa la ville derrière lui, à quelque distance, et ne se fit voir que lorsqu’ils furent engagés dans la forêt.

Francisco fut saisi d’un tel transport de joie quand il revit son jeune pupille, qu’il fut obligé, pour regagner sa demeure, de s’appuyer sur le bras du jeune homme. Dès qu’ils furent arrivés dans la grotte, Francisco, mis au courant de tout ce qui s’était passé, demanda quelques jours pour combiner un plan, en promettant, pendant cet intervalle, de garantir la prisonnière contre tous les dangers. Il fallait aussi prendre les précautions qu’exigeait la sûreté de don Manuel. Le plus léger retard paraissait un siècle à Roland ; mais il fallait bien se résigner. En attendant, il demanda avec instances à voir son cher instituteur, et Francisco appela Sébastien par le signal convenu de la cloche.

Lorenzo et Roland, en se revoyant, éprouvèrent sans s’en rendre compte les sentiments d’un père et d’un fils longtemps séparés l’un de l’autre. En même temps, Lorenzo frémit des dangers auxquels le jeune homme venait s’exposer. Mais que pouvait la raison contre l’amour ? Lorenzo se promit de veiller sur son jeune ami avec autant de soin que sur Victoria, s’en remettant du reste à la Providence, et la nuit se passa à imaginer divers moyens d’introduire Roland dans le château.

Après plusieurs projets discutés et rejetés, le jeune homme insista sur une idée qui lui parut d’un succès immanquable. Il savait que Francisco avait le secret d’une certaine eau qui noircissait la peau à volonté, et il imagina, en changeant la couleur de son teint, de se faire passer pour Hippolyte. La taille, la tournure étaient à peu près les mêmes, et comme le jeune nègre avait quitté le château à l’âge où la physionomie prend un nouveau développement, la différence des traits s’expliquerait ainsi d’une manière toute naturelle. Yago n’existait plus ; le choix d’Hippolyte pour le remplacer paraîtrait donc tout à fait vraisemblable.

Francisco fit agréer par don Manuel la rentrée du prétendu Hippolyte au château, et le ciel, qui veillait sur le généreux amant de Victoria, permit que tous les yeux fussent trompés par cette fausse apparence.

Nous avons vu qu’un système de terreur était organisé contre Victoria : les propos des subalternes, aussi bien que les bruits étranges et les apparitions inexpliquées. Le farouche Garcias était spécialement chargé de l’effrayer, et il n’y manquait pas toutes les fois qu’il la rencontrait seule.

Ce fut à la suite d’une de ces scènes que le pénitent Elfridi, qui se trouvait dans un souterrain sous la bibliothèque, attiré par les cris de la malheureuse prisonnière, se hissa, au moyen d’une poulie, par une trappe secrète qui donnait dans cette salle, et se montra tout à coup à Garcias frappé d’épouvante. Car les macérations, le jeûne et les remords avaient tellement altéré les traits du comte, que Garcias ne put le reconnaître, et ce scélérat, superstitieux comme presque tous ses pareils, crut voir se dresser devant lui l’ombre sanglante d’une de ses victimes.

Dès lors, la lâcheté de Garcias recula devant la crainte d’une nouvelle apparition, et il cessa de se montrer dans cette partie du château.

L’enlèvement d’Octavia fut ordonné ensuite, pour porter au comble la terreur de Victoria, en la privant d’une compagne qui faisait son unique consolation. Cette disparition eut lieu sans bruit et sans résistance, grâce à l’opium que Juan avait mêlé, le soir, aux aliments des trois prisonnières.

Le même jour, quand Victoria courut chercher du secours pour Héro, l’homme qu’elle vit entrer dans la chambre de Neptune, était un des chefs qui allait porter de la nourriture à un captif de la tour du Nord. Le ciel permit qu’en ce moment elle acquît la connaissance d’un secret, qui devait plus tard lui servir à délivrer Mathilde.

Quant à la miniature qu’elle trouva dans sa chambre, c’était un portrait de Roland que Francisco avait fait faire pour Mathilde. Un des brigands avait volé à la jeune fille ce médaillon enrichi de pierreries ; mais ce même homme, ayant été employé à l’enlèvement du lit d’Octavia, avait laissé tomber ce bijou de sa poche près de la trappe où ce lit s’était enfoncé.

L’admiration que ce portrait inspirait à Victoria eut un témoin. Francisco traversait en ce moment la bibliothèque par un passage connu de lui seul. On se souvient de l’effroi que son ombre causa à la jeune fille ; mais le religieux avait eu le temps de la considérer ainsi que le portrait, et de découvrir qu’en s’occupant du bonheur de Roland, il travaillait aussi à celui d’une personne si intéressante.

Cependant, avant l’époque où le prétendu Théodore avait disparu du château pour aller prendre, à Madrid, le nom d’Urbino, Mathilde avait été reconduite au monastère de Sainte-Marie. Là, un moine, confesseur de ce couvent, affilié à la société du château des Pyrénées, crut reconnaître en elle une ressemblance frappante avec la malheureuse captive massacrée dans ce château, et tant pleurée par don Manuel. Il alla faire part au chef de ses soupçons. En même temps, il apprit que Francisco faisait venir quelquefois la jeune fille dans sa grotte. Don Manuel épia secrètement les démarches de Mathilde. Dès qu’il l’aperçut, il crut voir Viola elle-même, sortie de sa tombe. Il ne douta pas un instant que ce ne fût là cette petite fille qui avait disparu après la mort de sa mère, et dont on lui avait caché l’existence ; et en même temps il sentit se rallumer pour elle toute l’ardeur de cette passion dont il avait brûlé autrefois pour l’infortunée Viola.

Fougueux dans ses résolutions comme dans ses sentiments, il n’hésita pas à envoyer au couvent de Sainte-Marie un de ses agents, costumé en frère lai, et porteur d’une prétendue lettre de Francisco pour amener Mathilde à la grotte. La jeune fille se laissa emmener ; mais à peine dans la forêt, l’agent et des complices apostés se saisirent d’elle et l’emportèrent jusque dans le château. Puis ils pénétrèrent par une trappe dans une chambre qu’ils croyaient inhabitée. Mais Francisco, qui errait sous les souterrains et qui avait entendu les cris de la victime, pénétra dans cette chambre, comme nous l’avons vu, par une entrée secrète, et la délivra.

Le couvent de Sainte-Marie n’était plus un asile sûr pour Mathilde. Francisco se décida à la cacher dans un petit appartement rapproché de celui de Sébastien et contigu à l’église, bien certain qu’aucun des brigands n’en approcherait, ce réduit faisant partie de l’enceinte dont Elfridi s’était réservé le secret.

Quelle fut la surprise de Roland quand il apprit ce qui s’était passé ! Tranquille désormais sur le sort de Mathilde, il se livra tout entier à son amour pour Victoria, qu’il avait tant de joie à servir sous le nom et le masque d’Hippolyte.

Lorsqu’Alonzo tenta d’enlever la jeune fille, le valeureux jeune homme accourut pour l’arracher au ravisseur. On se rappelle que cet acte de dévouement lui coûta la liberté, et comment Victoria reconnaissante trouva moyen de pénétrer dans le cachot de son libérateur. Ce fut là qu’elle remarqua, pour la première fois, dans les regards du prétendu Hippolyte, une expression de tendresse si vive, qu’elle ne put se défendre d’une sorte de confusion.

Le jeune homme eût été au désespoir si sa captivité l’eût fait manquer à son rendez-vous avec Victoria. Francisco lui vint encore en aide, en le tirant de son cachot dès la nuit même et en lui faisant reprendre sa couleur naturelle. Aussi, le lendemain à midi, Victoria retrouva-t-elle son inconnu de l’église !

Lorsque le comte de Vicence, grâce à la terreur organisée par ses complices, aussi bien qu’à sa propre hypocrisie, croyait déjà toucher à son but, lorsque les persécuteurs de Victoria, rassemblés dans la bibliothèque, attendaient qu’elle fût revenue à elle pour lui faire signer le contrat présenté par Polydore, ce fut un hasard providentiel qui la sauva. Le ciel permit que Francisco et Sébastien, revenant de voir leur élève, passassent à ce moment sous les fenêtres de cette salle. Ils portaient des lanternes, dont la réverbération éclairait leurs visages, et pendant qu’on était occupé à secourir Victoria, le comte de Vicence fut le seul qui les aperçut. Il reconnut le duc de Manfrédonia et crut à l’apparition d’un fantôme. De là cette défaillance subite dont personne ne put deviner la cause.

La vue de ce qui se passait dans la bibliothèque excita Francisco et Sébastien à presser leurs préparatifs pour l’évasion de Victoria. Le moine rassembla les agents dont il était sûr, sous la conduite de Diégo et de Thomas qu’il venait de tirer de prison, et réclama leur dévouement absolu au nom de l’Inquisition. À cette invocation redoutable, tous se signèrent en jurant de défendre la jeune fille au péril de leur vie.

Roland, instruit de la prochaine délivrance de son amie, se hâta de courir à l’église pour saisir le moment de l’en instruire. Elle vint, en effet, au rendez-vous habituel. Ce fut une courte mais délicieuse entrevue. L’heureux Roland donna le reste du jour à ses amis et à Mathilde. Comme il faisait ses adieux à celle-ci qui ne voyait plus en lui qu’un tendre frère, Victoria se retrouva sur leur passage et recueillit dans l’ombre ces paroles d’affection, dont le sens mal compris fut pour elle la cause de tant de chagrins.

À mesure que la soirée avançait, Francisco, agité de mille inquiétudes, errait de passages en passages, autour du salon, de la bibliothèque et de la cuisine, l’œil et l’oreille au guet. Ce fut ainsi qu’il apprit qu’on devait, cette même nuit précisément, transférer Victoria dans une nouvelle chambre. Tout semblait perdu ; mais Francisco avisa aux moyens de parvenir jusqu’à la prisonnière par un autre chemin ; à l’heure convenue, il s’engagea, avec ses affidés, dans des défilés qui le conduisirent à une porte secrète. Ce fut par là que Roland, sous les traits d’Hippolyte, pénétra auprès de l’infortunée, l’épée à la main, pour la soustraire à la fureur du comte de Vicence.

Les cris de rage et de douleur de ce scélérat, qui se débattait dans son sang, attirèrent Garcias et ses satellites. On fit venir un chirurgien pour panser le blessé, et, en même temps, on se livra dans le château aux recherches les plus complètes pour découvrir les auteurs de ce coup hardi. Il fallut beaucoup de temps pour visiter les nombreux souterrains, et pour questionner le geôlier Gonzalvo sur la manière dont Hippolyte avait pu sortir de prison. Mais Gonzalvo n’avait rien su ni rien vu. Enfin, on supposa que les fugitifs étaient en pleine mer, et l’on mit une caravelle à leur poursuite. Nous avons vu quelle fut la suite de cette chasse, dont le succès avorta grâce au courage et à l’adresse de Diégo.

Nous ne rappellerons aucune autre circonstance, jusqu’à l’époque où Elvire, arrivant dans son château en Provence y trouva Victoria échappée au naufrage. L’infernale créature, qui venait attendre là le comte de Montfort dont elle était plus violemment éprise que jamais, sentit se réveiller toute sa jalousie, jointe à la crainte de voir ses artifices et ses mensonges dévoilés aux yeux de son amant. Elle se décida donc à disposer définitivement de Victoria, au risque d’encourir la vengeance du comte de Vicence, déconcerté dans ses vues sur la personne et la fortune de l’orpheline. Il fallait pour cela la précipiter dans quelque mariage déshonorant, qui la ravit pour jamais aux poursuites du comte de Montfort. Le hasard qui mit Hippolyte en son pouvoir, parut favoriser ce projet. Elle supposa donc la mort de Polydore et les dangers qui menaçaient son meurtrier, pour déterminer Victoria à se sacrifier par reconnaissance et à épouser Hippolyte pour le sauver.

Elle crut mettre le père Anselme dans ses intérêts ; mais celui-ci savait trop bien à quelle femme il avait affaire ; car sous ce nom et cet habit, malgré l’altération causée par l’âge et les austérités, la comtesse aurait pu reconnaître, avec un peu d’attention, le respectable Rinaldo, cet ancien chapelain du duc de Manfrédonia, qui l’avait reçue si sévèrement, quand elle était rentrée dans son château comme femme du comte de Vicence.

Aussi le bon père n’eut-il pas de scrupule à tromper lui-même la comtesse, en mariant en secret Roland de Palerme sous son nom véritable. Cependant le jeune homme eût persisté à garder quelque temps les dehors du nègre Hippolyte, pour tenir à Francisco la promesse qu’il lui avait faite, sans l’arrivée du comte de Montfort qui le fit changer de résolution. De quel dédain, de quelles railleries Victoria n’allait-elle pas être l’objet, en paraissant devant ce prétendant rebuté comme la femme d’un être infime, d’un nègre, condamné par sa naissance même à la servitude. Il ne put supporter cette idée ; et, dès que la comtesse l’eut poussé dans son cabinet en fermant la porte sur lui, il jeta dans un peu d’eau une poudre renfermée dans un sachet qui ne le quittait pas et fit, en un instant, disparaître la couche de bistre qui le défigurait ; en même temps il se dépouilla d’une sorte de turban qui enveloppait et dissimulait sa chevelure. Aussi, lorsque la comtesse appela ironiquement le nouvel époux de Victoria de Modène, la tête de Méduse l’eût moins épouvantée que la fière et noble figure qui se présentait devant elle.

Ainsi, c’était le comte Urbino, c’était ce même Théodore dont elle se croyait la mère, qu’elle avait marié à Victoria, à la femme que poursuivait le comte de Vicence ! Jamais Polydore ne voudrait croire qu’elle n’eût pas volontairement conclu cette union, et, tôt ou tard, il devait en tirer une affreuse vengeance.

Ne voyant plus de salut que dans la fuite, Elvire passa en Angleterre avec Bianca et Maratti, emportant tout ce qu’elle avait d’argent et de bijoux. Mais elle ne trouva pas au-delà des mers la tranquillité qu’elle cherchait. Poursuivie par le souvenir de ses crimes, par la crainte d’un châtiment inévitable, son esprit troublé transformait tout ce qui l’entourait, tout ce qu’elle voyait, en autant d’ennemis acharnés à sa perte. Sa santé succomba en peu d’années aux hallucinations de la frayeur et des remords, et lorsqu’au lit de mort elle confessa le plus grand de ses crimes, son parricide, le prêtre qui l’assistait s’enfuit tout épouvanté, laissant cette âme désespérée se débattre dans les convulsions de la terreur, sous l’inflexible main du Dieu qui allait la juger.

Il est nécessaire maintenant de ramener le lecteur en arrière, jusque dans le château des Pyrénées, pour expliquer le voyage à Rome de Roland.

Peu de jours avant la délivrance de Victoria, il errait dans l’enceinte de l’église, espérant y rencontrer celle qui occupait toutes ses pensées. Comme il passait devant la nef, il vit tout à coup un rayon de lumière briller à travers la grille ; et le moment d’après, il distingua un homme en costume de chevalier, revêtu d’une armure noire, portant une lampe à la main, et marchant d’un pas inégal et chancelant. La visière de son casque paraissait levée, et les différentes pièces qui composaient son armure étaient tachées de sang en plusieurs endroits. Cette espèce de fantôme, en s’approchant, laissa voir une tête de mort. À cet aspect, Roland ne put retenir un mouvement d’effroi ; alors l’inconnu, levant la tête, l’aperçut, poussa un cri de surprise et de douleur et tomba à la renverse. L’humanité du jeune homme l’emporta sur ses craintes, il courut assister l’inconnu et aperçut alors sous sa visière, non plus une tête de mort, mais une figure pâle et décharnée.

Quand celui-ci reprit l’usage de ses sens, les premières paroles qu’il tira du fond de sa poitrine furent inintelligibles pour Roland :

— Enfant de l’ami que j’ai trahi, dit-il, dois-tu secourir si généreusement un misérable qui ne mérite que ton mépris et ta haine ?

— Seigneur, reprit Roland, remettez-vous, je vous prie, et apprenez-moi ce que je puis faire pour vous tirer de l’état où je vous vois.

En parlant ainsi, il le serrait affectueusement dans ses bras ; mais l’inconnu, faisant un effort pour lui échapper :

— Roland ! s’écria-t-il d’un air égaré, toi qui dois le jour à cette adorable Viola, si lâchement assassinée, toi que j’ai dépouillé de ton nom et de ta famille, ne presse pas ainsi contre ton sein le serpent qui a soufflé sur vous tous son poison mortel.

Plus étonné que jamais, Roland l’écoutait avec un frémissement involontaire. Il pensa que cet infortuné avait l’esprit aliéné, et, adoucissant encore le son de sa voix, il reprit :

— J’ignore entièrement si vous m’avez fait du mal ; mais quoi qu’il en soit, dans un moment tel que celui-ci, il m’est impossible de vous en vouloir. Dites-moi où je dois vous conduire, et si je suis en effet le fils de ces personnes dont vous déplorez la mort, reconnaissez, dans l’intérêt que je vous porte, l’influence généreuse de ces âmes qui vivent dans un séjour de paix. Elles nous observent en ce moment, elles m’ordonnent de vous secourir et de vous consoler.

— Dieu tout-puissant ! s’écria le chevalier noir en tombant à genoux, que tes voies sont impénétrables ! Ce jeune homme m’est envoyé par toi pour recevoir la confession de mes crimes, seule expiation qui soit en mon pouvoir !

En parlant ainsi, il restait prosterné aux pieds de Roland.

— Oui, continua-t-il, je te rendrai tout : tes biens, ton rang, et un trésor bien plus précieux encore, un noble et tendre père, dont tu feras l’orgueil et la joie.

— Mon père !

— Oui, un des plus illustres gentilshommes du royaume de Naples, car vous n’êtes point parent de ce monstre de Vicence, l’usurpateur de vos biens, presque aussi criminel, mais moins repentant que moi.

Il n’eut pas le temps d’en dire davantage ; un bruit de pas précipités se fit entendre. C’était Francisco qui accourait tout agité et hors d’haleine :

— Théodore, dit-il, vous êtes resté trop longtemps ici. Il faut qu’avant un quart d’heure Gonzalvo vous retrouve dans votre prison ; sans quoi tous nos plans sont renversés et vos espérances détruites pour toujours.

— Que je suis malheureux ! s’écria Roland, être forcé de m’éloigner au moment d’apprendre ce qui m’intéresse le plus au monde.

— Je le laisse partir, dit l’inconnu à Francisco ; mais qu’il vienne demain dans ma cellule. Il faut qu’avant de mourir, je dépose en son sein des secrets de la dernière importance… songez-y, Théodore, mon salut éternel en dépend.

Puis, s’approchant de l’oreille du jeune homme, il ajouta à voix basse :

— Gardez-vous de révéler à qui que ce soit, même à Sébastien, aucun des noms que j’ai prononcés devant vous.

Ainsi que l’avait dit Francisco, Roland n’eut que le temps de rentrer dans son cachot, pour l’heure où le geôlier devait y faire sa visite.

Sans doute le lecteur a déjà reconnu le comte Elfridi sous le déguisement du chevalier noir. La vie austère à laquelle ce malheureux s’était condamné avait altéré sa raison, et quoiqu’il eût des moments lucides, il était sujet à des accès d’un sombre délire. Ce fut pendant un de ces accès qu’il s’imagina être un ancien chevalier, fameux par ses crimes et sa pénitence, qui, dans les temps anciens, avait habité ce château. Il avait retrouvé l’armure noire qu’on disait avoir appartenu à ce chevalier, ainsi que son casque, dont la visière représentait une tête de mort. Ce fut sous ce costume bizarre que, dans ses courses errantes, Elfridi effraya plusieurs fois Victoria dans la bibliothèque et sur l’escalier.

Francisco, en reconduisant ce malheureux pénitent, s’efforça de lui arracher la confidence qu’il réservait à Théodore ; mais l’autre, qui jouissait en ce moment de toute sa raison, connaissait trop le dévouement du moine à don Manuel, pour remettre entre ses mains des secrets d’une telle importance. Il déclara qu’il avait envoyé sa confession à Rome, pour être remise aux mains du Saint-Père qui, d’après son vœu, ne devrait en faire part qu’au seul Sébastien, quand celui-ci serait hors de l’atteinte de la terrible société du château des Pyrénées.

Ce que disait le comte Elfridi était vrai. Tout en conservant sous la pierre du tombeau de Viola les papiers qu’il voulait livrer à Roland, mais qui, comme nous l’avons vu, furent remis par lui à Victoria, il avait rédigé une confession sommaire des crimes de sa vie et l’avait adressée au Saint-Père.

La crainte que cet écrit n’impliquât des révélations sur la société du château des Pyrénées, engagea Francisco à accompagner Sébastien à Rome, et à partir au plus vite pour prévenir un si grand danger.

En conséquence, il n’eut pas plus tôt quitté Elfridi, qu’il alla trouver don Manuel pour lui dire qu’une affaire importante l’appelait hors du château, et lui demanda, au nom du Saint-Office, la permission d’emmener avec lui le seigneur Sébastien, dont le concours lui serait nécessaire pour le succès de sa négociation.

Don Manuel, accédant à cette demande, fit ouvrir la prison de Sébastien. Il croyait rêver, ce malheureux Lorenzo, en se voyant libre après une si longue captivité.

Cependant, avant de partir avec lui, Francisco voulut empêcher Roland de revoir Elfridi. Pour y parvenir, il avoua au jeune homme que c’était à Rome que le mystère de sa destinée devait s’éclaircir, et que Sébastien y serait chargé de cette révélation. Il décida donc son pupille à se rendre de son côté à Rome, aussitôt qu’il aurait placé Victoria dans une maison convenable. On a vu en effet que Roland, après avoir confié sa jeune épouse aux soins de l’abbesse de Sainte-Marguerite, s’était mis en route avec le père Anselme et Thomas. On a vu aussi que, plusieurs jours après, Thomas était revenu tout consterné annoncer à Victoria que son jeune maître et le père Anselme, s’étant embarqués pour arracher une seconde fois Mathilde à ses ravisseurs, étaient retombés eux-mêmes au pouvoir des brigands.

Voici ce qui s’était passé :

Sébastien et Francisco, déjà sur le chemin de Rome, avaient reçu des nouvelles alarmantes au sujet de Mathilde. Don Manuel, profitant de l’absence de Francisco, avait fait faire des recherches sur le lieu de retraite de cette jeune fille. À peine eut-il découvert le nouveau couvent où elle était renfermée, qu’une troupe de faux pèlerins, dont il faisait partie, s’y introduisit, sous prétexte de visiter la châsse d’une sainte, se saisit de la sœur et de quelques pensionnaires qui se trouvaient là, les attacha aux piliers de l’église, et, pénétrant jusqu’à Mathilde, l’emporta évanouie.

Francisco n’eut pas de peine à reconnaître l’auteur de l’enlèvement. Il rebroussa chemin avec Sébastien ; c’est alors qu’ils rencontrèrent à Pise le jeune Urbino et le père Anselme. Quels furent l’étonnement et le bonheur de celui-ci, lorsqu’il reconnut dans Sébastien son ancien maître, Lorenzo, duc de Manfrédonia ! La joie de Lorenzo ne fut pas moindre en retrouvant son digne chapelain Rinaldo ! mais cette reconnaissance devait rester un mystère entre eux. L’existence et l’avenir du duc en dépendaient ; le père Anselme promit donc de se taire.

On a vu comment les voyageurs furent surpris dans la cabane du chevrier, puis livrés entre les mains du barbare Garcias. Le père Rinaldo fut enfermé dans une des prisons ordinaires, Lorenzo fut conduit à la tour du nord ; et quant à Roland, son implacable ennemi le fit plonger dans ce puits infernal, où la Providence permit que Victoria le découvrît au moment où sa vie allait s’éteindre.

Quant à Francisco, qui avait laissé ses amis à Cadaquès, il les attendit toute la nuit, Dieu sait avec quelle inquiétude, dans sa grotte où il leur avait donné rendez-vous. Dès la pointe du jour, il retourna à Cadaquès ; là, tout ce qu’on put lui dire, c’est qu’ils étaient partis la veille. Francisco, désespéré, mit tout en usage pour savoir ce qu’ils étaient devenus ; mais il eut beau faire ; toute sa sagacité, tout son zèle, ne purent venir à bout de découvrir la moindre trace de ses trois compagnons.

C’est sur ces entrefaites qu’il fut mandé à l’assemblée du Saint-Office. Éclairé alors sur le sort de ceux qu’il cherchait, il s’alarma en même temps des dangers qui menaçaient la société dont il était membre. Les mesures décrétées par le saint tribunal le firent frémir, et ce fut avec bien de la peine qu’il parvint à cacher son émotion.

Quand la redoutable procession des inquisiteurs se mit en route pour le château des Pyrénées, Francisco, profitant de l’obscurité, se détacha avec précaution de la troupe silencieuse, et la laissa avancer. Puis il prit un sentier de traverse, courut jusqu’à la voûte, et réunit tout ce qu’il avait de forces pour faire entendre l’épouvantable tambour d’alarme. Il s’en retourna ensuite précipitamment, et rejoignit l’armée du Saint-Office, aussi étranger, en apparence, que tous les autres, aux scènes qui allaient se passer. Averti par le signal bien connu, don Manuel rassembla tous ses gens, pour leur annoncer le péril qui les menaçait. Chacun, dès lors, ne songea plus qu’à sa sûreté, et les brigands dispersés s’échappèrent par mille issues différentes.

Polydore et Garcias se réfugièrent dans une caverne sur le bord de la mer. Ils y passèrent tout le jour, mais la faim les pressa d’en sortir. Ils découvrirent un bateau amarré non loin de leur retraite, et résolurent de s’en emparer, aimant mieux se livrer à la merci des flots qu’entre les mains de l’Inquisition. Cependant, avant de quitter l’Espagne, ces deux scélérats voulurent frapper un dernier coup. Polydore avait appris le mariage d’Urbino et de Victoria, et il brûlait de se venger, fût-ce sur son propre fils, avec plus d’ardeur encore que l’implacable Garcias.

Celui-ci connaissait un passage secret, praticable à la marée basse, par où l’on pouvait pénétrer jusqu’à la prison d’Urbino. Le comte de Vicence, parricide d’intention, le suivit par cette ouverture ; mais le ciel permit que Victoria se glissât avant eux dans le cachot, et le lecteur n’a pas oublié comment son apparition les empêcha d’exécuter leur crime. Épouvantés par le spectre de Viola, que leur conscience leur faisait voir, ils s’enfuirent jusqu’à leur bateau et gagnèrent le large.

Lorsque Francisco, convaincu que ses amis languissaient dans quelque prison du château, imagina de conduire Victoria à la cellule du comte Elfridi, il espérait que la jeunesse, la beauté et le dévouement généreux de la jeune fille, agiraient sur le cœur du vieillard converti, de manière à tirer de lui tous les renseignements qu’il désirait.

Pour arriver à cette cellule, Francisco devait traverser la chambre où étaient amassés les trésors de la société.

Ce lieu n’était connu que des chefs seulement ; et comme il eût été trop dangereux d’en confier la garde aux gens de la troupe, on avait choisi un endroit défendu par sa propre situation et tout environné de rochers inaccessibles. Mais cette précaution ne suffisait pas. Il était possible que des étrangers, errant sur les côtes, ou jetés sur ces écueils, vinssent à pénétrer par hasard jusqu’au sanctuaire interdit. On l’avait donc entouré des objets les plus propres à épouvanter quiconque tenterait de s’en approcher. Tous les secrets de la mécanique et de la chimie avaient été mis à contribution pour composer un appareil aussi merveilleux qu’effrayant. Sur la porte d’entrée, ces mots : chambre de la mort, brillaient en caractères phosphoriques, et dans l’intérieur, le sarcophage, qui n’était que le coffre-fort des bandits, servait de piédestal à la figure couchée du guerrier de marbre, curieux automate qui, aux premiers pas d’un visiteur sur les dalles de la salle, se dressait de toute sa hauteur, dirigeant sa lance et dardant un jet de sang sur l’audacieux qui venait troubler le repos de la mort.

On a vu comment le pénitent Elfridi, prêt à rendre à Dieu son âme bourrelée de remords, avait remis à Victoria les précieux papiers qu’il avait gardés avec une vigilance si inquiète, et comment la connaissance de ce dépôt transmis des mains de Victoria et d’Urbino, dans celles de Lorenzo, fit passer, en un moment, le généreux duc de Manfrédonia, d’un abîme de désolation au comble du bonheur.

IX

FIN DE L’HISTOIRE DU DUC DE MANFRÉDONIA.

Le premier soin du duc Lorenzo fut de rendre les derniers honneurs à la mémoire de sa chère et malheureuse femme. Il se rendit seul au tombeau de Viola, et là il versa des larmes amères, trop faibles marques de ses regrets et de son profond repentir.

Peu de jours après, tout ce qui restait encore sur la terre de la noble et vertueuse duchesse de Manfrédonia fut transporté dans la nef de l’église par le père Rinaldo, les religieux de Saint-Louis et ceux des différents ordres de Cadaquès, avec la pompe et les cérémonies prescrites par l’Église romaine, et de là le cercueil fut embarqué sur un bâtiment accordé à la famille par l’amirauté espagnole, et pavoisé de deuil, aux armes et aux chiffres réunis de Manfrédonia et de Palerme. Lorenzo et ses deux enfants, avec leur suite, quittant enfin pour jamais le théâtre de tant de malheurs et de crimes, conduisirent le funèbre convoi jusqu’à Naples, où les attendait un pompeux cortège. Le corps resta exposé pendant trois jours dans l’église de Sainte-Rosalie, et fut enfin transporté à Manfrédonia, dans le mausolée de la famille.

Aussitôt que le duc eut satisfait à cette douleur si légitime, il s’occupa de faire restituer à ses enfants, Alphonse et Victoria, les titres et les biens qui leur appartenaient. Puis il les accompagna au château de Palino, où leur piété filiale s’efforça d’adoucir l’amertume des souvenirs ineffaçables dont il s’y trouvait entouré. L’intendant de la maison d’Ariosto l’y avait précédé de plusieurs jours pour les préparatifs de la fête qui devait célébrer à la fois la majorité de son maître et les noces de Roland et de Victoria. Ces solennités durèrent une semaine entière, après quoi Alphonse, dont le congé allait expirer, fut obligé de se séparer de ce qu’il avait de plus cher au monde. Cet éloignement causa une vive peine à tous ses amis ; mais personne, même sa sœur, n’en fut plus ému que Mathilde, dont l’aimable ingénuité dissimula si mal les secrets de son cœur, que Victoria et Roland crurent pouvoir promettre au jeune officier, au retour de sa campagne, un bonheur semblable à celui que le ciel leur avait enfin accordé.

X

Avant de quitter le fatal château des Pyrénées, Roland s’était imposé le devoir d’adoucir autant qu’il le pourrait le malheur des victimes trouvées dans les prisons, et tandis que les inquisiteurs faisaient raser de fond en comble cette abominable forteresse, il s’occupait de pourvoir aux premiers besoins de ces malheureux.

Pour abréger de pénibles détails, disons tout de suite au lecteur qu’Alonzo et la plupart des membres de l’association des Pyrénées, qui s’étaient enfuis à l’approche des troupes de l’Inquisition, se dispersèrent en diverses contrées. Quelques-uns, tels que Juan et Fabrice, abjurèrent leur infâme métier et s’adonnèrent à des professions utiles. Les autres, entraînés par leurs criminelles habitudes, demandèrent des ressources aux méfaits et aux violences dont ils avaient vécu jusqu’alors ; mais tôt ou tard ceux-ci furent atteints par la justice, et portèrent sur l’échafaud la peine de leur scélératesse.

Le ciel réservait un châtiment plus terrible à Garcias et à Polydore. Ces deux misérables s’étaient jetés dans un bateau qui les conduisit à Narbonne, d’où ils s’embarquèrent pour l’Amérique. Arrivés dans ce pays, sans argent, sans amis, ils finirent par se réunir à une tribu d’Indiens, qu’ils suivirent dans ses expéditions. Mais cette tribu ayant été attaquée et défaite par une peuplade ennemie, ils tombèrent au pouvoir des vainqueurs, qui, suivant leur barbare coutume, les mirent à mort, après leur avoir fait endurer, pendant plusieurs jours, tous les tourments que peut imaginer la cruauté la plus raffinée, condamnant ainsi ces monstres à un supplice trop doux encore pour compenser les tortures de toute sorte infligées par eux à leurs victimes.

Jamais on n’entendit parler de don Manuel, soit qu’il eût cherché dans la mort un refuge contre l’infamie, soit qu’il eût enseveli ses remords tardifs au fond d’un de ces cloîtres qui dérobent d’avance les vivants à la terre.

Mais hâtons-nous de détourner nos regards de ces odieuses figures, pour les reporter au château de Manfrédonia que le duc et sa famille étaient venus habiter.

Le vénérable Rinaldo, à la prière de son noble ami, avait quitté le couvent de Saint-Louis pour reprendre ses anciennes fonctions de chapelain.

Le sage Alberti se fixa de même auprès de son élève bien-aimé, et de son côté, la signora Ursule Farinelli, comblée d’égards et de soins par Victoria, n’eut plus qu’un vœu à former, celui de retrouver près des enfants de la jeune marquise son emploi d’institutrice.

Octavia Bernini, pour se consoler des malheurs et des dangers de son voyage en Espagne, vit assurer l’avenir de sa nombreuse famille.

Roland et Victoria n’oublièrent pas la bonne Thérèse. Le jeune homme, avant de quitter le château des Pyrénées, avait offert à sa vieille nourrice l’alternative de rester avec lui en Italie ou de retourner parmi ses parents, dans le village où elle était née, et de partager avec eux une honnête aisance. Après bien des perplexités, la pauvre femme prit ce dernier parti. Générosité bien inutile ! une période de dix-neuf ans amène tant de changements dans ce monde ! Le mari de Thérèse, sa fille et ses petits-enfants étaient morts. Son gendre s’était remarié, toutes les anciennes connaissances de Thérèse avaient disparu. En trouvant ce vide autour d’elle, elle éprouva un cruel serrement de cœur et reprit bien vite la route du château de Manfrédonia.

Quant à Diégo, lorsqu’il fut rendu à lui-même et à la société des honnêtes gens, son père et sa mère n’existaient plus. Mais les bonnes gens avaient laissé tous leurs biens à un fidéicommissaire, chargé de les lui remettre, avec les revenus accumulés. Il se trouva donc à la tête d’une fort jolie fortune. Cependant, quoique son patrimoine fût en Toscane, il aima mieux rester à Manfrédonia, où le duc lui donna l’emploi de majordome, vacant par la mort de l’honnête Fidato. La rigide probité dont il fit preuve tout le reste de sa vie, et les pieux entretiens du bon père Rinaldo, raffermirent la paix de sa conscience, troublée par les souvenirs de ses premières années.

Thomas n’était pas retourné dans sa patrie. Mis par le duc et son fils à la tête de leurs pêcheries et de tous les navires dépendant de leurs domaines, il n’aurait pas changé son sort contre celui d’un amiral anglais.

On pense bien que le marquis et la marquise de Palerme songèrent plus d’une fois à leur ancien ami Pedro, cet habile médecin amené par force chez les brigands. Devenu libre enfin, après avoir contribué à l’évasion de Victoria, il s’était rendu à Carthagène, où sa chère Isabelle pleurait encore sincèrement la perte de son époux. Elle aurait même enseveli sa douleur au fond d’un cloître, sans les soins que réclamait un jeune enfant, né peu de mois après l’enlèvement de Pedro. L’heureuse famille, mandée par le duc à Manfrédonia, vint compléter toutes ces joies rendues plus vives par le contraste des malheurs passés.

Il nous reste à parler de Francisco. S’il avait commis de mauvaises actions, il en avait aussi de bonnes à mettre en balance devant la justice de Dieu. Il s’était montré pour Roland et pour Mathilde un fidèle et affectionné tuteur, et dans le séjour du crime il les avait élevés pour la vertu. Il avait témoigné de la compassion au prisonnier qu’il ne connaissait que sous le nom de Sébastien ; enfin, il avait protégé Victoria contre la violence et la ruse de ses ennemis.

Aussi les deux familles de Manfrédonia et de Palerme lui étaient-elles attachées par les liens puissants de la reconnaissance ; et, tout en condamnant les égarements de sa vie, elles réunirent tout leur crédit et leurs efforts pour l’arracher aux dangers qui la menaçaient.

Car les liaisons de Francisco avec les hôtes du château des Pyrénées n’étaient plus un mystère. Depuis longtemps déjà elles étaient soupçonnées, et quand on vint à raser le formidable édifice, quand on découvrit la communication de ses souterrains avec la grotte du moine, il ne resta plus aucun doute sur cette odieuse complicité. Les paysans de la Catalogne, longtemps dupes des fourberies du saint ermite, s’émurent si vivement à cette nouvelle, qu’il fallut toute l’énergie du marquis de Palerme et du comte Ariosto pour l’arracher à une populace en fureur. Il ne fut pas moins difficile de le soustraire à la justice des tribunaux ecclésiastiques et séculiers.

Enfin, à force de démarches et de sacrifices, on parvint à étouffer les poursuites et à le faire entrer dans un couvent de Franciscains, près du château de Manfrédonia, où les fréquentes visites de ceux qui avaient éprouvé son humanité et sa bienveillance venaient le distraire de certains souvenirs moins doux et moins honorables.

Ce fut là qu’il termina ses jours dans les sentiments de la piété la plus fervente, jointe aux austérités d’une pénitence exemplaire.

 

FIN


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en octobre 2015.

 

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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Les Visions du Château des Pyrénées par Ann Radcliffe Traduction nouvelle de N. Fournier, Paris, Calmann Lévy, 1878. La photo de première page, Escalier dans une église, a été prise par Sylvie Savary (maquette de Laura Barr-Wells).

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