Ann Radcliffe

LES MYSTÈRES D’UDOLPHE

(tome 2)

Traduction :
Victorine de Chastenay

1798

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

VOLUME QUATRIÈME. 4

CHAPITRE PREMIER. 5

CHAPITRE II. 12

CHAPITRE III. 30

CHAPITRE IV. 36

CHAPITRE V. 53

CHAPITRE VI. 83

CHAPITRE VII. 93

CHAPITRE VIII. 115

VOLUME CINQUIÈME. 127

CHAPITRE PREMIER. 128

CHAPITRE II. 141

CHAPITRE III. 154

CHAPITRE IV. 167

CHAPITRE V. 176

CHAPITRE VI. 196

CHAPITRE VII. 202

CHAPITRE VIII. 205

CHAPITRE IX. 216

CHAPITRE X. 226

CHAPITRE XI. 232

VOLUME SIXIÈME. 247

CHAPITRE PREMIER. 248

CHAPITRE II. 261

CHAPITRE III. 265

CHAPITRE IV. 275

CHAPITRE V. 288

CHAPITRE VI. 294

CHAPITRE VII. 318

CHAPITRE VIII. 331

CHAPITRE IX. 342

CHAPITRE X. 345

CHAPITRE XI. 361

CHAPITRE XII. 372

CHAPITRE XIII. 378

Ce livre numérique. 381

 

VOLUME QUATRIÈME.



… Elle leva les yeux.
Elle vit la figure vénérable d’un religieux

CHAPITRE PREMIER.

Les forces et les esprits d’Émilie se rafraîchirent par le sommeil. En se réveillant, elle vit avec surprise Annette endormie sur un fauteuil près d’elle, et s’efforça de se rappeler les circonstances de la soirée, qui étaient tellement sorties de sa mémoire, qu’il ne paraissait pas en rester aucune trace ; elle fixait encore sur Annette des yeux surpris, quand cette dernière s’éveilla.

— Oh ! ma chère demoiselle ! me reconnaissez-vous ? s’écria-t-elle.

— Si je vous reconnais ! Assurément, dit Émilie : vous êtes Annette ; mais comment donc êtes-vous ici ?

— Oh ! vous avez été bien mal, mademoiselle, bien mal, en vérité ; et j’ai cru…

— C’est singulier, dit Émilie, essayant de se rappeler le passé ; mais je crois me souvenir qu’un songe pénible a fatigué mon imagination. Grand Dieu ! ajouta-t-elle, en tressaillant soudain, certainement, ce n’était qu’un songe.

Elle fixa alors un regard d’effroi sur Annette qui, voulant la tranquilliser, lui répondit : Ce n’était pas un songe ; mais tout, est fini maintenant.

— Elle est donc tuée ? dit Émilie d’une voix concentrée et tremblante ! Annette fit un cri : elle ignorait la circonstance que se rappelait Émilie, et attribuait son mouvement à un accès de délire. Quand Annette eut bien expliqué ce qu’elle avait voulu dire, Émilie se rappela la tentative qu’on avait faite pour l’enlever, et demanda si l’auteur du projet avait été découvert. Annette répondit que non, quoiqu’on pût le deviner, et dit à Émilie qu’elle lui devait sa délivrance. Émilie s’efforçant de commander à l’émotion où le souvenir de sa tante l’avait mise, parut écouter Annette avec colère, et dans la vérité, elle entendit à peine un seul mot de ce qu’elle lui disait.

Et ainsi, mademoiselle, continua Annette, j’étais déterminée à être plus fine que Bernardin qui n’avait pas voulu me confier son secret, et je voulais le découvrir moi-même. Je vous veillais sur la terrasse, et aussitôt qu’il eut ouvert la porte du bout, je sortis du château pour essayer de vous suivre ; car, disais-je, je suis bien sûre qu’on ne projette rien de bien avec un tel mystère. Ainsi, bien assurée qu’il n’avait pas verrouillé la porte après lui, je l’ouvris, et vis à la lueur de la torche quel chemin il vous faisait prendre ; je suivis de loin à l’aide de la clarté, jusqu’au moment où vous parvîntes sous les voûtes de la chapelle. Quand on fut là, j’eus peur d’aller plus loin, j’avais entendu d’étranges choses au sujet de cette chapelle ; mais aussi j’avais peur de m’en retourner toute seule. Ainsi, pendant le temps que Bernardin arrangea son flambeau, je me décidai à vous suivre, et je le fis jusqu’à la grande cour. Là j’eus peur qu’il ne me vît, je m’arrêtai contre la porte, et quand vous fûtes dans l’escalier, je me glissai bien doucement. À peine étais-je sous la porte, que j’entendis des pieds de chevaux en dehors et des hommes qui juraient : ils juraient contre Bernardin qui ne vous amenait pas assez vite ; mais là je fus presque surprise : Bernardin descendit, et j’eus à peine le temps de m’ôter de son chemin : j’en avais assez entendu, je me décidai à l’attraper moi-même, et à vous sauver aussi, mademoiselle ; car je ne doutais pas que ce projet ne vînt encore du comte Morano, quoiqu’il fût reparti. Je courus au château, et ce ne fut pas sans peine que je retrouvai mon chemin dans le passage sous la chapelle. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que j’oubliai alors tous les revenants dont on m’avait parlé, et pourtant, pour le monde entier, je n’y retournerais sûrement pas. Heureusement, monsieur et le signor Cavigni étaient levés ; nous avons eu bientôt du monde sur nos talons, et nous avons fait peur à ce Bernardin et à tous les brigands.

Annette avait cessé de parler, et Émilie paraissait écouter encore. À la fin, elle dit tout à coup : — Je pense qu’il faut que j’aille le trouver moi-même : où est-il ?

Annette demanda de qui elle parlait.

— Le signor Montoni, reprit-elle, je voudrais lui parler. Annette se rappelant alors l’ordre qu’elle avait reçu la veille, se leva aussitôt, et lui dit qu’elle se chargeait de l’aller chercher.

Les soupçons de cette honnête fille sur le comte Morano étaient parfaitement justes ; Émilie n’en avait aussi que sur lui ; et Montoni qui n’en formait pas un seul doute, commença même à présumer que le poison mêlé avec son vin, y avait été mis par ordre de Morano.

Les protestations de repentir que Morano avait faites à Émilie pendant l’angoisse de sa blessure, étaient sincères au moment qu’il les faisait ; mais il s’était mépris lui-même. Il avait cru condamner ses cruels projets, et s’affligeait seulement de leurs pénibles résultats ; quand sa souffrance fut apaisée, ses premières vues se ranimèrent, et quand il fut complètement rétabli, il se trouva encore disposé à tout entreprendre. Le portier du château, le même dont il s’était déjà servi, accepta volontiers un second présent, et quand il eut concerté l’enlèvement d’Émilie, le comte quitta ouvertement le hameau qu’il avait habité, et se retira avec ses gens à quelques milles de distance. Le bavardage inconsidéré d’Annette ayant fourni à Bernardin un moyen presque sûr de tromper Émilie, le comte, pendant la nuit convenue, renvoya tous ses serviteurs au château, et resta lui-même dans le hameau pour y attendre Émilie, qu’il se proposait de conduire à Venise. On a déjà vu comment il avait échoué dans ce projet ; mais les violentes et diverses passions dont fut agitée l’âme jalouse de cet Italien, ne se peuvent exprimer.

Annette fit son rapport à Montoni, et lui demanda pour Émilie la permission de l’entretenir : il répondit qu’il se rendrait dans une heure au salon de cèdre ; c’était sur le sujet qui oppressait son cœur, qu’Émilie voulait lui parler. Elle ne savait pourtant pas bien quel bon effet elle en devait attendre, et frémissait d’horreur à la seule idée de sa présence ; elle désirait aussi solliciter une grâce, qu’à peine elle osait espérer, celle de retourner dans sa patrie, puisque sa tante n’était plus.

Comme le moment de l’entrevue approchait, son agitation augmenta à tel point, qu’elle se décida presqu’à s’excuser sous un prétexte d’indisposition. Quand elle considérait ce qu’elle avait à dire, soit à l’égard d’elle-même, ou relativement à madame Montoni, elle était sans espoir sur le succès de sa demande, et dans l’effroi des vengeances qu’elle pourrait s’attirer : cependant prétendre ignorer cette mort, c’était en quelque sorte en partager le crime ; cet événement d’ailleurs était le seul fondement sur lequel Émilie pût appuyer la demande de sa retraite.

Pendant qu’elle réfléchissait à toutes ces idées, Montoni lui fit dire qu’il ne pourrait la voir que le lendemain : Émilie se crut soulagée d’un poids insupportable. Annette lui dit que les chevaliers retournaient sans doute à la guerre : la cour était remplie de chevaux, et elle avait appris que le reste de la troupe qui était déjà en campagne, était attendu au château. J’ai entendu, ajouta-t-elle, un des soldats dire à son camarade, que certainement ils apporteraient une bonne dose de butin. Or, je vous demande si monsieur peut, en sûreté de conscience, envoyer son monde au pillage ; après tout, ce n’est pas mon affaire : tout ce que je désire, c’est de me voir saine et sauve hors de ce château. Si ce n’avait été pour l’amour de ce pauvre Ludovico, j’aurais laissé le comte Morano nous emmener bien loin toutes deux ; et ç’aurait été, mademoiselle, vous rendre un grand service aussi bien qu’à moi-même.

Annette aurait parlé des heures, sans qu’Émilie essayât de l’interrompre. Elle gardait le silence, ensevelie dans sa rêverie ; elle passa la journée dans cette espèce de calme et d’immobilité, trop souvent le résultat de l’accablement et des souffrances.

Quand la nuit revint, Émilie se rappela, la musique mystérieuse qu’elle avait déjà entendue ; elle y prenait encore une espèce d’intérêt, et espérait sentir quelque soulagement de sa douceur. L’influence de la superstition devenait chaque jour plus active sur son esprit affaibli par la douleur ; elle congédia Annette, et se détermina à attendre seule. Il était encore loin de l’heure où la musique s’était fait entendre, et dans le désir de distraire ses pensées et d’oublier un sujet d’affliction, Émilie choisit un des livres qu’elle avait apportés de France ; mais son esprit, inquiet et agité, ne pouvait soutenir l’application. Elle alla mille fois à la fenêtre pour écouter les sons qu’elle attendait ; elle crut un moment avoir entendu une voix, mais tout resta tranquille, et elle se crut trompée par son imagination.

Ainsi passa le temps jusqu’à minuit. À ce moment, tous les bruits éloignés qui murmuraient dans l’enceinte du château, s’assoupirent presqu’à la fois, et le sommeil sembla régner partout. Émilie se mit à la fenêtre, et fut tirée de sa rêverie par des sons fort extraordinaires ; ce n’était pas une harmonie, mais les murmures secrets d’une personne désolée. En écoutant, le cœur lui manqua de terreur, et elle demeura convaincue que les premiers accords n’avaient été qu’imaginaires. Par intervalles elle entendait de faibles lamentations, et cherchait à découvrir d’où elles venaient. Il y avait au-dessous d’elle un grand nombre de chambres fermées depuis longtemps, et il était probable que le bruit en devait sortir. Elle se pencha sur la fenêtre pour découvrir quelque lumière : les chambres, autant qu’elle en pouvait juger, étaient dans les ténèbres ; mais à peu de distance, sur le rempart, elle crut apercevoir quelque chose en mouvement.

Le faible éclat que donnaient les étoiles ne lui permettait pas de distinguer précisément : elle jugea que c’était une sentinelle de garde, et mit de côté la lumière pour observer avec loisir, sans être elle-même remarquée.

Le même objet reparut ; il se glissa tout le long du rempart, et se trouva près de sa fenêtre. Elle reconnut une figure humaine ; mais le silence avec lequel elle s’avançait, lui fit penser que ce n’était pas une sentinelle. On approcha, Émilie hésitait ; une vive curiosité l’engageait à rester ; une crainte qu’elle ne pouvait pas expliquer, l’avertissait de se retirer.

Pendant cette irrésolution, la figure se plaça en face, et y resta sans mouvement. Tout était en repos ; ce silence profond, cette figure mystérieuse la frappèrent tellement, qu’elle allait quitter sa fenêtre, lorsqu’elle vit la figure se glisser le long du parapet, et s’évanouir enfin dans l’obscurité de la nuit. Émilie rêva quelque temps, et rentra dans sa chambre occupée de cette étrange circonstance : elle ne doutait presque pas qu’elle n’eût vu une apparition surnaturelle.

Lorsqu’elle fut plus tranquille, elle chercha quelqu’autre explication ; elle se rappela ce qu’elle avait appris des entreprises audacieuses de Montoni. Il lui vint à l’idée qu’elle avait vu un des infortunés pillés par les bandits et devenu leur captif, et que la musique était de lui. Néanmoins, si on l’eût pillé, il n’était pas probable qu’on l’eût enfermé au château : les bandits ont plutôt l’usage de tuer ceux qu’ils dépouillent, que de les faire prisonniers ; mais, ce qui surtout détruisait cette supposition, c’est qu’un prisonnier certainement ne se serait pas ainsi promené sans garde. Cette réflexion lui fit abandonner sa conjecture.

Elle crut ensuite que le comte Morano avait trouvé moyen de s’introduire dans ce château ; mais les difficultés, les dangers d’une telle entreprise, se présentèrent bientôt à elle. Si d’ailleurs il eût réussi jusque-là, se serait-il contenté de se tenir à minuit en silence sous sa fenêtre, puisqu’il avait connu l’escalier dérobé ? et il n’eût pas sans doute poussé les gémissements plaintifs qu’elle avait entendus.

Elle pensa ensuite que c’était une personne qui voulait s’emparer du château ; mais ses tristes soupirs détruisaient cette nouvelle idée. Ces recherches ne servaient donc qu’à redoubler sa perplexité. Elle n’avait aucun moyen de savoir qui pouvait à cette heure exhaler sa douleur en des accents aussi plaintifs, dans des sons aussi doux. Elle croyait toujours que l’harmonie et cette apparition avaient ensemble une liaison intime. Son imagination reprit bientôt ses droits, et la superstition se réveilla dans toute sa force.

Elle se détermina à veiller toute la nuit suivante, pour s’éclaircir, s’il était possible. Elle se résolut presqu’à interroger la figure, si elle se montrait de nouveau.

CHAPITRE II.

Le jour suivant Montoni envoya une seconde excuse à Émilie, qui en fut très surprise. Cela est étrange, disait-elle ; sa conscience lui apprend l’objet de ma visite, et il diffère une telle explication. Elle avait grande envie de se trouver sur son chemin, mais la terreur l’en empêcha. Ce jour se passa comme le précédent ; seulement une inquiétude involontaire, au sujet de la nuit prochaine, troublait, par intervalle, le tranquille abattement où elle était plongée.

Vers le soir, une des bandes qui avait fait la première excursion des montagnes, revint dans le château : de sa chambre écartée, Émilie entendit leurs cris bruyants, leurs chants de victoire, tels que les orgies des furies après un affreux sacrifice ; elle craignait même qu’ils ne se disposassent à quelqu’acte barbare. Annette pourtant la soulagea bientôt de cette idée, en lui disant qu’on se réjouissait à la vue d’un immense butin. Cette circonstance la confirma dans l’opinion où elle était que Montoni était bien réellement capitaine de bandits, et se proposait de rétablir sa fortune par le pillage des voyageurs. À la vérité, quand elle y songeait bien, dans un château très fort et presqu’inaccessible, isolé parmi des montagnes aussi sauvages que solitaires ; des villes, des bourgs épars à de grandes distances, le passage continuel des plus riches voyageurs ; il lui semblait qu’une telle situation était bien assortie à des projets de rapine, et elle ne doutait plus que Montoni ne fût chef de voleurs. Son caractère sans frein, audacieux, cruel, entreprenant, était convenable à une pareille profession ; il aimait le tumulte et la vie orageuse ; il était étranger à la pitié comme à la crainte ; son courage ressemblait à une férocité animale. Ce n’était pas cette impulsion noble qui excite une âme indignée contre l’oppresseur en faveur de quelqu’opprimé, mais une simple disposition physique d’organes qui ne permet pas à l’âme de sentir la crainte, parce qu’elle ne sent rien autre chose.

La supposition d’Émilie, quoique naturelle, n’était pourtant pas bien exacte : elle ignorait la situation de l’Italie et les intérêts respectifs de tant de contrées belligérantes. Les revenus de plusieurs états n’étaient pas suffisants pour maintenir des armées durant même les trop courts périodes où le génie turbulent des gouvernements et des peuples permettent de goûter la paix. Il s’éleva, à cette époque, un ordre d’hommes inconnus à notre siècle, et mal dépeints dans l’histoire de celui-ci. Parmi les soldats licenciés à l’issue de chaque guerre, un petit nombre se remettait aux arts lucratifs de la paix et du repos. Les autres quelquefois passaient au service des puissances qui se trouvaient en campagne. Quelquefois ils formaient des bandes de brigands, et maîtres de quelque forteresse, leur caractère désespéré, la faiblesse des lois offensées, la certitude qu’au premier signal on les verrait sous les drapeaux, les mettaient à l’abri de toute poursuite civile. Ils s’attachaient parfois à la fortune d’un chef populaire, qui les menait au service d’un état et marchandait le prix de leur courage. Cet usage amena le nom de Condottieri, nom formidable en Italie durant une période très long. On en fixe la fin au commencement du dix-septième siècle ; mais il serait plus difficile d’en indiquer la première origine.

Les guerres entre les petits états n’étaient, pour ainsi dire, que des affaires d’entreprise : les probabilités du succès se mesuraient, non sur le talent, mais sur le courage personnel du général et de ses soldats ; l’habileté nécessaire à la conduite d’une opération compliquée ne s’évaluait presque pas ; il suffisait de surprendre l’ennemi, ou de faire sa retraite en bon ordre. L’officier devait lui-même s’avancer dans une situation si périlleuse, que son exemple seul y pût entraîner les soldats ; et quand les deux partis connaissaient mal leurs forces réciproques, la hardiesse du début en décidait l’événement. Les Condottieri formaient, en pareils cas, la force principale des troupes ; le pillage suivait la victoire, et les caractères de ces hommes, par un mélange d’intrépidité et de dissolution, devenaient l’effroi de leurs propres alliés.

Quand ils n’étaient pas engagés, le chef, pour l’ordinaire, était dans son château ; et là, ou bien dans le voisinage, tous jouissaient du repos et de l’oisiveté. Leurs besoins quelquefois ne se trouvaient satisfaits qu’aux dépens des villages ; mais d’autres fois leur prodigalité, quand ils partageaient le butin, les empêchait de se rendre à charge, et leurs hôtes prenaient peu à peu quelques nuances du caractère guerrier. Les gouvernements voisins paraissaient quelquefois, mais sans une volonté efficace, songer à dissiper ces sociétés militaires ; il leur aurait sans doute été fort difficile d’y réussir : mais d’ailleurs une secrète protection leur assurait, pendant la guerre, un corps de troupes qu’ils n’auraient pu maintenir ni entretenir si parfaitement. Leurs chefs comptaient si bien sur la politique des états, qu’ils se montraient avec sécurité jusqu’au sein de leurs capitales. Montoni en connut plusieurs dans les maisons de jeu, à Padoue et à Venise ; il les voyait avec émulation avant même que sa ruine l’eût engagé à suivre leur exemple. C’était pour en arrêter le plan qu’il tenait à Venise des conciliabules si fréquents, et Orsino et plusieurs autres s’étant réunis avec lui, les débris de leurs fortunes avaient fait les fonds de l’entreprise.

Au retour de la nuit, Émilie se remit à la fenêtre. Il faisait un peu clair de lune ; et comme elle s’élevait au-dessus des bois touffus, sa lumière découvrait la terrasse et les objets environnants avec plus de clarté que ne faisaient la veille les étoiles. Émilie se promettait d’observer plus exactement, dans le cas où la figure reviendrait encore à sa vue ; elle s’égara en conjectures à ce sujet, et hésita si elle devrait parler : un penchant presqu’irrésistible la pressait d’essayer ; mais la terreur, par intervalles, la détournait aussi de le faire.

Si c’est une personne, disait-elle, qui ait des desseins sur ce château, ma curiosité peut me devenir fatale, et pourtant ces lamentations, cette musique, que j’ai entendues, ne peuvent être venues que de cette personne. Sûrement ce n’est pas un ennemi.

Elle pensa, en ce moment, à sa malheureuse tante, et tressaillant de douleur et d’horreur, le délire de l’imagination l’emporta, et elle ne douta plus qu’elle n’eût vu un objet surnaturel. Elle tremblait, elle respirait avec difficulté ; ses joues étaient glacées. La crainte pour un moment surmonta son jugement ; mais sa résolution ne l’abandonna pas, et elle resta bien décidée à interroger la figure, si elle se présentait encore.

Le temps passait ; inquiète, impatiente, elle s’appuyait sur sa fenêtre. L’obscurité et le calme annonçaient qu’il était minuit. Un clair de lune voilé lui laissait distinguer les montagnes et les bois, les tourelles qui formaient l’angle occidental, et la terrasse au-dessous d’elle. Elle n’entendait aucune espèce de son, excepté le mot d’ordre lorsqu’il se répétait par les gardes, et le bruit qu’on faisait en les relevant. Elle voyait alors briller les piques au clair de lune, et les soldats se parler à l’oreille. Émilie rentrait dans sa chambre quand ils passaient sous sa fenêtre ; elle y revenait quand tout était tranquille. Il était alors très tard ; elle était fatiguée de veiller. Elle commença à former quelque doute sur la réalité de la précédente vision. Elle restait pourtant à rêver ; et son esprit était trop agité pour se livrer un moment au sommeil. La lune, tout à coup dégagée, laissa voir en plein la terrasse. Émilie n’aperçut qu’une sentinelle solitaire qui se promenait à l’autre extrémité. Lasse de veiller ainsi, elle alla chercher du repos.

Telle était néanmoins l’impression qu’elle avait reçue, et de la musique, et des lamentations, et de la figure qu’elle croyait avoir vue, qu’elle se détermina à tenter une nouvelle épreuve.

Montoni, le jour suivant, ne parut pas songer à la conversation qu’Émilie lui avait demandée. Plus empressée que jamais de le voir, elle fit demander par Annette à quelle heure il pourrait la recevoir. Il indiqua onze heures. Émilie fut ponctuelle, et rappela son courage pour supporter le choc de sa présence et des souvenirs qu’elle amènerait. Il était au salon de cèdre, entouré d’officiers. Elle garda un profond silence ; son agitation augmenta, et Montoni, qui sans doute ne la voyait pas, continua sa conversation. Quelques officiers se retournèrent, virent Émilie, et firent une exclamation. Elle allait se retirer, la voix de Montoni l’arrêta ; et elle lui dit à mots entrecoupés : Je voudrais vous parler, signor, si vous en aviez le loisir.

— Je suis avec de bons amis ; vous pouvez, reprit-il, me parler devant eux.

Émilie, sans lui répliquer, se déroba aux regards avides des chevaliers, et Montoni alors, la suivant dans la salle, la conduisit dans un petit cabinet dont il ferma la porte avec violence. Elle leva les yeux sur sa physionomie barbare, et elle pensa qu’elle regardait le meurtrier de sa tante. Son esprit bouleversé d’horreur perdit le souvenir du dessein de sa visite, et elle n’osa plus nommer madame Montoni.

Le signor à la fin lui demanda avec impatience ce qu’elle avait à lui communiquer. — Je n’ai pas de temps à perdre en bagatelles, dit-il, tous mes moments sont importants.

Émilie lui dit alors qu’elle désirait de retourner en France, et qu’elle venait lui en demander la permission. Il la regarda avec surprise, et lui demanda le motif d’une telle requête. Elle hésita, pâlit, trembla, et s’évanouit presqu’à ses pieds. Il vit son émotion avec une apparente indifférence, et rompit le silence pour lui dire qu’il lui tardait de retourner au salon. Émilie eut la force de répéter alors la demande qu’elle avait faite. Montoni lui donna un refus absolu ; et elle reprit tout son courage.

— Je ne puis, monsieur, dit-elle, rester ici avec convenance, et je pourrais vous demander de quel droit vous m’y voulez retenir.

— C’est par ma volonté, répondit Montoni, en mettant la main sur la serrure ; cela doit vous suffire.

Émilie voyant bien qu’une pareille décision n’admettait point d’appel, n’essaya pas de soutenir ses droits, et fit un faible effort pour en démontrer la justice. — Pendant que ma tante vivait, monsieur, dit-elle d’une voix tremblante, ma résidence ici pouvait être décente ; mais maintenant qu’elle n’est plus, il doit m’être permis de partir. Ma présence, monsieur, ne saurait vous être agréable, et un plus long séjour ne servirait qu’à m’affliger.

— Qui vous a dit que madame Montoni fût morte ? dit-il avec un regard perçant. Émilie hésita. Personne ne le lui avait dit, et elle n’osait avouer qu’elle avait vu dans la chambre du portail l’affreux spectacle qui le lui avait appris.

— Qui vous l’a dit ? répéta Montoni avec une sévérité plus imposante.

— Hélas ! je le sais trop bien, dit Émilie ; épargnez-moi sur ce sujet terrible.

Elle s’assit sur un banc, pour pouvoir se soutenir.

— Si vous désirez la voir, dit Montoni, vous le pouvez ; elle est dans la tour de l’orient.

Il la quitta sans attendre de réponse, et rentra au salon de cèdre. Plusieurs des chevaliers qui n’avaient point encore vu Émilie, commencèrent à le railler sur une telle découverte ; mais Montoni ne souriant point à cette gaîté, ils changèrent de conversation.

Il entretint le subtil Orsino d’un plan d’excursion médité pour le lendemain. Son ami conseilla qu’on attendît l’ennemi. Verezzi le contredit avec son impétuosité ordinaire. Il taxa Orsino d’un défaut de courage, et jura que, si Montoni voulait lui donner cinquante hommes, il vaincrait aisément tout ce qui s’opposerait à lui.

Orsino sourit de dédain. Montoni souriait aussi ; mais cependant il écoutait. Verezzi alors continua, et se livra aux déclamations les plus positives, les plus véhémentes, jusqu’à ce qu’interdit par une objection d’Orsino, il n’eût de ressource que l’invective. Son esprit sauvage et bouillant détestait la prudente finesse d’Orsino. Il le contrecarrait toujours, et le haïssait en secret. Montoni voyait de sang froid leurs différends ; il connaissait leurs divers talents, et savait l’art de les tourner à ses desseins. Verezzi, dans l’emportement, accusa Orsino de lâcheté. Orsino ne répliqua pas ; une pâleur livide couvrit ses traits ; et Montoni qui veillait sur ses mouvements, lui vit mettre la main dans son sein. Verezzi, dont l’extrême rougeur contrastait si vivement avec la figure d’Orsino, ne remarqua pas son action ; il continuait à déclamer hardiment contre les poltrons. Cavigni souriait de sa véhémence, et de la silencieuse mortification d’Orsino. Ce dernier, reculant un pas, tira tout à coup son stylet pour en frapper au dos son adversaire. Montoni lui retint le bras avec un regard si expressif, qu’il remit le poignard dans son sein. Personne ne remarqua cette scène ; toute la troupe rangée sous une fenêtre, disputait à la fois sur la situation d’une embuscade.

Quand Verezzi se fut retourné, et que la haine mortelle peinte sur le visage de son ennemi lui eut fait soupçonner sa cruelle intention, il mit la main sur son épée, et semblant se recueillir, il s’adressa à Montoni.

— Signor, dit-il, regardant Orsino, nous ne sommes pas une bande d’assassins ; si vous avez besoin d’hommes braves, employez-moi à cette expédition, et vous aurez jusqu’à la dernière goutte de mon sang : si vous ne voulez que des lâches, gardez-le, ajouta-t-il en montrant Orsino, et laissez-moi quitter Udolphe.

Orsino, plus enflammé de rage, tira de nouveau son stylet, et se jeta sur Verezzi. Celui-ci tira son épée ; mais Montoni et tous les autres réussirent à les séparer.

— C’est la conduite d’un enfant, dit Montoni à Verezzi, ce n’est pas celle d’un homme ; modérez-vous dans vos discours.

— La modération, c’est la vertu des lâches, répliqua Verezzi, ils se modèrent en tout, excepté dans la crainte.

— Je prends pour moi vos paroles, dit Montoni avec un regard hautain et tirant son épée.

— De tout mon cœur, s’écria Verezzi ; mais je ne les disais pas pour vous.

Il fit un pas vers Montoni ; et pendant leur combat, cet infâme Orsino voulut encore atteindre Verezzi, et en fut encore empêché.

Les combattants furent enfin séparés ; et après de violentes querelles, on réussit à les réconcilier. Montoni sortir sur-le-champ, accompagné par Orsino, et ils eurent tête à tête un fort long entretien.

Émilie, pendant ce temps, confondue des derniers mots de Montoni, oublia, dans le premier moment, la résolution qu’il lui avait annoncée de la retenir dans le château ; elle ne pensait qu’à sa malheureuse tante. Il avait dit qu’elle était à la tour d’orient. Souffrir, comme il le faisait, que les restes de son épouse demeurassent ainsi sans sépulture, c’était un excès de brutalité dont elle n’aurait pas cru que Montoni lui-même fût capable.

Après une lutte intérieure, elle se détermina à profiter de sa permission et à donner un dernier regard à cette tante infortunée. Elle retourna chez elle dans ce dessein ; et pendant le temps qu’elle attendait Annette, elle s’efforça d’acquérir assez de force pour soutenir le spectacle qu’elle allait essuyer. Elle frémissait ; mais elle sentait que le souvenir d’avoir rempli son dernier devoir serait pour elle une consolation dans l’avenir.

Annette monta ; Émilie lui dit son dessein, et Annette essaya vainement de l’en détourner. Annette, avec beaucoup de difficulté, se laissa engager à venir jusqu’à la tour ; mais aucune considération ne l’aurait fait entrer dans la chambre d’un mort.

Elles sortirent du corridor, et arrivèrent au pied de l’escalier qu’Émilie connaissait déjà. Annette lui déclara qu’elle n’irait pas plus loin. Émilie monta seule. Quand elle revit la trace de sang, le courage lui manqua ; elle fut contrainte de s’arrêter, et fut au moment de descendre. Une pause de quelques minutes ranima sa résolution, et elle continua de monter.

En arrivant sur le palier du haut, Émilie se souvint que cette porte avait été fermée ; elle craignait qu’elle ne le fût encore. Elle fut trompée sous ce rapport. La porte s’ouvrit sous sa main, et l’introduisit dans une chambre sombre et déserte. Elle la considéra avec une extrême crainte, avança lentement, et entendit une voix sourde qui parlait. Incapable de parler elle-même ou de faire un seul mouvement, Émilie ne jeta pas un cri. La voix parla encore ; et lui trouvant une ressemblance à celle de madame Montoni, Émilie reprit du courage. Elle s’approcha du lit, qui se trouvait au bout ; elle ouvrit les rideaux ; elle y trouva une figure maigre et pâle ; elle tressaillit ; elle avança, et prit en frémissant la main que tendait le squelette. Elle quitta ensuite cette main, et considéra le visage avec des regards incertains : c’était madame Montoni, mais à tel point défigurée, qu’à peine ses traits actuels donnaient-ils le souvenir de ce qu’elle avait été. Elle vivait encore ; et levant les yeux, elle les tourna sur sa nièce.

— Où avez-vous donc été si longtemps ? dit-elle du même son de voix. Je pensais que vous m’aviez abandonnée.

— Vivez-vous, dit enfin Émilie, ou bien n’est-ce qu’une apparition ? Elle ne reçut aucune réponse, reprit sa main, et s’écria : C’est un corps, mais il est froid, il est froid comme du marbre. Elle la laissa retomber. Oh ! si réellement vous vivez, parlez-moi, reprit Émilie avec l’accent du désespoir. Ne me laissez pas perdre mes sens, dites que vous me reconnaissez.

— Je vis, lui dit madame Montoni ; mais je sens que je vais mourir.

Émilie lui saisit la main, et la pressa en gémissant. Elles furent quelque temps en silence. Émilie tâcha de la consoler, et lui demanda ce qui l’avait réduite à l’état où elle la voyait.

En la faisant enlever sur l’invraisemblable soupçon qu’elle avait attenté à sa vie, Montoni avait exigé de ses agents le plus profond secret sur elle. Il avait alors deux motifs ; la priver des consolations d’Émilie, et se ménager l’occasion de la faire périr sans éclat, si quelque circonstance confirmait ses soupçons actuels. La conscience de la haine qu’il avait dû mériter d’elle, l’avait conduit naturellement à l’accuser d’une tentative qu’on essayait contre sa vie. Il n’avait pas d’autres raisons pour la supposer criminelle, et ne laissait pas de croire encore qu’elle l’était. Il l’abandonna dans cette tour à la plus rigoureuse captivité. Sans remords, sans pitié, il la laissa languir en proie à une fièvre dévorante qui l’avait mise enfin aux portes du tombeau.

La trace de sang qu’Émilie vit dans l’escalier, avait coulé d’une blessure que l’un des satellites de Montoni avait reçue pendant le combat, et qui s’était débandée en marchant. Pendant la nuit, ces hommes se contentèrent d’enfermer bien leur prisonnière, et cessèrent de la garder. C’est donc ainsi qu’à la première recherche Émilie trouva cette tour déserte et silencieuse.

Quand elle fit un effort pour ouvrir la porte de la chambre, sa tante s’était endormie ; et le silence profond qui régnait, lui confirma l’idée que sans doute elle n’existait plus. Cependant, si la terreur ne l’eût pas empêchée de recommencer à l’appeler, elle aurait à la fin éveillé madame Montoni, et se serait épargné bien des peines. Le spectacle qu’elle avait vu dans la chambre du portail, et qui avait achevé de la convaincre, était le corps d’un homme blessé pendant le combat, et le même qu’on avait posé dans la salle où elle avait cherché un refuge. Cet homme avait souffert pendant deux ou trois jours. Après sa mort, ou l’avait transporté sur le lit même où il avait expiré, et on devait l’inhumer dans le caveau sous la chapelle, où Émilie et Bernardin avaient passé.

Émilie, après mille questions à madame Montoni sur elle-même, la laissa seule, et chercha Montoni. L’intérêt si touchant qu’elle sentait pour sa tante, lui faisait oublier à quel ressentiment ses remontrances l’exposeraient, et le peu d’apparence qu’elle pût obtenir ce qu’elle allait lui demander.

— Madame Montoni est mourante, monsieur, dit Émilie aussitôt qu’elle le vit ; votre courroux sans doute ne la poursuivra pas jusqu’au dernier moment. Souffrez qu’on la reporte à son appartement, et qu’on lui procure sans délai tous les soulagements nécessaires.

— À quoi cela servira-t-il, si elle se meurt ? dit Montoni avec une apparente indifférence.

— Cela servira, monsieur, à vous épargner quelques-uns des remords que vous souffrirez certainement, lorsque vous serez dans sa situation. – Montoni fit comprendre à la triste Émilie toute l’imprudence de son indignation ; il lui donna l’ordre absolu de s’éloigner à l’instant de sa présence. Mais uniquement occupée de la pitié que lui inspirait sa tante, et la voyant mourir sans secours, Émilie se soumit à s’humilier devant Montoni, et employa tous les moyens de persuasion, pour le fléchir en faveur de son épouse.

Pendant longtemps il résista à ses paroles et à ses regards. Mais à la fin, la pitié, qui semblait avoir emprunté les traits expressifs d’Émilie, réussit à toucher son cœur. Il se tourna, honteux d’un bon mouvement : et tour à tour inflexible, attendri, il consentit qu’on la remît chez elle, et qu’Émilie pût lui rendre des soins. Craignant tout à la fois, et que ce secours ne vînt trop tard, et que Montoni ne se rétractât, Émilie prit à peine le temps de l’en remercier ; mais aidée par Annette, elle prépara promptement le lit de madame Montoni, et lui porta un restaurant qui la mit en état de soutenir le transport.

À peine était-elle arrivée chez elle, que son époux redonna l’ordre de la laisser au fond de la tour. Émilie, satisfaite d’avoir pris une telle diligence, se hâta de l’aller trouver. Elle lui représenta qu’un second trajet deviendrait fatal, et il permit que sa femme restât dans son appartement.

Durant toute la journée, Émilie ne quitta madame Montoni que pour lui préparer les aliments qu’elle croyait nécessaires. Madame Montoni les prenait avec complaisance, mais elle semblait certaine qu’ils ne retarderaient pas sa mort, et paraissait à peine désirer l’existence. Émilie la gardait avec la plus tendre inquiétude. Ce n’était plus une tante impérieuse, c’était la sœur d’un père chéri, dont la situation appelait la compassion autant que la tendresse. Quand la nuit fut venue, elle voulait la passer près d’elle, mais sa tante s’y opposa absolument ; elle exigea qu’elle allât prendre du repos, et qu’Annette seule restât près d’elle. Le repos véritablement était bien nécessaire à Émilie, après les secousses et les mouvements de ce jour ; mais elle ne voulut pas quitter madame Montoni avant l’heure de minuit, époque que les médecins regardent comme critique.

Bientôt après minuit, Émilie ayant bien recommandé à Annette de veiller avec soin et de venir la chercher au moindre symptôme de danger, elle souhaita une bonne nuit à madame Montoni, et la quitta avec tristesse pour regagner sa chambre. Elle se sentait le cœur déchiré par l’état horrible de sa tante, dont elle n’osait qu’à peine espérer le rétablissement. Elle ne voyait plus de terme à ses propres malheurs, enfermée ainsi qu’elle l’était dans un vieux château isolé, hors de la portée de ses amis, si elle en avait quelques-uns, hors des secours de la pitié, si des étrangers l’eussent sentie ; mais au pouvoir d’un homme capable de tout ce que son intérêt ou son ambition pourraient lui conseiller.

Occupée de réflexions aussi mélancoliques, anticipant tristement sur l’avenir, Émilie ne se mit pas au lit, et s’appuya, dans sa rêverie, au bord de sa fenêtre ouverte. Les bois et les montagnes, tranquillement éclairés par l’astre des nuits, formaient un contraste pénible avec l’état de son esprit, mais le murmure des bois et le sommeil de la nature adoucirent graduellement les émotions qu’elle ressentait, et soulagèrent enfin son cœur jusqu’à lui faire verser des larmes.

Elle resta à pleurer pendant assez longtemps sans suivre aucune idée, et ne conservant que le sentiment vague des malheurs qui pesaient sur elle. Quand à la fin elle ôta le mouchoir de ses yeux, elle aperçut devant elle, sur la terrasse, la figure qu’elle avait déjà observée. Elle était immobile et muette en face de sa fenêtre. En la voyant, elle tressaillit, et la terreur, pour un moment, surmonta sa curiosité. Elle revint ensuite à la fenêtre, et la figure y était encore, elle put l’examiner, mais non pas lui parler, comme d’abord elle se le proposait. La lune était brillante, et l’agitation de son esprit était peut-être l’unique obstacle à ce qu’elle distinguât nettement la figure qui était devant elle. Cette figure ne faisait aucun mouvement, et Émilie douta qu’elle pût être animée. Toutes ses pensées errantes se recueillirent alors ; elle jugea que sa lumière l’exposait au danger d’être vue : elle allait la changer de place, quand la figure fit un mouvement, lui tendit quelque chose qui ressemblait à une main, comme pour la saluer ; et pendant qu’elle restait immobile de crainte et de surprise, le geste se répéta. Elle essaya de parler ; les mots expirèrent sur ses lèvres ; elle sortit de la fenêtre pour écarter sa lampe, et entendit un faible gémissement. Elle écouta sans oser revenir ; elle en entendit un second.

— Grand Dieu, dit-elle, qu’est-ce que cela veut dire ?

Elle écouta encore, mais n’entendit plus rien. Après un fort long intervalle, elle eut assez de courage pour revenir à la fenêtre ; elle revit la figure. Elle en reçut un nouveau salut, et entendit de nouveaux soupirs.

— Ce gémissement est bien sûrement humain ! Je veux parler, dit-elle. Qui est là ? cria Émilie d’une voix faible ; qui se promène à une telle heure ?

La figure releva la tête ; mais aussitôt elle tressaillit, et se glissa sur la terrasse. Émilie la suivit des yeux, et la vit au clair de lune qui se dérobait légèrement. Elle n’entendit marcher que lorsque la sentinelle s’avança à pas lents. L’homme s’arrêta sous sa fenêtre, et l’appela par son nom ; elle allait se retirer. Un second appel l’engagea à répondre. Le soldat lui demanda avec respect si elle n’avait rien vu passer. Elle répondit qu’elle avait cru voir quelque chose. Il n’en dit pas davantage, et retourna sur la terrasse, où enfin Émilie le perdit de vue. Mais comme cet homme était de garde, elle savait bien qu’il ne pouvait passer le rempart, et elle attendit son retour.

Bientôt après elle l’entendit qui poussait de grands cris. Une voix plus éloignée répondit ; le corps de garde s’ébranla ; tout le détachement traversa la terrasse. Émilie demanda ce que c’était ; mais les soldats passèrent sans la regarder.

L’imagination d’Émilie se reporta bien vite à la figure qu’elle avait vue. Ce ne peut être une personne, dit-elle, qui ait des desseins sur ce château ; elle tiendrait une autre conduite ; elle ne s’aventurerait pas si près des sentinelles de garde, et ne se placerait pas en face d’une fenêtre, au risque d’être découverte. Elle se hasarderait encore moins à saluer et à soupirer. Mais ce n’est pas non plus un prisonnier : comment pourrait-il jouir d’une liberté semblable ?

Si Émilie eût eu plus de vanité, elle aurait cru que quelqu’habitant du château se promenait sous sa fenêtre, dans l’espérance de la considérer, et de pouvoir lui déclarer ses sentiments. Mais cette idée ne vint pas à Émilie ; et quand elle l’aurait eue, elle l’aurait abandonnée comme improbable, puisque le personnage avait pu lui parler, et s’était tenu dans le silence, et qu’à l’instant où elle-même avait dit un mot, la figure, tout à coup, avait quitté la place.

Pendant qu’elle rêvait ainsi, deux sentinelles passèrent sur le rempart, en s’entretenant avec vivacité. Elle saisit quelques mots, et apprit qu’un de leurs camarades était tombé sans connaissance. Bientôt après, trois autres soldats s’avancèrent fort lentement, et elle, ne distingua qu’une voix basse par intervalle. À mesure qu’ils approchaient, elle vit que celui qui parlait était soutenu de ses camarades ; elle les appela, et demanda ce qui était arrivé. Au son de sa voix, ils s’arrêtèrent, ils regardèrent ; elle leur répéta sa question. On répondit que Roberto, leur camarade, avait éprouvé un accès, et que le cri qu’il avait fait en tombant avait donné une fausse alarme.

— Est-il sujet à ces accès ? dit Émilie.

— Oui, signora, répliqua le soldat ; mais quand je ne le serais pas, ce que j’ai vu eût effrayé le pape lui-même.

— Qu’est-ce que vous avez vu ? dit Émilie tremblante.

— Je ne puis dire, ni ce que c’était, ni ce que j’ai vu, ni comment cela a disparu, dit le soldat, qui semblait frissonner à ce souvenir.

— Est-ce la personne que vous suiviez sur le rempart, qui vous a causé cette alarme ? dit Émilie, en tâchant de cacher la sienne.

— La personne ! cria l’homme, c’était le diable, et ce n’est pas la première fois que je l’ai vu.

— Ce ne sera pas la dernière, dit en riant un de ses camarades.

— Non, non. Je ne voudrais pas le garantir, dit un autre.

— Bon, reprit le soldat, moquez-vous tant qu’il vous plaira ; vous n’étiez pas si gai, vous, Sébastien, quand, l’autre nuit, vous étiez de garde avec Lancelot !

— Lancelot n’a pas à se vanter, dit Sébastien : qu’il se souvienne à quel point il tremblait, et se trouvait incapable de donner le mot, jusqu’à ce que l’homme eût disparu. Si l’homme n’était pas venu si secrètement sur nous, je l’aurais bien saisi, et lui aurais fait dire ce qu’il était.

— Quel homme ? demanda Émilie.

— Ce n’était pas un homme, mademoiselle, dit Lancelot ; c’était le diable, comme dit mon camarade. Quel homme, hors ceux de ce château, pourrait venir au rempart à minuit ? Je pourrais autant me glorifier d’entrer à Venise dans le conseil des sénateurs ; je garantis que j’en sortirais plutôt vivant, qu’un pauvre hère surpris la nuit dans nos murailles. Je pense donc bien avoir prouvé clairement que ce ne peut être un étranger. Maintenant je prouve que ce n’est point un homme du château : s’il l’habitait, craindrait-il autant d’être vu ? J’espère qu’après tout cela, personne ne me soutiendra que ce pouvait être quelqu’un. Non, je vous le dis : par le Saint Père ! c’était le diable, et Sébastien sait bien que ce n’est pas la première fois que nous l’avons vu.

— Quand avez-vous vu cette figure ? dit Émilie, souriant à demi. Elle trouvait la conversation longue, et cependant elle y prenait un intérêt qui ne lui permettait pas d’y renoncer.

— Il y a environ une semaine, dit Sébastien, qui voulait commencer une histoire.

— Et où ?

— Sur le rempart du haut, mademoiselle.

— La poursuivites-vous, quand elle vous échappa ?

— Non, signora : Lancelot et moi nous étions de garde ensemble ; on aurait entendu une souris trotter. Soudain Lancelot me dit : Sébastien, ne vois-tu rien ? Je tournai ma tête sur la gauche, comme à présent. — Non, lui dis-je. Paix, dit Lancelot, regarde là… justement auprès du canon. Je regardai et crus voir quelque chose ; mais on n’avait de clarté que celle des étoiles, et je ne pouvais pas bien distinguer. Nous restâmes en silence, nous observâmes, et nous vîmes passer quelque chose près du mur du château, et en face de nos postes.

— Et que ne le saisîtes-vous ? s’écria un soldat qui n’avait pas encore parlé.

— Oui, que ne le saisîtes-vous ? dit Roberto.

— Si vous y aviez été, vous l’auriez fait, reprit Sébastien : vous auriez eu la hardiesse de le prendre à la gorge, quand c’eût été le diable même ? Nous n’avons pas pris une pareille liberté, parce que nous ne sommes pas aussi familiers avec lui que vous l’êtes peut-être, vous autres. Mais, comme je le disais, il s’éloigna très vite : nous n’étions pas revenus de notre surprise, que déjà il était parti ; nous savions bien qu’on le suivrait inutilement ; nous veillâmes toute la nuit, et nous ne le vîmes plus. Le lendemain matin nous dîmes à nos camarades de l’autre rempart ce qui s’était passé au nôtre ; mais ils n’avaient rien vu ; ils se moquèrent de nous, et cette nuit seulement, la même figure a reparu.

— Où l’avez-vous perdue, mon ami ? dit Émilie à Roberto.

— Quand je vous ai quittée, mademoiselle, dit le soldat, vous avez pu me voir aller sur le rempart ; mais je n’ai rien vu avant de me trouver à la terrasse d’orient. La lune était brillante, et j’ai vu comme une ombre qui fuyait devant moi d’un peu loin ; je me suis arrêté au coin de la tour où je venais de voir la figure, elle avait disparu ; j’ai regardé sous cette vieille arcade où j’étais sûr de l’avoir vu passer ; tout de suite j’ai entendu un bruit : ce n’était pas un soupir, un cri, un accent, quelque chose, en un mot, que j’eusse entendu dans ma vie. Je ne l’ai entendu qu’une fois, mais c’est assez ; je ne sais pas plus ce qui m’est arrivé jusqu’au moment où je me suis trouvé environné de mes camarades.

— Venez, dit Sébastien, retournons à nos postes, la lune va se coucher. Bonsoir, mademoiselle.

— Bonsoir, dit Émilie ; que la Sainte Vierge vous assiste ! Elle referma la fenêtre, et se retira pour réfléchir à cette étrange circonstance qui se liait précisément avec les événements des autres nuits ; elle s’efforçait d’en tirer quelque résultat plus certain qu’une conjecture ; mais son imagination était alors trop enflammée, son jugement était obscurci, et les terreurs de la superstition maîtrisaient encore ses idées.

CHAPITRE III.

Le lendemain Émilie trouva madame Montoni à peu près dans le même état : elle avait peu dormi, et ces trop courts instants de sommeil n’avaient pu la rafraîchir. Elle sourit à sa nièce, et parut se ranimer à sa vue : elle parla peu, et ne nomma point Montoni. Bientôt après, lui-même entra chez elle ; sa femme, apprenant que c’était lui, parut fort agitée, et garda un silence absolu. Mais Émilie s’étant levée de la chaise qu’elle occupait auprès de son lit, elle la pria d’une voix faible, de ne la pas abandonner.

Montoni ne venait point pour consoler sa femme, qu’il savait bien être mourante, ou pour obtenir son pardon ; il venait uniquement pour tenter un dernier effort et arracher sa signature, afin qu’après sa mort tous les biens de Languedoc lui appartinssent, au lieu de revenir à Émilie. Ce fut une scène atroce, où l’un fit voir une impudente barbarie, et l’autre une opiniâtreté qui survivait même à ses forces physiques. Émilie déclara mille fois qu’elle aimait mieux abandonner ses droits, que de voir les derniers moments de sa tante troublés par ce cruel débat. Montoni, néanmoins, ne quitta pas l’appartement jusqu’à ce que son épouse, épuisée par une contestation fatigante, eût enfin perdu connaissance. Elle fut longtemps tout à fait insensible ; Émilie commençait à craindre qu’elle ne fût expirée. Elle revint à la fin ; et regardant Émilie, dont les larmes tombaient sur elle, elle fit un effort pour parler : on ne put l’entendre, et Émilie crut encore qu’elle allait mourir dans ses bras. Elle retrouva pourtant l’usage de la parole ; et remise assez bien par un cordial qu’on lui donna, elle entretint longtemps sa nièce avec précision et clarté sur ses propriétés de France. Elle lui apprit où se trouvaient des papiers importants qu’elle avait dérobés aux recherches de Montoni, et la chargea expressément de ne jamais s’en dessaisir.

Après cette conversation, madame Montoni s’assoupit et sommeilla jusqu’au soir ; elle sembla se trouver mieux qu’elle n’avait encore fait depuis son départ de la tour. Émilie ne la quitta pas jusque longtemps après minuit ; elle serait restée davantage, si sa tante ne l’eût conjurée d’aller prendre un peu de repos : elle obéit d’autant plus volontiers, que la malade lui paraissait soulagée. Elle donna à Annette les mêmes instructions que l’autre nuit, et se retira dans son appartement. Ses esprits étaient agités ; elle n’aurait pas pu s’endormir, et elle préféra de surveiller cette mystérieuse apparition, qui lui causait tant d’alarme et tant d’intérêt.

C’était alors la seconde garde, et l’heure où la figure avait déjà paru. Émilie entendit les sentinelles qui se relevaient ; et quand tout fut rentré dans le calme, elle reprit sa place à la fenêtre, et mit sa lampe de côté, afin de ne pas être aperçue. La lune donnait une lumière faible et incertaine ; d’épaisses vapeurs l’obscurcissaient, et quand elles roulaient sur son disque, les ténèbres étaient absolues. Dans un de ces sombres moments, elle remarqua une flamme légère qui voltigeait sur la terrasse ; pendant qu’elle regardait, la flamme s’évanouit. La lune se montrant au travers de nuages plombés et chargés de tonnerres, Émilie contempla les cieux ; de nombreux éclairs sillonnaient une nuée noire, et répandaient une lueur morne sur la masse des bois du vallon. Durant ces éclats passagers, Émilie se plaisait à observer les grands effets du paysage : quelquefois, au-dessus d’une montagne, un nuage ouvrait ses feux ardents ; cette splendeur subite illuminait jusqu’aux cavités, puis tout était replongé dans une obscurité plus profonde. D’autres fois les éclairs dessinaient tout le château, détachaient l’arcade gothique, la tourelle au-dessus, les fortifications au-dessous ; et alors l’édifice entier, ses tours, sa masse, ses étroites fenêtres, brillaient et disparaissaient à l’instant.

Émilie, en regardant le rempart, revit encore la flamme qu’elle avait remarquée ; cette flamme était en mouvement. Bientôt après Émilie entendit marcher ; la lumière se montrait et s’éclipsait successivement. Elle la vit passer sous sa fenêtre, et à l’instant elle entendit marcher ; mais l’obscurité était telle qu’on ne pouvait distinguer que la flamme. Tout à coup la lueur d’un éclair fit voir à Émilie quelqu’un sur la terrasse. Toutes les anxiétés de la nuit se renouvelèrent ; la personne avança, et la flamme, qui semblait se jouer, paraissait et s’évanouissait par moments. Émilie désirait parler pour terminer ses doutes, et s’assurer si la figure était humaine ou bien surnaturelle. Le courage lui manquait toutes les fois qu’elle ouvrait la bouche ; la lumière se trouvant enfin justement au-dessous de sa fenêtre, elle demanda d’une voix languissante qui c’était.

— Ami, reprit une voix.

— Et quel ami dit Émilie qui se sentit encouragée ; qui êtes-vous ? quelle lumière portez-vous ?

— Je suis Antonio, un des soldats du signor, reprit la voix.

— Et quelle est cette lumière ? demanda Émilie ; voyez donc comme elle brille et comme elle s’évanouit !

— Cette lumière, mademoiselle, dit le soldat, a paru cette nuit comme vous la voyez sur la pointe de ma lance. Elle y est depuis ma patrouille ; mais je ne sais pas ce qu’elle signifie.

— Cela est étrange, dit Émilie.

— Mon camarade, continua l’homme, a de même une flamme au bout de sa pique ; il dit qu’il a déjà remarqué le même prodige ; je ne l’ai, moi, jamais observé ; mais je ne suis au château que depuis peu, je suis encore nouveau soldat.

— Comment votre camarade s’explique-t-il ? dit Émilie.

— Il dit que c’est un présage, mademoiselle, et que cela n’annonce rien de bon.

— Et quel mal cela peut-il prédire ?

— Il n’en sait pas si long, mademoiselle.

Que ce présage alarmât ou non Émilie, il est toujours certain qu’elle sentit un grand soulagement en découvrant que cet homme qui passait n’était qu’un soldat de la garde ; elle pensa aussitôt que c’était peut-être lui, qui, la nuit précédente, lui avait causé une aussi vive alarme. Il y avait néanmoins des circonstances essentielles qui avaient besoin d’explication. Autant qu’au clair de lune elle en pouvait juger, la figure qu’elle avait remarquée, ne ressemblait à cet homme ni pour la taille ni pour la forme, et, de plus, ne portait point d’armes. La légèreté de ses pas, si même c’était des pas, ses gémissements, son étrange fuite, étaient autant de mystères qui ne pouvaient s’accorder avec l’état d’un soldat de la garde.

Elle demanda alors à la sentinelle si elle avait vu quelqu’un autre que son compagnon se promener à minuit autour de la terrasse, et elle lui raconta alors en très peu de mots ce qu’elle-même avait observé.

— Je n’étais pas de garde hier, mademoiselle, reprit le soldat ; mais j’ai appris ce qui était arrivé. Il y en a parmi nous qui croient d’étranges choses ; on fait aussi de très étranges histoires au sujet de ce château ; mais ce n’est pas à moi qu’il convient de les répéter. Pour mon compte je n’ai pas à me plaindre, et notre chef en use généreusement.

— Je vous recommande la prudence, dit Émilie. Bonne nuit ! prenez ceci pour m’obliger, ajouta-t-elle en lui jetant une petite pièce de monnaie ; elle referma ensuite sa fenêtre, et mit fin à de plus longs discours.

Dès que le soldat fut parti, elle la rouvrit, et écouta avec une sorte de plaisir le tonnerre qui grondait au-delà des montagnes : elle observait les éclairs qui se croisaient au fond de ce tableau. Le tonnerre roulait d’une manière terrible ; les montagnes se le renvoyaient, et l’on eût cru qu’un autre orage lui répondait à l’horizon. Les nuages s’augmentant toujours, finirent par dérober la lune, et prirent cette teinte sulfureuse et pourprée qui annonce les violentes tempêtes.

Émilie resta à la fenêtre ; mais la foudre éclatante, qui de moment en moment découvrait l’horizon, la vallée et le paysage, ne permit plus de s’y tenir avec sûreté ; elle se jeta sur son lit. Incapable de dormir, elle écoutait dans un respectueux silence les coups épouvantables qui semblaient ébranler le château jusque dans ses fondements.

Il s’écoula ainsi un temps considérable ; mais au milieu du fracas de l’orage elle crut entendre une voix : elle se leva pour s’en assurer, elle vit la porte s’ouvrir, et Annette s’avancer avec toute l’horreur de l’effroi.

— Elle se meurt ! mademoiselle. Madame se meurt, dit-elle.

Émilie tressaillit, et courut chez sa tante. Quand elle entra, madame Montoni paraissait évanouie ; elle était calme et insensible. Émilie, avec un courage qui ne savait point céder à la douleur toutes les fois que son devoir exigeait son activité, Émilie n’épargna aucun moyen de la rappeler à la vie ; mais le dernier effort était fait, elle avait fini pour toujours.

Quand Émilie s’aperçut de l’inutilité de ses soins, elle fit plusieurs questions à la tremblante Annette ; elle apprit que madame Montoni était tombée dans une sorte d’assoupissement bientôt après le départ d’Émilie, et qu’elle était restée en cet état jusqu’à l’instant qui avait précédé sa mort.

— Je m’étonnais, mademoiselle, dit Annette, que ma maîtresse n’eût pas peur du tonnerre, tandis que j’étais si effrayée. J’allais souvent au lit pour lui parler, mais elle me paraissait endormie. Tout à coup, à la fin, j’entendis un bruit singulier ; j’allai à elle, elle se mourait.

Émilie, à ce récit, ne put retenir ses larmes ; elle ne douta pas que le violent changement produit dans l’air par cet orage, ne fut devenu trop funeste à l’épuisement de madame Montoni.

Après une courte délibération, elle décida que Montoni ne serait pas informé de l’événement avant le lendemain matin ; elle pensait qu’il lui échapperait quelques expressions inhumaines ; et que, dans l’état actuel de ses esprits, elle ne pourrait pas les soutenir. Avec la seule Annette, que son exemple encourageait, elle commença l’office des morts, et veilla toute la nuit auprès du corps de sa tante. Cet acte solennel était rendu encore plus imposant par l’effrayante secousse que la foudre en courroux donnait à la nature. Émilie pria le ciel de répandre sur elle sa force et ses secours, et le Dieu des consolations entendit sa fervente prière.

CHAPITRE IV.

Quand Montoni fut informé de la mort de son épouse, et qu’il considéra qu’elle était morte sans lui donner la signature qui était si nécessaire à l’accomplissement de ses désirs, aucun sentiment de décence n’arrêta l’expression de son ressentiment. Émilie eut grand soin d’éviter sa présence, et durant deux jours et deux nuits elle veilla presque constamment le corps de sa malheureuse tante. Son cœur, profondément touché du destin de ce triste objet, oubliait toutes ses fautes, ses injustices, et la dureté de sa domination ; elle ne se rappelait que ses souffrances, et ne pensait à elle qu’avec une tendre pitié. Cependant elle rêvait parfois à l’étrange aveuglement devenu si fatal à sa tante, et qui l’enveloppait elle-même dans un labyrinthe d’infortunes, dont elle ne découvrait aucun moyen de s’échapper. Avoir épousé Montoni ! Mais quand elle méditait sur une telle circonstance, c’était avec chagrin et non avec colère ; elle la plaignait et ne lui reprochait rien.

Ses pratiques pieuses ne furent nullement troublées par Montoni : il évitait la chambre où l’on gardait les restes de son épouse, et même cette partie du château, comme s’il eût craint la contagion de la mort. Il ne paraissait pas qu’il eût rien ordonné relativement aux funérailles. Émilie craignit que ce ne fût une insulte à la mémoire de madame Montoni ; mais elle fut délivrée de cette crainte, quand, le soir du second jour, Annette vint l’informer que l’enterrement serait pour la nuit. Elle savait bien que Montoni ne s’y trouverait pas ; il lui était déchirant de penser que le cadavre de son infortunée tante passerait au tombeau sans qu’un parent ou un ami lui rendît les derniers devoirs. Elle se décida à les remplir sans qu’aucune considération pût l’en détourner ; sans ce motif, elle eût frémi d’accompagner le convoi sous la voûte froide de la chapelle ; elle devait y suivre des hommes dont le maintien et la figure annonçaient autant de meurtriers ; à minuit, à cette heure de silence et de mystère, choisie par Montoni pour livrer à l’oubli les restes d’une épouse, dont sa conduite trop barbare avait du moins précipité la fin.

Émilie pénétrée de douleur et de respect, et secondée par Annette, disposa le corps, pour la sépulture ; elles l’enveloppèrent, le couvrirent d’un linge, et attendirent jusqu’à minuit. Elles entendirent à ce moment venir les hommes qui devaient le déposer au sein paisible de la terre. Émilie eut peine à contenir son agitation quand la porte s’ouvrit, et que leurs figures grossières se distinguèrent à la clarté de leurs torches. Deux d’entre eux, sans parler, levèrent le corps sur leurs épaules, et le troisième les précédant avec un flambeau allumé, ils descendirent tous au tombeau qui se trouvait dans le souterrain, sous la chapelle.

Ils avaient à traverser deux cours du côté de l’aile orientale du château ; cette partie tenait à la chapelle, et était, comme elle, tout en ruine. Le silence et l’obscurité de ces cours avaient alors peu de pouvoir sur l’esprit d’Émilie ; elle était occupée d’idées bien plus lugubres : elle entendait à peine le cri sourd et effrayant des oiseaux de nuit nichés dans les décombres, et ne remarquait même pas le vol croisé des chauves-souris. Quand elle entra dans la chapelle, et qu’elle eut traversé les arcades ruinées, les porteurs s’arrêtèrent au haut de quelques degrés qui conduisaient à une porte basse. Leur camarade descendit pour ouvrir, et Émilie découvrit l’abîme ténébreux ; elle vit le cercueil de sa tante porté jusqu’à la dernière marche, et le brigand qui tenait la torche, avancer pour le recevoir. Tout son courage s’anéantit dans une inexprimable émotion de douleur et d’effroi ; elle se tourna pour chercher le bras d’Annette, qui restait froide et tremblante ainsi qu’elle. Elle s’arrêta si longtemps sur le haut de cet escalier, que la lueur de la torche commençait à passer sur les piliers de la chapelle, et que les hommes étaient déjà loin d’elle. L’obscurité qui l’enveloppait ayant réveillé ses autres craintes, et le sentiment de ce qu’elle croyait son devoir ayant vaincu sa répugnance, elle descendit dans le caveau, guidée par le retentissement des pas et le faible rayon qui perçait les ténèbres : le bruit d’une pesante grille, qui tourna sur ses gonds, pour laisser passer le corps, donna à Émilie une nouvelle secousse.

Après une pause d’un moment, elle avança et entra sous la voûte ; elle vit, entre les arches, les hommes qui déposaient le corps sur le bord d’une fosse ouverte. Là se trouvait un autre serviteur de Montoni, et un prêtre qu’elle n’aperçut que lorsqu’il commença le service. À ce moment elle leva les yeux, elle vit la figure vénérable d’un religieux, et l’entendit d’une voix basse, mais solennelle et touchante, commencer l’office pour les morts. À l’instant où le corps fut placé dans la terre, le tableau était tel, que le sombre pinceau du Dominicain même n’eût pas dédaigné de le saisir. Les traits farouches, le costume bizarre de ces Condottieri penchés avec leurs torches sur le tombeau où le cercueil était descendu ; la figure vénérable du moine, enveloppé de longues draperies blanches, et dont le capuchon, rejeté par derrière, faisait ressortir une figure pâle, où l’éclat des flambeaux laissait voir l’affliction adoucie par la pitié, et quelques cheveux blancs échappés au ravage du temps ; l’attitude touchante d’Émilie, appuyée sur Annette, à moitié détournée, le visage à demi-couvert d’un voile ; la douceur, la beauté de ses traits, sa douleur trop accablante qui ne pouvait verser des larmes, en confiant à la terre la dernière parente qu’elle eût encore ; les reflets de lumière sous les voûtes, l’inégalité du terrain, qui récemment avait reçu d’autres corps, l’obscurité générale du lieu de la scène : tant de circonstances réunies auraient entraîné l’imagination d’un spectateur à quelqu’événement plus horrible peut-être que l’enterrement de l’insensée et malheureuse madame Montoni.

Quand le service fut fini, le Père regarda Émilie avec attention et surprise ; il paraissait qu’il voulait lui parler ; mais la présence des Condottieri le retint. En retournant aux cours, ils se permirent d’indécentes plaisanteries sur son état et ses cérémonies. Il les endura en silence, et demanda pour toute grâce qu’on le remenât sain et sauf à son couvent. Émilie l’écouta avec un extrême intérêt, et se sentit glacée d’horreur. Arrivée dans la cour, le moine lui donna sa bénédiction, et, après un regard de pitié, prit le chemin du portail avec un homme qui tenait une torche. Annette en prit une autre, et conduisit Émilie dans son appartement. La physionomie de ce Père, sa tendre expression de pitié, avaient ému le cœur d’Émilie : c’était à ses vives instances que Montoni avait accordé qu’un prêtre vînt rendre à son épouse les devoirs religieux ; Émilie n’en savait pas plus. Annette lui dit qu’il habitait un monastère dans les montagnes, à quelques milles de là. Le supérieur, qui redoutait Montoni et les siens autant qu’il pouvait les haïr, avait probablement craint de l’offenser par un refus, et avait ordonné au moine d’officier à ces funérailles. La charité chrétienne et la sainteté du devoir qu’il s’agissait de remplir, avaient vaincu sa répugnance à pénétrer dans les murs du château. Le sol de la chapelle était un terrain consacré, et l’on ne pouvait rien objecter à l’inhumation exigée pour l’infortunée signora.

Émilie passa plusieurs jours dans une retraite absolue, dans la terreur pour elle-même, et dans le regret pour sa malheureuse tante. Elle se détermina enfin à tenter un nouvel effort pour obtenir de Montoni qu’il la laissât retourner en France. Elle n’osait se livrer à aucune conjecture sur les motifs qu’il pouvait avoir pour la retenir ; elle était trop certaine qu’il voulait la garder, et son premier refus ne lui laissait guère d’espérance. L’horreur que sa présence lui causait, lui faisait différer de jour en jour son audience. Elle fut enfin tirée de cette incertitude par un message de Montoni lui-même, qui désirait de lui parler à l’heure qu’il indiquait. Elle commençait à se flatter que, sa tante n’étant plus, il allait renoncer à une autorité usurpée ; elle se rappela tout à coup que ces propriétés si longtemps contestées étaient actuellement les siennes ; elle craignit que Montoni ne mît un stratagème en œuvre pour se les faire livrer, et ne la tînt jusque-là prisonnière. Cette pensée, au lieu de l’abattre, ranima les puissances de son âme et remonta tout son courage ; elle aurait tout livré pour assurer le repos de sa tante, mais elle se résolut à ce qu’aucune persécution personnelle n’eût le pouvoir de lui faire rien céder. C’était surtout pour Valancourt qu’elle prétendait garder son héritage ; il lui ménagerait une aisance qui déterminerait leur bonheur. À cette idée, elle sentit bien toute sa tendresse ; elle anticipa le moment où son amitié généreuse dirait à Valancourt que tous ces biens étaient à lui ; elle voyait le sourire qui animerait ses traits, le regard affectueux qui exprimerait sa joie et toute sa reconnaissance ; elle crut à cet instant qu’elle pouvait braver tous les maux que l’infernale méchanceté de Montoni pourrait vouloir lui préparer. Elle se souvint alors, et pour la première fois depuis la mort de madame Montoni, qu’elle avait des papiers relatifs à ces biens, et elle résolut de les chercher aussitôt que Montoni aurait terminé l’entretien.

C’est dans une telle disposition qu’elle vint le trouver à l’heure prescrite ; elle attendait qu’il eût parlé avant de renouveler sa prière. Il était avec Orsino et un autre officier, et près d’une table couverte de papiers dont il paraissait prendre lecture.

— Je vous ai fait demander, Émilie, dit Montoni en levant la tête ; je désire que vous soyez témoin d’une affaire que je termine avec mon ami Orsino. Tout ce qu’on demande de vous, c’est de signer ce papier. Il en prit un, en marmotta quelques lignes, le remit sur la table, et lui donna une plume. Elle la prit, et allait écrire. Le dessein de Montoni lui vint soudainement à l’esprit comme un trait de lumière. Elle trembla, laissa tomber sa plume, et refusa de signer sans lire. Montoni affecta de sourire ; et, reprenant le papier, il feignit de lire une seconde fois, ainsi que déjà il l’avait fait. Émilie frémit de son danger, et, surprise elle-même de cet excès de crédulité qui avait pensé la trahir, elle refusa positivement toute espèce de signature. Montoni, quelque temps, continua ses plaisanteries ; mais quant à sa persévérance, il comprit qu’elle le devinait ; il changea sa manière, et lui commanda de le suivre. Dès qu’ils furent seuls, il lui dit qu’il avait voulu, et pour elle et pour lui, prévenir un débat inutile dans une affaire où sa volonté était la justice, et saurait devenir une loi ; qu’il aimait mieux la déterminer que la contraindre, et qu’il fallait qu’elle remplît son devoir.

— Moi, comme l’époux de la feue signora Montoni, ajouta-t-il, je deviens l’héritier de tout ce qu’elle possédait ; les biens qu’elle me refusa pendant qu’elle existait, ne sauraient plus tomber que dans mes mains. Je voudrais, pour votre intérêt, vous ôter l’idée ridicule qu’elle vous donna en ma présence, que ses biens seraient à vous, si elle mourait sans me les céder. Elle savait bien, à ce moment, qu’elle ne pouvait m’en priver après elle. Je pense que vous avez trop de raison pour provoquer mon ressentiment par une réclamation injuste. Je ne suis pas dans l’habitude de flatter ; vous pouvez donc regarder mes éloges comme sincères. Vous possédez un jugement supérieur à celui de votre sexe ; vous n’avez aucune de ces faiblesses qui marquent trop souvent le caractère des femmes, l’avarice, l’amour du pouvoir, qui fait trouver aux femmes tant de plaisir à contredire, et qui les fait disputer alors même qu’elles ne peuvent dominer ; si je comprends bien votre disposition et vos idées, vous avez un souverain mépris pour les faiblesses de votre sexe.

Montoni s’arrêta, Émilie garda le silence ; elle le connaissait trop à fond pour croire qu’il condescendît à une flatterie semblable, s’il ne la croyait nécessaire à son intérêt. Il n’avait pas nommé la vanité au nombre des faiblesses des femmes, mais il était évident qu’il la jugeait prédominante, puisqu’il sacrifiait à celle d’Émilie le caractère et l’intelligence de son sexe tout entier.

— Jugeant comme je le fais, reprit Montoni, je ne puis pas croire que vous cherchiez à élever une contestation inutile. Je ne crois même pas que vous désiriez acquérir ou posséder quelque propriété à laquelle la justice ne vous donne aucun droit. Je crois à propos de vous donner l’alternative. Si vous vous formez une exacte opinion du sujet que nous traitons, vous serez dans peu de temps reconduite en France. Si vous êtes assez malheureuse pour rester dans l’erreur où votre tante vous a mise, vous resterez ma prisonnière jusqu’à ce que vous ouvriez les yeux.

Émilie lui dit d’un ton calme :

— Je ne suis pas assez peu instruite des lois relatives à ce sujet pour m’abuser d’après une assertion quelconque : la loi me donne les propriétés en question, ma main ne trahira pas mes droits.

— Je me suis trompé, à ce qu’il paraît, dans l’opinion que j’avais de vous, dit Montoni avec sévérité ; vous parlez avec hardiesse, avec présomption, sur un sujet que vous n’entendez même pas. Je veux bien, pour une fois, pardonner l’entêtement de l’ignorance ; la faiblesse de votre sexe, dont vous ne paraissez pas exempte, comporte aussi cette indulgence. Mais si vous persistez, vous avez tout à craindre de ma justice.

— De votre justice, monsieur, répondit Émilie, je n’aurai rien à craindre, j’ai tout à espérer.

Montoni la regarda avec impatience, et sembla méditer sur ce qu’il allait lui dire.

— Je vois que vous êtes assez faible pour en croire une assertion ridicule ; j’en suis fâché pour vous. Quant à moi, elle m’importe fort peu. Votre crédulité trouvera son châtiment dans ses suites, et je plains la faiblesse d’esprit qui vous expose aux punitions que vous me forcez à vous préparer.

— Vous trouverez, monsieur, dit Émilie avec douceur et dignité, vous trouverez la force de mon esprit égale à la justice de ma cause ; et je puis souffrir avec courage quand je résiste à l’oppression.

— Vous parlez comme une héroïne, dit Montoni avec mépris ; nous verrons si vous souffrirez de même.

Émilie garda le silence, et il sortit.

En se rappelant qu’elle résistait ainsi pour les intérêts de Valancourt, elle sourit avec complaisance aux souffrances dont on la menaçait. Elle alla chercher la place que sa tante avait indiquée pour le dépôt des papiers relatifs à ses biens ; elle les trouva comme on le lui avait marqué. Mais comme elle ne connaissait pas un lieu plus sûr pour les cacher, elle les remit sans examen, et craignit de se laisser surprendre, si elle essayait de les lire.

Retournée dans sa solitude, elle réfléchit aux paroles de Montoni et aux risques qu’elle courrait en s’opposant à sa volonté. Son pouvoir, en ce moment, lui parut moins terrible qu’il ne l’avait encore été. Un orgueil sacré pénétrait alors son cœur ; il lui apprenait à s’élever contre l’oppression de l’injustice, à se glorifier presque dans une résignation tranquille, puisque l’intérêt de Valancourt serait le principe de son courage. Elle sentit pour la première fois sa supériorité sur Montoni lui-même, et méprisa l’autorité que jusqu’alors elle avait redoutée.

Pendant qu’elle méditait, un éclat de rire s’éleva de la terrasse ; et allant à la fenêtre, elle vit avec une surprise inexprimable trois dames, parées à la mode de Venise, qui se promenaient avec plusieurs cavaliers ; elle regardait avec un étonnement qui la retint à la fenêtre sans qu’elle songeât qu’on pourrait la remarquer. Lorsque le groupe passa au-dessous, une des étrangères leva la tête. Émilie aperçut les traits de la signora Livona, dont les manières l’avaient tant séduite le jour d’après son arrivée à Venise, et qui, ce même jour, avait été admise à la table de Montoni. Cette découverte causa à Émilie une joie mêlée de quelqu’incertitude ; c’était un sujet de satisfaction que de voir une personne aussi aimable que le paraissait la signora Livona, dans le lieu même qu’elle habitait. Néanmoins, à son arrivée au château dans une circonstance semblable, au genre de sa parure, qui n’annonçait pas qu’on l’y forçât, il s’élevait un soupçon pénible sur ses principes et sur son caractère ; mais cette pensée révoltait si fort Émilie, dont la séduisante signora avait gagné les affections, qu’elle aima mieux ne songer qu’à ses grâces, et bannit presqu’entièrement tout le reste de sa pensée.

Lorsqu’Annette entra dans sa chambre, elle lui fit des questions sur l’arrivée des étrangères. Annette était aussi empressée de répondre qu’Émilie elle-même de savoir.

— Elles sont venues de Venise, mademoiselle, dit Annette, avec deux signors. J’ai été bien contente, je vous jure, de voir encore quelques visages chrétiens. Mais que prétendent-elles en venant ici ? il faut qu’elles soient bien folles pour venir dans un lieu pareil ; et elles y viennent très librement, car je me flatte qu’elles sont assez gaies.

— On les a fait prisonnières peut-être ! dit Émilie.

— Fait prisonnières ! s’écria Annette ; oh ! non, mademoiselle ; non, non, elles ne le sont pas. Je me souviens bien d’avoir vu une d’entr’elles à Venise. Elle est venue deux ou trois fois à la maison. Vous le savez, mademoiselle, et on disait, mais je n’en crois pas un mot, on disait que monsieur l’aimait plus qu’il n’aurait fallu. Pourquoi, dans ce cas, disais-je, pourquoi la conduire chez madame ? C’est vrai, disait Ludovico ; mais il avait bien l’air d’en savoir davantage.

Émilie pria Annette de s’informer avec détail de ce qu’étaient ces dames, et de tout ce qui avait rapport à elles. Ensuite elle changea de sujet, et parla de la France.

— Ah ! mademoiselle, nous ne la verrons plus, dit Annette presqu’en pleurant. Je me repens bien de mes voyages.

Émilie essaya de la consoler et de l’égayer, en lui donnant une espérance qu’elle osait à peine concevoir.

— Oh ! comment, comment, mademoiselle, avez-vous pu laisser la France et quitter M. de Valancourt ? disait Annette en sanglotant. Je… je suis sûre que si Ludovico avait été en France, je ne m’en serais pas éloignée.

— Pourquoi vous plaignez-vous d’avoir quitté la France ? dit Émilie qui s’efforçait de sourire ; si vous y étiez restée, vous n’auriez pas trouvé Ludovico.

— Ah ! mademoiselle, je désire seulement me voir dehors de cet affreux château, et vous servir en France ; je ne demande rien autre chose.

— Je vous remercie, ma bonne Annette, de ce témoignage d’affection. Le temps viendra, j’espère, où vous vous souviendrez avec plaisir d’avoir formé un pareil vœu.

Annette sortit pour aller aux informations, Émilie chercha à oublier ses inquiétudes en se livrant aux scènes imaginaires que les poètes ont aimé à peindre. Elle put encore s’apercevoir de l’irrésistible empire du moment sur le goût et les facultés. Il faut que l’esprit soit libre pour goûter même les plaisirs les plus abstraits. L’enthousiasme du génie, les peintures les plus vives lui paraissaient froides et sombres. Pendant qu’elle tenait son livre, elle s’écria involontairement : Sont-ce donc-là ces passages que je lisais avec délices ? Où donc en existait le charme ? Était-ce dans mon esprit ou dans celui du poète ? C’était dans tous les deux, dit-elle après un instant de silence ; mais le feu du poète est inutile si l’esprit de son lecteur n’est pas monté au ton du sien, quelqu’inférieur que d’ailleurs il lui soit.

Émilie aurait volontiers suivi des réflexions qui pouvaient au moins la distraire ; mais elle apprit encore que la pensée n’est pas toujours guidée même par la volonté, et la sienne revint à la considération de ses malheurs.

Sur le soir, craignant de se hasarder aux remparts où elle se trouverait exposée aux regards des associés de Montoni, elle se promena, pour prendre l’air, dans la galerie qui menait à sa chambre. En arrivant au bout, elle entendit de loin de longs éclats de rire et de gaîté. C’étaient des transports de débauche, et non les élans modérés d’une joie douce et honnête. Ils semblaient venir du côté que Montoni habitait ordinairement. Un tel bruit, à ce moment, lorsque sa tante était à peine expirée, la choqua extrêmement, et lui parut une conséquence de la dernière conduite tenue par Montoni.

En écoutant, elle crut qu’elle distinguait différentes voix de femmes mêlées avec les autres ; cette découverte confirma ses soupçons sur Livona et ses compagnes : il était évident que ce n’était pas de force qu’elles se trouvaient dans le château. Émilie se voyait dans les sauvages retraites des Apennins, entourée par des hommes qu’elle regardait comme des brigands, et au milieu d’un théâtre de vices qui la faisait frémir d’horreur. À ce moment, le présent et l’avenir se développèrent à son imagination ; l’image de Valancourt perdit son influence, et la crainte ébranla toutes ses résolutions : elle pensa qu’elle comprenait toutes les horreurs que Montoni préparait contre elle, et trembla de la vengeance à laquelle il pourrait se livrer sans remords. Elle se décida presqu’à lui céder les propriétés contestées, s’il l’en sommait encore, et à racheter ainsi sa sûreté et sa liberté ; mais alors le souvenir de Valancourt revenait déchirer son âme, et la replonger dans les angoisses du doute.

Elle continua sa promenade jusqu’à ce que les ombres du soir eussent répandu leur obscurité incertaine sur les vitrages colorés des fenêtres, et rembruni les boiseries de chêne qui l’entouraient. L’extrémité du corridor était devenue tellement sombre, qu’à peine distinguait-on la fenêtre qui le terminait.

Tout le long des voûtes et des passages au-dessous, les éclats de rire se prolongeaient, et venaient retentir jusqu’aux parties les plus écartées. Le calme absolu qui suivait, en paraissait plus effrayant. Émilie cependant qui ne voulait point retourner à sa chambre isolée avant qu’Annette fût revenue, arpentait toujours la galerie. Elle passa devant l’appartement où elle avait une fois osé lever un voile, et où elle avait vu un si hideux spectacle, qu’elle ne pouvait encore se le rappeler sans horreur. Ce souvenir lui revint tout à coup. Il amena avec lui des réflexions plus terribles que jamais, et telles que la dernière conduite de Montoni pouvait bien les lui suggérer. Elle se hâta de quitter la galerie pendant qu’elle conservait encore assez de force pour le faire ; elle entendit quelques pas derrière elle. Ce pouvait être ceux d’Annette ; mais tournant les yeux avec crainte, elle démêla, au travers de l’obscurité, une grande figure qui la suivait ; toutes les horreurs de cette chambre lui revinrent à l’esprit, et le moment d’après, elle se trouva serrée dans les bras d’une personne, et entendit une voix qui murmurait à son oreille.

Quand elle eut le pouvoir de parler ou de distinguer quelques sons, elle demanda qui est-ce qui la tenait ?

— C’est moi, reprit la voix. Pourquoi donc vous alarmez-vous ?

Elle regarda la figure qui parlait ; mais la faible clarté que répandait une haute fenêtre, ne laissait pas reconnaître ses traits.

— Qui que vous soyez, dit Émilie d’une voix tremblante, pour l’amour de Dieu, laissez-moi.

— Ma charmante Émilie, dit l’homme, pourquoi vous séquestrer ainsi dans ce lieu obscur, lorsque tant de gaîté règne en bas ? Suivez-moi au salon de cèdre. Vous en serez le plus bel ornement ; vous ne regretterez pas l’échange.

Émilie dédaigna de répondre, et s’efforça de se délivrer.

— Promettez que vous viendrez, continua-t-il, et je vous lâcherai au même instant. Mais d’abord donnez-m’en la récompense.

— Qui êtes-vous ? demanda Émilie avec autant d’indignation que d’effroi, et faisant effort pour s’échapper ; qui êtes-vous, vous qui avez la cruauté de m’insulter ainsi ?

— Pourquoi m’appeler cruel ? dit l’homme. Je voudrais vous tirer de cette solitude affreuse, et vous mener dans une société riante. Ne me connaissez-vous pas ?

Émilie se ressouvint alors faiblement qu’il était un des officiers qui se trouvaient rangés autour de Montoni le matin qu’elle l’alla trouver. — Je vous rends grâce d’une si bonne intention, répliqua-t-elle sans paraître le comprendre ; mais ce que je désire le plus, c’est que vous me lâchiez à cet instant.

— Charmante Émilie, lui dit-il, abandonnez ce goût de solitude. Suivez-moi dans la compagnie, et venez éclipser toutes les beautés qui la composent ; vous seule méritez mon amour. – Il essaya de baiser sa main ; mais la force de l’indignation lui donna celle de se dégager, et elle se sauva dans sa chambre. Elle en ferma la porte avant qu’il y fût arrivé. Elle se barricada, et se jeta sur une chaise, épuisée de frayeur et d’efforts. Elle entendait sa voix et ses essais pour ouvrir cette porte, sans avoir la force de se lever. Elle aperçut enfin qu’il s’était éloigné ; elle écouta longtemps, n’entendit aucun son, et se sentit ranimée. Mais elle se rappela subitement la porte du petit escalier, par laquelle il pourrait pénétrer aisément. Elle s’occupa à s’en assurer, comme déjà elle l’avait fait. Il lui semblait que Montoni exécutait déjà ses projets de vengeance, en la privant de sa protection. Elle se repentait d’avoir témérairement bravé le pouvoir d’un tel homme. Retenir ses propriétés, lui paraissait désormais impossible. Pour conserver sa vie, peut-être son honneur, elle se promit que si elle échappait aux horreurs de la nuit prochaine, elle ferait sa cession le lendemain, pourvu que Montoni lui permît de quitter Udolphe.

Après avoir pris ce parti, son esprit se trouva plus calme ; elle écoutait pourtant avec une extrême inquiétude, et tressaillait aux sons imaginaires qu’elle entendait dans l’escalier.

Elle resta quelques heures dans une entière obscurité. Annette ne venait point ; et elle commença à concevoir de sérieuses appréhensions pour elle. Mais n’osant pas se risquer à parcourir le château, il lui fallut rester dans son incertitude sur les motifs de cette absence.

Émilie s’approchait souvent de l’escalier, pour écouter si personne ne montait. Elle n’entendit aucune espèce de son. Néanmoins, déterminée à veiller toute la nuit, elle s’étendit sur sa triste couche, et la baigna de ses innocentes larmes. Elle pensait aux parents qu’elle ne possédait plus. Elle pensait à Valancourt, éloigné d’elle. Elle les appelait fréquemment par leur nom et le calme profond que ses plaintes seules interrompaient, aidait ses tendres rêveries.

Dans cet état, son oreille saisit tout à coup les accords d’une musique éloignée. Elle écouta attentivement ; et reconnaissant bientôt l’instrument qu’elle avait entendu à minuit, elle se leva et ouvrit doucement sa fenêtre. Les sons parurent venir de la chambre au-dessous de la sienne.

Peu de moments après, cette touchante mélodie fut accompagnée d’une voix ; et elle était si expressive, qu’on ne pouvait supposer qu’elle chantât des maux imaginaires. Émilie crut qu’elle connaissait déjà des accents si doux et si extraordinaires. Pourtant si c’était un souvenir, c’était un souvenir bien faible. Cette musique pénétra son cœur au milieu de son angoisse actuelle, comme une céleste harmonie qui console et qui encourage, « Flatteuse comme le souffle du zéphyr qui murmure à l’oreille du chasseur, quand il s’éveille d’un songe heureux, et qu’il a entendu les concerts des esprits qui habitent les montagnes ». (Ossian.)

Mais pourra-t-on imaginer son émotion, lorsqu’elle entendit chanter avec le goût et la simplicité du véritable sentiment, un des airs populaires de sa province natale ; un de ces airs qu’elle avait appris dans son enfance avec délices, et que si souvent son père lui avait répétés ? À ce chant bien connu, que jamais jusque-là elle n’avait entendu hors de sa chère patrie, tout son cœur s’épanouit à la mémoire des temps passés. Les charmantes, les paisibles solitudes de Gascogne ; la tendresse, la bonté de ses parents, le bonheur, la simplicité de sa vie première, tout se présentait à son imagination, et formait un tableau si gracieux, si brillant, si fortement en contraste avec les scènes, les caractères, les dangers qui maintenant l’environnaient ! Son esprit n’avait plus la force de revenir sur le passé, et ressentait à tout moment l’aiguillon de ses cruelles souffrances.

Ses soupirs étaient profonds et convulsifs : elle ne put plus supporter cette chanson, qui l’avait tant de fois ravie pendant les jours de sa tranquillité ; elle quitta sa fenêtre, et se retira à l’autre bout de la chambre. On y entendait encore le chant : la mesure changea, et un air nouveau rappela Émilie à sa fenêtre ; à l’instant elle reconnut cet air pour celui qu’elle avait entendu dans la pêcherie, en Gascogne. Le mystère, qui alors accompagnait cette chanson, avait concouru peut-être à la graver dans sa mémoire, et depuis, elle n’avait pu l’oublier entièrement. La manière dont on la chantait la convainquit, malgré l’excessive invraisemblance, que cette voix était celle qu’elle avait entendue. Alors la surprise fit place à d’autres émotions : une pensée s’offrit à elle avec la rapidité de l’éclair, et avec cette pensée une suite d’espérances qui ranima tous ses esprits. Cependant ces espérances étaient si neuves, si inattendues, si surprenantes, qu’elle n’osait s’y livrer, et ne pouvait s’en détacher. Elle était près de sa fenêtre, ne respirant plus, et balancée entre l’espoir et la crainte ; elle se releva, se pencha pour mieux entendre ; et tour à tour dans le doute et la confiance, elle prononça doucement le nom de Valancourt, et retomba sur sa chaise. Il était possible que Valancourt fût près d’elle, et elle se rappelait des circonstances qui lui persuadaient qu’elle avait reconnu sa voix. Elle se rappelait qu’il lui avait dit plusieurs fois que la pêcherie où elle avait entendu et cette voix et cet air, où elle avait trouvé des vers écrits pour elle, avait été sa promenade favorite, avant même qu’elle le connût. Il était donc plus que probable que Valancourt était le musicien dont autrefois elle avait été si contente, et en même temps l’auteur des vers qui exprimaient une si tendre admiration : autrement qui l’aurait été ? Dans le premier moment, il ne lui avait pas été possible de former même une conjecture sur l’écrivain. Depuis sa liaison avec Valancourt, et depuis surtout qu’il avait parlé de la pêcherie, elle ne s’était pas fait scrupule de lui attribuer les couplets.

À mesure que ses réflexions se consolidaient, la joie, la crainte et la tendresse se réunissaient dans son cœur ; elle se penchait à la fenêtre pour entendre des sons qui confirmassent ou détruisissent son espérance. Jamais devant elle Valancourt n’avait chanté ; mais la voix et l’instrument cessèrent bientôt de se faire entendre. Elle considéra un moment si elle risquerait de parler. Ne voulant pas, si c’était Valancourt, faire l’imprudence de le nommer, trop intéressée néanmoins pour négliger l’occasion de s’éclaircir, elle cria de sa fenêtre : Est-ce une chanson de Gascogne ? Inquiète, attentive, elle attend une réponse, elle n’entend rien. Le silence continua de régner : son impatience augmenta avec ses inquiétudes ; elle répéta la question, mais elle n’entendit d’autre bruit que les sifflements de l’air à travers les créneaux qui s’avançaient au-dessus d’elle ; elle s’efforça de se consoler, en se persuadant que l’étranger, quel qu’il fût, s’était trop éloigné avant qu’elle lui parlât. Si Valancourt eût entendu et reconnu sa voix, il était sûr qu’il aurait répondu. Elle réfléchit ensuite que la prudence, et non pas l’éloignement, avait pu l’engager à se taire ; mais l’ouverture que cette idée lui donna, changea son espoir et sa joie en terreur et en chagrin. Si Valancourt était dans le château, sans doute il y était prisonnier ; il aurait été pris avec les troupes françaises, qui dans ce moment combattaient en Italie, ou bien il aurait succombé en faisant effort pour la rejoindre. Si même dans ce cas il avait reconnu la voix d’Émilie, il aurait craint de lui répondre en présence de ses gardiens.

Elle avait d’abord espéré avec transport : maintenant elle croyait et redoutait ; elle redoutait d’apprendre que Valancourt fût auprès d’elle. Inquiète pour sa sûreté, elle ignorait elle-même à quel point l’espérance de le revoir bientôt, luttait en elle avec ses craintes.

Elle resta à la fenêtre, toujours prête à écouter, jusqu’au moment où l’air se rafraîchit, et où la plus haute montagne se colora des premières teintes de l’aurore. Émilie, fatiguée, retourna à son lit : elle ne put y trouver le sommeil ; la joie, la tendresse, le doute, l’appréhension, l’avaient occupée toute la nuit. Elle se relevait souvent, ouvrait sa fenêtre, écoutait ; et après avoir vivement traversé la chambre, elle retournait tristement à son chevet. Jamais heures ne lui parurent si longues que celles de cette nuit fatigante : elle espérait voir revenir Annette, et recevoir d’elle une certitude quelconque, qui mît un terme à ses tourments actuels.

CHAPITRE V.

Émilie, dans la matinée, fut délivrée des craintes qu’elle avait conçues pour Annette. Elle la vit entrer de bonne heure.

— Il s’est fait de belles choses au château la nuit derrière ! mademoiselle, lui dit-elle en entrant ; il s’est fait de belles choses ! N’avez-vous pas été effrayée de ne me point voir ?

— J’ai été alarmée pour votre compte et pour le mien, répliqua Émilie. Qui donc vous a retenue ?

— Oui, je le disais bien ; je le lui ai dit, mais il n’a pas voulu. Ce n’a pas été ma faute, mademoiselle, je ne pouvais pas sortir ; ce fripon de Ludovico m’avait encore enfermée.

— Enfermée ! dit Émilie avec déplaisir : pourquoi permettez-vous que Ludovico vous enferme ?

— Grands saints, s’écria Annette, et comment puis-je l’empêcher ? quand il ferme ma porte, et qu’il en emporte la clef, comment puis-je sortir, à moins que ce ne soit par la fenêtre ? Je ne craindrais pas beaucoup cet expédient, si les fenêtres n’étaient pas si hautes ; mais on aurait de la peine à y grimper du dedans, et je suppose qu’on se romprait le cou en tombant par-dehors. Vous savez, je l’imagine, mademoiselle, quel bacchanal on a fait toute la nuit ; vous l’avez sûrement entendu ?

— Se querellaient-ils encore ? dit Émilie.

— Non, mademoiselle, ils ne se battaient pas, mais cela valait autant. Il n’y avait pas, je crois, un seul des signors qui ne fût ivre, et pas une des dames qui ne le fût aussi. Je pensais bien, quand je les vis entrer, que leurs belles étoffes, leurs beaux voiles – car, mademoiselle, leurs voiles étaient brodés d’argent, et bien brodés – je pensais bien que tout cela ne pronostiquait rien de bon ; je devinais bien ce que c’était !

— Grand dieu ! s’écria Émilie, que deviendrai-je ?

— Ah ! mademoiselle ; Ludovico en disait autant de moi. — Grand dieu ! dit-il, Annette, que va-t-il vous arriver en courant dans le château, au milieu de ces signors ivres ?

— Oh ! dis-je, quant à cela, je n’ai affaire que chez mademoiselle. Je prends, vous savez, le long du passage voûté, à travers la grande salle, le grand escalier, la galerie du nord, l’aile occidentale du château, et je suis au corridor en une minute. — Est-ce comme cela dit-il ; et que va-t-il vous arriver, si vous trouvez en route un de ces nobles cavaliers ? — Eh bien ! lui dis-je, si vous croyez qu’il y ait quelque danger, venez avec moi, et gardez-moi. Je n’aurai pas peur quand vous serez là. — Quoi ! dit-il, à peine guéri d’une blessure, j’irais risquer d’en gagner une seconde ! si un de ces cavaliers nous rencontre, il y aura bataille certainement. — Non, non, dis-je, j’abrégerai le passage voûté, l’escalier de marbre, la galerie du nord et l’aile occidentale. — Vous resterez ici, Annette ; vous n’en sortirez pas de la nuit ; ainsi, avec cela, je dis…

— Bon, bon ! reprit Émilie impatiemment, et pressée de faire d’autres questions, il vous a enfermée !

— Oui, mademoiselle, malgré tout ce que j’ai pu dire, il nous a retenues, Catherine et moi, toute la nuit. Peu de minutes après, je n’en fus pas si fâchée ; le signor Verezzi entra dans le passage, beuglant comme un taureau et tout à fait hors de sens. Il prit la chambre de Ludovico pour celle du vieux Carlo ; il demandait du vin, parce que tous les brocs étaient déjà à sec, et qu’il se mourait de soif. Nous nous tenions tranquilles pour qu’il pensât qu’il n’y avait personne ; mais le signor était aussi fin que nous, il appelait à la porte. — Sortez, mon vieux brave, disait-il ; il n’y a point d’ennemis, ne vous cachez pas. Sortez, valeureux intendant ! Le vieux Carlo alors ouvrit la porte, et sortit avec un flacon. Le signor, à ce moment, devint aussi doux qu’il pouvait l’être, et le suivit comme un chien suit le boucher qui porte de la viande. Je vis tout cela par la serrure. — Eh bien ! Annette, disait en riant Ludovico, voulez-vous qu’on vous laisse aller ? Oh ! non, disais-je, je ne le veux pas.

— J’ai d’autres questions à vous faire, dit Émilie fatiguée de cette histoire. Sauriez-vous, par hasard, s’il est des prisonniers dans le château, et s’ils sont enfermés dans cette partie du bâtiment ?

— Je n’étais pas en bas, mademoiselle, dit Annette, quand la première troupe revint de la course, et la dernière n’est pas encore de retour ; ainsi j’ignore s’il y a des prisonniers : mais on l’attend ce soir ou demain, et alors je le saurai peut-être.

— Émilie s’informa si les domestiques avaient parlé de prisonniers.

— Ah ! mademoiselle, dit Annette assez finement ; maintenant je l’ose dire, vous pensez à M. Valancourt. Vous croyez qu’il est venu avec les troupes qu’on dit arrivées de France, pour faire la guerre à ce pays-ci. Vous croyez qu’il a rencontré de nos gens, et qu’ils l’auront fait prisonnier. Oh ! seigneur, que je serais contente si c’était vrai !

— Vous en seriez contente ? dit Émilie avec un accent de tristesse et de reproche.

— Oui, mademoiselle, soyez-en sûre, reprit Annette ; et ne seriez-vous pas contente de voir M. Valancourt ? Je ne connais pas un chevalier que j’aime davantage ; j’ai vraiment pour lui une très grande considération.

— On n’en saurait douter, dit Émilie ; vous désirez le voir prisonnier.

— Non pas de le voir prisonnier, mademoiselle ; mais vous savez qu’on doit être bien aise de le voir. L’autre nuit, pas plus tard, je rêvais ; je rêvais que je le voyais dans un carrosse à six chevaux, qui tournait dans la cour du château… il avait un habit brodé et une épée, comme un seigneur qu’il est.

— Émilie ne put s’empêcher de sourire aux idées d’Annette sur Valancourt, et lui demanda encore si elle avait entendu les domestiques parler entr’eux de prisonniers.

— Non, mademoiselle, répliqua-t-elle, jamais. Dernièrement ils n’ont fait que parler d’une apparition qui s’est promenée toute la nuit sur les remparts, et qui a effrayé les sentinelles jusqu’à les faire tomber en syncope ; ce fut d’abord comme une langue de feu : ils perdirent connaissance, et en la reprenant, ils n’aperçurent plus rien que les vieilles murailles du château. Ils se traînèrent les uns les autres de leur mieux. Vous ne vouliez pas me croire, mademoiselle, quand je vous montrais le canon même où ce prodige se faisait voir !

— Êtes-vous donc assez simple, Annette ! dit Émilie qui sourit d’une exagération si curieuse, êtes-vous donc assez simple, pour croire à toutes ces histoires !

— Les croire ! mademoiselle ; le monde entier ne saurait m’en désabuser. Roberto, Sébastien, une demi-douzaine d’entre eux, pour le moins, s’en sont évanouis de peur, et il n’y aurait pas de raisons pour cela ! Je dis qu’il n’y aurait pas de raisons ! Lorsque l’ennemi viendra, me disais-je, quelle mine feront-ils tous, s’ils tombent en syncope par bandes ? L’ennemi sera peut-être moins civil que le fantôme : il ne s’amusera pas à se promener, et à leur laisser le temps de se remettre ; mais il tombera dessus à grands coups ; et ils ne se relèveront que morts. Non, disais-je, non ; il y a une cause à toute chose. J’aurais pu m’évanouir, moi ; mais ce n’est pas une règle pour eux. Aussi n’est-ce pas mon affaire que d’avoir l’air refrogné, et de combattre à la bataille.

Émilie s’efforça de raisonner avec la trop crédule Annette, quoiqu’elle-même ne se sentît pas entièrement calme ; Annette lui répondit seulement : — Oui, mademoiselle, vous ne croyez rien, et vous êtes presque aussi mécréante que monsieur lui-même, qui s’est mis dans une grande colère quand on lui a dit ce qui s’était passé. Il a juré que le premier qui répéterait une pareille extravagance, il le ferait jeter dans le cachot sous la tour de l’orient ; c’est une rude punition, pour avoir dit seulement ce qu’il nomme une extravagance. Mais j’ose dire qu’il a d’autres raisons que vous n’en avez, mademoiselle, pour se servir de ce terme-là.

Émilie parut mécontente, et ne répondit rien. Pendant qu’elle réfléchissait à cette apparition qui l’avait si fort alarmée, elle se ressouvint que la figure s’était placée devant la fenêtre ; elle fut tentée de croire que c’était Valancourt qu’elle pouvait avoir vu ; cependant, si c’était lui, comment ne lui parlait-il pas quand il avait occasion de le faire ? S’il était prisonnier, puisqu’il ne pouvait habiter au château qu’en cette qualité, comment aurait-il pu errer sur le rempart ? Elle ne pouvait entièrement décider si le musicien et la figure n’étaient qu’un, et dans ce même cas, si c’était Valancourt ; elle pria toutefois Annette de s’informer avec grand soin si le château contenait des prisonniers, et de tâcher d’en savoir les noms.

— Ah ! ma chère demoiselle, dit Annette, j’oubliais de vous dire ce que j’ai appris relativement à ces prétendues dames qui sont arrivées à Udolphe. C’est la signora Livona que monsieur amena chez madame, à Venise : elle est à présent sa maîtresse, et alors c’était, j’ose le dire, à peu près la même chose. Ludovico me dit (mais de grâce, mademoiselle, ne le dites pas) que son excellence ne l’y avait présentée que pour en imposer au monde. On commençait à s’égayer sur son compte ; mais quand on vit que madame la voyait, on crut que tous ces discours n’étaient que des calomnies. Les deux autres sont les maîtresses des deux signors Bertolini et Verezzi. Le signor Montoni les a toutes invitées : hier il a donné un grand repas ; il y avait tous les vins de Toscane, des ris, des chants qui ébranlaient le château. Pour moi, je trouvais ce bruit indécent, si peu de temps après la mort de notre pauvre dame ; il me venait à l’esprit tout ce qu’elle aurait pensé si elle avait pu l’entendre ; mais la pauvre âme, disais-je, elle n’entend rien.

Émilie se détourna pour dérober son émotion, et pria Annette de faire d’amples recherches au sujet des prisonniers qui pourraient se trouver au château ; mais elle la conjura de les faire avec prudence, et de ne pas prononcer son nom ni celui de M. de Valancourt.

— À présent j’y pense, mademoiselle, dit Annette : je crois qu’il y a des prisonniers. J’ai entendu hier dans l’antichambre un des gens de monsieur qui parlait de rançons : il disait que c’était une bonne chose pour son excellence que de prendre des hommes, et que c’était le meilleur butin à cause des rançons. Son camarade murmurait, et disait que cela était fort bon pour les capitaines, mais beaucoup moins bon pour les soldats. Nous autres, disait-il, nous ne partageons pas dans les rançons.

Cette ouverture augmenta l’impatience d’Émilie. Annette la quitta aussitôt pour en apprendre davantage.

La résolution qu’avait prise Émilie de tout céder à Montoni, fut soumise en ce moment à des considérations nouvelles. La possibilité que Valancourt fût près d’elle ranima son courage, et elle se décida à braver sa vengeance et ses menaces jusqu’au moment du moins où elle pourrait être assurée s’il était vraiment au château. Elle était dans cette disposition, lorsque Montoni lui fit dire qu’il l’attendait au salon de cèdre : elle s’y rendit en tremblant, et s’efforça pendant le chemin de ranimer son courage par l’idée de Valancourt.

Montoni était seul. Je vous ai fait demander, lui dit-il, pour vous donner l’occasion de revenir sur vos ridicules déclarations au sujet des biens du Languedoc. Je veux bien ne vous donner qu’un conseil, quoique je pusse donner des ordres. Si réellement vous avez été dans l’erreur, si vous avez cru réellement que ces biens vous appartenaient, au moins n’y persistez pas : cette erreur, vous le comprendrez trop tard, vous deviendrait enfin fatale. Ne provoquez pas ma colère, et signez ce papier.

— Si je n’ai aucun droit, monsieur, dit Émilie, de quelle nécessité est-il pour vous que je signe un abandon ? Si les terres sont à vous, vous les pouvez certainement posséder, et sans mon entremise, et sans mon consentement.

— Je n’argumenterai plus, dit Montoni avec un regard qui la fit trembler. J’aurais dû voir que c’était prendre une peine inutile que de vouloir raisonner avec un enfant : on ne m’abusera pas plus longtemps. Que le souvenir de ce que votre tante a souffert en conséquence de son opiniâtre folie, vous serve en ce moment de leçon… Signez ce papier.

La résolution d’Émilie fut pour un moment ébranlée : elle frémit au souvenir et aux menaces qu’on lui mettait devant les yeux ; mais l’image de Valancourt, qui l’avait aimée si longtemps, et qui peut-être était près d’elle, vint soudain assaillir son cœur, et la forte indignation que, dès l’enfance lui avait inspirée l’injustice, lui donna dans ce moment un courage imprudent, mais noble.

— Signez ce papier, dit Montoni avec plus d’impatience.

— Jamais, monsieur, dit Émilie ; votre procédé me prouverait l’injustice de vos prétentions si j’avais ignoré mes droits.

Montoni pâlit de fureur ; ses lèvres tremblaient, et ses yeux enflammés firent presque repentir Émilie de la hardiesse de sa réplique.

— Toute ma vengeance tombera sur vous, s’écria-t-il avec un serment exécrable ; elle ne sera point différée. Ni les biens du Languedoc, ni ceux de Gascogne ne seront à vous. Vous avez osé mettre en question mes droits ; osez maintenant y mettre mon pouvoir. J’ai un châtiment prêt, et auquel vous ne vous attendez guère ; il est terrible ! Cette nuit ; cette nuit même !…

— Cette nuit ! dit une autre voix.

Montoni s’arrêta et se tourna à demi ; puis semblant se recueillir, il prononça d’un ton plus bas :

— Vous avez vu dernièrement un exemple terrible d’obstination et de folie ; il ne me paraît pourtant pas qu’il ait suffi pour vous épouvanter. Je pourrais vous en citer d’autres, et vous faire trembler seulement par le récit.

Il fut interrompu par un gémissement qui semblait s’élever de dessous la chambre où ils étaient. Il porta ses regards autour de lui. L’impatience et la rage étincelaient dans ses yeux ; quelque chose néanmoins, comme une ombre de crainte, sembla passer dans sa physionomie. Émilie s’assit sur une chaise près de la porte, parce que les mouvements qu’elle avait ressentis, avaient, pour ainsi dire, anéanti ses forces. Montoni fit à peine une pause d’un instant, et commandant à ses traits, il reprit son discours d’une voix plus basse, mais plus sévère :

— J’ai dit que je pouvais vous fournir d’autres exemples de mon pouvoir et de mon caractère ; vous ne le concevez pas, ou vous n’oseriez le défier. Je pourrais vous prouver que ma résolution prise… Mais je parle à un enfant. Je le répète, ces exemples terribles que je pourrais vous citer maintenant, ne vous serviraient à rien ; votre repentir finirait vos oppositions, que maintenant il ne m’apaiserait pas. Je serai vengé ; je me ferai justice.

Un autre gémissement succéda au discours de Montoni.

— Sortez, dit-il, sans paraître prendre garde à un incident si étrange.

Hors d’état d’implorer sa pitié, Émilie se leva pour sortir, mais elle ne pouvait se soutenir ; succombant sous le poids de la terreur, elle retomba sur la même chaise.

— Ôtez-vous de ma présence, continua Montoni ; cette affectation de crainte convient mal à une héroïne qui a osé braver toute mon indignation.

— N’avez-vous rien entendu, signor ? dit Émilie tremblante et hors d’état de se retirer ?

— J’entends ma voix, dit Montoni avec sévérité.

— Rien autre chose ? dit Émilie, qui s’énonçait avec difficulté. Encore ! n’entendez-vous rien maintenant ?

— Obéissez, répéta Montoni. Quant à ces indécentes plaisanteries, je saurai bientôt découvrir quel est celui qui se les permet.

Émilie se leva encore, et fit un effort pour sortir. Montoni la suivit ; mais au lieu d’appeler ses domestiques pour faire une recherche dans sa chambre, comme une première fois il l’avait pratiqué, il se retira sur le rempart.

Émilie, dans son corridor, s’arrêta un moment près d’une fenêtre ouverte ; elle vit un détachement des troupes de Montoni qui descendait des montagnes éloignées. Elle n’y fit attention que parce qu’elle pensa aux infortunés prisonniers que peut-être ils amenaient au château. À la fin, arrivée chez elle, elle se jeta sur un fauteuil, accablée des horreurs nouvelles qui aggravaient sa situation. Elle ne pouvait ni se repentir, ni s’applaudir de sa conduite ; elle, se rappelait seulement qu’elle était au pouvoir d’un homme qui ne connaissait de règle que sa propre volonté. La surprise, les terreurs de la superstition, qui d’abord l’avaient agitée, cédèrent un instant à celles de la raison.

Elle fut à la fin tirée de sa rêverie par un mélange de voix et de hennissements de chevaux, que le vent apportait des cours. Une soudaine espérance de quelque heureux changement s’offrit à elle ; mais elle songea aux troupes qu’elle avait vues de la fenêtre, et pensa qu’elles étaient celles dont Annette avait dit qu’on attendait le retour.

Bientôt après, elle entendit faiblement un grand nombre de voix dans les salles. Le bruit des chevaux cessa, et un silence complet suivit. Émilie écoutait attentivement, tâchant de reconnaître les pas d’Annette dans le corridor. Tout était calme. Tout à coup le château sembla s’ébranler de confusion. Elle entendit retentir les échos de pas précipités, d’allées, de venues, dans les salles, dans les passages, des discours véhéments sur le rempart. Elle courut à la fenêtre ; elle vit Montoni et d’autres officiers, appuyés sur les parapets, et occupés des retranchements, tandis que des soldats disposaient des canons. Elle regardait presque sans réfléchir.

Annette à la fin arriva ; mais elle ne savait rien au sujet de Valancourt. — Ils prétendent tous, mademoiselle, dit Annette, ne rien savoir touchant les prisonniers ; mais il y a ici de belles affaires ! La troupe est arrivée, mademoiselle ; elle revenait bon train, au risque de tout écraser ; on ne savait qui, du cheval ou du cavalier, entrerait le premier sous la voûte. Ils ont apporté des nouvelles. — Quelles nouvelles ? – Ils ont apporté la nouvelle qu’un parti des ennemis, comme ils le disent, vient sur leurs pas attaquer le château. Ainsi, je pense, tous les officiers de justice vont l’assiéger, tous ces terribles personnages qu’on rencontrait souvent à Venise.

— Mon Dieu ! je vous rends grâces, dit Émilie avec ferveur. Il me reste quelque espérance.

— Que voulez-vous dire, mademoiselle ? Voudriez-vous tomber dans les mains de ces gens-là ? Je tremblais en passant près d’eux, et j’aurais deviné ce qu’ils étaient, si Ludovico ne me l’eût pas dit.

— Nous ne pouvons pas être plus mal que nous ne sommes ici, dit Émilie. Mais quelle raison avez-vous de croire que ce soient des officiers de justice ?

— C’est que tous nos gens, mademoiselle, sont dans une frayeur, dans un trouble ! Je ne connais que la justice qui puisse les faire trembler ainsi. Je pensais que rien ne les épouvanterait, à moins que ce ne fût un revenant ; mais à présent il y en a qui se fourrent dans les caves. Ne dites pas cela à monsieur, mademoiselle. J’en ai entendu deux qui disaient… — Sainte Vierge ! qu’avez-vous, mademoiselle ? vous êtes bouleversée ; vous ne m’écoutez pas.

— Je vous écoute, Annette ; continuez, je vous prie.

— Eh bien ! mademoiselle, tout le château est en l’air. Les uns chargent le canon, d’autres examinent les portes, les murs ; ils frappent, ils garnissent, ils bouchent, comme si on n’eût pas fait de si longues réparations. Mais qu’arrivera-t-il à moi, mademoiselle, à vous, à Ludovico ? Oh ! si j’entends tirer le canon, je mourrai de peur. Si je pouvais trouver la grande porte ouverte une minute, j’aurais bientôt fait de me glisser le long des murailles. On ne me reverrait jamais ici.

Émilie saisit ces derniers mots. — Oh ! si je pouvais, s’écria-t-elle, la trouver ouverte un moment, mon repos serait assuré ! – Le profond soupir qu’elle poussa, l’égarement de ses regards, effrayèrent Annette encore plus que ses paroles. Elle pria Émilie de s’expliquer. Frappée sur-le-champ du secours dont serait Ludovico s’il y avait moyen d’échapper, Émilie redit à Annette la substance de son entretien avec M. Montoni. Elle la conjura en même temps de ne le confier qu’au seul Ludovico. — Peut-être, ajouta-t-elle, peut-être il pourra nous sauver. Allez le trouver, Annette, dites-lui ce que j’ai à craindre, et ce que j’ai déjà souffert, et priez-le d’être discret, et de songer à notre délivrance sans perdre un moment. S’il veut l’entreprendre, il en sera récompensé. Je ne puis lui parler moi-même ; nous serions observées, et l’on empêcherait notre fuite. Mais allez vite, Annette ; surtout soyez discrète. J’attendrai votre retour dans cet appartement.

Cette bonne fille, dont l’âme honnête avait été pénétrée de ce récit, était alors aussi empressée d’obéir qu’Émilie de l’employer. Elle sortit à l’instant.

La surprise d’Émilie augmenta en se rappelant l’idée d’Annette. — Hélas ! dit-elle, que peuvent des officiers de justice contre un château si bien fortifié ? Cela ne peut pas être. – En réfléchissant mieux, elle conclut que Montoni avait dévasté le pays, que les habitants venaient en armes, et escortaient les officiers de police qu’ils voulaient conduire au château ; ils en ignorent, se disait-elle, et la force et la garnison ! Hélas ! je n’ai rien à espérer que de la fuite.

Montoni, sans être précisément comme Émilie le supposait, un capitaine de voleurs, avait employé ses troupes à des expéditions aussi atroces qu’audacieuses.

Non seulement elles avaient pillé dans l’occasion tous les voyageurs sans défense, mais elles avaient saccagé des habitations qui, situées au fond des montagnes, n’étaient disposées à aucune résistance. Dans ces expéditions, les chefs ne se montraient pas ; les soldats, en partie déguisés, étaient pris quelquefois pour des bandits ordinaires, d’autres fois pour des bandes étrangères, qui, à cette époque, inondaient l’Italie. Ils avaient pillé des maisons, et rapporté d’immenses trésors ; mais ils n’avaient encore attaqué qu’un château avec des auxiliaires de leur sorte. Ils en avaient été vigoureusement repoussés et poursuivis par des partis ennemis, alliés de ceux qu’ils assiégeaient. Les troupes de Montoni se retirèrent précipitamment sur Udolphe ; mais elles furent suivies de si près dans les défilés des montagnes, qu’étant à peine sur les hauteurs qui entouraient la forteresse, elles aperçurent dans le vallon l’ennemi qui gravissait les rochers, et qui n’était qu’à une lieue. À cette découverte, elles redoublèrent de diligence pour avertir Montoni de se préparer ; et c’était leur prompte arrivée qui avait jeté le château dans une si grande confusion.

Pendant qu’Émilie attendait avec anxiété le résultat de quelques informations d’Annette, elle vit de sa fenêtre un corps de troupes qui descendait des hauteurs. Annette était sortie depuis quelques moments. Elle avait à remplir une mission délicate et dangereuse, et cependant Émilie était déjà tourmentée d’impatience. Elle écoutait, ouvrait sa porte, et s’avançait au bout du corridor au-devant d’elle.

Elle entendit enfin marcher auprès de sa chambre. Elle ouvrit ; elle vit, non pas Annette, mais le vieux Carlo. De nouvelles craintes s’emparèrent d’elle. Il lui dit que M. Montoni l’envoyait pour l’avertir de se préparer à quitter Udolphe à l’instant, parce que le château allait être assiégé. Il ajouta qu’on préparait des mules pour la conduire avec ses guides en lieu de sûreté.

— De sûreté ! s’écria Émilie sans y réfléchir. M. Montoni a-t-il donc tant de considération pour moi ?

Carlo baissa les yeux et me répondit rien. Mille différentes émotions agitèrent successivement Émilie à ce message. Celles de la joie, de la douleur, de la défiance, de l’appréhension, paraissaient et disparaissaient avec la rapidité de l’éclair. Un moment elle crut impossible que Montoni prit des mesures pour sa sûreté. Il était si étrange qu’il la fît sortir du château, qu’elle n’attribuait cette conduite qu’au dessein d’exécuter quelque nouveau projet de vengeance, ainsi qu’il l’en avait menacée. Le moment d’après, elle se trouvait si heureuse de quitter le château d’Udolphe, de quelque manière que ce fût, qu’elle était prête à s’en réjouir et à mieux espérer. Mais tout à coup la probabilité d’avoir Valancourt si près d’elle, rendait à son esprit sa tristesse et ses regrets. Elle désirait plus ardemment que jamais, que sa voix ne fût pas celle qu’elle avait entendue.

Carlo la fit souvenir qu’elle avait peu de temps à perdre, et que l’ennemi était déjà à la vue du château. Émilie le pria de lui dire en quel lieu on devait la conduire. Il hésita un peu, et lui dit qu’il n’avait pas d’ordre pour le lui annoncer. Mais elle renouvela la question, et il lui répondit qu’il croyait qu’elle allait en Toscane.

— En Toscane ! s’écria Émilie ; et pourquoi dans ce pays ?

Carlo lui répondit qu’il n’en savait pas davantage ; qu’elle allait être menée, sur les frontières de Toscane, dans une chaumière, aux pieds des Apennins. — Il n’y a pas, dit-il, pour une journée de marche.

Émilie le congédia. Ses tremblantes mains préparèrent le petit paquet qu’elle voulait emporter avec elle ; et elle s’occupait de ce soin lorsqu’Annette entra.

— Oh ! mademoiselle, il n’y a rien à tenter. Ludovico assure que le nouveau portier est encore plus vigilant que Bernardin lui-même. Autant se jeter dans la gueule du loup que dans la sienne. Ludovico, mademoiselle, est presqu’aussi désolé pour mon compte que vous l’êtes. Il dit que je ne survivrai pas au premier coup de canon.

Elle se mit à pleurer ; mais apprenant ce qui venait de se passer, elle pria Émilie de l’emmener avec elle.

— Bien volontiers, dit Émilie, si M. Montoni y veut consentir. – Annette ne lui répondit pas, et courut chercher Montoni qui se trouvait sur la terrasse, environné de ses officiers. Elle commença une supplique. Il lui ordonna vertement de rentrer, et la refusa absolument. Annette ne plaidait pas seulement pour elle, mais encore pour Ludovico. Montoni fut contraint de commander qu’on l’emportât avant qu’elle voulût se retirer.

Dans son désespoir, elle retourna près d’Émilie. Celle-ci ne jugea pas d’un bon augure le refus fait à Annette. On vint bientôt après l’avertir de descendre à la grande cour, où les mules et les conducteurs l’attendaient. Émilie essaya vainement de consoler Annette, qui, fondant en larmes, persistait à répéter qu’elle ne reverrait jamais sa chère demoiselle. Émilie pensait en elle-même que sa crainte n’était que trop fondée. Elle s’efforça pourtant de la calmer, et lui fit ses adieux avec une sérénité apparente. Annette la suivit dans les cours, où les préparatifs réunissaient la foule. Elle la vit monter sur sa mule, partir avec les conducteurs, et elle rentra au château pour y pleurer encore.

Émilie, pendant ce temps, regardait les sombres cours du château. Ce n’était plus ce silence morne, comme la première fois qu’elle y avait pénétré. C’était le bruit des préparatifs d’une défense, des soldats et des ouvriers qui se heurtaient en courant à leurs postes. Quand elle eut passé le portail, qu’elle eut mis derrière elle cette herse imposante dont elle avait eu tant d’effroi, quand, en regardant autour d’elle, elle ne vit plus de murailles pour arrêter ses pas, en dépit de l’avenir, elle sentit une joie soudaine, comme celle d’un captif qui recouvre sa liberté. Cette vive émotion ne lui permettait plus de réfléchir aux dangers qui pouvaient l’attendre encore : les montagnes infestées d’ennemis qui ne demandaient que le pillage ; un voyage commencé avec des guides, dont le seul extérieur donnait une effroyable idée. Dans le premier moment, elle ne pouvait éprouver que de la joie. Elle était hors de ces murailles, où elle était entrée avec de tristes présages. Elle se rappelait de quels superstitieux pressentiments elle avait alors été saisie, et souriait de l’impression que son cœur en avait reçue.

Elle regardait avec ce sentiment les tourelles du château, plus élevées que les bois au milieu desquels elle cheminait. Elle se souvint de l’étranger qu’elle y croyait détenu ; et la pensée que ce pouvait être Valancourt, répandit un nuage sur sa joie. Elle réunit toutes les circonstances relatives à cet inconnu, depuis la nuit où elle l’avait entendu chanter la chanson de son pays. Elle les avait souvent rappelées et comparées, sans en tirer une sorte de conviction ; et elle croyait seulement que Valancourt pouvait être prisonnier à Udolphe. Il était possible cependant qu’elle recueillît de ses conducteurs des informations plus précises. Mais craignant de les interroger trop tôt, de peur qu’une défiance réciproque ne les empêchât de s’expliquer en la présence l’un de l’autre, elle attendit l’occasion favorable de les entretenir séparément.

Bientôt après, une trompette retentit au travers des échos des montagnes, mais de fort loin. Les deux guides s’arrêtèrent et regardèrent derrière eux. Les bois épais dont ils étaient entourés, ne laissaient rien découvrir. Un d’eux gravit au haut d’une éminence, pour observer si l’ennemi s’avançait, puisque sans aucun doute la trompette était de son avant-garde. L’autre, pendant cet intervalle, restait seul avec Émilie. Elle hasarda une question au sujet de l’étranger d’Udolphe. Ugo, c’était son nom, répondit que le château renfermait plusieurs prisonniers ; mais il ne se rappelait ni leur figure, ni le temps de leur arrivée : il ne pouvait conséquemment donner aucune information ; mais il y avait dans ses discours une discrétion sournoise qui l’eût probablement empêché de la satisfaire, lors même qu’il en eût eu le pouvoir.

Elle lui demanda quels prisonniers on avait faits depuis le temps qu’elle indiqua, c’est-à-dire, depuis celui où elle avait entendu, pour la première fois, la musique. — Toute la semaine, dit Ugo, j’ai été dehors avec la troupe, et je ne sais rien de ce qui s’est passé au château. Nous avions assez de besogne sur les bras, et une rude besogne !

Bertrand, l’autre homme, était alors de retour, Émilie ne demanda plus rien. Bertrand fit à son compagnon le rapport de ce qu’il avait vu, et l’on continua à marcher dans un profond silence. Entre les ouvertures des bois, Émilie découvrait souvent quelques aperçus du château, les tours occidentales dont les fortifications étaient alors couvertes d’archers, et les remparts au-dessous, dont les soldats tout en rumeur garnissaient les murailles et préparaient le canon.

Les voyageurs sortirent des bois, et tournèrent dans une vallée par une direction contraire à celle que l’ennemi devait suivre ; Émilie eut alors la vue complète du château ; ses murailles grises, ses tours, ses terrasses, ses effrayants précipices et les sombres forêts qui l’entouraient ; enfin les armures étincelantes de ces Condottieri que frappaient les rayons du soleil. Elle contemplait, les larmes aux yeux, ces murailles où peut-être était enfermé Valancourt ; les nuages flottaient avec vitesse, un éclat subit enrichissait les dehors de cette masse, et tout à coup un voile sombre l’enveloppait. Les montagnes, dans un tournant, dérobèrent Udolphe à la vue d’Émilie, elle la porta avec regret sur des objets tout différents ; le sifflement monotone des vents à travers les sapins, qui se balançaient au-dessus des précipices, le bruissement sourd des torrents éloignés, accompagnaient ses rêveries, et conspiraient, avec le désert qu’elle traversait, à la remplir d’une émotion profonde. Cette disposition n’était pas sans quelque douceur ; mais les coups répétés du canon, qui se prolongeaient dans les montagnes et que répétaient les échos, l’interrompaient à tout moment ; ce bruit apporté par les vents retentissait toujours plus faiblement, et se perdait en un murmure confus ; c’était la preuve que l’ennemi était près de la place, et Émilie trembla pour Valancourt. Elle tourna ses regards inquiets du côté où se trouvait le château, les hauteurs intermédiaires le cachaient à sa vue ; elle reconnut pourtant le sommet à pic d’une montagne qu’elle découvrait de sa chambre ; elle y fixa ses regards comme si elle eût pu en apprendre ce qui se passait en face. Les guides lui rappelèrent deux fois qu’elle perdait du temps, et que la route était longue. Émilie ne pouvait s’arracher à cet intéressant objet ; après même qu’elle eut repris la marche, elle regardait souvent derrière elle, jusqu’au moment où les pointes bleues, éclairées par le soleil, commencèrent à briller par-dessus les montagnes.

Le bruit du canon affectait Ugo, comme le son de la trompette excite un cheval de guerre ; son âme s’enflammait, il brûlait de voler au combat, et maudissait Montoni qui l’avait envoyé si loin. Les sentiments de son compagnon paraissaient d’une autre nature, et bien plus faits pour la cruauté que pour les dangers de la guerre.

Émilie faisait de fréquentes questions sur le lieu de sa destination : tout ce qu’elle put apprendre, c’est qu’elle allait à une chaumière en Toscane ; et toutes les fois qu’elle en parlait, elle croyait découvrir sur la figure de ces deux hommes, une expression de malice et de finesse dont elle se sentait alarmée.

C’était durant l’après-midi qu’ils étaient sortis du château. On voyagea pendant plusieurs heures à travers des régions d’une profonde solitude ; ni le bêlement des brebis, ni l’aboiement des chiens, ne rompaient l’absolu silence, et alors on était trop loin pour saisir le bruit du canon. Vers le soir on s’enfonça parmi les précipices, en de noires forêts de cyprès, de pins, et de mélèzes ; c’était un désert si sauvage, si reculé, que si la mélancolie pouvait se choisir une résidence, ce lieu aurait été son séjour de prédilection.

Ce fut dans ce désert qu’ils se proposèrent de se reposer. La nuit va venir, dit Ugo, et les loups seraient à craindre au moment d’une halte. C’était pour Émilie une alarme nouvelle, mais inférieure à celle de se trouver livrée la nuit, et en de tels lieux, à de telles gens. Les horribles soupçons qu’elle avait conçus sur les desseins de Montoni, se présentèrent avec plus de force ; elle s’efforça d’empêcher le repos que les hommes voulaient prendre, et demanda avec inquiétude combien de chemin il lui restait à faire.

— Plusieurs lieues encore, dit Bertrand : vous pouvez, signora, ne pas manger, si cela vous plaît ; mais pour nous, nous voulons souper tandis que nous le pouvons ; nous en aurons un peu besoin avant que de finir ce voyage. Le soleil va se coucher : arrêtons-nous sous cette roche.

Le camarade y consentit : on détourna les mules, on avança jusqu’au rocher sur lequel croissaient de grands mélèzes. Émilie suivit en tremblant ; ils la descendirent de sa mule, s’assirent sur le gazon, et tirèrent d’une valise quelques aliments : Emilie essaya de manger, pour mieux leur déguiser sa crainte.

Le soleil était éclipsé par les hautes montagnes d’occident : le pourpre y répandait ses nuances foncées sur l’horizon, et le crépuscule s’étendait sur tous les objets ; le murmure sourd du zéphyr dans les bois ne consolait plus Émilie, et concourait, avec l’âpreté du site et l’heure de la soirée, à l’abattement de ses esprits.

L’incertitude avait tant augmenté son anxiété au sujet du prisonnier d’Udolphe, que, ne pouvant s’entretenir seule avec Bertrand, elle lui fit des questions en la présence d’Ugo ; il affecta une ignorance entière à cet égard. Après cette réponse, il entretint Ugo sur un sujet qui l’amena à parler du signor Orsino, et de l’affaire qui le bannissait de Venise. Émilie se permit de faire quelques questions. Ugo paraissait bien savoir les circonstances de ce tragique événement, et rapporta des particularités qui la choquèrent et la surprirent. Il était bien extraordinaire que de telles particularités fussent connues par des personnes qui n’auraient pas été témoins de l’assassinat.

— C’était un homme de qualité, dit Bertrand ; autrement le sénat ne se serait pas donné la peine d’en rechercher lui-même les assassins. Jusqu’à présent, le signor est bien heureux. Ce n’est pas la première affaire de ce genre qu’il a sur le corps ; mais quand un gentilhomme n’a pas d’autre moyen de satisfaction, il faut bien prendre celui-là.

— Oui, dit Ugo, pourquoi ne serait-il pas aussi bon qu’un autre ? C’est la manière d’avoir tout d’un coup bonne justice ; et si vous recourez aux lois, vous attendez tout le temps qu’il plaît aux juges ; vous pouvez perdre votre cause. La meilleure façon est d’assurer son droit soi-même, et de se faire justice.

— Oui, oui, reprit Bertrand, attendez qu’on vous la fasse, vous attendrez longtemps. Si j’ai besoin seulement d’employer un ami, je ne pourrai obtenir vengeance. Dix contre un me diront que l’adversaire a raison, et que moi j’ai tort. Si un particulier s’empare d’un bien que je crois à moi, irai-je mourir de faim en attendant que la loi me le donne, et risquer encore que les juges, après tous les délais, disent qu’il ne m’appartient pas ? Que faut-il faire en pareil cas ? La chose est claire ; prendre d’abord.

L’horreur d’Émilie, à cette conversation, fut encore augmentée par le soupçon qu’elle était dirigée contre elle, et que ces hommes avaient l’ordre de Montoni pour exercer sur elle une semblable espèce de justice.

— Mais je parlais du signor Orsino, reprit Bertrand. Il est un de ceux qui aiment à se faire justice tout d’un coup. Je me souviens qu’il y a environ dix ans, il eut une querelle avec un cavalier de Milan. L’histoire m’a été dite, et je l’ai encore toute fraîche. Ils se querellèrent pour une dame que le signor aimait. Elle avait la malice de préférer un Milanais ; elle porta le caprice jusqu’à en faire son mari. Cette conduite piqua le signor autant qu’il était possible. Il avait essayé longtemps de lui faire entendre raison. Il envoyait la nuit des sérénades sous sa fenêtre. Il faisait des vers pour elle. Il protestait qu’elle était la plus belle de Milan. Tout cela ne fit rien, et ne la mit point à la raison. Comme je disais, elle finit par aller si loin, qu’elle épousa cet autre cavalier. Signor Orsino se sentit enflammé de colère ; il résolut de se venger, et attendit une occasion. Cela ne fut pas long. Après le mariage, les époux se mirent en route pour Padoue, ne s’attendant pas, j’en jurerais bien, à ce qui les attendait. Le chevalier pensait qu’il n’avait plus qu’à triompher ; mais on lui fit bientôt voir qu’il s’agissait de quelqu’autre chose.

— La dame avait donc donné parole d’épouser le signor ? dit Ugo.

— Donné parole ! Oh ! non, reprit Bertrand ; elle n’avait pas même, à ce qu’on m’a conté, assez d’esprit pour dire qu’elle l’aimait. J’ai même ouï assurer que, dès l’abord, elle avait dit qu’elle ne le prendrait jamais. C’est ce qui provoqua le signor, et avec bien juste raison ; car, après tout, on se soucie fort peu de passer pour désagréable. Cette femme le lui disait sans cesse. Encore si elle s’était tenue là ; mais se marier avec un autre !

— C’était donc uniquement pour faire pièce au signor, dit Ugo, qu’elle finit par se marier ?

— Je n’en sais rien, reprit Bertrand. Ils prétendent que depuis longtemps elle avait aimé ce cavalier ; mais cela n’aurait rien fait, si elle ne l’eût pas épousé. Elle pouvait s’attendre à ce qui suivit. Il n’était pas à supposer que le signor supporterait ce mauvais traitement avec patience. Elle ne peut s’en prendre qu’à elle des suites, et de ce qui arriva. Mais, comme je dis, ils se mirent en route pour Padoue, elle et le mari. Ils faisaient route par des déserts comme celui-ci. Cela convenait bien merveilleusement au signor. Il surveilla le temps du départ, et envoya quelques hommes après eux avec des instructions. Ils se tinrent à une certaine distance, jusqu’à ce qu’ils vissent leur belle ; ce ne fut que le second jour. Le personnage dépêcha son valet jusqu’à la ville prochaine, peut-être pour avoir des chevaux. Les hommes du signor doublèrent le pas, et atteignirent la voiture dans un fond entre deux montagnes, où les bois empêchaient que les serviteurs pussent rien voir. En arrivant, nous fîmes feu, nous manquâmes.

Émilie devint pâle à ces mots. Elle se flatta qu’elle avait mal entendu. Bertrand continua son récit.

— Le cavalier fit feu aussi ; mais il fut bientôt désarmé. Comme il tournait la tête pour rappeler ses gens, il fut frappé (ce fut le coup le plus adroit dont j’aie jamais été témoin) ; il fut frappé au dos de trois stylets à la fois. Il tomba, et fut achevé dans la minute. La dame nous échappa. Les domestiques avaient entendu le feu ; ils l’enlevèrent avant qu’on eût le temps d’y penser. Bertrand, dit le signor, quand la troupe fut de retour…

— Bertrand ! s’écria Émilie pâle d’horreur, et ne perdant pas une syllabe.

— Est-ce que j’ai dit Bertrand ? reprit l’homme embarrassé. Non, Giovani. Mais j’ai oublié où j’en étais. Bertrand, dit le signor…

— Bertrand encore ! dit Émilie d’une voix mourante. Pourquoi donc répétez-vous ce nom ?

Bertrand jura. — Et qu’importe, dit-il, comment s’appelait cet homme. Bertrand, Giovani, Roberto ; c’est égal. Vous m’avez dérangé deux fois avec cette question. Bertrand ou Giovani, ou ce que vous voudrez… Bertrand, dit le signor, si tous vos camarades avaient fait leur devoir comme vous, je n’aurais pas perdu la dame. C’est bien, mon brave, amusez-vous avec ceci. Il lui donna une bourse d’or ; et c’était peu en comparaison du service qu’on lui avait rendu.

— Oui, oui, dit Ugo ; c’était peu, c’était peu.

Émilie respirait avec difficulté, et pouvait à peine se soutenir. Lorsque d’abord elle avait vu ces hommes, leur extérieur, leur liaison avec Montoni, avaient suffi pour lui inspirer de la défiance. Mais à présent, quand l’un d’eux s’avouait lui-même pour un meurtrier ; quand, aux approches de la nuit, elle se voyait sous leur conduite au milieu de montagnes sauvages et solitaires, et sans savoir où elle allait, une terreur affreuse la saisit, et devint toujours moins supportable par la nécessité d’en dérober tous les symptômes. En réfléchissant bien au caractère, aux menaces de Montoni, il n’était pas invraisemblable qu’il l’eût livrée à ces monstres pour être immolée par leurs mains, et qu’il se disposât ainsi à s’emparer, sans plus d’opposition, de ses propriétés, objet de si longues et si funestes contestations. Si néanmoins tel était son dessein, était-il nécessaire de l’envoyer si loin ? Si la crainte d’être découvert ne lui permettait pas de consommer le crime au château, on pouvait le commettre avec sécurité beaucoup plus près. Ces considérations ne se présentèrent pas immédiatement à Émilie ; et tant de circonstances réveillaient sa terreur, qu’elle ne pouvait y résister, ou les calculer de sang froid. Elle n’osait plus causer avec ses conducteurs. Le son de leurs voix la faisait trembler, et quand, par intervalles, elle jetait sur eux un coup d’œil, leurs figures à moitié couvertes par les ombres du soir, ne servaient qu’à l’effrayer davantage.

Le soleil était couché depuis longtemps ; les nuages étaient lourds, leurs bords étaient rougis d’un cramoisi sulfureux, et répandaient une teinte enflammée sur les pins des forêts. Le zéphyr qui agitait les arbres murmurait sourdement entre leurs branches, et faisait entendre une sorte de gémissement qui ne faisait qu’ajouter à l’effroi d’Émilie. Les montagnes enveloppées dans l’ombre, les torrents qui mugissaient au loin, les sombres forêts et les profondes vallées, où se rencontraient des cavernes qu’ombrageaient des cyprès avec des sycomores, tout se confondait avec l’obscurité. Émilie, d’un œil inquiet, cherchait à découvrir l’extrémité de ce vallon ; elle crut qu’il n’en avait aucune : ni hameau, ni chaumière ne se découvraient. On n’entendait ni aboyer les chiens, ni retentir le plus léger bruit. Émilie, d’une voix tremblante, hasarda de rappeler à ses guides qu’il commençait à être tard, et à leur demander jusqu’où ils avaient à aller. Ils étaient trop occupés de leur entretien pour prendre garde à sa question. Elle s’abstint de la répéter, pour s’épargner quelque réponse insolente. Ils finirent pourtant leur souper, en recueillirent les débris, et reprirent la route du vallon, dans un morne silence. Émilie continuait de rêver à sa propre situation et aux motifs que pouvait avoir Montoni pour l’y réduire. Il avait un mauvais dessein contre elle, on ne pouvait en douter. S’il ne la faisait pas périr pour hériter d’elle à l’instant, il ne la faisait cacher pendant un temps que pour la réserver à de plus sinistres projets, aussi dignes de son avarice, et mieux assortis à sa vengeance. Elle se rappela le signor Brochio, et sa conduite dans le corridor. Son horrible supposition en prit une force nouvelle. Cependant, à quel but l’éloigner du château, où tant de crimes secrets s’étaient probablement déjà commis ?

L’effroi de ce qu’elle allait trouver devint alors si excessif, qu’elle se vit prête à perdre connaissance. Elle pensait en même temps à son bien-aimé père, et à ce qu’il aurait souffert s’il avait pu prévoir les étranges et cruels événements de sa vie. Avec quel soin n’eût-il pas évité de confier sa fille orpheline à une femme aussi faible que madame Montoni ! Sa position actuelle lui paraissait à elle-même si romanesque, si invraisemblable ; elle se rappelait si bien le calme et la sérénité de ses premiers ans, que, dans certains moments, elle se croyait presque victime de quelque songe épouvantable, et d’une imagination en délire.

La contrainte que lui imposait la présence de ses guides changea sa terreur en un sombre désespoir. La perspective affreuse de ce qui pouvait l’attendre la rendait presqu’indifférente aux dangers qui l’environnaient ; elle considérait sans émotion les difficultés et l’obscurité de la route, et les montagnes, dont les contours se distinguaient à peine dans les ténèbres ; objets pourtant qui avaient si vivement affecté ses esprits, et dont la teinte sévère avait ajouté récemment aux horreurs de son avenir.

Il faisait alors si noir, qu’en avançant au plus petit pas, les voyageurs, voyaient à peine assez pour se conduire. Les nuages, qui semblaient chargés de foudre, passaient lentement sous la voûte des cieux, et, dans leurs intervalles, laissaient voir les tremblantes étoiles. Les masses de cyprès et de sycomores qui ombrageaient les rochers, se balançaient au gré des vents, et les bois où ils s’engouffraient rendaient au loin le plus triste murmure. Émilie frissonnait malgré elle.

— Où est la torche ? dit Ugo ; le temps se couvre.

— Non, pas encore, reprit Bertrand, nous voyons le chemin. Il vaut mieux ne pas allumer tout le temps qu’on le pourra. Si quelque parti ennemi se trouvait en campagne, notre flambeau pourrait nous trahir.

Ugo lui dit quelques paroles, qu’Émilie ne put entendre. Ils continuèrent d’avancer dans l’obscurité ; et Émilie désirant presque que quelque ennemi pût les surprendre, l’idée d’un changement prêtait à l’espérance ; elle pouvait à peine imaginer une position plus effroyable que la sienne.

Tout en allant, son attention fut attirée par une légère flamme qui brillait par moments à la pointe de la pique portée par Bertrand ; elle ressemblait à celle qu’elle avait observée sur la lance de la sentinelle, la nuit où madame Montoni mourut. La sentinelle lui avait dit que cette flamme était un présage. L’événement qui avait suivi avait paru justifier l’assertion, et l’esprit d’Émilie en avait conservé une impression superstitieuse. L’apparition actuelle la confirma ; elle crut voir le présage de son propre destin. Elle remarquait dans un morne silence l’éclat et la disparition de la flamme. Bertrand dit à la fin :

— Allumons la torche, et cherchons un abri dans les bois. Il se prépare un grand orage : voyez ma lance.

Il la montra, et la flamme brillait à la pointe[1].

— À la bonne heure, dit Ugo, vous n’êtes pas de ceux qui croient aux pronostics : nous avons laissé des poltrons au château, qui pâliraient à cet aspect. J’ai souvent aperçu la même chose avant le tonnerre ; elle en est le présage. Nous en aurons, soyez-en sûr ; les nuages se fendent en éclairs.

Émilie, par cet entretien, fut soulagée d’une crainte superstitieuse ; mais l’effroi de la raison redoubla quand un éclair pâle eut porté la lumière sur les bois où l’on allait entrer, et illuminé les traits féroces de ses compagnons de voyage. Ugo cherchait un caillou et ne pouvait en trouver. Bertrand s’impatientait ; le tonnerre grondait dans l’éloignement, et les éclairs devenaient plus fréquents.

Ugo trouva enfin une pierre ; et la torche fut allumée. Les hommes mirent pied à terre, aidèrent Émilie à descendre, et conduisirent les mules à la bordure du bois, à gauche. Le sol, inégal et rompu, était embarrassé de buissons et de plantes sauvages ; il fallut faire un détour pour ne pas tomber au milieu.

Émilie ne pouvait approcher de ces bois sans éprouver de plus en plus le sentiment de son danger. Le profond silence qui y régnait, leur épais feuillage que n’agitait pas le moindre souffle, leur ombre noire que rembrunissaient encore la vive clarté des éclairs, la flamme rougeâtre de la torche, tout contribuait à renouveler ses plus terribles appréhensions. Elle crut qu’à ce moment la figure de ses conducteurs déployait une fierté plus farouche, et la joie d’un triomphe qu’ils cherchaient à dissimuler. Son imagination troublée lui suggéra qu’on la menait dans un bois pour y compléter, par un meurtre, la vengeance de Montoni. Cette horrible pensée arracha un soupir de son cœur. Ses compagnons, surpris, revinrent promptement à elle. Elle leur demanda pourquoi ils la menaient à ces bois, les engagea à continuer le chemin sur la route, et leur représenta que, pendant un orage, elle serait moins dangereuse que les bois.

— Non, non, lui dit Bertrand : nous savons bien où est le danger. Voyez les nuages qui s’ouvrent sur nos têtes ; en outre, sous les bois, nous risquons moins d’être vus par l’ennemi, si par hasard il passait dans le chemin. Par Saint Pierre et sa compagnie ! j’ai autant de cœur que les plus braves : il y a bien quelques pauvres diables qui pourraient en convenir, s’ils étaient encore vivants ; mais que peut-on contre le nombre ?

— Que marmottez-vous là ? dit Ugo d’un air de mépris. Et qui est-ce qui craint le nombre ? Qu’ils viennent, qu’ils viennent ; et tant qu’il en tiendrait au château du signor Montoni, je voudrais leur montrer à quel homme ils auraient affaire. Pour vous, je vous laisserais tranquillement au fond de quelque trou ; vous regarderiez, et vous verriez comme je ferais fuir mes coquins… Qui parle de crainte ?

Bertrand lui répliqua, avec un serment effroyable, qu’il n’aimait pas les plaisanteries. Il y eut entre eux une très violente altercation, le tonnerre la fit cesser ; la foudre tout à coup éclata au-dessus de leurs têtes avec un tel fracas, que la terre parut ébranlée jusque dans ses fondements. Les brigands firent une pause, et se regardèrent tous deux. Les lueurs bleues de l’éclair sillonnaient le sol entre les touffes des arbres, et Émilie qui regardait à travers le feuillage, voyait à tout moment les montagnes se couvrir d’une flamme livide et sulfureuse. Alors, peut-être, elle avait moins peur de l’orage que de ses guides, et d’autres craintes occupaient son esprit.

Les hommes s’étaient placés sous un grand châtaignier ; ils avaient mis leurs piquets en terre. Émilie plusieurs fois remarqua la flamme légère qui se jouait autour de leurs pointes.

— Je voudrais bien que nous fussions au château, dit Bertrand, et je ne sais pourquoi le signor nous a chargés de cette affaire. Ô mon dieu ! quel vacarme là-haut ! Je me ferais prêtre, en vérité ! Ugo, dis-moi, aurais-tu un rosaire ?

— Non, répliqua Ugo. Je laisse à des poltrons comme toi le soin de porter des rosaires ; moi, je porte une épée.

— Elle te servira bien pour combattre une tempête ! dit Bertrand.

Un autre coup, répercuté dans les immenses cavités des montagnes, les fit taire pour un moment ; le tonnerre roulait toujours. Ugo proposa d’avancer : nous perdons notre temps, dit-il ; les sentiers, dans les bois, sont aussi bien garantis par les feuilles, qu’on l’est ici par celles du châtaignier.

Ils firent marcher les mules entre des massifs d’arbres, sur un gazon glissant qui en cachait les hautes racines. Le vent s’était élevé, et disputait avec la foudre ; il précipitait avec rage ses tourbillons au-dessus des bois ; la lueur rougeâtre de la torche en jetait un éclat plus fort, et laissait voir alors des retraites faites uniquement pour les loups, dont Ugo avait d’abord parlé.

À la fin la force du vent parut écarter les orages ; la foudre résonnait au loin, et ne se faisait que faiblement entendre. Après une heure de marche dans les bois, les éléments parurent un peu calmés ; les voyageurs du vallon se trouvèrent à la crête brune d’une montagne ; une large vallée s’étendait à leurs pieds, et se laissait voir à la clarté douteuse de la lune encore voilée. Quelques nuages parcouraient encore le ciel éclairci de la tempête, et se retiraient lentement aux bords de l’horizon.

Quand Émilie se vit hors de ces bois, elle se sentit ranimée ; elle pensait que, si ces deux hommes avaient eu l’ordre de la détruire, ils auraient certainement exécuté ce dessein barbare dans le désert affreux dont elle venait de sortir, et où jamais un regard humain n’en aurait pu trouver la trace. Rassurée par cette réflexion et par la tranquillité de ses guides, elle descendit en silence par un chemin fait pour les troupeaux, et pratiqué à droite aux bords des bois. Émilie ne put sans plaisir contempler la beauté de la vallée, qui lui semblait entrecoupée de bois, de prairies et de terres cultivées ; elle était couronnée au nord et à l’orient par l’amphithéâtre des Apennins. Au couchant et au sud, le paysage s’étendait dans les belles plaines de la Toscane.

— Voilà la mer au-delà, dit Bertrand, comme s’il avait deviné qu’Émilie examinait les objets que le clair de lune lui permettait d’apercevoir ; elle est au couchant, quoique nous ne puissions la distinguer.

Émilie aperçut déjà une différence dans le climat. Ce n’était plus la température des montagnes affreuses qu’elle quittait ; on descendait toujours, et l’air la parfumait des odeurs de mille plantes qui parsemaient la pelouse, et dont la dernière pluie augmentait l’exhalaison. Le pays qui l’environnait annonçait une beauté si douce ; elle contrastait si fortement avec la grandeur effrayante des lieux où elle s’était vue confinée, et avec les mœurs de ceux qui les habitaient, qu’Émilie se crut transportée à la Vallée, sa demeure chérie : elle s’étonnait que Montoni l’eût envoyée dans cette contrée charmante, et ne pouvait croire qu’un théâtre si enchanteur fût choisi pour le théâtre d’un crime. Hélas ! ce n’était pas le pays, mais les personnes qu’il avait dû choisir pour l’exécution de ses plans.

Émilie osa demander s’ils approchaient de leur destination. Ugo lui répondit qu’ils n’en étaient pas loin. À ce bois de châtaigniers dans le vallon, dit-il, près du ruisseau où se réfléchit la lune. Je désire bien m’y voir en repos avec un flacon de bon vin et une tranche de jambon.

Émilie reprit courage en apprenant que son voyage allait finir ; elle vit le bois de châtaigniers dans une partie ouverte du vallon, et au bord du ruisseau.

En peu de moments ils atteignirent l’entrée du bois. Ils aperçurent au travers du feuillage une lumière dans une chaumière éloignée. Ils s’avancèrent en côtoyant le ruisseau. Les arbres qui le couvraient dérobaient les rayons de la lune ; mais une longue ligne de lumière, qui venait de la cabane, se distinguait sur sa surface tremblante et sombre. Bertrand s’arrêta le premier ; Émilie entendit qu’il frappait fortement et appelait à la porte. On ouvrit la petite fenêtre où paraissait une lumière. Un homme demanda ce que l’on voulait, descendit aussitôt, et les reçut dans une chaumière propre, mais rustique. Il appela sa femme pour apporter quelques rafraîchissements aux voyageurs. Cet homme causait souvent à part avec Bertrand. Émilie l’observa : c’était un paysan grand, mais non pas robuste, d’une complexion pâle et d’un regard perçant. Son extérieur n’annonçait pas un caractère qui pût gagner la confiance d’une jeune personne ; il n’y avait rien dans ses manières qui pût lui concilier la bienveillance.

Ugo s’impatientant, demandait à souper, et prenait même un ton d’autorité qui ne semblait admettre aucune réplique. — Je vous attendais il y a une heure, dit le paysan ; car j’avais eu vers les trois heures une lettre du signor Montoni. Moi et ma femme, nous ne comptions plus sur vous, nous avions été nous coucher. Comment vous êtes-vous trouvés de l’orage ?

— Mal, répliqua Ugo, fort mal ; et nous serons aussi mal ici, si vous ne vous dépêchez pas davantage. Donnez plus de vin, et dites-nous ce que nous mangerons.

Le paysan plaça devant eux tout ce que contenait la chaumière ; lard, vin, figues, et des raisins d’un goût exquis et d’une grosseur prodigieuse.

Après qu’Émilie se fut un peu rafraîchie, la femme du paysan lui indiqua sa chambre. Émilie fit quelques questions au sujet de Montoni ; la femme qui se nommait Dorine, répondit avec réserve, et prétendit qu’elle ignorait les intentions de Son Excellence, en envoyant Émilie en ce lieu : elle convint que son époux les connaissait. Émilie s’aperçut bientôt qu’elle n’obtiendrait aucun renseignement sur sa destinée, elle congédia Dorine, et se mit au lit ; mais les scènes étonnantes qui venaient de se passer, toutes celles qu’elle prévoyait, se présentèrent ensemble à son esprit inquiet, et concoururent avec le sentiment de sa situation nouvelle pour la priver de tout sommeil.

CHAPITRE VI.

Quand le lendemain matin Émilie ouvrit sa fenêtre, elle fut surprise en contemplant toutes les beautés qui l’entouraient. La chaumière était ombragée de bois ; c’étaient surtout des châtaigniers, entremêlés de cyprès, de mélèzes et de sycomores. Sous leurs rameaux épais et étendus, se découvraient, au nord et à l’orient, les Apennins couverts de bois, qui s’élevaient en amphithéâtre avec une extrême majesté. De noires forêts de sapins ne les encombraient pas de ce côté comme des autres. Leurs sommets les plus hauts étaient couronnés de châtaigniers, de chênes antiques et de platanes d’Orient, que décoraient alors les teintes variées dont l’automne enrichit le feuillage. Des vignobles s’étendaient le long de ces montagnes. Les élégantes maisons de la noblesse toscane ornaient les détails de la scène ; et bornaient des coteaux chargés d’oliviers, de mûriers et d’orangers. La plaine se colorait des richesses de la culture ; les grappes purpurines pendaient en magnifiques festons des branches du figuier, du cerisier et des autres arbres. Des prairies, dont en Italie il était rare de rencontrer la fraîche verdure, embellissaient les bords d’un ruisseau qui descendait des montagnes, serpentait au milieu du paysage, en réfléchissait les beautés, et se perdait dans la mer. À l’occident, et à une grande distance, les eaux et le ciel, en s’unissant, prenaient une légère teinte de pourpre, et leur séparation ne pouvait guère se discerner que par les mouvements des voiles blanches éclairées par le soleil aux extrémités de l’horizon.

La chaumière était préservée par les bois, des plus forts rayons du soleil ; elle ne s’ouvrait qu’au couchant. Ses murs étaient couverts de vignes, de figuiers et de jasmins, et jamais Émilie n’avait trouvé des fleurs, ni si grandes, ni si parfumées. Des raisins mûrs pendaient autour de sa petite fenêtre ; le gazon, sous les arbres, était émaillé de fleurs et d’herbes odorantes. À l’autre bord du petit ruisseau, dont le courant rafraîchissait le bocage, s’élevait un bosquet de citronniers et d’orangers ; ce bosquet, presqu’en face de la fenêtre d’Émilie, augmentait les charmes de la vue. Le sombre de la verdure ajoutait aux effets de la perspective. C’était pour Émilie un bosquet enchanté, dont les charmes, successivement, communiquèrent à son esprit quelque chose de leur douceur.

Elle fut appelée à l’heure du déjeuner par la fille du paysan : c’était une jeune personne d’environ dix-sept ans, et d’un extérieur agréable. Émilie vit avec plaisir qu’elle semblait animée des plus pures affections de la nature ; tous ceux qui l’entouraient annonçaient plus ou moins de mauvaises dispositions : cruauté, férocité, finesse, duplicité ; ce dernier caractère distinguait spécialement les traits du paysan et de sa femme. Maddelina parlait peu ; mais ce qu’elle disait était dit d’une voix douce, accompagné d’un air modeste et complaisant, qui intéressait Émilie. On la fit déjeuner à part avec Dorine, tandis qu’Ugo, Bertrand et leur hôte, prenaient devant la porte un repas de jambon et de vins de Toscane. À peine fut-il fini, qu’Ugo, se levant à la hâte, alla chercher sa mule. Émilie sut alors qu’il allait retourner à Udolphe, et que Bertrand resterait à la chaumière. Cette circonstance ne la surprit pas, mais l’affligea.

Quand Ugo fut parti, Émilie proposa une promenade dans les bois. On lui apprit qu’elle ne pourrait sortir sans être accompagnée de Bertrand. Elle aima mieux se retirer dans sa chambre. Ses regards se reposèrent sur la pente des Apennins. Elle se rappela les scènes épouvantables que leurs gorges étroites lui avaient présentées, et les horreurs que la veille elle avait souffertes, à ce moment surtout où Bertrand s’était fait connaître pour un détestable assassin.

Préférant la solitude à la société des gens de la maison, Émilie dîna dans sa chambre, et Maddelina eut la permission de la servir. Sa conversation simple apprit à Émilie que le paysan et sa femme étaient depuis longtemps habitants de la chaumière ; qu’elle était un présent de Montoni, et la récompense d’un service que lui avait rendu Marco, parent très proche du vieux Carlo, son intendant. — Il y a tant d’années, signora, dit Maddelina, que j’en sais très peu de chose ; mais mon père, sans doute, fit un grand bien au signor, puisque ma mère a dit souvent que cette chaumière était le moins qu’on pût lui donner.

Émilie écoutait ce détail avec un pénible intérêt. Il donnait une couleur effroyable au caractère de ce Marco. Un service que Montoni récompensait ainsi, ne pouvait guère être que criminel. Elle croyait donc de plus en plus qu’elle n’était remise en de telles mains que pour un coup désespéré. — Savez-vous combien il y a de temps, dit Émilie, qui songeait à celui où la signora Laurentini avait disparu d’Udolphe ; savez-vous combien il y a de temps que votre père a rendu au signor le service dont vous me parlez ?

— Ce fut un peu avant d’habiter cette chaumière, répondit Maddelina ; il y a environ dix-huit ans.

C’était à peu près le temps où l’on disait que la signora Laurentini avait disparu. Il vint à l’esprit d’Émilie que Marco avait pu servir dans cette mystérieuse affaire, et peut-être avait pu seconder un meurtre. Cette horrible pensée la plongea dans une telle rêverie, que Maddelina s’éloigna sans qu’elle s’en aperçût, et elle resta longtemps étrangère à ce qui l’entourait. Les pleurs enfin arrivèrent à son secours ; ses esprits se calmèrent. Elle cessa de trembler à la vue des malheurs qui pouvaient bien ne pas tomber sur elle, et prit assez de résolution pour détourner sa pensée de dessus ses propres intérêts. Elle se souvint des livres que, dans son départ précipité, elle avait pourtant mis dans son petit paquet. Elle en prit un, et se plaça auprès de sa délicieuse fenêtre. Ses regards, bien souvent, allaient du livre au paysage ; la nature enchanteresse calmait peu à peu sa douleur, et ne lui laissait qu’une douce mélancolie.

Elle resta seule jusqu’au soir ; elle vit le soleil descendre à l’occident, dorer la cime des montagnes, et prolonger leur ombre dans la plaine ; elle le vit étinceler sur les voiles flottantes, et se plonger au fond des flots. Au moment du crépuscule, sa rêverie plus douce la reporta vers Valancourt. Elle réunit les circonstances qui se liaient à la musique nocturne, et tout ce qui appuyait ses conjectures sur son emprisonnement au château. Confirmée dans l’idée qu’elle avait entendu sa voix, elle se remit à songer à ce triste séjour, avec une douloureuse émotion et des regrets momentanés.

Rafraîchie par un zéphyr parfumé, et ramenée à une douce mélancolie, elle resta à sa fenêtre longtemps après le soleil couché. Elle observa la gradation de la nuit jusqu’au moment où le contour des montagnes couvertes d’ombres demeura seul visible à l’horizon. Un clair de lune brillant, qui succéda bientôt, vint produire sur le paysage l’effet du temps sur les événements passés. Il en adoucit l’âpreté, et répandit sur le tout ce ton vaporeux qui affaiblit et aide à confondre les objets éloignés. Le matin de sa vie, si doucement écoulé à la Vallée, la protection, l’amour de ses parents, s’embellissaient encore par le souvenir, comme le tableau touchant qu’elle avait sous les yeux, et donnaient lieu à des comparaisons affligeantes. Peu disposée à supporter les entretiens grossiers de la paysanne, Émilie resta, sans souper, dans sa chambre. Elle pleurait sur sa position périlleuse et abandonnée. Une considération nouvelle avait achevé d’abattre son courage. Désolée, sans espoir, elle désirait de se décharger du pesant fardeau de la vie ; elle priait le ciel de la recevoir dans sa miséricorde, et de la rejoindre à ses parents.

Épuisée de larmes, elle se jeta sur son petit lit, et céda enfin au sommeil. Un coup frappé à sa porte, ne tarda pas à l’éveiller. Elle entendit une voix, et tressaillit de terreur. L’image de Bertrand, un stylet à là main, s’offrit à son cerveau troublé. Elle n’ouvrait point, ne répondait point, et gardait un profond silence. La voix enfin ayant tout bas répété son nom, elle demanda qui l’appelait. — C’est moi, signora, reprit la voix ; c’était celle de Maddelina. De grâce, ouvrez la porte ; n’ayez pas peur, c’est moi.

— Qui vous amène si tard, Maddelina ? dit Émilie en la faisant entrer. — Chut ! signora ; pour l’amour de Dieu, ne faisons pas de bruit. Si l’on nous entendait, on ne me le pardonnerait pas. Mon père, ma mère, et Bertrand, sont couchés, dit-elle en refermant la porte. Je vous apporte à souper, signora. Vous n’avez pas soupé en bas. Ce sont des raisins, des figues, et un demi-verre de vin. Émilie la remercia, mais témoigna sa crainte qu’elle ne fut exposée au ressentiment de Dorine, quand on s’apercevrait que le fruit était ôté. — Reprenez-le, Maddelina, dit Émilie ; je souffrirai moins en ne l’acceptant pas, que je n’aurais à souffrir si votre bonté mécontentait votre mère.

— Ô signora ! il n’y a point de danger, reprit Maddelina. Ma mère ne s’en apercevra point. C’est de mon souper. Vous me rendriez malheureuse si vous me refusiez, signora. – Émilie fut tellement attendrie de la générosité de cette bonne fille, qu’elle demeura sans réplique. Maddelina qui la regardait, se méprit à son émotion. — Ne pleurez pas, signora, lui dit-elle. Ma mère est un peu vive ; mais c’est bientôt passé. Ne le prenez pas si fort à cœur. Elle me gronde bien souvent ; mais j’ai appris à le souffrir ; et si je peux, quand elle a fini, m’échapper dans les bois, et jouer des castagnettes, je l’oublie tout aussitôt.

Émilie sourit malgré ses larmes. Elle dit à Maddelina qu’elle avait un bon cœur, et elle accepta son présent. Elle désirait beaucoup de savoir si Bertrand et Dorine avaient parlé de Montoni et de ses desseins en présence de Maddelina ; mais elle se refusa à séduire cette innocente fille, et à lui faire trahir les entretiens de ses parents. Quand elle se retira, Émilie la pria de venir chez elle aussi souvent qu’elle l’oserait, sans offenser sa mère. Maddelina le promit, et s’éloigna très doucement.

Plusieurs jours se passèrent. Émilie restait dans sa chambre. Maddelina venait seulement à ses repas. Sa douce physionomie, ses manières intéressantes consolaient Émilie, mieux que depuis plusieurs mois elle ne l’avait été. Elle aimait sa chambre, qui semblait tenir au berceau ; elle commençait à y goûter ce sentiment de sécurité qui nous attache naturellement à notre demeure. Pendant cet intervalle aussi, son esprit n’ayant reçu aucune secousse nouvelle de douleur ou de crainte, elle reprit assez de force pour jouir de ses lectures. Elle retrouva quelques esquisses, quelques feuilles de papier blanc, ses crayons, et se sentit en état de s’amuser, en choisissant quelques parties de l’agréable perspective qu’elle avait sous les yeux. Elle en faisait des tableaux auxquels son goût naturel donnait une extrême grâce. Elle y plaçait ordinairement des groupes qui caractérisaient la scène, et indiquaient quelque simple et touchante aventure. Pendant qu’une larme de ses yeux mouillait cette expression de douleur imaginaire, elle oubliait ses souffrances réelles. Elle laissait écouler les heures trop lentes de son malheur, et attendait avec une douce patience les événements de l’avenir.

Une belle soirée, à la suite d’un jour fort chaud, engagea enfin Émilie à essayer d’une promenade, quoique Bertrand dût l’y accompagner. Elle prit Maddelina, et sortit suivie de Bertrand, qui lui laissa le choix du chemin. Le temps était doux et frais ; Émilie ne put voir sans plaisir la belle contrée qui l’entourait. Le ciel pur et brillant était d’un bleu d’azur que doraient au couchant les derniers rayons de l’astre du jour. Des traits de feu frappaient encore la cime des plus grands arbres, et la pointe des roches les plus élevées. Émilie suivit le cours du ruisseau, marchant à l’ombre des bois qui le bordaient. Sur la rive opposée, quelques brebis blanches comme la neige décoraient la verdure. Au-delà se voyaient des bosquets de citronniers et d’orangers, chargés de fleurs et de fruits dorés. Émilie marcha vers la mer, qui réfléchissait tous les feux du couchant. La vallée se terminait à droite par un cap fort élevé, dont le sommet élancé au-dessus des vagues, supportait une tour en ruines : elle servait alors de phare ; ses créneaux brisés, les oiseaux de mer, dont elle était le refuge, et qui voltigeaient autour d’elle, recevaient encore la lumière du soleil, dont le disque avait disparu sous les eaux ; et les fondements de l’édifice, ainsi que le rocher qui lui servait de base, étaient déjà couverts des ombres du crépuscule.

Arrivée à cette éminence, Émilie vit avec plaisir les rochers qui bordaient le rivage ; les uns garnis de sapins, d’autres stériles, où l’on remarquait seulement des blocs de marbre grisâtre, et tout au plus quelques buissons de myrtes, ou d’autres arbustes odorants. La mer unie, calme, ne faisait aucun mouvement ; ses vagues arrivaient lentement, et mouraient tranquillement sur la plage. Émilie, en regardant la mer, pensait à la France, pensait aux temps passés ; elle désirait, oh ! combien elle désirait, que ces vagues la reportassent au pays de sa naissance.

— Ah ! disait-elle, ce vaisseau, ce vaisseau qui fend si majestueusement les ondes, et dont les grandes voiles blanches se répètent sur leur miroir ? peut-être est-il parti pour la France ! Heureux, heureux navire ! – Elle le regarda aller, dans la plus violente émotion, jusqu’à ce que les ombres du soir eussent obscurci les lointains, et l’eussent dérobé à sa vue. Le bruit monotone des vagues augmentait la tendresse qui faisait couler ses pleurs. Ce fut longtemps l’unique son qui troubla les airs. Émilie côtoya le rivage. Tout à coup un chœur de voix se fit entendre. Elle s’arrête, elle écoute ; mais elle craint de se faire voir. La première fois elle regarde Bertrand comme un protecteur. Il la suivait d’assez près, en s’entretenant avec un homme. Rassurée par cette certitude, elle s’avance derrière un petit promontoire. La musique avait cessé : bientôt une voix de femme chanta seule. Émilie double le pas, elle tourne le rocher, et voit une baie couronnée de grands arbres. Elle y remarque deux groupes de paysans, l’un assis sous les berceaux, l’autre au bord de la mer, autour d’une jeune fille qui chantait, et tenait une guirlande qu’elle semblait prête à laisser tomber dans la mer. Émilie, surprise, écoute attentivement. Elle entend une jolie invocation adressée, en style poétique, aux nymphes de la mer. Les expressions élégantes de l’idiome toscan, étaient ornées d’un chant gracieux et facile, et quelques instruments champêtres soutenaient la mélodie.

Les refrains se répétaient en chœur : au dernier, ou jeta dans la mer la guirlande de fleurs. Le chant finit, et peu à peu tout rentra dans le silence.

— Qu’est-ce que cela veut dire, Maddelina ? dit Émilie, que la musique avait enchantée. — C’est la veille d’une fête, signora, dit Maddelina. Les paysans s’amusent à toutes sortes de jeux.

— Mais ils parlaient des nymphes de la mer, dit Émilie. D’où ces bonnes gens connaissent-ils cela ?

— Oh ! signora, dit Maddelina, qui n’entendait pas bien le sujet de la surprise d’Émilie, personne ne croit à ces choses-là. Nos vieilles chansons en parlent, dans nos jeux nous les répétons, et nous jetons des fleurs dans la mer.

Émilie dès l’enfance avait appris à révérer Florence comme le siège de la littérature et des beaux-arts ; mais ce goût des histoires classiques, trouvé parmi les paysans, occasionnait en elle autant de surprise que d’admiration. L’air arcadien de ces jeunes filles contribuait encore à l’étonner. Leur vêtement était un jupon court d’un joli vert, bordé d’un ruban blanc ; leurs corsets sans manches étaient rattachés aux épaules avec des fleurs ou des nœuds de rubans ; leurs cheveux flottant en grosses boucles, étaient parsemés de fleurs ; un petit chapeau de paille derrière la tête, et mis un peu de côté, donnait à tout l’ensemble un air de gaîté et de finesse. Lorsque la chanson fut finie, plusieurs de ces bergères s’approchèrent d’Émilie, la firent asseoir au milieu d’elles, et lui offrirent, ainsi qu’à Maddelina, qu’elles connaissaient, des raisins et des figues.

Émilie accepta leur politesse : leurs grâces, leurs manières lui plaisaient, d’autant plus qu’elle les croyait entièrement naturelles. Bertrand s’approcha d’elle, et voulut la faire retirer ; un paysan vint l’inviter à boire, et Bertrand ne résista pas à de semblables tentations.

— Laissez danser cette jeune dame, mon ami, lui dit le paysan ; nous viderons ce flacon pendant ce temps-là : les voilà qui vont commencer. Allons, mes camarades, le tambourin, la flûte.

On les entendit aussitôt : les paysans se mirent en rond ; Émilie s’y serait jointe de bon cœur, si sa position eut été d’accord avec leur gaîté. Maddelina dansa avec légèreté : Émilie regarda ce groupe heureux, et perdit le sentiment de ses maux, dans celui d’une douce et généreuse satisfaction ; mais bientôt la mélancolie reprit son empire. Seule, assise à quelque distance du groupe, elle écoutait le son des instruments, elle voyait la lune s’élever silencieusement, projeter sur les flots de longs traits de lumière, et éclairer ces rochers couverts de bois qui bordent les côtes de la Toscane.

Cependant Bertrand, satisfait du premier flacon, en avait attaqué un autre. Il était tard avant qu’Émilie regagnât la chaumière, et ce ne fut pas sans avoir eu quelque frayeur.

Après cette soirée, elle se promena souvent avec Maddelina, mais jamais sans la compagnie de Bertrand. Son esprit par degrés devint aussi tranquille que sa situation et les circonstances le permettaient. Le repos où elle vivait l’engageait à croire qu’on n’avait point de mauvais desseins contre elle ; et sans l’idée probable que Valancourt, en ce moment, habitait Udolphe, elle eût voulu rester à la chaumière, jusqu’à l’instant de retourner au lieu de sa naissance. Cependant, en réfléchissant aux motifs de Montoni pour la faire aller en Toscane, son inquiétude ne diminuait pas ; elle ne pouvait croire que le seul intérêt de sa sûreté eût déterminé cette conduite.

Émilie avait passé quelque temps dans la chaumière, avant de se souvenir que, dans son départ précipité, elle avait laissé à Udolphe ceux des papiers de sa tante qui étaient relatifs aux propriétés du Languedoc. Ce souvenir lui fit de la peine ; mais à la fin elle espéra, que, dans le lieu obscur où ils étaient cachés, ils échapperaient aux recherches de Montoni.

CHAPITRE VII.

Retournons pour un moment à Venise, où le comte Morano gémit sous une complication de malheurs. Bientôt après son arrivée dans cette ville, il avait été arrêté par ordre du sénat ; et sans savoir de quoi il était accusé, il avait été mis dans une prison si rigoureuse, que les recherches de ses amis n’avaient pu les aider à retrouver sa trace. Il n’avait pu deviner à quel ennemi il devait sa captivité, à moins que ce ne fût à Montoni, sur lequel ses soupçons s’arrêtaient. Ils étaient non seulement probables, mais encore très fondés.

Dans l’affaire de la coupe empoisonnée, Montoni avait soupçonné Morano ; mais ne pouvant acquérir le degré de preuve nécessaire à la conviction de ce crime, il avait eu recours à d’autres genres de vengeance, et espéré beaucoup de ses persécutions. Il employa une personne à laquelle il croyait pouvoir se fier pour jeter une lettre d’accusation dans le dépôt des dénonciations secrètes, ou gueules de lion, qui se trouve à la galerie du doge, et sert à recevoir les avis anonymes relatifs aux personnes qui conspirent contre l’état. Comme dans ce cas l’accusateur ne peut pas être confronté, un homme peut perdre son ennemi et assouvir une vengeance injuste, sans crainte d’être puni ou d’être découvert. Il n’est pas surprenant que Montoni eût eu recours à cet expédient diabolique, pour perdre une personne qu’il soupçonnait d’un attentat contre sa vie. Dans la lettre qu’il avait combinée, il accusait Morano de conspirer contre l’état, et essayait de le démontrer avec cette simplicité spécieuse qu’il savait si bien mettre en usage. Le sénat qui, dans ce temps, regardait un soupçon comme une preuve, fit aussitôt arrêter le comte. On ne lui expliqua pas son crime, on le jeta dans une de ces prisons secrètes qui sont l’effroi des Vénitiens, et où plus d’un individu a langui, et est mort sans que ses amis aient pu le découvrir.

Morano avait encouru le ressentiment des principaux membres de l’État : ses manières l’avaient rendu importun à plusieurs ; l’ambition, la hauteur qu’il dévoilait trop souvent en public, le faisaient haïr des autres ; on ne devait pas s’attendre à ce qu’aucune pitié modérât la rigueur d’une loi, dont ses ennemis déterminaient l’application.

Montoni, pendant ce temps, faisait tête à d’autres dangers. Son château était assiégé par des troupes qui semblaient décidées à tout oser, à tout souffrir pour triompher. La force de la place résista à une si violente attaque ; la garnison fit une défense vigoureuse, et la disette que l’on éprouvait sur ces montagnes arides, obligea les assaillants à la retraite.

Quand Montoni se vit de nouveau paisible possesseur d’Udolphe, il envoya Ugo pour chercher Émilie ; il avait voulu s’assurer d’elle dans un lieu moins exposé qu’un château, où l’ennemi, après tout, pouvait pénétrer. La tranquillité rétablie, il était impatient de la tenir dans les murailles d’Udolphe. Il chargea Ugo d’aider Bertrand à la ramener au château. Forcée de partir, Émilie dit un tendre adieu à la douce Maddelina. Elle avait passé quinze jours en Toscane, et y avait goûté un intervalle de repos ; elle en avait besoin pour remettre ses esprits, elle s’en vit enlever à regret. Elle remonta les Apennins ; de leurs hauteurs elle jeta un long et triste regard sur la contrée charmante qui s’étendait à ses pieds, et sur cette Méditerranée, dont elle avait tant désiré que les vagues la reportassent en France ; mais le chagrin qu’elle sentait en retournant au théâtre de ses souffrances, était néanmoins adouci par l’idée que Valancourt l’habitait. Elle trouvait une consolation dans la pensée d’être près de lui, quoique sans doute il fût prisonnier.

Il était tard quand elle partit de la chaumière, et la nuit était déjà close avant qu’elle arrivât au voisinage d’Udolphe. La nuit était très sombre, et la lune ne brillait que par intervalles. Les voyageurs marchaient à la clarté d’une torche que portait Ugo. Émilie méditait sur sa situation. Bertrand et Ugo anticipaient sur le plaisir d’un bon souper et d’un bon feu ; ils avaient remarqué la différence du climat chaud de Toscane à l’air piquant de ces régions élevées. Émilie fut enfin réveillée de sa rêverie par le son de l’horloge du château ; elle ne put l’entendre sans un certain frémissement. Plusieurs coups se succédèrent, et le son, répété par mille échos, se perdit en murmures. Son imagination frappée crut entendre marquer l’instant d’une effroyable catastrophe.

— C’est la vieille horloge, dit Bertrand ; elle y est encore ! les canons ne l’ont pas fait taire !

— Non, dit Ugo ; elle ronflait aussi bien qu’eux au milieu de leur fracas : elle sonna au travers du feu le plus vif que j’aie jamais vu. Je comptais bien que l’ennemi lui donnerait quelque leçon, mais elle a échappé aussi bien que sa tour.

La route tournait autour d’une montagne. Les voyageurs virent enfin le château ; il se trouvait en perspective à l’extrémité du vallon. Un rayon de la lune le découvrit, et l’obscurité le déroba aussitôt. Ce faible aperçu avait suffi pour percer le cœur d’Émilie. Les murs massifs et ténébreux lui présentaient l’idée terrible de l’emprisonnement et d’une longue souffrance. Cependant, à mesure qu’elle avançait, quelque mélange d’espérance diminuait sa terreur. Ce lieu était assurément la résidence de Montoni, mais il était possible aussi qu’il fût celle de Valancourt. Elle ne pouvait se rapprocher de l’endroit où il pouvait être, sans éprouver un mouvement de joie et d’espoir.

Les voyageurs continuèrent de suivre le vallon : Émilie, au clair de la lune, revit les tours et les antiques murailles ; sa clarté, devenue plus forte, lui permit de remarquer les ravages causés par le siège et les fortifications renversées. On était au pied du rocher sur lequel Udolphe était bâti. De lourds débris avaient roulé jusque dans le bois par lequel on montait, et se trouvaient mêlés de terre et d’éclats de roches qu’ils avaient entraînés. Les bois aussi avaient beaucoup souffert des batteries placées au-dessus, parce que l’ennemi avait voulu s’en faire un abri contre le feu des remparts. Plusieurs des plus beaux arbres étaient à bas ; d’autres, jusqu’à une grande distance, étaient entièrement dépouillés de leurs branches supérieures. — Il faut descendre, dit Ugo, et conduire nos mules par la bride jusqu’au haut de la montagne ; autrement, nous pourrions tomber dans quelques-uns des trous qu’ont faits les boulets ; il n’en manque pas. Donnez-moi la torche, dit Ugo, quand on fut descendu : prenez garde de vous heurter ; le terrain n’est pas encore balayé d’ennemis.

— Comment ! s’écria Émilie, y a-t-il encore des ennemis ?

— Oui, dit Ugo. Je ne sais pas comment cela est à présent ; mais en revenant, j’ai trouvé deux ou trois corps gisants auprès des arbres.

La torche répandait une lueur sombre sur le terrain et sur les bois. Émilie craignait, en regardant, que quelque objet horrible ne vînt s’offrir à sa vue. Le sentier était semé de tronçons de lances, d’armures brisées, et de tout ce qui servait à cette époque à garantir les gens de guerre. — Apportez la lumière, dit Bertrand ; j’ai donné contre quelque chose qui sonne. – Ugo porta la torche : ils virent une cuirasse d’acier percée de part en part, et dont les bords étaient teints de sang. Bertrand la releva ; mais Émilie ayant demandé qu’on ne s’arrêtât point, Bertrand, après quelques plaisanteries cruelles sur l’infortuné à qui elle avait appartenu, rejeta la cuirasse sur l’herbe, et poursuivit son chemin.

À chaque pas, Émilie tremblait de rencontrer quelque vestige de mort. On arriva bientôt à une lacune des bois ; Bertrand s’arrêta pour en examiner la place. Les futaies magnifiques qui naguère en faisaient l’ornement, n’étaient maintenant qu’un amas confus de troncs et de branches. Ce lieu semblait surtout être devenu fatal aux assiégeants ; la destruction des arbres annonçait que le feu le plus vif y avait été dirigé. Comme Ugo penchait son flambeau, l’acier brilla entre les feuilles. La terre, sous ces débris, était jonchée d’armes et de vêtements, et Émilie s’attendait presqu’à y voir des membres ou des corps humains. Elle pria ses guides de poursuivre ; trop occupés de leur examen, ils ne l’entendirent même pas. Elle détourna les yeux de ce spectacle de désolation, les leva sur le château, et distingua quelques lumières sur les remparts. L’horloge sonna minuit. Une trompette retentit aussitôt, et Émilie en demanda la cause.

— Oh ! c’est qu’on change la garde, dit Ugo. — Je ne me souviens pas de cette trompette, dit Émilie ; c’est un nouvel usage. — C’est une ancienne coutume, mademoiselle, qu’on a remise depuis peu. Nous l’avons toujours en temps de guerre, et nous avons sonné la trompette à minuit depuis le siège du château.

Pendant que la trompette sonnait encore, Émilie entendit un léger cliquetis d’armes. Le mot d’ordre fut donné sur la terrasse, répondu de toutes les parties du château, et tout rentra dans le calme. Émilie se plaignit du froid, et demanda à entrer. — Oui, mademoiselle, dit Bertrand en remuant quelques pièces d’armures avec sa pique. Mais qu’est-ce donc ?

— Grand Dieu ! s’écria Émilie, quel bruit est-ce-là ?

— Quel bruit est-ce-là ? reprit Ugo, surpris et attentif.

— Paix ! leur dit Émilie, il vient des remparts. Ils regardèrent, virent une lumière qu’on promenait sur la muraille ; et l’instant d’après, le vent apporta une voix qui résonnait avec plus de force.

— Qui va là ? criait la sentinelle ; répondez, ou malheur à vous.

Bertrand poussa un cri de joie. — Ah ! mon brave camarade, est-ce vous ? dit la sentinelle. – Il donna un grand coup de sifflet ; un autre y répondit. Les voyageurs sortirent des bois à la hâte, et gagnèrent le chemin creux qui conduisait aux portes du château. Émilie sentit renouveler sa terreur en contemplant tout à la fois sa surprenante architecture. — Hélas ! se disait-elle, je rentre dans ma prison !

— Par saint Marc ! dit Bertrand en tournant son flambeau, il y a eu ici de chaude besogne ; les boulets ont furieusement sillonné le terrain.

— Oui, répliqua Ugo, ils firent feu de cette redoute, et un rude feu. L’ennemi fit une attaque terrible sur la grande porte ; mais il pouvait bien croire qu’il n’en viendrait jamais à bout. Outre le canon des murailles, nos archers, sur les deux tours rondes, ne se donnaient pas de quartier ; et par saint Pierre ! il n’était pas moyen d’y tenir. Je n’ai jamais vu meilleure fête dans ma vie ; je riais à m’en tenir les côtés, de voir décamper tous ces lâches. Bertrand, mon pauvre garçon, tu aurais dû être avec nous ; cela t’aurait donné un peu de cœur.

— Ah ! vous revenez à vos mauvais propos, dit Bertrand d’un ton sinistre. Il est heureux pour toi que le château soit si près, tu aurais vu que j’ai tué mon homme plus d’une fois. – Ugo se mit à rire, et continua le récit du siège. Émilie écoutait ; et pendant qu’il parlait, elle fut frappée du contraste entre l’état actuel de ce lieu et celui où il avait été.

Le bruit confus du canon, des tambours, des trompettes, les gémissements des vaincus, les cris d’allégresse des vainqueurs, avaient fait place à un silence si complet, qu’il semblait que la mort eût triomphé tout à la fois et des vainqueurs et des vaincus. Le délabrement d’une des tours du portail, ne confirmait nullement la forfanterie d’Ugo, qui avait parlé d’une lâche fuite. Il était évident que l’ennemi avait tenu, et qu’il avait causé un grand désordre avant sa retraite. Autant qu’un clair de lune vaporeux permettait d’en juger, la tour était ouverte de tous côtés, et ses fortifications étaient presque toutes renversées. Pendant qu’elle regardait, une lumière parut derrière un des créneaux. Les trous de la muraille laissèrent distinguer un soldat qui remontait, avec une lampe, par un petit escalier pratiqué dans la tour. Elle reconnut cet escalier pour celui où elle avait passé pendant la nuit, quand Bernardin la trompa par l’espérance de voir madame Montoni. Son imagination sentit encore un ébranlement de l’effroi qu’elle y avait eu. Elle était près des portes ; le soldat ouvrit la chambre du portail, et la lampe lui laissa distinguer dans les ténèbres cet effroyable appartement. Elle succomba presqu’à l’horreur de ses pensées, en se souvenant du rideau qu’elle avait tiré, et de ce qu’elle avait vu derrière.

Peut-être, se disait-elle, peut-être cette chambre sert maintenant à une pareille destination ; peut-être à cette heure sinistre ce soldat va-t-il y veiller le corps de son ami ! Les faibles restes de son courage l’abandonnèrent ; l’avenir et le passé l’accablaient à la fois. Le destin de madame Montoni semblait trop lui prédire le sien. Elle songeait que la cession des biens du Languedoc, en satisfaisant l’avarice de Montoni, n’apaiserait pas sa vengeance ; il lui faudrait un affreux sacrifice. Elle pensait même qu’en signant l’abandon, la crainte de la justice pourrait conduire Montoni à la retenir prisonnière, ou même à lui ôter la vie.

On arriva enfin aux portes du château. Bertrand, apercevant une lumière dans la chambre du portail, appela fort haut. Le soldat regarda, et demanda qui c’était. — Je vous amène un prisonnier, dit Ugo ; ouvrez la porte, et laissez-nous entrer.

— Dites-moi d’abord qui est-ce qui demande à entrer ? dit le soldat.

— Quoi ! mon vieux camarade, s’écria Ugo, ne me reconnais-tu pas ? ne reconnais-tu pas Ugo ? J’amène un prisonnier, pieds et poings liés, un malheureux qui s’est gorgé de vin en Toscane pendant que nous nous battions ici.

— Vous ne le porterez pas loin, reprit Bertrand avec humeur. — Ah ! mon camarade, c’est vous, dit le soldat ; j’y vais tout de suite.

Émilie entendit descendre, tomber les chaînes, et tirer les verrous d’une petite porte par laquelle on entra. Le soldat tenait la lampe fort bas, pour montrer le pas de la porte. Émilie se retrouva sous cette arcade ténébreuse, et elle entendit fermer ce guichet, qui semblait à jamais la séparer du monde. Elle pénétra dans la première cour du château ; elle revit son enceinte spacieuse et solitaire avec une sorte de désespoir. À cette heure avancée de la nuit, l’obscurité gothique des bâtiments, les échos prolongés et confus, qui retentissaient à l’entretien d’Ugo et du soldat, secondaient les mélancoliques pressentiments de son cœur. En rentrant dans la seconde cour, un bruit éloigné rompait le silence ; il augmenta à mesure qu’on avançait, et Émilie distingua des rires et des accents de débauche bien différents de ceux de la joie. — Vous avez aussi du vin de Toscane chez vous, dit Bertrand, du moins si l’on en juge par le tintamarre que j’entends. Je parie qu’Ugo en a mieux pris sa part que du combat. Qui tient donc table si tard ?

— Son excellence et ces messieurs, répondit le soldat. C’est une preuve que vous êtes étranger au château, puisque vous faites cette question. Ce sont des esprits braves qui ne dorment point ; ils passent les nuits à faire bonne chère. Nous, qui sommes de garde, nous voudrions bien en prendre une petite part. Il fait bien froid à se promener sur une terrasse pendant la nuit ; il faudrait un peu de liqueur pour nous réchauffer.

— Le courage, mon enfant, le courage échauffe le cœur, dit Ugo. — Le courage ? dit le soldat vivement et d’un ton de menace. Ugo le remarqua et l’empêcha d’en dire davantage. En revenant à la gaîté des signors : c’est un nouvel usage ; autrefois on passait la nuit en conseil.

— Oui ; mais depuis le siège ils ne font plus que bombance, et si j’étais à leur place, je finirais ainsi toutes mes expéditions. Ils traversèrent la seconde cour, et ils se trouvèrent à la porte du vestibule ; le soldat leur donna le bonsoir, et retourna à son poste. Pendant qu’on attendait, Émilie considérait comment elle éviterait la vue de Montoni, et pourrait se retirer à son ancien appartement sans être aperçue ; elle frémissait de rencontrer si tard, ou lui, ou quelqu’un de sa compagnie. Le train qui se faisait au château était alors tellement bruyant, qu’Ugo frappait à la porte sans pouvoir se faire entendre des domestiques. Cette circonstance augmenta les alarmes d’Émilie, et lui laissa le temps de délibérer. Elle pouvait peut-être arriver au grand escalier, mais elle ne pouvait regagner sa chambre sans lumière. La difficulté de s’en procurer, et le danger de parcourir le château sans en avoir, furent les premières idées qui la frappèrent. Bertrand n’avait qu’une torche, et elle savait que les domestiques n’apportaient jamais de lumière à la porte, parce que la grande lampe, suspendue à la voûte, éclairait assez le vestibule. Si elle risquait d’attendre qu’Annette apportât un flambeau, Montoni ou ses compagnons pouvaient fort bien la découvrir.

Carlo enfin ouvrit la porte ; Émilie le pria d’envoyer aussitôt Annette avec une lumière dans la grande galerie, où elle se décida à l’attendre. Elle s’élança vers l’escalier ; Bertrand et Ugo, avec leurs torches, suivirent le vieux Carlo à l’antichambre, impatients de souper et de trouver un bon feu. Éclairée seulement par les faibles rayons que jetait la lampe entre les arcades de cette salle immense, Émilie s’efforçait de gagner l’escalier, que l’obscurité lui cachait. Les éclats désordonnés qui partaient de l’appartement, redoublaient sa terreur, et augmentaient sa perplexité. Elle s’attendait à chaque instant à voir ouvrir la porte, et à voir sortir Montoni avec ses compagnons : enfin elle trouva l’escalier, monta jusqu’en haut, et s’assit sur la dernière marche, en attendant Annette. Les ténèbres de la galerie la détournaient de s’y engager ; elle écoutait pour entendre des pas, et n’entendait que le bruit éloigné de la débauche, que les sourds échos de la voûte prolongeaient jusqu’à elle. Une fois, elle crut qu’elle entendait un son fort bas dans la galerie obscure derrière elle ; elle y jeta les yeux, et crut y voir mouvoir un objet lumineux : ne pouvant en ce moment surmonter la faiblesse où la réduisaient ses craintes, elle quitta la place, et descendit quelques marches plus bas.

Annette ne venait point ; Émilie conclut qu’elle était couchée, et que personne ne l’avait avertie. Elle savait bien que, dans le dédale des corridors, elle ne pourrait pas trouver son chemin ; elle n’avait plus que la perspective de passer la nuit dans l’obscurité, soit dans la place où elle était, soit dans quelqu’autre semblable. Un mélange de terreur et de découragement lui arracha des larmes.

Elle crut alors entendre un son étrange dans la galerie ; elle écouta, n’osant pas respirer, mais le murmure croissant des voix dans le vestibule, étouffa tout autre bruit. Elle entendit Montoni et ses compagnons qui se précipitaient dans la salle, parlaient comme des gens ivres, et semblaient venir à l’escalier. Elle se souvint alors que c’était le chemin de leurs chambres, et oubliant l’effroi que lui causait la galerie, elle s’y enfonça, dans l’espoir qu’un des nombreux passages qui y donnaient la mettrait à l’abri des recherches, et qu’après la retraite de tous ces hommes, elle essaierait de retrouver sa chambre ou celle d’Annette, qui était aussi écartée.

Elle se glissa, les bras étendus, le long de la galerie, toujours attentive aux voix qui résonnaient en bas. On semblait s’être arrêté pour causer au pied de l’escalier. Elle s’arrêta elle-même pour écouter ; effrayée d’ailleurs de pénétrer dans ces ténèbres, où le bruit qu’elle avait entendu lui faisait soupçonner qu’on la guettait. Ils savent mon arrivée, se disait-elle, Montoni vient pour me chercher ; dans l’état où il est, ses projets, sont désespérés. Elle se rappelait la scène du corridor, le soir qui avait précédé son départ. — Ô Valancourt ! ajoutait-elle, il faut à jamais renoncer à vous ! Braver plus longtemps Montoni, ne serait plus du courage, mais de la témérité. Les voix ne se rapprochaient pas, mais elles devenaient plus hautes, et par-dessus toutes, elle distinguait celles de Bertolini et de Verezzi. Le peu de mots qu’elle saisit redoubla son attention ; on parlait d’elle : elle risqua de revenir un peu sur ses pas, et elle découvrit qu’ils disputaient à son sujet ; chacun semblait réclamer quelque promesse ancienne faite par Montoni. Il parut que d’abord il s’occupait de les pacifier et de les ramener à la table ; mais las enfin de leur contestation, il leur dit qu’il les laissait s’arranger, et il retourna avec les autres à l’appartement dont ils sortaient. Verezzi l’arrêta. — Où est-elle, signor ? lui dit-il avec impatience ; dites-nous où elle est. — Je vous ai déjà dit que je ne le savais pas, répliqua Montoni qui semblait pris de vin. Elle est probablement dans son appartement. Verezzi et Bertolini n’en demandèrent pas davantage ; ils coururent ensemble à l’escalier. Émilie, qui, pendant ce colloque, avait tremblé si fort qu’elle à peine se soutenir ; Émilie, en les entendant marcher, sembla trouver de nouvelles forces, et s’élança dans la galerie obscure avec la vitesse d’une biche. Mais, bien longtemps avant qu’elle eût gagné l’extrémité, la lumière que portait Verezzi avait brillé sur les murs : tous deux parurent, et voyant Émilie, ils se mirent à la poursuivre. À ce moment Bertolini, dont la marche précipitée n’était pas sûre, et dont l’impatience écartait toutes les précautions, tomba tout de son long, et fit tomber avec lui la lampe, qui s’éteignit sur le plancher, Verezzi, sans songer à la rallumer, prit l’avantage que lui donnait cet accident sur son rival ; il suivit Émilie, à qui cependant la lumière avait montré un des passages, et qui s’y était jetée ; Verezzi avait distingué le chemin qu’elle avait pris ; mais le son de ses pas se perdant par la distance, Verezzi, moins accoutumé au passage, fut obligé d’avancer avec précaution pour ne pas rencontrer des escaliers qui, dans ce vaste château, terminaient presque partout les détours. Le passage, à la fin, conduisit Émilie au corridor où se trouvait sa propre chambre : n’entendant plus marcher, elle s’arrêta pour prendre haleine et considérer le parti qu’elle avait à prendre ; elle avait suivi ce passage, parce qu’il s’était offert le premier : maintenant qu’elle était au bout, la perplexité restait la même. Où aller, comment se retourner ? elle l’ignorait. Elle concevait seulement qu’elle devait éviter sa chambre, où certainement on irait la chercher : son danger devenait plus grand par la proximité de cette chambre ; mais ses esprits, sa respiration étaient épuisés à tel point, qu’il lui fallut se reposer quelques minutes à l’extrémité du passage ; elle n’entendait plus rien. Pendant ce repos, elle vit briller une lumière sous la porte d’une des chambres ; elle reconnut à sa situation, que c’était la chambre même où elle avait découvert un spectacle que jamais elle ne se rappelait sans horreur. Elle fut violemment surprise que, dans cette chambre et à cette heure, il se trouvât de la lumière ; elle se sentit une terreur telle que, dans la faiblesse de ses esprits, elle n’osait plus la regarder ; elle s’attendait presqu’à voir lentement ouvrir la porte et paraître un objet hideux. Elle écouta dans le passage, elle regarda sans y rien voir, et conclut que Verezzi avait été chercher une lampe ; elle crut qu’il reviendrait bientôt, et en fut plus incertaine sur la route qu’elle choisirait, ou plutôt sur celle qu’elle pourrait prendre dans l’ombre.

Une clarté faible brillait encore sous la porte opposée ; mais son horreur pour cette chambre était si forte et si bien fondée, qu’elle ne put se résoudre à en tenter l’entrée, quoiqu’elle pût y trouver une lumière, si nécessaire à sa sûreté. Elle respirait à peine, et restait au bout du passage, quand elle entendit un frottement, et enfin une voix basse, mais si près d’elle, qu’elle donna dans son oreille. Elle eut assez de présence d’esprit pour réprimer son émotion, et rester immobile. L’instant d’après elle reconnut la voix de Verezzi, qui ne paraissait pas savoir qu’elle était là, et qui se parlait à lui-même. L’air est plus frais, dit-il ; sans doute c’est le corridor. Peut-être était-il de ces héros dont le courage défierait un ennemi plus volontiers que les ténèbres, et qui se rassurent en parlant. Quoi qu’il en soit, il tourna en chancelant vers l’appartement d’Émilie. Il semblait oublier que même, dans la chambre, l’obscurité lui donnerait le moyen d’éluder sa poursuite ; et, comme un homme ivre, il s’attachait à l’idée unique dont son imagination était frappée.

Dans le moment qu’elle l’entendit s’éloigner, elle quitta la place, et se dirigea tout doucement à l’autre bout du corridor. Elle était décidée à se confier au hasard, et à sortir par le premier chemin qu’elle trouverait. Avant qu’elle y fût, une lumière frappa les murailles, et elle vit Verezzi qui allait à sa chambre. Elle se glissa dans un passage à gauche, ne croyant point avoir été aperçue ; mais à l’instant une autre lumière brillant à l’autre extrémité, la jeta dans un nouvel effroi. Elle s’arrêta, hésita, et reconnut Annette ; elle se hâta de la rejoindre, mais son imprudence lui causa une nouvelle crainte. Annette, en la voyant, fit un cri de joie, et fut quelques minutes avant de pouvoir, ou se taire, ou relâcher Émilie de l’étroit embrassement où elle la tenait. Émilie, à la fin, lui fit comprendre son danger. Elles se sauvèrent dans la chambre d’Annette, qui se trouvait très écartée des autres. Aucune crainte néanmoins ne pouvait faire taire Annette. — Oh ! ma chère demoiselle, disait-elle en marchant, que de peurs j’ai eues ! Ah ! j’ai cru mourir cent fois. Je ne croyais pas vivre assez pour vous revoir. Je n’ai jamais été si contente de voir quelqu’un, que je le suis de vous retrouver. — Paix ! criait Émilie, nous sommes poursuivies, c’est l’écho de leurs pas. — Non, mademoiselle, disait Annette, c’est une porte que l’on ferme ; le son court sous les voûtes, et l’on y est souvent trompé. Quand on ne ferait que dire un mot, cela retentit comme un coup de canon. — Il est donc, disait Émilie, bien essentiel de nous taire. De grâce, ne parlons pas avant d’être à votre chambre. Elles s’y trouvèrent enfin, sans avoir rien rencontré. Annette ouvrit la porte, et Émilie se mit sur le lit pour reprendre un peu de force et de respiration. Sa première demande fut si Valancourt n’était pas prisonnier. Annette lui répondit qu’elle n’avait pu le savoir, mais, qu’elle était certaine qu’il y avait plusieurs prisonniers au château. Ensuite elle commença, à sa manière, à raconter le siège, ou plutôt le détail des terreurs et de toutes les souffrances qu’elle avait éprouvées pendant l’attaque. — Mais, ajouta-t-elle, quand j’entendis les cris de victoire sur les remparts, je crus que nous étions tous pris, et je me tenais pour perdue. Au lieu de cela, nous avions chassé les ennemis. J’allai à la galerie du nord, et j’en vis un grand nombre qui s’enfuyaient dans les montagnes. Au reste, on peut dire que les remparts sont en ruines. C’était affreux de voir dans les bois au-dessous tant de malheureux entassés, que leurs camarades retiraient. Pendant le siège, monsieur était ici, il était là ; il était partout à la fois, à ce que m’a dit Ludovico. Pour moi, Ludovico ne me laissait rien voir. Il m’enfermait souvent dans une chambre au milieu du château. Il m’apportait à manger, et venait causer avec moi aussi souvent qu’il le pouvait. Je l’avoue, sans Ludovico je serais sûrement morte tout de bon.

— Eh bien ! Annette, dit Émilie, comment vont les affaires depuis le siège ?

— Oh ! il se fait un fracas terrible, reprit Annette ; les signors ne font autre chose que manger, boire et jouer. Ils tiennent table toute la nuit y et jouent entre eux toutes ces riches et belles choses, qu’ils ont fait apporter dans le temps qu’ils allaient au pillage ou à quelque chose d’approchant. Ils ont des querelles épouvantables sur la perte et sur le gain ; le fier signor Verezzi perd toujours, à ce qu’ils disent. Le signor Orsino le gagne ; cela le fâche, et ils ont eu des altercations. Toutes les belles dames sont encore dans le château, et je vous avoue qu’elles me font peur, quand il m’arrive d’en rencontrer.

— Sûrement, Annette, dit Émilie en tressaillant, j’entends du bruit, écoutez.

— Non, mademoiselle, dit Annette ; ce n’est que le vent dans la galerie. Je l’entends souvent, quand il ébranle les vieilles portes à l’autre bout. Mais pourquoi ne vous couchez-vous pas, mademoiselle ; vous n’avez pas envie de rester ainsi toute la nuit ? Émilie s’étendit sur la couchette, et pria Annette de laisser brûler la lampe. Annette se mit ensuite à côté d’elle ; mais Émilie ne pouvait dormir, et elle croyait toujours entendre quelque bruit. Annette essayait de lui persuader que c’était le vent ; on distingua des pas auprès de la porte. Annette allait sauter à bas du lit, Émilie la retint, et écouta avec elle dans l’angoisse terrible de l’attente. Les pas ne s’éloignaient pas de la porte ; on mit la main sur la serrure, et l’on appela. — Pour l’amour de Dieu, Annette, ne répondez pas, dit Émilie bien doucement, restez tranquille. Nous devrions éteindre notre lampe, sa clarté nous trahira. — Vierge Marie, s’écria Annette, sans songer à la discrétion, je ne resterais pas à présent dans l’obscurité pour tout l’or du monde. Pendant qu’elle parlait, la voix devint plus forte, et répéta le nom d’Annette. — Sainte Vierge, s’écria Annette tout à coup, ce n’est que Ludovico. Elle se levait pour ouvrir la porte, mais Émilie l’en empêcha, jusqu’à ce qu’elle fût plus certaine qu’il était seul. Annette lui parla quelque temps, et lui dit que l’ayant laissé sortir pour aller trouver Émilie, il venait la renfermer de nouveau. Émilie tremblait qu’on ne les surprît, s’ils continuaient de causer au travers de la porte ; elle consentit qu’Annette le fît entrer. Le jeune homme parut, et sa physionomie franche et ouverte confirma l’opinion favorable que ses soins pour Annette avaient fait concevoir à Émilie. Elle lui demanda son secours, si Verezzi le lui rendait nécessaire. Ludovico offrit de passer la nuit dans une chambre du corridor qui tenait à celle d’Annette, et de les défendre à la première alarme.

Émilie fut rassurée par cette promesse ; Ludovico alluma la lampe, se rendit à son poste, et Émilie essaya de reposer. Une trop grande variété d’intérêts occupait son attention ; elle pensait au récit d’Annette, sur les mœurs dépravées de Montoni et de ses compagnons. Elle pensait à sa conduite envers elle, et au danger auquel elle venait d’échapper. À la vue de sa situation actuelle, elle frémit comme à une nouvelle image de terreur : elle se voyait dans un château, habité par le vice et la violence, hors de la protection des lois et de la justice ; enfin, en la puissance d’un homme dont la persévérance était toujours égale, et en qui les passions, et surtout la vengeance, tenaient la place des principes : elle fut forcée de reconnaître encore une fois que ce serait folie et non pas courage, de braver plus longtemps son pouvoir. Elle abandonna toute espérance d’être jamais heureuse avec Valancourt : elle se décida à traiter le lendemain avec Montoni, et à lui tout abandonner, pourvu qu’il lui permît de retourner en France à l’instant. Ces réflexions la tinrent éveillée fort longtemps ; mais la nuit se passa sans que Verezzi lui causât de nouvelles alarmes.

Dès le matin, Émilie eut un long entretien avec Ludovico ; elle apprit de lui des circonstances relatives au château, et reçut des ouvertures sur les projets de Montoni, qui ne firent qu’augmenter son effroi. Elle montra une grande surprise de ce que Ludovico, qui paraissait si touché de la triste position où elle se trouvait dans le château, consentait à y demeurer. Il l’assura que ce n’était pas son intention d’y rester, et elle hasarda de lui demander s’il voudrait seconder sa fuite. Ludovico lui assura qu’il était prêt à la tenter, mais il lui représenta les difficultés de l’entreprise ; sa perte certaine en serait la suite, si Montoni les atteignait avant qu’ils fussent hors des montagnes. Il promit néanmoins d’en chercher avec soin les occasions, et de travailler à un plan d’évasion.

Émilie en ce moment lui confia le nom de Valancourt, et le pria de s’informer si, dans les prisonniers, il s’en trouvait un de ce nom. Le faible espoir que ranima cette conversation, détourna Émilie de traiter sur-le-champ avec Montoni ; elle se détermina, si cela était possible, à retarder son entrevue jusqu’au moment où elle aurait appris quelque chose de Ludovico, et à ne faire sa cession que si tous les moyens de fuir étaient impraticables. Elle y rêvait, quand Montoni, revenu de son ivresse, l’envoya demander sur-le-champ. Elle obéit : il était seul. — J’apprends, dit-il, que vous n’avez pas été cette nuit dans votre chambre : où l’avez-vous passée – Émilie lui détailla quelques circonstances de sa frayeur, et lui demanda sa protection pour en prévenir le retour. — Vous connaissez les conditions de ma protection, lui dit-il : si réellement vous en faites cas, vous ferez en sorte de vous l’assurer. Cette déclaration précise qu’il ne la protégerait que sous condition, pendant sa captivité dans le château, convainquit Émilie de la nécessité de se rendre ; mais d’abord elle lui demanda s’il permettrait son départ immédiatement après qu’elle aurait signé l’abandon. Il le promit solennellement, et lui présenta le papier, par lequel elle lui transportait tous ses droits.

Elle fut longtemps incapable de signer, son cœur était déchiré par divers intérêts opposés ; elle allait renoncer à la félicité de sa vie, à l’espérance qui l’avait soutenue pendant une si longue suite d’adversités.

Montoni lui répéta les conditions de son obéissance ; il lui observa de nouveau que ses moments étaient précieux ; elle prit le papier et le signa. À peine avait-elle fini, qu’elle retomba sur sa chaise ; mais, bientôt remise, elle le pria d’ordonner son départ, et de lui laisser emmener Annette. – Montoni sourit alors. Il était nécessaire de vous tromper, dit-il, c’était l’unique moyen de vous faire agir raisonnablement : vous partirez, mais pas à présent. Il faut d’abord que je prenne possession de ces biens ; quand cela sera fait, vous pourrez, si vous voulez, retourner en France.

La froide scélératesse avec laquelle il violait un engagement formel qu’il venait de prendre, mit Émilie au désespoir ; elle demeura certaine que son sacrifice n’aurait aucune utilité, et qu’elle resterait prisonnière ; elle n’avait point de mots pour exprimer ses sentiments, et sentait bien que tout discours serait sans effet ; elle regardait Montoni de la manière la plus touchante. Il détourna les yeux, et la pria de se retirer. Incapable de le faire, elle se jeta sur une chaise près de la porte, et poussa de profonds soupirs sans trouver de larmes ni de paroles.

— Pourquoi vous livrer à cette douleur d’enfant ? lui dit-il ; efforcez-vous de supporter avec courage ce que maintenant vous ne pouvez éviter. Vous n’avez aucun mal réel à pleurer ; prenez patience, et l’on vous renverra en France. À présent retournez chez vous.

— Je n’ose pas ; monsieur, reprit-elle, je n’ose pas aller dans un lieu où le signor Verezzi peut s’introduire. — Ne vous ai-je pas promis de vous protéger ? dit Montoni. — Vous l’avez promis, monsieur ! dit Émilie en hésitant. — Ma promesse n’est-elle pas bien suffisante ? ajouta-t-il avec sévérité. — Rappelez-vous votre première promesse, signor, dit Émilie tremblante, et vous jugerez vous-même du cas que je dois faire de l’autre ! — Prenez garde, dit Montoni en colère, que je ne vous annonce que je ne vous protégerai pas. Retirez-vous avant que je rétracte ma promesse ; vous n’avez rien à craindre dans votre appartement. Émilie se retira lentement ; mais quand elle fut dans la salle, la crainte de rencontrer Verezzi ou Bertolini, lui fit doubler le pas malgré son excessif accablement, et elle se rendit dans sa chambre. Elle examina avec crainte si personne n’y était caché ; elle ferma ensuite la porte, et se plaça près d’une fenêtre ; elle y resta pour ranimer ses esprits abattus. Trop longtemps harassée, oppressée, elle aurait perdu la raison peut-être, si elle n’eût lutté fortement contre le poids de ses infortunes. Elle s’efforçait de croire que Montoni se proposait réellement de la renvoyer en France, aussitôt qu’il se serait assuré ses biens, et qu’il saurait en attendant la garantir de toute insulte. Son principal espoir néanmoins, c’était Ludovico : elle ne doutait pas de son zèle, quoiqu’il parût lui-même trop peu compter sur le succès ; elle avait un motif aussi pour s’applaudir. Sa prudence, ou plutôt ses craintes, l’avaient empêchée de prononcer à Montoni le nom de Valancourt ; elle avait été mille fois au moment de le faire avant de signer, et de stipuler sa délivrance, si réellement il était prisonnier ; mais si elle l’eût fait, les craintes jalouses de Montoni n’eussent fait que rendre plus pesants les fers de Valancourt ; et peut-être eût-il trouvé de l’avantage à le tenir captif toute sa vie.

Ce triste jour se passa comme tant d’autres s’étaient écoulés, dans la même chambre. Quand la nuit vint, Émilie se serait retirée chez Annette, si un plus fort intérêt ne l’eût retenue chez elle, en dépit de ses frayeurs : quand tout serait calme et que l’heure ordinaire serait venue, Émilie se proposait d’attendre le retour de la musique. Ces accords ne pouvaient l’assurer positivement que Valancourt fût dans le château ; mais ils pouvaient confirmer son idée, et lui procurer une consolation si nécessaire à son accablement actuel : d’un autre côté, si rien ne troublait le silence, elle n’osait pas songer à cette possibilité ; mais elle attendait l’heure dans une grande impatience.

La nuit était fort orageuse ; les bâtiments du château résistaient aux ouragans avec la fermeté d’un roc. De longs gémissements semblaient traverser les airs ; et c’est ainsi que, dans les tempêtes et au milieu de la désolation de la nature, les cœurs affligés s’abusent. Émilie entendit, comme à l’ordinaire, les sentinelles qui se rendaient à leurs postes ; et regardant de sa fenêtre, elle vit que la garde était doublée. Cette précaution lui parut nécessaire, lorsqu’elle eut remarqué le délabrement des murailles. Le bruit qu’elle connaissait de la marche des soldats, celui de leurs voix éloignées, qui s’approchait et se perdait au gré des vents, rappelèrent à sa mémoire les sensations pénibles qu’elle en avait reçues la première fois. Elle en revint à comparer les deux situations : ce n’était pas le moyen de se maintenir dans le repos. Elle arrêta sagement le cours de ses pensées ; et l’heure de la musique n’étant pas encore arrivée, elle referma sa fenêtre, et s’efforça d’attendre patiemment. Elle essaya d’assujettir la porte de l’escalier avec des meubles, comme déjà elle l’avait fait ; mais ces craintes lui firent comprendre combien cet expédient arrêterait peu la force et la persévérance de Verezzi. Elle regardait une grande et pesante armoire, et désirait qu’Annette et elle eussent la force de la mouvoir. Elle accusait la lenteur d’Annette, qui restait avec Ludovico et les domestiques, sans venir la trouver. Elle ralluma son feu pour égayer un peu sa chambre ; elle prit un livre et se plaça auprès. Mais tandis que ses yeux lisaient, son cœur et ses pensées étaient à Valancourt et à ses propres malheurs. Elle pensa, dans un moment où le vent ne faisait pas de bruit, avoir distingué de la musique. Elle alla écouter, mais les sifflements redoublés étouffèrent tout autre son. Dans un nouveau calme, elle entendit distinctement les douces cordes d’un luth. La tempête se releva encore, et dissipa les notes ; mais quand elle se fut apaisée, tremblante d’espoir et de crainte, Émilie ouvrit sa fenêtre pour écouter, et pour tenter d’être entendue du musicien. Endurer plus longtemps les tourments de l’incertitude au sujet de Valancourt, lui paraissait entièrement impossible. Il régnait un si grand silence, qu’elle pouvait distinguer au-dessous d’elle les tendres accents de ce luth, accompagnés d’une voix plaintive, et rendus plus touchants par le murmure sourd des vents éloignés, qui rasaient la surface des bois, et finissaient par tout ébranler.

Émilie écoutait avec respect, avec espoir, avec effroi ; elle retrouva la douceur mélodieuse du luth et de la voix qu’elle connaissait. Convaincue que les sons partaient d’en bas, elle se pencha pour découvrir une lumière ; mais les fenêtres, en bas aussi bien qu’au-dessus, étaient enfoncées à tel point dans les murs épais du château, qu’elle ne pouvait les voir, ni saisir même la clarté faible qui brillait sans doute derrière leurs barreaux. Elle essaya d’appeler ; le vent portait sa voix à l’extrémité de la terrasse ; la musique continuait, et dans les intervalles du vent, on en entendait les accords. Soudain elle crut entendre un bruit dans sa chambre même ; elle se retira précipitamment de la fenêtre, et le moment d’après, elle distingua la voix d’Annette à sa porte. Elle jugea que c’était elle qu’elle avait entendue, et lui ouvrit. — Allez, doucement jusqu’à la fenêtre, Annette, lui dit-elle, et écoutez avec moi ; la musique est de retour. – Elles se turent ; la mesure changea ; Annette s’écria : Vierge Marie ! je connais cette chanson ; c’est une chanson française, une des chansons favorites de mon cher pays. C’était la ballade qu’Émilie avait entendue la première fois, mais non pas celle de la pêcherie de Gascogne. — C’est un Français qui chante, dit Annette ; ce doit être M. Valancourt. — Paix, Annette, dit Émilie ; ne parlez pas si haut, on pourrait nous entendre. — Qui ? le chevalier ? dit Annette. — Non, dit Émilie tristement ; mais quelqu’un pourrait nous trahir près de M. Montoni. Pourquoi penseriez-vous que c’est M. Valancourt qui chante ? Mais chut ! la voix devient plus forte. En reconnaissez-vous le son ? Je crains de m’en fier à mon jugement. — Mademoiselle, reprit Annette, je n’ai jamais ouï chanter le chevalier. – Émilie fut affligée de savoir que l’unique motif d’Annette, pour croire que c’était Valancourt, fût que le musicien était français. Bientôt après elle entendit la romance de la pêcherie ; elle distingua son nom, si souvent répété qu’Annette elle-même l’entendit. Émilie trembla, retomba sur sa chaise ; et Annette appela tout haut ; Monsieur Valancourt ! monsieur Valancourt ! Émilie essayait de la retenir ; elle criait toujours plus fort, et tout à coup la voix et l’instrument cessèrent. Émilie écouta quelque temps dans une attente insupportable. Personne ne répondit. — Cela ne fait rien, mademoiselle, dit Annette ; c’est le chevalier, et je veux lui parler. — Non, non, Annette, dit Émilie ; je veux moi-même lui parler. Si c’est lui, il reconnaîtra ma voix, il parlera. Qui est-ce, dit-elle, qui chante si tard ?

Il se fit un très long silence. Elle répéta et distingua de faibles accents ; mais le vent les confondit : d’ailleurs, ils venaient de si loin, ils passèrent si vite, qu’elle pouvait à peine les entendre, beaucoup moins en distinguer le sens, ou en reconnaître la voix. Après une nouvelle pause, Émilie appela encore ; elles entendirent une voix aussi faible qu’auparavant ; elles s’aperçurent que la force et la direction du vent n’étaient pas les seules causes qui l’étouffassent. La profondeur des fenêtres nuisait plus que la distance. On entendait en général des sons, mais les articulations ne pouvaient parvenir. Émilie osa penser que, puisque l’on n’avait répondu qu’à sa voix, l’étranger était Valancourt sans doute ; il l’avait reconnue. Elle se livra aux transports de sa joie. Annette n’avait pas perdu la parole ; elle continua de crier, et ne reçut aucune réponse. Craignant qu’une plus longue recherche, à cette heure très dangereuse, ne fût remarquée par les gardes, et n’aboutît à rien, Émilie insista pour qu’elle cessât les épreuves, et se détermina à questionner Ludovico le lendemain avec plus de détails qu’elle n’avait fait la veille ; sûre que l’étranger était encore au château, elle pouvait diriger Ludovico à la partie qu’il habitait.

Émilie et Annette se tinrent longtemps à la fenêtre ; mais tout resta dans le calme. Elles n’entendirent ni luth ni voix, et Émilie se trouva aussi oppressée de la joie, qu’elle l’avait été par le sentiment de ses malheurs. Elle traversait la chambre à pas précipités, appelant à demi-voix Valancourt, et retournait à la fenêtre, où elle n’entendait que le murmure du vent dans l’épaisseur des bois. Quelquefois son impatience d’entretenir Ludovico l’engageait à dire à Annette de l’appeler. L’inconvenance de cette démarche, à minuit, la retenait. Annette, pendant ce temps, aussi impatiente que sa maîtresse, allait aussi souvent à la fenêtre pour écouter, et revenait presqu’aussi consternée. À la fin, elle parla du signor Verezzi, et de la crainte qu’elle avait qu’il ne pénétrât dans la chambre par la porte de l’escalier. — Mais la nuit est presque passée, mademoiselle, ajouta-t-elle, après quelques réflexions ; l’aube commence déjà à blanchir au-dessus des montagnes à l’orient.

Émilie avait oublié que Verezzi fût au monde. Ce nom renouvela ses alarmes ; elle se rappela la vieille armoire qu’elle avait désiré de placer contre la porte, et aidée par Annette, elle essaya de l’y conduire ; elle était si pesante, qu’elles ne purent pas même la remuer. Que peut-il y avoir dans cette grande vieille armoire, mademoiselle, dit Annette, pour la rendre si lourde ? Émilie répondit qu’elle l’avait trouvée dans sa chambre à son arrivée au château, et ne l’avait jamais examinée. — Je vais le faire, mademoiselle, dit Annette. Elle essaya de lever la serrure ; mais cette serrure avait un cadenas dont Annette n’avait pas la clef, et qui d’ailleurs paraissait s’ouvrir par un ressort. Le matin commençait à éclairer les fenêtres, et le vent s’était calmé. Émilie regarda les bois encore obscurs, et les montagnes qui commençaient à se colorer : elle vit tout le paysage dans une paix profonde après une horrible tourmente. Les bois étaient sans mouvement ; les nuages que le jour, encore douteux, commençait à rendre transparents, semblaient à peine se mouvoir dans l’atmosphère. Un soldat, à pas mesurés, se promenait sur la terrasse ; deux autres, plus éloignés, fatigués de leur garde, dormaient au bord du parapet. Émilie respira les parfums de l’air et de la végétation ranimée par la pluie de la nuit ; elle écouta encore, cherchant à entendre quelques sons de musique, n’entendit rien, ferma sa fenêtre, et alla chercher un peu de repos.

CHAPITRE VIII.

Plusieurs jours se passèrent dans l’attente. Ludovico avait seulement appris par des soldats qu’il se trouvait un prisonnier dans l’appartement indiqué, que ce prisonnier était français, et qu’il avait été pris dans une escarmouche qui avait eu lieu avec un détachement de ses compatriotes. Durant cet intervalle, Émilie échappa aux persécutions de Bertolini et de Verezzi en se confinant dans sa chambre. Quelquefois, le soir, elle se promenait dans le corridor. Montoni paraissait respecter sa dernière promesse, quoiqu’il eût violé la première. Elle ne pouvait attribuer son repos qu’à la faveur de sa protection. Elle s’en tenait alors si assurée, qu’elle ne désirait pas de quitter le château avant d’obtenir quelque certitude au sujet de Valancourt. Elle l’attendait sans que, jusqu’alors, cette attente lui coûtât de sacrifice ; aucune circonstance n’avait rendu sa fuite probable.

Le quatrième jour Ludovico vint lui apprendre qu’il avait l’espoir de voir le prisonnier. Un soldat avec lequel il était lié, devait le garder la nuit suivante. Son espérance ne fut pas vaine ; sous prétexte d’apporter de l’eau, il entra dans la prison. Mais la prudence l’avait empêché de confier à la sentinelle le motif réel de sa visite, et son entretien fut très court.

Émilie dans sa chambre en attendait le résultat. Ludovico avait promis que sur le soir il accompagnerait Annette dans le corridor. Après plusieurs heures impatiemment comptées, il arriva. Émilie prononça le nom de Valancourt, n’en pût dire davantage, et resta toute tremblante. — Le prisonnier, signora, lui dit Ludovico, n’a pas voulu me confier son nom. Quand j’ai prononcé le vôtre, il a paru comblé de joie, mais moins surpris que je ne l’imaginais. — Se souvient-il de moi ? s’écria enfin Émilie.

— Oh ! c’est M. de Valancourt, dit Annette, qui regardait impatiemment Ludovico. Il la comprit, et dit à Émilie : — Oui, mademoiselle, il s’en souvient, et, j’ose le dire, prend autant d’intérêt à vous que vous en montrez pour lui. Il a demandé comment vous saviez qu’il était ici, et si je lui parlais de votre part. Je n’ai pu répondre à la première question, mais à la seconde, j’ai dit que oui. Il a paru ravi ; et j’ai craint que son extrême joie ne nous trahît à l’égard de la sentinelle.

— Comment est-il, Ludovico ? interrompit Émilie. N’est-il pas triste et bien malade, après cette longue captivité ? — Quant à sa mélancolie, je n’en ai vu aucun symptôme pendant notre entretien. Il semblait dans le plus grand contentement où jamais j’aie vu un mortel. Sa figure était toute joyeuse ; et si j’en juge par-là, il se porte fort bien ; mais je ne le lui ai pas demandé. — Ne vous a-t-il rien remis pour moi ? dit Émilie. — Oh ! oui, signora, reprit Ludovico, qui cherchait dans ses poches. Sûrement, ajouta-t-il, je ne l’aurai pas perdu. Le prisonnier m’a dit, mademoiselle, qu’il vous aurait écrit s’il avait de l’encre et du papier. Il allait me charger d’un long message, quand la sentinelle est rentrée. Mais il m’avait donné ceci. Ludovico tira de son sein une miniature. Émilie la reçut d’une main tremblante, et reconnut son propre portrait, le même que sa mère avait perdu d’une manière si singulière, dans la pêcherie, à la Vallée.

Des larmes de joie et de tendresse coulèrent de ses yeux. Ludovico continua : — Dites à votre maîtresse, m’a-t-il dit en me donnant ce portrait, que cet objet a été le compagnon et la seule consolation de mes malheurs. Dites-lui que je l’ai toujours porté sur mon cœur, et que je le lui envoie comme le gage d’une affection qui ne finira jamais : le monde entier ne m’en séparerait pas. C’est pour elle seule que je l’abandonne, et dans l’unique espoir de le recevoir bientôt de sa main. Dites-lui… À ce moment, signora, la sentinelle entra. Le prisonnier n’en dit pas davantage. Mais il m’avait prié auparavant de lui procurer une entrevue avec vous. Je lui avais représenté combien il me paraissait difficile d’y faire consentir son garde. Il avait répondu que cela était peut-être moins difficile que je ne pensais ; et que si je lui rapportais votre réponse, il pourrait s’expliquer mieux. Voilà, mademoiselle, tout ce qui s’est passé entre nous.

— Comment pourrai-je, Ludovico, dit Émilie, comment pourrai-je jamais récompenser votre zèle ? À présent je n’en ai pas les moyens. Quand reverrez-vous le chevalier ? — Cela est incertain, signora, lui répondit Ludovico ; cela dépend de ceux qui sont de garde. Il n’y en a tout au plus qu’un ou deux à qui j’ose demander l’entrée de la prison.

— Je n’ai pas besoin de vous rappeler, reprit Émilie, combien j’ai d’intérêt à ce que vous le revoyiez bientôt. Dites-lui que j’ai reçu le portrait avec le sentiment qu’il désire. Dites-lui que j’ai beaucoup souffert ; que je souffrirai encore… Elle s’arrêta. — Mais lui dirai-je que vous consentez à le voir ? interrompit Ludovico. — Oh ! certainement, répliqua Émilie. — Mais quand, signora ; en quel lieu ? — Cela dépend des circonstances, dit Émilie. Ce seront elles qui régleront l’heure et le lieu.

— Quant au lieu, mademoiselle, dit Annette, il n’y a dans le château que ce corridor où nous puissions le voir en sûreté ; et pour l’heure, ce doit être celle où ces messieurs sont endormis, si jamais cela leur arrive. — Vous expliquerez ces circonstances au chevalier, Ludovico, dit Émilie. Je remets tout à son jugement et à la possibilité. Dites-lui que mon cœur est le même ; et surtout voyez-le aussitôt que vous le pourrez. Il est superflu de vous dire, Ludovico, avec quelle impatience je vous attendrai. Ludovico lui souhaita le bonsoir et descendit. Émilie se coucha, mais non pas pour dormir. La joie la tenait éveillée comme l’avait fait la douleur. Montoni, son château, s’étaient évanouis devant elle comme une horrible vision fantastique, et son imagination n’était ouverte qu’aux douces illusions du bonheur.

Une semaine s’écoula avant que Ludovico rentrât dans la prison. Les sentinelles, durant cet espace de temps, étaient des hommes en qui il ne pouvait se confier, et il craignait d’éveiller leur curiosité, en demandant à voir leur captif. Pendant cet intervalle, il communiqua à Émilie d’affreux rapports de ce qui se passait au château : débauches, querelles, entretiens de plus en plus alarmants. D’après quelques circonstances qu’il lui apprit, Émilie douta sérieusement que Montoni comptât jamais la relâcher, et craignit même qu’il n’eût toujours sur elle les desseins que d’abord elle avait redoutés. Son nom était souvent prononcé dans les conversations que Bertolini et Verezzi avaient ensemble, et devenait toujours l’occasion d’une dispute. Montoni avait perdu des sommes énormes contre Verezzi ; il devenait d’une probabilité terrible qu’il la destinait à s’acquitter envers lui. Mais comme Émilie ignorait qu’après un service signalé, Montoni avait encouragé l’espoir que Bertolini entretenait sur elle, elle ne pouvait s’expliquer les contestations de Bertolini et de Verezzi. Au reste, leurs motifs lui importaient fort peu. Elle croyait voir sa perte multipliée sous toutes les formes. Elle conjurait Ludovico plus instamment que jamais de revoir le prisonnier, et de ménager leur évasion.

Enfin Ludovico lui dit qu’il avait revu le chevalier ; que celui-ci l’avait engagé à se confier au gardien de sa prison, dont il avait déjà éprouvé la bienveillance, et qui lui avait accordé la permission d’aller une demi-heure dans le château, la nuit suivante, quand Montoni et ses compagnons seraient ensevelis dans le plaisir. Cela est honnête, assurément, ajouta Ludovico mais Sébastien sait bien qu’il ne court aucun risque en laissant sortir le prisonnier, car s’il peut échapper aux barreaux et aux portes de fer, il faudra qu’il soit bien habile. Le chevalier m’a envoyé à vous, signora, pour vous demander de permettre qu’il vous voie cette nuit, ne fût-ce qu’un moment : il ne pourrait plus vivre sous le même toit sans vous voir : quant à l’heure, il ne peut la spécifier ; elle dépend des circonstances (comme vous le disiez, signora). Il vous prie de choisir le lieu, parce que vous devez savoir celui où vous serez le plus en sûreté.

Émilie était si agitée par l’espoir si prochain de revoir Valancourt, qu’il se passa du temps avant qu’elle pût répondre ou déterminer un endroit propre au rendez-vous. Enfin elle n’en vit aucun qui lui promît autant de sécurité que son corridor. Elle n’osait en sortir, dans la crainte de rencontrer Montoni ou quelqu’un de ses hôtes sur la route de leurs chambres. Elle bannit les scrupules de la délicatesse, pour éviter un danger très réel. Il fut convenu que le chevalier viendrait dans la nuit au corridor, et que Ludovico choisirait l’heure la plus sûre. Émilie, comme on peut le croire, passa cet intervalle dans un tumulte d’espérance, de joie, d’anxiété et d’impatience. Jamais, depuis son arrivée au château, elle n’avait observé avec autant de plaisir le soleil qui passait derrière les hautes montagnes, l’ombre du crépuscule, et le voile obscur qui se répandait sur l’horizon. Elle comptait les coups de l’horloge ; elle écoutait les pas des sentinelles qui relevaient la garde, et se réjouissait lorsqu’une heure était écoulée. — Ô Valancourt ! disait-elle, après tout ce que j’ai souffert, après notre longue séparation, quand je pensais que jamais je ne vous reverrais, que jamais je ne devais vous revoir ! nous allons nous retrouver ! Oh ! j’ai enduré la douleur, l’anxiété, l’effroi de succomber aux transports de ma joie ! Elle ne pouvait en ce moment sentir ni regret, ni mélancolie pour des intérêts ordinaires. Le souvenir même d’avoir cédé des biens qui pouvaient assurer la fortune de Valancourt et la sienne, ne jetait sur son esprit qu’une ombre faible et passagère. L’idée de Valancourt, et celle qu’elle le verrait bientôt, étaient les seules qui occupassent son cœur.

Enfin l’horloge sonna minuit. Elle ouvrit sa porte pour écouter s’il se faisait quelque bruit dans le château. Elle entendit seulement, dans le lointain, les bruyants éclata d’une conversation animée, que les échos prolongeaient sous les voûtes. Elle jugea que Montoni et tous ses hôtes étaient à table. — Ils sont occupés pour la nuit, se dit-elle, et Valancourt sera bientôt ici. Elle referma doucement sa porte, et parcourut sa chambre avec l’agitation et l’impatience. Elle allait à sa fenêtre écouter si le luth résonnait. Tout gardait le silence ; son émotion croissait à chaque moment. Incapable de se soutenir, elle s’assit auprès de sa fenêtre. Annette, qu’elle avait retenue, était pendant ce temps-là aussi bavarde que de coutume ; mais à peine Émilie entendit-elle un seul mot de ses discours. Elle avança la tête hors de la fenêtre, et alors elle entendit le luth qui rendait une expression touchante, et que la voix accompagnait.

Émilie ne put retenir des larmes de joie et de tendresse. Quand la romance fut achevée, elle la considéra comme un signal ; il annonçait que Valancourt allait sortir. Bientôt elle entendit marcher ; c’étaient les pas vifs et légers de l’espérance. Elle pouvait à peine se soutenir. On ouvrit la porte ; elle courut au-devant de Valancourt, et se trouva entre les bras d’un homme qu’elle n’avait jamais vu. La figure, le son de voix de l’étranger, tout à l’instant la détrompa ; elle tomba sans connaissance.

En revenant à elle, elle se trouva soutenue par cet homme, qui la considérait avec une vive expression de tendresse et d’inquiétude. Elle n’avait de force, ni pour répondre, ni pour interroger. Elle ne fit aucune question, fondit en larmes, et se dégagea de ses bras. L’étranger changea de physionomie. Surpris, consterné, il regardait Ludovico pour chercher quelqu’éclaircissement ; mais Annette lui donna l’explication que Ludovico même cherchait. — Oh ! monsieur, s’écria-t-elle en sanglotant, monsieur, vous n’êtes pas l’autre chevalier. Nous attendions M. de Valancourt ; ce n’est pas vous. Ah ! Ludovico, avez-vous pu nous tromper ainsi ? Ma pauvre maîtresse ne s’en relèvera jamais ! jamais ! L’étranger, qui semblait fort agité, essaya de lui parler ; mais les mots expirèrent sur ses lèvres ; et frappant son front de sa main, comme dans un soudain désespoir, il se retira tout à coup à l’autre bout du corridor.

Annette sécha ses larmes, et s’adressant à Ludovico : — Peut-être, après tout, lui dit-elle, l’autre chevalier n’est pas celui-ci. Peut-être le chevalier Valancourt est-il encore en bas ? Émilie leva la tête. — Non, répliqua Ludovico ; M. de Valancourt ne fut jamais là-bas, si ce cavalier n’est pas lui. Si vous aviez eu la bonté de me confier votre nom, monsieur, dit-il à l’étranger, cette méprise n’eût point eu lieu. — Il est vrai, lui dit l’étranger en mauvais italien ; mais il était fort important pour moi que mon nom demeurât ignoré de Montoni. Madame, ajouta-t-il, en s’adressant en français à Émilie, permettez-moi un mot d’apologie pour la peine que je vous occasionne. Souffrez que j’explique à vous seule, et mon nom, et les circonstances qui m’ont jeté dans l’erreur. Je suis Français ; je suis votre compatriote. Nous nous trouvons dans une terre étrangère. Émilie essaya de se remettre. Elle hésitait pourtant à lui accorder sa demande ; à la fin elle pria Ludovico d’aller attendre sur l’escalier ; elle retint Annette, et dit à l’étranger que cette fille entendait mal l’italien, et qu’il pourrait lui communiquer en cette langue ce qu’il désirait lui confier. Ils se retirèrent dans une extrémité du corridor, et l’étranger lui dit, avec un long soupir : — Vous, madame, vous ne m’êtes pas inconnue, quoique je sois assez malheureux pour l’être moi-même à vos yeux. Je me nomme Dupont, je suis Français, de Gascogne, votre province natale. Depuis longtemps je vous admire ; que dis-je, et pourquoi le déguiser ? depuis longtemps je vous adore. Il s’arrêta quelque temps, puis continua : — Ma famille, madame, ne doit pas vous être étrangère. Je m’appelle Dupont ; mes parents vivaient à quelques lieues de la Vallée, et j’ai eu le bonheur de vous rencontrer quelquefois en visites dans le voisinage. Je ne vous offenserai point en vous répétant combien vous avez su m’intéresser, combien j’aimais à m’égarer dans les lieux que vous fréquentiez ! combien j’ai visité votre pêcherie favorite, et combien je gémissais alors des circonstances qui m’empêchaient de vous déclarer ma passion ! Je ne vous expliquerai pas comment je succombai à la tentation, et devins possesseur d’un trésor pour moi sans prix, un trésor que je confiai, il y a quelques jours, à votre messager, dans un espoir bien différent de celui qui me reste aujourd’hui. Je ne m’étendrai pas sur ces détails. Laissez-moi implorer votre pardon ; et le portrait que si mal à propos j’ai rendu, votre générosité en excusera le vol, et me le restituera. Mon crime lui-même est devenu ma punition. Ce portrait que j’ai dérobé, a nourri une passion qui doit encore être mon tourment.

Émilie voulut l’interrompre. — Je laisse, monsieur, à votre conscience à décider si, après ce qui vient d’arriver au sujet de M. Valancourt, je dois vous rendre ce portrait. Ce ne serait pas une action généreuse. Vous le reconnaîtrez vous-même, et vous me permettrez d’ajouter que ce serait me faire une injure que d’insister pour l’obtenir. Je me trouve honorée de l’opinion flatteuse que vous avez conçue de moi. Mais… Elle hésita ; la méprise de ce soir me dispense de vous en dire davantage.

— Oui, madame ; hélas ! oui, répliqua l’étranger : après un long silence, il continua : Accordez-moi du moins de vous montrer mon désintéressement, si ce n’est pas mon amour. Acceptez mes services : mais, hélas ! quels services puis-je offrir ? je suis moi-même prisonnier, victime ainsi que vous ! Mais quelque chère que me soit la liberté, je ne la chercherais pas à travers la moitié des hasards que je voudrais affronter pour vous tirer de cet infâme repaire. Acceptez les services d’un ami, et ne me refusez pas la récompense d’avoir tenté du moins de mériter votre reconnaissance.

— Vous la méritez déjà, monsieur, dit Émilie ; le vœu que vous exprimez mérite tous mes remercîments. Excusez-moi si je vous rappelle le danger que vous courez en prolongeant cette entrevue. Ce sera une grande consolation pour moi, soit que vos tentatives échouent, soit qu’elles réussissent, d’avoir un compatriote généreux, disposé à me protéger. M. Dupont prit la main d’Émilie ; elle essaya faiblement de la retirer ; il la pressa respectueusement contre ses lèvres. — Permettez-moi, lui dit-il, de soupirer vivement pour votre bonheur, et de m’applaudir d’une passion qu’il m’est impossible de vaincre. Comme il achevait de prononcer ces mots, Émilie entendit un bruit qui venait de son appartement. Elle se retourna, vit la porte de l’escalier s’ouvrir, et un homme se précipiter dans sa chambre. — Je vous apprendrai à la vaincre, s’écria-t-il en se précipitant dans le corridor, un stylet à la main. Il voulait en frapper Dupont, qui se trouvait alors sans armes. Dupont fit un mouvement, évita le coup, se jeta sur Verezzi, et lui arracha le stylet. Pendant cette lutte, Annette et Émilie coururent dans le corridor, et appelèrent Ludovico. Il n’était plus à l’escalier. Émilie, à mesure qu’elle avançait, était plus effrayée, plus incertaine. Un bruit éloigné qu’elle entendit la fit souvenir de son danger. Elle envoya Annette chercher Ludovico, et retourna dans la galerie où Dupont et Verezzi étaient encore aux prises. C’était sa propre cause qui se décidait avec celle du premier ; et la conduite de M. Dupont l’aurait intéressée à son succès, quand même elle n’aurait pas détesté et redouté Verezzi. Elle se jeta sur une chaise, et les conjura de cesser leur combat : Dupont enfin renversa Verezzi à terre, et l’y laissa tout étourdi de sa chute. Elle pria Dupont de s’échapper avant que Montoni ou quelqu’un de ses compagnons se montrassent ; il refusa de la laisser sans défense ; et pendant qu’Émilie, plus effrayée pour lui que pour elle-même, redoublait ses sollicitations, ils entendirent des pas dans le petit escalier.

— Vous êtes perdu, s’écria-t-elle ; ce sont les gens de Montoni. Dupont ne répondit rien, mais soutint Émilie ; et d’un air ferme et animé, il attendit que ses adversaires parussent. L’instant d’après, Ludovico seul entra ; il jeta à la hâte un coup-d’œil : — Suivez-moi, leur dit-il, si vous aimez la vie ; nous n’avons pas un instant à perdre.

Émilie demanda, ce qui arrivait, où il fallait aller.

— Je n’ai pas le temps de vous le dire, mademoiselle, reprit Ludovico ; fuyez, fuyez.

Elle le suivit sur-le-champ, accompagnée de M. Dupont. Ils descendirent l’escalier, traversèrent le passage voûté ; tout à coup elle se souvint d’Annette, et demanda où elle était. — Elle nous attend, mademoiselle, lui dit Ludovico presque hors d’haleine. On a ouvert les portes tout à l’heure pour un détachement qui venait des montagnes ; je crains qu’on ne les ferme avant que nous n’y soyons arrivés. — Par cette porte, mademoiselle, reprit Ludovico en tenant sa lampe ; prenez garde, il y a deux marches.

Émilie suivait, plus tremblante depuis qu’elle avait su que sa fuite dépendait d’un instant. Dupont la soutenait, et tâchait, en marchant, de ranimer son courage.

— Parlez tout bas, monsieur, lui dit Ludovico ; ces passages renvoient des échos par tout le bâtiment.

— Prenez garde à la lumière, s’écriait Émilie ; vous allez si vite, que le vent l’éteindra.

Ludovico ouvrit une autre porte, derrière laquelle ils trouvèrent Annette, et descendirent quelques marches. Ludovico leur dit que ce passage conduisait à la seconde tour, et ouvrait sur la première. À mesure qu’ils avançaient, des sons tumultueux et confus, qui semblaient venir de la seconde cour, alarmèrent Émilie. — Non, mademoiselle, lui dit Ludovico, notre seul espoir est dans ce tumulte : tandis que les gens du château sont occupés de ceux qui arrivent, nous pourrons peut-être passer les portes sans qu’on nous aperçoive. Mais chut ! ajouta-t-il en s’approchant d’une petite porte qui ouvrait sur la première cour. Restez ici un moment ; je vais voir si les portes sont ouvertes, et s’il se trouve quelqu’un dans le chemin. Je vous prie, monsieur, éteignez la lumière si vous m’entendez parler, reprit Ludovico en donnant sa lampe à Dupont ; et dans ce cas, restez en silence.

À ces mots, il sortit ; et en fermant la porte, ils écoutaient le bruit de ses pas. On n’entendait aucune voix dans la cour qu’il traversait, quoique la seconde retentît d’un bruit considérable. Nous serons bientôt hors des murs, disait Dupont à Émilie. Soutenez-vous encore quelques moments ; tout ira bien.

Mais aussitôt ils entendirent Ludovico qui parlait haut, et distinguèrent aussi une autre voix. Dupont souffla vite la lampe. — Hélas ! il est trop tard, s’écria Émilie ; qu’allons-nous devenir ? Ils écoutèrent encore, et s’aperçurent que Ludovico s’entretenait avec la sentinelle. Le chien d’Émilie, qui l’avait suivie depuis sa chambre, se mit à aboyer. — Le chien nous trahira, dit Dupont, il faut que je le tienne. — Je crains, dit Émilie, qu’il ne nous ait déjà trahis. Dupont le prit, et pendant qu’ils écoutaient tous, ils entendirent Ludovico qui disait à la sentinelle : Je tiendrai votre place pendant ce temps-là.

— Attendons une minute, répliqua la sentinelle, et vous n’aurez pas cet embarras. Ou va envoyer les chevaux aux écuries du voisinage ; on refermera les portes, et je pourrai quitter un moment. — Je n’appelle pas cela un embarras, mon camarade, lui dit Ludovico : vous me rendrez le même service une autre fois. Allez, allez goûter de ce vin ; les compères qui viennent d’arriver, en boivent assez sans vous.

Le soldat hésita, et appela dans la seconde cour pour savoir si l’on n’emmènerait pas les chevaux, et si l’on pourrait refermer les portes. Ils étaient tous trop occupés pour lui répondre, quand même ils l’auraient entendu.

— Oui, oui, lui dit Ludovico, ils ne sont pas si fous ; ils partagent tout entre eux. Si vous attendez que les chevaux partent, vous attendrez que le vin soit bu. J’ai pris ma part ; mais puisque vous ne voulez pas de la vôtre, je ne sais pas pourquoi je ne chercherais pas à l’avoir.

— Halte-là ! s’il vous plaît, cria la sentinelle. Prenez ma place un instant, je ne serai pas long.

— Ne vous pressez pas, reprit froidement Ludovico. J’ai monté la garde en ma vie. Laissez-moi votre mousqueton : si l’on attaque le château, je défendrai le poste comme un héros.

— Le voilà, mon brave ! répondit le soldat. Tenez, prenez-le ; il a vu du service, mais il ne servirait pas de grand’chose pour défendre un château. Je vous dirai une bonne histoire au sujet de ce mousqueton.

— Vous là direz mieux lorsque vous aurez bu, reprit Ludovico. Les voilà déjà qui reviennent.

— Oh ! pourvu que j’aie du vin, dit la sentinelle en courant, je ne vous laisserai pas morfondre.

— Prenez votre temps, je ne suis pas pressé, lui dit Ludovico, qui déjà traversait la cour. Le soldat revint sur ses pas : — N’allez pas si loin, mon ami, pas si loin. Si c’est ainsi que vous montez la garde, il ne faut pas que je quitte, je le vois bien.

— Vous faites bien de revenir, lui répliqua Ludovico ; je n’ai pas eu la peine de courir après vous. Je voulais vous dire que le vin de Toscane était entre les mains de Sébastien ; il en est déjà ivre. Celui que tient Frédéric ne le vaut pas. Mais vous n’en aurez guère, car je les vois qui reviennent.

— Oui, par saint Pierre ! dit le soldat ; et il se mit à courir. Ludovico, en liberté, se hâta d’ouvrir le passage. Émilie succombait presqu’aux anxiétés que lui avait causées ce long colloque. Ludovico leur dit que la cour était libre. Ils le suivirent sans perdre un instant, et ils entraînèrent deux chevaux qui se trouvaient écartés de la seconde cour, et qui mangeaient, dans la première, quelques-unes des grandes herbes qui croissaient entre les pavés.

Ils franchirent sans obstacle ces redoutables portes, et prirent la route qui conduisait au bois. Émilie, M. Dupont, Annette, étaient à pied ; Ludovico, sur un cheval, conduisait l’autre. Arrivés dans les bois, Émilie et Annette se mirent à cheval avec leurs deux protecteurs. Ludovico marcha le premier, et ils échappèrent aussi vite que le permettaient une route brisée, et la lune encore faible qui brillait au travers du feuillage.

 

FIN DU QUATRIÈME VOLUME.

VOLUME CINQUIÈME.



La couverture s’agite s’écarte, et laisse voir…,
une figure humaine.

CHAPITRE PREMIER.

Émilie était si étonnée de ce départ soudain, qu’à peine osait-elle se croire éveillée : elle doutait néanmoins beaucoup si cette aventure se terminerait heureusement ; et ce doute n’était que trop raisonnable. Avant d’être hors des bois, ils entendirent de grands cris apportés par le vent ; et en sortant des bois, ils virent plusieurs lumières qui cheminaient fort vite près du château. Dupont frappa son cheval, et avec un peu de peine il le força d’aller plus vite.

— Ah ! pauvre bête ! s’écria Ludovico ; il doit être assez las. Il a été dehors tout le jour. Mais, signor, fuyons par ici ; les lumières prennent cet autre chemin.

Il donna un grand coup à son cheval, et tous deux se mirent au grand galop. Après une course assez longue, ils regardèrent derrière eux ; les lumières étaient si éloignées, qu’à peine les distinguait-on ; les cris avaient fait place au plus profond silence. Les voyageurs alors modérèrent leurs pas, ils tinrent conseil sur la direction qu’ils devaient suivre. Ils se décidèrent à se rendre en Toscane, à tâcher de gagner la Méditerranée, et à s’embarquer promptement pour la France. M. Dupont avait le projet d’y accompagner Émilie, s’il pouvait découvrir que son régiment en eût repris la route.

Ils étaient alors dans le chemin qu’Émilie avait suivi avec Ugo et Bertrand. Ludovico, le seul de la troupe qui connût les passages de ces montagnes, assura qu’un peu plus avant, à une croisière des chemins, ils en trouveraient un qui descendrait aisément en Toscane ; et qu’à peu de distance, on rencontrerait une petite ville où l’on pourrait se procurer les choses nécessaires au voyage.

— J’espère seulement, ajouta-t-il, que nous ne trouverons pas les pelotons des bandits : il y en a plusieurs en campagne, je le sais. Néanmoins, j’ai toujours un bon mousqueton qui sera de service en cas de rencontre. N’avez-vous aucune arme, monsieur ? — Oui, répliqua Dupont ; j’ai le stylet de l’infâme qui voulait me percer. Mais réjouissons-nous d’être échappés d’Udolphe, et ne nous tourmentons pas d’un danger qui peut ne pas arriver.

La lune s’élevait au-dessus des bois qui couvraient un des côtés de l’étroit vallon qu’ils suivaient : elle leur donnait assez de lumière pour distinguer leur chemin, éviter les roches, qui souvent l’embarrassaient. Ils voyageaient alors à loisir, et dans le plus profond silence ; ils n’étaient point encore remis de l’étonnement où cette fuite subite les avait jetés. L’esprit d’Émilie, particulièrement, était absorbé dans les émotions différentes qu’elle avait reçues. Elle restait dans une rêverie vague, dont la beauté de la scène et le murmure du zéphyr dans le feuillage, contribuaient à augmenter la douceur. Elle pensait à Valancourt, elle pensait à la France avec espoir ; elle y aurait pensé avec joie, si les premiers événements de la soirée ne l’avaient pas épuisée. Une sensation vive était alors au-dessus de ses forces ; mais pendant ce temps, Émilie seule était l’objet des réflexions mélancoliques de Dupont. Cependant le chagrin qu’il éprouvait de sa méprise était adouci par le plaisir de la voir. Ils ne se disaient pas un seul mot ; Annette pensait à cette surprenante fuite, et au train que devaient faire Montoni et les siens, qui sans doute ne l’ignoraient plus. Elle pensait à sa patrie ; elle avait l’espoir d’y retourner, et d’épouser Ludovico sans nul obstacle. La pauvreté ne lui en paraissait pas un. Ludovico, de son côté, se félicitait d’avoir arraché son Annette et la signora Émilie, au danger qui les menaçait. Il s’applaudissait d’échapper lui-même à des hommes dont les mœurs lui faisaient horreur. Il procurait la liberté à M. Dupont ; il espérait un bonheur très prochain avec l’objet de ses amours. Enfin il avait eu l’adresse de tromper la sentinelle, et de conduire toute l’affaire.

Occupés de leurs pensées, les voyageurs furent plus d’une heure en silence, sauf une question de temps à autre que faisait Dupont sur la route, ou une exclamation d’Annette, sur un objet que le crépuscule ne laissait voir qu’imparfaitement. À la fin, on vit des lumières sur le revers d’une montagne ; Ludovico ne douta pas qu’elles ne vinssent de la ville dont il avait parlé. Satisfaits de cette assurance, ses compagnons se replongèrent dans la rêverie ; Annette l’interrompit la première. — Saint Pierre, dit-elle, où trouverons-nous de l’argent ? Je sais que, ni moi, ni ma maîtresse, nous ne possédons pas un sequin. M. Montoni y a mis bon ordre.

Cette remarque produisit un examen, qui se termina par un embarras fort sérieux. Dupont avait été dépouillé de presque tout son argent quand on l’avait fait prisonnier ; il avait donné le reste à la sentinelle, qui lui avait permis de sortir de la prison. Ludovico, qui depuis longtemps ne pouvait obtenir le paiement de ses gages, avait à peine sur lui de quoi fournir aux premiers rafraîchissements dans la ville où ils arrivaient.

Leur pauvreté était d’autant plus affligeante, qu’elle pouvait les retenir plus longtemps dans les montagnes ; et là, quoique dans une ville, ils pouvaient se croire encore presque au pouvoir de Montoni. Les voyageurs, pourtant, n’avaient d’autre parti que celui d’avancer et de tenter la fortune. Ils poursuivirent leur route à travers des vallons sauvages et obscurs, dont les forêts obstruaient quelquefois toute clarté, et ne la rendaient que par intervalles ; lieux, si déserts, qu’on doutait au premier coup d’œil, si jamais être humain y avait mis les pieds. Le chemin qu’ils tenaient pouvait confirmer cette erreur : des herbes hautes, une prodigieuse végétation, annonçaient que du moins les passants y étaient rares.

À la fin, on entendit de très loin les clochettes d’un troupeau : bientôt après, ce fut le bêlement des brebis, et l’on reconnut le voisinage de quelque habitation humaine. Les lumières que Ludovico avait vues, avaient été longtemps dérobées par de hautes montagnes. Ranimés par cette espérance, les voyageurs doublèrent le pas ; et sortant de leur défilé, ils découvrirent une des vallées pastorales des Apennins, faite pour donner l’idée de l’heureuse Arcadie. Sa fraîcheur, sa belle simplicité, contrastaient majestueusement avec les sommets neigeux des montagnes d’à l’entour.

L’aube du matin blanchissait l’horizon : à peu de distance, sur le flanc d’une colline, qui semblait naître aux premiers regards du jour, la petite troupe distingua la ville qu’elle cherchait, et à laquelle elle arriva bientôt : ce ne fut pas sans peine qu’ils y trouvèrent asile et pour eux et pour leurs chevaux. Émilie demanda qu’on ne s’y arrêtât pas plus de temps qu’il ne serait nécessaire ; sa vue excitait la surprise, elle était sans chapeau, et n’avait eu que le temps de prendre un voile. Elle regrettait le dénuement d’argent, qui ne lui permettait pas de se procurer cet article essentiel.

Ludovico examina sa bourse ; elle ne pouvait suffire à payer le rafraîchissement. Dupont hasarda de se confier à leur hôte ; il paraissait bon et honnête ; Dupont lui expliqua leur position, et le pria de les aider à continuer leur voyage. L’hôte promit de s’y prêter autant qu’il le pourrait, puisqu’ils étaient des prisonniers qui échappaient à Montoni ; il avait des raisons personnelles pour le haïr : il consentit à leur procurer des chevaux frais pour gagner une ville prochaine ; mais il n’était pas assez riche pour leur donner de l’argent ; ils étaient à se lamenter, lorsque Ludovico, après avoir conduit les chevaux à l’écurie, rentra ivre de joie, et la leur fit vite partager ; en levant la selle d’un des chevaux, il avait trouvé un petit sac rempli, sans doute, du butin fait par un des condottieri. Ils revenaient du pillage lorsque Ludovico s’était sauvé, et le cheval étant sorti de la seconde cour où buvait son maître, avait emporté le trésor sur lequel le brigand comptait.

Dupont trouva que cette somme était très suffisante pour les conduire tous en France : il était alors résolu d’y accompagner Émilie, quelles que fussent les nouvelles qu’il apprendrait de son régiment. Il se fiait à Ludovico autant que le permettait une connaissance si courte, et pourtant il ne souffrait pas la pensée de lui confier Émilie pour un si long voyage. D’ailleurs, peut-être il n’avait pas le courage de se refuser au plaisir dangereux qu’il trouvait à la voir.

On tint conseil sur le port vers lequel on devait se diriger. Ludovico, bien informé de la géographie de son pays, assura que Livourne était le port le plus accrédité et le plus proche. Dupont savait aussi qu’il était le mieux assorti au succès de leurs plans, puisque chaque jour il en partait des vaisseaux de toutes nations. Il fut déterminé qu’on s’y acheminerait promptement.

Émilie acheta un chapeau de paille, tel que le portaient les paysannes de Toscane, et quelques petits objets nécessaires au voyage. Les voyageurs échangèrent leurs chevaux fatigués contre de meilleurs, et se remirent joyeusement en route avec le soleil levant. Après quelques heures de voyage à travers un pays romantique, ils commencèrent à descendre dans la vallée de l’Arno. Émilie contempla tous les charmes d’un paysage pastoral et agreste, unis au luxe des maisons qu’y possédaient les nobles de Florence, et aux richesses d’une culture variée. De loin, vers l’orient, Émilie découvrit Florence ; ses tours s’élevaient sur le plus brillant horizon. Sa plaine fertile allait joindre les Apennins. Des palais, des jardins magnifiques la décoraient de tous côtés. Des bosquets d’orangers, de citronniers, de vignes et d’arbres fruitiers, des plantations d’oliviers et de mûriers, la coupaient en tout sens. À l’occident, cette belle plaine se terminait à la mer. La côte était si éloignée, qu’une ligne bleuâtre l’indiquait seule à l’horizon, et une légère vapeur de marine se distinguait au-dessus dans l’atmosphère.

Émilie, du fond de son cœur, salua les vagues qui allaient la reporter dans sa patrie. Le souvenir de cette patrie lui coûtait pourtant un soupir ; elle n’avait point de maison pour l’y recevoir, point de parents pour la féliciter. Pèlerine affligée, elle allait répandre des larmes sur le tombeau de son père. Elle ne se réjouissait pas non plus en songeant au long intervalle qui pourrait s’écouler avant qu’elle revît Valancourt. Peut-être serait-il retenu à son corps, dans une province très éloignée. Mais quand ils se rencontreraient, ce serait seulement pour déplorer l’heureuse scélératesse de Montoni. Cependant elle aurait encore senti un plaisir inexprimable à se retrouver dans le pays qu’habitait Valancourt, quand même elle eût été certaine de ne pas l’y voir.

La chaleur était excessive. Il était midi. Les voyageurs cherchèrent une retraite pour se reposer à l’ombre. Les bocages qu’ils parcouraient, remplis de raisins sauvages, de framboises et de figues, leur promettaient un rafraîchissement agréable. Ils s’arrêtèrent sous un berceau dont le feuillage épais affaiblissait l’ardeur du soleil. Une fontaine qui jaillissait du roc donnait à l’air quelque fraîcheur. On laissa paître les chevaux. Annette avec Ludovico allèrent cueillir des fruits, et en apportèrent abondamment. Les voyageurs s’assirent à l’ombre d’un bosquet de sapins et de hêtres. La pelouse autour d’eux était émaillée de tant de fleurs parfumées, que, même au sein des Pyrénées, Émilie en avait moins vu. Ils y prirent leur frugal repas ; et sous l’ombrage impénétrable de ces gigantesques sapins, ils contemplaient le paysage qui, couvert des feux du soleil, descendait jusqu’à la mer.

Émilie et Dupont redevinrent peu à peu silencieux et pensifs. Annette était joyeuse et babillarde. Ludovico était fort gai, sans oublier les égards qu’il devait à ses compagnons de voyage. Le repas fini, Dupont engagea Émilie à tâcher de goûter le sommeil pendant l’extrême chaleur. Il conseilla aux domestiques d’en faire autant, et proposa de veiller. Ludovico voulut lui en épargner la peine. Émilie et Annette, fatiguées du voyage, essayèrent de reposer, et Ludovico fit la garde, armé de son mousqueton.

Quand Émilie s’éveilla, elle trouva la sentinelle endormie à son poste, et Dupont éveillé, mais enseveli dans ses tristes pensées. Le soleil était trop élevé pour leur permettre de continuer le voyage. Il était nécessaire que Ludovico, fatigué de tant de peines qu’il avait prises, pût achever en paix son sommeil. Émilie prit ce moment pour savoir, par quel accident Dupont était devenu prisonnier de Montoni. Flatté de l’intérêt que lui témoignait cette question, et de l’occasion, qu’elle fournissait pour l’entretenir de lui-même, Dupont la satisfit promptement.

— Je vins en Italie, madame, dit Dupont, au service de mon pays. Un engagement dans les montagnes, avec les bandes de Montoni, mit en déroute mon détachement. Je fus pris avec quelques-uns de mes camarades. Quand on m’apprit que j’étais captif, le nom de Montoni me frappa. Je me rappelai que votre tante avait épousé un Italien de ce nom, et que vous les aviez suivis en Italie. Ce ne fut pourtant que longtemps après que je fus certain, madame, et que ce Montoni était le même, et que vous habitiez sous le même toit que moi. Je ne vous fatiguerai pas en vous peignant mon émotion lorsque j’appris cette nouvelle. Je le dus à une sentinelle, et je sus le gagner au point de m’accorder plusieurs jouissances, dont l’une surtout m’importait extrêmement, et n’était pas sans danger pour cet homme. Il persista pourtant à ne se charger d’aucune lettre, et à refuser de me faire connaître à vous. Il tremblait d’être découvert, et d’éprouver toutes les vengeances de Montoni. Il me fournit les occasions de vous voir plusieurs fois. Vous en êtes surprise, madame, et je vais m’expliquer mieux. Ma santé souffrait extrêmement du défaut d’air et d’exercice, et j’obtins à la fin, ou de la pitié ou de l’avarice, le moyen de me promener la nuit sur la terrasse.

Émilie devint très attentive, et Dupont continua.

— En m’accordant cette permission, mon garde savait bien que je ne pourrais m’évader. Le château était gardé avec une extrême vigilance, et la terrasse était élevée sur un roc perpendiculaire. Il me montra aussi une porte cachée dans la boiserie de la chambre où j’étais détenu, il m’apprit à l’ouvrir. Cette porte donnait sur un passage formé dans l’épaisseur des murs ; il s’étendait le long du château, et venait aboutir au coin du rempart oriental. J’ai appris depuis qu’il se trouvait d’autres couloirs dans les murailles énormes de ce prodigieux édifice. On les destinait certainement à faciliter les évasions en temps de guerre. C’est par ce chemin que, pendant la nuit, je me rendais à la terrasse. Je m’y promenais avec une extrême précaution, de peur que mes pas ne me trahissent. Les sentinelles étaient placées assez loin, parce que les murailles, de ce côté, suppléaient aux soldats. Dans une de ces promenades nocturnes, je remarquai une lumière qui venait d’une fenêtre au-dessus de ma prison. Il me vint à l’esprit que cet appartement pouvait être le vôtre, et dans l’espérance de vous voir, je me plaçai vis-à-vis de la fenêtre.

Émilie, se rappelant la figure qu’elle avait vue sur la terrasse, et qui l’avait jetée dans une perplexité si grande, s’écria tout-à-coup : — C’était donc vous, monsieur Dupont, qui me causiez une si ridicule terreur ? De longues souffrances avaient tant affaibli ma tête, que le moindre incident m’alarmait. – Dupont se reprocha de lui avoir occasionné quelque crainte ; puis il ajouta : — Appuyé sur le parapet en face de votre fenêtre, la considération de votre situation mélancolique et de la mienne m’arracha d’involontaires gémissements qui vous attirèrent à la fenêtre, du moins je l’imagine. Je vis une personne que je crus être vous. Oh ! je ne vous dirai rien de mon émotion à ce moment. Je désirais parler ; la prudence me retint, et un mouvement de la sentinelle m’obligea de fuir à l’instant.

Il se passa du temps avant que je pusse tenter une seconde promenade. Je ne pouvais sortir que lorsque l’homme que j’avais gagné était de garde ; il me fallait attendre son tour. Pendant ce temps, je me convainquis de la réalité de mes conjectures sur la situation de votre appartement. À ma première sortie ; je retournai à votre fenêtre, et je vous vis sans oser vous parler. Je saluai de la main, vous disparûtes. J’oubliai ma prudence ; je poussai une plainte. Vous revîntes, vous parlâtes. J’entendis les accents de votre voix. Ma discrétion m’aurait abandonnée ; mais j’entendis une sentinelle, je me retirai promptement, et cet homme m’avait vu. Il me suivit ; il allait me joindre, si un stratagème ridicule n’eût en ce moment fait ma sûreté. Je connaissais la superstition de ces gens-là ; je poussai un cri lugubre, dans l’espérance qu’on cesserait de me poursuivre. Heureusement je réussis. L’homme était sujet à se trouver mal ; la frayeur que je lui fis lui procura un de ces accès, ce qui assura ma retraite. Le sentiment du danger que j’avais couru, et que le doublement des gardes, à cette occasion, rendait plus grand, me détourna d’errer encore sur la terrasse. Mais, dans le silence des nuits, je m’amusais d’un vieux luth que m’avait procuré le soldat ; je l’accompagnais de ma voix, et quelquefois, je l’avouerai, j’avais l’espoir d’être entendu par vous. Il y a bien peu de soirées que cet espoir fut accompli. Je crus entendre une voix qui m’appelait ; je craignis de répondre, à cause de la sentinelle. Avais-je raison, madame, de me le persuader ainsi ? Était-ce vous qui parliez ?

— Oui, lui dit Émilie avec un soupir involontaire, vous aviez raison.

Dupont, en observant la pénible émotion que ce sujet causait à Émilie, changea alors de conversation. Pendant une de mes excursions dans le passage dont je vous ai parlé, j’ai entendu, dit-il, un très singulier entretien.

— Dans le passage ! dit Émilie avec surprise.

— Je l’entendis dans le passage, dit Dupont ; mais il venait d’un appartement contre le mur duquel le passage était pratiqué. Le mur était, en cet endroit, si mince, et même si dégradé, que j’entendais distinctement la conversation de l’autre côté. Montoni et ses compagnons étaient rassemblés dans une salle. Montoni commença le récit de l’extraordinaire histoire dont l’ancienne dame du château était le sujet. Il raconta d’étranges circonstances ; sa conscience doit savoir à quel point elles sont vraies, et je crains que sa conscience ne prononce contre lui. Mais vous, madame, vous connaissez sans doute le rapport qu’il fait circuler sur le destin mystérieux de cette dame ?

— Je le connais, monsieur, dit Émilie, et je m’aperçois que vous n’y croyez pas.

— J’en doutais, répliqua Dupont, avant l’époque dont je vous parle ; mais le récit de Montoni aggrava mes soupçons. Je demeurai presque persuadé qu’il était un assassin. Je tremblai pour vous. J’avais entendu les convives prononcer votre nom d’une manière inquiétante ; et sachant que les plus impies des hommes sont aussi les plus superstitieux, je me décidai à épouvanter leur conscience, et à les détourner du crime que je redoutais. J’écoutai attentivement Montoni, et dans les plus frappants détails de son histoire, je joignis ma voix à la sienne, et répétai ses derniers mots, en déguisant et renforçant mes tons.

— N’aviez-vous pas peur d’être découvert ? dit Émilie.

— Non, reprit Dupont ; je savais que si Montoni avait connu le secret du couloir, il ne m’aurait pas enfermé dans l’appartement où il conduisait. Mais j’étais d’ailleurs assuré qu’il ne le connaissait pas. La compagnie, pendant quelques moments, ne fit pas attention à ma voix. À la fin cependant, l’alarme fut si grande, que tous prirent le parti de déserter l’appartement. Montoni ordonna aux domestiques de faire des recherches. Je retournai à ma prison, dont cette place était éloignée.

— Je me souviens parfaitement, dit Émilie, de la conversation dont vous parlez ; elle effraya beaucoup la société de Montoni ; et j’avouerai que je fus assez faible pour partager cet effroi.

M. Dupont et Émilie continuèrent à parler de Montoni, de la France, et du plan de leur voyage. Émilie lui apprit qu’elle avait l’intention de se retirer en Languedoc, dans un couvent où elle avait reçu de grandes marques d’intérêt ; elle comptait de-là écrire à son parent M. Quesnel, pour l’informer de sa conduite ; elle avait le projet d’attendre que la Vallée revînt entre ses mains, et espérait que sa fortune lui permettrait alors de l’habiter. Dupont lui donna lieu de croire que les propriétés dont Montoni avait voulu la dépouiller, n’étaient pas à jamais perdues ; il la félicita d’avoir échappé à Montoni, qui sans doute l’eût gardée prisonnière toute la vie. La possibilité de retrouver les biens de sa tante, et pour Valancourt et pour elle, répandit un rayon de joie dans le cœur d’Émilie. Depuis plusieurs mois elle n’avait rien éprouvé de semblable ; elle s’efforça néanmoins de le dissimuler à Dupont, pour lui éviter le chagrin d’entendre parler de son rival.

Ils continuèrent leur entretien jusqu’au moment où le soleil commença à baisser : Dupont éveilla Ludovico, et ils se remirent tous en route. Ils descendirent jusqu’au fond de la vallée, se trouvèrent au bord de l’Arno, et côtoyèrent ses rives, ravis des sites qui les environnaient, et sensibles aux souvenirs que rappelaient ces ondes poétiques. De loin, ils entendirent les chants joyeux des paysans dispersés dans les vignes ; le soleil à son coucher teignait les vagues d’un jaune d’or, et le crépuscule tirant un voile pourpré sur les montagnes, les enveloppa enfin dans les ténèbres ; la mouche luisante couvrit de ses paillettes le feuillage des bosquets.

Les voyageurs traversèrent l’Arno au clair de la lune, dans un bac. Apprenant que la ville de Pise n’était située qu’à quelques milles sur ses bords, ils auraient désiré qu’un bateau les y conduisît ; il ne s’en trouvait pas, et ils reprirent leurs chevaux harassés, à l’effet de gagner cette ville. À mesure qu’ils approchaient, la vallée s’élargissait, et devenait une plaine couverte de bleds, parsemée de vignobles, d’oliviers et de mûriers. Il était tard avant qu’ils fussent aux portes : Émilie fut surprise d’entendre le bruit des danses et celui des instruments, et de voir les groupes heureux qui remplissaient les rues, elle se croyait presque à Venise ; mais elle n’apercevait ni la mer brillant au clair de lune, ni les riantes gondoles qui sillonnaient les flots, ni ces palais élégants qui semblaient réaliser les rêves de l’imagination, et les féeries et les merveilles. L’Arno promenait ses eaux au travers de la ville ; mais des concerts sur les balcons n’en augmentaient pas le charme ; on n’entendait que les cris des matelots qui amenaient les vaisseaux de la Méditerranée, la chute de leurs ancres, et le sifflet des contremaîtres. Dupont imagina que l’on pourrait trouver à Pise, un vaisseau prêt à faire voile pour la France, et s’épargner ainsi le voyage de Livourne. Aussitôt qu’Émilie fut établie dans une auberge, il alla prendre des informations ; mais ses efforts et ceux de Ludovico, ne purent faire découvrir une seule barque frétée pour France. Dupont fit aussi de vaines recherches sur le sort de son régiment ; il n’en put rien apprendre. Les voyageurs fatigués de la marche du jour, se retirèrent de bonne heure : ils partirent le lendemain matin ; et sans s’arrêter aux antiquités de cette ville célèbre, aux merveilles de la tour penchée, ils profitèrent de la fraîcheur, et traversèrent une contrée riche et fertile. Les Apennins avaient perdu leur hauteur imposante, et augmentaient les charmes d’un paysage pastoral ; Émilie en y descendant, regardait avec admiration Livourne, et sa large baie couverte de vaisseaux, et bordée de montagnes.

Elle n’eut pas moins de plaisir que de surprise, quand elle trouva la ville remplie de personnes de toutes nations. Tant de costumes divers lui rappelaient les mascarades de Venise, au temps du carnaval ; mais c’était en ce lieu une foule sans gaîté, du bruit et non de la musique, et l’élégance ne se trouvait que dans les points de vue.

M. Dupont en arrivant se rendit au port ; on lui parla de plusieurs vaisseaux français, et d’un entre autres qui devait, sous peu de jours, lever l’ancre pour aller à Marseille. On pourrait dans cette ville s’en procurer facilement un autre, pour traverser le golfe de Lyon, et gagner Narbonne. C’était près de cette ville qu’était situé le couvent où Émilie se proposait de se retirer. Dupont engagea le capitaine à les conduire jusqu’à Marseille, et Émilie fut bien aise d’apprendre que son passage en France était désormais assuré. Soulagée de la crainte qu’on ne la poursuivît, heureuse de l’espoir de revoir bientôt sa patrie et le pays qu’habitait Valancourt, elle reprit une gaîté qu’elle n’avait guère connue depuis la mort de son père. Dupont découvrit à Livourne que son régiment était embarqué pour la France ; il en eut une extrême joie, parce qu’autrement, il n’aurait pu y accompagner Émilie, sans encourir les reproches de sa conscience, et le mécontentement de ses chefs. Il sut contraindre sa passion, jusqu’au point de ne la point exprimer à Émilie, et la força elle-même de l’estimer et de le plaindre, puisqu’elle ne pouvait pas l’aimer. Il s’occupa de l’amuser, en lui montrant les environs de la ville ; ils se promenaient sur le rivage, sur les quais couverts de peuple. Émilie prenait intérêt à l’arrivée, au départ des vaisseaux ; elle partageait la joie du retour ; et quelquefois attendrie par la douleur des amis qui se séparaient, elle mêlait une larme à celles qu’elle leur voyait répandre.

CHAPITRE II.

Retournons maintenant en Languedoc, et occupons-nous du comte de Villefort, ce seigneur qui avait hérité des terres du marquis de Villeroy, près du monastère de Sainte-Claire. On peut se souvenir que ce château n’était pas habité quand Émilie se trouva avec son père dans le voisinage, et que Saint-Aubert parut fort affecté en apprenant qu’il était aussi près du château de Blangy. Le bon Voisin avait tenu, au sujet de ce château, quelques propos alarmants pour la curiosité d’Émilie.

C’est en 1584, l’année que Saint-Aubert mourut, que François de Beauveau, comte de Villefort, prit possession d’un immense domaine, appelé Blangy, situé en Languedoc, sur les bords de la mer. Cette terre, pendant plusieurs siècles, avait appartenu à sa famille ; elle lui revenait par la mort du marquis de Villeroy son parent, homme d’un caractère austère et de manières très réservées. Cette circonstance, jointe aux devoirs de sa profession, qui l’appelaient souvent à la guerre, avait prévenu toute espèce d’intimité entre lui et le comte de Villefort. Ils se connaissaient peu, et le comte n’apprit sa mort qu’en recevant le testament qui lui donnait Blangy. Ce ne fut que l’année suivante qu’il se détermina à le visiter, et à y passer tout l’automne. Il se rappelait souvent Blangy avec les vives couleurs que prête l’imagination au souvenir des plaisirs de la jeunesse. Dans ses premières années il avait connu la marquise ; il avait visité ce séjour dans l’âge où les impressions des plaisirs demeurent surtout sensibles. L’intervalle qui s’était depuis écoulé dans les secousses et le tumulte des affaires, qui trop souvent corrompent le cœur et gâtent le goût, n’avait point effacé de sa mémoire les ombrages du Languedoc, et jamais ce souvenir ne l’avait trouvé indifférent.

Pendant plusieurs années, le feu marquis avait abandonné le château. Le vieux concierge et sa femme l’avaient laissé dégrader à l’excès. Le comte prit le parti d’y passer un automne pour veiller aux réparations. Les prières, les larmes même de la comtesse qui, au besoin, savait pleurer, n’avaient pas eu le pouvoir de changer sa résolution. Elle se prépara donc à souffrir ce qu’elle ne pouvait empêcher, et à s’absenter de Paris. Sa beauté y réunissait les suffrages, mais son esprit y avait peu de droits. Le mystérieux ombrage des bois, la grandeur sauvage des montagnes, la solitude imposante des salles gothiques, des longues galeries qui ne résonnaient qu’aux pas d’un domestique ou aux sons de l’horloge du château, tous ces objets ne lui offraient qu’une triste perspective. Elle s’efforçait de prendre courage, en pensant aux récits des jolies vendanges de Languedoc. Mais, hélas ! en Languedoc, on ignorait les contre-danses de Paris, et les fêtes rustiques des paysans étaient peu propres à flatter un cœur dont le luxe et ses habitudes avaient banni depuis longtemps les goûts simples et les bons penchants.

Le comte avait un fils et une fille, enfants de son premier mariage ; il désira qu’ils vinssent avec lui. Henri, alors dans sa vingtième année, était au service de France. Blanche, qui n’avait pas encore dix-huit ans, était toujours dans le couvent où on l’avait placée, lors du second mariage de son père. La comtesse, n’avait ni assez de talents pour élever sa belle-fille, ni assez de courage pour l’entreprendre. Elle avait conseillé ce parti ; et la crainte qu’une beauté naissante ne vînt à éclipser la sienne, lui avait fait depuis employer mille moyens pour prolonger la réclusion de Blanche. Elle n’apprit pas, sans une grande mortification, le dessein qu’avait son époux ; elle se consolait néanmoins en considérant que, si Blanche sortait du couvent, l’obscurité de la province ensevelirait pendant quelque temps ses charmes.

Le jour du départ, les postillons s’arrêtèrent au couvent, par ordre du comte, pour prendre Blanche. Son cœur palpitait de plaisir, aux idées de nouveauté et de liberté qui s’offraient à elle. À mesure que l’époque du voyage s’était rapprochée, son impatience était devenue plus forte ; et pendant cette nuit, la plus ennuyeuse qu’elle eût passée, elle avait compté les minutes. L’aube du jour avait paru ; la cloche du matin avait sonné ; elle avait entendu les religieuses sortir de leurs cellules, et s’était élancée de son lit pour saluer ce beau jour. Elle allait se voir délivrée des entraves du cloître, et goûter la liberté dans un monde où le plaisir souriait toujours, où la bonté ne s’altérait jamais, où le plaisir et la bonté régnaient sans nul obstacle. Quand on sonna à la porte de clôture, Blanche courut à la grille ; elle entendit le bruit des roues, vit dans la cour la voiture de son père ; elle sauta de joie en parcourant les corridors. Une religieuse vint la chercher, par ordre de l’abbesse, qui était au parloir à recevoir la comtesse, celle-ci parut à Blanche un ange qui allait la conduire au temple du bonheur. L’émotion de la comtesse en la voyant ne fut pas de la même nature. Blanche n’avait jamais paru aussi aimable, et le sourire de la joie donnait à tous ses traits la beauté de l’innocence heureuse.

Après un entretien fort court, la comtesse prit congé de l’abbesse : c’était le moment que Blanche attendait impatiemment, comme l’instant où allaient commencer son bonheur et le charme de sa vie. Était-ce donc le moment des larmes et des regrets ? Il le fut pourtant. Elle se retourna, d’un œil attendri, vers ses jeunes compagnes, qui pleuraient en lui disant adieu. Madame l’abbesse elle-même, si grave, si imposante, la quitta avec un degré de chagrin dont une heure auparavant elle ne se serait pas crue capable. On peut le comprendre, si l’on considère avec quelle répugnance nous quittons des objets même désagréables, quand nous savons que c’est pour toujours. Elle embrassa les religieuses, et suivit la comtesse. Elle sortait tout en larmes d’un séjour qu’elle avait cru quitter en riant.

La présence de son père, les distractions de la route absorbèrent bientôt ses idées, et dispersèrent ce nuage de sensibilité. Peu attentive à l’entretien de la comtesse et de mademoiselle Béarn son amie, Blanche se perdait en une rêverie douce ; elle voyait les nuages qui flottaient en silence sur le vague bleu des airs ; ils voilaient le soleil, promenaient les ombres sur la contrée, et quelquefois la découvraient toute rayonnante. Ce voyage fut pour Blanche une succession de plaisirs ; la nature, à ses yeux, variait à chaque instant, et lui fournissait les plus belles et les plus charmantes images.

Sur le soir du septième jour, les voyageurs aperçurent Blangy. Sa situation romantique fit une forte impression sur Blanche ; elle observait avec étonnement les montagnes des Pyrénées, qu’elle n’avait vues que de loin pendant le jour. Elles s’élevaient alors à quelques lieues, avec leurs crêtes à pic, leurs précipices immenses ; et les nuages du couchant qui flottaient autour d’elles, les découvraient ou les confondaient tour-à-tour. Les derniers rayons du soleil donnaient une teinte rougeâtre à leurs sommets de neige ; les pointes inférieures étaient toutes revêtues d’un coloris varié, et la nuance bleuâtre qui marquait leurs sombres profondeurs, contrastait avec la splendeur de la lumière. Les plaines du Languedoc, rougies de grappes purpurines, plantées de mûriers, d’amandiers et d’oliviers, s’étendaient à l’orient et au nord. Au sud la Méditerranée, claire comme un cristal, bleue comme le ciel qu’elle réfléchissait, portait une foule de voiles blanches que frappait le soleil, et dont le mouvement vivifiait la scène. Sur un promontoire élevé, baigné des eaux de la Méditerranée, était placé le château du comte ; des forêts de sapins, de chênes, de châtaigniers qui descendaient jusques dans la plaine, et ne permettaient pas de le distinguer en entier, s’étendaient au loin sur les bords de la mer.

À mesure que Blanche approchait, les traits gothiques de cette antique demeure se dessinaient successivement. D’abord une tour fortifiée s’élevait entre les arbres, puis l’arcade ruinée d’une porte immense ; Blanche croyait presque approcher du château célébré dans les vieilles histoires, où les chevaliers, voyaient à travers les créneaux un champion et sa suite revêtus d’armes noires, et qui venait arracher la dame de ses pensées à l’oppression d’un rival orgueilleux. Elle avait lu cette légende dans la bibliothèque du monastère, qui, comme celle de presque tous les couvents, était remplie d’anciennes chroniques.

Les voitures s’arrêtèrent à une porte qui conduisait à l’enceinte du château, et qui alors était fermée. La grosse cloche qui devait servir à annoncer les étrangers, était depuis longtemps tombée de sa place ; un domestique monta sur un mur ruiné, pour avertir les gens du château que leur maître arrivait.

Blanche, appuyée à la portière, s’abandonnait aux douces et charmantes émotions que l’heure et le lieu lui causaient. Le soleil avait quitté les cieux ; le crépuscule brunissait les montagnes ; les flots très éloignés, réfléchissant encore les nuances ternes de l’occident, semblaient comme une trace de lumière qui bordait l’horizon. On entendait le bruit monotone des vagues qui venaient se briser sur le rivage. Chaque personne de la compagnie rêvait aux objets dont elle était occupée. La comtesse regrettait les plaisirs de Paris, voyait avec dégoût ce qu’elle appelait de tristes bois et une solitude sauvage ; et frappée de l’idée qu’elle serait séquestrée dans ce vieux château, elle était disposée à ne rien voir qu’avec mécontentement. Les sentiments de Henri étaient à peu de chose près les mêmes ; il donnait un triste soupir aux délices de la capitale, et au souvenir d’une dame qu’il aimait, du moins le croyait-il, et il est sûr que son imagination en était occupée ; mais le pays, un genre de vie différent, avaient pour lui les charmes de la nouveauté, et ses regrets étaient mélangés des riantes illusions de la jeunesse. Les portes s’ouvrirent à la fin ; la voiture avança lentement sous de grands châtaigniers, qui achevaient d’obscurcir le jour. On suivait une ancienne avenue, que de grandes herbes et d’autres plantes rendaient alors presque impraticable, et qu’on ne distinguait plus qu’à l’éloignement des arbres. Cette avenue avait un quart de lieue de long : c’était celle où Saint-Aubert et Émilie s’étaient engagés une fois en arrivant dans le voisinage, par l’espoir de trouver un asile. La solitude de ce lieu, et une figure que le postillon avait prise pour un voleur, leur avaient fait tout-à-coup rebrousser chemin.

— Quelle déplaisante habitation, s’écria la comtesse, à mesure que la voiture avançait au milieu des bois ! Sûrement, monsieur, vous ne comptez pas rester l’automne entier dans cette barbare solitude ? Il y faudrait porter une coupe d’eau du Léthé, afin qu’au moins le souvenir d’un pays moins affreux n’augmentât pas la laideur de celui-ci.

— Je me conduirai suivant les circonstances, dit le comte. Cette solitude barbare était l’habitation de mes ancêtres.

La voiture s’arrêta au château, et devant la porte du vestibule attendaient le vieux concierge et les domestiques de Paris, qu’on avait envoyés pour disposer le château. Blanche s’aperçut que l’édifice n’était pas entièrement dans le style gothique, et qu’il s’y trouvait beaucoup d’additions très modernes. La salle énorme et sombre où elle entra, n’était pas à la vérité de ce nombre : une tapisserie somptueuse, qu’on ne pouvait alors distinguer, représentait sur les murailles quelques traits des romans provençaux. La grande fenêtre était parée d’églantiers et de pampres en berceaux. Ouverte en ce moment, elle laissait voir au travers un plan incliné de verdure, que formait la cime des bois sur la pente du promontoire. Au-delà se découvraient les flots de la Méditerranée, qui, au sud et à l’orient, se perdaient avec l’horizon.

Blanche, qui traversait la salle, s’arrêta un moment pour observer un si beau coup d’œil ; l’obscurité du soir ne le dérobait pas tout-à-fait. Mais elle fut bientôt tirée de la situation charmante où cette vue l’avait mise ; la comtesse mécontente de tout, impatiente de se rafraîchir et de se reposer, se hâtait de gagner un très vaste salon. La boiserie de cèdre, les fenêtres étroites, les lambris de noir cyprès, donnaient à cet appartement une profonde tristesse. Le velours vert des meubles passés, les franges d’or rougies qui les ornaient, ne servaient qu’à les rendre plus lugubres.

Tandis que la comtesse demandait quelques rafraîchissements, le comte avec son fils visitait d’autres parties de la maison. Blanche restait témoin malgré elle de la mauvaise humeur et du mécontentement de sa belle-mère.

— Combien avez-vous passé de temps dans ce triste séjour ? dit la comtesse à la vieille femme de charge quand elle vint lui offrir ses respects. — Environ vingt ans, madame, à la Saint-Jérôme qui vient.

— Comment avez-vous pu y rester si longtemps, et presque seule encore ? On m’a dit que le château avait été fermé durant quelques années ?

— Oui, madame ; ce fut quelques années après que feu M. le marquis, mon maître, fut parti pour la guerre. Mais il y a plus de vingt ans que, mon mari et moi, nous sommes à son service. La maison est si grande, elle était si déserte, que nous nous y croyions perdus. Au bout de quelque temps, nous allâmes vivre au bord des bois, dans le voisinage de quelques habitants. Nous venions seulement surveiller le château de temps à autre. Quand mon maître eut fini ses campagnes, il avait pris ce château en aversion ; il n’y revint plus, et il trouva bon que nous ne quittassions pas la chaumière. Hélas ! hélas ! combien ce château est changé de ce qu’il était autrefois ! Quel plaisir ma maîtresse y prenait ! Je me ressouviendrai toujours du temps qu’elle vint ici tout nouvellement mariée ! Qu’elle était belle ! Mais, depuis ce temps-là, on a tant négligé ce château ! il est tellement tombé en ruines ! Je ne verrai plus de pareils jours !

La comtesse parut presque offensée des regrets naïfs de la bonne femme sur les temps passés. Dorothée ajouta : — Mais le château va être encore habité et vivant ; le monde entier ne m’y ferait pas demeurer toute seule.

— On n’en fera pas l’expérience, à ce que je crois, dit la comtesse. Elle était contrariée que son silence constant n’eût pas contenu le bavardage de cette rustique concierge ; l’entrée du comte l’en délivra. Il dit qu’il avait vu une partie du château, et qu’il fallait de grandes réparations et des changements avant qu’on pût l’habiter. — J’en suis fâchée, monsieur, dit la comtesse. — Pourquoi, madame ? — C’est que ce lieu répondra mal à tant de soin ; et même un paradis ne serait pas supportable à une pareille distance de Paris.

Le comte ne répliqua point, et il se tourna brusquement vers une fenêtre. — Il y a des fenêtres, monsieur, mais elles ne donnent ni plaisir ni clarté ; elles ne laissent voir qu’une nature sauvage.

— Je ne conçois pas, madame, dit le comte, ce que vous entendez par une nature sauvage. Ces plaines, ces bois, cette immensité d’eau ne méritent pas cette épithète.

— Ces montagnes la méritent sûrement, dit la comtesse en lui montrant les Pyrénées. Ce château, il est vrai, n’est pas l’ouvrage de la nature, mais bien, à mon avis, celui d’un art grossier. Le comte rougit. — Cet édifice, madame, fut bâti par mes ancêtres, dit-il ; permettez-moi de vous observer que votre conversation n’annonce en ce moment ni goût ni politesse. Blanche, effrayée d’une telle altercation qui paraissait devenir sérieuse, se levait et allait sortir. La femme de chambre de la belle-mère entra ; la comtesse demanda qu’on la menât à son appartement, et se retira accompagnée de mademoiselle Béarn.

Blanche, profitant du peu de jour qui restait, courut à de nouvelles découvertes. Elle sortit du salon, et passa du vestibule en une immense galerie, dont les murailles ornées de pilastres en marbre soutenaient un toit voûté composé de riches mosaïques. Une fenêtre qui semblait la terminer, laissait voir les nuages de pourpre. Le paysage légèrement voilé, commençait à confondre ses traits qu’enveloppait déjà l’ombre au loin répandue.

Cette galerie donnait sur un salon ouvert dont dépendait cette fenêtre. L’obscurité qui augmentait, ne laissait voir qu’imparfaitement cet appartement magnifique. Il était orné à la moderne, mais on ne l’avait pas entretenu, et peut-être ne l’avait-on jamais achevé. Les fenêtres larges et multipliées descendaient jusqu’en bas, et présentaient une vue très étendue, que Blanche supposait charmante. Elle resta quelque temps à contempler cette obscurité grisâtre, à s’y peindre des bois, des montagnes, des vallons, des rivières. Sa rêverie était plutôt augmentée qu’interrompue par les aboiements d’un chien de cour, et par le zéphyr qui effleurait le feuillage. De temps en temps on voyait dans les bois la lumière d’une chaumière, et à la fin on entendit la cloche argentine d’un couvent, dont le son s’évanouissait dans les airs. Blanche sortit enfin de cette espèce d’extase ; le silence, les ténèbres qui l’environnaient commencèrent à l’effrayer. Elle chercha la porte de la galerie, et suivant au hasard un long passage qu’elle rencontra, elle parvint à une salle entièrement différente. Le crépuscule mourant, qui pénétrait par un portique ouvert, lui laissa distinguer une construction légère et élégante, un pavé de marbre blanc et des colonnes de même matière qui soutenaient une voûte bâtie à la moresque. Blanche s’arrêta sur les marches de ce portique. La lune s’éleva sur la mer, et découvrit graduellement la beauté de l’éminence sur laquelle Blanche était placée. Une pelouse en pente douce descendait jusqu’aux bois qui entouraient presque le château, et du côté du sud, allait se perdre à l’Océan. Au-delà des bois, vers le nord, se trouvaient les plaines de Languedoc ; à l’orient, le paysage qu’elle avait déjà vu malgré l’obscurité, et les tours d’un monastère que la clarté de la lune faisait ressortir au-dessus des bois.

Les teintes douces et incertaines qui se répandaient sur la scène, l’ondulation des vagues au clair de lune, leur murmure sourd et mesuré, étaient autant de moyens pour élever l’esprit neuf de Blanche aux émotions de l’enthousiasme.

— Ai-je donc vécu si longtemps en ce monde, se disait-elle, sans avoir vu ce spectacle, sans avoir éprouvé ces délices ! La plus pauvre paysanne des domaines de mon père a vu depuis son enfance le coup d’œil de la nature, a parcouru en liberté ces situations pittoresques ; et moi, au fond d’un cloître, on m’a privée de ces merveilles qui doivent enchanter les yeux et ravir tous les cœurs. Comment ces pauvres nonnes, comment ces pauvres moines, peuvent-ils sentir une violente ferveur s’ils ne voient ni lever ni coucher le soleil ? Jamais, jusqu’à ce soir, je n’ai connu ce qu’était la dévotion. Jamais, jusqu’à ce soir, je n’avais vu le soleil quitter cet hémisphère. Demain pour la première fois de ma vie, demain je le verrai lever. Oh ! qui pourrait vivre à Paris ? ne voir que des murs noirs et de sales rues, quand, au milieu de la campagne, on peut voir et l’azur des cieux et le vert gazon de la terre !

Ce monologue d’enthousiasme fut troublé par un bruit qui retentit dans la salle. La solitude de ce lieu pouvait laisser place à la crainte. Blanche crut voir un objet qui se glissait entre les colonnes. Elle observa un moment en silence ; mais honteuse de cette crainte ridicule, elle reprit assez de courage pour demander qui c’était. — Ah ! mademoiselle, est-ce vous ? dit la vieille concierge qui venait fermer les fenêtres. Je suis bien aise que ce soit vous. Le ton dont elle prononça ces paroles, l’émotion vive qu’il indiquait, surprirent beaucoup la jeune Blanche. — Vous semblez effrayée, Dorothée, lui dit-elle ; qui donc vous fait si peur ?

— Non, non, je ne suis pas effrayée, mademoiselle, répliqua Dorothée en hésitant, et tâchant de paraître calme. Je suis vieille, et peu de chose me trouble. Blanche sourit. — Je suis bien aise que M. le comte soit venu vivre au château, mademoiselle, continua Dorothée. Il a été désert bien des années. Cela faisait trembler. À présent le château ressemblera un peu à ce qu’il était du temps que ma pauvre dame était vivante. Blanche demanda combien il s’était passé de temps depuis la mort de la marquise. — Hélas ! mademoiselle, si longtemps, reprit Dorothée, que j’ai cessé de compter les années. Le château, depuis cette époque, m’a toujours paru en deuil, et je suis sûre que les vassaux l’ont toujours au fond de leurs cœurs. Mais vous vous êtes égarée, mademoiselle ; voulez-vous revenir à l’autre partie de la maison ?

Blanche demanda depuis quand celle où elle se trouvait était bâtie. — Peu après le mariage de mon maître, mademoiselle, reprit Dorothée. Le château était assez grand sans cette augmentation. Il y a dans l’ancien bâtiment beaucoup de pièces qui n’ont jamais servi. C’est une habitation de prince ; mais mon maître la trouvait triste, et triste elle est effectivement. Blanche désira de retourner au côté habité ; et comme tous les passages étaient complètement obscurs, Dorothée la mena par-dehors, en côtoyant le bâtiment ; elle ouvrit la grande salle, et trouva mademoiselle Béarn. — Où avez-vous donc été si longtemps ? lui dit celle-ci. Je commençais à croire que quelqu’aventure surprenante vous était arrivée, et que le géant de ce château enchanté, l’esprit qui sans doute y revient, vous avait jetée par une trappe en quelque voûte souterraine, d’où vous ne reviendriez jamais.

— Non, répondit Blanche en riant ; vous paraissez aimer si fort les aventures, que je vous les abandonne toutes.

— Eh bien ! je consens à les achever, pourvu qu’un jour je puisse les raconter.

— Ma chère demoiselle Béarn, dit Henri qui entrait, les revenants de ce temps-ci ne seraient pas assez mal appris pour essayer de vous faire taire. Nos revenants sont trop civilisés pour condamner une dame à un purgatoire plus cruel que le leur, quel qu’il soit.

Mademoiselle Béarn ne fit que rire ; le comte entra, et l’on servit le souper. Le comte parla fort peu, parut distrait, et fit souvent l’observation que, depuis qu’il n’avait vu ce lieu, il était bien changé ! Il s’est écoulé bien des années depuis cette époque, dit-il ; les grands traits du site sont les mêmes, mais ils me font une impression bien différente de celle que je sentais autrefois. — Est-ce que ce théâtre, dit Blanche, vous a paru jadis plus agréable qu’aujourd’hui ? cela me semble à peine possible. Le comte la regarda avec un sourire mélancolique ; il était autrefois aussi délicieux à mes regards, qu’il l’est maintenant, aux vôtres. Le paysage n’a pas changé ; mais j’ai changé, moi, avec le temps. L’illusion de mon esprit prêtait son coloris à la nature ; elle est perdue ! Si dans votre vie, ma chère Blanche, vous revenez en ce lieu après en avoir été absente pendant plusieurs années, vous vous rappellerez peut-être les sentiments de votre père, et vous les comprendrez alors.

Blanche affligée de ces paroles, garda le silence : elle porta ses idées sur l’époque que le comte lui faisait envisager. Elle conçut que celui qui parlait, probablement alors, n’existerait plus ; elle baissa les yeux, et les sentit se remplir de larmes. Elle donna sa main à son père, il lui sourit avec tendresse ; et se levant de sa chaise, fut chercher une fenêtre pour dérober son émotion.

Les fatigues de la journée engagèrent la compagnie à se séparer de bonne heure. Blanche, à travers une longue galerie boisée de chêne, se rendit à son appartement. Il était spacieux, fort élevé, les fenêtres gothiques en étaient hautes, et son air lugubre n’était pas propre à la dédommager de la position écartée où il se trouvait. Les meubles étaient fort antiques ; le lit était de damas bleu, garni de franges d’argent, et relevé en baldaquin comme les tentes qu’on voit dans les anciens tableaux, et fort semblables à celles que représentait la tapisserie de cette chambre. Tout était pour la jeune Blanche un objet de curiosité. Elle prit la lumière de sa suivante pour examiner cette tenture ; elle reconnut un événement du siège de Troyes. Le travail presque décoloré, indiquait à peine les objets qu’il avait représentés jadis. Elle s’amusa d’abord des absurdités de la composition ; mais quand elle vint à penser que l’artiste qui l’avait exécutée, et le poète, dont il avait voulu imiter le génie, n’étaient plus qu’une froide poussière, la mélancolie s’empara d’elle, et elle fut au moment de pleurer.

Elle donna l’ordre positif qu’on l’éveillât avant le lever du soleil : elle renvoya ensuite sa femme de chambre, et voulant dissiper le nuage que sa triste réflexion avait répandu sur elle, elle ouvrit une de ses fenêtres, et se ranima à la vue de la nature. La terre obscurcie, l’air, l’océan, tout était calme. Les cieux étaient sereins ; quelques vapeurs légères flottaient lentement dans leurs plus hautes régions, et augmentaient le scintillement des étoiles, qu’elles laissaient ensuite briller d’un éclat plus vif et plus pur. Les pensées de Blanche s’élevèrent involontairement au grand auteur de ces sublimes objets. Elle fit une prière plus fervente que jamais elle n’en avait prononcé sous les tristes voûtes du cloître. Elle resta en contemplation, jusqu’à ce que, vers minuit, l’obscurité s’étendît sur toute la contrée ; alors elle se coucha, et ne fit que d’heureux songes. Doux sommeil, que connaissent seuls la santé, le bonheur et l’innocence !

CHAPITRE III.

Le sommeil de Blanche se prolongea bien longtemps après l’heure que la veille elle avait si impatiemment désirée : sa femme de chambre, fatiguée du voyage, ne l’appela que pour déjeuner. Ce désagrément fut oublié bien vite, quand en ouvrant la fenêtre, elle vit d’un côté la grande mer étincelante aux rayons du matin ; les voiles légères, et les rames qui fendaient l’onde ; de l’autre, les bois, leur fraîcheur, les vastes plaines, les montagnes bleues, qui se coloraient de l’éclat du jour.

En respirant cet air si pur, la santé s’épanouit sur ses joues, et la gaîté pétilla dans ses yeux.

Qui donc a pu inventer les couvents, se disait-elle ? Qui donc a pu le premier persuader à des humains de s’y rendre, et prenant la religion pour prétexte les éloigner de tous les objets qui l’inspirent ? L’hommage d’un cœur reconnaissant, est celui que Dieu nous demande ; et quand on voit sa gloire, n’est-on pas bien reconnaissant ? Je n’ai jamais senti tant de dévotion, pendant les heures d’ennui que j’ai passées au couvent, que pendant le peu de minutes que j’ai passées ici. Je regarde autour de moi, et j’adore Dieu du fond de mon cœur.

En disant ces mots, elle quitta la fenêtre, parcourut la galerie, et se trouva dans la salle du déjeuner, où le comte était déjà. La gaîté d’un soleil brillant avait dissipé sa tristesse ; le sourire était sur ses lèvres : il parla à sa fille avec sérénité, et le cœur de Blanche répondit à cette douce disposition. Henri, bientôt après, la comtesse et mademoiselle Béarn parurent, et toute la compagnie sembla ressentir l’influence de l’heure et du lieu ; la comtesse même était si bien disposée, qu’elle recevait avec complaisance les civilités de son époux. Elle ne perdit sa bonne humeur qu’un moment, ce fut quand elle demanda s’il y avait des voisins qui pussent rendre cette barbare solitude supportable, et si le comte croyait possible qu’elle pût y vivre sans quelques distractions ?

On se sépara après le déjeuner. Le comte se fit suivre à son cabinet, par son intendant, pour examiner ses baux, et recevoir quelques habitants. Henri courut sur le rivage pour examiner un bateau, dont ils devaient tous se servir le même soir, et auquel il faisait ajuster un petit pavillon. La comtesse et mademoiselle Béarn allèrent voir un appartement dans la partie moderne, construit avec élégance ; les fenêtres ouvraient sur des balcons qui faisaient face à la mer, et sauvaient conséquemment la vue des affreuses Pyrénées. La comtesse se jeta sur un sofa, et portant un regard languissant sur les flots qu’on découvrait au-delà des bois, elle se livra avec emphase aux dissertations de l’ennui ; sa compagne lui lut tout un conte, fait à Paris, sur quelque aventure de la cour ; nouvelle sentimentale. La comtesse était, dans toute l’étendue du terme, une femme à la mode ; et dans un certain cercle, ses opinions étaient attendues avec impatience, et adoptées comme des oracles.

Blanche pendant ce temps, se hâtait de goûter, sous les futaies qui entouraient le château, un enthousiasme si nouveau pour elle ; l’ombre sous laquelle elle errait, fit céder peu à peu la gaîté à des impressions plus sérieuses. Tantôt elle avançait lentement sous un couvert impénétrable, dont les branches s’entrelaçaient, et sous lequel les gouttes de rosée baignaient encore les fleurs qui émaillaient le gazon ; tantôt elle folâtrait dans un sentier où le soleil dardait ses rayons, et où le zéphyr balançait le feuillage : le hêtre, l’acacia, le frêne, unissaient leur verdure claire aux teintes foncées des pins et des cyprès ; tandis que le chêne opposait sa force majestueuse à la légèreté du liège et à la grâce du peuplier.

Quand Blanche retourna au château, au lieu d’aller chez la comtesse, elle s’amusa à parcourir les parties de l’édifice, qu’elle ne connaissait pas encore. La plus ancienne attira d’abord sa curiosité : elle trouvait la moderne, agréable, élégante ; mais il y avait dans l’antique bâtiment quelque chose d’attrayant pour elle. Elle monta le grand escalier, traversa une galerie boisée de chêne ; et suivit une enfilade de pièces, dont les murailles étaient tendues de tapisseries, ou boisées de cèdre ; les meubles paraissaient de même date que le château ; les énormes cheminées où ne restait aucun vestige de feu, offraient la froide image de l’abandon et de la désolation ; toutes ces chambres portaient si bien l’empreinte de la solitude et de la désolation, que ceux dont les portraits étaient sur les murailles, semblaient avoir été leurs derniers habitants.

En sortant de là, elle se trouva dans une autre galerie ; une des extrémités aboutissait à un escalier, l’autre à une porte qui paraissait devoir conduire dans la partie du nord. Cette porte était fermée ; elle descendit par l’escalier, et se trouva dans un petit quarré qui tenait à une tourelle à l’ouest du château. Trois fenêtres y présentaient trois aspects différents et sublimes ; au nord, c’était le Languedoc, à l’occident, les montagnes des Pyrénées, dont les sommets couronnaient le paysage ; au sud, la Méditerranée et une partie des côtes du Roussillon.

Elle sortit de la tour, et descendit un escalier étroit. Elle se trouva dans un passage obscur ; elle essaya vainement d’y retrouver son chemin, et l’impatience faisant place à la crainte, elle appela au secours. Des pas approchaient ; une lumière brillait sous une porte à l’extrémité du passage, et une personne l’ouvrit avec précaution, et ne s’aventura pas plus loin. Blanche l’observait en silence, la porte allait se refermer ; Blanche appela de nouveau, et se hâtant de courir, elle reconnut la vieille concierge.

— Ah ! ma chère demoiselle, c’est vous ! dit Dorothée ; comment avez-vous pu prendre votre chemin par ici ? Si Blanche avait été moins préoccupée de sa frayeur, elle aurait observé probablement la forte expression de terreur et de surprise qui défigurait Dorothée. Celle-ci la conduisit à travers des passages et des pièces sans nombre, qui ne paraissaient pas avoir été habitées depuis un siècle. Elles arrivèrent enfin à la résidence du concierge, et Dorothée la pria de s’asseoir et de se rafraîchir. Blanche accepta, et parlant de la tour charmante et de la découverte qu’elle en avait faite, elle annonça le désir de se l’approprier. Soit que Dorothée fût moins sensible que la jeune personne aux beautés du paysage, soit que l’habitude lui eut rendu moins touchants les charmes qui l’embellissaient, elle n’encouragea pas l’enthousiasme de Blanche ; mais elle garda le silence, et ne le condamna pas. Blanche demanda où conduisait la porte qu’elle avait trouvée fermée au bout de la galerie. Dorothée répondit qu’elle donnait sur une enfilade d’appartements, où depuis maintes années on n’était point entré. — C’est là, ajouta-t-elle, que notre défunte dame est morte, et je n’ai pas eu la force d’y pénétrer depuis ce temps-là.

Blanche, qui désirait voir cet appartement, s’abstint de le demander à Dorothée, parce qu’elle observa que ses yeux étaient remplis de larmes ; et elle alla faire sa toilette pour le dîner. La société s’y réunit en bonne disposition, excepté la comtesse. Son esprit, absolument vide, accablé de son oisiveté, ne pouvait ni la rendre heureuse, ni contribuer au bonheur de personne. Mademoiselle Béarn, qui essayait d’être amusante, dirigeait son badinage contre Henri ; et il y répondait plutôt par nécessité que par aucune inclination ; la volubilité de son adversaire le divertissait quelquefois, mais sa médiocrité, son défaut de sensibilité, le rebutaient presque toujours.

La gaîté qu’avait eue Blanche en rejoignant la famille, se modéra lorsqu’elle fut sur le bord de la mer ; elle regarda avec effroi une si immense étendue d’eau. De loin elle ne l’avait remarquée qu’avec ravissement et surprise ; mais elle eut besoin d’un grand effort pour surmonter sa crainte, et suivre son père dans le bateau.

Elle contemplait en silence le vaste horizon qui bornait seul la vue de l’océan. Une émotion sublime luttait contre le sentiment du danger ; un zéphyr léger se jouait à la surface des ondes, caressait les voiles, et agitait le feuillage des forêts qui couronnaient plusieurs milles sur la côte. Le comte, en les voyant, sentait l’orgueil de la propriété autant que le plaisir d’une vive admiration.

À quelque distance, dans ces bois, se trouvait un pavillon, autrefois l’asile des plaisirs, et toujours, par sa situation, intéressant et romantique. Le comte y avait fait porter du café et des rafraîchissements. Les rameurs y dirigèrent leur course, en côtoyant les sinuosités du rivage ; on suivait un promontoire couvert de bois, et la circonférence d’une baie, tandis que dans un bateau de leur suite, les domestiques donnaient du cor et d’autres instruments à vent, dont les sons, secondés par les échos des rochers, allaient expirer sur les vagues. Blanche ne craignit plus ; une délicieuse tranquillité s’était emparée d’elle, et la tenait en silence. Elle était trop heureuse pour se rappeler et son couvent et ses premiers ennuis, même comme objets de comparaison.

La comtesse se trouvoit moins malheureuse que depuis son départ de Paris ; elle s’imposait d’ailleurs une sorte de contrainte, craignit de se livrer à ses maussades contrariétés, et même désirait de regagner la bonne volonté du comte. Pour lui, ses regards satisfaits et contents se promenaient sur sa famille et sur la nature qui l’entourait. Son fils, dans toute l’ardeur de la jeunesse, songeait à de nouveaux plaisirs, et n’en regrettait aucun.

Après une navigation d’une heure, on prit terre, et on monta par un étroit sentier semé de fleurs et de verdure. À peu de distance, et sur la pointe d’une éminence, paraissait le pavillon ombragé par les bois, et dont Blanche aperçut les portiques revêtus de marbre. En suivant la comtesse, elle tournait souvent ses regards enchantés sur l’océan et sur les bois qu’elle parcourrait ; leur silence, leur ombre impénétrable, en l’excitant à des émotions plus graves, ne lui semblaient pas moins charmants.

Le pavillon, préparé à la hâte, l’était pourtant aussi bien qu’il était possible ; mais ses peintures effacées, ses draperies déchirées, autrefois magnifiques, attestaient le passage du temps, et indiquaient celui qui s’était écoulé depuis qu’on ne le soignait plus. La compagnie prit des rafraîchissements, goûta des fruits ; et les cors, placés dans les bois, faisaient retentir un écho qui prolongeait, et même adoucissait leurs tons mélancoliques. Leur harmonie interrompait seule un calme parfait. Ce lieu obtint jusqu’au suffrage de la comtesse, et peut-être le plaisir de parler meubles et ornements l’engagea à s’étendre fort longuement sur la nécessité de l’embellir. Le comte, qui mettait son bonheur à voir ses goûts se rapprocher de la nature, acquiesça à tous ses projets : il fallait renouveler les peintures et les corniches, les sofas seraient en damas vert ; des statues de marbre, représentant les nymphes des bois, et portant sur la tête des corbeilles de fleurs naturelles, seraient placées entre les fenêtres. Ces fenêtres s’ouvraient jusqu’en bas : comme le salon était octogone, on y entrait de tous côtés ; chacune offrait un point de vue différent, chacune présentait un sentier pour conduire à quelque objet curieux ou pittoresque.

Après une assez longue promenade, la famille revint au rivage et s’embarqua. La beauté de la soirée l’engagea à prolonger sa course, et à s’avancer dans la baie. Un calme parfait avait suspendu le zéphyr qui, jusqu’alors, avait poussé la barque, et les rameurs prirent leurs rames. Les eaux, comme une glace polie, réfléchissaient les roches grises, les arbres élevés, les teintes brillantes du couchant, et les nuages noirs qui montaient lentement de l’orient. Blanche se plaisait à voir plonger les rames ; elle regardait les cercles concentriques que formaient leurs touches sur les eaux, et le tremblement qu’elles imprimaient au tableau du paysage, sans en défigurer l’harmonie.

Au-dessus de l’obscurité des bois, elle distingua un groupe de tourelles qu’illuminaient encore les rayons du couchant, et quand les cors eurent fait silence, elle entendit un chœur de voix.

— Quelle voix sont-ce là ? dit le comte en regardant autour de lui, et prêtant soigneusement l’oreille. Le chant cessa. — C’est une hymne des vêpres, dit Blanche, et je l’ai entendue au couvent.

— Nous sommes donc près d’un monastère ? dit le comte ; et le bateau ayant doublé un cap fort élevé, le couvent de Sainte-Claire parut. Il était bâti sur le bord de la mer, au fond d’une petite baie dont la côte était basse ; les bois qui l’environnaient laissaient voir une partie ds l’édifice, la grande porte, la fenêtre gothique du vestibule, les cloîtres, et un côté de la chapelle ; une arcade vénérable, qui autrefois joignait la maison à une autre portion des bâtiments, démolie alors, restait comme une ruine majestueuse détachée de tout l’édifice. On ne voyait au-delà que des bois ; la mousse couvrait ces antiques murailles, et les fenêtres de la chapelle soutenaient les touffes de lierre et de brioine, qui retombaient comme des guirlandes.

Tout était en silence. Blanche regardait avec admiration cette arche majestueuse, dont l’effet augmentait par les masses de lumières et d’ombres que répandait le couchant couvert de nuages. Le son de plusieurs voix qui chantaient posément s’éleva tout-à-coup derrière. Le comte fit arrêter ses rameurs ; les religieuses chantaient l’hymne des vêpres, et l’orgue se mêlant à leurs voix, les soutenait, et donnait au chant une harmonie imposante. Le chœur cessa, mais il reprit bientôt dans un ton plus doux, et plus majestueux ; il s’affaiblit par degrés, et enfin on cessa de l’entendre. Blanche soupirait, versait presque des larmes, et ses pensées, comme les accords, semblaient monter jusqu’au ciel. Tandis que le ravissement et le respect maintenaient le silence dans le bateau, une procession de religieuses voilées de blanc sortit lentement du cloître, et passa dans les bois pour faire le tour de l’édifice.

La comtesse fut la première à retrouver la parole. — Cette hymne et ces religieuses sont d’une tristesse accablante, dit-elle ; la nuit nous gagne, retournons au château, il sera nuit avant que nous soyons arrivés.

Le comte leva les yeux, et s’aperçut qu’une tempête menaçante avait avancé les ténèbres. Elle se formait à l’orient, et la pesante obscurité qu’elle répandait, contrastait avec le brillant éclat du couchant. Les bruyants oiseaux de mer tournoyaient sur les flots, y plongeaient leur plumage, et fuyaient vers quelque retraite éloignée. Les matelots faisaient force de rames ; mais le tonnerre qui grondait de loin, les larges gouttes qui commençaient à tomber, déterminèrent le comte à chercher un abri dans le monastère. Le bateau changea de direction. À mesure que les nuages approchaient vers l’occident, leurs flancs noirâtres jetaient de sombres éclairs, qui semblaient, en se réfléchissant, enflammer le sommet des bois et les combles du couvent.

L’apparence des cieux alarma la comtesse et mademoiselle Béarn ; leurs cris et leurs frayeurs inquiétaient le comte, et troublaient leurs rameurs. Blanche se contenait en silence, tantôt agitée par la crainte, et tantôt par l’admiration ; elle observait la grandeur des nuages, leur effet sur la scène, et écoutait les roulements prolongés de la foudre, qui ébranlaient les airs.

Le bateau s’arrêta en face du monastère. Le comte envoya un de ses gens pour annoncer son arrivée à la supérieure, et lui demander asile. L’ordre de Sainte-Claire était dès lors assez peu austère ; cependant les femmes seules pouvaient être admises dans le couvent. Le domestique rapporta une réponse, qui respirait tout-à-la-fois l’hospitalité et l’orgueil, mais un orgueil déguisé en soumission. On débarqua, on traversa promptement la pelouse, à cause d’une abondante pluie, et l’on fut reçu par la supérieure, qui d’abord étendit la main et donna sa bénédiction. On passa dans une grande salle, où se trouvaient quelques religieuses, toutes vêtues de noir, et voilées de blanc. Le voile de l’abbesse pourtant était à demi-relevé, et découvrait une dignité douce, que tempérait un sourire obligeant. Elle conduisit la comtesse, Blanche et mademoiselle Béarn dans un salon de son couvent, et le comte avec Henri restèrent au parloir.

La comtesse, fatiguée, mécontente, reçut les politesses de l’abbesse avec une dédaigneuse hauteur ; elle la suivit d’un air indolent. Les vitrages coloriés, la boiserie de mélèze, qui en tout temps rendaient l’appartement triste et fort sombre, ajoutaient ce soir à l’obscurité générale.

L’abbesse demanda des rafraîchissements, et entretint la comtesse. Blanche s’approcha d’une fenêtre, et les carreaux d’en bas n’étant pas coloriés, elle put considérer les progrès de la tempête. Les vagues sombres de la mer, qui, l’instant d’auparavant, semblaient encore endormies, s’enflaient avec hardiesse, et venaient sans interruption se briser contre la côte. Un rouge sulfureux bordait les nuages, qui s’entassaient à l’occident, tandis que les éclairs rougeâtres, qui perçaient par-dessous, éclairaient au loin les rives du Languedoc, les touffes de bois plus rapprochées, et quelque partie de la mer, qui touchait à l’horizon : le reste était profondément obscur. Par intervalles, un éclair échappé dans les nuages dorait les ailes d’un oiseau de mer, qui voltigeait dans les plus hautes régions, ou tombait sur les voiles d’un vaisseau qui servait de jouet à l’orage. Blanche observa quelque temps les secousses de ce bâtiment, qui faisaient écumer les vagues, et quand l’éclair fendait la nue, elle regardait les cieux, et soupirait sur le destin des pauvres passagers.

Le soleil à la fin quitta cet hémisphère, et les nuages s’amoncelèrent sur la trace lumineuse qui indiquait son cours. Le vaisseau se distinguait à peine. La rapide succession des éclairs qui sillonnaient les vapeurs noires de l’horizon, avertit Blanche de se retirer de la fenêtre ; et l’abbesse, qui avait épuisé avec la comtesse les lieux communs de la conversation, eût le loisir de la remarquer.

Leur entretien fut bientôt dérangé par les coups répétés du tonnerre, et la cloche sonna pour inviter les religieuses à la prière. Blanche, en passant près d’une fenêtre, jeta un regard à l’horizon, et l’éclat subit d’un éclair, qui pénétra le vaste abîme des flots, lui fit distinguer le vaisseau qu’elle avait déjà remarqué ; il s’agitait au milieu d’une mer écumeuse, disparaissait entre les vagues, et tout-à-coup s’élevait jusqu’aux nues.

Elle soupira à cette vue, et suivit la comtesse et l’abbesse dans la chapelle. Les domestiques du comte étaient allés au château pour faire venir des voitures ; elles arrivèrent à la fin de l’office. La tempête était moins violente : le comte et sa famille retournèrent au château. Blanche fut surprise de découvrir combien les sinuosités du rivage l’avaient trompée sur la distance. C’était la cloche de ce monastère, qu’elle avait entendue la veille dans le salon occidental, et elle aurait pu voir les tours, si les ombres de la nuit ne l’en eussent empêchée.

En arrivant, la comtesse affecta plus de lassitude que réellement elle n’en sentait, et se retira chez elle. Le comte, sa fille et Henri, se réunirent au salon ; mais à peine y étaient-ils, que dans un intervalle d’ouragan, ils entendirent un coup de canon. Le comte reconnut le signal de détresse d’un vaisseau ; il ouvrit une fenêtre, qui donnait sur la Méditerranée, mais la mer était enveloppée d’épaisses ténèbres, et le fracas de la tempête étouffait tout autre son. Blanche se souvint de la barque, et toute tremblante, en avertit son père. En peu de moments, les coups de canon retentirent encore sur les vents, et s’envolèrent avec eux. La foudre s’élança des nues, avec un déchirement effroyable ; mais l’éclair qui la précédait, et qui avait frappé l’immensité des flots, avait laissé voir une chaloupe, luttant avec effort contre les vagues écumantes. Une nuit impénétrable avait soudain tout enveloppé. Un second éclair laissa revoir la barque ; elle n’avait qu’une seule voile, et cherchait à gagner la côte. Blanche saisit le bras de son père, avec un regard de douleur, où se peignaient l’effroi et la compassion. Ce moyen n’était pas nécessaire pour toucher le cœur du comte : il regardait la mer avec une expression de pitié ; mais voyant bien qu’un bateau ne pourrait tenir contre l’orage, il défendit d’en risquer un, et fit porter des torches sur les pointes des rochers. Il espérait en faire une espèce de fanal, et avertir le bâtiment des écueils qu’il allait rencontrer. Henri sortit pour diriger les domestiques ; Blanche, avec son père, resta près de la fenêtre, et les éclairs, par intervalles, montraient le malheureux vaisseau. Blanche vit enfin, avec un mouvement d’espérance, les torches qui faisaient briller leurs flammes au milieu des ténèbres de la nuit, et dont l’éclat rougeâtre se répandait sur les vagues. Quand le canon répétait ses coups, on répondait en élevant les flambeaux, et le bâtiment à son tour répondait à ce signal par le canon. Le vent emportait le son. Mais à la lueur des éclairs, elle, croyait voir le vaisseau bien plus près du rivage, que le bruit ne le faisait juger.

Alors on vit les domestiques du comte courir de tous côtés, s’avancer à la pointe des roches, se pencher, tendre leurs flambeaux ; d’autres, dont on ne distinguait la direction qu’au mouvement des lumières, descendaient par de dangereux sentiers jusqu’au bord de la mer, et appelaient à grands cris les matelots : on entendait leurs sifflets, leurs faibles voix, qui s’efforçaient de répondre, et qui par intervalles, se mêlaient avec la tempête. Ces cris subits, qui partaient des rochers, augmentaient la terreur de Blanche à un degré insupportable ; mais son tendre intérêt fut bientôt soulagé quand Henri, accourant hors d’haleine, lui apprit que le vaisseau avait jeté l’ancre au fond de la baie, mais dans un tel délabrement, qu’il s’entr’ouvrirait peut-être avant que l’équipage fût débarqué. Le comte fit aussitôt partir tous les bateaux, et fit dire aux infortunés étrangers qu’il recevrait dans son château ceux qui ne pourraient trouver asile dans le village voisin. De ce nombre furent Émilie Saint-Aubert, Dupont, Ludovico et Annette, qui, s’étant embarqués à Livourne, et étant arrivés à Marseille, traversaient le golfe de Lyon quand la tempête les avait accueillis. Ils furent tous reçus par le comte avec une extrême affabilité. Émilie eût voulu, dès le soir, se rendre au couvent de Sainte-Claire ; mais il ne voulut point consentir à ce qu’elle sortît du château. Il est bien vrai qu’après tant d’effroi et de fatigue, elle aurait pu difficilement aller plus loin.

Le comte retrouva en M. Dupont une de ses anciennes connaissances ; il y eut entre eux beaucoup de joie et de félicitations. Émilie fut nommée à la famille du comte, et l’hospitalité obligeante avec laquelle on la reçut dissipa l’embarras léger où son entrée l’avait mise. On se mit à table ; la politesse naturelle de Blanche, la joie vive qu’elle exprimait sur le salut des étrangers, qu’elle avait plaints si sincèrement, remontèrent peu à peu les esprits d’Émilie. Dupont, délivré de la crainte qu’il avait sentie et pour elle et pour lui, sentait la différence de sa situation. Sortant d’une mer en fureur, prête à les engloutir, il se trouvait dans une maison charmante, où régnaient l’abondance et le goût, et dans laquelle il recevait l’accueil le plus obligeant.

Annette, pendant ce temps-là, avec les domestiques, racontait les dangers qu’elle venait d’essuyer ; elle se félicitait de sa délivrance et de celle de Ludovico ; enfin elle éveillait le rire et la gaîté dans cette partie de la maison. Ludovico était tout aussi content qu’elle, mais il avait assez de mesure pour se contenir, et tâchait en vain de retenir Annette. À la fin, les éclats de rire furent entendus de la chambre de madame ; elle envoya savoir d’où venait ce vacarme, et recommander le silence.

Émilie se retira de bonne heure pour chercher le repos dont elle avait besoin ; mais elle fut longtemps sans dormir : son retour dans sa patrie réveillait d’intéressants souvenirs. Les événements qui lui étaient arrivés, les souffrances qu’elle avait éprouvées depuis son départ, se représentaient à elle avec force, et ne cédaient qu’à l’image de Valancourt. Savoir qu’elle habitait la même terre après une séparation si longue, si distante, était pour elle une source de jouissances. Elle passait ensuite à l’inquiétude, à l’anxiété, quand elle considérait l’espace de temps écoulé depuis la dernière lettre qu’elle avait reçue, et tous les événements qui, dans cet intervalle, avaient pu conspirer contre son repos et son bonheur ; mais cette pensée, que Valancourt n’existait plus, ou que, s’il vivait il l’avait oubliée, était si terrible pour son cœur, qu’elle ne pouvait s’y arrêter. Elle se détermina à l’informer dès le lendemain qu’elle était arrivée en France. Une lettre d’elle était presque l’unique moyen de l’en instruire. Enfin l’espoir d’apprendre bientôt qu’il était bien portant, qu’il était peu éloigné d’elle, et surtout qu’il l’aimait toujours, vint calmer son agitation. Son esprit s’apaisa, ses yeux se fermèrent, et elle s’endormit.

CHAPITRE IV.

Blanche avait pris tant d’intérêt à Émilie qu’en apprenant qu’elle voulait résider au monastère voisin, elle pria le comte de l’engager à prolonger son séjour au château. — Vous concevez, ajouta Blanche, combien je serais contente d’avoir une telle compagne. À présent, je n’ai point d’amie avec qui je puisse lire ou me promener. Mademoiselle Béarn n’est que l’amie de maman.

Le comte sourit de cette simplicité enfantine, qui faisait céder sa fille aux premières impressions. Il se proposa bien de lui en démontrer le danger ; mais en ce moment, il applaudit par son silence à cette bienveillance de caractère, qui la portait à se confier dès le premier moment à une personne inconnue.

Il avait observé Émilie avec attention, et elle lui avait plu autant qu’une si courte connaissance pouvait le comporter. La manière dont M. Dupont lui avait parlé d’elle avait même confirmé sa présomption ; mais très soigneux pour les liaisons de sa fille, et apprenant qu’Émilie était connue au couvent de Sainte-Claire, il se détermina à visiter l’abbesse ; et si son témoignage répondait à son désir, il voulait inviter Émilie à passer quelques jours au château. Il avait en vue, sous ce rapport, l’agrément de la jeune Blanche, plus que le désir d’obliger l’orpheline Émilie ; néanmoins il prenait à elle un véritable intérêt.

Le lendemain matin, Émilie, trop fatiguée, ne put descendre. Dupont était à déjeuner quand le comte entra dans la salle, et le pria, comme ancienne connaissance et le fils d’un de ses amis, de prolonger son séjour au château. Dupont y consentit volontiers, parce que cette circonstance pouvait le retenir auprès d’Émilie. Il ne pouvait, au fond de son âme, entretenir l’espérance qu’elle répondît jamais à sa vive affection ; mais il n’avait pas le courage de travailler à la vaincre.

Émilie, quand elle fut reposée, se promena avec sa nouvelle amie sur la pelouse qui entourait le château, et fut aussi sensible à la beauté de ses points de vue, que Blanche, dans la franchise de son cœur, avait pu le désirer. Elle aperçut au-delà des bois les tours du monastère, et annonça que c’était en ce lieu qu’elle avait le projet de se rendre.

— Ah ! lui dit Blanche avec surprise, je ne fais que sortir du couvent, et vous voulez vous y enfermer ! Si vous saviez quel plaisir je ressens à me promener ici en liberté, à voir le ciel, les champs, les bois autour de moi, je pense que vous n’auriez plus cette idée. Émilie sourit de la chaleur avec laquelle Blanche s’exprimait, et observa qu’elle n’avait pas le projet de se mettre au couvent pour la vie.

— Non, lui dit Blanche, vous n’y pensez pas maintenant, mais vous ne savez pas ce que les religieuses pourront vous persuader. Je sais combien elles paraissent bonnes, combien elles paraissent heureuses. Je les ai assez vues pour connaître leurs ruses.

En rentrant au château, Blanche conduisit Émilie à la tour qu’elle aimait, et elles parcoururent les anciennes chambres que Blanche avait déjà visitées. Émilie s’amusa à en examiner les distributions, à considérer le genre et la magnificence de leurs meubles antiques, et à les comparer avec ceux du château d’Udolphe, qui étaient cependant plus vieux et plus extraordinaires. Elle remarqua aussi Dorothée qui les accompagnait, et qui semblait presque aussi ancienne que tout ce qui était autour d’elle. Elle parut voir Émilie avec un intérêt extrême ; elle la regardait même avec tant d’attention, qu’à peine entendait-elle ce qu’on pouvait lui dire.

Émilie placée à une des fenêtres, jeta les yeux sur la campagne, et vit avec surprise beaucoup d’objets dont sa mémoire gardait le souvenir ; les champs, les bois, le ruisseau, qu’elle avait traversés avec Voisin un soir après la mort de M. Saint-Aubert, en revenant du couvent à la chaumière. Elle reconnut que ce château était celui qu’elle avait alors évité, et sur lequel il avait tenu d’étranges discours.

Frappée de cette découverte, effrayée sans savoir pourquoi, elle resta quelque temps en silence, et se rappela l’émotion qu’avait montrée son père en se trouvant si près de cette demeure. La musique aussi qu’elle avait entendue, et sur laquelle Voisin lui avait fait un conte si ridicule, lui revenait à l’esprit. Curieuse d’en apprendre davantage, elle demanda à Dorothée, si l’on entendait encore de la musique à minuit, comme autrefois, et si l’on connaissait le musicien.

— Oui, mademoiselle, répondit Dorothée, on entend toujours cette musique ; mais le musicien n’est pas connu, et, je crois, ne le sera jamais. Il y a des gens qui devinent ce que c’est.

— Vraiment, dit Émilie, et pourquoi ne pas poursuivre cette recherche ?

— Ah ! mademoiselle, on a assez cherché ! mais qui peut suivre un esprit ?

Émilie sourit, et se rappelant combien tout récemment elle avait souffert par la superstition, elle résolut alors d’y résister. Néanmoins, en dépit de ses efforts, elle sentait une certaine crainte se mêler sur ce point à sa curiosité. Blanche qui jusqu’alors avait écouté en silence, demanda ce que c’était que cette musique, et depuis quand on l’entendait.

— Toujours depuis la mort de notre chère dame, répondit Dorothée.

— Mais sans doute qu’il n’y a pas de revenant dans le château, dit Blanche moitié riante et moitié sérieuse ?

— J’ai entendu cette musique presque toujours depuis que madame est morte, dit Dorothée, jamais auparavant ; mais cela importe peu à quelque chose que je voulais vous dire.

— Dites, je vous prie, dites-nous, reprit Blanche, plus empressée de savoir que de plaisanter. J’ai pris bien de l’intérêt à ce que sœur Henriette et sœur Sophie m’ont dit au couvent sur de pareilles apparitions, dont elles-mêmes avaient été témoins.

— Vous n’avez jamais su, mademoiselle, ce qui nous fit quitter le château pour aller vivre dans la chaumière, dit Dorothée ? — Jamais, reprit Blanche impatiemment, ni la raison pour laquelle M. le marquis… Dorothée s’arrêta, hésita, voulut changer de conversation ; mais la curiosité de Blanche était trop éveillée pour la laisser échapper facilement. Elle pressa la vieille de continuer son histoire ; mais rien ne put l’y déterminer. Il devint évident que sa propre imprudence l’alarmait, et qu’elle s’était trop avancée.

— Je m’aperçois, dit Émilie en souriant, que toutes les vieilles maisons sont fréquentées par les esprits. J’arrive d’un théâtre de prodiges ; mais malheureusement, depuis que j’en suis partie, j’en ai reçu l’explication.

Blanche se taisait, Dorothée paraissait sérieuse et soupirait. Émilie se sentait portée à en croire plus qu’elle ne voulait se l’avouer. Elle se rappelait le spectacle dont elle avait été témoin dans une chambre à Udolphe, et par une bizarre liaison, les paroles alarmantes qu’elle avait trouvées sans dessein dans les papiers qu’elle avait détruits par obéissance aux ordres de son père. Elle frémit à la signification qu’ils semblaient avoir, presqu’autant qu’à l’horrible objet découvert sous le funeste voile.

Blanche, cependant, ne pouvant engager Dorothée à expliquer ce qu’elle avait voulu dire, l’avait priée, en se retrouvant auprès de la porte fermée, de lui faire voir tous les appartements. — Ma chère demoiselle, lui répondit la concierge, je vous ai dit ma raison pour ne la pas ouvrir. Je ne l’ai jamais revu depuis la mort de ma bonne maîtresse ; il serait affreux pour moi d’y entrer. De grâce, ne me le demandez pas.

— Non certainement, répondit Blanche, si c’est votre véritable raison.

— Hélas ! c’est l’unique, dit la vieille femme. Nous l’aimions si tendrement ! je la pleurerai toujours. Le temps passe ! il y a bien des années qu’elle est morte, et je me souviens pourtant de tout ce qui arriva alors, comme si c’était hier. Plusieurs choses très nouvelles sont sorties de ma mémoire ; mais les anciennes, je les vois comme dans une glace. Elle se tut, et en avançant dans la galerie, elle reprit en regardant Émilie : — Cette jeune dame me rappelle madame la marquise. Je me souviens qu’elle était aussi fraîche, et qu’elle avait le même sourire. Pauvre dame ! qu’elle était gaie, lorsqu’elle fit son entrée ici.

— Elle ne fut donc pas gaie ensuite ? demanda Blanche.

Dorothée secoua la tête. Émilie l’observait avec des regards expressifs, et se sentait pénétrée d’intérêt. — Asseyons-nous sur cette fenêtre, dit Blanche, au bout de la galerie ; et je vous prie, Dorothée, si cela ne vous afflige pas, dites-nous quelque chose de la marquise. Je voudrais regarder dans la glace dont vous parliez, et voir quelques-unes des circonstances, qui, à ce que vous dites, s’y peignent souvent.

— Non, mademoiselle, répliqua Dorothée, si vous en saviez autant que moi, vous ne le voudriez pas ; vous les trouveriez trop pénibles. Je voudrais bien souvent en éviter le souvenir, mais elles me reviennent sans cesse. Je vois ma chère maîtresse à son lit de mort, ses regards ; je me souviens de ses discours. Oh quelle terrible scène !

— Qu’eut-elle donc de si terrible ? dit Émilie avec émotion.

— Ah ! ma chère demoiselle ; la mort, répondit Dorothée, n’est-elle donc pas toujours terrible ?

Dorothée garda le silence à toutes les questions que lui fit Blanche. Émilie remarquant des pleurs dans ses yeux, cessa de la presser davantage, et s’efforça d’attirer l’attention de sa jeune amie sur quelque partie des jardins. Le comte, la comtesse, et M. Dupont s’y promenaient ; elles allèrent les y joindre.

Quand le comte aperçut Émilie, il avança vers elle, et la présenta à la comtesse d’une manière si flatteuse et si obligeante, qu’il rappela à Émilie l’idée de son propre père. Elle sentit plus de reconnaissance pour lui que d’embarras, en abordant la comtesse : elle en fut reçue avec ce sourire aimable, que son caprice lui permettait quelquefois, et qui était alors le résultat d’un entretien avec le comte au sujet d’Émilie. Quel qu’il pût être, quel qu’eût été le résultat de la conversation de l’abbesse, l’estime, l’intérêt s’exprimaient fortement dans les manières du comte à l’égard d’Émilie : pour elle, elle éprouva cette douce satisfaction que donne le suffrage des gens de bien. Dès le premier moment, elle s’était sentie portée à la confiance.

Avant d’avoir achevé ses remercîments pour l’hospitalité qu’elle avait reçue, et d’avoir exprimé le désir de se rendre aussitôt au couvent, elle fut interrompue par une pressante invitation de prolonger son séjour au château. Le comte et la comtesse parurent y mettre tant de sincérité, que, malgré le désir qu’elle avait de revoir ses anciennes amies du monastère, et de soupirer encore sur le tombeau d’un père chéri, elle consentit à rester quelques jours.

Elle écrivit néanmoins à l’abbesse pour l’informer de son arrivée, et lui demander à être reçue au couvent comme pensionnaire. Elle écrivit aussi à M. Quesnel et à Valancourt ; et comme elle ne savait où adresser précisément cette dernière lettre, elle l’envoya en Gascogne chez le frère du chevalier.

Sur le soir, Blanche et M. Dupont accompagnèrent Émilie à la chaumière de Voisin : elle sentit, en s’en rapprochant, une sorte de plaisir mêlé d’amertume. Le temps avait calmé sa douleur, mais la perte qu’elle avait faite ne pouvait cesser de lui être sensible : elle se livra avec une douce tristesse aux souvenirs que ce lieu lui rappelait. Voisin vivait encore, et semblait jouir, comme autrefois, du soir paisible d’une vie sans reproche. Il était assis devant sa porte, veillant sur quelques-uns de ses petits-enfants qui jouaient autour de lui, et tour-à-tour son sourire ou ses paroles excitaient leur émulation. Il reconnut à l’instant Émilie, et fut bien aise de la revoir. Elle apprit avec joie, que depuis son départ, la famille n’avait point éprouvé de pertes.

— Oui, mademoiselle, dit le vieillard, nous vivons gaîment tous ensemble, grâce à Dieu. Je ne crois pas qu’il y ait en Languedoc une famille plus heureuse que la nôtre.

Émilie n’osa prendre sur elle d’entrer dans la chambre où Saint-Aubert était mort ; et après une demi-heure d’entretien avec Voisin et sa famille, elle sortit de la chaumière.

Pendant les premiers jours qu’elle passa, au château de Blangy, elle vit avec chagrin la mélancolie profonde, quoique muette, qui trop souvent absorbait M. Dupont. Émilie plaignait l’aveuglement qui le détournait de s’éloigner d’elle, et elle résolut de se retirer aussitôt qu’elle le pourrait sans désobliger le comte et la comtesse de Villefort. L’abattement de son ami ne tarda pas à alarmer le comte, et Dupont lui confia enfin le secret d’un amour sans espoir. Le comte ne put que le plaindre ; mais il se détermina en lui-même à ne pas négliger un moyen de favoriser ses prétentions. Quand il connut la dangereuse situation de Dupont, il ne s’opposa que faiblement au désir qu’il témoigna de quitter le château de Blangy dès le lendemain ; il lui fit promettre d’y venir passer avec lui un temps plus long, quand son cœur serait en repos. Émilie, qui ne pouvait encourager son amour, estimait ses bonnes qualités, et était très reconnaissante de ses services ; elle éprouva une tendre émotion quand elle le vit partir pour la Gascogne. Il se sépara d’elle avec une expression si touchante d’amour et de douleur, que le comte embrassa sa cause bien plus chaudement qu’il ne l’avait encore fait.

Peu de jours après, Émilie elle-même quitta le château, mais ce ne fut pas sans promettre au comte et à la comtesse de venir souvent les voir. L’abbesse la reçut avec cette bonté maternelle dont elle lui avait déjà donné des preuves ; et les religieuses lui témoignèrent leur amitié. Ce couvent, qu’elle avait si bien connu, réveilla ses tristes souvenirs, mais il s’en mêlait d’autres ; elle rendait grâces au ciel de l’avoir fait échapper à tant de dangers ; elle sentait le prix des biens qui lui restaient ; et quoique le tombeau de son père fût souvent arrosé de ses larmes, sa douleur n’avait plus la même amertume.

Quelque temps après son arrivée au monastère, Émilie reçut une lettre de son oncle, M. Quesnel, en réponse à la sienne, et à ses questions sur ses affaires qu’il avait prétendu gérer en son absence. Elle s’était informée surtout du bail de la Vallée, qu’elle désirait d’habiter si sa fortune le permettait. La réponse de M. Quesnel était froide et sèche comme elle s’y était attendue ; elle n’exprimait ni intérêt pour ses souffrances, ni plaisir de ce qu’elle s’y était dérobée. Quesnel ne perdait pas cette occasion de lui reprocher son refus à l’égard du comte Morano, qu’il affectait de représenter comme riche et homme d’honneur ; il déclamait avec véhémence contre ce même Montoni, auquel jusqu’à ce moment, il s’était reconnu si inférieur ; il était laconique sur les intérêts pécuniaires d’Émilie ; il lui apprenait cependant que le terme du bail de la Vallée expirait ; il ne l’invitait point à venir chez lui, et ajoutait que ne pouvant, dans l’état de sa fortune, habiter la Vallée, elle ferait bien de rester à Sainte-Claire.

Il ne répondait point à ses questions sur le sort de la pauvre vieille Thérèse, la servante de son père. Par post-scriptum, M. Quesnel parlait de M. Motteville, entre les mains duquel Saint-Aubert avait placé la majeure partie de son bien ; il annonçait que ses affaires étaient au moment de s’arranger, et qu’elle en retirerait plus qu’elle n’aurait dû s’y attendre. La lettre contenait encore un billet à l’ordre d’Émilie, pour toucher une modique somme sur un marchand de Narbonne.

La tranquillité du monastère, la liberté qu’on lui laissait de parcourir les bois et les rivages de ce charmant pays, tranquillisèrent peu à peu l’esprit d’Émilie : cependant elle éprouvait quelqu’inquiétude au sujet de Valancourt, et voyait avec impatience approcher l’instant de recevoir enfin sa réponse.

CHAPITRE V.

Blanche, qui pendant ce temps se trouvait seule devint impatiente de revoir sa nouvelle amie, et de partager avec elle le plaisir que lui faisait le spectacle de la nature. Elle n’avait plus personne à qui exprimer son admiration ou communiquer ses plaisirs ; personne dont les yeux s’animassent à son sourire, ou dont les regards, pussent réfléchir son bonheur. Le comte observant son chagrin, fit souvenir Émilie de la visite qu’elle avait promis de lui faire ; mais le silence de Valancourt, prolongé au-delà du temps où sa réponse aurait pu arriver d’Estuvière, pénétrait Émilie d’une inquiétude si cruelle qu’elle fuyait la société, et eût voulu différer le moment de s’y réunir, jusqu’à celui où ses peines seraient calmées. Le comte et sa famille la pressèrent cependant si vivement, que, ne pouvant expliquer le motif qui l’attachait à la solitude, elle craignit que ses refus n’eussent l’air d’un caprice, et n’offensassent des amis dont elle voulait se conserver l’estime. Elle retourna au château de Blangy ; l’amitié du comte de Villefort encouragea Émilie à lui parler de sa position relativement aux biens de sa tante, et à le consulter sur la manière de les recouvrer : il n’y avait pas de doute que la loi ne fût en sa faveur. Le comte lui conseilla de s’en occuper, et lui offrit même d’écrire à un avocat d’Aix, sur l’avis duquel on pourrait s’appuyer. Cette offre fut acceptée par Émilie ; et les procédés obligeants qu’elle éprouvait chaque jour l’eussent encore une fois rendue heureuse, si elle eût pu être certaine que Valancourt se portait bien, et qu’il l’aimait toujours. Elle avait passé plus d’une semaine au château sans recevoir aucune nouvelle ; elle savait bien que, si Valancourt n’était pas chez son frère, il était fort douteux que la lettre qu’elle lui avait écrite lui fût parvenue, et cependant une inquiétude, une crainte qu’elle ne pouvait modérer, troublaient absolument son repos. Elle repassait tant d’événements qui, depuis sa captivité à Udolphe, avaient pu devenir possibles. Elle était quelquefois si frappée de la crainte, ou que Valancourt n’existât plus, ou qu’il n’existât plus pour elle, que même la compagnie de Blanche lui devenait insupportable. Elle restait seule des heures entières au fond de son appartement, quand les occupations de la famille lui permettaient de le faire sans incivilité.

Dans un de ces moments de solitude, elle ouvrit une petite boîte qui contenait les lettres de Valancourt, et quelques-unes des esquisses qu’elle avait faites pendant son séjour en Toscane ; mais ces derniers objets l’intéressaient peu. Elle cherchait dans ces lettres le plaisir de se retracer une tendresse qui avait fait toute sa consolation, et dont la touchante expression lui avait quelquefois fait oublier les chagrins de l’absence. Leur effet n’était plus le même ; elles augmentaient les angoisses de son cœur ; elle songeait que peut-être Valancourt avait pu céder au pouvoir du temps ou de l’absence ; et la vue même de son écriture lui rappela tant de souvenirs pénibles, que, ne pouvant achever la première lettre, elle resta la tête appuyée sur sa main, et donna cours à des flots de larmes. À cet instant la vieille Dorothée entra chez elle pour l’avertir que l’on dînerait une heure plutôt. Émilie tressaillit en l’apercevant ; elle se hâta de ramasser ses papiers, mais Dorothée avait remarqué son agitation et ses larmes.

— Ah ! mademoiselle, s’écria-t-elle ; vous qui êtes si jeune, avez-vous des sujets de chagrin ?

Émilie tâcha de sourire, mais elle ne pouvait parler.

— Hélas ! ma chère demoiselle, quand vous serez à mon âge, vous ne pleurerez pas pour des bagatelles. Sûrement rien de sérieux ne peut vous affliger ?

— Non, Dorothée, rien d’important, répliqua Émilie. Dorothée se baissa pour relever quelque chose, et s’écria soudain : — Vierge Marie ! que vois-je ? Elle devint tremblante, et tomba sur une chaise près de la table.

— Que voyez-vous donc ? dit Émilie, alarmée de son cri, et regardant autour d’elle.

— C’est elle-même, dit Dorothée, c’est elle-même, et justement comme elle était peu de temps avant sa mort.

Émilie, encore plus effrayée, craignit que Dorothée n’eût un accès de délire, et la pria de s’expliquer.

— Ce portrait, lui dit-elle, où l’avez-vous trouvé ? c’est ma bien-aimée maîtresse ; c’est elle-même !

Elle rejeta sur la table cette miniature qu’Émilie autrefois avait trouvée dans les papiers que son père lui avait ordonné de brûler ; c’était sur ce portrait qu’elle l’avait vu une fois verser des larmes si tendres. Se rappelant à ce sujet les circonstances de sa conduite qui l’avaient tant surprise, l’émotion d’Émilie s’augmenta à un tel excès, qu’elle n’eut pas la force d’interroger Dorothée ; elle tremblait des réponses qu’elle pourrait lui faire, et ne put que lui demander si elle était certaine que ce portrait fût celui de la marquise.

— Ah ! mademoiselle, répondit-elle, comment m’eût-il frappée à ce point, s’il n’était pas l’image de ma maîtresse ? Ah ! ciel, ajouta-t-elle en reprenant la miniature, voilà bien ses yeux bleus, ce regard si caressant et si doux ! Voilà son expression quand elle avait rêvé seule quelque temps, et que des larmes coulaient sur ses joues ; mais jamais elle ne voulut se plaindre ! Voilà cet air de patience et de résignation qui me fendait le cœur, et qui me la faisait adorer !

— Dorothée, dit Émilie, je prends à cette affliction un intérêt plus grand que peut-être vous ne pouvez croire. Je vous demande de ne pas vous refuser davantage à satisfaire ma curiosité ; elle n’est pas frivole.

Émilie en disant ces mots, se rappela les papiers parmi lesquels s’était trouvé le portrait, et ne douta presque plus qu’ils ne fussent relatifs à la marquise de Villeroy. Mais cette supposition amena un scrupule. Elle craignait que ce secret ne fût celui que son père avait voulu lui dérober, et que ce ne fût manquer à sa mémoire que de chercher à l’approfondir. Quelle que fût sa curiosité sur le destin de la marquise, il est probable qu’elle y aurait encore résisté si elle eût été sûre que ces terribles mots dont elle n’avait jamais perdu le souvenir, tinssent à l’histoire de cette dame, ou que les particularités que lui confierait Dorothée entrassent aussi dans la défense de son père. Ce que Dorothée savait, plusieurs autres le savaient. Il n’était pas à présumer que Saint-Aubert eût le projet de cacher à sa fille ce qu’elle pouvait apprendre par des moyens ordinaires. Émilie en conclut que, si les papiers se rapportaient à la marquise, ce n’était pas un sujet que Dorothée pût expliquer ; ainsi elle n’hésita plus, et commença toutes ses questions.

— Ah ! mademoiselle, dit Dorothée, c’est une triste histoire, et je ne puis vous la dire maintenant ; mais, que dis-je ? jamais je ne vous en parlerai. Il y a bien des années que ce malheur est arrivé, et je n’ai jamais aimé à parler de madame la marquise qu’à mon mari. Il était dans la maison aussi bien que moi, et savait par moi des détails que tout le monde ignorait. J’étais auprès de madame dans sa dernière maladie ; j’en sus, j’en entendis autant et plus que M. le marquis lui-même. Aimable sainte ! Comme elle était patiente ! Quand elle mourut, je croyais mourir avec elle.

— Dorothée, interrompit Émilie, vous pouvez être sûre que ce que vous me direz ne sortira jamais de ma bouche. Je vous le répète, j’ai des raisons particulières pour chercher des lumières sur ce sujet, et je me lierai par les engagements les plus sacrés à ne jamais révéler vos secrets.

Dorothée parut étonnée de la vivacité d’Émilie ; elle la regarda en silence, puis elle reprit : — Ma belle demoiselle, votre physionomie plaide pour vous. Vous ressemblez si bien à ma chère maîtresse, que je crois la voir devant moi. Vous seriez sa propre fille, que vous ne pouvez mieux me la rappeler. Mais on va dîner. N’allez-vous pas descendre ?

— Promettez-moi d’abord de remplir mon désir, dit Émilie.

— Et vous, mademoiselle, ne me direz-vous pas d’abord comment ce portrait est tombé dans vos mains, et les motifs de votre curiosité au sujet de ma maîtresse ?

— Non, Dorothée, répliqua Émilie en se recueillant. J’ai aussi des raisons particulières pour garder le silence, au moins jusqu’à ce que j’en sache davantage. Souvenez-vous que je ne promets rien, et ne contentez pas ma curiosité dans l’idée que je pourrai satisfaire la vôtre. Ce que je ne veux pas découvrir ne m’intéresse pas seule. Autrement je craindrais moins d’en parler. Vous ne pouvez m’apprendre ce que je désire que par confiance en mon honneur.

— Eh bien ! mademoiselle, dit Dorothée après l’avoir regardée longtemps, vous montrez un si grand intérêt ; ce portrait, votre figure surtout, me font penser que vous pouvez si réellement en prendre, que je vous confierai, je vous dirai des choses que je n’ai dites à personne qu’à mon mari, quoique beaucoup de gens en aient soupçonné une partie. Je vous dirai les détails de la mort de madame, mes idées à ce sujet. Mais d’abord, vous me promettrez par tous les saints…

Émilie l’interrompit, et lui promit solennellement de ne jamais révéler sans son consentement ce qu’elle lui aurait dit.

— J’entends la cloche qui sonne le dîner, mademoiselle, dit Dorothée, il faut que je parte.

— Quand vous reverrai-je ? demanda Émilie.

Dorothée réfléchit, et lui dit : — Si l’on sait que je viens chez vous, cela donnera de la curiosité, et cela me ferait de la peine. Je viendrai quand on ne pourra pas m’observer. J’ai peu de loisir dans le jour. J’en ai bien long à dire. Si vous voulez, mademoiselle, je viendrai quand tout le monde dormira.

— Cela me convient, dit Émilie, souvenez-vous-en. À ce soir.

— Oui, reprit Dorothée, je m’en souviendrai. Mais je crains, mademoiselle, de ne pouvoir venir ce soir ; car on dansera aujourd’hui à cause de la vendange. Il sera tard avant que les domestiques se retirent ; et quand une fois l’on danse à la fraîcheur, cela dure jusqu’au matin. Au moins cela était ainsi de mon temps.

— Ah ! c’est la fête de la vendange, dit Émilie avec un profond soupir ; elle se ressouvint que c’était le soir de cette fête que, l’année précédente, Saint-Aubert et elle s’étaient trouvés dans le voisinage du château de Blangy. Elle se tut un moment, frappée de ce souvenir. — Mais cette danse, ajouta-t-elle, se fera en plein air ; on n’aura pas besoin de vous, et vous pourrez venir me trouver.

Dorothée répondit qu’elle était dans l’usage d’assister à la danse, et qu’elle ne voulait pas y manquer. — Si je peux m’échapper, dit-elle, je le ferai avec plaisir.

Émilie se hâta de descendre : le comte avait dans ses manières cette politesse inséparable de la vraie dignité ; la comtesse n’était pas toujours de même, mais Émilie avait obtenu d’elle une exception. La comtesse avait renoncé à la plupart des vertus de son sexe, et leur préférait des qualités qu’elle leur trouvait bien supérieures : elle n’avait plus les grâces de la modestie ; mais elle savait prendre un air d’assurance. Elle avait peu conservé de cette douceur qui rend les femmes intéressantes ; mais elle prenait dans l’occasion ce ton décisif qui en impose. En province, pourtant, elle affectait, en général, une langueur élégante qui faisait croire qu’elle allait s’évanouir, lorsque sa favorite lui lisait quelque conte sentimental ; mais sa figure ne variait pas quand une véritable infortune venait solliciter ses secours ; son cœur ne palpitait pas à la pensée de la soulager : elle était étrangère aux plus douces jouissances de l’humanité, car jamais acte de bonté de sa part n’avait rappelé le sourire sur les traits de l’indigence.

Le soir, le comte et sa famille, excepté la comtesse et mademoiselle Béarn, allèrent se promener dans les bois, pour partager la joie des paysans. La scène se passait dans une clairière, où les arbres formaient un salon de verdure ; des branches de vignes, chargées de grappes mûres, pendaient en festons de leurs rameaux ; dessous étaient des tables, où le fruit, le vin, le laitage, sous diverses formes, composaient des mets champêtres : on avait préparé des sièges, pour le comte et sa société ; à peu de distance étaient des bancs pour les vieillards, mais la plupart cherchaient à se joindre à la danse : elle commença après le soleil couché, et des vieillards de soixante ans, chantaient peut-être avec plus de mesure et de gaîté, que ne faisaient les jeunes gens.

Les ménétriers assis à terre au pied des arbres, semblaient participer eux-mêmes à la gaîté que répandaient leurs instruments ; c’étaient le galoubet et une espèce de longue guitare. Il y avait, en outre, un enfant qui frappait un tambourin, et dansait seul, à moins que, jetant son instrument, il ne se mêlât aux danseurs, et par ses gestes ridicules, ne redoublât les éclats de rire et le mouvement de cette fête rustique.

Le comte jouissait de ces plaisirs auxquels sa libéralité avait contribué ; Blanche prit part à la danse avec un jeune gentilhomme du voisinage. M. Dupont demandait Émilie ; mais elle était trop triste pour participer à tant de gaîté. Cette fête lui rappelait celle de l’année précédente, les derniers moments de la vie de Saint-Aubert, et l’événement affreux qui l’avait terminée.

Remplie de ce souvenir, elle s’éloigna de la danse, et s’enfonça lentement dans les bois : les sons adoucis de la musique tempéraient sa mélancolie ; la lune répandait à travers le feuillage une lumière mystérieuse ; l’air était doux et frais : Émilie absorbée dans sa rêverie, allait toujours, sans prendre garde à la distance ; elle s’aperçut enfin que les instruments ne s’entendaient plus, et qu’un silence absolu régnait autour d’elle ; Émilie se trouva près de l’avenue, où la nuit de l’arrivée de son père, Michel avait cherché à lui procurer un asile. Cette avenue était presque aussi sauvage, presque aussi désolée qu’elle le lui avait paru alors. Le comte avait été si occupé de réparations indispensables, qu’il avait négligé celle-là ; la route était encore brisée, et les arbres encore encombrés par des branchages.

En considérant le chemin elle se rappela les émotions qu’elle y avait souffertes, et tout-à-coup se représenta la figure qu’elle avait vue se dérober dans les arbres, et qui n’avait pas répondu aux appels répétés de Michel ; elle éprouva quelque retour de la frayeur qu’elle avait eue alors. Il n’était pas impossible que les bois servissent de repaire à des bandits : elle retourna promptement sur ses pas, et chercha à retrouver les danseurs ; en ce moment elle entendit des pas qui venaient de l’avenue. Éloignée encore des paysans, dont elle n’entendait ni les voix, ni la musique, elle précipita sa course. La personne qui la suivait la gagna de vitesse : elle distingua enfin la voix d’Henri, et ralentit sa marche pour qu’il pût la rejoindre ; il exprima quelque surprise de la rencontrer aussi loin ; elle lui dit que les agréments du clair de la lune l’avaient égarée plus loin qu’elle ne l’avait compté. Une exclamation échappa au compagnon d’Henri, elle crut avoir reconnu Valancourt, c’était lui-même ; la rencontre fut telle qu’on peut se l’imaginer entre deux personnes si chères l’une à l’autre, et depuis si longtemps séparées.

Dans l’ivresse de ce moment Émilie oublia toutes ses peines : Valancourt semblait oublier lui-même qu’il existât au monde une autre personne qu’Émilie ; et Henri surpris, considèrent cette scène en silence.

Valancourt lui fit mille questions sur elle, sur Montoni, et elle n’avait pas le temps d’y répondre. Elle apprit que sa lettre avait été envoyée à Paris, qu’il revenait alors en Gascogne, que cette lettre enfin, lui était parvenue, et qu’il était parti sur-le-champ pour se rendre en Languedoc. En arrivant au monastère, d’où elle avait daté sa lettre, il avait, à son extrême regret, trouvé les portes fermées pour la nuit. Croyant ne voir Émilie que le lendemain, il était retourné à son auberge pour lui écrire, il avait rencontré Henri, qu’il avait intimement connu à Paris, et se trouvait conduit vers celle qu’il n’espérait voir que le lendemain.

Émilie, Valancourt et Henri, retournèrent à la pelouse : ce dernier présenta Valancourt au comte ; Émilie crut s’apercevoir qu’il ne le recevait pas avec sa bienveillance ordinaire : il paraissait cependant qu’ils s’étaient déjà vus. On l’invita à partager les divertissements de la soirée ; et quand il eut rendu ses devoirs au comte, il laissa les danseurs à la fête, se plaça auprès d’Émilie, et put l’entretenir sans contrainte. Les lumières suspendues sous les arbres, permirent à Émilie de considérer cette figure, dont pendant son absence elle avait essayé de recueillir tous les traits : elle vit avec regret qu’elle n’était plus la même. Elle pétillait comme autrefois d’esprit et de feu, mais elle avait perdu beaucoup de cette simplicité, et quelque chose de cette bonté franche, qui en faisaient le principal caractère : c’était toujours pourtant une figure intéressante. Émilie croyait voir dans les traits de Valancourt un mélange d’inquiétude et de mélancolie. Il tombait quelquefois dans une rêverie passagère, et semblait faire effort pour en sortir ; d’autres fois, il regardait fixement Émilie, et une espèce de frémissement semblait agiter son âme : il retrouvait dans Émilie la même bonté, la même beauté simple, qui l’avaient enchanté quand il l’avait connue. Le coloris de son teint avait un peu pâli, mais la douceur s’y peignait toujours, et cette teinte mélancolique, mêlée à son sourire, le rendait encore plus touchant.

Elle lui raconta les plus importantes circonstances de ce qui lui était arrivé depuis qu’elle était partie de France. La pitié, l’indignation, tour-à-tour pénétraient Valancourt au récit des atrocités de Montoni. Plus d’une fois, tandis qu’elle parlait de sa conduite, dont elle adoucissait plutôt qu’elle n’exagérait la peinture, il se levait de son siège, et se promenait au hasard, comme si le remords, autant que le ressentiment, avaient soulevé son cœur. Il ne parla que des maux qu’elle avait soufferts, dans le peu de paroles qu’il put lui adresser : il n’écouta pas ce qu’elle lui dit, quoique très clairement, du sacrifice nécessaire des biens de madame Montoni, et du peu d’espérance qu’elle avait de les recouvrer. Valancourt, à la fin, resta abîmé dans ses pensées ; il semblait tourmenté de quelque peine secrète, et il la quitta brusquement. Quand il revint, elle s’aperçut qu’il avait répandu des larmes, et le pria tendrement de se remettre. — Mes souffrances sont finies, lui dit-elle ; j’ai échappé à la tyrannie de Montoni. Je vous trouve bien portant, laissez-moi aussi vous voir heureux.

Valancourt, plus agité que jamais, répondit : — Je suis indigne de vous, Émilie, je suis indigne de vous. Ces mots, et plus encore, l’accent avec lequel ils étaient prononcés, affectèrent vivement Émilie ; elle jeta sur lui un regard triste et inquiet. — Ne me regardez pas ainsi, lui dit-il en se retournant et lui serrant la main ; je ne puis supporter ces regards.

— Je voudrais vous demander, dit Émilie d’une voix douce, mais émue, ce que signifie ce discours. Mais je m’aperçois qu’en ce moment une telle question vous affligerait. Parlons d’autre chose. Demain, peut-être, vous serez plus calme. Observez le clair de lune sur les bois, et ces tours qui se détachent dans cette perspective obscure. Vous étiez autrefois admirateur de la nature ; vous me disiez que la faculté de se consoler sous le poids du malheur, par une contemplation sublime, était l’avantage de l’innocence, et que ni l’oppression ni l’excès de la pauvreté ne pouvaient jamais nous l’enlever. Valancourt fut profondément attendri. — Oui, lui répondit-il, autrefois j’aimais les plaisirs-simples, autrefois je goûtais les plaisirs innocents, autrefois j’avais le cœur pur. Puis se reprenant, il ajouta : — Vous rappelez-vous notre voyage des Pyrénées ?

— Puis-je l’oublier, dit Émilie ? — Je voudrais le pouvoir, répliqua-t-il. Ce fut l’époque la plus heureuse de ma vie : alors j’aimais avec enthousiasme tout ce qui était vraiment grand, vraiment bon. Il se passa quelques moments avant qu’Émilie pût retenir ses larmes et contenir son émotion. — Si vous désirez oublier ce voyage, lui dit-elle, je dois aussi désirer de l’oublier. Elle fit une pause, et ajouta : — Vous m’affligez ; mais ce moment n’est pas celui d’en demander davantage. Cependant, comment puis-je supporter même un instant l’idée que vous êtes moins digne de mon estime ? Je me fie assez à votre candeur pour croire que vous me donnerez une explication quand je pourrai vous la demander. — Oui, lui dit Valancourt, oui, Émilie. Je n’ai pas perdu ma candeur ; si je l’avais perdue, j’aurais mieux déguisé mes émotions en apprenant vos souffrances, vos vertus. Tandis que moi, moi… Mais je ne veux pas en dire plus long ; je ne croyais pas en dire autant ; je me suis trahi par les reproches que je m’adresse à moi-même. Dites-moi, Émilie, que vous n’oublierez jamais le voyage des Pyrénées, que vous ne désirerez jamais de l’oublier, et je serai tranquille. Je ne voudrais pas, pour l’univers entier, en perdre le souvenir.

— Quelle contradiction ! dit Émilie. Mais on peut nous entendre. Mon souvenir dépendra du vôtre ; je m’efforcerai de le perdre ou de le conserver, comme il vous arrivera de le faire. Allons rejoindre le comte. — Dites-moi d’abord, dit Valancourt, que vous me pardonnez la peine que je vous ai causée ce soir, et que vous m’aimez encore. — Je vous pardonne bien sincèrement, dit Émilie ; vous savez mieux que moi si je continuerai à vous aimer, car vous savez si vous méritez mon estime. À présent, je le crois. Il serait superflu de vous dire, ajouta-t-elle en voyant sa douleur, quelle peine je souffrirais s’il en était autrement. La jeune personne qui s’approche est la fille du comte.

Valancourt et Émilie joignirent Blanche, et tous les trois, avec le comte, son fils, et Dupont, se mirent à table sous la feuillée. Il se trouvait à cette même table les plus vénérables vassaux du comte, et ce fut une fête pour tous les convives, excepté pour Valancourt et Émilie. Quand le comte retourna au château, il n’invita pas Valancourt à le suivre ; il prit donc congé d’Émilie, et se retira pour la nuit à son auberge. Émilie rentra chez elle, et rêva quelque temps sur la conduite de Valancourt et sur la réception du comte. Son attention était tellement absorbée, qu’elle oublia Dorothée et son rendez-vous. Le matin était avancé avant qu’elle s’en souvînt, et pensant bien qu’alors la bonne vieille femme ne viendrait pas, elle se coucha pour prendre un peu de repos.

Le soir suivant, le comte rencontra par hasard Émilie dans une des allées du jardin. Ils parlèrent de la fête, et vinrent à nommer Valancourt. — Le jeune homme a des talents, dit le comte ; vous le connaissiez depuis longtemps ? Émilie dit que cela était vrai. — On me le présenta à Paris, dit le comte, et j’en fus d’abord très content. Il s’arrêta ; Émilie tremblait, désirait d’en apprendre davantage, et craignait de montrer au comte l’intérêt qu’elle y pouvait prendre. — Puis-je vous demander, dit-il enfin, combien il y a que vous connaissez monsieur Valancourt ? — Puis-je, monsieur, vous demander le motif de cette question, dit-elle, et j’y répondrai aussitôt ? — Sûrement, dit le comte, cela est juste ; je vous dirai mes motifs. Il est bien évident que M. Valancourt vous aime, et cela n’est pas extraordinaire, tout ce qui vous voit en fait autant ; je ne vous dis pas cela comme un compliment, je parle avec sincérité : ce que je crains, c’est qu’il ne soit amant écouté et préféré. — Pourquoi le craignez-vous, monsieur, dit Émilie en tâchant de cacher son émotion ? — Parce que, dit le comte, je ne pense pas qu’il en soit digne. Émilie agitée le pria de s’expliquer mieux — Je le ferai, répondit-il, si vous êtes bien convaincue que le vif intérêt que je prends à vous m’a seul engagé à vous en parler. — Je le crois, monsieur, dit Émilie.

— Restons sous ces arbres, continua le comte, qui remarquait sa pâleur. Voici un siège, vous êtes fatiguée. Ils s’assirent, et le comte poursuivit : — Plus d’une jeune personne, dans la position où vous êtes, trouverait après une connaissance aussi peu ancienne que la nôtre, la conduite que je tiens plus impertinente qu’amicale ; mais l’étude que j’ai faite de votre esprit et de votre caractère m’empêche de craindre cela de vous. Notre connaissance est nouvelle, mais elle a assez duré pour vous assurer mon estime, et m’inspirer pour votre bonheur un tendre et vif intérêt. Vous méritez d’être heureuse, et je suis persuadé que vous le serez. Émilie remercia d’un signe, et fit un soupir. Le comte reprit : — Je me trouve dans une position délicate, mais le désir de vous rendre un service important doit l’emporter sur tout le reste. Voudriez-vous m’informer de la manière dont vous avez connu le chevalier Valancourt, si le sujet ne vous afflige pas trop ?

Émilie raconta brièvement comment il l’avait rencontrée avec son père ; elle pria ensuite le comte avec tant d’instance de lui déclarer ce qu’il savait, que sa violente émotion devint visible, et que, jetant sur elle un regard de tendre compassion, le comte en devint plus embarrassé.

— Le chevalier et mon fils, lui dit-il, firent connaissance chez un de leurs camarades, où moi-même je le rencontrai. Je l’invitai à venir chez moi ; j’ignorais alors ses liaisons avec une espèce d’hommes, rebut de la société, qui vivent du jeu et passent leur vie dans la débauche. Je connaissais seulement quelques parents du chevalier, et je regardais ce motif comme suffisant pour le recevoir chez moi. Mais vous souffrez… je cesserai ce discours. — Non, monsieur, lui dit Émilie ; je vous supplie de continuer, je suis seulement au désespoir. — Seulement, reprit le comte ! J’appris bientôt que ses liaisons l’avaient entraîné dans un cours de dissipation, et dont il ne paraissait pas avoir le pouvoir ou la volonté de se retirer. Il perdit au jeu une somme énorme ; ce goût devint une passion, il s’y ruina. J’en parlai avec intérêt à ses parents ; ils m’assurèrent que leurs remontrances avaient été vaines, qu’ils étaient fatigués d’en faire. J’appris ensuite qu’en considération de ses talents pour le jeu, presque toujours heureux quand la mauvaise foi n’en arrêtait pas le succès, on l’avait initié aux secrets de la profession, et qu’il avait eu sa part dans certains profits. — Impossible, dit soudain Émilie ! Mais pardonnez-moi, monsieur, je sais à peine ce que je dis ; pardonnez à ma douleur : je crois, je dois croire que l’on vous a mal informé ; le chevalier, sans doute, a des ennemis qui ont envenimé ces rapports. — Je voudrais le croire, dit le comte, mais je ne le puis ; il n’y a que ma conviction, et l’intérêt que je prends à votre bonheur, qui aient pu m’engager à vous les répéter.

Émilie gardait le silence ; elle se rappelait les paroles de Valancourt, qui avaient découvert tant de remords, et semblaient confirmer le discours du comte : elle n’avait pourtant pas le courage d’accueillir sa conviction ; son cœur était abîmé d’angoisses au seul soupçon du crime, et elle ne pouvait en supporter l’assurance. Après une longue pause, le comte lui dit : — Je m’aperçois de vos doutes, je les trouve naturels ; il est juste que je vous donne la preuve de tout ce que je viens d’avancer : cependant je ne le puis, sans exposer quelqu’un qui m’est bien cher. — Quel danger appréhendez-vous, monsieur, dit Émilie ? Si je puis le prévenir, confiez-vous à mon honneur. — Je me confie sans doute à votre honneur, dit le comte ; mais puis-je aussi me fier à votre courage ? Croyez-vous pouvoir résister aux prières d’un amant aimé, qui, dans sa douleur, voudra savoir le nom de celui qui le prive de sa félicité ? — Je ne serai pas exposée à une telle tentation, monsieur, dit Émilie, avec un modeste orgueil ; je ne puis aimer longtemps une personne que je ne dois plus estimer : cependant je donne ma parole. Ses pleurs, au même instant, désavouèrent sa première assertion ; elle sentit que le temps et ses efforts pouvaient seuls déraciner une tendresse dont une estime vertueuse était la base, et qu’avaient fortifiée les difficultés et l’habitude.

— Je vous dirai donc tout, reprit le comte ; la conviction est nécessaire à votre paix future, et ma confidence toute entière est le seul moyen de vous la donner. Mon fils a trop souvent été témoin de la mauvaise conduite du chevalier ; il y a presque été entraîné lui-même ; il s’est livré à mille extravagances ; mais je l’ai préservé du crime et d’une perte totale. Jugez donc, mademoiselle, si un père à qui l’exemple du chevalier a presque enlevé son fils unique, n’a pas un titre suffisant pour avertir ceux qu’il estime de ne pas confier leur bonheur à de telles mains. J’ai vu moi-même le chevalier engagé au jeu avec des hommes que je frémissais de regarder : si vous doutez encore, vous pouvez consulter mon fils.

— Je ne doute pas, monsieur, des faits dont vous avez été témoin, ou que vous affirmez, dit Émilie en succombant à sa douleur ; le chevalier peut-être a été jeté dans des excès où il ne retombera plus ; si vous aviez connu la pureté de ses premiers principes, vous pourriez excuser mon incrédulité actuelle.

— Hélas ! répondit le comte, il est bien difficile de croire ce qui nous afflige ; mais je ne veux point vous consoler par de fausses espérances. Nous savons tous combien la passion du jeu a d’attraits, combien il est difficile de la vaincre. Le chevalier peut-être se corrigerait pour un temps, mais il retournerait bientôt à ce funeste penchant. Je crains la force de l’habitude, je crains même, que son cœur ne soit corrompu. Et pourquoi voudrais-je vous le cacher ? le jeu n’est pas son unique vice ; il paraît avoir pris le goût de tous les plaisirs honteux.

Le comte hésita, et se tut ; Émilie, presque hors d’état de se soutenir, attendait dans un trouble toujours croissant, ce qu’il avait encore à dire. Il se fit un très long silence ; le comte, visiblement agité, dit enfin : — Ce serait une délicatesse cruelle que de persister à me taire ; je dois vous dire que deux fois les extravagances du chevalier l’ont fait conduire dans les prisons de Paris ; il en a été retiré, m’ont dit des personnes dignes de foi, par une certaine comtesse bien connue, et avec laquelle il vivait encore quand j’ai quitté Paris.

Le comte cessa de parler ; et regardant Émilie, il s’aperçut qu’elle tombait de son siège : il la soutint ; elle était évanouie ; il éleva la voix pour appeler du secours : ils étaient fort loin du château ; il craignait de la laisser pour aller chercher du monde ; c’était pourtant le seul parti à prendre. Voyant enfin une fontaine assez proche, il s’efforça d’appuyer Émilie contre l’arbre, pendant qu’il irait chercher de l’eau. Il était fort embarrassé, n’ayant rien pour apporter cette eau ; mais tandis qu’il la considérait avec une extrême inquiétude, il crut voir dans ses traits qu’elle commençait à respirer.

Il se passa néanmoins beaucoup de temps avant qu’elle reprît connaissance ; alors elle se trouva soutenue, non par le comte, mais par Valancourt ; il observait tous ses mouvements avec un regard effrayé, et lui adressait la parole d’une voix tremblante. Au son de cette voix si connue, Émilie rouvrit les yeux ; mais à l’instant elle les referma, et perdit encore connaissance.

Le comte, avec un regard sévère, fit signe à Valancourt de se retirer. Celui-ci ne fit que soupirer et nommer Émilie ; il lui présentait l’eau qu’on avait apportée. Le comte répéta son geste, et l’accompagna de quelques paroles ; Valancourt répondit par un regard plein d’un profond ressentiment ; il refusa de quitter la place jusqu’à ce qu’Émilie fût remise, et ne permit plus que personne s’approchât : mais à l’instant sa conscience parut l’informer de ce qui avait fait le sujet de l’entretien du comte et d’Émilie ; l’indignation enflamma ses yeux ; l’expression d’une profonde douleur la réprima bientôt ; et le comte, en le remarquant, sentit plus de pitié que de colère. Émilie, qui avait repris ses sens, en fut tellement touchée, qu’elle se mit à pleurer amèrement : elle tâcha de retenir ses larmes ; et rassemblant son courage, elle remercia le comte et Henri, avec qui Valancourt était entré dans le parc, et elle reprit le chemin du château sans rien dire à Valancourt. Frappé jusqu’au fond du cœur par cette conduite, il s’écria d’une voix étouffée : — Grand dieu ! comment ai-je mérité ce traitement ? qu’a-t-on dit pour vous changer de la sorte ?

Émilie, sans répondre, mais toujours plus émue, doubla le pas. — Qui vous a mise en cet état, Émilie ? lui dit-il en avançant à côté d’elle : accordez-moi un moment d’entretien, je vous, en conjure : je suis bien malheureux !

Quoique ces paroles fussent dites à voix basse, le comte les entendit, et répliqua que mademoiselle Saint-Aubert se trouvait trop indisposée pour entretenir personne ; mais qu’il osait assurer qu’elle verrait M. Valancourt le lendemain, si elle se trouvait mieux.

Valancourt rougit, regarda le comte avec fierté, puis Émilie avec une expression de surprise, de douleur et de supplication : elle ne put s’y méprendre ni résister ; elle dit languissamment : — Je serai mieux demain ; si vous voulez profiter de la permission du comte, je vous verrai.

— Me voir ! s’écria Valancourt, en jetant sur le comte un coup d’œil plein d’orgueil et de colère ; mais se recueillant il ajouta : — Je viendrai, mademoiselle ; je profiterai de la permission du comte.

En arrivant aux portes du château, il s’arrêta un moment ; son ressentiment ne l’occupait plus. Il regarda Émilie avec tant de tendresse et de douleur, qu’elle en eut le cœur pénétré. Il lui souhaita le bonjour ; et faisant au comte une légère inclination, il s’éloigna.

Émilie, retirée chez elle, sentit une oppression qu’elle avait rarement éprouvée ; elle essaya de rassembler ce que le comte lui avait dit, et de peser les circonstances dont il paraissait si instruit et si persuadé. Elle songeait à la conduite qu’il faudrait à l’avenir tenir envers Valancourt ; incapable de penser et de réfléchir, elle ne pouvait que sentir l’excès de son malheur. Un moment, elle se représentait que Valancourt n’était plus l’homme qu’elle avait si tendrement aimé, et dont l’idée l’avait jusque-là soutenue sous le poids de l’affliction par l’espérance d’un avenir plus heureux : c’était un caractère avili, dégradé. Elle devait tâcher de le mépriser, si elle ne pouvait l’oublier ; mais ne pouvant admettre une supposition si terrible, elle la rejetait : elle se refusait à croire sa conduite semblable au tableau qu’en faisait le comte, et conclut que des ennemis le lui avaient peint sous de fausses couleurs. Quelquefois même elle allait jusqu’à douter de la bonne foi du comte, et à lui supposer quelques motifs secrets pour rompre les nœuds qui l’attachaient à Valancourt : cette erreur fut bien courte. Le caractère du comte, tel que Dupont, d’autres personnes, et elle-même avaient pu le juger, ne permettait pas de l’en croire capable ; mais, de plus, il ne pouvait exister aucun motif pour qu’il se fût abaissé à une si cruelle trahison. Émilie ne put longtemps conserver l’espérance que le comte eût été égaré par de faux rapports sur Valancourt ; il avait dit qu’il lui parlait d’après sa propre observation, et la fatale expérience de son fils. Il fallait quitter Valancourt pour jamais. Quel bonheur, quel repos attendre, avec un homme dont les inclinations étaient si belles, et pour qui le vice était devenu une habitude ? Elle ne devait plus l’estimer ; mais le souvenir de ce qu’il avait été, la longue habitude de l’aimer, ne souffraient guère qu’Émilie le méprisât.

— Oh Valancourt ! s’écriait-elle ; après une séparation si longue, ne nous retrouvons-nous que pour être si malheureux ? que pour nous séparer pour toujours ?

Au milieu du tumulte de ses idées, elle se rappela sa candeur, sa simplicité, que la veille encore il lui avait montrées. Si elle avait osé s’en fier à son propre cœur, elle en aurait tout espéré. Elle ne pouvait se résoudre à s’éloigner de lui pour toujours, avant d’avoir acquis une preuve nouvelle de sa mauvaise conduite : mais était-il probable qu’elle pût se la procurer ? et pouvait-elle, d’ailleurs, chercher une preuve plus positive ? Il fallait prendre un parti ; elle se détermina presque à le faire, selon la manière dont Valancourt recevrait ses questions, relativement à la conduite qu’il avait tenue.

L’heure du dîner arriva ; Émilie lutta contre l’accablement de sa douleur, sécha ses larmes, et descendit. Le comte lui témoigna les plus délicates attentions. La comtesse et mademoiselle Béarn la regardèrent un moment avec surprise, et commencèrent, suivant l’usage, à s’entretenir de bagatelles. Les regards de Blanche interrogeaient vivement son amie ; mais elle ne répondait que par un douloureux sourire.

Émilie se retira aussitôt qu’il lui fut possible ; Blanche la suivit, mais ses questions empressées n’obtinrent aucune réponse. Émilie la pria de l’épargner : parler de choses indifférentes, lui était trop pénible. Elle y renonça bientôt, et Blanche la quitta en la plaignant, puisqu’elle ne pouvait pas lui offrir de consolation.

Émilie se détermina secrètement à retourner au couvent, pour y passer un jour ou deux. Dans l’état où elle était, la société, surtout celle de la comtesse et de mademoiselle Béarn, lui devenait insupportable. Elle espérait que la solitude du cloître et la bonté de l’abbesse l’aideraient à reprendre un peu d’empire sur elle-même, et à soutenir le dénouement qu’elle ne prévoyait que trop.

Il lui semblait qu’elle eût été moins affligée si Valancourt lui eût été enlevé par la mort, ou s’il eût épousé quelque rivale préférée. Ce qui la mettait au désespoir, c’était de voir son amant déshonoré, de le voir couvert d’un opprobre qui devait finir par le perdre lui-même, et qui la forçait d’arracher de son cœur cette image si longtemps adorée. Ces tristes réflexions furent interrompues par un billet de Valancourt ; il peignait le désordre de son âme ; il la conjurait de le recevoir dans la soirée de ce jour, plutôt que le lendemain matin. Elle sentit une agitation si violente, qu’elle n’eut pas la force de répondre. Elle désirait de le voir, et de sortir de cet état d’incertitude. Elle frémissait de l’idée de cette entrevue ! Elle fit demander au comte un moment d’entretien, le vint trouver dans son cabinet, lui remit le billet, et lui demanda conseil. Il répondit que, si elle se croyait la force de supporter une pareille scène, il croyait utile aux deux parties de l’accélérer plutôt que de la reculer.

— On ne peut douter de sa tendresse, dit le comte ; il me paraît si affligé ! Vous, mon aimable amie, vous êtes si accablée ! plutôt l’affaire se décidera, et mieux sans doute cela vaudra.

Émilie répondit à Valancourt qu’elle consentait à le voir : elle tâcha ensuite de recueillir les forces et le courage dont elle aurait besoin pour soutenir cette scène si triste, qui devait détruire ses plus douces, ses plus chères espérances.

CHAPITRE VI.

On vint avertir Émilie que le comte de Villefort demandait à la voir. Elle devina que Valancourt était chez lui. En approchant de la bibliothèque, où elle imaginait qu’il devait être, son émotion devint si forte, que, n’osant encore paraître, elle retourna dans le vestibule pour calmer son agitation.

S’étant enfin remise, elle entra dans le cabinet, et trouva Valancourt assis avec le comte. Ils se levèrent tous deux. Elle n’osait regarder Valancourt. Le comte se retira.

Émilie restait les yeux baissés, ne pouvant parler, et respirant à peine. Valancourt se jeta sur une chaise auprès d’elle ; il soupirait et gardait le silence. Enfin, d’une voix tremblante, il lui dit : — J’ai désiré vous voir ce soir pour sortir au moins de l’horrible incertitude où m’a plongé votre changement. Quelques paroles du comte viennent de m’en éclaircir une partie. Je m’aperçois que j’ai des ennemis, Émilie, des ennemis envieux de mon bonheur, et qui sont acharnés à le détruire. Je m’aperçois aussi que le temps et l’absence ont affaibli vos sentiments pour moi.

Ces derniers mots expirèrent sur ses lèvres. Émilie ne put répondre.

— Quelle rencontre que la nôtre, s’écria Valancourt en s’élançant de son siège et parcourant l’appartement ! quelle rencontre, après une longue, une si longue séparation ! Il reprit sa chaise, et, d’un ton ferme, il ajouta : — Cruelle Émilie, ne me parlerez-vous point ?

Il couvrit son visage d’une main, comme pour cacher son émotion, et prit celle d’Émilie, qui ne la retira pas. Elle ne put retenir ses larmes. Il s’en aperçut. Toute sa tendresse revint ; un rayon d’espérance pénétra rapidement au fond de son âme. — Eh quoi ! vous me plaignez, s’écria-t-il ! vous m’aimez encore ! vous êtes toujours mon Émilie ! souffrez que j’en croie vos larmes.

— Oui, je vous plains, lui dit-elle ; mais dois-je encore vous aimer ? Croyez-vous être encore ce même Valancourt estimable que j’aimais autrefois ?

— Que vous aimiez autrefois, s’écria-t-il ! Le même ! le même ! Il s’arrêta dans l’excès de son émotion, et reprit douloureusement : — Non, je ne suis plus le même ; je suis perdu ! je ne suis plus digne de vous !

Il couvrit encore son visage. Émilie était trop touchée d’un aveu si sincère pour pouvoir répondre aussitôt. Elle luttait contre son cœur ; elle sentait le danger de se fier longtemps à sa résolution en la présence de Valancourt. Elle était empressée de terminer une entrevue qui les désolait tous les deux. Cependant quand elle pensait que ce serait probablement la dernière, tout son courage l’abandonnait ; elle ne sentait plus que sa tendresse et sa douleur.

Valancourt, pendant ce temps, dévoré de remords et de chagrin, n’avait ni le pouvoir ni la volonté d’exprimer tout ce qui l’agitait. À peine paraissait-il sensible à la présence d’Émilie. Son visage était caché, sa poitrine soulevée de sanglots.

— Épargnez-moi, lui dit Émilie, le chagrin de revenir sur les détails de votre conduite, qui m’obligent de rompre avec vous ; il faut nous séparer, et je vous vois pour la dernière fois.

— Non, s’écria Valancourt, vous ne pouvez penser ce que vous dites ; vous ne pouvez pas penser à me rejeter de vous pour toujours.

— Il faut nous séparer, répéta Émilie, et pour toujours ; votre conduite nous en fait une nécessité.

— C’est la décision du comte, reprit-il avec fierté, ce n’est pas la vôtre ; et je saurai de quel droit il se met entre nous. Il se leva à ces mots, et parcourut la chambre à pas précipités.

— Laissez-moi vous désabuser, dit Émilie non moins émue. La décision est de moi : mon repos l’exige.

— Votre repos exige que nous nous séparions, que nous nous séparions pour toujours, dit Valancourt ! Je n’attendais pas un pareil discours de votre bouche.

Il se tut un moment. Enfin, dans une douleur passionnée, Valancourt déplora ses torts et le malheur où l’abandon d’Émilie le plongeait ; il fondit en larmes, et ne poussa plus que des soupirs entrecoupés.

— Il est vrai, reprit-il, que je suis déchu de ma propre estime ; mais auriez-vous pu si promptement renoncer à moi si vous n’aviez déjà cessé de m’aimer, ou si vous ne cédiez, le dirai-je, aux projets d’un autre ?

Émilie versait un torrent de larmes. — Non, Émilie, non, vous n’y consentiriez pas si vous m’aimiez encore ; vous trouveriez votre bonheur à conserver le mien.

— Serais-je excusable, répondit-elle, en vous confiant le repos de ma vie ? Comment me le conseilleriez-vous, si je vous étais chère ?

— Si vous m’étiez chère, s’écria Valancourt ! Est-il possible que vous doutiez de mon amour ! Mais oui, vous avez raison d’en douter, puisque je suis moins disposé à l’horreur de me séparer de vous, qu’à celle de vous envelopper dans ma ruine. Oui, je suis ruiné, ruiné sans ressources ; je suis accablé de dettes, et je ne saurais les acquitter. Les yeux de Valancourt étaient égarés quand il disait ces mots ; ils prirent à l’instant l’expression d’un affreux désespoir. Émilie fut forcée d’admirer sa franchise ; elle sembla, durant quelques minutes, résister à sa propre douleur, et lutter contre elle-même. — Je ne prolongerai pas, dit-elle enfin, un entretien dont l’issue ne saurait être heureuse. Valancourt, adieu.

— Non, vous ne partirez pas, dit-il impétueusement ; vous ne me laisserez pas ainsi ! vous ne m’abandonnerez pas avant que mon esprit ait recueilli la force dont il a besoin pour soutenir ma perte. Émilie, effrayée par le feu sombre de ses regards, lui dit d’une voix douce : — Vous avez reconnu vous-même que nous devions nous séparer ; si vous désirez me faire croire que vous m’aimez, vous le reconnaîtrez encore. — Jamais, jamais, s’écria-t-il ! j’étais un insensé quand j’avouais… Émilie, c’en est trop : vous ne vous trompez pas sur mes fautes ; mais le comte est la barrière qui nous sépare, il ne sera pas longtemps un obstacle à ma félicité.

— C’est à présent, dit Émilie, que vous parlez en insensé : le comte n’est pas votre ennemi, Valancourt ; il est mon ami, cette considération seule devrait vous le faire regarder comme le vôtre. — Votre ami, dit vivement Valancourt : depuis quel temps est-il donc votre ami, pour vous faire si promptement oublier votre amant ? Est-il votre ami ? celui qui vous a demandé de préférer M. Dupont ; Dupont, qui, dites-vous, vous a ramenée d’Italie ! Dupont qui je le dis, moi, m’a ravi votre cœur ! Mais je n’ai pas le droit de vous interroger : vous êtes maîtresse de vous-même ; ce Dupont, peut-être, ne triomphera pas longtemps de mon malheur. Émilie, plus épouvantée que jamais de la fureur de Valancourt, lui dit : — Au nom du ciel, soyez raisonnable ! Calmez-vous ! M. Dupont n’est pas votre rival, le comte n’est pas son défenseur : vous n’avez point de rival ; vous n’avez d’ennemi que vous-même ! je vois plus que jamais que vous n’êtes plus ce Valancourt que j’ai tant aimé.

Il ne répondit point : les bras appuyés sur la table, il gardait un morne silence. Émilie restait muette et tremblante, et n’osait le quitter.

— Malheureux, s’écria-t-il soudain ! je ne puis me plaindre sans m’accuser ! Pourquoi fus-je entraîné dans Paris ? pourquoi ne me suis-je pas défendu des séductions qui devaient à jamais me rendre méprisable ? Il se tourna vers elle, il prit sa main, et lui dit d’une voix tendre : — Émilie ! pouvez-vous supporter que nous nous séparions ! pouvez-vous abandonner un cœur qui vous aime comme le mien ! un cœur, qui malgré ses erreurs, n’appartiendra jamais qu’à vous ! Émilie ne répondit que par ses larmes. — Je n’avais pas, ajouta-t-il, une pensée que je voulusse vous cacher, pas un goût, pas un plaisir, auxquels vous ne pussiez prendre part.

Ces vertus pourraient encore être les miennes, si votre tendresse qui les avait nourries n’était pas changée sans retour ; mais vous ne m’aimez plus : les heures si douces que nous avons passées ensemble se retraceraient à votre souvenir, vous ne pourriez y revenir sans émotion ! Je ne vous affligerai pas plus longtemps ; mais avant que je parte, laissez-moi vous les répéter. Quel que puisse être mon destin, quelles que doivent être mes souffrances, je ne cesserai pas de vous aimer, de vous aimer tendrement ! Je pars, Émilie, je vais vous quitter, et pour toujours. À ces mots, sa voix s’affaiblit : il retomba sur sa chaise avec abattement. Émilie ne pouvait ni sortir, ni lui dire adieu. Toutes ses folies étaient presque effacées de son esprit, elle ne sentait que sa douleur et sa pitié.

— Dites au moins, reprit Valancourt, que vous me verrez encore une fois ! Le cœur d’Émilie fut en quelque sorte soulagé par cette prière : elle s’efforça de croire qu’elle ne devait pas s’y refuser ; néanmoins elle éprouvait de l’embarras, en songeant qu’elle était chez le comte, et qu’il pouvait s’offenser du retour de Valancourt ; elle consentit pourtant, à condition qu’il ne verrait, ni dans le comte un ennemi, ni dans Dupont un rival : alors il sortit tellement consolé par les deux mots d’Émilie, qu’il perdit le premier sentiment de son malheur.

Émilie se retira chez elle pour composer son maintien, et dérober la trace de ses larmes ; elle craignait la censure de la comtesse et la curiosité de la famille ; elle eut cependant de la peine à rendre le calme à son esprit ; elle ne pouvait bannir le souvenir de cette dernière scène, ni l’idée qu’elle reverrait Valancourt le lendemain : cette entrevue lui paraissait plus terrible que la précédente.

Valancourt avait fait une forte impression sur elle : en dépit de ce qu’elle savait, de ce qu’elle croyait à son désavantage, son estime reprenait de nouvelles forces. Il lui paraissait impossible qu’il eût pu se dépraver au point où certaines personnes le lui disaient ; sa candeur, sa sensibilité le lui promettaient : elle eût cédé sans doute aux flatteuses persuasions de son cœur, sans la prudence supérieure du comte qui lui représenta clairement le danger de sa situation, celui d’écouter la promesse d’une réforme que révoquerait toujours l’ardeur de sa passion ; enfin le peu d’espérance que pouvait donner une liaison, dont le bonheur tiendrait au rétablissement d’une fortune entièrement détruite, à l’oubli de vicieuses habitudes. Il s’affligea de ce qu’Émilie avait promis une seconde entrevue.

Émilie ne songeait plus à la vieille concierge, à l’histoire promise. La nuit vint ; Dorothée ne parut pas. Émilie ne ferma pas l’œil ; plus sa mémoire lui retraçait sa dernière scène avec Valancourt, moins elle conservait de force. Il fallut que les arguments du comte, les préceptes de son père sur le besoin de se maîtriser soi-même, lui suggérassent en ce moment la prudence, la dignité dont elle avait besoin dans la plus délicate circonstance de sa vie.

CHAPITRE VII.

Valancourt, pendant ce temps, endurait les angoisses du désespoir. La vue d’Émilie avait renouvelé toute l’ardeur de son premier amour ; l’absence, les distractions d’une vie tumultueuse, ne l’avaient affaiblie que passagèrement. Quand en recevant sa lettre il était parti pour le Languedoc, il savait bien que sa folie l’avait ruiné, et il n’avait aucun projet de le cacher à Émilie ; il s’affligeait seulement du retard que sa mauvaise conduite pourrait causer à leur mariage, et ne prévoyait pas que cette information pourrait la conduire à briser tous leurs nœuds. Accablé par l’idée de cette éternelle séparation, et le cœur pénétré de remords, il attendait cette seconde entrevue dans un état qui approchait de l’égarement ; il espérait pourtant encore obtenir d’elle par ses prières quelque changement de résolution.

Le matin il fit demander à quelle heure elle le recevrait. Émilie, quand on lui remit ce billet, était avec le comte, et ce fut pour celui-ci un prétexte nouveau pour lui parler de Valancourt. Il voyait le désespoir de sa jeune amie, et redoutait plus que jamais que son courage ne l’abandonnât. Émilie répondit au billet, et le comte revint sur le sujet de la dernière conversation. Il parut craindre les sollicitations de Valancourt, et il lui peignit les malheurs auxquels elle s’exposait pour l’avenir, si elle ne résistait à un chagrin actuel et passager ; ces représentations répétées pouvaient seules la prémunir contre l’effet de son affection, et elle résolut de suivre ses conseils.

L’heure de l’entrevue à la fin arriva. Émilie se présenta avec un extérieur composé ; mais Valancourt, trop agité, fut quelques minutes sans pouvoir parler ; ses premières phrases furent tour à tour plaintes, prières, reproches contre lui-même ; ensuite il dit : — Émilie, je vous ai aimée, je vous aime plus que ma vie ; je suis ruiné par ma faute, et cependant je ne puis nier que je n’aimasse mieux vous entraîner dans une union malheureuse de misère, que d’endurer, en vous perdant, la punition que je mérite… Je suis un malheureux, mais je ne veux plus être un lâche ; je ne chercherai plus à ébranler vos résolutions par les instances d’une passion égoïste. Je renonce à vous, Émilie, et je tâcherai de me consoler en songeant que, si je suis infortuné, vous pouvez au moins être heureuse. Je n’ai pas, il est vrai, le mérite du sacrifice ; et je n’eusse jamais eu la force de vous rendre à vous-même, si votre prudence ne l’eût exigé.

Il s’arrêta un moment. Émilie tâchait de retenir ses larmes ; elle était prête à lui dire : — Vous parlez à présent comme vous parliez autrefois. Mais elle garda le silence. — Pardonnez-moi, Émilie, reprit-il, toutes les souffrances que je vous ai causées. Pensez quelquefois à l’infortuné Valancourt ; souvenez-vous que sa seule consolation sera de savoir que sa folie ne vous a pas rendue malheureuse. Les larmes inondaient les joues d’Émilie. Il allait retomber dans les accès du désespoir. Émilie s’efforça de rappeler son courage, et de terminer une entrevue qui augmentait leur commune affliction. Valancourt vit ses pleurs, il la vit se lever ; il fit un nouvel effort pour maîtriser ses sentiments et calmer ceux d’Émilie. — Le souvenir de ce douloureux moment, lui dit-il, sera pour l’avenir ma sauvegarde. Oh ! jamais l’exemple, la tentation ne pourront ni me séduire, ni m’entraîner. Le souvenir de ces pleurs que vous versez pour moi, élèvera mon âme au-dessus du danger.

Émilie, un peu consolée par cette assurance, répondit : — Nous nous séparons pour toujours. Mais si mon bonheur vous est cher, souvenez-vous à jamais que rien ne peut y contribuer davantage que de savoir que vous avez recouvré votre propre estime. Valancourt prit sa main ; il avait les yeux couverts de larmes, et l’adieu qu’il voulait lui dire était étouffé par ses soupirs. Après quelques moments Émilie prononça avec difficulté et émotion : — Adieu, Valancourt, puissiez-vous être heureux ! adieu, répéta-t-elle. Elle essaya de retirer sa main ; il la retenait et la baignait de larmes. — Pourquoi prolonger ces moments, lui dit Émilie d’une voix à peine articulée ? ils sont trop pénibles pour nous. — Trop, beaucoup trop, s’écria Valancourt en quittant sa main et retombant sur son siège ! Il se cachait le visage, et paraissait suffoqué par ses soupirs. Après un très long intervalle, pendant lequel Émilie pleurait en silence, et Valancourt luttait contre sa douleur, elle se leva encore pour sortir. Il tâcha de prendre un maintien plus assuré. — Je vous afflige, dit-il, mais l’angoisse que je souffre doit être mon excuse ; il ajouta d’une voix entrecoupée : — Adieu, Émilie, vous serez toujours l’unique objet de ma tendresse. Vous penserez quelquefois à l’infortuné Valancourt ; ce sera avec pitié, si ce ne peut être avec estime. Oh ! qu’est-ce pour moi que le monde entier sans vous, sans votre estime ? Il se reprit : — Je retombe dans la faute que je me reprochais ; je ne dois plus fatiguer votre patience, je retomberais dans le désespoir.

Il dit encore une fois : — Adieu, Émilie pressa sa main contre ses lèvres, la regarda pour la dernière fois, et s’enfuit hors de la chambre.

Émilie resta dans le fauteuil où il l’avait laissée, le cœur si oppressé qu’elle ne respirait plus ; elle entendait ses pas, dont la bruit s’affaiblissait à mesure qu’ils s’éloignaient. Elle fut tirée de cet état par la voix de la comtesse qui parlait dans le jardin. En revenant à elle, le premier objet qui frappa sa vue, fut le fauteuil vide sur lequel Valancourt avait été assis. Le saisissement, et son départ, avaient comme suspendu ses larmes ; elles, revinrent alors la soulager, et elle reprit la force de regagner sa chambre.

CHAPITRE VIII.

Retournons à Montoni, dont la rage et la surprise firent bientôt place à de plus pressants intérêts. Ses excès et ses déprédations s’étaient tellement multipliés, que le sénat de Venise, alors composé de négociants, malgré sa faiblesse et l’utilité que dans l’occasion il aurait pu tirer de Montoni, ne put plus longtemps les supporter. Il fut arrêté qu’on travaillerait à anéantir ses forces et à punir ses brigandages. Un corps considérable de troupes allait recevoir des ordres pour marcher sur Udolphe. Un jeune officier, qu’animait contre Montoni le ressentiment de quelqu’injure particulière, et peut-être aussi l’envie de se distinguer, sollicita une audience du ministre qui conduisait cette entreprise. Il lui représenta qu’Udolphe était une forteresse trop bien située pour être enlevée de vive force. Montoni venait de montrer combien l’habileté du commandement ajoutait aux avantages de la place. Un corps de troupes, tel que celui qu’on formait, ne pouvait approcher d’Udolphe sans que Montoni en fût instruit. L’honneur de la république s’opposait à ce qu’une armée régulière vînt assiéger Udolphe. Il ne fallait qu’une poignée d’hommes déterminés. Il était très possible de rencontrer Montoni et les siens hors de leurs murs, et de les attaquer ; ou bien l’on approcherait du château avec le secret que pouvaient comporter de petits pelotons, et l’on prendrait avantage de quelque trahison ou de quelque négligence pour pénétrer à l’improviste jusque dans l’enceinte d’Udolphe.

Cet avis fut sérieusement médité, et l’officier qui l’avait conçu eut la disposition des troupes. Il ne s’occupa d’abord que de ruses ; il se posta dans le voisinage d’Udolphe, et chercha à se ménager l’assistance de plusieurs des condottieri. Il n’en trouva aucun qui ne fût prêt à punir un maître impérieux, et à s’assurer ainsi le pardon du sénat. Il apprit le nombre des troupes de Montoni, et sut que ses derniers succès l’avaient fort augmenté. L’entreprise fut bientôt mise à fin : l’officier approcha avec sa troupe ; ses intelligences dans l’intérieur, qui lui avaient procuré le mot d’ordre, lui donnèrent toute sorte de secours ; Montoni et ses officiers furent surpris par un détachement qui s’empara de leur appartement, pendant qu’un autre, après un combat fort léger, faisait rendre les armes à toute la garnison. Parmi les personnes qu’on enleva avec Montoni, se trouvait Orsino, l’assassin. Il avait rejoint Montoni à Udolphe, et Morano l’ayant appris après le malheureux effort qu’il avait fait pour enlever Émilie, en avait averti le sénat. Le désir de prendre cet homme, qui avait fait tuer un sénateur, était un des motifs qui avait fait presser l’entreprise. Le succès en fut si agréable à tout le corps, que, malgré les soupçons politiques et l’accusation secrète de Montoni, Morano fut relâché sans délai. La célérité, la facilité de cette expédition, prévinrent l’éclat et la rumeur publique. Émilie, en Languedoc, ignora la défaite et l’humiliation de son cruel persécuteur.

Son esprit était si accablé par ses chagrins, qu’aucun effort de sa raison ne pouvait en surmonter l’effet. Le comte de Villefort essaya tous les moyens de consolation. Quelquefois il l’abandonnait à la plus entière solitude ; quelquefois il l’attirait à des réunions paisibles, et la protégeait de son mieux contre les questions trop curieuses et les critiques de la comtesse : il l’invitait souvent à de longues promenades avec lui et sa fille, et sans paraître le chercher, il amenait la conversation sur des sujets assortis à son goût ; il espérait l’enlever par degrés au sujet de sa douleur, et réveiller en elle des idées différentes. Émilie croyait voir en lui l’ami éclairé, le protecteur de sa jeunesse ; elle lui voua bientôt une affection filiale. Son cœur s’épancha avec Blanche comme avec une sœur. La bonté, la simplicité de cette jeune personne compensait bien la privation de quelques avantages plus brillants. Il se passa bien du temps avant qu’Émilie pût se distraire assez de Valancourt pour écouter l’histoire que la vieille Dorothée lui avait promise. Dorothée, à la fin, l’en fit souvenir elle-même, et Émilie, l’attendit chez elle le même soir.

Cependant son esprit était encore occupé de réflexions qui affaiblissaient sa curiosité, quand, après minuit, Dorothée frappa à sa porte ; elle fut presque aussi surprise que si elle ne l’avait pas attendue. — Je suis venue tard, mademoiselle, dit Dorothée. Je ne conçois pas ce qui me fait si fort trembler ce soir ; j’ai cru, une fois ou deux, que je tomberais en chemin. – Émilie la fit asseoir, et la pria de se remettre avant d’entamer le sujet pour lequel elle était venue. — Hélas ! dit Dorothée, je crois que c’est pour y avoir pensé, que je me suis ainsi troublée : dans mon chemin, j’ai passé devant la chambre où ma pauvre chère dame est morte. Tout était si tranquille, si sombre autour de moi, que je croyais presque la voir telle que je l’ai vue sur son lit de mort.

Émilie rapprocha sa chaise. Dorothée continua. — Il y a maintenant environ vingt ans que madame la marquise arriva dans ce château. Hélas ! je m’en souviens bien. Qu’elle était belle quand elle parut dans la grande salle, où nous autres domestiques nous étions tous rassemblés pour la recevoir ! Combien M. le marquis paraissait heureux ! Ah ! qui alors eût pu le penser ! Mais, que dis-je ? mademoiselle, il me sembla que la marquise avec ses doux regards avait le cœur triste. Je le dis à mon mari. Il me dit que c’était une idée chimérique. Je ne lui en parlai plus, et je gardai pour moi mes observations. Madame la marquise était à peu près de votre âge ; et, comme je l’ai souvent remarqué, elle vous ressemblait beaucoup. M. le marquis tint fort longtemps maison ouverte, et donna des repas si nombreux, que jamais depuis le château n’a été si brillant. J’étais plus jeune, mademoiselle, que je ne le suis à présent ; j’étais tout aussi gaie qu’une autre. Je dansais, je m’en souviens, avec Philippe le sommelier ; j’avais une robe à fleurs, des rubans jaunes, et un bonnet, non pas comme on les porte à présent, mais très élevé, avec des rubans tout autour. Cela m’allait très bien. M. le marquis me remarqua. Ah ! c’était bien alors le plus honnête seigneur. Qui aurait pu penser que lui !…

— Mais la marquise, Dorothée, vous me parliez d’elle, dit Émilie.

— Ah ! oui. Madame la marquise, je pensais qu’au fond du cœur elle n’était pas heureuse. Je la surpris une fois tout en pleurs dans sa chambre. Quand elle me vit, elle essuya ses yeux, et s’efforça de sourire. Je n’osai pas lui demander ce qu’elle avait ; mais la seconde fois que je la vis dans cet état, je lui en demandai la cause, et elle en parut offensée. Ainsi je ne dis plus rien. J’en devinai pourtant quelque chose. Son père, à ce qu’il paraît, l’avait forcée d’épouser le marquis à cause de sa fortune. Il y avait un autre gentilhomme, ou autrement un chevalier, qu’elle aimait mieux, et qui était très épris d’elle. Elle s’affligeait de l’avoir perdu, à ce que j’imagine ; mais elle ne m’en a jamais parlé. Ma maîtresse essayait de cacher ses pleurs au marquis. Je la voyais souvent après ses accès de tristesse, prendre un air calme et doux quand il entrait chez elle. Mon maître tout-à-coup devint sombre, brusque et fort dur pour madame. Elle s’en affligea beaucoup, mais sans jamais se plaindre. Dans ces moments, elle était toute charmante pour se remettre en bonne humeur. Mon cœur saignait de voir cela. Mais il était si sauvage, il lui répondait si durement, qu’elle s’enfuyait dans sa chambre en pleurant. Je l’écoutais dans l’antichambre. Pauvre chère dame ! Mais rarement j’osais m’approcher. Quelquefois je pensais que monsieur était jaloux. Ma maîtresse était admirée de bien du monde ; mais elle était trop honnête pour mériter le moindre soupçon. Parmi les chevaliers qui visitaient le château, il y en avait un que je pensais toujours qui était fait pour madame. Il était si poli, si spirituel ; il y avait tant de grâce dans ses actions, dans ses discours. J’ai toujours observé que lorsqu’il était là, M. le marquis était toujours plus mécontent, et madame plus pensive. Il me vint dans la tête que c’était celui-là même qu’elle devait épouser ; mais jamais je n’en ai été bien sûre.

— Quel était le nom de ce chevalier ? Dorothée, lui dit Émilie.

— Je ne puis vous le dire, mademoiselle ; cela aurait trop d’inconvénients. Une personne qui est morte depuis, m’a assuré que la marquise n’était pas en bonne règle la femme du marquis, et qu’elle avait d’abord épousé secrètement le chevalier qu’elle aimait tant. Elle n’osa pas le confesser à son père qui était un homme dur ; mais cela n’est pas vraisemblable, et je n’y ai jamais donné une grande confiance. Comme je disais, le marquis, à ce qu’il me semblait, était hors de lui-même quand ce chevalier se trouvait au château. Le traitement qu’il faisait à madame la rendit à la fin misérable à l’excès. Il ne voulait plus qu’elle vît personne, et la laissait vivre toute seule. Je la servais toujours. Je voyais ce qu’elle souffrait, mais elle ne se plaignait pas.

Après un an passé de la sorte, madame tomba malade. Je crus d’abord que son chagrin en était la cause ; mais, hélas ! je crains bien que cette cause ne fût plus fâcheuse.

— Plus fâcheuse ! dit Émilie ; et comment ?

— Je le crains, mademoiselle ; il y eut d’étranges circonstances ; mais je vous dirai seulement ce qui arriva : M. le marquis…

— Paix, Dorothée. Qu’est-ce que j’entends ? dit Émilie.

Dorothée changea de visage. Elles écoutèrent toutes deux, et entendirent quelques sons d’une douceur singulière.

— J’ai sûrement déjà entendu cette voix, dit Émilie.

— Je l’ai souvent entendue, et à cette même heure, dit Dorothée gravement. Si les esprits peuvent faire de la musique, celle-ci ne peut venir que d’eux.

À mesure que les sons approchaient, Émilie les reconnut pour ceux qu’elle avait entendus dans le temps de la mort de son père. Soit que le souvenir qu’ils lui rappelaient réveillât sa mélancolie, soit qu’elle fût frappée d’un respect superstitieux, elle fut prête à perdre connaissance.

— Je crois vous avoir dit, mademoiselle, reprit Dorothée, que j’entendis cette musique bientôt après la mort de ma chère dame. Je me souviens encore de cette nuit-là.

— Paix, elle approche, dit Émilie ; ouvrons la fenêtre, et écoutons.

Elles écoutèrent ; mais les sons s’éloignèrent peu à peu : et tout rentra dans le calme. Il semblait qu’ils se fussent évanouis dans les bois, dont les sommets touffus se détachaient sur un horizon clair. Tout le reste du paysage était enveloppé dans l’ombre de la nuit, et ne laissait voir que très imparfaitement quelques parties du jardin.

Émilie appuyée sur la fenêtre, considérait ces ténèbres avec un respect qui la glaçait ; elle levait les yeux sur un firmament sans nuages, qu’éclairaient seulement les étoiles. Dorothée reprit à voix basse :

— Je vous disais donc, mademoiselle, que je me rappelais la première fois que j’avais entendu cette musique ; c’était une nuit, peu de temps après la mort de madame ; j’étais restée plus tard qu’à l’ordinaire, je ne sais pas comment cela s’était fait ; j’avais rêvé longtemps à ma pauvre maîtresse, et à la triste scène dont je venais d’être témoin. Tout au château était tranquille ; j’étais fort loin de tous les domestiques ; cette solitude, les tristes choses auxquelles j’avais pensé, m’avaient presque épuisée ; je me sentais isolée ; je cherchais à entendre quelque bruit : vous savez, mademoiselle, que quand on entend du mouvement, on ne craint pas si fort. Tout le monde était couché ; je restais là songeant et méditant ; j’avais peur de regarder dans la chambre, et la figure de ma pauvre dame me revenait à l’esprit, comme je l’avais vue quand elle était mourante. Une ou deux fois je crus la voir réellement devant moi ; tout-à-coup j’entendis une musique si douce ! elle semblait presque à ma fenêtre : je n’oublierai jamais ce que je sentis ; je n’avais pas la force de me lever, mais je pensai que c’était la voix de madame, et les larmes me vinrent aux yeux. Je l’avais entendue chanter pendant sa vie, et elle avait une très belle voix : je pleurais quelquefois en l’entendant, quand assise dans son oratoire, et tenant son luth, elle chantait le soir des romances si tristes, et de quels accents ! oh ! cela allait au cœur. J’écoutais de l’antichambre. Dans l’été, la fenêtre ouverte, elle chantait quelquefois une heure de suite ; quand j’entrais pour fermer, elle ne se doutait pas du temps qu’elle y avait passé. Mais comme je le disais, mademoiselle, continua Dorothée ; quand j’entendis pour la première fois cette musique, je pensais qu’elle venait de madame, et je l’ai encore souvent cru depuis que je l’ai entendue par intervalles : elle avait cessé depuis quelques mois, mais la voilà revenue.

— Il est extraordinaire, observa Émilie, que l’on n’ait point encore découvert quel est le musicien.

— Oh ! mademoiselle, si c’était une personne naturelle, on la connaîtrait depuis longtemps ; mais qui aurait le courage d’aller suivre un esprit ? et même quand on serait assez hardi, à quoi cela mènerait-il ? Les esprits, vous le savez, mademoiselle, peuvent prendre la figure qu’ils veulent ; ils sont là, ils sont ici, l’instant d’après ils sont ailleurs.

— De grâce, reprenez l’histoire de la marquise, dit Émilie, et informez-moi de son genre de mort.

— Je le veux bien, dit Dorothée ; mais retirons-nous de la fenêtre.

— Cet air pur me fait du bien, dit Émilie ; j’aime à l’entendre murmurer au bord des bois, et à regarder ce paysage obscur : vous parliez de M. le marquis, quand la musique vous a interrompue.

— Oui, mademoiselle ; M. le marquis devint de plus en plus sombre, et madame empirait tous les jours. Une nuit elle fut très mal ; on vint m’appeler ; je courus auprès de son lit, et je fus effrayée de son état. Quel changement ! elle me regarda de manière à pénétrer de compassion ; elle me pria d’appeler le marquis, qui n’était pas encore venu chez elle, et de lui dire qu’elle avait des choses secrètes à lui communiquer. Il vint, parut affligé de la voir si mal, et parla fort peu. Ma maîtresse lui dit qu’elle se sentait mourante, et désirait de l’entretenir seul ; je sortis, et je n’oublierai jamais le regard qu’elle me jeta en ce moment.

Lorsque je revins, j’osai dire à monsieur d’envoyer chercher un médecin, imaginant que la douleur l’empêchait d’y penser ; madame dit qu’il était trop tard : monsieur, bien loin de la croire, semblait regarder sa maladie comme légère. Elle eut une affreuse convulsion : je n’oublierai jamais ses cris. Monsieur fit partir un homme à cheval pour chercher un médecin, et parcourut tout le château dans l’égarement de la douleur. Je restais près de madame, et j’essayais de la soulager. Elle avait des intervalles ; et pendant un de ces moments, elle envoya encore chercher monsieur : il vint ; j’allais me retirer ; elle désira que je ne m’écartasse pas. Oh ! je n’oublierai jamais la scène qui se passa ; à peine si maintenant je puis y penser. Monsieur perdait presque la raison. Madame y mettait tant de bonté, prenait tant de peines pour le consoler, que si jamais il avait eu quelques soupçons, ils devaient être dissipés. Il semblait accablé au souvenir de ses mauvais traitements. Elle en fut si touchée, qu’elle s’évanouit.

Nous fîmes sortir monsieur ; il courut dans son cabinet, se jeta par terre, et ne voulut rien entendre. Quand madame fut remise, elle demanda de ses nouvelles ; mais elle dit ensuite que sa douleur l’affligeait trop, et qu’il fallait la laisser mourir tranquillement. Elle mourut dans mes bras, mademoiselle, avec le calme d’un enfant ; la crise violente était passée.

Dorothée s’arrêta et pleura. Émilie pleura avec elle ; elle était attendrie par la bonté de la marquise, et par la douce patience avec laquelle elle avait souffert.

— Quand le médecin vint, reprit Dorothée, hélas ! il était trop tard ! Il parut étonné en voyant le corps de ma maîtresse ; sa figure était devenue noire. Il fit sortir tout le monde, et me fit de singulières questions au sujet de la marquise et de sa maladie. Il secouait la tête à mes réponses, et paraissait en penser plus qu’il n’en voulait dire. Je le compris trop bien ; néanmoins je gardai mes conjectures pour moi ; je n’en fis part qu’à mon mari, qui me recommanda de me taire. Quelques autres domestiques formèrent pourtant les mêmes soupçons ; ils circulèrent dans le voisinage, mais jamais on ne les publia. Quand le marquis sut que madame était morte, il s’enferma, et ne voulut voir que le médecin. Ils restèrent plus d’une heure ensemble, et le docteur ne me parla plus de madame. On l’enterra dans l’église du couvent. Tous les vassaux suivirent les funérailles ; tous fondaient en larmes, car elle était très bienfaisante. Quant à M. le marquis, jamais je ne vis une mélancolie comme la sienne ; quelquefois c’étaient des accès de violence où il perdait le sentiment. Il ne demeura pas longtemps au château ; il partit pour son régiment. Peu après tous les domestiques reçurent leur congé, sauf mon mari et moi, parce que notre maître était parti pour la guerre. Je ne l’ai pas revu depuis ; il n’a jamais voulu revenir à ce château, quoique ce soit un si beau lieu, et jamais n’a voulu finir ce beau bâtiment au couchant qu’il avait fait construire, et qui est toujours resté fermé jusqu’à l’arrivée de M. le comte.

— La mort de la marquise paraît extraordinaire, dit Émilie, qui désirait en savoir plus qu’elle n’osait en demander.

— Oui, mademoiselle, dit Dorothée, elle fut extraordinaire. Je vous dis tout ce que j’ai vu ; vous pouvez deviner ce que je pense ; je ne puis vous en dire davantage, et je ne veux pas semer des bruits qui pourraient offenser M. le comte.

— Vous avez bien raison, dit Émilie. Où le marquis est-il mort ? — Dans le nord de la France, à ce que je crois, mademoiselle, dit Dorothée. J’eus bien de la joie lorsque j’appris que M. le comte arrivait. Ce lieu a été bien longtemps dans une triste désolation. Nous y entendîmes des bruits étranges peu après la mort de madame ; et mon mari et moi nous nous retirâmes dans une chaumière. Maintenant, mademoiselle, je vous ai dit cette tragique histoire ; je vous ai dit toutes mes pensées, et vous m’avez promis, vous le savez bien, de n’en jamais rien laisser transpirer. — Je serai fidèle à ma promesse, dit Émilie ; ce que vous m’avez appris m’intéresse plus que vous ne croyez vous-même. Je voudrais seulement vous engager à me nommer le chevalier qui, selon vous, convenait si bien à la marquise.

Dorothée s’y refusa constamment, et revint à la ressemblance d’Émilie avec la marquise. Il y a un autre portrait d’elle, ajouta Dorothée ; il est dans une des pièces qui sont restées fermées. Il fut fait avant son mariage, et vous ressemble bien plus que la miniature. Émilie montra un extrême désir de le voir. Dorothée répondit qu’elle ne se souciait pas d’entrer dans cet appartement. Émilie lui rappela que le comte, le jour précédent, avait parlé de le faire ouvrir. Dorothée réfléchit, et convint qu’elle aimerait mieux le parcourir d’abord avec Émilie seule. Elle promit donc de lui montrer le tableau.

La nuit était trop avancée, et Émilie trop affectée du récit qu’on venait de lui faire, pour visiter si tard l’appartement ou cet événement s’était passé. Elle pria Dorothée de venir la nuit suivante, à une heure où on ne pût la voir, et de la conduire. Outre son désir de voir le portrait, elle sentait une pressante curiosité de voir la chambre où la marquise était morte, et qui, suivant le rapport de Dorothée, était restée dans le même état où elle était lors de l’enterrement. L’émotion que l’attente d’une telle scène lui causait était alors conforme à l’état de son esprit. Elle était accablée du changement de son sort ; les objets riants ajoutaient à sa mélancolie, au lieu de la dissiper : peut-être avait-elle tort de pleurer si amèrement un malheur qu’elle n’avait pu éviter ; mais aucun effort de raison ne pouvait lui laisser voir avec indifférence l’abaissement de celui qu’elle avait jadis estimé autant qu’aimé.

Dorothée promit de revenir la nuit suivante avec les clefs de l’appartement ; elle souhaita le bonsoir à Émilie, et se retira. Émilie resta à la fenêtre, rêvant tristement sur le destin de l’infortunée marquise, et attendant avec intérêt la musique nocturne. Le calme de la nuit ne fut troublé que par le murmure des bois, dont un léger zéphyr agitait le feuillage. La cloche du couvent sonnait aussi par intervalle. Émilie se retira de la fenêtre, et s’assit près de son lit, dans une mélancolie que cette heure solitaire entretenait. Le calme fut interrompu soudain, non par de la musique, mais par un bruit fort singulier, qui semblait venir de la chambre voisine ou de celle qui était au-dessous. La catastrophe terrible qu’on venait de lui raconter, les circonstances mystérieuses liées avec ce château, avaient si fort ébranlé ses esprits, qu’elle céda un moment à une crainte superstitieuse. Le bruit ne se renouvela pourtant pas, et elle chercha à s’endormir, pour oublier dans le sommeil la désastreuse histoire qu’elle avait entendue.

CHAPITRE IX.

La nuit suivante, à peu près à la même heure, Dorothée vint prendre Émilie, et apporta les clefs de l’appartement de la marquise. Il se trouvait dans la partie du nord qui formait l’ancien bâtiment. Celui d’Émilie était dans la partie du midi. Il leur fallait passer près des chambres de plusieurs domestiques. Dorothée désirait échapper à leur observation, dans la crainte d’une recherche et des rapports, qui pourraient indisposer le comte. Elle pria donc Émilie d’attendre encore une demi-heure avant de sortir, pour s’assurer que tous les domestiques dormaient. Il était près d’une heure avant que tout dans le château fût assez calme pour que la prudente Dorothée consentît à se mettre en marche. Pendant cet intervalle, Dorothée paraissait fort agitée, et du souvenir des événements, et de l’idée d’en revoir le théâtre, qui, depuis tant d’années, avait été fermé pour elle. Émilie se sentait émue, mais son émotion tenait à une sorte de vénération plutôt qu’à la crainte. Elles se réveillèrent enfin du silence absolu où les plongeaient la réflexion et l’attente, et elles sortirent toutes deux. Dorothée marchait devant, et portait une lampe ; mais sa main, affaiblie par la crainte et la vieillesse, tremblait si fort, qu’Émilie prit elle-même la lampe, et offrit son bras à Dorothée pour soutenir ses pas chancelants.

Il fallait descendre le grand escalier, traverser une grande partie du château, et en remonter un autre qui conduisait à l’appartement en question. Elles marchèrent avec précaution dans le corridor autour de la grande salle : c’était là que donnaient les appartements du comte, de la comtesse et de Blanche. Elles traversèrent ensuite le vestibule ; elles trouvèrent le commun des domestiques, où les tisons fumaient encore, et où les chaises, encore disposées autour de la table du souper, obstruaient le passage. Elles se trouvèrent enfin au pied de l’escalier qu’elles cherchaient. Dorothée s’arrêta, et regarda autour d’elle. Écoutons bien, dit-elle, si nous n’entendons rien. Mademoiselle, entendez-vous quelque voix ? — Aucune, dit Émilie ; personne, sans doute, excepté nous, ne veille à présent dans le château. — Non, mademoiselle, dit Dorothée ; mais je ne suis jamais venue ici à pareille heure, et d’après ce que je sais, mes craintes n’ont rien d’étonnant. — Que savez-vous ? dit Émilie. — Oh ! mademoiselle, nous n’avons pas à présent le temps de causer. Montons ; la porte à gauche est celle qu’il nous faudra ouvrir.

Arrivées au palier, Dorothée mit la clef dans la serrure. Ah ! dit-elle en s’efforçant de la tourner, il y a si longtemps qu’on n’y a touché, que peut-être elle ne pourra s’ouvrir. Émilie, plus adroite, tourna la clef, ouvrit la porte, et elles entrèrent dans une pièce antique et spacieuse.

— Hélas ! s’écria Dorothée en entrant, la dernière fois que j’ai passé cette porte, je suivais le corps de ma pauvre maîtresse !

Émilie, frappée de cette circonstance, et affectée de la vaste obscurité de cette salle, garda le silence. Elles parcoururent une enfilade de pièces, et parvinrent dans une grande chambre, où l’on distinguait encore un reste de magnificence.

— Reposons-nous ici, mademoiselle, dit Dorothée d’une voix faible ; nous allons entrer dans la chambre où ma chère dame est morte. Cette porte y conduit. Ah ! mademoiselle, pourquoi m’avez-vous fait venir ici ?

Émilie tira un des fauteuils massifs qui meublaient l’appartement ; elle engagea Dorothée à s’asseoir et à se tranquilliser.

— Comme la vue de cet appartement rappelle à mon esprit les images du temps passé ! il semble que ce soit hier.

— Chut ! quel bruit est-ce-là ? dit Émilie.

Dorothée tressaillit, parcourut la chambre des yeux ; elles écoutèrent ; tout parut tranquille. La vieille femme reprit le sujet de sa tristesse. — Ce salon, mademoiselle, était, du temps de madame, la plus belle pièce du château. Elle était meublée de son goût ; vous ne pouvez voir cette tapisserie ; la poussière la couvre, et notre lumière n’est pas brillante. Ah ! comme j’ai vu tout ceci éclairé du temps de madame ! Tout ce meuble venait de Paris : on l’avait fait faire pareil à ceux du Louvre ; ces grandes glaces venaient des pays étrangers, ainsi que la tenture. Comme les couleurs se sont fanées, depuis que je ne les ai vues !

— On m’a dit qu’il y avait vingt ans, dit Émilie.

— Environ, mademoiselle, dit Dorothée : je me souviens de cette époque, et l’intervalle ne me semble rien. – On admirait cette tapisserie ; elle représente une histoire tout entière que l’on trouve dans un livre : mais j’en ai oublié le nom.

Émilie se lève pour examiner les dessins. Quelques vers en langue provençale, qui se trouvaient au bas, faisaient reconnaître les aventures de quelque roman célèbre. Dorothée étant un peu rassurée, ouvrit enfin la fatale porte. Émilie se trouva dans une chambre fort élevée, tendue d’une tapisserie sombre, et si spacieuse, que la lueur de la lampe n’en montrait pas toute l’étendue. Dorothée, en entrant, s’était jetée sur une chaise, poussait de profonds soupirs, et osait à peine regarder un lieu si affligeant pour elle. Émilie, au travers de l’obscurité, remarqua le lit où l’on disait que la marquise était morte. Elle s’avança vers le fond de la chambre où il était, et distingua la housse de damas vert et les rideaux qui venaient jusqu’en bas en façon de tente, et qui étaient restés à demi-tirés, comme on les avait laissés sans doute vingt ans auparavant. On avait jeté sur le lit un grand drap de velours noir, qui le couvrait tout entier, et tombait jusqu’à terre. Émilie frémit en approchant la lampe ; elle regardait entre ces sombres rideaux, s’attendant presque à y voir une figure humaine. Elle se rappela soudain l’horreur qu’elle avait éprouvée, en découvrant madame Montoni mourante dans une tour à Udolphe : le courage lui manqua ; elle se tourna vers Dorothée, et cette vieille femme s’écria tout-à-coup : Vierge Marie ! il me semble que je vois ma maîtresse étendue sur cette couche, telle que je l’ai vue pour la dernière fois.

Émilie, effrayée par cette exclamation, regarde involontairement sur le lit, et ne vit que la sombre couverture. Dorothée fut forcée de s’appuyer sur le lit, et quelques larmes vinrent la soulager.

— Ah ! reprit-elle après avoir pleuré, j’étais là, pendant cette nuit terrible ; je tenais la main de madame ; j’entendis ses dernières paroles ; je vis toutes ses souffrances : c’est-là qu’elle mourut dans mes bras.

— Ne vous livrez pas à ce souvenir, dit Émilie ; sortons d’ici : montrez-moi le tableau dont vous m’avez parlé, si cela ne vous afflige pas trop.

— Il est dans l’oratoire, dit Dorothée, en montrant une petite porte à la tête du lit. – Elle l’ouvrit, et Émilie, avec la lumière, entra dans le cabinet de la marquise.

— Hélas ! la voilà, mademoiselle, dit Dorothée en montrant un portrait ! la voilà bien ! Voilà comme elle était en arrivant dans ce château. Vous voyez, mademoiselle, elle était aussi fraîche que vous. Sitôt moissonnée !

Pendant que Dorothée parlait, Émilie regardait le portrait ; il ressemblait beaucoup à la miniature qu’elle avait : seulement l’expression du visage était différente ! encore crut-elle voir dans ce tableau une teinte de cette mélancolie pensive qui caractérisait si fortement le portrait en miniature.

— Je vous prie, mademoiselle, dit Dorothée, placez-vous auprès du portrait, pour que je puisse vous comparer. – Émilie s’y prêta, et Dorothée renouvela les exclamations sur sa ressemblance. Émilie, en regardant de nouveau, pensa avoir vu, quelque part, une personne qui lui rappelait celle-là ; mais elle ne put s’en souvenir plus précisément.

Dans ce cabinet étaient encore plusieurs effets à l’usage de la marquise. Une robe, quelques ajustements dispersés sur les chaises, comme si l’on venait de les quitter ; à terre était une paire de mules en satin noir ; sur une toilette, des gants et un très long voile noir. Émilie le prit pour l’examiner, et s’aperçut qu’il tombait en lambeaux par vétusté.

— Ah ! lui dit Dorothée, en voyant le voile ; c’est ma maîtresse qui, de sa main, l’avait déposé là ; on n’y avait pas touché depuis.

Émilie tressaillit, et le remit à sa place. — Je me souviens, continua Dorothée, de le lui avoir vu ôter en revenant de faire une petite promenade. Je l’avais engagée à descendre au jardin ; elle semblait en être rafraîchie. Je lui dis qu’elle paraissait mieux, et je me souviens encore du sourire languissant qu’elle me fit. Hélas ! elle et moi ne pensions guère qu’elle dût mourir dans la nuit.

Dorothée versa quelques larmes, prit le voile, et tout-à-coup le mit sur Émilie ; elle frémit de se trouver ainsi couverte jusqu’aux pieds. Elle s’efforçait de rejeter le voile, et Dorothée la priait de le garder un moment. — Avec ce voile, mademoiselle, vous êtes absolument comme ma maîtresse. Puissent vos jours être plus heureux que les siens !

Émilie se dégagea du voile, le remit sur la table, et parcourut le cabinet où chaque objet semblait parler de la marquise. Dans l’enfoncement d’une fenêtre dont le vitrage était colorié, étaient une table, un crucifix d’argent et un livre de prières entr’ouvert. Émilie se rappela avec émotion ce qu’avait dit Dorothée sur l’usage où était la marquise de jouer du luth à cette fenêtre ; elle aperçut le luth lui-même sur un coin de la table, comme s’il y eût été mis au hasard par la même main qui l’animait si souvent.

— Cette pièce est bien triste et bien mal rangée, dit Dorothée. Quand ma chère maîtresse fut morte, je n’eus jamais le courage de la remettre en ordre, ni sa chambre, non plus. Monsieur n’y est jamais rentré : tout est resté comme il était le jour de l’enterrement.

Pendant que Dorothée parlait, Émilie considérait le luth. Il était espagnol, et d’une grandeur remarquable. Elle le prit d’une main tremblante, et promena ses doigts sur les cordes : elles n’étaient pas d’accord ; mais elles rendirent un son grave et plein. Dorothée tressaillit en reconnaissant les sons du luth, et en le voyant dans les mains d’Émilie. — Voilà ce luth, dit-elle, que madame la marquise aimait tant ! Je me souviens qu’elle le toucha le soir même d’avant sa mort. Je venais pour la déshabiller ; j’entendis en entrant de la musique dans l’oratoire, je m’aperçus que madame était assise ; et, pour écouter, je m’approchai doucement jusqu’auprès de la porte entr’ouverte : la musique était bien triste ; mais elle était bien douce. Je vis madame qui tenait son luth ; des larmes coulaient sur ses joues : elle chantait une hymne de vêpres : si tendre, si touchante ! Sa voix tremblait : elle s’arrêtait pour essuyer ses larmes, et reprenait avec plus de douceur. J’avais souvent entendu chanter madame ; mais jamais je n’avais rien entendu de si délicieux. Je pleurai presque en l’écoutant : elle avait été en prières, à ce que je crois ; car son livre était ouvert sur la table auprès d’elle. Hélas ! il est encore ouvert. Sortons de cet oratoire, mademoiselle, ajouta Dorothée ; mon cœur y souffre trop.

Elles rentrèrent dans la chambre ; Émilie voulut encore revoir le lit. Lorsqu’elle fut devant la porte qui conduisait dans le salon, elle crut, à la faible lueur de la lampe, voir quelque chose se glisser dans la partie la plus obscure de cette pièce. Son imagination probablement avait été trop ébranlée par les objets dont elle était environnée, sans quoi cette circonstance imaginaire ou réelle ne l’eût point autant affectée ; elle s’efforça de cacher son émotion à Dorothée : mais celle-ci la vit changer de figure, et lui demanda si elle se trouvait mal.

— Allons-nous en, dit Émilie d’une voix faible, l’air de ces chambres n’est pas sain. Mais, quand elle voulut s’éloigner, elle pensa qu’il faudrait traverser l’appartement où avait paru le fantôme qui l’avait effrayée ; sa terreur augmenta, et trop faible pour la soutenir, elle s’assit sur un côté du lit.

Dorothée ne la croyant affectée que des réflexions qu’elle faisait sur la terrible catastrophe arrivée en ce lieu, travaillait à la ranimer. Cependant elle s’assit près d’elle, et commença le détail de quelques autres particularités, sans songer qu’elle allait augmenter l’émotion d’Émilie, et uniquement occupée de l’intérêt que ces détails avaient pour elle. — Un peu avant la mort de madame, dit-elle, et quand les douleurs furent passées, elle m’appela, et me tendit la main. J’étais justement là où le rideau tombe sur le lit. Comme son regard m’est présent ! La mort y était ! Je crois encore la voir. Elle était là, madame ; son visage était appuyé sur l’oreiller que voilà. Ce drap noir n’y était pas alors ; on ne l’y mit qu’après sa mort, son cercueil fut déposé dessus.

Émilie regarda entre ces rideaux obscurs, comme si elle eût pu voir cette figure dont parlait Dorothée : elle ne vit que le bord blanc de l’oreiller qui sortait de dessous le velours noir. Mais pendant que ses regards erraient sur cette couverture, elle crut y apercevoir un mouvement. Sans parler, elle prit le bras de Dorothée, qui, surprise de l’action et de la terreur dont elle paraissait accompagnée, tourna les yeux sur le lit ; elle vit le velours se soulever et s’abaisser ensuite.

Émilie voulait fuir. Dorothée, les yeux fixés sur le lit, dit à la fin : — C’est le vent qui souffle, mademoiselle ; nous avons laissé toutes les portes ouvertes. Voyez comme l’air agite aussi la lampe ; ce n’est que le vent.

À peine eut-elle achevé ces mots, que le manteau s’agita plus violemment. Émilie, honteuse de sa terreur, se rapproche du lit ; elle veut s’assurer que le vent seul avait causé sa crainte : elle regarde entre les rideaux, la couverture s’agite encore, s’écarte, et laisse voir… une figure humaine. Toutes deux firent un cri, et laissant toutes les portes ouvertes, s’enfuirent aussi vite que leurs jambes tremblantes purent le permettre. Lorsqu’elles furent parvenues à l’escalier, Dorothée ouvrit une chambre où couchaient deux servantes, et tomba sans connaissance sur un lit. Émilie privée de sa présence d’esprit, ne fit qu’un faible effort pour cacher aux servantes surprises la véritable cause de sa terreur. Dorothée, en reprenant ses sens, essaya de rire de sa frayeur. Émilie fit comme elle ; mais les servantes promptement alarmées ne se déterminèrent point à achever leur sommeil dans le voisinage d’un si terrible appartement.

Dorothée reconduisit Émilie chez elle, et elles commencèrent à parler plus froidement de l’étrange incident qui venait de leur arriver. Émilie aurait presque douté de la vision, si Dorothée ne lui en eût attesté la réalité. Elle raconta alors ce qu’elle avait cru voir dans le salon, et demanda à Dorothée si elle était bien sûre que personne n’eût pu secrètement s’y introduire. Dorothée répliqua que les clefs n’étaient pas sorties de ses mains ; qu’en faisant sa ronde autour du château, ce qui lui arrivait souvent, elle avait plusieurs fois examiné les portes, et les avait toujours trouvées fermées. — Il est donc impossible, ajouta-t-elle, que personne ait pu s’introduire dans cet appartement ; et quand on l’aurait pu, est-il probable que, par choix, on allât coucher dans un lieu si froid et si solitaire ?

Émilie observa que leur visite nocturne pouvait avoir été épiée ; que peut-être quelqu’un par plaisanterie les avait suivies dans le dessein de leur faire peur, et que pendant qu’elles examinaient l’oratoire, on s’était caché dans le lit. Dorothée convint d’abord que la chose était possible, mais ensuite elle se rappela qu’en entrant dans l’appartement, elle avait pris le soin d’ôter la clef de la première porte, pour qu’on ne s’aperçût pas qu’elles y étaient. Personne donc n’avait pu y pénétrer, et Dorothée affirma que le fantôme qu’elles avaient vu n’avait en lui rien d’humain, et n’était qu’une apparition effroyable.

Émilie était gravement affectée ; de quelque nature que fût l’apparition, soit humaine, soit surnaturelle, le destin de la marquise était une vérité incontestable. L’inexplicable incident arrivé dans le lieu même où elle était morte, pénétrait Émilie d’un effroi superstitieux. La découverte des illusions d’Udolphe aurait pu l’empêcher d’y céder alors ; elle n’avait pas su la malheureuse histoire que lui avait racontée la concierge ; elle la conjura très sérieusement de cacher cet événement, et de dissiper l’impression de terreur qu’elle avait déjà montrée ; autrement le comte serait importuné de rapports qui répandraient l’alarme et la confusion dans la maison. — Le temps, ajouta-t-elle, le temps peut expliquer cette mystérieuse affaire ; attendons-en le dénouement en silence.

Dorothée consentit volontiers ; mais alors elle se rappela que tout l’appartement du nord était resté ouvert : elle n’avait pas le courage de retourner seule pour en fermer la première porte. Émilie, non sans quelque effort, surmonta assez bien sa crainte, pour offrir de l’accompagner jusqu’au pied de l’escalier, et de l’y attendre. Rassurée par cette complaisance, Dorothée se remit en marche, et sortit avec Émilie.

Aucun bruit ne troublait le silence dans les salles et dans les galeries. Quand Dorothée fut au pied de l’escalier, la résolution lui manqua : elle s’arrêta quelques moments pour écouter, n’entendit rien, et monta, pendant qu’Émilie restait en bas. Les yeux de Dorothée n’osèrent pas se porter sur l’appartement, dont elle se contenta de fermer bien vite la première porte, et elle revint joindre Émilie.

En avançant le long du passage qui conduisait dans la grande salle, elles entendirent des soupirs et de profondes lamentations qui semblaient venir de cette même salle. Émilie écouta effrayée de nouveau, mais elle reconnut bientôt la voix d’Annette, qu’elle trouva dans la salle avec une autre servante, et si épouvantée du récit qu’avaient déjà semé les autres, que ne pouvant se croire en sûreté ailleurs qu’auprès de sa maîtresse, elle allait se réfugier dans son appartement. Émilie essaya en vain de plaisanter et de la tranquilliser ; elle eut pitié de sa frayeur, et consentit à lui laisser passer toute la nuit dans sa chambre.

CHAPITRE X.

Les injonctions précises d’Émilie à Annette sur le silence qu’il fallait garder, ne furent d’aucun effet. Le sujet de sa terreur avait répandu une alarme si vive parmi les domestiques, que tous affirmaient alors avoir entendu dans le château les bruits les plus extraordinaires. Le comte en fut informé, et on lui dit que la partie du nord était très certainement fréquentée par des esprits. Il en rit d’abord, et tourna le conte en ridicule ; mais s’apercevant bientôt qu’il produisait des effets sérieux, et qu’il excitait dans le château une extrême confusion, il défendit à tout le monde de le répéter sous peine d’en être puni.

L’arrivée de quelques amis réussit à le distraire entièrement ; ses domestiques eux-mêmes avaient peu le loisir de s’étendre sur ce sujet, excepté les après-soupers. Réunis dans leur salle, ils racontaient des histoires de revenants, jusqu’à ne plus oser lever les yeux : on tressaillait alors à la secousse d’une porte qui retombait dans le passage, et l’on refusait d’aller seul dans quelque partie que ce fût de la maison.

Annette, en pareil cas, se distinguait : elle racontait non seulement les prodiges dont elle avait été témoin, mais encore tout ce qu’elle avait imaginé dans les murs du château d’Udolphe. Elle n’oubliait pas l’étrange disparition de la signora Laurentini, qui faisait une forte impression sur l’esprit de ses auditeurs. Annette aurait même tout naturellement expliqué les soupçons qu’elle formait sur Montoni, si le prudent Ludovico, actuellement au service du comte, ne l’eût toujours interrompue quand elle en venait à ce chapitre.

Parmi ces étrangers qui étaient venus voir le comte dans son château, étaient le baron de Sainte-Foix, son ancien ami, et son fils le chevalier de Sainte-Foix. C’était un jeune homme aimable et sensible. Il avait connu Blanche à Paris l’année précédente, et avait conçu pour elle une véritable passion. L’ancienne amitié du comte pour son père, les convenances mutuelles de cette alliance, avaient intérieurement fait désirer au comte qu’elle s’accomplît. Mais trouvant alors sa fille trop jeune pour fixer le choix de sa vie ; voulant d’ailleurs éprouver la constance du chevalier, il avait différé d’agréer sa demande, sans pourtant lui ôter l’espoir. Ce jeune homme arrivait avec le baron, son père, pour réclamer le prix de sa persévérance ; le comte l’accorda, et Blanche ne s’y opposa pas.

Le château, si bien habité, devint aussi riant que magnifique. Le pavillon dans les bois, était fort souvent visité : on y soupait quand le temps était beau, et la soirée se terminait ordinairement par un concert. Le comte et la comtesse étaient bons musiciens. Henri, le jeune Sainte-Foix, Blanche, Émilie, avaient tous de la voix, et le goût suppléait en eux à la méthode. Plusieurs des domestiques du comte, avec des cors et d’autres instruments à vent, étaient placés dans le bois, et répondaient par leur douce harmonie à celle qui venait du pavillon.

Dans tout autre temps ces parties eussent été délicieuses pour Émilie : trop accablée alors par sa mélancolie, elle trouvait que rien de ce qu’on nomme amusement n’avait le pouvoir de la distraire, et très souvent elle observait que la touchante mélodie de ces concerts augmentait sa tristesse à un degré insupportable.

Elle préférait de se promener seule dans les bois qui ombrageaient le promontoire. Leur ombre épaisse favorisait sa rêverie ; et dans les échappées de vue qu’ils offraient, elle découvrait la Méditerranée, ses voiles flottantes, et le repos uni avec la majesté. Les sentiers de ces bois n’étaient point fréquentés ; une végétation abondante les semait de plantes et de verdure ; le goût du possesseur y permettait à peine l’élaguement de quelques branches. Sur une éminence, au fond de ces bois, était un siège rustique formé sur le tronc d’un vieux chêne renversé. Cet arbre avait été superbe, et quelques-uns de ses rameaux encore verts, formaient avec le hêtre et le sapin un dais naturel à ce trône champêtre. La vue, sous leur ombrage, se prolongeait jusqu’à la mer, en passant sur les sommets des autres bois. À gauche, par une ouverture, on voyait une tour ruinée située sur la pointe d’un roc, et dont le faîte s’élevait au-dessus des plus hautes cimes.

C’est-là que, dans le silence du soir, Émilie se rendait souvent seule. Le calme du lieu influait sur celui de son cœur, et elle revenait au château quand l’obscurité l’obligeait de rentrer. Souvent aussi elle visitait cette tour qui commandait à l’horizon, elle s’appuyait sur ses ruines ; elle pensait à Valancourt, et n’imaginait pas, ce qui pourtant était vrai, qu’il y était souvent venu lui-même depuis que le château lui était interdit.

Un soir elle y resta fort tard. Assise sur les marches de ce vieux bâtiment, elle observait, dans une mélancolie tranquille, le progrès des ombres sur l’espace étendu devant elle. Peu à peu la lune, qui vint à se lever, monta sur l’horizon, et revêtit successivement de sa douce lumière, les flots, les bois et la tour elle-même. Émilie pensive, contemplait et rêvait. Tout-à-coup un son frappe son oreille ; c’était la voix et la musique dont quelquefois, à minuit, elle avait entendu les accords. L’émotion qu’elle sentit, ne fut pas sans mélange de terreur, quand elle considéra son isolement. Les sons se rapprochèrent. Elle se serait levée, mais ils semblaient venir par le chemin qu’il lui fallait prendre, et toute tremblante elle attendit l’événement : les sons s’approchèrent pendant quelque temps, puis ils cessèrent. Émilie écoutait, regardait, et ne pouvait faire aucun mouvement. Tout-à-coup elle vit une figure sortir des bois, et passer fort près d’elle. La figure passa vite, et l’émotion d’Émilie fut si grande, qu’en la voyant elle ne distingua presque rien.

Elle s’éloigna enfin, bien résolue de ne plus revenir seule en ce lieu, et si tard. En retournant au château, elle entendit plusieurs voix qui l’appelaient ; c’étaient les gens du comte qui la cherchaient. Quand elle entra dans le salon, le comte s’y trouvait avec Henri et Blanche. Ses reproches ne s’exprimèrent que par un regard, et Émilie rougit de l’avoir mérité.

Ce léger événement avait produit une impression profonde sur son esprit. Retirée chez elle, il lui rappela si bien l’autre circonstance effrayante dont tout récemment elle avait été témoin, qu’à peine elle se sentit le courage de rester seule. Elle veilla fort longtemps ; aucun bruit ne renouvela ses craintes, et elle chercha à goûter un peu de repos. Il fut court ; un bruit affreux et singulier sembla s’élever du corridor ; des gémissements se firent entendre distinctement ; un corps pesant frappa contre la porte, et la violence du coup faillit l’ouvrir. Elle appela pour savoir ce que c’était, on ne lui répondit point ; mais, par moments, elle entendait des gémissements sourds. La frayeur la priva d’abord de l’usage de ses facultés ; mais quand ensuite elle entendit des pas dans la galerie, elle appela encore plus haut. Les pas s’arrêtèrent à sa porte ; elle distingua les voix de quelques servantes, et toutes semblaient trop occupées pour pouvoir répondre à ses cris. Annette entra cependant pour prendre de l’eau ; Émilie comprit alors qu’une des servantes se trouvait mal ; elle la fit apporter chez elle, et travailla à la secourir. Quand cette fille eut recouvré la voix, elle affirma qu’en montant l’escalier, pour aller à sa chambre, elle avait vu un fantôme sur le second quarré. Elle tenait, disait-elle, sa lampe fort bas, à cause du mauvais état des marches. En relevant les yeux, elle avait vu le revenant. Ce fantôme d’abord était resté immobile dans un coin, puis s’était glissé dans l’escalier, et s’était enfin évanoui à la porte de l’appartement qu’Émilie avait visité dernièrement. Un son lugubre avait succédé à ce prodige.

— Le diable, sans doute, ajouta Dorothée, a pris une clef de cet appartement ; ce ne peut être que lui ; j’ai fermé la porte moi-même.

La fille avait redescendu l’escalier, avait couru en faisant un cri, et était tombée éperdue à la porte d’Émilie.

Émilie la reprit doucement de la peur qu’elle lui avait faite, et essaya de lui faire honte de son effroi. La fille persista à soutenir qu’elle avait vu une véritable apparition. Toutes les servantes l’accompagnèrent dans sa chambre, excepté Dorothée, qu’Émilie retint pour la nuit. Émilie était dans l’embarras ; Dorothée, dans la plus grande terreur, racontait d’anciennes circonstances qui appuyaient l’excès de sa superstition. De ce nombre était une semblable, apparition qu’elle avait vue dans le même lieu ; ce souvenir l’avait fait hésiter avant de monter l’escalier, et avait augmenté sa répugnance pour ouvrir l’appartement du nord. Quelle que fût sur ce point l’opinion d’Émilie, elle s’abstint de la communiquer ; elle écouta Dorothée attentivement, et n’en eut que plus d’inquiétude.

Depuis cette nuit, la terreur des domestiques s’accrut au point qu’elle en détermina une partie à quitter le château, et à demander leur congé. Si le comte ajoutait foi à leurs alarmes, il avait soin de le dissimuler ; et voulant prévenir l’inconvénient qui le menaçait, il employait le ridicule et le raisonnement pour détruire ces craintes et ces frayeurs surnaturelles. La peur avait rendu tous les esprits inaccessibles à la raison. Ludovico prit ce moment pour prouver à la fois son courage et toute la reconnaissance que lui causaient les bons traitements du comte. Il offrit de passer une nuit dans la partie de ce château qu’on prétendait habitée par les revenants ; il ne craignait, assurait-il, aucun esprit ; et si quelque figure vivante paraissait, il ferait voir qu’il ne la craignait pas davantage.

Le comte réfléchit à cette proposition ; les domestiques qui l’entendirent se regardaient l’un l’autre, dans le doute et dans la surprise. Annette, effrayée pour la sûreté de Ludovico, employait larmes et prières pour le dissuader de son dessein.

— Vous êtes un brave garçon, dit le comte en souriant. Pensez bien à votre entreprise avant que de vous y livrer. Si vous persévérez, j’accepte, et une telle intrépidité ne demeurera pas sans récompense.

— Je ne désire point de récompense, Excellence, reprit Ludovico, mais votre approbation. Votre Excellence a déjà eu trop de bontés pour moi. Je désire seulement d’avoir des armes, pour être en état de répondre à l’ennemi, s’il en paraît.

— Une épée ne vous défendra pas contre un esprit, dit le comte en regardant ironiquement ses serviteurs : ils ne craignent ni barrières, ni verrous : un revenant, vous le savez, se glisse par le trou d’une serrure comme par une porte ouverte.

— Donnez-moi une épée, monsieur le comte, reprit Ludovico, et je me charge d’envoyer dans la mer Rouge tous les esprits qui voudront m’attaquer.

— Eh bien ! dit le comte, vous aurez une épée, et de plus, un bon souper. Vos camarades peut-être auront le courage de demeurer encore une nuit dans le château. Il est certain que, du moins pour cette nuit, votre hardiesse attirera sur vous seul tous les maléfices du spectre.

Une extrême curiosité luttait alors avec la crainte dans l’esprit des auditeurs. Ils résolurent d’attendre l’événement qui allait suivre la témérité de Ludovico.

Émilie, surprise et effrayée de ce projet, fut au moment d’avouer au comte ce dont elle-même avait été témoin dans les appartements du nord ; elle ne pouvait être exempte de craintes sur la sûreté de Ludovico, quoique sa raison lui en montrât l’absurdité. La nécessité néanmoins de cacher les secrets que lui avait dits Dorothée, et qu’il aurait fallu rapporter pour excuser sa visite nocturne, lui fit garder le silence ; elle essaya seulement de consoler Annette, qui croyait voir Ludovico perdu. Mais tous les efforts d’Émilie faisaient bien moins d’effet sur elle que les manières de la vieille Dorothée ; et cette bonne femme levait les yeux au ciel, et soupirait sans cesse en regardant Ludovico.

CHAPITRE XI.

Le comte avait ordonné que l’appartement fût ouvert et préparé pour la réception de Ludovico ; mais Dorothée se rappelant ce qu’elle y avait vu, n’eut pas le courage d’obéir, pas un des domestiques n’osa s’aventurer, et tout resta fermé jusqu’au moment où Ludovico devait y entrer pour la nuit, moment que toute la maison attendait avec impatience.

Après le souper, Ludovico suivit le comte dans son cabinet ; ils y restèrent une demi-heure, et le comte en sortant lui remit une épée.

— Elle a servi dans des combats entre des mortels, dit le comte en riant, vous en ferez sans doute un usage honorable dans une querelle toute spirituelle ; et j’apprendrai probablement demain qu’il ne reste pas un revenant dans le château.

Ludovico reçut l’épée avec un salut respectueux : — Vous serez obéi, monsieur, répliqua-t-il, et je m’engage à ce qu’aucun spectre ne puisse troubler dorénavant le repos de cette demeure.

Ils se rendirent à la salle où les hôtes du comte l’attendaient pour l’accompagner jusqu’à l’appartement du nord : on demanda les clefs à Dorothée, elle les remit à Ludovico, et il se mit en chemin, suivi par la plupart des habitants de ce château. Arrivés au bas de l’escalier, plusieurs des domestiques effrayés refusèrent d’aller plus loin ; les autres montèrent jusqu’au palier : Ludovico mit la clef dans la serrure, et pendant ce temps, tous le regardaient avec autant de curiosité que s’il eût travaillé à quelque opération magique.

Ludovico ne connaissant pas la serrure, ne pouvait faire tourner la clef ; Dorothée restait par-derrière : on la rappela, elle ouvrit lentement ; mais quand ses regards eurent pénétré dans l’intérieur obscur de la chambre, elle fit un cri, et se retira. À ce signal d’alarme, la plus grande partie de la foule s’enfuit en bas des escaliers ; le comte, Henri et Ludovico, restés seuls, entrèrent dans l’appartement ; Ludovico tenait son épée nue, le comte portait une lampe, et Henri une corbeille remplie des provisions du brave aventurier.

Ayant jeté les yeux à la hâte sur la pièce d’entrée où rien ne justifiait les alarmes, ils passèrent dans la seconde ; un calme profond y régnait : ils avancèrent moins précipitamment dans la troisième. Le comte eut alors le loisir de rire du trouble qui l’avait surpris lui-même. Il demanda à Ludovico dans quelle chambre il comptait s’établir.

— Il y en a encore d’autres, Excellence, lui dit Ludovico ; on dit que dans l’une il y a un lit, c’est-là que je passerai la nuit pour y dormir, si je me trouve fatigué.

— Bon, dit le comte, poursuivons : ces chambres ne laissent voir que des murailles humides et des meubles tout dégradés. J’ai eu jusqu’ici tant d’affaires, que je ne les avais pas encore vues. Souvenez-vous, Ludovico, de dire demain à la concierge qu’il faut ouvrir toutes ces fenêtres, le damas des tentures est en pièces, je le ferai enlever, et je changerai aussi ce vieil ameublement.

— Voilà un fauteuil, dit Henri, tout doré, qui ressemble singulièrement à ceux du Louvre.

— Oui, dit le comte, en s’arrêtant pour le regarder ; il y a une histoire au sujet de ce fauteuil ; mais je n’ai pas le temps de vous la dire ici ; passons, cette enfilade est plus longue que je n’imaginais. Il y a tant d’années que je l’avais parcourue ! Mais ou donc est la chambre à coucher dont vous parlez, Ludovico ? Ce ne sont que des antichambres qui précèdent le grand salon : je les ai vues dans leur splendeur !

— Le lit, monsieur, reprit Ludovico, est, à ce qu’on dit, dans une chambre qui suit le salon, et termine l’enfilade.

— Ah ! nous voici dans le salon, dit le comte, en se trouvant dans la pièce spacieuse, où Dorothée et Émilie s’étaient reposées. Il y resta un moment pour contempler les restes de magnificence qu’on y voyait encore : une tapisserie somptueuse, de grands sofas de velours avec des carreaux brodés d’or, un plancher incrusté de marbres rares, et orné au milieu d’un superbe tapis. Les fenêtres étaient colorées, et de grands miroirs de Venise, tels qu’à cette époque on n’en fabriquait point en France, réfléchissaient de tous côtés ce riche appartement. Ils avaient autrefois réfléchi des fêtes brillantes : c’est-là que la marquise tenait les nombreuses assemblées qui suivirent son mariage.

— Ah ! dit le comte à Henri, en sortant d’une rêverie profonde, combien ce lieu est changé depuis que je ne l’avais vu ! J’étais jeune dans ce temps, et la marquise était dans la fraîcheur de sa beauté. Il se trouvait ici bien d’autres personnes qui ne sont plus. C’est-là qu’était l’orchestre, et nous formions tant de contredanses que le château en retentissait. Les échos, aujourd’hui, ne répètent qu’une faible voix, qui bientôt elle-même ne se fera plus entendre ! Mon fils, souvenez-vous-en, j’ai été jeune comme vous l’êtes, et vous passerez comme vos prédécesseurs, comme ceux qui dansaient et chantaient dans ce brillant appartement. Mais de telles réflexions sont inutiles ; elles seraient même déplacées, si elles n’apprenaient pas même à se prémunir pour l’éternité. Mais c’est assez ; avançons.

Ludovico ouvrit la chambre à coucher, et le comte en entrant fut frappé en voyant l’air funéraire que conservait l’ameublement ; il s’approcha du lit avec émotion, et le trouvant couvert d’un velours noir : — Que signifie ceci, dit-il ?

— J’ai ouï dire, monsieur, lui répondit Ludovico, que madame la marquise de Villeroy était morte en ce lieu même, et qu’on l’y avait déposée jusqu’à l’heure de son enterrement. Ce drap de velours couvrait sans doute le cercueil.

Le comte ne répondit rien ; mais il devint rêveur et parut fort ému : se tournant ensuite vers Ludovico, il lui demanda d’un ton sérieux si réellement il aurait le courage de demeurer là toute la nuit ; si vous craignez, ajouta le comte, ne rougissez pas d’en faire l’aveu, je vous relèverai de vos engagements sans que vous soyez exposé aux railleries de vos camarades.

Ludovico garda le silence. L’orgueil et quelque peu d’effroi semblaient partager son âme. L’orgueil à la fin l’emporta ; il rougit, et n’hésita plus.

— Non, monsieur, non, dit-il, j’achèverai ce que j’ai commencé, et je suis pénétré de votre attention. Je vais faire du feu dans la cheminée, et avec les provisions de la corbeille je compte fort bien passer mon temps.

— Soit, dit le comte ; mais comment soutiendrez-vous l’ennui, si vous ne dormez pas ?

— Quand je serai fatigué, monsieur, reprit Ludovico, je n’aurai pas peur de dormir ; mais d’ailleurs j’ai un livre qui m’amusera.

— Bon, dit le comte ; j’espère que rien ne vous troublera. Mais si, pendant la nuit, vous aviez de plus sérieuses craintes, venez me trouver à mon appartement. J’ai trop de confiance dans votre raison et votre courage pour craindre de vous voir épouvanté par quelque crainte frivole. Cette, chambre, son obscurité, son isolement, ne vous causeront pas de fausses terreurs. Demain j’aurai à vous remercier d’un important service. On ouvrira l’appartement, et tous mes gens seront convaincus de leur sottise. Bonne nuit, Ludovico ; venez me voir de bon matin, et souvenez-vous de ce que je vous ai dit.

— Oui, monsieur, je m’en souviendrai. Bonsoir, Excellence ; laissez-moi vous éclairer.

Il éclaira le comte et Henri jusqu’à la dernière porte. Un des domestiques, dans son effroi, avait laissé une lampe sur le palier. Henri la prit, et donna le bonsoir à Ludovico. Celui-ci répondit respectueusement, referma la porte, et rentra. En retournant à la chambre à coucher, il examina avec plus de soin toutes les pièces qu’il fallait traverser. Il craignait que quelqu’un ne s’y cachât pour l’effrayer. Personne, excepté lui, ne s’y trouvait. Il laissa les portes ouvertes, et parvint au grand salon dont la muette obscurité le glaça. Il tourna ses regards sur la longue enfilade qu’il venait de parcourir. En se retournant, il aperçut une lumière et sa figure que réfléchissait un miroir ; il tressaillit. D’autres objets se peignaient obscurément sur la même glace ; il ne s’arrêta pas à les examiner. S’avançant promptement dans la chambre à coucher, il remarqua la porte de l’oratoire. Il l’ouvrit. Tout était tranquille. Ses yeux se portèrent sur le portrait de la feue marquise ; il le considéra longtemps avec surprise et attention. Il parcourut ensuite le cabinet, et rentra dans la chambre. Il alluma un bon feu. La flamme pétillante ranima ses esprits, qui commençaient à s’affaiblir par l’obscurité et le silence. On n’entendait alors que le vent qui sifflait à la fenêtre. Ludovico prit une chaise, mit une table auprès du feu, prit une bouteille de vin, quelques provisions de sa corbeille, et commença à manger. Quand il eut fait son repas, il mit son épée sur la table ; et n’étant pas disposé à dormir, il tira de sa poche le livre dont il avait parlé. C’était un recueil de vieux contes provençaux. Ludovico raccommoda son feu, moucha sa lampe, rapprocha sa chaise, et se mit à lire. L’histoire sur laquelle il tomba captiva bientôt toute son attention.

Le comte pendant ce temps était retourné dans la salle à manger, où tout le monde l’attendait. Chacun s’était retiré au cri perçant de Dorothée ; et l’on fit mille questions sur l’état de l’appartement. Le comte railla les uns et les autres de leur retraite précipitée et de leur faiblesse superstitieuse : et l’on en vint à cette question : — Si les âmes séparées des corps ont le pouvoir de revenir sur la terre ; si même, dans ce cas, les esprits peuvent devenir visibles ? Le baron était d’opinion que le premier effet était probable, et que le second était possible. Il s’efforçait de justifier son assertion : par les autorités respectables, soit anciennes, soit modernes, qu’il citait. Le comte se prononça contre lui. La conversation se prolongea, se soutint de part et d’autre avec autant d’esprit que de franchise, et chaque parti conserva son opinion. L’effet de l’entretien fut différent auprès des auditeurs. Quoique les arguments du comte fussent incomparablement les plus forts, le baron eut le plus d’adhérents. La pente naturelle de l’esprit humain vers tout ce qui l’émeut et le surprend, lui gagna la majorité. Si quelques propositions du comte paraissaient inattaquables, ses adversaires ne s’en prenaient qu’à leurs propres lumières, et se plaisaient à penser que le défaut d’habitude nuisait chez eux au développement de leurs moyens.

Blanche était pâle d’attention ; un regard ironique de son père la fit rougir. Elle s’efforça alors d’oublier toutes les histoires superstitieuses qu’on lui avait faites au couvent. Émilie avait écouté avec un extrême intérêt une discussion si importante pour elle. Elle se rappelait l’apparition qu’elle avait vue dans la chambre de la marquise, et se sentait glacée d’effroi. Plusieurs fois elle fut prête à raconter ce qu’elle avait vu ; mais la crainte de déplaire au comte et de se rendre ridicule, la retint. Elle attendit dans une anxiété profonde ce qui devait arriver de l’intrépidité de Ludovico, et décida que sa discrétion dépendrait du résultat.

Quand la compagnie fut séparée, le comte se retira à son appartement. Le souvenir des scènes dont la maison venait d’être le théâtre, l’affectait singulièrement. Mais à la fin, réveillé de sa rêverie et de son silence : — Quelle musique entends-je ? dit-il tout-à-coup à son valet. Qui en peut faire si tard ?

L’homme ne répondit rien. Le comte continua d’écouter, et ajouta : — Ce n’est pas un musicien ordinaire ; il touche son instrument d’une main délicate. Qui est-ce donc ? Pierre.

— Monsieur, dit l’homme en hésitant.

— Qui joue de cet instrument ? répéta le comte.

— Monsieur ne le sait pas ? dit le valet.

— Que voulez-vous dire ? reprit le comte avec sévérité.

— Rien, monsieur ; je ne veux rien dire, répliqua l’homme d’un ton soumis. Seulement cette musique tourne autour de la maison vers minuit, fort souvent ; et je pensais que monsieur avait bien pu l’entendre.

— Une musique tourne autour du château à minuit ! Pauvre, garçon ! N’y a-t-il personne qui danse à cette musique ?

— Ce ne serait pas dans le château, à ce que je crois, monsieur ; les sons viennent des bois, à ce qu’on dit, quoiqu’ils nous paraissent si proches. Mais un esprit fait ce qu’il veut.

— Ah ! pauvre garçon, reprit le comte, je m’aperçois que vous êtes aussi simple que les autres. Demain vous serez convaincus de vos ridicules erreurs. Mais, chut ! Quelle voix !

— Oh ! monsieur, c’est la voix que nous entendons souvent avec l’accompagnement.

— Souvent, dit le comte ; quoi ! bien souvent ? Elle est très belle.

— Oh ! monsieur, je ne l’ai entendue pour mon compte que deux ou trois fois ; mais ceux qui demeurent ici depuis longtemps l’ont entendue bien davantage.

— Quelle tenue ! reprit le comte ; quelle cadence ! quelle douceur ! C’est quelque chose de plus qu’humain.

— C’est ce qu’on assure, monsieur, dit le valet : on prétend bien que ce n’est rien d’humain ; et si j’osais dire ce que j’en pense…

— Paix ! dit le comte, en écoutant le chant qui s’éloignait.

Cela est étrange, continuait-il, en quittant la fenêtre. Pierre, fermez la fenêtre. Pierre obéit ; le comte le renvoya, et fut longtemps à perdre l’impression de cette harmonie, qui agitait avec tant de douceur ses organes et son imagination. Le doute et la surprise maîtrisaient fortement son esprit.

Ludovico, pendant ce temps dans la chambre isolée, entendait par intervalles le bruit d’une porte qui se fermait. L’horloge de la grande salle, dont il était fort loin, frappa douze coups. — Il est minuit, dit-il ; et il regarda attentivement dans le vague de la chambre. Le feu était presque éteint ; son livre l’avait occupé, et il avait oublié le reste. Il y remit du bois, non qu’il eût froid, quoique la nuit fût orageuse, mais pour s’égayer. Il moucha de nouveau sa lampe, versa un verre de vin, tira sa chaise plus près du foyer, et s’efforça d’être sourd au murmure des vents qui mugissaient à toutes les issues. Enfin, pour résister à la mélancolie qui le gagnait peu à peu, il reprit sa lecture. Ce livre lui avait été prêté par Dorothée ; elle l’avait trouvé autrefois dans un coin de la bibliothèque du marquis, et le voyant rempli de choses merveilleuses, elle se l’était approprié. L’état où il était excusait cette indiscrétion : le coin humide où il avait été relégué avait moisi la couverture, et les feuillets étaient tellement tachés, qu’on ne les déchiffrait pas sans peine.

Le conte sur lequel Ludovico tomba était d’une extrême longueur, mais on peut l’abréger : le lecteur y reconnaîtra le goût et le caractère des ouvrages du temps.

 

CONTE PROVENÇAL

Dans le duché de Bretagne, se trouvait un noble baron, fameux par sa magnificence et sa courtoise hospitalité. Son château était embelli par des dames toutes charmantes, et défendu par les chevaliers les plus illustres. Les honneurs qu’il rendait aux faits de chevalerie, invitaient les braves de tout pays à se mesurer dans la lice, et sa cour était plus splendide que la cour des plus puissants princes. Huit ménestriers à son service, chantaient avec des harpes, ou les fictions prises des arabes, ou les aventures chevaleresques arrivées aux chevaliers pendant le cours des croisades, ou les prouesses du baron leur seigneur. Environné de ses chevaliers et de ses dames, le baron tenait son banquet dans une grande salle de son château. Une tenture de grand prix ornait les murs de la représentation des exploits de ses ancêtres. Les fenêtres, en verres coloriés, étaient enrichies d’armoiries et de bannières, qui flottaient jusqu’au plafond. Les meubles étaient somptueux ; l’or et l’argent couvraient la table avec profusion. Les mets étaient sans nombre ; les livrées brillantes des pages, les atours chevaleresques et magnifiques des convives, formaient une richesse dont rien n’approche en ce siècle dégénéré.

Un soir qu’il était sorti tard du banquet, s’était retiré dans sa chambre, et avait renvoyé ses pages, il fut surpris d’apercevoir un étranger dont l’extérieur était noble, mais dont la figure était triste et abattue. Croyant que cette personne s’était enfermée dans l’appartement, puisqu’il paraissait impossible qu’elle eût traversé si tard l’antichambre sans que les pages l’eussent remarquée, le baron appela hautement ses écuyers, et tira son épée pour se mettre en défense. L’étranger s’avança lentement, et lui dit qu’il n’avait rien à redouter ; que sa visite n’avait rien d’hostile, et qu’il venait lui communiquer un secret terrible dont il était nécessaire qu’il fût instruit.

Le baron, apaisé par les manières courtoises de l’étranger, le regarda quelque temps en silence, et remit son épée dans le fourreau : il le pria ensuite d’expliquer les moyens par lesquels il s’était procuré un accès dans la chambre, et le dessein de cette singulière visite.

Sans répondre à ses questions, l’étranger dit qu’il ne pouvait pas alors s’expliquer, mais que, si le baron voulait le suivre au bord de la forêt, à peu de distance de la maison, il pourrait l’y convaincre de l’importance de ses secrets.

Cette proposition alarma encore le baron ; il ne pouvait se persuader que l’étranger l’attirât dans un endroit si solitaire, à cette heure de la nuit, sans avoir projeté quelque dessein contre sa vie. Il refusa de marcher, et observa que, si les desseins de l’étranger étaient honorables, il ne ferait pas de difficulté de révéler l’objet de sa visite dans la chambre même où ils étaient.

En prononçant ces mots, il examina l’étranger plus attentivement ; il ne le vit pas changer de figure, et ne remarqua nul symptôme d’une conscience oppressée par un mauvais dessein. Il était vêtu comme un chevalier ; sa taille était haute et majestueuse, ses manières nobles et courtoises. Il refusa de communiquer ses motifs sur le choix de son rendez-vous, mais il donna des ouvertures qui éveillèrent au degré le plus vif la curiosité du baron. Il consentit enfin à suivre l’étranger, moyennant certaines conditions.

— Sire chevalier, dit-il, je vous suivrai dans la forêt, et prendrai avec moi quatre de mes écuyers qui seront témoins de la conférence.

Le chevalier refusa.

— Ce que je dois découvrir, dit-il avec gravité, n’est que pour vous seul ; il n’y a que trois personnes vivantes à qui ce mystère soit connu ; il est d’une plus grande conséquence, et pour vous, et pour votre maison, que je ne puis maintenant vous l’expliquer. Un temps viendra où vous vous souviendrez de cette nuit avec satisfaction ou avec regret, selon la détermination que vous allez prendre. Si vous désirez être heureux, suivez-moi ; j’engage l’honneur d’un chevalier, qu’aucun mal ne vous arrivera. Si vous voulez risquer l’avenir, restez chez vous ; et je sortirai comme je suis venu.

— Sire chevalier, répliqua le baron, comment se peut-il que mon bonheur futur dépende de ma détermination actuelle ?

— Je ne puis vous le dire maintenant, répondit l’étranger ; je me suis expliqué autant que je le pouvais. Il est tard ; si vous voulez me suivre, hâtez-vous ; vous ferez bien de considérer l’alternative.

Le baron réfléchit ; et regardant le chevalier, il s’aperçut que son maintien était grave et sérieux.

 

Ici Ludovico pensa qu’il entendait quelque bruit ; il jeta un coup-d’œil autour de la chambre, et prit la lampe pour mieux voir ; mais n’apercevant rien qui pût confirmer ses alarmes, il reprit le livre, et poursuivit sa lecture.

 

Le baron se promena en silence dans son appartement. Les derniers mots de l’étranger l’avaient frappé ; il craignait également d’accorder et de refuser une demande si extraordinaire. Enfin il dit : — Sire chevalier, vous m’êtes entièrement inconnu. Dites-le moi vous-même, serait-il raisonnable de me confier seul, à cette heure, à un étranger, pour aller dans une forêt ? Dites-moi au moins qui vous êtes, et qui est celui qui vous a introduit dans ma chambre ? Le chevalier fronça le sourcil, et garda un moment le silence ; puis, avec un air sévère, il répondit :

— Je suis un chevalier anglais. Je me nomme Bewys de Lancastre. Mes exploits ne sont pas inconnus dans la cité sainte. Je retournais dans ma patrie ; la nuit m’a pris dans cette forêt.

— Votre nom n’est pas ignoré de la renommée, dit le baron ; je l’ai entendu célébrer. Le chevalier releva la tête. — Mais quoi ! mon château est connu pour l’asile des vrais chevaliers : pourquoi votre héraut ne vous a-t-il pas annoncé ? pourquoi n’avez-vous pas paru au banquet où vous eussiez été accueilli avec honneur, plutôt que de vous cacher dans mon château, et de pénétrer dans ma chambre à minuit ?

L’étranger fronça le sourcil, et se détourna en silence. Le baron répéta sa question.

— Je ne viens pas, dit le chevalier, pour répondre aux demandes, mais pour révéler des faits : si vous voulez en savoir davantage, suivez-moi. J’engage de nouveau l’honneur d’un chevalier que vous reviendrez sain et sauf. Hâtez-vous de prendre un parti, ou je vais me retirer.

Après un moment d’incertitude, le baron se détermina à suivre l’étranger et à voir le résultat de cette extraordinaire invitation ; il tira son épée, et prenant une lampe, il dit au cavalier de le conduire. L’autre obéit, ouvrit la porte, et ils passèrent dans l’antichambre ; le baron surpris de voir ses pages endormis, entra en colère, et se disposait à les réprimander. Le chevalier fit signe de la main, et regarda le baron d’un air si expressif, que ce dernier retint son ressentiment, et passa outre.

Le chevalier descendit par un escalier, ouvrit une porte secrète que le baron avait cru n’être connue que de lui seul, et, traversant plusieurs passages étroits, ils parvinrent à une autre porte qui s’ouvrait hors des murailles du château. Le baron suivait l’étranger en silence, et dans la surprise de le voir si bien informé des détours de sa maison. Il était au moment de renoncer à une aventure où le danger et la trahison semblaient assez visibles. Considérant pourtant qu’il gardait toutes ses armes, et observant l’air noble et courtois de son conducteur, le courage lui revint, il rougit d’en avoir manqué, et résolut de remonter à la source de ce mystère.

Il se trouvait alors sur une haute plate-forme, devant la grande porte du château. Il regarda, et vit briller des lumières à travers les fenêtres de ses hôtes. Le brouillard était froid, le temps obscur, et le lieu solitaire ; il regrettait sa chambre bien close et son bon feu, et il sentit pour un moment le contraste de son état.

 

Ici Ludovico s’arrêta, regarda son feu, et y remit du bois.

 

Le vent était violent, et le baron soignait sa lampe avec inquiétude, s’attendant à tout moment qu’elle allait lui manquer : mais quoique la lumière vacillât, elle ne s’éteignit pas. Il continua de suivre l’étranger, qui souvent soupirait en marchant, mais qui ne parlait pas.

En arrivant au bord des bois, le chevalier se tourna, et leva la tête comme s’il avait voulu s’adresser au baron ; puis il ferma ses lèvres en silence, et continua de marcher.

En entrant sous les arbres touffus, le baron, affecté d’une scène si imposante, hésita à se livrer, et demanda s’ils devaient encore aller bien loin : le chevalier ne répondit que par un geste, et le baron, d’un pas timide et avec un œil soupçonneux, suivit par un sentier obscur et embarrassé. Après une course fort longue, il demanda encore où l’on voulait le conduire, et refusa de continuer si on ne l’en informait.

En prononçant ces mots, il regardait tour à tour son épée et le chevalier : celui-ci fit un signe de tête, et sa consternation visible sur sa physionomie, détourna un moment les soupçons du baron.

— Un peu plus loin, dit l’étranger, et nous allons trouver le terme où je vous conduis, aucun mal ne vous arrivera, je l’ai juré sur l’honneur d’un chevalier.

Le baron rassuré, continua de marcher en silence ; ils arrivèrent bientôt à une profonde retraite de la forêt. De grands et touffus châtaigniers y dérobaient la vue du ciel, et les branches étaient si basses qu’à peine on pouvait avancer. Le chevalier soupirait profondément, et s’arrêtait quelquefois. Il arriva enfin dans un lieu où les arbres se réunissaient : il se retourna avec un regard épouvantable, et montra la terre. Le baron y vit le corps d’un homme étendu de toute sa longueur, et baigné dans son sang. Il avait une large blessure au front, et la mort était sur ses traits.

Le baron en apercevant ce spectacle tressaillit d’horreur, regarda le chevalier pour en avoir l’explication, et allait soulever le corps, pour s’assurer s’il ne conservait pas quelques restes de vie. Mais l’étranger, faisant signe de la main, fixa sur lui un regard si expressif et si douloureux, que non seulement il en demeura surpris, mais que même il s’arrêta.

Mais quelles furent les émotions du baron, quand, en approchant la lampe du corps, il découvrit une ressemblance exacte entre cette figure et celle de l’étranger qui le conduisait ! Confondu d’étonnement, il regardait le chevalier. Tout-à-coup il le vit changer, pâlir, s’évanouir par degrés, et disparaître enfin à ses regards surpris. Pendant que le baron était resté immobile sur la place, une voix prononça ces paroles.

 

Ludovico tressaillit, et posa le livre. Il pensa qu’il entendait une voix dans la chambre, et regarda vers le lit : il ne vit dessus que la couverture de velours. Il écouta, osant à peine respirer ; mais ce n’était que le bruit de la mer en furie, et celui de la grêle qui frappait sur les fenêtres. Bien assuré qu’il avait été trompé par le vent, il prit son livre, et finit son histoire.

 

Pendant que le baron était resté immobile sur la place, une voix prononça ces paroles :

 

Le corps de sir Bewys de Lancastre, noble chevalier anglais, est devant vous. Cette nuit, revenant de la cité sainte dans sa patrie, il s’est égaré, et a été tué ici. Respectez, l’honneur de la chevalerie et les lois de l’humanité. Enterrez son corps en terre sainte, et faites punir ses assassins. Selon que vous observerez ou que vous négligerez cet ordre, la paix et le bonheur, ou la guerre et la misère, seront à jamais votre partage et celui de votre maison.

 

Quand il fut remis de sa frayeur et de la surprise où l’avait jeté cette aventure, le baron retourna à son château. Il y fit transporter le corps de sir Bewys. Le jour suivant, on l’enterra avec tous les honneurs de la chevalerie dans la chapelle du château, et la cérémonie fut suivie par les nobles chevaliers et les dames qui ornaient la cour du baron de Brunne.

 

Ludovico ayant fini cette histoire, mit de côté son livre, parce qu’il se sentait assoupi : il remit du bois dans son feu, prit un verre de vin, et s’enfonça dans son fauteuil. Il crut, en songe, voir la chambre où réellement il était ; une fois ou deux, il fut réveillé en sursaut de ce léger sommeil, croyant voir le visage d’un homme placé derrière sa chaise. Cette idée fit sur lui une si forte impression, qu’en levant les yeux, il crut presque en voir d’autres qui se fixaient sur les siens. Il quitta son siège, et regarda derrière lui, avant d’être bien convaincu que personne ne s’y était placé.

Ainsi se passèrent les premières heures.

 

FIN DU CINQUIÈME VOLUME.

VOLUME SIXIÈME.



Qu’avez-vous entendu ?

CHAPITRE PREMIER.

Le comte avait très peu dormi ; il se leva de bonne heure ; et, pressé d’entretenir Ludovico, il courut à l’appartement du nord. La première porte était fermée en dedans ; il fut donc obligé de frapper très fort, mais ni ses coups ni sa voix ne furent entendus. Il considéra l’intervalle qui séparait cette porte de la chambre à coucher ; et pensa que Ludovico, las de veiller, était tombé sans doute dans un profond sommeil. Le comte, peu surpris de ne recevoir aucune réponse, se retira, et alla se promener.

Le temps était sombre ; le soleil, qui se levait sur la Provence, ne répandait qu’une faible lumière ; ses rayons combattaient contre les vapeurs qui s’élevaient de la mer, et qui promenaient leurs lourdes masses sur le sommet des bois, qu’ornaient alors les teintes variées dont l’automne enrichit le feuillage. La tempête était passée ; mais la mer, toujours agitée, mugissait encore. Le comte, à qui ce jour grisâtre et vaporeux ne déplaisait pas, entra dans les bois et s’y promena, enseveli dans une profonde méditation.

Émilie s’était aussi levée de bonne heure, et avait dirigé sa promenade vers le promontoire escarpé d’où l’on découvrait l’océan. Les événements du château occupaient son esprit, et Valancourt était aussi l’objet de ses tristes pensées ; elle ne pouvait encore songer à lui avec indifférence. Sa raison lui reprochait continuellement une tendresse qui survivait dans son cœur à l’estime : elle se rappelait l’expression qu’avaient ses regards au moment où il l’avait quittée, le ton de sa voix lorsqu’il lui dit adieu ; et si quelque hasard augmentait l’énergie de ses souvenirs, elle versait des larmes amères.

Arrivée à la vieille tour, elle se reposa sur ses marches ruinées, et se livra à la mélancolie. Elle observait les vagues à demi-cachées par la vapeur, qui venaient en roulant au rivage, et répandaient leur mousse légère autour du rocher sur lequel elles se brisaient ; leur bruit monotone et les nuages obscurs qui se balançaient sur les rochers, rendaient la scène plus mystérieuse et plus analogue à l’état de son cœur. Cet état devint trop pénible. Émilie se leva brusquement ; elle traversa quelques ruines de la tour, et vit des lettres gravées sur une muraille ; elle s’approcha pour les examiner. Ces caractères paraissaient grossièrement gravés avec la pointe d’un canif, mais Émilie les connaissait trop bien ; c’était la main de Valancourt, et elle les lut en tremblant.

Il était bien constant que Valancourt avait visité cette tour ; il était même probable que c’était la nuit précédente, puisqu’elle avait été orageuse, et que les vers décrivaient un naufrage ; il fallait même qu’il n’eût quitté que depuis peu ces ruines. Le soleil ne faisait que de paraître, et il avait fallu du jour pour tracer les caractères tels qu’ils étaient. Il était donc encore bien vraisemblable que Valancourt n’était pas loin.

Pendant que ces idées parcouraient avec rapidité l’imagination d’Émilie, tant d’émotions la combattirent, qu’elle en fut presqu’accablée ; mais son premier mouvement fut d’éviter une rencontre, et elle reprit à la hâte le chemin qui menait au château. Tout en marchant, elle se souvint de la musique qu’elle avait entendue près de la tour, et de la figure qui ensuite lui avait apparu. Dans son agitation, elle fut portée à croire que c’était Valancourt qu’elle avait vu et entendu. D’autres souvenirs lui ôtèrent cette erreur ; mais en tournant une partie très touffue du bois, elle aperçut une personne qui se promenait lentement dans un endroit fort sombre. Préoccupée d’une seule idée, Émilie tressaillit, s’arrêta, et crut voir Valancourt. La personne s’avança, et avant qu’elle fût remise assez pour fuir, on lui parla : c’était le comte. Émilie reconnut sa voix ; il exprima quelque surprise en la voyant de si bonne heure à la promenade, et il fit un effort pour plaisanter sur son goût pour la solitude. Il s’aperçut bientôt qu’il fallait moins la railler que la plaindre. Il changea de ton, et lui reprocha tendrement l’excès d’une douleur inutile. Elle sentait la justesse de ses exhortations ; mais elle fondait en larmes. Le comte prit un autre sujet, et s’étonna de ce que l’avocat d’Aix, son ami, n’avait pas répondu à sa consultation sur la cession des biens de madame Montoni. Il chercha à distraire Émilie par l’espérance de les recouvrer bientôt ; elle sentait bien pourtant que cette richesse influerait peu sur le bonheur de sa vie, puisque Valancourt ne pouvait plus y avoir d’intérêt.

En rentrant au château, Émilie se retira chez elle, et le comte alla à l’appartement du nord. La porte était encore fermée. Déterminé à réveiller Ludovico, le comte appela d’une voix plus forte. Un silence morne succéda. Étonné de voir ses efforts inutiles, le comte craignit qu’un accident ne fût arrivé à Ludovico, et que la peur de quelque objet imaginaire ne l’eût privé de ses sens. Il s’éloigna de la porte, dans l’intention de la faire enfoncer par ses gens, et il en entendit plusieurs dans le bas du château.

Le comte leur demanda s’ils avaient vu ou entendu Ludovico. Tous répondirent avec effroi que, depuis la nuit, aucun d’eux n’avait approché de l’appartement du nord.

— Il dort profondément, dit le comte ; il est si éloigné de la porte d’entrée, qu’on ne peut se faire entendre ; il faudra l’enfoncer. Apportez quelques masses, et suivez-moi.

Les domestiques restèrent muets et interdits ; il fallut que toute la maison s’assemblât pour que le comte fût obéi. Dorothée, en même temps, parla d’une autre porte qui ouvrait sur la galerie du grand escalier, donnait sur l’antichambre du salon, et se trouvait conséquemment beaucoup plus près de la chambre à coucher. Il était naturel que Ludovico fût plutôt éveillé par cette porte. Le comte s’y rendit ; mais ses efforts furent également inutiles. Il commença à craindre sérieusement, et se disposait lui-même à enfoncer la porte ; mais les beautés qu’il y remarqua retinrent son coup ; elle lui parut d’ébène, tant son poli était noir et son grain serré ; mais elle n’était que de mélèze ; et la Provence, dans ce temps, était citée pour ses forêts de ce bois. Le comte, en faveur de son prix et de la délicatesse de ses sculptures, épargna cette porte. Il retourna à celle de l’escalier ; on l’enfonça. Il entra le premier ; Henri le suivit avec quelques-uns des plus courageux ; les autres attendirent sur l’escalier.

Le silence régnait dans tout l’appartement. Arrivé au salon, le comte appela Ludovico, et ne recevant aucune réponse, il ouvrit lui-même, et entra.

Le silence absolu confirma ses craintes pour Ludovico ; aucun bruit, aucune respiration n’annonçait que quelqu’un sommeillât en ce lieu ; mais son incertitude durait encore. Tous les volets étaient fermés, et la chambre était trop obscure pour que l’on y distinguât rien. Le comte commanda à un de ses gens d’ouvrir une des fenêtres. En traversant la chambre pour obéir, il se heurta, tomba par terre, et le cri perçant qu’il poussa ayant fait enfuir aussitôt les braves qui s’étaient hasardés jusque-là, Henri et le comte restèrent seuls pour achever l’aventure.

Henri ouvrit un des volets, et s’aperçut que le domestique avait donné contre le fauteuil même dans lequel Ludovico avait été assis. Celui-ci n’y était plus, et la faible lumière qui se répandait dans la chambre ne le montrait en aucun endroit. Le comte, alarmé, ouvrit d’autres volets pour mieux voir. Ludovico ne parut point. Il resta un moment en suspens, et craignit de s’en fier à ses sens. Il vit le lit, et s’approcha pour voir si Ludovico ne s’y était pas couché. Il n’y trouva personne. Il pénétra dans l’oratoire ; tout était rangé comme la veille, et Ludovico n’y était point.

Le comte, pourtant, connut l’excès de sa surprise. Ludovico, sans doute frappé de terreur, était sorti, pendant la nuit, d’un appartement désert, et dont on racontait tant d’effrayantes particularités. Mais, dans ce cas même, il eût cherché la société ; et tous ses camarades déclaraient ne l’avoir point vu. La porte de l’appartement était d’ailleurs fermée par-dedans : il était impossible qu’il fût sorti par-là, et toutes les portes extérieures étaient de même verrouillées en dedans, fermées à double tour ; toutes les clefs étaient dans les serrures. Porté à croire que Ludovico s’était échappé par une fenêtre, le comte les examina mieux ; mais celles qui étaient assez larges pour que le corps d’un homme y passât, étaient grillées de barreaux de fer, et n’avaient pu fournir d’issue. D’ailleurs, quelle apparence que Ludovico eût risqué sa vie en passant par une fenêtre, quand il pouvait sortir avec sécurité par une porte ?

L’étonnement du comte ne put s’exprimer ; il rentra dans la chambre à coucher : tout y était en ordre, excepté le fauteuil qu’on venait de renverser. On trouva la petite table, et sur cette table l’épée, la lampe, le livre et la moitié d’un verre de vin. Au pied de la table était la corbeille, un reste de provisions et du bois.

Henri et le domestique donnèrent un libre cours à leur surprise. Le comte parlait peu, mais son silence exprimait beaucoup. Il paraissait que Ludovico avait dû s’échapper par un passage secret et inconnu. Le comte ne pouvait se résoudre à admettre une cause surnaturelle. Néanmoins, s’il y avait un passage, comment expliquer les motifs de sa retraite ? Comment ne trouvait-on aucune trace de sa marche ? Tout était rangé comme la veille.

Le comte, lui-même, aida à lever la tapisserie de toutes les pièces, pour découvrir si elle cachait une ouverture. On n’en reconnut aucune ; et le comte se retira après avoir fermé la première chambre, et mit la clef dans sa poche. Il donna des ordres pressants pour qu’on cherchât Ludovico jusque dans le voisinage, et se retira dans son cabinet avec Henri. Ils y restèrent longtemps. Quel qu’eût été le sujet de la conférence, Henri, de ce moment, perdit beaucoup de sa gaîté ; il devenait grave et réservé quand on traitait le sujet qui alarmait toute la famille.

À la disparition de Ludovico, le baron de Sainte-Foix sembla confirmé dans toutes ses opinions sur la probabilité des apparitions. Il était néanmoins difficile d’en marquer le rapport avec le sujet actuel. On ne peut attribuer le crédit qu’elles acquirent alors, qu’à l’état de sensibilité excessive où la curiosité et l’effroi avaient réduit tous les esprits de la maison. De ce moment, le baron et ses adhérents s’entêtèrent plus profondément de leurs systèmes. Toutes les terreurs des domestiques augmentèrent à tel point, que la plupart d’entr’eux quittèrent à l’instant le château ; les autres ne restèrent que jusqu’à ce qu’on pût les remplacer.

Les recherches les plus exactes sur le sort de Ludovico furent inutiles. Après plusieurs journées employées sans relâche, la pauvre Annette s’abandonna au désespoir, et la surprise générale fut au comble.

Émilie, dont l’esprit avait été vivement ému par le sort désastreux de la marquise, et par la mystérieuse liaison qu’elle imaginait avoir existé entre elle et Saint-Aubert, était particulièrement frappée d’un événement si extraordinaire. Elle était, de plus, consternée de la perte de Ludovico, dont la probité, la fidélité, les services, méritaient son estime et sa reconnaissance. Elle désirait de se retrouver dans la paisible retraite de son couvent ; mais chaque ouverture qu’elle en faisait était reçue avec tristesse par la jeune Blanche, et tendrement écartée par le comte. Elle sentait pour lui l’affection, le respect, l’admiration d’une fille ; et Dorothée consentit enfin à ce qu’elle pût l’informer de l’apparition qu’elle avait vue dans l’appartement de la marquise. En tout autre moment, il eût souri de sa relation, et aurait jugé que le fantôme n’existait que dans l’imagination du témoin. Alors il écouta Émilie sérieusement ; et quand elle eut fini, il lui demanda le plus profond secret. Quelle que puisse être la cause de ces événements singuliers, dit le comte, le temps seul peut les expliquer. Je veillerai avec soin sur tout ce qui se passera au château, et j’emploierai tous les moyens possibles pour découvrir le destin de Ludovico. Pendant ce temps, soyons prudents et circonspects. J’irai veiller moi-même dans ces appartements ; mais jusqu’à ce que j’en détermine l’instant, je veux que tout le monde l’ignore.

Le comte envoya chercher Dorothée, et lui fit de même promettre le silence, et sur ce qu’elle savait déjà, et sur ce quelle pourrait savoir encore. Cette vieille femme lui raconta les particularités de la mort de la marquise de Villeroy : il paraissait en avoir déjà su quelques-unes ; mais celles qu’il avait ignorées lui causèrent autant de surprise que d’agitation. Après cet entretien, le comte s’enferma dans son cabinet il y resta seul plusieurs heures, et quand il en sortit, la gravité de son extérieur étonna et alarma Émilie. La semaine d’après, tous les hôtes du comte partirent, excepté le baron, son fils et Émilie. Cette dernière eut bientôt l’embarras et le chagrin d’une autre visite. M. Dupont revint, et elle se décida à retourner aussitôt au couvent. La joie que manifestait Dupont en la voyant, lui fit juger qu’il rapportait cette même ardeur qui l’avait bannie du château de Blangy. Les manières d’Émilie envers lui furent réservées. Le comte le reçut avec plaisir, le lui présenta en souriant, et sembla tirer pour son ami un bon augure de l’embarras qu’elle éprouvait.

M. Dupont le comprit mieux. Il perdit soudain sa gaîté, et tomba dans la langueur et dans le découragement.

Le jour suivant, néanmoins, il chercha l’occasion d’expliquer le motif de sa visite, et il renouvela sa demande. Cette déclaration fut reçue par Émilie avec un véritable chagrin : elle tâcha de diminuer la peine que pouvait causer un second refus, par l’assurance réitérée de son amitié et de son estime. Elle le laissa, malgré elle, dans un état qui méritait et qui obtint la plus tendre pitié. Plus frappée que jamais de l’inconvenance d’un plus long séjour au château, elle alla aussitôt chercher le comte, et l’instruire de son intention.

— Ma chère Émilie, lui dit-il, je vois avec un pénible intérêt l’encouragement que vous donnez aux illusions ; illusions trop communes aux cœurs jeunes et sensibles : le vôtre a reçu un coup violent ; vous croyez n’en jamais guérir. Vous cherchez à nourrir cette idée : l’habitude de la tristesse subjuguera la force de votre esprit, et vous préparera pour l’avenir d’inutiles regrets. Dissipez votre illusion ; éveillez-vous au sentiment de ce danger.

Émilie sourit tristement. — Je sais ce que vous voulez dire, monsieur, répliqua-t-elle, je suis préparée à vous répondre. Je sens que mon cœur n’éprouvera jamais un second attachement, et je perds l’espérance de retrouver même le calme et la tranquillité, si je me laisse entraîner à de nouveaux nœuds.

— Je sais bien que vous sentez cela, dit le comte ; mais je sais aussi que le temps affaiblira ce sentiment, à moins que vous ne le nourrissiez par la solitude et l’imagination ; le temps, en ce cas, peut en faire une habitude. Je suis à même de vous parler sur ce sujet, et de compatir à vos douleurs, dit le comte d’un air pénétré : j’ai su ce que c’était que d’aimer, et de pleurer l’objet de son amour. Oui, continua-t-il, les yeux remplis de larmes, j’ai souffert. Mais ces temps sont passés, depuis longtemps ils sont passés, et je ne puis me les rappeler aujourd’hui sans émotion.

— Mon cher monsieur, dit Émilie avec timidité, que veulent dire ces larmes ? elles parlent, ce me semble, un tout autre langage ; elles plaident pour moi.

— Ce sont des larmes de faiblesse, puisqu’elles sont inutiles, répliqua le comte en les essuyant ; je voudrais vous voir supérieure à cette faiblesse. Ces larmes sont les vestiges d’une douleur que de longs et continuels efforts ont empêché de m’ôter la raison. Jugez si je dois vous prémunir contre les terribles effets d’un penchant qui, lorsqu’on s’y livre, influe sur toute la vie, et porte un nuage jusque sur des années qui auraient pu être heureuses ! M. Dupont est un homme aimable et sensible ; depuis longtemps il vous adore : sa famille, sa fortune, ne sont susceptibles d’aucunes objections. Après ce que je vous ai dit, il est superflu d’ajouter combien je me réjouirais de vous savoir heureuse, et combien je crois M. Dupont capable d’accomplir sur ce point tous mes vœux. Ne pleurez pas, mon Émilie, dit le comte en prenant sa main, il est encore pour vous quelque bonheur dans l’avenir.

Il se tut un moment, et continua d’une voix plus ferme : — Je ne vous engage pas à faire un effort trop violent pour surmonter vos sentiments ; tout ce que je vous demande en ce moment, c’est de contenir vos pensées, qui vous reportent continuellement à des souvenirs ; c’est de vous livrer aux objets présents ; c’est de vous laisser croire à vous-même que vous pouvez devenir heureuse ; c’est de songer quelquefois avec un peu de complaisance à cet infortuné Dupont, et de ne le point condamner à cet état de désespoir, dont je voudrais, ma chère Émilie, commencer par vous faire sortir.

— Ah ! monsieur, dit Émilie en versant un torrent de larmes, que vos désirs à cet égard n’abusent pas M. Dupont par l’espoir que je puisse recevoir sa main. Si je consulte mon cœur, cela ne sera jamais ; je puis me soumettre à tout le reste, excepté à l’idée que jamais je penserai autrement.

— Souffrez que j’interprète votre cœur, répondit le comte avec un léger sourire : si vous me faites l’honneur de suivre mes avis sur le reste, je pardonnerai votre incrédulité sur votre conduite future envers M. Dupont. Je ne vous presserai pas de rester ici plus longtemps que votre satisfaction ne le permet. Mais, en m’abstenant aujourd’hui de m’opposer à votre retraite, je réclame de votre amitié quelques visites à l’avenir.

Des larmes de reconnaissance s’unirent à celles d’un tendre regret. Émilie remercia le comte de ses témoignages d’amitié ; elle promit de suivre ses avis sur tous les points, excepté un seul, et l’assura du plaisir avec lequel elle profiterait de son invitation et de celle de la comtesse, lorsque M. Dupont ne serait plus au château.

Le comte sourit de cette condition. — J’y consens, lui dit-il ; le couvent est ici près, ma fille et moi nous pourrons vous voir bien souvent. Si quelquefois nous osons introduire un compagnon de promenade, nous le pardonnerez-vous ?

Émilie parut affligée, et garda un profond silence.

— Eh bien ! reprit le comte, je n’en dirai pas davantage, et je vous demande pardon d’avoir été si loin. Rendez-moi la justice de croire que mon unique motif est un intérêt bien réel pour votre bonheur, et pour celui de mon aimable ami M. Dupont.

Émilie, en quittant le comte, alla informer la comtesse de ses projets, et la comtesse lui en exprima ses regrets avec des expressions polies ; elle écrivit ensuite à l’abbesse, et partit le soir du jour suivant. M. Dupont la vit partir avec un extrême chagrin ; le comte tâcha de le soutenir par l’espérance qu’un jour Émilie lui serait plus favorable.

Émilie fut contente de se retrouver dans la retraite paisible du couvent ; elle y éprouva un renouvellement de bonté maternelle de la part de l’abbesse, et d’amitié fraternelle de la part des religieuses. Elles savaient déjà l’événement extraordinaire du château, et le soir même, après souper, on en parla dans la salle du couvent. On pria Émilie d’en raconter les détails ; elle le fit avec circonspection, et s’étendit fort peu sur la disparition de Ludovico. Toutes celles qui l’écoutaient se réunirent à lui prêter une cause surnaturelle.

— On a cru fort longtemps, dit une religieuse appelée sœur Françoise, que le château était fréquenté par des esprits ; et je fus surprise quand j’appris que le comte aurait la témérité de l’habiter. L’ancien propriétaire avait, je crois, quelque chose sur la conscience à expier ; espérons que les vertus du possesseur actuel pourront le préserver du châtiment réservé aux torts du premier, si réellement il était criminel.

— De quel crime le soupçonne-t-on ? dit une demoiselle Feydeau, pensionnaire du couvent.

— Prions pour son âme, reprit une religieuse qui jusque-là avait gardé le silence. S’il était criminel, sa punition dans ce monde a été suffisante.

Il y avait dans le ton de ses paroles un mélange de sérieux et de singularité qui frappa singulièrement Émilie. Mademoiselle Feydeau répéta la question, sans prendre garde à l’entretien de la religieuse.

— Je n’ose pas dire quel fut son crime, répliqua la sœur Françoise. J’ai entendu des récits fort étranges au sujet du marquis de Villeroy. On dit, entre autres, qu’après la mort de son épouse, il quitta le château de Blangy, et n’y revint plus. Je n’étais pas ici dans ce temps-là, je n’en puis parler que sur des rapports ; il y avait très longtemps, que la marquise était morte, et la plupart de nos sœurs n’en pourraient pas dire davantage.

— Moi, je le pourrais, reprit la religieuse qui déjà avait parlé, et que l’on nommait la sœur Agnès.

— Vous savez donc, dit mademoiselle Feydeau ; des circonstances qui vous font juger s’il est criminel ou non, et quel crime on lui imputait ?

— Oui, dit la religieuse ; mais qui oserait scruter mes pensées ? Qui osera s’immiscer dans le secret de mes opinions ? Dieu seul est son juge, et il a rejoint ce juge terrible.

Émilie regarda la sœur Françoise avec surprise ; et elle en reçut un regard expressif.

— Je demandais seulement votre opinion, dit mademoiselle Feydeau d’un ton doux ; si le sujet vous est désagréable, j’en changerai.

— Désagréable ! reprit la religieuse avec affectation. Nous parlons au hasard, et ne sentons guère la valeur de nos termes. Désagréable ! est une misérable expression. Je vais prier Dieu.

Parlant ainsi, elle se leva, fit un profond soupir, et s’éloigna.

— Que signifie ceci ? demanda Émilie après son départ.

— Cela n’est pas extraordinaire, répondit la sœur Françoise ; elle est souvent ainsi. Elle n’a pas de suite dans ses idées ; sa raison est dérangée. Vous ne l’avez donc jamais vue dans cet état ?

— Jamais, dit Émilie : j’ai pensé quelquefois qu’elle avait dans le regard une sorte d’agrément mélancolique : je ne l’avais jamais remarqué dans ses discours. Pauvre femme ! je prierai Dieu pour elle.

— Vos prières, ma fille, dit l’abbesse, se joindront dans ce cas aux nôtres ; elle en a besoin.

— Madame, dit mademoiselle Feydeau, quelle est votre opinion sur le marquis ? L’étrange événement du château a tant excité ma curiosité, que je me permets cette question : Quel crime lui imputait-on ? quelle est la punition dont parlait la sœur Agnès ?

— On ne peut, dit l’abbesse avec un air aussi grave que réservé, on ne peut sans défiance avancer ses idées sur un sujet si délicat. Je ne prendrai pas sur moi de prononcer que le feu marquis fût coupable, ni de dire de quel crime on l’avait soupçonné. Quant à la punition dont parle sœur Agnès, je n’ai pas connaissance qu’il en ait souffert aucune ; elle faisait sans doute allusion au supplice cruel que causent des remords cuisants. Prenez garde, mes chères enfants, d’encourir ce châtiment terrible ; c’est le purgatoire de cette vie. La marquise le savait bien ; elle fut un modèle pour ceux qui vivent dans le monde, et le cloître même n’eût pas rougi d’imiter ses vertus. Notre maison a reçu sa dépouille mortelle ; son âme céleste est, je n’en doute pas, retournée vers son origine.

Pendant que l’abbesse disait ces mots, la cloche sonna, et elle se leva. — Allons, mes enfants, dit-elle, allons prier pour tous les malheureux ; allons confesser nos péchés, et tâchons de purifier nos consciences, pour gagner le ciel où elle est.

Émilie fut touchée de cette exhortation, et se rappelant son père, elle reprit : — Le ciel, où lui aussi est allé ! Elle retint ses soupirs, et suivit l’abbesse et la communauté dans la chapelle.

CHAPITRE II.

Le comte de Villefort reçut enfin une lettre de l’avocat d’Aix, qui encourageait Émilie à presser ses réclamations sur les biens de madame Montoni. À peu près vers le même temps, un avis semblable vint de M. Quesnel ; mais le secours de la loi ne paraissait plus nécessaire, puisque la seule personne qui eût pu s’opposer à la prise de possession d’Émilie n’était plus. Un ami de M. Quesnel, qui résidait à Venise, lui avait envoyé le détail de la mort de Montoni ; on l’avait mis en jugement avec Orsino, comme complice supposé de l’assassinat du noble Vénitien. Orsino fut trouvé coupable, condamné et exécuté sur la roue ; rien ne se trouva à la charge de Montoni et de ses amis ; on les relâcha tous, excepté Montoni. Le sénat vit en lui un homme fort dangereux, et pour divers motifs, on le retint en prison. Il y mourut d’une manière fort secrète, et l’on soupçonna que le poison avait hâté la fin de sa vie. La personne dont M. Quesnel avait reçu cette information, ne lui laissait aucun doute sur sa sincérité. Celui-ci disait donc à Émilie qu’il suffisait de réclamer les biens de sa tante pour se les assurer, et ajoutait qu’il l’aiderait à ne négliger aucune formalité. Le terme du bail de la Vallée était presqu’expiré ; il le lui apprenait, et lui donnait le conseil de se rendre à Toulouse ; il se proposait d’aller l’y trouver, elle s’assurerait par-là de la propriété de ses biens ; il l’instruisait de toutes les précautions légales, et il jugeait nécessaire qu’elle se rendît à Toulouse, dans trois semaines.

L’augmentation de la fortune d’Émilie avait réveillé dans M. Quesnel une soudaine tendresse pour sa nièce : il paraissait avoir plus de respect pour une riche héritière, qu’il n’avait senti de compassion pour une orpheline pauvre et sans amis.

Le plaisir que lui fit cette nouvelle, fut bien affaibli par l’idée que celui pour lequel elle avait autrefois regretté la perte de sa fortune, n’était plus digne de la partager. Elle se rappela cependant les tendres avis du comte, et ne se livra pas à ces tristes réflexions : elle tâcha de ne sentir que de la reconnaissance pour le bienfait inattendu qu’elle recevait du ciel. Ce qu’elle avait le plus de plaisir à apprendre était que la Vallée, lieu si cher à son cœur, par les souvenirs de son enfance et par la constante résidence que ses parents y avaient faite, serait bientôt remise entre ses mains ; elle résolut de s’y fixer. La charmante situation de cette demeure, les souvenirs qui y étaient attachés, avaient sur son cœur un privilège qu’elle ne voulait point sacrifier à l’ostentation et à la magnificence de Toulouse. Elle écrivit à M. Quesnel pour le remercier de l’intérêt actif qu’il lui témoignait, et l’assurer qu’elle serait à Toulouse au temps indiqué.

Quand le comte de Villefort vint avec Blanche remettre à Émilie la consultation de l’avocat, il apprit le contenu de la lettre de M. Quesnel, et il en félicita sincèrement Émilie ; mais cette impression de satisfaction eut bientôt abandonné ses traits, et Émilie y remarqua une tristesse extraordinaire : elle n’hésita pas à en demander la cause.

— Le sujet n’en est pas nouveau, dit le comte : je suis fatigué, excédé du trouble et de la confusion où des folies superstitieuses ont jeté tous ceux qui m’entourent ; les rapports les plus ridicules m’obsèdent, je ne puis les croire vrais, et je n’en puis démontrer la fausseté ; je suis aussi très inquiet de ce pauvre Ludovico, je n’ai pu rien découvrir à son égard. On a épuisé les retraites du château et celles du voisinage, on ne peut en faire davantage ; et j’ai offert de fortes récompenses pour le plus léger renseignement ; j’ai, depuis sa disparition, gardé sur moi les clefs de l’appartement du nord, et je veux moi-même y veiller cette nuit.

Émilie, sérieusement alarmée pour le comte, unit ses prières à celles de Blanche pour l’en détourner.

— Qu’ai-je à craindre ? dit-il ; je ne crois pas avoir à combattre d’ennemis surnaturels ; et quant aux attaques des hommes, je serai préparé à les recevoir. D’ailleurs, je vous promets de ne pas veiller seul.

— Et qui donc, monsieur, reprit Émilie, aura le courage de veiller avec vous ?

— Mon fils, répondit le comte. Si je ne suis pas enlevé cette nuit, ajoutait-il en souriant, demain vous apprendrez le résultat de mon aventure.

Le comte et Blanche, bientôt après, prirent congé d’Émilie, et retournèrent au château. Le comte fit part à Henri de son projet, et ce ne fut pas sans répugnance que celui-ci consentit à y prendre part. Lorsqu’après le souper cette intention fut connue, la comtesse fut épouvantée : le baron et M. Dupont conjurèrent le comte de ne pas courir le risque d’éprouver le même sort que le malheureux Ludovico. — Nous ne connaissons, dit le baron, ni la nature, ni le pouvoir d’un esprit diabolique. On ne peut, je crois, douter qu’un esprit de cette espèce ne fréquente cet appartement. Prenez garde, monsieur, de provoquer sa vengeance ; il a déjà donné un exemple terrible de sa malice. J’accorde que les esprits des morts ne puissent revenir sur la terre que pour des occasions importantes : mais n’en est-ce pas une que votre mort ?

Le comte ne put s’empêcher de sourire. — Pensez-vous, baron, lui dit-il, que ma perte puisse être un motif assez important pour rappeler sur la terre l’âme d’un mort ! Hélas ! mon bon ami, il n’y a pas d’occasion où cette intervention soit nécessaire pour détruire un individu. Quel que soit le mystère, je l’éclaircirai cette nuit ; je ne suis pas superstitieux.

— Je sais que vous êtes un incrédule, interrompit le baron.

— Appelez-moi comme vous voudrez ; je veux dire seulement que, malgré mon éloignement pour toutes les superstitions, s’il y a là quelque chose de surnaturel, j’en aurai moi-même le spectacle. Si quelque prodige menace ma maison ; si elle se trouve dans un rapport extraordinaire avec d’anciennes circonstances, j’en serai sans doute informé. À tout événement je tente la découverte ; mais pour ne succomber à l’attaque d’aucun être vivant, ce qui, en vérité, mon cher ami, est ce que je redoute le plus, j’aurai soin d’être bien armé.

Le comte prit congé de la famille avec une gaîté empruntée qui dissimulait mal le trouble de son esprit. Il prit le chemin de l’appartement du nord, accompagné de son fils, et suivi du baron, de M. Dupont et de quelques domestiques, qui tous leur souhaitèrent le bonsoir à la porte. Tout, dans l’appartement, était comme on l’avait laissé, même dans la chambre à coucher. Le comte alluma lui-même son feu ; aucun de ses gens n’avait voulu s’aventurer si loin. Il examina soigneusement la chambre et l’oratoire, et prit, ainsi que Henri, une chaise auprès de la cheminée. Ils mirent du vin et une lampe auprès d’eux ; posèrent leurs épées sur la table, firent étinceler la flamme et commencèrent à s’entretenir sur différents sujets. Henri était souvent distrait et silencieux ; il jetait un regard défiant et curieux sur les parties obscures de la chambre. Le comte cessa peu à peu de parler, et ne sortit de sa rêverie que pour ouvrir un volume de Tacite qu’il avait eu la précaution de prendre.

CHAPITRE III.

Le baron de Sainte-Foix, inquiet pour son ami, n’avait pu fermer l’œil, et s’était levé de grand matin. En allant aux informations, il passa près du cabinet du comte et entendit quelqu’un marcher ; il frappa à la porte, le comte ouvrit lui-même : content de le voir en sûreté, curieux d’apprendre les détails, le baron n’eut pas le temps d’observer la gravité extraordinaire qui couvrait la physionomie du comte. Ses réponses réservées l’en firent apercevoir. Le comte, en affectant de sourire, s’efforça de traiter légèrement ses questions : mais le baron était sérieux. Il devint si pressant, que le comte, plus grave à son tour, lui dit : — Eh bien ! mon cher ami, ne m’en demandez pas davantage, je vous en conjure. Je vous supplie encore de garder le silence sur tout ce que ma conduite future pourra avoir de surprenant. Je n’hésite point à vous dire que je suis malheureux, et que mon expérience ne m’a pas fait trouver Ludovico. Excusez ma réserve sur les incidents de cette nuit.

— Mais où est Henri ? dit le baron, surpris et déconcerté de ce refus.

— Il est chez lui, répliqua le comte, vous me ferez plaisir de ne le pas interroger.

— Certainement, dit le baron avec chagrin, puisque cela vous déplairait. Mais il me semble, mon cher ami, que vous pourriez vous fier à ma discrétion et bannir toute réserve. Vous me faites soupçonner votre entière conversion à mon système, et vous n’êtes sûrement plus aussi incrédule que vous étiez.

— N’en parlons plus, dit le comte ; vous pouvez être certain que ce ne peut être un événement ordinaire qui m’impose le silence envers un ami de trente ans. Ma réserve, en ce moment, ne doit vous faire douter, ni de mon estime, ni de mon amitié.

— Je n’en doute pas, dit le baron ; mais cette réserve me surprend, je l’avoue.

— Elle me surprend aussi, dit le comte ; mais, de grâce, ne laissez rien soupçonner à ma famille, et ne relevez à l’avenir aucune des circonstances extraordinaires de ma conduite.

Le baron le promit, et après un instant de conversation indifférente, ils descendirent pour déjeuner. Le comte aborda sa famille d’un air gai : il éluda les questions par une raillerie légère, et assura en riant, que les chambres du nord n’étaient pas si redoutables, puisque Henri et lui-même en étaient sortis en sûreté.

Henri fut moins heureux dans les efforts qu’il fit pour dissimuler ; ses traits portaient encore l’expression de la terreur. Il était muet et pensif, et quand il voulait répondre en plaisantant aux pressantes questions de mademoiselle Béarn, on voyait bien que sa gaîté n’était pas naturelle.

Dans la soirée, le comte, suivant sa promesse, alla voir Émilie : elle fut surprise de trouver dans ses discours sur les appartements du nord un mélange de raillerie et de discrétion. Il ne dit rien pourtant de ce qui lui était arrivé. Quand elle osa lui rappeler ses engagements sur le résultat de l’aventure, et lui demander s’il demeurait certain que l’appartement fût fréquenté par des esprits, il devint plus sérieux ; puis sembla se recueillir, et dit en souriant : Ma chère Émilie, ne souffrez pas que madame l’abbesse gâte votre jugement avec toutes ces idées. Elle pourrait vous apprendre à trouver un revenant dans toutes les chambres obscures. — Mais croyez-moi, ajouta-t-il avec un long soupir, les morts n’apparaissent pas pour des sujets frivoles, ni dans l’unique motif d’épouvanter les âmes timides. Il se tut, rêva quelques moments, et ajouta : Ne partons plus de cela.

Il se retira bientôt après, Émilie rejoignit les religieuses, et fut surprise de ce qu’elles savaient d’une circonstance qu’elle leur avait très soigneusement cachée. Elles admiraient l’intrépidité du comte qui avait osé passer la nuit dans l’appartement même d’où Ludovico avait disparu. Émilie ne considérait pas avec quelle rapidité circule une histoire merveilleuse. Les religieuses avaient recueilli celle-ci des paysans qui apportaient du fruit au monastère, et leurs regards, depuis la disparition de Ludovico, étaient restés fixés sur le château de Blangy.

Émilie écoutait en silence toutes les dissertations des nonnes sur la conduite du comte. La plupart la condamnaient comme téméraire et présomptueuse. Elles affirmaient que s’introduire sur le domaine du diable, c’était provoquer sa vengeance.

Sœur Françoise disputait et soutenait que le comte avait montré toute la bravoure d’une âme grande et vertueuse. Il n’était souillé d’aucun crime, n’avait point provoqué le courroux de son bon ange, et ne pouvait redouter l’esprit malin, puisqu’il avait des droits à la protection d’une puissance plus respectable, à la protection de celui qui commande aux méchants et protège l’innocence.

— Les coupables ne peuvent réclamer cette protection, dit sœur Agnès. Que le comte examine sa conduite, et qu’il juge s’il y a des droits ! Qui est-il donc celui qui osera se dire innocent ? Toute innocence sur la terre n’est jamais que de comparaison. Cependant, qu’il y a loin de certaines fautes aux dernières extrémités du crime ! En quel abîme nous pouvons tomber, hélas !

La religieuse, en finissant, fit un soupir qui glaça Émilie. En levant les yeux elle vit ceux de la sœur Agnès qui s’étaient fixés sur les siens. Cette sœur se leva, prit sa main, la regarda en silence, et dit enfin :

— Vous êtes jeune ; vous êtes innocente ; je veux dire que vous êtes innocente de grands crimes : mais vous avez des passions dans le cœur, des serpents ! Ils dorment maintenant. Prenez garde qu’ils ne s’éveillent ; ils vous blesseront mortellement.

Émilie, frappée de ces mots et de l’accent qui les accompagnait, ne put retenir ses larmes.

— Ah ! est-il donc vrai ? s’écria sœur Agnès avec attendrissement ; si jeune, être malheureuse ! Nous sommes donc sœurs ? Et pourtant existe-t-il de ces tendres rapports entre les criminels ? Elle ajouta avec des yeux hagards : — « Non, plus de repos ! plus de paix ! plus d’espoir ! Je les ai goûtés autrefois. Mes yeux pouvaient verser des larmes ; ils brûlent maintenant. Mon sort est fixé. Mon âme est sans crainte. Je ne pleure plus.

— Repentons-nous plutôt, et prions, dit une autre religieuse. On nous invite à espérer que la prière et la pénitence peuvent opérer notre salut. Il y a de l’espoir, pour tous ceux qui se repentent.

— Pour tous ceux qui se repentent et se corrigent, observa sœur Françoise.

— Pour tous, excepté pour moi ! répliqua sœur Agnès d’un ton effrayant ; puis elle reprit brusquement : Ma tête brûle, je me crois malade ! Oh ! que ne puis-je effacer le passé de ma mémoire ! Ces figures qui s’élèvent comme des furies pour me tourmenter, je les vois quand je dors ; quand je m’éveille, elles sont devant mes yeux ! je les vois maintenant ! là ! à présent !

Elle resta dans une attitude d’horreur. Ses regards erraient lentement autour de la chambre, comme s’ils eussent suivi quelque chose. Une des religieuses prit doucement sa main pour la faire sortir du salon. Agnès se calma. Elle passa sa main sur ses yeux, fit un soupir, et dit : — Elles sont parties ! elles sont parties ! J’ai la fièvre, et je ne sais ce que je dis. Je suis quelquefois comme cela ; mais cela va se passer. Tout à l’heure je serai mieux. Les complies ne sonnent-elles pas ?

— Non, dit sœur Françoise ; l’office du soir est achevé. Souffrez que Marguerite vous conduise à votre cellule.

— Vous avez raison, dit sœur Agnès ; j’y serai mieux. Bonsoir, mes sœurs ; souvenez-vous de moi dans vos prières.

Quand elle fut sortie, sœur Françoise, voyant l’émotion d’Émilie, lui dit : — Ne vous alarmez pas. Notre sœur a souvent la tête dérangée. Jamais pourtant je ne l’ai vue dans un si grand délire. Son état habituel est la mélancolie ; mais cet accès dure depuis plusieurs jours. La retraite et le régime la remettront.

— Mais, observa Émilie, avec quelle raison elle avait parlé d’abord ! Ses idées se suivaient parfaitement.

— Oui, dit la sœur, ce n’est pas une chose nouvelle. Je l’ai entendue quelquefois raisonner de très bon sens, et même avec finesse. L’instant d’après, c’était l’égarement de la folie.

— Sa conscience paraît oppressée, dit Émilie. Savez-vous ce qui l’a réduite à un si déplorable état ?

— Oui, reprit la religieuse. Et elle n’en dit pas davantage. Émilie répéta sa question. Alors elle lui dit à voix basse, et de manière à n’être pas entendue des autres : — Je ne puis vous rien dire en ce moment. Si vous voulez en savoir davantage, venez me trouver dans ma cellule à l’heure de la retraite. Souvenez-vous qu’on se lève à minuit pour matines ; venez avant ou après.

Émilie promit de s’en souvenir. L’abbesse entra bientôt. On ne parla plus de l’infortunée religieuse.

Le comte, de retour au château, avait trouvé M. Dupont dans un vif transport de désespoir où son amour pour Émilie le réduisait souvent ; amour qui durait depuis trop longtemps pour être facilement vaincu ; amour contre lequel avaient échoué tous les efforts de ses amis. M. Dupont avait vu Émilie en Gascogne ; son père, qui découvrit toute la passion dont mademoiselle Saint-Aubert était l’objet, et qui la trouvait trop peu riche, l’empêcha de se déclarer, et lui défendit de penser à elle. Pendant la vie de son père, il s’était soumis à la première loi, mais la seconde lui avait paru impraticable. Il avait quelquefois adouci sa passion en visitant les lieux qu’Émilie fréquentait, et surtout la pêcherie. Une fois ou deux, il lui avait parlé de ses sentiments en vers ; mais il avait caché son nom pour obéir aux ordres de son père. C’est là aussi qu’il avait joué l’air pathétique dont Émilie avait été aussi charmée que surprise. Il y avait trouvé ce portrait qui nourrissait une passion trop fatale à son repos. Pendant sa campagne d’Italie il avait perdu son père, et recouvrait sa liberté quand le seul objet qui la lui eût rendue précieuse ne pouvait plus correspondre à ses vœux. On a vu comment il avait retrouvé Émilie, comment il l’avait aidée à s’évader de sa prison. Enfin, l’on a vu sur quelle faible espérance pouvait s’étayer son amour, et l’inutilité de ses efforts pour le vaincre.

Le comte tâcha avec le zèle de l’amitié de lui donner quelque consolation. La patience et la persévérance pouvaient un jour lui gagner Émilie et le bonheur. — Le temps, dit-il, effacera de son esprit l’impression de tristesse que le mécontentement y a laissé ; elle deviendra sensible à votre mérite. Vos services ont déjà excité sa reconnaissance, et vos souffrances toute sa pitié. Croyez-moi, cher ami, dans une âme comme la sienne, la reconnaissance et la pitié mènent à l’amour. Lorsque son imagination sera dégagée de son erreur, elle acceptera certainement l’hommage d’un cœur comme le vôtre.

Dupont fit un soupir en écoutant ces paroles ; il tâcha d’accueillir l’espoir que son ami lui présentait, et consentit à prolonger sa visite au château.

Quand les religieuses furent retirées, Émilie se souvint du rendez-vous que lui avait donné la sœur Françoise ; elle la trouva dans sa cellule, en prières, à genoux devant une petite table ; elle avait devant elle une image ; au-dessus était une lampe qui éclairait sa petite chambre. Elle tourna la tête quand on ouvrit la porte, et fit signe à Émilie d’entrer ; Émilie se plaça en silence sur le lit de la religieuse, jusqu’à ce que sa prière fût finie. Sœur Françoise se releva, prit la lampe, et la remit sur la table. Émilie y reconnut quelques ossements humains, à côté d’un sablier simple. Elle fut émue ; la religieuse ne s’en aperçut pas, et s’assit près d’elle sur sa couche. — Votre curiosité, ma sœur, dit-elle, vous a rendue bien exacte ; mais vous n’avez rien de remarquable à découvrir dans l’histoire de la pauvre Agnès. J’ai évité de parler d’elle en présence de nos sœurs, parce que je ne veux pas leur apprendre son crime.

— Je suis flattée de votre confiance, dit Émilie ; je n’en abuserai pas.

— Sœur Agnès, reprit la religieuse, est d’une famille noble ; la dignité de son air a pu déjà vous le faire soupçonner ; mais je ne veux pas déshonorer son nom en le révélant. L’amour fut l’occasion de son crime et de sa folie. Elle fut aimée par un gentil-homme très peu riche ; et son père, à ce que j’ai appris, l’ayant mariée à un seigneur qu’elle haïssait, une passion mal contenue fit sa perte : elle oublia la vertu et ses devoirs ; elle profana les vœux du mariage : ce crime fut découvert, et son époux l’eût sacrifiée à sa vengeance, si son père n’eût trouvé moyen de la mettre hors de son pouvoir. Je n’ai jamais pu découvrir comment il avait réussi. Il l’enferma dans ce couvent, et la détermina à y prendre le voile. On répandit dans le monde qu’elle était morte ; le père, pour sauver sa fille, concourut à confirmer ce bruit, et fit même croire à son époux qu’elle était une victime de sa fureur jalouse. — Vous paraissez surprise, ajouta la religieuse en regardant Émilie ; j’avoue que l’histoire n’est pas commune, mais elle n’est pourtant pas sans exemple.

— De grâce, continuez, dit Émilie, elle m’intéresse.

— Vous savez tout, reprit la sœur ; je vous dirai seulement que le combat qui se passa dans le cœur d’Agnès entre l’amour, le remords, et le sentiment des devoirs qu’elle allait embrasser dans notre état, a causé à la fin le dérangement de sa raison. D’abord elle était ou violente ou abattue par intervalles ; elle prit ensuite une mélancolie habituelle ; elle est parfois troublée par des accès de délire tel que le dernier, et depuis quelque temps ils sont plus fréquents.

Émilie fut touchée de cette histoire, dont quelques traits rappelaient à son souvenir celle de la marquise de Villeroy. Son père aussi l’avait forcée d’abandonner l’objet de son affection ; mais le récit de Dorothée ne donnait pas lieu de supposer, ou qu’elle eut échappé à la vengeance d’un mari jaloux, ou que son innocence n’eût pas été entière. Émilie néanmoins, en soupirant sur les malheurs de la religieuse, ne put s’empêcher de donner quelques larmes aux infortunes de la marquise. Elle reparla ensuite de sœur Agnès, et demanda à la sœur Françoise si elle se ressouvenait qu’en sa jeunesse elle eût été très belle.

— Je n’étais pas ici quand elle a fait ses vœux, reprit Françoise. Il y a longtemps, et je crois que peu de nos sœurs actuelles ont assisté à la cérémonie ; notre mère abbesse même n’était pas alors au couvent. Je me souviens pourtant que sœur Agnès était une très belle femme : elle a gardé cet air de haute naissance qui l’a toujours distinguée ; mais sa beauté, comme vous devez le voir, est toute flétrie ; je retrouve à peine dans sa figure quelques vestiges de cette grâce qui autrefois l’embellissait.

— Cela est étrange, dit Émilie ; mais il y a des moments où je crois me rappeler sa figure. Vous allez me trouver ridicule ; je me trouve telle aussi. Je n’avais certainement jamais vu sœur Agnès ayant d’entrer dans ce couvent ; il faut que j’aie vu quelque part une personne qui lui ressemble parfaitement, et je n’en ai pourtant pas le moindre souvenir.

— Vous avez pris de l’intérêt à sa mélancolie, dit sœur Françoise ; l’impression que vous en avez reçue trompe sans doute votre imagination. Je pourrais, avec autant de raison, trouver une ressemblance entre vous et Agnès, que vous pouvez croire que vous l’avez vue ailleurs. Elle a toujours demeuré dans ce couvent depuis que vous êtes au monde.

— Est-il bien vrai ? dit Émilie.

— Oui, reprit Françoise ; pourquoi cela vous surprend-il ?

Émilie ne parut pas remarquer la question ; elle demeura pensive, et dit enfin : — C’est à peu près vers le même temps que la marquise de Villeroy est morte.

— La remarque est singulière ! dit Françoise.

Émilie sortit de sa rêverie, et donna en souriant un autre tour à la conversation. Elle retomba néanmoins bientôt sur le sujet de la malheureuse Agnès. Émilie resta dans sa cellule jusqu’à ce que l’horloge, sonnant minuit, vint la rappeler à elle-même. Elle pria la sœur d’excuser le tort qu’elle faisait à son repos. Elles sortirent toutes les deux. Émilie retourna chez elle ; et la religieuse, avec sa lampe, alla se réunir au chœur.

Durant les jours qui succédèrent, Émilie ne vit ni le comte ni personne de la famille. Quand il parut, elle remarqua avec chagrin l’excès de son agitation.

— Je n’en puis plus, répondit-il à ses questions empressées ; je vais m’absenter quelque temps pour retrouver un peu de tranquillité. Ma fille et moi nous reconduirons le baron de Sainte-Foix à son château. Il est situé dans un vallon des Pyrénées, ouvert sur la Gascogne. J’ai pensé, Émilie, que si vous alliez à la Vallée, nous pourrions faire ensemble une partie du voyage ; ce serait pour moi une grande satisfaction que de vous escorter jusque chez vous.

Émilie remercia le comte, et se plaignit de ce qu’obligée de se rendre à Toulouse, elle ne pouvait adopter un plan si agréable. — Quand vous serez chez le baron, ajouta-t-elle, vous ne serez qu’à une petite distance de la Vallée. Je pense, monsieur, que vous ne quitterez pas la province sans me venir voir ; il est superflu de vous dire quel plaisir je goûterai à vous recevoir, ainsi que Blanche.

— Je n’en doute pas, reprit le comte. Je ne refuserai ni à Blanche ni à moi le plaisir de vous visiter, si vos affaires vous mènent à la Vallée dans le temps où nous pourrons en jouir.

Quand Émilie eut ajouté qu’elle espérait aussi recevoir la comtesse, elle ne fut pas fâchée d’apprendre que cette dame, accompagnée de mademoiselle Béarn, allait passer quelques semaines chez une personne qu’elle connaissait dans le bas Languedoc.

Le comte, après quelques détails sur ses projets de voyage et les arrangements d’Émilie, prit congé d’elle. Peu de jours après, une lettre de M. Quesnel informa Émilie qu’il était à Toulouse, que la Vallée était libre, qu’il la priait de se hâter, parce qu’il l’attendait à Toulouse, et que des affaires le rappelaient en Gascogne. Émilie n’hésita pas ; elle fit ses adieux au comte et à toute sa famille, avec laquelle était encore Dupont ; elle les fit à ses amies du couvent, et partit ensuite pour Toulouse, accompagnée de la malheureuse Annette, et d’un domestique de confiance qui appartenait au comte.

CHAPITRE IV.

Émilie poursuivit son voyage sans accident, à travers les plaines du Languedoc. En revenant à Toulouse, dont elle était sortie avec madame Montoni, elle pensa beaucoup au triste destin de sa tante, qui, sans son imprudence, y vivrait peut-être encore heureuse. Montoni lui-même aussi revenait souvent à son imagination ; elle le voyait tel que dans ses jours de triomphe, hardi, ingénieux et altier, tel qu’elle l’avait vu, depuis, en proie à ses vengeances ; et maintenant que peu de mois s’étaient écoulés, il n’avait plus le pouvoir ni la volonté de lui nuire, il n’était plus ; ses jours s’étaient évanouis comme une ombre. Émilie aurait pu déplorer son sort sans le souvenir de ses crimes ; elle déplorait celui de la tante infortunée, et le sentiment de ses malheurs absorbait celui de ses fautes.

D’autres pensées, d’autres émotions, succédèrent à mesure qu’Émilie se rapprochait des scènes si bien connues de ses premières amours ; elle considérait que Valancourt était perdu pour elle et pour lui-même. Elle arriva au sommet de la montagne d’où, en partant pour l’Italie, elle avait dit adieu à ce bien-aimé paysage ; elle en avait parcouru, avec Valancourt, les bois et les prairies ; il devait l’habiter encore, lorsqu’elle allait être menée si loin. Elle revit cette chaîne des Pyrénées qui entouraient la Vallée, et qui s’élevaient à l’horizon comme de légers nuages. La Gascogne s’étend à leurs pieds, s’écria-t-elle ; ô mon père ! ô ma mère ! La Garonne y passe aussi, ajoutait-elle en répandant des larmes ; et Toulouse ! et la demeure de ma tante ! et les bosquets du jardin ! Ô mes bien-aimés parents, êtes-vous pour toujours perdus pour moi ? ne dois-je donc jamais vous revoir ? Elle continua de pleurer jusqu’à ce qu’un détour inattendu de la route, qui faillit renverser la voiture, lui eût fait découvrir d’autres parties des environs de Toulouse. Toutes les réflexions, toutes les douleurs qu’elle avait éprouvées en leur faisant ses derniers adieux, se présentèrent en foule à son cœur avec une nouvelle force ; elle se rappela ses inquiétudes sur un avenir qui devait décider de son bonheur et de celui de Valancourt, les pressentiments qui l’avaient assaillie, les mots qu’elle avait prononcés : si j’étais sûre, avait-elle dit alors, que je dusse revenir un jour, et que Valancourt dût vivre encore pour moi, je partirais heureuse.

Cet avenir, si douloureusement anticipé, était devenu le présent. Elle était de retour ; mais quel vide effroyable ! Valancourt ne vivait plus pour elle ! il ne lui restait pas même la triste jouissance de contempler son image dans son cœur ! Il n’était plus, ce Valancourt qu’elle avait chéri ! la consolation de ses chagrins, l’ami dont le souvenir l’avait rendue assez forte pour supporter l’oppression de Montoni, l’objet d’un espoir éloigné qui avait embelli ses plus malheureux jours. Cette image bien-aimée n’avait été qu’une illusion. Valancourt semblait s’être évanoui pour elle, et son âme flétrie n’avait plus que des regrets et des souvenirs.

Elle essuya ses pleurs, et continua de regarder le paysage qui les avait excités. Elle s’aperçut qu’elle passait à l’endroit même où, le matin de son départ, elle avait pris congé de Valancourt. Ses larmes coulèrent de nouveau : elle le vit tel qu’il lui avait paru, quand, appuyée sur la portière, elle lui avait donné le dernier adieu ; elle le vit penché tristement contre les grands arbres, et se représenta ce regard de tendresse avec lequel il l’avait si longtemps suivie. Ce souvenir était trop pénible pour son cœur ; elle retomba dans la voiture, et s’y tint enfoncée jusqu’aux portes de la maison, qui était devenue la sienne.

Le concierge ouvrit aussitôt ; le carrosse tourna dans la cour ; elle descendit, traversa rapidement le vestibule solitaire, et entra dans un grand salon boisé de chêne, où, au lieu de M. Quesnel, elle ne trouva qu’une lettre de lui. Il l’informait qu’une affaire importante l’avait forcé de quitter Toulouse deux jours auparavant. Émilie, après tout, n’eut aucune peine d’être privée de sa présence, puisqu’un aussi brusque départ annonçait une indifférence aussi complète qu’auparavant. Cette lettre contenait des détails sur tous les arrangements qu’il avait faits pour elle, et sur les affaires qui lui restaient à terminer. Le peu d’intérêt que M. Quesnel prenait à elle n’occupa pas longtemps les pensées d’Émilie ; elles se reportèrent aux personnes qu’elle avait vues jadis dans ce château, et surtout à l’imprudente et infortunée madame Montoni ; elle avait déjeuné avec elle dans cette même salle, le matin de son départ pour l’Italie. Cette salle lui rappelait plus fortement tout ce qu’elle-même avait souffert dans ce moment, et les riantes espérances dont sa tante se repaissait alors. Les yeux d’Émilie se tournèrent par hasard sur une large fenêtre ; elle vit le jardin, et le passé parla plus vivement à son cœur ; elle vit cette avenue où, la veille du voyage, elle s’était séparée de Valancourt. Son anxiété, l’intérêt si touchant qu’il témoignait pour son bonheur, les pressantes sollicitations qu’il lui avait faites pour qu’elle ne se livrât pas à l’autorité de Montoni, la vérité de sa tendresse, tout revenait à sa mémoire. Il lui parut presque impossible que Valancourt se fût rendu indigne d’elle ; elle doutait de tous les rapports, et même de ses propres paroles, qui confirmaient celles du comte de Villefort. Accablée des souvenirs que la vue de cette allée lui causait elle se retira brusquement de la fenêtre, et se jeta dans un fauteuil, abîmée dans sa vive douleur. Annette entra, bientôt, en lui apportant quelques rafraîchissements, et la tira de sa rêverie.

— Ma chère demoiselle, lui dit-elle, comme cette maison est maussade à présent auprès de ce qu’elle a été ! Il est toujours triste d’entrer dans une maison où personne ne nous reçoit.

Émilie, en ce moment, n’était guère en état de supporter cette observation, ses larmes répondirent ; et dès qu’elle eut pris quelques aliments, elle s’enferma dans son appartement pour essayer de se remettre ; mais sa mémoire, trop animée, lui fournissait continuellement de nouveaux tableaux ; elle voyait Valancourt intéressant et bon comme au commencement de leur amour, et dans un lieu où elle avait imaginé qu’ils passeraient leur vie ensemble. La fatigue et le sommeil mirent seuls un terme au tumulte de ses idées.

Dès le lendemain, de sérieuses occupations la tirèrent de sa mélancolie : elle désirait de quitter Toulouse, et de se rendre à la Vallée ; elle prit des renseignements sur l’état de ses propriétés, et acheva de les régler, d’après les instructions de M. Quesnel. Il fallait un puissant effort pour attacher sa pensée à de pareils objets ; mais elle en eut sa récompense, et éprouva de nouveau qu’une occupation continuelle est le plus sûr remède contre la tristesse.

Toute cette journée fut consacrée à ses affaires ; elle s’informa soigneusement des pauvres habitants de son domaine, et pourvut à leur soulagement.

Sur le soir, elle se crut tellement fortifiée, qu’elle crut pouvoir visiter les jardins qu’elle avait si souvent parcourus avec Valancourt ; elle sentait qu’en tardant de le faire, elle en serait toujours plus émue. Elle profita de sa disposition actuelle, et y entra.

Elle passa fort vite la porte de la cour, et avança dans l’avenue, osant à peine permettre à sa mémoire de s’appesantir un moment sur les détails de sa séparation. Elle en sortit promptement, pour passer à d’autres allées moins intéressantes pour son cœur. Elle se trouvait à l’escalier, qui conduisait du jardin à la terrasse ; son agitation augmenta : elle hésita si elle monterait ; la résolution revint, elle monta.

— Ah ! disait-elle, voilà ces mêmes arbres qui ombrageaient la terrasse ; voilà les mêmes buissons de fleurs, le lilas, le rosier, le jasmin qui croissaient à leurs pieds. Voilà ce banc de gazon et les plantes que Valancourt soignait si bien ; hélas ! quand je les ai vues la dernière fois !… – Elle retint sa pensée, mais elle ne put retenir ses larmes. Elle se promena lentement pendant quelques minutes ; mais un théâtre si bien connu augmenta si fort son agitation, qu’elle fut obligée de s’arrêter et de s’appuyer sur le mur du jardin. La soirée était belle et tempérée. Le soleil se couchait à l’extrémité d’une immense perspective. Ses rayons, dardant de dessous un nuage épais qui couvrait l’occident, variaient les riches teintes de la nature et doraient le sommet des bosquets inférieurs. Émilie et Valancourt avaient souvent admiré de pareils effets à la même heure. C’était à cette même place que la nuit qui avait précédé son départ, elle avait écouté ses remontrances, ses prières et ses offres passionnées. Quelques observations qu’elle fit sur le paysage, lui retracèrent le moment et à la fois tous les détails de la conversation. Elle se rappela les doutes de Valancourt au sujet de Montoni, doutes trop cruellement confirmés. Elle se rappela ses raisonnements, ses instances pour la faire consentir à se marier sur-le-champ avec lui. Son amour si tendre, sa douleur si sincère, la conviction qu’il paraissait avoir que jamais ils ne seraient heureux ; tout revenait avec une nouvelle force à l’esprit d’Émilie, et réveillait tout ce qu’elle avait souffert. Sa tendresse pour Valancourt redevint alors ce qu’elle avait été lorsqu’elle s’éloignait à la fois de lui et du bonheur ; lorsque la raison, triomphant de la douleur, l’avait détournée de blesser sa conscience en contractant un mariage clandestin. Hélas ! se disait Émilie, qu’ai-je gagné à cet effort ? Suis-je heureuse ? Il me disait que jamais nous ne serions heureux ! Hélas ! qu’il était loin de penser que sa propre conduite serait le principal obstacle à notre bonheur, et l’unique principe du mal qu’il redoutait !

Ces réflexions augmentèrent son affliction ; elle fut pourtant obligée de reconnaître que le courage qu’elle avait montré l’avait du moins préservée d’un malheur irréparable. Mais Valancourt ! Elle ne pouvait, à cette idée, se féliciter de la prudence qui la sauvait : elle accusait amèrement les circonstances qui avaient conspiré pour trahir Valancourt, et qui l’avaient plongé dans un état si différent de ce que ses vertus, son goût, ses premiers ans annonçaient ; elle l’aimait trop encore pour croire à la dépravation de son cœur, malgré sa conduite criminelle. Elle se rappela cette remarque, échappée si souvent à M. Saint-Aubert. — Ce jeune homme, disait-il en parlant de Valancourt ; ce jeune homme n’a jamais été à Paris. – Cette observation l’avait étonnée, quand son père la faisait : maintenant elle l’entendait trop bien, et elle s’écriait tristement : — Ô Valancourt ! si un ami comme mon père eut été avec vous dans Paris, votre caractère si noble, si ingénu, n’aurait subi aucune altération. Le soleil avait disparu ; Émilie sortit de sa rêverie, et continua sa promenade, respirant la fraîcheur du soir et le parfum des fleurs. Ses pas se dirigèrent d’eux-mêmes vers le pavillon qui terminait la terrasse, et où, la nuit de son départ, elle avait trouvé Valancourt sans s’y attendre. La porte était fermée ; elle hésitait à l’ouvrir : le désir qu’elle éprouvait de revoir encore un lieu où elle avait été heureuse, surmonta l’extrême répugnance qu’elle sentait à renouveler ses regrets. Elle entra : les ténèbres obscurcissaient la pièce ; mais à travers les jalousies ouvertes, autour desquelles s’entrelaçaient quelques branches de vigne, elle aperçut le paysage obscur, la Garonne qui réfléchissait le crépuscule, et l’occident qui brillait encore. Une chaise était placée auprès d’un des balcons, comme si depuis peu quelqu’un s’y fût assis. Les autres meubles étaient rangés précisément comme la dernière fois qu’elle les avait vus ; et Émilie pensa qu’on n’en avait touché aucun depuis son voyage d’Italie. Le silence et la solitude de ce pavillon secondaient en ce moment sa disposition à la mélancolie. Elle n’entendait que le murmure du zéphyr qui soulevait les feuilles des pampres, et celui des flots de la Garonne.

Elle se plaça sur sa chaise près du balcon, et s’abandonna sans réserve à la tristesse de son cœur ; elle se rendait présents les moindres détails de l’entrevue qu’à la veille de partir, elle avait eue avec Valancourt. C’était en ce lieu, c’était là que s’étaient écoulés avec lui les plus heureux instants de sa vie, lorsque sa tante favorisait leurs projets. Elle travaillait près de lui, il lisait auprès d’elle, et souvent ils causaient ensemble. Elle se rappelait la sagacité avec laquelle il lui désignait les plus beaux passages des livres qu’ils préféraient, l’enthousiasme avec lequel il les lui répétait. Il s’arrêtait pour en admirer l’excellence ; il écoutait ses remarques avec un tendre plaisir, et souvent dirigeait son goût.

— Est-il possible, s’écriait Émilie, est-il possible qu’un esprit si sensible aux belles, aux grandes choses, ait pu se livrer à la bassesse, et succomber à la frivolité ?

Elle avait vu des larmes dans ses yeux ; elle avait entendu sa voix qui s’altérait, quand il partait d’une action grande et généreuse, ou qu’il rapportait les maximes des grands hommes. — Un esprit tel que le sien, disait-elle, un cœur comme celui-là, devaient-ils être sacrifiés aux turpitudes d’une grande ville ?

Ses souvenirs devinrent trop pénibles, elle quitta brusquement le pavillon ; et pressée d’échapper aux vertiges d’un bonheur qui n’existait plus, elle reprit le chemin du château. En traversant la longue terrasse, elle aperçut une personne qui se promenait lentement et d’un air abattu, sous les arbres les plus éloignés. Le crépuscule trop avancé ne lui permettent pas de distinguer l’individu : elle le prit d’abord pour un domestique ; mais quand elle s’approcha, il retourna la tête, et elle crut avoir vu Valancourt.

Quel qu’il fût, il s’enfonça dans les bosquets à gauche, et disparut. Émilie, les regards fixés sur la place même où il s’était éclipsé, était si tremblante, que, pouvant à peine se soutenir, elle resta immobile, et presque privée de sentiment. La force et la pensée lui revinrent ; elle se hâta de rentrer chez elle ; et, craignant de montrer son émotion, elle n’osa demander lequel des gens de la maison s’était promené dans les jardins. Quand elle fut seule, elle se rappela la figure, l’air, les traits de la personne qu’elle avait aperçue : mais celle-ci avait disparu si vite, l’obscurité la dérobait tellement, qu’elle ne pouvait se rien retracer avec exactitude, et pourtant son ensemble et son brusque départ lui faisaient croire que c’était Valancourt. Quelquefois elle s’imaginait que, frappée de son idée, elle en avait revêtu trop légèrement quelqu’un qu’elle avait à peine aperçu. Sa conjecture était douteuse. Si c’était lui, elle s’étonnait de le trouver à Toulouse, et de le rencontrer chez elle ; mais toutes les fois que son impatience la pressait d’éclaircir si l’on avait laissé entrer un étranger, elle était retenue par la crainte de montrer ses doutes. La soirée se passa dans les incertitudes et dans l’effort qu’elle se faisait pour en détourner ses pensées. Vaine tentative : mille émotions diverses l’agitaient, quand elle croyait que Valancourt était près d’elle. Elle craignait d’avoir bien jugé ; elle craignait autant de s’être abusée. Elle voulait se persuader qu’elle désirait que ce ne fût pas Valancourt, et son cœur avec autant de constance contredisait sur ce point sa raison.

Le jour suivant fut consacré aux visites de quelques familles, jadis liées intimement avec madame Montoni. Elles vinrent complimenter Émilie sur la mort de sa tante, la féliciter de son héritage, et s’informer de Montoni, ainsi que de la situation où elle-même s’était trouvée. Tout se passa avec politesse et cérémonie.

Émilie, fatiguée de tant de formalités, voyait avec dégoût l’humilité de quelques personnes qui l’avaient à peine crue digne de leur attention, lorsqu’on la voyait dans la dépendance de madame Montoni.

Sûrement, se disait-elle, il est quelque magie dans la fortune, qui fait courir à sa suite les personnes même qui ne la partagent pas ! Combien il est étranger qu’un sot ou un fripon soient traités, moyennant leurs richesses, avec plus d’égards qu’un homme de bien, qu’un sage, réduit à la pauvreté !

Il était tard avant qu’on l’eût laissée seule : elle désirait de se rafraîchir en respirant l’air du jardin ; mais elle craignait de s’y hasarder, et de revoir la personne qui peut-être était Valancourt. L’irrésolution, l’embarras où elle était à cet égard, subjuguaient ses efforts ; elle désirait secrètement de revoir Valancourt, sans qu’il la vît, et elle était prête à descendre. La prudence, la délicatesse, l’orgueil, la retinrent : elle décida qu’elle éviterait de le rencontrer, et s’abstiendrait pendant quelques jours de se promener au jardin.

Quand, une semaine après, elle osa y revenir, elle se fit suivre par Annette, et borna sa promenade aux allées du bas : elle tressaillait au mouvement des feuilles, imaginant apercevoir quelqu’un ; au tournant de chaque allée elle regardait avec crainte. Elle poursuivait sa promenade en rêvant, et son agitation ne lui permettait pas de s’entretenir avec Annette. Incapable de soutenir un aussi long silence, Annette enfin lui parla la première.

— Mademoiselle, dit-elle, pourquoi frissonnez-vous ainsi ? On dirait que vous savez l’aventure !

— Quelle aventure ? dit Émilie, d’une voix tremblante.

— L’avant-dernière nuit, vous savez, mademoiselle.

— Je ne sais rien, Annette, dit Émilie, avec un trouble plus visible.

— L’avant-dernière nuit, mademoiselle, il y avait un voleur dans le jardin.

— Un voleur ! dit Émilie avec vivacité, et d’un air de doute.

— Je suppose, mademoiselle, que c’était un voleur : autrement qui était-ce ?

— Où l’avez-vous donc vu, Annette ? répondit Émilie, en regardant autour d’elle, et retournant au château.

— Ce n’est pas moi qui l’ai vu, mademoiselle, c’est Jean le jardinier : il était minuit. Jean traversait la cour pour regagner sa chambre ; que voit-il ? une figure qui se promenait dans l’avenue, tout en face de la porte ; Jean devina ce que c’était, et alla chercher son fusil.

— Son fusil ! s’écria Émilie.

— Oui, mademoiselle, son fusil. Il revint dans la cour pour le mieux observer ; il le voit qui s’avance lentement dans l’avenue, qui s’appuie contre la porte, qui regarde longtemps dans le château ; et je garantis qu’il l’examinait bien, et remarquait la fenêtre par où il voulait passer.

— Mais le fusil, dit Émilie, le fusil !

— Oui, mademoiselle, tout en son temps. Jean dit que le voleur ouvrit, et qu’il allait pénétrer dans la cour ; il jugea à propos de lui demander ce qu’il y avait à faire il l’appela, et lui commanda de dire qui il était, et ce qu’il voulait. L’homme ne voulut ni l’un ni l’autre, retourna sur ses pas, et rentra au jardin. Jean comprit ce que cela voulait dire, et fit feu sur lui.

— Feu ! s’écria Émilie.

— Oui, mademoiselle, il fit feu de son fusil : mais, Vierge Marie ! vous pâlissez, mademoiselle ! l’homme n’a pas été tué, je vous assure ; du moins, s’il l’a été, ses camarades l’ont emporté. Jean, dès le matin, alla chercher le corps, et ne le trouva pas ; il ne vit rien qu’une trace de sang ; Jean la suivit, pour découvrir par où l’on entrait au jardin ; elle se perdait sur le gazon, et…

Annette fut interrompue : Émilie perdit connaissance ; elle serait tombée par terre, si Annette ne l’eût soutenue, et ne l’eût promptement appuyée contre un banc.

Quand, après un évanouissement fort long, Émilie eut repris ses sens, elle se fit mener dans son appartement : elle tremblait d’approfondir le sujet de ses alarmes, et se trouvait trop mal encore pour supporter le certitude que Valancourt était le malheureux, inconnu. Elle renvoya Annette, afin de pleurer et de réfléchir en liberté ; elle tâcha de se rappeler exactement les traits de celui qu’elle avait vu sur la terrasse : son imagination ne lui montra que Valancourt. Elle ne formait aucune espèce de doute que celui qu’elle avait vu ne fût celui sur lequel son jardinier avait tiré. La description qu’Annette en avait faite n’était pas celle d’un voleur ; il était peu probable qu’un voleur vînt tout seul pour attaquer une aussi grande maison.

Quand Émilie se crut assez forte pour écouter ce que dirait Jean, elle l’envoya chercher ; il ne put lui fournir aucun renseignement qui l’aidât à reconnaître la personne ; il n’en avait aucun sur la blessure. Elle lui fit de vifs reproches d’avoir tiré à balle, et ordonna qu’on fît la recherche dans le voisinage pour découvrir la personne blessée ; elle renvoya le jardinier, et elle resta dans la même inquiétude. Toute la tendresse qu’elle avait eue pour Valancourt se ranima dans son cœur avec le sentiment du danger qu’il avait couru. Plus elle réfléchissait, plus sa conviction prenait de force ; c’était lui, c’était Valancourt qui était venu dans le jardin pour adoucir les chagrins d’une tendresse mal reconnue, en revoyant le théâtre de son bonheur passé.

— Mademoiselle, dit Annette à son retour : je ne vous ai jamais vue si affectée ; l’homme n’est pas mort, je vous assure.

Émilie s’agitait, et déplorait amèrement la précipitation du jardinier qui avait tiré.

— Je savais bien que cela vous mettrait en colère, autrement je vous l’aurais dit plutôt ; Jean le savait bien aussi. Il me disait : Annette, ne parlez pas de cela à ma maîtresse ; elle couche à l’autre bout de la maison, elle n’a sûrement pas entendu le coup ; mais elle serait en colère si elle le savait, voyant qu’il y a du sang. Mais enfin, disait-il, comment préserver le jardin, si l’on ne tire pas sur un voleur quand on le voit ?

— N’en parlons plus, dit Émilie : de grâce, laissez-moi seule.

Annette obéit : Émilie retomba dans ses méditations ; elle tâcha pourtant de se calmer par une observation nouvelle. Si l’étranger était Valancourt, il était bien certain qu’il était venu seul, il était donc encore certain qu’il avait pu sortir du jardin sans secours. Il semblait qu’il ne l’aurait pas pu, si sa blessure eût été dangereuse : elle tâcha de se rassurer, pendant le temps que ses domestiques employèrent à leurs recherches. Le jour revint, et n’apporta aucune lumière. Émilie, qui souffrait en silence, succomba à la fin sous le poids de son inquiétude ; une fièvre lente la saisit ; elle céda au conseil d’Annette, et fit venir un médecin : on lui conseilla le grand air, l’exercice, l’amusement. Comment, hélas ! réussir à ce dernier point ? Elle entreprit de se distraire en s’occupant à procurer à d’autres le bonheur qu’elle avait perdu ; quand la soirée était belle, elle sortait, dirigeait sa promenade vers quelque pauvre chaumière, et comblait souvent les vœux des habitants avant qu’on les lui eût exprimés.

Son indisposition, ses affaires avaient déjà prolongé son séjour à Toulouse au-delà du terme qu’elle avait fixé ; elle ne voulait point alors s’éloigner du seul lieu où elle pût se procurer quelqu’instruction sur l’objet de son affliction. Le temps vint cependant où la Vallée exigea sa présence : elle reçut une lettre de Blanche, qui l’informait que le comte et elle, qui étaient alors chez le baron de Sainte-Foix, se proposaient à leur retour de s’arrêter à la Vallée, si elle y était. Blanche ajoutait qu’ils feraient cette visite avec l’espoir de la ramener au château de Blangy.

Émilie répondit à son amie, elle annonça qu’elle serait à la Vallée sous peu de jours, et fit, très à la hâte, les préparatifs de son voyage. Elle quitta donc Toulouse, en s’efforçant de croire que, si quelqu’accident fût arrivé à Valancourt, elle l’aurait découvert, dans un si long intervalle.

Le soir qui précéda son départ, elle alla prendre congé de la terrasse et du pavillon. Le jour avait été fort chaud ; une petite pluie, qui tomba au coucher du soleil, avait rafraîchi l’air, et avait répandu sur les bois et sur les prairies cette douce verdure qui semble rafraîchir les regards ; les feuilles chargées de gouttes de pluie, brillaient aux derniers rayons du soleil. L’air était embaumé des parfums que l’humidité, faisait sortir des fleurs, des plantes et de la terre elle-même ; mais le beau point de vue qu’Émilie découvrait de la terrasse n’était plus, pour ses regards, un sujet de délices ; ils erraient sans plaisir sur toute la contrée. Elle soupirait, et se trouvait tellement abattue, qu’elle ne pouvait penser à revoir la Vallée sans verser un torrent de larmes. Il lui semblait qu’elle pleurait Saint-Aubert comme le lendemain de sa mort. Elle arriva au pavillon, s’assit auprès d’une jalousie ouverte, et considéra les montagnes lointaines qui bordaient la Gascogne, et brillaient au-dessus de l’horizon, quoique le soleil eût cessé d’éclairer la plaine. — Hélas ! disait-elle, je retourne près de vous, dont je fus si longtemps éloignée ; mais je ne trouverai plus les parents qui me rendaient si cher votre voisinage ; ils ne seront plus là pour m’accueillir avec un doux sourire ; je n’entendrai plus leur voix si tendre et si douce ; tout sera désert, tout sera muet dans ce séjour, où j’étais jadis si gaie et si heureuse.

Ses larmes ne tarissaient pas en se rappelant ce que la Vallée avait été pour elle ; mais après ce moment d’abandon, elle en suspendit le cours ; elle se reprocha d’oublier les amis qu’elle possédait, en regrettant ceux qu’elle avait perdus. Elle quitta le pavillon et la terrasse, et n’aperçut ni l’ombre de Valancourt, ni celle d’aucun autre.

CHAPITRE V.

Le jour suivant, Émilie quitta Toulouse de bonne heure, et arriva à la Vallée vers le soleil couchant. À la mélancolie que lui inspirait un lieu que ses parents avaient constamment habité, où ses premières années avaient été heureuses, il se mêla bientôt un tendre et indéfinissable plaisir. Le temps avait émoussé les traits de sa douleur, et alors elle saluait avec complaisance tout ce qui lui renouvelait la mémoire de ses amis ; il lui semblait qu’ils respiraient encore dans tous les lieux où elle les avait vus ; elle sentait que la Vallée était pour elle le séjour le plus doux. La première pièce qu’elle visita fut sa bibliothèque ; elle se plaça dans le fauteuil de son père ; elle réfléchit avec résignation sur le tableau du passé, et les larmes qu’elle répandit n’étaient pas uniquement données à la douleur.

Bientôt après son arrivée, elle fut surprise par celle du vénérable M. Barreaux. Il vint avec empressement pour accueillir la fille de son respectable voisin, dans une maison trop longtemps délaissée. La présence de ce vieil ami fut une consolation, pour Émilie ; leur entretien fut pour tous deux singulièrement intéressant, et ils se communiquèrent tour à tour les circonstances principales de ce qui leur était arrivé.

Le soir était si avancé quand M. Barreaux la quitta, qu’Émilie ne put, le même jour, aller visiter le jardin. Dès le matin, elle parcourut tous ces bosquets, si longtemps, si souvent regrettés ; elle goûtait avec une tendre avidité le plaisir d’errer sous les berceaux qu’un père chéri avait plantés, et dont chaque arbre lui rappelait ses discours, son maintien, son sourire.

Un de ses premiers soins fut de s’informer de Thérèse, la vieille servante de son père. On se souvient que M. Quesnel l’avait congédiée sans lui donner aucun secours, quand il avait loué la Vallée. Elle apprit que Thérèse vivait dans une chaumière voisine ; elle s’y rendit, et fut bien aise, en approchant, d’en trouver la situation riante : c’était une pelouse ombragée de chênes touffus, et l’intérieur annonçait autant d’aisance que de propreté. Elle trouva la vieille femme occupée de palissader une vigne ; et quand Thérèse eut reconnu sa jeune maîtresse, elle pensa mourir de joie.

— Ah ! ma chère demoiselle, s’écria-t-elle, je croyais ne vous plus revoir en ce monde, lorsque j’appris qu’on vous menait en pays étranger. On m’a bien maltraitée pendant ce temps-là : pouvais-je m’attendre qu’à mon âge on me chasserait de la maison de mon ancien maître ?

Émilie la plaignit, et l’assura qu’elle aurait soin de sa vieillesse ; elle exprima ensuite le plaisir qu’elle avait de la trouver dans cette jolie habitation.

Thérèse la remercia les larmes aux yeux. — Oui, mademoiselle, ajouta-t-elle, elle est charmante, grâce à l’ami charitable qui m’a tirée de la misère. Vous étiez trop loin pour m’aider ; il m’a placée ici. Je pensais peu… Mais n’en parlons plus.

— Et qui est donc cet excellent ami ? dit Émilie. Quel qu’il soit, il deviendra le mien.

— Ah ! mademoiselle, cet ami m’a bien défendu de divulguer sa bonne action : il ne faut pas que je vous le nomme. Mais comme vous êtes changée depuis que je ne vous ai vue ! Vous êtes pâle, maigre ! Mais, c’est le sourire de mon pauvre monsieur ! vous ne le perdrez jamais, non plus que la bonté qui le faisait sourire. Hélas ! mon dieu ! les pauvres ont perdu leur ami en le perdant.

Émilie fut touchée de cet éloge de son père ; Thérèse le vit, et changea de sujet. — J’ai ouï dire, mademoiselle, reprit-elle, que madame Chéron avait épousé un gentilhomme étranger, et qu’elle vous avait emmenée. Comment se porte-t-elle ?

Émilie lui apprit sa mort. Hélas ! dit Thérèse, si elle n’eût pas été la sœur de mon cher maître ; je ne l’aurais guère aimée ; elle était si quinteuse ! Mais comment se porte à présent ce cher jeune seigneur, M. de Valancourt ? Il est si bien fait, il est si bon ! Est-il bien portant, mademoiselle ?

Émilie fut très agitée.

— Dieu le comble de ses bénédictions, continua Thérèse. Ah ! ma chère demoiselle, n’ayez pas l’air si réservé. Pensez-vous que j’ignore qu’il vous aime ? Quand vous fûtes partie, mademoiselle, il venait au château, il s’y promenait, il avait tant de chagrin ! Il voulait entrer dans toutes les chambres ; quelquefois il restait assis les bras croisés, les yeux fixés en terre, et il rêvait pendant des heures entières. Il aimait le cabinet du midi, parce que je lui dis que c’était le vôtre. Il voulait y rester ; il regardait les dessins que vous aviez faits, jouait sur votre luth, lisait dans vos livres, et ce n’était qu’à la nuit fermée qu’il s’en retournait chez son frère, et alors…

— C’est assez Thérèse, dit Émilie. Depuis quel temps êtes-vous dans cette chaumière ? Quel service puis-je vous rendre ? Aimez-vous mieux rester ici, ou demeurer avec moi ?

— Oh ! mademoiselle, dit Thérèse, ne mettez pas tant de réserve avec votre pauvre vieille bonne ; ce n’est pas un tort, croyez-moi, que d’aimer un si bon jeune homme.

Émilie soupira.

— Comme il aimait à parler de vous ! je l’aimais à cause de cela ; et même c’était moi qu’il faisait parler de vous. Il ne faisait pas de longs discours ; je devinai bientôt pourtant ce qui l’attirait au château. Il allait dans le jardin, il descendait à la terrasse, il se couchait sous les grands arbres pendant des jours entiers, un de vos livres dans la main ; il lisait peu à ce que j’imagine. Un jour j’allai par cet endroit, et j’entendis parler. Qui peut être ici ? dis-je ; je n’ai laissé entrer dans le jardin que le chevalier. J’allai en ce moment pour découvrir… c’était le chevalier lui-même, qui tout haut se parlait de vous ; il répétait votre nom ; il soupirait ; il disait qu’il vous avait perdue pour toujours ; il disait que jamais vous ne reviendriez pour lui. Je crus qu’il perdait la raison : mais je ne lui dis rien, et je me retirai.

— Ne parlez donc plus de ces bagatelles, dit Émilie en sortant de sa rêverie ; cela me déplaît.

— Mais quand M. Quesnel eut loué le château, je crus que le chevalier mourrait de douleur.

— Thérèse, dit Émilie fort sérieusement, ne me nommez jamais le chevalier.

— Ne jamais vous le nommer, mademoiselle ! s’écria Thérèse. Et en quel temps sommes-nous ? J’aime le chevalier presque autant que mon maître, et presque autant que vous, mademoiselle.

— Peut-être votre amour n’a pas été bien placé, dit Émilie qui essayait de cacher ses larmes ; mais, quoi qu’il en puisse être, jamais nous ne nous reverrons.

— Vous ne vous reverrez jamais !… Qu’entends-je ! s’écria Thérèse. Non, mademoiselle, mon amour était bien placé. C’est M. Valancourt qui m’a donné cette chaumière, et qui a soutenu ma vieillesse depuis que M. Quesnel me bannit de chez mon maître.

— Le chevalier Valancourt ? dit Émilie toute tremblante.

— Oui, mademoiselle, c’est lui, c’est lui même, quoique j’aie promis le secret. Mais comment puis-je le tenir, quand j’entends mal parler de lui ? Oh ma chère demoiselle ! vous pouvez répandre des larmes, si vous l’avez traité avec rigueur. Jamais il n’y eut de cœur plus tendre que celui de ce charmant jeune homme. Il m’a trouvée dans la détresse ; et vous étiez trop loin pour m’aider. M. Quesnel refusait de le faire, et me disait d’aller servir. Hélas ! j’étais trop vieille. Le chevalier vint me trouver ; il m’acheta cette chaumière, me donna de l’argent pour y entrer, et me dit de chercher une autre pauvre femme pour y vivre avec moi. Il commanda à l’intendant de son frère de me payer tous les quartiers de quoi fournir à mes besoins. Pensez-vous, mademoiselle, que je doive bien parler du chevalier ? Eût-on pu faire mieux qu’il ne fit ! Je crains seulement que sa générosité n’ait excédé ses moyens ; le dernier quartier est échu, et je n’ai rien touché. Mais ne pleurez pas, mademoiselle ; vous n’êtes sûrement pas fâchée d’entendre le récit des bienfaits du chevalier ?

— Fâchée ! dit Émilie ; et ses pleurs coulèrent davantage. Combien s’est-il passé de temps depuis que vous l’avez vu ?

— Il y a longtemps, mademoiselle.

— Et depuis quand en avez-vous eu des nouvelles ? dit Émilie avec plus d’émotion.

— Hélas ! aucune, depuis qu’il partit si soudainement pour le Languedoc ; il arrivait de Paris, autrement je l’aurais vu ; cela est sûr. Le quartier est échu, comme je le disais, et rien n’est venu. Je commence à craindre qu’il ne lui soit arrivé quelqu’accident. Si je n’étais pas si loin d’Estuvière, si je marchais mieux, j’y aurais déjà été pour m’informer de lui ; je n’ai personne à envoyer.

L’anxiété d’Émilie au sujet de Valancourt était devenue insupportable : elle ne pouvait convenablement envoyer chez son frère ; mais elle pria Thérèse de faire partir promptement, comme de sa part seulement, un messager pour l’intendant, et de faire des questions sur le sort du chevalier. Émilie se fit d’abord promettre par Thérèse qu’elle ne la nommerait jamais en cette affaire, et n’en parlerait pas même au chevalier Valancourt. La fidélité de cette fille, à l’égard de Saint-Aubert, fondait en ce moment la confiance d’Émilie. Thérèse se hâta de trouver un messager ; Émilie lui remit l’argent dont elle avait besoin pour vivre avec aisance, et retourna chez elle le cœur plus navré que jamais : elle s’affligeait de ce qu’une âme aussi bienfaisante que celle de Valancourt, était souillée des vices du monde, et elle se sentait pénétrée du sentiment délicat dont sa bonté pour sa vieille servante était une preuve si touchante.

CHAPITRE VI.

Pendant cet intervalle, le comte de Villefort et Blanche avaient passé une quinzaine fort agréable au château de Sainte-Foix avec le baron et la baronne. Ils avaient fait de légères excursions dans les montagnes, et se trouvaient ravis des sauvages beautés des Pyrénées. C’était avec regret que le comte avait quitté ses plus intimes amis, quoiqu’ils dussent très incessamment ne former plus qu’une seule famille. On avait arrêté que le jeune Sainte-Foix, qui les accompagnait en Gascogne, recevrait la main de Blanche en arrivant au château de Blangy. La route qui conduisait de Sainte-Foix à la Vallée, était dans la partie la plus agreste des Pyrénées ; jamais voiture ne l’avait parcourue. Le comte loua des mules pour sa famille et pour lui-même ; il prit deux guides bien armés, et habitués aux passages des montagnes ; ils se vantaient de savoir tous les chemins, tous les détails de la route, de nommer les plus hautes pointes de cette chaîne immense, de connaître à fond les forêts, les torrents, et l’exacte distance, ainsi que la position des retraites de chasseurs ou de bergers, près desquelles ils avaient à passer. Ce dernier point n’exigeait pas une grande mémoire, car à peine comptait-on quelques habitations éparses dans ces effroyables déserts.

Le comte quitta Sainte-Foix de bonne heure, dans le dessein de passer la nuit à une petite hôtellerie qui se trouvait à moitié chemin de la Vallée, et dont les guides lui avaient parlé. C’était le lieu de repos des muletiers espagnols, quand ils allaient en France. Elle présentait peu de ressources, mais elle était la seule, et l’on n’avait pas de choix.

Après une journée d’admiration et de fatigues, les voyageurs, vers le soleil couchant, se trouvèrent dans un vallon couvert de bois, et entouré de hauteurs inaccessibles. Ils avaient fait plusieurs lieues sans rencontrer une seule habitation, et de temps à autre seulement ils avaient entendu le son des clochettes de quelque troupeau. Ils entendirent alors une musique fort gaie, et virent sur le gazon, au milieu des rochers, un groupe de montagnards qui dansaient. Le comte qui ne pouvait voir, sans les partager, ni la joie ni le chagrin de ses semblables, fit arrêter pour jouir de cette fête champêtre. La réunion dont il était témoin était formée de paysans espagnols et français, habitants d’un hameau voisin. Les uns dansaient gaîment au son d’un tambourin et d’une guitare, les femmes tenaient des castagnettes ; mais la riante mélodie française ayant fait place à un genre plus sérieux, deux paysannes dansèrent une pavane espagnole.

Le comte compara ce tableau charmant avec ceux de Paris, où le faux goût défigure les traits, et dérobant les charmes de l’émotion, essaie de suppléer au brillant coloris de la nature : c’est lui qui gâte l’extérieur, pendant que le vice ternit l’âme. Le comte soupirait en pensant que les grâces naïves, les plaisirs innocents florissaient dans la solitude, et fuyaient le concours des sociétés polies. Les ombres, qui se prolongeaient, firent enfin souvenir les voyageurs qu’ils n’avaient pas de temps à perdre ; et, quittant ce groupe joyeux, ils se remirent en chemin vers l’auberge où ils devaient passer la nuit.

Le soleil se couchait, et bientôt l’obscurité s’épaississant, confondit tous les objets.

Blanche regardait en silence ; elle écoutait avec intérêt le vent murmurant entre les sapins qui couvraient les flancs des montagnes ; elle entendait le cri de l’oiseau de nuit qui s’éveillait dans les rochers. Son enthousiasme fit place à la crainte, quand au sein des ténèbres épaisses, elle mesura l’incertaine profondeur du précipice qui bordait la route, et les formes variées sous lesquelles, de toutes parts, le danger se présentait. Elle demanda à son père à quelle distance on était de l’hôtellerie, et si la route était sûre aussi tard. Le comte répéta aux guides la première des deux questions. Leur réponse fut très ambiguë ; et même ils ajoutèrent que si la nuit devenait plus noire, il vaudrait mieux faire une halte, et attendre le lever de la lune. Mais est-il bien sûr de marcher à présent ? dit le comte. Les guides l’assurèrent qu’on ne courait aucun risque, et la caravane avança. Blanche, remise par cette réponse, retrouva du plaisir à observer le progrès de la nuit, à sentir la fraîcheur de la rosée, et à respirer le parfum des plantes aromatiques qu’elle foulait en marchant.

Le jeune Sainte-Foix, dont l’imagination, exempte de crainte, ne voyait dans tout ce qui l’entourait que des sujets d’admiration, interrompait quelquefois le silence que toute la société semblait garder de concert ; il remarquait et faisait observer à Blanche les effets les plus frappants. Blanche, dont la frayeur se dissipait à la voix de son amant, cédait facilement à un goût qui se rapportait au sien. Ils conversaient à voix basse ; et cette manière tenait plutôt à la disposition d’esprit qu’inspirait la scène, qu’à la crainte d’être entendus. Le cœur livré à sa tendresse, Sainte-Foix en mêlait souvent l’expression à celle de l’admiration des objets extérieurs. Il parlait, Blanche écoutait ; peu à peu les montagnes, les bois, les magiques illusions du crépuscule cessèrent de faire le sujet de leur entretien.

La nuit devenait plus noire ; des nuages épais en redoublaient l’obscurité ; les guides proposèrent d’attendre le lever de la lune, et ajoutèrent qu’on allait essuyer un orage. En regardant autour d’eux pour trouver un abri, ils aperçurent, à travers, le brouillard, un objet sur la pointe d’un roc ; on ne douta pas que ce ne fût la hutte d’un chasseur, et toute la société en prit le chemin. La peine qu’on se donna fut mal récompensée, et les craintes, ne diminuèrent pas, quand, arrivés à l’objet de leurs recherches, les voyageurs ne découvrirent qu’une croix plantée comme monument, et faite pour attester que ce lieu avait été souillé d’un meurtre.

L’obscurité ne permit pas d’en lire l’inscription ; mais les guides savaient qu’elle était érigée en mémoire du comte de Béliard, qui avait été tué là par une troupe de bandits qui infestaient, quelques années avant, toute cette partie des Pyrénées. La grandeur de ce monument semblait justifier la supposition qu’une personne distinguée en avait été l’occasion. Blanche frémit en écoutant quelques horribles particularités sur le destin de l’infortuné comte. Un des guides les raconta d’une voix basse et mesurée, comme si ses propres accents lui eussent fait peur. Pendant que, rangés autour de la croix, les voyageurs s’occupaient à l’entendre, un éclair donna sur les roches, le tonnerre gronda dans le lointain, et les voyageurs alarmés quittèrent ce lieu d’horreur pour se procurer un abri.

Revenus à la première route, les guides s’efforcèrent d’attirer l’attention du comte par une foule d’histoires de brigandages et d’assassinats commis dans les lieux même où ils devaient passer. Ils ajoutèrent mille bravades sur leur propre courage, et la manière merveilleuse dont ils avaient su échapper. Le principal guide, ou plutôt le mieux armé, tira de sa ceinture un de ses quatre pistolets, et jura que ce pistolet avait purgé la terre de trois bandits depuis le commencement de l’année. Il tira ensuite un coutelas d’une énorme longueur, et allait raconter les exploits où il avait bien figuré ; mais Sainte-Foix s’aperçut que ce récit affectait Blanche, et il se hâta de l’interrompre. Le comte, qui riait en lui-même des terribles histoires et des forfanteries du conducteur, voulait, au contraire, l’animer ; il en prévint Blanche tout bas, et commença à raconter quelques-unes de ses prouesses, pour que l’homme se mît plus en train.

Le comte donna aux prodiges de son récit un coloris si naturel, que le courage de ses guides en fut visiblement ému ; ils restèrent en silence longtemps après qu’il eut cessé de parler. Le principal héros ayant perdu la parole, ses oreilles et ses yeux y gagnèrent ; il écoutait avec une extrême inquiétude le tonnerre qui roulait au loin, et s’arrêtait avec tous les symptômes de la crainte, quand le vent qui s’élevait alors, s’engouffrait entre les sapins. Tout à coup il s’arrêta devant un bouquet de lièges qui s’avançaient sur la route, et tira son pistolet pour se mettre en état d’affronter les bandits, si par hasard il s’en trouvait derrière. Le comte ne put s’empêcher de rire.

Arrivés à un tertre où une forêt de mélèzes et quelques rochers creux formaient une espèce d’abri, les voyageurs résolurent de s’y arrêter pour attendre le lever de la lune, ou la fin de la tempête. Les guides ne savaient plus à quelle distance on était de l’auberge. Blanche, rappelée au sentiment de sa situation, jeta sur les ténèbres un regard de terreur ; mais donnant la main à Sainte-Foix, elle descendit et entra dans une espèce de caverne que formait la courbure des roches les plus avancées. On battit une pierre, on alluma du feu, et la chaleur, autant que la flamme, fut agréable aux voyageurs. La journée avait été chaude, mais la nuit était très froide sur les montagnes, et le feu, d’ailleurs, était fort nécessaire pour écarter les loups dont ces déserts étaient infestés.

On mit des provisions sur une saillie du roc, dont on fit un buffet. Le comte et sa famille y prirent un souper frugal, que dans un lieu moins sauvage on eût sans doute trouvé moins excellent. Après le repas, Sainte-Foix, impatient de voir lever la lune, s’aventura le long du précipice, jusqu’à une pointe qui faisait face à l’orient. Tout était couvert de ténèbres, et rien ne troublait alors le silence de la nuit, que le murmure des bois qui s’agitaient dans la vallée, le retentissement éloigné du tonnerre, et les voix de la caravane.

Sainte-Foix observa le tableau que formaient les voyageurs sous la roche. La taille élégante de Blanche contrastait avec la majesté du comte, assis près d’elle sur une pierre grossière. Les grotesques habits, les figures caractérisées des guides et des domestiques placés dans l’enfoncement, servaient encore à les faire ressortir. L’effet de la lumière était aussi fort remarquable ; elle pâlissait les figures, et faisait briller les armes ; elle rougissait, au contraire, le feuillage d’un mélèze gigantesque qui ombrageait la roche, et cette teinte se confondait par degrés avec l’obscurité environnante.

La lune se levait ; et pendant que Sainte-Foix, en extase, contemplait son disque sortant d’entre les nuages, il fut tiré de sa rêverie par les voix des guides qui l’appelaient. Son nom fut répété de rochers en rochers, et l’on eût dit que cent personnes le prononçaient à la fois. Il revint, et sa présence rassura le comte et Blanche. L’orage qui approchait, les retint à leur asile. Le comte, placé entre sa fille et Sainte-Foix, tâchait de distraire la première, en l’entretenant des singularités de ces montagnes, des événements célèbres qui s’y étaient passés, et des combats dont elles avaient été témoins.

Blanche, attentive à ces récits, s’abandonnait à l’intérêt que lui inspiraient des faits sur le théâtre desquels elle se trouvait. Un son que le vent apporta interrompit sa rêverie : c’était l’aboiement d’un chien. Les voyageurs écoutèrent avec espoir et impatience ; le vent soufflait avec plus de force ; ils crurent que le bruit n’était pas éloigné. Les guides ne paraissant pas douter qu’il ne vînt de l’auberge qu’ils cherchaient, le comte se décida à poursuivre son chemin. La lune offrait plus de clarté ; mais au travers de nuages irréguliers, elle n’était pas moins incertaine. Les voyageurs dirigés par le bruit, côtoyèrent de nouveau le précipice, précédés d’une seule torche, qui le disputait au clair de lune ; les gardes qui s’étaient flattés de gagner l’hôtellerie avant le soleil couché, n’en avaient pas pris davantage. Ils suivirent le chemin avec précaution et en silence. On entendait le chien par intervalles ; quelquefois sa voix cessait entièrement ; les guides cherchaient à se diriger du côté d’où venait le bruit. Tout à coup la chute d’un torrent fixa leur attention ; ils entendaient son fracas effroyable, et se trouvaient en face d’un escarpement qui semblait interdire le passage. Blanche sauta de sa mule ; le comte et Sainte-Foix en firent autant. Les guides s’éloignèrent pour découvrir un pont qui pût les conduire à l’autre rive ; ils confessèrent enfin ce que le comte soupçonnait déjà, c’est qu’ils avaient longtemps douté de leur chemin, et qu’alors ils l’avaient perdu.

On trouva assez près un passage dangereux formé par un énorme sapin, qui, jeté sur le ravin, unissait les deux rives du précipice. Quelque chasseur, sans doute, l’avait ainsi posé pour faciliter la poursuite d’un chamois ou d’un loup. Toute la troupe, faute de guide, frémit à la pensée de traverser un pareil pont. Les deux côtés n’avaient point de parapets ; la chute ici était la mort. Les muletiers néanmoins se disposaient à pousser leurs mules. Blanche tremblante sur le bord, écoutait le murmure des eaux qu’on voyait se précipiter des rocs au-dessus, au milieu des plus hauts sapins ; elles s’abîmaient ensuite à une telle profondeur, que leur écume blanchie était à peine frappée des rayons de la lune. Les pauvres mules avancèrent sur le pont avec la précaution de l’instinct. Le bruit de la cataracte ne les effrayait point, et l’ombre que le feuillage d’en-haut ajoutait au péril de ce trajet, ne troublait point leur marche. Ce fut alors que cette torche unique, dont jusque-là on avait si peu senti le prix, devint un inestimable trésor. Blanche, effrayée, presque mourante, s’efforça à son tour de recueillir sa présence d’esprit. Précédée par son amant, soutenue par son père, elle suivit la lueur rougeâtre de la torche, et se trouva à l’autre bord.

En avançant, les montagnes se resserrèrent, et ne formèrent plus qu’un étroit défilé, au fond duquel roulait avec un bruit affreux le torrent qu’on avait passé. Les voyageurs pourtant se félicitaient en entendant les aboiements du chien, qui veillait peut-être sur les montagnes pour les préserver de la descente des loups. Le bruit s’approchait, et dans la joie que leur causait l’espérance du repos, ils virent de loin briller la lumière. Elle paraissait à une hauteur considérable au-dessus de leur sentier. On la voyait, on la perdait selon que l’agitation des branches l’interceptait ou découvrait ses rayons. Les muletiers appelèrent de toutes leurs forces ; mais aucune voix ne répondit. Enfin, croyant être plutôt reconnus, ils tirèrent un coup de pistolet, et puis écoutèrent. Le bruit de l’explosion répété à travers les rochers, fut le seul qu’on put distinguer. Un silence absolu lui succéda. La lumière cependant se voyait plus distinctement. Bientôt après on entendit les sons confus de quelques voix. Les muletiers renouvelèrent leurs cris ; les voix se turent, et la lumière disparut.

Blanche succombait presqu’à l’inquiétude, à la fatigue, à l’effroi. Le comte et Sainte-Foix soutenaient à peine son courage. Pendant qu’ils avançaient, un objet se montra sur la pointe d’un roc élevé. La lune donnait avec force ; on le reconnut pour une tour. Le comte, à sa situation et à quelques autres circonstances, ne douta pas que ce ne fût une tour d’observation, et croyant que la lumière en était venue, il s’efforça de ranimer sa fille par la perspective d’un prompt repos que devait offrir un lieu fortifié, quelque ruiné qu’il parût, et quelque dénué de ressources qu’il pût être.

On a élevé un grand nombre de tours dans les Pyrénées, dit le comte, qui cherchait à distraire l’attention et la frayeur de Blanche. La méthode qu’on y emploie pour avertir de l’approche de l’ennemi est, vous le savez, d’allumer de grands feux sur le sommet de ces bâtiments. De pareils signaux ont été quelquefois rendus de poste en poste sur une ligne de plus de trente lieues ; alors, suivant le cas, les armées embusquées sortent des citadelles ou des forêts, pour défendre l’entrée de quelque passage, ou s’établir sur les hauteurs d’où elles fondent sur l’ennemi surpris. Les anciens forts, les tours d’observation, qui tiennent aux grandes passes des Pyrénées, sont gardés avec beaucoup de soin. Plusieurs de ceux du second ordre ont été négligés, et sont devenus pour la plupart l’habitation paisible, soit du chasseur, soit du berger. Après une journée fatigante, le soir, avec ses chiens fidèles, il revient auprès d’un bon feu goûter le fruit de sa chasse, ou compter son troupeau qui ne redoute plus l’intempérie de la nuit.

— Sont-ils toujours aussi paisiblement habités ? dit Blanche.

— Non, reprit le comte ; quelquefois ils sont l’asile des contrebandiers espagnols ou français. Ces bandits font dans ces montagnes un commerce immense : les premiers surtout sont nombreux ; et l’on envoie souvent des troupes pour les détruire. Le courage désespéré de ces aventuriers, qui n’attendent que le supplice, ajoute à la force de leurs armes, et ils bravent les soldats. Mais comme leur objet principal est de vivre en sûreté, ils n’attaquent jamais quand ils peuvent s’en dispenser. Les militaires qui n’ignorent pas qu’à de telles escarmouches, le danger est certain et la gloire douteuse, n’ont aucun empressement à engager le combat : ils sont donc rares ; mais aussi quand ils se livrent, ils sont sanglants, et l’acharnement est extrême. — Vous ne m’écoutez pas, Blanche, ajouta le comte ; je vous fatigue d’un détail ennuyeux. Voyez au clair de lune le bâtiment que nous cherchons : nous sommes heureux d’en approcher avant que l’orage éclate.

Blanche regarda, et se vit au pied d’un rocher, sur lequel s’élevait le bâtiment. On n’y voyait aucune lumière. L’aboiement des chiens ne se faisait plus entendre ; les guides commençaient à douter que ce fût réellement ce qu’ils cherchaient. À la douteuse clarté de la lune obscurcie par les nuages, ils reconnurent que l’édifice avait plus d’étendue qu’une simple tour d’observation. La difficulté actuelle était de gravir le roc ; et l’on ne voyait aucun sentier.

Les guides emportèrent la torche pour essayer d’en reconnaître un. Le comte, Blanche et Sainte-Foix restèrent au pied de l’escarpement, et rangés sous les arbres, ils s’efforçaient de charmer leurs ennuis par la conversation. Blanche était trop tourmentée pour y prendre part plus longtemps : le comte avec Sainte-Foix délibérèrent en secret, si même, en trouvant un sentier, la prudence permettait d’entrer dans un édifice qui peut-être n’était qu’un repaire de bandits. Ils réfléchirent pourtant que leur suite était fort nombreuse, qu’ils étaient tous fort bien armés ; et calculant le danger de passer la nuit en pleine campagne, exposés peut-être aux effets de la foudre et de l’orage, ils résolurent de chercher, à tout hasard, le moyen d’être admis dans l’enceinte. L’obscurité, le silence absolu, n’annonçaient pas qu’il y eût des habitants.

Un cri des guides fixa leur attention. Un domestique revint pour annoncer la découverte : ils se hâtèrent de rejoindre les guides, et se mirent à monter un petit chemin tournant, creusé dans le roc vif, au milieu de broussailles. Après beaucoup de peines, et même quelque danger, ils atteignirent la plate-forme. Plusieurs tours dégradées, environnées d’une forte muraille, se présentèrent à leurs regards. L’extérieur de ce bâtiment annonçait un abandon total : mais le comte conserva sa prudence, et dit tout bas : Marchez doucement, jusqu’à ce que nous ayons examiné les lieux.

Ils se trouvèrent bientôt devant un portail, formidable malgré ses ruines. Après un peu d’incertitude, ils pénétrèrent jusqu’à la première cour. Ils s’arrêtèrent encore à la tête d’une terrasse qui faisait le tour du précipice : là s’élevait le corps du bâtiment. On vit, non pas un simple poste, mais une antique citadelle abandonnée ; plusieurs parties étaient encore debout ; elles étaient bâties de pierre dure, dans le style gothique ; ses tours étaient énormes ; ses fortifications proportionnées. L’arcade de la porte, qui semblait entrer dans la salle, était ronde, comme la fenêtre au-dessus. Le caractère imposant qui, dans son origine, avait dû distinguer l’édifice, était alors encore plus remarquable par la ruine, la dégradation de ses murs à demi-détruits, et le désordre de leurs débris épars dans une enceinte immense, solitaire et couverte de grandes herbes. Dans cette cour d’entrée, on voyait un chêne gigantesque qui paraissait aussi ancien que le bâtiment. Le peu de branches qui lui restaient, dépouillées de feuilles, chargées de mousses, semblaient encore le protéger ; et l’énormité de son tronc montrait ce qu’il avait été dans sa jeunesse. La forteresse avait été très importante ; elle dominait le vallon, et pouvait arrêter aussi bien que résister. Le comte, en l’examinant, fut surpris qu’on l’eût négligée. Cet abandon, cette solitude lui inspiraient une sorte de mélancolie. Pendant qu’il se livrait à cette émotion, il crut distinguer des voix dans l’intérieur du bâtiment : il considéra la façade, et ne vit aucune lumière. Il résolut de faire le tour du côté d’où les voix partaient, et de s’assurer, avant de frapper à la porte, si l’on voyait une lumière. Il monta donc sur la terrasse. Il vit les restes d’un canon sur ces murailles épaisses ; mais au bout de quelques pas, l’aboiement d’un chien l’arrêta : il crut reconnaître celui dont la voix les avait guidés. On ne pouvait plus douter que le lieu ne fut habité : mais le comte retourna pour consulter encore Sainte-Foix. L’aspect sauvage de ce lieu ébranlait sa résolution. Après un second examen, les raisons qui d’abord les avaient décidés, leur parurent encore convaincantes ; le chien, d’ailleurs, les avait découverts, et tout paraissait tranquille. Un domestique s’avança, pour frapper ; mais avant qu’il l’eut fait, une lumière se montra aux créneaux d’une des tours : le comte appela, et ne reçut point de réponse ; il frappa lui-même à la porte, avec un gros bâton ferré dont il s’était servi dans la route. Les échos prolongèrent le coup ; l’aboiement recommença, et c’était celui de plusieurs chiens. On n’entendit pas d’autre bruit. Le comte recula de quelques pas, pour voir si la lumière était encore dans la tour ; elle avait disparu. Il allait frapper un autre coup ; un murmure de voix le lui fit suspendre : ces voix étaient trop éloignées pour produire autre chose qu’un murmure. Le comte frappa plus fort, et le plus profond silence succéda : il paraissait que les habitants avaient entendu ce bruit. Les précautions qu’ils prenaient pour admettre les étrangers, en firent concevoir une opinion favorable. — Ce sont, je pense, disait le comte, des chasseurs, des bergers qui ont, comme nous, cherché pour cette nuit un asile dans ces murs : ils craignent en nous de véritables voleurs ; il faut que je les rassure. — Nous sommes amis, s’écria-t-il très haut ; nous demandons un asile pour cette nuit. – Bientôt il entendit marcher. Une voix demande : — Qui appelle ? — Amis, reprit le comte : ouvrez la porte, et vous en saurez davantage. – On entendit tirer de forts verrous : un homme, armé comme un chasseur, se présenta, et dit : — Que demandez-vous si tard ? – Le comte fit signe à son cortège, et répondit qu’il demandait le chemin de la plus voisine cabane. — Vous connaissez peu nos montagnes, dit l’homme ; on n’en trouve point à plusieurs lieues à la rondes je ne puis vous en montrer le chemin ; cherchez-le : il fait clair de lune. – En finissant ces mots, il allait refermer la porte. Le comte s’en retournait un peu déconcerté, et même épouvanté. Une autre voix parla, et le comte vit une lumière et le visage d’un homme à la grille du portail. — Restez, amis, dit la voix ; vous vous êtes égarés : sans doute vous êtes chasseurs comme nous ; je vais vous ouvrir. – La voix cessa, et la lumière disparut. Blanche, effrayée de l’homme qui s’était montré à la porte, suppliait alors son père de se retirer : mais le comte avait remarqué son épieu de chasseur, et les paroles prononcées de la tour lui donnaient un peu de confiance. La porte se rouvrit ; plusieurs hommes vêtus en chasseurs, et qui d’en-haut avaient écouté le premier colloque, dirent au comte d’entrer, et l’invitèrent à passer la nuit. Ils s’empressèrent avec beaucoup de politesse, et lui offrirent de partager le souper qu’ils venaient de préparer pour eux. Le comte observait leurs discours ; et quoique circonspect, et même quelquefois soupçonneux, la fatigue, la crainte de l’orage et des montagnes, et surtout l’extrême sécurité que lui donnait son cortège, l’engagèrent à accepter l’offre. Il appela tous ses gens. Plusieurs, pendant la conférence, s’étaient tenus derrière la tour ; ils parurent tous, et suivirent Blanche, le comte et Sainte-Foix dans le fond de la forteresse. On les mena dans une salle immense et démeublée, qu’éclairait en partie le feu d’une cheminée placée à l’un des bouts. Quatre hommes en habits de chasseurs étaient assis auprès de ce feu, et plusieurs chiens dormaient autour. Au milieu de la salle était une grande table, et plusieurs quartiers de gibier cuisaient sur le brasier. Quand le comte approcha, les hommes se levèrent, les chiens se relevèrent à moitié, et regardèrent d’un air mécontent les inconnus mais au signe de leurs maîtres, ils se recouchèrent à leur place.

Blanche regardait tour à tour cette salle obscure et spacieuse, les hommes qui s’y trouvaient, et son père qui souriait gaîment. Le comte s’adressa aux chasseurs. — Voilà, dit-il, un foyer propre à l’hospitalité, la flamme du feu fait plaisir quand on a marché dans ces déserts sauvages. Vos chiens sont fatigués : avez-vous fait bonne chasse ? — Comme de coutume, dit un des hommes ; nous tuons assez sûrement notre gibier. — Ce sont des camarades, dit un de ceux qui avaient amené le comte ; ils s’étaient égarés, et je leur ai dit qu’il y aurait place pour eux tous. — C’est vrai, c’est vrai, reprit son compagnon. — Eh bien ! mes frères, quel sort a eu votre chasse ? Nous avons tué deux chamois, nous. — C’est un fort joli coup. — Vous vous trompez, ami, dit le comte ; nous ne sommes pas chasseurs, nous sommes des voyageurs. Mais traitez-nous en chasseurs, nous serons contents, et nous saurons répondre à votre accueil. — Asseyez-vous donc, frère, dit un des hommes. Jacques arrange donc le feu. — Le rôti va être prêt. — Donne un siège à la dame. Mademoiselle, goûtez notre eau-de-vie ; c’est de la vraie Barcelonne, et la meilleure qui jamais ait coulé d’un baril. – Blanche sourit avec timidité ; elle allait refuser quand son père la prévint en prenant gaîment le gobelet. Sainte-Foix assis près d’elle, serra sa main, et l’encouragea d’un regard ; mais elle s’occupait d’un homme qui se tenait en silence près du feu, et fixait constamment Sainte-Foix.

— Vous menez une charmante vie, dit le comte ; la vie d’un chasseur est agréable autant que saine ; le repos est doux quand il succède à la fatigue.

— Oui, reprit un des hôtes, notre vie est fort agréable ; mais nous ne restons ici que pendant l’été et l’automne ; en hiver, ce lieu est affreux, et les glaces des torrents qui descendent des hauteurs, empêchent toute espèce de chasse.

— C’est une vie de liberté et de jouissance, reprit le comte ; j’y passerais volontiers un mois.

— Nous avons aussi le moyen d’employer la poudre et le fusil, dit un autre homme placé derrière le comte. On trouve ici des oiseaux délicieux, nourris de thym et d’aromates ; je pense même que nous en avons. Va les chercher dans la galerie de pierre, va, Jacques ; nous les aurons bientôt apprêtés.

Le comte fit diverses questions sur la méthode à suivre dans la chasse, parmi les rocs et tous les précipices de ces singulières régions ; il écoutait les curieux détails, quand un cor sonna à la porte. Blanche regarda son père avec timidité ; mais il continuait l’entretien, quoique souvent ses yeux inquiets se tournassent du côté de la porte. Le cor sonna encore, et fut suivi de cris élevés. — Ce sont nos compagnons qui reviennent, dit négligemment un des hommes. – Deux autres parurent à l’instant, le fusil sur l’épaule, les pistolets à la ceinture. — Eh bien ! enfants, quelle chasse, quelle prise ? dirent-ils en avançant. — Quelle prise ? répliquèrent les autres. Apportez-vous votre souper ? vous n’en aurez point sans cela.

— Ah ! qu’est-ce que le diable vous a amené ? dirent-ils en mauvais espagnol, en montrant le comte et sa suite. Sont-ils de France ou d’Espagne ? Où les avez-vous rencontrés ?

— Ce sont eux qui nous ont rencontrés, dit son compagnon en français, et la rencontre est agréable. Le chevalier et sa compagnie s’étaient égarés de leur chemin ; ils ont demandé à passer la nuit dans ce fort. – Les autres ne répondirent rien ; mais ils tirèrent d’un havresac une grande provision d’oiseaux. Le sac sonna en tombant ; un métal brillant qu’il contenait frappa le comte ; il surveilla avec plus d’attention l’homme qui le portait. Il était grand et robuste ; sa figure était audacieuse ; ses cheveux noirs, coupés fort courts, se bouclaient sur son cou ; au lieu d’un habit de chasseur, il était revêtu d’un uniforme militaire usé ; ses sandales étaient lacées sur des jambes nerveuses, et de courts hauts-de-chausses tenaient à sa ceinture. Il avait sur la tête une espèce de bonnet de cuir, qui ressemblait beaucoup au casque des Romains ; mais ses sourcils qui se fronçaient au-dessous eussent plutôt indiqué l’un des barbares qui conquirent Rome, qu’un de ses généreux soldats. Le Comte baissa enfin les yeux, et resta muet et pensif. En les relevant, il aperçut dans un coin de la chambre un homme qui ne cessait de regarder Sainte-Foix. Le jeune homme entretenait Blanche, et ne le remarquait pas. Le comte, bientôt après, vit ce même homme frapper sur l’épaule du soldat, qui devint aussi attentif ; il détourna ses regards en rencontrant ceux du comte, mais le comte sentit une défiance qu’il n’osait montrer par son maintien ; il s’efforça de sourire, et interrogea Blanche. Bientôt il releva les yeux, le soldat et son compagnon n’étaient déjà plus dans la salle.

Celui qu’on nommait Jacques revint de la galerie de pierre. — Le feu est allumé, dit-il, et les oiseaux sont plumés. On a remis le couvert dans cette galerie, parce qu’il y fait plus chaud qu’ici.

Tous ses compagnons applaudirent, et invitèrent leurs hôtes à se rendre à la galerie. Blanche parut affligée de ce changement ; elle resta à sa place. Sainte-Foix regarda le comte, et le comte déclara qu’il aimait mieux ne pas quitter le feu où il se réchauffait. Les chasseurs vantèrent la galerie, et doublèrent leurs instances avec une courtoisie si apparente, que le comte, malgré ses doutes, et craignant de les manifester, consentit enfin à les suivre. Les passages longs et ruinés par lesquels on le mena l’effrayèrent ; mais le fracas du tonnerre qui, alors éclatait de toutes parts, ne permettait pas de s’éloigner, et le comte craignait de provoquer ses conducteurs en leur laissant voir sa défiance. Les chasseurs montraient le chemin avec une lampe. Le comte et Sainte-Foix, qui désiraient leur plaire en affectant la familiarité, portaient chacun une chaise, et Blanche suivait lentement. Sa robe s’accrocha dans un clou de la muraille ; elle s’arrêta pour la dégager. Le comte qui parlait à Sainte-Foix, ne s’en aperçut pas ; et tournant tout à coup par un angle, Blanche resta seule dans une entière obscurité. Un coup de tonnerre empêcha qu’on n’entendît ses cris ; elle acheva de retirer sa robe, et suivit avec promptitude le chemin où elle les croyait. Une lumière qu’elle vit de loin la confirma dans cette idée ; elle s’avança vers une porte ouverte, pensant trouver par ce passage la galerie de pierre dont on avait parlé. Elle entendit des voix, et s’arrêta à quelques pas, pour s’assurer si elle ne se trompait point. À la lueur d’une lampe suspendue, elle vit quatre hommes autour d’une table, qui paraissaient tenir conseil ; elle reconnut entr’eux celui qui avait regardé Sainte-Foix avec tant d’attention ; il parlait avec véhémence, quoiqu’à voix basse. Un autre semblait le contredire, et parlait d’un ton fort élevé. Blanche, alarmée de ne trouver près d’elle ni son père ni Sainte-Foix, effrayée d’ailleurs de l’air et des manières de ces hommes, aillait s’échapper doucement quand elle entendit dire à l’un d’eux :

— Ne disputons plus. Comment peut-on parler de danger ? Suivez mon conseil, et vous n’en courrez pas. Assurez-vous de ceux-là ; le reste est une proie facile. – Blanche, frappée de ces mots, s’arrêta un moment pour en entendre davantage. — On ne gagnerait rien avec le reste, dit un autre. Je ne suis jamais d’avis de verser du sang quand on peut s’en empêcher. Dépêchez les deux autres, et notre affaire est faite ; le reste pourra s’en aller.

— Oui-dà ! s’écria le premier brigand avec un serment exécrable. Quoi ! pour dire ce que nous avons fait de leurs maîtres, pour envoyer les troupes du roi, et nous mener à la roue ! Tu donnes toujours de bons conseils, toi ! Mais je me souviens de la Saint-Thomas de l’an dernier.

Le cœur de Blanche frémit d’horreur. Son premier mouvement fut de fuir ; mais quand même elle l’aurait voulu, ses jambes tremblantes ne pouvaient la soutenir ; elle se retira seulement dans un coin plus obscur, et fut contrainte d’écouter le reste de cet affreux conseil. Elle entendit les mots suivants : — Et pourquoi ne pas tuer toute la clique !

— Pardieu ! notre vie est aussi précieuse que les leurs, reprit le camarade ; si nous ne les tuons pas, ils nous feront pendre. Mieux vaut leur mort que pour nous la potence.

— Oui, oui, crièrent ses camarades.

— Commettre un meurtre est un joli moyen d’éviter la potence ! dit le premier brigand. Plus d’un honnête garçon a été pris dans ce piège. – Il y eut alors un intervalle, pendant lequel ils semblaient réfléchir.

— Le diable soit de nos gens ! s’écria l’un d’entr’eux dans l’excès de l’impatience. S’ils étaient tous ici, notre affaire serait trop aisée. Nous ne pouvons faire le coup cette nuit ; l’ennemi est plus nombreux que nous. Demain matin le départ ; et comment l’empêcher sans employer la force ?

— J’ai un plan médité, dit un autre. Si nous pouvons dépêcher les deux maîtres en silence, nous viendrons bien à bout du reste.

— C’est un plan merveilleux, vraiment ! dit un autre en souriant de mépris. Si je puis m’échapper de prison, je serai en liberté, cela est bien sûr ! Comment veux-tu qu’on les dépêche en silence ?

— Par le poison, dit le camarade.

— Bien pensé ! dit le second voleur : c’est une mort lente, et ma vengeance en sera satisfaite. Une autre fois, les barons prendront garde à ne la pas trop exciter.

— J’ai reconnu le fils dès que je l’ai aperçu, dit l’homme dont Blanche avait observé les regards. Il ne m’a pas reconnu, lui ; pour le père, je l’avais oublié.

— Vous pouvez dire tout ce que vous voudrez, dit le troisième, mais je ne crois pas que ce soit le baron. Je suis pour le connaître aussi bien que vous. J’étais un de ceux qui l’attaquèrent avec nos braves qui ont péri.

— N’en étais-je pas ? dit le premier. Je vous dis que c’est le baron. Mais qu’importe après tout, que ce soit lui ou non ? laisserons-nous échapper ce butin ? Nous n’avons pas souvent de si bonnes fortunes. Quand on risque la roue pour frauder quelques aunes d’étoffe, qu’on se rompt le cou au travers de nos précipices pour vivre de la chasse ; quand nous pillons un malheureux voyageur, ou quelque frère de contrebande, qui paient à peine la poudre qu’ils coûtent, nous laisserions échapper une telle prise ? Ils ont bien avec eux assez de quoi…

— Ce n’est pas cela, ce n’est pas cela, dit le troisième ; nous en tirerons le meilleur parti possible. Mais seulement, si c’est le baron, je lui veux donner un coup de plus, en l’honneur de nos braves camarades qu’il a fait conduire au gibet.

— Oui, oui ; balafrez tant qu’il vous plaira ! Je vous dis, moi, que le baron est plus grand que cela.

— La peste soit de vos sottises ! dit le second. Les laisserons-nous partir ou non ? c’est de cela qu’il s’agit. Si nous perdons du temps, ils soupçonneront notre projet, et décamperont bien vite. Qu’ils soient ce qu’ils voudront, ils sont riches : tant de domestiques ! Avez-vous vu l’anneau que le prétendu baron porte à son doigt ? C’est un diamant. Mais il ne le montre plus : il me l’a vu regarder, et je vous garantis qu’il l’a ôté.

— Oui ; et le portrait ! avez-vous vu cela ? dit le troisième. Elle ne l’a pas ôté : il pend à son cou. S’il avait été moins brillant, je ne l’aurais pas remarqué dans ses ajustements. Ce sont de beaux diamants. Il en faut une belle quantité autour d’un si grand médaillon.

— Mais comment ferons-nous ? dit le second. Le butin ne manquera pas ; il ne faut que s’en assurer.

— Oui, dirent ses camarades. Pensons à cela, nous n’avons pas de temps à perdre.

— Je tiens pour le poison, observe le troisième ; mais regardez leur nombre, ils sont neuf ou dix bien armés. Quand j’en ai tant vu devant la porte, je n’étais pas d’avis qu’on les laissât entrer, ni vous non plus.

— Je pensais, dit le second, que ce pouvait être des ennemis. Je n’évaluais pas bien leur nombre.

— Évaluez ce nombre en ce moment, reprit son camarade ; ou bien il vous en arrivera malheur. Nous ne sommes que six ! Pouvons-nous en attaquer dix à force ouverte ? Donnons la potion, je vous dis, à quelques-uns seulement, et le reste sera bientôt réduit.

— Je vous dirai un meilleur moyen, dit l’autre impatiemment. Approchez.

Blanche qui écoutait cet entretien dans un état d’angoisse inexprimable, ne put plus rien entendre, parce que les brigands se parlèrent à voix basse. L’espoir de sauver ses amis, si elle pouvait promptement les joindre, lui inspira tout à coup de nouvelles forces, et elle tourna ses pas du côté de la galerie. La terreur et l’obscurité conspirèrent alors contre elle. À peine avait-elle fait quelques pas, la faible lueur qui partait de la chambre ne pouvant l’éclairer plus longtemps, son pied glissa sur une marche qui traversait le passage, et elle tomba sur le plancher.

Les brigands tressaillirent à ce bruit ; ils se turent soudain, et se précipitèrent ensuite dans le passage, pour s’assurer si quelqu’un s’y cachait, et avait entendu leur complot. Blanche les vit approcher, et distingua leurs regards farouches. Avant qu’elle, eût pu se relever, ils la saisirent, l’entraînèrent dans la chambre, et ses cris lui attirèrent les plus effroyables menaces.

Ils consultèrent sur ce qu’on ferait d’elle. Sachons d’abord ce qu’elle a entendu, dit le principal. Combien y a-t-il que vous étiez dans le passage ? et qu’y veniez-vous faire ? lui dit-il.

— Assurons-nous d’abord de ce portrait, dit un de ses camarades, en approchant de Blanche qui tremblait. Belle dame, avec votre permission, ce bijou m’appartient : donnez-le-moi, ou je m’en empare.

Blanche demanda miséricorde, et livra le médaillon, tandis qu’un autre des voleurs l’interrogeait avec audace. Sa confusion, son effroi, expliquaient trop clairement ce que sa langue n’osait avouer. Les brigands se regardèrent d’un air très significatif, et deux d’entr’eux se retirèrent au fond de la chambre comme pour délibérer.

— Ce sont de beaux diamants, par Saint-Pierre ! dit le brigand qui regardait le médaillon. C’est aussi un joli portrait, par ma foi. C’est un cavalier aussi bien fait qu’on puisse en désirer un. C’est votre mari, sans doute, madame ; c’est le jeune homme avec qui vous étiez.

Blanche, éperdue, le conjura d’avoir pitié d’elle. Elle lui donna sa bourse, et lui promit de se taire sur tout ce qui s’était passé, s’il la ramenait à ses amis.

L’homme sourit ironiquement, et il allait répliquer : un bruit fort éloigné fixa son attention. Pendant qu’il écoutait, il saisit le bras de Blanche avec une excessive violence, comme s’il eût craint qu’elle échappât. Elle cria au secours.

Le bruit qui approchait tira les voleurs de leur indécision. — Nous sommes trahis, dirent-ils ; mais écoutons, peut-être sont-ce nos camarades qui reviennent des montagnes. Dans ce cas, notre affaire est sûre : écoutons !

Une décharge éloignée confirma cette supposition ; mais le premier bruit devenant toujours plus proche, on entendit le cliquetis des épées, le bruit d’une dispute, et de longs gémissements qui partaient du corridor. Les brigands disposèrent leurs armes, leurs camarades les appelèrent ; un cor sonna du dehors, et ce signal, sans doute, fut trop bien entendu ; trois d’entr’eux laissèrent Blanche aux soins du quatrième, et s’élancèrent hors de cette chambre.

Tandis que Blanche, tremblante, et hors d’elle-même, implorait sa délivrance au milieu du tumulte, elle reconnut la voix de Sainte-Foix ; la porte s’ouvrit, il parut tout couvert de sang, poursuivi par plusieurs bandits. Blanche ne vit plus, n’entendit plus rien autour d’elle ; sa tête se pencha, elle perdit la respiration, et tomba évanouie dans les bras de celui qui la tenait.

À peine remise, elle s’aperçut à la lueur incertaine qui vacillait autour d’elle, qu’elle était bien dans la même chambre ; mais ni le comte, ni Sainte-Foix, ni personne ne paraissait. Elle resta quelque temps dans le calme, et presque même dans la stupeur : d’effroyables images se présentèrent à elle ; elle essaya de se lever et d’aller chercher ses amis. Un gémissement sourd, et assez près d’elle, la fit souvenir de Sainte-Foix, et de l’état où elle l’avait vu ; alors se relevant par un subit effort, elle s’avança vers le lieu d’où le soupir partait. Un corps était par terre étendu, et la faible lumière lui fit reconnaître Sainte-Foix, pâle, défiguré ; il était sans voix, ses yeux à demi-fermés, et sa main qu’elle saisit, dans l’angoisse de son désespoir, était couverte d’une sueur froide. Elle répéta son nom et appela du secours ; quelqu’un s’approche, un homme entre : ce n’était pas le comte ; mais quelle fut sa surprise, quand en le suppliant de secourir Sainte-Foix, elle reconnut Ludovico ! Il prit à peine le temps de la reconnaître ; il s’occupa des blessures du chevalier ; et jugeant que le sang qu’il perdait causait probablement sa faiblesse, il courut lui chercher de l’eau. Il était à peine sorti, lorsque Blanche entendit d’autres pas : l’excès de sa frayeur égara presque sa raison ; une torche porta sa lumière sur les murs, et le comte de Villefort parut ; il était dans l’effroi, hors d’haleine, et appelait impatiemment sa fille. Au son de sa voix elle se leva et courut dans ses bras. Le comte laissant tomber l’épée sanglante dont il était armé, la pressa sur son cœur, dans un transport de joie et de reconnaissance ; il s’informa de Sainte-Foix, et le vit qui donnait quelques signes de vie. Ludovico revint chargé d’eau et d’eau-de-vie ; il appliqua l’une à ses lèvres, l’autre à ses tempes, à ses mains, et Blanche le vit ouvrir les yeux, l’entendit s’informer d’elle. La joie qu’elle ressentit fut troublée d’une alarme nouvelle : Ludovico déclara qu’il fallait, sans délai, enlever M. Sainte-Foix. — Les bandits qui sont au-dehors, monsieur, ajouta-t-il, étaient attendus il y a une heure : ils nous retrouveront si nous perdons du temps ; ils savent bien que le son du cor est toujours le signal d’une extrême détresse, et les échos en portent le son à plusieurs lieues. Je les ai vus revenir à cet appel depuis le pied du Mélicant : avez-vous mis une vedette aux portes ?

— Non, dit le comte : mes gens sont dispersés, je ne sais où ils sont. Allez, Ludovico, allez vite les rassembler ; mais prenez garde à vous, et écoutez si vous n’entendez pas des mules.

Ludovico sortit promptement, et le comte tint conseil sur le moyen d’enlever Sainte-Foix. Il n’aurait pu supporter le mouvement d’une mule, quand même il aurait pu se soutenir sur la selle.

Pendant que le comte parlait, et disait que les bandits étaient enfermés dans le donjon, Blanche remarqua que lui-même il était blessé, et que son bras gauche ne lui était d’aucun usage ; le comte sourit de son inquiétude, et l’assura que sa blessure n’était rien.

Les serviteurs du comte, excepté, deux qu’on plaça devant la porte, parurent alors, précédés par Ludovico. — Je crois, monsieur, dit-il, entendre venir des mules dans le vallon ; mais le murmure du torrent m’empêche d’en être sûr : j’ai apporté ce qu’il faut pour M. le chevalier. C’était une grande peau d’ours attachée à deux fortes perches, et formant un brancard commode, pour rapporter les bandits quand ils étaient blessés. Ludovico la mit à terre : il plaça dessus quelques peaux de chèvres, et fit comme une espèce de lit. Le chevalier déjà mieux, y fut posé doucement ; les guides soulevèrent le brancard sur leurs épaules, et l’on pensa que, plus exercés à ces chemins, leurs pas seraient plus sûrs. Quelques domestiques du comte avaient aussi reçu des blessures, mais elles n’étaient pas graves : on les banda, et ils furent en état de marcher. En passant dans la salle, on entendit de loin un tumulte effroyable ; Blanche fut alarmée. — Ce sont, lui dit Ludovico, tous ces coquins dans leur donjon. — Il semble qu’ils l’enfoncent, dit le comte. — Non, monsieur, dit Ludovico : la porte est de fer, nous n’avons rien à craindre d’eux : mais souffrez que j’aille devant, et que j’observe le dehors de dessus le rempart.

Chacun le suivit : les mules paissaient à la porte. On écouta ; mais l’on n’entendit rien que le murmure du torrent, et celui d’un vent léger qui sifflait dans les branches du vieux chêne. Les voyageurs virent avec joie les premières teintes du matin qui blanchissaient le sommet des montagnes : ils prirent leurs mules, Ludovico devint leur guide, et les mena au vallon par un chemin plus facile. Évitons les défilés de l’orient, dit-il ; les brigands, ce matin, ont pris par ce côté.

Les voyageurs quittèrent bientôt cet enfoncement, et se trouvèrent dans une étroite vallée, au nord-ouest : l’aube, sur les montagnes, se fortifiait par degrés, et découvrait le tapis de verdure qui garnissaient le pied des rochers, sur lesquels s’élevaient le chêne vert et le liège ; les nuages orageux étaient dissipés ; l’air du matin, la vue de la verdure, plus fraîche après la pluie, ranima les esprits de Blanche. Le soleil s’éleva bientôt ; les rocs humides, les buissons qui ornaient leur cime, les plantes qui tapissaient leurs flancs, étincelèrent de ses rayons ; des vapeurs suspendues flottaient encore à l’extrémité du vallon, mais le vent les chassait devant les voyageurs, et peu à peu le soleil les fit disparaître. Au bout d’une lieue, Sainte-Foix se plaignit d’une excessive faiblesse : on s’arrêta pour lui donner quelque rafraîchissement, et reposer ses porteurs. Ludovico s’était muni, dans le fort, de quelques flacons de vin d’Espagne ; on en fit un cordial pour toute la caravane ; mais Sainte-Foix n’en reçut qu’un soulagement momentané. La fièvre qui le brûlait en prit une nouvelle force ; il ne pouvait ni déguiser ses horribles souffrances, ni s’empêcher d’exprimer son désir ardent d’arriver dans l’hôtellerie où on avait dû passer la nuit précédente.

Pendant qu’ils se reposaient tous à l’ombre des sapins, le comte pria Ludovico d’expliquer brièvement comment il avait disparu de l’appartement du nord, comment il avait pu tomber dans les mains de ces bandits, et comment il avait contribué, d’une manière si essentielle, à le sauver avec sa famille. C’était avec justice que le comte lui attribuait leur délivrance actuelle. Ludovico allait lui obéir ; mais un coup de pistolet tiré dans le chemin qu’ils venaient de passer, leur causa de nouvelles alarmes, et l’on se remit promptement en route.

CHAPITRE VII.

Émilie, cependant, éprouvait une horrible inquiétude sur le destin de Valancourt. Thérèse découvrit enfin une personne sûre pour l’envoyer à l’intendant. Le messager s’engagea à revenir le lendemain, et Émilie promit de se trouver à la chaumière. Thérèse était devenue boiteuse, et ne pouvait sortir de chez elle.

Sur le soir, Émilie s’achemina seule vers la chaumière avec de noirs pressentiments. L’heure, déjà avancée, aidait à sa mélancolie. On était à la fin de l’automne, une brume épaisse cachait en partie les montagnes, et le vent froid, qui soufflait entre les hêtres, jonchait le chemin de leurs dernières feuilles jaunes. Leur chute, présage de la fin de l’année, était l’image de la désolation de son cœur ; elle semblait lui prédire la mort de Valancourt : elle en eut plusieurs fois un pressentiment si violent, qu’elle fut au moment de retourner chez elle. Elle ne se trouvait pas assez de force pour aller chercher cette affreuse certitude ; mais elle lutta contre son émotion, et continua sa route.

Elle marchait tristement, et ses yeux suivaient le mouvement des masses vaporeuses qui s’étendaient à l’horizon ; elle considérait les fugitives hirondelles : jouets de l’agitation des vents, tantôt disparaissant dans les nuages, tantôt voltigeant en cercles sur les airs plus tranquilles, elles semblaient représenter les afflictions et les vicissitudes qu’avait essuyées Émilie. Elle avait subi les caprices de la fortune et les orages du malheur ; elle avait eu de courts instants de calme. Mais pouvait-on donner le nom de calme à ce qui n’était que le sursis de la douleur ? Échappée maintenant aux plus cruels dangers, indépendante de ses tyrans, elle se trouvait maîtresse d’une fortune considérable ; elle aurait pu, avec raison, s’attendre à goûter le bonheur ; il était plus loin d’elle que jamais ; elle se serait accusée de faiblesse et d’ingratitude, si elle avait souffert que le sentiment des biens qu’elle possédait fût étouffé par celui d’une seule infortune, si cette seule infortune n’eût touché qu’elle. Mais elle pleurait sur Valancourt, et si même il était vivant, les larmes de la pitié s’unissaient à celles du regret ; elle s’affligeait qu’un être humain fût tombé dans le vice, et par suite dans la misère. La raison et l’humanité réclamaient ensemble les larmes de l’amitié ; et son courage ne pouvait pas encore les séparer de celles de l’amour. Dans le moment actuel cependant, ce n’était pas la certitude des torts de Valancourt, mais la crainte de sa mort, qui l’oppressait ; elle se trouvait, pour ainsi dire, la cause de cette mort, quoique bien innocemment. Sa crainte augmentait à chaque pas ; quand elle vit la chaumière, son désordre fut à son comble, la résolution lui manqua, et elle resta sur un banc dans le sentier. Le vent qui murmurait dans les branches au-dessus d’elle, semblait, à son imagination attristée, apporter des sons plaintifs ; même dans cet intervalle du vent, elle croyait entendre encore de douloureux accents. Une attention plus suivie la convainquit de son erreur, et les ténèbres, devenues plus épaisses à la chute prochaine du jour, l’avertirent bientôt de s’éloigner, et d’un pas chancelant elle arriva à la chaumière. À travers la fenêtre on voyait briller un bon feu, et Thérèse, qui avait vu venir Émilie, était sur la porte à l’attendre.

— La soirée est bien froide, mademoiselle, dit Thérèse. La pluie va venir, et j’ai pensé qu’un bon feu ne vous déplairait pas. Asseyez-vous auprès de la cheminée.

Émilie la remercia de ses soins, et la regardant à la clarté du feu, elle fut frappée de sa tristesse. Elle se jeta sur sa chaise, incapable de parler, et sa physionomie exprimait tant de désespoir, que Thérèse en comprit la cause, et pourtant garda le silence. — Ah ! lui dit enfin Émilie, il serait inutile de m’informer du résultat. Votre silence, vos regards en disent assez ; il est mort.

— Hélas ! ma chère jeune dame, reprit Thérèse les larmes aux yeux, ce monde n’est que douleur. Le riche en a sa part aussi bien que le pauvre. Mais tâchons de supporter le fardeau que le ciel nous envoie.

— Il est donc mort ? interrompit Émilie. Ah ! Valancourt est mort !

— Malheureux jour ! reprit Thérèse. Je crains qu’il ne le soit.

— Vous le craignez, dit Émilie ; vous ne faites que le craindre ?

— Hélas ! oui, mademoiselle, je le crains. Ni l’intendant, ni personne d’Estuvière n’a entendu parler de lui depuis qu’il est parti pour le Languedoc. Le comte en est très affligé. Il dit qu’il est toujours exact à écrire, et que pourtant il n’a pas reçu une ligne de lui depuis son départ : il devait être de retour il y a trois semaines ; il n’est point revenu ; il n’a point écrit : on craint qu’il ne lui soit arrivé quelqu’accident. Hélas ! je ne croyais pas vivre assez pour avoir à pleurer sa mort. Je suis vieille ; je pouvais mourir sans me plaindre ; mais lui ! Émilie, presque mourante, demanda de l’eau : Thérèse, alarmée de son accent, courut à son secours ; et pendant qu’elle lui donnait de l’eau, elle continua : — Ma chère demoiselle, ne prenez pas cela tant à cœur : le chevalier peut être plein de vie et se bien porter. Espérons !

— Oh non ! je ne puis espérer, dit Émilie. Je sais des circonstances qui ne me permettent nulle espérance : je me trouve mieux cependant, et je puis vous écouter. Détaillez-moi tout ce que vous avez su.

— Attendez que vous soyez remise, mademoiselle ; vous paraissez si mal !

— Oh non ! Thérèse ; dites-moi tout, reprit Émilie, pendant que je puis vous entendre : dites-moi tout, je vous en conjure.

— Eh bien ! mademoiselle, j’y consens. L’intendant a dit fort peu de chose. Richard prétend qu’il semblait parler avec réserve de M. Valancourt. Ce que Richard a recueilli, c’est de Gabriel, un domestique de la maison, qui disait le tenir d’un ami de son maître.

— Que savait-il ? dit Émilie.

— Oh ! mademoiselle ! Richard n’a pas de mémoire, et n’en a pas retenu la moitié : si je ne lui eusse fait mille questions, je n’en aurais rien tiré. Il dit que Gabriel disait que lui et tous les domestiques étaient en peine de M. de Valancourt ; que c’était un si bon, un si aimable jeune seigneur, qu’ils l’aimaient tous autant que leur frère ; et maintenant ils n’entendaient pas parler de lui. Il était si honnête pour eux ! Si quelqu’un faisait une faute, M. de Valancourt priait son frère de l’oublier : si quelque famille pauvre était dans le besoin, M. de Valancourt était le premier à la secourir, quoique d’autres plus riches ne le fissent pas. Enfin, dit Gabriel, il était si doux pour tout le monde ! il avait l’air si noble ! il ne commandait pas impérieusement comme bien des seigneurs font, et on ne le respectait pas moins. Même, dit Gabriel, nous allions au-devant de ses désirs ; nous lui obéissions au premier mot, et nous avions plus peur de lui déplaire qu’à tous ces étourdis qui nous rudoient.

Émilie, qui ne songeait plus au danger d’écouter l’éloge de Valancourt, n’essayait pas d’interrompre Thérèse, et restait attentive, quoique désolée. — Monsieur est fort chagrin au sujet de M. Valancourt ; et d’autant plus, dit-on, qu’il s’était fâché contre lui dernièrement. Gabriel dit qu’il sait du valet de chambre, que M. de Valancourt a fait quelques folies à Paris ; qu’il y a dépensé bien de l’argent, et plus d’argent que ne comptait monsieur : il aime l’argent plus que M. Valancourt. Le chevalier a fait des étourderies, et même Gabriel dit qu’il a été mis en prison. Monsieur refusait de l’en tirer, dit Gabriel, et prétendait qu’il méritait cette punition. Quand le vieux Grégoire le sommelier apprit cela, il fit faire un bâton ferré pour aller à Paris visiter son jeune maître ; mais on sut presqu’aussitôt que M. Valancourt revenait. Oh ! quelle joie à son retour ! Il était fort changé pourtant ! Monsieur le reçut froidement, et il était bien triste ! Il repartit ensuite, et tout à coup, pour le Languedoc, et depuis ce moment, dit Gabriel, nous ne l’avons pas aperçu.

Thérèse se tut. Émilie soupirait, et ses regards ne quittaient pas la terre. Après une très longue pause, elle demanda ce que Thérèse savait encore. — Mais pourquoi le demander ? ajouter-t-elle. Vous m’en avez trop dit. Ô Valancourt ! tu es perdu, perdu pour jamais. C’est moi, c’est moi qui t’ai donné la mort. Ces paroles, ce ton de désespoir alarmèrent la pauvre Thérèse ; elle craignit que ce coup terrible n’eût affecté le cerveau d’Émilie. — Ma chère demoiselle, tranquillisez-vous, dit elle ; ne dites pas ces choses-là : vous, tuer M. Valancourt, chère dame ! Émilie ne répondit que par un profond soupir.

— Ô ma chère demoiselle, reprit Thérèse, mon cœur se brise de vous voir en cet état, les regards fixes, le teint si pâle, et l’air si affligé. Je suis effrayée de vous voir ainsi. Émilie gardait le silence, et ne paraissait rien entendre. — Et d’ailleurs, mademoiselle, dit Thérèse, M. Valancourt peut être gai et bien portant, malgré ce que nous savons.

À ce nom, Émilie leva les yeux, et porta sur Thérèse des regards égarés, comme si elle eût cherché à la comprendre. — Oui, ma chère dame, reprit Thérèse qui se méprenait à son air, M. de Valancourt peut être gai et bien portant.

À la répétition de ces derniers mots, Émilie en pénétra le sens ; mais au lieu de produire l’impression que Thérèse attendait, ils semblèrent seulement redoubler sa douleur : elle se leva brusquement, et parcourut la petite chambre à pas précipités, frappant ses mains en sanglotant.

Pendant ce temps-là, Thérèse avec simplicité, mais dans toute la franchise de l’affection, s’efforça de la consoler. Elle remit plus de bois au feu, balaya la cheminée, rapprocha la chaise d’Émilie, et tira d’une armoire un flacon de vin. — La soirée est froide, mademoiselle, lui dit-elle ; le vent est piquant ; approchez-vous du feu : prenez un verre de vin ; il vous fera autant de bien qu’il m’en a déjà fait. Ce n’est pas du vin ordinaire : c’est du meilleur Languedoc, et le dernier des six flacons que me donna M. de Valancourt en partant pour Paris ; il m’a depuis toujours servi de cordial. Je ne le bois pas que je ne pense à lui, et aux paroles pleines de bonté qu’il me dit en me les donnant. Thérèse, dit-il, vous n’êtes plus jeune ; de temps en temps vous devriez boire un verre de bon vin. Je vous en enverrai quelques bouteilles. En les buvant, souvenez-vous de moi, votre ami. – Oui, ce furent ses paroles : Moi, votre ami ! Émilie parcourait la chambre, sans paraître écouter ce que Thérèse disait. Thérèse continua : — Je me suis toujours souvenue de lui : pauvre jeune homme ! il m’a donné cet asile ; c’est lui qui m’a soutenue. Ah ! il est au ciel avec mon respectable maître, si jamais saint y fut placé.

Thérèse perdit la voix ; elle se mit à pleurer, et posa le flacon sans pouvoir verser le vin. Sa douleur parut arracher Émilie à la sienne ; elle fut à elle, s’arrêta, la regarda, et se détourna soudain comme accablée de la réflexion que Thérèse pleurait Valancourt.

Pendant qu’elle continuait de marcher dans la chambre, le son doux et soutenu d’un hautbois ou d’une flûte se mêle avec l’ouragan. Sa douceur affecta Émilie ; elle s’arrêta toute attentive : les sons apportés par le vent se perdirent dans un tourbillon plus fort ; mais leur accent plaintif émut son cœur ; et elle fondit en larmes.

— Ah ! dit Thérèse en séchant ses yeux, c’est Richard, le fils du voisin, qui joue de son hautbois : il est triste d’entendre à présent une musique aussi douce. Émilie continuait de pleurer. — Il en joue souvent le soir, continua Thérèse ; et la jeunesse danse au son de son hautbois. Mais, ma chère demoiselle, ne pleurez pas ainsi ; prenez, je vous prie, une goutte de ce vin. Elle en versa, et le présenta à Émilie, qui l’accepta avec une extrême répugnance.

— Goûtez-y pour l’amour de M. Valancourt, dit Thérèse pendant qu’Émilie soulevait le verre ; c’est lui qui me l’a donné, vous le savez, mademoiselle. La main d’Émilie trembla ; et elle renversa le vin en le retirant de ses lèvres. — Pour l’amour de qui ? lui dit-elle qui vous a donné ce vin ? — M. Valancourt, ma chère dame, je savais qu’il vous ferait plaisir : c’est mon dernier flacon.

Émilie posa le vin sur la table, fondit de nouveau en larmes, et Thérèse, déconcertée, alarmée, s’efforça de la consoler. Émilie lui fit signe de la main, pour lui faire entendre qu’elle voulait être seule ; et pleura toujours davantage.

Un léger coup frappé à la porte de la chaumière empêcha Thérèse de la quitter sur-le-champ. Émilie l’arrêta, et la pria de ne recevoir personne. S’imaginant pourtant que c’était Philippe son domestique, elle s’efforça, tâcha d’essuyer ses pleurs ; et Thérèse alla ouvrir la porte.

La voix qu’elle entendit attira l’attention d’Émilie. Elle écouta, tourna les yeux : une personne parut ; et la flamme du feu fit voir… Valancourt !

Émilie en l’apercevant tressaillit, trembla, et perdant connaissance, ne vit plus rien de ce qui l’entourait.

Un cri que fit Thérèse annonça qu’elle reconnaissait aussi Valancourt. L’obscurité, dans le premier moment, lui avait dérobé ses traits. Valancourt cessa de s’occuper d’elle, en voyant une personne tomber de sa chaise, près du feu. Il courut à son secours, et s’aperçut qu’il soutenait Émilie. L’émotion qu’il sentit à cette rencontre imprévue, en retrouvant celle dont il se croyait à jamais éloigné, en la tenant pâle et sans vie, entre ses bras, on l’imaginera mieux qu’on ne peut la décrire ! Qu’on imagine de même tout ce qu’éprouva Émilie, quand, en ouvrant les yeux, elle revit Valancourt ! L’expression inquiète avec laquelle il la considérait, se changea à l’instant en un mélange de joie et de tendresse. Quand ses yeux rencontrèrent les siens, et qu’il la vit prête à renaître, il ne put que s’écrier : Émilie ! Mais elle détourna ses regards, et fit un faible effort pour retirer sa main. Dans le premier moment qui succéda aux angoisses de douleur que l’idée de sa mort lui causait, Émilie oublia toutes les fautes de son amant. Elle revit Valancourt tel qu’au moment où il méritait son amour, et ne sentit que sa joie et sa tendresse. Hélas ! ce fut l’éclair d’un instant ! ses réflexions s’élevèrent comme autant de nuages, et obscurcirent l’image trompeuse qui enivrait son cœur. Elle revit Valancourt dégradé, Valancourt indigne de l’estime et de la tendresse qu’elle avait eues pour lui. La force lui manqua ; elle retira sa main, et se détourna pour cacher sa douleur. Valancourt, plus embarrassé, plus agité, garda le silence.

Le sentiment de ce qu’elle se devait retint ses larmes, et lui apprit à dissimuler une partie de sa joie et de sa tristesse, qui disputaient au fond de son cœur. Elle se leva, le remercia du secours qu’il lui avait donné, dit adieu à Thérèse, et allait se retirer. Valancourt éveillé comme d’un songe, la supplia d’une voix humble et touchante, de lui donner un moment d’attention. Le cœur d’Émilie plaidait bien fortement en sa faveur : elle eut le courage d’y résister, ainsi qu’aux cris et aux instances de Thérèse, qui la priait de ne point s’exposer la nuit, et seule. Elle avait ouvert la petite porte ; mais l’orage l’obligea de rentrer.

Muette, interdite, elle retourna auprès du feu. Valancourt, plus troublé, traversait la chambre à grands pas, comme s’il eût craint et désiré de parler. Thérèse exprimait sans contrainte la joie et la surprise que lui causait son arrivée.

— Ô mon cher monsieur ! disait-elle, je ne fus jamais si étonnée et si contente ! Nous étions toutes les deux dans l’affliction à votre sujet ; nous pensions que vous étiez mort, nous parlions de vous, nous vous pleurions. Justement vous avez frappé : ma jeune maîtresse pleurait à fendre le cœur.

Émilie regarda Thérèse avec mécontentement. Mais avant qu’elle pût lui parler, Valancourt, incapable de contenir son émotion, s’écria : — Mon Émilie ! vous suis-je donc encore cher ? m’honoriez-vous d’une pensée, d’une larme ! Ô ciel ! vous pleurez, vous pleurez maintenant !

— Monsieur, dit Émilie en essayant de vaincre ses larmes, Thérèse a bien raison de se souvenir de vous avec reconnaissance. Elle était affligée de n’avoir point eu de vos nouvelles : permettez-moi de vous remercier aussi pour les bontés dont vous l’avez comblée. Je suis maintenant de retour ; et c’est à moi à en prendre soin.

— Émilie, lui dit Valancourt qui ne se possédait plus, est-ce ainsi que vous recevez celui qu’autrefois vous voulûtes honorer de votre main, celui qui vous a tant aimée, celui qui a tant souffert pour vous ? Et pourtant que puis-je alléguer ? Pardonnez-moi, pardonnez-moi, mademoiselle ; je ne sais plus ce que je dis : je n’ai plus de droits à votre souvenir ; j’ai perdu tous mes titres à votre estime, à votre amour. Oui, mais je n’oublierai jamais qu’autrefois je les possédais ; savoir que je les ai perdus est mon plus cruel désespoir ! Désespoir ! dois-je employer ce terme ? il est trop doux.

— Ah ! mon cher monsieur, dit Thérèse qui prévenait la réponse d’Émilie, vous parlez d’avoir eu jadis ses affections. À présent, à présent encore, ma maîtresse vous préfère au monde entier, quoiqu’elle ne veuille pas en convenir.

— C’est insupportable, dit Émilie. Thérèse, vous ne savez pas ce que vous dites. – Monsieur, si vous avez égard à ma tranquillité, vous ne prolongerez pas ce moment douloureux.

— Je la respecte trop pour la troubler volontairement, dit Valancourt, dont l’orgueil en ce moment le disputait à la tendresse ; je ne me rendrai pas volontairement importun. J’avais demandé quelques moments d’attention ; néanmoins sais-je pour quel dessein vous avez cessé de m’estimer ? vous raconter mes peines, ce serait m’avilir davantage sans exciter votre pitié. Et pourtant, Émilie, j’ai été malheureux, je suis encore bien malheureux ! Sa voix moins ferme devint l’accent de la douleur.

— Eh quoi ! reprit Thérèse, mon cher jeune maître va sortir par cette pluie ! Non, non, il ne s’en ira pas. Mon dieu, mon dieu ! que les grands sont fous de rejeter ainsi leur bonheur ! Si vous étiez de pauvres gens, tout serait déjà fini. Parler d’indignité, dire qu’on ne s’aime plus, quand dans toute la province il n’y a pas deux cœurs plus tendres, et si l’on disait vrai, deux personnes qui s’aiment mieux !

Émilie, dans une extrême peine, se leva de sa chaise, et dit : — Je vais partir, l’orage est fini.

— Restez, Émilie, restez, mademoiselle, dit Valancourt armé de toute sa résolution ; je ne vous affligerai plus par ma présence. Pardonnez-moi si je n’ai pas obéi plutôt. Si vous le pouvez, plaignez celui qui vous perd, celui qui perd toute espérance de repos. Puissiez-vous être heureuse, Émilie, quoique je reste malheureux ! puissiez-vous être heureuse autant que je le désire du fond de mon cœur !

La voix lui manqua à ces dernières paroles ; sa figure changea ; il jeta sur elle un regard d’une tendresse, d’une douleur inexprimables, et s’élança hors de la chaumière.

— Cher monsieur ! cher monsieur ! cria Thérèse en le suivant à la porte. Monsieur Valancourt ! Comme il pleut ! quelle nuit pour le mettre dehors ! Il en mourra, mademoiselle ; et tout à l’heure vous pleuriez tant sa mort ! On a raison, les jeunes demoiselles changent promptement d’idées.

Émilie ne répliqua pas ; elle n’entendait pas ce qu’on disait. Abîmée dans sa douleur, dans ses réflexions, elle restait sur sa chaise les yeux fixes, et l’image de Valancourt présente.

— Monsieur de Valancourt est bien changé, mademoiselle ; il est maigri. Il est si triste ! Il a un bras blessé !

Émilie leva les yeux ; elle n’avait pas remarqué cette dernière circonstance. Elle ne fit aucun doute que Valancourt n’eût reçu le coup de son jardinier. Sa pitié revint à cette conviction ; elle se reprocha de l’avoir banni de la chaumière par un si mauvais temps.

Bientôt après on lui amena une voiture. Émilie reprit Thérèse des choses irréfléchies qu’elle avait dites à Valancourt ; elle la chargea expressément de ne jamais lui faire de semblables déclarations, et retourna chez elle pensive et désolée.

Pendant ce temps, Valancourt était rentré à la taverne du village ; il y était arrivé peu de moments seulement avant que de visiter Thérèse. Il revenait de Toulouse, et se rendait au château du comte de Duverney. Il n’y avait pas retourné depuis l’adieu qu’il avait fait à Émilie au château de Blangy. Il était resté quelque temps dans le voisinage d’un lieu où habitait l’objet le plus cher à son cœur. Il y avait des moments où la douleur et le désespoir le pressaient de reparaître devant Émilie, et de renouveler ses instances en dépit de son malheur. L’orgueil cependant, la tendresse de son amour, qui ne pouvait consentir à l’envelopper dans son infortune, avaient enfin triomphé de sa passion. Il avait renoncé à ce projet, et avait quitté le château de Blangy. Son imagination errait encore sur les théâtres de son premier amour. En revenant en Gascogne, il avait passé à Toulouse ; il s’y trouvait quand Émilie y arriva. Il allait dérober et entretenir sa douloureuse mélancolie dans les mêmes jardins où il avait passé près d’elle des moments si heureux. Souvent, se rappelant avec de vains regrets le soir qui précéda son départ pour l’Italie, et la rencontre imprévue de la terrasse, il cherchait à se retracer les paroles, les regards qui l’avaient enchanté, les raisons qu’il avait fait valoir pour la détourner de ce voyage, et la tendresse de leurs derniers adieux. Il se livrait à ces souvenirs, quand, le soir de son arrivée à Toulouse, Émilie s’était tout à coup offerte à ses regards. Son émotion en la voyant peut à peine être imaginée ; mais il surmonta si bien la première impulsion de l’amour, qu’il évita de se découvrir, et sortit aussitôt. Cependant cette sorte de vision le poursuivait sans relâche ; sa seule consolation fut de revenir pendant le silence de la nuit, de suivre les sentiers qu’elle avait parcourus, et de veiller autour de l’habitation même dans laquelle elle reposait. Ce fut dans une de ses promenades nocturnes, que le jardinier, le prenant pour un voleur, fit feu sur lui, et le blessa au bras. Cet accident l’avait retenu à Toulouse, entre les mains d’un chirurgien : là, sans soin pour lui-même, sans égards pour ses parents, dont leurs dernières froideurs lui faisaient croire qu’il avait encouru l’indifférence, il n’avait informé personne de sa situation. Assez remis pour voyager, il se rendait à Estuvière, en passant par la Vallée il espérait savoir des nouvelles d’Émilie ; il voulait se trouver près d’elle ; il désirait aussi s’informer de la vieille Thérèse ; il jugeait bien que, pendant son absence, on l’avait privée de sa pension, et ces motifs l’avaient conduit à la chaumière où alors Émilie se trouvait.

Cette entrevue inespérée lui avait à la fois montré toute la tendresse de l’amour d’Émilie et toute la fermeté de sa résolution. Son désespoir s’était renouvelé dans toute son horreur ; aucun effort de sa raison ne pouvait l’adoucir. L’image d’Émilie, sa voix, ses regards, se présentaient à son esprit aussi vivement qu’ils l’avaient fait à ses sens, et tout sentiment était banni de son cœur, excepté le désespoir et l’amour.

Avant que la soirée fût finie, il revint chez Thérèse pour entendre parler d’Émilie, et se trouver dans le lieu qu’elle venait d’occuper. La joie que sentit et exprima la vieille servante fut bientôt changée en tristesse, quand elle eut observé ses regards égarés et la profonde mélancolie qui l’accablait.

Après qu’il eut écouté fort longtemps ce qu’elle avait à lui dire d’Émilie, il donna à Thérèse tout l’argent qu’il avait sur lui, quoiqu’elle voulût le refuser, et l’assurât que sa maîtresse avait pourvu à ses besoins. Il tira ensuite de son doigt un anneau de prix, et le lui remit, en la chargeant expressément de le présenter à Émilie. Il la faisait prier, comme une dernière faveur, de le conserver pour l’amour de lui, et de se souvenir quelquefois, en le regardant, du malheureux qui le lui envoyait.

Thérèse pleura en recevant l’anneau, mais c’était plutôt d’attendrissement que par l’effet d’aucun pressentiment. Avant qu’elle eût pu répliquer, Valancourt était parti ; elle le suivit jusqu’à la porte, en l’appelant par son nom et le suppliant de rentrer. Elle ne reçut aucune réponse, et ne le vit plus.

CHAPITRE VIII.

Le lendemain matin Émilie, dans le cabinet qui joignait la bibliothèque, réfléchissait à la scène de la veille. Annette accourut auprès d’elle, et tomba hors d’haleine sur une chaise. Il se passa du temps avant qu’elle pût répondre aux questions d’Émilie ; à la fin elle s’écria : — J’ai vu son esprit, mademoiselle ; oui, j’ai vu son esprit !

— Que voulez-vous dire ? reprit Émilie impatiemment.

— Il est sorti du vestibule, mademoiselle, dit Annette, comme je traversais le salon.

— Mais de qui parlez-vous ? répéta Émilie. Qui est sorti du vestibule ?

— Il était habillé comme je l’ai vu cent fois, dit Annette. Ah ! qui l’aurait pensé ?

Émilie, excédée, allait lui reprocher sa crédulité ridicule, quand un domestique vint lui dire qu’un étranger demandait à lui parler.

Émilie s’imagina aussitôt que cet étranger était Valancourt ; elle répondit qu’elle était occupée et qu’elle ne voulait voir personne.

Le domestique rentra ; l’étranger lui faisait dire qu’il avait des choses importantes à lui communiquer. Annette, qui jusque-là était demeurée muette et surprise, tressaillit alors, et s’écria : — Oui, c’est Ludovico ! oui, c’est Ludovico ! Elle courut hors de la chambre. Émilie ordonna au domestique de la suivre ; et si c’était réellement Ludovico, de le faire entrer sur-le-champ.

L’instant d’après, Ludovico parut, accompagné d’Annette. La joie faisait oublier à Annette toutes les convenances ; elle ne permettait pas que personne parlât qu’elle. Émilie exprima sa surprise et sa satisfaction en revoyant Ludovico. Sa première émotion augmenta quand elle ouvrit les lettres du comte de Villefort et de Blanche, qui l’informaient de leur aventure et de leur situation dans une auberge au fond des Pyrénées. Ils y avaient été retenus par l’état de M. Sainte-Foix et l’indisposition de Blanche. Mais cette dernière ajoutait que le baron de Sainte-Foix venait d’arriver ; qu’il allait ramener son fils à son château, jusqu’à la guérison de ses blessures, et qu’elle, avec son père, continuerait sa route pour le Languedoc ; ils comptaient toujours passer à la Vallée, et se proposaient d’y être le lendemain. Elle priait Émilie de se trouver à ses noces, et de les accompagner au château de Blangy. Elle laissait à Ludovico le soin de raconter lui-même ses aventures. Émilie, quoique fort empressée de découvrir comment il avait disparu de l’appartement du nord, eut le courage de suspendre cette jouissance jusqu’à ce qu’il se fût rafraîchi, et qu’il eût entretenu la trop heureuse Annette. La joie d’Annette n’eût pas été plus extravagante, quand il serait revenu du tombeau.

Émilie, pendant ce temps, relut les lettres de ses amis. L’expression de leur estime et de leur attachement était en ce moment bien nécessaire à la consolation de son cœur : sa tristesse, ses regrets, avaient pris, par la dernière entrevue, une nouvelle amertume.

L’invitation de se rendre au château de Blangy, était faite par le comte et sa fille avec la plus tendre affection. La comtesse y joignait la sienne. L’occasion en était si importante pour son amie, qu’Émilie ne pouvait s’y refuser. Elle eût désiré de ne point quitter les ombrages paisibles de sa demeure ; mais elle sentait l’inconvenance d’y rester seule, pendant que Valancourt était encore dans le voisinage ; quelquefois aussi elle pensait que le déplacement et la société réussiraient mieux que la retraite à tranquilliser son esprit.

Quand Ludovico reparut, elle le pria de lui détailler son aventure, et de lui dire comment il habitait au milieu des bandits parmi lesquels le comte l’avait trouvé.

Il obéit au même instant. Annette, qui n’avait pas eu le temps de lui faire assez de questions, se préparait à écouter avec une curiosité dévorante. Elle fit auparavant ressouvenir sa maîtresse, et de l’incrédulité qu’elle montrait à Udolphe au sujet des esprits, et de sa propre sagesse en y croyant si fort. Émilie rougit malgré elle, en songeant à la confiance que dernièrement elle y avait donnée ; elle observa seulement que, si l’aventure de Ludovico avait pu justifier la superstition d’Annette, il ne serait pas là pour la lui raconter.

Ludovico sourit à Annette, salua Émilie, et commença en ces termes :

— Vous vous souvenez, mademoiselle, que lorsque je me rendis à l’appartement du nord, M. le comte et M. Henri m’accompagnèrent. Tout le temps qu’ils y restèrent, rien d’alarmant ne se présenta : dès qu’ils furent sortis, je fis bon feu dans la chambre à coucher ; je m’assis près de la cheminée ; j’avais porté un livre pour me distraire : je confesse que parfois je regardais dans la chambre avec un sentiment semblable à la crainte.

— Oh ! très semblable, je l’ose dire, interrompit Annette ; et j’ose bien dire aussi que, pour dire la vérité, vous frissonniez de la tête aux pieds. — Non, non, pas tout à fait, dit Ludovico en souriant ; mais plusieurs fois, quand le vent sifflait autour du château, et ébranlait les vieilles fenêtres, plusieurs fois je m’imaginai, entendre des bruits fort étranges, et même une fois ou deux je me levai et regardai autour de moi ; je ne voyais rien pourtant que les maussades figures de la tapisserie, qui semblaient me faire des grimaces. Je passai ainsi plus d’une heure, continua Ludovico, puis je pensai que j’entendais un bruit ; je portai encore mes yeux sur la chambre, et n’apercevant rien, je repris mon livre. L’histoire finie, je m’assoupis ; tout à coup je fus réveillé par le bruit que j’avais déjà entendu ; il semblait venir du côté où était le lit : je ne sais si l’histoire que je venais de lire m’avait troublé l’esprit, ou si tous les rapports qu’on faisait sur cet appartement me revinrent à la mémoire, mais en regardant le lit, je crus voir un visage d’homme entre les rideaux.

À ces mots Émilie trembla, et devint inquiète en se rappelant de quel spectacle elle et la vieille Dorothée avaient été témoins en ce lieu.

— Je vous avoue, mademoiselle, continua Ludovico, que le cœur me manqua. Le retour du même bruit vint réveiller mon attention : je distinguai le son d’une clef tournant dans une serrure ; et ce qui me surprenait le plus était de ne voir aucune porte d’où le son pût partir. L’instant d’après cependant, la tenture du lit fut soulevée lentement, et une personne parut derrière ; elle sortait d’une petite porte dans le mur. Elle resta un moment dans la même attitude, le haut de la figure caché par le pan de la tapisserie, et l’on ne voyait guère que ses yeux. Quand sa tête se releva, je vis derrière, la figure d’un autre homme qui regardait par dessus l’épaule du premier. Je ne sais comment cela se fit, mon épée était devant moi ; je n’eus pas la présence d’esprit de m’en saisir ; je restai fort tranquille à les considérer, et les yeux à demi-fermés, pour qu’ils me crussent endormi. Je suppose qu’ils le pensèrent ; je les entendis se concerter, et ils restèrent dans la même position environ l’espace d’une minute ; alors je crus voir d’autres visages dans l’ouverture de la porte, et j’entendis parler plus haut.

— Cette porte me surprend, dit Émilie ; j’ai ouï dire que le comte avait fait lever toutes les tentures, et fait examiner les murailles, croyant qu’elles recélaient sans doute un passage par lequel vous étiez parti.

— Il ne me paraît pas si extraordinaire, mademoiselle, reprit Ludovico, que cette porte ait pu échapper ; elle est formée dans un lambris étroit, qui semble tenir au mur extérieur ; ainsi, quand M. le comte y aurait pris garde, il ne se serait pas occupé d’une porte à laquelle aucun passage ne paraissait pouvoir communiquer. Le fait est que le passage était formé dans l’épaisseur du mur. Mais pour revenir à ces hommes que je distinguais obscurément dans l’enfoncement de la porte, ils ne me laissèrent pas bien longtemps en suspens ; ils fondirent dans la chambre et m’entourèrent : j’avais pris mon épée ; mais que pouvait un homme contre quatre ? Ils m’eurent bientôt désarmé ; ils me lièrent les bras, me mirent un bâillon dans la bouche, et m’entraînèrent par le passage. Ils remirent cependant mon épée sur la table, pour secourir, dirent-ils, ceux qui viendraient, comme moi, combattre les esprits. Ils me firent traverser plusieurs couloirs étroits, formés dans les murs, à ce que je crois, parce qu’auparavant ils m’étaient inconnus. Je descendis plusieurs degrés, et nous vînmes à une voûte sous le château. Ils ouvrirent une porte de pierre, que j’aurais prise pour une partie du mur. Nous suivîmes un fort long passage taillé dans le roc ; une autre porte nous mena dans une cave : enfin, après quelque intervalle, je me trouvai au bord de la mer, au pied des rochers même sur lesquels le château est bâti. Un bateau attendait ; les brigands m’y entraînèrent, et nous joignîmes un petit vaisseau à l’ancre : d’autres hommes s’y trouvaient. Quand je fus dans le vaisseau, deux de mes compagnons y sautèrent ; les autres reconduisirent la barque, et l’on mit à la voile. Je compris bientôt ce que tout cela voulait dire, et ce que ces hommes faisaient au château. Nous prîmes terre en Roussillon ; et après quelques jours, leurs camarades vinrent des montagnes, et me menèrent dans le fort où j’étais quand M. le comte arriva. Ils avaient soin de veiller sur moi, et m’avaient même bandé les yeux pour m’y conduire ; quand ils ne l’eussent pas fait, je ne crois pas que jamais j’eusse retrouvé mon chemin à travers cette sauvage contrée. Dès que je fus dans le fort, on me garda comme un prisonnier. Je ne sortais jamais sans deux ou trois de mes compagnons ; et je devins si las de la vie, que je désirais d’en être délivré.

— Mais cependant ils vous laissaient parler, dit Annette ; ils ne vous mettaient plus de bâillon. Je ne vois pas la raison pour laquelle vous étiez si las de vivre, sans compter la chance que vous aviez de me revoir.

Ludovico sourit, ainsi qu’Émilie, et Émilie lui demanda par quel motif ces hommes l’avaient enlevé.

— Je m’aperçus bientôt, mademoiselle, que c’étaient des pirates qui, depuis plusieurs années, cachaient leur butin sous les voûtes du château. Ce bâtiment était près de la mer, et parfaitement convenable à leurs desseins. Pour empêcher qu’on ne les découvrît, ils avaient essayé de faire croire que le château était fréquenté par des revenants ; et ayant découvert le chemin secret de l’appartement du nord, que depuis la mort de la marquise on tenait fermé, il fut aisé d’y réussir. La concierge et son mari, les seules personnes qui habitassent le château, furent si effrayés des bruits étranges qu’ils entendaient, qu’ils refusèrent d’y vivre plus longtemps. Le bruit se répandit bientôt qu’il revenait au château ; et tout le pays le crut d’autant plus aisément, que la marquise était morte d’une manière fort étrange, et que le marquis, depuis ce moment, n’était jamais revenu.

— Mais quoi ! dit Émilie, comment tous ces pirates ne se contentaient-ils pas de la cave, et pourquoi jugeaient-ils nécessaire de déposer leurs vols dans le château ?

— La cave, mademoiselle, reprit Ludovico, était ouverte à tout le monde, et leurs trésors eussent bientôt été découverts. Sous la voûte ils étaient en sûreté, tant que l’on redouterait le château. Il paraît donc qu’ils y apportaient à minuit les prises qu’ils avaient faites sur mer, et qu’ils les y gardaient jusqu’à ce qu’ils pussent s’en défaire avantageusement. Ces pirates étaient liés avec des contrebandiers et des bandits qui vivent dans les Pyrénées, et font un trafic tel qu’on ne saurait se l’imaginer. C’est avec cette horde de bandits que je restai jusqu’à l’arrivée de M. le comte. Je n’oublierai jamais ce que je sentis en l’apercevant ; je le crus presque perdu. Je savais que si je me montrais, les bandits allaient découvrir son nom ; et probablement nous tuer tous, pour empêcher qu’on n’éventât leur secret. Je me tins hors de la vue de monsieur, et je veillai sur les brigands, déterminé, s’ils projetaient quelque violence, à me montrer, et à combattre pour la vie de mon maître. Bientôt j’entendis disposer un infernal complot ; il s’agissait d’un massacre total. Je hasardai de me faire connaître aux gens du comte ; je leur dit ce qu’on projetait, et nous délibérâmes ensemble. M. le comte, alarmé de l’absence de sa fille, demanda ce qu’elle était devenue. Les brigands, ne le satisfirent point. Mon maître et M. Sainte-Foix devinrent furieux ; nous pensâmes qu’il était temps ; nous fondîmes dans la chambre, en criant : Trahison ! M. le comte, défendez-vous. Le comte et le chevalier tirèrent l’épée au même instant. Le combat fut rude ; mais à la fin nous l’emportâmes, et M. le comté vous l’a mandé.

— C’est une singulière aventure, dit, Émilie : assurément, Ludovico, on doit bien des éloges à votre prudence et à votre intrépidité. Il y a pourtant des circonstances relatives à l’appartement du nord, que je ne puis encore m’expliquer : peut-être le pourrez-vous ? Avez-vous entendu les bandits se raconter les prétendus prodiges qu’ils opéraient dans les appartements ?

— Non, mademoiselle, reprit Ludovico ; je ne leur en ai pas ouï parler : seulement je les entendis se moquer une fois de la vieille femme de charge ; elle fut presque au moment de prendre un des pirates. C’était depuis l’arrivée du comte ; et celui qui fit le tour, en riait de bon cœur.

Émilie devint rouge, et pria Ludovico de lui faire ce récit.

— Eh bien ! mademoiselle, lui dit-il, une nuit que cet homme était dans la chambre à coucher, il entendit quelqu’un dans le salon ; il ne crut pas avoir le temps de lever la tapisserie et d’ouvrir la porte, il se cacha dans le lit ; il y demeura quelque temps fort effrayé, à ce que je suppose.

— Comme vous étiez, interrompit Annette, quand vous eûtes la hardiesse d’aller veiller vous-même.

— Oui, dit Ludovico ; dans la plus grande frayeur où l’on pût être. La concierge et une autre personne vinrent au lit. Il crut qu’elles allaient l’apercevoir, et pensa que la seule chance pour échapper, était de leur faire peur. Il souleva donc la courtepointe ; mais son plan ne réussit que lorsqu’il eut montré sa tête ; alors elles s’enfuirent, nous dit-il, comme si elles avaient vu le diable, et le fripon s’en alla fort tranquillement.

Émilie ne put s’empêcher de sourire à cette explication. Elle comprit l’incident qui l’avait jetée dans une terreur superstitieuse, et fut surprise d’en avoir tant souffert ; mais elle considéra que dès que l’esprit cède à la faiblesse de la superstition, les bagatelles lui font une impression terrible. Cependant elle se souvenait toujours avec embarras de la mystérieuse musique qu’on entendait au château de Blangy vers minuit. Elle demanda si par hasard Ludovico n’en avait rien appris. Il ne put lui rien dire à cet égard.

— Je sais seulement, mademoiselle, ajouta-t-il, que les pirates n’y ont point de part ; je sais qu’ils en ont ri, et ils disent que le diable est sans doute ligué avec eux.

— Oui, j’en répondrais bien, dit Annette, dont la figure était toute joyeuse. J’ai toujours cru, que lui ou les esprits se mêlaient de l’appartement du nord. Vous voyez, mademoiselle, que je ne me trompais pas.

— On ne peut nier que son esprit n’y eût une extrême influence, dit Émilie, en souriant ; mais je m’étonne, Ludovico, que ces pirates persistassent dans leur conduite, après l’arrivée de M. le comte, ils étaient bien sûrs d’être découverts.

— J’ai lieu de croire, mademoiselle, reprit Ludovico, qu’ils ne comptaient continuer que pendant le temps nécessaire au déménagement de leurs trésors. Il paraît qu’ils s’en occupèrent aussitôt après l’arrivée de M. le comte : mais ils n’avaient que quelques heures de nuit, et quand ils m’ont enlevé, la voûte était à moitié vide. Ils étaient bien aises d’ailleurs de confirmer toutes ces superstitions relatives à l’appartement ; ils eurent grand soin de ne rien déranger pour entretenir l’erreur. Souvent, en plaisantant, ils se représentent toute la consternation des habitants du château de Blangy à ma disparition. Ce fut pour m’empêcher de les trahir, qu’ils m’entraînèrent si loin. À compter de ce moment, ils se crurent maîtres du château. J’appris néanmoins qu’une nuit, malgré leurs précautions, ils s’étaient presque découverts eux-mêmes. Ils allaient, suivant leur usage, répéter les cris sourds qui faisaient tant de peur aux servantes. Au moment qu’ils allaient ouvrir, ils entendirent des voix dans la chambre à coucher ; M. le comte m’a dit que lui-même y était alors avec M. Henri. Ils entendirent d’étranges lamentations qui venaient sans doute de ces bandits, fidèles à leur dessein de répandre la terreur. Monsieur le comte m’a avoué qu’il avait éprouvé plus que de la surprise : mais comme le repos de sa famille exigeait qu’on ne le sût pas, il fut discret ainsi que son fils.

Émilie se rappelant le changement qui s’était manifesté dans le comte, après la nuit qu’il avait passée dans l’appartement, en reconnut la cause. Elle fit encore des questions à Ludovico, et l’ayant envoyé se reposer, elle fit tout préparer pour la réception de ses amis.

Sur le soir, Thérèse, quoique boiteuse, vint lui porter l’anneau que lui avait remis Valancourt. Émilie s’attendrit en le voyant. Valancourt le portait en des temps plus heureux ; elle fut pourtant fort mécontente de ce que Thérèse l’avait reçu, et refusa de l’accepter, malgré le triste plaisir qu’elle en aurait reçu. Thérèse pria, conjura, représenta l’abattement où était Valancourt quand il avait donné l’anneau : elle répéta ce qu’il l’avait chargée de dire. Émilie ne put cacher la douleur que ce récit lui causait ; elle se mit à pleurer, et se plongea dans la rêverie.

— Hélas ! ma chère demoiselle, dit Thérèse, pourquoi tout ceci ? Je vous connais depuis votre enfance ; je vous aime comme ma fille, et je désire votre bonheur comme le mien. M. Valancourt, il est vrai, ne m’est pas connu depuis si longtemps ; mais j’ai bien des raisons pour l’aimer comme mon fils ! Je sais bien que vous vous aimez ! Pourquoi donc ces pleurs et ces plaintes ? Émilie fit signe à Thérèse de cesser ; mais Thérèse continua : — Vous vous ressemblez d’esprit, de caractère. Si vous étiez mariés, vous feriez le plus heureux couple ! Eh ! qui peut empêcher votre mariage ? Ah ! mon dieu, mon dieu, peut-on voir que des gens fuient leur bonheur, et pleurent et se lamentent, comme s’il ne dépendait pas d’eux, et comme si les chagrins et les lamentations valaient mieux que le repos et la paix ! La science est sûrement une belle chose ; mais si elle ne rend pas plus sage, j’aime bien autant ne rien savoir : si elle nous enseignait à être plus heureux, je dirais que la science est la sagesse.

L’âge et de longs services avaient acquis à Thérèse le droit de dire son avis ; cependant Émilie tâcha de l’arrêter, et quoiqu’elle sentît bien la justesse de ses remarques, elle ne voulut pas s’expliquer. Elle dit seulement à Thérèse qu’un plus long discours l’affligerait ; qu’elle avait pour régler sa conduite des motifs qu’elle ne pouvait dire, et qu’il fallait rendre l’anneau, en représentant qu’on ne pouvait l’accepter. Elle dit ensuite à Thérèse, que, si elle faisait cas de son estime et de son amitié, jamais elle ne se chargerait d’aucun message de Valancourt ; Thérèse en fut touchée, et renouvela un faible essai. Le mécontentement singulier qu’exprimèrent les traits d’Émilie l’empêcha pourtant de continuer, et elle partit surprise et désolée.

Pour soulager en quelque manière sa tristesse et son accablement, Émilie s’occupa des préparatifs de son voyage ; Annette, qui la secondait, parlait du retour de son Ludovico avec la plus tendre effusion. Émilie réfléchit qu’elle pouvait avancer leur bonheur, et décida que, si Ludovico était aussi constant que la simple et honnête Annette, elle lui ferait sa dot, et les établirait dans une partie de ses domaines. Ces considérations la firent penser au patrimoine de son père, vendu jadis à M. Quesnel. Elle désirait de le racheter, parce que Saint-Aubert avait regretté souvent que la demeure principale de ses ancêtres eût passé en des mains étrangères. Ce lieu, d’ailleurs, était celui de sa naissance et le berceau de ses premières années. Émilie ne tenait point à ses propriétés de Toulouse ; elle désirait de les vendre, et de racheter la terre de sa famille, si M. Quesnel voulait s’en dessaisir. Cet arrangement semblait possible, depuis qu’il s’occupait de se fixer en Italie.

CHAPITRE IX.

Le jour suivant, l’arrivée de ses amis ranima la triste Émilie. La Vallée fut encore une fois l’asile d’une société douce et d’une aimable hospitalité. Son indisposition, l’effroi qu’elle avait eu, ôtaient à Blanche quelque chose de sa vivacité ; mais elle conservait une simplicité touchante, et quoiqu’un peu changée, elle n’en était pas moins charmante. La malheureuse aventure des Pyrénées donnait au comte un extrême empressement de se retrouver chez lui. Après une semaine de séjour, Émilie se prépara à les suivre en Languedoc, et confia à Thérèse le soin de sa maison en son absence. La veille de son départ, cette vieille gouvernante lui rapporta encore l’anneau de Valancourt, et la conjura avec larmes de le recevoir. Elle n’avait pas revu M. de Valancourt ; elle n’avait pas entendu parler, de lui depuis le jour qu’il le lui avait confié. En prononçant ces mots, sa physionomie annonçait plus d’inquiétude qu’elle n’osait en manifester. Émilie retint la sienne ; et pensant que sans doute il était retourné chez son frère, elle persista à refuser l’anneau, et recommanda à Thérèse de le bien garder jusqu’à ce qu’elle revît Valancourt.

Le jour suivant, le comte, Émilie et la jeune Blanche, partirent de la Vallée, et arrivèrent le lendemain au château de Blangy. La comtesse, Henri et M. Dupont, qu’Émilie fut surprise d’y trouver, les reçurent avec beaucoup de joie. Émilie fut affligée de voir que le comte entretenait encore les espérances de son ami ; tout annonçait que ses sentiments n’avaient rien souffert de l’absence. Le soir du second jour, le comte la prit à part, et revint sur les offres de M. Dupont. Son extrême douceur en l’écoutant, le trompa sur l’état de son cœur ; il crut que Valancourt était presqu’oublié, et que Dupont allait trouver des dispositions favorables. Quand sa réponse l’eut convaincu de son erreur, son zèle pour assurer le bonheur de deux personnes qu’il estimait, le porta à lui représenter que, par une affection mal placée, elle empoisonnait les plus beaux jours de sa vie.

Voyant son silence et l’abattement de sa physionomie, le comte finit en lui disant : — Je n’irai pas plus loin, mais je crois encore, mademoiselle, que vous ne rejetterez pas toujours un homme aussi estimable que M. Dupont.

Il lui épargna la peine de répondre, et s’éloigna d’elle aussitôt. Émilie continua de se promener dans une disposition pénible, s’affligeant de ce que le comte ne se désistait point d’un projet qu’elle avait toujours rejeté. Elle se perdit au milieu de ses tristes réflexions, et se trouva insensiblement près des bois qui entouraient le couvent de Sainte-Claire. S’apercevant alors combien elle s’était écartée, elle résolut de prolonger un peu plus loin sa promenade, et d’aller s’informer de l’abbesse et des religieuses ses amies.

Émilie, introduite dans un parloir, y resta seule pendant quelque temps ; et frappée du silence qui y régnait, elle supposa que toutes les religieuses étaient à l’église. Enfin une religieuse entra avec un air empressé, cherchant l’abbesse, et ne remarquant point Émilie. Celle-ci se fit connaître, et apprit qu’on allait faire une prière pour l’âme de sœur Agnès. Elle avait langui fort longtemps, et dans ce moment on la croyait mourante.

La sœur lui détailla les souffrances de sœur Agnès et les horribles convulsions qu’elle avait eues. Elle était retombée dans un état de désespoir si profond, que ni ses propres prières, auxquelles la communauté se joignait, ni l’assurance que lui donnait son confesseur, ne pouvaient la calmer ni lui donner un seul instant de consolation.

Émilie écoutait ce récit avec un extrême intérêt ; elle se rappelait l’espèce d’égarement et l’expression sinistre qu’elle avait souvent remarqués sur la figure d’Agnès : elle se rappelait aussi l’histoire que sœur Françoise lui avait racontée, et sa pitié en devenait plus vive. Il était tard, Émilie ne put ni la voir ni se joindre aux prières des religieuses ; elle chargea la sœur de compliments pour ses amies, et retourna au château en suivant les rochers, et en rêvant tristement à ce qu’elle venait d’apprendre.

CHAPITRE X.

Le lendemain, dans la soirée, la vue des tours de Sainte-Claire qui s’élevaient au-dessus des bois, fit souvenir Émilie de la religieuse dont le sort l’avait si fort touchée. Voulant savoir de ses nouvelles et revoir ses anciennes amies, elle détermina Blanche à venir avec elle au monastère. À la porte, elles virent un carrosse, et l’écume des chevaux leur apprit que l’équipage ne faisait que d’arriver. Un silence plus morne que jamais régnait dans la cour et les cloîtres qu’Émilie et Blanche traversèrent. En arrivant dans la grande salle, elles trouvèrent une religieuse, et elles apprirent que sœur Agnès vivait encore, qu’elle avait toute sa connaissance, mais que sûrement elle ne passerait pas la nuit. Dans le parloir, plusieurs des pensionnaires témoignèrent leur joie de revoir Émilie. Elles lui firent part de toutes les anecdotes du couvent ; et l’amitié qu’elle portait aux personnes qu’elles regardaient, les lui rendit intéressantes. Pendant cette conversation, l’abbesse entra : elle exprima beaucoup de satisfaction en recevant Émilie ; mais ses manières avaient une gravité singulière, et ses traits exprimaient la langueur. — Notre maison, dit-elle après les premiers compliments, est vraiment une maison de deuil. Une de nos sœurs paie en ce moment le tribut à la nature, sans doute vous n’ignorez pas que notre sœur Agnès est mourante ?

Émilie exprima le sincère intérêt qu’elle y prenait.

— La mort, continua l’abbesse, nous présente une grande et imposante leçon ; sachons en profiter ; apprenons à nous préparer au changement qui nous attend. Vous êtes jeune ; vous pouvez vous donner cette paix qui ne se peut apprécier, l’ineffable paix de la conscience. Conservez-la dans votre jeunesse, pour qu’elle devienne un jour votre consolation. En vain aurons-nous fait quelques bonnes actions dans nos dernières années, si nos premiers ans ont été souillés de quelques crimes.

Émilie eût voulu répondre que les bonnes actions ne pouvaient jamais être inutiles ; elle l’espérait du moins : mais c’était l’abbesse qui parlait, et elle gardait le silence.

— Les derniers jours d’Agnès, reprit l’abbesse, ont été exemplaires : puissent-ils donc expier les torts de sa jeunesse ! Ses souffrances maintenant sont, hélas ! trop affreuses ; croyons qu’elles lui assurent un éternel repos. Je l’ai laissée avec son confesseur, et un seigneur qu’elle désirait ardemment de voir, et qui vient d’arriver de Paris ; j’ose espérer qu’ils lui procureront le calme dont son esprit a tant besoin.

Émilie se joignit à ce désir avec ferveur.

— Pendant sa maladie, elle vous a quelquefois nommée, dit l’abbesse : peut-être serait-ce pour elle une consolation que de vous voir. Quand on l’aura quittée, nous monterons à sa chambre, si vous en avez le courage. De pareilles scènes sont déchirantes, je l’avoue ; mais il est bon de s’y accoutumer : elles sont salutaires à notre âme, et nous préparent à ce que nous devons souffrir.

Émilie devint grave et pensive ; cet entretien rappelait à sa mémoire le génie d’un père bien-aimé : elle sentit le besoin de pleurer encore sur son tombeau. Durant le silence qui suivit le discours de l’abbesse, plusieurs circonstances minutieuses de ses derniers moments lui revinrent ; l’émotion qu’il avait montrée en apprenant qu’il était près du château de Blangy ; la demande qu’il avait faite d’être enterré dans un certain endroit du monastère ; l’ordre si positif qu’elle avait reçu de détruire ses papiers sans aucun examen. Elle se rappela aussi les mots horribles et mystérieux du manuscrit que, sans le vouloir, ses regards avaient parcouru. Elle ne se les retraçait jamais sans une curiosité pénible sur le sens qu’ils pouvaient avoir, et sur la défense de son père. C’était pourtant une consolation pour elle d’avoir strictement obéi.

L’abbesse ne parla pas davantage. Elle était si fort affectée du sujet qu’elle venait de traiter, qu’elle ne pouvait continuer l’entretien ; et ses compagnes gardaient le silence par la même cause. La méditation générale fut cependant interrompue par l’arrivée d’un étranger. C’était M. de Bonnac qui venait de quitter sœur Agnès. Il paraissait troublé ; mais Émilie s’imagina voir dans son expression plus d’horreur que de douleur. Il prit l’abbesse à part, et l’entretint quelques instants ; elle paraissait fort attentive : elle parlait avec réflexion, précaution, et montrait beaucoup d’intérêt. Après qu’il eut fini, il la salua en silence, et se retira. L’abbesse proposa d’aller dans la chambre de sœur Agnès ; Émilie y consentit avec quelque répugnance, et Blanche resta avec les pensionnaires.

À la porte de la chambre, elles trouvèrent le confesseur ; il releva sa tête à leur approche, et Émilie reconnut celui qui avait assisté son père. Il passa sans la remarquer. Elles entrèrent dans la pièce où sœur Agnès était couchée sur une natte ; près d’elle était une autre sœur. Elle était si changée, qu’à peine Émilie aurait-elle pu la reconnaître, si elle n’eût été prévenue. Son air était hagard et horrible ; ses yeux, creux et voilés, se fixaient sur un crucifix qu’elle tenait contre sa poitrine ; elle était si préoccupée, qu’elle n’aperçut d’abord ni l’abbesse ni Émilie. Enfin, tournant ses yeux appesantis, elle les fixa avec horreur sur Émilie, et s’écria : — Ah ! cette vision me poursuit jusqu’à mon dernier soupir.

Émilie recula d’effroi, et regarda l’abbesse : celle-ci lui fit signe pour ne se point alarmer ; puis elle dit à sœur Agnès : — Ma fille, c’est mademoiselle Saint-Aubert que je vous amène. Je croyais que vous auriez du plaisir à la voir.

Agnès ne fit aucune réponse : elle considérait Émilie dans un effroyable égarement. — C’est elle-même, s’écria-t-elle. Ah ! elle a dans ses regards le charme qui fit ma perte. Que voulez-vous ? que demandez-vous ? réparation ! vous l’aurez ; vous l’avez déjà ! Combien d’années sont écoulées depuis que je ne vous ai vue ? Mon crime n’est que d’hier ; j’ai vieilli sous son poids ; et vous, vous êtes toujours jeune, vous êtes toujours belle ! belle comme au temps où vous me contraignîtes à ce crime affreux : oh ! si je pouvais l’oublier ! Mais à quoi cela servirait-il ? Je l’ai commis.

Émilie, fort émue, voulait se retirer. L’abbesse lui prit la main, l’encouragea, et la pria d’attendre que sœur Agnès fût plus tranquille. Elle tâcha elle-même de la calmer ; mais Agnès ne l’écoutait pas, et, regardant Émilie, elle s’écria : — À quoi servent donc des années de prière et de repentir ! Elles ne sauraient laver la souillure du meurtre ; oui, du meurtre ! Où est-il ? où est-il ? Regardez, regardez là ! il erre dans cette chambre : pourquoi venez-vous m’agiter en ce moment ? reprit Agnès dont les yeux parcouraient l’espace. Ne suis-je donc pas déjà assez punie ? Ah ! ne me regardez pas de cet air sévère ! Ah ciel ! encore ! C’est elle, c’est elle-même ! Pourquoi ces regards de pitié ? pourquoi ce sourire ? Me sourire, à moi ! Quels gémissements entends-je ?

Sœur Agnès retomba, et parut privée de la vie. Émilie ne pouvant se soutenir, s’appuya sur le lit ; l’abbesse et la religieuse donnèrent des secours à sœur Agnès. Émilie voulait lui parler. — Paix ! dit l’abbesse. Le délire est fini ; elle va être mieux. Ma sœur, y a-t-il longtemps qu’elle est dans cet état ? — Elle n’y avait pas été depuis plusieurs semaines, répondit la religieuse ; mais l’arrivée du gentilhomme qu’elle désirait tant de voir, l’a fortement agitée.

— Oui, reprit l’abbesse, et voilà sans doute la cause de cet accès : quand elle sera mieux, nous la laisserons en repos.

Émilie y consentit volontiers ; mais quoiqu’elle donnât peu de secours, elle ne voulait pas se retirer, tant qu’elle croyait pouvoir être utile.

Quand sœur Agnès eut repris ses sens, elle regarda encore Émilie ; mais désormais sans égarement, et avec une profonde expression de douleur : il se passa du temps avant qu’elle pût parler, puis elle dit faiblement : — La ressemblance est étonnante ! c’est plus que de l’imagination ! Dites-moi, je vous en conjure, si malgré le nom de Saint-Aubert que vous portez, vous n’êtes pas fille de la marquise ? — Quelle marquise ? dit Émilie surprise. Le calme des manières d’Agnès l’avait fait croire au retour de sa raison : l’abbesse lui donna un coup-d’œil d’intelligence ; mais elle répéta sa question.

— Quelle marquise ! s’écria Agnès : je n’en connais qu’une ! la marquise de Villeroy.

Émilie se rappelant l’émotion de son père, à la mention inopinée de cette dame, et la demande qu’il avait faite d’être enterré près des Villeroy, sentit un extrême intérêt, et pria sœur Agnès d’expliquer les motifs de sa question. L’abbesse aurait voulu entraîner Émilie ; mais celle-ci, fortement attachée, réitéra sa demande avec chaleur.

— Apportez-moi ma cassette, ma sœur, dit Agnès, je vous apprendrai tout : regardez-vous dans cette glace, et vous le saurez. Vous êtes sûrement sa fille ; sans cela comment expliquer une si parfaite ressemblance !

La religieuse apporta la cassette : sœur Agnès la lui fit ouvrir ; elle en tira une miniature, et Émilie vit qu’elle ressemblait exactement à celle qu’elle avait trouvée dans les papiers de son père. Agnès tendait la main pour la reprendre ; elle la regarda quelque temps en silence, puis dans l’excès du désespoir, elle leva ses yeux vers le ciel et pria tout bas. Quand elle eut achevé sa prière, elle rendit le portrait à Émilie. — Gardez-le, lui dit-elle, je vous le lègue, et je crois que vous y avez droit : votre ressemblance m’a bien souvent frappée ; mais jamais, jusqu’à ce moment, elle n’avait ainsi frappé ma conscience. Restez, ma sœur, n’emportez pas cette cassette, elle renferme un autre portrait.

Émilie tremblait dans l’attente, et l’abbesse voulait l’entraîner : — Agnès est encore dans le délire, lui dit-elle, observez combien elle divague ! Dans ses accès, elle ne s’entend plus, et s’accuse, comme vous voyez, des crimes les plus épouvantables.

Émilie crut voir dans ce délire autre chose que de la folie. Le nom de la marquise, son portait avaient pour elle un suffisant intérêt, et elle se décida à tâcher de se procurer de plus amples informations.

La religieuse rapporta la cassette. Agnès poussa un ressort, et découvrit un autre portrait ; elle le montra à Émilie : — Voici, lui dit-elle, une leçon pour la vanité ; regardez ce portrait, et voyez s’il y a quelque rapport entre ce que je suis et ce que j’ai été.

Émilie s’empressa de prendre ce portrait ; à peine l’eut-elle regardé, que ses tremblantes mains faillirent le laisser échapper. C’était la ressemblance du portrait de la signora Laurentini, qu’elle avait trouvé à Udolphe : la signora Laurentini, cette dame qui avait disparu d’une manière si mystérieuse, et qu’on soupçonnait Montoni d’avoir fait périr.

Muette de surprise, Émilie regardait tour à tour le portrait et la religieuse mourante ; elle cherchait une ressemblance qui alors n’existait plus.

— Pourquoi ce regard sévère ? dit sœur Agnès, qui se méprenait au genre de son émotion.

— J’ai vu cette figure ! dit enfin Émilie : est-ce réellement votre portrait ?

— Vous pouvez le demander, dit la religieuse ; mais autrefois il était frappant. Regardez-moi attentivement, et voyez les effets du crime ! Autrefois j’étais innocente, mes malheureuses passions dormaient encore. Ma sœur, ajouta-t-elle gravement, et prenant de sa main froide et humide une des mains d’Émilie, que cet attouchement fit frémir ; ma sœur, prenez bien garde au premier mouvement des passions ! prenez garde au premier ! si l’on n’arrête leur course, elle est rapide ; leur force ne connaît aucun frein : elles nous entraînent aveuglément ; elles nous mènent à des crimes, que des années de prières et de pénitence n’effacent pas. Tel est l’empire d’une passion ! elle domine toutes les autres, elle s’empare de tous les chemins du cœur ; c’est une furie qui nous possède, et qui nous fait agir en furie, qui nous rend insensibles à la pitié, à la conscience ; et quand son but est rempli, furie toujours plus impitoyable, elle nous livre, pour notre tourment, à tous ces sentiments qu’elle avait suspendus, qu’elle n’avait point étouffés, aux supplices de la compassion, du remords, du désespoir. Nous nous éveillons comme d’un songe : un nouveau monde nous entoure, nous sommes étonnés, épouvantés ; mais le forfait est commis. Les pouvoirs réunis du ciel et de la terre ne sauraient plus l’anéantir, les fantômes nous poursuivent. Que sont les richesses, la grandeur, la santé même, auprès de l’inestimable avantage d’une conscience pure, auprès de la santé de l’âme ? Que sont les chagrins de la pauvreté, du mépris, de la misère, près des angoisses d’une conscience affligée ? Oh ! quel temps s’est écoulé, depuis que j’ai perdu cette richesse de l’innocence ! Je croyais avoir épuisé l’excès des maux, l’amour, la jalousie, le désespoir. Ces peines étaient des jouissances auprès des tourments de ma conscience. J’ai goûté ce qu’on appelait les douceurs de la vengeance ; mais qu’elles sont passagères ! elles expirent avec leur objet ! Souvenez-vous-en, ma sœur ; les passions sont le germe du vice aussi bien que de la vertu ! tous deux en peuvent sortir, selon qu’on les gouverne. Malheur à ceux qui n’ont jamais appris l’art si nécessaire de les régler !

— Hélas ! bien infortuné, dit l’abbesse, qui connaît mal notre sainte religion ! Émilie écoutait Agnès dans le silence et le respect : elle regardait la miniature, et s’assurait encore de la ressemblance de ce portrait avec celui qu’elle avait vu à Udolphe. — Cette figure ne m’est pas inconnue, dit-elle, pour faire expliquer la religieuse, sans d’abord lui parler trop brusquement d’Udolphe.

— Vous vous trompez, lui dit Agnès, et vous ne l’avez sûrement jamais vue.

— Non, reprit Émilie ; mais j’ai vu sa ressemblance parfaite. – Impossible, s’écria sœur Agnès, qu’on peut maintenant appeler la signora Laurentini.

— C’était dans le château d’Udolphe, continua Émilie, en la regardant fixement.

— D’Udolphe, s’écria Laurentini, d’Udolphe en Italie ? — Précisément, dit Émilie.

— Vous me connaissez alors, lui dit Laurentini, et vous êtes fille de la marquise.

Émilie, étonnée de cette positive assertion, répondit : — Je suis fille de M. Saint-Aubert, et la dame que vous nommez, m’est absolument étrangère.

— Vous le croyez ? reprit Laurentini.

Émilie lui demanda par quelle raison elle pensait le contraire.

— Votre ressemblance, dit la religieuse. On sait que la marquise était fort attachée à un gentilhomme de Gascogne, quand elle épousa le marquis par obéissance pour son père. Femme infortunée !

Émilie se rappelant l’excessive émotion de M. Saint-Aubert au nom de la marquise, aurait alors éprouvé une émotion différente de la surprise, si elle eût moins connu la probité de son père. Le respect qu’elle avait pour lui, ne lui permit pas de s’arrêter à la supposition que lui insinuait la signora Laurentin ; son intérêt pourtant devint extrême, et elle la conjura de s’expliquer plus clairement.

— Ne me pressez pas sur ce sujet, reprit la religieuse ; il est trop terrible pour moi : puissé-je pour jamais l’effacer de ma mémoire ! Elle soupira profondément, et demanda à Émilie comment elle avait su son nom.

— Par le portrait que j’ai vu à Udolphe, reprit Émilie, et la ressemblance de celui-ci.

— Vous avez donc été dans le château d’Udolphe ? dit la religieuse avec une extrême émotion. Quelles scènes ce lieu me rappelle ! scènes de félicité, de souffrance et d’horreur !

À ce moment, le terrible spectacle dont Émilie avait été témoin dans une chambre de ce château, lui revint à la mémoire ; elle regarda la signora et se rappela ses derniers mots, que des années de prières et de pénitence ne pouvaient pas laver la souillure d’un meurtre ; elle se vit obligée de les attribuer à une autre cause qu’au délire : elle sentit un degré d’horreur inexprimable en croyant voir un assassin… Toute la conduite de Laurentin confirmait cette supposition ; Émilie se perdit dans un abîme de perplexité, et ne sachant par quelles questions éclaircir de tels doutes, elle dit seulement à mots interrompus.

— Votre soudain départ d’Udolphe… Laurentini fit un soupir.

— Tous les bruits qui courent, dit Émilie… la chambre au couchant… ce voile de deuil… l’objet qu’il couvre… quand les meurtres sont connus…

La religieuse s’écria : — Quoi ! encore ? Et s’efforçant de la relever, ses regards égarés semblaient suivre un objet. — Revenir du tombeau ! Quoi ! du sang ! du sang aussi ! – Il n’y eut pas de sang ; tu ne peux pas le dire. – Oui, ne souris pas, ne souris pas avec cette pitié.

Laurentini tomba en convulsion. Émilie, incapable d’endurer plus longtemps une telle scène, s’échappa de la chambre, et envoya quelques religieuses pour rester avec l’abbesse.

Blanche et les pensionnaires qui se trouvèrent au parloir se pressèrent autour d’Émilie, et alarmées de l’effroi qu’elle manifestait, elles lui firent ensemble cent questions. Émilie évita d’y répondre, et dit seulement que sœur Agnès était à l’agonie. Cette nouvelle leur expliqua l’impression de terreur qu’elle montrait, et elles lui offrirent des potions qui lui rendirent un peu de force. L’esprit d’Émilie cependant avait été si ébranlé par les doutes où les discours de la religieuse l’avaient jetée, qu’elle ne pouvait partager l’entretien ; et elle serait sortie au même instant, si elle n’eût voulu savoir ce que deviendrait Laurentini. Quelques minutes après, on lui apprit qu’elle était mieux. Émilie et Blanche se retiraient lorsque l’abbesse parut : elle appela Émilie, et lui dit qu’elle avait une chose à lui communiquer ; mais il était alors trop tard, et elle la pria de revenir le lendemain.

Émilie le lui promit, et retourna avec Blanche au château. Dans le chemin, l’obscurité des bois fit regretter à Blanche que la soirée fût si avancée ; les ténèbres, le calme absolu, la trouvaient sensible à la crainte, quoiqu’un domestique la suivît. Émilie, trop préoccupée des horreurs dont elle avait été témoin, ne voyait dans le silence de la nuit que ce qui avait quelque rapport à la situation de son âme. Blanche l’en tira, en lui montrant dans un sentier obscur, deux personnes qui marchaient lentement. On ne pouvait les éviter sans se rejeter dans une partie plus enfoncée du bois, et les deux étrangers auraient pu les y suivre. Mais toute appréhension fut bientôt évanouie, quand Émilie eut reconnu, dans l’un M. Dupont, et dans l’autre ce même gentilhomme qu’elle avait vu au monastère. Ils causaient avec tant d’action, que, dans le premier moment, ils ne remarquèrent pas les dames. Quand Dupont les eut abordées, l’étranger prit congé de lui, et s’en retourna au château. Le comte entendant nommer M. de Bonnac, dit qu’il le connaissait depuis longtemps ; il apprit le triste sujet de son voyage, et sachant qu’il était logé dans une auberge du hameau, il pria M. Dupont de l’aller chercher.

Dupont s’y prêta avec joie ; on leva tous les scrupules de politesse, et M. de Bonnac se rendit à l’invitation. Le comte, par ses soins, et son fils par sa gaîté, essayèrent d’écarter la tristesse qui paraissait accabler leur nouvel hôte. M. de Bonnac était un officier attaché au service de France ; il paraissait avoir environ cinquante ans ; sa taille était haute ; son port noble, ses manières distinguées, et sa physionomie était faite pour intéresser. Sa figure, qui paraissait avoir été belle, portait une empreinte de mélancolie qui semblait provenir de longs chagrins plutôt que d’une disposition naturelle. Il fut aisé, pendant le souper, de remarquer l’effort qu’il se faisait pour soutenir la conversation. Incapable, par intervalles, de surmonter son oppression, il retombait dans le silence, il devenait distrait. Le comte essayait de le remettre, et la délicatesse, la bienveillance qu’il lui montrait, faisaient penser à Émilie qu’elle avait son père sous ses yeux.

On se sépara de bonne heure. Quand Émilie fut retirée, les scènes dont elle avait été témoin se retracèrent à elle avec une affreuse énergie. Dans une religieuse mourante trouver la signora Laurentini ! celle qui, au lieu d’avoir été victime de Montoni, semblait elle-même coupable d’un crime abominable ! C’était un grand sujet de surprise et de méditation. Les ouvertures qu’elle avait faites sur le mariage de la marquise, toutes ses questions sur la naissance d’Émilie, étaient propres aussi à inspirer à une jeune personne un vif intérêt, quoique celui-ci fût d’une autre nature.

L’histoire de la sœur Agnès, que la sœur Françoise avait racontée, devenait évidemment fausse ; mais à quel dessein l’avait-on imaginée, à moins que ce ne fût pour mieux cacher la véritable ? C’est ce qu’Émilie ne devinait pas. Ce qui surtout excitait sa curiosité, était la relation que la marquise de Villeroy pouvait avoir avec son père. L’émotion douloureuse qu’avait témoignée Saint-Aubert en entendant prononcer son nom ; la demande qu’il avait faite d’être enterré près d’elle, le portrait de cette dame trouvé parmi ses papiers, prouvaient qu’il y avait eu quelque rapport entre eux. Quelquefois Émilie pensait que Saint-Aubert avait été l’amant que préférait la marquise, quand elle fut obligée d’épouser le marquis ; mais elle ne pouvait concevoir qu’il eût entretenu sa passion après ce mariage. Elle ne doutait cependant presque plus que les papiers dont son père avait ordonné la suppression ne fussent relatifs à cette liaison ; et si elle eût été moins sûre des principes rigides de son père, elle aurait cru que le mystère de sa naissance était enseveli avec les manuscrits qui l’attestaient.

De pareilles réflexions l’occupèrent une partie de la nuit ; et quand elle put s’endormir, ses songes lui retracèrent la religieuse mourante ; et elle se réveilla avec les plus lugubres idées.

Le lendemain, trop indisposée pour aller voir l’abbesse, elle apprit dans la journée que sœur Agnès n’était plus. M. de Bonnac reçut cette nouvelle avec émotion ; mais Émilie remarqua qu’il paraissait moins affligé que la veille. Sans doute cette mort l’affectait moins que les aveux qu’on lui avait faits. Quoiqu’il en soit, peut-être était-il aussi un peu consolé en connaissant le legs qui lui était échu. Sa famille était fort nombreuse ; l’extravagance d’un jeune homme l’avait plongé dans de grands chagrins, et l’avait même fait conduire en prison. La douleur que lui causait la conduite d’un fils cher, les dépenses, la ruine qui en était la suite, lui avaient donné cette impression de tristesse qu’Émilie avait remarquée.

Il raconta en détail à M. Dupont toutes ses peines ; il avait été plusieurs mois dans une des prisons de Paris, sans espoir, pour ainsi dire, de s’en tirer jamais, et se trouvant privé des consolations de son épouse, qui, dans une province éloignée, tâchait d’émouvoir ses amis en sa faveur. Elle revint ; elle obtint d’entrer. Le changement effrayant où la captivité et le chagrin avaient mis son époux, lui causa une telle révolution, que sa vie fut en danger.

— Notre situation, continua M. de Bonnac, pénétra ceux qui en furent les témoins. Un généreux ami, alors mon compagnon de malheur, obtint bientôt sa liberté, et le premier usage qu’il en fit fut de travailler à la mienne. Il réussit : la somme énorme que je devais fut acquittée. Quand je voulus exprimer ma reconnaissance, mon bienfaiteur était loin de moi. J’ai lieu de penser que sa générosité aura causé sa perte, et qu’il sera retombé lui-même dans les fers dont il m’avait tiré ; mais aucune recherche n’a pu m’instruire de son sort. Aimable et infortuné Valancourt !

— Valancourt ! s’écria Dupont ; de quelle famille ?

— Les Valancourt, comtes Duverney, reprit M. de Bonnac.

L’émotion que sentit Dupont en découvrant dans son rival le bienfaiteur de son ami, ne saurait se peindre. Après le premier mouvement de surprise, il dissipa les inquiétudes de M. de Bonnac, et lui apprit que Valancourt, en liberté, était venu depuis peu en Languedoc. Son affection pour Émilie le porta ensuite à faire quelques recherches sur la conduite de son rival à Paris. M. de Bonnac en paraissait fort instruit ; et les réponses que reçut Dupont le convainquirent des calomnies dont Valancourt avait été l’objet ; et quelque douloureux que fût son sacrifice, il forma le projet de réunir Émilie à son amant, puisqu’il ne lui paraissait plus indigne des sentiments qu’elle conservait pour lui.

M. de Bonnac raconta que Valancourt, en entrant dans le monde, avait été attiré dans les pièges que le vice et l’impudence lui avaient tendus ; tout son temps s’était partagé entre une marquise coquette et des assemblées de jeu, où l’envie et l’avarice de ses camarades avaient su l’entraîner. Il avait perdu de fortes sommes, dans l’espoir d’en regagner de petites ; et c’était de ses pertes, que le comte de Villerfort et Henri avaient été souvent témoins. Ses ressources s’étaient épuisées. Le comte son frère, irrité par cette conduite, refusa de fournir à ses dépenses, Valancourt fut jeté en prison pour ses dettes, et son frère l’y laissa dans l’espoir qu’une pareille punition amènerait d’autant mieux la réformation de ses mœurs, qu’il n’avait pu encore contracter fortement de mauvaises habitudes.

Dans sa prison, Valancourt eut du loisir ; il réfléchit et se repentit. Le souvenir d’Émilie, affaibli dans ses dissipations, mais toujours présent à son cœur, s’y ranima avec les charmes de l’innocence et de la beauté ; elle semblait lui reprocher de sacrifier son bonheur et ses talents à des occupations honteuses et détestables. Ses passions s’étaient enflammées, mais son cœur n’était point corrompu ; l’habitude n’avait point rivé des chaînes dont sa conscience sentait la pesanteur ; il conservait l’énergie de volonté qui seule pouvait les rompre. Après beaucoup d’efforts, après de longues souffrances, il brisa les entraves du vice.

Tiré enfin de la prison par son frère, et pénétré de l’entrevue touchante de monsieur et de madame de Bonnac, dont il avait été témoin, le premier usage de sa liberté fut tout à la fois un exemple de son humanité et de sa témérité ; il risqua, dans une maison de jeu, la presque totalité de l’argent que lui avait envoyé son frère, et cela dans l’unique espoir de rendre aux vœux de sa famille le malheureux ami qu’il avait laissé en prison. La fortune le seconda ; il prit ce moment, et fit le vœu solennel de ne jamais céder davantage aux appâts de ce vice destructeur.

Après avoir rendu le vénérable M. de Bonnac à sa famille reconnaissante, Valancourt s’était empressé d’aller à Estuvière. Dans le ravissement où il était d’avoir rendu le bonheur à des infortunés, il oublia ses maux. Bientôt pourtant il se souvint qu’il avait perdu sa fortune, sans laquelle il ne pouvait se flatter d’épouser jamais Émilie. La vie, sans elle, lui paraissait insupportable. Sa bonté, sa délicatesse, la simplicité de son cœur, rendaient encore sa beauté plus enchanteresse. L’expérience lui avait appris à évaluer des qualités qu’il avait toujours admirées, mais que le contraste du monde lui faisait alors adorer. Ces réflexions augmentèrent ses remords et ses regrets ; il tomba dans un abattement que la présence même d’Émilie ne put distraire, et il se trouvait indigne d’elle. Jamais cependant Valancourt n’avait subi l’ignominie des libéralités de la marquise de Champfort, comme le comte de Villefort l’avait cru ; jamais il n’avait participé aux ruses criminelles des joueurs. Ces rapports étaient de ceux qui se mêlent à la vérité, quand une fois on est malheureux. Le comte de Villefort les avait reçus d’une autorité respectable, et l’imprudence de Valancourt avait servi à les confirmer. Émilie n’avait pu les détailler au chevalier, qui par conséquent n’avait pu s’en justifier ; et quand il confessa qu’il ne méritait plus de conserver son estime, il ne se doutait pas qu’il appuyait lui-même une infâme calomnie. L’erreur avait été mutuelle, et rien n’avait pu l’éclaircir. Quand M. de Bonnac eut expliqué la conduite d’un ami généreux, mais jeune et imprudent, M. Dupont, équitable et sévère, décida sur-le-champ qu’il fallait détromper le comte, et renoncer à Émilie. Un sacrifice tel que celui que faisait alors son amour, méritait une noble récompense ; et si M. de Bonnac avait pu oublier le bienfaisant Valancourt, il aurait désiré qu’Émilie agréât Dupont.

Quand le comte eut reconnu son erreur, il fut très affligé des suites de sa crédulité. Les détails que M. de Bonnac donna sur la conduite qu’avait tenue son ami dans la capitale, le convainquirent que Valancourt avait cédé aux artifices de jeunes libertins, plutôt par la nécessité de se trouver avec ses camarades, que par aucune inclination au vice. Charmé de l’humanité, de la noblesse, de la générosité, quoique téméraire, que montrait son procédé envers M. de Bonnac, il oublia des erreurs passagères, et reprit pour lui l’estime qu’une première connaissance lui avait inspirée. La moindre des réparations qu’il eût à faire à Valancourt, était de lui donner l’occasion de s’expliquer avec Émilie. Il lui écrivit aussitôt, le pria de lui pardonner une offense bien involontaire, et l’invita à se rendre au château de Blangy. La délicatesse du comte l’empêcha d’informer Émilie de sa lettre : son amitié d’ailleurs voulait lui épargner les inquiétudes de l’événement ; et il garda aussi le secret de sa découverte. Cette précaution préserva Émilie d’une angoisse plus terrible que le comte même ne l’avait pensé, parce qu’il ignorait les symptômes de désespoir qu’avait montrés Valancourt.

CHAPITRE XI.

Quelques circonstances singulières vinrent distraire Émilie de ses chagrins, et excitèrent en elle autant de surprise que d’horreur.

Peu de jours après la mort de la signora Laurentini, le testament de cette dame fut ouvert en présence des supérieures du couvent et de M. de Bonnac. On trouva que le tiers de ses propriétés était légué au plus proche parent de la marquise de Villeroy, et que ce legs regardait Émilie.

L’abbesse depuis longtemps connaissais le secret de sa famille ; mais Saint-Aubert, qui s’était fait connaître au religieux qui l’avait assisté, avait exigé que ce secret fût à jamais dérobé à sa fille. Cependant les discours échappés à la signora Laurentini, la confession étrange qu’elle fit à ses derniers moments, firent juger nécessaire à l’abbesse d’entretenir sa jeune amie sur un sujet qu’elle n’avait jamais entamé. Dans ce dessein, elle avait demandé à la voir le lendemain du jour où elle avait visité la religieuse. L’indisposition d’Émilie avait empêché celle-ci d’aller au couvent ; mais après l’ouverture du testament, elle fut mandée de nouveau ; et s’étant rendue à Sainte-Claire, elle y apprit des détails qui l’affectèrent beaucoup. Comme le récit que fit l’abbesse, supprimait plusieurs particularités qui peuvent intéresser le lecteur, et que l’histoire de la religieuse est liée à celle de la marquise, nous omettrons la conversation du parloir, et nous joindrons à notre relation une histoire abrégée de la défunte sœur.

 

Histoire de la signora Laurentini
di Udolpho.

Elle était fille unique et héritière de l’ancienne maison d’Udolphe, dans le territoire de Venise. Le premier malheur de sa vie, celui qui fut la source de toutes ses infortunes, fut que ses parents, dont les soins auraient dû modérer la violence de ses passions, et lui apprendre à les gouverner elle-même, ne firent que les fomenter par une coupable indulgence. Ils chérissaient en elle leurs propres sentiments ; soit qu’ils louassent, soit qu’ils reprissent leur fille, c’était au gré de leur inclination, et non d’une tendresse raisonnée. L’éducation ne fut pour elle qu’un mélange de faiblesse et d’opiniâtreté qui l’irrita. Les conseils qu’on lui donnait devinrent autant de contestations, où le respect filial et l’amour paternel étaient également oubliés. Mais comme cet amour paternel revenait toujours le premier, et se désarmait le plus aisément, la signora croyait avoir vaincu ; et l’effort que l’on faisait pour vaincre ses passions, leur prêtait une force nouvelle.

La mort de son père et de sa mère la laissa livrée à elle-même dans l’âge si dangereux de la jeunesse et de la beauté. Elle aimait le grand monde, s’enivrait du poison de la louange, et méprisait l’opinion publique, quand elle contredisait ses goûts. Son esprit était vif et brillant ; elle avait tous les talents, tous les charmes dont se compose le grand art de séduire. Sa conduite fut telle que pouvaient le présager la faiblesse de ses principes et la force de ses passions.

Parmi ses nombreux soupirants, fut le marquis de Villeroy. En voyageant en Italie, il vit Laurentini à Venise ; il devint passionné pour elle. La signora fut éprise à son tour de la figure, des grâces, des qualités du marquis, le plus aimable des seigneurs français. Elle sut cacher les dangers de son caractère, les taches de sa conduite, et le marquis demanda sa main.

Avant la conclusion de ses noces, elle alla au château d’Udolphe ; le marquis l’y suivit. Là, moins réservée, moins prudente peut-être qu’elle n’avait été jusqu’alors, elle donna lieu à son amant de former quelques doutes sur la convenance des nœuds qu’il était prêt à serrer. Une information plus exacte le convainquit de son erreur ; et celle qui devait être sa femme, ne devint que sa maîtresse.

Après avoir passé quelques semaines à Udolphe, il fut tout à coup rappelé en France. Il partit avec répugnance, le cœur rempli de la signora, avec laquelle pourtant il avait su différer de conclure son mariage. Pour l’aider à soutenir une telle séparation, il lui donna sa parole de revenir célébrer ses noces aussitôt que ses affaires lui en laisseraient la liberté.

Consolée par cette assurance, Laurentini le laissa partir. Bientôt après, Montoni, son parent, vint à Udolphe, et renouvela des propositions que déjà elle avait rejetées, et qu’elle rejeta encore. Ses pensées se tournoient toutes vers le marquis de Villeroy. Elle éprouvait pour lui tout le délire d’un amour italien, fomenté par la solitude dans laquelle elle s’était confinée. Elle avait perdu le goût des plaisirs et de la société ; son unique jouissance était de contempler et de baigner de larmes un portrait du marquis. Elle visite les lieux témoins de leur félicité, elle épanche son cœur dans ses lettres. Elle comptait les jours, les semaines qui devaient s’écouler avant l’époque probable de son retour. Cette période passa ; les semaines qui suivirent devinrent un poids insupportable. L’imagination de Laurentini, absorbée par une seule idée, se dérangea. Son cœur était dévoué à un objet unique ; la vie lui devint odieuse, quand elle crut avoir perdu cet objet.

Plusieurs mois se passèrent sans qu’elle reçût un seul mot du marquis. Ses jours se partageaient entre les violences, les accès d’une passion furieuse, et la sombre langueur du plus noir désespoir. Elle s’isola de tout ; elle s’enfermait des semaines entières sans parler à personne, excepté à sa confidente. Elle écrivait des fragments de lettres, relisait celles qu’autrefois elle avait reçues du marquis, pleurait sur son portrait, et lui parlait des heures entières, tantôt pour l’accabler de reproches, tantôt pour l’accabler d’amour.

À la fin, on répandit autour d’elle le bruit que le marquis s’était marié en France. Déchirée par la jalousie, par l’amour, par l’indignation, elle prit le parti d’aller secrètement en ce pays ; et si le fait était vrai, elle prétendait assouvir sa vengeance. Elle ne dit qu’à sa confidente le projet qu’elle avait formé, et elle l’engagea à la suivre. Elle rassembla tous ses diamants, et ceux qu’elle avait recueillis de toutes les branches de sa famille ; la valeur en était immense ; on les porta dans une ville voisine ; Laurentini les y reprit ; et accompagnée d’une seule femme, elle se rendit secrètement à Livourne, et s’y embarqua pour la France.

À son arrivée en Languedoc, elle sut que le marquis de Villeroy était marié depuis quelque temps. Son désespoir la priva de sa raison. Elle formait, elle abandonnait tour à tour l’horrible projet de poignarder le marquis, son épouse, et elle-même. Elle s’arrêta enfin à l’idée de se présenter devant lui, de lui reprocher sa conduite, et de se tuer en sa présence. Mais quand elle l’eut revu, quand elle eut retrouvé le constant objet de ses pensées et de sa tendresse, le ressentiment fit place à l’amour ; le courage lui manqua ; le conflit de tant d’émotions contraires la rendit tremblante, et elle s’évanouit à ses pieds.

Le marquis ne fut pas à l’épreuve de tant de beauté et de sensibilité : toute l’énergie d’un premier sentiment se réveilla. La raison, non l’indifférence, avait en lui combattu sa passion. L’honneur ne lui avait pas permis d’épouser la signora ; il avait cherché à se vaincre ; il avait cherché une compagne, pour laquelle il n’avait que de l’estime, de la considération, et une affection raisonnable. Mais la douceur, les vertus de cette femme aimable, ne purent le consoler d’une indifférence qu’elle cherchait vainement à cacher. Il soupçonnait depuis quelque temps que son cœur était engagé à un autre, lorsque Laurentini arriva en Languedoc. Cette artificieuse Italienne connut bientôt l’empire qu’elle avait repris sur lui. Calmée par cette découverte, elle se détermina à vivre et à multiplier les artifices, pour conduire le marquis au forfait diabolique qu’elle croyait propre à assurer son bonheur. Elle suivit son projet avec une dissimulation profonde et une patience imperturbable : elle détacha entièrement le marquis de son épouse. Sa douceur, sa bonté, sa froideur, si opposées aux manières empressées d’une Italienne, eurent bientôt cessé de lui plaire. La signora en profita pour éveiller en lui la jalousie de l’orgueil : car il ne pouvait plus sentir celle de l’amour. Elle alla jusqu’à lui désigner la personne pour qui elle affirmait que la marquise le trahissait. Laurentini avait exigé le serment que jamais le rival du marquis ne serait l’objet de sa vengeance ; elle pensait qu’en la restreignant ainsi d’un côté, elle lui donnerait de l’autre plus d’atrocité et de violence : elle songea que le marquis en serait plus porté à participer à l’acte horrible qui devenait indispensable à ses desseins, et devait anéantir l’obstacle qui semblait seul empêcher son bonheur.

L’innocente marquise observait avec une extrême douleur le changement de son époux envers elle. En sa présence, il était pensif et réservé ; sa conduite devenait austère, et même dure ; il la laissait en larmes, et pendant des heures entières elle pleurait sur sa froideur, et faisait des projets pour regagner son affection. Sa conduite l’affligeait d’autant plus, qu’elle avait épousé le marquis uniquement par obéissance : elle en avait aimé un autre, et ne doutait pas que son propre choix n’eût rendu son bonheur certain. Laurentini, qui ne tarda pas à le découvrir, en fit près du marquis un ample usage. Elle lui suggéra tant de preuves apparentes sur l’infidélité de sa femme, que dans l’excès de sa fureur et le ressentiment de l’outrage qu’il croyait avoir reçu, il prononça l’arrêt de sa mort. On lui donna un poison lent ; et la marquise mourut victime d’une jalousie habile et d’une coupable faiblesse.

Le triomphe de Laurentini fut court. Ce moment qu’elle avait regardé comme devant combler tous ses vœux, devint le commencement d’un supplice qu’elle endura jusqu’à sa mort.

La soif de la vengeance, premier mobile de son atrocité, fut aussitôt éteinte que satisfaite, et la laissa en proie à une pitié, à des remords inutiles. Les années de bonheur qu’elle s’était promises avec le marquis de Villeroy, en eussent sans doute été empoisonnées ; mais il trouva aussi le remords dans l’accomplissement de sa vengeance, et sa complice lui devint odieuse. Ce qui lui avait paru une conviction lui parut alors s’évanouir comme un songe ; et il fut surpris, après que sa femme eut subi son supplice, de ne trouver aucune preuve du crime pour lequel il l’avait condamnée. En apprenant qu’elle expirait, il avait senti tout à coup la persuasion intime de son innocence ; et l’assurance solennelle qu’elle-même lui en donna, n’ajouta rien à celle qui le pénétrait.

Dans la première horreur du remords et du désespoir, il voulait se livrer lui-même à la justice, avec celle qui l’avait plongé dans l’abîme du crime. Après cette crise violente, il changea de résolution : il vit une fois Laurentini ; et ce fut pour la maudire comme l’auteur détestable de ce forfait. Il déclara qu’il n’épargnait sa vie que pour qu’elle consacrât ses jours à la prière et à la pénitence. Accablée du mépris et de la haine d’un homme pour qui elle s’était rendue si coupable, frappée d’horreur pour le crime inutile dont elle s’était souillée, la signora Laurentini renonça au monde, et victime effrayante d’une passion effrénée, elle prit le voile à Sainte-Claire.

Le marquis partit du château de Blangy, et jamais il n’y revint. Il tâcha d’étourdir ses remords dans le tumulte de la guerre et les dissipations de la capitale. Ses efforts furent vains. Un nuage impénétrable paraissait l’entourer ; ses plus intimes amis ne pouvaient se l’expliquer ; et il mourut enfin dans des tourments presqu’égaux à ceux de Laurentini. Le médecin qui avait observé l’état de la marquise après sa mort, avait été engagé au silence à force de présents. Les soupçons de quelques domestiques se bornèrent à un murmure sourd, et jamais cette affaire n’avait été approfondie. Si ce murmure parvint au père de la marquise, si le défaut de preuves l’empêcha de poursuivre le marquis, c’est ce qu’on ne saurait assurer. Un fait certain, c’est que sa famille la regretta sincèrement, et surtout M. Saint-Aubert son frère ; car tel était le degré d’alliance qui existait entre le père d’Émilie et la marquise : il soupçonna le genre de sa mort. Immédiatement après la mort de cette sœur bien-aimée, il écrivit au marquis et reçut de lui plusieurs lettres. Le sujet n’en fut pas connu ; mais sans doute elles avaient rapport à elle. Ces lettres, celles de la marquise, qui confiait à son frère la cause de son malheur, composaient les papiers que Saint-Aubert avait ordonné de brûler. L’intérêt, le repos d’Émilie, lui avaient fait désirer qu’elle ignorât cette tragique histoire. L’affliction que lui avait causée la mort prématurée d’une sœur chérie, l’avait empêché de prononcer jamais son nom, excepté à madame Saint-Aubert. Craignant surtout la vive sensibilité d’Émilie, il lui avait laissé ignorer totalement et l’histoire et le nom de la marquise, et la parenté qui existait entre elles. Il avait exigé, le même silence de sa sœur, madame Chéron, et elle l’avait rigoureusement observé.

C’était sur quelques lettres de la marquise, qu’en partant de la Vallée, Émilie vit pleurer son père ; c’était à son portrait qu’il avait fait de si tendres caresses. Une mort si cruelle peut expliquer l’émotion qu’il témoigna, lorsque Voisin la nomma devant lui. Il voulut être enseveli près du monument des Villeroy, où étaient déposés les restes de sa sœur. Le mari de celle-ci était mort dans le nord de la France, et on l’y avait enterré.

Le confesseur qui assista Saint-Aubert à son lit de mort, le reconnut pour le frère de la feue marquise. Par tendresse pour Émilie, Saint-Aubert le conjura de lui cacher cette circonstance, et fit demander la même grâce à l’abbesse en lui recommandant sa fille.

Laurentini, en arrivant en France, avait caché très soigneusement son nom. Quand elle entra dans le couvent, elle-même, pour mieux déguiser sa véritable histoire, fit circuler celle qu’avait crue sœur Françoise. L’abbesse n’était point au couvent quand elle avait fait profession, et toute la vérité ne lui était pas connue. Le cruel remords qui oppressait Laurentini, le désespoir d’un amour frustré, l’amour qu’elle conservait pour le marquis, avaient égaré son esprit. Après les premières crises, une sombre mélancolie s’empara d’elle, et fut rarement, jusqu’à sa mort, interrompue par des accès violents. Durant plusieurs années, son seul plaisir fut d’errer la nuit dans les bois. Elle portait un luth, et y joignait souvent la délicieuse mélodie de sa charmante voix ; elle répétait les plus beaux airs de l’Italie avec l’énergique sentiment qui remplissent constamment son cœur. Le médecin qui prenait soin d’elle, recommanda aux supérieures de tolérer ce caprice, comme le seul moyen de la calmer. On souffrait que la nuit elle parcourût les bois, suivie de la seule femme qu’elle avait amenée d’Italie. Mais comme cette permission blessait la règle, on la tint secrète ; et cette musique mystérieuse, liée à d’autres circonstances, fit répandre le bruit que le château et son voisinage étaient fréquentés par des revenants.

Avant l’égarement de sa raison, et avant de faire ses vœux de religion, elle avait fait un testament. Outre le don important qu’elle assurait au monastère, elle partageait le reste de son bien, que ses pierreries rendaient considérable, entre une Italienne sa parente, épouse de M. de Bonnac, et le plus proche parent de la marquise de Villeroy. Émilie Saint-Aubert était l’unique parente qui restât à cette dame ; et la conduite mystérieuse de son père se trouva ainsi expliquée.

La ressemblance d’Émilie et de sa malheureuse tante avait été souvent observée par Laurentini ; mais ce fut surtout à l’heure de sa mort, au moment même où sa conscience lui montrait sans cesse la marquise, que cette ressemblance la frappa, et que dans son délire, elle crut voir la marquise elle-même. Elle osa affirmer, en recouvrant ses sens, qu’Émilie devait être la fille de cette dame. Elle en était convaincue. Elle savait que sa rivale, en épousant le marquis, lui préférait un autre amant ; elle ne faisait aucun doute qu’une passion déréglée n’eût, comme la sienne, conduit la marquise à quelqu’égarement.

Cependant le crime que, d’après des aveux mal compris, Émilie supposait avoir été commis par Laurentini dans les murs même d’Udolphe, n’avait jamais eu lieu. Émilie avait été trompée par le spectacle affreux dont elle avait eu tant d’effroi ; et c’était ce spectacle qui d’abord lui faisait attribuer les remords de la religieuse à un meurtre exécuté dans le château.

On peut se souvenir que dans une chambre, à Udolphe, était un grand voile noir dont la situation avait piqué la curiosité d’Émilie. Le voile cachait un objet qui la remplit d’horreur ; en le soulevant, au lieu d’un tableau, elle vit dans l’enfoncement une figure humaine dont les traits défigurés avaient la pâleur de la mort. Elle était couverte d’un linceul, et couchée tout de son long dans une espèce de tombeau. Ce qui rendait cette vue plus effroyable, était que cette figure semblait être déjà la proie des vers, et que ses mains et son visage en laissaient voir les traces. On imagine bien aisément qu’un si hideux objet ne se regardait pas deux fois. Émilie, quand elle l’aperçut, laissa retomber le voile, et la terreur qu’elle avait eue l’empêcha d’y revenir. Si elle eût eu le courage de regarder plus attentivement, son erreur et son effroi se seraient dissipés en même temps ; elle aurait reconnu que la figure était en cire. Cette histoire ; quoiqu’extraordinaire, n’est pas sans quelque exemple dans les annales de la dure servitude où la superstition monastique a souvent plongé le genre humain. Un membre de la maison d’Udolphe avait offensé en un point les prérogatives de l’église ; on le condamna à contempler plusieurs heures par jour l’image en cire d’un cadavre. Cette pénitence, qui devait servir à lui rappeler un sort inévitable, avait pour but de réprimer dans le marquis d’Udolphe un orgueil dont celui de Rome se trouvait choqué. Non seulement il subit exactement sa pénitence, mais dans son testament il exigea de ses héritiers la conservation de la figure. Il mettait à ce prix la propriété d’un domaine, et regardait comme très utile l’humiliante moralité que cette figure enseignait. Il l’avait fait encadrer dans la muraille de son appartement ; mais aucun de ses héritiers n’imita une telle pénitence.

L’image était si naturelle, qu’on ne saurait s’étonner qu’elle eût abusé Émilie. Elle avait entendu raconter l’étrange disparition de la dame du château ; et le caractère de Montoni pouvait autoriser le soupçon que ce corps était celui de la signora Laurentini, et que Montoni en était le meurtrier.

La situation dans laquelle Émilie l’avait découvert, l’avait d’abord remplie de surprise et d’inquiétude. La vigilance avec laquelle les portes de la chambre furent aussitôt fermées, força Émilie de croire que Montoni, ne voulant se confier à personne, laissait anéantir les restes de sa victime dans le fond d’un appartement ignoré. Cependant le voile si facile à soulever, la porte momentanément ouverte, lui avaient inspiré des doutes : mais les soupçons qu’elle formait sur Montoni les avaient surmontés ; et la crainte de sa vengeance avait empêché que jamais elle osât révéler ce qu’elle avait découvert.

En apprenant que la marquise de Villeroy était la sœur de M. Saint-Aubert, Émilie se sentit très diversement affectée. Au milieu de la tristesse que lui causait la mort prématurée de cette infortunée, elle se vit soulagée des conjectures pénibles où l’avait jetée la téméraire assertion de Laurentini sur sa naissance et sur l’honneur de ses parents. Sa confiance dans les principes de Saint-Aubert ne lui permettait guère d’imaginer qu’il eût manqué à la délicatesse. Elle répugnait à se croire fille d’une autre que de celle qu’elle avait toujours aimée, respectée comme sa mère ; elle l’aurait cru difficilement : mais sa ressemblance avec la feue marquise, la conduite de Dorothée, les assertions de Laurentini, le mystérieux attachement de Saint-Aubert, lui avaient inspiré des doutes que sa raison ne pouvait ni détruire ni confirmer ; elle s’en trouvait délivrée, et la conduite de son père s’expliquait. Son cœur n’était plus oppressé que par le malheur d’une parente aimable, et par la terrible leçon que donnait la religieuse mourante. Trop d’indulgence pour ses premières passions avait conduit par degrés la signora Laurentini à un crime, dont le seul nom, dans sa jeunesse, l’eût sûrement fait frémir d’horreur ; crime dont de longues années de pénitence n’avaient pu effacer le souvenir ni décharger sa conscience.

CHAPITRE XII.

Après les dernières découvertes, Émilie fut traitée par le comte et par sa famille comme une alliée de la maison de Villeroy, et reçue, s’il était possible, avec encore plus d’amitié.

Le comte, inquiet et surpris de ne recevoir aucune réponse de Valancourt, s’applaudissait de sa prudence. Émilie ne partageait point des craintes dont elle ignorait le motif : mais quand il la voyait succomber sous le poids de sa cruelle erreur, il avait besoin de toute sa résolution pour la priver d’un soulagement momentané, et dissimuler avec elle. Les noces de Blanche s’approchaient, et partageaient son attention et ses soins. On attendait chaque jour M. de Sainte-Foix. Tout le château s’occupait des plus brillants préparatifs. Émilie voulait prendre part à la gaîté qui l’entourait ; mais elle le tentait vainement : préoccupée de tout ce qu’elle avait appris, et surtout inquiète du sort de Valancourt, elle se représentait l’état où il était quand il donna à Thérèse son anneau : elle croyait y reconnaître l’expression du désespoir ; et quand elle considérait où ce désespoir avait pu le conduire, son cœur saignait de douleur et d’effroi. Les doutes qu’elle formait sur sa santé, sur son existence ; l’obligation où elle était de conserver ces doutes jusqu’à son retour à la Vallée, lui paraissaient insupportables. Il y avait des moments où rien ne pouvait la contenir. Elle s’échappait brusquement, et allait chercher le calme dans les profondes solitudes des bois qui bordaient le rivage de la mer. Le battement des vagues écumantes, le sourd murmure des forêts, étaient analogues à l’état de son âme ; elle s’asseyait sur une roche, ou sur les ruines de la vieille tour elle observait vers le soir la dégradation des couleurs sur les nuages ; elle voyait se dérouler les sombres voiles du crépuscule. La crête blanche des vagues toujours ramenées au rivage, ne se distinguait plus qu’à peine sur la surface obscure des flots. Quelquefois elle répétait les vers que Valancourt avait gravés en ce lieu ; puis, trop affectée des chagrins qu’ils lui renouvelaient, elle cherchait à se distraire.

Un soir qu’avec son luth elle errait au hasard sur ce rivage favori, elle entra dans la tour. Elle monta un escalier tournant, et se trouva dans une chambre moins dégradée que le reste. C’était de là que souvent elle avait admiré la vaste perspective que la mer et la terre lui offraient : le soleil se couchait sur cette partie des Pyrénées qui sépare le Languedoc du Roussillon ; elle se plaça près d’une fenêtre grillée : les bois et les vagues au-dessous d’elle gardaient encore les nuances rougeâtres du soleil couchant. Ayant accordé son luth, elle y mêla le son de sa voix, et chanta un de ces airs, simples et champêtres qu’autrefois Valancourt écoutait avec transport.

Le temps était si doux, si calme, qu’à peine le zéphyr du soir ridait la surface de l’onde, ou gonflait légèrement la voile qui recevait encore les derniers rayons de lumière. Les coups mesurés de quelques rames troublaient seuls le repos et le silence. La tendre mélodie du luth achevait de plonger Émilie dans une douce mélancolie ; elle répéta ses anciennes romances ; et les souvenirs qu’elles réveillaient, devenant toujours plus touchants, ses larmes tombèrent sur le luth, et elle ne put continuer.

Le soleil avait disparu derrière le sommet des montagnes, leurs plus hautes pointes ne recevaient plus sa lumière, Émilie ne quittait point la tour, et s’y livrait à ses rêveries. Elle entendit marcher, elle tressaillit, et regardant à la grille, elle reconnut en bas M. de Bonnac. Elle retomba dans la rêverie, dont cette distraction l’avait tirée ; après quelques moments, elle reprit son luth, et chanta son air favori. Elle entendit encore marcher ; elle écouta, on montait à la tour. L’obscurité lui inspira un peu de crainte ; autrement elle n’en eût éprouvé aucune, puisque M. de Bonnac venait de passer. Les pas étaient rapides et légers ; la porte s’ouvrit, et le crépuscule mourant déroba au premier instant les traits d’une personne qui entrait : mais Émilie pouvait-elle se méprendre au son de la voix ? c’était celle de Valancourt. Émilie, qui jamais ne l’avait entendue sans émotion, troublée de surprise et de plaisir à la fois, l’eut à peine vu à ses pieds, qu’elle tomba sur une chaise. Tant de mouvements combattaient dans son cœur, qu’à peine elle entendait cette voix, dont les tendres et timides accents cherchaient à la ranimer. Valancourt aux genoux d’Émilie, s’accusait de l’excès d’impatience qui l’avait décidé à la surprendre ainsi. Il venait d’arriver, et ne pouvant attendre que le comte fût de retour, il avait couru aussitôt pour le chercher à la promenade. En passant près de la tour, il avait reconnu la voix d’Émilie, et sur-le-champ il était monté.

Elle fut longtemps avant de recouvrer ses sens ; quand elle fut revenue, elle repoussa les soins de Valancourt, et lui demanda avec autant de mécontentement qu’elle pouvait en sentir à sa vue, quel était le sujet de sa visite.

— Ah ! Émilie, dit Valancourt, cet air, ces paroles, hélas ! j’ai peu à espérer. Quand vous m’avez privé de votre estime, vous avez donc cessé de m’aimer ?

— Oui, monsieur, reprit Émilie, tâchant de donner de l’assurance à sa voix ; si vous faisiez cas de mon estime, vous ne m’auriez pas donné cette nouvelle occasion de chagrin.

La physionomie de Valancourt changea soudain ; l’anxiété du doute fit place à la surprise et au découragement. Il resta muet ; il dit enfin : — On m’avait donné lieu d’espérer une réception bien différente ! — Est-il bien vrai, Émilie, que pour jamais j’ai perdu votre affection ? dois-je croire que votre estime ne peut jamais m’être rendue, que votre amour ne peut renaître ? Le comte a-t-il médité cette cruauté, qui me donne une seconde fois la mort ?

Le ton dont il parlait, alarma Émilie autant que son discours l’étonna. Tremblante d’impatience, elle demanda qu’il voulût bien s’expliquer.

— Et pourquoi cette explication ? répondit Valancourt. Ignorez-vous combien ma conduite a été calomniée ? ignorez-vous que les actions dont vous m’avez cru coupable… et comment avez-vous pu, ô Émilie ! me dégrader à ce point, dans votre opinion ?… que ces actions, je les méprise, je les abhorre autant que vous ! Ignorez-vous que le comte a découvert les faussetés qui me privaient de l’unique bien qui me soit cher au monde ; qu’il m’a lui-même invité à venir près de vous me justifier ? L’ignorez-vous, et suis-je encore le jouet d’une fausse espérance ?

Le silence d’Émilie semble confirmer cette crainte ; Valancourt, dans l’obscurité, ne pouvait distinguer la surprise et la joie, qui la rendaient comme immobile. Incapable de parler, un soupir de son cœur parut la soulager, et elle dit à la fin :

— Valancourt ! j’ignorais ce que vous venez de me dire. L’émotion que j’éprouve en est la preuve. Je ne pouvais plus vous estimer ; mais je n’avais pu encore réussir à vous oublier.

— Quelle idée, reprit Valancourt en s’appuyant contre la fenêtre, quelle persuasion ce moment m’apporte ! Je vous suis cher ! je vous suis cher encore, mon Émilie !

— Faut-il donc que je vous le dise ? répliqua Émilie. Cela est-il nécessaire ? Voilà mon premier moment de joie depuis votre départ, et il me dédommage de tout ce que j’ai souffert.

Valancourt soupirait, et ne pouvait répondre ; il couvrait ses mains de baisers : les larmes qui les inondaient parlaient un bien tendre langage, et les mots eussent eu moins d’expression.

Émilie, un peu remise, proposa de retourner au château. Alors, et pour la première fois, elle se souvint que le comte avait invité Valancourt à se justifier auprès d’elle, et qu’il ne s’était fait aucune explication. Mais à cette seule idée, tout son cœur rejeta la possibilité que Valancourt eût été coupable. Ses regards, sa voix, ses manières étaient le gage de sa noble et constante sincérité. Émilie se livra sans réserve aux émotions d’une joie que jamais elle n’avait ressentie.

Ni Émilie ni Valancourt ne surent comment ils étaient retournés au château : si un pouvoir magique les y eût transportés, peut-être ils en eussent mieux remarqué le mouvement ; ils étaient dans le vestibule avant de songer s’il existait quelqu’autre personne dans le monde. Le comte vint au-devant d’eux, et avec toute la franchise et la bienveillance de son caractère, il accueillit Valancourt, et le pria de lui pardonner son injustice. Bientôt M. de Bonnac joignit ce groupe heureux, et Valancourt et lui se retrouvèrent avec une satisfaction mutuelle.

Après les premières félicitations, et quand la joie fut devenue plus calme, le comte appela Valancourt, et leur conférence fut très longue. Le dernier se justifia clairement des crimes qu’on lui imputait. Il avoua si ingénument ses torts, il en témoigna tant de regret, que le comte en conçut les plus heureuses espérances. Valancourt était doué des plus grandes qualités ; l’expérience lui avait appris à détester toutes les folies qui n’avaient fait que l’amuser un moment. Le comte ne douta plus qu’il ne dût mener la vie d’un homme honnête et sage ; et lui confia désormais, sans scrupule, le bonheur d’Émilie, qu’il aimait comme sa fille. Il rendit compte en deux mots, à celle-ci, de l’entretien qu’ils avaient eu. Émilie avait déjà appris tout ce que Valancourt avait fait pour M. de Bonnac, et des larmes de plaisir avaient coulé de ses yeux. La conversation du comte de Villefort acheva de dissiper ses doutes, et elle rendit sans crainte son estime et ses sentiments à celui qui d’abord avait su les lui inspirer.

La comtesse et la jeune Blanche accueillirent Valancourt avec politesse et amitié. Blanche était si heureuse du bonheur d’Émilie, qu’elle oublia pour un moment l’absence de M. de Sainte-Foix ; on l’attendait ce même jour, et la généreuse sensibilité de Blanche fut bientôt récompensée par l’arrivée de son amant. Il était guéri des blessures qu’il avait reçues dans la périlleuse aventure des montagnes ; le récit qu’on en fit augmenta le sentiment des jouissances présentes ; on se félicita de nouveau, et ce charmant souper offrit sur tous les visages l’expression d’une joie égale. Chacun cependant gardait son caractère et goûtait diversement son bonheur. Blanche était franche et gaie, Émilie tendre et plaintive, Valancourt exalté, tendre et gai tour à tour, Sainte-Foix était joyeux ; et le comte, à ce spectacle, exprimait autant de complaisance que de bonté. La comtesse, Henri, M. de Bonnac paraissaient un peu moins animés. Le pauvre M. Dupont évita de jeter, par sa présence, un nuage de tristesse sur toute cette heureuse société. Dès qu’il sut que Valancourt n’était pas indigne d’Émilie, il prit sérieusement le parti de travailler à se guérir ; il quitta le château de Blangy. Sa conduite, comprise par Émilie, lui inspira autant de pitié que d’admiration.

Le comte et ses hôtes, dans les plaisirs de leur réunion et les douceurs de l’amitié, laissèrent passer les heures sans les compter. Quand Annette sut l’arrivée de Valancourt, Ludovico eut bien de la peine à la retenir ; elle voulait s’élancer dans la salle, et exprimer toute sa joie ; elle assurait qu’après le retour de son cher Ludovico, aucun événement ne lui avait fait tant de plaisir.

CHAPITRE XIII.

Les mariages de Blanche et d’Émilie Saint-Aubert furent célébrés le même jour, au château de Blangy, avec toute la magnificence du temps. Les fêtes furent splendides : on avait tendu la grande salle d’une tapisserie neuve, qui représentait Charlemagne et ses douze pairs ; on voyait les fiers Sarrazins qui s’avançaient à la bataille ; on voyait tous les enchantements et le pouvoir magique de Merlin. Les somptueuses bannières de Villeroy, ensevelies longtemps dans la poussière, furent de nouveau déployées, et flottèrent sur les pointes gothiques des fenêtres coloriées. La musique résonnait de toutes parts, et les échos de la galerie en retentissaient.

Annette regardait cette salle, dont les arcades et les fenêtres étaient illuminées et décorées de lustres en festons ; elle considérait la magnificence des parures, les riches livrées des serviteurs, les meubles de velours enrichis d’or ; elle écoutait les chants de plaisir qui ébranlaient la voûte, elle se croyait dans un palais de fées ; elle assurait que dans les plus beaux contes, elle n’avait rien vu de si charmant, et que les lutins eux-mêmes ne faisaient rien de plus beau dans leurs brillantes assemblées. La vieille Dorothée soupirait, et disait que l’aspect du château lui rappelait encore sa jeunesse.

Après avoir orné quelques-unes des fêtes du château, Émilie et Valancourt prirent congé de leurs tendres amis, et retournèrent à la Vallée. La bonne, la fidèle Thérèse les reçut avec une joie sincère. Les ombrages de ce lieu chéri semblèrent, à leur arrivée, leur offrir obligeamment les plus tendres souvenirs. En parcourant ces lieux si longtemps habités par monsieur et madame Saint-Aubert, Émilie montrait avec tendresse les endroits où ils aimaient à reposer, et son bonheur lui semblait plus doux, en pensant que tous deux ils l’auraient embelli d’un sourire.

Valancourt la mena au platane, où, pour la première fois, il avait osé lui parler de son amour. Le souvenir des chagrins qu’ensuite il avait endurés, des malheurs, des dangers qui avaient suivi cette rencontre, augmenta le sentiment de leur félicité actuelle. Sous cet ombrage sacré, et voué pour jamais à la mémoire de Saint-Aubert, ils jurèrent l’un et l’autre de chercher à s’en rendre dignes, en imitant sa douce bienveillance ; en se rappelant que toute espèce de supériorité impose des devoirs à celui qui en jouit ; en offrant à leurs semblables, outre les consolations et les bienfaits que la prospérité doit tous les jours à l’infortune, l’exemple d’une vie passée dans la reconnaissance envers Dieu, et la constante occupation d’être utile à l’humanité.

Aussitôt après leur retour, le frère de Valancourt vint le féliciter de son mariage, et rendre son hommage à Émilie. Il fut si content d’elle, si heureux de la riante et heureuse perspective que ce mariage offrait à Valancourt, que sur-le-champ il lui remit une partie de son bien ; et comme il n’avait point d’enfants, il lui assura la totalité de sa succession.

Les biens de Toulouse furent vendus. Émilie racheta de M. Quesnel l’ancien domaine de son père ; elle dota Annette, et l’établit à Epourville, avec Ludovico. Valancourt et elle-même préféraient à toute autre demeure, les ombres chéries de la Vallée ; ils y fixèrent leur résidence ; mais chaque année, par respect pour M. Saint-Aubert, ils allèrent passer quelques mois dans l’habitation où il avait été élevé.

Émilie pria Valancourt de trouver bon qu’elle remît à M. de Bonnac, le legs qu’elle avait reçu de la signora Laurentini. Valancourt, quand elle fit cette demande, sentit tout ce qu’elle avait pour lui d’obligeant. Le château d’Udolphe revenait aussi à l’épouse de M. de Bonnac, la plus proche parente de cette maison ; et cette famille, longtemps malheureuse, goûta de nouveau l’abondance et la paix.

Oh ! combien il serait doux de parler longtemps du bonheur de Valancourt et d’Émilie ! de dire avec quelle joie, après avoir souffert l’oppression des méchants et le mépris des faibles, ils furent enfin rendus l’un à l’autre ; avec quel plaisir ils trouvèrent les paysages chéris de leur patrie ! combien il serait doux de raconter comment, rentrés dans la route qui conduit le plus sûrement au bonheur, tendant sans cesse à la perfection de leur intelligence, ils jouirent des douceurs d’une société éclairée, des plaisirs d’une bienfaisance active, et comment les bosquets de la Vallée redevinrent le séjour de la sagesse et le temple de la félicité domestique !

Puisse-t-il du moins avoir été utile de démontrer que le vice peut quelquefois affliger la vertu ; mais que son pouvoir est passager, et son châtiment certain ! tandis que la vertu froissée par l’injustice, mais appuyée sur la patience, triomphe enfin de l’infortune !

Et si la faible main qui a tracé cette histoire, a pu, par ses tableaux, soulager un moment la tristesse de l’affligé ; si, par sa morale consolante, elle a pu lui apprendre à en supporter le fardeau, ses humbles efforts n’auront pas été vains, et l’auteur aura reçu sa récompense.

FIN.


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[1] Voyez l’abbé Berthelon sur l’électricité.