Ann Radcliffe

LES MYSTÈRES D’UDOLPHE
(tome 1)

Traduction :
Victorine de Chastenay

1798

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

TOME PREMIER.. 4

CHAPITRE PREMIER. 5

CHAPITRE II. 23

CHAPITRE III. 32

CHAPITRE IV. 41

CHAPITRE V. 55

CHAPITRE VI. 64

CHAPITRE VII. 85

CHAPITRE VIII. 95

CHAPITRE IX. 116

CHAPITRE X. 129

TOME SECOND.. 133

CHAPITRE PREMIER. 134

CHAPITRE II. 155

CHAPITRE III. 180

CHAPITRE IV. 190

CHAPITRE V. 199

CHAPITRE VI. 230

CHAPITRE VII. 240

TOME TROISIÈME. 266

CHAPITRE PREMIER. 267

CHAPITRE II. 307

CHAPITRE III. 331

CHAPITRE IV. 335

CHAPITRE V. 349

CHAPITRE VI. 363

CHAPITRE VII. 370

CHAPITRE VIII. 383

Ce livre numérique. 396

 

VOLUME PREMIER

CHAPITRE PREMIER.

Sur les bords de la Garonne existait, en 1584, dans la province de Guyenne, le château de M. Saint-Aubert. De ses fenêtres on découvrait les riches paysages de la Guyenne, qui s’étendaient le long du fleuve, couronnés de bois, de vignes et d’oliviers. Au midi, la perspective était bornée par la masse imposante des Pyrénées, dont les sommets, tantôt cachés dans les nuages, tantôt laissant apercevoir leurs formes bizarres, se montraient quelquefois nus et sauvages au milieu des vapeurs bleuâtres de l’horizon, et quelquefois découvraient leurs pentes, le long desquelles de noirs sapins se balançaient, agités par les vents. D’affreux précipices contrastaient avec la douce verdure des pâturages et des bois qui les avoisinaient ; des troupeaux, de simples chaumières reposaient les regards fatigués de l’aspect des abîmes. Au nord et à l’orient s’étendaient à perte de vue les plaines du Languedoc, et l’horizon se confondait au couchant avec les eaux du golfe de Gascogne.

M. Saint-Aubert aimait à errer, accompagné de sa femme et de sa fille, sur les bords de la Garonne ; il se plaisait à écouter le murmure harmonieux de ses eaux. Il avait connu une autre vie que cette vie simple et champêtre ; il avait longtemps vécu dans le tourbillon du grand monde, et le tableau flatteur de l’espèce humaine, que son jeune cœur s’était tracé, avait subi les tristes altérations de l’expérience. Néanmoins la perte de ses illusions n’avait ni ébranlé ses principes ni refroidi sa bienveillance : il avait quitté la multitude avec plus de pitié que de colère, et s’était borné pour toujours aux douces jouissances de la nature, aux plaisirs innocents de l’étude, à l’exercice enfin des vertus domestiques.

Il était d’une branche cadette, mais il descendait d’une illustre famille ; et ses parents auraient souhaité que, pour réparer les injures de la fortune, il eût eu recours à quelque riche alliance, ou tenté de réussir par les manœuvres de l’intrigue. Pour ce dernier plan, Saint-Aubert avait dans l’âme trop d’honneur, trop de délicatesse ; et quant au premier, il avait trop peu d’ambition pour sacrifier ce qu’il appelait le bonheur à l’acquisition des richesses. Après la mort de son père, il épousa une femme aimable, son égale en naissance aussi bien qu’en fortune. Le luxe et la générosité de son père avaient tellement obéré le patrimoine qu’il lui avait laissé, qu’il fut forcé d’en aliéner une partie. Quelques années après son mariage, il le vendit à M. Quesnel, frère de sa femme, et se retira dans une petite terre en Gascogne, où le bonheur conjugal et les devoirs paternels partagèrent son temps avec les charmes de l’étude et de la méditation.

Depuis longtemps ce lieu lui était cher ; il y était venu souvent dans son enfance, et conservait encore l’impression des plaisirs qu’il y avait goûtés : il n’avait oublié ni le vieux paysan qu’on chargea alors de veiller sur lui, ni ses fruits, ni sa crème, ni ses caresses. Les vertes prairies où, plein de santé, de joie et de jeunesse, il avait si souvent bondi parmi les fleurs ; les bois, dont le frais ombrage avait entendu ses premiers soupirs et entretenu la pensive mélancolie qui devint ensuite le trait dominant de son caractère ; les promenades agrestes des montagnes, les rivières qu’il avait traversées, les plaines vastes, immenses, comme les espérances du jeune âge ! jamais Saint-Aubert ne se rappelait qu’avec enthousiasme, qu’avec regret, ces lieux embellis par tant de souvenirs. À la fin, dégagé du monde, il y vint fixer sa retraite, et réaliser ainsi les vœux de toute sa vie.

Le bâtiment, tel qu’il existait alors, n’était guère qu’un pavillon ; un étranger eût admiré, sans doute, son élégante simplicité et la beauté de ses dehors ; mais il y fallait des augmentations considérables pour en faire l’habitation d’une famille. Saint-Aubert sentait une sorte d’affection pour les parties du bâtiment qu’il avait jadis connu ; il ne voulut jamais qu’on en dérangeât une seule pierre, de sorte que la nouvelle construction adaptée au style de l’ancienne, fit de tous une demeure plus commode que recherchée. L’intérieur, abandonné aux soins de madame Saint-Aubert, lui donna occasion de montrer son goût ; mais la modestie qui caractérisait ses mœurs, présida toujours aux embellissements qu’elle ordonna.

La bibliothèque occupait la partie occidentale du château ; elle était remplie des meilleurs ouvrages tant anciens que modernes. Cette pièce ouvrait sur un bosquet qui, planté le long d’une pente douce, conduisait à la rivière, et dont les arbres élevés formaient une ombre épaisse et mystérieuse. Des fenêtres, l’œil découvrait par-dessous les berceaux, le riche paysage qui s’étendait à l’occident, et apercevait à gauche les hardis précipices des Pyrénées. Près de la bibliothèque était une terrasse garnie de plantes rares et précieuses. Un des amusements de Saint-Aubert était l’étude de la botanique, et les montagnes voisines qui offrent tant de trésors aux naturalistes curieux, le retenaient souvent des jours entiers. Il était quelquefois accompagné dans ces excursions par madame Saint-Aubert, et souvent par sa fille : un petit panier d’osier, pour recevoir les plantes, un autre rempli de quelques aliments que n’eût pu leur offrir la cabane d’un berger, formaient leur équipage : ils parcouraient les lieux les plus sauvages, les scènes les plus pittoresques, et ne concentraient pas tellement leur attention dans l’étude des moindres ouvrages de la nature, qu’ils n’admirassent aussi ses beautés grandes et sublimes. Las de gravir des rochers, où le seul enthousiasme semblait avoir pu les conduire, où l’on ne voyait sur la mousse d’autres traces que celles du timide chamois, ils cherchaient un abri dans ces beaux temples de verdure, reculés au sein des montagnes. À l’ombre des mélèzes et des pins élevés, ils goûtaient un repas frugal, savouraient les eaux d’une source voisine, et respiraient avec délices les parfums des diverses plantes qui émaillaient la terre, ou pendaient en festons aux arbres et aux rochers.

À gauche de la terrasse, et vers les plaines du Languedoc, était le cabinet d’Émilie. Là étaient ses livres, ses crayons, ses instruments, quelques oiseaux et quelques fleurs favorites. C’est là qu’occupée de l’étude des arts, elle les cultivait avec succès, parce qu’ils convenaient à son goût et à son caractère. Ses dispositions naturelles, secondées par les instructions de monsieur et madame Saint-Aubert, avaient facilité ses progrès. Les fenêtres de cette pièce s’ouvraient jusqu’en bas sur le parterre qui bordait la maison ; et des allées d’amandiers, de figuiers, d’acacias ou de myrtes fleuris, conduisaient au loin la vue vers ces rivages, qu’arrosait la Garonne.

Les paysans de ces heureux climats, quand leur travail était fini, venaient souvent, sur le soir, danser en groupes sur le bord de la rivière. Les sons animés de leur musique, la vivacité de leurs pas, la gaîté de leur maintien, le goût et le caprice des jeunes filles dans leur ajustement, donnaient à toute la scène un caractère vraiment français.

Le front du château, du côté du midi, faisait face aux montagnes. Au rez-de-chaussée, étaient une grande salle et deux salons commodes. L’étage supérieur, car il n’y en avait qu’un, était distribué en chambres à coucher, sauf une seule pièce, qu’ornait un grand balcon, et où se faisait ordinairement le déjeuner.

Dans l’arrangement des dehors, l’attachement de Saint-Aubert pour les théâtres de son enfance, avait quelquefois sacrifié le goût au sentiment. Deux vieux mélèzes ombrageaient le bâtiment et coupaient la vue ; mais Saint-Aubert disait quelquefois que s’il les voyait périr, il aurait peut-être la faiblesse d’en pleurer. Il planta près de ces mélèzes un petit bosquet de hêtres, de pins et de frênes de montagne. Sur une haute terrasse, au-dessus de la rivière, étaient plusieurs orangers, et citronniers, dont les fruits, mûrissant parmi les fleurs, exhalaient en l’air un admirable et doux parfum. Il leur joignit quelques arbres d’une autre espèce ; là, sous un large platane, dont les branches s’étendaient jusque sur la rivière, il aimait à s’asseoir dans les belles soirées de l’été, entre sa femme et ses enfants. Au travers du feuillage il voyait le soleil se coucher à l’extrémité de l’horizon, il voyait ses derniers rayons briller, s’affaiblir et confondre peu à peu leurs nuances pourprées avec les tons grisâtres du crépuscule. C’est là aussi qu’il aimait à lire, à converser près de madame Saint-Aubert, à faire jouer ses enfants, à s’abandonner aux douces affections, compagnes ordinaires de la simplicité et de la nature. Souvent il se disait, les larmes aux yeux, que ces moments étaient cent fois plus doux que les plaisirs bruyants et les tumultueuses agitations du monde. Son cœur était satisfait : il avait cet avantage si rare de ne point désirer plus de bonheur qu’il n’en avait. La sérénité de sa conscience se communiquait à ses manières, et pour un esprit comme le sien, il prêtait du charme au bonheur même.

La chute totale du jour ne l’éloignait pas de son platane favori ; il aimait ce moment où les dernières clartés l’éteignent, où les étoiles, l’une après l’autre, viennent briller dans l’espace et se réfléchir sur le miroir des eaux ; moment touchant et doux, où l’âme dilatée s’ouvre aux plus tendres sentiments, aux contemplations les plus sublimes. Quand la lune, de ses rayons argentés, perçait l’épais feuillage, Saint-Aubert restait encore ; et souvent il se faisait apporter sous son arbre favori le laitage et les fruits qui composaient son souper. Quand la nuit était close, le rossignol chantait, et ses mélodieux accents réveillaient au fond de son âme une douce mélancolie.

La première interruption du bonheur qu’il avait connu dans sa retraite, fut occasionnée par la mort de ses deux fils. Il les perdit à cet âge où les grâces enfantines ont tant de charmes ; et quoique, par égard pour madame Saint-Aubert, il eût modéré l’expression de sa douleur, et se fût efforcé de la soutenir en philosophe, il n’avait point de philosophie à l’épreuve de pareilles pertes. Une fille était désormais son unique enfant. Il veilla sur le développement de son caractère, et travailla sans relâche à la maintenir dans les dispositions les plus propres au bonheur. Elle avait annoncé, dès ses premiers ans, une rare délicatesse d’esprit, des affections vives, et une facile bienveillance ; mais on pouvait distinguer néanmoins une susceptibilité trop grande pour comporter une paix durable. En avançant vers la jeunesse, cette sensibilité donna un tour réfléchi à ses pensées, une douceur à ses manières, qui ajoutaient la grâce à la beauté, et la rendaient bien plus intéressante aux personnes douées d’une disposition analogue. Mais Saint-Aubert avait trop de bon sens pour préférer un charme à une vertu ; il avait assez de pénétration pour juger combien ce charme était dangereux à celle qui le possédait, et il ne pouvait s’en applaudir. Il tâcha donc de fortifier son caractère, de l’habituer à dominer ses penchants ; et à se maîtriser elle-même ; il lui apprit à retenir le premier mouvement, et à supporter de sang-froid les innombrables contrariétés de la vie. Mais pour lui apprendre à se contraindre, à se donner cette dignité calme qui peut seule contrebalancer les passions et nous élever au-dessus des événements et des disgrâces, lui-même avait besoin de quelque courage, et ce n’était pas sans effort qu’il paraissait voir tranquillement les larmes, les petits chagrins, que sa prévoyante sagacité occasionnait quelquefois à Émilie.

Émilie ressemblait à sa mère. Elle avait sa taille élégante, ses traits délicats ; elle avait comme elle des yeux bleus, tendres et doux ; mais quelque beaux que fussent ses traits, c’était surtout l’expression de sa physionomie, mobile comme les objets dont elle était affectée, qui donnait à sa figure un charme irrésistible.

Saint-Aubert cultiva son esprit avec un extrême soin. Il lui donna un aperçu des sciences, et une exacte connaissance de la meilleure littérature. Il lui montra le latin et l’italien, désirant surtout qu’elle pût lire les poèmes sublimes écrits dans ces deux langues. Elle annonça, dès les premières années, un goût décidé pour les ouvrages de génie, et c’était un principe pour Saint-Aubert de multiplier ses moyens de jouissances. Un esprit cultivé, disait-il, est le meilleur préservatif contre la contagion des folies et du vice. Un esprit vide a toujours besoin d’amusements, et se plonge dans l’erreur pour éviter l’ennui. Le mouvement des idées fait de la réflexion une source de plaisirs, et les observations fournies par le monde lui-même compensent les dangers des tentations qu’il offre. La méditation et l’étude sont nécessaires au bonheur, soit à la campagne, soit à la ville. À la campagne, elles préviennent les langueurs d’une indolente apathie, et ménagent de nouvelles jouissances dans le goût et l’observation des grandes choses ; à la ville, elles rendent la dissipation moins nécessaire, et par conséquent, moins dangereuse.

Sa promenade favorite était une petite pêcherie appartenant à Saint-Aubert, située dans un bois voisin, sur le bord d’un ruisseau qui, descendu des Pyrénées, écumait à travers les rochers, et s’enfuyait en silence sous l’ombrage qu’il réfléchissait. De cette retraite on apercevait au travers des arbres qui la couvraient, les plus riches traits des paysages environnants ; l’œil s’égarait au milieu des rochers élevés, des humbles cabanes et des sites riants qui bordaient la rivière.

Ce lieu était aussi la retraite chérie de Saint-Aubert : il y venait souvent éviter les chaleurs du jour, avec sa femme, sa fille et ses livres ; ou vers le soir, à l’heure du repos, il venait saluer le silence et l’obscurité, et goûter les chants plaintifs de la tendre Philomèle ; quelquefois encore, il apportait sa musique ; l’écho se réveillait aux tons de son hautbois, et la voix mélodieuse d’Émilie adoucissait les souffles légers, qui recevaient et portaient loin d’elle son expression et ses accents.

Dans une de ces charmantes parties , elle aperçut sur un coin de la boiserie les vers suivants, écrits avec un crayon :

 

De mes chagrins trop faibles interprètes,

Enfants naïfs du plus pur sentiment ;

Ô vous ! mes vers, quand un objet charmant

Visitera ces paisibles retraites,

Retracez-lui mon amoureux tourment.

 

Le jour fatal, le jour où sa présence

Fit à mon cœur sentir ses premiers feux ;

Infortuné ! j’étais sans défiance

Contre l’attrait répandu dans ses yeux :

Il me semblait qu’un messager des cieux

Me pénétrait de sa douce influence.

L’erreur cessa bientôt, et son absence

Vint à mon cœur révéler sans détour

Tous les transports d’un invincible amour.

 

De mes chagrins, etc.

 

Ces vers ne s’adressaient à personne. Émilie ne pouvait se les appliquer, quoiqu’elle fût, sans aucun doute, la nymphe de ces bocages. Elle parcourut le cercle étroit de ses connaissances, sans pouvoir en faire l’application, et resta dans l’incertitude, incertitude moins pénible pour elle qu’elle ne l’eût été pour un esprit plus oisif. Elle n’avait pas le loisir de s’occuper longtemps d’une bagatelle, et d’en exagérer l’importance, en y rêvant sans cesse. L’incertitude qui ne lui permettait pas de supposer que ces vers lui fussent adressés, ne l’obligeait pas non plus à adopter l’idée contraire ; mais le petit mouvement de vanité qu’elle sentit ne dura point, et bientôt même elle l’oublia pour ses livres, ses études et ses bonnes œuvres.

Peu de temps après, son inquiétude fut excitée par une indisposition de son père ; la fièvre le saisit, et sans être fort dangereuse, elle porta une atteinte sensible à son tempérament. Madame Saint-Aubert et Émilie le veillèrent sans relâche, mais sa convalescence fut lente ; et tandis qu’il recouvrait sa santé, madame Saint-Aubert perdait la sienne.

À son rétablissement, le premier objet qu’il visita, fut sa pêcherie. Une corbeille de provisions, ses livres et le luth d’Émilie y furent envoyés d’avance ; pour la pêche, on n’y en parlait point ; Saint-Aubert ne trouvait aucun plaisir à une destruction.

Après une heure de promenade et de recherches botaniques, le dîner fut servi : la reconnaissance causée par le plaisir de revoir encore ce lieu chéri, répandit sur ce repas toute la douceur du sentiment ; l’aimable famille semblait retrouver le bonheur sous ces heureux ombrages. Monsieur Saint-Aubert causait avec une singulière gaîté : chaque objet ranimait ses sens ; l’aimable fraîcheur, la jouissance qu’apporte la première vue de la nature, après la souffrance d’une maladie et le séjour d’une chambre à coucher, ne peuvent sans doute, ni se concevoir, ni se décrire dans l’état de santé parfaite ; la verdure des bois et des pâturages, la variété des fleurs, la voûte bleue du ciel, le parfum de l’air, le murmure des eaux, le bourdonnement des insectes de nuit, tout semble alors vivifier l’âme, et donner du prix à l’existence.

Madame Saint-Aubert, ranimée par la gaîté et la convalescence de son époux, oublia son indisposition personnelle : elle se promena dans les bois et visita les situations romantiques de cette retraite ; elle conversait avec Saint-Aubert, avec sa fille, et les regardait souvent avec un degré de tendresse qui faisait couler ses larmes. Saint-Aubert qui s’en aperçut, lui reprocha tendrement son émotion : elle ne pouvait que sourire, serrer sa main, celle d’Émilie, et pleurer davantage. Il sentit que l’enthousiasme du sentiment lui devenait presque pénible ; une impression de tristesse s’empara de lui, des soupirs lui échappèrent : Peut-être, se disait-il, peut-être ce moment est-il pour moi le terme du bonheur comme il en est le comble ; mais ne l’abrégeons pas par des regrets anticipés ; espérons que je ne reviens pas à la vie pour avoir à pleurer moi-même les seuls êtres qui me la font chérir.

Pour sortir de ces pensées mélancoliques, ou peut-être pour s’y entretenir, il pria Émilie d’aller chercher son luth, et d’essayer quelques tendres accords. Comme elle approchait de la pêcherie, elle fut surprise d’entendre les cordes de son instrument touchées par une main savante, et accompagnées d’un chant plaintif qui captiva son attention ; elle écouta dans un profond silence, craignant qu’un mouvement indiscret ne la privât d’un son, ou n’interrompît le musicien. Tout était calme dans le pavillon, et personne ne paraissait, elle continua d’écouter ; mais enfin la surprise, et le plaisir firent place à la timidité ; la timidité s’augmenta, par le souvenir des lignes au crayon qu’elle avait déjà vues, et elle hésita si elle ne se retirerait pas à l’instant.

Dans l’intervalle, la musique cessa. Émilie reprit courage, et s’avança, quoique en tremblant, vers la pêcherie, elle n’y vit personne ; le luth était sur la table, et chaque chose comme on l’avait laissée. Émilie commençait à croire qu’elle avait entendu un autre instrument ; mais elle se ressouvint, qu’en suivant monsieur et madame Saint-Aubert, elle avait posé son luth près de la fenêtre ; elle se sentit alarmée, sans en savoir la cause ; l’obscurité du soir, le silence de ce lieu, qu’interrompait seulement le frémissement léger des feuilles, augmentèrent ses craintes enfantines ; elle voulut sortir, mais elle s’aperçut qu’elle s’affaiblissait, et fut obligée de s’asseoir : elle essayait de se remettre, quand ses yeux rencontrèrent les vers écrits au crayon ; elle tressaillit, comme si elle eût vu un étranger, puis, s’efforçant enfin de vaincre sa terreur, elle se leva, et s’approcha de la fenêtre ; d’autres vers étaient ajoutés aux premiers, et cette fois, son nom y figurait.

Il ne fut plus possible de douter que l’hommage n’en fût pour elle, mais il ne lui fut pas moins impossible d’en deviner l’auteur. Tandis qu’elle y rêvait, elle entendit le bruit de quelques pas derrière le bâtiment ; effrayée, elle prit son luth, s’échappa, et rencontra monsieur et madame Saint-Aubert dans un petit sentier, le long de la clairière.

Ils montèrent ensemble sur un tertre couvert de figuiers, et dont les plaines et les vallées de Gascogne formaient le point de vue. Ils s’assirent sur le gazon ; et tandis que leurs regards embrassaient un grand spectacle, ils respiraient en repos le doux parfum des plantes qui tapissaient la pelouse. Émilie répéta les chansons qu’ils aimaient le plus, et l’expression qu’elle y mit en redoubla les agréments.

La musique et la conversation les retinrent dans ce lieu enchanté jusqu’au dernier moment d’un crépuscule prolongé ; les voiles blanches qui marquaient au-dessous des montagnes le cours rapide de la Garonne, avaient cessé d’être visibles ; c’était une obscurité moins triste que mélancolique. Saint-Aubert et sa famille se levèrent, et s’éloignèrent à regret du bois. Hélas ! madame Saint-Aubert ignorait que jamais elle n’y devait revenir !

Arrivée à la pêcherie, elle s’aperçut qu’elle avait perdu son bracelet. Elle l’avait ôté en dînant, et l’avait laissé sur la table en allant se promener. On chercha longtemps, Émilie n’y épargna aucun soin ; ce fut en vain, il fallut y renoncer. Le prix que madame Saint-Aubert mettait à ce bracelet, venait du portrait d’Émilie dont il était orné ; et ce portrait, fait depuis peu, était d’une ressemblance parfaite. Quand Émilie fut assurée de la perte, elle rougit, et devint pensive. Un étranger s’était introduit à la pêcherie dans leur absence : son luth et les vers qu’elle venait de lire ne lui permettaient pas d’en douter. On pouvait raisonnablement en conclure, que le poète, le musicien et le voleur, étaient la même personne. Mais quoique cette musique, ces vers et l’enlèvement du portrait formassent une combinaison remarquable, Émilie se sentit irrésistiblement détournée d’en faire mention ; elle se promit seulement de ne plus visiter la pêcherie, sans la compagnie de monsieur ou de madame Saint-Aubert.

Ils revinrent au château un peu préoccupés ; Émilie songeait à ce qui venait d’arriver. Saint-Aubert se livrait à la plus douce reconnaissance, en contemplant les biens qu’il possédait. Madame Saint-Aubert était troublée et tourmentée du portrait. En approchant de la maison, ils distinguèrent un bruit confus ; on entendait des voix, des chevaux ; plusieurs valets traversaient les allées ; bientôt une voiture entra dans l’avenue, et l’on découvrit de plus près, que cette voiture, attelée de deux chevaux en sueur, était sur la plate-forme. Saint-Aubert reconnut la livrée de son beau-frère, et trouva effectivement monsieur et madame Quesnel dans le salon. Ils étaient sortis de Paris depuis fort peu de jours, et allaient à leur terre, éloignée de dix lieues de la vallée. Il y avait quelques années que Saint-Aubert la leur avait vendue. Monsieur Quesnel était l’unique frère de madame Saint-Aubert ; mais aucun rapport de caractère n’ayant fortifié leur liaison, la correspondance entre eux n’avait pas été fort soutenue. Monsieur Quesnel s’était livré au plus grand monde. Il visait à quelque importance, il aimait le faste ; son adresse, ses insinuations avaient presque atteint leur objet. Il n’est plus étonnant qu’un pareil homme méconnût le goût pur, la simplicité, la modération de Saint-Aubert, et n’y vît qu’une petitesse d’esprit et une totale incapacité. Le mariage de sa sœur avec Saint-Aubert avait été mortifiant pour son ambition ; il avait espéré qu’elle formerait quelque alliance plus propre à servir ses projets. Il avait reçu des propositions assez conformes à ses espérances. Mais sa sœur, que Saint-Aubert recherchait alors, s’aperçut, ou crut s’apercevoir que le bonheur et la splendeur n’étaient pas toujours synonymes, et son choix fut bientôt fixé. Quelles que fussent les idées de Quesnel à cet égard, il aurait volontiers sacrifié le repos de sa sœur à l’avancement de sa propre fortune. Il ne put, quand elle se maria, lui dissimuler son mépris pour ses principes et pour l’union qu’ils déterminaient. Madame Saint-Aubert cacha cette insulte à son époux ; mais pour la première fois, peut-être, le ressentiment s’éleva dans son cœur. Elle conserva sa dignité, et se conduisit avec prudence ; mais la froide réserve de ses manières avertit assez monsieur Quesnel de ce qu’elle éprouvait.

En se mariant lui-même, il ne suivit pas l’exemple de sa sœur ; sa femme était une Italienne, riche héritière, mais son naturel et son éducation en faisaient une personne aussi frivole que vaine.

Ils avaient le projet de passer la nuit chez Saint-Aubert, et comme le château ne pouvait loger tous leurs domestiques, on les envoya au village voisin. Après les premiers compliments et les dispositions nécessaires, M. Quesnel commença à récapituler ses liaisons et ses connaissances. Saint-Aubert qui avait assez vécu dans la retraite, pour que ce sujet lui parût nouveau, l’écouta avec patience et attention ; et son hôte y crut voir autant d’humilité que de surprise. Il décrivit à la vérité le petit nombre de fêtes que les troubles de ces temps permettaient à la cour de Henri III, et son exactitude dédommageait de son arrogance. Mais quand il vint à parler du duc de Joyeuse, d’un traité secret, dont il connaissait la négociation avec la Porte, du jour sous lequel Henri de Navarre était vu à la cour, Saint-Aubert rappela sa première expérience, et se convainquit bientôt que son beau-frère pouvait, au plus, tenir à la cour le dernier rang ; l’indiscrétion de ses discours ne pouvait s’accorder avec ses prétendues lumières. Cependant, Saint-Aubert ne discuta point, il savait trop bien que M. Quesnel n’avait ni sensibilité, ni jugement.

Madame Quesnel, pendant ce temps, exprimait son étonnement à madame Saint-Aubert sur la vie triste qu’elle menait, disait-elle, dans un coin si retiré du monde. Probablement pour exciter l’envie, elle se mit de suite à raconter les bals, les banquets, les processions, dernièrement donnés à la cour, et la magnificence des fêtes, dont les noces du duc de Joyeuse et de Marguerite de Lorraine, sœur de la reine, avaient été le sujet et l’occasion. Elle décrivit avec la même précision, et ce qu’elle avait vu, et ce qu’il ne lui avait pas été permis de voir. L’imagination vive d’Émilie accueillait ces récits avec l’ardente curiosité de la jeunesse ; et madame Saint-Aubert, considérant sa famille, les larmes aux yeux, sentit que si l’éclat ajoute au bonheur, la vertu seule peut le faire éclore. — Saint-Aubert, dit Quesnel, il y a douze ans que j’ai acheté votre patrimoine. — À-peu-près, dit Saint-Aubert, en retenant un soupir. — Il y a bien cinq ans que je n’y suis allé, reprit Quesnel ; Paris, ses environs, sont l’unique lieu où l’on puisse vivre ; mais, d’ailleurs, je suis tellement répandu, tellement versé dans les affaires, j’en suis tellement accablé, que je n’ai pu, sans beaucoup de peines, m’esquiver pour un mois ou deux. Saint-Aubert ne répliquait rien. – Quesnel poursuivit : Je me suis souvent étonné que vous, qui avez vécu dans la capitale, vous, accoutumé au grand monde, vous puissiez exister ailleurs, surtout dans un pays comme celui-ci, où vous n’entendez parler de rien, où l’on sait à peine qu’on existe.

— Je vis pour ma famille et pour moi, dit Saint-Aubert ; je me contente aujourd’hui de connaître le bonheur, autrefois j’ai connu le monde.

— Je compte dépenser chez moi trente ou quarante mille livres en embellissements, dit Quesnel, sans faire attention à la réponse de Saint-Aubert, j’ai le projet, pour l’été prochain, d’y faire venir mes amis. Le duc de Durfort, le marquis de Grammont, me donneront bien un mois ou deux. Saint-Aubert le questionna sur ses projets d’embellissement ; il s’agissait d’abattre l’aile droite du château pour y bâtir des écuries ; je ferai ensuite, ajouta-t-il, une salle à manger, un salon, une grande salle commune, des logements pour tous mes gens, car, à présent, je n’ai pas de quoi en placer le tiers.

— Tous ceux de mon père y logeaient, dit Saint-Aubert, qui regrettait la vieille maison, et sa suite était assez considérable.

— Nos idées sont un peu agrandies, lui dit Quesnel ; ce qu’on trouvait décent alors ne paraîtrait plus supportable. Le flegmatique Saint-Aubert rougit à ces derniers mots, mais le mépris prit bientôt la place de la colère. Le château est encombré d’arbres, ajouta Quesnel, mais je compte l’éclaircir.

— Vous couperez les arbres, dit Saint-Aubert ?

— Assurément, et pourquoi pas ? ils masquent la vue ; il y a un vieux châtaignier qui étend ses branches sur tout un côté du château, et couvre toute la face du côté du sud ; on le dit si vieux, que douze hommes tiendraient dans le creux de son tronc ; votre enthousiasme n’ira pas à prétendre qu’un vieil arbre sans agrément, ait sa beauté ou son usage.

— Bon dieu ! s’écria Saint-Aubert, vous ne détruirez pas ce majestueux châtaignier qui a vu tant de siècles, et qui faisait l’ornement de la terre ! Il était déjà grand, quand la maison même fut bâtie ; souvent, dans ma jeunesse, je gravissais jusqu’à ses branches ; là, perdu entre ses feuilles, la pluie pouvait tout inonder, sans qu’une seule goutte m’atteignît. Combien d’heures j’y ai passées, un livre à la main !

— Mais, pardonnez-moi, ajouta Saint-Aubert, en se rappelant qu’on ne pouvait l’entendre, ni le concevoir, je parle du vieux temps. Mes sentiments ne sont plus de mode, et la conservation d’un arbre vénérable n’est pas plus qu’eux, au ton du jour.

— Je l’abattrai certainement, dit M. Quesnel ; mais je pourrai bien planter quelques peupliers d’Italie entre ceux des châtaigniers que je laisserai dans l’avenue. Madame Quesnel aime beaucoup le peuplier, et me parle souvent de la maison de son oncle près de Venise, où cette plantation fait un superbe effet.

— Sur les bords de la Brenta, dit Saint-Aubert, où sa taille élancée et droite se mêle aux pins, aux cyprès, et se joue autour d’élégants portiques et de légères colonnades, il doit effectivement orner la scène, mais parmi les géants de nos forêts, à côté d’une pesante et gothique architecture !

— Cela se peut, mon cher monsieur, dit Quesnel, je ne disputerai pas avec vous. Il vous faut retourner à Paris avant que nos idées puissent avoir quelques rapports. Mais, à propos de Venise, j’ai quelque envie d’y faire un voyage l’été prochain. Quelques événements peuvent me rendre propriétaire de cette maison dont je vous parlais, et qu’on dit charmante. Dans ce cas, je remettrais mes projets d’embellissement à l’autre année, et je me laisserais entraîner à passer plus de temps en Italie.

Émilie fut un peu surprise, quand il parla de cette tentation. Un homme si nécessaire à Paris, un homme qui pouvait à peine s’en dérober un mois ou deux, songer à aller en pays étranger, et à l’habiter quelque temps ! Saint-Aubert connaissait trop bien sa vanité pour s’étonner d’un trait pareil ; et voyant la possibilité d’un délai pour les embellissements projetés, il conçut l’espérance de leur total abandon.

Avant de se séparer, M. Quesnel désira entretenir particulièrement Saint-Aubert ; ils passèrent dans une autre pièce, et y restèrent longtemps. Le sujet de leur entretien fut ignoré ; mais quel qu’en eût été le sujet, Saint-Aubert à son retour, parut virement affecté ; et la tristesse répandue sur ses traits alarma madame Saint-Aubert. Quand ils furent seuls, elle fut tentée de lui en demander la cause ; la délicatesse qu’elle lui connaissait l’arrêta ; elle pensa que si Saint-Aubert jugeait à propos qu’elle en fût informée, il n’attendrait pas ses questions.

Le jour suivant, M. Quesnel partit, mais il eut d’abord une seconde conférence avec Saint-Aubert. Ce fut après dîner ; et à la fraîcheur, les nouveaux hôtes se remirent en route pour Épourville. Ils pressèrent monsieur et madame Saint-Aubert de les y visiter ; mais bien plus dans l’espoir d’étaler leur magnificence que dans le désir de les en faire jouir.

Émilie revint avec délice à la liberté que lui enlevait leur présence. Elle retrouva ses livres, ses promenades, les entretiens raisonnés de ses parents, et eux-mêmes se félicitèrent de se voir délivrés de tant de frivolité et d’arrogance.

Madame Saint-Aubert se dispensa de la promenade ordinaire du soir ; elle se plaignit d’un peu de fatigue, et Saint-Aubert sortit avec Émilie.

Ils se dirigèrent dans les montagnes. Leur projet était de visiter quelques vieux pensionnaires de Saint-Aubert. Un revenu modique lui permettait une pareille charge ; et il est vraisemblable que M. Quesnel avec ses trésors n’aurait pas pu la supporter.

Saint-Aubert distribua ses bienfaits à ses humbles amis ; il écouta les uns, il soulagea les autres ; il les consola tous par les doux regards de la sympathie et le sourire de la bienveillance. Saint-Aubert, traversant avec Émilie les sentiers obscurs de la forêt, revint avec elle au château.

Sa femme était retirée dans son appartement ; la langueur et l’abattement qui l’avaient accablée, et que l’arrivée des étrangers avait comme suspendue, la saisirent de nouveau, mais avec des symptômes plus fâcheux. Le lendemain la fièvre se déclara ; le médecin y reconnut les mêmes caractères qu’à celle dont Saint-Aubert venait d’échapper ; elle en avait reçu le poison en soignant son époux ; sa complexion trop faible n’avait pu y résister : le mal s’était répandu dans ses veines, et l’avait jetée dans la langueur. Saint-Aubert, dont les inquiétudes surpassaient toute espèce de considération, retint le médecin à la maison ; il se rappela les sentiments et les réflexions qui avaient noirci ses idées la dernière fois qu’ils avaient été à la pêcherie ; il crut au pressentiment et craignit tout pour la malade ; il réussit pourtant à lui cacher son trouble, et ranima sa fille en augmentant ses espérances. Le médecin interrogé par Saint-Aubert, répondit qu’il attendait pour prononcer une certitude qu’il n’avait point encore acquise. Madame Saint-Aubert semblait en avoir une moins douteuse, mais ses yeux seulement pouvaient l’indiquer ; elle les fixait souvent sur ses pauvres amis avec une expression de pitié et de tendresse, comme si elle eût anticipé leurs chagrins, et paraissait ne regretter la vie qu’à cause d’eux et de leur douleur. Le septième jour fut celui de la crise : le médecin prit un ton plus grave ; elle l’observa, et profitant d’un moment où elle était seule, elle l’assura qu’elle croyait sa mort prochaine. N’essayez pas de me tromper, lui dit-elle, je sens que je n’ai plus longtemps à vivre, je suis préparée à mourir, et ce n’est pas d’aujourd’hui ; mais puisqu’il est ainsi, qu’une fausse compassion ne vous conduise pas à flatter ma famille ; si vous le faisiez, leur affliction en serait plus accablante lors de l’événement ; je m’efforcerai de leur enseigner la résignation par mon exemple.

Le médecin fut attendri, il promit d’obéir, et dit un peu brusquement à Saint-Aubert qu’il ne fallait plus espérer. La philosophie de cet infortuné n’était pas à l’épreuve d’un pareil coup, mais le surcroît d’affliction, dont l’excès de sa douleur aurait pu accabler sa femme, le rendit capable de la modérer en sa présence. Émilie fut d’abord renversée ; mais abusée par la vivacité de ses désirs, elle conserva l’espoir de la guérison de sa mère, et ne le perdit qu’au dernier moment.

La maladie faisait des progrès ; la résignation et le calme de madame Saint-Aubert semblaient augmenter avec elle ; la tranquillité avec laquelle elle attendait la mort, ne pouvait venir que d’un retour sur elle-même, sur une vie sans reproche, et autant que l’humaine fragilité le comportait, constamment passée en la présence de Dieu et dans l’espoir d’un meilleur monde ; mais la piété ne pouvait subjuguer la douleur qu’elle éprouvait en quittant des amis si chers. Durant ses derniers moments, elle entretint longtemps Saint-Aubert et Émilie, sur la vie à venir et sur d’autres sujets religieux ; la résignation qu’elle exprima, la ferme espérance de retrouver dans l’éternité ceux qu’elle abandonnait en ce monde, l’effort qu’elle faisait pour cacher la douleur que lui causait cette séparation momentanée, tout affecta tellement Saint-Aubert, qu’il fut obligé de quitter la chambre. Il pleura amèrement, mais enfin il sécha ses larmes, et rentra avec une contrainte qui ne pouvait qu’augmenter son supplice.

Jamais Émilie n’avait mieux conçu combien il était sage de modérer sa sensibilité ; jamais non plus elle n’y avait travaillé avec tant de courage ; mais après l’événement elle fut anéantie sous le poids de la douleur, et comprit que l’espérance autant que la force avait concouru à la soutenir. Saint-Aubert était trop affligé lui-même, pour pouvoir consoler sa fille.

CHAPITRE II.

Madame Saint-Aubert fut enterrée dans l’église du village voisin : son époux et sa fille accompagnèrent ce convoi, et furent suivis d’un prodigieux nombre d’habitants qui tous pleuraient sincèrement une si excellente femme.

De retour de l’église, Saint-Aubert s’enferma dans sa chambre, il en sortit avec la sérénité du courage et la pâleur du désespoir : il donna ordre à toutes les personnes qui composaient sa maison, de se rassembler. Émilie seule ne paraissait point : subjuguée par la scène dont elle venait d’être témoin, elle s’était enfermée dans son cabinet pour y pleurer en liberté. Saint-Aubert l’y alla chercher ; il prit sa main en silence, et ses larmes continuèrent ; il fut longtemps, lui-même, avant de retrouver sa voix et la faculté de s’exprimer ; il dit enfin en tremblant : Mon Émilie, nous allons prier, voulez-vous vous joindre à nous ? nous allons implorer le secours d’en-haut : d’où pouvons-nous l’attendre que du ciel ?

Émilie retint ses larmes, et suivit son père au salon où les domestiques étaient réunis. Saint-Aubert lut d’une voix basse l’office du soir et ajouta une prière pour les âmes des trépassés. Pendant sa lecture, la voix lui manqua, ses larmes arrosèrent le livre ; il s’arrêta ; mais les sublimes émotions d’une dévotion pure élevèrent successivement ses idées au-dessus de ce monde, et versèrent enfin la consolation dans son cœur.

Quand l’office fut achevé et que les domestiques furent retirés, il embrassa tendrement Émilie. Je me suis efforcé, lui dit-il, de vous donner dès vos premières années, un véritable empire sur vous-même, je vous en ai représenté l’importance dans toute la conduite de la vie ; c’est cette qualité qui nous soutient contre les plus dangereuses tentations du vice, et nous rappelle à la vertu ; c’est lui encore qui modère l’excès des émotions les plus vertueuses. Il est un point où elles cessent de mériter ce nom, puisque leur conséquence est un mal ; tout excès est un tort ; le chagrin même, quoique aimable dans son principe, devient une passion injuste, quand on s’y livre aux dépens de ses devoirs. Par devoirs, j’entends ce qu’on se doit à soi-même, aussi bien que ce qu’on doit aux autres. Une douleur sans règle énerve l’âme ; et la prive de ces douces jouissances qu’un Dieu bienfaisant destine à embellir notre vie. Ma chère Émilie ! appelez, pratiquez tous les préceptes que vous avez reçus de moi, et dont l’expérience vous a souvent démontré la sagesse.

Votre douleur est inutile ; ne regardez pas cette vérité comme un lieu commun de consolation, mais comme un véritable motif de courage. Je ne voudrais pas étouffer votre sensibilité, mon enfant, je ne voudrais qu’en modérer l’intensité. Quels que puissent être les maux dont un cœur trop tendre est la cause, on ne doit rien espérer de celui qui ne l’est point. Vous connaissez ma peine, vous savez si mes paroles sont de ces discours légers, jetés au hasard, pour dessécher la sensibilité dans sa source, et dont le but unique est le frivole étalage d’une prétendue philosophie. Je vous montrerai, mon Émilie, que je puis pratiquer les conseils que je donne. Je vous parle ainsi, parce que je ne puis, sans douleur, vous voir vous consumer en larmes superflues, et n’essayer aucun effort sur vous-même ; je ne vous ai pas parlé plus tôt, parce qu’il y a un moment où tout raisonnement doit céder à la nature. Ce moment est passé, et quand on le prolonge à l’excès, la triste habitude que l’on contracte, accable les esprits au point de leur ôter tout ressort ; vous touchez à cet écueil : mais vous, mon Émilie, vous montrerez que vous voulez l’éviter.

Émilie en pleurant, sourit à son père. Ô mon père ! s’écria-t-elle, et la voix lui manqua. Elle aurait sans doute ajouté : Je veux me montrer digne d’être votre fille. Un mouvement confus de reconnaissance, de tendresse, de douleur, la subjugua ; Saint-Aubert la laissa pleurer sans l’interrompre, et parla d’autre chose.

La première personne qui vint s’affliger avec Saint-Aubert, fut un M. Barreaux ; c’était un homme austère et qui paraissait insensible ; le goût de la botanique les avait rapprochés, ils s’étaient souvent rencontrés dans les montagnes. M. Barreaux s’était retiré du monde, et presque de la société, pour vivre dans un joli château, à l’entrée des bois et tout près de la vallée. Il avait été, comme Saint-Aubert, cruellement désabusé de l’opinion qu’il avait eue des hommes ; mais comme lui il ne se bornait pas à s’en affliger, et à les plaindre ; il sentait plus d’indignation contre leurs vices, que de compassion pour leurs faiblesses.

Saint-Aubert fut surpris de le voir. Souvent il l’avait pressé de visiter sa famille, et n’avait pu l’obtenir : il vint ce jour-là sans cérémonie, sans réserve, et entra dans la maison, comme aurait fait un vieil ami. Les besoins du malheur semblaient avoir adouci sa rudesse et renversé ses préjugés. La désolation de Saint-Aubert semblait l’unique idée qui remplît son esprit ; ses manières, plus que ses discours, exprimaient son émotion : il parla peu du sujet de leur affliction ; mais ses attentions délicates, le son de sa voix, l’intérêt de ses regards, exprimaient le sentiment de son cœur, et ce langage fut entendu.

À cette douloureuse époque, Saint-Aubert fut visité par madame Chéron, l’unique sœur qui lui restât. Elle était veuve depuis plusieurs années, et habitait alors ses propres terres auprès de Toulouse. Leur correspondance n’avait pas été bien fréquente : Les mots ne lui manquèrent pas ; elle n’entendait pas cette magie du regard qui parle si bien à l’âme, cette douceur d’accent qui verse un baume au fond du cœur. Elle assura Saint-Aubert qu’elle prenait une part sincère à sa douleur, elle loua les vertus de son épouse, et ajouta, ce qu’elle imagina de plus consolant. Émilie ne cessa de pleurer tandis qu’elle parla. Saint-Aubert fut plus calme, écouta en silence, et changea de conversation.

En les quittant, elle les pria de la venir voir bientôt : le changement de lieu vous distraira, dit-elle ; c’est mal fait de s’affliger ainsi. Saint-Aubert sentit la justesse de ces paroles, mais il sentait plus de répugnance que jamais à quitter un asile consacré par son bonheur. La présence de son épouse avait sanctifié tous les lieux, et chaque jour, en calmant l’amertume de ses regrets, augmentait le charme de ses souvenirs.

Il y avait pourtant des devoirs à acquitter, et de ce genre était une visite à M. Quesnel, son beau-frère ; une affaire importante ne permettait pas de la différer plus longtemps ; désirant d’ailleurs tirer Émilie de son abattement, il prit avec elle la route d’Épourville.

Quand la voiture entra dans la forêt qui entourait son ancien patrimoine, et qu’il découvrit l’avenue de châtaigniers et les tourelles du château, au souvenir des événements qui s’étaient écoulés dans l’intervalle, à la pensée que le possesseur actuel ne savait ni respecter ni apprécier un pareil bien, Saint-Aubert soupira profondément. À la fin il entra dans l’avenue ; il revit ces grands arbres, les délices de son enfance, et les confidents de sa jeunesse. Peu à peu l’édifice développa sa massive grandeur. Il vit la grosse tour, la porte voûtée, le pont-levis, et le fossé à sec qui entourait tout l’édifice.

Le bruit de la voiture attira une troupe de domestiques au perron. Saint-Aubert descendit, et conduisit Émilie dans une salle gothique ; mais les armes, les anciennes bannières de la famille ne la décoraient plus. La boiserie de cœur de chêne, les poutres qui traversaient le plafond, étaient peintes de blanc. L’énorme table où le seigneur déployait tous les jours sa magnificence hospitalière, où les éclats de rire, les chants joyeux avaient si souvent retenti, cette table n’y était plus ; les bancs même qui entouraient la salle étaient enlevés. Ses murs épais n’étaient couverts que d’ornements frivoles, qui montraient aussi peu de goût que de sentiment dans le propriétaire actuel.

Saint-Aubert suivit un élégant serviteur parisien qui l’introduisit au salon. Monsieur et madame Quesnel le reçurent avec une politesse froide, et quelques compliments d’usage, et parurent avoir oublié totalement que jamais ils eussent eu une sœur.

Émilie sentit ses larmes prêtes à couler, mais le ressentiment les contint. Saint-Aubert, calme et assuré, conserva sa dignité, sans chercher de faux airs, et imposa même à M. Quesnel, qui ne pouvait se dire pourquoi.

Après une conversation générale, Saint-Aubert désira de l’entretenir seul. Émilie resta avec madame Quesnel, et apprit bientôt qu’une nombreuse société avait reçu pour ce jour-là des invitations. Elle fut forcée d’entendre qu’une perte sans remède ne devait priver d’aucun plaisir.

Saint-Aubert, quand il sut qu’on attendait compagnie, sentit un mélange de dégoût et d’indignation pour l’insensibilité de Quesnel ; il fut au moment de retourner chez lui. Mais apprenant qu’on avait engagé madame Chéron à cause de lui, considérant qu’Émilie pourrait souffrir un jour de l’inimitié d’un pareil oncle, il ne voulut pas l’y exposer lui-même ; et sa retraite eût sans doute paru peu convenable à des personnes qui montraient pourtant un si faible sentiment des convenances.

Parmi les convives se trouvaient deux gentilshommes italiens. L’un, appelé Montoni, parent éloigné de madame Quesnel, était un homme d’environ quarante ans, d’une taille admirable ; sa physionomie était mâle autant qu’expressive, mais elle exprimait en général la fierté d’assurance et la hauteur plutôt que toute autre disposition.

Le signor Cavigni, son ami, ne paraissait pas avoir plus de trente ans. Il lui cédait en naissance, mais non pas en pénétration, et le surpassait dans le talent de s’insinuer.

Émilie fut choquée du ton dont madame Chéron aborda son père. Mon frère, lui dit-elle, je suis fâchée de vous voir un si mauvais visage ; vous devriez consulter quelqu’un. Saint-Aubert répondit, avec un sourire mélancolique, qu’il était à-peu-près comme à son ordinaire. Et les craintes d’Émilie lui firent trouver son père bien plus changé qu’il ne l’était.

Émilie moins oppressée se serait amusée ; sans doute la diversité des caractères, de la conversation qui eut lieu pendant le dîner, la magnificence même de ce repas, fort au-dessus de tout ce qu’elle avait encore vu, n’eussent pas manqué de la divertir. Le signor Montoni, nouvellement arrivé d’Italie, racontait les troubles et les commotions dont ce pays était agité. Il peignait les différents partis avec chaleur. Il déplorait les conséquences probables de ces affreux tumultes. Son ami parlait avec autant d’ardeur de la politique de sa patrie. Il louait le gouvernement et la prospérité de Venise, et vantait sa supériorité décidée sur tous les états de l’Italie. Il la tourna ensuite vers les dames, et parla avec la même éloquence des modes françaises, des spectacles français et des manières françaises. Il eut grand soin de mêler dans son discours tout ce qui pouvait flatter le goût français. La flatterie ne fut point aperçue par ceux à qui elle s’adressait, mais l’effet qu’elle produisit sur leur attention n’échappa point à sa perspicacité. Quand il put se dégager des autres dames, il s’adressa à Émilie. Mais elle ne connaissait ni les modes parisiennes, ni les spectacles parisiens, et sa modestie, sa simplicité, sa politesse, contrastaient fortement avec le ton de ses compagnes.

Après le dîner, Saint-Aubert se déroba seul pour visiter encore une fois le vieux châtaignier que Quesnel se proposait de détruire. Il se reposa sous son ombre, il regarda à travers ses vastes branches, et aperçut entre les feuilles tremblantes la voûte azurée des cieux. Les événements de sa jeunesse revinrent tout-à-la-fois à son esprit. Il rappela ses anciens amis, leur caractère, et jusqu’à leurs traits. Depuis longtemps ils n’étaient plus ; il se parut à lui-même un être presque isolé, et son Émilie seule l’attachait encore à la vie.

Perdu dans la succession d’images que lui fournissait sa mémoire, il en vint au tableau de son épouse mourante ; il tressaillit, et voulant l’oublier, s’il lui était possible, il rejoignit la société.

Saint-Aubert demanda ses chevaux de bonne heure ; Émilie s’aperçut en route qu’il était plus silencieux, plus abattu qu’à l’ordinaire. Elle en attribua la cause aux souvenirs que ce lieu venait de lui rappeler, et ne soupçonna point le vrai motif d’un chagrin qu’il ne lui communiquait pas.

En rentrant au château son affliction se renouvela, et elle sentit plus vivement que jamais la privation d’une mère si chérie. C’était avec le sourire et les caresses de la bonté qu’elle était accueillie, après la moindre absence. Aujourd’hui tout était morne, et tout était désert.

Mais ce que ne peuvent ni la raison ni les efforts, le temps l’obtient. Les semaines passèrent, et l’horreur du désespoir se fondit peu à peu dans un sentiment doux que le cœur conserve, et qui lui devient sacré. Saint-Aubert, au contraire, s’affaiblissait de jour en jour, quoiqu’Émilie, la seule personne qui ne le quittait point, fût la dernière à s’en apercevoir. Sa constitution ne s’était jamais remise du choc qu’elle avait reçu de sa maladie ; et l’ébranlement qu’il reçut à la mort de madame Saint-Aubert, détermina son extrême langueur. Son médecin lui conseilla de voyager. Il était visible que la douleur avait pris sur ses nerfs, déjà fort attaqués ; et l’on pensait que la variété et le mouvement en calmant son esprit, réussiraient à leur rendre du ton et de la vigueur.

Pendant quelques jours Émilie s’occupa de ses préparatifs, et Saint-Aubert de ses calculs sur les dépenses de son voyage. Il lui fallut congédier ses domestiques. Émilie, qui se permettait rarement d’opposer aux volontés de son père des questions ou des remontrances, eût pourtant bien voulu savoir comment, dans son état d’infirmité, il ne se réservait pas du moins un serviteur. Mais, quand à la veille du départ, elle s’aperçut qu’il avait renvoyé Jacquot, François et Marie, et gardé seulement Thérèse, son ancienne femme-de-charge, elle fut extrêmement surprise, et hasarda de lui en demander la raison. C’est par économie, lui répliqua-t-il ; nous allons faire un voyage fort coûteux.

Le médecin avait prescrit l’air de Languedoc et de Provence. Saint-Aubert se résolut donc à s’acheminer lentement vers cette province, en côtoyant la Méditerranée.

Ils se retirèrent de bonne heure dans leur chambre, le soir qui précéda le départ. Émilie avait des livres et quelques autres choses à ranger ; minuit sonna avant qu’elle eût fini ; elle se souvint de ses crayons qu’elle voulait emporter, et qu’elle avait laissés dans le salon. Elle y alla, et passant près de la chambre de son père, elle en trouva la porte entr’ouverte, et jugea qu’il était dans son cabinet. C’était son usage depuis la mort de madame Saint-Aubert. Agité d’insomnies cruelles, il quittait son lit et se rendait dans cette pièce pour tâcher d’y trouver le repos. – Quand elle fut au bas de l’escalier, elle regarda dans le cabinet ; il n’y était pas. – En remontant elle frappa légèrement à la porte, ne reçut point de réponse, et s’avança doucement pour savoir où il était.

La chambre était obscure ; mais, à travers la porte vitrée, on voyait une lumière, au fond d’une pièce voisine. Émilie jugea bien que son père y devait être ; mais, craignant qu’à cette heure il ne s’y trouvât mal, elle allait pour s’en assurer. Considérant pourtant qu’une si subite apparition pourrait bien l’effrayer, elle laissa dehors sa lumière, et s’avança doucement vers la petite pièce. Là, elle vit son père assis devant une petite table, et parcourant plusieurs papiers, dont quelques-uns absorbaient son attention et lui arrachaient des soupirs, et même des sanglots. Émilie, qui n’était venue à la porte que pour s’assurer de l’état de son père, fut retenue en ce moment par un mélange de curiosité et de tendresse. Elle ne pouvait découvrir son chagrin sans désirer aussi d’en découvrir la cause. Elle continua de l’observer en silence, ne doutant point que tous ces papiers ne fussent autant de lettres. Tout d’un coup il se mit à genoux dans une contenance plus solennelle qu’elle ne l’eût encore vu ; dans une espèce d’égarement qui ressemblait à l’horreur, il fit une très longue prière.

Une pâleur mortelle couvrait son visage quand il se releva. Émilie allait se retirer, mais elle le vit se rapprocher des papiers, et elle resta encore. Il y prit une petite boîte et en tira une miniature ; la lumière, qui portait dessus, lui fit distinguer une femme, et cette femme n’était pas sa mère.

Saint-Aubert regarda le portrait avec une vive expression de tendresse, le porta à ses lèvres, sur son cœur, et poussa des soupirs convulsifs. Émilie n’en pouvait croire ses yeux ; elle ignorait qu’il possédât le portrait d’une autre femme que sa mère, et surtout qu’il y attachât un si grand prix. Elle le regarda longtemps pour y trouver les traits de madame Saint-Aubert ; mais son attention ne servit qu’à la convaincre que c’était le portrait d’une autre personne. À la fin Saint-Aubert le remit dans la boîte, et Émilie, réfléchissant qu’elle avait indiscrètement observé ses secrets, se retira le plus doucement possible.

CHAPITRE III.

Saint-Aubert, au lieu de prendre la route directe qui conduisait en Languedoc, en suivant le pied des Pyrénées, préféra un chemin dans les hauteurs, parce qu’il offrait des vues plus étendues et des points-de-vue plus pittoresques. Il se détourna un peu pour prendre congé de M. Barreaux ; il le trouva herborisant près de son château ; et quand Saint-Aubert lui eut expliqué le sujet de sa visite et son dessein, il témoigna une sensibilité dont son ami ne l’avait pas cru capable. Ils se quittèrent avec un mutuel regret.

Si quelque chose m’avait pu tirer de ma retraite, dit M. Barreaux, c’eût été le plaisir de vous accompagner dans cette petite tournée ; je ne fais point de compliments, et vous pouvez me croire. J’attendrai votre retour avec grande impatience.

Les voyageurs continuèrent leur route ; en montant, Saint-Aubert se retourna, et vit son château dans la plaine. De tristes idées s’emparèrent de son esprit, et son imagination mélancolique lui suggéra qu’il ne devait point y revenir. Il rejeta cette pensée, mais il continua de regarder son asile jusqu’au moment où la distance ne permit plus de le distinguer.

Émilie resta, ainsi que lui, dans un profond silence ; mais, après quelques lieues, son imagination frappée de la grandeur des objets, céda aux impressions les plus délicieuses. La route passait, tantôt le long d’affreux précipices, tantôt le long des sites les plus gracieux.

Émilie ne put retenir ses transports, quand, du milieu des montagnes et de leurs forêts de sapins, elle découvrit au loin de vastes plaines qu’ornaient des villes, des vignobles, des plantations en tous genres. La Garonne, dans cette riche vallée, pro- menait ses flots majestueux, et du haut des Pyrénées où elle prend sa source, les conduisait vers l’Océan.

La difficulté d’une route si peu fréquentée, obligea souvent les voyageurs de mettre pied à terre ; mais ils se trouvaient amplement récompensés de leur peine par la beauté du spectacle. Pendant que le muletier conduisait lentement l’équipage, ils avaient le loisir de parcourir les solitudes, et de s’y livrer aux sublimes réflexions qui élèvent l’âme, qui l’adoucissent, qui la remplissent enfin de cette consolante certitude, qu’il y a un Dieu présent partout. Les jouissances de Saint-Aubert portaient l’empreinte de sa pensive mélancolie. Cette disposition prête un charme secret aux objets, et attache un sentiment religieux à la contemplation de la nature.

Ils s’étaient précautionnés contre le manque d’hôtelleries, en portant des provisions dans la voiture ; ils pouvaient donc prendre leurs repas en plein air, et se reposer la nuit partout où ils trouveraient une chaumière habitable. Ils avaient aussi fait des provisions pour l’esprit : ils avaient un ouvrage de botanique, écrit par M. Barreaux, et plusieurs poètes latins ou italiens. Émilie, d’ailleurs, emportait ses crayons, et esquissait par intervalles les points de vue dont elle était le plus frappée.

La solitude de la route augmentait l’effet de la scène ; à peine rencontrait-on de temps en temps un paysan avec ses mules, ou quelques enfants qui jouaient dans les rochers. Saint-Aubert, enchanté de cette manière de voyager, se décida, s’il pouvait trouver un chemin, à avancer toujours dans les montagnes, et à n’en sortir qu’en Roussillon près de la mer, pour gagner ensuite le Languedoc.

Un peu après midi, ils atteignirent le haut d’un sommet élevé qui dominait une partie de la Gascogne et du Languedoc. On jouissait en ce lieu d’un épais ombrage. Une source jaillissait, et s’enfuyant sous les arbres à travers le gazon, courait se précipiter de cascade en cascade. Son doux murmure enfin se perdait dans l’abîme, et la vapeur blanche de son écume, servait seule à distinguer son cours au milieu des noirs sapins.

Le lieu invitait au repos. On se mit à dîner ; on détela les mules, et le gazon qui croissait à l’entour, leur fournit une ample nourriture.

Il se passa du temps avant que Saint-Aubert et Émilie pussent s’arracher aux plaisirs de l’admiration, pour ceux d’un frugal repas. Assis sous un mélèze, Saint-Aubert expliquait à sa fille le cours des rivières, et la position des grandes villes, et les limites des provinces, que son savoir plus que ses yeux, lui permettait de désigner ; cependant quand il avait causé quelque temps, il tombait tout-à-coup dans la rêverie, ses paupières se couvraient de larmes, et le cœur d’Émilie lui en disait assez la cause. La scène qu’ils avaient sous les yeux, ressemblait, quoique fort en grand, au point de vue de la pêcherie que préférait madame Saint-Aubert. Ils le remarquèrent tous deux, et pensèrent au plaisir qu’elle eût senti en se trouvant dans leur position. Hélas ! ses yeux étaient fermés et ne devaient plus se rouvrir. Saint-Aubert se rappelait sa dernière promenade avec elle, les tristes présages qui l’accompagnèrent, et leur trop subit accomplissement. Ces souvenirs l’accablèrent ; il se leva brusquement, et s’éloignant un peu, alla dans un coin écarté se livrer sans témoins à sa douleur.

Il revint plus calme, prit la main d’Émilie, et la serra tendrement sans rien dire ; bientôt après il appela son muletier, et lui demanda s’il connaissait une route dans les montagnes qui pût conduire en Roussillon. Michel lui répondit qu’il y en avait plusieurs, mais qu’il les connaissait fort peu. Saint-Aubert, qui ne voulait voyager que jusqu’au coucher du soleil, demanda le nom de quelque hameau voisin, et s’informa du temps qu’ils mettraient à l’atteindre. Le muletier calcula que l’on pouvait gagner Mateau ; mais que si l’on voulait se jeter au sud du côté du Roussillon, il y avait un village où l’on arriverait avant même le coucher du soleil.

Saint-Aubert prit ce dernier parti. Michel finit son repas, attela ses mules, se remit en route, et l’instant d’après s’arrêta. Saint-Aubert l’aperçut qu’il saluait une croix plantée sur la pointe d’un rocher au bord du chemin ; la dévotion finie, il fit claquer son fouet ; et sans égard ni pour la difficulté du chemin ni pour la vie de ses pauvres mules, il les mit au grand galop, au bord d’un précipice dont l’aspect faisait frissonner ; l’effroi d’Émilie la priva presque de ses sens ; Saint-Aubert qui redoutait encore plus le danger d’arrêter soudain, fut contraint de se rasseoir et de tout abandonner aux mules, qui parurent plus sages que leur conducteur. Les voyageurs arrivèrent sains et saufs dans la vallée, et s’arrêtèrent sur le bord d’un ruisseau.

Oubliant désormais la magnificence des vues étendues, ils s’enfoncèrent dans cet étroit vallon. Tout y était solitaire et stérile ; on n’y voyait aucune créature vivante que le bouquetin des montagnes qui, parfois, se montrait tout-à-coup sur la pointe élancée de quelque rocher inaccessible. C’était un site tel que l’eût choisi Salvator-Rose, s’il eût existé. Alors Saint-Aubert frappé de cet aspect, s’attendait presque à voir débusquer de quelque caverne voisine une troupe de bandits, et tenait la main sur ses armes.

Cependant ils avançaient, et la vallée s’élargissait et prenait un caractère moins effrayant. Vers le soir ils se retrouvèrent sur les montagnes au milieu des bruyères. Loin, autour d’eux, la clochette des troupeaux, la voix de leur gardien, étaient l’unique son qui se fît entendre, et la demeure des bergers était l’unique habitation qu’on découvrît ; Saint-Aubert remarqua que l’yeuse, le liège et le sapin végétaient les derniers au sommet des montagnes. La plus riante verdure tapissait le fond de la vallée. On voyait dans les profondeurs, à l’ombre des châtaigniers et des chênes, paître et bondir de riches troupeaux, dispersés, groupés avec grâce ; les uns dormaient près du courant, d’autres y étanchaient leur soif, et quelques-uns s’y baignaient.

Le soleil commençait à quitter la vallée : ses derniers rayons brillaient sur le torrent, et relevaient les riches couleurs du genêt et de la bruyère en fleurs. Saint-Aubert questionna Michel sur la distance du hameau qu’il avait annoncé, mais celui-ci ne put répondre avec exactitude. Émilie commença à craindre qu’il ne les eût égarés ; il n’y avait pas un être humain qui pût les secourir ni les conduire. Ils avaient laissé depuis longtemps et le berger et la cabane ; le crépuscule se brunissait à chaque instant, l’œil ne pouvait en percer l’obscurité, et ne distinguait ni hameau ni chaumière : une raie colorée marquait seule l’horizon, et c’était l’unique ressource des voyageurs. Michel s’efforçait d’entretenir son courage en chantant ; sa musique, néanmoins, n’était pas de nature à chasser la mélancolie : il traînait des sons lugubres et détonnait avec tant de tristesse, que Saint-Aubert eut peine à reconnaître une hymne de vêpres adressée à son patron.

Ils continuèrent, abîmés dans ces rêveries profondes, où la solitude et la nuit ne manquent jamais d’entraîner. Michel ne chantait plus, on n’entendait que le murmure du zéphyr dans les bois, et l’on ne sentait que la fraîcheur. Tout-à-coup le bruit d’une arme à feu les réveilla ; Saint-Aubert fait arrêter, on écoute. Le bruit ne se répète pas ; mais l’on entend courir dans les halliers. Saint-Aubert prend son pistolet, il commande à Michel de doubler le pas. Le son d’un cor fait retentir les montagnes : Saint-Aubert regarde, et voit un jeune homme s’élancer dans la route, suivi de deux chiens ; l’étranger était mis en chasseur. Un fusil en bandoulière, un cor à sa ceinture, une espèce de pique à la main, donnaient une grâce particulière à sa personne, et secondaient l’agilité de sa marche.

Après un moment de réflexion, Saint-Aubert fit arrêter, et l’attendit pour l’interroger sur le hameau qu’il cherchait. L’étranger répondit que le village n’était plus qu’à une demi-lieue, qu’il s’y rendait lui-même, et qu’il allait être leur guide. Saint-Aubert le remercia, et touché de ses manières franches et simples, il lui proposa une place dans la voiture. L’étranger le refusa, en l’assurant qu’il suivrait bien les mules : mais vous serez mal logé, ajouta-t-il, les habitants de ces montagnes sont de pauvres gens ; non seulement ils n’ont pas de luxe, mais ils manquent de mille choses, qu’ailleurs on juge indispensables.

— Je m’aperçois que vous n’êtes pas du pays, dit Saint-Aubert.

— Non, monsieur, je suis voyageur.

L’équipage avança, et l’obscurité s’augmentant, fit mieux sentir l’utilité d’un guide : les sentiers qui s’ouvraient de temps à autre dans les montagnes, eussent ajouté à leur perplexité. Émilie aperçut à une grande distance, comme un nuage brillant dans les airs. Que vois-je ? s’écria-t-elle. Mais Saint-Aubert reconnut le sommet d’une montagne beaucoup plus élevée que les autres, et dont la neige réfléchissait encore les derniers rayons du soleil.

À la fin on distingua les lumières du hameau ; on vit quelques masures, ou plutôt on les discerna au moyen du ruisseau qui reflétait encore la faible clarté du crépuscule.

L’étranger s’avança, et Saint-Aubert apprit qu’il n’existait là ni auberge, ni maison publique d’aucun genre : l’étranger s’offrit à chercher un asile ; Saint-Aubert le remercia, et comme le village était fort près, il descendit pour l’accompagner, tandis qu’Émilie suivait dans la voiture.

En cheminant, Saint-Aubert demanda à son compagnon s’il avait fait une bonne chasse. — Non, monsieur, répliqua-t-il, et ce n’était même pas mon projet ; j’aime ce pays, et me propose de le parcourir encore quelques semaines ; mes chiens sont avec moi plutôt pour l’agrément que pour l’utilité ; ce costume d’ailleurs me sert de prétexte, et m’attire la considération qu’on refuserait, sans doute, à un étranger sans occupation apparente.

J’admire vos goûts, dit Saint-Aubert, et si j’étais plus jeune, j’aimerais à passer quelques semaines comme vous le faites ; je suis comme vous un voyageur, mais notre objet n’est pas le même. Je cherche la santé encore plus que le plaisir. Saint-Aubert soupira et se tut un moment ; puis paraissant se recueillir, il ajouta : Je voudrais trouver une route passable qui me conduisît en Roussillon, pour gagner ensuite le Languedoc. Vous, monsieur, qui paraissez connaître le pays, il vous serait possible de m’en indiquer une.

L’étranger l’assura que tous ses moyens étaient à son service, et lui parla d’un chemin plus à l’est, qui devait conduire à une ville, et de là facilement en Roussillon.

Ils arrivèrent au village, et commencèrent à chercher une chaumière qui pût leur offrir un gîte pour la nuit ; ils ne trouvaient dans la plupart des maisons que la pauvreté, l’ignorance et la gaîté ; on regardait Saint-Aubert d’un air timide et curieux ; il ne fallait rien attendre qui ressemblât à un lit. Émilie survint, et observant l’air fatigué et souffrant de son pauvre père, se plaignit qu’il eût pris une route si peu commode pour un malade ; d’autres chaumières étaient un peu moins sauvages, l’on y trouvait deux pièces ; l’une pour les mules et le bétail, l’autre pour la famille, composée presque partout de six ou huit enfants, couchés comme les père et mère, sur des peaux ou des feuilles sèches ; le jour n’avait d’entrée et la fumée de sortie, que par un trou pratiqué dans la couverture, et l’odeur d’eau-de-vie dont les contrebandiers avaient amené l’usage, suffoquait presque en entrant. Émilie détourna les yeux et regarda son père avec une tendre inquiétude, dont le jeune étranger parut entendre l’expression ; il tira Saint-Aubert à part, et lui fit offre de son lit : Il est commode, lui dit-il, si nous le comparons aux autres, mais partout ailleurs, j’aurais eu honte de vous l’offrir. Saint-Aubert lui témoigna sa reconnaissance et refusa d’accepter son offre, mais l’étranger insista. Point de refus ; je souffrirais trop, monsieur, répliqua-t-il, si vous étiez sur une peau, lorsque je me trouverais dans un lit ; vos refus blesseraient mon amour-propre, et je pourrais penser que ma proposition vous désoblige : je vais vous montrer le chemin, et mon hôtesse trouvera moyen d’arranger aussi cette jeune dame.

Saint-Aubert consentit enfin, et fut un peu surpris que l’étranger fût assez peu galant, pour préférer le repos d’un malade à celui d’une jeune et charmante personne, car il n’avait point offert la chambre à Émilie ; mais Émilie n’en pensa pas de même, et le sourire expressif qu’elle lui adressa, montrait assez combien elle était sensible à l’attention qu’il avait pour son père.

L’étranger, qui se nommait Valancourt, s’arrêta le premier, pour dire un mot à son hôtesse ; et l’habitation qu’elle ouvrit ne ressemblait en rien à ce qu’on avait encore vu. Cette bonne femme mettait tous ses soins à recueillir les voyageurs, et ils furent contraints d’accepter les deux seuls lits qui fussent dans la maison. Elle n’avait à leur offrir que des œufs et du lait ; mais Saint-Aubert avait des provisions, et pria Valancourt de partager son souper ; l’invitation fut bien reçue, et la conversation s’anima. La franchise, la simplicité, les grandes idées, et le goût pour la nature, que montrait le jeune homme, enchantaient Saint-Aubert. Il avait dit souvent que ce goût pour la nature ne pouvait exister dans une âme, sans y supposer une grande pureté de cœur et d’imagination.

La conversation fut interrompue par un violent tumulte, où la voix du muletier couvrait toutes les autres. Valancourt se leva pour en savoir la cause, et la querelle dura si longtemps, que Saint-Aubert sortit aussi. Michel disputait avec l’hôtesse, parce qu’elle refusait d’introduire les mules dans la pièce qu’elle lui permettait de partager lui-même avec ses trois enfants ; la place n’était pas brillante, il est vrai, mais il n’y en avait pas d’autres ; et plus délicate que ses compatriotes, l’hôtesse ne voulait pas que ses enfants et les mulets couchassent ensemble : c’était la corde sensible pour le muletier, son honneur paraissait blessé quand on traitait ses mules sans considération, et il eût supporté toute autre injure avec beaucoup plus de douceur. Il affirma que ses bêtes étaient d’aussi bonnes, d’aussi honnêtes bêtes, qu’il y en eût dans le pays, et qu’elles avaient le droit d’être bien traitées partout ; elles sont douces comme des agneaux, disait-il, quand on ne leur fait aucun mal. Je ne les ai vues en colère qu’une fois ou deux dans ma vie, et encore ce n’était pas leur faute. Une fois, il est vrai, elles cassèrent la jambe d’un enfant qui s’endormit dans leur étable, mais je leur dis qu’elles avaient eu grand tort ; par Saint-Antoine, elles m’entendirent, car jamais elles n’ont recommencé.

Il conclut cette belle harangue, en protestant que, partout, ses mules partageraient son asile.

Valancourt, à la fin, réussit à tout pacifier. Il tira l’hôtesse à part, et la pria d’abandonner la chambre au muletier et à ses mules ; il laissa à ses enfants les peaux qu’on lui avait préparées, et l’assura qu’enveloppé dans son manteau, il passerait bien la nuit sur un banc près de la porte. L’hôtesse s’y refusait, et ne voulait rien céder au muletier ; mais Valancourt insista, et cette grande affaire s’arrangea.

Il était tard, quand Saint-Aubert et Émilie se retirèrent dans leurs chambres ; Valancourt resta devant la porte. Dans cette agréable saison, il aimait mieux cette place qu’un étroit cabinet et un lit de peaux ; Saint-Aubert fut un peu surpris de trouver près de lui Homère, Horace et Pétrarque, mais le nom de Valancourt écrit sur les volumes, lui en fit connaître le possesseur.

CHAPITRE IV.

Saint-Aubert se réveilla de bonne heure ; le sommeil l’avait rafraîchi, il désira de partir promptement. Valancourt déjeuna avec lui, et raconta que, peu de mois auparavant, il avait été jusque Beaujeu, ville notable du Roussillon, et Saint-Aubert, sur son conseil, se décida à suivre cette route.

Le chemin de traverse, et celui qui conduit à Beaujeu, dit Valancourt, se joignent à une lieue et demie d’ici. Je puis, si vous le voulez permettre, y diriger votre muletier ; il faut que je me promène, et la promenade que je ferai avec vous me sera plus agréable que toute autre.

Saint-Aubert reçut la proposition avec reconnaissance. Ils partirent ensemble, mais le jeune homme ne voulut point consentir à se placer dans la voiture.

La route, au pied des montagnes, suivait une riante vallée, toute brillante de verdure, et parsemée de bocages. De nombreux troupeaux s’y reposaient à l’ombre des petits chênes, des hêtres et des sycomores ; le frêne et le tremble laissaient retomber leurs rameaux sur les terres arides des rochers ; à peine un peu de terre recouvrait leurs racines, le moindre souffle agitait toutes leurs branches.

On rencontrait à chaque heure du jour beaucoup plus de monde. Le soleil ne paraissait pas encore, et déjà les bergers conduisaient un bétail immense aux pâturages de ces montagnes. Saint-Aubert était parti de bonne heure pour jouir du soleil levant, et respirer cet air pur du matin, si salutaire pour les malades ; il devait l’être surtout dans ces régions où l’abondance et la variété des plantes aromatiques le chargeaient des plus doux parfums.

Le brouillard léger qui voilait les objets environnants disparut peu à peu, et permit à Émilie de contempler les progrès du jour. Les reflets incertains de l’aurore, colorant les pointes des rochers, les revêtirent successivement d’une vive lumière, tandis que leur base et les fonds de la vallée restaient couverts d’une vapeur sombre. Pendant ce temps, les nuages de l’orient éclaircirent leurs nuances, rougirent, brillèrent enfin de mille couleurs. La transparence des airs découvrit des flots d’or pur, des rayons éclatants chassèrent l’obscurité, pénétrèrent au fond du vallon, et se répétèrent dans son ruisseau. La nature s’éveillait de la mort à la vie ; Saint-Aubert se sentit ranimé, son cœur était plein, il versa des larmes, et éleva ses pensées vers le créateur de toutes choses.

Émilie voulut descendre, et fouler ce gazon tout humide de rosée ; elle voulait goûter cette liberté dont le chamois semblait jouir sur la crête brune de ces montagnes. Valancourt s’arrêtait avec les voyageurs, et leur montrait avec sentiment les objets particuliers de son admiration. Saint-Aubert s’attachait à lui. Le jeune homme est ardent, il est bon, se disait-il ; on voit bien qu’il n’a jamais habité Paris.

Ce ne fut pas sans chagrin qu’il se vit arrivé à l’endroit où les deux chemins se rencontraient ; il prit congé de lui avec plus d’affection qu’une si nouvelle connaissance ne le permet ordinairement. Valancourt causa longtemps près de la voiture ; il était au moment de s’en aller, et pourtant il restait encore ; il cherchait des sujets d’entretien qui l’excusassent de le prolonger. À la fin, il prit congé ; et quand il partit, Saint-Aubert observa de quel air attentif et occupé il contemplait Émilie ; elle le salua avec une douceur timide, la voiture partit, mais Saint-Aubert, bientôt après, s’avançant à la portière, aperçut Valancourt immobile sur la route, les bras croisés sur son bâton, et regardant aller la voiture ; il salua de la main, et Valancourt sortant de sa rêverie, rendit le salut, et s’éloigna.

L’aspect du pays changea bientôt. Les voyageurs se virent alors au milieu de montagnes à pic, et couvertes jusqu’en haut de noires forêts de sapins. Des flèches de granit s’élançant du vallon même, allaient cacher au sein des nues leurs pointes couvertes de neige. Le ruisseau, devenu une rivière, coulait doucement et en silence, et ces noires forêts se réfléchissaient dans ses eaux limpides. Par intervalles, un roc sourcilleux relevait son front hardi au-dessus des bois et des vapeurs, qui servaient de ceinture aux montagnes ; quelquefois une aiguille de marbre se soutenait perpendiculairement au bord des eaux ; un mélèze colossal la serrait de ses bras vigoureux, et son front sillonné de la foudre était encore couronné de pampres.

Quand la voiture marchait doucement, et se frayait des routes nouvelles, Saint-Aubert descendait, et cherchait les plantes curieuses dont ce lieu était semé ; et Émilie, dans l’exaltation de l’enthousiasme, s’enfonçait dans l’épaisseur des bois, et prêtait l’oreille, en silence, à leur imposant murmure.

On ne vit, durant plusieurs lieues, ni village, ni même de hameau ; quelques cabanes de chasseurs étaient la seule trace d’habitation humaine. Les voyageurs dînèrent en plein air, dans une jolie partie de la vallée, et placés à l’ombre des hêtres. Bientôt après, ils partirent pour Beaujeu.

La route montait sensiblement ; et laissant les pins au-dessous d’eux, ils se trouvèrent au milieu des précipices. Le crépuscule du soir ajoutait à l’horreur du site, et les voyageurs ignoraient l’éloignement de Beaujeu. Saint-Aubert, néanmoins, ne croyait pas la distance considérable, et se félicitait de n’avoir plus, au-delà de Beaujeu, à franchir de pareils déserts. Les bois, les rocs, les montagnes, se confondaient peu à peu dans l’obscurité, et bientôt il ne fut plus possible de distinguer ces images confuses. Michel avançait avec précaution ; à peine il distinguait la route, mais ses mules plus habiles cheminaient encore d’un pas sûr.

En tournant l’angle d’une montagne, une lumière parut ; les rocs et l’horizon furent éclairés à une grande distance. Il était sûr que c’était un grand feu, mais rien n’indiquait s’il était accidentel, ou préparé. Saint-Aubert le crut allumé par quelques troupes de ces bandits qui infestent les Pyrénées ; il était attentif, et désirait savoir si la route passait près de ce feu. Il avait des armes qui pouvaient le défendre au besoin ; mais qu’était-ce qu’une si faible ressource contre une bande de voleurs aussi déterminés ? Il réfléchissait à ce sujet, quand une voix s’éleva derrière eux, et commanda au muletier d’arrêter. Saint-Aubert lui ordonna d’avancer plus vite ; mais, soit par l’entêtement de Michel, soit par celui des mules, elles ne se pressèrent pas davantage : on entendit les pieds d’un cheval, un homme atteignit la voiture, et commanda qu’on arrêtât. Saint-Aubert ne doutant plus de son dessein, arma son pistolet, et tira par la portière : l’homme chancela sur son cheval, le bruit du coup fut suivi d’un gémissement, et l’on peut imaginer l’effroi de Saint-Aubert, qui crut reconnaître alors la voix plaintive de Valancourt. Il fit arrêter lui-même, prononça le nom de Valancourt, et ne put conserver aucun doute. Saint-Aubert courut à son secours. Il était encore sur son cheval ; son sang coulait en abondance, il paraissait souffrir beaucoup, quoiqu’il cherchât à consoler Saint-Aubert, en l’assurant que ce n’était rien, et qu’il n’était blessé qu’au bras. Saint-Aubert et le muletier le descendirent de cheval, et le posèrent à terre ; Saint-Aubert voulut bander sa blessure, mais ses mains tremblaient tellement, qu’il n’y put réussir. Michel poursuivait le cheval qui s’était échappé en perdant son maître ; il appela Émilie. Ne recevant point de réponse, il courut à la voiture, et la trouva sans connaissance. Dans cette affreuse position, et pressé par la douleur de laisser Valancourt perdre son sang, il s’efforça de la soulever, il appela Michel, et lui demanda de l’eau du ruisseau qui bordait la route. Michel avait couru trop loin ; mais Valancourt, entendant le nom d’Émilie, comprit son accident, et s’oubliant presque lui-même, vint aussitôt à son secours : déjà elle était revenue, quand il fut auprès d’elle ; il sut que sa crainte pour lui avait causé cet accident, et d’une voix troublée par un autre sentiment que celui de la douleur, il l’assura que sa blessure était peu de chose. Saint-Aubert s’aperçut alors que pourtant elle saignait encore ; ses alarmes changèrent d’objet, il déchira son linge pour lui faire un bandage. Le sang fut arrêté ; mais Saint-Aubert redoutant les suites, demanda plusieurs fois si l’on était bien loin de Beaujeu : il apprit qu’on avait encore deux lieues ; sa frayeur augmenta. Il ignorait comment Valancourt pourrait supporter la voiture, et le voyait tout prêt à s’évanouir. À peine Valancourt eut-il connu son inquiétude, qu’il s’empressa de le rassurer : il parla de son accident comme d’une bagatelle. Le muletier avait ramené le cheval, il plaça Valancourt dans la voiture, Émilie s’était remise, et l’on reprit le chemin de Beaujeu.

Saint-Aubert, revenu de sa terreur, exprima sa surprise sur la rencontre de Valancourt ; mais celui-ci la fit cesser. Vous avez, monsieur, lui dit-il, renouvelé mon goût pour la société ; depuis que vous l’avez quitté, mon hameau me semble un désert ; et puisqu’en voyageant le plaisir est mon unique but, je me suis déterminé à partir sur-le-champ. J’ai pris cette route, parce que je la savais plus agréable que toute autre ; et d’ailleurs, ajouta-t-il en hésitant un peu, je l’avouerai (pourquoi ne l’avouerais-je pas ?) j’avais quelque espoir de vous rejoindre.

J’ai cruellement répondu à votre honnêteté, dit Saint-Aubert, qui déplorait sa précipitation, et lui en expliquait la cause. Mais Valancourt soigneux d’éviter à ses compagnons la moindre peine à son sujet, surmonta l’angoisse qu’il éprouvait, et soutint gaiment l’entretien. Émilie gardait le silence, à moins que Valancourt ne lui adressât directement la parole, et le ton ému dont il le faisait, suffisait seul pour exprimer beaucoup.

Ils étaient alors près de ce feu qui tranchait si vivement sur les ombres de la nuit ; il éclairait alors toute la route, et l’on pouvait aisément distinguer les figures qui l’entouraient. Ils reconnurent en s’approchant, une bande de ces Bohémiens qui, particulièrement à cette époque, fréquentaient les Pyrénées, et pillaient le voyageur ; Émilie ne remarqua pas sans effroi l’air farouche de cette compagnie, et le feu qui les découvrait, répandant un nuage de pourpre sur les arbres, les rocs et le feuillage, augmentait l’effet bizarre du tableau.

Tous ces Bohémiens préparaient leur souper. Une large chaudière était au feu, et plusieurs personnes s’occupaient à la remplir. L’éclat de la flamme faisait voir une espèce de tente grossière, autour de laquelle jouaient pêle-mêle quelques enfants et plusieurs chiens. Tout cet ensemble était vraiment grotesque. Les voyageurs sentirent leur danger ; Valancourt se taisait, mais il mit la main sur un des pistolets de Saint-Aubert ; Saint-Aubert prit l’autre, et fit avancer le muletier. Ils passèrent néanmoins sans recevoir d’insulte. Les voleurs ne s’attendaient probablement pas à la rencontre, et s’occupaient trop du souper pour sentir alors aucun autre intérêt.

Après une lieue et demie dans la plus profonde nuit, les voyageurs arrivèrent à Beaujeu, ils se rendirent à la seule auberge qui s’y trouvât, et qui, quoique très supérieure aux cabanes, ne laissait pas que d’être assez mauvaise.

On manda aussitôt le chirurgien de la ville, si toutefois on peut donner ce nom à une espèce de maréchal qui soignait les hommes et les chevaux, et faisait de plus, dans l’occasion, l’office de barbier. Il examina le bras de Valancourt, et s’apercevant que la balle n’avait pas passé les chairs, il le pansa, et lui recommanda le repos ; mais le patient n’était nullement disposé à l’obéissance. Le plaisir d’être bien avait succédé aux inquiétudes du mal ; car toute jouissance devient positive quand elle contraste avec un danger. Valancourt avait repris des forces, il voulut prendre part à la conversation. Saint-Aubert et Émilie, délivrés de toutes leurs craintes, étaient d’une singulière gaîté. Il était tard, cependant Saint-Aubert fut obligé de sortir avec son hôte pour aller chercher de quoi souper. Émilie pendant cet intervalle s’absenta aussi, sous prétexte de ranger chez elle ce dont elle avait besoin ; elle trouva l’appartement en meilleur ordre qu’elle ne le craignait, et de là elle revint joindre Valancourt. Ils parlèrent des tableaux qu’ils avaient découverts ce même jour, de l’histoire naturelle, de la poésie, de Saint-Aubert enfin ; et Émilie ne pouvait parler ou entendre parler qu’avec joie d’un sujet aussi cher à son cœur.

La soirée fut très agréable. Mais comme Saint-Aubert était fatigué et que Valancourt souffrait encore, on se sépara aussitôt après le souper.

Le lendemain matin Valancourt avait la fièvre, il n’avait pas dormi, et sa blessure était enflammée ; le chirurgien qui vint le voir lui conseilla de rester tranquille à Beaujeu. Saint-Aubert avait peu de confiance dans ses talents ; mais apprenant que dans les environs on n’en trouverait pas de plus habile, il changea son plan, et se termina à attendre la guérison du malade. Valancourt parut chercher à l’en détourner, mais avec plus de politesse que de bonne foi.

L’indisposition de Valancourt retint les voyageurs pendant plusieurs jours à Beaujeu. Saint-Aubert observa son caractère et ses talents, avec cette précaution philosophique qu’il portait partout. Il reconnut un naturel franc et généreux, plein d’ardeur, susceptible de tout ce qui est grand et de tout ce qui est bon ; mais impétueux, mais presque sauvage et un peu romanesque. Valancourt connaissait peu le monde. Ses idées étaient saines, ses sentiments justes, son indignation comme son estime s’exprimaient sans mesure ni ménagement. Saint-Aubert souriait de sa véhémence, mais la retenait rarement, et se répétait à lui-même : Ce jeune homme, sans doute, n’a jamais été à Paris. Un soupir succédait à ces réflexions. Il était déterminé à ne point quitter Valancourt avant son rétablissement ; et comme il était alors en état de voyager, mais non pas de soutenir le cheval, Saint-Aubert l’invita à l’accompagner quelques jours dans sa voiture. Il avait appris que ce jeune homme était d’une famille distinguée en Gascogne, dont le rang et la considération lui étaient connus ; sa réserve en fut moins grande, et Valancourt ayant accepté l’offre avec plaisir, ils reprirent la route qui conduisait en Roussillon.

Ils voyageaient sans se presser, et s’arrêtaient quand le site méritait leur attention ; ils grimpaient souvent à des éminences que les mules ne pouvaient atteindre ; ils s’égaraient dans ces roches, couvertes de lavande, de thym, de genièvre, de tamarin, et perdues sous d’antiques ombrages ; une échappée de vue ravissait Émilie, et surpassait les merveilles de la plus vive imagination.

Saint-Aubert s’amusait quelquefois à herboriser, tandis qu’Émilie et Valancourt couraient après quelques découvertes. Valancourt lui faisait remarquer les objets particuliers de son admiration, et récitait les plus beaux passages des poètes latins ou italiens qu’elle aimait. Dans les intervalles de la conversation et quand on ne l’observait pas, il fixait ses regards sur cette figure, dont les traits animés indiquaient tant d’esprit et d’intelligence. Quand il parlait ensuite, la douceur de sa voix décelait un sentiment qu’il prétendait en vain cacher. Par degrés les pauses et le silence lui devinrent plus fréquents ; Émilie montra beaucoup d’empressement à les interrompre ; elle qui jusqu’alors avait été si réservée, causait et parlait continuellement, tantôt des bois, tantôt des vallons ou des montagnes, plutôt que de s’exposer au danger de certains moments de silence et de sympathie.

La route de Beaujeu montait fort rapidement : ils se trouvèrent dans les montagnes les plus élevées ; la sérénité et la pureté de l’air, dans ces hautes régions, ravissaient les trois voyageurs ; elles semblaient alléger leur âme, et leur esprit en paraissait plus pénétrant. Ils n’avaient point de mots pour des émotions si sublimes ; celles de Saint-Aubert recevaient une expression plus solennelle, ses larmes coulaient, et il cheminait à l’écart, Valancourt parlait de temps en temps pour diriger l’attention d’Émilie ; la ténuité de l’atmosphère, qui lui laissait distinguer tous les objets, la trompait quelquefois, et toujours avec plaisir. Elle ne pouvait croire si loin d’elle, ce qui lui paraissait si rapproché ; le profond silence de cette solitude n’était interrompu que par le cri des aigles qui planaient dans l’air, et le bruissement sourd des torrents qui grondaient au fond des abîmes. Au-dessus d’eux, la voûte brillante des cieux n’était ternie d’aucun nuage ; les tourbillons de vapeurs s’arrêtaient au milieu des montagnes, leur rapide mouvement voilait parfois tout le pays, et d’autres fois dégageant quelques parties, laissait à l’œil quelques moments d’observation. Émilie transportée, considérait la grandeur de ces nuages qui variaient leur forme et leurs teintes. Elle admirait leur effet sur les contrées inférieures, auxquelles ils donnaient à tout moment mille formes nouvelles.

Après avoir ainsi voyagé quelques lieues, ils commencèrent à descendre en Roussillon ; et la scène qui s’ouvrit, déployait une beauté moins âpre. Les voyageurs ne voyaient pas sans regret les objets imposants qu’ils allaient abandonner. Quoique fatigué de ces vastes aspects, l’œil se reposait complaisamment sur la verdure des bois et des prairies ; la rivière qui les arrosait, la chaumière qu’ombrageait les hêtres, les groupes joyeux des jeunes pâtres, les bouquets de fleurs qui paraient les coteaux, formaient ensemble un spectacle enchanteur.

En descendant, ils reconnurent un des grands passages des Pyrénées en Espagne ; les fortifications, les tours, les murailles, recevaient alors les rayons du soleil couchant ; les bois qui les entouraient n’avaient plus qu’un reflet jaunâtre, tandis que les pointes de rochers étaient encore couleur de rose.

Saint-Aubert regardait attentivement, sans découvrir la petite ville qu’on lui avait indiquée : Valancourt ne pouvait l’éclairer sur la distance, parce que jamais il n’avait pénétré si loin ; ils voyaient pourtant une route, et ils devaient la croire directe, puisque depuis Beaujeu ils n’avaient pu s’égarer d’aucun côté.

Le soleil était à l’horizon, et Saint-Aubert pressa son muletier ; il se trouvait d’une extrême faiblesse, et à la suite d’une journée si fatigante, il désirait vivement un moment de repos. Son inquiétude ne se calma point, en observant un grand train d’hommes, de chevaux et de mulets chargés, qui défilaient dans les détours de la montagne opposée ; et comme les bois dérobaient souvent leur marche, on ne pouvait en apprécier le nombre. Quelque chose de brillant, comme des armes, resplendissait aux derniers rayons du soleil, et l’habit militaire se distinguait sur les premiers et sur quelques individus dispersés parmi la troupe. Dès qu’ils furent dans la vallée, une autre bande de soldats sortit des bois ; les craintes de Saint-Aubert augmentèrent : il ne doutait pas que ce ne fussent autant de contrebandiers saisis dans les Pyrénées, et enlevés par des régiments avec leurs marchandises.

Les voyageurs s’étaient si longtemps oubliés dans les montagnes, qu’ils furent totalement trompés dans leur calcul, et ne purent gagner Montigni avant le coucher du soleil. Ils traversèrent la vallée, et remarquèrent sur un pont grossier qui réunissait deux escarpements, un groupe de jeunes enfants qui lançaient des pierres dans le torrent ; les cailloux, en tombant faisaient jaillir des colonnes d’eau, et rendaient un bruit sourd que prolongeaient au loin les échos des montagnes. Sous le pont, on découvrait toute la vallée en perspective, une cataracte au milieu, des rocs, et une cabane sur une pointe abritée par de vieux sapins. Il semblait que cette habitation dût être voisine d’une petite ville. Saint-Aubert fit arrêter : il appela les enfants, et leur demanda si Montigni était bien loin ; mais la distance, le bruit des eaux, ne lui permit pas de se faire entendre, et la hauteur à pic des montagnes qui soutenaient le pont, était trop considérable et trop perpendiculaire, pour que tout autre, qu’un montagnard exercé, pût gravir jusqu’au sommet. Saint-Aubert ne s’arrêta donc qu’un instant : on continua la route à la faveur du crépuscule, et cette route même était tellement brisée, qu’il parut plus sage de quitter la voiture. La lune commençait à poindre, mais sa lumière était trop faible : ils marchaient au hasard au milieu des dangers. À ce moment, la cloche d’un couvent se fit entendre ; l’obscurité complète interceptait la vue du bâtiment ; mais le son paraissait venir des bois qui couvraient la montagne à droite. Valancourt proposa d’aller à la recherche : si nous ne trouvons pas un asile dans ce couvent, disait-il, du moins obtiendrons-nous des renseignements sur la distance ou la position de Montigni. Il se mit à courir sans attendre la réponse de Saint-Aubert ; mais Saint-Aubert le rappela. Je suis, lui dit-il, horriblement fatigué, j’ai besoin du plus prompt repos, allons tous au couvent, votre air vigoureux déjouerait nos desseins ; mais lorsque l’on verra mon épuisement et la lassitude d’Émilie, on ne pourra nous refuser un asile.

En disant ces mots, il prit le bras d’Émilie, et recommandant à Michel de l’attendre, il suivit le son de la cloche, et monta du côté des bois. Ses pas étaient chancelants ; Valancourt lui offrit son bras, qu’il accepta. La lune alors éclairait leur sentier, et leur permit bientôt d’apercevoir des tours qui s’élevaient au-dessus de la colline. La cloche continuait de les guider ; ils entrèrent dans le bois, et la clarté tremblante de la lune devint plus incertaine, par l’ombrage et le mouvement des feuilles. Cette obscurité, ce silence, lorsque la cloche ne sonnait pas, l’espèce d’horreur qu’inspirait un lieu si sauvage, tout remplit Émilie d’une frayeur, que la voix et la conversation de Valancourt pouvaient seules diminuer. Après avoir monté quelque temps, Saint-Aubert se plaignit, et on s’arrêta sur un tertre de gazon, où les arbres, plus ouverts, laissaient jouir du clair de la lune. Saint-Aubert s’assit sur l’herbe, entre Émilie et Valancourt. La cloche ne sonnait plus, et le calme profond n’était interrompu par aucun bruit, car le murmure sourd de quelques torrents éloignés semblait accompagner plutôt que troubler le silence.

Ils avaient alors sous les yeux la vallée qu’ils avaient quittée. La lumière argentine qui en découvrait les fonds, reflétait sur les rocs et les bois de la gauche, et contrastait avec les ténèbres, dont les bois à la droite étaient comme enveloppés. Leurs sommets seulement étaient illuminés par places ; le reste du vallon se perdait au sein d’un brouillard, dont le clair de lune même ne servait qu’à épaissir la teinte. Les voyageurs furent quelque temps à contempler ce bel effet.

De pareilles scènes, dit Valancourt, charment le cœur comme les accords d’une musique douce ; quiconque a savouré une fois la mélancolie qu’elles inspirent, ne voudrait pas en changer l’impression contre celle des plus vifs plaisirs. Elles réveillent nos plus purs sentiments ; elles disposent à la bienveillance, à la pitié, à l’amitié. « Ceux que j’aime, il m’a toujours paru les aimer mieux à cette heure-ci ». Sa voix trembla, et il fit une pause.

Saint-Aubert ne disait rien. Émilie vit tomber une larme sur la main qu’elle pressait dans les siennes. – Elle devina bien sa pensée ; la sienne aussi s’était reportée aux touchants souvenirs de sa mère. Mais Saint-Aubert la ranimant : Oh oui ! dit-il en retenant un soupir, la mémoire de ceux que nous aimons, d’un temps écoulé pour toujours, c’est à ce moment qu’elle repose sur nos âmes ! C’est comme une harmonie lointaine, au milieu du silence des nuits ; comme les teintes adoucies de ce paysage. Puis après un moment Saint-Aubert ajouta : J’ai toujours cru mes idées plus nettes à cette heure-ci qu’à toute autre, et le cœur qui n’en reconnaît pas l’influence, est certainement un cœur dénaturé. Il y a cependant beaucoup de gens…

Valancourt soupira.

S’en trouve-t-il donc beaucoup, dit Émilie ?

Dans quelques années peut-être, mon Émilie, dit Saint-Aubert, vous sourirez en vous rappelant cette question, si toutefois ce souvenir ne vous arrache pas des pleurs. Mais venez ; je suis un peu mieux. Avançons.

Ils sortirent du bois, et virent enfin, sur un plateau que formaient les roches, le couvent même qu’ils avaient tant cherché. Une haute muraille qui l’environnait, les conduisit jusqu’à une porte antique ; ils frappèrent aussitôt, et le pauvre moine qui leur ouvrit, les conduisit dans une salle voisine, où il les pria d’attendre que le supérieur fût averti. Dans l’intervalle, plusieurs frères vinrent les regarder ; le premier moine reparut, et les conduisit au supérieur. Il était dans une chaise à bras ; un gros volume était devant lui, soutenu d’un large pupitre. Il reçut les voyageurs poliment, quoique sans se lever, leur fit peu de questions, et consentit à leur demande. Après un entretien fort court, et les compliments du supérieur, on les mena dans la pièce où le souper devait être servi, et Valancourt, qu’un des frères voulut accompagner, fut retrouver Michel, la voiture et les mules. Ils avaient à peine descendu la moitié du chemin, que la voix du muletier fit retentir tous les échos ; il appelait Saint-Aubert, il appelait Valancourt. Convaincu, non sans peine, que ni lui ni son maître n’avaient plus rien à redouter, il se laissa conduire dans une cabane, au bord des bois. Valancourt revint à la hâte partager le souper de ses amis, tel que les moines avaient pu le disposer. Saint-Aubert était trop souffrant pour manger. Émilie, inquiète pour son père, ne savait pas songer à elle, et Valancourt, muet et pensif, mais toujours occupé d’eux, ne paraissait penser qu’à soulager et fortifier Saint-Aubert.

Ils se séparèrent de bonne heure, et se retirèrent à leurs appartements. Émilie coucha dans un cabinet, à côté de la chambre de son père : triste, pensive, occupée de l’état de langueur où elle voyait Saint-Aubert, elle se coucha sans espoir de dormir.

Deux heures après, une cloche se fit entendre, et des pas précipités parcoururent les corridors. Peu faite aux usages des cloîtres, Émilie fut alarmée ; ses craintes, toujours vivantes pour son père, lui firent supposer qu’il était plus mal ; elle se leva à la hâte pour voler à lui, mais s’étant arrêtée un moment à la porte pour laisser passer les religieux, elle eut le temps de se remettre, de rappeler ses idées, et de comprendre que la cloche avait sonné matines. Cette cloche ne sonnait plus, tout était paisible, elle n’alla pas plus loin ; mais hors d’état de se rendormir, et invitée d’ailleurs par l’éclat d’une lune brillante, elle ouvrit sa fenêtre et considéra le pays.

La nuit était calme et belle, le firmament était sans nuage, et le zéphyr à peine agitait les arbres de la vallée. Elle était attentive, lorsque l’hymne nocturne des religieux s’éleva doucement de la chapelle. Cette chapelle était plus basse, et le chant sacré semblait monter au ciel à travers le silence des nuits. Les pensées se suivirent ; de l’admiration des ouvrages, son âme se porta à l’adoration de leur auteur tout-puissant et bon. Pénétrée d’une dévotion pure, et sans mélange d’aucun système, son âme s’élevait au-dessus de notre univers ; ses yeux versaient des pleurs ; elle adorait sa puissance dans ses œuvres, et sa bonté dans ses bienfaits.

CHAPITRE V.

Saint-Aubert se trouva le lendemain assez bien rétabli pour continuer le voyage ; il espérait arriver ce jour même en Roussillon, et il se mit en route dès le matin. Le théâtre que parcouraient alors les voyageurs, était aussi sauvage, aussi pittoresque que les précédents ; seulement, de temps à autre, les scènes moins sévères déployaient une beauté plus riante. D’aimables retraites, ombragées de verdure et parsemées de fleurs, se découvraient dans les montagnes, une vallée pastorale s’ouvrait au milieu des rochers stériles, et de riches troupeaux venaient bondir et se désaltérer près d’un ruisseau charmant, dont les cascades rafraîchissaient le gazon. Saint-Aubert ne pouvait se repentir d’avoir choisi un chemin si fatigant ; ce jour même, pourtant, il fallut encore marcher, il fallut suivre longtemps, à pied, les bords d’un précipice, et gravir des montagnes qu’on eût pu croire inaccessibles. La sublimité, l’étonnante variété des points de vue dédommageaient Saint-Aubert de ses peines ; l’enthousiasme de ses jeunes compagnons augmentait le sien, et le ramenait aux enivrantes émotions qu’avait éprouvées sa jeunesse, quand, pour la première fois, la nature lui dévoila ses charmes. Il trouvait du plaisir dans l’entretien de Valancourt, et il était frappé de la sagacité de ses observations ; le feu, la simplicité de ses manières faisaient un des objets les plus remarquables du tableau. Saint-Aubert découvrait en lui une justesse de sentiment, une élévation d’âme, que le commerce du monde n’avait point dégradées ; il lui semblait que ses opinions étaient formées plutôt qu’acquises ; elles paraissaient être le résultat de la méditation, plutôt que celui de la science. Valancourt, il est vrai, semblait bien peu connaître les hommes, puisqu’il jugeait favorablement l’espèce humaine ; mais cette erreur elle-même faisait l’éloge de son cœur.

Quand Saint-Aubert paraissait occupé des plantes, il contemplait souvent avec transport Émilie et Valancourt, qui se promenaient ensemble ; l’un avec la contenance et l’émotion du plaisir, indiquait un grand trait dans la scène qui s’offrait à eux ; l’autre écoutait et regardait avec une expression de sensibilité sérieuse, qui indiquait l’élévation de son esprit. Ils avaient l’air de deux amants qui n’avaient jamais quitté leurs montagnes, que leur situation avait préservés de la contagion des frivolités, dont les idées simples et grandes, comme le paysage qu’ils parcouraient, ne concevaient le bonheur que dans la tendre union des cœurs purs. Saint-Aubert souriait et soupirait en même temps, en songeant au bonheur romanesque dont son imagination lui présentait le tableau ; il soupirait encore, en songeant combien la nature et la simplicité étaient donc étrangères au monde, puisque leurs doux plaisirs paraissaient un roman.

Le monde, disait-il, en suivant sa pensée, le monde ridiculise une passion qu’il connaît à peine ; ses mouvements, ses intérêts, distraient l’esprit, dépravent les goûts, corrompent le cœur ; et l’amour ne peut exister dans un cœur, quand il n’a plus la douce dignité de l’innocence. La vertu et le goût sont presque la même chose ; la vertu, c’est le goût mis en action, et les plus délicates affections de deux cœurs forment ensemble le véritable amour. Comment pourrait-on chercher l’amour au sein des grandes villes ? La frivolité, l’intérêt, la dissipation, la fausseté y remplacent continuellement la simplicité, la tendresse et la franchise.

Il était près de midi, quand les voyageurs arrivèrent à un chemin si dangereux, qu’il leur fallut descendre de la voiture ; la route était bordée de bois, et plutôt que de la suivre, ils se détournèrent pour chercher l’ombre ; une fraîcheur humide était répandue dans l’air ; la brillante verdure du gazon, l’heureux mélange des fleurs, des baumes, des thyms, des lavandes qui l’enrichissaient, la hauteur des pins, des hêtres, des châtaigniers qui protégeaient leur existence, tout concourait à faire de ce lieu une retraite vraiment délicieuse. Quelquefois le feuillage plus serré y interdisait la vue du paysage ; ailleurs quelques échappées mystérieuses indiquaient à l’imagination des tableaux plus charmants qu’elle n’en avait encore observé ; et les voyageurs se livraient volontiers à ces jouissances presque idéales.

Les pauses et le silence qui avaient déjà interrompu les entretiens de Valancourt et d’Émilie, furent ce jour-là bien plus fréquents. Valancourt, de la plus expressive vivacité, tombait dans un accès de langueur, et la mélancolie se peignait sans dessein jusque dans son sourire. Émilie ne pouvait plus s’y méprendre : son propre cœur partageait le même sentiment.

Quand Saint-Aubert fut rafraîchi, ils continuèrent de marcher dans le bois, croyant toujours côtoyer la route ; mais ils s’aperçurent enfin, qu’ils l’avaient tout-à-fait perdue. Ils avaient suivi la pente où la beauté des sites les retenait, et la route s’élevait entièrement sur l’escarpement au-dessus d’eux. Valancourt appela Michel, mais l’écho seul répondit à ses cris, et ses efforts furent également vains pour retrouver la route. Dans cet état, ils aperçurent la cabane d’un berger placée entre des arbres, et encore à quelque distance. Valancourt y courut, pour demander quelque indication ; en arrivant, il ne vit que deux enfants qui jouaient sur le gazon. Il regarda jusqu’au fond de la maison, et ne vit personne ; l’aîné de ces enfants lui dit que son père était aux champs, que sa mère était dans la vallée, et ne tarderait pas à revenir. Valancourt songeait à ce qu’il fallait faire, quand la voix de Michel résonna tout-à-coup sur les roches au-dessus, et fit retentir leurs échos. Valancourt répondit aussitôt, et s’efforça de l’aller joindre ; après un travail pénible entre les branches et les rochers, il parvint enfin jusqu’à lui, et ce ne fut pas sans peine, qu’il en obtint un peu de silence. La route était fort loin du lieu où se reposaient Saint-Aubert et Émilie. Il était difficile de ramener la voiture ; il eût été trop fatigant pour Saint-Aubert de gravir tout le bois comme lui-même l’avait fait, et Valancourt était fort en peine de trouver un chemin plus praticable.

Pendant ce temps, Saint-Aubert et Émilie s’étaient rapprochés de la chaumière, et se reposaient sur un banc champêtre appuyé entre deux pins, et couronné de leurs feuillages ; ils avaient observé Valancourt, et attendaient qu’il les rejoignît.

L’aîné des deux enfants avait quitté son jeu pour regarder les voyageurs ; mais le petit continuait ses gambades, et tourmentait son frère pour qu’il revînt l’aider. Saint-Aubert examinait avec plaisir cette simplicité enfantine, quand tout-à-coup ce spectacle lui rappelant les enfants qu’il avait perdus à cet âge, et surtout leur mère bien-aimée, il retomba dans la rêverie. Émilie qui s’en aperçut, commença un de ces airs touchants qu’il aimait de préférence, et qu’elle savait chanter avec le plus de grâce et d’expression. Saint-Aubert lui sourit au travers de ses larmes : il prit sa main, la serra tendrement, et tâcha de bannir ses mélancoliques réflexions.

Elle chantait encore, lorsque Valancourt revint ; il ne voulut pas l’interrompre, et s’arrêta pour écouter. Quand elle eut fini, il approcha, et raconta qu’il avait trouvé Michel, et même un chemin pour gravir le rocher. Saint-Aubert, à ces mots, en mesura des yeux l’étonnante hauteur ; il était déjà accablé, et la montée lui semblait formidable. Ce parti, néanmoins, lui paraissant préférable à une route longue et toute rompue, il se résolut de l’essayer ; mais Émilie, toujours soigneuse, lui proposa de dîner d’abord pour rétablir un peu ses forces, et Valancourt retourna à la voiture, pour y chercher des provisions.

À son retour, il proposa de se placer un peu plus haut, parce que la vue y serait plus étendue et plus belle. Ils allaient s’y rendre, quand ils virent une jeune femme s’approcher des enfants, les caresser, et pleurer amèrement sur eux.

Les voyageurs intéressés par son malheur, s’arrêtèrent pour mieux l’observer. Elle prit dans ses bras le plus jeune des enfants, et découvrant des étrangers, elle sécha ses larmes à la hâte, et se rapprocha de la chaumière. Saint-Aubert lui demanda ce qui pouvait tant l’affliger. Il apprit que son époux était un pauvre berger, qui, tous les jours, passait l’été dans cette cabane, pour y conduire un troupeau sur les montagnes. La nuit précédente il avait tout perdu. Une bande de Bohémiens, qui, depuis quelque temps, désolaient le voisinage, avait enlevé toutes les brebis de son maître. Jacques, ajoutait la femme, avait amassé un peu d’argent, et il en avait acheté quelques brebis pour nous ; mais aujourd’hui, il faut bien qu’elles remplacent le troupeau qu’on a pris à son maître ; et ce qu’il y a de pis, c’est que le maître, quand il saura cela, ne voudra plus nous confier ses moutons ; c’est un homme dur, et alors, que deviendront nos enfants ?

L’attitude de cette femme, la simplicité de son récit, et sa douleur sincère, portèrent Saint-Aubert à croire sa triste histoire. Valancourt, convaincu qu’elle était vraie, demanda sur-le-champ de quel prix était le troupeau. Quand il le sut, il fut tout déconcerté. Saint-Aubert donna quelque argent à la femme ; Émilie contribua de sa petite bourse, et ils marchèrent à l’endroit convenu. Valancourt restait derrière, il parlait à la femme du berger, dont les larmes coulaient alors, et de reconnaissance, et de surprise. Il lui demandait combien il lui manquait encore d’argent pour rétablir le troupeau dérobé. Il trouva que cette somme était à-peu-près la totalité de ce qu’il portait avec lui. Il était incertain et affligé. Cette somme, se disait-il, suffirait au bonheur de cette pauvre famille, il est en mon pouvoir de la donner, de les rendre complètement heureux. Mais comment ferai-je, moi ? comment regagnerai-je ma demeure, avec le peu qui me restera ? Il hésita quelques moments. Il trouvait une volupté singulière à sauver une famille de sa ruine. Il sentait la difficulté de poursuivre sa route avec le peu d’argent qu’il garderait.

Il était dans cette perplexité, quand le berger lui-même parut. Ses enfants furent à sa rencontre ; il en prit un entre ses bras, et l’autre, s’attachant à sa ceinture, il s’avança avec lenteur. Son air abattu, désolé, décida Valancourt. Il jeta tout l’argent qu’il avait, sauf quelques pistoles, et courut après Saint-Aubert qui, soutenu d’Émilie, s’acheminait vers la hauteur. Valancourt ne s’était jamais senti l’esprit si léger ; son cœur tressaillait de joie, et tous les objets autour de lui semblaient plus beaux et plus intéressants. Saint-Aubert observa ses transports. — Qu’avez-vous, lui dit-il, qui vous enchante ainsi ? — Oh ! la belle journée, s’écriait Valancourt, comme le soleil brille, comme l’air est pur, quel site enchanteur ! — Il est charmant, dit Saint-Aubert, dont l’heureuse expérience expliquait aisément l’émotion de Valancourt ; quel dommage, que tant de riches qui pourraient se procurer à volonté un soleil brillant, laissent flétrir leurs jours dans les brouillards de l’égoïsme ! Pour vous, mon jeune ami, puisse toujours le soleil vous paraître aussi beau qu’aujourd’hui ! Puissiez-vous, dans votre active bienveillance, réunir toujours la bonté et la sagesse !

Valancourt, honoré d’un tel compliment, ne put répondre que par un sourire, et ce fut celui de la reconnaissance.

Ils continuèrent de traverser le bois, entre les fertiles gorges des montagnes. À peine arrivés dans l’endroit où ils voulaient se rendre, tous à la fois firent une exclamation ; derrière eux, le roc perpendiculaire s’élevait à une hauteur prodigieuse, et se séparait alors en deux flèches pareillement élevées. Leurs teintes grises contrastaient avec l’émail des fleurs, qui s’épanouissaient entre leurs fentes ; les ravins sur lesquels l’œil glissait rapidement pour se porter à la vallée, étaient eux-mêmes parsemés d’arbrisseaux ; plus bas encore, un tapis vert indiquait des forêts de châtaigniers, au milieu desquelles on apercevait la chaumière du pauvre pâtre. De tous côtés, les Pyrénées découvraient leurs sommets majestueux ; les uns, chargés d’immenses blocs de marbre, changeaient de nuance et d’aspect en même temps que le soleil ; d’autres, encore plus élevés, ne montraient que leurs pointes couvertes de neige, et leurs bases colossales, uniformément tapissées, se couvraient jusqu’au vallon, de pins, de mélèzes et de chênes verts. Ce vallon, quoique étroit, était celui qui conduisait au Roussillon ; la fraîcheur de ses pâturages, la richesse de sa culture, contrastaient étonnamment avec la grandeur des masses dont il était environné. Entre les chaînes prolongées, on découvrait le Bas-Roussillon, et l’éloignement excessif confondant toutes les nuances, semblait unir la côte aux vagues blanches de la Méditerranée : un promontoire, surmonté d’un phare, indiquait seul la séparation et le rivage ; les oiseaux de mer voltigeaient autour. Plus loin pourtant on discernait quelques voiles blanches ; le soleil en augmentait l’éclat, et leur distance du phare en faisait juger la vitesse ; mais il y en avait de si éloignées, qu’elles servaient seulement à séparer le ciel et la mer.

De l’autre côté de la vallée, précisément en face des voyageurs, était un passage dans les rochers, qui conduisent à la Gascogne. Ici, nul vestige de culture ; les rocs de granit s’élevaient spontanément de leurs bases, et perçaient les cieux de leurs pointes stériles : ici, ni forêts, ni chasseurs, ni cabanes ; quelquefois pourtant, un mélèze gigantesque jetait son ombre immense sur un précipice sans fond, et quelquefois, une croix sur un rocher apprenait au voyageur l’affreux destin de quelque imprudent : le lieu semblait destiné à devenir un refuge de bandits, Émilie, à tout moment, s’attendait à les voir débusquer : bientôt après, un objet non moins terrible la frappa ; un gibet placé à l’entrée du passage, et précisément au-dessus d’une des croix, expliquait assez clairement quelque événement vraiment tragique. Elle évita d’en parler à Saint-Aubert ; mais cette vue la rendait inquiète ; elle eût voulu presser le repas pour arriver avec certitude avant le coucher du soleil. Mais Saint-Aubert avait besoin de rafraîchissements, et s’asseyant sur le gazon, les voyageurs entamèrent la corbeille.

Saint-Aubert fut ranimé par le repos et par l’air serein de cette esplanade. Valancourt était tellement ravi, tellement porté à la conversation, qu’il semblait avoir oublié tout le chemin qu’il restait à faire. Le repas fini, ils firent un long adieu à ce site merveilleux, et recommencèrent à grimper. Saint-Aubert retrouva la voiture avec joie. Émilie y monta avec lui ; mais voulant connaître avec plus de détails la délicieuse contrée dans laquelle ils allaient descendre, Valancourt découpla ses chiens et les suivit à pied ; il s’égarait parfois sur des éminences, qui lui permettaient un beau point de vue : le pas des mules lui permettait ces distractions. Si quelque endroit déployait une rare magnificence, il revenait à la voiture, et Saint-Aubert, trop fatigué pour en aller jouir lui-même, y envoyait Émilie, et restait à l’attendre.

Il était tard, quand ils descendirent les belles hauteurs qui bordent le Roussillon. Cette charmante province est enclavée dans leurs barrières majestueuses, et n’est ouverte que du côté de la mer. L’aspect de la culture embellissait au fond le paysage, et la plaine se colorait des plus riches nuances, et telles que le luxe du climat et l’industrie des habitants pouvaient partout les faire éclore. Des bosquets d’orangers et de citronniers parfumaient l’air ; leurs fruits déjà mûrs, se balançaient dans le feuillage, et des coteaux en pente douce, étalaient les plus beaux raisins. Plus loin, des bois, des pâturages, des villes, des hameaux, la mer, dont la surface brillante laissait flotter des voiles éparses ! un couchant étincelant de pourpre ! ce passage au milieu des montagnes qui le bordaient, formait la parfaite union de l’aimable et du sublime : c’était la beauté dormant au sein de l’horreur.

Les voyageurs arrivés dans la plaine, avancèrent entre les haies de myrtes et de grenadiers en fleurs jusqu’à la petite ville d’Arles, où ils voulaient rester la nuit. Ils trouvèrent un asile simple, mais propre ; ils eussent passé une soirée charmante, après les travaux et les jouissances du jour, si la séparation qui s’approchait n’eût répandu un nuage sur leurs cœurs. Saint-Aubert voulait partir le lendemain, côtoyer la Méditerranée, et arriver jusqu’en Languedoc. Valancourt, trop tôt guéri, désormais sans prétexte pour suivre ses nouveaux amis, devait s’en séparer en ce lieu même. Saint-Aubert qui l’aimait, lui proposa d’aller plus loin ; mais il ne renouvela pas l’invitation, et Valancourt eut le courage de n’y pas céder, pour montrer qu’il en était digne. Ils devaient donc se quitter le lendemain : Saint-Aubert partant pour le Languedoc, et Valancourt reprenant, pour se rendre chez lui, la route des montagnes. Toute la soirée il fut muet, et plongé dans la rêverie ; Saint-Aubert fut avec lui, affectueux, mais pourtant grave ; Émilie fut sérieuse, quoiqu’elle s’efforçât de paraître gaie ; et après une des plus mélancoliques soirées qu’ils eussent jamais passée ensemble, ils se quittèrent pour la nuit.

CHAPITRE VI.

Le lendemain matin, Valancourt déjeuna avec Saint-Aubert et Émilie, mais aucun d’eux ne paraissait avoir dormi. Saint-Aubert porta l’empreinte de l’accablement et de la langueur ; Émilie trouvait sa santé plus mauvaise, et ses inquiétudes s’augmentaient à chaque instant ; elle observait tous ses regards avec une timide affection, et leur expression se retrouvait bientôt fidèlement répétée dans les siens.

Au commencement de leur liaison, Valancourt avait indiqué son nom et sa famille : Saint-Aubert connaissait l’un et l’autre ; les biens de sa maison, qu’un frère aîné de Valancourt possédait alors, n’étaient qu’à vingt milles de la Vallée, et Saint-Aubert avait rencontré ce frère dans quelques maisons de son voisinage. Ce préliminaire avait facilité son admission ; son maintien, ses manières, son extérieur, lui avaient gagné l’estime de Saint-Aubert, qui volontiers s’en fiait à son coup-d’œil ; mais il respectait les convenances, et toutes les qualités qu’il reconnaissait en lui, n’eussent pas paru des motifs suffisants pour l’approcher autant de sa fille.

Le déjeuner fut presque aussi silencieux qu’avait été le souper de la veille ; mais leur rêverie fut interrompue par le bruit de la voiture qui devait emmener Saint-Aubert et Émilie : Valancourt se leva de sa chaise et courut à la fenêtre, il reconnut la voiture, et revint à son siège sans parler. Le moment de la séparation était venu : Saint-Aubert dit à Valancourt qu’il espérait le voir à la Vallée, et qu’il n’y passerait sûrement pas sans les honorer d’une visite. Valancourt le remercia vivement, et l’assura qu’il n’y manquerait jamais. En disant ces mots, il regardait timidement Émilie, et elle s’efforçait de sourire au milieu de sa profonde tristesse. Ils passèrent quelques minutes dans un entretien fort animé : Saint-Aubert prit le chemin du carrosse, Émilie et Valancourt suivirent en silence. Valancourt restait à la portière après qu’ils furent montés ; aucun ne semblait avoir assez de courage pour dire adieu. À la fin Saint-Aubert prononça le triste mot ; Émilie le rendit à Valancourt, qui le répéta avec un sourire forcé, et la voiture se mit en marche.

Les voyageurs restèrent quelque temps sans rien dire. Saint-Aubert rompit le silence, en s’écriant : C’est un intéressant jeune homme. Il y a bien des années qu’une connaissance si courte ne m’a si tendrement attaché. Il me rappelle les jours de ma jeunesse, ce temps où tout me semblait admirable et nouveau. Saint-Aubert soupira et retomba dans la rêverie. Émilie se pencha à la portière, et revit Valancourt immobile à la porte et les suivant des yeux ; il l’aperçut et salua de la main : elle rendit cet adieu, et le tournant de la route ne lui permit plus de le voir.

Je me souviens de ce que j’étais à cet âge, reprit Saint-Aubert : je pensais et sentais précisément comme lui ; le monde alors s’ouvrait devant moi, et maintenant il se ferme.

Ô cher papa ! ne vous livrez pas à des pensées si sombres, dit Émilie d’une voix tremblante : vous avez, je l’espère, bien des années à vivre, pour votre bonheur et pour le mien.

Ah ! mon Émilie, s’écria Saint-Aubert, pour le tien ! oui, j’espère bien qu’il en est ainsi ; il essuya une larme qui coulait le long de ses joues, et souriant de son attendrissement, il ajouta d’une voix tendre : Il y a quelque chose dans l’ardeur et l’ingénuité de ce jeune homme, qui doit surtout enchanter un vieillard, dont le poison du monde n’a point altéré les sentiments ; oui, je découvre en lui je ne sais quoi d’insinuant, de vivifiant, comme la vue du printemps lorsque l’on est malade. L’esprit du malade prend quelque chose du renouvellement de la sève, et les yeux se raniment aux rayons du midi : Valancourt est pour moi cet heureux printemps.

Émilie, qui pressait tendrement la main de son père, n’avait jamais entendu de sa bouche, un éloge qui l’eût autant ravie, pas même quand elle en avait été l’objet.

Ils voyageaient au milieu des vignobles, des bois et des prairies, enchantés à chaque pas de ce charmant paysage que bornaient les Pyrénées et l’immensité de l’Océan. Bientôt après midi ils atteignirent Collioure, situé sur la Méditerranée. Ils y dînèrent, et laissèrent passer la grande chaleur : ils reprirent les rivages enchanteurs qui s’étendent jusqu’au Languedoc. Émilie considérait avec enthousiasme le vaste empire des flots, dont les lumières et les ombres variaient si singulièrement la surface, et dont les bords ornés de bois, portaient déjà les premières livrées de l’automne.

Saint-Aubert était impatient de se trouver à Perpignan, où il attendait des lettres de M. Quesnel ; et c’était l’attente de ces lettres qui lui avait fait quitter Collioure, malgré le besoin qu’il avait d’un peu de repos. Après quelques lieues de chemin il s’endormit ; et Émilie, qui avait mis deux ou trois livres dans la voiture en quittant la Vallée, eut le loisir d’en faire usage. Elle chercha celui dans lequel Valancourt avait lu la veille ; elle désirait de repasser les pages sur lesquelles les yeux d’un ami si cher s’étaient fixés tout nouvellement. Elle voulait appuyer sur les passages qu’il admirait, les prononcer comme il le faisait, et le ramener pour ainsi dire en sa présence. En cherchant ce livre qu’elle ne pouvait trouver, elle aperçut à la place un volume de Pétrarque qui avait appartenu à Valancourt, dont le nom était écrit dessus. Souvent il lui en lisait des passages, et toujours avec cette expression pathétique qui caractérisait les sentiments de l’auteur. Elle hésita à croire ce que tout autre aurait promptement compris, c’est que ce livre se trouvait à dessein à la place de celui qu’elle avait perdu, et que l’amour avait fait cet échange ; mais ayant ouvert le livre, ayant remarqué les traits de son crayon aux passages qu’il lui avait lus, ayant distingué les mêmes traits sous des vers plus expressifs et plus passionnés, qu’il n’avait pas osé lui lire, la conviction enfin s’empara de son esprit. Dans le premier moment elle n’eut que la certitude d’être aimée ; mais en se rappelant ensuite et le ton et le feu avec lequel il lisait, l’air pénétré dont il rendait les pensées tendres, sa mémoire la servit trop bien, et le sentiment qu’elle inspirait lui fit verser d’abondantes larmes.

Ils arrivèrent à Perpignan bientôt après le soleil couché. Saint-Aubert trouva les lettres qu’il attendait de M. Quesnel. Il en parut si douloureusement affecté, qu’Émilie, effrayée, le conjura, autant que la délicatesse le lui permit, de lui en expliquer le contenu. Il ne répondit que par ses larmes, et bientôt parla d’autre chose. Émilie s’interdit de le presser davantage ; mais l’état de son père l’occupait fortement, et de la nuit elle ne put dormir.

Le lendemain ils continuèrent de suivre la côte, à l’effet de gagner Leucate, ville sur la Méditerranée, et située sur la frontière du Roussillon et du Languedoc. En chemin Émilie renouvela les sollicitations de la veille, et parut tellement troublée du silence et du désespoir de Saint-Aubert, qu’enfin il bannit la réserve. Je ne voulais pas, ma chère Émilie, lui dit-il, répandre un nuage sur vos plaisirs, et j’aurais désiré, du moins pendant le voyage, vous cacher quelques circonstances dont il eût bien fallu vous informer un jour ; votre affliction m’en empêche, et vous souffrez peut-être autant de votre inquiétude que vous souffrirez de la vérité. La visite de M. Quesnel fut pour moi une époque fatale. Il me dit alors une partie des nouvelles que sa lettre vient de me confirmer. Vous m’avez entendu parler d’un M. Motteville, de Paris ; mais vous ignoriez que la principale partie de ce que je possède était déposée dans ses mains ; j’avais en lui une entière confiance, et je ne veux pas encore le croire indigne de mon estime. Plusieurs événements ont concouru à sa ruine, et je suis ruiné avec lui.

Saint-Aubert s’arrêta pour modérer son émotion.

Les lettres que j’ai reçues de M. Quesnel, reprit-il en s’excitant à la fermeté, ces lettres en contenaient d’autres de M. Motteville lui-même, et toutes mes craintes sont confirmées.

Faudra-t-il quitter la Vallée, dit Émilie après un long silence ? — Cela est encore incertain, dit Saint-Aubert, et dépendra du traitement que Motteville pourra faire à ses créanciers. Mon patrimoine, vous le savez, n’était pas bien considérable, et maintenant ce n’est presque plus rien. C’est pour vous, Émilie, c’est pour vous, mon enfant, que j’en suis affligé ; à ces mots la voix lui manqua. Émilie tout en pleurs lui sourit tendrement, et s’efforçant de maîtriser son agitation : Mon bon père, lui dit-elle, ne vous affligez pas, ni pour moi ni pour vous… Nous pouvons encore être heureux ; si la Vallée nous reste nous serons encore heureux ; nous ne garderons qu’une servante, et vous ne vous apercevrez pas du changement de votre fortune. Consolez-vous, mon cher papa, nous n’éprouverons aucune privation, puisque nous n’avons jamais goûté toutes les vaines superfluités du luxe, et la pauvreté ne saurait nous enlever nos plus douces jouissances ; elle ne peut ni diminuer notre tendresse, ni nous abaisser à nos yeux, ou à ceux dont nous estimons le suffrage.

Saint-Aubert se cacha le visage de son mouchoir ; il ne pouvait parler ; mais Émilie continua de retracer à son père les vérités qu’il avait su lui inculquer lui-même.

La pauvreté, lui disait-elle, ne pourra nous priver d’aucune des jouissances de l’âme ; vous pourrez toujours être un exemple de courage et de bonté, et moi la consolation d’un père chéri ; nous saurons toujours apprécier les grandes choses, les belles choses ; nous pourrons toujours en goûter le charme. Les scènes de la nature, ces spectacles sublimes si fort au-dessus d’un luxe artificiel, les scènes de la nature s’ouvrent au pauvre comme au riche. De quoi donc pourrons-nous nous plaindre, tant que le nécessaire nous restera ? Des plaisirs que l’argent ne saurait payer, continueront d’être sous notre main : nous garderons le sublime superflu de la nature, et nous perdrons celui de l’art.

Saint-Aubert ne pouvait répondre ; il serra Émilie contre son cœur : leurs larmes se confondirent, mais ce n’était plus des larmes de tristesse. Après ce langage du sentiment, tout autre aurait été trop faible, et tous deux gardèrent le silence : Saint-Aubert alors causa comme de coutume, et si son esprit n’avait pas sa tranquillité ordinaire, du moins il en avait repris l’apparence.

Ils atteignirent Leucate d’assez bonne heure, mais Saint-Aubert était très fatigué ; il voulut y passer la nuit. Le soir il se promena avec sa fille pour visiter les environs. On découvrait le lac de Leucate, la Méditerranée, une partie du Roussillon que bordaient les Pyrénées, et une partie assez considérable du Languedoc et de ses richesses. Les raisins déjà mûrs rougissaient les coteaux, et les vendanges se commençaient. Saint-Aubert et Émilie voyaient les groupes joyeux, entendaient les chansons que leur apportait le zéphyr, et goûtaient par avance tous les plaisirs que promettait leur route. Saint-Aubert néanmoins ne voulut pas quitter la mer ; il était bien souvent tenté de s’en retourner chez lui ; mais le plaisir qu’Émilie prenait à ce voyage, balançait toujours ce désir : il voulait d’ailleurs essayer si l’air de la mer ne le soulagerait pas un peu.

Le jour suivant ils se remirent donc en route. Les Pyrénées, quoiqu’au fond du tableau, en faisaient ressortir l’effet ; à droite ils avaient la mer, à gauche, d’immenses plaines qui se confondaient avec l’horizon. Saint-Aubert en jouissait, il causait avec Émilie, mais sa gaîté était plus feinte que naturelle, et des nuages de tristesse voilaient souvent ses regards, un sourire d’Émilie suffisait pour les dissiper ; mais elle-même avait le cœur flétri, et voyait bien que les chagrins de son père minaient tous les jours sa santé.

Ils n’arrivèrent que tard à une petite ville du Haut-Languedoc ; ils avaient le projet d’y coucher, la chose devint impossible ; la vendange remplissait toutes les places, il fallut gagner un village plus loin ; la lassitude et la souffrance de Saint-Aubert demandaient un prompt repos, et la soirée était fort avancée : mais la nécessité n’admet point de composition, et Michel continua son chemin.

Les riches plaines du Languedoc, au fort des vendanges, retentissaient des saillies et de la bruyante gaîté française. Saint-Aubert n’en pouvait plus jouir ; son état contrastait trop tristement avec la pétulance, la jeunesse et les plaisirs qui l’entouraient. Quand ses yeux languissants se tournaient sur cette scène, il songeait que bientôt ils ne s’ouvriraient plus. Ces montagnes éloignées et sublimes, se disait-il en regardant les Pyrénées et le couchant, ces belles plaines, cette voûte bleue, la douce lumière du jour, seront pour jamais interdites à mes regards ; bientôt la chanson du paysan, la voix consolante de l’homme, ne parviendront plus à mon oreille.

Les yeux d’Émilie semblaient lire tout ce qui se passait dans l’esprit de son père : elle les attachait sur son visage avec l’expression d’une tendre pitié. Oubliant alors les sujets d’un vain regret, il ne vit plus qu’elle, et l’horrible idée de laisser sa fille sans protecteur, changea sa peine en un véritable tourment ; il soupira profondément et garda le silence. Émilie comprit ce soupir, elle lui serra les mains avec tendresse, et se retourna vers la portière pour dissimuler ses larmes. Le soleil alors lançait un dernier rayon sur la Méditerranée, dont les vagues paraissaient toutes d’or ; peu à peu les ombres du crépuscule s’étendirent ; une bande décolorée parut seule à l’occident et marqua le point où le soleil s’était perdu dans les vapeurs d’un soir d’automne. Un vent frais s’élevait du rivage, Émilie baissa la glace ; mais la fraîcheur si agréable dans l’état de santé, était nécessaire pour un malade, et Saint-Aubert la pria de la relever. Son indisposition croissant, il était alors plus occupé que jamais de finir la marche du jour ; il arrêta Michel pour savoir à quelle distance ils étaient du premier village. À quatre lieues, dit le muletier. Je ne pourrai pas les faire, dit Saint-Aubert ; cherchez, tout en allant, s’il n’y a pas une maison sur la route où l’on puisse nous recevoir cette nuit. Il se rejeta dans sa voiture ; Michel fit claquer son fouet, et prit le galop jusqu’à ce que Saint-Aubert presque sans connaissance lui fît le signe d’arrêter. Émilie regardait à la portière ; elle vit enfin un paysan à quelque distance de leur chemin ; on l’attendit, et on lui demanda s’il y avait dans le voisinage un asile pour des voyageurs ; il répondit qu’il n’en connaissait pas. Il y a un château parmi les bois, ajouta-t-il ; mais je crois qu’on n’y reçoit personne, et je ne puis vous en montrer le chemin, parce que je suis moi-même presque étranger. Saint-Aubert allait renouveler ses questions sur le château mais l’homme le quitta brusquement. Après un moment de réflexion, Saint-Aubert ordonna à Michel de gagner tout doucement les bois. À chaque moment le crépuscule devenait plus obscur, et la difficulté de se conduire augmentait. Un autre paysan passa. Quel est le chemin du château dans les bois, cria Michel ?

— Le château dans les bois ! s’écria le paysan. Voulez-vous parler de ces tourelles ?

— Je ne sais pas si ce sont des tourelles, dit Michel : je parle de ce bâtiment blanc que nous découvrons de loin, au milieu de tous ces arbres.

— Oui, ce sont des tourelles ; mais quoi ! est-ce que vous avez envie d’y aller, répondit l’homme avec surprise ?

Saint-Aubert, entendant cette singulière question, frappé surtout du ton dont on la faisait, s’avança hors du carrosse, et lui dit : Nous sommes des voyageurs, nous cherchons une maison pour y passer la nuit ; en connaissez-vous ici près ?

— Non, monsieur, répondit l’homme, à moins que vous ne vouliez tenter fortune dans ces bois ; mais je ne voudrais pas vous le conseiller.

— À qui appartient ce château ?

— Je le sais à peine, monsieur.

— Il est donc inhabité ?

— Non, il n’est pas inhabité : le régisseur et la femme-de-charge y sont, à ce que je crois.

En apprenant ceci, Saint-Aubert se détermina à risquer un refus en se présentant au château ; il pria le paysan de guider Michel, et lui promit de payer sa peine. L’homme réfléchit un instant, et dit qu’il avait d’autres affaires, mais qu’on ne pouvait se tromper, en suivant l’avenue qu’il montra. Saint-Aubert allait répondre, quand le paysan, lui souhaitant une bonne nuit, le quitta sans rien ajouter.

La voiture tourna vers l’avenue qui était fermée d’une barrière : Michel mit pied à terre, et l’ouvrit : ils pénétrèrent alors entre d’antiques châtaigniers et de vieux chênes, dont les branches entrelacées formaient une voûte fort élevée : il y avait quelque chose de désert et de sauvage dans l’aspect de cette avenue, et le silence en était si imposant, qu’Émilie devint toute tremblante. Elle se rappelait le ton qu’avait le paysan en parlant de ce château ; elle donnait à ses paroles une interprétation plus mystérieuse qu’elle ne l’avait d’abord fait : elle essaya néanmoins de calmer ses craintes ; elle pensa qu’une imagination troublée l’en avait rendue susceptible, et que l’état de son père et sa propre situation devaient sans doute y contribuer.

Ils avançaient lentement, l’obscurité était presque complète ; le terrain inégal, et les racines des arbres qui l’embarrassaient à tout moment, obligeaient à beaucoup de précaution. Soudain, Michel arrêta la voiture, Saint-Aubert regarda pour en savoir la cause ; il vit à quelque distance une figure qui traversait l’avenue ; il faisait trop noir pour en distinguer davantage, et Saint-Aubert ordonna d’avancer.

— Ceci me paraît un étrange lieu, reprit Michel, je ne vois point de maisons, et nous ferions mieux de retourner.

— Allez un peu plus loin, dit Saint-Aubert ; et si nous ne voyons pas de bâtiments, nous reprendrons le grand chemin.

Michel avança, mais avec répugnance, et l’excessive lenteur de sa marche ramena Saint-Aubert à la portière ; il vit encore la même figure. Cette fois, il tressaillit ; probablement l’obscurité le rendait plus prompt à s’alarmer qu’il ne l’était pour l’ordinaire ; mais quoi que ce pût être, il arrêta Michel, et lui dit d’appeler l’individu qui traversait ainsi l’avenue.

— Avec votre permission, dit Michel, ce peut bien être un voleur. — Je ne le permets sûrement pas, reprit Saint-Aubert, qui ne put s’empêcher de sourire à cette phrase ; allons, retournons à la route, car je ne vois aucune apparence de trouver ici ce que nous cherchons.

Michel tourna avec vivacité, et repassa lestement l’avenue : une voix alors partit des arbres à gauche ; ce n’était point un commandement, ce n’était point un cri de douleur, mais un son creux et prolongé qui paraissait à peine humain. Michel pressa ses mules sans penser à l’obscurité, ni aux souches, aux trous, ni même à la voiture ; il ne s’arrêta pas qu’il ne fût sorti de l’avenue ; et parvenu sur la grande route enfin, il modéra son pas.

— Je suis bien mal, dit Saint-Aubert en prenant la main de sa fille. — Vous êtes plus mal, dit Émilie, effrayée de sa manière ; vous êtes plus mal, et nous sommes sans secours. Bon Dieu ! que ferons-nous ? Il appuya sa tête sur son épaule ; elle le soutint entre ses bras, et fit encore arrêter Michel. À peine le bruit des roues avait-il cessé, qu’une musique se fit entendre dans le lointain ; ce fut pour Émilie la voix de l’espérance. Oh ! nous sommes près d’une habitation, dit-elle, nous pourrons avoir du secours.

Elle écouta attentivement. Les sons étaient éloignés, et semblaient venir du fond d’un bois dont une partie bordait la route. Elle regarda du côté d’où ils partaient, et vit au clair de la lune quelque chose qui lui paraissait comme un château : il était pourtant difficile d’y arriver. Saint-Aubert était trop mal pour supporter le moindre mouvement : Michel ne pouvait pas quitter ses mules ; Émilie, qui soutenait encore son père, craignait de l’abandonner, et craignait aussi de s’aventurer seule à une telle distance, sans savoir où et à qui s’adresser : il fallait pourtant prendre un parti, et sans délai. Saint-Aubert dit donc à Michel d’avancer le plus doucement possible. Au bout d’un moment il s’évanouit ; la voiture s’arrêta : il était sans nulle connaissance. Ô mon père, mon cher père ! criait Émilie désespérée ; et le croyant prêt à mourir : Parlez, dites-moi un mot, que j’entende le son de votre voix. Il ne répondit rien. Épouvantée, elle dit à Michel de puiser au ruisseau voisin, elle reçut l’eau dans le chapeau de l’homme, et d’une main tremblante en jeta au visage de son père. Les rayons de la lune, qui alors donnaient sur lui, montraient l’impression de la mort : tous les mouvements de crainte personnelle cédèrent en ce moment à une crainte dominante, et confiant Saint-Aubert à Michel, qui ne voulait pas quitter ses mules, elle sauta à bas de la voiture pour chercher le château qu’elle avait vu dans l’éloignement, et la musique qui dirigeait ses pas la fit entrer dans un sentier qui conduisait au bois. Son esprit, uniquement rempli de son père et de sa propre inquiétude, avait d’abord perdu toute espèce de frayeur ; mais le couvert sous lequel elle se trouvait, interceptait tous les rayons de la lune ; l’horreur de ce lieu lui rappela son danger ; la musique avait cessé : il ne lui restait d’autre guide que le hasard. Elle s’arrêta pour un moment dans un effroi inexprimable ; mais l’image de son père l’emportant sur tout le reste, elle se remit à marcher. Le sentier entrait dans un bois ; elle ne voyait aucune maison, aucune créature, et n’entendait aucune espèce de bruit ; elle marchait toujours sans savoir où, évitait le fourré du bois, tenait les bords tant qu’elle pouvait ; elle vit enfin une espèce d’avenue mal rangée, qui donnait sur un point éclairé par la lune : l’état de cette avenue lui rappela le château des tourelles, et elle ne douta pas qu’elle ne dût y conduire. Elle hésitait à la suivre quand un bruit de voix et d’éclats de rire frappa soudain son oreille ; ce n’était pas le rire de la gaîté, mais celui de la grosse joie, et son embarras redoubla. Tandis qu’elle écoutait, une voix, à grande distance, partit du chemin qu’elle avait quitté ; imaginant que c’était celle de Michel, son premier mouvement fut de revenir : une seconde pensée l’en détourna. La dernière extrémité seule avait pu déterminer Michel à quitter ses mules ; elle crut son père mourant ; elle courut avec plus de vitesse, dans la faible espérance que les convives du bois voudraient bien lui donner quelque secours. Son cœur battait dans sa terrible incertitude ; et plus elle approchait, plus le froissement des feuilles sèches la faisait trembler à chaque pas. Le bruit la conduisit à un endroit découvert qu’éclairait la lune ; elle s’arrêta, et aperçut entre les arbres un banc de gazon formé en cercle, et occupé par un groupe de plusieurs personnes. En s’approchant elle jugea aux costumes que ce devaient être des paysans, et tout le long du bois elle distingua plusieurs chaumières éparses. Tandis qu’elle regardait et s’efforçait de vaincre l’appréhension qui la rendait comme immobile, quelques jeunes paysannes sortirent d’une des cabanes, la musique reprit, et la danse recommença ; c’était la fête de la vendange, et la même musique qu’elle avait entendue dans l’air. Son cœur trop déchiré, ne pouvait sentir le contraste que tous ces plaisirs formaient avec sa propre situation ; elle s’empressa de joindre un groupe de vieillards assis auprès de la chaumière, exposa sa position, et implora leur assistance. Plusieurs se levèrent avec vivacité, offrirent tous leurs services, et suivirent Émilie qui semblait avoir des ailes en retournant vers le grand chemin.

Quand elle atteignit la voiture, elle trouva Saint-Aubert ranimé. En recouvrant ses sens, il avait appris de Michel que sa fille était partie ; son inquiétude pour elle avait surpassé le sentiment de ses besoins : il avait envoyé Michel à sa suite. Il était néanmoins encore dans la langueur, et se trouvant incapable d’aller plus loin, il renouvela ses questions sur une auberge ou sur le château dans les bois. Le château ne peut vous recevoir, dit un paysan vénérable qui avait suivi Émilie, à peine est-il habité ; mais si vous voulez me faire l’honneur d’accepter ma chaumière, je vous donnerai mon meilleur lit.

Saint-Aubert était français ; il ne s’étonna point de la courtoisie française. Malade comme il était, il sentit combien la manière dont l’offre était faite, ajoutait à sa valeur. Il avait trop de délicatesse pour s’excuser, ou pour hésiter un seul moment à recevoir cette hospitalité villageoise ; il l’accepta à l’instant même avec autant de franchise qu’on en avait mis à l’offrir.

La voiture chemina lentement ; Michel suivit les paysans par le sentier qu’Émilie avait pris, et ils arrivèrent au hameau. La courtoisie de son hôte, la certitude d’un prompt repos, rendirent la force à Saint-Aubert ; il vit avec une douce complaisance ce joli tableau : les bois, rendus plus sombres par l’opposition, entouraient la place éclairée ; mais s’ouvrant par intervalles, une clarté blanche en faisait ressortir une chaumière, ou se reflétait dans un ruisseau. Il écouta sans peine les refrains joyeux de la guitare et du tambourin ; mais il ne put voir sans émotion la danse des paysans. Il n’en était pas de même pour Émilie : l’excès de sa frayeur s’était changée en une tristesse profonde, et les accents de la joie, en donnant lieu à de fâcheuses comparaisons, servaient encore à la redoubler.

La danse cessa à l’approche de la voiture ; c’était un phénomène dans ces bois isolés, et toute la troupe l’entoura avec une vive curiosité. Dès qu’on apprit qu’elle amenait un étranger malade, plusieurs filles traversèrent la pelouse, et apportèrent du vin et des corbeilles de fruits ; elles les présentèrent aux voyageurs, en disputant la préférence. La voiture s’arrêta enfin près d’une maisonnette fort propre, qui était celle du vénérable conducteur ; il aida Saint-Aubert à descendre, et le conduisit avec Émilie dans une petite salle basse, qui n’était éclairée que par la lune. Saint-Aubert, heureux de trouver le repos, se plaça dans une espèce de fauteuil. L’air frais et balsamique, chargé des plus doux parfums, pénétrait dans l’appartement à travers les fenêtres ouvertes, et ranimait ses facultés éteintes. Son hôte, qu’on nommait Voisin, quitte la chambre et revient bientôt avec des fruits, de la crème, et tout le luxe champêtre que pouvait fournir sa retraite. Il servit tout avec le sourire de la bienveillance, et se plaça derrière le siège de Saint-Aubert. Saint-Aubert insista pour qu’il prît place à table ; quand le fruit eut apaisé sa fièvre et calmé sa soif brûlante, il se sentit un peu mieux, et se mit à causer. L’hôte lui communiqua toutes les particularités relatives à lui et à sa famille… Ce tableau d’une union domestique, tracé avec le sentiment du cœur, ne pouvait pas manquer d’exciter l’intérêt. Émilie, assise près de son père, et tenant sa main dans les siennes, écoutait attentivement le vieillard. Son cœur était plein d’amertume, et ses pleurs coulaient, à l’idée que bientôt sans doute elle ne posséderait plus le bien précieux dont elle jouissait encore. La lueur douce d’un clair de lune d’automne, la musique éloignée, qui alors jouait une romance, secondait sa mélancolie. Le vieillard parlait de sa famille, et Saint-Aubert ne disait rien. Je n’ai plus qu’une fille, dit Voisin ; mais elle est heureusement mariée, et me tient lieu de tout. Quand je perdis ma femme, ajouta-t-il en soupirant, j’allai me réunir avec Agnès et sa famille. Elle a plusieurs enfants, que vous voyez danser là-bas, gais et dispos comme des pinsons. Puissent-ils être toujours ainsi ! J’espère mourir au milieu d’eux, monsieur : je suis vieux maintenant, je n’ai pas bien longtemps à vivre ; mais il y a de la consolation à mourir parmi ses enfants.

— Mon bon ami, dit Saint-Aubert d’une voix tremblante, vous vivrez, je l’espère, longtemps au milieu d’eux.

— Ah ! monsieur, à mon âge je ne dois pas m’attendre à cela. Le vieillard fit une pause. C’est à peine si je le désire, reprit-il ensuite. J’ai confiance que, si je meurs, j’irai tout droit au ciel ; ma pauvre femme y est avant moi. Le soir au clair de la lune, je crois la voir errer près de ces bois qu’elle aimait tant. Croyez-vous, monsieur, que nous puissions visiter la terre, quand nous aurons quitté nos corps ?

Émilie ne put contenir davantage l’effusion de son triste cœur ; ses larmes brûlantes arrosèrent les deux mains de son père. Saint-Aubert fit un effort, et prononça d’une voix basse : J’espère qu’il nous sera permis de considérer d’en-haut ce que nous laisserons sur la terre ; mais je puis seulement l’espérer. L’avenir est fermé pour nous ; la foi et l’espérance y doivent être nos seuls guides. On ne nous oblige point à croire que nos âmes délivrées du corps pourront veiller sur les amis qu’elles auront chéris, mais nous pouvons l’espérer sans crime. C’est un espoir que je n’abandonnerai jamais, continua-t-il en essuyant les larmes de sa fille ; il adoucit l’amertume de la mort. Il pleurait en parlant de la sorte ; Voisin pleurait aussi. Il se fit un fort long silence. Voisin releva l’entretien. Croyez-vous, monsieur, qu’on rencontre dans l’autre vie les parents qu’on a aimés dans ce monde ? je voudrais bien croire cela. — N’en doutez pas, lui répliqua Saint-Aubert ; les séparations seraient trop douloureuses, si nous les croyions éternelles. Oui, ma chère Émilie, nous nous retrouverons un jour. Il leva les yeux au ciel, et les rayons de la lune, qui tombaient sur lui, montrèrent toute la paix et la résignation de son âme, malgré l’expression de la tristesse.

Voisin sentit qu’il avait trop prolongé le sujet ; il coupa court, en disant : Nous sommes dans l’obscurité, il nous faudrait une lumière.

— Non, lui dit Saint-Aubert, j’aime cette clarté ; remettez-vous, mon cher ami. Émilie, mon amour, je me trouve mieux à présent que je n’ai été de tout le jour. Cet air me rafraîchit, je goûte ce repos, je me plais à cette musique qu’on entend dans l’éloignement. Laissez-moi vous voir sourire ! Qui touche si bien cette guitare, dit-il ensuite ? sont-ce deux instruments, ou bien est-ce un écho ?

— C’est un écho, monsieur ; du moins je l’imagine. J’ai souvent entendu cet instrument la nuit, quand tout était calme ; mais personne ne connaît celui qui le touche. Quelquefois une voix l’accompagne, mais une voix si douce et si triste, qu’on pourrait croire qu’il revient dans les bois. — Il y revient sans doute, dit Saint-Aubert en souriant, mais ce sont des vivants. — Quelquefois, à minuit, quand je ne pouvais dormir, dit Voisin, qui ne remarqua pas l’observation, quelquefois je l’ai entendue presque sous ma fenêtre, et jamais je n’entendis musique semblable. Elle me faisait penser à ma pauvre femme, et je pleurais. J’ai quelquefois ouvert ma fenêtre, pour voir si j’apercevrais quelqu’un ; mais au même instant l’harmonie cessait, et l’on ne voyait personne. J’écoutais, j’écoutais avec tant de recueillement, que le bruit d’une feuille ou le moindre vent finissait par me faire frémir. On disait que cette musique était une annonce de mort ; mais il y a bien des années que je l’entends ; j’ai toujours survécu à ce triste présage.

— Émilie sourit à une superstition si ridicule ; et pourtant dans l’état où était son esprit, elle ne put tout-à-fait résister à son impression contagieuse.

— C’est fort bien, mon cher ami, dit Saint-Aubert ; mais personne jamais n’a-t-il eu le courage de suivre le son ? si on l’eût fait, le musicien eût été connu. — Oui, monsieur, on l’a tenté, on a suivi jusque dans les bois, mais la musique se retirait et semblait toujours dans le même éloignement ; nos gens ont eu peur, et n’ont pas voulu aller plus loin. Il est rare qu’on l’entende d’aussi bonne heure qu’aujourd’hui, c’est ordinairement vers minuit, quand cette brillante planète, qui est maintenant au-dessus de ces tourelles descend au-dessous des bois à gauche.

— Quelles tourelles, demanda vivement Saint-Aubert ? je n’en vois point.

— Pardonnez-moi, monsieur, vous en voyez une, la lune donne dessus ; vous voyez l’avenue, et le château est caché presque entièrement dans les arbres.

— Oui, mon papa, dit Émilie, en regardant ; ne voyez-vous pas quelque chose qui brille au-dessus du bois ? C’est une girouette, je pense, sur laquelle se portent les rayons.

— Oui, je vois ce que vous voulez dire. À qui est ce château ?

— Le marquis de Villeroy en était possesseur, dit Voisin avec un air important.

— Ah ! dit Saint-Aubert fort agité, sommes-nous donc si près de Blangy ?

— C’était la demeure favorite du marquis, reprit Voisin ; mais il l’avait en aversion, et n’y est pas revenu depuis bien des années : on nous a dit qu’il était mort depuis peu, et que cette terre était passée en d’autres mains. – Saint-Aubert qui était tombé dans la rêverie, en sortit à ces derniers mots : Mort ! s’écria-t-il, grand Dieu ! et quand est-il mort ?

— On nous a dit qu’il y avait environ quatre semaines, répliqua Voisin : connaissiez-vous le marquis, monsieur ?

— Cela est bien extraordinaire, dit Saint-Aubert, sans s’arrêter à la question. — Pourquoi cela est-il si extraordinaire ? dit Émilie avec une curiosité timide. – Il ne répondit pas, et retomba dans sa méditation ; quelques moments après il parut en sortir, et demanda quel était son héritier. — J’ai oublié son nom, dit Voisin ; mais je sais que ce seigneur habite Paris, et je n’entends pas dire qu’il songe à venir dans son château.

— Le château est-il encore fermé ?

— À peu près, monsieur : la vieille femme de charge et son mari en ont soin ; mais ils vivent dans une chaumière qui n’en est pas éloignée.

— Le château est spacieux, dit Émilie ; il doit être désert s’il n’a que deux habitants.

— Désert ! oh oui, mademoiselle, répondit Voisin : Je ne voudrais pas y passer la nuit pour le monde entier.

— Que dites-vous, reprit Saint-Aubert, en sortant de sa rêverie : l’hôte répéta. Saint-Aubert ne put retenir une espèce de sanglot ; mais comme s’il eût voulu prévenir les remarques, il demanda promptement à Voisin, combien de temps il avait passé dans le pays ? — Presque depuis mon enfance, répondit l’hôte.

— Vous rappelez-vous la feue marquise ? dit Saint-Aubert d’une voix altérée.

— Ah ! monsieur, si je me la rappelle ! il y en a bien d’autres que moi qui ne l’ont pas oubliée.

— Oui, reprit Saint-Aubert, et je suis un de ceux-là.

— Hélas ! monsieur, vous vous souvenez alors d’une belle et excellente dame ; elle méritait un meilleur sort.

— Des larmes coulèrent des yeux de Saint-Aubert. C’est assez, dit-il, d’une voix presque étouffée, c’est assez, mon ami.

Émilie, quoique extrêmement surprise, ne se permit de manifester ses sentiments par aucune question. – Voisin voulut s’excuser, mais Saint-Aubert l’interrompit. L’apologie est inutile, lui dit-il, changeons plutôt de conversation. Vous parliez de la musique que nous venons d’entendre.

— Oui, monsieur : mais chut, elle revient, écoutez cette voix. Ils entendirent, en effet, une voix douce, harmonieuse et tendre, mais dont les sons faiblement articulés ne permettaient de rien distinguer qui ressemblât à des mots. Bientôt elle s’arrêta, et l’instrument qu’on avait entendu, fit entendre les accords les plus doux. – Saint-Aubert observa que les tons en étaient plus pleins, plus mélodieux que ceux d’une guitare, et encore plus mélancoliques que ceux d’un luth. Ils continuèrent d’écouter, mais les sons ne revinrent plus. — Cela est étrange, dit Saint-Aubert, qui rompit enfin le silence : — Très étrange, dit Émilie. — Cela est vrai, dit Voisin ; et ils restèrent en silence.

Après une longue pause, Voisin reprit : Il y a environ dix-huit ans, que, pour la première fois, j’entendis cette musique ; c’était, je m’en souviens, par une belle nuit d’été comme celle-ci, mais il était plus tard. Je me promenais dans les bois, j’étais seul ; je me souviens aussi que j’étais fort affecté, j’avais un de mes enfants malade, et nous craignions beaucoup de le perdre ; j’avais veillé près de son lit toute la soirée pendant que sa mère dormait ; car elle l’avait veillé toute la nuit précédente. Je sortis pour prendre un peu l’air, la journée avait été fort chaude, je me promenais sous ces arbres, et je rêvais ; j’entendis une musique dans l’éloignement, et je pensai que c’était Claude qui jouait de son chalumeau, il s’en amusait fort souvent ; quand la soirée était belle, il restait à jouer sur sa porte ; mais quand je vins à un endroit où les arbres s’ouvraient (de ma vie je ne l’oublierai), je regardais les étoiles du nord qui alors étaient fort élevées, j’entendis tout-à-coup des sons, mais des sons que je ne puis décrire ; c’était comme un concert d’anges ; je regardais attentivement, et je croyais toujours les voir monter au ciel. Quand je revins à la maison, je dis ce que j’avais entendu ; ils se moquèrent tous de moi, et me dirent que c’était des bergers qui avaient joué du flageolet ; je ne pus jamais leur persuader le contraire. Peu de soirées après, ma femme entendit la même chose, et fut aussi surprise que je l’avais été moi-même. Le Père Denis l’effraya beaucoup ; il lui dit que le ciel envoyait cet avertissement pour annoncer la mort de son enfant, et que cette musique venait aux maisons qui renfermaient quelques personnes mourantes.

Émilie en écoutant ces paroles se sentit frappée d’une crainte superstitieuse tout-à-fait nouvelle pour elle ; elle eut peine à dissimuler son trouble à Saint-Aubert.

— Mais l’enfant vécut, monsieur, en dépit du Père Denis.

— Le Père Denis, dit Saint-Aubert, qui écoutait avec attention tous les récits du bon vieillard ; nous sommes donc près d’un couvent ?

— Oui, monsieur, le couvent de Sainte-Claire n’est pas loin ; il est sur le rivage de la mer.

— Ah ! ciel, dit Saint-Aubert, comme frappé d’un souvenir subit ; le couvent de Sainte-Claire ! Émilie observa qu’aux nuages de douleur répandus sur son front se mêlait un sentiment d’horreur. Il devint immobile ; la blancheur argentine de la lune donnait alors sur son visage ; il ressemblait à ces statues de marbre, qui, placées sur un monument, semblaient veiller sur les cendres froides, et s’affliger sans espérance.

— Mais, cher papa, dit Émilie qui voulait le distraire de ses pensées, vous oubliez combien vous avez besoin de repos ; si notre bon hôte veut me le permettre, je préparerai votre lit, je sais comment vous aimez qu’il soit fait. Saint-Aubert se recueillit, et lui souriant avec affection, la pria de ne point augmenter sa fatigue en y ajoutant cette peine. Voisin, dont l’attention avait été suspendue par l’intérêt que ses récits avaient excité, s’excusa de n’avoir point encore fait venir Agnès, et sortit pour l’aller prendre.

Peu de moments après il revint ; il ramena sa fille, jeune femme d’une jolie figure. Émilie apprit d’elle ce qu’elle n’avait pas encore soupçonné ; c’est que pour les recevoir il fallait qu’une partie de la famille cédât ses lits. Elle s’affligea de cette circonstance ; mais Agnès, dans sa réponse, montra la même grâce et la même hospitalité que son père. On décida qu’une partie des enfants, et Michel, iraient coucher dans le voisinage.

— Si je suis mieux demain, ma chère, dit Saint-Aubert à Émilie, nous partirons de bonne heure, pour pouvoir nous reposer pendant la chaleur du jour, et nous retournerons à la maison. Dans l’état de ma santé et celui de mes idées, je ne puis songer qu’avec peine à un plus long voyage, et je me sens le besoin de regagner la Vallée. Émilie désirait ce retour, mais elle se troubla d’une résolution aussi soudaine. Son père sans doute se trouvait bien plus mal qu’il n’en voulait convenir. Saint-Aubert se retira pour prendre un peu de repos. Émilie ferma sa petite chambre, mais elle ne put trouver le sommeil. Ses pensées la reportèrent à la dernière conversation relative à l’état des âmes après la mort. Ce sujet la touchait sensiblement, depuis qu’elle ne pouvait plus se flatter de conserver longtemps son père. Elle s’appuyait toute pensive sur une petite fenêtre ouverte. Absorbée dans ses réflexions, elle levait les yeux au ciel ; elle voyait cette voûte céleste semée d’innombrables étoiles, habitées peut-être par des esprits dégagés de leurs corps ; ses yeux erraient dans les plaines éthérées, ses pensées s’élevaient, comme auparavant, vers la sublimité d’un Dieu et la contemplation de l’avenir. La danse avait cessé, les chaumières étaient paisibles, l’air semblait à peine effleurer le sommet des bois, quelques brebis égarées, de temps en temps le son d’une clochette éloignée, le bruit d’une porte qui se fermait, interrompaient seuls le silence et la nuit. À la fin même, ces sons qui lui rappelaient la terre et ses occupations, cessèrent tout-à-fait ; les yeux mouillés de larmes, pénétrée d’une dévotion respectueuse, elle resta à la fenêtre jusqu’à ce que vers minuit l’obscurité se fût étendue sur la terre, et que la planète indiquée par Voisin eût disparu derrière le bois. Elle se souvint alors de ce qu’il avait dit à ce sujet, et se rappela la mystérieuse musique ; elle restait à la fenêtre, espérant et craignant à la fois de l’entendre revenir ; elle était occupée de l’extrême émotion de son père, quand on avait annoncé la mort du marquis de Villeroy, et rappelé le sort de la marquise ; elle se sentait vivement intéressée à en connaître la cause. Sa curiosité à cet égard était d’autant plus vive, que jamais son père n’avait prononcé devant elle le nom de Villeroy : aucune musique ne se fit entendre. Émilie s’aperçut que les heures la ramenaient à de nouvelles fatigues ; elle pensa qu’il faudrait se lever de bonne heure, et se décida à gagner son lit.

CHAPITRE VII.

Émilie, appelée de bonne heure comme elle l’avait désiré, se réveilla. Le sommeil l’avait peu rafraîchie, des songes pénibles l’avaient obsédée, et la plus douce consolation des malheureux avait été perdue pour elle. Elle ouvrit sa fenêtre, regarda les bois, vit le soleil levant, respira l’air pur, et se sentit plus calme. Tout le paysage avait cette fraîcheur qui semble apporter la santé. On n’entendait que des sons doux, que des sons pittoresques, si l’on peut s’exprimer ainsi ; tels que la cloche d’un couvent lointain, le murmure des vagues, le chant des oiseaux, le mugissement du bétail, qu’elle voyait cheminer lentement entre les buissons et les arbres.

Émilie entendit un mouvement dans la salle basse ; elle reconnut la voix de Michel qui parlait à ses mules, et sortait avec elles d’une cabane voisine : elle sortit aussi, et trouva Saint-Aubert qui venait lui-même de se lever, et que le sommeil n’avait pas mieux rétabli qu’elle. Elle le conduisit de l’escalier dans la petite pièce où ils avaient soupé la veille. Ils y trouvèrent un déjeuner proprement servi, et leur hôte et sa fille, qui les attendaient pour leur souhaiter le bonjour.

Je vous envie cette chaumière, mes bons amis, dit Saint-Aubert en les voyant ; elle est si agréable, si paisible, si propre, et cet air qu’on respire ! Si quelque chose pouvait rendre la santé, ce serait bien sûrement cet air là.

Voisin le salua honnêtement, et lui répondit avec la politesse française : On peut envier notre chaumière, depuis que vous et mademoiselle l’avez honorée de votre présence. – Saint-Aubert sourit amicalement à ce compliment, et se mit à table. Elle était couverte de crème, de fruits, de beurre et de fromage frais. Émilie, qui avait soigneusement examiné son père, et qui le trouvait bien mal portant, l’engageait vivement à remettre son départ jusqu’au soir ; mais Saint-Aubert semblait impatient d’être chez lui, et exprimait cette impatience avec une chaleur qui ne lui était pas ordinaire. Il assurait que depuis longtemps il ne s’était pas trouvé mieux, et qu’il voyagerait avec moins de peine à la fraîcheur du matin qu’à toute autre heure de la journée. Mais tandis qu’il causait avec son respectable hôte, et le remerciait de ses procédés obligeant, Émilie le vit changer et tomber sur sa chaise avant qu’elle eût pu le soutenir. En peu de moments il se remit de cette faiblesse soudaine ; mais il était si mal, qu’il se vit incapable de voyager, et après avoir lutté quelques instants contre la violence de ses maux, il demanda qu’on vînt l’aider à remonter l’escalier et à se remettre au lit. Cette prière renouvela toutes les terreurs qu’Émilie avait éprouvées la veille ; mais quoique à peine elle pût se soutenir et résister au coup dont elle était frappée, elle essaya de dévorer sa crainte, et lui donnant son bras tremblant, elle mena Saint-Aubert dans sa chambre.

Dès qu’il fut au lit, il fit appeler Émilie, qui pleurait à quelques pas de la porte ; et dès qu’elle arriva, il fit signe qu’on les laissât seuls. Alors il lui prit la main, et fixa ses yeux sur elle avec tant de tendresse et de douleur, que son courage l’abandonna, et elle se mit à fondre en larmes. Saint-Aubert cherchait lui-même à conserver sa fermeté, et ne pouvait parler ; il ne pouvait que lui serrer la main et retenir ses propres larmes. À la fin, il prit la parole : — Ma chère enfant, dit-il, en s’efforçant de sourire au travers de l’expression de sa douleur ; ma chère Émilie ! Il fit une pause, il leva les yeux au ciel comme pour prier, et alors d’un ton plus ferme, et d’un regard où la tendresse d’un père s’unissait avec dignité à la pieuse solennité d’un saint ; ma chère enfant, dit-il, je voudrais adoucir les tristes vérités que je suis obligé de vous dire ; mais je ne sais rien déguiser. Hélas ! je voudrais vous les cacher, mais il serait trop cruel de prolonger votre erreur : notre séparation est prochaine ; osons donc en parler, et préparons-nous à la supporter par nos réflexions et nos prières : la voix lui manqua. Émilie pleurant toujours, pressa sa main contre son cœur ; oppressée par des soupirs convulsifs, elle ne pouvait pas même lever les yeux.

Ne perdons pas un seul moment, dit Saint-Aubert en revenant à lui ; j’ai beaucoup de choses à vous dire. J’ai à vous révéler un secret de la plus haute importance, et une promesse à obtenir de vous ; quand cela sera fait je serai plus tranquille. Vous avez observé, ma chère, combien je désire d’être chez moi ; vous n’en savez pas la raison, écoutez ce que je vais vous dire. Mais attendez, il me faut cette promesse, cette promesse faite à votre père mourant ! Saint-Aubert fut interrompu. Émilie frappée de ses derniers mots, comme si pour la première fois elle eût connu le danger où il était, leva la tête ; ses larmes s’arrêtèrent, et le regardant un moment avec l’expression d’une affliction insoutenable, une convulsion la saisit ; elle tomba sans connaissance. Les cris de Saint-Aubert attirèrent Voisin et sa fille, ils donnèrent tous les secours qui dépendaient d’eux, mais ils furent longtemps sans effet ; quand Émilie revint, Saint-Aubert était si épuisé de toute cette scène, qu’il fut quelques minutes sans pouvoir parler. Un cordial qu’Émilie lui donna parvint à ranimer ses forces. Quand pour la seconde fois ils furent seuls, il s’efforça de la calmer, et lui présenta toutes les consolations que la circonstance pouvait admettre. Elle se jeta dans ses bras, pleura sur sa poitrine, et sa douleur la rendait tellement insensible à ses discours, qu’il cessa de lui en faire aucun ; il ne pouvait que s’attendrir et mêler ses larmes aux siennes. Rappelée enfin à un sentiment de devoir, elle voulut épargner à son père un plus long spectacle de sa douleur ; elle quitta ses embrassements, sécha ses pleurs, et dit quelques mots comme de consolation. Ma chère Émilie, reprit Saint-Aubert, ma chère enfant, soumettons-nous avec une humble confiance à l’Être qui nous a protégés et consolés dans nos dangers et dans nos afflictions. Chaque moment de notre vie fut exposé à ses yeux ; il ne voudra pas nous abandonner, il ne nous abandonnera pas maintenant. Je sens cette consolation dans mon cœur ; je vous laisserai, mon enfant, je vous laisserai entre ses bras, et quoique je quitte ce monde, je serai toujours en sa présence. Oui, mon Émilie, ne pleurez pas : la mort en elle-même n’a rien de nouveau ou de surprenant, puisque nous savons tous que nous sommes nés pour mourir ; elle n’a rien de terrible à ceux qui se confient dans un Dieu tout-puissant. Si la vie m’eût été conservée, le cours de la nature me l’eût ôtée sous peu d’années. La vieillesse, et tout ce qu’elle entraîne d’infirmités, de privations, de chagrins, eussent bientôt été mon partage ; la mort enfin serait arrivée, et vous aurait coûté les larmes que vous répandez en ce moment. Réjouissez-vous plutôt, ma chère enfant, en me voyant délivré de tant de maux. Je meurs avec un esprit libre, et susceptible des consolations de la foi et d’une entière résignation. Saint-Aubert s’arrêta, fatigué de parler ainsi. Émilie s’efforça de composer ses traits, et en répondant à ce qu’il avait dit, essaya de lui persuader, qu’il ne l’avait pas fait en vain.

Après un peu de repos, il reprit la conversation. Revenons, dit-il, au sujet qui me touche au fond du cœur. J’ai dit que j’avais une promesse solennelle à recevoir de vous. Il faut que je la reçoive avant de vous en expliquer la principale circonstance dont j’ai à vous entretenir. Il en est d’autres que, pour votre repos, il est essentiel que vous ignoriez toujours. Promettez donc que vous exécuterez exactement ce que je vais vous commander.

Émilie, à qui cette extrême gravité en imposait, essuya les larmes qu’elle ne pouvait s’empêcher de répandre, et regardant éloquemment Saint-Aubert, elle se lia par serment à faire ce qu’il exigerait d’elle, sans savoir ce que ce pouvait être.

Il continua. — Je vous connais trop bien, mon Émilie, pour craindre jamais que vous manquiez à vos engagements, mais surtout à un engagement si respectable. Votre parole me met en paix, et votre fidélité est d’une inconcevable importance pour la tranquillité de vos jours. Écoutez à présent ce que j’avais à vous dire. Le cabinet qui joint ma chambre à la Vallée, renferme une espèce de trappe qui s’ouvre sous une feuille du parquet. Vous la reconnaîtrez à un nœud remarquable du bois ; c’est, d’ailleurs, l’avant-dernière feuille du côté de la boiserie, et en face même de la porte. À une toise environ du côté de la fenêtre, vous apercevrez une jointure, comme si la planche avait été rapportée ; c’est par-là qu’on l’ouvre : appuyez le pied sur la ligne, la planche s’enfoncera, et vous pourrez aisément la faire glisser sous l’autre ; au-dessous, vous verrez un espace creux. Saint-Aubert s’arrêta pour reprendre haleine, et Émilie resta plongée dans la plus profonde attention. Entendez-vous ces instructions, ma chère, lui dit-il ? Émilie, à peine capable de proférer un mot, l’assura qu’elle l’entendait bien.

— Quand vous retournerez à la maison… il poussa un profond soupir.

Quand elle l’entendit parler de ce retour, toutes les circonstances qui devaient l’accompagner se présentèrent à sa pensée ; elle eut une explosion de douleur, et Saint-Aubert, plus affecté encore par la contrainte et l’effort qu’il s’était fait, ne put enfin retenir ses larmes. Après quelques moments, il se remit : Ma chère enfant, dit-il, consolez-vous ; quand je n’y serai plus, vous ne serez pas abandonnée. Je vous laisse immédiatement sous la protection de la Providence, qui ne m’a jamais refusé ses secours. Ne m’affligez pas par l’excès de votre désespoir ; apprenez-moi plutôt, par votre exemple, à modérer celui que je ressens. Il s’arrêta ; mais plus Émilie fit d’efforts pour contenir ses sentiments, et moins elle y put réussir.

Saint-Aubert, qui ne parlait qu’avec difficulté, reprit pourtant l’entretien. Ce cabinet, ma chère… quand vous retournerez à la maison, allez-y, et sous la planche que je vous ai décrite, vous trouverez un paquet de papiers écrits. Faites attention maintenant. La promesse que j’ai reçue de vous, est relative à ce seul objet ; vous brûlerez ces papiers, et cela, sans les lire, sans les regarder ; je vous l’ordonne absolument.

La surprise d’Émilie surmontant un instant sa douleur, elle demanda pourquoi cette précaution. Saint-Aubert répondit que, s’il avait pu le lui expliquer, la promesse qu’il avait exigée n’aurait plus été nécessaire. Qu’il vous suffise, mon enfant, de vous en pénétrer essentiellement ; elle est d’une importance extrême. Sous cette même planche, vous trouverez environ deux cents doublons, enveloppés dans une bourse de soie. Ce fut même pour mettre en sûreté l’argent qui se trouvait au château, qu’on imagina ce secret. La province était alors inondée de troupes qui prenaient avantage des circonstances, et se livraient à toutes sortes de pillages.

Mais j’ai encore une promesse à recevoir de vous : c’est que jamais, quelle que soit votre position, vous ne vendrez la Vallée. Saint-Aubert ajouta que, si elle se mariait, elle spécifierait dans le contrat que le château, ne serait jamais qu’à elle. Il lui parla ensuite de sa fortune avec plus de détail qu’il n’avait encore fait. Les deux cents doublons, et le peu d’argent que vous trouverez dans ma bourse, sont tout le comptant que j’ai à vous laisser. Je vous ai dit en quel état j’étais à l’égard de M. Motteville à Paris. Ah ! mon enfant, je vous laisse pauvre, mais non pas dans la misère. Émilie ne pouvait répliquer à rien ; à genoux près de son lit, elle baignait de pleurs la main chérie qu’elle retenait encore.

Après cette conversation, l’esprit de Saint-Aubert parut beaucoup plus calme ; mais, épuisé par l’effort qu’il avait fait, il tomba dans l’assoupissement. Émilie continua de veiller et de pleurer près de lui, jusqu’à ce qu’un léger coup à la porte de la chambre, l’obligea de se relever. Voisin venait dire qu’un confesseur du couvent voisin était en bas, prêt à assister Saint-Aubert. Émilie ne voulut pas qu’on réveillât son père, et fit prier le prêtre de ne pas quitter la maison. Quand Saint-Aubert sortit de l’assoupissement, tous ses sens étaient confondus ; il lui fallut du temps pour reconnaître Émilie qui le gardait. Alors, il remua les lèvres, il lui tendit la main ; elle la reçut, et retomba sur sa chaise, frappée de l’impression de mort qu’elle remarquait dans tous ses traits. En peu d’instants, il retrouva la voix, et Émilie lui demanda s’il désirait entretenir un confesseur. Il répondit qu’il le désirait ; et quand le révérend Père parut, elle se retira. Ils restèrent ensemble environ une demi-heure. On rappela Émilie ; elle retrouva Saint-Aubert plus agité, et elle regarda le Père avec un peu de ressentiment, comme s’il en eût été la cause : le bon religieux la regarda avec douceur, et ensuite détourna les yeux. Saint-Aubert, d’une voix tremblante, la pria de joindre ses prières à celles que l’on allait faire, et demanda si Voisin ne voulait pas en être aussi. Le vieillard et sa fille arrivèrent tous deux en pleurant ; ils se mirent à genoux auprès du lit. Le révérend Père, d’une voix majestueuse, récita lentement les prières des agonisants. Saint-Aubert, d’un air serein, s’unissait avec ferveur, à leur dévotion, des larmes quelquefois s’échappaient de ses paupières presque closes ; les sanglots d’Émilie interrompirent souvent le service.

Quand il fut fini, et qu’on eut administré l’extrême-onction, le Père se retira. Saint-Aubert fit un signe pour que Voisin s’approchât ; il lui donna sa main, et fut quelque temps en silence : à la fin, il lui dit d’une voix éteinte : Mon bon ami, notre connaissance a été courte, mais elle vous a suffi pour me développer votre bon cœur ; je ne doute pas que vous ne transportiez cette bienveillance à ma fille : quand je ne serai plus, elle en aura besoin. Je la confie à vos soins, dans le peu de jours qu’elle doit passer ici : je ne vous en dis pas davantage. Vous avez des enfants. Vous connaissez les sentiments d’un père ; les miens deviendraient bien pénibles, si j’avais moins de confiance en vous. Voisin l’assura, et ses larmes témoignaient toute sa sincérité, qu’il n’oublierait rien pour adoucir l’affliction d’Émilie, et que, si Saint-Aubert le désirait, il la ramènerait en Gascogne. Cette offre fut si agréable à Saint-Aubert, qu’il ne trouva point d’expression pour peindre sa reconnaissance, ou pour bien dire, qu’il l’acceptait. La scène qui succéda entre Saint-Aubert et Émilie, affecta tellement Voisin, qu’il sortit encore de la chambre, et la laissa seule avec son père. Son abattement était extrême, mais ni la connaissance ni la voix ne lui manquaient ; il employa ces intervalles à donner des conseils à sa fille sur la conduite de toute sa vie. Jamais peut-être ses idées n’avaient été plus nettes, et peut-être jamais il ne s’était mieux exprimé.

Surtout, ma chère Émilie, disait-il, ne vous livrez pas à la magie des beaux sentiments, c’est l’erreur d’un esprit aimable ; mais ceux qui possèdent une véritable sensibilité doivent savoir de bonne heure combien elle est dangereuse ; c’est elle qui tire de la moindre circonstance un excès de malheur ou de plaisir. Dans notre passage à travers ce monde, nous rencontrons bien plus de maux que de jouissances ; et comme le sentiment de la peine est toujours plus vif que celui du bien-être, notre sensibilité nous rend victimes, quand nous ne savons pas la modérer et la contenir. Vous direz, car vous êtes jeune, mon Émilie, vous direz certainement qu’il vaut mieux souffrir quelquefois, et conserver une délicatesse exquise pour le bonheur. Mais quand votre âme sera froissée par de longues vicissitudes, vous aimerez le repos et vous renoncerez aux illusions ; vous échangerez alors le fantôme du bonheur pour sa substance ; le bonheur naît de la paix et non pas du tumulte ; il est d’une nature uniforme, tempérée, et ne peut pas plus exister dans un cœur trop susceptible, que dans un cœur mort pour le sentiment. Vous voyez, ma chère, qu’en vous parlant des dangers de la sensibilité, je ne plaide point pour l’apathie. J’aurais dit, à votre âge, que ce vice était plus redoutable que toutes les erreurs de la sensibilité, je le dis encore ; je nomme l’apathie un vice, parce qu’elle conduit à un mal positif ; en cela néanmoins, elle diffère peu d’une sensibilité mal gouvernée, et qui, d’après cette règle, mériterait aussi le nom de vice ; mais les résultats du premier sont d’une conséquence plus générale. Je suis épuisé, ajouta Saint-Aubert d’une voix faible. Je vous ai fatiguée, mon Émilie ; un sujet aussi important pour votre consolation future demandait une explication.

Émilie lui répéta combien ses avis lui étaient précieux ; elle lui promit de ne les oublier jamais et de s’efforcer d’en profiter. Saint-Aubert lui sourit avec autant d’affection que de tristesse. Je le répète, lui dit-il ; je ne voudrais pas vous rendre insensible quand j’en aurais le pouvoir, je voudrais seulement vous garantir des excès de la sensibilité, et vous apprendre à les éviter. Prenez garde, mon enfant, je vous en conjure, prenez garde à cette illusion qui fut fatale au repos de tant de personnes, ne mettez jamais de prétention à l’extrême susceptibilité ; si cette vanité vous séduit, votre bonheur est perdu pour toujours ; ne perdez jamais de vue que la force du courage est supérieure aux grâces du sentiment, ne confondez pas le courage avec l’apathie ; l’apathie ne peut pas connaître la vertu ; souvenez-vous qu’un acte de bienfaisance, un acte d’une utilité réelle, vaut mieux que toutes les abstractions ; le sentiment est un défaut plutôt qu’un ornement, quand il ne conduit pas à des actions essentiellement bonnes, les personnes qui se piquent en ce genre d’une sorte de supériorité ; elles oublient la vertu pratique, elles fuient les malheureux ; et parce que le tableau de leurs souffrances est déchirant, elles ne vont point les adoucir. Combien est méprisable une humanité prétendue, qui se contente de plaindre et qui ne songe point à soulager !

Saint-Aubert, quelque temps après, parla de madame Chéron sa sœur. Il faut que je vous informe, ajouta-t-il, d’une circonstance intéressante pour vous. Nous avons eu, vous le savez, très peu de rapports ensemble ; mais c’est la seule parente que vous ayez : j’ai cru convenable, comme vous le verrez dans mon testament, de vous confier à ses soins jusqu’à votre majorité ; elle n’est pas précisément la personne à qui j’aurais voulu remettre ma chère Émilie, mais je n’avais point d’alternative, et je la crois, dans le fond, une assez bonne femme ; je n’ai pas besoin, mon enfant, de vous recommander d’user de prudence pour vous concilier ses bonnes grâces ; vous le ferez sans doute en mémoire de celui qui tant de fois, l’a tenté pour vous.

Émilie protesta que tout ce qu’il lui recommandait serait religieusement exécuté. Hélas ! ajouta-t-elle, suffoquée de sanglots, voilà bientôt tout ce qui me restera ; ce sera mon unique consolation, que d’accomplir entièrement tous vos désirs !

Saint-Aubert la regarda en silence, comme s’il eût voulu lui parler ; mais la force lui manqua, ses yeux s’appesantirent et se couvrirent de nuage : elle sentit ce regard au fond de son cœur. Mon cher père, cria-t-elle ; et bientôt se retenant, elle serra sa main davantage et se cacha le visage de son mouchoir. Ses larmes ne se voyaient plus ; mais Saint-Aubert entendit ses sanglots convulsifs, ses sens se ranimèrent. Oh ! mon enfant, lui dit-il faiblement, que mes consolations soient les vôtres ; je meurs en paix, je vais dans le sein d’un père, et ce père sera encore le vôtre lorsque moi je ne serai plus ; confiez-vous en lui, ma chère Émilie, il vous soutiendra dans ce moment ainsi qu’il me soutient moi-même.

Émilie ne pouvait qu’écouter et pleurer ; mais le calme extrême de son père, la foi, l’espérance qu’il montrait, adoucissaient un peu son désespoir ; pourtant elle voyait cette figure décomposée, ce caractère de mort qui commençait à se répandre, ces yeux enfoncés et toujours fixés sur elle, ces paupières pesantes et toutes prêtes à se fermer : son cœur était déchiré et ne pouvait s’exprimer.

Il voulut encore une fois lui donner sa bénédiction. Où êtes-vous, ma chère, lui dit-il en étendant vers elle ses deux mains. Émilie s’était tournée vers la fenêtre pour cacher les symptômes de son affliction ; elle comprit alors que la vue lui avait manqué ; il lui donna sa bénédiction, qui sembla le dernier effort de sa vie expirante, et retomba sur l’oreiller. Elle baisa son front, la sueur froide de la mort inondait ses tempes ; et oubliant tout son courage, ses larmes les arrosèrent un moment. Saint-Aubert leva les yeux ; c’était encore l’âme d’un père ; mais elle s’évanouit bientôt, et Saint-Aubert ne parla plus.

Son agonie dura jusqu’à trois heures, et s’éteignant graduellement, il expira sans secousse et sans violence.

Émilie fut arrachée de sa chambre par Voisin et par sa fille ; ils essayèrent de calmer sa douleur ; le vieillard pleurait avec elle, mais les secours d’Agnès étaient plus importuns.

CHAPITRE VIII.

Le religieux qui s’était présenté le matin, revint le soir consoler Émilie ; il apportait un message de l’abbesse d’un couvent, voisin du sien, qui l’invitait à se rendre près d’elle. Émilie n’accepta pas l’offre ; mais elle répondit avec reconnaissance. La sainte conversation du Père, la douce bienveillance de ses manières, qui ressemblaient à celles de Saint-Aubert, calmèrent un peu la violence de ses transports : elle éleva son cœur à l’Être éternel, présent partout : relativement à Dieu, se disait Émilie, mon père bien-aimé existe, ainsi qu’hier il existait pour moi. Il n’est mort que pour moi : pour Dieu, pour lui, véritablement il existe.

Le bon moine la laissa plus tranquille qu’elle ne l’avait été depuis la mort de Saint-Aubert ; et avant que de se retirer à la chambre, elle se confia assez à elle-même pour oser visiter le corps. Elle approcha du lit en silence ; les traits calmes et sereins portaient encore l’empreinte des dernières sensations qu’ils avaient reçues. Elle détourna pourtant ses yeux avec horreur ; l’immobilité de la mort était fixée sur ce visage, auparavant si animé : elle regarda ensuite avec une sorte de doute et de stupide étonnement. Sa raison ne pouvait bannir un machinal et inconcevable espoir, de saisir un mouvement sur cette figure chérie. Elle la contempla, elle prit la main, parla, regarda encore, et s’enfonça dans un abîme de douleur. – Voisin entendant ses sanglots, entra dans la chambre pour l’entraîner ; mais elle ne voulut rien écouter, et le conjura de la laisser seule.

Dans cet état, elle s’abandonna à ses larmes, et l’obscurité du soir dérobant presque à ses yeux l’objet de sa douleur, elle se jeta sur le corps ; à la fin épuisée, elle était prête à s’évanouir. – Voisin revint à la porte, et la pria de le suivre en bas. Avant de s’en aller, elle baisa les lèvres de Saint-Aubert, comme elle faisait en lui donnant le bonsoir ; elle les couvrit de nouveaux baisers, il semblait que son cœur se brisât. Quelques larmes coulèrent, elle regarda le ciel, fixa Saint-Aubert, et sortit.

Retirée dans sa petite chambre, ses pensées mélancoliques errèrent encore autour de son père. Affaissée dans une espèce de sommeil, des images lugubres obsédèrent son imagination. Elle rêva qu’elle voyait son père, il l’abordait avec une contenance de bonté. Tout d’un coup il sourit avec tristesse, il leva les yeux, ouvrit ses lèvres ; mais au lieu de ses paroles, elle entendit une musique douce, portée sur les airs, à une fort grande distance. Elle vit alors tous ses traits s’animer dans le ravissement heureux d’un Être supérieur : l’harmonie devenait plus forte, elle s’éveilla. Le rêve était fini, mais la musique durait encore, et c’était une musique céleste. Elle douta, écouta, se leva sur son séant, et écouta encore : c’était une musique, et ce n’était point une illusion. Après une pause grave et solennelle, l’harmonie se releva avec une expression mélancolique et douce, puis se modéra par degrés, et s’évanouit dans une tenue qui semblait la transporter au ciel. – Émilie se rappela la musique du soir précédent, les étranges circonstances rapportées par Voisin, et la conversation qu’elles avaient amenée sur l’état futur des esprits. Tout ce que Saint-Aubert avait dit, pressait alors sur son cœur. – Quel changement en si peu d’heures ! Celui qui ne pouvait que former alors des conjectures, savait maintenant la vérité, était devenu un de ces esprits. – Elle écoutait, et se sentait glacée par un respect superstitieux ; les larmes s’arrêtèrent, elle se leva, et fut à la fenêtre. Tout était obscur ; mais Émilie détournant ses yeux des sombres bois qui bordaient l’horizon, elle vit à gauche cette brillante planète, dont le vieillard avait parlé, et qui se trouvait au-dessus du bois. Elle se rappela ce qu’il avait dit, et comme la musique agitait l’air par intervalles, elle ouvrit sa fenêtre pour écouter le chant : bientôt il s’affaiblit, et elle tenta vainement de découvrir d’où il partait. La nuit ne lui permit pas de rien distinguer sur la pelouse au-dessous d’elle, et les sons devenant successivement plus doux, firent place enfin à un silence absolu. Elle écouta, ils ne revinrent plus ; bientôt elle vit la planète, qui déjà était cachée par le sommet des arbres, et le moment d’après, elle disparut derrière le bois. Glacée de nouveau d’une crainte religieuse, elle revint à son lit, et perdit ses chagrins dans un sommeil momentané.

Le lendemain matin, une sœur du couvent vint lui renouveler l’invitation de l’abbesse ; Émilie, qui ne pouvait abandonner la chaumière tant que le corps de son père y reposerait, consentit avec répugnance à la visite qu’on désirait d’elle, et promit de rendre ses respects à l’abbesse dans la soirée de ce même jour.

Environ une heure avant le coucher du soleil, Voisin lui servit de guide, et la conduisit au couvent en traversant les bois. Ce couvent se trouvait, ainsi que celui des religieux dont nous avons parlé, à l’extrémité d’un petit golfe, sur la Méditerranée. Si Émilie avait été moins malheureuse, elle aurait admiré le coup d’œil d’une mer sans bornes que l’on découvrait d’une pente douce, sur laquelle s’élevait l’édifice ; elle eût contemplé ces riches bords couverts de bois et de pâturages ; mais ses pensées n’étaient remplies que d’une seule idée, et la nature à ses yeux n’avait ni forme ni couleur. Comme elle passait l’antique porte du couvent, la cloche de vêpres sonna, et lui parut le premier coup des funérailles de Saint-Aubert. De légers incidents suffisent pour affecter un esprit énervé par la douleur. Émilie surmonta la crise pénible qu’elle éprouvait et se laissa conduire à l’abbesse, qui la reçut avec une bonté maternelle. Son air d’intérêt, ses égards, pénétrèrent Émilie de reconnaissance ; ses yeux étaient remplis de larmes, et elle ne pouvait pas parler. L’Abbesse la fit asseoir, se plaça près d’elle, et la regarda en silence, pendant qu’Émilie essayait de sécher ses pleurs. Remettez-vous, ma fille, dit l’abbesse d’une voix douce ; ne parlez pas, je vous comprends, vous avez besoin de repos. Nous allons à la prière, voulez-vous nous accompagner ? c’est une consolation, mon enfant, de déposer ses peines dans le sein de notre père céleste : il nous voit, il nous plaint, et nous châtie dans sa miséricorde.

Émilie versa de nouvelles larmes, mais de douces émotions en mélangeaient l’amertume. L’abbesse la laissa pleurer sans l’interrompre ; elle la regardait avec cet air de bonté qui aurait indiqué l’attitude d’un ange gardien : Émilie devint plus tranquille ; et parlant sans réserve, elle expliqua ses motifs pour ne point quitter la chaumière.

L’abbesse approuva ses sentiments, son respect filial, mais l’invita à passer quelques jours au couvent avant de retourner à la Vallée. Donnez-vous du temps, ma fille, lui dit-elle, pour vous remettre un peu de cette première secousse avant d’en risquer une seconde ; je ne vous dissimulerai pas combien votre cœur va saigner, en revoyant le théâtre de votre bonheur passé ; ici, vous trouverez tout ce que la paix, l’amitié et la religion peuvent offrir de consolations ; mais venez, ajouta-t-elle, en voyant ses yeux se remplir, venez, descendons à la chapelle.

Émilie la suivit dans une salle où les religieuses étaient toutes rassemblées ; l’abbesse la leur confia, en disant : C’est une jeune personne pour laquelle j’ai beaucoup de considération, traitez-la comme une sœur.

Elles se rendirent à la chapelle, et l’édifiante dévotion avec laquelle fut célébré l’office divin, éleva l’esprit d’Émilie aux consolations de la foi et d’une entière résignation.

Il était tard avant que l’abbesse eût consenti à son départ. Elle sortit du couvent moins oppressée qu’elle n’y était entrée, et fut reconduite par Voisin au travers des bois ; leur uniforme obscurité était en harmonie avec l’état de son cœur. Elle suivait, en rêvant, un petit sentier peu battu, quand tout-à-coup son guide s’arrêta, regarda autour de lui, et se jeta hors du sentier dans la bruyère, disant qu’il s’était trompé de route ; il marchait avec une extrême vitesse : Émilie, qui ne pouvait le suivre sur un terrain glissant et dans l’obscurité, restait à une grande distance, et se vit obligée d’appeler ; il ne voulait pas s’arrêter, et pressait assez brusquement. Si vous doutez de votre chemin, dit Émilie, ne vaudrait-il pas mieux s’adresser à ce grand château que j’aperçois entre ces arbres ?

Non, répliqua Voisin, ce n’est pas la peine : quand nous serons à ce ruisseau où vous voyez se réfléchir une lumière au-delà des bois, nous serons à la maison. Je ne comprends pas comment j’ai fait pour m’égarer ; c’est que je viens rarement ici après le coucher du soleil.

Ce lieu est assez solitaire, dit Émilie ; mais vous n’avez pas de voleurs ? Non, mademoiselle, point de voleurs.

Qui est-ce donc qui vous effraie, mon cher ami ? vous n’êtes pas superstitieux ? — Non, je ne suis pas superstitieux ; mais à vous parler vrai, mademoiselle, personne n’aime à se trouver le soir dans les environs de ce château. — Par qui est-il donc habité, dit Émilie, pour qu’on puisse le croire si formidable ? — Oh ! mademoiselle, c’est tout au plus s’il est habité : monsieur le marquis, notre seigneur, et celui de tous ces bois, est mort ; il y a bien des années qu’il n’y était venu, et ses domestiques se sont retirés dans une chaumière voisine. – Émilie comprit alors que ce château était celui dont avait déjà parlé Voisin ; il avait appartenu au marquis de Villeroy, dont la mort récente avait tant affecté son père.

Ah ! dit Voisin, comme tout cela est désolé ! c’était une si belle maison, un si bel endroit, comme je m’en souviens ! – Émilie lui demanda pourquoi cet affreux changement ? – Le vieillard se taisait. – Émilie réveillée par l’effroi qu’il montrait, occupée surtout de l’intérêt qu’avait manifesté son père, répéta la question, et elle ajouta ensuite : Si ce ne sont pas les habitants qui vous effraient, et si vous n’êtes pas superstitieux, comment se fait-il donc, mon cher ami, que vous n’osiez, le soir, approcher de ce château ?

— Eh bien donc, mademoiselle, peut-être suis-je un peu superstitieux ; et si vous en saviez la cause, vous pourriez bien le devenir aussi. Il est arrivé là de singulières choses ; monsieur votre bon père paraissait avoir connu la marquise. — Dites-moi, je vous prie, ce qui est arrivé, lui dit Émilie, fort émue ?

— Hélas ! mademoiselle, répondit Voisin, ne m’en demandez pas davantage ; les secrets domestiques de mon maître doivent toujours être sacrés pour moi ! – Émilie surprise de ces derniers mots, et surtout de l’air qui les accompagnait, ne se permit pas une question nouvelle. Un intérêt plus touchant, l’image de Saint-Aubert, occupait ses pensées ; elle se rappela la musique de la nuit précédente, et elle en parla à Voisin. — Vous n’avez pas été la seule, lui dit-il ; je l’ai entendue aussi, mais cela m’arrive si souvent à cette heure là, que c’est à peine si j’y prends garde.

— Vous croyez sans doute, dit vivement Émilie, que cette musique a des rapports avec le château, et voilà pourquoi vous êtes superstitieux ? — Cela peut être, mademoiselle ; mais il y a d’autres circonstances relatives à ce château, et dont je conserve tristement le souvenir. – Un profond soupir suivit ces paroles, et la délicatesse d’Émilie restreignit la curiosité que ces derniers mots avaient excitée en elle.

En rentrant à la chaumière son désespoir recommença : il semblait qu’elle n’en eût écarté le poids qu’en perdant de vue celui qui en était l’objet ; elle ouvrit aussitôt la chambre où reposaient encore les restes de son père, et céda à tous les transports d’une douleur sans espérance. Voisin, à la fin, la décida à s’éloigner ; elle retourna à sa propre chambre. Excédée des fatigues du jour, elle tomba aussitôt dans un profond sommeil, et se réveilla beaucoup mieux.

Quand le moment terrible fut arrivé, où les restes de Saint-Aubert devaient être séparés d’elle pour toujours, elle alla seule les contempler encore une fois. Voisin attendait au bas de l’escalier, et respectant sa douleur, ne voulait pas en troubler l’effusion. Surpris enfin de ne la point voir, sa crainte l’emporta sur sa discrétion, et il monta pour la chercher. Il frappa doucement à la porte, et ne reçut point de réponse ; il écouta attentivement, tout était calme, on n’entendait ni soupirs, ni sanglots. Plus alarmé par ce silence, il ouvrit la porte, et trouva Émilie sans connaissance au pied du lit près du cercueil. Ses cris la ranimèrent, on la remit dans sa chambre, et de prompts secours la rétablirent.

Durant son évanouissement, Voisin avait fait fermer le cercueil, et il obtint d’Émilie qu’elle ne retournerait plus dans la chambre ; elle ne s’en trouvait plus la force, et sentait la nécessité de conserver ce qui lui en restait pour la cérémonie qui se préparait. Saint-Aubert avait demandé qu’on l’enterrât dans l’église des religieuses de Sainte-Claire : il avait choisi la chapelle du nord, près de la sépulture des Villeroy, et en avait indiqué la place. Le supérieur y consentit, et la triste procession se mit en marche vers le lieu. Le vénérable Père, suivi d’une troupe de religieux, la vint recevoir à la porte. Le chant de l’antienne funèbre et les accords de l’orgue qui retentit dans l’église au moment où le corps y entra ; les pas chancelants et l’air abattu d’Émilie, eussent arraché des larmes à tous les spectateurs ; elle n’en versait aucune. Le visage à demi couvert d’un léger voile noir, elle marchait entre deux personnes qui la soutenaient de chaque côté ; l’abbesse la précédait, les religieuses suivaient, et leurs voix plaintives se mêlaient aux accents du chœur. Quand la procession fut arrivée au tombeau, la musique cessa, Émilie baissa son voile, et dans les intervalles du chant il fut aisé d’entendre ses sanglots. Le vénérable prêtre commença le service, et Émilie parvint à se contraindre ; mais quand le cercueil fut déposé, quand elle entendit jeter la terre qui devait le couvrir, un gémissement sourd lui échappa, et elle tomba sur la personne qui la soutenait : elle se remit promptement. Elle entendit ces paroles sublimes : Son corps est enterré en paix, et son âme retourne à celui dont il l’avait reçue. Son désespoir se soulagea par un déluge de pleurs.

L’abbesse la tira de l’église, et la conduisit dans son appartement. Elle lui offrit tous les secours d’une religion sainte et d’une tendre pitié. Émilie faisait des efforts pour surmonter l’accablement ; mais l’abbesse, qui l’observait attentivement, lui fit préparer un lit, et l’engagea à chercher du repos. Elle réclama avec bonté la promesse qu’avait faite Émilie de passer quelques jours au couvent. Émilie, que rien ne rappelait plus à la chaumière, théâtre de son malheur, eut le loisir alors de considérer sa position, et se sentit incapable de reprendre immédiatement son voyage. Cependant, la bonté maternelle de l’abbesse et les douces attentions des religieuses, n’épargnaient rien pour calmer son esprit et lui rendre la santé ; elle avait éprouvé des secousses trop violentes pour se rétablir promptement : elle fut donc, pendant plusieurs semaines, atteinte d’une fièvre lente, et dans un état de langueur. Elle s’affligeait de quitter le tombeau où reposaient les cendres de son père ; elle se flattait que si elle mourait en ce lieu, on la réunirait à lui. Pendant ce temps, elle écrivit à madame Chéron et à la vieille gouvernante, pour leur faire part de l’événement, et les informer de sa situation. Elle reçut une réponse de sa tante, toute remplie de lieux communs de condoléance, mais non pas d’une véritable douleur ; elle lui annonçait un de ses gens qui viendrait la prendre et la conduire à la Vallée : ses occupations et sa société ne lui permettaient pas d’entreprendre un si long voyage. Quoiqu’Émilie préférât la Vallée à Toulouse, elle fut touchée d’une conduite si peu délicate et si peu convenable. La tante souffrait qu’elle retournât à la Vallée, sans parents, sans amis pour la consoler et la défendre ; et cette conduite était d’autant plus coupable, que Saint-Aubert mourant avait confié sa fille orpheline aux soins de sa sœur.

Le domestique de madame Chéron dispensa le bon Voisin d’accompagner Émilie ; elle sentait vivement ce qu’elle devait à ce vieillard, et le prix de ses compatissantes attentions pour Saint-Aubert et pour elle-même. Elle fut contente de lui épargner ce voyage, qui, pour son âge, eût été pénible.

Pendant qu’elle était au couvent, la paix intérieure de cet asile, la beauté des environs, les soins obligeants de l’abbesse et de ses religieuses firent sur elle un effet si attrayant, qu’elle fut presque tentée de se séparer du monde ; elle avait perdu ses plus chers amis, elle voulait se vouer au cloître, dans un séjour que la tombe de Saint-Aubert lui rendait à jamais sacré. L’enthousiasme de sa pensée, qui lui était comme naturel, avait répandu un vernis si touchant sur la sainte retraite d’une religieuse, qu’elle avait presque perdu de vue le véritable égoïsme qui la produit. Mais les couleurs qu’une imagination mélancolique, légèrement imbue de superstition, prêtait à la vie monastique, se fanèrent peu à peu, quand ses forces lui revinrent, et ramenèrent à son cœur une image qui n’en avait été que passagèrement bannie. Ce souvenir la rappela tacitement à l’espérance, à la consolation, aux plus doux sentiments ; des lueurs de bonheur se montrèrent dans le lointain ; et quoiqu’elle n’ignorât pas à quel point elles pouvaient être trompeuses, elle ne voulut pas s’en priver. Ce fut le souvenir de Valancourt, de son goût, de son génie, de son extérieur, si convenables à tous deux, qui peut-être la rattacha seul au monde. La grandeur, la majesté des scènes, au milieu desquelles ils s’étaient rencontrés, avaient aliéné son imagination, et avaient imperceptiblement rendu Valancourt bien plus intéressant pour elle, en lui communiquant quelque chose de leur caractère ; l’estime aussi que Saint-Aubert avait montrée pour lui, semblait sanctionner son suffrage. Mais si, par sa contenance, par ses manières, Valancourt avait exprimé toute son admiration pour elle, il ne s’était jamais autrement expliqué ; l’espérance qu’elle avait de le voir était même si reculée, qu’elle se l’avouait à peine, et se doutait encore moins que cet espoir eût autant de part à ses déterminations.

Il se passa quelques jours entre l’arrivée du serviteur de madame Chéron, et celui où Émilie fut en état de se mettre en route pour la Vallée. Le soir qui précéda son départ, elle se rendit à la chaumière pour prendre congé de Voisin et de sa famille, et leur témoigner sa reconnaissance ; elle trouva le vieillard assis devant la porte, entre sa fille et son gendre, qui, revenu dans ce moment de son travail du jour, jouait d’une sorte de flûte qui ressemblait à un hautbois. Une bouteille de vin était auprès du grand-père, et devant lui une petite table couverte de pain et de fruits ; les petits enfants, tous beaux, tous bien portants, étaient placés autour, et prenaient leur souper que la maman leur distribuait. À la bordure de cette pelouse on voyait un petit troupeau, et quelques moutons étaient sous de grands arbres ; le passage était éclairé par la teinte harmonieuse du soleil couchant, et ses rayons obliques jouaient entre les branches, et portaient précisément sur les tourelles du vieux château. Émilie s’arrêta avant de quitter le bois, elle ne put voir sans émotion l’heureux groupe arrangé devant elle ; la complaisance et la gaîté de la vieillesse qu’exprimait la physionomie de Voisin ; la tendresse maternelle d’Agnès, qui jetait sur ses enfants des regards caressants et satisfaits ; l’innocence enfin des plaisirs enfantins qui s’annonçaient dans leurs sourires. Émilie regardait ce vieillard vénérable ; elle jeta enfin les yeux vers la chaumière ; mais l’image de son père assaillit son cœur avec tant de force, qu’elle se hâta d’avancer, n’osant se fier à elle-même. Elle fit à la famille les adieux les plus tendres et les mieux sentis ; Voisin l’aimait comme sa fille, et versait des larmes. Émilie en répandit : elle évita d’entrer dans la chaumière ; elle aurait renouvelé des impressions trop cuisantes, et elle n’avait plus maintenant assez de force pour les soutenir.

De retour au couvent, Émilie se décida à visiter encore une fois le tombeau de son père. Elle avait appris qu’un passage souterrain conduisait de l’église des religieuses, à ce tombeau ; elle attendit que tout le monde fût retiré, excepté la religieuse qui lui avait promis la clef de l’église. Émilie resta dans sa chambre, et la cloche du couvent sonna minuit ; alors la religieuse arriva avec la clef d’une petite porte qui s’ouvrait sur l’église. Elles descendirent ensemble par un petit escalier tournant ; la religieuse offrit d’accompagner Émilie jusqu’au tombeau, ajoutant qu’il était désagréable d’aller seule à cette heure ; mais Émilie la remercia, et ne put consentir à garder auprès d’elle un témoin de sa douleur. La sœur ouvrit la porte et lui donna la lampe. Vous vous souviendrez, ma sœur, lui dit-elle, que dans le côté droit où vous devez passer, il y a une fosse nouvellement ouverte, et tenez la lumière fort bas, afin de ne point vous heurter sur la terre qui s’est répandue. Émilie la remercia, prit la lampe, s’avança dans l’église, et la sœur Mariette se retira. Émilie revint à la porte, une terreur subite la saisit ; elle retourna au pied de l’escalier, elle entendit les pas de la religieuse qui montait, et élevant la lampe, elle vit son voile noir qui flottait sur la rampe ; elle fut tentée de la rappeler, elle hésita, le voile disparut ; et le moment d’après, honteuse de sa frayeur, elle rentra dans l’église. L’air froid des bas côtés la glaça, leur profonde et morne étendue qu’éclairait faiblement la lune à travers une haute fenêtre gothique, aurait en d’autres temps réveillé la superstition, mais alors elle ne songeait qu’à sa douleur. Elle entendit à peine les échos retentir du bruit de ses pas, et ne se souvint de la fosse ouverte que quand elle se vit sur le bord : un frère du couvent y avait été mis la veille au soir. Elle était alors seule dans sa chambre, sans lumière : elle avait entendu de loin les moines qui chantaient un requiem pour le repos de son âme. Toutes les circonstances de la mort de son père s’étaient ravivées dans sa mémoire ; et les voix s’unissant aux accords plaintifs et sourds de l’orgue, l’avaient jetée dans une rêverie sombre et douloureuse. Émilie se rappela toutes ces circonstances, et s’éloignant du monceau de terre, elle avança plus vite jusqu’au tombeau de Saint-Aubert. Tout-à-coup, dans un coin éloigné du bas côté où tombaient au travers des vitraux quelques rayons de la lune, elle crut voir une ombre qui se glissait entre les colonnes ; elle s’arrêta pour écouter, mais n’entendant les pas de personne, elle pensa que son imagination l’avait trompée ; et ne craignant plus d’être observée, elle avança. Saint-Aubert était enterré sous un marbre simple, qui ne portait guère que son nom, la date de sa naissance et celle de sa mort ; il se trouvait au pied du fastueux monument de Villeroy. Émilie resta au tombeau jusqu’à ce qu’une cloche, qui appelait les religieuses à matines, l’eût avertie de se retirer. Elle répandit encore une larme, dit encore un adieu, et s’arracha d’un lieu si triste. Après ce moment d’effusion, elle goûta un sommeil plus tranquille qu’elle ne l’avait fait depuis longtemps ; en se réveillant, son esprit était plus calme, et elle se sentit plus résignée qu’elle ne l’avait encore été depuis la mort de Saint-Aubert.

Quand le moment du départ fut venu, toute sa douleur se renouvela ; la mémoire de son père au tombeau ; les bontés de tant de personnes vivantes l’attachaient à cette retraite ; elle semblait éprouver pour le lieu où reposait Saint-Aubert, ces tendres affections qu’on sent pour sa patrie. L’abbesse lui donna, en se séparant d’elle, les plus touchants témoignages d’attachement, et l’engagea à revenir, si elle ne trouvait par ailleurs la considération qu’elle devait attendre. Plusieurs des religieuses lui exprimèrent de vifs regrets ; elle quitta le couvent, les larmes aux yeux, emportant avec elle l’affection et les vœux de toutes les personnes qu’elle y laissait.

Elle avait voyagé longtemps avant que le spectacle qui se déployait sous ses yeux eût pu la distraire. Abîmée dans la mélancolie, elle ne remarqua tant d’objets enchanteurs que pour se rappeler mieux son père. Saint-Aubert était avec elle, quand elle les avait vus d’abord, et ses observations sur chacun d’eux se retraçaient à sa mémoire. La journée se passa dans la langueur, dans l’abattement ; elle coucha cette nuit sur la frontière du Languedoc, et le lendemain elle entra en Gascogne.

À la chute du jour, Émilie se retrouva dans le voisinage de la Vallée. Tous les lieux qu’elle connaissait si bien lui rappelèrent des souvenirs déchirants, qui réveillaient toute sa tendresse et sa douleur ; elle regardait à travers ses larmes les Pyrénées majestueuses que des nuances pourprées, jointes aux ambres du soir ornaient alors de riches teintes. Là, s’écria-t-elle, là sont les mêmes rochers ; voilà le même bois de sapins, qu’il regardait avec tant de plaisir quand nous passâmes ensemble dans ce lieu. Voilà cette chaumière qui se découvre parmi les cèdres, et dont il m’avait fait tracer l’esquisse ! Ô mon père ! je ne vous verrai plus !

En approchant du château, ces tristes souvenirs se multiplièrent ; enfin le château lui-même, le château se dessina au milieu du paysage que Saint-Aubert aimait le plus.

La route, en tournant, le lui laissa voir avec beaucoup plus de détail ; les cheminées que rougissait le couchant, s’élevaient derrière les plantations favorites de Saint-Aubert, dont le feuillage cachait les parties basses du bâtiment. Émilie ne put retenir un profond soupir : cette heure, se disait-elle, était aussi son heure de prédilection ; et voyant le pays sur lequel s’allongeaient les ombres : Quel repos s’écriait-elle, quelle scène charmante ! Tout est tranquille, tout est aimable, hélas ! comme autrefois !

Elle résistait encore au poids affreux de sa douleur, quand elle entendit la musique des danses, que si souvent elle avait remarquée en suivant, avec Saint-Aubert, les bords fleuris de la Garonne. Alors ses larmes coulèrent jusqu’au moment où la voiture s’arrêta. Elle était en face d’une petite maison ; elle leva les yeux dans ce moment, et reconnut la vieille gouvernante qui venait pour ouvrir la porte : le chien de son père venait aussi en aboyant, et quand la jeune maîtresse fut descendue, il sauta, courut au-devant d’elle, et lui fit connaître sa joie. Ma chère demoiselle, dit Thérèse, et puis elle s’arrêta ; les larmes d’Émilie l’empêchaient de répliquer : le chien s’agitait autour d’elle ; tout d’un coup il courut à la voiture. Ah ! mademoiselle, mon pauvre maître ! s’écria Théodore ; son chien est allé le chercher. Émilie sanglota en voyant la portière ouverte, et le chien sauter dans la voiture, descendre, flairer, chercher avec inquiétude.

Venez, ma chère demoiselle, dit Thérèse, allons, que vous donnerai-je pour vous rafraîchir ? Émilie prit la main de la vieille bonne ; elle essaya de modérer sa douleur en la questionnant sur sa santé. Elle cheminait lentement vers la porte, s’arrêtait, marchait encore, et faisait une nouvelle pause. Quel silence ! quel abandon ! quelle mort dans ce château ! Frémissant d’y rentrer, et se reprochant d’hésiter, elle passa dans la salle, la traversa rapidement, comme si elle eût craint de regarder autour d’elle, en ouvrit le cabinet qu’elle appelait autrefois le sien. Le sombre du soir donnait quelque chose de solennel au désordre de ce lieu ; les chaises, les tables, tous les meubles qu’elle remarquait à peine en des temps plus heureux, parlaient alors trop éloquemment à son cœur : elle s’assit près d’une fenêtre qui donnait sur le jardin, c’était de-là qu’avec Saint-Aubert elle avait si souvent contemplé le soleil couchant.

Elle ne se contraignit plus, et s’en trouva soulagée.

Je vous ai fait le lit vert, dit Thérèse en apportant du café ; j’ai pensé qu’à présent vous l’aimiez mieux que le vôtre. Je ne croyais guère, à pareil jour, que vous dussiez revenir seule ; quel jour, grand Dieu ! la nouvelle me perça le cœur quand je la reçus : qui l’aurait dit, quand mon pauvre maître partit, qu’il ne devait jamais revenir ! Émilie se couvrit le visage de son mouchoir, et lui fit signe de ne plus parler.

Prenez un peu de café, ma chère demoiselle, lui dit Thérèse, consolez-vous. Nous devons tous mourir, et mon cher maître est un saint dans le ciel. Émilie leva les yeux, et les essuyant comme elle put, commença d’une voix calme, mais entrecoupée, à s’informer des pensionnaires de son père.

Hélas ! dit Thérèse, tout ce qui pouvait venir était ici tous les jours à demander de vos nouvelles et de celles de mon maître : plusieurs qui se portaient bien, quand il partit, étaient morts pendant son absence ; d’autres, malades alors, étaient guéris. Et voyez, mademoiselle, ajouta Thérèse, voilà la vieille Marie qui vient par le jardin : depuis trois ans, elle paraît mourante, et pourtant elle vit encore. Elle a vu la voiture à la porte, et sait que vous êtes de retour.

La vue de cette pauvre femme l’aurait trop vivement affectée ; elle pria Thérèse de lui dire qu’en ce moment elle ne pouvait recevoir personne. — Demain, peut-être, je serai mieux, ajouta-t-elle ; mais portez-lui ce gage de mon souvenir.

Émilie resta quelque temps plongée dans sa tristesse ; elle ne voyait pas un seul objet qui ne la ramenât à sa douleur. Les plantes favorites de Saint-Aubert, les livres qu’il avait choisis pour elle, et qu’ils lisaient souvent ensemble, les instruments de musique dont il aimait tant l’harmonie, et qu’il touchait souvent lui-même ! À la fin, rappelant sa résolution, elle voulut voir l’appartement abandonné : elle sentit que sa peine serait toujours plus grande, si elle différait.

Elle traversa le gazon, mais son courage défaillit en ouvrant la bibliothèque : peut-être cette obscurité, que répandaient le soir et le feuillage, augmentait le religieux effet de ce lieu, où tout lui parlait de son père. Elle aperçut la chaise dans laquelle il se plaçait ; elle fut interdite à cet aspect, et s’imagina presque l’avoir vu lui-même devant elle. Elle réprima les illusions d’une imagination troublée, mais ne put empêcher un certain effroi respectueux, qui se mêlait à ses émotions. Elle avança doucement jusqu’à la chaise, et s’y assit. Elle avait près d’elle un pupitre, et sur ce pupitre un livre que son père n’avait pas fermé ; et reconnaissant la page ouverte, elle se ressouvint que, la veille du départ, Saint-Aubert lui en avait lu quelque chose : c’était son auteur favori. Elle regarda le feuillet, pleura, et le regarda encore : ce livre était sacré pour elle, elle ne l’aurait pas dérangé, elle n’aurait pas fermé la page ouverte pour tous les trésors du monde : elle resta devant le pupitre, ne pouvant se résoudre à le quitter.

Au milieu de sa rêverie, elle vit la porte s’ouvrir avec lenteur ; un son qu’elle entendit à l’extrémité de l’appartement, la fit tressaillir, elle crut apercevoir un peu de mouvement. Le sujet de sa méditation, l’épuisement de ses esprits, l’agitation de ses sens lui causèrent une terreur soudaine ; elle attendit quelque chose de surnaturel. Mais sa raison reprenant le dessus : Qu’ai-je à craindre, dit-elle ; si les âmes de ceux que nous chérissons reviennent, ce ne peut être que par bonté.

Le silence qui régnait la rendit honteuse de sa crainte ; le même son pourtant recommença. Distinguant quelque chose autour d’elle, et se sentant presser contre sa chaise, elle fit un cri ; mais elle ne put s’empêcher de sourire avec un peu de confusion, en reconnaissant le bon chien qui se couchait près d’elle, et qui lui léchait les mains.

Émilie sentant qu’elle était hors d’état de visiter pour ce soir le château solitaire, quitta la bibliothèque, et se promena dans le jardin sur la terrasse qui dominait la rivière. Le soleil était couché, mais sous les branches touffues des amandiers, on distinguait les traces de feu qui doraient le crépuscule.

Émilie, qui marchait toujours, approcha du platane où Saint-Aubert s’était souvent assis près d’elle, et où sa bonne mère l’avait souvent entretenu des délices d’un futur état. Combien de fois aussi son père avait trouvé des consolations dans l’idée d’une réunion éternelle ! Oppressée de ce souvenir, elle quitta le platane ; et s’appuyant sur le mur de la terrasse, elle vit un groupe de paysans, dansant gaîment aux bords de la Garonne, dont la vaste étendue réfléchissait les derniers rayons du jour. Quel contraste ils formaient avec Émilie malheureuse et désolée ! Elle se détourna ; mais hélas ! où pouvait-elle aller sans rencontrer des objets faits pour aggraver sa douleur !

Elle revenait lentement à la maison, quand elle rencontra Thérèse. — Ma chère demoiselle, lui dit-elle, je vous ai cherchée partout depuis une demi-heure, et je craignais qu’il ne vous fût arrivé quelque chose. Comment pouvez-vous vous promener ainsi seule à cette heure ? Rentrez à la maison, pensez à ce que dirait mon pauvre maître, s’il pouvait vous voir. Quand notre chère dame mourut, on ne pouvait sentir plus d’affliction qu’il n’en avait, et pourtant à peine il pleura.

— Je vous prie, Thérèse, laissez-moi, dit Émilie ; l’intention était excellente, mais la harangue était mal choisie. Thérèse néanmoins n’était pas d’un caractère à se taire aussi aisément. — Quand vous vous désoliez si fort, ajouta-t-elle, ne vous disait-il pas combien vous aviez tort, et que ma maîtresse était heureuse ? il est heureux aussi, lui : car, dit-on, les prières du pauvre ne manquent jamais d’arriver au ciel. Pendant ce discours, Émilie rentrait au château, Thérèse la conduisit dans la salle ordinaire, où elle n’avait mis qu’un couvert pour souper. Émilie était dans cette salle, avant de s’apercevoir qu’elle n’était pas dans son appartement : elle retint le premier mouvement, qui l’entraînait à en sortir, et s’assit près de la table. Le chapeau de son père était suspendu vis-à-vis d’elle ; elle le vit, et fut prête à s’évanouir. Thérèse la regarda, ainsi que l’objet sur lequel étaient fixés ses yeux ; elle voulut ôter le chapeau, Émilie fit un signe pour l’en empêcher. — Non, dit-elle, laissez-le ; je vais dans ma chambre. — Mais, mademoiselle, le souper est prêt. — Je ne puis manger, dit Émilie.

— Vous avez tort, lui dit Thérèse, chère demoiselle ; prenez quelque nourriture. J’ai préparé un faisan ; le vieux M. Barreaux l’a envoyé ce matin. Hier, je le rencontrai, je lui dis que je vous attendais : je n’ai vu personne qui fût plus affligé que lui, quand il sut la triste nouvelle…

— Il le fut, dit Émilie d’une voix tendre ; et dans ce moment, elle sentit son pauvre cœur ranimé par un mouvement de sympathie. Mais, malgré toutes les représentations de Thérèse, elle se retira dans sa chambre.

Émilie reçut des lettres de sa tante. Madame Chéron, après quelques lieux communs de consolation et de conseil, l’invitait à venir à Toulouse ; elle ajoutait que feu son frère lui ayant confié l’éducation d’Émilie, elle se regardait comme obligée de veiller sur elle. Émilie eût bien voulu rester à la Vallée ; c’était l’asile de son enfance et le séjour de ceux qu’elle avait perdus pour jamais, elle pouvait les pleurer sans qu’on l’observât ; mais elle désirait également de ne point déplaire à madame Chéron.

Quoique sa tendresse ne lui permît pas un doute sur les motifs qu’avait eus Saint-Aubert en lui donnant un tel mentor, Émilie sentait fort bien que cet arrangement livrait son bonheur aux caprices de sa tante ; dans sa réponse, elle demanda la permission de rester quelque temps à la Vallée ; elle alléguait son extrême abattement, et le besoin qu’elle avait et de repos, et de retraite, pour se rétablir par degrés ; elle savait bien que ses goûts différaient beaucoup de ceux de madame Chéron sa tante ; celle-ci aimait la vie dissipée, et sa grande fortune lui permettait d’en jouir. Après avoir écrit sa lettre, Émilie se trouva plus tranquille.

Elle reçut la visite de M. Barreaux, qui regrettait sincèrement Saint-Aubert. Je puis bien pleurer mon ami, disait-il, je ne trouverai jamais quelqu’un qui lui ressemble. Si j’avais rencontré un seul homme comme lui dans le monde, je n’y aurais pas renoncé.

Le sentiment de M. Barreaux pour Saint-Aubert le rendait extrêmement cher à sa fille ; sa plus grande consolation était de parler de ses parents avec un homme qu’elle révérait beaucoup, et qui, sous un extérieur peu agréable, cachait un cœur si sensible, un esprit si distingué.

Plusieurs semaines se passèrent dans une retraite paisible ; et le chagrin d’Émilie se transformait en une mélancolie douce ; elle pouvait déjà lire, et même lire les livres qu’elle avait lus avec son père, s’asseoir à sa place dans sa bibliothèque, arroser les fleurs qu’il avait plantées, toucher les instruments qu’il avait fait parler, et même de temps en temps jouer son air favori.

Quand son esprit fut remis de ce premier choc, elle comprit le danger de céder à l’indolence ; et pensant qu’une activité soutenue pourrait seule lui donner de la force, elle s’attacha scrupuleusement à bien employer toutes ses heures. C’est bien alors, qu’elle connut le prix de l’éducation qu’elle avait reçue. En cultivant son esprit, Saint-Aubert lui avait assuré un refuge contre l’ennui et l’oisiveté. La dissipation, les brillants amusements, les distractions de la société dont sa position la séparait, ne lui étaient point nécessaires. Mais en même temps, Saint-Aubert avait développé les touchantes qualités de son âme ; elle répandait sa bienveillance autour d’elle, et les maux qu’elle ne pouvait écarter par ses secours, elle les adoucissait par la compassion et la bonté ; en un mot, elle savait compatir aux douleurs de tous les êtres qui souffraient.

Madame Chéron ne répondant point, Émilie commençait à se flatter qu’elle pourrait prolonger sa retraite ; elle se sentait alors tant de force, qu’elle osa visiter les lieux où le passé se retraçait le plus vivement à son esprit ; de ce nombre était la pêcherie : et pour augmenter dans cette promenade la mélancolie qu’elle aimait, elle emporta son luth, et s’y rendit à cette heure de la soirée qui convient si bien à l’imagination et à la douleur. Quand Émilie fut dans les bois, et se vit près du bâtiment, elle s’arrêta, s’appuya contre un arbre, et pleura quelques minutes avant de pouvoir avancer. Le petit sentier qui menait au pavillon était alors tout embarrassé d’herbes ; les fleurs, que Saint-Aubert avait semées sur les bords, en paraissaient presque étouffées ; les orties, le houx croissaient par touffes ; elle regardait tristement cette promenade négligée, où tout semblait morne et flétri ; elle ouvrit la porte en tremblant. Ah ! dit-elle, chaque chose est comme je l’ai laissée, quand j’étais avec ceux qui ne reviendront jamais ; elle alla vers la fenêtre, et les yeux fixés sur le ruisseau, elle se perdit bientôt dans une sombre rêverie ; son luth était oublié près d’elle ; les sifflements aigus des vents qui agitaient la cime des pins, leurs souffles adoucis qui murmuraient dans les osiers, et les penchaient sur le courant, formaient une sorte de musique bien conforme aux sentiments de son cœur. Émilie continuait de rêver sans songer que la nuit allait venir, et que le dernier rayon du soleil colorait le sommet des montagnes. Elle serait sans doute restée bien plus longtemps dans cette situation, si le bruit de quelques pas derrière le bâtiment n’eût tout-à-coup excité son attention. L’instant d’après, une porte s’ouvrit, un étranger parut, et stupéfait de voir Émilie, il la supplia d’excuser son indiscrétion. Au son de cette voix, Émilie perdit sa crainte, et son émotion augmenta. Cette voix lui était familière, et quoiqu’elle ne pût distinguer aucun trait, sa mémoire la servait trop bien pour qu’elle conservât de la frayeur.

L’étranger répéta ses excuses ; Émilie répondit quelques mots, alors celui-ci s’avançant avec vivacité, s’écria : « Grand Dieu ! se peut-il ? Sûrement. — Je ne m’abuse point. C’est mademoiselle Saint-Aubert » !

Il est vrai, dit Émilie, qui reconnut Valancourt, dont les traits semblaient animés. Mille souvenirs pénibles se pressèrent dans son esprit, et l’effort qu’elle fit pour se contenir ne servit, en effet, qu’à l’agiter davantage. Valancourt, pendant ce temps, s’informait soigneusement de la santé de M. Saint-Aubert. Un torrent de larmes lui apprit la fatale nouvelle. Il la conduisit à un siège, et s’assit auprès d’elle. Elle continuait de pleurer, et Valancourt tenait sa main ; mais elle ne s’en aperçut qu’en la sentant inondée des pleurs qu’elle versait.

Je sais, dit-il enfin, combien en pareils cas, les consolations sont inutiles. Après un si grand malheur, je ne puis que m’affliger avec vous.

Émilie ne put répondre que par de nouveaux sanglots : elle pria Valancourt de quitter un si triste asile ; Valancourt prit ses mains dans les siennes, et la conduisit hors du pavillon ; ils marchèrent en silence au travers des bois ; Valancourt désirait savoir, et craignait de demander les affligeants détails qui regardaient Saint-Aubert ; Émilie, trop absorbée d’abord pour soutenir la conversation, trouva pourtant assez de force après quelques moments pour lui parler de son père, et lui raconter quelques circonstances de sa mort. Quand il apprit que Saint-Aubert était mort sur la route, et avait laissé Émilie entre les mains de personnes étrangères, il s’écria involontairement : Où étais-je ? Bientôt il détourna la conversation, et parla de lui-même. Elle apprit qu’après leur séparation, il avait erré quelques jours sur le rivage de la mer, et était revenu en Gascogne par le Languedoc. La Gascogne était sa province, et c’était là qu’il résidait.

Après cette courte narration, il se tut. Émilie n’était pas disposée à reprendre la parole ; ils continuèrent leur marche. Mais à la porte, il s’arrêta, comme s’il eût cru qu’il ne devait pas aller plus loin ; il dit à Émilie que, comptant le lendemain retourner à Estuvière, il lui demandait la permission de venir prendre congé d’elle dans la matinée. Émilie pensa qu’elle ne pouvait le lui refuser.

Elle passa une soirée bien triste : toujours occupée de son père, elle se rappela de quelle manière précise et solennelle il avait demandé qu’on brûlât ses papiers ; elle se reprocha de n’avoir point obéi plutôt, et décida que dès le lendemain elle réparerait sa négligence.

CHAPITRE IX.

Le lendemain matin Émilie fit allumer du feu dans la chambre à coucher de son père, et s’y rendit pour brûler ses papiers : elle ferma la porte, afin d’empêcher qu’on ne la surprît, et ouvrit le cabinet où les manuscrits étaient serrés. Près d’une grande chaise, dans un coin du cabinet, était la même table où elle avait vu son père dans la nuit qui précéda son départ ; elle ne doutait pas que les papiers dont il avait parlé, ne fussent ceux mêmes dont la lecture lui causait alors tant d’émotion.

La vie solitaire qu’Émilie avait menée, les mélancoliques sujets de ses pensées habituelles, l’avaient rendue susceptible de croire aux revenants, aux fantômes ; c’était la preuve d’un esprit fatigué. Combien il était affreux qu’une raison aussi solide que la sienne pût céder, même un seul instant, aux rêveries de la superstition, ou plutôt aux écarts d’une imagination trompeuse ! C’était surtout en se promenant le soir dans la maison devenue déserte, qu’elle avait frémi plus d’une fois à de prétendues apparitions, qui ne l’auraient jamais frappée lorsqu’elle était heureuse ; telle était la cause de l’effet qu’elle éprouva, quand élevant les yeux pour la seconde fois, sur la chaise placée dans un coin obscur, elle y vit l’image de son père. Émilie resta dans un état de stupeur, puis sortit précipitamment. Bientôt elle se reprocha sa faiblesse, en accomplissant un devoir aussi sérieux, et elle rouvrit le cabinet. D’après l’instruction de Saint-Aubert, elle trouva bientôt la pièce de parquet qu’il avait décrite ; et dans le coin, près de la fenêtre, elle reconnut la ligne qu’il avait désignée ; elle appuya, la planche glissa d’elle-même. Émilie vit la liasse de papiers, quelques feuilles éparses et la bourse de louis ; elle prit le tout d’une main tremblante, reposa la planche, et se disposait à se relever, quand l’image qui l’avait alarmée, se retrouva placée devant elle ; elle se précipita dans la chambre, et se jeta sur une chaise presque sans connaissance ; sa raison revint et surmonta bientôt cette effrayante, mais pitoyable surprise de l’imagination. Elle retourna aux papiers ; mais elle avait si peu sa tête, que ses yeux involontairement se portèrent sur les pages ouvertes ; elle ne pensait pas qu’elle transgressait l’ordre formel de son père, mais une phrase d’une extrême importance réveilla son attention et sa mémoire. Elle abandonna les papiers, mais elle ne put éloigner de son esprit les mots qui ranimaient si vivement et sa terreur et sa curiosité ; elle en était vivement affectée. Plus elle méditait, et plus son imagination s’enflammait. Pressée des motifs les plus impérieux, elle voulait percer le mystère que cette phrase indiquait ; elle se repentait de l’engagement qu’elle avait pris, elle douta même qu’elle fût obligée de le remplir, mais son erreur ne fut pas longue.

« J’ai promis, se dit-elle, et je ne dois pas discuter, mais obéir. Écartons une tentation qui me rendrait coupable, puisque je me sens assez de force pour résister ». Aussitôt tout fut consumé.

Elle avait laissé la bourse sans l’ouvrir ; mais s’apercevant qu’elle contenait quelque chose de plus fort que des pièces de monnaie, elle se mit à l’examiner. Sa main les y plaça, disait-elle, en baisant chaque pièce et les couvrant de ses larmes ; sa main qui n’est plus qu’une froide poussière. Au fond de la bourse était un petit paquet ; elle l’ouvrit : c’était une petite boîte d’ivoire, au fond de laquelle était le portrait d’une… dame. Elle tressaillit. La même, s’écria-t-elle, que pleurait mon père ! Elle ne put, en la considérant, en assigner la ressemblance ; elle était d’une rare beauté : son expression particulière était la douceur ; mais il y régnait une ombre de tristesse et de résignation.

Saint-Aubert n’avait rien prescrit au sujet de cette peinture. Émilie crut pouvoir la conserver ; et se rappelant de quelle manière il avait parlé de la marquise de Villeroy, elle fut portée à croire que ce pouvait être son portrait : elle ne voyait pourtant aucune raison pour qu’il eût gardé le portrait de cette dame.

Émilie regardait cette peinture ; elle ne concevait pas l’attrait qu’elle trouvait à la contempler, et le mouvement d’amour et de pitié qu’elle ressentait en elle. Des boucles de cheveux bruns jouaient négligemment sur un front découvert ; le nez était presque aquilin. Les lèvres souriaient, mais c’était avec mélancolie ; ses yeux bleus se levaient au ciel avec une langueur aimable, et l’espèce de nuage répandu sur toute sa physionomie, semblait exprimer la plus vive sensibilité.

Émilie fut tirée de la rêverie profonde où ce portrait l’avait jetée, en entendant retomber la porte du jardin : elle reconnut Valancourt qui se rendait au château ; elle resta quelques moments pour se remettre. Quand elle aborda Valancourt au salon, elle fut frappée du changement qu’elle remarqua sur son visage depuis leur séparation en Roussillon ; la douleur et l’obscurité l’avaient empêchée de s’en apercevoir la veille : mais l’abattement de Valancourt céda à la joie qu’il ressentit de la voir. Vous voyez, lui dit-il, j’use de la permission que vous m’avez accordée : je viens vous dire adieu, et c’est hier seulement que j’ai eu le bonheur de vous rencontrer.

Émilie sourit faiblement, et, comme embarrassée de ce qu’elle lui dirait, elle lui demanda s’il y avait longtemps qu’il était de retour en Gascogne. — J’y suis depuis… dit Valancourt en rougissant, après avoir eu le malheur de quitter des amis qui m’avaient rendu le voyage des Pyrénées si délicieux. J’ai fait une assez longue tournée.

Une larme vint aux yeux d’Émilie pendant que Valancourt parlait ; il s’en aperçut, parla d’autre chose : il loua le château, sa situation, les points de vue qu’il offrait. Émilie, fort en peine de soutenir la conversation, saisit avec plaisir un sujet indifférent : ils descendirent sur la terrasse, et Valancourt fut enchanté de la rivière, de la prairie, des tableaux multipliés que présentait la Guyenne.

Il s’appuya sur la terrasse, et contemplant le cours rapide de la Garonne : Il n’y a pas longtemps, dit-il, que j’ai remonté jusqu’à sa source ; je n’avais pas alors le bonheur de vous connaître, car j’aurais douloureusement senti votre absence.

Valancourt, en lui parlant des aspects divers dont ses yeux avaient été frappés, donnait à sa voix un accent d’une extrême tendresse. Quelquefois il s’exaltait avec tout le feu du génie ; bientôt après il semblait à peine s’occuper de l’objet de leur entretien. Ces discours ramenaient Émilie à l’idée continuelle de son père ; son image se retrouvait dans tous les tableaux.

Valancourt s’assit près d’elle ; mais il était muet et tremblant. À la fin il dit d’une voix entrecoupée : Ce lieu charmant ! je vais le quitter ; je vais vous quitter peut-être pour toujours. Ces moments peuvent ne revenir jamais ; je ne veux point les perdre. Souffrez cependant que, sans affecter votre délicatesse et votre douleur, je vous exprime une fois tout ce que votre bonté m’inspire d’admiration et de reconnaissance. Oh ! si je pouvais quelque jour avoir le droit d’appeler amour le vif sentiment…

L’émotion d’Émilie ne lui permit pas de répliquer, et Valancourt ayant jeté les yeux sur elle, la vit pâlir et prête à se trouver mal : il fit un mouvement involontaire pour la soutenir, ce mouvement la fit revenir à elle avec une sorte d’effroi. Quand Valancourt reprit la parole, tout, jusqu’au son de sa voix, respirait l’amour le plus tendre. — Je n’oserais, ajouta-t-il, vous entretenir de moi plus longtemps ; mais ce moment cruel aurait moins d’amertume, si je pouvais emporter l’espoir que l’aveu qui m’est échappé ne m’exclura pas désormais de votre présence.

Émilie fit un autre effort pour surmonter la confusion de ses pensées : elle craignait de trahir son cœur, et de laisser voir la préférence qu’il accordait à Valancourt : elle craignait d’encourager ses espérances. En si peu de temps, il est vrai, elle avait apprécié Valancourt, et l’opinion de son père avait confirmé la sienne. La pensée de se séparer de Valancourt lui paraissait si pénible, qu’elle ne pouvait pas l’endurer ; mais la certitude qu’elle en avait, ajoutait à ses craintes sur la partialité de son jugement. Elle hésitait d’autant plus à lui témoigner ce qu’elle sentait, que son cœur l’en pressait avec trop de vivacité. Cependant elle reprit courage, pour dire qu’elle se trouvait honorée par le suffrage d’une personne pour laquelle son père avait tant d’estime.

— Il m’a donc alors jugé digne de son estime, dit Valancourt avec la timidité du doute ? Puis se reprenant, il ajouta : — Pardonnez cette question ; je sais à peine ce que je veux dire. Si j’osais me flatter de votre indulgence, si vous me permettiez l’espérance d’obtenir quelquefois de vos nouvelles, je vous quitterais avec bien plus de tranquillité.

Émilie répondit, après un moment de silence : Je serai sincère avec vous ; vous voyez ma position, et, je suis sûre, vous vous y conformerez. Je vis ici dans la maison, qui fut celle de mon père ; mais j’y vis seule. Je n’ai plus, hélas ! de parents dont la présence puisse autoriser vos visites…

Je n’affecterai pas de ne pas sentir cette vérité, dit Valancourt. – Puis il ajouta tristement : mais qui me dédommagera de ce que me coûte ma franchise ? Au moins, consentirez-vous que je me présente à votre famille ?

Émilie confuse, hésitait à répliquer ; elle en sentait la difficulté. Son isolement, sa situation, ne lui laissaient pas un ami dont elle pût recevoir un conseil. Madame Chéron, sa seule parente, n’était occupée que de ses propres plaisirs ; ou se trouvait tellement offensée de la répugnance d’Émilie à quitter la Vallée, qu’elle semblait ne plus songer à elle.

— Ah ! je le vois, dit Valancourt après un long silence, je vois que je me suis trop flatté. Vous me jugez indigne de votre estime. Fatal voyage ! je le regardais comme la plus heureuse époque de ma vie : ces jours délicieux empoisonneront mon avenir. Combien de fois je me les suis rappelés avec autant de crainte que d’espoir ! et pourtant, jamais, jusqu’à ce moment, je n’en avais regretté la douceur enchanteresse.

Alors il se leva brusquement, et parcourut la terrasse à grands pas. Le désespoir se peignait dans tous ses traits, Émilie en fut attendrie. Les mouvements de son cœur triomphèrent de sa timidité ; et quand il se fut rapproché d’elle, elle lui dit avec une voix qui la trahissait : Vous nous faites tort à tous les deux, quand vous dites que je vous crois indigne de mon estime. Je dois avouer que vous la possédez depuis longtemps, et, et…

Valancourt attendait impatiemment la fin de cette phrase, mais les mots expirèrent sur ses lèvres. Ses yeux néanmoins réfléchissaient toutes les émotions de son cœur ; Valancourt passa subitement du découragement à la joie. — Émilie, s’écria-t-il, mon Émilie ! Ciel ! comment soutenir cet instant.

Il pressa la main d’Émilie contre ses lèvres ; elle était froide et tremblante, Valancourt la vit pâlir. Elle se remit assez promptement, et lui dit avec un sourire : Je ne suis pas, je crois, rétablie du coup affreux que mon cœur a reçu.

— Je suis sans excuses moi-même, dit Valancourt ; mais je ne parlerai plus de ce qui peut émouvoir votre sensibilité.

Puis oubliant sa résolution, il se remit à parler de lui. — Vous ne savez pas, lui dit-il, quels tourments j’ai soufferts près de vous, lorsque sans doute, si vous m’honoriez d’une pensée, vous deviez me croire bien loin d’ici. Je n’ai cessé d’errer toutes les nuits autour de ce château, dans une obscurité profonde ; il m’était délicieux de savoir que j’étais enfin près de vous. Je jouissais de l’idée que je veillais autour de votre retraite, et que vous goûtiez le sommeil : ces jardins ne me sont pas nouveaux. Un soir j’avais franchi la haie, je passai une des heures les plus heureuses de ma vie, sous la fenêtre que je croyais la vôtre.

Émilie s’informa combien de temps Valancourt avait été dans le voisinage. — Plusieurs, jours, répondit-il ; je voulais profiter de la permission que m’avait donnée M. Saint-Aubert. Je ne conçois pas comment il eut cette bonté ; mais, quoique je le désirasse vivement, quand le moment approchait je perdais courage, et je différais ma visite. Je logeais dans un village à quelque distance, et je parcourais avec mes chiens les environs de ce charmant pays, soupirant après le bonheur de vous rencontrer, et n’osant pas vous aller voir.

La conversation se prolongeait sans qu’ils songeassent à la fuite des instants. Valancourt, à la fin, parut se recueillir. Il faut que je parte, dit-il tristement, mais c’est avec l’espérance de vous revoir, et celle d’offrir mes respects à votre famille : que votre bouche me confirme cet espoir. Mes parents se féliciteront toujours de connaître un ancien ami de mon père, dit Émilie. Valancourt lui baisa la main ; il restait encore sans pouvoir s’éloigner. Émilie se taisait ; ses yeux étaient baissés, et ceux de Valancourt demeuraient attachés sur elle. En ce moment des pas précipités se firent entendre derrière le platane. Émilie, tournant doucement la tête, aperçut tout-à-coup madame Chéron : elle rougit, un tremblement subit s’empara d’elle, elle se leva pourtant pour aller au-devant de sa tante. Bonjour, ma nièce, dit madame Chéron en jetant un regard de surprise et de curiosité sur Valancourt ; bonjour, ma nièce, comment vous portez-vous ? Mais la question n’est pas nécessaire, et votre figure indique assez que vous avez déjà pris votre parti sur votre perte.

— Ma figure, en ce cas, me fait injure, madame ; la perte que j’ai faite ne peut jamais se réparer.

— Bon ! bon ! je ne veux pas vous chagriner. Vous me paraissez tout comme votre père… et certes il aurait été bien heureux pour lui, le pauvre homme, qu’il eût d’un caractère différent !

Elle ne répliqua point, et lui présenta Valancourt affligé. Il salua respectueusement ; madame Chéron lui rendit une révérence courte, et le regarda d’un air dédaigneux. Après quelques moments, il prit congé d’Émilie d’un air qui lui témoignait assez la douleur de s’éloigner d’elle, et de la laisser dans la société de madame Chéron.

Quel est ce jeune homme, dit madame Chéron avec un ton aigre ? un de vos adorateurs, je suppose ? Mais je vous croyais, ma nièce, un trop juste sentiment des convenances pour recevoir les visites d’un jeune homme dans l’état d’isolement où vous êtes. Le monde observe de pareilles fautes ; on en parlera, c’est moi qui vous le dis.

Émilie offensée d’une si violente sortie, aurait bien voulu l’interrompre ; mais madame Chéron continua : Il est fort nécessaire, que vous vous trouviez sous la direction d’une personne plus en état de vous guider que vous-même.

À la vérité, j’ai peu de loisir pour une tâche semblable ; néanmoins, puisque votre pauvre père m’a demandé à son dernier moment, de surveiller votre conduite, je suis obligée de m’en charger ; mais sachez bien, ma nièce, que si vous ne vous déterminez pas à la plus grande docilité, je ne me tourmenterai pas longtemps à votre sujet.

Émilie n’essaya point de répondre. La douleur, l’orgueil, le sentiment de son innocence, la continrent jusqu’au moment où la tante ajouta : Je suis venue vous chercher pour vous mener à Toulouse. Je suis fâchée, après tout, que votre père soit mort avec si peu de fortune. Quoi qu’il en soit, je vous prendrai dans ma maison. Il fut toujours plus généreux que prévoyant, votre père ; autrement il n’eût pas laissé sa fille à la merci de ses parents.

— Aussi ne l’a-t-il pas fait, dit Émilie avec sang-froid. Le dérangement de sa fortune ne vient pas entièrement de cette noble générosité qui le distinguait : les affaires de M. Motteville peuvent se liquider, je l’espère, sans ruiner ses créances, et jusqu’à ce moment je me trouverai fort heureuse de résider à la Vallée.

— Je n’en doute pas, dit madame Chéron avec un sourire plein d’ironie, je n’en doute pas ; et je vois combien la tranquillité, la retraite, ont été salutaires au rétablissement de vos esprits. Je ne vous croyais pas capable, ma nièce, d’une duplicité comme celle-là. Quand vous me donniez une telle excuse, j’y croyais bonnement ; je ne m’attendais sûrement pas à vous trouver un compagnon aussi aimable que ce M. la Val… J’ai oublié son nom.

Émilie ne pouvait plus longtemps endurer ces indignités. Mon excuse était fondée, madame, lui dit-elle, et plus que jamais j’apprécie aujourd’hui la retraite que je désirais alors. Si le but de votre visite est seulement d’ajouter l’insulte aux chagrins de la fille de votre frère, vous auriez pu me l’épargner.

— Je vois que j’ai pris une tâche pénible, dit madame Chéron en devenant fort rouge.

— Je suis sûre, madame, dit Émilie, qui s’efforçait de retenir ses larmes, je suis sûre que mon père ne pensait pas ainsi. J’ai le bonheur de me rappeler que ma conduite sous ses yeux lui procurait le plaisir de l’approbation. Il me serait affligeant de désobéir à la sœur d’un tel père : et si vous croyez que la tâche puisse être pénible, je suis fâchée que vous l’ayez entreprise.

— Fort bien, ma nièce ! les belles paroles ne signifient rien. Je veux bien, en considération de mon pauvre frère, oublier l’inconvenance…

Émilie l’interrompit pour lui demander ce qu’elle entendait par inconvenance.

— Quoi ! l’inconvenance ? Recevoir les visites d’un amant inconnu à toute votre famille, dit madame Chéron ! (Elle oubliait l’inconvenance dont elle-même avait été coupable, en exposant sa nièce aux dangers d’une conduite imprudente.)

Une rougeur vive colora le teint d’Émilie. Elle raconta la liaison de Valancourt et de son père. La circonstance du coup de pistolet et la suite de leurs voyages ; elle ajouta la rencontre fortuite de la veille ; enfin elle avoua que Valancourt lui avait témoigné de l’intérêt, et lui avait demandé permission de s’adresser à sa famille.

Et quel est-il, ce jeune aventurier, je vous prie, dit madame Chéron ; quelles sont ses prétentions ? Il vous les expliquera, madame, dit Émilie ; mon père le connaissait, je le crois sans reproche.

Alors c’est un cadet, s’écria la tante, et de droit un mendiant ! Ainsi donc, mon frère se prit de passion pour ce jeune homme, en quelques jours seulement : mais le voilà bien. Dans sa jeunesse il prenait inclination, aversion, sans qu’on en pût deviner la cause, et j’ai remarqué même que les gens dont il s’éloignait étaient toujours bien plus aimables que ceux dont il s’engouait ; mais on ne dispute pas des goûts. Il était dans l’usage de se fier beaucoup à la physionomie ; c’est un ridicule enthousiasme. Qu’est-ce que le visage d’un homme a de commun avec son caractère ? un homme de bien pourra-t-il s’empêcher d’avoir une figure désagréable ! Madame Chéron débita cette sentence avec l’air triomphant d’une personne qui croit avoir fait une grande découverte, qui s’en applaudit, et qui n’imagine pas qu’on puisse lui répliquer.

Émilie, qui désirait finir cet entretien, pria sa tante d’accepter quelques rafraîchissements. Madame Chéron la suivit au château, mais sans se désister d’un sujet qu’elle traitait avec tant de complaisance pour elle-même, et si peu d’égards pour sa nièce.

Je suis fâchée, ma nièce, dit madame Chéron, relativement à quelques mots d’Émilie sur la physionomie, je suis fâchée que vous ayez adopté la plupart des préjugés de votre père, et surtout ces prédilections subites au premier coup d’œil. Autant que je puis le voir, vous vous croyez fort amoureuse d’un jeune homme que vous avez vu trois jours. Il y a, j’en conviens, quelque chose de charmant, de romanesque, dans votre rencontre.

Émilie retint les pleurs qui roulaient dans ses yeux. Quand ma conduite méritera cette sévérité, madame, vous ferez fort bien de l’exercer ; jusque-là votre justice, si ce n’est pas votre tendresse, doit vous engager à l’adoucir. J’ai perdu toute ma famille, et vous êtes la seule personne dont je puisse attendre un peu de bonté. Ne m’obligez pas à pleurer plus que jamais la perte de si chers parents. En prononçant ces derniers mots, presque étouffés par ses soupirs, elle fondit en larmes. Madame Chéron, plus offensée des reproches que touchée des peines d’Émilie, ne lui dit rien qui la calmât. Mais, malgré toute la répugnance qu’elle témoignait pour la recevoir, elle exigea qu’elle la suivît. L’amour du pouvoir était sa passion dominante. Elle savait bien qu’elle la satisferait, en prenant une jeune orpheline qui ne pourrait appeler de ses arrêts.

En entrant au château, madame Chéron lui dit de s’arranger pour prendre la route de Toulouse, et déclara qu’elle voulait partir dans quelques heures. Émilie la conjura de différer du moins jusqu’au lendemain : elle eut de la peine à l’obtenir.

Le jour se passa dans l’exercice d’une minutieuse tyrannie de la part de madame Chéron, et dans les regrets et la douleur de la part d’Émilie. Aussitôt que sa tante fut retirée, Émilie alla faire ses derniers adieux à la maison ; c’était son berceau. Elle le quittait sans savoir le temps de son absence, et pour un monde qu’elle ignorait absolument. Elle ne pouvait surmonter le pressentiment qu’elle ne reviendrait jamais à la Vallée. Elle resta longtemps dans la bibliothèque de son père, et choisit quelques-uns de ses auteurs favoris, pour les emporter avec elle. Elle les couvrit de larmes en essuyant leur couverture, s’assit dans le fauteuil, vis-à-vis du pupitre, et se perdit dans ses tristes pensées. Thérèse enfin ouvrit la porte pour s’assurer, suivant l’usage, si tout était en ordre pour la nuit. Elle tressaillit en reconnaissant sa jeune maîtresse. Émilie la fit approcher, et lui donna des instructions sur l’entretien du château.

Hélas ! lui dit Thérèse, vous allez donc partir ! Si j’en puis juger, vous seriez plus heureuse ici que vous ne le serez où l’on vous mène. Émilie ne répondit point.

Rentrée chez elle, elle regarda de sa fenêtre, et vit le jardin faiblement éclairé de la lune, qui s’élevait au-dessus des figuiers. La beauté calme de la nuit augmenta le désir qu’elle avait de goûter une triste jouissance en faisant aussi ses adieux aux ombrages bien-aimés de son enfance. Elle fut tentée de descendre ; et jetant sur elle le voile léger avec lequel elle se promenait, elle passa sans bruit dans le jardin. Elle gagna fort vite les bosquets éloignés, heureuse encore de respirer un air libre, et de soupirer sans que personne l’observât. Le profond repos de la nature, les riches parfums que le zéphyr répandait, la vaste étendue de l’horizon et de la voûte azurée, ravissaient son âme, et la portaient par degrés à cette hauteur sublime d’où les traces de ce monde s’évanouissent.

La lune alors était élevée ; elle frappait de sa lumière le sommet des plus grands arbres, et perçait à travers le feuillage, tandis que la rapide Garonne renvoyait sa tremblante image légèrement voilée d’un brouillard. Émilie considéra longtemps cette vacillante clarté. Elle écoutait le murmure du courant et le bruit léger des vents frais, qui semblaient, par moment, caresser les plus hauts châtaigniers. Que le parfum de ces bosquets est délicieux ! dit-elle. L’aimable lieu ! Combien de fois je me le rappellerai ! combien de fois je le regretterai, lorsque j’en serai si loin ! Hélas ! que d’événements possibles avant que je le revoie ! Ô paisibles et trop heureux ombrages, je vais vous quitter ! Je n’aurai plus rien qui ranime vos douces impressions dans mon cœur.

Alors séchant ses larmes, ses pensées s’élevèrent encore à l’objet sublime de sa contemplation. Une confiance divine vint s’emparer de son cœur ; elle y ramena l’espérance et la résignation à la volonté d’un Être suprême.

Émilie porta ses yeux sur le platane, et s’y reposa pour la dernière fois. C’était là que, peu d’heures avant, elle causait avec Valancourt. Elle se rappela l’aveu qu’il avait fait, que souvent il errait la nuit autour de son habitation, qu’il en franchissait la barrière ; et tout-à-coup elle pensa que, dans ce moment même, il était peut-être au jardin. La crainte de le rencontrer, la crainte des censures de sa tante, l’obligèrent également à se retirer vers le château. Elle s’arrêtait souvent pour examiner les bosquets avant que de les traverser. Elle y passa sans voir personne. Cependant, parvenue à un groupe d’amandiers plus près de la maison, et s’étant retournée pour voir encore le jardin, elle crut voir une personne sortir des plus sombres berceaux, et prendre lentement une allée de tilleuls, alors éclairée par la lune. La distance, la lumière trop faible, ne lui permirent pas de s’assurer si c’était illusion ou réalité. Elle continua de regarder quelque temps, et l’instant d’après, elle crut entendre marcher auprès d’elle. Elle rentra précipitamment ; et, revenue dans sa chambre, elle ouvrit sa fenêtre au moment où quelqu’un se glissait entre les amandiers, à l’endroit même qu’elle venait de quitter. Elle ferma la fenêtre ; et quoique fort agitée, quelques moments de sommeil la rafraîchirent.

CHAPITRE X.

Le carrosse qui devait conduire Émilie et madame Chéron jusqu’à Toulouse, parut devant la porte de bonne heure. Madame Chéron était au déjeuner avant que sa nièce arrivât. Le repas fut silencieux, et fort triste de la part d’Émilie ; Madame Chéron, piquée de son abattement, le lui reprocha d’une manière qui n’était pas propre à le faire cesser. Ce ne fut pas sans beaucoup de difficultés qu’Émilie obtint d’emmener le chien que son père avait aimé. La tante, pressée de partir, fit avancer la voiture ; Émilie la suivit. La vieille Thérèse se tenait à la porte pour prendre congé de la jeune dame. Dieu vous garde mademoiselle, dit-elle. Émilie, lui prenant la main, ne put répondre qu’en la serrant tendrement.

Plusieurs des pensionnaires de son père étaient devant la porte qui fermait le jardin, et venaient dire adieu à la triste Émilie. Elle leur donna tout l’argent qu’elle avait sur elle, et retomba dans la voiture avec un profond soupir. Bientôt après, au tournant de la route, elle saisit un nouvel aperçu du château, qui ressortait au milieu de grands arbres, et qu’une fraîche pelouse entourait. La Garonne serpentait au milieu des bocages ; quelquefois des vignobles en dérobaient la vue, mais on la retrouvait, plus majestueuse encore, à travers des prairies éloignées. Les précipices, la gigantesque hauteur des Pyrénées qui s’élevaient vers le sud, rappelèrent à Émilie mille intéressants souvenirs : mais ces objets d’une admiration enthousiaste n’excitaient plus maintenant que sa douleur et ses regrets.

Valancourt, pendant ce temps, était retourné à Estuvière, le cœur tout rempli d’Émilie. Quelquefois il s’abandonnait aux rêveries d’un avenir heureux : plus souvent il cédait à ses inquiétudes, et frémissait de l’opposition qu’il trouverait dans la famille d’Émilie. Il était le dernier enfant d’une ancienne famille de Gascogne. Ayant perdu ses parents presqu’au berceau, le soin de son éducation et celui de sa mince légitime avaient été confiés à son frère, le comte de Duverney, son aîné de vingt ans. Il avait une ardeur dans l’esprit, une grandeur dans l’âme, qui le faisaient surtout exceller dans les exercices qu’on appelait alors héroïques. Sa fortune avait encore été diminuée par les dépenses de son éducation ; mais M. de Valancourt l’aîné semblait penser que son génie et ses talents suppléeraient à la fortune ; ils offraient à Valancourt une assez brillante perspective dans l’état militaire, le seul, pour ainsi dire, qu’un gentilhomme pût suivre alors sans danger. Il entra donc au service.

Il avait un congé de son régiment quand il entreprit le voyage des Pyrénées ; c’était là qu’il avait connu Saint-Aubert. Comme sa permission allait expirer, il en avait plus d’empressement à se déclarer aux parents d’Émilie ; il craignait de les trouver contraires à ses vœux. Sa fortune, avec le supplément médiocre qu’aurait fourni celle d’Émilie, leur aurait suffi, mais ne pouvait satisfaire ni la vanité ni l’ambition.

Cependant les voyageuses avançaient : Émilie bien souvent tâchait de paraître contente, et retombait dans le silence et dans l’accablement. Madame Chéron n’attribuait sa mélancolie qu’au regret de s’éloigner d’un amant ; persuadée que le chagrin de sa nièce pour la perte de Saint-Aubert, n’était qu’une affectation de sensibilité, madame Chéron s’efforçait de le tourner en ridicule.

Enfin elles arrivèrent à Toulouse. Émilie n’y avait pas été depuis plusieurs années, et n’en avait gardé qu’un très faible souvenir. Elle fut surprise du faste de la maison et de celui des meubles ; peut-être la modeste élégance dont elle avait l’habitude, était la cause de son étonnement. Elle suivit madame Chéron à travers une vaste antichambre où paraissaient plusieurs valets vêtus de riches livrées ; elle entra dans un beau salon, orné avec plus de magnificence que de goût, et sa tante ordonna qu’on servît le souper. Je suis bien aise de me retrouver dans mon château, dit-elle en se laissant aller sur un grand canapé ; j’ai tout mon monde autour de moi, je déteste les voyages, je devrais pourtant aimer à les faire, car tout ce que je vois me fait toujours trouver ma maison bien plus agréable. Eh bien ! vous ne dites rien ; qui vous rend donc muette, Émilie ?

Émilie retint une larme qui s’échappait, et feignit de sourire. Madame Chéron s’étendit sur la splendeur de sa maison, sur les sociétés qu’elle recevait, enfin sur ce qu’elle attendait d’Émilie, dont la réserve et la timidité passaient aux yeux de la tante pour de l’ignorance et de l’orgueil. Elle en prit occasion de le lui reprocher ; elle n’entendait rien à guider un esprit qui se défie de ses propres forces, qui, possédant un discernement délicat, et s’imaginant que les autres ont plus de lumières, craint de se livrer à la critique, et cherche un abri dans l’obscurité du silence.

Le service du souper interrompit le discours hautain de madame Chéron, et les réflexions humiliantes pour sa nièce qu’elle y mêlait. Après le repas, madame Chéron se retira dans son appartement, une femme de chambre conduisit Émilie dans le sien ; elles montèrent un large escalier, arpentèrent plusieurs corridors, descendirent quelques marches, et traversèrent un étroit passage dans une partie, écartée du bâtiment ; enfin la femme de chambre ouvrit la porte d’une petite chambre, et dit que c’était celle de mademoiselle Émilie ; Émilie, seule encore une fois, laissa couler des pleurs qu’elle ne pouvait plus retenir.

Ceux qui savent par expérience à quel point le cœur s’attache aux objets même inanimés, quand il en a pris l’habitude, avec quelle peine il les quitte, avec quelle tendresse il les retrouve, avec quelle douce illusion il croit voir ses anciens amis ; ceux-là seulement concevront l’abandon où se trouvait alors Émilie, brusquement enlevée du seul asile qu’elle eût connu depuis son enfance, jetée sur un théâtre, et parmi des personnes qui lui déplaisaient encore plus par leur caractère que par leur nouveauté. Le bon chien de son père était avec elle dans sa chambre, il la caressait et lui léchait les mains pendant qu’elle pleurait. Pauvre animal, disait-elle, je n’ai plus que toi pour m’aimer !

 

FIN DU PREMIER VOLUME.

VOLUME SECOND

 



Vous pâlissez Annette ?

CHAPITRE PREMIER.

La maison de madame Chéron était fort près de Toulouse, d’immenses jardins l’entouraient ; Émilie, qui s’était levée de bonne heure, les parcourut avant l’instant du déjeuner. D’une terrasse qui s’étendait jusqu’à l’extrémité de ces jardins, on découvrait tout le Bas-Languedoc. Émilie reconnut, vers le sud, les hautes pointes des Pyrénées, et son imagination lui peignit promptement la verdure, et les pâturages qui sont à leurs pieds. Son cœur revolait vers sa demeure paisible. Elle trouvait un plaisir inexprimable à supposer qu’elle en voyait la place, quoiqu’elle ne pût apercevoir que la chaîne des Pyrénées. Faiblement occupée du paysage qui se dessinait au-dessous d’elle, et de la fuite des moments qui passaient, elle resta appuyée sur une fenêtre du pavillon qui terminait la terrasse ; elle fixait ses yeux sur la Gascogne, et son esprit se remplissait des touchantes idées que cette vue réveillait en elle.

Un domestique vint l’avertir que le déjeuner était servi.

Où avez-vous donc été courir si matin, dit madame Chéron, lorsque sa nièce entra. Je n’approuve point ces promenades solitaires. Je désire que vous ne sortiez point de si bonne heure, sans qu’on vous accompagne, ajouta madame Chéron. Une jeune personne qui donnait à la Vallée des rendez-vous, au clair de la lune, a besoin d’un peu de surveillance.

Le sentiment de son innocence n’empêcha pas la rougeur d’Émilie. Elle tremblait et baissait les yeux avec confusion, tandis que madame Chéron lançait des regards hardis, et rougissait elle-même ; mais sa rougeur était celle de l’orgueil satisfait, celle d’une personne qui s’applaudit de sa pénétration.

Émilie ne doutant point que sa tante ne voulût parler de sa promenade nocturne en quittant la Vallée, crut devoir en expliquer les motifs. Mais madame Chéron, avec le sourire du mépris, refusa de l’écouter. Je ne me fie, lui dit-elle, aux protestations de personne : je juge les gens par leurs actions, et je veux essayer votre conduite à l’avenir.

Émilie, moins surprise de la modération et du silence mystérieux de sa tante, qu’elle ne l’avait été de l’accusation, y réfléchit profondément, et ne douta plus que ce ne fût Valancourt qu’elle avait vu la nuit dans les jardins de la Vallée, et que madame Chéron pouvait bien avoir reconnu. Sa tante, ne quittant un sujet pénible que pour en traiter un qui ne le devenait pas moins, parla de M. Motteville, et de la perte énorme que sa nièce faisait avec lui. Pendant qu’elle raisonnait, avec une pitié fastueuse, des infortunes qu’éprouvait Émilie, elle insistait sur les devoirs de l’humilité, sur ceux de la reconnaissance ; elle faisait dévorer à sa nièce les plus cruelles mortifications, et l’obligeait à se considérer comme étant dans la dépendance, non seulement de sa tante, mais de tous les domestiques.

On l’avertit alors qu’on attendait beaucoup de monde à dîner, et madame Chéron lui répéta toutes les leçons du soir précédent, sur sa conduite dans la société ; elle ajoutait qu’elle voulait la voir mise avec un peu d’élégance et de goût, et ensuite elle daigna lui montrer toute la splendeur de son château, lui faire remarquer tout ce qui brillait d’une magnificence particulière, et distinguait les différents appartements ; après quoi elle se retira dans son cabinet de toilette. Émilie s’enferma dans sa chambre, déballa ses livres, et charma son esprit par la lecture jusqu’au moment de s’habiller.

Quand on fut rassemblé, Émilie entra dans le salon avec un air de timidité que ses efforts ne pouvaient vaincre. L’idée que madame Chéron l’observait d’un œil sévère la troublait encore davantage. Son habit de deuil, la douceur et l’abattement de sa charmante figure, la modestie de son maintien, la rendirent très intéressante à quelques personnes de la société. Elle reconnut le signor Montoni, et son ami Cavigni, qu’elle avait trouvés chez M. Quesnel ; ils avaient dans la maison de madame Chéron toute la familiarité d’anciennes connaissances ; elle paraissait elle-même les accueillir avec grand plaisir.

Le signor Montoni portait dans son air le sentiment de sa supériorité : l’esprit et les talents dont ils pouvaient la soutenir, obligeaient tout le monde à lui céder. La finesse de son tact était fortement exprimée dans sa physionomie ; mais il savait se déguiser, quand il fallait, et l’on pouvait y remarquer souvent le triomphe de l’art sur la nature. Son visage était long, assez maigre, et pourtant, on le disait beau ; c’était peut-être, à la force, à la vigueur de son âme, qui se prononçait dans tous ses traits, que pouvait se rapporter cet éloge. Émilie se sentit entraînée vers une sorte d’admiration pour lui, mais non pas de cette admiration qui pouvait conduire à l’estime ; elle y joignait une sorte de crainte dont elle ne devinait pas la cause.

Cavigni était gai et insinuant comme la première fois. Quoique presque toujours occupé de madame Chéron, il trouvait les moyens de causer avec Émilie. Il lui adressa d’abord quelques saillies d’esprit, et prit ensuite un air de tendresse dont elle s’aperçut bien, et qui ne l’effraya point. Elle parlait peu, mais la grâce et la douceur de ses manières l’encourageaient à continuer. Elle n’eut de relâche que quand une jeune dame du cercle, qui parlait sans cesse et sur tout, vint se mêler à l’entretien : cette dame, qui déployait toute la vivacité, toute la coquetterie d’une française, affectait d’entendre tout, ou plutôt elle n’y mettait point d’affectation. N’étant jamais sortie d’une ignorance parfaite, elle n’imaginait pas qu’elle eût rien à apprendre ; elle obligeait tout le monde à s’occuper d’elle, amusait quelquefois, fatiguait au bout d’un moment, et puis était abandonnée.

Émilie, quoique amusée de tout ce qu’elle avait vu, se retira sans peine, et se replongea volontiers dans les souvenirs qui lui plaisaient.

Une quinzaine se passa dans un train de dissipation et de visites ; Émilie accompagnait madame Chéron partout, s’amusait quelquefois, et s’ennuyait souvent. Elle fut frappée des connaissances et de l’apparente instruction que développaient les conversations autour d’elle. Ce ne fut que longtemps après, qu’elle reconnut l’imposture de tous ces prétendus talents. Ce qui la trompa le plus, fut cet air de gaîté constante, et surtout de bonté qu’elle remarquait dans chaque personnage. Elle imaginait qu’une obligeance habituelle et toujours prête, en était le véritable fondement. À la fin, l’exagération de quelques personnes moins exercées que les autres, lui fit soupçonner que, si le consentement et la bonté sont les seuls principes d’une aménité douce, les accès immodérés auxquels on se livre d’ordinaire, sont le résultat de l’insensibilité la plus parfaite. On y est exempt des inquiétudes que la vraie bienveillance éprouve pour les chagrins des autres, et l’apparente prospérité qu’on y étale, commande le respect du public, mais n’obtient pas toujours celui d’un ami de l’humanité.

Les plus agréables moments d’Émilie s’écoulaient au pavillon de la terrasse ; elle s’y retirait avec un livre, ou avec son luth, pour jouir de sa mélancolie, ou pour la vaincre. Assise, les yeux fixés sur les Pyrénées et sur la Gascogne, elle chantait, en s’accompagnant, les douces romances de son pays, et les chansons populaires qu’elle avait apprises dans son enfance.

Un soir, Émilie touchait son luth dans le pavillon, avec une expression qui venait du cœur. Le jour tombant éclairait encore la Garonne, qui fuyait à quelque distance, et dont les flots avaient passé devant la Vallée. Émilie pensait à Valancourt ; elle n’en avait pas entendu parler depuis son séjour à Toulouse, et maintenant éloignée de lui, elle sentait toute l’impression qu’il avait faite sur son cœur. Avant que d’avoir vu Valancourt, elle n’avait rencontré personne, dont l’esprit et le goût s’accordassent si bien avec le sien. Madame Chéron lui avait parlé de dissimulation, d’artifices ; elle avait prétendu que cette délicatesse qu’elle admirait dans son amant, n’était rien qu’un piège pour lui plaire, et pourtant elle croyait à sa sincérité. Un doute néanmoins, quelque faible qu’il fût, était suffisant pour accabler son cœur.

Le bruit d’un cheval sur la route, au-dessous de la fenêtre, la tira de sa rêverie. Elle vit un cavalier, dont l’air et le maintien rappelaient Valancourt ; car l’obscurité ne lui permettait pas de distinguer ses traits. Elle se retira de la fenêtre, craignant d’être aperçue, et désirant pourtant d’observer. L’étranger passa sans regarder, et quand elle se fut rapprochée du balcon, elle le vit dans l’avenue qui menait à Toulouse. Ce léger incident la préoccupa de telle sorte, que le pavillon, le spectacle, en perdirent tous leurs charmes : après quelques tours de terrasse, elle rentra bien vite au château.

Madame Chéron rentra chez elle avec plus d’humeur que de coutume ; Émilie se félicita, lorsque l’heure lui permit de se retrouver seule dans son appartement.

Le lendemain matin, elle fut appelée chez madame Chéron, dont la figure était enflammée de colère ; quand Émilie parut, elle lui présenta une lettre.

— Connaissez-vous cette écriture, dit-elle d’un ton sévère, et la regardant fixement, tandis qu’Émilie examinait la lettre avec attention ? — Non, madame, répondit-elle, je ne la connais pas.

— Ne me poussez pas à bout, dit la tante. Vous la connaissez, avouez-le sur-le-champ ; j’exige que vous disiez la vérité.

Émilie se taisait, elle allait sortir ; madame Chéron la rappela. — Oh ! vous êtes coupable, lui dit-elle, je vois bien à présent que vous connaissez l’écriture. — Puisque vous en doutiez, madame, lui dit Émilie avec dignité, pourquoi m’accusiez-vous d’avoir fait un mensonge ?

Il est inutile de le nier, dit madame Chéron, je vois à votre contenance, que vous n’ignoriez pas cette lettre. Je suis bien sûre qu’à mon insu, dans ma maison, vous avez reçu des lettres de cet insolent jeune homme.

Émilie, choquée de la grossièreté de cette accusation, oublia la fierté qui l’avait réduite au silence, et s’efforça de se justifier, mais sans convaincre madame Chéron.

— Je ne puis pas supposer, reprit-elle, que ce jeune homme eût pris la liberté de m’écrire, si vous ne l’eussiez pas encouragé. Vous me permettrez de vous rappeler, madame, dit Émilie d’une voix timide, quelques particularités d’un entretien que nous eûmes ensemble à la Vallée : je vous dis alors avec franchise que je ne m’étais point opposée à ce que M. de Valancourt pût s’adresser à ma famille.

— Je ne veux point qu’on m’interrompe, dit madame Chéron ; je… je… Pourquoi ne le lui avez-vous pas défendu ? Émilie ne répondait pas. Un homme que personne ne connaît, absolument étranger ; un aventurier qui court après une héritière ! mais du moins, sous ce rapport, on peut bien dire qu’il s’est trompé.

— Je vous l’ai déjà dit, madame, sa famille était connue de mon père, dit Émilie modestement, et sans paraître avoir remarqué sa dernière phrase.

Oh ! ce n’est point du tout un préjugé favorable, répliqua la tante avec sa légèreté ordinaire. Il avait des idées si folles ! Il jugeait les gens à la physionomie. Madame, dit Émilie, vous me croyiez coupable tout-à-l’heure, et vous le jugiez pourtant sur ma physionomie. Émilie se permit ce reproche pour répondre au ton peu respectueux dont madame Chéron parlait de son père.

Je vous ai fait appeler, lui dit sa tante, pour vous signifier que je n’entends point être importunée de lettres ou de visites par tous les jeunes gens qui prétendront vous adorer. Ce M. de Valent… je ne sais comment vous l’appelez, a l’impertinence de me demander que je lui permette de m’offrir son respect. Je lui répondrai comme il convient. Pour vous, Émilie, je vous le répète une fois pour toutes, si vous ne vous conformez point à mes volontés, je ne m’inquiéterai plus de votre éducation, et je vous mettrai dans un couvent.

Ah ! madame, dit Émilie fondant en larmes, comment ai-je mérité ce que j’éprouve ? Madame Chéron, dans ce moment, en eût obtenu la promesse de renoncer pour jamais à Valancourt. Frappée de terreur, elle ne voulait plus consentir à le revoir ; elle craignait de se tromper, et ne pensait pas que madame Chéron pût le faire ; elle craignait enfin de n’avoir pas mis assez de réserve dans l’entretien de la Vallée. Elle savait bien qu’elle ne méritait pas les soupçons odieux qu’avait formés sa tante ; mais elle se tourmentait de scrupules sans nombre. Devenue timide, et redoutant de mal faire, elle résolut d’obéir à tout ce que commanderait sa tante ; elle lui en exprima l’intention : mais madame Chéron y donnait peu de confiance, et n’y voyait que l’artifice ou la peur.

Promettez-moi, dit-elle à sa nièce, que vous ne verrez point le jeune homme, et que vous ne lui écrirez pas sans ma permission. Ah ! madame, dit Émilie, pouvez-vous supposer que je l’oserais à votre insu ? — Je ne sais pas ce que je suppose ; on ne comprend rien aux jeunes personnes : elles ont rarement assez de bon sens pour désirer qu’on les respecte.

Hélas ! madame, dit Émilie, je me respecte moi-même ; mon père m’en a toujours enseigné la nécessité. Il me disait qu’avec ma propre estime, j’obtiendrais toujours celle des autres.

Mon frère était un bonhomme, répliqua madame Chéron, mais il ne connaissait pas le monde. Au reste, vous ne m’avez pas fait la promesse que j’exige de vous.

Émilie fit cette promesse, et alla se promener au jardin. Parvenue à son pavillon chéri, elle s’assit près d’une fenêtre qui s’ouvrait sur un bosquet. Le calme et la retraite absolue lui permettaient de recueillir ses pensées, et d’apprécier elle-même sa conduite. Elle se rappela l’entrevue de la Vallée ; elle s’aperçut avec joie que rien n’y pouvait alarmer ni son orgueil, ni sa délicatesse ; elle se confirma dans l’estime d’elle-même, dont elle avait si grand besoin. Quoi qu’il en soit, elle résolut de n’entretenir jamais une correspondance secrète, et de garder la même réserve en causant avec Valancourt, si jamais elle le rencontrait. Comme elle répétait ces mots : si jamais nous nous rencontrons, elle frémit involontairement ; les larmes vinrent à ses yeux ; mais elle les sécha promptement quand elle entendit qu’on marchait, qu’on ouvrait le pavillon, et qu’en tournant la tête elle eut reconnu Valancourt. Un mélange de plaisir, de surprise et d’effroi s’éleva si vivement dans son cœur, qu’elle en fut tout émue. Elle pâlit, rougit, et resta quelques instants dans l’impossibilité de parler, ou de quitter seulement sa chaise. La figure de Valancourt était le fidèle miroir de ce que devait exprimer la sienne. La joie dont Valancourt était rempli, fut suspendue quand il vit l’agitation d’Émilie. Revenue de sa première surprise, Émilie répondit avec un sourire doux ; mais une foule de mouvements opposés vinrent encore assaillir son cœur, et luttèrent avec force pour subjuguer sa résolution. Il était difficile de savoir ce qui dominait en elle ou la joie de voir Valancourt, ou la frayeur de ce que dirait sa tante, quand elle apprendrait cette rencontre. Après quelques mots d’entretien, aussi courts qu’embarrassés, elle le conduisit au jardin, et lui demanda s’il avait vu madame Chéron. Non dit-il, je ne l’ai point vue ; on m’a dit qu’elle avait affaire, et quand j’ai su que vous étiez au jardin, je me suis empressé d’y venir. Il ajouta : Puis-je hasarder de vous dire le sujet de ma visite, sans encourir votre disgrâce ? Puis-je espérer que vous ne m’accuserez pas de précipitation, en usant de la permission que vous m’avez donnée de m’adresser à votre famille ? Émilie ne savait que répliquer ; mais sa perplexité ne fut pas longue, et la frayeur eut bientôt pris sa place, quand, au détour de l’allée, elle aperçut madame Chéron. Elle avait repris le sentiment de son innocence : sa crainte en fut tellement affaiblie, qu’au lieu d’éviter sa tante, elle s’avança d’un pas tranquille, et l’aborda avec Valancourt. Le mécontentement, l’impatience hautaine avec lesquels madame Chéron les observait, bouleversèrent bientôt Émilie ; elle comprit bien vite que cette rencontre était crue préméditée. Elle nomma Valancourt ; et, trop agitée pour rester avec eux, elle courut se renfermer au château. Elle attendit longtemps, avec une inquiétude extrême, le résultat de la conversation. Elle n’imaginait pas comment Valancourt s’était introduit chez sa tante avant d’avoir reçu la permission qu’il demandait. Elle ignorait une circonstance qui devait rendre cette démarche inutile, dans le cas même où madame Chéron l’eût accueilli. Valancourt, dans le trouble de son esprit, avait oublié de dater sa lettre. Madame Chéron n’aurait pu lui répondre ; peut être, quand il s’en souvint, ne regretta-t-il pas une distraction qui devenait une excuse, et qui le dispensait d’attendre un refus.

Madame Chéron eut un long entretien avec Valancourt ; et quand elle revint au château, sa contenance exprimait plus de mauvaise humeur que de cette excessive sévérité dont Émilie avait frémi. Enfin, dit-elle, j’ai congédié le jeune homme, et j’espère que je ne recevrai plus de pareilles visites. Il m’assure que votre entrevue n’était point concertée.

Madame, dit Émilie fort émue, vous ne lui en avez pas fait la question ? — Assurément, je l’ai faite ; vous ne deviez pas me croire assez imprudente pour penser que je la négligerais.

Grand dieu, s’écria Émilie ! quelle idée aura-t-il de moi, madame, puisque vous-même vous lui montrez de tels soupçons ?

L’opinion qu’il aura de vous, reprit la tante, est désormais de fort peu de conséquence. J’ai mis fin à cette affaire, et je crois qu’il aura quelque opinion de ma prudence. Je lui ai laissé voir que je n’étais pas dupe, et surtout pas assez complaisante pour souffrir un commerce clandestin dans ma maison.

Quelle indiscrétion à votre père, continua-t-elle, de m’avoir laissé le soin de votre conduite ! Je voudrais vous voir pourvue ; mais si je dois être excédée plus longtemps d’importuns comme ce M. Valancourt, je vous mettrai bien sûrement au couvent. Ainsi souvenez-vous de l’alternative. Ce jeune homme a l’impertinence de m’avouer… il avoue cela ! que sa fortune est très peu de chose, et dépend de son frère aîné ; qu’elle tient à son avancement dans son état. Du moins eût-il dû cacher ce détail, s’il voulait réussir. Il avait la présomption de supposer que je marierais ma nièce à un homme qui n’a rien, et qui le dit lui-même.

Émilie fut sensible à l’aveu sincère qu’avait fait Valancourt. Et quoique sa pauvreté renversât leurs espérances, la franchise de sa conduite lui causait un plaisir qui surmontait tout le reste.

Madame Chéron poursuivit. Il a aussi jugé à propos de me dire qu’il ne recevrait son congé que de vous-même, ce que je lui ai positivement refusé. Il apprendra qu’il est très suffisant que, moi, je ne l’agrée pas, et je saisis cette occasion de le répéter : si vous concertez avec lui la moindre entrevue sans ma participation, vous sortirez de chez moi à l’instant même.

Combien vous me connaissez peu, madame, dit Émilie, si vous croyez qu’une pareille injonction soit nécessaire. Madame Chéron se mit à sa toilette, parce qu’elle avait une partie pour le soir. Émilie aurait bien désiré se dispenser d’accompagner sa tante, mais elle n’osa le demander, dans la crainte d’une fausse interprétation. Quand elle fut dans sa chambre, le peu de courage qui l’avait soutenue l’abandonna. Elle se ressouvint seulement que Valancourt, toujours plus aimable, était banni de sa présence, et peut-être pour jamais. Elle employa à pleurer, le temps que sa tante consacrait à se parer. Quand, à table, elle revit madame Chéron, ses yeux trahissaient ses larmes ; elle en eut de vifs reproches.

Ses efforts pour paraître gaie, ne manquèrent pas tout-à-fait leur but. Elle alla chez madame Clairval, veuve d’un certain âge, et depuis peu établie à Toulouse dans une propriété de son époux. Elle avait vécu plusieurs années à Paris avec beaucoup d’élégance. Elle était naturellement enjouée ; et depuis son arrivée à Toulouse, elle avait donné les plus belles fêtes qu’on eût jamais vues dans le pays.

Tout cela excitait non seulement l’envie, mais aussi la frivole ambition de madame Chéron. Et puisqu’elle ne pouvait rivaliser de faste et de dépense, elle voulait qu’on la crût l’intime amie de madame Clairval. Pour cet effet, elle était de la plus obligeante attention ; elle n’avait jamais d’engagement lorsque madame Clairval l’invitait. Elle en parlait partout, et se donnait de grands airs d’importance, en faisant croire qu’elles étaient extrêmement liées.

Les plaisirs de cette soirée consistaient en un bal et un souper. Le bal était d’un genre neuf. On dansait par groupes dans des jardins fort étendus. Les grands et beaux arbres sous lesquels on était assemblé, étaient illuminés d’innombrables lampions disposés avec toute la variété possible. Les différents costumes ajoutaient au plaisir des yeux. Pendant que les uns dansaient, d’autres assis sur le gazon, causaient en liberté, critiquaient les parures, prenaient des rafraîchissements, ou chantaient des vaudevilles avec la guitare. La galanterie des hommes, les minauderies des femmes, la légèreté des danses, le luth, le hautbois, le tambourin, et l’air champêtre que les bois donnaient à toute la scène, faisaient de cette fête un modèle fort piquant des plaisirs et du goût français. Émilie considérait ce riant tableau avec une sorte de plaisir mélancolique. On peut concevoir son émotion quand, en jetant les yeux sur une contredanse, elle y reconnut Valancourt. Il dansait avec une jeune et belle personne, et paraissait lui rendre des soins empressés. Elle se détourna promptement, et voulut entraîner madame Chéron, qui causait avec le signor Cavigni sans avoir vu Valancourt. Une faiblesse subite obligea Émilie de s’asseoir sur un banc entre les arbres, où d’autres personnes étaient assises. L’extrême pâleur qu’on lui remarqua, fit croire qu’elle se trouvait mal. Elle craignait si fort que Valancourt n’eût remarqué son trouble, qu’elle réussit à se remettre. Madame Chéron continuait d’entretenir Cavigni ; et le comte de Bauvillers, qui s’était occupé d’Émilie, lui fit sur le bal quelques observations malignes, auxquelles elle répondit presque sans y penser, tant l’idée de Valancourt la tourmentait, tant elle était gênée de rester si longtemps près de lui. Les remarques du comte sur la contredanse la forcèrent pourtant d’y jeter les yeux. À ce moment ceux de Valancourt les rencontrèrent. Elle resta sans couleur, sentit qu’elle retombait en faiblesse, et détourna subitement ses regards, mais non pas sans avoir distingué l’altération de Valancourt en la voyant. Elle aurait quitté la place au moment même, si elle n’eût pensé que cette conduite lui ferait connaître trop sûrement l’empire qu’il avait sur son cœur. Elle essaya de suivre la conversation du comte. Celui-ci parla de la danseuse de Valancourt : la frayeur de laisser paraître l’intérêt vif qu’elle y prenait, l’eût sans doute bientôt dévoilée, si les regards du comte ne se fussent pas alors portés sur le couple dont il parlait. Ce jeune chevalier, dit-il, paraît un homme accompli, en toutes choses, excepté pour la danse : la demoiselle est une des beautés de Toulouse ; elle sera fort riche. J’espère pour elle qu’elle choisira mieux son second pour le bonheur de sa vie, qu’elle ne l’a fait pour le succès de sa contredanse : je m’aperçois qu’il ne fait que brouiller tout. Je suis étonné qu’avec l’air et la tournure qu’il a, ce jeune homme n’ait pas pris un maître de danse.

Émilie, dont le cœur battait à chaque parole, voulut rompre la conversation en s’informant du nom de la dame. Avant qu’il eût le temps de répondre, la contredanse finit ; Émilie voyant que Valancourt s’avançait vers elle, se leva tout de suite, et se retira près de madame Chéron.

C’est le chevalier Valancourt, madame, dit-elle tout bas ; de grâce, retirons-nous. Sa tante se lève ; mais Valancourt les avait rejoints. Il salua madame Chéron avec respect, et Émilie avec douleur. La présence de madame Chéron l’empêchant de rester, il passa avec une contenance dont la tristesse reprochait à Émilie d’avoir pu se résoudre à l’augmenter. Émilie tomba dans la rêverie ; mais le comte de Bauvillers, qui connaissait sa tante, revint auprès d’elle.

Je vous demande pardon, mademoiselle, lui dit-il, d’une impolitesse tout-à-fait involontaire. Quand je critiquais si librement la danse du chevalier, j’ignorais qu’il fût de votre connaissance. Émilie rougit, et sourit. Madame Chéron lui répondit : Si vous parlez de celui qui vient de passer, je puis vous assurer qu’il n’est pas de ma connaissance, ni de celle de mademoiselle Saint-Aubert.

C’est le chevalier Valancourt, dit Cavigni avec indifférence. Est-ce que vous le connaissez, reprit madame Chéron ? Je ne suis point lié avec lui, répondit Cavigni. — Vous ne savez pas les motifs que j’ai pour le qualifier d’impertinent ? Il a la présomption d’admirer ma nièce.

Si, pour mériter l’épithète d’impertinent, il suffit d’admirer mademoiselle Saint-Aubert, reprit Cavigni, je crains qu’il n’y ait beaucoup d’impertinents, et je m’inscris sur la liste.

Ô signor ! dit madame Chéron avec un sourire forcé, je m’aperçois que vous avez acquis l’art de complimenter depuis votre séjour en France : mais il ne faut pas complimenter les enfants, parce qu’elles prennent la flatterie pour la vérité.

Cavigni tourna la tête un moment, et dit d’un air étudié : Qui donc alors peut-on complimenter, madame ? car il serait absurde de s’adresser à une femme dont le goût est formé. Elle est au-dessus de toute louange. En finissant la phrase, il regardait Émilie à la dérobée, et l’ironie brillait dans ses yeux. Elle le comprit, et rougit pour sa tante ; mais madame Chéron répondit : Vous avez parfaitement raison, signor, aucune femme de goût ne peut souffrir un compliment.

J’ai entendu dire au signor Montoni, reprit Cavigni, qu’une seule femme en méritait.

Vraiment, s’écria madame Chéron, avec un sourire plein de confiance ; et qui peut-elle être ?

Oh ! répliqua-t-il, on ne saurait la méconnaître. Il n’y a pas, sûrement, plus d’une femme dans le monde qui ait à la fois le mérite d’inspirer la louange, et l’esprit de la refuser. Et ses yeux se tournaient encore vers Émilie, qui rougissait de plus en plus pour sa tante.

Oh bien ! signor, dit madame Chéron, je proteste que vous êtes Français. Je n’ai jamais entendu d’étranger tenir un propos aussi galant.

Cela est vrai, madame, dit le comte en quittant son rôle muet ; mais la galanterie des compliments eut été perdue, sans l’ingénuité qui en découvre l’application.

Madame Chéron n’aperçut point le sens satirique de cette phrase, et ne sentait point la peine qu’Émilie éprouvait pour elle. Oh ! voici le signor Montoni lui-même, dit la tante. Je vais lui raconter toutes les jolies choses que vous venez de me dire. Le signor, néanmoins, passa dans une autre allée. Je vous prie, dites-moi ce qui peut occuper si fort votre ami pour ce soir, demanda madame Chéron, d’un air chagrin ? Je ne l’ai pas vu une fois.

Il a, dit Cavigni, une affaire particulière avec le marquis Larivière, qui, à ce que je vois, l’a retenu jusqu’à ce moment ; car il n’eût pas manqué de vous offrir son hommage.

Par tout ce qu’elle entendait, Émilie crut s’apercevoir que Montoni courtisait sérieusement sa tante ; que non seulement elle s’y prêtait, mais qu’elle s’occupait avec jalousie de ses moindres négligences. Que madame Chéron, à son âge, voulût choisir un second époux, ce parti semblait ridicule ; cependant sa vanité ne le rendait point impossible : mais qu’avec son esprit, sa figure, ses prétentions, Montoni pût choisir madame Chéron, voilà ce qui surtout étonnait Émilie. Ses pensées, néanmoins, ne la fixèrent pas longtemps sur cet objet. De plus pressants intérêts la tourmentaient. Valancourt rejeté de sa tante ; Valancourt dansant avec une jeune et belle personne… En traversant le jardin, elle regarda de tous côtés, espérant, craignant de le voir paraître dans la foule. Elle ne le vit point, et la peine qu’elle en ressentit lui fit connaître qu’elle avait moins craint qu’espéré.

Montoni les rejoignit bientôt. Il bégaya quelques paroles sur le regret qu’il avait eu d’être retenu si longtemps. Elle reçut cette excuse avec l’air mutin d’une petite fille, et ne parla qu’au signor Cavigni. Celui-ci, regardant Montoni d’un air ironique, semblait lui dire : Je n’abuserai pas de mon triomphe ; je supporterai ma gloire avec toute sorte d’humilité.

Le souper fut servi dans les différents pavillons du jardin et dans un grand salon du château ; madame Chéron et sa compagnie soupèrent avec madame Clairval dans le salon ; et Émilie eut peine à déguiser son émotion, quand elle vit Valancourt se placer à la même table qu’elle. Madame Chéron l’aperçut, et dit à quelqu’un auprès d’elle : Quel est ce jeune homme ? C’est le chevalier Valancourt, répondit-on. Je sais son nom, reprit-elle ; mais qu’est-ce que c’est que le chevalier Valancourt qui s’introduit à cette table ? L’attention de celui qu’elle interrogeait fut distraite avant qu’il eût répondu. La table où l’on était assis était fort longue ; Valancourt s’étant placé avec sa danseuse au milieu, et Émilie se trouvant à l’un des bouts, il n’avait pu la voir. Émilie évita de porter les yeux de ce côté ; mais quand par hasard ils y tombaient, elle voyait Valancourt entretenir sa belle voisine, et cette observation ne ramenait pas le calme dans son cœur, surtout après ce qu’elle avait entendu sur la fortune et les perfections de la jeune dame.

Les remarques sur ce sujet fournissaient la matière d’une conversation indifférente, et quelqu’un les adressait à madame Chéron, ardente à déprécier Valancourt. — J’admire la jeune personne, dit-elle ; mais je condamne son choix. — Oh ! le chevalier Valancourt est le plus charmant jeune homme que nous ayons, reprit la dame à qui la réponse était faite : on dit même que mademoiselle Démery et sa grande fortune seront bientôt à lui.

— C’est impossible, s’écria madame Chéron, en rougissant à l’excès : il a si peu l’air d’un homme de condition, que si je ne le voyais pas à la table de madame Clairval, je n’aurais jamais soupçonné qu’il le fût ; j’ai d’ailleurs des raisons particulières pour douter que le bruit qui court soit fondé.

— Je ne puis douter qu’il le soit, dit la dame, un peu blessée de la contradiction qu’avait éprouvée son opinion sur Valancourt. — Vous en douterez, peut-être, répliqua madame Chéron, quand je vous dirai que ce matin, encore, j’ai rejeté sa poursuite.

Cela fut dit sans intention et sans le dessein de faire prendre le change, mais simplement par l’habitude de se considérer elle-même comme la plus intéressante personne dans tout ce qui concernait sa nièce. — On ne saurait, dit la dame avec un sourire assez malin, on ne saurait concevoir un doute, après une semblable assurance. — Pas plus que sur le discernement du chevalier Valancourt, ajouta Cavigni, qui se tenait derrière la chaise de madame Chéron, et qui l’avait entendue s’adjuger un hommage qu’on adressait à sa nièce.

— Signor, reprit madame Chéron, ceux qui vous entendront vanter le discernement du chevalier, vont supposer que j’en suis l’objet.

— Ils n’en pourront douter, dit Cavigni.

— Et cela ne serait-il pas très mortifiant, signor ?

— Assurément cela le serait.

— Cela est fort affligeant, dit madame Chéron.

— Puis-je vous demander ce qui est si affligeant, dit madame Clairval, frappée de l’accent douloureux avec lequel madame Chéron avait parlé ?

— Voyez-vous, lui dit madame Chéron, ce jeune homme presque au milieu de la table, et qui cause avec mademoiselle Démery ? — Je le vois. — Eh bien ! ce jeune homme, que personne ne connaît, a la présomption de prétendre à ma nièce, et cette circonstance, du moins je le crains, a donné lieu de croire qu’il se donnait pour mon adorateur. Considérez, à présent, combien un tel bruit est offensant pour moi.

— J’en conviens, ma pauvre amie, dit madame Clairval, et vous pouvez compter que je le désavouerai partout. En disant cela, elle se tourna d’un autre côté ; et Cavigni, qui jusque là avait examiné la scène en spectateur froid, fut près d’éclater de rire, et quitta sa place brusquement.

— Je vois bien que vous ignorez, dit à madame Chéron la dame assise auprès d’elle, que le jeune homme dont vous parliez à madame Clairval, est son neveu ! — Cela ne se peut pas, s’écria madame Chéron, qui s’aperçut alors de sa bévue et de son erreur sur Valancourt : et dès ce moment, elle se mit à le louer avec autant de bassesse, qu’elle avait mis jusque là de malignité à le déchirer.

Émilie avait été si absorbée pendant la plus grande partie de l’entretien, qu’elle avait été préservée du chagrin de l’entendre ; elle fut très surprise en écoutant les louanges dont sa tante comblait Valancourt, et elle ignorait encore qu’il fût parent de madame Clairval ; elle vit sans peine que madame Chéron, plus embarrassée qu’elle ne le voulait paraître, se retirait aussitôt après le souper. Montoni alors vint donner la main à madame Chéron pour la conduire à son carrosse, et Cavigni, avec une ironique gravité, la suivit en conduisant Émilie. En les saluant et relevant la glace, elle vit Valancourt dans la foule, à la porte. Il disparut avant le départ de la voiture ; madame Chéron n’en parla point à Émilie, et elles se séparèrent en arrivant.

Le lendemain matin, Émilie déjeunait avec sa tante, quand on lui remit une lettre dont, à la seule adresse, elle connut l’écriture ; elle la reçut d’une main tremblante, et madame Chéron demanda vivement d’où elle venait. Émilie, avec sa permission, la décacheta ; et voyant la signature de Valancourt, elle la remit à sa tante sans l’avoir lue. Sa tante la prit avec impatience, et pendant qu’elle lisait, Émilie tâchait d’en juger le contenu dans ses yeux ; elle lui rendit la lettre, et comme les regards d’Émilie demandaient si elle pouvait lire : Oui, lisez, mon enfant, dit madame Chéron avec moins de sévérité qu’elle n’en avait attendu ; Émilie n’avait jamais obéi aussi volontiers. Valancourt, dans sa lettre parlait peu de l’entrevue de la veille ; il déclarait qu’il ne recevrait son congé que d’Émilie seule, et il la conjurait de le recevoir le soir même. En lisant, elle s’étonnait que madame Chéron eût montré autant de modération ; et la regardant timidement, elle lui dit d’un ton triste : Que vais-je répondre ?

— Quoi ! il faut voir ce jeune homme. Oui, je le crois, dit la tante ; il faut entendre ce qu’il peut dire en sa faveur ; faites-lui dire qu’il vienne. Émilie osait à peine croire ce qu’elle entendait. — Non, restez, ajouta madame Chéron, je vais le lui écrire moi-même. Elle demanda de l’encre et du papier. Émilie n’osant se fier aux émotions qu’elle éprouvait, pouvait à peine les soutenir : la surprise eût été moins grande, si elle avait entendu la veille ce que madame Chéron n’avait point oublié, que Valancourt était le neveu de Madame Clairval.

Émilie ne connut pas les secrets motifs de sa tante ; mais le résultat fut une visite que Valancourt fit le soir, et que madame Chéron reçut seule. Ils eurent un fort long entretien avant qu’Émilie fût appelée. Quand elle entrait, sa tante pérorait avec complaisance, et les yeux de Valancourt, qui se leva avec vivacité, étincelaient de joie et d’espérance.

Nous parlions d’affaires, dit madame Chéron : le chevalier me disait que feu M. Clairval était frère de la comtesse de Duverney, sa mère : j’aurais voulu qu’il m’eût parlé plutôt de sa parenté, avec madame Clairval, je l’aurais regardée comme un motif très suffisant pour le recevoir dans ma maison. Valancourt salua, et allait se présenter à Émilie ; madame Chéron le prévint. J’ai consenti que vous reçussiez ses visites, et quoique je ne prétende m’engager par aucune promesse, ou dire que je le considérerai comme mon neveu, je permettrai votre liaison, et je regarderai l’union qu’il désire comme un événement qui pourra avoir lieu dans quelques années, si le chevalier s’avance au service, et si sa situation lui permet de se marier ; mais monsieur Valancourt observera, et vous aussi, Émilie, que, jusqu’à ce moment, j’interdis positivement toute idée de mariage.

La figure d’Émilie, pendant cette brusque harangue, variait à chaque moment ; et vers la fin, sa confusion fut telle, qu’elle était prête à se retirer. Valancourt, pendant ce temps, presqu’aussi embarrassé qu’elle, n’osait pas la regarder. Quand madame Chéron eut fini, il lui dit : Quelque flatteuse, madame, que soit pour moi votre approbation ; quelque honoré que je sois de votre suffrage, j’ai pourtant si fort à craindre, qu’à peine j’ose espérer.

— Expliquez-vous, dit madame Chéron. Cette question inattendue troubla tellement Valancourt, que s’il eût été seulement spectateur de cette scène, il n’aurait pu s’empêcher de rire.

— Jusqu’à ce que mademoiselle Saint-Aubert me permette de profiter de vos bontés, dit-il d’une voix basse ; jusqu’à ce qu’elle me permette d’espérer…

Eh ! c’est là tout, interrompit madame Chéron ; je me charge bien de répondre pour elle. Observez, monsieur, qu’elle est remise à ma garde, et je prétends qu’en toute chose ma volonté devienne la sienne.

En disant ces mots elle se leva et quitta la chambre, laissant Émilie et Valancourt dans un égal embarras : enfin Valancourt, dont l’espérance surpassait la crainte, lui parla avec cette vivacité, cette franchise qui lui étaient si naturelles : mais Émilie fut longtemps à se remettre assez pour écouter avec intérêt ses prières et ses questions.

La conduite de madame Chéron avait été dirigée par sa vanité personnelle. Valancourt, dans sa première entrevue avec elle, lui avait naïvement découvert sa position actuelle, ses espérances pour l’avenir ; et avec plus de prudence que d’humanité, elle avait absolument et sévèrement rejeté sa demande : elle désirait que sa nièce fît un grand mariage ; non pas qu’elle lui souhaitât le bonheur que le rang et la fortune sont supposés procurer ; mais elle voulait partager l’importance qu’une grande alliance pouvait lui donner. Quand elle sut que Valancourt était neveu d’une personne comme madame Clairval, elle désira une union dont l’éclat, à coup sûr, rejaillirait sur elle ; ses calculs de fortune, en tout ceci, répondaient plutôt à ses désirs qu’à aucune ouverture de Valancourt, ou même à quelque probabilité. En fondant ses espérances sur la fortune de madame Clairval, elle oubliait que cette dame avait une fille : Valancourt ne l’avait point oublié, et comptait si peu sur aucun héritage du côté de madame Clairval, qu’il n’avait pas même parlé d’elle dans sa première conversation avec madame Chéron ; mais quelle que pût être à l’avenir la fortune d’Émilie, la distinction que cette alliance lui procurerait à elle-même était certaine, puisque l’existence de madame Clairval faisait l’envie de tout le monde, et était un objet d’émulation pour tous ceux qui pouvaient soutenir sa concurrence. Elle avait donc consenti à livrer sa nièce aux incertitudes d’un engagement dont la conclusion était douteuse et éloignée ; elle avait aussi peu combiné son bonheur en y consentant qu’en le rejetant : elle aurait bien pu rendre ce mariage aussi certain qu’avantageux ; mais une telle générosité n’était point alors dans ses projets.

De ce moment Valancourt fit de fréquentes visites à madame Chéron, et Émilie passa dans sa société les moments les plus heureux dont elle eût joui depuis la mort de son père. Ils trouvaient tous les deux trop de douceur au présent pour s’occuper beaucoup de l’avenir ; ils aimaient, ils étaient aimés, et ne soupçonnaient pas que l’attachement même qui faisait leur bonheur, pourrait causer un jour le malheur de leur vie. Pendant ce temps, la liaison de madame Chéron et de madame Clairval devint de plus en plus intime, et la vanité de madame Chéron se satisfaisait déjà en publiant partout la passion du neveu de son amie pour sa nièce.

Montoni devint aussi l’hôte journalier du château. Émilie fut forcée de s’apercevoir qu’il était l’amant de sa tante, et amant favorisé.

Émilie et Valancourt passèrent ainsi leur hiver, non seulement dans la paix, mais encore dans le bonheur. La garnison de Valancourt était près de Toulouse, ils pouvaient se voir fréquemment. Le pavillon, sur la terrasse, était le théâtre favori de leurs entrevues ; Émilie et madame Chéron allaient y travailler, Valancourt leur lisait des ouvrages de goût. Il observait l’enthousiasme d’Émilie, il exprimait le sien, il remarquait enfin, tous les jours que leurs esprits étaient faits l’un pour l’autre ; et qu’avec le même goût ; la même bonté, la même noblesse de sentiments, eux seuls réciproquement pouvaient se rendre heureux.

CHAPITRE II.

L’avarice de madame Chéron céda enfin à sa vanité. Quelques repas splendides donnés par madame Clairval ; l’adulation générale dont elle était l’objet, augmentèrent l’empressement de madame Chéron pour assurer une alliance qui l’élèverait tant à ses propres yeux et à ceux du monde. Elle proposa le mariage prochain de sa nièce, et offrit d’assurer la dot d’Émilie, pourvu que madame Clairval en fît autant pour son neveu. Madame Clairval écouta la proposition, et considérant qu’Émilie était la plus proche héritière de madame Chéron, elle l’accepta. Émilie ignorait ces arrangements, quand madame Chéron l’avertit de se préparer pour ses noces, qui devaient se faire incessamment. Émilie surprise, ne concevait pas le motif d’une si soudaine conclusion, que Valancourt ne sollicitait point. En effet, ne sachant rien des conventions des deux tantes, il était loin d’espérer un si grand bonheur. Émilie montra de l’opposition. Madame Chéron, aussi jalouse de son pouvoir qu’elle l’avait déjà été, insista sur un prompt mariage avec autant de véhémence qu’elle en avait rejeté d’abord les moindres apparences. Les scrupules d’Émilie s’évanouirent, quand elle vit Valancourt, instruit alors de son bonheur, venir la conjurer de lui en confirmer l’assurance.

Tandis qu’on faisait les préparatifs de ces noces, Montoni devenait l’amant déclaré de madame Chéron. Madame Clairval fut très mécontente, quand elle entendit parler de leur prochain mariage, et voulait rompre celui de Valancourt avec Émilie ; mais sa conscience lui représenta qu’elle n’avait pas le droit de les punir des torts d’autrui. Madame Clairval, quoique femme du grand monde, était moins familiarisée que son amie avec la méthode de tirer sa félicité de la fortune et des hommages qu’elle attire, plutôt que de son propre cœur.

Émilie observa, avec intérêt, l’ascendant que Montoni avait acquis sur madame Chéron, aussi bien que le rapprochement de ses visites. Son opinion sur cet Italien était confirmée par celle de Valancourt, qui avait toujours exprimé son extrême aversion pour lui. Un matin, qu’elle travaillait dans le pavillon, jouissant de la douce fraîcheur du printemps, dont le coloris se répandait sur le paysage, Valancourt lui faisait la lecture et posait souvent le livre pour se livrer à la conversation. On vint lui dire que madame Chéron la demandait à l’instant ; elle entra dans son cabinet, et compara avec surprise l’air abattu de madame Chéron et le genre recherché de sa parure. — Ma nièce, dit-elle, et elle s’arrêta avec un peu d’embarras. Je vous ai envoyé chercher ; je… je… voulais vous voir. J’ai une nouvelle à vous dire… De ce moment, vous devez considérer M. Montoni comme votre oncle, nous sommes mariés de ce matin.

Confondue, non pas tant du mariage que du secret où on l’avait tenu, et de l’agitation avec laquelle on l’annonçait, Émilie, à la fin, attribua ce mystère au désir de Montoni plutôt qu’à celui de sa tante ; mais la mariée ne voulait pas qu’on le crût ainsi. — Vous voyez, ajouta-t-elle, que j’ai désiré éviter l’éclat ; mais à présent que la cérémonie est faite, je ne crains plus qu’on en soit instruit. Je vais annoncer à mes gens que le signor Montoni est leur maître. Émilie fit ce qu’elle put pour féliciter sa tante d’un mariage aussi imprudent. — Je veux célébrer mes noces avec splendeur, continua madame Montoni, et pour épargner le temps, je me servirai des préparatifs qu’on a faits pour les vôtres. Elles en seront un peu retardées ; mais j’entends que, pour faire honneur à la fête, vous vous pariez de ceux de vos habits de mariage qui sont faits. Je désire aussi que vous appreniez mon changement de nom à M. Valancourt ; il en informera madame Clairval. Je veux, sous peu de jours, donner un grand repas, et je compte sur eux.

Émilie était tellement étonnée, qu’à peine elle répliqua à madame Montoni ; et selon son désir, elle revint informer Valancourt de ce qui s’était passé. La surprise ne fut pas le premier sentiment de Valancourt en entendant parler de ces noces précipitées. Quand il apprit que les siennes seraient différées, que les ornements préparés pour embellir l’hymen de son Émilie allaient être dégradés en servant à madame Montoni, la douleur et l’indignation vinrent tour à tour agiter son âme. Il ne put les dissimuler à Émilie ; ses efforts pour le distraire, pour plaisanter de ses craintes subites, furent inutiles. Quand à la fin il la quitta, il y avait dans ses adieux une tendre inquiétude qui l’affecta vivement. Elle pleura elle-même sans savoir pourquoi, quand il fut au bout de la terrasse.

Montoni prit possession du château avec la facilité d’un homme qui, depuis longtemps, le regardait comme le sien. Son ami Cavigni l’avait singulièrement servi, en rendant à madame Chéron les soins et les flatteries qu’elle exigeait, et auxquelles Montoni avait souvent peine à se plier ; il eut un appartement au château, et fut obéi des domestiques comme le maître l’était lui-même.

Peu de jours après, madame Montoni, comme elle l’avait promis, donna un repas très magnifique à une compagnie fort nombreuse. Valancourt s’y trouva, mais madame Clairval s’excusa d’en être. Il y eut concert, bal et souper. Valancourt, comme de raison, dansa avec Émilie. Il ne pouvait examiner la décoration de l’appartement, sans se rappeler qu’elle était faite pour d’autres fêtes. Cependant il tâchait de se consoler, en pensant que sous peu de temps elle reviendrait à sa destination. Toute la soirée madame Montoni dansa, rit et parla sans cesse. Montoni, silencieux, réservé, hautain même, semblait fatigué de cette représentation et de la frivole société qui en était l’objet.

Ce fut le premier et dernier repas donné à l’occasion de ces noces. Montoni, que son caractère sévère, son orgueil silencieux, empêchaient d’animer ces fêtes, était pourtant très disposé à les provoquer. Rarement trouvait-il dans les cercles un homme qui eût plus de talents ou plus d’esprit que lui. Tout l’avantage, dans ces sortes de réunions, était donc toujours de son côté. Connaissant, comme il le faisait, dans quelles vues égoïstes on fréquente le monde, il n’avait point à craindre qu’on pût le vaincre en dissimulation, ou même en considération, partout où il était. Mais sa femme, quand son propre intérêt était précisément en jeu, avait quelquefois plus de discernement que de vanité. Elle connaissait son infériorité aux autres femmes en toutes sortes de qualités personnelles. La jalousie naturelle qui résultait de cette connexion, contrariait donc son inclination pour les assemblées que Toulouse lui offrait. Avant d’avoir, comme elle le supposait, à risquer l’affection d’un époux, elle n’avait pas eu de raisons pour s’en apercevoir ; et jamais cette fâcheuse vérité n’avait accablé sa raison. Sa politique à présent était changée ; elle s’opposait avec vivacité au goût de son mari pour le grand monde, et ne doutait pas qu’il ne fût aussi bien reçu de toutes les femmes, qu’il avait affecté de l’être pendant qu’il lui faisait la cour.

Peu de semaines s’étaient écoulées depuis ce mariage, quand madame Montoni fit part à Émilie du projet qu’avait son mari de retourner en Italie, aussitôt que les préparatifs du voyage seraient faits. Nous irons à Venise, dit-elle ; M. Montoni possède une belle maison ; nous irons ensuite à son château en Toscane. Pourquoi prenez-vous donc un air si sérieux, mon enfant ? vous qui aimez tant les pays romantiques et les belles vues, vous devriez être ravie de ce voyage.

Est-ce que je dois en être ? dit Émilie avec autant d’émotion que de surprise. Oui certainement, répliqua sa tante ; comment pouvez-vous vous imaginer que nous vous laissions ici ? Ah ! je vois que vous pensez au chevalier. Je ne crois pas qu’il soit instruit du voyage, mais il le saura sûrement bientôt. M. Montoni est sorti pour en faire part à madame Clairval, et lui annoncer que les nœuds proposés entre nos familles sont absolument rompus.

L’insensibilité avec laquelle madame Montoni apprenait à sa nièce qu’on la séparait peut-être pour toujours de l’homme à qui elle allait s’unir pour la vie, ajouta encore au désespoir où la jeta cette nouvelle. Quand elle put parler, elle demanda la cause d’un pareil changement envers Valancourt ; et l’unique réponse qu’elle obtint, fut que Montoni avait défendu ce mariage, attendu qu’Émilie pouvait prétendre à de bien plus grands partis.

Je laisse actuellement toute cette affaire à mon mari, ajouta madame Montoni ; mais je dois convenir que jamais M. Valancourt ne m’a plu, et que jamais je n’aurais dû donner mon consentement. Je suis faible assez. Je suis si bonne, bien souvent, que le chagrin des autres me désole : et votre affliction l’emporta sur mon opinion. Mais M. Montoni m’a fort bien démontré la folie que je faisais ; il n’aura point à me la reprocher une seconde fois. Je prétends absolument que vous vous soumettiez à ceux qui connaissent mieux que vous vos intérêts. Je suis bien décidée à ce que vous leur obéissiez en tout.

Émilie aurait été surprise des assertions et de l’éloquence de ce discours, si toutes ses facultés, anéanties du choc qu’elle avait reçu, lui eussent permis d’en entendre un seul mot. Quelle que fût la faiblesse de madame Montoni, elle aurait pu s’épargner le reproche d’une excessive compassion et d’une prodigieuse sensibilité aux peines des autres, surtout à celles d’Émilie. Cette même ambition qui l’avait d’abord engagée à rechercher l’alliance de madame Clairval, était aujourd’hui le motif de la rupture. Son mariage avec Montoni lui exaltait à ses yeux sa propre importance, et conséquemment changeait ses vues pour Émilie.

Émilie était trop affligée pour employer la représentation ou la prière. Quand, à la fin, elle voulut essayer ce dernier moyen, la parole lui manqua, et elle se retira dans sa chambre pour réfléchir, si cela était possible, à un coup si subit et si accablant. Il se passa longtemps avant que ses esprits fussent assez remis pour lui permettre une réflexion ; mais celle qui se présenta fut triste et terrible. Elle jugea que Montoni voulait disposer d’elle pour son propre avantage, et elle pensa que son ami Cavigni était la personne pour laquelle il s’intéressait. La perspective du voyage d’Italie devenait encore plus fâcheuse, quand elle considérait la situation troublée de ce pays, déchiré par des guerres civiles, en proie à toutes les factions, et dans lequel chaque château se trouvait exposé à l’invasion d’un parti opposé. Elle considéra à quelle personne sa destinée allait être commise, à quelle distance elle allait être de Valancourt. À cette idée toute autre image s’évanouit devant elle, et la douleur confondit toutes ses pensées.

Elle passa quelques heures dans cet état de trouble ; et quand on l’avertit pour dîner, elle fit faire ses excuses. Madame Montoni était seule, et les récusa. Émilie et sa tante parlèrent peu pendant le repas. L’une était absorbée dans sa douleur, l’autre gonflée de dépit, à cause de l’absence inattendue de Montoni. Sa vanité était piquée de cette négligence, et la jalousie l’alarmait surtout, sur ce qu’elle regardait comme un engagement mystérieux. Quand on sortit de table et qu’elles furent seules, Émilie reparla de Valancourt ; mais sa tante, aussi insensible à la pitié qu’au remords, devint presque furieuse de ce qu’on mettait en question son autorité et celle de Montoni. Émilie, qui avait évité, avec sa douceur ordinaire, une longue et déchirante conversation, la soutint, et se retira chez elle tout en larmes.

En traversant le vestibule, elle entendit quelqu’un entrer par la grande porte ; elle y jeta rapidement les yeux, crut voir Montoni, et doubla le pas ; mais elle reconnut bientôt la voix chérie de Valancourt.

Émilie, ô mon Émilie ! s’écria-t-il d’un ton qu’étouffait l’impatience, à mesure qu’il avançait et qu’il découvrait les traces du désespoir dans les traits et l’air d’Émilie en pleurs. Émilie ! il faut que je vous parle, dit-il ; j’ai mille choses à vous dire : conduisez-moi quelque part où nous puissions causer en liberté. Vous tremblez ! vous n’êtes pas bien ; laissez-moi vous conduire à un siège.

Il vit une porte ouverte, et prit vivement la main d’Émilie pour l’entraîner dans cet appartement ; mais elle essaya de la retirer, et lui dit avec un sourire languissant : Je suis déjà mieux. Si vous voulez voir ma tante, elle est dans le salon. C’est à vous que je veux parler, mon Émilie, répliqua Valancourt. Grand Dieu ! en êtes-vous déjà à ce point ? Consentez-vous si facilement à m’oublier ? Cette salle ne nous convient point, j’y puis être entendu. Je ne veux de vous qu’un quart d’heure d’attention. — Quand vous aurez vu ma tante, dit Émilie. — J’étais assez malheureux en venant ici, s’écria Valancourt ; ne comblez pas ma misère par cette froideur, par ce cruel refus.

L’énergie avec laquelle il prononça ces mots la toucha jusqu’aux larmes ; mais elle persista à refuser de l’entendre, jusqu’à ce qu’il eût vu madame Montoni. Où est son mari, où est-il, ce Montoni, dit Valancourt d’une voix altérée ? C’est à lui que je dois parler.

Émilie, effrayée des conséquences et de l’indignation qui étincelait dans ses yeux, l’assura d’une voix tremblante que Montoni n’était pas à la maison, et le conjura de modérer son ressentiment. Aux accents entrecoupés de sa voix, les yeux de Valancourt passèrent à l’instant de la fureur à la tendresse. Vous êtes mal, Émilie, dit-il ; ils nous perdront tous deux. Pardonnez-moi si j’ai osé douter de votre tendresse.

Émilie ne s’opposa plus à ce qu’il la conduisît dans un cabinet voisin. La manière dont il avait nommé Montoni lui avait donné de si vives alarmes sur le danger que lui-même pouvait courir, qu’elle ne songea plus qu’à prévenir sa vengeance et ses affreuses suites. Il écouta ses prières avec attention, et n’y répondit qu’avec des regards de désespoir et de tendresse. Il cacha de son mieux ses sentiments pour Montoni, et s’efforça d’adoucir ses terreurs. Elle distingua le voile dont il couvrait son ressentiment, et son apparente tranquillité la troubla encore davantage. Elle parla enfin sur l’inconvénient qu’il y aurait à brusquer une entrevue avec Montoni, et sur l’inconvénient de toute mesure qui pourrait rendre leur séparation sans remède. Valancourt céda à ses remontrances, et ses tendres prières lui arrachèrent la promesse que, quelle que fût l’opiniâtreté de Montoni, jamais il n’userait de violence pour maintenir et conserver ses droits. Ô ! pour l’amour de moi, lui disait Émilie, que la considération de mes souffrances vous détourne d’une vengeance pareille. Pour l’amour de vous, Émilie, répondait Valancourt les yeux remplis de larmes, et fixant sur elle des regards de tendresse et de douleur ; oui, oui, je me vaincrai : mais quoique je vous en aie donné ma parole solennelle, n’attendez pas que je me soumette paisiblement à l’autorité de Montoni. Si je le pouvais, je serais indigne de vous. Cependant, Émilie, combien de temps il peut me condamner à exister loin de vous ! que de temps peut s’écouler avant que vous reveniez en France !

Émilie s’efforça de le calmer par les assurances d’un attachement inviolable : elle lui représenta que dans un an environ elle serait majeure, et que son âge alors la ferait sortir de tutelle. Ces assurances consolaient peu Valancourt : il considérait qu’elle serait alors en Italie, et au pouvoir de ceux dont la puissance sur elle ne cesserait pas avec leurs droits. Il s’efforça pourtant d’en paraître satisfait. Émilie, remise par la promesse qu’elle avait obtenue et par le calme qu’il lui montrait, allait enfin le quitter, quand sa tante entra dans la chambre. Elle lança un coup d’œil de reproche sur sa nièce, qui se retira au même instant, et un de mécontentement et de hauteur sur le malheureux Valancourt.

Ce n’est pas la conduite que j’attendais de vous, monsieur, lui dit-elle ; je ne m’attendais pas à vous revoir dans ma maison, après qu’on vous aurait informé que vos visites ne m’étaient plus agréables. Je pensais encore moins que vous chercheriez à voir clandestinement ma nièce, et qu’elle consentirait à vous recevoir.

Valancourt, voyant qu’il était nécessaire d’établir la justification d’Émilie, assura que l’unique dessein de sa visite avait été de demander un entretien à Montoni. Il en expliqua le motif avec la modération que le sexe, plutôt que le caractère de madame Montoni, pouvait exiger de lui.

Ses prières furent reçues avec aigreur. Elle se plaignit que sa prudence eût cédé à ce qu’elle appelait sa compassion. Elle ajouta qu’elle sentait si bien la folie de sa première condescendance, que, pour en prévenir le retour, elle remettait entièrement cette affaire à M. Montoni seul.

L’éloquence sentimentale de Valancourt lui fit enfin concevoir l’indignité de sa conduite : elle connut la honte, mais non pas le remords. Elle sut mauvais gré à Valancourt de l’avoir réduite à cette situation pénible, et sa haine croissait avec la conscience de ses torts. L’horreur qu’il lui inspirait était d’autant plus forte, que, sans l’accuser, il la forçait de se convaincre elle-même. Il ne lui laissait pas une excuse pour la violence du ressentiment avec lequel elle le considérait. À la fin, sa colère devint telle, que Valancourt se décida à sortir sur-le-champ, pour ne pas perdre sa propre estime dans une réplique peu mesurée. Il fut alors bien assuré qu’il ne devait former aucun espoir sur madame Montoni, et qu’on ne pouvait attendre ni pitié, ni justice d’une personne qui sentait le poids du crime sans l’humilité du repentir.

Il songeait à Montoni avec un égal désespoir. Il était évident que le plan de séparation venait de lui. Il n’était pas probable qu’il abandonnât ses desseins pour des prières ou des remontrances qu’il devait avoir prévues, et contre lesquelles il était préparé. Cependant, fidèle aux promesses qu’avait reçues Émilie, plus occupé de son amour que jaloux de sa propre dignité, Valancourt prit garde à ne point irriter sans nécessité Montoni. Il lui écrivit, non pour lui demander un entretien, mais pour en solliciter la faveur, et il tâcha d’attendre la réponse avec un peu de tranquillité.

Madame Clairval s’en tenait au rôle passif : quand elle avait consenti au mariage de Valancourt, c’était dans la croyance qu’Émilie hériterait de sa tante. Quand le mariage de cette dernière l’eut désabusée de cet espoir, sa conscience l’empêcha de rompre une union presque formée ; mais sa bienveillance n’allait pas jusqu’à faire une démarche qui la décidât entièrement. Elle se félicitait de ce que Valancourt était délivré d’un engagement qu’elle croyait autant au-dessous de lui pour la fortune, que Montoni jugeait cette alliance humiliante pour la beauté d’Émilie. Madame Clairval pouvait être offensée qu’on eût ainsi congédié une personne de sa famille ; mais elle dédaigna d’en exprimer son ressentiment autrement que par son silence.

Montoni, dans sa réponse, assura Valancourt qu’une entrevue ne pouvant ni ébranler la résolution de l’un, ni vaincre les désirs de l’autre, n’aboutirait qu’à une altercation fort inutile ; il jugeait donc à propos de la refuser.

La modération que lui avait recommandée Émilie, et les promesses qu’il lui avait faites, arrêtèrent seules l’impétuosité de Valancourt qui voulait courir chez Montoni, et demander avec fermeté ce qu’on refusait à ses prières. Il se borna à renouveler ses sollicitations, et les appuya de tous les arguments que pouvait fournir une situation comme la sienne. Plusieurs jours se passèrent en représentations d’une part, et en inflexibilité de l’autre. Soit par crainte, soit par honte, ou par la haine qui résultait de ces deux sentiments, Montoni évitait soigneusement l’homme qu’il avait tant offensé ; il n’était ni attendri par la douleur qui se peignait dans les lettres de Valancourt, ni frappé de repentir par les solides raisonnements qu’elles contenaient. À la fin, les lettres de Valancourt furent renvoyées sans être ouvertes. Dans son premier désespoir, il oublia toutes ses promesses, excepté celle d’éviter la violence, et il se rendit au château, déterminé à voir Montoni, à tout mettre en usage pour y parvenir. Montoni s’était fait céler, et quand Valancourt demanda madame et mademoiselle Saint-Aubert, on lui refusa positivement l’entrée. Ne voulant pas engager une querelle avec des domestiques, il partit et revint chez lui dans un état de frénésie ; il écrivit à Émilie ce qui s’était passé, exprima sans restriction les angoisses de son cœur, et la conjura, puisqu’il ne restait que cette ressource, de le recevoir à l’insu de Montoni. À peine eut-il envoyé la lettre que sa passion se calma : il comprit la faute qu’il avait commise, en augmentant les chagrins d’Émilie par le trop fidèle tableau de ses peines ; il eût donné la moitié du monde pour recouvrer son imprudente lettre. Émilie néanmoins fut préservée de la douleur qu’elle aurait pu en recevoir. Madame Montoni avait ordonné qu’on lui portât les lettres pour sa nièce : elle lut celle-ci, elle y vit avec colère la manière dont Valancourt y traitait Montoni ; elle exhala son ressentiment, et mit enfin la lettre au feu.

Montoni pendant ce temps, toujours plus impatient de quitter la France, pressait les préparatifs de ses gens, et terminait à la hâte tout ce qui pouvait lui rester à faire. Il garda le plus profond silence sur les lettres où Valancourt, désespérant d’obtenir plus, et modérant la passion qui l’avait fait sortir de la règle, sollicitait seulement la permission de dire adieu à Émilie. Mais quand Valancourt apprit qu’elle allait partir sous peu de jours, et qu’on avait décidé qu’il ne la verrait plus, il perdit toute prudence ; et dans une seconde lettre il proposa à Émilie de former un mariage secret. Cette lettre fut livrée à madame Montoni, et la veille du départ arriva sans que Valancourt eût reçu une seule ligne de consolation, ou le moindre espoir d’une dernière entrevue.

Cependant Émilie était abîmée dans cette espèce de stupeur où des malheurs subits et sans remède peuvent quelquefois plonger l’esprit. Elle aimait Valancourt avec la plus tendre affection ; elle s’était accoutumée longtemps à le regarder comme l’ami et le compagnon de sa vie entière ; elle n’avait pas une idée de bonheur à laquelle son idée ne fût jointe. Quelle devait donc être sa douleur au moment d’une séparation si prompte, peut-être éternelle, et à un éloignement où les nouvelles de leur existence pourraient à peine leur parvenir, et cela pour obéir aux volontés d’un étranger, à celles d’une personne qui récemment encore provoquait leur mariage ? Vainement essayait-elle de surmonter sa douleur, et de se résigner à un malheur inévitable. Le silence de Valancourt l’affligeait encore plus qu’il ne la surprenait, puisqu’elle ne l’attribuait point à sa véritable cause ; mais quand, à la veille de quitter Toulouse, elle n’entendit point dire qu’il lui fût permis de prendre congé d’elle, sa douleur l’emporta, et malgré sa résolution, elle demanda à madame Montoni si cette consolation lui avait été refusée. Sa tante l’en assura, et elle ajouta même, qu’après l’insolence de sa conduite dans leur dernière conversation, et la persécution que M. Montoni avait soufferte de ses épîtres, aucune prière ne la ferait obtenir.

Si le chevalier eût attendu de nous cette faveur, dit-elle, il eût dû se comporter différemment. Il devait attendre patiemment que nous fussions disposés à l’accorder ; il ne m’aurait pas accablée de reproches, parce que je persistais à lui refuser ma nièce ; il n’aurait pas excédé M. Montoni, qui ne jugeait pas convenable d’entrer en discussion sur un pareil enfantillage. Sa conduite a été dans tout ceci extrêmement déplacée et présomptueuse : je désire qu’on ne me prononce jamais son nom, et que vous nous délivriez de ces ridicules tristesses, de ces soupirs, de ces airs sournois, qui feraient croire que vous êtes prête à fondre en larmes ; soyez comme tout le monde : votre silence ne cache pas votre chagrin à ma pénétration, je vois bien que vous êtes prête à pleurer dans ce moment, quoique je vous en reprenne ; oui, dans ce moment même, en dépit de ma défense.

Émilie, qui s’était tournée pour cacher ses larmes, quitta la chambre pour en verser abondamment : elle passa la journée dans un serrement de cœur que peut-être elle n’avait pas encore connu. Quand elle se retira le soir, elle resta sur la chaise où elle s’était jetée, et y demeura longtemps encore après que toute la maison fut abandonnée au sommeil. Elle ne pouvait se départir de l’idée qu’elle avait quitté Valancourt pour ne plus le voir : la longueur du voyage qu’elle allait commencer, l’incertitude de son retour, les injonctions qu’elle avait reçues, et qui suffisaient pour justifier ses craintes, n’en étaient pourtant pas les seuls motifs ; elle y joignait une impression, qu’elle croyait un pressentiment, et ne doutait pas qu’elle ne quittât Valancourt pour toujours ; la distance qui les allait séparer n’effrayait pas moins son imagination. Les Alpes, ces redoutables barrières ! les Alpes allaient s’élever, d’immenses pays s’étendre entre les lieux qu’ils allaient habiter. Vivre même sans se voir, dans des provinces voisines, vivre dans le même empire, lui eût paru un vrai bonheur, en comparaison de cette horrible distance.

Son agitation fut si forte, en réfléchissant sur son état et sur l’idée de ne plus voir Valancourt, qu’elle se sentit prête à perdre ses sens ; elle chercha des yeux quelque chose qui la ranimât ; elle vit la fenêtre, et eut assez de force pour l’ouvrir et s’y reposer : l’air ranima ses forces, le clair de la lune, qui tombait sur une longue avenue d’ormes au-dessous d’elle, l’invita à essayer si ses mouvements et le grand air ne calmeraient pas l’irritation de tous ses nerfs. Tout le monde dans le château était couché : Émilie descendit le grand escalier, traversa le vestibule, d’où un passage conduisait au jardin ; elle avance doucement, ne voit personne, ouvre la porte et entre dans l’allée. Émilie marchait avec plus ou moins de vitesse, selon que les ombres la trompaient ; elle croyait voir quelqu’un dans l’éloignement, et craignait que ce ne fût un espion de madame Montoni. Cependant le désir de revoir ce pavillon où elle avait passé tant de moments heureux avec Valancourt, où elle avait admiré avec lui cette belle plaine du Languedoc, et la Gascogne sa douce patrie, ce désir l’emporta sur la crainte d’être observée, elle alla vers la terrasse qui se prolongeait dans tout le jardin du haut ; elle dominait sur celui du bas, et y communiquait par un escalier de marbre qui terminait l’avenue.

Quand elle fut aux marches, elle s’arrêta pour un moment, et regarda autour d’elle. La distance où elle était du château augmentait l’espèce d’effroi que le silence, l’heure et l’obscurité lui causaient ; mais s’apercevant que rien ne pouvait justifier ses craintes, elle monta sur la terrasse, dont le clair de lune découvrait l’étendue, et montrait le pavillon tout à l’extrémité. Son éloignement du château renouvelant encore ses alarmes, elle s’arrêta pour écouter ; aucun bruit ne se fait entendre. Elle marche vers le pavillon, elle arrive, elle entre ; l’obscurité du lieu n’était pas propre à diminuer sa timidité. Les jalousies étaient ouvertes ; mais des plantes en fleurs garnissaient l’extérieur des fenêtres, et ne laissaient qu’avec peine apercevoir au travers de leurs rameaux le paysage faiblement éclairé.

Émilie s’approcha d’une croisée ; elle ne goûtait ce spectacle qu’autant qu’il servait à lui rappeler plus vivement l’image de Valancourt. Ah ! s’écria-t-elle avec un profond soupir, en se jetant sur une chaise, que de fois nous nous sommes assis en ce lieu ! que de fois nous avons contemplé ce beau point de vue ! Jamais nous ne l’admirerons ensemble ! jamais, jamais peut-être nous ne nous reverrons !

Tout-à-coup la frayeur suspendit ses larmes, elle entendit une voix près d’elle dans le pavillon ; elle fit un cri : mais le bruit se répétant, elle distingua la voix chérie de Valancourt. C’était lui, c’était Valancourt qui la soutenait entre ses bras. Pendant quelques moments l’émotion leur ôta la parole. Émilie ! dit enfin Valancourt en pressant sa main dans les siennes, Émilie ! Il se tut encore, et l’accent avec lequel il avait prononcé son nom, exprimait sa tendresse aussi bien que sa douleur.

Ô mon Émilie ! reprit-il après une longue pause, je vous vois encore, j’entends encore le son de cette voix ! J’ai erré autour de ce lieu, de ces jardins, pendant tant de nuits, et je n’avais qu’un si faible, si faible espoir de vous trouver. C’était la seule chance qui me restât ; grâce au ciel, elle ne m’a pas manqué ; toute consolation ne m’est pas refusée.

Émilie prononça quelques mots sans presque savoir ce qu’elle disait ; elle exprima son inviolable affection, et s’efforça de calmer l’agitation de Valancourt. Quand il fut un peu remis, il lui dit : Je suis venu ici aussitôt après le coucher du soleil ; je n’ai cessé depuis de parcourir les jardins et le pavillon. J’avais abandonné tout espoir de vous voir ; mais je ne pouvais me résoudre à m’arracher d’un lieu où j’étais si près de vous ; je serais probablement resté jusqu’à l’aurore autour de ce château. Oh ! que les moments s’écoulaient avec lenteur, et cependant que d’émotions diverses, quand je croyais entendre des pas, quand j’imaginais que vous approchiez, et quand je ne saisissais qu’un morne et effrayant silence ! Mais quand vous avez ouvert le pavillon, l’obscurité m’empêchait de distinguer avec certitude si c’était ma bien-aimée. Mon cœur battait si fortement d’espérance et de crainte, que je ne pouvais parler. À l’instant où j’ai entendu les accents plaintifs de votre voix, mes doutes se sont évanouis, mais non pas mes craintes, jusqu’au moment où vous avez parlé de moi. Dans l’excès de mon émotion, je n’ai point pensé à l’effroi que j’allais vous causer ; je ne pouvais plus me taire, Ô Émilie ! en des moments comme ceux-ci la joie et la douleur luttent avec tant de puissance, que le cœur peut à peine en supporter le combat.

Le cœur d’Émilie sentait cette vérité ; mais la joie de revoir Valancourt au moment même qu’elle se désolait d’en être à jamais séparée, se confondit bientôt avec la douleur, quand la réflexion lui revint, et que son imagination anticipa sur l’avenir. Elle travaillait à recouvrer le calme et la dignité d’âme qui lui étaient nécessaires pour soutenir une dernière entrevue. Valancourt ne pouvait se modérer, les transports de sa joie se changèrent subitement en ceux du désespoir ; il exprima avec le langage le plus passionné l’horreur de la séparation et le peu d’apparence d’une réunion possible. Émilie pleurait en silence, en l’écoutant ; elle tâchait de contenir son affliction, et d’adoucir celle de son amant. Elle lui présentait tout ce qui pouvait ressembler à l’espérance ; mais l’énergie de ses craintes découvrant bientôt les tendres erreurs dont elle voulait le flatter, et se flatter elle-même, il écartait des illusions trop frivoles pour être adoptées par la raison.

Vous me quittez, lui disait-il, vous allez dans une terre étrangère ! À quelle distance ? Vous allez trouver de nouvelles sociétés, de nouveaux amis, de nouveaux admirateurs ; on s’efforcera de me faire oublier, on vous préparera à de nouveaux liens. Comment puis-je savoir cela, et ne pas sentir que vous ne reviendrez plus pour moi, que jamais vous ne serez à moi ? Sa voix fut étouffée par ses soupirs.

— Vous croyez donc, dit Émilie, que l’affliction que j’éprouve vienne d’une affection légère et momentanée ? vous le croyez ?

— Souffrir ! interrompit Valancourt, souffrir pour moi ! ô Émilie, qu’elles sont douces, qu’elles sont amères ces paroles ! Je ne dois pas douter de votre constance ; et pourtant, telle est l’inconséquence du véritable amour, il est toujours prêt à accueillir le soupçon ; lors même que la raison le réprouve, il voudrait toujours une assurance nouvelle. Je renais à la vie, comme si je l’apprenais pour la première fois, quand vous me dites que je vous suis cher ; dès que je ne vous entends plus, je retombe dans le doute, et je m’abandonne à la défiance. Puis, paraissant se recueillir, il s’écria : Que je suis coupable de vous tourmenter ainsi dans ce moment, moi qui devrais vous consoler et vous soutenir !

Cette réflexion attendrit singulièrement Valancourt ; mais bientôt, revenant à la crainte, il ne sentit plus que pour lui-même, et déplora l’horreur de la séparation. Sa voix et ses paroles étaient si passionnées, qu’Émilie ne pouvant plus contenir sa propre douleur, cessa de réprimer la sienne. Valancourt, dans ces déchirements d’amour et de pitié, perdit le pouvoir et presque la volonté de maîtriser son agitation. Dans l’intervalle de ses soupirs convulsifs, il recueillit les larmes d’Émilie avec ses lèvres ; puis, il lui disait avec cruauté, que jamais peut-être elle ne pleurerait plus pour lui. Il essaya ensuite de parler avec plus de calme, et ne put que s’écrier : Ô Émilie ! mon cœur se brisera. Je ne puis, je ne puis vous quitter. À présent je vous vois, à présent je vous tiens dans mes bras. Encore quelques moments, et ce ne sera plus qu’un songe : je regarderai, et je ne vous verrai point : j’essaierai de recueillir vos traits, et l’imagination affaiblira votre image ; j’écouterai vos accents, et ma mémoire même les taira. Je ne puis, non, je ne puis vous quitter. Pourquoi confierions-nous le bonheur de notre vie à la volonté de ceux qui n’ont pas le droit de le détruire, et qui ne peuvent y contribuer qu’en vous donnant à moi ? Ô Émilie ! osez vous fier à votre cœur ! osez être à moi pour toujours ! Sa voix tremblait ; il se tut. Émilie pleurait et gardait le silence. Valancourt lui proposa de se marier à l’instant ; elle quitterait, au point du jour, la maison de madame Montoni, et le suivrait à l’église des Augustins, où un prêtre les attendrait pour les unir.

Émilie se tut encore : le silence avec lequel elle écoutait une proposition que dictaient l’amour et le désespoir, dans un moment où elle était à peine libre de la rejeter, quand son cœur était attendri de la douleur d’une séparation qui pouvait être éternelle, quand sa raison était en proie aux illusions de l’amour et de la terreur, ce silence encourageait les espérances de Valancourt. — Parlez, mon Émilie, lui disait-il avec ardeur, laissez-moi entendre votre voix ; laissez-moi entendre de vous la confirmation de mon destin. Elle restait muette, ses joues étaient glacées, ses sens étaient prêts à défaillir ; cependant, elle n’en perdit pas l’usage. L’imagination troublée de Valancourt se la représentait mourante. Il l’appelait par son nom, se levait pour aller demander du secours au château, et se rappelant sa situation, il frémissait de sortir et de la quitter un seul instant.

Après quelques moments elle fit un long soupir, et revint à la vie. Le combat qu’elle avait souffert entre l’amour et le devoir, sa soumission à la sœur de son père, sa répugnance à un mariage clandestin, la crainte d’un embarras inextricable, la misère et le repentir dans lesquels elle pouvait plonger l’objet de son affection, tant d’intérêts puissants étaient trop forts pour un esprit énervé par la tristesse, et sa raison était demeurée en suspens. Mais le devoir et la sagesse, quelque pénible qu’eût été le débat, triomphèrent à la fin de la tendresse et de ses noirs pressentiments. Elle redoutait, surtout, d’ensevelir Valancourt dans l’obscurité, et les vains regrets qui seraient, ou lui paraissaient devoir être la conséquence certaine d’un mariage dans leur position. Elle se comporta sans doute avec une grandeur d’âme peu commune, quand elle résolut d’éprouver un malheur présent, plutôt que de provoquer un malheur futur.

Elle s’expliqua avec une candeur qui prouvait bien à quel point elle l’estimait et l’aimait, et elle lui devint, s’il était possible, encore plus chère que jamais. Elle lui exposa tous ses motifs de refus. Il réfuta, ou plutôt contredit tous ceux qui ne regardaient que lui ; mais ils l’appelèrent à de tendres considérations sur elle-même, que la fureur de la passion et du désespoir lui avait fait oublier. Ce même amour, qui lui faisait proposer une union secrète et immédiate, l’obligeait alors d’y renoncer. La victoire coûtait trop à son cœur ; il s’efforçait de se calmer, en considération d’Émilie, mais il ne pouvait dissimuler tout ce qu’il souffrait. Émilie, dit-il, il faut que je vous quitte, et je sais bien que c’est pour toujours.

Des sanglots convulsifs l’interrompirent, et tous deux pleurèrent en silence. Se rappelant enfin le danger d’être découverts et l’inconvénient de prolonger une entrevue qui l’exposerait à la censure, Émilie rassembla son courage, et prononça le dernier adieu.

Restez, disait Valancourt, restez, je vous en conjure ; j’ai mille choses à vous dire. L’agitation de mon esprit ne m’a permis que de vous parler de ce qui l’occupe : j’ai négligé de vous communiquer un soupçon important ; j’ai craint de me montrer peu généreux, et de paraître avoir uniquement le dessein de vous alarmer pour vous soumettre à ma proposition.

Émilie fort agitée, ne quitta pas Valancourt ; mais elle le fit sortir du pavillon : ils se promenèrent sur la terrasse, et Valancourt continua.

Ce Montoni, j’ai entendu des bruits étranges à son sujet. Êtes-vous certaine qu’il est de la famille de madame Quesnel, et que sa fortune est ce qu’elle paraît être ?

— Je n’ai pas de raisons pour en douter, reprit Émilie avec crainte ; je suis sûre du premier point, je n’ai aucun moyen de juger de l’autre, et je vous prie de me dire tout ce que vous en savez.

— Je le ferai sûrement ; mais cette information est très imparfaite et très peu satisfaisante. Le hasard m’a fait rencontrer un Italien qui parlait à quelqu’un de ce Montoni : ils parlaient de son mariage, et l’Italien disait que si c’était celui qu’il imaginait, madame Chéron ne se trouverait pas fort heureuse. Il continua d’en parler avec très peu de considération, mais en termes très généraux, et donna quelques ouvertures sur son caractère, qui excitèrent ma curiosité. Je hasardai quelques questions ; il fut réservé dans ses réponses, et après avoir hésité quelque temps, il avoua que Montoni, d’après le bruit public, était un homme perdu quant à la fortune et à la réputation, il dit quelque chose d’un château que possède Montoni au milieu des Apennins, et de quelques circonstances relatives à son premier genre de vie : je le pressai d’autant plus ; mais le vif intérêt que je mettais à mes questions fut, je crois, trop visible, et l’alarma. Aucune prière ne put le déterminer à m’expliquer les circonstances auxquelles il avait fait allusion, ou à m’en dire davantage sur Montoni : je lui observai que, si Montoni possédait un château dans les Apennins, cela semblait indiquer quelque naissance et balancer la supposition de sa ruine. Il secoua la tête et fit un geste très significatif ; mais il ne me répondit point.

L’espérance d’en tirer quelque chose de plus positif me retint auprès de lui fort longtemps ; je revins plusieurs fois à la charge ; mais l’Italien s’enveloppa de la plus entière réserve : il me dit que ce qu’il avait rapporté n’était que le résultat d’un bruit vague ; que la haine et la malignité forgeaient souvent de semblables histoires, et qu’il y fallait peu compter. Je fus contraint de renoncer à en apprendre davantage, puisque l’Italien semblait alarmé des conséquences de son indiscrétion : il me fallut rester dans mon incertitude sur un sujet où l’incertitude est presque insupportable. Songez, mon Émilie, à ce que je dois souffrir ; je vous vois partir pour une terre étrangère, avec un homme d’un caractère aussi suspect que l’est celui de ce Montoni : mais je ne veux pas vous alarmer sans nécessité ; il est possible, comme l’a dit l’Italien, que ce Montoni ne soit pas celui dont il parlait, et pourtant, Émilie, réfléchissez encore avant que de vous confier à lui. Oh ! je ne devrais plus vous parler. J’oublie, je le sens, toutes les raisons qui m’ont fait tout à l’heure abandonner mes espérances et renoncer au désir de vous posséder à l’instant.

Valancourt se promenait à grands pas sur la terrasse, pendant qu’Émilie, appuyée sur la balustrade, s’abîmait dans une profonde rêverie. L’ouverture qu’elle venait de recevoir l’alarmait plus que peut-être elle ne l’aurait dû, et renouvelait son combat intérieur. Elle n’avait jamais aimé Montoni. Le feu de ses yeux, l’assurance de ses regards, son orgueil, sa fière hardiesse, la profondeur de ses ressentiments, que des occasions, même légères l’avaient mise dans le cas de développer, étaient autant de circonstances qu’elle n’avait jamais observées sans émotion ; et l’expression ordinaire de ses traits l’avait toujours frappée de crainte. Elle croyait de plus en plus qu’il était le Montoni sur lequel l’Italien avait jeté des soupçons. La pensée de se trouver sous sa puissance absolue, au milieu d’une terre étrangère, lui semblait affreuse ; mais la crainte n’était pas le seul motif qui l’engageât à un mariage précipité. Le plus tendre amour avait déjà plaidé pour son amant, et n’avait pu, dans son opinion, l’emporter sur le devoir, sur l’intérêt de Valancourt lui-même, et sur la délicatesse qui la faisait répugner à une union clandestine. Il ne fallait donc pas attendre que la terreur fît plus que n’avait fait ensemble et le chagrin et l’amour ; mais cette terreur rendit aux motifs déjà repoussés toute leur énergie, et rendit une seconde victoire nécessaire. Valancourt, dont les craintes pour Émilie devenaient plus fortes à mesure qu’il en pesait les raisons, ne pouvait atteindre à cette seconde victoire. Il croyait voir le plus clairement du monde que ce voyage d’Italie plongerait Émilie dans un labyrinthe de maux. Il était résolu à s’y opposer avec persévérance, et à en obtenir d’elle un titre pour devenir son légitime protecteur.

Émilie, dit-il avec ardeur et solennité, ce moment n’est pas celui des scrupules ; ce n’est pas celui de calculer des incidents frivoles et secondaires, relativement à notre futur bonheur. Je vois maintenant mieux que jamais quels dangers vous allez courir avec un homme du caractère de Montoni. Les ouvertures de l’Italien donnaient beaucoup à craindre, mais moins encore que la physionomie de Montoni et que l’idée qu’elle m’a donnée de lui. Je pense y lire dans ce moment tout ce qu’on pourrait avoir dit à son sujet. C’est lui, c’est certainement lui dont l’Italien m’a parlé ; je n’en puis douter, et je vous conjure, pour votre intérêt et pour le mien, de prévenir des malheurs que je frémis de prévoir. Ô Émilie ! souffrez que ma tendresse, que mes bras vous en arrachent ; donnez-moi le droit de vous défendre.

Émilie soupira. Valancourt continua de la solliciter, de la presser avec toute l’énergie qu’inspirent et l’amour et la crainte. Mais comme son imagination lui avait grossi les dangers qu’elle pouvait courir, les brouillards qui l’enveloppaient s’étant dissipés, elle reconnut l’exagération dont sa raison avait été dupe, elle considéra que rien ne prouvait que Montoni fût la personne dont avait parlé l’étranger : que même, s’il l’était, l’Italien n’avait parlé de son caractère et de sa ruine que sur de simples rapports. La physionomie de Montoni servait bien, il est vrai, à accréditer de pareils bruits ; mais ce n’était pas un motif pour les admettre. Probablement elle n’eût pas fait ces réflexions avec tant de précision, à ce moment, si les terreurs de Valancourt, en exagérant les dangers, ne l’eussent pas engagée à écarter les prestiges de sa passion. Mais tandis qu’elle s’efforçait avec la plus douce manière de le tirer d’une erreur, elle le plongeait dans une autre. Sa voix, sa figure prirent l’expression du plus affreux désespoir. Émilie, dit-il, ce moment est le plus amer que j’aie encore passé. Non, vous ne m’aimez pas ; non, vous ne pouvez pas m’aimer : il vous serait impossible de raisonner avec ce sang-froid, avec ce calme, si vous m’aimiez. Moi, je suis déchiré de douleur à l’idée de notre séparation, et des malheurs qui peuvent en être la suite. Il n’est pas de hasards que je ne voulusse affronter pour vous y soustraire, pour vous sauver. Non, Émilie, non, vous ne m’aimez pas.

Nous avons peu de moments à donner aux récriminations et aux serments, dit Émilie en s’efforçant de cacher son émotion ; si vous êtes encore à apprendre combien vous m’êtes cher, et combien vous le serez éternellement à mon cœur, aucune assurance de ma part ne saurait vous en convaincre.

Ces derniers mots expirèrent sur ses lèvres, et ses larmes coulèrent abondamment. Ces paroles et ces larmes portèrent encore une fois, et plus fortement que jamais, la conviction de son amour à l’âme de Valancourt. Il ne pouvait que s’écrier : Émilie ! Émilie ! et pleurer sur sa main, qu’il pressait de ses lèvres. Après quelques moments, elle se releva de cet abandon de tristesse et lui dit : Il faut que je vous quitte, il est tard ; on pourrait, dans le château, s’apercevoir de mon absence. Pensez à moi, aimez-moi quand je serai loin d’ici. Ma confiance sur ce point fera toute ma consolation.

Penser à vous ! vous aimer ! s’écria Valancourt.

Essayez de modérer ces transports, dit Émilie, pour l’amour de moi, essayez-le pour l’amour de vous !

Oui, pour l’amour de moi, dit Émilie d’une voix tremblante ; je ne puis pas vous laisser dans cet état.

Eh bien ! ne me laissez pas, dit Valancourt avec vivacité : pourquoi nous quitter ou du moins nous quitter pour plus longtemps que jusqu’au point du jour ?

Il m’est impossible, reprit Émilie, il m’est impossible de soutenir de pareils coups ; vous me déchirez le cœur : mais jamais je ne consentirai à cette mesure imprudente et précipitée.

Si nous pouvions disposer du temps, mon Émilie, elle ne serait pas ainsi précipitée : il faut nous soumettre aux circonstances.

Oui, sans doute, il faut nous y soumettre, dit Émilie. Je vous ai déjà ouvert mon cœur : mes forces sont épuisées. Vous cédiez à mes objections jusqu’au moment où votre tendresse vous a suggéré ces vaines terreurs, qui nous ont fait tant de mal à tous deux. Épargnez-moi ; ne m’obligez pas à répéter les raisons que je vous ai déjà expliquées.

Vous épargner, s’écria Valancourt ! Je suis un misérable ; je ne sentais que ma douleur. Moi, qui devrais avoir montré un courage mâle ; moi, qui aurais dû vous soutenir ; moi ! j’ai augmenté vos peines par la conduite d’un faible enfant. Pardonnez-moi, Émilie ; songez au désordre de mon esprit en ce moment, où je vais quitter tout ce qui m’est cher ; pardonnez-moi. Quand vous serez partie, je me souviendrai avec remords de tout ce que je vous ai fait souffrir ; je désirerai vainement de vous voir, ne fût-ce qu’un seul instant, pour adoucir votre douleur.

Ses larmes encore interrompirent sa voix. Émilie pleura avec lui. Je me montrerai plus digne de votre amour, dit Valancourt à la fin ; je ne prolongerai pas ces moments. Mon Émilie, mon unique bien ; mon Émilie, ne m’oubliez jamais : Dieu sait quand nous nous rejoindrons. Je vous confie à la Providence. Ô mon Dieu ! ô mon Dieu ! protégez-la, bénissez-la.

Il serra sa main contre son cœur. Émilie tomba presque sans vie sur son sein. Ils ne pleuraient plus : ils ne se parlaient pas. Valancourt alors commandant à son désespoir, essaya de la consoler et de lui rendre l’assurance. Mais elle paraissait hors d’état de le comprendre, et un soupir qu’elle exhalait par intervalle prouvait seulement qu’elle n’était pas évanouie.

Il la soutenait en marchant lentement vers le château, pleurant et parlant toujours. Elle ne répondait que par des soupirs. Arrivés enfin à la porte qui terminait l’avenue, elle sembla se retrouver elle-même ; et regardant autour d’elle, elle aperçut combien ils étaient près du château. C’est ici qu’il faut nous quitter, dit-elle en s’arrêtant ! Pourquoi prolonger ces moments ? Rendez-moi le courage, dont j’ai si grand besoin.

Valancourt fit un effort pour composer ses traits. Adieu, dit-il d’une voix tendre et composée ; croyez que nous nous rejoindrons, que nous nous rejoindrons pour notre mutuel bonheur ! que nous nous rejoindrons pour ne jamais nous séparer ! La voix lui manqua ; mais la recouvrant bientôt, il poursuivit d’un ton plus ferme : Vous ne concevez pas ce que je souffrirai jusqu’à ce que j’aie de vos nouvelles. Je ne perdrai aucune occasion de vous faire parvenir mes lettres ; mais je frémis de penser combien peu elles vous parviendront. Fiez-vous à moi, ô Émilie ! pour vous, pour votre repos qui m’est si cher, je m’efforcerai de soutenir cette absence avec courage ! Ô combien peu j’en ai montré ce soir !

Adieu, dit Émilie d’une voix languissante ; quand vous serez parti, je me souviendrai de mille choses que j’avais à vous dire. Et moi ! de tant, de tant de choses, reprit Valancourt ! je ne vous ai jamais quittée sans me souvenir aussitôt d’une question, d’une prière, d’une circonstance relative à mon amour, que je brûlais de vous communiquer, et j’étais désolé de ne le pouvoir plus. Ô Émilie ces traits que je contemple à présent, dans un moment seront éloignés de mes regards, et tous les efforts de mon imagination ne pourront me les retracer avec assez d’exactitude. Ô quelle différence infinie entre ce moment et celui qui va le suivre ! Maintenant je suis en votre présence, Je puis vous voir : alors tout ne sera plus qu’un vide effrayant ; et je serai un pauvre exilé, banni de son unique asile.

Valancourt encore la pressa contre son cœur, et l’y tint en silence en la baignant de larmes. Les larmes vinrent aussi soulager l’oppression d’Émilie. Ils se dirent adieu, gémirent un moment, et se séparèrent. Valancourt semblait faire un effort pour s’éloigner. Il traversa précipitamment l’avenue ; et Émilie qui marchait lentement vers le château, entendit ses pas pressés. Elle en écouta les sons qui s’affaiblissaient à chaque instant. Le calme mélancolique de la nuit cessa enfin d’en être interrompu. Elle se hâta de gagner sa chambre pour y chercher le repos : mais, hélas ! il avait fui loin d’elle, et son malheur ne lui permettait plus de le goûter.

CHAPITRE III.

Les voitures furent de bonne heure à la porte. Le fracas des domestiques qui allaient, venaient et se heurtaient dans les galeries, tirèrent Émilie d’un sommeil fatigant. Son esprit agité lui avait présenté toute la nuit les plus effrayantes images et l’avenir le plus sombre. Elle s’efforça de bannir ces sinistres impressions ; mais elle passait d’un mal imaginaire à la certitude d’un mal réel. Se rappelant qu’elle avait quitté Valancourt, et peut-être pour toujours, son cœur s’affaiblissait à mesure que la mémoire se ranimait en elle. Elle essaya d’écarter les tristes présages de son imagination, et de concentrer sa douleur, qu’elle ne pouvait vaincre ; ces efforts répandaient sur son maintien une expression de résignation douce, comme un voile léger rend une beauté plus touchante tout en lui dérobant quelques traits. Mais madame Montoni ne remarqua que son extraordinaire pâleur, et lui en fit de vifs reproches ; elle dit à sa nièce qu’elle s’était livrée à des regrets d’enfant, qu’elle la priait de garder un peu mieux le décorum, et de ne pas laisser voir qu’elle ne pouvait renoncer à un attachement peu convenable. Les joues pâles d’Émilie se colorèrent d’un vif incarnat, mais sa rougeur était celle de l’orgueil ; elle ne fit aucune réponse. Bientôt après Montoni vint déjeuner ; il parla peu, et parut impatient de partir.

Les fenêtres de la salle s’ouvraient sur le jardin. Émilie, en y passant, reconnut la place où, la nuit précédente, elle avait quitté Valancourt ; ce souvenir déchira son cœur, et elle détourna promptement la vue. Les équipages étant enfin disposés, les voyageurs montèrent en voiture. Émilie eût laissé le château sans éprouver un seul regret, si Valancourt n’eût habité dans le voisinage.

D’une petite éminence elle regarda les longues plaines de Gascogne et les sommets irréguliers des Pyrénées qui s’élevaient au loin sur l’horizon, et qu’éclairait le soleil levant. Montagnes chéries, disait-elle en elle-même, que de temps s’écoulera avant que je vous revoie ! que de malheurs, dans cet intervalle, pourront aggraver ma misère ! Oh ! si je pouvais être certaine que je reviendrai jamais, et que Valancourt vivra un jour pour moi, je partirais en paix ! Il vous verra, il vous contemplera, lorsque moi, je serai loin d’ici.

Les arbres qui bordaient la route, et formaient une ligne de perspective avec les lointains prolongés, étaient près d’en ôter la vue ; mais les montagnes bleues se distinguaient encore à travers le feuillage, et Émilie ne quitta pas la portière qu’elle ne les eût absolument perdues de vue.

Un autre objet bientôt s’empara de son attention. Elle avait à peine remarqué un homme qui marchait le long du chemin, avec un chapeau rabattu, mais orné d’un plumet militaire. Au bruit des roues il se retourna ; elle reconnut Valancourt. Il fit un signe, s’approcha de la voiture, et par la portière lui mit une lettre dans la main. Il s’efforça de sourire à travers le désespoir qui se peignait sur son visage ; ce sourire sembla imprimé pour jamais dans l’âme d’Émilie ; elle s’élança à la portière, et le vit sur un petit tertre, appuyé contre de grands arbres qui l’ombrageaient. Il suivit des yeux la voiture, et tendit les bras ; elle continua de le regarder jusqu’à ce que l’éloignement eût effacé ses traits, et que la route, en tournant, l’eût absolument privée de le voir.

On s’arrêta à un château pour y prendre le signor Cavigni, et les voyageurs suivirent les plaines du Languedoc. Émilie était reléguée, sans égards, avec la femme de chambre de madame Montoni, dans la seconde voiture. La présence de cette fille l’empêcha de lire la lettre de Valancourt ; elle ne voulait pas exposer l’émotion qu’elle en recevrait à l’observation de personne. Néanmoins, tel était son désir de savourer ce dernier adieu, que sa main tremblante fut mille fois au moment d’en rompre le cachet.

On arriva à un village où l’on prit des relais sans descendre, et ce ne fut qu’à l’heure du dîner qu’Émilie put ouvrir sa lettre. Elle n’avait jamais douté des sentiments de Valancourt ; mais la nouvelle assurance qu’elle en recevait rendit quelque repos à son cœur. Elle arrosa cette lettre des larmes de la tendresse ; elle la mit à part pour la lire quand elle serait trop accablée, et s’occuper de lui moins douloureusement qu’elle n’avait fait depuis leur séparation. Après plusieurs détails qui l’intéressaient vivement, parce qu’ils exprimaient son amour, il la suppliait de penser toujours à lui, au coucher du soleil. Nos pensées se réuniront alors, lui disait-il : je quitterai le coucher du soleil avec impatience ; je jouirai de cette pensée, que vos yeux se fixent alors sur les mêmes objets que les miens, et que nos cœurs s’entendent. Vous ne savez pas, Émilie, la consolation que je me promets de ces doux moments ; mais je me flatte que vous l’éprouverez à votre tour.

Il est inutile de dire avec quelle émotion Émilie attendit toute la soirée le coucher du soleil : elle le vit décliner sur des plaines à perte de vue, elle le vit descendre et s’abaisser sur les lieux que Valancourt habitait. Après ce moment, son esprit fut plus calme et plus résigné ; depuis le mariage de Montoni et de sa tante, elle ne s’était pas encore sentie si tranquille.

Pendant plusieurs jours, les voyageurs traversèrent le Languedoc : ils entrèrent en Dauphiné. Après quelque trajet dans les montagnes de cette province romantique, ils quittèrent leurs voitures, et commencèrent à monter les Alpes. Ici, des scènes si sublimes s’offrirent à leurs yeux, que les couleurs du langage ne devraient pas oser les peindre. Ces nouvelles, ces étonnantes images occupèrent à tel point Émilie, qu’elles écartèrent quelquefois l’idée constante de Valancourt. Plus souvent elles la rappelaient, elles ramenaient à son souvenir la vue des Pyrénées, qu’ils avaient admirées ensemble, et dont elle croyait alors que rien ne surpassait la beauté. Combien de fois elle désira de lui communiquer les sensations nouvelles dont ce spectacle la remplissait, et qu’il aurait pu partager ! Quelquefois, elle se plaisait à chercher les remarques qu’il eût faites, et se le figurait présent. Elle semblait s’être élevée dans un autre monde ; des idées nobles et grandes donnaient à son âme, à ses affections un sublime essor.

Avec quelles émotions vives et tendres elle s’unit aux pensées de Valancourt, à l’heure du soleil couchant : elle errait parmi les Alpes, et contemplait ce disque glorieux qui se perdait au milieu de leurs sommets : ses dernières teintes mouraient sur leurs pointes de neige, et ce théâtre s’enveloppait seulement d’une majestueuse obscurité ; et quand la dernière nuance fut éteinte, Émilie détourna ses yeux de l’occident avec le regret mélancolique qu’on éprouve au départ d’un ami. L’impression singulière que le voile de la nuit répandait en se développant, était encore augmentée par les bruits sourds qu’on n’entend jamais, à moins que les ténèbres ne fixent l’attention, et qui rendent le calme général encore plus imposant : c’est le mouvement des feuilles, le dernier souffle du vent frais qui s’élève au soleil couchant, ou le murmure des torrents éloignés.

Pendant les premiers jours de ce voyage à travers les Alpes, la scène présentait le mélange surprenant des déserts et des habitations, de la culture et des friches. Au bord d’effrayants précipices, dans le creux de ces rochers, au-dessous desquels on voyait flotter les nuages, on découvrait des villages, des clochers, des monastères. De verts pâturages, de riches vignobles nuançaient leurs teintes, au pied de rocs perpendiculaires, dont les pointes de marbre ou de granit se couronnaient de bruyères, ou ne montraient que des roches massives entassées les unes sur les autres, terminées par des monceaux de neige, et d’où s’élançaient les torrents qui grondaient au fond de la vallée.

La neige n’était pas encore fondue sur les hauteurs du Mont-Cénis, que les voyageurs traversèrent ; mais Émilie en observant le lac de glace, et la vaste plaine qu’entouraient ces rocs brisés, se représenta facilement la beauté dont ils s’orneraient, quand la neige aurait disparu.

En descendant du côté de l’Italie, les précipices devinrent plus effroyables, les aspects plus sauvages, plus majestueux ; Émilie ne se lassait point de regarder les sommets neigeux des montagnes aux différentes époques du jour : ils rougissaient avec la lumière du matin, et s’enflammaient à midi ; le soir, ils se revêtaient de pourpre ; les traces de l’homme ne se reconnaissaient qu’à la simple flûte du berger, au cor du chasseur, ou à l’aspect d’un pont hardi jeté sur le torrent, pour emporter le chasseur sur les pas du chamois fugitif.

En voyageant au-dessus des nuages, Émilie observait avec un silence respectueux leurs immenses surfaces qui roulaient au-dessous d’elle ; quelquefois ils couvraient toute la scène, et paraissaient comme un monde dans le chaos ; d’autres fois, ils dégageaient leurs masses, et permettaient de saisir des aperçus du paysage : on voyait le torrent, dont le fracas assourdissant et toujours entendu, faisait retentir les cavernes ; on voyait les rochers et leurs sommets de glace, les noires forêts de sapins, qui descendaient jusqu’au milieu des montagnes. Mais qui pourrait décrire le ravissement d’Émilie, lorsqu’en sortant d’une mer de vapeurs, elle découvrit, pour la première fois, l’Italie ! Du bord d’un de ces précipices affreux et menaçants du Mont-Cénis, qui gardent l’entrée de ce pays enchanteur, elle promena ses regards à travers les nuages qui flottaient encore à ses pieds ; elle vit les riches vallées du Piémont, les plaines de la Lombardie, se perdre dans un lointain confus.

La grandeur des objets qui l’environnèrent tout-à-coup ; la région de montagnes qui semblaient s’accumuler ; les profonds précipices qui se creusaient sous ses pieds ; les touffes de noire verdure, dont les sapins et les chênes tapissaient ces abîmes ; les torrents tumultueux dont les chutes rapides élevaient un nuage de brouillards, ou formaient des mers de glace : tout prenait un caractère sublime, en contrastant avec le repos, et la beauté de l’Italie ; cette belle plaine dont les bornes étaient celles de l’horizon, en relevait encore l’éclat par ses teintes bleues, et le ciel et la terre semblaient s’unir.

Madame Montoni n’était qu’effrayée, en regardant les précipices au bord desquels les porteurs couraient avec autant de légèreté que de vitesse, et bondissaient comme des chamois ; Émilie en frissonnait aussi : mais ses craintes étaient mêlées de tant de ravissement, d’admiration, d’étonnement et de respect, qu’elle n’avait jamais rien éprouvé de semblable.

Les porteurs s’arrêtèrent pour reprendre haleine, et les voyageurs s’assirent sur la pointe d’un rocher. Montoni et Cavigni renouvelèrent une dispute, sur le passage d’Annibal à travers les Alpes ; Montoni prétendait qu’il était entré par le Mont-Cénis, et Cavigni soutenait que c’était par le Mont Saint-Bernard ; cette contestation présenta à l’imagination d’Émilie, tout ce qu’il avait dû souffrir dans cette hardie et périlleuse aventure. Elle voyait ses vastes armées se glissant dans les défilés, et gravissant des pointes de rochers : la nuit, ces montagnes étaient brillantes de feux, ou éclairées de flambeaux, que le général faisait allumer en poursuivant son infatigable marche ; elle voyait resplendir les armes dans l’obscurité profonde des nuits ; elle voyait scintiller les casques et les hausse-cols ; elle voyait flotter les bannières sur les voiles du crépuscule. De temps à autre, le son d’une trompette éloignée faisait retentir les échos d’un vallon, et ce signal était répondu par le frappement subit de toutes les armes ; elle voyait avec horreur les montagnards postés sur les plus hauts escarpements, assaillir les troupes avec des masses de roche ; les soldats et les éléphants tombaient au fond des précipices. Elle écoutait le retentissement des rocs qui avait dû suivre leur chute, et ses terreurs imaginaires cédant à de plus réelles, elle frémissait de se voir sur le bord des mêmes dangers, dont elle se peignait si vivement la catastrophe.

Madame Montoni, pendant ce temps, regardait l’Italie ; elle contemplait en imagination la magnificence des palais, et la grandeur des châteaux dont elle allait se trouver maîtresse à Venise et dans l’Apennin ; elle se croyait devenue leur princesse. À l’abri des alarmes qui l’avait empêchée à Toulouse de recevoir toutes les beautés dont Montoni parlait avec plus de complaisance pour sa vanité, que d’égards pour leur honneur ou de respect pour la vérité, madame Montoni projetait des concerts, quoiqu’elle n’aimât pas la musique ; des conversazioni, quoiqu’elle n’eût aucun talent pour la conversation ; elle voulait enfin surpasser par la splendeur de ses fêtes et la richesse de ses livrées, toute la noblesse de Venise. Cette flatteuse rêverie fut pourtant un peu troublée : elle se rappela que le signor son époux, quoiqu’il se livrât à ces occasions, quand elles se présentaient, affichait d’ailleurs un souverain mépris pour la frivole ostentation qui les accompagne. Mais en pensant que son orgueil serait peut-être plus satisfait de déployer son faste au milieu de ses concitoyens et de ses amis, qu’il ne l’aurait été en France, elle continua de se bercer des brillantes illusions qui d’abord l’avaient enchantée.

Les voyageurs, à mesure qu’ils descendaient, voyaient l’hiver faire place à tous les charmes du printemps : le ciel commençait à prendre cette belle sérénité qui appartient au climat de l’Italie ; des places couvertes de verdure, des buissons fleuris, mille fleurs nouvelles se découvraient au milieu des rochers ; souvent ils en guirlandaient les antres sauvages, ou tombaient par touffes de leurs monceaux brisés ; les boutons encore tendres annonçaient le tardif épanouissement du chêne et du frêne, ils mêlaient une teinte rougeâtre au feuillage entr’ouvert ; plus bas, paraissaient les orangers et les myrtes ; leurs pommes d’or brillaient au milieu du vert noir des feuilles, et contrastaient avec le pourpre des fleurs du grenadier et la pâleur des arbustes grimpants ; plus bas encore, s’étendaient les prairies du Piémont, où les troupeaux, dès le matin, s’engraissaient d’une abondante pâture.

La rivière Doria qui jaillit sur le sommet du Mont-Cénis, et qui se précipitent de cascade en cascade à travers les précipices de la route, se ralentissait, sans cesser d’être romantique, en se rapprochant des vallées du Piémont. Les voyageurs y descendirent avant le coucher du soleil, et Émilie retrouva encore une fois la paisible beauté d’une scène pastorale : elle voyait des troupeaux, des collines ornées de bois et brillantes de verdure, des arbrisseaux charmants, et tels qu’elle en avait vu balancer leurs trésors sur les Alpes elles-mêmes. Le gazon était émaillé de fleurs printanières, de jaunes renoncules et de violettes, qui n’exhalent nulle part un aussi doux parfum. Émilie eût bien désiré devenir une paysanne du Piémont, habiter ces riantes chaumières ombragées d’arbres, et appuyées sur les rochers ; elle eût voulu couler une vie tranquille au milieu de ces paysages ; elle pensait avec effroi, aux, heures, aux mois entiers qu’il fallait passer sous la domination de Montoni.

Le site actuel lui retraçait souvent l’image de Valancourt ; elle le voyait sur la pointe d’un rocher, regardant avec extase la féerie qui l’environnait ; elle le voyait errer dans la vallée, s’arrêter souvent pour admirer la scène, et dans le feu d’un poétique enthousiasme, s’élancer sur quelque rocher. Mais quand elle songeait ensuite au temps, à la distance qui devaient les séparer, quand elle pensait que chacun de ses pas ajoutait à cette distance, son cœur se déchirait, et le paysage perdait tout son charme.

Après avoir traversé la Novalèse, ils atteignirent, après le soleil couché, l’ancienne et petite ville de Suze, qui avait autrefois gardé le passage des Alpes en Piémont. Depuis l’invention de l’artillerie, les hauteurs qui la commandent en ont rendu les fortifications inutiles ; mais au clair de la lune, ces hauteurs romantiques, la ville au-dessous, ses murailles, ses tours, les lumières qui en éclairaient une partie, formaient pour Émilie un tableau très intéressant. On passa la nuit dans une auberge, qui n’offrait pas de grandes ressources ; mais l’appétit des voyageurs donnait une délicieuse saveur aux mets les plus grossiers, et la fatigue assurait leur sommeil. Ce fut là qu’Émilie entendit le premier échantillon d’une musique italienne sur le territoire italien. Assise après souper, près d’une petite fenêtre ouverte, elle observait l’effet du clair de lune sur les sommets irréguliers des montagnes : elle se rappela que, par une nuit semblable, elle s’était une fois reposée sur une roche des Pyrénées avec son père et Valancourt. Elle entendit au-dessous d’elle les sons bien soutenus d’un violon : l’expression de cet instrument, en harmonie parfaite avec les tendres émotions dans lesquelles elle était plongée, la surprirent et l’enchantèrent à la fois. Cavigni, qui s’approcha de la fenêtre, sourit de sa surprise. — Bon ! lui dit-il, vous entendrez la même chose, peut-être, dans toutes les auberges : c’est un des enfants de notre hôte qui joue ainsi, je n’en doute pas. Émilie, toujours attentive, croyait entendre un virtuose : un chant mélodieux et plaintif l’entraîna par degrés à la rêverie : les plaisanteries de Cavigni l’en tirèrent désagréablement ; en même temps, Montoni ordonna de préparer les équipages de bonne heure, parce qu’il voulait dîner à Turin.

Madame Montoni jouissait de se trouver encore une fois sur une route unie : elle raconta longuement toutes les terreurs qu’elle avait eues, oubliant sans doute qu’elle les décrivait aux compagnons de ses dangers ; elle ajouta qu’elle espérait bientôt perdre de vue ces horribles montagnes. — Rien au monde, dit-elle, ne pourrait me faire faire le même chemin. Elle se plaignit de lassitude, et se retira de bonne heure. Émilie en fit autant ; elle apprit d’Annette la femme de chambre de sa tante, que Cavigni ne s’était pas trompé au sujet du musicien qui avait joué du violon avec tant de goût. C’était le fils d’un paysan qui habitait la vallée voisine ; elle dit de plus qu’il allait passer le carnaval à Venise, ajouta qu’il passait pour habile, et qu’il gagnerait beaucoup d’argent. Le carnaval va justement commencer, ajouta-t-elle ; pour moi, j’aimerais mieux vivre dans ces bocages et sur ces jolis coteaux, que d’aller dans une ville. On dit, mademoiselle, que nous ne verrons plus ni bois, ni montagnes, ni prairies, et que Venise est bâtie tout au milieu de la mer.

Émilie convint avec Annette que ce jeune homme perdrait au change, puisqu’il allait quitter, et l’innocence et la beauté champêtres, pour les voluptés d’une ville corrompue.

Quand elle fut seule, elle ne put dormir. La rencontre de Valancourt, les circonstances de leur séparation, ne cessèrent point d’occuper son esprit : elle se fit le tableau d’une union fortunée dans le sein de la nature et de la félicité. Hélas ! elle craignait d’en être éloignée pour toujours.

CHAPITRE IV.

De très bonne heure, le lendemain matin, on partit pour Turin. La riche plaine qui s’étend des Alpes à cette magnifique cité, n’était pas alors, comme aujourd’hui, ombragée d’une longue avenue. Des plantations d’oliviers, de mûriers et de figuiers festonnés de vignes, ornaient le paysage, à travers lesquels l’impétueux Éridan s’élance des montagnes, et se joint, à Turin, aux eaux de l’humble rivière Doria. À mesure que nos voyageurs avançaient, les Alpes prenaient à leurs yeux toute la majesté de leur aspect. Les chaînes s’élevaient les unes au-dessus des autres dans une longue succession. Les plus hautes flèches, couvertes de nuages, se perdaient quelquefois dans leurs ondulations, et souvent s’élançaient au-dessus d’eux. Leurs bases, dont les irrégulières cavités présentaient toutes sortes de formes, se peignaient de pourpre et d’azur au mouvement de la lumière et des ombres, et variaient à tout moment leurs tableaux. À l’orient se déployaient les plaines de Lombardie ; Turin élevait ses tours, et plus loin, les Apennins bordaient un immense horizon.

La magnificence de cette ville, la vue de ses églises, de ses palais, de cette grande place qui s’ouvre de quatre côtés sur les Alpes et les Apennins, surpassaient non seulement tout ce qu’Émilie avait jamais vu en France, mais même tout ce qu’elle imaginait.

Montoni, qui connaissait Turin, et qui n’était que faiblement frappé de ces aspects, ne céda point aux prières de sa femme, qui désirait voir quelques palais. Il ne resta que le temps nécessaire pour reprendre haleine, et se hâta de partir pour Venise. Pendant ce voyage, les manières de Montoni étaient graves et même hautaines ; elles étaient surtout réservées à l’égard de madame Montoni : mais ce n’était pas tant la réserve du respect que celle de l’orgueil et du mécontentement. Il s’occupait peu d’Émilie. Ses entretiens avec Cavigni roulaient communément sur des sujets de guerre ou de politique, que l’état convulsif du pays rendait alors fort importants. Émilie observait qu’en racontant quelque exploit signalé, les yeux de Montoni perdaient leur dureté sombre, et paraissaient pétiller. Ils retenaient néanmoins quelque chose de leur alarmante finesse. Elle doutait quelquefois si leur subit éclat n’était pas plutôt l’éclair de la malice que l’étincelle de la valeur. La valeur convenait assez bien à sa mine haute et chevaleresque ; et Cavigni, avec sa tournure et ses grâces, ne pouvait lui être comparé.

En entrant dans le Milanais, ces deux seigneurs quittèrent leurs chapeaux français pour la cape italienne écarlate brodée d’or. Émilie fut surprise de voir Montoni y joindre le plumet militaire, et Cavigni se contenter des plumes qu’on y portait habituellement. Elle crut enfin que Montoni prenait l’équipage d’un soldat, pour traverser avec plus de sécurité une contrée inondée de troupes et saccagée par tous les partis.

On voyait dans ces belles plaines les dévastations de la guerre. Là où les terres ne restaient pas incultes, on reconnaissait les pas du spoliateur. Les vignes étaient arrachées des arbres qui les devaient soutenir ; les olives étaient foulées aux pieds ; les bosquets de mûriers étaient brisés par l’ennemi, pour allumer les flammes qui devaient consumer les hameaux et les villages. Émilie détourna les yeux en soupirant, et les porta sur les Alpes des Grisons, vers le nord. Leurs solitudes sévères semblaient être le sûr asile d’un malheureux persécuté.

Les voyageurs remarquaient fort souvent des détachements qui marchaient à quelque distance, et ils éprouvèrent dans les petites auberges de la route l’extrême disette et les autres inconvénients, qui sont la suite d’une guerre intestine. Ils n’eurent pourtant jamais aucun motif de craindre pour leur sûreté. Arrivés à Milan, ils ne s’arrêtèrent ni pour considérer la grandeur de cette ville, ni pour visiter la cathédrale qu’on bâtissait encore.

Au-delà de Milan, le pays portait le caractère d’un ravage plus affreux. Tout alors y paraissait tranquille ; mais ce repos était celui de la mort sur des traits qui conservent encore la hideuse empreinte des dernières convulsions.

Ce ne fut qu’après avoir quitté le Milanais, que les voyageurs rencontrèrent des troupes. La soirée était avancée ; ils aperçurent une armée qui défilait au loin dans la plaine, et dont les lances et les casques brillaient encore des derniers rayons du soleil. La colonne avança sur une partie de la route que resserraient deux tertres élevés. On distinguait les commandants qui dirigeaient la marche. Plusieurs officiers galopaient sur les flancs, et transmettaient les ordres qu’ils avaient reçus de leurs chefs ; d’autres, séparés de l’avant-garde, voltigeaient dans la plaine à la droite de l’armée.

En approchant, Montoni, par les plumets qui flottaient sur les capes, les bannières, et les couleurs des corps qui suivaient, crut reconnaître la petite armée que commandait le fameux capitaine Utaldo. Il était lié avec lui et avec les principaux chefs. Il fit ranger les voitures sur un côté de la route, pour les attendre et leur laisser passage. Un bruit léger de musique guerrière fut bientôt entendu ; il augmenta par degrés. Émilie discerna les tambours, les trompettes, le son des timbales, et le cliquetis des armures.

Montoni certain que c’était la bande du célèbre Utaldo, mit la tête à la portière, et salua le général en agitant sa cape en l’air. Le chef répondit de son épée, et plusieurs officiers s’approchant du carrosse, accueillirent Montoni comme une ancienne connaissance ; le capitaine lui-même arriva bientôt ; la troupe fit halte, et le chef s’entretint avec Montoni, qu’il paraissait charmé de revoir. Émilie comprit par leur conversation que c’était une armée victorieuse qui s’en retournait dans ses foyers ; et les nombreux charriots qui l’accompagnaient, étaient chargés des opulentes dépouilles de l’ennemi, des soldats blessés et des prisonniers qui seraient rachetés à la paix. Les chefs devaient se séparer le jour suivant, partager le butin, et se cantonner avec leurs bandes, dans leurs châteaux. La soirée devait donc être consacrée au plaisir, en mémoire de leur commune victoire et des adieux qu’ils allaient se faire.

Utaldo dit à Montoni que son armée allait camper pour la nuit près d’un village, à un mille de là ; il l’invita à revenir sur ses pas, à prendre part au festin, en assurant que les dames seraient très bien servies. Montoni s’excusa sur ce qu’il voulait gagner Vérone le soir même ; et, après quelques questions sur l’état des environs de cette ville, il prit congé de cette troupe, et partit.

Les voyageurs marchèrent sans interruption ; mais ils n’arrivèrent à Vérone que longtemps après le soleil couché. Émilie n’en vit les délicieux environs que le lendemain. Ils quittèrent cette charmante ville de bonne heure, se rendirent à Padone, et s’embarquèrent sur la Brenta, pour gagner Venise. Ici la scène était entièrement changée : ce n’était plus ces vestiges de guerre répandus dans les plaines du Milanais, et tout respirait, au contraire, le luxe et l’élégance. Les bords verdoyants de la Brenta n’offraient que beautés, agréments et richesses. Émilie considérait avec plaisir les maisons de campagne de la noblesse vénitienne, leurs frais portiques, leurs colonnades entourées de peupliers et de cyprès d’une hauteur majestueuse et d’une verdure animée ; leurs orangers, dont les fleurs embaumaient les airs ; les saules touffus qui baignaient leur longue chevelure dans le fleuve, et formaient de sombres retraites. Le carnaval de Venise paraissait transporté sur ces rivages enchanteurs. Les bateaux, dans un perpétuel mouvement, en augmentaient la vie. Toutes les bizarreries des mascarades s’épuisaient dans leurs décorations ; et sur le soir, des groupes de danseurs se faisaient remarquer sous des arbres immenses.

Cavigni instruisait Émilie du nom des gentilshommes à qui ces maisons de campagne appartenaient. Il y joignait, pour l’amuser, une légère esquisse de leurs caractères. Émilie quelquefois se divertissait à l’entendre ; mais sa gaîté ne faisait plus sur madame Montoni le même effet qu’autrefois : elle était souvent sérieuse, et Montoni gardait sa réserve ordinaire.

Rien n’égala l’étonnement d’Émilie en découvrant Venise ; ses îlots, ses palais, ses tours, qui, tous ensemble, s’élevaient de la mer, et réfléchissaient leurs couleurs sur sa surface claire et tremblante. Le soleil couchant donnait aux vagues, aux montagnes élevées du Frioul, qui bornent au nord la mer Adriatique, une teinte légère de safran. Les portiques de martyre et les colonnes de Saint-Marc étaient revêtues des riches nuances et des ombres du soir. À mesure qu’on voguait, les grands traits de cette ville se dessinaient avec plus de détail. Ses terrasses, surmontées d’édifices aériens, et pourtant majestueux, éclairés comme ils l’étaient alors, des derniers rayons du soleil, paraissait plutôt tirées de la mer par la baguette d’un enchanteur, que construites par une main mortelle.

Le soleil ayant enfin disparu, l’ombre s’étendit graduellement sur les flots et sur les montagnes ; elle éteignit les derniers feux qui doraient leurs sommets, et le violet mélancolique du soir s’étendit comme un voile. Qu’elle était profonde, qu’elle était belle, la tranquillité qui enveloppait la scène ! La nature semblait dans le repos. Les plus douces émotions de l’âme étaient les seules qui s’éveillassent. Les yeux d’Émilie se remplissaient de larmes, elle éprouvait les élans d’une dévotion sublime, en élevant ses regards vers la voûte des cieux, tandis qu’une musique touchante accompagnait le murmure des eaux. Elle écoutait dans un ravissement muet, et personne ne rompait le silence. Les sons paraissaient flotter sur les airs. La barque avançait d’un mouvement si doux, qu’à peine pouvait-on la sentir ; et la brillante cité semblait s’approcher elle-même pour recevoir les étrangers. On distingua alors une voix de femme, qui, soutenue de quelques instruments, chantait une douce et langoureuse romance. Le pathétique de son expression, qui semblait tantôt celle d’un amour passionné, et tantôt l’accent plaintif d’une douleur, sans espérance, annonçait bien que le sentiment qui la dictait n’était point feint. Ah ! dit Émilie en soupirant et se rappelant Valancourt, certainement ce chant-là part du cœur.

Elle regardait autour d’elle avec une attentive curiosité. Le crépuscule obscur ne laissait plus distinguer que d’imparfaites images. Cependant, à quelque distance, sur la mer, elle crut apercevoir une gondole. Un chœur de voix et d’instruments s’enfla successivement dans les airs. Il était si doux ! si solennel ! c’était comme l’hymne des anges descendant au milieu du silence des nuits. La musique finit, et l’on eût dit que le chœur sacré remontait au ciel.

Le calme profond qui succéda était aussi expressif que les chants qui avaient cessé ; rien ne l’interrompit pendant quelques minutes ; mais enfin un soupir général sembla tirer tout le monde d’une sorte d’enchantement. Émilie, pourtant, se livra longtemps à l’aimable tristesse qui s’était emparée de ses esprits ; mais le spectacle riant et tumultueux que lui offrit la place Saint-Marc, dissipa sa rêverie. La lune, à son lever, jetait une faible lueur sur les terrasses, sur les portiques illuminés, sur les magnifiques arcades qui les couronnaient, et laissait voir les sociétés nombreuses, dont les pas légers, les douces guitares, les voix plus douces encore, se mêlaient confusément.

La musique que les voyageurs avaient d’abord entendue, passa près de la barque de Montoni, dans une des gondoles qu’on voyait errer sur la mer au clair de la lune, et tous les brillants acteurs allaient prendre le frais du soir. Presque toutes avaient leurs musiques. Le bruit des vagues sur lesquelles on voguait, le battement mesuré des rames sur les flots écumants, y joignaient un charme particulier. Émilie regardait, écoutait, et se croyait au temps des fées. Madame Montoni même éprouvait du plaisir. Montoni se félicitait d’être enfin de retour à Venise ; il l’appelait la première ville du monde ; et Cavigni était plus sémillant et plus animé qu’à l’ordinaire.

La barque passa sur le grand canal, où la maison de Montoni était située. En voguant toujours, les palais de Sansovino et Palladio déployèrent aux yeux d’Émilie un genre de beauté et de grandeur, dont son imagination même n’avait pu se former l’idée. L’air n’était agité que par des sons doux, que répétaient les échos du canal ; et des groupes de masques dansant au clair de lune, réalisaient les brillantes fictions de la féerie.

La barque s’arrêta devant le portique d’une grande maison, et les voyageurs débarquèrent. La terrasse les conduisit, par un escalier de marbre, dans un salon dont la magnificence étonna Émilie. Les murs et les lambris étaient ornés de peintures à fresque. Des lampes d’argent, suspendues à des chaînes de même métal, illuminaient l’appartement. Le plancher était couvert de nattes indiennes, peintes de mille couleurs. La draperie des jalousies était de soie vert pâle, brodée d’or, enrichie de franges vertes et or. Le balcon s’ouvrait sur le grand canal. Émilie, frappée du caractère sombre de Montoni, regardait avec surprise le luxe et l’élégance de son ameublement. Elle se rappelait avec étonnement qu’on l’avait représenté comme un homme ruiné. Ah ! se disait-elle, si Valancourt voyait cette maison, quelle paix il ressentirait ! comme il serait convaincu de la fausseté des rapports !

Madame Montoni prit les airs d’une princesse ; Montoni, impatient et contrarié, n’eut pas même la civilité de la saluer et de la complimenter à son entrée dans sa maison.

À peine arrivé, il commanda la gondole, et sortit avec Cavigni pour prendre part aux plaisirs de la soirée. Madame Montoni devint alors et sérieuse et pensive : Émilie, que tout enchantait, s’efforça de l’égayer ; mais la réflexion chez madame Montoni ne subjuguait ni le caprice ni l’humeur, et ses réponses en furent tellement remplies, qu’Émilie renonçant au projet de la distraire, alla se placer à la fenêtre, pour jouir elle-même d’un spectacle si nouveau et si charmant.

Le premier objet qui attira son attention, fut un groupe de danseurs que menaient une guitare et d’autres instruments. La fille qui tenait la guitare, et celle qui frappait le tambourin, dansaient elles-mêmes avec beaucoup de légèreté, de grâces et de gaîté. Après ceux-ci vinrent des masques : les uns étaient en gondoliers, d’autres en ménétriers ; ils chantaient en parties, accompagnés de peu d’instruments. Ils s’arrêtèrent à quelque distance du portique, et dans leurs chants Émilie reconnut des vers de l’Arioste ; ils chantaient les guerres des Maures contre Charlemagne et les malheurs du paladin Roland. La mesure changea, et fit place à la douce mélancolie de Pétrarque ; la magie de ses douloureux accents était encore soutenue d’une musique et d’une expression italienne, et le clair de lune mettait le comble à cet enchantement.

Émilie ressentait un profond enthousiasme ; ses larmes coulaient en silence, et son imagination la ramenait en France auprès de Valancourt ; elle vit avec regret s’éloigner les musiciens, et son attention les suivit jusqu’à ce que toute l’harmonie se fût successivement évanouie dans les airs. Émilie resta plongée dans une tranquillité pensive.

D’autres sons bientôt la rendirent encore attentive : c’était une majestueuse harmonie de cors. Elle observa que les gondoles se rangeaient en file sur les bords du canal : elle releva son voile et s’avança sur le balcon ; elle reconnut dans la perspective du canal une espèce de procession qui flottait sur la surface des eaux ; à mesure qu’elle approchait, les cors et d’autres instruments se mêlèrent. Bientôt après les déités fabuleuses de la ville semblèrent s’élever des eaux. Neptune, avec Venise son épouse, s’avançait sur la plaine liquide, entouré des tritons et des nymphes de la mer. La bizarre magnificence de ce spectacle semblait avoir subitement réalisé toutes les visions des poètes ; les riantes images dont l’âme d’Émilie se trouvait remplie, s’y conservèrent encore longtemps après que la troupe se fut écoulée.

Après le souper sa tante veilla longtemps, mais Montoni ne revint pas. Si Émilie avait admiré la magnificence du salon, elle ne fut pas moins surprise, en observant l’air nu et dégradé de tous les appartements qu’elle traversa pour gagner sa chambre : elle vit une longue suite de grandes pièces dont le délabrement indiquait assez qu’elles n’étaient pas occupées depuis longtemps : c’étaient, sur quelques murailles, les lambeaux fanés d’une ancienne tapisserie ; sur d’autres, quelques peintures à fresque presque enlevées par l’humidité, et dont les couleurs et le dessin étaient presque entièrement effacés. À la fin elle atteignit sa chambre, spacieuse, élevée, dégarnie comme le reste ; elle avait de hautes jalousies sur la mer. Cet appartement lui forma de sombres idées, mais la vue de la mer les dissipa.

CHAPITRE V.

Montoni et son compagnon n’étaient pas de retour à la maison, quand l’aube du jour rougit les flots : les groupes charmants des danseurs se dispersèrent avec le matin, comme autant d’esprits fantastiques. Montoni avait été occupé ailleurs ; son âme était peu susceptible de volupté frivole. Il se plaisait dans le développement des passions énergiques ; les difficultés, les tempêtes de la vie qui renversent le bonheur des autres, ranimaient tous les ressorts de son âme, et lui procuraient les seules jouissances dont il fut capable. Sans un extrême intérêt, la vie n’était pour lui qu’un sommeil. Quand un intérêt réel lui manquait, il s’en formait d’artificiels, jusqu’à ce que, l’habitude venant à les dénaturer, ils cessassent d’être fictifs : tel était l’amour du jeu. Il ne s’y était d’abord livré que pour se tirer de l’inaction et de la langueur, et il y avait persisté avec toute l’ardeur d’une passion opiniâtre. C’est à jouer qu’il avait passé la nuit avec Cavigni, dans une société de jeunes gens, qui avaient plus d’écus que d’aïeux, et plus de vices encore que d’argent. Montoni méprisait la plupart de ces gens, plutôt pour la faiblesse de leurs talents que pour la bassesse de leurs inclinations ; il ne se les associait que pour en faire les instruments de ses desseins. Dans ce nombre, cependant, il s’en trouvait de plus habiles, et Montoni les admettait à son intimité ; mais encore conservait-il, à leur égard, cet air hautain et décidé qui commande la soumission aux esprits lâches ou timides, et qui excite la haine et la fierté des esprits élevés. Il avait donc de nombreux et de mortels ennemis ; mais l’ancienneté de leur haine était la preuve de sa puissance ; et comme la puissance était son unique but, il était plus glorieux d’une haine semblable que de toute l’estime qu’on aurait pu lui témoigner. Il dédaignait un sentiment aussi modéré que celui de l’estime, et se serait méprisé lui-même s’il s’était cru capable de s’en contenter. Dans le petit nombre de ceux qu’il distinguait, étaient les Signors Bertolini, Orsino et Verezzi. Le premier avait un caractère gai, des passions vives ; il était d’une dissipation, d’une extravagance sans borne ; mais d’ailleurs, généreux, brave et confiant. Orsino, réservé, hautain, aimait le pouvoir plus que l’ostentation : son naturel était cruel et soupçonneux ; il ressentait vivement une injure, et la vengeance ne lui laissait point de repos. Pénétrant, fécond en ressources, patient, constant dans sa persévérance, il savait maîtriser ses traits et ses passions. L’orgueil, la vengeance, l’avarice étaient presque les seules qu’il connût ; peu de considérations avaient le pouvoir de l’arrêter, peu d’obstacles pouvaient éluder la profondeur de ses stratagèmes. Cet homme était surtout le favori de Montoni. Verezzi ne manquait pas de talents ; la violence de son imagination le rendait esclave des passions opposées. Il était gai, voluptueux, entreprenant ; il n’avait néanmoins ni suite ni vrai courage, et le plus vil égoïsme était l’unique principe de ses actions. Prompt dans ses projets, pétulant dans ses espérances, le premier pressé d’entreprendre et d’abandonner, non seulement ses plans, mais ceux des autres ; orgueilleux, impétueux, révolté contre toute espèce de subordination ; et ceux pourtant qui connaissaient à fond son caractère et qui savaient diriger ses passions, le menaient comme un enfant. Tels étaient les amis que Montoni introduisit dans sa maison et admit à sa table, dès le lendemain de son arrivée à Venise. Il y avait aussi parmi eux un noble vénitien, appelé le comte Morano et une Signora Livona, que Montoni présenta à sa femme comme une personne d’un mérite distingué. Elle était venue le matin, pour la féliciter de son arrivée, et on l’avait invitée à dîner.

Madame Montoni reçut de très mauvaise grâce les compliments des Signors. Il suffisait, pour lui déplaire, qu’ils fussent les amis de son époux ; elle les haïssait encore, parce qu’elle les accusait d’avoir contribué à le retenir dehors toute la nuit précédente. Enfin elle leur portait envie, parce que bien convaincue de son peu d’influence sur Montoni, elle supposait qu’il préférait leur société à la sienne. Le rang du comte Morano lui valut un accueil qu’elle refusait à tout le reste ; son maintien, ses manières dédaigneuses, la recherche extravagante de sa parure (elle n’avait pas encore adopté le costume vénitien) contrastaient fortement avec la beauté, la modestie, la douceur, la simplicité de sa nièce. Émilie observait avec plus d’attention que de plaisir, la société qui l’entourait : la beauté, néanmoins, les grâces séduisantes de la Signora Livona, l’attirèrent involontairement ; la douceur de ses accents, son air de complaisance, réveillèrent dans le cœur d’Émilie les affections aimables qui semblaient sommeiller depuis longtemps. Pour profiter de la fraîcheur de la soirée, toute la compagnie s’embarqua dans la gondole de Montoni : le rouge brillant du couchant colorait encore les vagues et s’affaiblissait à l’occident ; les dernières teintes semblaient se dégrader avec lenteur, tandis que le bleu foncé de la voûte céleste commençait à briller d’étoiles. Émilie se livrait à des émotions aussi douces qu’elles étaient sérieuses ; le calme de la mer, sur laquelle elle voguait, les images qui venaient s’y peindre, un nouveau ciel, des étoiles répétées dans les flots, l’esquisse rembrunie des tours et des portiques, le silence enfin de cette heure avancée, qu’interrompait seulement le battement d’une vague et les sons imparfaits d’une musique éloignée, tout élevait ses pensées. Des larmes s’échappaient de ses yeux ; les rayons de la lune qui prenaient plus de force à mesure que les ombres s’étendaient, jetaient alors sur elle leur éclat argentin. À demi couverte d’un voile noir, sa figure en recevait une inimitable douceur.

Le comte Morano, assis près d’Émilie, et qui l’avait considérée en silence, prit tout-à-coup son luth, il en toucha les cordes en chantant d’une voix flatteuse un rondeau plein de mélancolie.

Quand il eut fini, il donna le luth à Émilie. En s’accompagnant sur cet instrument, elle chanta une petite romance, puis une chanson populaire de son pays, avec beaucoup de goût et de simplicité ; mais ce chant qu’elle aimait, ramena vivement son imagination à des souvenirs affligeants : alors sa voix tremblante expira sur ses lèvres, et les cordes du luth ne résonnèrent plus sous sa main. Honteuse enfin de l’émotion qui l’avait trahie, elle passa subitement à une chanson si gaie, si légère, que des pas de danse semblaient répondre à toutes les notes. Bravissimo, s’écria son auditoire ; et l’air fut redemandé. Au milieu des compliments qu’on lui fit, ceux du comte ne furent pas les moins empressés ; ils duraient encore quand Émilie passa le luth à la Signora Livona, qui s’en servit avec tout le goût italien.

Le Comte, Émilie, Cavigni, et la Signora, chantèrent ensuite des Canzonnettes, accompagnés de deux luths et de quelques autres instruments. Quelquefois les instruments cessaient, et les voix dans un parfait accord s’adoucissaient jusqu’au dernier degré ; elles se relevaient après une pause : les instruments reprenaient successivement, et le chœur général faisait retentir les airs.

Pendant ce temps, Montoni, las de cette musique, réfléchissait au moyen de se dégager de la partie, pour suivre ceux qui voudraient aller au jeu dans un casin. Il proposa de retourner au rivage : Orsino l’appuya de grand cœur ; mais le comte et tous les autres s’y opposèrent avec vivacité.

Montoni méditait de nouveau comment il pourrait se dispenser d’accompagner le comte plus longtemps : les gondoliers d’un bateau vide, et qui revenait à Venise, passèrent tout à côté du sien. Sans se tourmenter plus longtemps d’une excuse, il saisit l’occasion, et confiant les dames aux soins de ses amis, il partit avec Orsino. Émilie, pour la première fois, le vit sortir avec regret ; elle regardait sa présence comme une protection, sans bien savoir ce qu’elle avait à craindre. Il prit terre à la place Saint-Marc, et courant au casin, il se perdit dans la foule des joueurs.

Le comte avait secrètement fait partir un de ses gens dans le bateau de Montoni : il avait demandé sa gondole et ses musiciens. Émilie qui ne savait rien de ses projets, entendit les joyeuses chansons des gondoliers qui s’approchaient, et qui, placés au bord de leur bateau, troublaient avec leurs rames les flots d’argent où se peignait la lune : bientôt elle distingua le son des instruments ; une symphonie bruyante partit ; à l’instant même les bateaux se rencontrèrent, les gondoliers les unirent ; le comte alors expliqua tout, et l’on passa dans sa gondole, que décoraient des ornements du meilleur goût.

Pendant qu’on partageait une collation de fruits et de glaces, les musiciens dans l’autre barque faisaient entendre une mélodie charmante ; le comte, assis près d’Émilie, n’était occupé que d’elle, et lui prodiguait d’une belle voix, mais passionnée, des compliments dont le sens n’était pas douteux ; pour les éviter elle entretenait la Signora Livona, et prenait avec le comte une réserve imposante, mais trop douce pour contenir ses empressements. Il ne pouvait voir, entendre qu’Émilie, il ne pouvait parler qu’à elle. Cavigni l’observait avec humeur, Émilie avec embarras : elle ne désirait rien tant que de retourner à Venise.

Ils prirent terre à la place Saint-Marc ; la beauté de la nuit détermina madame Montoni à agréer les propositions du comte, de parcourir la promenade avant que d’aller souper à son casin avec le reste de la société. Si quelque chose avait pu dissiper les tourments d’Émilie, c’était la nouveauté de tout ce qui l’entourait, les ornements des palais et le tumulte des mascarades.

Enfin ils se rendirent au casin ; il était orné dans le meilleur goût, un souper splendide y était préparé : mais ici la réserve d’Émilie fit comprendre au comte combien la faveur de madame Montoni lui était nécessaire : la condescendance qu’elle lui avait déjà montrée l’empêchait de juger l’entreprise bien difficile ; il reporta donc sur la tante une partie de ses attentions pour Émilie. Madame Montoni fut tellement flattée de cette distinction, qu’elle ne put en dissimuler sa joie ; avant la fin de la soirée le comte avait toute son estime. S’adressait-il à madame Montoni ? Son visage morose s’épanouissait, elle souriait à toutes ses paroles, agréait toutes ses propositions ; il l’invita avec la société à prendre le café dans sa loge, à l’opéra, le jour suivant : Émilie entendit qu’elle acceptait, et ne fut plus occupée que de trouver une excuse qui l’en dispensât.

Il était tard avant que la gondole fût demandée : la surprise d’Émilie fut extrême, quand à la sortie du casin elle vit le soleil s’élever des flots adriatiques, et la place Saint-Marc encore remplie de monde ; le sommeil depuis longtemps appesantissait ses yeux, la fraîcheur du vent de mer la ranima, et elle aurait même quitté la place avec regret, sans la présence du comte, qui voulut absolument escorter les dames jusque chez elles. Là, elles apprirent que Montoni n’était point encore rentré : sa femme rentra dans son appartement, et délivra Émilie de l’ennui de sa compagnie.

Montoni revint tard ; il était en fureur : il avait fait une perte considérable ; avant de se coucher il voulut entretenir particulièrement Cavigni, et l’air de ce dernier fit assez voir le jour suivant que le sujet de la conférence lui avait été peu agréable.

Madame Montoni, qui tout le jour avait gardé le silence du mécontentement, reçut vers le soir quelques Vénitiennes, dont les douces manières avaient enchanté Émilie. Ces dames avaient un grand air d’aisance, de bienveillance avec les étrangers ; il semblait qu’elles les connussent depuis longtemps ; leur conversation était tour-à-tour tendre, sentimentale, sémillante. Madame Montoni même, qui n’avait aucun attrait pour ce genre d’entretien, et dont la sécheresse et l’égoïsme contrastaient souvent à l’excès avec leur extrême politesse, madame Montoni ne put être insensible à leurs charmes.

Une dame, appelée la signora Herminie, prit un luth, et se mit à chanter avec autant de gaîté et de facilité que si elle eut été seule. Sa voix était d’une extrême étendue et d’une flexibilité prodigieuse. Elle paraissait en ignorer les avantages, et ne songer à rien moins qu’à s’en prévaloir ; elle chantait, parce qu’elle était contente. Son voile retombait négligemment par derrière ; elle tenait son luth avec grâce ; et les fleurs et le feuillage, placés dans de grandes caisses pour ombrager les jalousies, formaient un dôme au-dessus d’elle. Émilie s’éloigna un peu, esquissa légèrement sa figure avec ces jolis accessoires, en fit un dessin agréable, et présenta l’ouvrage à son charmant original. Herminie le reçut avec autant de plaisir que de reconnaissance, en jurant que ce gage d’amitié lui deviendrait à jamais précieux.

Cavigni rejoignit les dames dans la soirée. Montoni avait d’autres engagements. Elles s’embarquèrent dans la gondole pour se rendre à la place Saint-Marc, où l’affluence était aussi considérable que la veille.

Après une courte promenade, on s’assit à la porte d’un casin ; et pendant que Cavigni se faisait apporter du café et des glaces, le comte Morano arriva. Il aborda Émilie avec un air d’impatience et de plaisir, qui, joint à ses attentions continuelles de la veille, l’obligèrent à le recevoir avec la plus timide réserve.

Il était près de minuit lorsqu’on se rendit à l’opéra. Émilie, en y entrant, se rappela tout ce qu’elle venait de quitter, et fut moins éblouie. Toute la splendeur de l’art lui paraissait au-dessous du sublime de la nature. Son cœur n’était pas ému ; des larmes d’admiration ne s’échappèrent pas de ses yeux comme à la vue d’un océan immense et de la grandeur des cieux, au son des vagues tumultueuses, aux accords d’une musique enivrante. De tels souvenirs devaient rendre insipide la scène usée qui s’offrait à ses regards.

La soirée se passa sans aucun incident remarquable. Émilie en désirait la fin, pour se dérober aux empressements du comte. Les rapprochements naissent souvent des contrastes. En voyant le comte Morano, elle songeait à Valancourt, et soupirait.

Plusieurs semaines s’écoulèrent dans le cours des visites ordinaires. Émilie s’amusait à considérer un théâtre et des mœurs aussi opposés à ceux de la France ; mais le comte Morano s’y trouvait trop fréquemment pour sa tranquillité. Ses grâces, sa figure, ses agréments, qui faisaient l’admiration générale, eussent peut-être attiré aussi celle d’Émilie, si son cœur n’eût été rempli de Valancourt. Peut-être encore eût-il fallu qu’il eût mis plus de modération dans ses poursuites. Quelques traits de son caractère qu’il découvrit dans sa persécution, indisposèrent Émilie sur tout le reste, et la prévinrent contre ses meilleures qualités.

Bientôt après son arrivée à Venise, Montoni reçut un paquet de M. Quesnel. Il annonçait la mort de l’oncle de sa femme, à sa maison de la Brenta, et le projet qu’il avait formé de venir promptement prendre possession de cette maison et des autres biens qui devenaient son partage. Cet oncle était frère de la mère de madame Quesnel. Montoni lui était parent du côté de son père ; et quoiqu’il n’eût rien à prétendre sur cette riche succession, il ne put cacher toute l’envie que cette nouvelle excitait dans son cœur.

Émilie avait observé que, depuis son départ de France, Montoni n’avait pas même conservé d’égards pour sa tante : d’abord, il l’avait négligée ; maintenant il ne lui montrait que de l’éloignement et de l’humeur. Elle n’avait jamais supposé que les défauts de sa tante eussent échappé au discernement de Montoni, et que son esprit et sa figure eussent mérité son attention. La surprise que lui causa ce mariage avait été extrême ; mais le choix étant fait, elle n’imaginait pas comment il pouvait aussi ouvertement lui témoigner tout son mépris. Montoni, attiré par l’apparente richesse de madame Chéron, se trouva singulièrement déchu de ses espérances. Séduit par les ruses qu’elle avait mises en œuvre tant qu’elle l’avait cru nécessaire, il s’était vu duper dans une affaire où lui-même il avait voulu tromper. Il avait été joué par les finesses d’une femme dont il estimait fort peu l’intelligence, et se trouvait avoir sacrifié son orgueil et sa liberté, sans se préserver de la ruine désastreuse suspendue sur sa tête. Madame Montoni avait placé sur elle-même la plus grande partie de sa fortune. Montoni s’était emparé du reste ; et quoique la somme qu’il en avait réalisée fût inférieure à son attente comme à ses besoins, il avait emporté cet argent à Venise, pour en imposer au public et tenter la fortune par un dernier effort.

Les ouvertures qu’on avait faites à Valancourt sur le caractère et la position de Montoni, n’étaient que trop exactes. C’était au temps, c’était aux occasions à dévoiler le mystère.

Madame Montoni n’était pas de caractère à souffrir une injure avec douceur, encore moins à la ressentir avec dignité. Son orgueil exaspéré se déployait avec toute la violence, toute l’aigreur d’un esprit étroit, ou tout au moins fort mal réglé. Elle ne voulait pas même reconnaître que sa duplicité avait en quelque sorte provoqué un pareil mépris. Elle persista à croire qu’elle seule était à plaindre, et que Montoni était seul à blâmer. Peu capable de saisir quelque idée morale d’obligation, elle n’en concevait la force que lorsqu’on les violait à son égard. Sa vanité souffrait déjà cruellement du mépris ouvert de son époux ; il lui restait à souffrir davantage en découvrant l’état de ses biens. Le désordre de sa maison apprenait une partie de la vérité aux personnes sans passion ; mais celles qui voulaient très décidément ne croire que selon leurs désirs, étaient tout-à-fait aveuglées. Madame Montoni ne se croyait guère moins qu’une princesse, étant souveraine d’un palais à Venise, et d’un château dans l’Apennin. Quelquefois Montoni parlait d’aller pour quelques semaines à son château d’Udolphe. Il voulait en examiner l’état et y recevoir ses revenus. Il paraissait que depuis deux ans il n’en avait pas approché, et que le château était abandonné aux soins d’un ancien domestique, que Montoni appelait son intendant.

Émilie entendait parler de ce voyage avec plaisir ; il lui promettait des idées nouvelles, et quelque intervalle aux assiduités de Morano. D’ailleurs, à la campagne, elle aurait plus de loisir pour s’occuper de Valancourt, pour se livrer à la mélancolie en se peignant son image, pour se retracer les environs de la Vallée que sanctifiait la mémoire de ses parents. Ces tableaux qu’elle se faisait étaient plus doux à son cœur que toute la magnificence des assemblées.

Le comte Morano ne s’en tint pas longtemps au langage muet de l’empressement. Il déclara sa passion à Émilie, et fit ses propositions à Montoni, qui les agréa en dépit des refus d’Émilie. Encouragé par Montoni, et surtout par une aveugle vanité, le comte ne désespéra point de son succès. Émilie fut surprise et vivement offensée de sa persévérance.

Morano passait presque tout son temps chez Montoni ; il y dînait habituellement, et il suivait partout madame Montoni et Émilie.

Montoni ne parlait plus de ce voyage ; il n’était chez lui que lorsque le comte ou le signor Orsino s’y trouvaient. Il se manifestait une extrême froideur entre lui et Cavigni, quoique le dernier habitât toujours la maison. Montoni était enfermé souvent avec Orsino pendant des heures entières ; quel que pût être le sujet de leur conversation, il fallait qu’il fût très important, puisque Montoni y sacrifiait sa passion favorite pour le jeu, et passait la nuit dans la maison. Il y avait quelque chose de mystérieux dans les visites d’Orsino ; Émilie en était encore plus alarmée que surprise : elle avait involontairement découvert dans son caractère ce qu’il s’efforçait d’y cacher. Montoni, après ses visites, était quelquefois plus pensif que de coutume ; quelquefois ses profondes rêveries l’isolaient de tout ce qui l’entourait, et jetaient sur sa figure un nuage qui la rendait terrible. Une autre fois ses yeux semblaient lancer des étincelles, et toute l’énergie de son âme semblait réunie pour quelque formidable entreprise. Émilie démêlait, avec un extrême intérêt le caractère de ses pensées ; mais elle se garda bien de témoigner à madame Montoni ou ses craintes ou ses observations, et madame Montoni ne remarquait alors dans son époux que son ordinaire sévérité.

Une seconde lettre de M. Quesnel annonça son arrivée et celle de sa femme à Miarenti : elle contenait quelques détails sur le heureux hasard qui le conduisait en Italie, et finissait par une pressante invitation pour Montoni, son épouse et sa nièce, de le visiter dans sa nouvelle possession.

Émilie reçut, à-peu-près dans le même temps, une lettre bien plus intéressante, et qui, pour quelque temps, adoucit l’amertume de son cœur. Valancourt espérant qu’elle pouvait être encore à Venise, avait hasardé une lettre par la poste : il lui parlait de son amour, de ses inquiétudes et de sa constance. Il avait langui à Toulouse encore quelque temps après son départ ; il y avait goûté le plaisir d’errer dans tous les lieux où elle avait eu l’habitude de se trouver ; il en était parti pour se rendre au château de son frère, dans le voisinage de la Vallée. Il ajoutait : « Si mon service et mon devoir ne m’obligeaient pas à rejoindre mon régiment, je ne sais pas quand j’aurais assez de courage pour m’éloigner d’un lieu que votre souvenir me rend si cher. Le voisinage de la Vallée est le seul motif qui m’ait retenu si longtemps à Estuvière. Je partais à cheval de grand matin, j’allais m’égarer tout le jour dans ces lieux chéris qui furent votre asile, où je vous ai vue, où j’ai entendu votre voix. J’avais renouvelé connaissance avec la bonne vieille Thérèse, qui se réjouissait de me retrouver, afin de me parler de vous. Je n’ai pas besoin de vous dire à quel point cette circonstance m’attacha à Thérèse, et comme je l’écoutais avidement sur ce sujet inépuisable. Vous devinerez le motif qui me fit d’abord désirer d’être reconnu par elle. Je voulais être admis dans le château, dans les jardins qu’avait habités mon Émilie. Je trouve votre image dans chaque bosquet ; j’aime surtout à m’asseoir sous l’ombrage touffu de votre platane favori, dans cet endroit où nous fûmes une fois assis ensemble, où j’osai vous dire que je vous aimais. Ô ma chère Émilie ! le souvenir de ces moments s’empare de moi tout entier. Je me perds dans les rêveries ; je m’efforce à vous voir à travers le nuage de mes larmes ; je voudrais entendre les accents de cette voix qui firent tressaillir mon cœur et de tendresse et d’espérance. Je m’appuie sur les murs de cette terrasse d’où nous regardions ensemble le cours rapide de la Garonne. Émilie ! ces moments sont-ils passés pour toujours ! ces moments ne reviendront-ils plus » !

Dans une autre partie de la lettre, il écrivait : « Vous devez voir que ma lettre est datée de plusieurs jours différents. Regardez ces premières lignes, et vous verrez que je les écrivis bientôt après votre départ de France. Vous écrire, c’est la seule occupation qui me tira de ma mélancolie, et qui me rendit votre absence supportable : il me semblait qu’elle vous rapprochait. Quand je conversais avec vous sur le papier, quand je vous exprimais chacun des sentiments, chacune des affections de mon cœur, vous me paraissiez presque présente ; je n’ai pas eu d’autre consolation. J’ai différé d’envoyer mon paquet, uniquement pour le plaisir de l’augmenter ; il était pourtant bien certain que ce que j’écrivais n’était rien jusqu’à ce que vous l’eussiez reçu. Si mon esprit était plus abattu que de coutume, je venais épancher sa tristesse auprès de vous, et j’y trouvais toujours un adoucissement à ma peine. Quand une circonstance quelconque avait intéressé mon cœur, et répandait un rayon de joie dans mon âme, je me hâtais de vous le communiquer, et vous m’en réfléchissiez la jouissance. Ainsi, ma lettre est une espèce de tableau de ma vie et de mes pensées pendant le mois précédent ; elle me rendait heureux pendant que je l’écrivais. J’ose espérer que les mêmes motifs empêcheront qu’elle ne vous soit indifférente ; mais, pour d’autres lecteurs, elle ne serait qu’un long tissu d’inutilités.

» Je viens d’apprendre une circonstance qui détruit à la fois toutes mes illusions. Elle me résigne à la nécessité de rejoindre mon régiment. Je ne puis plus errer sous ces ombrages chéris où je vous trouvais en pensée. La Vallée est louée. J’ai lieu de croire que c’est à votre insu, d’après ce que Thérèse m’a dit ce matin, et c’est pour cela que je vous en parle. Elle fondait en larmes en me racontant qu’elle allait quitter le service de sa chère maîtresse et le château où elle avait passé tant d’années heureuses : et tout ceci, ajoutait-elle, sans une lettre de mademoiselle qui m’en adoucisse la douleur. C’est l’ouvrage de M. Quesnel ; et j’ose dire qu’elle ignore elle-même tout ce qui va se passer ici.

» Thérèse m’apprit qu’elle avait reçu une lettre de lui. Il lui annonçait que le château était loué ; qu’on n’avait plus besoin de ses services, et qu’elle eût à déloger dans la semaine où elle recevrait cette nouvelle.

» Avant la réception de cette lettre, elle avait été surprise par l’arrivée de M. Quesnel et d’un étranger, et tous deux avaient curieusement examiné l’habitation ».

Vers la fin de la lettre, datée d’une semaine ; après cette phrase, Valancourt ajoute : « J’ai reçu un ordre de mon régiment, et je le rejoins sans regret, puisque je suis exilé d’un lieu si doux pour mon cœur. Je suis allé ce matin à la Vallée. J’ai su que le nouveau locataire y était, et que Thérèse était partie. Je ne vous parlerais pas de cela avec tant de liberté, si je n’imaginais pas que la disposition de votre maison vous est inconnue. J’ai essayé d’obtenir quelques détails sur le caractère et la fortune de votre locataire. Je n’ai pu m’en procurer. L’enclos, dont j’ai fait le tour en dehors de ses barrières, me parut plus mélancolique que jamais. J’aurais désiré vivement d’y pénétrer pour dire adieu à votre platane et à vous, et m’occuper de vous encore une fois sous son ombrage. Mais je n’ai pas voulu exciter la curiosité d’un étranger. La pêcherie dans les bois m’était encore ouverte. J’y allai ; j’y passai une heure ; je ne puis me le rappeler sans émotion. Ô Émilie ! sûrement nous ne sommes pas séparés pour toujours ! sûrement nous vivrons l’un pour l’autre ».

Cette lettre fit verser bien des larmes à Émilie, mais des larmes de tendresse et de satisfaction, en apprenant que Valancourt se portait bien, et que l’absence ni le temps n’avaient effacé son image. Cette lettre était remplie de choses qui la touchèrent. Avec quelle sensibilité Valancourt racontait ses visites à la Vallée, rendait compte des émotions délicates que ce lieu réveillait en lui ! Elle eut bien de la peine à se distraire de Valancourt. Quant à l’avis qu’il lui donnait sur la Vallée, elle était surprise et blessée que M. Quesnel eût loué son habitation sans daigner même la consulter. Ce procédé montrait assez à quel point il croyait son autorité absolue, et ses pouvoirs illimités dans le maniement de ses affaires. Il est vrai qu’avant son départ, il lui avait proposé de louer la Vallée, et sous le rapport de l’économie elle n’avait rien eu à objecter ; mais confier aux caprices d’un étranger le domaine et les délices de son père, la priver d’un asile certain si quelques malheureuses circonstances pouvaient le lui rendre nécessaire ! voilà ce qui l’avait déterminée à s’y opposer fortement. Son père à sa dernière heure avait reçu d’elle la promesse sacrée de ne jamais disposer de la Vallée. C’était violer cette promesse que de souffrir la location du château. Il devenait trop évident que M. Quesnel n’avait tenu compte de ses volontés ; et qu’il regardait comme indifférent tout ce qui mettait obstacle aux seuls avantages pécuniaires. Il paraissait aussi qu’il n’avait pas daigné informer Montoni de sa démarche, puisque ce dernier n’aurait eu aucune raison de la lui cacher s’il l’eût connue. Cette conduite déplaisait à Émilie, et l’étonnait. Mais ce qui l’affligeait surtout, c’était la disposition de la Vallée pour un temps, et le renvoi de la vieille et fidèle servante de son père. Pauvre Thérèse, disait Émilie, tu n’as pas beaucoup amassé dans ton service ; tu étais charitable pour les malheureux, et tu croyais mourir dans la famille où tu avais passé tes meilleures années ! Pauvre Thérèse ! On te chasse aujourd’hui, dans ta vieillesse : tu vas donc mendier ton pain !

Émilie pleurait amèrement en faisant ces réflexions. Elle chercha ce qu’elle pouvait faire pour Thérèse, comment elle s’expliquerait à ce sujet, avec M. Quesnel. Elle craignait beaucoup que son âme glacée ne sentît rien. Elle voulut s’informer si, dans ses lettres à Montoni, M. Quesnel faisait mention de ses affaires, et bientôt Montoni lui en fournit l’occasion : il la fit prier de passer dans son cabinet. Elle ne doutait pas qu’il n’eût à lui communiquer la partie de la lettre de M. Quesnel, relative à son opération de la Vallée ; elle s’y rendit promptement. Il était seul.

J’écrivais à M. Quesnel, lui dit-il, quand elle parut ; c’est une réponse à la lettre que j’en ai reçue dernièrement. Je désirais vous entretenir sur un article de cette lettre.

— Je désirais aussi, monsieur, vous entretenir à ce sujet, répondit Émilie. C’est une chose très intéressante pour vous, reprit Montoni ; vous la voyez, sans doute, sous le même rapport que moi ; car on ne peut l’envisager sous aucun autre : vous conviendrez que toute objection fondée sur le sentiment, comme on l’appelle, doit céder à des considérations d’un avantage plus solide.

— En accordant ceci, dit Émilie modestement, il me semble que les considérations d’humanité doivent entrer aussi dans le calcul ; mais je crains qu’il ne soit trop tard pour délibérer sur ce plan, et je regrette qu’il ne soit plus en mon pouvoir de le rejeter.

— Il est trop tard, dit Montoni ; mais je suis bien aise de voir que vous vous soumettez à la raison et à la nécessité, sans vous livrer à des plaintes inutiles. J’applaudis singulièrement à cette conduite ; elle annonce une force d’âme dont votre sexe est rarement capable. Quand vous aurez quelques années de plus, vous reconnaîtrez le service que vos amis vous rendent en vous retirant des romanesques illusions du sentiment ; vous les regarderez comme des lisières d’enfance qu’il faudrait briser en sortant de nourrice. Je n’ai pas fermé ma lettre, et vous pouvez y ajouter quelques lignes pour informer votre oncle de votre consentement : vous le verrez bientôt. Mon intention est de vous mener à Miarenti sous peu de jours avec madame Montoni ; vous pourrez causer de cette affaire.

Émilie écrivit sur le dos du papier les lignes suivantes :

 

« Il est à présent inutile, monsieur, de vous présenter des observations sur l’objet dont le Signor Montoni m’apprend qu’il vous écrit. J’aurais pu désirer qu’on eût conclu l’affaire moins précipitamment ; cela m’aurait donné du temps pour vaincre ce que le Signor appelle des préjugés, et dont le poids accable mon cœur. Puisque la chose est faite, je m’y soumets ; mais malgré ma soumission, j’ai bien des choses à dire sur d’autres points relatifs au même sujet, et je les réserve pour le moment où j’aurai l’honneur de vous voir. Je vous prie, monsieur, en attendant, de vouloir bien prendre soin de la pauvre Thérèse, en considération, monsieur, de votre nièce affectionnée,

» Émilie Saint-Aubert ».

 

Montoni sourit ironiquement à ce qu’avait écrit Émilie, mais il ne lui fit aucune objection. Elle se retira dans son appartement, et commença une lettre pour Valancourt ; elle y rapportait les particularités de son voyage et son arrivée à Venise. Elle y décrivait les scènes les plus frappantes de son passage dans les Alpes, ses émotions à la première vue de l’Italie, les mœurs et le caractère du peuple qui l’entourait, et quelques détails sur la conduite de Montoni. Elle évita de nommer le comte Morano ; elle parla bien moins encore de la déclaration qu’il avait faite, elle savait combien le véritable amour est prompt à s’effrayer.

Le jour suivant, le comte dîna chez Montoni ; il était d’une rare gaîté. Émilie remarqua, dans ses manières avec elle, un air de confiance et de joie qu’il n’avait jamais eu : elle s’efforça de le réprimer en redoublant sa froideur habituelle, mais elle n’y réussit pas. Il parut épier l’occasion de l’entretenir sans témoins ; mais Émilie lui répliqua toujours qu’elle ne voulait rien entendre de ce qu’il ne voulait pas dire tout haut.

Sur le soir, madame Montoni et sa société allèrent se promener sur la mer ; le comte en conduisant Émilie à son zendaletto, porta sa main jusqu’à ses lèvres, et la remercia de la condescendance qu’elle avait daigné lui montrer. Émilie surprise et mécontente, se hâta de retirer sa main, et crut qu’il plaisantait. Mais, quand au bas de la terrasse elle vit à la livrée que c’était le zendaletto du comte, et que le reste de la société, s’étant arrangé dans les gondoles, était au moment de partir, elle résolut de ne point souffrir un entretien particulier, elle lui donna le bonsoir et retourna vers le portique. Le comte la suivit, priant et suppliant Montoni, qui parut et fit trêve aux sollicitations. Il prit Émilie par la main, et la mena au zendaletto ; Émilie priait tout bas Montoni de considérer l’inconvenance de cette démarche. — Ce caprice est intolérable, dit-il, et je n’y céderai point. Je ne vois ici nulle inconvenance.

De ce moment, l’éloignement d’Émilie pour le comte devint une sorte d’horreur ; l’audace inconcevable avec laquelle il continuait de la poursuivre en dépit de son refus, l’indifférence qu’il témoignait pour son opinion particulière, tant que Montoni favoriserait ses prétentions, tout se réunissait pour augmenter l’excessive répugnance qu’elle n’avait jamais cessé de ressentir pour lui. Elle fut pourtant un peu moins mécontente, en apprenant que Montoni serait de la partie. Il se mit d’un côté, Morano se plaça de l’autre ; on ne dit pas un mot pendant que les gondoliers préparaient leurs rames. Émilie frémissait de l’entretien qui suivrait ce silence ; elle eut enfin assez de courage pour le rompre, par quelques paroles oiseuses, à dessein de prévenir les beaux discours de l’un et les reproches de l’autre.

— J’étais impatient, lui dit le comte, de vous exprimer la reconnaissance que j’ai de vos bontés ; mais je dois aussi des remerciements au signor Montoni, qui m’a procuré l’occasion que je désirais si vivement.

Émilie regarda le comte avec un mélange de surprise et de mécontentement.

Quoi donc ! continua-t-il, voudriez-vous diminuer le charme de ce moment délicieux ! Pourquoi me rejeter dans les perplexités du doute, et démentir par vos regards, la faveur de vos dernières déclarations ? vous ne pouvez douter de ma sincérité, de toute l’ardeur de ma passion. Il est inutile, charmante Émilie, sans doute il est bien inutile que vous cherchiez plus longtemps à déguiser vos sentiments.

Si je les avais jamais déguisés, monsieur, reprit Émilie après avoir recueilli ses esprits, sans doute il serait inutile de dissimuler plus longtemps. J’avais espéré que vous m’épargneriez la nécessité de les déclarer encore ; mais puisque vous m’y forcez, entendez-moi protester, et pour la dernière fois, que votre persévérance vous prive même de l’estime dont j’étais disposée à vous croire digne.

Pour le coup, s’écria Montoni, cela passe mon attente ; j’avais reconnu des caprices dans les femmes, mais… Observez, mademoiselle Émilie, que si le comte est votre amant, moi, je ne le suis point, et je ne servirai pas de jouet à vos capricieuses incertitudes. On vous propose une alliance dont toute famille se trouverait honorée : la vôtre n’est pas noble, souvenez-vous-en ; vous avez résisté longtemps à mes remontrances, mon honneur est maintenant engagé ; je n’entends pas souffrir qu’on y porte atteinte. Vous persisterez, s’il vous plaît, dans la déclaration que vous m’avez chargé de faire au comte.

— Il faut certainement que vous soyez dans l’erreur, monsieur, dit Émilie ; mes réponses sur ce sujet ont été constamment les mêmes ; il est indigne de vous de m’accuser de caprices. Si vous avez consenti, monsieur, à vous charger de mes réponses, c’est un honneur que je ne sollicitais pas : j’ai déclaré moi-même au comte Morano ainsi qu’à vous, monsieur, que jamais je n’accepterais l’honneur qu’il veut bien me faire, et je le répète.

Le comte regardait Montoni d’un air de surprise : le maintien de celui-ci montrait aussi de la surprise, mais une surprise mêlée d’indignation. Il y a ici autant d’audace que de caprice, dit-il enfin. Nierez-vous vos propres mots, madame ?

— Une telle question ne mérite point de réponse, monsieur, reprit Émilie en rougissant ; vous vous la rappellerez, et vous vous repentirez de l’avoir faite.

— Répondez catégoriquement, répliqua Montoni, dont la voix s’élevait avec une nouvelle véhémence. Voulez-vous nier vos propres mots ? voulez-vous nier que tout à l’heure vous avez reconnu qu’il était trop tard pour échapper à vos engagements ; que vous avez accepté la main du comte ? voulez-vous le nier ?

— Je nierai tout cela, parce qu’aucun mot de ma bouche n’a jamais rien exprimé de semblable.

— Nierez-vous ce que vous avez écrit à M. Quesnel, votre oncle ? Si vous le faites, votre écriture portera témoignage contre vous. Qu’avez-vous à dire maintenant, continua Montoni, se prévalant du silence et de la confusion d’Émilie ?

— Je m’aperçois, monsieur, que vous êtes dans une grande erreur, et que j’ai moi-même été trompée.

— Plus de duplicité, je vous en prie. Soyez franche et sincère, si cela se peut.

— Je l’ai toujours été, monsieur, et je n’ai sûrement aucun mérite à cela. Je n’ai rien à dissimuler.

— Qu’est-ce donc que cela, s’écria Morano avec émotion ?

— Suspendez votre jugement, comte, répliqua Montoni ; les idées d’une femme sont impénétrables. À présent, madame, venons à l’explication…

— Excusez-moi, monsieur, si je suspends cette explication jusqu’au moment où vous paraîtrez plus disposé à la confiance ; tout ce que je dirais en ce moment ne servirait qu’à m’exposer à l’insulte.

— Une explication, je vous prie, dit Morano.

— Parlez, reprit Montoni, je vous donne toute confiance. Écoutons.

— Souffrez que je vous conduise à un éclaircissement en vous faisant une question.

— Mille, si cela vous plaît, dit Montoni dédaigneusement.

— Quel était le sujet de votre lettre à M. Quesnel ?

— Eh ! que pouvait-il être ? L’offre honorable du comte Morano.

— Alors, monsieur, nous nous sommes tous les deux trompés étrangement.

— Nous nous sommes aussi mépris, je le suppose, dit Montoni, dans la conversation qui précéda la lettre. Je dois vous rendre justice ; vous êtes ingénieuse à faire naître un malentendu.

Émilie tâchait de retenir ses larmes et de répondre avec fermeté. — Permettez-moi, monsieur, de m’expliquer entièrement, ou de garder un silence absolu.

— Montoni, s’écria le comte, laissez-moi plaider ma propre cause ; il est évident que vous n’y pouvez rien.

— Toute conversation sur ce sujet, monsieur, dit Émilie, est au moins inutile ; si vous voulez m’obliger, ne la prolongez pas.

— Il est impossible, madame, que j’étouffe une passion qui fait le charme et le tourment de ma vie. Je vous aimerai toujours, je vous poursuivrai avec une ardeur infatigable ; quand vous serez convaincue et de la force et de la constance de ma passion, votre cœur se fléchira à la pitié, et peut-être au repentir.

Un rayon de la lune, qui tomba sur la physionomie de Morano, découvrit le trouble et les agitations de son âme.

— C’en est trop, s’écria soudain le comte. Signor Montoni, vous m’abusez, et c’est à vous que je demande explication.

— À moi, monsieur ? Vous l’aurez, murmura Montoni.

— Vous m’avez trompé, continua Morano, et vous voulez punir l’innocence du mauvais succès de vos projets.

Montoni sourit dédaigneusement. Émilie épouvantée des suites que cette dispute pouvait avoir, ne put garder le silence plus longtemps. Elle expliqua le sujet de la méprise ; elle déclara qu’elle n’avait entendu consulter Montoni que sur la location de la Vallée. Elle conclut en le priant d’écrire sur-le-champ à M. Quesnel, et de réparer cette erreur.

Le comte Morano se contenait à peine ; néanmoins, tandis qu’elle parlait, l’attention de l’un et de l’autre était captivée par ses discours, et son effroi à-peu-près calmé. Montoni pria le comte d’ordonner qu’on revînt à Venise, et lui promit alors un entretien particulier. Morano se rendit à sa demande.

Émilie, consolée par la perspective de quelque repos, employa ses soins conciliants à prévenir toute explosion entre deux personnes qui venaient de la persécuter, et même de l’insulter sans ménagement.

Elle reprit un peu ses esprits, quand elle entendit encore une fois les chansons et les rires qui résonnaient sur le grand canal. Le zendaletto s’arrêta sous la maison de Montoni ; le comte conduisit Émilie dans une salle où Montoni la prit par le bras, et lui dit quelque chose à voix basse. Morano baisa la main qu’il tenait, nonobstant l’effort d’Émilie pour la dégager des siennes ; il lui souhaita le bonsoir avec un accent et un regard dont l’expression n’était pas douteuse, et retourna au zendaletto, accompagné de Montoni.

Émilie, dans son appartement, considéra avec une extrême inquiétude la conduite injuste et tyrannique de Montoni, la persévérance impudente de Morano, et sa triste situation à elle-même, loin de ses amis et de sa patrie. Elle regardait en vain Valancourt comme son protecteur ; il était retenu loin d’elle par son service ; mais c’était au moins une consolation de savoir qu’il existait dans le monde une personne qui partageait ses peines, et dont les vœux ne tendaient qu’à l’en délivrer. Elle résolut néanmoins de ne pas lui causer une douleur inutile, en lui disant pourquoi elle regrettait d’avoir rejeté le jugement qu’il portait sur Montoni. Ce regret n’allait pourtant pas jusqu’à la faire repentir d’avoir écouté le désintéressement et la délicatesse, et d’avoir refusé la proposition d’un mariage clandestin. Elle fondait quelque espoir sur sa prochaine entrevue avec son oncle. Elle était décidée à lui peindre sa détresse, et à le prier de permettre qu’elle l’accompagnât, lui et madame Quesnel, à leur retour en France. Elle se souvint tout-à-coup que la Vallée, sa demeure chérie, son unique asile, ne serait plus à elle de longtemps. Ses larmes coulèrent abondamment ; elle craignit de trouver peu de pitié dans un homme comme M. Quesnel, qui disposait de sa propriété sans daigner même la consulter, et congédiait une servante âgée et fidèle, qu’il laissait sans ressource et sans asile. Mais quoiqu’il fût certain qu’elle n’avait plus de maison en France, et qu’elle s’y connût peu d’amis, elle voulait y retourner, et se dérober, s’il lui était possible, à la domination de Montoni ; sa tyrannie envers elle, sa dureté envers les autres, lui paraissaient insupportables. Elle n’avait pas le désir d’habiter avec son oncle M. Quesnel. La conduite de celui-ci, à l’égard de son père et d’elle-même, suffisait bien pour la convaincre qu’elle ne ferait que changer d’oppresseurs. Elle n’avait pas non plus intention de consentir aux propositions de Valancourt, et de se marier immédiatement, quoique ce parti lui assurât un protecteur légitime et généreux. Les principales raisons qui avaient d’abord déterminé sa conduite subsistaient encore ; celles qui auraient alors justifié sa démarche n’avaient maintenant aucune valeur. L’intérêt de Valancourt, sa réputation, lui étaient sans doute trop chers pour consentir à une union précipitée, qui n’aurait pu qu’y porter préjudice. Une retraite convenable et sûre lui demeurait ouverte en France : elle pouvait retourner au couvent où elle avait reçu autrefois tant de témoignage de bonté. Il y avait dans cet asile un attrait bien puissant pour son cœur ; il renfermait les restes de son père. Elle pouvait y rester d’une manière décente et paisible, jusqu’à ce que le bail de la Vallée fût fini, ou jusqu’à ce que l’arrangement des affaires de M. Motteville la mît dans le cas d’évaluer la fortune de son père, et de calculer s’il lui serait possible d’habiter cette demeure.

La conduite de Montoni, dans sa lettre à M. Quesnel, lui paraissait singulièrement suspecte. Il pouvait, dans le principe, avoir été trompé ; mais elle craignait qu’il ne persistât volontairement dans son erreur pour l’intimider, la plier à ses désirs, et la forcer d’épouser le comte. Que cela fût ou non, elle n’en était pas moins empressée de s’expliquer avec M. Quesnel : elle considérait sa prochaine visite avec un mélange d’impatience, d’espérance et de crainte.

Le jour suivant, madame Montoni, seule avec Émilie, parla du comte Morano. Elle parut surprise que, la veille, elle n’eût pas joint les autres gondoles, et qu’elle eût repris si brusquement la route de Venise. Émilie raconta tout ce qui s’était passé ; elle exprima son chagrin de la méprise arrivée entre elle et Montoni, et pria sa tante d’interposer ses bons offices, pour qu’il donnât enfin au comte un refus décisif et formel ; mais elle s’aperçut bientôt que madame Montoni n’ignorait pas le dernier entretien, quand elle avait commencé celui-ci.

Vous n’avez sur tout ceci nul encouragement à attendre de moi, dit la tante ; j’ai déjà donné mon avis, et M. Montoni a raison de forcer votre consentement par tous les moyens qui sont en son pouvoir. Quand les jeunes personnes s’aveuglent sur leurs intérêts et s’en écartent obstinément, le plus grand bonheur qu’elles puissent avoir, c’est de trouver des amis qui s’opposent à leur folie. Dites-moi, je vous prie, si vous pouviez prétendre à un parti aussi avantageux que celui qui s’offre ?

Non, madame, reprit Émilie, je n’ai point l’orgueil de prétendre…

Non, ma nièce, on ne peut nier que vous n’ayez passablement d’orgueil. Mon pauvre frère, votre père, était assez glorieux aussi ; mais, en vérité, il faut que je le dise, la fortune ne le soutenait pas bien.

Embarrassée par l’indignation que lui causait cette maligne allusion à son père, et par la difficulté de rendre la réplique assez modérée pour qu’elle fût répressive, Émilie hésita quelque temps avec une sorte de confusion dont sa tante se sentait ravie ; elle dit enfin : L’orgueil de mon père, madame, avait un noble objet ; le seul bonheur qu’il connût venait de sa bonté, de ses lumières et de sa charité. Il ne le fit jamais consister à surpasser personne en fortune. Il n’était point humilié de son infériorité sous ce rapport. Il ne dédaignait point ceux qu’accablaient la pauvreté et le malheur. Il méprisait quelquefois les personnes qui, au sein de la prospérité, se rendaient elles-mêmes misérables à force de vanité, d’ignorance et de cruauté. Je mettrai ma gloire, madame, à rivaliser un tel orgueil.

Je n’ai pas la prétention, ma nièce, de rien comprendre à ce fatras de beaux sentiments : vous en avez la gloire à vous toute seule : mais je voudrais vous enseigner un peu de bon sens, et ne pas vous voir la merveilleuse sagesse de mépriser votre bonheur.

Cela ne serait plus sagesse, mais folie, dit Émilie : la sagesse n’a pas de plus belle perspective que celle d’arriver au bonheur. Vous accorderez, madame, que nos idées peuvent différer quant au bonheur. Je ne doute pas que vous ne désiriez le mien ; mais je crains que vous ne vous trompiez dans les moyens de me le procurer.

Je ne me vante point, ma nièce, d’une éducation aussi savante que celle qu’il a plu à votre père de vous donner. Je ne me pique point de comprendre ces belles dissertations sur le bonheur : je me contente du sens commun. Il eût été fort heureux, pour votre père et pour vous, qu’il fût entré pour quelque chose dans ses recherches.

Émilie, vivement offensée de pareilles réflexions sur la mémoire de son père, méprisa ce discours, comme il méritait de l’être.

Madame Montoni n’était pas fatiguée de parler ; mais Émilie quitta la place, et se retira dans sa chambre. À peine y fut-elle, que le peu de courage qu’elle venait de montrer céda à la douleur, à la vexation qu’elle éprouvait, et ne lui laissa que ses larmes. Chaque fois qu’elle jetait les yeux sur sa situation, c’était un nouveau sujet de désespoir. À l’indignité de Montoni, qu’elle s’était vue forcée de découvrir, elle devait ajouter maintenant l’empire d’une vanité cruelle, à laquelle sa tante était prête à la sacrifier. Elle y ajoutait cette effronterie, cette astuce détestable, avec lesquelles, tout en méditant le sacrifice, madame Montoni osait lui vanter sa tendresse et insulter à sa malheureuse victime, enfin, cette haine empoisonnée avec laquelle elle s’acharnait sans scrupule sur la mémoire de Saint-Aubert, tandis qu’il ne lui aurait pas même convenu de l’envier.

Durant le peu de jours qui s’écoulèrent entre cette conversation et le départ pour Miarenti, Montoni n’adressa pas une seule fois la parole à Émilie : ses regards exprimaient son ressentiment ; mais Émilie s’étonnait beaucoup qu’il pût s’abstenir d’en renouveler le sujet. Elle fut encore plus surprise de voir que, pendant les trois jours, le comte ne parût pas, et que Montoni ne prononçât pas même son nom. Plusieurs conjectures s’élevèrent dans son esprit ; elle craignait quelquefois que la querelle ne se fût renouvelée et ne fût devenue fatale au comte ; quelquefois elle penchait à espérer que la lassitude et le dégoût avaient suivi la fermeté de son refus, et que ses projets étaient abandonnés. Enfin, elle se figurait encore que le comte recourait au stratagème, suspendait ses visites, obtenait de Montoni qu’il ne le nommât pas, dans l’espoir, que la reconnaissance et la générosité feraient tout sur elle, et détermineraient un consentement qu’il n’attendait plus de l’amour.

Elle passait le temps dans ces vaines conjectures, cédant tour-à-tour à l’espérance et à la crainte : Montoni se mit en route pour Miarenti, et ce jour, comme les précédents, s’écoula sans voir le comte, et sans entendre parler de lui.

Montoni s’étant décidé à ne point quitter Venise avant le soir, pour éviter les chaleurs et jouir du frais de la nuit, on s’embarqua pour gagner la Brenta une heure avant le soleil couché. Émilie assise seule près de la poupe, contemplait en silence les objets qui fuyaient à mesure que la barque avançait : elle voyait les palais disparaître peu à peu confondus avec les flots ; bientôt les étoiles succédèrent aux derniers rayons du soleil couchant ; une nuit tranquille et fraîche vint l’inviter à de douces rêveries, qui n’étaient troublées que par le bruit momentané des rames et le faible murmure des eaux.

Cependant on arrive à l’embouchure de la Brenta, des chevaux sont attelés à la barque et la font remonter rapidement entre deux rives, qu’ornaient à l’envi des bois élevés, des jardins voluptueux, de riches palais, et des bosquets parfumés de myrtes et d’orangers.

Émilie rappelée à de tendres souvenirs, songea alors aux belles soirées qu’elle avait passées à la Vallée ; elle se souvint de toutes celles que, près de Toulouse, elle avait passées avec Valancourt, dans les jardins de sa tante ; mais une amertume involontaire se mêlait à ces douces pensées, elle ne pouvait en expliquer la cause, elle ne pouvait dire pourquoi de si tristes présages se joignaient en ce moment à l’idée de Valancourt, tandis que si récemment les lettres du chevalier avaient porté la consolation dans son âme ; il semblait alors à son cœur découragé qu’elle l’eût quitté pour jamais, et qu’elle ne dût jamais repasser les barrières qui la séparaient de lui. Elle regardait le comte Morano avec horreur, parce qu’il lui en paraissait la cause ; mais outre cela, elle avait une conviction intime, quoique mal définie, qu’elle ne reverrait plus Valancourt. Elle savait bien que ni les sollicitations de Morano, ni les ordres de Montoni, n’auraient le pouvoir légitime de la contraindre, et pourtant elle sentait une crainte secrète de les voir enfin l’emporter.

Perdue dans ces tristes rêveries, et répandant souvent des larmes, Émilie fut appelée par Montoni : elle le suivit dans la cabane, des rafraîchissements y étaient disposés, et sa tante s’y trouvait seule. La physionomie de madame Montoni était enflammée d’une colère, dont la cause semblait être une conversation qu’elle venait d’avoir avec son époux ; Montoni la regardait avec un air de courroux et de mépris, et tous deux quelque temps gardèrent le silence. Montoni parla à Émilie de Quesnel. Vous ne comptez pas, j’espère, persister à soutenir que vous ignoriez le sujet de ma lettre.

Depuis votre silence j’avais espéré, monsieur, qu’il n’était plus nécessaire d’insister, et que vous aviez reconnu votre erreur.

Vous aviez espéré l’impossible, s’écria Montoni : il eût été aussi raisonnable à moi d’attendre de votre sexe, une conduite conséquente et de la franchise, qu’à vous d’imaginer que vous pourriez me convaincre d’erreur.

Émilie rougit et garda le silence : elle aperçut alors trop clairement qu’elle avait en effet espéré l’impossible, et que là où il n’avait point existé d’erreur, on ne pouvait amener la conviction ; il était évident que la conduite de Montoni n’avait point été l’effet d’une méprise, mais celui d’un dessein concerté.

Impatiente d’échapper à une conversation aussi affligeante qu’humiliante pour elle, Émilie retourna sur le tillac, et reprit sa place près de la poupe, sans redouter le froid. Il ne s’élevait aucune vapeur des eaux, et l’air était sec et tranquille. Là du moins la bonté de la nature lui accorda le repos que Montoni lui refusait.

Lorsque éveillée par la voix d’un des guides ou par quelque mouvement dans la barque, elle retombait dans ses réflexions, elle songeait d’avance à la réception que lui feraient monsieur et madame Quesnel, et ce qu’elle dirait au sujet de la Vallée. Puis elle tâchait de détourner son esprit d’un sujet aussi fatiguant, en s’amusant à distinguer les détails du beau pays qu’on apercevait au clair de lune. Pendant que son imagination s’égarait ainsi, elle découvrit un bâtiment qui s’élevait au-dessus des arbres. À mesure que la barque s’avançait, elle entendait des voix ; bientôt elle distingua le portique élevé d’une belle maison ombragée de pins et de sycomores. Elle la reconnut pour la maison même qu’on lui avait montrée comme la propriété du parent de madame Quesnel.

La barque s’arrêta près d’un escalier de marbre qui conduisait à terre. Les arcades du portique étaient illuminées. Montoni y envoya un de ses gens, et débarqua avec sa famille. Ils trouvèrent monsieur et madame Quesnel au milieu de quelques amis, assis sur des sofas, sous le portique, jouissant du frais de la nuit, mangeant des fruits et des glaces, tandis que plusieurs domestiques, à quelque distance, formaient une jolie sérénade. Émilie était accoutumée aux mœurs des pays chauds, et ne fut point surprise de trouver monsieur et madame Quesnel sous leur portique, à deux heures après minuit.

Après les compliments d’usage, la compagnie se plaça sous le portique, et d’une salle voisine où était étalée une profusion de mets, de nombreux serviteurs apportèrent des rafraîchissements. Quand le petit tumulte de l’arrivée fut apaisé, et qu’Émilie fut remise du trouble qu’elle avait senti, elle fut frappée de la beauté singulière de ce lieu et des agréments qu’il offrait pour se garantir des inconvénients de cette saison. La rotonde était de marbre blanc. Sa coupole était découverte et soutenue par des colonnes de même matière. Les deux côtés qui faisaient face aux appartements, donnaient sur de longs portiques, et laissaient voir d’immenses jardins qui bordaient la rivière. Une fontaine au milieu rafraîchissait continuellement la température, et semblait ajouter aux suaves parfums des orangers, tandis que les jets d’eau formaient en retombant le plus agréable murmure. Des lampes étrusques suspendues aux colonnes, répandaient une brillante lumière sur toutes les parties de ce péristyle, et les arcades éloignées des portiques n’étaient éclairées que par la lune.

Monsieur Quesnel entretint particulièrement Montoni de ses propres affaires avec son ton ordinaire d’importance. Il vanta ses nouvelles acquisitions, et plaignit avec affectation Montoni de quelques pertes récentes que celui-ci avait essuyées. Ce dernier, dont l’orgueil était du moins capable de mépriser une telle ostentation, découvrait aisément, sous une feinte compassion, la véritable malignité de Quesnel. Il l’écouta avec un dédaigneux silence ; mais quand il eut nommé sa nièce, ils se levèrent tous les deux, et se promenèrent dans les jardins.

Émilie cependant se rapprocha de madame Quesnel, qui parlait de la France. Le nom même de sa patrie lui était cher. Elle trouvait du plaisir à considérer une personne qui en sortait. Ce pays d’ailleurs, était habité par Valancourt. Elle écoutait madame Quesnel dans le bien faible espoir que peut-être elle pourrait le nommer. Madame Quesnel qui, pendant son séjour en France, parlait avec extase de l’Italie, ne parlait en Italie que des délices de la France, et s’efforçait d’exciter l’étonnement et l’envie en racontant toutes les belles choses qu’elle avait eu le bonheur d’y voir. Dans ces flatteuses descriptions, elle finissait par s’en imposer à elle-même, et jamais un plaisir présent n’avait valu pour elle un plaisir passé. Le climat admirable, le parfum des arbres odorants, tout le luxe qui l’entourait, étaient sans intérêt pour elle. Son imagination se portait tout entière sur les régions septentrionales.

Émilie attendit en vain le nom de Valancourt. Madame Montoni parla à son tour des charmes de Venise, et du plaisir qu’elle se promettait en visitant le château de Montoni dans l’Apennin. Ce dernier point n’était mis en avant que par vanité. Émilie savait bien que sa tante prisait peu les grandeurs solitaires, et celles surtout que présentait le château d’Udolphe. La conversation continua ; on se chagrina mutuellement autant que la politesse pouvait le permettre par une réciproque ostentation. Couchés sur des sofas, sous un élégant portique, environnés des prodiges de la nature et de l’art, des êtres sensibles eussent éprouvé des mouvements de bienveillance, d’heureuses dispositions, et eussent cédé avec transport à toutes les douceurs de ces enchantements.

Bientôt après, le jour parut ; le soleil se leva, et permit aux yeux surpris de contempler le magnifique spectacle qu’offraient au loin les montagnes couvertes de neige, leurs cimes garnies de vastes forêts, et les riches plaines qui, s’étendaient à leurs pieds.

Les paysans qui se rendaient au marché, passaient dans leurs bateaux pour aller jusqu’à Venise, et formaient un tableau nouveau sur la Brenta. Les parasols de toile peinte, que la plupart portaient pour se garantir du soleil, les piles de fruits et des fleurs qu’ils arrangeaient dessous, la parure simple et pittoresque des jeunes filles, tout l’ensemble était aussi riant que remarquable. La rapidité du courant, la vivacité des rames, le chœur de tous ces paysans qui chantaient à l’ombre de leurs voiles, le son de quelqu’instrument champêtre touché par quelque jeune fille auprès de sa rustique cargaison, il semblait que la scène eût pris un caractère de fête.

Quand Montoni et M. Quesnel eurent joint les dames, on se promena dans les jardins, dont la charmante distribution réussit à distraire Émilie. La forme majestueuse, la riche verdure des cyprès, qu’elle trouvait ici dans leur perfection, la hauteur pyramidale des pins, la taille élancée des peupliers, les branches touffues du platane, contrastaient avec art dans ces jardins merveilleux ; des bosquets de myrtes et d’autres buissons fleuris, unissaient leur odeur aromatique à celle de mille fleurs qui émaillaient le gazon : l’air était d’ailleurs rafraîchi par les ruisseaux limpides qui serpentaient entre les cabinets de verdure.

Cependant, le soleil se levait sur l’horizon, et la chaleur commençait à se faire sentir. La compagnie quitta le jardin, et chacun alla chercher le repos. Émilie saisit la première occasion de s’entretenir seule avec M. Quesnel, au sujet de la Vallée. Ses réponses furent brèves, et faites avec le ton d’un homme qui n’ignore pas son absolu pouvoir, et qui s’impatiente qu’on le mette en question. Il lui déclara que la disposition qu’il avait faite, était une mesure nécessaire, et qu’elle devait se croire redevable à sa prudence du bien-être qui pourrait lui rester ; mais au surplus, ajouta-t-il, quand le comte vénitien, dont j’ai oublié le nom, vous aura épousée, les désagréments de votre dépendance cesseront. Comme votre parent, je me réjouis pour vous d’une circonstance aussi heureuse, et, j’ose dire, si peu attendue par vos amis.

Pendant quelques moments, Émilie se sentit muette et glacée ; mais avant, elle essaya de le détromper au sujet de la note qu’elle avait renfermée dans la lettre de Montoni ; il parut que M. Quesnel avait des raisons particulières de ne la pas croire, et pendant longtemps il persista à l’accuser de caprice. Convaincu, à la fin, de son aversion pour Morano, et du refus positif qu’elle avait fait de lui, il se livra aux extravagances du ressentiment, et l’exprima avec autant d’aigreur que d’inhumanité. Flatté secrètement par l’alliance d’un noble, dont il avait affecté d’oublier la famille, il était incapable de s’attendrir aux souffrances que pouvait rencontrer sa nièce dans le sentier que lui traçait sa propre ambition.

Émilie vit d’un coup d’œil, dans sa manière, toutes les difficultés qui l’attendaient ; et quoiqu’aucune persécution ne pût la faire renoncer à Valancourt pour Morano, son cœur frémissait à l’idée des violences de son oncle.

Elle n’opposa à tant de colère et d’indignation que la dignité douce d’un esprit supérieur ; mais la fermeté mesurée de sa conduite ne servit qu’à exaspérer le courroux de M. Quesnel, en l’obligeant de reconnaître son infériorité. Il finit par lui déclarer que, si elle persistait dans sa folie, lui-même et Montoni l’abandonneraient certainement au mépris universel.

Le calme dans lequel Émilie s’était maintenue en sa présence l’abandonna, quand elle fut seule : elle pleura amèrement ; elle répéta plus d’une fois le nom de son père, de son père qu’elle ne voyait plus, et dont elle se rappelait tous les avis donnés au lit de la mort. Hélas ! disait-elle, je conçois bien à présent que la force du courage est préférable aux grâces de la sensibilité. Je m’efforcerai d’accomplir ma promesse ; je ne me livrerai pas à d’inutiles lamentations ; j’essaierai de souffrir sans faiblesse l’oppression que je ne puis éviter.

Soulagée, en quelque manière, par la certitude de pratiquer en partie les dernières volontés de Saint-Aubert, et de tenir une conduite qu’il aurait approuvée, elle sécha ses larmes, et quand elle parut à table, elle avait repris sa sérénité ordinaire.

Sur le soir, les dames allèrent prendre le frais dans la voiture de madame Quesnel, sur le bord de la Brenta. La situation d’Émilie formait un contraste mélancolique avec la gaîté des groupes réunis sous les arbres le long de cette charmante rivière. Quelques-uns dansaient sous l’ombrage ; d’autres, couchés sur le gazon, prenaient des glaces, mangeaient des fruits, et goûtaient en paix les douceurs d’une belle soirée et de l’aspect du plus beau paysage du monde.

Émilie, considérant les Apennins couverts de neige, qui s’élevaient dans l’éloignement, pensa au château de Montoni, et fut épouvantée de l’idée qu’il l’y conduirait, et saurait bien l’y contraindre à l’obéissance. Cette crainte s’évanouit pourtant, en songeant qu’elle était aussi bien en son pouvoir à Venise, qu’elle y serait partout ailleurs.

Il était tard avant que la compagnie revint à Miarenti ; le souper était servi dans cette rotonde magnifique qu’Émilie avait tant admirée la veille : les dames se reposèrent sous le portique, jusqu’à ce que MM. Quesnel, Montoni et d’autres gentilshommes vinssent les joindre. Émilie s’efforçait de goûter elle-même le calme de ce moment ; tout-à-coup une barque s’arrêta aux degrés qui menaient au jardin ; Émilie bientôt distingua la voix de Morano, avec celles de Quesnel et de Montoni, et bientôt elle le vit paraître. Elle reçut ses compliments en silence, et son air froid parut d’abord le déconcerter ; il se remit ensuite, il reprit son enjouement, et Émilie remarqua que l’espèce d’adulation dont l’accablaient monsieur et madame Quesnel, n’excitait que son dégoût : elle aurait cru difficilement que M. Quesnel fût capable de tant de soins, car elle ne l’avait jamais vu qu’avec ses inférieurs ou ses égaux.

Dès qu’elle put se retirer, ses réflexions presque involontairement se portèrent sur les moyens possibles d’engager le comte à se désister de ses prétentions ; sa délicatesse n’en trouva pas de plus efficace que de lui avouer une liaison déjà formée, et de s’en remettre à sa générosité pour sa délivrance. Néanmoins, quand le lendemain il renouvela ses sollicitations, elle abandonna son projet ; il y aurait quelque chose de si répugnant pour son orgueil à dévoiler le secret de son cœur à un homme comme Morano, et à lui demander un sacrifice, qu’elle rejeta son dessein avec impatience, et fut surprise d’avoir pu un seul instant s’y arrêter. Elle répéta son refus dans les termes les plus décisifs qu’elle pût choisir, et blâma sévèrement la conduite qu’on tenait envers elle. Le comte en parut mortifié, mais il n’en persista pas moins dans ses assurances de tendresse, et madame Quesnel, dont l’arrivée l’interrompit, fut pour Émilie d’un grand secours.

C’est ainsi que, pendant son séjour dans cette charmante maison, Émilie fut rendue malheureuse par l’opiniâtre assiduité de Morano, et par la cruelle domination qu’exerçaient sur elle MM. Quesnel et Montoni ; ils paraissaient, ainsi que sa tante, plus déterminés à ce mariage, qu’ils ne l’avaient même témoigné à Venise. M. Quesnel trouvant enfin que les discours et les menaces étaient également inutiles pour amener une prompte conclusion, il y renonça, et l’on remit le tout au temps et au pouvoir de Montoni. Émilie cependant considérait Venise avec espérance, elle devait s’y trouver soulagée d’une partie des persécutions de Morano ; il n’habiterait plus sous le même toit, et Montoni, distrait par ses occupations, ne serait pas toujours chez lui. Au milieu de ses chagrins et de ses propres malheurs, elle n’oubliait pas ceux de la pauvre Thérèse ; elle plaida sa cause auprès de Quesnel avec le courage du sentiment ; il lui promit en termes généraux et frivoles qu’elle ne serait point oubliée.

Montoni, dans un long entretien avec Quesnel, arrangea le plan qu’on suivrait à l’égard d’Émilie, et Quesnel promit d’être à Venise aussitôt que le mariage serait consommé.

Ce fut une chose nouvelle pour Émilie de se séparer sans regret des personnes avec lesquelles elle était liée : le moment où elle quitta monsieur et madame Quesnel fut peut-être le seul moment de satisfaction qu’elle eût trouvé en leur présence.

Morano revint dans la même barque que Montoni. Émilie, qui observait le rapprochement successif de la superbe cité, vit auprès d’elle la seule personne qui pouvait en diminuer le charme. Ils arrivèrent vers minuit, Émilie fut délivrée de la présence du comte, qui suivit Montoni dans un casin, et il lui fut permis de se retirer dans sa chambre.

Le jour suivant, Montoni, dans un court entretien, déclara à Émilie qu’il n’entendait pas être joué plus longtemps, son mariage avec le comte était pour elle d’un si prodigieux avantage, que ce serait folie de s’y opposer, et une folie tout-à-fait inconcevable. On le célébrerait donc sans délai, et s’il le fallait, sans son consentement.

Émilie qui jusque là avait employé les remontrances, eut alors recours aux prières : sa douleur l’empêchait de considérer que, sur un caractère comme celui de Montoni, les supplications n’auraient pas plus d’effet que les raisonnements. Elle lui demanda ensuite de quel droit il exerçait sur elle cette autorité illimitée. Dans un état plus calme, elle n’eût pas risqué cette question, qui ne pouvait mener à rien, et faisait seulement triompher Montoni de sa faiblesse et de son isolement.

De quel droit, s’écria Montoni avec un malin sourire ? du droit de ma volonté : si vous pouvez y échapper, je ne vous demanderai pas de quel droit vous le faites. Je vous le rappelle pour la dernière fois ; vous êtes étrangère, vous êtes loin de votre patrie, c’est de votre intérêt de m’avoir pour ami, vous en connaissez les moyens ; si vous me contraignez à devenir votre ennemi, je hasarderai de vous dire que la punition surpassera votre attente ; vous devez bien savoir que je ne suis pas fait pour qu’on me joue.

Émilie resta immobile après que Montoni l’eut laissée ; elle était au désespoir ou plutôt stupéfaite ; le sentiment de la misère était le seul qu’elle eut conservé ; madame Montoni la trouva dans cet état. Émilie leva les yeux, et la douleur qu’exprimait toute sa personne, ayant sans doute attendri sa tante, elle lui parla avec plus de bonté qu’elle ne l’avait encore fait ; le cœur d’Émilie fut touché, elle versa des larmes, et après avoir pleuré quelque temps, elle recouvra assez de force pour raconter le sujet de sa détresse, et s’efforcer de toucher en sa faveur madame Montoni. La compassion de sa tante avait été surprise, mais son ambition ne pouvait se modérer, et elle se proposait d’être la tante d’une comtesse. Les tentatives d’Émilie eurent aussi peu de succès auprès d’elle qu’auprès de Montoni lui-même : elle gagna son appartement, et se remit à pleurer. Combien elle se rappelait ses adieux avec Valancourt, et combien elle regrettait que l’Italien eût mis tant de réserve au sujet de Montoni ! Néanmoins, quand elle se fut rétablie du premier choc, elle considéra qu’on ne pouvait forcer son union avec Morano, si elle persistait à ne point répéter les paroles nécessaires à la cérémonie ; elle résolut d’attendre plutôt toute la vengeance de Montoni que de se donner à un homme dont elle eût méprisé la conduite, quand jamais elle n’aurait connu Valancourt : mais elle frémissait de la vengeance, quoique décidée à la braver.

Il survint bientôt une affaire qui, pour quelques jours, suspendit l’attention de Montoni ; les visites mystérieuses d’Orsino s’étaient renouvelées avec plus d’exactitude depuis le retour de Montoni. Outre Orsino, Cavigni, Verezzi et quelques autres, étaient admis à ces conciliabules nocturnes : Montoni devint plus réservé, plus sévère que jamais. Si ses propres intérêts ne l’eussent pas rendue indifférente à tout le reste, Émilie se fût aperçue qu’il méditait quelque projet.

Un soir qu’il ne devait pas se tenir d’assemblée, Orsino arriva dans une extrême agitation, et dépêcha vers Montoni son domestique de confiance. Montoni était au casin ; il le priait de revenir sur-le-champ, en recommandant au messager de ne pas prononcer son nom. Montoni se rendit à l’instant, il trouva Orsino, il apprit le motif de sa visite et de son agitation ; il en connaissait déjà une partie.

Un gentilhomme vénitien, qui avait récemment provoqué la haine d’Orsino, avait été poignardé par des assassins payés par ce dernier. Le mort tenait aux plus grandes familles, et le sénat avait pris connaissance de cette affaire. On avait arrêté un des meurtriers, et il avait avoué qu’Orsino était le coupable. À la nouvelle de son danger, il venait trouver Montoni pour faciliter son évasion ; il savait qu’à ce moment tous les officiers de police étaient sur ses traces dans toute la ville. Il était impossible d’en sortir. Montoni consentit à le recueillir quelques jours, jusqu’à ce que la vigilance se fût relâchée, et qu’il pût avec sûreté quitter Venise. Il savait le danger qu’il courait en accordant asile à Orsino : mais telle était la nature de ses obligations envers cet homme, qu’il ne croyait pas prudent de le lui refuser.

Telle était la personne que Montoni admettait dans sa confiance, et pour qui il sentait autant d’amitié que le comportait son caractère.

Tout le temps qu’Orsino fut caché dans la maison, Montoni ne voulut point attirer les regards du public en célébrant les noces du comte ; mais quand la fuite du criminel eut fait cesser un pareil obstacle, il informa Émilie que son mariage serait accompli le lendemain matin. Elle répéta qu’il n’aurait point lieu. Il répondit par un malin sourire ; il l’assura que le comte et un prêtre seraient de grand matin chez lui, et il lui conseilla de ne point défier son ressentiment par une opposition soutenue à sa volonté et à son propre bien. — Je vais sortir pour la soirée, ajouta-t-il, souvenez-vous que demain je donne votre main au comte Morano. Émilie qui, depuis ses dernières menaces, s’attendait que la crise arriverait à son terme, fut moins ébranlée par cette déclaration qu’elle ne l’aurait été ; elle travailla à se soutenir, par l’idée que le mariage ne serait point valide, tant qu’en présence du prêtre elle refuserait de prendre part à la cérémonie. Le moment de l’épreuve approchait, son imagination fatiguée se troublait également à l’idée de la vengeance et à celle de cet hymen. Elle n’était pas absolument certaine des suites de son refus à l’autel ; elle redoutait plus que jamais le pouvoir sans bornes de Montoni, comme sa volonté ; elle jugeait qu’il transgresserait toutes les lois sans scrupule, pour réussir dans ses projets.

Tandis qu’elle éprouvait ces déchirements, on vint lui dire que Morano demandait à la voir. À peine le domestique fut-il sorti avec ses excuses, qu’elle s’en repentit ; elle voulut essayer si la confiance et les prières produiraient plus que ses refus et son dédain ; elle rappela le domestique, et rétractant son message, elle se disposa à venir elle-même trouver le comte.

La dignité, le maintien noble avec lequel elle l’aborda, l’air résigné et pensif qui adoucissait ses traits, n’étaient pas de bons moyens pour le faire renoncer à elle, et ne firent qu’augmenter une passion qui avait déjà enivré son jugement. Il écouta ce qu’elle lui disait avec une apparente complaisance et un grand désir de l’obliger ; mais sa résolution était invariable. Il mit en œuvre, auprès d’elle, l’art et l’insinuation, dont il savait les secrets. Bien certaine qu’elle ne devait rien espérer de sa justice, Émilie répéta son opposition absolue, et le quitta avec l’assurance formelle qu’elle maintiendrait son refus de quelque manière qu’on prétendît le lui faire révoquer. Un juste orgueil avait retenu ses larmes en la présence de Morano, elles coulèrent dans la solitude avec toute l’amertume du cœur, elle appelait son père, et s’attachait avec une exprimable douleur à l’idée chérie de Valancourt.

Elle ne parut point au souper, et resta seule dans son appartement. Tantôt elle succombait à l’effroi et à la douleur ; tantôt elle s’affermissait contre le danger, et se préparait à soutenir avec calme et courage le terrible coup du lendemain, quand l’astuce de Morano et la violence de Montoni se trouveraient unies contre elle.

La soirée était fort avancée, quand madame Montoni entra dans sa chambre avec les ornements de mariage que le comte envoyait à Émilie. Elle avait évité sa nièce toute la journée, dans la crainte que son insensibilité ordinaire ne l’abandonnât. Elle n’osait s’exposer au désespoir d’Émilie ; peut-être sa conscience, dont le langage était si peu fréquent, lui reprochait-elle une conduite si dure envers une orpheline, fille de son frère, et dont un père mourant lui avait confié le bonheur.

Émilie ne voulut pas voir ces présents ; elle tenta, quoique sans espoir, un nouvel et dernier effort pour intéresser la compassion de madame Montoni. Émue peut être alternativement par la pitié ou par le remords, elle sut cacher l’une et l’autre, et reprocha à sa nièce la folie de se tourmenter pour un mariage qui ne manquerait pas de la rendre heureuse. — Certainement, lui disait-elle, si je n’étais pas mariée, et que le comte s’offrît à moi, je serais flattée de cette distinction. Si je croyais devoir penser ainsi, vous, ma nièce, qui n’avez aucune fortune, vous devez incontestablement vous en trouver très honorée, et témoigner une reconnaissance, une humilité envers le comte, qui répondent à sa condescendance. Je suis surprise, je l’avoue, d’observer la soumission qu’il vous témoigne, et les airs hautains que vous prenez. Je m’étonne de sa patience, et si j’étais à sa place, je vous ferais sûrement souvenir un peu mieux de la vôtre. Je ne vous flatterais pas, je dois vous le dire ; c’est cette ridicule flatterie qui vous donne une si grande opinion de vous-même, qui vous fait penser que personne au monde ne vous mérite. Je l’ai souvent dit au comte ; je ne tenais pas à l’extravagance de ses compliments, et vous les preniez à la lettre.

— Votre patience, madame, dit Émilie, ne souffrait pas alors plus cruellement que la mienne.

— Tout cela n’est que de l’affectation, reprit la tante ; je sais que la flatterie vous enchante, et elle vous rend si vaine, que vous croyez naïvement voir tout le monde à vos pieds : vous vous trompez beaucoup. Je puis vous assurer, ma nièce, que vous ne trouverez pas beaucoup d’adorateurs comme le comte ; tout autre que lui vous aurait tourné le dos, et vous aurait laissée vous repentir à loisir.

— Oh, que le comte n’est-il comme serait tout autre, dit Émilie en soupirant !

— Il est heureux pour vous que cela ne soit pas, répliqua madame Montoni. Ce que je vous disais n’est que par intérêt pour vous : je voulais vous convaincre de votre heureuse fortune, vous engager à céder de bonne grâce à la nécessité. Il m’importe peu pour moi, vous le savez, que vous consentiez ou non à ce mariage, qui certainement se fera : ce que je dis n’est que par bonté ; je voudrais vous voir heureuse ; c’est votre faute, si vous ne l’êtes pas. Mais je vous demanderai à présent, sérieusement et sans colère, à quel parti vous prétendez, puisque le comte ne satisfait pas votre ambition.

— Je n’ai pas d’ambition, madame, dit Émilie ; mon unique désir est de rester dans l’état où je suis.

— Oh ! c’est sortir de la question, dit la tante : je vois bien que vous songez à M. Valancourt. Abandonnez, je vous prie, ces fantaisies d’amour et ce ridicule orgueil ; devenez une personne raisonnable. Tout cela, d’ailleurs, ne fait rien à la chose ; vous serez mariée demain, vous le savez, soit que vous le veuillez ou non : le comte ne veut pas être joué plus longtemps.

Émilie n’essaya point de répondre à cette singulière harangue ; elle en sentait toute l’inutilité. Madame Montoni posa les présents du comte sur une table où Émilie s’appuyait, et lui souhaita le bonsoir. Bonsoir, madame, dit Émilie, lorsque sa tante ferma la porte, et elle resta encore une fois, livrée à ses tristes réflexions. Elle fut pendant quelques moments si fort abîmée dans ses pensées, qu’elle ignorait où elle était ; à la fin relevant sa tête, et regardant autour d’elle, l’obscurité et le silence de l’appartement la réveillèrent. Elle fixa ses yeux sur la porte par laquelle sa tante avait disparu ; elle écoutait attentivement, pour qu’un son quelconque relevât l’abattement affreux de ses esprits. Il était minuit passé, toute la maison était couchée, excepté le serviteur qui attendait Montoni. Son esprit, longtemps accablé par les chagrins, céda alors à des terreurs imaginaires ; elle tremblait de considérer les ténèbres de la chambre spacieuse où elle était ; elle craignait sans savoir pourquoi. Cet état dura si longtemps, qu’elle aurait appelé Annette, la femme de chambre de sa tante, si la frayeur lui eût permis de quitter la chaise et de traverser l’appartement.

Ces mélancoliques illusions se dissipèrent peu à peu : elle se mit au lit, non pour dormir, cela n’était guère possible, mais pour essayer de calmer le désordre de son imagination, et recueillir les forces qui lui seraient nécessaires le lendemain.

CHAPITRE VII.

Un coup frappé à la porte d’Émilie vint la tirer de l’espèce de sommeil auquel elle avait enfin succombé. Elle tressaillit ; Montoni et le comte Morano lui vinrent promptement à l’esprit. Elle écouta quelque temps, et reconnaissant la voix d’Annette, elle risqua d’ouvrir la porte. — Qui vous amène de si bonne heure, dit Émilie toute tremblante ?

— Ma chère demoiselle, dit Annette, ne soyez pas si pâle ; je suis effrayée de vous voir ainsi. Il se fait un beau train au bas des escaliers ; tous les domestiques vont et viennent ; aucun ne se hâte assez ; c’est un train ! un train, dont personne ne peut deviner la cause.

— Qui est-ce qui est en bas avec eux, dit Émilie ? Annette, ne m’abusez point.

— Non, pour le monde entier, mademoiselle ; pour le monde entier je ne voudrais point vous tromper. On ne peut s’empêcher de voir que monsieur est dans une telle impatience, que jamais je ne lui en ai vu de semblable. Il m’a envoyée, mademoiselle, pour vous faire lever sur-le-champ.

— Grand Dieu ! soutenez-moi, s’écria Émilie éperdue. Le comte Morano est donc en bas ?

— Non, mademoiselle, il n’est pas en bas, du moins à ma connaissance, dit Annette. Son Excellence m’envoyait vous dire de vous hâter, parce qu’on allait quitter Venise, et que dans quelques minutes les gondoles se trouveraient au pied de la terrasse. Il faut que je me dépêche pour retourner auprès de ma maîtresse ; elle ne sait plus auquel entendre, et ne sait comment faire pour se dépêcher assez.

— Expliquez-vous, Annette ; expliquez-moi, avant de me quitter, ce que tout cela veut dire. Émilie était tellement troublée de surprise et, même d’espérance, qu’elle pouvait à peine proférer un seul mot.

— Oh ! mademoiselle, c’est plus que je ne puis faire. Tout ce que je sais, c’est que monsieur lui-même est venu avec beaucoup d’humeur ; il nous a tous fait lever, et nous a déclaré qu’il fallait quitter Venise à l’instant.

— Le comte Morano vient-il avec lui, dit Émilie ? Où devons-nous aller ?

— Je ne le sais pas bien, mademoiselle. J’ai entendu, tout en allant, Ludovico parler de la Terre-Ferme, et parler du château qu’a le signor dans les montagnes.

— Les Apennins, dit vivement Émilie ? J’ai donc bien peu à espérer !

— C’est cela même, mademoiselle. Mais ne vous tourmentez pas tant ; ne prenez pas la chose si fort à cœur : pensez au peu de temps que vous avez, et à l’impatience de M. Montoni. Bon Dieu ! j’entends les rames sur le canal ; ils approchent, ils frappent sur les degrés. C’est la gondole, cela est sûr.

Annette sortit bien vite. Émilie se disposa à cette fuite soudaine, et n’imagina pas qu’aucun changement dans sa situation pût l’aggraver. Elle eut à peine jeté ses livres et ses vêtements dans son porte-manteau, qu’elle reçut un second avertissement : elle descendit au cabinet de toilette de sa tante, où Montoni lui reprocha sa lenteur. Il sortit ensuite pour donner quelques ordres, et Émilie demanda la raison d’un si brusque départ. Sa tante parut l’ignorer aussi bien qu’elle, et n’entreprendre ce voyage qu’avec une répugnance extrême.

La famille s’embarqua enfin ; mais ni le comte Morano ni Cavigni ne partirent. Émilie se ranima par cette remarque. Au moment où les gondoliers frappèrent les flots avec leurs rames, elle se sentit comme un criminel à qui l’on accorde un court répit. Son cœur s’allégea encore, lorsqu’elle entra du grand canal dans la mer, et elle fut surtout soulagée quand elle eut tourné les murs de Saint-Marc sans arrêter pour prendre le comte.

L’aube commençait à peine à éclairer l’horizon et à blanchir les rivages de la mer Adriatique. Émilie n’osait faire aucune question à Montoni, qui resta quelque temps dans un sombre silence, et s’enveloppa ensuite de son manteau, comme s’il avait voulu dormir. Madame Montoni en fit autant. Émilie, qui ne pouvait dormir, leva un des rideaux de la gondole, et se mit à considérer la mer. L’aurore éclairait par degrés les sommets des montagnes du Frioul ; mais leurs côtes et les vagues qui roulaient à leurs pieds étaient encore ensevelies dans l’ombre. Émilie, enfoncée dans une mélancolie tranquille, observait les progrès du jour, qui s’étendait sur la mer, développait Venise et ses îlots, enfin les rivages d’Italie, le long desquels les barques et leurs voiles légères commençaient à s’agiter.

Les gondoliers étaient souvent appelés à cette heure matinale par tous ceux qui portaient des provisions au marché de Venise. Une foule innombrable de petites barques bien chargées, et venant de Terre-Ferme, couvrit bientôt toute la lagune. Émilie donna un dernier regard à cette magnifique cité ; mais son esprit n’était alors rempli que de ses conjectures sur les événements qui l’attendaient, le pays où on l’entraînait, le motif enfin de ce soudain voyage. Il lui parut, après de mûres réflexions, que Montoni la menait à son château isolé, pour la contraindre plus sûrement à l’obéissance par tous les moyens de terreur. Si les scènes ténébreuses et solitaires qu’on y disposait n’avaient pas l’effet attendu, son mariage y serait célébré de force, avec encore plus de mystère, et l’honneur de Montoni en serait toujours moins blessé. Le peu de courage que le délai lui avait rendu expira à cette idée terrible, et quand on atteignit le rivage, Émilie était retombée dans le plus pénible abattement.

Montoni ne remonta pas la Brenta ; il continua la route en voiture, pour gagner l’Apennin. Pendant ce voyage, ses manières avec Émilie furent si particulièrement sévères, que cela seul eût confirmé ses premières conjectures ; mais elles n’avaient pas besoin de confirmation : elle voyait sans plaisir la belle contrée qu’elle traversait. Elle ne pouvait pourtant s’empêcher de sourire quelquefois aux naïves remarques d’Annette ; parfois aussi elle soupirait, quand un site d’une rare beauté rappelait Valancourt à sa pensée. Il s’en éloignait peu ; mais la solitude où l’on courait la séquestrer ne lui laissait aucun espoir d’avoir encore de ses nouvelles.

À la fin, les voyageurs commencèrent à monter au milieu des Apennins. D’immenses forêts de sapins, à cette époque, ombrageaient ces montagnes. La route se dirigeait au milieu de ces bois, et ne laissait voir que des roches suspendues encore plus haut, à moins qu’un intervalle entre les arbres ne laissât distinguer un moment la plaine qui s’étendait à leurs pieds. L’obscurité de ces retraites, leur morne silence, quand un vent léger n’ébranlait pas la cime des arbres, l’horreur des précipices qui se découvraient l’un après l’autre, chaque objet, en un mot, rendait plus imposantes les impressions de la triste Émilie ; elle ne voyait autour d’elle que des images d’une effrayante grandeur et d’une sombre sublimité. D’autres images également sombres, également terribles, accablaient en même temps son imagination. Sachant à peine où elle allait, sous la domination d’un homme dont le despotisme absolu avait déjà si cruellement pesé sur elle, au moment d’épouser peut-être un homme qui n’avait mérité ni son affection, ni son estime, ou d’éprouver, loin de tout secours, tout ce que le courroux, la vengeance, et une vengeance italienne, peuvent dicter ; plus elle considérait les motifs d’un pareil voyage, plus elle en était épouvantée. On voulait conclure son mariage avec assez de secret pour que sa résistance déterminée ne compromît pas l’honneur de Montoni, ou peut-être même son repos. Ces profondes solitudes, où l’on devait la plonger ; ce château mystérieux, sur lequel elle avait reçu de sinistres ouvertures, faisaient frémir son cœur, et la mettaient au désespoir. Elle éprouvait que, déjà rempli par la douleur, son esprit était encore susceptible d’en recevoir l’accroissement, que des circonstances locales pouvaient faire naître.

À mesure que les voyageurs montaient au travers des forêts de sapins, les roches s’élevaient au-dessus des roches, les montagnes semblaient se multiplier, et le sommet d’une éminence ne semblait être que la base d’une autre. À la fin, ils se trouvèrent sur une petite esplanade, où les muletiers arrêtèrent leurs mules. La scène vaste et magnifique qui s’ouvrait dans le vallon, excita l’admiration générale, et madame Montoni elle-même y devint sensible. Émilie perdit un moment ses chagrins dans l’immensité de la nature. Au-delà d’un amphithéâtre de montagnes, dont les masses paraissaient aussi nombreuses que le sont les vagues de la mer, et dont les bases étaient chargées d’épaisses forêts, on découvrait la campagne d’Italie, où les rivières, les cités, les bois, toute la prospérité de la culture s’entremêlaient dans une riche confusion. L’Adriatique bornait l’horizon. Le Pô et la Brenta, après avoir fécondé toute l’étendue du paysage, y venaient décharger leurs fertiles eaux. Émilie contempla longtemps la splendeur du monde qu’elle quittait, et dont la magnificence semblait ne s’étaler devant elle que pour lui causer plus de regrets. Pour elle, le monde entier ne contenait que Valancourt ; son cœur se tournait vers lui seul, et pour lui seul coulaient ses pleurs.

De ce point de vue sublime, les voyageurs continuèrent à gravir au milieu des forêts de sapins, et pénétrèrent dans un étroit passage qui bornait de tous côtés les regards, et montrait seulement d’effroyables rocs suspendus sur la tête. Aucun vestige humain, aucune ligne de végétation ne paraissait dans ce séjour. Ce passage conduisait au cœur des Apennins. Il s’élargit enfin, et découvrit une chaîne de montagnes d’une extraordinaire aridité, au travers desquelles il fallut marcher pendant plusieurs heures.

Vers la chute du jour, la route tourna dans une vallée plus profonde qu’enfermaient, presque de tout côté, des montagnes qui paraissaient inaccessibles. À l’orient, une échappée de vue montrait les Apennins dans leur plus sombre horreur. La longue perspective de leurs masses entassées, leurs flancs chargés de noirs sapins présentaient une image de grandeur plus forte que tout ce qu’Émilie avait déjà vu. Le soleil se couchait alors derrière la montagne même qu’Émilie descendait, et projetait vers le vallon son ombre allongée ; mais ses rayons horizontaux, passant entre quelques roches écartées, doraient les sommités de la forêt opposée, et brillaient sur les hautes tours et les combles d’un château dont les vastes remparts s’étendaient le long d’un affreux précipice. La splendeur de tant d’objets bien éclairés s’augmentait encore du contraste formé par les ombres qui déjà enveloppaient le vallon.

Voilà Udolphe, dit Montoni, qui parlait pour la première fois depuis plusieurs heures.

Émilie regarda le château avec une sorte d’effroi, quand elle sut que c’était celui de Montoni. Quoiqu’éclairé maintenant par le soleil couchant, la gothique grandeur de son architecture, ses antiques murailles de pierre grise, en faisaient un objet imposant et sinistre. La lumière s’affaiblit insensiblement sur les murs, et ne répandit qu’une teinte de pourpre qui, s’effaçant à son tour, laissa les montagnes, le château et tous les objets environnants dans la plus profonde obscurité.

Isolé, vaste et massif, il semblait dominer la contrée. Plus la nuit devenait obscure, plus ses tours élevées paraissaient imposantes. Émilie ne cessa de le regarder que, lorsque l’épaisseur du bois, sous lequel les voitures commençaient à monter, lui en eut absolument dérobé la vue. L’étendue et l’obscurité de ces énormes forêts présentèrent d’épouvantables images à l’esprit d’Émilie, qui ne les trouvait propres qu’à servir de retraite à quelques bandits. À la fin, les voitures se trouvèrent au-dessus d’une plate-forme, et atteignirent les portes du château. Le long résonnement de la cloche qu’on fit sonner à la porte d’entrée, augmenta l’effroi d’Émilie. Pendant qu’on attendait l’arrivée d’un domestique pour ouvrir ces portes formidables, elle considérait l’édifice. Les ténèbres qui l’enveloppaient, ne lui permirent guère que d’en discerner l’enceinte, les murailles épaisses, les remparts crénelés, et de s’apercevoir qu’il était vaste, antique et effrayant. Elle jugeait sur ce qu’elle voyait, de la pesanteur et de l’étendue du reste. La porte par où elle entra conduisait dans les cours ; elle était d’une proportion gigantesque. Deux fortes tours, surmontées de tourelles et bien fortifiées, en défendaient le passage. Au lieu de bannières, on voyait flotter sur ses pierres désunies, de longues herbes et des plantes sauvages, qui prenaient racine dans les ruines, et qui semblaient croître à regret au milieu de la désolation qui les environnait. Les tours, étaient unies par une courtine munie de créneaux et de casemates. Du haut de la voûte tombait une pesante herse. De cette porte, les murs des remparts communiquaient à d’autres tours, et bordaient le précipice ; mais ces murailles presqu’en ruine, aperçues à la dernière clarté du couchant montraient les ravages de la guerre. L’obscurité enveloppait tout le reste.

Tandis qu’Émilie observait avec tant d’attention, on entendit des pas derrière les portes, et bientôt on tira les verrous. Un ancien serviteur du château parut ensuite, et poussa les lourds battants pour laisser entrer son seigneur. Pendant que les roues tournaient avec fracas sous ces herses impénétrables, le cœur d’Émilie fut prêt à défaillir : elle crut entrer dans sa prison. La sombre cour qu’elle traversa confirmait cette idée lugubre, et son imagination, toujours active, lui suggéra même plus de terreur que n’en pouvait justifier sa raison.

Une autre porte ouvrit la seconde cour ; de hautes herbes la couvraient de toute part. Elle était plus triste encore que la première. Émilie en jugeait à l’aide d’un, faible crépuscule : elle voyait ses hautes murailles tapissées de brioine, de mousse, de lierre, et les tours crénelées qui s’élevaient encore au-dessus. L’idée d’une longue souffrance et d’un meurtre assaillit ses tristes pensées. Une de ces subites et inexplicables convictions, qui s’emparent quelquefois même des plus fortes âmes, frappa la sienne d’une soudaine horreur. Ce sentiment ne diminua pas quand elle entra dans une salle gothique, immense, en proie aux ténèbres du soir. Un flambeau qui brillait au loin à travers une longue suite d’arcades, servait seulement à rendre l’obscurité plus sensible. Un domestique apporta une seconde lampe ; et ses faibles lueurs tombant tour-à-tour sur les piliers et sur les voûtes, dessinaient fortement leurs ombres allongées sur le pavé et sur les murs.

L’arrivée inattendue de Montoni n’avait permis aucun préparatif pour le recevoir. Le serviteur qu’il avait dépêché en partant lui-même de Venise, l’avait devancé de peu de moments. Cette circonstance excusait en quelque sorte le dénuement et le désordre où paraissait être ce grand château.

Le domestique, qui vint éclairer Montoni, le salua en silence, et sa physionomie ne s’anima d’aucune apparence de plaisir. Montoni répondit au salut par un léger mouvement de la main, et passa. Sa femme suivait, et jetait autour d’elle un regard de surprise et de mécontentement, qu’elle paraissait craindre d’exprimer. Émilie, voyant l’étendue, l’immensité de cet édifice, avec un étonnement timide, s’approcha d’un escalier de marbre. Ici les arcades formaient une voûte élevée, du centre de laquelle pendait une lampe à trois branches, qu’un domestique se hâtait d’allumer. La richesse des corniches, la grandeur d’une galerie qui conduisait à plusieurs appartements, les verres coloriés d’une fenêtre qui s’ouvrait du haut jusqu’en bas, furent les objets que successivement on découvrit.

Après avoir tourné au pied de l’escalier et traversé une antichambre, on entra dans un appartement de la plus spacieuse dimension. Sa boiserie de noir mélèze, coupé dans les montagnes voisines, ajoutait une nuance à l’obscurité même. Apportez plus de lumières, dit Montoni en entrant. Le serviteur posa sa lampe et se retira pour obéir. Madame Montoni observa que l’air du soir était humide dans ces régions, et qu’elle serait bien aise d’avoir un peu de feu. Montoni ajouta qu’on apportât du bois.

Tandis qu’avec un air pensif il se promenait à grands pas dans la chambre, madame Montoni se reposait en silence sur un sofa, et attendait le retour du domestique. Émilie observait la singularité imposante et l’abandon de cet appartement. Une seule lampe l’éclairait, et se trouvait placée près d’un grand miroir de Venise, qui réfléchissait obscurément la scène, et entre autres la grande figure de Montoni, passant et repassant avec les bras croisés, et le visage ombragé du panache qui flottait sur son grand chapeau.

De l’examen de ce spectacle, l’esprit d’Émilie se porta aux appréhensions de ce qu’elle aurait à souffrir : le souvenir de Valancourt, si éloigné d’elle, vint ensuite peser sur son âme, et changer sa crainte en douleur. Un long soupir lui échappa ; elle essaya de retenir ses pleurs, et s’approcha d’une haute fenêtre. Elle ouvrait sur les remparts, au-dessous desquels se trouvaient les bois qu’on traversait pour venir au château. Mais l’ombre de la nuit enveloppait les montagnes ; à peine leurs contours pouvaient-ils même se distinguer sur l’horizon, dont une bande rougeâtre indiquait seule l’occident. La vallée tout entière était ensevelie dans les ténèbres. Les objets qui frappèrent les regards d’Émilie lorsqu’on ouvrit la porte, n’étaient guère moins tristes. Le vieux serviteur, qui d’abord les avait reçus, entrait alors courbé sous un fagot d’épines, et deux des valets de Montoni le suivaient avec des lumières.

Votre Excellence soit la bienvenue, dit le vieillard en se levant de terre, après y avoir posé son fagot. Ce château a été bien longtemps désert. Vous excuserez, signor ; vous savez que nous avons eu bien peu de temps. Il y aura deux ans à la Saint-Marc prochaine que votre Excellence n’est venue ici.

— Vous avez bonne mémoire, vieux Carlo, dit Montoni ; c’est cela même. Comment as-tu donc fait pour vivre si longtemps ?

— Ah ! signor, ce n’est pas sans peine. Les vents froids qui soufflent à travers le château, dans l’hiver, ne valent rien pour moi. J’ai pensé plus d’une fois à demander à votre Excellence de me laisser quitter les montagnes pour me retirer dans la vallée ; mais je ne sais pas comment cela se fait, je ne puis abandonner ces vieilles murailles, où j’ai vécu depuis tant d’années.

— Bon ! dit Montoni ; et qu’avez-vous fait dans ce château depuis mon départ ?

— À peu près comme à l’ordinaire, signor. Il a grand besoin de réparations. Il y a la tour du nord, plusieurs de ses fortifications ont croulé, et ont manqué un jour de tomber sur la tête de ma pauvre femme (Dieu veuille avoir son âme). Votre Excellence doit la voir.

Cela suffit. Les réparations ? interrompit Montoni.

Les réparations, dit Carlo ? Une partie du toit de la grande salle a effondré dedans. Tous les vents des montagnes voisines s’y engouffraient l’hiver dernier, et sifflaient dans tout le château de telle sorte, qu’on ne pouvait s’y échauffer. Ma femme et moi, nous nous retranchions en grelotant auprès d’un feu énorme, dans le coin d’une petite salle, et encore nous mourions de froid.

N’y a-t-il pas d’autres réparations à faire ? dit Montoni impatiemment.

— Ô seigneur ! votre Excellence, oui : le mur du rempart s’est éboulé en trois places. Les escaliers qui conduisent à la galerie, au couchant, ont été depuis longtemps en si mauvais état, qu’il est fort dangereux d’y passer. Le corridor qui conduit à la chambre de chêne, sur le rempart du nord, est dans le même état. Un soir, l’hiver dernier, je m’y hasardai, et votre Excellence…

Allez, allez, dit Montoni vivement ; nous causerons plus au long demain matin.

Le feu était allumé. Carlo balaya la cheminée, plaça des chaises, essuya la poussière d’une table de marbre voisine, et sortit enfin de l’appartement.

Montoni et sa famille s’approchèrent du feu. Madame Montoni fit plusieurs tentatives pour nouer l’entretien ; mais ses réponses brusques la repoussèrent. Émilie s’efforça de réunir ses forces, et s’énonçant d’une voix tremblante : Puis-je vous demander, monsieur, dit-elle, le motif d’un si prompt départ ? Après une longue pause, elle eut assez de courage pour réitérer la question.

Il ne me convient pas de répondre aux questions, dit Montoni ; il ne vous convient pas de m’en faire. Le temps expliquera tout. Je désire à présent n’être pas importuné plus longtemps. Je vous engage à vous retirer dans votre chambre, et à prendre une conduite raisonnable. Toutes ces idées de sensibilité prétendue, à les nommer du terme le plus doux, ne sont vraiment que de la faiblesse.

Émilie se leva pour se retirer. Bonsoir, madame, dit-elle à sa tante avec un maintien composé, qui déguisait mal son émotion.

Bonne nuit, ma chère, dit madame Montoni avec un accent de bonté que sa nièce n’avait jamais éprouvé d’elle. Cette tendresse inattendue fit couler les larmes d’Émilie. Elle salua Montoni, et elle se retirait. Mais vous ne savez pas le chemin de votre chambre, dit sa tante. Montoni appela le domestique, qui attendait dans l’antichambre, et lui ordonna d’envoyer la femme de chambre de madame Montoni. Elle vint en peu de minutes, et suivit Émilie, qui se retira.

— Savez-vous où est ma chambre, dit-elle à Annette en traversant la salle.

— Oui, je crois le savoir, mademoiselle. Mais c’est une étrange pièce ; il y a de quoi s’y promener ; je m’y suis perdue. On l’appelle la double chambre ; elle est sur le rempart du midi ; on y va par le grand escalier. La chambre de madame est à l’autre extrémité du château.

Émilie monta l’escalier et vint au corridor. En le traversant, Annette reprit son caquet. — C’est un lieu bien sauvage et bien triste que celui-ci, mademoiselle ; je me sens tout effrayée d’y vivre. Ô combien souvent et souvent j’aurais déjà voulu me revoir en France ! Je ne pensais guère, lorsque je suivis madame pour voir le monde, que je serais claquemurée dans un endroit comme celui-ci ; je n’aurais pas quitté mon pays. C’est par là, mademoiselle ; il faut tourner. En vérité, je suis tentée de croire aux géants, ce château est tout fait pour eux. Une nuit ou l’autre nous verrons quelques farfadets ; il en viendra dans cette grande vieille salle qui, avec ses lourds piliers, ressemble plus à une église qu’à autre chose.

— Oui, dit Émilie en souriant, et bien aise d’échapper à de plus sérieuses pensées. Si nous venions dans le corridor à minuit, et que nous regardassions dans le vestibule, nous le verrions sans doute illuminé de plus de mille lampes. Tous les lutins danseraient en rond au son d’une délicieuse musique ; c’est en des lieux comme celui-là qu’ils s’assemblent toujours pour tenir leurs sabbats. Je crains, Annette, que vous n’ayez pas assez de courage pour mériter de voir un si joli spectacle. Si vous parlez, tout s’évanouira à l’instant.

— Oh ! si vous voulez m’accompagner, mademoiselle, je viendrai cette nuit même au corridor ; je vous promets que je tiendrai ma langue, et ce ne sera pas ma faute si tout s’enfuit. Mais croyez-vous qu’ils viennent ?

— Je ne puis pas l’assurer ; mais j’ose dire que ce ne serait pas votre faute si l’enchantement ne paraissait pas.

— C’est bien, mademoiselle, en voilà plus que je n’attendais de vous. Je ne suis pas, je l’avoue, si effrayée des lutins que des revenants, et on assure qu’il y en a grand nombre autour de ce malheureux château ; j’aurais une peur mortelle, s’il m’arrivait d’en rencontrer quelqu’un. Mais, mademoiselle, allez doucement, j’ai déjà cru qu’il passait quelque chose près de moi.

— Quelle folie, dit Émilie ! Ne vous livrez pas à de pareilles idées.

— Oh ! mademoiselle, ce ne sont pas des idées, je sais quelque chose. Benedetto assure que ces vilaines galeries et ces grandes salles ne sont faites que pour les revenants qui y vivent. Je crois bien que, si j’y vis longtemps, je deviendrai un revenant moi-même.

— J’espère, dit Émilie, que vous ne ferez pas confidence de vos craintes à M. Montoni ; elles lui déplairaient extrêmement.

— Quoi ! vous savez donc tout, mademoiselle, dit Annette ? Oh ! non, non, je sais mieux ce que j’ai à faire, et si monsieur peut dormir en paix, tout le monde dans le château peut en faire autant. Émilie ne parut pas remarquer cette observation.

Par ce passage, mademoiselle ; il conduit à un petit escalier. Oh ! si je vois quelque chose, je perdrai connaissance, cela est certain.

— Cela n’est pas possible, dit Émilie en souriant, et suivant le tournant du passage qui donnait dans une autre galerie. Annette s’aperçut alors qu’elle avait perdu son chemin, tandis qu’elle dissertait avec tant d’éloquence sur les revenants et les lutins ; elle s’égara de plus en plus à travers d’autres corridors. Effrayée, à la fin, de leurs détours et de leur solitude, elle cria pour avoir du secours ; les domestiques étaient à l’autre bout du château, et ne pouvaient entendre sa voix. Émilie ouvrit la porte d’une chambre à gauche.

— N’allez pas là, mademoiselle, dit Annette, vous vous perdrez encore bien plus.

— Portez la lumière, dit Émilie, nous trouverons notre chemin à travers toutes ces pièces.

Annette restait à la porte avec l’air d’hésiter ; elle tendait la lumière pour laisser voir la chambre, mais ses faibles rayons ne pénétraient pas jusqu’au milieu. — Pourquoi hésitez-vous ? dit Émilie, laissez-moi voir où cette chambre conduit.

Annette avança avec répugnance. La chambre ouvrait sur une enfilade d’appartements anciens et très spacieux. Les uns étaient tendus en tapisseries, d’autres boisés de cèdres et de noirs mélèzes. Les meubles qu’on y voyait semblaient aussi antiques que les murailles, et conservaient une apparence de grandeur, quoique rongés de poussière et tombant de vétusté.

Comme il fait froid ici, mademoiselle, dit Annette ! personne n’y a habité depuis des siècles, à ce qu’on dit. Allons-nous-en.

Peut-être arriverons-nous jusqu’au grand escalier, dit Émilie en marchant toujours. Elle se trouva dans un salon garni de tableaux, et prit la lumière pour examiner celui d’un soldat à cheval sur un champ de bataille. Il appuyait son épée sur un homme que son cheval foulait aux pieds, et qui semblait lui demander grâce. Le soldat, la visière levée, le regardait avec l’air de la vengeance.

Cette expression et tout l’ensemble frappèrent Émilie par la ressemblance de Montoni ; elle frissonna et détourna les yeux. En passant légèrement la lumière sur les autres tableaux, elle vint à un que couvrait un voile de soie noire. Cette singularité la frappa ; elle s’arrêta dans l’intention d’écarter le voile et de considérer ce qu’on cachait avec tant de soin ; cependant, un peu interdite, son courage balançait. Vierge Marie ! s’écria Annette, qu’est-ce que cela veut dire ? C’est sûrement la peinture, le tableau dont on parlait à Venise.

— Quelle peinture, dit Émilie ! quel tableau ! — Un tableau ! dit Annette en se troublant. Je n’ai jamais bien su ce que c’était.

— Levez le voile, Annette.

— Qui ? moi, mademoiselle, moi ? Non, pour le monde entier. Émilie, se retournant vers Annette, qui pâlissait : — Eh ! je vous prie, qu’avez-vous su de ce tableau, pour vous épouvanter ainsi ? — Rien, mademoiselle ; on ne m’a rien dit. Trouvons notre chemin.

— Sans doute, dit Émilie, mais je veux d’abord voir ce tableau. Prenez la lumière, Annette, je lèverai le voile. Annette prit la lumière et s’enfuit précipitamment sans vouloir entendre Émilie ; et ne voulant pas rester au fond d’une chambre obscure, il fallut bien qu’Émilie la suivît elle-même.

— Mais, Annette, qu’avez-vous donc, dit Émilie en la rejoignant ; que vous a-t-on dit de ce tableau, puisque vous ne restez pas quand je vous en prie ?

— Je n’en sais pas la raison, mademoiselle, répondit Annette ; on ne m’a rien dit de ce tableau. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a eu quelque chose de très effrayant à ce sujet ; et que depuis, il a toujours été couvert d’un voile noir, et que personne ne l’a regardé depuis bien longtemps. Cela a, dit-on, quelque rapport avec la personne qui possédait le château avant qu’il appartînt à monsieur ; et…

— Fort bien ! Annette, dit Émilie ; je m’aperçois qu’effectivement vous ne savez rien sur ce tableau.

— Non, rien, en vérité, mademoiselle ; car ils m’ont bien fait promettre de n’en jamais parler. Mais…

— En ce cas, dit Émilie, qui la vit combattue par l’envie de révéler un secret, et par la crainte des conséquences ; en ce cas, je n’en demande pas davantage.

— Non, mademoiselle, ne me le demandez pas.

— Vous diriez tout, répondit Émilie.

Annette rougit, Émilie sourit ; elles achevèrent de parcourir cette suite de pièces, et se trouvèrent enfin, avec un peu d’embarras, sur le haut du grand escalier. Annette y laissa Émilie pour appeler une servante du château, et se faire conduire à la chambre qu’elles avaient en vain cherchée.

Pendant son absence, Émilie s’occupait du tableau. La crainte de séduire la probité d’une femme de chambre avait arrêté ses questions sur ce sujet, aussi bien que sur les ouvertures qu’elle avait jetées relativement à Montoni. Sa curiosité était pourtant extrême, et elle ne croyait pas qu’il lui fût difficile de la satisfaire. Quelquefois elle était tentée de retourner à l’appartement pour examiner ce tableau ; mais l’heure, le lieu, le silence morne qui y régnait, le mystère qui accompagnait ce tableau, tout conspirait à augmenter sa circonspection et à la détourner de cette épreuve. Elle résolut cependant, quand le jour aurait ranimé son courage, de retourner à cette chambre et d’écarter le voile. Pendant qu’elle attendait, appuyée sur la balustrade, et que ses yeux erraient autour d’elle, elle vit avec surprise l’énorme épaisseur des murailles, en quelques parties dégradées, et la solidité des piliers de marbre qui s’élevaient de la salle et soutenaient le cintre.

Une servante parut enfin, et conduisit Émilie dans sa chambre. Elle était au bout du château, et à l’extrémité du corridor sur lequel s’ouvrait l’enfilade même d’appartements qu’elles avaient d’abord parcourus. L’aspect désert de cette chambre, fit désirer à Émilie, qu’Annette ne la quittât point encore. Le froid humide qui s’y faisait sentir la glaçait autant que sa crainte ; elle pria Catherine, la servante du château, de lui apporter un peu de bois et de lui allumer du feu.

— Oui, mademoiselle, dit Catherine, il y a longues années qu’on n’a fait du feu dans cette chambre.

— Vous n’aviez pas besoin de nous dire cela, bonne femme, reprit Annette ; toutes les chambres de ce château sont fraîches comme des puits. Je m’étonne que vous y puissiez vivre. Pour ma part, il est sûr que je voudrais être à Venise. Émilie fit signe à Catherine d’aller lui chercher du bois.

— Je m’étonne, mademoiselle, dit Annette, qu’on nomme ceci la double chambre. Émilie, pendant ce temps, regardait en silence, et la trouvait haute et spacieuse comme toutes celles qu’elle avait déjà vues. Ses murs étaient boisés en mélèze ; le lit, les autres meubles en étaient fort antiques, et avaient cet air de sombre grandeur qu’on remarquait dans tout le château. Une des hautes fenêtres, qu’elle ouvrit donnait sur un rempart élevé ; mais l’obscurité, d’ailleurs, ne permettait pas de rien voir.

En présence d’Annette, Émilie essayait de se contenir et de renfermer les larmes qu’à tout moment elle se croyait prête à répandre. Elle désirait beaucoup de savoir quand le comte Morano était attendu dans le château ; mais elle craignait de faire une question inutile, et de divulguer des intérêts de famille en présence d’un simple domestique. Pendant ce temps, les pensées d’Annette étaient préoccupées d’un tout autre sujet ; elle aimait beaucoup le merveilleux ; elle avait entendu parler d’une circonstance relative à ce château, qui rentrait singulièrement dans ses goûts. On lui avait recommandé le secret, et son envie de parler était si violente, qu’à tout instant elle était prête à s’expliquer. C’était une si étrange circonstance ! N’en point parler, était une extrême punition ; mais Montoni pouvait lui en imposer de plus sévères, et elle redoutait de l’offenser.

Catherine apporta du bois, et la flamme brillante dissipa pour un moment le brouillard lugubre de la chambre. Catherine dit à Annette que sa maîtresse l’avait demandée, et Émilie demeura seule, livrée encore à ses tristes réflexions. Son cœur n’avait pu se fortifier contre la sévérité de Montoni ; elle en était presque autant affectée qu’à la première épreuve. La tendresse, la douceur dont elle avait eu l’habitude jusqu’à ce qu’elle perdît ses parents, l’avaient rendue vivement sensible à toute espèce d’expression rude, et aucune prévoyance ne l’avait mise dans le cas de supporter un tel changement.

Pour s’arracher à des objets si pénibles à son cœur, elle se leva, et considéra l’appartement avec ses meubles. En le parcourant elle remarqua une porte qui n’était pas exactement fermée : ce n’était pas celle par laquelle elle était entrée ; elle prit la lumière, pour savoir où elle conduisait. Elle ouvrit, et avançant toujours, elle aperçut les marches d’un escalier dérobé resserré entre deux murailles, et qui aboutissait précisément devant cette porte. Elle voulut savoir d’où il partait, et le désira d’autant plus, qu’il communiquait à sa chambre ; mais dans l’état actuel de ses esprits, elle manquait de courage pour tenter l’aventure. Elle ferma la porte, et s’efforça de l’assujettir ; et l’examinant davantage, elle s’aperçut que du côté de la chambre elle était sans verrous, et que de l’autre, il s’en trouvait jusqu’à deux. En y plaçant une chaise pesante, elle remédia à une partie du danger ; mais elle s’alarmait toujours de dormir dans cette pièce écartée, seule, et avec une porte dont elle ignorait l’issue, et qu’elle ne pouvait condamner. Quelquefois elle voulait prier madame Montoni de lui laisser Annette pour passer la nuit dans sa chambre, mais elle s’en éloigna par la crainte de trahir une frayeur, qu’on nommerait puérile, et par celle aussi d’ébranler tout-à-fait l’imagination frappée d’Annette.

Ces affligeantes réflexions furent bientôt après interrompues par le bruit de quelqu’un qui marchait dans le corridor : c’était Annette et un domestique qui lui apportaient à souper de la part de madame Montoni. Elle se mit à table auprès du feu, et obligea la bonne Annette de partager ce petit repas. Encouragée par sa condescendance, et par l’éclat et la chaleur du foyer, Annette rapprocha sa chaise de celle d’Émilie, et lui dit : Avez-vous jamais entendu parler, mademoiselle, de l’étrange événement qui a donné ce château à monsieur ?

— Quelle étonnante histoire avez-vous donc ouï dire ? reprit Émilie, en cachant la curiosité que lui inspiraient d’anciennes et mystérieuses ouvertures à ce sujet.

— Je sais tout, mademoiselle, dit Annette en regardant autour d’elle, et s’approchant plus près d’Émilie : Benedetto m’a tout conté pendant que nous voyagions ensemble ; il me dit : Annette ; vous ne savez rien sur ce château où nous allons ? — Non, lui dis-je, monsieur Benedetto : que savez-vous donc, je vous prie ? — Mais, mademoiselle, vous savez garder un secret, ou, pour le monde entier, je ne vous dirais rien. — J’ai promis de n’en pas parler, et on assure que monsieur trouverait mauvais qu’on en jasât.

— Si vous avez promis de garder le secret, dit Émilie, vous avez tort de le révéler.

— Annette fit une pause, puis elle reprit : Oh mais, pour vous, mademoiselle ! à vous je puis tout dire, je le sais bien.

— Émilie se mit à rire. Je me tairai, dit-elle, aussi fidèlement que vous.

— Annette répliqua fort gravement qu’il le fallait, et continua : Ce château, vous le devez savoir, mademoiselle, est très vieux et très fortifié ; il a soutenu plusieurs sièges, à ce qu’on dit ; il ne fut pas toujours au signor Montoni, ni à son père ; mais par une disposition quelconque, il devait revenir à monsieur, si la dame mourait sans se marier.

— Quelle dame, dit Émilie ?

— Je n’en suis pas encore là, reprit Annette : c’est la dame dont je vais vous parler, mademoiselle, comme je vous le disais. Cette dame habitait le château, et avait, comme vous le supposez, un train considérable autour d’elle. Monsieur venait souvent la voir, il en était amoureux, et lui offrait de l’épouser ; ils étaient un peu parents, mais cela n’empêchait pas. Quant à elle, elle en aimait un autre ; elle ne voulut pas de lui, ce qui le mit, dit-on, dans une très grande colère ; et vous savez bien, mademoiselle, quel homme est monsieur quand il est en colère ; peut-être le vit-elle dans un de ces accès, et c’est à cause de cela qu’elle ne voulut pas de lui. Mais, comme je vous disais, elle était fort triste, fort malheureuse, et tout cela pendant longtemps. Eh ! vierge Marie, quel bruit est-ce-là ? N’entendez-vous pas un son, mademoiselle ?

— C’est le vent, dit Émilie ; poursuivez votre histoire.

— Comme je vous disais : où en étais-je ? comme je vous disais, elle était bien triste et bien malheureuse, elle se promenait sur la terrasse, sous les fenêtres, toute seule, et là elle pleurait, cela vous aurait fendu le cœur. C’était… Mais je ne dis pas bien : cela vous aurait fait pleurer aussi, à ce qu’on m’assure !

— Bien : mais, Annette, dites-moi la substance de votre conte.

— Tout en son temps, mademoiselle, j’ai su tout cela à Venise même ; mais ce qui suit, je ne le sais que d’aujourd’hui : cela arriva il y a bien des années, M. Montoni n’était encore qu’un jeune homme ; la dame, on l’appelait la signora Laurentini, elle était très belle, mais elle se mettait souvent en grande colère aussi bien que monsieur. S’apercevant qu’elle ne voulait pas l’écouter, que fait-il ? il laisse le château et n’y revient plus ; mais cela était indifférent pour elle, elle était tout juste aussi malheureuse, quand il y était que quand il n’y était pas. Un soir enfin… Grand Saint-Pierre, mademoiselle, s’écria Annette, regardez cette lampe ! voyez donc comme la flamme est bleue : elle parcourut ensuite toute la chambre avec des yeux effrayés. — Que vous êtes folle, dit Émilie ! comment se livre-t-on à ces ridicules idées ? De grâce, achevez-moi votre histoire, je suis très fatiguée.

— Annette fixa encore la lampe, et continua d’une voix plus basse. Ce fut un soir, à ce qu’on dit, vers la fin de l’année ; ce pouvait être vers le milieu de septembre, à ce que je suppose, ou le commencement d’octobre, peut-être même dans le mois de novembre ; c’est égal, c’est toujours vers la fin de l’année ; mais je ne puis pas dire précisément le moment, parce qu’ils ne me l’ont pas dit eux-mêmes. Quoi qu’il en soit, ce fut à la fin de l’année que cette dame fut se promener hors du château dans ces bois là-bas, comme elle faisait ordinairement. Elle était toute seule, et n’avait que sa femme de chambre avec elle ; le vent soufflait bien froid, il faisait tomber les feuilles autour d’elle, et sifflait tristement à travers ces grands châtaigniers que nous avons passés, mademoiselle, en venant au château : Benedetto me montrait les arbres tout en me parlant. Le vent était donc bien froid, et la femme de chambre voulait l’engager à revenir ; elle ne le voulut pas ; elle aimait à se promener dans les bois en tous les temps, et surtout le soir, et si les feuilles tombaient autour d’elle, cela lui faisait toujours plus de plaisir.

Eh bien ! on l’a vue descendre vers le bois ; la nuit vint, elle ne parut pas. Dix heures, onze heures, minuit, point de dame : voilà qui est bien. Ses domestiques pensèrent que sûrement il lui était arrivé un accident, et sortirent pour l’aller chercher : ils cherchèrent toute la nuit, mais ils ne la trouvèrent pas, et n’en trouvèrent aucune trace. Depuis ce jour-là, mademoiselle, on n’en a jamais entendu parler.

— Est-ce bien vrai, Annette ? dit Émilie fort surprise.

— Très vrai, mademoiselle, dit Annette avec un air d’horreur ; oui, cela est bien vrai. Mais on dit, ajouta-t-elle en baissant la voix, on dit que depuis ce temps-là on a vu plusieurs fois la signora dans les bois et autour du château pendant la nuit ; plusieurs des vieux serviteurs, qui restèrent ici après cet événement, déclarent qu’ils l’ont vue. Elle a été vue par plusieurs de ses vassaux, qui se sont trouvés au château pendant la nuit. Le vieux régisseur pourrait dire de singulières choses, à ce qu’on dit, s’il le voulait.

— Quelle contradiction là-dedans, Annette, dit Émilie ! Vous disiez qu’on n’avait pas entendu parler d’elle, et vous dites qu’on l’a vue.

— Tout cela m’a été dit dans le plus grand secret, reprit Annette sans faire attention à la remarque ; je suis bien sûre, mademoiselle, que vous ne voudrez pas nous faire tort à Benedetto et à moi, en parlant de cette histoire. Émilie ne répondit pas, et Annette répéta.

— Ne craignez rien de mon indiscrétion, répondit Émilie ; mais souffrez que je vous engage, ma bonne Annette, à être fort discrète vous-même, et à ne jamais découvrir à personne ce que vous venez de me confier. Le signor Montoni, comme vous dites, pourrait fort bien se mettre en colère, s’il en entendait parler. Mais quelles recherches fit-on au sujet de cette malheureuse dame ?

— Oh ! une grande quantité, mademoiselle ; car monsieur avait des droits directs sur le château, comme étant le plus proche héritier, et on dit que les juges, les sénateurs ou d’autres, déclarèrent qu’il ne pourrait prendre possession du château, que lorsque bien des années seraient écoulées ; et que, si après tout cela, la dame ne se retrouvait pas, cela serait aussi bon que si elle était morte, et que le château serait à lui : ainsi il est à lui. Mais l’histoire courut, et il se répandit plusieurs rapports, mais si étranges, mademoiselle, que je n’ose pas vous les dire.

— Cela est encore étrange, Annette, dit Émilie en souriant et sortant de sa rêverie ; mais quand la signora Laurentini a reparu depuis dans ce château, personne ne lui a-t-il parlé ?

Parlé ! lui parler ! s’écria Annette avec effroi. Non, non, soyez-en sûre.

Et pourquoi pas, dit Émilie, qui désirait en savoir davantage.

— Sainte mère de Dieu ! parler à un esprit !

— Mais quelle raison a-t-on de croire que c’était un esprit, si on ne s’en est pas approché, et si on ne lui a pas parlé ?

— Oh ! mademoiselle, je ne peux pas vous le dire. Comment pouvez-vous faire de si singulières questions ? Mais personne ne l’a vue aller et venir dans le château. On la voyait dans une place, et le moment d’après, elle était dans l’autre. Elle ne parlait pas. Si elle eût vécu, qu’aurait-elle fait dans ce château sans y parler ? Il y a même, dans le château, plusieurs endroits où l’on n’a pas été depuis, et toujours par cette raison.

Parce qu’elle ne parlait pas, dit Émilie, en s’efforçant de rire, malgré la peur qui commençait à s’emparer d’elle ? Non, mademoiselle, non, reprit Annette presque fâchée, mais parce qu’on y voyait quelque chose. On dit aussi qu’il y a une vieille chapelle qui tient à la partie occidentale du château, où quelquefois, à minuit, on entend des gémissements. Cela fait frémir d’y penser ! On a vu là des choses bien extraordinaires.

Je te prie, Annette, trêve de ces contes ridicules, dit Émilie.

Contes ridicules, mademoiselle ! Oh ! mais, je vous dirai là-dessus, si vous voulez, une histoire que Catherine m’a faite. C’était le soir d’un hiver froid ; Catherine (elle venait souvent au château, à ce qu’elle dit, pour tenir compagnie au vieux Carlo et à sa femme ; Monsieur l’avait recommandé, et depuis ce temps-là elle était toujours ici) ; Catherine était assise avec eux dans la petite salle. Carlo dit : Je voudrais bien que nous eussions des figues à faire griller. Il y en a dans l’office, mais il y a loin, et je suis trop las. Allez, Catherine, dit-il, vous êtes jeune et ingambe, apportez-nous en quelques-unes ; le feu est bien disposé pour les rôtir. Elles sont, dit-il, dans le coin de l’office, au bout de la galerie du nord. Prenez la lampe, dit-il, et prenez garde, en passant le grand escalier, que le vent qui entre par le toit ne vous l’éteigne. Ainsi, avec cela, Catherine prit la lampe… Paix, mademoiselle, j’entends du bruit, cela est sûr !

Émilie, à qui alors Annette avait fait passer sa frayeur, écouta très attentivement ; mais tout était fort calme, et Annette continua :

Catherine alla à la galerie du nord, c’est la grande galerie que nous avons traversée, mademoiselle, avant de venir dans le corridor. Elle allait, sa lampe à la main, ne songeant à rien du tout… Encore ! s’écria subitement Annette ; j’ai entendu encore ! ce n’est point une idée, mademoiselle.

Paix ! dit Émilie toute tremblante. Elles écoutèrent, et restèrent immobiles. Émilie entendit un coup frappé contre le mur ; il fut répété. Annette fit un grand cri. La porte s’ouvrit avec lenteur : c’était Catherine, qui venait dire à Annette que sa maîtresse la demandait. Émilie, quoiqu’elle la reconnût bien, ne se remit pas tout de suite de sa terreur. Annette, moitié riant, moitié pleurant, gronda vivement Catherine, de leur avoir fait une telle peur : elle frémissait qu’on n’eût entendu ce qu’elle avait dit. Émilie, dont l’esprit était profondément frappé par la circonstance principale du récit d’Annette, n’aurait pas voulu rester seule dans sa situation actuelle ; mais pour éviter d’offenser madame Montoni et de trahir sa propre faiblesse, elle lutta contre les illusions de la crainte, et congédia Annette pour toute la nuit.

Quand elle fut seule, ses pensées se reportèrent sur l’étrange histoire de la signora Laurentini, et ensuite sur la situation où elle se trouvait elle-même dans ce terrible château, au milieu des déserts et des montagnes, en pays étranger, sous la domination d’un homme que, peu de mois auparavant, elle ne connaissait pas, dont elle avait déjà ressenti un cruel abus d’autorité, et dont elle considérait le caractère avec un degré d’horreur que justifiait la crainte générale qu’il inspirait. Elle savait qu’il avait un courage égal à son génie et à ses talents pour l’exécution de ses projets. Elle craignait bien qu’il n’eût le cœur trop vide de sentiments pour qu’aucune considération dérangeât les calculs de son intérêt. Elle observait depuis longtemps le malheur de madame Montoni ; elle avait souvent été témoin de la conduite sèche et méprisante de son époux envers elle. À tant de circonstances, qui lui causaient de si justes alarmes, se joignaient maintenant mille terreurs sans nom, qu’une ardente imagination peut seule faire naître, et qui défient la raison et la réflexion.

Émilie se rappela tout ce que lui avait dit Valancourt la veille de son départ du Languedoc, relativement à Montoni ; elle se rappela tous les efforts qu’il avait faits pour la détourner de ce voyage. Ses craintes, depuis ce jour, avaient paru autant de prophéties, et se trouvaient alors confirmées. Son cœur, en se rappelant l’image de Valancourt, se livra à de vains regrets. Mais enfin, sa raison lui offrit une consolation qui, quoique faible d’abord, prit, par la réflexion, une véritable consistance. Elle considéra que, quelles que pussent être ses peines, elle avait évité d’envelopper Valancourt dans ses malheurs, et que, de quelque nature que fussent ensuite ses chagrins, elle n’avait du moins aucun reproche à se faire.

Le vent sifflant avec force à la porte et le long du corridor, ajoutait à sa mélancolie. La flamme récréative du foyer était éteinte depuis longtemps. Émilie restait fixée devant ces cendres froides, quand un tourbillon bruyant, s’engouffrant dans le corridor, ébranla les portes, les fenêtres, et l’alarma d’autant plus par sa violence, qu’il déplaça, dans sa secousse, la chaise dont elle s’était servie pour s’enfermer, et entr’ouvrit la porte qui conduisait au petit escalier. Sa curiosité et ses craintes se ranimèrent. Elle prit la lampe, et vint au-dessus des marches. Elle hésitait si elle irait plus loin, mais le calme profond, l’obscurité de ce lieu, la saisirent de nouveau. Elle résolut de commencer ses recherches aussitôt qu’il ferait grand jour. Elle ferma la porte, et la barricada de son mieux.

Elle se mit alors dans son lit, et laissa la lampe sur la table ; mais cette sombre lueur ne fit que redoubler ses craintes. Au tremblement de ses rayons incertains, elle croyait presque voir des ombres glisser le long de ses rideaux, et se retirer dans le fond ténébreux de sa chambre. L’horloge du château sonna une heure avant qu’elle eût fermé les yeux.

 

FIN DU SECOND VOLUME

VOLUME TROISIÈME



Viens Lâche, et reçois Justice de ma main.

CHAPITRE PREMIER.

La lumière du jour chassa de l’esprit d’Émilie les vapeurs de la superstition, mais non pas celles de la crainte. Le comte Morano fut la première image qui se présenta à son réveil. Elle y joignit une suite de chagrins anticipés, et tels qu’elle ne pouvait ni les éviter ni les prévoir. Elle se leva, et pour distraire son esprit de ces importunes idées, elle se força à s’occuper des objets extérieurs. Elle contempla de sa fenêtre les sauvages grandeurs qui s’offraient à sa vue. Les montagnes qui s’entassaient l’une sur l’autre, ne laissaient entrevoir que d’étroites vallées qu’ombrageaient d’épaisses forêts. Les vastes remparts du château, ses servitudes, ses bâtiments divers, s’étendaient le long d’un roc escarpé, au pied duquel un torrent jaillissant avec bruit, se précipitait sous de vieux sapins, dans une gorge profonde. Un léger brouillard occupait le fond des vallées lointaines ; et se dissipant par degrés aux rayons du soleil, découvrait l’un après l’autre les arbres, les coteaux, les troupeaux et leurs conducteurs.

C’était en contemplant ces admirables aspects, qu’Émilie cherchait à se distraire ; et ce ne fut pas sans succès. La fraîcheur du matin contribuait à la ranimer. Elle éleva ses pensées vers le ciel ; elle s’y sentait toujours plus disposée, quand elle goûtait la sublimité de la nature, et que son esprit recouvrait ses forces.

Quand elle se retira de la fenêtre, ses yeux se tournèrent sur la porte qu’elle avait, la nuit précédente, assurée avec tant de soin. Elle se détermina à en examiner l’issue ; mais en se rapprochant pour écarter les chaises, elle s’aperçut que déjà elles l’étaient un peu. Sa surprise ne peut s’imaginer quand, l’instant d’après, elle vit la porte toute fermée. Elle fut frappée comme si elle eût vu une apparition. La porte sur le corridor était fermée comme elle l’avait laissée ; mais l’autre porte qu’on ne pouvait assujettir qu’à l’extérieur, avait nécessairement été verrouillée pendant la nuit. Elle s’affecta sérieusement de l’idée de coucher encore dans une chambre où il était si facile de pénétrer, et si loin de tout genre de secours. Elle se décida à en faire part à madame Montoni, et à demander à changer de chambre.

Après quelque difficulté, elle retrouva son chemin jusqu’au grand vestibule et à la salle du soir précédent, dans laquelle était servi le déjeuner. Sa tante était seule. Montoni était à parcourir les environs du château, à voir l’état des fortifications, et à causer avec Carlo. Émilie remarqua que sa tante avait pleuré, et son cœur s’attendrit pour elle, avec un sentiment qui se montra dans ses manières encore plus que dans ses paroles. Elle évitait soigneusement de paraître s’apercevoir que sa tante fût malheureuse. Elle saisit le moment où Montoni était absent pour parler de la porte, demander un autre logement, et s’informer des motifs du voyage. Sur le premier point, sa tante la renvoya à Montoni, et refusa très positivement de s’en mêler ; sur le second, elle témoigna la plus entière ignorance.

Dans le dessein de réconcilier madame Montoni avec sa propre situation, Émilie se mit alors à louer la grandeur du château, le pays qui l’environnait, et s’efforça d’adoucir tout ce qui pouvait le rendre odieux. Si le malheur avait en quelque sorte rompu la dureté du caractère de madame Montoni, et lui avait appris dans ses souffrances à compatir à celles des autres, le caprice, la domination que la nature avait mise dans son cœur, n’en étaient point encore bannis. Elle ne put se refuser au plaisir de tyranniser l’innocente et triste Émilie, en jetant du ridicule sur un goût qui n’était pas le sien.

Son discours satirique fut néanmoins interrompu par l’arrivée de Montoni ; et sa physionomie prit un mélange de ressentiment et de crainte. Montoni se mit à table, sans paraître s’apercevoir qu’il y eût quelqu’un autour de lui.

Émilie qui l’observait en silence, vit dans ses traits une expression plus sombre et plus sévère que de coutume. Oh ! si je pouvais savoir, se disait-elle, tout ce qui roule dans cet esprit ; si je pouvais découvrir les pensées qu’il médite, je ne serais pas condamnée à des doutes si accablants ! Le déjeuner se passa dans le silence, jusqu’au moment où Émilie risqua de demander un autre appartement, et rapporta les motifs de sa demande.

Je n’ai pas le temps de m’arrêter à de pareilles misères, dit Montoni ; cette chambre vous a été destinée, et vous devez vous en contenter. Il n’est pas vraisemblable que personne ait pris la peine d’aller monter un escalier pour l’intérêt de fermer une porte. Si elle ne l’était pas quand vous entrâtes, le vent a fort bien pu faire glisser les verrous Mais je ne sais pas pourquoi je m’occuperais d’une circonstance aussi frivole.

Une semblable explication ne pouvait nullement satisfaire Émilie. Elle avait remarqué que les verrous étaient fort rudes, et conséquemment n’avaient pu facilement se mouvoir. Elle s’interdit cette représentation ; mais elle renouvela sa demande.

Si vous voulez rester esclave de pareilles craintes, dit Montoni avec sévérité, abstenez-vous du moins d’en fatiguer les autres. Sachez vaincre toutes ces misères, et travaillez à fortifier votre âme. Il n’y a pas de plus méprisable existence que celle qu’empoisonne la frayeur. En prononçant ces mots, il regarda fixement madame Montoni : elle rougit excessivement, et garda toujours le silence. Émilie, offensée et fortement déconcertée, trouvait alors ses craintes trop naturelles pour mériter de tels sarcasmes. Mais s’apercevant que son chagrin ne l’empêcherait pas de les souffrir, elle fit effort pour s’en distraire.

Carlo, bientôt après, entra avec des fruits : Votre Excellence est fatiguée d’une si longue promenade, dit-il en mettant les fruits sur la table. Mais après déjeuner vous en aurez bien plus à voir : il y a une place, dans le passage voûté, qui conduit à…

Montoni fronça le sourcil, et lui fit signe de se retirer. Carlo s’arrêta, baissa les yeux ; puis s’approchant de la table et prenant la corbeille, il ajouta : Je me suis donné la hardiesse, Votre Excellence, d’apporter quelques cerises pour ma très honorée dame et ma jeune maîtresse : madame voudrait-elle les goûter, dit Carlo à Madame Montoni, en lui présentant la corbeille, elles sont belles, quoique je les aie cueillies moi-même et sur un vieil arbre ; mais il est au midi. Elles sont grosses comme des prunes.

— C’est très vrai, vieux Carlo, dit madame Montoni, je vous en suis fort obligée.

— Et la jeune Signora aussi, elle les aimera peut-être, reprit Carlo, en offrant la corbeille à Émilie ? Cela me fera bien plaisir de lui en voir manger quelques-unes.

— Je vous remercie, Carlo, dit Émilie, en prenant quelques cerises, et lui souriant avec bonté.

— Venez, venez, dit Montoni impatiemment, c’est assez. Sortez et attendez-moi, je vais avoir besoin de vous.

Carlo obéit, et Montoni partit bientôt après pour examiner plus en détail l’état exact de son château. Émilie resta près de sa tante, endurant sa mauvaise humeur, et s’efforçant d’adoucir sa peine au lieu d’en remarquer l’effet.

Quand madame Montoni se fut retirée à sa toilette, Émilie tâcha de se distraire en examinant le grand château. Elle ouvrit une porte battante, et passa de la grande salle sur les remparts, qui, de trois côtés, bordaient les précipices. La quatrième face était gardée par les hautes murailles des cours, et par la voûte sous laquelle elle avait tourné la veille. La grandeur de ces larges remparts, et le paysage varié qu’ils dominaient, excitèrent son admiration. L’étendue des terrasses était telle, que, présentant le pays sous autant d’aspects différents, elle offrait comme autant de vues nouvelles. Elle s’arrêtait souvent pour contempler la gothique magnificence d’Udolphe, son orgueilleuse irrégularité, ses hautes tours, ses fortifications, ses fenêtres étroites et enfoncées, enfin ses beffrois nombreux placés au coin de chaque tourelle. Elle s’appuya sur le mur de la terrasse, et mesura de l’œil le gouffre effroyable d’un précipice, dont les noirs sommets des forêts dérobaient encore la profondeur. Partout où elle portait ses regards, c’étaient des pics de montagnes, des bois de sapin, et d’étroits défilés, qui s’enfonçaient dans les Apennins, et disparaissaient à la vue dans ces régions inaccessibles.

Elle était dans cette situation, quand elle vit Montoni, accompagné de deux hommes, qui gravissait un sentier taillé dans le roc vif. Il s’arrêta sur une éminence, considérant le rempart, et s’adressant à sa suite, il s’exprima avec un air et des gestes fort énergiques. Émilie s’aperçut que l’un de ces hommes était Carlo, que l’autre avait le costume d’un paysan, et qu’à lui seul s’adressaient les ordres de Montoni.

Elle se retira de la muraille et continua sa promenade. Tout-à-coup elle entendit le bruit de plusieurs carrosses, bientôt le retentissement de la grosse cloche, et il lui vint à l’esprit que le comte Morano arrivait ; elle traversa rapidement les portes de la terrasse, reprenant à la hâte le chemin de son appartement. À ce moment plusieurs personnes entrèrent dans la salle par la porte opposée : elle les vit à l’extrémité des arcades, et recula sur-le-champ ; mais l’agitation de ses esprits, l’étendue de l’obscurité de la salle, l’avaient empêchée de distinguer les étrangers. Toutes ses craintes n’avaient qu’un objet ; cet objet se présenta à elle ; elle crut qu’elle avait vu le comte Morano.

Quand elle les vit hors de la salle, elle hasarda d’y rentrer, et remonta chez elle sans rencontrer personne ; elle resta dans sa chambre, agitée de mille frayeurs, et prêtant l’oreille au moindre bruit. Entendant, à la fin, des voix sur le rempart, elle courut à sa fenêtre, et reconnut Montoni qui se promenait avec le signor Cavigni : ils s’arrêtaient souvent, se regardaient l’un et l’autre, et leur conversation paraissait fort animée.

De plusieurs personnes qu’elle avait remarquées dans la salle, elle ne voyait que le seul Cavigni ; ses alarmes s’augmentèrent bientôt en entendant marcher dans le corridor : elle s’attendait à un message du comte. Annette parut.

— Ah ! mademoiselle, s’écria-t-elle, voilà le signor Cavigni arrivé. Que je suis donc contente de voir un visage chrétien dans cet endroit ! il est si bon, il a toujours pris tant d’intérêt à moi ! Le signor Verezzi y est aussi. Et qui croiriez-vous bien encore, mademoiselle ?

— Je ne sais pas deviner, Annette ; dites-moi vite.

— Devinez une fois, mademoiselle.

— Alors, dit Émilie en essayant de se contenir : Le comte Morano, je suppose.

— Sainte Vierge ! s’écria Annette, vous vous trouvez mal, mademoiselle, vous allez vous évanouir ! je vais vous aller chercher de l’eau.

Émilie tomba sur sa chaise. — Restez, Annette, dit-elle languissamment, ne me laissez point. Je vais me remettre… ouvrez la fenêtre… Le comte, dites-vous ? Est-il en bas ?

— Qui ? moi ? le comte ? Non, mademoiselle, je n’en ai pas parlé ; il n’est pas ici. Non, mademoiselle.

— En êtes-vous bien sûre ?

— Dieu soit béni ! reprit Annette, vous êtes bien vite revenue. En vérité, je vous croyais mourante.

— Mais le comte, vous êtes bien sûre qu’il n’est pas là ?

— Oh ! oui, bien sûre, mademoiselle. Je regardais par une grille dans la tourelle du nord, quand les voitures sont arrivées ; je ne m’attendais pas à une vue si désirée dans cette affreuse citadelle. Mais à présent il y a des maîtres, des domestiques ; on peut encore voir un peu de mouvement. Oh ! j’étais prête à m’élancer, à travers ces vieux barreaux serrés ; j’étais si joyeuse ! Oh ! qui aurait pensé à revoir un visage chrétien dans cette maison perdue ? J’aurais baisé les chevaux qui nous avaient amené tout ce monde.

— C’est bon, Annette ; je me trouve déjà beaucoup mieux.

— Oui, mademoiselle, je vois cela. Oh ! tous les domestiques vont mener joyeuse vie ! Nous irons danser et chanter dans la petite salle, parce que là, monsieur ne pourra pas nous entendre. Et puis les drôles d’histoires ! Ludovico est arrivé, mademoiselle ; Ludovico est venu avec eux. Vous vous souvenez de Ludovico, mademoiselle ? un grand jeune homme, bien fait, le domestique du signor Cavigni. C’est lui qui porte toujours son manteau avec tant de grâces, replié autour du bras gauche ; c’est lui qui met son chapeau si cavalièrement, tout d’un côté, et…

— Non, dit Émilie, fatiguée de son bavardage.

— Quoi ! mademoiselle, vous ne vous rappelez pas Ludovico, celui qui manœuvrait la gondole du cavalier à la dernière régate, et qui gagna le prix ? celui qui chantait de si jolis vers sur Roland, sur les Maures et Charle… Charle… magne… ? oui, c’était le nom ; et toujours sous ma jalousie, au portique d’occident, au clair de lune à Venise. Oh ! comme je l’écoutais !

— Je crains pour toi, ma bonne Annette, dit Émilie. Il me semble que ses vers ont emporté ton cœur. Mais laissez-moi vous conseiller, s’il est ainsi, de bien garder le secret, et surtout ne pas le lui laisser savoir.

— Ah ! mademoiselle, comment peut-on garder un secret comme celui-là ?

— À présent, Annette, je me trouve tout-à-fait remise, et vous pouvez me laisser.

— Oh ! mais, mademoiselle, j’ai oublié de vous demander comment vous aviez pu reposer dans cette vieille et affreuse chambre la nuit dernière. — Comme à l’ordinaire. — Vous n’avez donc entendu aucun bruit ? — Aucun. —Ni rien vu ? — Rien du tout.—  Cela est surprenant. — Pas le moins du monde. Mais vous, dites-moi, à quel propos de pareilles questions ? — Oh, mademoiselle ! je ne voudrais pas vous le dire pour l’or du monde, ni tout ce que j’ai ouï raconter sur cette chambre : cela vous effraierait trop.

— Si c’est pour cela, vous m’avez déjà effrayée. Vous pouvez me dire tout ce que vous en savez, sans charger en rien votre conscience.

— Oh, Seigneur ! on dit qu’il revient dans cette chambre, et cela, depuis bien longtemps.

— S’il y revient, c’est un esprit qui sait bien fermer les verrous dit Émilie en s’efforçant de sourire malgré ses craintes. J’ai laissé hier au soir cette porte ouverte, et ce matin je l’ai trouvée fermée.

Annette devint pâle, et ne dit mot.

Avez-vous entendu dire que quelque domestique ait fermé cette porte ce matin, avant que je me levasse ?

— Non, mademoiselle, je vous jure qu’on ne me l’a pas dit : mais je ne sais. Irai-je le demander, mademoiselle, dit Annette en se précipitant du côté du corridor.

— Restez, Annette, j’ai d’autres questions à vous faire. Dites-moi ce que vous savez sur cette chambre, et sur l’escalier qui y conduit.

— Je m’en vais tout de suite le demander, mademoiselle ; je suis bien sûre, d’ailleurs, que madame aura besoin de moi. Je ne peux pas rester, mademoiselle.

Elle sortit aussitôt, sans attendre aucune réponse. Émilie, soulagée par la certitude que Morano n’était pas arrivé, ne put s’empêcher de sourire de la terreur superstitieuse qui tout-à-coup avait saisi Annette : et quoique par intervalles elle s’en trouvât elle-même frappée, elle souriait cependant à celle que lui manifestaient les autres.

Montoni avait refusé à Émilie une autre chambre : elle se détermina à supporter, avec résignation, le mal qu’elle ne pouvait pas éviter. Elle s’efforça de rendre son habitation aussi commode qu’il lui était possible ; elle rangea tous ses livres, les délices de ses jours heureux et la consolation de ses instants de mélancolie. Mais il était des moments où ces remèdes manquaient leur effet ; où le génie, le goût, l’enthousiasme des plus sublimes écrivains lui devenaient tout-à-fait insipides.

Sa petite bibliothèque fut placée sur un grand coffre ; qui faisait partie de l’ameublement. Elle prépara ses crayons, se trouvant assez tranquille pour songer à tracer l’esquisse du sublime point de vue que semblait encadrer sa fenêtre. Soudain elle suspendit la jouissance de ce plaisir ; elle se rappela combien de fois elle avait entrepris un amusement de ce genre, et combien de fois de nouveaux malheurs imprévus l’avaient empêchée de s’y livrer.

Comment puis-je, se disait-elle, me laisser tromper par l’espoir ? le comte n’est pas arrivé, et cela me rendrait heureuse. Hélas ! que m’importe qu’il vienne aujourd’hui ou demain ? Il viendra enfin ; ce serait s’aveugler que d’en vouloir douter.

Pour échapper à ces pénibles réflexions, elle essaya de se mettre à lire ; mais son attention ne pouvait se fixer sur la page qui était sous ses yeux ; elle finit par jeter le livre, et résolut de parcourir le château. Son imagination se ranimait à la vue de cette grandeur antique : une sorte de crainte respectueuse ébranlait toutes ses idées à mesure qu’elle avançait à travers tant d’appartements obscurs, isolés, et où depuis tant d’années personne, sans doute, n’avait porté ses pas. Elle se rappelait l’étrange histoire de l’ancienne propriétaire ; ce souvenir réveilla en elle celui du tableau voilé, elle résolut de le découvrir. En traversant toutes les pièces qui y conduisaient, elle se sentit vivement troublée : les rapports de ce tableau avec la dame du château, la conversation d’Annette, la circonstance du voile, le mystère qui enveloppait le tout, excitaient dans son âme un léger mouvement de terreur ; mais de cette terreur qui s’empare de l’esprit, qui l’élève à de grandes idées, et, par une sorte de magie, à l’objet même qui nous la cause.

Émilie marchait en tremblant ; elle s’arrêta un moment à la porte avant de se résoudre à l’ouvrir. Elle s’avança vers le tableau, qui paraissait d’une dimension extraordinaire, et qui se trouvait dans un coin obscur de la chambre. Elle s’arrêta encore ; enfin d’une main timide elle leva le voile, mais elle le laissa retomber. Ce n’était pas une peinture qu’elle avait vue, et avant de pouvoir quitter la chambre, elle s’évanouit sur le plancher.

Quand elle eut recouvré ses sens, le souvenir de ce qu’elle avait vu l’en priva presque une seconde fois ; elle eut à peine la force de sortir de la chambre et de gagner la sienne. Quand elle y fut, elle n’eut pas le courage d’y rester seule. L’horreur dominait son esprit ; elle n’éprouvait ni le sentiment de ses maux passés, ni la crainte des maux futurs. Elle s’assit auprès de sa fenêtre, parce que de là elle entendait des voix, quoique éloignées, et qu’elle voyait du monde passer sur les terrasses. Quelque frivoles que fussent ces circonstances, elles suffisaient pour la ranimer : quand ses esprits furent un peu remis, elle réfléchit si elle rendrait compte à madame Montoni de ce qu’elle avait vu. De nombreux, de puissants motifs l’en pressaient, et le moindre de tous, c’était l’espoir du secours qu’un esprit trop préoccupé trouve à parler de ce qui le remplit : cependant l’effroi des conséquences terribles qu’une pareille confidence ne pourrait manquer d’avoir, la crainte de l’indiscrétion de sa tante, la déterminèrent à la fin à s’armer d’une force nouvelle et à garder le plus profond silence. Montoni et Verezzi, bientôt après, passèrent sous les fenêtres ; ils causaient gaîment : leurs voix lui rendirent un peu de vie. Les signors Bertolini et Cavigni les rejoignirent sur la terrasse. Émilie, supposant alors que madame Montoni se trouvait seule, sortit pour aller la trouver : la solitude de sa chambre, le voisinage du lieu où elle avait reçu un coup si accablant, suffisaient bien d’ailleurs pour l’agiter encore.

Elle trouva sa tante à sa toilette, et se préparant pour le dîner. La pâleur, la consternation d’Émilie, alarmèrent jusqu’à madame Montoni ; mais Émilie eut assez de force pour se taire sur un tel sujet, quoique ses lèvres, à tout moment, se trouvassent prêtes à le trahir. Elle resta dans l’appartement de sa tante jusqu’à l’heure où l’on descendit pour dîner : elle y trouva les étrangers. Ils avaient un air d’occupation qui ne leur était pas ordinaire, et semblaient trop remplis d’un intérêt majeur pour faire quelque attention à Émilie ou à madame Montoni elle-même : ils parlèrent peu, Montoni encore moins : Émilie frémit en le voyant. L’horreur de la chambre s’offrit à elle plusieurs fois, elle changea de couleur, et craignit que la souffrance ne découvrît son émotion, et ne l’obligeât à sortir ; mais l’empire qu’elle prit sur elle-même surmonta la faiblesse de sa constitution. Elle s’efforça de se mêler de la conversation, et même de paraître gaie.

Montoni paraissait évidemment réfléchir à quelque grande opération. Un esprit moins nerveux, un cœur plus susceptible, en eussent sans doute été plus accablés ; mais la fermeté de sa contenance indiquait uniquement le développement et l’énergie de ses facultés.

Le repas fut silencieux. La tristesse du château semblait influer sur la gaîté ordinaire de Cavigni ; mais aux nuages de sa physionomie se mêlait alors une fierté que rarement on y distinguait. Le comte Morano ne fut pas nommé. La conversation roula toute sur les guerres qui, dans ce temps, déchiraient l’Italie, sur la force des armées vénitiennes et le caractère des généraux.

Après dîner, quand les domestiques furent partis, Émilie sut que le cavalier sur lequel Orsino avait assouvi sa vengeance, était mort par suite de ses blessures, et qu’on cherchait avec soin le meurtrier. Cette nouvelle parut alarmer Montoni ; mais il dissimula promptement, et s’informa où Orsino s’était caché. Tous ses hôtes, excepté Cavigni, ignoraient que Montoni eût, à Venise, favorisé sa fuite. Ils lui répondirent qu’Orsino s’était échappé la même nuit avec tant de précipitation et de secret, que même ses plus intimes amis n’en avaient rien appris. Montoni se blâma lui-même d’avoir fait une pareille question. Une seconde réflexion lui persuada qu’un homme aussi soupçonneux qu’Orsino ne pouvait confier à personne le mystère actuel de son asile. Il croyait cependant qu’il mettrait moins de réserve à son égard, et que bientôt, sans doute, il entendrait parler de lui.

Émilie se retira avec madame Montoni bientôt après qu’on eut ôté le couvert, et laissa les cavaliers occupés de leurs conseils secrets. Déjà Montoni, par des signes expressifs, avait averti son épouse de s’éloigner. Elle passa aux remparts, et se promena en silence. Émilie ne l’interrompait pas ; son esprit était absorbé. Elle eut besoin de toute sa résolution pour s’empêcher d’en communiquer le terrible sujet à madame Montoni. Tous ses nerfs en étaient ébranlés ; elle était prête à tout lui dire, pour le seul intérêt de se soulager un moment : mais elle n’ignorait pas à quel point elle était soumise à Montoni ; et considérant qu’une indiscrétion de sa tante réussirait à les perdre toutes deux, elle se contraignit à endurer un mal moindre, quoique présent, plutôt que de s’en attirer dans l’avenir un plus fâcheux et plus redoutable encore. Elle éprouvait en ce jour de singuliers pressentiments. Il lui semblait que son destin l’attachât à ce lieu, et que d’invisibles nœuds l’eussent unie désormais à celui du château.

Ne précipitons rien, disait-elle en elle-même ; à quelques maux que je me trouve réservée, j’éviterai du moins d’avoir aucun reproche à me faire.

En regardant les murailles massives de l’édifice, sa mélancolie lui représenta qu’elles enfermaient sa prison. Elle tressaillit comme à une idée nouvelle, en considérant à quelle distance elle était de sa patrie, de sa modeste et paisible demeure, et surtout de son unique ami. Qu’il était éloigné, l’espoir de son bonheur ! qu’elle était faible, l’attente de le revoir encore ! Néanmoins, l’idée de Valancourt, sa confiance parfaite dans son fidèle amour, avaient fait jusque-là sa seule consolation. Quelques larmes s’échappèrent de ses yeux ; elle se détourna pour les cacher.

Tandis qu’elle s’appuyait sur le parapet du rempart, elle vit, à peu de distance, quelques manœuvres examinant une brèche, et devant cette brèche un amas de pierres qui semblaient destinées à des réparations. Elle vit aussi un vieux canon qui paraissait être tombé de sa place. Madame Montoni s’arrêta pour parler à ces ouvriers, et leur demander ce qu’ils allaient faire. Réparer les fortifications, madame, dit l’un d’eux. Elle fut surprise que Montoni pensât alors à ce travail, d’autant plus que jamais il n’avait parlé du château comme d’un lieu qu’il comptât habiter longtemps. Elle avança vers une arcade élevée qui conduisait du rempart de l’est à celui du sud, et qui, d’une part, joignant au château, supportait de l’autre une petite tour d’observation qui commandait à toute la vallée. En approchant de cette arcade, elle vit de loin descendre des bois une longue troupe de chevaux et d’hommes, qu’elle reconnut pour des soldats au seul éclat de leurs lances et de leurs autres armes, car la distance ne permettait pas de juger exactement leurs couleurs. Pendant qu’elle regardait, l’avant-garde sortit des bois, mais la file continuait de s’étendre jusqu’aux extrémités de la montagne. L’uniforme militaire se distingua dans les premiers rangs, Le commandant s’avançait à la tête ; et paraissant diriger les colonnes qui le suivaient, il approchait de plus en plus du château.

Un tel spectacle, dans ces contrées solitaires, surprit et alarma singulièrement madame Montoni. Elle courut à la hâte à quelques paysans qui relevaient un bastion devant le rempart du sud, et où le roc était moins escarpé qu’ailleurs. Ces hommes ne purent répondre à ses questions d’aucune manière satisfaisante ; et surpris eux-mêmes, ils regardèrent cette cavalcade avec un étonnement stupide. Madame Montoni, jugeant nécessaire de communiquer le sujet de ses alarmes, envoya Émilie pour dire qu’elle désirait parler à Montoni. Sa nièce n’approuvait pas ce message ; elle craignait le mécontentement qu’il allait produire. Elle obéit pourtant sans répliquer.

En s’approchant de l’appartement où Montoni s’entretenait avec ses hôtes, elle entendit une violente et bruyante dispute. Elle s’arrêta tremblante du courroux extrême où son entrée peu attendue allait nécessairement le jeter. Le moment d’après il se fit un silence. Elle osa alors ouvrir la porte. Montoni se retourna vivement, et la regarda sans parler. Elle s’acquitta de sa commission.

Dites à madame Montoni que j’ai affaire, dit-il.

Émilie crut utile de lui détailler la cause de son message. Montoni et ses compagnons se levèrent au même instant, et furent aux fenêtres ; mais ne découvrant pas les troupes, ils se rendirent sur les remparts ; et Cavigni conjectura que ce devait être une légion de Condottieri, alors en marche pour Modène.

Une partie de la cavalcade était alors dans la vallée, l’autre remontait dans les montagnes vers le nord, et quelques traîneurs restaient encore au bord des précipices où d’abord ils avaient tous paru. On aurait cru voir une armée nombreuse. Pendant que Montoni et les autres regardaient cette marche militaire, on entendit sonner la trompette et frapper les cymbales dans le vallon. D’autres leur répondirent à l’instant. Émilie écouta avec émotion, de la hauteur, ces sons aigus qui réveillaient les échos des montagnes. Montoni expliqua les signaux, dont il parut très bien connaître l’usage, et en conclut qu’ils n’avaient rien d’hostile. L’uniforme des soldats et le genre de leurs armes confirmèrent pour lui la conjecture de Cavigni. Il eut la satisfaction de les voir s’éloigner sans s’arrêter pour examiner le château. Il ne quitta pas les remparts que les bases des montagnes ne les eussent tous dérobés à sa vue, et que le dernier murmure des trompettes ne se fût évanoui dans les airs. Cavigni et Verezzi parurent animés de ce spectacle, qui semblait exciter leur courage. Montoni revint au château, pensif et silencieux.

L’esprit d’Émilie n’était pas assez remis de son dernier choc pour supporter la solitude de sa chambre. Elle resta seule sur les remparts. Madame Montoni ne l’avait point invitée à la suivre dans son cabinet, qu’elle regagnait avec un évident chagrin. Émilie, depuis l’expérience qu’elle avait faite, avait perdu tout désir d’examiner les ténébreuses et mystérieuses retraites du château. Les remparts lui servirent d’asile ; elle y resta jusqu’au moment où les brouillards grisâtres du soir se furent répandus sur la perspective.

Les hommes soupèrent entre eux. Madame Montoni se tint chez elle. Émilie fut l’y joindre avant que de se retirer. Elle trouva sa tante tout en pleurs, et dans une grande agitation. La tendresse d’Émilie était naturellement si insinuante, qu’elle manquait rarement de consoler un cœur affligé. Celui de madame Montoni l’était ; mais les plus doux accents de la voix d’Émilie perdirent leur effet auprès d’elle. Elle feignit, avec sa délicatesse ordinaire, de ne pas observer la douleur de sa tante ; mais elle mit dans toutes ses manières une grâce si touchante, une sollicitude si tendre dans tout son maintien, que madame Montoni fut offensée de l’apercevoir. Exciter la pitié de sa nièce, était un cruel affront pour son orgueil. Elle la congédia dès qu’elle le put. Émilie ne lui parla point de son extrême répugnance à se trouver dans l’isolement de sa chambre. Elle demanda seulement qu’il lui fût permis de garder Annette jusqu’à l’instant où elle se coucherait. On y consentit avec quelque peine ; et comme Annette était alors avec les domestiques, il fallut bien qu’Émilie se retirât seule.

Elle traversa les longues galeries d’un pas léger. La lueur vacillante de la lampe qu’elle portait, ne servait qu’à lui rendre plus sensible l’obscurité qui l’environnait, et l’air, à tout moment, menaçait de la souffler. Le silence morne qui régnait dans cette partie du château, la glaçait totalement. Pourtant elle entendait, par intervalle, les éclats de rire qui partaient de la salle reculée où les domestiques s’étaient réunis. Mais le même silence succédait : il ne restait qu’un calme absolu. En passant devant l’enfilade qu’elle avait visitée le matin, ses regards tombèrent avec effroi sur la porte. Elle crut presqu’entendre quelques sons ; mais elle se garda de s’arrêter pour en devenir plus certaine.

Elle atteignit sa chambre ; il n’y avait pas une étincelle dans le foyer. Elle s’assit, et prit un livre pour occuper son attention jusqu’à ce qu’Annette vînt auprès d’elle, et qu’elle pût lui demander du feu. Elle continua de lire ; mais à la fin sa lampe lui parut prête à s’éteindre. Annette ne venait point. La solitude, l’obscurité de sa chambre l’affectèrent de nouveau, et avec d’autant plus de force, qu’elle était près du théâtre d’horreur qu’elle avait découvert le matin. Des images sombres et fantastiques assaillirent son esprit. Elle regardait en tremblant la porte de l’escalier, et voulant voir si elle était encore fermée, elle s’aperçut qu’elle l’était effectivement. Incapable de prendre sur elle de coucher encore dans cet appartement écarté, et dans lequel, la nuit précédente, il était certainement entré quelqu’un, elle attendait Annette avec une impatience pénible, et voulait savoir d’elle une multitude de circonstances. Elle désirait aussi la questionner sur cet objet d’horreur, dont Annette la veille lui avait paru informée, et dont elle voyait bien que la pauvre fille n’avait reçu qu’une notion fausse. Ce qui l’étonnait le plus, c’est que la chambre qui le contenait, restât ouverte, aussi indiscrètement. Une telle négligence surpassait l’imagination. Mais sa lumière était prête à s’éteindre. La faible lueur qu’elle jetait sur les murs ajoutait aux terreurs de son esprit. Elle se leva pour retourner dans la partie habitée du château, avant que l’huile de sa lampe fût tout-à fait consumée.

En ouvrant la porte, elle entendit quelques voix ; bientôt après elle aperçut une lumière qui paraissait au bout du corridor. C’était Annette et une autre servante. Je suis bien aise que vous soyez venues, dit Émilie ; qui vous a donc arrêtées si longtemps ? Je vous prie, faites-moi vite du feu.

— Madame avait besoin de moi, mademoiselle, reprit Annette un peu embarrassée. Je vais aller chercher du bois.

— Non, dit Catherine, c’est mon affaire. Elle sortit à l’instant. Annette voulait la suivre ; mais Émilie la rappela, et Annette se mit à parler haut, à rire, comme si elle eût eu peur de garder le silence un moment.

Catherine revint avec du bois. Quand la flamme pétillante eut enfin réchauffé cette chambre, et que la servante se fut retirée, Émilie demanda à Annette si elle avait pris les informations dont elle l’avait chargée. — Oui, mademoiselle, reprit Annette ; mais pas une âme ne sait un mot de cela. Pour le vieux Carlo, je l’observais avec soin, parce qu’on dit qu’il sait de singulières choses. Le vieux Carlo avait un air que je ne pourrais pas exprimer. Il m’a demandé plusieurs fois si j’étais sûre que la porte ne fût pas fermée. Seigneur ! lui dis-je, si j’en suis sûre ! comme je suis vivante. En vérité, mademoiselle, j’en suis tellement abasourdie, que je ne puis moi-même le dire. Je ne voudrais pas plus dormir dans cette chambre que sur le canon de ce rempart là-bas.

— Et pourquoi moins sur ce canon, qu’à tout autre endroit du château ? dit Émilie en souriant. Je crois bien que le lit serait dur.

— Oui, mademoiselle, mais on ne peut en trouver d’aussi mauvais. Le fait est que dans la nuit on a vu quelque chose auprès de ce canon, et qui s’y tenait comme pour le garder.

— C’est fort bien, ma chère Annette ; les gens qui font de telles histoires sont bien heureux que vous les écoutiez. Vous les croyez au premier mot.

— Ma chère demoiselle, je vous ferai voir le canon même. Vous pouvez le voir de vos fenêtres.

— C’est vrai, dit Émilie ; mais cela prouve-t-il qu’un fantôme le garde ?

— Quoi ! si je vous montre le canon, ma chère demoiselle, vous ne croirez rien ?

— Non, rien probablement sur ce sujet, que ce que je verrais moi-même, dit Émilie.

— Eh bien ! mademoiselle, vous le verrez, si vous voulez seulement approcher de la fenêtre.

Émilie ne put s’empêcher de rire, et Annette parut étonnée.

Apercevant son extrême facilité à croire le merveilleux, Émilie crut devoir s’abstenir de lui parler du sujet dont elle s’était proposé de l’entretenir. Elle craignit de la faire succomber à tant de terreurs idéales. Elle lui parla d’un objet plus gai : les régates de Venise.

— Oui, mademoiselle, lui dit Annette, ces flambeaux tournants et les belles nuits au clair de lune, voilà tout ce qu’il y a de beau à Venise ; la lune, soyez-en sûre, est plus belle là que partout ailleurs. On entend une si douce musique ; Ludovico chantait si souvent, si souvent auprès de ma jalousie, sous le portique du couchant ; mademoiselle, ce fut Ludovico qui me parla de ce tableau que vous aviez tant d’envie de voir hier.

— Et quel tableau ? dit Émilie, désirant de faire parler Annette.

— Oh ! ce terrible tableau avec le voile noir !

— Vous ne l’avez jamais vu ? dit Émilie.

— Qui, moi ! non, mademoiselle, jamais ; mais ce matin, continua Annette en baissant la voix et regardant autour d’elle, ce matin, comme il faisait grand jour, vous savez, mademoiselle, que j’avais une extrême fantaisie de le voir, et que j’avais entendu de singulières choses à ce sujet, j’allai jusqu’à la porte, et je serais entrée, si je ne l’avais trouvée fermée.

— Émilie s’efforçant de lui cacher l’excès de son émotion, lui demanda à quelle heure elle avait été à la chambre, et apprit que c’était peu de moments après elle. Elle fit ensuite d’autres questions, et s’assura qu’Annette, et sans doute celui qui l’avait instruite, ignoraient l’affreuse réalité ; cependant, il se trouvait dans ses récits des vérités mêlées à des mensonges. Émilie commença à craindre qu’on n’eût remarqué sa visite, puisque la porte avait été fermée si peu de temps après sa sortie de la chambre ; elle frémissait que sa curiosité n’attirât sur elle toute la vengeance de Montoni : son inquiétude se portait aussi sur le but des rapports trompeurs qu’on avait faits à Annette, et qui sans doute avaient un principe, quoiqu’il semblât que Montoni eût dû chercher à maintenir à cet égard un silence absolu. Elle sentit néanmoins que le sujet était trop affreux pour s’en occuper à une pareille heure. Elle s’efforça de l’éloigner de sa pensée, et de s’entretenir avec Annette, dont la conversation simple et naïve lui semblait préférable à une solitude absolue.

Elles restèrent là jusqu’à près de minuit, mais non pas sans qu’Annette eût plusieurs fois voulu se retirer. Le bois était presque entièrement brûlé. Émilie entendit de loin retomber les portes de la salle, comme si on les eût fermées pour la nuit. Elle se prépara à se mettre au lit ; mais elle voulait encore qu’Annette ne la quittât pas ; à cet instant, la cloche, de la porte sonna : elles écoutèrent avec effroi. Après une très longue pause, on l’entendit sonner encore ; bientôt on reconnut le bruit d’un carrosse dans la cour ; Émilie se jeta presque sans vie sur sa chaise : c’est le comte, dit-elle.

— Quoi, à cette heure ! mademoiselle, dit Annette ; non, ma chère demoiselle ; mais en tout cas, c’est prendre un singulier moment pour arriver dans une maison.

— Je t’en supplie, ma chère Annette, ne perdons pas le temps à causer, dit Émilie d’un ton effrayé ; va, je t’en supplie, va voir qui ce peut être.

Annette sortit de la chambre, et emporta la lumière. Elle laissa Émilie dans une obscurité qui l’aurait effrayée quelques minutes auparavant ; mais en ce moment, elle n’y prenait pas garde ; elle écoutait, attendait, sans presque respirer ; elle entendait quelque bruit éloigné ; mais Annette ne revenait pas. Sa patience se lassa, elle essaya de gagner le corridor ; elle fut longtemps avant d’en retrouver la porte, et quand elle l’eut ouverte, il y faisait trop noir pour qu’elle osât y faire un pas. On entendit alors des voix : Émilie crut qu’elle distinguait celle du comte Morano et celle de Montoni. Elle entendit ensuite des pas, une faible lueur se fit voir dans l’obscurité ; Annette parut, et Émilie alla au-devant d’elle.

— Oui, mademoiselle, dit-elle, vous aviez raison : c’est le comte.

— C’est lui, s’écria Émilie levant les yeux au ciel, et s’appuyant sur le bras d’Annette !

— Bon dieu ! ma chère dame, remettez-vous, ne pâlissez donc pas ainsi : nous en apprendrons davantage.

— Oui, nous en saurons davantage, dit Émilie, en s’acheminant le plus vite possible vers son appartement. Je ne suis pas bien : donnez-moi un peu d’air. – Annette ouvrit la fenêtre, et lui apporta de l’eau. – Émilie se remit assez promptement ; mais elle pria Annette de ne la point quitter qu’elle n’eût entendu parler de Montoni.

— Ma chère demoiselle, il ne vous troublera pas à cette heure, il croira que vous dormez.

— Restez avec moi jusqu’à ce que je dorme, dit Émilie, un peu soulagée par cette idée qui lui parut très vraisemblable, quoique ses craintes multipliées ne lui eussent pas permis de s’y arrêter encore. – Annette ne consentit qu’avec une secrète répugnance. – Émilie se trouvait assez calme pour lui renouveler ses questions, et la première fut de savoir si elle avait reconnu le comte.

— Oui, mademoiselle, je l’ai vu très distinctement ; je suis allée d’ici à la grille de la tour du nord qui, comme vous le savez, donne sur la cour intérieure. J’ai vu le carrosse du comte où il était encore ; il attendait à la grande porte, car le portier venait justement de se coucher ; il y avait beaucoup d’hommes à cheval qui portaient tous des flambeaux allumés. Quand la porte s’est ouverte, le comte a dit quelque chose que je n’ai pas pu entendre, et alors il est entré, et un autre avec lui. Je croyais, moi, que monsieur était couché, et je courais au cabinet de madame pour entendre ce que je pourrais : j’ai rencontré en chemin Ludovico ; il m’a dit que monsieur n’était pas couché, et qu’il tenait conseil avec les autres Signors au bout de la galerie du nord. Ludovico a levé son doigt et l’a mis sur ses lèvres avec un air, comme pour me dire : Il y en a plus que vous ne pensez, Annette ; mais taisez-vous. Aussi je me suis tue mademoiselle, et je suis tout de suite revenue à vous.

— Émilie demanda quel était l’homme qui accompagnait le comte, et comment Montoni les avait reçus ; mais Annette ne put le lui dire.

— Ludovico, ajouta-t-elle, allait justement appeler le valet-de-chambre de monsieur Montoni, pour qu’il l’informât de cette arrivée, lorsque je l’ai trouvé moi-même.

— Émilie resta quelque temps dans cet état d’incertitude ; il devint enfin si violent, qu’elle pria Annette d’aller rejoindre les domestiques dans la salle, et de découvrir, s’il était possible, quelle était l’intention du comte en se rendant au château.

— Oui, mademoiselle, répondit vivement Annette ; mais comment trouverai-je mon chemin, si je vous laisse avec la lampe ?

Émilie dit qu’elle allait l’éclairer, et elles sortirent aussitôt. Quand elles furent au haut de l’escalier, Émilie réfléchit qu’elle pourrait être vue par le comte ; et pour éviter la grande salle, Annette la conduisit à travers quelques petits passages, à un escalier dérobé qui descendait à la salle des domestiques.

En remontant à la chambre, Émilie craignit de s’égarer dans tous les détours de ce château, et d’être encore effrayée par quelque mystérieux spectacle. Quoique troublée dans tous les corridors, elle frémissait d’ouvrir une seule des portes. Pendant qu’elle était seule, arrêtée et pensive, elle crut entendre un sanglot assez près d’elle ; elle resta immobile, et en entendit un second distinctement. Il y avait plusieurs portes à la droite du passage ; elle avança et écouta. À peine fut-elle à la seconde, qu’elle entendit une voix et un accent de plainte ; elle écoutait toujours et ne voulait ni ouvrir la porte ni s’en éloigner. Elle reconnut des soupirs convulsifs et les plaintes d’un cœur au désespoir. Émilie pâlit, et considéra dans une pénible attente les ténèbres qui l’entouraient ; les lamentations continuaient ; la pitié vainquit la terreur : il était possible que ses soins pussent être utiles à l’infortuné qui gémissait, ou que du moins sa compassion pût le consoler. Elle posa la main sur la porte ; tandis, qu’elle hésitait, elle crut reconnaître cette voix qu’altéraient les tons de la douleur. Elle posa sa lampe dans le passage, et ouvrit la porte sans bruit : tout était sombre, excepté un cabinet reculé où paraissait une seule lumière. Elle se glissa doucement ; elle vit madame Montoni appuyée sur sa toilette, et fondant en larmes, un mouchoir sur les yeux : elle resta immobile d’étonnement.

Il y avait un homme assis auprès du feu, mais elle ne put le distinguer ; de temps en temps, il disait d’une voix basse, quelques mots, et Émilie ne pouvait les entendre. Mais alors madame Montoni pleurait encore bien plus. Trop occupée de sa douleur, elle n’aperçut point Émilie ; cette dernière eût bien désiré deviner la cause de cette scène, et reconnaître celui qui se trouvait à cette heure dans le cabinet de sa tante : elle ne voulut pourtant point ajouter à ses douleurs en surprenant son secret, et profiter de la circonstance pour écouter son entretien. Elle se retira avec précaution ; et, quoiqu’avec difficulté, retrouva son appartement, où des intérêts plus directs lui firent oublier sa surprise.

Annette revint cependant sans avoir de réponse satisfaisante. Les domestiques qu’elle avait vus ignoraient ou feignaient d’ignorer le temps que le comte devait rester au château : ils ne parlaient que des mauvais chemins qu’ils venaient de parcourir, des dangers qu’ils avaient courus, et exprimaient leur étonnement de ce que leur maître faisait une pareille route au milieu de la nuit ; ils assuraient que toutes leurs torches n’avaient servi qu’à distinguer l’horreur de ces montagnes. Annette, qui n’en pouvait rien tirer, prit le parti de les laisser parler et demander à grands cris plus de bois dans la cheminée et plus de mets sur la table.

— À présent, mademoiselle, ajouta-t-elle, je suis si endormie ! Si vous l’étiez autant que moi, vous ne me feriez pas rester, j’en suis sûre.

Émilie s’aperçut qu’il y aurait de la cruauté à l’exiger : elle avait attendu si longtemps sans recevoir d’ordres de Montoni, qu’il ne paraissait pas avoir le dessein de la troubler si tard. Elle se détermina à congédier Annette : cependant, quand elle regarda sa triste et vaste chambre, et qu’elle se souvint de différentes choses, la crainte s’empara d’elle, et elle hésita.

— Oui, dit-elle à Annette, il serait cruel de vous prier de rester jusqu’à ce que je fusse endormie ; je crois que cela sera long.

— Je le crois aussi, mademoiselle, reprit Annette.

— Mais avant de me laisser, dit Émilie, dites-moi, le signor Montoni avait-il quitté le comte Morano lorsque vous êtes sortie de la salle ?

— Oh ! non, mademoiselle ; ils étaient encore ensemble.

— Êtes-vous entrée dans le cabinet de ma tante, après m’avoir quittée ?

— Non, mademoiselle, j’ai été à la porte en passant ; mais elle était fermée, et j’ai pensé que madame dormait.

— Qui donc tout-à-l’heure était avec votre maîtresse, dit Émilie qui oubliait sa prudence ordinaire ?

— Personne, je crois, mademoiselle, reprit Annette. Personne, je pense, n’a été avec elle depuis que je vous ai laissée.

Émilie n’en parla plus, et après avoir lutté pendant un moment contre ses craintes imaginaires, sa bonté l’emporta, et elle laissa partir Annette. Elle resta seule, songeant à sa situation et à celle de madame Montoni : ses yeux enfin s’arrêtèrent sur le portrait qu’après la mort de son père elle avait trouvé dans les papiers qu’il lui avait ordonné de brûler. Il était sur sa table avec quelques dessins qu’Émilie, peu d’heures auparavant, avait tirés d’une petite boîte : cette vue la ramena à de tristes réflexions, mais l’expression touchante de ce portrait en adoucissait l’amertume : c’était la même physionomie que celle de son père ; elle crut trouver du rapport dans ses traits, et cette idée le lui fit regarder avec attendrissement ; mais la tranquillité de sa rêverie fut tout-à-coup troublée par le souvenir des mots du manuscrit qu’elle avait trouvé avec cette miniature, et qui dans ce temps l’avaient remplie d’incertitude et d’horreur. Elle sortit enfin de ses profondes réflexions ; mais quand elle se leva pour se déshabiller, le silence, la solitude où elle se trouvait à cette heure avancée, loin de tout bruit, l’impression enfin que lui avait laissée le sujet sur lequel elle venait de méditer, tout se réunit pour lui ôter le courage. Les ouvertures d’Annette, toutes frivoles qu’elles étaient, n’avaient pas laissé de l’affecter ; elles venaient à la suite d’une circonstance épouvantable, dont elle-même avait été témoin, et dont le théâtre était près de sa chambre.

La porte de l’escalier était peut-être le sujet d’une frayeur mieux fondée ; elle commença à craindre que cet escalier ne communiquât à la chambre dont le souvenir la faisait trembler. Déterminée à ne point se déshabiller, elle se jeta toute vêtue sur son lit ; le chien de son père, le fidèle Manchon, couché à ses pieds, lui servait de sentinelle.

Ainsi préparée, elle essaya de bannir ses réflexions ; mais son esprit occupé errait encore sur les points qui l’intéressaient, et l’horloge du château sonna deux heures avant qu’elle eût fermé les yeux.

Elle succomba pourtant à un léger sommeil ; elle en fut arrachée par un bruit qui lui parut s’être élevé dans sa chambre. Tremblante, elle écoute, tout était dans le silence : croyant avoir été éveillée par ces bruits qu’on entend en songe, elle se reposa sur l’oreiller.

Bientôt le même bruit recommença ; il semblait venir de la partie de la chambre qui se rapprochait de l’escalier. Elle se rappela le désagréable incident de la nuit précédente, pendant laquelle une main inconnue avait fermé sa porte. Ses dernières alarmes sur le lieu auquel tenait cette porte lui revinrent aussi dans l’esprit. Son cœur se glaça de terreur. Elle se souleva de son lit ; et écartant doucement le rideau, elle regarda la porte de l’escalier. La lampe, qui brûlait dans la cheminée, répandait une si faible lueur, que les coins de l’appartement se trouvaient perdus dans l’ombre. Le bruit qu’elle croyait venir de cette porte continua de se faire entendre. Il lui semblait qu’on en tirait les verrous. On cessait quelquefois ; on reprenait fort doucement, comme si l’on avait craint de se faire entendre. Pendant qu’Émilie fixait ses yeux de ce côté, elle vit la porte se mouvoir, s’ouvrir lentement, et vit entrer quelque chose dans sa chambre, sans que l’obscurité lui permît de rien distinguer. Presque mourante d’effroi, elle eut pourtant assez d’empire sur elle pour retenir le cri prêt à lui échapper, et laisser retomber son rideau. Elle observait avec silence cet objet mystérieux. Il semblait se glisser dans les parties les plus sombres de la chambre, s’arrêter quelquefois ; et quand il s’approcha de la cheminée, Émilie vit à la lumière que c’était une figure humaine. Un souvenir, qui frappa son esprit, acheva presque de la faire succomber. Elle continua cependant à observer cette figure, qui resta longtemps sans mouvement, et qui, s’avançant jusqu’auprès du lit, s’arrêta doucement vers le pied. Les rideaux, un peu entr’ouverts, permettaient bien à Émilie de la suivre de l’œil ; mais la terreur dont elle était saisie la privait de toute faculté, et ne lui laissait pas la force de faire un mouvement.

Après un instant de repos, la figure revint à la cheminée, prit la lampe, l’éleva, considéra la chambre, et se rapprocha lentement du lit. La lumière, à ce moment, éveilla le chien, qui dormait aux pieds d’Émilie ; il aboya fortement, et, sautant par terre, courut à l’étranger. On le repoussa avec une épée couverte de son fourreau ; on s’avança vers le lit, Émilie reconnut le comte Morano.

Elle le regardait, muette d’effroi. Pour lui, à genoux auprès d’elle, il la conjurait de ne pas craindre ; et, jetant son épée, il voulut lui prendre la main ; mais recouvrant alors les forces dont la terreur lui avait d’abord ôté l’usage, Émilie s’élança du lit toute vêtue ; et sûrement une frayeur prophétique lui avait inspiré une pareille précaution.

Morano se leva, et la suivit vers la porte par laquelle il était entré ; il la retint, lorsqu’elle arrivait à la première marche. ; mais déjà elle avait, à la lueur d’une lampe, reconnu un autre homme au milieu de l’escalier. Elle fit un cri de désespoir ; et, se croyant livrée par Montoni, elle ne vit plus aucune ressource.

Le comte, qui avait pris sa main, l’entraîna dans la chambre.

Pourquoi tout cet effroi, dit-il d’une voix tremblante ? Écoutez-moi, Émilie, je ne viens pas pour vous troubler ; non, par le ciel, je vous aime trop, sans doute, pour mon repos.

Émilie le regarda un moment avec l’incertitude de la peur.

Laissez-moi, monsieur, lui dit-elle ; laissez-moi donc, et sur-le-champ.

Écoutez-moi, Émilie, reprit Morano, écoutez-moi : je vous aime, et je suis au désespoir, oui, au désespoir. Puis-je vous regarder, puis-je penser que c’est peut-être pour la dernière fois, et ne pas éprouver toutes les fureurs du désespoir ? Non, il n’en sera pas ainsi. Vous serez à moi en dépit de Montoni, en dépit de toute sa bassesse.

En dépit de Montoni ! s’écria Émilie avec vivacité. Ô ciel ! qu’est-ce que j’entends ?

Vous entendez que Montoni est un infâme, s’écria Morano dans toute sa véhémence, un infâme qui vous vendait à mon amour ; qui…

Et celui qui m’achetait l’était-il moins, dit Émilie en jetant sur le comte un regard de mépris ? Sortez, monsieur, sortez à l’instant. Puis elle ajouta d’une voix émue par l’espoir et la crainte, ou je donnerai l’alarme à tout le château, et j’obtiendrai du ressentiment de M. Montoni ce que j’ai vainement imploré de sa pitié. Émilie savait pourtant bien qu’elle ne pourrait être entendue par ceux qui pourraient la secourir.

N’espérez rien de sa pitié, dit Morano ; il m’a trahi avec indignité ; toute ma vengeance le poursuivra : et quant à vous, Émilie, il a sans doute quelque projet plus lucratif pour lui que le premier. Le rayon d’espérance que les premières paroles du comte avaient rendu à Émilie, fut presque étouffé par celles-ci. Sa physionomie peignit aussitôt son émotion, et Morano s’efforça d’en tirer quelque avantage.

Je perds du temps, dit-il ; je ne puis pas venu pour déclamer contre Montoni ; je suis venu solliciter, implorer Émilie ; je suis venu lui dire tout ce que je souffre, la conjurer de nous sauver tous deux, moi de mon désespoir, elle de sa perte. Émilie ! les projets de Montoni sont tels, que vous ne pouvez les concevoir ; je vous l’annonce y ils sont terribles. Il n’a aucun principe, quand l’intérêt ou l’ambition le conduisent. Puis-je vous adorer, et vous laisser en son pouvoir ? Fuyez, fuyez cette prison sinistre, avec l’amant qui vous adore. J’ai gagné un domestique ; les portes vont s’ouvrir ; demain, à l’aube du jour, vous serez presque à Venise.

Émilie était accablée du coup affreux qu’elle avait reçu dans l’instant même où l’espérance avait voulu renaître en son cœur. De tous côtés, elle se voyait perdue. Incapable de répliquer, presque incapable de penser, elle se jeta sur une chaise, pâle et sans voix. Il était probable que Montoni l’avait, dans l’origine, vendue à Morano. Il était clair qu’ensuite il avait rétracté sa promesse, et la conduite du comte le prouvait. Il était presqu’aussi certain qu’un projet plus avantageux avait seul décidé l’égoïste Montoni à abandonner le plan qu’il avait si vigoureusement pressé. Ces réflexions la firent frémir des ouvertures que lui suggérait Morano, et qu’elle n’hésitait point à croire. Mais tandis qu’elle tressaillait à l’idée des malheurs et de l’oppression, qui l’attendaient dans le château d’Udolphe, il lui fallut considérer que l’unique moyen d’échapper était la protection d’un homme avec qui des malheurs plus certains, et non moins terribles, ne pouvaient manquer de l’assaillir ; des maux, enfin, dont elle ne pouvait soutenir la pensée.

Son silence encouragea l’espoir de Morano. Il l’observait avec une vive impatience, il reprit, malgré elle, la main qu’elle avait retirée ; il la pressa contre son cœur, et la conjura de se décider. Chaque instant de délai rend, disait-il, le départ plus dangereux ; ce peu de moments perdus peuvent fournir à Montoni le moyen de nous surprendre.

Je vous le demande, monsieur, ne m’importunez pas, dit Émilie d’une voix faible ; je suis bien malheureuse, et je dois continuer à l’être. Laissez-moi, je vous prie, laissez-moi à ma destinée.

Jamais, s’écria le comte impétueusement ; je périrai plutôt. Mais pardonnez cette violence ; la pensée de vous perdre me trouble la raison. Vous ne pouvez ignorer quel est le caractère de Montoni. Vous pouvez ignorer ses projets, oui, vous les ignorez, sans doute, ou vous ne balanceriez pas entre mon amour et sa puissance.

Je ne balance pas, dit Émilie.

Partons, dit Morano en lui baisant la main et se levant à la hâte ; ma voiture m’attend ; elle est sous les murs du château.

Vous vous trompez, monsieur, dit Émilie ; je vous rends grâces de l’intérêt que vous prenez à mon sort ; mais laissez-moi le décider moi-même. Je resterai sous la protection de M. Montoni.

— Sous sa protection ! s’écria fièrement Morano, sa protection ! Émilie, vous laisserez-vous donc abuser ? je vous ai dit ce que serait sa protection.

— Excusez-moi, monsieur, si dans cet instant je n’en crois pas une simple assertion, et si j’exige quelques preuves.

— Je n’ai ni le temps ni le moyen d’en produire, reprit le comte.

— Et je n’aurais, monsieur, aucune volonté de les entendre.

— Vous vous jouez de ma patience et de ma peine, continua Morano. Un mariage avec l’homme qui vous adore, est-il donc si terrible à vos yeux ? Vous préférez donc tous les malheurs que vous peut réserver Montoni au fond de cette affreuse prison ? Quelqu’un, sans doute, m’enlève ces affections qui devraient m’appartenir. Non, vous ne pourriez sans cela refuser un parti qui peut vous tirer d’oppression ! Morano, en ce moment, parcourut la chambre à grands pas et dans une espèce d’égarement.

— Ce discours, comte Morano, prouve assez que mes affections ne sauraient vous appartenir, dit Émilie avec douceur. Cette conduite prouve assez que je ne serais point hors d’oppression, tant que je serais en votre pouvoir. Si vous voulez m’en détromper, cessez de m’accabler aussi longtemps de votre présence. Si vous me refusez, vous me forcerez à vous exposer au ressentiment de M. Montoni.

— Qu’il vienne, s’écria Morano en fureur ! qu’il vienne ! qu’il ose braver le mien ; qu’il ose considérer en face l’homme qu’il a si insolemment outragé ! je lui apprendrai ce que c’est que la morale, la justice, et surtout la vengeance : qu’il vienne, et je lui plonge mon épée dans le cœur ! La véhémence avec laquelle il s’exprimait devint pour Émilie une nouvelle cause d’alarme. Elle se leva de sa chaise ; mais ses jambes tremblantes n’eurent pas la force de la soutenir, elle retomba. Ses paroles expirèrent sur ses lèvres. Elle regardait attentivement la porte fermée du corridor ; elle voyait qu’elle ne pouvait fuir sans que Morano la vît et s’opposât à son dessein.

Morano, sans remarquer le trouble où elle était, parcourait la chambre dans un désordre effrayant. Sa physionomie obscurcie, exprimait à la fois toute la rage de la jalousie et toute celle de la vengeance. Quiconque eût vu l’instant d’auparavant ses traits exprimer la plus tendre sensibilité, eût eu peine à le reconnaître.

— Comte Morano, dit Émilie en retrouvant enfin la voix ; calmez-vous, je vous en conjure. Écoutez la raison, si ce n’est pas la pitié. Vous vous méprenez également dans votre amour et dans votre haine. Je ne pourrais jamais répondre à l’affection dont il vous a plu de m’honorer, et certainement je ne l’ai jamais encouragée. M. Montoni n’a pu vous outrager : vous devez savoir qu’il n’a pas droit de disposer de ma main, quand même il en aurait eu le pouvoir. Laissez-le, quittez ce château ; vous le pouvez avec sûreté. Épargnez-vous les affreuses conséquences d’une vengeance injuste, et le remords certain d’avoir prolongé mes souffrances.

— Est-ce pour ma sûreté ou pour celle de Montoni que vous sentez ces vives alarmes, dit Morano froidement, et la regardant avec amertume ?

— Pour l’une et l’autre, dit Émilie d’une voix tremblante.

— Une injuste vengeance, s’écria le comte, en reprenant subitement le ton et l’éclat de la passion ! Qui peut voir ce visage, et croire un châtiment quelconque proportionné à l’offense que l’on m’a faite ? Oui, je quitterai ce château, mais je n’en sortirai pas seul. Je serais victime trop longtemps ; mes prières, mes larmes n’ont pu rien obtenir, la force l’emportera. Mes gens m’attendent ; ils vous porteront à ma voiture ; vos cris seront inutiles ; personne ici ne peut les entendre. Soumettez-vous donc en silence, et laissez-vous conduire.

Cette injonction était peu nécessaire. Émilie était trop certaine que sa voix ne serait point entendue ; la frayeur l’avait tellement troublée, qu’elle ne savait comment fléchir le comte. Elle restait sur sa chaise, muette et tremblante, il s’avança pour la soulever ; elle se leva aussitôt, et le repoussant avec une apparence de sérénité : Comte Morano, dit-elle, je suis maintenant en votre pouvoir, mais observez qu’une pareille conduite ne peut vous acquérir l’estime dont vous prétendez être digne. Vous vous préparez mille remords dans les chagrins d’une orpheline sans amis, qui ne peut plus vous éviter. Croyez-vous donc votre cœur si endurci, que vous puissiez être témoin insensible des cruelles souffrances auxquelles vous allez me condamner ?

Émilie fut interrompue par le murmure de son chien, qui se jeta une seconde fois hors du lit ; Morano regarda l’escalier, et n’y voyant personne, il cria à haute voix : Césario !

Émilie, lui dit-il ensuite, pourquoi me forcez-vous d’employer un pareil moyen ? Oh ! combien j’aimerais mieux vous engager que vous contraindre à devenir ainsi mon épouse ! mais, par le ciel, je ne souffrirai pas que Montoni vous vende à un autre. Une pensée, cependant, déchire mon cœur et renverse toute ma raison : je ne sais quel nom lui donner. Elle est absurde ! cela ne peut être ; et pourtant, vous tremblez, vous pâlissez. Cela est, oui, cela est ! Vous… vous aimez Montoni ! s’écria Morano en saisissant le bras d’Émilie, et frappant du pied sur le carreau !

Un air involontaire de surprise parut dans les traits d’Émilie. Si vous l’avez cru, lui dit-elle, persistez à le croire.

Ce regard, ces mots me le confirment, répliqua Morano furieux. Non, non, non. Montoni, sans doute, attend un prix plus précieux que l’or ; mais il ne vivra pas pour l’emporter sur moi. À cet instant…

Les aboiements du chien l’interrompirent encore.

— Restez, comte Morano, dit Émilie épouvantée par ses paroles et par la rage qu’exprimaient ses regards ; je veux bien vous tirer de cette erreur. Montoni n’est pas votre rival ; mais si tout autre moyen est inutile, j’essaierai, par mes cris, d’appeler ses gens à mon secours.

— Une pareille menace est sans force en ce moment, dit Morano. Puis-je douter, un seul instant qu’en vous voyant il ne vous aime ? Mon premier soin, c’est de vous enlever du château. Césario, ici ; Césario !

Un homme parut à la porte de l’escalier, on entendit les pas de quelques autres. Émilie poussa un grand cri, pendant que Morano l’entraînait à travers la chambre ; à l’instant elle entendit du bruit à la porte qui ouvrait sur le corridor. Le comte s’arrêta, comme s’il eût hésité entre l’amour et la vengeance ; la porte s’ouvrit, et Montoni, suivi du vieil intendant et de quelques autres personnes, se précipita dans la, chambre.

— En garde, cria Montoni. Le comte n’attendit point un second défi ; il remit Émilie à ses gens, qui remplissaient tout l’escalier ; et se retournant avec fierté : C’est à ton tour, infâme, dit-il en fondant sur lui, Montoni para le coup, et chercha lui-même à frapper ; quelques-uns des assistants tentèrent de les séparer, d’autres arrachèrent Émilie aux gens de Morano.

— Est-ce pour cela, comte Morano, dit Montoni d’un ton d’ironie ; est-ce pour cela que je vous recevais sous mon toit et que je vous permettais à vous, mon ennemi déclaré, d’y passer la nuit ? Étiez-vous venu pour récompenser mon hospitalité par une indigne trahison, et m’enlever ainsi ma nièce ?

— Que celui qui parle de trahison, répliqua Morano avec une véhémence concentrée, ose se montrer sans rougir. Montoni, vous êtes un infâme : s’il y a trahison dans cette affaire, c’est vous seul qui en êtes l’auteur. Si je disais, moi, moi que vous outragiez avec une bassesse sans exemple, moi que vous offensiez au-delà de toute mesure ! mais à quoi sert tout ce verbiage… Viens, lâche, et reçois justice de ma main.

— Lâche ! cria Montoni échappant à ceux qui le retenaient, et courant sur le comte. Ils sortirent dans le corridor, et le combat fut si furieux, que personne n’osait approcher. Montoni jurait d’ailleurs que, si quelqu’un s’avançait, il périrait dans l’instant sous ses coups.

La jalousie, la vengeance prêtaient à Morano leur rage et leur aveuglement. Montoni, de sang-froid, habile, et se possédant, avait l’avantage. Il blessa son adversaire. Les domestiques de celui-ci tâchèrent de l’entraîner. Rien ne put le résoudre à quitter ; et sans égard pour sa blessure, il voulut prolonger le combat. Il semblait insensible à sa douleur, à la perte de son sang ; il paraissait ne vivre que de sa colère. Montoni, au contraire, était prudent autant que brave. Il fut atteint au bras par l’épée de Morano ; mais à l’instant il lui fit lui-même une large blessure, et d’un coup de fouet, fit voler au loin son épée. Le comte tomba entre les bras de son valet-de-chambre. Montoni, lui appuyant son épée sur la poitrine, voulut l’obliger à lui demander la vie. Morano succombant à sa blessure, eut à peine répliqué par un geste, et par quelques mots, qu’il n’y consentait pas, qu’il s’évanouit. Montoni, cependant, allait lui plonger l’épée dans le sein. Cavigni lui arrêta le bras. Il ne céda pas sans une extrême peine ; mais en voyant son ennemi renversé, sa figure devint presque noire, et il ordonna qu’on l’emportât sur-le-champ hors du château.

À cet instant, Émilie qui n’avait pu sortir de sa chambre pendant tout cet affreux tumulte, Émilie vint au corridor, et plaida pour l’humanité avec le sentiment de la plus vive bienveillance. Elle supplia Montoni d’accorder à Morano, dans le château, le secours que demandait son état. Montoni, qui rarement écoutait la pitié, semblait en ce moment être affamé de vengeance. Avec la cruauté d’un monstre, il ordonna pour la seconde fois, que son ennemi vaincu fût enlevé du château dans l’état où il était ; et les environs couverts de bois, offraient à peine une chaumière solitaire pour l’abriter pendant la nuit.

Les domestiques du comte déclarèrent qu’ils ne l’emporteraient pas, jusqu’à ce qu’il eût au moins donné quelque signe de vie. Ceux de Montoni restaient immobiles, Cavigni faisait des représentations ; Émilie seule, supérieure aux menaces de Montoni, apporta de l’eau à Morano, et commanda aux assistants de bander sa plaie. Montoni, à la fin, sentit quelque douleur à la sienne, et se retira pour la faire visiter.

Le comte, pendant ce temps, revenait à lui peu à peu. Le premier objet qui le frappa, lorsqu’il ouvrit les yeux, fut Émilie penchée sur lui avec l’expression d’une extrême inquiétude. Il la contempla d’un air douloureux.

J’ai mérité ceci, dit-il, mais non pas de Montoni. C’est de vous, Émilie, que je méritais une punition, et je n’en reçois que de la pitié. Il fit une pause, et ne parla qu’avec peine. Après un moment, il reprit : Il faut que je vous abandonne ; mais ce ne sera pas à Montoni. Pardonnez-moi les maux que je vous ai déjà causés. Mais pour l’infâme, sa trahison ne restera pas impunie. Emportez-moi, dit-il à ses domestiques. Je ne suis pas en état de me mettre en route. Il faut me conduire à la plus prochaine chaumière. Je ne passerai pas la nuit ici, quand je devrais mourir dans le transport.

Césario proposa d’aller d’abord s’informer d’une chaumière avant de le déplacer. Mais Morano était trop impatient de partir. L’angoisse de son esprit paraissait encore plus violente que n’était celle de sa blessure. Il rejeta dédaigneusement la proposition de Cavigni, et ne voulut point qu’on obtînt pour lui de Montoni la permission de passer la nuit au château. Césario voulut faire avancer la voiture ; mais le comte le lui défendit. Je ne pourrais pas la supporter, dit-il ; appelez mes domestiques, ils me transporteront à bras.

À la fin, néanmoins, Morano se calmant un peu, consentit que Césario allât d’abord préparer la chaumière. Émilie, voyant qu’il avait repris ses sens, allait quitter le corridor, quand un message de Montoni vint à elle pour le lui prescrire, et ajouta que, si le comte n’était point parti, il s’éloignât aussitôt. L’indignation étincela dans les regards de Morano, et colora vivement ses joues.

Dites à Montoni, reprit-il, que je m’éloignerai, quand cela me conviendra. Je quitterai ce château, qu’il lui plaît d’appeler le sien, comme on quitte le nid d’un serpent. Mais ce n’est pas la dernière fois qu’il entendra parler de moi. Dites-lui que, si je puis l’empêcher, je ne laisserai pas un autre meurtre sur sa conscience.

— Comte Morano, savez-vous ce que vous dites ? dit Cavigni.

— Oui, signor, je sais bien ce que je dis, et il entendra ce que je veux dire. Sa conscience, sur ce point, secondera son intelligence.

— Comte Morano, dit Verezzi, qui jusque-là observait en silence, osez encore insulter mon ami, et je vous plonge mon épée dans le cœur.

— Cette action serait digne de l’ami d’un infâme, dit Morano. Et la violence de son indignation le fit soulever des bras de ses serviteurs. Mais cette énergie ne fut que momentanée : il retomba épuisé par cet effort. Les gens de Montoni retenaient alors Verezzi, qui semblait disposé à remplir sa menace. Cavigni, moins dépravé que lui, tâchait de le faire sortir. Émilie, qu’une vive compassion avait jusqu’alors retenue, se retirait en ce moment avec une nouvelle terreur ; la voix de Morano l’arrêta. Il fit un geste faible, et lui demanda de s’approcher plus près. Elle avança d’un pas timide ; mais la langueur qui décomposait tous les traits du blessé, excita son extrême pitié, et vainquit toute sa terreur.

Je vous quitte pour toujours, lui dit-il ; peut-être ne vous verrai-je plus. Je voudrais, Émilie, emporter mon pardon. Le dirai-je ? je voudrais emporter jusqu’à votre bienveillance.

— Recevez ce pardon, dit Émilie, et les vœux bien sincères que je fais pour votre heureuse guérison.

— Et seulement pour ma guérison ! dit Morano en soupirant. — Pour votre bonheur, ajouta Émilie.

— Peut-être devrais-je être content, reprit-il, je n’en mérite pas davantage. Mais j’ose vous le demander, Émilie, pensez à moi ; oubliez mon offense, et rappelez-vous seulement toute la passion qui la causa. Je voudrais vous demander, hélas ! des choses impossibles : je voudrais vous demander de m’aimer. À ce moment où je vous quitte, et peut-être pour jamais ; à ce moment où je suis à peine à moi-même ; Émilie, puissiez-vous ne jamais connaître les tourments qu’une passion fait souffrir ! mais que dis-je ? oh ! si jamais vous les sentiez, que moi seul j’en sois l’objet.

Émilie paraissait impatiente de s’éloigner. Je vous prie, comte, dit-elle, songez à votre sûreté, et ne restez pas plus longtemps : je tremble des conséquences de l’emportement de Verezzi et du ressentiment de Montoni, s’il apprenait que vous êtes ici.

Le visage de Morano se couvrit de rougeur, ses yeux étincelèrent ; mais il sembla s’efforcer de vaincre son émotion, et répliqua d’une voix plus calme : Vous prenez intérêt à ma sûreté, j’en prendrai soin et je sortirai d’ici ; mais avant que je me retire, laissez-moi entendre de vous que vous faites des vœux pour moi ; et en disant ces mots, il la regarda d’un air tendre et affligé.

Émilie en renouvela l’assurance ; il prit sa main qu’elle retirait à peine, et la porta jusqu’à ses lèvres. Adieu, comte Morano, dit Émilie : elle allait se retirer, quand un second message arriva de la part de Montoni : elle conjura Morano, s’il voulait conserver sa vie, de quitter à l’instant le château. Il la regarda en silence avec l’air du désespoir. Elle n’eut pas le temps de réitérer ses instances, et n’osant pas désobéir au second ordre de Montoni, elle sortit pour l’aller trouver.

Il était au salon de Cèdre qui joignait la grande salle, couché sur un sofa ; il souffrait tellement de sa blessure, que peu de personnes y eussent mis autant de courage. Sa physionomie sévère, mais froide, exprimait la noirceur de la vengeance, mais aucun symptôme de douleur. Dans tous les temps il avait méprisé toutes les douleurs physiques, et ne cédait jamais qu’aux crises violentes de son âme. Il était entouré du vieux Carlo et du signor Bertolini ; mais madame Montoni n’était pas avec lui.

Émilie tremblait en approchant : elle reçut une forte réprimande pour n’avoir pas obéi à ses ordres, et elle vit bien qu’il attribuait sa station dans le corridor, à des motifs dont son âme pure n’avait pas même conçu l’idée.

C’est un exemple du caprice des femmes, dit-il, et j’aurais dû le prévoir. Vous rejetiez obstinément le comte, pendant que je le favorisais ; vous le favorisez au moment où je le congédie.

Je ne vous comprends pas, dit Émilie surprise ; vous ne prétendez sûrement pas que le comte, en visitant la double chambre, ait été approuvé par moi.

Je ne réponds pas à cela, dit Montoni ; mais certainement un intérêt plus qu’ordinaire vous a fait si chaudement plaider en sa faveur, et cela seul vous a retenue si longtemps en sa présence, malgré mes défenses réitérées ; en la présence d’un homme que, jusque-là, vous évitiez scrupuleusement.

— Je crains, monsieur, dit Émilie, qu’un intérêt plus qu’ordinaire ne m’ait effectivement retenue ; j’ai tout lieu de croire aujourd’hui que la pitié est quelque chose d’extraordinaire. Mais comment aurais-je pu seule, comment aurais-je pu être témoin du déplorable état du comte, et ne pas chercher à le soulager ? Vous seul peut-être en auriez eu le courage.

Vous ajoutez l’hypocrisie au caprice, dit Montoni en fronçant le sourcil : vous vous livrez à la satire ; mais avant de vous permettre de gouverner les autres, songez à bien apprendre à pratiquer les vertus qu’on exige des femmes, la sincérité, la modestie et l’obéissance.

Émilie qui s’était toujours efforcée de conformer sa conduite à la plus stricte délicatesse, et dont l’esprit concevait si bien non-seulement tout ce qui est juste en morale, mais tout ce qui embellit le caractère d’une femme, fut choquée de ces paroles. Le moment d’après, son cœur se réjouit, dans la certitude d’avoir mérité une louange et non pas une censure ; elle garda fièrement le silence. Montoni, qui connaissait toutes les nuances de son esprit, n’ignorait pas combien son reproche lui serait sensible, mais il était totalement étranger aux secours que donne une conscience pure. Il n’avait pas prévu l’énergie de ce sentiment qui, dans ce moment émoussait la satire, et se tournant alors vers un domestique qui entrait, il s’informa si Morano était parti ; l’homme répondit qu’on le transportait sur un matelas à là chaumière voisine. Montoni parut s’apaiser ; et quand Ludovico vint annoncer que Morano était hors du château, il dit à Émilie qu’elle pouvait se retirer.

Elle s’éloigna volontiers de sa présence ; mais la pensée de rester toute la nuit dans une chambre, dont la porte pouvait s’ouvrir à tout le monde, lui fit alors plus de frayeur que jamais. Elle se détermina à frapper chez madame Montoni, et à demander qu’il lui fût permis de retenir Annette.

En approchant de la grande galerie elle entendit des voix qui semblaient disputer ; et prompte alors à s’effrayer, elle s’arrêta pour les entendre ; elle reconnut bientôt Cavigni qui était avec Verezzi, et l’espoir de les concilier la fit avancer aussitôt. Ils étaient seuls : Verezzi était enflammé de colère, quoique l’objet de sa fureur ne fût plus alors sous ses yeux ; il semblait exiger que Cavigni la partageât, et celui-ci paraissait le prier plutôt que discuter contre lui.

Verezzi protestait qu’il allait à l’instant informer Montoni de l’insulte que Morano lui avait faite, et surtout de l’accusation de meurtre qu’il avait lancée contre lui.

On ne doit pas faire attention dit Cavigni, aux injures d’un homme en colère, il ne faut pas les écouter ; votre opiniâtreté leur sera funeste à tous deux : nous avons à présent de plus sérieux intérêts que ceux d’une vengeance à poursuivre.

Émilie joignit ses prières aux arguments de Cavigni, et ils réussirent enfin à détourner Verezzi de ses projets.

En approchant de l’appartement de sa tante, Émilie le trouva fermé ; bientôt il fut ouvert par madame Montoni elle-même.

On peut se souvenir qu’Émilie, peu d’heures avant, s’était glissée dans la chambre à coucher de sa tante, mais c’était par une petite porte. Le calme de madame Montoni lui fit juger qu’elle ignorait l’accident de son époux ; elle voulut le lui raconter, et commença avec une extrême précaution ; sa tante l’interrompit en lui disant qu’elle savait tout.

Émilie savait par elle-même qu’elle avait peu de raisons pour aimer Montoni, mais elle ne la croyait pas capable d’une aussi complète indifférence. Elle obtint la permission d’emmener Annette dans sa chambre, et elle s’y retira aussitôt.

Une trace de sang, qui marquait le corridor, conduisait droit à son appartement ; et sur la place où le comte Morano avait combattu, le carreau en était tout couvert. Émilie frissonna, et se soutint sur Annette en y passant ; elle voulut en arrivant, puisque la porte de l’escalier avait été ouverte, et qu’Annette était avec elle, examiner l’issue de cet escalier ; à cette circonstance tenait essentiellement sa tranquillité. Annette, moitié curieuse, moitié effrayée, consentit volontiers à descendre ; mais en se rapprochant elles retrouvèrent la porte verrouillée par-dehors, et tout ce qu’elles purent faire fut de l’assurer en dedans, en y plaçant les meubles les plus lourds qu’il leur fut possible de remuer. Émilie alla se mettre au lit, et Annette resta sur une chaise près de la cheminée, où quelques charbons fumaient encore.

CHAPITRE II.

Il est nécessaire de rapporter maintenant quelques circonstances, dont le brusque départ de Venise et la suite rapide d’événements qui se succédèrent au château, n’avaient pas permis de s’occuper.

Le matin même de ce départ, Morano, à l’heure convenue, se rendit à la maison de Montoni, pour y recevoir son épouse. Il fut un peu surpris du silence et de la solitude des portiques, que remplissaient ordinairement les domestiques de Montoni ; mais sa surprise bientôt fit place au comble de l’étonnement, et cet étonnement à la rage, quand une vieille femme ouvrit la porte, et dit à ses serviteurs que son maître, sa famille et toute sa maison, avaient quitté Venise de très bonne heure, pour aller en Terre-Ferme. N’en pouvant croire ses gens, il sortit de sa gondole, et courut dans la salle pour en apprendre davantage. La vieille femme, qui seule avait le soin de la maison, persista dans son histoire, et la solitude des appartements déserts le convainquit de la vérité. Il la saisit d’un air terrible ; il semblait en vouloir faire le premier objet de sa vengeance. Il lui fit mille questions à la fois, et toutes accompagnées de gestes si furieux, qu’elle se trouva hors d’état d’y répondre. Il la quitta soudain, et parcourut les vestibules avec le désordre d’un insensé, maudissant à la fois Montoni et sa propre extravagance.

Quand la bonne femme se vit en liberté, et se fut remise de sa frayeur, elle lui conta tout ce qu’elle savait ; c’était, à la vérité, bien peu de chose, mais assez pour apprendre à Morano que Montoni était allé à son château des Apennins. Il l’y suivit, aussitôt que ses gens eurent achevé ses préparatifs. Un ami l’accompagnait, ainsi qu’un grand nombre de domestiques. Il était décidé à obtenir Émilie, ou à faire tomber sur Montoni toute sa vengeance. Quand son esprit fut remis de sa première effervescence, et que ses idées se furent éclaircies, sa conscience lui suggéra certains souvenirs, qui expliquaient assez toute la conduite de Montoni. Mais comment ce dernier aurait-il pu soupçonner une intention que lui seul connaissait, et qu’il ne pouvait deviner ? Sur ce point, néanmoins, il avait été trahi par l’intelligence sympathique qui existe, pour ainsi dire, entre les âmes peu délicates, et qui fait juger à un homme ce qu’un autre doit faire dans une circonstance donnée. C’est ce qui était arrivé à Montoni. Il avait acquis, à la fin, la preuve irrécusable de ce que déjà il soupçonnait ; c’est que la fortune de Morano, au lieu d’être considérable, comme d’abord il l’avait cru, était, au contraire, en assez mauvais état. Montoni n’avait favorisé ses prétentions que par des motifs personnels, par orgueil, par avarice. Une alliance avec un noble vénitien aurait sûrement satisfait l’un, et l’autre spéculait sur les propriétés d’Émilie, en Gascogne, qu’on devait lui abandonner le jour même de son mariage. Il avait, dès le premier moment, suspecté en quelque chose le dérangement et la folie du comte ; mais c’était seulement à la veille des noces projetées qu’il s’était convaincu de sa ruine. Il n’hésita pas à conclure que Morano le frustrait sûrement des propriétés d’Émilie, et cette pensée ne fut plus un doute quand, après être convenus de signer le traité la nuit même, le comte manqua à sa parole. Un homme aussi peu réfléchi, aussi distrait que Morano, dans un moment où ses noces l’occupaient, avait bien pu oublier un pareil engagement, sans que ce fût à dessein mais Montoni n’hésita point à l’expliquer dans ses propres idées. Après avoir attendu longtemps l’arrivée du comte, il avait commandé à tous ses gens d’être prêts au premier signal. En se pressant de gagner Udolphe, il voulait soustraire Émilie à toutes les recherches de Morano, et rompre cette affaire sans s’exposer à aucune altercation. Si le comte, au contraire, n’avait, comme il les appelait, que des prétentions honorables, il suivrait sans doute, Émilie, et signerait l’écrit projeté. Avec cette condition, l’intérêt de Montoni pour elle était si nul, qu’il l’aurait sacrifiée sans scrupule aux désirs d’un homme ruiné, dans l’unique vue de s’enrichir lui-même. Il s’abstint néanmoins de lui dire un seul mot sur les motifs de son départ, dans la crainte qu’une autre fois un rayon d’espérance ne la rendît moins traitable.

C’est par ces considérations qu’il avait soudain quitté Venise ; et par des considérations opposées, Morano l’avait poursuivi à travers les précipices de l’Apennin. Quand on annonça son arrivée, Montoni, ne doutant pas qu’il ne vînt accompagner sa promesse, se hâta de le recevoir ; mais la rage, les expressions, le maintien de Morano lorsqu’il entra, le détrompèrent au moment même. Montoni expliqua en partie les raisons de son brusque départ, et le comte persistant à demander Émilie, accabla Montoni de reproches, sans parler de l’ancien traité.

Montoni, à la fin, las de cette dispute, en remit la conclusion au lendemain, et Morano se retira avec quelque espérance sur l’apparente indécision de Montoni : néanmoins quand, au milieu du silence de sa chambre, il se rappela leur entretien, son caractère et les exemples de sa duplicité, le peu d’espoir qu’il conservait, l’abandonna, et il résolut de ne pas perdre l’occasion d’obtenir autrement Émilie. Il appela son valet de confiance, lui dit son dessein, et le chargea de découvrir parmi les domestiques de Montoni quelqu’un qui voulût consentir à seconder l’enlèvement d’Émilie : il s’en remettait au choix et à la prudence de son agent ; ce n’était pas à tort. Celui-ci découvrit un homme que Montoni dernièrement avait traité avec rigueur, et qui ne songeait qu’à le trahir. Cet homme conduisit Césario autour du château, et par un passage secret, l’introduisit à l’escalier : il lui indiqua ensuite un chemin plus court dans le bâtiment, et lui donna les clefs qui pouvaient favoriser sa retraite. L’homme fut d’avance bien récompensé de sa peine, et l’on a vu comment la trahison du comte avait été récompensée.

Le vieux Carlo, pendant ce temps, avait surpris deux domestiques de Morano ; ils avaient eu ordre d’attendre avec la voiture dehors des murs ; ils se communiquaient leur surprise du départ subit et secret de leur maître. Le valet-de-chambre ne leur avait confié du dessein de Morano que ce qu’ils en devaient exécuter : cependant ils formèrent des soupçons, ils s’amusèrent à s’en faire part, et Carlo en tira d’exactes conséquences. Avant de hasarder sa découverte auprès de Montoni, il s’efforça d’en recueillir d’autres renseignements ; il se plaça, pour cet effet, avec un de ses camarades, à la porte du corridor d’Émilie : il n’y fut pas longtemps inutilement, quoique les aboiements du chien eussent une fois pensé le découvrir. Bien assuré que Morano était dans la chambre, il avait écouté une partie de la conversation, et certain de ses projets, il fut donner l’alarme à Montoni, et décida ainsi la délivrance d’Émilie.

Montoni le lendemain fut comme à l’ordinaire ; il avait seulement le bras soutenu par une écharpe : il fit le tour des remparts, et visita ses ouvriers : il en demanda un plus grand nombre, et revint au château, où des nouveaux-venus l’attendaient. On les mena dans un appartement séparé, où Montoni s’enferma avec eux pendant près d’une heure. On fit ensuite appeler Carlo ; on lui ordonna de conduire les étrangers à des chambres, destinées jadis aux officiers de la maison, et de leur procurer les rafraîchissements nécessaires. Quand il eut exécuté cet ordre, Carlo revint auprès de son maître.

Pendant ce temps, le comte se trouvait sous le chaume, dans les forêts de la vallée, accablé d’une double souffrance, et méditant une vengeance profonde contre Montoni. Son serviteur, qu’il avait dépêché à la ville la plus voisine, qui était encore fort éloignée, ne revint que le lendemain avec un chirurgien. Le docteur refusa de s’expliquer avant d’avoir suivi les progrès de la blessure ; il fit prendre au malade une potion calmante, et resta près de lui pour juger de son effet.

Émilie, tout le reste d’une nuit si troublée, avait cependant dormi en repos. À son réveil elle se rappela qu’enfin elle était délivrée des persécutions de Morano ; elle se sentit soulagée subitement d’une grande partie des maux qui, depuis longtemps, pesaient sur elle. Tout ce qui l’affligeait encore, venait des ouvertures qu’avait jetées Morano sur les vues de Montoni ; il avait dit que ses projets ne pouvaient se concevoir, mais qu’ils étaient terribles. Pendant qu’il le disait, elle avait presque imaginé qu’il le faisait à dessein de la déterminer à implorer sa protection ; mais ces assertions lui avaient fait une impression profonde. Le caractère, la première conduite de Montoni, n’étaient pas propres à l’effacer. Elle essaya de réprimer son penchant à anticiper sur les malheurs : elle se détermina à respirer quelques moments, puisque l’objet de ses craintes actuelles se trouvait enfin écarté. Pour en éloigner la pensée, elle chercha ses crayons, se mit à une fenêtre, et contempla le paysage pour y choisir un point de vue.

Ainsi occupée, elle reconnut sur les remparts les hommes nouvellement arrivés au château. La vue de ces étrangers la surprit, mais plus encore leur extérieur. Il y avait une singularité dans leur costume, une fierté dans leurs regards, qui captiva son attention. Elle se retira de la fenêtre pendant qu’ils passaient au-dessous ; mais elle s’y remit pour les mieux observer. Leurs figures s’accordaient si bien avec l’aspérité de toute la scène, que pendant qu’ils regardaient le château elle les dessinait en bandits et les plaça dans son tableau. Quand il fut terminé, elle s’étonna de l’effet de son groupe ; mais elle avait seulement copié la nature.

Carlo ayant procuré à ces hommes les rafraîchissements nécessaires dans l’appartement indiqué, revint près de Montoni, comme il en avait reçu l’ordre. Celui-ci voulait découvrir quel était le domestique de qui, la nuit précédente, Morano avait reçu les clefs ; mais Carlo, trop fidèle à son maître pour souffrir paisiblement qu’on pût lui nuire, n’aurait pas dénoncé son camarade à la justice elle-même. Il assura qu’il l’ignorait, et que l’entretien des deux domestiques étrangers ne lui avait pas appris autre chose que le complot.

Les soupçons de Montoni tombèrent naturellement sur le portier. Il lui fit ordonner, de venir ; Carlo hésita, et fut le chercher à pas lents.

Bernardin, le portier, nia l’accusation avec tant d’assurance et d’audace, que Montoni lui-même douta qu’il fût coupable, sans pouvoir le croire innocent. Cet homme enfin sortit de sa présence ; et quoiqu’il fût le véritable auteur de ce complot, il eut l’art d’échapper à toute espèce de conviction.

Montoni se rendit à l’appartement de son épouse. Émilie ne tarda pas à l’y joindre ; elle les trouva dans une violente contestation ; elle voulait se retirer quand sa tante la rappela, et prétendit qu’elle fût présente. — Vous serez témoin, dit-elle, de ma résistance. Maintenant, monsieur, répétez le commandement auquel j’ai si souvent refusé d’obéir.

Montoni se retourna, et prenant un visage sévère, il enjoignit à Émilie, de se retirer sur-le-champ. Sa tante insista pour qu’elle ne partît point. Émilie désirait échapper au spectacle d’une pareille querelle, elle désirait de servir sa tante, mais elle désespérait d’apaiser Montoni, dans les regards duquel se peignait en trait de feu la violente tempête de son âme.

— Sortez, dit-il d’une voix de tonnerre. Émilie obéit, et se retira sur le rempart où les étrangers n’étaient plus. Elle médita sur le malheureux mariage qu’avait fait la sœur de son père, et sur l’horreur de sa propre situation, dont la ridicule imprudence de sa tante était aussi devenue la cause. Elle eût bien voulu lui porter autant de respect que d’attachement, mais la conduite de madame Montoni avait toujours rendu cet effort impossible. Le bon cœur d’Émilie était pourtant pénétré de sa détresse, et la pitié qu’elle ressentait lui faisait oublier les torts dont elle avait à se plaindre.

Pendant qu’elle se promenait ainsi sur le rempart, Annette parut à la porte de la salle, et regardant avec précaution, s’avança pour la joindre.

— Ma chère demoiselle, je vous cherche dans tout le château, dit-elle : si vous voulez me suivre, je vous montrerai un tableau.

— Un tableau ! s’écria Émilie en frémissant.

— Oui, mademoiselle, un portrait de l’ancienne dame de ce château. Le vieux Carlo vient de me dire que c’était elle, et je pensais que vous seriez curieuse de la voir. Quant à ma maîtresse, vous savez, mademoiselle, qu’on ne peut pas lui parler de cela.

— Ainsi, dit Émilie, vous en parlez donc à tout le monde ?

— Oui, mademoiselle ; que faire ici, à moins que d’y parler ? Si j’étais dans un cachot, et qu’on me laissât parler, ce serait du moins un peu de consolation : oui, je voudrais parler, quand ce ne serait qu’aux murailles. Mais, venez, mademoiselle, ne perdons point de temps, il faut que je vous montre le tableau.

— Est-il voilé, dit Émilie après un moment de silence ?

— Ma chère demoiselle, reprit Annette en regardant Émilie, pourquoi donc pâlissez-vous ? Vous vous trouvez incommodée ?

— Non, Annette, je me trouve fort bien ; mais je n’ai aucun désir de voir ce tableau, vous pouvez aller dans la salle.

— Quoi ! mademoiselle, ne pas voir la dame du château, la dame qui disparut si étrangement ? Oh bien ! pour moi, j’aurais franchi toutes les montagnes pour voir un semblable portrait. Pour vous dire au fond ce que je pense, il n’y a que cette histoire singulière qui puisse me soutenir dans ce vieux château, et pourtant d’y penser je sens que je frissonne.

— Vous, Annette, vous aimez le merveilleux ; mais savez-vous que, si vous n’y prenez garde, vous en viendrez à toutes les misères de la superstition ?

Annette aurait pu sourire à son tour de la sage remarque d’Émilie. Émilie tremblait aussi bien qu’elle aux terreurs les plus idéales, et prenait un ardent intérêt aux circonstances mystérieuses de cette histoire. Annette la pressa de nouveau.

— Êtes-vous sûre que c’est un tableau ? dit Émilie. L’avez-vous vu ? est-il voilé ?

— Sainte vierge Marie ! mademoiselle, oui, non et oui. Je suis sûre que c’est un tableau. Je l’ai vu. Il n’est pas voilé.

Le ton, l’air de surprise avec lesquels tout cela fut dit, rappelèrent à Émilie sa prudence ordinaire ; un sourire dissimula son émotion. Elle dit à Annette de la conduire à son tableau. Il était dans une chambre mal éclairée, voisine de celle où se tenaient les domestiques. Il s’y trouvait d’autres portraits couverts, comme celui-là, de poussière et de toiles d’araignées.

— Le voilà, mademoiselle, dit Annette d’une voix basse et en le montrant. Émilie s’avança et regarda le tableau. Il représentait une dame à la fleur de l’âge et de la beauté. Les traits en étaient nobles, réguliers, pleins d’une expression forte, mais non pas de cette séduisante douceur que voulait trouver Émilie, et de cette mélancolie pensive qu’elle aimait à rencontrer. C’était une physionomie qui parlait mieux le langage de la passion que celui d’un vrai sentiment ; une fierté impatiente sous le poids du malheur, mais non pas la tristesse tranquille d’un esprit qui gémit, et qui pourtant se résigne.

— Combien s’est-il passé d’années, dit Émilie, depuis que cette dame a disparu ?

— Vingt ans, mademoiselle, ou environ, à ce qu’ils disent. Je sais qu’il y a longtemps.

Émilie continuait à examiner le portrait.

— Je pense, reprit Annette, que monsieur devrait le placer dans une plus belle chambre que celle-ci. À mon avis, le portrait de la dame dont il tient ses richesses devrait être logé dans l’appartement d’honneur. Mais il peut avoir quelque raison pour ce qu’il fait ; et bien des gens prétendent qu’il a perdu ses richesses tout aussi bien que la reconnaissance. Chut, mademoiselle, pas un mot de cela, ajouta promptement Annette en mettant un doigt sur sa bouche. Mais Émilie était trop absorbée pour entendre ce qu’elle avait dit.

— C’était une belle dame assurément, continua Annette, et monsieur pourrait, sans rougir, le faire porter au grand appartement où se trouve le tableau voilé. Émilie se retourna. Mais quant à cela, on ne l’y verrait pas mieux qu’ici ; j’en trouve toujours la porte fermée.

— Sortons d’ici, dit Émilie, et laissez-moi, Annette, vous le recommander encore. Soyez très réservée dans vos discours, et ne laissez pas soupçonner que vous sachiez la moindre chose au sujet de ce tableau.

— Sainte mère de Dieu ! cria Annette, ce n’est pas un secret. Tous les domestiques l’ont bien vu.

Émilie tressaillit. — Comment cela se peut-il, dit-elle. L’avoir vu ! Quand ? Comment ?

— Ma chère demoiselle, il n’y a rien de surprenant. Nous avons tous un peu plus de curiosité que vous n’en avez vous-même.

— Vous m’aviez dit, à ce que je croyais, dit Émilie, que la porte en était fermée ?

— Si cela était, mademoiselle, dit Annette en regardant de tous côtés, comment aurions-nous pu entrer ?

— Oh ! vous parlez de ce tableau-ci, dit Émilie en se calmant. Venez, Annette. Je ne vois plus rien qui soit digne d’attention ; il faut sortir.

Émilie, en rentrant chez elle, vit Montoni descendre dans la salle. Elle retourna au cabinet de sa tante, qu’elle trouva seule et tout en pleurs. La douleur et le ressentiment luttaient sur sa physionomie. L’orgueil jusqu’à ce moment avait retenu ses plaintes. Jugeant d’Émilie par elle-même, et ne pouvant se dissimuler ce que méritait d’elle l’indignité de son traitement, elle croyait que ses chagrins exciteraient bien plutôt la joie de sa nièce qu’aucun sentiment de sympathie. Elle pensait qu’elle la mépriserait, et sûrement ne la plaindrait pas. Mais elle connaissait mal la bonté d’Émilie. Son cœur oubliait les injures quand son ennemi était malheureux. Les peines des autres, quelles qu’elles fussent, trouvaient en elle une compassion inaltérable ; et tout ce que la passion ou le préjugé avaient pu laisser dans son esprit, s’évanouissait comme autant de nuages au prompt mouvement de sa bienveillance.

Les peines de madame Montoni l’emportèrent enfin sur son orgueil. Quand Émilie était entrée le matin, elle les aurait dévoilées toutes, si son époux ne l’eût prévenue, et dans ce moment où sa présence ne la contraignait plus, elle exhala ses plaintes amères.

— Ô Émilie ! s’écria-t-elle, je suis la plus malheureuse des femmes ! Je suis traitée d’une manière cruelle ! Qui l’eût prévu, quand j’avais devant moi une si belle perspective, que j’éprouverais un si affreux destin ? Qui l’eût pensé, quand j’épousai un homme comme M. Montoni, que j’empoisonnais toute ma vie ? Il n’est aucun moyen de juger le meilleur parti qu’on ait à prendre ; il n’en est point pour reconnaître un bien solide. Les plus flatteuses espérances nous abusent. Les plus sages y sont trompés. Qui eût prévu, quand j’épousai monsieur Montoni, que je me repentirais de ma générosité ?

Émilie pensait bien qu’elle aurait pu le prévoir ; mais ce n’était pas une idée de malignité. Elle s’assit près de sa tante, prit sa main ; et de cet ait compatissant qui indiquerait un ange gardien, elle lui parla dans l’accent le plus tendre. Tous ses discours ne calmaient point madame Montoni. Impatiente de, parler, elle ne voulait rien entendre. Elle avait besoin de se plaindre encore plus que d’être consolée ; et ce fut seulement par ses exclamations qu’Émilie en connut la cause particulière.

— Homme ingrat ! dit madame Montoni, il m’a trompée de toute manière. Il a su m’arracher à ma patrie, à mes amis ; il m’enferme dans ce vieux château, et il pense me forcer à plier à tous ses desseins ! Il verra bien qu’il s’est trompé ; il verra bien qu’aucune menace ne peut m’engager à… Mais qui donc l’aurait cru ? qui l’aurait supposé, qu’avec son nom, son apparente richesse, cet homme n’avait aucune fortune ? non, pas un sequin qui lui appartint ! J’avais fait pour le mieux : je le croyais un homme d’importance ; je lui croyais de grandes propriétés. Autrement l’aurais-je épousé ? ingrat, perfide mortel ! Elle s’arrêta pour respirer.

— Ma chère tante, calmez-vous, dit Émilie ; M. Montoni est peut-être moins riche que vous n’aviez sujet de le croire, mais certainement il n’est pas pauvre. Ce château, la maison de Venise sont à lui. Puis-je vous demander quelles sont les circonstances qui vous affligent plus particulièrement ?

— Quelles circonstances, s’écria madame Montoni en colère ! quoi, cela n’est-il pas suffisant ? Depuis longtemps ruiné au jeu, il a encore perdu tout ce que je lui avais donné ; il prétend aujourd’hui que je lui livre mes contrats. Il est heureux pour moi que la plus grande partie de mes biens se trouve tout entière à mon nom : il veut les fondre aussi, et se jeter dans un infernal projet, dont lui seul peut comprendre l’idée ; et… et… tout cela n’est-il pas suffisant ?

— Assurément, dit Émilie ; mais rappelez-vous, madame, que je l’ignorais absolument.

— Et n’est-il pas bien suffisant, reprit sa tante, que sa ruine soit absolue, qu’il soit écrasé de dettes, tellement que ni ce château, ni la maison de Venise ne lui resteraient, si ses dettes honorables ou déshonorantes se trouvaient payées ?

— Je suis affligée de ce que vous me dites, dit Émilie.

— Et n’est-il pas bien suffisant, interrompit madame Montoni, qu’il m’a traitée avec cette négligence, avec cette cruauté, parce que je lui refusais mes contrats ; parce qu’au lieu de trembler à ses menaces, je l’ai défié avec résolution, et lui ai reproché une si honteuse conduite ? je l’ai pendant longtemps soufferte avec douceur. Vous savez bien, ma nièce, si jamais un mot de plainte m’est échappé jusqu’à présent ; une franchise comme la mienne, abusée ! moi, dont le seul tort est une trop grande bonté, une générosité trop facile ! je me vois enchaînée pour la vie à ce vil, perfide et cruel monstre !

— Le défaut de respiration obligea madame Montoni à s’arrêter. Si quelque chose en ce moment eût pu faire sourire Émilie, ç’aurait été sans doute le ton et l’accent de sa tante ; la véhémence de ses gestes, et celle de ses mouvements allait presque jusqu’au burlesque. Émilie vit que ses malheurs n’admettaient point de consolation réelle, et méprisant les phrases communes, elle aima mieux garder le silence ; mais madame Montoni jalouse de toute son importance, prit ce silence pour celui de l’indifférence ou du mépris, et reprocha à Émilie l’oubli de ses devoirs et le manque de sentiment.

Oh ! comme je me défiais de cette sensibilité si vantée quand on la mettrait à l’épreuve ! reprit-elle ; je savais bien qu’elle ne vous enseignerait ni tendresse, ni affection pour des parents qui vous ont traitée comme leur fille.

— Pardonnez-moi, madame, dit Émilie avec douceur ; je me vante peu, et si je le faisais, je ne me vanterais pas de ma sensibilité, c’est un don peut-être plus à craindre qu’à désirer.

— C’est à merveille, ma nièce, je ne disputerai point avec vous ; mais comme je le disais, Montoni m’a menacée avec violence, si je refuse plus longtemps de lui signer l’abandon de mes contrats, c’était le sujet de notre contestation quand vous êtes entrée ce matin. Je suis maintenant déterminée ; nul pouvoir sur la terre ne pourra m’y contraindre ; je n’endurerai point tous ces procédés de sang-froid ; il apprendra de moi ce que c’est que son caractère : je lui dirai tout ce qu’il mérite, en dépit de sa menace et de sa férocité.

— Émilie profita d’un moment de repos pour parler à son tour : Madame, dit-elle, vous ne feriez que l’irriter sans aucune nécessité ; ne provoquez pas au moins le cruel traitement que vous craignez de lui.

— Tout m’est égal, répliqua madame Montoni, je ne m’y soumettrai jamais ; vous me conseilleriez, je suppose, de me dessaisir de mes contrats ?

— Non, madame, ce n’est pas précisément ce que j’entends.

— Qu’entendez-vous ?

— Vous parliez d’adresser des reproches à M. Montoni, dit Émilie en hésitant. — Ne mérite-t-il pas des reproches ? reprit sa tante.

— Bien certainement il en mérite : mais serait-il prudent à vous, madame, de lui en faire ?

— Prudent, s’écria madame Montoni ! il est bien temps de parler de prudence quand on se voit menacé d’une violence inouïe.

— C’est pour éviter cette violence que la prudence est nécessaire, dit Émilie.

— De prudence ! continua madame Montoni sans l’écouter : de prudence envers un homme qui, sans scrupule, rompt avec moi jusqu’aux liens de l’humanité, et c’est à moi de considérer la prudence dans ma conduite à son égard ! Je n’aurai pas une telle bassesse.

— C’est pour votre intérêt et non pour celui de M. Montoni, dit Émilie modestement, qu’il serait à propos de consulter la prudence. Vos reproches, quoique justes, ne le puniront sûrement pas, et pourront le porter à de plus redoutables excès.

— Quoi ! il faudrait me soumettre à tout ce qu’il me commande ! vous voudriez que je fusse à ses pieds, et que je lui rendisse grâce de sa cruauté ! vous voudriez que je donnasse mes contrats ?

— Combien, madame, je me fais mal comprendre ! dit Émilie ; je ne suis pas en état de vous offrir un conseil sur un point aussi important que le dernier ; mais souffrez que je vous le dise : si vous consultez votre repos, cherchez à toucher M. Montoni, plutôt que de l’irriter par vos reproches.

— Le toucher ! Je vous l’ai dit, ma nièce, cela n’est pas possible, et je dédaigne de l’essayer.

— Émilie fut choquée de l’obstination et des fausses idées de madame Montoni ; mais non moins touchée de ses souffrances, elle chercha quelque circonstance consolante, dont elle pût se servir pour les adoucir. Votre situation, madame, dit Émilie, est moins désespérée peut-être que vous ne pensez. M. Montoni peut vous peindre ses affaires en plus mauvais état qu’elles ne sont réellement, pour exagérer, démontrer le besoin qu’il a de vos contrats ; d’ailleurs, tant que vous les garderez ils vous offriront une ressource, si la future conduite de votre mari vous obligeait enfin à vous séparer de lui.

— Madame Montoni l’interrompit impatiemment. Insensible, cruelle fille ! s’écria-t-elle : vous voulez donc me persuader que je n’ai pas sujet de me plaindre ? que mon mari est dans une position brillante, que mon avenir est consolant, que mes douleurs sont puériles, romanesques, ainsi que les vôtres ? Étranges consolations ! me persuader que je suis hors de sens et de sentiment, parce que vous n’avez aucun sentiment vous-même. J’imaginais ouvrir mon cœur à une personne compatissante qui sympathiserait avec mes peines ; mais, je le vois trop, les gens à sentiments ne savent sentir que pour eux seuls. Retirez-vous.

Émilie, sans lui répliquer, s’éloigna dans le même moment, avec un mélange de pitié et de mépris. À peine se vit-elle seule, qu’elle céda aux pénibles réflexions que lui faisait naître l’état de sa tante. La conversation de Valancourt avec l’Italien lui revint encore dans la tête : ses ouvertures relativement à la fortune de Montoni se trouvaient alors justifiées ; celles qui regardaient son caractère, paraissaient ne l’être pas moins ; mais les circonstances particulières qui se liaient à la réputation de Montoni, et qu’avait effleurées l’Italien, rien encore ne les expliquait. Sa propre observation, les paroles du comte Morano, l’avaient bien convaincue que la fortune de Montoni répondait mal aux apparences, et pourtant le discours de sa tante la frappait encore d’étonnement. Elle voyait le faste de Montoni, le nombre de ses valets, ses dépenses nouvelles pour les fortifications ; la réflexion augmenta ses incertitudes sur le sort de madame Montoni et le sien. Plusieurs des assertions de Morano, qui la nuit précédente lui paraissaient dictées par l’intérêt ou par le ressentiment, se retracèrent à sa mémoire avec la force de la conviction : elle ne pouvait douter que Montoni ne l’eût promise au comte pour un prix pécuniaire. Son caractère, ses besoins, confirmaient cette opinion, et tout annonçait bien qu’on la destinait aujourd’hui à quelque acheteur plus opulent.

Au milieu des reproches que Morano avait adressés à Montoni, le comte avait dit qu’il ne quitterait pas le château que Montoni osait appeler le sien, et qu’il ne lui laisserait pas, s’il le pouvait, un autre meurtre sur la conscience. De pareilles ouvertures pouvaient bien, il est vrai, n’avoir d’autre origine que la passion du moment ; mais Émilie, maintenant, était portée à les croire très sérieuses : elle frémissait de se voir entre les mains d’un homme qui pouvait les mériter. Considérant enfin que toutes ces réflexions ne changeraient rien à son sort, ne lui donneraient pas plus de courage pour le supporter, elle essaya de se distraire, et tira de sa bibliothèque un exemplaire de l’Arioste, son auteur favori. L’imagination, la richesse, la fécondité de ses tableaux n’avaient plus le don d’enchanter ses esprits ; toutes leurs grâces n’atteignirent point son cœur ; elles jouèrent sur ses fibres engourdies sans réussir à les réveiller un instant.

Elle remit le livre, et prit son luth. Rarement ses chagrins refusaient de céder aux effets magiques de l’harmonie. Quand ils y résistaient, il fallait qu’elle fût oppressée d’une douleur dont un excès de tendresse était la cause. Il y avait eu des temps où la musique avait influé sur elle si vivement, que, si elle n’eût cessé, elle aurait perdu la raison. Tel avait été le temps où elle pleurait son père, et quand, après sa mort, les accords nocturnes se firent entendre auprès de sa fenêtre, en Languedoc, dans le voisinage du couvent.

Elle continua de préluder jusqu’au moment où Annette lui apporta son dîner dans sa chambre. Émilie fut surprise, et demanda qui lui en avait donné l’ordre. Ma maîtresse, mademoiselle, dit Annette. Monsieur a commandé qu’on la servît dans son appartement, et elle vous envoie à dîner dans le vôtre. Il y a eu de tristes débats entre eux : c’est pis que jamais, à ce que je vois.

Émilie, sans paraître remarquer ce qu’elle disait, alla se placer à sa petite table ; mais Annette ne se taisait pas si facilement : elle parla à Émilie de l’arrivée des hommes que déjà elle avait vus sur le rempart. Elle parut étonnée de leur étrange figure, aussi bien que de l’accueil que Montoni leur avait fait. Dînent-ils avec lui, dit Émilie ?

— Non, mademoiselle ; ils ont dîné il y a longtemps dans leur chambre, au bout de la galerie du nord. Je ne sais pas quand ils s’en iront. Monsieur a ordonné au vieux Carlo de leur porter tout ce qu’il leur faudrait. Ils se sont déjà promenés tout autour du château, et ont fait des questions aux ouvriers qui travaillent aux remparts. Je n’ai vu de ma vie de pareils visages ; ils font peur à voir.

Émilie s’informa si elle avait entendu parler du comte Morano, et s’il était en train de guérir. Annette savait seulement qu’il était établi dans une chaumière, et que chacun disait qu’il n’en reviendrait pas. Tous les traits d’Émilie marquèrent son émotion.

Ma chère demoiselle, dit Annette, comme les jeunes personnes se déguisent lorsqu’il leur arrive d’aimer ! Je pensais que vous haïssiez le comte, ou bien je ne vous aurais pas dit cela : je n’ignore pas que vous devez le haïr.

Je me flatte que je ne hais personne, dit Émilie en tâchant de sourire ; mais certainement je n’aime pas le comte Morano. Je serais frappée de même en apprenant la mort violente de qui que ce fût.

— Oui, mademoiselle ; mais c’est sa faute.

Émilie parut mécontente. Annette se méprit sur ses motifs, et commença à excuser le comte à sa manière. Il est certain, dit-elle, que sa conduite était fort incivile : entrer la nuit dans la chambre d’une demoiselle ! et quand on s’en voit mal reçu, persister à n’en point sortir ! et quand le maître du château survient, l’envoyer promener, courir après lui, tirer l’épée, jurer qu’on la lui passera au travers du corps ! Voilà bien certainement une conduite fort incivile ; mais alors l’amour l’aveuglait, et il ne savait plus ce qui se passait autour de lui.

C’en est assez, Annette, dit Émilie, qui alors souriait sans effort. Annette revint à parler de la désunion de Montoni et de son épouse. Cela n’est pas nouveau, dit-elle : nous avons vu et entendu tout cela dès Venise, mademoiselle, quoique jamais je ne vous en aie parlé.

— Vous avez très bien fait, Annette ; il était fort prudent de se taire : conservez cette prudence maintenant ; ce sujet ne m’est point agréable.

— Ah ! ma chère demoiselle ! voir quelle considération vous gardez pour des personnes qui s’occupent si peu de vous ! Je ne puis supporter de vous voir dupe à ce point ; je dois vous le dire, mais c’est uniquement pour votre intérêt, et non pour nuire à madame, quoique, à parler bien vrai, j’aie peu de raison de l’aimer.

Ce n’est pas de ma tante, sans doute que vous parlez ainsi, reprit Émilie d’un ton grave ?

— Oui, mademoiselle ; mais je suis hors de moi. Si vous saviez tout ce que je sais, vous n’auriez pas l’air si fâché. Souvent, et très souvent, j’ai entendu monsieur et elle qui parlaient de vous marier au comte : elle lui disait toujours de ne vous point laisser à vos ridicules fantaisies ; c’est ainsi qu’elle les appelait ; mais d’être bien déterminé, et de vous forcer, bon gré mal gré, à obéir. Mon cœur, soyez-en sûre, en a saigné mille fois. Il me semblait qu’étant elle-même si malheureuse, elle aurait dû compatir au malheur des autres, et…

— Je vous remercie de votre pitié, Annette, dit Émilie ; mais ma tante était malheureuse. Peut-être ses idées en étaient-elles troublées. Autrement, je pense je suis persuadée… Vous pouvez me laisser, Annette, mon dîner est fini.

— Vous n’avez rien mangé, mademoiselle ; essayez, prenez encore un petit morceau. Troubler ses idées ? vraiment ! Apparemment qu’elles sont toujours troublées. À Toulouse, j’ai bien entendu madame qui parlait de vous et de M. Valancourt à madame Marville, à madame Vaison, et souvent d’une manière si dénaturée, à ce qu’il me semblait ; elle leur disait qu’elle avait bien de la peine à vous contenir dans le devoir ; que c’était pour elle un grand chagrin ; que si elle ne vous veillait de près, vous iriez courir les champs avec M. de Valancourt ; que vous le faisiez venir la nuit, et…

— Grand Dieu ! s’écria Émilie avec une excessive rougeur, il est sûrement impossible que ma tante m’ait peinte ainsi.

— Oui, mademoiselle, je ne dis rien que la vérité, et je ne la dis pas tout entière. Je trouvais, moi, qu’elle pouvait parler d’autre chose que des torts qu’aurait eus sa nièce, dans le cas même, mademoiselle, où vous auriez fait quelque faute. Mais je ne croyais pas un seul mot de tous ses discours. Madame ne prend garde à rien de ce qu’elle dit sur les autres.

Quoi qu’il en soit, Annette, dit Émilie en retrouvant sa dignité, il ne vous convient pas d’accuser ma tante auprès de moi. Je sais que votre intention était bonne, mais n’en parlons plus ; j’ai tout-à-fait dîné.

Annette rougit, baissa les yeux, et commença lentement à dégarnir la table.

Est-ce donc là le prix de ma franchise, dit Émilie quand elle fut seule ? Est-ce là le traitement que je dois recevoir d’une parente, d’une tante qui devait maintenir ma réputation, loin de la calomnier ; qui, en qualité de femme, devait mieux respecter la délicatesse de l’honneur d’une autre femme ; qui, en qualité de parente, devait si fort protéger le mien ? Mais proférer d’affreux mensonges sur un sujet si délicat ! payer la sincérité et, j’ose le dire, la décence de ma conduite, par de pareilles calomnies ! Il faut pour cela un point de dépravation dont je n’eusse pas cru le cœur humain capable ; et c’est une tante en qui je le trouve ! Oh ! quel contraste entre son caractère et celui de mon bien-aimé père ! L’envie, la ruse, la duplicité, forment celui de madame Montoni ; la bonté, la sagesse, la douce philosophie, distinguaient celui de mon père ! Mais oublions cela maintenant, s’il est possible, et souvenons-nous seulement qu’elle est malheureuse.

Émilie prit son voile et descendit aux remparts, la seule promenade qui lui fût permise. Elle eût bien désiré de parcourir les bois au-dessous, et surtout de contempler les sublimes tableaux du voisinage. Montoni ne consentant pas qu’elle sortît des portes du château, elle cherchait à se contenter des vues pittoresques qu’elle observait de la muraille. Les paysans qu’on employait aux fortifications étaient alors éloignés de leur ouvrage, et personne n’était sur les remparts ; le ciel était sombre et triste comme elle. Cependant, le soleil perçant tout-à-coup au travers des nuages, Émilie voulut voir l’effet qu’il devait produire sur la tour du couchant : en se retournant, elle aperçut les trois étrangers arrivés le matin, elle tressaillit, une crainte involontaire s’empara d’elle, et regardant sur le rempart, elle n’y vit pas, d’autres personnes. Ils s’approchèrent pendant qu’elle hésitait ; la porte de la terrasse vers laquelle ils marchaient, était toujours fermée, et pour sortir par l’autre il fallait bien passer près d’eux. Avant de s’y résoudre, elle baissa son voile sur sa tête, mais il cachait mal sa beauté. Ils la regardèrent attentivement, et se parlèrent en mauvais italien ; elle n’entendit que quelques mots : la fierté de leurs figures, à mesure qu’elle s’approchait d’eux, la frappa plus que n’avait encore fait la singularité de leurs vêtements. L’air et surtout la figure de celui qui marchait entre deux, attirèrent son attention : elle exprimait une fierté sauvage, une sorte de férocité noire, et pourtant maligne ; elle se sentit soulevée d’horreur. Ce caractère se lisait si facilement dans les traits de cet inconnu, qu’un seul coup-d’œil l’imprima dans sa mémoire : elle avait passé très vite, et à peine avait-elle un instant levé sur tout ce groupe un seul regard timide. Dès qu’elle fut au bout de la terrasse elle se retourna, et vit les étrangers à l’ombre de la tourelle, qui la considéraient avec soin, et indiquaient par tous leurs gestes un entretien fort animé. Elle sortit du rempart, et se retira chez elle.

Montoni soupa fort tard et s’entretint avec ses hôtes dans le salon de Cèdre, enflé de son triomphe récent sur Morano : il vida souvent son verre et s’abandonna sans mesure aux plaisirs de la table et de la conversation. La gaîté de Cavigni semblait, au contraire, gênée par l’inquiétude : il attachait ses regards sur Verezzi qu’il avait eu peine à contenir jusqu’alors, et qui voulait toujours faire part à Montoni des dernières insultes du comte.

Un des convives revint à l’événement de la précédente soirée : les yeux de Verezzi étincelèrent ; ensuite on parla d’Émilie et ce fut un concert d’éloges. Montoni seul gardait le silence.

Quand les domestiques furent sortis, la conversation devint plus libre ; le caractère irascible de Verezzi mêlait quelquefois un peu d’aigreur à ce qu’il disait ; mais Montoni déployait le sentiment de la supériorité jusques dans ses regards et dans ses manières. Un d’eux imprudemment vint à nommer de nouveau Morano : en ce moment Verezzi, échauffé par le vin, et sans égards aux signes que lui faisait Cavigni, donna mystérieusement quelques lumières sur l’incident de la veille. Montoni ne parut pas le remarquer : il continua de se taire, sans montrer aucune émotion. Cette apparente insensibilité ne faisant qu’augmenter la colère de Verezzi, il redit enfin le propos de Morano sur ce que le château ne lui appartenait pas légitimement, et sur ce que volontairement il ne lui laisserait pas un autre meurtre sur la conscience.

Serai-je insulté à ma table, et le serai-je par mon ami, dit Montoni pâle de fureur ? Pourquoi me répéter les propos d’un insensé ? Verezzi, qui s’attendait à voir le courroux de Montoni se tourner contre Morano, regarda Cavigni d’un air surpris, et Cavigni jouit de sa confusion. Auriez-vous donc la faiblesse de croire aux discours d’un homme que le délire de la vengeance égare ?

Signor, dit Verezzi, nous ne croyons que ce que nous savons. Comment, interrompit Montoni d’un air grave, où sont vos preuves ?

Nous ne croyons que ce que nous savons, répéta Verezzi, et nous ne savons rien de tout ce que Morano nous affirme. Montoni parut se remettre : Je suis prompt, mes amis, dit-il, quand il est question de mon honneur ; aucun homme n’en douterait avec impunité.

Passez le verre, s’écria Montoni. Nous boirons à la signora Saint-Aubert, dit Cavigni. Avec votre permission, d’abord à la dame du château, reprit Bertolini. Montoni restait muet. À la dame du château, dirent les hôtes, et Montoni fit un mouvement de tête pour y consentir.

Je suis surpris, signor, lui dit Bertolini, que vous ayez si longtemps négligé ce château ; c’est un bel édifice.

Il convient fort à nos desseins, répliqua Montoni. Vous ne savez pas, il me semble, par quel accident je le possède ?

Mais, dit Bertolini en souriant, c’est un très heureux accident, et je voudrais qu’il m’en arrivât un semblable.

Montoni le regarda gravement. Si vous voulez m’écouter, ajouta-t-il, je vous raconterai cette histoire.

Les physionomies de Bertolini et de Verezzi exprimaient plus que de la curiosité. Cavigni, qui n’en manifestait aucune, savait probablement déjà l’histoire.

Il y a près de vingt ans, dit Montoni, que ce château est en ma possession. La dame qui le possédait avec moi, n’était ma parente que de loin. Je suis le dernier de la famille : elle était belle et riche, je lui offris mes vœux ; elle en aimait un autre, et son cœur me rejeta. Il est vraisemblable que celui qu’elle favorisait la rejeta aussi elle-même. Une profonde et constante mélancolie s’empara d’elle, j’ai tout lieu de croire qu’elle-même abrégea ses jours. Je n’étais pas alors dans ce château : cet événement est rempli de singulières et de mystérieuses circonstances, et je vais vous les répéter.

Répétez-les, dit une voix.

Montoni se tut ; ses hôtes se regardèrent, et se demandèrent qui d’entre eux avait parlé. Ils s’aperçurent que tous en faisaient la question. Montoni, se remettant enfin, dit : On nous écoute ; nous reprendrons une autre fois : passez le verre.

Les convives promenèrent leurs yeux autour de la salle.

Nous sommes seuls, dit Verezzi, je vous prie, signor, continuez.

N’entendez-vous pas quelque chose, dit Montoni ?

Il m’a semblé qu’oui, dit Bertolini.

Pure illusion, dit Verezzi en regardant encore ; nous ne sommes que nous. Je vous prie, signor, continuez.

Montoni fit une pause : il reprit d’une voix plus basse, et les convives se serrèrent pour l’entendre.

— Vous devez savoir, signors, que la signora Laurentini montrait depuis quelques mois, les symptômes d’un grand attachement, et même d’une imagination dérangée ; son humeur était inégale. Quelquefois elle s’enfonçait dans une rêverie paisible : souvent c’étaient les transports d’un égarement frénétique. Un soir, dans le mois d’octobre, après un de ces accès, elle se retira seule dans sa chambre, et défendit qu’on ne l’interrompît. C’était la chambre au bout du corridor, et le théâtre de la scène d’hier ; de ce moment on ne la vit plus.

Comment ! on ne la vit plus, s’écria Bertolini ! Son corps ne se trouva pas dans la chambre ?

On ne trouva pas ses restes, s’écria tout le monde d’une voix unanime ?

Jamais, reprit Montoni.

Quelles raisons eut-on de supposer qu’elle se fût tuée, dit encore Bertolini ? Oui, quelles raisons, dit Verezzi ? Montoni lança à Verezzi un vif regard d’indignation. Pardonnez-moi, signor, ajouta Verezzi, je ne pensais pas que la dame fût votre parente, quand j’en parlais si légèrement.

Montoni reçut cette excuse.

— Je vous expliquerai bientôt cela, dit Montoni. Il faut d’abord que je vous rapporte un fait étrange. Cette conversation ne doit pas nous passer, signors. Écoutez ce que je vais vous dire.

— Écoutez, dit une voix.

Ils étaient tous dans le silence, et Montoni changea de couleur. Ceci n’est point une illusion, dis enfin Cavigni. — Non, dit Bertolini ; je viens de l’entendre moi-même.

— Ceci devient très extraordinaire, dit Montoni, qui se leva tout-à-coup.

Tous les convives se levèrent en désordre.

On appela les domestiques, on fit d’exactes recherches, et l’on ne trouva personne. La surprise, la consternation augmentèrent. Montoni fut déconcerté. Quittons cette salle, dit-il, et le sujet de notre entretien ; il est trop sérieux. — Les hôtes étaient tous disposés à sortir de l’appartement ; mais ils prièrent Montoni de passer dans une autre chambre, et de le finir. Rien ne put l’y déterminer ; et malgré tous ses efforts pour paraître tranquille, il était visiblement très agité.

— Comment, signor, dit Verezzi, seriez-vous superstitieux, vous qui riez si souvent de la crédulité des autres ?

— Je ne suis pas superstitieux, répliqua Montoni ; mais il faut connaître ce que cela veut dire. Il sortit à ces mots, et tout le monde se retira.

CHAPITRE III.

Revenons présentement à Valancourt. On se souvient qu’il était resté à Toulouse depuis le départ d’Émilie, malheureux et désolé. Chaque jour il comptait s’éloigner, et n’accomplissait point cette résolution. Quitter un pays plein du souvenir d’Émilie lui semblait trop pénible. Il avait su gagner un domestique chargé d’entretenir le château de madame Montoni. Il pouvait donc visiter les jardins, et s’y promener des heures entières, avec une mélancolie qui n’était même pas sans douceur. Il revenait sans cesse vers la terrasse et le pavillon, où la veille de son départ il avait pris congé de la triste Émilie.

Le caractère de Montoni, tel qu’on le lui avait dépeint, menaçait à la fois son Émilie et son amour. Il se reprochait de ne l’avoir pas pressée davantage pendant qu’il pouvait la retenir. Il se reprochait d’avoir fait céder l’opposition raisonnée qu’il devait apporter au voyage, aux scrupules mal fondés, comme il les appelait, d’une coupable délicatesse. Tous les malheurs qu’eût entraînés leur mariage, lui paraissaient bien moins terribles que ceux qu’il prévoyait, ou même que les tourments d’une si pénible absence.

Peu de temps après son arrivée à la maison de son frère, il reçut l’ordre de rejoindre son corps, et de se rendre à Paris. Une scène de plaisirs et de nouveautés, dont il avait à peine l’idée, s’ouvrit à lui dans ce séjour. Mais le plaisir dégoûta, et le monde fatigua d’abord un esprit malade comme le sien. Il devint, bientôt l’objet des railleries de ses camarades ; et dès qu’il avait un moment, il se retirait seul pour s’occuper d’Émilie. Peu à peu les riantes sociétés dans lesquelles il se trouvait nécessairement occupèrent son attention, sans toutefois l’intéresser bien vivement ; mais l’habitude de la douleur lui devint moins familière ; il cessa même de la regarder comme un devoir de son amour. Parmi ses camarades, plusieurs joignaient à toute la gaîté française, ces qualités séduisantes qui souvent prêtent du charme aux traits du vice. Les manières réservées et réfléchies de Valancourt étaient pour ces jeunes gens une sorte de censure ; ils l’en raillaient en sa présence, complotaient contre lui quand il était absent, se glorifiaient dans la pensée de l’amener à les imiter, et se flattaient d’y parvenir.

Valancourt, étranger aux projets et aux intrigues de ce genre, ne pouvait se mettre en garde contre cette séduction. Peu accoutumé aux sarcasmes, il ne pouvait en endurer le ridicule. Il s’en fâchait, et l’on riait encore plus. Pour échapper à de pareilles scènes, il s’enferma dans la solitude, et l’image d’Émilie vint y ranimer les angoisses de son amour et de son désespoir. Il voulut reprendre les études qui avaient charmé ses premières années ; mais son esprit n’avait plus la tranquillité nécessaire pour en jouir. Cherchant à s’oublier, cherchant à dissiper le chagrin, l’inquiétude qu’une même idée lui causait, il quitta de nouveau la solitude, et se rejeta dans le tourbillon.

Ainsi s’écoulèrent plusieurs semaines ; le temps adoucit sa peine ; l’habitude fortifia son goût pour les amusements. Tout ce qui l’entourait sembla refaire absolument son caractère.

Sa figure, ses manières, le firent bientôt accueillir ; en peu de temps il devint à la mode, et fréquenta les brillantes sociétés. La comtesse Lacleur, femme d’une beauté séduisante, tenait alors des assemblées. Elle n’était plus dans son printemps, mais son esprit prolongeait son triomphe. Ceux qu’enchantaient ses grâces, parlaient avec enthousiasme de ses talents ; les admirateurs de ses talents trouvaient sa personne accomplie. Son imagination pourtant n’était que plaisante, et son esprit plutôt brillant que juste. Sa voix et son sourire prévenaient en sa faveur. Les petits soupers étaient à la mode, et c’était là qu’on rencontrait les littérateurs du second ordre. Elle aimait la musique, passait pour y exceller, et donnait souvent des concerts. Valancourt aimait passionnément la musique, il venait aux concerts, et se rappelait en soupirant les accents d’Émilie ; le charme naturel de son expression n’attendait pas, le suffrage de l’examen, et trouvait d’abord le chemin du cœur.

On jouait gros jeu chez la comtesse ; elle paraissait vouloir qu’on le modérât, et l’encourageait secrètement. Il était reconnu que les profits du jeu soutenaient sa maison.

Le frère de Valancourt, qui résidait avec sa famille en Gascogne, s’était contenté de l’adresser à Paris à quelques-uns de ses parents. Tous étaient des gens distingués ; mais l’extérieur, l’esprit, les manières du jeune Valancourt étaient faits pour réussir. Ils le reçurent avec autant d’égards que leurs cœurs endurcis par une perpétuelle prospérité, pouvaient encore le leur permettre. Mais leurs attentions pourtant ne s’étendirent point à des preuves réelles d’intérêt. Trop occupés de leur ambition pour suivre sa conduite, il fut livré sans guide à tous les dangers de Paris, avec des passions ardentes, avec un caractère ouvert et franc. Émilie, dont la présence l’eût préservé en rappelant son cœur à un objet digne de lui, Émilie était absente. C’était même pour échapper au regret de l’avoir perdue, qu’il poursuivait des distractions frivoles et des plaisirs qui l’étourdissaient.

Il allait aussi très souvent chez une marquise de Champfort, jeune veuve assez jolie, fort gaie, très artificieuse et très intrigante. Assez adroite pour jeter un voile sur les défauts de son caractère, elle recevait encore quelques gens distingués. Valancourt y fut introduit par deux de ses camarades. Il avait alors perdu si bien ses premiers ridicules, qu’il était disposé à en rire le premier.

L’éclat de la plus brillante cour de l’Europe, la magnificence des palais, des parures, des équipages, tout concourait à l’éblouir. L’image d’Émilie n’était pourtant pas bannie de son cœur, mais elle n’était plus l’amie, le conseil qui le sauvait de lui-même ; et quand il y revenait, elle paraissait prendre un air de reproches, tendres à la vérité, mais dont son âme était froissée.

Tel était l’état de Valancourt pendant qu’Émilie souffrait à Venise les persécutions de Morano, et l’injuste oppression de Montoni.

CHAPITRE IV.

Émilie le regardait comme sa seule espérance ; elle recueillait toutes les assurances, toutes les preuves qu’elle avait reçues de son amour. Elle lisait et relisait ses lettres, pesait avec une attention inquiète la force de chaque mot ; enfin elle séchait ses larmes quand sa confiance en lui était bien rétablie.

Montoni, pendant ce temps, avait fait d’exactes recherches sur l’étonnante circonstance qui l’avait alarmé. N’ayant rien pu découvrir, il fut obligé de croire qu’un de ses gens était l’auteur d’une plaisanterie si déplacée. Ses contestations avec madame Montoni, au sujet de ses contrats, étaient maintenant plus fréquentes que jamais. Il prit le parti de la confiner dans sa chambre, en la menaçant d’une plus grande sévérité, si elle persistait dans son refus.

Madame Montoni, plus raisonnable, eût conçu le danger d’irriter, par une si longue résistance, un homme tel que Montoni, au pouvoir duquel elle s’était entièrement livrée. Elle n’avait pas oublié non plus de quelle importance il était pour elle de se réserver des possessions qui la rendraient indépendante, si jamais elle se dérobait au despotisme de Montoni. Mais elle avait alors un guide plus décisif que la raison, l’esprit de vengeance, qui la pressait d’opposer la violence à la violence, et l’obstination à l’opiniâtreté.

Réduite à garder sa chambre, elle sentit enfin le besoin de la société qu’elle avait rejetée ; car Émilie, après Annette, était la seule personne qu’il lui fût permis d’entretenir.

Généreusement dévouée à son repos, Émilie tentait de la persuader quand elle ne pouvait la convaincre, et s’efforçait de modérer en elle cette aigreur dont Montoni était si offensé. L’orgueil de sa tante cédait quelquefois à la voix touchante d’Émilie ; quelquefois même ses délicates attentions étaient reçues avec bienveillance.

Émilie était souvent le témoin des scènes les plus orageuses. Ce qui l’étonnait surtout du caractère de Montoni, c’est que, dans les occasions importantes, il savait contenir ses passions, toutes sauvages qu’elles étaient ; il en sacrifiait le développement aux motifs de son intérêt, et même il avait l’air de commander à son visage.

Émilie s’informait souvent du comte Morano. Annette ne recevait que des rapports vagues sur son danger et sur ce que le chirurgien prétendait qu’il ne sortirait pas vivant de la chaumière. Émilie ne pouvait que s’affliger d’être, quoique innocemment, la cause de sa mort. Annette, qui remarquait son émotion, l’interprétait à sa manière. Un jour elle entra dans la chambre d’Émilie avec un air préoccupé. Ah ! mademoiselle, lui dit-elle, si je pouvais encore une fois me revoir en sûreté dans le Languedoc, rien au monde ne m’engagerait désormais à voyager. Je ne pensais guère que je venais me séquestrer dans ce vieux château, au milieu des plus affreuses montagnes, au hasard d’être tuée.

Et qui vous a dit tout cela, dit Émilie surprise ?

— Oh ! mademoiselle, vous pouvez paraître étonnée : vous ne vouliez pas croire au revenant dont je vous parlais, quoique je vous montrasse le lieu même.

— De grâce, expliquez-vous ; vous parliez de meurtre.

— Oui, mademoiselle, ils viennent peut-être pour nous tuer tous ! Ludovico peut l’attester. Pauvre garçon ! ils le tueront aussi ! Je ne songeais guère à cela quand il chantait de si jolies chansons à Venise, sous ma jalousie. (Émilie paraissait impatiente et contrariée.) Eh bien ! mademoiselle, comme je le disais, ces préparatifs autour du château, ces gens si singuliers qui abondent ici tous les jours, et la manière cruelle dont le Signor traite ma maîtresse, et ses bizarres allées et venues ; tout cela, comme je l’ai dit à Ludovico, tout cela n’annonce rien de bon. Il m’a bien recommandé de retenir ma langue. Oui, sans doute, le signor est bien changé de ce qu’il était en France. Il était si gai ! personne de si galant pour madame ! Il ne dédaignait pas même une pauvre fille comme moi. Je me souviens qu’une fois, comme je sortais du cabinet de ma maîtresse : Annette, dit-il…

Ne répétez jamais ce que vous dit le signor, interrompit Émilie ; mais dites-moi bien vite ce qui vous a tant alarmée.

Oui, mademoiselle, reprit Annette ; c’est justement ce que me dit Ludovico : Ne répétez jamais ce que le signor vous a dit. Mais je continuai, et je lui dis : Il est toujours à froncer le sourcil. Si on lui parle, il n’écoute pas. Il passe toute la nuit en conseils avec les signors ; ils y sont quelquefois jusqu’à plus de minuit, toujours à conférer ensemble. Oui ; mais, dit Ludovico, vous ne savez pas ce qui les occupe. Non, dis-je, mais je le devine ; c’est au sujet de la jeune dame. À cela, Ludovico partit d’un éclat de rire. Cela me mit fort en colère. Je ne voudrais pas mademoiselle, qu’on rît ni de vous, ni de moi. Je lui tournai le dos. Ne vous fâchez donc pas, Annette, dit-il. Je ne puis pas m’empêcher de rire. En le disant, il riait encore. Quoi ! dit-il, vous imaginez que les signors tiennent conseil toute la nuit seulement au sujet de la jeune dame ? Non, non ; il y a quelque chose de plus. Et ces préparatifs sur les remparts ! on ne les fait pas pour de jeunes dames. Mais sûrement, dis-je, que le signor mon maître n’a pas le dessein de faire la guerre ? Faire la guerre, dit Ludovico ? mais à qui donc ? aux montagnes, aux bois ?

— Pourquoi donc ces préparatifs ? lui dis-je. À coup sûr personne ne viendra pour emporter le château de mon maître. Tant de gens à mauvaise mine viennent tous les jours dans ce château ! dit Ludovico. Le signor les voit tous ; il cause avec eux ; ils se tiennent tous dans le voisinage. Par saint Marc ! j’en vois dans le nombre qui ne sont que de vrais coupe-jarrets.

Mais, ajouta-t-il, n’en dites rien à mademoiselle. Hier une partie de ces hommes, en arrivant ici, laissa des chevaux dans l’écurie. Il semble qu’ils y doivent rester, car le signor ordonna qu’on les pourvût de toutes les choses nécessaires. Les hommes se sont retirés ; ils habitent les chaumières voisines.

Ainsi, mademoiselle, je suis venue vous dire tout cela. Pourquoi ferait-il fortifier son château ? pourquoi tiendrait-il tant de conseils ? pourquoi cet air si sombre ?

— Est-ce tout ce que vous savez, Annette, dit Émilie ?

— Mademoiselle, reprit Annette, n’est-ce pas assez ?  Assez pour ma patience, Annette, mais non pas assez pour croire que l’on nous tuera tous.

Elle s’abstint d’exprimer ses craintes pour ne pas augmenter toutes les terreurs d’Annette. L’état actuel du château la surprenait et la troublait. Dès qu’Annette eut fini son conte, elle sortit promptement de la chambre, et fut à la recherche d’autres prodiges.

Émilie, pendant la soirée, avait passé quelques heures très tristes dans la société de madame Montoni. Elle allait chercher un peu de repos, quand un coup très fort ébranla la porte de sa chambre, et quelque chose de pesant y tomba, qui la fit s’entr’ouvrir. Elle appela pour savoir ce que c’était Personne ne répondit. Elle appela une seconde fois, point de réponse ; il lui vint à l’esprit qu’un de ces étrangers arrivés dernièrement au château, avait découvert sa chambre, et s’y rendait avec une intention alarmante. La terreur n’attendit pas la conviction ; et l’idée de l’isolement où elle était l’accrut au point qu’elle en fut presque hors d’elle-même. Elle regarda la porte qui menait à l’escalier. Elle écoutait avec inquiétude en frissonnant toujours que le bruit ne se répétât. Enfin elle imagina qu’il pouvait bien être venu de cette porte même, et voulut s’échapper par celle du corridor. Elle s’en approcha toute tremblante. Elle frémissait de l’ouvrir, et que quelque personne ne la guettât. Tout-à-coup elle entendit un léger soupir fort près d’elle, et demeura certaine qu’il y avait quelqu’un derrière la porte ; mais la serrure en était fermée.

Pendant qu’elle écoutait encore, le même soupir se fit entendre plus distinctement et sa terreur ne diminua pas. Crierait-elle au secours ? que fallait-il faire ? car elle entendait toujours respirer.

Son anxiété devint si forte, qu’elle se détermina à ouvrir la fenêtre pour appeler du secours. Pendant qu’elle se disposait à le faire, il lui sembla qu’on montait à son petit escalier. Elle oublia toute autre alarme, et retourna bien vite au corridor. Pressée de fuir, elle en ouvrit la porte, et se vit prête à tomber sur une personne étendue à ses pieds. Elle fit un cri, s’appuya contre le mur, et regardant la personne évanouie, elle reconnut Annette. La crainte fit place à la surprise. En vain parla-t-elle à cette malheureuse fille, elle restait à terre sans connaissance. Émilie, quoique très faible elle-même, se hâta de la secourir.

Quand Annette eut repris ses sens, Émilie l’aida à se traîner dans la chambre. Elle ne pouvait encore parler, et regardait autour d’elle, comme si ses yeux avaient suivi quelqu’un. Émilie ne lui fit d’abord aucune question. Enfin elle affirma d’un ton qui subjugua presque l’incrédulité d’Émilie, qu’elle avait vu une apparition dans le corridor.

— J’avais entendu raconter de singulières histoires sur cette chambre, lui dit Annette ; mais comme elle est si près de la vôtre, mademoiselle, je n’aurais pas voulu vous les redire, pour ne vous pas causer d’effroi. Toutes les fois que je passais auprès je courais de toute ma force ; et je puis dire que souvent je croyais y entendre un étrange bruit. Mais aujourd’hui, comme je marchais le long du corridor sans penser à la moindre des choses, pas même à l’étonnante voix que les signors ont entendue le soir, voilà que paraît une lumière brillante, et voilà qu’en regardant derrière moi, j’aperçois une grande figure. Je l’ai vue, mademoiselle, aussi distinctement que je vous vois à présent. Une grande figure qui se glissait dans la chambre toujours fermée, dont personne n’a la clef que le signor ; et voilà que la porte se referme tout de suite.

— C’était le signor, dit Émilie ?

— Oh ! non, mademoiselle, ce n’était pas lui : je l’ai laissé querellant ma maîtresse dans son cabinet de toilette.

— Vous me faites d’étranges contes, Annette, dit Émilie : ce matin vous m’avez effrayée dans l’appréhension d’un meurtre ; maintenant vous voulez me faire croire…

— Non, mademoiselle, je ne vous dirai plus rien ; et pourtant si je n’avais pas eu bien peur, serais-je tombée morte comme je l’ai fait ?

— Était-ce la chambre du voile noir ? dit Émilie. — Oh ! non, mademoiselle, elle était plus près de celle-ci. Que ferai-je pour gagner ma chambre ? je ne voudrais pas pour tout l’or du monde traverser le corridor. – Émilie, dont les esprits avaient été si vivement émus, et qu’effrayait la pensée de passer la nuit toute seule, lui répondit qu’elle pouvait rester avec elle. — Oh ! non, mademoiselle, dit Annette, pour mille sequins, à présent, je ne dormirais pas dans cette chambre.

Émilie d’abord, voulut tourner en ridicule des frayeurs qu’elle partageait bien ; ensuite elle s’efforça de la calmer, rien n’y réussit. Annette soutint constamment que ce qu’elle avait vu n’avait rien d’humain. Émilie qui se rappelait à son tour les pas qu’elle avait entendus dans l’escalier, insista pour qu’Annette passât la nuit avec elle ; elle ne l’obtint qu’avec une extrême peine, et l’effroi de cette fille pour repasser le corridor, fut plus persuasif qu’Émilie.

De bonne heure le lendemain, Émilie traversant la salle pour aller aux remparts, entendit un bruit dans la cour et le mouvement de plusieurs chevaux ; ce tumulte excita sa curiosité. Sans aller sur le rempart, elle aperçut d’une fenêtre élevée, dans la cour, une troupe de cavaliers ; leur uniforme était bizarre et leur armement bien complet, quoique différent. Ils portaient une courte jaquette, rayée de noir et d’écarlate ; plusieurs avaient de grands manteaux noirs qui les enveloppaient entièrement ; sous un de ces manteaux qui fut rejeté en arrière, elle vit plusieurs poignards de grandeur différente, à la ceinture d’un cavalier. Elle observa que presque tous en étaient chargés, et plusieurs y joignaient la pique ou le javelot ; sur leurs têtes étaient de petites capes italiennes, ornées la plupart de plumes noires ; ces capes donnaient aux traits une fierté singulière, et les figures qu’elles ombrageaient n’avaient pas besoin de ce secours. Émilie ne se souvenait pas d’avoir vu réunies tant de physionomies sauvages et terribles. En les voyant, elle se crut entourée de bandits : une idée funeste s’empara d’elle ; c’est que Montoni était chef de cette troupe, et que son château était le lieu du rendez-vous. Cette étrange supposition ne fut que passagère.

Pendant qu’elle regardait, Cavigni, Verezzi et Bertolini sortirent du vestibule, habillés comme le reste ; ils avaient seulement des chapeaux et de grands panaches noirs et rouges ; leurs armes différaient aussi. Quand ils montèrent à cheval, Verezzi rayonnait de joie : Cavigni paraissait gai ; mais son air était réfléchi, et il maniait son cheval avec une extrême grâce ; sa figure aimable, et qui semblait celle d’un héros, n’avait jamais paru avec tant d’avantage. Émilie qui le considérait, pensa qu’alors il ressemblait à Valancourt ; c’était bien tout le feu, toute la dignité de Valancourt ; mais elle cherchait en vain la douceur de ses traits, et cette expression franche de l’âme qui le caractérisait.

Montoni lui-même parut à la porte du vestibule, mais sans uniforme. Il examina très soigneusement les cavaliers ; il conversa longtemps avec leurs chefs ; et quand il leur eut dit adieu, la bande entière fit le tour de la cour, et commandée par Verezzi, passa sous la voûte et sortit. Montoni les suivit des yeux et les regarda longtemps après qu’ils se furent mis en route. Émilie se retira de la fenêtre, et certaine à présent de se trouver en repos, elle retourna sur les remparts ; dès qu’elle y fut, elle reconnut la troupe qui tournait vers les montagnes de l’ouest, disparaissant dans les bois et reparaissant jusqu’à ce qu’elle les eût perdus de vue.

Émilie ne vit plus d’ouvriers sur les remparts : elle observa que les fortifications paraissaient finies. Pendant qu’elle se promenait, plongée dans ses réflexions, elle entendit quelques pas, et levant les yeux, elle aperçut plusieurs hommes sous les murs du château ; leur extérieur et leur maintien étaient d’accord avec la troupe qui venait de s’éloigner ; présumant que madame Montoni était levée, elle se rendit à sa toilette, et raconta ce qu’elle avait vu. Madame Montoni ne voulut pas ou ne put éclaircir un tel événement. La réserve du mari envers sa femme, sur ce sujet, n’avait rien que d’ordinaire. Cependant aux yeux d’Émilie, elle ajouta quelques ombres au mystère, et lui fit soupçonner un grand danger ou de grandes horreurs dans le projet qu’il avait conçu.

Annette revint fort alarmée, suivant son usage. Sa maîtresse la pressa de question sur ce que les domestiques recueillaient. Annette lui répondit :

— Ah ! madame ; personne n’y comprend rien, si ce n’est le vieux Carlo ! Il en sait long ; mais il est aussi discret que son maître. Quelques-uns disent que le signor veut effrayer l’ennemi. D’autres prétendent qu’il veut enlever le château de quelqu’un ; mais certainement il a bien assez de place dans le sien, sans chercher encore celui d’un autre.

Mais Ludovico nous disait hier : Il voit bien loin, il voit plus loin que tout le monde ; il voit maintenant dans tous les projets du signor, sans pourtant en savoir un mot.

— Comment cela ? dit madame Montoni.

— Mais il m’a fait promettre de ne le pas dire, et pour le monde entier je ne voudrais pas le désobliger.

— Que vous a-t-il fait promettre de ne pas dire, reprit sévèrement madame Montoni ? je veux le savoir.

— Oh ! madame, dit Annette, pour l’univers je ne le dirais pas. — Je veux le savoir à l’instant, répliqua sa maîtresse.

Annette gardait le silence.

— Le signor va le savoir, reprit madame Montoni ; il vous fera bien tout découvrir.

— C’est Ludovico, dit Annette, c’est lui qui a tout découvert. Mais pour l’amour de Dieu, madame, ne dites donc rien au signor, et vous saurez tout à l’instant. Madame Montoni le lui promit.

— Eh bien ! madame, Ludovico disait que le signor mon maître… que le signor mon maître est… est…

— Est quoi ? dit sa maîtresse impatiemment.

Que le signor mon maître, va se faire grand voleur. Il va faire voler pour son compte ; qu’il sera (mais certainement je ne comprends pas ce qu’il veut dire) qu’il sera capitaine de voleurs.

— As-tu du bon sens ? reprit madame Montoni.

Peux-tu croire… En ce moment Montoni lui-même se montra ; Annette s’éloigna tremblante. Émilie allait se retirer, sa tante la retint, et Montoni si souvent l’avait rendue témoin de leurs odieuses querelles, qu’il n’en avait plus de scrupule.

— Je veux savoir ce que tout cela signifie, dit sa femme : quels sont ces hommes armés dont je viens d’apprendre le départ ? Montoni ne répliqua que par un regard méprisant. Émilie s’approcha de sa tante, et lui dit un mot à l’oreille. Peu m’importe, reprit-elle, je le saurai ; je veux savoir aussi pour quel dessein on a fortifié ce château.

— Allons, allons, dit Montoni ! j’ai d’autres affaires. Je ne prétends pas qu’on me joue plus longtemps ; j’ai le moyen sûr d’être obéi. Vos contrats me seront livrés sans de plus longs débats.

— Ils ne le seront jamais, interrompit madame Montoni. Mais quels sont vos projets ? Craignez-vous une attaque, attendez-vous un ennemi ? suis-je prisonnière ici ? serai-je tuée dans un siège ?

— Signez ce papier, dit Montoni, vous en saurez davantage.

— Quel ennemi vient ? continua son épouse. Êtes-vous au service de l’État ? Suis-je captive, ici Jusqu’à l’heure de ma mort ?

— Cela peut arriver, répondit Montoni, si vous ne cédez point à ma demande ; vous ne quitterez pas le château que je ne sois satisfait. Madame Montoni poussa des cris affreux ; elle les suspendit néanmoins, en pensant que les discours de son mari n’étaient peut-être que des artifices pour extorquer son consentement. Elle le lui témoigna le moment d’après : elle ajouta que son but, sans doute, n’était pas aussi glorieux que celui de servir l’État, que probablement il s’était fait chef de bandits, pour se joindre aux ennemis de Venise et dévaster la contrée.

Montoni, pendant un moment, la regarda d’un air froid et terrible. Émilie tremblait, et sa femme, pour la première fois, pensait qu’elle en avait trop dit. Cette nuit même, lui dit-il, vous serez portée dans la tour de l’orient ; là, peut-être comprendrez-vous le danger d’offenser un homme dont le pouvoir sur vous est illimité.

Émilie se jetant à ses pieds et pleurant d’effroi, le pria d’épargner sa tante. Madame Montoni, frappée de crainte et remplie d’indignation, tantôt voulait se répandre en imprécations, tantôt se joindre aux intercessions d’Émilie. Montoni les interrompit avec un serment effroyable, et se retira brusquement d’Émilie qui s’attachait à son manteau ; elle tomba sur le plancher avec tant de violence, qu’elle reçut un coup dans le front. Il sortit néanmoins sans daigner la relever. Émilie fut rappelée à elle par un long gémissement de madame Montoni. Émilie courut à son secours, elle vit ses yeux hagards et tous ses traits en convulsion.

Elle lui parla sans recevoir de réponse ; mais les convulsions redoublèrent, et Émilie fut obligée d’aller chercher du secours. En traversant la salle pour demander Annette, elle trouva Montoni, lui dit ce qui se passait, et le conjura de rentrer et de consoler sa tante. Il poursuivit son chemin avec un air d’indifférence ; enfin elle rencontra le vieux Carlo qui venait avec Annette ; ils rentrèrent dans le cabinet, et portèrent madame Montoni dans la chambre voisine. On la mit sur son lit, et tout ce que leurs forces réunies pouvaient faire, c’était de la tenir dans ce cruel état. Annette tremblait et sanglotait ; le vieux Carlo se taisait, et paraissait la plaindre.

— Il faudra du repos à ma tante, dit Émilie. Allez, mon bon Carlo, si nous avons besoin de secours, je vous enverrai chercher. Si vous en trouvez l’occasion, parlez donc à votre maître en faveur de votre maîtresse.

— Hélas ! lui dit Carlo, j’en ai trop vu ! j’ai peu d’ascendant sur le signor. Mais vous, jeune dame, prenez soin de vous-même ; vous avez l’air de souffrir.

— Je vous rends grâces, mon cher ami, dit Émilie.

Carlo secoua la tête et sortit. Émilie continua de veiller sa tante.

Elles gardèrent un profond silence. Madame Montoni poussa enfin un long soupir. Émilie lui prit la main, et tâcha de la calmer. Elle avait les yeux égarés, et reconnaissait à peine sa nièce. Sa première question fut relative à Montoni. Émilie la pria de modérer son agitation, et de rester en repos, en ajoutant : Si vous avez quelque message à lui faire parvenir, je m’en chargerai. Non, dit sa tante languissamment. Persiste-t-il à m’arracher de ma chambre ?

Émilie répliqua qu’il n’en avait rien dit depuis. Émilie fit des efforts pour attirer son attention sur d’autres objets ; mais sa tante ne l’écoutait pas, et paraissait perdue dans ses pensées. Émilie, la laissant aux soins d’Annette, courut chercher Montoni. Elle le trouva sur le rempart, au milieu d’un groupe d’hommes effrayants. Ils l’entouraient. Leurs regards étaient audacieux mais soumis. Montoni s’exprimait avec vivacité, sans voir Émilie. Elle remarqua de loin un homme plus sauvage que les autres, appuyé sur sa pique, et considérant Montoni par-dessus les épaules de l’un de ses camarades. Il écoutait d’une oreille avide. Cet homme ne semblait pas fléchir comme les autres sous l’empire du signor Montoni ; quelquefois même il se donnait un air d’autorité, que les manières décidées de Montoni ne réprimaient pas. Quelques paroles de Montoni se répétèrent enfin parmi la troupe, et quand ces hommes se séparèrent, Émilie entendit : Ce soir commence la garde, au coucher du soleil.

Au coucher du soleil, répondirent quelques-uns ! Ils se retirèrent. Émilie rejoignit Montoni, quoiqu’il parût vouloir l’éviter. Elle eut le courage de ne se pas rebuter. Elle s’efforça de prier pour sa tante, de représenter son état, et le danger où pourrait l’exposer un appartement trop froid. Elle souffre par sa faute, répondit-il, et ne mérite pas qu’on la plaigne. Elle sait comment elle doit prévenir les maux qui l’attendent. Qu’elle obéisse, qu’elle signe, et je n’y penserai plus.

À force de prières, Émilie obtint qu’on ne transporterait pas madame Montoni de toute la nuit. Il lui laissa jusqu’au lendemain pour réfléchir.

Émilie se hâta d’annoncer à sa tante le sursis et l’alternative. Elle ne répliqua point, et paraissait pensive. Cependant, sa résolution sur le point contesté semblait se relâcher en quelque chose. Émilie lui recommanda, comme une mesure indispensable de sûreté, de se soumettre à Montoni. Vous ne savez pas ce que vous me conseillez, lui dit sa tante. Rappelez-vous donc que mes propriétés vous reviendront après ma mort, si je persiste dans mon refus.

Je l’ignorais, madame, dit Émilie ; mais l’avis que j’en reçois ne m’empêchera pas de vous conseiller une démarche dont votre repos et, je crains de le dire, votre vie dépendent. Je vous en supplie, qu’une considération d’un si faible intérêt ne vous fasse pas hésiter un moment à tout abandonner.

— Êtes-vous sincère, ma nièce ? — Est-il possible, madame, que vous en doutiez ? Sa tante paraissait fort émue. Vous méritez toute cette fortune, ma nièce, dit-elle, et je voudrais vous la conserver. Vous montrez une vertu que je n’attendais pas.

Comment ai-je pu mériter ce reproche, dit Émilie ?

Ce n’est pas un reproche, reprit madame Montoni, je ne voulais que louer votre vertu.

Hélas ! dit Émilie, quel mérite a cette vertu ? Je n’ai point de tentation à vaincre.

Et M. de Valancourt, reprit la tante ? Madame, interrompit Émilie, changeons de conversation, et de grâce ne soupçonnez pas mon cœur d’un aussi choquant égoïsme. L’entretien finit, et Émilie resta près de madame Montoni, et ne se retira que fort tard.

En ce moment tout était calme, et la maison semblait ensevelie dans le sommeil. En traversant tant de galeries longues et désertes, sombres et silencieuses, Émilie se sentit effrayée sans savoir pourquoi. Mais quand, en entrant dans le corridor, elle se rappela l’événement de l’autre nuit, la terreur s’empara d’elle ; elle frémit qu’un objet comme celui qu’Annette avait vu ne se présentât à ses yeux, et que, soit idéale, soit fondée, la peur ne produisît un pareil effet sur ses sens. Elle ne savait pas bien de quelle chambre Annette avait parlé, mais elle n’ignorait pas qu’elle devait passer devant. Son œil inquiet essayait de percer l’obscurité profonde ; elle marchait légèrement et d’un pas timide. Arrivée près d’une porte, il en sortait des sons, quoique faibles. Elle hésita. Bientôt sa crainte devint telle, qu’elle n’eut plus assez de force pour avancer. Soudain la porte s’ouvrit. Une personne, qu’elle crut être Montoni, parut, se rejeta promptement dans la chambre, et referma la porte. À la lumière qui brûlait dans la chambre, elle avait cru distinguer une personne près du feu, dans l’attitude de la mélancolie. Sa terreur s’évanouit, mais la surprise lui succéda. Le mystère de Montoni, la découverte d’une personne qu’il visitait à minuit dans un appartement interdit, et dont on rapportait tant d’histoires, c’était de quoi exciter sa curiosité.

Pendant qu’elle flottait dans le doute, désirant surveiller les mouvements de Montoni, mais craignant de l’irriter en paraissant les découvrir, la porte s’ouvrit encore doucement, et se referma pour la seconde fois. Alors Émilie se glissa légèrement dans la chambre très voisine de celle-là ; elle y cacha sa lampe, et retourna dans un détour obscur du corridor, pour voir sortir cette personne, et s’assurer si c’était Montoni.

Après quelques minutes, les yeux fixés sur les battants de la porte, elle la vit se rouvrir ; la même personne parut, et c’était Montoni lui-même. Il regarda partout autour de lui sans l’apercevoir, ferma la porte, et quitta le corridor. Bientôt après, elle entendit qu’on s’enfermait intérieurement, Elle rentra dans sa chambre, surprise au dernier point.

Il était minuit. S’étant approchée de sa fenêtre, elle entendit des pas sur la terrasse au-dessous. Elle vit imparfaitement dans l’ombre plusieurs personnes qui marchaient et avançaient : elle fut frappée d’un cliquetis d’armes, et le moment d’après, d’un mot d’ordre. Elle se souvint du commandement de Montoni, et comprit bien que, pour la première fois, on relevait la garde au château. Quand tout fut calme, elle alla se mettre au lit.

CHAPITRE V.

Le lendemain matin, Émilie se rendit de bonne heure à l’appartement de madame Montoni ; elle avait bien dormi, ses esprits s’étaient remis en même temps que ses forces, et sa résolution de résister à Montoni était combattue par ses craintes. Émilie, qui tremblait des conséquences, n’épargna rien pour redoubler les inquiétudes de sa tante.

Mais madame Montoni, comme on l’a déjà vu, aimait par caractère à contredire, et quand des circonstances désagréables se présentaient à son esprit, elle cherchait moins la vérité que des arguments pour combattre. Une longue habitude avait tant confirmé cette disposition naturelle, qu’elle ne s’en apercevait plus. Les représentations d’Émilie ne firent qu’éveiller son orgueil, au lieu de l’alarmer ou de la convaincre ; elle imaginait de se soustraire à la nécessité d’obéir sur le point exigé. Si jamais elle pouvait s’échapper du château, elle comptait défier son époux, s’en faire séparer à jamais, et vivre dans l’aisance avec les biens qui lui restaient. Émilie partageait son désir, mais ne s’abusait point sur la difficulté du succès ; elle lui remontra l’impossibilité de franchir les portes, assurées et gardées comme elles l’étaient ; l’extrême danger de se confier à la discrétion d’un valet, qui pourrait la trahir à dessein ou par imprudence ; la vengeance de Montoni qui, s’il découvrait cette intention… Émilie désirait, autant que madame Montoni, de recouvrer sa liberté et de retourner en France ; mais, attentive seulement à la sûreté de sa tante, elle lui conseillait de céder, sans braver un nouvel outrage.

Cette lutte d’émotions contraires déchira le cœur de madame Montoni. Montoni entra tout-à-coup ; et sans parler de l’indisposition de sa femme, il déclara qu’il venait lui rappeler combien vainement elle lui résisterait. Il lui donnait jusqu’au soir pour qu’elle consentît à sa demande, ou l’obligeât, par ses refus, à l’exiler dans la tour de l’orient ; et il ajouta qu’une réunion de cavaliers dînerait ce même jour au château, qu’elle ferait les honneurs de la table, et qu’Émilie l’accompagnerait. Madame Montoni était au moment de s’y refuser, mais considérant que durant le repas, sa liberté, quoique restreinte, pourrait favoriser ses plans, elle consentit. Montoni sortit aussitôt. L’ordre qu’elle avait reçu pénétrait Émilie et d’étonnement et de crainte ; elle frémissait à la pensée de se voir exposée à de tels regards, et les paroles du comte Morano n’étaient pas faites pour calmer ses frayeurs. Il fallut se préparer à paraître au dîner ; elle s’habilla plus simplement encore qu’à l’ordinaire pour éviter qu’on la remarquât. Cette politique ne lui réussit pas, et quand elle retourna chez sa tante, Montoni lui reprocha ses airs de prude ; il lui prescrivit une parure très brillante, et entre autres, les ornements destinés pour son mariage avec le comte Morano. L’ajustement n’était pas fait à la mode vénitienne, mais à celle de Naples ; il développait sa taille de la manière la plus avantageuse. Les beaux cheveux châtains d’Émilie, entremêlés de perles, devaient retomber en longues tresses sur son cou. Une simplicité du meilleur goût caractérisait cette magnifique parure, et la beauté naturelle d’Émilie n’avait jamais brillé de tant d’éclat. Sa seule espérance, en ce moment, était que Montoni projetait moins quelque événement extraordinaire, que le triomphe de l’ostentation, en étalant aux yeux des étrangers les richesses de sa famille. Quand elle entra dans la salle, où un repas magnifique avait été servi, Montoni et ses hôtes étaient déjà à table. Elle allait se placer près de sa tante, mais Montoni lui fit signe de la main. Deux cavaliers se levèrent, et la firent asseoir entre eux.

Le plus âgé de ces deux hommes était très grand ; il avait des traits italiens fortement prononcés, le nez aquilin, les yeux creux et très pénétrants ; ils semblaient de feu quand son âme était agitée, et même dans un état de repos ils gardaient quelque chose de l’emportement des passions. Son visage était maigre, allongé comme après un long jeûne.

L’autre, d’environ quarante ans, avait des traits d’un autre genre. Son regard sournois paraissait fin et subtil ; ses yeux, d’un gris noir, étaient petits et très enfoncés ; sa figure presqu’ovale, irrégulière, et mal dessinée.

Huit autres personnages se trouvaient à la même table ; ils étaient tous en uniforme, et gardaient tous une expression plus ou moins forte, de férocité, d’astuce ou de libertinage. Émilie les regardait avec timidité, se rappelait la matinée de la veille, et se croyait environnée de bandits. Le lieu de la scène était une salle antique et ténébreuse ; une seule fenêtre, haute et gothique, en éclairait l’immensité ; deux battants ouverts laissaient voir le rempart de l’ouest et les Apennins.

Le milieu de cette salle s’élevait en dôme : la voûte s’appuyait de trois côtés sur de lourds piliers de marbre ; de longues colonnades en partaient et s’étendaient dans l’ombre. Tous les pas des domestiques faisaient résonner les échos ; leurs figures, mal distinguées dans une sombre distance, alarmaient fort souvent l’imagination d’Émilie. Elle regardait alternativement Montoni, ses hôtes et la salle ; elle se rappelait sa terre natale, sa jolie maison, la simplicité, la bonté des amis qu’elle avait perdus.

Elle observait que Montoni gardait avec ses hôtes un air d’autorité très marqué. Il y avait aussi quelque chose dans les manières des étrangers qui, sans être servile, annonçait une grande déférence.

Pendant le dîner, l’entretien ne roula que sur la guerre ou sur la politique ; on y parla de Venise, de ses dangers, du caractère du doge régnant, et des principaux, sénateurs. Quand le repas fut fini, les convives se levèrent, et chacun remplissant son verre, salua Montoni, but à ses exploits. Montoni portait sa coupe à ses lèvres, quand soudain le vin écuma, s’enfuit par les bords, et brisa le vase en mille pièces.

Montoni se servait ordinairement de cette espèce de verres de Venise, dont la propriété connue était de se briser en recevant une liqueur empoisonnée. Il soupçonna qu’un de ses hôtes avait attenté à sa vie ; il fit fermer les portes, tira son épée, et lançant des regards enflammés sur l’assemblée qui restait dans la stupeur, il s’écria : Il y a un traître ici ! que tous ceux qui sont innocents m’aident à trouver le coupable.

L’indignation s’empara de tous les cavaliers ; ils tirèrent tous l’épée. Madame Montoni voulait fuir ; son mari lui commanda de rester ; mais ce qu’il ajouta ne fut point entendu, à cause du tumulte et des cris. Alors tous les domestiques se rendirent à son ordre, et déclarèrent leur ignorance. Cette protestation ne pouvait être admise ; il était évident que la liqueur de Montoni avait été seule empoisonnée ; il fallait bien que du moins le sommelier fût de connivence.

Cet homme, avec un autre, dont la physionomie trahissait la conviction du crime ou la crainte du châtiment, fut chargé de chaînes par ordre de Montoni, et traîné dans une tour qui, autrefois, avait servi de prison. Il eût traité de même tous ses hôtes, s’il n’eût redouté les conséquences d’une conduite si hardie : il se contenta de jurer que pas un seul ne sortirait avant que cette étrange affaire fût éclaircie. Il ordonna durement à sa femme de se retirer dans son appartement, et souffrit qu’Émilie la suivît.

Une demi-heure après, il parut dans son cabinet ; Émilie frémit en voyant son maintien sombre, ses yeux ardents, ses lèvres tremblantes ; elle l’entendit annoncer à sa tante toutes les horreurs de la vengeance.

Il ne vous servira de rien, lui dit-il, de vous en tenir à la dénégation ; j’ai la preuve de votre crime : vous n’avez d’espoir de pardon que dans un aveu sans détour : votre complice a tout avoué.

Émilie, prête à succomber, fut ranimée par l’étonnement que lui causa cette accusation atroce. L’agitation de madame Montoni ne lui permettait pas de parler ; sa figure passait d’une pâleur livide à un rouge enflammé.

— Épargnez-moi les discours, dit Montoni qui la voyait prête à parler ; votre contenance toute seule vous trahit : vous allez être conduite à la tour de l’orient.

— Cette accusation, dit madame Montoni, qui pouvait à peine s’exprimer, est un prétexte pour votre cruauté ; je dédaigne d’y répondre.

— Signor, dit vivement Émilie, cette affreuse imputation est fausse, et j’ose en répondre sur ma vie. Oui, signor, ajouta-t-elle, en observant la vivacité de ses regards, ce n’est pas en ce moment que je dois rien ménager. J’ose le dire, on vous trompe, on vous trompe avec scélératesse ; on veut perdre ma tante.

— Si vous mettez quelque prix à la vie, taisez-vous.

Émilie, d’un air calme, leva les yeux au ciel, en disant : « Plus d’espérance ».

Il se retourna vers sa femme, qui, remise du premier mouvement, repoussait ses soupçons avec autant de véhémence que d’aigreur. La rage de Montoni s’accroissait ; Émilie frémissant des suites, se précipita entre eux ; elle embrassait ses genoux en silence ; elle le regardait avec l’expression la plus touchante ; Mais il ne fut touché ni de l’état de sa femme, ni des regards éloquents d’Émilie. Il ne la releva même pas ; il les menaçait toutes deux, quand il fut appelé par un homme qui lui voulait parler. Il ferma la porte ; Émilie entendit qu’il en prenait la clef. Elle et madame Montoni se trouvaient prisonnières ; elle sentit que ses projets devenaient de plus en plus terribles.

Madame Montoni regardait autour d’elle, et cherchent un moyen de s’échapper du château. Mais comment ? Elle savait trop à quel point l’édifice était fort, avec quelle vigilance on le gardait. Elle tremblait de commettre son sort au caprice d’un valet, dont il eût fallu mendier l’assistance.

Cependant le tumulte et la confusion ne cessaient point. Émilie écoutait le murmure, qui se prolongeait dans la galerie. Quelquefois elle croyait entendre le choc des épées. La provocation de Montoni, son impétuosité, sa violence, lui faisaient supposer que les armes seulement pouvaient terminer cet horrible débat. Madame Montoni avait épuisé tous les termes de l’indignation, Émilie toutes les expressions consolantes. Elles gardaient le silence, et goûtaient cette espèce de calme qui succède dans la nature au conflit des éléments.

Une terreur vague agitait Émilie. Les circonstances dont elle venait d’être témoin, la représentaient confusément à sa mémoire, et ses pensées se succédaient dans un désordre tumultueux.

Elle fut tirée de sa rêverie par une personne qui frappait, et elle reconnut la voix d’Annette.

— Ma chère dame, ouvrez-moi ; j’ai beaucoup de choses à vous raconter, disait tout bas la pauvre fille.

— La porte est fermée, reprit sa maîtresse.

— Oui, madame ; mais, de grâce, ouvrez-la.

— Le signor a la clef, dit madame Montoni.

— Ô vierge Marie ! s’écria Annette ; que deviendrons-nous ?

— Aidez-nous à sortir, dit sa maîtresse. Où est Ludovico ?

— Dans la salle en bas, avec les autres, madame. Il combat avec le plus fort.

— Il combat ! Et qui donc combat encore ? s’écria madame Montoni.

— Le signor, madame, et tous les signors, et bien d’autres.

— Y a-t-il quelqu’un de blessé, dit Émilie d’une voix tremblante ?

— Oui, mademoiselle. Il y en a qui sont à terre tout couvert de sang. Ô mon Dieu ! tâchez que je puisse entrer, madame ; les voilà qui viennent. Ils vont me tuer !

— Sauvez-vous, dit Émilie, sauvez-vous ; nous ne pouvons pas ouvrir la porte.

Annette répéta qu’ils venaient, et prit la fuite.

— Calmez-vous, madame, dit Émilie ; je vous en conjure, calmez-vous ; ils viennent peut-être nous délivrer. Le signor Montoni, peut-être, est… est… vaincu.

L’idée de sa mort la fit encore frissonner. Elle fut prête à s’évanouir.

— Ils viennent ! cria madame Montoni ; j’entends leurs pas.

Émilie leva ses yeux languissants vers la porte ; mais la terreur glaçait sa voix. La clef tourna dans la serrure. La porte s’ouvrit, et Montoni parut, suivi de trois de ses satellites. — Exécutez vos ordres, leur dit-il, montrant sa femme. – Elle fit un cri, et fut emportée à l’instant. Émilie, privée de ses sens, tomba sur un siège contre lequel elle se soutenait. En reprenant ses esprits, elle se vit seule. Elle regarda l’appartement avec des yeux égarés. Elle semblait interroger tout sur la destinée de sa tante ; ni son propre danger, ni l’idée de fuir de cette chambre, ne se présentèrent d’abord à elle.

Enfin elle se leva pour examiner, mais avec une faible espérance, si la porte était encore libre. Elle était ouverte. D’un pas timide elle avança dans la galerie. Elle s’arrêta bientôt, incertaine du chemin qu’elle prendrait. Son premier désir était d’obtenir quelques renseignements sur le sort de madame Montoni. Elle descendit à la salle où les domestiques se rassemblaient ordinairement. À mesure qu’elle avançait, elle entendait de loin des voix irritées : les visages qu’elle rencontrait, les figures qui se heurtaient dans ces nombreux passages, augmentaient encore son effroi. Enfin elle arriva dans la salle qu’elle cherchait, mais cette salle était totalement déserte. Ne pouvant plus se soutenir, Émilie s’y reposa. Elle pensa qu’elle chercherait inutilement madame Montoni dans le labyrinthe immense de ce château, qui semblait assiégé de brigands. Elle eût voulu retourner chez elle : elle craignait de rencontrer ces hommes effrayants.

Tout-à coup un murmure lointain interrompit ce morne silence ; il devint de plus en plus fort ; elle distingua des voix, et même des pas s’approchaient. Elle se leva pour sortir, mais on venait par l’unique chemin qu’elle pût suivre ; elle prit le parti d’attendre que ces gens fussent entrés dans la salle. On poussait quelques gémissements ; elle vit un homme que quatre autres portaient : les forces lui manquèrent à cet affreux spectacle. Les porteurs entrèrent dans la salle, trop occupés pour retenir, ou même pour remarquer Émilie. Elle voulut s’échapper, mais épuisée de faiblesse, elle se remit sur un des bancs. Elle ne pouvait porter ses regards, ni sur l’objet malheureux qu’on avait mis près d’elle, ni sur les hommes qui l’entouraient, et qui ne l’avaient pas aperçue.

Elle remonta chez elle aussi vite qu’elle le put, en prenant des détours obscurs et multipliés.

Elle s’assit auprès de la fenêtre ; elle écoutait attentivement et regardait sur le rempart, et tout néanmoins était désert et paisible.

Son intérêt pour madame Montoni devenait toujours plus puissant ; elle se rappelait que Montoni l’avait menacée fièrement d’être enfermée dans la tour de l’est ; il était possible qu’une telle punition eût satisfait la vengeance de son époux. Elle résolut, quand la nuit serait venue, de chercher un chemin vers la tour. Elle savait, à la vérité, qu’elle ne pourrait secourir efficacement sa tante ; mais ce serait toujours une consolation pour elle dans sa triste prison, que d’entendre la voix de sa nièce.

Les heures passèrent ainsi dans la solitude et le silence. Aucun message, aucun bruit : il lui sembla que Montoni l’avait totalement oubliée.

Le soleil cependant disparut derrière les montagnes ; ses rayons étincelants s’évanouirent sur les nuages ; un pourpre sombre et foncé brunit graduellement l’atmosphère, et déroba le paysage… Bientôt après les sentinelles se placèrent, et la veille de nuit commença.

L’obscurité de la chambre ramena l’effroi dans les sens d’Émilie. Penchée sur la fenêtre, mille images différentes assaillirent son esprit. Eh quoi ! se disait-elle, si quelqu’un de ces brigands, au milieu des ténèbres de la nuit, s’introduisait dans ma chambre ! Puis se rappelant l’habitant mystérieux de la chambre voisine, sa terreur eut un autre objet. Ce n’est pas un prisonnier, disait-elle, quoiqu’il reste caché dans cet appartement ; ce n’est pas Montoni qui ferme sa porte en le quittant, c’est l’inconnu qui lui-même a pris ce soin.

Au reste, elle réfléchit qu’il était peu probable que la personne, quelle qu’elle fût, eût intérêt à la troubler ; mais elle se rappela combien la chambre du voile, où s’était offert à ses yeux un si terrible spectacle, était voisine de son appartement ; elle soupçonnait même que la porte de l’escalier devait communiquer en ce lieu.

Le voile de la nuit était étendu ; Émilie quitta la fenêtre. Assise près de la cheminée, elle aperçut une mourante étincelle qui brillait, disparaissait, et se montrait encore ; à force de soins elle rapprocha quelques charbons, obtint une légère flamme, alluma la lampe, et sentit un bonheur dont sa situation peut seule faire concevoir l’idée. Son premier soin fut de contenir la porte de l’escalier ; elle y rangea tous les meubles qu’elle put déplacer.

Ce travail l’occupa jusqu’à minuit ; elle compta douze fois les frappements sourds de la grosse cloche du rempart. On n’entendait que le bruit et la marche du factionnaire qui relevait son camarade. Elle ouvrit la porte doucement, examina le corridor, écouta si personne ne bougeait ; le calme était absolu. À peine eut-elle quitté sa chambre qu’elle aperçut une faible lueur sur les murailles de la galerie ; sans rechercher d’où cela pouvait venir, elle recula bien vite et referma la porte. Personne ne la suivit ; elle conjectura que Montoni faisait à l’inconnu sa visite nocturne ordinaire. Elle résolut d’attendre jusqu’à ce qu’il fût retiré dans son appartement.

L’horloge sonna, Émilie entr’ouvrit la porte, et ne voyant personne, elle se glissa dans un passage qui conduisait à l’escalier du sud. Elle pensa que de ce point elle trouverait plus facilement la tour. Elle s’arrêtait souvent ; elle écoutait avec effroi les murmures du vent qui sifflait ; elle regardait de loin à travers l’obscurité des longs détours. Elle atteignit enfin l’escalier qu’elle cherchait. Deux passages s’offrirent à ses yeux : lequel choisir ? Celui qu’elle prit donnait dans une large galerie. Elle se hâta de la traverser. La solitude de ce lieu la glaçait ; elle tressaillait à l’écho de ses pas.

Soudain elle crut entendre une voix ; craignant également d’avancer ou de retourner, pendant quelques moments elle resta dans la même attitude, presque sans forces, osant à peine lever les yeux. Il lui sembla que la voix proférait des plaintes ; et cette idée fut confirmée par un long gémissement. Elle imagina que c’était peut-être madame Montoni, et s’avança jusqu’à la porte. Néanmoins avant que de parler, elle tremblait de se confier à quelque étranger indiscret qui la découvrirait à Montoni. La personne, quelle qu’elle fût, paraissait dans l’affliction ; mais elle pouvait n’être pas prisonnière.

Pendant qu’elle hésitait, la voix se fit entendre encore ; elle appela Ludovico. Émilie reconnut Annette, et dans sa joie s’approcha pour répondre.

— Ludovico ! criait Annette en sanglotant ; Ludovico !

— C’est moi, dit Émilie en essayant d’ouvrir la porte. Eh ! comment êtes-vous là ? qui vous a renfermée ?

— Ludovico ! disait Annette ; Ludovico !

— Ce n’est pas Ludovico ; c’est moi, c’est Émilie.

Annette cessa de sangloter, et ne dit plus rien.

— Si vous pouvez ouvrir la porte, j’entrerai, dit Émilie : vous n’avez rien à redouter.

— Ludovico ! ô Ludovico ! criait Annette.

Émilie perdit patience ; et craignant qu’on ne l’entendît, elle fut prête à quitter la porte ; mais elle considéra qu’Annette pourrait avoir su quelque chose touchant madame Montoni, que du moins elle pourrait indiquer le chemin de la tour. Elle en obtint à la fin une réponse, mais peu satisfaisante. Annette ne savait rien sur madame Montoni, et conjurait uniquement Émilie de lui dire ce qu’était devenu Ludovico, Émilie l’ignorait, et demandait toujours comment Annette se trouvait enfermée.

— C’est Ludovico, lui dit la pauvre fille, qui m’a mise ici. Après m’être sauvée du cabinet de madame, je courais sans savoir où. Dans cette galerie j’ai rencontré Ludovico. Il m’a confinée dans cette chambre, dont il a pris la clef, et tout cela, dit-il, pour qu’il ne m’arrivât pas de mal. Mais il était lui-même dans une telle frayeur, qu’à peine il m’a dit six paroles. Il m’a promis qu’il reviendrait, et qu’il me mettrait dehors lorsque tout serait calmé. Il a la clef. Il est si tard. Je ne l’ai pas vu, et je n’en ai pas entendu parler. Ils l’auront tué.

Émilie tout à coup se rappela cette personne blessée qu’elle avait vu apporter dans la salle. Elle ne douta pas que ce ne fût Ludovico ; mais elle n’en dit rien. Impatiente d’apprendre quelque chose sur sa tante, elle demanda le chemin de la tour.

— Oh ! n’y allez pas, mademoiselle ; pour l’amour de Dieu, ne me laissez pas là toute seule.

— Mais, Annette, reprit Émilie, vous ne pensez pas que je passerais la nuit dans cette galerie. Dites-moi le chemin de la tour. Demain matin je m’occuperai de votre délivrance.

— Vierge Marie ! dit Annette, resterai-je ici toute la nuit ? Je perdrai la tête de frayeur. Je mourrai de faim : je n’ai rien mangé depuis le dîné.

Émilie put à peine s’empêcher de sourire de tous les genres de chagrins d’Annette. Enfin elle en obtint une sorte de direction vers la tour de l’est. Après plusieurs recherches et beaucoup d’embarras, elle atteignit les escaliers de la tour, et s’arrêta au pied pour fortifier tout son courage par le sentiment de son devoir. Pendant qu’elle examinait ce lieu d’effroi, elle aperçut une porte à l’opposé de l’escalier. Incertaine si cette porte la conduirait jusqu’à madame Montoni, elle essaya d’en tirer les verrous. Un air plus frais vint frapper son visage. Cette porte donnait sur le rempart de l’est, et le vent, quand elle ouvrit, éteignit presque sa lumière. Elle tourna ses regards sur la terrasse obscure, et distingua difficilement les murailles et quelques tours. Les nuages agités par les vents semblaient se mêler aux étoiles, et redoubler les ombres de la nuit. Elle referma promptement la porte, prit sa lampe et monta.

L’image de sa tante poignardée peut-être de la main de Montoni vint épouvanter son esprit. Elle trembla, retint ses soupirs, et se repentit d’avoir osé venir en ce lieu. Son devoir triomphant de sa terreur, elle continua d’avancer. Tout était calme. À la fin, une trace de sang, sur l’escalier, frappa ses yeux ; elle s’aperçut au même instant que la muraille et toutes les marches en étaient teintes. Elle s’arrêta, fit un effort pour se soutenir, et sa tremblante main laissa presque échapper la lampe. Elle n’entendait rien ; aucun être vivant ne semblait habiter cette tour. Mille fois elle eût désiré n’être pas sortie de sa chambre ; elle craignait d’en savoir davantage ; elle craignait de trouver quelque spectacle horrible ; et néanmoins, si près du terme, elle ne pouvait se résoudre à perdre ses efforts. Elle reprit courage, et parvenue jusqu’au milieu de la tour, elle vit une autre porte, et l’ouvrit. Les faibles rayons de sa lampe ne lui montrèrent que des murailles humides et nues. En examinant cette chambre, dans l’effroyable attente d’y découvrir les restes de l’infortunée madame Montoni, elle aperçut à terre quelque chose dans un coin obscur. Frappée subitement d’une conviction horrible, elle devint un instant immobile et presque insensible. Animée d’une sorte de désespoir, elle s’avança près de l’objet qui causait sa terreur ; c’était quelques vêtements. Elle reconnut un vieil uniforme de soldat, sous lequel étaient entassées des armes. Elle n’osait presque pas s’en fier à ses regards ; elle considéra quelque temps le sujet de sa vive alarme, et sortit de sa chambre. Elle allait descendre de la tour sans pousser plus loin sa recherche. En se retournant dans ce dessein, elle aperçut sur les degrés du second étage une nouvelle trace de sang ; elle remonta. À mesure qu’elle avançait, le sang devenait plus visible.

Il la conduisit à une porte qui terminait l’escalier. Émilie ne pouvait plus marcher. Si près de la dernière certitude, elle redoutait de l’acquérir ; elle le redoutait plus que jamais, et n’avait de force, ni pour parler, ni pour tenter d’ouvrir.

Elle mit enfin sa main sur la serrure, elle la trouva fermée. Elle appela madame Montoni, et un silence glacé succéda seul à sa voix.

Elle est morte, s’écria-t-elle ; elle est tuée ; son sang rougit les degrés.

Émilie perdit toute sa force, posa sa lampe, et s’assit sur une marche.

— Lorsque les idées lui revinrent, elle appela encore. Après d’inutiles efforts pour ouvrir, elle descendit de la tour, et revint à son appartement à pas précipités.

En rentrant dans son corridor, elle aperçut Montoni. Émilie, plus que jamais effrayée, se rejeta dans un détour pour l’éviter. Elle l’entendit fermer une porte, et la même qu’elle avait remarquée. Elle écouta ses pas qui s’éloignaient ; et quand l’extrême distance ne lui permit plus de les distinguer, elle se glissa chez elle, et se mit dans son lit en conservant sa lampe.

Les teintes grises du matin avaient depuis longtemps éclairci l’horizon, et les yeux d’Émilie n’avaient pu céder au sommeil ; mais à la fin, la nature épuisée donna quelques moments de relâche à ses peines.

CHAPITRE VI.

Émilie resta dans sa chambre pendant une partie de la matinée, sans recevoir aucun ordre de Montoni, et sans voir personne que les hommes armés qui passaient le long de la terrasse. Son inquiétude pour sa tante l’emporta à la fin sur l’horreur de parler à ce barbare. Elle se décida à l’aller trouver, pour obtenir la permission de voir madame Montoni.

Il devenait trop certain, par l’absence prolongée d’Annette, qu’il était arrivé quelque accident à Ludovico, et qu’elle était encore en prison. Émilie résolut donc de visiter la chambre où la pauvre Annette s’était fait entendre, et si cette fille y gémissait encore, d’informer Montoni de sa triste situation.

Elle sortit, et gagna la galerie du sud. Il était midi.

Les lamentations d’Annette s’entendaient à l’extrémité de la galerie : elle déplorait son sort et celui de Ludovico. Elle dit à Émilie qu’elle mourrait de faim si elle n’était libre à l’instant. Émilie répondit qu’elle allait demander sa liberté à Montoni ; mais la peur de la faim céda pour le moment à la peur du signor ; et quand Émilie la laissa, elle la priait avec instance de ne pas découvrir l’asile où elle s’était cachée.

Émilie s’approcha de la grande salle ; et le bruit qu’elle entendit, les gens qu’elle rencontra, renouvelèrent toutes ses alarmes. Ces derniers néanmoins paraissaient pacifiques. Ils la regardaient avec avidité, lui parlaient même quelquefois. En traversant la salle pour se rendre au salon de cèdre, où Montoni se tenait ordinairement, elle vit sur le pavé des débris d’épée, des lambeaux teints de sang ; elle s’attendait presque à trouver un corps mort ; mais elle n’eut pas cet affreux spectacle. En avançant, elle distingua des voix. La crainte de paraître devant tant d’étrangers, la crainte surtout d’irriter Montoni par une visite imprévue, ébranlèrent presque sa résolution. Elle cherchait des yeux, sous les longues arcades, un domestique pour l’annoncer ; il n’en paraissait point. Les accents qu’elle entendait n’étaient point ceux de la colère. Elle reconnut les voix de quelques convives de la veille. Elle allait frapper quand Montoni parut lui-même. Émilie trembla, devint muette ; et Montoni, dans une extrême surprise, peignit sur sa physionomie tous les mouvements qui l’agitaient. Émilie oublia ce qu’elle avait à dire ; elle ne s’informa pas de sa tante ; elle ne demanda rien pour Annette, et resta pétrifiée.

Montoni lui demanda d’un ton sévère ce qu’elle avait entendu de l’entretien. Elle l’assura qu’elle n’était point venue dans l’intention d’écouter ses secrets, mais d’implorer sa clémence, et pour sa tante, et pour Annette. Montoni parut en douter. Il la regarda fixement avec des yeux perçants ; et l’inquiétude qu’il ressentait ne pouvait venir d’un intérêt frivole. Émilie finit par le conjurer de lui permettre de visiter sa tante. Il répondit par un sourire plein d’amertume, qui confirma ses craintes pour sa tante, et qui ne lui laissa pas le courage de renouveler ses sollicitations.

Pour Annette, dit-il, allez trouver Carlo, il la délivrera. L’insensé qui l’a enfermée n’est plus. Émilie frémit. Mais ma tante, signor, lui dit-elle ; ah ! parlez-moi de ma tante.

On en a soin, reprit Montoni : je n’ai pas le temps de répondre à vos oiseuses questions.

Il voulait s’éloigner ; Émilie le conjura de lui apprendre où était madame Montoni. Il s’arrêta… Tout-à-coup la trompette sonna. Au même instant elle entendit des chevaux et des voix confuses. Au son de la trompette, Montoni avait traversé le vestibule. Émilie ne savait pas si elle le suivrait. Elle aperçut, au-delà des longues arcades qui s’ouvraient sur la cour, un parti de cavaliers ; elle crut voir, autant que la distance et son trouble le lui permettaient, que c’étaient les mêmes dont quelques jours avant elle avait vu le départ. Elle n’eut pas le temps de prolonger son examen. Ceux qui se trouvaient dans le salon étaient accourus dans la salle, et de toutes les parties du château, les autres hommes s’y rendirent. Émilie se pressa de se réfugier dans son appartement ; elle y fut poursuivie par des images horribles. La manière, les expressions de Montoni, quand il avait parlé de sa femme, confirmaient ses plus noirs soupçons. Elle était absorbée dans ces sombres pensées lorsqu’elle aperçut le vieux Carlo.

Chère dame, lui dit-il, je n’ai pas encore pu m’occuper de vous. Je vous apporte du fruit et du vin ; vous devez en avoir besoin.

Je vous remercie, Carlo, dit Émilie. Est-ce le signor qui vous a fait souvenir de moi ?

Non, signora, reprit Carlo ; son Excellence a trop d’affaires pour cela.

Émilie renouvela ses questions sur le destin de madame Montoni ; mais Carlo, pendant qu’on l’enlevait, était à l’autre extrémité du château, et depuis ce moment il n’en avait rien appris.

Pendant qu’il lui parlait, Émilie le regardait fixement, et ne pouvait démêler si c’était de sa part ignorance ou dissimulation, ou crainte d’offenser son maître. Il répondit très laconiquement à ses questions sur les débats de la veille ; mais il lui dit que les disputes étaient pacifiées, et que le signor croyait s’être trompé en soupçonnant ses hôtes. Le combat n’a pas eu d’autre cause, ajouta Carlo. Mais je me flatte de ne jamais voir un tel spectacle dans ce château, quoiqu’on y prépare d’étranges choses. Elle le pria de s’expliquer. Ah ! signora, dit-il, il ne me convient pas de trahir aucun secret, ni d’exprimer toute ma pensée. Le temps dévoilera tout.

Elle le pria de délivrer Annette, lui désigna la chambre où cette pauvre fille était emprisonnée ; Carlo lui promit de la satisfaire. Comme il partait, elle lui demanda quelles étaient les personnes nouvellement arrivées ; sa conjecture se vérifia, c’était Verezzi avec sa troupe.

Ce court entretien éclaircit un peu les idées sombres d’Émilie : c’était une consolation pour elle, que d’entendre dans ce château l’accent de la pitié.

Une heure se passa sans qu’Annette parût : enfin elle vint en sanglotant, et s’écriant, Ludovico ! Ludovico !

— Ma pauvre Annette, asseyez-vous bien vite, dit Émilie.

— Qui l’aurait prévu, mademoiselle ! ô misérable jour ! ô jour affreux ! Elle continua de gémir et de se lamenter : la mort, lui dit Émilie, la mort nous enlève souvent nos amis les plus chers. Soumettons-nous aux volontés du ciel : nos pleurs, hélas ! ne raniment point leur cendre.

Annette ôta son mouchoir de dessus ses yeux.

— Vous rencontrerez Ludovico dans un meilleur monde, je l’espère, dit Émilie.

— Oui, mademoiselle, dit Annette ; mais j’espère bien le rencontrer encore dans celui-ci, quoiqu’il en soit bien blessé !

— Blessé ! s’écria Émilie. Il vit donc ?

— Oui, mademoiselle ; mais sa blessure est terrible : il ne pouvait venir me délivrer. On le croyait mort d’abord, et lui-même ne se trouvait pas bien jusqu’à ce moment.

— Ma chère Annette, je me réjouis de savoir qu’il existe.

La douleur d’Annette étant un peu calmée, Émilie l’envoya faire des recherches sur sa maîtresse ; elle n’en put recevoir aucune lumière. Les uns ignoraient son sort, et les autres probablement avaient ordre de le cacher.

Émilie resta dans une grande affliction, dans une grande inquiétude : elle ne fut d’ailleurs dérangée par aucun message de Montoni.

Les deux jours suivants s’écoulèrent sans aucun incident remarquable, et sans qu’elle pût se procurer le moindre éclaircissement sur madame Montoni. Le soir du deuxième jour, Émilie se mit au lit après le départ d’Annette ; mais son esprit fut assailli des images les plus effrayantes, et telles, qu’une si longue incertitude pouvait bien les lui suggérer. Incapable de s’oublier, incapable de vaincre les fantômes qui l’obsédaient, elle se leva de son lit, et ouvrit sa fenêtre pour respirer un air plus frais.

La nuit était obscure et silencieuse, les étoiles seules aidaient à distinguer les plus hautes montagnes, les tours occidentales, et les remparts au-dessous, où se promenait une seule sentinelle. Quelle image de repos présentait cet aspect ! Les passions terribles et féroces, qui si souvent agitaient les habitants de ce château, semblaient alors anéanties dans le sommeil. Le cœur d’Émilie n’en jouissait pas ; mais ses douleurs, quoique profondes, retenaient quelque chose de la douceur de son esprit. Son affliction était silencieuse ; elle pleurait et endurait. Ce n’était pas l’impétueuse énergie de la passion, qui, à l’aide d’une imagination ardente, franchit par la pensée tous les obstacles, et vit dans le monde qu’elle se crée.

L’air la rafraîchit ; elle resta à sa fenêtre ; elle considérait tant d’astres éclatants, étincelant sur l’azur des cieux, et roulant sans se confondre dans l’espace. Elle se rappela combien de fois, avec son père chéri, elle avait observé leur marche et remarqué leur cours. Ces réflexions la conduisirent à d’autres, et réveillèrent presqu’également et sa douleur et sa surprise.

Elles lui retracèrent l’étrange tableau des tristes événements qui avaient succédé aux premières douceurs de sa vie. Émilie, si doucement élevée, si tendrement aimée ; Émilie qui avait connu et la bonté et le bonheur ! ses dernières secousses, sa situation présente dans une terre étrangère, dans un château isolé ! environnée de tous les vices, exposée à toutes les violences, elle croyait faire le rêve d’une imagination malade, et ne pouvait se persuader que tant de maux fussent des réalités. Elle pleurait à la seule pensée de ce que ses parents eussent souffert, s’ils avaient pu prévoir les infortunes qui l’attendaient.

Elle, leva les yeux vers le ciel, et observa la même planète qu’elle avait remarquée en Languedoc la nuit qui précéda la mort de son père. Elle se trouvait au-dessus des tours orientales du château. Émilie se rappela l’entretien relatif à l’état des âmes ; elle se rappela aussi la musique qu’elle avait entendue, et dont sa tendresse, en dépit de sa raison, avait admis le sens superstitieux. Ces souvenirs redoublèrent ses larmes ; elle céda à sa rêverie. Tout-à-coup les sons d’une musique douce parurent traverser les airs. Une crainte superstitieuse s’empara d’elle ; elle écouta quelques moments dans une attente pénible, et s’efforça de recueillir ses pensées et de recourir à sa raison. Mais la raison humaine n’a pas plus d’empire sur les fantômes de l’imagination, que les sens n’ont de moyens pour juger la forme de ces corps lumineux qui brillent et s’éteignent tout-à-coup pendant l’obscurité des nuits.

La surprise d’Émilie à ces accords si doux et si délicieux, était pour le moins excusable. Il y avait longtemps, bien longtemps qu’elle n’avait entendu la moindre mélodie. Les sons aigus du fifre et de la trompette étaient la seule musique que l’on connut dans Udolphe.

Quand ses esprits furent un peu remis, elle essaya de s’assurer de quel côté venaient les sons. Elle crut reconnaître qu’ils partaient d’en bas ; mais elle ne put distinguer s’ils venaient de dessus la terrasse ou de quelque chambre du château. La crainte et la surprise cédèrent bientôt au charme d’une harmonie que le silence de la nuit rendait plus touchante. Bientôt elle sembla s’éloigner, s’affaiblir successivement, et enfin cessa tout-à-fait.

Émilie continuait d’écouter, plongée dans ce doux repos où une musique suave laisse l’esprit. Les sons ne revinrent plus. Ses pensées errèrent longtemps sur une circonstance si étrange ; il était singulier d’entendre à minuit de la musique, lorsque tout le monde devait, depuis plusieurs heures, être endormi, et dans un château où, depuis tant d’années, on n’avait rien entendu qui ressemblât à de l’harmonie. De longues souffrances avaient rendu son esprit sensible à la terreur, et susceptible de superstition. Il lui sembla que son père avait pu lui parler par ces accords, pour lui inspirer de la consolation et de la confiance sur le sujet dont alors elle était occupée. La raison lui dit néanmoins que cette conjecture était ridicule, et elle ne s’y attacha pas ; mais par une inconséquence naturelle à une imagination vive, elle se livra à de plus bizarres idées ; elle se rappela l’événement singulier qui avait donné le château à son possesseur actuel ; elle considéra la manière mystérieuse dont l’ancienne propriétaire avait disparu ; jamais on n’avait rien su d’elle ; et son esprit fut frappé d’une sorte de crainte. Il n’y avait nulle liaison apparente entre cet événement et la musique qu’elle venait d’entendre, et pourtant elle crut que ces deux choses se tenaient par quelque lien secret. À cette idée une sueur froide la saisit : elle porta des yeux égarés sur l’obscurité de sa chambre, et le silence morne qui y régnait ne fit qu’affecter de plus en plus son imagination.

À la fin elle quitta la fenêtre ; mais ses jambes lui manquèrent en approchant de son lit. Elle s’arrêta, et regarda autour d’elle. Sa lampe, seule lumière qui éclairât ce vaste appartement, était prête à s’éteindre ; elle frémit de l’obscurité où elle allait se trouver. Honteuse bientôt de sa faiblesse, elle se remit au lit, et ne put y trouver le sommeil. Elle rêva sur le nouvel incident qui venait de se présenter, et résolut d’attendre la nuit suivante à la même heure, pour épier le retour de la musique. Si ces accords sont humains, disait-elle, probablement ils se feront encore entendre.

CHAPITRE VII.

Annette vint le matin tout hors d’haleine à l’appartement d’Émilie. — Ô mademoiselle, dit-elle à mots entrecoupés, que de nouvelles j’ai à vous dire ! J’ai découvert qui est le prisonnier, mais il n’était pas prisonnier ; c’est celui qui était enfermé dans cette chambre, et dont je vous ai parlé. Je l’avais pris pour un revenant !

— Qui était ce prisonnier ? demanda Émilie, qui songeait en elle-même à l’événement de la nuit dernière.

— Vous vous trompez, mademoiselle, dit Annette, il n’était pas prisonnier, pas du tout.

— Qui est-il enfin ?

— Sainte Vierge ! reprit Annette, combien j’ai été étonnée. Je l’ai rencontré tout-à-l’heure sur le rempart ici dessous ; je n’ai jamais été si surprise de ma vie ! Ah ! mademoiselle, ce lieu-ci est un lieu bien étrange ! quand j’y vivrais cent ans, je n’y finirais jamais de m’étonner. Mais, comme je vous le disais, je l’ai rencontré sur le rempart, et certes je ne pensais à personne moins qu’à lui.

— Ce verbiage est insupportable, dit Émilie ; de grâce, Annette, n’abusez pas ainsi de ma patience.

— Oui, mademoiselle, devinez, devinez qui c’était ; c’est une personne que vous connaissez bien.

— Je ne sais pas deviner, dit Émilie avec impatience.

— Eh bien ! mademoiselle, je vous mettrai sur la voie. Un grand homme, une face allongée, qui marche posément, qui porte un grand plumet sur son chapeau, qui baisse les yeux pendant qu’on lui parle, et regarde les gens par-dessous des sourcils si noirs et si épais. Vous l’avez vu mille fois à Venise, mademoiselle ; il était intime ami de monsieur. Et maintenant, quand j’y pense ! de quoi avait-il peur dans ce vieux château sauvage, pour s’y enfermer comme il faisait ? Mais il prend le large à présent : je l’ai trouvé tout-à-l’heure sur le rempart. Je tremblais en le voyant, il m’a toujours fait de la frayeur ; mais je n’aurais pas voulu qu’il le remarquât. J’ai donc été vers lui, je lui ai fait la révérence. Soyez le bienvenu au château, signor Orsino, lui ai-je dit !

— Ah ! c’était donc Orsino ? dit Émilie.

— Oui, mademoiselle, le signor Orsino lui-même, celui qui a fait tuer ce seigneur vénitien, et qui depuis ce temps, à ce que l’on dit, ne cesse d’errer de tous côtés.

— Bon dieu ! s’écria Émilie, se remettant à peine, et il est venu à Udolphe ! Il fait bien de se tenir caché.

— Oui, mademoiselle ; mais s’il ne veut que cela, ce château isolé le cachera bien assez, sans qu’il s’enferme avec tant de soin. Qui songerait donc à le découvrir ici ? je suis bien sûre que je ne penserais jamais à y trouver une âme vivante !

— Cela peut être vrai, dit Émilie ; et dans ce moment elle eût sans doute conclu que la musique nocturne venait d’Orsino si elle n’eût été certaine qu’il n’avait ni goût ni talent pour cet art. Elle n’aurait pas voulu grossir le catalogue des étonnements d’Annette, en lui parlant de ce qui causait le sien ; mais elle demanda si quelqu’un dans le château savait jouer de quelque instrument.

— Oh ! oui, mademoiselle, Benedetto joue du tambour à s’attirer l’admiration ; il y a Lancelot pour la trompette ; et quant à cela, Ludovico lui-même sait jouer de la trompette. Mais à présent il est malade. Je me souviens qu’une fois…

Émilie l’interrompit. — N’avez-vous entendu aucune musique depuis votre arrivée ici, nommément la nuit dernière ?

— Quoi ! mademoiselle, en auriez-vous entendu cette nuit ?

Émilie éluda la question, en répétant la sienne.

Qui ! moi ! Non, mademoiselle, reprit Annette ; je n’ai jamais entendu de musique ici, excepté, veux-je dire, celle des tambours et des trompettes. Et quant à cette nuit, je n’ai fait que songer que je voyais revenir ma défunte maîtresse.

— Votre défunte maîtresse, dit Émilie d’une voix tremblante, vous en savez donc davantage. Dites-moi, dites-moi tout, Annette, je vous en prie ; dites-moi tout à la fois ce qu’il y a de plus affreux.

— Mais, mademoiselle, vous le savez déjà.

— Je ne sais rien, dit Émilie.

— Vous le savez, mademoiselle ; vous savez bien que personne ne sait ce qu’elle est devenue : il est donc clair qu’elle a pris le même chemin que l’ancienne dame du château. Personne n’a jamais entendu parler de celle-là.

— Émilie appuya sa tête sur sa main, et garda quelque temps le silence. Elle dit ensuite à Annette qu’elle désirait d’être seule, et Annette sortit aussitôt.

La remarque d’Annette avait ranimé les terribles soupçons d’Émilie sur le destin de madame Montoni ; elle résolut de faire un second effort pour obtenir sur ce sujet une certitude, et de s’adresser encore une fois à Montoni.

Quand Annette revint, au bout de quelques heures, elle dit à Émilie que le portier du château désirait de lui parler, et qu’il avait quelque chose d’important à lui révéler. Ses esprits, depuis quelque temps avaient éprouvé tant de secousses, que la plus légère circonstance suffisait pour les agiter. Ce message d’abord la surprit ; il lui fit ensuite redouter quelque danger, quelque piège. Elle avait remarqué souvent l’air et le maintien farouches de cet homme. Elle hésita si elle consentirait, imaginant même que cette proposition n’était qu’un prétexte pour la précipiter dans quelque nouveau malheur : une courte réflexion lui en fit voir l’improbabilité, et elle rougit de sa faiblesse.

— Je lui parlerai, Annette, répondit-elle ; faites-le monter dans le corridor.

Annette partit, et revint bientôt après.

— Bernardin, mademoiselle, lui dit-elle, n’ose pas venir dans le corridor ; il craint d’être aperçu. Il serait trop loin de son poste : il n’ose même pas le quitter, en ce moment. Mais si vous voulez venir le trouver au portail par quelques petits passages qu’il m’a montrés, sans traverser les cours, il vous dira des choses qui vous surprendront bien ; mais n’allez pas à travers des cours, de crainte que monsieur ne vous voie.

Émilie n’approuvant ni ces petits passages, ni tout le reste, refusa positivement de sortir. — Dites-lui, reprit-elle, que, s’il a quelque confidence à me faire, je l’écouterai dans le corridor quand il aura le temps de s’y rendre.

Annette reporta la réponse, et fut longtemps sans revenir. À son retour, elle dit à Émilie, je n’ai rien gagné, mademoiselle ; Bernardin a passé tout le temps à réfléchir sur ce qu’on pouvait faire. Il est bien impossible qu’il quitte son poste maintenant ; mais si ce soir, quand il fera nuit, vous voulez vous trouver sur le rempart d’orient, il pourra peut-être se dérober une minute et vous dire son secret.

Émilie, surprise autant qu’alarmée du mystère qu’exigeait cet homme, hésitait encore à l’aller trouver ; mais calculant que peut-être il l’avertirait de quelque malheur qui la menaçait, elle résolut de le voir.

Après le soleil couché, dit-elle, je me trouverai au bout du rempart d’orient ; mais alors, ajouta-t-elle, la garde sera placée : que fera Bernardin pour n’être pas remarqué ?

— C’est justement ce que je lui ai dit, mademoiselle, et il m’a répondu qu’il avait la clef de la porte qui communique du rempart avec la cour, et qu’il entrerait par-là ; quant aux sentinelles, on n’en met point au bout de la terrasse, parce que les grands murs et la tour de l’orient suffisent de ce côté pour garder le château, et s’il fait bien obscur, on ne pourra le voir de l’autre extrémité.

— À la bonne heure, dit Émilie, j’entendrai ce qu’il veut me dire, et je vous prie de m’accompagner ce soir sur la terrasse.

— Il voudrait qu’il fît un peu noir, reprit Annette, à cause des sentinelles.

— Émilie réfléchit encore, et dit qu’elle serait au rempart une heure après le soleil couché. Dites à Bernardin, ajouta-t-elle, d’être ponctuel à l’heure, je pourrais bien aussi être remarquée par M. Montoni. Où est-il, je voudrais lui parler.

— Il est dans la chambre de cèdre, qui tient conseil avec les deux autres. Il va leur donner un festin pour réparer, je pense, l’aventure du dernier : tout le monde dans la cuisine est singulièrement occupé.

— Émilie s’informa si Montoni attendait de nouveaux hôtes ? Annette ne le croyait pas : Pauvre Ludovico ! dit-elle, il serait aussi gai que personne, s’il était rétabli. Mais il peut bien se guérir, le comte Morano était plus blessé que lui, et pourtant le voilà sur pied, et il est retourné à Venise.

— Il l’est, dit Émilie : comment avez-vous su cela ?

— Je l’ai appris hier au soir, mademoiselle : j’avais oublié de vous le dire.

Émilie fit d’autres questions : elle pria Annette d’épier l’instant où Montoni se trouverait seul, et de l’en avertir. Annette alla rendre réponse à Bernardin, qui l’attendait.

Montoni cependant, fut si occupé tout le jour, qu’Émilie n’eut pas l’occasion de calmer ses horribles doutes sur la destinée de sa tante. Annette s’occupait à veiller sur tous ses mouvements, et à soigner Ludovico ; à l’aide de Catherine, elle ne le laissa manquer de rien, et par conséquent Émilie se trouva seule. Ses pensées se dirigeaient toutes sur le message du portier : elle se perdait en conjectures sur les motifs de cette démarche ; elle imaginait quelquefois qu’il s’agissait de madame Montoni ; d’autres fois, elle croyait qu’il voulait la prévenir d’un danger personnel. Le mystère et la précaution de Bernardin la faisaient pencher à cette dernière opinion.

À mesure que le moment approchait, son impatience devenait plus vive. Le soleil disparut enfin : elle entendit les sentinelles se ranger chacune à leur poste ; elle attendit Annette qui devait l’accompagner ; et dès qu’elle fut venue, elles descendirent ensemble. Émilie témoigna quelque crainte de trouver Montoni, ou quelques-uns de ses compagnons. N’ayez point d’inquiétude là-dessus, lui dit Annette ; ils sont tous encore à tenir table, et Bernardin ne l’ignore pas.

Elles se trouvèrent à la première terrasse, et la sentinelle demanda qui passait. Émilie répondit, et descendit au rempart oriental ; on les y arrêta encore, et après une seconde réponse, on les laissa continuer. Émilie n’aimait point à s’exposer si tard à la discrétion de pareils hommes ; impatiente de se retirer, elle avança fort vite pour trouver Bernardin ; il n’était pas encore venu : elle s’appuya toute pensive sur le parapet du rempart, et attendit qu’il y parût. Les bois, la vallée, tout était enseveli dans l’obscurité ; un vent léger agitant les sommités des branches, troublait seul le silence de la nuit ; quelques voix se faisaient entendre de temps en temps dans l’intérieur du grand château.

— Quelles voix entendons-nous, dit Émilie tremblante ?

— Celles de monsieur et de ses hôtes, qui se divertissent, lui dit Annette.

— Oh ! bon dieu, pensait Émilie, le cœur d’un homme peut-il être si gai, quand il fait le malheur de son semblable ! Mais ma tante, après tout, sent-elle encore le poids des misères humaines ? Oh ! jamais, quelles que deviennent mes souffrances, jamais, jamais mon cœur ne s’endurcira pour celles des autres !

Elle regarda avec un sentiment d’horreur la tour d’orient, près de laquelle elle se trouvait ; elle aperçut une lueur à travers les grillages de la chambre du bas ; mais ceux du haut étaient obscurs : elle vit une personne qui traversait cette chambre basse avec une lampe ; cette circonstance ne ranima point son espoir au sujet de madame Montoni ; elle l’avait cherchée dans ce même appartement, et n’y avait trouvé que des habits de soldats. Émilie, néanmoins, se décida à tenter d’ouvrir la tour par-dehors, sitôt que Bernardin ne serait plus avec elle.

Les moments s’écoulaient, et Bernardin ne paraissait pas : Émilie devenant inquiète, hésita si elle attendrait plus longtemps ; elle aurait envoyé Annette le chercher au portail, si elle n’eût craint de rester seule. La nuit alors était tout à fait close : une faible ligne rougeâtre indiquait seule à l’occident, que le jour venait de disparaître ; cependant, le vif intérêt qu’elle prenait au secret que Bernardin avait à lui dire, surmonta toute espèce de crainte, et suffit pour la retenir.

Tandis qu’avec Annette elle raisonnait sur le retard de cet homme, elles entendirent une clef tourner dans la serrure ; elles virent bientôt un homme qui s’avançait vers elles, c’était Bernardin. Émilie se hâta de lui demander ce qu’il avait à lui dire, et le pria de ne pas perdre de temps : cet air du soir me glace, lui dit-elle.

Renvoyez votre suivante, mademoiselle, lui dit cet homme. Le ton de voix sépulcrale avec laquelle il lui parlait la fit frémir : ce que j’ai à dire n’est que pour vous.

Émilie hésita un peu ; mais enfin elle pria Annette de s’éloigner de quelques pas. Maintenant, mon ami, qu’avez-vous à me dire ?

Il se tut un moment comme s’il eut réfléchi ; puis il lui dit :

— Je perdrais certainement ma place, si cela venait aux oreilles de monsieur. Promettez-moi, mademoiselle, que rien au monde ne vous arrachera une syllabe sur ce que j’ai à vous communiquer. On s’est fié à moi en ceci ; et si l’on venait à savoir que j’eusse trahi cette confiance, ma vie peut-être en répondrait. Mais, mademoiselle, j’ai pris de l’intérêt pour vous, et j’ai résolu de tout vous dire. Il se tut.

Émilie le remercia, l’assura de sa discrétion, et le pria de se hâter.

— Annette nous a dit dans la salle combien vous étiez en peine au sujet de madame Montoni, et combien vous désiriez d’être instruite de son sort.

— Cela est vrai, dit Émilie. Si vous le savez, dites-moi ce qu’il y a d’affreux : n’hésitez point. Elle s’appuya d’un bras tremblant sur la muraille.

— Je puis vous le dire, dit Bernardin ; puis il se tut.

Émilie n’avait pas la force de lui renouveler ses prières.

Je puis vous le dire, reprit Bernardin ; mais…

— Mais, quoi ! s’écria Émilie en recueillant son courage…

— Me voilà, mademoiselle, dit Annette, qui, frappée de cette exclamation, revint tout de suite joindre Émilie.

— Retirez-vous, dit sèchement Bernardin, on n’a pas besoin de vous. Émilie ne dit rien ; et Annette obéit.

— Je puis vous le dire, reprit le portier, mais je ne sais pas comment ; vous êtes si affligée !

— Je suis toute préparée, mon ami, lui dit Émilie d’une voix ferme et imposante ; je soutiendrai mieux une certitude que ce doute cruel.

— Eh bien ! mademoiselle, s’il est ainsi, vous allez tout apprendre. Vous savez que monsieur et sa femme s’accordaient mal entre eux : il n’est pas de ma compétence d’en connaître le motif, mais je crois bien que vous savez les résultats.

— C’est bon, dit Émilie. Après ?

— Monsieur, à ce qu’il semble, avait eu dernièrement un grand courroux contre elle ; je vis tout, j’entendis tout, et beaucoup plus qu’on ne pensait ; mais ce n’était pas mon affaire, je ne disais rien. Il y a peu de jours, monsieur m’envoya chercher : Bernardin, me dit-il, vous êtes un honnête homme ; je pense que je puis me fier à vous. J’assurai bien Son Excellence qu’il le pouvait. Alors, dit-il autant que je puis me rappeler ses termes, j’ai une affaire sur les bras, et vous pouvez me servir. Il me dit ce que j’avais à faire. Mais quant à cela, je n’en dirai rien : ça ne regardait que madame.

— Ô ciel ! qu’avez-vous fait ? dit Émilie.

Bernardin hésita, et se tut.

— Quelle furie pouvait le porter, et vous porter vous-même, à un acte si détestable ? s’écria Émilie, glacée d’horreur et presque incapable de se soutenir.

— Ce fut une furie, dit Bernardin d’une voix sombre. Ils restaient tous deux en silence. Émilie n’avait pas le courage d’en demander plus. Bernardin semblait craindre de s’expliquer plus en détail ; il lui dit à la fin : Il est inutile de revenir sur le passé ; monsieur ne fut que trop cruel, mais il voulait être obéi… Qu’aurait servi de m’y refuser ? il en aurait trouvé de moins scrupuleux que moi.

— Vous l’avez tuée ? dit Émilie avec une voix capable à peine d’articuler ; c’est à un meurtrier que je parle ! Bernardin se tut, et Émilie se détournant, fut prête à le quitter.

— Restez, mademoiselle, lui dit-il ; vous mériteriez de le croire encore, puisque vous m’en jugez capable.

— Si vous êtes innocent, dites-le-moi vite, dit Émilie presque mourante ; je n’ai pas assez de force pour vous écouter plus longtemps.

— Je ne vous dirai plus rien, dit-il en s’éloignant. Émilie eut encore assez de courage pour le rappeler et pour se rapprocher d’Annette. Elle prit son bras, et toutes deux marchèrent sur le rempart, jusqu’à ce qu’elles entendirent quelques pas derrière elles : c’était Bernardin de retour.

Renvoyez cette fille, dit-il à Émilie, je vous dirai tout.

— Non ; reprit Émilie, elle peut entendre tout ce que vous avez à me dire.

— Le peut-elle, mademoiselle ? lui dit-il ; vous n’en saurez donc pas davantage. Il se retirait, quoique lentement ; mais l’anxiété d’Émilie surmontant le ressentiment et la crainte que cet homme lui inspirait, elle le pria de rester, et s’éloigna d’Annette.

Madame, dit-il, est vivante pour moi seul ; elle est ma prisonnière. Son Excellence l’a enfermée dans la chambre au-dessus du portail, et m’en a confié le soin. J’allais vous dire que vous pouviez la voir ; mais maintenant…

Émilie soulagée, à ces mots, d’une inexprimable angoisse, pria Bernardin de vouloir bien lui pardonner, et le conjura de lui faire voir sa tante.

Il s’y prêta avec moins de répugnance qu’elle ne s’y attendait. Il lui dit que la nuit suivante, quand M. Montoni serait au lit, si elle voulait se rendre aux dernières portes du château, elle pourrait peut-être voir madame Montoni.

Au milieu de la reconnaissance que cette faveur lui inspirait, Émilie crut apercevoir dans ses regards une certaine satisfaction maligne pendant qu’il prononça ces derniers mots. Dans le premier moment elle chassa cette pensée, elle le remercia de nouveau, recommanda sa tante à sa pitié, l’assura bien qu’elle le récompenserait elle-même, et serait exacte au rendez-vous ; ensuite elle lui souhaita le bonsoir, et se retira sans bruit dans son appartement. Il se passa du temps avant que le trouble de joie, excité dans son âme par l’avis de Bernardin, permît à Émilie de juger avec précision des dangers qui entouraient encore et madame Montoni et elle-même. Quand son agitation se calma, elle réfléchit que sa tante était prisonnière d’un homme qui pouvait la sacrifier à sa vengeance ou à son avarice. Quand elle se représentait l’atroce physionomie du gardien de madame Montoni, elle croyait son arrêt scellé, et Bernardin portait sur lui tout l’extérieur d’un assassin : quand elle pensait à cela, il lui semblait qu’il n’était point d’actes barbares que cet homme ne pût consommer. Ces pensées lui rappelèrent l’air avec lequel il lui avait promis qu’elle pourrait voir la prisonnière : elle se trouva longtemps abîmée dans un doute affreux ; elle hésitait parfois à se confier à lui à l’heure silencieuse qu’il avait choisie. Il lui revint mille fois à la pensée que madame Montoni pouvait bien être déjà morte, et que le scélérat ne voulait que l’attirer en secret pour faire d’elle une nouvelle victime, qu’il était peut-être chargé d’immoler à l’avarice de Montoni, qui à ce moyen se trouverait propriétaire de ses biens de Languedoc qui avaient fait le sujet d’une si odieuse contestation. L’énormité de ce double crime lui en fit, à la fin, rejeter la probabilité ; mais elle ne perdit ni toutes les craintes, ni tous les doutes que les manières de Bernardin faisaient naître dans son esprit : de ce sujet, successivement ses pensées retournèrent à d’autres. La nuit était fort avancée ; elle s’étonna, elle s’affligea presque de ce que la musique ne revenait point, et elle en attendit le retour avec un sentiment plus fort que la curiosité.

Elle distingua longtemps les éclats de Montoni et de ses convives, leurs entretiens bruyants, leur gaîté dissolue, leurs chansons reprises en chœur qui ébranlaient tous les échos ; elle entendit les portes du château se refermer pour toute la nuit. Ce bruit sourd à l’instant fit place à un silence qu’interrompit seulement le passage des personnes qui regagnaient leurs logements. Émilie, jugeant que la veille elle avait entendu la musique à peu près à la même heure, dit à Annette de se retirer, et ouvrit doucement la fenêtre pour entendre le retour des plus charmants accords ; la planète qu’elle avait remarquée au premier son de la musique n’était point encore levée. Cédant à une impression superstitieuse, elle fixait attentivement la partie du ciel où l’on devait la découvrir, attendant presque la musique au moment de son apparition. À la fin elle parut, et brilla sur les tours orientales du château. Son cœur trembla sitôt qu’elle l’aperçut ; elle eut à peine assez de courage pour rester près de la fenêtre, et craignit que la musique, en renouvelant sa terreur, n’achevât d’épuiser ses forces. L’horloge sonna une heure : c’était vers ce moment que les sons avaient commencé ; elle s’assit près de la fenêtre, et tâcha de calmer ses esprits ; mais le doute et l’attente les tenaient dans l’agitation. Tout néanmoins resta dans le silence ; elle entendait seulement les pas de la sentinelle et le murmure sourd de la forêt. Elle se remit à la fenêtre, et regarda la planète comme pour l’interroger.

Émilie écouta ; mais aucune musique ne se fit entendre. Ce n’était pas sûrement, se disait-elle, ce n’était pas une mélodie mortelle : aucun habitant de ce château ne pouvait la produire. Et où est le sentiment qui s’exprimerait avec cette perfection ? Il est reconnu que des accords célestes ont été quelquefois entendus sur la terre. Quelques saints personnages ont déclaré les avoir entendus lorsque, dans le silence des nuits, ils adressaient leurs vœux à l’Éternel. Mon père lui-même, mon respectable père, m’a dit une fois que, peu de temps après la mort de ma mère, et dans une de ses insomnies, des sons d’une singulière douceur l’avaient fait sortir de son lit. Il ouvrit la fenêtre, et une musique céleste traversa les airs : ce fut pour lui une consolation, il me l’a dit ; et regardant le ciel avec confiance, il se convainquit que ma mère reposait en paix dans le sein de Dieu.

À ce souvenir Émilie répandit des larmes. Peut-être, reprit-elle, peut-être que ces accords ont été envoyés pour me consoler, pour me donner du courage. Je n’oublierai jamais ceux qu’à une pareille heure j’ai entendus dans le Languedoc. Peut-être que mon père veille sur moi en ce moment ! Elle pleura encore de tendresse. Le temps se passa dans une attente et des souvenirs également touchants ; aucune musique ne troubla le calme de la nature. Émilie resta à la fenêtre jusqu’au moment où l’aube du jour commença à dorer le sommet des montagnes, et à dissiper les ténèbres. Bien convaincue alors que la musique ne reviendrait pas, elle se retira, et gagna son lit avec répugnance.

CHAPITRE VIII.

Le jour suivant, Émilie fut surprise en découvrant qu’Annette savait l’emprisonnement de madame Montoni dans la chambre du portail, et qu’elle n’ignorait pas non plus le projet de visite nocturne. Que Bernardin eût pu confier à l’indiscrète Annette un mystère aussi important, et qu’il lui avait tant recommandé, cela était peu probable. Il venait cependant de lui remettre un message relatif à leur entrevue. Il demandait qu’Émilie vînt la trouver seule, une heure après minuit, sur la terrasse, et ajoutait qu’il se conduirait comme il l’avait promis. Émilie frémit d’une telle proposition. Mille craintes vagues, semblables à celles qui toute la nuit l’avaient agitée, lui percèrent le cœur à la fois. Elle ne savait quel parti prendre. Il lui venait souvent à l’esprit que Bernardin avait pu la tromper ; que peut-être déjà il était l’assassin de madame Montoni ; qu’il était en ce moment l’agent de Montoni lui-même, et qu’il la voulait sacrifier à l’exécution de ses projets. Le soupçon que madame Montoni ne vivait plus, se réunit en elle aux craintes personnelles qu’elle éprouvait. Si le crime qui ravissait le jour à madame Montoni n’était pas uniquement l’effet du ressentiment, sans aucun but de fortune, ce qui ne paraissait pas conforme au caractère de Montoni, l’objet était manqué tout le temps que la nièce existait ; et Montoni savait que les biens de sa tante devenaient les siens. Émilie se rappelait les paroles qui l’avaient informée de ses droits à cet héritage, dans le cas où madame Montoni mourrait sans le livrer à son époux ; et ses premiers refus n’indiquaient pas qu’elle s’en fût dessaisie. Se rappelant au même instant les manières de Bernardin, elle se persuadait mieux ce que d’abord elle avait imaginé ; c’est qu’elles exprimaient une maligne satisfaction. Elle frissonna à ce souvenir, qui confirma ses craintes ; elle se détermina à ne pas se trouver sur la terrasse ; mais ensuite elle inclina à voir dans ses soupçons l’extravagante exagération d’un esprit fatigué et timide ; elle ne put croire Montoni dépravé jusqu’au point d’anéantir, pour un seul objet, et son épouse et sa nièce. Elle se reprochait une vivacité d’imagination, qui l’entraînait si fort au-delà de toute probabilité. Elle résolut d’en réprimer les écarts ; encore tressaillait-elle à la pensée de joindre Bernardin sur la terrasse après minuit. Mais le désir d’être délivrée d’un doute affreux, le désir de voir sa tante et de la consoler, balançaient d’ailleurs toutes ses craintes.

— Comment se peut-il, Annette, que je traverse la terrasse aussi tard, dit-elle en se recueillant ? les sentinelles m’arrêteront, et M. Montoni le saura.

— Oh ! mademoiselle, on y a pensé, reprit Annette ; c’est ce que Bernardin m’a dit. Il m’a donné cette clef, et m’a ordonné de vous dire qu’elle ouvre une porte au bout de la galerie voûtée, et que cette porte mène au rempart de l’orient ; ainsi ne craignez pas de rencontrer les hommes de garde. Il m’a chargée de vous dire aussi, que son motif pour vous demander sur la terrasse, était de vous conduire où vous devez aller sans ouvrir la grande salle, dont la grille fait tant de bruit.

Une telle explication, et si naturellement donnée, rendit le calme à Émilie. — Mais pourquoi veut-il que je vienne seule, Annette ? lui dit-elle.

— Pourquoi ? C’est ce que je lui ai demandé, mademoiselle. Je lui ai dit : Pourquoi faut-il que ma jeune dame vienne seule ? Sûrement je puis venir avec elle ! Quel mal puis-je faire ? – Mais il me dit : Non, non. – Je ne vous le répète pas dans sa manière grossière. – Mais, dis-je, je me suis mêlée d’aussi grandes affaires que celle-ci, je vous le garantis ; et ce serait bien du hasard si je ne pouvais maintenant garder un secret. Il voulait encore dire non, non, non. — Eh bien ! lui dis-je, si vous voulez vous fier à moi, je vous dirai un grand secret, qui m’a été dit il y a un mois, sans que depuis ce temps j’en aie ouvert la bouche : ainsi n’ayez pas peur de me dire le vôtre. – Il ne le voulut pas. – Alors, mademoiselle, j’allai jusqu’à lui offrir un beau sequin tout neuf que m’a donné Ludovico, et que je n’aurais pas lâché pour toute la place Saint-Marc. Cela n’a servi de rien. Quelle peut en être la raison ? Mais j’imagine, mademoiselle, que vous savez qui vous allez voir ?

— Bernardin vous l’a-t-il dit ?

— Eh non ! mademoiselle, il ne me l’a pas dit.

Émilie demanda de qui elle le savait ; mais Annette lui fit voir qu’elle pouvait garder un secret.

Pendant le reste du jour, l’esprit d’Émilie fut en proie aux doutes, aux craintes, aux déterminations contraires. Devait-elle suivre Bernardin ? devait-elle se confier à lui, sans savoir à peine où il la conduirait ? La pitié pour sa tante, l’inquiétude pour elle-même, tour-à-tour changeaient ses idées, et la nuit vint avant qu’elle eût pris un parti. Elle entendit l’horloge frapper onze heures, frapper minuit, et elle hésitait encore. Le temps néanmoins s’écoula ; on ne pouvait plus hésiter. L’intérêt de sa tante surmonta tout. Elle pria Annette de la suivre jusqu’à la porte de la galerie, et d’y attendre son retour. Elle sortit de sa chambre. Le château était dans le calme, et la grande salle, récemment le théâtre du tumulte le plus affreux, ne résonnait alors que des pas solitaires de deux figures timides qui se glissaient entre les piliers à la faible clarté d’une lampe. Émilie, abusée par les ombres prolongées des colonnes et par les renvois de la lumière, s’arrêtait souvent, et croyait voir dans l’ombre quelque personne qui s’éloignait. En passant auprès de ces piliers, elle craignait d’y porter la vue, s’attendant presque à voir sortir quelqu’un caché derrière. Elle se trouva enfin à l’extrémité de la galerie sans que personne l’eût dérangée ; elle ouvrit en tremblant la porte extérieure, pria Annette de ne pas s’en éloigner, et de la tenir même un peu ouverte, afin d’entendre au cas qu’elle l’appelât. Elle lui remit la lampe qu’elle n’osait emporter à cause des sentinelles, et entra seule sur la terrasse obscure. Le calme était si absolu, que le bruit de ses pas légers pouvait être entendu des gardes. Elle marchait avec précaution vers le lieu convenu, écoutant avec attention, et cherchant Bernardin au travers des ténèbres. Elle tressaillit enfin au son d’une voix basse qui parlait auprès d’elle. Elle était encore incertaine, mais la personne parla de nouveau, et elle reconnut la voix rauque de Bernardin. Il avait été ponctuel à son rendez-vous et attendait appuyé sur le rempart. Il lui reprocha ses délais, et lui dit qu’il avait perdu plus d’une demi-heure. Émilie ne répliqua point. Il lui dit de le suivre, et s’approcha de la porte par laquelle il était entré sur la terrasse. Pendant qu’il la rouvrait, Émilie tourna les yeux par où elle était sortie ; et remarquant les rayons de la lampe à travers l’étroite ouverture, elle fut certaine qu’Annette ne l’avait pas quittée. Mais une fois hors de la terrasse, l’éloignement devenait trop grand pour qu’elle pût lui devenir utile. Quand la porte fut ouverte, le sombre aspect du passage, éclairé d’une seule torche qui y brûlait sur le pavé, fit frémir Émilie. Elle refusa d’entrer, à moins qu’Annette n’eût permission de l’accompagner. Bernardin s’y opposa ; mais il joignit adroitement à son refus tant de particularités propres à exciter la pitié et la curiosité d’Émilie pour sa tante, qu’elle se laissa déterminer à le suivre jusqu’au portail.

Il prit la torche, et marcha devant. À l’extrémité du passage, il ouvrit une autre porte ; et par quelques degrés, ils descendirent dans une chapelle. À la lueur du flambeau, Émilie observa qu’elle était tout en ruine, et se rappela tout-à-coup, avec une émotion pénible, un entretien d’Annette sur ce sujet. Elle contemplait avec effroi ces murs garnis d’une mousse verdâtre qui n’avaient plus de voûte à soutenir. Elle voyait ces fenêtres gothiques dont le lierre et la brioine avaient longtemps suppléé les vitraux. Leurs guirlandes enlacées s’entremêlaient maintenant aux chapiteaux brisés qui, autrefois, avaient soutenu la voûte. Bernardin se heurta sur le pavé détruit. Il fit un jurement effroyable, et les sombres échos le rendirent plus terrible. Le cœur d’Émilie se troubla ; mais elle continua de le suivre, et il tourna vers une des ailes de la chapelle. Descendez ces degrés, mademoiselle, lui dit Bernardin, et il prit un escalier qui semblait mener à de profonds souterrains. Émilie s’arrêta, et lui demanda d’une voix tremblante où il prétendait la conduire.

— Au portail, lui dit Bernardin.

— Ne pouvons-nous y aller par la chapelle ? dit Émilie.

— Non, signora, elle nous conduirait dans la seconde cour, où je n’ai pas envie d’entrer par ce chemin ; nous allons nous trouver à la cour extérieure.

Émilie hésitait encore, craignant également d’aller plus loin, et d’irriter Bernardin en refusant de le suivre.

— Venez, mademoiselle, dit cet homme qui était presque au bas de l’escalier. Dépêchez-vous un peu ; je ne peux pas rester ici toute la nuit.

— Mais où mènent ces degrés ? dit Émilie toujours immobile.

— Au portail, reprit Bernardin avec un accent de colère. Je n’attendrai pas plus longtemps. À ces mots, il continua de marcher, emportant toujours la lumière. Émilie craignant de le mécontenter par un plus long délai, le suivit avec répugnance. De l’escalier, ils gagnèrent un passage qui conduisait au souterrain. Les parois en étaient couvertes d’une humidité excessive. Les vapeurs qui s’élevaient de terre obscurcissaient à tel point le flambeau, qu’à tout moment Émilie croyait le voir éteindre, et Bernardin avait peine à retrouver son chemin. À mesure qu’ils avançaient, les vapeurs devenaient plus épaisses, et Bernardin croyant que sa torche allait s’éteindre, s’arrêta un moment pour la ranimer. Pendant ce repos, Émilie, à la lueur incertaine du flambeau, vit près d’elle une double grille, et plus loin sous la voûte plusieurs monceaux de terre qui paraissaient entourer un tombeau ouvert. Un tel objet, dans un tel lieu, l’eût en tout temps violemment affectée ; mais en ce moment elle eut le pressentiment subit que ce tombeau était celui de sa tante, et que le perfide Bernardin la menait aussi à la mort. Le lieu obscur et terrible dans lequel il l’avait conduite semblait justifier sa pensée. Il semblait tout propre au crime ; et l’on pouvait y consommer un assassinat, sans qu’aucun indice pût le faire découvrir. Émilie vaincue par la terreur, ne savait à quoi se résoudre. Elle songeait que vainement elle essaierait de fuir Bernardin. La longueur, les détours du chemin ne lui permettaient pas de s’échapper sans guide, et sa faiblesse d’ailleurs ne lui permettait pas de courir. Elle craignait de l’irriter en lui laissant voir ses soupçons, ce qui ne manquerait pas d’arriver, si elle refusait de le suivre. Elle était déjà en son pouvoir autant qu’elle pouvait y tomber. Elle se décida à dissimuler, autant qu’il lui serait possible, jusqu’aux apparences de l’effroi, et à le suivre en silence partout où il voudrait aller. Pâle d’horreur et d’inquiétude, elle attendait que Bernardin eût disposé sa torche ; et comme sa vue toujours se reportait sur le tombeau, elle ne put s’empêcher de lui demander pour qui il était préparé. Bernardin leva les yeux de dessus son flambeau, et les tourna sur elle sans parler. Elle répéta faiblement sa question ; mais l’homme secouant la torche, passa outre sans lui répondre. Elle marcha en tremblant jusqu’à de nouveaux degrés, qu’ils montèrent. Une porte en haut les introduisit dans la première cour du château. Tout en la traversant, la lumière laissait voir ses hautes et noires murailles tapissées de verdure et de longues herbes humides qui trouvaient leur substance sur des pierres tout usées. Par intervalle, de pesantes arcades fermées de grilles étroites laissaient circuler l’air, et montraient le château dont les tourelles entassées faisaient opposition aux tours énormes du portail. Dans ce tableau, la figure épaisse et difforme de Bernardin éclairée par son flambeau faisait un objet remarquable. Bernardin était enveloppé d’un long manteau gris. À peine découvrait-on au-dessous ses demi-bottes ou sandales qui étaient lacées sur ses jambes, où passait la pointe du large sabre qu’il portait constamment en bandoulière. Sur sa tête était un bonnet plat de velours noir surmonté d’une courte plume. Ses traits fortement dessinés indiquaient un esprit adroit et sournois ; on voyait sur sa figure l’empreinte d’une humeur difficile et d’un mécontentement habituel.

La vue de la cour néanmoins ranima le cœur d’Émilie. Elle la traversa en silence ; et s’approchant du portail, elle commença à espérer que ses propres craintes, et non la trahison de Bernardin, avaient réussi à la tromper. Elle regarda avec inquiétude la première fenêtre au-dessus de la voûte ; elle était sombre, et Émilie demanda si elle tenait à la chambre où était madame Montoni. Émilie parlait bas, et peut-être Bernardin ne l’avait-il pas entendue ; car il ne fit aucune réponse. Ils entrèrent dans le bâtiment, et se virent au pied de l’escalier d’une des tours.

— La signora est couchée là-haut, dit Bernardin.

— Est couchée ! reprit Émilie qui montait.

— Elle est couchée dans la chambre en haut, dit Bernardin.

Le vent qui, à ce moment, soufflait par les profondes cavités des murailles, augmenta la flamme de la torche. Émilie en vit mieux l’affreuse figure de Bernardin, la tristesse du lieu où elle était, des murailles de pierres brutes, un escalier tournant, noirci de vétusté, et quelques restes d’antiques armures qui semblaient le trophée de quelque ancienne victoire.

Parvenus au pallier, Bernardin mit une clef dans la serrure d’une chambre. Vous pouvez, lui dit-il, entrer ici et m’y attendre ; je vais dire à la signora que vous êtes arrivée.

Le préliminaire est inutile, dit Émilie ; ma tante sera bien aise de me voir.

Je n’en suis pas bien sûr, dit Bernardin, en lui montrant la chambre. Entrez là, mademoiselle, et je m’en vais monter.

Émilie fort surprise, et en quelque sorte offensée, n’osa pas résister ; mais comme il emportait la torche, elle le pria de ne la point laisser dans cette obscurité. Il regarda autour de lui, et remarquant une triple lampe posée au-dessus de l’escalier ; il l’alluma et la donna à Émilie.

Elle entra dans une vieille chambre, il en ferma la porte : elle écouta attentivement, et elle pensa qu’au lieu de monter, il descendait l’escalier ; mais les tourbillons de vent qui s’engouffraient sous le portail, ne lui permettaient pas de bien distinguer aucun son. Elle écouta cependant, et n’entendant aucun mouvement dans la chambre du haut, où Bernardin disait qu’était madame Montoni, sa perplexité, augmenta ; elle considéra ensuite que dans cette forteresse l’épaisseur des planchers pouvait prévenir tous les bruits. Bientôt après, dans un intervalle d’ouragan, elle distingua les pas de Bernardin qui descendait jusqu’à la cour, et pensa même qu’elle entendait sa voix. De nouveaux sifflements empêchèrent Émilie de s’en rendre certaine : elle approcha doucement de la porte, et quand elle essaya de l’ouvrir, elle s’aperçut qu’elle était fermée. Toutes les craintes qui l’avaient déjà accablée, revinrent la frapper avec une nouvelle violence ; elles ne lui parurent plus une erreur de l’imagination, mais un avertissement du destin qu’elle allait subir : elle n’eut plus aucun doute que madame Montoni n’eût été immolée, et ne l’eût été peut-être en cette même chambre où on l’a menait elle-même dans un semblable dessein. La contenance, les manières et les paroles de Bernardin, quand il avait parlé de sa tante, confirmaient ses idées lugubres : pendant quelques moments elle ne put même songer à prendre la fuite : elle écouta, et n’entendit aucun mouvement ni dans l’escalier, ni au-dessus ; elle crut néanmoins distinguer dans le bas la voix du farouche Bernardin. Elle s’approcha d’une fenêtre grillée qui donnait sur la première cour : elle entendit des accents qui se mêlaient avec le murmure du vent, et qui se perdaient si vite, qu’on ne pouvait en saisir un seul. À la lueur d’une torche qui semblait être sous le portail, elle vit sur le pavé l’ombre allongée d’un homme, qui sans doute était sous la voûte. Émilie, à cette ombre colossale, conclut que c’était Bernardin ; mais d’autres sons apportés par les vents, la convainquirent qu’il ne s’y trouvait pas seul, et que son compagnon n’était pas une personne susceptible de pitié.

Quand ses esprits se furent remis du premier choc, elle prit la lampe pour examiner la possibilité de fuir. La chambre était spacieuse, et les murs couverts d’une boiserie en chêne, ne s’ouvraient qu’à la fenêtre grillée, et à la porte par laquelle Émilie était entrée ; les faibles rayons de la lampe ne lui permettaient pas d’en bien juger l’étendue. Elle ne découvrit aucun meuble, à l’exception d’un grand fauteuil de fer, scellé au milieu de la chambre, et sur lequel pendait une lourde chaîne de fer, attachée au plafond avec un anneau de ce métal. Elle la regarda longtemps avec horreur et surprise : elle observa des barres de fer faites pour entraver les pieds, et de pareils anneaux sur les bras du fauteuil ; elle jugea bien que cette odieuse machine était un instrument de torture, et elle pensa que quelque infortuné, enchaîné dans cette place, y avait dû mourir de faim. Elle se sentit glacée jusqu’au fond de l’âme ; mais quand il lui vint à l’esprit que sa tante était une des victimes, et qu’elle-même allait le devenir, une crise violente la saisit. Incapable de tenir la lampe, et cherchant à se soutenir, elle se plaça sans y songer sur le fauteuil de fer. Voyant soudain où elle était, elle tressaillit dans l’excès de l’horreur, et se précipita à l’autre bout de la chambre ; là, elle chercha un siège, et n’aperçut qu’un très sombre rideau qui descendait du haut en bas, et dérobait toute une partie de cet appartement. Eperdue comme elle l’était, ce rideau la frappa, et elle resta occupée à le regarder avec étonnement et frayeur.

Il lui parut que ce rideau cachait une retraite : elle désirait et craignait de le lever et de découvrir ce qu’il voilait ; deux fois elle fut retenue par le souvenir du spectacle terrible que sa main téméraire avait dévoilé dans l’appartement du château ; mais conjecturant à l’instant qu’il cachait le corps de sa tante poignardée, elle le saisit, et dans son désespoir, elle le tira. Derrière se trouvait un cadavre étendu sur une couchette basse et tout inondée de sang, ainsi que le plancher ; ses traits, déformés par la mort, étaient hideux et effrayants, et plus d’une blessure livide se distinguait sur son visage. Émilie le contempla d’un œil avide et égaré ; mais la lampe glissa de sa main, et elle tomba sans connaissance au pied de l’horrible couchette.

Quand ses sens, lui revinrent, elle était environnée d’hommes, et dans les bras de Bernardin qui l’emportait au travers de la chambre : elle connut bien ce qui se passait ; mais son extrême faiblesse ne lui permettait ni cris ni efforts, et à peine sentait-elle une crainte. On l’emporta par l’escalier qu’elle avait monté ; on entra sous la voûte et on s’arrêta. Un de ces hommes, arrachant le flambeau de Bernardin, ouvrit une porte latérale, et s’arrêtant sur la plate-forme, il laissa voir un grand nombre d’hommes à cheval. Soit que la fraîcheur de l’air eût ranimé Émilie, soit que ces étranges objets lui eussent rendu le sentiment de son danger, elle parla tout-à-coup, et fit un effort sans succès, pour s’arracher à ces brigands.

Bernardin, cependant, demandait la torche à grands cris, des voix éloignées répondaient, plusieurs personnes s’approchaient, et dans le même instant une lumière se fit voir dans la cour du château. On fit sortir Émilie du portail à peu de distance, et encore sous les murs ; elle vit le-même homme qui tenait le flambeau du portier, occupé à en éclairer un qui sellait un cheval à la hâte ; d’autres cavaliers l’entouraient, et leurs physionomies effrayantes se distinguaient à la clarté de la torche.

Eh ! à quoi donc perdez-vous le temps ? dit Bernardin avec un jurement effroyable et en s’approchant des cavaliers : dépêchez, dépêchez.

La selle va être prête, répliqua l’homme qui la bouclait ; et Bernardin jura de nouveau contre une pareille négligence. Émilie, qui, d’une voix faible, appelait au secours, fut entraînée vers les chevaux, et les brigands disputèrent entre eux au sujet du cheval sur lequel on la placerait. Celui qu’on lui destinait n’était pas prêt. À ce même moment un groupe de lumières sortit de la grande porte, et Émilie entendit par-dessus les autres la voix glapissante d’Annette ; elle distingua bientôt Montoni et Cavigni, suivis d’un détachement de leurs soldats. Elle ne les voyait pas alors avec terreur, mais avec espérance, et ne pensait plus aux dangers du château, dont récemment elle avait tant désiré de fuir. Ceux qui la menaçaient avaient absorbé toutes ses craintes.

Après un léger combat, Montoni et son parti remportèrent la victoire. Les cavaliers, se voyant moins nombreux, et d’ailleurs peu zélés peut-être pour l’entreprise dont ils étaient chargés, se sauvèrent au galop. Bernardin disparut à l’aide de l’obscurité, et Émilie fut reconduite au château. En repassant les cours, le souvenir de ce qu’elle avait vu dans la chambre du portail revint à son esprit avec toute son horreur ; et quand, bientôt après elle eut entendu retomber la herse qui l’enfermait encore dans ces murs formidables, elle frémit pour elle-même ; et oubliant presque le danger nouveau auquel elle échappait, elle eut peine à concevoir que la vie et la liberté ne se trouvassent pas au-delà de ces barrières.

Montoni ordonna qu’Émilie l’attendît dans le salon de cèdre. Il s’y rendit lui-même, et la questionna avec beaucoup de sévérité sur ce mystérieux événement. Quoiqu’elle le vît alors avec horreur comme le meurtrier de sa tante, et qu’elle pût à peine satisfaire à ses questions, cependant ses réponses, son maintien, le convainquirent qu’elle n’avait eu volontairement aucune part au complot, et il la renvoya en voyant paraître ses gens. Il les avait tous rassemblés pour éclaircir une telle affaire et en découvrir les complices.

Émilie avait été longtemps chez elle avant que le tumulte de son esprit lui eut permis de se rappeler tout ce qui venait de se passer. Le cadavre qu’elle avait vu derrière le rideau du portail s’offrit soudain à sa pensée ; elle fit un gémissement dont Annette eut d’autant plus peur, qu’elle s’obstinait à lui en taire la cause ; elle craignait de lui confier un si fatal secret, et d’attirer sur elle-même, par cette imprudence, toute la vengeance de Montoni.

Forcée de concentrer en elle toute l’horreur de ce secret, la raison d’Émilie fut prête à succomber sous ce fardeau insupportable. Elle regardait par moment Annette avec un œil hagard et insensé. Quand Annette lui parlait, elle ne l’entendait point, ou répondait hors de propos ; de longues distractions succédaient. Annette parlait encore, et sa voix ne paraissait pas atteindre les organes troublés d’Émilie. Immobile et muette par intervalles seulement, elle poussait un soupir, mais elle ne versait point de larmes.

Épouvantée de son état, Annette sortit pour en informer Montoni. Il venait à l’instant de quitter tous ses serviteurs, sans avoir pu rien découvrir. L’étonnante description que lui fit Annette l’engagea à la suivre à l’appartement d’Émilie.

Au son de sa voix, Émilie leva les yeux. Un rayon de lumière sembla éclairer son esprit, elle se leva de son siège, et se retira lentement à l’autre extrémité de la chambre. Il lui parla d’un ton en quelque manière adouci. Elle le regardait d’un air moitié curieux et moitié effrayé, et répondait par oui à tout ce qu’il disait. Son esprit ne paraissait avoir retenu qu’une impression, celle de la crainte.

Annette ne pouvait expliquer ce désordre ; et Montoni, après de vains efforts pour engager Émilie à parler, ordonna à Annette de rester avec elle toute la nuit, et de l’informer de son état le lendemain. Après qu’il fut parti, Émilie se rapprocha ; elle demanda qui était celui qui était venu la troubler. Annette lui dit que c’était monsieur Montoni. Émilie, après elle, répéta le nom plusieurs fois ; et quand elle l’oubliait, elle soupirait soudain, et retombait dans sa rêverie.

Annette eut peine à la conduire au lit. Émilie, avant d’y entrer, l’examina d’un œil inquiet et égaré. Elle se tourna ensuite toute tremblante vers Annette, qui, alors plus effrayée, s’avança vers la porte pour aller engager une des servantes à passer la nuit avec elle. Émilie, la voyant s’éloigner, la rappela par son nom, et de sa voix si douce et si plaintive, la conjura de ne pas l’abandonner aussi. Depuis la mort de mon père, lui dit-elle, tout le monde m’abandonne.

Votre père, mademoiselle, dit Annette ! il était mort avant que vous me connussiez.

Il l’était ! cela est vrai, dit Émilie. Et ses pleurs commencèrent à couler. Elle pleura longtemps en silence ; et, devenue un peu plus calme, elle finit par céder au sommeil. Annette avait eu la discrétion de ne point interrompre ses larmes ; et cette bonne fille, aussi affectionnée qu’elle était simple, oublia en ce moment toutes les craintes que lui inspirait cette chambre, et veilla seule près d’Émilie pendant toute la nuit.

 

FIN DU TROISIÈME VOLUME.


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