Ann Radcliffe

JULIA
OU LES SOUTERRAINS
DU CHÂTEAU DE MAZZINI

Traduction : N. Fournier

1897

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

INTRODUCTION.. 3

I 5

II 20

III 50

IV.. 96

V.. 122

VI 129

VII 140

VIII 144

IX.. 151

X.. 160

XI 171

XII 183

XIII 191

XIV.. 203

XV.. 219

XVI 231

Ce livre numérique. 237

 

INTRODUCTION

Sur le rivage septentrional de la Sicile, le voyageur rencontre les ruines d’un magnifique château qui a jadis appartenu à la famille de Mazzini. Cet édifice s’élevait au fond d’une petite baie, sur la pente d’une colline, dont la base se prolonge jusqu’à la mer, et dont le sommet est couronné de forêts épaisses. Le site est des plus pittoresques, et ces ruines ont conservé un caractère de grandeur que fait encore mieux ressortir leur solitude actuelle. Celui qui les contemple se sent pris tout à la fois de mélancolie et de curiosité. Pendant que je voyageais à l’étranger, je m’arrêtai pour visiter ce lieu. Tout en me promenant à travers les débris épars qui gisaient sur une étendue immense, je reconstruisis en imagination les murs de l’orgueilleux édifice, tels qu’on les admirait dans leur splendeur primitive, alors que les salles de ce palais hospitalier retentissaient des voix joyeuses ou triomphantes de ceux que la terre a depuis longtemps ensevelis dans son sein.

Il en sera de même, me disais-je, de notre active génération : l’homme qui gémit plongé dans la misère, et celui qui jouit de tous les plaisirs de la vie, passeront également au bout d’un certain temps et seront oubliés ; et de celui qui contemple ces vestiges de pierre, il ne restera pas même un souvenir !…

Oppressé par cette idée de notre néant, je m’éloignais en soupirant, quand j’aperçus une tête de religieux, gravement inclinée vers la terre, noble profil, encadré dans ce beau tableau. Mon émotion frappa le saint homme, dont les yeux avaient rencontré les miens. Étendant alors les mains vers les ruines :

« Ces murs, dit-il, furent jadis un théâtre de débauches et de crimes : aussi ont-ils été visités par la justice du ciel. Depuis ce jour mémorable, voués à la ruine et à l’abandon, ils n’ont pas trouvé une seule main qui tentât de prévenir leur chute. »

Ces paroles excitèrent en moi un vif intérêt, et je priai le religieux de me donner quelques détails sur les événements auxquels il faisait allusion.

« Ce château, me répondit-il, a ses annales sombres et solennelles ; mais c’est une histoire trop compliquée pour que j’essaie de vous la raconter. Elle est contenue tout au long dans un manuscrit de notre bibliothèque, que je pourrai vous faire lire. Un frère de notre ordre, qui descend de la maison de Mazzini, a lui-même recueilli les aventures de sa famille, et en a légué le récit à notre couvent. Voulez-vous m’accompagner jusqu’au monastère ?

Je ne me fis pas prier pour suivre le religieux. Il me présenta au Supérieur, qui me parut un homme éclairé et bienveillant. Après quelques heures d’une conversation intéressante, celui-ci, satisfait des sentiments que je lui avais montrés, me communiqua le manuscrit et me permit d’en prendre des extraits. Ces documents ont fourni la matière des pages que l’on va lire, et je les ai complétés par quelques particularités recueillies de la bouche même du Supérieur.

I

Vers la fin du seizième siècle, le château de Mazzini faisait partie des propriétés siciliennes de Ferdinand, cinquième marquis de ce nom. C’était son séjour le plus ordinaire. Le marquis se faisait remarquer par un caractère hautain, joint à un penchant effréné pour les femmes. Il avait épousé en premières noces Louisa Bernini, seconde fille du comte de Salario, jeune femme des plus intéressantes par sa douceur, sa grâce modeste et mille autres perfections. Elle mourut prématurément après avoir donné à son mari un fils et deux filles.

Cette mort imprévue avait été causée en partie, disait-on, par les violences et les indignes procédés du marquis. Aussi ne fut-on pas surpris de lui voir prendre bientôt une seconde femme.

Maria de Vellorno, c’était le nom de celle-ci, se faisait remarquer par une beauté éclatante ; mais son caractère était en parfait contraste avec celui de Louisa ; autant l’une avait montré de réserve, de modestie et de vertus privées, autant l’autre affichait de goût pour le plaisir, le luxe, l’indépendance, et les intrigues galantes fort à la mode parmi la haute société de cette époque.

Tout entier à sa passion pour sa seconde femme, le marquis Ferdinand s’occupait fort peu des enfants qu’il avait eus de la première. Embarrassé surtout de l’éducation de ses deux filles, il eut l’idée de les confier à une de ses parentes éloignées, qui heureusement se trouva tout à fait propre à cette noble et difficile tâche. Elle s’appelait madame de Menon.

La nouvelle marquise s’ennuyait profondément dans son manoir sicilien ; c’était seulement dans une ville, dans une capitale même, qu’une femme comme elle pouvait vivre, c’est-à-dire briller. Dominatrice par instinct et par calcul, quelque fier que fût son mari, elle avait l’art de le ployer à ses goûts ; il obéissait en croyant commander. Tout le secret de la marquise consistait à le flatter et à tromper son orgueil ; et les femmes en général possèdent si bien ce secret là ! Naples devint donc bientôt le séjour des deux époux, et le fils de Louisa, le jeune Ferdinand, y suivit son père et sa belle-mère.

Cependant le marquis reparaissait une fois par an au château de Mazzini, où ses deux filles étaient confinées sous la garde de leur institutrice. À chacune de ses visites, il se faisait rendre compte de leurs progrès, et indiquait à madame de Menon la direction qu’il entendait donner à leurs études. Il retournait ensuite à Naples, pour ne reparaître au château que l’année suivante.

Heureusement la nature avait doué les deux sœurs du germe de tous les talents et de toutes les vertus. À la beauté des traits elles joignaient le don si précieux de plaire et d’intéresser au premier coup d’œil.

Emilia, l’aînée, qui était blonde, avait hérité de la douceur de sa mère. Sa bonté naturelle se peignait dans ses regards. Elle aimait sa sœur par-dessus tout au monde.

Julia, sa cadette, avait plus de vivacité dans le caractère ; au plus heureux extérieur elle joignait une imagination active et une sensibilité ardente. Les impressions se succédaient sur ce fond de nature mobile. Si quelque pensée touchante lui arrachait des larmes, on voyait, l’instant d’après, un naïf enjouement effacer les traces de cet accès de mélancolie. De beaux yeux noirs, une chevelure brune et soyeuse, une taille admirablement prise, une physionomie pleine de charme, telle était Julia, alors à l’aurore de la jeunesse.

La solitude, qui ne fait qu’ajouter à la grossièreté des personnes vulgaires, donne un cachet d’originalité piquante aux jeunes filles élevées d’ailleurs avec soin. Étrangères à cet entraînement d’imitation, à cet empire irrésistible de la mode, qui, dans les grandes villes, s’exerce non-seulement sur la toilette, mais aussi sur les idées, les manières et le langage, que l’on croirait en quelque sorte coulés dans un moule d’uniformité banale, elles se montrent plus individuelles, plus elles-mêmes ; ce qu’elles disent et ce qu’elles sentent leur appartient en propre et d’une façon bien plus intime, elles tiennent de plus près à la nature, tout en se rattachant à la société par leurs études ; et si elles savent, dans leur double développement, échapper aux écueils de la singularité, de l’esprit romanesque et surtout de l’affectation, elles doivent, à l’âge de plaire, offrir un attrait bien plus puissant et inspirer des sentiments bien plus profonds que ces jeunes citadines dont l’art et l’étude ne consistent qu’à se prendre réciproquement pour modèles.

Le château de Mazzini était un édifice aussi vaste qu’irrégulier. Diverses constructions, ajoutées après coup les unes aux autres, semblaient avoir été élevées pour suffire à l’encombrement des hôtes de passage, alors qu’il fallait héberger ces nombreux serviteurs de tout rang, qui se groupaient jadis autour des grands seigneurs, en pleine paix aussi bien qu’en temps de guerre. Mais à l’époque dont nous parlons, une petite partie seulement des bâtiments était habitée, et encore cette partie avait-elle un air de tristesse et d’abandon, dû à l’immense étendue des appartements et à la longueur des galeries qui y conduisaient. Un calme habituel régnait dans ces vastes solitudes, et souvent des journées entières se passaient sans que rien en troublât le silence mélancolique.

Julia, qui montrait de jour en jour plus de goût pour la lecture, aimait à se retirer le soir dans sa petite bibliothèque, située à l’angle occidental du château. D’une fenêtre, ouverte sur la mer, on découvrait à l’horizon la côte de Calabre, hérissée de rochers qui semblaient percer la nue. Une autre croisée laissait voir une partie du château et des bois environnants. Là étaient les instruments de musique qui servaient aux délassements de Julia. On y voyait aussi plusieurs dessins de sa sœur. Ce cabinet favori communiquait à la chambre de Julia, et n’était séparé de l’appartement de madame de Menon que par une petite galerie. Cette galerie aboutissait à une autre plus longue et tournante, qui conduisait au grand escalier situé à l’extrémité de la salle du nord, par laquelle on pénétrait dans les principaux appartements du château.

L’appartement de madame de Menon s’ouvrait également sur ces deux galeries. C’était dans l’une des petites pièces qui le composaient qu’elle passait habituellement ses matinées, occupée à faire étudier ses jeunes élèves.

Un serviteur avancé en âge, nommé Vincent, logé au château, attaché au marquis depuis de longues années, espèce d’intendant ou de factotum, était chargé d’apprendre aux deux sœurs la géographie et la langue italienne. Il mangeait d’ordinaire à la table des dames, qui dînaient dans une salle du rez-de-chaussée.

Pendant les belles soirées d’été, la petite société allait souper dans un pavillon construit sur une hauteur, au milieu du bois. De cette terrasse le regard planait sur une immense étendue, embrassant à la fois le détroit de Messine, la rive calabraise en face, et une foule de sites sauvages et pittoresques, l’Etna, couronné de neiges éternelles, et les brillantes pyramides de la ville de Palerme. En interrogeant de loin les merveilles de la civilisation, Julia soupirait secrètement. N’était-elle pas, ainsi que sa sœur, éloignée du monde par la jalousie de la marquise sa belle-mère ? celle-ci, en effet, redoutant la beauté des jeunes filles, usait de toute son influence sur l’esprit du marquis pour les retenir au fond de leur retraite ; et quoique l’une eût déjà vingt ans et l’autre dix-huit, jamais les deux sœurs n’avaient quitté un seul instant le vieux domaine paternel.

C’est ainsi que vivaient, dans l’obscurité et la solitude, les charmants filles du marquis de Mazzini. Heureuses cependant ; car elles ne connaissaient pas assez le monde pour sentir la privation de ses plaisirs. Si quelquefois Julia s’élançait en idée vers des séductions imaginaires, si sa curiosité inquiète lui préparait quelques déceptions, elle savait revenir ensuite à ses amusements ordinaires, et, chassant de son esprit toutes ces vaines chimères, goûter de nouveau les satisfactions d’une vie tranquille et retirée. Là, dans ce charmant pavillon qui, pour elles, était le monde, la conversation délicate et sensée de madame de Menon et les talents d’Emilia et de Julia se réunissaient pour composer un bonheur intime dont le secret est réservé aux âmes à la fois élevées et tendres.

Un soir que les dames avaient soupé dans ce lieu et que la fraîcheur et la beauté de la nuit les y avaient retenues beaucoup plus tard que d’habitude, elles furent bien étonnées, en revenant au château, d’apercevoir de la lumière entre les jointures des volets d’un appartement depuis longtemps inhabité et constamment fermé, comme toute la partie méridionale des bâtiments. Elles s’arrêtèrent pour considérer cette lumière, qui disparut presque aussitôt. Madame de Menon, un peu troublée, se hâta d’aller trouver Vincent, à qui elle fit part de ce qu’elle venait de voir et lui dit d’aller chercher les clefs de cet appartement. Sa crainte était qu’un malfaiteur ne s’y fût introduit pour voler. Écartant d’ailleurs toute timidité personnelle et n’écoutant que son devoir, elle fit venir tous les domestiques, et les invita à faire avec elle une perquisition générale. Vincent souriait de ses inquiétudes, attribuant la lumière qu’on avait vue à quelque illusion de la nuit et aux réverbérations de la lune ; mais madame de Menon tint ferme dans son idée. Il fallut chercher les clefs ; on en trouva une grosse toute rouillée, et l’on se dirigea vers la partie méridionale du château. On mit la clef dans la serrure d’une porte de fer ouvrant sur une cour qui séparait ce côté des autres divisions de l’édifice. La cour était couverte d’herbes ; il s’y trouvait un escalier, au haut duquel ou rencontra une porte solidement fermée. On y essaya successivement toutes les clefs du château, mais en vain ; il fallut redescendre et quitter ce lieu sans que la curiosité fût satisfaite ni les inquiétudes calmées. Tout cependant paraissait tranquille, et la lumière ne reparut plus. Madame de Menon fit taire ses alarmes, et tout le monde se sépara, persuadé qu’on s’était trompé.

Cette scène était oubliée depuis plusieurs mois, lorsqu’une nouvelle circonstance en réveilla le souvenir. Une nuit, Julia était restée dans son cabinet de travail plus tard que de coutume, absorbée par un de ses livres favoris, pendant que tous les autres habitants du château étaient plongés dans le sommeil. Elle fut tirée de sa lecture par l’horloge qui sonnait une heure ; elle se leva vivement pour retourner à sa chambre ; mais séduite par la beauté de la nuit, elle ouvrit la fenêtre, et se pencha dehors pour contempler l’effet magique du clair de lune sur les sombres massifs de la forêt. À peine était-elle là qu’elle crut distinguer une faible lueur dans la partie abandonnée du château. À cette vue un tremblement soudain s’empara d’elle ; à peine pouvait-elle se soutenir.

Au bout de quelques instants, cette lueur s’effaça, puis Julia vit très-distinctement une figure noire sortir de la porte de la tour, une lampe à la main. Cette silhouette se dessina le long des murs du château, glissa tout doucement jusqu’à l’angle le plus prochain, et disparut.

Que l’on juge des terreurs de la pauvre fille ! elle court chez madame de Menon, et lui raconte cette apparition ; on appelle tous les domestiques, et l’alarme est donnée partout ; on se rassemble dans la grande salle. Madame de Menon propose de visiter les cours, d’aller inspecter les environs de la tour ; mais aucun valet n’ose tenter l’épreuve. La frayeur les a tous paralysés.

Vincent survient à la fin ; on l’avait longtemps appelé ; mais quelques soins l’avaient, disait-il, retenu au loin. Surpris de trouver toute la maison sur pied, il s’informe, on lui rend compte du fait. La frayeur commune paraît l’entraîner ; il se prête à une nouvelle visite du château, et se met à la tête des domestiques. Ou parcourt tous les bâtiments d’un bout à l’autre ; on s’arrête, on va, ou vient avec des alternatives de vive panique et de résolution courageuse ; on se retire enfin après une perquisition minutieuse, sans avoir rien vu ni rencontré qui justifiât cette grande alerte.

Mais les personnes crédules ne se rassurent pas à peu de frais ; un vague sentiment d’anxiété demeurait au fond de tous les esprits. Quelle pouvait être cette lumière apparue dans un lieu inhabité ? Quelle était la figure qu’on avait vue sortir de la tour ? Par quel mystère s’était-elle dérobée à tous les regards ? De ces observations répétées, de ces récits commentés et grossis par les subalternes du château, il résulta la croyance générale que les bâtiments du midi, et particulièrement la tour, étaient hantés par des êtres surnaturels, lutins ou fées, sorciers ou revenants.

Combien les domestiques, qui avaient passé ensemble dans le salon le reste de la nuit, furent heureux de voir poindre les premiers rayons du jour ! les fantômes, créés par leur imagination troublée, se dissipèrent avec l’obscurité. L’astre bienfaisant qui plane sur nos têtes n’a pas seulement pour effet de raviver la nature, en lui dispensant la chaleur et la lumière, il ranime aussi dans nos âmes l’énergie abattue par les illusions nocturnes, il nous rend le courage et la sérénité. C’est grâce à son éclatante présence que nous rejetons dans l’ombre d’où elles viennent toutes ces créations fantastiques enfantées par des rêves pénibles ou des veilles plus malsaines encore.

La nuit suivante, et pendant plusieurs autres, on fit encore le guet aux abords de la tour et des bâtiments du midi, mais personne ne vit rien. C’était le vieux Vincent qui dirigeait presque toutes les rondes ; par sa présence et son exemple, il réveillait le courage des serviteurs qui n’en restèrent pas moins convaincus au fond qu’il revenait des esprits dans le château.

Il s’en fallait de beaucoup que madame de Menon partageât ces superstitions ridicules. Elle prit néanmoins la résolution, dans le cas où de nouvelles visions viendraient encore à répandre l’alarme, d’en faire avertir le marquis de Mazzini, et d’en appeler à sa raison et à son expérience.

Le marquis vivait au sein des plaisirs de la brillante ville de Naples ; homme mondain et léger, il ne lui arrivait pas souvent de penser à ses deux filles reléguées dans son vieux château avec leur respectable institutrice.

S’il donnait des soins à l’éducation de son fils, c’est que le jeune homme devait faire honneur à son nom, c’est qu’il plaçait en lui son orgueil comme il avait placé son bonheur dans l’amour de sa seconde femme. Il faut dire que le jeune Ferdinand justifiait ses brillantes espérances ; quant à la marquise, elle était loin de mériter la confiance qu’il lui accordait ; cette femme volage et dissipée ne l’avait jamais payé d’un sincère retour. Née pour l’intrigue, le bruit public lui attribuait de nombreux amants, et le bruit public ne se trompait pas. Pour peu qu’un jeune homme se signalât par ses avantages extérieurs ou par quelque mérite particulier, il devenait le point de mire des agaceries et même des avances formelles de la marquise, qui savait épaissir de plus en plus le bandeau étendu par elle sur les yeux de son trop confiant époux.

Un jeune seigneur d’une charmante figure, le comte Hippolyte de Verezza, qui joignait à l’expression d’une heureuse physionomie l’esprit le plus orné, la tournure la plus noble, et des manières empreintes à la fois d’élégance et de délicate réserve, avait attiré les regards de la marquise ; en peu de temps il occupa sa tête et captiva son cœur. Plus la conquête du comte paraissait difficile, plus cette femme dépravée tenta d’efforts pour y réussir. Comme il fermait l’oreille aux premières insinuations, il fallut s’expliquer plus ouvertement ; mais le jeune homme déclina respectueusement les témoignages de cette passion coupable. Qu’on juge du dépit de la marquise ! Jusqu’alors sa beauté, son rang et son opulence avaient entraîné sur ses pas tous les vœux et tous les hommages ; on volait, pour ainsi dire, au devant de ses fers ; les plus beaux, les plus opulents et les plus nobles s’estimaient heureux de sa préférence et se disputaient ses moindres faveurs, et voilà qu’un nouveau venu, assez heureux pour être distingué par elle, était assez fier pour lui résister ! Quel renversement d’idées pour une coquette habituée aux faciles triomphes ! elle eut beau s’abaisser devant son vainqueur ; celui-ci, fidèle avant tout à la voix de l’honneur, pensait que l’estime dont le marquis lui donnait des marques publiques, et l’amitié qui le liait au fils de ce seigneur, lui défendaient également de se prêter à un commerce criminel avec l’épouse de l’un et la belle-mère de l’autre.

Sur ces entrefaites, le vieux Vincent tomba malade au château de Mazzini. Dès les premiers moments, une faiblesse générale et l’extinction subite des facultés firent prévoir un dénouement fatal, et les hommes de l’art consultés engagèrent le vieillard à se préparer à sa fin prochaine. Sa principale préoccupation cependant était de voir son maître à qui il avait, disait-il, des secrets à confier, secrets de la plus haute importance. Un exprès fut dépêché en toute hâte au marquis, mais Naples était loin. Aux douleurs physiques du moribond se joignaient des chagrins invétérés, et peut-être des remords de conscience. On l’entendait gémir et sangloter dans son lit ; son âme semblait oppressée par quelque tourment mystérieux, il luttait contre la mort, comme pour avoir le temps de se débarrasser d’un fardeau qui l’avait accablé pendant sa vie.

Cependant, comme il sentait approcher ses derniers moments, il demanda un confesseur, et resta très longtemps enfermé avec le moine Uberti. Après cette entrevue, on lui administra les sacrements. Le marquis n’était pas arrivé. Rassemblant alors toutes ses forces et n’ayant plus que quelques minutes à vivre, le vieux serviteur fit inviter madame de Menon à lui rendre une suprême visite.

Quand cette dame entra dans sa chambre, une sueur froide glaçait déjà le front du mourant, et ce ne fut pas sans difficulté qu’il parvint à lever les yeux sur elle. Il fit signe de la main qu’il voulait qu’on les laissât seuls, et les serviteurs s’éloignèrent.

Alors, s’efforçant de surmonter son oppression et d’articuler quelques paroles :

— Madame, dit-il d’une voix haletante et entrecoupée, j’espérais que le marquis… arriverait avant mon dernier soupir… hélas !… le ciel que j’ai invoqué… le ciel a rejeté la prière d’un… d’un misérable, souillé de crimes… Oh ! que de choses j’ai à vous dire, madame !… quel secret important !… En aurai-je la force ?… Dieu voudra-t-il me la donner ?

— Mon ami, lui dit madame de Menon, ne désespérez pas ainsi ; du courage ; Dieu n’abandonne jamais ses faibles créatures. Quelques reproches que vous ayez à vous faire, la miséricorde céleste est infinie, et vous devez savoir qu’un sincère repentir…

— Le repentir !… reprit-il d’une voix de plus en plus faible ; non, madame… le repentir ne suffit pas… il faut réparer… Apprenez des faits inouïs… recevez… il le faut… des confidences… Je ne peux les faire qu’à vous… Dans les bâtiments… dans les bâtiments du midi…

La mort vint interrompre les paroles du vieillard. En vain il s’agitait convulsivement pour achever ce qu’il avait à dire ; son visage se contracta, ses muscles se roidirent, et de sa bouche, restée ouverte, s’exhala son dernier soupir.

Cette mort n’avait rien en soi que de naturel ; la vieillesse et la maladie y avaient préparé les assistants ; mais une révélation si grave, suspendue sur les lèvres du mourant !… n’était-ce pas un jeu de la Providence ?

Madame de Menon donna des ordres pour les obsèques du vieux serviteur et retourna toute pensive chez elle. Après avoir médité toutes les circonstances de cette scène, elle se détermina à garder, vis-à-vis de ses deux jeunes pupilles, un silence profond sur ce qui s’était passé au lit de mort du vieux Vincent.

Elle se souvint cependant que le marquis, en la mettant en possession du château, et en lui donnant toutes les clefs des appartements de la partie habitée, lui avait dit que les autres clefs, celles des bâtiments méridionaux abandonnés et devant toujours l’être, avaient été égarées sans que l’on eût pris soin de les chercher. Étrangère à tout sentiment de curiosité vulgaire, madame de Menon s’était fort peu préoccupée jusqu’alors du plus ou moins de possibilité de visiter ces lieux déserts. Jamais l’idée ne lui en était venue. Mais en rapprochant certains incidents et certaines apparitions récentes avec les paroles du vieux Vincent, elle ne put se défendre du désir d’approfondir cet effrayant mystère.

Le marquis n’arriva au château que le lendemain de la mort de son intendant. Il mit pied à terre à la porte extérieure ; quelques domestiques seulement l’accompagnaient. Il était très-pâle ; un air d’inquiétude mêlé d’impatience se laissait voir sur son visage. Madame de Menon et les deux jeunes filles le reçurent dans la grande salle du château. Dès les premières paroles, il demanda avec un empressement étrange des détails sur la mort de Vincent. Madame de Menon lui ayant dit que cette mort avait été précédée de quelques circonstances qu’elle ne pouvait confier qu’à lui seul, son front s’assombrit et il se hâta de congédier ses deux filles.

Pendant le récit de madame de Menon, le trouble et l’anxiété du marquis allaient toujours croissant, jusqu’à ce qu’il sût que la mort soudaine de l’homme de confiance avait coupé court à toute révélation. Comme soulagé d’un poids énorme, il se laissa tomber sur un fauteuil, où il resta quelque temps, fixant encore sur madame de Menon des regards perçants qui brillaient d’un feu sinistre. Il hasarda ensuite quelques questions insidieuses, auxquelles cette dame répondit avec autant de simplicité que de calme ; ce qui parut le tranquilliser tout à fait, en lui prouvant que les idées de la gouvernante n’allaient pas au delà de ce qu’elle avait vu et entendu.

Cependant, sur une observation qu’elle lui fit que les bâtiments méridionaux, inexplorés jusqu’alors, pouvaient renfermer quelques objets intéressants ou curieux, il se leva brusquement en répétant que les clés étaient perdues et les communications ignorées ; puis, laissant madame de Menon toute seule, il alla s’enfermer dans la chambre de Vincent, d’où on ne le vit sortir que plusieurs heures après.

Un domestique du château, nommé Robert, interrogé par son maître, lui dit que Vincent avait été enterré dans l’église du couvent de Saint-Nicolas, dont le château était voisin, et prit texte de la sainteté de cette demeure pour faire allusion aux sorcelleries, aux revenants et aux apparitions lumineuses dont lui et ses compagnons avaient été effrayés ; mais le marquis réprima d’un coup d’œil sévère ce bavardage et lui défendit, sous peine d’être chassé, de s’entretenir jamais de ces sujets-là avec qui que ce fût.

Dès que les comptes, les recherches et les soins qu’entraînait la mort de Vincent furent terminés, le marquis retourna à Naples. Bientôt cependant une circonstance solennelle le rappela au château de Mazzini.

Le jeune Ferdinand, son fils, frère d’Emilia et de Julia, allait atteindre sa majorité. Cette époque, toujours solennelle pour les héritiers des grandes maisons patriciennes, devait être célébrée par une fête de famille, et le marquis avait décidé qu’elle aurait lieu dans son château. C’était d’ailleurs une occasion pour lui de réunir ses trois enfants et de leur faire renouer connaissance, séparés qu’ils étaient dès leur plus tendre enfance, et depuis la mort de leur mère.

Si un père est trop enclin, en général, à s’enorgueillir du mérite de ses enfants, le jeune Ferdinand était bien propre à justifier cette faiblesse. Talents, esprit, grâce, figure agréable, air modeste, il réunissait mille avantages. Digne en tout du sang de ses nobles aïeux, on sentait qu’il remplirait un jour avec éclat les postes éminents auxquels l’appelait sa naissance.

Ses deux sœurs, sous la direction de madame de Menon, avaient développé toutes leurs qualités aimables, et quoique cachés dans l’ombre, leurs talents s’étaient élevés au plus haut degré de perfection. Produites dans le monde pour lequel elles étaient nées, elles eussent été certainement les deux personnes de Naples les plus brillantes et les plus recherchées.

Dans cette occasion, l’existence uniforme et silencieuse à laquelle elles étaient condamnées, allait prendre une face nouvelle, et participer aux splendeurs de la fête dont leur père était l’ordonnateur. Sa femme l’accompagna au château. Elle traînait à sa suite la plus brillante jeunesse de Naples, et le comte Hippolyte de Verezza faisait partie du cortège.

Quoique bien étrangères à toute idée de coquetterie, les deux sœurs étaient femmes ; elles se disposèrent donc à figurer sans trop de désavantage dans la société élégante de la marquise. Madame de Menon leur avait donné d’excellentes leçons sur l’art si difficile de se présenter avec succès dans le grand monde. Cette timidité sans gaucherie, qui vient de la modestie et d’une sage défiance de soi-même, ne pouvait manquer d’être remarquée en elles comme un charme exceptionnel, attrait plus enchanteur que tous les autres.

Julia surtout qui dans la moindre bagatelle trouvait un sujet de joie et d’intérêt, Julia qu’une fleur, un oiseau, un rien avait le don d’émouvoir, voyait avec ivresse arriver le moment où son frère, un frère chéri qu’elle n’avait jamais vu et qu’elle brûlait de connaître, allait lui tendre la main et l’appeler du doux nom de sœur.

En comparant ses occupations obscures et monotones aux illusions enchanteresses que lui offrait son imagination, elle en était venue à se persuader que sa première existence n’avait été qu’une suite de journées insipides et décolorées, et que sa vie véritable devait dater du jour où elle s’élancerait vers un monde brillant et nouveau. Le papillon allait sortir de la chrysalide.

Tandis que nos deux aimables sœurs s’abandonnaient ainsi aux plus doux rêves, un grand fracas de chevaux et de voitures annonça de loin l’arrivée du marquis, de la marquise, de leur fils et de leurs amis, avec une suite digne de leur rang.

Ils avaient aussi amené des musiciens. Dès que les voitures entrèrent dans la cour, de brillantes fanfares saluèrent l’apparition des maîtres. Julia, d’une fenêtre isolée de son appartement, guettait ce magnifique cortège. Le cœur lui battait vivement et s’ouvrait à des sensations toutes nouvelles.

Bientôt les cours et les salles se remplirent de monde et de bruit. Ces lieux jusqu’alors solitaires et mélancoliques, resplendirent d’un éclat et d’une joie inaccoutumée. Une expression animée se répandit sur tous les visages. Le marquis lui-même, quittant son air morne, laissait de temps à autre percer sur sa physionomie un sourire presque enjoué.

La marquise, entourée d’une cour de seigneurs Italiens, parmi lesquels elle remarquait avec joie le comte de Verezza, était exaltée par le plaisir et par un spectacle tout nouveau pour elle ; car elle voyait pour la première fois les murs du château de Mazzini.

Du premier coup d’œil, Julia avait distingué un charmant jeune homme qui donnait la main à la marquise pour descendre de voiture et traverser le perron. Elle s’imagina que ce devait être son frère. Elle éprouva même une véritable joie à l’idée qu’il lui serait bien facile et bien doux d’aimer et de chérir ce nouvel ami. Première et soudaine impression, attraction puissante et secrète, qui décide presque toujours du bonheur ou du malheur de la vie !

Le marquis, à peine arrivé, fit appeler ses deux filles. Quand elles descendirent de leur appartement, il s’avança à leur rencontre, et les présenta à toute la compagnie réunie pour les recevoir.

Ce ne fut qu’un cri d’admiration dans toute la salle. Chacun s’extasiait sur leur beauté, sur leurs grâces, sur leurs perfections. La marquise les combla de caresses, et leur gouvernante reçut les compliments les mieux mérités.

Emilia et sa sœur surtout brûlaient de connaître leur frère. Il vint à leur tour les saluer. Ce n’était pas le jeune homme que Julia avait aperçu de sa fenêtre ! Ferdinand, le véritable frère, était grand, bien fait, élancé ; sa tournure était noble, son regard aimable et engageant. Mais ce n’était pas l’inconnu. Qui donc était celui-ci ?

Les trois enfants de la défunte marquise s’embrassèrent avec tendresse et à plusieurs reprises.

La soirée se termina par un souper splendide auquel succéda un brillant concert.

II

Enfin arriva le jour de la fête. Les deux sœurs, qui l’avaient attendu avec impatience, allaient donc voir se réaliser les brillants rêves de leur imagination ! Julia surtout, plus impressionnable que sa sœur, plus accessible à ce sentiment tout nouveau que lui avait inspiré le comte de Verezza, était agitée par un mélange de craintes et d’espérances, trouble intérieur et charmant dont elle ne pouvait se rendre compte.

Toute la noblesse des environs avait été conviée à cette solennité, et dès le matin le marquis, faisant ouvrir toutes grandes les portes de son château, avait donné à ses vassaux et même aux habitants des bourgs et villages voisins, la liberté de parcourir ses jardins, en promettant à tous l’accueil le plus hospitalier.

D’habiles ouvriers avaient employé la nuit précédente à décorer les principaux appartements de riches tentures, de meubles somptueux, et de toute sorte d’ornements que l’on avait fait venir de Naples. Maîtres et valets, seigneurs et invités, femmes et enfants, gens du pays, ou curieux des environs, circulant en tous sens, errant au hasard à travers les diverses dépendances du château, promenaient l’ivresse du plaisir et de la gaîté dans ces lieux où naguères régnait une morne solitude, il semblait que le marquis eût voulu réaliser pour sa famille, ses amis et ses vassaux, les merveilles des contes de fées et les enchantements familiers aux génies. Il s’efforçait visiblement de prendre part à l’allégresse générale ; il affectait une vive émotion de plaisir en écoutant les concerts mélodieux qui s’élevaient tour à tour des appartements et des jardins. Il montrait même un visage souriant à tous les promeneurs qui venaient le saluer en le complimentant ; mais dès qu’il se trouvait seul ou hors de vue, son visage, composé avec soin comme un masque de joie et de bonne humeur, se détendait brusquement et revenait à son expression naturelle. On aurait pu s’assurer alors que l’ennui, le chagrin, ou peut-être même le remords rongeaient en secret son âme et la rendaient à peu près insensible à l’atmosphère de plaisirs dont il était entouré.

La journée fut des plus animées ; des félicitations empressées sur l’âge de majorité du jeune seigneur, des promenades par groupes dans les allées du parc et sur les pièces d’eau et le festin splendide qui réunit tous les invités, remplirent joyeusement les heures jusqu’au coucher du soleil.

À l’entrée de la nuit, autres plaisirs. La musique donna le signal du bal. De tous les divertissements, celui-ci sans doute est le plus vif et nous dirons même le plus universel. Il satisfait à la fois aux instincts les plus naturels et aux sentiments les plus raffinés ; il ouvre en même temps un champ libre aux jouissances de la vanité, aux impulsions de l’amour et aux élans d’une joie innocente. Il entraîne chastement un sexe vers l’autre. Cette brillante jeunesse, rehaussée par l’éclat de la nature et par toutes les ressources de l’art de plaire, déploie dans un bal ses plus brillants avantages ; c’est pour elle un concours de séduction mutuelle. La beauté, la grâce, la légèreté, et cette teinte d’aménité engageante, répandue sur toutes les physionomies, autant d’attraits irrésistibles. Doux plaisir de la danse ! c’est la déesse même de la beauté, c’est son cortège de nymphes qui t’introduisirent sur la terre pour y faire, au printemps de la vie, le bonheur de l’espèce humaine !

La marquise figura dans ce bal avec le plus grand éclat. Elle avait fait choix, pour cette circonstance, d’une toilette d’un goût exquis. Sa coiffure étincelait de diamants ; enfin toutes les ressources de l’art avaient été déployées pour faire valoir son incontestable beauté.

À côté d’elle cependant les deux jeunes sœurs devaient un autre genre d’éclat à la jeunesse et à la nature. Une robe à la sicilienne dessinait le contour d’une taille svelte et gracieuse. Leurs cheveux, qui bouclaient naturellement, étaient retenus par un réseau de perles. L’ensemble de leur parure était aussi simple que leur cœur était naïf ; mais cet ensemble harmonieux captivait les regards et enchaînait l’admiration. La marquise sans doute éblouissait et commandait les hommages ; mais on était secrètement attiré vers Emilia et sa charmante sœur. Bientôt l’attention générale ne voulut plus se détacher d’elles, et persista à les entourer pendant toute la durée du bal.

Ferdinand l’ouvrit avec une jeune et belle napolitaine, nommée Matilda Constanza, tandis qu’Emilia avait pour cavalier le brillant marquis de Fazetti ; mais de quelle émotion palpita le cœur de Julia, lorsque le comte de Verezza, ce même jeune homme qu’elle avait admiré en secret, vint l’inviter à danser avec lui ! elle accepta, en baissant les yeux et en rougissant de plaisir, la main qu’il lui présentait.

Avant même que l’orchestre donnât le signal du pas qu’elle allait exécuter, un murmure d’admiration s’éleva de tous les côtés de la salle. Une tête charmante, si bien posée sur des épaules d’albâtre, un col admirablement dessiné, une figure enchanteresse où se peignaient à la fois la modestie, la douceur et la radieuse expression du plaisir, justifiaient ces premiers hommages. Mais quand elle eut commencé à former quelques pas, avec quel plaisir tous les yeux suivirent les ondulations harmonieuses de ce couple léger qui voltigeait dans l’espace avec tant de grâce et de précision ! Ces deux beaux jeunes gens semblaient choisis comme des types de la perfection idéale de chaque sexe. La danse avait cessé, déjà Julia était revenue s’asseoir près de sa sœur, et les yeux de toute l’assemblée la cherchaient encore à cette même place, où elle venait d’obtenir un si beau triomphe. Le respect seul pour tant de modestie empêcha les applaudissements de se prolonger après le premier enthousiasme.

Une seule personne restait étrangère à l’entraînement général. La brillante marquise de Mazzini n’avait pas prévu que les filles de son mari détourneraient à leur profit une partie des hommages auxquels elle avait droit. Le moyen de prévoir, en effet, que deux jeunes filles toutes simples, élevées au fond d’une retraite solitaire, pourraient figurer avec succès dans la société la plus brillante de Naples ! Comment supposer que la femme la plus recherchée de ce monde d’élite risquerait d’éprouver une sorte d’échec à côté de deux campagnardes qui le voyaient pour la première fois ! il en était ainsi cependant, et cette beauté orgueilleuse en éprouvait un violent dépit. Ce qui acheva de l’irriter, ce fut la vue des empressements tendres et des attentions délicates que le comte de Verezza continua de prodiguer à sa danseuse pendant tout le reste du bal. Tout entier aux premiers et doux sentiments qu’il puisait dans la présence de Julia, le jeune homme n’avait cessé de se tenir près d’elle et de la contempler. Son âme, concentrée dans ses regards, ne voyait dans toute l’assemblée qu’une seule personne, Julia !

La marquise, on s’en souvient, avait conçu pour le jeune comte des sentiments très-vifs, et malgré son adresse à lui laisser deviner ce caprice, elle avait vu ses avances indirectement repoussées. Dédaignée par l’objet de son choix, témoin du triomphe de sa rivale, pressentant, grâce à la sûreté de son coup d’œil, que la jeune fille deviendrait bientôt, si elle ne l’était déjà, sensible aux attentions du comte, que de motifs pour elle de se livrer à des idées de haine et de vengeance ! les douces émotions de l’amour firent place dans ce cœur ulcéré à des ressentiments mortels. L’homme qu’elle avait adoré devint à ses yeux son plus cruel ennemi ; et Julia, l’innocente Julia, une fille audacieuse et criminelle, digne objet de sa redoutable colère.

Cependant elle affecta hypocritement de partager l’enthousiasme dont la jeune fille était l’objet. Elle poussa même la dissimulation jusqu’à lui adresser les compliments les plus flatteurs. Mais son cœur n’en distillait pas moins les poisons les plus subtils de la haine ; et la violence même qu’elle se faisait, pendant qu’elle forçait sa bouche à prononcer des paroles caressantes, ajoutait à l’irritation de sa jalousie contenue.

À minuit, les portes de la salle de bal s’ouvrirent sur les jardins, où le marquis avait ménagé à ses hôtes de nouvelles surprises.

Des cordons de feu couraient le long des allées du parc, des pyramides éblouissantes en marquaient les détours. Des illuminations de toutes couleurs, disposées de la façon la plus pittoresque, dessinaient des formes bizarres et fantastiques. Cette nuit enflammée jetait autant d’éclat que le soleil. Des buffets, chargés de fruits et de liqueurs glacées, tentaient à chaque pas les promeneurs ; et, pour comble d’illusions, des concerts invisibles joignaient leur harmonie à ce spectacle féerique. La belle jeunesse se dispersa dans les allées. Le comte Hippolyte cherchait la présence de Julia ; mais celle-ci évitait discrètement une rencontre dont elle sentait par instinct le danger. Pour essayer de se distraire de ses nouvelles préoccupations, et en même temps pour se dérober à l’admiration générale, elle se promenait seule ou avec sa sœur dans les allées les plus obscures, ou bien elle prenait le bras de son frère Ferdinand à qui elle faisait mille caresses.

Le marquis, enchanté de l’union qui régnait entre ses trois enfants, les contemplait avec l’expression de la plus vive sensibilité. Sa tristesse habituelle semblait suspendue en ce moment par son affection paternelle.

Quant à la marquise, incapable de maîtriser plus longtemps l’impression jalouse que lui causaient les assiduités du comte de Verezza auprès de sa belle-fille, elle interrompit la promenade du parc pour se rendre dans un pavillon brillamment illuminé, où l’on avait préparé un petit souper.

À cette table dressée pour des convives de choix, se trouvait le comte de Mariani, seigneur d’un âge mûr, qui avait vécu dans les cours les plus brillantes de l’Europe et dont le goût sûr et exercé n’avait pas manqué de distinguer toutes les perfections de Julia. C’était un de ces hommes spirituellement enjoués, en possession du droit de tout dire, parce que leur malice est toujours tempérée par une grâce obligeante. Amené à parler du comte de Verezza : « Ce jeune seigneur, dit-il, court grand risque de laisser ici sa liberté. Vous verrez que la belle Julia aura triomphé de ce cœur jusqu’alors insensible à toutes les attaques. Au surplus, qui aurait le courage de traverser la sympathie de deux jeunes gens si beaux, si aimables, si bien faits l’un pour l’autre ? Allons, chère marquise, employons plutôt tous nos efforts pour les rapprocher complètement ; que Naples compte, dans son sein un couple heureux de plus. Je suis sûr que notre jeune comte ne désavouera pas tout ce que mon amitié va m’inspirer de zèle pour travailler à son bonheur. »

C’était sur ce ton enjoué que le comte de Mariani soutenait l’entretien pendant le souper ; mais que ce badinage était cruel pour la marquise ! Elle se hâta d’y couper court : « En vérité, mon cher Mariani, répliqua-t-elle, je ne sais pourquoi vous faites ici les honneurs de la sensibilité du comte de Verezza. Un attachement solide lui fait peur et le joug de l’hymen lui porte ombrage. Son humeur volage le porte de préférence vers les plaisirs de Naples. C’est aux beautés faciles de cette capitale qu’il prodigue volontiers son temps et ses soins, et rien ne saurait moins lui plaire que de lui supposer des projets sérieux et des engagements durables.

— Défendez-vous, jeune homme, s’écria le comte de Mariani, en voyant précisément entrer dans le pavillon Hippolyte de Verezza. Notre belle hôtesse vous accuse d’être inconstant et léger ; j’ai voulu plaider votre cause, mais on m’a fermé la bouche.

— Je ne sais, répondit le jeune comte, par quels torts involontaires j’ai donné de moi si mauvaise opinion à madame la marquise. Je ne croyais pas avoir encouru le reproche d’inconstance. Je sens, au contraire, ajouta-t-il en regardant Julia qui venait aussi d’entrer, je sens que du jour où j’aimerai, ce premier sentiment m’engagera pour toute la vie.

— Il est tard, messieurs, interrompit brusquement la marquise en se levant ; la journée a eu ses fatigues comme ses plaisirs, et vous nous permettrez de nous retirer.

On se sépara sur ces mots, et chacun rentra dans son appartement. Que de réflexions Julia ne fit-elle pas, quand elle se trouva seule, sur ce qu’elle avait vu et ressenti depuis la matinée !

Il fallut bien qu’elle s’avouât à elle même combien était déjà vive l’impression que le comte de Verezza avait faite sur son cœur. Puis, pour se rendre compte de cette impression, elle dirigea sa pensée sur tous les détails de la conduite du comte. Ses discours, ses regards, ses gestes et son silence même, elle interpréta tout pour découvrir ce qui se passait dans l’âme du jeune homme. Ce qu’elle avait pris d’abord pour des marques de sympathie et d’amour n’était peut-être que des attentions de simple politesse ; connaissant si peu le monde, comment distinguer ce que l’usage et l’éducation autorisaient, de ce qui était dicté par le sentiment ? peut-être n’était-elle pour lui qu’un objet de curiosité et de surprise. Aimer sans être aimée ! hélas ! quelle appréhension douloureuse pour un jeune cœur atteint des premiers traits de l’amour !

Plus elle réfléchissait d’ailleurs sur le genre de vie du comte jusqu’à ce jour, plus elle avait à craindre que ce jeune seigneur, doué de tous les avantages de la naissance, de la figure et de la richesse, n’eût déjà rencontré une femme assez heureuse pour captiver ses affections. Avait-il attendu, pour éprouver les premiers troubles de la passion, qu’il vînt au château de Mazzini et qu’il y rencontrât la simple et trop faible Julia ? pauvre fille ! que de chagrins lui étaient réservés, si elle devait aimer un jeune homme engagé dans d’autres liens !

Le soleil la retrouva veillant encore sur sa couche, et plus pensive que jamais. Pressée, sans trop savoir pourquoi, de se lever avec le jour, elle donna, sans s’en apercevoir, plus de soins que d’habitude à sa toilette, puis elle attendit l’heure du déjeuner en essayant de lire, dans son cabinet d’étude. On conçoit par combien de préoccupations et d’inquiétudes cette lecture fut interrompue. Enfin, la cloche la tira de sa rêverie, et elle se rendit dans le salon avec sa sœur Emilia… qu’elle était allée rejoindre. Quoiqu’Emilia fût sa meilleure amie et la confidente ordinaire de toutes ses pensées, elle ne lui dit rien pourtant de ses agitations présentes ; à peine osait-elle en convenir vis-à-vis d’elle-même.

Quand elles arrivèrent au salon, le marquis leur père, plus sombre encore qu’à l’ordinaire après les excitations factices de la veille, ne leur adressa qu’un froid bonjour. L’accueil de la marquise ne fut guère plus obligeant. Ferdinand, le comte Mariani, le comte de Verezza et les autres convives se présentèrent à leur tour. Julia n’osait lever les yeux du côté où était placé le jeune comte ; il lui semblait qu’un regard, même involontaire, allait trahir son secret.

Cette seconde journée fut un digne lendemain de fête. Il y eut le soir un concert, dont la famille de Mazzini fit presque tous les frais. Ferdinand joua du violon en véritable artiste, et Julia, après avoir montré son talent sur le clavecin, termina la soirée par une délicieuse mélodie qu’elle chanta avec tant de pureté et d’expression, qu’à la fin du dernier couplet des larmes s’échappaient de tous les yeux.

Ce fut dans ce moment que Julia aurait pu lire au fond de l’âme du comte de Verezza, si son inexpérience le lui eût permis. Ce jeune homme, entraîné par sa vive émotion, avait oublié la nombreuse compagnie où il se trouvait et les regards de tous côtés dirigés sur lui. Tout entier au sentiment qui l’agitait, il contemplait Julia avec une ardeur passionnée. Ne pouvant se rassasier de l’admirer, il était prêt à tomber à ses genoux et à lui jurer un amour éternel… un instant de réflexion l’arracha à cette ivresse ; il sentit ce qu’une pareille exaltation aurait eu de déplacé et même de dangereux.

La nuit qui suivit fut aussi orageuse pour nos deux amants que la précédente. Julia, en proie aux mêmes agitations, laissa ses fenêtres ouvertes pour jouir de la fraîcheur et de la beauté de la nuit. Vers deux heures du matin, pendant qu’elle comparait le trouble de ses sentiments au calme absolu de la nature, elle tressaillit au bruit à peine perceptible d’un pas léger qui semblait s’approcher de son appartement.

À travers l’obscurité, et par les interstices de la jalousie qu’elle avait aussitôt baissée, elle chercha à deviner quel pouvait être ce promeneur nocturne ; mais l’inconnu, enveloppé d’un vaste manteau, ne se laissa point reconnaître. Il tenait, un luth à la main. S’arrêtant au bas des croisées de Julia, il préluda par des accords mélancoliques ; puis il soupira une suave romance d’amour, rendue plus suave encore par sa touchante expression. Quand la dernière note se fut éteinte dans le silence, l’inconnu s’éloigna et se perdit dans les ténèbres de l’allée voisine.

Cette douce musique laissa dans l’âme de Julia une impression de soulagement et de plaisir. Malgré ses doutes sur les vrais sentiments du comte Hippolyte, elle ne pouvait se dissimuler que depuis deux jours il suivait assidûment ses traces, qu’elle était sa danseuse de prédilection, qu’il avait eu pour elle les attentions les plus empressées et les plus délicates, et qu’enfin tout révélait de sa part, sinon de l’amour, au moins une admiration réelle et un intérêt sympathique. En rapprochant toutes ces circonstances, elle n’eut pas de peine à se persuader que le musicien nocturne était Hippolyte lui-même ; elle avait cru d’ailleurs reconnaître le son de sa voix, et un faible rayon de lune, traversant les ombres de la nuit, avait glissé un instant sur son visage et laissé deviner ses traits.

Des pensées consolantes prirent alors la place de ses premières inquiétudes. Un baume rafraîchissant circula dans ses veines. Le sommeil qui l’avait fuie, revint fermer ses paupières, et des songes agréables reposèrent son imagination jusqu’à l’instant du réveil.

Tout donnait à penser que cet élément de bonheur allait au moins préparer la sérénité du jour suivant. Julia, réunie au reste de la compagnie dans la salle du déjeuner, pressait de tous ses vœux l’arrivée du comte de Verezza, et se plaignait tout bas de sa lenteur. Chaque fois que la porte s’ouvrait, son cœur battait d’impatience, et chaque fois que ses regards tombaient sur un autre survenant, cette impatience faisait place au dépit. À la fin, le hasard d’une conversation indifférente lui apprit qu’Hippolyte, dès la pointe du jour, s’était mis en route pour retourner à Naples.

La nouvelle de ce brusque départ bouleversa en même temps le cœur de deux femmes, qui éprouvaient pour le comte des sentiments également vifs, quoique d’une nature bien différente.

Julia voyait s’écrouler le frêle édifice de son bonheur. Que devenaient toutes ses conjectures et toutes ses espérances ? quel fonds pouvait-elle faire sur des politesses sans conséquence qu’elle avait prises, la pauvre enfant, pour des engagements d’amour ? Si le comte l’avait choisie pour danseuse, c’était par hasard ; s’il lui avait adressé des paroles flatteuses, c’était l’usage du monde qui le voulait ainsi. Elle s’était trompée ; ce n’était pas la faute du comte, un autre sans doute avait chanté sous ses fenêtres. Non, le cœur du jeune homme n’était pas sérieusement touché ; autrement se serait-il éloigné du château avec tant de précipitation et d’indifférence ?

« Heureusement, se disait-elle, il n’a rien su de ma faiblesse, et il n’en saura jamais rien. Oui, déplorable secret dont je rougis, tu ne sortiras jamais de mon cœur, et jusqu’à mon dernier soupir, je t’y tiendrai renfermé. Jamais l’insensible Hippolyte ne saura qu’il avait troublé le repos de Julia, et altéré, pour toujours peut-être, l’heureuse sérénité de sa vie ! »

Les réflexions de la marquise étaient d’une autre nature, elle ne pouvait dissimuler son dépit à l’annonce du départ du comte de Verezza ; elle avait toujours espéré qu’à la faveur du désordre d’une fête, elle parviendrait à l’entraîner dans les pièges de sa coquetterie. Le hasard d’une promenade, d’une chasse, d’un bal, devait, suivant elle, servir ses desseins tôt ou tard. Exercée dans l’art de la séduction, habile à profiter de ces instants d’ivresse où l’âme, ouverte au plaisir, le recherche avec ardeur et le saisit sans réflexion, comment aurait-elle douté de son triomphe, elle, cette beauté si enviée, qui ne se lassait pas de poursuivre l’objet de ses vœux, et de lui offrir d’une main jusque-là irrésistible la coupe enchanteresse de la volupté ?

Si quelque chose était capable d’adoucir son irritation, c’était la pensée qu’Hippolyte, en s’éloignant d’elle, s’était aussi éloigné de Julia. Il avait donc pour toutes les deux une égale indifférence. Aucune d’elles ne l’emportait dans son cœur ; la marquise n’avait point à rougir d’être sacrifiée à une rivale. Cette réflexion lui apporta quelque soulagement, et bientôt, une impression succédant à une autre, le plaisir prit le pas sur tout le reste. Les fêtes se succédèrent au château de Mazzini pendant une semaine entière. Chaque jour voyait l’insatiable châtelaine inventer de nouveaux divertissements. Entourée d’une jeunesse ardente, elle en partageait, elle en guidait l’ivresse et les entraînements. Son but était surtout de s’étourdir ; mais ce fut en vain qu’elle mit tout en œuvre pour chasser l’image d’Hippolyte ; cette image la suivait en tous lieux ; malgré elle, à tous moments, elle se retraçait les assiduités du comte près de Julia ; elle revoyait les regards passionnés qu’il avait adressés à cette dangereuse rivale, et tous ces souvenirs pleins d’amertume ravivaient la flamme de sa jalousie, en y ajoutant de nouveaux aliments. Alors, dans sa sourde colère, elle poursuivait Julia de sarcasmes et de mots piquants ; elle la persécutait dans mille petits détails, qui isolément semblaient peu de chose, mais dont l’ensemble était de nature à porter la douleur et le découragement dans le cœur de sa victime.

Cependant les jours, les semaines s’écoulaient, et l’on ne parlait pas encore de retourner à Naples. Le marquis annonça même un jour que son intention était de passer au château de Mazzini le reste de l’été. Ce fut avec une complète résignation que la marquise accueillit cette nouvelle. On eût dit qu’elle avait renoncé tout à fait aux plaisirs de Naples, et qu’elle ne voulait même plus s’en souvenir. Tout entière aux soins de sa villa, elle s’appliqua à rassembler dans ce séjour toutes les distractions dont il était susceptible, et ses invitations réussirent à entretenir au château une société sans cesse renouvelée et toujours bien choisie, quoique peu nombreuse.

Souvent elle avait été frappée de la beauté de l’appartement qu’occupait madame de Menon avec ses deux élèves et que le marquis avait assigné à cette dame jusqu’au terme de l’éducation des jeunes filles ; car il était naturel que le logement le plus agréable fût donné de préférence aux personnes qui devaient l’habiter continuellement.

Mais la marquise, dès qu’il fut convenu qu’on passerait le reste de l’été à Mazzini, annonça son intention de prendre possession de cet appartement, qui, en effet, était le plus magnifique de tous. Des fenêtres du salon, on découvrait un horizon immense, dont la mer formait la ligne extrême. L’œil embrassait à la fois le détroit de Messine, les côtes de la Sicile, et les hautes montagnes de la Calabre. Les vaisseaux qui traversaient sans cesse le détroit et dont les pavillons se déroulaient à la clarté du soleil, animaient ce superbe tableau. Du salon, on passait par une galerie, sur une vaste terrasse où se déployait, dans des proportions plus grandioses encore, ce merveilleux panorama.

On fit venir des ouvriers pour approprier cette habitation à ses nouveaux maîtres par toutes les recherches du luxe et de l’élégance. En même temps on s’occupa de préparer d’autres logements pour les hôtes dépossédés. Ce fut dans la partie attenante à l’aile méridionale du château qu’on installa madame de Menon, Emilia et sa sœur. Par cette nouvelle disposition, Julia conserva le cabinet d’études où elle se tenait le plus volontiers. Les chambres qu’on leur donna étaient vastes et décorées avec goût par les soins du marquis ; mais comme le jour n’y pénétrait que par de hautes croisées, pratiquées dans des murailles épaisses, il régnait dans ces pièces une teinte sombre et mystérieuse d’où naissait une certaine impression de mélancolie.

Julia, en visitant toutes les parties de ce nouveau logement, reconnut qu’il était contigu à la portion du château restée jusqu’alors impénétrable aux recherches, et sur laquelle les imaginations, excitées par les incidents étranges que nous avons rapportés, étaient habituellement en éveil. Ce voisinage, suspect à Julia, jeta dans son esprit une vague terreur qu’il lui fut impossible de surmonter, malgré les efforts de madame de Menon pour la rassurer. Cette dame était loin cependant de partager la sécurité qu’elle tâchait d’inspirer à son élève. Le refus que le marquis avait fait de livrer les clés, et les demi-confidences de Vincent à son lit de mort, la préoccupaient au moins autant que les visions antérieures à cette époque ; mais elle jugea inutile de contribuer à entretenir les frayeurs qui s’étaient emparées de ses pupilles.

Il est vrai cependant qu’on s’habitue à tout. Au bout de quelques semaines, les craintes de Julia s’étaient dissipées ; elle-même les jugeait ridicules et puériles, et son appartement lui devint agréable. Un jour qu’elle disposait quelques effets dans le tiroir d’un ancien meuble, placé dans un cabinet qui attenait à sa chambre, elle aperçut au fond de ce tiroir un petit portrait ; elle le prit avec vivacité, et le contempla attentivement. C’étaient les traits d’une jeune femme de vingt-deux ans à peu près. Une profonde mélancolie était empreinte sur ses traits ; la dignité, le courage et la résignation se peignaient dans son regard levé vers le ciel. À voir cette douce figure empreinte d’une profonde sensibilité, on jugeait que la personne dont c’était là l’image avait dû éprouver les chagrins les plus cuisants. Cette idée venait si naturellement en regardant le portrait, que Julia, s’affectant peu à peu des douleurs qu’elle y voyait exprimées, répandit des larmes involontaires.

Madame de Menon, cette confidente constante de ses affections et de ses pensées, fut encore l’amie à qui Julia s’adressa pour exprimer ce qu’elle éprouvait. Elle lui montra le portrait, en lui apprenant où elle l’avait découvert.

Mais à peine madame de Menon eut-elle jeté les yeux sur cette peinture, qu’elle poussa un grand cri. Elle venait de reconnaître les traits de la mère de ses deux pupilles. Elle n’en fit pas mystère à Julia : « Oui, ma chère enfant, lui dit-elle, vous devez contempler cette image avec amour et respect : c’est une mère qu’elle vous rappelle, une mère chérie dont vous fûtes privée dès le berceau ; ah ! ce fut pour moi une amie bien précieuse ! remercions Dieu, Julia, de ce qu’au milieu de nos peines, il nous envoie une consolation si douce, et regardons ce portrait comme une sorte de dédommagement qu’il vous accorde en échange du trésor que vous avez perdu !

Elles appelèrent Emilia pour lui faire partager ce moment de bonheur. Naturellement les deux sœurs prièrent madame de Menon d’entrer dans quelques détails sur cette tendre mère dont elle avait été l’amie. La gouvernante s’en défendit quelque temps ; mais vaincue enfin par leurs instances, elle les fit asseoir devant elle, et prit la parole en ces termes :

« Je crois vous avoir déjà dit, mes jeunes amies, que Louisa, votre mère, était fille unique du comte de Bernini. Ses propriétés consistaient principalement en terres situées au pied du mont Etna, dans la vallée dite des démons. Cette vallée avait reçu cette désignation par suite d’une légende populaire qui enseignait que le mont Etna était l’une des portes de l’Enfer, et que les éruptions du volcan étaient les flammes éternelles de ce lieu de torture et d’expiation.

« Il y a trente ans environ, le mont Etna ayant vomi au loin ses flammes et ses laves, les propriétés du comte Bernini furent englouties sous des monceaux de cendres. Des bourgs, des villages, des forêts, des montagnes même disparurent, des vallées furent comblées. Une population immense trouva la mort dans cet effroyable cataclysme.

» Le comte Bernini n’était pas alors dans ses terres. Des affaires importantes l’avaient retenu à Naples. Mais sa femme et son fils qui habitaient le château, furent victimes, comme les autres, de cette affreuse catastrophe. Ainsi, le comte perdit dans le même jour, sa femme, son fils et sa fortune. Les débris de ses biens se réduisaient à peu de chose, il lui restait cependant une consolation. La Providence avait permis que la jeune Louisa, sa fille unique, âgée alors de neuf ans, ne se trouvât point au château lors du désastre de sa famille, étant allée passer quelques semaines chez une parente.

» Le père et la fille, désormais seuls l’un pour l’autre, se retirèrent dans une maison de campagne, près de Catane. Ma famille était établie dans le pays ; une longue amitié unissait mon père et votre aïeul, et une sympathie, plus douce encore, forma des liens semblables entre Louisa votre mère et moi. Les mêmes goûts, les mêmes habitudes, joints à une parfaite égalité d’humeur, resserrèrent cette intimité, que consacrait encore la conformité du malheur. Comme Louisa j’avais perdu ma mère dès l’âge le plus tendre, l’éruption de l’Etna avait aussi englouti toutes nos propriétés, mon père y avait trouvé la mort, et mon jeune frère et moi, nous survivions seuls à toute notre famille.

» Le comte de Bernini nous recueillit tous deux dans sa retraite, il promit de nous regarder à l’avenir comme ses enfants et nous prodigua des soins vraiment paternels. Il se plut à perfectionner l’éducation de mon frère qui entrait alors dans sa dix-septième année. Ce fut un vrai plaisir pour le comte de développer le germe précieux des talents et des vertus que ce jeune homme avait reçus de la nature. Orlando, c’était le nom de ce frère chéri, ne profitait jamais mieux des leçons de son bienfaiteur que lorsque Louisa et moi nous y assistions ensemble, aussi n’avions nous garde d’y manquer. Le comte qui avait remarqué combien notre présence ajoutait à l’application de son élève, nous fit un devoir de cette assiduité. De la une émulation réciproque. Louisa et moi nous profitions tout doucement des études de mon frère, et si quelques connaissances acquises m’ont permis, chères enfants, de diriger votre éducation, c’est à ces récréations studieuses que je le dois.

» La tendre amitié qui nous unissait tous, et qui embellissait cette existence commune, jetait un voile sur nos infortunes passées, mais le sort n’était pas las de nous poursuivre. Orlando, mon frère, était destiné au métier des armes. Le comte avait sollicité pour lui une commission d’officier dans un régiment sicilien. Le brevet lui fut expédié avec l’ordre de rejoindre son corps sur-le-champ. Dès que son équipage fût prêt, il fallut se dire adieu.

— » Notre séparation ne sera pas éternelle, dit le comte, les récompenses militaires que pourra obtenir le jeune homme et son avancement en grade seront le signal de son retour ; Orlando a trop de mérite pour nous faire attendre longtemps.

» C’est au moment d’un départ que le fond du cœur se montre à découvert. Quand deux jeunes gens, tendrement attachés l’un à l’autre, se voient amenés à mesurer le long intervalle qui va les séparer, c’est alors qu’ils peuvent juger de la force du sentiment qui les unit. En vain la triste Louisa s’efforçait de maîtriser sa douleur. Pour y réussir, elle avait eu recours à son instrument favori, à sa harpe, et tâchait d’en tirer quelques accords ; mais les larmes furtives qui lui échappaient ne laissaient que trop voir combien Orlando lui était cher.

» Sur ces entrefaites, mon frère que ses apprêts avaient retenu au dehors, rentra un instant au salon. Il était suivi de son chien favori. — Veuillez accepter, mademoiselle, dit-il à Louisa, le don de ce pauvre animal, et obligez-moi d’en avoir quelque soin. Il sait aimer la main qui le caresse ; il est bon et fidèle, et de temps en temps sa vue pourra vous rappeler l’ancien maître qu’il aimait tant. Ah ! si je pouvais espérer d’être quelquefois présent à votre pensée, mon départ me serait moins douloureux ! Pour vous, chère Louisa, votre image me suivra partout : seul, ce doux souvenir peut me dédommager de ce que je perds en m’éloignant.

» Louisa ne lui répondit que par un regard, mais ce regard avait une expression si tendre ! que de promesses il contenait ! Enfin il fallut se séparer, et quelques instants après, Orlando était déjà loin de notre demeure.

» Comme elle devint triste et vide, cette maison ! comme elle nous parut agrandie ! comme tout semblait maintenant monotone et inanimé ! Ces vallées, ces bois, ces montagnes que nous avions tant de fois admirés avec Orlando, ne produisaient plus sur ma compagne et sur moi, seules maintenant à les regarder, que de froides et mornes impressions.

» Louisa s’abandonna dès lors à des habitudes de mélancolie ; elle cherchait la solitude et fuyait toutes distractions. Si elle se laissait aller parfois au délassement de la musique, c’était pour répéter sur sa harpe l’air favori d’Orlando, celui même que le matin de son départ il l’avait priée de chanter plusieurs fois.

» De temps en temps on recevait de ses nouvelles. Nous apprîmes qu’il s’était distingué dans plusieurs affaires. Un jour, le comte nous annonça qu’une action d’éclat lui avait valu un grade supérieur. La saison s’avançait ; l’armée allait prendre ses quartiers d’hiver, et Orlando obtint la permission de revenir près de nous.

» La campagne qu’il avait faite avait mûri son extérieur et son caractère. L’éclat de la première jeunesse était remplacé chez lui par la dignité ferme qui convient à un homme fait. Le comte lui fit l’accueil le plus paternel, et moi je le revis avec une joie bien vive.

» Quand il parut devant Louisa, il nous fut aisé de voir qu’il lui rapportait le même amour. L’ardeur de ses regards le disait assez ; et, de son côté, Louisa, par le trouble de sa contenance, par le désordre de ses réponses, aurait laissé deviner au témoin le plus novice qu’une sympathie secrète l’avait unie pour jamais à cet ami de son enfance.

» C’est ici que se place naturellement l’incident qui eut le plus d’influence sur ma vie. Orlando avait amené avec lui un jeune officier français et nous l’avait présenté. Ils étaient du même régiment. Dans une affaire des plus périlleuses, il avait arraché mon frère à une mort presque certaine. Le comte ne crut pouvoir montrer trop de reconnaissance au sauveur de son fils d’adoption. Il le retint au château et ne souffrit pas qu’il passât ailleurs la moindre partie de son congé.

» Le chevalier de Menon, c’était le nom du jeune Français, avait reçu l’éducation brillante d’un gentilhomme et possédait une foule de qualités et de talents aimables. Un extérieur noble et engageant complétait tant de séductions. L’habitude de nous voir le disposa à m’adresser ses soins et j’avoue que j’y fus sensible. Et comment me défendre des empressements d’un jeune homme aimable qui, par le service rendu à mon frère, s’était acquis des droits sur mon cœur en y faisant naître un premier sentiment si légitime, celui de la reconnaissance ?

» Le chevalier me déclara son amour, et bientôt il apprit que je n’y étais pas insensible. Comme cette affection réciproque ne pouvait être un mystère ni pour mon frère, ni pour le comte, on résolut de nous unir. Le comte écrivit en France pour avoir des renseignements sur la famille de M. de Menon, et la réponse fut aussi favorable qu’on pouvait l’espérer. Notre mariage fut donc célébré dans la chapelle du château, en présence du comte, de mon frère et de Louisa.

» Peu de jours après cette cérémonie, il fallut déjà nous séparer. Mon mari et mon frère étaient obligés de retourner à leur régiment. Le comte et sa fille voulurent que je restasse près d’eux pendant l’absence de mon mari. Je me rendis à leur désir. Le chevalier reçut mes adieux ; moment funeste et plein de sinistres pressentiments que je ne puis me rappeler sans verser des larmes…

» Je dois vous dire ici que, malgré l’espérance bien fondée de voir sa tendresse accueillie par celle qu’il aimait, Orlando, par un scrupule de délicatesse aussi louable que rare, avait renfermé ses sentiments en lui-même, et n’avait pas voulu se déclarer. Il se savait sans fortune et devait tout aux bontés du comte. Or, il aurait cru manquer au premier de ses devoirs envers son noble protecteur, s’il eût cherché à captiver le cœur d’une jeune fille à qui son défaut de fortune lui défendait de prétendre. Témoin et confidente des peines de mon frère, je savais combien son cœur était déchiré, et le mien ne souffrait pas moins de ses angoisses. Pourtant j’imitai sa réserve, et je ne dis rien à Louisa d’un amour qu’elle partageait en silence et que je devais feindre d’ignorer jusqu’à des jours plus heureux. Hélas ! ces jours heureux ne devaient jamais venir… »

L’attendrissement de madame de Menon la força de suspendre son récit, et les deux jeunes filles attendaient avec respect qu’elle fût en état de reprendre, lorsque la cloche du dîner se fit entendre. Les deux sœurs, encore vivement émues, descendirent avec madame de Menon, qui avait essuyé ses larmes, et qui affectait la sérénité. Il fallut donner le reste de la journée aux devoirs, si souvent pénibles, que la société impose. Délivrées enfin de cette contrainte, Julia et sa sœur ne purent rentrer chez elles que fort tard. Elles prièrent alors leur respectable amie d’achever le récit interrompu :

« Mon frère, reprit madame de Menon, emportait en nous quittant le secret de la tendresse qu’il avait vouée à Louisa, sans jamais la lui avoir révélée, et sans m’avoir permis de lui servir d’interprète. Il pensait, comme je vous l’ai dit, que l’honneur le condamnait à ce silence, si cruel pour tous deux. Ma jeune amie, après son départ, fuyait ma présence, ne recherchant que les lieux solitaires en rapport avec sa mélancolie. Combien il m’était pénible de voir deux êtres si dignes de bonheur, qui, après mon mari, étaient ce que j’avais de plus cher au monde, déchirés par des peines profondes et, pour ainsi dire volontaires, tandis qu’en s’abandonnant au sentiment sympathique qui les entraînait l’un vers l’autre, ils auraient pu se préparer l’existence la plus fortunée ! Cette persistance mutuelle à se taire me paraissait d’autant plus regrettable que mille circonstances me donnaient lieu de croire que le père de Louisa eût vu sans peine l’union des deux jeunes gens. Il estimait, il aimait mon frère, il ne parlait qu’avec enthousiasme de sa bravoure et de sa bonne conduite. Il le vantait avec la tendresse d’un père, et, chaque fois qu’il nous parlait d’Orlando, il semblait qu’il voulût nous faire entendre qu’il serait heureux de donner sa fille à un jeune militaire si digne d’intérêt.

» J’entretenais de tout mon pouvoir ces dispositions favorables, et qui sait ce qu’il en fût advenu ! Mais, un jour, jour terrible !… nous reçûmes de l’armée la nouvelle la plus affreuse… Orlando s’était pris de querelle au jeu avec le chevalier de Menon ; tous deux s’étaient battus. Le sort des armes s’était prononcé contre mon frère, qui était tombé roide mort aux pieds de mon mari !… »

Une nouvelle pause suivit ces dernières paroles. Les deux sœurs, aussi consternées que leur amie, ne purent que lui serrer silencieusement les mains. Celle-ci reprit courage et continua au bout de quelques instants :

« Quelle que fût notre affliction à tous, celle de Louisa se montra la plus déchirante. Ce coup terrible renversait toutes ses espérances et portait à son cœur une atteinte mortelle. Le monde entier lui devint indifférent. Moi-même j’avais beau lui prodiguer les témoignages d’affection, elle ne voulait plus m’entendre ; son âme était fermée à toute espèce de consolation, même à celles que pouvait suggérer l’amitié la plus dévouée.

» Cependant le marquis de Mazzini, seigneur aussi riche que puissant, avait eu plusieurs fois occasion de voir la fille du comte Bernini. Il venait d’atteindre l’âge où l’on songe à s’établir dans le monde. Ce fut sur Louisa qu’il jeta les yeux. Il s’adressa au comte et lui fit les propositions les plus brillantes.

» Mais alors mon frère vivait encore. L’idée d’épouser un autre homme révoltait le cœur de ma jeune amie. Aussi, lorsque son père lui fit part de la demande du marquis, témoigna-t-elle une répugnance si forte que le comte pensa qu’il y aurait inhumanité à insister davantage. Il cessa donc de parler de ce projet à sa fille et le marquis de Mazzini suspendit ses visites.

» Louisa, mes enfants, avait alors votre âge. Vous avez hérité de sa douceur, de sa sensibilité et de sa délicatesse. Vous devez donc la comprendre : comment supporter l’idée d’unir son existence à celle d’un homme qui n’inspire que de l’éloignement, ou tout au moins que de l’indifférence, quand déjà le cœur est rempli de l’image d’un être bien cher au bonheur duquel on voudrait se consacrer tout entière ?

» Mais, après la mort de mon malheureux frère, Louisa n’avait plus de résistance à opposer à la volonté paternelle. Sans appui dans le présent, sans but dans l’avenir, elle ne tirait plus de son amour pour un autre la haine contre le mariage et contre le marquis de Mazzini. Elle voyait, d’ailleurs, combien cette union était désirée par le comte, qui rêvait pour sa vieillesse un aimable entourage de petits enfants. Elle céda donc au vœu du seul être qui lui fût cher. En acceptant cet époux, elle lui demandait, non pas le bonheur, impossible pour elle, mais seulement une vie paisible et supportable. Hélas ! cet espoir devait être cruellement déçu et l’infortunée allait entrer dans une carrière semée de douleurs et d’amers repentirs.

» Vous connaissez, mes jeunes amies, l’humeur impérieuse de votre père. Loin de moi l’idée de vouloir affaiblir dans vos cœurs le respect et la tendresse que vous lui devez toutes deux ; mais que me servirait de chercher à dissimuler ce qu’il y a de hautain et de violent dans son caractère.

» Quelle différence entre ces habitudes despotiques, dues peut-être à l’orgueil du rang, et la douceur aimable d’Orlando ! Après avoir aimé éperdûment ce tendre et héroïque jeune homme, après avoir conçu l’espérance de passer près de lui une vie pleine de charme, combien Louisa se trouvait loin de ses premières illusions ! il fallait supporter à toute heure le poids de la tyrannie la plus exigeante, se briser contre l’orgueil le plus endurci ; à tout moment elle avait la preuve que l’amour n’était entré pour rien dans la recherche qu’on avait faite de sa main, que des vues d’intérêt et d’ambition avaient uniquement déterminé le marquis ; car la ruine du comte de Bernini avait été réparée depuis longtemps par les bienfaits du souverain. Jugez de ce qu’on doit souffrir quand on découvre sur quelles indignes bases repose l’union qu’on a crue sainte et qui vous enchaîne pour toute la vie !

» Le comte, témoin des peines de sa fille, la voyait avec douleur traîner des jours languissants, et rien ne lui permettait d’espérer qu’elle pût être rendue au repos qu’elle avait si peu connu. Il s’accusait d’avoir presque forcé le consentement de la pauvre Louisa ; cette idée cruelle, qui le poursuivait partout, finit par lui porter le coup mortel : il expira d’une maladie de cœur, entre les bras de sa fille.

» Devenu par cette mort maître absolu dans le château, le marquis de Mazzini en fit disparaître tout ce qui pouvait lui porter ombrage. J’étais vue par lui d’assez mauvais œil comme tous ceux qui ne fléchissaient pas docilement devant sa volonté, et je ne tenais plus à cette habitation que par la société de votre mère, à qui j’essayais de donner quelques consolations. Mais bientôt je reçus une lettre de mon mari qui me pressait vivement de le rejoindre en Italie. Je quittai ma chère et malheureuse Louisa après les plus tendres adieux, et je fus transportée en peu de jours près du chevalier de Menon.

» Cette réunion, qui aurait eu tant de charme pour nous sans la déplorable fin de mon frère, renouvela les remords de mon mari. C’était un ami intime, c’était le frère de sa femme, son propre frère enfin, qu’il avait immolé à un accès d’aveugle fureur ! ce sang versé criait sans cesse contre lui et ne lui laissait ni trêve ni repos. Il me contempla avec la plus tendre affection, et des larmes amères s’échappèrent de ses yeux : il retrouvait en moi l’image de sa victime. Puis il s’éloigna précipitamment, et ne revint auprès de moi qu’après un long intervalle.

» Que vous dirai-je ? la guerre se continuait avec acharnement, mon mari sollicitait les occasions périlleuses. Il cherchait la mort, hélas, et ne trouvait que la gloire. À la fin cependant, à force de tenter le ciel et de s’exposer aux coups de l’ennemi, il obtint ce qu’il désirait ; dans une rencontre d’avant-garde, il tomba pour ne plus se relever.

» Je ne vous peindrai pas ma douleur et mon accablement ; ce serait abuser de votre sensibilité. Dès que j’eus rendu les derniers devoirs à mon mari, je m’éloignai le plus tôt possible du théâtre de la guerre, et je me rapprochai de la famille de monsieur de Menon ; malheureusement je n’avais sur moi aucune pièce qui prouvât mon mariage avec le chevalier. En vain invoquai-je auprès de ses frères le titre de sa veuve ; ils m’en demandèrent la preuve avec une sorte de dureté. Je connaissais mal le monde ; je ne supposais pas que l’on pût révoquer en doute une semblable affirmation, avancée par une femme irréprochable. Mais l’intérêt et l’orgueil rendent les hommes si injustes et si cruels ! Mes beaux-frères refusèrent de m’écouter, et me tinrent à distance, de la façon la plus mortifiante. Je crus devoir retourner alors en Sicile. Là, au château de votre aïeul, mariée autrefois en présence de Louisa, par un prêtre dont je connaissais la demeure, je comptais bien retrouver les témoignages et les papiers qui m’étaient nécessaires. Vaine espérance !

 

» En arrivant au château, j’appris que votre mère avait succombé à sa douleur et qu’elle était morte depuis plusieurs mois. Je fis rechercher ensuite le prêtre qui m’avait mariée ; mais il avait été obligé de fuir pour se dérober à une peine ecclésiastique injustement encourue. Je restais donc isolée dans le monde. J’écrivis plusieurs lettres aux messieurs de Menon, pour leur rendre compte des malheureux événements qui m’avaient mise hors d’état de prouver la légitimité de mon union ; mais leur réponse laconique me fit entendre qu’ils n’ajoutaient foi à aucune de mes assertions.

» Je n’avais, pour toute ressource, qu’une rente fort médiocre que je tenais des bienfaits du comte Bernini, votre aïeul. Je pris donc le parti de rester en Sicile.

« Vers la même époque, votre père épousa en secondes noces Maria Vellormo. Par suite de ce mariage, il quitta le château de Mazzini pour aller se fixer à Naples avec son fils dont il voulait suivre l’éducation. Il entrait dans son plan de vous laisser dans ce château sous la garde d’une institutrice. On cherchait quelqu’un à qui l’on pût confier cet emploi, lorsque je rencontrai le marquis. Se souvenant alors qu’une tendre amitié m’avait unie autrefois à votre mère, et pensant avec raison que je conserverais les mêmes sentiments pour ses filles, il me proposa de venir habiter ce château pour présider à votre éducation.

» Avec quelle joie j’acceptai cette douce occupation ! Depuis ce jour, mes chères amies, j’ai le bonheur de voir que vous avez répondu à mes soins et dépassé mon attente, et votre affection me dédommage de toutes les pertes auxquelles le sort m’a condamnée. »

Quand madame de Menon eut achevé cette douloureuse narration, Emilia et sa sœur, attendries par des malheurs qui les touchaient de si près, prodiguèrent à leur amie les caresses les plus tendres, seules consolations qu’elles fussent en état de lui donner. Elles se promirent en outre de faire tous leurs efforts pour adoucir, à force de soins et de prévenances, l’existence de leur gouvernante, et pour effacer par des jours de bonheur tant de souvenirs de chagrin et de deuil. Les liens qui resserraient les trois recluses devinrent ainsi plus étroits encore et plus précieux. Elles vivaient, autant que possible, à part de la marquise de Mazzini dont elles ne se rapprochaient qu’aux heures de repas, et dans quelques autres circonstances où l’étiquette et la politesse leur en faisaient un devoir. Dès qu’elles se sentaient libres, elles rentraient dans leur appartement ; et là, elles se livraient aux doux épanchements d’une confiance et d’une tendresse mutuelles.

C’était presque toujours sur la destinée de leur mère, de cette Louisa si malheureuse, que les deux sœurs se plaisaient à ramener l’entretien. Cette fin prématurée, cette existence si courte et empoisonnée par tant de chagrins étaient pour elles une source intarissable de rêveries et de conjectures. Un soir cependant, le cours de leurs pensées habituelles fut troublé par un incident des plus étranges.

Les deux jeunes filles s’étaient vues obligées de rester fort tard en compagnie de la marquise, et la soirée était déjà fort avancée lorsqu’elles rentrèrent chez elles avec madame de Menon. Avant de se séparer, elles avaient entamé une conversation sur le sujet qui avait pour elles tant de charme, lorsqu’elles furent interrompues par un bruit sourd qui partait de dessous la chambre où elles étaient alors réunies, bruit semblable au grincement d’une porte que l’on ouvre.

Que l’on se figure leur saisissement ! un silence profond y succéda. Toutes trois, pressées l’une contre l’autre, regardaient autour d’elles avec effroi, quand le même bruit se renouvela, comme si l’on venait de refermer la même porte.

Elles étaient seules dans cette partie du château. Quels êtres invisibles pouvaient donc ébranler par de tels sons l’écho de ces souterrains abandonnés, et cela au milieu de la nuit, quand tous les habitants de la maison étaient livrés au sommeil ?

Immobiles de terreur pendant quelques minutes, ce ne fut que par degrés qu’elles reprirent un peu d’assurance. Une sorte d’instinct les fit sortir de cette chambre ; mais à peine s’étaient elles réfugiées dans celle d’Emilia, que le même bruit se fit encore entendre. Éperdues d’épouvante, elles se sauvèrent de nouveau jusques dans la chambre de madame de Menon, où Emilia, la plus faible des trois, tomba au pied du lit, sans connaissance. Grâce aux soins de ses deux compagnes, elle reprit peu à peu ses esprits. Enfin, madame de Menon, cherchant à dissiper les craintes de ses élèves, déploya toutes les ressources du raisonnement et du sang-froid, pour calmer des imaginations exaltées. Elle les invita en même temps à ne pas répandre leurs alarmes dans le château et surtout à les cacher aux yeux des domestiques, dont les sots commentaires et les exagérations inévitables aggraveraient le mal qu’il fallait au contraire conjurer à son origine.

Elle parvint enfin à ramener un peu de calme dans l’esprit des deux jeunes filles ; mais elle était bien loin de partager elle-même la confiance qu’elle leur prêchait. En repassant dans sa tête cette succession d’incidents extraordinaires et en les comparant avec la conduite du marquis, elle ne put s’empêcher de penser que ce dernier n’y était pas étranger. Il y avait à coup sûr dans le château quelque chose de mystérieux, surtout dans la partie inhabitée. Mais ce mystère quel était-il ? et par quels moyens le pénétrer ? Voilà les deux questions qu’elle se posait et sur lesquelles elle arrêtait son esprit.

Elle n’en affecta pas moins une grande tranquillité.

« Encore une fois, dit-elle, ne parlons de rien, mes jeunes amies ; votre père pourrait être mécontent des rumeurs que nous aurions indiscrètement propagées. Attendons que nos découvertes soient un peu plus précises, et ne communiquons nos craintes que lorsque nous aurons acquis quelque certitude. Jusque-là, craignons toujours qu’on ne nous fasse passer pour des visionnaires et qu’on ne ridiculise nos terreurs. Qui sait même si on ne chercherait pas à nous en faire un crime ? »

Les deux sœurs cependant, n’osant plus retourner chez elles la nuit sans avoir à leur portée une personne en état de les secourir, décidées d’ailleurs à suivre le conseil de madame de Menon, résolurent, de concert avec cette dame, de confier le fait à leur frère, à lui seul, et de l’inviter à passer les nuits suivantes auprès d’elles, pour les rassurer par sa présence.

Il restait encore quelques heures pour attendre le jour. Elles convinrent de rester ensemble jusque-là et de se distraire en causant. Mais en vain elles tâchaient de promener leur esprit sur des objets étrangers à ce qu’elles avaient entendu ; elles avaient été trop vivement frappées de l’incident mystérieux pour ne pas y ramener leurs idées. Julia et sa sœur adressèrent alors à leur amie diverses questions sur ce que celle-ci pensait des revenants, des fantômes, de la séparation des esprits et des corps, et enfin de tous les récits vrais ou fabuleux qu’on a faits de tout temps sur les apparitions nocturnes.

« Mes enfants, répondit l’institutrice, je me garderai bien de vous répondre, en de telles matières, par des assertions tranchantes et absolues. Les témoignages des hommes sur les phénomènes de cette nature sont presque toujours empreints d’incertitude ou d’exagération. La peur et la crédulité ont créé bien des fantômes et l’amour du merveilleux a adopté bien des invraisemblances. Certains esprits prévenus ou faux n’ont donné que trop souvent à des événements naturels en eux-mêmes une apparence miraculeuse en contradiction avec les lois ordinaires de la nature.

» Et pourtant, je suis loin de rejeter avec mépris les témoignages de personnes dignes de foi qui affirmeraient avoir vu un fait extraordinaire. N’avons-nous pas, dans certaines merveilles de la nature, une preuve qu’elle ne connaît pas de bornes immuables, ou plutôt que la plupart de ses combinaisons nous sont encore inconnues ? sans parler des mystères de la végétation, que personne encore n’a su découvrir, la vertu attractive des métaux, la direction de l’aiguille aimantée vers le pôle nord, l’étincelle électrique et sa communication instantanée, et tant d’autres phénomènes physiques ne sont-ils pas pour nous autant de vrais miracles dont nous connaissons à peine quelques effets, bien loin d’en avoir pénétré les causes ?

» Rien d’ailleurs, mes enfants, n’est impossible à Dieu. Il n’y a que l’impie ou l’ignorant qui assigne des bornes à sa puissance. S’il lui plaît d’envoyer parfois sur la terre des esprits détachés de leurs corps, de nous les rendre visibles, de nous révéler en songe les secrets de l’avenir, ou de nous faire pressentir les dangers secrets qui nous menacent, qui osera opposer une barrière à la volonté divine ? Croyez-moi, le maître de la terre, qui épouvante quelquefois le coupable, n’a jamais troublé en vain le repos du juste. Continuons donc de l’honorer par nos vertus, et jamais alors, jamais, soyons en sûrs, il n’emploiera sa toute-puissance à jeter la terreur dans nos âmes. »

Ces réflexions et le calme qui régna pendant le reste de la nuit mirent fin au trouble des deux sœurs. Vers le matin elles s’endormirent et ne se réveillèrent que fort tard.

Dès qu’elles purent voir leur frère, elles lui racontèrent tout ce qui s’était passé la nuit précédente, l’effroi dont elles avaient été saisies et leurs appréhensions pour les nuits suivantes. À mesure que Ferdinand apprenait ces nouveaux détails sur les mystères de la partie méridionale du château, son imagination s’allumait et provoquait chez lui le plus violent désir d’éclaircir ces ténèbres. Il s’offrit de lui-même à veiller dans l’appartement de ses sœurs ; ce qu’elles acceptèrent avec empressement. Et comme la chambre qu’il occupait était fort éloignée du bâtiment habité par ces dames, il fut convenu que, pour n’être pas surpris, il profiterait du moment où les maîtres et les domestiques se seraient tous retirés, pour venir les trouver avec toutes les précautions nécessaires.

Tout se trouvant ainsi bien concerté entre eux, Emilia et sa sœur attendirent la nuit avec impatience.

L’horloge du château avait sonné minuit ; chacun était rentré chez soi. On n’entendait plus que les cris des oiseaux de nuit et les aboiements éloignés des chiens de ferme, lorsque trois coups furent frappés à la porte de la première pièce de l’appartement des dames.

C’était le signal convenu. Julia cependant, assez peu rassurée, hésitait pour aller ouvrir ; mais madame de Menon lui fit honte de cette faiblesse. Aussitôt elle courut à la porte, l’ouvrit, et Ferdinand entra.

Tous quatre, assis fort près les uns des autres, n’osèrent établir une conversation en règle, car ils craignaient de perdre le moindre bruit. Une agitation involontaire rompait d’ailleurs le cours des idées et rendait les esprits incapables d’une attention soutenue. Ferdinand surtout était à l’affût du plus léger son. Persuadé non-seulement par le récit de ses sœurs, mais aussi par les aveux de madame de Menon elle-même, qu’il s’était passé la nuit précédente quelque chose d’extraordinaire, il sentait sa curiosité excitée au plus haut degré.

Cette nuit se passa cependant le plus tranquillement du monde ; on ne vit et entendit absolument rien, et aucune espèce d’incident ne vint justifier les appréhensions des trois dames.

Plusieurs nuits de suite, pendant lesquelles Ferdinand voulut continuer ses observations, se passèrent avec le même calme.

Loin toutefois d’être découragé par ce peu de succès, il y trouva au contraire un aiguillon de plus pour sa curiosité. Convaincu que les rapports de madame de Menon et de ses sœurs étaient de la plus complète exactitude, il conçut l’idée de pénétrer dans la partie sud du château, et d’en visiter tous les points avec le soin le plus minutieux. En vain l’on avait espéré les soustraire à tous les yeux pendant de longues années ; le jeune homme se jura à lui-même, dût-il braver des dangers réels, de ne négliger, dans ses perquisitions, aucune retraite souterraine, aucune cachette, si profonde ou si reculée qu’elle pût être.

Mais comment exécuter une telle entreprise ? Les clefs étaient dans les mains du marquis ; quelle apparence qu’il voulût les confier à quelqu’un ? n’avait-il pas déclaré qu’elles étaient égarées, n’avait-il pas repoussé avec colère les personnes qui avaient insisté près de lui pour explorer les détours secrets de cette partie inhabitée du château ?

Il fallait donc recourir à d’autres mesures, et trouver soit dans une recherche opiniâtre, soit dans un hasard providentiel, le moyen de suppléer à des clefs qu’il était impossible de se procurer.

À force de réfléchir, Ferdinand songea que la chambre de Julia, faisant partie des bâtiments méridionaux, devait communiquer avec le reste. La grande difficulté était de trouver le point de communication.

Cette chambre n’avait en apparence qu’une seule entrée. Cependant, d’après l’ancien mode de construction, Ferdinand fut amené à soupçonner qu’il en existait une autre. Il ne s’agissait plus que de la rechercher. C’est ce qu’il se proposa de faire la nuit suivante.

III

Tous les habitants du château étaient plongés dans un profond sommeil, lorsque Ferdinand se rendit sans bruit à l’appartement de ses sœurs. Ils passèrent tous ensemble dans la chambre de Julia pour l’examiner en détail. Une tapisserie fort belle, quoique d’un goût ancien, en recouvrait les murs. Ferdinand se mit à frapper avec soin de tous les côtés, et particulièrement sur la paroi méridionale ; là il rencontra une surface qui rendait un son plus creux que celui de la pierre ; il en conclut qu’il était sur la voie d’une découverte.

Il arracha quelques clous qui retenaient cette tapisserie par en bas, et en la soulevant, il aperçut avec joie une petite porte. Deux verroux la fermaient ; il s’empressa de les tirer, mais il restait une forte serrure, à laquelle d’abord il n’avait pas fait attention. Il recourut aux clefs des deux sœurs et de madame de Menon ; mais ce fut inutilement qu’il les présenta à l’entrée de la serrure : aucune d’elles ne pouvait ouvrir cette porte mystérieuse. Quant à la briser par violence, outre que le bruit n’aurait pas manqué de donner l’éveil, c’était une porte de chêne si épaisse qu’elle eût résisté à tous les efforts réunis du jeune homme et des trois femmes.

Cet obstacle, qui les arrêtait au milieu de leurs efforts et qui contrariait leur curiosité, jeta Ferdinand, un peu découragé, dans un accès d’humeur noire que ses sœurs n’étaient que trop disposées à partager. Un silence morne régnait depuis quelque temps dans la chambre, quand tout à coup un bruit souterrain l’interrompit. Ce bruit semblait venir du côté de la porte, contre laquelle ils s’étaient réunis tous les quatre. Emilia et sa sœur, glacées d’effroi, saisirent vivement le bras de leur frère. Retenant tous leur respiration, et craignant même de proférer une parole, ils attendirent qu’un nouveau son vînt fixer leur incertitude et confirmer leurs alarmes.

Bientôt ils crurent entendre les pas d’une personne qui aurait traversé dans toute sa longueur une pièce située immédiatement au-dessous de celle où ils se trouvaient ; puis cette marche parut s’arrêter.

Ferdinand, de plus en plus persuadé de la réalité d’un mystère étrange, s’avança de nouveau vers la porte nouvellement découverte, et redoubla d’efforts pour l’ouvrir mais la résistance paraissait insurmontable.

Pendant ce temps, Julia et sa sœur qui, un instant auparavant, désiraient tant que leur frère pût forcer la serrure, étaient tentées, dans la nouvelle frayeur dont elles étaient saisies, de se réjouir de son impuissance.

Il fallut donc se résoudre à ajourner cette perquisition ; et vers le matin, Ferdinand se retira avec les mêmes précautions.

Avec quelle lenteur les heures se traînèrent jusqu’à ce que le moment fût venu de poursuivre l’entreprise. Cette fois il s’était procuré les outils nécessaires pour triompher de tous les obstacles matériels.

On se rassemble de nouveau chez madame de Menon, puis dans la chambre de Julia ; on relève la tapisserie ; les verroux sont tirés ; la serrure est arrachée, et la porte s’ouvre.

Le regard plonge dans une vaste et profonde galerie. Ferdinand prend une lumière et s’y hasarde le premier ; madame de Menon et ses sœurs le suivent en silence et toutes tremblantes.

Le temps avait fait de grands ravages dans cette galerie. Les murs étaient tout dégradés. Des parties du plafond s’étaient détachées successivement, et l’on voyait à terre des décombres épars. Tout donnait à croire qu’avant peu de temps, cet édifice succomberait à une ruine totale.

Les explorateurs s’avançaient d’une allure lente et craintive, les femmes marchant sur la pointe du pied. Cependant quelque faible que fût le bruit de leurs pas, il était répété par de longs et lugubres échos. Cette répercussion était même si rapide et si continue qu’Emilia et sa sœur regardaient souvent autour d’elles, s’imaginant qu’elles étaient suivies. À peine leur inquiétude pouvait-elle être combattue par leur confiance dans le courage de Ferdinand.

Tout en marchant le long de la galerie, ils avaient remarqué plusieurs portes qui paraissaient devoir conduire soit à d’autres corridors, soit à des appartements séparés. Mais il ne leur vint pas dans l’esprit de faire des recherches de ces côtés là, ni de s’engager dans de nouvelles issues.

Enfin ils arrivèrent à l’extrémité de la galerie. Elle aboutissait au palier d’un grand escalier gothique, qui descendait d’un côté dans une vaste salle précédée d’un péristyle, tandis que de l’autre, il remontait jusqu’aux étages les plus élevés du château. Du plus loin que la compagnie l’aperçut, elle se mit à délibérer à voix basse si elle descendrait ou non dans le péristyle ; mais tout à coup, sur le haut du palier, on distingua une lumière faible et vacillante, qui presque aussitôt disparut. Puis on entendit fort distinctement les pas d’une personne qui semblait s’éloigner avec précipitation.

Ferdinand mit l’épée à la main et s’avança hardiment vers le point où la lumière s’était montrée. Mais les trois femmes ne furent pas maîtresses de leur épouvante. Rebroussant chemin, elles prirent la fuite à travers la galerie et la chambre de Julia, et ne s’arrêtèrent hors d’haleine et palpitantes d’effroi que dans l’appartement de madame de Menon.

Cependant le jeune homme poursuivait intrépidement l’être qu’on avait vu ou entendu, homme ou fantôme. Il descend le grand escalier, traverse le péristyle et la grande salle, arrive à une porte voûtée qu’il trouve entr’ouverte, et à travers laquelle filtrait un rayon de lumière ; il pousse cette porte et pénètre dans un corridor étroit et tortueux dont il suit les détours. Mais alors la faible lumière qui le guidait s’éclipse entièrement, tandis que le corridor se resserre de plus en plus. En outre, des pierres détachées du mur embarrassent ça et là sa marche. N’importe, il surmonte tous ces obstacles et parvient à une autre porte voûtée toute semblable à celle qu’il venait de franchir, et qui se trouve également ouverte. Il débouche de là dans une pièce carrée, au bout de laquelle est un escalier tournant qui monte à la tour méridionale du château.

Il s’arrête un moment pour écouter ; point de bruit ; un silence absolu, une solitude complète l’environnent. À sa droite est une porte ; il veut l’ouvrir ; mais elle est solidement fermée. Supposant alors que le personnage qu’il poursuit a dû gravir l’escalier qui conduit à la tour, il s’élance avec ardeur sur ses traces.

Mais l’entreprise n’est pas facile. L’escalier, rongé de vétusté, ne se compose que de marches rompues et de pierres disjointes. Le mur même auquel les degrés s’appuient, est crevassé en plusieurs endroits. Tout fait craindre que le plus léger poids ou la moindre secousse, en ébranlant cette construction lézardée, n’entraîne à la fois l’escalier et le mur. Il y a donc plus que de l’imprudence à se hasarder ainsi, dans une demi-obscurité, au milieu de ces ruines effrayantes.

Mais le désir de connaître la vérité et d’atteindre un résultat quelconque, aveugle le jeune homme sur l’imminence du péril. Il met le pied sur la première marche, et passant avec légèreté de pierre en pierre, en ayant toujours soin d’éviter les points trop dégradés, il arrive ainsi jusqu’à la seizième marche.

Parvenu à cette hauteur, il veut essayer de monter encore ; mais l’ébranlement donné à cet amas de pierres disjointes, fait écrouler subitement les marches inférieures, et Ferdinand reste suspendu sur le point où il se trouve, à quatorze ou quinze pieds de terre, ayant au-dessous de lui un monceau de pierres et de décombres où il se brisera infailliblement, s’il s’élance ou s’il tombe de l’espèce de pont qui le supporte encore. Il calcule en même temps que le danger ne sera pas moindre s’il continue à gravir l’escalier ; il risque, en ce cas, de doubler l’élévation du précipice. D’un autre côté, rester en place et attendre est impossible. La pierre qui le soutient manque d’appui ; elle va nécessairement tomber avec le reste, et l’entraîner dans sa chute.

Que l’on se figure un jeune homme seul, tenant une épée d’une main et une lampe de l’autre, au milieu d’une nuit épaisse, dans des ruines abandonnées, debout, à la hauteur de plusieurs toises, sur un pan d’escalier ruiné, dont la partie inférieure vient de s’effondrer, et n’ayant aucun secours à attendre ni des hommes ni des choses. Que l’on se rappelle de plus les terreurs enfantées par ces apparitions de lumières mystérieuses, par ces bruits nocturnes et inopinés, que répètent les échos souterrains de la vieille habitation. Que l’on songe enfin qu’il faut que Ferdinand se hâte de prendre un parti, sous peine d’être enseveli, quelques minutes plus tard, sous l’effondrement de l’escalier et, peut-être de la muraille même, et l’on aura quelque idée de cette effroyable situation.

Au risque de hâter la catastrophe, il s’accroche à une solive qui se dresse le long de l’escalier ; il espère la trouver assez forte pour supporter le poids de son corps, et s’apprête à se laisser glisser contre elle jusqu’au bas des degrés. Mais dans le mouvement qu’il fait pour saisir la pièce de bois, sa lampe lui échappe, et va s’éteindre dans les décombres.

Resté suspendu, en pleine nuit cette fois, et prêt à tomber avec l’appui vermoulu qu’il a embrassé, Ferdinand ne peut se défendre de la terreur qu’il avait si bien combattue jusqu’alors. Que devenir ? que faire ? se résigner à la Providence et attendre, (si elle lui permet d’attendre) que le soleil reparaisse sur l’horizon. Alors peut-être quelques rayons du jour pénétreront jusqu’à lui et lui feront entrevoir un moyen d’échapper au danger qui le presse de toutes parts.

Une heure entière, un siècle, s’était écoulée depuis la chute de sa lampe, lorsqu’il lui sembla entendre une voix au-dessous de lui. Cette voix partait du corridor étroit et tortueux qu’il avait parcouru pour venir où il était, et s’approchait de plus en plus. Quelle était cette voix ? qu’avait-il à espérer ou à craindre ? Que pouvait-il, que pouvait cette épée qu’il tenait à la main, dans la position critique où il se trouvait, et comment se défendre, si des scélérats venaient l’attaquer ? Enfin il voit poindre une flamme vacillante ; cette lumière s’avance, il entend prononcer son nom. Aussitôt ses craintes cessent ; il pressent des amis qui viennent à son secours ; il va revoir ses sœurs et madame de Menon. Il les voit en effet, ce sont elles qui accourent auprès de lui.

Revenues dans leur appartement, elles avaient attendu longtemps le jeune homme, et ne le voyant pas reparaître, elles avaient conçu de mortelles inquiétudes. Ces deux jeunes filles, si faibles, qui, sous l’impression d’une terreur dont elles n’étaient pas maîtresses, s’étaient sauvées jusqu’au fond de leur appartement, avaient bien vite puisé un nouveau courage dans l’amour qu’elles portaient à leur frère, et elles étaient revenues le chercher jusque dans les parties les plus inaccessibles du souterrain. Conduites par madame de Menon, qui avait honte de s’être laissé entraîner à l’effroi général, elles arrivèrent au pied de l’escalier de la tour, sur lequel Ferdinand était suspendu. Quand elles le découvrirent dans cette périlleuse situation, peu s’en fallut que leur fermeté récente ne fit place à une nouvelle défaillance.

Cependant la lumière qu’elles avaient apportée permit à Ferdinand de bien examiner les chances de salut qui lui restaient. Il remarqua, en étudiant attentivement ce qui restait de l’escalier après l’éboulement, que quelques pierres séparées des marches demeuraient encore adhérentes au mur. Malheureusement, nous l’avons dit, le mur lui-même, crevassé partout, faisait appréhender une chute complète. Ferdinand se hasarda pourtant à descendre, en posant successivement le pied sur chacun des débris de pierres saillants, les uns résistèrent, les autres s’écroulèrent sous lui ; mais grâce à la précaution qu’il avait prise de se cramponner au mur en s’aidant des crevasses qu’il rencontrait, il arriva enfin au bas de l’escalier, sain et sauf, à part quelques légères meurtrissures.

Ses sœurs, le voyant enfin hors de danger, s’élancèrent à son cou et l’embrassèrent avec une émotion inexprimable. Madame de Menon, qui avait tremblé pour les jours de Ferdinand et qui osait à peine le croire en sûreté, l’engagea vivement à revenir sur ses pas.

Le jour commençait à reparaître. Ferdinand se décida, quoique à regret, à abandonner encore cette fois la recherche qu’il avait entreprise. On regagna le corridor, le grand escalier, la galerie, et tous quatre, refermant les verroux de la porte mystérieuse, se retrouvèrent plus tranquilles dans la chambre de Julia. Vers six heures du matin, Ferdinand quitta ses sœurs et retourna dans son appartement, où s’étant jeté sur son lit, il put goûter après tant de périls les douceurs d’un paisible sommeil.

Dans le cœur des personnes jeunes et naïves, les impressions diverses se succèdent rapidement. Julia, dont l’âme avait été fatiguée par tant d’émotions terribles, revint naturellement, dès qu’elles furent dissipées, à des sentiments plus doux et à des souvenirs plus aimables.

Hippolyte de Verezza se représenta à sa pensée, ou plutôt il l’occupa tout entière et sans partage. Si l’absence affaiblit l’amour, ce n’est que dans les âmes vulgaires. Julia désirait vivement revoir le jeune comte, et s’assurer mieux encore de l’impression qu’elle avait faite sur lui. Depuis quelque temps, la solitude était un besoin pour elle. Dès qu’elle pouvait se dérober à son entourage, même le plus cher, elle dirigeait sa promenade vers les allées secrètes, les sites mélancoliques et les ombrages isolés. Là, elle abandonnait son cœur aux plus douces espérances et à ces illusions flatteuses qui nous consolent quand le bonheur nous échappe. Elle soupirait en répétant tout bas le nom de son jeune ami, auquel elle joignait ces expressions tendres et caressantes dont les cœurs aimants ont le secret.

Par une belle soirée d’été, elle s’était dirigée machinalement vers une langue de terre isolée, non loin du rivage de la mer. Là, elle s’assit à l’ombre d’un bouquet de peupliers. Le soleil, environné de nuages d’or, descendait doucement dans la mer profonde, dont la surface tranquille réfléchissait les feux de l’astre à son déclin. Un vaste rideau de pourpre enveloppait une partie de l’horizon, et le calme d’une soirée délicieuse offrait un doux soulagement aux travailleurs oppressés par la chaleur du jour. Une brise légère agitait le feuillage, tandis que le murmure des flots qui venaient se briser sur la plage complétait l’harmonieux concert de la nature. L’âme de Julia, épanouie par ces tendres impressions, franchissait l’espace et s’élançait vers son ami absent. Sa voix, interprète de ses illusions, modula les couplets d’une romance, dont la mélodie expressive semblait adaptée à sa situation. C’étaient comme les soupirs d’un cœur ardent et passionné, auxquels répondit une autre voix douce et tendre, qui répéta distinctement les derniers vers de la romance.

Les regards de Julia se portèrent aussitôt vers le point d’où partait cet écho d’amour. Un feuillage épais lui dérobait le chanteur ; mais bientôt quelqu’un se dégagea du massif, et s’avança vers elle ; c’était un jeune homme ; Hippolyte de Verezza !

Elle tressaillit à la fois de surprise, de crainte et de plaisir.

Hippolyte se précipita à ses pieds, et de sa voix la plus touchante il s’efforça de la rassurer.

Il lui expliqua d’abord son absence. On se rappelle qu’après avoir accompagné la marquise, lorsqu’elle était venue prendre possession du château de Mazzini, il était parti précipitamment le lendemain même de la fête. Le motif qui l’avait rappelé à Naples était la maladie du comte de Lomelli, son parent, en danger de mort ; mais dans la nuit qui avait précédé son départ, Hippolyte voulant révéler à Julia l’impression qu’elle avait faite sur son cœur, s’était hasardé à chanter une romance d’amour sous ses fenêtres, puis il s’était rendu à Naples, le cœur plein d’une image adorée.

Il avait trouvé son parent à l’agonie. Héritier des débris d’une fortune immense, inconsidérément gaspillée par le comte Lomelli, le règlement de cette succession avait exigé beaucoup de temps. C’est ce qui avait retardé son retour en Sicile ; mais à peine revenu au château, il avait cherché une occasion favorable pour rencontrer celle qui occupait toutes ses pensées.

« Souffrez, ajouta-t-il après s’être ainsi justifié, souffrez, belle Julia, que je vous exprime les sentiments dont je suis pénétré ; daignez accepter l’offre d’un cœur tout rempli de votre image, et pardonnez à l’amour respectueux d’un infortuné qui ne respire que pour vous seule, et dont le rêve serait de passer sa vie à vos pieds, uni à celle qu’il adore par un nœud sacré et indissoluble ! Excusez, mademoiselle, ajouta-t-il, l’extrême vivacité de cet aveu et la précipitation de ma démarche ; mais veuillez songer que c’est la seule occasion peut-être que j’aurai de vous parler sans témoins, qu’il me serait impossible de garder plus longtemps le silence, et qu’enfin la pureté de mes hommages doit servir d’excuse à leur indiscrétion. Ah ! je vous en conjure, répondez-moi sans colère, et sachez qu’un seul mot de vous va décider du bonheur ou du malheur de toute ma vie !

— Levez-vous, monsieur, dit la jeune fille troublée au delà de toute expression, mais conservant cependant sa dignité naturelle. Je ne puis permettre plus longtemps ni cette attitude ni ce langage. Ferdinand vous attend sans doute ; allez vite le rejoindre, et respectez la sœur de votre ami…

— Non, Julia, non, je ne me relèverai pas, avant que mon arrêt prononcé par vous…

Il fut interrompu par l’apparition subite de la marquise de Mazzini. Un secret instinct l’avait conduite vers ce bosquet. Elle avait entendu les chants de Julia, elle avait vu l’arrivée d’Hippolyte. L’amour criminel et la jalousie dont elle était animée, l’avaient poussée à vouloir s’assurer s’il ne régnait pas entr’eux quelque secrète intelligence.

Sa présence inattendue interdit Julia et la jeta dans une confusion inexprimable. Elle voulait se retirer ; mais la marquise la retint en lui disant du ton le plus ironique :

« Ne tous dérangez pas, chère belle ; je serais au désespoir de troubler un si charmant tête-à-tête. Pardonnez-moi mon importunité bien involontaire. Cet aimable comte, je le vois, vous assurait de son dévouement. Quoi de plus naturel ? quoi de plus honnête, dirai-je même, et de plus digne de mon approbation ? »

En achetant ces mots, elle disparut sans laisser le temps à Hippolyte de disculper l’innocente Julia.

Celle-ci désespérée s’éloigna à la hâte, et courut rejoindre la marquise, pour rentrer en même temps qu’elle au château. La grande dame était furieuse. Elle venait d’acquérir la preuve du peu de cas que le comte de Verezza faisait de ses avances. Sacrifiée à une rivale de dix-sept ans, parée des seules grâces de la nature ! que pouvait-elle faire ? comment ramener ce cœur ingrat, rebelle à toutes ses séductions ? la fureur et le désespoir agitaient la marquise dont la passion redoublait, comme il arrive presque toujours, en raison des obstacles qu’elle rencontrait.

Il fut plus facile à Julia de revenir au calme après cette scène d’agitation. L’amour d’Hippolyte, si hautement, si sincèrement manifesté, était un baume consolateur pour l’injure qu’elle avait reçue, si toutefois il y avait injure ; car on ne pouvait guère lui faire un crime des empressements respectueux d’un jeune seigneur qui n’aspirait qu’à obtenir sa main.

Suivant l’usage, on passa la soirée chez la marquise. Julia s’y présenta avec la même modestie, tandis que le jeune comte laissait percer dans ses regards une satisfaction intime. La marquise, qui les observait, se promit bien que cette satisfaction ne serait pas longue. C’est du moins ce qu’il était permis de conjecturer, d’après l’altération de sa physionomie.

La nuit qui survint mit fin à cette contrainte mutuelle. Dès que tout le monde se fut retiré, Ferdinand retourna dans l’appartement de ses sœurs, bien résolu à continuer ses premières recherches.

À peine la famille était-elle réunie que le bruit de la veille se fit encore entendre très-distinctement. Les trois dames tressaillirent de peur ; mais le jeune homme sentit seulement sa curiosité redoubler, et soulevant de nouveau la tapisserie, il ouvrit la porte mystérieuse et se glissa, une lumière à la main, dans la galerie.

Arrivé au grand escalier, il aperçut comme l’ombre d’une personne qui le descendait. Sans hésiter, il court à la poursuite de cette ombre, s’élance au bas de l’escalier, traverse le péristyle, franchit la porte voûtée restée ouverte, et s’engage dans les sinuosités du passage dont nous avons déjà parlé. Il se retrouve alors au pied de l’escalier écroulé qui conduit à la tour méridionale. Mais cet escalier dont le bas n’est plus que décombres, ne peut avoir été franchi par un pied humain. Qu’est donc devenu, où s’est réfugié l’être mystérieux à la poursuite duquel il s’est engagé ? pas la moindre trace de son évasion. Il cherche avec soin de tous côtés. Enfin, à force de visiter les moindres coins, le jeune homme découvre sous l’escalier même une porte qui jusqu’alors avait échappé à ses regards, cachée qu’elle était derrière les premières marches. Il examine cette porte ; elle est fermée en dedans. Comment en forcer l’ouverture ? il frappe contre le bois avec le pommeau de son épée. Le long retentissement de ce coup lui fait juger que la porte communique à une suite d’appartements spacieux ; mais il faut qu’il renonce à y pénétrer. Le bois est dur et épais, garni de ferrures solides ; une serrure en bon état et d’énormes verroux, lui défendent d’aller plus loin.

Désolé de cet obstacle, Ferdinand revient sur ses pas. Il reprend le corridor et rentre dans la grande salle, dont il examine à loisir toutes les parties. Le plafond courbé en voûte est supporté par des colonnes de marbre noir. Les fenêtres, de forme gothique, sont ajustées dans un encadrement du même marbre. L’aspect de cette pièce a quelque chose de sévère et même de sombre. Un large péristyle vient y aboutir. À gauche de ce péristyle, on voit deux portes, toutes deux fermées ; à droite est celle qui sert d’entrée principale, du côté des cours du château.

Ferdinand, rentré dans la salle de marbre noir, entendait chacun de ses pas sur les dalles répété par une suite de longs échos ; ce qui lui fit d’abord croire qu’il était suivi par plusieurs personnes ; mais il reconnut son erreur. En continuant ses recherches, il remarqua deux portes qui lui avaient jusqu’alors échappé, toutes deux d’une forte épaisseur et revêtues d’ornements sculptés. Fermées à clef, comme celles du péristyle, elles présentaient une résistance insurmontable.

Pendant que le jeune homme, l’œil fixé sur ces deux portes, rêvait au moyen d’en forcer l’accès, un bruit sourd, ou plutôt une sorte de gémissement prolongé, le fit tressaillir. Ce son plaintif partait de dessous la salle même où Ferdinand était arrêté.

Persuadé au bout d’un instant que son imagination l’avait abusé, Ferdinand commençait à se remettre, lorsqu’un second gémissement aussi prolongé que le premier et parti du même lieu, ne lui laissa plus de doute, et lui inspira un effroi qu’il n’avait pas encore ressenti.

Cet effroi fut si grand que, renonçant pour l’instant à toute nouvelle perquisition, il sortit de la salle voûtée, remonta le grand escalier, reprit à la hâte la galerie, et revint à la chambre de Julia qu’il ferma précipitamment, ne se croyant en sûreté que lorsqu’il se retrouva au milieu de ses sœurs et de madame de Menon.

Ces dames l’attendaient avec anxiété depuis près d’une heure et demie. Lorsqu’il eut repris haleine et que ses sens furent calmés, il raconta tout ce qu’il avait vu et entendu dans cette nouvelle exploration et la multitude d’obstacles qu’il avait rencontrés. Après s’être communiqué les conjectures et les réflexions diverses auxquelles ce récit donna lieu, tous quatre convinrent définitivement que leurs perquisitions n’iraient pas plus loin, et qu’ils attendraient du temps et de l’observation les lumières qui leur étaient jusqu’alors refusées sur ces étranges apparitions et ces gémissements lugubres.

Julia déclara qu’elle ne voulait plus habiter un appartement qui communiquait si directement avec des lieux hantés par des hôtes inconnus. L’épouvante qu’elle ressentait dans cette chambre allait jusqu’à l’horreur. En vain madame de Menon essaya-t-elle d’attaquer par le raisonnement cette prévention toute-puissante, il fallut qu’elle cédât aux instances des deux sœurs, et qu’elle promit de demander le jour même à la marquise un autre appartement. On convint cependant de ne pas parler à cette dernière de la porte découverte derrière la tapisserie, ni des recherches faites dans l’intérieur des bâtiments abandonnés.

Effectivement, dès que la marquise fut visible, madame de Menon lui apprit la répugnance qu’éprouvaient ses pupilles à demeurer dans un appartement où elles avaient entendu des bruits souterrains, dont la cause restait inconnue.

La marquise accueillit cette communication par un sourire méprisant. Elle traita les craintes des deux jeunes filles de superstitions absurdes ; puis elle ajouta, en répondant à madame de Menon : « Je vous sais fort mauvais gré, madame, d’entretenir ces demoiselles dans leurs terreurs puériles, au lieu de fortifier leur esprit contre de semblables faiblesses. Veuillez, madame, déclarer de ma part à vos pupilles qu’il m’est impossible de céder à leurs vains caprices, que j’ai besoin de tous les appartements du château, et que les visites nombreuses que nous continuons à recevoir ne me permettent pas de changer, sans un motif raisonnable, les dispositions que j’avais adoptées.

À cette réponse aussi sèche que dure, madame de Menon ne répondit que par une révérence et se retira.

La marquise avait dit vrai : chaque jour le château de Mazzini recevait de nouvelles visites ; c’était une affluence continuelle de jeunes seigneurs et de femmes élégantes. L’ancien appartement de madame de Menon, où trônait maintenant la châtelaine, avait été embelli par toutes les recherches du luxe et du bien-être, et certes la marquise n’était guère d’humeur à le rendre à ses belles filles.

Mais celles-ci, dégoûtées à bon droit de leur habitation, prièrent leur frère de s’adresser directement au marquis lui-même, pour obtenir un autre appartement. Ferdinand leur promit de faire cette démarche, au risque de ce qui pourrait en advenir ; et en effet, le jour même, il alla trouver son père dans son cabinet. Il lui rendit compte, en peu de mots, non pas de ce qu’il avait vu, mais des bruits souterrains qu’il avait entendus ; et sans lui parler, ni de la porte secrète, dissimulée par la tapisserie, ni des recherches qu’il avait poursuivies jusque sur l’escalier de la tour méridionale, il lui donna à entendre que ses sœurs et lui avaient toute raison de supposer qu’il se passait au château quelque chose d’extraordinaire.

Le marquis, pâle et sombre, l’avait écouté dans un morne silence ; sa physionomie, contractée, révélait une succession d’idées sinistres. Enfin il se décida à répondre.

« J’étais loin de penser, dit-il, que mon fils, que l’héritier de mon nom, pût s’abandonner à des suppositions chimériques et à de lâches terreurs. Quoi ! Des alarmes féminines ont pu se glisser aussi dans votre cœur ? enfant dégénéré des Mazzini, vous me faites rougir de vous. Laissez aux gens vulgaires, aux masses crédules et sottes ces bizarres préoccupations. Comment avez-vous pu même vous résoudre à m’en faire confidence et à invoquer mon secours ? Que ne vous hasardiez-vous plutôt d’approfondir vous-même les causes de ces frayeurs ? Alors seulement, après quelques tentatives hasardeuses, vous auriez eu le droit de m’en ouvrir la bouche, et j’aurais vu s’il était à propos de joindre mes recherches aux vôtres. Mais jusque-là, vous feriez mieux de vous taire que d’invoquer le vain témoignage de trois femmes superstitieuses.

— Eh bien monsieur, je ne vous ai pas tout dit, répliqua Ferdinand, outré de ce reproche. Peut-être vos paroles amères avaient-elles pour but de me faire révéler ce que j’avais pu découvrir. Sachez donc que ce n’est pas seulement sur le témoignage d’autrui que j’ai fondé ma conviction. Les lumières promenées dans l’obscurité, les pas, les gémissements, les portes ouvertes ou fermées, j’ai tout vu, tout entendu moi-même, la cause seule est restée impénétrable pour moi. Voilà pourquoi, monsieur, je suis venu à vous. Croyez que sans ces indices graves, votre fils, qui ne s’écartera jamais de la noblesse d’âme et de la bravoure de ses ancêtres, aurait jugé inutile de vous importuner par des inquiétudes niaises et des rêves ridicules. »

Cette réponse et le ton de conviction dont elle était faite frappèrent visiblement le marquis de Mazzini, qui resta quelque temps plongé dans de profondes réflexions. Il se promena avec agitation dans son cabinet ; puis, prenant avec gravité la main de son fils : « Venez ce soir, Ferdinand, lui dit-il, me retrouver ici. J’ai beaucoup de choses à vous dire, des confidences importantes à vous faire. Vous êtes arrivé à un âge où je ne dois rien vous taire de ce qui concerne la maison de Mazzini. Surtout ne donnez aucune atteinte à qui que ce soit de la conversation que nous venons d’avoir ni de celle que nous aurons ensemble.

Eu achevant ces mots, il congédia son fils.

Au sortir de cet entretien, Ferdinand rencontra le comte de Verezza, dont l’air pensif et mélancolique le surprit. Hippolyte en effet, on peut s’en souvenir, se trouvait dans une situation d’esprit assez perplexe, après le tête-à-tête interrompu par l’arrivée de la marquise. Le peu de mots que Julia lui avait adressés, en réponse à sa déclaration, pouvaient s’interpréter dans un sens favorable, comme aussi ils pouvaient être dictés par l’indifférence, ou même le dédain.

Dès qu’Hippolyte aperçut son ami ; « je vous cherchais, lui dit-il, mon cher Ferdinand. Mon cœur a besoin de s’épancher dans le vôtre, et réclame à la fois des consolations et des conseils. Passons, s’il vous plaît, dans votre appartement où nous serons à l’abri des importuns. »

Les deux amis s’enfermèrent ensemble, et alors Hippolyte confia à son ami l’amour qu’il ressentait pour Julia, les démarches, peut-être indiscrètes, qu’il avait faites pour l’en instruire, l’incident qui avait interrompu ses aveux et la crainte où il était que Julia ne dédaignât ses hommages.

— Quelle erreur est la vôtre, mon cher Hyppolyte ! répliqua Ferdinand ; les amoureux en général n’ont guère le coup d’œil juste ; c’est à l’observateur désintéressé qu’il appartient de juger les véritables sentiments de deux jeunes cœurs qui se recherchent et qui semblent faits l’un pour l’autre. Ma sœur Julia, je le gagerais, est loin de vous savoir mauvais gré du genre d’affection qu’elle a fait naître dans votre âme.

— Ah ! puissiez-vous dire vrai, mon ami ! s’écria Hippolyte avec entraînement ; mais peut-être l’amitié vous abuse, et me croyant digne de quelque distinction, vous supposez que votre charmante sœur n’a pu me voir avec indifférence.

— Non, reprit Ferdinand en souriant, j’ai des renseignements d’une source plus sûre, et je puis hardiment vous affirmer qu’elle vous aime.

Il se trouva que le hasard avait précisément amené Julia dans la bibliothèque à laquelle attenait la chambre de Ferdinand. Obligée d’entendre l’entretien des deux jeunes gens, que l’on juge de sa confusion ! elle tremblait d’être aperçue. Peut-être lui eût-il été possible de s’échapper ; mais sans chercher si quelque motif secret ne la retenait pas dans cette pièce, on peut croire qu’elle aurait craint d’être entendue, car la porte de la bibliothèque qui donnait sur la galerie aurait fait nécessairement assez de bruit, en s’ouvrant, pour exciter la curiosité des deux interlocuteurs. Elle se détermina donc à ne pas bouger.

— Ah ! mon cher Ferdinand, repartit Hippolyte, je n’ai garde de repousser des paroles si consolantes ! l’espérance d’être aimé serait pour moi le plus grand des bonheurs ! dites-moi vite, ah ! dites-moi sur quelles conjectures…

— Sur quelles conjectures je me fonde ? Eh bien, les voici :

Le cœur de Julia battait avec violence.

— D’abord, continua Ferdinand, de tous les jeunes seigneurs qui arrivèrent en même temps au château, vous fûtes celui sur qui elle fixait le plus volontiers ses regarde. Lorsque vous l’invitâtes à danser, sa physionomie s’éclaira du plus doux sourire, et quand éclatèrent les applaudissements universels, la satisfaction qui éclata sur ses traits n’était pas tout entière d’amour-propre, du moins d’amour-propre personnel. Le lendemain vous étiez parti de très-bonne heure. Tant qu’elle n’en sut rien, elle vous attendait à tout moment ; l’impatience de ses regards la trahissait, mais à dîner, lorsqu’on annonça que des affaires imprévues vous avaient appelé loin de nous, ses joues se couvrirent d’une rougeur subite, à laquelle succéda une pâleur mélancolique, et depuis ce jour, j’ai remarqué que ma pauvre sœur ne se plaisait que dans la solitude. À l’âge de Julia, fuir le monde et ses plaisirs, c’est dire assez clairement, ce me semble, qu’un sentiment plus profond rend insipides tous ces passe-temps vulgaires. Voilà, mon cher ami, mes observations et mes preuves ; et franchement, si j’avais le bonheur d’être amoureux, je n’en demanderais pas, pour moi, de plus positives.

— Ah ! mon ami, s’écria le jeune comte, quelle joie vous répandez dans mon âme ! Oui, j’aime à croire, je yeux me persuader, que j’ai eu le bonheur de l’intéresser. Non, vous ne voudriez pas me tromper !… Eh bien, Ferdinand, conduisez-moi près d’elle souffrez qu’en votre présence je lui jure un amour éternel ! vous n’étiez jusqu’ici que mon ami le plus cher ; que je puisse vous appeler mon frère, qu’elle m’en donne le droit, et tous mes vœux seront comblés !

— Peut-être la trouverons-nous dans les environs du bosquet d’hier au soir, répondit Ferdinand avec malice.

Et, prenant la main d’Hippolyte, il l’emmenait vers la porte de sa chambre, quand tous deux s’arrêtèrent, surpris d’entendre marcher dans la galerie. C’était Julia qui, tremblant d’être surprise, cherchait à s’échapper ; mais malgré la légèreté de son pas, ce mouvement suffit pour la trahir. Quand les jeunes gens entrèrent brusquement dans la bibliothèque, le cœur lui défaillit et elle tomba sur une chaise, la tête enveloppée dans sa robe, pour cacher son trouble et sa confusion.

« Ah ! mademoiselle, s’écria Hippolyte en se précipitant à ses pieds et en s’emparant d’une main sur laquelle il imprima ses lèvres, me pardonnez-vous la présomption de mes vœux ? C’était à votre frère seul, à mon meilleur ami, que je croyais confier le secret le plus cher de mon cœur. Si j’avais pu soupçonner que vous étiez si près de nous, pas une parole, je vous le jure, n’eût été de nature à alarmer votre délicatesse. Conservez-moi votre estime, charmante Julia, et soyez sûre que je la mérite. Si vous me refusez le pardon d’un tort involontaire, vous détruirez, hélas, le repos du reste de ma vie ! Dites, ah ! dites-moi que mon indiscrétion n’a pas attiré sur moi votre colère !…

— Si votre repos dépend de mon estime, monsieur, dit Julia d’une voix douce qu’elle s’efforçait d’affermir, croyez bien qu’il ne doit pas être troublé par mon opinion sur votre compte… la difficulté de ma situation me défend de vous en dire davantage. Permettez donc que je me retire sur-le-champ.

En parlant ainsi, elle s’éloigna d’Hippolyte et de son frère avec une dignité timide, qui lui prêtait un nouveau charme.

Ferdinand demeura quelque peu embarrassé de cette scène. Il était contrarié au fond que sa sœur eût entendu tous les raisonnements qu’il avait cru devoir faire pour rassurer son ami. Cependant cette impression s’effaça, à l’idée qu’il leur avait, en fin de compte, rendu service à tous deux, en leur procurant l’occasion de s’entendre et d’abréger les longueurs des explications amoureuses. Les deux amis se séparèrent ensuite, de peur que la continuité de leur intelligence ne risquât de blesser Julia, si par hasard elle les eût encore rencontrés ensemble.

Enfin arriva l’heure indiquée par le marquis à son fils, pour une conférence dans son cabinet. L’espèce de solennité qu’il avait mise à l’annoncer avait inspiré à Ferdinand une certaine inquiétude. Aussi le jeune homme fut-il ponctuel au rendez-vous. Son père parut quelques instants après. Il ferma le cabinet en dedans, prit un fauteuil, et fit signe à son fils de s’asseoir auprès de lui. Son maintien était composé ; une froideur glaciale se remarquait dans toutes ses manières, imprimant même à sa physionomie un caractère rigide et sombre.

Il sembla préparer quelque temps ses paroles, puis enfin il dit à son fils, sans le regarder en face :

« Voici peut-être l’unique occasion que j’aurai, Ferdinand, de juger à quel point l’honneur vous est cher. La confidence que je vais déposer dans votre sein n’en doit jamais sortir. Dans aucune circonstance de votre vie, il ne vous sera permis de la trahir. Sondez donc vos dispositions et voyez bien d’avance si vous êtes capable de braver tout, la mort même, pour conserver mon secret, qui va devenir le vôtre. Réfléchissez, pendant qu’il en est temps, sur l’engagement que vous allez prendre. S’il vous paraît trop pénible, laissez-moi et rompons cette conférence. Si au contraire vous avez reçu de la nature une âme bien trempée pour tenir vos serments, à travers tous les obstacles, toutes les attaques et toutes les considérations humaines, acceptez alors les conditions que je vais vous imposer ; à ce prix, mais à ce prix seulement, je vous dévoilerai de grands mystères. »

Ce préambule n’était pas de nature à rassurer Ferdinand. Quelle sorte d’engagement allait-on exiger de lui ? que signifiait tant de solennité ? était-ce artifice ou nécessité ? il hésita un instant, mais la curiosité l’emporta. Il déclara à son père qu’il était prêt à le satisfaire. Alors le marquis, tirant son épée du fourreau, la lui présenta en disant :

« Jurez sur ce fer, sur ce gage sacré de lhonneur dun gentilhomme, de ne jamais révéler le secret que je vais vous confier.

— Je le jure, répondit Ferdinand d’une voix ferme, et je tiendrai mon serment au péril même de mes jours. »

Après ces paroles, le marquis, ayant posé son épée sur une table, se rapprocha de son fils, et lui parla en ces termes :

« Vincent de Mazzini, troisième du nom, mon aïeul, fit l’acquisition de ce château, il y a environ un siècle. À cette époque, il existait entre la famille della Campo et la nôtre une haine invétérée et mortelle. Il serait inutile de vous en dire l’origine, et de raconter les divers incidents auxquels cette haine donna lieu. Mais le résultat fut l’abaissement et la ruine des della Campo, en même temps que le triomphe des Mazzini. Nos ennemis humiliés virent leurs biens envahis, leur nom proscrit comme leurs personnes, et furent réduits à abandonner la Sicile pour chercher un asyle ignoré chez des nations étrangères. Un seul d’entre eux, Henri della Campo, s’obstina à rester dans son pays. Sa persistance à rôder autour de notre château fit craindre à mon aïeul qu’il ne méditât quelque projet sinistre. Il ne s’agissait donc plus que de le prévenir par un coup hardi. Vincent de Mazzini prit à sa solde quelques-uns de ces bravi qui inondent l’Italie et la Sicile, et paya leur dévouement en les attachant comme espions à la personne de son ennemi.

» Après quelques semaines de recherches, ils parvinrent à le joindre la nuit dans un lieu désert, ils se saisirent de lui, le garrottèrent fortement et l’amenèrent au château, pieds et poings liés. Mon aïeul le fit renfermer dans une des chambres des bâtiments méridionaux. Quelques jours après, on l’y trouva mort. Je n’ai pas cherché à savoir si cette fin si brusque fut le résultat d’une violence, ou si le désespoir d’être tombé aux mains de son ennemi détermina ce malheureux à avancer lui-même le terme de ses jours.

» Quoiqu’il en soit, le plan exécuté par Vincent de Mazzini resta couvert d’un mystère impénétrable. Les recherches que fit faire la famille della Campo pour connaître la cause de cette disparition, furent toutes infructueuses. Les bravi, bien payés, se turent et s’éloignèrent. La tranquillité revint au château. Mon aïeul oublia ses ennemis et fut oublié par eux.

» Il y a quelques années cependant, le bruit se répandit qu’il revenait des esprits dans le château. Cette rumeur ne me parut d’abord que ridicule, mais elle prit bientôt une telle consistance que je résolus de vérifier le fait par moi-même.

» Une nuit, pendant que tout le monde reposait, je me hasardai seul dans le bâtiment méridional, où l’on disait que ces fantômes étaient apparus. J’avançais à grands pas, non sans ressentir ce frémissement secret qui accompagne les expéditions nocturnes, lorsque tout à coup un spectre horrible frappa mes regards. Mon courage m’abandonna, je l’avoue ; je me mis à fuir, pressé par l’épouvante ; et depuis ce moment, non-seulement je renonçai à entreprendre de nouvelles recherches, mais je résolus même de ne plus habiter la partie méridionale du château. C’est encore avec une véritable horreur que je me rappelle aujourd’hui cette scène affreuse. Aussi ai-je fait condamner toutes les portes qui conduisaient à ces bâtiments abandonnés. Je m’étais même promis de ne plus revenir dans ce manoir. Vous avez pu remarquer, en tout cas, que j’y venais bien rarement et qu’il a fallu une suite de circonstances tout exceptionnelles pour que j’y fasse cette fois un si long séjour.

» Quel était ce spectre ? Je l’ignore. Était-ce l’ombre de Henri ? poursuivait-il une vengeance ? réclamait-il un tombeau ? est-ce encore lui aujourd’hui qui vient répandre l’effroi dont vos sœurs ont été frappées ? c’est ce que je veux ignorer. Respectez comme moi, mon fils, ces terribles mystères. Il n’appartient pas aux mortels d’approfondir, et encore moins de combattre des phénomènes surnaturels. »

Le marquis acheva ces mots en levant les yeux au ciel. Sa confidence était-elle sincère ? était-elle complète du moins ? et cette sinistre légende n’était-elle pas avouée pour en cacher une autre, plus horrible encore, et pour couper court aux recherches ? c’est ce qu’éclaircira la suite de cette histoire.

Ferdinand avait écouté avec horreur le récit de son père. Il se rappelait en même temps ses propres perquisitions, la lumière, l’être fantastique qui lui était apparu, et surtout sa situation périlleuse sur l’escalier de la tour, au moment où les degrés qu’il venait de franchir s’étaient écroulés derrière lui. Cette succession de tableaux rapprochée de la révélation qu’il venait d’entendre, le faisaient frissonner comme s’il les avait encore devant les yeux.

Le marquis cependant, en congédiant son fils, consentit à ce que ses filles échangeassent leur appartement contre celui qu’elles avaient précédemment occupé, il ajouta même que sans examiner le motif de leur demande, il voulait avant tout être agréable à ses enfants. Les deux sœurs rentrèrent donc en possession de leur ancienne demeure, sauf la principale pièce que la marquise voulut conserver pour elle. Elle montra même beaucoup d’humeur à propos de la condescendance de son mari, qu’elle traita de faiblesse ridicule. De son côté, le marquis signifia fort sèchement à ses filles de ne plus troubler le repos du château par des frayeurs puériles, nées d’une imagination maladive.

Ferdinand se livra à de profondes réflexions sur les mystérieuses circonstances que son père venait de lui dévoiler. Persuadé que Henri della Campo avait péri de mort violente, il n’osait s’avouer qu’il était l’arrière-petit-fils d’un assassin. Tout son être se révoltait à l’affreuse idée que c’était dans ce château même que le sang innocent avait été versé, et que le fantôme qui le hantait et qu’il croyait avoir vu, était l’âme même de la malheureuse victime, criant vengeance contre son meurtrier !

Abattu sous le poids de ces tristes réflexions, il errait au hasard dans les jardins, lorsqu’il rencontra Hippolyte, qui, le voyant tout pâle et tout défait, s’empressa de lui demander la cause d’un pareil trouble. « Ne cherchez pas à la savoir, mon cher Hippolyte, répondit Ferdinand ; il ne mest pas permis de vous la révéler. Cest le seul secret, croyez-moi bien, que j’aurai jamais pour vous. » Et en achevant ces mots, il s’éloigna précipitamment.

Julia, dont l’âme était si délicate, s’était d’abord sentie mortifiée qu’Hippolyte eût si promptement découvert l’état de son cœur. Mais la réflexion tempérait graduellement cette impression et faisait naître en elle des sentiments plus doux. Les assurances qu’elle avait reçues de l’amour le plus tendre, les expressions charmantes dont Hippolyte s’était servi pour peindre cet amour, sa crainte de déplaire, sa défiance de lui-même, enfin les mille circonstances qui prouvaient sa sincérité, tout la pénétrait d’une joie intime et délicieuse. Comment se serait-elle défendue du bonheur d’être adorée par un jeune homme si tendre et si respectueux ? tout entière à ces chères émotions, elle en fut subitement distraite par un ordre du marquis son père, qui lui enjoignait de venir le trouver sur-le-champ.

Inquiète du motif de cet ordre, elle se hâta pourtant d’obéir. Elle trouva le marquis dans son cabinet, où il se promenait à grands pas. La sévérité de son maintien annonçait qu’il avait une communication grave à lui faire. Il ferma la porte, vint s’asseoir auprès de sa fille, la regarda attentivement et lui dit :

« Je vous ai fait appeler, Julia, pour vous annoncer à quel honneur vous êtes réservée. Le duc de Luovo demande votre main. Une si haute alliance dépasse toutes mes espérances. Je n’attends, pour hâter les apprêts de ce mariage, que votre consentement, dont je suis sûr d’avance. Ne craignez donc pas de dire, ma fille, combien vous êtes sensible à cette élévation inattendue. »

L’annonce d’une mort prochaine eût été un coup moins terrible pour Julia que cette fatale nouvelle. Elle en fut si consternée qu’elle resta immobile, sans avoir la force de proférer un seul mot. Le marquis, tout entier à ses projets orgueilleux, se méprit sur le saisissement de sa fille. Il crut que c’était l’effet d’une joie subite, et il se préparait à lui recommander de la modérer, lorsqu’il, s’aperçut, à l’abattement complet de Julia, qu’elle était en proie au plus profond désespoir.

« J’avoue, reprit alors le marquis, que cette affaire a été menée un peu vite ; mais, dès à présent, il faut que le regret de vos premières habitudes et des idées de votre âge s’effacent devant les avantages inappréciables du rang où vous allez monter. Il ne chercherai pas à pénétrer les motifs de cette défaillance d’esprit. Je vous laisse à vos réflexions ; soyez en mesure, dans quelques heures, de me rendre une réponse satisfaisante.

— Non, mon père, non, c’est impossible ! s’écria Julia en se jetant à ses pieds. De grâce, épargnez-moi, voulez-vous donc la mort de votre fille ? hélas, vous serez bientôt satisfait, si vous persistez à la donner à un homme qu’elle repousse…

— Et d’où vous vient cette répugnance ? demanda sévèrement le marquis ; quels soupçons doit-elle m’inspirer ? encore une fois, mademoiselle, trêve à ces ridicules simagrées, et souvenez-vous que je veux être obéi.

— Dans toute autre circonstance, mon père, je suis prête à me sacrifier à vos volontés ; mais il s’agit du malheur de ma vie entière.

— Je ne vous comprends pas. Le duc de Luovo est riche, puissant, jeune encore ; il met à vos pieds son rang et sa fortune, et vous hésitez quand votre père vous le présente ! fille insensée ! avez-vous cru que je céderais lâchement à vos caprices extravagants ? Je n’ai qu’un mot à vous dire : choisissez entre ma tendresse et ma colère. Si vous ne venez pas aujourd’hui même m’apporter votre consentement formel, vous ne serez plus pour moi qu’une étrangère : songez-y ; je vous désavouerai pour être de mon sang, et demain vous serez chassée de ce château pour toujours. »

Après cette sorte d’anathème, le marquis sortit avec fureur de son cabinet.

Julia, succombant à son effroi, avait senti ses forces défaillir. Elle tomba à la renverse sur le parquet. Seule et sans secours, ce ne fut qu’au bout d’une heure environ qu’elle revint de son évanouissement. Alors elle essaya de sortir du cabinet, en s’appuyant tantôt sur un meuble, tantôt contre le mur. Elle parvint ainsi jusque dans la galerie, où la douleur qu’elle éprouvait, jointe à la violence de sa chute, allait la jeter dans une nouvelle crise, lorsqu’elle aperçut Hippolyte que le hasard amenait à sa rencontre. Alors le cœur lui manqua tout à fait, et elle retomba presque sans connaissance.

Hippolyte s’empressa de voler à son secours et de la soutenir. L’abattement et la pâleur de Julia attestaient une vive souffrance dont il lui demanda le motif. Elle ne put lui répondre que par des larmes. Appuyée sur le bras du jeune homme, elle regagna lentement son appartement. Au moment de se séparer d’elle, Hippolyte pressa la main de Julia contre ses lèvres, et sollicita un dernier regard, où se peignit toute l’anxiété de la malheureuse jeune fille. Ils n’échangèrent pas une parole ; mais combien cette scène muette était plus expressive que les discours les plus éloquents !

Lorsque Julia se retrouva seule et livrée à elle-même, elle s’abandonna sans contrainte à toute l’amertume de son désespoir. N’eût-elle pas eu dans le cœur le germe d’une passion violente pour le jeune comte de Verezza, elle n’en eût pas éprouvé moins de répugnance pour l’union qui lui était proposée.

Le duc de Luovo, âgé de plus de cinquante ans, avait déjà été marié deux fois. Ses deux femmes étaient mortes victimes de sa brutalité et de son orgueil. On disait aussi que son fils unique, le jeune Ricardo, rebuté par une longue suite d’injustices et de mauvais traitements, s’était enfui de la maison paternelle et n’avait plus reparu, affilié, disait-on, à une troupe de mauvais sujets dont les excès condamnables défiaient les recherches de la justice. Aussi mauvais père que mauvais mari, le duc montrait un caractère calqué, en quelque sorte, sur celui du marquis de Mazzini. Même hauteur, même inflexibilité d’orgueil ; même despotisme dans l’intérieur de sa maison. Habitué à traiter ses femmes en esclaves, quel sort réservait-il à sa troisième épouse ? quelle comparaison se présentait à l’esprit de Julia, entre un homme dépourvu de tout sentiment affectueux et humain et un modèle de générosité chevaleresque tel que le jeune Hippolyte de Verezza, dont l’âme expansive résonnait si bien à l’unisson de la sienne !

C’était au château, dans les fêtes données par le marquis pour la majorité de son fils, que le duc avait vu la belle Julia. L’impression qu’elle avait faite sur lui fut remarquée par la marquise qui songea dès lors à en tirer parti au profit de sa haine jalouse et de sa vengeance. Celle-ci s’appliqua donc à attiser la flamme de cette passion naissante et de suggérer au duc de Luovo, condamné à vivre seul par l’abandon trop bien mérité de son fils unique, le projet de s’unir à Julia et de partager avec elle pour la troisième fois, sa couronne ducale, (vraie couronne de martyre). Dès que le marquis fut informé de ces intentions, il les accueillit avec transport. Il contractait ainsi une alliance intime avec une des premières maisons de la Sicile, apparentée même à la cour.

Cependant, madame de Menon et Emilia, ayant trouvé Julia dans les larmes, la pressèrent de questions et tirèrent d’elle le secret de sa douleur. Ferdinand qui vint les rejoindre en fut instruit à son tour, et la proposition tyrannique du marquis lui causa un chagrin presque égal à celui de la malheureuse Julia. Son projet favori avait été d’unir son ami à l’une de ses sœurs, et le penchant d’Hippolyte pour la plus jeune avait favorisé ce dessein, dont l’exécution lui semblait toute naturelle. Mais un plan si heureux se trouvait tout-à-coup renversé par la volonté inflexible du marquis, que ne pouvait émouvoir aucune considération, et qui se souciait peu de faire le malheur de ses enfants, pourvu qu’il eût chance de réaliser ses vues ambitieuses !

Ferdinand venait de quitter ses sœurs et retournait tristement chez lui, lorsqu’il rencontra Hippolyte dont l’anxiété était extrême. Embarrassé à cette vue, car il aurait voulu retarder le moment où il faudrait lui apprendre les intentions du marquis, il fit mine de passer outre ; mais les instances du comte de Verezza qui insistait pour connaître les causes de l’accablement de Julia, l’obligèrent à lui dire la vérité. Cette révélation porta un coup terrible à l’amoureux jeune homme, et tous les efforts de son ami pour adoucir son désespoir, n’eurent d’autre effet que de le redoubler.

Julia, de son côté, impatiente d’être rendue à elle-même, avait simulé un violent mal de tête, pour se retirer de très-bonne heure. Renfermée seule dans sa chambre, et tout entière à son chagrin, elle laissait écouler les heures, sans pouvoir s’en distraire un moment. Le sommeil était loin de venir la soulager, et sa situation d’esprit était intolérable. Enfin, elle se leva, s’approcha de sa fenêtre, l’ouvrit doucement, et chercha dans les objets qui l’entouraient quelque relâche à l’idée fixe dont elle était obsédée.

La lune brillait de tout son éclat. Ses rayons argentaient la cime des vagues. Tout respirait au loin le calme et la sérénité. Insensiblement ce repos de la nature se communiqua à l’âme de Julia, et apaisa, pour quelque temps, l’agitation de ses pensées. Pendant qu’elle contemplait ce tableau mélancolique, ses rêveries furent interrompues par le battement régulier des rames d’un petit bâtiment qui glissait le long du rivage, vis-à-vis du château. C’était une barque ornée de banderoles et de pavillons. Un doux prélude d’instruments se fit entendre. Il fut suivi d’un chœur de voix qui entonna un hymne bien connu dans toute la Sicile, sous le nom de chant de minuit. Cet harmonieux accord de voix humaines et d’instruments prêtait un charme irrésistible aux magiques beautés de cette belle nuit. Il y avait là des êtres heureux et insouciants qui rendaient grâce au créateur. L’âme de Julia était de celles que pénètre profondément la sympathie pour les joies comme pour les maux de leurs semblables. Un doux attendrissement détendit ses douleurs. Bientôt le chant s’affaiblit dans le lointain, et la barque disparut dans l’ombre. En même temps, la jeune fille retrouva les douceurs du sommeil, et un repos de quelques heures vint rafraîchir ses sens et rasséréner son esprit.

Le soleil était déjà levé sur l’horizon lorsqu’elle se réveilla. Ses premières idées, douces et paisibles comme celles sur lesquelles elle s’était endormie, firent bientôt place à des inquiétudes, qui traversèrent son cœur comme un fer aigu. Tous les malheurs de sa situation lui revinrent à la fois en mémoire, et les dernières paroles de son père lui semblèrent retentir encore à ses oreilles. Sur ces entrefaites, un domestique vint la prier de se rendre sur-le-champ auprès de son père. Elle obéit à cet ordre. Le marquis voulait la prévenir lui-même de la visite du fiancé, qui devait se rendre au château dans la journée, pour une première entrevue.

« Ayez soin, mademoiselle, ajouta le marquis, de faire une toilette convenable, et que votre accueil apprenne dès aujourd’hui au duc de Luovo que vous êtes prête à seconder les vœux de votre père. »

Il était inutile de répondre. Elle fit une révérence silencieuse, et se retira les larmes aux yeux. Quelque cruelle que fût sa douleur, rien, hélas, rien au monde ne pouvait la dispenser d’obéir.

Au moment où l’horloge sonnait midi, des fanfares et un grand mouvement d’équipages et de valets annoncèrent l’arrivée du duc. Julia se sentit défaillir et n’eut pas même la force de se lever de son fauteuil. Un nouvel ordre de son père qui lui enjoignait de descendre à l’instant, ne fit qu’ajouter à son accablement. Elle tomba en pleurant dans les bras de sa sœur, qui ne put à son tour la secourir que par ses larmes. Mais tout à coup, le ciel, qu’elle avait prié avec ferveur, lui inspira une forte résolution. Elle essuie ses pleurs, s’arrache des bras d’Emilia, sort de sa chambre et se rend dans la grande salle du château, où l’attendaient avec une sorte de solennité son père, la marquise et le duc de Luovo.

Après les premiers compliments, le marquis et sa femme prirent un prétexte pour s’éloigner, laissant Julia en tête-à-tête avec le duc. La jeune fille s’y attendait, et cette situation qui, en toute autre circonstance, l’aurait intimidée, ne fit au contraire que raffermir sa détermination. Car elle s’était promis d’invoquer la générosité et la délicatesse du duc de Luovo, et même de réclamer son appui. « Sans doute, s’était-elle dit, cet homme n’a pas un cœur de bronze. S’il recherche ma main, c’est qu’il ignore que j’ai déjà disposé de moi-même. Quand il saura qu’il m’est impossible de l’aimer, que l’accomplissement des desseins de mon père nous rendrait à jamais malheureux l’un par l’autre, et que le ciel même, en quelque sorte, réprouve cette union, il sera impossible qu’il persiste. Son intérêt d’abord, puis les scrupules naturels à tout homme d’honneur, la crainte de précipiter une pauvre jeune fille dans un abime de maux et de regrets éternels, tout lui fera un devoir de renoncer à ses projets. Il rompra une alliance formée sous de si cruels auspices, et touché de ma douleur, il deviendra, près du marquis, mon défenseur et mon appui. »

Préoccupée de ces espérances consolantes, elle écouta sans impatience les compliments du duc sur sa jeunesse, sa grâce et sa beauté, puis, quand il eut épuisé tous ces lieux communs de galanterie, et qu’elle sentit que son tour était venu de prendre la parole, elle appela tout son courage à son aide, et lui répondit en ces termes :

« Je suis sensible autant que je le dois, monsieur le duc, à l’honneur de votre recherche, et je désire le reconnaître par une confiance égale à la vôtre. On vous a peut-être laissé croire que c’était avec joie que j’accueillais un si flatteur hommage. Mais la vérité est, je dois vous le dire, et vous me le pardonnerez, que l’on n’a pas daigné consulter mon inclination, avant de régler les préliminaires de cette noble alliance. Il m’est impossible malheureusement, de vous accorder d’autre sentiment que le respect. En vain croiriez-vous pouvoir réclamer le don de mon cœur. Un éloignement… ou plutôt un obstacle invincible…

— Eh quoi ! mademoiselle, s’écria le duc, est-il possible qu’une telle parole…

— Encore une fois, pardonnez à ma sincérité, monsieur le duc ; mais les circonstances me serviront d’excuse. Ce n’est pas dans un moment décisif comme celui-ci que je puis user de vains ménagements. J’ai résolu de vous dévoiler mes sentiments véritables. Je me suis même proposé d’aller plus loin ; oui ; vous êtes homme d’honneur, et je veux vous prier, monsieur le duc, au nom de cette générosité, l’apanage naturel de tout vrai gentilhomme, non-seulement de renoncer à vos projets de mariage, mais encore d’inviter mon père à ne pas disposer désormais de ma personne, sans s’inquiéter si le choix qu’il aura fait est d’accord avec celui de mon cœur. »

Étonné au dernier point d’un langage, probablement tout nouveau pour lui, le duc garda quelques instants le silence. Puis, il se leva en fronçant le sourcil, avec toutes les apparences d’un dépit mal dissimulé.

« Mademoiselle, dit-il, laissez-moi vous avouer ma surprise ; votre père et moi nous étions loin de nous douter que vous eussiez déjà disposé de vos affections. À Dieu ne plaise que j’aie dessein de traverser de si beaux sentiments ! la précoce sensibilité dont vous paraissez douée vous appelle sans doute vers des destinées auxquelles je dois rester étranger. Je sens vivement, dès à présent, l’inconvenance de mon rôle et l’inutilité de mes espérances. Le respect et l’admiration seront désormais les seuls sentiments que je puisse professer pour vous. N’exigez pas d’ailleurs de ma part, je vous en prie, des démarches et des efforts d’héroïsme dont je me reconnais incapable.

— Ah ! monsieur, s’écria Julia ; j’avais invoqué votre générosité, et je crains de vous avoir blessé.

— Vous me jugez mal, mademoiselle ; mais souffrez que je me retire. Celui qui n’inspire que de l’éloignement doit savoir abréger ses visites.

En achevant ces mots, il salua Julia ; mais à la manière violente dont il tira, en s’éloignant, la porte du salon, sa colère ne se laissait que trop deviner.

Julia comprit alors la naïveté de ses illusions. Combien n’eut elle pas à se repentir d’avoir supposé chez le duc des vertus qui lui étaient étrangères et une générosité qu’il n’avait jamais connue, d’avoir cru que l’honneur et la délicatesse engageraient cet homme à se désister de ses poursuites et à chercher ailleurs une nouvelle alliance. Peut-être cependant, à défaut de nobles sentiments, l’orgueil blessé aurait-il porté le duc à retirer l’offre d’une main et d’un titre que l’on dédaignait ; et tel fut en effet son premier mouvement, mais Julia avait compté sans sa belle-mère qui, informée de la scène qui avait eu lieu, engagea le prétendant éconduit à n’y voir qu’un enfantillage sans conséquence, et à persister sans scrupule dans ses projets. Dès lors il parut naturel au duc de Luovo de se venger de l’affront qu’il avait reçu, en forçant les volontés d’une fille assez hardie pour refuser son alliance.

Il alla donc trouver le marquis de Mazzini, et lui faisant part de l’affront qu’il venait d’essuyer, il l’attribua à un ridicule penchant pour quelque inconnu, d’une naissance obscure sans doute, et indigne d’elle sous tous les rapports.

À la suite de cette entrevue et quand le duc de Luovo fut reparti pour Naples, le marquis fit appeler sa fille. Elle se rendit docilement, mais sans espoir, à ce nouvel ordre, et se résigna à écouter tout ce qu’il plut au marquis de lui dire de plus amer et de plus insultant pour l’objet ignoré de son inclination. Il lui enjoignit ensuite de se tenir prête à épouser, dans les trois jours, de gré ou de force, le duc qui viendrait recevoir sa main dans la chapelle du château.

Julia, malgré sa timidité, se disposait à lui exprimer l’horreur qu’une telle union lui inspirait, lorsque le marquis, la fureur et la menace peintes dans les yeux, lui imposa silence et sortit du cabinet.

La pauvre jeune victime restait avec son désespoir et ses larmes. Que pouvait-elle opposer à la tyrannique volonté d’un père dont le cœur, absorbé par l’ambition, n’avait jamais témoigné à ses enfants le moindre sentiment de tendresse ? n’était-il pas arrêté qu’elle serait sacrifiés aux froides combinaisons de l’orgueil et de la cupidité ?

Sous l’empire de cette conviction désolante, Julia se retira dans sa chambre, où sa sœur Emilia vint bientôt la retrouver. C’est dans les moments où l’âme est affaissée par une douleur au-dessus de ses forces, que les soins sympathique d’une sœur ont un charme d’une puissance irrésistible. Les deux jeunes filles mêlèrent bientôt leurs larmes, et Emilia ne quitta la chambre que lorsqu’elle eut rendu à sa malheureuse sœur un peu de tranquillité.

La nuit était déjà avancée ; mais Julia avait éprouvé dans le cours de cette journée une agitation trop vive pour pouvoir se livrer au sommeil. Elle recourut aux distractions de la lecture ; le livre qui lui tomba sous la main offrait précisément la peinture d’une situation analogue à la sienne. La conformité de ces peines imaginaires avec ses peines réelles lui arracha de nouvelles larmes.

Un morne silence régnait dans les diverses parties du château, dont tous les habitants devaient être alors livrés au repos. Le ciel était couvert de nuages, la nuit noire et profonde. L’air était agité comme à l’approche d’un orage. Le vent, qui s’engouffrait dans les longs corridors, y poussait comme un gémissement sourd, entrecoupé par de fréquents intervalles. Ce son plaintif, tour à tour interrompu et repris, rappelait à Julia les terreurs qu’elle avait éprouvées dans son ancien appartement. Elle écoutait malgré elle avec une sorte d’angoisse, lorsque tout à coup elle entendit très-distinctement dans le corridor des pas qui semblaient s’approcher de sa chambre. Elle tressaillit, surtout quand elle distingua les voix de plusieurs personnes qui parlaient très-bas. Mais quand son nom fut prononcé, elle reconnut la voix de Ferdinand. Elle cessa de craindre et ouvrit. C’était en effet son frère, suivi d’Hippolyte.

Son saisissement fut tel à la vue du jeune homme que celui-ci fut obligé de la soutenir ; mais elle se remit promptement. Ferdinand lui expliqua leur présence par la nécessité d’un entretien important et secret, à une heure où ils avaient la certitude de n’être ni épiés ni surpris.

« Mademoiselle, ajouta Hippolyte, nous avons malheureusement la conviction que votre père emploiera toute son autorité pour vous faire épouser avant trois jours cet indigne duc de Luovo. Peu lui importera de forcer votre inclination. Rien ne lui coûtera pour venir à bout de ses desseins ; il exercera, il dépassera même son autorité ; il méprisera vos pleurs, il vous sacrifiera sans scrupule et sans honte. Il ne vous reste qu’une seule ressource pour vous soustraira à un tel malheur, c’est de vous soustraire, pendant qu’il en est temps encore, à l’autorité non d’un père, mais d’un tyran. C’est de l’aveu de votre frère que je vous parle et que je vous offre mon assistance. Je suis maître de mes actions ; acceptez mon appui, chère Julia. Osez fuir, sous la garde d’un époux, la plus odieuse persécution. Vous ne me répondez rien, Julia ? Ô ciel ! que dois-je penser de ce silence ? ah ! je ne le vois que trop, je n’ai pas votre confiance : votre cœur ne répond pas au mien ! Eh bien, si je vous suis devenu indifférent, repoussez-moi donc avec dédain ! j’irai au loin cacher mon désespoir ! on ne me reverra plus dans un lieu qu’habite la seule personne que je puisse aimer, et qui n’a payé ma tendresse que par le mépris le plus cruel ! »

À ce discours, Julia fondit en larmes. L’idée d’une démarche si hardie effrayait sa timidité. Fuir la maison paternelle, méconnaître une autorité jusqu’alors révérée comme sainte, s’abandonner aux hasards d’une passion malheureuse, que de sujets de réflexions, que de causes d’incertitude et d’anxiété !

« Ma chère Julia, ma bonne sœur, dit à son tour Ferdinand en s’approchant d’elle et en lui prenant les mains, crois, je t’en conjure, aux promesses de mon ami et à la sincérité de ses engagements. Tu sais si je suis jaloux de l’honneur de mon sang ; je serais le premier à te détourner d’une fausse démarche ; mais ici c’est moi qui te conseille ce parti. Hippolyte est l’honneur et la loyauté même. Je suis son garant près de toi. C’est un mari que tu vas suivre, un galant homme, un amant aussi sincère que fidèle. Entre le bonheur et un affreux esclavage est-il permis d’hésiter ?

— Ferdinand, mon cher frère, répondit Julia en appuyant sa tête sur l’épaule du jeune homme, que pouvez-vous me dire que je ne me sois dit déjà cent fois à moi-même ? Quelle que soit votre éloquence à défendre votre ami, croyez que mon cœur le défend encore mieux… »

À peine eût-elle dit cette parole, qu’elle en sentit toute la portée. Sa pudeur s’alarma et la rougeur couvrit ses joues. Elle craignait d’avoir franchi les bornes de la retenue imposée à son sexe. Cette idée absorba pour un instant toutes les autres. Immobile, et comme privée de ses facultés, elle tomba dans une espèce d’insensibilité morne ; de temps en temps seulement un pénible soupir trahissait toute l’angoisse de son âme.

Les deux jeunes gens, Hippolyte surtout, furent vivement affectés de cette attitude de noble et muette affliction qui rappelait la statuaire antique.

« Ô ma chère Julia, reprit Hippolyte, de grâce, répondez-nous, rompez au moins ce silence qui nous désole. Dites-moi, ah ! dites-moi que vous me permettez d’espérer ! »

Intérieurement flattée de lire dans les yeux d’Hippolyte un amour que confirmaient ses paroles, elle ne put s’empêcher de lui exprimer sa reconnaissance par un sourire d’une grâce ineffable. Cette réponse muette enivra le jeune homme qui, se jetant à ses pieds, la conjura de s’engager à le suivre.

Mais Ferdinand, plus clairvoyant que son ami, et sentant mieux la situation délicate de sa sœur, comprit qu’il serait indiscret de la fatiguer par de plus longues instances. « Julia, dit-il, a besoin de repos, mon ami, ne la pressons pas davantage et retirons-nous tous les deux.

— Mais au moins, s’écria Hyppolite, que Julia nous permette de revenir ici demain, à la même heure.

— Je vous attendrai, dit Julia. »

Cette réponse fut accompagnée de tout ce qu’une âme vraiment tendre peut mettre d’expression dans une seule parole.

Aussi Hippolyte en sortant était-il pénétré de joie et d’espérance. À peine les deux amis avaient-ils fait quelques pas dans la galerie, qu’ils aperçurent au fond, sur la muraille qui leur faisait face, le reflet rougeâtre d’un filet de lumière. En y portant les yeux, il leur sembla que cette lumière partait d’une porte pratiquée derrière le grand escalier. Ils coururent de ce côté ; mais avant qu’ils fussent parvenus à la moitié du chemin, la clarté avait disparu. Ils prêtèrent l’oreille du côté de l’escalier ; mais aucun bruit ne se fit entendre. Alors ils se décidèrent à rentrer chez eux, non sans crainte que leur excursion nocturne n’eût été découverte.

La scène qui venait de se passer avait trop fortement agité Julia pour qu’elle pût fermer l’œil un instant pendant le reste de la nuit. Elle n’était préoccupée que du parti à prendre. En restant, elle donnait une grande preuve d’abnégation et de respect filial ; mais aussi elle se condamnait à toute une vie de malheurs et de souffrances, à la destinée la plus cruelle de toutes, à une union indissoluble avec un homme détesté. D’un autre côté, en fuyant avec Hippolyte, à quelles interprétations méchantes et calomnieuses ne livrait-elle pas sa réputation ? Quels dangers même ne courait pas son honneur, et quels droits n’allait-elle pas donner sur sa personne à un jeune homme amoureux aujourd’hui, mais volage peut-être demain ? et qui sait ? n’avait-elle pas à craindre que cette grande facilité à le suivre ne lui fit tort dans l’esprit du comte, et n’altérât son amour en affaiblissant son estime !

La journée suivante se passa pour elle dans la même perplexité. À minuit, son frère et Hippolyte revinrent la trouver. Ils renouvelèrent leurs instances de la veille, en insistant sur l’imminence du danger. Le surlendemain était en effet le jour fatal où le marquis devait traîner Julia à l’autel et lui faire épouser de gré ou de force le duc de Luovo. En lui mettant ce tableau devant les yeux, ils parvinrent à triompher de son irrésolution, et à lui faire promettre que la nuit suivante, elle serait prête à fuir avec Hippolyte.

L’ivresse du jeune homme fut au comble, lorsqu’il reçut cette assurance, preuve si complète de l’amour et de la confiance de celle qui disposait de sa vie.

« C’est à présent, s’écria-t-il transporté de joie, que je puis vous appeler ma Julia, ma noble femme, la chère compagne de mon existence ! Recevez, en présence de votre frère, le serment que je fais ici de consacrer mes jours à votre félicité. J’ai le droit à présent de croire au bonheur, moi qui reçois ma fiancée des mains de mon ami ! ma part de bonheur est complète en ce monde, et je ne demande plus rien à Dieu ! »

Il s’était jeté aux genoux de Julia en prononçant ce vœu solennel. Elle lui tendit la main pour le relever. Il saisit cette main et l’appuya sur son cœur ; puis, hors d’état de maîtriser ses sentiments, il pressa sa fiancée elle-même entre ses bras, et cueillit sur ses lèvres le premier baiser de l’amour. Une rougeur subite couvrit les joues de la jeune fille, qui alla cacher son trouble sur le sein de son frère. On se fit ensuite de part et d’autre les protestations les plus tendres, et les deux amis quittèrent la chambre de Julia, après être bien convenus que le lendemain, l’heure de minuit sonnant à l’horloge du château donnerait le signal du départ.

Ainsi le sort en était jeté. Cependant une démarche de cette importance ouvre, entre le consentement et l’exécution, un champ vaste aux réflexions d’une jeune fille. Fuir la maison paternelle, se dérober à l’autorité sous laquelle on a passé toute sa vie, s’abandonner aux hasards, défier les périls qui accompagnent une aventure semblable, s’exposer en même temps aux conjectures les plus malveillantes, aux censures les plus cruelles, que de risques à craindre, que de malheurs à braver !

Elle se demanda plusieurs fois si elle mettrait sa sœur Emilia ou madame de Menon dans la confidence de ses projets ; mais réfléchissant que les seuls conseils qu’elle eût à attendre d’elles seraient nécessairement dictés par la timidité ou par un excès de prudence, qu’il est de certaines situations dans la vie où trop de circonspection ne sert qu’à précipiter les catastrophes, tandis qu’une témérité heureuse peut conduire à des succès inespérés, certaine d’ailleurs qu’il n’était au pouvoir ni de madame de Menon ni de sa sœur de la soustraire aux violences de son père, elle résolut, quoique à regret, de partir à leur insu, et de leur épargner, ainsi qu’à elle-même, l’attendrissement des adieux.

Cependant, dès la matinée suivante, un mouvement inaccoutumé dans le château eût annoncé à Julia, si elle ne l’avait déjà su, que le lendemain était le jour fixé par son père et par le duc pour la célébration de l’odieux mariage. Ces circonstances affermirent sa première résolution. Elle ne songea plus qu’à préparer son départ ; et prenant soin d’écarter de son appartement sa sœur et madame de Menon, elle employa les moments de liberté qui lui restaient à faire un paquet de ses effets les plus précieux.

De leur côté, Ferdinand et Hippolyte prenaient en secret toutes leurs mesures. Mais il y avait un premier et puissant obstacle à leur sortie du château pendant la nuit. Le nouveau domestique de confiance du marquis, Robert, était chargé tous les soirs de fermer la grille et les différentes portes des jardins et du parc. Il remportait ensuite les clés dans sa chambre et les renfermait dans un coffre de fer, destiné de temps immémorial à cet usage. Ce Robert, tout dévoué aux intérêts du marquis, d’une humeur ombrageuse et rude, offrait peu de prise à la séduction. C’était de lui cependant qu’il fallait tirer les clés par adresse, et sans risquer de se compromettre.

Les jardins du château descendaient, par une pente douce, vers les bords de la mer. La porte de clôture des murs d’enceinte n’était séparée du rivage que par une distance d’environ cent pas. Par les soins du valet de chambre d’Hippolyte, serviteur fort intelligent, une barque montée par trois hommes dévoués devait se trouver, à minuit précis, vis-à-vis de cette porte, après s’être tenue au large pendant le jour pour n’exciter aucun soupçon. Cet esquif était destiné à transporter les deux amants sur la côte de la Calabre, où leur union devait être célébrée.

On se figure aisément tout ce qui se passa dans l’âme de Julia pendant cette dernière journée, à l’idée de quitter pour longtemps, pour toujours peut-être, une sœur chérie et une amie telle que madame de Menon. Chaque caresse qu’elle recevait de l’une ou de l’autre, chaque marque d’amitié qu’elles lui donnaient, était comme un trait déchirant qui pénétrait jusqu’à son cœur. Vingt fois elle fut sur le point de rompre le silence qu’elle s’était imposé ; mais toujours elle se retenait, songeant qu’elle avait promis à son frère et à son amant de ne s’ouvrir de leurs projets à qui que ce fût. Si son secret n’eût appartenu qu’à elle seule, il lui eût été impossible de le garder.

Cependant la marquise multipliait ses ordres pour la cérémonie du lendemain. C’était pour elle un jour de triomphe et la joie perçait dans sa physionomie, dans sa contenance et dans ses moindres gestes. On voyait combien elle avait hâte de conclure un mariage qui allait pour jamais enlever à sa rivale l’objet de leur passion commune.

À travers tant d’intérêts qui se croisaient, au milieu de ces espérances, de ces craintes et de ces apprêts solennels d’un côté, mystérieux de l’autre, le temps marchait, et avec lui la nuit qui vint envelopper le château de ses voiles.

Julia, feignant une légère indisposition, avait quitté de bonne heure sa sœur et madame de Menon pour se retirer dans sa chambre. Prête à s’abandonner à la foi de son amant, elle voulait une dernière fois s’interroger en liberté. Mais quand la sagesse et la prudence entrent en délibération avec l’amour, c’est toujours celui-ci qui doit l’emporter. Julia, d’ailleurs, se considérait comme liée sans retour par la promesse faite à Hippolyte en présence de son frère.

Minuit sonna. Toutes les portes du château et des jardins avaient été fermées l’une après l’autre. Robert avait même passé, comme d’habitude, sous les fenêtres de Julia, tenant à la main le trousseau de clés, dont le cliquetis résonnait aux oreilles attentives de la jeune fille. Elle lui vit prendre ensuite le chemin de son logis. Quel espoir pouvait-elle donc conserver de sortir du château ?

Dans ces perplexités, l’attention de Julia était sans cesse dirigée vers sa porte ; tantôt elle l’ouvrait doucement, tantôt elle la refermait, pour la rouvrir encore, quand elle croyait entendre les pas de son frère et d’Hippolyte. Elle se figurait quelquefois entrevoir une lumière ou distinguer quelques sons étouffés. Pure illusion, dont son imagination seule était l’auteur ! un silence de mort régnait dans tout le château ; nul être vivant ne l’interrompait. En vain interrogeait-elle tout ce qui l’entourait ; sa fenêtre, qu’elle ouvrit aussi à plusieurs reprises, ne lui montrait que des ténèbres au-dessous d’elle, des nuages noirs au ciel ; et l’ombre opaque des arbres balancés par le vent épaississait encore le voile d’obscurité étendu sur toute la nature.

Cependant l’horloge du château sonna lentement les intervalles qui s’écoulèrent entre minuit et une heure, et personne ne paraissait ! Ce fut surtout lorsque cette dernière vibration s’éteignit dans le silence que le cœur de Julia palpita, saisi d’une douloureuse angoisse. Elle se crut trahie par le sort, ou peut-être abandonnée par ses protecteurs. Dans sa morne affliction, elle se sentait incapable de pleurer, et ses facultés semblaient paralysées, comme si la vie se retirait d’elle avec l’espoir. Ce fut à ce moment qu’elle crut entendre, ou que plutôt elle entendit réellement marcher dans la galerie.

Son cœur, plus prompt que ses sens, devina Hippolyte et Ferdinand. Les pas s’arrêtèrent vis-à-vis de sa porte. C’étaient bien eux en effet. À cette apparition inespérée, Julia s’élança dans les bras de son frère. C’était peut-être à son amant que ce transport s’adressait ; car la pudeur est ingénieuse à cacher l’amour sous l’amitié.

Hippolyte ne dut pas s’y tromper. Il saisit vivement la main de Julia. « Hâtons-nous, dit-il, ma tendre amie. Les clefs sont à nous. Ce n’est qu’avec une peine extrême que nous avons pu nous les procurer. Venez : le moindre retard peut nous séparer et nous perdre. »

Ferdinand se chargea des effets de sa sœur. Hippolyte prit le bras de la jeune fille, et tous les trois sortirent ensemble. Refermant doucement la porte de la chambre, ils traversèrent en silence la porte de la galerie. Comme ils passaient devant l’appartement d’Emilia et de la gouvernante, Julia, qui fuyait loin d’elles, ne put retenir un soupir et une larme ; mais il n’était plus temps d’hésiter ; il fallait partir ou se livrer au destin le plus cruel.

De la galerie ils entrèrent dans la grande salle ; puis ils prirent un corridor qui devait les conduire, à travers plusieurs portes, à une cour écartée du château ; là se trouvait une dernière petite porte de sortie. Celle-ci, une fois franchie, il ne restait plus qu’à gagner le rivage et la barque.

Ils avaient laissé le corridor derrière eux et avaient descendu un escalier qui aboutissait à l’une des cours. À peine étaient-ils au bas des degrés, qu’il leur sembla entendre un grand bruit qui partait du salon ou de la galerie. Ce bruit si étrange, au milieu de la nuit, les saisit de frayeur et leur prêta des ailes. Mais une porte fermée les arrêta.

Ferdinand, qui avait les clefs, en présenta successivement plusieurs à la serrure, jusqu’à ce qu’il s’en trouvât une qui, pénétrant facilement, parut être la véritable ; mais soit qu’il se fût encore trompé, soit que la rouille empêchât le jeu du ressort, il tourna et retourna inutilement la clef dans cette serrure, sans pouvoir en faire mouvoir le pêne.

Pendant ce temps, le bruit que les fugitifs avaient entendu se terminait par un fracas semblable à celui d’une porte qui vole en éclats. Ferdinand redouble d’efforts ; mais, tout à coup, la clef se brise dans la serrure. Julia, à demi-morte d’effroi, se serre contre lui, pendant qu’Hippolyte, pour savoir d’où provenait ce bruit imprévu, remontait dans le corridor ; mais à peine y avait-il fait quelques pas qu’il entend très-distinctement des trépignements, des cris, des allées et venues. Plus inquiet pour sa Julia que pour lui-même, il se hâte de redescendre, de rejoindre ses compagnons, et secondant les efforts de Ferdinand, il frappe à coups redoublés sur la porte qui les arrête dans leur fuite, il l’ébranle enfin sur ses gonds et la renverse.

Ils se trouvent alors dans une espèce de vestibule qui offre trois issues. Laquelle choisir ? ils n’ont pas le temps de délibérer, et s’engagent à tout hasard dans celle de droite.

« Hâtons-nous, mes amis, s’écria Hippolyte, ou nous sommes perdus ! Quelqu’un sans doute nous a trahis, et l’on est à notre poursuite. »

Il fallait encore ouvrir une nouvelle porte pour arriver à la dernière cour, celle qui donnait issue sur le rivage. Ferdinand perdait du temps à chercher la clef. D’un instant à l’autre, on pouvait les atteindre.

Cependant le bruit intérieur du château avait cessé. Ce calme leur rendit quelque sang-froid. Songeant que la lumière dont ils s’étaient munis pouvait les trahir, Ferdinand, dès qu’il eut trouvé la clef qu’il cherchait, abrita la lampe sous son manteau ; puis il mit la clef dans la serrure, et la tourna avec précipitation. La porte céda et leur livra accès dans la petite cour déserte, dernier espace qui leur restait à parcourir jusqu’à la porte de délivrance.

Ce lieu, encombré de broussailles, de pierres et de solives, semblait à peu près impraticable. Une profonde obscurité y régnait, et cependant il fallait le traverser. Mais de quels obstacles ne vient-on pas à bout quand des fugitifs aux abois sont poussés à la fois par l’amour, la crainte et l’espérance ?

Julia montra, dans cette circonstance, autant de courage que ses deux compagnons. Elle se fraya une route à travers les décombres, et l’on arriva enfin à la porte de sortie d’où l’on n’aurait plus que quelques pas à faire pour gagner le rivage et la barque.

Par un hasard heureux, ou qu’ils crurent tel, cette dernière porte se trouvait entr’ouverte. Hippolyte passa le premier, donnant la main à Julia. Déjà ils se croyaient sauvés, lorsqu’un homme furieux, jetant un cri horrible fondit sur le jeune homme et lui porta un coup d’épée qui lui traversa le corps. Le malheureux tomba sur-le-champ à la renverse, en s’écriant : « ils m’ont tué ! »

— Ainsi périssent les traîtres ! répondit la voix du meurtrier.

Julia épouvantée, perdant à la fois la force et le sentiment, tomba à côté de son amant.

Ferdinand voulut venger son ami, il mit l’épée à la main, et s’élança sur le barbare qui n’avait pas craint de frapper Hippolyte… mais, ô surprise ! ô terreur !… cet assassin, il le reconnut… c’était son père ! c’était le marquis de Mazzini !

Son épée lui tomba des mains. Le tumulte de ses idées, l’affreux tableau qu’il avait sous les yeux, le désordre de sentiments contraires où une pareille scène l’avait jeté, tout concourait à le frapper de stupeur et à suspendre l’usage de ses facultés.

Le marquis s’était fait suivre de plusieurs valets armés pour lui prêter main-forte. Il leur ordonna de relever Julia, de saisir Ferdinand, et de les ramener tous deux dans l’intérieur du château. Quant à Hippolyte, qu’il avait tué, il se réservait de justifier cette violence dans un moment plus favorable.

Le valet de chambre de ce malheureux jeune homme, qui depuis minuit se promenait dehors en attendant, son maître, était accouru au moment même où Hippolyte venait d’être frappé. Le marquis lui permit d’emporter le corps tout sanglant. Deux des matelots, attirés par le bruit, aidèrent à le déposer dans la barque et se mirent aussitôt à ramer vers les côtes d’Italie.

Sur l’ordre du marquis, Ferdinand fut conduit dans un des donjons du château, et Julia fut transportée dans une petite chambre écartée.

Dès que la pauvre enfant rouvrit les yeux et qu’elle se rappela tout ce qui s’était passé, elle s’abandonna au plus violent désespoir. Sa femme de chambre, à qui le marquis avait permis de partager sa captivité, s’approcha de son lit pour lui donner ses soins et lui offrir quelques consolations.

« Ah ! c’est toi, ma chère Rose ? dit Julia en la voyant près d’elle. Où suis-je ? Que sont-ils devenus ? perdus ! morts pour moi ! toi seule ne m’as donc pas abandonnée ? »

— Hélas, mademoiselle, que puis-je vous dire ? répondit la fidèle suivante. La cause de tous ces événements est pour moi un mystère impénétrable. Votre frère, le seigneur Ferdinand, est renfermé dans le donjon, on parle d’un homme tué…

Julia laissa retomber sa tête en gémissant.

— Votre père, continua Rose, ne veut voir personne. Je l’ai moi-même entendu dire : demain, demain enfin, je serai débarrassé de la garde d’une fille rebelle et coupable ; oui, dussé-je la traîner moi-même à l’autel, elle épousera le duc de Luovo.

— Ainsi, je n’ai plus qu’à invoquer la mort, s’écria douloureusement Julia. Avoir vu périr celui que j’aime et appartenir à celui que je déteste ! c’est trop, ah ! c’est trop de supplices à la fois !

Et, se tournant de l’autre côté, elle ne voulut plus rien entendre ni voir la lumière du jour. En vain la fidèle Rose redoublait de zèle et d’empressement, sa maîtresse n’était plus en état de l’écouter.

Quel que fût le soin du marquis à cacher les événements de la nuit, la nouvelle en transpira dès les premières heures de la journée parmi les habitants du château. Les domestiques dont le marquis s’était fait escorter avaient parlé assez librement des terribles scènes dont ils avaient été témoins. Ce qui paraissait certain, c’est que le traître Robert, dépositaire des clés, ayant feint de se laisser corrompre, avait dénoncé le projet d’évasion au père de Julia, et que s’il avait livré mystérieusement quelques-unes des clés à Ferdinand, ce n’était là qu’un piège concerté d’avance avec le marquis.

Dès qu’Emilia eut appris par quelle suite de malheurs Julia était prisonnière, elle courut demander à son père la permission de la voir et de mêler ses larmes à celles de sa sœur, mais elle n’essuya qu’un refus brutal. Le marquis lui ordonna de retourner dans sa chambre, sans s’aviser dorénavant de risquer une semblable indiscrétion. Elle obéit, la mort dans l’âme. Souffrant des peines de Julia, elle ne songeait pas même à lui reprocher son silence sur un projet de fuite qui devait les séparer peut-être pour jamais.

Pendant ce temps, Julia livrée à toutes les horreurs de son désespoir, séparée des siens et resserrée dans une étroite prison, n’y voyait, avec la pauvre Rose, que le misérable Robert, chargé de lui apporter deux fois par jour quelques aliments. Cette situation, et la perspective d’un mariage abhorré, la jetèrent dans des accès de désespoir qui tenaient du délire. Rose ne pouvait supporter cette vue sans verser des larmes, et Robert lui-même, le traître Robert, détournait malgré lui les yeux en entrant dans ta chambre de sa captive.

De son côté, Ferdinand, emprisonné dans le donjon le plus élevé du château, se perdait en conjectures sur les causes qui avaient fait avorter un plan si habilement préparé. Était-ce bien Robert qui avait pu les trahir, Robert qui leur avait témoigné un si touchant intérêt, Robert qui semblait heureux de rendre un service si important à sa jeune maîtresse ! il fallait que le marquis eût tenté sa cupidité par des sommes exorbitantes, ou que ce malheureux fût un monstre de duplicité et d’hypocrisie.

Il réfléchissait ensuite à son cruel avenir, à celui de Julia, aux angoisses dont elle devait être déchirée, à la mort tragique de son jeune ami. Le marquis Mazzini, maître absolu dans ses terres, où il avait droit de vie et de mort, furieux dans ses ressentiments, implacable dans ses vengeances, devait rouler dans sa tête de nouveaux et sinistres projets. Quel coup ne s’apprêtait-il pas à frapper sur ses enfants rebelles !

Mais par-dessus tout Ferdinand se reprochait amèrement le temps précieux qu’il avait perdu, et cela par excès de prudence. Dès minuit moins un quart, Robert lui avait remis les clés, et les deux amis, pour attendre que tout le monde fût endormi, avaient laissé s’écouler cinq grands quarts d’heure. Ce fut dans cet intervalle que le marquis eut l’éveil sur le projet de fuite, soit par la délation de Robert ou de tout autre ; soit peut-être par l’inspection du trousseau de clés. Ce fatal délai avait été la première cause de leur perte et de la mort d’Hippolyte.

Quand la marquise avait appris le meurtre de ce malheureux jeune homme, elle avait senti se rallumer en elle tout le feu de la passion qu’il lui avait inspirée. C’était son châtiment ; et la colère qu’elle éprouvait contre le marquis dont la main s’était souillée de cet assassinat avait suspendu ses autres ressentiments. Les avantages extérieurs d’Hippolyte, sa douceur, son esprit, tout ce charme enfin qui l’avait séduite se retraçaient à son imagination avec plus de force que jamais. Mais quand elle songeait que tous ces dons précieux dont elle déplorait la perte, auraient fait le bonheur d’une rivale, ses fureurs passées se réveillaient et c’était contre Julia qu’elles éclataient. Aussi employait-elle tout l’ascendant qu’elle possédait sur son mari, pour l’animer de plus en plus contre cette innocente victime de la jalousie de l’une et de l’ambition de l’autre.

IV

Il se leva enfin, ce jour si redouté de Julia et si vivement souhaité par son père, par la marquise et par le duc de Luevo !

Les persécuteurs, comme pour insulter plus cruellement encore à leur victime, voulurent que son mariage fût célébré avec le plus grand éclat.

On avait invité toute la noblesse des environs ; un clergé nombreux était appelé à présider aux pompes nuptiales. On avait fait venir de Naples des ouvriers de tous les métiers pour exécuter des préparatifs de toute espèce. À la suite de la cérémonie, un grand couvert serait dressé pour les nobles convives, et un bal paré devait s’ouvrir dans des galeries resplendissantes de lumières.

Ferdinand, du donjon où il était enfermé, entendait le tumulte qui accompagne toujours ces sortes de fêtes, et se désolait en pensant à sa malheureuse sœur. Vers dix heures du matin, les cours du château retentirent du bruit des chevaux et des voitures qui se succédaient rapidement. Toutes les grilles, toutes les portes étaient grandes ouvertes. Dès qu’on eut annoncé l’arrivée du duc de Luovo et de sa suite, le marquis et la marquise s’avancèrent jusqu’au vestibule pour le recevoir et lui rendre les honneurs dus à son rang.

Les gentilshommes des environs survinrent à leur tour en habits de gala. Tous connaissaient le jeune Ferdinand et le cherchaient des yeux, sachant qu’il devait être au château. On pouvait craindre que ne le voyant pas paraître, ils ne s’informassent des motifs de son absence ; mais le marquis avait réponse à tout, et, comme on peut bien le penser, il n’était pas embarrassé de trouver des excuses ; aussi tous ces amis vulgaires et légers, qui ne s’inquiétaient guère que pour la forme, satisfaits de l’aimable accueil qu’on leur faisait, et distraits par toutes sortes de divertissements plus séduisants les uns que les autres, ne donnèrent-ils au fils de leur hôte, ou plutôt à son absence, qu’une attention frivole et passagère.

Après les premiers rafraîchissements offerts au duc de Luovo et à la noble compagnie, ou s’occupa de la cérémonie. Le prélat qui devait officier et les ecclésiastiques réunis pour l’assister, se rendirent à la chapelle du château. Ils y furent suivis en grande pompe par un cortège de gentilshommes et de dames en brillante toilette.

Le marquis sortit alors du salon pour aller chercher la jeune mariée, car l’étiquette voulait que ce fût lui qui l’amenât à l’autel, et qui la présentât à son futur mari. La marquise l’attendait triomphante ; sa vengeance était enfin assurée ! elle touchait au but préparé avec tant d’artifice et de suite !… Mais elle comptait sans la justice de Dieu, qui se plaît à déjouer si souvent les mauvaises passions du cœur humain.

Julia n’était plus dans sa chambre.

Vainement le marquis la chercha en l’appelant de tous côtés ; personne ne se montra, personne ne répondit ; la femme de chambre même, la fidèle Rose, avait disparu.

La fureur du marquis ne saurait s’exprimer ; elle n’avait d’égale que sa stupéfaction. Il n’en pouvait croire ses yeux. En dépit de leur témoignage, il doutait encore de l’évasion de Julia, il s’obstinait à poursuivre, à recommencer ses recherches, non-seulement dans la chambre où il l’avait enfermée, mais encore dans toutes les pièces qui l’avoisinaient, tant cette disparition était inconcevable. Il oubliait le temps qui s’écoulait, il ne songeait plus qu’il était attendu et que son retard devait paraître étrange et choquant au duc son futur gendre et à la société réunie.

Il appela, du haut de l’escalier, tous les domestiques du château, les uns après les autres. À peine leur laissait-il le temps de répondre à ses questions, brèves, multipliées, empreintes de désordre et d’exaspération. Aucun d’eux ne put rien lui apprendre, si ce n’est que depuis le matin on n’avait pas vu Rose à l’office, où elle avait l’habitude de descendre.

Le premier objet qui avait frappé les regards du marquis en entrant dans la prison de sa fille, c’était la toilette de noces qu’il lui avait envoyée la veille au soir. Robe, voile, bijoux, dentelles, tout était étalé sur les chaises et sur les fauteuils.

Comme il s’approchait du lit d’un pas précipité, il heurta par un mouvement brusque, une petite table qu’il faillit renverser. En jetant les yeux dessus, il aperçut une lettre pliée et cachetée, avec cette suscription : À ma sœur Emilia. Il la saisit vivement, rompit le cachet, et lut ce qui suit :

 

« Recevez mes derniers adieux, mon amie, ma tendre sœur, ma bien-aimée Emilia. Peut-être ne devons-nous jamais nous revoir ; il se peut que je me jette aveuglément dans un abîme de malheurs pour échapper à une infortune trop certaine et trop terrible… qui sait si je vais au-devant du bonheur ou de la plus cruelle catastrophe ?… dois-je me livrer à l’espérance ou au désespoir ? je l’ignore… Mais quelles que soient ma destinée et la vôtre, n’oubliez jamais votre Julia, elle vous aimera toujours. C’est bien à regret qu’elle vous quitte. Sous quelques cieux que le sort la conduise, elle vous réservera toujours la même place dans son cœur ; elle priera Dieu surtout de détourner de vous, chère sœur, les malheurs qui accablent et désolent votre

» JULIA. »

 

Cependant la marquise, qui ne concevait rien à la longue absence de son mari, quitta le duc dont l’impatience se déguisait mal et s’élança sur l’escalier qui conduisait à la prison de Julia. Elle rejoignit le marquis, au moment où il lisait cette lettre. Il fallut bien lui apprendre la disparition de la jeune fille. Non moins stupéfaite que son mari, elle redescendit sur-le-champ et ordonne les perquisitions les plus exactes dans tous les bâtiments du château. Dès lors le bruit de la fuite de Julia se répand de tous côtés. Cette rumeur parvient aux oreilles de la compagnie réunie en grande pompe dans la chapelle. On peut juger de la confusion générale. Chacun regagne la grande salle, on s’interroge mutuellement, on écoute les récits les plus divers ; l’événement est si étrange que personne ne sait quelle contenance ni quel langage tenir, ni quelle consolation offrir, ni quelle conjecture mettre en avant. Enfin le silence, la contrainte, une consternation générale remplacent l’air ouvert, le ton léger et les propos galants et aimables que les invités échangeaient quelques instants auparavant.

Le marquis fit partir à la hâte plusieurs domestiques montés sur les meilleurs chevaux de son écurie, et leur assigna des directions différentes, leur enjoignant de ne rien négliger pour découvrir les traces de la fugitive.

Il appela ensuite Emilia, lui remit la lettre de sa sœur et lui ordonna de la lire sur-le-champ devant lui. Il espérait saisir sur ses traits quelque indice de complicité, pour peu qu’elle se fût trahie. Mais sa physionomie n’exprima que l’étonnement et la douleur, et ce fut vainement que le marquis chercha quelque lumière de ce côté.

Restait Robert dont on pouvait attendre quelque révélation. Il dut se rendre aux ordres de son maître ; mais on eut beau l’interroger ; il ne savait rien, disait-il ; il n’avait rien vu, rien entendu. Il se renferma dans une dénégation absolue dont il fut impossible de le faire sortir. Le marquis n’en donna pas moins ordre, vu la responsabilité dont il l’avait investi, de le faire conduire dans la prison du château.

Il se livra ensuite à un nouvel examen des lieux. La chambre qui avait servi de prison à Julia était située dans la partie la plus élevée du château, à quatre vingts pieds du sol. Les fenêtres, grillées, étaient garnies de solides barreaux de fer. Personne, excepté Robert, n’avait pu pénétrer dans ce réduit. Les anciens compagnons de fuite de Julia, Hippolyte et Ferdinand, avaient été mis dans l’impossibilité absolue de lui prêter la moindre assistance, l’un, mort ou mourant, emporté vers la Calabre, l’autre rigoureusement renfermé dans un donjon du château, dont les clefs étaient entre les mains du marquis. Ainsi, les moyens que Julia avait pu employer pour s’évader une seconde fois échappaient à toutes les conjectures.

Il était pourtant indispensable d’apprendre au duc de Luovo que sa future épouse s’était enfuie pour se soustraire au mariage dont elle était menacée. Le marquis se vit même obligé de lui faire la confidence tout entière, en lui racontant la première tentative qu’elle avait faite pour se sauver avec son frère et son amant, les obstacles qu’elle avait rencontrés, la catastrophe tragique qui s’en était suivie, et enfin la captivité à laquelle il l’avait soumise, autant comme châtiment du passé que comme précaution pour l’avenir.

Quelque prévenu en sa propre faveur que pût être le duc de Luovo, cette aversion si persévérante de sa fiancée était un outrage trop mortifiant pour n’être pas cruellement ressenti. Dans son premier dépit, ce fut au marquis lui-même qu’il s’en prit. Il lui reprocha de l’avoir compromis d’une façon étrange et d’avoir fait de lui le jouet d’une enfant et la risée de toute une province. Il ne s’en tint pas là ; à ces plaintes amères il ajouta des propos plus durs encore, auxquels le marquis de Mazzini, se jugeant offensé, répliqua avec beaucoup d’aigreur. Cette altercation aurait pu avoir des suites très-sérieuses ; mais plusieurs gentilshommes, témoins de cette scène, interposèrent leurs bons offices, et portèrent de chaque côté des paroles de paix, si bien que les deux adversaires se réconcilièrent et convinrent de réunir leurs communs efforts pour retrouver la belle Julia, que son père promit de ramener à l’autel et de remettre entre les mains du duc, aussitôt qu’elle serait rendue à son autorité. Un tel acharnement de la part du duc à poursuivre une jeune fille qui le repoussait, décelait une bassesse de sentiments bien peu digne d’un gentilhomme ; mais celui-ci avait déjà donné, dans le cours de sa vie, tant de preuves d’insensibilité, d’orgueil et de méprisable entêtement, que cette cruelle persécution ne pouvait plus étonner personne.

La marquise n’était guère moins furieuse que le duc et son mari de la fuite de Julia. L’espérance qu’elle avait conçue, et qui avait paru si près de se réaliser, d’arracher pour jamais sa rivale au comte de Verezza et de la punir de cette rivalité en lui imposant un joug détesté, cette espérance était maintenant presque détruite ! Ce qui ajoutait encore à sa sourde irritation, c’était la conduite admirable de madame de Menon, à qui la pureté de ses mœurs et la douceur de son caractère avaient valu une juste réputation de sagesse et de dignité. Elle y voyait une censure en action de ses propres dérèglements. Tant il est vrai que le vice déteste la vertu, en raison même du respect qu’il est contraint de ressentir pour elle !

Pour satisfaire sa double haine contre madame de Menon et contre Julia, la marquise s’avisa de faire entendre à son mari que probablement la gouvernante n’était pas étrangère au plan d’évasion de sa pupille, et qu’elle avait dû y prêter la main.

Le marquis de Mazzini saisit avidement cette accusation ; il adressa à madame de Menon des reproches aussi injustes que peu ménagés. Mais tel est l’ascendant de l’honnêteté vraie que la respectable dame sut confondre en peu de mots ses détracteurs inconsidérés ; et même, offensée d’un pareil soupçon, elle le prit de haut, annonçant qu’elle voulait quitter le château et se séparer de ceux qui étaient assez aveugles et assez ingrats pour la méconnaître.

Le marquis rentra en lui-même, honteux de sa crédulité et de l’injustice de ses soupçons. Comme il ne pouvait se dissimuler les obligations sérieuses qu’il avait à madame de Menon, il tâcha d’atténuer ses torts à force d’excuses et de caresses ; mais il eut beaucoup de peine à désarmer les légitimes ressentiments de l’institutrice. Elle lui déclara que si elle consentait à demeurer au château, c’était uniquement par affection pour sa pupille Emilia.

Ferdinand avait appris dans sa prison, par une indiscrétion du valet chargé de le servir, la fuite inexplicable de sa sœur Julia. Cette nouvelle fut dabord une grande consolation pour lui ; mais comme l’imagination des malheureux va toujours au-devant des événements fâcheux et des suppositions sinistres, lidée de sa sœur errante, isolée, sans secours, vint changer sa première joie en affliction. Ah ! de quel poids alors lui pesa sa captivité !

Enfin, les exprès envoyés de tous côtés par le marquis revinrent au château ; mais aucun d’eux n’avait retrouvé les traces de Julia. On les dépêcha de nouveau sur d’autres points, sans que leurs recherches eussent plus de succès ; des semaines, des mois se passèrent dans ces infructueuses perquisitions. Le marquis dirigea même des émissaires jusques sur les terres du comte de Verezza et dans les villes qui les avoisinaient ; mais ils ne parvinrent à aucune découverte. Depuis le départ du comte Hippolyte pour la Sicile, il n’avait été vu nulle part et n’avait plus donné de ses nouvelles.

Pendant qu’on s’entretenait au château de la fuite mystérieuse de la jeune prisonnière, un nouvel incident vint ajouter aux perplexités des habitants. Un domestique, qui se retirait plus tard que les autres, et qui passait du grand escalier dans le corridor, aperçut, en jetant les yeux sur une croisée ouverte, une lumière qui partait de la portion inhabitée du château, où l’on avait déjà signalé plusieurs apparitions du même genre.

Cet homme s’arrêta pour la considérer, puis il courut appeler ses camarades pour les rendre témoins de ce prodige. Tous arrivèrent, excités par la curiosité et la crainte ; mais au moment où ils portaient leurs regards vers la croisée, la lumière s’éclipsa.

Cependant, quelques minutes après, ils entendirent et ils virent même, autant que l’obscurité de la nuit le leur permettait, s’entr’ouvrir une porte extérieure de la tour, et de là sortir comme une forme humaine. Ensuite, ce fantôme, ou cette créature vivante, glissa lentement le long des murs et disparut.

Terrifiés par cette étrange vision, les domestiques se dispersèrent en silence. Les circonstances passées leur revenaient en mémoire et confirmaient le témoignage de leurs yeux. On savait que les deux demoiselles et madame de Menon elle-même avaient demandé à changer d’appartement, épouvantées par des phénomènes semblables. La frayeur, qui grossit tout, donnait d’immenses proportions aux anciens récits ; aussi chacun des témoins de la nouvelle apparition passa-t-il le reste de la nuit dans des angoisses mortelles.

Dès qu’il fit jour, ils se rassemblèrent à l’office ; on se raconta mutuellement, non-seulement ce qu’on avait vu, mais aussi ce qu’on avait rêvé ; aux faits réels, on ajouta des commentaires effrayants. Les plus pusillanimes de la bande soutinrent aux autres que le château n’était plus habitable, que tôt ou tard les esprits s’en empareraient et viendraient étrangler dans leur lit les imprudents qui s’obstineraient à y rester. La conclusion fut que pour prévenir ce malheur, tous les domestiques demanderaient leur congé. C’est ce que firent, dès le matin même, la plupart d’entre eux.

Le marquis, voyant son service ainsi déserté, voulut en savoir la cause. Un des serviteurs qui restaient lui donna des explications. Le marquis parut d’abord déconcerté, par l’effet de la surprise sans doute ; mais bientôt, se remettant et prenant son parti, il adressa des reproches à tout son monde sur les ridicules commérages des uns et la sotte crédulité des autres. Puis il ajouta d’un ton ferme : « Je m’engage à ruiner par la base tout cet échafaudage d’extravagances. Je vous ferai voir de la façon la plus nette combien sont absurdes les chimères dont vous vous repaissez et toutes ces fables qui vous bouleversent. Venez ce soir, à onze heures, dans la grande salle. Je veux que vous m’accompagniez dans mes perquisitions à travers tous les bâtiments méridionaux. Pas un seul point, je vous le déclare, n’échappera à notre visite ; aussi, après cette enquête minutieuse, si quelqu’un de vous conserve encore quelque frayeur, je le regarderai comme indigne du nom d’homme, et je chasserai ce lâche avec ignominie. »

Ce discours rendit aux uns le courage, aux autres l’apparence du courage ; car nul n’osait rester en arrière de ses camarades, et plus d’un cœur battit en attendant le soir.

Madame de Menon et Emilia, instruites de cette scène, impatientes de fixer leurs idées sur ce qu’elles avaient vu et entendu, attendaient aussi le résultat des recherches, sans trahir aux yeux de qui que ce fût l’anxiété qui les animait.

Le soir, conformément aux ordres du marquis, tous les domestiques étaient réunis dans la grande salle. Leur maître leur commanda de se munir de flambeaux. Robert, qui portait le trousseau de clés, marcha en tête. Le marquis venait le premier après lui, suivi d’une douzaine de domestiques.

Il fit d’abord ouvrir une grille de fer à deux battants qui donnait sur une cour intérieure remplie d’herbes hautes et touffues, dont la luxuriante végétation attestait l’abandon prolongé où on l’avait laissée. Cette cour, que l’on traversa, conduisait à la principale porte du bâtiment méridional.

Ce ne fut qu’à grand’peine que Robert fit jouer la clé dans l’énorme serrure de cette porte. La rouille en avait obstrué l’entrée et presque détruit les ressorts. On ne vint à bout de l’ouvrir qu’après les plus grands efforts.

Enfin, la porte céda et roula sur ses gonds avec un grincement sourd que répétèrent tous les échos intérieurs. On se trouva alors dans la salle de marbre noir que Ferdinand avait visitée quelques mois auparavant. Il y régnait un silence morne que rien n’interrompait, si ce n’est le bruit des pas et des moindres mouvements des visiteurs.

Espérant dissiper les craintes que ses domestiques avaient montrées, et leur communiquer la fermeté qu’il affectait, le marquis leur parla en ces termes :

« S’il existe réellement des esprits infernaux dans ce bâtiment, attendez-vous à les voir paraître d’un moment à l’autre, et préparez-vous à les combattre. Que ceux d’entre vous qui veulent bien rester à mon service s’apprêtent donc à me seconder. Quant aux autres, qu’ils aillent cacher au loin leur honte et leur lâcheté… »

Il se fit un mouvement confus d’hésitation dans la troupe.

« Mais, continua le marquis, je crains bien que l’occasion ne vous manque de faire preuve de votre courage. L’ennemi probablement n’osera pas se montrer. Vous verrez qu’il n’acceptera pas le défi que je lui porte. »

Le silence seul lui répondit. Les gens du marquis, pressés les uns contre les autres, le suivirent, la pâleur sur le visage et le trouble dans le cœur.

En sortant du salon, ils trouvèrent un grand escalier qui conduisait dans une longue galerie, celle même que Ferdinand avait aussi explorée. On voyait une porte sur la gauche. « Ouvrez, Robert, dit le marquis. C’est là sans doute que les esprits se sont retranchés. Allons, voici le moment de montrer toute votre intrépidité. »

Quelques-uns reculèrent, mais personne n’osa ni s’enfuir tout à fait, ni marcher en avant. Robert obéit ; il mit la clef dans la serrure, mais la porte ne put s’ouvrir ; il redoubla d’efforts et se blessa à la main. Plusieurs domestiques essayèrent la clef à tour de rôle ; mais tous éprouvèrent la même résistance.

« Bon ! c’est la peur qui vous paralyse ! » s’écria le marquis ; et arrachant la clef de leurs mains : « Donnez-la moi, dit-il, et la serrure va céder sur-le-champ. »

En parlant ainsi, il tourna la clef avec force ; mais sans plus de succès que ses serviteurs. Il secoua fortement la porte ; effort inutile ! il semblait qu’on pesât de l’autre côté pour la retenir.

« Allons donc, joignez vous tous à moi, cria le marquis à ses gens ; frappons ensemble cette porte, et soyez sûrs que nous en viendrons à bout. »

Mais les domestiques, s’imaginant que la résistance était surnaturelle, refusèrent cette fois d’obéir. Ils lâchèrent pied en disant : « C’est inutile, monsieur le marquis, tout à fait inutile. Nous sommes convaincus maintenant qu’il n’y a pas d’esprits ici. Permettez-nous de nous retirer.

— Point du tout, je vous le défends, dit le maître ; le premier qui déserte, je le chasse. Nous verrons, parbleu, ce qui s’oppose à l’ouverture de cette porte ; de gré ou de force je veux le savoir et je poursuivrai les esprits jusques dans l’enfer, s’il le faut. »

Celle violente obstination imposa tellement à cette troupe de valets qu’ils se rapprochèrent du maître et se préparèrent à réunir toutes leurs forces pour enfoncer la porte. Mais, au premier choc, un bruit épouvantable, qui semblait causé par la chute d’un poids énorme, leur rendit leurs premières frayeurs. Ce bruit partait de l’intérieur de la pièce où l’on voulait entrer. De longs échos répétèrent ce fracas inexprimable.

Pour le coup, les domestiques s’enfuirent à toutes jambes, sans écouter le marquis. Sentant que la menace serait impuissante à les ramener, il courut après eux et leur dit avec douceur : « Voyons, voyons, mes amis, ne nous obstinons pas ; voici une autre porte qui nous conduira, par des détours que je connais, dans la chambre dont l’entrée nous est barrée par je ne sais quel obstacle. Quand vous serez là et que vous aurez vu de près en quoi consiste cet obstacle, probablement ridicule et puéril, vous rougirez de l’accès d’épouvante dont vous n’avez pu vous défendre. »

En parlant ainsi, il s’engagea le premier dans un long et étroit corridor, au bout duquel se trouvait un escalier de quatre à cinq marches. On descendait par là dans une assez large galerie, où plusieurs portes étaient pratiquées de distance en distance. Le marquis en poussa une qui ne tenait presque à rien. Elle s’ouvrait sur une chambre carrée, autrefois décorée avec élégance, mais dont l’humidité et le temps avaient dégradé les ornements et jusqu’aux murailles mêmes.

Cette chambre communiquait à une enfilade de pièces du même genre, dont la dernière était celle dont la porte extérieure avait tout à l’heure présenté tant de résistance.

En recherchant les causes du fracas qui avait jeté la panique dans la troupe, on reconnut qu’une partie du plafond s’était écroulée, et que les décombres, amoncelés contre la porte, en avaient, par leur masse, obstrué complètement l’ouverture. Les assaillants, à force de pousser, avaient déterminé la chute des pierres ébranlées et occasionné ce retentissement, prolongé ensuite par les échos souterrains.

« Eh bien, dit le marquis à son escorte, tous voyez à quoi tiennent ces grandes terreurs qui vous paralysent. Ayez toujours, comme moi, le courage de remonter aux causes, et vous reconnaîtrez que les phénomènes en apparence les plus extraordinaires et les prodiges qui confondent le plus la raison s’expliquent souvent par des circonstances parfaitement simples et naturelles. »

En achevant ces mots, il conduisit la troupe dans la direction de la tour du midi. C’était par la porte de cette tour que les domestiques avaient vu soi-disant sortir un fantôme, tenant à la main une lampe allumée. En dépit de l’assurance qu’ils venaient d’affecter, la vue de cette porte jeta un nouveau trouble dans leur esprit et ils se sentirent repris de frayeur.

« Eh bien, dit à haute voix le marquis, lequel d’entre vous, mes amis, se charge d’entrer dans cette tour ? Car, c’est à vous, et non pas à moi, de poursuivre l’esprit que vous avez vu. Vous le connaissez, vous ; quant à moi, il me serait difficile de le reconnaître, puisqu’il n’a pas daigné se manifester à mes yeux. Courez donc à sa rencontre et faites voir, puisque le courage vous est revenu, faites bravement voir que des hommes, dignes de ce nom, ne redoutent pas les esprits, de quelque nature qu’on les suppose. »

Tous, au lieu d’avancer, avaient fait un pas en arrière, et gardaient un silence obstiné.

« Vous tremblez encore, pauvre espèce que vous êtes, » reprit le marquis. « Voyons, Robert, ouvrez au moins cette porte, » ajouta-t-il en montrant celle qui était à droite, à quelque distance. Robert obéit, et la porte s’ouvrit. Elle donnait sur la campagne. Les assistants se rappelèrent que c’était bien là que le fantôme avait disparu.

Le marquis fit déblayer la place, qui était encombrée de broussailles et de pierres détachées de l’escalier ; on y découvrit une espèce de trappe. Le marquis donna ordre aux valets les plus proches de lever cette trappe, qui devait nécessairement donner accès dans quelque souterrain. Mais l’idée de s’ensevelir dans un caveau profond, loin de la clarté du jour, et pour ainsi dire dans les entrailles de la terre, glaça les esprits les plus résolus et partagea les domestiques entre la crainte d’obéir au risque de la vie, et celle de désobéir au risque du courroux de leur maître. Ils prirent cependant ce dernier parti et restèrent immobiles. Leur vue était d’ailleurs si troublée que quelques-uns répondirent qu’ils ne voyaient pas la trappe, quoiqu’elle fût à leurs pieds.

« Allons, décidément retirons-nous, dit le marquis. Il y aurait de l’inhumanité à ne pas compatir à tant de faiblesse. J’en ai fait assez aujourd’hui, je pense, pour vous convaincre de la folie de vos hallucinations nocturnes et du néant des prétendus fantômes qui vous bouleversent l’esprit. Je veux bien vous faire grâce des fouilles souterraines que nous devions encore poursuivre ensemble. Si cependant il restait le moindre doute à quelqu’un de vous, qu’il parle et je suis prêt à descendre avec lui dans les caveaux les plus profonds pour le convaincre de sa sotte crédulité. »

Tous se récrièrent, et loin de témoigner aucun reste de soupçon, ils s’épuisèrent en remercîments sur l’extrême complaisance du marquis, se déclarant d’ailleurs pleinement satisfaits, et convaincus de leur erreur.

C’était probablement tout ce que voulait le marquis. Les conjectures mystérieuses et les rumeurs sourdes qui l’importunaient allaient enfin cesser, au moins pour quelque temps.

On laissa la trappe de côté ; on reprit en silence le chemin par où l’on était venu ; on referma successivement chacune des portes, dont le marquis retirait les clés à mesure. Lorsque la grille principale de cette partie du château eut été refermée à son tour, et que toute la troupe fut de retour au vestibule principal, le marquis congédia ses gens, en leur rappelant qu’ils devaient désormais s’abstenir de tout propos alarmant ; et chacun d’eux regagna sa chambre, bouche close, mais l’esprit fort peu tranquille.

Cependant les recherches auxquelles avait donné lieu la fuite de Julia, n’avaient abouti à aucun résultat. On n’était pas plus avancé que le premier jour. C’était en vain que le marquis avait dépêché coup sur coup des exprès dans les environs et dans les provinces les plus éloignées. Son irritation croissait de jour en jour. Plus que jamais persuadé qu’Emilia avait reçu les confidences de sa sœur, il ne cessait de tourmenter et de maltraiter la pauvre enfant, jusqu’à la consigner dans sa chambre avec défense d’en sortir avant qu’elle n’eût révélé ce qu’elle savait, ou jusqu’à ce que Julia fût retrouvée.

Emilia n’avait d’autre consolation que la société de madame de Menon, qui ne bougeait d’auprès d’elle et qui lui prodiguait toutes les marques d’affection possibles. Toutes deux passaient tristement leurs journées à faire des conjectures sur le sort de la fugitive. Pauvre Julia ! depuis son enfance, elle n’avait pas franchi la porte du château. Quelles ressources, quel appui pouvait-elle donc trouver au dehors, seule au monde comme elle l’était, n’ayant aucun parent, aucun ami, aucun protecteur à invoquer ?

Un jour que, livrées à ces tristes réflexions, madame de Menon et l’aînée de ses élèves étaient mélancoliquement appuyées sur le balcon de leur fenêtre, elles virent un domestique du château arriver à toute bride et descendre à la grille. Son cheval était couvert d’écume. L’exprès, un de ceux les plus récemment dépêchés, se rendit en toute hâte chez le marquis ; et quelques minutes après, le bruit courait que Julia était retrouvée ; elle était cachée, à m’en pas douter, dans une chaumière, au milieu de la forêt de Marentino, à douze milles environ du château de Mazzini, en compagnie d’un beau jeune homme qui veillait sur elle avec le plus grand soin.

Cette dernière circonstance étonna le marquis et tous ceux qui l’apprirent avec lui. Quel pouvait être ce jeune homme ? Hippolyte n’était-il pas mort ? Ferdinand emprisonné ? C’était une énigme à éclaircir.

Le marquis, sans perdre de temps, donna ordre à huit de ses gens les plus vigoureux de monter à cheval, de s’armer d’épées et de pistolets, et de se rendre à la forêt de Marentino pour cerner la chaumière. Il les mit sous la conduite du courrier qui lui avait apporté la nouvelle et qui reçut une bourse pleine d’or, en récompense de ce premier succès.

Le duc de Luovo, qu’une partie de chasse avait précisément amené au château, voulut se joindre à cette expédition. Tous les cavaliers partirent au grand galop. Le duc, en leur offrant l’appât des plus magnifiques récompenses, leur fit jurer de braver tous les périls pour arracher Julia à son ravisseur et la ramener au château.

Au moment de leur départ, le jour touchait à son déclin. Au bout de deux heures d’une course rapide, les cavaliers s’engagèrent dans la forêt. Une route étroite, frayée dans les épais massifs, conduisait à la chaumière indiquée. Une profonde obscurité régnait dans cette solitude ; on n’y entendait de loin en loin que les cris de l’orfraie et des autres oiseaux funèbres. Il y avait une ancienne tradition du pays, d’après laquelle des bandes nombreuses de voleurs et d’assassins s’embusquaient d’ordinaire dans ces bois pour attaquer les voyageurs. Insensiblement la première ardeur de la troupe se ralentit. Déjà les valets se repentaient de s’être hasardés si avant dans cette forêt périlleuse. Heureusement leur guide, qui marchait en tête, aperçut une lumière qui devait, selon lui, partir de la cabane où était Julia. »

Dès lors, les cavaliers redoublèrent de vitesse. À mesure qu’on avançait, le guide reconnaissant le terrain, s’assura que la chaumière était bien celle qu’il cherchait.

Le duc de Luovo descendit le premier de cheval, en recommandant aux autres de ne pas faire de bruit, de mettre aussi pied à terre et de se tenir à quelque distance.

Il s’approcha tout doucement avec le guide d’une fenêtre restée entr’ouverte. Un bûcheron et sa femme, assis à une petite table, éclairée par une lampe et couverte des restes d’un repas frugal, causaient paisiblement ensemble.

« Par ma fine ! disait la bonne femme, c’est un plaisir d’obliger les gens, comme il faut. Ils vous ont des manières si aimables ! ils vous remercient avec des paroles si honnêtes ! et puis, comme ils sont généreux ! »

— Surtout la jeune demoiselle, répondit le bûcheron. Elle a une figure bien avenante tout de même ! Sais-tu que le jeune homme a l’air d’être fièrement amoureux d’elle ?

— Dame ! c’est ben naturel, à leur âge !… Je suis sûre qu’il y a quelque anguille sous roche, quelque contrariété de parents… Vois-tu, le père de la jeune fille aura voulu la marier de force à quelque butor bien riche ou à quelque imbécile…

Le duc de Luovo, qui écoutait, ne put s’empêcher de faire la grimace.

— Eh oui, reprit le bûcheron, c’est souvent comme ça que ça se passe dans le beau monde ; et v’là ce qui en arrive !... dame ! c’est qu’il ne faut pas trop contrarier les filles ! au moins nous autres, dans not’ misère, ma pauvre femme, j’ n’avons pas de ces chagrins-là… Si j’ nous aimons, si j’ nous convenons, j’ nous le disons, et j’ nous épousons. Il doit faire tout de même une drôle de figure, cet animal fieffé qui voulait épouser la jeune fille de force… Ah ! ah ! ah !

Et tous deux éclatèrent de rire.

Le duc de Luovo n’en voulut pas entendre davantage. Il se précipita vers la porte, se mit à frapper à coups redoublés et ordonna, avec des cris et des imprécations de fureur, qu’on lui ouvrit sur-le-champ.

« Insolents que vous êtes ! s’écria-t-il dès qu’il fut entré, où est cette jeune fille, cette fugitive ? Et ce téméraire jeune homme, ce ravisseur, où se cache-t-il ? parlez et conduisez-moi sur-le-champ dans leur retraite, ou c’est de ma main que vous serez châtiés tous les deux, comme vous le méritez. »

On peut se figurer la stupéfaction du bûcheron et de sa femme. La vue de deux hommes armés jusqu’aux dents, tombant tout à coup au milieu d’eux avec des jurons et des menaces, était bien faite pour les épouvanter.

Pourtant l’homme se remit un peu.

— Qui que vous soyez, messieurs, de quel droit venez-vous comme ça nous insulter chez nous ? Qu’est-ce qui vous permet de nous maltraiter de la sorte ?

— À moi, vous autres ! cria pour toute réponse le duc de Luovo à ses compagnons.

Au même instant, la chaumière fut envahie par des gens armés, qui prirent un ton d’autant plus menaçant qu’ils n’avaient affaire qu’à deux pauvres vieillards hors d’état de leur résister.

« Vous avez reçu chez vous, reprit le duc, une jeune personne accompagnée d’un jeune cavalier. Il faut sur-le-champ me conduire à eux et me les livrer. »

— Sainte Vierge ! répliqua la femme, calmez-vous, monseigneur ; voici le fait : il y a en effet, six jours, oui six jours tout juste, il était bien neuf heures du soir, il faisait un temps affreux, deux voyageurs, comme ceux que vous dites, qui s’étaient égarés dans la forêt, vinrent frapper à notre porte et nous demandèrent un gîte pour la nuit. Nous les reçûmes avec plaisir. Ils ont soupé et couché ici. Le lendemain, au point du jour, ils sont remontés à cheval, après nous avoir payés généreusement et nous avoir bien remerciés. Depuis ce moment-là, nous n’en avons pas entendu parler. Si c’est à eux que vous en voulez, messieurs, ils ont au moins une avance de quatre journées de route.

Et comme le duc hochait la tête en signe d’incrédulité :

— C’est la pure vérité, monseigneur, ajouta le bûcheron. Après ça, vous êtes maître de faire chercher partout, et on verra bien si nous avons voulu vous tromper.

Le duc de Luovo, suivi de son escorte, fit d’exactes perquisitions dans la chaumière, dans le jardin, et dans plusieurs parties de la forêt. Mais, voyant qu’elles n’aboutissaient à rien, il s’informa de la route que les fugitifs avaient prise, remonta à cheval, ordonna à tous ses hommes d’en faire autant, et se remit en route. Il était alors environ minuit.

Ils s’enfoncèrent dans la forêt, un peu au hasard. Vers le point du jour, ils se trouvèrent dans un pays sauvage, entrecoupé de vallées profondes et de montagnes escarpées. Aussi loin que leurs regards pouvaient s’étendre, aucune trace d’habitation ne se faisait voir. La cime des monts était couronnée de vieux sapins, dont les masses noirâtres donnaient au paysage un aspect sombre et mélancolique. On eût dit que le pied des hommes n’avait jamais foulé cette solitude. Quoiqu’un pareil désert offrit peu de chances aux recherches du duc de Luovo, il n’en poursuivit pas sa course avec moins d’ardeur et d’opiniâtreté. Enfin, il aperçut une cabane ; il se dirigea en hâte de ce côté. Là, il trouva une femme entourée de trois petits enfants et il apprit d’elle que la veille au soir, un jeune homme et une jeune fille s’étaient arrêtés au même endroit. Ces deux voyageurs ne pouvaient donc être éloignés que de quelques milles.

Cette nouvelle inespérée ranima le courage du duc. Il voulait se remettre en route sur-le-champ ; mais on lui fit observer que depuis vingt-quatre heures ses hommes n’avaient rien pris, et que les chevaux n’en pouvaient plus. Il fut donc obligé de s’arrêter.

Il n’y avait dans la cabane que quelques bottes de foin pour les chevaux. Un reste de pain et deux cruches de terre remplies de lait caillé furent partagés entre les gens du duc, peu satisfaits d’un si frugal repas. Quant à lui, il se contenta d’un petit morceau de pain, dévoré à la hâte, et d’une jatte d’eau claire.

Puis il jeta une pièce d’or sur la table, fit seller les chevaux, et tout le monde se remit en route.

En descendant la dernière montagne, ils se trouvèrent dans une vallée riante et fertile. Aux horreurs d’un désert succédait tout à coup une nature riche et pittoresque.

Le chemin était bordé, des deux côtés, par des plaines à perte de vue, couvertes de moissons dorées et d’oliviers au pâle feuillage. Ailleurs la vigne promettait une récolte abondante. Des cours d’eau, sortis des flancs des montagnes voisines, et divisés par l’industrie des habitants en une multitude de petits ruisseaux, portaient de tous côtés la fraîcheur et la vie.

Au-dessus d’un bois, à la gauche des voyageurs, s’élevaient les tours d’un vieux monastère. La route était animée par une active circulation de voitures, de cavaliers et de piétons. Tout annonçait une population laborieuse et commerçante. Ce tableau de bien-être répandait la satisfaction dans tous les esprits, excepté dans celui du duc de Luovo qui ne se préoccupait que de sa poursuite.

À midi, il fut obligé de s’arrêter dans un village pour laisser reposer ses gens et souffler ses chevaux. Là, il ne put recueillir aucun renseignement utile.

Deux heures après, il se remettait en route. Le jour commençait à tomber, lorsqu’il vit venir à sa rencontre, à environ un mille de distance, deux personnes à cheval.

Au bout de quelques minutes, il lui fut facile de distinguer un homme et une femme. Le duc ne douta pas que ce ne fût Julia et son ravisseur. Il crut même reconnaître la jeune fille à sa tournure et à ses vêtements. Sur-le-champ il mit son cheval au grand galop et ordonna à ses gens de le suivre.

La vue d’une douzaine d’hommes, courant sur eux ventre à terre, effraya sans doute les deux inconnus ; car, à l’instant même, ils tournèrent bride et se mirent à fuir de toute la rapidité de leurs chevaux.

Alors commença une chasse effrénée. Mais, soit que les inconnus fussent mieux montés ou meilleurs cavaliers que ceux qui les poursuivaient, soit que les chevaux du duc et de sa suite fussent épuisés par vingt-quatre heures de course, les premiers gagnèrent beaucoup de terrain sur les autres, et à la faveur des premières ombres de la nuit, ils furent en peu de temps hors de vue.

Le duc arrivé à deux chemins qui se croisaient se consulta quelques instants aux celui qu’il fallait prendre. Il se décida au hasard, et s’engagea dans un sentier qui le conduisit au pied d’un énorme rocher. Ce rocher, partagé en deux par la nature ou par l’industrie humaine, donnait passage à un étroit défilé dominé de droite et de gauche par des murailles de granit taillé à pic, qui s’élevaient jusqu’aux nuage ».

Ces masses effrayantes, sillonnées en divers endroits par des torrents impétueux, offraient à chaque pas de profonds ravins à franchir. Des aigles, des orfraies et des oiseaux de nuit, isolés ou en troupes, planaient sur la tête des voyageurs et remplissaient l’air de leurs cris lugubres. La nuit répandait sur l’horizon ses voiles noirs dont l’épaisseur paraissait plus sinistre encore au fond de ce sombre défilé.

On a vu combien les scènes du château de Mazzini avaient disposé les serviteurs du duc aux terreurs superstitieuses. Leur imagination fut fortement ébranlée par le tableau sauvage qu’ils avaient sous les yeux. Quoiqu’ils fussent en nombre et bien armés, ils frémissaient à l’idée d’une rencontre de voleurs, ou, à défaut de voleurs, d’une apparition de fantômes et d’êtres surnaturels.

Le duc redoubla d’efforts pour relever leur courage, mais il apprit alors que les périls imaginaires intimident plus les esprits vulgaires que les dangers définis et réels. Tous ses gens lui demandèrent grâce en refusant d’aller plus loin.

Il eut beau leur représenter qu’ils s’étaient engagés trop avant dans le défilé pour pouvoir reculer et qu’il y avait autant de danger à rebrousser chemin qu’à poursuivre ; tous les raisonnements échouaient sur eux ; pourtant, en leur promettant de nouvelles récompenses, en y joignant quelques paroles caressantes, il vint à bout, non sans peine, de les décider à le suivre.

Pendant qu’ils avançaient, le jour vint à paraître. Regardant alors autour d’eux, ils se virent hors du défilé redoutable, au milieu d’un pays de plaine, où n’apparaissaient ni bâtiments ni culture. En vain les voyageurs ouvraient les yeux et prêtaient l’oreille pour découvrir quelques indices d’habitation ; leurs regards se perdaient dans le vide, et aucun bruit n’arrivait à eux, si ce n’est le mugissement des vents et le fracas des torrents qui se précipitaient des montagnes lointaines.

Enfin, vers les huit ou neuf heures du matin, en débouchant derrière un bloc de rocher, ils aperçurent au loin une faible lumière. Cette vue les ranima. Chacun d’eux, pressé de sortir de cet affreux désert, donna de l’éperon et doubla de vitesse. À mesure que l’on avançait, cette lumière augmentait de volume et d’éclat. Enfin on distingua un feu qui sortait de l’ouverture d’une caverne. Cette caverne semblait creusée par la nature dans un énorme massif de roc, que couronnaient des groupes de sapins, de cyprès et de vieux chênes.

Un bruit confus, dont il était difficile de déterminer la nature, sortait de cette caverne.

Le duc de Luovo et deux de ses gens mirent pied à terre ; puis tous trois s’avancèrent vers le point où ce bruit se faisait entendre, et ils reconnurent bientôt que c’était un murmure de voix. Il y avait là, selon toute apparence, une bande d’individus qui se livraient à la joie. Des éclats de rire, des imprécations, et des chants barbares se confondaient dans un brouhaha général. Puis tout à coup il se fit un grand silence, et une voix mâle et éclatante fit retentir au loin les couplets d’une chanson d’orgie, dont le refrain fut répété en chœur.

Une telle réunion dans ce lieu désert, au fond d’une grotte ténébreuse, devait paraître assez étrange. Le duc s’épuisait en conjectures. Était-ce un club de conspirateurs, un conciliabule de fanatiques, ou un rassemblement de bandits ? Que fallait-il espérer ou craindre ? était-il prudent de les aborder ? ne valait-il pas mieux passer outre ?

Quant aux hommes de sa suite, et surtout aux deux valets qui l’accompagnaient à pied, la frayeur leur avait ôté le sens et le jugement. Ils croyaient toucher à leur dernière heure. La caverne leur semblait contenir une soixantaine de démons prêts à les exterminer.

Cependant le duc, fort intrépide naturellement, s’était avancé tout proche de l’ouverture. Une espèce de fenêtre lui permettait de plonger ses regards dans l’intérieur. De crainte d’une surprise, il tenait à la main son épée nue. Bientôt il put distinguer, à la lueur de quatre lampes suspendues, une vingtaine d’hommes assis autour d’une table de pierre couverte de viandes, de pain et de bouteilles.

Les convives étaient fort animés ; leurs manières et leur physionomie accusaient un mélange de férocité native et d’éducation raffinée. Ils passèrent du chant au récit de leurs exploits. Les plus énergiques d’entr’eux dépeignaient avec chaleur les combats qu’ils avaient livrés, les dangers qu’ils avaient courus, la résistance ou les supplications de leurs victimes. Joignant le geste au discours, ils dessinaient les altitudes et rendaient les scènes mêmes avec une vérité qui provoquait les applaudissements et les rires.

L’un de ces hommes vint à parler de la rencontre qu’on avait faite d’une jeune fille et d’un cavalier qui l’accompagnait ; il vanta beaucoup la beauté de la voyageuse, et en fit un portrait qui ressemblait si bien à Julia que Luovo ne conserva plus de doute sur l’identité de celle qu’il poursuivait ; et comme en même temps le duc aperçut, à l’entrée de la caverne, deux chevaux sellés que les brigands semblaient avoir oubliés, il en conclut naturellement que ces montures étaient celles de Julia et d’Hippolyte, tombés tous deux au pouvoir des brigands.

Il fit, sans y songer, un geste de défi et agita son épée. La lumière d’une des lampes vint se réfléchir sur l’acier dont l’éclat frappa les yeux de l’un des convives. Aussitôt celui-ci donna l’éveil.

« Nous sommes trahis ! s’écria-t-il ; des gens armés entourent cette caverne. »

Tous à l’instant même saisirent leurs armes et se précipitèrent au dehors. Le duc et les deux hommes qui le suivaient furent aperçus, entourés et saisis, sans même avoir eu le temps de se reconnaître.

On les entraîna dans l’intérieur de la grotte. Le duc de Luovo, dont les riches vêtements, le port et les manières révélaient un homme du rang le plus élevé, leur parut une précieuse capture dont ils pourraient tirer profit.

On le fit comparaître devant le chef de la troupe. Mais quelles furent la surprime et la confusion du duc, lorsque dans ce capitaine de bandits et d’assassins, il reconnut… qui ? grand Dieu !… son propre fils, le rebelle Ricardo, qui avait abandonné la maison paternelle dès sa première jeunesse pour se livrer sans frein à toute la violence de ses passions.

Ricardo, après plusieurs années passées dans le désordre et le libertinage, n’osant plus se montrer ni en Sicile ni en Italie, dont les principales villes avaient été le théâtre de ses méfaits, s’était joint à une bande d’aventuriers et de malfaiteurs, et comme son esprit était plus fertile en ressources et en expédients que celui de ses camarades, il avait été proclamé leur chef à l’unanimité des suffrages.

Bientôt cette troupe s’était accrue ; elle se montait alors à plusieurs milliers d’hommes, répandus dans les deux pays, où ils étaient organisés en bandes, cantonnés d’après les ordres du chef, communiquant les uns avec les autres par des services de correspondance fort exacts, et prêts à se réunir au premier signal. Ricardo, possédant des dépôts d’armes, des magasins de vivres, un trésor de métaux précieux, maître d’une véritable armée de gens intrépides prêts à braver la mort à son premier appel, faisait trembler sur leur trône les souverains de ces divers États, et s’était mis au-dessus de toute police et de tout danger.

Sans doute le cœur du duc était inaccessible à l’affection paternelle, mais l’orgueil y régnait en maître. Quelles ne furent pas sa honte et sa fureur quand il vit son fils lancé dans cette carrière criminelle et dégradante ! il fut tellement indigné qu’après avoir éclaté en reproches violents, il s’élança, l’épée nue, sur cet indigne fils.

Les brigands qui l’entouraient, à la vue du péril de leur chef, se jetèrent sur le duc et l’auraient mis en pièces, si la voix menaçante de Ricardo ne leur eût commandé de jeter leurs armes et de rester immobiles.

Luovo, revenu à lui-même, et pénétré de l’inutilité d’une lutte contre ce jeune homme puissant et farouche, crut devoir se borner à réclamer Julia, comme il l’eût fait auprès d’un étranger.

« Vous avez, dit-il à son fils, une jeune fille en votre pouvoir. Elle appartient à une noble famille. Enlevée par vos bandits, elle est maintenant dans votre caverne, avec le cavalier qui l’escortait. Je me suis chargé du soin de la retrouver ; c’est même le seul but de mon voyage. Rendez-moi cette malheureuse enfant, peut-être vous saurai-je gré de votre obéissance, et verrai-je ensuite avec moins d’horreur un fils qui méconnaît l’honneur de ses aïeux, au point de vivre de crime et de brigandage. »

En réponse à ces paroles, Ricardo jura solennellement qu’il ne savait ce dont il lui parlait, qu’aucune jeune fille n’était entrée dans la caverne, ni librement, ni de force, et qu’il se soumettrait aux perquisitions les plus minutieuses à cet égard. Il ajouta même que si son père voulait accepter ses services, il était prêt à se joindre à lui pour retrouver la fugitive.

Le duc refusa de pareils auxiliaires et quittant à l’instant la caverne, sans vouloir même recevoir ses adieux, il remonta à cheval et alla rejoindre le reste de son escorte.

V

La nuit était profonde lorsque le duc de Luovo sortit de la caverne. Des nuages épais, chassés par les vents impétueux, offusquaient tour à tour ou découvraient la faible clarté de la lune.

Il y avait environ trois heures que la troupe marchait en silence, lorsque le son d’une cloche peu éloignée parvint aux oreilles des voyageurs et leur annonça l’approche d’un monastère.

Ce bruit leur fut agréable ; car il était temps pour eux de trouver des rafraîchissements et un gîte quelque peu commode. Deux jours et trois nuits passés en selle avaient mis les cavaliers à peu près hors d’état de poursuivre leur route.

Mais bientôt la cloche cessa de se faire entendre ; interruption d’autant plus fâcheuse qu’ils n’avaient, dans cette obscurité, aucun autre moyen de reconnaître leur chemin et de se diriger vers un lieu habité.

Heureusement, au bout de quelques minutes, et comme ils désespéraient déjà de découvrir cet asile tutélaire, les mêmes sons, beaucoup plus rapprochés cette fois, vinrent ranimer leur courage. En même temps la lune, sortant des nuages, réfléchit ses rayons sur l’ardoise des toits et sur le dôme doré dont l’église était surmontée.

Ils tournèrent à droite et entrèrent dans l’avenue du couvent, qui aboutissait à un grand portail orné de colonnes ogivales et de statues gothiques.

L’un des valets mit pied à terre et frappa trois grands coups à la porte. Personne ne répondit. Il frappa une seconde fois avec plus de force. On commença alors à entendre un cliquetis de clés, annonçant que le couvent était habité ; puis une voix sépulcrale s’éleva de l’intérieur, pour demander : Qui va là ?

— Voyageurs et amis ; répondit le duc.

On entendit alors la clé tourner dans la serrure ; un des battants de la porte fut entr’ouvert, et une grande figure maigre de frère lai, vêtu d’une longue robe noire et la tête encapuchonnée d’un bonnet de nuit, demanda aux arrivants ce qu’ils voulaient.

« Nous nous sommes égarés, répondit le duc, et nous venons vous demander l’hospitalité pour le reste de la nuit.

— Passez votre chemin, répliqua le frère en essayant de refermer la porte, nous n’avons pas besoin d’introduire chez nous des gens suspects, des voleurs peut-être.

Révolté de ces paroles, le duc repoussa vivement le moine, s’empara de la porte et pénétra dans la cour avec tout son monde.

« Allez, dit-il, allez avertir votre supérieur que le duc de Luovo et sa suite lui font l’honneur de venir passer la nuit dans son couvent.

Le moine tout interdit rentra à reculons dans l’intérieur du monastère et courut remplir sa commission.

Peu de temps après, le supérieur arriva, accompagné de deux religieux qui portaient chacun un flambeau. Il salua le duc et l’introduisit dans une vaste et misérable salle, aux murailles toutes nues, dont les meubles consistaient en bancs de chêne adossés au mur, en une chaise sans ornements et un grand tableau encadré de bois noir, qui représentait une scène de la passion.

« Jugez, monseigneur, par ce qui nous entoure, dit le supérieur, de la pauvreté de nos ressources. Cette indigence volontaire, un des mérites de notre ordre, nous prive des moyens de vous recevoir d’une manière digne de vous ; nous n’avons, hélas, à vous offrir que quelques fruits sauvages et des racines, une natte pour vous et un peu de paille fraîche pour vos gens.

Le duc allait répondre qu’il se contenterait de ce régime monacal, lorsque de bruyants éclats de rire se firent entendre dans la salle voisine, et prêtant l’oreille avec défiance :

« Vraiment, mon père, dit-il, pour des anachorètes si austères, voilà une gaieté bien vive. Veuillez nous guider, je vous prie, vers le lieu où l’on se réjouit si gaillardement. Nous y trouverons peut-être quelque chose de mieux que votre paille et vos racines. »

En achevant ces mots, il fit un signe à ses gens, qui s’empressèrent d’aller ouvrir la pore du fond. Il entra à leur tête dans la salle voisine, et là, on vit une douzaine de religieux attablés autour d’une profusion de mets exquis et de bouteilles pleines ou vidées.

C’était le pendant de l’orgie des brigands. Le désordre inséparable des joies de la table régnait dans ce festin, comme sur la figure empourprée des convives. La joie pétillait dans leurs yeux. Ils étaient même arrivés à un tel degré d’excitation que l’apparition subite des survenants ne les étonna que médiocrement, et que les plus avinés, se levant en trébuchant, invitèrent le duc, au nom de la joyeuse compagnie, à prendre place au milieu d’eux ; proposition qu’il accepta sans se faire prier.

Alors le supérieur, jetant de côté toute dissimulation, ordonna au frère cellerier de faire rapporter quelques pièces rôties de volaille et de gibier, et de monter de la cave les vins les plus recherchés et les plus vieux, et le souper recommença sur de nouveaux frais, comme avant l’arrivée des nouveaux convives. Les domestiques, de leur côté, furent servis avec abondance. Les chevaux trouvèrent dans les vastes écuries d’excellents fourrages et des palefreniers pleins d’attentions. On voit que les bons pères s’entendaient à bien vivre. Tout se ressentit de leur prodigalité.

Le festin des moines se prolongea bien avant dans la nuit. Ce fut à qui d’entr’eux ferait le mieux sa cour au duc par des propos flatteurs et des couplets tant soit peu grivois. Au sortir de la table, on le conduisit dans un appartement, orné de toutes les recherches du luxe, où il s’endormit profondément jusqu’à une heure assez avancée de la matinée du lendemain.

Après un déjeuner digne du souper de la veille, le duc de Luovo remonta à cheval avec sa suite, non sans avoir promis au supérieur une discrétion absolue sur les plaisirs nocturnes de la communauté, seule condition du bon accueil qu’il y avait trouvé.

Ce couvent n’était situé qu’à trois lieues du détroit qui sépare la Sicile de l’Italie. Cette distance fut rapidement franchie. Après quelques minutes de délibération, le duc se détermina à longer le rivage de la mer, pour s’informer sur les points habités de la côte, si les deux personnes qu’il poursuivait ne s’y étaient pas embarquées.

Il était deux heures après midi, lorsqu’il avisa une cabane de pêcheurs, dont il questionna les habitants. On lui répondit que, vers le milieu du jour, deux voyageurs tels qu’il les dépeignait, étaient entrés là pour se rafraîchir, et qu’ils étaient repartis ensuite par un chemin qu’on lui indiqua.

D’après cet avis, il se remit en route, et chemina longtemps sans rencontrer aucune trace de ceux qu’il cherchait.

À la descente d’une colline, comme le duc et ses gens jetaient les yeux sur une plaine assez étendue dont le centre était occupé par un lac d’environ deux milles de circonférence, ils découvrirent au loin et reconnurent sur-le-champ les deux personnes qu’ils avaient déjà vues la veille, et qui avaient échappé à leur poursuite. C’étaient bien la même femme et le même cavalier. Leurs vêtements et leurs chevaux ne laissaient aucun doute à cet égard.

On peut juger de l’empressement du duc, persuadé qu’il avait devant lui Julia et son ravisseur, à donner la chasse au couple fugitif.

Cependant les deux jeunes gens, préoccupés du magnifique tableau qui se déroulait à leurs regards, ne faisaient aucune attention à la troupe de cavaliers qui venait derrière eux. Et même pour mieux jouir de la beauté du site, ils descendirent de cheval. La jeune fille s’assit tranquillement sur la rive du lac, et son compagnon, tirant quelques provisions de son porte-manteau, vint la rejoindre pour déjeuner avec elle.

Du haut de la colline, le duc de Luovo les observait avec attention. Remarquant dans les plis du vallon un sentier assez escarpé qui pouvait le conduire en un instant tout près de l’endroit où les jeunes gens étaient assis, il quitta son cheval et descendit par le petit chemin, en se faisant suivre seulement par quelques domestiques.

Ils n’étaient plus qu’à une cinquantaine de pas, quand la jeune personne, en se retournant, les aperçut ; elle se leva soudain, prit la fuite et courut se cacher derrière des roches voisines, mais les serviteurs du duc se mirent à sa poursuite et l’atteignirent sans peine.

Le jeune homme, étonné de cette agression imprévue, ne prit même pas le temps de réfléchir. Se levant, et mettant l’épée à la main, il tomba sur les assaillants et s’attaqua d’abord au duc qui marchait en tête. Celui-ci se mit en garde, et tous deux commencèrent un combat acharné dont les valets restèrent les témoins immobiles. La fureur guidait les coups du duc de Luovo, qui s’abandonnait à sa haine aveugle, tandis que le jeune homme, moins emporté, mesurait ses mouvements avec plus d’adresse. Harcelant et fatiguant son adversaire par des parades et des attaques combinées avec art, il saisit avec vivacité un moment où le duc s’était mis à découvert pour lui enfoncer son épée dans le corps.

Luovo tomba et perdit connaissance. Quelques-uns des serviteurs s’empressèrent autour de leur maître ; d’autres chargèrent l’inconnu, mais celui-ci les reçut d’une façon si vigoureuse qu’ils perdirent pied et s’enfuirent à la débandade. Puis le jeune homme, courant vers l’endroit où sa compagne était retenue par trois cavaliers, fondit sur eux et leur fit lâcher prise. Il la saisit et l’entraîna vers leurs chevaux.

Pendant ce temps, le duc avait repris ses sens. En levant les yeux sur son vainqueur, qui n’était qu’à quelques pas de lui, il lui fut facile de reconnaître que ce n’était pas Hippolyte ; quant à la jeune personne, qui s’attachait à son bras, et dont les traits exprimaient encore la plus vive frayeur, elle n’avait rien de la physionomie de Julia ; ce n’était pour lui qu’une étrangère.

Quelle confusion ! quelle fatalité ! Désespéré de son erreur, le duc fit inviter les deux inconnus à s’approcher de lui sans défiance.

Le jeune homme s’avança. Sa contenance était mâle et fière ; on voyait à son air ému que son âme était partagée entre deux sentiments également puissants : l’intérêt que lui inspirait sa jeune compagne, et le regret d’avoir frappé, quoique en légitime défense, un homme dont l’extérieur annonçait un personnage de distinction.

« Monsieur, dit le duc d’une voix faible, souffrez, je vous prie, qu’avant de vous quitter, je vous adresse mes excuses. Une fatale méprise a causé notre combat. Quelques rapports d’âge, de tournure et de circonstances, m’ont entraîné en aveugle au delà des bornes de la prudence. Je vous rends justice ; vous vous êtes conduit en galant homme. Si je survis à cette rencontre, soyez sûr de trouver dans le duc de Luovo un véritable ami. Adieu, monsieur ; vous pouvez poursuivre votre chemin sans inquiétude. »

Le jeune homme ne répondit que par un profond salut, et s’éloigna à l’instant même. Sa compagne et lui remontèrent à cheval et bientôt on les perdit de vue. On sut depuis que la jeune personne était la fille unique d’un gentilhomme sicilien aussi avare que riche ; qu’elle s’était échappée, sous la garde de son amant, d’un couvent où son père la retenait. Ils cherchaient tous deux à s’embarquer pour l’Italie, où les parents du jeune homme les attendaient pour les unir par un heureux mariage.

Cependant le duc souffrait cruellement de sa blessure. Ses gens, inhabiles dans l’art de guérir, l’avaient pansé tant bien que mal. Il fallait le transporter au plus vite dans un lieu où il trouverait les soins nécessaires. On l’aida à remonter à cheval, et vers trois heures après midi, l’on arriva à un gros bourg que l’on s’était fait indiquer.

Une maison d’assez belle apparence s’élevait à l’entrée du bourg. Un des valets se détacha pour demander un logement, moyennant telle somme que l’on voudrait fixer. Le maître de la maison acquiesça à cette offre, et le duc fut accueilli chez lui avec toute sa suite.

On le conduisit dans une fort belle chambre et on le coucha dans un bon lit. Un chirurgien se hâta de visiter sa blessure ; elle était plus grave en apparence que dangereuse. Les chairs étaient fortement entamées ; mais aucun des organes vitaux n’avait été atteint.

Il ne fallait, pour amener la guérison, que du temps et un complet repos de corps et d’esprit. Mais l’imagination du duc était cruellement travaillée par l’orgueil et la jalousie. Pour rien au monde, il n’eût songé à abandonner la poursuite de Julia. L’idée qu’un rival plus heureux était en possession de cette conquête et que tous ses efforts pour la ressaisir n’avaient abouti qu’à une catastrophe humiliante, aigrissait sa colère et lui fouettait le sang. Ces émotions incessantes allumèrent chez lui une fièvre ardente, dont les accès mirent ses jours en danger.

VI

Revenons au château de Mazzini. Les habitants de ce manoir étaient en proie aux inquiétudes les plus diverses. Emilia et madame de Menon ne savaient que penser de l’absence prolongée de Julia et de la disparition de Ferdinand. L’heure seule des repas les rapprochait du marquis et de la marquise, qui évitaient de leur parler du seul sujet qui les intéressât. La confiance et les épanchements de l’amitié étaient absolument exclus de ces réunions de famille.

Le marquis de Mazzini cherchait en vain ce qui pouvait retenir si longtemps le duc de Luovo dans sa poursuite. À entendre l’émissaire qui l’avait décidé à partir, il ne s’agissait que d’une course de quelques heures, et Julia, retrouvée dans la cabane du bûcheron de la forêt, devait être ramenée sur-le-champ.

De son côté, Ferdinand, toujours enfermé dans son donjon, restait privé de toutes nouvelles du dehors et ne pouvait communiquer qu’avec Pierre, son geôlier, chargé de lui apporter sa nourriture. Il avait cependant gagné cet homme à force de présents, au point de lui faire promettre de rapporter au prisonnier tout ce qu’il pourrait apprendre sur le sort de Julia et d’Hippolyte. Malheureusement Pierre n’en savait absolument rien.

Les réflexions de Ferdinand étaient tristes. Hippolyte mortellement frappé, Julia revenue sous le joug d’un père inflexible, lui-même réduit à l’impuissance, quel affligeant tableau ! quel concours de circonstances douloureuses ! Comme elles étaient loin, les douces illusions qui lui avaient montré ces deux êtres si chers, réunis par la double chaîne de l’amour et du mariage !

Ces idées le poursuivaient jour et nuit ; elles chassaient le sommeil de ses yeux, ou s’il venait à s’assoupir, elles enfantaient des rêves pénibles et d’étranges hallucinations.

Une nuit qu’il cherchait vainement un peu de repos, comme sa bougie venait de s’éteindre, le silence habituel du donjon fut troublé par un bruit sourd et prolongé, qui lui parut être le gémissement d’une voix humaine.

Il prêta l’oreille, et après un court intervalle, le même gémissement se fit entendre, plus distinct, comme s’il était plus rapproché. La troisième fois que cet accent lamentable se renouvela, ce fut avec tant de force qu’il semblait que la personne qui se plaignait ainsi fût dans la chambre, ou du moins sur le seuil même de la porte.

Le premier mouvement de Ferdinand fut de se jeter à bas de son lit et d’arpenter sa chambre dans tous les sens, en promenant ses mains sur les meubles et le long des murailles. En même temps il appelait à haute voix l’être réel ou fantastique dont les plaintes excitaient sa compassion et sa terreur.

Le ciel était couvert de nuages noirs ; la lune ne devait pas paraître ; l’obscurité était complète. D’ailleurs, la petite fenêtre qui donnait au donjon un peu d’air et de jour résistait à tous les efforts du prisonnier pour l’ouvrir ; elle était verrouillée, cadenassée, et garnie au dehors d’énormes barreaux.

Ferdinand s’arrêta pour écouter si les gémissements continueraient ; mais le bruit avait complètement cessé, et tout ce qui l’entourait était rentré dans un calme profond.

Il attendit longtemps, mais inutilement, jusqu’à ce qu’enfin, cédant à la fatigue et à l’ennui, il fut se recoucher et se rendormit.

Le lendemain, Pierre entra de bonne heure dans le donjon. Aussitôt Ferdinand lui raconta ce qu’il avait entendu pendant la nuit. Ce rapport parut affecter vivement le domestique, qui rappela à Ferdinand les autres circonstances analogues de nature à redoubler son effroi.

Ce donjon était contigu aux bâtiments méridionaux du château, à ces mêmes bâtiments dans lesquels était déjà apparu un fantôme tenant une lumière, et poussant par intervalles des cris et des gémissements pareils à ceux de la nuit précédente. C’était, on s’en souvient, dans cette partie du château que le marquis de Mazzini avait fait, en présence de ses gens, cette demi-perquisition nocturne, dont le résultat, quelque satisfaisant que le marquis voulût le faire paraître, avait laissé de singuliers doutes dans la plupart des esprits.

Ajoutez à ces circonstances l’impression qu’avaient faite sur l’âme de Ferdinand la confidence tragique de son père sur ce malheureux Della Campo obscurément assassiné, l’effrayante apparition dont le marquis disait avoir été le témoin, et l’existence probable d’un esprit funèbre qui hantait le château en faisant entendre des accents plaintifs, et semblait annoncer, par ces manifestations nocturnes, l’approche d’une vengeance terrible, suspendue sur les descendants de l’assassin.

On sait si Ferdinand était courageux. Les périls de la guerre, ceux d’un combat singulier, tous les dangers visibles et matériels, le trouvaient intrépide ; jamais le fer ni le feu n’auraient fait pâlir son visage, ni reculer sa résolution. Mais la terreur qu’inspirent des esprits surnaturels est de celles que l’âme la mieux trempée ne peut souvent parvenir à vaincre.

Dès que l’imagination du prisonnier eut été envahie et pour ainsi dire possédée par ces effrayantes idées, il ne voulut plus rester seul dans le donjon, surtout pendant la nuit. Il conjura donc Pierre de lui tenir fidèle compagnie la nuit suivante ; et comme celui-ci s’en défendait, il lui fit des offres si séduisantes qu’il le décida à venir le trouver le soir même à onze heures, pour ne le quitter que le lendemain matin.

Pierre vint en effet à l’heure convenue, muni de provisions de bouche pour passer la nuit debout.

La tête du pauvre diable avait fortement travaillé pendant cette journée. À peine arrivé, il fit part au prisonnier de toutes ses conjectures ; il voyait maintenant le château tout peuplé de fantômes et de revenants. Si dans le nombre on en rencontrait seulement un, le moindre risque que l’on courrait serait d’être étranglé. N’était-il pas au moins inutile de vouloir communiquer avec les gens de l’autre monde ? il n’y avait là que des coups à gagner.

« Croyez-moi, mon pauvre jeune maître, disait Pierre, couchons-nous tout tranquillement, vous dans votre lit et moi dans ce fauteuil. Si l’esprit ne vient pas, nous n’aurons pas le regret de l’avoir attendu inutilement. Si, au contraire, il lui prend fantaisie de nous rendre visite, il verra, en nous trouvant tous deux paisiblement endormis, que nous n’avions pas de mauvaises intentions à son égard, et peut-être alors nous fera-t-il grâce. »

Il allait ajouter encore quelques paroles philosophiques, quand tout à coup un cri lamentable, suivi d’un long gémissement, vint l’interrompre et glacer le sang dans les veines des deux hommes.

Ce gémissement semblait sortir de dessous le plancher de la chambre.

« Sainte Vierge ! s’écria Pierre, je vous recommande ma pauvre âme. »

Ferdinand restait debout, immobile à la même place, pendant que son compagnon se laissait tomber sur une chaise, presque privé de sentiment.

Un second cri, plus prolongé que le premier, se fit en tendre au bout d’un instant. Pâle comme la mort, Pierre perdit la tête : saisissant le flambeau et ouvrant la porte, il se précipita hors de la chambre, et roula, plutôt qu’il ne descendit, le long de l’escalier du donjon.

Resté seul dans l’obscurité, Ferdinand rappelle son domestique ; il cherche la porte à tâtons, il la trouve ; Pierre, en s’enfuyant, avait oublié de la fermer à clef, mais un loquet la retenait, et ce loquet ne s’ouvrait qu’en dehors.

Il fallait bon gré mal gré, rester dans ce donjon. Les sons plaintifs revinrent par intervalles, pendant une heure environ, et chaque fois, ces lugubres accents portaient l’épouvante dans le cœur de Ferdinand. À peine lui restait-il assez de présence d’esprit pour chercher la cause de ces lugubres manifestations. Enfin elles cessèrent complétement. Ferdinand écouta pendant près d’un quart d’heure, et rien ne se fit plus entendre. Il respira alors, et regagnant son lit, il s’y jeta tout habillé. Peu à peu les impressions de terreur s’affaiblirent, les images sombres s’effacèrent, ses paupières s’appesantirent et le sommeil vint les fermer tout à fait.

Le lendemain matin, Pierre eut l’idée de retourner au donjon. Quand il faisait jour, la curiosité était chez lui plus forte que la peur. Il brûlait de savoir quelles avaient été les suites du trouble de la nuit, si les gémissements mystérieux avaient été accompagnés de quelque apparition et si son jeune maître avait eu à en souffrir. Dans la crainte d’une découverte funèbre, il engagea plusieurs de ses camarades à le suivre.

Chemin faisant, il se souvint que la veille, en s’enfuyant, il avait négligé de fermer à clé la porte du donjon. Il trembla que le prisonnier n’eût profité de cet oubli pour se sauver. Dans ce cas, pensa-t-il, rien ne pouvait le mettre lui-même à l’abri de la colère du marquis. Arrivé à la porte, il la trouva fermée au loquet ; et pour s’assurer si le prisonnier était encore là, il l’appela à voix basse ; à quoi, l’autre répondit d’un ton ferme ; mais ce qui devait tranquilliser notre poltron fut précisément ce qui acheva de le troubler. Il ne reconnut pas la voix de Ferdinand et se figura, dans sa frayeur, que c’était la même qu’il avait entendue la nuit précédente. Bouleversé, hors de lui, il rebrousse chemin, redescend l’escalier quatre à quatre, rappelle à lui ses camarades, et tous se précipitent en désordre dans la grande salle, pâles et la figure consternée.

Au même instant, le hasard amenait le marquis dans cette pièce. Il s’informa des causes de ce trouble général. Pierre, prenant alors la parole, exposa à son maître, non-seulement ce qu’il avait entendu la nuit précédente, mais aussi ses craintes, ses rêves, ses suppositions exagérées. Chacun des domestiques se montrait plus ou moins affecté par les détails de ce récit ; il en résultait un redoublement d’effroi que le marquis voulut cette fois détruire radicalement.

« Je vois, leur dit-il, que jai fait de vains efforts pour effacer vos ridicules impressions. Jai lieu de croire que vos cerveaux malades se complaisent à en garder la trace. Comme je ne veux rien avoir à me reprocher, je prétends encore aller droit à la source du mal. Le donjon va être visité par moi, en votre présence ; car vous me suivrez tous jusqu’au dernier, s’il vous plaît ; et si une fois cette recherche terminée, il reste encore dans l’esprit de quelqu’un de vous le moindre doute, ou la moindre appréhension, je vous préviens de nouveau que celui-là, que sa lâcheté ne rendra plus digne du nom d’homme, sera impitoyablement chassé du château, après avoir reçu le châtiment qu’il mérite. »

Et, sans attendre de réponse, leur faisant signe de le suivre, il sort de la grande salle, monte l’escalier, arrive au donjon, et frappe à la porte, qui lui est ouverte par Ferdinand, assez surpris de cette brusque visite.

« Est-il vrai, monsieur, lui dit le marquis sans autre exorde, que des cris et des gémissements nocturnes se soient fait entendre ici et que des esprits de ténèbres aient apparu à vos regards ? répondez sur-le-champ, dites la vérité, fixez une bonne fois toutes les incertitudes, et rassurez avec moi cette troupe d’imbéciles. »

Au regard de son père et au ton de ses paroles, Ferdinand comprit quelle réponse le marquis attendait de lui. Hésiter à le satisfaire, c’était provoquer son ressentiment en pure perte, tandis qu’en parlant dans un sens conforme à ses désirs, le jeune homme avait chance de le désarmer et de rentrer en grâce auprès de lui.

« Non, mon père, répondit-il, je n’ai rien vu, rien entendu. Cet homme, ajouta-t-il en montrant Pierre, n’a pas eu de motif sérieux pour prendre l’alarme. Ses sens, abusés par une imagination prévenue, ont sans doute créé des sons chimériques et des fantômes sans réalité. »

Pierre était trop confus pour répondre un mot.

— À la bonne heure, répondit le marquis. Eh bien, vous voyez, pauvres esprits que vous êtes, dit-il en se tournant vers son monde, vous voyez à quel point vous vous laissez égarer. Et vous, monsieur Pierre, le plus sot de tous, qu’il ne vous arrive plus de vous permettre de pareilles incartades, si vous ne voulez subir le châtiment sévère dont je vous ai menacé tout à l’heure. Maintenant sortez tous avec moi, et rappelez-vous bien qu’il n’y a dans cette partie du château d’autre habitant que mon fils qu’il m’a plu de punir ainsi, et dont je prolongerai plus ou moins longtemps la captivité, suivant que je le jugerai convenable. »

Tous les domestiques défilèrent l’un après l’autre devant le marquis. Pierre vint le dernier, en silence et les yeux baissés. Il remit la clef à son maître qui sortit après lui et ferma à double tour la porte du donjon, sans adresser à Ferdinand un seul mot de consolation ni d’espoir.

Revenu dans la grande salle, le marquis congédia toute la troupe des valets, à l’exception de Pierre. Il craignait que son fils n’eût fait à ce serviteur quelque révélation indiscrète, et ne lui eût touché quelques mots de la mort tragique de Della Campo. Mais après l’avoir tâté, en quelque sorte, par plusieurs questions insidieuses, il acquit la certitude que cet homme n’avait reçu de Ferdinand aucune confidence. Ses réponses ingénues prouvaient sans réplique qu’il était étranger à tous les secrets de la famille.

Cette discrétion de Ferdinand parut avoir pour effet de désarmer en partie les ressentiments du marquis. Ce fut sans doute pour cette raison que, dès le lendemain, il tira son fils du donjon et l’installa dans une jolie chambre, agréablement décorée, où se trouvaient réunis tous les agréments de la vie, à l’exception de la liberté. Les fenêtres en étaient grillées comme celles de sa première prison, et les barreaux n’en étaient pas moins épais ni moins serrés.

Pendant que se passaient ces événements, la marquise de Mazzini n’était pas restée oisive. À son amour pour le comte de Verezza avait succédé une haine vindicative, dont elle était impatiente de donner des preuves.

Une femme comme elle, habituée au commerce de la galanterie, ne devait pas tarder à donner un nouvel objet à ses intrigues amoureuses. Un jeune Italien s’était fait récemment présenter au château. Le chevalier de Vincini, doué d’une figure des plus agréables et de manières très-séduisantes, avait présenté ses hommages à la marquise, s’était déclaré son adorateur et n’avait pas tardé à se faire aimer d’elle. D’abord leur intelligence fut soigneusement enveloppée de mystère ; mais peu à peu, enhardi par la facilité des circonstances, ils négligèrent les précautions ordinaires. Les femmes de la marquise d’abord, puis toute la valetaille du château, furent bientôt au courant de cette criminelle intrigue. Il fallait que le marquis fût aussi préoccupé de ses projets et aussi convaincu qu’il l’était de la fidélité de sa femme, pour n’avoir pas rencontré mille fois l’occasion de s’assurer de son déshonneur.

Madame de Menon, sans chercher ces occasions, acquit bien malgré elle, la preuve du concert entre les deux amants. Un jour qu’elle se rendait à l’appartement de la marquise, elle en ouvrit la porte avec assez de précipitation, et surprit le jeune Italien aux pieds de la dame, dont le trouble révélait assez la nature de ce tête-à-tête. Madame de Menon se retira aussitôt sans proférer une parole, laissant la marquise dans une confusion inexprimable.

Celle-ci, jugeant du caractère de la gouvernante par le sien, s’imagina aussitôt que son secret allait être divulgué et que le marquis en serait instruit tôt ou tard. Elle se voyait perdue, déshonorée, objet du mépris des uns, de la raillerie des autres, et victime de la fureur de son époux.

Rien de cela ne serait pourtant arrivé ; trop noble et trop prudente pour dire un mot de l’indigne mystère qu’elle avait pénétré, madame de Menon était résolue à l’ignorer. Mais les âmes basses et viles ont-elles la moindre idée de ce qu’est la véritable grandeur.

La marquise, pour se sauver, adopta un plan bien digne d’elle. Elle s’appliqua à ranimer dans l’esprit du marquis l’idée que la gouvernante n’avait pas été étrangère à l’évasion de Julia. Elle insinua que cette dame lui avait aliéné le cœur de ses élèves, qu’elle les avait même éloignées de leur père, et qu’Emilia sans doute ne tarderait pas à imiter sa sœur et à s’enfuir du château pour courir après quelque amant vulgaire et méprisable.

Il n’en fallut pas davantage à la marquise pour faire entrer son mari dans le projet qu’elle avait conçu d’éloigner madame de Menon du château. À force de mortifications et de persécutions de détail, ils y réussirent en fort peu de temps. Abreuvée de dégoûts, madame de Menon avait le sens trop délicat pour ne pas pénétrer les motifs de l’odieuse conduite des deux époux. Mais elle n’eut même pas l’idée de désabuser le marquis, et elle courba la tête sans résistance.

Ce fut pourtant avec bien de la peine qu’elle se décida à quitter le château de Mazzini, où elle laissait Emilia, sa douce et charmante élève, dont elle n’espérait plus se rapprocher à l’avenir. Elle allait s’éloigner sans savoir ce qu’était devenue la malheureuse Julia, et sans même avoir pu s’expliquer le mystère de sa fuite.

Ainsi, ces deux plantes frêles et précieuses qu’elle avait cultivées avec tant de soin, dont elle avait embelli l’heureuse nature par tant de perfections nouvelles, allaient être abandonnées après son œuvre accomplie, l’une à l’orgueil d’un père ambitieux et insensible, l’autre au hasard d’une fuite imprudente et peut-être coupable !

Mais la digne femme ne pouvait plus que s’en remettre à la bonté de la Providence.

Elle résolut de se retirer dans son pays natal, à l’autre extrémité de la Sicile. Elle n’avait pas revu ces lieux si chers depuis sa première jeunesse ; aussi, était-elle à peu près sûre de n’y retrouver ni parents ni amis. N’ayant à recueillir que les débris d’un patrimoine fort médiocre, elle avait dessein de chercher un asile dans quelque couvent. Là, elle achèverait en paix ses derniers jours loin du tumulte du monde, uniquement consacrée aux devoirs de la vie religieuse.

Le marquis de Mazzini lui offrit une assez forte somme d’argent pour prix de l’éducation de ses filles ; mais elle refusa cet argent avec une certaine hauteur. « J’ai donné mes soins aux filles de mon amie, dit-elle ; je ne les ai point vendus. L’amitié ne se paie pas. Que Julia et sa sœur me gardent une place dans leurs cœurs, qu’elles se rappellent parfois combien elles m’étaient chères, qu’elles suivent d’un pas ferme la voie d’honnêteté que je me suis plu à leur tracer, qu’elles accomplissent, à toutes les époques de leur vie, les devoirs de sagesse dont je me suis rendue l’interprète, et je me trouverai assez récompensée. Ce sont elles, monsieur, ce sont elles seules, et non pas vous, qui ont contracté une dette sacrée envers moi. »

Après ces paroles, le marquis ne pouvait insister que faiblement sur le désir de lui témoigner sa reconnaissance. Tout ce qu’elle lui demanda, ce fut de donner des ordres pour qu’une voiture attelée, conduite par un domestique sûr, fut prête à l’emmener le lendemain de bonne heure.

Cette matinée cruelle n’arriva que trop tôt. La douleur d’Emilia se peignait sur son visage abattu. Vingt fois après avoir quitté son amie, elle se rejeta dans ses bras. Elles confondaient dans le sein l’une de l’autre leurs larmes et leurs sanglots. Emilia jura à madame de Menon d’aller la retrouver dès qu’une destinée moins rigoureuse lui en laisserait entrevoir le moyen. La gouvernante, de son côté, la conjura de dire à sa sœur, si jamais elle la revoyait, que leur souvenir à toutes deux serait le charme et la consolation des derniers jours que le ciel pouvait lui réserver.

Enfin, madame de Menon monta en voiture. Les chevaux partirent au grand trot, et la pauvre Emilia ayant suivi des yeux, le plus longtemps qu’elle put, cette voiture qui emportait l’unique amie qu’elle eût maintenant au monde, rentra seule dans ce château où elle ne devait plus retrouver qu’abandon et indifférence.

VII

Le jour touchait à son déclin quand madame de Menon parvint à un petit village situé dans les montagnes. Elle se proposa d’y passer la nuit. La beauté de la soirée et du paysage l’invitaient à se promener. Elle suivit donc le bord d’un ruisseau qui serpentait dans la prairie et qui allait se perdre, à quelque distance, sous un petit bois de châtaigniers. L’épais feuillage de ce massif, traversé ça et là par les rayons du soleil couchant, disposait à la rêverie ; impression merveilleusement adaptée à la situation d’esprit de madame de Menon. Elle tomba insensiblement dans une douce mélancolie, admirant cette retraite voilée d’une demi-obscurité, et prêtant l’oreille au murmure d’une cascade naturelle, formée par les nappes d’eau qui tombaient de roche en roche. Un son d’une autre nature vint soudain détourner son attention ; c’était une voix douce et mélodieuse, soupirant un air mélancolique, dont les échos se renvoyaient les dernières notes. Elle chercha des yeux d’où partait ce chant si expressif, et elle aperçut à quelque distance une jeune paysanne assise sur la pente d’un rocher ombragé par un sycomore. Elle se dirigea de ce côté, mais le bruit de ses pas parut effaroucher la jeune chanteuse qui, à la vue d’une étrangère, se leva comme pour s’enfuir.

Madame de Menon lui fit signe de s’arrêter, et continua d’avancer. Mais comment peindre sa surprise lorsque sous les vêtements d’une fille de campagne, elle reconnut Julia, oui, Julia elle-même qui, de son côté, retrouvant madame de Menon, se précipita dans ses bras avec un cri de joie !

Après les premières émotions, et quand Julia, avide de nouvelles, eut obtenu des réponses à toutes ses questions sur Emilia et Ferdinand, elle conduisit madame de Menon dans le lieu qui lui servait de retraite. C’était une ferme solitaire, enfouie dans le creux d’un vallon, qu’entouraient de toutes parts des montagnes presque inaccessibles. À l’aspect de ce réduit mystérieux, madame de Menon cessa de s’étonner que les recherches du duc eussent été vaines, et elle admira l’heureux hasard qui avait ménagé à Julia une cachette si sûre. Mais tout en remerciant Dieu de les avoir réunies d’une manière si inespérée, elle remarquait avec peine que la physionomie de sa jeune amie n’offrait plus cet air de gaîté et de santé qui l’animait autrefois, et qu’un chagrin secret avait laissé ses traces sur cet aimable visage.

Madame de Menon osait à peine l’interroger, et soupirait tout bas. Julia entendit ce soupir, auquel ses larmes répondirent ; elle prit la main de son ancienne gouvernante, et la baisa tendrement sans dire une parole, tandis que ses joues se couvraient d’une modeste rougeur. À la fin, se remettant de son trouble, et s’adressant à madame de Menon :

« Chère dame, lui dit-elle, j’aurais bien des choses à vous confier, bien d’autres à vous expliquer, avant de réclamer mes droits à une estime dont j’ai toujours été si fière. Ah ! croyez-le bien, vous à qui j’ouvre mon cœur comme à une mère, je n’avais plus d’autre ressource que de m’enfuir, et je ne pouvais vous faire confidence de ce projet, sans vous entraîner, vous et Emilia, dans ma disgrâce.

— Ne vous excusez pas davantage, chère enfant, répondit madame de Menon. J’ai, pour ma part, admiré votre conduite et pris un bien vif intérêt à votre situation. Dites-moi plutôt comment vous êtes parvenue à vous échapper, et ce qui vous est arrivé depuis votre évasion. »

Julia garda quelques instants le silence pour laisser à son émotion le temps de se calmer, puis elle fit en peu de mots le récit suivant :

« Vous savez tout ce qui se passa pendant cette nuit si funeste dont je ne rappelle le souvenir qu’avec une douleur dont je ne suis pas maîtresse. Et pourquoi ferais-je mystère de mes souffrances, puisqu’elles ont pour objet un modèle de vertu et d’héroïsme, digne de toute mon admiration et bien au-dessus de mes faibles éloges ? Oui, il restera impérissable dans ma mémoire, jusqu’à ce que la mort vienne me réunir à… »

Ici la voix lui manqua, et elle fut obligée de s’arrêter quelques instants, puis elle reprit :

« Je ne reviendrai pas sur les circonstances que vous connaissez ; je passe à celles dont vous n’êtes pas instruite et que je crois propres à vous intéresser.

» Rose, ma fidèle domestique, m’avait suivie dans ma prison, et c’est à son affection que j’ai dû les moyens qui ont servi à mon évasion. C’est par l’entremise d’un serviteur du château, dont elle est aimée, qu’elle est parvenue à me rendre la liberté. Une nuit que ma garde avait été confiée à Charles, celui-ci s’endormit. Nicolo pénétra dans l’antichambre, et lui déroba les clés de ma prison. Non, je n’oublierai jamais ce que j’éprouvai, lorsqu’au milieu de cette nuit, qui précédait le jour fixé pour mon sacrifice, j’entendis ma porte s’ouvrir, et que je me vis libre de quitter ma prison. Mes genoux tremblants se dérobaient sous moi et, me permettaient à peine, malgré mes efforts, de suivre Rose dans le salon, dont les fenêtres basses, donnant sur la terrasse, favorisaient notre fuite. Nous arrivâmes sans peine à cette terrasse, où Nicolo nous attendait avec une échelle de cordes dont il s’était muni. Il la soutint lui-même pendant que nous descendions, et ayant à peine conscience, dans mon agitation, de ce que je faisais et de ce que j’espérais, je me trouvai bientôt en pleine liberté.

» Cependant la crainte d’être poursuivie et reprise ne me permit pas tout d’abord de me livrer à la joie de la délivrance. Mon plan était bien simple ; je devais me rendre à la hâte dans le pays de ma fidèle Rose, où je trouverais un asile assuré chez ses parents, de braves gens, qui ne pourraient soupçonner ma naissance. Rose ajoutait que cette retraite n’éveillerait pas les soupçons du marquis de Mazzini qui, l’ayant prise à son service en passant à Naples quelques mois auparavant, ne s’était enquis ni de sa famille ni de l’endroit où elle était née. Du reste, quoique son village fût assez éloigné du château, elle en savait parfaitement le chemin et serait pour nous un guide sûr. Nicolo retourna au château, de peur que son absence n’éveillât les soupçons, mais avec l’intention de le quitter à la moindre apparence de danger, pour venir retrouver sa chère Rose. En me séparant de ce dévoué serviteur, je le remerciai de mon mieux, et je lui fis cadeau d’une petite croix de diamants, retirée exprès de l’écrin que j’avais reçu en présent de noces.

» À un quart de lieue environ du château, nous nous arrêtâmes, et, je revêtis le costume que vous voyez, puis j’attachai à une grosse pierre les vêtements sous lesquels je m’étais enfuie, et Rose les jeta dans le torrent, près du petit bois d’amandiers que vous connaissez. J’entrepris ensuite un voyage à pied dont la difficulté et la fatigue m’auraient rebutée en toute autre circonstance ; mais l’idée du danger m’empêchait de faire attention à ces inconvénients, alors bien secondaires. Nous arrivâmes enfin sans accident au village de Farini. Les parents de Rose m’accueillirent avec quelque surprise, mais surtout avec bonté. Je reconnus bientôt qu’il serait inutile, et peut-être même dangereux de leur faire mystère de ma situation. J’avais lu dans les yeux de la mère de Rose qu’elle n’était pas dupe du rôle que je jouais assez mal, quoique de mon mieux. Je crus donc qu’il serait prudent de lui confier mon secret. Ayant pris ce parti, je lui fis part de mon nom, de mon rang, et de mon infortune. Elle y prit un intérêt sincère, et me donna mille assurances de son dévoûment. Pour plus de précaution, je vins me cacher dans cet endroit retiré. La ferme où nous nous trouvons appartient à une sœur de Rose, dont la fidélité ne saurait être soupçonnée. Pourtant je ne suis pas sans inquiétude, surtout depuis que j’ai appris qu’un homme à cheval, interrogeant les paysans sur sa route, et ayant l’air de chercher quelqu’un, était passé près de Marcy qui n’est guère qu’à une demi-lieue d’ici. »

VIII

Madame de Menon avait écouté ce récit avec une surprise mêlée d’attendrissement. La dernière circonstance de l’homme à cheval éveilla ses inquiétudes. Elle dut informer Julia que le duc de Luovo la faisait chercher partout, et que peut-être ce cavalier était un de ses émissaires. Elle lui conseilla donc de quitter sa retraite, un peu précaire, pour l’accompagner au monastère de Saint-Augustin, où elle trouverait une complète sécurité ; car si l’on venait jamais à découvrir ce refuge, elle y serait protégée par la haute autorité de l’Église. Julia accepta cette proposition avec beaucoup de joie, et comme il fallait que madame de Menon allât coucher au village, où elle avait laissé ses chevaux et ses gens, il fut convenu qu’elle reviendrait le lendemain, de grand matin, à la ferme, où Julia l’attendrait prête à partir. Quoique ces arrangements fussent indispensables, Julia eut peine à se séparer de nouveau pour quelques heures de cette amie à peine retrouvée.

Madame de Menon se leva le lendemain dès l’aube du jour. Par bonheur, les domestiques qu’elle avait auprès d’elle, loués seulement pour son voyage, n’étaient point du château et ne connaissaient pas Julia. Ainsi, aucun danger de ce côté. La gouvernante les laissa à une petite distance de la ferme, et s’y rendit seule, comme c’était convenu, avant que le soleil parût sur l’horizon. Elle frappa à la porte ; on ne lui répondit pas. Elle frappa de nouveau ; même silence. Il semblait qu’il n’y eût aucun être vivant dans toute la ferme. Agitée d’inquiétude, madame de Menon ouvrit la porte, et son anxiété redoubla en trouvant la maison déserte. Elle entra dan la petite chambre occupée par Julia ; mais Julia n’y était pas ; son lit même ne paraissait pas avoir été défait. Chaque moment augmentait l’agitation et les craintes de la gouvernante. Pendant qu’elle continuait ses actives recherches, des pas se firent entendre à la porte de la ferme ; madame de Menon trembla, non plus seulement pour Julia, mais pour elle-même ; ne sachant si elle devait se montrer ou se tenir cachée. Enfin la vue d’une personne qui entrait la tira d’incertitude. Quelle joie ! cette personne, c’était Julia !

Au retour de la bonne femme qui avait conduit la gouvernante au village, où celle-ci devait passer la nuit, Julia s’était rendue à son tour près de la famille qui lui avait fait un si cordial accueil. Pénétrée de reconnaissance, elle n’avait pu se résoudre à quitter le pays sans prendre congé de ces dignes amis, sans les remercier de leurs bontés et leur faire part de ses projets. Ils l’avaient instamment priée de coucher sous leur toit, et elle revenait en toute hâte pour se trouver prête à l’arrivée de madame de Menon.

Après cette explication, les deux amies allèrent rejoindre leurs chevaux et se mirent en route. Pendant quelques lieues, elles gardèrent presque constamment le silence, absorbées par la beauté du paysage. Elles descendaient dans une profonde vallée, qui semblait disposée pour le plaisir des yeux par la main même des fées. Les deux rives d’un ruisseau limpide, qui serpentait dans la prairie, étaient bordées d’une double haie d’orangers et de citronniers. Julia les admirait avec complaisance, lorsqu’un objet bien différent changea subitement le cours de ses idées. Un bruit de chevaux s’était fait entendre derrière elle ; elle tourna la tête et vit des cavaliers qui descendaient la pente à toute bride. Son premier mouvement fut de lancer son cheval au galop. Madame de Menon, qui s’était retournée aussi, vit clairement qu’elles étaient poursuivies. Les cavaliers, cachés un moment par un bouquet d’arbres, reparurent bientôt à une courte distance. Comme ils gagnaient du terrain, Julia, défaillante de peur et de fatigue, se laissa tomber de sa monture, et fut recueillie dans sa chute par l’un des cavaliers. Le reste de la troupe entoura madame de Menon, et dès que Julia fut revenue à elle, les deux dames furent liées sur leurs selles, et on leur fit rebrousser chemin.

Qui pourrait dépeindre le désespoir de Julia, quand elle se revit au pouvoir de son ennemi ? car madame de Menon, en examinant les gens qui les avaient arrêtées, ne découvrit parmi eux aucun des serviteurs du marquis de Mazzini ; ils appartenaient donc au duc de Luovo ; c’était entre ses mains qu’elles étaient tombées. Après quelques heures de marche, on quitta la grande route pour s’engager dans la descente d’un sentier tortueux, où les rayons du soleil étaient presque interceptés par de grands arbres au feuillage épais. La solitude et l’obscurité inspiraient là un effroi involontaire. Julia tremblait en avançant, et son émotion redoubla lorsqu’elle aperçut à travers les arbres un édifice en ruines. Elle n’en distinguait d’abord qu’une partie ; mais à mesure qu’elle approchait, elle découvrait différents corps de bâtiment d’un aspect sauvage et sinistre. Des créneaux brisés, sur lesquels des lierres s’enroulaient comme de longs serpents, de hautes fenêtres dégradées, d’immenses pierres éparses sur le sol, attestaient l’antique splendeur de l’édifice en ruines, tandis que l’herbe haute qui poussait dans les cours disait assez que depuis longtemps personne n’avait mis le pied dans ces décombres. Ce lieu enfin ne paraissait propre qu’à la violence et au meurtre, et les malheureuses prisonnières se crurent vouées à la mort ou aux outrages.

Leurs conducteurs les firent descendre de cheval et les introduisirent dans l’intérieur du château. On les garda dans une pièce délabrée qui avait pu être une chambre autrefois, mais qui n’en méritait guère le nom, et on les retint là jusqu’à l’arrivée du maître qui, disait-on, ne tarderait pas à paraître. Ce fut un moment d’angoisse pour Julia et madame de Menon. La jeune fille avait tout à craindre des passions furieuses du duc, et ce lieu favorisait toutes les violences. Elle se repentait presque d’avoir quitté le château de son père, et madame de Menon, qui pleurait sur elle n’avait pas de consolations à lui donner. Cependant le jour touchait à sa fin, le duc ne paraissait pas, et le sort de Julia restait toujours en suspens. Enfin, de la fenêtre de sa prison, elle distingua la clarté des torches à travers les arbres, et un bruit de chevaux annonça l’arrivée du maître.

À cette approche, la pauvre Julia se sentit défaillir ; elle jeta ses bras autour du cou de madame de Menon et tomba dans un violent désespoir. Bientôt quelques hommes entrèrent, disant que Monseigneur était là. Le château, jusqu’alors silencieux, s’anima d’un tumulte tout nouveau et s’illumina d’une multitude de torches, qui faisaient mieux ressortir encore la profonde horreur de ces ruines. Julia, appuyée contre la fenêtre, aperçut au-dessous d’elle des gens qui descendaient de cheval, et dont les figures n’étaient qu’à demi-éclairées ; et tandis qu’elle cherchait à démêler parmi eux le duc de Luovo, toute la troupe pénétra dans la maison. De plus en plus tremblante, elle entendit qu’on montait dans sa chambre ; la porte s’ouvrit, et la clarté inonda les murs.

« Malheureuse fille ! s’écria en entrant un cavalier à barbe blanche, malheureuse fille, je vous ai donc retrouvée ! »

Mais le vieux gentilhomme s’arrêta tout à coup en apercevant Julia, et se retournant vers ses gens :

« Quoi donc ! reprit-il, est-ce là la fugitive que vous avez arrêtée ?

— Oui, monseigneur.

— Mais, malheureux, vous vous êtes trompés et vous m’avez trompé aussi ; ce n’est pas là ma fille.

Ces mots furent un trait de lumière pour Julia et portèrent la joie dans son cœur presque glacé d’effroi. Madame de Menon intervint, on s’expliqua, et l’étranger se fit connaître pour le marquis de Mureni, le père de la charmante fugitive que le duc de Luovo, de son côté, avait rencontrée et prise pour Julia.

Les cavaliers employés par le vieux gentilhomme avaient été induits en erreur par la tournure de Julia et par son empressement à prendre la fuite devant eux. Ils avaient conclu de là qu’elle était l’objet de leurs recherches, et cette méprise avait été la cause de tant d’angoisses, surpassées en ce moment par la joie de la délivrance. Le marquis de Mureni fit à Julia et à sa compagne toute sorte d’excuses, et leur offrit les seules réparations qui fussent en son pouvoir, proposant de les remettre dans leur chemin et de veiller toute la nuit à leur sûreté. Les deux voyageuses s’empressèrent d’accepter cette offre, et, quoique affaiblies par les fatigues et les émotions qu’elles avaient éprouvées, elles remontèrent joyeusement à cheval. Après quelques heures de marche, elles arrivèrent à une petite ville, où elles purent enfin se livrer au repos, tandis que leurs guides poursuivaient leur route et leurs recherches.

Le lendemain, elles se levèrent de grand matin et continuèrent leur voyage, toujours sur le qui-vive et craignant de rencontrer les gens du duc. À midi, elles arrivèrent au petit bourg d’Azulia, qui n’est distant de l’abbaye de Saint-Augustin que de quelques milles. Madame de Menon écrivit au père abbé, qu’elle connaissait un peu, et bientôt elle reçut de lui une réponse conforme à son désir. Le même soir, les deux dames se rendirent au monastère, où Julia, soulagée enfin de la crainte de ses persécuteurs, rendit grâce à Dieu et chercha dans la piété la consolation de ses maux. L’abbé la reçut avec une affection paternelle, et les religieuses avec mille témoignages de bienveillance. Rassurée par cet accueil cordial et par le calme profond qu’elle voyait régner autour d’elle, Julia se retira dans la cellule qui lui était destinée, pour y goûter un sommeil paisible qu’elle n’avait pas connu depuis longtemps.

La nouvelle situation de Julia lui offrait de nombreux sujets de distraction et même d’intérêt. Le malheur avait brisé l’énergie de ses instincts d’indépendance ; aussi se plia-t-elle docilement aux habitudes régulières de ses compagnes et à l’uniformité de la vie monastique. Elle aimait à se promener dans le cloître, à en visiter les endroits les plus solitaires, à converser avec les religieuses dont les manières, empreintes à la fois de douceur et de dignité, avaient pour elle un charme irrésistible. Désireuses d’ailleurs d’attirer leur nouvelle compagne dans leur communauté, elles lui donnaient d’avance le tendre nom de sœur et lui prodiguaient les caresses les plus affectueuses.

Cependant, malgré cet aimable empressement, malgré la présence de madame de Menon et la tranquille béatitude de ce séjour, la mémoire de Julia ne lui retraçait que trop souvent l’image de cet Hippolyte qui s’était perdu pour elle. Cruel et tendre souvenir dont la vivacité triomphait de son courage, et la plongeait par moments dans le désespoir !

Parmi les saintes filles vouées dans ce lieu au culte du Seigneur, Julia en distingua une dont la ferveur, le recueillement, et la langueur un peu maladive, excitèrent sa curiosité et son plus tendre intérêt. De son côté, la jeune religieuse, par une sorte d’attrait sympathique, recherchait la société de Julia. En peu de jours elles devinrent amies. La nouvelle recluse s’efforça, autant que le lui permettait la délicatesse, de pénétrer la cause de cet abattement et de cette mélancolie qui suivaient sa compagne jusqu’au pied de l’autel, jusque dans les élans de sa piété exaltée.

Cependant le duc de Luovo, retenu quelques semaines au lit par ses blessures qu’envenimait encore la violence de ses passions, était enfin revenu au château de Mazzini. Le marquis, apprenant l’inutilité de ses recherches, s’était abandonné à sa colère, jusqu’à éclater en reproches contre le duc lui-même. Celui-ci avait répondu sur le même ton et cette querelle aurait abouti à une rupture, si l’ambition du marquis, l’emportant sur l’orgueil, ne lui eût dicté des excuses vis-à-vis d’un seigneur qu’il était prudent de ménager, et si de son côté le duc, toujours plus épris de Julia à mesure qu’elle lui échappait, n’eût ouvert facilement l’oreille à ces avances de réconciliation. Bref, tous deux se réunirent plus étroitement que jamais, dans le but d’atteindre l’objet de leur commune poursuite. Comment, se demandèrent-ils, Julia avait-elle trouvé moyen de se cacher dans un pays où elle n’avait ni parents, ni amis, ni relations d’aucune sorte ? Le marquis fit serment de se venger tôt ou tard sur cette fille indocile de l’inquiétude et des ennuis qu’elle lui avait causés. Mais il convint avec le duc de suspendre pendant quelques temps toute recherche, afin que Julia, croyant qu’on avait cessé de songer à elle, et s’imaginant être affranchie de toute persécution, ne craignit plus de se montrer et sortit enfin de la retraite qui l’abritait.

IX

Tandis qu’on songeait à la ramener sous le joug dont elle s’était affranchie, Julia, réfugiée dans le couvent de Saint-Augustin, tâchait de mettre son cœur en harmonie avec l’inaltérable tranquillité qui l’entourait. Ce monastère, d’architecture gothique, flanqué de tours majestueuses, avait été fondé dans le douzième siècle et s’élevait comme un monument orgueilleux de la superstition des moines et de la munificence des princes. Tant que l’Italie fut déchirée par des guerres intestines et des invasions étrangères, ces cloîtres servirent d’asile à des seigneurs de tous les partis, qui venaient consacrer le reste de leurs jours à la religion, et qui en mourant enrichissaient la communauté par des fondations pieuses, dues aux trésors qui leur étaient restés.

L’aspect seul de cet édifice rappelait les paisibles habitudes des religieux qui depuis des siècles y avaient enseveli leur existence. Quel contraste avec la vie agitée des gens du monde, lancée dans un tourbillon d’affaires ou de plaisirs ! quelle paix d’un côté, quel tumulte de l’autre !

Le véritable religieux qui consacre son temps à la prière, et son cœur à l’adoration d’un Dieu de miséricorde, animé d’une vie toute contemplative, se rappelle à peine cette société vaine et bruyante dont il s’est séparé sans retour. Il a perdu de vue ces dissipations, ces jouissances d’un autre temps, comme autant de liens gênants dont il s’est dégagé ; l’austérité a vaincu pour jamais des passions qu’il méprise ; la grandeur de ses pensées l’élève continuellement vers Dieu, et s’il se souvient encore des hommes, ses compagnons de misère d’autrefois, c’est pour verser sur leurs plaies mondaines, quand ils réclament ses secours, le baume d’une charité consolante.

La solitude calme de l’intérieur du couvent concourait, avec l’aspect solennel du vieux bâtiment, à pénétrer l’âme d’un saint respect. Les vitraux coloriés, qui représentaient des scènes tirées de l’Écriture sainte ou des légendes monastiques, voilés d’une ombre discrète par les arbres touffus qui entouraient l’édifice, jetaient sous les arceaux du cloître une teinte mystérieuse qui disposait les cœurs aux secrètes vérités de la religion révélée.

Julia sentit vivement l’influence du milieu où elle se voyait transportée ; la contemplation de ce monument d’un autre âge lui remit en mémoire une ode religieuse qu’elle s’était plu bien souvent à réciter ; car c’était Hippolyte qui l’avait composée.

Elle pleura sur le souvenir des temps écoulés ; pieux attendrissement qui avait sa source dans ses propres souvenirs. Madame de Menon, qui redoublait de tendres soins pour Julia, n’essayait pas de combattre ces impressions ; elle cherchait au contraire à favoriser le goût de sa jeune compagne pour la lecture des gothiques légendes, et pour la science musicale dont ces saintes murailles étaient dépositaires.

Mais un intérêt plus sérieux absorba bientôt toute l’attention de Julia. Sa religieuse favorite, cette nouvelle amie, vers laquelle elle se sentait de plus en plus attirée chaque jour, succombait sous le poids d’un chagrin qu’elle s’efforçait de dissimuler. Mais l’œil de l’amitié est pénétrant. Julia était vivement affectée de cette situation, et quoiqu’elle ne pût essayer d’adoucir des chagrins qu’on ne lui confiait pas, elle s’efforça au moins de rendre l’existence plus agréable à la pauvre religieuse. Elle lui prodiguait les soins et les attentions, s’oubliant volontiers elle-même pour distraire sa compagne. Non pas que celle-ci parût se révolter contre sa destinée ; au contraire, sa douceur, sa patience et sa résignation ne se démentaient point, malgré le mal qui la minait sourdement. On eût dit, à l’expression angélique de ses traits, la béatification d’une sainte, plutôt que la consomption d’une créature malheureuse. Julia observait avec sollicitude les diverses périodes de la maladie, attentive à y porter tous les remèdes en son pouvoir. Ses soins parurent enfin avoir leur récompense. Cornélia (c’était le nom de la jeune religieuse), se trouva un jour beaucoup mieux, et sa santé se rétablit à vue d’œil. Attribuant ces heureux changements à la tendresse et à l’assiduité de son amie, elle la remercia avec effusion, et lui voua dès ce jour le plus sincère attachement. Alors seulement Julia se hasarda à solliciter une confidence qu’elle désirait depuis si longtemps ; Cornélia s’empressa de la satisfaire en lui contant l’histoire de ses malheurs.

« Il est juste, lui dit-elle, que vous connaissiez les divers événements de cette vie que vos soins ont su prolonger. Quoique ces événements n’aient au fond rien de neuf ni de frappant, et qu’ils ne soient guère propres à intéresser une personne étrangère, ils n’en ont pas moins été d’un effet déplorable pour moi, et je sens qu’à ce titre ils ne vous seront pas indifférents.

» Vous voyez en moi la malheureuse descendante d’une ancienne et illustre famille italienne. Dès mon plus jeune âge, je fus privée des soins d’une mère ; mais mon père, qui lui survécut, chercha à me dédommager de cette perte, et réussit à me la rendre presque insensible. Souffrez que je rende ici hommage à son caractère généreux. Il unissait les mœurs sociales les plus douces à ces mâles et héroïques vertus des anciens Romains dont il se vantait de tirer son origine. Il ne parlait que de leurs belles actions, cherchant à les imiter, autant que pouvaient le permettre les temps actuels et sa situation. Le souvenir de cette grande âme élève encore la mienne et la remplit d’un légitime orgueil, que la vue même de ce froid monastère et l’humilité qu’il commande n’ont jamais pu rabaisser.

» Malheureusement la fortune de mon père n’était pas au niveau de son rang, et pour que mon frère pût le soutenir dignement, il était nécessaire que je prisse le voile. Mais hélas, ce faible cœur, déjà voué à une affection terrestre, n’était guère digne d’être offert en holocauste sur l’autel de la divinité. Nous avions pour voisin un jeune gentilhomme dont les rares qualités méritaient d’inspirer autant d’estime que d’amour. Nos familles étaient très liées ; circonstance qui nous permettait de nous voir fréquemment. Il résulta de cette facilité une affection mutuelle qui ne fit que s’accroître et se fortifier avec les années. Ce jeune homme demanda ma main ; mais une barrière en apparence insurmontable s’opposait à notre union. La famille de mon amant, noble comme la nôtre, était pauvre aussi comme elle. Mon père, qui était loin de soupçonner la force de mon inclination, et qui ne montrait d’ailleurs que de l’éloignement pour un mariage si peu avantageux du côté de la fortune, repoussa absolument cette proposition.

» Désespéré de ce refus, mon amant entra immédiatement au service du roi de Naples, et chercha dans la gloire un dédommagement aux peines de l’amour.

» Quant à moi, qui ne trouvais dans l’uniformité de ma triste vie aucun sujet de consolation qui pût m’arracher à un souvenir trop cher, je restai livrée aux douleurs d’une passion sans espoir. L’image d’Angelo revenait sans cesse à ma pensée ; l’absence ne la rendait que plus vivante. Accablée d’un chagrin toujours croissant, et n’y voyant ni terme ni remède, je me résignai à quitter un monde désormais vide pour moi et à m’enfermer dans un cloître. Un incident bien regrettable vint hâter l’effet de cette résolution. J’eus le malheur de plaire au marquis de Marinelli, un ami de mon père, qui s’ouvrit à lui du dessein de me prendre pour femme. C’était un homme dont la fortune était égale au rang qu’il tenait dans le monde ; mais sa recherche, flatteuse pour toute autre, ne pouvait que m’être importune. Le moment où mon père me fit part de la demande du marquis fut pour moi une terrible épreuve ; mon trouble, que j’essayais en vain de dissimuler, trahit la vraie situation de mon âme, et mon père, je le vis, en fut douloureusement affecté.

» Après quelques instants d’un silence pénible, il me tira de l’anxiété où j’étais plongée, en me proposant le choix entre ce mariage ou le couvent. Je tombai à ses pieds, et je m’empressai d’accepter ce dernier parti.

» Dès ce jour, mes affections cessèrent d’être un mystère. Mon frère, mon généreux frère, qui en fut instruit, s’aperçut que le chagrin altérait ma santé ; il en fit l’observation à mon père, et voulant me rendre à l’amour et au bonheur, il proposa de se dépouiller en ma faveur d’une partie des biens qui lui étaient échus du chef de sa mère. Ô digne frère, tes vertus méritaient un meilleur sort ! oui, cher et noble Hippolyte !…

— Hippolyte ! s’écria Julia d’une voix tremblante, quel nom avez-vous prononcé ? Hyppolyte, comte de Verezza ?

— Lui-même, répondit la religieuse étonnée ; vous le connaissez ?

Suffoquée par l’émotion, Julia ne put proférer une parole avant d’avoir donné un libre cours à ses larmes. La surprise de Cornélia était inexprimable. À la fin un souvenir se réveilla dans son esprit, et lui donna le clé de ce mystère.

« Quoi ! c’était vous ? dit-elle en sapprochant tendrement de Julia, vous dont il me parlait ! vous qu’il aime ! Ah ! j’aurais dû vous reconnaître au portrait qu’il faisait de vous. Que j’embrasse donc ma sœur ! Hélas ! unies par la sympathie de nos cœurs, faut-il que nous le soyions aussi par la communauté du malheur ?… »

Julia ne répondit que par des soupirs et les pleurs des deux jeunes filles se confondirent. Dès que ces émotions furent un peu calmées, Cornélia reprit son récit en ces termes :

« La noble conduite d’Hippolyte inspira de salutaires réflexions à mon père. L’altération de ma santé n’était d’ailleurs que trop visible. L’orgueil lutta encore quelque temps contre la tendresse paternelle ; mais enfin ce dernier sentiment l’emporta et lui dicta son consentement à mon mariage avec Angelo. J’étais déjà bien faible pour supporter ce passage subit du désespoir à la joie. Jugez donc de ce que je devins lorsque j’appris qu’Angelo, ce cher amant qui m’était rendu, avait été tué dans un combat !… N’exigez pas que je vous retrace tout ce que j’ai souffert. À peine pourrais-je vous peindre la douleur de mon frère, dont le cœur généreux sait si bien compatir au malheur des autres…

» Lorsque je fus en état de mettre un peu d’ordre dans mes idées, je revins au projet de renoncer à ce monde où je n’avais trouvé que des illusions suivies d’un réveil si cruel, et qui ne m’offrait plus que des souvenirs de désespoir. Mon père approuva cette résolution, et je fus aussitôt admise à faire mon noviciat dans cette maison, dont le supérieur avait été autrefois lié avec mon père. L’année d’épreuve accomplie, je pris le voile. De quelle sainte ferveur je me sentais pénétrée ! Oh ! combien cette cérémonie solennelle avait de grandeur à mes yeux ! avec quel renoncement et quelle foi ardente je prononçai les vœux qui m’attachaient pour toujours à la vie monastique !

» Abîmée dans la contemplation et dans l’extase, le lugubre appareil dont j’étais entourée, symbole de la mort qui prépare l’âme à une vie nouvelle, frappait vivement mon imagination et m’emportait vers le ciel. Agenouillée aux pieds de l’autel, la flamme sacrée de la dévotion la plus pure embrasait mon âme, dévorant, comme autant d’offrandes expiatoires, les vanités et les biens de ce monde, pour ne laisser après elle que l’enthousiasme des joies célestes.

» Peu de temps après mon entrée en religion, j’eus le malheur de perdre mon père. À peine les tendres soins de mes compagnes et mes exercices de piété m’avaient-ils procuré quelques consolations, qu’une circonstance impossible à imaginer vint tout à coup raviver des blessures qui ne se fermeront plus que dans la tombe. J’étais préparée à y descendre. Je ne redoute pas, j’appelle au contraire ce dernier refuge des malheureux, persuadée que l’Être tout-puissant, à qui il a plu de m’éprouver par tant d’afflictions, me pardonnera ma faiblesse, et m’absoudra, dans sa bonté, d’avoir détourné quelquefois mes pensées de son autel pour les égarer sur l’objet qui me fut si cher !

En prononçant ces derniers mots, la religieuse leva vers le-ciel des yeux brillants d’un éclat surnaturel, et toute sa personne parut animée du feu de la plus ardente inspiration.

« Un jour, reprit-elle, ah ! comment jamais l’oublier ? je me rendis au confessionnal, pour faire l’aveu de mes péchés. Je me mis à genoux devant le confesseur, les yeux baissés, et je commençai à lui dévoiler en toute humilité les fautes dont ma conscience m’accusait. Ces fautes, c’étaient celles d’un amour plus fort que ma volonté ; c’était, hélas, le souvenir impérieux et tendre de celui que j’avais tant chéri, et dont l’image, encore gravée dans mon faible cœur, le rendit indigne de ce dieu jaloux qui le réclamait tout entier.

» Ma confession fut interrompue par un bruit de sanglots étouffés. Étonnée, je levai la tête… ô Dieu ! que devins-je lorsque dans les traits du saint directeur, je reconnus ceux d’Angelo !… Je crus d’abord à une illusion de mes sens, à un piège tendu par l’ennemi des hommes ; mais au second regard jeté sur lui, je tombai sans connaissance à ses pieds. Quand je revins à moi, j’étais entre les mains d’une de nos sœurs qui, à en juger par ses paroles, n’avait aucun soupçon de la vraie cause de ma défaillance. Je passai plusieurs jours au lit, et lorsque je fus rétablie, je cherchai vainement Angelo. Je ne le revis plus nulle part ; c’est au point que je crus encore une fois avoir été le jouet d’une vision. Mais un soir, je trouvai un petit billet dans ma cellule. Du premier coup d’œil je reconnus sa chère écriture. Je tremblai ; le cœur me battit avec violence ; je n’osais toucher cet écrit, et tout mon être était comme glacé de terreur. Je pris cependant le billet, respirant à peine ; j’hésitai longtemps en le tournant entre mes doigts. À la fin la tentation l’emporta ; je dévorai des lignes que le désespoir avait tracées et qu’à mon tour je baignai de mes larmes. Chaque mot me faisait saigner le cœur, et me causait une angoisse intolérable.

» J’appris alors qu’Angelo, grièvement blessé, avait été laissé pour mort sur le champ de bataille ; qu’un soldat ennemi, découvrant en lui un reste de vie, l’avait fait transporter dans la maison la plus proche ; que là on lui avait donné tous les soins nécessaires, mais qu’il avait passé plusieurs mois entre la vie et la mort, jusqu’à ce que sa jeunesse et la force de son tempérament eussent repris le dessus ; qu’une fois rétabli, il était revenu à Naples, le lendemain du jour ou j’avais prononcé des vœux irrévocables. Instruit par mon frère de tout ce qui s’était passé, il faillit retomber dans l’état dont on l’avait tiré à si grand peine, et la détermination qu’il prit ensuite prouve assez son amour et son désespoir. Il résolut de se consacrer lui-même à la vie religieuse, et choisit cette maison pour y accomplir son sacrifice. Elle renfermait l’objet le plus cher à son cœur, et il en vivrait rapproché. C’était son unique vœu, son unique bonheur. Il s’était bien promis de ne jamais se faire connaître, il se réduirait à la joie de me voir sans être vu lui-même, et il s’était tenu parole jusqu’au moment où le hasard m’avait amenée à ses pieds, confessant un amour qui le contraignait à trahir le sien. Mais puisque l’effet de cette entrevue avait été si cruel pour l’un et pour l’autre, il m’assurait dans sa lettre qu’il ne m’exposerait plus au même danger et que je ne le reverrais jamais. Il a été fidèle à sa parole. Depuis cette fatale époque, il n’a plus reparu à mes yeux. J’ignore même s’il est encore dans ce saint asile. Des scrupules religieux et la crainte des indiscrétions m’ont empêchée de m’en informer ; mais cette rencontre a été également funeste à mon repos et à ma santé, et je sens en moi-même que rien ne pourra consoler ma conscience de n’avoir pas obéi, comme je le devais, aux serments que j’ai faits sur l’autel, moi qui tiens encore à la terre par un attachement plus fort que ma volonté ! »

Ici se termina le récit de Cornélia. Julia qui l’avait écoutée avec le plus vif intérêt, l’admira autant qu’elle la plaignit. Elle aimait en elle la sœur d’Hippolyte ; et ce titre, déjà si cher, le devint encore plus par la conformité de leurs infortunes. Cette sympathie mutuelle leur fit trouver dans les épanchements de leurs cœurs la seule consolation dont leur chagrin fût susceptible.

Julia goûtait la triste satisfaction de parler d’Hippolyte perdu aussi pour elle. Du moins tout semblait confirmer ce malheur. Aimant à douter encore, elle revenait mille fois sur les mêmes questions, mais sans pouvoir s’éclairer sur ce qui l’intéressait le plus au monde. Cornélia était privée de toute nouvelle du dehors. Instruite par son amie des scènes qui s’étaient passées au château de Mazzini, elle en déplorait avec elle les suites irréparables.

X

Julia avait coutume de se promener chaque soir sous les arbres qui environnaient l’abbaye. La fraîcheur de l’air, les rayons empourprés que le soleil couchant laissait tomber sur la cime des rochers, le demi-jour où était noyée la vallée dont les teintes s’effaçaient par des dégradations successives à mesure que les ombres de la nuit devenaient plus épaisses, tout conspirait à faire naître chez elle des sensations d’une nature douce et calme, qui répandaient un baume passager sur ses douleurs.

Un soir, rassurée par la profonde solitude de ces lieux, elle s’était hasardée, avec madame de Menon, à étendre un peu le cercle de sa promenade ordinaire, et toutes deux étaient revenues à l’abbaye sans avoir fait aucune rencontre, excepté celle d’un frère lai du couvent, qui était allé à la ville chercher des provisions. Enhardies par cette épreuve, elles reprirent le lendemain la même direction, et tout en causant, sans y prendre garde, elles s’éloignèrent de l’abbaye. Ce fut la cloche de vêpres qui, sonnant dans le lointain, les tira de leur distraction et leur fit remarquer qu’elles étaient parvenues à l’extrémité du bois. Elles revinrent sur leur pas, et de loin, à travers les arbres, elles aperçurent quelques colonnes d’une élévation majestueuse. La curiosité les porta à s’approcher. À quel genre d’édifice, dans un pays si sauvage, pouvaient appartenir ces morceaux d’architecture ? Bientôt elles reconnurent, sur le sommet d’un rocher qui dominait la vallée, les débris d’un palais qui, dégradé par le temps, présentait encore de magnifiques vestiges. Une arcade d’une hardiesse singulière était restée entièrement debout, laissant voir à travers son ouverture, des roches lointaines de l’aspect le plus pittoresque. Les derniers rayons du soleil doraient obliquement cette voûte et la détachaient du reste du tableau, comme un épisode à part digne de concentrer les regards d’un admirateur de la poésie des ruines.

Julia et madame de Menon contemplaient en silence ce spectacle grandiose, mais l’obscurité qui commençait à les envelopper et l’humidité du soir leur firent sentir qu’il était temps de rentrer. À ce moment, Julia, en jetant un dernier regard sur les ruines, vit à quelque distance deux hommes appuyés contre un pilier et paraissant engagés dans un entretien fort animé. Elle s’aperçut qu’elle avait attiré leur attention, et qu’elle était probablement l’objet de leur entretien. Alarmées de cette circonstance, les deux dames se hâtèrent de retourner à l’abbaye en doublant le pas, au milieu de ténèbres croissantes qui ne leur permettaient pas de distinguer si elles étaient suivies. Quelle imprudence, pensaient-elles de s’être écartées à une telle distance du monastère, leur abri, dont elles voyaient à peine les tours, se dessinant en noir sur l’horizon, au delà des arbres qui masquaient la masse de l’édifice. Enfin, elles étaient parvenues à la porte du couvent, lorsqu’en se retournant, elles aperçurent les mêmes hommes qui s’avançaient lentement derrière elles, en ayant l’air seulement d’observer l’endroit où elles allaient se réfugier.

Cet incident causa beaucoup d’inquiétude à Julia. Elle soupçonna sur-le-champ ces deux inconnus d’être des espions du marquis. S’il en était ainsi, son asile était découvert et elle avait tout à craindre. Madame de Menon pensa que dans ces circonstances il devenait nécessaire de confier à l’abbé l’histoire de Julia, de lui apprendre qu’elle était venue chercher dans sa communauté, non pas seulement une habitation convenable, mais un asile, et d’invoquer résolument sa protection. Le point sans doute était délicat ; mais l’essentiel était d’empêcher que l’abbé ne fût prévenu par le marquis ; car il y avait à craindre, si l’on ne prenait l’avance, que l’abbé, dont on n’aurait pas intéressé la généreuse pitié, ne se formalisât de l’ignorance où on l’aurait laissé, et ne finit par livrer la jeune fugitive.

Julia approuva les idées de sa gouvernante, quoiqu’elle redoutât l’issue de cette démarche. Madame de Menon fit donc demander au supérieur une audience, qui lui fut accordée pour le lendemain. À l’heure indiquée, Julia, accompagnée de Cornélia qui ne la quittait plus, vint attendre son arrêt à la porte de l’appartement abbatial. En proie à la plus mortelle inquiétude, pâle et agitée, chaque seconde d’attente était pour elle un siècle de souffrance.

Pendant ce temps, madame de Menon faisait à l’abbé la pénible confidence des malheurs de la jeune fille qui lui était si chère. Elle s’étendit avec complaisance sur les vertus dont elle était douée, exaltant son mérite autant qu’elle déplorait sa douloureuse situation. Elle décrivit ensuite les odieux caractères du marquis et du duc, et finit par représenter de la manière la plus pathétique l’extrémité menaçante où était réduite Julia, qui, confiante dans la bonté, dans la généreuse protection du supérieur de ce couvent, était venue chercher près de lui un dernier asile contre l’injustice et la persécution.

L’abbé, pendant ce discours, était resté immobile, les yeux baissés, l’air pensif et grave, sans proférer un seul mot. Lorsque madame de Menon eut cessé de parler, il continua de garder le silence. Elle attendait impatiemment sa réponse et tâchait de la lire sur son visage ; mais elle ne voyait dans sa physionomie rien de rassurant. À la fin, il parut sortir de sa profonde rêverie, et relevant la tête, il dit à madame de Menon qu’il réfléchirait sur sa communication, que la protection qu’elle sollicitait en faveur de Julia pouvait avoir pour lui les conséquences les plus sérieuses ; que d’après le caractère même qu’elle attribuait au marquis, et qui d’ailleurs était assez connu, on devait s’attendre de sa part aux plus terribles extrémités.

« Si on lui refuse sa fille, ajouta l’abbé, il est capable de pousser les choses jusqu’à violer la sainteté de cet asile. »

Madame de Menon, qui avait espéré une toute autre réponse, fut désappointée par cette froideur et garda le silence.

L’abbé reprit sur le même ton de réserve :

« Quelque parti que je prenne dans cette affaire, la jeune dame n’aura pas lieu de se repentir d’être entrée dans cette maison ; car je puis lui promettre qu’elle y pourra rester sans être inquiétée, tant que le marquis son père ne la réclamera pas. Cette tolérance est de ma part, vous devez le comprendre, un véritable acte d’indulgence et une sorte de sacrifice ; car notre règles n’approuve pas cette hospitalité contraire aux lois de la morale. Soustraire un enfant à l’autorité de son père, c’est en effet encourager sa désobéissance, et par conséquent immoler le devoir à ce qu’on peut appeler avec raison la faiblesse humaine. »

Madame de Menon écouta cette rigide déclaration sans dire un mot, avec une douleur concentrée ; puise elle tenta un dernier effort pour intéresser le supérieur en faveur de la pauvre Julia, mais il persista dans son inflexibilité, et, après avoir répété qu’il délibérerait sur cette grave affaire, il se leva et congédia la gouvernante.

Madame de Menon se repentait maintenant, de la confidence qu’elle lui avait faite, et du recours qu’elle avait cherché dans sa compassion, puisqu’il avait si mal apprécié cette double démarche. Elle retourna avec chagrin vers Julia qui, en la voyant, lut tout de suite sur sa figure le peu de succès de sa mission. Lorsqu’elle en connut les détails, elle tira de la réponse faite par l’abbé les plus désolantes conjectures, et se jugeant perdue, elle fondit en larmes. Elle regrettait amèrement, au fond du cœur, d’avoir risqué un aveu qui la mettait à la merci d’un homme insensible, capable de la trahir s’il le jugeait bon, sans qu’elle eût aucun moyen de lui échapper. Cependant elle dissimula avec soin son anxiété, et pour consoler madame de Menon, aussi chagrine qu’elle-même, elle affecta un reste d’espoir quand déjà elle n’espérait plus rien.

Plusieurs jours s’écoulèrent sans que l’abbé fit connaître sa décision. Julia augurait mal de ce silence. Un matin, Cornélia entra chez elle d’un air effrayé. Des émissaires du marquis s’étaient, lui dit-elle, présentés, au couvent et avaient demandé à parler au supérieur, pour traiter avec lui d’une affaira importante. Le dignitaire, les avait admis sur-le-champ, et dans ce moment, même ils étaient en conférence.

Cette nouvelle fit pâlir Julia, qui, resta muette, et consternée. Madame de Menon, presque aussi alarmée qu’elle, conserva mieux sa présence d’esprit. Persuadée que l’abbé n’hésiterait pas à livrer Julia aux mains du père qui la réclamait, elle sentit que le moment décisif était venu. Il fallait que la jeune fille s’échappât sur-le-champ ; car un peu plus, tard, elle était prisonnière. Elle exprima cet avis à Julia, en l’engageant à ne pas attendre, pour s’évader, que la conférence fût terminée, puisqu’alors les portes lui seraient sans doute fermées. Elle se montra prête d’ailleurs à l’accompagner dans sa fuite.

Cette déclaration généreuse de madame de Menon et son autorité en cet instant critique, tirèrent la pauvre Julia de l’état de torpeur où elle était plongée et lui arrachèrent des larmes de reconnaissance. Mais pendant qu’elle remerciait par des paroles entrecoupées sa fidèle amie, une religieuse entra, pour inviter madame de Menon à se rendre sur-le-champ près de l’abbé. On peindrait difficilement le trouble que ce message causa aux deux femmes. Cependant madame de Menon, toujours maîtresse de ses émotions, exhorta vivement Julia à profiter, pour s’échapper, du moment où elle-même serait chez l’abbé ; car il n’était pas probable qu’il eût déjà donné l’ordre de la retenir prisonnière. Elle assura en même temps sa jeune amie qu’elle irait la rejoindre le plus tôt possible à un endroit dont elles convinrent. Puis, madame de Menon la quitta pour se rendre à l’invitation qu’elle avait reçue. À mesure qu’elle approchait de l’appartement de l’abbé, elle sentait sa fermeté l’abandonner et elle faisait d’extrêmes efforts pour la conserver.

L’abbé était seul, agité pâle de colère, parcourant son appartement d’un pas précipité. Le coup d’œil que madame de Menon jeta sur lui la fit reculer de surprise et de crainte.

« Lisez, dit-il en lui présentant une lettre ouverte, lisez, et dites-moi ce que mérite un homme qui ose insulter à la sainteté de notre ordre et mettre en question nos prérogatives les plus sacrées. »

Madame de Menon reconnut à l’instant l’écriture du marquis, et pressée de s’expliquer des paroles qui la frappaient d’étonnement, elle prit la lettre, la lut, et reconnut qu’elle avait été dictée par cet esprit d’orgueil et d’intraitable hauteur qui caractérisait si bien le vindicatif père de Julia. Ayant découvert la retraite de sa fille, et supposant qu’on la cachait à dessein dans ce monastère, il se plaignait en termes violents de la complaisance de l’abbé qui favorisait la rébellion d’une enfant coupable ; il se répandait en invectives contre son ordre, et menaçait, au cas où sa fille ne serait pas immédiatement livrée à ses émissaires, de venir lui-même avec des forces suffisantes pour contraindre l’Église à céder devant l’autorité paternelle.

Rien ne pouvait être plus heureux pour Julia que ces bravades insultantes qui avaient enflammé de colère un dignitaire de l’Église, non moins jaloux de ses droits que le marquis lui-même. La jeune fille devait obtenir de son orgueil en révolte ce qu’elle aurait vainement attendu de son humanité.

« Qu’il tremble, s’écriait l’abbé, cet homme insensé qui ose défier notre pouvoir, et méconnaître la sainte autorité dont le ciel nous a revêtu ! c’est à lui de céder devant une volonté qui ne doit de comptes à personne ici-bas. Que la jeune dame se rassure : je la protégerai contre l’audacieux violateur des droits de l’Église. Il apprendra à les respecter aussi longtemps que je serai chargé de les défendre. Ses dignes émissaires sont allés lui porter ma réponse. »

Ces paroles comblèrent de joie madame de Menon. Mais tout à coup elle se souvint que Julia devait être déjà partie, et que cette fuite qu’elle lui avait conseillée pour son salut, pouvait l’avoir conduite à sa perte, en l’exposant à tomber dans les mains des affidés du marquis. Cette idée glaça ses premiers transports et les changea en anxiété. Tout entière à sa nouvelle préoccupation, elle sortait précipitamment pour voir s’il ne serait pas encore temps de prévenir l’évasion de Julia, quand l’abbé la rappela d’un ton sévère :

« Eh quoi ! dit-il, est-ce ainsi que vous accueillez la nouvelle de la généreuse protection que nous daignons accorder à votre amie ? Cette condescendance de notre part ne mérite-t-elle, à votre sens, aucun remercîment, aucun témoignage de reconnaissance ? »

Ainsi, l’orgueil qui faisait le fond du caractère de l’abbé se montrait presque aussi irrité contre les ingrates qui semblaient méconnaître ses bontés que contre l’audacieux qui avait outragé ses droits souverains. Madame de Menon se trouva livrée à de nouvelles perplexités. D’une part, elle encourait la colère du personnage de qui dépendait le sort de Julia ; de l’autre, elle tremblait que sa jeune amie ne se perdit par sa fuite, si ce n’était déjà fait, faute de recevoir à temps un avis utile. En même temps, elle sentait qu’elle avait manqué aux convenances les plus simples envers l’abbé, et que pourtant elle ne pourrait justifier le brusque congé qu’elle prenait de lui, sans trahir un secret qui exaspérerait encore son protecteur au lieu de l’adoucir. Dans ce cruel embarras, elle balbutia à la hâte quelques excuses, et, témoignant à l’abbé combien elle était sensible à ses bontés, elle essaya une seconde fois de se retirer ; mais le personnage, plus blessé encore qu’auparavant, se leva de son siège, et, fronçant le sourcil :

« Qu’est-ce ? reprit-il d’un accent qui trahissait un dépit concentré, et que signifie cette impatience de vous soustraire à ma vue ? Est-ce ainsi, d’ordinaire, que l’on se sépare d’un bienfaiteur ? Ma générosité, à ce qu’il semble, a manqué son effet ; mais, s’il en est ainsi, mon ressentiment peut-être ne manquera pas le sien. Allez donc dire à cette jeune dame que si elle est insensible comme vous à ma complaisance pour elle, il m’est permis de l’en trouver indigne, et de la livrer à celui qui la réclame. »

Madame de Menon écoutait avec l’agitation la plus vive ce langage où l’irritation de l’orgueil l’emportait sur tout sentiment de justice, et menaçait de punir Julia d’un tort qui n’était pas le sien. Chaque mot qui retenait sur place madame de Menon prête à sortir la mettait à la torture ; mais les dernières paroles de l’abbé redoublèrent sa terreur et la forcèrent de rester… Elle tomba tout éplorée aux genoux du moine :

« Ô mon père ! s’écria-t-elle, ne faites pas retomber sur une infortunée la faute dont je suis seule coupable. Ne craignez pas qu’elle manque jamais de reconnaissance envers son généreux protecteur ; et quant à moi, laissez-moi vous assurer de la profonde gratitude dont me pénètrent vos bontés pour elle ! »

Le supérieur se radoucit, et lui tendant la main :

« Si cela est vrai, dit-il, relevez-vous, et allez dire à Julia que je l’attends ici. »

Cet ordre augmenta l’embarras de madame de Menon. Elle ne doutait pas que pendant tous ces retards, Julia mettant le temps à profit ne se fût échappée du monastère ; elle se rendit vite chez elle, et sa joie fut extrême de la trouver encore dans son appartement. La crainte d’être surprise par les agents du marquis l’avait empêchée de s’évader ; car Cornelia était venue lui dire que des hommes à cheval attendaient, près des portes du couvent, le retour de leurs deux compagnons. Julia qui se voyait exposée à tomber entre leurs mains, déplorait sa malheureuse destinée quand madame de Menon entra et lui racontant tout ce qui s’était passé, lui transmit l’ordre de l’abbé.

Partagée entre la joie et la crainte, et voyant qu’elle dépendait absolument d’un caprice d’amour-propre de l’irascible abbé, Julia tremblait au moment de se rendre près de lui. Cependant chaque minute de retard pouvait accroître son ressentiment et ajouter ainsi au danger qu’elle avait à redouter. Elle fit donc un effort sur elle-même et se dirigea vers l’appartement du supérieur.

Il était assis dans son fauteuil. Son aspect sévère intimida Julia, qui resta debout et tremblante devant lui.

« Mademoiselle, lui dit-il d’un ton glacé, vous êtes coupable de désobéissance et de haine envers vos parents. Vous vous êtes soustraite à l’autorité de celui dont les droits ne le cèdent qu’aux nôtres ; car le droit d’un père de disposer de la main de sa fille, ce droit qui n’est douteux pour personne, a été mis en question par vous. Vous avez fait plus encore : rebelle envers votre père, vous avez essayé de mettre votre désobéissance à couvert sous ce toit sacré ; vous avez en quelque sorte profané cette enceinte par le contact de votre faute ; c’est outrager la sainteté de notre ordre, c’est en compromettre les privilèges. Quel est, dites-moi, le châtiment que mérite un pareil méfait ? »

Le supérieur s’arrêta, fixant un œil sévère sur Julia, qui, pâle, terrifiée, pouvait à peine se soutenir, et n’avait pas la force de répondre.

« Vous sentez trop bien, reprit-il, et votre silence le prouve, que votre conduite est sans excuse. Je devrais être juste ; mais je veux bien n’être qu’indulgent. J’adoucirai le châtiment que vous méritez, en me bornant à vous rendre à votre père. »

À ces terribles paroles, Julia, fondant en larmes, se précipita aux genoux de l’abbé, et, hors d’état de proférer un mot, leva vers lui des yeux et des bras suppliants. Il la laissa dans cette humble attitude, continuant à la réprimander durement :

« Votre duplicité, lui dit-il, n’est pas la moindre de vos offenses. Que ne vous êtes-vous adressée sur-le-champ à notre générosité ? Que n’avez-vous imploré sans détour notre protection, notre indulgence ? Vous les auriez sans doute obtenues ; mais cacher la perversité sous l’apparence de la vertu, prendre le masque de la dévotion pour vous assurer, que dis-je, pour usurper un lieu d’asile… »

Ces injustes accusations réveillèrent enfin une noble indignation dans le cœur de Julia, et se redressant avec une dignité qui imposa même à l’orgueilleux moine :

« Mon père, dit-elle, sachez que j’abhorre le crime d’hypocrisie dont vous parlez et que je désavoue toute imputation de ce genre. Permettez-moi de vous rappeler qu’on vous a fait la confidence entière de ma situation, de manière à justifier la protection que j’ai sollicitée. Si je me suis réfugiée dans ces murs, c’est que j’avais droit de croire qu’ils étaient un abri contre l’injustice. Et quel autre nom pourriez-vous donner à la conduite du marquis, si la crainte de son pouvoir n’était là, présente à vos yeux, pour obscurcir la vérité ? »

L’abbé sentit la force de ce raisonnement, mais il s’abstint de le laisser paraître. S’il avait parlé d’abandonner la victime à son sort, ce n’était pas qu’il y songeât sérieusement ; mais son orgueil exaspéré avait mis en jeu les mauvaises passions de sa nature. Madame de Menon l’avait offensé sans le vouloir, et pour en tirer vengeance, son amour-propre l’avait poussé à frapper la jeune fille d’épouvante par des menaces qu’il n’avait pas l’intention de réaliser. Il voulait enfin qu’on sollicitât de nouveau, et à genoux, cette protection qu’il daignerait accorder. Mais le fier reproche de Julia le frappa par l’endroit qui lui était le plus sensible ; il resta pensif sur son fauteuil, gardant toujours sa même attitude rigide. Julia vit qu’une lutte s’était établie dans son esprit, et, songeant au sort qui lui était réservé, elle tremblait dans l’attente d’une décision.

L’abbé considéra, d’un côté, les menaces insolentes du marquis ; de l’autre, les raisons exposées par Julia. Il éprouva alors que le mal n’est pas seulement en contradiction avec le bien, mais qu’il l’est encore avec lui-même. Pour satisfaire sa malveillance contre Julia, il fallait sacrifier son orgueil vis-à-vis du marquis. Il lui était impossible de faire taire à la fois ces deux passions. Cette perplexité le troubla quelque temps et prolongea son morne silence.

Le courage dont Julia venait de faire preuve s’était affaissé de nouveau. Chaque instant ajoutait à son inquiétude. Elle essaya encore d’émouvoir l’arbitre de son sort par des plaintes éloquentes, mais il n’y donna aucune attention. Cependant, le ressentiment du moine contre Julia diminuait de moment en moment, à mesure que s’accroissait au contraire son désir de braver le marquis. À la fin, la passion dominante, le soin jaloux de sa dignité, l’emporta. Il résolut de ne rien sacrifier des privilèges de l’Église, de balancer l’autorité paternelle par l’autorité religieuse, et de repousser les violences du marquis par une violence plus légitime.

Il consentit donc à calmer les craintes de Julia en lui promettant sa protection ; mais il mit tant de mauvaise grâce dans cette assurance qu’il dispensa presque la jeune fille de la reconnaissance qu’elle était disposée à lui témoigner. Elle courut en donner avis à madame de Menon, et toutes deux pleurèrent de joie en rendant grâces au ciel.

XI

Près de quinze jours s’étaient écoulés sans nouvelles du marquis, lorsqu’une nuit, Julia fut éveillée par la cloche du couvent. Ce n’était pourtant pas l’heure ordinaire des prières ; aussi de pareils sons, prolongés au milieu du silence du monastère, la frappèrent-ils à la fois de surprise et de terreur. Quelques instants après, elle entendit s’ouvrir toutes les portes des cellules et des pas précipités frapper les dalles des corridors. Elle distingua même, à travers les fentes de sa porte, des lumières qui allaient et venaient. Mille bruits sourds s’élevaient de tous les côtés, et augmentaient à chaque instant ; il semblait que tout le monde fût sur pied dans le couvent. Julia effrayée s’imagina que le marquis avait fait cerner la maison. Comme elle se levait à la hâte pour aller trouver madame de Menon, elle entendit frapper doucement à sa porte. Qui est là ? demanda-t-elle. À la voix qui répondit, elle reconnut la gouvernante. Celle-ci venait lui apprendre que tout ce tumulte était causé par l’agonie d’une religieuse qui allait être portée mourante à l’église, pour y recevoir l’extrême onction, et qu’on avait sonné la cloche pour appeler les sœurs et les religieux à cette triste cérémonie.

Elles sortirent ensemble, et se dirigèrent vers l’église. Les sons lugubres de la cloche, la pâle clarté des cierges vacillante sur les murs, les longues robes noires des religieux glissant silencieusement le long des corridors, tout frappait l’imagination d’une impression funèbre et pénétrait l’âme d’une sorte de terreur sacrée. Mais un spectacle tout nouveau attendait Julia dans l’église. Les parois des voûtes n’étaient qu’imparfaitement éclairées par les cierges allumés sur le maître autel, et ces lueurs incertaines, qui se perdaient dans la profondeur des arceaux, faisaient ressortir des masses d’ombres mouvantes d’un effet imposant et mystérieux.

Tandis qu’elle contemplait ces sombres perspectives, des chants éloignés, pareils à un faible murmure, arrivèrent jusqu’à son oreille ; puis s’accentuant davantage à mesure qu’ils se rapprochaient, ils éclatèrent en même temps qu’une porte s’ouvrait, pour donner passage à une vive lumière, et l’on vit une procession s’avancer. L’orgue commença alors à rendre des sons graves et solennels et toutes les voix s’unirent en chœur par un chant plein d’onction et de majesté. Le père abbé marchait en tête, portant la croix et les insignes de sa dignité. Derrière lui, venait une sorte de brancard, sur lequel était étendue la religieuse mourante, recouverte d’un voile blanc. Les sœurs qui la portaient, vêtues aussi de blanc, et tenant chacune un cierge allumé, récitaient les prières des agonisants. Le reste de la communauté suivait sur une double file ; enfin les religieux, marchant deux par deux et tenant aussi des cierges, fermaient le cortège. Quand on fut arrivé au pied du maître autel, on déposa le brancard à terre, les chants cessèrent, et le supérieur s’approcha pour administrer le dernier sacrement. Alors seulement on écarta le voile de la mourante, et Julia reconnut avec saisissement les traits de sa chère Cornélia. Elle avait la mort peinte sur la figure ; cependant ses yeux semblèrent se ranimer en s’arrêtant sur sa jeune amie, et celle-ci, pour ne pas défaillir, fut obligée de s’appuyer sur madame de Menon.

Pour la première fois en ce moment, Julia reconnut sous le froc monacal, l’amant de Cornélia, pâle, défiguré, contemplant dans une muette stupeur la déplorable victime de son amour. La sainte cérémonie achevée, les chants recommencèrent et Cornélia ayant fait un léger signe de main, on la porta sur les marches de l’autel. Ses yeux appesantis se relevèrent alors sur son amant avec une expression de douleur et de tendresse ineffable ; elle essaya de parler, mais sa voix expira sur ses lèvres. Un sourire angélique éclaira son visage ; puis, dans un élan de dévotion, croisant ses mains sur sa poitrine, elle tourna vers le ciel un regard de résignation et poussa un profond soupir dans lequel s’exhala son âme.

Angelo, accablé, s’efforçait vainement de cacher son désespoir. Ses sanglots le trahirent, et tous les assistants, à son exemple, baignèrent de leurs larmes le sanctuaire où venait d’expirer tant de beauté, de sensibilité, et d’innocence.

L’orgue fit entendre des accords funèbres, et toutes les voix psalmodièrent à l’unisson le chant du requiem pour le repos de l’âme de l’infortunée Cornélia.

Julia fut ramenée chez elle presque aussi inanimée et aussi pâle que la morte. Une fin si subite la frappait à la fois de stupeur et de chagrin. La maladie qui avait emporté Cornélia était de celles qui présentent fréquemment des apparences d’amélioration, et qui font illusion, jusqu’au dernier moment. Quoique depuis longtemps son état allât toujours en déclinant, elle avait pu le dérober à ses amies, mais il n’en était pas ainsi pour elle-même. Elle se rendait compte de ce progrès fatal, et préparée à sa fin prochaine, elle l’attendit comme une délivrance… Julia en perdant son amie, la sœur d’Hippolyte, crut perdre une seconde fois le malheureux jeune homme. Cette mort brisait le dernier lien qui l’attachait à la mémoire de son amant.

Madame de Menon fut très-surprise de reconnaître, parmi les religieux, le père Alberti, ce même moine qui avait confessé le vieux Vincent dans sa dernière maladie. Sa vue lui rappela la scène dont elle avait été témoin au château de Mazzini. Le souvenir des paroles qu’elle avait recueillies au lit de mort de cet ancien serviteur, rapproché de tout ce qui était arrivé depuis, ré veillait chez elle autant de curiosité que d’étonnement. Un autre sentiment encore s’y mêla ; elle craignit que cet Alberti, gagné, par le marquis dont il était connu, n’intriguât auprès de l’abbé pour faire rendre Julia à son père.

La jeune fille cependant avait bien soin de ne plus s’éloigner du monastère. Elle ne se promenait le soir que dans le cloître et souvent elle allait, sur le tombeau de Cornélia, pleurer la mort de son amie et celle d’Hippolyte.

Un jour, pendant que la communauté était à vêpres, la cloche d’alarme sonna tout à coup. L’abbé quitta l’autel et l’office fut interrompu. Les religieux s’étant rassemblés, on apprit qu’un frère lai, revenant au monastère, avait vu une troupe de gens armés s’avancer à travers le bois. Ne doutant pas que ces hommes ne fussent des affidés du marquis guidés par des intentions hostiles, il avait cru nécessaire de donner l’alarme. Le supérieur monta vite à la tour ; il vit en effet des armes qui brillaient à travers les arbres, puis une bande de cavaliers, sortant de l’épaisseur du bois et s’engageant dans une avenue, qui faisait face à son poste d’observation.

Déjà le bruit des chevaux se faisait entendre et Julia à demi-morte de frayeur, distinguait, à une certaine distance, le marquis en tête de la troupe. Il divisa son monde en deux détachements pour cerner le couvent. Aussitôt l’abbé donna l’ordre de fermer les portes et descendant de la tour, il rassembla tous les moines dans la salle du chapitre, afin de les haranguer. L’épouvante dont Julia était saisie lui fit oublier les promesses du supérieur ; elle ne songeait plus qu’à s’échapper pour aller se cacher dans les souterrains de l’abbaye, qui avait une issue dans le bois. Mais madame de Menon la dissuada de tenter cette voie, et lui conseilla de s’en rapporter aux ressentiments de l’abbé contre le marquis, « Le jeu des passions humaines, lui dit-elle, est le plus sûr des moyens de succès, quand on sait bien les diriger. » Sur ces entrefaites, un message de l’abbé vint mander Julia, qui se rendit sur-le-champ dans son appartement. Là, le religieux la conduisit à une fenêtre qui donnait précisément sur l’entrée du monastère, et il lui montra son père accompagné du duc de Luovo. À cette vue, les forces de la jeune fille l’abandonnèrent, surtout lorsque le marquis furieux somma l’abbé de la remettre sur-le-champ entre ses mains, déclarant qu’en cas de refus, il était prêt à enfoncer les portes.

Exaspéré par cette menace, l’abbé relève Julia, la soutient, l’entraîne à la fenêtre, et se penchant avec elle en dehors :

« Marquis de Mazzini, s’écrie-t-il, je brave tes menaces. Vengeance éternelle sur toi ! entends mes paroles solennelles : Je t’excommunie au nom de Dieu et de sa sainte Église ! regarde ta fille ; la voilà… mais si pour la reprendre, tu oses violer cet asile sacré, tremble ! je divulguerai à la face du ciel un secret qui couvrira toi et ta maison d’un opprobre éternel, et qui compromettra même ta vie ! »

À cette apostrophe, lancée sur lui comme la foudre, le marquis pâlit, et recula d’abord involontairement. Puis il essaya de se remettre et de cacher sa confusion. Pendant quelques minutes, il demeura incertain sur le parti qu’il avait à prendre. Renoncer à toute violence et se retirer paisiblement, c’était avouer qu’il avait peur des révélations dont on le menaçait. D’un autre côté, persister dans l’attaque, c’était irriter les ressentiments de l’abbé, qui sans doute joindrait l’effet à la menace. Il se décida enfin à masquer sa retraite sous une apparence de bravade.

« Je méprise ces vains propos, répondit-il, et je ne vois là que des artifices de moines. Ces nouvelles insultes ne font que m’affermir dans mon dessein de reprendre ma fille, et de punir ceux qui osent la retenir en dépit de mon autorité. Je passerais outre à l’instant même, si mes forces étaient suffisantes pour me venger ainsi que je le désire. Mais je vais m’occuper de les accroître, et je reviendrai dans peu vous contraindre à me rendre ma fille et à rétracter vos odieuses calomnies. »

Cela dit, il rebroussa chemin avec sa troupe, laissant l’abbé fier de son triomphe, et Julia au comble de la joie. Lorsqu’elle raconta en détail toute cette scène à madame de Menon, elle lui exprima son étonnement des menaces mystérieuses que l’abbé avait fait entendre ; mais madame de Menon crut deviner comment les secrets du marquis, s’il en avait de criminels, avaient pu parvenir à la connaissance de l’abbé. La présence du père Alberti, l’ancien confesseur de Vincent, expliquait tout. Il n’y avait pas de doute que ce moine n’eût révélé à son supérieur ce qu’il avait appris au lit de mort de son pénitent. Mais la gouvernante comprit aussi qu’à moins d’un cas extrême, par exemple d’une attaque du marquis à force ouverte, le terrible secret resterait enseveli dans le silence, l’une des premières lois de l’Église et des ordres monastiques étant de ne jamais dévoiler les aveux recueillis dans l’ombre du confessionnal.

Quand les premières émotions de Julia furent apaisées, la crainte revint succéder à la joie. Le marquis en partant avait menacé de reprendre sa fille par violence ; le seul moyen d’éviter ce danger, c’était sans doute de quitter le monastère. Julia alla donc prier l’abbé de lui laisser choisir un autre asyle plus sûr ; mais l’abbé, qui savait à quel point le marquis était obligé de le ménager, sourit dédaigneusement des craintes de la jeune fille, et lui refusa sa demande, sous prétexte qu’il répondait de sa personne à l’Église ; il lui ordonna d’ailleurs de se rassurer et lui renouvela la promesse de sa protection ; mais ce fut avec un tel air de hauteur, qu’elle le quitta moins tranquille qu’elle ne l’était en l’abordant.

Comme elle traversait la galerie, elle aperçut un homme enveloppé d’un manteau, qui entrait furtivement par une porte dérobée. Rien n’annonçait en lui un religieux, et il semblait prendre soin de se cacher. Cependant, au bruit des pas de Julia, il leva la tête, et elle reconnut… son père ! il lui lança un regard irrité, et fit mine de venir à elle ; mais Julia, rassemblant ses forces, s’enfuit jusqu’à l’appartement de madame de Menon. Là seulement, à bout d’efforts, ses genoux tremblants se dérobèrent sous elle, et elle tomba sur une chaise, sans pouvoir proférer une parole. Ses regards effrayés décelaient seuls le trouble où l’avait jetée cet étrange incident. Dès qu’elle fut un peu remise, elle raconta à la gouvernante son entretien avec l’abbé, et la rencontre qu’elle avait faite. Comment se faisait-il qu’après ses violences récentes, le marquis vînt mystérieusement chez l’abbé dont la connivence était nécessaire pour lui faciliter l’entrée du couvent, et quel motif supposer à ce religieux, tout à l’heure encore si irrité, pour se prêter à une telle entrevue ?

Ces circonstances, inexplicables aux yeux de la droite raison, étaient bien propres à inspirer la défiance. Mais que faire, quand même on eût eu les preuves d’une trahison ? Quitter l’abbaye n’était plus possible, car les portes étaient soigneusement gardées ; et réussit-on à les franchir, on tombait dans les embuscades que le marquis avait préparées dans le bois. De toutes parts entourée de périls, la pauvre enfant n’avait d’autre ressource que d’attendre dans le monastère la décision de son sort.

Pendant qu’elle déplorait avec madame de Menon sa situation si précaire, elle fut invitée de nouveau à se rendre chez l’abbé. Cet ordre lui causa une frayeur extrême ; elle pensa que c’en était fait d’elle, et que l’abbé, gagné par les sollicitations de son père, avait résolu de la livrer. Il se passa du temps avant qu’elle fût assez maîtresse d’elle-même pour déférer à cette invitation. Enfin elle s’achemina vers l’appartement de l’abbé. À chaque pas son émotion augmentait, et quand elle fut près de la porte, elle s’arrêta, sans oser l’ouvrir ; car l’idée que son père pouvait être là obsédait toujours son imagination. Enfin, reprenant un peu de courage, elle entra dans le cabinet de l’abbé. Il était seul, un certain air de triomphe éclatait sur sa physionomie, quoiqu’on pût y découvrir encore les traces d’un courroux mal apaisé.

« Mademoiselle, dit-il aussitôt qu’il l’aperçut, j’ai à vous faire part d’une nouvelle qui vous sera sans doute agréable. Votre salut ne dépend plus que de vous-même. Oui, c’est en vos propres mains que je remets votre sort, et vous en serez la seule arbitre. »

Julia était prête à se répandre en remercîments, mais un secret instinct de défiance l’avertit d’attendre la fin de ce discours.

« Je vous renouvelle ici solennellement l’assurance de ma protection, poursuivit l’abbé. Cependant, j’y mets une condition : c’est que vous renoncerez au monde pour vous consacrer à Dieu. »

Julia frémit et demeura interdite.

« En prenant le voile, ajouta l’abbé, vous vous mettez à l’abri de toute violence temporelle. Enfant de l’Église, s’attaquer à vous, c’est s’attaquer à elle. Si vous refusez d’accueillir cette proposition, le marquis peut recourir à une autorité supérieure, et me contraindre à vous livrer. Si, au contraire, vous vous décidez à entrer en religion, nous vous dispenserons des formalités préliminaires du noviciat, et rien n’empêche que vos vœux ne soient prononcés sous peu de jours. »

L’abbé ayant cessé de parler attendait la réponse de Julia, mais elle était encore trop troublée pour exprimer une idée.

« Remettez-vous, ajouta l’abbé ; je vous donne trois jours pour prendre une résolution. Ces trois jours expirés, vous aurez à choisir nettement entre le cloître et le duc de Luovo. »

Et il lui fit signe de se retirer. Julia revint, le désespoir dans le cœur, près de madame de Menon qui en présence de l’alternative posée à sa malheureuse amie, n’avait guère de consolations à lui offrir.

Pendant ce temps, l’abbé s’applaudissait d’une décision qui sauvait sa dignité, en satisfaisant ses ressentiments. On comprend que le marquis était trop alarmé par les menaces du religieux pour recourir à la force ouverte. Mettant donc de côté les moyens violents, il avait tenté d’opposer la cupidité à l’orgueil et de corrompre celui qu’il n’avait pu intimider. Mais craignant de trahir trop ouvertement ses craintes dans une lettre, il avait sollicité une entrevue particulière. L’abbé avait consenti à le recevoir en secret, et c’est lorsqu’il s’était introduit par une porte dérobée, que Julia l’avait surpris au passage. Seul avec l’abbé, le marquis crut l’avoir ébloui par ses offres, car celui-ci le laissa partir sans les avoir repoussées. Mais après mûre réflexion, l’orgueil caractéristique de l’abbé l’emporta sur toute autre considération, et pour couper court aux propositions du marquis, il résolut d’arracher à Julia la promesse de se consacrer à la vie religieuse.

Celle-ci passa la nuit et le jour suivant dans une anxiété cruelle. Il ne fallait plus songer à s’évader, les portes du couvent étaient trop bien gardées, et les environs trop surveillés par les gens du marquis. La seule idée d’épouser le duc, dont la conduite récente ne confirmait que trop ce qu’elle savait de son caractère, l’épouvantait au point de la rendre presque folle. D’un autre côté, s’enfermer pour toujours dans un cloître, n’était guère une perspective moins effrayante. Telle était cependant la pureté de l’amour voué par elle à la mémoire d’Hippolyte, qu’elle n’avait point à en rougir au pied des autels. Ce culte pour une victime innocente pouvait se concilier avec celui du Seigneur ; enfin son aversion pour le duc triompha de ses dernières irrésolutions ; elle informa donc l’abbé qu’elle était prête à accomplir son pieux sacrifice.

À cette nouvelle, une joie secrète pénétra, le cœur de l’abbé, et prêta quelque douceur à ses manières, naturellement hautaines et dures. Il assura la jeune fille de sa bienveillance toute paternelle, et le prévint que la cérémonie aurait lieu le surlendemain. L’émotion dont Julia fut saisie aurait pu sembler étrange, après le consentement qu’elle venait de donner ; mais au moment, où son sort était enfin décidé son imagination lui en exagérait l’horreur. La situation qu’elle avait acceptée lui paraissait la pire de toutes, tant nous sommes portés à regarder le mal dont nous souffrons actuellement comme la plus intolérable qui soit au monde.

Lorsque le marquis de Mazzini reçut la réponse de l’abbé, qui lui notifiait cette décision, sa fureur ne connut plus de bornes. Il se reprochait de n’avoir pas forcé les portes du couvent, et de n’avoir pas triomphé par violence de l’obstination de son ennemi ; pourtant un moment de réflexion lui rappela le danger d’une révélation publique de ses secrets, et la dépendance où le tenait l’homme qui les possédait.

L’abbé, pressé de voir ses volontés s’accomplir, accorda les dispenses nécessaires, et l’on s’occupa sur-le-champ des apprêts de la cérémonie. Julia en voyait approcher le moment avec un morne désespoir. Mais comme elle ne pouvait plus se dérober à ce malheur, sans affronter un péril encore plus grand, elle finit par s’y résigner, sans rien faire pour le retarder.

La veille du jour de sa prise de voile, elle venait à peine de se lever, lorsqu’on vint lui dire qu’un étranger demandait à lui parler. Habituée depuis si longtemps à voir partout des sujets d’alarme, la défiance fut le premier sentiment qu’elle éprouva. Elle craignait, sans trop savoir pourquoi, que cet étranger ne fût le marquis lui-même. Elle hésita donc à se rendre au parloir ; mais enfin, elle descendit, et sa surprise fut égale à sa joie quand elle se trouva dans les bras de son frère.

Pendant que le marquis était absent du château, Ferdinand, qui avait appris en quel lieu se trouvait Julia, était parvenu à s’évader de sa prison, et s’était hâté de se rendre au monastère, dans l’espoir de la sauver. Il s’était déguisé pour traverser le bois, évitant, avec des précautions infinies, d’être surpris par les gens du marquis, encore postés autour de l’abbaye. S’étant présenté seul à la porte, il avait été admis sans difficulté.

Quand il apprit que la cérémonie de la prise de voile était fixée au lendemain, il resta plongé quelque temps dans des perplexités bien naturelles. Le délai si court ne permettait guère de chercher plusieurs moyens et d’en balancer les chances. On n’avait devant soi qu’une seule nuit pour tenter un plan de délivrance. Si cette tentative ne réussissait pas, Julia n’en serait pas quitte pour rester cloîtrée le reste de sa vie ; elle devait s’attendre encore à subir tous les châtiments qu’il plairait à l’abbé de lui infliger. Le danger pressait, et aussi la nécessité de le fuir.

L’assistance que Ferdinand venait offrir à sa sœur la pénétrait de reconnaissance ; mais l’incertitude du succès la tenait en suspens. Elle tremblait que la générosité de son frère ne le perdit en même temps qu’elle. Cette idée l’avait jetée dans une profonde irrésolution, lorsqu’un mot de Ferdinand leva tous ses doutes et toutes ses craintes. Ce mot résonna à son oreille comme une fanfare éclatante.

« Hippolyte, lui dit son frère, Hippolyte existe encore. »

— Il existe ! ô ciel ! lui ! en quel lieu ? Comment ?

Ce cri à peine échappé, elle perdit la respiration et tomba sans mouvement sur sa chaise, vaincue par la force des mille sensations qui affluaient à son cœur.

Ferdinand, empêché par la grille, ne pouvait lui porter secours et se désolait de sa situation. Appeler quelqu’un, c’était tout compromettre. Heureusement elle revint peu à peu de sa défaillance, et sa première parole fut pour s’informer de la vérité d’une nouvelle qui lui semblait encore une illusion. Ferdinand lui apprit brièvement qu’un domestique d’Hippolyte, envoyé par celui-ci pour avoir des nouvelles de Julia, avait été surpris par un des affidés du marquis dans les environs du château. On avait su, par lui, que le comte de Verezza n’était pas mort, comme on avait pu le croire, mais qu’après avoir donné longtemps les plus graves inquiétudes pour sa vie, il se trouvait encore retenu par son état de faiblesse dans une petite ville sur la côte d’Italie, dont cet homme refusa de dire le nom. Profitant du moment où le marquis était à l’abbaye de Saint-Augustin, à la recherche de sa fille, le domestique d’Hippolyte disparut du château, et depuis lors on n’entendit plus parler de lui.

Dès que Julia eut appris que son cher Hippolyte vivait encore, toutes ses craintes personnelles, tous ses scrupules s’évanouirent. Elle ne songea plus qu’à s’échapper le plus tôt possible, et les moyens qui, l’instant d’avant, lui paraissaient les plus difficiles et les plus dangereux, se présentèrent à son esprit comme les plus simples du monde. Plus d’obstacles, plus d’inquiétudes, elle voyait déjà son projet réalisé.

Il fallait cependant concerter un plan quelconque. Gagner un domestique de la maison, était un moyen bien hasardeux, et quoiqu’il parût impossible de recruter un auxiliaire dans le couvent, on convint, après mûre réflexion, de ne confier le projet qu’à madame de Menon. Voici ce qui fut concerté : Jusqu’à la tombée de la nuit, Ferdinand tâcherait de se cacher dans l’église, qui communiquait par plusieurs portes avec les cloîtres. Quand tout le monde serait endormi, il serait facile à Julia de se glisser dans cette église où son frère l’attendrait, et de là, ils sortiraient par quelque fenêtre, au moyen d’une échelle de cordes, dont Ferdinand aurait soin de se munir :

Deux chevaux sellés se trouveraient à quelque distance pour conduire les fugitifs jusqu’à un port de mer, d’où ils passeraient en pays étranger. Ce plan une fois arrêté, le frère et la sœur se séparèrent, le cœur palpitant d’espoir et de crainte, pour se retrouver la nuit suivante.

Madame de Menon prenait l’intérêt le plus vif à la réussite de ces arrangements. Elle avait besoin de soulager sa conscience du reproche d’avoir tiré sa jeune amie du lieu d’asile qu’elle s’était d’abord choisi. Pour Julia, en apprenant la résurrection d’Hippolyte, elle était revenue elle-même à la vie et à l’activité. Une joie vive l’inondait, comme au sortir d’un rêve affreux. Elle remerciait Dieu de lui avoir épargné la destinée de la pauvre Cornélia, vouée à Dieu quand son amant vivait encore. Cependant elle n’osait se fier trop à ses espérances. Pendant que les heures se traînaient avec une lenteur qui l’impatientait, elle eut une nouvelle alarme. L’abbé la fit encore demander. Mais ce n’était que pour lui faire l’exhortation d’usage à l’approche d’une si grande solennité. La future religieuse parut l’écouter avec recueillement. Enfin quand il l’eut retenue quelque temps par ses discours apprêtés et sévères, il la congédia, suivant la coutume, en lui donnant sa bénédiction.

XII

La nuit était déjà profonde, et l’on touchait à l’heure qui devait décider du sort de Julia. Son inquiétude était inexprimable ; chaque minute l’augmentait encore. Enfin, elle entendit les portes du couvent et du jardin se fermer ; la cloche donna le signal de la retraite, et des pas traînants sur les dalles lui apprirent que chaque sœur rentrait dans sa cellule. Quelques moments après, le silence avait repris possession de cette enceinte vouée au recueillement solitaire. Cependant Julia n’osa pas encore se hasarder à sortir ; elle employa les moments qui lui restaient à faire ses derniers adieux à madame de Menon, de qui elle ne put se séparer, malgré son impatience d’être libre, sans témoigner de vifs regrets.

L’horloge sonna minuit. Alors elle se leva pour partir. Elle embrassa en pleurant sa fidèle amie, et, prenant une petite lampe, elle s’engagea d’un pas ferme dans les divers corridors qu’il fallait suivre pour gagner une petite porte qui donnait dans l’église. Le lieu saint était désert et obscur. Elle frémit en y entrant. À peine pouvait-elle, à l’aide des faibles rayons de sa lampe, en mesurer l’imposante grandeur. En se glissant le long des murs latéraux, elle promenait ses regards de tous côtés pour essayer de découvrir Ferdinand ; mais Ferdinand ne se montrait pas. Elle hésitait, craignant à la fois d’avancer et de revenir sur ses pas.

Pendant qu’elle était dans cette perplexité, cherchant toujours à apercevoir son frère, et n’osant l’appeler de peur que sa voix ne la trahît, elle entendit distinctement, à quelques pas d’elle, un profond gémissement. Ce son plaintif la glaça d’effroi et la retint immobile à sa place. Tournant seulement les yeux vers la gauche, elle vit à quelque distance une lumière briller à travers les fentes d’un cénotaphe. Le gémissement se répéta, aussi douloureux que la première fois, et Julia, dont les regards étaient cloués sur le tombeau, en vit sortir un vieillard, qui tenait un flambeau à la main. À cette vue, la terreur lui arracha un cri involontaire. Un autre bruit y répondit à l’autre extrémité de l’église, et Ferdinand, sortant de l’endroit sombre où il se tenait caché, accourut à son secours. Le vieillard, qui portait l’habit religieux, et qui venait d’accomplir une pénitence au tombeau d’un saint dont ce couvent gardait les reliques, s’approcha des deux jeunes gens, et dans ce moine, presqu’aussi effrayé qu’elle-même, Julia reconnut le père Alberti, le confesseur de Vincent. Ferdinand, excité par le péril du moment, le prit au collet, et porta la main sur son épée, avec menace de le tuer, s’il ne faisait serment de se taire et de les aider tous deux à sortir de l’abbaye.

« — Jeune insensé, dit le vieillard dun ton ferme en voyant à qui il avait affaire, changez de langage, et n’ajoutez point à vos torts de jeunesse le crime de tuer un vieillard sans défense. C’est déjà trop de vouloir l’effrayer, et cette violence de langage m’irriterait, si je n’étais porté naturellement à vous vouloir du bien. Je suis touché en effet du malheur de cette jeune personne, à qui je ne suis pas tout à fait étranger, et c’est avec empressement que je viendrai à son aide, par tous les moyens en mon pouvoir. »

Ces paroles rassurèrent Julia, tandis que le jeune homme, touché de la générosité du moine, se reculait de quelques pas, en signe de déférence.

« Ah ! mon père, répondit Ferdinand ; je manque d’expressions pour vous remercier dignement et pour vous prier de me pardonner un emportement bien coupable ; mais j’espère que la situation critique où nous nous trouvons me servira d’excuse près de vous.

— Qu’il en soit ainsi, reprit le moine, mais nous n’avons pas de temps à perdre, venez avec moi. »

Julia et Ferdinand le suivirent et passèrent de l’église dans le cloître, à l’extrémité duquel ils trouvèrent une petite porte, qui donnait sur le bois. Le père Alberti l’ouvrit avec précaution.

« Ce sentier, dit-il en montrant un étroit passage à travers les massifs, conduit jusquaux rochers qui s’élèvent à la droite de l’abbaye. Arrivés là, vous y trouverez une retraite sûre qui vous permettra d’attendre une occasion favorable pour vous transporter ailleurs. Mais ayez soin d’éteindre votre lumière, de peur qu’elle ne décèle votre présence aux gens du marquis, qui rôdent encore dans les environs. Allez, mes enfants, et que le ciel vous conduise ! »

Julia n’eut pas la force de parler ; ses larmes seules témoignèrent de sa reconnaissance. Quant à Ferdinand, il n’avait pas eu le temps de renouveler ses remercîments, que déjà le père avait refermé la porte sur lui. Le couple fugitif s’éloigna sur-le-champ dans la direction indiquée. C’était beaucoup d’être enfin hors de l’abbaye ; mais ce n’était pas tout. Plus d’un danger les menaçait encore ; que de précautions il fallait pour y échapper ! ils marchèrent en silence, et bientôt Ferdinand reconnut que le sentier indiqué par le moine conduisait précisément aux mêmes rochers où les chevaux l’attendaient. Julia, aux yeux de qui l’obscurité et la peur dénaturaient les objets, croyait voir derrière chaque buisson des hommes embusqués et, s’imaginait, au moindre murmure du vent, entendre des cavaliers à sa poursuite. Au bout de quelque temps d’une marche rapide, elle se trouva si fatiguée qu’il fallut s’arrêter. Mais à peine s’étaient-ils reposés quelques minutes, qu’ils entendirent du bruit dans le taillis, à une certaine distance ; et prêtant l’oreille, ils distinguèrent des voix d’hommes qui parlaient tout bas. C’en fut assez pour les décider à prendre la fuite ; mais les mêmes sons se faisaient toujours entendre derrière eux, et tout à coup, la lune, sortant de derrière un nuage, leur laissa voir plusieurs hommes à leur poursuite, tandis que cette même clarté découvrait à cette troupe la trace des fugitifs.

Julia et Ferdinand redoublèrent de vitesse pour gagner les rochers où étaient cachés leurs chevaux. Mais lorsqu’ils y arrivèrent, toujours poursuivis, les chevaux avaient disparu. Il ne restait plus au frère et à la sœur qu’une seule ressource, c’était de se cacher dans le creux des rochers ; c’est ce qu’ils firent au plus vite. Ils s’enfoncèrent dans une profonde caverne qui se divisait en deux galeries souterraines. Ils prirent au hasard l’un de ces défilés, et se blottirent au fond de la première cavité qu’ils trouvèrent. De là, ils distinguaient les voix de leurs ennemis, et jusqu’au bruit de leurs pas que les échos de la caverne leur renvoyait Julia tremblait de peur ; Ferdinand tenait son épée nue, prêt à défendre sa sœur jusqu’à la dernière extrémité. Bientôt les voix s’élevèrent confuses à l’endroit où la caverne se divisait, comme si on délibérait sur la route à suivre ; puis les pas des hommes prirent une direction différente de celle que les fugitifs avaient suivie. Les sons des voix s’amortirent peu à peu, jusqu’à ce qu’enfin ils cessèrent de se faire entendre. Ferdinand prêta encore l’oreille pendant quelque temps, mais aucun bruit ne troublant plus le silence du souterrain ni des bois environnants, il comprit que les hommes s’étaient éloignés. Il se hasarda alors à revenir jusque l’entrée de la caverne. Il regarda, de tous côtés aussi loin que sa vue pouvait s’étendre, et ne découvrit rien d’alarmant. La campagne était baignée par la douce clarté de la lune, et toute la nature paraissait ensevelie dans un profond repos.

Ferdinand retourna chercher sa compagne dans la galerie souterraine, et tous deux, se glissant le long des rochers, poursuivirent leur route sans nouveaux accidents. Ils eurent même la joie de retrouver à quelque distance de la caverne, leurs chevaux qui, ayant brisé leurs liens, s’étaient enfuis jusque-là. Ferdinand les ressaisit, et tous deux se mirent en selle. Après quoi, redescendant avec vitesse dans la plaine, ils s’acheminèrent vers un petit port de mer distant de quelques milles, où ils espéraient s’embarquer pour l’Italie. Ils y arrivèrent dans la matinée suivante, et Ferdinand fut assez heureux pour y trouver un petit bâtiment prêt à partir. Mais le vent n’étant pas favorable, il fallut attendre jusqu’à la nuit pour mettre à la voile et s’avancer en pleine mer.

Au jour naissant, Julia monta sur le tillac et regarda fuir la côte de Sicile. Là elle laissait ses dangers, mais là aussi elle laissait son cœur. Aussi promenait-elle complaisamment sa vue avec un vif sentiment de regret sur cette terre qu’elle était forcée d’abandonner, beau spectacle d’ailleurs qui captivait son admiration, et qui suspendit pour quelques moments les chagrins dont son âme était oppressée.

Le vaisseau obéissait à un vent propice ; pendant quelques heures, la navigation fut des plus heureuses. Mais insensiblement le vent tomba ; nul souffle ne ridait plus la surface des eaux. Le bâtiment flottait pesamment sur l’abîme. Comme on n’avait pas encore perdu de vue les côtes de la Sicile, ce retard était fait pour inquiéter Julia. Vers la fin du jour seulement, le vent recommença à enfler les voiles ; mais il venait de l’Italie, et bientôt des nuages sombres, montant à l’horizon, envahirent et voilèrent la voûte des cieux. Une profonde obscurité se répandit sur toute l’étendue de la mer. Un premier coup de tonnerre se fit entendre au loin ; une tempête était imminente ; elle ne tarda pas à éclater. Le capitaine sondait vainement pour jeter l’ancre. La haute mer et l’ouragan furieux conspiraient contre le navire. Les épaisses ténèbres qui l’enveloppaient étaient déchirées par de fréquents éclairs qui, sillonnant les nues et les vagues, laissaient entrevoir des abîmes ouverts, puis comblés par des montagnes d’eau. Le fracas de la foudre, le mugissement des flots, les violentes secousses du bâtiment, les cris des matelots et la confusion des commandements, tout concourait à l’horreur de cette scène.

Julia était mourante dans l’entrepont du navire, et Ferdinand s’efforçait de lui donner un espoir qu’il n’avait pas lui-même, lorsqu’un craquement affreux ébranla le vaisseau jusqu’au centre ; on eût dit qu’il allait s’entr’ouvrir. Un cri général s’éleva ; Ferdinand s’élança sur le tillac ; là il apprit qu’un tronçon du grand mât, brisé par l’ouragan, était tombé sur le pont d’où il avait roulé dans les flots.

Il était plus de minuit, et la tempête n’avait rien perdu de sa fureur. Il y avait quatre heures que le bâtiment luttait contre le déchaînement des éléments. Le capitaine déclara à l’équipage que la résistance n’était plus possible, et aussitôt il ordonna de préparer la chaloupe. À peine ce commandement était-il exécuté qu’un choc terrible se fit sentir. Le bâtiment avait donné contre un écueil, et l’eau pénétrait de toutes parts dans ses flancs. Tout l’équipage poussa une clameur de détresse. Ferdinand prit sa sœur dans ses bras, et la porta dans la chaloupe déjà encombrée de monde. On gouverna au large pendant que le navire s’engloutissait dans l’abime. Mais la mer était si grosse qu’il semblait impossible de se rapprocher du rivage. Enfin, après mille efforts et mille dangers, on parvint à faire échouer la chaloupe sur le sable. On se trouvait au pied d’une longue chaîne de rochers à pic, d’une hauteur effrayante. Comment tenter l’ascension pour se rendre à terre ? Après bien des recherches, les matelots découvrirent un passage taillé dans le roc, et l’on se mit à le gravir.

Une fois parvenus au sommet des rochers, les naufragés découvrirent une vaste campagne, dépourvue de toute habitation. Ils présumèrent qu’ils avaient été jetés sur les côtes de la Sicile, sans cependant avoir aucun moyen de vérifier leurs conjectures. Julia, malade de fatigue et de frayeur, n’avait plus la force de se soutenir.

Peu à peu la tempête se calma ; les vagues étaient encore agitées, mais le ciel reprenait sa sérénité. Le jour renaissant permit de distinguer sur les flots les tristes débris du naufrage. On aperçut aussi quelques-uns des malheureux, qui n’avaient pu trouver place dans la chaloupe, les uns noyés, les autres cherchant à se sauver sur les planches flottantes du navire. Les matelots débarqués allèrent au secours de ces derniers avec la chaloupe et les amenèrent heureusement à terre.

Lorsque Julia fut un peu remise, on s’avança dans les terres pour chercher quelque gîte. À peine avait-on fait une demi-lieue qu’à l’aspect sauvage de la côte succéda un riant paysage sicilien. Bientôt se montra sur une éminence une habitation peu éloignée. C’était la première que l’on découvrait depuis le départ. Le capitaine et ses gens prirent les devants pour s’informer des dispositions des maîtres du logis. Ferdinand et Julia suivaient de loin. Quelque temps après, un des matelots qui était entré dans la maison, vint les prévenir qu’une cordiale hospitalité les y attendait.

Julia s’étant traînée jusque-là, en s’aidant du bras de son frère, fut reçue à la porte de la maison par un jeune cavalier de bonne mine et de manières obligeantes. Celui-ci souhaita la bienvenue à tous les étrangers avec tant de franchise qu’il les mit sur le champ à leur aise, et leur fit perdre de vue leur cruelle situation. Il conduisit ses hôtes à travers une élégante galerie, soutenue par des colonnes et ornée de bustes de marbre blanc, dans un magnifique salon dont les fenêtres avaient vue sur la campagne. Là, il les fit asseoir à une table couverte d’excellents mets, et les laissa libres de se réconforter à loisir, en admirant la beauté des sites environnants.

Rien de plus magnifique en effet. Devant soi, des collines boisées, qui descendaient en pente douce jusqu’à une espèce de lac, dont la surface limpide réfléchissait le feuillage qui ombrageait ses bords ; à gauche de hautes montagnes, dont les cimes bleuâtres se découpaient sur le ciel ; à droite, une plaine riante et féconde, contrastant, par les richesses de sa culture, avec les beautés agrestes du côté opposé ; enfin, à l’horizon lointain, l’azur de la mer se confondant avec celui du ciel.

Le maître de la maison revint bientôt avec deux dames de l’extérieur le plus gracieux. Il présenta l’une comme sa femme et l’autre comme sa sœur. Elles s’empressèrent avec bonté autour de Julia ; et comme la lassitude de la jeune fille l’avait mise hors d’état d’aller plus loin, elles l’invitèrent à demeurer dans cet asyle, pendant que le capitaine et les gens de l’équipage continueraient leur route. Ferdinand et sa sœur n’eurent qu’à se louer des procédés aimables de leurs hôtes.

Que se passait-il cependant à l’abbaye ? Le jour où Julia devait prononcer ses vœux, on y avait fait tous les préparatifs d’usage ; l’église était parée ; on n’attendait plus que la postulante. L’abbé s’applaudissait de son triomphe ; il jouissait d’avance de la rage du marquis à qui sa fille allait être enlevée pour toujours.

La scène qui avait eu lieu au château de Mazzini, lors de la cérémonie du mariage du duc de Luovo, se reproduisit alors au monastère. L’heure de la solennité arrivée, l’abbé se rendit à l’église dans tout l’apparat de sa dignité. Sa satisfaction éclatait sur son visage. Il était prêt à monter au maître-autel, quand on vint lui dire qu’on ne trouvait pas Julia. L’étonnement suspendit quelque temps chez lui toute autre idée ; il lui paraissait impossible que Julia eût pu s’échapper. Il ordonna des recherches minutieuses dans toute la maison, jusques dans les souterrains. Cette perquisition ayant été vaine, et l’évasion de Julia n’étant plus douteuse, la colère de l’abbé dépassa toutes les bornes ; il lança les plus terribles anathèmes contre la fugitive ; il fit venir madame de Menon, à qui il reprocha avec violence d’avoir profané la sainteté de la religion et de sa maison, en prêtant les mains à la fuite de la jeune recluse. Madame de Menon essuya cet outrage avec une dignité calme, sans mot dire, en se promettant de quitter bientôt le monastère, et de chercher dans quelque autre communauté le repos qu’elle n’espérait plus trouver dans celle-ci.

XIII

Hippolyte, retenu par une longue maladie, à la suite de ses blessures, dans une petite ville de Calabre, ignorait encore la mort de sa sœur Cornélia. Mais il ne pouvait guère douter du mariage de Julia avec le duc de Luovo, et l’irritation que lui avait causée cette idée avait envenimé son mal, et mis sa vie en danger. Du jour où il reprit ses sens, il fit partir à la hâte un domestique, chargé de s’informer adroitement, dans les environs du château de Mazzini, de ce qui s’y était passé depuis ce guet-apens dont il avait été victime. Il essayait de sa persuader que Julia avait réussi à lui rester fidèle ; mais son domestique ne revenant pas, il en conçut les appréhensions les plus vives, et retomba dans son désespoir.

Cependant des jours et des semaines s’écoulèrent dans cette cruelle incertitude, jusqu’à ce qu’enfin le jeune comte, n’ayant aucune nouvelle de son domestique, comprit que sans doute il avait été arrêté par des voleurs, ou par le marquis lui-même. Il se décida donc à envoyer un second agent, chargé des mêmes instructions. Celui-ci ayant pris ses informations, revint dire à son maître que Julia, au moment d’épouser le duc, s’était échappée du château de Mazzini.

Comblé de joie par cette nouvelle, Hippolyte ne tarda pas à trembler de nouveau pour son amie, en apprenant que le marquis avait découvert sa retraite au couvent de Saint-Augustin. Pour le coup, l’idée d’avoir perdu Julia une seconde fois et pour toujours le réduisit presque à l’extrémité.

Il y a un Dieu pour les amants, et ce Dieu c’est l’espoir. Hippolyte se rétablit insensiblement et reprit même assez de forces pour pouvoir, quelque temps après, entreprendre un voyage. Il quitta l’Italie et se rendit en Sicile. Son but était de visiter l’abbaye de Saint-Augustin, où peut-être Julia se trouvait encore. Voulant mettre le plus de mystère possible dans ses démarches, afin d’éviter les embûches du marquis, il s’embarqua seul, sous un nom d’emprunt, et laissa ses domestiques en Calabre.

Il aborda de grand matin dans un petit port de Sicile, et sans perdre de temps, il s’achemina vers le monastère de Saint-Augustin. À mesure qu’il avançait, il rêvait aux premiers temps, aux premières illusions de son amour, il s’en retraçait les moindres circonstances. Son cœur s’attendrissait au souvenir des malheurs de Julia et des souffrances de Ferdinand. Il aimait à se persuader que son amie aurait trouvé dans la pieuse indulgence de l’abbé une protection efficace contre la tyrannie paternelle, qu’en même temps, elle aurait puisé des consolations dans les soins affectueux de sa sœur Cornélia, et se berçant de ces douces pensées, il jouissait d’avance du bonheur de la revoir.

Il est facile d’imaginer quelle fut sa désolation quand il apprit en même temps la mort de sa pauvre sœur et la fuite de Julia, menacée d’une claustration éternelle. Comme il ignorait que madame de Menon fût dans le couvent, il s’éloigna aussitôt après ces tristes nouvelles, et se dirigea vers une petite ville, à quelques lieues de là, où il se proposait de passer la nuit.

Perdu dans ses tristes réflexions, il abandonna les rênes de son cheval, jusqu’à ce que la nuit devenant de plus en plus noire, il s’aperçut qu’il s’était égaré. Il se trouvait alors dans un pays perdu, trop éloigné de sa route pour espérer de la rejoindre, et ne sachant d’ailleurs comment s’orienter. D’un côté il ne voyait que les hautes montagnes, couvertes de bruyères et de noirs sapins, à peine abordables par quelque sentier abrupte et périlleux ; de l’autre, une forêt, dans laquelle allait se perdre le chemin qu’il suivait. Quoiqu’elle fût très obscure, il aima mieux s’y enfoncer, et la traverser à tout hasard, que de s’engager dans les escarpements des montagnes. L’étendue pouvait d’ailleurs en être moindre qu’il ne le supposait ; il avait donc chance d’en sortir avant la nuit, et de trouver, à l’issue de ces bois, quelque village qui lui offrirait un gîte. Ayant pris son parti, il poussa son cheval au galop et s’engagea dans la forêt. Le soleil couchant colorait alors de ses derniers rayons les cimes des montagnes, pendant que l’obscurité gagnait de minute en minute les épais fourrés des bois. Le comte suivit le chemin frayé, jusqu’à ce que les ténèbres ne lui permissent plus d’en distinguer la trace. Il descendit alors de son cheval, l’attacha au premier arbre, et grimpa sur les branches les moins élevées, résolu à y passer le reste de la nuit.

À peine avait-il pris ses arrangements, qu’un mélange confus de voix se fit entendre à quelque distance, et attira son attention. Les mêmes sons interrompus se renouvelèrent à plusieurs reprises sans cependant paraître se rapprocher. Pour se rendre compte de quel endroit ils partaient, Hippolyte descendit de son arbre ; mais une fois à terre, il n’entendit plus rien. Il avait beau prêter l’oreille, le plus profond silence régnait autour de lui. Il crut s’être trompé. Son imagination avait sans doute pris pour des voix humaines le bruit des feuilles agitées par le vent. Il se préparait à regagner son gîte lorsqu’à travers les branchages, il aperçut au loin une faible lumière. À cette vue, il ne douta pas qu’il ne fût près de quelque habitation. Détachant donc son cheval, il se dirigea vers le point d’où partait cette clarté ; mais à peine avait-il fait quelques pas qu’elle disparut. Il poursuivit néanmoins sa marche dans la même direction, et au bout d’un certain temps, il se trouva dans une clairière autour de laquelle les arbres formaient une espèce d’enceinte. La lune qui s’était levée lui permit d’apercevoir un vieil édifice qui paraissait avoir été jadis une abbaye, mais qui ne présentait plus que des ruines imposantes. Hippolyte demeura quelques instants à les contempler, et le silence de la nuit ajoutant encore à l’effet de ce spectacle grandiose, il se sentit saisi d’un respect mêlé de frayeur.

Pendant qu’il cherchait à se rendre compte du caractère de cet édifice, incertain s’il devait s’en rapprocher ou s’en éloigner, il vit un homme qui tenait un flambeau à la main s’enfoncer sous une sorte de vestibule, et pénétrer dans les bâtiments ruinés. Hippolyte resta d’abord interdit ; puis, la curiosité l’emportant sur la crainte, il traversa une grande cour encombrée de pierres, et parvint à l’entrée du vestibule. Là, il s’arrêta un moment, mais rappelant tout son courage, il s’engagea dans une galerie sombre, en tâchant de suivre la direction du personnage dont le flambeau le guidait de loin. Mais bientôt il le perdit de vue. Il se trouvait alors dans un corridor qui se resserrait de plus en plus entre des murs complètement dégradés. Il ne songeait plus qu’à rebrousser chemin, mais un son étrange frappa son oreille ; c’était comme un gémissement humain. Ses genoux tremblèrent sous lui, et ses cheveux se dressèrent d’horreur sur sa tête. Il demeura cloué à la même place.

Cette sourde plainte, qui semblait être le dernier soupir d’un mourant, parvint une seconde fois jusqu’à lui. En même temps des rayons de lumière filtrèrent à travers les murs disjoints d’une salle voisine, et quelques voix succédèrent au gémissement qu’il avait entendu. Il s’approcha, et regardant par les fissures des pierres, il aperçut une troupe d’hommes qu’à leur mine et à leur costume, il reconnut être de vrais bandits. Ils entouraient un malheureux étendu sur les dalles et baigné dans son sang. L’obscurité ne permit pas à Hippolyte de distinguer les traits de la victime ; mais il n’était que trop évident qu’elle venait d’être assassinée, et que ses meurtriers étaient là autour d’elle. Ce qui confirmait cette idée, c’est que les assassins fouillaient encore dans les poches de l’infortuné qui, d’une voix éteinte, les conjurait de l’épargner ; mais ses plaintes, ses prières ne servaient qu’à redoubler la férocité des bourreaux. Après l’avoir dévalisé, ils s’acharnaient après un médaillon attaché à son cou, et qu’il s’efforçait de défendre. Enfin un de ces scélérats, pour s’emparer de la miniature, lui donne un dernier coup qui l’étend sans mouvement sur le sol.

Cet acte de barbarie indigna tellement le jeune comte, qu’oubliant sa situation, il poussa un cri de vengeance. Les bandits alarmés regardent d’où part le cri, et laissant là leur victime, ils s’élancent du côté d’Hippolyte. Celui-ci, revenu au sentiment de son danger, tâche de regagner la porte extérieure du bâtiment, mais troublé par la frayeur, au lieu de reprendre le vrai chemin qui le ramènerait au vestibule, il se perd dans mille détours, et s’enfonce de plus en plus dans ces vastes ruines.

Cependant les assassins, ayant trouvé ses traces, le poursuivaient toujours, et les efforts qu’il faisait pour leur échapper allaient être vains. Il le sentait ; mais épuisé de fatigue, à bout de forces, il se laissa tomber à terre, résigné à recevoir le coup mortel. Cependant, le bruit des pas, au lieu de se rapprocher, diminuait sensiblement. Bientôt il n’entendit plus aucun bruit. Un calme profond régnait autour de lui. Les brigands avaient perdu su trace. Un faible rayon de la lune, pénétrant par une ouverture d’en haut, éclairait le lieu où il se trouvait. Il regarde de tous côtés, et se voit sous une espèce de voûte fort spacieuse. Il reste quelque temps à la même place, songeant aux moyens de s’échapper et désespérant d’en trouver. S’il demeure là, il s’expose à ce qu’on vienne l’égorger sous cette voûte, mais s’il essaye d’en sortir, il court peut-être au devant des bourreaux. Toute réflexion faite, il croit prudent de ne pas bouger, et d’attendre son sort. Tout à coup, les voix bruyantes des meurtriers résonnent à son oreille ; il les entend venir à pas précipités. Dans cette extrémité, le désespoir ranime ses forces ; il se relève vivement, cherche une issue autour de lui, et entrevoyant une petite porte sur laquelle glissait un rayon de la lune, il y court, l’ouvre avec dextérité, et la franchit juste au moment où la voûte commençait à s’éclairer par le reflet des torches des assassins ! il descend à tâtons un escalier tortueux, et arrive sans accident au bas des dernières marches.

Une fois là, il s’arrêta pour écouter ; mais il n’entendit plus aucun bruit, et se retrouva, seul, au milieu d’un profond, silence. Cherchant à fuir encore plus loin, il s’avança, dans l’obscurité, en portant ses mains de tous côtés, et rencontra un obstacle dur et poli : c’était une plaque de fer. En la tâtant, il reconnut une porte, dont il eut bientôt saisi les dimensions. Mais elle était fermée, et résistait à tous ses efforts. Comme il pesait, sur elle avec force, un cri perçant, suivi d’un bruit sourd, se fait entendre dans l’intérieur, et captive toute son attention. Il prête l’oreille, l’imagination obsédée des conjectures les plus sinistres ; il tâche de découvrir à travers les fentes de la porte, ce qui se passe de l’autre côté ; mais il ne distingue rien ; enfin, après avoir attendu longtemps encore, sans percevoir le plus léger bruit, il va pour se retourner, mais un objet saillant lui arrête le bras ; il y porte la main, et s’aperçoit avec une extrême surprise que c’est une clef laissée dans la serrure ; il hésite un moment, mais l’intérêt involontaire qu’il éprouve l’emporte sur toute autre considération ; d’une main tremblante, il tourne la clef dans la serrure, et la porte s’ouvre.

Ce qui s’offrait à lui était une vaste et lugubre pièce, faiblement éclairée par une lampe. Une table en formait le seul ameublement. Le comte fit plusieurs pas dans cette salle, avant d’apercevoir un objet, qui lui arracha une vive exclamation. C’était une femme couchée à terre, sans mouvement et presque sans vie. Un pli de sa robe lui cachait le visage, et, dans le désordre où étaient ses vêtements, de longs cheveux épars servaient de voile à ses épaules nues.

À cette vue, la pitié, la surprise et l’admiration saisissent à la fois le cœur du jeune homme. Tandis qu’il se livre à ces divers sentiments, il entend des pas s’avancer vers cette salle. Courant vite à la porte, il est assez heureux pour y arriver avant que les survenants puissent entrer. Il donne rapidement un tour de clef, et s’arrête pour écouter. Il reconnaît les voix de deux des assassins, qui se querellent avec colère. L’un d’eux reprochait à l’autre, qu’il appelait Paolo, d’avoir effrayé la jeune femme au point de la faire mourir ; il jurait, avec d’effroyables imprécations, qu’elle était à lui, et qu’il la disputerait, jusqu’à la dernière goutte de son sang, à quiconque voudrait la lui enlever. L’altercation devenait de plus en plus vive et bruyante, aucun des deux scélérats ne voulant céder à son complice le malheureux objet de ce débat.

À cet éclat de paroles succéda bientôt le cliquetis du fer, accompagné des jurons et des cris des deux combattants, qui se rapprochaient de la porte derrière laquelle se tenait Hippolyte. Un grand coup frappé contre cette porte fut suivi d’un cri perçant et d’un bruit sourd semblable à la chute d’un corps. D’après le moment de silence qui y succéda, Hippolyte présuma qu’un de ces deux misérables avait tué l’autre, et il n’en douta plus quand il entendit la brutale apostrophe du vainqueur au vaincu expirant. Le premier (c’était Paolo) se retira ensuite, laissant l’autre étendu sur la place.

Hippolyte pouvait croire que la tranquillité allait renaître, au moins pour quelques instants ; mais le bruit d’une nouvelle dispute le détrompa. C’était cette fois dans la chambre au-dessus que plusieurs hommes se querellaient avec violence. Il était facile de voir que le combat qui venait d’avoir lieu, et la dame qui en avait fourni la cause, étaient le sujet de cette contestation. De temps en temps, on pouvait saisir quelques mots isolés ; mais le plus souvent, toutes les voix s’élevaient à la fois, et ce n’était alors qu’une confusion de cris sans aucun sens. Enfin le tumulte s’apaisa, et le jeune homme entendit très-distinctement que les scélérats, s’étant mis d’accord, adjugeaient la dame, comme prix de la victoire, à celui qui s’était battu pour s’emparer d’elle. L’affaire une fois réglée par cet infâme compromis, les brigands se séparèrent pour aller à la découverte de quelques nouvelles victimes !

Hippolyte respirait à peine, tant son indignation était violente. Saisi en même temps d’une profonde pitié pour cette malheureuse femme, dévolue à la brutalité d’un monstre, il rêvait aux moyens de l’arracher à une si affreuse situation, et, plein de cette idée généreuse, il perdait de vue son propre danger, quand tout, à coup une autre porte s’ouvre au fond de la salle. Le scélérat, ce Paolo à qui la prisonnière venait d’être adjugée, entre sanglant encore, et aviné. À sa vue, l’infortunée, sortant de sa torpeur, pousse des cris de terreur et de désespoir ; mais elle se débat vainement, le misérable la saisit et l’enlève. Soudain Hippolyte, quoique sans armes, s’élance vers le ravisseur. À sa vue, la femme pousse un cri, fait un effort désespéré pour échapper aux bras qui l’étreignent, et le jeune homme reçoit dans les siens… qui ? Grand Dieu ! Julia… sa bien-aimée Julia ! C’est elle que son amant presse contre lui avec des transports qui approchaient du délire.

Après la première stupéfaction du bandit, sa rage éclata avec violence. Il s’élança sur le comte ; mais celui-ci, écartant un instant Julia pour ouvrir la porte, s’était saisi de l’épée de l’homme qui venait d’être tué. Une fois en garde, il pousse au brigand et l’étend mort à ses pieds. Il retourne ensuite à Julia qui était tombée évanouie, mais qui revient à elle au tendre appel de son amant. Longtemps son émotion ne put s’exprimer que par des larmes. Quant à Hippolyte, on ne saurait, se faire une idée, sans l’avoir éprouvé soi-même, de la rapide succession des sentiments qui l’agitaient. Ayant relevé sa chère Julia, il la pressait encore sur son cœur ; mais elle, promenant ses regards avec effroi de tous côtés, demanda où était Ferdinand. À ce nom, le comte frémit ; le souvenir du malheureux qu’il avait vu périr, mais dont il n’avait pu distinguer les traits, lui revint aussitôt à l’esprit. Le cœur serré par une secrète angoisse, il résolut cependant de cacher à Julia ses terribles appréhensions. Elle lui apprit que Ferdinand l’accompagnait lorsqu’elle avait été arrêtée par les bandits, au sortir de la demeure où ils avaient trouvé l’hospitalité. Ils s’acheminaient alors vers un port, où ils se proposaient de s’embarquer pour l’Italie. Elle ajouta que les brigands les avaient séparés l’un de l’autre, en la renfermant dans cette salle où Hippolyte était venu si heureusement la délivrer.

Le jeune homme eut bien de la peine à dissimuler ses inquiétudes sur Ferdinand. Tout en s’efforçant de rassurer sa compagne, il lui représenta qu’il n’y avait pas une minute à perdre pour s’éloigner de cet horrible séjour. À chaque instant, les bandits pouvaient revenir et les surprendre ; il était même possible qu’ils eussent laissé quelques-uns des leurs, pour garder leur repaire. Cette supposition assez naturelle devait tenir les deux fugitifs en éveil.

Après une courte délibération, Hippolyte jugea que le parti le plus prudent était de regagner le passage par où il était venu. Il prit donc la lampe, ouvrit la porte derrière laquelle était tombé le corps du brigand, et s’engagea avec Julia dans les détours du souterrain. Il cherchait l’escalier par lequel il était descendu ; mais ne le trouvant pas, il reconnut qu’il s’était trompé de chemin. Devant eux cependant se rencontra un autre escalier qui aboutissait à un corridor très-étroit, où il n’y avait de place que pour une seule personne, et qui se terminait par une porte de fer. L’ébranler paraissait impossible ; pourtant, en l’attirant à lui de toutes ses forces, Hippolyte sentit qu’elle cédait insensiblement ; l’air renfermé qui s’échappa lorsqu’elle s’ouvrit faillit éteindre la lampe. Hippolyte et Julia se trouvèrent alors dans une espèce d’abîme, ou de puits vaste et profond. La porte, qui tournait d’elle-même sur ses gonds, se referma sur eux dès qu’ils furent entrés là-dedans. Comme ils portaient leurs yeux de tous côtés, ils ne découvrirent qu’une haute muraille circulaire, et l’on peut s’imaginer de quelle horreur ils furent saisis lorsqu’ils s’aperçurent qu’ils étaient tombés dans le charnier des assassins. C’était là, en effet, que la bande déposait les cadavres des malheureux qui tombaient entre ses mains.

Soutenant avec peine sa compagne défaillante, Hippolyte revint à la porte, mais la serrure était construite de manière à ne s’ouvrir qu’en dehors, et tous ses efforts furent inutiles. Il fallait chercher quelque autre issue. Il fit le tour de cet abominable réduit sans rien découvrir. Déplorable situation que celle-là ! point d’autre alternative que de mourir de faim dans ce lieu, ou d’y être égorgés par les bandits. La terre retournée fraîchement en divers endroits, laissait voir les tombes qu’on y avait creusées ; et des cadavres qu’on n’avait pas eu le soin ou le temps d’ensevelir, gisant encore ça et là, offraient le spectacle le plus hideux.

Les souffrances d’Hippolyte s’augmentaient des horreurs de la situation de Julia. Il essaya de la transporter dans un enfoncement de la muraille, où se trouvait un banc de pierre. À peine l’y avait-il assise qu’il entendit le bruit d’une troupe de gens qui paraissaient s’approcher du côté opposé à celui par lequel ils étaient entrés.

Hippolyte pensa que les assassins étaient de retour, et qu’ils allaient entrer par quelque endroit qui lui était inconnu. Tirant son épée, il se prépara à vendre chèrement sa vie pour défendre Julia. Bientôt le pas des chevaux mêlé au murmure des voix lui apprit que le bruit partait d’une cour voisine. Le son était même si distinct qu’Hippolyte en fut surpris ; levant les yeux sur la muraille, il aperçut alors une petite fenêtre grillée, à une certaine hauteur. Il en conclut qu’elle donnait sur le lieu où les brigands étaient réunis, et craignant que sa lampe ne le trahit, il se décida à l’éteindre.

Il essaya ensuite de se hisser jusqu’à la fenêtre, pour découvrir ce qui se passait au dehors. La dégradation du mur favorisait cette tentative. Une fois parvenu à l’ouverture, sa vue domina une cour toute parsemée de ruines, où un groupe de scélérats, éclairés par des torches, entouraient un cavalier garrotté qui implorait leur pitié.

L’un de ces misérables s’écria, en jurant, que la nuit était bonne, et ajouta qu’il allait rejoindre son camarade Paolo et la jeune dame.

Il est plus facile d’imaginer que de décrire ce qu’éprouvaient les malheureux captifs, plongés sans lumière dans ce séjour de mort, n’ayant aucun moyen de s’échapper, et s’attendant à tout moment à partager le sort des infortunés, dont les dépouilles gisaient à côté d’eux.

Au dehors tout fut bientôt confusion et tumulte. Le bandit qui avait quitté ses compagnons, était revenu leur donner l’alarme ; la dame, dit-il, s’était échappée, et Paolo avait été tué. Sur-le-champ les brigands laissèrent leur nouvelle capture pour courir après la fugitive et le meurtrier de leur camarade. Tous les échos retentirent de leurs cris de vengeance.

Ce désordre continua longtemps ; l’anxiété des deux infortunés durait déjà depuis près d’une heure, quand ils entendirent le tumulte se propager dans l’avenue de leur souterrain ; c’étaient des voix animées, des pas rapides. Hippolyte, l’épée à la main, se plaça près de la porte, qui fut bientôt enfoncée avec violence. Une troupe d’hommes se précipita ; mais Hippolyte, toujours sur la défensive, menaça de frapper le premier qui s’avancerait. — Bas les armes, au nom du roi ! lui cria-t-on, et le jeune homme, vit alors ce que le trouble de sa situation l’avait empêché de remarquer plutôt, c’est que les gens qui venaient d’envahir ce refuge n’étaient pas des brigands, mais des officiers de justice. Le cavalier qu’Hippolyte avait vu entre les mains des bandits, ayant été assez heureux pour leur échapper pendant la dernière alerte, avait couru dénoncer ce repaire, et les officiers, suivis d’une nombreuse escorte, venaient faire d’exactes perquisitions, dans les recoins les plus cachés de cet édifice.

Hippolyte commença par demander des nouvelles de Ferdinand ; on quitta le souterrain pour le chercher, et quand on arriva dans la cour où la plus grande partie de la bande était gardée par des gendarmes, le comte somma ces misérables de mettre sur-le-champ son ami en liberté. Mais les brigands, d’une voix unanime, jurèrent leurs grands dieux qu’ils ne connaissaient pas la personne dont on leur parlait ; ce qui ne fit que confirmer Hippolyte dans l’opinion, que la victime qu’il avait vu frapper était bien le malheureux Ferdinand. Cette idée l’exaspéra au plus haut degré ; exigeant que les officiers continuassent avec lui leurs recherches, il les entraîna dans la chambre où cette affreuse scène avait eu lieu. On y voyait des traces de sang sur le plancher. Julia, quoique Hippolyte lui eût caché ses véritables appréhensions, frémit de tous ses membres à cette horrible vue.

Au sortir de là, on erra quelque temps à travers des décombres, sans découvrir aucun indice particulier ; mais quand on revint au vestibule par où Hippolyte était entré dans l’édifice, on s’aperçut que le terrain sur lequel on marchait était voûté, et l’on découvrit dans un coin, à la faveur des flambeaux, une trappe qu’on eut quelque peine à soulever. Lorsqu’on en fut venu à bout, on découvrit un petit escalier qui conduisait à une galerie inférieure. Mais à peine y était-on descendu, qu’un bruit d’hommes et de chevaux, faisant craindre aux officiers que les brigands ne fussent revenus en force, les obligea de remonter précipitamment.

Hippolyte et Julia, restés seuls, comprirent qu’en effet un nouveau combat s’engageait entre la bande et les gendarmes. Sans perdre leur temps à en attendre le résultat, ils ne songèrent qu’à chercher quelque issue ou quelque refuge ; mais ils n’en trouvaient pas. Bientôt ils entendirent la trappe se relever et donner passage à une troupe d’bommes qui descendaient. Étaient-ce leurs ennemis ou leurs libérateurs ? Dans le doute, la frayeur donna des ailes à Julia qui s’enfuit au bras de son ami. Mais comme ils arrivaient au bout de la galerie, une porte les arrêta, elle était fermée par un énorme verrou. Cependant le bruit des arrivants se rapprochait toujours. Animé par le danger, Hippolyte poussa le verrou de toutes ses forces ; la porte céda et les deux fugitifs aperçurent le jour au bout d’une caverne dans laquelle ils s’élancèrent. Arrivés à l’issue de cette caverne, ils se trouvèrent en plein bois. Ils se jetèrent ensemble à genoux pour remercier Dieu de leur délivrance ; puis ils gagnèrent à la hâte la lisière de la forêt. Là ils s’arrêtèrent encore un instant pour regarder derrière eux, mais ils ne virent plus personne à leur poursuite.

XIV

Après quelques moments de repos, les deux fugitifs suivirent au hasard le premier chemin qui s’offrit à eux, et bientôt ils arrivèrent dans un village, où ils trouvèrent à réparer leurs forces.

Julia cependant, mortellement inquiète du sort de Ferdinand, tomba dans un abattement dont les soins mêmes d’Hippolyte ne pouvaient la tirer. Elle avait toujours présent à l’esprit le tendre attachement, le dévouement si généreux de son frère ; plus elle y songeait, plus sa souffrance était vive. Mais un intérêt plus pressant arracha forcément son esprit à ces souvenirs douloureux.

Il était temps pour elle de se tracer un plan d’avenir. Car elle se voyait là dans un pays inconnu, n’ayant à sa portée aucun asile, et ne sachant où en chercher un. Le comte qui tremblait pour elle, et qui avait sans cesse à craindre qu’elle ne lui fût enlevée pour toujours, puisa dans le péril même de cette situation la résolution de rompre un silence que la délicatesse lui eût fait un devoir d’observer en toute autre circonstance. Il essaya de la décider à écarter les chances d’une nouvelle séparation en s’unissant à lui sans retard ; il lui fit observer qu’il serait facile de trouver aux environs un prêtre qui consentirait à sanctionner, au nom de l’Église, les liens que l’amour avait formés depuis si longtemps ; et dès lors, quoiqu’il pût arriver, il n’y aurait aucune force humaine capable de les briser.

Bien que cette proposition, déjà agréée par elle en d’autres temps, lui fournit un moyen certain d’échapper au sort qu’elle appréhendait, Julia ne put prendre sur elle de l’accueillir. Elle aimait Hippolyte de l’affection la plus tendre et la plus dévouée ; le titre de libérateur, qu’il venait encore d’acquérir, lui donnait de nouveaux droits sur son cœur ; mais elle aurait cru manquer à ses premiers devoirs envers un frère qui avait tant souffert pour elle, si elle eût mêlé quelque joie au chagrin que lui causait l’incertitude de son sort.

Elle déclina donc les offres d’Hippolyte. Mais elle mit tant de douceur dans ce refus, qu’elle désarma le ressentiment qu’il aurait pu en concevoir. Son désir, qu’elle lui exprima, était de se retirer provisoirement dans quelque couvent ignoré, pour y attendre l’issue des événements.

Quelque violence qu’Hippolyte dût faire à son amour, il n’insista pas sur un mariage d’où cependant dépendait son bonheur et peut-être sa vie. Il s’informa dans le village s’il n’y avait pas quelque monastère dans les environs ; on lui en indiqua un à une distance de douze lieues environ, près de la petite ville de Palini. Il se procura donc des chevaux, et prit avec Julia la route qui conduisait à cette résidence.

Tout en cheminant, Julia rêvait silencieusement. Ils suivirent, pendant une partie de la journée, des défilés étroits, entre des montagnes escarpées. De temps en temps, Hippolyte jetait des regards attentifs sur les hauteurs et derrière lui. Pour éviter d’entrer dans les auberges, les voyageurs avaient en soin de se munir de provisions. Ils s’arrêtèrent sous un arbre pour dîner ; puis, leur repas fini, ils poursuivirent leur chemin. Il y avait une heure qu’ils s’étaient remis en route, lorsque Hippolyte commença à craindre qu’ils n’eussent pris une fausse direction. Cependant ils continuèrent à tout hasard à marcher en avant. Après avoir gravi une petite colline, ils redescendirent dans une riche vallée, où l’on entendait au loin les pipeaux rustiques et les chansons des bergers. Les rayons amortis du soleil à son déclin adoucissaient les teintes du paysage. Un cœur moins troublé que celui de Julia eût ressenti le charme sympathique de cette nature imprégnée d’une douce sérénité ; mais, repliée en elle-même, elle ne pouvait donner qu’une attention distraite au spectacle de la vie extérieure.

Cependant la nuit s’approchait rapidement, et les deux voyageurs, incertains de la route qui devait les conduire à Palini, dont ils craignaient d’être encore éloignés, se décidèrent à gagner un village qui se montrait à l’extrémité de la vallée.

Mais à peine avaient-ils fait un demi-mille, qu’ils entendirent des voix derrière eux, et, en se retournant, ils aperçurent, malgré l’obscurité déjà assez épaisse, une troupe d’hommes à cheval qui accourait très-vite. À mesure qu’ils approchaient et que leurs paroles devenaient plus distinctes, il fut facile aux malheureux fugitifs de comprendre que ces cavaliers étaient lancés sur leurs traces. Le nom même de Julia, prononcé par l’un d’eux, ne laissa pas de doutes sur le but de leur poursuite. Sans hésiter, Hippolyte entraîne sa compagne ; ils fuient à toute bride ; les cavaliers s’élancent après eux ; les fugitifs allaient être rejoints, quand Julia aperçut une caverne, mit pied à terre et courut s’y cacher, tandis qu’Hippolyte, sautant aussi en bas de cheval, vint, l’épée à la main, en défendre l’entrée.

Quelques instants après, Julia, du fond de sa retraite, entendait un cliquetis d’épées, et son cœur frémissait du danger de son amant. Elle était sur le point de revenir à l’entrée pour se livrer à ses ennemis et sauver son défenseur, quand son oreille fut frappée par le son de voix du duc de Luovo.

Elle recula instinctivement, et se réfugia au plus profond de la caverne. De là, elle entendit un tumulte de voix confuses et des pas qui se rapprochaient d’elle. Sans nul doute, c’étaient ses ennemis qui avaient vaincu Hippolyte, et qui s’étaient mis à sa recherche. Dans sa mortelle angoisse, elle jeta les yeux autour d’elle, et découvrit une anfractuosité de rocher fort étroite. Elle s’y glissa sur ses genoux. L’ouverture s’élargissant ensuite, elle avança de quelques pas et se trouva près d’une petite porte, pratiquée dans le roc, qui céda à son premier effort. De là, elle pénétra dans une autre caverne assez spacieuse qu’éclairait faiblement un rayon de la lune, tombant par l’interstice d’un rocher.

Elle referma vivement la porte, et s’arrêta pour écouter. Les voix se rapprochaient toujours et devenaient de plus en plus distinctes, au point que Julia put entendre ces paroles du duc : « Elle est certainement dans la caverne, et je n’en sortirai qu’après l’avoir trouvée. Fouillez à gauche, pendant que, de mon côté, j’examinerai ce côté-ci. »

Il n’en fallut pas davantage pour décider Julia à fuir toujours et le plus loin qu’elle pourrait. Après avoir couru longtemps à travers mille détours ténébreux, elle s’arrêta pour respirer. Elle ne voyait pas de terme à cette suite de souterrains, et l’obscurité du lieu lui permettait à peine d’en sonder la profondeur ; mais un calme absolu régnait alors autour d’elle. Un peu rassurée, elle chercha à regagner l’ouverture par où elle était entrée, mais il lui fui impossible de la retrouver. Ainsi perdue dans ce vaste dédale, elle ressentit l’anxiété la plus vive. Elle s’assit sur une pierre pour tâcher de mettre un peu d’ordre dans ses idées. Fallait-il se résigner à son sort, ou faire de nouveaux efforts pour s’y soustraire ? La manière miraculeuse dont elle avait été sauvée plusieurs fois, lui inspirait encore de la confiance en Dieu, mais elle n’avait plus de secours à attendre de Ferdinand ni d’Hippolyte. Peut-être les avait-elle perdus pour toujours. Quel espoir lui restait sans eux ? Devait-elle chercher à leur survivre ? Seule au monde désormais, que lui importait l’existence ?

Tandis qu’elle se livrait à ces réflexions désolantes, les puissances de la nature l’emportèrent sur le désespoir. Elle s’assoupit vers le matin. Quand elle se réveilla, un rayon de soleil, introduit par une fente de rocher, dorait une des parois de la caverne. Julia tressaillit au souvenir de sa situation, et sentit renaître toutes ses angoisses. Elle se leva pour visiter de nouveau le souterrain, et cette fois, à la faveur du jour qui s’y glissait, elle découvrit une porte soigneusement fermée. Elle travailla de tous ses efforts à l’ouvrir ; elle y parvint à la longue, et entra dans une espèce de corridor très-obscur.

Elle marcha le long de ce couloir en tâtonnant, jusqu’à ce qu’elle fût arrêtée par une autre porte, qu’elle essaya également d’ouvrir. Le désespoir doublait son énergie et ses forces ; aussi parvint-elle encore, après une assez longue résistance, à faire céder cet obstacle. Julia se vit alors dans une très-petite chambre qu’éclairait une seule lucarne, pratiquée dans la voûte.

Au milieu de cette pièce, dans une sorte de fauteuil à bras, était assise une femme pâle, défigurée, les yeux à demi fermés. Au bruit, elle tourna un peu la tête, et sur cette figure presque éteinte se peignit une surprise mêlée d’effroi. Ses traits, flétris par le chagrin, offraient encore des traces de beauté. Un certain air de douceur et de dignité, que les souffrances n’avaient pu enlever à cette inconnue, excita dans le cœur de Julia un sentiment involontaire de respect et de sympathie, en même temps qu’il s’y réveillait certain souvenir confus. Elle tomba à genoux devant elle ; et de son côté, la dame semblait prête à lui adresser la parole, lorsqu’en fixant les yeux sur Julia, elle la contempla quelque temps dans une sorte d’extase, puis s’écria :

« Ma fille ! »

Et elle s’évanouit.

Julia stupéfaite songeait à peine à la secourir. Quelle foule d’idées l’assiégeait ! Dans cette femme qui l’avait appelée sa fille, elle retrouvait la ressemblance du portrait trouvé par elle, et aussi celle d’Emilia ! La dame rouvrit les yeux en poussant un profond soupir, et les reporta vers Julia qui demeurait penchée sur elle. Après l’avoir encore contemplée quelque temps avec une tendresse ineffable, l’infortunée fondit en larmes, et pressa la jeune fille contre son cœur sans pouvoir proférer une parole. Les sanglots la suffoquaient. Dès que sa voix put se faire passage, elle articula ces mots, entrecoupés par une profonde émotion :

« Ô ciel ! je te remercie !… tu as exaucé ma prière… tu permets qu’avant de mourir, j’aie la consolation… d’embrasser un de mes enfants !… ô ma fille !… comment, par quel miracle, es-tu parvenue jusqu’ici ? La cruauté du marquis se serait-elle adoucie ?… est-ce à lui que je dois le bonheur de te revoir ?… ou bien… sa mort… sa mort a-t-elle mis un terme à ma captivité, et à mes souffrances ? »

Ces questions multipliées redoublaient l’anxiété qui oppressait Julia. L’inconnue poursuivit d’une voix sourde :

« Parle… oh ! parle… le marquis de Mazzini vit-il encore ? »

Ce nom expliquait tout. À peine la dame l’eût-elle prononcé, que Julia se jeta aux pieds de sa mère, embrassant ses genoux, ses mains, ne pouvant guère, dans son ivresse, s’exprimer que par ses baisers et ses sanglots.

— Ma mère ! s’écria-t-elle, ma mère !… vivante !

La marquise Louisa, car c’était elle, prononça les noms de ses autres enfants : « Emilia ? Ferdinand ?… »

— Emilia existe, dit Julia ; mais hélas ! mon pauvre frère !…

— Eh bien ?

Les explications de Julia apprirent à la marquise les craintes trop bien fondées qu’inspirait la disparition de Ferdinand. La pauvre mère leva les yeux au ciel, comme résignée depuis longtemps aux décrets de la Providence ; mais il était aisé de voir que sa tendresse se faisait violence, et soutenait dans son cœur une lutte bien cruelle contre son courage et sa piété.

Quelle ne fut pas la surprise de Julia, quand elle apprit que le lieu où elle venait de retrouver sa malheureuse mère, était un souterrain dépendant de la partie méridionale du château de Mazzini ! c’était donc là, tout près d’elle que Julia avait si longtemps habité, sans soupçonner son existence ! La marquise allait entrer dans de plus grands détails, quand elles entendirent une porte s’ouvrir et quelqu’un marcher au-dessus de leurs têtes.

La marquise parut saisie d’effroi.

« Fuis, s’écria-t-elle, fuis, mon enfant, tâche de te cacher s’il est possible, car le voici, lui, le marquis !

— Mon père ! »

Julia, tremblant de tous ses membres, faillit s’évanouir ; mais ranimée par le danger, elle s’élança vers la porte par où elle était entrée. Elle avait à peine eu le temps de la refermer, lorsqu’une autre s’ouvrit du côté opposé, et elle entendit distinctement la voix du marquis. Elle frissonnait de terreur. Si près de lui, de lui qui l’avait si longtemps et si obstinément cherchée ! Cette idée et la crainte d’être découverte, agitaient si violemment son esprit, qu’à tout moment elle croyait voir ouvrir la porte qui la cachait aux regards de son père.

Cependant le marquis de Mazzini, qui n’était venu que pour apporter quelques aliments à sa victime, se retira bientôt sans rien soupçonner de ce qui s’était passé avant son arrivée et referma soigneusement la porte. Julia put rentrer dans le cachot. Sa mère l’embrassa de nouveau en pleurant avec elle. Le récit qu’elle fit de ses souffrances expliqua tout le mystère des souterrains de la partie méridionale du château.

« Hélas ! dit la marquise, pourquoi faut-il que je sois obligée de dévoiler à ma fille la perversité d’un père ? mais l’histoire de mes malheurs est celle de ses crimes. Voilà bientôt quinze ans, si j’en puis juger par mes tristes calculs, que je suis ensevelie vivante dans ce sépulcre ; mais c’est de plus loin encore que datent mes chagrins, et j’avais deviné la passion criminelle qui me les a infligés, bien avant de subir l’affreux traitement qu’elle me réservait.

» J’étais mariée au marquis depuis sept ans, lorsque les charmes de Maria de Vellorno, jeune femme d’une rare beauté, inspirèrent à mon époux l’amour le plus violent. Quoique minée par une douleur secrète, j’observais, sans me plaindre et sans trahir mes angoisses, l’indifférence croissante du marquis pour moi, et les ravages que faisait dans son cœur sa passion effrénée pour une autre. J’interrogeai avec soin ma conduite passée. Mais je n’y découvris rien qui pût justifier ce mépris et cet abandon. Je demandai à Dieu du courage, et j’entrepris de ramener, à force de complaisance et d’assiduités, le cœur qu’un fatal égarement m’avait aliéné. Mes efforts furent inutiles et mes soins mal interprétés. Ainsi ma complaisance fut taxée de lâche soumission, et mes assiduités ne me valurent que le dédain de celui qu’elles importunaient.

» Le chagrin que j’en ressentis épuisa mes forces et altéra ma santé. Bientôt je fus attaquée d’une maladie grave qui menaçait ma vie. Mais loin de m’effrayer des approches de la mort, je l’envisageais avec une sorte de joie. C’était la délivrance, le terme auquel j’aspirais. La tombe ne m’offrait qu’un asile, un séjour de calme après tant de tourments ; mais avant de m’y reposer, j’étais destinée à bien d’autres épreuves.

» Un jour, pendant un des plus violents accès de mon mal, je perdis complètement connaissance, et je demeurai dans cet état plusieurs heures. Vous dire qu’elles furent mes impressions, lorsqu’en revenant à moi, je me trouvai dans ce sombre cachot, c’est ce qui me serait impossible. Je me crus d’abord le jouet d’une illusion ; puis, je m’imaginai que mon âme était passée dans un autre monde ; mais cette lumière ne se dissipa que trop vite. La présence du marquis vint bientôt me rendre la conscience de ma situation.

« J’appris de lui que c’était par son ordre qu’on m’avait transportée dans ce lieu et que son intention était de m’y retenir à tout jamais. Prières, supplications, larmes, tout fut inutile. Inaccessible à tout sentiment de pitié, il refusa même de m’apprendre où j’étais, et pour quelle raison il m’avait condamnée à mourir ici. Des années s’écoulèrent pendant lesquelles j’ignorai également et la situation du cachot où j’étais enfermée, et les motifs de cette captivité.

» Depuis le jour où je descendis sous ces voûtes, jusqu’à celui où je revis le marquis, il s’écoula un temps considérable. La seule personne qui venait me visiter était un ancien serviteur qui avait toute sa confiance, et que la nécessité sans doute, aussi bien qu’une certaine dureté de cœur, avait déterminé à accepter les fonctions de geôlier. Il m’apportait des provisions chaque semaine, et je remarquai qu’il avait soin de ne venir que la nuit.

» Contre toute attente, je dirai même contre mon désir, la nature fit en moi ce que les médecins n’avaient pu faire, et je ne tardai pas à me rétablir. Mais je n’ai vécu que pour le supplice et le désespoir de mon tyran, car il m’avait fait passer pour morte, et afin d’accréditer ce bruit il m’avait fait faire dans l’église voisine des funérailles magnifiques. J’ai su cela par l’homme même qui m’avait transportée ici pendant la nuit, par Vincent… »

Au nom de Vincent, Julia tressaillit visiblement. Les paroles incohérentes que le vieil intendant avait laissé échapper en mourant se trouvaient expliquées par ce récit de la marquise. Il en était de même des prétendues apparitions qui avaient effrayé toutes les personnes du château, malgré les efforts du marquis pour leur donner le change. Tout cela redevenait naturel. L’abandon complet de la partie méridionale des bâtiments, la lumière aperçue la nuit à travers les fenêtres, le fantôme qu’on avait vu sortir de la tour, le bruit des allées et venues nocturnes, entendu à plusieurs reprises par Julia, se rapportaient évidemment à la captivité secrète de la marquise et aux visites mystérieuses du geôlier ou du marquis lui-même.

Julia sentait redoubler ses émotions quand elle songeait aux longues et terribles souffrances de sa mère, près de qui elle avait vécu tant d’années sans le savoir.

Dès que la marquise la vit un peu remise de son agitation, elle continua son récit en ces termes :

« Cependant mes jours s’écoulaient dans l’uniformité glaciale qui semble n’appartenir qu’aux tombeaux. Ma raison aurait mille fois succombé sous les atteintes de mon désespoir et devant les sinistres tableaux évoqués par mon imagination, si je n’eusse été soutenue par la foi religieuse, dont j’avais été imbue dès l’enfance.

» Le spectacle de tant de maux parut enfin toucher le cœur insensible de Vincent. Il prit sur lui de me procurer quelques douceurs dont j’avais été privée jusqu’alors : des livres, des crayons. Il voulut bien répondre à quelques questions que je lui fis sur toi, ma fille, et sur mes autres enfants. Je ne pouvais aller plus loin, ni attendre de lui le moindre changement dans ma situation ; car il aurait payé de sa vie un moment d’infidélité à la tâche criminelle que l’on appelait son devoir.

» Pour la première fois alors, jappris que j’étais enfermée dans les dépendances mêmes du château de Mazzini. J’appris aussi que le marquis, veuf de sa première femme, de moi, malheureuse morte vivante, avait épousé en secondes noces Maria de Vellorno, avec laquelle il était allé vivre à Naples, tandis que mes filles étaient restées à Mazzini. Mes entrailles maternelles s’émurent quand je sus qu’elles étaient si près de moi. Je demandai, j’implorai à genoux le bonheur de les voir ; ne fût-ce qu’un instant. Vincent résistait obstinément ; mais je mis tant de chaleur dans mes prières, mes larmes sans doute furent si éloquentes, et je fis avec tant d’énergie le serment de retourner tranquillement dans ma prison après ce moment d’ineffable joie, que mon gardien, faisant taire la prudence pour n’écouter que la pitié, consentit à exaucer mon unique vœu.

» Il vint un jour m’annoncer que mes enfants devaient aller se promener dans le bois, et que je pourrais les voir par une fenêtre au-dessous de laquelle ils devaient passer. Cette nouvelle me causa un tremblement tel que j’eus à peine la force d’attendre le moment si avidement désiré. Cette heure venue, Vincent, après m’avoir bandé les yeux, me conduisit, par une suite de corridors souterrains, dans un grand caveau de la partie méridionale du château. Puis il me fit monter dans un appartement au-dessus, où je fus presque aveuglée par le grand jour dont j’étais privée depuis si longtemps. Là, il me plaça près d’une fenêtre qui donnait sur le bois. Oh ! qu’elles parurent longues à mon impatience les minutes que je passai à vous attendre, à vous guetter !…

» Vous parûtes enfin ! Je vous voyais, vous, mon seul bien, mon seul amour, vous qui m’aviez pleurée, et je ne pouvais ni vous serrer sur mon cœur, ni vous crier : Je suis là, moi, votre mère !… Ta sœur te donnait le bras. Vous montriez toutes deux cette vivacité, cet enjouement précieux, charmes de la jeunesse !… Hélas ! vous ne vous doutiez guère de la situation de votre mère ; vous ne saviez pas qu’en ce moment elle avait les yeux sur vous !… Quel effort je fis sur moi-même pour ne pas ouvrir la fenêtre, pour ne pas me montrer, vous appeler ! Le souvenir du serment que j’avais fait à Vincent et l’idée que sa vie peut-être dépendait de mon silence eurent seuls le pouvoir de m’arracher à cette tentation. Mais cette lutte avait épuisé mes forces, et je tombai évanouie près de la fenêtre.

» J’ignore combien il se passa de temps jusqu’à ce que Vincent vint me relever pour me ramener dans mon cachot, où je me livrai à un accès de désespoir, que je ne puis encore me rappeler sans frémir.

» Cette entrevue, où plutôt cet aperçu d’un bonheur défendu, objet de mes ardentes sollicitations, et qu’il m’avait été si difficile d’obtenir, empira ma situation au lieu de l’adoucir. Mon cœur violemment agité ne connaissait plus le repos. En proie à un délire continu, je ne rêvais plus qu’à mes enfants, je demandais sans cesse à les revoir ; mais Vincent avait eu trop à redouter les suites d’une première complaisance pour se laisser entraîner à une seconde.

» Vers ce même temps, je crus que je touchais enfin au terme de mes longues infortunes. Plus d’une semaine s’était écoulée sans que Vincent eût paru dans ma prison.

» Ma petite provision de vivres et d’eau était épuisée. Depuis deux jours déjà je languissais privée de nourriture, lorsque j’entendis la porte rouler sur ses gonds, et un pas qui n’était pas celui du geôlier s’approcher de moi. Je tournai faiblement la tête et je vis entrer le marquis. À son aspect, mon sang se glaça, et je fermai les yeux dans l’espoir de ne plus les rouvrir. Le son de sa voix effraya mon oreille. Involontairement je le regardai. Ses traits avaient pâli, ses cheveux avaient blanchi ; mais c’était toujours le même air sombre et contraint, et je crus m’apercevoir qu’il tremblait en me parlant. Il m’apprit que Vincent avait cessé de vivre, et que désormais ce serait lui-même qui le remplacerait auprès de moi. Je m’abstins de toute récrimination. Des reproches n’auraient servi, je le savais, qu’à aggraver ma situation. Je n’eus pas recours non plus à des supplications qui, sans amener un meilleur traitement pour la victime, n’auraient fait qu’irriter les vains remords du bourreau. Je gardai le silence de la résignation, sans même laisser deviner que je fusse instruite du second mariage du marquis.

» Dans les premiers temps, il me rendait visite la nuit, comme Vincent ; mais plus tard, pour des motifs que j’ignore, il ne se présentait plus que pendant le jour.

» Je me souviens qu’une nuit, dans le silence et l’obscurité de ma prison, tout entière à l’horreur de mon sort, il m’échappa des plaintes qui troublèrent le calme de mort dont j’étais entourée. Je n’oublierai jamais quelle émotion je ressentis lorsqu’une voix éloignée répondit comme un écho à mes gémissements. Je fus frappée d’une surprise mêlée de joie et d’espérance. Ma première idée fut de faire appel à l’être inconnu que mes souffrances semblaient intéresser ; mais je réprimai ce mouvement irréfléchi, au souvenir de la terrible vengeance dont le marquis m’avait menacée, si j’essayais jamais, par quelque moyen que ce fût, de révéler la retraite où j’étais séquestrée. Et quoique depuis longtemps la vie ne fût pour moi qu’un fardeau, je tremblai, j’avoue ma faiblesse de femme, je tremblai à l’idée d’être égorgée obscurément dans cette chambre. Je sentais d’ailleurs qu’en supposant ma captivité découverte, il n’eût été au pouvoir de personne de m’en affranchir. Car je n’avais pas d’amis disposés à m’arracher de force de mon cachot, et le marquis a droit de vie et de mort dans ses domaines. Je refusai donc de répondre à mon tour à la voix que j’avais entendue. J’ai souvent cherché à me rendre compte de cette mystérieuse circonstance ; mais je n’ai jamais pu en découvrir la cause, et aujourd’hui encore je me trouve dans la même incertitude. »

Julia se souvint que Ferdinand avait été enfermé dans un donjon du château, et que sa prison n’était pas très-éloignée du cachot de la marquise. C’était sans doute sa voix que la marquise avait entendue. Cette conjecture se trouva juste. C’étaient en effet les gémissements de la marquise qui avaient si fort alarmé Ferdinand, comme le lecteur peut se le rappeler, dans la salle de marbre et dans le donjon.

Lorsque Julia eut fait part de ce soupçon à sa mère, celle-ci, persuadée que c’était son fils qui lui avait répondu sans la reconnaître, et sans qu’elle-même le reconnût, fut tellement émue qu’elle demeura quelque temps sans pouvoir achever son récit.

« Quelque temps après, dit-elle enfin, le marquis m’apporta des provisions pour une quinzaine de jours, en m’annonçant que je ne le reverrais probablement pas dans cet intervalle. Ce que tu m’as appris, ma fille, des événements qui se sont passés au couvent de Saint-Augustin, me donne l’explication de son absence. Que ne puis-je reconnaître ce que je dois à cette chère et inappréciable amie, madame de Menon ! Ah ! fasse le ciel qu’il me soit permis un jour de lui témoigner toute ma gratitude ! »

Julia avait écouté sa mère avec un saint recueillement ; elle lui témoigna toute la tendre sympathie qui pouvait adoucir ses maux.

« Chère mère, lui dit-elle, vous navez jamais désespéré de la Providence, et vous avez eu raison ; car je ne doute pas qu’elle ne m’ait conduite ici, à travers tant de malheurs, et toute faible que je suis, pour opérer votre délivrance. Oh ! je vous en conjure, hâtons-nous de fuir ensemble cet horrible séjour. Qui nous empêcherait de nous échapper par la caverne où j’ai pénétré ? »

— Mais où aller ? demanda la marquise en poussant un profond soupir.

Cette question, empreinte d’un si cruel découragement, affecta Julia jusqu’aux larmes. Elle garda quelque temps le silence ; puis elle reprit :

« Quand vous aurez disparu, le marquis ne saura où vous chercher, il n’osera d’ailleurs ébruiter votre existence en vous réclamant hors de ses domaines. Un couvent peut vous offrir, quant à présent, un asile sûr ; et quoiqu’il advienne par la suite, vous n’avez pas à redouter un sort plus affreux que votre situation actuelle. »

La marquise sentait la force de ces raisons ; mais son énergie usée par tant de chagrins, ses forces physiques épuisées par une si longue captivité, lui permettraient-elles de suivre les conseils de sa fille ? elle hésitait : une sorte d’abattement mêlé de tendresse se trahissait dans ses regards et décelait l’état de son âme. Julia, cependant, assurée que la caverne par laquelle elle était entrée traversait la montagne à l’opposé de laquelle s’élevait le château de Mazzini, savait bien qu’il serait impossible de les apercevoir lorsqu’elles fuiraient par cette issue souterraine. En faisant valoir ces circonstances aux yeux de sa mère, Julia la sollicita si vivement, que la marquise se rendit enfin à ses instances, et se jetant à genoux, éleva son âme à Dieu avec cette confiance en lui qui l’avait soutenue dans ses malheurs. Elle implora la protection céleste pour elle et pour sa fille agenouillée à côté d’elle, et quand elles se relevèrent, leurs deux âmes vibraient à l’unisson, pleines de la même foi et de la même fermeté.

Elles s’entretinrent avec plus de détails de leur projet d’évasion. Julia se rappela tout à coup qu’elle était sans argent, les bandits l’ayant complètement dévalisée. Cette idée la troubla. Elle n’eut garde pourtant de laisser percer son inquiétude, préférant toutes les chances fâcheuses qui pouvaient l’attendre au dehors, à la prolongation de cette horrible captivité.

Munies des provisions que le marquis venait d’apporter, elles sortirent du cachot, et s’engagèrent dans le passage obscur où elles cheminèrent à tâtons. Julia se dirigea vers la porte de la caverne ; mais comment peindre son désespoir quand elle la trouva fermée ! tous ses efforts pour l’ouvrir furent inutiles. Cette porte, c’était elle-même qui l’avait tirée après elle ; et comme il y avait une serrure à ressort, on ne pouvait l’ouvrir de ce côté qu’avec une clé. La marquise ne parut pas s’affecter trop vivement de cet obstacle. Elle avait appris dès longtemps la résignation aux volontés de Dieu. Elle retourna dans son cachot. Quand elle rentra avec sa fille dans ces murs qu’elle avait cru quitter pour toujours, Julia, tout en larmes, s’abandonna à l’excès de son affliction. La marquise céda aussi à l’attendrissement.

« Ah ! dit-elle, le ciel m’est témoin que ce n’est pas sur moi que je pleure. J’ai usé toute la sensibilité que mes propres maux étaient capables d’exciter. Ce contre-temps d’ailleurs a peut-être peu d’importance en lui-même ; car je n’avais aucune certitude de trouver ailleurs un asile sûr, et quand même j’eusse trouvé cet abri, combien de temps m’aurait-il préservée ? Hélas ! il ne m’aurait épargné peut-être que quelques jours de douleur. Mais c’est pour toi, ma fille, que je me sens le cœur cruellement brisé ; pour toi qui verses tant de larmes sur mon sort, pour toi qui es menacée de tomber au pouvoir d’un père impitoyable, et d’être sacrifiée à un duc de Luovo ! »

Hors d’état de répondre, Julia collait ses lèvres sur les mains de sa mère, qu’elle tenait serrées dans les siennes. Elle sentait amèrement toute l’imminence de leur commun danger. Son incertitude absolue sur le sort d’Hippolyte et de Ferdinand mettait le comble à sa douleur.

La mère leva les yeux au ciel ; on eût pu y voit briller un rayon d’espérance.

« Mon enfant, dit-elle, si tu préfères à un horrible mariage le partage d’une prison avec ta mère, il te reste la ressource de te cacher au besoin dans le passage que nous venons de quitter, et de vivre avec la moitié de mes provisions. »

— Ah ! s’écria Julia, quel bonheur ! quand je songe qu’en restant ici, je ne serai condamnée qu’à souffrir ce que vous avez souffert si longtemps, et que je pourrai adoucir vos maux en les partageant, ah ! je me trouve bénie du ciel qui me permet de vous prodiguer mes soins et ma tendresse, et ce mariage dont vous parlez fût-il moins odieux, je préférerais mille fois ma situation actuelle. »

En parlant ainsi, elle s’était jetée dans les bras de sa mère, qu’elle accablait de caresses.

« Chère enfant, dit la marquise en la pressant sur son sein, cette marque si touchante de ton amour me fait presque oublier mes souffrances. Ah ! pourquoi ai-je été si longtemps privée de la tendresse de ma fille ! »

Julia fit tous ses efforts pour atteindre à la fermeté de sa mère, et quoique le souvenir de Ferdinand et d’Hippolyte revint continuellement ébranler son âme, elle affecta la plus parfaite sérénité. Dès qu’on entendait venir le marquis, elle courait se cacher dans le passage de la caverne, et personne ne se doutait que la mère et la fille, réunissant leur double infortune, en avaient fait une sorte de bonheur.

XV

Cependant le marquis de Mazzini, en proie à mille passions dévorantes, succombait sous le poids de ses chagrins domestiques.

La marquise, ou plutôt Maria de Vellorno, se plaisait par ses perfides insinuations, à irriter encore la fureur de son mari contre Julia et madame de Menon. Abusant de son empire absolu sur lui, elle ne cessait de lui représenter que par suite de la désobéissance obstinée de la jeune fille et des machinations de la gouvernante, un moine avait osé mépriser son autorité paternelle, insulter à la dignité de son rang, et renverser l’édifice de grandeur si laborieusement élevé par son ambition. Elle ne mettait pas en doute que l’abbé ne fût instruit de la retraite de Julia. Quelle faiblesse à un gentilhomme, disait-elle, de se laisser braver ainsi par ce moine, au lieu de s’adresser directement au Souverain-Pontife dont l’autorité saurait bien contraindre l’abbé de Saint-Augustin à rendre une fille à son père !

Ces reproches humiliants frappaient vivement le marquis. Mais quoiqu’il en sentît toute la force, il ne savait qu’y répondre. Ses propres crimes paralysaient son action, et devenaient ainsi son châtiment. Car cette menace de l’abbé de divulguer un secret fatal qui n’était autre que la séquestration de la marquise, l’arrêtait court dans ses projets de vengeance, et le forçait à dévorer son outrage. Cependant les paroles de Maria eurent cet effet, qu’il se révolta contre l’idée de se laisser plus longtemps dominer par l’abbé. Voulant à tout prix l’emporter sur ce prêtre, il ne vit plus qu’un moyen d’y réussir, et ce moyen, c’était la mort, réelle cette fois, de sa première femme.

C’est ainsi qu’un crime en entraîne d’autres. Une fois entré dans cette fatale voie, il est rare qu’on en puisse sortir. Il ne restait au marquis, pour parer au danger de la révélation de son premier forfait, que la ressource d’en commettre un second. Tuer la prisonnière pour cacher l’emprisonnement, c’était logique. Le marquis était le seul être vivant qui pût témoigner de l’existence de la marquise disparue. Toutes les allégations de l’abbé se trouveraient donc dénuées de preuves, quand réellement cette femme aurait cessé d’exister, et le père de Julia pourrait alors sans crainte s’adresser au Pape pour obtenir que sa fille lui fût rendue.

Dès que cette idée fut entrée dans son esprit, le marquis s’habitua à la considérer comme sa meilleure chance de salut, et ses scrupules se dissipèrent à mesure que le succès lui parut mieux assuré. La violence de ses passions, qu’il n’avait jamais su maîtriser, conspirait avec les raisonnements que lui suggérait son ambition, pour lui commander ce meurtre abominable. Rien de plus facile que l’exécution ; il n’avait que le choix des moyens. Cependant comme il ne se sentait pas le courage de tremper ses mains dans le sang de sa femme, ni de la voir se débattre sous le poignard, il résolut de se défaire d’elle d’une façon plus sûre et plus lâche, en mêlant du poison aux aliments qu’il lui apporterait.

Tandis qu’il se livrait à ces projets homicides, il fut frappé d’un coup terrible et bien inattendu dans son orgueil, aussi bien que dans son aveugle amour. Baptiste vint lui révéler l’infidélité de Maria de Vellorno. D’abord il refusa de croire à ce rapport, et même, dans sa colère, il chassa le valet qui avait osé le lui faire. Mais, après réflexion, il rappela cet homme dont il n’avait aucune raison de se défier, et condescendit jusqu’à l’interroger sur la coupable liaison dont il s’était porté dénonciateur. Il apprit alors l’intimité qui existait entre Maria et le chevalier de Vincini, dont les rendez-vous mystérieux avaient lieu d’ordinaire le soir, dans le petit pavillon situé au bord de la mer. Baptiste ajouta que si le marquis voulait se convaincre par lui-même de la vérité du fait, il n’avait qu’à se trouver à l’heure dite dans le pavillon.

Cette révélation excita dans l’âme du trop confiant époux une effervescence de fureur jalouse, à laquelle rien de ce qu’il avait éprouvé jusqu’alors ne pouvait être comparé. Soupçonner la femme dont il se croyait passionnément aimé, et sur qui reposait tout son bonheur, cette femme, pour laquelle il avait commis un crime qui pesait lourdement sur sa conscience, et dont les suites étaient si dangereuses, cette femme enfin qui le poussait encore à un nouveau forfait, la trouver aujourd’hui ingrate, insensible à tant d’amour, parjure à l’honneur, c’était là de tous les malheurs possibles, le plus affreux à imaginer ! son cœur était en proie à des passions contraires qui le déchiraient tour à tour. À peine avait-il pris une résolution qu’il l’abandonnait pour en former une autre. Tantôt il brûlait de se baigner dans le sang de l’infidèle, tantôt le charme d’un amour irrésistible dominait ses transports furieux. La vengeance et l’honneur voulaient qu’il perçât ce cœur qui l’avait trahi ; mais l’image de cette beauté ravissante, de son céleste sourire, de ses délicieuses caresses, reprenait sur lui un tel empire, qu’involontairement il se sentait désarmé, et que répandant des larmes de regret, il était prêt, en dépit de toutes les apparences, à jurer que Maria lui était toujours fidèle.

Mais l’instant d’après, ses doutes et les soupçons revenaient l’assiéger avec une nouvelle force, et le rejetaient dans un désespoir frénétique. Pour les résoudre, il résolut de se rendre au pavillon. Mais que ferait-il si ses craintes se trouvaient confirmées ? le savait-il seulement ? en attendant, il se mit à surveiller avec soin la conduite de Maria. Il vint s’asseoir à table à l’heure du dîner, et ne vit rien dans les manières de celle qui y présidait, qui fût de nature à justifier ses alarmes. C’étaient toujours les mêmes attentions pour lui, les mêmes propos aimables, les mêmes sourires. Tout cet ensemble de séductions produisit sur son cœur l’effet accoutumé. Pour réparer l’injure de ses soupçons, le malheureux marquis était prêt à tomber aux pieds de l’adorable femme, à lui avouer ses torts, à en implorer le pardon ; mais l’arrivée du chevalier de Vincini arrêta tout à coup l’élan de sa confiance, et lui rendit, avec les palpitations du doute, les anxiétés de la jalousie. Il attendit dès lors, avec une extrême impatience, l’heure qui devait fixer ses incertitudes, et l’éclairer sur son sort.

La nuit arriva enfin. Le marquis se dirigea sans bruit vers le pavillon, et s’enfonça sous les arbres qui l’entouraient. À peine était-il là depuis quelques minutes, qu’il entendit deux personnes qui s’avançaient en chuchotant, du côté de l’allée. Un violent battement de cœur le saisit ; cependant il tâcha de contenir sa respiration et ne bougea point. Il prêta l’oreille ; on entrait dans le pavillon. Alors se glissant hors de sa cachette, il s’approcha doucement d’une fenêtre d’où s’échappait une faible lumière, et put voir distinctement Maria près du chevalier de Vincini. Furieux à cet aspect, il tire son épée, et s’élance vers l’entrée du pavillon. Au bruit de ses pas, le chevalier prend l’alarme, aperçoit le marquis, se précipite au dehors et s’enfuit dans le bois. Le mari outragé le poursuit quelque temps, mais sans pouvoir l’atteindre, et revient, la rage au cœur, dans le pavillon, décidé à plonger son épée dans le sein de Maria. Mais il la trouve étendue à terre, sans mouvement. Le courage lui manque à cette vue, et la pitié succède à la vengeance. Il reste quelque temps immobile devant elle à la contempler ; puis, sa colère l’abandonnant peu à peu, il remet lentement son épée au fourreau.

Maria, en sortant de son évanouissement, rencontra les regards de son mari fixés sur elle, poussa un cri et retomba dans le même état. Le marquis courut chercher du secours au château ; et de peur qu’on ne soupçonnât la vérité, il publia que la marquise venait d’être attaquée d’un mal subit ; puis il la fit transporter dans son appartement.

Plus de doutes sur la trahison de Maria ! et cependant la passion l’emportait encore sur la colère. Combien il regrettait le doute qui lui était encore permis la veille ! et avec quelle nouvelle ardeur il désirait d’être aimé de Maria, depuis qu’il était forcé de voir qu’elle ne l’aimait plus ! étrange bizarrerie du cœur humain ! Les circonstances mêmes qui devaient le plus irriter sa haine, produisaient sur lui l’effet contraire, et ne faisaient qu’enflammer son amour. Il ne pouvait supporter l’idée de vivre sans cette femme.

Il crut concilier des sentiments si contraires en punissant d’abord la perfide, sauf à lui rendre ensuite sa première affection. Aussi commença-t-il par l’accabler des reproches les plus amers. Mais l’orgueilleuse Maria de Vellorno, loin de montrer le moindre sentiment de honte ou de repentir, s’offensa de ces reproches comme d’un outrage, et lui répondit avec tout l’emportement de son caractère violent. Pour prouver son innocence, elle fabriqua un conte capable d’en imposer à quiconque n’aurait pas eu le témoignage de ses yeux à lui opposer. Après la comédie de l’indignation, vint celle des protestations et des larmes ; mais ce dernier artifice réussit aussi peu que l’autre, et le marquis sortit de l’appartement, confondu de tant d’audace et transporté d’une trop juste ardeur de vengeance. Pour l’assouvir en épargnant la perfide, il chargea Baptiste de découvrir la retraite du chevalier de Vincini, résolu à punir sur lui son injure. La honte ne lui permit pas d’employer d’autres serviteurs à cette recherche.

Ces cruelles découvertes avaient fait diversion pour quelque temps aux noirs projets du marquis ; mais le meurtre de sa première femme ne devait être que différé. Frappé dans ses joies domestiques, c’est à la satisfaction de son orgueil qu’il voulut demander un dédommagement. Concentrant dès lors toutes ses espérances dans le succès de ses projets ambitieux, il redoubla d’ardeur pour renouer le mariage de Julia avec le duc de Luovo, dont le crédit pouvait l’aider à atteindre aux plus hautes dignités de l’État, et résolut de reprendre sa fille qu’il croyait toujours au couvent, eu ayant recours, sans délai, à l’autorité du saint-siège. Mais avant tout, il fallait empêcher l’abbé de parler, ou tout au moins transformer ses allégations en calomnies, et pour cela l’important était de faire disparaître à jamais la prétendue défunte. Cette nécessité pressante ramena le marquis à l’exécution de son horrible dessein.

Il prépara donc le poison, le mêla aux aliments destiné à sa femme, et la nuit venue, il se rendit dans la prison. Ce fut d’une main tremblante qu’il ouvrit la porte, et qu’il posa le panier de vivres à côté de sa victime, pendant que celle-ci le remerciait avec douceur. Trop sûr qu’il la voyait pour la dernière fois, le misérable la regardait d’un air égaré ; le remords, dont son âme était agitée, se peignait sur ses traits pâles et contractés. La marquise ne comprenait rien à ce trouble. Croyant à la pitié, elle tomba à ses genoux pour l’implorer ; mais lui, plus troublé encore, se détourna d’elle, lui dit en tremblant de se relever, et s’enfuit du cachot sans regarder derrière lui.

C’est que, tout pervers qu’il était, il ne se sentait pas assez endurci dans le crime pour étouffer tout à fait le cri de sa conscience. Sur son passage, en traversant les souterrains qui le ramenaient de la prison au château, il croyait entendre des voix accusatrices. Plusieurs fois il s’arrêta, haletant et prêtant l’oreille, comme s’il eût été poursuivi. Rentré enfin dans sa chambre et sa porte fermée, il en visita les moindres recoins. L’hallucination n’avait pas cessé. Partout se dressaient devant lui des êtres fantastiques, dont les formes étranges et l’aspect menaçant le glaçaient de terreur. Pour la première fois de sa vie, il trembla de se trouver seul, mais il n’osait pas appeler Baptiste. L’obscurité et le silence de la nuit redoublaient son épouvante. Ce supplice intérieur était intolérable, et l’idée fixe de ce qu’il venait de faire l’écrasait sous le poids du repentir. Mais le crime était consommé ; il n’était plus temps de revenir en arrière.

En proie à cette terrible agitation, il se jette sur son lit. Sa tête est prise de vertige ; il est près de se trouver mal, mais il hésite encore à appeler du secours. Enfin, par un effort suprême il se traîne jusqu’à sa sonnette, et retombe privé de sentiment. Baptiste, accourant le premier, trouve son maître se débattant à terre dans les convulsions d’une sorte d’agonie. Il donne l’alarme. Tout le château est bientôt sur pied ; c’est un tumulte, une confusion indescriptibles. Emilia ne fut pas la dernière à s’empresser au secours de son père ; mais elle fut si cruellement frappée de l’état où elle le vit, qu’il fallut l’emporter elle-même sans connaissance.

Cependant grâce aux soins qui lui furent prodigués, le marquis reprit bientôt l’usage de ses sens, et profitant d’un moment où il sentait son intelligence plus lucide : « Je me meurs, dit-il dune voix affaiblie, qu’on appelle sur-le-champ la marquise et mon fils. »

Ferdinand, échappé aux poignards des bandits, avait été arrêté par les agents de son père et se retrouvait en son pouvoir. Les agents du marquis, envoyés à sa recherche, l’avaient retrouvé au moment où lui-même courait sur les traces de Julia. Il la croyait sauvée comme lui, à la faveur d’une lutte engagée entre les brigands et d’autres voyageurs armés ; et c’était même l’espoir de la rejoindre qui avait empêché le jeune homme de se rallier aux nouveaux venus. Depuis sa rentrée au château, on le tenait renfermé dans un appartement secret. On vint enfin l’en tirer, pour le faire comparaître devant son père.

Celui-ci était tellement changé, sa figure était si pâle, si livide et ses traits si décomposés, qu’il était difficile de croire qu’une révolution si rapide fût seulement l’ouvrage du remords. À cette vue, Ferdinand ne put se défendre d’un mouvement d’horreur qui le fit reculer. Le marquis ordonna, par signe, aux domestiques de sortir. Ils allaient obéir, lorsqu’un grand tumulte se fit entendre au dehors ; la porte s’ouvrit, et le domestique, qui était allé avertir la marquise que son mari la demandait, entra dans l’appartement, pâle, et la terreur empreinte sur le visage. Hors d’état de parler, et respirant à peine, il s’arrêta, en montrant de la main la galerie par laquelle il était venu. Ferdinand, saisi d’un nouvel effroi, se précipita par cette issue et courut chez la marquise. Quel spectacle horrible l’y attendait ! Maria était étendue sur son lit, inanimée et baignée dans son sang. À terre, on voyait le poignard qui lui avait ôté la vie ! on trouva à côté d’elle une lettre qui prouvait qu’elle s’était elle-même donné la mort. Cette lettre révélait encore un autre crime, et voici ce que lut Ferdinand :

 

« Au marquis de Mazzini.

» Vos reproches ont porté le désespoir dans mon âme. Il n’est aucun pouvoir sur la terre qui puisse me rendre le repos que vous m’avez ravi. Quand vous lirez ces mots, je n’existerai plus, mais votre triomphe ne sera pas de longue durée ; je suis déjà vengée. Imprudent, qui n’avez pas craint d’outrager une femme telle que moi ! le poison qui coule dans vos veines, sachez le bien, vous a été donné par

» MARIA DE MAZZINI. »

 

Ainsi, les ravages affreux qui se voyaient sur la figure du marquis étaient ceux du poison, et la main qui le lui avait versé était celle de la femme à qui il avait tout sacrifié ! on ne peut se faire une idée du trouble et de la consternation de Ferdinand. Il retourna promptement vers son père, résolu à tout tenter pour le sauver, et aussi à lui cacher la terrible catastrophe de Maria de Vellorno, mais déjà les domestiques, dans le désordre de leurs esprits, lui avaient tout révélé, et le malheureux avait perdu connaissance.

Ce furent les douleurs de l’empoisonnement qui réveillèrent chez lui le sentiment de la vie. Il tomba aussitôt dans d’affreuses convulsions. On eut recours à tous les médicaments d’usage en pareil cas ; mais le breuvage était trop sûr et le mal avait déjà fait trop de progrès. Dans un moment où les souffrances se relâchaient un peu, suspendues par leur excès même, il fit signe à tous ses gens de se retirer, et à Ferdinand de s’asseoir près de lui.

« Je sens, dit-il en faisant de grands efforts, que je touche à ma dernière heure, et je dois employer cet instant suprême à vous révéler le plus atroce de mes tourments, près duquel les souffrances que vous voyez ne sont rien. Puisse, grand Dieu, cet horrible aveu soulager mon âme !… »

Ferdinand, saisi de terreur, prit la main de son père, qui continua d’une voix sourde et entrecoupée :

« Le ciel est juste !… mon châtiment est leffet de mon crime… une femme a été la cause de mes forfaits… elle devait être lauteur de mon supplice… cest pour elle que je me suis rendu coupable… pour elle que j’ai emprisonné une épouse vertueuse… une sainte… votre mère… et que plus tard… hier… je suis devenu son assassin… »

Ferdinand frissonna, lâcha la main de son père, et se couvrit le visage.

« Oh ! mon fils ! reprit le marquis d’une voix mourante, cache-moi, s’il se peut, l’horreur que je t’inspire. N’aggrave pas les remords dont je suis dévoré. Détourne-toi, détourne ces regards qui me tuent…

— Ma mère ! s’écria Ferdinand, ma mère ! tuée par vous ! Ah ! dites-moi, expliquez-moi, au nom du ciel !…

— Je suffoque… dit le marquis… si cependant... Oh !… ces clefs… prends-les… écoute… la tour… la tour du midi… le souterrain… il est possible que… Oh !… »

En proférant ces mots, le marquis fit un effort convulsif, se releva à moitié, remua les lèvres, roula des yeux hagards, et retomba.

Ferdinand, hors de lui, se pend aux sonnettes, appelle les domestiques, on rentre de tous côtés, on veut soulever le marquis, mais ce n’est plus qu’un corps inerte et sans vie.

Les dernières paroles du marquis avaient rempli d’anxiété le cœur de Ferdinand. Elles semblaient dire que sa mère, condamnée à mort, respirait peut-être encore. Il prend les clefs que son père lui avait montrées, ordonne à quelques domestiques de le suivre, et se dirige à la hâte vers les bâtiments du midi. Arrivé là, il entre dans la cour, descend sous le grand escalier, lève la porte de la trappe et se glisse, ainsi que ses gens, dans le passage obscur qui, à travers mille détours, conduit à la porte du cachot. Sans s’arrêter un moment, il met en tremblant la clef dans la serrure, il la tourne, il ouvre ; mais qu’elle est sa surprise en trouvant une chambre vide ! Il examine, il cherche ; personne ! Croyant s’être trompé, il sort pour recommencer une perquisition plus exacte ; mais il a beau parcourir toutes les avenues, et fouiller tous les coins, il ne découvre pas d’autre issue, et revient au même cachot, où il retrouve la même solitude.

À cette seconde visite, il aperçut la petite porte qui communiquait avec la caverne, et par où l’on peut se rappeler que Julia était entrée dans la prison. C’était aussi par là qu’elle sortait pour se cacher aux yeux du marquis, lorsque celui-ci apportait les vivres qu’elle devait partager avec sa mère. Ferdinand pénétra dans le passage sur lequel donnait cette porte et l’explora dans toute son étendue ; mais il ne vit personne ; il appela ; aucune voix ne répondit à la sienne. Il poussa ses recherches jusqu’à la porte de la caverne ; mais elle était fermée. Il revint sur ses pas, découragé, et accablé de douleur. Il se mit alors à réfléchir sur les dernières paroles de son père. Il les avait sans doute mal interprétées ; ces mots : il est possible que… ne se rapportaient pas apparemment à la vie de la marquise… N’ayant trouvé aucune trace de sa mère, il conclut de là que la mort tragique dont le marquis s’était accusé, datait d’une époque déjà ancienne. Plein de cette idée, il se persuada qu’il ne lui restait plus qu’à remplir un devoir pieux envers sa mère, en faisant creuser le cachot qui sans doute renfermait ses restes vénérés, pour leur donner une sépulture honorable.

Quand la première impression causée par les scènes affreuses qui précèdent eut commencé à se calmer, Ferdinand prit des informations sur son indigne belle-mère, Maria de Vellorno. On apprit que la veille de l’effroyable catastrophe, le marquis avait passé quelques heures chez elle, et qu’ils avaient eu ensemble une altercation des plus vives. Le mari outragé s’était emporté en reproches violents, en la menaçant d’un éclat public et d’une séparation définitive. Après le départ du marquis, on avait entendu Maria s’agiter dans sa chambre, pousser des cris de rage, et enfin tomber sur le plancher. Sa femme de chambre étant entrée en ce moment, elle s’était relevée dans un violent transport de colère et l’avait chassée, puis elle s’était replongée dans un morne désespoir.

Le soir, elle était descendue souper avec le marquis. Peu de mots avaient été échangés à table, et vers la fin du repas, on avait renvoyé les domestiques. C’était probablement à ce moment que Maria avait versé du poison dans le verre de son mari. Comment s’en était-elle procuré ? C’est ce qu’on ne put découvrir. Son amant italien était-il son complice ? on ne le sut pas davantage ; car on n’entendit plus parler de lui.

Maria était ensuite remontée de bonne heure dans son appartement. Elle avait dans ses regards et dans sa voix quelque chose d’extraordinaire qui effraya sa femme de chambre ; mais celle-ci ne se permit aucune observation. Quand sa maîtresse l’eut renvoyée, elle écouta encore quelque temps à la porte, mais n’entendant aucun bruit, elle alla se coucher.

Il est probable que Maria se poignarda peu de temps après la sortie de sa femme de chambre ; car lorsqu’on entra chez elle deux heures plus tard, elle paraissait morte depuis quelque temps. En examinant le cadavre, on découvrit qu’elle s’était frappée au côté gauche, et d’une main assez sûre pour atteindre le cœur.

Ces horribles événements affectèrent tellement Emilia qu’elle en tomba malade, et qu’elle garda longtemps le lit. Ferdinand eut besoin de tout son courage pour supporter tant d’émotions. Mais au milieu de ces scènes violentes, son plus grand chagrin peut-être était l’incertitude où l’avait laissé le sort de Julia retombée peut-être au pouvoir des bandits. Les agents de son père, en l’arrêtant, ne lui avaient permis ni de la chercher, ni de la secourir.

Le marquis de Mazzini et sa seconde épouse, Maria de Vellorno, furent inhumés avec toute la pompe qui était due à leur rang, malgré l’indignité de leurs caractères. Les funérailles eurent lieu à l’église du couvent de Saint-Nicolo. La vie de ces deux grands criminels montre assez jusqu’où peut entraîner la violence des passions, et leur mort fournit un exemple de la vengeance divine, châtiant les coupables l’un par l’autre.

XVI

En faisant des fouilles dans le cachot qui renfermait, croyait-on, les restes de la première marquise de Mazzini, on découvrit que ce réduit communiquait avec le donjon dans lequel Ferdinand avait été enfermé, et d’où il avait entendu ces sourds gémissements qui lui avaient causé tant d’alarmes. C’était bien la voix de sa mère qui était parvenue jusqu’à lui.

L’histoire du meurtre d’un Della Campo, que le marquis avait naguère racontée à son fils, quand ce dernier avait commencé des recherches dans les bâtiments du midi, n’avait été imaginée que pour lui donner le change, et pour cacher l’emprisonnement de la marquise. Il y avait quelque habileté dans l’invention de cette légende tragique, destinée à répandre la terreur parmi les habitants du château. C’était un moyen de les écarter du théâtre de cette prétendue catastrophe. Donner aux bruits entendus et aux apparitions une cause occulte, c’était imposer aux esprits crédules, et empêcher les soupçons de se diriger sur le rôle que le marquis avait pu jouer dans ces scènes mystérieuses.

Cependant le cachot avait été fouillé de fond en comble, et rien n’était venu résoudre les incertitudes de Ferdinand. Le marquis s’était avoué l’auteur de la mort de sa femme, et pourtant les dépouilles mortelles de la marquise Louisa ne se trouvaient pas dans le lieu désigné pour lui avoir servi de cachot. Aucun vestige même de sa détention ne s’y laissait voir. Il ne semblait pas d’ailleurs qu’elle eût réussi à s’en échapper, puisque la porte du côté du château et celle de la caverne s’étaient trouvées également fermées, quand Ferdinand s’y était présenté.

Le jeune marquis de Mazzini, dont toutes les conjectures étaient ainsi déjouées, n’avait aucune base pour en former d’autres, et surtout il n’avait pas de temps à perdre dans des réflexions inutiles. Un devoir pressant l’appelait ailleurs. Persuadé que Julia était encore au pouvoir des brigands, il se hâta, dès que les funérailles de son père eurent été célébrées, de se rendre à Palerme pour dénoncer le repaire de ces scélérats, et demander main forte à la justice, afin d’aller lui-même délivrer sa sœur. Mais en arrivant à Palerme, il apprit que les bandits avaient été découverts dans les ruines d’un monastère de la forêt de Marentino ; que plusieurs d’entre eux avaient été jugés et exécutés ; que des perquisitions minutieuses avaient été faites dans la forêt, mais qu’on n’y avait trouvé ni prisonniers ni prisonnières. Le résultat de cette enquête consterna Ferdinand, qui ne sut plus que penser du sort de sa malheureuse sœur. Il demanda et obtint la permission d’interroger lui-même les bandits survivants qui étaient encore en prison ; mais il ne put tirer d’eux aucun éclaircissement satisfaisant.

Dans cette perplexité, il quitta Palerme pour se rendre à la forêt de Marentino, pensant que, dans les environs, il serait plus à portée d’apprendre des nouvelles de Julia. Il se dirigeait mélancoliquement vers les bois, et il en était encore à une grande distance, quand le déclin du jour le surprit. D’épais nuages voilaient l’horizon. Il s’éleva une violente tempête, et les vents déchaînés fouettaient la pluie dans tous les sens. La route traversait un pays sauvage, hérissé de rochers qui n’offraient aucun abri. Ferdinand et ses domestiques firent ainsi quelques milles, toujours battus de la pluie et de l’ouragan qui s’engouffrait dans les cavités rocailleuses, et auquel répondait de loin le mugissement des flots irrités. À la fin, le jeune homme aperçut une lueur qui perçait l’obscurité. Cette lumière semblait se mouvoir de droite et de gauche, au gré des vents, sans jamais disparaître ni s’écarter beaucoup du point fixe où elle s’était montrée d’abord. Ferdinand piqua son cheval, et courut droit dans cette direction.

En s’approchant, il reconnut que cette clarté, réfléchie par les vagues dont elle suivait les ondulations, partait d’une petite maison située sur un rocher qui dominait la mer. Il mit pied à terre, gravit le rocher, et frappa à la porte de cette habitation. Un vieillard vint lui ouvrir et lui souhaita la bienvenue. En entrant, il vit un foyer ardent, autour duquel étaient assises plusieurs personnes qui semblaient, comme lui, avoir cherché là un refuge contre le mauvais temps.

Il s’avançait vers le foyer, lorsque son approche excita un cri général. Tout le monde se leva, et Ferdinand aperçut Julia et Hippolyte. Nous ne chercherons pas à décrire la joie de cette reconnaissance. Après les premiers transports, la vue d’une dame qui, pendant cette scène, était tombée évanouie, détourna l’attention de Ferdinand : il s’empressa de lui porter secours, tout ému par un secret instinct. Que devint-il en apprenant que cette dame était sa mère !

Aussitôt qu’elle fut revenue à elle-même, ouvrant ses bras et s’écriant : « Mon fils ! » elle pressa Ferdinand sur son cœur.

« Mon Dieu ! ajouta-t-elle, me voilà récompensée de tant de maux ! Ce moment efface un siècle de douleurs ! »

Ferdinand se sentait hors d’état de répondre ; il recevait en silence les caresses maternelles. Mais bientôt les larmes qui coulaient de ses yeux exprimèrent, mieux que tous les discours, ce qui se passait dans son âme.

Quand les plus vives émotions furent calmées, Julia voulut savoir par quel heureux sort Ferdinand avait été conduit dans cette maison. Il répondit d’une manière vague, sans faire aucune mention des derniers événements qui s’étaient passés au château de Mazzini, de peur d’attrister par de si sombres détails la joie de cette réunion de famille.

Julia raconta à son tour ses aventures depuis le moment où elle avait été séparée de son frère. Il résultait de ce récit qu’Hippolyte, arrêté par le duc de Luovo et son escorte, à l’entrée de la caverne, avait réussi à s’échapper de leurs mains, qu’une fois libre, il était revenu chercher Julia dans la caverne, et qu’à l’aide d’un flambeau, il avait découvert l’anfractuosité de rocher par laquelle Julia s’était glissée sur ses genoux ; il s’y était également traîné en rampant, et de là, il était arrivé, comme elle, mais en prenant la précaution de laisser toutes les portes ouvertes derrière lui, jusqu’à la prison de la marquise. On se figure la scène de bonheur dont son apparition fut le signal. Qu’il suffise de dire que l’on convint de quitter cet affreux séjour à l’entrée de la nuit suivante. C’était précisément le moment où le marquis devait apporter les provisions habituelles, et l’on résolut de partir aussitôt après sa visite, afin de se ménager le plus long délai possible, jusqu’à la découverte de l’évasion de la marquise.

Dès qu’on entendit les pas du marquis, Hippolyte et Julia se cachèrent à l’entrée du corridor, et à peine eut-il quitté la prison, que les deux jeunes gens et la marquise se hâtèrent de s’éloigner par l’autre issue, sans même songer, heureusement pour eux, aux aliments empoisonnés qui restèrent dans le cachot, et auxquels personne ne toucha.

Dès qu’ils furent sortis de la caverne, ils se rendirent au plus prochain village. Là, ils se procurèrent des chevaux pour aller jusqu’à Palerme. Arrivés dans cette ville, ils voulurent s’embarquer pour l’Italie ; mais les vents contraires s’opposèrent à ce dessein. Cependant, inquiets d’un retard trop prolongé, ils frétèrent un petit bâtiment, et résolurent à tous risques de braver les vents. Cette témérité leur donna bientôt lien de se repentir ; car à peine étaient-ils en mer, que la tempête, s’élevant, les rejeta sur la côte de Sicile, et les força de se réfugier dans cette maisonnette où Ferdinand venait de les retrouver.

Le lendemain, libres de toute crainte, car le jeune marquis leur avait enfin raconté les catastrophes tragiques dont le château de Mazzini avait été le théâtre, ils retournèrent tous ensemble à Palerme. Puis, on arrêta un plan de conduite pour l’avenir. Ferdinand retourna au château de Mazzini pour y chercher sa sœur Emilia, et donna l’ordre à toute sa maison de se rendre à Naples, où il se proposait de fixer désormais sa résidence.

Emilia, à peu près rétablie de sa maladie, passa du découragement au comble de la joie, quand elle apprit à la fois que sa mère existait et que Julia était retrouvée. Heureuse de quitter les lieux maudits où elle avait tant souffert, elle partit avec Ferdinand pour Palerme, où l’attendait tout ce qu’elle avait de plus cher au monde. La joie de cette réunion fut singulièrement augmentée par la présence de madame de Menon, que la marquise avait envoyé chercher au couvent de Saint-Augustin. Peu de temps après, l’heureuse famille s’embarqua pour Naples.

Depuis cette époque, le château de Mazzini, avec ses dépendances souterraines, qui ne rappelaient que des souvenirs douloureux, fut abandonné pour toujours.

Dès son arrivée à Naples, Ferdinand consigna, dans un mémoire destiné au roi seul, les événements qui concernaient sa famille. Sa Majesté confirma la marquise Louisa dans le rang qu’elle n’avait jamais perdu de droit, et donna à Ferdinand le titre de sixième marquis de Mazzini.

La marquise, rendue à la vie et au bonheur, s’installa dans son palais de Naples avec ses enfants, et lorsque le temps eut commencé à étendre son voile sur tant de malheurs et de crimes, on célébra le mariage d’Hippolyte et de Julia, dont le bonheur fut doublé par le souvenir d’un passé de souffrances à jamais évanoui.

Ferdinand prit du service dans l’armée napolitaine, et se distingua pas sa valeur et ses talents parmi les jeunes seigneurs de l’époque.

Madame de Menon, qui avait donné tant de preuves d’affection à la marquise, retrouva dans cette tendre amie un témoin de son mariage, qui lui fit rendre les biens dont elle avait été injustement dépouillée ; mais son attachement et sa reconnaissance la retinrent au palais de Mazzini, à Naples, où elle passa ses derniers jours.

La marquise eut le bonheur de se voir revivre dans les enfants d’Hippolyte et de Julia, oubliant dans les tendres soins qu’elle donnait à ces chers rejetons les malheurs qui avaient flétri la première moitié de sa vie.

Ici se terminait le manuscrit.

 

En réfléchissant sur les événements qu’il rapporte, on y trouve un exemple frappant de la justice providentielle. Ainsi, les malheurs des personnages qui prennent pour guides les lois de la morale et les inspirations de la conscience, ne sont que des épreuves passagères qui donnent des droits à la protection céleste, tandis que les êtres pervers finissent toujours par succomber sous le poids de leurs propres forfaits.

 

FIN


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— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Les Souterrains du Château de Mazzini par Anne Radcliffe, Paris, Calmann-Lévy, 1897. D’autres éditions ont pu consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Château de Kantara, a été prise par Sylvie Savary.

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