
Ann Radcliffe
LA FORÊT
(tomes 1 et 2)
OU L’ABBAYE DE SAINT-CLAIR
Traduction : François Soulès
1830
édité par la bibliothèque numérique romande
Table des matières
« Une fois que l’intérêt sordide s’empare d’une âme, il y glace toutes les sources des sentiments honnêtes et tendres. Non moins ennemi du goût que de la vertu, il pervertit l’un et anéantit l’autre. Mon ami, un jour viendra, peut-être, où l’avarice, disparaissant de la terre, laissera l’humanité reprendre ses premiers droits. »
Ainsi parlait l’avocat Nemours à Pierre de La Motte en l’accompagnant, sur le minuit, à la voiture qui allait l’éloigner de Paris, et des poursuites de ses créanciers.
La Motte le remercie de la dernière marque d’amitié qu’il lui donnait en favorisant son évasion. Il prononce un triste adieu… La voiture part. L’obscurité de la nuit et la crise de sa situation le plongèrent dans une profonde rêverie.
Ceux qui ont lu Guyot de Pitaval, le plus fidèle des compilateurs qui aient recueilli les causes portées au parlement de Paris durant le siècle dernier, ne manqueront pas de se rappeler la singulière histoire de Pierre de La Motte et du marquis Philippe de Montalie. Eh bien ! l’individu que l’on met ici sous leurs yeux est ce même Pierre de La Motte.
Appuyée sur la portière, madame La Motte jetait un dernier regard sur Paris… Paris ! le théâtre de son bonheur passé, et le séjour de ses nombreux amis ! Le courage qui l’avait jusqu’alors soutenue, cède à la force de la douleur.
« Adieu tout ! s’écria-t-elle avec un soupir ; encore ce dernier coup d’œil, et nous voilà séparés pour jamais ! » Ses larmes coulent, et, se rejetant en arrière, elle se résigne au silence de la douleur. Le souvenir du passé pesait cruellement sur son âme. Quelques mois auparavant, riche, considérée, entourée d’amis empressés à lui plaire ; aujourd’hui dépouillée de tout, misérablement exilée du lieu de sa naissance, sans asile, sans secours, et presque sans espoir ! Ce n’était pas un de ses moindres chagrins, que d’être forcée de quitter Paris sans avoir vu son fils unique, alors employé à son régiment en Allemagne. Elle ignorait sa résidence ; et l’eût-elle connue, elle n’aurait pas eu le temps de lui écrire, ni de l’informer du changement arrivé dans la fortune de son père.
Pierre de La Motte était un gentilhomme issu d’une ancienne maison de France. La nature ne l’avait pas fait naître pour le crime ; mais trop souvent ses passions triomphèrent de sa raison. Se conduisant plus par sentiment que par principes, incapable de résister aux séductions du vice, aux charmes de l’occasion, il fut souvent criminel ; mais au milieu de ses plus grands désordres, il tenait encore à la vertu, du moins par ses remords.
Il s’était marié très jeune avec l’aimable et belle Constance Valentia, d’une naissance égale à la sienne, et d’une fortune supérieure. Leurs noces avaient été célébrées sous les auspices d’un monde approbateur et complaisant. Le cœur de Constance était tout entier à son mari. Elle eut quelque temps en lui un époux affectionné ; mais séduit par les délices de Paris, il s’y livra bientôt sans mesure ; et au bout de quelques années, sa fortune et sa tendresse s’évanouirent à la fois au sein de la dissipation. Un faux amour-propre travailla toujours contre ses intérêts, et le détourna d’une retraite honorable quand elle était encore possible. De vieilles habitudes l’enchaînaient à ses premiers plaisirs. C’est ainsi qu’en continuant un train de vie dispendieux, il avait épuisé les moyens de le prolonger. Il sortit enfin de cette sécurité léthargique, mais ce ne fut que pour se jeter dans de nouveaux égarements, et pour tenter de réparer sa fortune par des moyens qui le plongèrent plus avant dans l’abîme. Les suites d’un engagement pris dans cette intention, l’entraînaient alors, avec le mince débris de ses propriétés, dans un exil périlleux et déshonorant.
Il se proposait de gagner une province méridionale, et d’y chercher un asile sur les frontières du royaume, au fond de quelque village obscur. Sa famille était composée de son épouse, d’un valet et d’une servante, deux fidèles domestiques qui suivaient les destins de leur maître.
La nuit était noire et orageuse. Environ à trois lieues de Paris, Pierre, qui servait de postillon, ayant couru quelque temps sur une bruyère sauvage, où se croisaient plusieurs routes, s’arrêta pour faire part à La Motte de son embarras. L’immobilité subite de la voiture tire celui-ci de sa rêverie, et les fait tous trembler d’être poursuivis. Il n’était pas en état d’indiquer le véritable chemin ; et, dans la profondeur de l’obscurité, il y avait du danger d’aller plus avant, sans avoir trouvé une route. Durant cette perplexité, ils aperçurent une lumière à quelque distance. Après avoir longtemps hésité, La Motte descend, et s’avance de ce côté dans l’espoir d’obtenir du secours. Il marche lentement de peur de tomber dans quelque fossé. La lumière sortait de la fenêtre d’une vieille maisonnette, située sur la bruyère, à un mille de distance.
Arrivé à la porte, il s’arrête quelque temps, et écoute avec une craintive émotion… Nul bruit que celui des coups de vent qui retentissaient dans la solitude. Enfin il se hasarde à frapper au bout de quelques instants, pendant lesquels il distingua clairement plusieurs voix en conversation. Quelqu’un, en dedans lui demanda ce qu’il cherchait. La Motte répondit qu’il était un voyageur égaré, qui désirait qu’on lui enseignât le chemin de la ville la plus proche. « Vous en êtes à sept milles, répliqua la personne ; la route est assez mauvaise, et vous aurez grand-peine à vous y reconnaître. S’il ne vous faut qu’un lit, vous le trouverez ici, et vous ferez beaucoup mieux de rester. »
L’impitoyable tempête qui frappait alors sur La Motte avec une croissante furie, le fit pencher à ne pas aller plus loin jusqu’au lever de l’aurore. Mais curieux de voir la personne avec qui il parlait, avant de se risquer à exposer sa famille en faisant approcher la voiture, il demande qu’on l’introduise.
La porte est ouverte par une grande figure d’homme, tenant une lumière, et qui prie La Motte d’entrer. L’homme le conduit, par un passage, à une chambre presque sans autres meubles qu’un grabat étendu dans un coin sur le plancher. L’air abandonné et misérable de cet appartement lui cause un frisson involontaire, et il se tournait, pour sortir ; soudain l’homme le pousse en dedans, et il entend fermer la porte sur lui. Le cœur lui manque ; il fait pourtant un effort désespéré, mais inutile, pour forcer la porte, et jette les hauts cris pour qu’on lui ouvre. On ne lui répondit pas ; mais il distingua les voix de plusieurs hommes dans la chambre au-dessus. Ne doutant point que leur intention ne fût de le voler, et de l’assassiner, son épouvante anéantit d’abord presque toute sa raison. À la lueur de quelques braises mal éteintes, il aperçoit une fenêtre ; mais l’espérance que cette découverte fait renaître, s’évanouit tout-à-coup. La fenêtre est défendue par d’épais barreaux de fer. Une semblable précaution l’étonne et confirme ses horribles craintes… Seul, sans armes,… sans probabilité d’assistance, il se voyait au pouvoir de gens qui n’avaient vraisemblablement d’autre métier que le brigandage et le meurtre. Après avoir repassé tous les moyens possibles d’échapper, il s’efforça d’attendre l’événement avec fermeté ; mais c’est une vertu que La Motte ne connaissait guère.
Les voix avaient cessé, et tout demeura tranquille pendant un quart d’heure. Dans l’intervalle des coups de vent, il croit distinguer les plaintes et les sanglots d’une femme. Il prête attentivement l’oreille, et se confirme dans sa conjecture ; c’était évidemment l’expression de la douleur.
À cette certitude, le reste de son courage l’abandonne : un affreux soupçon frappe sa pensée avec la rapidité de l’éclair : probablement sa voiture avait été découverte par les gens de la maison, et pour le voler ils s’étaient assurés de son domestique, et avaient conduit chez eux madame La Motte. Il était surtout porté à le croire, par le silence qui avait quelque temps régné dans la maison, avant les gémissements qu’il venait d’entendre. Il était encore possible que ceux qui s’y trouvaient, ne fussent pas des voleurs, mais des personnes auxquelles il aurait été livré par un ami perfide ou par son valet, et apostées pour le remettre dans les mains de la justice. Il avait pourtant de la peine à soupçonner la sincérité de l’ami auquel il avait confié le secret de son évasion avec le plan de sa route, et qui lui avait procuré une voiture pour s’échapper.
« Non, s’écria La Motte, cet excès de dépravation ne peut exister dans la nature humaine ; à plus forte raison dans le cœur de Nemours ! »
Cette exclamation fut interrompue par un bruit dans le passage qui conduisait à la chambre. Le bruit approche, la porte s’ouvre… et l’homme qui avait introduit La Motte, entre dans la chambre, conduisant, ou plutôt traînant par force, une fille charmante qui paraissait avoir autour de dix-huit ans. Son visage était noyé de larmes, elle semblait abîmée dans sa douleur. L’homme ferme la porte et met la clef dans sa poche. Il s’approche alors de La Motte, qui avait déjà aperçu d’autres personnes dans le passage, et dirigeant un pistolet sur sa poitrine : « Vous êtes absolument en notre pouvoir, dit-il ; tout secours vous est interdit : si vous voulez sauver vos jours, jurez de conduire cette fille en tel lieu que je ne puisse jamais la revoir ; ou plutôt consentez à la prendre avec vous ; car je n’en croirai pas votre serment, et j’aurai soin que vous ne puissiez jamais me retrouver... Répondez promptement, vous n’avez pas de temps à perdre. »
À ces mots, il saisit par la main la jeune personne toute glacée d’effroi, et la pousse vers La Motte, que l’étonnement avait rendu muet. Elle tombe à ses pieds, et avec des yeux suppliants, et qui versaient un torrent de pleurs, le conjure de prendre pitié d’elle. Il fut impossible à La Motte, malgré sa propre agitation, de contempler avec indifférence tant d’appas et tant de douceur. Sa jeunesse, et sans doute son innocence, enfin l’énergie si naturelle de ses manières, s’emparèrent forcément de son cœur ; il allait parler, lorsque, prenant le silence de la surprise pour celui de l’indécision, le brigand le prévint. « J’ai, lui dit-il, un cheval tout prêt pour vous éloigner d’ici, et je vous conduirai sur la bruyère. Si vous reparaissez ici avant une heure, vous êtes mort ; après ce délai, vous êtes le maître d’y revenir quand il vous plaira. »
La Motte, sans lui répondre, relève la jeune fille, et songe à dissiper ses alarmes, tant il était déjà bien remis de ses propres terreurs. « Partons, dit le brigand, et trêve d’enfantillage, estimez-vous heureux d’en être quitte à si bon marché, je vais préparer le cheval. »
Ces dernières paroles frappent La Motte, et le jettent dans de nouvelles craintes. Il n’osait parler de la voiture, de peur que les bandits ne fussent tentés de le voler ; et partir à cheval avec cet homme, cela pouvait le conduire à de plus grands périls encore. Madame La Motte, fatiguée d’inquiétudes, enverrait probablement à la maison, pour s’informer de son mari. C’était ajouter au premier danger, celui de se voir séparé de sa famille, et le risque d’être découvert par les émissaires de la justice, en cherchant à la rejoindre. Tandis que ces réflexions passaient dans son âme avec une tumultueuse rapidité, un nouveau bruit se fait entendre dans le passage, il est suivi d’un grand vacarme, et dans l’instant, il reconnaît la voix de son valet que madame La Motte avait envoyé pour le chercher. Résolu d’avouer ce qu’il ne pouvait plus longtemps dissimuler, il s’écria fortement, qu’un cheval était inutile, qu’il avait à peu de distance une voiture qui les conduirait hors de la bruyère, et que l’homme qu’on avait saisi était son domestique.
Le brigand, lui parlant à travers la porte, lui dit de prendre patience, et qu’il aurait bientôt de ses nouvelles. La Motte tourne alors les yeux sur son infortunée compagne, qui, pâle et défaite, s’appuyait contre la muraille pour se soutenir. Ses traits délicats et charmants recevaient de la souffrance une expression enchanteresse de douceur. Une robe de camelot gris, à courtes manches, montrait ses formes sans les parer. Son corset était ouvert, une partie de ses cheveux s’était répandue en désordre sur sa gorge, lorsqu’au milieu de son trouble, elle avait laissé tomber le voile léger dont elle s’était hâtée de la couvrir. Chaque coup d’œil que La Motte jetait sur elle le remplissait d’une nouvelle surprise, et l’intéressait de plus en plus en sa faveur. Tant de grâces, en contraste avec le délabrement de la maison, et les manières sauvages de ses hôtes lui semblaient plutôt une situation de roman, qu’une aventure véritable. Il tâcha de la rassurer, et l’expression de sa pitié était trop sincère pour être mal interprétée. Sa terreur se changea par degrés en reconnaissance.
« Ah, monsieur ! lui dit-elle, le ciel vous envoie à mon secours, et vous récompensera sûrement de la protection que vous m’accordez. Si je ne trouve pas en vous un ami, il n’en est point pour moi dans le monde. »
La Motte lui protestait de son dévouement, quand il fut interrompu par le retour du brigand. Il demande qu’on le reconduise vers sa famille. « Chaque chose à son tour, dit celui-ci ; j’ai déjà eu soin d’un de vos gens, et j’aurai soin de vous, ventrebleu ! ainsi rassurez-vous. »
Ce langage rassurant renouvelle les terreurs de La Motte : il demande avec empressement si sa famille est en sûreté. « Oh ! pour cela, je vous en réponds, et vous allez la rejoindre tout à l’heure. Mais ne demeurez pas là toute la nuit à parlementer. Voulez-vous partir ou demeurer ? Vous savez les conditions. »
On bande les yeux à La Motte et à la jeune personne, que l’épouvante avait jusqu’alors empêchée de parler : on les place sur deux chevaux ; ils reçoivent chacun un homme en croupe, et partent au galop. Au bout d’une demi-heure qu’ils avaient couru de la sorte, La Motte demanda avec instance où ils allaient : « Vous l’apprendrez à temps, dit le scélérat, soyez tranquilles. » Les questions étaient inutiles : La Motte continua de garder le silence. Enfin les chevaux s’arrêtent. Son conducteur appelle, des voix lui répondent à quelque distance ; bientôt on entend un bruit de carrosse, et tout de suite après, les paroles d’un homme qui indiquait à Pierre le chemin qu’il fallait suivre : la voiture approche ; La Motte appelle : joie inexprimable ! sa femme lui répond.
« Vous voilà maintenant hors de la bruyère, dit le brigand, et vous pouvez prendre la route qu’il vous conviendra ; si vous revenez d’ici à une heure, vous serez salué par une paire de balles. » L’avertissement était bien superflu pour La Motte. On le remet en liberté. La jeune étrangère soupirait profondément en montant dans la voiture ; et les bandits, après avoir gratifié Pierre de quelques instructions et de beaucoup de menaces, attendaient pour le voir partir. Ils n’attendirent pas longtemps.
La Motte fit aussitôt un court récit de ce qui s’était passé dans la maison, en y comprenant de quelle sorte on lui avait amené la jeune étrangère. Pendant ce discours, elle poussait souvent des sanglots convulsifs qui fixèrent l’attention de madame La Motte. Celle-ci sentait par degrés la compassion l’intéresser pour elle, et cherchait à calmer ses esprits. Cette fille infortunée répondit à ses bontés par des expressions aussi simples que franches, et retomba soudain dans le silence et dans les pleurs. Madame La Motte s’abstint, pour le moment, de lui faire aucune question qui pût tendre à la découverte de ses liaisons, ou qui semblât demander une explication de la dernière aventure ; et cette aventure lui fournissait un nouveau sujet de réflexion. Le sentiment de ses propres infortunes pesait moins fortement sur son âme. Les chagrins de La Motte lui-même furent quelque temps suspendus ; il rêvait à cette étrange scène, et se perdait dans ses conjectures. Ses embarras actuels, et les nouvelles inquiétudes qu’allait peut-être lui causer cette aventure, lui donnèrent d’abord quelque mécontentement ; mais la beauté d’Adeline, ses grâces touchantes, un air d’innocence répandu sur toute sa personne, agirent si puissamment sur le cœur de La Motte, qu’il se résolut à la prendre sous sa protection.
Déjà le tumulte des émotions élevées dans le cœur d’Adeline commençait à se calmer, sa terreur n’était plus que de l’inquiétude, son désespoir, que de la langueur. Une si évidente sympathie dans les manières de ses compagnons, surtout celles de madame La Motte, apaisait son âme, et l’encourageait à espérer des jours plus heureux.
La nuit se passa dans un triste silence ; les voyageurs étaient trop occupés de leurs diverses souffrances, pour songer d’entamer la conversation. L’aube si désirée parut enfin, et fit faire entre les étrangers, une plus ample connaissance. Adeline puisait de la consolation dans les yeux de madame La Motte, qui la regardait fréquemment avec attention, et songeait qu’elle avait peu rencontré de figures aussi distinguées, ni de manières aussi intéressantes. La langueur du chagrin répandait sur ses traits une grâce mélancolique, qui allait tout de suite au cœur, et il y avait dans ses yeux bleus une douceur qui révélait une âme intelligente et sensible.
En ce moment, La Motte regarde avec inquiétude par la portière, afin de se reconnaître, et de voir s’il n’était pas poursuivi. Ses regards se promènent dans le demi-jour ; mais il ne voit personne. Enfin le soleil dore les nuages de l’orient et la cime des plus hautes collines ; bientôt il éclate sur la scène dans toute sa splendeur. Les craintes de La Motte commencent à s’apaiser, et les souffrances d’Adeline à s’adoucir. Ils s’avancent dans un chemin bordé de haies, et recouvert en berceau par des arbres dont les branches montraient le vert naissant des bourgeons printaniers tout brillants de rosée. Le zéphyr du matin ranima les esprits d’Adeline : son âme était sensible aux beautés de la nature. En regardant le riche émail des gazons, la tendre verdure des arbres ; en saisissant, dans l’intervalle des hauteurs, une échappée du paysage diversifié, orné de bois, et se dégradant au loin dans des montagnes bleuâtres, son cœur épanoui goûtait un moment de joie. Aux yeux d’Adeline, les charmes de la nature étaient rehaussés par ceux de la nouveauté ; elle n’avait vu que rarement la grandeur d’une perspective étendue, et la magnificence d’un vaste horizon, et même elle n’avait pas joui souvent des beautés pittoresques d’une scène plus resserrée. Son âme n’avait pas perdu, dans une longue oppression, ce ressort énergique qui résiste au malheur ; sans quoi, malgré toute la sensibilité de son goût originel, les beautés de la nature, loin de la charmer si facilement, lui auraient à peine procuré une distraction passagère.
Enfin le chemin tourna, et descendit sur le flanc d’un coteau. La Motte regardant encore avec crainte par la portière, voit devant lui une campagne découverte, à travers laquelle la route se prolongeait presque en ligne droite, sans que rien pût la dérober à la vue. Il retombe dans de nouvelles alarmes ; car, des hauteurs où il se trouvait, sa fuite pouvait être observée l’espace de plusieurs lieues. Il demande au premier paysan qu’il rencontre, s’il y avait un chemin entre les montagnes ; mais il ne s’en trouvait point. Il frémit ; madame La Motte, malgré ses propres craintes, tâche de le rassurer ; mais elle y perd ses efforts, et se recueille à son tour dans la contemplation de son infortune. À mesure qu’ils avançaient, La Motte regardait souvent le pays qu’il avait traversé, et souvent son imagination lui faisait entendre le bruit d’une poursuite éloignée.
Les voyageurs s’arrêtèrent pour déjeuner, dans un village où la route était enfin couverte par des bois, et La Motte reprit courage.
Adeline paraissait enfin tranquille. Alors La Motte lui demanda l’explication de la scène dont il avait été témoin la nuit précédente. La question renouvela toute sa douleur, et elle le conjura, avec larmes, de lui épargner ce récit pour le moment. La Motte n’insista pas davantage, mais il remarqua que, pendant la plus grande partie du jour, elle parut y rêver dans la mélancolie et dans l’abattement. Ils cheminaient alors dans les montagnes, et couraient par conséquent moins de risque d’être aperçus. D’ailleurs, La Motte évitait les grandes villes, et ne s’arrêtait dans les autres que le temps de faire rafraîchir les chevaux. Sur les deux heures après midi, le chemin tourna dans une profonde vallée, coupée par un petit ruisseau, et couronnée d’une forêt. La Motte appelle Pierre, et lui commande de marcher à gauche, vers un endroit où le feuillage formait une voûte épaisse, il y descend avec sa famille ; et Pierre ayant étalé les provisions sur l’herbe, ils s’assirent, et partagèrent un repas, qu’en d’autres circonstances ils auraient trouvé délicieux. Adeline tâchait de sourire ; mais en ce moment une indisposition ajoutait à ses souffrances et à sa langueur. La violente agitation d’esprit, et la fatigue du corps qu’elle avait éprouvées durant les vingt-quatre dernières heures, avaient anéanti ses forces, et lorsque La Motte la reconduisit à la voiture, toute sa personne frissonnait de malaise ; mais elle ne proféra pas une plainte ; et après avoir longtemps observé l’abattement de ses compagnons, elle fit un faible effort pour les ranimer. Ils continuèrent de voyager tout le long du jour, sans accident ni interruption, et environ trois heures après le soleil couché, ils arrivèrent à Monville, petite bourgade, où La Motte résolut de passer la nuit. Toute la bande avait réellement besoin de repos ; et lorsqu’ils mirent pied à terre, leur pâleur, leurs regards effarés, étaient trop remarquables pour échapper aux gens de l’auberge. Dès qu’il y eut des lits de prêts, Adeline se retira dans sa chambre, accompagnée de madame La Motte, qui, par intérêt pour la belle étrangère, tentait tous les moyens de la tranquilliser. Adeline pleurait en silence, et, prenant la main de madame de La Motte, la pressait contre son cœur. Ce n’étaient pas seulement les larmes de la souffrance, elles étaient mêlées de celles qui partent d’un cœur reconnaissant, lorsqu’il rencontre une sympathie imprévue. Madame La Motte les comprit, ces larmes. Après quelques instants de silence, elle renouvela ses protestations d’amitié, et conjura Adeline de lui donner toute sa confiance ; mais elle évita soigneusement de rien toucher du sujet qui l’avait déjà si cruellement affectée. Adeline trouva à la fin des expressions pour témoigner sa sensibilité de tant d’égards, et cela d’une manière si franche et si naturelle, que madame La Motte se sentant elle-même fort pénétrée, prit congé d’elle pour se retirer.
Le lendemain, La Motte, impatient de s’en aller, se leva de très bonne heure. Tout était prêt pour son départ ; il y avait déjà quelque temps que le déjeuner attendait ; mais Adeline ne paraissait point. Madame La Motte entra dans la chambre, et la trouva plongée dans un sommeil agité. Sa respiration était courte et irrégulière. Elle tressaillait souvent ; souvent elle soupirait, et bégayait quelquefois une phrase incohérente. Tandis que madame La Motte fixait un regard d’intérêt sur son attitude languissante, elle se réveille, et lui tend une main que la fièvre rendait brûlante. Elle n’avait pas dormi de la nuit ; comme elle essayait de soulever sa tête tourmentée d’une forte migraine, il lui prend un étourdissement, elle se trouve mal et retombe en arrière.
Madame La Motte était fort alarmée, dans la double conviction qu’Adeline ne pouvait soutenir la route, et qu’un retard deviendrait peut-être funeste à son mari. Elle vint lui confier ses craintes. Il est plus aisé d’imaginer la consternation de La Motte que de la décrire. Il voyait tous les risques et tous les inconvénients d’un délai ; mais il ne pouvait se dépouiller de toute humanité, au point d’abandonner Adeline aux soins, ou plutôt à la négligence de personnes étrangères. Il fit venir sur-le-champ un médecin qui déclara qu’elle avait une fièvre violente, et que dans cet état un déplacement pouvait être mortel. La Motte résolut donc d’attendre l’événement, et s’efforça de calmer les accès de terreur dont il était assailli par intervalles. Il se tint sur ses gardes, en passant une grande partie de la journée hors du village, dans un endroit d’où il découvrait une certaine étendue de la route. Cependant, se voir à deux doigts de sa perte par la maladie d’une jeune inconnue dont on venait de le charger par force, c’était pour lui un si grand malheur, qu’il n’avait pas assez de philosophie pour s’y résigner avec calme.
La fièvre d’Adeline continua d’augmenter pendant toute la journée, et le soir, quand le médecin se retira, il dit à La Motte que son sort serait bientôt décidé. La Motte fut vivement affecté d’apprendre le danger où elle était. Les charmes, l’innocence d’Adeline, avaient triomphé des circonstances défavorables dont elle était environnée, lorsqu’elle lui avait été remise, et il fut alors moins touché des embarras qu’elle pourrait lui occasionner à l’avenir, que de l’espoir de sa guérison.
Madame La Motte veillait sur elle avec la plus tendre inquiétude, en admirant sa patiente tranquillité et sa douce résignation. Adeline en était reconnaissante avec usure, tout en se figurant qu’elle ne pouvait l’être assez. « Bien jeune encore, lui disait-elle, et abandonnée par ceux dont j’ai droit de réclamer la protection, je ne puis me rappeler aucune liaison qui me fasse regretter la vie, comme celle que j’espérais former avec vous. Si je vis, ma conduite vous exprimera bien mieux le sentiment que m’inspirent vos bontés ; des paroles ne sont qu’un bien faible témoignage ! »
La douceur de ses manières attachait tellement madame La Motte, qu’elle épiait les crises de sa maladie avec une sollicitude qui excluait tout autre intérêt. Adeline passa une nuit très agitée, et quand le médecin reparut le lendemain matin, il ordonna qu’on ne lui refusât rien de ce qu’elle désirerait, et répondit aux questions de La Motte avec une franchise qui ne laissait aucune espérance.
Cependant, après avoir pris en abondance certaines potions adoucissantes, la malade dormit plusieurs heures de suite, et son sommeil était si profond, que sa respiration seule donnait des marques de son existence. Elle se réveilla sans fièvre, et sans autre mal qu’une grande faiblesse ; mais en peu de jours elle reprit si bien ses forces, qu’elle fut en état de partir avec La Motte pour B…, village hors de la grande route, de laquelle il jugea prudent de s’écarter. Ils y passèrent la nuit suivante. Le lendemain, de grand matin, ils continuèrent leur voyage à travers une campagne sauvage et boisée ; sur le midi ils s’arrêtèrent à un village isolé, où ils se rafraîchirent, et reçurent des instructions pour traverser la vaste forêt de Fontanville, sur la lisière de laquelle ils se trouvaient alors. La Motte désirait d’abord de prendre un guide, mais il redoutait plus le danger de découvrir sa route, qu’il n’espérait tirer avantage d’une assistance étrangère dans ces campagnes incultes et solitaires. C’est alors que La Motte projeta de passer à Lyon : là, il pourrait chercher dans le voisinage une retraite pour se cacher, ou bien s’embarquer sur le Rhône, pour se rendre à Genève, si la rigueur de sa situation le forçait un jour à quitter la France. Il était environ midi, et il désirait d’avancer sa route pour pouvoir dépasser la forêt de Fontanville, et arriver avant la nuit au bourg situé sur la lisière opposée. Après avoir mis dans la voiture des provisions fraîches, et pris toutes les informations nécessaires concernant les chemins, ils repartirent, et entrèrent bientôt dans la forêt. On touchait à la fin d’avril, et le temps était extrêmement doux et serein. La fraîcheur embaumée qu’exhalaient dans les airs les premiers parfums de la végétation ; la douce chaleur du soleil, dont les rayons vivifiaient chaque nuance de la nature, et développaient chaque fleur du printemps, tout ranimait Adeline et lui communiquait la vie et la santé. En respirant le zéphyr, sa force semblait renaître ; en promenant ses regards dans les clairières dont le bois était entrecoupé, son cœur épanoui jouissait avec délices ; mais lorsque de ces objets, ses regards se détournaient sur monsieur et madame La Motte, dont les tendres attentions lui avaient rendu le jour, dans les yeux de qui elle lisait alors l’attachement et l’estime, son sein se gonflait de douces affections, et palpitait de reconnaissance.
Ils continuèrent leur voyage pendant le reste du jour, sans voir une chaumière, sans trouver une créature humaine. Le soleil allait se coucher, de toutes parts la vue était bornée par la forêt, et La Motte commença à craindre que le domestique ne se fût trompé de chemin. La route, si l’on peut appeler route une trace légère sur l’herbe, était quelquefois recouverte de plantes touffues, et quelquefois obscurcie par l’épaisseur du feuillage. À la fin Pierre s’arrêta, ne pouvant plus se reconnaître. La Motte tremblait de se voir anuité dans une forêt si sauvage et si solitaire : il avait de plus une crainte horrible des brigands. Il ordonne donc à Pierre d’avancer à tout risque, et s’il ne trouvait pas de chemin tracé, de tâcher de gagner un endroit de la forêt plus découvert. Pierre pousse en avant ; mais après avoir marché quelque temps sans découvrir autre chose que des clairières en taillis, et des sentiers dans le bois, il désespéra d’en sortir, et s’arrêta pour prendre de nouveaux ordres.
Le soleil était couché ; mais en jetant un regard inquiet par la portière, La Motte aperçut à l’occident, sur l’horizon lumineux, quelques tours obscures qui s’élevaient du milieu des arbres à peu de distance. Il commande à Pierre de tourner de ce côté-là. « Si ce sont les tours d’un monastère, dit-il, nous pourrons y trouver un asile pour cette nuit. »
La voiture avançait sous l’ombre des rameaux mélancoliques. Le crépuscule perçant au travers, répandait dans l’atmosphère, qu’il colorait encore, une solennité dont la vive sensation faisait tressaillir le cœur des voyageurs. L’attente les retenait dans le silence. La scène actuelle ramenait Adeline au souvenir des terribles dangers qu’elle avait courus, et son âme ne s’ouvrait que trop facilement à la crainte de nouvelles infortunes. La Motte descendit au pied d’une éminence tapissée de verdure, où les arbres, en se séparant, montraient l’édifice de plus près, mais n’en donnaient encore qu’une idée imparfaite.
Il approche et aperçoit les restes gothiques d’une abbaye ; elle s’élevait sur une terrasse rustique, ombragée par des arbres très hauts et très touffus, qui semblaient contemporains du bâtiment, et répandaient alentour une ombre romantique. La plus grande partie de l’édifice tombait en ruines, et ce qui avait résisté aux ravages du temps, rendait plus terrible encore l’aspect de la fabrique dégradée. Les créneaux, qu’embrassaient d’épaisses guirlandes de lierre, étaient à moitié démolis et devenus la retraite des oiseaux de proie. D’énormes fragments de la tour de l’est, presque tout écroulée, gisaient dispersés parmi l’herbe haute, qui ondoyait lentement sous l’haleine du zéphyr. Ornée de riches ciselures, une porte gothique, qui conduisait dans le principal corps de l’édifice, restait encore entière ; au-dessus du vaste et magnifique portail s’élevait une fenêtre du même ordre, dont les arcades en pointe montraient des fragments de vitraux rouillés, autrefois l’orgueil de la dévotion monacale. Imaginant que quelques créatures humaines pouvaient encore habiter ce lieu, La Motte s’approche de la porte et lève le marteau massif. Le bruit gémissant résonne dans le vide du bâtiment. Après avoir attendu quelques minutes, il enfonce la porte, qui, chargée de pesantes ferrures, criait aigrement en tournant sur ses gonds.
Il entre dans ce qui lui semble avoir été la chapelle de l’abbaye, où retentirent jadis les cantiques de la ferveur, où jadis coulèrent les larmes de la pénitence.
La Motte s’arrête un instant, il sent une sorte d’impression sublime, mêlée de terreur. Il parcourt de l’œil l’immensité du bâtiment, et, en contemplant ses ruines, l’imagination le fait rétrograder dans le passé. « Et ces murs, dit-il, le repaire de la superstition, où l’austérité trouvait sur terre un purgatoire anticipé, ils chancellent aujourd’hui sur les restes insensibles des mortels qui les ont élevés. »
L’obscurité s’épaissit et rappelle à La Motte qu’il n’a pas de temps à perdre : mais la curiosité le porte à poursuivre sa recherche ; il cède à son impulsion. En marchant sur le pavé rompu, le bruit de ses pas roulait en échos dans cette vaste enceinte. Il croyait entendre la voix mystérieuse des morts, accuser le profane qui osait ainsi violer leur demeure.
De cette chapelle, il passe dans la nef de la grande église. Une des fenêtres, mieux conservée que les autres, donnait sur une longue perspective de la forêt. On voyait au travers les riches couleurs du soir, fondues par d’imperceptibles gradations avec l’azur solennel du haut des cieux. De sombres collines, dont les contours se dessinaient sur la vive clarté de l’horizon, terminaient le tableau. Plusieurs des piliers qui avaient autrefois soutenu la voûte étaient encore debout. Orgueilleuses images de la grandeur périssable de l’homme et de ses ouvrages ; ils semblaient s’ébranler au moindre murmure du vent qui soufflait sur les ruines des colonnes déjà tombées. La Motte soupira, et faisant un retour sur lui-même : « Encore quelques années, dit-il, je deviendrai comme les mortels dont je contemple aujourd’hui les restes, et, comme eux aussi, je serai peut-être un sujet de méditation pour les générations à venir qui chancelleront quelques moments sur les objets de leur curiosité, avant de tomber à leur tour dans la poussière. »
En quittant cette scène, il se promena dans les cloîtres. Une porte qui communiquait avec un étage supérieur attira son attention. Il l’ouvre, et voit une autre porte au pied d’un escalier ; mais retenu d’un côté par la crainte, et de l’autre, par la pensée des inquiétudes que son absence pourrait causer à sa famille, il retourne à grands pas à sa voiture, après avoir perdu les plus précieux moments du crépuscule, et sans avoir recueilli aucune information.
Quelques courtes réponses aux questions de madame La Motte, et un ordre vague donné à Pierre de marcher avec précaution et de chercher une route, c’est tout ce que son inquiétude lui permit de proférer. L’ombre de la nuit s’épaississait, renforcée par l’obscurité de la forêt, et il devenait dangereux d’aller plus avant. Pierre s’arrêta ; mais La Motte, persistant dans sa résolution, lui ordonna de marcher. Pierre hasarde des représentations, madame La Motte supplie, mais son mari se fâche, commande, et finit par se repentir ; car une roue de derrière montant sur la souche d’un vieux arbre, que Pierre n’avait pas aperçue dans l’obscurité, la voiture versa sur-le-champ.
Ils furent tous très épouvantés, comme on l’imagine ; mais personne ne s’était fait grand mal, et, après s’être dégagés de leur dangereuse position, La Motte et Pierre essayèrent de relever la voiture. C’est alors qu’ils reconnurent toute l’étendue de leur malheur. Une des roues s’était brisée. Ils se trouvaient dans un bien grand embarras, car non seulement le carrosse était hors d’état d’avancer, mais ne pouvant le maintenir debout, il ne leur offrait pas même un abri contre l’humide fraîcheur de la nuit. Après quelques moments de silence, La Motte proposa de retourner aux ruines de l’abbaye, dont ils n’étaient encore qu’à une très courte distance, de passer la nuit dans l’endroit le plus habitable, et de détacher Pierre au point du jour, avec un des chevaux pour chercher une route et une ville où l’on put se procurer les moyens de réparer la voiture. Madame La Motte repoussa cette proposition : elle frissonnait à la seule pensée de demeurer si longtemps, pendant l’obscurité, dans un lieu aussi isolé que ce monastère. Elle cède à des craintes qu’elle n’ose ni envisager, ni combattre, et dit à son mari qu’elle aimait mieux rester exposée à la rosée malsaine de la nuit, que de se voir au milieu des ruines. La Motte avait d’abord éprouvé une égale répugnance à y retourner ; mais, ayant triomphé de ses propres terreurs, il résolut de ne point se rendre à celles de sa femme.
Les chevaux étant alors dégagés de la voiture, ils marchèrent vers le bâtiment. Pierre, qui les suivait, battit un briquet, et ils entrèrent dans les ruines à la flamme des broussailles qu’il avait ramassées. Les lueurs lancées sur quelques endroits de la fabrique, semblaient en rendre la désolation plus solennelle, tandis que l’obscurité de la plus grande partie de l’édifice en rehaussait encore la sublimité, et préparait l’imagination à des scènes d’horreur. Adeline, jusqu’alors muette, jeta un cri mêlé d’admiration et de crainte. Une sorte d’effroi délicieux s’emparait de son âme, et faisait palpiter son sein. Ses yeux se remplissaient de larmes : elle désirait, mais elle tremblait d’avancer : elle s’appuya sur le bras de La Motte, et le regarda comme si elle n’eût osé le questionner.
Il ouvre la porte de la grande salle ; ils entrent. Sa profondeur se perdait dans l’ombre. « Demeurons ici, dit madame La Motte, je n’irai pas plus loin. » La Motte montrait le pavé brisé et s’avançait : il fut arrêté par un bruit extraordinaire qui traversa la salle. Ils étaient tous muets… c’était le silence de la terreur. Madame La Motte le rompit la première. « Sortons d’ici, dit-elle ; il n’est point de souffrance que je ne préfère à la sensation qui m’accable : retirons-nous à l’instant. »
La Motte, rougissant de la crainte qu’il avait involontairement manifestée, crut alors qu’il était convenable d’affecter une hardiesse qu’il n’avait pas. Il tourna donc en ridicule l’épouvante de sa femme, et insista pour la faire avancer. Obligée d’y consentir, elle traverse la salle d’un pied tremblant. Ils arrivèrent à un étroit passage, et les broussailles de Pierre étant presque finies, ils s’arrêtèrent pendant qu’il allait en chercher d’autres.
La lumière presque expirante, projetée faiblement sur les murs du passage, en augmentait l’horreur. Ce pâle rayon répandait une lueur tremblante à travers la salle, en grande partie cachée dans l’ombre, et montrait les lacunes du pavé, tandis qu’une foule d’objets sans nom ne s’apercevaient qu’imparfaitement au milieu de l’obscurité. Adeline, en souriant, demande à La Motte s’il croyait aux esprits. La question venait mal à propos, car la scène actuelle lui imprimait toute son horreur, et, en dépit de ses efforts, il se sentait gagner par une frayeur superstitieuse. Il était alors peut-être sur la cendre des morts. Si jamais il fut permis aux âmes de revenir sur la terre, n’était-ce pas l’heure et le lieu les plus convenables à leur apparition ? La Motte ne répondit pas : Adeline reprit : « Si j’étais portée à la superstition »… Elle fut interrompue par une répétition du bruit qui s’était déjà fait entendre : il partait du fond du passage à l’entrée duquel on se trouvait, et il se perdait par gradation. Tous les cœurs battaient, et chacun écoutait en silence. Un nouveau sujet de crainte s’empare de La Motte… Ce bruit venait peut-être des brigands. Il ne savait trop s’il pouvait avancer en sûreté. Pierre arrive avec du feu ; madame La Motte refuse d’entrer dans le passage ; La Motte n’y était pas décidé ; mais Pierre, plus curieux que poltron, offrit sur-le-champ ses services. Après quelque hésitation, La Motte lui permit d’avancer, et se tint à l’entrée pour attendre le résultat de la perquisition. Pierre disparaît bientôt dans la profondeur du passage. L’écho de ses pas, qui retentissait entre les murs, va en s’affaiblissant de plus en plus, et se perd enfin dans le silence. La Motte appelle Pierre en criant ; mais point de réponse ; à la fin ils entendent le bruit lointain des pas, et bientôt Pierre paraît tout hors d’haleine, tout pâle de frayeur.
Dès qu’il fut à portée de se faire entendre de La Motte, il lui cria : « Dieu merci, monsieur, j’en suis venu à bout, mais non sans peine : j’ai cru avoir affaire au diable. — De quoi veux-tu parler, dit La Motte ? — Ce n’étaient que des corneilles et des hiboux, continue Pierre ; mais la lumière les a tous attirés autour de mes oreilles, et ils m’ont si fort abasourdi du battement de leurs ailes, que je me suis cru d’abord possédé d’une légion de lutins ; mais je les ai tous chassés, mon cher maître, et vous n’avez plus rien à craindre. »
La fin de ce discours, jetant sur La Motte un soupçon de poltronnerie, il en est piqué, et se décide à entrer dans le passage, pour réhabiliter un peu sa réputation. Ils s’avancèrent alors gaiement, car, comme disait Pierre, ils n’avaient plus rien à craindre.
Le passage conduisait à une cour. D’une part, au-dessus d’un long cloître, se montrait la tour de l’ouest et une partie élevée de l’édifice ; l’autre côté était ouvert sur la forêt. La Motte se dirige vers une porte de la tour, et la reconnaît pour la même par laquelle il était d’abord entré ; mais il lui fut difficile d’avancer, parce que la cour était embarrassée de ronces et d’orties, et que le feu, porté par son valet, ne jetait qu’une lueur incertaine. Quand il eut ouvert la porte, l’horrible aspect du lieu reproduisit les craintes de madame La Motte, et força Adeline à demander où ils allaient. Pierre élève la lumière pour montrer l’étroit escalier tournant qui montait dans la tour ; mais La Motte, remarquant la seconde porte, en tire les verrous chargés de rouille, et entre dans un appartement spacieux, dont le genre et le meilleur état annonçaient évidemment une construction beaucoup plus moderne que le reste de l’édifice. Quoique triste et abandonné, il avait peu souffert des outrages du temps. Les murs étaient humides, mais non pas dégradés, et les vitres étaient fermes dans leurs châssis.
Ils s’avancèrent dans une suite d’appartements semblables au premier, en témoignant leur surprise de la discordance de cette partie de l’édifice avec les murailles écroulées qu’ils laissaient derrière eux. Ces appartements les conduisirent à un passage tortueux, qui recevait du jour et de l’air par d’étroites ouvertures percées dans le haut de la muraille ; il était terminé par une porte fermée par une barre de fer. Ils l’ouvrent avec quelque peine, et entrent dans une chambre voûtée. La Motte la parcourt des yeux avec attention, et cherche à s’expliquer à quel dessein l’entrée en était défendue par une aussi forte barrière ; mais il ne vit presque rien qui pût satisfaire sa curiosité. Ce logement semblait avoir été bâti dans les temps modernes, sur un plan gothique. Adeline s’approche d’une fenêtre qui formait une espèce de réduit, élevé par une marche au-dessus du pavé ; elle fit observer à La Motte que tout ce pavé était incrusté de mosaïques ; il en conclut que l’appartement n’était pas tout à fait gothique. Il s’avança vers une porte qui se présentait du côté opposé, il l’ouvrit, et se trouva dans la grande salle par où il était entré dans l’édifice.
Il s’aperçut alors que l’obscurité lui avait caché un escalier à vis, conduisant à une galerie supérieure, et en si bon état, qu’il semblait avoir été construit en même temps que la partie du bâtiment la plus moderne, quoiqu’on y eût affecté le style gothique. La Motte se douta bien que cet escalier conduisait dans des pièces correspondantes à celles qu’il avait trouvées au rez-de-chaussée. Il était tenté de les visiter ; mais madame La Motte, qui se sentait très fatiguée, obtint, à force de prières, qu’il suspendrait tout examen ultérieur. Après avoir délibéré un moment sur le choix de la pièce où ils passeraient la nuit, ils se déterminèrent à retourner dans celle qui tenait à la tour.
On alluma du feu dans un foyer, qui probablement n’avait pas dispensé depuis bien des années la chaleur de l’hospitalité. Pierre ayant étalé les provisions retirées de la voiture, La Motte et sa famille, rangés autour du brasier, se partagèrent un repas que la fatigue et la faim rendaient délicieux. Insensiblement l’assurance remplaça la crainte ; ils se voyaient dans un endroit qui avait quelque chose d’une habitation humaine, et ils pouvaient rire tout à leur aise de leurs terreurs passées ; mais, quand le vent ébranlait les portes, Adeline tressaillait, et jetait alentour un regard d’épouvante. Ils continuèrent quelque temps de rire et de causer joyeusement, mais ce n’était qu’une joie passagère, pour ne pas dire affectée ; car le sentiment de leurs infortunes particulières assiégeait leur âme, et les plongeait dans la langueur et le silence du recueillement. Adeline éprouvait fortement l’abandon où elle était réduite. Elle réfléchissait avec étonnement sur le passé, et anticipait l’avenir. Elle se voyait dans la dépendance absolue de deux étrangers, sans autre titre que la commune sympathie du malheur pour le malheur : son cœur se gonflait de soupirs ; ses yeux se remplissaient de larmes qu’elle retenait avant qu’elles allassent trahir, sur ses joues, un chagrin qu’elle croyait ne pouvoir manifester sans ingratitude.
La Motte rompit à la fin cette méditation taciturne, en ordonnant de renouveler le feu pour la nuit, et de bien clore la porte. Malgré la solitude du lieu, cette précaution parut nécessaire ; elle fut prise au moyen de larges pierres qu’on empila contre la porte, car on n’avait pas autre chose pour l’assujettir. La Motte s’était souvent figuré que cet édifice, en apparence abandonné, pouvait être un repaire de brigands. Ils avaient, pour se cacher, cette retraite solitaire, et pour favoriser leurs projets de rapine, une forêt vaste et sauvage, dont les détours devaient embarrasser les gens assez hardis pour tenter de les poursuivre. Toutefois il renferma ses craintes dans son cœur, voulant éviter à ses compagnons les tourments qu’elles lui causaient. Pierre eut ordre de faire sentinelle à la porte ; et après qu’il eut attisé le feu, notre triste chambrée se rangea alentour, et chercha dans le sommeil une courte trêve à ses peines.
La nuit se passa tranquillement. Adeline dormit ; mais des songes fatigants voltigeaient devant son imagination, et elle s’éveilla de très bonne heure ; le souvenir de ses malheurs s’éleva dans son âme : accablée de leur poids, elle répandit en silence un torrent de larmes. Pour les verser sans contrainte, elle s’approcha d’une fenêtre qui regardait dans la forêt, sur un espace découvert. Tout n’était qu’ombre et silence ; elle contempla quelque temps cette scène ténébreuse.
Les premières et douces teintes de l’aube se montraient alors sur l’horizon, et se dégageaient de l’obscurité… Qu’elles étaient belles, pures, éthérées ! Il semblait que le ciel s’ouvrît à ses regards. À mesure que les nuances du jour se renforçaient, les sombres brouillards, vers l’occident, redoublaient l’obscurité de cette partie de l’horizon et dérobaient au-dessous l’aspect de la campagne. Cependant les teintes s’animent à l’orient ; elles répandent au loin une tremblante lumière ; enfin, de vives clartés embrassent toute cette région des cieux et annoncent le lever du soleil. D’abord une étroite ligne, d’une splendeur inconcevable, surmonte l’horizon ; elle s’élargit soudain, et le soleil paraît dans toute sa gloire, dévoilant toute la nature, vivifiant toutes les couleurs du paysage, et transformant en perles brillantes la rosée qui couvrait la terre. Les faibles et tendres réponses des oiseaux, éveillés par le rayon du matin, interrompent le silence de cette heure paisible ; leur doux gazouillement se renforce par degrés, et forme bientôt un concert universel de réjouissance. Le cœur d’Adeline s’épanouit aussi de reconnaissance et d’adoration.
La scène qu’elle avait sous les yeux calma son âme, et éleva ses pensées au grand auteur de la nature ; involontairement elle prononça cette prière : « Père de bonté, qui créas ce glorieux spectacle ! je me remets dans tes mains ; tu me soutiendras dans ma présente détresse, et tu me préserveras des maux à venir. »
Remplie de cette confiance dans la bonté de Dieu, elle essuya ses larmes ; elle trouva le prix de sa foi dans le doux accord de ses réflexions et de sa conscience ; et son âme, délivrée des sentiments qui venaient l’accabler, devint plus calme et plus paisible.
La Motte ne tarda pas à s’éveiller, et Pierre fut bientôt prêt à partir pour son expédition. En montant à cheval : « Notre maître, dit-il, je crois, sauf votre bon plaisir, que nous ferions aussi bien de ne pas chercher ailleurs une habitation, jusqu’à nouvel ordre ; car personne ne s’avisera de venir nous déterrer céans, et quand on voit cet endroit-ci de jour, on ne le trouve pas si méchant qu’on ne pût bien le rendre assez supportable, avec quelques petites réparations. »
La Motte ne répondit rien, mais il réfléchit sur ce discours de Pierre. La nuit, pendant les intervalles où ses inquiétudes l’avaient empêché de dormir, la même idée lui était venue. Se cacher était sa seule sauvegarde ; il la trouvait dans ce lieu. Cette affreuse solitude était repoussante, mais il n’avait que le choix des maux… Un bois et la liberté n’étaient pas un mauvais refuge pour qui n’avait guère d’autre perspective qu’une prison. En parcourant les appartements et en examinant de plus près leur état, il reconnut qu’on pouvait aisément les rendre logeables ; et en ce moment qu’il les visitait de nouveau avec l’épanouissement du matin, il s’affermit dans sa résolution, et rêva aux moyens de l’exécuter : mais ce qui l’embarrassait le plus, c’était la difficulté de se procurer des vivres.
Il communiqua son idée à sa femme ; elle ne la goûta point du tout ; mais La Motte consultait rarement son épouse, sans s’être d’avance décidé pour l’exécution ; et il avait déjà résolu de se conduire sur ce point, d’après le rapport de Pierre. Si celui-ci parvenait à découvrir, dans le voisinage de la forêt, une ville où l’on pût se procurer des provisions et les autres choses nécessaires, il ne voulait pas faire un pas de plus pour chercher une retraite.
Le temps que Pierre fut absent, son inquiétude l’employa à examiner les ruines, et à parcourir les environs ; ils étaient agréablement romantiques, et les arbres touffus dont ils abondaient, semblaient séparer cet asile du reste de l’univers. Un ruisseau serpentait au pied de la terrasse où s’élevait l’abbaye ; il s’écoulait lentement sous les ombrages, en désaltérant les fleurs qui émaillaient ses bords, et en répandant la fraîcheur alentour. La Motte remarqua de toutes parts une grande quantité de gibier ; les faisans s’envolaient à peine à son approche, et les daims le regardaient passer tranquillement… L’homme leur était étranger.
De retour à l’abbaye, La Motte enfila l’escalier qui conduisait à la tour : à peu près vers le milieu, une porte se présente dans le mur, elle cède à sa main sans résistance, mais un bruit soudain, en dedans, accompagné d’un nuage de poussière, le fait rétrograder et fermer la porte. Après avoir attendu quelques minutes, il la rouvre, il voit une vaste chambre construite dans le goût le plus moderne. Les débris de la tapisserie pendaient en lambeaux sur les murailles devenues le séjour des oiseaux de proie. Au moment où la porte s’était ouverte, ils avaient pris la fuite. Voilà d’où venaient le bruit et la poussière. Les fenêtres étaient fracassées et presque sans vitres ; mais il fut bien étonné de trouver quelques restes de meubles, des fauteuils dans un état et d’une forme qui dataient leur ancienneté ; une table rompue, et un gril de fer presque tout consumé par la rouille.
Du côté opposé, était une porte qui menait à un autre appartement de même grandeur que le premier, mais meublé d’une tenture un peu moins endommagée. Il y avait dans un coin un petit bois de lit, et le long des murs quelques fauteuils délabrés. La Motte regardait tout avec un mélange de surprise et de curiosité : « Il est singulier, dit-il, que ces chambres soient les seules qui paraissent avoir été occupées. Peut-être quelque malheureux fugitif comme moi aura cherché dans ces lieux un refuge contre la persécution ; ici, peut-être, il aura déposé le fardeau de l’existence ! Peut-être aussi n’ai-je suivi ses pas que pour mêler ma cendre à la sienne ! » Il se retourna tout-à-coup, et allait sortir de la chambre, lorsqu’il aperçut une porte auprès du lit ; elle s’ouvrait sur un cabinet éclairé seulement d’une fenêtre, et dans le même état que l’appartement qu’il avait traversé, excepté qu’il n’y avait pas même des fragments de meubles. En marchant sur le parquet, il crut sentir un panneau remuer sous ses pas ; en l’examinant, il découvrit une trappe. La curiosité l’engage à poursuivre sa recherche ; il ouvre la trappe, non sans un peu de difficulté. Il descend quelques pas, mais il n’osait sonder cet abîme, et cherchant avec étonnement à quel dessein on avait construit cette trappe avec tant de mystère, il la referme, et quitte ce corps d’appartements.
Les marches de l’escalier de la tour étaient si dégradées dans le haut qu’il n’essaya pas d’y monter ; il retourna dans la salle, et par l’escalier tournant qu’il avait observé la veille, il gagna la galerie, et trouva une autre suite d’appartements tout-à-fait démeublés, et parfaitement semblables à ceux d’en bas.
Il parla de nouveau à madame La Motte du projet de rester dans l’abbaye ; elle fit tous ses efforts pour l’en dissuader, en convenant de la sûreté de cette solitude, mais en représentant qu’on pourrait trouver d’autres endroits tout aussi commodes pour se cacher, et beaucoup plus pour se loger. C’est de quoi La Motte n’était pas convaincu : d’ailleurs la forêt, abondante en gibier, devait lui procurer à la fois de l’amusement et des vivres, circonstance qui n’était point du tout à négliger, vu l’épuisement de sa bourse : enfin, il avait laissé séjourner si longtemps cette idée dans son âme, qu’elle était devenue son idée favorite. Adeline écouta cet entretien dans une muette inquiétude, et attendit avec impatience le succès du voyage de Pierre.
La matinée se passe, et Pierre ne reparaît point. Nos solitaires dînèrent sur les provisions qu’heureusement ils avaient apportées avec eux. Ils se promenèrent ensuite dans le bois. Adeline, qui ne laissait jamais passer un bien sans le remarquer, parce qu’il était toujours accompagné d’un mal, oublia quelque temps l’horrible aspect de l’abbaye, pour la beauté des scènes voisines.
Le charme des ombrages calmait son cœur, et les formes variées du paysage amusaient son imagination ; elle croyait presque pouvoir vivre contente dans ces lieux : déjà elle commençait à s’intéresser dans les peines de ses compagnons ; mais elle sentait quelque chose de plus pour madame La Motte, c’étaient les douces émotions de la reconnaissance et de l’amitié.
L’après-midi s’écoula, et ils retournèrent à l’abbaye. Pierre ne revenait pas, et son absence commença à les inquiéter. L’approche de la nuit jetait aussi du sombre sur l’espoir des fugitifs : ils avaient peut-être encore une nuit à passer dans le même abandon que la précédente, et ce qui était bien pire, avec très peu de provisions. Madame La Motte perdit alors sa fermeté, et se mit à pleurer amèrement. Adeline n’était pas moins triste ; mais elle recueillit toutes ses forces défaillantes, et donna une première marque de son bon cœur, en tâchant de ranimer celles de son amie.
La Motte était dans des transes cruelles, et s’éloignant de l’abbaye, il suivait tout seul le chemin qu’avait pris son valet : il n’était pas bien loin, qu’il l’aperçut à travers les arbres, menant son cheval par la bride. « Quelles nouvelles, Pierre ? lui cria La Motte. » Pierre s’avança, essoufflé, et sans prononcer une parole. Enfin La Motte répéta la même question d’un ton un peu plus imposant. « Ah ! Dieu soit béni, dit-il, après avoir repris haleine pour répondre ; je suis ravi de vous voir, je croyais que je ne reviendrais plus : il m’est arrivé une foule de malheurs. »
« — Eh bien ! vous me les raconterez après : apprenez-moi si vous avez trouvé… »
« — Trouvé ! interrompit Pierre ; oui, mort de ma vie ! j’ai trouvé ; mais on m’a trouvé aussi. Tenez, monsieur, regardez ma trouvaille ; voyez les coups que j’ai attrapés. »
« — Mais qui vous a donc mis dans cet état ? »
« — Vraiment, monsieur, je vais vous dire ce qui en est. Monsieur sait bien que j’ai un peu appris à faire le coup de poing, de cet Anglais qui venait souvent au logis avec son maître. »
« — Bon, bon. Dites-moi où vous avez été. »
« — C’est tout au plus si je le sais moi-même, mon cher maître ; j’ai été dans un endroit où j’ai reçu une fière taloche ; mais c’était pour vous servir, ainsi je n’en parlerai pas : mais si ce coquin peut tomber sous ma pâte… »
« — Vous me paraissez si content de votre première taloche, que vous voulez en avoir une autre ; et c’est ce qui ne vous manquera pas, si vous ne répondez mieux à ma question. »
Cette menace engagea Pierre à se rendre plus méthodique ; il tâcha donc de continuer : « Je n’eus pas plus tôt quitté l’abbaye, dit-il, que je suivis le chemin que vous m’aviez indiqué, et tournant droit à ce bouquet d’arbres que voilà, je regardai de côté et d’autre, pour voir si je pourrais voir une maison, une chaumière, ou du moins un homme ; mais de tout cela, pas plus que sur ma main : je poussai donc en avant, à peu près la valeur d’une lieue, en vérité ; alors j’arrivai à un sentier. Ho, ho ! me suis-je dit, je vous tiens à présent ; nous voilà en bon train. On ne fait point des sentiers sans pas. J’étais cependant au bout de mon rolet ; car le diable m’emporte, si j’ai pu voir une âme ! et après avoir suivi mon sentier de ce côté, et puis de celui-là, pendant plus d’un quart de lieue, eh bien ! je l’ai perdu, mon sentier, et il a fallu en chercher un autre. »
« — Vous est-il donc impossible de venir au fait ? dit La Motte : laissez là ces sottes particularités, et dites-moi si vous avez réussi. »
« — Eh bien, mon cher maître, pour être court, car au bout du compte, c’est le moyen d’avoir plus tôt fini, j’ai erré longtemps à l’aventure, je ne sais de quel côté, mais toujours dans une forêt comme celle-ci ; et j’ai pris un soin tout particulier de regarder les arbres, pour pouvoir me retrouver. Finalement je suis arrivé à un autre sentier, et alors j’étais bien sûr de trouver quelque chose, quoique je n’eusse rien trouvé auparavant, car je ne pouvais pas me tromper deux fois. Ainsi donc, en regardant à travers les arbres, j’ai aperçu une cabane ; j’ai donné à mon cheval un coup de fouet qui a retenti dans la forêt, et je me suis trouvé à la porte dans la minute. Les gens m’ont dit qu’il y avait une ville à environ une lieue de là, que je n’avais qu’à suivre le sentier, qu’il m’y conduirait ; aussi m’y a-t-il conduit, et au train dont mon cheval y est arrivé, je crois qu’il sentait l’avoine dans l’auge. J’ai demandé un charron, l’on m’a dit qu’il n’y en avait qu’un dans l’endroit, et l’on n’a jamais pu le trouver. J’ai attendu, et puis j’ai encore attendu ; car je savais bien qu’il était inutile de songer à m’en revenir sans avoir fait ma commission. Enfin le charron, qui était à la campagne, est rentré en ville, et je lui ai dit combien il m’avait fait attendre, parce que, lui ai-je dit, il est inutile que je songe à m’en aller avant d’avoir fait ma commission. »
« — Sois donc moins ennuyeux, dit La Motte, si la chose est en ton pouvoir. »
« — La chose est en mon pouvoir, répliqua Pierre, et si elle était davantage en mon pouvoir, monsieur, je ne m’y épargnerais pas. Croiriez-vous bien, monsieur, que ce drôle a eu l’impudence de demander un louis pour raccommoder la roue du carrosse ? Sur mon honneur ! il a cru que nous étions dans l’embarras, et que nous ne pouvions pas nous passer de lui. Un louis d’or ! ai-je répondu ; mon maître ne donnera jamais cette somme ; il ne se laissera pas duper par un faquin comme vous. Là-dessus, mon homme m’a regardé de travers, et m’a sanglé une mornifle sur la gueule ; et moi, j’ai levé mon poing, et je lui en ai sanglé une autre, et je le rosserais encore, s’il n’était pas survenu un autre homme ; alors j’ai été forcé de m’en aller.
« — Et vous n’êtes pas plus avancé que lorsque vous êtes parti ? »
« — Vraiment, notre maître, j’espère que j’ai trop de cœur pour céder à un coquin, ou pour souffrir que vous lui cédiez non plus : et puis, j’ai apporté quelques clous, pour essayer si je ne pourrais pas raccommoder la roue moi-même. J’ai toujours aimé à charpenter. »
« — Fort bien ; je loue votre zèle ; mais, en cette occasion, il était mal placé. Et qu’apportez-vous donc dans le panier ? »
« — Vraiment, notre maître, j’ai pensé que nous ne pourrions pas nous en aller d’ici, que la voiture ne fût en état de nous conduire ; et, en attendant, me suis-je dit, personne ne peut vivre sans nourriture ; je m’en vais me servir du peu d’argent que j’ai, et acheter un panier. »
« — C’est la seule chose convenable que vous ayez faite encore, et cela rachète vos sottises. »
« — Vraiment, notre maître, cela me réjouit le cœur de vous entendre dire ça : je savais bien que je faisais tout pour le mieux ; mais j’ai eu bien du tintouin pour retrouver mon chemin ; et voilà-t-il pas encore un autre malheur ? le cheval qui a attrapé une épine dans le pied ! »
La Motte lui fit des questions sur la ville ; il jugea qu’elle pouvait lui fournir des provisions, et le peu de meubles nécessaires pour rendre l’abbaye logeable. Cette découverte acheva presque de le déterminer : il ordonna donc à Pierre de retourner le lendemain matin à la ville, et d’y prendre des informations concernant l’abbaye ; il le chargea, si les réponses étaient satisfaisantes, d’acheter une charrette, et de la charger de quelques meubles, ainsi que des matériaux nécessaires à la réparation des appartements modernes. Pierre recula : « Comment, monsieur ! est-ce que vous voulez vivre ici ? »
« — Eh bien, quand cela serait ? »
« — Dans ce cas-là, monsieur aurait pris une très sage résolution, et d’après mon idée ; car monsieur sait bien ce que je lui ai dit… »
« — Fort bien, Pierre ; mais il n’est pas nécessaire de répéter ce que vous avez dit : j’étais peut-être déjà décidé auparavant. »
« — Ma foi, notre maître, vous avez raison, car je crois que nous ne serons pas beaucoup inquiétés ici, à moins que ce ne soit par les hiboux et les corneilles. Oui, oui, je vous promets que j’en ferai un logement digne d’un prince. Pour ce qui est de la ville, nous y trouverons tout ce qu’il nous faut, j’en suis sûr ; et puis, ils ne songent pas plus à ce lieu-ci qu’à l’Angleterre ou aux grandes Indes. »
En ce moment, ils arrivèrent à l’abbaye, et Pierre y fut reçu avec des transports de joie ; mais sa maîtresse et Adeline rabattirent bien de leurs espérances, en apprenant ce qui lui était arrivé à la ville, et qu’il revenait sans avoir exécuté sa commission. Elles apprirent l’une et l’autre, presque avec la même inquiétude, les ordres que La Motte avait donnés à Pierre ; mais Adeline renferma ses alarmes, et fit tous ses efforts pour dissiper celles de son amie. La douceur de ses manières, et l’air de satisfaction qu’elle feignit, touchèrent sensiblement madame La Motte, et lui découvrirent une source de consolation, dont elle ne s’était pas doutée jusqu’alors. Les affectueuses attentions de sa jeune amie promettaient de la dédommager du manque de toute autre société, et sa conversation devait égayer des heures, qui, sans elle, se seraient passées dans la tristesse et les regrets.
Les réflexions et la conduite ordinaire d’Adeline, avaient annoncé un bon esprit et un cœur aimable ; mais ce n’était pas tout…, elle avait encore du génie. Elle était alors dans sa dix-neuvième année. Sa taille était de moyenne grandeur, et modelée dans les plus élégantes proportions : ses cheveux étaient d’un noir foncé ; ses yeux bleus conservaient toujours les mêmes attraits, soit lorsqu’ils pétillaient d’intelligence, soit lorsqu’ils languissaient de tendresse. Son corsage avait la légèreté aérienne des nymphes. Quand elle souriait, elle eût pu servir de modèle pour peindre la jeune sœur d’Hébé. Les charmes irrésistibles de sa beauté étaient rehaussés par la grâce, par la simplicité de ses manières, et confirmaient la valeur réelle d’un cœur dont tous les mouvements auraient pu se montrer au grand jour et soutenir l’examen le plus sévère.
Annette, c’était le nom de la servante, alluma le feu pour la nuit : on ouvrit le panier de Pierre, et l’on apprêta le souper. Madame La Motte était toujours muette et pensive. « Il y a bien peu de situations assez tristes, dit Adeline, pour que nous ne regrettions pas tôt ou tard d’en être sortis. Le bon Pierre avoue qu’il aurait bien voulu se voir dans l’abbaye quand il était égaré dans la forêt, ou lorsqu’il s’est trouvé sur les bras deux champions au lieu d’un ; et je suis certaine qu’il n’y a point de privations si absolues, qu’on n’en puisse tirer quelque sujet de consolation. La flamme de ce brasier répand un éclat plus réjouissant, par le contraste de cet affreux désert, et ce repas abondant n’en devient que plus délicieux, grâce à la disette passagère que nous avons éprouvée. Jouissons des biens, et oublions les maux. »
« Vous parlez, ma chère amie, répliqua madame La Motte, comme une personne dont l’âme n’a pas été fréquemment accablée par l’infortune (Adeline soupira), et dont les espérances sont, par conséquent, dans toute leur force. »
« La longueur des souffrances, dit La Motte, détruit en nous ce ressort énergique, qui repousse le poids des maux et se déploie aux mouvements de l’allégresse. Je n’en parle que par réminiscence, d’après une idée confuse du passé. Comme vous, Adeline, je pouvais autrefois tirer des consolations de beaucoup de circonstances malheureuses. »
« Croyez, dit Adeline, croyez, mon cher monsieur, que cela est encore possible, et vous y parviendrez. »
« — Le prestige est évanoui… Je ne saurais plus me tromper moi-même. »
« — Permettez-moi de vous le dire, monsieur ; c’est seulement aujourd’hui que vous vous trompez vous-même, en souffrant que le nuage du chagrin rembrunisse tous les objets qui s’offrent à vos regards. »
« Cela peut être, dit La Motte, mais laissons ce discours. »
Après souper, on ferma les portes, comme la veille, pour le reste de la nuit, et nos fugitifs s’abandonnèrent au repos.
Le lendemain matin, Pierre repartit pour la petite ville d’Auboine. Le temps de son absence, Adeline et madame La Motte le passèrent encore au milieu de beaucoup d’inquiétudes et de quelques espérances ; car il était possible qu’il rapportât, concernant l’abbaye, des renseignements qui forceraient La Motte à renoncer à ses plans. Au déclin du jour, elles l’aperçurent qui revenait lentement ; et la charrette qu’il avait avec lui, ne confirma que trop leurs appréhensions. Il amenait quelques meubles et des matériaux pour réparer le logement.
Il fit sur l’abbaye un rapport dont voici la substance : — Elle appartenait, ainsi qu’une grande partie de la forêt adjacente, à un homme de qualité, résidant alors avec sa famille dans une terre éloignée. Il avait succédé dans cette propriété au père de sa femme. Celui-ci avait fait construire les appartements les plus modernes, et venait y passer autrefois une partie de l’année pour goûter le plaisir de la chasse. On racontait qu’aussitôt après la prise de possession du nouveau maître, une personne avait été conduite à l’abbaye et emprisonnée dans les appartements : on n’avait jamais pu imaginer qui ce pouvait être ; on ne savait ce qu’elle était devenue : ce bruit se dissipa par degrés, et beaucoup de gens finirent par n’y plus croire du tout. Quoi qu’il en soit, il était avéré que le possesseur actuel, depuis qu’il avait hérité de l’abbaye, n’y était venu que deux étés seulement, et qu’on avait retiré les meubles peu de temps après.
Cette particularité avait d’abord excité de la surprise ; on en tira beaucoup de conjectures ; mais il était difficile de se fixer à aucune. On disait, entre autres, qu’on avait vu d’étranges apparitions à l’abbaye, qu’on y avait entendu des bruits extraordinaires, et quoique les gens raisonnables se fussent moqués de ces rapports, comme d’une folle superstition de l’ignorance, ils s’étaient si fort enracinés dans l’esprit du peuple, que, depuis quinze années, aucun paysan ne s’était hasardé d’approcher de l’abbaye. Voilà pourquoi elle était abandonnée, et tombait en ruines.
La Motte réfléchit sur ce rapport. Il réveilla d’abord en lui de tristes idées ; mais bientôt elles firent place à des considérations plus importantes pour sa conservation. Il se félicita d’avoir enfin trouvé un endroit où il n’était pas vraisemblable qu’on pût le découvrir ou l’inquiéter. Cependant il ne pouvait se dissimuler qu’il y avait une singulière conformité entre une partie du récit de Pierre, et l’état des chambres où l’on montait par l’escalier de la tour. Ces restes de meubles, tandis qu’il n’y avait rien dans les autres appartements…, ce lit solitaire…, le nombre des pièces, leur correspondance, toutes ces circonstances concouraient à confirmer ses soupçons. Il les renferma pourtant dans son sein, car il s’apercevait déjà que le rapport de Pierre n’avait pas engagé ses compagnons à reconnaître la nécessité de s’établir dans l’abbaye.
Mais ils étaient forcés de se taire ; et telles appréhensions qu’ils pussent concevoir, ils parurent alors disposés à ne pas les manifester. Quant à Pierre, il n’éprouvait rien de ce genre ; il ne connaissait pas la crainte, et sa tête n’était remplie que de sa besogne prochaine. Madame La Motte, dans une sorte de désespoir tranquille, s’efforçait de vaincre sa répugnance pour un parti qu’aucun effort d’imagination ne pouvait lui donner les moyens d’éviter, et qu’elle ne ferait que rendre plus cruel, en se livrant aux lamentations. En effet, bien que le sentiment de tout ce qu’ils auraient à souffrir dans l’abbaye l’eût portée à contredire le projet de s’y établir, elle ne voyait pas réellement en quoi il leur serait avantageux de s’en éloigner : toutefois ses pensées se reportaient vers Paris, et lui réfléchissaient l’arrière-perspective du temps passé, avec le spectacle de ses amis en larmes, qu’elle quittait peut-être pour toujours. Les affectueuses caresses de son fils unique, maintenant exposé à mille dangers, ignorant le sort de sa mère, et que tant de raisons lui faisaient craindre de ne plus revoir, se retraçaient dans son souvenir, et triomphaient de toute sa fermeté. Elle eût voulu s’écrier : « Pourquoi, pourquoi ai-je vécu jusqu’à ce jour, et quel avenir m’est préparé ? »
Adeline n’avait point d’arrière-scène de jouissances passées pour accroître son infortune présente…, point d’amis éplorés…, point de regrets de personnes chéries, pour aiguiser le poignard du chagrin, et répandre des teintes douloureuses sur ses perspectives futures ; elle ne connaissait pas encore les angoisses de l’espérance trompée, ni l’aiguillon plus acéré d’une conscience qui s’accuse elle-même ; elle n’avait point de misères que la patience ne pût calmer, que le courage ne pût vaincre.
Pierre se leva au point du jour pour se mettre à son travail ; il s’y livra de bon cœur, et en peu de jours deux des chambres, au rez-de-chaussée, furent tellement améliorées, que La Motte commença à se réjouir, et ses compagnes à reconnaître que leur situation ne serait pas aussi malheureuse qu’elles se l’étaient figuré. Ce que Pierre avait déjà apporté de meubles fut disposé dans les chambres, dont l’une était l’appartement voûté. Madame La Motte meubla celui-ci comme un salon de compagnie. Elle le choisit de préférence, à cause de sa grande fenêtre gothique, qui descendait presqu’au niveau du parquet, et offrait la vue de l’esplanade, ainsi que la scène pittoresque des bois d’alentour.
Pierre étant retourné à Auboine pour de nouvelles emplettes, tous les appartements du rez-de-chaussée furent en peu de jours, non seulement logeables, mais encore commodes. Cependant, comme ils ne suffisaient pas à toute la famille, on prépara une pièce pour Adeline dans l’étage supérieur : c’était la chambre qui touchait immédiatement à la tour ; elle la préféra aux autres plus avancées, parce qu’elle y serait moins éloignée de la famille, et que les fenêtres qui donnaient sur une allée de la forêt, lui procuraient une plus belle vue. La tenture délabrée qui se détachait des murs fut reclouée et prit un air moins misérable. Enfin, quoique la chambre conservât toujours quelque chose de mélancolique, à raison de sa grandeur et de la petitesse des fenêtres, elle n’était point désagréable.
La première nuit qu’Adeline l’habita, elle dormit peu : la solitude de l’appartement affectait ses esprits, peut-être en proportion du courage dont, par égard, elle s’était armée en présence de madame La Motte. Elle se rappelait le récit de Pierre ; plusieurs de ses circonstances s’étaient imprimées dans son imagination, en dépit de son jugement, et il lui était difficile de surmonter entièrement ses craintes. Tout d’un coup, elle fut saisie d’une si grande frayeur, qu’elle avait déjà ouvert la porte dans l’intention d’appeler madame La Motte ; mais ayant prêté l’oreille quelque temps sur l’escalier, tout lui parut tranquille, enfin elle entendit la voix de La Motte qui parlait avec gaité. Forcée de se convaincre de l’absurdité de ses terreurs, elle rougit d’y avoir cédé un instant, et rentra dans sa chambre, étonnée de sa faiblesse.
La Motte régla son petit plan de vie. Il passait les matinées à la chasse ou à la pêche ; et le dîner qu’il avait acheté par son adresse, il le savourait de meilleur appétit que tous ceux où il s’était trouvé aux tables de Paris les plus somptueuses. Il restait les après-dînées avec sa famille ; quelquefois, dans le peu de livres qu’il avait emportés avec lui, il en choisissait un, et tâchait de fixer son attention sur les mots que répétaient ses lèvres ; mais son âme se laissait peu distraire de ses peines, et le sentiment qu’il articulait n’imprimait en lui aucune trace. Quelquefois il causait ; mais plus souvent, il demeurait dans un sombre silence, rêvant au passé et anticipant sur l’avenir.
Dans ces instants, Adeline s’efforçait, avec grâce, de ranimer ses esprits, et de l’arracher à lui-même. Elle réussissait rarement ; mais, quand cela arrivait, les regards reconnaissants de madame La Motte et les émotions bienveillantes de son propre cœur, réalisaient l’allégresse qu’elle n’avait fait que simuler. L’âme d’Adeline possédait l’art heureux, ou peut-être serait-il plus juste de dire, l’heureux naturel de se conformer à sa situation. Quoique bien triste, son état actuel n’était pas dénué de consolation, et cette consolation était confirmée par ses vertus. Elle fit tant de progrès dans l’affection de ses protecteurs, que madame La Motte la chérissait comme son enfant, et que La Motte lui-même, quoique peu susceptible de tendresse, n’était pas insensible à ses attentions. Toutes les fois qu’il sortait de son humeur triste et farouche, il le devait à l’influence d’Adeline.
Pierre apportait régulièrement d’Auboine les provisions de la semaine ; et, dans ces voyages, il sortait toujours de la ville par un chemin opposé à celui de l’abbaye. Quelques semaines s’étant écoulées sans aucun accident, La Motte chassa toutes les craintes qu’il avait d’être poursuivi, et il envisagea enfin sa situation d’un œil passablement satisfait. À mesure que l’habitude et la résolution renforçaient le courage de madame La Motte, la perspective de l’infortune commençait à s’adoucir à ses yeux. La forêt, qui d’abord lui avait paru une effroyable solitude, avait perdu son horreur ; et cet édifice, dont les murs, à moitié démolis et la sombre désolation avaient frappé son âme de tristesse et d’épouvante, était à présent regardé comme un asile domestique, comme un port après l’orage.
C’était une femme sensible et douée d’éminentes qualités ; elle fit son plus grand plaisir de former les grâces naissantes d’Adeline, laquelle, comme on l’a déjà vu, avait dans ses dispositions une douceur qui la faisait promptement répondre à l’instruction par les progrès, et à l’indulgence par la tendresse. Jamais Adeline n’était si contente que lorsqu’elle prévenait les désirs de son amie, jamais si diligente qu’en travaillant pour elle : elle surveillait et dirigeait les petits détails du ménage avec une si admirable exactitude, que madame La Motte n’avait à cet égard ni inquiétude ni embarras. Adeline sut se créer, dans son aride position, nombre d’amusements qui chassaient par intervalles le souvenir de ses propres malheurs. Les livres de La Motte étaient sa consolation principale : souvent, elle en prenait un, et allait s’égarer dans les endroits où le ruisseau, serpentant dans la clairière, répandait la fraîcheur et invitait au repos par son doux murmure : là, elle s’asseyait, et, s’abandonnant aux illusions de sa lecture, elle passait plusieurs heures dans l’oubli de ses souffrances.
C’est encore là, quand les scènes d’alentour avaient calmé son cœur, c’est là qu’elle courtisait les Muses, et jouissait d’une idéale félicité. Elle consacra, dans les vers suivants, le souvenir de ces moments délicieux.
AUX PRESTIGES DE L’IMAGINATION.
Douces illusions des âmes créatrices ;
Couleurs, dont la pensée, en ses vastes caprices,
Se compose soudain par un art enchanteur
Mille tableaux touchants de peine et de malheur ;
Oh ! soit que vous preniez à cette voix puissante
Du morne abattement la forme attendrissante ;
Soit que vos noirs objets, par la peur enfantés,
Intéressent encor mes sens épouvantés ;
Ou soit que, déployant vos plus joyeux mensonges,
De scènes de plaisirs vous amusiez mes songes,
Et que l’aile d’amour venant me caresser,
En sentiment durable exalte un doux penser,
Chers fantômes ! suivez mes heures solitaires,
Et bercez mes vrais maux par d’heureuses chimères.
Madame La Motte avait souvent paru curieuse d’apprendre les aventures d’Adeline, et quels événements l’avaient jetée dans une situation aussi périlleuse et aussi incompréhensible que celle où La Motte l’avait trouvée. Adeline lui avait fait un court récit de la manière dont elle fut conduite dans cette maison ; mais elle avait toujours conjuré son amie avec larmes de lui permettre, pour le moment, de ne pas entrer dans de plus grands détails : elle n’avait pas encore assez de courage pour regarder en arrière. Mais enfin, ses esprits s’étant calmés par le repos, et raffermis par la confiance, elle fit un jour, à madame La Motte, le récit qu’on va lire.
HISTOIRE D’ADELINE.
Je suis, dit Adeline, la fille unique du chevalier Louis de Saint-Pierre, d’une famille distinguée, mais peu favorisée de la fortune. Il a longtemps habité Paris. Je n’ai de ma mère qu’un bien faible souvenir ; je la perdis que je n’avais encore que sept ans : ce fut mon premier malheur. À sa mort, mon père cessa de tenir maison, me mit dans un couvent, et quitta la capitale. C’est ainsi qu’au printemps de ma vie, je fus abandonnée à des mains étrangères. Mon père venait quelquefois à Paris, et je me rappelle bien le chagrin que j’éprouvais toujours quand il me disait adieu. Dans ces moments qui déchiraient mon cœur, il ne témoignait pas la moindre émotion : je crus souvent qu’il avait bien peu de tendresse pour moi ; mais il était mon père, et la seule personne en qui je pouvais trouver un protecteur et un ami.
Je restai dans ce couvent jusqu’à la fin de ma douzième année. Mille fois j’avais conjuré mon père de me prendre chez lui ; mais il fut retenu d’abord par des raisons de prudence, et ensuite par des motifs d’avarice. Je fus alors retirée de ce couvent, et mise dans un autre, où j’appris que l’intention de mon père était de me faire prendre le voile. Je n’essayerai pas de vous peindre ma surprise et ma douleur à cette annonce. J’avais été trop longtemps renfermée dans les murs d’un cloître ; j’avais trop souvent contemplé les tristes misères des victimes qui l’habitaient, pour ne pas reculer d’horreur à l’idée que j’allais en augmenter le nombre. L’abbesse était une femme d’un extérieur rigide, et d’une dévotion austère, ponctuelle dans l’observance des moindres pratiques, et qui ne pardonnait jamais un oubli des formalités. Quand elle voulait faire des prosélytes, sa méthode et son manège étaient d’effrayer plutôt que de séduire, de déterminer adroitement par la terreur, et non de surprendre par des sophismes. Elle employa pour me résoudre des ruses sans nombre, et toutes portaient l’empreinte de son caractère. Mais, dans la vie qu’elle voulait me contraindre d’embrasser, j’avais vu trop d’objets d’épouvante réelle pour me laisser subjuguer par l’influence de tous ces vains prestiges, et j’étais décidée à refuser le voile. Je passai là plusieurs années à lutter misérablement contre la tyrannie et le fanatisme. Quand je voyais mon père, et c’était bien rarement, je le suppliais de changer ma destination ; mais il m’opposait que sa fortune était insuffisante pour me soutenir dans le monde : enfin il me menaça de toute sa colère, si je persistais dans ma désobéissance.
Ma chère dame, vous ne pouvez vous former qu’une idée bien imparfaite de mon affreuse situation ; je me voyais condamnée à une prison éternelle, à la prison la plus épouvantable, ou à la vengeance d’un père qui me jugeait sans appel. Ma résolution s’ébranla… J’hésitai quelque temps sur le choix des maux… ; mais à la fin, les horreurs de la vie monastique se présentèrent si vivement à mes regards, que ma fermeté succomba. Ravie à l’agréable commerce de la société…, au spectacle charmant de la nature…, presqu’à la lumière du jour…, condamnée au silence…, à de rigides formalités…, au jeûne, à la pénitence ; condamnée à renoncer aux plaisirs d’un monde que l’imagination me peignait sous les couleurs les plus animées et les plus séduisantes, sous des couleurs d’autant plus enchanteresses, peut-être, qu’elles n’étaient qu’imaginaires…, voilà l’état où j’étais destinée. Ma résolution prit de nouvelles forces : la cruauté de mon père étouffa ma tendresse, et excita mon indignation. Je me dis : « Puisqu’il oublie les sentiments d’un père, puisque sans remords il dévoué sa fille au malheur et au désespoir…, les liens du devoir filial et paternel n’existent plus entre nous… ; lui-même il les a rompus, et je disputerai encore ma liberté et ma vie. »
Me trouvant insensible aux menaces, l’abbesse eut recours à des moyens plus adroits ; elle se relâcha jusqu’à sourire, même jusqu’à flatter ; mais son sourire était la grimace de la fourberie, et non l’expression de la bonté ; il excitait la répugnance, au lieu d’inspirer l’attachement. Elle peignait des plus belles, des plus savantes couleurs, le caractère d’une religieuse…, sa sainte innocence…, sa douce dignité…, sa dévotion sublime. Je soupirais en l’écoutant. C’était pour elle un symptôme favorable, et elle continuait le portrait avec plus de chaleur. Elle décrivait la sérénité de la vie monastique…, ses remparts assurés contre la séduction, contre les passions orageuses, et les tristes vicissitudes du monde… Elle peignait les jouissances extatiques de la religion, le doux et mutuel attachement d’un peuple de sœurs.
Le tableau était si soigné, que l’artifice du dessein s’y serait dérobé à des yeux sans expérience. Les miens n’étaient que trop malheureusement instruits. Trop souvent j’avais été témoin des pleurs secrets, des sanglots échappés au repentir, des mornes langueurs du chagrin, et de la muette douleur du désespoir. Mes gestes, mon silence lui démontraient mon incrédulité, et son dépit se contenait avec peine dans les bornes d’une tranquillité décente.
Mon père, comme vous l’imaginez, était fort irrité de ma persévérance, qu’il appelait obstination ; mais, ce qui est plus difficile à croire, il s’apaisa bientôt, et fixa un jour pour me retirer du couvent.
Ah ! figurez-vous ce que j’éprouvai à cette nouvelle ! La joie éveilla toute ma reconnaissance ; j’oubliai les rigueurs passées de mon père, j’oubliai que son indulgence présente était moins l’effet de sa tendresse que de ma résolution. Je pleurais de ne pouvoir faire toutes ses volontés.
Quels jours de bienheureuse attente, que ceux qui précédèrent mon départ ! Ce monde, dont j’avais été séparée jusqu’alors… ce monde où si souvent mon imagination aimait à s’égarer…, dont les sentiers étaient semés de roses que rien ne devait flétrir… ; où chaque scène brillait de mille charmes, et invitait au plaisir... ; où tous les cœurs étaient bons, où tous les cœurs étaient heureux… : ah ! ce monde, il se dévoilait à ma vue. Je comptais les jours et les heures qui me séparaient de ces régions enchantées. Ce n’est qu’au monastère qu’on est fourbe et cruel ; c’est là seulement qu’habite l’infortune. Je le quittais pour toujours. Que je plaignais les pauvres religieuses que j’y laissais ! Ce monde, dont je faisais tant de cas, s’il m’eût appartenu, j’en aurais donné la moitié pour les emmener avec moi.
Arrive enfin le jour si longtemps désiré. Mon père vient ; ma joie s’éteint un moment dans les tristes adieux que je fais à mes pauvres compagnes. Je n’avais jamais senti pour elles une aussi vive tendresse qu’en cet instant. Je fus bientôt hors des grilles du couvent. Je regardai autour de moi ; je contemplai le vaste cintre des cieux, qui n’était plus borné par les murs d’un cloître, et la terre verdoyante qui s’étendait en vallons, en collines, jusqu’aux limites circulaires de l’horizon. Mon cœur bondissait de plaisir, mes yeux se gonflaient de larmes, et je fus quelques moments sans pouvoir parler. Mes pensées s’élevèrent au ciel en sentiments de reconnaissance vers le dispensateur de tous les biens.
Enfin je me retourne vers mon père : « Cher auteur de mes jours, lui dis-je, que j’ai de grâces à vous rendre pour ma délivrance, et que ne voudrais-je pas faire pour vous contenter ! »
« Retournez donc à votre couvent, » me dit-il d’un ton sévère. Je frissonnai : son regard et son geste troublèrent l’accord de mes sentiments. L’élan de ma joie fut soudain réprimé, et tous les objets autour de moi s’attristèrent des ombres de l’espérance trompée : non que je crusse que mon père voulût me reconduire au couvent, mais parce que ses sensations me paraissaient trop discordantes avec la joie et la reconnaissance que je venais d’éprouver et de lui exprimer… Pardonnez-moi, madame, ces détails minutieux. Les vives successions de sentiments qu’ils imprimèrent dans mon cœur, me les font juger importants, tandis qu’ils ne sont peut-être que désagréables.
« — Non, ma chère, dit madame La Motte, ils sont intéressants pour moi ; ils développent des traits de caractère que j’aime à observer : vos infortunes attirent toute ma pitié, et la bonté de votre âme toute mon affection. »
Ces mots pénétrèrent le cœur d’Adeline ; elle baisa la main de madame La Motte, et garda quelques instants le silence. Elle lui dit enfin : Puissé-je me rendre digne de tant de bonté, et ne cesser de rendre grâce au ciel, qui, en me donnant une pareille amie, me verse la consolation et l’espérance !
La maison de mon père était située à quelques lieues de l’autre côté de Paris ; nous le traversâmes dans notre route. Quel nouveau spectacle ! qu’étaient devenus les visages religieux, les manières austères que j’avais coutume de voir au couvent ? Ici toutes les contenances étaient animées par les affaires ou par les plaisirs ; tous les pas étaient rapides, tous les sourires joyeux ; je croyais voir un ami dans chaque personne : elles me regardaient toutes en souriant ; je souriais à mon tour, et j’aurais voulu leur dire combien j’étais enchantée. Qu’il est doux, m’écriai-je, de vivre environné d’amis !
Que de monde dans les rues ! quels magnifiques hôtels ! quels brillants équipages ! Je m’aperçus à peine que les rues étaient étroites et dangereuses. Quel tumulte ! quel fracas ! quel plaisir ! Je ne pouvais assez bénir mon éloignement du monastère. J’allais exprimer de nouveau ma reconnaissance à mon père, mais ses regards m’interdirent, et je restai muette… Je suis trop diffuse, madame : les faibles images des plaisirs passés que nous réfléchit la mémoire, sont encore chères à notre âme. On regarde toujours avec un plaisir mélancolique l’ombre du plaisir, même quand la réalité s’est évanouie.
Je quittai Paris en soupirant, et je ne cessai de porter mes yeux sur lui, que lorsque toutes les tours des églises se perdirent dans le lointain. Nous entrâmes bientôt dans une route sombre et peu fréquentée. Sur le soir, nous arrivâmes à une bruyère sauvage : je regardai autour de moi si je verrais une habitation ; je n’en vis aucune ; on n’apercevait pas une âme. Je ressentais quelque chose de semblable à ce que j’avais coutume d’éprouver au couvent. Depuis que j’en étais sortie, jamais mon cœur n’avait été si triste. Mon père gardait toujours le silence : je lui demandai si nous approchions de la maison ; il me répondit que oui. Cependant la nuit survint avant que nous y fussions arrivés. C’était une maison isolée, dans un terrain vague. Mais, madame, je n’ai pas besoin de vous le décrire. Quand la voiture se fut arrêtée, deux hommes parurent à la porte, et nous aidèrent à descendre ; ils avaient un air si sombre, ils disaient si peu de paroles, que je me croyais encore dans le couvent. Il est certain que, depuis ma sortie, je n’avais pas rencontré de figures aussi tristes. Est-ce là, dis-je en moi-même, une partie de ce monde que j’ai contemplé avec tant de charmes ? L’intérieur de la maison avait l’air chétif et misérable : j’étais surpris que mon père eût choisi une pareille habitation, et de n’y voir aucune femme ; mais je savais que mes demandes ne me vaudraient que des reproches ; ainsi, je me taisais. À souper, les deux hommes que j’avais déjà vus, se mirent à table avec nous : ils parlèrent peu ; mais ils parurent m’observer beaucoup. Cela m’embarrassait et me chagrinait. Mon père s’en aperçut, et leur lança un regard qui m’assura qu’il avait des desseins que je ne pouvais comprendre. Le couvert ôté, mon père me prend par la main, et me conduit à la porte de ma chambre. Il pose la lumière, me souhaite le bonsoir, et me laisse à mes réflexions solitaires.
Qu’elles étaient différentes de celles que je prenais plaisir à faire quelques heures auparavant ! L’espérance et le bonheur me souriaient naguère, maintenant la tristesse et l’attente trompée glaçaient la chaleur de mon âme, et décoloraient la perspective de mon avenir. L’aspect de tout ce qui m’entourait contribuait à me consterner. Sur le plancher était un petit lit sans rideaux ; deux vieilles chaises et une table, voilà le surplus des meubles de cette chambre. Je m’approchai de la fenêtre, dans l’intention de jeter les yeux sur la scène du dehors ; je la trouvai fermée : cette circonstance me frappa ; et en la rapprochant de l’étrange apparence de la maison, ainsi que de la figure et de la conduite des deux hommes qui avaient soupé avec nous, je me perdais dans un labyrinthe de conjectures.
Enfin je me couchai ; mais les inquiétudes de mon âme écartèrent le sommeil : de tristes, de sombres images voltigeaient devant mon imagination ; et sans fermer l’œil, je tombai dans une espèce de rêve. Je crus me voir avec mon père dans une forêt déserte : ses regards étaient sévères, ses gestes menaçants ; il me reprochait d’avoir quitté mon couvent. En me parlant, il avait tiré de sa poche un miroir qu’il me présentait. Je regardai dedans, et je me vis (mon sang se glace en le répétant), je me vis percée d’une large blessure et répandant des flots de sang. Alors je crus me retrouver dans la maison, et tout-à-coup j’entendis les mots suivants si distinctement prononcés, que même, en ne dormant plus, j’eus peine quelque temps à ne pas les croire véritables : « Fuis de cette maison, la mort est sur ta tête. » Je fus éveillée par les pas de quelqu’un dans l’escalier : c’était mon père qui se rendait dans sa chambre ; je fus étonnée qu’il se retirât si tard, car il était plus de minuit.
Le lendemain matin, la compagnie de la veille se réunit pour déjeuner, et fut tout aussi sombre et aussi taciturne. La table fut servie par un laquais de mon père ; mais s’il y avait un cuisinier et une servante, ils étaient invisibles.
Le jour suivant, quand je voulus sortir de ma chambre, je fus bien étonnée de trouver la porte fermée. J’attendis assez longtemps avant de me hasarder à crier ; on ne me répondit point ; je m’approchai de la fenêtre, et j’appelai plus fortement ; mais je n’entendais toujours que le seul bruit de ma voix. Je passai près d’une heure dans un état de surprise et de terreur impossible à décrire ; enfin, j’ouïs quelqu’un monter dans l’escalier ; j’appelai de nouveau ; on me répondit que mon père était parti le matin pour Paris ; qu’il reviendrait dans peu de jours, et qu’en attendant, il avait ordonné qu’on me tînt renfermée dans ma chambre. J’exprimai mon étonnement et mes craintes. On m’assura que je n’avais rien à redouter, et que je vivrais là tout aussi bien que si j’étais en liberté.
La fin de ce discours me parut offrir une étrange consolation. Je n’osai guère répliquer, et me soumis à la nécessité. Je fus encore livrée à mes tristes réflexions. Quel jour je passai, seule, en proie à la douleur et à la crainte ! J’essayai de deviner la cause de ce cruel traitement, et je finis par conclure que mon père avait eu dessein de me punir de ma première désobéissance. Mais pourquoi m’abandonner au pouvoir de ces étrangers, de ces hommes dont l’extérieur portait le cachet de la scélératesse si profondément gravé, qu’il frappait de terreur mon âme inexpérimentée ? Mes soupçons ne faisaient que me plonger dans une plus grande perplexité ; et cependant il me fut impossible de ne pas en poursuivre le sujet : le jour fut consumé en lamentations et en conjectures. Enfin la nuit arriva, et quelle nuit ! L’obscurité m’apporta de nouvelles craintes ; je regardai tout autour de la chambre s’il y avait quelque moyen d’arrêter ma porte en dedans, mais je n’en aperçus aucun ; enfin j’imaginai de la barrer avec le dos d’une chaise placée en travers.
À peine avais-je fini, et m’étais-je couchée sur mon lit tout habillée, non pour dormir, mais pour veiller, que j’entendis heurter à la porte de la maison : on l’ouvrit et on la ferma si promptement, que la personne qui avait frappé parut n’avoir fait que remettre une lettre ou s’acquitter d’un message. Bientôt après, j’entendis par intervalles, dans une chambre au rez-de-chaussée, des voix qui tantôt parlaient très bas, et tantôt s’élevaient toutes ensemble, comme dans une dispute. Par un mouvement plus excusable que la curiosité, je m’efforçai de distinguer ce qu’on disait, mais ce fut en vain. De temps à autre, un mot ou deux parvenaient jusqu’à moi. J’entendis une fois prononcer mon nom, mais pas davantage.
Ainsi s’écoulèrent les heures jusqu’à minuit, que tout fut tranquille. J’étais restée quelque temps sur mon lit, flottant entre la crainte et l’espérance, quand j’entendis tirer et pousser doucement la serrure de ma porte. Je m’élançai à terre, et j’écoutai avec le plus grand silence pendant un instant : après quoi le bruit recommença, et j’entendis parler bas en dehors. Les forces me manquaient, mais je conservais encore le sentiment. En cet instant on fit un effort contre la porte, comme pour l’enfoncer. Je jetai un cri, et j’entendis aussitôt les voix des hommes que j’avais vus à la table de mon père : ils crièrent pour qu’on ouvrît ; et comme je ne répondais point, ils proférèrent les plus menaçantes imprécations. J’avais encore assez de force pour aller vers la fenêtre, dans le seul espoir de m’échapper par là ; mais mes faibles secousses ne pouvaient rien contre les barreaux. Oh ! comment pourrai-je, en rappelant ces moments d’horreur, témoigner assez ma reconnaissance à ceux qui m’ont sauvée et qui me consolent ?
Après avoir demeuré quelque temps à la porte, ils la laissèrent, et descendirent l’escalier. Comme mon cœur se sentait revivre à chaque pas qui les éloignait ! Je tombai sur mes genoux ; je remerciai Dieu de m’avoir sauvée en ce moment, et j’implorai sa protection pour l’avenir. Je me relevais après cette courte prière, lorsque tout-à-coup j’entendis du bruit dans un autre côté de la pièce. En regardant autour de moi, je vis s’ouvrir la porte d’un petit cabinet, et deux hommes entrer dans la chambre.
Ils me saisirent, et je tombai dans leurs bras sans connaissance : le temps que je passai dans cet état, je l’ignore ; mais en revenant à moi, je me retrouvai seule et j’entendis différentes voix au rez-de-chaussée. J’eus la présence d’esprit de courir à la porte du cabinet, seule ressource que j’avais pour me sauver ; mais elle était fermée ! je réfléchis alors qu’il était possible que les brigands eussent oublié de tourner la clé de l’autre porte qui était retenue par la chaise ; mais cette espérance fut encore déçue. Je frappai mes mains, dans une agonie de désespoir, et demeurai quelque temps immobile.
Un bruit violent, qui partait d’en bas, me fit revenir à moi, et bientôt j’entendis monter des gens dans l’escalier : alors je me tins pour morte. Les pas s’approchèrent, on rouvrit la porte du cabinet. Je restai tranquille, et vis les mêmes hommes rentrer dans la chambre : je ne parlai, ni ne résistai : les facultés de mon âme avaient perdu le pouvoir de sentir, comme lorsque notre corps a reçu un coup si violent, qu’il étourdit la sensation de la douleur. Ils me conduisirent en bas : on ouvrit la porte d’une chambre au rez-de-chaussée, et j’aperçus un étranger. C’est alors que le sentiment me revint. Je criai, je me débattis, mais on m’entraîna. Il est inutile de dire que cet étranger était M. de La Motte, ni d’ajouter que je le bénirai à tout jamais comme mon libérateur.
Adeline cessa de parler. Madame La Motte garda le silence. Il y avait, dans ce récit, quelques circonstances qui excitaient toute sa curiosité. « Croyez-vous, dit-elle à son amie, que votre père fût pour quelque chose dans cet horrible mystère ? » Quoiqu’il fût impossible d’en douter, Adeline pensa, ou plutôt feignit de penser qu’il n’était coupable d’aucun dessein contre sa vie. « Cependant, quel motif, dit madame La Motte, supposer à une barbarie aussi évidemment gratuite ? » Là se bornèrent ses questions, et Adeline avoua qu’après avoir cherché longtemps à s’expliquer cette énigme, elle l’avait enfin abandonnée en frémissant d’horreur.
Madame La Motte exprima sans réserve toute la sympathie qu’excitait en elle une si extraordinaire infortune, et cet épanchement resserra les nœuds d’une amitié mutuelle. Adeline sentit soulager son âme par la révélation qu’elle venait de faire à madame La Motte, et celle-ci reconnut le prix d’une pareille confidence, par un surcroît d’attentions affectueuses.
La Motte avait passé plus d’un mois dans cette solitude ; et sa femme avait la satisfaction de le voir reprendre du calme et même de la gaîté. Cette satisfaction, Adeline la partageait bien vivement : elle aurait pu, à juste titre, se féliciter elle-même de cet heureux changement. Son enjouement et ses soins avaient effectué ce que n’avaient pu opérer les trop grandes sollicitudes de son amie. La Motte ne paraissait pas indifférent aux aimables dispositions d’Adeline ; et quelquefois il la remerciait avec plus de chaleur qu’il n’avait coutume d’en témoigner. De son côté, elle le regardait comme son unique protecteur, et avait pour lui la tendresse d’une fille.
Le temps qu’elle avait passé dans cette paisible retraite avait adouci le souvenir des événements passés, et rendu à ses esprits leur harmonie naturelle. Quand sa mémoire lui rappelait ses courtes et romanesques attentes de félicité, tout en donnant un soupir à cette illusion ravissante, elle déplorait moins son erreur, qu’elle ne se réjouissait de sa sécurité et de sa consolation présente.
Mais la satisfaction que l’allégresse de La Motte répandait autour de lui, fut de courte durée : il devint tout-à-coup sombre et réservé ; la société de sa famille cessa d’avoir pour lui des charmes ; il passait des heures entières dans les endroits de la forêt les plus solitaires, livré à la mélancolie, et à des peines secrètes. Il ne s’abandonnait plus, comme auparavant, sans aucune contrainte, à son humeur chagrine ; il s’efforçait évidemment de la cacher, et sa joie était trop artificielle pour échapper à la pénétration.
Son domestique Pierre, soit par curiosité, soit par attachement, le suivait dans la forêt, sans se faire voir. Il remarqua qu’il se retirait fréquemment dans un certain endroit très écarté. Dès qu’il y était parvenu, il disparaissait toujours avant que Pierre, qui était forcé de suivre de loin, pût exactement reconnaître où il passait.
Ce changement dans les manières et dans les habitudes de La Motte, était trop manifeste pour n’être pas remarqué par sa femme. Elle employa toutes les ruses que l’affection peut suggérer, tout ce que peuvent inventer les artifices d’une femme, pour l’amener à une confidence : il fut insensible à l’influence des premières, et sut résister à la séduction des autres. Voyant que tous ses efforts ne pouvaient dissiper les ombres qui enveloppaient son âme, ni en pénétrer la cause, elle y renonça, et tâcha de se faire à cette tristesse mystérieuse.
Les semaines se succédaient, et le même secret continuait de fermer la bouche et de dévorer le cœur de La Motte. On n’avait point découvert le lieu de ses visites dans la forêt, Pierre avait souvent regardé autour de l’endroit où son maître disparaissait ; mais il n’avait jamais découvert aucun réduit où il pût le soupçonner de se cacher. L’étonnement du domestique s’accrut à un tel point, qu’il lui fut impossible de se contenir, et il fit part à madame La Motte de ce qui en était le sujet.
Elle dissimula devant Pierre l’émotion que lui causa ce récit, et lui fit un crime des moyens qu’il avait employés pour satisfaire sa curiosité. Mais en réfléchissant sur cette circonstance, et en la rapprochant de l’altération qui s’était faite en dernier lieu dans l’humeur de son mari, ses inquiétudes recommencèrent, ses perplexités redoublèrent. Après y avoir longtemps rêvé, ne pouvant trouver d’autres motifs à une pareille conduite, elle ne tarda pas à l’attribuer à l’influence d’une passion criminelle ; et son cœur, plus rapide que son jugement, confirma la supposition, et s’ouvrit à tous les traits de ta jalousie.
Comparativement parlant, elle n’avait pas connu l’affliction jusqu’à ce moment. Elle avait quitté ses plus chers amis, ses plus intimes connaissances…, avait abandonné les plaisirs, les agréments, et presque le nécessaire de la vie…, avait fui avec sa famille dans un exil, dans l’exil le plus affreux, le plus désespérant ! Elle éprouvait tout ensemble les maux de la réalité et ceux de la crainte. Elle les avait tous endurés patiemment, soutenue par l’affection de celui pour qui elle souffrait. Quoique cette affection eût paru s’affaiblir pendant quelque temps, elle en avait supporté le refroidissement avec courage ; mais le dernier coup de l’infortune, évité jusqu’à cette heure, vint l’accabler avec une force irrésistible… Cet amour dont elle regrettait la perte, elle le croyait transporté à une autre !
L’effet des passions violentes est de confondre les facultés de la raison, et de les entraîner dans leur propre direction. Le jugement de madame La Motte, soustrait à l’influence de son cœur, lui aurait montré dans le sujet de sa tendresse, quelques particularités équivoques, pour ne pas dire contradictoires avec ses soupçons. Aucune de ces circonstances ne la frappa, et elle n’hésita pas longtemps à prononcer qu’Adeline était l’objet de l’attachement de son mari. Elle était belle ; quelle autre, en effet, pouvait-ce être dans un coin de terre aussi séparé du reste du monde ?
La même cause détruisit presqu’en même temps l’unique consolation qui lui restait ; et, en pleurant de ne pouvoir plus placer son bonheur dans la tendresse de son époux, elle pleurait aussi de ne pouvoir plus chercher de soulagement dans l’amitié d’Adeline. Elle avait pour elle une trop grande estime pour soupçonner d’abord la pureté de sa conduite ; mais en dépit de sa raison, elle ne lui ouvrait plus son cœur avec la chaleur de son intimité ordinaire. Elle se retira de sa confidence, et plus sa jalousie concentrée ouvrait ses soupçons, plus elle lui montra de froideur jusque dans ses manières.
Adeline, s’apercevant de ce changement, l’attribua d’abord au hasard, ensuite à un désagrément passager, occasionné par quelque légère inadvertance dans sa conduite. Elle redoubla donc ses assiduités ; mais s’apercevant, contre son attente, que ses efforts pour plaire n’avaient plus le même succès, et que la réserve de madame La Motte ne faisait qu’augmenter, elle conçut de sérieuses inquiétudes, et résolut d’avoir une explication. C’est ce que madame La Motte évitait soigneusement, et qu’elle retarda pour quelque temps : mais Adeline, trop intéressée aux conséquences pour être arrêtée par de légers scrupules, se rendit si pressante, que madame La Motte fut d’abord embarrassée ; mais elle finit par imaginer quelque frivole excuse, et par tourner la chose en ridicule.
Elle vit alors la nécessité de ne plus paraître réservée avec Adeline ; et quoique son art ne pût triompher des préjugés de la passion, il réussit passablement à lui faire prendre l’extérieur de l’amitié. Adeline fut trompée et retrouva la paix. Une confiance sans bornes dans la franchise et dans la bonté des autres, c’était sa faiblesse. Mais les angoisses d’une jalousie étouffée n’en tourmentèrent que plus cruellement le cœur de madame La Motte, et elle résolut, à tout événement, d’obtenir quelque certitude sur le motif de ses soupçons.
Elle se permit alors un acte de bassesse dont elle avait d’abord repoussé l’idée : ce fut d’ordonner à Pierre de suivre les pas de son maître, afin de découvrir, s’il était possible, le lieu de ses visites. À force d’écouter sa jalousie, elle lui laissa prendre un tel empire sur sa raison, qu’elle soupçonna d’abord la vertu d’Adeline, et alla bientôt jusqu’à se figurer que les disparitions de La Motte étaient des rendez-vous avec elle. Ce qui fit naître cette conjecture, c’est qu’Adeline faisait souvent de longues promenades dans la forêt, et s’absentait quelquefois de l’abbaye pendant plusieurs heures. Cette circonstance, que madame La Motte avait d’abord attribuée à l’amour d’Adeline pour les beautés pittoresques de la nature, agissait avec violence sur son imagination, et elle ne pouvait plus l’envisager que comme un prétexte pour avoir de secrets entretiens avec son mari.
Pierre obéit avec empressement aux ordres de sa maîtresse ; car ils étaient formellement secondés par sa propre curiosité. Tous ses efforts, néanmoins, furent sans succès : il n’osa jamais suivre La Motte d’assez près pour reconnaître le dernier endroit où il se retirait. L’impatience de madame La Motte s’accrut par ses retardements ; les difficultés stimulèrent sa jalousie ; elle résolut donc de demander à son mari l’explication de sa conduite.
Après avoir un peu réfléchi sur les moyens les plus convenables pour l’obtenir, elle va le trouver : mais en entrant dans la chambre où il était, elle oublie le rôle qu’elle avait concerté, tombe à ses pieds, et reste quelques moments noyée dans ses larmes. Étonné de sa posture et de sa douleur, il lui en demande la cause.
« — Votre conduite, lui répond-elle. »
« Ma conduite ! dit-il ; et quelle partie de ma conduite, s’il vous plaît ? ».
« — Votre réserve, votre tristesse secrète, et vos fréquentes absences de l’abbaye ? »
« — Est-il donc surprenant qu’un homme qui a presque tout perdu, déplore quelquefois ses infortunes ; ou bien, est-ce pour lui un si grand crime de vouloir cacher ses douleurs, qu’il doive par-là s’attirer le blâme de ceux à qui il voudrait épargner le tourment de les partager ? »
À ces mots, il sort de sa chambre, laissant madame La Motte immobile de surprise, mais un peu soulagée du poids de ses premiers soupçons. Cependant elle suivait toujours Adeline avec l’œil de la surveillance ; souvent elle laissait tomber le masque de l’amitié, et découvrait les traits de la méfiance. Adeline, sans trop savoir pourquoi, se sentait en sa présence moins à son aise, moins heureuse qu’auparavant : elle tombait dans l’accablement ; et, lorsqu’elle était seule, elle pleurait souvent sur le triste abandon où elle était réduite. Naguère le souvenir de ses souffrances passées se perdait dans l’intimité de madame La Motte. À présent, quoique la conduite de celle-ci fût trop étudiée pour laisser échapper des signes de haine remarquables, il y avait dans ses manières quelque chose qui glaçait les espérances d’Adeline, sans qu’elle pût s’en rendre raison. Mais un incident, qui ne tarda pas, suspendit pour quelque temps la jalousie de madame La Motte, et tira son mari de sa taciturnité farouche.
Un jour que Pierre était allé à Auboine pour les provisions de la semaine, il en revint avec des informations qui plongèrent La Motte dans de nouvelles inquiétudes.
« — Oh, monsieur ! s’écria Pierre, je viens d’apprendre quelque chose qui m’a étonné autant qu’il est possible, et qui ne vous étonnera pas moins, lorsque vous le saurez. Comme j’étais dans la boutique du maréchal, et qu’il remettait un clou au fer de mon cheval… ; c’est que chemin faisant, le cheval avait perdu ce clou d’une étrange manière. Je vais vous dire, monsieur, comment la chose est arrivée… »
« — Eh ! laissez cela pour un autre temps, et continuez votre histoire. »
« — Eh bien ! monsieur, comme j’étais dans la boutique du maréchal, un homme, une pipe à la bouche et une grosse prise de tabac à la main… »
« — Bon !… Quel rapport cette pipe a-t-elle avec votre histoire ? »
« — Eh ! mais, monsieur, vous me troublez ; je ne saurais continuer, à moins que vous ne me laissiez dire à ma guise. Comme je vous disais donc…, une pipe à la bouche…, c’est là que j’en étais, n’est-ce pas, monsieur ? »
« — Oui, oui. »
« — Il s’assied sur le banc, et ôtant la pipe de sa bouche, il dit au maréchal : Voisin, ne connaîtriez-vous pas ici quelqu’un qui s’appelle La Motte ?… Ah, monsieur ! tout mon corps s’est aussitôt couvert d’une sueur froide… Monsieur se trouverait-il incommodé ? irai-je lui chercher quelque chose ? »
« — Non… Mais soyez bref dans votre récit. »
« — La Motte ! La Motte ! dit le maréchal : je crois avoir entendu parler de ce nom-là. »
« — Est-il bien vrai, lui dis-je ? En ce cas, vous êtes bien fin, car il n’y a pas ici personne de ce nom-là, que je sache. »
« — Imbécile !… pourquoi avez-vous dit cela ? »
« — Parce que je n’avais pas besoin de leur donner à connaître que monsieur était ici ; et, si je ne m’étais pas conduit bien adroitement, ils m’auraient deviné… Il n’y a pas ici personne de ce nom-là, que je sache, ai-je dit. »
« — En vérité ! dit le maréchal ; en ce cas, vous connaissez mieux que moi le voisinage. »
« — Oui, dit l’homme à la pipe ; sans doute. Comment se fait-il que vous connaissiez si bien le voisinage ? À la Saint-Michel qui vient, il y aura vingt-six ans que je suis venu ici, et vous en savez plus que moi. »
« Alors il met la pipe dans sa bouche, et m’envoie une bouffée dans le nez. Mon Dieu, monsieur ! je tremblais de la tête aux pieds. »
« — Pour ce qui est de cela, repris-je, je n’en sais pas plus que d’autres ; mais je suis bien sûr de n’avoir jamais ouï parler de personne de ce nom-là. »
« — Eh ! mais, dit le maréchal en me regardant entre deux yeux, n’êtes-vous pas l’homme qui demandait, il y a quelque temps, l’abbaye de Saint-Clair ? — Eh bien ! quand cela serait ? ai-je répondu, qu’est-ce que cela prouve ? — Vraiment, dit le maréchal en se tournant vers l’autre, on prétend qu’il habite maintenant quelqu’un dans l’abbaye ; et d’après ce qui m’est revenu, ce pourrait fort bien être ce même La Motte. — Et d’après ce qui m’est revenu aussi, dit l’homme à la pipe, en se levant ; et vous en savez plus là-dessus que vous n’en dites. Je gagerais ma tête, que ce M. La Motte demeure dans l’abbaye. »
« — Eh bien, lui dis-je, vous vous trompez ; car il ne demeure pas dans l’abbaye à présent. »
« — Maudit soit votre sottise ! s’écria La Motte. Mais dépêchez… Comment cela s’est-il terminé ? »
« — Mon maître ne demeure pas là, ai-je dit. » — Ho, ho ! dit l’homme à la pipe, c’est donc votre maître ? Et, s’il vous plaît, depuis quand a-t-il quitté l’abbaye ?… et où demeure-t-il maintenant ? »
« — Doucement ? ai-je dit, n’allons pas si vite… Je sais quand il faut parler et quand il faut me taire… Mais qui est-ce qui l’a demandé ? »
« — Comment ! il attendait donc quelqu’un, dit l’homme ? — Non, dis-je, il n’attendait personne ; mais quand cela serait, qu’est-ce que cela prouve ? — Cela ne prouve rien… Alors il a regardé le maréchal, et ils sont sortis tous les deux sans que le fer de mon cheval fût raccommodé. Mais c’est à quoi je ne songeais plus ; car dès qu’ils ont été partis, j’ai remonté en selle, et me suis mis à courir de mon mieux. Mais dans mon effroi, monsieur, j’ai oublié de prendre le chemin détourné, et je suis revenu tout droit à la maison. »
La Motte, très mécontent de ce qu’il venait d’apprendre, ne répondit à Pierre qu’en maudissant sa sottise, et vint tout de suite chercher madame La Motte, qui se promenait avec Adeline au bord de la rivière. Il était trop agité pour adoucir cette nouvelle par un exorde. « Nous sommes découverts, dit-il, les gens de la justice sont venus s’informer de moi à Auboine, et les bévues de Pierre ont causé ma ruine. » Alors il lui fit part du récit de Pierre, et lui dit de se préparer à quitter l’abbaye.
« — Mais où fuir ? dit madame La Motte, pouvant à peine se soutenir. » — N’importe en quel lieu, dit-il ; si nous différons, nous sommes perdus. Il faut, je crois, nous réfugier en Suisse. Si quelque lieu de la France avait pu nous cacher, c’était sûrement celui-ci. »
« — Hélas ! quelle persécution, reprit madame La Motte. À peine avons-nous rendu cette habitation un peu commode, que nous voilà forcés de la quitter, et d’aller je ne sais où. »
« — Je souhaite que nous l’ignorions en effet, répliqua La Motte ; c’est le moindre mal qui puisse nous arriver. Évitons la prison, et peu m’importe en quel endroit nous allions. Mais retournez à l’abbaye sur-le-champ, et mettez en paquets le plus de meubles qu’il vous sera possible. » Des flots de larmes vinrent au secours de madame La Motte, et sans rien dire elle s’appuya toute tremblante sur le bras d’Adeline. Quoique celle-ci n’eût point de consolation à lui donner, elle s’efforça de maîtriser ses propres sensations et de paraître tranquille. « Allons, dit La Motte, nous perdons du temps ; préparons-nous à fuir ; nous nous lamenterons après. Montrez de ce courage si nécessaire pour nous tirer de danger. Adeline ne pleure pas, et cependant sa situation est aussi malheureuse que la nôtre ; car je ne sais pas combien de temps je pourrai encore lui servir de protecteur. »
Malgré la frayeur qu’éprouvait madame La Motte, son amour-propre fut offensé de ce reproche. Baignée de larmes, elle dédaigna de répondre, et jeta sur Adeline un regard qui portait une profonde expression de mécontentement. Comme ils gagnaient l’abbaye en silence, Adeline demanda à La Motte s’il était bien sûr que ce fussent les gens de la justice qui s’étaient informés de lui. « — Je n’en saurais douter, répliqua-t-il. Quelles autres personnes auraient pu me demander ? D’ailleurs, la conduite de l’homme qui a cité mon nom rend la chose évidente. »
« — Peut-être que non, dit madame La Motte ; attendons pour partir jusqu’à demain matin. Peut-être que notre fuite n’est pas nécessaire. »
« — Sans doute ! et pendant ce temps-là, les gens de la justice pourraient fort bien venir nous en dire autant. » La Motte donne à Pierre des ordres pour partir dans une heure. « — Dans une heure, dit Pierre. Eh, mon Dieu ! notre maître, songez donc seulement à la roue du carrosse : il me faudrait au moins une journée pour la raccommoder ; car monsieur sait bien que je n’en ai raccommodé de ma vie. »
C’était une circonstance qui avait absolument échappé à La Motte, lorsqu’ils s’étaient établis dans l’abbaye ; Pierre avait été d’abord trop occupé à mettre les appartements en état, pour se rappeler la voiture ; et dans la suite, s’imaginant qu’on n’en aurait pas besoin de sitôt, il avait négligé de la réparer. La Motte perdit alors patience, et en proférant mille jurements, il prescrivit à Pierre de se mettre à l’ouvrage sur-le-champ ; mais on ne trouva plus les matériaux qu’on avait achetés pour cela dans le temps ; et Pierre se souvint, quoiqu’il fût assez prudent pour n’en rien dire, d’avoir employé les clous à la réparation de l’abbaye.
Il était donc impossible de quitter la forêt ce soir-là. Il ne restait à La Motte que de réfléchir aux moyens les plus probables d’éviter d’être découverts, si les gens de la justice venaient visiter les ruines avant le lendemain, ce qui n’était pas invraisemblable, d’après l’étourderie que Pierre avait commise en revenant d’Auboine par le chemin direct.
D’abord, il lui vint bien dans la pensée que, malgré l’impossibilité d’emmener ses compagnons, il lui était facile de prendre un des chevaux, et de sortir de la forêt avant la nuit ; mais il songea qu’il courrait toujours quelque danger d’être reconnu dans les villes où il passerait, et il ne se faisait point à l’idée de laisser sa famille à l’abandon, sans savoir s’il pourrait la rejoindre, ni quel rendez-vous il pourrait lui donner pour le suivre. La Motte n’était pas homme à prendre un parti vigoureux, et peut-être aimait-il mieux souffrir en compagnie qu’isolé.
Après avoir longtemps rêvé, il se rappelle la trappe du cabinet appartenant aux chambres d’en-haut : les yeux ne pouvaient l’apercevoir, et en quelque endroit qu’elle conduisît, elle le mettrait au moins à l’abri d’être découvert. Après avoir plus mûrement réfléchi sur ce point, il se décide à visiter les lieux secrets où conduisait l’escalier, et s’imagine que toute sa famille pourrait s’y tenir cachée pendant quelque temps. Il ne mit que peu de moments entre la conception de son dessein et l’exécution ; car l’obscurité s’épaississait, et dans chaque murmure du vent, il se figurait entendre la voix de ses ennemis.
Il demanda une lumière, et monta dans sa chambre. Arrivé au cabinet, il fut quelque temps à trouver la porte de la trappe, tant elle était bien jointe avec les panneaux du parquet. Il la trouve enfin, et la lève. Les froides vapeurs d’un air longtemps renfermé s’exhalèrent par l’ouverture : il les laissa passer un moment avant de descendre. Comme il regardait dans cet abîme, il se rappela l’information que Pierre avait rapportée concernant l’abbaye ; cela lui causa une sensation pénible ; mais elle fit place à des intérêts plus pressants.
L’escalier était roide, et tremblait sous lui en plusieurs endroits. Après avoir continué de descendre quelque temps, son pied toucha la terre, et il se trouva dans un étroit passage ; mais comme il se tournait pour le suivre, les humides vapeurs roulèrent autour de lui et éteignirent sa lumière. Il appela Pierre à haute voix ; mais il ne put se faire entendre de personne ; et après quelques minutes, il essaya de retrouver le chemin de l’escalier. Il y réussit, non sans difficulté ; et, traversant les chambres d’un pas prudent, il descendit de la tour.
La sûreté que l’endroit dont il sortait sembla lui promettre, était d’une trop grande importance pour être rejetée légèrement ; il résolut donc de faire une nouvelle épreuve avec la lumière. Après l’avoir fixée dans une lanterne, il descend une seconde fois dans le passage. Le courant des vapeurs, occasionné par l’ouverture de la trappe, était apaisé, et l’air nouveau qui y était entré commençait à circuler. La Motte s’avança sans accident.
Le passage était fort long, et le conduisit à une porte fermée. Il posa sa lanterne à quelque distance pour éviter le courant d’air, et usa de toute sa vigueur pour forcer la porte ; elle s’ébranlait sous sa main, mais sans s’ouvrir. En l’examinant de plus près, il s’aperçut que le bois était endommagé autour de la serrure, probablement par l’humidité, ce qui l’encouragea à continuer. Après quelques efforts, la porte céda, et il se trouva dans une chambre carrelée de pierres.
Il resta quelques temps à l’examiner. Les murs, sur lesquels distillait une humidité malsaine, étaient entièrement nus, et n’offraient pas même une fenêtre : l’air n’était admis que par un petit grillage de fer. À l’extrémité, auprès d’un enfoncement, était une autre porte : La Motte s’en approcha, et en passant, regarda dans l’enfoncement ; il aperçut par terre un grand coffre. Il s’approcha pour l’examiner, et, soulevant le couvercle, il vit les restes d’un squelette humain. Son cœur fut glacé d’effroi ; et il retourna sur ses pas involontairement. Après s’être arrêté quelques instants, ses premières émotions s’apaisèrent. Cette curiosité que les objets de terreur excitent souvent dans le cœur de l’homme, lui fit jeter encore un regard sur cet horrible spectacle.
La Motte demeurait immobile à cette vue. L’objet qu’il avait sous les yeux semblait confirmer le bruit répandu que quelqu’un avait été assassiné dans l’abbaye. Il ferme enfin le coffre, et s’approche d’une seconde porte pareillement fermée ; mais la clé était dans la serrure ; il la tourne avec difficulté, et s’aperçoit alors que la porte était retenue par deux gros verrous : Il les tire, la porte s’ouvre sur une rampe d’escalier : il descend les marches, qui aboutissaient à une enfilade de voûtes basses, ou plutôt de cellules, qui, d’après la forme de leur construction et de leur état actuel, paraissaient contemporaines des plus vieilles parties de l’abbaye. Dans l’abattement d’esprit où se trouvait La Motte, il pensa que c’étaient les sépultures des religieux qui avaient jadis habité l’édifice au-dessus ; mais elles avaient été plutôt construites pour la pénitence des vivants que pour le repos des morts.
Arrivé au bout de ces cellules, il trouva encore le passage fermé par une porte. Il hésite ; il ne sait s’il tentera d’aller plus avant. Le lieu où il était lui parut offrir la sûreté qu’il cherchait : il pouvait y passer la nuit sans être tourmenté de la crainte de se voir découvert ; et il était probable que, si les archers arrivaient pendant la nuit, et trouvaient l’abbaye déserte, ils en sortiraient avant le jour, ou du moins avant que rien ne l’obligeât de quitter son asile. Ces réflexions redonnèrent à son âme une bien plus grande tranquillité. Le plus pressant de tous ses soins était seulement d’amener, le plus tôt possible, sa famille dans ce lieu de sûreté, de peur que les archers ne fondissent sur eux à l’improviste, et il se reprochait déjà d’avoir délibéré si longtemps.
Mais un désir invincible de savoir où conduisait cette porte, arrête ses pas, et il retourne pour l’ouvrir. La porte était bien fermée ; et comme il essayait de la forcer, il entendit soudain du bruit au-dessus de sa tête : il pensa que les gens de la justice étaient peut-être déjà venus, et il quitta les cellules avec précipitation, dans le dessein d’écouter à la porte de la trappe.
« Là, dit-il, je pourrai entendre, sans risque, et recueillir peut-être quelque chose de ce qui se passe. On ne reconnaîtra pas mes compagnons, ou du moins on ne leur fera pas de mal ; quant à leur inquiétude sur mon compte, il faut qu’ils apprennent à la supporter. »
Tels étaient tes raisonnements de La Motte. Il faut l’avouer, ils décelaient plutôt la prudence de l’égoïsme, qu’une tendre sollicitude pour son épouse. Cependant il était revenu au bas de l’escalier, lorsqu’en levant les yeux il aperçoit qu’il avait laissé la trappe ouverte ; il montait vite pour la fermer, il entend des pas qui s’avancent à travers les chambres d’en haut. Avant qu’il pût redescendre assez pour se cacher entièrement, il regarda encore au-dessus, et aperçut, par l’ouverture, le visage d’un homme qui avait les yeux sur lui. « Notre maître ! s’écria Pierre. » La Motte fut un peu rassuré au son de cette voix, mais il ne laissa pas que d’être fâché de l’épouvante qu’on lui avait causée.
« — Que voulez-vous ? qu’avez-vous à faire ici ? »
« — Rien, monsieur ; je n’ai rien à faire, si ce n’est seulement que ma maîtresse m’envoie chercher monsieur. »
« — Il n’y a donc personne ici, dit La Motte en posant son pied sur le degré ? »
« — Si fait monsieur, il y a mademoiselle Adeline, et… »
« — Fort bien… fort bien, dit La Motte avec joie… Marchez ; je vous suis. »
Il apprit à madame La Motte où il était allé, lui fit part du dessein qu’il avait de se cacher, et délibéra sur le moyen de persuader aux archers, dans le cas où ils viendraient, qu’il avait quitté l’abbaye. Dans cette vue, il ordonna d’apporter tous les meubles dans les cellules d’en bas. Il aida lui-même à l’opération, et tout le monde y mit la main pour accélérer. En très peu de temps, il laissa la partie habitable de l’édifice dans un état presque aussi nu qu’il l’avait trouvé : il dit ensuite à Pierre de conduire les chevaux à quelque distance de l’abbaye et de les laisser en liberté. Après y avoir bien réfléchi, il imagina une chose qui devait contribuer à donner le change aux archers ; ce fut de placer dans quelque partie remarquable de l’édifice une inscription qui exprimerait son infortune, et porterait la date de son départ de l’abbaye. C’est dans ce dessein qu’au-dessus de la porte de la tour, qui conduisait à la partie habitable, il grava les lignes suivantes :
Vous qui par le malheur, dans ce lieu solitaire,
Peut-être fûtes amenés,
Sachez qu’il est des mortels sur la terre
Autant que vous infortunés.
P.-L.-M., un malheureux exilé, chercha dans ces murs un refuge contre la persécution le 27 avril 1658, et les quitta le 27 juin de la même année, pour tâcher de trouver un asile plus convenable.
Après que ces mots furent gravés avec un couteau, on mit dans un panier le petit restant des provisions de la semaine ; car Pierre, dans sa frayeur, était revenu de son dernier voyage sans rien rapporter. La Motte ayant rassemblé ses compagnons, ils montèrent sous l’escalier de la tour, et traversèrent les chambres jusqu’au cabinet. Pierre passa le premier avec une lumière, et eut un peu de peine à trouver la porte de la trappe. Madame la Motte frissonna en voyant la profondeur de ce gouffre ; mais chacun gardait le silence.
La Motte prend alors la lumière, et conduit la marche ; il est suivi de sa femme et puis d’Adeline : « — Ces vieux moines aimaient le bon vin. Tout comme d’autres, dit Pierre qui faisait l’arrière-garde. Je vous garantis, monsieur, que c’était ici leur cellier ; je sens déjà l’odeur des futailles. »
« — Paix, dit La Motte : réservez vos plaisanteries pour une occasion plus convenable. »
« — Il n’y a pas de mal d’aimer le bon vin ; monsieur sait bien cela. »
« — Finissez cette bouffonnerie, dit La Motte d’un ton plus imposant, et passez le premier. » Pierre obéit.
Ils arrivent à la chambre voûtée. Le spectacle affreux que La Motte y avait vu, le détourna de l’idée de passer la nuit dans cette pièce, et les meubles avaient été portés par son ordre dans les cellules du fond. Il tremblait que ses compagnons ne vissent le squelette, et que cette vue n’excitât le degré d’horreur qu’ils ne pourraient surmonter pendant leur séjour dans ce lieu. La Motte passa vite devant le coffre. Pour madame La Motte et Adeline, elles étaient trop remplies de leurs pensées pour donner une attention minutieuse à des circonstances extérieures.
Arrivée dans les cellules, madame La Motte pleura sur la nécessité qui la condamnait à une si horrible demeure. « Hélas ! dit-elle, en sommes-nous donc réduits à cette extrémité ? Les appartements d’en haut m’avaient d’abord semblé une déplorable habitation ; mais c’est un palais en comparaison de ceux-ci. »
« — Cela est vrai, ma chère amie, dit La Motte. Eh bien, que le souvenir de ce que vous les aviez crus d’abord, adoucisse à présent votre déplaisir ; ces cellules sont un palais, comparées à Bicêtre ou à la Bastille, et aux terreurs d’un affreux châtiment qui nous y accompagneraient encore. Que la crainte d’un plus grand mal vous apprenne à souffrir le moindre : je suis content si je trouve ici le refuge que je cherche. »
Madame La Motte était muette, et Adeline, oubliant ses derniers torts, tâchait de la consoler de son mieux. Tandis que son propre cœur succombait aux infortunes qu’elle ne pouvait s’empêcher d’anticiper, elle avait l’air tranquille et même enjoué, elle prévenait madame La Motte avec la plus vigilante sollicitude ; elle était si contente de voir son mari caché dans cet asile, qu’elle perdait presque le sentiment de ce qu’il avait d’horrible et d’incommode.
C’est ce qu’elle exprima sans détour à La Motte. Il ne pouvait être insensible à cette marque d’attachement. Madame La Motte y prit garde, et cela reproduisit en elle un sentiment pénible : elle prit les épanchements de la reconnaissance pour ceux de la tendresse.
La Motte retourna plusieurs fois à la trappe, pour écouter s’il n’y avait personne dans l’abbaye ; mais aucun bruit ne troublait le calme de l’obscurité. Enfin ils se mirent à table. Le souper fut triste.
« — Mon ami, dit madame La Motte en soupirant, si les archers ne venaient pas cette nuit, et si Pierre retournait demain matin à Auboine, il pourrait prendre de plus amples éclaircissements, ou du moins nous procurer une voiture pour sortir d’ici. »
« — Sans doute, dit La Motte, qu’il pourrait en trouver une, et du monde aussi pour la suivre. Pierre serait un homme excellent pour montrer aux archers le chemin de l’abbaye, et pour les informer de ce dont ils pourraient se douter sans lui, savoir que je suis ici caché. »
« — Quelle cruelle ironie ! dit madame La Motte. Ce que je proposais, c’était seulement pour notre bien commun : j’ai pu me tromper dans mon idée, mais assurément mon intention était pure. « En prononçant ces mots, ses yeux se gonflèrent de larmes, Adeline aurait voulu la consoler ; mais elle se taisait par délicatesse. La Motte remarqua l’effet de son discours, et quelque chose de ressemblant au remords pénétra dans son cœur. Il s’approche de sa femme, et lui prenant la main :
« Il faut pardonner au désordre de mon âme, dit-il ; je n’avais pas dessein de vous affliger. L’idée d’envoyer Pierre à Auboine, où il a déjà tant fait de bévues, je n’ai pu m’empêcher de la relever. Non, ma chère amie, notre chance seule de salut, c’est de rester où nous sommes tant que dureront nos provisions. Si les archers ne viennent pas ici cette nuit, ils y viendront probablement demain matin, ou peut-être après-demain. Quand ils auront fouillé l’abbaye pour m’y trouver, ils s’en iront ; alors nous pourrons sortir de ce refuge, et prendre des mesures pour passer dans un pays éloigné. »
Madame La Motte reconnut la vérité de ce discours, et son âme étant consolée par la petite satisfaction que son mari venait de lui donner, elle reprit assez de gaîté. Après souper, La Motte posta le fidèle, mais simple Pierre, au pied de l’escalier qui montait au cabinet, pour y faire sentinelle pendant la nuit ; ensuite il revint dans les cellules d’en bas, où il avait laissé sa petite famille. Les lits étaient préparés et tous s’étant souhaité le bonsoir, ils se couchèrent et implorèrent le sommeil.
Les pensées d’Adeline étaient trop occupées pour lui permettre de reposer ; et, lorsqu’elle crut ses compagnons endormis, elle s’abandonna à la tristesse de ses réflexions. Elle regardait aussi dans l’avenir avec les plus affligeantes appréhensions.
« Si La Motte était arrêté, qu’allait-elle devenir ? Elle serait alors une créature errante sur la terre, sans amis pour la protéger, sans argent pour subsister. La perspective était triste…, était terrible ! » Les chagrins de monsieur et de madame La Motte, qu’elle chérissait avec la plus vive affection, n’entraient pas dans les siens pour peu de chose.
Quelquefois elle se rappelait son père ; mais elle ne voyait en lui qu’un ennemi, loin duquel elle devait fuir. Ce souvenir ajoutait à ses peines ; mais l’idée des souffrances qu’il lui avait occasionnées, l’affligeait moins encore que le sentiment de sa dureté. Elle versa des larmes amères. À la fin, elle s’adressa à l’Être-Suprême, et se remit à sa providence, avec cette piété simple qui n’appartient qu’à la vertu. Son âme se calma, se rassura par degrés, et bientôt après elle s’endormit.
La nuit se passa sans alarme. Pierre était resté à son poste, et n’avait rien entendu qui l’eût empêché de s’endormir. La Motte, longtemps avant de l’apercevoir, l’entendit qui ronflait très musicalement. Il fut bientôt réveillé par la voix aigre et chagrine de La Motte. « Dieu vous bénisse, notre maître, s’écria-t-il en s’éveillant ! seraient-ils venus ? »
« — S’ils ne sont pas ici, ce n’est pas votre faute. Vous ai-je placé là pour dormir, maraud ? »
« — Mon Dieu ! notre maître, répliqua Pierre, le sommeil est le seul bon temps qu’on puisse se donner ici ; pour moi, je n’aurais pas le cœur de le refuser à un chien dans un pareil endroit. »
La Motte le questionna sérieusement sur certain bruit qu’il croyait avoir entendu pendant la nuit, et Pierre lui protesta très solennellement qu’il n’avait rien entendu : l’assertion était vraie à la rigueur, car il s’était donné le bon temps de dormir sans interruption.
La Motte monte à la porte de la trappe, et écoute avec attention. Il n’entend aucun bruit, et se hasarde à la soulever. La vive lumière du soleil frappa ses yeux ; la matinée était déjà bien avancée. Il marcha doucement le long des chambres, et regarda par une fenêtre : il ne vit personne. Encouragé par cette apparente sécurité, il osa descendre l’escalier de la tour, et entra dans le premier appartement. Il s’avançait vers le second ; mais s’arrêtant soudain par réflexion, il approcha son œil d’une fente de la porte. Il regarde, et voit distinctement une personne assise et le bras appuyé sur une fenêtre.
Cette découverte le consterna si fort, que, pour l’instant, il perdit toute sa présence d’esprit, et qu’il lui fut absolument impossible de faire un pas. La personne, qui avait le dos de son côté, se leva, et tourna la tête. La Motte reprit alors ses sens, et sortant de l’appartement aussi vite et aussi doucement qu’il lui fut possible, il monta dans le cabinet. Il leva la trappe ; mais avant de l’avoir fermée, il entendit les pas de quelqu’un qui entrait dans la chambre précédente. Il n’y avait à la trappe ni verrous ni autre fermeture, et sa sûreté dépendait uniquement de l’exacte correspondance des panneaux. La première porte de la chambre en pierres n’avait aucuns moyens de défense ; et les fermetures de la porte intérieure étant placées pour lui du mauvais côté, elles ne pouvaient le garantir d’être découvert, ni lui donner le temps de se sauver.
Parvenu dans cette chambre, il s’arrête, et entend distinctement des personnes marcher dans le cabinet au-dessus. En prêtant l’oreille, il entend aussi une voix qui l’appelle par son nom. Soudain il s’enfuit aux cellules d’en bas, croyant à chaque moment qu’on allait ouvrir la porte, et qu’il entendait les pas de ceux qui le poursuivaient. S’étant jeté sur la terre, à l’extrémité des voûtes, il resta quelque temps sans haleine, tant il était ému. Madame La Motte et Adeline, glacées d’effroi, lui demandèrent ce qui lui était arrivé. Il lui fut impossible de parler sur-le-champ : dès qu’il en eut le pouvoir, cela fut presque inutile, car le bruit éloigné qui partait d’en haut, apprit à la famille une partie de la vérité.
Ce bruit ne paraissait pas approcher ; mais, incapable de maîtriser son épouvante, madame La Motte jeta un cri : cela redoubla les angoisses de La Motte. Il s’écria : « Vous me perdez ! ce cri vient de les avertir de l’endroit où je suis. » Il traversa les cellules les mains jointes et à grands pas. Pâle et muette comme la mort, Adeline soutenait madame La Motte, et eut beaucoup de peine à l’empêcher de se trouver mal. « Ô Dupras ! Dupras ! vous voilà vengé ! » dit La Motte avec une voix qui semblait s’échapper au fond de son cœur ; et après un moment de silence, il reprit : « Mais pourquoi cherché-je à me tromper par l’espérance de m’évader ? pourquoi attendre ici leur arrivée ? terminons plutôt ces angoisses déchirantes, en me jetant moi-même dans leurs mains. »
En parlant ainsi, il marchait vers la porte ; mais la vue de madame La Motte retint ses pas. « Arrêtez, dit-elle, pour l’amour de moi, arrêtez, ne me quittez pas ainsi, et ne vous précipitez pas volontairement dans l’abîme ! »
« — Assurément, monsieur, dit Adeline, vous êtes trop prompt ; ce désespoir est aussi inutile qu’il est mal fondé. Nous n’entendons venir personne ; si les archers avaient découvert la trappe, ils seraient certainement ici depuis longtemps. » Ce discours d’Adeline calma le désordre de La Motte : l’agitation de la terreur s’apaisa, et la raison fit luire à ses yeux un faible jour d’espérance. Il prêta une oreille attentive ; et, s’apercevant que tout était tranquille, il s’avance prudemment à la chambre en pierres, et de là au pied de l’escalier qui conduisait à la trappe : elle était fermée ; on n’entendait pas le moindre bruit au-dessus.
Il fit longtemps sentinelle ; et le silence continuant, son espoir se renforça. Enfin il commença à croire que les archers avaient quitté l’abbaye. Il n’en passa pas moins la journée dans une inquiète vigilance. Il n’osait pas ouvrir la trappe, et souvent il croyait entendre des bruits lointains. Cependant il était clair que le secret du cabinet avait échappé aux recherches ; et il fondait avec raison sa sécurité sur cette circonstance. La nuit suivante se passa comme la journée, dans une craintive espérance, et dans une veille assidue.
Mais ils furent alors menacés de manquer de vivres. Les provisions, qu’on avait distribuées avec la plus scrupuleuse économie, étaient presque épuisées ; et un plus long séjour dans ce refuge pouvait avoir des suites déplorables. Dans cette position, La Motte délibéra sur la conduite la plus prudente qu’il avait à tenir. Il ne voyait point de meilleur parti que d’envoyer Pierre à Auboine, la seule ville d’où il put revenir dans l’espace de temps limité par leurs besoins. Il y avait bien du gibier dans la forêt, et du poisson dans la rivière ; mais Pierre n’était pas en état de manier utilement un fusil ou une ligne.
Il fut donc convenu qu’il irait à Auboine chercher de nouvelles provisions, et en même temps ce qu’il fallait pour raccommoder la roue du carrosse, afin d’avoir un moyen tout prêt de se transporter hors de la forêt. La Motte défendit à Pierre de faire aucunes questions sur les gens qui s’étaient informés de lui, ni de prendre aucune mesure pour découvrir s’ils étaient sortis du canton, de crainte qu’il ne se trahît encore par ses bévues. Il lui recommanda de garder le plus grand silence sur ces objets, de finir son affaire, et de sortir de la ville le plus promptement possible.
Il y avait encore une difficulté à vaincre. – Qui oserait sortir le premier, et visiter l’abbaye, pour savoir si les archers en étaient partis ? La Motte réfléchit que, s’il se remontrait, il serait infailliblement perdu ; ce qui ne serait pas aussi certain, si l’on apercevait quelqu’un de ses compagnons, parce qu’ils étaient tous inconnus aux suppôts de la justice. Il était nécessaire, au surplus, que la personne qu’il enverrait, eût assez de courage pour poursuivre la recherche, et assez d’esprit pour la conduire avec prudence. Pierre avait peut-être la première qualité, mais il était certainement dépourvu de la seconde. La Motte regarda sa femme, et lui demanda si, pour l’amour de lui, elle oserait se risquer. À cette proposition, son cœur frissonna : elle ne voulait cependant pas refuser, ni paraître indifférente sur un point aussi essentiel au salut de son mari. Adeline remarqua, dans sa contenance, l’agitation de son âme ; et surmontant les craintes qui jusqu’alors lui avaient ôté l’usage de la parole, elle s’offrit à marcher elle-même.
« Il est vraisemblable, dit-elle, qu’ils auront plus d’égards pour moi que pour un homme. » La honte ne permettait pas à La Motte d’accepter son offre ; et sa femme, touchée de la magnanimité d’une pareille conduite, sentit revivre momentanément sa première affection pour Adeline. Celle-ci insista si vivement sur sa proposition, et cela d’un air si sérieux, que La Motte commençait à balancer. « Monsieur, dit-elle, vous m’avez une fois sauvée du plus pressant danger, et depuis vos bontés n’ont cessé de me protéger ; ne me refusez pas le plaisir de les mériter par un acte de reconnaissance. Laissez-moi aller dans l’abbaye ; et si, par cette démarche, je parviens à vous garantir d’un malheur, je serai suffisamment récompensée du léger péril que je puis courir ; car ma satisfaction sera au moins égale à la vôtre. »
À ce discours, madame La Motte pouvait à peine retenir ses larmes, et La Motte dit avec un profond soupir ; « Eh bien ! j’y consens ; allez, Adeline ; et à partir de ce moment, regardez-moi comme votre débiteur. » Adeline ne s’arrêta pas à répondre ; mais, prenant une lumière, elle sortit des cellules. La Motte la suivit pour lever la trappe, et lui recommanda de bien regarder, s’il était possible, dans tous les appartements, avant d’y entrer. « Si vous étiez aperçue, dit-il, il faut répondre de manière à ne pas me compromettre. Votre présence d’esprit vous conseillera mieux que moi… Dieu vous conduise ! »
Dès qu’elle fut partie, l’admiration de madame La Motte ne tarda pas à céder à d’autres mouvements. La méfiance mina par degrés les bonnes dispositions, et la jalousie éveilla les soupçons. Elle se dit tout bas : « Ce n’est que d’un sentiment plus fort que la reconnaissance, qu’Adeline peut apprendre à surmonter ses craintes. L’amour seul lui inspire une conduite aussi généreuse ! » Rien de plus conforme à la pratique des gens du monde que ces soupçons. Mais en croyant ne pouvoir expliquer la conduite d’Adeline, sans lui supposer des motifs personnels, madame La Motte oubliait, à coup sûr, combien elle avait précédemment admiré le désintéressement de sa jeune amie.
Cependant Adeline monte dans les chambres : les joyeux rayons du soleil venaient donc encore frapper ses regards et ranimer ses esprits ? Elle traversa vite les appartements, et ne s’arrêta qu’en arrivant à l’escalier de la tour. Elle y demeura quelque temps ; mais aucun bruit ne parvint à son oreille, si ce n’est la plainte du vent à travers les arbres ; enfin elle descendit. Elle franchit les appartements d’en bas sans voir personne ; et le peu de meubles qui restaient, paraissaient exactement dans le même état où elle les avait laissés. Alors elle hasarda de regarder hors de la tour : elle n’aperçut d’autres objets animés que les bêtes fauves qui paissaient tranquillement sous l’ombrage de la forêt. Un jeune faon qu’Adeline avait apprivoisé, la reconnut, et vint à elle en bondissant et en exprimant une vive joie. Un peu alarmée, elle trembla que l’animal ne fût remarqué, et ne la découvrît ; et elle s’enfuit rapidement à travers les cloîtres.
Elle ouvrit la porte qui menait à la grande salle de l’abbaye ; mais le passage était si ténébreux, qu’elle recula d’effroi. Il était pourtant nécessaire qu’elle continuât sa visite, surtout de l’autre côté de la ruine, qu’elle n’avait pas encore examinée ; mais ses terreurs la reprirent quand elle songea combien elle allait s’éloigner de son unique refuge, et combien il lui serait difficile de s’y retirer. Elle hésita ; mais en se rappelant ses obligations envers La Motte, et en considérant qu’elle n’aurait peut-être jamais d’autre occasion de lui rendre service, elle se résolut d’avancer.
Pendant que ces idées passaient rapidement dans son âme, elle leva vers le ciel ses innocentes mains, et soupira une silencieuse prière. Elle s’avança d’un pas tremblant sur les fragments de la ruine, jetant à l’entour des regards inquiets, et tressaillant fréquemment au bruit du vent qui murmurait parmi les arbres, et qu’elle prenait pour des voix qui se répondaient tout bas. Elle venait à l’esplanade qui faisait face au bâtiment ; mais, ne voyant personne, elle se sentit revivre. Alors elle s’efforça d’ouvrir la grande porte de la salle ; mais se rappelant aussitôt qu’elle avait été condamnée par ordre de La Motte, elle s’avança vers l’extrémité septentrionale de l’abbaye ; et après avoir jeté les yeux sur la perspective d’alentour, aussi loin que l’épaisseur du feuillage le lui permettait, elle reprit le chemin de la tour par où elle était sortie.
Le cœur d’Adeline respirait enfin : elle revint avec impatience apprendre à La Motte qu’il n’avait rien à craindre. Elle rencontra encore dans le cloître son faon chéri, et s’arrêta un moment pour le caresser. Il parut sensible au son de sa voix, et redoubla de joie ; mais comme elle lui parlait, il s’échappa tout-à-coup de sa main. Elle lève les yeux : la porte du passage qui conduisait à la grande salle était ouverte, et elle en voit sortir un homme en habit de militaire.
Elle s’enfuit le long des cloîtres avec la rapidité de la flèche, sans oser jeter un coup d’œil en arrière ; mais une voix lui crie de s’arrêter, et elle entend les pas qui s’avancent à sa poursuite. Avant de pouvoir arriver à la tour, la respiration lui manque, et pâle, inanimée, elle s’appuie contre un des piliers de la ruine. L’homme approche, et la regardant avec une vive expression de surprise et de curiosité, il prend un air engageant, l’assure qu’elle ne court aucun danger, et lui demande si elle appartenait à La Motte. À ce nom, elle témoigna encore plus d’épouvante ; mais il réitéra ses assurances et sa question.
« Je sais qu’il est caché dans cette ruine, dit l’étranger ; je sais aussi pourquoi il se cache, mais il est de la dernière importance que je le voie, et il sera convaincu qu’il n’a rien à redouter de ma part. » Adeline était si tremblante, qu’elle avait bien de la peine à se soutenir. Elle hésitait, et ne savait que répondre. Sa contenance semblait confirmer les soupçons de l’étranger : elle le sentait, et son embarras s’en augmentait encore, il s’en prévalut pour la presser davantage. Adeline lui répondit enfin que La Motte avait habité quelque temps à l’abbaye. « Il y habite encore, madame, dit l’étranger ; conduisez-moi où je pourrai le trouver… Il faut que je le voie, et… »
« — Jamais, monsieur, réplique Adeline ; et je vous proteste que vous le cherchez vainement. »
« — J’y ferai du moins mes efforts, madame, puisque vous ne voulez pas m’y aider. Je l’ai déjà suivi jusque dans les chambres d’en haut, où je l’ai soudain perdu de vue : il doit être caché près de là, et il est clair qu’elles ont une issue secrète. »
Sans attendre la réponse d’Adeline, il s’élance à la porte de la tour. Elle pense que ce serait confirmer la vérité de sa conjecture, si elle le suivait, et se décide à rester en bas. Mais après y avoir réfléchi, il lui vint dans l’idée qu’il pouvait se glisser sans bruit dans le cabinet, et peut-être surprendre La Motte à la porte de la trappe. Elle courut donc sur ses pas, afin de faire entendre sa voix, et de prévenir ainsi le danger qu’elle redoutait. Il était déjà dans la seconde chambre lorsqu’elle l’atteignit ; elle se mit aussitôt à parler bien haut.
Il visita cette chambre avec la plus scrupuleuse attention ; mais ne trouvant ni fausse porte, ni autre sortie, il marcha au cabinet. C’est alors qu’Adeline eut besoin de tout son courage pour cacher son agitation. Il continua sa recherche. « Je sais, dit-il, qu’il est caché dans ces chambres, quoique je n’aie pas encore réussi à le découvrir. J’ai suivi un homme que je crois être lui-même, et il n’a pu s’échapper sans qu’il y ait une issue ; je ne sors pas d’ici que je ne le trouve. »
Il examina les murs et les boiseries, mais sans découvrir la division du parquet, laquelle effectivement correspondait au reste avec tant d’exactitude, que La Motte lui-même ne s’en était pas aperçu à la vue, mais au tremblement du panneau sous ses pieds. « Il y a ici, dit l’étranger, quelque mystère que je ne comprends pas, que peut-être je ne pénétrerai jamais. » Il se tourna pour sortir du cabinet ; aussitôt, qui pourrait peindre la consternation d’Adeline en voyant la trappe se soulever doucement, et La Motte se montrer lui-même ? « Ah ! » s’écria l’étranger en s’avançant à lui avec vivacité. La Motte s’élança en avant, et ils furent enchaînés dans les bras l’un de l’autre.
La surprise d’Adeline, durant un instant, surpassa même ses premières transes ; mais un souvenir frappa soudain sa pensée, et lui expliqua cette scène. Avant que La Motte se fût écrié : « Mon fils ! » elle avait reconnu qui était l’étranger. Pierre, qui du pied de l’escalier avait entendu ce qui se passait en haut, courut avertir sa maîtresse de cette heureuse reconnaissance, et bientôt elle fut enlacée dans les embrassements de son fils. Ce lieu, tout à l’heure le séjour du désespoir, semblait métamorphosé en palais du plaisir, et ses murs ne répétaient que les accents de la félicité.
La joie de Pierre était au-dessus de toute expression : il exécutait une véritable pantomime… Il faisait des cabrioles, frappait ses mains… courait à son jeune maître…, lui secouait la main, malgré les coups d’œil sévères de La Motte, allait de côté et d’autre sans savoir pourquoi, et ne faisait aucune réponse raisonnable à tout ce qu’on lui disait.
Après que leurs premières émotions furent apaisées, La Motte, comme par un prompt retour sur lui-même, reprit sa tristesse ordinaire. « J’ai tort, dit-il, de me livrer à la joie, quand peut-être je suis toujours environné de périls. Assurons-nous une retraite lorsqu’il en est temps encore, continua-t-il ; dans quelques jours les gens de la justice viendront peut-être me chercher de nouveau. »
Louis comprit le discours de son père, et dissipa ses craintes par le discours suivant :
« Une lettre de M. Nemours, contenant la nouvelle de votre évasion de Paris, m’est parvenue à Péronne, où j’étais alors en garnison avec mon régiment. Il m’informait que vous aviez gagné le midi de la France, mais que depuis, n’ayant plus entendu parler de vous, il ignorait le lieu de votre retraite. C’est environ à cette époque que je fus envoyé en Flandre ; et ne pouvant me procurer d’autre information sur votre sort, je passai plusieurs semaines dans une très pénible inquiétude. À la fin de la campagne, j’ai obtenu un congé, et suis aussitôt parti pour Paris dans l’espoir que Nemours m’apprendrait où vous aviez trouvé un asile.
» Il n’en savait pas plus que moi sur ce point. Il me dit que, deux jours après votre départ, vous lui aviez écrit de D. sous un nom supposé, comme vous en étiez convenu, qu’alors vous lui aviez marqué que la crainte d’être découvert vous empêcherait de risquer une seconde lettre : il ignorait donc toujours votre demeure ; mais il me dit qu’il ne doutait point que vous n’eussiez continué votre route du côté du midi. Sur cette légère information, j’ai quitté Paris pour vous chercher, et me suis rendu sur-le-champ à Y. J’appris que vous y aviez séjourné quelque temps à cause de la maladie d’une jeune dame, particularité qui m’a fort intrigué, attendu que je n’imaginais pas quelle jeune dame pouvait être avec vous. Je marchai cependant jusqu’à L. ; mais là je crus avoir totalement perdu vos traces. Comme j’étais assis en rêvant auprès de la fenêtre de l’auberge, j’aperçois quelque écriture sur la vitre, et la curiosité du désœuvrement m’engage à la lire : je crois reconnaître les caractères ; et les mots que je lis confirment ma conjecture : je me souvenais de vous les avoir entendu souvent répéter.
» Je renouvelai mes recherches sur la route que vous aviez tenue : je parvins à vous rappeler à la mémoire des gens de l’auberge, et je vous poursuivis jusqu’à Auboine. Là, je vous ai perdu de nouveau ; mais en revenant d’une infructueuse perquisition dans le voisinage, l’hôte de la petite auberge où j’étais logé me dit qu’il croyait avoir entendu parler de vous, et me raconta sur-le-champ ce qui venait de se passer quelques heures auparavant à la boutique d’un maréchal.
» Le portrait qu’il me fit de Pierre était si ressemblait, que je ne doutai nullement que vous ne fissiez votre séjour dans l’abbaye ; et comme je savais l’obligation où vous étiez de vous cacher, la dénégation de Pierre n’ébranlait pas ma confiance. Le lendemain matin, avec le secours de mon hôte, j’ai dirigé mes pas ici, et après avoir examiné toutes les parties visibles du bâtiment, je commençais à en croire l’assertion de Pierre. Votre première apparition m’a prouvé que l’endroit était encore habité ; mais vous vous êtes éclipsé si subitement, que je n’étais pas certain si c’était vous que je venais de voir. J’ai continué de vous chercher presque jusqu’à la fin du jour, et dans l’intervalle, je n’ai guère quitté les chambres d’où vous aviez disparu à mes regards. Je vous ai appelé à plusieurs reprises, croyant que ma voix pourrait vous convaincre de votre erreur. À la fin, je me suis retiré pour passer la nuit dans une cabane proche de la lisière de la forêt.
» Le matin, je suis venu de bonne heure pour recommencer mes perquisitions, et j’espérais que vous croyant en sûreté, vous sortiriez de votre retraite. Mais combien je fus trompé en trouvant l’abbaye aussi solitaire, aussi muette que je l’avais laissée le soir précédent ! Je revenais une seconde fois de la grande salle, lorsque la voix de cette jeune dame a frappé mon oreille et effectué la découverte que je poursuivais avec tant de sollicitude. »
Ce court exposé dissipa tout-à-fait les dernières appréhensions de La Motte ; mais il craignit alors que les recherches de son fils et le désir qu’il avait manifesté lui-même de se cacher, n’excitassent la curiosité des gens d’Auboine, et ne conduisissent à la découverte de sa véritable situation. Toutefois il résolut de bannir pour le moment toute pensée affligeante, et de tâcher de jouir de la satisfaction que lui apportait la présence de son fils. On transporta les meubles dans un endroit de l’abbaye plus habitable, et l’on abandonna les cellules à leurs ténèbres.
Madame La Motte semblait avoir repris une nouvelle vie à l’arrivée de son fils, et pour l’instant, toutes ses affections étaient absorbées dans la joie. Souvent elle le regardait en silence avec la tendresse d’une mère, et sa partialité relevait encore à ses yeux les grâces que le temps et l’expérience avaient ajoutées à ses qualités naturelles. Il était alors dans sa vingt-troisième année ; sa personne était mâle, son air guerrier, ses manières franches et gracieuses plutôt que distinguées ; et, quoique irréguliers, ses traits présentaient un ensemble qu’on ne pouvait voir une fois sans désirer de le revoir encore.
Elle s’informa avec empressement des amis qu’elle avait laissés dans la capitale, et apprit que, dans l’espace de quelques mois après son départ, plusieurs étaient morts, et que d’autres en avaient quitté le séjour. La Motte appris aussi qu’on avait fait à Paris des recherches très actives sur son compte ; et, quoiqu’il s’attendît depuis longtemps à cette nouvelle, il en fut tellement frappé, qu’il déclara sur-le-champ qu’il était à propos de se retirer dans un pays plus éloigné. Louis n’hésita point à dire qu’il le trouvait plus en sûreté dans l’abbaye que partout ailleurs, et répéta ce qu’il tenait de Nemours, que les archers n’avaient pu découvrir aucun vestige de sa route. « D’ailleurs, continua Louis, cette abbaye est protégée par une puissance surnaturelle ; aucun des gens de la campagne n’ose en approcher. »
« — Avec votre permission, notre jeune maître, dit Pierre, qui attendait dans la chambre, nous eûmes une belle peur le premier soir que nous arrivâmes ici ; et moi-même, Dieu me pardonne ! je crus la maison habitée par des diables ; mais au bout du compte, ce n’étaient que des hiboux et des corneilles. » « — On ne vous demande pas votre avis, dit La Motte ; apprenez à vous taire. » Pierre demeura tout honteux. Quand il fut sorti de la chambre, La Motte demanda à son fils avec un air d’indifférence quels étaient les bruits répandus parmi les gens du canton. « Oh ! répondit Louis, je n’en ai pas retenu la moitié. Voici cependant ce qui m’a frappé. Ils racontent qu’il y a bien des années, quelqu’un (mais personne ne l’a vu, ainsi jugez quelle foi on peut ajouter à ce récit !) quelqu’un, dis-je, fut conduit secrètement dans cette abbaye ; qu’il y fut enfermé quelque part, et qu’on avait de fortes raisons de croire qu’il y avait fini ses jours malheureusement.
La Motte soupira. « Ils disent de plus, continua Louis, que toutes les nuits le spectre du défunt rôde dans les décombres ; et pour rendre la chose plus étonnante, car le merveilleux fait les délices du peuple, ils ajoutent qu’il y a une certaine partie de la ruine, d’où ne sont jamais revenus aucuns de ceux qui ont osé la visiter. Ainsi les gens qui n’ont pas assez d’objets intéressants pour occuper leurs idées, se plaisent à s’en forger d’imaginaires.
La Motte demeura tout pensif. À la fin, sortant de sa rêverie : « — Et quelles sont les raisons, dit-il, sur lesquelles ils se fondent pour croire que ce prisonnier a été assassiné ? »
« — Ils ne se sont pas servis d’une expression aussi positive, » répliqua Louis.
« — Il est vrai, dit La Motte en se reprenant ; ils ont seulement dit qu’il avait eu une fin malheureuse. »
« — Voilà une distinction bien subtile, » dit Adeline.
« — Mais je ne saurais trop comprendre leurs motifs, reprit Louis : ils disent, à la vérité, qu’on n’a point su que la personne conduite dans ce lieu en fût jamais sortie ; mais rien ne prouve non plus qu’elle y soit jamais entrée. Ils ajoutent qu’on observait ici un secret et un mystère singuliers depuis qu’elle y était, et que de ce moment, le propriétaire de l’abbaye ne revint plus l’habiter. »
La Motte relevait sa tête comme pour répondre, lorsque l’arrivée de son épouse détourna la conversation de cet objet. Il n’en fut pas reparlé de la journée.
On envoya Pierre à la provision. La Motte et Louis se retirèrent pour examiner jusqu’à quel point ils seraient en sûreté, s’ils continuaient leur séjour dans l’abbaye. Malgré tous les motifs de sûreté donnés à La Motte en dernier lieu, il ne pouvait s’empêcher de craindre que les étourderies de Pierre et les recherches de son fils, ne servissent à découvrir sa demeure. Il y rêva quelque temps ; mais à la fin il fut frappé d’une idée, c’est que la dernière de ces circonstances pouvait singulièrement contribuer à sa sûreté. « Si vous retourniez, dit-il à Louis, à l’auberge d’Auboine, où l’on vous a indiqué le chemin de l’abbaye, et si, sans aucune affectation, vous rapportiez à l’aubergiste que vous avez trouvé l’abbaye déserte, en ajoutant que vous avez découvert, dans quelque ville éloignée, la résidence de la personne que vous cherchiez, cela pourrait faire tomber tous les rapports qui circulent à présent, et empêcher qu’on ne croie à ceux qu’on ferait par la suite. Si, après cela, vous pouviez assez compter sur votre présence d’esprit, et vous rendre assez maître de votre extérieur pour décrire quelque terrible apparition, je crois, d’après ces circonstances, jointes à l’éloignement de l’abbaye et à la difficulté de se reconnaître dans la forêt, pouvoir regarder cet endroit comme ma citadelle. »
Louis consentit à tout ce que son père lui proposait, et le lendemain il exécuta sa mission avec tant de succès, qu’on put dire dès lors que l’abbaye allait de nouveau jouir de la plus parfaite tranquillité.
Ainsi se termina cette aventure, la seule qui eût troublé la famille durant son séjour dans la forêt. Adeline, délivrée de la crainte des dangers dont la dernière situation de La Motte l’avait menacée, et de l’abattement occasionné par l’intérêt qu’elle y avait pris, sentit au fond de l’âme une satisfaction plus qu’ordinaire ; elle crut aussi remarquer de madame La Motte un regard de son affection première. Cette circonstance éveillait toute sa gratitude, et lui donnait un plaisir aussi vif qu’il était innocent. Adeline prit pour elle la même tendresse que la présence de Louis inspirait à madame La Motte, et elle mit toute son application à tâcher de s’en rendre digne.
Mais la joie que cette arrivée inattendue avait procurée à La Motte, ne tarda pas à s’évanouir, et l’air sombre du découragement se répandit de nouveau sur son visage. Il retourna fréquemment au lieu de ses visites dans la forêt… La même tristesse mystérieuse dans ses manières et dans sa conduite, ressuscita les inquiétudes de madame La Motte. Elle résolut d’en faire part à son fils, pour qu’il l’aidât à pénétrer la cause de ce changement.
Elle n’osa cependant pas déclarer sa jalousie envers Adeline, quoique ce tourment eût repris sur elle tout son empire, et lui fît interpréter avec un art merveilleux tous les regards et toutes les paroles de La Motte, et prendre fort souvent les expressions ingénues de la reconnaissance d’Adeline, pour celles d’un sentiment plus passionné. Adeline avait pris depuis longtemps l’habitude des longues promenades dans la forêt ; le dessein formé par madame La Motte de veiller sur ses pas, avait été déjoué par ce qui venait d’arriver, et lui paraissait alors absolument impraticable, à raison de sa difficulté et de ses dangers. Employer Pierre en cette occasion, c’était le mettre dans la confidence de ses craintes ; et suivre elle-même Adeline, c’était, suivant toute apparence, trahir son projet en lui faisant apercevoir sa jalousie. Ainsi, retenue par l’orgueil et par la honte, elle fut condamnée aux tortures de la plus cruelle incertitude.
Elle parla cependant à Louis du changement mystérieux survenu dans le caractère de son mari. Il écouta son discours avec la plus sérieuse attention. L’intérêt et la surprise imprimés sur sa figure, témoignèrent toute la part que son cœur y prenait : il tomba dans une égale perplexité, et entreprit aussitôt d’observer les démarches de La Motte, croyant son intervention très propre à servir à la fois et son père et sa mère. Il s’aperçut, jusqu’à certain point, des soupçons de celle-ci ; mais comme il crut qu’elle désirait dissimuler ses sentiments, il lui donna à penser qu’elle y avait réussi.
Alors il fit des questions sur Adeline, et en écouta l’histoire de la bouche de sa mère, avec de grandes démonstrations d’intérêt. Il exprima tant de pitié sur son infortune, et tant d’indignation contre la conduite dénaturée de son père, que les craintes que madame La Motte avait d’abord conçues, de lui avoir découvert sa jalousie, firent place à des craintes d’un autre genre.
Elle reconnut que la beauté d’Adeline avait déjà séduit l’imagination de son fils, et elle tremblait que son amabilité ne fît bientôt sur lui la plus profonde impression. Quand même elle eût conservé pour Adeline sa première amitié, elle aurait toujours vu leur inclination de mauvais œil, et comme un obstacle à l’avancement et à la fortune où elle se flattait que son fils parviendrait un jour. Elle fondait là-dessus toutes ses espérances d’une prospérité future, et regardait le mariage qu’il pourrait faire comme le seul moyen de tirer sa famille de ses embarras actuels. C’est pour cela qu’elle passa légèrement sur le mérite d’Adeline, partagea froidement la compassion de Louis pour ses malheurs ; et en blâmant la conduite du père, elle mêla à cette censure des soupçons sur celle de la fille. Le moyen qu’elle employa pour réprimer la passion de son fils produisit un effet tout contraire. L’indifférence qu’elle témoignait sur le compte d’Adeline, augmenta sa pitié pour cette infortunée, et l’indulgence qu’elle affectait en jugeant son père, enflamma son indignation contre sa barbarie.
En quittant madame La Motte, il vit son père traverser l’esplanade, et entrer sur la gauche dans le plus touffu de la forêt. Il crut avoir trouvé une bonne occasion d’exécuter son plan. Il sort de l’abbaye, et se met à suivre de loin. La Motte continua de marcher fort vite devant lui. Il avait l’air tellement enfoncé dans sa rêverie, qu’il ne regardait ni à droite ni à gauche, et levait rarement les yeux de dessus la terre. Louis l’avait suivi environ l’espace d’un mille, lorsqu’il le vit entrer tout-à-coup dans une allée du bois qui avait une direction différente du chemin qu’il avait suivi jusque-là. Il précipita ses pas de crainte de le perdre de vue ; mais parvenu dans l’allée, il trouva des arbres si épais et si entrelacés, que La Motte était déjà caché à ses regards.
Il poursuivit toutefois la route qu’il avait devant lui : elle le conduisit à la partie de la forêt la plus obscure qu’il eût encore rencontrée, et aboutit enfin à un sombre réduit, cintré par une haute futaie, dont les rameaux entremêlés offraient une barrière impénétrable aux rayons du soleil, et n’admettaient qu’une espèce de crépuscule mystérieux. Louis regarde autour de soi en cherchant La Motte, mais il ne l’aperçoit nulle part. Tandis qu’il examinait ce lieu, et réfléchissait à ce qu’il avait à faire, il aperçut, dans l’obscurité, un objet à quelque distance ; mais l’ombre épaisse dont il était environné l’empêcha de distinguer ce que c’était.
En avançant il voit les ruines d’un petit bâtiment, qui, d’après ce qui en restait, paraissait avoir été un tombeau. Il dit, en le regardant :
« Ici sont probablement déposées les cendres de quelques religieux, de quelque ancien hôte de l’abbaye, peut-être de son fondateur, qui, après avoir mené une vie d’abstinence et de prière, a trouvé dans le ciel le prix de ses mortifications sur la terre. Paix à son âme ! mais a-t-il pensé qu’une vie de vertus purement négatives méritât une récompense éternelle ? Homme aveugle, si vous eussiez écouté la voix de la raison, elle vous aurait appris que les vertus actives, que l’observation de ce principe sacré (faites pour autrui comme vous voudriez qu’on fît pour vous), peuvent seules mériter la faveur d’un Dieu dont la gloire est dans la bienveillance. »
Il restait les yeux fixés sur ces débris, lorsqu’il vit une figure sortir de dessous la voûte du sépulcre. Elle s’élança comme venant de l’apercevoir, et disparut sur-le-champ. Quoique étranger à la crainte, Louis éprouva dans ce moment une sensation pénible, et presque en même temps il se frappa de l’idée que c’était La Motte lui-même. Il s’approcha de la ruine ; il appela encore ; tout demeura muet comme le tombeau. Alors il prit le chemin de la voûte, et tâcha d’examiner l’endroit par où l’autre s’était enfui ; mais l’épaisseur de l’obscurité rendit ses tentatives infructueuses. Il remarqua pourtant, un peu sur la droite, une entrée dans la ruine, et descendit quelques pas en s’avançant dans une espèce de passage ; mais, en se rappelant que ce lieu pouvait être un repaire de brigands, il fut effrayé du danger ; et se retira avec précipitation.
Il marcha vers l’abbaye par la même route qu’il avait prise, et ne se voyant suivi de personne, se croyant hors de péril, ses premiers soupçons lui revinrent, et il se persuada que c’était La Motte qu’il avait vu. Il rêva longtemps à cette étrange possibilité, et s’efforça de trouver un motif à une conduite aussi mystérieuse, mais ce fut en vain. Néanmoins sa présomption se fortifia, et il regagna l’abbaye, convaincu, autant que le permettaient les circonstances, que c’était son père qu’il avait aperçu au tombeau. En entrant dans ce qui servait alors de salon, il fut très surpris de l’y trouver assis tranquillement avec Adeline et madame La Motte, et s’entretenant comme s’il était revenu depuis un certain temps.
Il saisit la première occasion d’informer sa mère de cette dernière aventure, et de lui demander de combien le retour de La Motte avait précédé le sien. En apprenant qu’il était rentré depuis une demi-heure, son étonnement fut au comble, et il ne savait quelle conséquence en tirer.
Cependant la passion de Louis, toujours croissante, se joignit, au ver rongeur du soupçon, pour détruire dans le cœur de madame La Motte l’amitié qu’Adeline avait d’abord inspirée par ses vertus et par ses malheurs : sa dureté se manifestait trop pour n’être pas remarquée de celle qui en était l’objet, et Adeline en conçut un chagrin qu’il lui fut bien difficile d’endurer. Avec l’empressement et la candeur de la jeunesse, elle sollicita une explication sur ce changement de conduite, et chercha l’occasion de prouver qu’elle n’avait rien fait avec intention pour le mériter. Madame La Motte éluda en femme adroite, et en même temps elle mit en avant quelques propos qui jetèrent Adeline dans une plus grande perplexité, et servirent à rendre son affliction présente encore plus insupportable.
Elle se disait : « J’ai perdu cette amitié qui était tout pour moi. C’était mon unique consolation… Je l’ai perdue… ; et cela, sans connaître mon crime. Mais, grâce au ciel, je n’ai pas mérité cette rigueur. Elle a beau m’abandonner, je l’aimerai toujours. »
Dans sa douleur, elle quittait souvent le salon, et, retirée dans sa chambre, elle tombait dans un abattement qu’elle avait ignoré jusqu’alors.
Un matin, qu’il lui était impossible de dormir, elle se leva de très bonne heure. Le faible point du jour perçait alors les nuages d’une lueur tremblante, et se déployant par degrés sur l’horizon, annonçait le lever du soleil. Chaque trait du paysage se dévoilait lentement, humide de la rosée de la nuit, et brillant de la clarté naissante. Enfin le soleil parut et répandit ses torrents de lumière. La beauté de cet instant l’invite à se promener, et elle va dans la forêt pour y goûter les délices du matin. Le chœur des oiseaux qui s’éveillent, la salue en passant, le frais zéphyr la caresse, parfumé de l’émanation des fleurs dont les teintes éclataient plus vivement à travers les gouttes de rosée suspendues à leurs feuilles. Elle marcha au hasard sans songer à l’éloignement ; et suivant les détours du ruisseau, elle vint à une clairière humectée de rosée, où les branches, s’abaissant jusqu’au bord de l’eau, formaient une scène si romantique, si délicieuse, qu’elle s’assit au pied d’un arbre pour en contempler les charmes. Ces images adoucirent insensiblement sa tristesse, et lui communiquèrent cette douce et voluptueuse mélancolie, si chère aux âmes sensibles.
Elle resta quelque temps plongée dans la rêverie ; les fleurs qui tapissaient la verdure autour d’elle semblaient sourire en reprenant une nouvelle vie, et fournir un sujet de comparaison entre elles et sa situation. Elle rêva, soupira, et d’une voix dont la mélodie charmante était accentuée par la sensibilité de son âme, elle chanta les vers suivants :
AU NARCISSE.
Douce et brillante fleur, qui, sur les gazons frais,
Embellis le matin de tes humbles attraits,
Sur tes ailes des vents ton odeur exhalée,
Parfume la colline et l’humide vallée.
Quand le jour qui finit ferme son œil mourant
Quand le zéphyr plaintif s’éteint en soupirant
Quand les ombres du soir au couchant s’épaississent
Que les vallons, les bois, les coteaux s’obscurcissent,
Sous la froide rosée inclinée tristement,
Tu courbes de langueur ton calice charmant ;
Dans leurs réduits secrets tes parfums se retirent.
Et sous l’obscurité tes nuances expirent.
Mais bientôt de retour, l’aurore, aimable fleur,
Va relever ton front défaillant et rêveur,
Va dévoiler encor ta blancheur éclatante,
Et le satin moelleux de ta feuille opulente.
Tendre fils du printemps, comme toi dans les pleurs
Sous la nuit du chagrin, je languis, je me meurs.
Ah ! que puisse l’aurore en dissipant tes ombres,
De mes soucis affreux chasser les voiles sombres !
Un écho lointain prolongea ses accents ; elle prêta l’oreille à sa douce réplique. Mais après avoir répété les derniers vers, elle s’entendit répondre par une voix presque aussi tendre et moins éloignée. Très surprise, elle regarde autour d’elle, et voit un jeune homme en habit de chasseur, appuyé contre un arbre, et la considérant avec cette profonde attention qui annonce une âme en extase.
Mille craintes se croisèrent dans ses confuses pensées : alors seulement elle se rappela combien elle était éloignée de l’abbaye ; elle se levait pour fuir, lorsque l’étranger s’approcha respectueusement ; mais, voyant qu’elle s’écartait en baissant de timides regards, il s’arrêta. Elle continua son chemin vers l’abbaye ; et, malgré toutes les raisons qui la faisaient trembler d’être poursuivie, sa retenue l’empêcha de regarder en arrière. Rentrée dans l’abbaye, et voyant que la famille n’était pas assemblée pour déjeuner, elle se retira dans sa chambre ; et là, toutes ses pensées s’employèrent en conjectures sur l’étranger. Ne se croyant intéressée dans cette rencontre que sous le rapport de la sûreté de La Motte, elle se livra sans scrupule au souvenir de l’air et des manières nobles qui distinguaient si particulièrement le jeune homme qu’elle avait vu. Après avoir mieux approfondi toutes les circonstances, elle regarda comme impossible qu’une personne d’un pareil extérieur pût former le projet de tendre quelque piège à un être son semblable ; et, quoiqu’elle n’eût recueilli aucune circonstance qui pût seconder ses conjectures sur ce qu’il venait faire dans une forêt déserte, elle repoussa sans y songer, tous les soupçons injurieux à son honnêteté. Après y avoir mûrement réfléchi, elle résolut de ne point parler à La Motte de cette petite aventure, sachant très bien qu’un danger imaginaire lui causerait des appréhensions réelles, et produirait toutes les perplexités, tous les tourments dont il venait d’être délivré. Elle se promit, au surplus, de suspendre pour quelque temps ses promenades dans la forêt.
Lorsqu’elle descendit pour déjeuner, elle s’aperçut que madame La Motte était plus réservée qu’à l’ordinaire. La Motte entra un moment après elle, fit sur le temps quelques observations frivoles ; et, après s’être efforcé de prendre un air de gaîté, retomba dans sa tristesse accoutumée. Adeline examinait avec inquiétude le visage de madame La Motte, et quand elle y découvrait une lueur de bonté, c’était un rayon de soleil pour son âme ; mais elle permit bien rarement à Adeline de se flatter ainsi. Sa conversation était contrainte, et souvent elle se livrait à des allusions qu’on ne pouvait comprendre. Adeline tremblait de hasarder une phrase, de peur que ses accents mal assurés ne trahissent sa peine ; et Louis arriva fort à propos pour la tirer d’embarras.
« Cette charmante matinée vous a fait sortir de bonne heure de votre chambre, dit Louis en s’adressant à Adeline ? — Vous aviez sans doute un aimable compagnon, dit madame La Motte ? une promenade solitaire n’est pas ordinairement fort agréable.
« — J’étais seule, madame, reprit Adeline. »
« — Vraiment ! vos pensées doivent donc avoir pour vous un charme bien puissant ? »
« — Hélas ! répliqua Adeline, en laissant échapper une larme, il leur reste bien peu de sujets de contentement. »
« — Cela est très surprenant, poursuivit madame La Motte. »
« — Est-il donc surprenant, madame, qu’on soit malheureuse lorsqu’on n’a plus d’amis ? »
Madame La Motte sentit le reproche au fond de sa conscience, et rougit.
« — Mais, reprit-elle après un court silence, et en fixant La Motte, vous n’êtes pas dans ce cas, Adeline.
L’innocence d’Adeline était bien loin de rien soupçonner. Elle ne fit aucune attention à cette circonstance ; mais souvent à travers ses larmes, elle dit qu’elle se réjouissait de l’entendre parler ainsi. Pendant cette conversation, La Motte était resté absorbé dans ses réflexions ; et Louis, ne pouvant se douter quel en était le but, regardait attentivement sa mère et Adeline pour s’en éclaircir ; mais il regardait cette dernière avec une expression si remplie de tendre pitié, qu’il découvrit en même temps à madame La Motte les sentiments de son cœur. Elle répliqua sur-le-champ aux dernières paroles d’Adeline, de l’air le plus sérieux : « L’amitié n’a de prix qu’autant que notre conduite s’en rend digne ; l’amitié qui survit au mérite de la personne aimée, est une disgrâce pour les deux parties. »
Le ton et la manière dont elle proféra ces mots, chagrinèrent encore Adeline, qui lui dit doucement qu’elle se flattait de ne jamais mériter un pareil reproche. Madame La Motte se tut ; mais Adeline fut si pénétrée de ce qui s’était passé, que les pleurs coulèrent de ses yeux, et qu’elle se cacha le visage avec son mouchoir.
Louis se leva, non sans être ému ; et La Motte, sortant de sa rêverie, demanda ce dont il s’agissait ; mais, avant de recevoir une réponse, il parut avoir oublié qu’il avait fait la question. « Adeline peut vous en rendre compte, dit madame La Motte. — Je n’ai pas mérité cela, dit Adeline en se levant ; mais puisque ma présence déplaît, je me retire. »
Elle faisait un mouvement pour sortir, lorsque Louis, qui marchait dans la chambre avec l’air de l’agitation, lui prit doucement la main, en disant : « Il y a là-dessous quelque malheureuse méprise. » Il voulait la reconduire à son siège ; mais son âme était trop abattue pour soutenir une plus longue contrainte, et retirant sa main : « Laissez-moi m’en aller, dit-elle ; s’il y a quelque méprise, il m’est impossible de l’expliquer. » À ces mots, elle quitta la chambre. Louis la suivit de l’œil jusqu’à la porte, et se tournant ensuite vers sa mère : « À coup sûr, madame, lui dit-il, vous avez tort ; je gage ma tête, qu’elle mérite votre plus tendre affection. »
« — Vous plaidez sa cause avec éloquence, monsieur : peut-on vous demander ce qui vous intéresse si fort en sa faveur ? »
« — Ses manières aimables, qu’on ne peut observer sans concevoir de l’estime pour elle. »
« — Mais vous vous fiez trop peut-être à vos observations : il est possible que ses manières aimables vous trompent. »
« — Pardonnez-moi, madame, je puis affirmer hardiment qu’elles ne me trompent point. »
« — Vous avez, sans doute de bonnes raisons de parler ainsi, et je m’aperçois, à votre admiration pour cette jeune innocente, qu’elle a réussi dans le projet de séduire votre cœur. »
« — C’est sans dessein qu’elle s’est attiré mon admiration ; elle n’y serait jamais parvenue, si elle eût été capable de la conduite que vous lui supposez. »
Madame La Motte allait répliquer, mais elle en fut empêchée par son mari, qui, sortant de sa rêverie, s’informa du sujet de la contestation. « Trêve à ces propos ridicules, dit-il d’un ton fâché. Adeline aura, je suppose, oublié quelque article du ménage : une offense aussi grave mérite sans doute punition ; mais ne me rompez plus la tête de vos misérables querelles : si vous voulez régenter, madame, que ce ne soit pas en ma présence. »
À ces mots, il quitte brusquement la chambre, son fils le suit, et madame La Motte reste livrée à ses réflexions chagrines. Sa mauvaise humeur provenait toujours de la même cause. Elle avait su la promenade d’Adeline ; et La Motte étant allé de bonne heure dans la forêt, son imagination, échauffée par la jalousie qui couvait dans son sein, la persuada qu’ils s’étaient donné un rendez-vous.
Elle n’en douta plus au retour d’Adeline, suivie de près par La Motte. Sa passion lui peignant ainsi les apparences sous les plus noires couleurs, ni sa longue habitude des bons procédés, ni la présence de son fils, n’avaient été capables de contraindre ses émotions. Elle regardait la conduite d’Adeline, dans leur dernière scène, comme un chef-d’œuvre d’hypocrisie, et l’indifférence de La Motte comme un jeu ; tant elle était ingénieuse à se créer des fantômes !
Adeline s’était retirée dans sa chambre. Quand sa première agitation se fut apaisée, elle fit l’examen général de sa conduite, et n’y trouvant rien dont elle pût s’accuser, elle n’en fut que plus contente d’elle-même. Sa satisfaction la plus grande, elle la tirait de la pureté de ses intentions. Au moment qu’on l’accuse, l’innocence peut être quelquefois accablée par l’effroi du châtiment qui n’est dû qu’au crime ; mais la réflexion dissipe les prestiges de la terreur, et porte au fond d’une âme déchirée les consolations de la vertu.
En sortant, La Motte était allé dans la forêt. Louis s’en était aperçu, et l’avait rejoint avec le dessein de pénétrer la cause de sa mélancolie. « Voilà une belle matinée, dit Louis ; si vous me le permettez, je vous accompagnerai à la promenade. » La Motte, quoique mécontent, ne s’y opposa point ; et, après qu’ils eurent marché quelques minutes, il changea de direction, et prit un sentier opposé à celui que son fils lui avait vu suivre le jour précédent.
Louis observa : « que l’allée qu’ils venaient de quitter était plus ombragée, et par conséquent plus agréable. » La Motte ne paraissait faire aucune attention à cette remarque. « Elle mène, poursuivit-il, à un singulier endroit que je découvris hier. » La Motte leva la tête, Louis continua de décrire le tombeau, et la rencontre qu’il y avait faite. Pendant ce récit, La Motte le regardait avec la plus grande attention, et changeait souvent de visage. Quand il eut fini : « Vous avez eu bien de la témérité, dit-il, d’examiner ce lieu, surtout lorsque vous vous êtes hasardé dans le passage. Je vous conseille de ne plus vous aventurer aussi légèrement dans les profondeurs de cette forêt. Moi-même, je n’ai pas osé dépasser certaines limites ; et, par cette raison, j’ignore quels habitants elle peut renfermer. Votre récit m’effraie ; car, s’il y a des brigands dans le voisinage, je ne suis pas à l’abri de leurs rapines. Il est vrai que je n’ai plus guère autre chose à perdre que ma vie. »
« — Et la vie de vos compagnons, reprit Louis. — Sans doute, dit La Motte. »
« — Il serait à propos d’avoir plus de certitude sur ce point. Je songe aux moyens d’y parvenir. »
« Il est inutile de s’en occuper. Cette recherche aurait elle-même son danger. La mort serait peut-être le prix de votre curiosité ; notre seule chance de salut, c’est de rester cachés. Retournons à l’abbaye. »
Louis ne savait que penser ; mais il n’en dit pas davantage. La Motte retomba bientôt dans un accès de rêverie, et son fils en prit occasion de déplorer l’état d’abattement où il venait de le voir plongé. « Déplorez-en plutôt la cause, dit La Motte avec un soupir. » « — Quelle qu’elle soit, j’en gémis bien sincèrement. Oserai-je vous prier de me la dire ? »
« — Mes malheurs vous sont-ils donc assez peu connus, reprit La Motte, pour que vous me fassiez pareille question ? Ne suis-je pas arraché à ma maison, à mes amis, et presqu’à ma patrie ? et peut-on demander ce qui m’afflige ? » Louis sentit la justice de ce reproche, et garda un moment de silence, « Que vous soyez affligé, reprit-il, ce n’est pas ce qui me surprend : il serait en effet bien étonnant que vous ne le fussiez pas. »
« — Qu’est-ce donc qui cause votre surprise ? »
« — L’air de gaîté que vous aviez à mon arrivée ici. »
« — Vous gémissiez tout à l’heure de me voir affligé, et maintenant vous ne paraissez pas trop satisfait de m’avoir vu précédemment de bonne humeur. Qu’est-ce que cela veut dire ? »
« — Vous ne m’entendez point du tout. Rien ne pourrait me causer une plus grande satisfaction que le retour de cette gaîté. Vous aviez dans ce temps-là les mêmes sujets de chagrin, et pourtant vous étiez de bonne humeur. »
« — Vous auriez pu sans vanité vous en attribuer la gloire : votre présence me ranima, et je me sentis en même temps soulagé du fardeau de mille appréhensions. »
« — Puisque la même cause existe, pourquoi n’êtes-vous pas toujours aussi gai ? »
« — Et pourquoi oubliez-vous que c’est à votre père que vous parlez ainsi ? »
« — Je ne l’oublie point, monsieur, et rien au monde, que mes sollicitudes pour un père, ne pouvait m’enhardir à ce point. C’est avec la plus vive douleur que je m’aperçois que vous avez quelque sujet caché de peines : faites-en l’aveu, monsieur, à ceux qui ont droit d’entrer dans vos afflictions, et souffrez qu’en les partageant, ils en adoucissent la rigueur. »
Louis leva les yeux, et vit son père pâle comme la mort ; ses lèvres tremblaient en parlant : « — Quelque confiance que vous ayez en votre pénétration, elle vous a pourtant trompé dans cette conjoncture. Je n’ai d’autres sujets de chagrin que ceux que vous connaissez déjà, et je désire que vous ne rameniez jamais la conversation là-dessus. »
« — Puisque telle est votre volonté, je dois vous obéir ; mais pardonnez-moi, monsieur, si… »
« — Je ne vous pardonne point, monsieur, interrompit La Motte : cessons ces discours. » En disant ces mots, il précipita ses pas ; et Louis, n’osant continuer, revint en silence à l’abbaye.
Adeline passa la plus grande partie de la journée dans sa chambre. Après y avoir examiné sa conduite, elle essaya de fortifier son âme contre les injustes désagréments que lui donnait madame La Motte. La tâche était plus difficile que de s’absoudre elle-même. Elle l’aimait ; elle avait compté sur une amitié qui lui semblait encore précieuse malgré d’injustes procédés. Assurément elle n’avait pas mérité de la perdre ; mais madame La Motte était si peu disposée à un éclaircissement, qu’elle n’avait guère de probabilité de regagner son affection. Enfin elle se résigna au point d’être passablement calmée ; car renoncer sans regrets à un bien réel, c’est moins un effort de la raison que du caractère.
Elle s’occupa quelques heures d’un ouvrage qu’elle avait entrepris pour madame La Motte ; et cela, sans la moindre intention de se concilier ses bonnes grâces, mais parce qu’elle éprouvait que cette manière de répondre à de mauvais procédés avait quelque chose d’assorti à son caractère, à ses sentiments et à sa fierté. L’amour-propre est peut-être le seul pivot autour duquel se meuvent les affections humaines, car tout motif qui a pour but notre satisfaction personnelle peut se rapporter à ce sentiment. Il est pourtant des affections d’une nature si épurée, qu’elles nous paraissent mériter le nom de vertus, bien que nous puissions démentir leur origine. Celle d’Adeline était de ce genre.
Elle mit à ce travail et à la lecture le plus de temps de la journée qu’il lui fut possible. Les livres avaient été constamment la source de son instruction et de son amusement. Ceux de La Motte étaient en petit nombre, mais bien choisis ; et Adeline devait trouver à les lire plus de charmes que jamais. Lorsque son âme était affectée par la conduite de madame La Motte, ou par quelque souvenir de ses premières infortunes, un livre était le calmant qui lui rendait la tranquillité. La Motte avait plusieurs des meilleurs poètes anglais. Adeline avait appris cette langue au couvent : elle était par conséquent en état de sentir leurs beautés ; et le plaisir qu’elle y prenait, se changeait souvent en inspiration.
Au déclin du jour, elle quitta sa chambre pour jouir des beaux instants de la soirée, mais elle ne s’éloigna pas de l’abbaye au-delà d’une avenue qui regardait le couchant. Elle lut un peu ; mais, ne pouvant distraire plus longtemps son attention de la scène qui l’environnait, elle ferma son livre, et s’abandonna aux charmes de la douce mélancolie que le moment lui inspirait. L’air était calme ; le soleil, en s’abaissant sous les coteaux lointains, jetait une lueur pourprée sur le paysage, et un jour plus doux dans les clairières de la forêt. La rosée avait répandu sa fraîcheur dans les airs. À mesure que le soleil déclinait, l’obscurité s’avançait en silence, et la scène prenait un aspect de grandeur solennelle. Dans sa rêverie, elle se rappela et répéta le morceau suivant :
NIGHT.
Now Ev’ning fades ! her pensive step retires,
And Night leads on the dews , and shadowy hours :
Her awful pomp of planetary fires,
And all her train of visionary powers.
These paint with fleeting shapes the dream of sleep,
These swell the waking soul with pleasing dread;
These through the glooms in forms terrific sweep,
And rouse the thrilling horrors of the dead !
Queen of the solemn thought mysterious Night !
Whose step is darkness, and whose voice is fear !
Thy shades I welcome with severe delight
And hail thy hollow gales that sigh so drear !
When, wrapt in clouds, and riding in the blast,
Thou roll’st the storm along the sounding shore,
I love to watch the whelming billows cast
On rocks below, and listen to the roar.
Thy milder terrors, Night, I frequent woo,
Thy silent lightnings, and thy meteor’s glare,
Thy northern fires, bright with ensanguine hue,
That light in heaven’s high vault the fervid air.
But chief I love thee, when thy lucid car
Sheds through the fleecy clouds a trembling gleam.
And shews she misty mountain from afar,
The nearer forest, and the valley’s stream.
And nameless objects in the vale below,
That floating dimly to the musing eye,
Assume, at Fancy’s touch, fantastic shew ;
And raise her sweet romantic visions high.
Then let me stand amidst thy glooms profound
On some wild woody steep, and hear the breeze
That swells in mournful melody around,
And faintly dies upon the distant trees.
What melancholy charm steals o’er the mind !
What hollow’d tears the rising rapture greet !
While many viewless Spirit in the wind
Sighs to the lonely hour in accents sweet !
Ah ! who the dear illusions pleas’d would yield,
Which Fancy wakes from silence and from shades,
For all the sober forms of Truth reveal’d,
For all the scenes that Day’s bright eye pervades !
IMITATION.
NUIT.
Le crépuscule meurt, la Nuit penche son urne,
Et versant la rosée et l’ombre taciturne,
Conduit, à la lueur des astres incertains,
Le cortège nombreux de ses fantômes vains.
Plusieurs d’un songe heureux m’apportent la merveille ;
Plusieurs, sans m’effrayer, m’étonnent quand je veille ;
Mais d’autres, habillés de funèbres lambeaux,
Font frissonner mes sens de l’horreur des tombeaux.
Des pensers solennels souveraine puissante,
Sombre divinité, mère de l’épouvante,
Nuit !… j’aime ta noirceur ; j’écoute avec plaisir
De tes vents affaiblis le langoureux soupir.
Lorsqu’entourant ton cher du plus épais nuage,
Tu roules l’ouragan sur les rocs du rivage,
J’attends que, sous mes pieds, la vague en écumant
Se brise…, et je jouis de son rugissement.
Ô Nuit ! que j’aime encor tes scènes moins terribles,
Tes phosphores légers, tes éclairs si paisibles,
Tes aurores du Nord, dont les jeux radieux
De la plus vive pourpre enluminent les cieux.
Que je t’aime surtout quand le feu des étoiles
Joue à travers la nue, et que tu me dévoiles
Ce ruisseau dans les prés, ce bois sur la hauteur,
Ou les monts plus lointains perdus dans la vapeur ;
Quand mille objets sans nom, voltigeant dans la plaine,
Fixent mon œil pensif sur leur forme incertaine,
Et que, les achevant au gré de son pinceau,
Ma fantaisie en trace un magique tableau !
Au milieu de son ombre égarée dans ma route,
Sur un rocher désert je m’assieds… et j’écoute.
C’est le vent qui me pousse un sanglot pénétrant,
Et dans le fond du bois va se perdre en mourant.
Que pour mon cœur alors la tristesse a de charmes !
Quelle extase céleste, et quelles douces larmes !
Oui, j’entends les esprits portés sur les zéphyrs,
Par des soupirs touchants répondre à mes soupirs,
Ah ! qui voudrait céder ces prestiges sans nombre,
Enfants capricieux du silence et de l’ombre,
Pour ces tableaux du jour, froides réalités,
Que le soleil étale aux yeux désenchantés.
Comme elle retournait à l’abbaye, Louis l’aborda, et, après quelque conversation, lui dit : « La scène dont j’ai été témoin ce matin m’a fort affecté, et j’attendais impatiemment l’occasion de vous le dire. La conduite de ma mère est pour moi un mystère inexplicable ; mais il n’est pas difficile de s’apercevoir qu’elle est agitée par quelque méprise. Je n’ai qu’une chose à vous demander : toutes les fois que je pourrai vous être utile, disposez de moi. » Adeline le remercia de son offre amicale, et y fut plus sensible qu’elle ne put l’exprimer. « Je n’ai, dit-elle, à me reprocher aucun tort qui puisse m’avoir attiré l’animadversion de madame La Motte, et je suis par cette raison absolument hors d’état d’en dire le motif. J’ai cherché, à diverses reprises, une explication qu’elle a éludée avec le même soin. Il vaut donc mieux se taire. En même temps, monsieur, permettez-moi de vous assurer que je suis infiniment sensible à vos bontés. » Louis soupira sans rien dire. Il reprit enfin : « J’espère que vous souffrirez que je parle à ma mère. Je suis sûr de la convaincre de son erreur. »
« — Gardez-vous-en bien ! répondit Adeline ; le mécontentement de madame La Motte m’a causé une peine inexprimable ; mais la forcer à une explication, ce serait aigrir ses ressentiments au lieu de les détruire. Je vous prie en grâce de ne pas le tenter. »
« — Je me soumets à votre décision, répliqua Louis ; mais pour cette fois, c’est avec répugnance. Je me croirais le plus heureux des hommes si je pouvais vous servir. »
Il prononça ces mots d’un ton si tendre, qu’Adeline entrevit, pour la première fois, les sentiments de son cœur. Une âme plus remplie de vanité que la sienne lui eût appris depuis longtemps à regarder les attentions de Louis comme le résultat de quelque chose de plus que la galanterie d’un homme bien élevé. Elle ne fit pas semblant de remarquer ses dernières paroles ; elle garda le silence, et précipita ses pas machinalement. Louis n’en dit pas davantage, mais il parut tomber dans la rêverie, et ce silence ne fut pas interrompu jusqu’à leur rentrée dans l’abbaye.
Il se passa près d’un mois sans aucun incident remarquable. La Motte perdit bien peu de sa mélancolie ; et la conduite de sa femme envers Adeline, quoique un peu tempérée, était encore loin de la douceur. Louis, par mille petits égards, témoignait sa croissante affection pour Adeline, qui continuait de n’y voir qu’un excès de politesse.
Pendant une nuit orageuse, il arriva qu’au moment où ils se préparaient à se reposer, ils furent effrayés par un bruit de chevaux qui s’approchaient de l’abbaye. Il fut suivi de différentes voix ; et un rude coup de marteau, à la grande porte de l’abbaye, confirma leur première alarme. La Motte se croyait certain que les officiers de justice avaient enfin découvert sa retraite ; et le trouble de la terreur avait presque bouleversé tous ses esprits. Il ordonna cependant d’éteindre les lumières et d’observer un profond silence, ne voulant pas négliger la plus légère précaution. Il croyait possible que les archers supposassent l’édifice inhabité, et crussent avoir manqué l’objet de leur recherche. Ses ordres étaient à peine exécutés, qu’on heurta de nouveau, et avec plus de violence. Alors La Motte s’approcha d’une petite fenêtre grillée, pratiquée dans le tambour de la porte, afin de pouvoir observer le nombre et l’apparence des étrangers.
L’obscurité de la nuit contraria son dessein : il aperçut un groupe d’hommes à cheval ; mais en prêtant une oreille attentive, il distingua une partie de leurs discours. Plusieurs soutenaient qu’on s’était trompé de chemin ; mais une personne qui, d’après son ton de voix imposant, paraissait être leur chef, affirma que la lumière qu’ils avaient vue venait de cet endroit, et il garantissait qu’il y avait du monde dans l’intérieur. Après avoir parlé, il frappe encore très fort, et n’eut de réponse que le bruit sourd des échos. La Motte tremblait, et ne pouvait faire un pas.
Après avoir attendu quelque temps, les étrangers eurent l’air de délibérer ; mais ils parlaient d’une voix si basse, que La Motte ne pouvait comprendre le sens de leurs discours. Ils s’éloignèrent de la porte comme pour s’en aller ; mais il les entendit sur-le-champ parmi les arbres, de l’autre côté du bâtiment, et fut bientôt convaincu qu’ils n’avaient pas quitté l’abbaye. La Motte resta quelques minutes dans la plus cruelle incertitude ; il laissa Louis à la grille, pour passer dans la partie de l’édifice où il les supposait rassemblés.
L’orage était bruyant, et les gémissantes bouffées, qui grondaient à travers les arbres, l’empêchèrent de distinguer aucun autre son. Une seule fois, pendant le silence des vents, il crut entendre distinctement des voix : mais on ne le laissa pas longtemps à ses conjectures, car de nouveaux coups à la porte l’épouvantèrent encore ; et, sans songer aux frayeurs de madame La Motte et d’Adeline, il s’enfuit pour tenter, au moyen de la trappe, la dernière ressource qu’il avait pour se cacher.
Bientôt après, les efforts des assiégeants parurent redoubler comme les secousses de la tempête. La porte, qui était vieille et dégradée, sortit de ses gonds, et leur livra passage dans la salle. Au moment qu’ils entraient, un cri de madame La Motte, qui se tenait à la porte d’une chambre adjacente, confirma le soupçon du principal étranger, et il continua de s’avancer aussi vite que l’obscurité le lui permettait.
Adeline s’était évanouie, et madame La Motte criait au secours, quand Pierre, entrant avec des lumières, vit la salle remplie d’hommes, et sa jeune maîtresse étendue, sans mouvement, sur le plancher. Alors un des cavaliers s’approcha, et demanda pardon à madame La Motte de l’impolitesse de son procédé. Il allait entamer une excuse, lorsqu’apercevant Adeline il s’empressa de la relever ; mais Louis, qui revenait en ce moment, la prit dans ses bras et pria l’étranger de s’épargner cette peine.
La personne à laquelle il s’adressa portait la décoration de l’un des premiers ordres de France, et avait un air de dignité qui annonçait un homme d’un rang supérieur. Il semblait avoir une quarantaine d’années ; mais peut-être la vivacité et le feu de ses traits rendaient-ils sur sa figure l’ouvrage des années moins sensible. Sans s’occuper de lui-même, il paraissait concentrer toute son attention sur les dangers d’Adeline. Son air doux et ses manières séduisantes dissipèrent par degrés les craintes de madame La Motte, et triomphèrent du premier mouvement de Louis. Il regardait Adeline, encore insensible, avec une admiration si vive, qu’elle semblait absorber toutes les facultés de son âme. C’était vraiment un objet qu’on ne pouvait contempler avec indifférence.
Sa beauté, sous l’empreinte touchante de la défaillance, regagnait en intérêt ce qu’elle perdait en fraîcheur. La négligence de son vêtement délacé, pour lui procurer une libre respiration, découvrait les appas éblouissants que ses tresses d’ébène, tombées avec profusion sur son sein, ombrageaient sans les cacher.
Alors arrive un second étranger, un jeune chevalier, qui, après avoir parlé rapidement au plus âgé, se joignit au groupe général dont Adeline était environnée. Sa personne offrait un heureux mélange d’élégance et de force ; son port était noble, sans être fier, et la douceur la plus séduisante tempérait la vivacité de ses manières. Ce qui le rendait alors plus intéressant, c’est la compassion qu’il semblait ressentir pour Adeline. Elle ouvrit les yeux en ce moment ; il fut le premier objet qui frappa ses regards ; elle le vit s’inclinant sur elle dans une sollicitude muette.
À son aspect, la rougeur d’une vive surprise éclata sur ses joues ; car elle le reconnut pour l’étranger qu’elle avait rencontré dans la forêt. En voyant la chambre remplie de monde, son visage passa subitement à la pâleur de l’effroi. Louis l’aida à se transporter dans un autre appartement, où les deux chevaliers qui la suivaient renouvelèrent leurs excuses pour l’alarme qu’ils avaient occasionnée. Le plus âgé, se tournant vers madame La Motte, lui dit : « Vous ignorez sans doute, madame, que je suis le propriétaire de l’abbaye. »
Elle tressaillit : « Ne vous épouvantez pas, madame ; vous êtes ici en sûreté et comme chez vous. J’ai depuis longtemps abandonné cet édifice en ruines, et je suis fort heureux s’il a pu vous offrir un asile. » Madame La Motte le remercia de son obligeance, et Louis exprima combien il était sensible à la politesse du marquis de Montalte. C’était le nom de ce noble étranger.
« Ma principale résidence, dit le marquis, est dans une province éloignée ; mais j’ai un château sur la lisière de la forêt. En revenant d’une promenade, la nuit m’a surpris et j’ai perdu mon chemin. Une lumière qui brillait à travers les arbres m’a attiré jusqu’ici ; et l’obscurité est si forte, que je ne me suis pas aperçu que cette clarté venait de l’abbaye, avant d’être arrivé à la porte. »
Les nobles procédés des étrangers, leurs riches vêtements, et surtout ce discours, achevèrent de dissiper les doutes de madame La Motte. Elle allait ordonner des rafraîchissements, lorsque La Motte, qui avait écouté, s’étant convaincu qu’il n’avait rien à craindre, entra dans l’appartement.
Il s’approcha du marquis, d’un air obligeant : mais, dès qu’il essaya de parler, ses lèvres balbutièrent un compliment, tout son corps trembla, et son visage se couvrit d’une pâleur mortelle. Le marquis n’était guère moins ému, et dans le premier moment de sa surprise il porta la main sur son épée ; mais, revenant sur lui-même, il la retira, et tâcha de maîtriser l’expression de son visage. Il y eut un moment de silence terrible. La Motte fit quelques pas du côté de la porte, mais ses genoux tremblants refusèrent de le soutenir, et il tomba dans un fauteuil, sans voix et sans haleine. Ses regards effarés, et toute sa conduite, causèrent à madame La Motte la plus grande surprise. Ses yeux cherchaient à démêler dans ceux du marquis plus que celui-ci n’en voulait laisser apercevoir. Les regards du marquis ajoutaient au mystère au lieu de l’expliquer, et exprimaient un mélange d’émotions qu’elle ne pouvait définir. Elle tâcha cependant de tranquilliser et de ranimer son mari ; mais il rebuta ses efforts, et, détournant son visage, il le couvrit de ses deux mains.
Le marquis, paraissant recouvrer sa présence d’esprit, marcha vers la porte de la salle où ses gens étaient rassemblés ; alors La Motte, s’élançant de son siège avec un air égaré, lui cria de revenir. Le marquis tourna la tête, et s’arrêta, mais toujours incertain s’il avancerait. Les prières d’Adeline, qui venait de rentrer, jointes à celles de La Motte, le déterminèrent, et il s’assit. « Je vous prie, monseigneur, dit La Motte, de m’accorder quelques moments d’audience particulière. »
« — La demande est bien hardie, et peut-être y a-t-il du danger à vous l’accorder, dit le marquis : c’est trop exiger de moi. Vous ne pouvez rien avoir à me dire dont votre famille ne soit pas informée… expliquez-vous en peu de mots… » La Motte changea de couleur à chaque phrase de ce discours. « Impossible, monseigneur, s’écria-t-il ; mes lèvres se fermeront pour toujours, plutôt que de prononcer devant une autre créature humaine des paroles réservées pour vous seul. Je vous conjure… je vous supplie de me donner quelques moments d’audience particulière. » En prononçant ces mots, ses yeux se gonflaient de larmes ; et le marquis, touché de sa détresse, consentit à ce qu’il demandait, mais cependant avec une émotion et une répugnance manifestes.
La Motte prit une lumière, et conduisit le marquis à une petite chambre dans une partie reculée du bâtiment. Ils y restèrent près d’une heure. Madame La Motte, effrayée de la longueur de leur absence, va les chercher : en approchant d’eux, une curiosité, peut-être excusable en de pareilles circonstances, l’engage à prêter l’oreille. Justement La Motte s’écriait : « L’égarement du désespoir !… » Suivirent quelques mots prononcés à voix basse, qu’elle ne put entendre. « J’ai plus souffert que je ne pourrais dire, continua-t-il ; cette image me poursuit sans cesse, la nuit dans mes songes, le jour dans mes courses. Il n’est point de tortures, point de morts que je ne voulusse avoir endurées pour retrouver la situation d’âme où j’étais en arrivant dans cette forêt. Je conjure de nouveau votre pitié. »
Un coup de vent très fort, en soufflant dans le passage où était madame La Motte, couvrit la voix de son époux et la réponse que lui faisait le marquis ; mais bientôt après, elle distingua ces mots : « Demain, monseigneur, si vous revenez dans ces ruines, je vous conduirai à l’endroit. »
« — Cela n’est pas trop nécessaire, et pourrait être dangereux, dit le marquis. » — Je dois, monseigneur, excuser ces craintes venant de votre part ; mais je m’engage à tout ce que vous proposerez : oui, quelles qu’en soient les conséquences, je me soumets à tout ce que vous déciderez. » Le retour de l’orage étouffa encore le son de leurs voix, et madame La Motte s’efforça en vain d’ouïr les paroles dont probablement dépendait l’explication de cette conduite mystérieuse. Ils s’approchèrent alors de la porte, et elle se retira précipitamment dans la chambre où elle avait laissé Adeline avec Louis et le jeune chevalier.
Le marquis et La Motte l’y suivirent de près ; le premier fier et calme, le second un peu plus tranquille qu’auparavant, mais portant encore dans ses traits une impression d’horreur. Le marquis passa dans la salle où sa suite l’attendait. L’orage n’était pas encore fini : mais il semblait impatient de s’en aller, et il ordonna à ses gens de se tenir prêts. La Motte observait un morne silence, traversait souvent la chambre à grands pas, et quelquefois se plongeait dans la rêverie. Pendant ce temps-là, le marquis, assis auprès d’Adeline, dirigeait vers elle tous ses soins, excepté quand des accès de distraction s’emparaient de son âme, et le retenaient dans le silence. Le jeune chevalier profitait de ces intervalles pour adresser la parole à Adeline avec défiance, et non sans quelque agitation : elle se dérobait aux attentions de tous les deux.
Le marquis avait passé près de deux heures à l’abbaye ; et l’orage continuant toujours, madame La Motte lui proposa un lit. Un regard de son mari la fit frémir pour les conséquences. Cependant on refusa son offre poliment. Le marquis témoignait autant d’empressement de partir que son hôte paraissait consterné de sa présence. Il retournait souvent dans la salle, et, du seuil de la porte, il levait au ciel des regards d’impatience. On ne voyait rien dans l’obscurité de la nuit ; on n’entendait rien que les mugissements de la tempête.
L’aube parut avant son départ. Comme il se préparait à quitter l’abbaye, La Motte le prit encore en particulier, et eut avec lui quelques moments d’entretien secret. Madame La Motte observait ses gestes animés, d’une partie éloignée de la chambre : ils ajoutèrent à sa curiosité un degré d’appréhension extrême. C’était pour elle une énigme inconcevable. Ils se parlaient d’une voix si basse, qu’elle fit d’inutiles efforts pour distinguer les parties correspondantes de leur dialogue.
Le marquis et sa suite partirent enfin ; et La Motte, ayant lui-même fermé les portes, se retira dans sa chambre en silence et les yeux baissés. Lorsque sa femme fut seule avec lui, elle le conjura de lui expliquer la scène dont elle avait été témoin. « Ne me faites pas de questions, dit La Motte, car je ne répondrai à aucune. Je vous ai déjà défendu de me parler de cela. »
— « Et de quoi, dit sa femme ? » La Motte parut revenir à lui-même. — « Eh bien ! non… je me suis trompé, je croyais que vous m’aviez déjà fait plusieurs fois ces questions. »
— « Ah ! dit madame La Motte, voilà mes soupçons vérifiés : votre ancienne mélancolie, et le désordre de cette nuit, proviennent de la même cause. »
— « Et pourquoi me suspecter, ou me questionner ? Serai-je donc toujours persécuté par vos conjectures ? »
— « Excusez-moi, je n’ai pas entendu vous persécuter ; mais ma sollicitude pour votre conservation ne me permet pas de demeurer dans cette affreuse perplexité : souffrez que j’use des droits d’une épouse, et que je partage l’affliction qui vous accable. Ne me refusez pas… » La Motte l’interrompit : — « Quelle que soit la cause des émotions dont vous avez été témoin, je jure que je ne la révélerai pas à présent. Peut-être viendra-t-il un temps où je ne croirai plus nécessaire de garder le secret ; jusque-là taisez-vous, et cessez vos importunités : gardez-vous surtout de faire remarquer à personne ce que vous avez pu voir en moi d’extraordinaire. Ensevelissez vos soupçons dans votre sein, si vous voulez détourner ma malédiction et ma ruine. » L’air de résolution dont il prononça ces mots, le visage couvert d’une pâleur livide, fit frissonner sa femme, et elle n’osa pas répliquer.
Madame La Motte se retira pour se coucher, mais elle ne put fermer l’œil. Elle rêvait à la dernière aventure ; ses réflexions furent un aiguillon de plus à sa surprise et à sa curiosité, relativement aux discours et aux actions de son mari. Cependant une vérité la frappait ; elle ne pouvait douter que la conduite mystérieuse de La Motte, depuis si longtemps accablé d’inquiétudes, et sa dernière scène avec le marquis, ne procédassent de la même cause. Cette opinion, qui semblait prouver combien ses soupçons sur Adeline étaient injustes, fut accompagnée du déchirement des remords. Elle soupirait impatiemment après le matin qui devait ramener le marquis à l’abbaye. À la fin, la nature fatiguée reprit ses droits, et soulagea ses peines par quelques moments d’oubli.
Le lendemain la famille s’assembla fort tard au déjeuner. Chacun y parut taciturne et distrait ; mais leurs figures offraient des aspects bien différents, et la différence de leurs pensées était bien plus grande encore. La Motte paraissait agité d’une terreur impatiente. Dans ses yeux, je ne sais quel égarement exprimait parfois le saisissement soudain de l’horreur, et son visage se couvrait ensuite des sombres couleurs d’un morne désespoir.
Madame La Motte semblait accablée ; elle épiait tous les changements qui se passaient sur le visage de son mari, et attendait avec impatience l’arrivée du marquis. Louis était calme et pensif. Adeline ne paraissait pas souffrir le moins. La nuit précédente, elle avait observé la conduite de La Motte avec beaucoup de surprise ; et la confiance qu’il lui avait inspirée jusqu’alors était ébranlée. Elle craignait aussi que quelque circonstance nouvelle ne le rejetât dans ce monde, et qu’il ne fût impossible ou désagréable de la recevoir sous son toit.
Pendant le déjeuner, La Motte s’élança souvent à la fenêtre avec des regards inquiets. Sa femme ne comprit que trop bien le motif de son impatience, et s’efforça de maîtriser la sienne. Dans ces intervalles, Louis, en parlant tout bas à son père, tâchait d’en tirer quelques lumières ; mais La Motte revenait toujours auprès de la table, où la présence d’Adeline interrompait toute question.
Après le déjeuner, comme il se promenait sur l’esplanade, Louis voulut l’aborder ; mais La Motte lui déclara positivement qu’il désirait être seul, et bientôt après, le marquis n’arrivant pas encore, il s’éloigna à une plus grande distance de l’abbaye.
Adeline se retira dans la chambre de travail avec madame La Motte, qui affectait un air d’enjouement et même d’amitié. Sentant la nécessité de donner quelque raison de l’agitation frappante de La Motte, et de prévenir la surprise que l’apparition inattendue du marquis devait causer à Adeline, si on la lui laissait rapprocher de la conduite qu’il avait tenue la nuit précédente, madame La Motte dit que le marquis et son mari s’étaient beaucoup connus autrefois, et que cette rencontre imprévue, après une longue séparation, et dans des circonstances aussi diverses et aussi humiliantes de la part de ce dernier, lui avait causé une émotion d’autant plus pénible, qu’il se rappelait que le marquis avait mal interprété quelques parties de sa conduite envers lui, ce qui avait interrompu leur ancienne intimité.
Ces motifs ne portèrent point la conviction dans l’âme d’Adeline ; car ils lui semblaient disproportionnés avec le degré d’émotion que le marquis et La Motte avaient réciproquement manifesté. Sa surprise et sa curiosité furent éveillées par un discours dont l’intention était de leur donner le change.
Madame La Motte, poursuivant son dessein, dit qu’on attendait actuellement le marquis, et qu’elle se flattait que tous les sujets de division qui pouvaient subsister encore seraient écartés par un raccommodement. Adeline rougit ; elle voulut répondre, et ses lèvres balbutièrent. Cette agitation, et les regards de madame La Motte, augmentèrent son trouble ; et tous ses efforts pour le contraindre ne servirent qu’à le redoubler. Elle essaya toujours de renouveler la conversation, et toujours il lui était impossible d’assembler ses idées. Craignant que madame La Motte ne surprît le sentiment que jusqu’alors elle s’était presque caché à elle-même, son visage pâlit, son œil se fixa sur la terre ; et, pendant quelque temps, il lui fut difficile de respirer. Madame La Motte lui demanda si elle était incommodée. Adeline saisit ce prétexte, et se retira pour se livrer à des réflexions bientôt absorbées par l’espérance de revoir le jeune chevalier qui avait accompagné le marquis.
En regardant par sa fenêtre, elle vit de loin le marquis à cheval, qui s’avançait suivi de plusieurs personnes, et elle s’empressa d’en informer madame La Motte. Il arriva bientôt à la porte. La Motte n’étant pas de retour, sa femme et Louis allèrent le recevoir. Il entra dans la salle, accompagné du jeune chevalier ; et, s’approchant de madame La Motte avec une sorte de politesse majestueuse, il demanda La Motte. Louis sortit pour aller le chercher.
Le marquis garda le silence pendant quelques minutes ; alors il demanda à madame La Motte comment se portait son aimable fille. Madame La Motte comprit qu’il voulait parler d’Adeline. Elle répondit à la question, et dit qu’elle ne lui était point parente. Le marquis ayant témoigné quelque désir de la voir, on l’envoya quérir. Elle entra dans la chambre avec une modeste rougeur et un air timide qui parurent attirer toute son attention. Elle reçut ses compliments avec une grâce charmante : mais, quand le jeune chevalier s’approcha, l’empressement de ses manières rendit involontairement les siennes plus réservées, et à peine osait-elle lever les yeux de peur de rencontrer les siens.
La Motte entra dans ce moment, et s’excusa de son absence. Le marquis ne lui répondit que par une légère inclination de tête, et par des regards où se peignaient à la fois l’orgueil et la défiance. Ils sortirent ensemble de l’abbaye, et le marquis fit signe à ses gens de le suivre à une certaine distance. La Motte défendit à son fils de l’accompagner, mais Louis remarqua qu’il prenait son chemin dans le plus épais du bois. Il se perdait dans un chaos de conjectures sur cette affaire ; mais sa curiosité et ses inquiétudes sur son père l’engagèrent à le suivre de loin.
Cependant le jeune étranger, que le marquis appelait du nom de Théodore, demeura à l’abbaye avec madame La Motte et Adeline. La première, malgré toute son adresse, ne put cacher son agitation pendant cet intervalle. Elle se tournait involontairement du côté de la porte aussitôt qu’elle entendait des pas ; souvent elle vint à celle de la salle pour regarder dans la forêt, et autant de fois elle en revint trompée dans son espoir. Personne ne paraissait. Théodore dirigeait ses attentions sur Adeline, autant que la politesse lui permettait de s’écarter de madame La Motte. Ses manières si aimables, et en même temps si nobles, triomphèrent insensiblement de la timidité d’Adeline, et bannirent sa réserve. Sa conversation rejeta une pénible contrainte, dévoila par degrés les qualités de son âme, et sembla produire une confiance mutuelle. Bientôt se manifesta une conformité de sentiments, et Théodore, par la joie impatiente qui animait son visage, paraissait souvent prévenir les pensées d’Adeline.
L’absence du marquis fut courte pour eux, mais bien longue pour madame La Motte, dont les traits s’éclaircirent dès qu’elle entendit le bruit des chevaux à la porte.
Le marquis se montra, mais pour un moment, et il passa avec La Motte dans une chambre particulière, où ils eurent une assez longue conférence ; après quoi il partit, La Motte, sa femme et Adeline, l’accompagnèrent jusqu’à la porte. Théodore prit congé d’Adeline avec l’expression du plus tendre regret : en s’éloignant, il tourna souvent ses regards sur l’abbaye, jusqu’à ce que les arbres lui en eussent entièrement dérobé la vue.
Le rayon passager du plaisir, répandu sur les joues d’Adeline, disparut avec le jeune étranger, et elle soupira en rentrant dans la salle. L’image de Théodore la poursuivit dans sa chambre ; elle se rappela exactement tous les détails de ses derniers discours… ses sentiments si conformes aux siens… ses manières engageantes… sa figure si animée… si franche et si noble, où la mâle dignité se mêlait à la douceur de la bienveillance… Elle se rappelait ces charmes, et tant d’autres, et une douce mélancolie se glissait dans son cœur. « Je ne le reverrai plus, dit-elle. » Un soupir qui suivit, lui révéla du secret de son cœur plus qu’elle n’en voulait savoir. Elle rougit, soupira de nouveau, et revenant tout-à-coup sur elle-même, elle s’efforça de distraire ses pensées sur un autre objet. La liaison du marquis avec La Motte attira quelque temps son attention ; mais, dans l’impossibilité d’en percer le mystère, elle chercha un asile contre ses propres réflexions, dans les idées plus agréables que pouvaient lui inspirer ses livres.
Pendant cet intervalle, Louis, alarmé et surpris de l’extrême consternation que son père avait manifestée à la première vue du marquis, crut devoir lui en parler. Il ne doutait point que le marquis n’eût une très grande part à l’événement qui avait forcé La Motte à quitter Paris, et il s’expliqua sans détour, déplorant en même temps la triste fatalité qui l’avait conduit à chercher un refuge dans le lieu le moins propre à lui en servir… dans la terre de son ennemi. La Motte ne combattit point cette opinion de son fils, et se joignit à lui pour se plaindre de sa mauvaise étoile.
Le congé de Louis était alors sur le point d’expirer. Il en prit occasion d’exprimer son chagrin d’être bientôt obligé d’abandonner son père dans une situation aussi périlleuse. « Je vous quitterais avec moins de peine, continua-t-il, si j’étais sûr de connaître toute l’étendue de vos infortunes. Je suis maintenant réduit à conjecturer des maux qui peut-être n’existent pas. Tirez-moi, monsieur, de cette cruelle incertitude, et souffrez que je vous prouve que je suis digne de votre confiance. »
« Je vous ai déjà répondu sur cet article, dit La Motte, et je vous ai défendu d’y revenir. Vous me forcez à présent de vous dire que je m’inquiète fort peu quand vous partirez, si vous voulez me persécuter par de semblables questions. » La Motte s’éloigna brusquement, et laissa son fils dans la perplexité.
L’arrivée du marquis avait dissipé les jalouses terreurs de madame La Motte : elle sentit l’injustice de sa rigueur envers Adeline. En considérant son état d’abandon… l’inaltérable affection qui avait paru dans sa conduite… La douceur, la patience avec laquelle elle avait supporté ses injurieux traitements, elle fut pénétrée et saisit la première occasion de lui rendre sa première amitié. Mais elle ne pouvait expliquer cette apparente contradiction de conduite, sans trahir ses derniers soupçons, qu’elle ne se rappelait pas sans rougir, et elle ne pouvait excuser ses procédés sans en venir à cet éclaircissement.
Elle se contenta donc d’exprimer dans ses manières l’intérêt qui venait de renaître dans son cœur. Adeline fut d’abord très étonnée, mais elle éprouvait trop de plaisir à ce changement pour en rechercher la cause avec scrupule.
Malgré la satisfaction qu’Adeline ressentit du retour de l’amitié de madame La Motte, ses pensées se rapportaient fréquemment sur les tristes circonstances de sa situation. Elle ne pouvait s’empêcher d’avoir moins de confiance qu’auparavant dans l’affection de madame La Motte, dont le caractère se montrait alors moins aimable que son imagination ne le lui avait présenté, et lui paraissait avoir une forte teinte de caprice. Ses réflexions s’arrêtaient sur l’arrivée du marquis à l’abbaye, sur l’aversion manifeste entre La Motte et lui, et sur leurs émotions mutuelles. Enfin, ce qui la frappait d’un égal étonnement, c’est que La Motte eût choisi de demeurer dans une propriété du marquis, et que ce dernier lui en eût donné la permission.
Peut-être son âme revenait-elle d’autant plus souvent à cet objet, qu’il était lié avec Théodore ; mais il se présentait sans qu’elle se doutât de l’idée qui le ramenait. L’intérêt qu’elle prenait à cette affaire, elle l’attribuait à ses inquiétudes pour la conservation de La Motte, et pour sa propre destinée qui se trouvait si intimement liée à la sienne. Quelquefois, à la vérité, elle se surprenait livrée à des conjectures sur le degré de liaison qu’il y avait entre Théodore et le marquis ; mais à l’instant elle réprimait ses pensées, et se reprochait sévèrement de leur avoir permis de s’égarer sur un objet qu’elle regardait comme très dangereux au repos de son cœur.
Quelques jours après l’événement rapporté dans le précédent chapitre, comme Adeline était seule dans sa chambre, elle fut tirée de sa rêverie par un bruit de chevaux auprès de la porte. Elle regarda par la croisée, et vit le marquis de Montalte entrer dans l’abbaye. Cet incident la surprit, et une émotion, dont elle ne s’embarrassa pas de chercher la cause, la fit sur-le-champ s’éloigner de la fenêtre. Cependant la même cause l’y ramena aussi précipitamment, mais l’objet de son attente ne paraissait point, et elle ne fut plus pressée de se retirer.
Trompée dans son espérance, elle réfléchissait, lorsque le marquis sortit avec La Motte. Il leva tout-à-coup les yeux, vit Adeline, et la salua. Elle lui rendit son salut respectueusement, et s’éloigna de la fenêtre, bien fâchée d’y avoir été aperçue. Ils entrèrent dans la forêt, mais les gens ne les y suivirent pas comme auparavant. Lorsqu’ils revinrent, ce qui n’eut lieu qu’après un temps considérable, le marquis monta tout de suite à cheval et s’en alla.
Le reste de la journée, La Motte parut sombre, taciturne, et souvent plongé dans la rêverie. Adeline l’observait avec une attention toute particulière ; elle s’aperçut qu’il était toujours plus triste après une entrevue avec le marquis, et elle fut alors très étonnée que ce dernier eût fixé le lendemain pour venir dîner à l’abbaye.
En annonçant cela, La Motte ajouta de grands éloges sur le caractère du marquis : il préconisa surtout sa générosité et la noblesse de son âme. En ce moment, Adeline se rappela les anecdotes qu’elle avait entendu conter concernant l’abbaye, et elles jetèrent une ombre sur l’éclat des belles qualités que célébrait La Motte. Toutefois ce rapport ne semblait pas mériter une grande confiance. Déjà une partie en avait été démontrée fausse, car on avait raconté qu’il revenait des esprits dans l’abbaye, et ses habitants actuels n’y avaient observé aucune apparition surnaturelle.
Adeline, toutefois, hasarda de demander si c’était le marquis actuel sur qui l’on avait élevé des soupçons injurieux. La Motte lui répondit avec un air de dérision : « Les histoires de revenants et de lutins ont toujours fait l’admiration et les délices du vulgaire. Je suis pour le moins aussi disposé à en croire ma propre expérience que le récit de ces paysans. Si vous savez quelque chose à l’appui de ces rapports, je vous prie de m’en faire part, afin que je puisse établir ma croyance. »
« — Vous ne m’entendez pas, monsieur, reprit-elle : ma question ne regardait pas des agents surnaturels ; j’avais en vue une autre partie du rapport, laquelle insinuait que, par ordre du marquis, on avait renfermé ici une personne qui, dit-on, y a trouvé une mort funeste. On a prétendu que c’est pour cette raison que le marquis a abandonné l’abbaye. »
« — Pures fictions de l’oisiveté, dit La Motte, contes de vieilles femmes. Pour réfuter ces fables, il suffit de voir le marquis ; et si l’on croyait la moitié de ces histoires, qui toutes ont la même origine, ce serait se montrer de bien peu supérieur aux imbéciles qui les intentent. Je vous crois assez de bon sens, Adeline, pour avoir ici le mérite de l’incrédulité. »
Adeline rougit, et se tut. Mais La Motte lui avait paru prendre la défense du marquis avec plus de chaleur et d’étendue que ses propres dispositions n’en comportaient, et que l’occasion ne l’exigeait. Elle se rappelait le dernier entretien qu’il avait eu avec Louis, et sa surprise était au comble.
Elle attendait l’aurore avec un mélange de peine et de plaisir. L’espérance de revoir le jeune chevalier occupait ses pensées, et les agitait de diverses émotions. Tantôt elle craignait sa présence, tantôt elle doutait de son retour. Elle s’aperçut enfin de sa rêverie, et rougit de voir à quel point il avait captivé son attention. Le matin arriva,… le marquis parut,… mais il était seul. La sérénité du cœur d’Adeline se couvrit d’un nuage ; mais elle sut montrer son enjouement ordinaire. Le marquis était affable, poli, attentif ; aux manières les plus aisées et les plus élégantes, il joignait les derniers raffinements du bel usage. Sa conversation était vive, amusante, quelquefois même spirituelle, et montrait une grande connaissance du monde, ou, ce qu’on prend souvent pour cela, la science des sociétés du premier ordre et des matières du jour.
La Motte était en état de soutenir une conversation de ce genre ; ils s’engagèrent tous deux avec esprit et même avec quelque gaîté dans une discussion sur les caractères du siècle. Madame La Motte n’avait jamais vu son mari d’aussi bonne humeur depuis leur départ de Paris, et quelquefois elle s’imaginait presque s’y retrouver encore. Adeline écoutait, et l’enjouement qu’elle n’avait fait que simuler d’abord, finit par être véritable. L’art du marquis était si insinuant, si affable, qu’elle perdit insensiblement sa réserve, et laissa reprendre à sa vivacité naturelle son ancien empire.
Le marquis, en partant, dit à La Motte qu’il se félicitait d’avoir trouvé un aussi agréable voisin. La Motte s’inclina. « Je viendrai quelquefois vous voir, continua-t-il ; et je suis bien fâché de ne pouvoir actuellement inviter madame La Motte et sa belle amie à venir dans mon château ; car on y exécute certaines réparations qui en font un séjour fort incommode. »
La vivacité de La Motte disparut avec son hôte ; bientôt il retomba dans des accès de silence et de distraction. « Le marquis est un homme très aimable, dit madame La Motte. — Très aimable, dit son mari. — Et paraît avoir un cœur excellent, reprit-elle. — Excellent, dit La Motte. »
« — Vous avez l’air agité, mon ami ; quelle est la cause de ce trouble ? »
« — Point du tout… Je songeais seulement qu’il était bien malheureux qu’avec des talents aussi agréables, un cœur aussi excellent, le marquis pût… »
« — Quoi, mon ami ? dit madame La Motte avec impatience. »
« — Que le marquis pût… pût laisser tomber cette abbaye en ruines, répliqua La Motte. »
« — Est-ce là tout, dit madame La Motte, trompée dans son attente ? — C’est là tout, sur mon honneur, dit La Motte en quittant la chambre. »
Les esprits d’Adeline, n’étant plus soutenus par la conversation animée du marquis, tombèrent dans la langueur ; et, lorsqu’il fut parti, elle se promena toute pensive dans la forêt. Elle suivit un sentier romantique qui serpentait le long des bords du ruisseau, et que recouvraient des ombrages touffus. Le calme de la scène que l’automne colorait de ses plus douces teintes, pénétra son âme d’une sorte de tendre mélancolie, et elle laissa trembler sur sa joue, sans l’essuyer, une larme échappée de son œil sans qu’elle sût pourquoi. Elle vint à un réduit solitaire formé par de grands arbres. Le vent soupirait tristement à travers les branches, et leurs sommets en ondoyant dispersaient leurs feuilles sur la terre. Elle s’assit sur un tertre au-dessous, et s’abandonna aux tristes réflexions qui assiégeaient son âme.
« Oh ! dit-elle, s’il m’était donné de pénétrer dans l’avenir, et de voir les événements qui m’attendent, peut-être, par leur contemplation assidue, me rendrais-je capable de les affronter avec courage ? Orpheline dans ce vaste univers… sans autre assistance que l’amitié de deux étrangers, sans autre moyen d’existence que leurs bontés, que puis-je attendre, si ce n’est des malheurs ? Hélas ! mon père, comment avez-vous pu délaisser ainsi votre enfant… l’abandonner aux orages de la vie… pour y succomber peut-être ? Hélas ! je n’ai point d’amis ! »
Elle fut interrompue par un bruit à travers les feuilles tombées ; elle tourna la tête, et voyant le jeune ami du marquis, elle se leva pour s’en aller. « Pardonnez cette indiscrétion, dit-il ; votre voix m’a attiré de ce côté, et vos paroles m’ont retenu ; mais mon crime porte avec lui sa punition. En m’apprenant vos chagrins… comment éviter de les ressentir moi-même ? En les partageant, en les souffrant tous, que ne puis-je vous en délivrer ! » Il hésita. « — Que ne puis-je mériter le titre de votre ami, et m’en rendre digne à vos yeux ! »
Le désordre des pensées d’Adeline lui permit à peine de répondre ; elle trembla, et retira doucement sa main qu’il avait prise en parlant. « — Ce que vous avez entendu, monsieur, est peut-être exagéré : je ne suis pas heureuse, il est vrai ; mais un instant d’abattement m’a rendue injuste, et je suis moins à plaindre que je ne l’ai témoigné. En disant que je n’ai point d’amis, je payais d’ingratitude les bontés de monsieur et de madame La Motte, qui ont été pour moi bien plus que des amis, qui m’ont tenu lieu d’un père et d’une mère. »
« — S’il en est ainsi, je les révère, s’écria Théodore avec chaleur, et si je le pouvais sans témérité, j’oserais vous demander pourquoi vous êtes malheureuse. Mais… » Il s’arrêta. Adeline levant les yeux, vit les siens arrêtés sur elle avec la plus profonde et la plus vive sollicitude, et ses regards se reportèrent de nouveau sur la terre. « Je vous ai affligée, dit Théodore, par une demande indiscrète. Ne pourrez-vous me pardonner, surtout en voyant que l’intérêt que je prends à votre bonheur m’a commandé cette question ? »
« — Vous n’avez pas besoin d’excuse, monsieur. Je suis certainement reconnaissante de la compassion que vous me montrez. Mais la soirée est froide, et, si vous le trouvez bon, nous gagnerons l’abbaye. » Ils marchèrent, et Théodore garda quelques moments le silence. « J’ai tardé à solliciter votre indulgence, dit-il enfin, et j’en aurai peut-être encore besoin maintenant ; mais vous me rendrez la justice de croire que j’ai une très forte, une très pressante raison de vous demander à quel degré vous êtes parente de M. La Motte. »
« — Nous ne sommes point du tout parents, dit Adeline ; mais je ne pourrai jamais assez reconnaître le service qu’il m’a rendu, et j’espère que mon cœur n’en perdra jamais le souvenir. »
« — En vérité ? dit Théodore surpris ; et puis-je vous demander depuis quand vous le connaissez ? »
« — Permettez-moi plutôt, monsieur, de vous demander à quoi bon toutes ces questions ? »
« — Vous avez raison, dit-il avec l’air de se condamner lui-même ; ma conduite a mérité ce reproche : j’aurais dû parler plus clairement. » Il parut avoir l’âme agitée de quelque chose qu’il ne voulait pas exprimer. « Bien que vous ignoriez à quel point ma position est délicate, continua-t-il, je puis pourtant vous assurer que mes questions sont dictées par le plus tendre intérêt pour votre bonheur… et même par mes craintes pour votre sûreté. » Adeline tressaillit. « Je crains qu’on ne vous trompe, dit-il ; je crains que vous ne couriez les plus grands dangers. »
Adeline s’arrêta, et le regardant sérieusement, le pria de s’expliquer. Elle soupçonna que La Motte était menacé de quelque perfidie, et Théodore continuant de se taire, elle réitéra sa demande. « Si La Motte est enveloppé dans ces périls, dit-elle, souffrez, je vous en conjure, que je l’en prévienne sur-le-champ. Il n’a que trop d’infortunes à redouter. »
« — Bonne et sensible Adeline, s’écria Théodore, il faut porter un cœur d’airain pour vouloir vous outrager ! Comment vous instruire de ce que je crains n’être que trop véritable ? et comment se dispenser de vous avertir de votre danger, sans… » Il fut interrompu par des pas entre les arbres, et vit tout de suite La Motte traverser le sentier où ils étaient. Adeline, confuse d’avoir été ainsi aperçue avec le chevalier, se hâtait pour rejoindre La Motte mais Théodore la retint, et la conjura de lui donner un moment d’attention. « Je n’ai pas à présent le temps de m’expliquer, dit-il, et cependant ce que j’ai à vous dire est de la dernière conséquence pour vous-même.
» Promettez-moi donc de venir demain soir, dans quelque endroit de la forêt, environ à cette heure-ci : j’espère vous convaincre alors que ma conduite n’est dirigée ni par des circonstances ni par des intérêts ordinaires. » Adeline frémit à l’idée de donner un rendez-vous ; elle hésita, et conjura enfin Théodore de ne pas remettre au lendemain une explication qui paraissait aussi importante, mais de suivre La Motte, et de l’informer sur-le-champ du danger qu’il courait. « Ce n’est pas à La Motte que je désire parler, répliqua Théodore ; je ne sache point qu’il soit menacé d’aucun danger… Mais il approche ; hâtez-vous, aimable Adeline, et promettez-moi de venir. »
« — Je vous le promets, dit Adeline en balbutiant ; je me rendrai demain matin, le plus tôt possible, au même endroit où vous m’avez rencontrée ce soir. » À ces mots elle retira sa main tremblante, que Théodore avait pressée de ses lèvres, et il disparut aussitôt.
La Motte s’approcha d’Adeline, qui, craignant qu’il n’eût aperçu Théodore, n’était pas sans quelque embarras. « Où donc Louis est-il allé si vite ? dit La Motte. » Elle se réjouit de sa méprise, et ne chercha pas à l’en tirer. Ils retournèrent à l’abbaye en rêvant ; et Adeline, trop occupée de ses propres réflexions pour supporter la compagnie, se retira dans sa chambre. Elle repassait les paroles de Théodore ; et plus elle les méditait, plus sa perplexité redoublait. Quelquefois elle se reprochait de lui avoir donné un rendez-vous, incertaine s’il ne l’avait pas sollicité dans le dessein de lui déclarer son amour ; mais soudain sa délicatesse repoussait cette idée, et elle se faisait un crime de s’être crue capable d’inspirer une passion. Elle se rappelait la sérieuse chaleur de la voix et des manières de Théodore, quand il l’avait priée de venir le trouver ; et comme il l’avait convaincue par là de l’importance de cette explication, elle frémissait d’un danger qu’elle ne pouvait concevoir, et attendait le lendemain avec la plus vive impatience.
Quelquefois aussi le tendre intérêt qu’il avait exprimé pour son bonheur, ses regards et son air si bien d’accord, se glissaient dans sa mémoire, réveillaient une agréable agitation, et un secret espoir qu’elle ne lui était pas indifférente. On la tira de ses réflexions en l’appelant pour souper ; le repas fut triste ; c’était la dernière soirée que Louis passait à l’abbaye. Adeline, qui l’estimait, regrettait de le voir partir ; il fixait souvent les yeux sur elle avec un regard qui semblait exprimer qu’il était sur le point de quitter l’objet de son affection. Elle tâcha, par sa gaité, de ranimer toute la famille, et surtout madame La Motte, qui répandait souvent des pleurs. « Nous ne tarderons pas à nous revoir, dit Adeline, et j’espère que ce sera dans de plus heureuses circonstances. » La Motte soupira. Le visage de Louis s’éclaircit à ce discours. « Le désirez-vous, dit-il avec beaucoup d’énergie ? » — Très certainement, répliqua-t-elle ; pouvez-vous douter de l’intérêt que je prends à mes meilleurs amis ? »
« — Je ne puis douter d’aucun bonheur, dit-il, quand c’est vous qui l’annoncez. »
« — Vous oubliez que vous avez quitté Paris, dit La Motte à son fils, avec un faible sourire : un pareil compliment serait bon dans cette ville… Dans ces bois solitaires, cela est absolument outré. »
« — Monsieur, dit Louis, l’admiration n’est pas toujours le langage de la simple politesse. » Adeline, désirant changer de discours, demanda dans quelle partie de la France il allait. Il répondit que son régiment était à Péronne, et qu’il devait s’y rendre sans retard. Après quelques propos indifférents, chacun se retira pour passer la nuit dans son appartement.
L’approche du départ de Louis occupait les pensées de madame La Motte, et elle se présenta au déjeuner les yeux gonflés de larmes. La pâleur du fils semblait annoncer qu’il n’avait pas mieux reposé que sa mère. Après le déjeuner, Adeline se retira pour un moment, afin de ne pas interrompre leur dernier entretien par sa présence. En se promenant sur l’esplanade devant l’abbaye, elle reporta ses pensées sur ce qui lui était arrivé le soir du jour précédent, et elle sentit s’accroître son impatience d’aller au rendez-vous. Louis ne tarda pas à la rejoindre. « Vous êtes bien cruelle, dit-il, de nous quitter ainsi dans les derniers instants de mon séjour ! Si je pouvais me flatter que vous me rappellerez quelquefois à votre souvenir, quand je serai loin d’ici, je partirais avec moins de chagrin. » Alors il exprima la douleur qu’il avait de la quitter ; et, quoiqu’il se fût armé de résolution pour s’interdire l’aveu direct d’un attachement qui devait être inutile, son cœur succomba à la force de la passion, et il prononça ce qu’Adeline tremblait d’entendre.
« Cette déclaration, dit-elle en s’efforçant de contenir son émotion, me cause une peine inexprimable. »
« — Ah ! ne parlez pas ainsi, dit Louis en l’interrompant, mais donnez-moi quelque léger espoir pour me soutenir dans les misères de l’absence. Dites que vous ne me haïssez pas… dites… »
« — Je m’empresse de le dire, reprit Adeline d’une voix tremblante ; si vous trouvez quelque satisfaction à être assuré de mon estime et de mon amitié… recevez cette assurance… Comme le fils de mes plus grands bienfaiteurs, vous avez droit à… »
« — Ne parlez pas de bienfaits, dit Louis, vos mérites les surpassent tous ; et permettez-moi d’espérer un sentiment moins froid que l’amitié, comme aussi de croire que je ne dois pas votre approbation aux actions d’autrui. J’ai longtemps retenu ma passion dans le silence, parce que j’ai prévu les obstacles qu’elle devait rencontrer : que dis-je ? j’ai tâché de l’étouffer ; j’ai osé, pardonnez la supposition, j’ai osé croire possible de vous oublier… et… »
« — Vous me faites de la peine, interrompit Adeline ; ce sont là des discours que je ne devais pas entendre. Je ne sais pas feindre ; je vous assure donc, quoique vos vertus forcent toujours mon estime, que vous ne devez aucunement vous flatter de mon amour. Quand même je pourrais vous écouter, notre situation me le défendrait. Si vous êtes en effet mon ami, vous vous ferez un plaisir de m’épargner ce combat entre l’affection et la prudence. Laissez-moi me flatter aussi que le temps vous apprendra à réduire votre amour dans les termes de l’amitié. »
« — Jamais, s’écria Louis avec force ; si cela était possible, ma passion serait indigne de son objet. » Pendant qu’il parlait, le faon chéri d’Adeline vint à elle en bondissant. Cet incident pénétra Louis jusqu’aux larmes. « Ce petit animal, dit-il après une courte pause, m’a le premier conduit auprès de vous. Il fut témoin de cet heureux moment où je vous vis pour la première fois, où je fus attiré par des charmes trop puissants pour mon cœur : ce moment est présent à ma mémoire ; et cette créature revient encore pour être témoin du cruel instant de mon départ. » La douleur l’interrompit.
Après avoir recouvré sa voix, il dit : « Adeline ! quand vous jetterez les yeux sur votre petit favori, quand vous le caresserez, rappelez-vous l’infortuné Louis, qui sera alors bien loin de vous. Ne me refusez pas la triste consolation de le croire ! »
« — Je n’aurai pas besoin de pareils avertissements pour penser à vous, dit Adeline avec un sourire ; vos bons parents et vos propres mérites sont des droits suffisants à mon souvenir. Si je pouvais voir votre bon sens naturel reprendre son empire sur votre amour, ma satisfaction égalerait mon estime pour vous. »
« — Ne l’espérez point, dit Louis, et je ne voudrais pas le pouvoir… car ici l’amour est vertu. » Comme il parlait, il vit La Motte tourner l’un des angles de l’abbaye. « Les moments sont précieux, dit-il ; on m’interrompt. Ô Adeline ! adieu ! dites que vous penserez quelquefois à Louis. »
« — Adieu, dit Adeline pénétrée de sa douleur… adieu, et vivez en paix. Je penserai à vous avec l’affection d’une sœur. » Il soupira profondément, et lui serra la main ; alors La Motte, tournant autour d’un autre avancement de la ruine, reparut encore. Adeline les laissa ensemble, et se retira dans sa chambre, accablée de cette scène. La passion de Louis, et l’estime qu’elle lui accordait, étaient trop sincères pour ne pas lui inspirer une grande compassion pour son malheureux attachement. Elle resta dans sa chambre jusqu’à ce qu’il eût quitté l’abbaye, ne voulant pas l’exposer, ni elle-même, au chagrin d’un adieu dans les formes.
Plus le soir et l’heure du rendez-vous approchaient, plus s’augmentait l’impatience d’Adeline ; et cependant, quand l’heure fut arrivée, la résolution lui manqua, elle n’osa poursuivre son dessein. Elle croyait voir de sa part, dans cette entrevue concertée, un manque de délicatesse et une dissimulation qui lui répugnaient. Elle se rappelait les tendres manières de Théodore, et diverses petites circonstances qui semblaient annoncer que son cœur était intéressé à l’événement. Elle fut ensuite tentée de craindre qu’il n’eût surpris son consentement à ce rendez-vous, sur quelque soupçon mal fondé, et elle était presque décidée à n’y pas aller. Il se pouvait cependant que l’assertion de Théodore fût sincère, et les dangers qu’elle courait véritables. Leur possibilité lui fit sentir combien la délicatesse de ses scrupules était peu raisonnable ; elle s’étonna comment elle avait pu un seul instant les mettre en balance avec un intérêt aussi sérieux ; et, se reprochant le retard dont ils étaient la cause, elle se hâta d’aller au rendez-vous.
L’étroit sentier qui conduisait à cet endroit était silencieux et solitaire ; quand elle parvint au réduit, Théodore n’y était pas arrivé. Un mouvement d’amour-propre la fit répugner à ce qu’il la trouvât plus ponctuelle que lui-même, et du réduit elle passa dans un chemin qui tournait entre les arbres à sa droite. Après avoir marché quelque temps sans voir personne, sans entendre un pas, elle rebroussa ; mais il n’était point venu, et elle quitta de nouveau la place. Elle revint une seconde fois, et Théodore ne paraissait pas encore. Se rappelant depuis quel temps elle avait quitté l’abbaye, elle devint inquiète, et calcula que l’heure convenue était passée de beaucoup. Elle était dans la plus cruelle perplexité ; mais elle s’assit sur le gazon, et résolut d’attendre l’événement. Après y avoir demeuré jusqu’à la chute du jour, dans une attente superflue, sa fierté conçut de nouvelles alarmes ; elle trembla qu’il n’eût découvert une partie de l’intérêt qu’il lui avait inspiré, et croyant qu’il la traitait alors avec une négligence préméditée, elle quitta la place en se reprochant son imprudence.
Ces premières émotions apaisées, la raison ayant repris son empire, elle rougit de ce qu’elle nommait l’effervescence puérile de l’amour-propre. Elle se rappela, comme pour la première fois, ces mots de Théodore : « Je crains qu’on ne vous trompe ; je crains que vous ne couriez les plus grands dangers. » Son jugement acquitta l’offenseur ; elle ne vit plus que l’ami. Mais la teneur de ces paroles, dont elle ne soupçonnait plus la vérité, renouvela ses alarmes. Pourquoi s’était-il donné le soin de sortir du château dans la vue de la prévenir d’un danger, s’il ne désirait pas l’en garantir ? et, s’il le désirait, quelle autre raison qu’une impossibilité pouvait l’avoir empêché de se trouver au rendez-vous ?
Ces réflexions la décidèrent tout d’un coup. Elle résolut d’aller le lendemain au réduit à la même heure ; elle ne doutait pas que l’intérêt qu’elle lui avait vu prendre à son sort, ne l’y conduisît dans l’espoir de la retrouver. Elle ne pouvait se dissimuler qu’elle était menacée de quelque grand péril ; mais il lui était impossible de pressentir ce que ce pouvait être. M. et madame La Motte étaient ses amis ; et qui donc, éloignée comme elle l’était de son père, pouvait la persécuter ? Mais pourquoi Théodore avait-il dit qu’on la trompait ? Elle se trouvait dans l’impossibilité de se tirer de ce labyrinthe de conjectures ; mais elle tâcha de maîtriser ses inquiétudes jusqu’au lendemain soir. Pendant cet intervalle, elle fit tous ses efforts pour distraire madame La Motte, qui avait besoin de quelque consolation après le départ de son fils.
Ainsi accablée de ses propres chagrins, et partageant ceux de madame La Motte, Adeline se retira pour se reposer. Elle perdit bientôt ses souvenirs, mais ce ne fut que pour tomber dans ce sommeil de fatigue, qui n’habite que trop souvent la couche du malheureux. Enfin son imagination troublée lui présenta le songe suivant.
Elle crut se voir dans une grande et vieille chambre appartenant à l’abbaye, et, quoique meublée en partie, plus antique et plus affreuse qu’aucune de celles qu’elle avait vues jusqu’alors. La pièce était fortement barricadée, cependant personne ne paraissait. Tandis qu’elle rêvait en examinant l’appartement, elle s’entendit appeler à voix basse ; et, regardant du côté d’où partait cette voix, elle aperçut, à la sombre lueur d’une lampe, une figure couchée dans un lit sur le plancher. La voix l’appelle encore ; elle s’approche du lit, et voit distinctement les traits d’un homme qui semblait sur le point d’expirer. Une pâleur effroyable couvrait son visage ; mais il s’y mêlait une expression de douceur et de dignité qui l’intéressait puissamment.
Pendant qu’elle le considérait, ses traits changèrent et parurent dans les convulsions d’une agonie mortelle. Cette image la déchira ; elle recula d’effroi : mais soudain le mourant allongea la main, saisit la sienne et la serra avec violence. Glacée de terreur, elle faisait des efforts pour se dégager ; et regardant de nouveau son visage, elle vit un homme qui lui parut avoir environ trente ans, avec les mêmes traits, mais en parfaite santé, et ayant la physionomie la plus douce. Il sortit en la regardant tendrement, et remua les lèvres comme pour lui parler ; mais aussitôt le plancher de la chambre s’entrouvrit, et il disparut à ses yeux. L’effort qu’elle fit, pour se garantir d’être entraînée, la réveilla. Ce songe avait agi si fortement sur son imagination, qu’il lui fallut quelque temps pour surmonter sa frayeur, et même pour se convaincre qu’elle était dans sa propre chambre. À la fin, elle parvint pourtant à se calmer et à s’endormir, mais ce fut pour retomber dans un autre rêve.
Elle pensa qu’elle était égarée dans certains passages tortueux de l’abbaye ; qu’il était presque nuit, et qu’elle avait erré longtemps sans pouvoir trouver une porte. Soudain elle entend une cloche qui sonne en haut, et bientôt des voix confuses dans l’éloignement. Elle redoubla d’efforts pour se tirer de là. À l’instant tout fut tranquille ; et, fatiguée enfin de ses recherches, elle s’assit sur une marche qui traversait le passage : elle n’y eut pas resté longtemps, qu’elle vit une clarté luire à quelque distance sur les murailles ; mais un coude dans le passage, qui était fort long, l’empêcha de voir d’où elle venait. La lueur continua d’être faible pendant quelque temps, et devint tout d’un coup plus forte. Aussitôt elle vit entrer dans le passage un homme couvert d’un long manteau noir, comme ceux qui accompagnent ordinairement les convois, et tenant une torche à la main. Il lui dit de la suivre, et la conduisit par un long passage au pied d’un escalier. Elle tremblait d’avancer, elle retournait sur ses pas ; mais l’homme se mit à la poursuivre, et au milieu de l’épouvante qu’il lui avait causée elle se réveilla.
Frappée de ces visions, et surtout du rapport qu’elles lui paraissaient avoir ensemble, elle tâcha de demeurer éveillée, de peur que leurs effrayantes images ne revinssent encore dans son âme : au bout de quelque temps néanmoins, ses esprits accablés tombèrent dans l’assoupissement, mais non pas dans le repos.
Elle se crut alors dans une ancienne et vaste galerie, et vit dans le fond la porte d’une chambre entrouverte, et de la lumière en dedans : elle y marcha, et aperçut l’homme qu’elle avait déjà vu debout auprès de la porte, et lui faisant signe de venir à lui. Par un effet de l’incohérence si commune dans les songes, elle ne s’efforça plus de l’éviter, mais s’avança et le suivit dans une suite d’appartements très anciens, tendus de noir et éclairés comme pour des funérailles. Il la conduisit jusqu’à ce qu’elle se trouvât dans la même chambre qu’elle se rappelait avoir vue dans son premier rêve. Au bout de la chambre était une bière couverte d’un poêle ; à l’entour étaient quelques flambeaux, et différentes personnes, qui paraissaient dans une grande affliction.
Tout-à-coup il lui sembla que ces personnes avaient toutes disparu ; qu’elle était restée seule ; qu’elle approchait de la bière, et que, tandis qu’elle la considérait, une voix se faisait entendre sans qu’elle vît personne. L’homme qu’elle avait aperçu d’abord parut bientôt après à côté de la bière ; il souleva le poêle, et elle vit dessous une personne morte, qu’elle crut reconnaître pour le chevalier expirant qu’elle avait vu dans le premier songe : son visage portait l’empreinte de la mort, mais il était encore serein. Pendant qu’elle le regardait, son flanc s’ouvrit, et il en sortit un ruisseau de sang qui descendit sur le plancher, et inonda bientôt toute la chambre ; en même temps, elle ouït quelques mots prononcés par la même voix qu’elle avait entendue auparavant ; mais l’horreur de cette scène l’accabla tellement, qu’elle se réveilla en sursaut.
Après avoir repris ses sens, elle se leva sur son lit, pour se convaincre que ce qu’elle avait vu n’était qu’un songe. Ses esprits étaient dans une si grande agitation, qu’elle s’effraya d’être seule, et qu’elle fut sur le point d’appeler Annette. Les traits du mort, la chambre où elle l’avait vu couché, restaient profondément gravés dans sa mémoire ; elle croyait sans cesse entendre la voix, et contempler la figure que son rêve lui avait représentée. Plus elle méditait sur ces songes, plus sa surprise redoublait : ils étaient si terribles, ils revenaient si souvent, et paraissaient avoir entre eux une telle liaison, qu’elle avait peine à les croire fortuits ; mais pourquoi auraient-ils été surnaturels ? elle ne pouvait le dire. Il lui fut impossible de fermer l’œil le reste de la nuit.
FIN DU PREMIER VOLUME.
Lorsque Adeline parut au déjeuner, son air d’accablement et de langueur frappa madame La Motte, qui lui demanda si elle était incommodée. Adeline s’efforça de sourire, dit qu’elle n’avait pas bien passé la nuit, parce qu’elle avait fait des rêves très effrayants. Elle était sur le point de les décrire, mais un mouvement involontaire l’en empêcha. En même temps La Motte tourna tellement ces craintes en ridicule, qu’elle fut presque honteuse d’en avoir parlé, et s’efforça de chasser le souvenir de ce qui les avait causées.
Après le déjeuner, elle tâcha de distraire ses idées en conversant avec madame La Motte ; mais elles étaient entièrement occupées par les incidents des deux derniers jours, par ses songes et par ses conjectures sur les choses que Théodore devait lui communiquer. Ils avaient passé quelques moments dans cet état, lorsqu’on entendit des voix s’élever du côté de la grande porte de l’abbaye. Adeline, s’approchant de la fenêtre, vit le marquis et sa suite sur l’esplanade. Le portail de l’abbaye dérobait à ses regards plusieurs gens, parmi lesquels pouvait se trouver Théodore. Elle continuait de le chercher des yeux, lorsque le marquis entra dans la salle avec La Motte et quelques autres personnes ; bientôt après madame La Motte vint le recevoir, et Adeline se retira dans son appartement.
La Motte ne tarda pas à lui envoyer dire de venir où l’on se rassemblait ; elle espérait en vain d’y trouver Théodore. Le marquis se leva dès qu’elle parut ; il lui fit quelques compliments généraux ; après quoi la conversation prit une tournure très animée. Adeline, ne pouvant contrefaire la gaîté au milieu des inquiétudes et de la consternation où son cœur était plongé, y prit bien peu de part. Le nom de Théodore n’y fut pas prononcé une seule fois. Elle eût bien demandé de ses nouvelles, si elle avait pu le faire avec convenance ; mais elle fut forcée de se borner à espérer d’abord qu’il viendrait pour dîner, ensuite qu’il paraîtrait avant le départ du marquis.
C’est ainsi que la journée se passa en attentes et en espérances trompées. Le soir approchait, et elle était condamnée à demeurer en présence du marquis, et à paraître écouter une conversation qu’elle entendait à peine, tandis qu’elle manquait peut-être l’occasion qui devait décider de son sort. Elle fut tout-à-coup tirée de cet état déchirant, pour être jetée dans un autre plus cruel encore s’il était possible.
Le marquis s’informa de Louis, et, ayant appris son départ, il dit que Théodore Peyron était parti le matin pour joindre son régiment dans une province éloignée. Il regretta beaucoup la perte que lui faisait éprouver son absence, et donna des louanges très flatteuses à ses talents. Cette nouvelle fut pour Adeline une atteinte à laquelle succombèrent ses esprits longtemps agités : ses joues pâlirent ; elle fut saisie d’une faiblesse soudaine dont elle ne revint qu’avec la certitude d’avoir trahi son émotion, et avec la crainte de retomber dans une seconde défaillance.
Elle passa dans sa chambre : là, se croyant encore seule, son cœur oppressé trouva du soulagement dans les pleurs qu’elle répandit sans contrainte. Les idées se pressaient tellement dans son âme, qu’il se passa bien du temps avant qu’elle y mît assez d’ordre pour produire quelque chose qui approchât du raisonnement. Elle tâcha de s’expliquer la cause du prompt départ de Théodore. « Est-il possible, dit-elle, qu’il s’intéresse à mon sort et qu’il me laisse pleinement exposée à un danger qu’il a prévu lui-même ; ou me faut-il croire qu’il s’est amusé de ma simplicité par un frivole caprice, et pour m’abandonner ensuite aux étonnantes appréhensions qu’il m’a inspirées ? C’est impossible ! une figure si noble, des manières si aimables, ne peuvent jamais cacher un cœur capable de former un projet aussi bas. Non !… quelque chose qui m’arrive, je ne renoncerai pas à la satisfaction de le croire digne de mon estime. »
Elle fut tirée de cette rêverie par un coup de tonnerre éloigné, et s’aperçut alors que l’obscurité du soir était épaissie par l’approche de l’orage. Il s’avançait en grondant, et bientôt les éclairs semblèrent embraser la chambre. Adeline était au-dessus du sentiment d’une crainte vulgaire. Cependant elle éprouvait de la peine à se trouver seule, et, se flattant que le marquis aurait quitté l’abbaye, elle descendit dans le salon : mais l’aspect menaçant des nuages l’avait retenu ; et, la tempête du soir arrivée, il se félicita de ne s’être pas éloigné. L’orage continua, et la nuit survint. La Motte pressa son hôte d’accepter un lit à l’abbaye : il y consentit enfin ; circonstance qui jeta madame La Motte dans quelque embarras relativement aux aisances qu’il fallut lui procurer. Après y avoir songé, elle arrangea la chose à sa propre satisfaction, en cédant son appartement au marquis, et celui de Louis à deux des principales personnes de sa suite. Il fut en outre convenu qu’Adeline donnerait sa chambre à M. et à madame La Motte, et se retirerait dans une chambre intérieure, où l’on plaça pour elle un petit lit qu’Annette occupait ordinairement.
Pendant le souper, le marquis fut moins gai que de coutume ; il adressait souvent la parole à Adeline ; ses regards et ses manières semblaient exprimer le tendre intérêt que lui avait inspiré son indisposition, car elle avait toujours l’air pâle et languissant. Adeline, à son ordinaire, fit un effort pour oublier ses inquiétudes, et pour paraître contente ; mais le voile d’une gaîté d’emprunt était trop léger pour cacher les traits de la douleur, et ses faibles sourires ne faisaient que donner une teinte de douceur à sa tristesse. Le marquis s’entretint avec elle sur divers sujets, et développa des connaissances choisies. Les remarques d’Adeline, qu’elle n’exprimait que lorsqu’elle en était pressée, et avec une modeste répugnance, semblaient exciter en lui une admiration qu’il trahissait souvent par des termes qui lui échappaient comme par inadvertance.
Adeline se retira de bonne heure dans sa chambre, qui tenait d’un côté à celle de madame La Motte, et de l’autre au cabinet dont on a déjà parlé. Elle était spacieuse et élevée, et le peu de meubles qui s’y trouvaient était en mauvais état. Peut-être aussi que la situation actuelle de son âme contribuait à donner à l’appartement cet air de mélancolie qu’elle semblait y voir régner. Elle n’était pas disposée à se coucher, de peur de retomber dans les songes qui l’avaient poursuivie dernièrement, et elle résolut de rester assise jusqu’à ce qu’elle se trouvât accablée par le sommeil, et qu’elle pût compter sur un profond repos. Elle posa sa lumière sur une petite table, prit un livre, et prolongea sa lecture pendant près d’une heure. Alors son âme refusa de se distraire plus longtemps de ses propres chagrins, et elle demeura quelque temps appuyée sur son bras dans une attitude pensive.
Le vent était fort : lorsqu’il sifflait à travers l’appartement solitaire et qu’il ébranlait les faibles portes, souvent elle tressaillait ; quelquefois même elle croyait entendre des soupirs dans l’intervalle des bouffées ; mais elle repoussait les illusions que la nuit et sa triste imagination conspiraient à enfanter. Comme elle rêvait, les yeux fixés sur le mur opposé, elle s’aperçut que la tapisserie, dont la chambre était tendue, flottait en arrière et en avant. Elle la regarda pendant quelques minutes, et puis elle se leva pour l’examiner de plus près : c’est le vent qui la faisait mouvoir. Elle rougit de la crainte passagère qu’elle en avait conçue. Mais elle observa que la tapisserie était plus fortement agitée dans certain endroit qu’ailleurs, et qu’il sortait de là un bruit qui semblait quelque chose de plus que le souffle du vent. Le vieux bois de lit que La Motte avait trouvé dans cet appartement avait été enlevé pour meubler Adeline ; et c’est de derrière l’endroit d’où il avait été enlevé que le vent semblait sortir avec une force singulière. La curiosité lui fit poursuivre son examen. Elle tâtonna sur la tapisserie, et sentant le mur céder sous sa main, elle leva la tenture, et découvrit une petite porte dont les ferrures ébranlées laissaient pénétrer le vent, et occasionnaient le bruit qu’elle avait entendu.
La porte n’était retenue que par un verrou : elle le tire, et, prenant la lumière, elle descend par quelques marches dans une autre chambre. Aussitôt elle se rappelle ses songes. Cette chambre ne ressemblait pas beaucoup à celle où elle avait vu le chevalier mourant, et ensuite la bière ; mais elle lui donnait un souvenir confus d’une autre pièce qu’elle avait traversée. En élevant la lumière pour la mieux examiner, elle fut convaincue, par sa structure, qu’elle faisait partie de l’ancienne fondation. Une fenêtre délabrée, placée bien au-dessus du plancher, semblait la seule ouverture qui dût admettre la clarté. Elle remarqua une porte au côté opposé de l’appartement ; et, après avoir hésité quelques moments, elle reprit courage et résolut de poursuivre sa recherche. « Il semble, dit-elle, qu’il y ait dans ces chambres un mystère que je suis peut-être destinée à pénétrer : je verrai du moins où conduit cette porte. » Elle s’avança, et, l’ayant ouverte, traversa d’un pas chancelant une longue suite d’appartements qui ressemblaient au premier par leur état et leur structure, et qui se terminaient par une pièce exactement conforme à celle où elle avait vu en songe la personne mourante. Ce souvenir frappa si fortement son imagination, qu’elle fut en danger de s’évanouir, et qu’en regardant autour de la chambre, elle s’attendit presque à voir le fantôme de son rêve.
N’ayant pas la force de se retirer, elle s’assit sur quelque vieux meuble, pour reprendre ses sens ; car son âme était sur le point d’être accablée par une terreur superstitieuse, telle qu’elle n’en avait jamais éprouvé de semblable. Elle voyait avec étonnement à quelle partie de l’abbaye appartenaient ces chambres ; elle était surprise qu’on eût été si longtemps sans les découvrir. Toutes les fenêtres étaient trop élevées pour lui procurer du dehors quelque éclaircissement. Quand elle fut suffisamment calmée pour considérer la direction des chambres et la situation de l’abbaye, elle ne douta plus qu’elles n’eussent formé une partie intérieure du premier bâtiment.
Pendant que ces réflexions se succédaient dans son esprit, une lueur subite du clair de lune frappa sur quelque objet en dehors de la fenêtre. Étant alors assez tranquille pour continuer sa recherche, et croyant que cet objet pourrait lui donner quelque moyen de connaître la situation des chambres, elle combattit les craintes qui lui restaient ; et, pour le distinguer plus clairement, elle porta sa lumière dans une pièce plus éloignée : mais, avant de pouvoir revenir, un nuage épais cacha le disque de la lune, et tout fut dans l’obscurité au-dehors. Elle attendit quelques moments si la lueur reparaîtrait, mais l’obscurité continua. En retournant doucement pour reprendre sa lumière, son pied heurta contre quelque chose sur le plancher ; et pendant qu’elle s’arrêtait pour l’examiner, la lune brilla de nouveau, de sorte qu’elle put distinguer à travers la fenêtre les tours orientales de l’abbaye. Cette découverte confirma ses premières conjectures concernant la situation intérieure de ces appartements. L’obscurité du lieu l’empêcha de reconnaître ce qui avait embarrassé ses pas ; mais, ayant approché la lumière, elle aperçut sur le plancher un vieux poignard : elle le leva d’une main tremblante, et en l’examinant de plus près, elle vit qu’il était couvert de rouille.
Frappée d’étonnement, elle regarde autour de la chambre si elle verra quelque objet qui puisse confirmer ou détruire les affreux soupçons qui s’élevaient alors dans son âme ; mais elle ne voit rien, si ce n’est, dans le coin de la pièce, un grand fauteuil dont les bras étaient rompus, et une table tout aussi délabrée. Enfin elle aperçut d’un autre côté un amas confus de choses qui semblaient être de vieux meubles. Elle s’en approcha, et distingua un bois de lit brisé, avec quelques lambeaux d’ameublement couverts de poussière et de toiles d’araignée, et qui paraissaient en effet n’avoir pas été remués depuis un grand nombre d’années. Désirant pousser son examen plus loin, elle essaya de soulever ce qui paraissait avoir fait partie du bois de lit ; mais l’objet échappa de sa main, et, roulant sur le plancher, entraîna avec soi quelques débris de meubles. Adeline s’écarta en tressaillant, et se mit à fuir. Mais quand le bruit de cette chute fut passé, elle entendit un frottement léger ; et, sur le point de sortir de la chambre, elle vit quelque chose tomber doucement parmi les meubles.
C’était un petit rouleau de papier lié avec une ficelle, et couvert de poussière. Adeline le prit, et en l’ouvrant aperçut de l’écriture. Elle essaya de la lire ; mais la partie du manuscrit qu’elle regardait était si effacée, qu’elle y trouva de la difficulté. Cependant le peu de mots qui étaient lisibles lui avaient inspiré de la curiosité et de la terreur, et l’engagèrent à l’emporter tout de suite dans sa chambre.
Lorsqu’elle y fut rentrée, elle ferma la fausse porte, et laissa tomber la tapisserie dessus, comme auparavant. Il était alors minuit. La tranquillité du milieu de la nuit qu’interrompaient seulement, par intervalles, les gémissements sourds de l’ouragan, exaltait la terreur des sensations d’Adeline. Elle eût voulu n’être pas seule ; et, avant de se mettre à lire le manuscrit, elle écouta si madame La Motte était encore dans sa chambre. On n’entendait pas le moindre bruit ; et elle ouvrit doucement la porte. Le silence profond qui régnait dans l’intérieur, lui persuada presque qu’il n’y avait personne ; mais, voulant mieux s’en assurer, elle apporta sa lumière et trouva la place vide. Elle était étonnée que madame La Motte ne fût pas encore dans sa chambre à une heure aussi avancée ; et elle vint au haut de l’escalier de la tour pour écouter si personne ne bougeait.
Elle entendit en bas plusieurs voix, et, entre autres, celle de madame La Motte parlant avec son ton accoutumé. Certaine alors que tout allait bien, elle reprenait le chemin de son appartement, lorsque elle entendit le marquis prononcer son nom avec une emphase extraordinaire. Elle s’arrêta. « Je l’adore, continua-t-il, et je jure… » Il fut interrompu par La Motte : « Monseigneur, souvenez-vous de votre promesse. »
« Je m’en souviens, répliqua le marquis, et je la tiendrai ; mais brisons là-dessus. Demain je me déclarerai, et je saurai alors ce que je dois espérer, et ce que je dois faire. »
Adeline tremblait si fort, qu’à peine pouvait-elle se soutenir. Elle voulait retourner à sa chambre ; mais les paroles qu’elle venait d’entendre la concernaient de trop près pour qu’elle ne fût pas inquiète d’en avoir une plus ample explication. Il y eut un intervalle de silence, après lequel ils se parlèrent d’un ton plus bas, Adeline se rappela les avis de Théodore, et résolut de sortir, s’il était possible, de l’inquiétude qu’elle éprouvait alors. Elle descendit doucement quelques marches, afin de mieux saisir les accents des interlocuteurs ; mais ils parlaient si bas, qu’elle n’entendait que quelques mots de temps à autre. « Son père, dites-vous ? dit le marquis. — Oui, monseigneur, son père. Je suis très bien informé de ce que je vous dis. » Adeline frémit d’entendre parler de son père ; elle fut saisie d’une nouvelle terreur, et poussée d’une curiosité plus vive. Elle tâcha de distinguer leurs paroles ; mais cela lui fut impossible pendant quelques instants. « Il n’y a pas de temps à perdre, dit le marquis : à demain donc. » Elle entendit La Motte se lever ; et, croyant que c’était pour sortir de la chambre, elle précipita ses pas, et étant arrivée chez elle, tomba presque sans vie dans un fauteuil.
Elle ne pensait uniquement qu’à son père. Elle ne doutait pas qu’il n’eût cherché et découvert sa retraite ; et quoique cette conduite ne parût point du tout conséquente avec ses premiers procédés, lorsqu’il l’avait abandonnée à des étrangers, ses craintes lui faisaient croire qu’il lui réservait quelque nouvelle barbarie. Elle ne balança point à prononcer que c’était là le danger dont Théodore l’avait avertie ; mais il lui était impossible d’imaginer comment il en avait eu connaissance, ou comment il avait été informé de ses aventures, à moins que ce ne fût par La Motte, son ami et son protecteur en apparence, mais qu’elle soupçonnait alors, quoique malgré elle, de l’avoir trahie. En effet, pourquoi La Motte ne cachait-il qu’à elle seule la connaissance des intentions de son père, à moins qu’il n’eût le projet de la livrer entre ses mains ? Mais il lui fallut encore longtemps pour croire cette conséquence possible. Découvrir le crime dans ceux que nous avons aimés, c’est un des tourments les plus cruels pour une âme vertueuse, et l’on repousse souvent la conviction avant de s’y rendre.
Les paroles de Théodore, par lesquelles il la prévenait qu’elle était trompée, confirmèrent cette affreuse appréhension sur La Motte, ainsi qu’une autre encore plus affligeante ; savoir, que madame La Motte conspirait aussi contre elle. Cette pensée surmonta ses craintes pour un moment, et la laissa toute entière à la douleur. Elle pleura amèrement. « Est-ce donc là, s’écria-t-elle, la nature humaine ? Suis-je condamnée à ne rencontrer que des perfides ? La découverte imprévue du vice chez ceux que nous avons admirés, nous porte à étendre notre censure de l’individu à l’espèce : c’est alors que nous concluons qu’il ne faut se lier à personne. » Adeline résolut de se jeter aux pieds de La Motte le lendemain matin, et d’implorer sa pitié et sa protection. Son âme était alors trop agitée par ses propres intérêts, pour lui permettre d’examiner le manuscrit, et elle continua de rêver jusqu’à ce qu’elle entendît les pas de madame La Motte qui allait se coucher. Bientôt après La Motte monta dans sa chambre ; et Adeline, la bonne et persécutée Adeline, qui venait de passer deux jours dans une anxiété déchirante, et une nuit dans des visions affreuses, tâcha de calmer son âme, et de la préparer au repos. Dans l’état actuel de ses esprits, elle prenait aisément l’alarme. À peine s’était-elle assoupie, qu’elle fut éveillée par un bruit très extraordinaire. Elle prêta l’oreille, et crut que le son venait des appartements d’en bas ; mais au bout de quelques minutes, on frappa précipitamment à la porte de la chambre de La Motte.
Il venait de s’endormir, et on ne pouvait pas l’éveiller facilement ; mais le bruit redoubla avec tant de violence, qu’Adeline, extrêmement épouvantée, se leva et vint à la porte qui donnait de sa chambre dans la sienne, avec le dessein de l’appeler. Elle fut arrêtée par la voix du marquis, qu’elle vit alors distinctement à la porte. Il disait à La Motte de se lever sur-le-champ, et madame La Motte s’efforçait en même temps de réveiller son mari. À la fin, il s’éveilla très alarmé ; et bientôt après, ayant joint le marquis, ils descendirent ensemble l’escalier. Alors Adeline s’habilla autant que ses mains tremblantes le lui permirent, et passa dans la pièce adjacente, où elle trouva madame La Motte singulièrement surprise et épouvantée.
Cependant le marquis dit à La Motte, avec une grande émotion, qu’il se rappelait avoir donné rendez-vous à quelques personnes de grand matin, pour des affaires importantes, et que par conséquent il était nécessaire qu’il se rendît sans délai à son château. Pendant qu’il disait cela, et qu’il recommandait qu’on appelât ses gens, La Motte ne put s’empêcher de remarquer la pâleur livide de son visage, ni de témoigner quelque crainte qu’il ne fût indisposé. Le marquis l’assura qu’il était très bien portant, mais désira pouvoir partir tout de suite.
Pierre reçut l’ordre d’appeler les autres domestiques. Le marquis, après avoir refusé de prendre aucun rafraîchissement, se hâta de dire adieu à La Motte ; et dès que ses gens furent prêts, il s’éloigna de l’abbaye.
La Motte rentra dans sa chambre, rêvant au départ subit de son hôte, dont l’agitation paraissait beaucoup trop forte pour provenir de la cause qu’il avait indiquée. Il calma les inquiétudes de madame La Motte, et en même temps excita sa surprise en lui apprenant le motif de la dernière alerte. Adeline, qui était sortie de la chambre à l’arrivée de La Motte, regarda par sa fenêtre lorsqu’elle entendit les pas des chevaux. C’était le marquis et sa suite qui passaient alors à peu de distance. Ne pouvant distinguer qui c’était, elle fut effrayée de voir tant de monde près de l’abbaye à une pareille heure ; et ayant appelé La Motte pour l’informer de cet incident, elle apprit ce qui s’était passé.
Enfin elle alla se coucher ; et cette nuit, son sommeil ne fut point interrompu par des rêves.
Le matin, lorsqu’elle se leva, elle vit La Motte qui se promenait seul dans l’avenue, et elle s’empressa de saisir l’occasion qui se présentait de plaider sa cause. Elle l’aborda d’un pas tremblant. Ses regards timides, son visage pâle découvrirent le désordre de son âme. Du premier mot, sans entrer en explication, elle implora sa pitié. La Motte s’arrêta, et la regardant fixement, lui demanda si quelque partie de sa conduite à son égard méritait le soupçon que sa prière supposait. Adeline rougit un instant d’avoir douté de sa probité ; mais les paroles qu’elle avait entendues revinrent dans sa mémoire.
« Je reconnais, dit-elle, monsieur, que votre conduite a été bienfaisante et généreuse au-dessus de tout ce que j’étais en droit d’espérer ; mais… » Elle s’interrompit. Elle ne savait comment parler de ce qu’elle rougissait de croire. La Motte continua de la regarder dans une attente silencieuse, et enfin la pria de poursuivre et de s’expliquer. Elle le conjura de la protéger contre son père. La Motte eut l’air surpris et troublé. « Votre père ? dit-il. — Oui, monsieur, reprit Adeline. Je n’ignore point qu’il a découvert ma retraite. J’ai tout à redouter d’un parent qui m’a traitée avec la barbarie dont vous avez été témoin ; et je vous supplie de nouveau de me préserver de tomber en son pouvoir. »
La Motte demeura absorbé dans ses réflexions, et Adeline redoubla d’efforts pour intéresser sa pitié. « Quelle raison, avez-vous de supposer, ou plutôt comment avez-vous appris que votre père vous cherche ? » La question déconcerta Adeline. Elle rougissait de convenir qu’elle avait épié ses discours, et ne pouvait se résoudre à imaginer ou à dire un mensonge ; enfin elle avoua la vérité. Le visage de La Motte prit tout-à-coup un air sauvage et courroucé ; et, lui reprochant durement une conduite qui était plus l’ouvrage du hasard que d’aucun dessein prémédité, il lui demanda ce qu’elle avait entendu pour en être si fort alarmée. Elle répéta fidèlement les phrases incohérentes qui avaient frappé son oreille. Pendant qu’elle parlait, il la fixa d’un regard attentif. « C’est donc là tout ce que vous avez entendu ? Et c’est de ce peu de paroles que vous tirez une conséquence aussi positive ? Pesez-les, et vous verrez qu’elles ne la justifient pas. »
Elle aperçut alors ce que la vivacité de ses craintes ne lui avait pas d’abord permis d’examiner ; savoir, que ces mots, tels qu’elle les avait entendus, sans aucune liaison, signifiaient peu de chose, et que son imagination avait rempli le vide des phrases, de manière à lui présenter les malheurs qu’elle redoutait. Néanmoins ses craintes n’étaient pas trop calmées. « Vos appréhensions sont sans doute dissipées, reprit La Motte ; mais, pour vous donner des preuves d’une franchise que vous avez osé soupçonner, je vous dirai tout. Vous paraissez alarmée, et c’est avec raison. Votre père a découvert votre résidence, et vous a déjà réclamée. Il est vrai que, par un motif de compassion, j’ai refusé de vous livrer ; mais je n’ai ni le droit de vous retenir, ni les moyens de vous défendre lorsqu’il viendra vous redemander lui-même. Vous serez forcée d’en convenir. Préparez-vous donc à un malheur qui, vous le voyez, est inévitable. »
Pendant quelque temps, Adeline ne put s’exprimer que par ses larmes. Enfin, avec le courage du désespoir, elle dit : « Je me résigne à la volonté du ciel. » La Motte la regardait en silence, et son visage décelait une vive émotion. Il s’abstint cependant de continuer la conversation, et regagna l’abbaye, laissant Adeline abîmée dans la douleur.
Appelée pour déjeuner, elle se hâta de rentrer au salon, où elle passa la matinée à s’entretenir avec madame La Motte. Elle lui dit toutes ses craintes, lui exprima tous ses chagrins. Quoique madame La Motte parût très affectée du discours d’Adeline, une consolation superficielle était tout ce qu’elle lui pouvait offrir. Ainsi coulaient tristement les heures, tandis que les inquiétudes d’Adeline augmentaient, et que son moment fatal semblait approcher rapidement. Le dîner finissait à peine, qu’Adeline fut étonnée de voir arriver le marquis. Il entra dans la chambre avec l’aisance qui lui était familière ; et, s’excusant de l’embarras qu’il avait occasionné la nuit précédente, il répéta ce qu’il avait déjà dit à La Motte.
Le souvenir de la conversation qu’Adeline avait écoutée, ne laissa pas que de la troubler d’abord, et détourna son âme du sentiment des maux qu’elle redoutait de la part de son père. Le marquis, qui avait toujours les mêmes attentions pour Adeline, parut affecté de son apparente indisposition, et témoigna prendre beaucoup de part à cet accablement que son extérieur trahissait en dépit de tous ses efforts. Quand madame La Motte se retira, Adeline voulut la suivre ; mais le marquis la pria de lui accorder un moment d’attention, et la reconduisit à son fauteuil. Tout d’un coup La Motte s’éclipsa.
Adeline savait trop bien à quoi pourraient tendre les discours du marquis ; et ses premières paroles redoublèrent bientôt le désordre où ses craintes l’avaient jetée. Il commençait à lui déclarer sa passion avec cette chaleur que l’on ne prend que trop souvent pour la franchise. Supposée honnête, cette déclaration affligeait Adeline ; supposée malhonnête, elle la révoltait. Elle interrompit le marquis, et le remercia de l’offre d’une distinction qu’elle prétendit devoir refuser ; et cela, d’un air aussi modeste que décidé. Elle se leva pour se retirer : « Demeurez, trop aimable Adeline ! dit-il ; et si quelque pitié ne vous intéresse pas à mes souffrances, que la considération de vos propres dangers vous y rende sensible. M. La Motte m’a prévenu de vos malheurs et de ceux qui vous menacent aujourd’hui : recevez de moi la protection qu’il ne peut vous donner. »
Adeline continuait de gagner la porte. Le marquis se jette à ses pieds, et lui saisissant la main la couvre de baisers. Elle se débat pour se dégager. « Écoutez-moi, charmante Adeline, écoutez-moi ! s’écria le marquis. Je n’existe que pour vous. Rendez-vous à mes instances, et ma fortune vous appartient. Ne me réduisez pas au désespoir par une rigueur mal entendue, ou parce que… »
« Monseigneur, interrompit Adeline avec un air de dignité inexprimable, et affectant toujours de croire ses propositions honnêtes, je sens toute la générosité de votre procédé, et suis flattée de la distinction que vous m’offrez. C’est pourquoi je dirai quelque chose de plus qu’il ne serait nécessaire, pour la simple expression d’un refus dans lequel je dois persister. Je ne puis disposer de mon cœur. Vous ne pouvez obtenir rien de plus que mon estime ; et rien ne saurait vous l’attirer davantage, que de vous abstenir dorénavant de toute proposition de cette nature. »
Elle s’efforça encore de s’en aller, mais le marquis l’en empêcha ; et, après avoir hésité quelque temps, renouvela ses sollicitations dans des termes qu’elle ne pouvait plus avoir l’air de ne pas comprendre. Ses yeux se remplirent de larmes, mais elle tâcha de les retenir ; et, avec un regard où la douleur et l’indignation semblaient disputer d’énergie, elle dit : « Monseigneur, ceci ne mérite pas de réponse : laissez-moi passer. »
Il fut un instant contenu par la dignité de ses manières, et tomba à ses genoux pour implorer sa grâce. Mais elle détourna sa main sans rien dire, et sortit de la salle. Rentrée dans la chambre, elle ferma la porte, se jeta dans un fauteuil en soupirant, et succomba aux chagrins qui accablaient son cœur. Et ce n’était pas le moindre de ses ennuis, que de soupçonner La Motte indigne de sa confiance ; car il était presque impossible qu’il ignorât les véritables desseins du marquis. Elle croyait que madame La Motte était la dupe du prétexte spécieux d’un attachement honnête, et elle s’épargnait ainsi la douleur de douter de sa délicatesse.
Elle jeta un regard tremblant sur la perspective qui l’entourait. D’un côté, son père, dont la barbarie s’était déjà trop clairement manifestée ; et de l’autre, le marquis la persécutant par l’outrage et par une passion vicieuse, elle résolut de faire part à madame La Motte de sa dernière conversation, dans l’espoir de la toucher, et d’en être protégée. Elle essuya ses larmes, et allait sortir de la chambre, justement lorsque madame La Motte y entra. Tandis qu’Adeline racontait ce qui s’était passé, son amie pleurait, et semblait éprouver une grande agitation. Elle s’efforça de rassurer Adeline, et promit de se servir de son influence pour persuader à La Motte d’empêcher le marquis de renouveler ses propositions. « Vous savez, ma bonne amie, ajouta madame La Motte, que notre position présente nous oblige à ménager le marquis. Vous ferez bien de laisser paraître le moins de ressentiment possible dans vos manières envers lui ; comportez-vous à ses yeux avec votre aisance ordinaire, et je ne doute point que tout ceci ne se passe sans vous exposer à de nouvelles sollicitations. »
« — Ah ! madame, dit Adeline, quelle tâche difficile vous m’imposez ! Je vous en conjure, que je ne sois plus exposée à l’humiliation de me trouver en sa présence ! Toutes les fois qu’il viendra dans l’abbaye, souffrez que je ne sorte pas de ma chambre. »
« — J’y consentirais de tout mon cœur, dit madame La Motte, si notre position le permettait. Mais vous savez que l’asile dépend de la bienveillance du marquis, bienveillance que nous ne devons pas hasarder légèrement ; et certes la conduite que vous proposez nous en ferait courir le danger. Prenons des mesures plus douces, et nous conserverons son amitié, sans vous exposer à aucun risque sérieux. Montrez-vous avec votre complaisance accoutumée : la tâche n’est pas aussi difficile que vous l’imaginez. »
Adeline soupira. « Je vous obéis, madame, dit-elle : c’est mon devoir ; mais vous me pardonnerez de vous dire… que c’est avec une extrême répugnance. » Madame La Motte promit d’aller trouver son mari sur-le-champ ; et Adeline se retira, non pas convaincue qu’elle n’avait plus rien à craindre, mais un peu plus tranquillisée.
Bientôt après, elle vit partir le marquis. Comme rien ne paraissait plus alors s’opposer au retour de madame La Motte, elle l’attendit avec la plus grande impatience. Après avoir ainsi demeuré près d’une heure dans sa chambre, on vint enfin lui dire de descendre au salon. Elle y trouva monsieur La Motte tout seul. Il se leva à son approche, et marcha quelques minutes sans parler. Alors il s’assit, et lui adressant la parole : « Ce que vous avez rapporté à madame La Motte, dit-il, m’inquiéterait beaucoup, si je voyais la conduite du marquis sous un point de vue aussi sérieux qu’elle le considère. Je sais que les jeunes personnes sont disposées à mésinterpréter l’insignifiante galanterie des gens du monde. Et vous, Adeline, vous ne sauriez jamais mettre trop d’attention à distinguer une légèreté de ce genre d’une sollicitation plus sérieuse. »
Adeline fut surprise et offensée que La Motte pût apprécier son intelligence et ses dispositions aussi légèrement que le supposait son discours. « Est-il possible, monsieur, lui dit-elle, que vous soyez informé de la conduite du marquis ? »
« — Cela est très possible et très sûr, répliqua La Motte un peu sèchement ; et il est aussi très possible que je voie cette affaire avec un jugement moins trompé que le vôtre par la prévention. Quoi qu’il en soit, je ne conteste pas sur ce point. Je vous demanderai seulement, puisque vous connaissez les dangers de ma situation, de vous y conformer, et de ne pas vous exposer, par un ressentiment déplacé, au courroux du marquis. Il est à présent mon ami ; et, pour ma sûreté, il faut qu’il continue de l’être. Mais, si je souffre que quelqu’un de ma famille le traite avec grossièreté, je dois m’attendre à le voir mon ennemi. Il vous est certainement facile d’avoir pour lui des égards. Adeline trouva bien dur le mot de grossièreté dans le sens que lui donnait La Motte ; mais elle s’interdit toute expression de mécontentement.
« J’aurais désiré, monsieur, lui dit-elle, avoir le droit de me retirer dès que le marquis paraîtrait ; mais, puisque vous pensez que cette conduite peut compromettre vos intérêts, je dois me résigner. »
« — Cette prudence et cette docilité m’enchantent, dit La Motte ; et, puisque vous désirez m’être utile, sachez que vous ne pouvez mieux y parvenir qu’en traitant ce seigneur comme un ami. » L’expression ami, rapprochée de l’idée du marquis, forma une dissonance à l’oreille d’Adeline. Elle hésita, et regarda La Motte. « En qualité de votre ami, monsieur, je m’efforcerai de le traiter… » Elle eût voulu dire, « comme le mien ; » mais il lui fut impossible de terminer la phrase. – Elle implora sa protection contre l’autorité de son père.
« Comptez sur toute la protection que je puis vous donner, dit La Motte ; mais vous savez combien je suis dénué du droit et des moyens de lui résister. Puisqu’il a découvert votre retraite, il n’ignore probablement pas les circonstances qui me retiennent ici ; et, si je m’oppose à ses desseins, il peut croire que la voie la meilleure pour vous avoir en sa possession, c’est de me découvrir aux officiers de justice. Nous sommes environnés de périls ; que ne puis-je entrevoir quelques moyens de vous y dérober ! »
« — Quittez cette abbaye, dit Adeline, et cherchez un asile en Suisse ou en Allemagne ; vous serez alors délivré de toute obligation envers le marquis, et de la persécution que vous redoutez. Pardonnez, si je vous donne un conseil que, sans doute, m’inspire à certain point le désir de ma propre sûreté, mais qui en même temps paraît offrir les seuls moyens de consolider la vôtre. »
« — Votre plan serait raisonnable, dit La Motte, si j’avais de l’argent pour l’exécuter. Quant à présent je dois me borner à rester ici autant ignoré qu’il est possible, en me faisant des amis de ceux qui me connaissent. Je dois surtout conserver la faveur du marquis ; il pourrait beaucoup, si votre père prenait contre vous des mesures extrêmes. Mais que dis-je ? Votre père s’y est peut-être déjà porté ; et peut-être les effets de sa vengeance sont-ils suspendus sur ma tête ! Je m’y trouve exposé, Adeline, par l’intérêt que je prends à vous. Si je vous eusse remise entre ses mains, je n’aurais aucun sujet de crainte. »
Cette preuve de l’affection de La Motte, dont Adeline ne pouvait douter, la pénétra si fort, qu’il lui fut impossible d’en exprimer le sentiment. Dès qu’elle put parler, elle témoigna sa reconnaissance dans les termes les plus animés. « Ces expressions sont-elles sincères ? dit La Motte. »
« — Est-il possible que je ne sois pas vraie ? répliqua Adeline en pleurant, au soupçon d’ingratitude. — Il est facile, dit La Motte, de prononcer des sentiments, sans qu’ils partent du cœur : je ne crois à leur sincérité que lorsqu’ils influent sur nos actions. »
« — Que prétendez-vous ? dit Adeline avec surprise. »
« — Je prétends vous demander si, dans le cas où l’occasion s’offrirait de me prouver ainsi votre reconnaissance, vous seriez fidèle à vos sentiments ? »
« — Indiquez-en une que je puisse ne pas saisir, dit Adeline avec énergie. »
« — Par exemple, si le marquis vous faisait désormais l’aveu d’une passion sérieuse, et vous offrait sa main, quelque petit ressentiment, quelque préoccupation secrète pour un amant plus heureux, ne vous engageraient-ils point à refuser ? »
Adeline rougit et baissa les yeux vers la terre. « — Vous avez en effet indiqué la seule occasion où je refuserais de prouver ma sincérité. Je ne puis jamais aimer le marquis, ni même l’estimer, à vous parler franchement. J’avoue que le repos d’une vie entière est un trop grand sacrifice, même pour la reconnaissance. »
La Motte parut mécontent, « Je l’avais bien prévu, dit-il. Ces sentiments délicats figurent à merveille dans les discours, et rendent infiniment aimable la personne qui les exprime ; mais mettez-les à l’épreuve de l’action, ils s’évaporent en fumée, et ne laissent après eux que le naufrage de la vanité. »
Cet injuste sarcasme fit venir les larmes aux yeux d’Adeline. « Puisque votre sûreté, monsieur, dépend de ma conduite, dit-elle, rendez-moi à mon père. Je consens à retourner auprès de lui, dès que mon séjour ici doit vous entraîner dans de nouveaux malheurs. Souffrez que je ne me montre pas indigne de la protection que j’ai trouvée jusqu’à ce jour, en préférant mon bien-être au vôtre. Quand je serai partie, vous n’aurez plus aucun sujet de craindre de la part du marquis, au mécontentement duquel vous seriez probablement exposé si je demeurais ici ; car je sens qu’il me serait impossible d’écouter ses sollicitations, quelque honnêtes que puissent être ses vues. »
La Motte parut saisi et alarmé. « Cela ne sera pas, dit-il ; ne nous fatiguons point à nous représenter comme possibles des malheurs que nous ne chercherions à éviter ensuite qu’en nous précipitant dans des malheurs certains. Non, Adeline, quoique vous soyez prête à vous sacrifier à ma sûreté, je n’y consentirai pas. Je ne vous rendrai pas à votre père que je n’y sois forcé. Soyez donc tranquille sur ce point. Tout ce que je vous demande en récompense, c’est de vous conduire poliment avec le marquis. »
« — Je tâcherai de vous obéir, monsieur, dit Adeline » En ce moment madame La Motte entra dans le salon, et cette conversation finit. Adeline passa la soirée dans de tristes réflexions, et se retira dans sa chambre le plus tôt possible, empressée de chercher au sein du sommeil un refuge contre ses chagrins.
Le manuscrit trouvé par Adeline la nuit précédente s’était souvent retracé à sa mémoire pendant la durée du jour ; mais elle avait pris alors un trop grand intérêt aux circonstances du moment, ou bien elle avait eu trop de crainte d’être interrompue pour essayer de le lire. Elle le prit dans le tiroir où elle l’avait déposé, et s’assit à côté de son lit, dans l’intention seulement de parcourir quelques-unes des premières pages.
Elle l’ouvrit avec une curiosité impatiente, que l’encre décolorée et presque effacée satisfaisait bien lentement. Les premiers mots de la page étaient entièrement perdus ; mais ceux qui semblaient commencer le récit étaient ainsi conçus :
« Ô vous, qui que vous soyez ! que le hasard ou l’infortune pourront un jour conduire dans ce lieu… c’est à vous que je m’adresse… à vous que je révèle mes outrages… à vous que j’en demande vengeance. Vain espoir ! Je trouve pourtant quelque consolation à croire que ce que j’écris maintenant, pourra tomber un jour sous les yeux de mes semblables ; qu’un jour les mots qui disent mes souffrances pourront émouvoir la pitié de quelque cœur sensible.
» Mais retenez vos larmes… Votre pitié est maintenant superflue. Depuis longtemps les angoisses de la misère ont cessé ; depuis longtemps le cri de la plainte ne se fait plus entendre. C’est faiblesse que de désirer une compassion qui ne peut être excitée qu’après que je me serai endormi du sommeil de la mort, et que je commencerai, je l’espère, à jouir du bonheur éternel.
» Apprenez donc que, la nuit du 12 octobre 1742, je fus arrêté sur la route de Caux par quatre scélérats qui, après avoir désarmé mon domestique, me traînèrent à travers des bois et des lieux déserts dans cette abbaye. Leur conduite n’était pas celle de brigands ordinaires, et je démêlai bientôt qu’ils étaient mis en œuvre par un agent supérieur pour accomplir quelque horrible projet. Aucune prière, aucune récompense ne purent les engager à découvrir celui qui les employait, ni à se départir de leur dessein : ils ne voulurent pas même révéler la moindre circonstance de leurs intentions.
« Mais lorsqu’après une longue course, ils furent arrivés dans cet édifice, ils déclarèrent aussitôt leur perfide commettant, et son horrible complot ne fut que trop bien connu. Ah ! quel moment ! toutes les foudres du ciel semblaient lancées sur cette tête sans défense. Ô courage ! donne à mon cœur la force de… »
La lumière d’Adeline expirait alors dans la bobèche, et l’encre était si pâle et si faiblement éclairée, qu’elle fit de vains efforts pour distinguer les caractères. Elle ne pouvait se procurer en bas une autre lumière, sans découvrir qu’elle n’était pas encore couchée ; circonstance qui aurait excité l’étonnement, et entraîné des explications dans lesquelles elle ne désirait pas entrer. Forcée de suspendre un examen auquel le concours de tant de circonstances donnait un intérêt si terrible, elle se retira dans son humble couche.
Ce qu’elle avait lu du manuscrit l’attachait par une affreuse curiosité au sort de l’auteur, et présentait à son âme des images épouvantables. « Dans ces appartements ! dit-elle. » Elle frissonna, et ferma les yeux. Enfin, elle entendit madame La Motte entrer dans sa chambre ; et les fantômes de la terreur, commençant à se dissiper, lui permirent de reposer.
Le matin, elle fut réveillée par madame La Motte, et reconnut, à son grand regret, qu’elle avait tellement excédé la durée ordinaire de son sommeil, qu’il ne lui était pas possible de reprendre la lecture du manuscrit… La Motte paraissait singulièrement sombre, et madame La Motte avait un air de tristesse qu’Adeline attribuait à l’intérêt qu’elle prenait à son sort. Le déjeuner était à peine fini, qu’un bruit de chevaux annonça l’arrivée d’un étranger ; et Adeline, par une fenêtre de la salle, vit le marquis mettre pied à terre. Elle se retira précipitamment ; et oubliant la prière de La Motte, elle courait à sa chambre ; mais le marquis était déjà dans la salle, et voyant qu’elle sortait, il se tourna vers La Motte avec l’air de l’examiner. La Motte la rappela, et, par un coup d’œil trop intelligible, la fit ressouvenir de sa promesse. Elle recueillit toutes ses forces, tous ses esprits ; ce qui ne l’empêcha pas de montrer, en s’approchant, beaucoup d’émotion, pendant que le marquis lui adressait la parole à son ordinaire, toujours avec la même gaîté sur sa figure, toujours avec la même aisance dans ses manières.
Adeline fut surprise et offensée de cette confiance négligée, qui, réveillant au surplus sa fierté, lui imprima un air de dignité qui le déconcerta. Il parlait en hésitant, et semblait souvent n’être pas à la conversation. Enfin, il se lève, et prie Adeline de lui accorder un moment d’entretien. M. et madame La Motte sortaient de la chambre, lorsqu’Adeline, se tournant du côté du marquis, lui dit qu’elle ne voulait rien entendre qu’en présence de ses amis. Mais elle le dit en vain, car ils étaient déjà partis ; et La Motte, en se retirant, exprima par ses regards combien elle lui déplairait si elle tentait de le suivre.
Elle demeura quelque temps en silence, et dans une attente craintive. « Je vois, dit enfin le marquis, que la conduite indiscrète à laquelle m’a porté dernièrement l’excès de mon ardeur, m’a fait tort dans votre opinion, et que vous ne me rendrez pas facilement votre estime ; mais je me flatte que l’offre que je vous fais maintenant de mon titre et de ma fortune doit assez prouver la sincérité de mon attachement, et doit assez expier une faute qui ne fut inspirée que par l’amour. »
Après cet étalage de lieux communs verbeux, que le marquis semblait regarder comme le prélude de son triomphe, il tenta d’imprimer un baiser sur la main d’Adeline ; mais elle la retira promptement, et lui dit : « Monseigneur, vous connaissez déjà mes sentiments sur cet article ; il est à peu près superflu que je répète ici que je ne puis accepter l’honneur que vous m’offrez. »
« — Expliquez-vous, aimable Adeline, je ne sache pas vous avoir fait cette offre jusqu’à présent. »
« Vous avez raison, Monsieur, dit Adeline, et vous faites bien de me le rappeler, puisqu’après avoir entendu votre première proposition, j’ai pu en écouter d’autres un seul instant. » Elle se leva pour sortir de la chambre. « Arrêtez, mademoiselle, dit le marquis avec un regard où l’orgueil offensé s’efforçait de se cacher ; ne souffrez pas qu’un dépit insensé agisse contre vos intérêts : rappelez-vous les dangers qui vous environnent, et pesez la valeur d’une offre qui peut du moins vous procurer un asile honorable. »
« — Quelles que soient mes infortunes, monseigneur, je ne vous en ai jamais fatigué ; vous me pardonnerez donc de vous observer que la mention que vous en faites à présent a beaucoup plus l’apparence de l’insulte que de la pitié. »
Le marquis, malgré son trouble manifeste, était sur le point de répondre ; mais Adeline refusa de s’arrêter, et se retira dans sa chambre. Toute délaissée qu’elle était, son cœur fut révolté de la proposition du marquis, et elle résolut de ne jamais l’accepter. Il est vrai qu’à la répugnance qu’elle avait pour son caractère général, et à l’aversion excitée par l’offre de sa main, se joignait l’influence d’un premier attachement, et d’un souvenir qu’il lui était impossible d’effacer de son cœur.
Le marquis demeura à dîner ; et, par égard pour La Motte, Adeline se mit à table. Pendant le repas, le premier la regardait en silence avec une attention si fréquente, que son chagrin devint insupportable ; et, dès que la nappe fut enlevée, elle se retira. Madame La Motte la suivit de près ; et ce ne fut que sur le soir qu’elle trouva le moment de retourner au manuscrit. Lorsque M. et madame La Motte furent dans leur chambre, et que tout parut tranquille, elle prit le rouleau ; et, après avoir garni la lampe, elle lut ce qui suit :
« Les brigands me détachèrent de dessus mon cheval, et me conduisirent à travers la salle à l’escalier tournant de l’abbaye : la résistance était inutile ; mais je regardais autour de moi, dans l’espérance de voir quelque personne moins endurcie que les hommes qui m’avaient conduit ici, un être qui fut sensible à la pitié, ou du moins capable de quelques égards. Je cherchai vainement ; personne ne parut, et cette circonstance confirma mes affreuses appréhensions. Tout se passait dans un mystère qui présageait une horrible catastrophe. Après avoir franchi quelques chambres, ils s’arrêtèrent dans une qui était tendue d’une vieille tapisserie. Je demandai pourquoi nous n’allions pas plus avant ; on me répondit que je le saurais bientôt.
» En ce moment je m’attendais à voir lever l’instrument mortel : tout bas, je me recommandai à Dieu. Mais ce n’était pas encore l’instant marqué pour mon trépas. Ils levèrent la tapisserie, sous laquelle était une porte qu’ils ouvrirent ; me saisissant par le bras, ils me conduisirent en haut dans une suite de chambres affreuses. Arrivés à la dernière, ils s’y arrêtèrent encore. L’horrible obscurité du lieu semblait sympathiser avec l’assassinat, et inspirait des pensées de mort. Je regardai de nouveau si je voyais l’instrument de mon trépas ; j’eus encore un répit. Je demandai en grâce de savoir ce qu’on me préparait ; je n’avais pas besoin alors de demander qui était l’auteur de cette trame. Ils ne répondirent point à ma question ; mais ils me dirent que cette chambre était ma prison. Après m’avoir laissé une cruche d’eau, ils sortirent de la chambre, et j’entendis fermer sur moi le verrou de a porte.
» Ô bruit du désespoir ! ô moment d’angoisse indicible ! L’agonie de mort n’est certainement pas plus que celle que j’éprouvai. Privé du jour, de mes amis, de la vie (car je prévoyais mon sort) ; dans la fleur de mes années, dévoué à imaginer des horreurs plus effrayantes peut-être que toutes celles que la certitude peut produire, je succombe à… »
Ici plusieurs pages du manuscrit étaient ou endommagées par l’humidité, ou absolument illisibles. Adeline eut beaucoup de peine à déchiffrer les lignes suivantes :
« J’ai déjà passé trois jours dans la solitude et le silence ; les horreurs de la mort sont toujours devant mes yeux ; essayons de nous préparer à ce passage terrible ! Quand je m’éveille le matin, je crois que je ne vivrai pas assez pour voir la nuit prochaine ; et quand la nuit est de retour, que je ne rouvrirai pas les yeux sur le matin. Pourquoi m’a-t-on conduit en ces lieux ?… Pourquoi y suis-je cruellement emprisonné ?… Pour y mourir ! Mais quelle action de ma vie a mérité ce traitement de la part d’un de mes semblables ? – de…
…
» Ô mes enfants ! ô mes amis ! je ne vous reverrai plus ; je ne recevrai plus de vous le regard d’adieu de la tendresse !… Je ne vous bénirai plus en vous quittant ! Vous ne connaissez pas mon sort misérable !… Hélas ! il vous est impossible de le savoir. Vous me croyez heureux ; sans quoi vous voleriez à mon aide. Je sais bien que ce que j’écris ne peut me servir de rien ; mais c’est un soulagement que d’exhaler mes douleurs ; et je bénis cet homme, moins barbare que ses compagnons, qui m’a fourni les moyens de les retracer. Hélas ! il sait trop bien qu’il n’a rien à craindre de sa condescendance. Ma plume ne peut appeler aucun ami à mon secours, ni leur révéler mon danger avant qu’il n’en soit plus temps. Ô vous qui, dans la suite, viendrez peut-être à lire ce que j’écris maintenant, donnez une larme à mes souffrances : j’ai souvent pleuré sur les détresses de mes semblables ! »
Adeline s’arrêta. Ici, le malheureux écrivain en appelait directement à son cœur : il parlait avec l’énergie de la vérité ; et, par un long prestige de l’imagination, le récit de ses souffrances passées semblait les reproduire comme présentes. Elle fut quelque temps hors d’état de continuer, et resta plongée dans une profonde et triste rêverie. « C’est dans ces mêmes appartements, dit-elle, que cette pauvre victime était renfermée… C’est ici qu’il… » Adeline frissonna, et crut entendre du bruit ; mais rien ne troublait le calme de l’obscurité. « C’est dans ces mêmes chambres, dit-elle, que ces lignes furent écrites… Ces lignes dont il tirait alors une consolation, en se figurant qu’elles seraient lues un jour par un œil compatissant. Il est arrivé ce jour ! Être infortuné, vos misères sont pleurées aux lieux où vous les avez subies. Ici, vous souffriez ; ici, je gémis sur vos souffrances ! »
Son imagination était alors vivement frappée, et les illusions d’une âme égarée se présentaient à ses sens troublés avec toute la force de la réalité. Elle tressaillit encore, prêta l’oreille, et crut entendre ici répété tout bas immédiatement derrière elle. Toutefois la terreur de cette idée ne fut que passagère : elle savait que cela était impossible ; convaincue de l’erreur de son imagination, elle prit le manuscrit, et continua de lire.
« À quoi suis-je réservé ! pourquoi ce retard ? Si je dois mourir… pourquoi pas tout à l’heure ? J’ai passé déjà trois semaines entre ces murs, sans qu’un regard de pitié ait adouci mes afflictions, sans qu’une autre voix que la mienne ait frappé mon oreille. Le visage des brigands qui me gardent est dur et inflexible, leur taciturnité opiniâtre. Que ce silence est terrible ! Ô vous qui savez ce que c’est que de vivre dans les profondeurs de la solitude, qui avez passé vos jours affreux sans être réjouis par aucun son ; vous, vous seuls pouvez dire ce que j’éprouve, et vous seuls pouvez savoir tout ce que j’endurerais pour entendre les accents d’une voix humaine !
» Ô dure extrémité ! ô mort vivante ! quel affreux silence ! autour de moi tout est mort ; et moi existé-je, réellement, ou ne suis-je qu’un marbre ? Est-ce un songe ? Tout ceci est-il véritable ? Hélas ! je m’y perds ! – Ce silence mortel et sans fin, – cette chambre affreuse, – la crainte de nouveaux tourments, – ont troublé mon imagination. Oh ! le sein d’un ami pour y reposer ma tête ! le cordial de quelques accents pour revivifier mon âme !…
…
J’écris à la dérobée. Je tremble que celui qui m’en a procuré les moyens n’ait été puni pour avoir manifesté quelques marques de pitié sur mon sort. Je ne l’ai pas vu depuis plusieurs jours : peut-être est-il porté à me secourir ; peut-être l’empêche-t-on de venir par cette raison. Oh ! quelle espérance, mais qu’elle est vaine ! Non, je ne dois plus quitter ces murs de ma vie. Un autre jour est venu, et je respire encore ! Demain soir, à cette heure-ci, mes souffrances seront peut-être ensevelies dans la mort. Je continuerai mon journal pendant la nuit, jusqu’à ce que la main qui l’écrit soit arrêtée par le trépas : quand ce journal sera interrompu, le lecteur saura que je ne suis plus. Peut-être ces lignes sont-elles les dernières que j’écrirai jamais. »...
…
Adeline s’arrêta en versant un torrent de larmes. « L’infortuné ! s’écria-t-elle, et il n’y eut pas une âme pitoyable pour te sauver ! Grand Dieu ! tes voies sont incompréhensibles ! » En continuant de rêver, son imagination, qui s’égarait dans les régions de la terreur, triompha par degrés de sa raison. Elle avait devant elle un miroir sur sa table, et elle tremblait de lever les yeux dessus, de peur qu’il n’offrît à ses regards une autre figure que la sienne. D’autres effrayantes idées, d’autres images fantastiques se croisaient alors dans sa pensée.
Elle crut entendre pousser près d’elle un profond gémissement, « Vierge sainte, protège-moi ! s’écria-t-elle, en jetant un coup d’œil effrayé autour de la chambre ; il y a ici quelque chose de plus que de l’imagination. » Ses terreurs la dominaient tellement, qu’elle fut plusieurs fois sur le point d’appeler une partie de la famille ; mais elle fut retenue par sa répugnance à les déranger, et par la crainte du ridicule. Elle n’osait non plus bouger, ni presque respirer. En prêtant l’oreille au vent qui murmurait à la fenêtre de sa chambre solitaire, elle crut entendre encore un sanglot. Son imagination refusa de se soumettre plus longtemps à sa raison ; elle tourna la tête, et une figure dont elle ne pouvait distinguer exactement la forme, sembla traverser une partie obscure de la chambre. Elle fut saisie d’un horrible frisson, et demeura immobile sur son siège. À la fin, un long soupir soulagea un peu ses esprits accablés, et elle reprit connaissance.
Tout demeurant tranquille, elle commença, après quelques moments, à se demander si son imagination ne l’avait pas trompée, et elle se rendit assez maîtresse de sa terreur pour ne pas appeler madame La Motte. Cependant son âme était si troublée, que de la nuit elle n’osa plus reprendre le manuscrit ; mais, après avoir passé quelque temps à prier et à calmer ses sens, elle se coucha.
Lorsqu’elle s’éveilla le matin, les doux rayons du soleil jouèrent à travers sa croisée, et dissipèrent les illusions de l’obscurité. Son âme, tranquillisée et raffermie par le sommeil, repoussa les superstitieuses et turbulentes chimères de l’imagination. Elle se leva ranimée et rendant grâces au ciel ; mais en descendant pour déjeuner, ce calme s’évanouit à la vue du marquis, dont les fréquentes visites, après ce qui s’était passé, non seulement lui déplaisaient, mais lui causaient encore beaucoup d’alarmes. Elle vit qu’il était résolu à continuer de lui faire la cour : l’effronterie et l’insensibilité de cette conduite, en excitant son indignation, augmentaient sa répugnance. Par pitié pour La Motte, elle s’efforçait de cacher ccs émotions, quoiqu’alors elle crût qu’il avait trop exigé de sa complaisance, quoiqu’elle commençât sérieusement à considérer comment elle pourrait se soustraire à la nécessité d’avoir les mêmes égards. Le marquis eut pour elle les attentions les plus respectueuses ; mais Adeline garda le silence, fut très réservée, et saisit la première occasion de se retirer.
Comme elle passait dans l’escalier tournant, Pierre entra dans la salle en bas ; en voyant Adeline, il s’arrêta, et la regarda avec empressement : elle ne le remarquait pas ; mais il l’appela doucement, et alors elle lui vit faire un signe, comme s’il avait quelque chose à lui communiquer. Au même instant La Motte ouvrit la porte de la chambre voûtée, et Pierre disparut bien vite. Elle remonta dans sa chambre, en rêvant à ce signe et à l’air de précaution dont Pierre l’avait accompagné.
Mais ses pensées revinrent bientôt à leurs objets accoutumés. Déjà trois jours étaient écoulés, et elle n’entendait point parler de son père ; elle commença d’espérer qu’il s’était départi des mesures violentes dont La Motte l’avait prévenue, et qu’il voulait suivre un plan plus modéré ; mais, lorsqu’elle réfléchissait à son caractère, cela ne lui paraissait pas probable, et elle retombait dans ses premières alarmes. La persévérance du marquis, et la conduite que La Motte la forçait à tenir, lui rendaient très pénible son séjour à l’abbaye ; et cependant elle ne pouvait songer, sans effroi, à en sortir pour retourner auprès de son père.
L’image de Théodore s’insinuait souvent au milieu de ses pensées tumultueuses, et y mêlait une angoisse occasionnée par son étrange départ. Elle avait un pressentiment confus que son sort était lié au sien de quelque manière ; et tous ses efforts pour le repousser de son souvenir ne servaient qu’à lui montrer les progrès qu’il avait faits dans son cœur.
Pour détourner sa pensée de ces objets, et satisfaire une curiosité si vivement excitée la nuit précédente, elle reprit le manuscrit, mais au moment de l’ouvrir, elle en fut empêchée par l’arrivée de madame La Motte, qui venait lui dire que le marquis était parti. Elles passèrent ensemble leur matinée à travailler, et à s’entretenir de choses indifférentes. La Motte ne parut pas jusqu’au dîner : il y parla peu, et Adeline encore moins. Elle lui demanda pourtant s’il avait des nouvelles de son père ? « Aucune, dit La Motte ; mais, d’après ce que m’a dit le marquis, j’ai de bonnes raisons de croire qu’il n’est pas loin d’ici. »
Adeline fut saisie ; mais elle prit sur elle de répondre avec une fermeté apparente : « Monsieur, je vous ai déjà trop longtemps enveloppé dans mes infortunes, et je vois aujourd’hui que ma résistance vous perdrait sans me servir ; je demande donc à retourner auprès de mon père, et à vous éviter par-là de nouveaux malheurs. »
« C’est un parti très inconsidéré, reprit La Motte ; et si vous y persistez, je crains bien que vous ne vous en repentiez cruellement. Je vous parle en ami, Adeline, et je souhaite que vous tachiez de m’écouter sans prévention. Je vois que le marquis vous offre sa main. Je ne sais ce qui doit me surprendre le plus, qu’un homme de ce rang et de cette importance fasse la demande d’une personne sans fortune et sans relation remarquables, ou que cette personne puisse un moment refuser l’avantage qu’on lui présente. Vous pleurez, Adeline ! permettez-moi d’espérer que vous êtes convaincue de l’absurdité d’une pareille conduite, et que vous ne vous jouerez plus de votre bonheur. La tendresse que je vous ai montrée vous a prouvé combien je m’intéresse à vous, et qu’en vous donnant ce conseil, je n’ai d’autre vue que votre bien. Je dois néanmoins vous le dire : quand même votre père n’insisterait pas pour vous retirer d’ici, je ne sais combien de temps ma position me laisserait les moyens de vous procurer les faibles secours que vous y recevez. Vous gardez toujours le silence ? »
La peine que lui fit éprouver ce discours l’empêchait de parler ; elle continua de pleurer. À la fin, elle dit : « Souffrez, monsieur, que je retourne vers mon père ; ce serait certainement bien mal reconnaître les bontés dont vous me parlez, que de vouloir demeurer après ce que vous venez de me dire : quant à la main du marquis, je sens qu’il m’est impossible de l’accepter. » Le souvenir de Théodore s’éveilla dans son âme, et ses larmes redoublèrent.
La Motte resta longtemps pensif.
« Étrange aveuglement ! dit-il. Pouvez-vous persister dans cet héroïsme romanesque, et préférer un père aussi barbare que le vôtre au marquis de Montalte ; un sort aussi rempli de dangers, à une vie de magnificence et de délices ? »
« — Pardonnez-moi, dit Adeline ; un mariage avec le marquis serait magnifique, mais jamais heureux. Son caractère excite mon aversion ; et je vous supplie, monsieur, de ne plus me parler de lui. »
La conversation rapportée dans le chapitre précédent fut interrompue par l’arrivée de Pierre, qui, en sortant de la chambre, regarda Adeline très intelligiblement, et lui fit presque signe. Elle était fort inquiète de savoir ce qu’il lui voulait, et passa bientôt après dans la salle, où elle le trouva qui ne se pressait pas de s’éloigner. Dès qu’il la vit, il lui fit signe de ne rien dire, et de le suivre dans un coin. « Eh bien ! Pierre, lui dit-elle, qu’avez-vous à m’apprendre ?
« — Chut ! mamselle ; pour l’amour de Dieu, parlez plus bas : si l’on nous écoutait, nous serions perdus. »
Adeline le pria de s’expliquer. « Oui, mamselle, c’est ce qui m’a trotté dans la tête toute la journée. Je n’ai pas cessé d’épier le moment ; j’ai regardé, et tant regardé encore, que j’ai craint que mon maître ne m’aperçût ; mais j’ai eu beau faire, vous n’avez pas voulu m’entendre. »
Adeline le conjura d’être prompt.
« — Oui, mamselle ; mais j’ai tant de peur qu’on nous voie ! Mais il n’y a rien que je ne fasse pour une aussi bonne demoiselle ; car je ne saurais songer au danger qui vous a menacée, sans vous en parler. »
« — Au nom de Dieu, dit Adeline, dépêchez-vous, sans quoi nous serons interrompus. »
« — Eh bien ! donc… ; mais il faut que vous me juriez, par la sainte Vierge, que vous ne direz jamais que c’est moi qui vous l’ai dit, car mon maître me… »
« — Je le jure, je le jure, dit Adeline. »
« — Eh bien ! donc…, lundi soir, comme je… Paix ! n’ai-je pas entendu marcher ? Mamselle, allez-vous-en vite par-là dans le cloître. Je ne voudrais pas, pour tout au monde, qu’on nous aperçut. Je vais sortir à la porte de la salle, et vous viendrez par le passage. Pour tout au monde, je ne voudrais pas qu’on nous aperçût. »
Adeline fut très effrayée de ce discours de Pierre, et se hâta d’aller dans le cloître. Il parut bientôt ; et, regardant avec précaution autour de lui, il reprit de la sorte : « Comme je vous disais donc, mamselle, lundi soir, que le marquis coucha ici, vous savez qu’il veilla fort tard, et je crois peut-être en deviner la raison. Il s’est passé d’étranges choses ; mais ce n’est pas mon affaire de dire tout ce que je pense. »
« — Venez au fait, je vous prie, dit Adeline avec impatience. Quel est ce danger qui me menace, dites-vous ? Dépêchez, ou nous serons aperçus. »
« — Un grand danger, mamselle, si vous saviez tout ; et, quand vous le sauriez, qu’est-ce que cela ferait, s’il n’y a pas moyen de vous en tirer ? Mais je n’y vais pas par deux chemins ; j’ai résolu de vous le dire, quand je devrais m’en repentir après. »
« — Vous avez bien plutôt résolu de ne point le dire, car vous n’avez pas encore avancé d’une ligne. Mais expliquez-vous donc ? Vous parliez du marquis. »
« — Chut ! mamselle ; pas si haut. Le marquis, comme je vous disais, a veillé fort tard, et mon maître a veillé avec lui. Un de ses gens était venu coucher avec moi dans la chambre boisée, et l’autre était resté pour déshabiller son maître. Sitôt que nous fûmes assis tous deux… Seigneur, ayez pitié de moi ! cela m’a fait dresser les cheveux ! j’en tremble encore. Sitôt donc que nous fûmes assis tous les deux… Mais, sur ma vie, voici mon maître ; je l’ai entrevu à travers les arbres ; s’il me voit, c’est fait de nous. Je vous dirai le reste une autre fois. » À ces mots, il courut dans l’abbaye, laissant Adeline dans un état inexprimable d’alarme, de curiosité et de souffrance. Elle alla se promener dans la forêt, rêvant au discours de Pierre, et s’efforçant de deviner quel en était l’objet. Madame La Motte la rejoignit alors, et elles s’entretinrent de différentes choses jusqu’à leur rentrée dans l’abbaye.
Adeline chercha vainement, ce jour-là, l’occasion de parler à Pierre. À souper, pendant qu’il servait, elle regardait de temps en temps son visage avec beaucoup d’inquiétude, dans l’espoir qu’elle pourrait y démêler quelque chose au sujet de ses craintes. Lorsqu’elle se retira, madame La Motte l’accompagna dans sa chambre, et continua de causer avec elle fort longtemps, de manière qu’elle ne trouva pas moyen de voir Pierre en particulier. – Madame La Motte semblait affectée de quelque grand chagrin : Adeline s’en aperçut, et la conjura de lui dire la cause de sa tristesse ; mais les larmes lui vinrent aux yeux, et elle sortit brusquement de la chambre.
Cette conduite de madame La Motte concourait avec le discours de Pierre pour alarmer Adeline. Elle resta sur son lit, absorbée dans ses réflexions, et n’en fut tirée que par le timbre d’une horloge qui était dans la chambre au-dessous, et qui sonna minuit. Elle se préparait à reposer, lorsque se rappelant le manuscrit, il lui fut impossible de passer la nuit sans le lire. Les premiers mots qu’elle put distinguer étaient les suivants :
« Je reviens à cette triste consolation. – On m’a promis de voir encore un autre jour. Il est à présent minuit ! ma lampe solitaire brûle à côté de moi, le moment est terrible ; mais pour moi, le silence de midi est comme le silence de minuit : ils ne diffèrent que par une obscurité plus profonde. Les heures taciturnes, invariables, ne sont comptées que par mes tourments ! Grand Dieu ! quand doivent-ils finir ?…
…
» Mais pourquoi cette étrange détention ? Jamais je ne l’offensai. Si l’on me destine la mort, pourquoi ce retard ? et pourquoi m’a-t-on conduit ici, si ce n’est pour y mourir ? Cette abbaye… hélas ! »… En cet endroit, le manuscrit était encore illisible ; et pendant plusieurs pages, Adeline n’en put tirer que des phrases décousues.
« Ô calice amer ! Quand donc, quand trouverai-je le repos ? Ô mes amis ! aucun de vous ne volera-t-il à mon secours ? aucun de vous ne vengera-t-il mes tourments ? Ah ! quand il sera trop tard, – quand j’aurai disparu pour toujours, vous tâcherez de les venger…
…
» La nuit est encore revenue pour moi. J’ai encore passé un jour dans la solitude et dans la souffrance. J’ai gravi à la fenêtre dans l’idée que l’aspect de la nature rafraîchirait mon âme, et me donnerait quelque force pour supporter mes afflictions. Hélas ! jusqu’à cette faible consolation qui m’est ravie ! La croisée donne sur des parties intérieures de cette abbaye, et ne reçoit qu’une portion de ce jour que je ne dois jamais revoir pleinement. Cette nuit ! cette nuit ! »…
…
Adeline frissonna d’horreur. Elle tremblait de lire la phrase suivante ; mais la curiosité la pressait de poursuivre. Elle n’osa pas ; une frayeur indicible s’empara d’elle. « Quelque horrible forfait a été consommé dans ces lieux, dit-elle ; le récit des paysans est véritable. On a commis un assassinat. » Cette idée la fit tressaillir d’épouvante. Elle se rappela le poignard qui avait embarrassé ses pas dans les appartements dérobés, et cette circonstance servait à la confirmer dans ses plus terribles conjectures. Elle désirait examiner ce poignard ; mais il était dans une de ces chambres, et elle tremblait d’aller le chercher.
« Malheureuse, malheureuse victime ! s’écria-t-elle ; aucun de tes amis ne pouvait-il te garantir de la mort ? Oh ! que n’étais-je près de toi ! Mais qu’aurais-je pu faire pour te sauver ? Hélas ! rien. J’oublie qu’en ce moment peut-être, je suis, comme toi, livrée à des dangers dont aucun ami ne viendra me défendre. Je ne prévois que trop quel est l’auteur de tes misères ! » Elle s’arrête, et croit entendre un sanglot pareil à celui qui s’était prolongé dans l’appartement la nuit précédente. Son sang se glace ; elle reste immobile. Elle était alors dans sa chambre que lui avait rendue madame. La Motte. Éloignée du reste de la famille, laquelle se trouvait presque hors de la portée de la voix, cet isolement frappa son imagination à tel point, qu’elle eut bien de la peine à ne pas s’évanouir. Elle se tint sur son séant pendant un temps considérable ; mais tout était tranquille. Après s’être un peu remise, son premier mouvement fut d’appeler la famille ; mais ses réflexions l’en empêchèrent.
Elle tâcha de calmer ses esprits, et adressa une courte prière à cet Être qui jusqu’alors l’avait garantie de tout danger. Son âme rassurée se releva par degrés ; une sublime satisfaction remplit son cœur, et elle reprit la lecture du manuscrit.
Plusieurs des lignes suivantes étaient effacées. – « …
…
… Il m’avait dit que je n’avais pas plus de trois jours à vivre, et me donna le choix du fer ou du poison. Oh ! quel moment d’agonie ! Grand Dieu ! tu vis mes souffrances ! Souvent, avec l’espoir momentané de m’échapper, je regardais les barreaux élevés des fenêtres de ma prison ; – j’étais résolu de tenter l’impossible, et dans un élan de désespoir je gravis à la croisée ; mais le pied me manqua, je tombai sur le plancher, et fus étourdi du coup. En revenant à moi, le premier bruit que j’entends, ce sont les pas d’une personne qui entrait dans ma prison. Je me rappelai le passé ; ma situation était affreuse. Je frémissais de ce qui allait m’arriver. Le même homme s’approche ; il me regarde d’abord avec pitié ; mais son visage reprend bientôt sa férocité naturelle. Il ne venait pas alors pour exécuter le dessein de celui qui l’emploie ; je suis destiné à vivre encore un jour. — Grand Dieu ! que ta volonté soit faite ! »
Adeline ne put aller plus loin. Toutes les circonstances qui semblaient confirmer le destin de ce malheureux se pressaient dans son âme ; les rapports concernant l’abbaye, – les songes qui avaient précédé sa découverte des appartements secrets, – l’étrange hasard qui lui avait fait trouver le manuscrit, et l’apparition qu’elle croyait alors avoir vue réellement. Elle se reprocha de n’avoir point parlé à La Motte du manuscrit et des chambres, et elle se promit de le faire le lendemain matin. Les soins pressants qui avaient occupé son âme, et la crainte de perdre le manuscrit avant de l’avoir lu, l’en avaient empêchée jusqu’alors.
Elle pensa qu’une pareille combinaison de circonstances ne pouvait avoir été produite que par un pouvoir surnaturel pour opérer le châtiment du coupable. Ces réflexions remplirent son cœur d’une crainte que la solitude et la grandeur de la vieille chambre où elle était, ainsi que l’heure avancée de la nuit, changèrent bientôt en épouvante. Elle n’avait jamais été superstitieuse, mais un concours de circonstances aussi extraordinaires ne pouvait lui paraître l’ouvrage du hasard. Son imagination, travaillée par ces rapprochements, redevint encore sensible aux moindres impressions ; elle tremblait de regarder autour d’elle dans la crainte de revoir quelque horrible fantôme, et elle se figura presque qu’elle entendait des voix gémir dans l’ouragan qui ébranlait alors l’édifice.
Elle s’efforçait toujours de se rendre assez maîtresse de ses sensations pour éviter de déranger la famille ; mais elles devinrent si pénibles, que la crainte même d’être tournée en ridicule par La Motte fut à peine capable de la retenir dans sa chambre. Son âme était dans une telle agitation, qu’il lui fut impossible de continuer le manuscrit, quoiqu’elle l’eût essayé, pour se délivrer des tourments de l’incertitude. Elle le quitta encore, et chercha à se tranquilliser. « Qu’ai-je à redouter ? dit-elle. Je suis innocente, et je ne serai pas punie pour le crime d’un autre. »
Une violente bouffée de vent, qui traversa toute la suite des appartements, secoua si fortement la porte qui conduisait de son ancienne pièce à coucher dans les chambres secrètes, qu’impatiente de s’éclaircir, elle courut voir d’où le bruit provenait. La tapisserie qui couvrait la porte était violemment agitée : Adeline l’observa un moment avec une terreur inexprimable ; mais enfin, persuadée que le vent seul la faisait mouvoir, elle fit un soudain effort pour maîtriser ses sensations, et s’arrêta pour la soulever. Alors elle crut entendre une voix. Elle prêta l’oreille, mais tout était tranquille ; cependant la crainte la saisit tellement, qu’elle n’avait la force ni d’examiner la chambre, ni d’en sortir. Quelques instants après, la voix se fit encore entendre, elle fut alors convaincue qu’elle ne s’était pas trompée ; elle l’entendait distinctement, quoique très faible, et fut presque sûre qu’elle répétait son nom. Son imagination était si frappée, qu’elle pensa que c’était la même voix qu’elle avait entendue dans ses rêves. Cette conviction acheva de lui ôter le peu de courage qui lui restait ; et, tombant dans un fauteuil, elle perdit toute connaissance.
Elle ne sut pas combien de temps elle avait demeuré dans cet état ; mais, en reprenant ses sens, elle rassembla toutes ses forces, et gagna l’escalier tournant, d’où elle appela d’une voix très forte. Personne ne l’entendit ; et elle courut aussi vite que le lui permettait sa faiblesse, à la chambre de madame La Motte. Elle frappa doucement à la porte ; il lui fut répondu par madame La Motte, fort alarmée de s’entendre éveiller à une heure aussi indue, et croyant que quelque danger menaçait son mari. Ayant reconnu que c’était Adeline, et qu’elle ne se trouvait pas bien, elle vint promptement à son secours. La terreur, encore peinte sur le visage d’Adeline, provoqua ses questions, et celle-ci lui en expliqua la cause.
Madame La Motte fut si troublée de ce récit, qu’elle appela son mari. La Motte, plus fâché d’être dérangé qu’inquiet de l’émotion dont il était témoin, gronda Adeline d’avoir écouté ses prestiges plutôt que sa raison. Elle lui fit part alors de sa découverte des chambres intérieures et du manuscrit ; circonstances qui excitèrent si fort l’attention de La Motte, qu’il voulut voir le manuscrit, et aller tout de suite dans les appartements qu’Adeline venait de lui décrire.
Madame La Motte s’efforça de le détourner de cette résolution ; mais La Motte, sur qui la contrariété avait toujours un effet opposé à celui qu’on se proposait, et qui désirait jeter un nouveau ridicule sur les terreurs d’Adeline, persista dans son dessein. Il ordonna à Pierre de le suivre avec une lumière, insista pour être accompagnée de madame la Motte et d’Adeline : la première s’en défendait, et Adeline déclara d’abord qu’elle n’irait point ; mais il voulut être obéi.
Ils montèrent dans la tour, et entrèrent dans la première pièce tous à la fois ; chacun répugnait à demeurer le dernier. Dans la seconde chambre, tout était en silence et en ordre. Adeline présenta le manuscrit, et montra la tapisserie qui cachait la porte. La Motte leva la tapisserie, et ouvrit la porte ; mais madame La Motte et Adeline le conjurèrent de ne pas aller plus loin. Il leur dit de nouveau de le suivre. Tout était tranquille dans la première pièce ; il témoigna sa surprise d’avoir été si longtemps sans découvrir ces chambres, et marchait vers la seconde ; mais il s’arrêta subitement. « Nous différerons notre visite jusqu’à demain, dit-il ; l’humidité de ces appartements est malsaine à toute heure, mais elle est encore plus pénétrante pendant la nuit. Je suis glacé. Pierre, souviens-toi d’ouvrir les fenêtres de bon matin, afin que l’air puisse circuler. »
« Eh mon Dieu ! monsieur, dit Pierre, ne voyez-vous pas que je ne saurais y atteindre ? D’ailleurs, je ne les crois pas faites pour être ouvertes, voyez ces grosses barres de fer : en vérité, cette chambre a tout l’air d’une prison ; je crois que c’est là cet endroit qu’entendaient nos gens, lorsqu’ils disaient qu’aucun de ceux qui y étaient entrés n’en était sorti. » Pendant ce discours de Pierre, La Motte regarda attentivement les fenêtres élevées, qu’il avait peut-être vues d’abord, mais qu’il n’avait certainement pas examinées ; il interrompit l’éloquence de son valet, et lui ordonna de marcher devant avec la lumière. C’est de bon cœur qu’ils sortirent tous de ces chambres, et retournèrent dans la pièce en bas, où l’on alluma du feu, et où tout le monde demeura quelque temps.
La Motte, pour des raisons à lui connues, essaya de ridiculiser la découverte et les craintes d’Adeline ; à la fin, elle le pria de cesser avec un ton sérieux qui lui en imposa. Il garda le silence. Bientôt après, Adeline, rassurée par le retour de l’aurore, remonta dans sa chambre, et goûta pendant quelques heures le charme d’un repos ininterrompu.
Le lendemain, le premier soin d’Adeline fut de se procurer une entrevue avec Pierre, qu’elle avait quelque espoir de rencontrer en descendant l’escalier. Il ne parut pas, et elle se rendit au salon, où elle trouva La Motte qui avait l’air fort troublé. Adeline lui demanda s’il avait regardé le manuscrit.
« J’ai jeté les yeux dessus, dit-il ; mais le temps l’a si fort endommagé, qu’à peine peut-on le déchiffrer. Il me paraît contenir une histoire étrange et romanesque ; je ne m’étonne plus qu’après avoir laissé votre imagination se frapper de ces récits terribles, vous vous soyez figuré voir des spectres, entendre des voix. »
Adeline crut que La Motte ne voulait pas être convaincu ; elle s’abstint donc de lui répliquer. Au déjeuner, pendant que Pierre servait, elle fixait souvent sur lui ses regards avec une impatiente curiosité ; et sa figure l’assurait de plus en plus qu’il avait quelque chose d’important à lui communiquer. Dans l’espérance d’avoir un entretien avec lui, elle sortit du salon dès qu’il lui fut possible, et se rendit dans son allée favorite ; elle y était à peine lorsque Pierre se montra. « Mon Dieu ! dit-il, mamselle, je suis bien fâché de vous avoir fait peur la nuit dernière. »
« — De m’avoir fait peur ! dit Adeline ; et quel rapport avez-vous avec ma frayeur ? »
Il lui apprit alors que sitôt qu’il avait cru M. et madame La Motte endormis, il s’était coulé à la porte de sa chambre, dans l’intention de lui dire la suite de ce qu’il avait commencé le matin : qu’il avait appelé plusieurs fois aussi haut qu’il l’osait ; mais que, ne recevant point de réponse, il avait cru qu’elle dormait, ou ne voulait point lui parler ; et qu’en conséquence il s’était retiré. Cette explication de la voix qu’elle avait entendue ranima ses esprits ; elle fut même étonnée de ne pas l’avoir reconnue : mais, en se rappelant le désordre de son âme quelque temps auparavant, sa surprise cessa.
Elle conjura Pierre d’être court en lui exposant le danger dont elle était menacée. — « Si vous voulez me laisser dire à ma guise, mamselle, vous le saurez bientôt ; mais, lorsqu’on me trouble, et qu’on me fait des questions à tort et à travers, je ne sais plus ce que je dis. »
« — À la bonne heure, dit Adeline ; souvenez-vous seulement que nous pouvons être aperçus. »
« — Oui, mamselle, j’en ai tout autant de peur que vous, car je crois que je passerais presque aussi mal mon temps ; au reste, je ne vois personne ; mais je suis sûr que, si vous restez encore une nuit dans cette abbaye, il vous arrivera malheur ; car, comme je vous le dis, je suis au fait de tout. »
« — Et de quoi donc, Pierre ? »
« — Vraiment ! du complot qui va son train. »
« — Quoi ! serait-ce mon père ?… »
« — Votre père ? interrompit Pierre. Eh mon Dieu ! tout cela n’est que pour vous effrayer ; ni votre père ni personne n’est venu vous demander ; je vous jure qu’il n’a pas plus de vos nouvelles que le pape. – Non, vraiment. »
Adeline parut fâchée. « Vous badinez, dit-elle ; si vous avez quelque chose à me dire, dites-le promptement ; je suis pressée. »
« Mon Dieu, mamselle, je n’y entendais pas malice ; j’espère que vous n’êtes pas en colère ; mais je suis sûr que vous ne nierez pas que votre père soit cruel. Mais, comme je vous disais, le marquis de Montalte vous aime, et lui et mon maître (Pierre regarda de côté et d’autre) ont tenu conseil ensemble sur votre compte. » Adeline pâlit ; elle comprit une partie de la vérité, et le conjura de poursuivre.
« — Ils ont tenu conseil sur votre compte. Voici ce que Jacques, le laquais du marquis, m’a conté. — Pierre, me dit-il, vous ne savez guère ce qui se passe ; je vous dirais bien tout si je voulais, mais ce n’est pas bien de dire ce qu’on nous confie. Je gage à présent que votre maître est fort discret avec vous. – Là-dessus, je me suis piqué, et j’ai voulu lui persuader que l’on pouvait se confier à moi aussi bien qu’à lui. — Peut-être que non, lui dis-je, peut-être que j’en sais tout autant que vous, quoique je ne m’en vante pas. — Oui-dà ! dit-il ; en ce cas, vous êtes plus discret que je ne croyais. C’est une jolie fille, dit-il en parlant de vous, mamselle ; mais, au bout du compte, ce n’est qu’un pauvre enfant trouvé, – ainsi ce n’est pas grand’chose. J’avais envie de mieux savoir ce qu’il voulait dire. En faisant semblant d’en savoir autant que lui, j’ai si bien fait, qu’il a tout découvert ; il m’a dit… – Mais vous êtes pâle, mamselle, vous trouveriez-vous mal ? »
« — Non, dit Adeline d’une voix tremblante, pouvant à peine se soutenir ; continuez, je vous prie. »
« — Il m’a dit que le marquis vous avait fait la cour fort longtemps, mais que vous ne vouliez pas l’écouter ; qu’il avait même prétendu vouloir vous épouser, et qu’il n’y avait pas eu moyen. Pour ce qui est du mariage, ai-je dit, je suppose qu’elle sait que la marquise est vivante, et je suis bien sûr qu’elle n’est pas faite pour être avec lui sur un autre pied. »
« — La marquise est donc réellement vivante ? dit Adeline. »
« — Eh oui ! mamselle ; nous savons tout, et je croyais que vous saviez cela aussi. — C’est ce qu’il faut voir, répliqua Jacques ; du moins je crois qu’il sera plus fin qu’elle. – Je fus étonné ; je ne pus m’en empêcher. — Oui, dit-il, vous savez que votre maître est convenu de la livrer à monseigneur. »
« — Grand Dieu ! que vais-je devenir ! s’écria Adeline. »
« — Oui, mamselle, j’en suis fâché pour vous ; mais écoutez jusqu’à la fin. Quand Jacques m’eut dit cela, je m’oubliai tout-à-fait. — Je ne le croirai jamais, lui dis-je ; je ne croirai jamais que mon maître se rende coupable d’une action aussi lâche ; il ne la livrera pas, ou je ne suis pas chrétien. — Oh ! dit Jacques, je croyais que vous saviez tout, sans quoi je n’aurais pas soufflé le mot. Au surplus, vous pouvez en avoir le cœur net, en allant écouter à la porte du salon, comme j’ai fait ; ils sont maintenant en consultation là-dessus. »
« — Vous n’avez pas besoin de me rien dire de plus de cette conversation, dit Adeline ; mais apprenez-moi le résultat de ce que vous avez entendu dire dans le salon ? »
« — Vraiment, mamselle, je l’ai pris au mot, et je suis allé à la porte, où, j’en suis bien sûr, j’ai entendu mon maître et le marquis qui parlaient de vous. Ils ont dit bien des choses dont je n’ai rien compris ; mais, à la fin, j’ai entendu le marquis dire : — Vous savez de quoi nous sommes convenus ; ce n’est qu’à ces conditions que je veux bien ensevelir le passé dans l’ou… l’ou… l’oubli, – c’est le mot. M. La Motte a dit alors au marquis que, s’il voulait revenir à l’abbaye le soir (il entendait ce soir même, mamselle), – tout serait préparé suivant ses désirs. – Adeline sera en votre pouvoir, monseigneur, a-t-il dit… vous savez déjà où est sa chambre. »
À ces mots, Adeline joignit les mains, et leva les yeux au ciel dans un désespoir silencieux. – Pierre continua : « Quand j’entendis cela, je ne pus douter davantage de ce que Jacques m’avait dit. — Eh bien ! dit-il, qu’en pensez-vous maintenant ? – Eh mais ! que mon maître est un coquin, ai-je dit. — Il est heureux que vous n’en disiez pas autant du mien. — Pour ce qui est de cela, ai-je dit… » Adeline, l’interrompant, lui demanda s’il n’en avait pas entendu davantage. « À l’instant même, dit Pierre, nous entendîmes madame La Motte venir d’une autre chambre, et nous courûmes vite à la cuisine. »
« — Elle n’était donc pas présente à cette conversation ? dit Adeline. — Non, mamselle ; mais je gage bien que mon maître lui en a parlé. » Adeline fut presque aussi désolée de cette apparente perfidie de madame La Motte, que du sort dont elle était menacée. Après avoir rêvé quelque temps dans une agitation extrême ! « Pierre, dit-elle, vous avez un bon cœur, et vous sentez une juste indignation de la trahison de votre maître. – Voulez-vous m’aider à me sauver ? »
« — Ah ! mamselle, dit-il, comment, vous y aider ? Et puis, où irions-nous ? je n’ai point d’amis à l’entour d’ici, pas plus que vous. »
« Oh ! reprit Adeline vivement émue, nous fuyons nos ennemis ; des étrangers peuvent devenir nos amis. Aidez-moi seulement à sortir de cette forêt, et vous mériterez mon éternelle reconnaissance ; dès que j’en serai dehors, je n’aurai plus de crainte. »
« — Oh ! pour ce qui est de la forêt, répliqua Pierre, j’en suis moi-même fort ennuyé. En y arrivant, je crus que nous y mènerions une bonne vie, au moins une vie comme je n’en avais jamais mené auparavant. Mais ces morts qui reviennent dans l’abbaye ! je ne suis pas plus poltron qu’un autre, mais je ne les aime pas ; et puis, il court des bruits si étranges ! Et mon maître, – je crois que je l’aurais suivi au bout du monde ; mais à présent il me tarde de le quitter, à cause de sa conduite à votre égard, mamselle. »
« — Vous consentez donc à favoriser mon évasion ? dit Adeline avec vivacité. »
« Oh ! quant à cela, mamselle, de tout mon cœur, si je savais ou aller. J’ai bien une sœur en Savoie, mais il y a bien loin ; j’ai bien épargné quelque argent sur mes gages, mais cela ne suffirait pas pour une aussi longue route. »
« Que cela ne vous arrête point, dit Adeline ; si j’étais une fois hors de cette forêt, je tâcherais de pourvoir à mes besoins, et de vous témoigner ma reconnaissance. »
« — Oh ! quant à cela, mamselle... »
« — Eh bien ! mon cher Pierre, songeons aux moyens de nous sauver. Ce soir, dites-vous ; ce soir, – le marquis doit revenir ? »
« — Oui, mamselle, ce soir, à la brune. J’ai imaginé un moyen : les chevaux de mon maître pâturent dans la forêt, nous pouvons en prendre un, et le renvoyer à la première poste. Mais comment éviter d’être aperçus ? D’ailleurs, si nous fuyons de jour, il va nous poursuivre et nous rattraper ; si vous attendez la nuit le marquis sera venu et il y n’aura plus de ressource. S’ils voient que nous sommes absents tous les deux, ils se douteront de la chose, et partiront sur-le-champ. Ne pourriez-vous pas vous en aller la première, et m’attendre quelque temps ? Alors, tandis qu’ils vous chercheront dans l’abbaye, moi je m’esquiverai, et nous serons hors de leur portée avant qu’ils songent à nous poursuivre. »
Adeline convint de la justesse de ces observations, et fut étonnée de la sagacité de Pierre. Elle lui demanda s’il savait quelque endroit dans le voisinage de l’abbaye où elle pût se cacher jusqu’à ce qu’il arrivât avec un cheval. « Vraiment oui, mamselle, maintenant que j’y songe, il y a un endroit où vous serez très en sûreté, car personne n’en approche ; mais on dit qu’il y a des revenants, et peut-être ne voudrez-vous pas y aller ? » Adeline, se ressouvenant de la nuit dernière, fut un peu effrayée ; mais le sentiment de son danger actuel se réveilla dans son âme, et triompha de toutes ses autres appréhensions. « Où est cet endroit, dit-elle ? si je puis m’y cacher, je n’hésiterai point à m’y rendre. »
« — C’est un vieux tombeau qui est dans la partie du bois la plus épaisse, à un quart de mille de la route la plus prochaine, et presque à un mille de l’autre. Quand mon maître avait coutume de se cacher lui-même dans la forêt, je l’ai suivi dans les environs ; mais ce n’est que d’avant-hier que j’ai trouvé le tombeau. Au surplus, qu’à cela ne tienne ; si vous osez y venir, mamselle, je vais vous enseigner le chemin le plus court, » À ces mots, il lui montra, sur la gauche, un sentier tournant. Adeline, ayant regardé à l’entour sans voir personne, dit à Pierre de la conduire au tombeau. Ils suivirent le sentier ; et bientôt, s’enfonçant dans la forêt sous les ombrages romantiques, sombres et presque impénétrables aux rayons du soleil, ils arrivèrent à l’endroit où Louis, précédemment, avait suivi les pas de son père.
Le repos et la solennité de la scène frappèrent d’épouvante le cœur d’Adeline ; elle s’arrêta, et la contempla quelque temps en silence. Enfin Pierre la mena dans l’intérieur de la ruine où ils descendirent par plusieurs marches. « Un ancien abbé, dit-il, a été enterré ici, à ce que prétendent les gens du marquis, et il y a toute apparence qu’il était de notre monastère. Mais je ne sais pas pourquoi il s’est mis dans la tête de revenir ; certainement il n’a pas été assassiné. »
« — J’espère que non, dit Adeline. »
« — On n’en pourrait pas dire autant de tous ceux qui sont entrés à l’abbaye, et… » – Adeline l’interrompit : « Paix, dit-elle, à coup sûr j’entends du bruit : que le ciel nous garde d’être découverts ! » Ils prêtèrent l’oreille ; mais tout était paisible, et ils avancèrent. Pierre ouvrit une porte basse, ils entrèrent dans un passage sombre et fréquemment obstrué par des fragments de pierre le long desquels ils ne marchaient qu’avec précaution. « Où allez-vous ? dit Adeline. — J’ai bien de la peine à me reconnaître, dit Pierre, car je n’ai jamais été aussi avant ; mais tout paraît assez tranquille. » Quelque chose lui barra le chemin ; c’était une porte qui céda sous sa main, et découvrit une espèce de cellule qui ne recevait qu’un jour obscur par une grille dans le haut ; un faible rayon traversait la pièce, et en laissait la plus grande partie dans l’ombre.
Adeline soupira. « Cet endroit est horrible, dit-elle ; mais, s’il m’offre un asile, c’est un palais. Pierre, souvenez-vous que mon repos et mon honneur dépendent de votre fidélité ; soyez à la fois discret et courageux. Ce soir, sur la brune (c’est le moment où je puis m’échapper de l’abbaye avec le moins de danger d’être aperçue), je viendrai vous attendre dans cette cellule. Aussitôt que monsieur et madame La Motte seront occupés à chercher sous les voûtes, vous m’amènerez ici un cheval ; trois coups frappés sur le tombeau m’informeront de votre arrivée. Au nom de Dieu, soyez prudent et ponctuel. »
« — Oui, mamselle, quoi qu’il puisse en arriver. »
Ils remontèrent dans la forêt. Adeline, tremblant d’être observée, dit à Pierre de courir le premier à l’abbaye ; et, si l’on avait eu besoin de lui, d’imaginer quelque excuse pour son absence. Lorsqu’elle fut seule, elle répandit un torrent de larmes, et s’abandonna à l’excès de sa douleur. Elle se voyait sans amis, sans parents, sans secours ; abandonnée au plus affreux des dangers, et trahie par les personnes mêmes à qui elle avait donné si longtemps des consolations, qu’elle avait aimées comme ses protecteurs, et respectées comme les auteurs de ses jours. Cette pensée frappa son cœur des plus affligeantes sensations ; et celle de son péril imminent absorba pendant quelque temps la douleur d’avoir découvert dans autrui des desseins aussi criminels.
Elle recueillit enfin tout son courage, et, reprenant la route de l’abbaye, s’efforça d’attendre avec patience le déclin du jour, et de soutenir une apparence de calme en présence de monsieur et de madame La Motte. Dans le premier moment, elle évita de les voir, ne comptant pas assez sur son habileté à déguiser ses émotions ; elle se rendit donc dans sa chambre en rentrant à l’abbaye. Là, elle tacha de fixer son attention sur différents objets, mais ce fut en vain : le danger de sa situation, et le regret de s’être si cruellement abusée sur le caractère de ceux qu’elle estimait, qu’elle aimait tant, assiégeait ses pensées. Pour une âme généreuse, peu de circonstances sont plus affligeantes que la découverte de la perfidie dans les personnes qui avaient notre confiance, quand même il n’en résulterait pour nous aucun préjudice. Ce qui l’attristait le plus, c’est la conduite de madame La Motte, qui, en se cachant d’elle, avait conspiré à la perdre.
« Combien mon imagination m’a trompée ! dit-elle. Quel tableau elle m’avait tracé de la bonté des hommes ! Et me faut-il donc croire que tout le monde est fourbe ou cruel ? Non ; que je sois toujours abusée, toujours victime, plutôt que d’être condamnée à ce malheureux état de défiance. » Alors elle essaya de pallier les torts de madame La Motte, en les attribuant à la crainte qu’elle avait de son mari. « Elle n’ose pas lui désobéir, dit-elle ; autrement elle m’avertirait de mes périls, elle m’aiderait à les éviter. Non, je ne la croirai jamais capable de tramer ma ruine ; la terreur seule lui a fermé la bouche. »
Adeline fut un peu consolée par cette réflexion ; la bienveillance de son cœur la rendait sophiste subtile. Elle ne s’apercevait pas que rapporter à la crainte la conduite de madame La Motte, ce n’était que diminuer le degré de son crime, en l’imputant à un motif moins dépravé, mais non pas moins personnel. Elle resta dans sa chambre jusqu’à ce qu’on l’avertît pour dîner. Elle essuya ses larmes, et descendit au salon, le cœur palpitant, et d’un pas mal assuré.
À l’aspect de La Motte, malgré tous ses efforts, elle trembla et devint pâle. Elle ne pouvait regarder même avec un air d’indifférence l’homme qu’elle savait avoir conjuré sa perte. Il remarqua son émotion, et lui demanda si elle était indisposée. Elle vit le danger que son agitation lui faisait courir. Craignant que La Motte n’en soupçonnât la véritable cause, elle recueillit toutes ses forces, et répondit d’un air de contentement qu’elle se portait bien.
Pendant le dîner elle conserva assez de tranquillité pour cacher réellement les nombreuses souffrances de son cœur. Lorsqu’elle regardait La Motte, la terreur et l’indignation étaient ses sensations prédominantes ; mais, lorsqu’elle regardait madame La Motte, c’était tout autre chose : la reconnaissance pour sa première amitié s’était tournée depuis longtemps en affection, et son cœur se gonflait alors de l’amertume de la douleur et de l’espérance trompée. Madame La Motte avait l’air abattu, et parlait peu. La Motte semblait empressé d’éloigner les réflexions, en feignant une gaîté peu naturelle : il riait, jasait, et sablait de fréquentes rasades ; c’était la joie du désespoir. Madame La Motte prit l’alarme, et voulut le retenir ; mais il continua ses libations à Bacchus, jusqu’y ce qu’il parut avoir presque étouffé toute réflexion.
Madame La Motte, craignant que dans cette insouciance du moment il ne se trahît lui-même, se retira avec Adeline dans une autre chambre. Adeline se rappelait les heures fortunées qu’elle avait passées autrefois avec elle, lorsque la confiance bannissait la réserve, lorsque la sympathie et l’estime dictaient les sentiments de l’amitié : ces heures étaient écoulées pour jamais ; elle ne pouvait plus épancher ses souffrances dans le sein de madame La Motte, elle ne pouvait même plus l’estimer. Cependant, malgré tous les dangers où l’exposait son criminel silence, elle ne pouvait s’entretenir avec elle pour la dernière fois, sans éprouver un chagrin que la philosophie traitera de faiblesse, mais que la bienveillance appellera d’un nom plus doux.
Madame La Motte, dans sa conversation, paraissait presqu’aussi accablée qu’Adeline ; ses idées étaient disparates, et il y avait de longs et fréquents intervalles de silence. Plus d’une fois Adeline la surprit fixant sur elle un regard de tendresse, et vit ses yeux se remplir de larmes. Elle en était si affectée, qu’elle fut plusieurs fois sur le point de se jeter à ses pieds pour implorer sa pitié et sa protection. La réflexion lui en fit sentir le danger, et elle réprima des émotions qui la forcèrent à la fin de s’éloigner de la présence de madame La Motte.
Adeline attendait avec impatience, à la fenêtre de sa chambre, l’heure où le soleil déclinant derrière les collines lointaines, hâtait le moment de son départ. Son coucher était extraordinairement lumineux, et dardait des rayons de feu à travers les arbres et sur quelques fragments épars de la ruine qu’elle ne pouvait regarder avec indifférence. « Probablement, dit-elle, je ne reverrai jamais le soleil se cacher sous ces coteaux, ou éclairer cette scène ! Où serai-je à son premier coucher ? – Où serai-je demain à cette heure-ci ? Peut-être au comble de l’infortune ! » À cette idée, elle pleura. « Encore quelques heures, reprit-elle, et le marquis arrivera ; – encore quelques heures, et cette abbaye deviendra un théâtre de tumulte et de confusion : tous les yeux vont me chercher, tous les réduits seront visités. » Ces réflexions lui inspirèrent de nouvelles terreurs, et redoublèrent son empressement de partir.
L’obscurité arriva par degrés ; elle la jugea bientôt assez forte pour risquer de sortir ; mais auparavant elle se mit à genoux, et fit sa prière au ciel. Elle implora l’appui du Dieu des miséricordes, et se remit entre ses mains. Après cela elle quitta sa chambre, et descendit avec précaution l’escalier tournant. Elle ne rencontra personne ; et, franchissant la porte de la tour, elle entra dans la forêt. Elle regarda autour d’elle, tous les objets étaient couverts de l’ombre du soir.
Elle cherche en palpitant le sentier que Pierre lui avait montré, et qui conduisait au tombeau : elle le trouve, et s’avance saisie de crainte. Souvent elle tressaillit lorsque le zéphyr agitait le feuillage léger, ou lorsque les chauves-souris voltigeaient dans le crépuscule ; souvent aussi, lorsqu’elle tournait ses regards du côté de l’abbaye, elle croyait voir des figures d’hommes à travers les ombres qui redoublaient. Après avoir fait quelque chemin, elle entendit tout d’un coup des pas de chevaux, et bientôt après un bruit de voix ; elle distingua celle du marquis ; on paraissait venir du côté où elle s’avançait, et le bruit approchait. L’épouvante arrêta ses pas pendant quelques minutes ; elle demeura dans un état d’hésitation terrible. Aller en avant, c’était se jeter entre les mains du marquis ; rebrousser chemin, c’était tomber au pouvoir de La Motte. Après quelque temps de cette incertitude, le bruit prit soudain une autre direction, et la troupe tourna du côté de l’abbaye. La terreur d’Adeline cessa pour quelques moments. Elle comprit alors que le marquis n’avait passé en cet endroit que parce que c’était sa route pour aller à l’abbaye, et elle se hâta pour aller se cacher dans la ruine. Elle y arrive enfin après beaucoup de difficultés, car l’épaisseur de l’ombre l’empêchait presque de se reconnaître. Elle s’arrête à l’entrée, effrayée par le silence qui régnait au dedans, et par la profonde obscurité du lieu ; à la fin, elle se détermine à se promener en dehors jusqu’à l’arrivée de Pierre. « Si quelqu’un s’approche, dit-elle, j’entendrai avant qu’on puisse me voir, et alors je me cacherai dans la cellule. »
Elle s’appuya contre un fragment du tombeau, dans une attente craintive ; elle avait beau écouter, aucun bruit ne troublait le silence. On ne peut se faire une idée de l’état de son âme, qu’en considérant que cet instant allait décider de son sort. « On a maintenant découvert ma fuite, dit-elle, on me cherche partout dans l’abbaye. J’entends leurs voix terribles m’appeler : je vois leurs regards enflammés. » Elle céda presque au pouvoir de son imagination. Tandis qu’elle regardait encore autour d’elle, elle vit des lumières s’agiter dans l’éloignement ; tantôt elles brillaient au travers des arbres, et tantôt elles disparaissaient.
Elles semblaient être dans la même direction que l’abbaye ; et Adeline se ressouvint alors que le matin elle avait aperçu une partie de la fabrique par une clairière de la forêt. Elle ne douta donc plus que ces lumières ne vinssent des gens qui la cherchaient : elle craignait que, ne la trouvant pas à l’abbaye, ils ne prissent le chemin du tombeau. Elle regarda cet asile comme trop voisin de ses ennemis pour y être en sûreté, et aurait voulu gagner un endroit de la forêt plus éloigné ; mais elle se rappela que Pierre ne saurait plus où la trouver.
Pendant que ces pensées se succédaient dans son âme, elle entendit dans l’air des voix éloignées, et allait promptement se cacher dans la cellule, lorsqu’elle vit les lumières disparaître tout-à-coup. Bientôt régnèrent partout le silence et l’ombre ; elle tâcha néanmoins de trouver le chemin de la cellule. Elle se rappela la position de la porte extérieure et du passage ; et après les avoir traversés, elle ouvrit la porte de la cellule. En dedans, tout était dans la plus noire obscurité. Elle frissonnait, mais elle entra ; et après avoir tâtonné le long des murs, elle s’assit sur une pierre détachée.
Elle se recommanda de nouveau à Dieu, et s’efforça de ranimer ses esprits jusqu’à l’arrivée de Pierre. Elle avait passé environ une demi-heure dans ce sombre caveau, et aucun bruit n’annonçait son approche. Elle perdit courage ; elle trembla qu’une partie de leur projet n’eût été découverte ou contrariée, ou qu’il ne fût retenu par La Motte. Cette persuasion redoubla ses craintes, au point de la résoudre à sortir seule de la cellule, et à chercher dans la fuite la seule chance de salut qui lui restât.
Pendant que ce dessein flottait dans son âme, elle distingua par la grille d’en haut les pas d’un cheval. Le bruit approche, et s’arrête enfin au tombeau. Le moment d’après elle entendit trois coups de fouet ; le cœur lui battait, et son agitation était si forte, qu’elle ne fit aucun effort pour quitter la cellule. Les coups se répètent : alors elle ranime ses esprits, elle s’avance, et monte dans la forêt. Elle appelle : « Pierre ! » car l’épaisseur de l’obscurité ne lui laissait distinguer ni l’homme ni le cheval. On lui répondit tout de suite : « Paix, mamselle ! nos voix nous trahiront. » Ils montèrent à cheval, et coururent aussi vite que l’obscurité le permettait. Adeline sentait son cœur renaître à chaque pas. Elle demanda ce qui s’était passé à l’abbaye, et comment il avait fait pour s’échapper. — « Parlez bas, mamselle ; vous saurez tout, mais je ne peux pas vous le dire à présent. » À peine finissait-il, qu’ils virent des lumières se mouvoir à une certaine distance ; et arrivant alors dans un endroit de la forêt plus ouvert, il partit au grand galop, et continua du même train tant que le cheval y put tenir.
Ils regardèrent derrière ; mais aucune lumière ne paraissant, la terreur d’Adeline se calma. Elle demanda encore ce qui s’était passé à l’abbaye, quand on eut découvert sa fuite. « Vous pouvez parler sans crainte d’être entendu, dit-elle ; nous voilà, j’espère, assez loin pour qu’on ne puisse nous rejoindre. »
« — Vraiment, mamselle, dit-il, il n’y avait pas longtemps que vous étiez partie lorsque le marquis est arrivé ; c’est alors que monsieur La Motte s’est aperçu de votre évasion. Sur cela, grand tumulte, et il a eu une longue conversation avec le marquis. — Parlez plus haut, dit Adeline ; je ne vous entends pas. »
« — Oui, mamselle… »
« — Ô ciel ! interrompit Adeline, quelle est cette voix ? ce n’est pas celle de Pierre. Au nom de Dieu, dites-moi qui vous êtes, et où nous allons ? »
« — Vous le saurez assez tôt, ma jeune dame, répondit l’étranger (car en effet ce n’était pas Pierre) ; j’exécute les ordres de mon maître. » Adeline, ne doutant plus que ce ne fût un domestique du marquis, essaya de se laisser couler à terre ; mais le valet descendit et l’attacha sur le cheval. Son âme entrevit une faible lueur d’espérance ; elle tâcha d’émouvoir la pitié de cet homme, et le conjura avec toute l’éloquence de la douleur ; mais il entendait trop bien ses intérêts pour céder, même un instant, à la compassion que ses prières sans art lui inspiraient malgré lui. – Alors elle s’abandonna au désespoir, et, dans un silence forcé, elle se soumit à sa destinée. Ils continuèrent ainsi leur marche, jusqu’à ce qu’une forte averse, accompagnée de tonnerre et d’éclairs, leur fît gagner l’épaisseur d’un bosquet touffu. Le valet s’y croyait en sureté, et Adeline se souciait trop peu de la vie pour le dissuader de son erreur. L’orage fut long et violent ; mais, dès qu’il fut passé, ils se remirent au grand galop. Après avoir couru environ deux heures, ils arrivèrent aux bords de la forêt, et bientôt à un mur élevé et solitaire qu’Adeline ne pouvait distinguer que la clarté de la lune qui se montrait alors entre les nuages.
Là, ils s’arrêtèrent : l’homme descendit et, ayant ouvert une petite porte pratiquée dans le mur, il détacha Adeline qui jetait des cris involontaires et superflus pendant qu’il l’enlevait de dessus le cheval. La porte s’ouvrait sur un passage étroit obscurément éclairé par une lampe suspendue à l’autre extrémité. Il la conduit ; ils arrivent à une autre porte ; elle s’ouvre, et montre un magnifique salon superbement éclairé, et meublé dans le goût le plus frivole et le plus recherché.
Sur les murs étaient peintes à fresque les métamorphoses d’Ovide ; une tenture de soie régnait au-dessus avec une garniture de franges et de riches festons. Les ottomanes étaient d’une étoffe assortie aux tapisseries. Du centre du plafond, représentant une scène de l’Armide du Tasse, descendait une lampe d’argent d’une forme étrusque : elle répandait une vive lumière qui, réfléchie par deux larges glaces pareilles, illuminait le salon complètement. Des bustes d’Horace, d’Ovide, d’Anacréon, de Tibulle et de Pétrone, ornaient les encoignures, et des fleurs rassemblées dans des vases étrusques exhalaient les plus délicieuses odeurs. Au milieu de l’appartement était une petite table couverte d’une collation de fruits, de glaces et de liqueurs. Personne ne se montrait. Tout cela paraissait l’ouvrage de l’enchantement, et ressemblait plutôt à un palais de fée, qui rien de ce qui sort de la main de hommes.
Adeline fut saisie d’étonnement, et demanda où elle était ; mais le valet refusa de répondre à ses questions ; et, après l’avoir engagée à prendre quelques rafraichissements, il la laissa. Elle s’approcha des croisées : la clarté de la lune lui découvrit un jardin spacieux, où les bosquets, les clairières et les eaux, brillantées par le clair de lune, composaient une scène d’une beauté variée et romantique. « Que peut signifier cela ? dit-elle. Est-ce un charme pour m’entraîner à ma perte ? » Dans l’espoir de s’échapper, elle s’efforça d’ouvrir les fenêtres, mais elles étaient toutes condamnées ; ensuite elle tenta d’ouvrir différentes portes, et les trouva pareillement fermées.
Voyant qu’on lui avait ôté tout moyen de se sauver, elle demeura quelque temps plongée dans le chagrin et dans la réflexion ; mais elle fut à la fin tirée de sa rêverie par les accents d’une douce musique, dont les sons enchanteurs suspendaient les souffrances, et disposaient l’âme à la tendresse et aux délices de la contemplation. Adeline écouta avec surprise, se calma insensiblement, et se laissa intéresser ; une tendre mélancolie s’empara de son cœur, et triompha de toutes les sensations pénibles : mais au moment où cessa la mélodie, l’enchantement s’évanouit, et elle revint au sentiment de sa situation.
La musique recommence : – elle cède encore par degrés à sa douce magie. Une voix de femme, accompagnée par un luth, un hautbois, et un petit nombre d’autres instruments, fit alors entendre des sons si célestes, qu’ils ravissaient l’attention en extase. La voix s’affaiblissait graduellement, et ne rendait que quelques notes simples avec une douceur pathétique ; tout-à-coup le mouvement change, et sur un air léger et gai, Adeline distingue les paroles suivantes :
CHANSON.
Toute la vie est un mouvant prestige
Des biens, des maux, des ombres, des clartés,
Chassez les maux dont l’aspect vous afflige !
Cueillez en fleurs les frêles voluptés.
Nous nous peignons de couleurs mensongères
La peine affreuse et le riant plaisir.
Si tous les deux ne sont que des chimères,
Rêver un bien, n’est-ce pas en jouir ?
Que la sagesse enfin vous désabuse.
Elle vous dit : « Vos beaux jours sont comptés !
L’espoir promet et l’avenir refuse ;
Cueillez en fleurs les frêles voluptés. »
La musique cessa, mais les sons vibraient sur son imagination, et elle était tombée dans la charmante langueur qu’ils lui avaient inspirée. Soudain la porte s’ouvrit, et le marquis de Montalte parut. Il s’approcha du sofa où était assise Adeline, et lui adressa la parole ; elle ne l’entendit pas…, elle s’était évanouie. Il tâcha de la faire revenir, et y réussit enfin ; mais en ouvrant les yeux, et en le revoyant, elle tomba dans un état d’insensibilité. Après avoir essayé divers moyens pour lui rendre la connaissance, il fut forcé d’appeler du secours. Deux jeunes femmes entrèrent ; et, dès qu’elle commença à reprendre ses sens, il les laissa avec elle pour la préparer à le revoir. Lorsque Adeline s’aperçut que le marquis s’en était allé, et que des femmes prenaient soin d’elle, ses esprits se ranimèrent par degrés ; elle regarda celles qui la servaient, et fut étonnée de voir tant d’appas et tant d’élégance.
Elle fit quelques tentatives pour intéresser leur pitié ; mais elles parurent absolument insensibles à sa détresse, et se mirent à parler du marquis dans le langage de la plus haute admiration. Elles l’assurèrent qu’elle ne devait s’en prendre qu’à elle-même si elle n’était pas heureuse, et lui conseillèrent de le paraître en sa présence. Ce fut avec une peine extrême qu’Adeline retint l’expression du mépris qui venait au bord de ses lèvres, et qu’elle écouta leurs discours en silence : mais elle sentait le danger et l’inutilité de s’y refuser, et elle maîtrisa ses sensations.
C’est ainsi qu’elles continuaient leurs éloges du marquis, lorsqu’il se montra lui-même. Il fit un signe de la main ; elles quittèrent aussitôt l’appartement, Adeline le regarda avec une sorte de désespoir muet. Il s’approche, lui prend la main. Elle la retire vivement ; et se détournant avec un air de détresse inexprimable, elle fond en larmes, il garda quelque temps le silence, et parut touché de sa souffrance ; mais s’approchant de nouveau, et lui adressant la parole d’un ton aimable, il la conjura de pardonner une démarche que lui avaient suggérée, disait-il, le désespoir et l’amour. Elle était trop absorbée dans la douleur pour répondre ; mais lorsqu’il la pressa de payer sa passion de quelque retour, l’accablement fit place à l’indignation, et elle lui reprocha sa conduite. Il fit valoir qu’il l’avait longtemps aimée et recherchée dans des vues honnêtes ; il commençait à répéter l’offre de sa main, mais, en levant les yeux sur Adeline, il lut dans ses regards le mépris qu’elle méritait, d’après sa propre conscience. Il fut interdit pour un moment, et sembla reconnaître que son projet était découvert, et sa personne dédaignée ; mais reprenant bientôt son empire ordinaire sur les traits de son visage, il la pressa de nouveau, avec les plus vives sollicitations, de lui accorder son amour. Un instant de réflexion fit voir à Adeline le danger d’irriter son orgueil par un aveu du mépris que lui inspirait cette offre prétendue de mariage, et elle ne jugea pas convenable de descendre à la politique de la dissimulation, dans une conjoncture qui intéressait l’honneur et le repos de sa vie. Elle vit que le seul moyen d’échapper à ses desseins criminels, c’était de les éloigner ; elle lui laissa croire qu’elle ignorait que la marquise était vivante, et que ses offres n’étaient qu’un piège.
Il remarqua qu’elle hésitait ; et, impatient de tirer avantage de cette incertitude, il renouvela sa proposition avec un surcroît de chaleur. — « Demain nous serons unis, aimable Adeline ; demain vous consentirez à devenir la marquise de Montalte. Alors vous répondrez à ma flamme, et… »
« — Il faut auparavant mériter mon estime, monsieur. »
« — Je la mériterai... ; je la mérite. N’êtes-vous pas à présent en mon pouvoir, et ne me suis-je pas défendu de profiter de votre situation ? Ne vous fais-je pas les propositions les plus honorables ? » – Adeline frissonna. – « Si vous désirez mon estime, monsieur, tâchez, s’il est possible, de me faire oublier par quels moyens je suis tombée en votre puissance. Si vos vues sont réellement honnêtes, prouvez-le, en me rendant ma liberté. »
« Aimable Adeline, voulez-vous donc fuir loin de celui qui vous adore ? répliqua le marquis, avec un air de tendresse étudiée. Pourquoi exiger de moi une preuve aussi cruelle de désintéressement, d’un désintéressement incompatible avec l’amour ? Non, charmante Adeline ; que je goûte au moins le plaisir de vous contempler jusqu’au moment où des nœuds solennels écarteront tout obstacle à mon amour ! Demain… »
Adeline vit le danger qu’elle courait, et l’interrompit. « — Méritez mon estime, monsieur, et vous l’obtiendrez ; faites un premier pas pour y parvenir, en me délivrant d’une captivité qui me force de ne vous regarder qu’avec crainte et aversion. Comment puis-je croire à vos protestations d’amour, tant que vous ne paraîtrez prendre aucun intérêt à mon bonheur ? » C’est ainsi qu’étrangère jusqu’alors aux artifices de la dissimulation, Adeline se permit d’y avoir recours, en déguisant son indignation et son mépris ; mais bien que ce ne fût que pour se garantir du plus grand péril, elle n’employa cette ruse qu’avec répugnance, presque avec horreur ; et, quoique sa dissimulation eût certainement une bonne fin, à peine pouvait-elle se persuader que cette fin pût justifier les moyens.
Le marquis persista dans ses sophismes. « — Pouvez-vous mettre en doute la réalité d’une passion qui, pour vous obtenir, m’a exposé au risque de vous déplaire ? Mais n’ai-je pas consulté votre bonheur jusque dans cette même conduite que vous me reprochez ? D’un séjour affreux et solitaire je vous ai transportée dans une brillante maison de plaisance, où tous les objets de luxe sont à vos ordres, où tout le monde va se conformer à vos vœux. »
« — Le premier de mes vœux, dit Adeline, c’est de sortir d’ici. Je vous supplie, je vous conjure de ne pas m’y retenir plus longtemps. Je suis une malheureuse orpheline, sans amis, exposée à mille dangers, et peut-être abandonnée à l’infortune. Je ne voudrais pas vous offenser ; mais permettez-moi de dire qu’il n’est point pour moi de malheur au-dessus de celui que j’éprouverai, si je demeure dans ces lieux, ou si je suis encore poursuivie partout ailleurs par les offres que vous me faites ! » Adeline avait déjà oublié sa politique ; des larmes l’empêchèrent de poursuivre, et elle détourna la tête pour cacher son émotion.
« Au nom du ciel, Adeline, vous me faites injure, dit le marquis en se levant et en lui saisissant la main. Je vous aime, je vous adore ; mais vous doutez de ma passion, et vous êtes insensible à mes vœux. Vous partagerez tous les plaisirs de cette demeure, mais vous n’en sortirez pas. » Elle dégagea sa main, et, dans une angoisse silencieuse, elle gagna une des extrémités du salon. De profonds soupirs s’échappèrent de son cœur ; et, presqu’en défaillance, elle s’appuya sur une fenêtre pour se soutenir.
Le marquis la suivit. « Pourquoi, dit-il, persister aussi obstinément dans le refus de votre bonheur ? Songez aux propositions que je vous ai faites, et acceptez-les, tandis que vous le pouvez encore. Demain, un prêtre nous unira ; – assurément, lorsque je vous tiens ainsi en ma puissance, votre intérêt doit être d’y consentir ! »
Adeline ne put répondre que par des larmes. Elle désespérait d’amener son cœur à la pitié, et tremblait d’irriter son orgueil par le mépris. Elle souffrit qu’il la conduisît à un siège auprès de la collation. Il la pressa de goûter de plusieurs confitures, et surtout de certaines liqueurs dont il but lui-même fort cavalièrement. Adeline n’accepta qu’une pêche.
Le marquis, interprétant son silence comme un acquiescement secret à ses propositions, reprenait tout son enjouement et sa vivacité ; tandis que les regards enflammés qu’il ne cessait de jeter sur Adeline, la remplissaient de trouble et d’indignation. Au milieu du banquet, une douce musique joua de nouveau les airs les plus tendres et les plus passionnés ; mais elle n’avait plus aucun pouvoir sur Adeline : son âme était trop gênée et trop attristée par la présence du marquis, pour recevoir même les adoucissements de l’harmonie. Une chanson se fit entendre ; elle était écrite avec cet art impuissant sous lequel les poètes voluptueux croient pouvoir cacher et recommander tout ensemble les principes du vice. Adeline la reçut avec mépris et mécontentement. Le marquis s’en aperçut, et fit signe d’exécuter un autre morceau, qui, en réunissant la force de la poésie aux charmes de la musique, put détourner son âme des objets présents, et la plonger dans un agréable délire.
L’ESPRIT-FÉE.
STANCES.
J’habite le silence et l’ombre,
Je nage dans les feux du jour ;
De la caverne la plus sombre
Je perce le plus noir détour.
Je plonge du haut des nuages
Dans l’abîme des flots amers ;
J’en effleure tous les rivages
Jusqu’aux deux bouts de l’univers.
Au soleil ma course élancée,
Poursuit son char, et me fait voir
Des distances que la pensée
N’ose elle-même concevoir.
La nuit, lorsque je fais mes rondes
Dans les vallons, dans les forêts,
J’entends la musique des mondes
Que nul mortel n’ouït jamais.
Assis auprès d’une onde pure
Et sous les touffes d’un berceau,
Je prête l’oreille au murmure
Et du feuillage et du ruisseau.
Sur un roc à tête chenue
Au bord des mers je viens m’asseoir,
Pour regarder l’or de la nue
S’éteindre dans l’ombre du soir.
Sur la vague silencieuse,
Quand tous les vents sont amortis,
J’entends la conque harmonieuse
Des belles nymphes de Thétis.
Douce musique ! elle résonne…
Qu’elle résonne tendrement !
Le son s’éteint… mon œil lui donne
Des larmes de ravissement.
De Phœbé la pâle lumière,
Qui perce les rameaux mouvants,
M’invite au sein de la clairière
À rôder sur l’aile des vents.
Je gagne une route en ruine
Qu’au clair de lune j’entrevois :
Le voyageur qui seul chemine,
N’y passe plus qu’avec effroi.
Des bruits légers, des apparences,
Pour lui sont des voix et des corps.
Un souffle, après d’affreux silences.
C’est le gémissement des morts.
Le soir, dans les mourants zéphyrs,
Le barde m’entend murmurer :
J’enfante les plus grands délires,
Et je fais peur sans me montrer.
Quand la voix eut cessé, un cor fit entendre de loin un air plaintif, exécuté avec l’expression la plus exquise : tantôt les sons flottaient dans l’air en douces ondulations, tantôt ils s’enflaient en accents pleins et nourris ; tantôt ils s’affaiblissaient, et mouraient dans le silence : bientôt ils s’élevèrent en une mélodie si douce et si tendre, qu’elle arracha des larmes à Adeline, et des exclamations de ravissement au marquis. Il passa son bras autour d’elle, et voulait l’attirer à lui ; mais elle se dégagea de ses embrassements, et d’un coup d’œil où était empreinte la ferme dignité de la vertu, elle lui en imposa. Pénétré au fond de l’âme d’une supériorité qu’il rougissait de reconnaître, et s’efforçant de mépriser une influence à laquelle il ne pouvait résister, adorateur du vice, il fut un moment l’esclave de la vertu. Mais il reprit bientôt son assurance, et fit parler sa flamme. Adeline, abandonnée par le courage qu’elle venait de déployer, et accablée de langueur et de fatigue par les nombreuses et violentes agitations de son âme, le conjura de la laisser jouir du repos.
La pâleur de son visage, et le son tremblant de sa voix, étaient trop expressifs pour n’être pas compris. Le marquis lui dit de songer au lendemain ; et, après avoir un peu hésité, il se retira. Dès qu’elle fut seule, elle donna un libre cours aux angoisses de son âme. Absorbée dans la douleur, elle resta quelques moments sans s’apercevoir qu’elle était auprès des jeunes femmes qui l’avaient déjà servie ; elles étaient rentrées dans le salon au moment où le marquis en sortait ; elles venaient la prendre pour la conduire à sa chambre. Adeline les suivit quelque temps sans rien dire ; enfin, poussée par le désespoir, elle fit de nouveaux efforts pour exciter leur compassion : mais elles répétèrent les louanges du marquis. Voyant donc que toutes ses tentatives pour les intéresser en sa faveur étaient inutiles, elle les congédia. Elle ferma à clef la porte par où elles étaient sorties ; et dans la faible espérance de découvrir quelques moyens d’évasion, elle examina sa chambre. L’élégance frivole de l’ameublement, et une foule d’objets de luxe, semblaient avoir pour but de fasciner l’imagination et de séduire le cœur. La tenture était en soie couleur de paille, et ornée de plusieurs paysages et de tableaux d’histoire, dont les sujets se ressentaient du caractère voluptueux du possesseur. La cheminée, en marbre de Paros, était décorée de différentes figures d’après l’antique. Le lit était de soie et de la même couleur que la tapisserie ; il avait une riche garniture de pourpre et d’argent, et un ciel en forme de dais. Des vases de porcelaine remplis de parfums reposaient dans tous les angles, sur des consoles de même structure que la toilette, laquelle était magnifique et ornée d’une infinité de colifichets.
Adeline jeta en passant un coup d’œil sur ces divers objets, et vint examiner les fenêtres ; elles descendaient jusqu’au parquet, et s’ouvraient sur un balcon, en face du jardin qu’elle avait aperçu du salon. Elles étaient alors condamnées, et tous ses efforts pour les ouvrir furent inutiles. Son attention fut attirée par une porte qui ne se trouva pas fermée. Elle donnait sur un cabinet de toilette, où elle descendit par quelques degrés : deux fenêtres frappèrent ses regards ; l’une refusa de s’ouvrir, mais son cœur palpita d’une joie subite lorsque l’autre s’ouvrit sous sa main.
Dans son premier transport, elle oublia que la hauteur de la fenêtre pourrait s’opposer à l’évasion qu’elle méditait. Elle revint pour fermer la porte du cabinet, afin de prévenir toute surprise ; précaution au surplus inutile, la porte de la chambre à coucher étant déjà fermée. Alors elle regarda par la croisée ; devant elle était le jardin, et elle s’aperçut que la fenêtre qui descendait jusqu’au parquet s’approchait si fort de la terre, qu’elle pouvait y sauter facilement. Presqu’au même instant elle s’élança en dehors, et se trouva sans accident dans un immense jardin, ressemblant plutôt à ceux des pavés d’Angleterre qu’à une suite de parterres français.
Elle ne se doutait guère qu’elle ne pût sortir de là, soit par quelque brèche, soit par quelque partie basse de la muraille ; elle courut rapidement le long de la clôture : l’espoir faisait battre son cœur. Les nuages de la dernière tempête étaient alors dispersés, et la clarté de la lune qui donnait sur les espaces découverts, et brillantait les fleurs encore chargées de gouttes de pluie, lui offrait une perspective distincte de la scène d’alentour. Elle suivit la direction du grand mur qui tenait au château, jusqu’à ce qu’il fût caché à sa vue par un amas de plantes sauvages, si touffu et si embarrassé de branches épaisses, qu’elle n’osa s’y enfoncer. Elle tourna sur sa droite, dans une allée qui la conduisit à un lac couronné d’une haute futaie.
Les rayons de la lune se jouant sur les eaux, dont la douce ondulation venait caresser le rivage, présentaient une scène d’une beauté tranquille, qui aurait calmé un cœur moins agité que celui d’Adeline : elle lui donna un coup d’œil, soupira et passa outre promptement pour chercher le mur du jardin, dont elle s’était considérablement éloignée. Après avoir erré quelque temps à travers les allées et les esplanades, sans rien rencontrer qui ressemblât à une clôture, elle se retrouva encore auprès du lac, et suivit alors sa rive avec les pas du désespoir : – des pleurs coulaient sur ses joues. La scène d’alentour n’offrait que des images de paix et de volupté, tous les objets semblaient dormir ; pas un souffle ne remuait le feuillage, pas le moindre bruit ne s’élevait dans l’air ; ce n’est que dans son sein que régnaient le désordre et la douleur. Elle continua de suivre les contours du rivage, et fut enfin conduite par une allée dans un sentier qui montait doucement en tournant sur le flanc d’un coteau : l’obscurité y était si profonde, qu’elle ne trouva son chemin qu’avec difficulté ; tout à coup l’avenue se termina par un bosquet élevé, et elle aperçut une lumière qui partait d’un réduit à quelque distance.
Elle s’arrêta : son premier mouvement fut de se retirer ; mais ayant prêté l’oreille sans entendre aucun bruit, son âme eut un faible rayon d’espoir que la personne à qui appartenait cette lumière, pourrait consentir à favoriser sa fuite. Elle avança en tremblant, et avec précaution du côté du réduit, afin d’observer en secret la personne, avant de se risquer à y entrer. Plus elle approchait, plus son émotion augmentait : arrivée sous le berceau, elle vit, à travers une croisée ouverte, le marquis couché sur un sofa, auprès d’une table couverte de vins et de fruits. Il était seul, et avait le visage enluminé par ses libations bachiques.
Pendant qu’elle regardait, enchaînée sur la place par la terreur, il jeta les yeux du côté de la fenêtre ; la lumière donnait en plein sur la figure d’Adeline : mais elle ne resta pas pour s’assurer s’il l’avait aperçue ; car elle quitta l’endroit avec la rapidité de l’éclair, et s’enfuit sans savoir si elle était poursuivie. Après avoir fait beaucoup de chemin, la lassitude la força enfin de s’arrêter, et elle se jeta sur le gazon, presque évanouie de crainte et de langueur. Elle savait que, si le marquis la surprenait tentant de s’échapper, il franchirait probablement les bornes qu’il s’était imposées jusqu’alors ; elle redoutait donc les plus affreux dangers. Les palpitations de la terreur étaient si fortes qu’elle avait peine à respirer.
Elle épia, elle écouta dans une attente craintive ; mais nulle forme humaine ne s’offrit à ses regards, nul bruit ne frappa son oreille ; elle resta un temps considérable dans cet état. Elle pleura, et ses larmes soulagèrent son cœur oppressé. « Ô mon père ! dit-elle, pourquoi avez-vous abandonné votre enfant ? Si vous saviez les périls où vous l’avez exposée, sûrement, vous auriez pitié d’elle, vous viendriez à son secours. Hélas ! ne trouverai-je jamais un ami ! Suis-je toujours destinée à donner ma confiance pour être abusée ? – Pierre aussi aurait-il pu me trahir ? » Elle pleura encore, et revint au sentiment de son danger actuel, et à la considération des moyens de s’y dérober ; – mais elle n’en voyait aucun.
À son imagination le parc semblait n’avoir point de limites ; elle avait erré d’esplanade en esplanade, de bosquet en bosquet, sans apercevoir aucune clôture. Elle ne put retrouver le mur du jardin ; mais elle résolut de ne pas revenir au château, et de ne pas abandonner sa recherche. Comme elle se levait pour s’en aller, elle vit une ombre se mouvoir à une certaine distance ; elle resta tranquille pour l’observer. L’ombre avançait lentement, et disparut soudain ; mais elle vit sur-le-champ une personne sortir de l’obscurité, et s’approcher de l’endroit où elle était.
Elle ne doutait point que le marquis ne l’eût aperçue ; elle courut avec toute la rapidité possible sous l’ombrage d’un bosquet à sa gauche. Des pas la poursuivaient, et elle entendit répéter son nom, pendant qu’elle s’efforçait vainement de précipiter sa course.
Tout d’un coup le bruit de la poursuite se détourna, et se perdit dans une direction différente. Elle s’arrêta pour reprendre haleine ; elle regarda autour d’elle, personne ne parut. Alors elle s’avança lentement le long de l’avenue, et touchait presque à son extrémité lorsqu’elle vit la même figure sortir de dessous les arbres, et s’élancer au milieu de l’allée. On la poursuit, et on l’approche. Une voix l’appelle ; mais elle ne pouvait l’entendre, car elle était tombée sur la terre sans connaissance. Elle ne reprit ses sens que longtemps après, et ce fut pour se trouver dans les bras d’un étranger ; elle fit un effort pour s’en débarrasser.
« Ne craignez rien, aimable Adeline, dit-il : ne craignez rien : vous êtes dans les bras d’un ami qui affrontera tous les hasards pour vous servir, qui vous protégera au péril de ses jours. » Il la pressa doucement contre son cœur. « M’avez-vous donc oublié ? » ajouta-t-il. Elle regarda attentivement, et fut convaincue que c’était Théodore qui venait de lui parler. La joie fut sa première émotion ; mais se rappelant son départ subit dans un moment aussi critique pour sa sûreté, et qu’il était ami du marquis, mille sensations confuses se combattaient dans son sein, et la plongeaient dans un abîme de défiance, d’appréhension et de désespoir.
Théodore la releva ; et en la soutenant : « Fuyons sur-le-champ de ce lieu, dit-il : une voiture nous attend ; elle suivra le chemin que vous indiquerez, et vous conduira auprès de vos amis. » Cette dernière phrase pénétra son cœur : « Hélas ! je n’ai point d’amis, dit-elle, et je ne sais où aller. » Théodore serra tendrement sa main dans la sienne, et lui dit du ton de la plus douce pitié : « Eh bien ! mes amis seront les vôtres, laissez-moi vous conduire auprès d’eux. Mais je suis dans des transes mortelles tant que vous resterez en ces lieux ; hâtons-nous d’en sortir. » Adeline allait répondre, lorsqu’ils entendirent des voix à travers les arbres. Théodore, la soutenant avec son bras, l’entraîna le long de l’avenue : ils continuèrent de fuir jusqu’à ce qu’Adeline, perdant la respiration, ne pût aller plus avant.
Après s’être reposés un moment sans entendre aucun pas à leur poursuite, ils reprirent leur course. Théodore savait qu’ils n’étaient pas éloignés des murs du jardin ; mais il songeait aussi que, dans l’espace intermédiaire, divers sentiers venant des parties de l’enclos les plus éloignées, aboutissaient dans l’allée ou il fallait passer, et que les gens du marquis pouvaient en sortir pour le croiser. Toutefois il cacha ses craintes à Adeline, et s’efforça de calmer et de rassurer ses esprits.
Enfin ils arrivèrent à la clôture, et Théodore la conduisait à une partie basse de la muraille, vers l’endroit où était la voiture, lorsqu’ils entendirent encore des voix dans les airs. Les esprits et la force d’Adeline étaient presque épuisés ; mais elle fit un dernier effort pour avancer, et vit bientôt, à quelque distance, l’échelle dont Théodore s’était servi pour descendre dans le jardin. « Encore un peu de courage, dit-il, et vous êtes sauvée. » Il tint l’échelle pendant qu’elle montait ; le haut de la muraille était large et uni : Adeline y étant arrivée attendit Théodore ; il la suivit, et tira l’échelle de l’autre côté.
Lorsqu’ils furent descendus, ils virent la voiture, mais le conducteur n’y était plus. Théodore tremblait d’appeler, de peur que sa voix ne le découvrît ; il mit donc Adeline dans la chaise, et alla lui-même pour chercher le postillon ; il le trouva endormi sous un arbre à quelque pas. L’ayant éveillé, ils retournèrent à la voiture, et partirent ventre à terre. Adeline n’osait pas encore se croire hors de danger ; mais après qu’ils eurent marché assez longtemps sans interruption, la joie de son cœur éclata, et elle remercia son libérateur dans les termes de la plus vive reconnaissance. Théodore lui répondit avec un ton de voix et des manières dont la sympathie prouvait que son bonheur en cette occasion égalait celui de sa compagne.
À mesure que la réflexion s’emparait de l’âme d’Adeline, l’anxiété y suspendait l’allégresse : dans ces instants d’agitation, elle ne songeait qu’à fuir ; mais les circonstances de sa situation présente la frappèrent. Elle devint silencieuse et pensive : elle n’avait point d’amis près desquels elle pût se réfugier, et elle s’en allait sans savoir en quels lieux, avec un jeune militaire qui lui était presque étranger. Elle se rappela combien de fois elle avait été abusée et trahie par ceux à qui elle avait accordé le plus de confiance, et elle tomba dans l’accablement : elle se rappelait aussi les premières attentions que Théodore lui avait témoignées, et tremblait que cette conduite n’eût été inspirée par une passion égoïste. Elle voyait que cela était possible, mais elle se refusait à le croire probable, et sentait que rien ne pouvait l’affliger d’avantage que de soupçonner l’honnêteté de Théodore.
Il interrompit sa rêverie, en lui parlant de sa situation à l’abbaye. « Vous avec dû être bien étonnée, dit-il, et sans doute bien offensée, de ne point me voir à mon rendez-vous, après les avis alarmants que je vous avais donnés dans notre dernière entrevue. Cette circonstance m’a peut-être fait tort dans votre estime, si toutefois j’avais été assez heureux pour l’avoir obtenue ; mais mes desseins ont été dominés par ceux du marquis de Montalte ; et je crois pouvoir vous assurer qu’en cette conjoncture, ma douleur a été pour le moins égale à vos appréhensions. »
Adeline dit : « Qu’elle avait été très alarmée de ses avis, et de ne point recevoir d’informations ultérieures concernant le danger qui la menaçait ; et que… » Elle retint les paroles qu’elle avait sur les lèvres ; car elle s’aperçut que, sans y prendre garde, elle manifestait le penchant que renfermait son cœur. Il y eut un silence de quelques moments, et ni l’un ni l’autre n’étaient tranquilles. Enfin, Théodore renoua la conversation : « Permettez-moi, dit-il, de vous instruire des circonstances qui m’ont privé de l’entrevue que je vous avais demandée ; je suis impatient de me justifier. » Sans attendre la réponse d’Adeline, il lui raconta que le marquis avait, par des moyens inexplicables, appris ou soupçonné le sujet de leur dernière conversation, et que, voyant ses projets en péril d’être déjoués, il avait pris des mesures efficaces pour l’empêcher d’en être plus amplement informée. Adeline se rappela aussitôt que Théodore avait été vu avec elle dans la forêt par la Motte, qui, sans doute, avait soupçonné leur inclination naissante, et avait eu soin d’avertir le marquis que, selon toute apparence, il avait un rival dans son ami.
« Le lendemain de notre dernière entrevue, dit Théodore, le marquis, qui est mon colonel, m’ordonna de me préparer à rejoindre mon régiment, et fixa mon départ au lendemain matin. Cet ordre subit ne laissa pas de me surprendre, mais je ne fus pas longtemps à en savoir le motif. Un domestique du marquis, que j’avais eu longtemps à mon service, entra dans ma chambre aussitôt après que j’eus quitté son maître, et m’exprimant son regret de me voir partir si précipitamment, laissa échapper quelques indices qui excitèrent ma surprise. Je lui fis des questions, et je fus confirmé dans les soupçons que j’avais conçus depuis quelque temps des projets du marquis sur votre personne.
» Jacques m’apprit que notre dernière entrevue avait été remarquée, et rapportée au marquis. Il savait cela d’un de ses camarades ; et j’en fus si effrayé, que je l’engageai à me donner de temps en temps des avis sur la conduite du marquis. Dès lors j’attendis avec un redoublement d’impatience le soir qui devait me ramener auprès de vous : mais l’adresse du marquis déconcerta entièrement mes efforts et mes vœux. Il s’était engagé à passer la journée à la maison de campagne d’un homme de qualité, éloignée de quelques lieues ; et, malgré toutes les excuses que je pus donner, il me fallut l’accompagner. Forcé d’obéir, je passai la journée dans l’agitation et l’anxiété la plus affreuse. Il était minuit avant que nous fussions de retour au château du marquis. Je me levai le lendemain de bonne heure, pour me mettre en route, et je résolus de chercher à vous voir avant de quitter le pays.
« Lorsque j’entrai dans la salle à déjeuner, je fus très étonné d’y trouver déjà le marquis, lequel, en trouvant la matinée superbe, déclara que son intention était de m’accompagner jusqu’à Chineau. Privé tout-à-coup de ma dernière espérance, je crois que mon visage exprima ce que je sentais ; car les regards curieux du marquis passèrent aussitôt de l’indifférence au mécontentement. Il y a au moins douze lieues de Chineau à l’abbaye. J’eus d’abord l’intention de revenir de cet endroit, mais je songeai que ce serait un bien grand hasard si je pouvais vous trouver seule ; et de plus que, si La Motte m’apercevait, cela réveillerait tous ses soupçons, et le mettrait en garde contre tous les plans que je croirais convenable de tenter à l’avenir : je continuai donc ma route pour rejoindre mon régiment.
» Jacques me transmit de fréquents renseignements sur les opérations du marquis ; mais sa manière de s’exprimer était si peu claire, qu’ils ne servirent qu’à m’embarrasser et à me désoler. Sa dernière lettre m’alarma à tel point, que le séjour de ma garnison me devint insupportable ; et comme il m’était impossible d’obtenir un congé, je quittai le corps secrètement, et vins me cacher dans une chaumière, environ à un mille du château, afin d’être plus tôt instruit des projets du marquis. Jacques me donna chaque jour des informations, et enfin m’annonça l’horrible complot tramé pour la nuit suivante.
» J’avais bien peu de probabilités de pouvoir vous prévenir de votre danger. Si je me hasardais d’approcher de l’abbaye, La Motte pouvait me découvrir, et rendre inutiles toutes mes tentatives pour vous sauver. Je résolus pourtant d’en courir les risques dans l’espérance de vous voir ; et à la chute du jour je me préparais à gagner l’abbaye, lorsque Jacques parut et m’apprit qu’on devait vous conduire au château. Mon plan en devint d’une exécution moins difficile. J’appris encore que le marquis, n’ayant plus aucune crainte de vous perdre, projetait, à l’aide de ces raffinements de luxe qui ne lui sont que trop familiers, de vous rendre favorable à ses vœux, et de vous séduire par de fausses propositions de mariage. M’étant procuré la connaissance de la chambre qui vous était destinée, j’ai fait aposter une voiture pour nous attendre ; et, avec l’intention d’escalader votre fenêtre et de vous délivrer, je suis entré à minuit dans le jardin. »
Théodore ayant achevé de parler : « Je ne connais point d’expressions, dit Adeline, qui puissent vous rendre le sentiment des obligations que je vous ai, ni la reconnaissance dont me pénètre votre générosité. »
« Ah ! n’appelez pas cela de la générosité, répliqua-t-il ; c’était de l’amour. » Il s’arrêta. Adeline garda le silence. Après quelques moments d’une émotion expressive, il reprit : « Pardonnez cette brusque déclaration ; mais pourquoi la nommer brusque, lorsque mes actions vous ont déjà découvert ce que ma bouche n’a osé vous avouer jusqu’à cet instant ? » Il fit encore une pause. Adeline se taisait toujours. « Rendez-moi cependant la justice de croire que je sens combien il est déplacé de vous parler à présent de mon amour ; mais l’aveu m’en a été surpris. Je vous promets aussi de m’abstenir de renouveler ce discours, jusqu’à ce que vous soyez dans une situation où vous puissiez accepter ou refuser librement l’attachement sincère que je vous offre. Toutefois, si je pouvais être assuré maintenant de posséder votre estime, je serais délivré de l’inquiétude la plus cruelle. »
Adeline s’étonna qu’il eût douté de son estime après le service généreux et signalé qu’il lui avait rendu ; mais elle était encore étrangère à la timidité de l’amour. « Pouvez-vous me croire ingrate ? dit-elle d’une voix tremblante. Est-il possible que j’envisage vos démarches amicales en ma faveur, sans vous estimer ? » Théodore lui prit aussitôt la main, et la pressa en silence contre ses lèvres. Ils étaient tous les deux trop émus pour converser, et ils continuèrent de marcher pendant plusieurs milles sans s’adresser une parole.
Le point du jour commençait à blanchir les nuages, lorsque les voyageurs s’arrêtèrent à une petite ville, pour changer de chevaux. Théodore supplia Adeline de descendre pour se rafraîchir. Elle y consentit avec peine ; mais les gens de l’auberge n’étaient pas encore levés, et il se passa quelque temps avant que le postillon, en heurtant et en criant, vînt à bout de les éveiller.
Après avoir pris de légers rafraîchissements, Théodore et Adeline regagnèrent la voiture. Théodore s’abstenait, par délicatesse, de remettre pour le moment la conversation sur le seul objet qui pouvait l’intéresser. Après avoir montré quelques beautés du paysage sur la route, et fait d’autres efforts pour soutenir la conversation, il retomba dans le silence. Son âme, quoique toujours agitée, était alors délivrée de l’appréhension qui l’avait longtemps accablée. Au premier regard qu’il reporta sur Adeline, ses charmes firent une profonde impression sur son âme : il y avait dans sa beauté un sentiment que le cœur de Théodore avait reconnu d’abord, et dont elle avait ensuite confirmé les effets par ses manières et sa conversation.
La connaissance de l’abandon où elle était réduite, et des dangers qui l’environnaient, avait éveillé dans le cœur de Théodore la plus tendre pitié, avait aidé l’admiration à se changer en amour. On ne peut s’imaginer le tourment qu’il éprouva quand il fut forcé de la laisser exposée à ces dangers, sans qu’il lui fût possible de l’en avertir. Pendant son séjour au régiment, son âme fut constamment en proie à des terreurs qu’il ne se sentait en état de combattre qu’en revenant dans le voisinage de l’abbaye, où il pourrait être promptement informé des projets du marquis, et à portée de seconder Adeline de son assistance.
Il ne pouvait demander un congé, sans dévoiler son secret dans le lieu où il craignait le plus d’en donner connaissance. Enfin, par une témérité généreuse qui, tout en bravant la loi, était pourtant inspirée par la vertu, il quitta secrètement son corps. Il avait observé la tactique du marquis, avec une anxiété tremblante, jusqu’au soir qui devait décider du sort d’Adeline. Il excita toutes ses facultés pour agir, et se plongea dans un flux et reflux d’espérance et de crainte, – d’attente et d’horreur.
Jamais, si ce n’est alors, il n’avait osé la croire hors de danger. La distance du château à laquelle ils étaient parvenus, sans se voir poursuivis de personne, mettait le comble à son espoir. Il était impossible qu’il fût assis à côté de sa chère Adeline, qu’il reçût les assurances de sa gratitude et de son estime, sans espérer un tendre retour. Il se félicitait d’être son libérateur, et lui peignait d’avance les scènes de bonheur qui l’attendaient, lorsqu’elle serait sous la protection de sa famille. Les nuances de la souffrance et de l’appréhension disparaissaient de son âme, et la laissaient tout entière aux rayons de la joie. Lorsqu’une ombre de crainte y revenait parfois, ou lorsqu’il se rappelait avec douleur dans quelles circonstances il avait abandonné son régiment établi sur la frontière, et dans un temps de guerre, il regardait Adeline ; et ses traits charmants, par une prompte magie, faisaient rayonner la paix sur son cœur.
Mais Adeline avait un sujet d’anxiété dont Théodore était exempt ; la perspective de son avenir était enveloppée de doute et d’obscurité. Elle allait encore solliciter les secours de personnes étrangères, – s’exposer encore à l’incertitude de leurs bontés ; elle se voyait réduite aux désagréments de la dépendance, ou à la difficulté de gagner une subsistance précaire : ces anticipations altéraient la joie que lui donnaient son évasion et l’attachement que les procédés et l’aveu de Théodore avaient manifesté. La délicatesse de sa conduite, en évitant de tirer avantage de la situation où elle était pour lui parler d’amour, augmentait son estime et flattait sa fierté.
Adeline était plongée dans des réflexions de ce genre, quand le postillon arrêta la voiture ; et montrant une partie de la route qui descendait sur le flanc d’une colline, il dit qu’ils étaient poursuivis par plusieurs cavaliers.
Théodore lui ordonna d’avancer avec toute la célérité possible, et de se jeter hors de la grande route, dans le premier chemin obscur qui se présenterait. Le postillon fit claquer son fouet, et partit comme s’il y allait de sa vie. Cependant Théodore tâchait de ranimer Adeline ; elle succombait à sa terreur, et croyait que si une fois elle échappait au marquis, elle n’aurait plus rien à redouter du sort.
Ils entrèrent sur-le-champ dans un chemin bordé de haies et d’arbres élevés. Théodore regarda encore par la portière, mais les branches l’empêchèrent de voir assez loin pour s’assurer si l’on continuait de les poursuivre. Adeline tâchait de dissimuler son agitation. « Cette route, dit Théodore, nous conduira certainement à une ville ou à un village, et alors nous n’avons plus rien à craindre ; car, si mon bras ne suffit pas pour vous défendre contre les gens qui nous poursuivent, je ne doute point que je ne parvienne à intéresser en votre faveur quelques-uns des habitants. »
Adeline parut rassurée par l’espoir que lui donnait cette réflexion. Théodore regarda de nouveau derrière la voiture ; mais les détours du chemin bornaient ses regards, et le bruit des roues l’empêchait de rien entendre. Il dit enfin au postillon d’arrêter ; et ayant écouté attentivement, sans s’apercevoir d’aucun bruit de chevaux, il commença d’espérer qu’ils étaient hors de danger. « Savez-vous où mène ce chemin ? » dit-il. Le postillon répondit qu’il l’ignorait, mais qu’il voyait, à travers les arbres, des maisons à quelque distance, et que probablement, cette route y conduisait. Ce fut pour Théodore une bien bonne annonce ; il regarda en dehors, et aperçut les maisons. Le postillon avança. « Ne craignez rien, mon adorable Adeline, dit Théodore, vous êtes en sûreté ; je ne vous abandonnerai qu’avec la vie. » Adeline soupira, non pas pour elle seule, mais pour le danger que pouvait courir Théodore.
Ils avaient continué de marcher ainsi pendant près d’une demi-heure, lorsqu’ils arrivèrent à un petit village. Bientôt après ils descendirent à une auberge, la meilleure de l’endroit. Théodore, en aidant Adeline à descendre de la chaise, la conjura encore de dissiper ses craintes, et lui parla avec une tendresse à laquelle elle ne put répondre que par un sourire qui cachait mal son inquiétude. Après avoir commandé des rafraîchissements, il sortit pour parler à l’aubergiste ; mais à peine avait-il quitté la chambre qu’Adeline vit entrer dans la cour une troupe de cavaliers ; elle ne douta plus que ce ne fussent les personnes qu’ils avaient voulu éviter. Deux d’entre eux seulement avaient le visage tourné de son côté ; mais elle crut que la figure de l’un des autres ressemblait assez à celle du marquis.
fElle fut glacée d’effroi ; sa raison l’abandonna pour quelques instants. Son premier mouvement fut de vouloir se cacher ; mais pendant qu’elle en cherchait les moyens, l’un des cavaliers leva les yeux sur la fenêtre près de laquelle elle était : il parla à ses compagnons, et ils entrèrent ensemble dans l’auberge. Adeline ne pouvait sortir de la chambre sans être aperçue ; seule et sans secours, il lui était presque aussi dangereux d’y rester. Elle parcourait la chambre dans une transe mortelle, tantôt appelant tout bas Théodore, tantôt s’étonnant de ce qu’il ne revenait pas. Par moments, sa souffrance était inexprimable. Soudain un bruit tumultueux de voix s’éleva dans une partie éloignée de l’auberge, et elle distingua bientôt les paroles des gens qui se disputaient. « Je vous arrête, dit l’un deux, et vous ne sortirez d’ici que sous bonne et sûre garde. »
Le moment d’après, Adeline entendit la voix de Théodore qui répliquait : « Je ne prétends point résister aux ordres supérieurs, dit-il, et je vous donne ma parole d’honneur de ne point m’en aller sans vous : mais ne m’empêchez pas de retourner dans cette chambre ; j’y ai un ami à qui je veux dire un mot. » Ils se refusèrent d’abord à cette demande, ne la regardant que comme un prétexte pour avoir l’occasion de s’évader ; mais, après beaucoup d’altercations et d’instances, ils y consentirent. Il s’élança vers la chambre où était demeurée Adeline. Un sergent et un caporal le suivirent jusqu’à la porte, et leurs deux fusiliers passèrent dans la cour de l’auberge, pour observer les fenêtres de l’appartement.
Il ouvrit la porte d’une main empressée ; mais Adeline ne se hâta pas de venir à sa rencontre, car elle s’était presque évanouie au commencement de la rixe. Théodore appela fortement au secours, et la maîtresse de l’auberge parut bientôt avec sa boîte aux remèdes : ils furent inutiles. Adeline demeura insensible, et ne donnait des signes d’existence que par sa respiration. Le tourment de Théodore fut en même temps augmenté par la présence des gardes, qui, riant de la découverte de son ami prétendu, déclarèrent qu’ils ne pouvaient attendre davantage. Aussitôt ils voulurent l’arracher d’auprès du corps inanimé d’Adeline, sur laquelle il était penché dans une angoisse indicible ; mais, se retournant en fureur, il tira son épée, et jura qu’aucune puissance au monde ne le forcerait de sortir que la jeune personne n’eût repris connaissance.
Les gardes, irrités par l’action et l’air déterminé de Théodore, s’avancèrent pour le saisir ; mais il présenta la pointe de son épée, et leur défendit d’approcher. L’un d’eux tira aussitôt son sabre. Théodore se tint en garde, mais sans avancer. « Je demande seulement à rester ici jusqu’à ce que cette dame soit revenue à elle, dit-il ; vous voyez l’alternative. » L’homme, déjà courroucé par la résistance de Théodore, prit la dernière partie de son discours pour une menace, et résolut de ne pas céder. Il s’avança ; et, pendant que son camarade appelait les soldats qui étaient dans la cour, Théodore le blessa légèrement à l’épaule, et reçut lui-même un coup de sabre sur la tête.
Le sang jaillit à grands flots de la blessure. Théodore chancelle, et tombe dans un fauteuil au même instant où le reste de la bande entrait dans la chambre, et où Adeline rouvrait les yeux pour le voir couvert de sang et pâle comme la mort. Elle s’écria : « Ils l’ont tué ! » et elle retomba sur son siège. Au son de sa voix, il leva la tête, et lui tendit la main en souriant. « Je ne suis pas beaucoup blessé, dit-il d’une voix faible, et je serai bientôt guéri, si vous l’êtes vous-même. » Elle courut à lui, et lui tendit la main. « Ne peut-on avoir un chirurgien, dit-elle avec un regard douloureux ? » — Ne vous alarmez point, dit Théodore, je ne suis pas si mal que vous l’imaginez. » La chambre se remplit alors d’une foule de gens que le bruit de la rixe avait rassemblés : dans le nombre était un homme qui faisait dans le village le métier de médecin, de chirurgien et d’apothicaire ; il était venu pour porter du secours à Théodore.
Après avoir examiné la plaie, il s’abstint de dire son avis, mais il ordonna qu’on mît le malade au lit sur-le-champ. Les gardes s’y opposèrent, en alléguant qu’il était de leur devoir de le conduire au régiment. « Cela ne se peut pas sans un grand danger pour sa vie, reprit le docteur, et… »
« Oh ! il s’agit bien de sa vie, dit le sergent ! Il faut que nous fassions notre devoir. » Adeline, qui jusqu’alors était demeurée dans une anxiété tremblante, ne put garder le silence plus longtemps. « Puisque le chirurgien, dit-elle, est d’avis que le blessé ne peut pas être transporté dans cet état sans mettre sa vie en péril, vous devez songer que, s’il meurt, la vôtre pourra bien en répondre. »
« Oui, dit le chirurgien qui n’était pas disposé à lâcher son malade : je déclare, en présence de témoins, qu’il n’est pas en état d’être transporté ; vous ferez donc bien de prendre garde aux conséquences. Il a reçu une blessure très dangereuse, qui exige le plus soigneux traitement, et le succès est même fort douteux ; mais, s’il voyage, la fièvre pourra survenir, et alors la plaie serait mortelle. » Théodore écouta cette décision avec tranquillité ; mais Adeline cachait mal l’angoisse de son cœur : elle recueillit tout son courage pour retenir les larmes qui gonflaient ses yeux ; et, malgré l’envie qu’elle avait d’intéresser l’humanité des gardes, ou de leur inspirer des craintes sur leur malheureux prisonnier, elle n’osait hasarder l’expression de ses sentiments.
Elle fut soulagée de ce combat intérieur par la pitié des gens dont la chambre était remplie, et qui, prenant hautement le parti de Théodore, déclarèrent que les gardes seraient coupables de meurtre s’ils l’emmenaient. « Eh mais ! il faut toujours qu’il meure, dit le sergent, pour avoir quitté son poste, et avoir tiré l’épée contre moi lorsque j’exécutais mes ordres. » Une faiblesse subite s’empara du cœur d’Adeline ; elle s’appuya contre le fauteuil de Théodore, qui, pour un moment, cessa de songer à lui-même pour ne s’inquiéter que d’elle. Il la soutint avec son bras ; et, s’efforçant de sourire, lui dit d’un ton si faible qu’à peine pouvait-elle l’entendre : « On veut me noircir ; mais, lorsque l’affaire sera approfondie, elle s’arrangera sans aucune suite sérieuse. »
Adeline sentit que ces mots n’étaient prononcés que pour la rassurer ; elle n’y ajouta donc pas beaucoup de foi, bien que Théodore continuât de lui répéter des assurances du même genre. Cependant le peuple, dont la compassion avait été graduellement émue par la dureté du sergent, joignait alors l’indignation à la pitié, en considérant avec quelle barbarie on lui annonçait une punition qui paraissait inévitable. Bientôt la fureur devint si grande, que, d’une part, dans la crainte de suites plus sérieuses, et de l’autre dans un mouvement de honte occasionné par le reproche de cruauté, le sergent accorda qu’on le mettrait au lit jusqu’à ce que son commandant lui eût donné de nouveaux ordres. La joie d’Adeline surmonta pour un instant le sentiment de ses malheurs et de sa situation.
Elle attendit dans une chambre voisine l’avis du chirurgien, qui s’occupait d’examiner la blessure. Quoiqu’en toute autre circonstance cet accident l’eût profondément affligée, elle en était alors d’autant plus pénétrée, qu’elle s’en regardait comme la cause. À peine osait-elle s’arrêter à cette affreuse assertion, que, si Théodore se rétablissait, il serait puni de mort ; mais elle s’efforçait de croire que ce n’était qu’une cruelle exagération de la part de son adversaire.
Le danger présent de Théodore, réuni à toutes les autres circonstances qui l’accompagnaient, éveilla toute sa tendresse, et lui découvrit à elle-même le véritable état de ses affections. Les grâces, la figure noble et spirituelle, et les manières engageantes qu’elle avait d’abord admirées dans Théodore, avaient pris ensuite un nouvel intérêt par la force des pensées et l’élégance des sentiments déployés dans sa conversation. Ses procédés, depuis son évasion, lui avaient inspiré la plus vive reconnaissance ; et le danger qu’il venait d’affronter pour elle transformait son attachement en amour. Son cœur était à découvert ; et, pour la première fois, elle y voyait ses véritables émotions.
Le chirurgien passa enfin de la chambre de Théodore dans celle où Adeline l’attendait pour lui parler. Elle lui demanda comment allait la blessure. — « Vous êtes la parente du malade, à ce que je présume, madame ; sa sœur peut-être ? » Adeline fut fâchée et embarrassée de la question ; et, sans y répondre, elle répéta la sienne. « Peut-être lui tenez-vous de plus près, poursuivit le chirurgien, n’ayant pas l’air non plus de faire attention à sa demande ; vous êtes peut-être sa femme. » Adeline rougit ; elle allait répondre, mais il continua son discours. « L’intérêt que vous prenez à sa santé est au surplus bien flatteur ; et je me mettrais volontiers à sa place si j’étais sûr d’obtenir une aussi tendre compassion d’une aussi charmante personne. » À ces mots il salua jusqu’à terre. Adeline, prenant un air réservé, lui dit : « À présent, monsieur, que votre compliment est terminé, vous aurez peut-être égard à ma question ; je vous ai demandé comment vous aviez laissé votre malade. »
« — C’est là, madame, une question à laquelle il est peut-être très difficile de répondre, et c’est toujours une fonction bien désagréable que d’annoncer de mauvaises nouvelles… Je crains qu’il ne meure. » Le chirurgien ouvrit sa tabatière, et la présenta à Adeline. « Qu’il ne meure ! s’écria-t-elle d’une faible voix ; qu’il ne meure ! »
« — Ne vous alarmez pas, madame, reprit le chirurgien en la voyant pâlir ; ne vous alarmez pas. Il est possible que le coup n’ait pas été jusqu’au… (il hésita), et, dans ce cas, le… (hésitant encore) n’est pas attaqué ; et, si cela est, les membranes intérieures du cerveau ne sont pas offensées : dans ce cas-là, l’inflammation pourra bien ne pas gagner la plaie, et le malade pourra bien en réchapper. Mais, d’un autre côté, si… »
« — Je vous supplie de parler clairement, interrompit Adeline, et de ne pas vous jouer de ma douleur. Le croyez-vous effectivement en danger ? »
« — En danger, madame ! s’écria le chirurgien, en danger ! Oui, certainement ; et dans un grand danger encore. » À ces mots il sortit d’un air chagrin et mécontent. Adeline resta quelques moments dans la chambre, en proie à un excès de tristesse qu’elle ne se sentait pas en état de contraindre. Essuyant ses larmes et tachant de composer son visage, elle sortit, et dit à un garçon d’aller lui chercher la maîtresse de l’auberge. Après l’avoir vainement attendue quelque temps, elle sonna, et lui envoya un second message plus pressant. L’hôtesse ne paraissait point encore ; à la fin, Adeline descendit au rez-de-chaussée, où elle la trouva environnée d’une foule de monde, et racontant d’une voix forte, et avec beaucoup de gesticulations, les particularités de la dernière aventure. À la vue d’Adeline, elle s’écria : « Oh ! voici mademoiselle elle-même ! » Sur le champ tous les regards de l’assemblée furent tournés sur elle. Adeline, que la foule empêchait d’approcher de l’hôtesse, lui fit signe, et allait se retirer ; mais cette femme, empressée de continuer son histoire, ne fit point d’attention à ce signal. Adeline ne voulait pas l’appeler tout haut, de peur d’être remarquée par la foule ; et ce fut en vain qu’elle tâcha de rencontrer ses regards : ils se portaient de toutes parts, excepté sur elle.
« Assurément ce serait une grande pitié, dit l’hôtesse, s’il allait être fusillé ; c’est un si bel homme ! Mais on dit que, s’il s’en réchappe, il le sera certainement. Le pauvre garçon ! Mais, selon toute apparence, il n’en sera rien ; car le docteur dit qu’il ne sortira pas en vie de cette maison. » Adeline pria un homme qui était auprès d’elle, de dire à l’hôtesse qu’elle désirait lui parler, et elle se retira.
À peu près au bout de dix minutes l’hôtesse parut. « Hélas ! mademoiselle, dit-elle, votre frère est dans un triste état ; on craint bien qu’il ne s’en tire pas. » Adeline demanda s’il n’y avait pas dans la ville une autre personne de l’art que le chirurgien qu’elle avait déjà vu. « Mon Dieu ! madame, l’air est ici fort sain, nous n’avons guère besoin des gens de la médecine ; jamais il ne nous était arrivé un pareil accident. Il y a dix ans ou environ que le docteur demeure ici ; mais son métier n’y est pas en grande faveur, et je crois qu’il n’est pas trop bien dans ses affaires. Nous avons bien assez d’un de ces messieurs-là. » Adeline l’interrompit pour lui faire quelques questions au sujet de Théodore que l’hôtesse avait accompagné dans sa chambre. Elle s’informa comment il avait supporté le premier appareil, et s’il avait eu l’air soulagé après l’opération ; à quoi l’hôtesse ne fit aucune réponse satisfaisante. Elle demanda s’il y avait quelque autre chirurgien dans le voisinage ; on lui répondit que non.
La détresse peinte sur le visage d’Adeline parut exciter la compassion de l’hôtesse ; elle tâcha de la consoler du mieux qu’il lui fut possible. Elle lui conseilla de faire avertir ses amis, et offrit de lui procurer un exprès. Adeline soupira, et dit que cela n’était pas nécessaire. « Je ne sais pas, mademoiselle, ce que vous entendez par nécessaire, continua l’hôtesse ; pour moi, je trouve qu’il me serait bien cruel de mourir chez des étrangers, sans parents auprès de moi ; et je crois que ce pauvre monsieur pense de même : et puis, s’il vient à mourir, qui est-ce qui paiera son enterrement ? » Adeline la pria de cesser ; et, désirant qu’on ne négligeât aucune attention, elle lui promit une récompense pour ses peines. Elle dit qu’on lui apportât sur-le-champ une plume et de l’encre. — « Oui, sûrement, mademoiselle, c’est le meilleur parti ; vos amis ne vous pardonneraient jamais de ne les avoir pas prévenus ; je sais cela par expérience. Pour ce qui est d’avoir soin de lui, il aura tout ce qui se trouve dans la maison ; et je vous garantis qu’il n’y eut jamais de meilleure auberge dans le canton, quoique la ville ne soit pas des plus fortes. » Adeline fut obligée de demander de nouveau une plume et de l’encre, avant que la bavarde hôtesse sortît de la chambre.
L’idée d’envoyer chercher les amis de Théodore ne s’était pas présentée à son esprit dans le désordre des dernières scènes, et elle fut alors un peu rassurée par la perspective de consolation que cette pensée lui offrait pour lui. Lorsqu’on eut apporté la plume et l’encre, elle écrivit à Théodore le billet suivant :
« Dans votre situation présente, vous avez besoin de tous les secours qu’on peut vous procurer ; et certainement il n’y a point, dans les maladies, de cordial plus efficace que la présence d’un ami. Permettez-moi donc d’informer vos parents de votre état ; ce sera pour moi une satisfaction, et, j’en suis sûre, une consolation pour vous. »
Peu de temps après avoir envoyé le billet, elle reçut un message de Théodore, par lequel il demandait très respectueusement, mais avec beaucoup d’instance, à la voir pendant quelques minutes. Elle se rendit aussitôt à sa chambre. Ses mortelles appréhensions furent confirmées par la langueur répandue sur son visage ; elle succomba presque à son saisissement, et aux efforts qu’elle fit pour dissimuler son émotion. « Je vous remercie de votre bonté, dit-il en lui tendant sa main. » Elle la reçut ; s’asseyant à côté du lit, elle versa un déluge de pleurs. Quand son agitation se fut un peu calmée, ôtant son mouchoir de ses yeux, elle regarda Théodore ; un sourire du plus tendre amour exprima le vif intérêt qu’il prenait à sa destinée, et porta dans son cœur une consolation passagère.
« Pardonnez cette faiblesse, dit-elle ; depuis longtemps mon âme a été si diversement agitée… » Théodore l’interrompit. « — Ces larmes sont bien chères à mon cœur. Mais, pour moi-même, tâchez de vous rassurer : je ne doute point que je ne sois bientôt hors d’affaire. Le chirurgien… »
« Je n’aime point cet homme, dit Adeline ; mais dites-moi comment vous vous trouvez vous-même. » Il l’assura qu’il se sentait alors beaucoup mieux qu’il n’avait encore été ; et, lui parlant de son tendre billet, il passa au motif qui lui avait fait demander à la voir. « Mes parents, dit-il, résident fort loin d’ici, et je suis bien sûr que leur affection pour moi est telle, que, s’ils étaient informés de mon état, aucune considération ne pourrait les empêcher de voler à mon secours ; mais, avant qu’ils fussent arrivés, leur présence deviendrait probablement inutile. » Adeline le regarda avec intérêt. « Je serai sûrement rétabli, poursuivit-il en souriant, avant qu’une lettre leur fût parvenue ; ce serait donc leur causer une peine et un voyage superflus. Pour votre tranquillité, Adeline, je voudrais qu’ils fussent ici ; mais peu de jours suffiront pour nous éclairer sur les suites de ma blessure. Attendons au moins jusqu’alors, et nous prendrons conseil des circonstances. »
Adeline n’insista pas sur ce point, et revint à un objet d’un intérêt beaucoup plus pressant. « Je désirerais, dit-elle, que vous eussiez un plus habile chirurgien. Vous connaissez mieux que moi la géographie de la province ; sommes-nous voisins de quelque ville où l’on puisse consulter une autre personne ? »
« — Je ne crois pas, dit-il, et cela n’en vaut pas la peine ; car ma blessure est si peu considérable, qu’il ne faut qu’une légère portion de savoir pour la guérir. Mais pourquoi, ma chère Adeline, vous abandonner à ces inquiétudes ? Pourquoi vous laisser troubler par ce penchant à prévoir le malheur ? Je suis tenté, peut-être est-ce présomption, de l’attribuer à votre attachement ; et permettez-moi de vous assurer qu’en excitant par-là ma reconnaissance, vous ajoutez encore à ma tendre estime. Ô Adeline ! puisque vous désirez mon prompt rétablissement, que je vous voie donc tranquille : tant que je vous croirai malheureuse, je ne pourrai me bien porter. » Elle l’assura qu’elle s’efforcerait de se calmer ; et, craignant qu’une plus longue conversation ne lui devînt nuisible, elle le laissa reposer.
En traversant la galerie, elle rencontra l’hôtesse. Le peu de mots qu’Adeline avait dits à cette femme avaient fait sur elle l’effet d’un talisman, avaient transformé la négligence et l’impertinence en une politesse officieuse : elle venait demander si le monsieur du premier avait tout ce qu’il désirait. « — Je lui ai trouvé une garde, mademoiselle, pour le veiller, et j’ose dire qu’elle s’en acquittera bien ; mais j’y aurai l’œil, car je ne pourrai m’empêcher d’aller quelquefois le servir moi-même. Pauvre jeune homme ! comme il prend son mal en patience ! on ne s’imaginerait pas qu’il est à la veille de mourir ; et pourtant le docteur le lui a dit à lui-même, ou du moins à peu près. » Adeline fut extrêmement fâchée de cette imprudente conduite du chirurgien, et congédia l’hôtesse après avoir commandé un léger dîner.
Sur le soir le chirurgien fit une seconde visite ; et après avoir passé quelque temps avec son malade, il retourna au salon, comme Adeline le lui avait recommandé, pour lui rendre compte de son état. Il répondit aux questions d’Adeline avec beaucoup de gravité. « Il m’est impossible, madame, de vous rien dire de positif pour le moment ; mais j’ai mes raisons pour tenir à l’opinion dont je vous ai fait part ce matin : et certes, je ne suis pas homme à établir mes opinions sur de légers fondements. Je veux vous en donner un exemple frappant.
» Il n’y a pas quinze jours que je fus appelé pour voir un malade à quelques lieues d’ici. J’étais absent lorsque l’exprès arriva. Le cas était pressant ; et, avant que je parusse, on avait consulté un autre médecin. Il avait ordonné des remèdes qui avaient, en apparence, soulagé le malade. Lorsque je me présentai, ses amis se félicitaient des progrès de sa guérison, et ils étaient tous d’accord avec le médecin qu’il était absolument hors d’affaire. Soyez sûrs, leur dis-je, que vous vous trompez ; ces remèdes ne peuvent lui avoir fait du bien : le malade est dans le plus grand danger. Le malade soupira ; mais mon confrère continua d’assurer que les remèdes qu’il avait ordonnés étaient non seulement certains, mais encore très prompts, puisqu’ils avaient déjà produit de bons effets. Là-dessus, la patience m’échappa ; et persistant dans mon avis, que ces effets étaient trompeurs et le malade sans ressource, j’assurai ce dernier que sa vie était dans le plus grand péril. Je ne suis pas de ces gens, madame, qui amusent leurs malades jusqu’aux derniers moments ; mais vous allez apprendre le résultat.
« Mon confrère était, j’imagine, furieux de la fermeté de ma contradiction ; il prit un air très courroucé qui ne m’affecta pas le moins du monde ; et, se tournant vers le malade, il le pria de décider à quel sentiment il voulait s’en tenir, attendu qu’il refusait d’opérer avec moi. Le malade me fit l’honneur, poursuivit le chirurgien avec un sourire de satisfaction et en caressant son jabot, d’avoir de moi une opinion meilleure peut-être que je ne le méritais, car il congédia sur-le-champ mon contradicteur. Je n’aurais jamais cru, dit-il, lorsque le médecin sortait de la chambre, je n’aurais jamais cru qu’un homme qui pratiquait depuis tant d’années fût d’une ignorance aussi profonde dans son art.
» Je ne l’aurais pas imaginé non plus, lui dis-je. — Je suis étonné qu’il n’ait pas pris garde au danger où je suis, reprit le malade. — Je n’en suis pas moins étonné, répliquai-je. – J’étais décidé à faire tout ce que je pourrais pour le malade, car c’était un homme d’esprit, comme vous voyez, et je m’intéressais à lui. Je changeai donc les ordonnances, et je fournis moi-même les remèdes ; mais tout fut inutile, mon opinion se vérifia, et il mourut avant le lendemain matin. » – Adeline, qui avait été forcée d’écouter cette longue histoire, poussa un soupir à la conclusion. « Je ne suis pas surpris de vous avoir affectée, dit le chirurgien ; l’exemple que je viens de vous citer est assurément bien fait pour vous toucher. J’en fus si pénétré moi-même, qu’il se passa quelque temps avant que je pusse me résoudre à en parler. Mais vous conviendrez, madame, continua-t-il en baissant le ton et en s’inclinant avec l’air de s’applaudir, que c’est là une preuve frappante de l’infaillibilité de mon jugement. »
L’infaillibilité de son jugement fit frissonner Adeline ; elle ne dit mot. « Ce fut une chose bien triste pour ce pauvre homme, reprit le chirurgien. — Très triste, en vérité, dit Adeline. — Je fus très affecté de l’événement, continua-t-il. — Je n’en doute pas, monsieur, dit Adeline. »
« — Mais le temps dissipe les impressions les plus affligeantes. »
« — Vous m’avez dit, je crois, qu’il y a quinze jours que cela est arrivé ?
« À peu près, répliqua le chirurgien sans faire semblant de comprendre l’observation. — Et me permettez-vous, monsieur, de vous demander le nom du médecin qui a été assez ignorant pour vous contredire ? »
« — Sans doute, madame ; il s’appelle Lafance. »
« — Il vit probablement dans l’obscurité dont il est digne, dit Adeline ? »
« — Vraiment non, madame ; il habite une ville assez considérable, à environ quatre lieues d’ici, et nous fournit un exemple, entre tant d’autres, de la fausseté des jugements du public. Vous aurez peine à le croire, mais je vous certifie le fait : c’est que cet homme a un grand nombre de pratiques, tandis qu’on me laisse ici, où je suis vraiment négligé et très peu connu. »
Pendant ce récit, Adeline avait songé aux moyens de découvrir le nom du médecin ; car l’exemple cité par l’autre, de son infaillibilité et de l’ignorance de son adversaire, avait complètement décidé l’opinion d’Adeline sur tous les deux. Elle désira plus que jamais ôter Théodore d’entre les mains du chirurgien ; elle rêvait à la possibilité d’y parvenir, lorsque celui-ci, avec sa suffisance ordinaire, lui en offrit les moyens.
Elle lui fit encore quelques questions sur l’état de la plaie de Théodore. Il lui dit que cela allait toujours de même, qu’il était seulement survenu un peu de fièvre. « Mais j’ai ordonné qu’on fît du feu dans la chambre, continua le chirurgien, et qu’on mît sur le lit quelques couvertures de plus : je ne doute point que cela ne produise son effet. En attendant, il faut avoir soin de ne lui donner aucun liquide, excepté quelques potions cordiales que je lui enverrai. Il demandera vraisemblablement qu’on lui donne à boire, mais il faut bien s’en garder. »
« — Vous n’approuvez donc pas, dit Adeline, la méthode que j’ai entendu citer quelquefois, qui est de laisser agir la nature en pareil cas ? »
« — La nature, madame, poursuivit-il, la nature est le plus mauvais guide du monde. J’adopte toujours une méthode contraire à ce qu’elle paraît indiquer ; car à quoi servirait l’art, s’il devait toujours suivre la nature ? Telle a été ma première opinion en entrant dans le monde, et je ne m’en suis jamais départi. D’après ce que j’ai dit, vous apercevrez sans doute, madame, que l’on peut s’en rapporter à mes opinions : ce qu’elles ont été, elles le seront toujours ; car mon âme n’est pas de ces âmes frivoles qui se laissent affecter par les circonstances. »
Adeline était fatiguée de ce discours, et bien impatiente d’apprendre à Théodore qu’elle avait découvert un médecin : mais le chirurgien ne paraissait rien moins que disposé à la quitter ; il s’étendait sur différents sujets, et rapportait de nouveaux exemples de son étonnante sagacité, lorsque le garçon vint l’avertir que quelqu’un demandait à le voir. Il s’était néanmoins engagé dans une matière trop agréable pour se résoudre à l’abandonner, et ce ne fut qu’après un second avertissement qu’il fit sa révérence à Adeline, et sortit de la chambre. Dès qu’il fut parti, elle écrivit un billet à Théodore, pour le conjurer de lui permettre d’envoyer chercher le médecin.
Les manières ridicules du chirurgien avaient cependant donné à Théodore une opinion très défavorable de ses talents, et sa dernière ordonnance l’avait si pleinement confirmée, qu’il consentit de bon cœur à consulter une autre personne. Adeline demanda sur-le-champ un exprès ; mais se rappelant que la résidence du médecin était toujours un secret, elle s’adressa à l’hôtesse qui, ne la sachant pas, ou prétendant l’ignorer, ne lui donna aucun éclaircissement. Toutes les autres recherches qu’elle fit furent également infructueuses, et elle passa quelques heures dans une extrême souffrance, pendant lesquelles le mal de Théodore augmenta plutôt que de diminuer. »
Quand le souper fut sur table, elle demanda au garçon qui servait s’il connaissait dans le voisinage un médecin appelé Lafance. « — Non pas dans le voisinage, mais je connais le docteur Lafance de Chansy, car j’ai demeuré dans sa ville. » Adeline prit d’autres informations, et reçut des réponses très satisfaisantes. Mais la ville était éloignée de quelques lieues, et le délai que cette circonstance devait occasionner renouvela ses alarmes ; elle ordonna toutefois de faire partir un exprès sur-le-champ ; et, après avoir envoyé redemander des nouvelles de Théodore, elle se retira dans sa chambre pour le reste de la nuit.
La fatigue qu’elle n’avait cessé d’éprouver depuis quatorze heures, triompha de son anxiété, et ses esprits harassés succombèrent au sommeil. Elle dormit jusque fort avant dans la matinée, et fut éveillée par l’hôtesse qui venait l’avertir que Théodore était beaucoup plus mal, et lui demander ce qu’il y avait à faire. Adeline, voyant que le médecin n’était pas encore arrivé, se leva tout de suite, et s’empressa de prendre de nouvelles informations sur Théodore. L’hôtesse lui apprit qu’il avait passé une nuit très agitée, qu’il s’était plaint d’avoir trop chaud, et avait demandé qu’on éteignît le feu qui était dans sa chambre ; mais que la garde savait trop bien son devoir pour lui obéir, et avait suivi ponctuellement les ordres du médecin.
Elle ajouta qu’il avait pris régulièrement les cordiaux ; mais que, malgré cela, son état avait continué d’empirer, et qu’à la fin il était tombé dans le délire. Cependant, le garçon qu’on avait envoyé pour > chercher le médecin, était toujours absent. « — Et il n’y a rien d’étonnant, continua l’hôtesse ; faites seulement attention que le chemin est fort mauvais, que le garçon est parti à la nuit noire, et qu’il a huit lieues à faire. Mais, mademoiselle, vous auriez tout aussi bien fait de vous en rapporter à notre docteur, car les gens de cette ville n’en vont jamais chercher d’autre ; et si vous voulez me permettre de dire mon avis, il aurait mieux valu envoyer Jacques chez les amis du jeune monsieur, que chez ce docteur étranger que personne ne connaît. »
Après avoir fait sur le compte de Théodore quelques autres questions qui augmentèrent ses alarmes plutôt que de les diminuer, Adeline tâcha de calmer ses esprits, et d’attendre patiemment l’arrivée du médecin. Elle sentait alors plus que jamais l’abandon où elle était réduite, et le danger de Théodore : elle désirait ardemment que ses amis pussent être informés de sa situation ; et ce vœu ne pouvait être rempli, car Théodore, qui seul pouvait lui indiquer leur demeure, était privé de connaissance.
Quand le chirurgien arriva et vit l’état de son malade, il n’exprima aucune surprise ; mais ayant fait quelques questions, et donné quelques instructions générales, il descendit auprès d’Adeline. Après ses compliments ordinaires, il prit tout-à-coup un air d’importance. « Je suis fâché, madame, dit-il, d’être obligé d’annoncer de mauvaises nouvelles, mais je désire que vous soyez préparée à l’événement qui, je le crains fort, ne tardera pas à arriver. » Adeline entendit ce qu’il voulait dire ; et, quoiqu’elle n’eût, jusqu’alors ajouté que peu de foi à son jugement, elle ne put l’entendre parler du danger pressant de Théodore, sans céder à l’influence de la terreur.
Elle le conjura de lui déclarer tout ce qu’il craignait. Il dit alors qu’ainsi qu’il l’avait prévu, Théodore était beaucoup plus mal ce matin que la nuit précédente ; et que le mal ayant affecté le cerveau, il y avait tout lieu de redouter qu’il ne devînt mortel au bout de quelques heures. « Cela peut avoir les suites les plus fâcheuses, continua-t-il, si l’inflammation se met dans la plaie ; il y a bien peu d’apparence qu’il s’en tire. »
Adeline écouta cet arrêt avec un calme d’effroi, et n’exprima sa douleur ni par des paroles, ni par des larmes. « Ce jeune homme, madame, a sans doute des parents ; vous ferez bien de les instruire plutôt que plus tard de sa situation. S’ils demeurent au loin, il est certainement trop tard ; mais il y a d’autres devoirs… Vous vous trouvez mal, madame ? »
Adeline fit un effort pour parler ; mais ce fut en vain, et le chirurgien demanda à grands cris un verre d’eau. Elle le but, et un profond soupir qu’elle poussa parut un peu soulager son cœur oppressé ; ensuite elle fondit en larmes. Le chirurgien, voyant enfin qu’elle était mieux, quoique pas assez bien pour écouter sa conversation, prit congé d’elle, et promit de revenir dans une heure. Le médecin n’avait pas encore paru, et Adeline l’attendait avec un mélange de crainte et d’inquiète espérance.
Il arriva sur le midi. Ayant été informé de l’accident qui avait produit la fièvre, et du traitement que le chirurgien y avait appliqué, il monta dans la chambre de Théodore. Au bout d’un quart d’heure, il revint dans celle où Adeline l’attendait. « Le jeune homme est toujours dans le transport, dit-il ; mais je lui ai ordonné un calmant. — Y a-t-il quelque espoir, monsieur, lui demande Adeline ? — Oui, madame ; assurément il y en a : l’événement est encore douteux, mais quelques heures me mettront en état de prononcer avec plus de certitude. En attendant, j’ai recommandé de le laisser tranquille, et de lui permettre de boire à son gré de certaines potions délayantes. »
À peine, sur la demande d’Adeline, avait-il indiqué un autre chirurgien au lieu de celui qu’on avait employé jusqu’alors, que ce dernier entra. À la vue du médecin, il jeta sur Adeline un regard mêlé de surprise et de colère. Aussitôt elle se retira avec lui dans un autre appartement ; et là, elle le congédia avec une politesse à laquelle il ne daigna pas répondre, et qu’assurément il ne méritait pas.
Le lendemain de grand matin, le chirurgien arriva ; mais ou le remède, ou la crise de la maladie, avait jeté Théodore dans un profond sommeil, qui dura encore plusieurs heures. Le médecin donna alors quelque espérance à Adeline de la guérison du malade, et fit prendre toutes les précautions possibles pour empêcher qu’il ne fût troublé. Il s’éveilla sans transport et sans fièvre, et son premier soin fut de s’informer de la situation d’Adeline, qui ne tarda pas à apprendre qu’il était hors de danger.
Quelques jours après, il se trouva assez bien pour être transporté dans une chambre à côté de celle d’Adeline, où elle le reçut avec une joie qu’il lui fut impossible de dissimuler ; et cette observation le fit rayonner de plaisir : à la vérité, Adeline, sensible à l’attachement qu’il lui avait si noblement témoigné, et attendrie par les dangers qu’il avait courus, ne déguisa plus l’estime qu’elle avait conçue pour lui, et finit par avouer l’impression qu’il avait faite sur son cœur, la première fois qu’il avait paru devant elle.
Après une heure de la conversation la plus tendre, dans laquelle la félicité d’un attachement mutuel occupa toute leur âme, ils furent rappelés à la pensée de leurs embarras actuels ; Adeline sentant que Théodore était arrêté pour avoir désobéi aux ordres de son supérieur, et abandonné son poste ; Théodore réfléchissant qu’il allait bientôt être arraché d’auprès d’Adeline, et obligé de la laisser exposée à tous les maux dont il venait de la délivrer. Cette pensée l’accabla ; et, après un long silence, il se hasarda de lui proposer, ce que ses désirs lui avaient souvent suggéré, de l’épouser avant de quitter le village. C’était peut-être le seul moyen de prévenir une séparation cruelle ; et, quoiqu’il vît les nombreux inconvénients auxquels elle serait exposée en épousant un homme dans le cas où il se trouvait, ces inconvénients lui paraissaient tellement moindres que ceux qu’elle aurait à éprouver seule, que sa raison ne lui permit pas d’hésiter davantage à adopter un parti que son affection lui avait suggéré.
Adeline fut pendant quelque temps trop agitée pour pouvoir répondre ; et, quoiqu’elle n’eût presque rien à opposer aux arguments de Théodore, quoiqu’elle n’eût aucun parent, ni aucune raison d’intérêt pour la contrarier, elle ne put se résoudre à consentir, d’une manière si précipitée, à donner sa main à un homme qu’elle connaissait si peu, et de la famille duquel elle était absolument inconnue. À la fin, elle le pria de n’en plus parler, et la conversation fut plus générale pendant le reste du jour, mais toujours intéressante.
Chaque moment découvrit alors plus amplement ces rapports de goût et d’opinions qui les avaient d’abord attachés l’un à l’autre. Leurs discours roulèrent sur la littérature. Adeline n’avait eu que très peu d’occasions de lire, mais les livres qu’elle avait pu se procurer, opérant sur un esprit avide de connaissances, et sur un goût singulièrement sensible au beau et au sublime, lui avaient laissé l’impression de toutes leurs perfections. La nature avait doué Théodore de plusieurs des qualités du génie, et il avait reçu de l’éducation tout ce qu’elle peut ajouter à la plus heureuse nature. Ajoutez à cela une noble indépendance, un cœur sensible, et des manières où l’on apercevait un mélange de dignité et de douleur.
Sur le soir, un des officiers qui, sur les représentations du sergent, avait été envoyé par les personnes chargées de poursuivre les délits militaires, arriva dans le village ; et étant entré dans l’appartement de Théodore, dont Adeline se retira à l’instant, lui dit, avec un air fort important, qu’il partirait le lendemain pour le quartier général. Théodore lui répondit qu’il n’était pas en état de supporter le voyage, et le renvoya à son médecin ; mais l’officier répliqua qu’il ne s’en donnerait pas la peine, parce qu’il était sûr que le médecin pouvait être influencé, et qu’il fallait partir le lendemain : « Vous avez eu assez de temps, dit-il, et vous aurez assez de choses à faire quand vous serez arrivé au quartier général ; car le sergent que vous avez dangereusement blessé, a dessein de paraître contre vous ; et cela joint au délit que vous avez déjà commis en désertant de votre poste. »
Les yeux de Théodore étincelèrent de colère. « En désertant ! dit-il en se levant de sa chaise, et en jetant un regard menaçant sur son accusateur. Qui ose me donner le nom de déserteur ? » Mais se rappelant aussitôt combien sa conduite paraissait justifier cette accusation, il s’efforça d’étouffer son émotion, et dit, d’un air ferme et composé, que, lorsqu’il serait au quartier général, il saurait répondre à toutes les charges alléguées contre lui ; mais que jusqu’à ce temps-là il garderait le silence. La fermeté et la dignité avec lesquelles il prononça ces paroles en imposèrent à l’officier, qui, en marmottant entre ses dents quelques mots à peine intelligibles, quitta la chambre.
Théodore se mit à réfléchir au danger de sa situation : il savait qu’il avait beaucoup à craindre des circonstances particulières dans lesquelles il avait quitté son régiment, alors en garnison dans une ville frontière du côté de l’Espagne, où la discipline était très rigoureuse ; et du pouvoir du marquis de Montalte, que l’orgueil et le dépit d’avoir échoué dans ses honteux projets ne manqueraient pas d’exciter à la vengeance, et qui probablement mettrait tout en usage pour y réussir. Mais ses pensées passèrent bientôt de son propre danger à celui d’Adeline, et cette considération lui fit perdre tout son courage. Il ne pouvait soutenir l’idée de la laisser exposée aux maux qu’il prévoyait, ni s’accoutumer à une séparation aussi soudaine que celle dont il était menacé ; et quand elle entra de nouveau dans la chambre, il renouvela ses sollicitations pour l’épouser, en se servant de tous les arguments que la tendresse peut suggérer.
Quand Adeline apprit qu’il devait partir le lendemain, elle crut être privée de la seule consolation qui lui restait. Toutes les horreurs de la situation de Théodore se présentèrent à son esprit, et elle détourna les yeux en éprouvant des angoisses inexprimables. Prenant son silence pour un présage favorable, il répéta sa demande, et la pria de lui donner sa main, comme un gage que leur séparation ne serait pas éternelle. Adeline, à ces paroles, poussa un profond soupir. « Eh ! qui sait, dit-elle, si cette séparation ne serait pas éternelle, quand même je pourrais consentir au mariage que vous me proposez ? Mais, en attendant ma détermination, ne m’accusez pas d’indifférence, car ce serait un crime pour moi de vous montrer de l’indifférence après les services que vous m’avez rendus. »
« Un froid sentiment de reconnaissance est-il donc tout ce que j’ai à attendre de vous ? dit Théodore. Pourquoi m’affliger par une preuve de votre indifférence, que vous prenez pour une suggestion de la prudence ? Ah ! Adeline, si vous rejetez cette proposition, peut-être la dernière que je serai jamais en état de vous faire, cessez au moins de vous tromper vous-même en vous imaginant que vous m’aimez. »
« Avez-vous donc sitôt oublié notre conversation de ce matin ? répliqua-t-elle, et avez-vous assez mauvaise idée de moi pour croire que je voulusse professer un attachement que je ne sens pas ? Si vraiment vous êtes capable de penser ainsi, je ferai bien d’oublier que je vous aie jamais fait un pareil aveu, et que vous l’ayez entendu. »
« Pardonnez, Adeline, pardonnez les doutes et les inconséquences dont je me suis rendu coupable ; songez à la rigueur de mon sort, et pardonnez aux inquiétudes de l’amour. » Adeline, les yeux baignés de larmes, lui sourit faiblement en lui présentant sa main, qu’il saisit et pressa contre ses lèvres. « Cependant ne me réduisez pas au désespoir, en rejetant ma demande, ajouta-t-il ; pensez à ce que je dois souffrir, si je suis obligé de vous abandonner, sans amis et sans protecteur. »
« Je réfléchis aux moyens d’éviter un état si déplorable, dit Adeline. On dit qu’il y a, à quelques milles d’ici, un couvent où l’on prend des pensionnaires ; j’ai envie d’y aller. »
« Un couvent ! reprit Théodore ; voudriez-vous aller au couvent ? Savez-vous à quelles persécutions vous seriez exposée ; et que, si le marquis venait à vous découvrir, il est très probable que la supérieure céderait à son autorité, ou du moins à son or. »
« J’ai pensé à tout cela, dit Adeline, et je suis prête à m’y exposer, plutôt que de contracter un engagement qui ne servirait, dans le moment actuel, qu’à nous rendre tous deux misérables. »
« Ah ! Adeline, pourriez-vous penser ainsi, si vous m’aimiez véritablement ? Je me vois sur le point d’être séparé, et peut-être pour toujours, de l’objet le plus tendre à mon cœur ;… et il faut que j’exprime toutes les angoisses que j’éprouve ;… il faut que je fasse usage de tous les arguments pour vous faire changer de résolution. Mais vous, Adeline, vous voyez avec indifférence une circonstance qui me met au désespoir. »
Adeline, qui avait fait de longs efforts pour soutenir sa fermeté en sa présence, et se maintenir dans une résolution que la raison suggérait, tandis que les mouvements de son cœur s’y opposaient fortement, ne fut plus en état de commander à sa douleur, et fondit en larmes. Théodore fut au même instant convaincu de son erreur ; et, affligé des peines qu’il lui avait causées, il approcha sa chaise vers elle, et, lui prenant la main, la pria encore une fois de lui pardonner, et s’efforça de l’apaiser et de la consoler.
« Que je suis coupable de vous avoir causé ce chagrin, en doutant de cet attachement dont je suis sûr que vous m’honorez ! Pardon, Adeline, dites seulement que vous me pardonnez ; et quels que puissent être les tourments de cette séparation, je vous promets de ne plus m’y opposer. »
« Vous m’avez affligée, dit Adeline, mais vous ne m’avez pas offensée. » – Elle fit ensuite mention de plusieurs autres particularités sur le couvent. Théodore tâcha de cacher la douleur que sa séparation prochaine lui causait, et de se consulter avec elle, d’un air composé, sur le plan qu’elle méditait. Son jugement ne tarda pas à prendre le dessus sur ses passions, et il s’aperçut que le plan qu’elle proposait lui fournirait les meilleurs moyens de sûreté. Il fit réflexion qu’il était possible qu’il fût condamné sur les accusations intentées contre lui, chose qui lui avait échappé dans la première agitation de son esprit ; et que sa mort, s’ils avaient été mariés, aurait non seulement privé Adeline de son protecteur, mais l’aurait encore laissée plus exposée aux desseins du marquis, qui devait sans doute se trouver au conseil de guerre, et qui, par ce moyen, aurait découvert qu’elle était encore en son pouvoir. Surpris de n’avoir pas fait plus tôt cette réflexion, et choqué d’avoir voulu commettre une imprudence qui aurait pu la faire tomber dans une situation si dangereuse, il fut tout d’un coup réconcilié avec l’idée de la laisser dans un couvent. Il aurait désiré la placer dans le sein de sa famille, mais les circonstances dans lesquelles elle devait être introduite étaient si cruelles et si pénibles, et surtout la distance du lieu de la résidence de ses parents l’aurait exposée à tant de dangers dans le voyage, qu’il ne voulut pas le lui proposer. Il la supplia seulement de lui permettre de lui écrire ; mais, faisant attention que ses lettres pourraient découvrir sa demeure au marquis, il renonça sur-le-champ à cette pensée : « Il faut même que je me refuse ce triste plaisir, dit-il, de peur que mes lettres n’indiquent le lieu de votre résidence ; néanmoins, comment serai-je en état de me soumettre à l’impatience et à l’incertitude auxquelles la prudence me condamne ? Si vous êtes en danger, je ne pourrai le savoir ; quoiqu’à la vérité, quand je le saurais, ajouta-t-il avec un air de désespoir, il me serait impossible de voler à votre secours. Ô douleur ! ce n’est que de ce moment que je vois toutes les horreurs d’une prison ! »
Ces paroles furent interrompues par la violente agitation de son esprit ; il se leva de sa chaise, et marcha à grands pas dans la chambre. Adeline était assise, accablée de la description que Théodore venait de faire de sa situation prochaine, et de la pensée qu’elle serait dans la plus cruelle incertitude sur son sort. Elle se le représenta dans une prison… pâle… décharné, et dans les fers ;… elle se figura tout le poids de la vengeance du marquis sur sa tête, et cela à cause des efforts généreux qu’il avait faits pour la sauver. Théodore, alarmé du désespoir tranquille empreint sur son visage, se jeta dans une chaise à côté d’elle, et, lui prenant la main, tâcha de la consoler ; mais les paroles expirèrent sur ses lèvres, et il ne put que baigner sa main de larmes.
Ce morne silence fut interrompu par l’arrivée d’une voiture à l’auberge, et Théodore, se levant, alla à la fenêtre qui donnait sur la cour. L’obscurité de la nuit l’empêcha d’abord de distinguer les objets ; mais lorsqu’on eut apporté de la lumière, il aperçut un carrosse à quatre chevaux, accompagné de plusieurs domestiques. Il en vit ensuite descendre un individu enveloppé d’une roquelaure, et un moment après il entendit la voix du marquis.
Il avait volé au secours d’Adeline, qui tombait en défaillance, lorsque la porte s’ouvrit ; et le marquis, suivi des officiers de justice et de plusieurs domestiques, entra. La rage étincela dans ses yeux, lorsqu’il les jeta sur Théodore, alors suspendu sur Adeline avec un regard de la plus tendre sollicitude. « — Saisissez ce traître, dit-il en se tournant vers les officiers : pourquoi lui avez-vous permis de rester ici si longtemps ? »
« — Je ne suis pas un traître, répondit Théodore d’une voix ferme et avec la dignité de l’innocence, mais le défenseur de la vertu, d’une femme que le scélérat marquis de Montalte voudrait perdre. »
« Obéissez, » dit le marquis aux officiers. Adeline fit entendre ses cris, s’attacha plus fortement au bras de Théodore, et supplia ces individus de ne point les séparer. « Il n’y a que la force qui puisse le faire, » dit Théodore, en cherchant des yeux quelque instrument de défense ; mais il n’y en avait pas, et dans le même instant ils l’entourèrent et le saisirent. « Craignez tout de ma vengeance, » dit le marquis à Théodore, tandis que celui-ci prenait la main d’Adeline, qui avait perdu tout espoir de résistance, et était à peine sensible à ce qui se passait ; « vous savez que vous l’avez méritée. »
« Je me moque de votre vengeance, s’écria Théodore, et je ne crains que les remords de la conscience, que toute votre puissance ne saurait m’infliger, et dont elle ne saurait vous garantir. » « Emportez-le sur-le-champ de la chambre, et ayez soin qu’il soit bien garrotté, ajouta le marquis ; il connaîtra bientôt le supplice que mérite un criminel qui joint l’insolence au délit. » – Théodore, en s’écriant : « Oh ! Adeline ! adieu ! » fut emporté hors de la chambre, tandis qu’Adeline, que sa voix et ses derniers regards avaient tirée de sa léthargie, tomba aux pieds du marquis, et avec des larmes amères implora sa compassion pour Théodore ; mais ses supplications pour son rival ne firent qu’irriter l’orgueil et la haine du marquis. Il réitéra le serment de se venger, avec des imprécations terribles, et lui ordonna de se lever ; alors, s’efforçant d’étouffer les émotions de sa rage, que la présence de Théodore avait excitées, il commença à lui parler avec les expressions ordinaires de son admiration.
La malheureuse Adeline, qui, sans faire attention à ce qu’il disait, continuait de plaider la cause de son amant infortuné, fut à la fin alarmée par la fureur qui paraissait de nouveau sur le visage du marquis, et faisant usage de toute la force qui lui restait, s’élança vers la porte de la chambre ; mais il l’attrapa par la main avant qu’elle pût y parvenir, et, sans s’inquiéter de ses cris, la ramena dans sa chaise, et allait lui parler, quand on entendit des voix dans le passage, et aussitôt l’hôte et l’hôtesse, que la voix d’Adeline avait attirés, entrèrent dans l’appartement. Le marquis, se tournant avec colère de leur côté, leur demanda ce qu’ils voulaient ; mais sans attendre leur réponse, il leur commanda de venir avec lui, et quittant la chambre, il la ferma à clef.
Adeline courut alors à la fenêtre qui donnait sur la cour, et qui était ouverte. Tout était obscur et silencieux au dehors : elle cria au secours, mais personne ne parut ; et les fenêtres étaient si élevées, qu’il était impossible de s’échapper sans assistance. Elle marcha dans la chambre dans des angoisses de terreur et de détresse ; tantôt s’arrêtant pour écouter, et s’imaginant qu’elle entendait parler en bas ; et tantôt précipitant ses pas, selon que l’incertitude augmentait l’agitation de son esprit.
Elle avait été près d’une demi-heure dans cet état, lorsqu’elle entendit tout d’un coup un grand bruit dans le bas de la maison, qui continua de s’augmenter jusqu’à ce qu’il n’y eût plus que tapage et confusion. Plusieurs personnes passaient précipitamment dans les corridors, et l’on ouvrait et fermait fréquemment des portes. Elle appela, mais elle ne reçut aucune réponse : il lui vint aussitôt à l’esprit que Théodore, ayant entendu ses cris, avait essayé de venir à son secours, et que le bruit avait été occasionné par l’opposition des officiers : connaissant leur cruauté et leur barbarie, elle eut de terribles appréhensions pour la vie de Théodore.
On entendit alors un mélange confus de voix, et les cris des femmes la convainquirent qu’on se battait ; elle crut même entendre le cliquetis des épées. L’image de Théodore mourant par la main au marquis se présenta alors à son imagination, et les frayeurs de l’incertitude lui devinrent bientôt insupportables ; elle fit un effort désespéré pour enfoncer la porte, et appela encore au secours ; mais ses mains tremblantes n’en eurent pas la force, et chaque personne de la maison paraissait trop occupée pour faire attention à elle. Un cri aigu frappa dans le moment ses oreilles, et au milieu du tumulte qui suivit elle distingua clairement de profonds gémissements. Cette confirmation de ses craintes la priva entièrement de son reste de force, et elle tomba presque sans vie dans une chaise près de la porte. Le bruit cessa graduellement jusqu’à ce que tout fût tranquille, mais personne ne revint vers elle. Peu après, elle entendit quelques voix dans la cour, mais elle n’eut pas la force de traverser la chambre pour faire même les questions qu’elle aurait voulu savoir, et qu’elle craignait néanmoins de voir résoudre.
Au bout d’un quart d’heure la porte s’ouvrit, et l’hôtesse parut avec un visage pâle comme la mort. « Pour l’amour de dieu, dit Adeline, dites-moi ce qui est arrivé ! »
« Est-il blessé ? est-il tué ? »
« Il n’est pas mort, mademoiselle, mais… — Il se meurt donc ? – dites-moi où il est ! laissez-moi aller. »
« — Arrêtez, mademoiselle, s’écria l’hôtesse ; il faut que vous restiez ici ; j’ai seulement besoin de prendre de l’esprit de corne de cerf dans cette armoire. »
Adeline essaya de s’échapper par la porte ; mais l’hôtesse la poussa, la ferma sur elle, et descendit.
La détresse d’Adeline devint pour lors insupportable : elle s’assit sans mouvement, et sachant à peine si elle existait, jusqu’à ce qu’elle fût tirée de sa léthargie par le bruit de quelques personnes qui marchaient près de la porte, que l’on ouvrit de nouveau ; et trois hommes, qu’elle reconnut pour être les domestiques du marquis, entrèrent. Elle eut assez de présence d’esprit pour leur faire les mêmes questions qu’elle avait faites à l’hôtesse ; mais ils lui dirent seulement qu’il fallait qu’elle vînt avec eux, et qu’il y avait une chaise de poste à la porte. Elle répéta néanmoins ses mêmes questions. « Dites-moi s’il vit encore ! » s’écria-t-elle. « — Oui, mademoiselle, il vit ; mais il est terriblement blessé, et le chirurgien vient d’arriver. » En parlant ainsi ils l’entraînèrent dans le passage ; et, sans faire attention à ses prières et à ses supplications pour savoir où on la menait, ils étaient parvenus au bas de l’escalier lorsque ses cris attirèrent plusieurs personnes à la porte. L’hôtesse raconta à ces gens-là que cette dame était femme d’un gentilhomme qui venait d’arriver, et qui l’avait arrêtée dans sa fuite avec son amant ; relation qui fut confirmée par les domestiques du marquis. « C’est le monsieur qui vient de se battre en duel, ajouta l’hôtesse, et c’était par rapport à elle. »
Adeline, dédaignant en partie de faire attention à cette histoire controuvée, et en partie poussée par le désir de savoir ce qui s’était passé, se contenta de répéter ses questions ; à quoi l’un des spectateurs répliqua enfin que le monsieur était blessé. Les gens du marquis auraient alors voulu la mettre dans la voiture, mais elle s’évanouit dans leurs bras, et sa situation intéressa tellement l’humanité des spectateurs, que, quoiqu’ils crussent ce qu’on leur avait dit, ils s’opposèrent aux efforts faits pour la mettre ainsi sans connaissance dans la voiture.
On la porta à la fin dans une chambre, et les remèdes convenables ne tardèrent pas à lui faire reprendre l’usage de ses sens. Là, elle fit tant d’instances pour avoir une explication de ce qui était arrivé, que l’hôtesse lui raconta plusieurs particularités de l’affaire qui avait eu lieu. « Quand le jeune homme qui était malade, madame, entendit vos cris, il devint furieux, à ce qu’on a dit, et rien ne put l’apaiser. Le marquis, car on dit que c’est un marquis, mais vous le savez mieux que moi, était alors dans le salon, avec mon mari et moi : quand il entendit du bruit, il descendit pour voir ce que c’était ; et quand il fut dans la chambre où était le capitaine, il le trouva aux prises avec le sergent. Alors le capitaine devint plus furieux que jamais ; et, quoiqu’il fût sans épée et qu’il eût un fer à une jambe, il trouva le moyen de tirer du fourreau le sabre du sergent, et de se jeter immédiatement sur le marquis, qu’il blessa dangereusement ; après quoi il fut saisi. — C’est donc le marquis qui est blessé, dit Adeline ; l’autre individu n’a rien ? »
« — Non, rien du tout, répliqua l’hôtesse ; mais il lui en cuira dans peu, car le marquis jure qu’il fera son affaire. » Adeline oublia pour un moment tous ses malheurs et tous ses dangers en reconnaissance de ce que Théodore avait ainsi échappé. Elle continuait de s’informer plus au long de toutes les particularités, lorsque les domestiques du marquis entrèrent dans la chambre, et lui signifièrent qu’ils ne pouvaient attendre plus longtemps. Adeline, sentant alors tous les maux dont elle était menacée, s’efforça de gagner la compassion de l’hôtesse, qui était néanmoins persuadée, ou au moins qui affectait de l’être, de la vérité de l’histoire faite par le marquis, et qui fut conséquemment insensible à tout ce qu’elle put dire. Elle s’adressa encore, mais en vain, aux domestiques ; ils ne voulurent ni lui permettre de rester plus longtemps dans l’auberge, ni l’informer de l’endroit où ils la conduisaient ; mais ils la précipitèrent dans une chaise de poste, en présence de plusieurs personnes, déjà prévenues contre elle par les assertions injurieuses de l’hôtesse : les conducteurs montèrent alors à cheval, et toute la compagnie fut bientôt hors du village.
Ainsi se termina une aventure qui offrait à Adeline, non seulement une perspective de sûreté, mais même de bonheur ; aventure qui l’avait plus étroitement liée à Théodore, et lui avait donné de plus grandes preuves qu’il était digne de son amour ; mais qui lui avait en même temps fait éprouver les plus cruels contretemps, causés par l’emprisonnement de son généreux amant, et qui les avait tous deux mis au pouvoir d’un rival irrité par les délais, le mépris et l’opposition.
Le chirurgien de l’endroit ayant examiné la blessure du marquis, donna sur-le-champ son avis, et ordonna qu’on le mît au lit ; mais le marquis, tout malade qu’il était, n’avait, pour ainsi dire, d’autre crainte que celle de perdre Adeline, et déclara qu’il serait en état de se mettre en route dans quelques heures. Dans ce dessein il avait déjà donné ordre qu’on tînt des chevaux prêts ; mais le chirurgien, persistant sérieusement, et même avec passion, à soutenir que sa témérité lui ferait perdre la vie, on l’avait porté dans une chambre à coucher, où il n’y avait que son valet de chambre qui l’approchait.
Cet homme, digne confident de toutes ses intrigues, avait été le principal instrument de ses desseins sur Adeline, et était l’individu qui l’avait conduite à la maison de campagne du marquis, sur le bord de la forêt. Le marquis lui avait donné des ordres ultérieurs au sujet de cette malheureuse fille ; et, prévoyant le danger de la garder plus longtemps dans l’auberge, il lui avait dit, ainsi qu’à plusieurs autres domestiques, de l’emmener dans une voiture de louage. Le valet étant donc allé exécuter ces ordres, le marquis fut laissé à ses propres réflexions, et à la violence du conflit de différentes passions.
Les reproches et l’opposition continuelle de Théodore, amant favori d’Adeline, touchèrent vivement son orgueil, et excitèrent toute sa malice. Il ne pouvait penser à cette opposition qui avait, pour ainsi dire, réussi, sans éprouver une indignation et un ressentiment que rien ne pouvait apaiser, que l’espoir d’une prompte vengeance.
Quand il eut appris la fuite d’Adeline de sa maison de campagne, sa surprise fut d’abord égale à sa colère ; et, après avoir vomi toute sa rage contre ses domestiques, il les envoya par différentes routes à sa poursuite, et alla lui-même à l’abbaye, dans le faible espoir que, dénuée comme elle était, il était possible qu’elle s’y fût enfuie. Mais La Motte étant aussi surpris que lui, et ne sachant pas le chemin qu’Adeline avait pris, le marquis était retourné à la maison de campagne, impatient d’apprendre de ses nouvelles. Il y avait trouvé quelques-uns de ses domestiques de retour, sans avoir rien appris touchant Adeline, et ceux qui arrivèrent ensuite n’avaient pas été plus heureux.
Quelques jours après, une lettre du lieutenant-colonel du régiment l’avait informé que Théodore avait quitté sa compagnie, et était absent depuis quelque temps, sans que personne sût ce qu’il était devenu. Cette information confirmant un soupçon qu’il avait déjà que Théodore, de manière ou d’autre, aurait bien pu participer à la fuite d’Adeline, toutes ses autres passions avaient pendant quelque temps fait place à son ressentiment, et il avait donné ordre de poursuivre sur-le-champ Théodore ; mais ce dernier, dans cet intervalle, avait été pris.
C’était parce qu’il avait autrefois observé l’amour naissant d’Adeline et de Théodore, et sur les renseignements donnés par La Motte, qui avait été témoin de leur entrevue dans la forêt, que le marquis avait résolu d’éloigner un rival si dangereux et si propre à éventer ses desseins. Il avait donc dit à Théodore de la manière la plus plausible, qu’il était nécessaire qu’il joignît le régiment, chose qui ne l’avait affecté que par rapport à Adeline, et qui était d’autant moins extraordinaire, qu’il avait déjà passé plus de temps à la campagne que n’avaient généralement coutume d’y rester les officiers que le marquis invitait. Théodore connaissait bien le caractère du marquis, et avait accepté son invitation, plutôt pour ne pas manquer d’égards à son colonel, que dans l’attente de jouir de beaucoup de plaisirs.
Le marquis avait reçu de la part de ceux qui avaient arrêté Théodore, les instructions nécessaires pour poursuivre et recouvrer Adeline ; mais, quoiqu’il eût effectué ce dessein, il était continuellement en proie à une passion trompée et à la fureur de l’orgueil. Les douleurs de sa blessure étaient absorbées par les peines de son esprit, et chaque angoisse qu’il sentait semblait augmenter sa soif de vengeance, et refluer avec de nouveaux tourments sur son cœur. Tandis qu’il était dans cet état, il entendit la voix de l’innocente Adeline implorant sa protection ; mais ses cris n’excitèrent ni sa justice ni ses remords ; et, quand peu après le carrosse partit, et qu’il fut certain qu’elle était saisie, et Théodore malheureux, il parut sentir quelque soulagement aux peines de son esprit.
Théodore éprouvait à la vérité tout ce qu’un cœur vertueux dans l’oppression peut sentir ; mais il était exempt de ces passions virulentes et malicieuses qui déchiraient le sein du marquis, et qui font éprouver à ceux qui s’y abandonnent des maux plus rigoureux que ceux qu’elles peuvent suggérer pour la punition des autres. L’indignation dont il pouvait être animé contre le marquis n’était alors que secondaire à son anxiété pour Adeline ; sa captivité lui paraissait terrible, en ce qu’elle l’empêchait de chercher une noble et honorable vengeance ; mais elle était cruelle en ce qu’elle le privait des moyens de sauver celle qu’il aimait plus que la vie.
Quand il entendit les roues de la voiture qui l’entraînaient, il éprouva des angoisses qui pensèrent lui faire perdre la raison. Les cœurs endurcis des soldats qui le gardaient, furent même touchés de sa détresse ; et, en blâmant la conduite du marquis, s’efforcèrent de consoler leur prisonnier. Le médecin, qui venait d’arriver, entra dans la chambre pendant cet accès de frénésie, et, sentant et témoignant beaucoup d’intérêt pour sa condition, demanda avec une extrême surprise pourquoi on l’avait mis si précipitamment dans une chambre si peu faite pour lui.
Théodore l’informa de la raison de cette circonstance, de celle de la détresse qui l’accablait, et des fers qui le déshonoraient : s’apercevant que le médecin l’écoutait avec attention et avec pitié, il désira l’instruire de plusieurs autres particularités, et il pria les soldats de quitter ta chambre. Ceux-ci obéirent, et se placèrent au dehors de la porte.
Il raconta alors toutes les particularités de la dernière affaire, et de ses liaisons avec le marquis. Le médecin écouta sa narration avec grand intérêt, et laissa fréquemment paraître beaucoup d’agitation. Quand Théodore eut fini, il resta quelque temps en silence et perdu dans ses pensées ; sortant enfin de sa rêverie : « Je vous plains, dit-il ; je crains bien que votre cas ne soit désespéré. Le marquis est trop connu pour être aimé ou respecté ; vous n’avez rien à espérer d’un pareil homme, car il n’a presque rien à craindre. Je souhaiterais qu’il fût en mon pouvoir de vous être utile ; mais je n’en vois pas la possibilité. »
« Hélas ! reprit Théodore, ma situation est vraiment désespérée ; et quant à cette malheureuse fille… » De violents sanglots l’interrompirent, et ne lui permirent pas de continuer. Le médecin ne put qu’exprimer combien il était sensible à sa douleur, et le prier d’être plus calme. Un domestique du marquis entra alors dans la chambre, et dit au médecin que ce dernier voulait le voir dans l’instant. Au bout de quelque temps, il répondit qu’il allait chez le marquis ; et, s’étant efforcé de prendre un air composé, ce qui lui fut difficile, il donna la main à Théodore, et laissa la chambre en lui promettant de revenir avant de quitter l’auberge.
Il trouva le marquis très agité de corps et d’esprit, et plus effrayé des conséquences de sa blessure qu’il ne l’aurait cru. Son inquiétude pour Théodore lui suggéra un projet dont l’exécution pourrait lui être de quelque service. Après avoir tâté le pouls de son malade, et lui avoir fait quelques questions, il prit un air fort sérieux. Le marquis, qui épiait tous les mouvements de son visage, lui demanda de dire son avis sans hésiter.
« Je serais fâché de vous alarmer, monseigneur, mais il y a du danger. Y a-t-il longtemps que vous avez reçu cette blessure ? »
« Bon Dieu ! il y a du danger, s’écria le marquis, en prononçant quelques imprécations amères contre Théodore. — Oui, il y a sûrement du danger, répliqua le médecin ; dans quelques heures, je pourrais en assurer le degré. »
« Quelques heures, monsieur ! interrompit le marquis ; quelques heures ! » Le médecin le pria d’être plus calme. « Sacré D… ! s’écria le marquis. Il est fort aisé à un homme qui jouit de la santé de dire à un mourant d’être plus calme. Mais Théodore sera rompu vif pour cela, cependant. »
« Vous vous trompez, monsieur, dit le médecin. Si je vous avais regardé comme un homme mourant, ou même bien près de la mort, je ne vous aurais pas parlé comme j’ai fait. Mais il est important que je sache depuis quand vous avez été blessé. » La frayeur du marquis commença alors à se calmer, et il donna une relation circonstanciée de la rixe qui avait eu lieu entre lui et Théodore ; représentant qu’il avait été indignement traité dans une affaire où il avait tenu une conduite juste et humaine. Le médecin écouta cette relation avec beaucoup de sang-froid ; et quand elle fut terminée, sans faire aucun commentaire à ce sujet, il dit au marquis qu’il allait lui prescrire une médecine qu’il fallait prendre sur-le-champ.
Le marquis, alarmé de nouveau de l’air de gravité du médecin, le pria de lui dire sincèrement s’il le croyait dans un danger imminent. Celui-ci hésita, et l’inquiétude du marquis augmenta. « Il est important, dit ce dernier, que je connaisse ma véritable situation. »
Le médecin lui dit alors que, s’il avait quelques affaires à régler, il ferait bien de s’en occuper, parce qu’il était impossible de prévoir les suites.
Il tourna alors la conversation sur Théodore, et dit qu’il venait de voir le jeune officier en état d’arrestation, et qu’il espérait qu’on ne le ferait pas partir dans le moment, parce que cela mettrait sa vie en danger. Le marquis fit un jurement affreux, et, maudissant Théodore de l’avoir mis dans l’état où il se trouvait, répondit qu’il partirait le soir même. Le médecin se hasarda de parler contre la cruauté de cette sentence, et, tâchant d’exciter le marquis à un sentiment d’humanité, plaida fortement la cause de Théodore. Mais ces prières et ces arguments, en découvrant au marquis une partie de son propre caractère, semblèrent exciter son ressentiment, et faire renaître toute la violence de ses passions.
Le médecin se retira finalement sans aucun espoir, après avoir promis au marquis de ne point quitter l’auberge. Il s’était flatté, en exagérant le danger de son malade, d’obtenir quelque chose en faveur d’Adeline et de Théodore, mais son plan avait eu un effet contraire ; car la crainte de la mort, si terrible pour la conscience coupable du marquis, au lieu d’exciter au repentir, ne fit qu’augmenter son désir de vengeance contre l’homme qui l’avait réduit à cet état. Il résolut de faire conduire Adeline dans un endroit où, si par hasard Théodore échappait, il ne pourrait jamais la voir, et par-là, de se ménager au moins quelques moyens de vengeance. Il n’ignorait cependant pas que, lorsque Théodore serait une fois arrivé au régiment, sa perte était certaine ; car, quand même il serait acquitté du crime de désertion, il devait nécessairement être condamné pour avoir assailli un officier supérieur.
Le médecin revint dans la chambre où était Théodore. La violence de sa douleur était changée en un désespoir tranquille, plus terrible que la fureur dont il avait été dernièrement agité. Les gardes ayant à sa requête quitté la chambre, le médecin lui répéta une partie de la conversation qu’il avait eue avec le marquis. Théodore, après lui avoir fait ses remerciements, dit qu’il n’avait plus rien à espérer. Il ne sentait que très peu de chose par rapport à lui-même, mais c’était pour sa famille et pour Adeline qu’il souffrait : il s’informa de la route qu’elle avait prise ; et, quoiqu’il n’eût aucune perspective de pouvoir tirer parti de cette connaissance, il pria le médecin de tâcher de la lui procurer ; mais l’hôte et sa femme n’en savaient rien, ou au moins firent semblant de l’ignorer ; et il était inutile de s’adresser à d’autres.
Le sergent entra alors avec des ordres du marquis pour le départ de Théodore, qui reçut cette nouvelle d’un air composé, quoique le médecin ne pût s’empêcher d’exprimer son indignation de ce départ précipité, et ses craintes des suites qu’il pourrait avoir. Théodore eut à peine le temps de témoigner sa reconnaissance à cet ami estimable avant que les soldats entrassent dans la chambre pour le conduire à la voiture qui l’attendait.
En lui disant adieu, il lui glissa sa bourse dans la main, et, se tournant subitement, dit aux soldats de le conduire ; mais le médecin l’arrêta, et refusa ce présent avec tant de chaleur, qu’il fut forcé de le reprendre : il serra la main de son nouvel ami, et, incapable de prononcer une parole, il marcha vers la voiture.
Ils partirent tous à l’instant, et Théodore fut abandonné au souvenir de ses espérances et de ses souffrances passées, à son anxiété pour le sort d’Adeline, à la contemplation de son propre malheur, et aux appréhensions de ce qui pourrait lui arriver à l’avenir. Il ne voyait à la vérité pour lui-même que la perspective d’une ruine certaine, et son désespoir n’était contenu que par un faible espoir que celle qu’il aimait plus que la vie pourrait jouir un jour de cette félicité à laquelle il n’osait se promettre de participer.
Cependant l’infortunée Adeline continua de voyager toute la nuit sans presque aucune interruption. Son esprit était agité d’un tel conflit de chagrin, de regret, de désespoir et de terreur, qu’on ne peut pas dire qu’elle pensait. Le valet de chambre du marquis, qui s’était mis dans la voiture avec elle, parut d’abord disposé à faire la conversation ; mais l’inattention de sa prisonnière ne tarda pas à le faire taire, et il la laissa se livrer entièrement à sa douleur.
Ils semblèrent passer par des ruelles obscures et des chemins de traverse, dans lesquels la voiture allait avec autant de vitesse que l’obscurité de la nuit pouvait le permettre. Quand le jour parut, elle se trouva sur les bords d’une forêt, et demanda de nouveau où on la menait. Le domestique répondit qu’il avait ordre de ne point le dire, mais qu’elle ne tarderait pas à le voir. Adeline, qui avait d’abord cru qu’on la conduisait à la maison de campagne, commença alors à en douter ; et comme tout autre endroit était moins terrible à son imagination que celui-là, son désespoir commença à s’apaiser, et elle ne pensa plus qu’au malheureux Théodore, qu’elle savait devoir être la victime de la malice et de la vengeance.
Ils entrèrent alors dans la forêt, et il lui vint à l’esprit qu’on la menait à l’abbaye ; car, quoiqu’elle n’eût aucun souvenir des pays par où elle passait, il n’en était pas moins probable que ce ne fût la forêt de Fontanville, dont les limites étaient trop étendues pour qu’elle eût pu autrefois la parcourir en entier. Cette conjecture lui inspira une frayeur au moins égale à celle que lui avait causée l’idée d’aller à la maison de campagne ; car à l’abbaye elle serait de même au pouvoir du marquis, et livrée à son cruel ennemi La Motte. Son esprit fut révolté du tableau que lui peignit son imagination ; et, à mesure que la voiture s’avançait sous les arbres touffus, elle jetait un regard inquiet par la portière, afin de découvrir quelque chose qui pût confirmer ou détruire ses soupçons : elle ne fut pas longtemps à parvenir dans une allée d’où elle aperçut les tours éloignées de l’abbaye. « — Je suis donc perdue ! » dit-elle en fondant en larmes.
Ils furent bientôt au bas de la pelouse, et elle aperçut Pierre qui courait ouvrir la porte où la voiture était arrêtée. Quand il vit Adeline, il parut surpris, et fit un effort pour parler ; mais la chaise s’avança alors près de l’abbaye, et La Motte se présenta à la porte de la salle. Quand il vint pour la descendre de la voiture, un tremblement universel s’empara de tous ses membres, et ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté qu’elle put se soutenir, et elle fut quelques moments sans le voir ni sans l’entendre. Il lui offrit son bras, qu’elle refusa d’abord ; mais, après avoir fait quelques pas en chancelant, elle fut obligée de l’accepter : ils entrèrent alors dans la chambre voûtée, ou, tombant dans une chaise, un déluge de larmes coula de ses yeux. La Motte n’interrompit pas le silence, qui continua pendant quelque temps, mais traversa plusieurs fois la chambre dans une grande agitation. Quand Adeline fut assez remise pour faire attention aux objets extérieurs, elle observa son visage, et y découvrit le tumulte de son âme, tandis qu’il s’efforçait de prendre un air de fermeté, auquel s’opposait le sentiment intérieur de sa conscience.
La Motte lui prit alors la main, et voulut la conduire hors de la chambre ; mais elle l’arrêta, et fit un effort désespéré pour l’engager à la pitié et à la sauver. Il l’interrompit. « Cela n’est pas en mon pouvoir, dit-il avec beaucoup d’émotion ; je ne suis ni maître de moi, ni de ma conduite : ne m’en demandez pas davantage ; qu’il vous suffise de savoir que je vous plains, je ne saurais faire plus. » Il ne lui donna pas le temps de répliquer ; mais, lui prenant la main, il la conduisit à l’escalier de la tour, et de là à la chambre qu’elle avait autrefois occupée.
« Il faut que vous restiez ici pour le présent, dit-il, dans cette espèce de prison : cela me répugne autant qu’à vous. Je vous la rendrai le moins désagréable possible, c’est pourquoi j’ai ordonné qu’on vous apportât des livres. »
Adeline fit un effort pour parler ; mais il quitta la chambre avec précipitation, paraissant honteux du rôle qu’il avait à jouer et ne voulant pas se fier à ses larmes. Elle entendit fermer la serrure ; et regardant vers les fenêtres, elle s’aperçut qu’elles étaient barrées ; la porte qui conduisait aux autres appartements était aussi bien assurée. De pareils préparatifs de sûreté la choquèrent, et sa longue incertitude se changea en un profond désespoir. Lorsque les larmes qu’elle répandit l’eurent un peu soulagée, et qu’elle put détourner ses pensées de l’objet qui la concernait de plus près, elle ne fut pas fâchée d’être dans une parfaite réclusion, puisque cela lui épargnait la peine qu’elle aurait éprouvée en présence de M. et de madame La Motte, et lui permettait de donner un libre cours à sa douleur et à ses réflexions ; réflexions qui, quoique affligeantes, étaient préférables aux angoisses qu’éprouve l’esprit, lorsqu’agité par la crainte et l’inquiétude, il est obligé de prendre l’apparence de la tranquillité.
Environ un quart d’heure après, la porte de sa chambre s’ouvrit, et Annette parut avec des rafraîchissements et des livres : elle témoigna sa satisfaction de revoir Adeline, mais parut craindre de parler, sachant probablement que c’était contraire aux ordres de La Motte, qui, à ce qu’elle dit, l’attendait au bas de l’escalier. Quand Annette fut partie, Adeline prit quelques rafraîchissements, ce qui était véritablement nécessaire, car elle n’avait rien pris depuis qu’elle était sortie de l’auberge. Elle fut contente, mais non surprise que madame La Motte ne parût pas : elle l’évitait sûrement à cause de la conduite peu généreuse qu’elle avait tenue à son égard ; et cette certitude pouvait faire conjecturer qu’elle n’était pas intérieurement son ennemie. Elle fit réflexion aux paroles de La Motte : « Je ne suis ni maître de moi, ni de ma conduite ; » et, quoiqu’elles ne lui fissent entrevoir aucune espérance, elles lui donnaient néanmoins une certaine consolation, quelque faible qu’elle fût, par la croyance qu’il avait pitié d’elle. Après avoir passé quelque temps dans de tristes réflexions, et formé une infinité de conjectures, ses esprits, longtemps agités, semblèrent exiger du repos, et elle se mit au lit.
Adeline dormit profondément pendant quelques heures, et s’éveilla avec l’esprit plus calme et plus tranquille. Pour prolonger cette tranquillité momentanée, et pour ne point se livrer à ses pensées, elle examina les livres que La Motte lui avait envoyés : elle en trouva quelques-uns qui, dans des temps plus heureux, avaient élevé son esprit et intéressé son cœur ; mais ils n’avaient plus le même effet ; ils surent néanmoins adoucir pendant un temps les angoisses du malheur.
Mais ce remède consolant n’eut que quelques instants le pouvoir des eaux du Léthé : l’entrée de La Motte fit disparaître les illusions de l’auteur, et la rappela au sentiment de sa propre situation. Il apportait de la nourriture, et, après l’avoir mise sur la table, il se retira sans dire un seul mot. Elle s’efforça encore de lire, mais son apparition avait rompu l’enchantement. – La cruelle réflexion s’empara de nouveau de son esprit, et apporta avec elle l’image de Théodore, de Théodore perdu pour toujours !…
Cependant La Motte éprouvait toutes les peines que peut infliger une conscience qui n’est pas entièrement endurcie au crime. Il avait été entraîné par ses passions dans la dissipation, et de la dissipation dans le vice ; mais ayant une fois touché les bords de l’infamie, ses progrès avaient été rapides, et il se trouvait alors le vil instrument d’un scélérat, et le destructeur d’une fille innocente, que la justice et l’humanité lui commandaient de protéger. Il réfléchit au rôle qu’il jouait. – Cette considération l’effraya ; mais, pour renoncer à ce rôle, il fallait un effort trop hardi pour un esprit énervé par l’habitude du vice. Il considéra le labyrinthe terrible dans lequel il avait été conduit, et aperçut, comme pour la première fois, les progrès de ses forfaits ; il s’imagina alors qu’il ne pouvait se tirer de cet embarras que par de nouveaux crimes. Au lieu de s’occuper des moyens de prévenir la ruine d’Adeline, et de ne pas en être l’instrument, il s’efforça seulement de s’étourdir sur les remords de sa conscience, et de se persuader qu’il fallait continuer comme il avait commencé. Il savait qu’il était au pouvoir du marquis, et il craignait ce pouvoir plus que la punition certaine, quoique souvent tardive, qui poursuit les scélérats. Il consentit à sacrifier l’honneur d’Adeline et le repos de sa conscience à quelques années d’une misérable existence.
Il ignorait la maladie du marquis, autrement il se serait aperçu qu’il y avait un moyen d’échapper à la punition dont il était menacé, à un moindre prix que celui de l’honneur ; et peut-être aurait-il fait ses efforts pour sauver Adeline en prenant la fuite avec elle. Mais le marquis, qui avait prévu cette possibilité, avait ordonné à ses domestiques de cacher soigneusement la circonstance qui le retenait, et d’informer La Motte qu’il serait à l’abbaye sous peu de jours, enjoignant en même temps à son valet de chambre de l’y attendre.
Adeline, comme il s’y était attendu, n’eut ni l’inclination ni l’occasion de l’en instruire, et ainsi La Motte resta dans l’ignorance d’une chose qui aurait pu lui épargner de nouveaux crimes, et à Adeline de plus grands maux.
La Motte n’avait pas envie de faire connaître à son épouse l’action qui l’avait entièrement mis dans la dépendance du marquis ; mais l’agitation de son esprit le trahit : il marmottait souvent dans son sommeil des phrases incohérentes, et souvent il s’éveillait en sursaut, et appelait à haute voix Adeline.
Ces marques d’un esprit troublé avaient alarmé et effrayé madame La Motte, qui veillait pendant qu’il dormait, et qui obtint bientôt, par les paroles qui lui échappaient, une idée confuse des desseins du marquis.
Elle fit part de ses soupçons à La Motte, qui la blâma de les avoir eus ; mais la manière dont il le fit augmenta ses craintes pour Adeline au lieu de les calmer ; et la conduite du marquis ne tarda pas à les confirmer. La nuit qu’il vint à l’abbaye, elle crut que, quel que fût le projet dont il s’agissait, il en serait probablement parlé ; et son inquiétude pour Adeline lui fit commettre une indiscrétion qui, dans toute autre occasion, aurait été méprisable. Elle quitta sa chambre, et, s’étant cachée dans un appartement voisin de celui où étaient le marquis et son mari, elle écouta leur conversation. Elle tourna sur le sujet qu’elle avait prévu, et lui découvrit toute l’étendue de leurs desseins. Effrayée pour Adeline, et choquée de la faiblesse coupable de La Motte, elle fut pendant quelque temps incapable de penser, ou de déterminer de quelle manière elle devait agir. Elle savait que son époux avait de grandes obligations au marquis, dont les domaines lui fournissaient un refuge, et qu’il était au pouvoir de celui-ci de le livrer entre les mains de ses ennemis. Elle croyait de plus que le marquis en agirait ainsi, s’il était provoqué ; mais elle pensait que, dans une pareille occasion, La Motte pouvait trouver quelque moyen d’apaiser le marquis sans se déshonorer. Après avoir fait quelques autres réflexions, son esprit devint plus calme, et elle retourna dans sa chambre, où La Motte ne tarda pas à venir. Elle n’avait cependant pas assez recouvré ses esprits pour lutter contre son mécontentement, ou contre l’opposition qu’elle devait infailliblement rencontrer lorsqu’elle ferait mention du sujet de son inquiétude ; c’est pourquoi elle résolut de n’en parler que le jour suivant.
Le lendemain elle rapporta à La Motte tout ce qu’il avait dit dans ses rêves, et fit mention de plusieurs autres circonstances qui le convainquirent qu’il lui était impossible de nier plus longtemps la réalité de ses appréhensions. Elle lui représenta alors combien il était possible d’éviter l’infamie dont il allait se couvrir, en abandonnant la maison du marquis ; elle plaida avec tant de chaleur pour Adeline, que La Motte, dans un morne silence, parut méditer quelque plan. Cependant ce n’était pas ce qui occupait ses pensées. Il savait qu’il avait mérité de la part du marquis un châtiment terrible, et que s’il l’irritait en refusant d’acquiescer à ses désirs, la fuite ne pourrait guère le soustraire ; car l’œil de la justice et de la vengeance le poursuivrait sans relâche.
La Motte ruminait sur la manière dont il instruirait sa femme de cette circonstance ; car il vit bien qu’il n’y avait d’autre moyen de vaincre sa vertueuse compassion pour Adeline, et les fâcheuses conséquences qu’elle pourrait entraîner, qu’en lui opposant son propre danger, et cela ne pouvait se faire qu’en l’instruisant de tous les maux qui résulteraient du ressentiment du marquis. Le vice n’avait pas encore chez lui assez d’empire pour l’empêcher de rougir, et pour lui faire avouer ses fautes de propos délibéré : il hésita, il balbutia. À la fin, ne pouvant se résoudre à entrer dans des détails, il lui dit qu’en conséquence d’une affaire qu’aucunes prières ne lui feraient découvrir, sa vie était au pouvoir du marquis. « Vous voyez l’alternative, ajouta-t-il, choisissez de ces deux maux ; et, si vous en avez le courage, instruisez Adeline de son danger, et sacrifiez ma vie pour la tirer d’une situation que beaucoup de femmes seraient bien aises d’obtenir. » – Madame La Motte, réduite à l’affreuse alternative de permettre la séduction de l’innocence, ou de vouer son mari à la mort, éprouva une agitation qu’il lui fut impossible de dissimuler. Voyant néanmoins qu’une opposition aux desseins du marquis causerait la ruine de La Motte, et ne serait que fort peu utile à Adeline, elle résolut de céder aux circonstances et de souffrir en silence.
Dans le temps qu’Adeline formait un plan pour s’échapper de l’abbaye, les regards mystérieux de Pierre avaient donné des soupçons à La Motte, et l’avaient engagé à les veiller de plus près. Il les avait vus se quitter dans la salle avec quelque confusion, et les avait ensuite aperçus se parler dans les cloîtres. Des circonstances si extraordinaires ne lui avaient laissé aucun doute qu’Adeline ne fût instruite de son danger, et ne concertât avec Pierre les moyens de s’échapper. Faisant donc semblant d’être informé de toute l’affaire, il avait accusé Pierre de fourberie, et l’avait menacé de la vengeance du marquis, s’il ne découvrait pas ce qu’il savait. Cette menace avait intimidé Pierre ; et s’imaginant qu’il ne lui restait plus aucune possibilité de servir Adeline, il avait fait un aveu circonstancié, et promis de ne point dire à Adeline que son projet était découvert. Cette promesse était assez conforme à son inclination ; car il craignait le mécontentement que pourrait exprimer Adeline lorsqu’elle croirait avoir été trahie par lui.
Le jour que le projet d’Adeline avait été découvert, le marquis avait dessein de venir à l’abbaye, et il était convenu de faire transporter Adeline à sa maison de campagne. La Motte avait sur-le-champ senti l’avantage de permettre à Adeline de se rendre au tombeau, dans la croyance de ne point être découverte. Cela devait prévenir beaucoup de trouble et d’opposition, et lui épargner la peine qu’il aurait éprouvée en sa présence, lorsqu’elle aurait su qu’il allait la livrer. Un domestique du marquis pouvait se transporter au tombeau à l’heure marquée, et, dans l’obscurité de la nuit, l’emmener en jouant le rôle de Pierre. Ainsi, elle aurait été conduite sans résistance à la maison de campagne, et n’aurait découvert son erreur que lorsqu’il aurait été trop tard pour en éviter les conséquences.
Quand le marquis arriva, La Motte, qui, quoiqu’il eût beaucoup bu, n’avait cependant pas perdu la tête, l’informa de ce qui était arrivé, et du plan qu’il avait formé ; et le marquis l’approuvant, son domestique avait été instruit du signal qui avait ensuite mis Adeline en son pouvoir.
La honte que ressentait madame La Motte en songeant à l’indigne neutralité qu’elle avait observée dans la cause d’Adeline, lui fit soigneusement éviter de la voir cette fois-ci. Adeline ne fut pas surprise de sa conduite, et se réjouit de ne pas être obligée de revoir comme ennemie une personne qu’elle avait autrefois crue son amie. Plusieurs jours s’écoulèrent dans la réflexion du passé, et dans l’attente cruelle de l’avenir.
L’état dangereux de Théodore occupait constamment ses pensées. En proie à tous les tourments de la crainte, quelquefois elle parcourait la sphère des possibilités pour y chercher l’espérance : mais l’espérance se tenait presque toujours au-delà de l’horizon ; et quand elle paraissait faiblement, on ne l’apercevait qu’avec la mort du marquis, dont la vengeance menaçait d’une ruine certaine cet infortuné jeune homme.
Cependant le marquis était à l’auberge à Baux, dans un état fort précaire. Le médecin et le chirurgien qu’il voulut garder tous deux, sans leur permettre de quitter le village, agissaient suivant des principes contraires, et le bon effet produit par les ordonnances de l’un était souvent détruit par le traitement peu judicieux de l’autre. Il n’y eut que l’humanité qui engageât le médecin à rester. La maladie du marquis était, outre cela, irritée par son caractère impatient, les terreurs de la mort et la violence de ses passions. Tantôt il se croyait à la mort ; tantôt on avait de la peine à l’empêcher de suivre Adeline à l’abbaye. Les fluctuations de son esprit étaient si variées, et ses projets se succédaient si rapidement les uns aux autres, que ses passions étaient dans un conflit continuel. Le médecin tâcha de le convaincre que sa guérison dépendait beaucoup de sa tranquillité, et de lui persuader d’essayer au moins de maîtriser ses passions ; mais les réponses impatientes du marquis le dégoûtèrent et lui firent garder le silence.
À la fin le domestique qui avait mené Adeline revint, et le marquis, l’ayant appelé dans sa chambre, lui fit tant de questions à la fois, que le pauvre diable ne sut à laquelle répondre. Il tira finalement un papier plié de sa poche, qu’il dit que mademoiselle Adeline avait laissé tomber dans la voiture, et dont il avait pris soin, parce qu’il s’était imaginé que sa seigneurie aurait été bien aise de le voir. Le marquis étendit la main avec précipitation, et prit un billet adressé à Théodore. En voyant l’adresse, la rage de la jalousie l’accabla pendant un moment, et il le tint à la main, incapable de l’ouvrir.
Il rompit cependant le cachet, et trouva que c’était un billet écrit à Théodore, pendant sa maladie, pour s’informer de sa santé, et que quelque accident l’avait empêchée d’envoyer. La tendre sollicitude qu’elle exprimait pour sa guérison déchira l’âme du marquis, et lui fit faire la comparaison de ce qu’elle avait senti pour la maladie de son rival et pour la sienne.
« Elle était fort inquiète pour sa guérison, dit-il, au lieu qu’elle craint la mienne. » Comme s’il avait voulu prolonger la peine que ce petit billet lui causait, il le lut de nouveau, et de nouveau il maudit son sort et son rival, s’abandonnant, comme à l’ordinaire, aux transports de sa passion. Il allait le jeter loin de lui, lorsque ses yeux se fixèrent sur le cachet, et il le considéra fort attentivement. Sa colère parut alors se calmer ; il mit soigneusement le billet dans son portefeuille, et fut pendant quelque temps absorbé dans ses pensées.
Après plusieurs jours de craintes et d’espérances, la force de son tempérament l’emporta sur sa maladie, et il se trouva assez bien pour écrire plusieurs lettres dont une était pour préparer La Motte à le recevoir. La même politique qui l’avait engagé à cacher sa maladie à La Motte, lui fit alors avancer une chose qu’il savait bien ne pouvoir effectuer, qu’il serait à l’abbaye le lendemain de l’arrivée de son domestique. Il répéta ses injonctions qu’Adeline fût strictement gardée, et renouvela ses promesses de récompense pour les services que lui rendrait La Motte.
Celui-ci, qui était tous les jours de plus en plus surpris de l’absence du marquis, reçut cette nouvelle avec mécontentement : car il commençait à espérer que le marquis avait changé d’intention au sujet d’Adeline, soit qu’il fût embarqué dans quelque nouvelle aventure, ou obligé de visiter ses biens dans quelque partie éloignée de la province : il aurait été bien aise de se débarrasser ainsi d’une affaire qui devait le couvrir de tant d’infamie.
Cette espérance s’évanouit alors, et il dit à son épouse de faire les préparatifs nécessaires pour la réception du marquis. Adeline avait passé ces jours-là dans un état d’incertitude, tantôt animé par les rayons de l’espoir, et tantôt obscurci par les sombres nuages du désespoir. Ce délai, si fort au-delà de son attente, semblait prouver que la maladie du marquis était très sérieuse ; et quand elle considérait les conséquences de sa guérison, elle ne pouvait être fâchée qu’il en fût ainsi. L’idée de cet être lui était tellement odieuse, qu’elle ne voulut point permettre à sa bouche de prononcer son nom, ni de faire à Annette une question si nécessaire à la paix de son esprit.
Ce fut environ une semaine après la lettre du marquis, qu’Adeline aperçut un jour de sa fenêtre une troupe d’hommes à cheval entrer dans l’avenue, qu’elle reconnut pour être le marquis et sa suite. Elle se retira de la fenêtre dans un état qu’il est impossible de décrire, et, se jetant sur une chaise, fut pendant quelque temps insensible aux objets qui l’environnaient. Quand elle fut revenue de sa première frayeur, qu’avait excitée l’apparition du marquis, elle se traîna vers la fenêtre : la compagnie n’était plus visible, mais elle entendit les pieds des chevaux, et elle savait que le marquis faisait le tour pour parvenir à la grande porte de l’abbaye. Elle implora la protection et l’appui du ciel ; et, étant alors un peu remise, elle s’assit en attendant l’événement.
La Motte reçut le marquis en exprimant sa surprise d’une si longue absence ; et celui-ci, se contentant de dire qu’il avait été retenu par la maladie, s’informa aussitôt d’Adeline. On lui dit qu’elle était dans sa chambre, d’où l’on pourrait la faire venir, s’il désirait la voir. Le marquis hésita, et à la fin s’en excusa ; mais il ordonna qu’on la gardât avec grand soin. « Peut-être, monsieur, dit La Motte en souriant, qu’Adeline a été trop rebelle à votre passion ; vous paraissez prendre moins d’intérêt à elle qu’autrefois. »
« — Oh ! point du tout, répliqua le marquis, elle m’intéresse même plus que jamais ; et tellement, qu’on ne saurait la veiller de trop près. C’est pourquoi, La Motte, je vous prie de ne point souffrir que qui que ce soit s’approche d’elle, à moins que vous ne soyez présent. La chambre où on l’a mise est-elle bien sûre ? » La Motte lui dit qu’elle était parfaitement sûre, mais exprima en même temps ses souhaits qu’elle fût transportée à la maison de campagne. « Si elle trouvait moyen de s’échapper, dit-il, je sais ce que j’ai à attendre de votre colère, et cette réflexion me tient dans une inquiétude continuelle. »
« Cela ne peut se faire à présent, dit le marquis ; elle est bien plus en sûreté ici, et vous avez tort d’avoir la moindre crainte sur sa fuite, si véritablement sa chambre est aussi bien gardée que vous le dites. »
« — Je ne puis avoir aucun motif de vous tromper, monsieur. »
« — Je ne vous en suppose pas, dit le marquis ; gardez-la avec soin, et soyez certain qu’elle ne s’échappera pas. Je puis compter sur mon valet ; et, si vous le désirez, je le laisserai ici. » La Motte crut que cela c’était inutile, et il fut convenu qu’il partirait.
Le marquis, après environ une demi-heure de conversation avec La Motte, quitta l’abbaye, et Adeline le vit partir avec un mélange de surprise et de reconnaissance qui pensa la suffoquer : elle s’était attendue de moment en moment à paraître devant lui, et s’était efforcée de s’armer d’assez de courage pour soutenir sa présence. Elle avait prêté l’oreille à chaque voix qu’elle entendait d’en bas, et à chaque pas qui traversait le passage ; son cœur avait palpité de crainte que ce ne fût La Motte qui vînt la chercher pour la conduire au marquis. Cet état de souffrance avait été prolongé presque au-delà de ses forces, lorsqu’elle entendit plusieurs voix sous sa fenêtre, et vit le marquis qui s’en allait. Après s’être abandonnée à la joie et à la reconnaissance qui agitaient son cœur, elle tâcha de pénétrer la raison de cette circonstance, qui, vu tout ce qui s’était passé, paraissait fort singulière. Elle la trouva tout-à-fait inexplicable ; et, après avoir longtemps ruminé en vain, elle laissa le sujet, faisant ses efforts pour se persuader qu’elle ne pouvait être que de bon augure.
Le temps des visites accoutumées de La Motte approchait ; Adeline l’attendit en tremblant, et dans l’espoir d’apprendre que le marquis avait cessé ses persécutions ; mais il fut, comme à l’ordinaire, taciturne et rêveur, et ce ne fut que lorsqu’il allait quitter la chambre, qu’Adeline eut le courage de lui demander quand le marquis reviendrait. La Motte, en ouvrant la porte pour s’en aller, répliqua, « demain ; » et Adeline, que la crainte et la délicatesse retenaient, vit qu’elle ne pourrait avoir aucune nouvelle de Théodore que par une question directe. Elle regarda fixement La Motte, comme si elle eût voulu parler, et La Motte s’arrêta ; mais elle rougit et garda le silence, jusqu’à ce que, voyant qu’il allait se retirer, elle le rappelât faiblement.
« Je voudrais, dit-elle, savoir des nouvelles de ce malheureux chevalier, qui a encouru la disgrâce du marquis en s’efforçant de me servir. Le marquis en a-t-il fait mention ? »
« Oui, répliqua La Motte ; et votre indifférence pour le marquis n’a maintenant plus besoin d’explication. »
« Puisque je dois avoir du ressentiment pour ceux qui m’injurient, dit Adeline, il m’est certainement permis d’avoir de la reconnaissance pour ceux qui me servent. Si le marquis avait mérité mon estime, il est probable que je la lui aurais accordée. »
« Eh bien ! eh bien ! reprit La Motte, ce jeune héros, ce Théodore, qui, à ce qu’il paraît, a été assez brave pour lever la main contre son colonel, est bien gardé, et je ne doute pas qu’il ne reçoive bientôt le prix de sa chevalerie. » L’indignation, le chagrin et la crainte s’agitèrent dans le sein d’Adeline ; elle dédaigna de donner à La Motte une seconde occasion de profaner le nom de Théodore. Cependant, l’incertitude cruelle dans laquelle elle se trouvait, l’engagea à demander si le marquis avait reçu de ses nouvelles depuis son départ de Baux. « Oui, dit La Motte, il a été conduit sous bonne garde à son régiment, où il est emprisonné jusqu’à ce que le marquis puisse paraître contre lui. »
Adeline n’eut ni la force ni le désir d’en savoir davantage ; et, La Motte étant sorti, elle fut de nouveau en proie à la douleur qu’il venait de renouveler. Quoique cette information ne contînt aucune nouvelle circonstance de malheur (car elle n’avait entendu que la confirmation de ce à quoi elle s’était toujours attendue), un surcroît de chagrin sembla s’emparer de son cœur, et elle s’aperçut qu’elle avait mal à propos entretenu une faible espérance que Théodore pourrait échapper avant d’arriver au lieu de sa destination. Tout espoir était alors perdu ; son amant éprouvait les souffrances et les horreurs d’une prison, et les tourments de la crainte, tant pour sa propre sûreté que pour celle de son Adeline. Elle se figurait le sombre et humide cachot où il était, chargé de chaînes, et défiguré par la pâleur du chagrin et de la maladie ; elle l’entendait appeler son nom d’une voix qui lui déchirait le cœur, et le voyait lever les yeux au ciel, le supplier en silence : et se rappelant en même temps la conduite généreuse qui l’avait plongé dans cet abîme de misères, et que c’était pour elle qu’il souffrait, sa douleur se changeait en désespoir, ses larmes cessaient de couler, et elle tombait en silence dans une torpeur accablante.
Le lendemain le marquis vint, et s’en retourna comme auparavant. Plusieurs jours s’écoulèrent sans le voir. Enfin, un soir, tandis que La Motte et sa femme étaient dans leur chambre ordinaire, il entra et conversa pendant quelque temps sur différents sujets ; ensuite il tomba dans une profonde rêverie ; et, après un intervalle de silence, il se leva et tira La Motte vers la fenêtre. « Je voudrais vous parler en particulier, dit-il, si votre temps n’est pas engagé, autrement ce sera pour une autre fois. » La Motte l’assurant qu’il n’avait rien du tout à faire, il voulut le conduire dans une autre chambre ; mais le marquis proposa une promenade dans la forêt. Ils sortirent ensemble ; et lorsqu’ils furent dans une allée solitaire, où les branches touffues des hêtres et des chênes augmentaient les ombres du crépuscule, et répandaient dans les environs une obscurité majestueuse, le marquis se tournant vers La Motte, lui dit :
« La Motte, votre condition n’est pas heureuse ; cette abbaye est une triste résidence pour un homme comme vous, qui aimez la société, et qui êtes fait pour l’orner. » La Motte s’inclina. « Je voudrais qu’il fût en mon pouvoir de vous rendre au monde, ajouta le marquis ; peut-être que, si je connaissais les particularités qui vous en ont fait retirer, je pourrais, par mon crédit, vous servir efficacement, il semble que vous ayez voulu me faire entendre que c’était une affaire d’honneur ? » La Motte garda le silence. « Je n’ai cependant pas dessein de vous faire de la peine ; et ce n’est pas la curiosité qui m’engage à vous faire ces questions, mais un désir sincère de vous être utile. Vous m’avez déjà instruit de plusieurs particularités de vos malheurs ; je pense que votre générosité vous a induit dans des dépenses que vous vous êtes ensuite efforcé de réparer au jeu. »
« Oui, monsieur, dit La Motte, il est vrai que j’ai dissipé la plus grande partie d’une excellente fortune, et que j’ai ensuite employé des moyens peu honnêtes pour la réparer ; mais je vous supplie de ne point me presser sur ce sujet. Je voudrais, s’il était possible, perdre la mémoire d’une affaire qui sera toujours une tache pour moi, et aux rigoureuses conséquences de laquelle je crains bien qu’il ne soit pas en votre pouvoir de me soustraire. »
« Vous pourriez vous tromper, répliqua le marquis ; j’ai beaucoup de crédit à la cour. Ne craignez aucune censure de ma part, je ne suis pas enclin à juger avec sévérité les fautes des autres. Je sais prendre en considération la nécessité des circonstances ; et je pense, La Motte, que jusqu’ici vous n’avez pas à vous plaindre de mon amitié. »
« — Non, sûrement, monsieur. »
« — Et quand vous vous rappelez que je vous ai pardonné une certaine affaire toute récente. — Cela est vrai, monsieur, et permettez-moi de vous dire que je suis on ne saurait plus sensible à votre générosité. L’affaire dont vous faites mention est sans doute la plus criminelle de ma vie ; c’est pourquoi ce que j’ai à vous raconter ne saurait me mettre plus bas dans votre opinion. Quand j’eus dissipé la plus grande partie de mon bien dans les plaisirs et dans la débauche, j’eus recours au jeu pour suppléer aux moyens de continuer la même vie. Un bonheur momentané me mit pendant quelque temps à même de le faire, et, croyant qu’il ne m’abandonnerait jamais, je continuai le même train de vie.
» Peu après, un revers de fortune détruisit toutes mes espérances, et me plongea dans la plus affreuse des misères. Dans une seule nuit je fus réduit à deux cents louis. Je me déterminai à les risquer aussi, et ma vie en même temps ; car j’avais résolu de ne point survivre à ma perte. Je n’oublierai jamais les horreurs de ce moment, d’où dépendait ma destinée, ni les angoisses mortelles que j’éprouvai quand je vis mon dernier enjeu perdu. Je restai quelques instants pétrifié ; mais, excitée par le sentiment de mes malheurs, ma colère me fit vomir une foule d’imprécations contre mes rivaux plus fortunés, et me livrer à toute la frénésie du désespoir.
» Pendant cet accès de folie, un individu qui avait observé en silence tout ce qui s’était passé, s’approcha de moi. — Vous êtes malheureux, monsieur ? me dit-il. — Je n’ai pas besoin qu’on me le dise, monsieur, répliquai-je.
» Vous avez peut-être été maltraité ? reprit-il. — Oui, monsieur, car je suis ruiné ; c’est pourquoi on peut bien dire que j’ai été maltraité.
» — Connaissez-vous les personnes avec qui vous venez de jouer ? — Oui, pourquoi ? — Peut-être que je me trompe, dit-il, et il s’en alla. Ses dernières paroles me donnèrent à penser, et firent naître en moi quelque espérance que mon argent n’avait pas été bien gagné. Voulant en savoir davantage, je cherchai ce monsieur, mais il était sorti. Je modérai cependant mes transports, revins à la table où j’avais perdu mon argent, me plaçai derrière la chaise d’un des individus qui l’avaient gagné, et le veillai de très près. Je fus quelque temps sans rien apercevoir qui pût confirmer mes soupçons ; mais je fus à la fin convaincu qu’ils étaient justes.
» Quand la partie fut finie, je tirai de côté un de mes adversaires ; et, lui disant ce que j’avais remarqué, le menaçai de le découvrir à l’instant, s’il ne rendait pas mon argent, il fut pendant quelque temps aussi affirmatif que moi ; et, prenant un ton imposant, il me menaça de me faire repentir de mes assertions calomnieuses. Mais j’étais dans un état où la crainte n’avait sur moi aucun empire, et ses manières ne servirent qu’à irriter mon esprit, déjà assez aigri par l’infortune. Après avoir répondu à ses menaces, j’allais rentrer dans l’appartement que nous venions de quitter, et instruire la compagnie de ce qui s’était passé, lorsqu’avec un sourire insidieux et une voix doucereuse, il me pria de lui accorder un moment, et de lui permettre de parler à son ami. J’hésitai de me rendre à cette dernière demande ; mais au même instant celui-ci entra dans la chambre. Son associé lui raconta en peu de mots ce qui avait eu lieu entre nous ; et la frayeur, peinte sur son visage, prouva suffisamment la certitude de son crime.
» Ils allèrent dans un coin de la chambre, et parlèrent ensemble durant quelques minutes ; après quoi ils s’approchèrent de moi, en m’offrant, suivant eux, un compromis. Je déclarai néanmoins que je ne souscrirais à aucune condition de cette nature, et je jurai qu’il me fallait toute la somme que j’avais perdue. — N’est-il pas possible, monsieur, qu’on vous offre quelque chose d’aussi avantageux que toute la somme ! – Je ne compris pas ce qu’ils voulaient dire ; mais, après plusieurs phrases de cette sorte, tendant à me donner des idées de ce qu’ils entendaient, ils s’expliquèrent plus au long. » Voyant que leur réputation était entièrement en mon pouvoir, ils voulurent m’attacher à leur parti ; c’est pourquoi après m’avoir informé qu’ils appartenaient à une société d’hommes qui vivaient des folies et de l’inexpérience des autres, ils m’offrirent une part dans leurs profits. Ma fortune était désespérée, et la proposition qu’ils me faisaient me fournissait, non seulement de l’argent pour le moment, mais me mettait en état de retourner à ces scènes de plaisirs auxquelles mes passions m’avaient d’abord conduit, et que l’habitude me rendait toujours chères. J’acceptai l’offre, et passai ainsi de la dissipation à l’infamie. »
La Motte s’arrêta, comme si le souvenir de ces temps-là l’avait accablé de remords. Le marquis s’aperçut de ce qu’il éprouvait. « Vous vous jugez avec trop de rigueur, dit-il ; il y a très peu de personnes, quelle que soit leur apparence d’honnêteté, qui, dans de pareilles circonstances, n’en eussent fait autant que vous. Si j’avais été dans votre situation, je ne sais comment j’aurais agi moi-même. Cette rigide vertu, susceptible de vous condamner, peut être honorée du nom de sagesse, mais je ne désire pas la posséder ; qu’elle continue de rester où on la trouve généralement, dans le sein glacé de ces êtres qui, privés de la sensibilité nécessaire pour être hommes, se qualifient du titre de philosophes. Mais, je vous prie, continuez. »
« Nos succès furent pendant quelque temps immenses ; car nous gouvernions la roue de la fortune sans nous fier à ses caprices. Naturellement inconsidéré et libertin, mes dépenses furent égales à mes revenus. Un jeune seigneur découvrit à la fin les tricheries de notre société ; ce qui nous obligea d’agir pendant quelque temps avec la plus grande circonspection. Il serait ennuyeux d’entrer dans tous les détails ; ce qui nous fit à la fin devenir si suspects, que les civilités éloignées et la froide réserve de nos connaissances nous rendirent la fréquentation des assemblées pénible et sans profit. Nous tournâmes alors nos pensées vers d’autres moyens d’obtenir de l’argent ; et une escroquerie dans laquelle je m’engageai pour une somme considérable me força bientôt à quitter Paris. Vous savez le reste, monsieur. »
La Motte se tut, et le marquis continua de ruminer. « Vous voyez, monsieur, reprit à la fin La Motte, que mon cas est désespéré. »
« — Il est à la vérité bien mauvais ; mais il n’est pas tout-à-fait désespéré. Je vous plains de toute mon âme. Cependant, si vous retourniez dans le monde, et que vous fussiez dans le cas d’être poursuivi, je pense que le crédit que j’ai auprès du ministre pourrait vous épargner toute punition rigoureuse. Il semble cependant que vous ayez perdu le goût de la société, et que vous ne vous souciez pas d’y retourner. »
« Oh ! monsieur, pouvez-vous douter de cela ? Mais je suis confus de l’excès de vos bontés. Plût au ciel qu’il fût en mon pouvoir de vous prouver la reconnaissance qu’elles m’inspirent ! »
« Ne parlez pas de mes bontés, dit le marquis ; je ne prétends pas que le désir que j’ai de vous servir n’ait pas aussi un certain degré d’intérêt. Je n’affecte pas d’être plus qu’un homme, et soyez sûr que ceux qui le prétendent sont moins. Il est en votre pouvoir de me témoigner votre reconnaissance, et de m’attacher pour toujours à vos intérêts. » Il s’arrêta. « Dites-moi ce qu’il faut faire, s’écria La Motte, dites-moi ce qu’il faut faire ; et, si cela est au pouvoir de l’homme, soyez sûr que je l’exécuterai. » Le marquis persista dans son silence. « Doutez-vous de ma sincérité, monsieur ? votre silence m’offense. Craignez-vous de vous fier à un homme qui vous a déjà tant d’obligations, qui ne vit que par votre miséricorde et presque par vos bienfaits ? » Le marquis le regarda fixement, mais ne dit rien. « Je n’ai pas mérité cela de votre part, monsieur ; parlez, je vous en conjure. »
« Il y a de certains préjugés attachés à l’esprit humain, dit le marquis à voix basse et d’un ton presque solennel, qui demandent toute notre sagesse pour les empêcher de nuire à notre bonheur ; de certaines notions acquises dans l’enfance, et involontairement entretenues par l’âge, qui croissent et usurpent un tel ascendant, qu’il n’existe que très peu d’individus dans les pays civilisés qui puissent ensuite les surmonter. La vérité est souvent pervertie par l’éducation. Tandis que les Européens policés se vantent d’un point d’honneur et d’une excellence de vertu qui les conduit souvent du plaisir à la misère, et de la nature à l’erreur, l’Américain simple et sans art suit l’impulsion de son cœur, et obéit à l’inspiration de la sagesse. » Le marquis s’arrêta, et La Motte continua d’écouter avec l’attention la plus impatiente.
« La nature ne se pique pas d’un faux raffinement, reprit le marquis, et agit toujours de même dans les grands accidents de la vie. L’Indien découvre que son ami est un fourbe, et il le tue ; le sauvage de l’Asie en fait autant ; le Turc, lorsque l’ambition le domine, ou que la vengeance le provoque, assouvit sa passion aux dépens de la vie, et ne l’appelle pas meurtre. Même l’Italien raffiné, dirigé par la jalousie, ou séduit par la perspective de quelques grands avantages, tire son stylet et vient à ses fins. La première preuve d’un esprit supérieur est de secouer les préjugés de son pays et de l’éducation. Vous ne dites rien, La Motte ; n’êtes-vous pas de mon opinion ? »
« J’écoute vos arguments, monsieur. »
« Il y a à la vérité, dit le marquis, des esprits si faibles, qu’ils sont effrayés de faire des choses qu’ils sont accoutumés de regarder comme mauvaises, quelque avantageuses qu’elles leur puissent être. Ils ne se laissent jamais guider par les circonstances, mais adoptent un plan fixe de vie, dont ils ne veulent jamais, sous aucune considération, se départir. La conservation de soi-même est la première loi de la nature ; quand un insecte nous nuit, ou qu’un animal de proie nous menace, nous ne pensons qu’à l’écraser. Quand ma vie, ou ce qui est essentiel à ma vie, exige le sacrifice d’un autre, ou même si quelque passion invincible l’exigeait, je serais un fou d’hésiter. Je crois, La Motte, que je puis me fier à vous. Il y a des moyens de faire certaines choses. – Vous m’entendez. Il y a des moments, des circonstances, des occasions. – Vous savez ce que je veux dire. »
» Expliquez-vous, monsieur. »
« Des services d’amis qui… – en un mot, il y a des services qui excitent toute notre reconnaissance, et que nous ne croyons avoir jamais assez payés. Il est en votre pouvoir de me mettre dans ce cas-là. »
« Ah ! monsieur, dites-moi comment ! »
« Je vous l’ai déjà dit. Cette abbaye est fort commode pour cela ; elle est à l’abri de l’œil de l’observateur ; on peut dans ses murs cacher tout ce que l’on veut faire ; l’heure de minuit est fort propre à un pareil acte, et l’aurore ne le découvrira pas ; ces bois sont discrets. Ah ! La Motte, ai-je raison de vous confier cette affaire ; puis-je croire que vous avez envie de me servir et de vous conserver ? » Le marquis se tut, et regarda attentivement La Motte, dont le visage était à peine visible dans l’obscurité de la nuit.
« Monsieur, vous pouvez vous fier à moi pour tout ; expliquez-vous plus clairement. »
« Quel gage me donnerez-vous de votre fidélité ? »
« Ma vie, monsieur, n’est-elle pas déjà en votre pouvoir ? » Le marquis hésita, et dit alors : « Demain, à peu près à cette heure-ci, je reviendrai à l’abbaye, et je vous expliquerai ce que je veux dire, si vous ne l’avez pas déjà compris. En attendant, consultez-vous vous-même ; examinez jusqu’à quel point vous êtes en état de tenir votre résolution, et soyez prêt à accepter la proposition que j’ai à vous faire, ou à déclarer que vous ne voulez pas. » La Motte fit quelques réponses embarrassées. « Adieu jusqu’à demain, dit le marquis ; rappelez-vous que l’opulence et la liberté sont actuellement devant vous. » Il s’approcha de l’abbaye, monta à cheval, et s’éloigna avec les gens de sa suite. La Motte retourna tristement chez lui, en ruminant sur leur dernière conversation.
Le marquis fut ponctuel. La Motte le reçut à la porte ; mais il refusa d’entrer, en disant qu’il aimait mieux se promener dans la forêt. C’est pourquoi La Motte l’y accompagna. Après une conversation générale : « Eh bien, dit le marquis, avez-vous réfléchi à ce que je vous ai dit, et vous déciderez-vous bientôt ? ».
« Oui, monsieur, et je serai bientôt déterminé, quand il vous plaira de vous expliquer plus amplement. Jusqu’alors je ne puis prendre aucune résolution. »
Le marquis parut mécontent, et garda quelque temps le silence. Reprenant ensuite la parole : « Est-il bien possible, ajouta-t-il, que vous ne m’ayez pas compris ? C’est ignorance affectée de votre part. La Motte, soyez franc ; ai-je besoin de vous en dire davantage ? »
« Oui, monsieur, répondit La Motte avec chaleur ; si vous craignez de vous confier à moi, comment puis-je pleinement remplir vos vues ? »
« Avant d’aller plus loin, dit le marquis, faites-moi serment que vous garderez le secret. Mais cela est presque inutile, car, quand votre parole d’honneur me paraîtrait suspecte, le souvenir d’une certaine affaire vous démontrerait la nécessité d’être vous-même aussi circonspect que vous voudriez que je fusse. » Il y eut alors un intervalle de silence, pendant lequel le marquis et La Motte laissèrent paraître quelques signes de confusion ; après quoi le premier reprit ainsi : « La Motte, je vous ai donné assez de preuves de ma générosité, les services que vous m’avez rendus au sujet d’Adeline n’ont pas été sans récompense. »
« — Cela est vrai, monsieur, j’en conviens, et je suis fâché qu’il n’ait pas été en mon pouvoir de vous servir plus efficacement. Je suis prêt à seconder les autres desseins que vous pouvez avoir sur elle. »
« Je vous remercie… Adeline… » – Le marquis hésita. — « Adeline, continua La Motte, jaloux de prévenir ses desseins, est une beauté digne d’être recherchée. Elle a fait naître une passion dont elle doit être fière ; et, à tout événement, il faut qu’elle soit à vous. Ses charmes sont dignes de… »
« Oh ! oui, interrompit le marquis ; mais… » Il s’arrêta. — « Mais leur poursuite vous a coûté bien des peines, dit La Motte ; et il faut nécessairement en convenir, monsieur ; mais tout cela est passé, vous pouvez maintenant la regarder comme à vous. »
« Je le voudrais bien, répondit le marquis, regardant fixement La Motte, – je le voudrais bien. »
« Dites votre heure, monsieur, vous ne serez pas interrompu. – Une beauté telle qu’Adeline…
« Surveillez-la soigneusement, interrompit le marquis, et ne souffrez pas, sous aucun prétexte, qu’elle quitte son appartement. Où est-elle maintenant ? »
« — Enfermée dans sa chambre. »
« — Fort bien. Mais je suis impatient. — Fixez le temps, monsieur… — Demain soir, dit le marquis, demain soir. M’entendez-vous à présent ? »
« — Oui, monsieur ; ce soir, si vous voulez. Mais ne feriez-vous pas mieux de renvoyer vos domestiques, et de rester vous-même dans la forêt. Vous connaissez la porte de la tour de l’ouest, qui donne sur le bois : trouvez-vous-y à minuit – je vous conduirai à sa chambre. Souvenez-vous donc, monsieur, que ce soir… »
« — Adeline meurt ! interrompit le marquis d’une voix basse et féroce. Me comprenez-vous maintenant, monsieur ? » – La Motte recula d’effroi.
« — La Motte ! dit le marquis. » Il se fit un silence de quelques minutes, pendant lequel La Motte tâcha de se remettre. — « Permettez-moi, monsieur, ajouta-t-il lorsqu’il eut repris haleine, de vous demander ce que veut dire ceci ? Pourquoi désirez-vous la mort d’Adeline, – de cette Adeline que vous aimiez tant ? »
« Ne vous inquiétez pas de mes motifs, dit le marquis ; mais, sur mon existence, il faut que celle que vous venez de nommer meure… »
L’horreur de la Motte fut égale à sa surprise. « Il y a différentes manières, reprit le marquis. J’aurais désiré qu’il n’y eût pas de sang répandu, et il se trouve des drogues dont l’effet est prompt et certain ; mais il faudrait du temps pour se les procurer, et il serait dangereux de le faire. Je souhaiterais d’ailleurs que cette affaire fût terminée… Il faut finir cela promptement,… ce soir ! »
« — Ce soir, monsieur ? »
« Oui, ce soir, La Motte. Si cela doit être, pourquoi différer ? N’avez-vous pas quelques ingrédients ? »
« — Aucun, monsieur. »
« Je n’ai pas voulu me fier à un tiers, sans quoi je serais pourvu, dit le marquis. Puisque cela est ainsi, prenez ce poignard, et servez-vous-en lorsque l’occasion se présentera ; mais soyez ferme. » La Motte le reçut d’une main tremblante, et le regarda pendant quelque temps avec terreur, sachant à peine ce qu’il faisait. « Serrez-le, dit le marquis, et tâchez de vous remettre. » La Motte obéit, mais continua de ruminer en silence.
Il se vit pris dans les filets que ses crimes avaient tendus. Étant au pouvoir du marquis, il vit bien qu’il fallait commettre un forfait dont l’énormité lui faisait horreur, quelque dépravé qu’il fût, ou qu’il sacrifiât sa fortune, sa liberté, et probablement sa vie, s’il s’avisait de refuser. Il avait, par degrés, été conduit de la paresse au vice, et voyait actuellement devant lui un gouffre de crimes qui aurait effrayé même un cœur depuis longtemps inaccessible au remords. Reculer était une mesure désespérée ; il était également dangereux d’avancer.
Quand il considérait l’innocence et le dénuement d’Adeline, son état d’orpheline, sa conduite affectueuse et sa confiance en sa protection, son cœur était ému de pitié pour les maux qu’il lui avait déjà causés, et tressaillait d’effroi à la seule pensée du crime qu’il était chargé de commettre : mais quand, d’un autre côté, il réfléchissait à la ruine dans laquelle il serait entraîné par la vengeance du marquis, et en même temps aux avantages qui lui étaient offerts, de faveur, de liberté, et probablement de fortune, la terreur et la tentation contribuaient à lui faire rejeter les suggestions de l’humanité, et à étouffer la voix de la conscience. Dans cet état tumultueux d’incertitude, il resta quelque temps en silence, jusqu’à ce que la voix du marquis le convainquît de la nécessité de paraître au moins acquiescer à ses désirs.
« Vous hésitez, dit le marquis ? — Non, monsieur, ma résolution est prise… je vous obéirai ; mais il me semble qu’il vaudrait mieux éviter de répandre le sang. Il y a d’étranges secrets qui ont été découverts par… »
« Oui, mais le moyen de l’éviter ? interrompit le marquis… Je ne m’exposerai pas à acheter du poison. Je vous ai donné un instrument de mort certain. Peut-être serait-il aussi dangereux pour vous de chercher des drogues. » La Motte vit bien qu’il ne pourrait pas acheter de poison sans s’exposer à un danger plus grand que celui qu’il voulait éviter. « Vous avez raison, monsieur, et je suivrai exactement vos ordres. » Le marquis continua alors, par des phrases interrompues, à donner d’autres instructions pour cette scène atroce.
« Pendant son sommeil, dit-il, à minuit, la famille sera alors endormie. » Ils firent ensuite une histoire pour rendre raison de ce qu’elle était si subitement disparue. Il paraîtrait qu’elle avait cherché à s’échapper, en conséquence de son aversion pour les sollicitations du marquis. Les portes de sa chambre et de la tour de l’ouest devaient être laissées ouvertes pour confirmer ce rapport, et on devait trouver d’autres circonstances pour venir à l’appui de ce soupçon. Ils se consultèrent aussi sur la manière dont le marquis serait informé de cet événement ; et il fut convenu qu’il viendrait, comme à l’ordinaire, à l’abbaye le jour suivant, « À ce soir donc, dit le marquis, je puis compter sur votre résolution ? »
« — Sûrement, monsieur, vous le pouvez. »
« — Adieu donc, jusqu’au revoir. »
« — Quand nous nous reverrons, dit La Motte, l’affaire sera faite. » Il suivit le marquis à l’abbaye. Après l’avoir vu monter à cheval, et lui avoir souhaité le bonsoir, il se retira dans sa chambre et s’y renferma.
Cependant Adeline, dans la solitude de sa prison, s’abandonnait au désespoir que lui inspirait sa situation. Elle essaya de mettre de l’ordre dans ses idées, et de se porter à la résignation ; mais la réflexion, en lui rappelant le passé, et en lui offrant une perspective de l’avenir, présentait à son esprit le tableau complet de ses malheurs, et la mettait au désespoir. Elle ne pouvait penser à Théodore, qui lui avait témoigné son attachement par une conduite si noble, et qui n’avait pas craint de se perdre pour elle, sans éprouver des sensations douloureuses beaucoup plus fortes que celles qu’elle avait ressenties dans toute autre circonstance.
Théodore souffrant, Théodore mourant, était toujours présent à son imagination, et, écartant souvent le sentiment de son propre danger, ne la laissait penser qu’au sien. Quelquefois l’espérance qu’il lui avait donnée de justifier sa conduite, au moins d’obtenir son pardon, revenait à sa mémoire ; mais c’était comme les faibles rayons d’un soleil d’avril, un espoir passager et frivole. Elle savait que le marquis, enflammé de jalousie et brûlant de se venger, le poursuivrait avec une haine implacable.
Qu’avait Théodore à opposer à un pareil adversaire ? La droiture de ses intentions ne pouvait lui être d’aucune utilité pour parer le coup qu’une passion trompée et l’orgueil puissant dirigeaient contre lui. Ce qui mettait le comble à sa douleur, c’est quand elle réfléchissait qu’aucune nouvelle de sa part ne pouvait lui parvenir à l’abbaye, et qu’elle serait obligée de rester longtemps, et peut-être toujours, dans la plus cruelle inquiétude touchant son sort. Elle ne voyait aucune possibilité d’échapper de l’abbaye : elle était prisonnière dans une chambre dont toutes les avenues étaient fermées ; elle n’avait aucune occasion de converser avec qui que ce fût qui pût lui donner le moindre espoir de secours, et elle se voyait condamnée à attendre en silence le moment fatal, beaucoup plus terrible à son imagination que la mort même.
Dans une pareille situation, elle succombait sous le poids de ses malheurs, et était des heures entières assise sans mouvement et absorbée dans ses pensées. « Théodore ! s’écriait-elle souvent, vous ne pouvez entendre ma voix ; vous ne pouvez voler à mon secours, puisque vous êtes vous-même prisonnier et dans les fers. »
Ce tableau était trop affreux. Les angoisses de son cœur étouffaient sa voix… des larmes amères baignaient ses belles joues… et elle était insensible à toute autre chose qu’aux malheurs de Théodore.
Ce soir-là son esprit avait été fort tranquille ; et en regardant de sa fenêtre avec une douce mélancolie, le soleil couchant, la splendeur passagère de l’horizon occidental, et l’approche graduelle du crépuscule, elle reportait ses pensées vers le temps où, dans des circonstances plus heureuses, elle avait considéré les mêmes objets. Elle se rappelait aussi sa fuite momentanée de l’abbaye, quand de la même fenêtre elle avait épié le coucher du soleil : avec combien d’inquiétude elle avait attendu la chute du crépuscule ! combien elle avait fait d’efforts pour prévenir les événements de sa vie future ! avec quelle frayeur elle était descendue de la tour, et s’était hasardée dans la forêt ! Ces réflexions en faisaient naître d’autres qui remplissaient son cœur de tristesse et ses yeux de larmes.
Tandis qu’elle était ensevelie dans ces tristes pensées, elle aperçut le marquis monter à cheval, et quitter la porte de l’abbaye. La vue d’un pareil être ranima dans toute sa force le sentiment des maux qu’il faisait souffrir à son bien-aimé Théodore, et celui des malheurs qui la menaçaient plus directement. Elle quitta la fenêtre en versant un torrent de larmes ; ce qui, ayant continué pendant longtemps, épuisa totalement ses forces, et l’obligea à se mettre au lit de très bonne heure.
La Motte resta dans sa chambre jusqu’à l’instant du souper. À table, son air effaré, malgré tous ses efforts pour se contrefaire, trahit le désordre de son âme ; et ses longues absences surprirent et alarmèrent en même temps madame La Motte. Quand Pierre eut quitté la chambre, elle lui demanda tendrement ce qui le troublait. La Motte, en faisant un sourire forcé, voulait en vain paraître gai ; cela était au-dessus de son pouvoir : il ne tardait pas à retomber dans sa rêverie ; ou, quand madame La Motte lui parlait, en tâchant de lui cacher ses absences, il répondait d’une manière si contraire à ce qu’elle lui disait, qu’elles en étaient plus apparentes. Madame La Motte, ayant remarqué, fit semblant de ne point s’apercevoir de son humeur actuelle, et ils restèrent enfin dans un silence non interrompu jusqu’à l’heure du repos : ils se retirèrent ensuite dans leur appartement.
La Motte veilla pendant quelque temps dans un état de torture inexprimable, et ses fréquents tressaillements éveillèrent son épouse qui, se contentant cependant de quelque excuse frivole, ne tarda pas à se rendormir. Cet état d’agitation continua jusqu’à minuit, lorsque, se rappelant qu’il passait en réflexions oiseuses un temps qui devait être employé à agir, il se déroba en silence de son lit, s’enveloppa de sa robe de chambre, et prenant la lampe qui brûlait pendant la nuit dans sa chambre, il monta l’escalier tournant. En allant, il regarda souvent derrière lui, tressaillit plus d’une fois, et prêta fréquemment l’oreille aux tristes murmures du vent.
Quand il essaya d’ouvrir la porte d’Adeline, sa main trembla si violemment, qu’il fut obligé de poser la lampe par terre et de se servir des deux mains. Le bruit qu’il avait fait avec la clef lui fit croire qu’il l’avait éveillée ; mais quand il eut ouvert la porte, et qu’il eut aperçu la tranquillité qui régnait au dedans, il fut convaincu qu’elle dormait. En s’approchant de son lit, il l’entendit doucement respirer, et bientôt après pousser un soupir. – Il s’arrêta ; mais le silence renaissait, il continua de s’avancer, et l’entendit ensuite chanter dans son sommeil. Il prêta l’oreille, et distingua quelques tons d’un petit air mélancolique qu’elle lui avait souvent chanté dans des jours plus heureux. Les tristes accents qui sortaient alors de sa bouche ne démontraient que trop l’état accablant de son âme.
La Motte s’avança alors à la hâte vers le lit : elle poussa un profond soupir, et le silence recommença. Il tira les rideaux, et la vit dormant d’un profond sommeil, et appuyant sur son bras sa joue encore baignée de larmes. Il la regarda pendant un moment, et tandis qu’il examinait sa figure aimable et innocente, couverte de la pâleur du chagrin, la lumière de la lampe, qui lui donnait sur les yeux, l’éveilla ; et, apercevant un homme auprès d’elle, elle poussa un grand cri. Revenue un peu de sa frayeur, elle reconnut La Motte ; et, croyant que le marquis n’était pas loin, elle se leva sur son lit, en implorant la pitié et la protection du premier. La Motte la regarda fixement, sans répondre une seule parole.
Son air égaré et le morne silence qu’il observait, augmentèrent ses craintes ; elle renouvela ses supplications avec des larmes de terreur, « Vous m’avez une fois sauvée, s’écria-t-elle ; oh, sauvez-moi encore aujourd’hui ! Ayez pitié d’une infortunée. Je n’ai point d’autre protecteur que vous. — Que craignez-vous ? dit La Motte d’une voix entrecoupée. — Oh, sauvez-moi, sauvez-moi du marquis ! »
« — Levez-vous donc, reprit-il, et dépêchez-vous de vous habiller ; je vais revenir dans l’instant. » Il alluma une chandelle qui était sur la table, et quitta la chambre. Adeline se leva sur-le-champ, et tâcha de s’habiller ; mais elle était si troublée, qu’elle savait à peine ce qu’elle faisait ; tout son corps était dans une si violente agitation, qu’elle était continuellement prête à s’évanouir. Elle passa une robe à la hâte, et s’assit ensuite pour attendre le retour de La Motte.
Elle resta longtemps dans cette attitude ; mais La Motte ne revenait pas. S’étant inutilement efforcée de recouvrer ses esprits, cette cruelle incertitude lui devint à la fin si insupportable, qu’elle ouvrit la porte de sa chambre, et s’avança sur le haut de l’escalier, pour écouter. Elle crut entendre plusieurs voix en bas ; mais considérant que, si le marquis y était, sa présence ne ferait qu’augmenter son danger, elle retint le pied qu’elle avait presque involontairement porté en avant pour descendre. Elle continua d’écouter, et crut encore distinguer quelques voix. Peu après, elle entendit fermer une porte, et ensuite marcher : elle se hâta de retourner dans sa chambre.
Près d’un quart d’heure s’écoula, et La Motte ne parut pas. Elle crut encore entendre le son de quelques voix en bas, et les pas de quelques individus. À la fin, son inquiétude ne lui permettant pas de rester dans sa chambre, elle alla sur le passage qui communiquait avec l’escalier tournant ; mais tout était alors tranquille. Cependant quelques minutes après, elle aperçut la lueur d’une chandelle à travers la salle, et La Motte parut à la porte de la chambre voûtée. Il regarda en haut, et voyant Adeline dans la galerie, lui fit signe de descendre.
Elle hésita, et tourna ses regards vers sa chambre ; mais La Motte s’approcha de l’escalier, et elle alla en tremblant à sa rencontre. « J’ai peur que le marquis ne me voie, lui dit-elle tout bas ; où est-il ? » La Motte lui prit la main, et la conduisit en avant, en l’assurant qu’elle n’avait rien à craindre du marquis. Cependant ses regards effarés et sa main tremblante semblaient contredire son assurance, et elle lui demanda où il la menait. « À la forêt, dit La Motte, pour vous faire échapper de l’abbaye. Il y a un cheval qui vous attend à la porte. Je n’ai pas d’autre moyen de vous sauver. » Une nouvelle terreur la saisit : elle pouvait à peine croire que La Motte, qui avait jusqu’ici conspiré avec le marquis, et qui l’avait retenue dans une étroite prison, voulut actuellement la faire échapper, et elle eut un affreux pressentiment qu’il la conduisait dans la forêt pour l’assassiner. Elle recula, et implora de nouveau sa pitié : il l’assura qu’il n’avait d’autre dessein que de la protéger, et la pria de ne pas perdre de temps.
Il y avait quelque chose dans son maintien qui annonçait la sincérité, et elle se laissa conduire à une porte qui donnait sur la forêt, où elle entrevit, dans l’obscurité, un homme à cheval. Cela rappela à sa mémoire la nuit dans laquelle elle avait quitté le tombeau, pour se confier à une personne qui s’était trouvée à sa sortie, et qui l’avait transportée à la maison de campagne du marquis. La Motte appela Pierre, et la voix de ce dernier rassura un peu Adeline.
Il lui dit alors que le marquis reviendrait à l’abbaye le lendemain matin, et que c’était la seule occasion qu’elle aurait de lui échapper ; qu’elle pouvait compter sur sa parole ; que Pierre avait ordre de la conduire où elle voudrait ; mais que, comme il savait que le marquis mettrait tout en usage pour la découvrir, il lui conseillait très fort de quitter le royaume, ce qui ne lui serait pas difficile par le moyen de Pierre, qui était natif de la Savoie, et qui la conduirait chez sa sœur, dans ce pays-là ; qu’elle pourrait y rester, jusqu’à ce qu’il allât lui-même la joindre, parce qu’il ne croyait pas qu’il fût sûr pour lui de vivre plus longtemps en France. Il la supplia, quelque chose qui pût arriver, de ne jamais parler de ce qui s’était passé à l’abbaye. « Je risque la vie pour vous sauver, Adeline ; n’augmentez pas mon danger, ni le vôtre, en découvrant des choses inutiles. Peut-être ne nous reverrons-nous jamais ; mais j’espère que vous serez heureuse ; et quand vous penserez à moi, rappelez-vous que je ne suis pas si méchant que j’ai été tenté de l’être. »
Après avoir ainsi parlé, il lui donna quelque argent pour faire la dépense du voyage. Adeline ne put plus alors douter de sa sincérité ; et ses transports de joie lui permirent à peine de le remercier. Elle aurait voulu dire adieu à madame La Motte, et le demanda avec instance ; mais il lui répéta qu’elle n’avait pas de temps à perdre ; et, l’ayant enveloppée dans une grande redingote, il la mit sur le cheval. Elle lui dit adieu, en répandant des larmes de reconnaissance, et Pierre partit avec autant de célérité que l’obscurité de la nuit put le permettre.
Quand ils furent à quelque distance : « J’ai bien de la joie de vous revoir, mademoiselle, dit-il. Qui aurait jamais cru, après tout ce qui s’est passé, que mon maître m’eût ordonné lui-même de vous emmener ? Sûrement il arrive d’étranges choses, mais j’espère que nous serons plus heureux cette fois-ci. » Adeline, ne voulant pas lui reprocher la fourberie dont elle croyait qu’il avait autrefois été coupable, le remercia de ses souhaits, et dit qu’elle espérait qu’ils seraient plus heureux ; mais Pierre, avec sa volubilité ordinaire, acheva de la détromper sur ce point, et l’informa de toutes les circonstances que sa mémoire, communément assez bonne, lui rappela.
Pierre témoigna un intérêt si sincère pour sa conversation, et tant de chagrin de ses peines, qu’elle ne put plus révoquer sa fidélité en doute ; et cette conviction augmenta non seulement sa confiance actuelle, mais lui fit même écouter sa conversation avec bonté et avec plaisir « Je ne serais point resté à l’abbaye jusqu’à présent, dit-il, si j’avais pu en sortir ; mais mon martre me fit tant de peur du marquis ! et, n’ayant pas assez d’argent pour gagner mon pays, je fus obligé de rester : c’est fort heureux que nous ayons aujourd’hui quelques bons louis d’or ; car je doute, mademoiselle, qu’on eût pris sur la route, pour de l’argent, ces colifichets dont vous m’avez autrefois parlé. »
« Peut-être que non, dit Adeline : je sais bon gré à monsieur La Motte de nous avoir donné de meilleurs moyens de nous procurer ce dont nous aurons besoin. Quel chemin prendrez-vous en quittant la forêt, Pierre ? » – Pierre nomma fort exactement une grande partie de la route jusqu’à Lyon : « Et alors, dit-il, nous pourrons aisément aller en Savoie ; c’est l’affaire de rien. J’espère que ma sœur vit encore : Dieu la conserve ! Il y a plusieurs années que je ne l’ai vue ; mais, en cas qu’elle soit morte, les gens du pays seront bien aises de me voir, et vous trouverez facilement un logis, mademoiselle, ainsi que tout ce dont vous aurez besoin. » Adeline prit la résolution de passer avec lui en Savoie. La Motte, qui connaissait le caractère et les desseins du marquis, lui avait conseillé de quitter le royaume, et lui avait dit, ce que ses craintes lui suggéraient, que le marquis mettrait tout en usage pour la découvrir. Cet avis ne pouvait avoir d’autre motif que celui de la servir. Autrement, pourquoi la ferait-il transporter dans un autre lieu, et lui fournirait-il même les moyens de défrayer son voyage, dans un temps où elle était tout-à-fait en son pouvoir ?
Il était très probable qu’elle trouverait des protections et de la tranquillité à Leloncourt, où Pierre disait être bien connu, quand même sa sœur serait morte ; l’éloignement du lieu et sa situation solitaire étaient des circonstances qui lui plaisaient.
Elle s’informa encore de la route qu’ils devaient prendre, et si Pierre connaissait le chemin. « Quand nous serons une fois à Thiers, dit Pierre, je le sais assez bien, car je l’ai souvent fait dans ma jeunesse, et tout le monde nous renseignera jusque-là. » Ils voyagèrent pendant plusieurs heures dans les ténèbres et en silence ; et ce ne fut qu’en sortant de la forêt qu’Adeline aperçut l’astre du jour darder ses rayons sur les nuages de l’orient. Cette vue la ranima ; et en s’avançant en silence, elle réfléchit sur les événements de la nuit passée, et, médita un plan pour l’avenir. Les derniers procédés de La Motte lui paraissaient si différents de sa conduite antérieure, que cela l’étonnait et l’embarrassait ; et elle n’en pouvait rendre raison qu’en les attribuant à une de ces soudaines impulsions de l’humanité, qui opèrent quelquefois sur les cœurs les plus dépravés.
Mais en se rappelant les paroles qu’elle lui avait entendu proférer : « Qu’il n’était pas maître de ses propres actions, » elle avait peine à croire que la seule pitié l’eût engagé à rompre des liens qu’il avait jusqu’ici regardés comme sacrés. Considérant ensuite le changement de conduite du marquis, elle s’imagina être redevable de sa liberté à un changement de sentiments de sa part, par rapport à elle. Néanmoins, l’avis que La Motte lui avait donné de quitter le royaume, et l’argent qu’il lui avait fourni pour accomplir ce dessein, paraissaient contredire cette opinion, et lui suggéraient de nouveaux doutes.
Pierre s’était alors informé du chemin de Thiers ; ils y arrivèrent sans accident, et s’y arrêtèrent pour se rafraîchir. Aussitôt que Pierre crut que le cheval était assez reposé, ils se mirent de nouveau en route, et des riches plaines du Lyonnais Adeline aperçut pour la première fois les Alpes, dont le sommet majestueux, qui paraît supporter la voûte du ciel, remplit son âme d’émotions sublimes.
Au bout de quelques heures, ils parvinrent à la vallée dans laquelle est située la ville de Lyon, dont les superbes environs, ornés de maisons de plaisance, et supérieurement cultivés, lui firent pour quelque temps oublier sa triste situation, et dissipèrent même l’anxiété bien plus cruelle qu’elle éprouvait pour Théodore.
En arrivant dans cette ville remuante, son premier soin fut de s’informer du passage du Rhône ; mais elle se garda bien de faire des questions aux gens de l’auberge, de peur que, si le marquis venait à la poursuivre jusque-là, ils ne l’instruisissent ensuite de sa route. C’est pourquoi elle envoya Pierre sur les quais pour louer un bateau, tandis qu’elle prenait elle-même un léger repas, son intention étant de s’embarquer sur-le-champ. Pierre ne tarda pas à revenir, ayant retenu un bateau pour remonter le Rhône, et les conduire à l’endroit le plus près de la Savoie, d’où ils devaient aller par terre au village de Leloncourt.
Après avoir pris quelques rafraîchissements, elle lui ordonna de la conduire au bateau. Une scène nouvelle et frappante s’offrit alors aux yeux d’Adeline, qui contempla avec surprise le fleuve chargé de bateaux, et le quai couvert de personnes affairées ; elle sentit vivement le contraste qu’il y avait entre les objets riants dont elle se trouvait environnée, et la situation d’une orpheline désolée, sans amis, sans secours, fuyant la persécution et sa patrie. Elle parla au patron du bateau ; et, ayant envoyé Pierre chercher le cheval que La Motte lui avait donné en paiement pour une partie de ses gages, ils s’embarquèrent.
En remontant doucement le Rhône, dont les rives escarpées, couronnées de montagnes, offraient la perspective la plus variée et la plus romantique, Adeline était plongée dans la plus profonde rêverie. La nouveauté de la scène à travers laquelle elle s’avançait, qui offrait tantôt une grandeur sauvage, et tantôt une riante fertilité, parsemée de villes et de villages, adoucissait l’amertume de son âme, et sa douleur se changea graduellement en une douce et tendre mélancolie. Elle était assise sur le devant du bateau, d’où elle regardait fendre le courant rapide et prêtait l’oreille au bruit des ondes.
Le bateau, s’opposant lentement aux efforts du courant, fit route pendant quelques heures, et à la fin la nuit étendit son voile sombre sur la perspective. Le temps était beau, et Adeline, sans faire attention à la rosée qui tombait alors, resta en plein air, regardant les objets s’obscurcir autour d’elle, les clairs rayons de l’horizon s’évanouir, et les étoiles paraître graduellement et trembler sur le lucide miroir des eaux. La scène fut bientôt tout à fait obscure, et le silence n’était interrompu que par les coups cadencés des rameurs, et de temps en temps par la voix de Pierre qui parlait aux bateliers. Adeline était perdue dans ses pensées : la tristesse de sa situation se présentait doublement à son imagination.
Elle se trouvait environnée des ténèbres de la nuit, dans un pays étranger, éloignée de ses amis, allant sans savoir où, sous la conduite de gens inconnus, et poursuivie peut-être par un ennemi invétéré. Elle se figurait la rage du marquis lorsqu’il aurait découvert sa fuite ; et, quoiqu’elle sût qu’il n’était guère probable qu’il la poursuivît par eau, raison qui lui avait fait choisir cette méthode de voyager, elle tremblait du tableau que lui présentait son imagination. Ses pensées se portaient ensuite sur le plan qu’elle adopterait lorsqu’elle serait arrivée en Savoie ; et, bien que sa propre expérience l’eût prévenue contre les usages du couvent, elle ne voyait aucun endroit plus propre à lui servir d’asile. À la fin, elle se retira dans la petite chambre, pour prendre quelques heures de repos.
Elle s’éveilla avec le point du jour ; et, étant trop troublée pour se rendormir, elle se leva et contempla l’approche graduelle du jour.
Quand Adeline partit de l’abbaye, La Motte était resté quelque temps à la porte, prêtant l’oreille à chaque pas du cheval, jusqu’à ce que le bruit qu’il occasionnait se perdît insensiblement dans le lointain. Il était ensuite retourné dans la salle avec un contentement qu’il n’avait pas éprouvé depuis longtemps. La satisfaction de l’avoir ainsi soustraite aux desseins du marquis, lui fit pendant quelque temps oublier le danger auquel cette démarche l’exposait ; mais, quand il eut réfléchi à sa propre situation, la crainte du ressentiment du marquis reprit tout son empire sur son esprit, et il pensa aux moyens de l’éviter.
Il était alors plus de minuit. Le marquis était attendu le lendemain de grand matin, et il lui parut d’abord possible de quitter la forêt avant son arrivée. Il ne se trouvait qu’un cheval dans l’endroit, et il ne savait s’il devait sur-le-champ partir pour Auboine, où il pourrait se procurer une voiture pour transporter sa famille et ses meubles hors de l’abbaye, ou attendre tranquillement l’arrivée du marquis, et lui faire une histoire sur la fuite d’Adeline.
Le temps nécessaire pour faire venir une voiture à l’abbaye ne lui permettait guère de sortir assez tôt de la forêt ; le peu d’argent qui lui restait ne pouvait pas le mener loin ; et, quand il serait dépensé, que faire pour vivre, si toutefois il n’était pas arrêté auparavant ? En restant à l’abbaye, il paraissait innocent ; et, quoiqu’il ne s’attendît pas à persuader au marquis qu’il avait exécuté ses ordres, il espérait lui faire croire que Pierre était seul coupable de la fuite d’Adeline ; chose d’autant plus probable, que Pierre avait déjà été découvert dans un projet de cette nature. D’ailleurs, il pensait que, si le marquis voulait le livrer à la justice, il pourrait l’intimider en le menaçant de découvrir le crime qu’il l’avait chargé de commettre.
Après avoir ainsi ruminé, La Motte se détermina à rester à l’abbaye et à attendre l’événement.
Lorsque le marquis arriva, et qu’il fut instruit de la fuite d’Adeline, la colère et la rage qui parurent sur son visage effrayèrent et alarmèrent La Motte pendant quelque temps. Il fit des imprécations contre elle et contre lui, même en termes si grossiers et si vulgaires, que La Motte fut surpris de les entendre de la part d’un homme dont les manières étaient en général aimables, quoiqu’il eût des passions violentes et criminelles. Il semblait qu’en proférant ces imprécations il éprouvât non seulement du soulagement, mais même du plaisir. Il paraissait néanmoins plus affecté de la fuite d’Adeline qu’irrité de la négligence de La Motte. Faisant enfin réflexion qu’il perdait son temps, il quitta l’abbaye, et envoya plusieurs de ses domestiques à sa recherche.
Quand il fut parti, La Motte, croyant que son histoire avait réussi, se félicita de nouveau d’avoir fait son devoir, et de l’espoir qu’Adeline était alors à l’abri de toute poursuite. Ce calme ne fut pas de longue durée. Quelques heures après, le marquis revint accompagné d’officiers de justice. La Motte épouvanté, le voyant approcher, tâcha de se cacher ; mais il fut arrêté et conduit devant le marquis, qui le tira à l’écart.
« On ne m’en impose pas, dit-il, par des contes aussi ridicules que celui que vous avez inventé. Vous savez que votre vie est entre mes mains ; dites-moi sur-le-champ où vous avez caché Adeline, où je vais vous accuser du crime dont vous êtes coupable envers moi ; au lieu que, si vous me découvrez l’endroit où elle est, je renverrai les officiers, et vous aiderai même à quitter le royaume si vous le désirez. Vous n’avez pas de temps à perdre ; et sachez qu’on ne se joue pas de moi. »
La Motte s’efforça d’apaiser le marquis, en l’assurant qu’Adeline avait réellement pris la fuite, et qu’il ignorait de quel côté elle était allée. « Vous savez aussi, monsieur, ajouta-t-il, que je suis maître de votre réputation, et que, si vous poussez les choses à l’extrême, je serai forcé de déclarer que vous m’avez voulu faire commettre un meurtre. »
« Et qui est-ce qui vous croira ? dit le marquis. Les crimes qui vous ont exclu de la société ne viendront pas à l’appui de votre véracité ; et celui dont je vous accuse aujourd’hui fera regarder votre déclaration comme malicieuse, et suggérée par un esprit de vengeance. Messieurs, faites votre devoir. »
Les officiers entrèrent aussitôt dans la chambre, et saisirent La Motte, que la frayeur priva de tout moyen de résistance, et qui d’ailleurs n’aurait pu opposer qu’une révolte inutile. Au milieu du trouble dont il était agité, il informa le marquis qu’Adeline avait pris la route de Lyon. Cet aveu fut cependant trop tardif pour le sauver : le marquis en profita ; mais l’accusation était faite ; et La Motte, avec la douleur d’avoir exposé Adeline sans en tirer aucun avantage, fut obligé de se soumettre à son sort. La maréchaussée l’entraîna hors de l’abbaye, lui donnant à peine le temps d’emporter quelques effets avec lui ; mais le marquis, en considération de l’extrême affliction de madame La Motte, ordonna à un de ses domestiques d’aller lui chercher une voiture à Auboine, pour qu’elle pût suivre son mari.
Étant alors instruit de la route d’Adeline, il envoya un domestique affidé pour découvrir le lieu de sa retraite, avec ordre de lui en apporter des nouvelles le plus tôt possible.
La Motte et sa femme, réduits au désespoir, abandonnèrent la forêt de Fontanville, qui leur avait depuis quelques mois servi d’asile, et s’embarquèrent de nouveau sur ce monde orageux, où la justice devait finalement se faire raison du premier. Les crimes antérieurs de La Motte les avaient obligés de se réfugier dans la forêt, où ils avaient pendant quelque temps trouvé la sûreté qu’ils cherchaient ; mais ils ne tardèrent pas à se rendre coupables de nouveaux forfaits ; car dans ce désert même il se trouvait des tentations ; et sa vie, déjà assez marquée par la punition du vice, lui offrit un nouvel exemple de cette grande vérité : « Qu’un criminel ne saurait jamais jouir de la paix du cœur. »
FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
a été édité par la
bibliothèque numérique romande
en septembre 2016.
— Élaboration :
Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.
— Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Radcliffe, Ann, La Forêt ou l’Abbaye de Saint-Clair tome premier, Paris, Lecointe et Pougin, 1830 ainsi que : tome deuxième, id. 1831. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Château d'Oron, vu de l'arrière, a été prise par Laura Barr-Wells en juillet 2015.
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