René Pujol

LE MYSTÈRE
DE LA FLÈCHE D’ARGENT

1933

 

 

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE  L’ENFANT. 4

I  LE TRAIN DE CALAIS. 4

II  JULIA.. 11

III  UN PAS DANS LE MYSTÈRE.. 15

IV  SUZY NELSON.. 24

V  UNE BONNE MÈRE.. 32

VI  LA SOIRÉE CHEZ LES THÉNARD.. 37

VII  DEUX PARFAITS GENTLEMEN.. 47

VIII  UN PEU D’IMPRÉVU.. 57

IX  LE BOIS DE VINCENNES. 65

X  L’ENFANT.. 72

XI  MUSIQUE DE DANSE.. 80

XII  UNE PETITE CONVERSATION.. 90

XIII  LE SECRET DE SUZY.. 97

XIV  INTERMEZZO.. 104

XV  UNE INTERVENTION.. 107

XVI  RENCONTRE.. 115

XVII  LE CHÂTEAU DE BEAUVALLON.. 121

XVIII  L’AMI INCONNU.. 128

XIX  À L’AFFÛT.. 134

XX  LA LIBÉRATION.. 146

DEUXIÈME PARTIE  LES MASQUES. 158

I  LORD HELVIN.. 158

II  UN PEU DE CHANTAGE.. 165

III  LA TÊTE ET LE BRAS. 173

IV  UNE SURPRISE.. 180

V  LA LUTTE AUTOUR D’UN BERCEAU.. 185

VI  LA VOIX SECRÈTE.. 193

VII  MOVING PICTURES. 196

VIII  LE STRATAGÈME.. 203

IX  UNE FEMME, UN HOMME.. 208

X  UN BON DÎNER.. 217

XI  AU TÉLÉPHONE.. 224

TROISIÈME PARTIE  QUATORZE. 232

I  LE BAL DIRECTOIRE.. 232

II  HERCULE ET OMPHALE.. 241

III  PROMESSES. 248

IV  LE CLUB DES GÉOMÈTRES. 253

V  L’ÉCLAIR DANS LE CIEL PUR.. 259

VI  L’AVENTURE NOCTURNE.. 265

VII  CHACUN SON TOUR.. 272

VIII  MÈRE ET FILS. 284

IX  LA MORT QUI RÔDE.. 294

X  PLUS FORT QUE LA RAISON.. 302

XI  LE SECRET DE JEAN.. 312

XII  LIQUIDATION.. 320

XIII  LA JUSTICE DE PIED.. 327

ÉPILOGUE. 334

Ce livre numérique. 337

 

PREMIÈRE PARTIE

L’ENFANT

I

LE TRAIN DE CALAIS

— En voiture pour Paris !… en voiture pour Paris !…

L’employé courait le long du train en criant machinalement les mots rituels.

À la fenêtre d’un wagon de 1ère classe, un voyageur fumait une cigarette. Il avait l’air impassible, mais il jetait toutes les dix secondes un regard vers l’horloge de la gare de Calais. Ou bien il était pressé de partir, ou bien il attendait quelqu’un qui ne venait pas.

C’était un jeune homme d’environ vingt-cinq ans, assez grand et d’apparence athlétique. Il suffisait de voir ses épaules pour comprendre que c’était un sportif. Son visage reflétait l’énergie tranquille des forts. Nez droit, menton carré, touche rectiligne aux lèvres minces, yeux un peu enfoncés dans les orbites, tout indiquait une volonté qu’il ne devait pas être facile d’abattre.

Il regardait toujours l’horloge, et ses mains se crispaient sur la barre d’appui.

Enfin, un coup de sifflet retentit. Le jeune homme lança sa cigarette sur le quai, avec une nervosité qui trahissait la fin d’une contrainte, et il rentra dans le compartiment en disant :

— Ça y est, Georges !… Le train démarre, nous voilà tranquilles jusqu’à Paris !

Celui qu’il venait d’appeler Georges était du même âge, un peu plus vieux peut-être. Enfoncé, tassé dans son coin, la tête sur un oreiller, les jambes enveloppées dans une couverture de louage. Il était fort pâle et paraissait de complexion maladive. Sa poitrine se soulevait et s’abaissait avec difficulté, sous le rythme irrégulier de la respiration.

En entendant la phrase prononcée avec une satisfaction indicible par son camarade, il entr’ouvrit les paupières et esquissa un faible sourire :

— Tant mieux, murmura-t-il.

— Comment te sens-tu ?…

— Faible… très faible…

— Nous allons enfin pouvoir nous occuper de…

Il n’eut pas le temps d’achever, car la portière se rabattait avec un bruit de canon. Une seconde, ils aperçurent sur le quai le visage rougeaud d’un monsieur bien nourri. Une grosse valise fut vigoureusement lancée dans le compartiment, un nécessaire de toilette suivit comme un projectile, puis une jeune fille fut poussée avec vigueur au moment même où le rapide démarrait.

— Merci !… haleta la jeune fille.

— Bon voyage !… répondit le monsieur cramoisi, demeuré sur le sol. Mes hommages à votre tante !…

Elle resta à la fenêtre et agita son mouchoir jusqu’à ce que le train fût sorti du hall sonore et disparût dans la nuit.

La jeune fille était si contente de son aventure, qu’elle souriait encore en gagnant sa place. On comprenait qu’elle pensait :

« J’ai bien failli le manquer, mais je l’ai tout de même !… »

Cette satisfaction était compréhensible. La compagnie du Nord venait de mettre en service, depuis peu, un nouveau train qui portait le nom de Silver Arrow. Ce rapide, qui ne s’arrêtait qu’à Amiens, facilitait les communications de nuit et était très apprécié des gens pressés.

Le voyageur à la couverture avait refermé les yeux, il semblait déjà dormir. L’irruption de la jeune fille le laissait si indifférent, qu’il n’avait même pas tourné la tête de son côté.

L’autre avait eu un geste de dépit. Croire qu’on va s’allonger confortablement sur les coussins et voir surgir in extremis une gêneuse qu’il est impossible d’évincer, ce n’est pas drôle. Mais on peut être contrarié et faire preuve de courtoisie. Le voyageur s’empara donc de la grosse valise qui gisait au milieu du compartiment et, bien qu’elle fût lourde, il la déposa sans effort dans le filet à bagages.

— Merci, monsieur… dit simplement la jeune fille.

Le jeune homme ôta sa casquette pour saluer et ils n’échangèrent aucune parole.

Ils étaient assis face à face ; le voyageur à la couverture était seul à l’autre extrémité du compartiment. Il était impossible à la jeune fille de comprendre que ces deux hommes se connaissaient, car ils ne se regardaient même pas. Ils semblaient maintenant s’ignorer tout à fait.

Vingt ans, tel était l’âge approximatif de celle qui venait ainsi de faire irruption dans le compartiment. Ce n’était plus une adolescente et ce n’était pas encore une femme. Fine, gracile, elle avait l’allure hardie des jeunes filles modernes.

Sous son petit chapeau de cuir passait une mèche d’un blond cendré. Elle avait de grands yeux bleus, d’un bleu de nuit presque noir et une délicieuse frimousse sur laquelle on lisait une incontestable joie de vivre.

Le voyageur la détailla, comme font machinalement la plupart des hommes quand ils se trouvent devant une femme nouvelle, mais sans insister. Elle ne parut d’ailleurs faire sur lui aucune impression. Pendant qu’elle achevait de s’installer, dépliant un plaid, gonflant un petit oreiller pneumatique, il sortit pour fumer une cigarette dans le couloir.

La jeune fille était trop occupée pour faire attention à lui, sinon elle aurait remarqué, qu’adossé à la paroi, un pli soucieux entre les sourcils, le fumeur ne quittait pas le dormeur des yeux.

Au bout d’un instant, il rentra et déplia un journal qu’il se mit à parcourir avec une distraction évidente. Il tenait la feuille assez haut pour cacher une sorte d’angoisse de plus en plus accentuée.

De son côté, la jeune fille avait ouvert un livre et ne s’occupait nullement de ce qui se passait autour d’elle.

Elle ne s’intéressait qu’aux péripéties de son roman. On n’entendait que le ronronnement monotone du train et le léger craquement des feuilles qu’elle coupait au fur et à mesure.

Bientôt fatiguée de lire, la voyageuse ferma son roman et se disposa à sommeiller. Avant de clore les paupières, elle examina machinalement le compartiment.

Son attention fut attirée par une tache brune, sur le tapis, aux pieds du dormeur.

Une tache sur un tapis de train, cela n’a rien d’extraordinaire. Mais il sembla à la jeune fille que celle-ci existait depuis quelques instants à peine, qu’elle avait des reflets rouges et qu’elle s’élargissait peu à peu.

Une minute plus tard, elle ne doutait plus : la tache était de plus en plus grande. Elle atteignait presque le milieu du compartiment. Quant au dormeur, il inclinait progressivement la tête sur l’épaule droite et il restait toujours d’aspect aussi paisible.

La jeune fille comprit tout à coup la vérité. Elle éprouva une si vive émotion qu’elle se pencha vers le voyageur qui lui faisait face :

— Monsieur !… balbutia-t-elle, monsieur !…

— Que désirez-vous, mademoiselle ? fit-il d’une voix qui tremblait un peu.

— Là, voyez donc !…

Le voyageur devint livide et, se levant d’un bond, s’élança vers le dormeur. Il l’eut à peine effleuré que celui-ci glissa sur les coussins, mollement, comme un pantin cassé.

— Georges !… dit le jeune homme d’une voix rauque. Georges !… réponds-moi, Georges !…

Mais Georges ne répondit pas.

— Il faut appeler ! conseilla la jeune fille. Il est malade, il faut le secourir… Tirez la sonnette d’alarme !

— Ne bougez pas !… fit l’autre avec une certaine dureté, comme s’il donnait un ordre.

— Mais il faut le soigner d’urgence !

— Je m’en charge.

Sans perdre la tête et sans plus se soucier de la voyageuse que si elle n’existait pas, il courut à la porte du compartiment, la tira et baissa rapidement les rideaux.

Cette inquiétante précaution prise, le jeune homme défit la couverture et étendit son compagnon sur la banquette.

Le blessé – car c’était un blessé – était couvert de sang. Un ruisselet sinistre coulait de sa poitrine jusqu’à ses pieds. L’homme qui le soignait ouvrit le gilet et arracha la chemise pour découvrir la poitrine.

La jeune fille distingua avec horreur un trou rond, sous le sein gauche. C’était de ce trou, vraisemblablement fait par une balle de browning, que s’épanchait te sang.

Le jeune homme tâta le pouls du blessé, puis colla son oreille à hauteur du cœur. Se relevant plus blême encore, il tira un petit miroir de sa poche et l’approcha des lèvres du blessé. Le miroir ne fut pas terni. Le jeune homme exhala un profond soupir et une lassitude infinie creusa ses traits.

La jeune fille comprit immédiatement, mais n’osa pas prononcer le mot terrible.

— Est-ce qu’il est… ? fit-elle à voix basse.

L’homme boutonna lentement son veston. Il se mordait les lèvres et jetait autour de lui des regards de bête traquée.

— Monsieur !… reprit la jeune fille sur un ton de supplication. Dites-moi la vérité !… Est-ce qu’il est… ?

Alors l’homme articula sourdement :

— C’est fini !… il est mort.

D’un élan, la jeune fille se précipita vers la sonnette d’alarme.

— Pas ça ! cria l’homme.

— Si, il le faut !…

— N’en faites rien, mademoiselle… je vais vous expliquer…

— Lâchez moi !… lâchez-moi !…

Il la maintenait sans violence, tandis qu’elle se débattait de toutes ses forces pour atteindre le signal. Mais elle avait trop présumé de son énergie. Elle fléchit sur ses genoux et s’évanouit.

II

JULIA

La représentation du Wonderland, le grand music-hall du boulevard des Capucines, venait de s’achever. On jouait Paris à la diable, une revue à grand spectacle, qui attirait la clientèle étrangère, et réalisait des recettes formidables.

Rapidement démaquillées et rhabillées, les danseuses sortaient ensemble dans un pépiement de volière. Elles étaient gaies et familières.

— Hé ! Gaby… ton amoureux est encore là !…

— Tant pis pour lui, j’ai rendez-vous avec Gaston.

— Il reviendra demain !… Bonsoir, Gaby !…

— Bonsoir, Julia.

Celle qu’on venait de nommer Julia était une grande fille mince, d’une mise à la fois simple et coquette. Très brune, elle semblait être d’origine espagnole ou italienne.

Elle se hâta vers le métro. Il lui tardait de rentrer chez elle, rue d’Amsterdam, à deux pas de la place de l’Europe.

Si la danseuse était si pressée, c’était parce quelle se savait attendue. Elle avait un ami, un ami qu’elle aimait avec la foi de ses vingt ans, et c’était lui qu’elle allait rejoindre.

L’appartement de Julia, modestement meublé, encombré de bibelots bon marché, tapissé de photos d’artistes dédicacées, ne comprenait que trois pièces.

Une voix aigre glapit :

— Tu as un pneu sur la table du studio !…

Ces mots produisirent sur la jeune fille l’effet d’une douche glacée. Ce pneu, elle savait d’avance ce qu’il annonçait. Elle l’ouvrit en soupirant et lut :

 

« Ma chère Juju,

« Impossible de venir ce soir, car je quitte Paris pour quelques heures.

« Excuse-moi, et reçois les tendres baisers de ton

« G. »

 

Une grosse matrone au visage vulgaire, au peignoir constellé de taches, roula dans la pièce pompeusement appelée studio.

— Encore un lapin, n’est-ce pas ?… ricana-t-elle.

Julia haussa les épaules avec impatience :

— Maman, je t’en prie, laisse-moi… Je suis lasse…

— Oui, oui !… reprit la mère. Tu es surtout contrariée. C’est bien fait pour toi. Je t’ai dit mille fois que ce garçon n’est pas digne de toi. Quand je pense que tu ne sais même pas ce qu’il fait dans la vie !…

— Maman, je t’en supplie !…

— Évidemment, ça te vexe que j’aie raison… C’est que j’ai de l’expérience, moi !… Si tu continues à écouter ton cœur, il te mènera loin, mais sûrement pas au pays de la fortune !…

Excédée par ce verbiage, Julia se réfugia dans sa chambre, dont elle ferma la porte à clé.

Elle était triste, prête à pleurer – et pourtant ce n’était pas sa première déconvenue. Elle était habituée aux brusques éclipses de son Georges, qui menait une existence à la vérité fort mystérieuse.

Quand ils s’étaient connus, au hasard d’une rencontre dans la rue, Georges avait tout de suite posé ses conditions :

— Pendant quelques mois, vous ne saurez ni qui je suis, ni où j’habite… Il se peut que ma conduite vous paraisse parfois étrange. Ayez confiance, croyez que je vous aime sincèrement, et tout s’arrangera plus tard.

Julia avait accepté. Quelle est la jeune fille capable de résister à l’attrait du romanesque ?…

Georges la rendait d’ailleurs très heureuse. Il subvenait largement à ses besoins, et il l’entourait d’une affection toujours déférente et égale.

Mme Galvado, la mère de la danseuse, avait toujours vu cette liaison d’un mauvais œil.

— S’il tient tant au secret, insinuait-elle, c’est parce qu’il est marié.

Il m’a juré que non, et il ne ment jamais.

— Alors, il a un métier inavouable !

— Qu’entends-tu pas métier inavouable ?…

— Je ne sais pas, moi… voleur, peut-être !…

Ce soir, seule dans sa chambre, Julia pensait obstinément à tout ce qu’elle ne savait pas. Non, Georges n’était pas, ne pouvait pas être un voleur…

Ah ! pourquoi n’était-il pas là, cette nuit ? Où était-il et que faisait-il ?…

Une mélancolie insurmontable l’étreignait, la paralysait.

Elle se coucha, lut un instant, puis éteignit la lumière.

Le sommeil fut très long à venir, et quand Julia s’endormit, ce fut pour vivre un cauchemar affreux. Là, devant elle, elle voyait son Georges étendu, livide – mort…

Ainsi se vérifiait une fois de plus cette étrange et terrible loi de la télépathie, qui nous fait évoquer, à la seconde suprême de l’adieu éternel, les êtres que nous aimons.

III

UN PAS DANS LE MYSTÈRE

L’homme n’avait eu que le temps de retenir la jeune fille dans ses bras pour l’empêcher de tomber dans la flaque de sang. L’ayant déposée le plus loin possible du mort, il la contempla pensivement :

« Pauvre petite !… murmura-t-il. Sa présence n’est pas faite pour simplifier les choses !…

« Allons !… Il faut maintenant agir au plus vite… »

Méthodiquement, il fouilla les vêtements du mort. Les poches ne contenaient aucun papier, mais un porte-billet et une montre en or, qu’il fit disparaître avec dextérité.

« Il le faut !… reprit-il, après une minute de réflexion. Il n’y a que cette solution… Georges, mon ami, mon frère, pardonne-moi !… »

Sans tergiverser davantage, il baissa la glace du côté opposé au couloir.

Le train roulait à toute vitesse en pleine campagne, sous un ciel noir comme de l’encre.

Le jeune homme se pencha sur le cadavre, l’embrassa fraternellement, avec un sanglot étouffé. Puis il le saisit à bras-le-corps et, le faisant basculer, il le laissa tomber sur le ballast.

Quand il eut accompli cet acte horrible, l’homme resta un instant frappé de stupeur comme s’il allait s’évanouir lui aussi. Mais sa volonté eut raison de cette faiblesse. Il releva la glace, étendit la couverture pour cacher complètement le sang, vérifia son veston et son pantalon pour voir s’ils n’avaient aucune tache suspecte, et enfin s’occupa de la jeune fille, toujours inerte.

Il essaya de la ranimer en lui frappant dans les mains, mais il n’y parvint pas. Il eût fallu des sels ou tout simplement de l’eau fraîche.

« De l’eau, il y en a au bout du couloir… monologua le jeune homme ; mais si elle revient à elle pendant mon absence, elle actionnera sûrement le signal d’alarme, et je serai perdu… Je ne peux donc pas la quitter une seconde… Alors, que faire ?… Si j’avais un révulsif quelconque… Il doit y avoir de l’eau de Cologne dans son sac, mais ai-je le droit d’y toucher ?… Ma foi, tant pis !… »

Et saisissant avec décision le nécessaire de toilette de la jeune fille, il l’ouvrit.

Le sac contenait une série de flacons à bouchons d’argent, tous marqués du chiffre « S ». Le voyageur vit également un revolver de petit calibre et un passeport établi au nom de Suzy Nelson. Il ne déchiffra cette indication que par hasard, car d’autres soins le réclamaient.

Ayant versé de l’eau de Cologne sur son mouchoir, il referma le nécessaire de toilette, et humecta le visage de la jeune fille.

Sous le bienfaisant effet de l’alcool, elle ne tarda pas à ouvrir les yeux. En reconnaissant son compagnon de voyage, elle eut un haut-le-corps d’effroi, mais il la rassura aussitôt avec douceur :

— Ne craignez rien, mademoiselle. Vous êtes en sûreté, il ne vous arrivera rien de fâcheux.

Suzy Nelson se dressa sur son séant et regarda autour d’elle d’un air égaré. Sous la couverture, elle ne distingua plus la forme sinistre qu’elle pensait y trouver…

— Qu’en avez-vous fait ?… demanda-t-elle d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre impérieuse et qui chevrotait d’émotion.

Le jeune homme ne répondit pas directement :

— Oubliez tout, mademoiselle… Figurez-vous que vous avez fait un mauvais rêve…

— Je veux savoir ce que vous avez fait de ce pauvre corps !… répéta-t-elle. Dites-le moi tout de suite !…

— Ne cherchez pas à le savoir, mademoiselle…

— Vous ne voulez pas m’expliquer ?…

— Je ne peux pas, mademoiselle…

— Je l’exige !…

Fébrile, Suzy Nelson fouilla dans son nécessaire de toilette. Le jeune homme ne fit pas un geste pour l’empêcher de s’armer de son browning.

— Vous n’avez nul besoin de cela, dit-il, sans rien perdre de son calme. Vous me considérez comme un bandit, mais je n’en suis pas un…

Il s’exprimait d’un tel ton que Suzy Nelson remit le revolver dans le sac. Elle éprouvait encore une terreur très justifiée, mais elle comprenait qu’elle n’avait rien à redouter de son bizarre compagnon de voyage.

— Mademoiselle, reprit-il, par suite de circonstances déplorables, vous avez été témoin d’une scène tragique…

— Non, j’ai été témoin d’un assassinat !… interrompit Suzy Nelson.

Le jeune homme se passa la main sur les yeux.

— Peut-être… dit-il. Mais il ne s’agit pas d’un crime ordinaire… Si je vous ai empêchée de tirer la sonnette d’alarme, c’est que des intérêts supérieurs exigent au moins pendant quelques heures une discrétion qui doit vous paraître monstrueuse.

— Mais enfin, monsieur, comment pouvez-vous parler de discrétion ?… Quand un crime a été commis, il est juste de poursuivre le meurtrier !…

— Pas toujours, mademoiselle. Dans certains cas, il vaut mieux se taire.

— Qui a tué cet homme ?…

Le jeune homme baissa la tête.

— Je ne puis vous le dire, mademoiselle.

— Pourquoi ?

— C’est un secret dont je ne suis pas le maître.

— Excuse facile !… riposta Suzy Nelson.

— Je ne puis vous en donner d’autre pour l’instant. Il m’en coûte pourtant beaucoup, car je voudrais sur-le-champ vous démontrer que vous avez affaire à un honnête homme…

— Ou à un coupable !… s’exclama Suzy Nelson. Qui me prouve que ce n’est pas vous qui avez assassiné cet homme ?

— Je l’aimais comme un frère, fit le voyageur, dont les yeux s’embuèrent aussitôt de larmes. Je vous jure sur ce que j’ai de plus sacré que je suis innocent de sa mort… je veux dire que ce n’est pas moi qui l’ai tué…

Suzy Nelson médita un instant sur ce qu’elle venait d’entendre.

— Et celui que vous appeliez Georges, demanda-t-elle, était-ce aussi un honnête homme ?…

— Mademoiselle, dit le mystérieux voyageur, je vous supplie d’oublier le nom que vous m’avez entendu prononcer dans mon affolement. Il ne faut pas que ce nom soit révélé !…

— Répondez à ma question : Était-ce un honnête homme ?

— Oui, mademoiselle, un parfait honnête homme.

— Dans votre genre, sans doute ?…

Le voyageur parut plus peiné que froissé de ce sarcasme.

— C’est normal, mademoiselle, que vous soyez dure avec moi… je ne vous convaincrai pas… continua-t-il. Je comprends d’ailleurs votre méfiance… Il est des cas où les apparences sont accablantes…

— Surtout quand ces apparences ressemblent étrangement à des preuves… Au surplus, monsieur, nous n’avons pas à discuter plus longtemps…

« Si vous avez, des explications à donner, vous les fournirez tout à loisir au Commissaire de police de la prochaine gare.

Ici, le jeune homme sembla se troubler.

 

— Mademoiselle, dit-il, j’ai une requête extraordinaire à vous présenter.

— Laquelle, monsieur ?…

— Celle de ne parler à âme qui vive de la terrible scène à laquelle le hasard vous a fait assister.

— En effet, c’est extraordinaire !… Cela l’est même beaucoup trop, et vous me permettrez de ne tenir aucun compte de votre désir. Je préviendrai la police le plus tôt possible.

Le jeune homme, désespérant de la fléchir, joignit les mains et crispa ses doigts avec tant de force qu’elle entendit les articulations craquer.

— Mademoiselle, reprit-il lentement, en cherchant ses mots, je sais que vous devez logiquement me croire insensé et criminel. Je ne suis ni l’un ni l’autre et je regrette de ne pas trouver les mots capables de vous émouvoir…

« Je vous fais serment, sur la tombe de ma mère, que votre devoir est de vous taire !…

— Mais enfin, pourquoi ?…

— Pour des raisons d’une importance incalculable.

— Si vous me communiquiez ces raisons, je saurais au moins ce que j’ai à faire ?…

— Je vous répète que je suis obligé de les garder secrètes et qu’il ne m’est pas permis de les divulguer.

— Alors, tant pis !…

— Mon Dieu !… s’écria le jeune homme avec un véritable désespoir. Est-il possible d’échouer si près du but ! Si je vous supplie de vous taire, ce n’est pas parce que je redoute un châtiment. Devant un juge d’instruction, rien ne serait plus facile que de me disculper…

— Dans ce cas, pourquoi refusez-vous d’avertir le commissaire ?…

— Parce que j’ai besoin de ma liberté, de toute ma liberté, pendant quelques heures encore !…

Le rapide ralentissait, on entendait les freins crisser. On atteignait Amiens, l’unique station de la Flèche d’Argent avant Paris. Un bref coup de sifflet annonça l’entrée en gare.

— Mon sort est entre vos mains, dit simplement le jeune homme. Mademoiselle, agissez selon votre conscience… je me soumets à mon destin.

Suzy Nelson le toisa avec une sorte de mépris :

— Écoutez !… reprit-elle. Il m’est impossible de favoriser des bandits, mais vous me faites pitié. Pendant que je vais descendre de ce wagon pour aller chez le commissaire, fuyez !… J’aurai ma conscience en paix et vous garderez votre précieuse liberté si vous échappez aux inspecteurs.

Le jeune homme secoua la tête :

— Non, mademoiselle… je refuse, parce que ma fuite serait un aveu et parce qu’il faut absolument que je rentre à Paris cette nuit.

— Pour quoi faire !?

— C’est toujours le même secret…

— Et toujours la même tactique !… Vraiment, vous pourriez trouver mieux !

Le jeune homme montra deux gendarmes qui se promenaient placidement sur le quai.

— Appelez-les, fit-il non sans noblesse, et tout sera fini pour moi !…

Suzy Nelson n’obéit pas, malgré tout ce qu’elle venait de dire. Un sentiment furieux, inexprimable, la tenait clouée sur place. Elle devait dénoncer cet homme et elle savait qu’elle ne le dénoncerait pas.

Les quelques minutes de l’arrêt parurent durer des siècles. Et le rapide s’ébranla et le jeune homme épongea son front ruisselant de sueur.

— Merci !… dit-il avec une gratitude infinie. Vous venez d’accomplir une bonne action… Merci !…

Mais Suzy Nelson regrettait maintenant sa veulerie.

— Ne me remerciez pas !… s’écria-t-elle. J’ai été lâche, voilà tout… J’ai besoin de réfléchir… je prendrai une décision définitive à Paris…

— Je reste à vos ordres, mademoiselle. Je ne bougerai pas de ce compartiment.

— Une fois à la gare du Nord, rien ne vous empêchera de filer… Moi, il faut à tout prix que je libère ma conscience.

— Vous ferez comme vous l’entendrez, dit-il, mais je refuse cette espèce d’évasion.

— En me taisant, je deviens votre complice !…

— Vous n’êtes pas ma complice, puisque je ne suis pas coupable.

— C’est toujours vous qui l’affirmez !

— Je vous en refais le serment, et jusqu’ici, je ne me suis jamais parjuré…

Ils se turent tous deux, jusqu’à la fin du voyage. Pour ne pas gêner Suzy Nelson, le jeune homme affecta même de ne plus la regarder. Au contraire, elle ne le quittait pas des yeux, cherchant âprement un signe quelconque, une preuve de cette innocence invraisemblable, à laquelle elle voulait pourtant croire…

Bientôt la banlieue aligna à droite et à gauche les points d’or de ses réverbères. Puis la locomotive siffla une dernière fois et le train stoppa. C’était la gare du Nord.

Redevenu entièrement maître de lui, le jeune homme approcha obligeamment de la portière la valise de Suzy Nelson. Elle remarqua alors qu’il ne possédait lui-même aucun bagage. Il avait pris sans doute le train à l’improviste, pour échapper à quelqu’un. Ce fut d’une voix posée qu’il demanda :

— Qu’avez-vous décidé, mademoiselle ?… Voulez-vous me dénoncer, ou bien suis-je libre ?…

Suzy Nelson lui tourna le dos en murmurant :

— Adieu !

Il descendit sans hâte. Suzy Nelson le vit s’éloigner à pas comptés et disparaître dans la foule…

IV

SUZY NELSON

Suzy Nelson, debout sur le marchepied, chercha des yeux, la personne qui devait l’attendre. Un homme d’une cinquantaine d’années s’élança vers elle. Il avait l’allure d’un valet de chambre et, en effet, c’en était un.

— Bonsoir, mademoiselle, fit-il, en s’empressant. Mademoiselle a-t-elle fait un bon voyage ?

— Excellent, Jérôme… Et ici, tout va-t-il bien ?…

— Oui, mademoiselle, Madame et Monsieur sont en parfaite santé… Si Mademoiselle veut se donner la peine de me suivre, je vais la conduire à l’auto…

Cinq minutes plus tard, ils roulaient vers l’avenue Henri-Martin.

Seule dans le confortable coupé, le regard vague, Suzy Nelson songeait aux quatre heures qu’elle venait de vivre.

Maintenant, il n’était plus temps de prévenir la police. Si la jeune fille s’y décidait, son retard serait impossible à expliquer et ne manquerait pas de paraître louche aux enquêteurs.

« Mais on découvrira la tache de sang !… pensa soudain Suzy. On découvrira également le corps, qui a sans doute été jeté hors du wagon pendant mon évanouissement… On va faire des recherches, on me retrouvera peut-être ?… Alors, quelle sera ma situation ?… Mais non, il n’y a pas eu de contrôle en route, et personne ne m’a remarquée… je ne risque rien personnellement… Par exemple, je ne sais à quel magnétisme j’ai obéi en ne dénonçant pas cet homme… Il est sûrement coupable !… Par ma faute, un assassin court librement le monde, alors qu’il pourrait être déjà sous les verrous… »

Elle avait beau employer le mot « assassin » et affirmer avec toute sa conviction la culpabilité du voyageur, elle ne parvenait pas à y croire réellement.

Il était tard, les rues n’étaient guère encombrées, aussi l’auto parvint-elle rapidement à destination.

Elle s’arrêta devant un des charmants petits hôtels particuliers qui bordent l’avenue Henri-Martin.

Dans un salon du rez-de-chaussée, une dame à cheveux blancs attendait en lisant.

— Bonsoir, ma tante !… cria joyeusement Suzy, heureuse de se sentir enfin en sécurité.

Sa tante, Mme La Borde, avait une stature majestueuse et un beau visage empreint de sérénité. Elle rendit affectueusement les baisers de la jeune fille.

— Comment, vont vos parents anglais ?

— À merveille !… Ils m’ont tous chargée de leurs compliments.

— La traversée du Channel ne t’a pas fatiguée ?

— Du tout !… la mer était d’un calme plat. Je n’ai pas fait le voyage seule, car Cecil Mortimer venait justement en France. Il m’a accompagnée jusqu’à Calais… Nous avons dîné copieusement…

— Comme dîne toujours ce gourmand !…

— Nous nous sommes tellement attardés que j’ai failli manquer le train… J’ai sauté dans le wagon à la dernière seconde… Où est mon cousin ?…

— Robert avait, ce soir, un dîner d’affaires, expliqua Mme La Borde, il n’a pas pu se dégager, car ton télégramme est arrivé tard.

— J’ai été déçue de ne pas le trouver à la gare comme d’habitude…

— Il était désolé de ne pas y aller… Tu sais qu’il n’y manque jamais.

— Tant pis !… je ne l’embrasserai que dans plusieurs heures. Ce sera sa punition.

— Tu dois être lasse, ma petite Suzy ?

— Un peu, ma tante.

— Monte dans ta chambre, nous causerons plus longuement demain matin.

Sur le seuil, la jeune fille se retourna.

— La soirée chez les Thénard tient-elle toujours ?

— Mais oui, pour demain, dit Mme La Borde.

— On dansera ?

— Jusqu’au jour ! Tu sais bien que chez les Thénard, on aime ça.

— Alors, je vais bien me reposer en prévision des fatigues futures.

La chambre de Suzy, située au premier étagé, était nette et claire comme une chambre de fillette. Suzy l’habitait depuis presque vingt ans, c’est-à-dire depuis la mort de son père, qui avait suivi de près sa mère dans la tombe.

Archibald Nelson, riche commerçant britannique vivant à Paris, avait épousé une demoiselle La Borde. Ils s’adoraient tous deux et rien ne paraissait s’opposer à un bonheur parfait. Mais Marie-Anne La Borde avait succombé en donnant le jour à sa fille, et son mari n’avait pas pu résister à l’immense chagrin qui l’accablait.

Suzy n’avait donc jamais connu son père et sa mère. Elle avait été élevée par une tante, Mme La Borde, belle-sœur de Marie-Anne, et avait reporté sur elle toute l’affection de son jeune cœur.

Mme La Borde était veuve. Le frère de Marie-Anne avait été tué à la guerre. Suzy s’en souvenait comme d’un homme taciturne, toujours assez distant et presque continuellement en voyage.

Robert La Borde, le cousin de Suzy Nelson, s’accordait parfaitement avec elle. Les deux jeunes gens, élevés ensemble, vivaient comme frère et sœur. Robert était un grand et beau jeune homme, intelligent et de caractère franc. Il avait hérité la froideur de son père, mais ce n’était qu’en apparence, car il montrait, en certaines circonstances, l’esprit le plus gai, et il aimait passionnément sa maman et celle qu’il nommait sa sœurette.

Suzy Nelson avait en Angleterre des quantités d’oncles, de tantes, de cousins et de cousines chez qui elle allait, deux ou trois fois par an. Cette fois, elle revenait du baptême d’un délicieux baby, dernier-né de sa cousine Christie, épouse de lord Helvin. Mais elle ne s’était pas attardée à Londres, car les réceptions d’octobre commençaient à Paris.

Suzy et les La Borde, très mondains, reçus partout et recevant beaucoup eux-mêmes, menaient une existence agréable, tout à fait exempte de soucis.

La jeune fille se tourna et se retourna longtemps sur sa couche avant de trouver le sommeil, mais la fatigue eut raison de ses préoccupations et elle finit par s’endormir.

Quand elle s’éveilla, son premier soin fut de demander un journal, qu’elle ouvrit le cœur battant. Elle trouva en première page ce qu’elle cherchait et le lut avidement.

L’article s’exprimait ainsi :

 

Un crime dans le train de Calais

 

« Un crime atroce a été commis, cette nuit, dans le rapide nommé « Flèche d’Argent », allant de Calais à Paris.

« À l’arrivée de ce train, l’attention des nettoyeurs de wagons de première classe fut attirée par une large flaque de sang cachée sous une couverture. Questionnée, la surveillante du wagon sanglant déclara qu’aucun bruit n’avait attiré son attention en cours de route et que le voyage s’était effectué dans des conditions normales.

« On se perdait en conjectures sur l’origine de cette flaque de sang, lorsqu’un télégramme d’Amiens vint éclaircir le tragique mystère.

« À une cinquantaine de kilomètres de cette ville, en pleine campagne, dans la direction de Calais, on a découvert le cadavre d’un homme.

« Le malheureux a été tué d’un coup de revolver au-dessous du cœur, puis précipité sur la voie par son ou ses assassins.

« On n’a trouvé dans les poches de la victime ni argent ni papiers. Le vol est donc sûrement le mobile du crime.

« D’actives recherches sont entreprises sous la direction de M. Monniot, chargé de l’enquête. Malheureusement, les indications utiles font défaut pour l’instant. Le ou les complices sont descendus à Amiens ou à Paris, où ils ont passé complètement inaperçus.

« Il y avait quarante et un voyageurs de première classe dans le rapide, dix-sept à destination d’Amiens, vingt-trois à destination de Paris.

« Ce renseignement n’est donné qu’à titre purement indicatif, car le crime peut aussi bien avoir été commis par un voyageur de deuxième ou même de troisième classe. Les wagons étant reliés par des soufflets, rien n’est, en effet, plus facile que de circuler d’un bout à l’autre du train. »

 

Ce reportage n’apprenait rien de nouveau à Suzy Nelson, sinon qu’elle ne serait sûrement jamais inquiétée, puisque nul n’avait remarqué sa présence. Elle en fut égoïstement satisfaite. Et puis, chose étrange, elle n’était pas mécontente de penser que l’inconnu avait également passé inaperçu.

Robert La Borde attendait sa cousine dans la salle à manger. Après les premières effusions, Suzy remarqua qu’il avait les traits tirés et le visage fatigué.

— Serais-tu souffrant ? demanda-t-elle avec inquiétude.

— Nullement, sœurette.

— Alors, tu t’es couché tard ?

— Ma foi oui, assez tard.

— À quelle heure ?

Robert La Borde se mit à rire :

— Je n’ai pas consulté mon chronomètre, mais je crois bien qu’il commençait à faire jour.

— Tu n’as pas honte ? gronda Suzy. Pourquoi mènes-tu cette vie-là ? Tu te surmènes, tu finiras par tomber malade !

— Tu as raison, sœurette, mais, cette fois, ce n’est pas pour mon plaisir que j’ai passé une nuit blanche…

— C’est peut-être pour le mien !… fit-elle en le menaçant du doigt.

— Ce n’est ni pour le tien, ni pour le mien. J’étais avec de gros clients de Berlin. Ils sont très gentils, mais tu n’imagines pas ce qu’ils peuvent ingurgiter de champagne au cours d’une seule nuit ! Si j’avais bu autant qu’eux, je me serais honteusement grisé et je cuverais encore mon vin à l’heure qu’il est.

— Il ne manquerait plus que ça !

Sur ce, surgit Mme La Borde, un journal à la main.

— Suzy, fit-elle, avec autant d’émotion qu’elle pouvait en extérioriser, sais-tu qu’on a commis un crime dans ton train, cette nuit ?

Suzy jugea inutile d’affecter l’ignorance :

— Oui, ma tante, je viens de le lire.

— C’est abominable !… Quand donc parviendra-t-on à assurer la sécurité des voyageurs ?

— Quand il n’y aura plus d’assassins ! répliqua Robert.

— C’est tout de même terrible ! dit Mme La Borde.

— Montre-moi ça ? demanda Robert.

Suzy Nelson relut l’article par-dessus l’épaule de son cousin.

Soudain, Robert poussa une exclamation de stupeur :

— Oh ! par exemple !… Ça c’est fort !…

— Qu’est-ce qu’il y a encore ? questionna Mme La Borde.

— On a assassiné Middlebourg !

Ce nom n’apprit rien aux deux femmes, car elles l’entendaient prononcer pour la première fois.

— Qui est Middlebourg ? Interrogea Mme La Borde.

— Un homme avec qui j’étais en relations d’affaires depuis quelque temps… Je l’ai encore vu la semaine dernière…

Suzy lut un entrefilet où l’on racontait que M. Karl Middlebourg, de Hanovre, avait été trouvé assommé, le crâne fracturé, dans une chambre du Grand Hôtel de Calais, qu’il habitait seulement depuis la veille. Bien entendu, on lui avait volé tout ce qu’il possédait.

 

« Un revolver gisait à côté du corps, continuait le journaliste. Une seule balle manquait dans le chargeur ; elle a sans doute été tirée contre l’assassin, qui est peut-être blessé. Cette blessure faciliterait considérablement les recherches de la police.

« Le personnel de l’étage n’a pas entendu la détonation, et par conséquent n’a pu fournir aux enquêteurs aucune indication utile. »

 

— Pauvre M. Middlebourg ! fit Robert, sincèrement attristé. C’était un si brave homme !…

Suzy Nelson n’entendit guère l’éloge pourtant chaleureux de M. Middlebourg. Elle songeait au mort du wagon, qui venait de Calais et qui portait une toute petite blessure ronde au-dessous du sein gauche… une blessure sûrement produite par une balle de browning…

V

UNE BONNE MÈRE

Pour donner à sa fille l’exemple d’une saine et fructueuse activité, Mme Galvado se levait de bonne heure. Elle tournait dans l’appartement jusqu’au moment où Julia partait pour l’école de danse. Et puis, tranquillement, elle se recouchait.

Ce matin-là, elle fut tirée de son sommeil par un coup de sonnette court, mais énergique. La grosse matrone loucha vers la pendule : onze heures. Ce n’était pas encore Julia, qui n’arrivait guère avant onze heures et demie.

« Qui ça peut-il être ?… » grogna Mme Galvado.

Le visiteur, s’impatientant sur le paillasson, sonna deux fois. Il ne se décourageait pas facilement, mieux valait ouvrir.

Pestant contre l’intrus, Mme Galvado endossa son peignoir et, traînant ses savates, alla voir de quoi il s’agissait.

Elle se trouva en présence d’un jeune homme très bien mis, qui se découvrit respectueusement.

— Vous désirez, monsieur ?

— Mlle Julia ?… demanda le jeune homme.

— Je suis sa mère, mais c’est à moi qu’il faut s’adresser pour tout ce qui concerne mon enfant… Qu’est-ce que vous voulez ?

— Je serais heureux d’avoir un entretien avec vous, reprit le visiteur.

— Dans ce cas, entrez !

Pour lui permettre de s’asseoir elle expédia élégamment dans la pièce à côté un paquet de linge sale posé sur le fauteuil. Et fourrageant dans sa chevelure hirsute, elle attendit.

— Madame… commença le jeune homme, je viens de la part de Georges…

— Ah ! fit la mère renfrognée.

Et le jeune homme comprit alors que ce n’était pas une référence de se présenter à Mme Galvado de la part de Georges.

— Madame, reprit-il, vous devez bien penser qu’il a fallu un événement grave pour que je me permette cette démarche. Georges est mort…

Mme Galvado cessa de tirailler ses cheveux et ses yeux brillèrent d’une joie féroce.

— Pas possible ! s’exclama-t-elle.

— Oui, madame, il est mort…

— De quelle maladie ?

Le jeune homme eut une hésitation imperceptible.

— De… de mort presque subite, dit-il.

— Il avait donc une maladie de cœur !

— C’est ça… une maladie de cœur… Mais, avant de mourir, il m’a fait promettre de venir annoncer cette triste nouvelle à Mlle Julia.

— Brave jeune homme ! s’attendrit ironiquement Mme Galvado. Ainsi jusqu’au dernier moment, il a pensé à ma fille !…

— Oui, madame.

— Ça prouve qu’il l’aimait bien…

Le jeune homme continua :

— Georges m’a également prié de vous remettre ceci :

C’était le porte-billets recueilli par l’inconnu du train dans la poche du cadavre. Mme Galvado le happa avec avidité et l’ouvrit.

— Cinq mille francs !… compta-t-elle. C’est gentil de sa part… J’ai toujours dit qu’il avait bon cœur…

Le visiteur dissimulait avec peine l’écœurement et l’indignation qui le gagnaient.

— Cela m’est pénible d’annoncer ce malheur à Mlle Julia, poursuivit-il.

— Qu’à cela ne tienne ! s’écria la mère. Je lui révélerai ça moi-même, avec toutes les précautions qu’il faudra…

Le visiteur n’attendait que cela pour se lever.

— Dans ce cas, madame. Je n’ai plus rien à faire ici…

— Bien sûr ! acquiesça Mme Galvado, impatiente de le voir filer. Je ferai la commission, monsieur… Je suis avant tout une maman… J’en voulais un petit peu au pauvre Georges d’avoir détourné mon enfant du droit chemin, mais devant la mort, je ne songe plus à ma rancune…

Elle le poussait presque dehors. À l’instant où il mettait le pied sur le palier, quelqu’un montait rapidement l’escalier. Le visiteur s’effaça pour laisser passer une jeune fille qui le dévisagea avec curiosité et s’introduisit dans l’appartement.

« C’est sans doute Julia, se dit-il en commençant à descendre. Le pauvre Georges avait bon goût, car elle est délicieuse… Mais je préfère laisser la triste corvée à la mère…

Julia s’était débarrassée de son chapeau et de son manteau.

— Qui est-ce monsieur ? questionna-t-elle.

Mme Galvado croisa les mains sur son ventre.

— Tu ne devinerais jamais !

— Comment veux-tu que je devine ?

— Eh bien ! c’est un émissaire de ton Georges.

— Qu’est-ce que tu racontes ?… De mon Georges !

— Oui, Fifille…

Mme Galvado n’était pas très intelligente. Toutefois, en quelques secondes, elle venait d’échafauder un plan… Apprendre à Julia la mort de celui qu’elle chérissait, lui révéler que la suprême pensée du défunt avait été pour elle, c’était lui causer une douleur qui pouvait être néfaste… Mieux valait profiter des circonstances pour essayer d’arracher brutalement l’amour du cœur de la jeune fille. Si elle ne pensait plus à Georges que pour le détester, tout irait pour le mieux ; elle prêterait peut-être, par dépit, une oreille favorable aux propositions des protecteurs sérieux et fortunés…

— Arme-toi de courage, reprit, Mme Galvado. Je t’ai souvent fait des remontrances au sujet de ce garçon… Il ne m’a jamais inspiré confiance… C’est que je connais les hommes, moi ! Ton Georges te plaque, et il n’a pas eu le courage de t’apprendre ça lui-même… Il a envoyé un ami !

Julia s’appuya à la table pour ne pas fléchir sur ses jambes.

— Tiens ! continua Mme Galvado. Comme cadeau d’adieu, il t’envoie cinq mille francs…

Julia ne prit même pas le portefeuille que lui tendait sa mère. Tout s’écroulait autour d’elle. Elle ne savait plus où elle était. Elle éprouvait sa première douleur d’amour, son premier chagrin de femme. Ce Georges qu’elle avait adoré était donc capable de la pire des lâchetés ?

Soudain, elle s’abattit sur la large poitrine de Mme Galvado. Des sanglots lui déchiraient la gorge… Elle hoquetait comme une petite enfant…

Et la matrone, satisfaite de la réussite de son stratagème, la consolait hypocritement :

— Ne pleure pas pour ça, Fifille… C’est un misérable, voilà tout… Tu te consoleras vite… Les hommes de cœur ne manquent pas à Paris…

VI

LA SOIRÉE CHEZ LES THÉNARD

Les Thénard étaient banquiers depuis le Second Empire. Pour être un heureux du sort, Georges Thénard n’avait eu qu’à maintenir la firme créée par son arrière-grand-père, et à laquelle son père avait donné un renom international en réussissant de magnifiques spéculations sur les pétroles.

Marié à une brillante mondaine, père de deux jeunes filles délicieuses, il recevait beaucoup et les fêtes qu’il donnait comptaient parmi les plus fastueuses de Paris.

L’écueil, c’est que la société y était un peu mêlée. On y trouvait pas mal de métèques, et parfois même quelques individus ayant défrayé, en des temps plus ou moins anciens, la chronique judiciaire.

Suzy Nelson était très liée avec Yvonne et Andrée Thénard, respectivement surnommées Chiquette et Pépette.

Elle était beaucoup plus réservée qu’elles, mais elle aimait leur gaminerie hardie, qui ne dépassait d’ailleurs pas les limites de la plus parfaite honnêteté.

Suzy arriva vers dix heures avec La Borde et Robert, au moment où la fête battait déjà son plein.

Alors que sa tante resplendissait, dans une merveilleuse tunique, lamée d’argent, la jeune fille portait une simple robe blanche, découvrant suffisamment, mais sans excès, la gorge, le dos et les bras.

— Tu seras la plus jolie, avait dit Robert, quand sa cousine s’était montrée à lui.

Robert La Borde avait dit vrai. Dès que Suzy parut, un concert de louanges admiratives s’éleva et les jeunes gens se précipitèrent pour obtenir un tour de danse.

Robert La Borde ne céda la place aux postulants qu’après avoir dansé un fox-trot et un tango. Un capitaine aviateur à l’uniforme impeccable, à la poitrine constellée de décorations, lui succéda et Suzy s’élança avec lui dans un one-step rapide et tournoyant.

Le chevalier de l’air était galant, mais de bon ton. Suzy le connaissait depuis déjà longtemps, et il lui faisait une cour assidue autant que respectueuse. Il se nommait François Leroy et s’était rendu célèbre par un raid Paris-Tokyo et retour accompli à une allure record.

— Avez-vous soif ? demanda le capitaine Leroy quand le bis classique du one-step fut terminé.

— Ma foi, répondit la jeune fille, je ne meurs pas de soif, mais je boirais volontiers une coupe de champagne…

— Rien n’est plus facile… Le buffet des Thénard est d’accès plus facile que celui de l’Hôtel de Ville… Dirigeons-nous de ce côté, il est installé dans le jardin d’hiver…

Quand ils eurent quitté la salle du bal, le capitaine retint Suzy Nelson pour qu’elle marchât plus lentement.

— Savez-vous, dit-il, que je fais pas mal de jaloux ?

— Pourquoi donc ?… demanda la jeune fille.

— Parce que vous vous promenez à mon bras…

— Oh ! je crois que vous exagérez… Nul ne s’occupe de ma petite personne…

— Ne soyez pas trop modeste, fit l’aviateur.

Et avec un soupir pathétique :

— Ah ! si vous vouliez, mademoiselle…

— Que faut-il que je veuille ?…

— Vous le savez bien !… reprit Leroy. Je ne demande qu’à vous consacrer ma vie entière…

— Chut !… chut !… répliqua Suzy.

— Au moins, me permettez-vous d’espérer ? supplia-t-il.

— Je ne vous le défends pas, répondit-elle avec un peu de coquetterie.

Ils pénétraient dans la serre quand Chiquette les croisa. Elle était au bras d’un monsieur avec qui elle plaisantait familièrement.

— Où allez-vous par là ? s’écria-t-elle.

— Voir si votre champagne est buvable ! répondit le capitaine Leroy.

— Attention au flirt !… Capitaine, méfiez-vous, car un œil bleu vous regarde !… Suzy Nelson compte déjà d’innombrables victimes à son tableau !

Sur ce dernier trait, elle passa, toujours riante. Comme Suzy restait figée sur place, le capitaine Leroy s’inquiéta :

— Qu’avez-vous, chère amie ?… la chaleur vous incommode-t-elle subitement ?…

— Non, non… murmura la jeune fille, qui semblait s’éveiller d’un rêve. Je n’ai rien. Allons boire !…

Elle surmontait avec peine son émotion. Le monsieur qui accompagnait Chiquette n’était autre que l’inconnu du rapide de Calais. Elle l’avait identifié sans hésitation possible.

Leurs regards s’étaient croisés, mais alors que Suzy défaillait presque, le mystérieux jeune homme n’avait pas sourcillé. Elle était sûre pourtant qu’il l’avait reconnue.

« Il faut que je sache qui est cet homme ! » se dit Suzy Nelson.

Le capitaine Leroy déploya en vain toutes les ressources de son esprit. Il sentit que sa compagne éprouvait le désir de le quitter, et, comme il était galant, il n’insista pas.

Suzy, dès qu’elle fut libérée, se mit à la recherche de Chiquette. Elle la rejoignit dans le grand salon, mais Yvonne Thénard n’était déjà plus avec son danseur de tout à l’heure. Elle appartenait momentanément à un jeune Anglais timide et rougissant comme une fillette. Ils étaient tous deux assis et dégustaient des sorbets.

— Tu ne danses plus ?… demanda Chiquette en apercevant Suzy.

— Si, répondit celle-ci, mais je préfère souffler…

— Alors, je vais souffler un instant avec toi…

Et congédiant cavalièrement son compagnon :

— Vous pouvez disposer, William…

Le jeune Anglais, pourpre, se cassa dans un salut raide et s’en fut.

— Veux-tu que nous nous promenions ? proposa Suzy.

— Avec plaisir, ma jolie…

Bras dessus, bras dessous, les deux jeunes filles allèrent s’asseoir dans le boudoir de Mme Thénard, à peu près désert.

— Es-tu contente de ton voyage à Londres ?… interrogea Chiquette.

— Oui, j’ai vécu là-bas une semaine agréable…

— Le gosse de ta cousine est-il beau ?

— Magnifique !…

— Quel dommage que Christie ait tant d’enfants !…

— Pourquoi ?… s’étonna Suzy.

— Parce qu’elle est jolie !… la maternité finira par l’enlaidir…

Suzy connaissait les théories ultra-modernes de son amie sur le mariage et la maternité. D’habitude, elle protestait avec véhémence, mais, cette fois, elle préféra ne pas contredire Chiquette.

— Quand je t’ai rencontrée à la porte de la serre, commença-t-elle, tu étais avec un jeune homme ?…

— Oui… je suis toujours avec un jeune homme.

— Je crois le connaître, celui-là, mais je n’en suis pas sûre… Comment s’appelle-t-il ?…

Suzy Nelson demanda peut-être cela avec une curiosité trop accentuée, car Chiquette la dévisagea dès lors d’un air malicieux.

— Oh ! oh ! Suzy !… Serait-ce le coup de foudre ?…

— Certes non ! protesta Suzy. Tu fais des histoires pour rien !… Combien de fois faut-il te répéter que je crois connaître ce monsieur ?…

— Je ne te ferai pas languir plus longtemps… Il s’appelle Jean de Vassal, il a vingt-cinq ans et toutes ses dents !

Suzy feignit de chercher dans sa mémoire :

— Jean de Vassal ?… Alors, ce n’est pas lui… Je n’ai jamais entendu prononcer ce nom… Quelle est la profession de M. Jean de Vassal ?…

— Il n’en a pas, répondit Chiquette.

— Il a donc des parents riches ?

— Il est orphelin, mais cela ne l’empêche pas de vivre de ses rentes…

— Il est si fortuné que ça ?…

— Plusieurs fois millionnaire. C’est, du moins, ce qu’on prétend, car je n’ai jamais compté avec lui ! Maintenant que tu es renseignée, je vais rejoindre le petit Bouvet, qui me fait des signes désespérés…

Mais Suzy n’avait pas fini de poser des questions :

— Un mot encore, Chiquette… Quelle est la réputation de ce M. de Vassal ?…

— Oh ! oh ! s’exclama malicieusement Chiquette, toi, on dirait que tu prends des renseignements matrimoniaux !…

— Que tu es sotte ! morigéna Suzy, en rougissant jusqu’aux oreilles. Je veux savoir cela parce qu’une amie m’a priée de m’en informer !…

— Eh bien ! tu peux donner les meilleures références à ton amie… Jean de Vassal est un garçon irréprochable, à qui bien des mères, y compris la mienne, seraient heureuses de confier leur fille… Pour ma part, il me plairait suffisamment s’il n’avait pas un gros, un très gros défaut…

— Lequel ?…

— Il voyage trop ! Il est toujours par voies et par chemins, et c’est tout juste s’il passe trois ou quatre mois par an à Paris. Mais, cette fois, il faut que je m’éclipse, ma chérie… le petit Bouvet fait des yeux d’assassin !…

Et l’espiègle jeune fille s’enfuit, laissant Suzy récapituler ce qu’on venait de lui apprendre.

Ce que Chiquette avait dit de Jean de Vassal était assez vague. Toutefois, la jeune fille l’interprétait à sa façon.

« L’inconnu du train, pensait-elle, était un homme qui cachait son jeu. Ses fréquents voyages n’étaient sans doute que des expéditions de malfaiteur… »

Mais elle avait beau le considérer comme une canaille, elle ne parvenait pas à le détester, ni même à le mépriser.

Quand elle sortit du boudoir, elle se trouva nez à nez avec son cousin Robert. La jeune fille eut un sursaut, car Robert causait en franche amitié avec Jean de Vassal.

— Sœurette ! fit Robert, en apercevant Suzy. Viens que je te présente un bon camarade de cercle…

Ne pouvant se dérober, elle s’avança. Sans coup férir, il les désigna l’un à l’autre :

— Jean de Vassal… Ma cousine, Suzy Nelson…

Quel que fût son empire sur lui-même, Jean de Vassal eut une soudaine angoisse.

— Mademoiselle… très honoré… balbutia-t-il.

Il s’inclina profondément, longuement, mais Suzy ne lui tendit pas la main.

— Tu sais, reprit Robert, c’est un fameux danseur !… Pour le tango, c’est l’as des as !… Justement on en joue un…

— Si mademoiselle veut bien me faire l’honneur… dit Jean de Vassal, après un silence qui parut un peu surprendre Robert.

Suzy voulait se dérober à cette invitation, mais elle était tellement émue, qu’elle ne put proférer une syllabe et qu’elle se laissa entraîner.

Robert n’avait pas menti en annonçant Jean de Vassal comme un danseur hors de pair.

— Belle soirée !… proféra-t-il en esquissant un impeccable corté…

— N’est-ce pas ?… répondit Suzy, outrée de tant de cynisme. Ce n’est pas comme hier… Les soirées se suivent et ne se ressemblent pas !

— Comment, mademoiselle ? fit Jean de Vassal, avec une parfaite innocence.

— Ah ! cessons de jouer ce jeu ! s’indigna la jeune fille. J’ai lu les journaux, monsieur !… Vous me faites horreur !…

Le trait ne pouvait manquer son but et Jean de Vassal rata son pas.

— Mademoiselle, reprit-il à voix très basse, le sinistre malentendu persiste… Vous ne savez pas… Vous ne pouvez pas savoir !… La fatalité m’accable, mais un jour je parviendrai à me disculper…

— Du meurtre de votre compagnon, peut-être, mais pas de celui de Middlebourg !…

— Où avez-vous entendu prononcer ce nom ?… demanda le jeune homme abasourdi, en s’arrêtant tout à fait au milieu des autres couples.

— Je l’ai également lu dans le journal de ce matin, et j’ai fait un simple rapprochement, expliqua Suzy. Je vous répète que vous me faites horreur !… Reconduisez-moi tout de suite à ma place et je vous interdis de m’inviter une autre fois…

— Je n’aurais jamais osé le faire sans l’intervention de votre cousin, s’excusa Jean de Vassal avec une tristesse à laquelle la jeune fille fut sensible malgré sa colère. Malheureusement, Robert La Borde m’a invité chez lui… c’est-à-dire chez vous.

— Quand devez-vous venir ? demanda Suzy.

— Je dois assister à votre soirée de samedi prochain…

— C’est bien, reprit la jeune fille sans savoir à quel mobile elle obéissait. Venez, monsieur, mais tenez-vous le plus possible loin de moi. Tout ce que je puis faire, c’est vous épargner un scandale !…

Jean de Vassal, toujours très pâle, lui dit simplement avant de la quitter :

— Mademoiselle, je vous remercie une fois de plus de votre bonté…

— De mon inexcusable faiblesse !… rétorqua Suzy.

L’air parut manquer aux poumons de Jean de Vassal :

— Je vous suis infiniment reconnaissant d’avoir consenti à garder le silence, continua-t-il. Oh ! pas à mon point de vue personnel, mais vous avez empêché une véritable catastrophe…

— Ne parlons plus jamais de cela !

— Cette pénible histoire ne fait que commencer. Je mourrai peut-être bientôt, mademoiselle, mais j’espère vous prouver que, comme je vous l’ai juré sur la tombe de ma mère, je suis un honnête homme !

Et, sans lui laisser répondre un mot, il s’en alla. Suzy Nelson ne le revit plus de la soirée.

VII

DEUX PARFAITS GENTLEMEN

— Cent d’as, cinquante à atout, belote et tierce au dix !… J’ai fini !… Mon pauvre vieux, j’ai le regret de te dire que tu es « rubicon » !

Être « rubicon », au noble jeu de la belote, c’est totaliser, en fin de compte, moins de la moitié des points de son adversaire.

Le perdant accepta sa déroute avec une grande philosophie et sans la souligner autrement que d’un juron qui devait faire partie de son vocabulaire normal :

— On en fait une autre, Pare-Choc ?

— Comme tu voudras, Pare-Brise !…

— Allons-y !… Un vermouth cassis pour moi !…

— Et un anis bien tassé, un !

Cette conversation distinguée avait lieu dans un bar du faubourg Saint-Denis, avantageusement connu sous le titre de « L’Hirondelle rose ».

Les deux joueurs ne se ressemblaient guère, ce qui ne les empêchait pas d’être inséparables.

L’un, Paul Orfilo, était grand et large, avec des mains énormes et un cou de taureau. Il avait un crâne de primate et de tout petits yeux clignotants sous des sourcils en broussailles. Ce qui le caractérisait, c’étaient deux oreilles décollées, perpendiculaires à la tête. Il leur devait son surnom de Pare-Brise qu’on lui avait donné quand il travaillait vaguement dans les autos à Courbevoie.

Le second, Gabriel Menotti, était petit et maigre, vif comme une anguille, brun comme une olive. Il avait l’air plus intelligent que son camarade et il était probable qu’il trichait effrontément. Si ses oreilles étaient normales, il n’en était pas de même de son nez, aux dimensions insolites, et rappelant assez fidèlement un groin de porc. Grâce à cet appareil nasal extraordinaire, on l’appelait familièrement Pare-Choc.

On voyait rarement l’un de ces hommes sans l’autre. Pare-Choc commandait ; Pare-Brise exécutait avec servilité les ordres reçus. Pare-Choc était la tête. Pare-Brise était le bras.

On les savait bons à toutes les besognes, mais ils étaient toujours discrets sur leurs exploits. Ils écoutaient beaucoup, ils parlaient peu.

En dépit de la surveillance constante que la police exerçait sur eux, leurs casiers judiciaires étaient toujours vierges.

On les devinait receleurs, cambrioleurs à l’occasion, trafiquant de cocaïne et d’héroïne, mais on ne réussissait jamais à leur mettre le grappin dessus au bon moment.

D’ailleurs, ils avaient tous deux des « moyens d’existence ». Pare-Brise achetait et revendait quelquefois – pas souvent – des autos d’occasion. Quant à Pare-Choc, il avait le bonheur d’être le mari légitime d’une poissonnière qui répondait au doux sobriquet de la Rascasse.

Cette brave femme était loin d’être aussi élégante que son mari ; aussi ne la montrait-il pas souvent. Elle lui vouait un véritable culte, ne vivait que pour lui et travaillait du matin au soir pour qu’il pût faire la belle jambe. Elle n’était intraitable que sur un chapitre, celui de la fidélité.

— S’il me trompe, répétait-elle à tout venant, je l’étripe comme un cabillaud !

Et dans le louable souci de ne pas être étripé, Pare-Choc résistait vertueusement aux tentations pourtant nombreuses, aux environs du boulevard de Strasbourg.

Pare-Brise, décidément peu favorisé par le destin, perdit la seconde tournée comme la première.

— Stop ! fit-il en jetant les cartes. C’est assez pour aujourd’hui.

— Bah ! répliqua Pare-Choc, plaie d’argent n’est pas mortelle ! Et puis, tu sais que nous allons bientôt en prendre une pincée !

— Tant mieux ! Mais je voudrais bien que tu t’expliques sur cette affaire magnifique qu’on doit toujours faire et qui ne vient jamais !

Pare-Choc jeta un coup d’œil soupçonneux autour de lui.

— Veux-tu qu’on monte chez moi !… proposa-t-il.

— Et ta bourgeoise ?… répliqua le colosse avec une grimace.

— T’en fais pas pour la Rascasse.

— Elle est donc au courant ?

— Penses-tu ! Ce serait la dernière chose à faire. Mais on s’arrangera pour qu’elle n’entende rien.

— Alors, montons chez toi.

Pare-Choc et la Rascasse habitaient un sixième étage du passage de l’Industrie. Cette étroite ruelle est un des coins les plus curieux de Paris. C’est le royaume des éditeurs de musique. C’est là qu’on apprend des chansons, aux « artistes lyriques » qui se proposent d’aller égayer les villes de garnison.

La maison de Pare-Choc était pleine de valses lentes et de « blues » syncopées. Il y avait même une école de jazz où défilaient les plus étonnants saxophones.

Mme Menotti, autrement dit la Rascasse, adorait cette perpétuelle cacophonie. Sa vente terminée, elle rentrait droit chez elle, et là, tout en frottant le parquet des trois petites pièces composant son domaine, tout en astiquant ses meubles qui brillaient comme des miroirs, elle se composait un intéressant répertoire.

Quand Pare-Choc et Pare-Brise, après avoir suivi des couloirs obscurs et compliqués, parvinrent sur le palier, ils entendirent à travers la porte la Rascasse chanter avec des trémolos dramatiques du plus gracieux effet :

 

Prends garde à cette femme !

Ne reste pas dans ses bras…

Elle te volera ton âme…

Et tu mourras !…

 

C’est sur cette sinistre prophétie que les deux hommes entrèrent.

— Bien le bonjour ! fit poliment Pare-Brise.

Il se montrait d’autant plus obséquieux à l’égard de la femme de son ami qu’il savait qu’elle ne l’aimait guère.

— Femme, dit Pare-Choc, sers-nous un litre de « brutal », nous avons à causer entre hommes.

Le « brutal », c’est tout simplement du vin rouge qu’on nomme aussi « pousse au crime. ».

— De quoi que vous avez à causer ? demanda sans aménité la ménagère.

— De choses qui ne te regardent pas ! rétorqua le mari, très strict sur l’autorité masculine.

— Ça doit être du propre !

La ménagère sortit une bouteille et deux verres, qu’elle déposa sur la table de la salle à manger protégée par une toile cirée aux dessins aveuglants.

— Voilà ! Ces messieurs sont servis ! fit-elle d’un air rogue. Et vous êtes priés de ne pas flanquer vos sales mégots partout comme d’habitude.

Cette recommandation faite sur un ton qui ne souffrait pas de réplique, elle passa dans la chambre voisine, où ils l’entendirent bientôt reprendre pathétiquement la chanson de la femme fatale.

— Ouvre tes oreilles, dit Pare-Choc. On va se lancer dans une affaire qui peut nous mener loin…

« Pour commencer, c’est du travail facile. Il s’agit de suivre une demoiselle de la haute, qui sort régulièrement trois après-midi par semaine.

— Et où va-t-elle ?

— C’est d’abord ça qu’il faut que nous apprenions. Ce ne sera pas compliqué, car la jeune fille ne se méfie de rien…

— Qui est cette personne ?

— Une nommée Suzy Nelson, qui habite avenue Henri-Martin.

— Et après ?

— Après, quand nous l’aurons bien repérée, on nous indiquera ce qu’il faudra manigancer.

Pare-Choc continua froidement :

— Il est possible qu’on nous prie de mettre fin un peu brusquement à la carrière de cette demoiselle.

— Un assassinat ?… murmura Pare-Brise.

— N’emploie donc pas des mots comme ça ! répliqua Pare-Choc. Ce n’est pas distingué !

— Je ne m’en sens pas pour cette combinaison… reprit le colosse. C’est trop délicat, tu comprends ?

Pare-Choc frappa sur la table :

— Si j’ai accepté, c’est que ça en vaut la peine.

— Combien pour chacun ?

— Vingt mille.

Pare-Brise eut un sifflement éloquent.

— Hé !… Hé !… fit-il. Ce n’est pas mal ! Ça modifie du tout au tout mes opinions…

Solennellement, Pare-Choc plongea la main dans sa poche et en tira deux billets de mille francs qu’il déposa devant son ami.

— Voici ta part, mon vieux. Tu peux encaisser, c’est ton fric…

Ce n’était d’ailleurs pas tout à fait vrai. Pare-Choc donnait deux billets. Mais il en gardait trois. Très fort en mathématiques, il avait sur le partage des idées personnelles.

Pare-Brise, sans soupçonner son ami, escamota les deux mille francs avec une prestesse admirable.

— Gabriel, dit-il d’un ton pénétré, tu es l’as des as ! Quand commençons-nous ?

— Je ne te ferai pas languir. Nous commençons dans une heure…

— Ça va… Je suis fin prêt. Nous prenons la demoiselle en filature chez elle ?

— Même pas.

— Alors, comment pourrons-nous la suivre ?

— Parce qu’elle a des habitudes invariables. Elle se fait conduire par son auto jusqu’à la place de la République. Là, elle renvoie son chauffeur et attend l’autobus AK.

Le colosse rumina une objection :

— Dis donc ! Si c’est aussi simple que ça, pourquoi nous paye-t-on si cher ?

— Nous verrons bien, riposta Pare-Choc… Mon principe est de satisfaire d’abord le client. Il veut qu’on suive la demoiselle, on la suivra.

— Pour le compte de qui opérons-nous ?

— Ah ! ça, je l’ignore.

— Pourtant, objecta le colosse, tu as touché de l’argent !

— Oui, hier soir.

— Alors, tu l’as vu !

— Non.

— Je ne comprends pas.

— Je l’ai pourtant rencontré trois fois déjà. J’avais rendez-vous dans une allée du bois de Vincennes, près du polygone. Mon client m’attendait dans une auto aux stores baissés et aux lumières éteintes, sauf les feux de position… C’était noir comme dans un four. Il m’a parlé, il m’a tout expliqué, mais il m’a été impossible de distinguer ses traits.

— Tu es pourtant curieux…

— J’ai voulu tirer mon briquet sous prétexte d’allumer une cigarette, mais le client m’a dit aussitôt : « Vous jouez un jeu dangereux, mon ami ! Si vous réussissez à apercevoir mon visage, cela vous coûtera cher ! » C’était prononcé gentiment, mais de telle manière que je n’ai pas insisté.

— Mais enfin, comment as-tu été présenté à ce monsieur-là ?

— C’est Ramadier, de la place Pigalle, qui m’a sondé et a pris rendez-vous pour nous.

— Alors Ramadier le connaît ?

— Il le connaissait, rectifia Pare-Choc.

— Comment, il ne le connaît plus ?

— Tu n’es pas au courant ? Ramadier a été écrasé hier soir par une automobile, rue Frochot. Il est mort et le chauffard s’est enfui… Ça lui a coûté cher d’avoir détaillé la tête du client…

— Diable ! murmura Pare-Brise. Avec un citoyen de cet acabit, je crois qu’il faudra faire attention à son épiderme…

— Oui, ce sera prudent, dit Pare-Choc.

« J’ai pensé, naturellement, à relever le numéro de l’auto.

— Bravo ! s’écria Pare-Brise.

— Peine perdue ! reprit Pare-Choc. J’ai vu l’auto trois fois et chaque fois elle portait un numéro différent.

— Qu’est-ce que c’est comme bagnole ?

— Une Citroën de série. Ne nous creusons pas l’esprit pour le moment… Levons l’ancre, car notre demoiselle va arriver vers trois heures et demie.

Après avoir bu une dernière rasade de vin rouge, ils descendirent. Du passage de l’Industrie à la place de la République, il n’y a pas loin.

Les deux hommes se postèrent devant l’arrêt des autobus comme deux voyageurs ordinaires.

— Attention ! fit soudain Pare-Choc, la voilà !

En effet, Suzy Nelson descendait de l’auto, et pendant que son chauffeur rebroussait chemin, elle se dirigeait vers l’arrêt de l’autobus.

— Mazette !… apprécia Pare-Brise émerveillé. Elle est jolie, la petite !

— Ne la regarde pas, surtout ! Il ne faut pas éveiller son attention… Nous allons grimper avec elle, elle ne nous échappera pas…

Un autobus AK étant arrivé, Suzy Nelson monta en première, tandis que ses suiveurs restaient sur la plate-forme arrière.

La jeune fille descendit place de la Bastille et s’engagea dans le faubourg Saint-Antoine. Elle ne se doutait pas de la filature dont elle était l’objet, car elle ne se retourna pas une seule fois.

Elle marcha ainsi jusqu’au square Trousseau. Ils la virent entrer au 20 bis de la rue Charles-Baudelaire, dans une maison de très modeste apparence, qui n’était certainement pas un hôtel, ni un meublé.

Elle y resta environ deux heures, que ses suiveurs passèrent dans un bar voisin. Puis elle sortit, toujours aussi peu méfiante, descendit le faubourg jusqu’à la Bastille, et, là, prit un taxi.

— Fini pour aujourd’hui ! dit laconiquement Pare-Choc.

— C’est égal ! jugea Pare-Brise, il faut que ton particulier soit bien riche pour payer si cher des renseignements aussi bêtes…

VIII

UN PEU D’IMPRÉVU

Suzy Nelson écrivait à sa cousine Christie quatre pages pleines de puérilités comme savent seules en trouver les jeunes filles, quand on frappa à la porte de sa chambre.

— On peut entrer ? demanda une voix de l’extérieur.

— Mais oui, ma tante.

C’était, en effet, Mme La Borde. La digne dame aux cheveux blancs vint embrasser sa nièce avec tendresse. Elle avait le visage plus détendu, plus humain que d’habitude.

— Je veux avoir aujourd’hui une conversation sérieuse avec toi, dit-elle en s’installant dans un fauteuil.

Elle prononçait ces mots avec un bon sourire, de sorte que Suzy ne crut pas qu’il s’agissait de choses vraiment graves.

— Aurais-je mérité d’être grondée ? demanda-t-elle en refermant son écritoire.

— Pas le moins du monde !… fit Mme La Borde. Je viens parler de ton avenir.

— De mon avenir ? s’effara Suzy.

— Mais oui… reprit la bonne tante. Sais-tu quel âge tu as, ma chérie ?

— Oh ! je commence à être très vieille ! s’exclama la jeune fille. J’ai déjà plus de vingt ans.

— Ce qui signifie que tu approches de ta majorité.

— Et de l’âge de raison ! plaisanta Suzy.

— Écoute-moi sans rire, continua Mme La Borde. Ce mot de majorité, dont tu te moques, va signaler pourtant un changement important dans ta vie…

— Comment cela ?

Mme La Borde exposa avec la franchise d’un notaire :

— Jusqu’ici, en ma qualité de tutrice, j’ai assumé la gérance de ta fortune, qui est plus que coquette. Quand tu seras majeure, j’aurai des comptes à te rendre, qui te prouveront, Dieu merci, que ma gestion n’a pas été mauvaise. Ton capital a presque doublé !

— Oh ! ma tante… interrompit Suzy. Comment supposez-vous que je vous demanderai jamais des comptes ?

— Je ne suppose pas, mon enfant. C’est la loi qui l’exige.

— Je me moque de la loi ! s’écria Suzy. Ce n’est pas parce que je serai majeure qu’une modification quelconque sera apportée à notre genre d’existence. Nous continuerons comme par le passé… Ne parlons donc plus de cela, je vous en supplie !…

Et les larmes aux yeux, elle se jeta impétueusement au cou de sa tante.

— Il viendra pourtant un jour, reprit cette dernière en la caressant, où ta vie changera… Ce moment approche fatalement.

— Quand donc, ma tante ?…

— Quand tu te marieras !

L’exaltation de Suzy tomba tout d’un coup.

— Oh ! fit timidement la jeune fille, mon mariage n’est pas encore imminent…

— Qui sait ?… répondit la vieille dame.

— Mais moi, ma tante, je sais !

— Ton petit cœur n’a pas encore battu ?… questionna Mme La Borde en prenant les mains de Suzy dans les siennes. Pourtant, les jeunes gens ne manquent pas, qui seraient heureux de te donner leur nom ?

— Aucun ne me plaît, avoua franchement Suzy.

— Pas même le capitaine Leroy ?

— Pas même lui. J’ajoute d’ailleurs qu’il a fait parfois allusion à une union possible, mais, sur ma prière, il n’a jamais insisté.

— Réfléchis bien, mon enfant, reprit la bonne tante. Je ne contrarierai jamais les aspirations de ton cœur, mais, le cas échéant, je pourrais peut-être te donner de sages conseils…

— Je vous assure, ma tante, que je n’ai rien à vous révéler… affirma la jeune fille.

— Promets-moi de ne pas disposer de toi sans m’avoir consultée…

— Je vous le promets volontiers, ma chère tante, mais je vous répète que ce n’est pas imminent…

— Sait-on jamais !… murmura énigmatiquement la vieille dame. Une proposition sérieuse te sera peut-être faite plus tôt que tu ne supposes…

Cette conversation troubla tellement la jeune fille qu’elle remit à plus tard le soin d’achever sa lettre à Christie.

Le mariage ?… Elle y avait, certes, songé, ainsi que toutes les adolescentes, mais comme à un événement si lointain qu’il paraissait presque problématique.

Suzy passa mentalement en revue tous les jeunes gens qui faisaient partie de son monde. Il n’y en avait aucun vers qui elle se sentît spécialement attirée. Elle était bonne camarade envers tous, elle n’en aimait aucun. Si elle avait une tendance à préférer le capitaine Leroy, c’était précisément à cause de sa loyauté. Il lui avait demandé de devenir sa femme, elle avait refusé, elle pensait que tout était fini.

Suzy Nelson médita sur ce thème jusqu’au déjeuner. Sa rêverie n’avait d’ailleurs rien de mélancolique, et elle était d’une humeur charmante quand elle se mit à table entre Mme La Borde et Robert.

— Tiens ! fit la jeune fille à son cousin. Tu nous fais aujourd’hui l’insigne honneur de manger avec nous ?

— Tout l’honneur est pour moi ! répliqua Robert sur le même ton.

— Tu pourrais dire le plaisir !…

— Cela va de soi ! Si tu te figures qu’ils sont gais, les déjeuners d’affaires !… On a toujours en face de soi des vieux bonzes ventrus et gourmands ou des dyspeptiques grognons…

— Tu ne tiendras peut-être pas le même langage dans quelques années, quand tu seras marié, reprit Suzy. Les déjeuners d’affaires ont été créés surtout pour procurer un peu de liberté aux hommes.

Robert La Borde répliqua :

— Quand je serai marié, je n’aurai plus besoin de liberté, sœurette.

— Et pourquoi, s’il te plaît ?

— Je resterai chez moi sans ennui, puisque je n’épouserai que la femme que j’aime…

— Tu en aimes donc une ?

Question indiscrète que Suzy aurait voulu rattraper, mais il était trop tard.

— Oui, j’en aime une… répondit laconiquement Robert.

On changea de sujet et le repas fut agréable. Dès le dessert, Mme La Borde quitta la table, Robert la questionna :

— Tu t’en vas déjà, maman ?

— J’ai une réunion au comité de la Croix-Rouge. Vous prendrez tous deux le café sans moi…

— N’oublie pas que nous allons ce soir à l’Opéra…

— Je rentrerai de bonne heure… Je vous laisse, mes enfants…

Suzy alluma une cigarette, pendant que le valet de chambre Jérôme préparait le café selon les rites, dans une de ces nouvelles cafetières qui ressemblent à des cornues de laboratoire. Les tasses remplies, le domestique se retira et les deux jeunes gens restèrent face à face, dans la salle à manger.

Cela leur arrivait assez souvent, mais Suzy eut l’impression confuse que, cette fois, le tête-à-tête avait été ménagé exprès par Mme La Borde. Son cousin, abandonnant la gaieté dont il avait fait preuve jusque-là, paraissait presque préoccupé.

— Suzy, dit-il, voilà longtemps que j’ai envie de causer avec toi d’un sujet que nous n’avons jamais abordé jusqu’ici et auquel je songe depuis longtemps.

— Quel est donc ce sujet ?… fit-elle.

— L’avenir !

— Toi aussi ?… s’exclama la jeune fille avec une gaieté forcée. Tu es le second à m’en parler depuis ce matin. Tante et toi, qu’est-ce que vous avez donc, aujourd’hui !

— Ce que j’ai ?… reprit Robert. Je crois que tu l’as deviné, n’est-ce pas ?…

— Je ne suis pas une pythonisse, protesta Suzy, qui, effectivement, n’avait rien deviné du tout.

— Eh bien !… Eh bien !…

Robert La Borde cherchait laborieusement ses mots :

— Tu ne doutes pas de mon affection pour toi !

— En voilà une question !

— Je dois te la poser, Suzy.

— Pourquoi ne m’appelles-tu plus sœurette ?… remarqua la jeune fille.

— Parce que je désire désormais t’appeler autrement…

— Comment ?

— Ma femme !

Interdite, Suzy faillit laisser choir sa tasse à demi-pleine.

— Oh ! Robert… murmura-t-elle. Pourquoi me dis-tu cela ? Je ne m’attendais pas…

La voix de Robert se fit plus ardente :

— Je te surprends, Suzy ?… pourtant, quoi de plus normal ? Nous avons grandi côte à côte… Mon amour est né tout naturellement… Tu ne veux pas me répondre tout de suite ?… Pourquoi ?

Ce fut au tour de Suzy de chercher ses mots :

— Je t’aime comme un frère, Robert, dit-elle enfin, mais je n’ai jamais songé à la possibilité de devenir ta femme, jamais…

— Est-ce que cette idée te déplaît ? demanda le jeune homme.

— Je ne sais pas, avoua-t-elle. C’est tellement imprévu… tellement brusque… Il faut que je réfléchisse…

— Il y a plus d’un an que j’y songe, reprit Robert. Moi aussi, je croyais d’abord que je t’aimais fraternellement. Nous nous voyons tous les jours, nous nous connaissons à fond. Mais quand j’ai vu les jeunes gens tourner autour de toi, notamment le capitaine Leroy, j’ai éprouvé un sentiment nouveau et redoutable…

— Quel est ce sentiment-là ?…

— La jalousie !…

— Tu plaisantes, Robert ?

— Je ne plaisante pas !… J’ai été et je suis jaloux de tous ceux qui t’approchent… L’autre soir, chez Thénard, j’avais envie d’étrangler cet orgueilleux aviateur, dont la suffisance m’exaspère !

— Tu n’es pas aimable pour mes danseurs !…

Suzy Nelson s’efforçait à rire, mais nulle gaieté n’était dans son cœur.

Sans pouvoir expliquer pourquoi, épouser son cousin lui paraissait monstrueux. Elle l’aimait sincèrement et profondément, mais elle n’avait jamais supposé qu’il lui demanderait d’unir leurs existences :

— Suzy, je t’en supplie, réponds-moi quelque chose !… dit-il après un lourd silence.

La tactique de Suzy était de gagner du temps :

— Je ne puis rien répondre avant d’avoir consulté ma tante…

— Maman est au courant, poursuivit Robert. Son vœu le plus cher est que tu acceptes…

Suzy fut choquée par ce complot entre la mère et le fils.

Robert lui saisit doucement la main et lui baisa le poignet.

Ce baiser inattendu la fit frémir de la tête aux pieds. Elle éprouvait une sorte de répulsion, mais Robert attribua ce frisson à un tout autre sentiment.

— Nous serons très heureux, exulta-t-il, ne doutant plus de sa victoire… Tu verras, je serai le modèle des maris !…

La jeune fille eut le courage d’énoncer une sorte de restriction.

— Laisse-moi encore réfléchir à cela, Robert… Ne nous hâtons pas quand il s’agit d’une chose si grave !…

— Tu n’acceptes pas ?… s’exclama-t-il – avec douleur.

— Je ne dis pas cela, mais je te répète que j’ai besoin de réfléchir.

Robert La Borde réprima un soupir de déception :

— Soit, fit-il avec tristesse. Je ne te reparlerai plus de rien… J’attendrai ta décision. Mais si, par malheur, tu refuses, ma vie est finie !…

Suzy se retira dans sa chambre, non pour réfléchir, mais pour pleurer. Elle avait eu beaucoup de peine à retenir ses larmes devant son cousin.

Elle pleurait ce qui venait de disparaîtra à jamais : l’intimité familiale, l’affection douce et sans calcul qui l’unissait à sa tante et à son cousin, à sa mère et à son frère.

IX

LE BOIS DE VINCENNES

La nuit était sans étoiles, une bise déjà aigre soufflait, faisant tourbillonner les feuilles mortes.

Pare-Choc et Pare-Brise, les mains aux poches, le col de leur gabardine frileusement relevé, faisaient les cent pas dans une allée obscure, derrière le polygone. Ils avaient rendez-vous avec l’inconnu que Pare-Choc appelait leur banquier.

— M’est avis que ton citoyen se fait attendre !… grogna le colosse.

— Bah ! répondit l’homme au groin, on peut bien poireauter quand il s’agit de toucher des faflots !…

Et, tout à coup, sérieux :

— Acré ! voilà mon pèlerin !…

Une auto roulait doucement vers eux, un puissant faisceau lumineux éclaira les deux hommes, puis s’éteignit.

— Il nous a repérés, dit Pare-Brise. L’auto s’arrêta à leur hauteur. Au volant, on distinguait la silhouette d’un homme coiffé d’un chapeau aux larges ailes. Il était complètement impossible de distinguer les traits de ce mystérieux chauffeur.

— Bonsoir ! monsieur, dit Pare-Choc, en esquissant le salut militaire.

— Bonsoir ! répondit l’homme du fond de sa voiture.

— Je vous ai amené le petit ami dont nous avons déjà parlé…

Le petit ami tangua gracieusement et courba ses formidables épaules.

— Monsieur, je suis très honoré, dit-il avec onction.

— C’est bon !… fit sèchement l’homme, Dépêchons-nous, je suis pressé…

« Avez-vous du nouveau ?

Mais Pare-Choc n’était pas extrêmement pressé de vider son sac. Il était bavard, toutefois cela ne l’empêchait pas d’être pratique.

— Monsieur oublie la petite formalité !… fit-il.

— Vous voulez encore de l’argent ?

— Oh ! s’exclama la canaille, d’une voix chagrine. Tu entends, Pare-Brise ? monsieur a dit « encore » !…

— C’est un mot pénible, soupira le colosse. Ça me fend le cœur de l’entendre !

Une main gantée tendit quelques papiers froissés :

— Tenez !… ne perdons pas de temps.

— Bénie soit la main qui m’étrenne !… dit Pare-Choc en escamotant les billets avec dextérité. Maintenant, que Monsieur questionne, nous répondrons à Monsieur avec toute la clarté désirable !

— Vous avez revu la jeune fille !?

— Aujourd’hui, comme convenu.

— Elle est allée au même endroit ?

— Toujours rue Charles-Baudelaire.

— Savez-vous enfin ce qu’elle va y faire ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! dites-le !…

Pare-Choc ménagea son effet :

— La demoiselle va voir un enfant.

— Un enfant ?… reprit l’homme après un temps. Vous êtes sûr de ne pas vous tromper ?

— Oui, monsieur, un loupiot qui doit marcher sur ses deux ans.

— Vous l’avez vu, cet enfant ?…

— Oui, monsieur, sur un banc du square Trousseau, où le chérubin jouait avec sa mémère.

— Qui appelez-vous sa mémère ?…

— La femme qui le garde, une certaine Mme Pallevin. Et vous savez, c’est propre et bien habillé…

— Le nom de cet enfant ?…

— Un drôle de nom… un nom de cinéma… Il s’appelle Douglas.

L’inconnu reprit après un long silence :

— D’après vous, peut-on enlever cet enfant ?…

— Aïe ! Aïe ! gémit Pare-Choc, comme s’il éprouvait subitement une douleur lancinante.

— Qu’est-ce que vous avez ?

— Ah ! monsieur, nous mourons d’envie de vous faire plaisir, mais vous nous demandez un boulot bien difficile.

— Pas de boniments ! trancha l’homme., Acceptez-vous, oui ou non ?

Pare-Choc feignit la perplexité.

— Qu’en penses-tu, Pare-Brise ?

— Y a des risques, répondit le colosse.

— Pouvons-nous oublier ces risques, Pare-Brise ?

— Peut-être, Pare-Choc !…

— Ça dépend du prix, hein ?

— Oui, ça dépend du prix !

— Vous serez tous deux satisfaits, dit l’homme. Vous savez, que je ne lésine pas !

Pare-Choc fit un grand geste décidé :

— Eh bien ! oui, ne prononçons pas de chiffre, je vous fais confiance. Entre honnêtes gens, on peut marcher sur parole !…

— Merci ! dit ironiquement l’homme.

« Comment procéderez-vous ?… ajouta-t-il.

— En artistes !… répliqua Pare-Choc. Ce sera selon l’inspiration du moment… Si nous pouvons faire le coup dans le square, tant mieux. Sinon, il faudra que nous rendions visite à cette bonne Mme Pallevin, et que nous la bousculions peut-être un peu…

— Pauvre dame !… murmura le colosse.

— Mais ce n’est pas tout ça, fit Pare-Choc. En supposant que nous réussissions, qu’est-ce que nous ferons de cet amour d’enfant ?

— Vous le confierez pendant quelque temps à votre femme.

— Vous savez donc que je suis marié ? s’étonna Pare-Choc.

— Je sais cela et bien d’autres choses, dit l’homme.

Pare-Choc hocha la tête :

— Oh ! mais j’ai horreur qu’on sache trop !…

— Si cela ne vous plaît, tant pis. Ce ne sont pas les canailles de votre espèce qui manquent…

Menotti comprit qu’il valait mieux cesser toute plaisanterie.

— Très bien !… Du moment que vous nous parlez gentiment, nous vous écoutons, monsieur !

— Vous garderez cet enfant chez vous jusqu’à ce que je vous le réclame.

— Mais qu’est-ce que je raconterai à ma bourgeoise ? objecta Pare-Choc.

— Tout ce que vous voudrez, sauf la vérité.

— Et si nous sommes pincés ?

— Il ne faut pas que vous le soyez ! dit nettement l’homme.

— C’est un truc qu’on ne fait pas volontairement, mais ça arrive.

— Eh bien ! si la police met le nez dans cette affaire, vous direz que vous agissez pour le compte du père…

— Et si on nous demande le nom du père ?…

— Vous répondrez que vous l’ignorez.

— Et ce sera d’ailleurs la vérité vraie, compléta le colosse.

— Quand aurons-nous le plaisir de vous revoir ?… s’informa obséquieusement Pare-Choc.

— Quand tout sera terminé, le plus tôt possible.

— Demain, alors ?

— Non, demain, je ne suis pas libre.

— Dans ce cas, fixons le rendez-vous à après-demain ?

— Je préfère lundi, dit l’inconnu.

— Entendu… À la même heure ?…

— Oui… Bonsoir !…

— Bonsoir, monsieur.

L’inconnu appuya sur le démarreur et l’auto ne tarda pas à disparaître dans la nuit.

— Encore quatre mille balles qui tombent !… dit Pare-Choc. C’est un Crésus, cet homme-là…

En réalité, il venait d’empocher cinq mille francs, mais nous savons que c’était un calculateur original.

— Quel dommage que nous ne connaissions pas plus intimement ce type !… ajouta le voyou, avec un regret profond.

— À quoi ça nous servirait-il ?… demanda le colosse.

— Nous irions lui serrer la main de temps en temps chez lui. Il serait si content de nous revoir qu’il nous ferait sans doute des petites rentes.

— Ça serait rudement chic de sa part ! approuva Pare-Brise. Faudra essayer de le connaître plus intimement…

Il s’arrêta soudain, frappé :

— J’ai une idée !… s’écria-t-il.

— Pas possible !… gouailla Pare-Choc.

— Oui, mon vieux !… une idée qui nous permettra d’en savoir davantage sur l’individu.

— Dégoise-la, ton idée !…

— Il vient toujours en auto, n’est-ce pas ?

— Toujours.

— Il suffit de l’empêcher une fois de repartir.

— Par la force ?… Rien à faire à l’estomac. Il est armé et il nous descendrait comme des pipes de foire.

— Par la ruse… Un bon coup de rasoir dans un pneu et la farce est jouée. Il sera bien obligé de montrer son museau.

Pare-Choc frappa sur l’épaule de son camarade :

— Ah ! ça, Pare-Brise… tu m’inquiètes, prends garde à la méningite. Est-ce que, par hasard, tu deviendrais intelligent ?

— Je le crois, dit gravement le colosse.

X

L’ENFANT

— On a beau avoir le cœur bien accroché, ça fait quelque chose !… soupira Pare-Brise, quand il parvint avec son ami au coin de la rue Charles-Baudelaire.

Les deux hommes n’avaient pas leurs costumes de dandies du faubourg Saint-Martin. Ils avaient revêtu des cottes bleues d’ouvriers, et ils étaient coiffés de casquettes à visière de cuir. Pare-Brise portait en bandoulière une grosse caisse qui avait l’air de contenir des outils.

— De l’assurance en passant devant la loge de la pipelette !… intima Pare-Choc. Si tu hésites, on te remarquera.

La concierge ne les vit même pas passer, car elle donnait tous ses soins à l’épluchage d’un chou rouge.

Les deux hommes, après avoir gravi deux étages, se trouvèrent sur un palier où s’ouvraient deux portes. Pare-Choc sonna à celle de droite, qui ne tarda pas à s’entre-bâiller.

— Mme Pallevin ?… interrogea Pare-Choc, en compulsant des papiers.

La femme, une blonde d’une quarantaine d’années, répondit :

— C’est ici, monsieur. Que désirez-vous ?

— Nous venons vérifier votre compteur à gaz.

— Mais mon compteur fonctionne très bien… Je n’ai fait aucune réclamation…

— Il est signalé en dérangement par le releveur… Si ce n’est pas vrai, ça n’a aucune importance, car c’est gratuit… Nous en aurons à peine pour cinq minutes.

— Entrez, messieurs… dit alors Mme Pallevin.

L’appartement, d’une propreté remarquable, était modestement, mais confortablement meublé. Autant que les faux employés du gaz purent en juger, il se composait d’une chambre, d’une salle à manger et d’une cuisine.

Ce fut vers cette cuisine que se dirigea Mme Pallevin, car le compteur à gaz se trouvait, comme d’usage, sur une étagère, au-dessus de l’évier.

— Allons !… ordonna Pare-Choc sur un ton de général en chef à l’heure H.

Ce fut si rapide que Mme Pallevin n’eut pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait.

Pare-Brise la saisit par le cou dans ses mains énormes et serra. Cette pression suffoqua Mme Pallevin, qui fléchit sur les genoux, battit l’air de ses bras et perdit connaissance.

— Stop !… fit l’homme au groin qui surveillait l’opération comme une cuisinière surveille le lait sur le feu.

Le colosse laissa glisser sur les carreaux le corps inanimé de Mme Pallevin.

— Je crois que je ne l’ai pas tuée, dit-il avec satisfaction. Mais c’est délicat, ce truc-là !…

Pare-Choc examina le corps complètement inerte :

— Non, elle est seulement dans les pommes… Passe-moi les ficelles, elle peut se réveiller d’une minute à l’autre et jacasser comme une perruche…

Pare-Brise tendit une longue cordelette avec laquelle Pare-Choc ligota soigneusement Mme Pallevin.

— Le bâillon, maintenant…

Le bâillon fut le propre mouchoir de la femme évanouie, qui fut solidement noué sur la bouche.

— Là, conclut Pare-Choc. Elle en a pour plusieurs heures de tranquillité et nous aussi !… Occupons-nous du gosse.

L’enfant dormait dans un berceau orné de dentelles. Au bruit fait par les deux hommes, il s’éveilla et leur sourit. Il avait la grâce et la candeur d’un ange.

Les deux hommes l’enveloppèrent dans la couverture du berceau, de façon à l’empêcher de bouger les jambes et les bras. Ce traitement bizarre l’effraya et il commença à pleurer. Alors, avec des précautions presque maternelles, Pare-Choc le bâillonna comme Mme Pallevin.

Pare-Brise ouvrit alors la boîte qu’il portait en bandoulière et le petit être fut déposé là dedans comme dans un cercueil. Il ne pouvait sûrement pas comprendre son aventure, mais une véritable terreur dilatait ses pupilles.

— Pauvre gosse !… fit Pare-Brise, sentimental.

Et il rabattit le couvercle de la boîte à outils.

— En route !… dit Pare-Choc.

La sortie fut aussi simple que l’entrée, car la titulaire du cordon s’occupait toujours de son chou rouge.

— Vendu !… se réjouit Pare-Choc quand ils furent sur le trottoir.

Quand ils parvinrent passage de l’Industrie, Pare-Brise transpirait à grosses gouttes, malgré la température plutôt fraîche de ce matin d’octobre.

— Oui !… fit-il. Ce n’est pas trop tôt… Je n’en peux plus !

— Je te croyais plus costaud, répliqua l’homme au groin, goguenard.

L’enfant fut tiré de sa boîte et débarrassé de la couverture et du bâillon. Il eut une crise de larmes, mais Pare-Brise le berça dans ses bras, si bien que le pauvre petit ne tarda pas à recouvrer sa sérénité, puis à s’endormir.

— Il pionce !… chuchota le colosse avec une sorte de respect pour cette confiante faiblesse. Écoute sa petite respiration… C’est comme un oiseau !…

— Mets l’oiseau sur le plumard.

— Tu crois qu’il sera bien ?…

— Comme un coq en pâte, affirma Pare-Choc. Tu as raté ta vocation, toi ! T’as tout de la nurse.

Pare-Brise coucha l’enfant avec des précautions touchantes et le regarda dormir.

— Le plus embêtant n’est pas fait, poursuivit Pare-Choc. Faut, voir comment la mère Menotti va accepter ce poupon.

— Tu vas lui dégoiser la vérité ?

— Tu me prends pour un poussin de la dernière couvée ?

— Alors, qu’est-ce que tu vas raconter ?

— Ça me viendra au moment. Débine-toi et laisse-moi me débrouiller tout seul.

Le colosse s’immobilisa sur le seuil :

— Dis, Pare-Choc ?

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Je pourrai revenir le voir cet après-midi ?

— Mais bien sûr !… Tu le berceras et tu le feras téter !

Pare-Brise s’en alla sur la pointe des pieds. En descendant l’escalier, il murmurait :

— Il me semble que je suis un peu son père !… Tout de même, faut-il qu’il y ait des fripouilles sur terre !…

En parlant de fripouilles, il ne pensait pas à lui, qui venait d’étrangler Mme Pallevin, il faisait allusion à l’inconnu du bois de Vincennes qui faisait enlever les enfants.

Le lundi, la Rascasse restait à son éventaire plus tard que d’habitude, de sorte qu’il était une heure et demie quand elle arriva passage de l’Industrie.

En dépit de son assurance apparente, Menotti n’était pas très rassuré. La Rascasse n’avait pour ainsi dire jamais de révoltes contre lui, mais qu’allait-elle dire, cette fois ?

Elle était de bonne humeur, car la vente avait été excellente. Et cette bonne humeur devint un véritable ravissement quand Pare-Choc l’embrassa sur les deux joues.

— La Rascasse, dit-il, avec un clin d’œil prometteur, je t’ai fait une surprise !…

— Une surprise ! fit-elle, rêvant déjà de flacons de parfum et de bas en soie végétale.

— Oui, je t’ai apporté quelque chose… une espèce de cadeau…

— Qu’est-ce que c’est ? demanda la poissonnière. Ne me fais pas languir, mon petit homme !…

Pare-Choc la conduisit mystérieusement à la porte de la chambre, et, là, avec un geste théâtral :

— Regarde ! dit-il.

La Rascasse s’attendait à tout, sauf à la présence d’un nourrisson sur son propre lit. Elle resta quelques secondes bouche bée, le cou tendu :

— Un enfant !… s’exclama-t-elle enfin.

— Un bel enfant !… reprit Pare-Choc, on ne fait pas plus beau !…

— Mais à qui est-il ?…

— À toi !…

— Où est sa maman !?

— Ah ! ça, je ne peux pas te le dire…

— Et pourquoi est-il là ?

— Nous allons le garder quelque temps… Tu pourras le choyer, le dorloter à ton aise.

La Rascasse, de plus en plus stupéfaite, s’apprêtait à poser des questions, mais son mari l’arrêta :

— Ne m’interroge pas, je t’en supplie !

— Enfin, pourtant, j’ai le droit de savoir ?

— Rien, la Rascasse, tu ne sauras rien ! Je n’ai jamais rien de caché pour toi, mais cette fois, j’ai la bouche cousue !… Cet enfant m’a été confié sous le sceau du secret. Je ne peux pas t’expliquer. Il faut que tout le monde ignore l’existence de ce pensionnaire.

La Rascasse s’écria soudain :

— Menotti, je connais cet enfant !…

Ce fut au tour de Menotti d’être stupéfait :

— Tu le connais ?…

— Oui, je le connais !…

— Qui est-ce donc ?…

— C’est ton fils !

— Mon fils ?… balbutia Pare-Choc en ouvrant des yeux ronds.

Il n’avait pas songé à cette déduction, qui amenait déjà des larmes amères au bord des paupières de la Rascasse.

— Ce n’est pas mon fils !… protesta enfin l’homme au groin. La preuve, c’est qu’on m’a donné mille francs pour les premiers frais… Tiens, les voici.

Depuis son mariage, c’était la première fois que la Rascasse recevait de l’argent de son mari. Ce fut à peine si elle osa prendre le beau billet.

— Mille francs !… balbutia-t-elle. C’est donc un petit de riches ?

— De millionnaires !… chuchota Pare-Choc. Cet enfant représente une fortune pour nous… une fortune honnête, car tu me connais, je suis incapable de faire le mal, même en pensée.

— Oh ! je sais !… répondit avec foi la Rascasse. En somme, c’est un roman !

— C’est ça, un vrai roman. Aime ce gosse, il le mérite.

— Comment s’appelle-t-il ?

— Ernest ! mentit spontanément Pare-Choc.

— Tu me raconteras plus tard son histoire ?

— Dès que je serai délié de mon secret…

— Comme c’est compliqué, la vie ! soupira la poissonnière.

Et cette complication ne lui déplaisait pas. Elle avait lu tant et tant de romans que tout lui paraissait possible, surtout l’invraisemblable.

— Nénesse… mon petit Nénesse !… dit-elle de sa voix la plus tendre.

Pare-Choc quitta aussitôt l’appartement. Il jugeait politique de laisser sa femme et l’enfant seuls. Il comprenait que le charme du faux Nénesse serait tout-puissant sur le cœur sensible de la Rascasse.

Il ne se trompait pas. Quand il revint, deux heures plus tard, la Rascasse chantait :

 

Dodo, l’enfant do…

L’enfant dormira bientôt…

 

Le fripon se frotta joyeusement les mains :

— Tout va bien ! se dit-il. La vieille a donné dans le panneau. Voilà un lardon qui vaut au moins cent francs le gramme !…

XI

MUSIQUE DE DANSE

Chez Mme La Borde, la société était moins mêlée que chez les Thénard, mais cela ne signifiait pas qu’elle fût moins nombreuse. Les voitures s’alignaient depuis déjà plus d’une heure, les salons étaient pleins et il arrivait toujours du monde.

Deux orchestres, l’un pour les danses épileptiformes… l’autre pour les tangos, se répondaient infatigablement.

Mme La Borde, superbe sous sa couronne de cheveux blancs, recevait ses invités avec la grâce un peu hautaine qui marquait tous ses actes publics. Suzy Nelson errait de-ci de-là, distribuant des sourires, veillant à la circulation des rafraîchissements, remplissant avec tact et simplicité son rôle de jeune fille de la maison…

Elle portait ce soir-là une robe jaune, mais d’un jaune si hardi qu’il étonnait d’abord. Il fallait que le couturier fût bien sûr de la beauté de la blonde jeune fille pour l’habiller ainsi.

— Sœurette, tu es la plus jolie fleur de ce parterre…

Suzy Nelson réprima un tressaillement. Depuis sa conversation avec son cousin sur le mariage, elle n’avait pas eu d’autre tête-à-tête avec lui.

Suzy sentit que le moment pénible était arrivé. Elle ne pouvait plus éluder la fatale réponse.

Robert La Borde contemplait tendrement Suzy :

— Oui, tu es la plus délicieuse, reprit-il. Si j’étais troubadour, je composerais tout de suite un chant pour toi…

— Oh ! tu exagères…

— Mais regarde donc l’impression que tu produis sur tous les hommes qui sont ici… Tu ne manqueras pas de danseurs.

— Justement je me propose de ne pas beaucoup danser ce soir.

— Tiens !… pourquoi ?…

— D’abord parce qu’il faut aider tante et ensuite parce que je suis lasse…

— Mais tu danseras tout de même avec moi ?

— Tu n’as pas pitié de ma fatigue ?

— Viens, avant d’être accaparée par les autres… Si tu es encore fatiguée, je te soutiendrai.

— Pas maintenant, Robert, je t’en prie…

— Si, si !… le « blues » est une danse qui ne peut pas attendre… Il faut que ça se serve tout chaud.

Et il l’entraîna irrésistiblement, tandis que Chiquette Thénard, qui arrivait à l’instant, leur cria :

— Trahison ! trahison !… vous n’avez pas le droit de danser ensemble !…

Le « blues » est un pas tranquille, gentiment glissé, qui permet la conversation. Robert avait la respiration haletante, ce qui témoignait d’une émotion qui glaça la jeune fille…

— Suzy, commença-t-il, l’autre jour, je t’ai posé une question grave… T’en souviens-tu ?

— Oui, murmura la jeune fille.

— Et quelle est ta réponse ?

— Oui, fit-elle pour la deuxième fois avec un sourd désespoir dont il ne se rendit pas compte.

Robert la pressa plus fort contre son cœur, car ce qu’il venait d’entendre le transportait de joie :

— Tu acceptes de devenir ma femme ? Tu veux bien que je te consacre mon existence entière ?… Merci, ma Suzy, ma gratitude est infinie !… Tu verras comme je saurai te rendre heureuse !

Ces phrases d’allégresse faisaient mal à la jeune fille. Oui, Suzy Nelson avait réfléchi, elle n’avait même pensé qu’à cela. Refuser lui semblait impossible et pourtant accepter lui faisait horreur. C’était malgré tout à l’acceptation qu’elle avait conclu, car elle ne se reconnaissait pas le droit de peiner sa tante et son cousin.

Cependant, elle espérait autre chose de la vie que cette union avec un être qu’elle aimait certes de tout son cœur, mais pas comme un époux.

À l’heure où toutes les jeunes filles aspirent au bonheur, elle se résignait donc à un renoncement. L’avenir lui apparaissait gris, morne, dénué d’intérêt.

— Je t’adore !… lui dit Robert.

Suzy, sincèrement, eût voulu répondre :

— Moi aussi.

Mais il lui était impossible de prononcer ces trois mots, car elle ne les pensait pas, et elle ne savait pas mentir.

— Robert, dit-elle, je vais te demander une chose…

« Quand veux-tu que se fasse notre… notre mariage ?

— Mais… le plus tôt possible !

— Eh bien ! je voudrais… je voudrais le retarder un peu.

— Le retarder, Suzy ?… Pourquoi ?…

— Oui… pour m’accoutumer peu à peu à cette idée qui me surprend encore…

— Soit… tu choisiras toi-même ta date.

La jeune fille proposa avec une sorte de honte :

— Il me semble que l’année prochaine, à pareille époque !…

— Oh ! non, protesta vivement Robert. Impossible d’attendre si longtemps !… Veux-tu dans six mois, au printemps prochain ?… Ce sera la bonne époque pour un voyage en Italie.

— Une supplique encore… reprit Suzy.

— Ne parle plus de supplique ! protesta Robert. Tu es ma petite fiancée, je te dois obéissance !

— Alors, un ordre ! fit Suzy avec un enjouement forcé. Gardons encore le secret sur l’accord qui nous lie…

— Si tu veux… accepta Robert. Ne puis-je toutefois en parler à maman ?

— À personne, si tu tiens à me faire plaisir.

— C’est entendu ! conclut Robert, cachant sa déconvenue. Je suis très, très heureux. Je te laisse maintenant à la horde des danseurs, car ils s’impatientent. Les pauvres diables ne savent pas qu’ils sont évincés. Je ne suis plus jaloux, plus du tout !…

Il s’éloigna, le sourire aux lèvres. Pourquoi le bonheur que nous donnons aux autres n’est-il pas toujours du bonheur pour nous ? Tout en se faisant cette amère réflexion, Suzy observait machinalement son cousin. Elle le vit rejoindre Mme La Borde pour lui dire quelques mots. Et elle crut comprendre aux mouvements des lèvres que le jeune homme prononçait :

— Ça y est !

Et Mme La Borde paraissait répondre :

— Enfin !…

Mais c’était peut-être une impression fausse. Puisque Robert venait de promettre le secret, il ne devait certainement pas le trahir aussitôt.

— Même s’il l’a révélé, pensa tout de même Suzy, je ne puis trop lui en vouloir… Je suis trop exigeante. Quoi de plus naturel qu’un fils se confie à sa mère ?…

Elle allait passer dans un autre salon, quand un monsieur la salua. C’était Jean de Vassal, flanqué de la turbulente Chiquette Thénard.

— Crois-tu ?… s’écria cette dernière, ce sauvage ne voulait pas s’approcher de toi !… Il est si discret qu’il en devient insolent !

— Je craignais d’importuner mademoiselle, répliqua l’homme de la Flèche d’Argent sans la moindre gêne, mais avec un regret certain de l’espèce d’incorrection qu’on lui faisait commettre.

— Quand on est maîtresse de maison, on n’est jamais importunée par ses invités, répondit courtoisement Suzy.

— Oh ! si, quelquefois, dit Jean de Vassal. Laissons Mlle Nelson et allons danser…

— Mais, mon cher, observa Chiquette, c’est à peine si vous êtes galant !… Mon amie Suzy mérite pourtant qu’on s’intéresse à elle !…

Jean eut un sourire énigmatique, salua encore et se retira.

— Quel drôle de type !… jeta Chiquette en le suivant.

Suzy n’était pas de cet avis. La discrétion simple et triste de Jean de Vassal la touchait. Cet homme aurait dû lui faire horreur, et elle n’éprouvait plus aucune aversion à son égard.

Selon toutes les apparences, il avait pourtant assommé Middlebourg… jeté le cadavre de son complice par la portière d’un train…

— Mademoiselle, me ferez-vous la faveur de m’accorder cette danse ?

Brusquement ramenée à la réalité, Suzy reconnut le capitaine Leroy. Elle répondit avec un faible sourire :

— Je vous demande grâce, car je suis très fatiguée… Dans un instant, voulez-vous ?…

Les traits de l’officier se crispèrent, bien qu’il essayât de rester enjoué.

— Je n’ai pas de chance, dit-il. Je n’ai donc plus droit à mon titre de « flirt ordinaire » ?…

— Mais si ! protesta Suzy. Vous êtes toujours mon danseur préféré… À tout à l’heure…

Leroy ne pouvait insister, il la laissa partir. Comme il l’observait depuis un bon moment, il avait suivi de loin la scène avec Jean de Vassal.

L’aviateur ne pouvait pas comprendre ce qui venait de se passer, mais il avait noté l’émotion de Suzy, il avait assisté à la brusque séparation des deux jeunes gens. Interprétant les choses à sa façon, sous le coup d’une jalousie dévorante, il avait conclu que Jean de Vassal était son rival, et même son rival heureux. De là une haine qui ne demandait qu’à se manifester.

Mais, au vingtième siècle, on ne provoque plus les gens comme à l’époque des mousquetaires. Leroy se résigna donc à attendre une occasion qu’il espérait prochaine.

— Le bal s’arrêtait, c’était l’heure des attractions. On applaudit un chanteur à la mode, on bâilla à l’audition d’une grande cantatrice, on causa pendant qu’un pianiste aux longs cheveux jouait une fastidieuse rapsodie.

Puis ce fut la surprise, accueillie avec des exclamations de joie : le ballet complet du Wonderland, capitaine des girls en tête. Tout le monde s’approcha pour mieux suivre les évolutions de ces fraîches ballerines.

Julia était à son rang habituel. Elle arborait le même sourire que ses camarades, mais elle levait la jambe comme une automate, sans s’intéresser à ce qu’elle faisait. Elle n’avait eu aucune nouvelle de « son » Georges, et à la cruelle douleur des premiers jours avait succédé un désespoir morne.

Soudain, son visage changea d’expression. Tout en évoluant, elle venait d’apercevoir l’homme qu’elle avait rencontré un matin à la porte de son appartement. Cet homme connaissait Georges, puisqu’il lui servait d’émissaire ; elle résolut de lui parler, coûte que coûte.

Cela lui fut d’autant plus facile que, leur danse finie, les girls furent priées à boire une coupe de champagne au buffet. Julia profita de cela pour rejoindre délibérément celui qu’elle guettait. Avec une audace dont elle était incapable dans les circonstances ordinaires de la vie, elle l’interpella :

— Pardon, monsieur… vous ne me reconnaissez pas ?…

Jean de Vassal lui répondit en toute sincérité :

— Mais… non, mademoiselle…

— Je suis Julia Galvado.

Ce nom parut complètement étranger au jeune homme, mais la danseuse insista :

— C’est bien vous qui êtes venu chez maman de la part de Georges ?…

— J’ignore qui est Georges, mademoiselle, et je ne suis jamais allé chez Mme votre mère…

— Je suis sûre que si !… fit Julia. Vous lui avez apporté cinq mille francs pour moi !…

— Encore une fois, mademoiselle, vous faites erreur… Vous êtes certainement abusée par une ressemblance…

Julia était certaine du contraire, mais que pouvait-elle faire ?… Elle n’ajouta pas un mot et resta immobile, indifférente à la curiosité qu’elle suscitait.

Le capitaine Leroy, qui ne lâchait pas son prétendu rival d’une semelle, était tout près de là. Il avait aussitôt pensé que la danseuse était une amie délaissée, qu’elle faisait des reproches à Jean de Vassal et qu’il se dérobait lâchement pour éviter une discussion gênante.

« Parfait !… se dit-il. J’ai peut-être trouvé le moyen de confondre et d’évincer cet individu… Il faut absolument que je cause avec cette petite !… »

Et il se dirigea vers Julia Galvado, qui rejoignait pensivement ses camarades.

Suzy procédait elle-même à la distribution des gâteaux et des sandwiches, quand elle entendit une voix discrète :

— Pardon, mademoiselle…

C’était le valet de chambre Jérôme.

— Qu’y a-t-il, Jérôme ?

— Une dame vous demande…

— Une dame ?… dit Suzy, surprise. Où est-elle ?

— Dans le vestibule.

— Eh bien ! pourquoi ne la faites-vous pas entrer ?

— Oh ! ce n’est pas possible, fit le vieux serviteur, très strict sur l’étiquette. Cette dame n’est pas habillée.

— Quel est son nom ?

Le valet de chambre eut un geste navré :

— Elle n’a pas voulu me le communiquer… elle a dit que c’était personnel…

Une inquiétude voila les beaux yeux de Suzy.

— C’est bien, j’y vais, décida-t-elle.

Et elle se rendit tout droit dans le vestibule pour voir cette mystérieuse visiteuse. Deux hommes seulement firent attention à sa brusque sortie : Jean de Vassal et le capitaine Leroy.

Cinq minutes plus tard, Jérôme reparaissait, le visage décomposé. Lui si stylé, si jaloux des traditions de la domesticité classique, s’élança vers Mme La Borde en bousculant quelques invités et en criant :

— Madame ! Madame !…

Et comme Mme La Borde s’effarait à juste titre de ce manquement aux usages, Jérôme ajouta :

— Mademoiselle est malade !…

— Qu’est-ce qu’elle a ? s’inquiéta la tante.

— Je ne sais pas… elle vient de s’évanouir.

— Où donc ?

— Dans le vestibule !…

Ce fut un beau désarroi. On se précipita en poussant des exclamations vides de sens.

Deux femmes de chambre soignaient Suzy, qu’elles avaient transportée sur un divan, mais la jeune fille n’avait pas encore repris connaissance.

— Une dame est venue parler à Mademoiselle, expliquait Jérôme. Alors, Mademoiselle a jeté un faible cri et elle est tombée.

— Où est cette dame ?…

— Je l’ai laissée ici !

Mais on chercha vainement, la dame avait disparu.

XII

UNE PETITE CONVERSATION

Jean de Vassal, tout seul dans un coin, fumait une cigarette en suivant le cours de ses pensées. Il regardait Suzy Nelson, que les girls entouraient pittoresquement, lorsque le capitaine Leroy le rejoignit. L’aviateur se présenta :

— Capitaine Leroy.

— Jean de Vassal, répondit l’autre avec correction.

— Monsieur, continua l’officier, j’aurais deux mots à vous dire…

— Dites-les, mon capitaine…

Le ton de Leroy était si sec que Jean de Vassal flaira une querelle dont il était loin de deviner le vrai motif.

— Monsieur, dit Leroy, je voudrais vous parler de la danseuse Julia Galvado.

— Je ne la connais pas, riposta froidement Jean de Vassal.

— Elle prétend que, tout au contraire, vous la connaissez fort bien…

Jean de Vassal ne se départit pas de son calme :

— Elle se trompe, voilà tout… Cette controverse a d’ailleurs déjà trop duré. Permettez-moi donc, mon capitaine, de l’arrêter là.

— Mais enfin, monsieur, j’estime que…

Jean de Vassal, ni intimidé, ni agressif, interrompit l’aviateur :

— Mon capitaine dit-il, ne trouvez-vous pas que la moindre discussion ici serait déplacée !… Nous ne nous connaissons pas et, d’après votre attitude, vous me semblez incompréhensiblement dressé contre moi…

— Je ne suis pas dressé, mais…

— Laissez-moi finir !…

Mais il n’en eut pas le loisir, car ce fut à ce moment que le valet annonça l’évanouissement de Suzy Nelson.

Jean de Vassal était accouru comme tout le monde : il était même arrivé l’un des premiers, de sorte qu’il entendit la phrase du valet de chambre Jérôme, relative à la singulière visiteuse qui avait produit un tel effet sur Suzy Nelson.

Jean de Vassal était un homme de décision. Discrètement, sans perdre une seconde, il passa du premier rang au dernier et, profitant du brouhaha, il sortit sans éveiller l’attention de personne.

Il sauta en bas du perron et s’adressa au valet chargé d’ouvrir les portières :

— Une dame vient de sortir, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur.

— De quel côté est-elle partie ?

Le groom désigna la droite :

— Par là, monsieur…

— Merci…

Nu-tête, sans manteau, Jean de Vassal se mit à courir le long de la file d’autos.

Le trottoir était désert, on n’apercevait personne sur le terre-plein de l’avenue. Même en marchant très vite, la femme n’avait pourtant pas pu aller si loin.

Il aperçut une forme prostrée sur un banc des moins éclairés par les réverbères.

— Ah ! la voici !… fit-il avec un soupir de satisfaction. Maintenant que je la tiens, à moi de ne plus la lâcher !

Il s’assit sur le banc le plus lourdement possible pour signaler sa présence. La femme leva la tête et il aperçut alors un visage baigné de larmes.

— Vous venez de chez La Borde ?… interrogea immédiatement Jean de Vassal d’une voix nette.

La femme, au lieu de répondre, voulut se lever, mais il la retint par le poignet :

— N’ayez pas peur, madame, je suis un ami…

— Un ami de qui ?… dit la femme.

— Un ami de Mlle Nelson.

La femme le regarda. Il dut lui inspirer confiance, car elle demanda :

— Comment va-t-elle ?

— Très bien ! affirma Jean de Vassal.

— Son évanouissement ?

Le jeune homme bluffa davantage :

— Terminé !… Ce n’était qu’une petite défaillance.

— Ah ! tant, mieux !… exhala la femme, un peu rassérénée.

— Mais pourquoi vous êtes-vous enfuie ?

— Je ne sais pas, j’ai perdu la tête quand j’ai vu Mademoiselle tomber.

— Vous avez eu tort, dit Jean. Il fallait rester, car vous n’avez pas donné assez d’explications.

— Je n’ai pas pu !… se lamenta la femme. Dès que j’ai annoncé à Mademoiselle que le petit a disparu, elle s’est abattue d’une pièce…

« Bon ! pensa Jean. Il y a un enfant disparu. »

Et il reprit sans se hâter :

— C’est fâcheux, car maintenant vous ne pouvez pas revenir, il y a trop de monde autour de Mademoiselle et il ne faut pas que sa tante sache !…

— Oh ! non !… s’exclama la femme, il ne faut pas que sa tante sache !…

— Ni personne !… fit Jean.

— Ni personne ! répéta docilement la femme.

Jean de Vassal continua sur le même ton :

— Voilà pourquoi Mademoiselle m’a prié de courir après vous… Elle veut des détails, tous les détails !…

— Mais je ne sais pas grand’chose de plus que ce que je lui ai dit…

— Ça ne fait rien, racontez-moi tout ce que vous savez, sans rien omettre… reprit Jean de Vassal avec autorité. Il importe d’aller le plus promptement possible afin de mettre la main sur le ravisseur du petit…

— Ils sont deux, monsieur !

— Narrez-moi tout, depuis le commencement…

En temps ordinaire, Mme Pallevin ne se fût jamais confiée au premier venu. Mais elle était exténuée par les efforts qu’elle avait faits jusqu’au soir pour se délivrer des cordes et du bâillon ; en outre, comme tous les êtres faibles, dans son désarroi, elle éprouvait le besoin de s’appuyer sur quelqu’un. Elle parla donc à cet inconnu comme à un vieil ami.

En lui demandant de tout narrer depuis le commencement, Jean de Vassal avait l’espoir de savoir qui était ce petit à qui s’intéressait Suzy. Mais Mme Pallevin supposait certainement qu’il connaissait l’histoire depuis le début et elle fit seulement le récit de la dramatique journée. Tout ce que Jean de Vassal apprit sur l’enfant, c’est qu’il se nommait Douglas.

Mme Pallevin expliqua de façon assez incohérente tout ce qui lui était arrivé : l’irruption des faux employés du gaz, l’étranglement, le ligotage, le réveil sur les carreaux de la cuisine, et enfin, le berceau vide, les recherches, l’affolement.

— La concierge n’a rien vu ?… demanda Jean de Vassal, que ce récit surprenait prodigieusement.

— Je ne crois pas, monsieur.

— Comment n’en êtes-vous pas sûre ?

— Je n’ai rien dit à personne avant d’avoir consulté Mademoiselle.

— Vous avez bien fait, approuva au hasard Jean de Vassal. Demain, continuez à vous taire.

— Mais on verra bien que je n’ai plus l’enfant !… objecta Mme Pallevin.

— Vous annoncerez qu’il est à la campagne pour quelque temps…

— Bien, monsieur… Alors, jusqu’à nouvel ordre, je n’ai pas à bouger ?

— Non, fit le jeune homme ; donnez-moi votre nom et votre adresse, j’irai vous voir demain ou après-demain pour vous donner, s’il y a lieu, de nouvelles instructions.

— Avec Mademoiselle ?

— Oui, fit Jean avec aplomb.

Mme Pallevin aurait pu logiquement penser que, puisque Jean avait l’intention de venir avec Suzy Nelson, il n’avait pas besoin de l’adresse. Elle était si troublée qu’elle la lui donna toutefois sans hésiter.

 

— Maintenant, reprit Jean, vous allez me fournir le signalement précis des deux coquins. Rassemblez vos souvenirs et essayez de me faire de ces gens-là un portrait le plus exact possible.

Pendant que Mme Pallevin décrivait minutieusement les oreilles de Pare-Brise et l’appendice nasal de Pare-Choc, on avait transporté Suzy Nelson dans sa chambre. Il n’y avait plus à ses côtés que Mme La Borde, Robert, les sœurs Thénard et le médecin. Le capitaine Leroy était resté au bas de l’escalier.

— Ce n’est rien, disait le médecin. Les nerfs, la chaleur, l’état général…

— Mais elle ne revient pas à elle… fit Robert, anxieux.

— Frottez-lui les tempes avec quelques gouttes d’eau de Cologne et ouvrez la fenêtre. Il ne fait pas froid, ce soir, l’air lui fera du bien.

En effet, quelques minutes plus tard, Suzy Nelson reprenait connaissance, regardait tout le monde d’un air égaré et, sans transition, fondait en larmes.

— Excellent !… diagnostiqua le médecin. C’est la détente après la crise… Laissons-la en repos…

— Mais, docteur, j’ai besoin de lui parler, objecta Mme La Borde.

— Non, non ! le repos absolu !… répliqua le docteur… Nous reviendrons la voir dans une heure et elle sera complètement guérie.

Robert et sa mère auraient bien voulu poser sans tarder quelques questions, mais il fallait obéir à la Faculté. Ils sortirent donc avec Chiquette et Pipette en maudissant de tout leur cœur ce médecin trop scrupuleux qui les empêchait de s’informer immédiatement de ce qui les inquiétait.

La jeune fille désirait, en effet, la solitude, car elle eut le courage de se lever pour fermer sa porte à clef.

Elle allait se rasseoir dans un fauteuil quand un projectile lancé par la fenêtre roula sur le plancher.

C’était un caillou du jardin enveloppé dans un morceau de papier.

Suzy Nelson déplia ce papier et lut :

« Nous le retrouverons. »

XIII

LE SECRET DE SUZY

Le lendemain matin, Suzy Nelson partit de bonne heure de l’avenue Henri-Martin. Elle n’était pas coutumière du fait, aussi appréhendait-elle d’avoir à donner des explications à sa tante. Mais elle n’aperçut pas Mme La Borde et, par conséquent, nul ne lui demanda où elle allait.

Elle héla un taxi et se fit conduire directement faubourg Saint-Antoine. Elle longeait d’un pas rapide la grille du square Trousseau, quand elle s’arrêta, glacée. Sa tante était devant elle.

Mme La Borde était plus triste que sévère. La jeune fille crut lire du chagrin dans ses yeux. Elle reçut en plein cœur, comme un coup de poignard, cette simple question :

— Où vas-tu, Suzy ?…

N’obtenant aucune réponse, Mme La Borde répéta sans hausser le ton :

— Où vas-tu ?… Il faut me le dire.

Suzy Nelson se raidit pour répliquer :

— Ma tante, je ne puis vous le révéler… C’est impossible…

Mais Mme La Borde reprit toujours sans colère :

— Comme tu penses, je ne saurais me contenter de cette phrase… Je te demande où tu vas. Il faut me le dire sur-le-champ.

— Je ne peux pas !… affirma Suzy avec un désespoir dont elle ne fut pas maîtresse.

— Et moi, je le sais déjà ! riposta Mme La Borde. Tu vas à côté d’ici, chez une certaine Mme Pallevin, rue Charles-Baudelaire. Est-ce vrai ?

La jeune fille jugea superflu de nier :

— Oui, ma tante. C’est vrai.

— Que vas-tu faire chez cette dame ?

Nouveau silence de Suzy. Mais Mme La Borde possédait d’autres renseignements :

— Tu vas voir un enfant, un tout petit garçon, à qui tu parais t’intéresser énormément.

— Oui ! s’écria presque Suzy, terrifiée de voir son secret percé à jour avec tant de facilité.

— Qui est cet enfant ?… reprit la dame aux cheveux blancs. Allons, parle. Qui est-il ?

Suzy Nelson se décida :

— Ma tante, dit-elle, vous pouvez penser de moi ce que vous voudrez, mais je ne suis pas coupable !…

— Je l’espère, mon enfant. Ce serait si mal de nous avoir trahis !…

Elle appuya imperceptiblement sur le « nous » et cela suffit à faire sourdre des larmes dans les yeux de la jeune fille.

— Fournis-moi une explication plausible.

— Je ne puis rien révéler sur cet enfant.

— Ce n’est pas ton dernier mot ?

— Si, ma tante, excusez-moi, mais je suis tenue au silence.

Mme La Borde perdit sa patience !…

— Ce serait trop facile, en vérité !… Je ne sais pas si tu te rends compte de tes actes !…

— Oui, ma tante, répondit la jeune fille. Je comprends votre stupeur et votre peine, mais hélas ! je n’y puis rien…

— Suzy, au nom de ta pauvre mère qui nous voit de là-haut, raconte-moi tout. Cet enfant t’appartient, n’est-ce pas ?

— Oh ! ma tante !…

La jeune fille eut une brusque révolte, comme si elle allait spontanément expliquer le mystère. Mais cela ne dura qu’une seconde. Elle baissa les paupières et murmura :

— Je ne peux pas… je ne peux pas !

— C’est bien… Puisque je ne puis rien tirer de toi, je vais t’accompagner chez cette femme.

— Mme Pallevin ne sait rien !… fit Suzy d’un ton qui ne laissait aucun doute. Ce n’est qu’une nurse et pas plus.

— En tout cas, je verrai moi-même cet enfant de qui tu t’occupes tant depuis sa naissance.

— Non, ma tante vous ne pourrez pas le voir…

— Pourquoi ?

— On l’a enlevé hier !… avoua Suzy, brisée.

— Ah ! ah !… dit Mme La Borde, on l’a enlevé ?… Je comprends ton évanouissement d’hier soir… C’est le père, n’est-ce pas ?

— Je ne sais pas, ma tante.

— Mais tu sais au moins qui est le père ?… Dis-le moi !

— Réfléchissez ma tante !… Vous ne pouvez pas supposer que j’aie commis cette faute abominable !… Je suis honnête, vous le savez, vous en êtes sûre…

— Je croyais effectivement en être sûre jusqu’ici, reprit Mme La Borde.

— C’est vrai !… soupira la jeune fille accablée. J’ai l’air d’une coupable… Mon Dieu ! Mon Dieu !… comment faire pour me justifier ?

— Tu n’as qu’un moyen : la franchise totale.

— Mais c’est un secret qui ne m’appartient pas !…

Mme La Borde haussa les épaules :

— Alors, viens avec moi chez Mme Pallevin, nous verrons au moins ce qu’il faut faire pour retrouver cet enfant.

Suzy Nelson ne pouvait pas refuser, mais il lui semblait qu’elle chancelait au bord d’un abîme…

Mais, rue Charles-Baudelaire, elles éprouvèrent une déception imprévue. Mme Pallevin n’était pas chez elle, tout était fermé.

— Quand rentrera-t-elle ? demanda Mme La Borde à la concierge de l’immeuble.

— Je l’ignore, madame, répondit cette dernière. Elle est partie ce matin, vers huit heures, avec un monsieur.

— Reviendra-t-elle peur déjeuner ?

— Oh ! non, elle s’absente pour plusieurs jours.

— Mais ce n’est pas possible ! s’exclama Suzy. Elle n’est pas partie pour si longtemps sans me prévenir ?…

— Si, mademoiselle, continua la concierge. Elle m’a dit comme ça que si quelqu’un venait la voir, il fallait répondre que tout allait bien… Elle a beaucoup insisté là-dessus : tout va très bien !…

— Qu’est-ce qui va bien ?… fit Mme La Borde.

— On ne m’en a pas appris davantage. Bonjour, mesdames, faut que j’aille balayer l’escalier du fond.

— De plus en plus étrange !… reprit Mme La Borde, dépitée. Où est cette femme ?

— Je donnerais ma vie pour le savoir ! répliqua Suzy, que cette seconde disparition accablait mortellement.

— Le mieux est de déposer une plainte à la police… suggéra Mme La Borde.

— Non, non !… cria Suzy. La police ne doit jamais se mêler de cela !

— Alors, l’enfant ne sera jamais retrouvé ?

— Si, on le cherche.

— Qui ?…

Suzy Nelson ne fut pas plus explicite là-dessus. Elle ne fit même pas allusion au papier qu’elle avait reçu roulé autour d’un caillou. Son instinct l’empêchait de parler de la mystérieuse promesse qui lui était parvenue.

Mme La Borde la ramena presque inconsciente avenue Henri-Martin. Là, elle lui dit d’une voix brève :

— Suzy, je ne puis tolérer plus longtemps ce mutisme, qui laisse supposer que tu es déshonorée…

— Ma tante !… sanglota la jeune fille. Je ne suis pas déshonorée… non, non !…

— N’essaie pas de m’attendrir par des larmes. Tu me causes un chagrin immense et tu ne veux rien faire pour l’apaiser.

— Pardon, ma tante, pardon !…

— On pardonne après l’aveu, Suzy, mais pas avant. J’ai pris à ton égard une décision irrévocable. Nous allons partir aujourd’hui même pour Beauvallon, où tu resteras jusqu’à ce que tu te décides à parler… ou bien jusqu’à ta majorité. Jusque-là, c’est encore moi qui commande… Après, tu feras ce que tu voudras, ma responsabilité ne sera plus en cause.

Et elle laissa Suzy prostrée, toujours pleurant à chaudes larmes, mais toujours obstinément muette.

Mme La Borde, une fois la porte refermée, – et elle en emporta la clef, – retrouva d’un coup toute sa sérénité apparente.

Elle rejoignit son fils, qui l’attendait dans le salon du rez-de-chaussée. Robert semblait certes préoccupé, mais cette préoccupation était fort loin de l’angoisse.

— Eh bien ! maman ? demanda le jeune homme en tirant son étui à cigarettes pour se donner une contenance.

— Eh bien ! rien !… répondit Mme La Borde. Je ne connais rien de plus de cette extraordinaire histoire.

— Tu ne sais toujours rien sur l’enfant ?…

— Rien du tout. Ni par la douceur, ni par la sévérité, je n’ai pu arracher un mot à Suzy… Je crois cependant pouvoir affirmer que l’enfant n’est pas à elle.

— À qui serait-il donc ?… fit Robert avec une grimace.

— Nous finirons peut-être par le savoir. À propos… Mme Pallevin a également disparu…

— Quoi… s’exclama Robert. Elle aussi ?…

— Pas de la même façon que l’enfant : elle est partie pour plusieurs jours en compagnie d’un monsieur qui est venu la chercher chez elle.

— Quel monsieur, maman ?

— Je ne puis répondre à cette question plus qu’aux précédentes.

— Quelqu’un d’autre que nous connaissait donc l’existence de ce petit garçon ?

— Parbleu !… fit La Borde.

— Tu penses au père !… Quelque chose me dit que ce n’est pas de ce côté-là qu’il faut chercher…

— Ce n’est qu’une intuition ! remarqua Mme La Borde.

— Évidemment, concéda le jeune homme, mais je ne fais jamais fi de mes intuitions. D’ailleurs, nous n’avons qu’à attendre. Nous serons fixés sous peu.

XIV

INTERMEZZO

Si le capitaine Leroy avait demandé un rendez-vous à Julia Galvado, si cette dernière avait accepté de venir au square de la Trinité, ce n’était pas pour se conter fleurette. Chacun ne songeait qu’à son propre amour et ne concevait pas qu’il pût être question d’autre chose…

L’aviateur arriva à l’heure, car la ponctualité est la politesse des rois et des militaires. Mais la danseuse était déjà là.

Quand la jeune fille l’aperçut, son mélancolique visage s’éclaira. Elle avait la conviction secrète que cet officier qu’elle connaissait depuis quelques heures à peine, l’aiderait à retrouver « son » Georges. De son côté, Leroy ne savait pas trop pourquoi il s’intéressait à la jeune fille. Il s’agissait de confondre un rival, mais de quel secours pouvait être Julia dans cette histoire ?…

À la vérité, une force mystérieuse poussait l’un vers l’autre, irrésistiblement, ces deux êtres faits pour être heureux et qui n’avaient pas encore trouvé leur bonheur.

— Mademoiselle, dit Leroy, je n’ai rien de nouveau à vous apprendre… Après votre départ, je suis allé carrément questionner Jean de Vassal… La conversation s’engageait de façon sérieuse, sinon amicale, lorsque Mme Nelson est tombée évanouie…

— Mais elle paraissait très bien portante ?… fit Julia.

— Je ne sais ce qu’elle a eu… j’espère que c’est un malaise sans gravité… Mais l’homme qui nous occupe a profité du désarroi pour s’esquiver, je ne l’ai pas retrouvé.

— Il a fui devant vous !… déclara la danseuse.

— J’ai cette impression, dit le capitaine. Mais je le repincerai et il ne perd rien pour attendre !

— Mon intention n’est pas de vous lancer dans une stupide querelle, dit Julia. Je ne demande que l’adresse de Georges.

— Vous l’aurez !… promit l’aviateur.

— Vous comprenez, monsieur… je veux le revoir, lui parler, m’expliquer… C’est monstrueux qu’il m’ait abandonnée de la sorte. Je ne lui ai jamais rien fait de mal. Je l’aime, je l’aime à en mourir. S’il m’a quittée, c’est qu’on a dû me calomnier auprès de lui. Alors, il me semble que, si je le revoyais, tout s’arrangerait… le cauchemar prendrait fin…

— Je le souhaite, répondit Leroy. Malheureusement, il existe des hommes qui sont assez égoïstes pour ne penser qu’à eux-mêmes…

— Pas mon Georges !… protesta Julia.

— Je ne fais pas le procès de ce monsieur, bien que ses procédés me choquent. Mais je crois que Jean de Vassal ne nous donnera aucun renseignement de plein gré…

— Il ne peut pas vous refuser l’adresse de Georges : ! dit-elle. Pourquoi ne vous la communiquerait-il pas ?

— Pour épargner à son ami une explication pénible… Qui se ressemble s’assemble !…

— Il ne m’a même pas écrit un mot de rupture !… C’est ça le plus atroce, monsieur… Il m’a envoyé cinq mille francs. Jamais je ne toucherai à cet argent… jamais !… C’est maman qui la garde et je le rendrai à la première occasion !

Leroy, le menton dans sa main, méditait et philosophait à mi-voix :

— L’amour, c’est étrange… Moi aussi, mademoiselle, j’aime quelqu’un… Vassal est précisément mon rival, c’est pour ça que je le hais…

Julia devina tout de suite :

— C’est, lui qu’elle préfère ?… dit-elle.

— Je crois, répondit Leroy, avec amertume. Pourtant, qu’est-ce qu’il a, ce garçon ?… On ne sait même pas d’où il sort ni de quoi il vit !… C’est un aventurier et je le démasquerai ! Il s’est dérobé une fois, mais je saurai bien le contraindre à me répondre !…

— Oui !… Il faut qu’il vous donne l’adresse de Georges !… répéta la danseuse avec fièvre… Vous l’exigerez, n’est-ce pas ?

— Je l’exigerai !…

La conversation dura longtemps sur ce ton. Julia ne songeait qu’à elle. Leroy ne pensait qu’à lui. Malgré cela, ils s’entendaient à merveille. Ils goûtaient une âpre volupté à étaler leur souffrance.

Au bout d’une heure, sans savoir comment, Julia avait ses mains dans celles du capitaine. Les confidences douloureuses continuaient, mais les passants disaient en voyant les deux jeunes gens penchés l’un vers l’autre, les yeux dans les yeux :

— Voilà un couple qui s’adore !…

Et ce n’était peut-être qu’une anticipation.

XV

UNE INTERVENTION

— Hé ! Pare-Choc ! Il me semble avoir vu quelqu’un derrière nous…

— Où ça ?…

— Là-bas… à une vingtaine de mètres… Tiens !… sous ces arbres, à droite.

— Tu es loufoque, mon pauvre Pare-Brise ! Les promeneurs ne sont pas nombreux, ce soir, dans le bois de Vincennes !

— Tout de même, je n’ai pas la berlue… Je veux en avoir le cœur net !…

Le colosse revint sur ses pas pour explorer la contre-allée. Il n’aperçut personne et fut rassuré.

Une pluie fine et froide tombait depuis le début de la journée. Les deux hommes pataugeaient dans la boue grasse, en maugréant.

— J’en ai marre, de ces rendez-vous !… dit enfin Pare-Brise. Faut que ça finisse !…

— D’accord, ce n’est pas gai, répliqua l’homme au groin ; on serait plus peinards à l’« Hirondelle rose », mais avoue que c’est assez bien payé…

— Nous serions quand même mieux dans un café !… reprit Pare-Brise. Le type a beau tenir à son incognito, nous finirons bien par voir un jour sa figure !…

Pare-Choc cracha au loin, comme savent seuls le faire les « gars du milieu ».

— Ne te fâche pas, vieux !… Tu as tort de te mettre la bile en mouvement… Après tout, si tu souffres, c’est pour Nénesse.

Il se moquait parce que le colosse témoignait de plus en plus pour l’enfant d’une affection de père. M. Orfilo était jaloux de la Rascasse, qui, d’ailleurs, le lui rendait bien. Chacun prétendait accaparer le poupon, et cela déclenchait des disputes quotidiennes qui divertissaient follement l’homme au groin, beaucoup moins tendre.

— L’auto !… signala soudain Pare-Choc. Nous n’en avons plus pour longtemps à nous humecter le cuir.

La voiture sombre, s’arrêta, comme d’habitude, toutes lumières éteintes, sans qu’ils pussent voir un pouce carré du visage du conducteur.

— Tout va bien ? demanda celui-ci de sa voix brève et antipathique.

— Oui, monsieur, répondit Pare-Choc. Le gosse se porte comme un charme…

— Je vous le reprends demain.

— Ah !… soupira Pare-Brise, navré.

— Ça lui fend le cœur de s’en séparer, expliqua l’homme au groin. Faudra ajouter une petite indemnité pour le chagrin que ça lui cause.

— Vous serez satisfaits l’un et l’autre, dit l’inconnu. Je sais payer les gens que j’emploie.

— Où faudra-t-il déposer le moutard ? demanda l’homme au groin.

— Apportez-le demain ici, à la même heure.

— Bien, patron… Et ce sera tout ?

— Non, vous aurez ensuite autre chose à faire.

— Peut-on savoir quoi ?…

— Je vous le dirai en temps utile. À demain, et soyez exacts.

Il les quitta sans formule de politesse, comme d’habitude, et ils restèrent seuls sous la pluie.

Ils se remirent en marche vers Paris. Ils avaient franchi une cinquantaine de mètres à peine quand une ombre se dressa devant eux au milieu de l’allée :

— Pardon, messieurs, un mot, s’il vous plaît !

La voix était claire et décidée. Pare-Choc se glissa vivement derrière son ami. En sa qualité de président de l’association, il ne tenait pas à exposer sa peau.

Pare-Brise, lui, n’était pas timide. Il s’avança vers l’homme jusqu’à portée du bras.

— Qu’est-ce que vous voulez ?… fit-il rudement.

— Causer, répondit l’inconnu, beaucoup plus aimable.

Pare-Choc distinguait, de façon relativement précise, un jeune homme aux yeux brillants, à la figure avenante.

— Causer ?… reprit-il doucereusement. Ce n’est pas possible, mon bon monsieur… Nous sommes très formalistes, très mondains, et vous ne nous avez pas été présenté.

— D’accord, dit l’homme. Vous ne savez pas qui je suis, mais, moi, je vous connais fort bien.

— Vraiment ?… douta Pare-Brise. Vous savez nos noms ?…

— Oui, monsieur Pare-Choc… Oui, monsieur Pare-Brise !…

Le colosse poussa une exclamation de surprise :

— Mais c’est vrai, qu’il nous connaît !

— Oh ! oh !… dit Pare-Choc, vous m’avez l’air bien renseigné, l’ami.

— Je le suis, en effet, dit l’autre.

— Eh bien ! tant pis pour vous.

— Comment, tant pis pour moi ?

— J’ai horreur des gens qui se mêlent de mes affaires, déclara Pare-Choc en donnant au colosse un coup de coude sournois.

Pare-Brise savait ce que signifiait ce coup de coude. C’était une invite à se tenir prêt à l’attaque.

— Je ne suis pas de la police, déclara l’inconnu. Vous n’avez rien à craindre de moi…

— Qui êtes-vous, alors ?

— Je suis peut-être la fortune !… J’ai une affaire intéressante à vous proposer.

— Vous tombez mal, riposta l’homme au groin. Nous avons décidé de ne plus nous occuper d’affaires.

— C’est au sujet du gosse que vous avez volé, dit brusquement l’inconnu.

— Quoi ?… s’écria Pare-Choc. Tu as entendu, Pare-Brise ? Monsieur nous traite de voleurs !…

— C’est pénible, soupira le colosse.

— Vous préférez peut-être l’épithète de fripouilles ?… continua l’homme, impassible.

— Fripouilles !… reprit-Pare-Choc avec les marques de la plus profonde douleur. Pare-Brise, je t’en supplie, venge notre honneur !…

Le colosse n’attendait que cette injonction pour agir. Son bras droit se détendit formidablement et son poing fut projeté comme une masse vers la pointe du menton de l’insolent personnage.

Mais l’inconnu avait des réflexes d’une promptitude merveilleuse. Un simple retrait du corps et une parade sèche comme un coup de caveçon le mirent hors de portée.

Il riposta du tac au tac et un direct du plus pur classicisme atteignit Pare-Brise entre les deux yeux avec une telle force que le colosse fit deux pas en arrière.

Il se rua de nouveau, la tête en avant. Certes, s’il avait happé son adversaire dans les tenailles de ses mains, l’affaire n’eût pas traîné, car peu d’hommes au monde étaient capables de lui résister. Mais l’inconnu n’avait aucune envie de se laisser étreindre. Il s’écarta et, d’un uppercut qui sonna mat, il releva la tête de Pare-Brise.

Ce dernier fut ébranlé par le coup ; il réussit toutefois un swing qui atteignit assez rudement l’inconnu à la tempe.

Ce fut un match de boxe court mais passionnant. Pare-Choc avait bien envie d’intervenir pour aider son camarade, mais son anatomie était trop fragile. Il se résigna donc à tenir le rôle d’arbitre.

Il n’y eut, d’ailleurs, qu’un round. Cueilli par un « une-deux » irréprochable, le colosse chancela. Il reçut à la même seconde un « hook » à l’estomac, qui lui arracha un gémissement de douleur et l’abattit assis dans la boue.

— Out !… railla l’inconnu. Inutile de compter jusqu’à dix… Ne vous inquiétez pas, monsieur Menotti, votre excellent ami est un peu endormi, mais ce n’est rien… Il se réveillera frais comme une rose… Maintenant qu’il a compris les inconvénients de la turbulence, voulez-vous que nous causions de l’affaire que j’ai à vous proposer ?

— Causons, accepta piteusement Pare-Choc.

— Voulez-vous d’abord être assez aimable pour sortir vos mains de vos poches ?…

— Je ne suis pas armé…

— Retirez-les quand même ! dit fermement l’inconnu.

— Vous me payerez mes engelures, répliqua Pare-Choc en obéissant à contrecœur ! Qu’est-ce que vous désirez, monseigneur ?…

L’inconnu répondit sans ambages :

— L’enfant.

— Fichtre !…, dit Pare-Choc. Pas plus ?… Vous savez que c’est horriblement cher, un bambin comme ça ?…

— Pour l’instant, nous n’en sommes pas à discuter le prix, mais seulement le principe… Acceptez-vous ?

— C’est selon… Nous sommes payés pour le garder et vous nous demandez de vous le donner… C’est assez embarrassant ! Nous avons une conscience professionnelle !… Vous n’imaginez pas à quel tarif nous vendons notre honnêteté !

— Je vous préviens, monsieur Pare-Choc, que vous ne gagnerez rien au marchandage…

— Ce qui signifie ?…

— Que si vous êtes trop gourmand, je ne vous verserai pas un centime et je vous reprendrai l’enfant quand même.

— Dans ce cas, dit Pare-Choc, je ne sais pas s’il sera encore bien vivant. Un gosse de cet âge ça n’a pas beaucoup de résistance.

— Votre vie me répond de la sienne, répliqua froidement l’inconnu. S’il lui arrive malheur, vous êtes un homme mort. Nulle puissance humaine ne pourra vous sauver.

— Diable !… grimaça Pare-Choc, vous avez des arguments impressionnants, vous !

— Mes arguments dépendent des vôtres ! Croyez-moi, n’essayons pas de nous esbrouffer mutuellement… Nous sommes à peu près de la même catégorie, vous et moi.

— Fallait dire tout de suite que tu étais un pote !… s’exclama Pare-Choc avec une fausse cordialité. Du moment qu’on est devenu frères, on va s’entendre tout de suite !

— C’est ce que je pensais, répondit l’inconnu. Tu n’es pas assez bête pour ne pas abonder dans mon sens. Mais nous ne sommes pas obligés de rester ici sous la pluie. Relevons ce sympathique M. Pare-Brise, qui me paraît revenu à de meilleurs sentiments et regagnons Paris. En route…

— En route !… acquiesça M. Menotti.

Et, bras dessus bras dessous, car le colosse avait encore besoin d’être soutenu, ils s’en allèrent vers les boulevards extérieurs.

XVI

RENCONTRE

La Rascasse, tout en essayant de garder un air digne, pleurait et reniflait ses larmes. Elle embrassait Nénesse avec tant de véhémence que le petit pleurait aussi. Quant à Pare-Brise, il se mouchait toutes les trois minutes avec un bruit de trompette de cavalerie. On ne pouvait rêver de scène plus touchante.

Il y avait beaucoup de monde chez Mme Menotti. En outre des personnages déjà nommés, on voyait également M. Menotti, le maître de céans, Mme Pallevin et Jean de Vassal.

— Allons, madame, consolez-vous !… disait Mme Pallevin, impatiente de ravoir son nourrisson que la poissonnière ne lâchait pas.

La Rascasse hoquetait :

— C’est plus fort que moi, madame… J’ai le cœur qui éclate !… Je savais bien qu’il n’était pas pour rester ici éternellement, mais je l’aimais comme une mère. Il est si gentil !…

— Ah ! pour ça, oui, qu’il est mignon ! surenchérissait Pare-Brise en chiffonnant nerveusement sa casquette. C’est un amour !… C’est un ange !…

— Il a bon caractère. Il gazouille tout le temps, reprit la Rascasse. Il articule très bien, le pauvre, seulement on ne comprend pas ce qu’il dit.

— Ce n’est pas étonnant, expliqua Mme Pallevin en réussissant enfin à s’emparer de l’enfant, qui s’apaisa instantanément, il ne comprend que l’anglais.

— S’il était resté plus longtemps, il me l’aurait appris ! fit Pare-Brise. C’est si utile de savoir l’anglais !…

Moins astucieux que Pare-Choc, il était un peu gêné par la présence de Mme Pallevin. La brave dame ne le regardait pas d’un bon œil, car c’était lui qui lui avait serré le cou, délicatement, mais enfin il l’avait fait.

Pour des raisons de prudence, il tardait à Jean de Vassal de quitter cet appartement. Il abrégea donc les adieux et, sans se soucier des suprêmes lamentations de la Rascasse, il poussa presque Mme Pallevin sur le palier.

— Adieu, monsieur ! dit Pare-Choc avec un trémolo.

Jean de Vassal fit comme s’il ne voyait pas la main cordialement tendue.

— Bonjour ! répondit-il.

Et, se détournant sur le seuil :

— Ah ! J’oubliais une dernière recommandation pourtant capitale, messieurs… je vous prie de ne pas nous suivre. Si je vous trouve à mes trousses, rappelez-vous qu’il vous en cuira…

Jean de Vassal salua courtoisement Mme Menotti pour marquer qu’il la tenait en autre estime que les deux coquins, puis il descendit l’escalier derrière Mme Pallevin, chargée de son précieux fardeau.

La Rascasse était indignée, suffoquée :

— Tu ne protestes pas, mon chéri ?… dit-elle à Menotti. Ce monsieur n’a pas confiance en toi, il te l’avoue en face et tu ne bondis pas ?… Qu’est-ce que tu fais de ton amour-propre ?…

— Que veux-tu !… fit l’homme au groin, quand je suis victime d’une injustice de cette taille, ça me coupe bras et jambes. Et puis, au fond, qu’il pense de moi ce qu’il voudra, ça m’est équilatéral…

— Maintenant que tout est arrangé, reprit la romanesque poissonnière, vous pourriez bien me raconter l’histoire depuis le début…

— Plus tard, bourgeoise !… promit évasivement M. Menotti. C’est encore trop frais, il vaut mieux éviter les indiscrétions… Nous allons boire un vermouth-cassis, car toutes ces émotions ça donne soif…

Quand ils furent à l’Hirondelle Rose, les deux comparses changèrent de conversation.

— Si nous savons y faire, dit Pare-Choc, nous doublerons la mise ce soir…

« Récapitulons… continua l’homme au groin sur un ton de magister. Tu tiens le gosse dans la boîte ou plutôt la poupée qui remplace le gosse…

— Oui, je me planque un peu à l’écart…

— Moi… j’encaisse le fric.

— Alors, je remets la caisse au pèlerin.

— Et on se fait la paire comme des lièvres dans les taillis, chacun de son côté.

— Mais pourquoi qu’on s’échappera ? interrogea le colosse. Il ne me fait pas peur, ce ouistiti-là !… J’ai été abîmé hier soir, c’est entendu, mais tout le monde n’est pas aussi costaud que le type…

— Ouais !… ricana Pare-Choc. Si tu veux encaisser une balle blindée dans le ventre, tu n’auras qu’à rester tout à loisir près de la bagnole. Moi, je ne m’en ressens pas pour ce genre de cadeau !…

Le soir, après dîner, à l’heure où ils avaient coutume de rencontrer le mystérieux inconnu, ils se rendirent tous deux près du polygone de Vincennes. Pare-Brise sortait la boîte à outils qui avait déjà servi chez Mme Pallevin.

Pare-Choc avait tenu à y coucher une grosse poupée en celluloïd, qu’ils étalant allés acheter dans une loterie foraine, boulevard Voltaire.

— À quoi bon ?… avait objecté Pare-Brise, qui n’en était jamais pour les dépenses inutiles.

— Mais tu es bouché à l’émeri !… avait riposté Pare-Choc. Nous entr’ouvrirons la boîte, spontanément, sans que notre type ait besoin de nous le demander. Dans la nuit, il apercevra – vaguement son lardon, ça lui donnera une saine et douce émotion. Un homme au cœur ramolli est toujours plus généreux.

Deux phares brillèrent au bout de l’allée et s’éteignirent aussitôt. L’homme au groin annonça comme d’habitude :

— Le voilà !… pas de faux geste, hein ?…

— N’aie pas peur !… fit le colosse.

L’auto était maintenant à une vingtaine de mètres des deux complices. Soudain, au lieu de ralentir et de stopper, elle bondit littéralement.

— Attention !… hurla aussitôt Pare-Choc.

Il essaya de se garer d’un bond, mais la voiture roulait déjà sur lui, en trombe. Le chauffeur donna un coup de volant à droite, et M. Menotti, heurté de flanc, culbuta sur la route sans un cri.

Pare-Brise, selon les instructions précises de son chef, était resté un peu en arrière. Ce fut ce qui le sauva. Avant que le chauffeur ait redressé sa machine pour traquer à gauche et foncer sur le colosse afin de l’écraser, ce dernier sauta dans les taillis. Il fut manqué de peu, car il sentit l’aile de la voiture le frôler.

L’étrange chauffeur freina à bloc sur place, au risque de capoter ; il dérapa, se rétablit par miracle, et tira six coups de revolver au jugé. Puis, il fit marche arrière, sauta lestement sur la route, ramassa le corps de Pare-Choc, le jeta comme un paquet dans l’auto, et repartit pleins gaz.

Cette scène avait duré au maximum une trentaine de secondes.

Il y eut un long silence, puis une silhouette se profila lentement à la lisière du bois. C’était Pare-Brise, tremblant et hébété, mais sain et sauf.

— Pare-Brise !… appela quelqu’un, à mi-voix.

Et comme M. Orfilo faisait mine de battre en retraite :

— Ne craignez rien, je suis un ami !

Le colosse se trouva alors en face de Jean de Vassal, surgi à trois mètres de lui.

— Vous avez vu ?… Vous avez vu ?… balbutia Pare-Brise.

— Oui, j’ai vu… Tout ce qui arrive est votre faute. Vous avez été trop gourmands, messieurs. L’homme savait que l’enfant n’était plus entre vos mains… Il ne fallait pas venir le braver, ce soir…

— Croyez-vous qu’il l’ait tué ?… demanda Pare-Brise, avec une réelle angoisse.

— Vous parlez de Menotti ?… Il ne doit pas être en bel état après un choc comme celui-là, répondit Jean de Vassal. Ça n’est, d’ailleurs, pas une grande perte pour l’humanité.

— C’est mon ami ! répondit simplement le colosse. Mais pourquoi l’a-t-il emporté ?

— Parce que c’est un homme discret. Il ne laisse jamais aucune preuve derrière lui.

Le colosse dressa ses larges oreilles :

— Vous le connaissez ?

— Oui, un peu, répondit Jean de Vassal.

— Son nom !… rugit Pare-Brise. Donnez-moi son nom !… Je veux venger Pare-Choc !…

— Si vous êtes capable de respecter votre parole, répliqua Jean de Vassal, je vous fournirai peut-être les moyens de retrouver, un jour prochain, cet individu.

— Que faut-il faire pour ça !…

— M’aider… vous mettre à ma disposition… Redevenir, pour quelque temps au moins, un honnête homme.

— Je suis à vous !… s’écria Pare-Brise. Faites de moi ce que vous voudrez !… Aucun sacrifice ne me coûtera, je serai honnête !… Ça me sera difficile, mais j’y parviendrai !

— Suivez-moi, dit alors Jean de Vassal ; mon auto est cachée près d’ici, nous rentrons à Paris.

XVII

LE CHÂTEAU DE BEAUVALLON

Beauvallon, dans la vallée de Chevreuse, appartenait aux La Borde depuis plusieurs générations. C’était une grande bâtisse Directoire, autour de laquelle s’étendait un parc admirable, qui devenait, à peu de distance, une véritable forêt.

L’hiver, Beauvallon prenait l’aspect mélancolique des bois dépouillés. Sous les feuilles mortes, le sol restait fangeux, boueux, et la bâtisse elle-même avait l’air d’une prison.

Telle fut, du moins, l’impression qu’éprouva Suzy Nelson, quand elle arriva avec sa tante.

La tante et la jeune fille ne se parlaient guère. Elles avaient fait le parcours sans échanger plus de dix mots.

La dame aux cheveux blancs était triste. On sentait que l’inexplicable conduite de sa nièce lui avait porté un coup dont elle se relèverait difficilement. Il est des gens qui meurent d’un secret comme d’une maladie.

Cela, Suzy le comprenait et en souffrait. Elle aurait sans doute voulu parler, expliquer, se disculper, mais une force puissante l’empêchait de le faire.

Quand l’auto s’arrêta au bas du perron, un homme s’empressa. C’était presque un vieillard, avec une laide tête de blaireau. Ses petits yeux vairons roulaient sans cesse, ne se fixant jamais, ne livrant leur regard que de façon fortuite et rapide, soit par timidité, soit par dissimulation. Cet homme était suprêmement antipathique à ceux qui ne le connaissaient pas – et il l’était autant à ceux qui le connaissaient.

L’hiver, il gardait le domaine avec sa femme, une créature osseuse, toujours à la veille de périr d’une maladie d’estomac, mais qui faisait de la cuisine admirable, selon les royales traditions de cette Gascogne qui ne craint pas de faire appel à l’ail et à l’échalote quand leur intervention est nécessaire.

— Bonjour, Felloneau, dit Mme La Borde. Le vieux bonhomme s’inquiéta obséquieusement avec un hideux rictus qui avait la prétention d’être un sourire :

— Madame et Mademoiselle ont fait un bon voyage ?

Il demandait cela comme si elles venaient de faire une pénible randonnée transcontinentale.

— Très bon voyage, Felloneau.

Mme La Borde serra frileusement son manteau sous un brusque coup de vent.

— Brrou !… Il ne fait pas chaud, ici.

— Non, ça rebrousse… fit Felloneau. Maintenant, à ce mois de l’année, faut s’attendre à plus de pluie que de soleil.

— Avez-vous allumé du feu ?

— Oh ! oui madame, ça flambe dans toutes les cheminées.

Mme La Borde et Suzy, après un court instant passé dans leurs chambres respectives, se retrouvèrent dans le salon du rez-de-chaussée, devant un convenable tas de chêne crépitant.

Les tentures n’étaient plus très fraîches, les meubles louis-philippards n’avaient rien d’avenant, et les bibelots étaient tarabiscotés. Suzy savait qu’elle allait s’ennuyer à mourir dans cette maison où rien n’était vraiment confortable.

— Il fait encore froid dans cette pièce, dit Mme La Borde. mais c’est parce qu’on n’a pas allumé de feu depuis le début de la mauvaise saison.

— La température est supportable, répliqua Suzy sur le même ton indifférent.

— Nous serions tout de même mieux à Paris. Je regrette de m’enterrer ici au moment le plus brillant… C’est la première fois que cela m’arrive.

Suzy Nelson, pressentant une attaque, se tenait sur ses gardes, mais que répondre ?…

— J’espère, reprit Mme La Borde, que tu consentiras bientôt à rompre ton incompréhensible silence et à me fournir les explications que je suis en droit d’exiger.

— Ma tante, repartit la jeune fille, vous ne pouvez pas savoir combien je souffre de vous voir irritée, peinée… Je voudrais ardemment tout vous raconter, mais…

Mme La Borde redressa le buste pour prendre une attitude hiératique :

— Je te préviens, Suzy, que je ne céderai pas !

« Tu ne bougeras, pas d’ici avant d’avoir tout dit.

« Tu ne mettras pas le pied hors de Beauvallon avant d’avoir fait ta confession.

Suzy Nelson, trouvant cette contrainte excessive, tint à préciser :

— Je ne suis pas libre de sortir ? D’aller et venir à ma guise ?

— Non, répondit Mme La Borde.

— Vous voulez donc me séquestrer, ma tante ?

— Je veux exercer mon autorité. Tu dépends toujours de moi, tu n’es encore qu’une petite fille, je te punis !

Suzy Nelson crispa la main sur le bras du fauteuil où elle était assise :

— C’est de l’injustice et de la méchanceté !

Mme La Borde décocha vers sa nièce un regard menaçant :

— Je te défends d’employer ces mots, petite malheureuse !

— Ma tante, répondit fermement Suzy, ne confondez pas la déférence et la servitude. Je consens à demeurer ici, mais de mon plein gré, parce que je ferai tout pour éviter un scandale.

« Pourtant, si je voulais réellement m’en aller, qu’arriverait-il ?

— Je t’en empêcherais !

— Au XXe siècle, cela n’est pas possible.

— Possible ou pas, cela est !

— Vous useriez de violence pour me retenir ?

— Sans hésiter ! dit Mme La Borde.

— Et si j’appelais au secours ?

— Les gens qui t’entourent sont à ma dévotion.

— Vous oubliez le téléphone.

— Je n’oublie rien. Le téléphone est coupé.

— Vous n’avez pas le droit ! s’insurgea la jeune fille.

— Je le prends ! s’écria Mme La Borde avec une brusque colère. Si tu veux rechercher l’enfant disparu, tu parleras !

— Je ne resterai pas toute ma vie ici ! dit Suzy Nelson. Quand je sortirai, je pourrai parler.

— Moi aussi ! fit l’inflexible tante. Je ne crains pas l’opinion publique. Je dirai : « Oui, c’est vrai, j’ai enfermé ma nièce comme une prisonnière, mais ce n’était pas sans raison ! Je l’ai élevée comme une fille, je croyais en avoir fait une honnête femme et, pour me récompenser, elle a eu un bâtard ! Elle nous a trahis ! »

— C’est faux ! cria la jeune fille révoltée.

— Alors, parle ! proposa Mme La Borde.

— Non, non et non.

— J’attendrai aussi longtemps qu’il faudra ! Je ne fléchirai pas devant une mauvaise petite qui déshonore ainsi la famille.

— Ma tante ! dit Suzy avec une soudaine tristesse. Vous êtes vraiment cruelle.

— Je répète : qui déshonore la famille, reprit Mme La Borde, inflexible. Ta pauvre maman qui nous voit d’en-haut nous jugera toutes deux.

À cette évocation, qui avait déjà failli la faire fléchir une fois, Suzy Nelson s’enfuit dans sa chambre pour donner libre cours à son désespoir. Elle balbutia en sanglotant :

— Pardon, maman ! Pardon… Tu sais que je ne suis pas coupable mais que je ne puis parler ! Ah ! pourquoi ai-je promis !

Pendant ce temps, en bas, Robert avait rejoint sa mère, qui le mettait brièvement au courant de la scène, d’une voix calme, qui contrastait avec la colère qu’elle venait de manifester.

— Elle est butée, elle ne cédera pas, conclut Mme La Borde.

Le jeune homme, préoccupé, perplexe, se promenait de long en large.

— C’est exaspérant ! dit-il enfin. Je ne puis pourtant pas l’épouser avec un bâtard !

— Non, cela n’est guère possible, en effet.

Mais le ton de Mme La Borde signifiait le contraire de ses paroles. Son fils la regarda avec stupeur.

— Tu supporterais cela, maman ?

La hautaine créature eut un geste las :

— Au point où nous en sommes, je ne sais plus ce que je supporterais. Je suis exténuée, mon petit.

— Rien n’est perdu encore ! protesta Robert, avec fougue. Ne te décourage pas, maman. D’ailleurs, la vérité que tu n’as pu arracher à Suzy, je vais la savoir tout de suite !

— Par quel procédé ?

— Ce n’est pas très beau, mais tant pis ! Tout, plutôt que cette ignorance !

— Qu’as-tu l’intention de faire ?

— Une mauvaise action, peut-être, mais qu’importe ! L’amour excuse tout.

Sans en dire davantage, Robert se rendit dans la chambre de sa cousine, qui l’accueillit avec une sorte d’effroi.

— Suzy, murmura-t-il, n’auras-tu pas pitié de mon chagrin ? Tu connais mon affection pour toi… Je souffre le martyre…

Ce préambule, au lieu d’émouvoir la jeune fille, la glaça.

— Je t’ai juré mon innocence, répondit-elle. Libre à toi d’y croire ou d’en douter.

Robert La Borde, qui avait son plan, prit un temps.

— Malgré ta conduite envers moi, reprit-il, j’ai voulu faire quelque chose pour te prouver que je n’ai pas changé. J’ai essayé d’élucider le problème qui t’angoisse…

Il vit que Suzy s’intéressait passionnément à ce qu’il lui racontait :

— J’ai recherché l’enfant, continua le jeune homme.

— Et tu l’as retrouvé ! s’écria Suzy, une flamme dans les yeux.

Robert hésita visiblement avant de répondre :

— Oui, mais…

— Mais ? le pressa Suzy Nelson, anxieuse, achève, Robert, je t’en supplie.

Alors Robert La Borde révéla d’une voix brisée :

— Le pauvre petit être est mort ! Suzy devint blanche comme une morte, et de ses lèvres décolorées s’échappèrent ces mots :

— Malheureuse, malheureuse Christie !…

XVIII

L’AMI INCONNU

Suzy Nelson ne pleurait plus. Elle n’avait plus de larmes. La mort du petit Douglas, mort dont elle ne doutait pas, la terrassait. Non seulement elle éprouvait un chagrin profond, car elle aimait beaucoup l’enfant, mais une pensée l’obsédait :

« Comment vais-je prévenir Christie ? » Assise devant un écritoire, elle avait déjà commencé plusieurs lettres, mais elle-les avait toutes déchirées.

Elle prenait une nouvelle feuille de papier, quand des bruits insolites attirèrent son attention. C’étaient comme des coups légers frappés sur les vitres de la fenêtre. Elle crut comprendre qu’on jetait d’en bas du gravier sur les carreaux.

Cela ne pouvait être que pour l’inviter à ouvrir. Suzy tourna l’espagnolette, et aussitôt un caillou adroitement lancé roula sur le tapis.

Il ne s’agissait pas d’un message analogue à celui qu’elle avait reçu avenue Henri-Martin. La jeune fille le ramassa avidement, défroissa le papier, et lut :

L’enfant est retrouvé…

Abasourdie, ne comprenant plus, elle resta un instant immobile au milieu de la chambre, puis courut à la fenêtre. Malgré sa hâte, elle eut soin de ne faire aucun bruit. Il était un peu plus de onze heures, tout le monde devait dormir à Beauvallon, il importait de n’éveiller personne.

La nuit était relativement claire, car la lune brillait. Suzy Nelson se pencha. Au bas de la muraille, elle aperçut une silhouette d’homme.

Suzy savait si nettement d’avance qui était cet homme, qu’elle eût été terriblement, déçue de ne pas reconnaître Jean de Vassal, le mystérieux voyageur de la Flèche d’Argent. Mais c’était bien lui, et, quand il ôta sa casquette, elle distingua ses traits.

La présence de cet homme la rassurait étrangement. Il semblait à la jeune fille que désormais rien de fâcheux ne pouvait lui advenir.

Jean de Vassal chuchota :

— Nous pouvons parler… J’ai attendu qu’ils soient tous couchés…

Et, sans attendre une question, il expliqua :

— L’enfant avait été enlevé. J’ignore dans quel dessein, mais c’était probablement pour exercer un chantage lucratif… J’ai eu la chance de le retrouver, sain et sauf…

— Où est-il en ce moment ?… demanda Suzy.

— Je l’ai remis à Mme Pallevin.

La jeune fille fut sur le point de dire :

« On m’a pourtant annoncé aujourd’hui la mort de Douglas. »

Mais elle se retint. Elle avait la certitude que Jean de Vassal ne mentait pas. Le menteur, c’était Robert La Borde, qui avait prêché le faux pour savoir le vrai.

« Lui aussi, pensait Suzy, doit s’imaginer que cet enfant m’appartient. »

Et cette idée lui était singulièrement pénible. Devant sa tante et son cousin, elle avait gardé un silence obstiné, alors qu’il eût été facile de se disculper. Devant Jean de Vassal, l’assassin de Golden Arrow, elle éprouva le besoin irrésistible d’affirmer son innocence.

— Douglas n’est pas mon fils !… déclara-t-elle spontanément.

— Je le sais, répliqua Jean de Vassal.

Suzy Nelson ne fut pas exagérément surprise. Les possibilités de cet homme lui semblaient surhumaines, tant elle avait foi en lui.

Mais l’entretien reprenait :

— Est-ce que vous êtes prisonnière ? demanda Jean.

— Non, non, fit Suzy, trop fière pour avouer.

Le jeune homme parut réfléchir une minute.

— Allez-vous rentrer à Paris ?

— Pas encore, dit Suzy, après une hésitation.

— Voudriez-vous voir le petit Douglas ?…

— Oh ! oui !…

Dans ce oui, il y avait autant de ferveur que de gratitude.

— Bon ! chuchota Jean de Vassal. Je m’entendrai demain avec Mme Pallevin, et je reviendrai demain soir, à la même heure, vous dire ce que nous aurons décidé…

— Je suis confuse de vous donner tant de mal…

— C’est moi qui suis votre obligé…

Jean de Vassal n’avait plus rien à faire à Beauvallon ; toutefois, il ne s’en allait pas. Suzy Nelson savait que la conversation était finie ; toutefois, elle ne referma pas sa fenêtre. Les deux jeunes gens ne prononçaient plus un mot. Ils se regardaient.

Le silence dura-t-il longtemps ou peu ? Ni l’un ni l’autre n’aurait pu le dire.

Jean de Vassal se ressaisit le premier :

— Il faut que je m’en aille, murmura-t-il. À demain, mademoiselle.

— À demain… et merci…

Il s’éloigna lentement et sans bruit, et son ombre fondit bientôt sous les arbres.

Suzy resta encore accoudée sans pouvoir se décider à rentrer. Enfin, elle referma la fenêtre, et s’aperçut alors qu’elle avait froid.

Pourquoi pensa-t-elle à ce moment à ses fiançailles avec son cousin ? Pourquoi eut-elle une autre crise de larmes ? Elle n’avait plus aucune raison de désespérer, puisque Douglas était retrouvé.

C’était sur sa vie, sur son avenir qu’elle pleurait. Et elle se répétait sans réussir à se convaincre :

« Tu ne peux pas l’aimer !… Tu ne peux pas l’aimer !… »

En disant cela, elle ne savait pas très bien si elle pensait à Robert La Borde ou à Jean de Vassal.

Pendant ce temps, ce dernier avait regagné une auto cachée hors du parc, dans un chemin obscur. Il roula à belle allure vers Paris, laissa la voiture au garage et rentra chez lui.

Il arrivait devant sa porte lorsqu’un homme vint à lui d’un pas décidé. Jean de Vassal reconnut le capitaine Leroy :

— Bonsoir, mon capitaine, dit-il d’une voix enjouée.

Mais l’officier ne manifesta pas des intentions aussi amicales.

— Monsieur, fit-il, vous avez fui l’autre soir, mais aujourd’hui il n’en sera pas de même !

— Je ne fuis jamais, répondit Jean sans se fâcher. J’avais autre chose de plus sérieux à faire ; maintenant je suis à votre disposition… Qu’avez-vous à me demander ?…

— L’adresse de votre ami Georges.

— Pourquoi voulez-vous connaître cette adresse ?…

— Parce que ce monsieur est un goujat !…

— Vous pourriez vous exprimer avec un peu plus de politesse quand vous parlez de mon meilleur ami.

— Je maintiens mon appréciation ! martela l’aviateur.

Jean de Vassal était décidément très patient.

— Mon capitaine, dit-il d’un ton courtois, n’engageons pas une querelle ridicule. Cela ne serait digne ni de vous ni de moi.

— Monsieur, rétorqua Leroy, je ne reçois pas de leçons de dignité !…

— Cela tombe bien, car moi je n’en donne jamais, concilia Jean de Vassal. Je sais pourquoi vous me détestez. Vous avez tort. Je ne suis pas, je ne peux pas être votre rival et vos chances restent intactes à l’égard de Mlle

— Ne prononcez aucun nom !… fit Leroy.

— Je n’ai pas besoin d’en prononcer pour que nous soyons fixés… Si vous avez épousé avec tant d’ardeur la cause de la pauvre petite Julia, c’est pour avoir une occasion publique de m’amener sur le pré… Or je ne veux pas y aller… Chut !… Ne cédez pas au désir de me traiter de lâche… je ne le suis pas… Des raisons impérieuses m’empêchent de me battre… Entrez un instant chez moi, je vous raconterai une simple histoire et, quand vous l’aurez écoutée, nous verrons si vous continuerez à me traiter en ennemi…

____________

 

Le lendemain soir, Leroy attendait Julia à la sortie du Wonderland. Ils partirent bras dessus, bras dessous, causant à voix basse.

L’aviateur ne rapporta pas l’histoire que lui avait racontée Jean de Vassal la veille. Il se borna à lui dire :

— Il faut renoncer définitivement à revoir votre Georges. Il n’est plus à Paris et il n’y reviendra jamais !…

Cette nouvelle exaspéra le chagrin de Julia. Le capitaine Leroy, apitoyé, se mit en devoir de la consoler. Le meilleur moyen pour cela, c’était de témoigner de l’affection à la jeune fille. Il n’y manqua point ; Julia se montra sensible à cette amitié… et ils échangèrent leur premier baiser.

XIX

À L’AFFÛT

— Il ne fait pas chaud, hein, Felloneau ?

Le garde fit craquer ses doigts noueux :

— Ma foi non, m’sieu Robert. Mais ça n’a rien d’étonnant. C’est comme qui dirait un temps de saison.

— Pour nous distraire, si nous allions tirer deux ou trois faisans ?

— À votre convenance, m’sieu Robert.

— Va chercher les fusils, et en route !

C’était un beau matin clair. Il avait gelé pendant la nuit et, sous les timides rayons de soleil, le sol gardait encore son tapis blanc.

Mme La Borde devait encore dormir ; par contre, les fenêtres de la chambre de Suzy Nelson étaient déjà ouvertes. Mais la jeune fille restait invisible. Sa tante et son cousin ne l’avaient pas revue depuis que le mensonge de Robert l’avait plongée dans le désespoir.

Le jeune homme, d’ailleurs, ne s’inquiétait plus beaucoup. Le nom prononcé par Suzy sous l’aiguillon de la douleur l’avait édifié.

— Tu vois que j’avais raison, avait-il dit à sa mère avec une joie égoïste l’enfant n’est pas d’elle.

— Tu crois que c’est un fils de sa cousine Christie ?

— Parbleu !… Nous ne pouvons plus en douter, Christie a eu un enfant adultérin et Suzy surveillait l’éducation de cet enfant.

— Rien ne te le prouve, Robert, dit Mme La Borde, soucieuse.

— Mais si !… insista-t-il. Un simple calcul te démontrera que le petit est né pendant le voyage de lord Helvin, le mari de Christie, en Afghanistan.

— Ah ! Je n’avais pas songé à cela !… fit Mme La Borde soudain plus détendue.

— Si la faute de Christie avait été découverte, continua Robert tout à sa démonstration, c’étaient le divorce et la ruine pour elle. Dans la haute société britannique, on ne plaisante pas sur l’adultère. Alors l’hypocrite lady Helvin s’est confiée à Suzy, avec qui elle est liée comme une sœur.

— En effet, reprit la mère, qui avait recouvré toute sa sérénité. C’est ainsi que les choses doivent s’être passées. Suzy n’a pas compris que cette histoire pouvait un jour devenir dangereuse pour elle.

— Ce n’était pas la peine de nous préoccuper de la sorte, exulta Robert. La pauvre petite est toujours digne de porter mon nom. Je n’aurai pas à rougir d’elle.

— J’en suis heureuse, puisque tu l’aimes, reprit la mère… Et l’enfant ?…

Hubert fit claquer ses doigts :

— Ah ! ça, dit-il, c’est une autre histoire !…

— Maintenant que tu es rassuré, tu devrais avouer tout de suite à Suzy qu’il n’est pas mort.

— Plus tard, maman… Pour l’instant, laissons-la encore pleurer.

— Cela me fait de la peine, soupira Mme La Borde. C’est une douleur qu’il serait si facile d’apaiser !…

— Eh bien ! console-la… Car entre nous, maman, tu as été plus dure que moi envers ma cousine…

— Je défendais ton bonheur, mon enfant. Une maman irait jusqu’au meurtre pour son fils !… Ne me reproche pas ce que j’ai fait…

— Ce n’est pas un reproche, c’est une constatation.

— Veux-tu que nous rentrions à Paris ?

— Rien ne presse, dit Robert. J’ai besoin de réfléchir à la ligne de conduite que je dois adopter… Et puis…

— Et puis ?…

— Suzy m’a fait de la peine, il est juste qu’elle expie quelques jours encore… Ce n’est pas très joli, mais ce n’est pas moi qui ai commencé !

Felloneau reparut avec deux fusils, des cartouches et un carnier. Bien chaussés, chaudement vêtus, les hommes s’enfoncèrent sous bois. Ils descendirent dans un petit ravin et perdirent bientôt de vue le château et ses dépendances.

— Où me mènes-tu ?… fit Robert. Il ne doit pas y avoir beaucoup de gibier dans ce coin-là…

— Ça dépend, répliqua Felloneau en clignant singulièrement ses petits yeux vairons. Le gibier, ça se trouve quelquefois dans les coins les plus imprévus… surtout le gibier qui me turlupine, m’sieu Robert. Si j’avais osé, il serait à terre depuis quelque temps… Mais voilà… je n’ai pas osé…

— Pourquoi ne l’as-tu pas abattu ?… s’étonna Robert.

— À cause des complications que ça pourrait faire… Vous présent à Beauvallon, m’’sieu Robert, je ne puis rien faire sans votre permission… Surtout que c’est grave.

Intrigué par ces discours sibyllins, Robert La Borde manifesta son impatience :

— Je ne m’amuse plus aux rébus, Felloneau !… Vas-tu parler, à la fin ?…

Les yeux fuyants du garde roulèrent comme des billes :

— Eh bien ! voilà ce qui en est, monsieur… Ça fait deux soirs de rang qu’un homme s’introduit dans le parc.

— C’est sans doute un braconnier ?

Felloneau eut un rictus malin :

— Peut-être bien, m’sieu Robert, mais ce braconnier-là, c’est point au gibier ordinaire qu’il en veut.

Et tandis que le visage du jeune homme se rembrunissait, il raconta :

— C’est un monsieur très bien, de votre âge à peu près, il entre par le fond du parc…

— Par-dessus le grillage ?

— Le grillage a été arraché. Il suit discrètement ce ravin et il vient jusqu’au château… C’est son but.

— Pourquoi vient-il au château ?

— Pour causer avec Mademoiselle, lâcha le garde.

Robert La Borde fit quelques pas en silence.

— Tu es sûr de ce que tu avances, Felloneau ?…

— Oui, m’sieu Robert. On ne raconte pas une affaire comme ça sans être sûr… Le monsieur reste en bas, au pied du mur, la demoiselle se met à la fenêtre, et ils se disent des choses que je n’ai pas entendues, car il aurait fallu que je m’approche…

Robert méditait, l’air de plus en plus sombre :

— Viens me montrer comment cet homme s’introduit dans le parc de Beauvallon… dans mon parc !

— Continuons tout droit, m’sieu Robert. C’est tellement facile, qu’un galopin de dix ans pourrait en faire autant.

Le garde n’avait pas menti. En suivant le fond du thalweg, ils parvinrent à un endroit où le grillage de clôture avait cédé sous le poids d’un arbre mort.

— Regardez, dit Felloneau. L’arbre est tombé après les dernières pluies… Voilà, la trace des semelles… C’est par là que l’individu passe.

Les bras croisés, le visage hermétique Robert La Borde médita un instant.

— Pas un mot de cela à ma mère, recommanda-t-il. Si cet inconnu est déjà venu deux fois, il reviendra probablement ce soir !… Qu’en penses-tu ?…

— M’sieu Robert, c’est pour ça que je vous ai mis au courant… Mon opinion est qu’il reviendra…

— Eh bien ! nous le guetterons ensemble, et…

— Et ?… reprit Felloneau, l’œil pétillant, après avoir vainement attendu la fin de la phrase.

— Nous aviserons quand il sera à notre portée, dit Robert.

— Compris, m’sieu Robert, fit le garde.

Il ne fut plus question des faisans, et les deux hommes rentrèrent au château sans tirer un coup de fusil.

Cette journée parut interminable à Robert.

Ainsi Suzy Nelson, l’innocente Suzy, avait un autre secret, et, cette fois, il s’agissait d’un homme. Pourtant, elle était sa fiancée, elle lui avait donné sa parole, elle avait consenti à devenir sa femme…

À la pensée de cette trahison, une sourde colère s’emparait du jeune homme.

« Il faut que je sache et je saurai !… concluait-il en martelant l’air de son poing. On ne se moquera pas impunément de mon amour !…

Après le dîner, Mme La Borde se retira de bonne heure, et le jeune homme appela discrètement Felloneau.

— Oh ! nous avons le temps ! dit ce dernier. Notre particulier n’arrive guère avant onze heures. Pas la peine de se geler.

— C’est possible, répliqua Robert, mais il faut tendre l’embuscade beaucoup plus tôt.

— Alors, allons-y, accepta le garde. Mais faut nous emmitoufler, car ça pince rudement ce soir.

Ils endossèrent deux vastes houppelandes et sortirent. Felloneau amena son maître dans un creux naturel où il avait eu soin d’éparpiller une botte de foin.

— J’ai préféré le foin, expliqua-t-il. C’est moins chaud que la paille, mais ça craque moins. Maintenant, nous n’avons plus qu’à attendre avec patience.

— Sans souffler mot, recommanda le jeune homme. Dans le silence de la nuit, le moindre chuchotement s’entend au loin…

— Pour sûr, m’sieu Robert. Nous pouvons fumer une pipe, à la condition de tenir le fourneau dans la main. Nous en avons pour un bon bout de temps.

En effet, Robert La Borde eut l’impression que cette faction durait un siècle. Enfin, son compagnon le heurta légèrement du coude pour éveiller son attention.

À une trentaine de mètres, un homme s’avançait, avec lenteur et précaution, vers le château.

Felloneau heurta de nouveau son maître et montra son fusil, ce qui signifiait :

— Voulez-vous que je tire ?

— Non ! fit sourdement Robert La Borde.

Il avait encore plus envie que son garde d’envoyer une charge de chevrotines à l’intrus, mais il tenait à voir ce qui allait se passer.

L’homme s’arrêta au pied du château. À un signal, que les guetteurs n’entendirent pas, la fenêtre de Suzy s’ouvrit, et la tête de la jeune fille se montra. Une causerie s’engagea, mais à voix si basse qu’il était impossible de discerner un mot.

Robert dévorait des yeux cet inconnu, ce larron d’honneur avec qui sa fiancée se compromettait de la sorte. Son cœur battait à coups précipités, et il serrait tellement la crosse de son arme, que ses ongles lui faisaient mal.

Tout à coup, l’inconnu ôta sa casquette. Il saluait pour prendre congé. Comme il se retournait, un rayon de lune tomba droit sur son visage, et Robert La Borde étouffa un cri :

« Lui !… »

Felloneau crut que c’était le moment d’agir, et épaula férocement :

— Pas encore ! souffla Robert.

— Faut-il le laisser s’en aller ? grogna le garde, dépité.

— Oui, nous le retrouverons.

— Tout de même, ça fait deuil !… ajouta Felloneau, quand l’homme eut disparu silencieusement dans le ravin. Laisser filer un margoulin comme ça !

Mais Robert, très calme, exposa son plan :

— Sois bien persuadé que je ne pardonnerai pas, mais je veux châtier ce coquin avec un minimum de scandale. Ce n’est pas devant le château qu’il faut l’abattre, c’est à l’endroit même où il franchit la clôture du parc.

— Je comprends ! s’exclama sourdement Felloneau, je suis assurément en train de faire une ronde, mon métier, quoi ! J’aperçois un type qui pénètre dans Beauvallon par effraction. Alors, je fais mon devoir strict en l’abattant comme un chien.

— C’est ça ! approuva Robert avec une cruauté froide. Et jusque-là, motus !

— Oh ! je me mets un pavé sur la langue ! ricana Felloneau. Ce n’est pas le bavardage qui me fera manquer ce joli coup !

Le lendemain, la température fut moins froide, et, au crépuscule, un brouillard relativement épais se forma. C’était un temps propice pour tendre des pièges. Au moment du dîner, Felloneau dit, avec discrétion à son jeune maître :

— Je préfère aller seul. Si vous m’en croyez, vous resterez dedans… Soyez tranquille, je ferai rigaudon avec le beau monsieur. Mais, de cette façon, vous ne serez pas du tout dans l’affaire. Nul ne supposera que vous étiez au courant… Il vous suffira d’accourir quand vous entendrez un coup de fusil.

— Je n’avais pas songé à cela, répliqua Robert. J’avais l’ardent désir de t’accompagner, mais tu as raison. Va, et ne le manque pas ! Moi, je vais rester avec Mme La Borde.

— Oui, m’sieur Robert, et ne vous impatientez pas trop en attendant la petite fête…

— J’essayerai…

Une heure plus tard, pendant que la mère et le fils terminaient une partie d’échecs, une détonation assez lointaine retentit.

— Qu’est-ce que c’est ? fit le jeune homme, avec une surprise admirablement simulée.

— Il me semble qu’on a tiré dans le parc ? dit à son tour Mme La Borde.

— Oui, maman… Il y a sans doute des braconniers !

La maigre Mme Felloneau montra sa tête inquiète à la porte du salon :

— C’est mon mari qui fait sa ronde, expliqua-t-elle. Jamais il ne tire sans raison sérieuse, à cette heure-ci.

— Vous croyez qu’il a été attaqué ? demanda Robert.

— Je ne sais pas, monsieur, mais il se passe sûrement quelque chose d’anormal.

— Eh bien ! allons voir tout de suite.

— Ah !…

Ce cri avait jailli simultanément de la gorge des deux femmes, car une autre détonation venait de troubler le silence de la forêt. À l’étage supérieur, on entendait Suzy Nelson courir ouvrir la fenêtre.

— Allumez une lanterne ! ordonna Robert, que ce second coup de fusil intriguait. Maman, attends-nous ici sans crainte… Nous ne risquons rien du tout.

— Oh ! prends garde, mon chéri ! supplia la mère.

— Je te répète que nous ne risquons absolument rien. D’abord, tout est fini, nous allons arriver simplement pour constater.

— Mais de quel côté vas-tu te diriger ? Vous n’allez pas explorer tout le parc ?

— C’est de ce côté ! affirma Mme Felloneau en étendant le bras. J’ai compris d’où venaient les sons. Il n’y a qu’à suivre le ravin.

Comme ils mettaient le pied dehors, la voix angoissée de Suzy leur fit lever la tête.

— Que se passe-t-il ? demanda la jeune file.

— Je ne sais pas ! répondit Robert avec un mauvais sourire qu’elle ne put voir. Il est probable que Felloneau a tiré sur quelque chose…

Et il ajouta, après un petit temps :

— Ou sur quelqu’un ! Un braconnier, peut-être… Reste dans ta chambre, tu seras fixée dans un instant…

Quand ils furent a une centaine de mètres du château, Mme Felloneau ricana :

— Ce qui vient d’arriver n’a pas l’air de divertir beaucoup notre demoiselle ! Est-ce que par hasard elle s’intéresserait aux braconniers ?

Ce qui indiqua à Robert que la femme du garde était au courant de tout.

Ils se hâtèrent vers la brèche du grillage et eurent d’autant moins de peine à découvrir Felloneau qu’il faisait des signaux avec une lampe électrique de poche.

— Eh bien ? questionna nerveusement Robert dès qu’il fut arrivé a portée de voix.

— Mouche, monsieur ! répondit le garde avec une allégresse à donner le frisson.

Il désigna un tas sombre, à quelques mètres.

— Le corps est là, je vous attendais pour l’identifier. Je l’ai aligné juste au moment où il mettait te pied chez nous.

— Voyons un peu la figure de ce citoyen ?

Mme Felloneau, d’une main qui ne tremblait pas, approcha la lanterne pour mieux éclairer.

Robert La Borde, beaucoup plus émotionné qu’elle, se pencha :

— C’est une femme ! fit-il alors avec autant de stupeur que de déception.

Car il se trouvait devant le cadavre de Mme Pallevin, tuée net d’une balle en plein cœur.

— Oui, c’est une femme, reprit Felloneau après s’être penché à son tour. Ce soir, ils étaient plusieurs… au moins deux.

— Et vous avez manqué le second ! fit Robert, dépité. C’était celui-là qu’il me fallait !

— M’sieu Robert, il faisait trop noir, s’excusa le garde. J’ai de bons yeux, mais pourtant je n’y voyais goutte ! Il a pu s’esquiver, la canaille !… Malgré ça, il a du plomb dans l’aile, car il a crié…

— Il est revenu sur la route ?

— Il a battu en retraite sans demander son reste, mais il est peut-être en train de claboter par là !… Faut aller se rendre compte…

Abandonnant le corps de Mme Pallevin dans la boue, ils franchirent tous trois la clôture du parc.

Sur le sol, ils trouvèrent des gouttes de sang qui traçaient une véritable piste très facile à suivre. Ces indices sinistres les conduisirent jusqu’à un chemin vicinal, à une trentaine de mètres.

Là, plus de traces sanglantes. Le blessé avait sûrement eu la force de monter dans son auto et de s’enfuir vers Paris.

XX

LA LIBÉRATION

L’existence de Suzy Nelson n’était plus qu’un cauchemar perpétuel. La jeune fille ne savait rien de ce qui se passait à l’extérieur. On n’avait pu lui cacher longtemps la mort de Mme Pallevin, car il y avait déjà eu descente de police et enquête, mais là se bornait sa connaissance des événements.

Deux choses l’angoissaient : le sort du petit Douglas et celui de Jean de Vassal. Comme il n’avait pas reparu le lendemain du soir tragique, elle était persuadée que c’était lui qui avait reçu le second coup de fusil et qu’il avait été blessé, grièvement peut-être, par le féroce Felloneau.

Lorsque les magistrats se rendirent à Beauvallon, Suzy pensa aussitôt que c’était une occasion unique de recouvrer sa liberté. Elle descendit du premier étage, mais au bas de l’escalier, elle se heurta à la maigre Mme Felloneau, plantée là comme une sentinelle.

— Mademoiselle désire-t-elle quelque chose ? demanda obséquieusement la femme du garde.

— Non merci, je n’ai besoin de rien.

La jeune fille voulut passer. Mais Mme Felloneau étendit les bras en croix :

— Ces messieurs sont en train d’interroger mon pauvre mari. Ils ont donné des ordres pour qu’on ne les dérange sous aucun prétexte.

— Où sont-ils ?

— Dans le salon, mademoiselle.

— Eh bien ! j’irai dans la salle à manger.

Les bras de Mme Felloneau ne s’abaissèrent pas.

— Madame et Monsieur y sont, et ils ont demandé à rester seuls. Mademoiselle ferait mieux de remonter dans sa chambre. C’est pas des spectacles pour elle.

Une colère soudaine raidit Suzy Nelson :

— Vous n’avez pas la prétention de me barrer le passage ?

— Oh ! non, mademoiselle. On m’a simplement commandé de ne laisser entrer personne au rez-de-chaussée.

— Et comme il n’y a que moi dans la maison, je comprends. Je suis entourée de geôliers !

Une voix très douce, très paisible s’éleva :

— Voilà un mot que tu aurais pu te dispenser de prononcer, ma petite Suzy. Nous ne sommes pas des geôliers, tu le sais bien…

La jeune fille, rougit devant sa tante qui la contemplait avec tristesse.

— Peut-être, ma tante, mais je suis exaspérée ! On m’interdit de descendre ! Pourquoi donne-t-on de pareilles instructions ?

— Mme Felloneau a mal interprété mes ordres, reprit Mme La Borde. Je n’ai jamais eu l’intention de t’interdire de descendre. Mais, ce qui est exact, c’est que tu n’as rien à faire avec le juge d’instruction. On va reconstituer le drame, ce n’est pas une scène très réconfortante. Remonte dans ta chambre, tu y seras beaucoup mieux qu’ici.

— Ah ! s’exclama Suzy, le langage diffère, mais pas les intentions ! Vous voyez bien que vous me considérez comme votre prisonnière !

— Tu as des mots malheureux, aujourd’hui. J’ai simplement voulu te punir pour tes inconséquences… car tu t’es compromise de façon navrante.

— Mais, ma tante, vous savez bien que je suis innocente !

— Je ne discute pas cela avec toi. Je t’ai servi de mère, voilà comme je suis récompensée. Si, à ton avis, une maman n’a pas le droit de sévir contre sa fille, je m’incline. La porte de la geôle est ouverte ! Passe, Suzy, va-t’en où tu voudras, rentre à Paris si cela te plaît. Mais si tu fais un pas hors de Beauvallon, sache qu’il n’y aura plus rien de commun entre nous.

Mme La Borde, ce disant, faisait peser sur la jeune fille un regard lourd de reproches et de chagrin.

Suzy resta quelques secondes silencieuse, puis remonta lentement l’escalier, signifiant ainsi que sa courte rébellion était finie.

Les magistrats partirent un peu avant midi sans que Suzy Nelson eût renouvelé sa tentative. Les paroles de Mme La Borde, si dignes, si pondérées, avaient fait fondre sa rancune.

« À la place de ma tante, pensait-elle, je me serais montrée au moins aussi sévère. Tout paraît contre moi, on doit, logiquement, me croire coupable. Pour sauver ma cousine, j’ai fait de la peine à mes parents, à Robert surtout… à Robert qui m’aime et de qui j’ai accepté d’être la femme.

On lui apporta son déjeuner dans sa chambre, comme elle l’avait demandé. Elle ne toucha d’ailleurs pas à l’aile de poulet qu’on lui servit. Elle n’avait pas faim. Elle avait le désir de descendre, d’aller se jeter au cou de sa tante, mais le respect humain la retenait.

Elle n’eut pas à s’humilier, car son cousin vint lui rendre visite. Il paraissait troublé, et un sourire contraint crispait ses lèvres.

— Sœurette, dit-il, je tiens à avoir avec toi une explication franche. Consens-tu à m’accorder un entretien ?

— Je ne m’y suis jamais refusée, répondit la jeune fille. Assieds-toi.

Robert La Borde s’assit en face d’elle. Elle remarqua que l’émotion le faisait trembler.

— Sœurette, continua-t-il, c’est au chagrin que tu m’as causé que j’ai pu mesurer mon amour pour toi. Je t’ai crue coupable et j’ai atrocement souffert. Aujourd’hui, je sais que tu n’as pas menti et que tu es innocente.

— Pour l’apprendre, dit Suzy, tu as usé d’un procédé que je réprouve de tout mon cœur !

— En t’annonçant la mort de l’enfant ? Tu as raison, c’est mal, mais je n’avais que ce moyen-là pour t’arracher la vérité.

— C’est très mal, dit Suzy, car cette vérité ne m’appartient pas…

— Il importait pourtant que je la connaisse, Suzy. Sinon, c’était un terrible renoncement pour moi. C’était notre mariage rompu, notre bonheur brisé. Nous sommes désormais deux dans le secret, voilà tout. Christie peut être aussi tranquille avec moi qu’avec toi.

— Ne parle pas de sa tranquillité, répondit la jeune fille. Les remords la dévorent. J’admets que cela ne soit pas très grave que tu sois au courant. Mais il y a les ravisseurs de l’enfant qui sont également renseignés sur Douglas.

— Les connaît-on, ces ravisseurs ?

— Non, j’ignore leur identité.

— Je t’aiderai à les rechercher, promit Robert. Il faut toujours savoir le nom de ses ennemis, cela permet de se défendre… N’est-ce pas le père qui veut reprendre son fils ?

— Non, ce n’est sûrement pas lui.

— Alors, c’est peut-être lord Helvin ?

— Lord Helvin est hors de cette histoire, c’est prouvé.

— Il s’agit donc d’une tentative de chantage ? conclut Robert La Borde.

— C’est ce que je présume, répéta Suzy.

— Eh bien ! des maîtres chanteurs, cela se musèle, surtout en Angleterre, où la loi est particulièrement dure pour eux.

— Ils seront peut-être punis, mais lord Helvin sera mis au courant du scandale et ma cousine sera perdue.

— Nous essayerons d’éviter cela… Ça ne doit pas être impossible… promit Robert. Maintenant, Suzy, j’ai autre chose à te demander.

— Demande, je te répondrai, si je le puis…

— J’ai appris avec douleur qu’un homme s’introduisait chaque soir dans le parc de Beauvallon. Dès qu’il arrivait, tu te mettais à la fenêtre et vous parliez longuement tous deux.

La jeune fille, depuis le début de la conversation, s’attendait à cette offensive, elle ne s’agita pas, car elle n’avait plus rien à cacher.

— C’est vrai, avoua-t-elle.

— C’est cela le plus pénible pour moi… pour moi qui t’adore… J’ai vu cet homme de mes yeux… Je l’ai épié… Que venait-il faire ?…

— Il venait me donner des nouvelles de l’enfant.

Le visage contracté du jeune homme s’éclaira :

— Rien que cela, Suzy ? Rien que cela ?

— Oui.

— Mais, une fois, tu lui as jeté une lettre ?

— Cette lettre était destinée à Christie Helvin pour l’informer de ce qui se passait.

— Qui est cet homme ? demanda Robert.

— Jean de Vassal, révéla sans hésiter Suzy Nelson.

— C’est bien, tu ne mens pas, dit Robert. Je l’avais reconnu, mais je voulais obtenir cet aveu. Je croyais que tu connaissais peu Vassal ?

— Je le connais fort peu, en effet.

— Alors, comment est-il mêlé à cette histoire ?

Cette fois, Suzy Nelson resta muette ; il lui était impossible de raconter l’aventure de la Flèche d’Argent.

— Comment est-il mêlé à cette histoire ? répéta Robert de nouveau assombri. Allons, parle Suzy !

— Je ne puis te l’expliquer. Ce que je puis t’affirmer, c’est que Jean de Vassal n’est rien pour moi.

— S’il n’était rien pour toi, reprit le jeune homme en s’animant, il ne se dévouerait pas de la sorte !… Tu as flirté avec ce garçon ?…

— Jamais, Robert !

Ce jamais était si loyal que Robert en fut presque complètement apaisé.

— Pourtant, murmura-t-il, j’ai l’impression que Vassal ne t’est pas indifférent…

— Ne me fais pas l’injure de douter, fit Suzy. Si Jean de Vassal m’avait fait la cour, – une cour qui n’aurait pu être que courtoise, car c’est un homme bien élevé, – pourquoi m’en cacherais-je ?… Il y a autre chose… autre chose que je suis obligée de taire… En essayant de me rendre service, il croit acquitter une dette de reconnaissance…

— Cela reste hermétique pour moi, sœurette. Mais enfin, je n’ai plus de soupçons. Je ne veux plus en avoir.

Il tenta de prendre les mains de la jeune fille, mais elle se dégagea avec une répulsion instinctive.

— Ce qui est atroce, Robert, reprit-elle vivement, c’est le piège que tu as tendu à Jean de Vassal et qui a coûté la vie à la malheureuse nounou de l’enfant.

Robert La Borde donna les marques d’une vertueuse indignation :

— Oh ! Suzy !… Moi tendre un piège ! Tu me crois capable de cela ?

Le ton du jeune homme était si franc, que Suzy fut ébranlée dans sa conviction.

— Ce n’est pas sur tes instructions, demanda-t-elle, que Felloneau s’est posté derrière la brèche, au fond du parc ?

— Mais c’eût été un ignoble assassinat !… s’exclama Robert. Je me disposais à provoquer Jean de Vassal, je voulais me battre en duel avec lui, mais je ne lui ai tendu aucun piège ! C’est le hasard qui a tout agencé…

Cette déclaration, faite d’un trait avec une spontanéité irréprochable, acheva de convaincre la jeune fille, dont la suspicion tomba définitivement.

— Je te demande pardon d’avoir eu cette mauvaise idée, dit-elle.

— Oh ! je te pardonne volontiers, sœurette. La fatalité a tout fait. Si tu avais été un peu plus franche avec nous, rien de tragique ne se serait produit…

— C’est ce que je ne cesse de penser, soupira la jeune fille. Mais je ne pouvais pas parler !…

— Nous finirons par oublier !… fit Robert. Ce n’est pas ce mauvais souvenir qui gâtera pour toujours un bonheur comme le nôtre…

Ce rappel aux fiançailles que la jeune fille avait une tendance instinctive à oublier la glaça.

Comme Suzy Nelson se taisait, Robert insista :

— Tu ne réponds pas !… Rien, n’est changé à nos projets, n’est-ce pas ?… Malgré ce qui vient de se passer, nous nous aimons toujours ?

— Oui… murmura-t-elle faiblement.

— Sais-tu ce que tu devrais faire ?… suggéra Robert. Descends embrasser maman… cela lui fera un plaisir infini !

Cela coûtait à Suzy, mais, après tout, de la fille à la mère, rien n’est humiliant. Elle courut donc se jeter dans les bras de Mme La Borde, qui l’accueillit avec une bonté plus apparente, plus extériorisée que de coutume.

— Pardon, ma tante… Je vous demande pardon… dit Suzy.

Mme La Borde l’arrêta aussitôt :

— Qu’il ne soit plus jamais question de rien ! Tu as manqué de confiance en moi, qui aurais dû être ta première confidente, mais tout est oublié ! Nous regagnerons Paris aujourd’hui même…

Cette décision n’était pas pour déplaire à Suzy. À Paris, elle pourrait enfin se renseigner sur ce qui l’intéressait.

— Mais me laissera-t-on sortir, comme autrefois ? pensait-elle avec perplexité.

Les journées d’hiver sont courtes. Il était déjà nuit quand ils réintégrèrent l’hôtel de l’avenue Henri-Martin, de sorte que Suzy fut obligée de remettre au lendemain ce qu’il lui tardait tant de faire.

Après une nuit où elle ne dormit guère, la jeune fille s’habilla de bonne heure. Son cousin était déjà sorti, mais installée au salon, Mme La Borde lisait le journal.

— Déjà prête !… fit la bonne dame sans aucune intention de reproche. Tu es bien matinale !

— Oui, ma tante, répondit Suzy avec un peu de gêne. Est-ce que je puis sortir ?…

La Borde lui décrocha un regard surpris :

— Pourquoi me demandes-tu cela ?… Mais oui, tu peux sortir à ta guise… Mon intention n’a jamais été de te claustrer, ma petite Suzy… Tu es entièrement libre !

Cette tolérance émut la jeune fille, qui éprouvait le besoin d’expliquer :

— Ma tante, excusez mon impatience… Je voudrais tout de suite aller…

— Oui ! oui ! interrompit Mme La Borde avec un sourire. Va où tu voudras… Je te comprends…

Elle poursuivit, plus bas, plus tendrement :

— Je serai très heureuse de le voir un jour, ce petit bonhomme…

— Oh ! ma tante, je vous l’amènerai.

— Où est-il, en ce moment ?

— À Ville-d’Avray, ma tante.

— Qui le soigne ?

— Une brave femme que je ne connais pas… une certaine Mme Menotti.

— Je te laisse aller seule aujourd’hui, mais la prochaine fois je t’accompagnerai, si tu veux bien.

— Oh ! oui, ma tante !… avec joie.

Suzy Nelson n’avait pas tout dit à Mme La Borde. Sa première visite ne fut pas pour le fils de Christie Helvin, mais pour Jean de Vassal.

— Quand vous voudrez me voir, lui avait-il dit pendant leurs causeries à la fenêtre, venez 23, rue de Constantine ; si je n’y suis pas, laissez un mot à la concierge…

Une émotion bizarre étreignait la jeune fille quand elle arriva à destination. La maison était moderne et d’apparence cossue.

— M. de Vassal !… ?… demanda Suzy.

— Il n’est pas là, répondit la concierge.

— Savez-vous à quelle heure il rentrera ?

— Il ne rentrera pas aujourd’hui. M. de Vassal est en voyage…

Suzy ne put cacher son désappointement.

— Savez-vous s’il sera longtemps absent ?

— Il ne m’a pas fixé de date. Il a été souffrant ces jours-ci et il est parti hier soir.

— Ah ! il a été souffrant ?… s’inquiéta Suzy Nelson.

— Oui, mademoiselle…

« Une angine, je crois… Ce n’est d’ailleurs pas ici qu’il s’est soigné…

Suzy n’avait plus aucun renseignement à tirer de cette femme. Elle prit donc congé après lui avoir donné une pièce qui fut acceptée dignement.

Ce départ de Jean de Vassal, après cette prétendue angine, déconcertait la jeune fille. Pourquoi ne l’avait-il pas prévenue ? Où pouvait-il être en ce moment ?…

Très préoccupée, elle se fit conduire à Ville-d’Avray, où elle eut quelque peine à découvrir d’abord la rue de l’Arbre-Sec ; puis, dans cette rue, la maison sans numéro abritant la Rascasse et le jeune Douglas.

C’était un chalet exigu, mais coquet.

Suzy sonna ; personne ne vint. Elle sonna plus fort sans autre résultat que de faire aboyer un roquet dans le jardin voisin.

Le vent glacial qui soufflait fit heurter un écriteau contre la grille.

Suzy jeta un coup d’œil machinal sur cet écriteau et elle lut :

« Villa à louer ».

DEUXIÈME PARTIE

LES MASQUES

I

LORD HELVIN

Lord Helvin atteignait la cinquantaine, mais ce n’était là qu’un accord entre son âge et son tempérament. Il n’avait jamais été jeune. À vingt ans, il en avait déjà cinquante, et il n’en aurait jamais davantage.

Héritier d’un nom très honorable, doté d’une solide fortune terrienne, propriétaire de tout un quartier de Londres, il comptait parmi les personnages les plus représentatifs et les plus figés de l’aristocratie anglo-saxonne.

Son aspect physique était d’un classicisme presque outrancier. Lord Kelvin avait cinq pieds six pouces. Il était maigre et roux. Son visage, par suite d’une discipline héréditaire, restait toujours impassible et il regardait le spectacle de l’univers à travers de larges lunettes rondes.

Il était impossible de le voir sans penser :

« Voilà un vrai Anglais !… »

Lord Helvin aurait pu faire une carrière dans la diplomatie comme feu son père. Il préférait les voyages d’exploration.

Il allait au bout du monde, à grands frais, vérifier la hauteur des pics les plus célèbres. Son bonheur était de relever quelques erreurs, qu’il signalait doctement à la Société de géographie et qui faisaient ensuite l’objet de notes flatteuses dans la presse.

Un soir, à une fête de cour, lord Helvin avait remarqué une belle fille blonde, grasse, solide, et d’une placidité invariable. C’était miss Christie Nelson.

Lord Helvin avait pensé que nulle femme ne pourrait mieux lui convenir. Il l’avait donc épousée, après des présentations et une demande en règle formulée par un vieil oncle exhumé de province pour cette démarche solennelle.

Lady Helvin était, en effet, l’épouse qu’il fallait à ce gentleman. Elle avait bon caractère, aimait le golf, jouait admirablement au poker et dirigeait la maison avec une science sans faiblesse. En outre, elle avait donné à son mari quatre enfants magnifiques, et tout permettait de présumer qu’elle n’en resterait pas là.

Ce matin-là, lord Helvin se fit annoncer chez sa femme avec le cérémonial immuable.

Il la trouva en train de vérifier le livre de cuisine. Elle n’eût pas mis plus de minutie et de gravité à contrôler le budget de l’État.

La conversation s’engagea comme d’habitude :

— Bonjour, ma chère Christie.

— Bonjour, mon cher Thomas.

— Avez-vous bien dormi ?

— Très bien ; et vous aussi, j’espère ?

— Très bien, réellement.

— Avez-vous joué au tennis ?

— Oui, tout à l’heure.

— Êtes-vous toujours en progrès ?…

— Il me semble. C’est également l’opinion de Stanny.

— J’en suis ravie pour vous, Thomas.

— Je suis très touché, Christie.

Cecil Stanny était le secrétaire particulier de lord Helvin. Il était de bonne famille, mais, comme il avait le malheur d’avoir un frère aîné, il ne possédait pas sou vaillant.

Stanny, ayant fait de solides études à Oxford, y avait acquis de la tête et du muscle. C’était un de ces garçons sains et joviaux, courageux et pratiques comme l’Angleterre en expédie dans les cinq parties du monde. Pour l’instant, le poste de secrétaire particulier de lord Kelvin lui suffisait. Il mesurait des montagnes avec l’indifférence d’un commis drapier aunant de la serge ou de la cheviote.

Stanny faisait pour ainsi dire partie de la famille. Il prenait la plupart de ses repas avec lady et lord Helvin. Cela ne gênait d’ailleurs personne, car le couple n’avait jamais besoin d’intimité. Les conversations étaient toujours sans secret et sans surprise. Elles avaient toujours trait à d’insignifiants détails de la vie banale.

Ce jour-là, si lord Helvin avait concentré sur sa digne épouse ses facultés d’observation, il eût peut-être remarqué que Christie était un tantinet distraite.

Elle attendait une visite, mais pas une visite ordinaire. De bonne heure, pendant que ses enfants étaient autorisés à jouer sur son lit, sous la surveillance de leur gouvernante, elle avait reçu un coup de téléphone anormal.

On lui demandait – en français – de recevoir quelqu’un de la part de Suzy Nelson. Il était stipulé que la venue de cette personne devait rester ignorée de lord Helvin.

Christie pressentait donc un événement grave et, pendant que son mari lui racontait des choses vides de sens, elle observait la pendule avec une secrète impatience. Enfin, lord Helvin se leva :

— Monterez-vous à cheval ce matin, ma chère Christie ?

— Non, mon cher Thomas.

— Ne vous sentez-vous pas en bonne santé ?

— Si, mais le temps est froid.

— Il l’est réellement, approuva le lord.

— Bonne promenade, Thomas.

— Merci, Christie.

Dès que son solennel époux eut disparu, lady Helvin sonna, ce qui détermina l’apparition immédiate d’une femme de chambre terne et stylée.

— Ce monsieur est-il là ? demanda Christie.

— Oui, Votre Grâce.

— Faites-le venir ici tout de suite.

Et, trente secondes plus tard, Pare-Brise, l’homme aux oreilles d’éléphant, se présenta devant lady Helvin avec toute la grâce qui le caractérisait.

— Madame, mes compliments, dit le colosse.

Il s’assit avant d’y avoir été invité.

Lady Helvin ne marqua aucun étonnement perceptible.

— Quel est l’objet de votre visite, monsieur ?

— Je viens vous remettre une lettre de la part de Mlle Suzy Nelson.

Pare-Brise tira alors une enveloppe de se poche. Lady Helvin tendit la main avec une vivacité inaccoutumée pour saisir cette missive. Ce fut la seule marque d’émotion qu’elle extériorisa, et le messager ne la remarqua point.

Christie ouvrit l’enveloppe. Ensuite, elle lut ligne à ligne, posément, sans lever les yeux.

Pare-Brise savait à peu près ce que contenait la lettre. On y racontait l’enlèvement du petit Douglas, son sauvetage, les mesures draconiennes prises par Mme La Borde contre sa nièce, la mort de Mme Pallevin – bref, tout ce qui s’était passé.

Il observait la lectrice avec curiosité et, ne discernant aucun trouble sur ses traits, il pensait :

« Elle a un sacré tempérament ! Ça lui fait autant d’effet que si elle lisait le journal !…

En quoi il se trompait, car lady Helvin avait la voix altérée quand elle lui demanda :

— Vous êtes sûr que l’enfant est en sûreté ?

— Oh ! oui, madame… Il est à la campagne, nul n’ira la chercher là…

— Il n’a pas souffert ?

— Du tout, madame, il est gai comme un pinson.

— Êtes-vous personnellement M. Jean de Vassal ? reprit lady Helvin.

— Non, madame, répondit le colosse. M. de Vassal est mon… mon maître.

— Pourquoi n’est-il pas venu lui-même ?

— Parce qu’il est souffrant, alité… Je ne crois pas qu’il puisse arriver à Londres avant la fin de la semaine. Alors, comme ça pressait, il m’a envoyé devant. Vous comprenez, madame, on ignore ce qui va se passer… Peut-être rien, mais il vaut mieux se parer…

Pare-Brise tendit ses mains énormes et cordiales :

— S’il arrivait quelque chose, vous pouvez compter sur moi ! Je suis capable d’étrangler un homme entre le pouce et l’index.

Lady Helvin plia la lettre et la mit dans un réticule qui ne la quittait jamais.

— Avez-vous des soupçons sur les gens qui ont d’abord enlevé l’enfant ?

— Moi, madame ? Je n’ai aucun soupçon.

— Mais enfin, pour reprendre Douglas, M. de Vassal a dû faire une enquête ? Voir des gens ?… Qui sont ces gens ?

Pare-Brise toussota avec modestie :

— Ces gens, c’était moi, madame. J’étais encore un malhonnête homme, mais ça m’a passé depuis.

Lady Helvin s’agita faiblement :

— Que me racontez-vous, monsieur ? C’est vous qui avez enlevé l’enfant ?

— Oui, madame. Oh ! pas pour lui faire du mal ! Ce n’était pas correct, je l’avoue, mais c’était si bien payé qu’à ma place vous auriez fait comme moi.

— Pour le compte de qui agissiez-vous ?

— Je ne l’ai jamais su.

Lady Helvin ne comprenait pas grand’chose, mais elle était incapable de poser des questions. Sa dignité s’y opposait. Elle reprit la lettre dans son sac pour l’examiner attentivement. C’était, à n’en pas douter, l’écriture de Suzy Nelson.

Donc, il y avait quelque part un inconnu qui était au courant de son secret et qui avait probablement des intentions mauvaises. Elle songeait avec flegme :

« Cette menace est effrayante ! »

À ce moment grésilla la sonnerie du téléphone. Lady Helvin décrocha l’appareil, écouta une minute à peine, puis répondit :

— Quand vous voudrez, monsieur.

Et un peu plus tard :

— C’est entendu.

Toujours impassible, elle dit ensuit à Pare-Brise :

— C’est un autre monsieur qui vient de la part de Suzy Nelson. Ma cousine m’envoie beaucoup de visites aujourd’hui !

II

UN PEU DE CHANTAGE

Pour recevoir le second visiteur de la part de Suzy Nelson, Lady Helvin avait relégué Pare-Brise dans un petit salon chinois.

Tout seul dans cette pièce, Pare-Brise attendait avec patience. Il avait sa conscience pour lui, rien ne pouvait désormais entamer sa sérénité. Ce visiteur imprévu ne lui causait aucune inquiétude.

Longtemps après, la femme de chambre vint enfin le rechercher.

Enfoncée dans sa bergère, lady Helvin avait toujours la même apparence calme ; toutefois, elle avait à côté d’elle un flacon de sels encore débouché. Elle avait donc éprouvé une certaine émotion.

Pare-Brise s’assit avec plus de précaution que la première fois et garda le silence.

Après une courte réflexion, lady Helvin se décida.

— Monsieur, dit-elle, je suis une femme perdue. Je sens très bien que rien ne peut me sauver.

Pare-Brise écarquilla les yeux et ouvrit une bouche ronde comme une gueule de puits :

— Pourquoi, madame ? Je suis justement là exprès pour vous sauver.

— L’homme que je viens de recevoir ne m’est pas envoyé par ma cousine Suzy Nelson.

« Il se présente de la part du premier ravisseur de Douglas…

— Mais ils n’ont plus l’enfant ! s’exclama le colosse. C’est nous qui le possédons !

— Il prétend le contraire, monsieur. Il affirme que l’enfant est de nouveau entre les mains de ses amis.

Le nez de Pare-Brise s’allongea :

— Ils l’auraient donc repris après mon départ ?

— Sans doute, monsieur. Je commence à ne plus voir clair dans cette histoire…

Lady Helvin promena sous ses narines le flacon de sels.

— La seule chose que je sais, c’est que si je ne verse pas cinq mille livres demain au… comment vous exprimez-vous ?… au coco qui vous a succédé tout à l’heure dans cette pièce, on avertira mon mari et ce sera la fin de mon existence.

— Comment cela ? fit Pare-Brise qui ne pouvait comprendre qu’un gosse causât un tel désarroi.

— Parce que je me suiciderai, reprit Lady Helvin toujours aussi placide. Ce sera la solution la plus élégante, mais je la trouve bien fâcheuse…

Tant de placidité dans le malheur impressionna Pare-Brise, qui résolut d’avoir énormément de flegme lui aussi.

— Madame, dit-il, il y a une solution pratique pour faire taire ces coquins.

— Je ne crois pas, monsieur.

— Si madame, il y en a une.

— Laquelle, monsieur ?

— C’est de les tuer tous.

Le flacon de sels fut encore débouché :

— Et qui les tuerait ? demanda lady Helvin.

— Moi, déclara Pare-Brise avec une douceur séraphique.

Mais il ajouta :

— Bien entendu, je ne puis commencer un travail aussi important que sur l’ordre formel de M. de Vassal.

— Il sera trop tard. Je vous remercie d’être un assassin, mais c’est de la besogne pressée…

— Ne vous bilez pas, madame la lady, affirma le colosse. D’ici quelque temps on peut empêcher nos lascars de nuire.

— Comment ferez-vous ?

— Je monterai la garde près de vous. Seulement j’ai besoin de… de…

— D’argent ? fit lady, Helvin.

— Oh ! non, madame, j’ai besoin d’une tête.

Lady Helvin le scruta attentivement pour voir si elle n’était pas victime d’une illusion d’optique.

— N’en avez-vous donc pas une sur les épaules ?

— Si, répliqua Pare-Brise, l’air piteux. Et même, elle est grosse. Mais je ne suis pas très intelligent. Pour exécuter les ordres, ça va, mais pour prendre une initiative, macache ! Dites-moi ce qu’il faut faire et je le ferai.

— Eh bien ! apprécia Christie, je crois qu’il faut que vous ayez d’abord une entrevue avec le coco.

— C’est ça ! approuva Pare-Brise.

— Je crois également qu’il faudra lui faire un peu peur…

— Entendu, je lui ferai peur… Il aura la frousse aussi longtemps que vous désirerez.

— Jusqu’à la semaine prochaine seulement…

— Cela suffira ?

— Mon mari part lundi pour le lac Tanganyika…

Pare-Brise n’avait jamais entendu parler du lac Tanganyika ; il supposa que ce lac se trouvait aux environs de Londres.

— On surveillera ce côté-là, dit-il avec assurance. Mais je suis de votre avis, madame la lady, la plus pressé, c’est de voir l’ostrogoth !

— Vous le verrez quand vous voudrez.

— Oh ! si ça dépend de moi, je veux le voir tout de suite.

— Rien n’est plus facile, car il est ici.

Lady Helvin, accomplissant un effort inattendu, alla ouvrir une porte.

— Il est toujours là !… murmura-t-elle. Allez lui faire une petite peur s’il vous plaît.

Pare-Brise entra dans la pièce à côté et s’arrêta, médusé, pendant qu’on refermait la porte sur ses talons.

L’homme qui se trouvait devant lui, l’ostrogoth, le type, le coco aux cinq mille livres, c’était M. Gabriel Manotti, dit Pare-Choc.

____________

 

Lady Helvin, après le départ de l’homme aux oreilles d’éléphant, fit appeler Cecil Stanny, qui se présenta respectueusement à elle quelques minutes plus tard.

— Monsieur Stanny, dit Christie, vous auriez décidément dû suivre lord Helvin en Afghanistan, il y a vingt-sept mois.

Cecil Stanny devint subitement cramoisi :

— Je sais, hélas !… Votre Grâce m’a déjà fait ce reproche plusieurs fois et j’y suis particulièrement sensible.

— Je le répète aujourd’hui avec plus d’énergie et de remords, car il y a du nouveau.

— Puis-je être mis au courant ? demanda vivement Stanny, qui n’avait ni par tempérament ni par éducation, l’impassibilité de lady Helvin et de son mari.

— Oui, monsieur Stanny, reprit Christie. J’aurai d’ailleurs vite fait de tout vous dire. Qu’il vous suffise de savoir qu’on a volé l’enfant.

— Mon fils !… s’exclama le secrétaire.

— Vous êtes fou de crier ainsi ?… dit lady Helvin, le nez brusquement collé au flacon de sels.

— Je vous demande pardon… balbutia Stanny. Ce que vous m’apprenez est si tragique !… si épouvantable !…

— Rassurez-vous, l’enfant a été retrouvé.

— Ah ! tant mieux !… Je préfère être ainsi rassuré…

— Et puis, continua Christie, il a été volé de nouveau…

— Et retrouvé une seconde fois, n’est-ce pas ?… compléta le secrétaire avec satisfaction.

— Je ne pense pas, monsieur Stanny. Toute cette lamentable histoire reste confuse pour moi, mais je crois que Douglas est définitivement égaré.

— Je vais partir pour Paris !… déclara le secrétaire. Je ferai moi-même toutes les recherches nécessaires et je mettrai des annonces dans les journaux.

— Ne prenez pas de décision intempestive ! fit Christie. Ce n’est pas le moment de me laisser seule à Londres. J’ai reçu tout à l’heure la visite d’un maître chanteur qui me réclame cinq mille livres… Je ne les ai point, par conséquent, je suis perdue.

M. Stanny joignit les mains.

— Christie !… je suis prêt à donner ma vie pour vous !

— Ce sacrifice serait d’une faible utilité, répartit lady Helvin avec un mépris certain. Nous avons commis une faute un soir d’orage, monsieur Stanny. Cette faute, nous l’expions, c’est juste. J’accepte les tourments présents et à venir comme une pénitence méritée… Malheureusement, nous ne sommes pas seuls… Je songe à mes enfants et à lord Helvin… Sinon je ne me défendrais point et je subirais toute espèce de châtiment avec humilité.

— Ne parlez pas ainsi ! dit le jeune homme d’une voix si ardente qu’elle fit tressaillir cette créature impassible. Je suis le principal, l’unique coupable !

— Il ne s’agit pas d’ergoter sur les responsabilités. L’orage a été pour nous deux, monsieur Stanny. L’essentiel, c’est d’éviter tout chagrin à lord Helvin à la veille de son départ pour le Tanganyika.

— Que faire pour cela ? demanda le jeune homme dont les oreilles tournaient au violet foncé.

— Surveiller son courrier et filtrer ses visiteurs.

Le visage de M. Cecil Stanny s’éclaira. – Que votre Grâce soit rassurée ! J’ouvre toutes les lettres et nul n’est reçu sans avoir été vu par moi.

— Alors, murmura Christie, nous avons peut-être encore une chance…

— Le ciel puisse-t-il vous entendre !

— D’ailleurs, poursuivit lady Helvin, nous ne sommes pas tout à fait isolés. Ma cousine Suzy nous envoie un allié qui nous sera sans doute précieux.

Elle tendit au secrétaire particulier la missive de Suzy Nelson, qu’il ne fut pas long à parcourir.

— Où est ce Jean de Vassal ? demanda-t-il.

— Il est resté à Paris, car il est souffrant, paraît-il. Mais il a envoyé un de ses hommes… un monsieur qui a des oreilles surprenantes.

— Où puis-je voir ces oreilles-là ?…

— Dans le petit salon rond. Ils sont deux… Le grand est notre allié, le petit notre ennemi…

— Mais comment puis-je les observer ?

— Par le trou de la serrure.

M. Cecil Stanny ajusta son monocle, regarda avec dignité par le trou de la serrure et revint lentement.

— Vous avez vu ? interrogea Christie.

— Oui, répondit le secrétaire particulier.

— Que font-ils ?

— Ils s’embrassent.

III

LA TÊTE ET LE BRAS

En apercevant l’ami, le chef vénéré qu’il croyait mort,. Pare-Brise fut immédiatement pris d’un tremblement nerveux. Il regardait l’homme au groin de porc, il le détaillait, il l’admirait, il l’adorait et ne savait que balbutier :

— Tu n’es pas mort ? C’est bien vrai que tu n’es pas mort !… Dis ! Dis ? Tu n’est pas mort ?…

Pare-Choc comprit avec satisfaction qu’il avait toujours son autorité.

— Mais non, imbécile ! rabroua-t-il. Est-ce que j’ai l’air d’un fantôme ?…

— Non, mais comme j’ai vu l’auto te bouziller, je ne pensais pas te retrouver vivant !…

— Elle ne m’a pas bouzillé… J’ai juste été attrapé par l’aile et j’ai été knock-out.

— Mais pourquoi le type t’a-t-il emporté, si ce n’était pas pour te tuer ?

— Pour me soigner, Pare-Brise… Il aurait tellement regretté de détruire un chef-d’œuvre de la création !…

— Pourtant, quand il nous a foncé dessus à toute vitesse, ce n’était pas pour nous faire des caresses !

— C’était pour plaisanter, Pare-Brise. Le pauvre monsieur a été désolé quand il a vu que la plaisanterie était allée trop loin…

Au souvenir de la scène, qui s’était déroulée dans le bois de Vincennes, Pare-Brise serra les poings :

— Non, non !… Ne me raconte pas d’histoires !… Il a voulu nous bigorner ! Si je l’avais attrapé, je l’étranglais !

— Tu es une brute !… On n’étrangle pas un homme qui veut, à toute force, faire notre fortune. Car il tient essentiellement à nous enrichir !…

— Moi aussi, il veut m’enrichir ? s’étonna naïvement le colosse.

— Toi aussi. Il parle toujours de toi dans les termes les plus affectueux. Il ne t’en veut pas d’avoir tourné casaque et de servir dans le camp opposé.

— Si j’ai pris du service de l’autre côté, se justifia le colosse, je te jure que c’était uniquement pour te venger !…

M. Menotti fit alors le généreux :

— Tu es pardonné, puisque c’est un bon sentiment qui t’a poussé… Mais pourquoi es-tu à Londres en ce moment ?

— Pour porter une lettre à Mme Helvin, dit Orfilo sans songer un instant à mentir.

— Une lettre de qui ?

— De Mlle Suzy Nelson.

— Alors, conclut Pare-Brise en fronçant les sourcils, lady Helvin était déjà au courant de tout quand je suis arrivé ?

— À peu près… Est-ce que, par hasard, ça dérange tes plans ?

— Nullement !… affirma l’homme au groin avec désinvolture. Moi, je viens ici faire une affaire propre et honnête.

— Oui, tu viens chercher cinq mille livres ! dit Pare-Brise.

— Ah ! Tu es au courant de ça aussi ?

— C’est la lady qui m’a raconté ça… Cinq mille livres, ça représente une jolie somme, fit le colosse.

— N’est-ce pas ?… Eh bien ! Il ne tient qu’à toi d’avoir une jolie part du magot.

— En quoi faisant ? demanda Pare-Brise avec un empressement significatif.

— En me fichant la paix. Laisse-moi causer librement avec lady Helvin, et ton avenir est assuré.

— C’est que, objecta Pare-Brise, si je te laisse la paix… il me semble…

— Achève, idiot ! intima M. Menotti.

— Je me suis engagé à fond avec M. de Vassal. Je suis à son service, quoi !…

— Qu’est-ce qu’il t’offre ?…

— Rien de fixe. Pour commencer, je suis ici avec cinq mille balles.

— De la menue monnaie !… ricana Pare-Choc. Il y a loin de cinq mille francs à cinq mille livres !… Moi, je ne représente pas un miteux !…

— Qui est-ce ? interrogea le colosse.

— Ça, je ne peux pas le révéler, mon vieux.

— Pas même à moi ?…

— Pas plus à toi qu’à d’autres. Je respecte le secret professionnel !…

— Pour ça, reprit Pare-Brise, je sais que tu es un chic type. Tu ne trahis jamais tes copains.

— Je ne suis jamais à double face, c’est ce qui fait ma force ! déclara effrontément l’homme au groin. Et maintenant, qu’est-ce que tu vas manigancer avec lady Helvin ?

— Moi ?… Que veux-tu que je manigance ? Je ne comprends pas ta question.

— Elle est pourtant claire !… Nous sommes ici l’un contre l’autre, moi pour faire casquer la lady, toi pour la protéger.

— Erreur ! protesta Pare-Brise. Du moment que nous nous sommes retrouvés tous les deux, nous nous entendrons forcément.

— Je ne doute pas de ta bonne volonté, mais ton sacré M. de Vassal mettra des bâtons dans les roues… D’abord, où se cache-t-il, ce crabe-là ?… Dans quel hôtel est-il descendu ?

— Il n’est pas ici, il est malade à Paris.

— Qu’est-ce qu’il a ?

— On prétend que c’est une angine…

Pare-Brise mentait pour la première fois de sa vie à Pare-Choc. Il fut étonné et flatté de constater que son mensonge était accepté sans sourciller par M. Menotti.

Le colosse médita laborieusement pendant quelques secondes.

— Une question, Pare-Choc… Promets-moi de répondre franchement, car ça me tient à cœur.

— Je t’écoute, Pare-Brise.

— Est-ce vrai que vous avez encore volé Nénesse ?

Les petits yeux de Pare-Choc étincelèrent.

— Ça t’intéresse de savoir ça ?…

— Tu sais que j’adore ce gosse.

— Eh bien ! non, nous n’avons pas repris Nénesse. Ce que j’ai dit à lady Helvin, c’est de la frime.

— Aussi, ça m’épatait ! reprit le colosse, soulagé. Je sais bien que tu es habile, mais M. de Vassal l’est aussi… D’abord, si tu avais retrouvé Nénesse, tu aurais forcément revu la Rascasse.

— Elle est donc avec lui ? questionna Menotti sans paraître attacher beaucoup d’importance à son interrogation.

— Mais oui !… On a raconté à la Rascasse, pour ne pas lui faire de la peine, que tu étais en mission secrète. Comme ça, elle ne s’est pas fait de bile à ton sujet.

— Vous avez bien fait ! s’exclama Pare-Choc. Ça m’empêchait de dormir à l’idée qu’elle se mangeait les sangs… J’aime cette femme-là plus que moi-même !…

— Elle est tranquille, répondit Pare-Brise, trompé par l’expansive bonhomie de son ami. On l’a mise à la campagne avec le moutard…

— Il y a de si jolis coins aux environs de Paris !… reprit M. Menotti. Ce que la Rascasse doit être heureuse !… Vous avez pu choisir un endroit agréable !… ?…

— Oh ! ça, pour être agréable. Il l’est. Et bien placé, avec toutes les commodités…

— Près de Paris, naturellement ?

— À Ville-d’Avray, révéla Pare-Brise, sans même s’apercevoir qu’il donnait un renseignement dangereux.

— C’est grand, Ville-d’Avray ?…

— Rue de l’Arbre-Sec. Une villa avec un grand jardin… Il y a des chrysanthèmes, des choux et des radis…

L’homme au groin parut prendre une décision subite :

— Faut terminer tout ça dans le plus bref délai ! dit-il.

— Qu’entends-tu par terminer ?

— Arranger les choses, quoi !… Vassal et mon type sont faits pour s’entendre. Deux hommes comme ça ne sont pas créés et mis au monde pour se dévorer.

— Bravo ! approuva Pare-Choc. Faut qu’ils s’associent, tu as raison !

— Et ça, Pare-Brise, ça sera notre œuvre si tu consens à me donner un coup de main.

— J’en suis, mais comment faire ?

— Une supposition que je sois obligé de m’absenter… Tu te charges de surveiller la lady ?

— Pour ça, ma vieille, rien à craindre. Elle ne bougera pas.

— Alors, moi, je vais faire un saut à Paris… Ça ne sera pas long. Après-demain, je serai de retour avec de nouvelles instructions et nous marcherons désormais la main dans la main.

— Si tu réussis, dit Pare-Brise, irradié, ce sera le plus beau jour de ma vie !

— Et surtout, n’écris rien à la Rascasse. Elle ne me pardonnerait pas d’aller à Paris sans lui pousser une visite.

— Elle ne saura rien, promit le naïf Pare-Brise.

— Alors, mon frangin, embrassons-nous, et à après-demain… Quelle est ton adresse, déjà ?… Je ne me rappelle plus si tu me l’as donnée…

— Non, mais la voici : 47, Devonshire Street.

— Attends-moi en pénard… Je file !…

Les deux amis se donnèrent l’accolade, puis Pare-Choc s’en alla en homme pressé.

Quand Pare-Brise reparut devant lady Helvin, il était rayonnant.

— Madame, dit-il avec une digne fierté, tout est liquidé. Ça vous coûtera peut-être un peu d’argent, mais j’ai tout arrangé au mieux de vos intérêts… Votre ennemi est mon meilleur ami… Vous serez contente de nous !… Ah ! vous ayez une sacrée chance que je sois venu à Londres !…

IV

UNE SURPRISE

Les romanciers, qui sont gens d’imagination, ont souvent parlé du sommeil sans rêve, apanage exclusif des consciences pures et sans tache. Pare-Brise devait donc avoir la conscience rigoureusement tranquille, car il dormait, cette nuit-là, d’un sommeil de plomb. Il fallut marteler à grands coups de poing la porte de sa chambre pour que le colosse discernât enfin un faible bruit insolite.

Il s’assit sur son lit en se demandant qui pouvait ainsi venir le relancer à Londres, dans le petit hôtel perdu de Devonshire Street. Il n’avait donné l’adresse qu’à Pare-Choc, et Pare-Choc était parti pour Paris. Ce n’était donc pas lui qui frappait.

« Faut voir ça avec précaution », pensa M. Orfilo.

On continuait à cogner à tour de bras. Pare-Brise se leva et mit son pantalon et ses souliers. Un homme en chemise et pieds nus est incapable de se battre avec avantage.

Pour plus de sûreté, le colosse saisit une chaise par le dossier ; ensuite il ouvrit brusquement. Dans le couloir, il aperçut le valet de chambre et, derrière le valet, Jean de Vassal lui-même.

Pare-Brise ayant reconnu ce dernier, se confondit en excuses.

— Ah ! c’est Monsieur… Je vous demande pardon, monsieur ! Je ne vous attendais pas si tôt et je prenais quelques précautions. On n’est jamais trop prudent, n’est-ce pas ?… Il y a tellement de fripouilles dans cet hôtel !… Donnez-vous donc la peine d’entrer !…

Jean de Vassal, ayant accédé à cette invitation, Pare-Brise ferma la porte au nez du valet de chambre, qui écoutait béatement et qui, d’ailleurs, ne comprenait pas un traître mot de français.

Jean de Vassal avait pâli et maigri. On le sentait fatigué, presque à bout de forces. Il marchait difficilement, en traînant un peu les pieds, et il avait la respiration courte des convalescents.

— Comment va votre blessure ? demanda Pare-Brise avec sollicitude.

— Aussi bien que possible. La plaie est cicatrisée, mais je suis encore faible.

— Il ne faut pas commettre d’imprudence, monsieur…

Mais Jean de Vassal coupa court à ces banalités :

— Ne t’inquiète pas de ça, je suis solide !… Quoi de neuf, ici ?…

— Rien, monsieur. Tout se déroule comme vous l’avez prévu… Ça va on ne peut mieux.

— Tu as remis la lettre à lady Helvin ?…

— Oui, monsieur. Je dois reconnaître que cela lui a fait autant d’effet qu’un cautère sur une jambe de bois. C’est une femme que rien n’impressionne… Et pourtant, nous sommes tous arrivés à la fois chez cette Mme Lady… Ça ne lui a même pas arraché un petit cri !…

— Qui, tous ?… demanda Jean de Vassal avec une inquiétude certaine.

— Je vous le donne en mille, monsieur !

— Ne fais pas le mystérieux et raconte-moi tout. Je ne t’interromprai pas, essaye de mettre de l’ordre dans ton discours…

— Eh bien ! voilà, monsieur…

Pare-Brise n’était pas un orateur distingué. Toutefois, il sut faire le récit fidèle de ses entrevues avec lady Helvin et avec M. Menotti, dit Pare-Choc.

Quand il fut question de l’alliance proposée par l’homme au groin, Pare-Brise s’attendait, sinon à des félicitations chaleureuses, du moins à une marque d’approbation. Il lut, au contraire, tout autre chose sur le visage de son auditeur, et cela le contraria tellement qu’il acheva sa narration en transpirant à grosses gouttes.

— Alors, précisa Jean de Vassal, après cette intéressante conversation, ton ami est parti immédiatement pour Paris ?

— Oui, monsieur, hier. Mais il reviendra à Londres demain…

— Oh ! il reviendra, je n’en doute pas… Mais la situation ne sera plus la même… Te rends-tu compte de l’énormité de ta faute, mon pauvre Pare-Brise ?

— Non, monsieur, répondit le colosse, qui faisait pourtant des efforts désespérés pour comprendre.

— Tu ne te rends pas compte que tu as livré de nouveau le petit Douglas aux ennemis de lady Helvin…

— Moi ?… bondit Pare-Brise. J’ai livré le petit ?…

— Tu as donné l’adresse de la Rascasse à ton hypocrite ami qui est allé immédiatement enlever l’enfant.

Pare-Brise essaya de se rassurer lui-même :

— Voyons, monsieur, Menotti est mon meilleur ami… Il ne peut pas m’avoir trahi de cette abominable façon !… Ça ne se fait pas dans le « milieu »…

— Les hommes font souvent passer l’intérêt avant les sentiments, reprit Jean de Vassal.

Les rides des grandes circonstances sillonnèrent le front bas du colosse :

— Monsieur, dit-il d’une voix frémissante de colère, si Pare-Choc a fait ça, je le renie !… Je le hais !… Ce n’est pas régulier, ce truc-là !…

— À quoi sert de récriminer ?… reprit Jean de Vassal. Tu étais de bonne foi. Je ne puis t’en vouloir…

Mais le colosse ne se résignait pas si facilement :

— J’ai livré ce moutard que j’adore, monsieur !… Je suis le dernier des idiots !

— Ne t’accuse pas ainsi, Pare-Brise. Mieux vaut étudier les moyens de réparer ta gaffe…

— C’est sûrement irréparable ! gémit Pare-Brise.

— Rien n’est irréparable, même la mort. Ne nous affolons pas… Tâchons à comprendre ce qui peut arriver à lady Helvin.

— Ils vont faire chanter la pauvre dame !…

— Ça, c’est la première opération qu’ils tenteront. Elle réussira fatalement.

— Et la seconde, monsieur ?…

— Ils essayeront de tirer une rançon du petit Douglas. Pour le ravoir, sa maman devra encore aligner la forte somme.

— Nous le reprendrons, monsieur ! Dites-moi que nous le reprendrons bientôt !…

— Difficilement, je le crains. Ce sont des choses qu’on ne mène à bien qu’une seule fois.

— Quand je pense que je suis cause de tout !… Ce Pare-Choc, quel immonde individu !…

— Bah ! fit le jeune homme, celui-là nous finirons par l’avoir, ne nous décourageons pas.

— Non, ne nous décourageons pas !… approuva le colosse, réconforté par le calme de Jean de Vassal.

— Nous allons nous rendre dès ce matin chez lady Helvin, décida Jean de Vassal.

— Je me cisaillerais plutôt la langue que de lui raconter ce que j’ai fait ! dit Pare-Brise.

— On ne peut pourtant pas lui cacher ce qui s’est passé !… Mais nous lui présenterons cela de la façon la moins inquiétante. L’essentiel, c’est d’aller vite, car nous n’avons pas grand temps à perdre à Londres. D’autres soins nous réclament à Paris…

— Ah ! ah !… se réjouit Pare-Brise. Nous allons avoir du boulot là-bas ?…

— Oui, et même du boulot pressé.

— Qu’est-ce que ça sera ?

— Je te le dirai en temps utile, répliqua Jean de Vassal.

V

LA LUTTE AUTOUR D’UN BERCEAU

Pare-Brise rencontra son ami, l’homme au groin, juste à la porte du bouge où il habitait. Jean de Vassal avait voulu le changer d’hôtel, mais Pare-Brise avait refusé tout net ce déménagement.

— Non, monsieur !… J’ai gaffé, je ne peux pas moi-même réparer ma gaffe, car je ne suis pas assez intelligent, mais je veux punir à ma façon celui qui me l’a fait commettre.

En retrouvant l’homme au groin, Pare-Brise eut un élan de joie que l’autre interpréta comme un élan d’affection.

— Bonjour, monsieur Menotti !… s’exclama Pare-Brise en posant la main sur l’épaule de l’homme au groin en signe de possession.

Ils pénétrèrent dans un petit bar enfumé.

— Bonjour, monsieur Orfilo !… répondit Pare-Choc, qui fléchit sous le coup.

— Tu arrives de Paris ?

— En droite ligne !… Je n’ai pas perdu une minute, car il me tardait de te revoir…

— Tout s’est-il passé là-bas à ta convenance ?

— À merveille, mon vieux !… Je t’offre un verre de pale ale dans ce public-house… à l’atmosphère méphitique, où on leur servit de l’excellente bière.

Acagnardé en face de son ami, Pare-Brise le couvait du regard. La duplicité du petit homme l’exaspérait de plus en plus, et il pensait :

« Comment vais-je le tuer ?… Il ne vaut même pas une balle de revolver !… Vais-je l’étrangler ou lui casser le crâne comme une coquille d’œuf ? »

Menotti était trop certain de sa supériorité pour soupçonner ces projets meurtriers. En continuant à mentir, il aggravait inconsciemment son cas.

— J’ai vu ton patron, débuta-t-il, sur un ton de confidence.

— Ah ! tu as vu M. de Vassal ?… Comment va-t-il ?…

— Beaucoup mieux, il ne garde plus le lit. Nous sommes allés boire un verre ensemble.

— Va-t-il arriver bientôt !?

— Pas avant la semaine prochaine, car son angine l’a fortement anémié.

« Tu sais que j’avais été à Paris pour cimenter une alliance avec lui et celui qui m’emploie ; j’ai parfaitement réussi !

— Tu es un type extraordinaire !

Il y avait de l’ironie dans cette exclamation, mais Pare-Choc ne la discerna pas.

— C’était l’intérêt commun, poursuivit l’homme au groin. Entre gens d’esprit, on finit toujours par s’entendre… J’ai servi d’agent de liaison et, désormais, nous marcherons tous la main dans la main, comme des frères.

— Qu’est-ce qu’on va faire ?… Interrogea innocemment le colosse.

— Pour le moment, rien du tout… Repos !…

Pare-Brise extirpa de sa gorge son rire le plus stupide :

— Ce n’est pas fatigant !…

— Mais ça se comprend, expliqua Pare-Choc. Pour agir efficacement, il vaut mieux que nos maîtres soient rendus sur place. Le mien aurait pu venir tout de suite, mais c’est le tien qui nous retarde…

— À cause de son angine ! fit Pare-Brise…

— C’est ça !… Comme ils sont trop corrects pour faire quoi que ce soit l’un sans l’autre, ils ont décidé de s’attendre.

— Pendant ce temps, nous autres nous surveillerons la Mme Lady ?

— Même pas… Elle ne s’envolera pas, la lady, nous la retrouverons toujours quand il faudra.

— C’est exact, dit Pare-Brise, de son air le plus naïf.

Il eut la sensation que Pare-Choc le regardait d’un air goguenard, avec des yeux qui signifiaient :

— Toi, c’est vraiment trop facile de te rouler !… Je n’ai aucun mérite à te posséder jusqu’au trognon !

Loin de le vexer, cette opinion méprisante réjouit le colosse.

— Naturellement, tu n’as pas vu la Rascasse ? demanda-t-il.

— C’était mon plus ardent désir, mais je n’ai pas eu le temps…

— Alors, tu n’as pas embrassé le petit Nénesse !

— Non plus !… fit Pare-Choc, d’un air profondément attristé.

— Ah ! reprit le colosse. Je n’aurais pas pu passer par Paris sans les voir !…

— Pare-Brise, répliqua gravement Menotti, tu as le cœur trop sensible, mon ami. Le devoir d’abord, les sentiments après !…

— C’est, évidemment, la meilleure devise, approuva le colosse. Il me tardait beaucoup de te retrouver, de t’avoir sous la main, car je m’ennuie à Londres comme un croûton derrière une malle… Qu’allons-nous faire de notre journée ?…

— Mille regrets, mais je ne reste pas avec toi, je suis obligé de te plaquer.

Et, confidentiel :

— Je suis en flirt très avancé avec une dame du grand monde. Ça me flatte, car il paraît que les Anglaises sont intombables.

— Elle est jolie ?…

— On ne fait pas plus beau, dit Pare-Choc. J’ai rendez-vous avec elle à Hyde-Park…

— Et quand te reverrai-je ?

— Voyons… Je viendrai te prendre à l’hôtel pour dîner… Je te laisse tout de suite… Je suis déjà en retard.

Quelques minutes après, Pare-Brise rejoignait Jean de Vassal, à qui il rapporta fidèlement ce qui venait d’être dit.

— L’affaire va aussi mal que possible ! apprécia Jean.

— Qu’est-ce qu’il y a encore de cassé, monsieur ?

— D’abord, l’enfant a vraiment disparu.

— Malédiction !… vociféra le colosse en faisant mine de s’arracher les cheveux.

— Ensuite, on a posé un véritable ultimatum à lady Helvin… Si elle ne verse pas les cinq mille livres demain, son mari sera informé de tout.

— Ça, ce n’est qu’une menace, dit le colosse.

— Une menace qui sera inexorablement mise à exécution.

— Dans quel dessein ? Ça n’avancera personne.

— Ces gens doivent avoir besoin d’argent dans le plus bref délai. Ils ne s’amusent pas à parlementer longtemps. Ils savent que si lady Helvin ne paye pas, lord Helvin payera. Ils vont donc droit au but.

— La madame Lady n’a pas l’argent nécessaire pour leur fermer le bec ?

— Elle est dans l’incapacité de réunir cette très grosse somme. Et malheureusement, je ne puis l’aider. Cinq mille livres, c’est trop pour mes moyens…

— Alors, que va-t-il se passer ?

— Les pires choses, je le crains… Notre intervention aura sans doute été inutile.

Les deux hommes s’abîmèrent dans des réflexions qui n’avaient rien de gai. Finalement, Pare-brise demanda :

— C’est toujours Menotti qui négocie ?

— Mais oui, c’est toujours lui. Et il le fait d’ailleurs adroitement.

— Est-ce qu’il est tout seul à Londres ?

— Je crois… À quoi penses-tu en me demandant ça ?

— À la même chose que vous, dit froidement Pare-Brise. On ne fait pas d’omelette sans casser les œufs !…

— Cela ne ferait que retarder l’échéance, murmura Jean.

— Ça suffirait de la retarder de quelques jours, puisque lord Helvin s’en va… D’ailleurs, monsieur, si je rate, tant pis… Laissez-moi faire…

— Je te laisse, mon brave. Je retourne chez lady Helvin, car il ne faut pas la laisser seule. Sous ses dehors frigides, elle est plus nerveuse qu’on ne croit. Si nous ne parvenons pas à la sauver, c’est une femme qui n’hésitera pas devant le suicide.

— Nous la sauverons ! promit le colosse. À ce soir, monsieur…

Pare-Choc reparut vers sept heures à l’hôtel de Devonshire-Street, avec la figure réjouie d’un monsieur en bonne fortune.

— Ah ! ces Anglaises !… fit-il simplement.

— Veinard !… répondit Pare-Brise. Si, par hasard, ta dame du monde avait une amie, ça m’intéresserait.

— Je le lui demanderai, car je la revois demain…

— Tu vas encore me laisser seul demain ?…

— Que veux-tu, c’est le grand amour ! Allons dîner, car je meurs de faim. La folle passion, ça creuse.

— Je connais un petit restaurant de matelots où on se tape la cloche pour pas cher, dit M. Orfilo.

— Allons-y !… Je me sens de taille à bouffer des briques.

Après dîner, Menotti manifesta l’intention d’aller boire un verre de brandy.

— Je connais un bar épatant, près de la Tamise, dit aussitôt Pare-Brise, avec un empressement singulier.

En cinq minutes à peine, ils parvinrent au bord du fleuve. Le brouillard n’était pas très épais, mais il restreignait le champ de vision. Un silence suspect, inquiétant, régnait.

— Où veux-tu trouver un café par ici, puisqu’il n’y a que des docks et des entrepôts ? fit l’homme au groin.

Pare-Brise saisit solidement son ami par le coude :

— Viens donc ! Cela fait digérer, de respirer l’air pur.

— Avec ce froid et ce brouillard ?… Tu es fou, ma parole !…

D’une secousse, il tenta de se dégager, mais les doigts du colosse s’incrustèrent douloureusement dans sa chair.

— Tu me fais mal, brute ! grommela M. Menotti. Qu’est-ce que tu as ?…

— Mon vieux Menotti, j’ai à te parler.

— Je veux bien que tu me parles, mais est-ce nécessaire que ce soit sur le quai ?

— J’ai justement choisi l’endroit pour ce genre de conversation. Pare-Choc, tu es une canaille !…

— Qu’est-ce que je t’ai fait ?

— Tu m’as toujours menti depuis que je te connais.

— Cite-moi des faits ! demanda Menotti pour gagner du temps.

— À quoi bon ? Nous sommes fixés tous les deux ! grinça Pare-Brise.

L’homme au groin affecta l’amertume des génies méconnus :

— Je vois ce que c’est ! Notre amitié a fait des jaloux et on t’a monté le coup contre moi.

— N’use pas ta langue pour rien… riposta Pare-Brise. Je sais tout !… Je t’aimais comme un frère, et maintenant tu es l’être que je hais le plus au monde.

— Je voudrais tout de même savoir ce que j’ai fait pour mériter ça !

À ce point de la discussion, Pare-Brise vit brusquement briller une lame au poing de Menotti. D’une chiquenaude, il expédia le couteau à dix pas.

Et happant l’homme au groin par la ceinture, il le lança dans le fleuve.

Les eaux étaient hautes, le corps ne fit presque pas de bruit.

Le colosse demeura un instant penché, puis s’en alla.

VI

LA VOIX SECRÈTE

Depuis le retour de Suzy à Paris, la vie était monotone.

Il y avait encore pas mal de gêne entre les deux femmes, mais Mme La Borde, dans la mesure où sa dignité l’y autorisait, tentait un réel effort pour faire renaître l’affectueuse cordialité de jadis.

Suzy, dans un sentiment qu’elle ne s’expliquait pas clairement, avait jugé superflu d’informer sa tante de la nouvelle disparition du petit Douglas. Quelque chose lui disait de tenir cet enlèvement secret jusqu’au retour de Jean de Vassal. Elle était d’ailleurs sans nouvelles de ce dernier, ce qui accroissait son inquiétude. Mais que faire, sinon attendre passivement.

Mme La Borde avait fait une allusion à son désir de connaître l’enfant de Christie Helvin ; mais Suzy Nelson avait fait une réponse si évasive que, secrètement froissée, la dame aux cheveux blancs n’avait pas insisté.

Robert avait repris le cours de ses occupations. Il délaissait d’ailleurs de plus en plus la métallurgie pour ne s’occuper que de Bourse. Quand il déjeunait ou dînait avenue Henri-Martin, Suzy comprenait aux regards du jeune homme, à ses soupirs, qu’il désirait ardemment lui parler de leur futur mariage. Mme La Borde faisait de son mieux pour laisser les deux fiancés en tête à tête, mais Suzy s’esquivait chaque fois avec une sorte de répulsion qu’elle ne parvenait pas à vaincre.

Un après-midi, Suzy Nelson éprouva le besoin de sortir pour prendre l’air. Elle parvenait au coin de l’avenue Henri-Martin, quand une auto stoppa à sa hauteur. Suzy Nelson constata le fait, mais continua sa route.

Mais elle s’arrêta net, car une voix, dont il lui était impossible d’oublier les inflexions l’appelait :

— Mademoiselle Nelson !

L’automobiliste était le capitaine Leroy, qui devait la guetter depuis longtemps peut-être.

L’aviateur sauta à terre et s’inclina devant elle.

— Excusez-moi de vous arrêter aussi incorrectement, dit-il, mais j’ai une commission à vous faire et je n’osais pas vous téléphoner…

— Une commission ?… De la part de qui ?…

— De la part de Jean de Vassal… Il est en ce moment à Londres, et il m’a chargé de vous dire qu’il espérait fermement que tout allait s’arranger…

— C’est tout ?…

— C’est tout, mademoiselle. Il ne me reste plus qu’à me retirer…

Mais Suzy Nelson, quoique stupéfaite, céda à une impulsion irrésistible :

— Pourquoi m’a-t-il laissée sans nouvelles ? Est-ce qu’il est blessé ? Comment va-t-il ?

Le capitaine Leroy marqua d’un frémissement que l’intérêt témoigné si ardemment par la jeune fille lui faisait de la peine.

— Si Vassal n’a pas donné de nouvelles, expliqua-t-il, c’est qu’il était hors d’état de le faire… En effet, il a été blessé… dans un accident de chasse, je crois… Il a perdu beaucoup de sang et il est encore très faible, mais il a tenu à partir quand même pour Londres…

— Mais puisqu’il était alité, comment n’était-il pas chez lui ? interrogea la jeune fille.

— Parce qu’on l’a soigné chez moi, mademoiselle.

— Chez vous ! C’est donc un de vos amis ?

— Pas depuis longtemps, répondit l’aviateur, mais j’ai, en effet, beaucoup d’affection pour lui…

— Vous le connaissez bien ?

— Très bien…

Suzy Nelson ne pensait plus ni à sa cousine Christie Helvin ni au petit Douglas. Cette amitié récente entre le capitaine Leroy, un des plus brillants officiers de l’armée aérienne, et l’assassin de la Flèche d’Argent l’ahurissait.

Comme dans un rêve, elle tendit la main à Leroy qui prenait congé. Elle ne savait plus très bien ce qu’elle faisait.

Quand elle fut seule au bord du trottoir, elle se mit à penser :

« Jean de Vassal est l’ami de Leroy. C’est donc vraiment un honnête homme ? À moins que Leroy ne sache pas tout… »

VII

MOVING PICTURES

Quand lord Helvin se fit annoncer chez sa femme, selon le protocole ordinaire, Christie jeta un coup d’œil rapide vers le miroir pour voir l’état de son visage. Ce coup d’œil la rassura. Elle n’avait pas dormi de la nuit, mais aucune trace de fatigue ne paraissait sur sa figure.

La jeune femme, malgré l’optimisme constant de Jean de Vassal, n’avait plus aucun espoir. Il lui avait été impossible de se procurer les cinq mille livres avant le terme fatal fixé par les mystérieux maîtres chanteurs.

Elle n’avait donc pas versé la somme, ainsi qu’il lui avait été enjoint de le faire. Elle s’attendait maintenant à une catastrophe. Jusque-là, rien ne s’était produit, mais c’était sans doute le calme précurseur des tempêtes.

Cela ne surprit pas Christie de voir entrer Cecil Stanny derrière son maître. Le Secrétaire particulier accompagnait souvent le lord dans ses visites.

Lord Helvin s’assit ou plutôt se posa solennellement dans un fauteuil. Stanny s’installa sur une chaise, un peu en retrait. Puis il y eut un grand silence, car la conversation de ces êtres compassés ne commençait jamais immédiatement.

— Êtes-vous sorti à cheval, ce matin ? se hasarda à demander Christie.

— Non, répondit le lord.

— Cependant, il faisait beau ?

— Oui, mais j’avais un rendez-vous… Je suis allé à la direction de l’Air Union.

— Pourquoi êtes-vous allé à l’Air Union, Thomas ?

Et lord Helvin répliqua :

— Pour fréter un avion, Christie.

— Pour fréter un avion ?

— Réellement, je frète. Une berline confortable et rapide.

— Cela ne me fait pas plaisir, dit Christie, c’est un mode de locomotion que j’estime dangereux. Il n’y a pas beaucoup de terrains propices en Afrique, vous risquez de capoter à l’atterrissage.

— Mon avion n’est pas frété pour l’Afrique.

Cette fois, Christie attendit en silence que son mari ajoutât sans se presser :

— Il est pour Paris.

Et elle comprit ainsi que le moment de la bataille suprême était arrivé.

— Vous allez à Paris, Thomas ?

— Oui, dit lord Helvin.

— Quand ?

— Aujourd’hui même, Christie.

Nouveau silence plus long que les précédents.

— Vous y allez pour affaires ? dit Christie.

— C’est cela, pour une seule affaire.

Tout en parlant, lord Helvin examinait avec une attention scrupuleuse les ongles de sa main droite.

— J’ai décidé que M. Stanny m’accompagnerait dans ce voyage.

Le secrétaire particulier ne s’attendait pas à cela :

— Moi, monsieur ? Je vais à Paris avec vous ?

— Oui, fit Lord Helvin.

— Bien, monsieur.

Et Stanny regarda furtivement lady Helvin. Mais lady Helvin, un peu trop indifférente, contemplait une rosace du plafond.

— Vous aussi, chère amie, vous venez à Paris, reprit lord Helvin.

— Moi, Thomas ? Vous désirez que j’aille à Paris, dans votre avion ?

— Oui, dit encore lord Helvin.

— Mais je n’ai rien à y faire !

— Si, dit l’homme-automate.

— Comment cela ?

Lord Helvin se tut. Christie reprit alors :

— Si je vous comprends bien, vous avez besoin de moi ?

Petit salut qui était un signe affirmatif.

— Bien… J’irai donc à Paris.

Ici, lady Helvin poussa un soupir discret, mais nettement perceptible.

Et, en guise de conclusion, l’épouse soumise demanda :

— Quand partons-nous ?

— Tout de suite. Bien entendu, passez une robe chaude et une pelisse. Il ne doit pas faire chaud, à deux mille mètres d’altitude.

— Je vais également changer de costume, dit Cecil Stanny.

Lord Helvin ajusta un insolent monocle :

— Superflu !… Vous êtes en jaquette, c’est une excellente tenue pour un secrétaire. Vous endosserez simplement un pardessus.

C’était courtois, comminatoire.

Christie ne se leva que lorsqu’elle fut sûre que ses jambes la soutiendraient. Son mari savait tout, elle ne pouvait plus en douter.

Elle s’abandonna passivement aux mains de ses femmes de chambre. Elle aurait voulu prévenir Jean de Vassal, qui devait venir chez elle une heure plus tard. Elle se risqua à lui téléphoner au Ritz ; mais le Français était déjà sorti.

Alors, lady Helvin, en prévision des pires éventualités, mit un joli petit revolver dans son sac et descendit d’un pas ferme.

Son mari et Cecil Stanny l’attendaient silencieusement en grillant des cigarettes.

— À Croydon ! ordonna le secrétaire particulier au chauffeur.

À Croydon, l’avion-berline annoncé était posé à l’extrémité de la piste de départ. Ils montèrent ; aussitôt l’hélice vrombit, l’appareil décolla et monta rapidement dans le ciel pâle.

Malgré son appréhension des randonnées aériennes, Christie éprouva un net soulagement dès le départ. Le ronflement du moteur était si puissant que toute conversation devenait impossible jusqu’à la fin du voyage.

Évidemment, la catastrophe était inévitable. Lord Helvin devait être renseigné et le fait qu’il amenait Cecil Stanny était suffisamment probant. Le tout était maintenant de connaître les projets du mari outragé.

L’appareil survolait la Manche, qui fut bientôt franchie. Puis ce furent les falaises françaises, et moins de deux heures après le départ, l’arrivée au Bourget, où l’avion privé de lord Helvin se posa en même temps qu’un gros goliath, en provenance de l’Europe centrale.

Les formalités de douane durèrent peu, Cecil Stanny s’en occupa avec diligence. Une auto transporta les voyageurs dans un palace des Champs-Élysées où un appartement leur avait été réservé.

Avant même de procéder à sa toilette, lady Helvin manifesta l’intention de téléphoner. Elle constata qu’il n’y avait qu’un seul appareil dans l’appartement et que cet appareil se trouvait comme par hasard dans la chambre de son mari. Elle s’y rendit après une courte réflexion.

— Je désire, dit-elle, prévenir Suzy de notre arrivée.

— Ne vous inquiétez pas, Christie, votre cousine a été prévenue par moi et depuis hier soir.

— Vous saviez hier soir que nous devions venir aujourd’hui à Paris ?

— Oui.

— Alors, pourquoi ne m’avez-vous pas avertie de ce déplacement ?

— J’ai oublié et je m’en excuse… Suzy, son cousin et sa tante dîneront ce soir avec nous.

Christie comprit qu’il fallait renoncer à l’espoir d’avoir au préalable un entretien particulier avec sa cousine. Pendant que lord Helvin avait le dos tourné, elle se départit une seconde de son impassibilité et fit un signe à Cecil Stanny. Celui-ci comprit qu’elle lui demandait de courir chez Suzy Nelson.

— Monsieur, dit aussitôt le secrétaire, me permettez-vous de sortir avant dîner ?

— Non, Stanny, fit le lord. J’ai du courrier à vous dicter réellement…

— Bien, monsieur, balbutia Stanny.

— Avant de nous mettre au travail, reprit lord Helvin, je désire toutefois essayer le petit appareil cinématographique que j’ai emporté… Voulez-vous l’installer, s’il vous plaît.

Docile, malgré sa stupeur, Stanny ouvrit la valise que lui désignait son maître. Lord Helvin s’adressa à sa femme avec une imperceptible pointe d’ironie :

— J’espère que cette séance vous distraira, chère amie…

— Je ne vous connaissais pas ce goût pour le cinéma, observa Christie en s’asseyant.

— Ce goût est, en effet, tout récent… J’ai l’intention de filmer mon raid en Afrique. Je n’ai apporté qu’un film d’essai et il est court, mais je suis persuadé qu’il vous passionnera.

Christie ne savait quelle contenance garder. Elle devinait que la minute critique approchait inéluctablement et que la comédie qu’ils jouaient tous trois allait se transformer en drame.

— C’est prêt, dit enfin lord Helvin de sa voix sans inflexions. Éteignez, Stanny…

Le secrétaire obéit et, accablé, se laissa tomber sur une chaise auprès de la porte.

La projection commença. Christie, blême dans l’ombre, vit apparaître sur l’écran un adorable enfant nu qui riait aux anges. Cet enfant n’était autre que le petit Douglas.

Le film était composé de fragments. L’enfant, d’abord dévêtu, était ensuite représenté habillé, jouant avec un chien, courant à pas chancelants dans une allée de jardin…

On le vit ensuite dans les bras d’une grosse femme laide, qui n’était autre que la Rascasse. Il riait à cette femme et la caressait de ses poings potelés…

— Cet enfant est tout à fait aimable, dit tranquillement lord Helvin. Et c’est curieux comme il paraît racé…

Il y eut comme un glissement, un écroulement doux, qui dura deux secondes.

— Veuillez rallumer, Stanny… Je crois que lady Helvin a une défaillance…

Lady Helvin était étendue sur le tapis, évanouie. Les forces humaines ont des limites.

Lord Helvin détacha son monocle et le glissa dans son gousset.

— C’est étrange, fit-il. Cet évanouissement est sans doute dû à la fatigue du voyage. Ne pensez-vous pas, Stanny ?

— Oui, monsieur… répondit le secrétaire.

VIII

LE STRATAGÈME

Un quart d’heure après la descente de lord Helvin au Bourget, Jean de Vassal et M. Orfilo y arrivaient à leur tour et par la même voie.

Ce voyage s’était accompli dans des conditions de rapidité extraordinaires. Dès que Jean de Vassal avait connu l’espèce de fuite aérienne du lord, il avait immédiatement couru à Croydon sans prendre le temps d’aller chercher ses bagages à l’hôtel.

— Pourvu qu’il y ait un appareil français, répétait-il soucieusement en route.

Par bonheur, il y en avait un. À l’effarement de Pare-Brise, qui s’attendait à des difficultés peut-être insurmontables, Jean de Vassal avait obtenu le départ en quelques minutes. Il lui avait suffi de montrer au pilote des papiers mystérieux sur lesquels Pare-Brise aurait bien voulu jeter un coup d’œil. Le pilote s’était aussitôt mis à leur disposition avec une déférence que le colosse jugeait très flatteuse pour lui.

Au Bourget, comme l’aviateur déboutonnait sa combinaison fourrée, Pare-Brise aperçut les boutons dorés d’une vareuse militaire.

— Mais c’est un officier qui vous a servi de cocher ?… s’exclama-t-il.

— C’est, en effet, un capitaine du 34e d’aviation.

— Et il vous a obéi comme le premier pedzouille venu ?…

— Il ne m’a pas obéi, rectifia Jean de Vassal. Il a simplement consenti à nous rendre service. J’ai servi dans une escadrille pendant la guerre, tu comprends ?… Entre camarades, on s’entr’aide volontiers.

— Ah ! c’est donc ça ?… murmura Orfilo, peu convaincu. Il a été vraiment chic, votre camarade de guerre !

— Maintenant, dit Jean de Vassal, il faut savoir dans le plus bref délai où sont descendus lord Helvin et sa suite.

— Ça ne va pas être commode, car Paris est grand…

— Nous avons deux moyens… Demandons d’abord ce précieux renseignement à Mlle Suzy Nelson.

— Et si elle ne le sait pas ?…

— À la préfecture de police.

— Mais c’est dangereux ! s’écria le colosse. Ce n’est pas un endroit sain, la préfecture de police !…

— Ne t’inquiète pas… J’ai un ami dans la place et il sera discret pour nous communiquer le tuyau.

Dès son entrée à Paris, Jean de Vassal s’arrêta dans un café pour téléphoner avenue Henri-Martin. Il eut la chance de trouver la jeune fille au bout du fil et, par hasard, seule à la maison. Mme La Borde était chez des amis et Robert vaquait à ses affaires. Jean et Suzy prirent donc rendez-vous et, une demi-heure plus tard, ils se retrouvaient dans un bar des Champs-Élysées.

Vêtue d’un manteau à parements de fourrure, coiffée d’une toque qui lui seyait à ravir, la jeune fille était exquise. Elle tendit la main à Jean de Vassal avec un empressement dont elle n’avait jamais fait preuve jusque-là.

Elle ne l’avait jamais revu depuis la nuit terrible, la nuit où Felloneau avait tué la malheureuse Mme Pallevin. Elle fut frappée de sa pâleur.

— Comme vous avez l’air las ! dit-elle.

— Ce n’est plus rien et je vais de mieux en mieux, répliqua-t-il gaiement. J’ai perdu pas mal de sang, mais je me remets de jour en jour… D’ailleurs, nous ne sommes pas là pour nous préoccuper de ma santé.

Et sans phrases oiseuses, mais sans omettre un détail, Jean de Vassal raconta d’un trait tout ce qu’il savait. De son côté Suzy Nelson lui apprit que lord Helvin l’avait prévenue la veille de son voyage et qu’il était descendu au « Paris-Palace », avenue des Champs-Élysées, où elle devait dîner le soir même avec lui, en compagnie de sa tante et de son cousin.

— Hum !… Cela m’a tout l’air d’un conseil de famille, apprécia Jean de Vassal. Lady Helvin va être mise en accusation devant vous par son mari.

— Vous croyez ?… s’alarma Suzy.

— Je connais les Anglais… Ils sont inflexibles quand il s’agit de l’honneur familial. C’est sans doute ce soir que lord Helvin se propose d’exécuter publiquement sa femme.

— Qu’entendez-vous par exécuter ?

— Je parle d’une exécution morale, d’un divorce… Évidemment, mes maîtres chanteurs ont réussi à joindre lord Helvin et ils lui ont déjà vendu une partie du secret.

La jeune fille s’exaspéra :

— Et ils ont Douglas entre leurs mains.

— Cela n’est pas suffisant pour établir la culpabilité de lady Helvin aux yeux de son mari… Rien ne démontre que Douglas soit le fils de votre cousine… Y a-t-il des preuves écrites de l’adultère ?

— Aucune, affirma Suzy Nelson.

— Est-ce qu’on ne peut pas avoir intercepté vos lettres ?

— Les lettres où je parlais du petit étaient adressées poste restante, sauf celle que vous vous êtes chargé de transmettre.

— Examinons tout. Le temps presse, mais ne le perdons pas en raisonnant… Pensez-vous que lord Helvin ait pu mettre la main sur les missives compromettantes ?

— Ma cousine les détruit invariablement dès qu’elle les a lues.

— Par conséquent, si elle n’a pas avoué, rien n’est définitivement perdu pour elle.

— Elle n’a certainement pas avoué, fit Suzy avec conviction. Depuis longtemps, elle expie cruellement sa faute, mais en faire la confession, ce serait renoncer à ses enfants qu’elle adore. Elle n’a rien dit, j’en suis sûre.

Jean de Vassal déclara :

— Alors, écoutez-moi… Et surtout, je vous en supplie, ne vous froissez de rien… Je n’ai en vue que le sauvetage de votre cousine qui m’est très sympathique.

Et, à voix basse, Jean de Vassal expliqua son plan. Cet exposé fit pousser quelques exclamations à la jeune fille, mais elle cessa bientôt de protester, et ce fut même avec un sourire franchement amusé qu’elle écouta la fin.

— J’accepte, dit elle. Je vais me rendre tout de suite au « Paris-Palace ».

— Je vous le répète, une chose peut tout faire échouer : les aveux spontanés de lady Helvin.

— Soyez tranquille de ce côté-là, je connais assez Christie pour garantir son silence.

— Où et quand vous reverrai-je ?… demanda Jean de Vassal.

Cette question, pourtant naturelle, parut troubler Suzy.

— Mais… je ne sais pas… Téléphonez-moi…

Une subite tristesse voila le regard de Jean de Vassal.

— Vous pensez toujours à la Flèche d’Argent ?… dit-il.

— Croyez-vous qu’il soit possible d’oublier ?…

— Non, répondit-il. Mais je vous ai promis de me disculper un jour et je tiendrai parole.

— C’est mon plus ardent désir, fit-elle simplement.

Ils se regardèrent un instant les yeux dans les yeux. Ils ne firent aucune allusion à leur précédent entretien. Jean de Vassal, très pâle, se détourna le premier.

— Je vous téléphonerai demain matin, dit-il.

— Vous n’oubliez pas de vous occuper de l’enfant ?…

— Si mes calculs sont exacts, il sera ce soir pour toujours avec sa mère.

— Puissiez-vous dire vrai !

Ils devaient se séparer, mais ils ne savaient prendre congé ni l’un ni l’autre. La jeune fille se décida à tendre la main, comme lorsqu’ils s’étaient retrouvés.

Cette main, Jean de Vassal s’en saisit avidement. En la pressant, il s’inclina un peu plus davantage.

— À demain, mademoiselle… dit-il.

IX

UNE FEMME, UN HOMME

Lord Helvin, Christie et Cecil Stanny prenaient le thé quand on annonça Suzy Nelson.

Suzy embrassa affectueusement sa cousine, dont les joues étaient froides comme des glaçons, serra la main de lord Helvin en deux temps et rendit d’une inclinaison de tête le salut cérémonieux que lui adressa le secrétaire particulier. Elle avait le visage défait et les traits bouleversés d’une personne violemment émue.

— Comment va Mme La Borde ?… demanda le lord pour rompre le silence et pour remplir ses devoirs de parent bien élevé.

— Elle se porte bien, merci…

— Et Robert La Borde ?

— Très bien aussi… Merci…

Suzy Nelson semblait articuler avec peine ; elle continua :

— Je les précède d’une heure parce que… parce que… j’ai besoin de vous parler… oui, il faut absolument que je vous parle !…

Elle s’adressait directement à lord Helvin, qui enchâssa nonchalamment son monocle dans l’orbite de son œil droit, comme si cette formalité lui eût permis de mieux entendre.

— Mon cousin, reprit Suzy, je connais le motif de votre voyage à Paris…

— Réellement ?… fit avec flegme lord Helvin.

— Je crois… Ces temps derniers, on a fait auprès de moi des démarches qui me permettent de supposer…

Dans un élan pathétique très réussi, elle se jeta à genoux sur le tapis, aux pieds du lord.

— Mon cousin, je vous demande pardon !

Lord Helvin, relativement agité, s’empressa, esquissa quelques gestes vains pour la tirer de cette position humiliante, et dit :

— Relevez-vous, Suzy, je vous en prie… Un gentleman ne peut tolérer qu’une lady s’agenouille devant lui !…

Mais la jeune fille resta prosternée.

— Je ne saurai vous entendre si vous ne vous asseyez pas… déclara lord Helvin…

Et Suzy Nelson se rassit pendant que Christie et le secrétaire particulier la contemplaient, médusés. Ils comprenaient que quelque chose d’extraordinaire allait se passer, mais ils étaient incapables de deviner quoi.

Lord Helvin non plus, d’ailleurs. La crise d’humilité de Suzy l’étonnait d’autant plus que la jeune fille se gaussait souvent de sa morgue britannique.

— Mon cousin, continua Suzy, vous êtes le maître absolu de ma destinée…

— Well, dit lord Helvin. Je consens à être le maître absolu de votre destinée, mais je désire savoir pourquoi ?

Suzy prit une longue aspiration, comme un plongeur qui s’apprête à disparaître sous l’onde.

— Il faut que je raconte toute l’histoire, fit-elle. Mais je vous en supplie, ne me regardez pas, sinon la honte m’empêcherait d’aller jusqu’au bout.

— Me permettez-vous de fumer ?

— Oui, mon cousin.

Lord Helvin alluma une cigarette et cessa quelques secondes de regarder son étrange cousine. Suzy en profita pour faire à sa cousine un clin d’œil gavroche, qui contrastait singulièrement avec sa tristesse apparente.

— Thomas, débuta-t-elle, j’ai commis une terrible faute… qui a maintenant des conséquences terribles… Mon cousin, je vous le révèle en courbant le front… J’ai… j’ai… un enfant !

— Vous ? s’exclama lord Helvin… Réellement ? Un enfant ?…

— Moi ! confirma la jeune fille. J’ai cédé à un homme dans une minute d’égarement coupable…

— C’est cet homme le seul coupable, dit lord Helvin. Les hommes doivent être plus forts que les femmes.

— Il a été au moins aussi faible que moi… C’était pendant votre voyage en Afghanistan… Christie, qui était dans mon secret, a été infiniment bonne pour moi…

Lord Helvin fixa sa femme qui, son mouchoir toujours sous le nez, avait l’air complètement détachée des choses du monde.

— Je réussis, poursuivit Suzy, à cacher ma faute à ma tante La Borde.

« J’allais passer les dernières semaines à Londres… et là… j’eus un fils… un petit être adorable que je ramenai à Paris… Dès cet instant, ma vie fut partagée entre le remords et l’amour maternel… Malgré tout, je vécus dans un calme relatif jusqu’au mois dernier… Là… là… ce qui m’est arrivé est affreux !

Elle suffoquait. Christie lui versa une tasse de thé qu’elle avala d’un trait avant de reprendre sa confession.

— Un maître chanteur réussit à connaître mon secret !

— Par quel moyen ? demanda lord Helvin.

— En me suivant… Il me menaça de tout divulguer à ma tante si je ne lui versais pas une importante somme d’argent… Je lui versai donc toutes mes économies, mais cela ne suffit point et le misérable revint avidement à la charge quelques jours plus tard.

— Mais vous possédez une fortune personnelle ? objecta le lord.

— C’est ma tante qui la gère, et je ne puis en disposer qu’à ma majorité.

— Il fallait vous plaindre à la police.

— Oh ! Thomas… Comment, me plaindre à la police !… Je tenais à éviter le scandale… vous saurez pourquoi tout à l’heure… À la veille d’être perdue, de me tuer, j’ai commis une atroce lâcheté.

— Quelle lâcheté ?

— J’ai menti… j’ai menti au maître chanteur.

Suzy eut une crise de larmes remarquable, un désespoir que Christie eut beaucoup de peine à calmer.

— Qu’avez-vous dit au maître chanteur ? demanda lord Helvin.

— Que… que mon petit Douglas… était le fils… de… de… Ah ! Je n’ose pas le répéter, mon cousin !

— Le fils de qui ?

— Le fils de Christie !

Cet aveu motiva un autre afflux de pleurs, mais lord Helvin demeura impassible.

— J’ai fait cette chose abominable, reprit Suzy, parce que je ne supposais pas que le maître chanteur irait jusqu’à Londres. Or, je crois savoir qu’il y est allé.

— Comment le savez-vous ?

— Il me l’a dit par un raffinement de cruauté… Je ne l’ai d’abord pas cru, mais votre voyage m’a convaincue… Vous l’avez vu, n’est-ce pas ? Vous l’avez vu ?

— Nommez-moi cet homme ? dit lord Helvin sans répondre à cette question anxieuse.

— Il s’appelle Menotti, mais il n’est que l’agent d’un autre homme qui reste caché dans l’ombre…

Lord Helvin tapota du bout des doigts l’accoudoir de son fauteuil.

— Où voulez-vous en venir, Suzy ?

— À me faire pardonner le chagrin que je vous ai causé… Je sais qu’on a calomnié Christie auprès de vous… qu’on vous a affirmé qu’elle était la mère de mon petit Douglas…

Christie eut un haut-le-corps :

— Réellement ?… fit-elle, on a affirmé cela à mon mari ?

Lord Helvin ralluma sans mot dire sa cigarette éteinte.

— Réellement ? répéta Christie. Vous ne protestez pas ?… Oh ! Thomas… c’est une chose abominable !…

— Vous l’ignoriez donc jusqu’ici ?… dit lord Helvin.

— Oui… je l’ignorais.

Lord Helvin eut un sourire qui révéla une dent aurifiée.

— J’ai une petite peine à vous croire.

— Oui, je l’ignorais !… Ah ! je devine. Vous faites allusion à mon trouble à la vue du film ?… Je me suis évanouie parce que j’ai été désespérée d’apprendre que le secret de Suzy était percé à jour…

La riposte ne se fit pas attendre :

— Pardon… Christie… N’aviez-vous donc pas vous-même reçu la visite de M. Menotti ?

— Oui, c’est vrai, je l’avais vu… avoua lady Helvin.

— Et vous saviez de quoi il vous accusait ?

— Oui, Thomas… il me l’avait révélé.

— Et cela vous a laissée insensible ?

— J’ai été bouleversée pour vous, répliqua Christie. J’ai compris que cette histoire était susceptible de vous chagriner…

— Vous avez vu que je souffrais ?

— Oui…

— Et vous m’avez laissé souffrir en silence, sans chercher à me rassurer ?

Lady Helvin parut offensée :

— Thomas, vous ne m’avez adressé aucun reproche… Pouvais-je aller au-devant de vos griefs ? Cela n’aurait été digne ni de vous, ni de moi…

— Qu’auriez-vous fait si je vous avais accusée nettement ?

— Je vous réponds par une autre question… Que feriez-vous si vous aviez donné votre parole d’honneur de vous taire et que vous soyez dans le cas de vous parjurer ?

— Je me tairais, dit le lord sans hésiter. Mais, dans ces cas-là, je ne donne jamais ma parole d’honneur.

— Moi, je l’ai donnée, dit Christie, parce que je connaissais la loyauté de ma cousine. Je savais que si c’était nécessaire, elle me disculperait elle-même.

Les deux femmes s’embrassèrent avec effusion, comme deux naufragées au sortir du canot de sauvetage.

— Puis-je vous demander encore, continua lord Helvin, qui est le père de votre enfant ?

— Oui, si cela doit vous convaincre… soupira Suzy, au comble de la confusion.

— Réellement, il faut…

— Eh bien ! c’est Cecil Stanny !

Jusque-là, le secrétaire particulier avait assisté à cette lutte oratoire en auditeur intéressé, mais en spectateur seulement. En entendant prononcer son nom, il ouvrit une bouche et des yeux démesurés. Puis il referma le tout d’un coup et attendit la suite.

— Est-ce exact ?… interrogea lord Helvin.

— Oui, Votre Honneur, avoua piteusement le secrétaire.

— Mais alors, monsieur, vous avez agi comme un goujat.

— Oui, Votre Honneur…

— Qu’avez-vous fait ensuite pour réparer ?

— Rien… Votre Honneur.

— Eh bien ! il faut faire quelque chose, monsieur Stanny.

— Je ferai comme vous voudrez, Votre Honneur…

— Vous êtes de bonne naissance, il faut épouser Suzy Nelson.

La punition n’était pas dure… Le secrétaire particulier déclara avec une satisfaction visible :

— J’y consens ! Votre Honneur.

Mais la jeune fille parla à son tour :

— Jamais je ne deviendrai la femme de ce garçon ! Il m’a déshonorée et je ne l’aime pas !

— Pourtant, dit Christie, cela me paraît la meilleure solution ?

— Non, dit Suzy, car j’en aime un autre !

Lord Helvin toisa son secrétaire particulier :

— Vous n’êtes même pas capable de vous faire aimer de la femme que vous avez rendue mère !

— Non, Votre Honneur… fit Stanny, tout penaud.

— Maintenant, reprit l’implacable lord, il faut accomplir le dernier acte de régénération, il faut raconter cette triste aventure à Mme La Borde.

— Je ne peux pas, s’écria Suzy avec un effroi admirablement simulé.

— Mme La Borde a le cœur généreux, elle pardonnera. Et elle traitera comme il convient l’indigne M. Stanny.

— Oui, Votre Honneur, dit le secrétaire, éperdu.

— Non, poursuivit Suzy avec des sanglots. Ce que vous demandez est impossible : Je suis fiancée à mon cousin Robert ! Si sa mère connaît la vérité, jamais elle ne consentira à notre mariage !

Et elle continua sans laisser à lord Helvin le loisir de l’interrompre :

— Robert non plus ne connaît pas la vérité… Pour me sauver, je lui ai dit, à lui aussi, que Douglas était l’enfant de Christie !

— C’est désagréable ! dit lord Helvin.

— Très désagréable ! appuya lady Helvin… Tout Paris va croire que j’ai trompé mon mari !…

Il était impossible à nul être humain d’avoir l’air plus coupable que Suzy Nelson.

— Il m’en coûte beaucoup d’être, aux yeux de Robert, un mari ridiculisé… avoua lord Helvin.

— Vous n’êtes pas un mari ridicule, vous êtes un mari magnanime ! rectifia Suzy.

— Oui… magnanime ! dit le secrétaire particulier.

Lord Helvin eut un des rares mouvements vifs de son existence :

— Monsieur Cecil Stanny, dit-il, je vous interdis de proférer une syllabe sans ma permission expresse. Malgré votre félonie, vous partirez avec moi pour le Tanganyika, comme convenu, et j’espère que vous aurez le bon goût de laisser vos os en Afrique.

— Vous n’avez plus que cela à faire ! opina Christie.

— Je le ferai, Votre Grâce… répondit le docile Stanny.

X

UN BON DÎNER

Ils étaient six autour de la table : Mme La Borde, Cecil Stanny, Suzy Nelson, Robert, Christie et lord Helvin. Le service du dîner se déroulait lentement.

Suzy était heureuse. La facilité avec laquelle elle avait réussi à sauver sa cousine au moment où cette dernière avait lieu de s’estimer irrémédiablement perdue la plongeait dans une joie espiègle qu’elle regrettait de ne pouvoir extérioriser.

Christie Helvin, elle, ne croyait pas encore fermement à la fin du cauchemar. Elle pensait, non sans logique, que les maîtres chanteurs ne se tiendraient pas si tôt pour battus et qu’ils reviendraient à la charge. Elle aurait été plus rassurée si Suzy Nelson avait pu l’informer de la disparition définitive de M. Gabriel Menotti, dit Pare-Choc. Mais il avait été impossible aux deux jeunes femmes d’engager le moindre entretien particulier. Lady Helvin avait l’impression que son mari n’était pas absolument convaincu et qu’il la surveillait toujours.

Et puis, il y avait encore la question de l’enfant. Qu’était devenu le petit Douglas ? Entre les mains de qui se trouvait-il maintenant ?

Cela, lord Helvin aurait peut-être pu le dire, mais il réservait son effet.

Si Mme La Borde conservait son allure ordinaire, digne et un peu hautaine, son fils paraissait plutôt nerveux. Cette arrivée impromptue des Helvin, ce dîner en salle à manger particulière, avec Cecil Stanny qui ne levait pas le nez de dessus son assiette, tout cela lui paraissait sans doute anormal, car ses regards allaient sans cesse du lord à la lady, de la lady à sa cousine.

Profilant d’une dissertation sur les mœurs afghanes, Robert glissa à Suzy :

— Il me semble que nous assistons au premier acte d’une pièce qui en comporte plusieurs.

— Qu’est-ce qui te fait supposer cela ? répondit la jeune fille sans s’émouvoir.

— Je ne sais pas… l’instinct…

— Tu te trompes, probablement.

— Il n’y a pas de brouille dans le ménage ?

— Tu le vois bien !… Jamais Christine et Charlie n’ont été plus unis.

— Enfin, pourquoi lord Helvin tombe-t-il aujourd’hui du ciel à Paris ?

— Avec lui, on ignore toujours les mobiles de ses actes.

— Et ce secrétaire qui a l’air d’un condamné à mort !…

— Cecil Stanny a peut-être des soucis privés !…

— Bref, d’après toi, tout est normal ?

— Parfaitement normal… affirma la jeune fille.

— Eh bien ! moi, je te parie qu’il se passera quelque chose de spécial au dessert.

— Je tiens le pari, mais finissons de chuchoter, car nous devenons inconvenants.

Pendant que les convives de lord Helvin savouraient dans le recueillement un succulent canard à l’orange, une scène se déroulait sur le trottoir, devant la porte du Paris-Palace.

Un monsieur se promenait de long en large depuis une heure déjà.

Aux oreilles de cet homme, il était facile de reconnaître M. Orfilo, dit Pare-Brise.

Il ne s’impatientait pas, agissant d’après les ordres jamais discutés de Jean de Vassal.

Vers dix heures, il eut une émotion. D’un taxi stoppé devant le luxueux hôtel descendait une femme dont il identifia tout de suite l’épaisse silhouette :

— La Rascasse !

C’était, en effet, Mme Menotti qui transportait avec sollicitude un paquet blanc. Et ce paquet blanc n’était autre que le petit Douglas, qui dormait d’ailleurs à poings fermés.

Pare-Brise s’avança vers la Rascasse avec le sourire le plus épanoui :

— Té ! cette bonne madame Menotti ! Ça, alors, c’est une surprise pas ordinaire !…

La Rascasse s’arrêta, sur une prudente réserve.

— Ah ! vous êtes là, vous !

— Oui… Et quand je dis que c’est une surprise, je galèje… Je vous attendais… Pare-Choc ne vous a pas prévenue ?

— Ma foi non… Il devait revenir aujourd’hui, mais il n’a pas reparu.

— Il a été retenu à Londres, dit le colosse, avec une pénible contraction de la gorge. Mais, l’autre jour, il vous a parlé de moi ?

— Il ne m’en a pas soufflé mot.

— C’est pourtant moi qui vous l’ai envoyé… Je lui ai donné votre adresse rue de l’Arbre-Sec, à Ville-d’Avray…

— Il m’a simplement fait partir de là pour Arcueil… D’ailleurs, je commence à en avoir assez de tous ces déménagements.

— Oh ! maintenant, c’est fini, assura le colosse. Vous n’aurez plus besoin de changer de crèche…

« Et comment va le petit !?

— Il va très bien ! fit sèchement la Rascasse.

— Est-ce possible de jeter un coup d’œil sur sa physionomie ?

— Plus souvent que je vais l’éveiller et le refroidir pour vous ! grogna-t-elle.

— Bon, concéda Pare-Brise, ça m’est égal, je le verrai tout à l’heure !

— Comment, tout à l’heure !

— Mais oui… je vous accompagne !

— Où ?… Où ?… Où ?…

— N’aboyez pas, madame Menotti ! Je suis au courant de tout, je vais avec vous chez lord Helvin, où vous êtes convoquée et attendue !

Ce renseignement exact rassura la Rascasse :

— Vous connaissez ce lord Helvin ?

— C’est un de mes meilleurs amis, plastronna Pare-Brise.

Quand le couple se présenta devant le groom, que Pare-Brise honora d’un salut condescendant, le jeune homme en habit rouge jeta négligemment :

— La porte de service est rue de Ponthieu !

À quoi la Rascasse répliqua avec verdeur :

— Ma petite écrevisse, il faut pas le prendre sur ce ton. On n’a pas des têtes à passer par la porte de service. On est attendu par lord Helvin, qui nous a invités à boire un verre avec lui !

— Je vais vous indiquer le lift, dit le groom avec soumission.

— Le quoi ?…

— L’ascenseur, si vous préférez !

— C’est ça, jeune crustacé !… dit la Rascasse. Indiquez-nous le « litfe »… On sait s’en servir comme des princes !

Et ils lui emboîtèrent le pas.

____________

 

Le dîner touchait à sa fin. Négligemment, lord Helvin avait plusieurs fois consulté sa montre de poignet, ce qui faisait supposer à Robert La Borde que l’instant du coup de théâtre approchait.

Par un détour arbitraire, la conversation s’engagea sur les enfants illégitimes. Cecil Stanny n’avait guère levé la tête mais, à partir de ce moment, il frotta littéralement son assiette avec son nez.

— Les lois de la plupart des pays sont mal faites, commenta lord Helvin : les bâtards souffrent toute leur existence d’être mal nés, ce qui est souverainement injuste.

— D’accord, concéda la vertueuse et austère Mme La Borde, mais ce ne sont pas les enfants naturels que la société a voulu réprouver, se sont les parents, qui vivent hors de la règle.

— Les parents ne sont guère atteints, tandis que les enfants le sont toujours fatalement.

— C’est bien difficile d’empêcher cela ! dit Mme La Borde.

— Cela deviendrait aisé si tout le monde, – j’entends ceux qui disposent de moyens pécuniaires suffisants, – si tout le monde faisait à l’occasion comme moi…

La placidité de lady Helvin craqua soudain :

— Que voulez-vous donc faire, Thomas ?

— Vous allez le savoir tout de suite !

Lord Helvin interpella dignement le maître d’hôtel :

— Les personnes que j’attends sont-elles arrivées ?

— Oui, monsieur… Elles viennent d’arriver.

— Faites-les entrer !

Et les cinq convives de l’impassible lord Helvin, avec des réactions différentes, virent entrer dans l’ordre : M. Orfilo, puis Mme Menotti portant Douglas, qui venait de s’éveiller et qui gazouillait.

Lord Helvin raffermit son monocle et expliqua avec un calme trop conventionnel :

— Voici un enfant qui a failli ruiner une grande famille… C’est un bâtard. Je connais sa mère, qui est une gentille femme et seulement coupable d’une défaillance… Je connais le père, et je ne trouve pas mon opinion sur lui… Je tiens à déclarer que j’adopte cet enfant, sinon réellement, ce n’est pas possible, – du moins , pratiquement. – Il sera élevé avec les miens et j’en ferai un homme… Christie, embrassez votre nouveau fils, Douglas !…

La stupeur clouait les auditeurs de ce discours inattendu. Vraiment, lord Helvin poussait l’originalité un peu loin.

Le secrétaire particulier se ressaisit le premier.

— Monsieur, s’écria-t-il, vous êtes magnifique !…

— Monsieur, répondit lord Helvin, vous êtes absurde !…

XI

AU TÉLÉPHONE

Jean de Vassal, en attendant le coup de téléphone de Suzy, s’était mis au piano pour passer le temps. Il jouait du Beethoven avec une réelle virtuosité d’amateur.

Un coup de sonnette à la porte d’entrée interrompit le pianiste. Jean de Vassal n’avait ni valet ni femme de chambre. Comme il s’absentait souvent de Paris, la concierge de l’immeuble suffisait à l’entretien de sa garçonnière. Il alla donc ouvrir lui-même.

Le visiteur était M. Orfilo, dit Pare-Brise, qui faisait montre d’une humeur radieuse et d’une mine de triomphateur.

— Il n’y a pas eu d’accroc, monsieur, annonça-t-il. Tout a marché comme vous l’entendiez.

Et Pare-Brise raconta ce qui s’était passé. Jean l’écoutait avec un sourire ambigu :

— Brave lord Helvin !… fit-il enfin.

— Pour ça, oui, approuva le colosse. C’est une pâte, cet homme !… Quand je pense qu’il adopte l’enfant de sa propre femme !

— Il ne le croit pas et nul désormais ne le lui fera jamais croire ! Il est des façons de détruire la vérité qui rendent ensuite cette vérité inacceptable…

« Alors, le jeune Doublas doit partir pour l’Angleterre, n’est-ce pas ?

— Aujourd’hui même, soupira le colosse. Lord Helvin lève l’ancre la semaine prochaine pour l’Afrique !…

— Ah ! il n’a donc pas remis son voyage !…

— Il a prétendu comme ça que, puisque tout allait bien, il n’avait pas besoin de retarder son lac… Je l’ai entendu de mes propres oreilles…

— En effet, murmura Jean de Vassal. Ce drame s’achève en comédie, presque en vaudeville… Malheureusement, le suivant n’aura peut-être pas la même tournure. Tout va bien, sauf…

Le timbre du téléphone interrompit sa phrase. Le jeune homme passa vivement dans la pièce voisine, heureux d’entendre Suzy Nelson. C’était bien une voix de femme, mais pas celle de Suzy. C’était celle de Christie Helvin qu’il reconnut tout de suite à son accent :

— Monsieur, téléphonait la lady. Je ne suis pas très démonstrative… Je viens simplement vous exprimer ma gratitude infinie.

— Mais je n’ai presque rien fait, madame… protesta Jean de Vassal.

— Si, monsieur !… reprit Christie, vous avez fait ce que je jugeais impossible. Vous m’avez sauvée, vous avez permis ce miracle que Douglas soit élevé avec mes autres enfants !

— Le hasard m’a aidé, madame… Sans lui, nous n’aurions pu réussir !…

— La hasard n’est pour rien dans cela. Encore une fois, merci… c’est peu probable que vous ayiez jamais besoin de moi… Mais si l’occasion se présente, sachez que je serai toujours, jusqu’à la mort, votre amie reconnaissante !

Jamais lady Helvin n’avait fait un aussi long discours. Elle respira et conclut :

— Je passe l’appareil à une personne qui désire vous parler.

Et cette fois, ce fut la voix fraîche de Suzy Nelson, qui parvint au jeune homme.

— Bonjour, monsieur !

— Bonjour, mademoiselle !

— Il est inutile, n’est-ce pas, que je vous répète ce que vient de vous dire Christie ?

— Vous méritez plus de compliments que moi, car c’était à vous que le rôle le plus important était dévolu… En somme, je n’ai été que le souffleur…

— Non, le Deus ex machina !… répliqua Suzy en riant. Je suis honteuse d’avoir ainsi mystifié mon cousin, mais du moment que c’était pour assurer son propre bonheur, je sens que mes remords vont vite s’atténuer.

— L’intention excuse l’action !… Les malfaiteurs n’ont-il pas tenté une suprême offensive ?

— Ils n’ont pas bougé ! Ils doivent se repentir d’avoir bénévolement livré l’enfant…

— Il leur était impossible de prévoir ce qui allait se produire au Paris-Palace…

Il y eut un silence. Jean et Suzy avaient peut-être d’autres choses à se dire, mais ils n’osaient pas. La jeune fille continua seule :

— Il faut que j’aille accompagner mes cousins à la gare. L’heure du train approche…

— Eh bien ! fit Jean avec regret, au revoir, mademoiselle !

— Au revoir, monsieur de Vassal !…

Et Suzy ajouta presque précipitamment :

— Viendrez-vous au bal que donne ma tante la semaine prochaine ?…

— J’irais volontiers, mais je ne suis pas invité !…

— Oh ! ce n’est sûrement qu’un oubli de Robert…

— Peut-être, mademoiselle !

— Je m’en informerai… dit Suzy, et je vous téléphonerai… À quelle heure a-t-on des chances de vous trouver ?…

— Toujours le matin.

— À très bientôt, monsieur de Vassal !

— Mes hommages, mademoiselle !

Cette froide formule ne le satisfaisait pas, mais il n’en trouva pas d’autre plus expansive, plus chaleureuse.

En rejoignant son hôte, le jeune homme avait l’air si épanoui que Pare-Brise, pourtant peu psychologue, le remarqua.

— Bon coup de téléphone ?… demanda-t-il sans malice.

— Très bon, répondit laconiquement Jean de Vassal. Où en étions-nous de notre conversation ?…

Mais le timbre de l’appareil téléphonique grésilla pour la seconde fois et Jean de Vassal sortit de nouveau. C’était maintenant un homme qui parlait, d’une voix incisive et rude :

— Allô !… Jean de Vassal ?…

— Moi-même… À qui ai-je l’honneur ?…

— Je tiens à vous féliciter de votre victoire.

— Mais qui êtes-vous ? demanda Jean.

— Qu’importe !… Votre adversaire, peut-être !…

— Ah ! bon… Il me semblait, en effet, vous reconnaître… Et c’est vous qui me félicitez ?… railla Jean. C’est du fair play, cela, ou je ne m’y connais pas !…

— Ce n’est pas seulement pour vous féliciter que je vous ai appelé, reprit la voix.

— Est-ce pour que nous déjeunions ensemble ?…

— C’est pour tous dire que vous marquez un point, mais que tout n’est pas fini… Attention à ma revanche !

— Des menaces ?…

— Un avertissement !

— Je suis à votre entière disposition, déclara galamment Jean.

La voix lointaine se fit soudain moins rude :

— Pourquoi nous contrecarrer constamment de la sorte !

— Par goût, fit le jeune homme.

— Et si je vous proposais la neutralité ?

— Je crois que je refuserais.

— Prenez garde !

— Mais oui, je prendrai garde !… Ne vous êtes-vous pas aperçu de ma vigilance !

— Vous refusez ce que je vous offre, c’est-à-dire la paix ?

— Je n’ai ni à refuser, ni à accepter. Je n’ai aucune animosité contre vous. Tenez-vous tranquille et je vous imiterai.

— Jusqu’ici, je vous ai personnellement épargné, mais il n’en sera pas toujours ainsi…

— C’est drôle !… fit Jean, je vous comprends fort bien, mais je n’ai pas peur du tout.

— C’est un défi !… riposta l’autre.

— Je vous fais observer que ce n’est pas moi qui vous défie… c’est vous qui me provoquez…

— Mais non, puisque je vous ai d’abord offert la paix.

— Et, belliqueux par nature, je préfère la guerre…

— Vous vous en repentirez !… cria la voix exaspérée.

— Vous avez tort d’être aussi violent par téléphone, car il y a des tables d’écoute au central… Vous feriez mieux de venir continuer cette conversation chez moi… Vous pouvez me rendre visite, puisque nous nous connaissons tous deux.

— Vous mentez !… cria l’autre.

Jean de Vassal se mit à rire comme un gamin :

— Voulez-vous que je vous le prouve ?

— Oui, prouvez-le !…

— Il me suffira de prononcer un mot, un seul…

— Lequel ?…

— Quatorze !…

Il y eut une sourde exclamation au bout du fil, puis la voix reprit :

— Décidément, vous en savez beaucoup trop, monsieur de Vassal.

— J’aime tellement à m’instruire ! ironisa Jean.

— Il arrive souvent que ceux qui sont trop instruits ne vivent pas vieux.

— Mon rêve a toujours été de mourir jeune.

— Eh bien ! votre vœu sera bientôt exaucé… Au revoir, monsieur de Vassal.

— Au revoir, matamore !…

Et quand il retrouva Pare-Brise, Jean de Vassal était encore plus hilare que la première fois.

— Encore du bon ?… demanda le colosse.

— De mieux en mieux !…

Il se pencha, confidentiel :

— Nous venons d’être condamnés à mort.

— Qui ?… s’exclama M. Orfilo.

— Toi et moi.

— Oh ! je n’aime pas ça !… déclara Pare-Brise. Quand on est mort, il paraît que c’est pour longtemps.

— Bah !… nous nous défendrons de notre mieux…

— Je compte sur vous pour ça, hein ?

— Tu n’es pas assez grand garçon pour te défendre tout seul ?…

— Si, bien sûr !… Mais je ne suis pas sûr de voir assez tôt d’où viendront les coups… Alors, je compte sur vous pour m’avertir en temps utile…

— Je ferai tout mon possible.

Les rides du front étroit de Pare-Brise se creusèrent :

— Vous comprenez, monsieur… Il faut que je vive, car j’ai encore une mission sacrée à remplir…

— Une mission sacrée ?…

— Oui, monsieur… Vous savez que la pauvre Rascasse est veuve à cause de moi ?…

— Je crois m’en souvenir vaguement, en effet. Mais c’est un accident, dont on ne peut te tenir grief. Tu as supprimé une vermine, voilà tout.

— Tout de même, je dois une réparation…

— À qui ?…

— À la brave Mme Menotti.

— Tu songes à lui donner une indemnité !…

— Non, monsieur !… répondit Pare-Brise avec résolution. L’argent ne fait pas le bonheur !… Je veux me faire aimer par cette femme qui me déteste, et, quand elle m’aimera, je l’épouserai !… Ce n’est que lorsqu’elle sera Mme Orfilo que j’aurai la conscience tranquille.

TROISIÈME PARTIE

QUATORZE

I

LE BAL DIRECTOIRE

« Mme La Borde vous prie d’assister au bal Directoire qu’elle donnera en son hôtel mardi prochain, à dix heures du soir.

R.S.V.P.

11 bis, avenue Henri-Martin. »

 

Jean de Vassal relisait pour la vingtième fois le bristol gravé qu’il venait de recevoir in extremis.

On était en effet mardi, le jour même du bal. Jusque-là, Jean n’avait plus eu aucune nouvelle de Suzy. Pourtant, pas un matin le jeune homme n’avait bougé de chez lui, en prévision d’un coup de téléphone qui n’était pas venu. Et aujourd’hui, alors qu’il n’attendait plus rien, il recevait cette invitation, à quelques heures à peine de la fête mondaine.

En tournant et retournant machinalement le bristol entre ses doigts, il lut derrière un mot hâtivement écrit au crayon :

« Venez. – S. »

Et ce mot eut raison de ses dernières hésitations. Malgré les conditions anormales de l’invitation, Jean irait au bal Directoire.

Son costume d’époque fut vite choisi. Il trouva chez un costumier un habit d’Incroyable tout neuf qui semblait coupé pour lui.

Lorsqu’il arriva avenue Henri-Martin, vers dix heures et demie, la fête battait déjà son plein.

Une des premières personnes qui reconnut Jean de Vassal fut Chiquette Thénard. Le décolleté carré de son corsage était gentiment indiscret, et sa robe, fendue sur le côté, laissait parfois voir sa jambe fort au-dessus du genou.

— Bonsoir, monsieur le muscadin !… dit-elle au nouvel arrivant. Vous êtes magnifique !…

— Bonsoir, mademoiselle !… Vous êtes charmante !…

— Me ferez-vous un peu danser, ce soir, bourreau des cœurs ?…

— Bien sûr, ensorceleuse, si vous m’y autorisez… répondit Jean.

— Ce sera nécessaire que vous pensiez un peu à moi… Vous ne pouvez pas faire danser toujours la même sans la compromettre affreusement.

— De qui voulez-vous parler ?…

Chiquette Thénard pouffa :

— Vous avez bien dit ça, hypocrite !… Vous ne savez vraiment pas à qui je fais allusion ?…

— Je vous assure, je ne comprends pas… fit Jean de Vassal sans se démonter.

Chiquette dégagea sa jambe avec une impudeur tranquille.

— Ce n’est pas à moi qu’il appartient de nommer votre dulcinée… Si ça peut vous faire plaisir, apprenez que vous avez fait une grande impression, mon cher… Tout, à l’heure encore, on me parlait de vous… On me questionnait… On voulait savoir des détails… tous les détails !…

— Mais qui est-ce « on » ?…

— Si vous ne devinez pas, vous ne méritez pas l’intérêt qu’on vous porte…

— Vous plaisantez, Chiquette ?

— Moi, plaisanter sur ce sujet ?… Jamais !… Je suis d’accord avec le poète ; on ne badine pas avec l’amour !…

— Vous êtes trop taquine !… dit Jean. M’accordez-vous ce tango langoureux ?

— Je l’ai déjà promis à un concurrent… Allez présenter vos devoirs et nous nous retrouverons plus tard, si vous vous souvenez encore de moi !… À tout à l’heure, don Juan !…

Elle le laissa sur place, ravi et un peu désorienté. Il alla cérémonieusement baiser la main de Mme La Borde, qui fut pour lui aimable et froide, ni plus ni moins que d’habitude.

En hôtesse courtoise… elle crut bon de mentir :

— Monsieur, de Vassal, je m’excuse du retard subi par votre invitation… Ma première carte m’est revenue, il y avait une erreur d’adresse. J’ai réparé cela le plus tôt qu’il m’a été possible… Vous ne m’en voulez pas ?…

Un sourire ambigu soulignait cette phrase. Mme La Borde n’attendit même pas la réponse du jeune homme et se tourna avec beaucoup de naturel vers d’autres invités qui arrivaient.

Jean de Vassal pensa en s’éloignant :

« Hum !… Je crois que la bonne dame me trouve de trop ce soir chez elle. Si j’avais du tact, je devrais reprendre mon vestiaire sur-le-champ et m’en retourner chez moi… Mais, après tout, ce n’est pas pour elle que je suis venu… et ce n’est pas pour celui-là non plus.

Celui-là, c’était Robert La Borde. La poignée de main des deux jeunes gens fut cordiale.

— Ah ! vous êtes en Incroyable ?… dit le cousin de Suzy.

— Comme vous, cher ami… répondit Jean.

— Il n’y avait pas d’autre costume possible ?

— Si, celui de Directeur…

— Il y a trop de plumes au chapeau !

« Mais je vous demande pardon, cher ami… Ma mère m’appelle…

— Faites donc, dit Jean de Vassal.

Et dès qu’il fut seul :

« Ouf les deux corvées que j’avais à faire sont terminées… Passons maintenant aux choses plus agréables. »

Et il chercha Suzy Nelson, qui était très entourée. La grâce de son sourire séduisait tous les hommes et désarmait les femmes. La jeune fille avait l’air de s’excuser d’être jolie, ce qui l’en rendait davantage.

Quand elle distingua Jean de Vassal dans la foule, elle eut une sorte d’élan irrésistible vers lui :

— Vous êtes en retard, monsieur !… dit-elle. Vous méritez une punition pour n’avoir pas mis plus d’empressement !

— Je suis là depuis un moment, mademoiselle. J’ai déjà vu Mme La Borde, Robert, et j’ai fait un bout de causette avec Chiquette Thénard…

Comprenant qu’une conversation particulière s’engageait, les autres invités s’éloignèrent avec des regards d’envie vers Jean, qui s’en souciait d’ailleurs fort peu.

— Je croyais que vous ne viendriez pas, reprit la jeune fille en changeant de ton. Cela me préoccupait…

— Je suis venu, dit Jean, parce que vous avez ajouté un mot au dos de la carte. C’était un ordre, je ne pouvais pas désobéir.

Les beaux yeux bleus se troublèrent :

— Ce que j’ai fait n’est pas très correct, mais je… je voulais vous donner des nouvelles du petit Douglas… Je sais qu’il vous intéresse… Tout le monde est parfaitement heureux à Londres, grâce à vous…

— Grâce à vous surtout !… rectifia-t-il.

— Mettons grâce à nous deux !… Lord Helvin s’est embarqué aujourd’hui pour l’Afrique… Avant de partir, il m’a écrit une lettre affectueuse dans laquelle il me parle de « son fils » en des termes enthousiastes.

— C’est touchant !

— Ne vous moquez pas de lui. Mon cousin est un brave homme, un cœur tendre sous ses dehors glacés… Et vous, comment allez-vous maintenant ?…

— Je suis tout à fait remis… Nous dansons ?…

— Si vous voulez.

Le regard de Jean de Vassal rencontra soudain celui de Robert. À ce moment, le visage du cousin de Suzy exprimait une véritable haine.

— Votre cousin me déteste cordialement, plaisanta Jean de Vassal. Je ne lui ai pourtant rien fait ?…

— Pourquoi vous figurez-vous qu’il vous déteste ? demanda la jeune fille.

— Ce sont des choses qu’on sent… Il est horriblement jaloux et ne s’en cache guère… Il est jaloux comme les frères le sont souvent de leurs sœurs…

La jeune fille continua, avec une sorte de tristesse :

— Ou bien comme un fiancé l’est de sa fiancée…

Une seconde, Jean de Vassal s’arrêta sur place, mais un autre couple les heurta et ils repartirent.

— Vous êtes fiancée à votre cousin ? demanda-t-il.

Elle répondit, d’une voix faible comme un souffle :

— Oui…

Jean réussit à prononcer d’une voix indifférente :

— Ah ! très bien… Tous mes compliments, mademoiselle… J’ignorais cet heureux événement… Je vous félicite…

Mais il lut une détresse singulière dans les yeux de Suzy Nelson, où perlaient des larmes.

— Je n’aime pas Robert, dit-elle.

Et, se reprenant avec vivacité :

— Je ne l’aime pas comme un mari… Je l’aime comme un parent…

— Alors, pourquoi l’épousez-vous ?… fit Jean.

— Parce qu’il m’a demandé d’être sa femme et que je dois tout à ma tante… et à lui.

— Peut-être exagérez-vous cette dette, reprit Jean. Mais, pardon, mademoiselle, je m’occupe de ce qui ne me regarde pas…

La jeune fille se ressaisit également :

— Et moi, je vous raconte des choses folles… Je ne sais pas ce que j’ai, ce soir… Soyez discret, monsieur de Vassal, car personne n’est encore au courant de ce que je viens de vous révéler… pas même Chiquette Thénard.

Jean ne put s’empêcher de demander :

— Pourquoi m’avez-vous choisi pour confident ?…

— Je ne sais pas, répliqua la jeune fille après un silence.

Ils achevèrent la danse sans parler, puis se quittèrent avec une véritable gêne.

Jean de Vassal resta longtemps seul, accoudé à une cheminée. Chaque fois que Suzy Nelson passait devant lui, il détournait la tête sans affectation. Il était triste, il était las et il se morigénait.

« Qu’est-ce que tu as donc ?… Est-ce que, par hasard, tu croyais ?… Tu as l’imagination fertile, mon vieux !… Tu oublies l’histoire du train… Un homme comme toi n’a pas le droit d’être amoureux… »

Il se morfondit quelque temps encore, puis gagna discrètement le vestibule. Il y parvenait juste quand Suzy Nelson, qui le surveillait sans doute de loin, se dressa devant lui :

— Vous partez déjà ?…

— Oui, s’excusa-t-il. Je me sens fatigué…

— Mais vous n’avez presque pas dansé !

— C’est vrai, je n’ai dansé qu’un blues avec vous.

— Je suis désolée… Si vous vous en allez si vite, c’est que vous vous êtes ennuyé…

— Non, mademoiselle… J’ai une défaillance stupide… Une défaillance physique… Il faut que je rentre.

Suzy Nelson dit très vite, comme si elle craignait de ne pouvoir achever sa phrase :

— Eh bien ! je téléphonerai un de ces matins, pour avoir de vos nouvelles…

— Merci, mademoiselle, répondit Jean. Malheureusement, je quitterai Paris dans quelques jours à peine…

Il y eut un désarroi subit dans les beaux yeux bleus :

— Et ce sera pour longtemps ?

— Oh ! Je suis un irrégulier, un nomade… Je ne sais pas souvent quand je pars, je ne sais jamais quand je reviens. C’est toujours ma fantaisie qui me guide…

La jeune fille étouffa un soupir :

— Dans ce cas, monsieur, bon voyage.

— Merci, mademoiselle…

Leurs mains s’effleurèrent, et ce fut tout. Ils résistèrent une fois de plus à l’élan qui les poussait l’un vers l’autre. Jean de Vassal trouva à la porte un taxi qui le transporta chez lui à l’allure désordonnée qui est celle des chauffeurs de nuit dans la bonne ville de Paris.

La concierge de l’immeuble avait le sommeil dur ; Jean fut obligé de tirailler la sonnette à plusieurs reprises, et trois ou quatre minutes s’écoulèrent avant que la porte s’ouvrît.

Jean de Vassal pénétra dans le couloir obscur, et de son bras tendu chercha le bouton de la minuterie.

Son geste fut pour ainsi dire providentiel. Sa main heurta un corps ; un homme était là, debout dans l’ombre opaque du couloir.

L’instinct de la conservation fit faire à Jean de Vassal un bond en arrière avec la rapidité de l’éclair. Ce bond le sauva. L’homme fonça, Jean discerna un long couteau pointé à hauteur de son ventre. Par bonheur, il avait du champ ; il sauta de nouveau le long de la muraille. La lame passa à dix centimètres.

Le meurtrier, son coup manqué, n’insista pas. Son élan furieux l’avait porté jusqu’au milieu de la rue. Il prit la course et disparut.

Jean de Vassal demeura immobile, pensif, comme inconscient du danger auquel il venait d’échapper :

— Ah ! ah ! monsieur Quatorze !… Vous avez tort de vous amuser à ce jeu-là… Vous ne porterez pas ça en paradis !…

II

HERCULE ET OMPHALE

— Colin !… Qui veut du colin ?… C’est frais, ça frétille encore !…

Et M. Orfilo, dit Pare-Brise, scandait ces offres de claquements de mains qui faisaient un bruit de battoir.

Car Pare-Brise était devenu marchand de poissons, au titre de commis principal de la Rascasse.

Quand il en avait manifesté l’intention, la Rascasse, elle, ne l’avait pas accepté sans rechigner. On le sait, elle détestait depuis toujours celui qu’elle traitait en face de « grand feignant » et qu’elle accusait de pervertir l’innocent Menotti.

Mais sans nouvelles de son mari, sans autre agent de liaison que Pare-Brise, elle n’avait pas eu le courage de chasser ce dernier. Il lui disait d’ailleurs tous les jours, avec un petit clin d’œil significatif :

— Ça va !… J’ai eu des nouvelles indirectes… Il va revenir avec le sac !…

— Mais quand vais-je le revoir ? s’impatientait la Rascasse.

— Ah ! ça, je l’ignore. Tout de même, je ne crois pas qu’il faille compter sur lui avant la fin du mois.

— Il y a une chose que je ne m’explique pas… Comment n’êtes-vous pas resté avec lui ?

— C’est lui qui a préféré me renvoyer à Paris, parce que je ne suis pas assez malin… Je l’aurais plutôt gêné !

Ce lourd compliment sur son homme flattait incroyablement la Rascasse :

— Pour ce qui est de l’intelligence, en effet, vous ne lui arrivez pas à la cheville !

— Pas à la semelle, madame Menotti ! Mais je suis pourtant pourri de bonne volonté ! reprenait le colosse. Il m’a recommandé de vous protéger, je le ferai !

— Je n’ai pas besoin de protection !

— De vous aider, si vous préférez.

— Je peux faire mon boulot moi-même !

— Bah ! Je sais que vous êtes capable de mener votre barque, mais vous ne refuserez pas un petit coup de main ?

Mme Menotti n’avait dit ni oui ni non. Elle ne désarmait jamais tout de suite.

Le matin, elle partait toujours de bonne heure pour les Halles. Pare-Brise l’attendait devant la porte, sur le trottoir, en soufflant philosophiquement dans ses doigts gourds.

— Hé ! madame Menotti, il fait plutôt frisquet !… Je commençais à geler !…

La Rascasse le rabrouait vertement :

— Vous n’avez qu’à rester chez vous ! Je ne vous demande pas de rester planté devant ma porte.

— Je ne me plains pas, il n’y a rien de plus sain que le vent du nord, surtout à cette heure-ci…

« Feu de paille ! pensait la Rascasse. Il se fatiguera bientôt de travailler. Ce n’est pas un poil qu’il a dans la main, c’est une brosse ! »

Mais il avait fallu se rendre à l’évidence : Pare-Brise n’était plus le même homme. Tous les matins, sans exception, il était là ; et il ne la quittait pas avant la fin de la vente.

La première fois qu’il osa tronçonner un poisson, il était blême d’émotion. La darne qu’il coupa était franchement en biseau ; mais, à partir de cette date mémorable, Pare-Brise devint maître dans l’art de détailler rapidement les colins, les lottes, les congres et même les raies.

Quand il fut tout à fait sûr de lui, il proposa :

— Si on ouvrait une succursale ?

— Comment, une succursale ? s’ébahit la Rascasse.

— Une autre charrette, que je tiendrais à l’autre bout du marché.

— Et votre médaille ?

Le colosse exhiba orgueilleusement une plaque de cuivre :

— Je l’ai déjà demandée à la préfecture et je l’ai.

— C’est très bien, avait concédé la Rascasse, attendrie par tant de bonne volonté. Mais je ne peux pas continuer comme ça à vous faire bûcher à l’œil. Toute peine mérite salaire.

— Ne vous inquiétez pas, on s’arrangera !

— On partage les bénéfices ? proposa la poissonnière.

— Comme vous voudrez, madame Mme Menotti. Je vous répète qu’on s’arrangera toujours.

La Rascasse n’avait jamais été si heureuse. Elle s’était toujours sacrifiée pour un homme ; et maintenant, un homme, un vrai, un fort, trimait pour elle. Cela lui parut d’abord anormal, puis exquis.

Le cœur de la grosse dame fondait. Elle laissait parfois traîner des regards étranges sur M. Orfilo, surtout quand il avait autour de lui une demi-douzaine de commères. Tout de même, c’était un gars.

Et un beau soir, après la fermeture du marché de cinq heures, elle lui dit, en rougissant comme une tendre adolescente :

— Orfilo, si vous veniez dîner à la maison ? J’ai préparé une bouillabaisse. Vous vous en lécherez les cinq doigts et le pouce.

Pare-Brise avait répondu avec simplicité :

— Merci, madame Menotti. À quelle heure faut-il arriver ?

— À sept heures.

— Ça colle !… À sept heures, j’y serai.

Ils avaient dîné face à face, avec lenteur, en gens qui apprécient la bonne chère, la langouste bien cuite, le safran bien onctueux, les moules bien grasses. Leur conversation fut vide et agréable ; il leur semblait être à table depuis cinq minutes quand ils entendirent sonner onze heures.

— Diable ! fit Pare-Brise. Il y a longtemps que je ne me suis pas couché si tard… Ça sera dur pour se lever !

— Demain, proposa la Rascasse, vous viendrez manger les restes. La bouillabaisse réchauffée, c’est exquis. Les tartines arrosées sont bien meilleures.

— Vous voulez que je revienne ? demanda M. Orfilo.

— Naturellement. Pourquoi ne reviendriez-vous pas ?…

— Les voisins jaseront peut-être.

— Je me fiche des voisins ! dit la Rascasse, désinvolte. S’ils ne sont pas contents, ils tourneront leur figure au vent !…

— À demain ! s’écria gaiement Pare-Brise.

Et v’lan !… Avant qu’elle ait pu comprendre ce qui lui arrivait, Mme Menotti reçut un baiser sur la joue, pas tout à fait sur la joue.

Suffoquée, elle resta sur le seuil jusqu’à ce qu’elle entendît se refermer la porte de la rue. Alors, elle rentra et se coucha, étourdie, presque grise.

Le lendemain, M. Orfilo, dit Pare-Brise n’en menait pas large ; mais la Rascasse ne fit aucune allusion à ce qui s’était passé. Elle avait sans doute oublié.

Alors commença entre ces deux êtres une idylle inexprimée et inexprimable.

Pare-Brise ne savait pas faire d’éloquents discours, mais il est des choses qui n’ont pas besoin d’être dites pour le savoir.

Un soir, après un dîner particulièrement fin, – des limandes et un canard, – les deux convives entendirent la pendule sonner douze coups.

— Minuit ! dit Menotti. Ça par exemple !…

— Il est tard, dit M. Orfilo.

— Oui, très tard…

— Et il pleut !…

— Pas possible !

— Écoutez… Ça dégringole à pleins seaux…

Mme Menotti écouta le crépitement des gouttelettes sur les toits, mais elle n’entendit que son cœur.

— Je n’ai pas de parapluie, reprit M. Orfilo.

— Je vais vous en prêter un.

— Oh ! c’est inutile… Je passerai entre les gouttes.

— Non, non, je vais vous en prêter un.

Des mots, des mots ! comme disait ce fou d’Hamlet. Des mots menteurs qui ne traduisent jamais les pensées.

Et M. Orfilo resta.

____________

 

Il n’y eut aucune différence apparente entre le lendemain et la veille.

Trois jours après, dans l’ombre tiède de la chambre, Pare-Brise prit Mme Menotti dans ses bras comme une petite fille et lui révéla la mort de Pare-Choc.

Il la sentit tressaillir d’épouvante.

— Il est mort ? balbutia-t-elle. Menotti est mort ?

— Oui, dit le colosse avec toute la componction désirable. Mort en brave, victime de sa vaillance, de son bon cœur et de la fatalité !…

— Oh ! pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt ?

— Il m’a fait jurer de me taire jusqu’à ce que je l’aie remplacé auprès de toi…

— Raconte-moi !… Raconte-moi !…

— À quoi bon ? Le passé est le passé. Ne songeons qu’à l’avenir, ma belle chérie !…

Le désespoir de Mme Menotti fut étrangement calme. Certes, elle éprouvait du chagrin, mais il lui semblait que c’était une autre femme qui avait été jadis, très, très longtemps auparavant, l’épouse de Menotti, l’épouse fidèle et malheureuse.

Elle embrassa le colosse avec emportement.

— Je n’ai plus que toi au monde lui dit-elle.

Ce qui ne signifiait pas qu’elle eût préféré deux hommes.

III

PROMESSES

Jean de Vassal se morfondait près du miroir d’eau du parc Monceau.

Il se leva avec vivacité en apercevant une fine silhouette qui s’avançait vers lui. D’un seul coup, sa tristesse se dissipa et ses yeux exprimèrent la joie tout à fait spéciale des amoureux qui ont eu peur d’attendre pour rien.

Suzy Nelson lui sourit gentiment et lui tendit une main cordiale.

— Je vous demande pardon d’être en retard, dit-elle. On circule si difficilement dans Paris…

— Vous n’êtes pas en retard, répondit-il. C’est moi qui étais en avance. Je m’excuse de vous avoir demandé ce rendez-vous et je vous remercie d’y être venue…

Et il ajouta au bout de quelques secondes :

— C’est d’ailleurs le dernier…

— Comment, le dernier ! s’exclama la jeune fille d’un ton qui le fit tressaillir.

— Oui, mademoiselle. Du moins pour un temps assez long… Je vous ai déjà parlé d’un voyage… Je vais quitter Paris pour plusieurs mois.

— Ah ! murmura seulement Suzy.

Ils marchaient côte à côte, sans se regarder.

Jean de Vassal reprit :

— Je n’ai pu résister au désir de vous voir… de vous faire mes adieux.

— Votre départ est donc imminent ?

— Je compte prendre l’Orient-Express demain.

— Il s’agit d’un voyage d’affaires ?

— Oui et non, hésita Jean.

Elle tourna vers lui ses yeux profonds :

— Je ne comprends pas… Vous vous absentez de Paris sans y être obligé !

— J’y suis obligé, mais pas par les affaires.

— Par qui donc ?

— À quoi bon vous répondre ?

— Comme vous êtes mystérieux !… répliqua Suzy avec un enjouement factice.

— Oh ! je ne le suis nullement, dit Jean avec mélancolie. Vous êtes parfaitement au courant de mon état d’âme.

— Moi ? Pas du tout.

— Si, mademoiselle. Vous savez que depuis notre première rencontre, en des circonstances terribles dont nous reparlerons un jour, je n’ai guère cessé de penser à vous… Je me permets de faire cette confession parce qu’elle ne peut avoir rien d’offensant pour vous, que je respecte infiniment…

La jeune fille répondit avec franchise :

— En effet, je ne m’estime pas offensée par ce que vous venez de me dire… Peut-être vous trompez-vous, d’ailleurs, sur vous-même…

— Non, mademoiselle… C’est bien simple : je vous aime.

— Ah ! ne prononcez pas ces mots ! soupira Suzy. Ne les prononcez pas devant une femme qui ne sera jamais, jamais heureuse…

— On peut toujours atteindre le bonheur quand on le veut réellement…

— Hélas ! fit la jeune fille… À quoi me servirait la volonté la plus ferme ? N’ai-je pas accepté mon destin ?

— Il fallait refuser, vous insurger !

— Je n’avais aucune raison de le faire au moment où Robert a demandé de m’épouser.

— Les conditions ont-elles donc changé depuis ?

Suzy Nelson se troubla :

— Je savais que je n’aimais pas mon cousin, mais…

— Mais ?… achevez, de grâce…

— Je ne voyais personne autour de moi pour me protéger et pour m’inspirer une affection véritable…

Il la pressa ardemment :

— Et maintenant ?… Et maintenant ?

— Je ne sais pas… balbutia la jeune fille accablée… Je ne vois plus clair en moi-même… Il me semble que… peut-être… j’aurais pu être heureuse… Oui, j’aurais pu l’être si certains nuages se dissipaient… en même temps que certains souvenirs pénibles…

— La voix de Jean devint plus grave :

— Prenez garde, mademoiselle ! Cette conversation est d’une importance capitale pour moi… elle peut changer tout le cours de mon existence ! Voulez-vous répondre sincèrement à quelques questions que je vais vous poser ?

— Oui… dit Suzy Nelson.

— Si, comme je vous l’ai toujours affirmé, je suis un homme d’honneur, un homme qu’on peut aimer sans arrière-pensée, si je suis cet homme-là, accepteriez-vous de… de porter mon nom ?

— À quoi bon me demander cela, puisque je suis fiancée ?

— Je me contente pour l’instant de cette réponse, fit Jean, une flamme dans les yeux. Me permettez-vous de défaire ce que vous avez fait ?

— C’est-à-dire ?

— De contraindre Robert La Borde à renoncer à l’union qu’il a projetée ?

— C’est impossible… Il n’y renoncera jamais de son plein gré.

— Cela, c’est mon affaire… Si je viens à ce résultat, qui vous paraît impossible à obtenir, puis-je compter sur votre foi comme vous pouvez compter sur la mienne ?

Suzy Nelson détourna la tête pour cacher son émotion profonde :

— Je ne sais pas.

— C’est bien ! dit Jean de Vassal d’une voix soudain tranquille. Je ne vous demande rien de plus. Je reste à Paris. D’ici peu de temps, je me permettrai de solliciter un autre rendez-vous. Vous venez de faire de moi un autre homme…

Elle ne sut pas exactement comment il la quittait. Seule dans une allée, elle marchait à petits pas en se disant, avec un ravissement et une angoisse inexprimables :

« Mais je l’aime !… Je l’aime !… »

IV

LE CLUB DES GÉOMÈTRES

— Faites vos jeux, messieurs !… On peut encore faire sur le tableau de droite… Encore dix louis !… Plus rien ? Rien ne va plus !…

Le croupier menait le jeu rondement. Au tripot, il ne faut pas perdre de temps. La cagnotte est insatiable et les pontes sont toujours pressés…

L’assistance était assez mêlée. Dans les quatre salons, il y avait le plus bel assemblage de métèques qu’on pût rêver : Yankees mâchonnant de façon écœurante du chewing-gum… Levantins aux yeux trop doux,. Anglais flegmatiques et congestionnés, Allemands massifs et tondus comme des billes de billard : on trouvait de tout au Club des Géomètres.

Au Club des Géomètres, on ne parlait jamais de géométrie, et pour cause. Les naïfs venaient y perdre des fortunes avec la conviction qu’ils allaient immanquablement s’enrichir.

À Paris, en marge des vrais cercles groupant les gens de bon ton, quantité de tripots fonctionnent. On en connaît les propriétaires, mal masqués par les conseils d’administration composés d’hommes de paille aux titres ronflants. Mais ces tenanciers sont strictement en règle avec la loi : nul ne peut les empêcher d’exercer leur singulière industrie et de dépouiller leurs faibles contemporains.

M. Lartigue, souverain maître du Club des Géomètres, était un épais Toulonnais, qui savait à peine lire et écrire. Son manque d’instruction ne l’empêchait pas d’avoir une sorte de génie de ces affaires spéciales.

Magnifique dans un smoking à revers de moire et à boutons de jais, il allait de groupe en groupe et de table en table, grondant affectueusement les causeurs.

— Allons ! Allons !… Qu’est-ce que vous faites là ? Vous avez tort de ne pas vous approcher du tapis… Le banquier est en déveine, profitez-en ! Il se planta soudain devant un jeune homme :

— Ah ! par exemple !… Mais c’est M. de Vassal ?

— Lui-même ! répondit Jean en répondant à sa cordiale poignée de main.

— C’est une heureuse surprise pour moi… Il y a un siècle qu’on ne vous a vu !

— J’étais en voyage, monsieur Lartigue.

— Ah !… Ah !… De quel côté êtes-vous allé ?

— Du côté du Kamtchatka.

— Très bien ! Très bien ! fit M. Lartigue d’un air entendu. Je connais ce patelin-là… ça ne vaut pas Paris… Maintenant que vous voilà de retour, vous serez souvent des nôtres, hein ?

— Tous les soirs, n’en doutez pas. J’ai besoin de remplir mon escarcelle… Ça coûte cher, les voyages !

— Je lis sur votre figure que vous avez déjà gagné ! dit le tenancier avec un rire graillonneux.

— Peuh !… Quatre ou cinq bancos insignifiants… de la menue monnaie… quoi !… J’espère que ce n’est pas fini !

— Profitez donc du banquier actuel. Il est en pleine crise… Il perd tout ce qu’il veut…

— Je vous remercie du conseil, monsieur Lartigue.

Le tenancier allait changer d’interlocuteur, mais Jean de Vassal le retint familièrement.

— Dites donc, d’après ce que je vois, il y a beaucoup de nouvelles têtes ici…

— Oh ! vous savez, ça va et ça vient. C’est une clientèle ambulante.

— Connaissez-vous ce monsieur qui taille là-bas ?

— Le joli garçon ?… Parbleu !… Si je le connais… C’est M. La Borde.

— Est-ce que c’est un bon client ?

— Oui, mais assez irrégulier… Tantôt il vient tous les jours, tantôt il s’éclipse.

— Et quand il est là, joue-t-il gros jeu ?…

— Quand ça le prend… Des fois, il risque le paquet, d’autres fois il s’amuse à bon marché.

— Et il gagne ?

— On gagne toujours chez moi ! s’exclama M. Lartigue. Si on perd un jour, on se rattrape fatalement le lendemain. Mais j’avoue que M. La Borde n’a pas de chance en ce moment… Il est en période noire… Excusez, je vais saluer le général.

Jean de Vassal, se rapprochant de la table du chemin de fer, observa le manège de Robert La Borde.

Ce dernier jouait sérieusement, presque anxieusement, sans prêter attention à ceux qui l’entouraient. Ayant à sa gauche un donneur qui tenait hardiment les coups, il demanda quatre bancos successifs et les perdit tous les quatre. Le départ n’avait pas été élevé, mais Robert fut tout de même délesté d’environ cinq mille francs.

— Banco suivi ? proposa le croupier.

— Non, merci… murmura Robert… Il fait une chaleur ici !

La mine soucieuse, il se leva et aperçut alors Jean de Vassal tout près de lui.

— Tiens !… Vous dans cette boîte ?

— J’y viens parfois… Et vous ?

— Oh ! répondit Robert, je ne suis pas un habitué, mais ce soir, je ne savais que faire… Ça distrait, le jeu, quand on s’ennuie…

Debout face à face, les deux jeunes gens étaient courtois, souriants, mais il paraissait évident que Robert La Borde ne tenait pas outre mesure à prolonger la conversation.

— Comment va Mme La Borde ? demanda toutefois Jean de Vassal.

— Très bien, merci.

— Et Mlle Nelson ?

La voix de Robert se fit plus sèche :

— Très bien aussi, tout le monde va bien.

— Et les affaires ?

— Mon Dieu, on se défend… C’est dur, mais enfin…

— Pas de voyage en perspective ?

— Non, et vous ?

— Oh ! moi, je suis toujours nomade. Depuis notre dernière rencontre, je suis parti, revenu et je vais repartir.

— Vous avez l’âme d’un explorateur ! plaisanta Robert en lui frappant sur l’épaule.

— Qui sait ?… reprit Jean. Nous aurons peut-être le plaisir de nous rencontrer un jour à l’étranger ?

— Ce n’est pas impossible…

Il y avait comme une obscure menace dans ces deux dernières phrases, sur lesquelles ils se séparèrent.

Jean de Vassal, de-ci de là, risqua quelques jetons, qu’il perdit d’ailleurs avec le plus parfait sang-froid. Mais il était évident que le baccara le préoccupait médiocrement. Il surveillait plutôt Robert La Borde qui, par contre, ne lui portait aucune attention.

Le cousin de Suzy Nelson, après avoir encore perdu, but une coupe de champagne en compagnie d’une jeune femme que Jean ne connaissait pas. C’était une blonde aux yeux verts, grande, un peu trop fardée mais fort belle. Jean admira sans réserve ses épaules et ses bras impeccables. Elle donnait l’impression d’être au mieux avec Robert, car elle alla jusqu’à lui ranger du bout du doigt une mèche de cheveux. Robert dut alors la prier de cesser ces familiarités et lui expliquer pourquoi, car elle décocha un rapide coup d’œil vers Jean de Vassal.

Ce dernier, sous prétexte d’acheter d’autres jetons, rejoignit le changeur. Et, pendant le décompte, les deux hommes échangèrent quelques phrases :

— Qui est cette femme, Alfred ? fit Jean à voix basse.

Le changeur répondit sur le même ton :

— Une Russe, paraît-il… Elle s’appelle Fédora Halpérine.

— Que fait-elle à Paris ?

— On ne sait pas trop… Elle prétend voyager pour se distraire.

— Où est-elle descendue ?

— Je ne m’en suis pas encore informé.

— J’ai besoin de savoir cela demain.

— Le nécessaire sera fait… Ce n’est d’ailleurs pas difficile…

— Bien. À demain.

Et Jean de Vassal donna ostensiblement un pourboire au changeur, qui se confondit en remerciements.

V

L’ÉCLAIR DANS LE CIEL PUR

Cet après-midi, pendant que M. Orfilo dérouillait une paire de chenets achetés d’occasion pour la modique somme de trois francs, Mme Menotti fredonnait une valse où il était question d’un chardonneret, d’un lierre grimpant et d’une jeune fille poitrinaire.

Mais on frappa à la porte et la roucoulade mourut dans la gorge de la prisonnière.

Le couple marqua une certaine surprise, car on recevait peu de visites passage de l’Industrie. Mais si c’était par hasard une facture, il y avait de quoi payer. Mme Menotti cria donc :

— Entrez !…

Deux exclamations pareillement heureuses accueillirent Jean de Vassal. Pare-Brise abandonna ses chenets pour avancer une chaise, la Rascasse tira du buffet une bouteille de cassis et trois verres.

On échangea les phrases usuelles sur la santé, on trinqua, puis la Rascasse sortit. Elle ne manquait pas de curiosité, mais elle ne se mêlait pas aux conversations des hommes.

Du revers de la main, le colosse s’essuya les lèvres.

— Quel bon vent vous amène, monsieur ?

— J’ai un service à te demander, répondit Jean.

— Accordé d’avance !

— Je te remercie, dit le jeune homme, mais j’ai pourtant quelque appréhension à continuer…

— Allons donc !… s’exclama Pare-Brise.

— Mais oui !… Je te sens si bien ici, si tranquille, que je ferais mieux de me taire…

— Parlez !… Parlez !… Évidemment, je nage dans le bonheur, mais ça ne fait rien, monsieur. Je suis à votre disposition jour et nuit !…

— Alors, je me risque ! Je m’empresse d’ajouter que tu es libre d’accepter ou de refuser…

Jean de Vassal rapprocha sa chaise :

— On peut s’exprimer librement ?

Pare-Brise l’en assura d’un geste. En effet, dans la pièce voisine, la Rascasse chantait la triste fin du chardonneret, qui n’avait pu survivre à sa maîtresse.

— De quoi s’agit-il ? s’informa le colosse.

Jean de Vassal répondit sans ambage :

— D’un cambriolage.

M. Orfilo ne sourcilla pas.

— Bon, dit-il.

Et comme il avait l’esprit pratique :

— Ça doit-il rapporter gros ?

— Je te donnerai cinq mille francs !

— Oh ! ça, ça m’est égal ! protesta Pare-Brise. Je suis prêt à marcher à l’œil, bien que ce business ne me convienne qu’à moitié. Je demande seulement si ça vous rapportera beaucoup de fric ?…

— Tu n’emporteras pas d’argent… Tu ne prendras que des papiers.

M. Orfilo parut soulagé d’un grand poids :

— Ah ! tant mieux !… Je peux bien vous l’avouer maintenant, ça me chiffonnait de voir un homme comme vous tremper dans un vol ordinaire !… Vous êtes tellement au-dessus de ça !…

Jean de Vassal eut un sourire mélancolique :

— Je te remercie de cette opinion… Elle n’est peut-être pas absolument juste, mais enfin…

— Où faut-il opérer ?

— Rue François-Ier, révéla Jean.

— Fichtre !… C’est chez des rupins !

— Chez une Russe, nommée Fédora Halpérine… Elle habite un rez-de-chaussée qu’elle a loué tout meublé. Nous aurons d’abord à fracturer les volets…

— Vous dites « nous » ?

— Oui, car je serai avec toi, dit Jean.

— Bravo !… exulta M. Orfilo, ça ne me va pas de travailler seul. À nous deux, nous valons un régiment !… Que faudra-t-il faire quand le contrevent sera ouvert ?

— Forcer un petit secrétaire de dame, prendre les papiers qu’il y a dedans et filer… Il se trouve contre le mur, en face de la fenêtre.

— Ce n’est pas bien compliqué !

— Théoriquement, non ; dans la pratique, nous éprouverons peut-être quelques difficultés…

— On les vaincra, monsieur, l’assura le colosse. Qu’est-ce qu’il faudra faire de la Russe ?

— Elle ne sera pas chez elle.

— Alors, c’est du beurre ! conclut Pare-Brise. Pas de larbins dans la tôle ?

— Personne.

— C’est un boulot d’enfant, quoi ? Et c’est pour quand cette petite partie de plaisir ?…

— Pour ce soir minuit. Où te trouverais-je ?

— À l’Hirondelle Rose. La seuls chose qui m’embête, c’est de demander la permission à la Rascasse… Faut vous dire que c’est notre lune de miel, alors je ne sors jamais le soir. Le mieux, c’est de lui expliquer que vous avez besoin de moi, ça la rassurera, elle a confiance en vous…

Ainsi fut fait… La Rascasse ne fut pas ravie d’apprendre que son homme allait passer une partie de la nuit dehors, mais elle fit volontiers ce sacrifice pour Jean de Vassal, qu’elle considérait comme l’artisan de sa félicité.

Cette permission obtenue, le jeune homme prit congé.

Il avait descendu un étage quand il heurta littéralement un homme qui montait. Dans la pénombre – car il ne faisait pas très clair – ils bredouillèrent une excuse, puis continuèrent leurs chemins opposés.

Jean de Vassal fut intrigué par la silhouette vaguement entrevue :

« Ah çà !… Est-ce que ce serait ?… »

Il écouta le pas qui décroissait et reprit :

« Décidément, j’ai la berlue !… Je sais fort bien que ce ne peut pas être lui !… »

Et il s’en alla sans plus se préoccuper de l’homme qu’il venait de croiser.

Ce dernier, parvenu devant la porte de Mme Menotti, ne se donna même pas la peine de frapper. Il ouvrit brusquement, trop brusquement, en s’écriant :

— Salut ! la bourgeoise !…

Et il put voir la grosse Rascasse que M. Orfilo était en train de bercer comme une fillette.

— Menotti !…

Les deux occupants, bouche bée, les yeux exorbités, contemplaient Pare-Choc.

— Oui, Menotti, en chair et en os !… gouailla le revenant. Vous ne m’attendiez pas ?…

— Non, répondit Pare-Brise. On pouvait pas t’attendre puisque tu étais mort !

— Je ne t’ai jamais dit que j’étais défunt !… fit Pare-Choc. Tu as tendance à exagérer, mon petit ami !

Le petit ami n’en menait pas large. Quand on a balancé un garçon dans la Tamise, on n’est pas très fier de le voir se dresser devant soi.

M. Menotti ne semblait pas en brillant état. Sa casquette était crasseuse, son complet maculé de taches, et il n’avait ni cravate ni col.

En deux minutes, le visage de la Rascasse avait reflété toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Pour elle, ce n’était pas une aventure, c’était un cauchemar ! Mais cette femme qui avait tant aimé cet homme se sentait incapable d’ouvrir les bras pour le recevoir. Elle le considérait avec une espèce d’horreur.

Pare-Choc ne supposa pas une seconde qu’il avait perdu le pouvoir toujours exercé sur ces deux êtres.

— Alors, fit-il, c’est comme ça que vous me regrettiez ?… Ça me fait plaisir de vous trouver si unis !… Autrefois, vous étiez comme chien et chat !… Maintenant, vous êtes comme chien et chienne !

L’insulte flagella M. Orfilo :

— Pare-Choc, mesure tes paroles !… gronda-t-il.

L’homme au groin émietta son mégot sur le parquet brillant comme un miroir.

— De quoi ?… dit-il dédaigneusement. Tu as l’audace de te fâcher, toi ?

Le colosse s’apaisa tout de suite :

— Non, mon vieux… Je comprends ta colère, car j’ai l’air d’avoir tort…

— Un peu, ricana Pare-Choc.

— Je voudrais t’expliquer des choses.

— Eh bien ! viens à l’Hirondelle Rose. Pendant que nous causerons. Madame nous préparera un bon petit dîner comme elle sait que je les aime…

Et ils sortirent, le grand suivant docilement le petit.

Mme Menotti n’avait pas dit un mot.

VI

L’AVENTURE NOCTURNE

Sans s’inquiéter du fait, Jean de Vassal trouvait une allure bizarre à son compagnon Pare-Brise. M. Orfilo ne témoignait jamais d’un esprit étincelant, mais il n’engendrait pas la mélancolie, tandis que ce soir il se montrait particulièrement taciturne, préoccupé.

Jean de Vassal crut comprendre que la périlleuse expédition nocturne dans laquelle ils s’engageaient lui déplaisait.

Au coin de la rue François-Ier, le jeune homme arrêta brusquement son compagnon.

— Pare-Brise, tu n’es pas dans ton état normal !

— Mais si ! protesta faiblement le colosse. Vous allez voir, je vais me remettre…

— Non, mon vieux… Ce que nous allons faire t’ennuie ?

— Oh pas du tout… ce n’est pas ça…

— Si tu as trop de répugnance à me suivre, tu es libre de rebrousser chemin. Je ne t’en voudrai pas de ta défection !

Mais M. Orfilo avait le point d’honneur chatouilleux :

— Qu’est-ce que vous penseriez de moi ?… s’indigna-t-il. Je n’ai jamais eu l’idée de me débiner !… Marchons, monsieur !… Finissons-en le plus tôt possible…

Jean de Vassal n’insista plus. Il ne pouvait d’ailleurs soupçonner la vérité.

M. Menotti, le revenant, avait solennellement fait jurer le secret à Pare-Brise sur sa résurrection. Nul ne devait, jusqu’à nouvel ordre, être prévenu de son retour à Paris.

— Comment t’es-tu sauvé ?… avait demandé le colosse. Tu ne sais pas nager !…

— Possible, mais la Providence protège toujours les justes et les innocents !… Or, je suis un saint !… C’est pour ça que j’ai été sauvé !

La vérité était moins miraculeuse. Jeté dans la Tamise par l’ami qu’il avait trahi, Pare-Choc avait eu la chance de trouver à fleur d’eau un câble tendu, auquel il s’était agrippé avec l’énergie du désespoir.

Il était resté là une minute, rendu muet par l’instinct de la conservation. S’il avait appelé au secours, il savait que M. Orfilo l’aurait achevé sans rémission.

L’eau était glacée, il venait de manger, mais il échappa quand même à la congestion. Le diable, sinon la Providence, était, en effet, pour lui !

Quand il crut que Pare-Brise s’était enfui, il se hissa le long du câble et parvint ainsi à une barque dans laquelle il eut la force de monter. Ayant soufflé un peu, sentant un froid mortel le gagner, il était allé droit à un chaland sur lequel brillait une lumière.

Deux matelots l’avaient accueilli comme savent seuls le faire les gens qui vivent sur l’eau. L’accident fut simple à expliquer : Menotti avait trop fêté la dive bouteille, il s’était trop approché du quai dans le brouillard et il était tombé à l’eau, ce qui l’avait instantanément dégrisé.

On lui donna des vêtements secs et un grog bouillant. Il passa la nuit à bord sur un matelas, et partit le lendemain matin après avoir grassement rémunéré ses hôtes qui n’acceptèrent d’ailleurs son argent qu’avec difficulté.

Pare-Choc avait en poche les cinquante mille francs de lord Helvin. La veille, son intention était de regagner immédiatement Paris sans se cacher, mais ce jour-là il comprit l’intérêt que pouvait offrir sa situation de cadavre.

« Puisque je suis mort, pensa-t-il, pas besoin de me biler… Je vais garder la galette et prendre du bon temps !

Le calcul n’était pas mauvais. Menotti commença donc à mener une vie qui, pour un défunt, était plutôt agitée.

Il détestait la solitude, mais dans une ville comme Londres, quand on peut offrir à boire sans lésiner, on trouve toujours des petits camarades.

Hélas ! un beau jour, il fit la connaissance de joyeux garçons, pour qui le poker n’avait pas de secrets. Il commit la lourde faute de s’asseoir à leur table et lorsqu’il se releva, il était complètement et définitivement ruiné. Le bien mal acquis ne profite jamais !

Il se souvint alors d’un certain talent qu’il avait et qui lui permettait d’explorer les poches de ses contemporains sans attirer spécialement leur attention. Le soir même, il partait pour Paris avec un peu d’argent conquis à la souplesse du poignet, et nous avons assisté à son retour chez lui.

À l’Hirondelle Rose, Pare-Choc n’avait eu aucune peine à se faire raconter par le colosse tout ce qui s’était passé. M. Orfilo, quand on le questionnait adroitement, était incapable de rien celer. Il se confessa avec d’autant plus d’empressement qu’il se sentait, cette fois, affreusement coupable. Dans son désir de blanchir son âme, il eut même le tort de parler de l’expédition nocturne rue François-Ier. Mais il insista si peu là-dessus, qu’il s’imagina que Pare-Choc oublierait aussitôt ce bizarre cambriolage.

L’homme au groin se montra d’une générosité admirable. Il se déclara prêt à abandonner la Rascasse, en nue propriété, à M. Orfilo, moyennant un versement quotidien de cinquante francs.

Ce marché avait paru licite à M. Orfilo, qui l’avait ratifié en topant avec vigueur. Quand on a topé, à l’Hirondelle Rose, cela vaut les meilleurs contrats notariés du monde.

Maintenant, Pare-Brise pensait, en marchant à côté de Jean de Vassal :

« Je devrais tout lui dire au patron ! C’est mon devoir… J’ai donné ma parole d’honneur à Menotti, mais je ne peux pas laisser ignorer la vérité à M. de Vassal.

Il se serait peut-être décidé à parler, mais il n’en eut pas le temps. Jean désigna soudain une fenêtre :

— C’est ici !… Voici l’appartement. Comme la rue était tout à fait déserte, ils stoppèrent devant la maison. Les volets à lamelles en bois paraissaient relativement faciles à forcer.

— Personne en vue… Tu peux y aller sans perdre une seconde, dit Jean.

Entre ses doigts, pareils à des tenailles, le colosse saisit une lamelle et l’arracha. Trois autres suivirent et il pratiqua ainsi un trou suffisant pour passer la main.

Jean de Vassal glissa le bras pour actionner le mécanisme de fermeture et tira les volets à lui.

Pare-Brise entendit crisser un diamant sur la vitre.

Jean de Vassal se ganta rapidement et donna un coup de poing. Le carreau tomba à l’intérieur, sur un tapis sans doute, car il ne fit pas beaucoup de bruit.

— J’ai réfléchi, dit Jean à voix basse. Ce n’est pas toi qui vas entrer, c’est moi… Repousse les contrevents derrière moi et fais le guet.

— À quoi ça servira-t-il de faire le guet ?

— À m’empêcher de sortir s’il y a quelqu’un dans la rue. Quand j’aurai fini, je frapperai trois petits coups sur le volet… S’il y a du danger, tu tousseras fort. Si la rue est libre, tu te tairas. Compris ?

— Oui, monsieur… Je préférerais entrer moi-même…

— Non, moi !… C’est le moment !… Ouvre l’œil…

Jean de Vassal ouvrit les volets, plongea la main dans le trou du carreau, tourna l’espagnolette et sauta dans l’appartement noir comme un four… le tout en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

— Ferme !… chuchota-t-il.

M. Orfilo rabattit les volets et commença sa faction en fumant une cigarette.

Jean de Vassal, dans l’obscurité absolue, écouta. Il n’entendit que le tic tac d’une pendule. Le rez-de-chaussée était vide d’ailleurs. Avant de venir, le jeune homme était allé contrôler la présence de Fédora Halpérine au Club des Géomètres.

Le cambrioleur fit jouer le déclic d’une lampe électrique de poche, dont il braqua le faisceau lumineux droit devant lui.

Le petit secrétaire qu’il avait décrit à Pare-Brise était là, contre le mur.

La clef était sur la serrure. Jean n’eut qu’à la tourner et le bureau s’ouvrit tant de suite.

Le singulier cambrioleur découvrit ainsi deux étagères et un tiroir. Sur les étagères, il y avait quelques feuilles de papier à lettres, un buvard où se distinguaient quelques traces d’encre et un catalogue des Grands Magasins. Jean de Vassal prit le buvard.

Le tiroir était fermé. Le cambrioleur s’arma alors d’une coquette pince monseigneur qu’il tira de sa poche et exerça une forte pesée.

Le bois mince éclata… Une seconde pesée fit sauter le devant du tiroir.

Si le jeune homme s’attendait à un butin important, il fut déçu, car, au fond d’une case, il n’y avait qu’une enveloppe.

Cette enveloppe portait cette souscription :

 

M.J. DE VASSAL

 

Le cambrioleur, dépité, la déchira. Il put alors en extraire une feuille où l’on avait tracé ce seul mot :

 

BREDOUILLE

 

Il ne s’attarda point à méditer sur sa déconvenue, qui devait pourtant être cruelle.

— Je suis fait ! murmura-t-il. En effet, bredouille ! Comment diable a-t-elle pu savoir que j’allais lui faire une petite visite ! Enfin, tant pis… à la prochaine !

Et sans se donner la peine de refermer le secrétaire, il retourna à la fenêtre.

Il tendit l’oreille… Aucun bruit à l’extérieur. De son index recourbé, il frappa les trois coups convenus. Nulle toux ne lui répondit. Pour plus de sûreté, il frappa encore plus fort, mais le guetteur n’indiqua aucun danger à l’extérieur. On pouvait donc sortir sans crainte.

Jean de Vassal poussa les volets et se disposa à sauter dans la rue.

Il enjambait l’appui de la fenêtre, quand une vive lumière le frappa en pleine face. On braquait sur lui le phare mobile d’une auto.

Ce phare s’éteignit immédiatement. Jean de Vassal était ébloui, mais pas assez pour ne pas voir qui se trouvait dans la voiture qui roulait devant lui à petite allure.

À la lueur du plafonnier, il reconnut Suzy Nelson et Robert La Borde.

Quant à M. Orfilo, il avait disparu.

VII

CHACUN SON TOUR

L’auto avait disparu, mais Jean de Vassal était toujours immobile, atterré. Cette abominable surprise lui ôtait à jamais l’espoir confus, mais tenace, qui était en son cœur.

— Ne restons pas là, monsieur… C’est terriblement imprudent… Voilà des gens qui arrivent… Il est plus prudent de s’esbigner…

Jean s’aperçut alors que Pare-Brise était revenu. Il se laissa tirer sans résistance du côté des Champs-Élysées. Quand ils eurent fait une centaine de mètres, ils ralentirent le pas.

— Où étais-tu ?… demanda Jean à son compagnon.

— Planqué dans une porte, monsieur ! répondit M. Orfilo.

— Je ne te fais aucun reproche superflu, mais enfin, ce n’était pas la consigne.

— Hé ! monsieur, qu’est-ce que vous auriez fait à ma place ?… Vous étiez entré depuis cinq minutes quand l’auto s’est amenée en douce… Elle s’est arrêtée à quelques mètres du rez-de-chaussée et j’ai très bien reconnu Mlle Suzy et son cousin… Eux aussi auraient pu me reconnaître, car je ne suis pas difficile à repérer… Alors, je me suis caché avec l’espoir qu’ils allaient repartir avant votre sortie… Mais ils sont restés là… Ils y seraient restés toute la nuit, puisque c’était nous qu’ils guettaient.

— C’est impossible ! fit Jean de Vassal.

— C’est pourtant comme ça !

— Raisonnons logiquement, mon vieux. Il faudrait supposer que Robert La Borde ait conduit Suzy Nelson rue François-Ier pour me voir escalader la fenêtre.

— C’est mon impression, monsieur.

— Je ne m’explique pas cela… Il y quelque chose que j’ignore.

Jean de Vassal tournait tout cela dans son esprit. L’enveloppe trouvée dans le petit bureau de Fédora Halpérine l’étonnait infiniment moins que cette automobile surgie juste à point, à la minute même où il sautait dans la rue.

— Je te répète que c’est impossible ! reprit-il. Une seule personne était au courant de mon expédition, du soir et de l’heure… Cette personne… c’est toi !

Le colosse fit un effort surhumain pour articuler :

— Non, monsieur… pas moi seulement, hélas !… Deux personnes étaient au courant…

— Toi et moi, c’est entendu. Mais pas d’autres, hein ?

— Si, monsieur… trois personnes… alors…

— Qui est la troisième ?

— C’est cette petite fripouille ! s’exclama Pare-Brise avec désespoir… C’est sûrement lui qui nous a vendus, monsieur… Je vous jure que je le tuerai une seconde fois, mais cette fois sera la bonne !

— De qui parles-tu ? questionna Jean avec impatience.

— De Menotti, monsieur !… de cette abominable crapule !… Je comprends maintenant pourquoi il m’a demandé le secret absolu sur son retour… J’aurais dû vous prévenir, car vous y auriez vu plus clair que moi, mais l’histoire de la Rascasse me turlupinait tellement que, moi qui suis devenu si intelligent depuis que je vous connais, j’avais la langue paralysée…

Jean de Vassal avait laissé écouler ce flot de paroles, puis il reprit :

— Tu t’exprimes de telle sorte que tout reste à peu près inintelligible pour moi. Raconte ton histoire sans t’énerver, et surtout, sans omettre aucun détail.

— Ah ! monsieur, je suis à battre !

— Tu te battras après, commence par me mettre au courant.

M. Orfilo obéit et Jean de Vassal apprit ainsi qu’il ne s’était pas trompé en croyant reconnaître l’homme au groin dans l’escalier du passage de l’Industrie.

Quand Pare-Brise eut terminé sa narration, Jean de Vassal resta un moment silencieux.

— Évidemment, dit-il enfin, tu as eu tort de te confier à Menotti…

— Ah ! monsieur, je n’avais plus ma tête à moi… je ne savais plus ce que je faisais… C’est très grave, n’est-ce pas !

— Oui, c’est assez grave…

— Assez seulement ? fit le colosse avec une joie naïve.

— Le plus ennuyeux, c’est que je n’ai pas les papiers… Le reste est une catastrophe personnelle… Tant pis pour moi ! J’aurais dû opérer seul. Rentre chez toi, Pare-Brise, mieux vaut nous séparer…

Le colosse déclara, l’air piteux :

— Ah ! vous avez eu une fichue idée de venir me chercher !

— J’ai eu surtout tort de t’informer à l’avance de ce que nous allions faire.

— La prochaine fois, fit Pare-Brise, il ne faudra rien me dire…

— C’est ça !… la prochaine fois, je m’arrangerai autrement… Va de ton côté et à bientôt !

— Je ne sais pas où je vais coucher… Menotti est peut-être rentré chez la Rascasse et je n’ai plus mon ancien domicile… Je vais là-bas tout de même. Si je trouve cette canaille dans le faubourg, monsieur, je lui règle son compte dès ce soir !

— Pas d’imprudence ! conseilla Jean de Vassal. Cela te coûterait cher et cela n’arrangerait rien… Au revoir, mon vieux.

— Au revoir, monsieur.

Jean de Vassal n’avait aucun but précis. Il éprouvait uniquement le besoin d’être seul.

« Pas bête, ce La Borde, pensait-il. Il défend son bonheur avec habileté. Il s’est aperçu que sa cousine avait un peu trop de sympathie pour moi et il m’a froidement exécuté. Il n’a pas tardé à mettre à profit les renseignements de Menotti… C’est un garçon aux décisions promptes… Mais ce qu’il a fait, je puis aussi le faire… Le procédé me répugne, mais ce n’est pas moi qui l’ai employé le premier… Après tout, il s’agit de mon bonheur… et de celui de la femme que j’aime… La pitié n’est plus de mise… »

Jean de Vassal affectait un calme, une indifférence qui n’étaient ni dans son cœur ni dans son esprit. Il ne dormit guère cette nuit-là. Il revécut cent fois la scène cinématographique ; l’escalade de la fenêtre, le coup de phare, le passage de Suzy Nelson…

Ce passage n’avait pas duré longtemps. Toutefois, Jean conservait l’image d’une figure littéralement horrifiée. Il lui semblait que Suzy Nelson avait murmuré :

— Lui ?… lui ?… Mais alors, il m’a menti l’autre jour !

Et, cette fois, il ne s’agissait pas d’un mystère comme celui de la Flèche d’Argent. Il avait été surpris en train de sortir d’un appartement qu’il venait de cambrioler. Nul mystère, là-dedans.

« Bah !… soupira-t-il en guise de conclusion, les hommes de mon genre ne sont pas faits pour se créer un foyer… Mais puisque vous voulez la guerre, mon petit Robert. Je vais vous mener par des petits sentiers où il n’est pas drôle de passer !

Le jour naissait déjà. Jean de Vassal prit un bain qui le délassa et après lequel il se sentit frais et dispos pour entamer une lutte immédiate et sans merci.

Si Jean de Vassal n’avait pas beaucoup dormi, il en était de même pour Suzy Nelson.

Quand son cousin et fiancé lui avait offert, la veille au soir, de la conduire au cinéma, elle ne supposait pas qu’il allait l’obliger à assister à un spectacle bien plus extraordinaire… Au retour, il avait, sans nul avertissement, arrêté l’auto rue François-Ier !

— Une panne ? avait demandé Suzy.

— Non, répondit Robert, je veux simplement te montrer quelque chose.

— Quoi !… Il n’y a personne dans cette rue…

— Un peu de patience et tu verras.

Et, en effet, elle avait vu… Robert La Borde, jugeant superflu d’épiloguer, avait ensuite embrayé sans parler… Avant d’arriver avenue Henri-Martin, la jeune fille s’était enfin exclamée :

— Ce n’est qu’un voleur !… Un voleur !

Robert La Borde avait alors répondu :

— Voilà pourquoi je n’avais pas invité cet individu à notre bal l’autre jour… Ce n’était pas par pure jalousie, comme tu le supposais, mais par mépris.

Et Suzy Nelson avait déclaré :

— Robert, je te demande pardon… Je ne lui parlerai jamais plus !

— C’est tout ce que je te demande, avait laconiquement répliqué le jeune homme.

Toute la nuit, deux mots avaient hanté son insomnie : assassin, voleur… assassin… voleur…

Elle commença la journée avec une migraine qui lui écrasait les tempes. Pour prendre l’air, elle fit seller son cheval et partit pour le Bois.

Après un temps de galop, sa monture prit l’amble.

Suzy assurait ses rênes pour se remettre au galop, quand un cavalier déboucha d’une allée transversale. Elle eut un haut-le-corps en reconnaissant Jean de Vassal, mais il n’y avait pas moyen de l’éviter. Elle détourna la tête pour signifier qu’elle refusait même son salut.

Jean de Vassal, parfaitement maître de lui, la rejoignit sans hésitation.

— Monsieur ! dit Suzy… vous n’avez pas la prétention de m’imposer encore votre présence ?

— Non, mademoiselle, ou du moins pas longtemps… J’ai quelque chose à vous dire.

— Nous ne pouvons plus rien avoir à nous dire. J’ai eu l’incroyable faiblesse de vous écouter l’autre jour, mais c’est fini… bien fini…

— C’est vous seule que ce que j’ai à dire intéresse.

— Alors, je vous dispense de parler ! Vous ne pouvez plus m’intéresser.

Cette cinglante riposte ne démonta pas Jean de Vassal. Comme elle se disposait à éperonner son cheval, il reprit, toujours calme :

— Je vous suivrai n’importe où, à n’importe quelle allure… Écoutez-moi, ce ne sera pas long…

— Monsieur, une dernière fois, je vous prie de me laisser…

— Cela ne tardera pas, mademoiselle. Aujourd’hui, je viens seulement faire le délateur…

— Ah ! fit-elle d’une voix mordante, vous faites aussi ce métier ?… Mes compliments, monsieur !… Il ne vous manque rien !

Cette fois, souffleté, Jean de Vassal pâlit :

— Vous êtes devenue mon ennemie, dit-il, mais je ne suis pas le vôtre… Je sais que je suis irrémédiablement perdu à vos yeux… Par malheur, je suis toujours lié par mon serment et je ne puis me disculper…

Elle laissa éclater avec une ironie méchante :

— Un secret, encore ?

— Oui, mademoiselle… un secret qui ne m’appartient pas.

— Vous les collectionnez ?

— Ne raillez pas, mademoiselle… et écoutez-moi… Je ne suis plus en droit de vous parler comme au parc Monceau… Je ne fais même pas allusion à mon désespoir… Je veux simplement vous tirer des griffes d’un misérable.

— En vérité, vous êtes trop bon !

Jean de Vassal continua :

— Je savais depuis longtemps des choses qui vous auraient permis de rompre votre mariage… Si je ne vous les ai pas révélées, c’était parce que… parce que…

La jeune fille attendit vainement la suite.

— Parce que je ne pouvais pas !… reprit Jean de Vassal avec effort. Ce procédé me répugnait…

— Et il ne vous répugne plus aujourd’hui ?

— Il me déplaît tout autant, mais je n’ai plus le droit de me taire. Je ne vous reverrai jamais, mademoiselle…

— Oh ! Paris est si petit qu’on finit toujours par se rencontrer.

— Je quitte Paris pour un temps indéterminé…

— Vous reprenez votre idée de voyage ?… Vous partez par l’Orient-Express ?… Vous ne préférez pas la Flèche d’Argent ?… Vous élargissez le champ de vos exploits ?…

Jean de Vassal se mordit les lèvres :

— Ne soyez pas cruelle, mademoiselle ! Pensez que le vrai n’est souvent pas vraisemblable… Je reprends… Je ne vous reverrai jamais… Il m’est donc permis, sans intérêt personnel, de faire quelque chose pour votre bonheur !…

— Je vous interdis de vous en occuper… dit-elle avec hauteur.

— Je passe outre, mademoiselle. Vous n’aimez pas Robert…

— Mes sentiments ont changé depuis notre dernière conversation…

— Ce serait regrettable, car votre cousin n’est pas un mari pour vous…

— Si c’est tout ce que vous avez à me dire, il est superflu de continuer…

— J’irai jusqu’au bout !… déclara Jean. Ma conduite en ce moment vous semble ignoble, mais vous réfléchirez plus tard… Vous me jugerez mieux… Robert La Borde, coureur de tripot, coureur invétéré, n’en veut qu’à votre fortune…

— Je ne relèverai même pas cette calomnie. Si Robert était là, il vous répondrait d’un coup de cravache !…

— S’il était là, il ne m’empêcherait pas de parler. Si l’un de nous baissait les yeux ce ne serait pas moi… Je vous autorise, d’ailleurs, à lui répéter ce que je vous dis maintenant.

Et il reprit avec une force tranquille qui ne fut pas sans impressionner la jeune fille.

— Votre cousin a besoin de votre argent pour redorer promptement son blason. Il ne vous aime pas plus que vous ne l’aimez, mais il est acculé au mariage. Comme d’autres au suicide…

— Monsieur, répéta Suzy, vos perfidies n’atteignent ni Robert ni moi. Disparaissez tout de suite !

Mais Jean de Vassal était résolu à poursuivre :

— Votre fiancé a une maîtresse.

— C’est tout ce que vous avez trouvé ? dit Suzy avec un rire strident.

— Il me semble que c’est suffisant pour démontrer la bassesse d’âme de votre fiancé !

— Je n’ai pas la naïveté de penser que Robert n’a jamais eu de liaison. C’était bon il y a cinquante ans… Depuis, nous avons évolué !…

— Il a une liaison depuis des années, elle dure encore et il ne la rompra jamais, vous m’entendez, mademoiselle ?… Jamais !…

— Vous racontez des absurdités !…

— Vous aurez toutes les précisions… À vous de contrôler… Sa maîtresse se nomme Fédora Halpérine. C’est une aventurière, qui habite pour l’instant rue François-Ier.

— C’était donc elle que vous cambrioliez ?… riposta aussitôt Suzy Nelson.

— Cela est une autre histoire, dit Jean sans se démonter. Un dernier mot, mademoiselle ; si vous voulez aller tout de suite au Pavillon Royal, vous y surprendrez Robert et Fédora… Ils y sont ensemble en ce moment…

— Quelle infamie !… murmura Suzy Nelson.

— Vous parlez de ma conduite ou de la sienne ?…

— De la vôtre, monsieur…

— Elle n’est pas belle, en effet, mais je ne regrette rien. Il m’a fallu, pour vous faire ces tristes révélations, un courage que vous ne soupçonnez pas… C’est une chose qu’on ne fait que pour la femme qu’on aime…

— Monsieur !… s’écria la jeune fille offusquée.

— Mademoiselle, dit Jean, moi je n’ai pas changé comme vous… Mon sentiment est toujours le même… Je ne songe qu’à votre bonheur. Adieu !…

Il piqua des deux. D’instinct, le cheval de Suzy Nelson voulut le suivre, mais la jeune fille le retint.

Elle était révoltée par ce qu’elle venait d’entendre, et pourtant…

« S’il avait raison ?… pensait-elle. Ah ! quel magnétisme cet homme exerce sur moi ?… Robert coupable ?… À quoi bon tergiverser ?… Il faut que j’en aie tout de même le cœur net ! »

Et elle se dirigea vers le Pavillon Royal, poussée par une force irrésistible.

Malgré la saison froide, il y avait du monde dans le labyrinthe de verdure. Du premier coup d’œil, Suzy Nelson reconnut l’automobile de son cousin rangée au bord de l’allée. Jean de Vassal n’avait pas menti. Robert était bien là ! Du haut de son cheval, elle l’aperçut sans peine. Il était assis à côté d’une belle fille blonde, et il avait un bras tendrement passé autour de la taille de sa compagne.

Ils causaient tous deux en souriant, comme des amoureux. Soudain, la femme se pencha et leurs lèvres se joignirent.

Ce spectacle ne causa aucun chagrin à Suzy Nelson ; au contraire, il lui fit une sorte d’âpre plaisir et elle voulut faire constater sa présence par son indigne fiancé.

Elle donna un petit coup d’éperon à son cheval. L’animal, peu habitué à ce traitement barbare, se mit à caracoler. Au bruit de ses sabots, Robert La Borde interrompit son baiser pour regarder machinalement sur la route. C’est alors qu’il reconnut Suzy.

Cette dernière partit au trot, sans se retourner. Elle répétait avec une sorte d’ivresse amère.

— Libre !… Je suis libre !…

Mais elle pensait aussi :

« Liberté inutile, puisque mon bonheur est désormais impossible !… »

VIII

MÈRE ET FILS

Robert, en entrant, jeta rageusement son chapeau à l’autre bout du salon. Ce geste au moins inaccoutumé, surprit Mme La Borde, qui, rompant avec ses traditions d’impassibilité, ferma aussitôt le roman qu’elle lisait :

— Qu’est-ce que tu as, mon fils ? Pourquoi parais-tu si troublé ?

Robert fit le tour de la pièce, alla soulever le rideau d’une fenêtre, se laissa tomber dans un fauteuil qui cria sous son poids.

— Suzy est-elle rentrée ?… demanda-t-il, répondant à la question de sa mère par une autre question.

— Oui, répondit la dame aux cheveux blancs. Elle est rentrée depuis un quart d’heure.

— Elle est dans sa chambre ?…

— Elle change de robe, car elle a fait du cheval ce matin. Elle est venue m’embrasser avant de monter…

Ce détail intéressa le jeune homme :

— Elle n’avait pas l’air préoccupé ?

— Je n’ai pas porté grande attention à son air, mais elle m’a paru aussi calme que de coutume. Permets-moi d’ajouter que ce n’est pas comme toi !

Et comme Robert faisait nerveusement craquer ses doigts :

— Ah çà ! m’expliqueras-tu ce que tu as, à la fin ?

Alors, Robert La Borde lâcha :

— Il y a, maman, que tout est fichu !

— Tout quoi, mon enfant ?… fit Mme La Borde, qui avait repris son masque froid et hautain.

— Tout ce que nous avions échafaudé ! reprit le fils avec une fureur concentrée. Rien ne tient plus ! Le mariage, Suzy, l’argent, tout me file entre les doigts !…

— Qu’est-il donc arrivé d’extraordinaire ?…

— Oh ! c’est ma faute !… reprit Robert en soupirant. Je viens de me faire pincer comme un gamin !

— Qu’appelles-tu te faire pincer ?

— Suzy vient de me surprendre ce matin au Pavillon Royal en compagnie de Fédora.

— Eh bien !… dit Mme La Borde sans émotion apparente, n’est-il pas permis à un jeune homme d’entretenir avec une jolie femme des relations d’amitié ? J’espère que tu as eu la présence d’esprit de les présenter l’une à l’autre ?…

— C’eût été difficile ! ricana Robert ; lorsque Suzy est arrivée, j’embrassais Fédora sur les lèvres… Après ça, tu le comprends, il ne pouvait pas être question de présentations !… Je ne pouvais pas dire sérieusement : « Ma fiancée… ma maîtresse ! »

Mme La Borde se recueillit austèrement :

— C’est stupide ! apprécia-t-elle enfin.

« Je t’ai cent fois répété qu’un garçon ambitieux, soucieux de son avenir, ne devait jamais s’amouracher…

— Je ne suis pas amouraché, dit-il. J’adore cette femme, tu le sais, je te l’ai répété cent fois, je ne vis que pour elle !

— Ce n’est pas une raison pour l’embrasser en public comme un commis de magasin embrasse une midinette !

— Ce n’est pas le moment de m’exposer tes théories là-dessus ! riposta Robert. Parons au plus pressé… Je suis pris, que faut-il faire ?…

— Demander pardon à Suzy, te traîner à ses pieds, sangloter ! Enfin, la comédie ordinaire. Cela prend toujours.

— Cela n’aura aucun effet sur elle !

— Essaye tout de même ! Une femme est fatalement émue quand elle voit un homme pleurer.

— Suzy sera peut-être émue, mais cela ne donnera rien… Raisonnons froidement… C’est une fille qui a consenti à devenir ma femme uniquement par respect familial. Elle n’a pour moi qu’une affection de sœur, et j’ai bien compris que ce mariage était pour elle un vrai sacrifice !

— Pour toi aussi, d’ailleurs ! observa Mme La Borde.

— Suzy rêvait d’autre chose… Elle va donc profiter du premier prétexte pour rompre nos fiançailles. Je reste son frère, mais je ne serai jamais son mari… C’est exaspérant, mais c’est mathématique !…

— Je la raisonnerai, je trouverai des arguments… Elle est jeune, j’ai l’impression qu’on peut la convaincre !

— Tu ne réussiras pas plus que moi !

— C’est possible, mon fils, mais il ne faut négliger aucune chance… Vaut-il mieux attendre à demain ou agir tout de suite ?

— J’en suis pour les solutions immédiates !

— Alors, j’y vais ! déclara Mme La Borde en se levant.

— Qu’est-ce que tu vas lui dire ?

— Que dans une crise de désespoir, tu t’es confié à ta maman, que le pardon est la meilleure arme de la femme… Que tu seras un mari modèle et perpétuellement repentant… Que ta faute lui donne barre sur toi… Ne crains rien, je sais prêcher quand il faut !

— Eh bien ! va maman, mais j’ai, d’ores et déjà, la certitude que ta démarche sera vaine.

Robert ne se trompait pas. Quand Mme La Borde reparut au bout d’un instant, son noble visage était toujours aussi serein, mais elle avoua trivialement :

— Rien à faire !… Elle est plus têtue qu’une mule !…

— Je m’en doutais, fit Robert, les dents serrées. Qu’a-t-elle répondu ?

— Qu’elle ne céderait pas… Elle n’est d’ailleurs nullement bouleversée par ce qu’elle a vu, et c’est cela qui est grave. Mon éloquence n’a servi à rien !… à rien !…

Et Mme La Borde ajouta, sans hausser le ton :

— De guerre lasse, je suis descendue, car je ne pouvais plus résister à l’envie d’étrangler cette péronnelle !

La mère et le fils songèrent, alternant leurs soupirs.

— Ce n’était pas la peine, reprit Mme La Borde, de tenir si scrupuleusement notre rôle pendant des années et des années !

— Sous ce rapport, fit le jeune homme, nous sommes irréprochables. Nous avons scrupuleusement joué le jeu :

— C’est pour ça que je persiste à croire encore que tout peut s’arranger !

— Tu es d’un optimisme à tous crins, toi !…

— Écoute, mon fils… D’après toi, Suzy aime-t-elle quelqu’un ?…

— Certainement non. Elle a eu une inclination, mais c’est fini.

— Il ne faut pas méconnaître l’influence de Jean de Vassal !

— Oh ! celui-là, je l’ai proprement exécuté, s’exclama Robert.

— Comment as-tu fait ?

— Il est superflu de te le dire, mais c’est définitif ! Jamais plus Suzy ne pensera à lui, si ce n’est pour le mépriser !

— Alors, pas de mariage en perspective pour ta cousine ?

— Pas à ma connaissance. Et, au besoin, je me charge d’éloigner les prétendants…

— Aucun ne se déclarera avant un certain temps… Tous les gens que nous voyons sont maintenant au courant de tes fiançailles officieuses avec Suzy !

— Oui, c’est, un secret qui a gentiment fait son chemin dans le monde !

— Comme la rupture momentanée ne fera aucun bruit, cela nous permettra de nous retourner… de chercher quelque chose… C’est urgent !… Beaucoup plus urgent que tu le crois… Mon pauvre petit, les fonds sont en baisse !

— Où en sommes-nous ?… demanda Robert.

Mme La Borde n’en fit pas mystère :

— C’est bien simple : à zéro !

Cet aveu, dénué d’artifice, ne causa aucune joie au jeune homme :

— Nous n’avons plus d’argent, maman ? Plus du tout ?

— Plus un centime, mon chéri !… Ta question est la preuve d’une ignorance exquise !… Je ne te reproche pas ce que tu dépenses, mais enfin… tu es pour quelque chose dans cette débâcle !

Le jeune homme protesta, comme tous les prodigues :

— Toi aussi, maman, tu dépenses !

— Nous avons un joli train de maison, concéda Mme La Borde, mais cela coûte moins cher que le tapis vert et les chevaux.

— Mais Suzy possède toujours son capital ?

— Son capital, oui, mais voilà trois ans que nous vivons de ses revenus !

— On pourrait peut-être lui demander ?… Lui emprunter ?…

— J’y ai souvent pensé, répondit simplement la bonne mère. Mais j’ai renoncé à l’idée de devenir la débitrice de ma nièce !

— Scrupules ? gouailla Robert.

La dame aux cheveux blancs secoua la tête :

— Impossibilité…

— Je ne comprends pas !

— Et pourtant, tu te crois un homme d’affaires !… Tu passes pour un as de la métallurgie !…

— J’en fais si peu ! avoua Robert.

— Tu vas comprendre… Le père Nelson, en mourant, a très habilement sauvegardé les intérêts de sa fille, mais il n’a guère pensé aux nôtres. Les valeurs et les titres de propriété sont entre les mains du notaire, qui ne s’en dessaisira qu’à la majorité de Suzy…

— Eh bien ! à ce moment-là, elle te les confiera, peut-être ?

— Certes, elle ferait bien, répondit Mme La Borde avec toute sa sérénité. Sa fortune ne sera jamais en meilleures mains. Mais quand elle se mariera, ce qui arrivera fatalement, les choses se gâteront pour nous… Ce n’est donc pas pratique. Il faut trouver une autre solution.

Robert frappa nerveusement du talon :

— C’est tout de même exaspérant d’avoir la richesse à portée de bras et de ne pas pouvoir en profiter !…

Mme La Borde inclina le front de telle sorte qu’on ne vit plus que ses beaux cheveux blancs…

— Il y aurait peut-être un moyen, dit-elle mystérieusement.

— Eh bien ! je l’attends, ton moyen ! fit Robert, après un silence prolongé… Explique-toi !

Mme La Borde suggéra d’un air angélique :

— Tu es l’héritier de ta cousine…

— Au même titre que ses autres cousins ! compléta le jeune homme.

— Non, non, insista Mme La Borde. Tu es son unique héritier.

— Pourquoi cela ?

— Malgré son extrême jeunesse, Suzy a fait sagement son testament. Toi aussi, d’ailleurs.

— Moi ?… s’étonna Robert. Tu plaisantes ?

— Pas tout à fait, poursuivit, la digne mère. Le tien est faux, le sien est vrai. Le tien est de ma plume, le sien, c’est vraiment elle qui l’a écrit… Quoi de plus attendrissant qu’un frère et une sœur qui se donnent mutuellement, sans restriction, tout ce qu’ils possèdent ?… Pour ta part, tu ne possèdes rien, c’est entendu, mais le principe est excellent. Le testament olographe de Suzy Nelson est chez le notaire.

— Maman, tu es épatante ! fit Robert. Tu penses à tout et tu vois, plus loin que moi.

— Heureusement, mon petit. Je voudrais tellement changer ton existence ! Ce que tu fais m’angoisse, me terrifie…

Robert l’interrompit d’un baiser.

— Chut ! maman… Ne parlez jamais de ça ! Revenons à l’héritage de ma chère cousine. C’est purement spéculatif, car Suzy se porte bien et ne me paraît avoir aucune envie de mourir.

— Les maladies arrivent si vite !… soupira Mme La Borde.

Ils se regardèrent sans sourciller, comme s’ils échangeaient des propos banals.

— Tout de même ! protesta Robert, tu ne songes pas à ?…

Mais Mme La Borde continua placidement :

— Les gens qui ont le cœur fragile disparaissent en un clin d’œil…

— Tu m’épouvantes ! murmura le jeune homme. Jamais je n’aurai le courage de…

— Je ne te demande pas d’avoir du courage, dit Mme La Borde. Du courage, comme par hasard, j’en ai à revendre.

— Oh ! maman… non, ne fais pas cela !

Mais la voix de Mme La Borde domina la sienne :

— Tu ne redoutes donc pas la misère ? Tu ne connais pas l’horreur des poches vides !… La société est féroce, elle n’a aucune pitié pour les vaincus !…

— Je sais, maman ! Mais je ne peux pas consentir à un… soyons nets… à un crime !

— À la discrète rectification d’uns erreur, dit Mme La Borde avec un sang-froid effrayant. Suzy a le tort de ne pas t’aimer, tant pis pour elle !

Robert s’abîma dans ses réflexions :

— Si nous lui demandions de l’argent, insista-t-il. Je suis persuadé qu’elle nous en donnerait.

— Pas d’aumône !… répliqua Mme La Borde. Ce n’est pas une parcelle qu’il nous faut, c’est tout !… Tu sais bien que nous n’en aurons pas trop.

Ses yeux avaient une telle expression de cruauté que Robert frémit. Mais, ce ne fut qu’un éclair, et la dame aux cheveux blancs recouvra instantanément son hypocrite sérénité.

— Les poisons végétaux ne laissent pas de trace, dit-elle avec un cynisme atroce. Tous les manuels de chimie l’affirment.

— Il y a mieux que cela fit alors Robert.

— Cela me paraît difficile.

— Si !… Il y a l’accident.

— Ah ! non, riposta Mme La Borde. Le truc de Felloneau est usé. Une fois passe encore, deux fois c’est trop.

— Il ne s’agit pas de Felloneau.

— Ni de ton Menotti, je suppose ?… C’est un traître !

— Nullement. Je n’y serai même pas… Suzy sera seule quand sa malheureuse aventure lui arrivera…

— Ah ! comme ça, je respire !… fit Mme La Borde avec un sourire adorable : expose-moi ton plan, mon fils chéri…

IX

LA MORT QUI RÔDE

Suzy Nelson se demandait quelle allait être l’attitude de son cousin à son égard et quelle conduite elle devait elle-même adopter. Entre Mme La Borde et Robert, elle se trouvait dans une situation plus que gênante.

Sans analyser son état d’âme, elle sentait que sa satisfaction d’avoir libéré son avenir était insuffisante. Elle se refusait à songer à Jean de Vassal, mais nous ne sommes jamais les maîtres de nos pensées. Il en est que nous essayons vainement de chasser et qui nous assaillent sans répit, jusqu’à l’obsession.

La jeune fille entendait constamment une des dernières phrases prononcées par ce Jean qui, depuis des mois, avait toujours été son bon génie :

— On n’a ce courage-là que pour la femme qu’on aime…

Donc, il l’aimait. De cela, elle ne pouvait pas douter, car il lui avait donné, au péril de sa vie, des preuves de son affection.

— Et moi, quel est mon sentiment après tout ce que je sais de lui ?… après tout ce que j’ai vu ?…

Suzy ne se répondait pas. Elle ne pouvait pas s’attacher à un individu taré, mêlé à des assassinats, à des cambriolages. Du moins, elle essayait d’ancrer cette conviction dans son esprit…

Le valet de chambre Jérôme vint prévenir que le déjeuner était servi et Suzy descendit. Après tout, elle n’avait aucun tort. Malgré une gêne bien compréhensible, elle pouvait affronter sans remords sa tante et son cousin.

Quand elle entra dans la salle à manger, elle fut rassurée, apaisée. Robert n’était pas là et Mme La Borde avait son visage de tous les jours.

— Ma chère Suzy, dit la dame aux cheveux blancs quand elles furent à table, nous allons, une dernière fois, parler de ce que tu sais ; ensuite, il n’en sera plus question. J’ai fait part à Robert de ta résolution formelle. Je ne t’ai pas caché, au cours de notre conversation, que je la jugeais infiniment trop sévère, mais tu es la maîtresse souveraine de ton destin…

« Je n’insiste pas, ma chère Suzy… j’ai l’impression que ce serait superflu… Robert est parti. Il avait justement besoin de voyager pour ses affaires, qu’il négligeait un peu depuis quelque temps. Il ne reviendra que guéri, et notre existence reprendra alors comme par le passé !

— C’est mon vœu le plus cher, ma tante, dit Suzy.

— C’est aussi le mien. Par conséquent, ne parlons plus de cela et mangeons. La vie continue…

Jusqu’à la fin du repas, Mme La Borde fut plus bavarde et enjouée que d’habitude. Elle fit les frais de la conversation et entoura sa nièce des soins maternels qu’elle lui avait toujours prodigués. Cette femme avait un étonnant empire sur elle-même.

— Iras-tu au thé des Issartier ?… demanda-t-elle.

— Je n’en ai pas très envie, répliqua. Suzy. Je préfère rester ici…

— Tu ne veux pas sortir !

— Non, pourquoi ?

— Oh ! cela ne presse pas… Tu sais que la petite auto est restée à Beauvallon !…

— Je ne m’en souvenais pas.

— Elle est plus commode que la grosse pour circuler dans Paris. Tu aurais pu aller là-bas dans la conduite intérieure avec le chauffeur. Il serait revenu seul et tu aurais ramené la petite voiture… Mais cela n’a aucune importance… Si tu ne veux pas sortir, j’enverrai Louis demain par le train…

— Mais non, ma tante !… répliqua la jeune fille. Je veux bien aller cet après-midi à Beauvallon…

— Tu as dit d’abord que tu préférais rester ici, objecta Mme La Borde. Je vais donc m’arranger autrement.

— Le grand air me fera du bien. D’ailleurs, ma tante, je ne vais pas là-bas uniquement pour vous. Moi aussi, j’aurai besoin de la petite voiture pour circuler dans Paris. La grande est trop incommode.

— Alors, va, accepta Mme La Borde, et surtout ne marche pas trop vite, ma chérie…

— Louis prétend que je suis un as du volant.

— Mais à mon avis, tu exagères… tu comptes trop sur tes freins… ils peuvent céder et alors qu’arrivera-t-il ?…

— Ne craignez rien, ma tante, mes freins sont toujours soigneusement révisés au garage… Jusqu’ici, je n’ai jamais eu d’accident !…

— Il ne faut jamais dire ça !… s’exclama Mme La Borde.

— Si vous êtes superstitieuse, rassurez-vous, plaisanta la jeune fille. En parlant, je touchais du bois, et puis j’ai une médaille de saint Christophe !

— Passe une robe plus chaude, car il fait froid.

— Je monte tout de suite et je pars dans cinq minutes.

Dix minutes plus tard, elle partait avec le chauffeur Louis pour la vallée de Chevreuse.

Durant le trajet, elle pensa à sa tante et à la conversation du déjeuner.

La conduite de Mme La Borde, dans la circonstance, était irréprochable. Quant à Robert, sa disparition indiquait une soumission tacite qui pouvait être qualifiée de vraiment digne. Suzy lui restait presque reconnaissante de ne pas avoir insisté après la surprise du Pavillon Royal.

Pourtant, Jean de Vassal avait formellement accusé le jeune homme et sa mère de vouloir s’emparer de la fortune de la jeune fille. Cela ne pouvait être qu’une calomnie involontaire sans doute, mais certaine. Les La Borde n’auraient pas accepté si simplement la rupture des fiançailles si l’appât du gain les avait poussés.

Le ménage Felloneau reçut la jeune fille avec son obséquiosité ordinaire. Les petits yeux vairons du garde clignotaient sans arrêt pendant qu’il ouvrait péniblement la porte du garage.

Et Mme Felloneau sa répandait en politesses :

— Mademoiselle a bonne mine !… On voit que Mademoiselle se porte à merveille… Madame va bien aussi ?… Monsieur ne viendra pas chasser ?…

Suzy répondait courtoisement, mais sans amabilité. Mme Felloneau et son mari lui faisaient l’effet de deux reptiles.

Louis amena la voiture sur la route et s’en alla le premier dans la conduite intérieure. Il voulait attendre la jeune fille, mais elle avait refusé, car elle désirait, avant de repartir, cueillir un bouquet de perce-neige pour l’offrir à Chiquette Thénard.

Aidée par les Felloneau, elle eut bientôt une grosse brassée de pompons blancs que la femme du garde déposa dans l’automobile.

— Bon voyage !… souhaita Felloneau en se découvrant.

— Bon voyage !… répéta Mme Felloneau. Suzy Nelson appuyait le pied sur le démarreur, quand une voix l’arrêta :

— Un instant, mademoiselle, s’il vous plaît…

M. Orfilo était là, souriant, jovial, les oreilles plus vastes que jamais.

Felloneau ne sut pas réprimer un mouvement d’impatience :

— Qu’est-ce que vous voulez, monsieur ?…

Le ton presque agressif du garde-chasse n’intimida pas le colosse :

— À vous, rien du tout… Je désire seulement faire profiter mademoiselle de mes connaissances en mécanique…

— Il est soûl !… s’exclama Mme Felloneau.

— Pas encore, répondit Pare-Brise sans se fâcher. Mademoiselle sait que je suis un honorable commerçant et que, si je l’empêche de partir, c’est que j’ai sans doute mes petites raisons…

— Vous m’empêchez de partir ?… fit Suzy sans comprendre.

— Oui, mademoiselle, ou du moins je désire retarder votre départ d’une dizaine de minutes. Ce n’est pas beaucoup, puisqu’il s’agit de votre vie…

— De ma vie ?…

— Oui, mademoiselle, rien que ça !…

Il observait narquoisement Felloneau qui serrait ses dents à les briser.

— J’attends une explication, dit Suzy Nelson, sûre maintenant que quelque chose d’anormal se passait.

— L’explication sera courte, mademoiselle. En nettoyant votre auto, on a commis involontairement quelques erreurs qui pourraient vous être préjudiciables…

— Quelles erreurs ?…

— Oh ! moins que rien, mademoiselle. On a tripoté quelques goupilles… alors votre volant va vous lâcher en route et vos tiges de freins sont complètement desserrées. Elles claqueront au premier cahot.

— C’est invraisemblable ! s’écria Suzy après un instant de stupeur.

— Donnez-vous la peine de vérifier, offrit aimablement M. Orfilo. Regardez donc un peu à la base du volant…

La jeune fille obéit et constata que les deux vis maintenant la tige ne tenaient plus que par une spire. Elles auraient certainement sauté au premier virage de la voiture.

— Quel est le misérable qui a fait cela ? dit-elle.

Du pouce, Pare-Brise désigna Felloneau :

— C’est celui-là !… répondit-il.

Le garde se ramassa pour bondir :

— Ce n’est pas vrai !… glapit-il, Cet homme est un imposteur !… Si je ne me retenais pas !…

— Doucement, doucement, conseilla le colosse, sans reculer d’un pas. On ne m’a pas comme Mme Pallevin, moi… surtout en plein jour !… Si tu bouges, coquin, je te réduis en marmelade…

— Laisse-le donc !… intervint Mme Felloneau, en plaçant son maigre corps devant celui de son mari. Est-ce que nous connaissons cet individu ?… Mademoiselle sait qui nous sommes, elle n’ajoute pas foi aux menteries de cette brute !…

— Pour sûr !… reprit le garde. Moi, desserrer les goupilles ?… Pourquoi, grands dieux ?…

Mme Felloneau insinua :

— C’est sûrement lui qui s’est introduit dans le garage et qui a manigancé ça !…

— Probable, accentua Felloneau. Mais je veux une enquête, moi !… On ira jusqu’au bout !… Si je suis suspecté, je ne resterai pas une minute de plus ici !…

Il se frappait la poitrine avec colère.

Sans s’occuper de ces criailleries, Suzy Nelson interrogea M. Orfilo :

— Comment êtes-vous sur cette route ?

— Parce que quelqu’un m’a chargé de vous surveiller, répondit-il d’une voix plus discrète.

Suzy ne demanda pas qui était ce quelqu’un.

— Où est-il ? continua-t-elle.

— Je vais vous conduire vers lui, si vous le désirez.

— Oui, dit Suzy avec netteté.

— Ça ne va pas traîner, promit le colosse. Laissez-moi d’abord remettre la bagnole en état, ça ne sera pas long, je vous le promets.

Et il ouvrit le coffre à outils, tandis que Felloneau et sa femme, à bout de paroles, le contemplaient avec une inquiétude haineuse.

X

PLUS FORT QUE LA RAISON

M. Orfilo avait raison de dire que Jean de Vassal n’était pas loin. Il attendait au bord de la route, à cinq cents mètres à peine, mais il ne se montra que lorsque Pare-Brise, installé dans l’auto à côté de Suzy, agita son mouchoir, par la portière.

Jean jeta la cigarette qu’il fumait et s’avança jusqu’au marchepied.

— Monsieur, lui dit la jeune fille en manipulant inutilement des leviers de la voiture pour cacher son trouble, montez, je vous prie. Nous serons mieux ailleurs pour causer…

Jean s’assit sur le siège arrière, sans rien répondre. Pendant qu’elle démarrait, Suzy sentait un regard peser sur sa nuque, et l’émotion qu’elle avait éprouvée en apercevant le jeune homme debout sur l’accotement, ne faisait qu’augmenter.

M. Orfilo rompit enfin le silence :

— Ah ! monsieur, dit-il avec une grosse joie, si vous aviez vu la g… du couple !… C’était à se marrer !

— Eh ! bien, Pare-Brise ! réprimanda Jean de Vassal. Tu pourrais peut-être t’exprimer autrement.

— Je vous demande pardon, mais il n’y a pas d’autre mot.

— Quelle a été leur réaction ?

— Oh ! le toupet ne leur manque pas !… Ils m’ont accusé d’avoir desserré moi-même les vis…

Jean de Vassal répliqua alors :

— Après tout, c’est une accusation qui tient debout… Mademoiselle Nelson pourrait même peut-être y ajouter foi ?…

— Non, monsieur, fit spontanément Suzy Nelson.

La conversation tomba sur cette négation, qui fit s’épanouir un sourire sur le large visage de M. Orfilo.

Mme La Borde n’avait pas tort en conseillant la prudence à sa nièce. Suzy conduisait, en effet, très fort et une rupture du volant eût probablement causé sa mort. Non seulement elle poussait des pointes de vitesse, mais elle soignait sa moyenne, si bien qu’ils furent bientôt rendus au bois de Boulogne, près de l’endroit où elle et Jean avaient tenu leur dernière conversation.

— Voulez-vous que nous quittions la voiture pour faire quelques pas ?… proposa la jeune fille.

— À votre disposition, dit Jean de Vassal.

— Moi, je garderai la bagnole, ajouta M. Orfilo, tout heureux.

Jean et Suzy s’éloignèrent lentement de l’auto arrêtée.

— Monsieur, débuta Suzy Nelson sans regarder son compagnon, j’ai peine à vous donner raison et, pourtant, les événements semblent me contraindre à le faire…

— J’étais sûr que vous y viendriez, répliqua Jean de Vassal.

— Ma tante et mon cousin sont donc des monstres ?…

— On ne sait jamais si les gens les plus honnêtes, les plus bourgeois, ne sont pas, au fond, des monstres. C’est une question d’opportunité… de circonstances… Si vous aviez épousé Robert La Borde, rien ne se serait produit, du moins ostensiblement.

— En tout cas, il aurait conservé sa maîtresse !…

— Mais vous ne vous en seriez probablement jamais doutée… J’ai peut-être eu tort de vous faire rompre ce mariage ?…

Un éloquent regard de Suzy le rassura. Jamais la jeune fille n’avait été plus délicieuse.

— Malgré tout, reprit-elle, bien des choses restent obscures pour moi… Je voudrais savoir comment vous avez été amené à vous occuper de cette affaire ?…

— D’abord, je connaissais Robert La Borde depuis longtemps…

— Où l’aviez-vous rencontré ?…

— Je ne puis vous le dire…

Suzy Nelson parut dépitée :

— Toujours vos secrets, monsieur ?…

— Toujours, hélas !… fit humblement Jean. Quand je vous ai rencontrée, à la soirée chez Thénard. J’ai été très ému… vous savez pourquoi ?… J’avais envers vous une dette de reconnaissance…

— Je vous assure que je vous en tenais quitte !…

La voix de Jean s’attrista, se brisa presque :

— Mademoiselle, ne soyez pas méchante !… Je ne le mérite pas… Pourquoi ne seriez-vous pas comme l’autre jour au parc Monceau ?…

Et la jeune fille regretta d’avoir prononcé sa phrase. Pourquoi, en effet, alors qu’une sympathie profonde l’attirait toujours malgré tout vers Jean de Vassal, éprouvait-elle le besoin de lui dire des choses pénibles ?

— Une brève conversation surprise par hasard entre la mère et le fils, à propos d’un officier avec lequel vous dansiez, le capitaine Leroy, me mit dans un cruel embarras. Je ne pouvais pas vous prévenir de ce qui se tramait contre vous, mais je ne pouvais pas non plus vous abandonner. Je commençai donc une lutte sournoise contre des gens ignobles… Je ne pus empêcher l’enlèvement du petit Douglas, qu’à ce moment-là, je croyais être votre fils…

— Quoi ?… s’exclama Suzy, c’est mon cousin qui a enlevé l’enfant de Christie Helvin ?…

— Oui, mademoiselle. Il l’a fait d’abord pour connaître la vérité, et quand il a été en possession de cette vérité, il s’est retourné contre lady Helvin.

— Mais pourquoi cette infamie ?…

— Parce qu’il lui fallait de l’argent tout de suite.

— Était-il de connivence avec sa mère ?

— Entièrement.

Des larmes jaillirent des yeux de la jeune fille :

— Et moi qui croyais qu’ils m’aimaient… fit-elle.

— Mais oui, mademoiselle, ils vous aimaient !… Cette affection a duré jusqu’au moment où l’intérêt est entré en jeu… À partir de là, les sentiments de Mme La Borde ont changé… Elle adore son fils par-dessus tout ; si vous devenez un obstacle au bonheur parfait de Robert, elle vous supprime !… Ce n’est pas plus compliqué que ça.

— Mais, monsieur de Vassal, comment avez-vous appris le sabotage de l’auto ?

— Je n’ignorais pas que votre vie était en danger. Avec l’aide d’Orfilo, qui, malgré son passé orageux, m’est entièrement dévoué, j’ai exercé une surveillance de tous les instants. J’ai vu partir votre cousin en voiture pour Beauvallon et rentrer ensuite par le chemin de fer, cela cachait quelque chose, mais quoi ?… Une enquête immédiate me l’apprit, et c’est à la suite de cela que je vous ai fait barrer la route par Orfilo…

— Ma tante m’a dit que mon cousin était en voyage.

— Il est toujours à Paris, chez sa maîtresse, Fédora Halpérine… Il était préférable que l’accident se produisît en l’absence de tout le monde. Si vous vous étiez écrasée toute seule sur la route de Chevreuse, il était évident qu’on n’aurait jamais soupçonné les La Borde et leur âme damnée, Felloneau…

La jeune fille n’apprenait, en somme, rien de nouveau, car elle avait eu le temps et les moyens de se faire une opinion motivée. Mais l’étalage de ces vilenies, de ces crimes, détermina une véritable crise de désespoir, et de rauques sanglots lui déchirèrent la gorge.

— Pourquoi tant de bassesse ?… fit-elle d’une voix entrecoupée. Pourquoi, mon Dieu ?…

— À cause de votre fortune, je vous l’ai déjà dit.

— Mais je leur aurais donné toute cette fortune !

— Vous n’en êtes pas la maîtresse avant votre majorité, ou bien avant votre mariage. Ils sont plus pressés que cela.

— Que faut-il donc que je fasse ?… demanda Suzy.

— Quitter immédiatement l’avenue Henri-Martin, conseilla Jean de Vassal. Cela me paraît prudent.

— Ma tante ne me laissera pas partir.

— Si besoin est, je me charge de lui faire entendre raison…

— Mais que diront les gens qui nous connaissent ?… Comment leur expliquerai-je cette fuite ?…

— L’opinion des gens importe peu, mademoiselle… Il s’agit de votre vie !

— Oh ! ma vie… murmura la jeune fille ; je ne puis plus avoir aucune joie… aucun bonheur…

— Croyez-vous ?… fit simplement Jean de Vassal.

Ils cheminaient sans hâte, mais l’allée tournait et ils ne distinguaient déjà plus M. Orfilo.

Jean de Vassal reprenait :

— Vous ne serez pas toujours isolée… Vous trouverez un honnête homme qui vous aimera… que vous aimerez…

— Jamais plus !… répondit Suzy.

— Si, parce que l’amour est plus fort que tout. En ce moment, vous désespérez de l’avenir, sous prétexte que le présent vous accable d’injustes souffrances… Après ce qui s’est passé, je ne fais plus allusion à moi… Mais vous vous marierez… Vous serez heureuse… vous oublierez le passé… vous ne penserez même plus à celui qui donnerait avec joie sa vie pour vous.

— J’y penserai toujours, dit-elle d’un ton grave. Par gratitude, monsieur de Vassal, je ne vous oublierai jamais…

Il l’interrompit avec violence :

— Je ne veux pas de gratitude !… Vous m’avez sauvé, je vous sauve, nous sommes quittes !…

— Pas tout à fait ! riposta Suzy avec une énergie surprenante.

Jean de Vassal comprit mal cette protestation.

— Vous avez saison, dit-il, profondément humilié. Le service que vous m’avez rendu ne vaut pas celui que je vous rends.

— Ce n’est pas cela !… s’exclama la jeune fille, presque véhémente. Vous avez étrangement bouleversé ma vie… Vous savez bien que depuis que je vous ai rencontré, je ne suis plus la même. Je ne sais plus !… Je ne sais plus !…

Jean lui saisit le poignet, la força à le regarder :

— Parlez, Suzy !… Rappelez-vous notre entretien de l’autre jour, qui m’avait rendu si heureux…

Elle ne parut pas remarquer qu’il l’appelait par son prénom.

— Je suis dans un tel désarroi que je ne puis vous répondre… Je vous déteste, et je pense toujours à vous…

Le jeune homme devint affreusement pâle :

— Si vous ne me méprisiez pas, dit-il. Si j’étais à vos yeux un homme propre, est-ce que vous m’aimeriez encore ?

Les paupières de la jeune fille cachèrent soudain ses yeux, elle chancela, mais resta muette.

Alors, il la prit par le bras, au-dessus des coudes, et, face à face, ardent, anxieux, il demanda encore :

— Est-ce que vous m’aimeriez, Suzy ?… répondez-moi !…

Elle articula dans un souffle :

— Peut-être…

Suzy sentit que sa force s’en allait, s’en allait…

Sans pouvoir esquisser un geste de résistance, elle céda à l’étreinte de Jean.

Il l’attira à lui et, gravement, pieusement, il s’empara de ses lèvres. Jamais baiser ne fut plus chaste et plus émouvant que celui qu’échangèrent ces deux êtres.

Ressaisie, la jeune fille mit les mains devant ses yeux et balbutia :

— Non !… non !… c’est mal…

— Suzy, reprit Jean de Vassal, je vous en supplie, ne discutons plus notre amour… Il a résisté à trop d’avanies pour pouvoir être mis en doute… Je sais à quoi vous pensez, mais je vous, jure que maintenant, comme jadis, je suis digne de vous !…

— Je voudrais tant le croire ! gémit-elle. Mais Jean, souvenez-vous de la rue François-Ier !

— Je n’ai plus le droit de me taire, mais, pour que je parle, il faut que je sois délié de mon serment. Je vous demande vingt-quatre heures, pas plus. Demain, je vous raconterai tout !…

Cette promesse faite avec une foi sereine, avec une sorte de triomphe contenu, illumina l’âme de Suzy.

— J’attends cette preuve, dit-elle, avec un sourire plein de tendresse.

— Vous l’aurez, ma bien-aimée !…

Et il lui prit un second baiser, sans qu’elle songeât à résister.

Ils se séparèrent en entendant le galop d’un cheval. Un cavalier passa sans les voir, uniquement préoccupé de sa monture.

— Maintenant, que vais-je faire ?… demanda Suzy Nelson. Je me confie à vous, mon ami : ordonnez et j’obéirai…

— Vous allez rentrer avenue Henri-Martin, dit Jean.

— Quelle attitude dois-je avoir envers ma tante ?

— Toujours la même… Donnez l’impression de tout ignorer, c’est mieux.

— Je ne sais si j’y parviendrai.

— Certainement, car il le faut. Songez que le cauchemar va se terminer et que je veille ardemment sur mon trésor, sur mon amour, sur ma seule raison de vivre…

Elle lui serra longuement la main :

— J’ai confiance, dit-elle avec toute sa foi.

— Toutefois, continua Jean, d’ici votre départ, surveillez vos aliments…

— Vous croyez qu’elle voudra m’empoisonner ?…

— Je ne crois rien, mais mangez uniquement des plats qu’elle mangera elle-même… Ne goûtez pas à autre chose.

Bras dessus, bras dessous, avec la gaîté de la jeunesse, ils regagnèrent la voiture. M. Orfilo, les mains croisées, contemplait l’automobile en plissant son front étroit.

— Ah ! monsieur !… s’écria-t-il, je viens de faire une découverte !… Cette bagnole est celle que nous rencontrions dans le bois de Vincennes avec Menotti !

— C’est exact, répliqua Jean de Vassal.

— Vous le saviez ?…

— Mais oui, et depuis longtemps.

— Ah ! vous, soupira le colosse, je ne comprends pas comment vous vous arrangez… vous savez tout !

Rentrés à Paris, ils se séparèrent à l’Étoile, après avoir pris rendez-vous pour le lendemain.

Pour la première fois, Suzy Nelson était franchement heureuse. Or, il ne faut pas être heureuse en conduisant une auto dans Paris. Cela donne des distractions et on risque d’embrasser trop affectueusement les autres véhicules.

Mais tout le monde n’était pas aussi heureux que la jeune fille, de sorte qu’elle parvint sans accident avenue Henri-Martin.

Mme La Borde devait la guetter, car elle surgit aussitôt, un peu moins hautaine que d’habitude.

— J’étais mortellement inquiète !… dit-elle d’une voix mielleuse. Felloneau m’a téléphoné… Ces gens-là ont toutes les audaces. C’est une véritable tentative d’assassinat !… Il faut, dès aujourd’hui, prévenir la police…

Cette invite cynique suggéra une idée malicieuse à Suzy :

— La police est avertie, répondit-elle avec assurance. Comme on paraît en vouloir à ma vie, j’ai prévenu qu’en cas de malheur, il serait indispensable de faire une enquête minutieuse sur ma mort, même si elle survenait dans des circonstances ostensiblement naturelles.

Et elle monta lestement dans sa chambre, laissant Mme La Borde figée au pied de l’escalier.

XI

LE SECRET DE JEAN

Jean de Vassal s’effaça pour laisser entrer Suzy Nelson. La jeune fille se trouva dans un vaste bureau très clair, mais d’apparence austère. Les murs étaient masqués jusqu’au plafond par des classeurs à tiroirs. Entre les deux fenêtres s’étalait une grande table sur laquelle on ne voyait aucun dossier, aucun papier. Rien qu’un sous-main et un lourd encrier de bronze.

Dans la cheminée pétillait un feu de chêne dont l’aspect réjouit Suzy.

Il n’y avait personne dans la pièce.

— Où sommes-nous ?… demanda la jeune fille.

— Vous allez le savoir bientôt, répondit Jean.

— Vous voulez donc le mystère jusqu’au bout ?…

— Parce que je n’en suis pas encore le maître… Mais dans quelques instants vous n’ignorerez plus rien.

Une porte capitonnée de cuir s’ouvrit, livrant passage à un homme d’une cinquantaine d’années. Cet homme, vêtu d’un costume sombre, avait un beau front intelligent, des cheveux noirs à peine grisonnants aux tempes et des yeux d’une acuité singulière, presque gênante. Une moustache taillée en brosse durcissait un peu la bouche et le bas du visage indiquait une énergie peu commune.

La rosette d’officier de la Légion d’honneur mettait une tache rouge au revers de son veston.

— Mademoiselle, dit l’inconnu en s’inclinant, soyez la bienvenue chez moi… Donnez-vous la peine de vous asseoir, je vous prie…

Et tendant une main cordiale :

— Bonjour, Vassal…

À la profonde surprise de la jeune fille, il n’y eut pas d’autre présentation.

L’inconnu s’assit derrière la table, à contre-jour. Ainsi, l’expression de sa figure n’était pas facile à discerner, tandis que lui-même voyait en pleine lumière ses interlocuteurs.

— Mademoiselle, dit l’homme, Jean de Vassal m’a expliqué qu’à la veille de se créer un foyer, il avait besoin de mon témoignage pour se justifier à vos yeux. C’est un souci légitime, bien qu’il ne soit pas dans nos usages de divulguer nos secrets. Jean de Vassal aurait pu parler lui-même, et son indiscrétion aurait été d’autant plus excusable qu’il s’agissait de son bonheur.

Ce préambule, la voix chaude de l’inconnu, l’émotion de Jean troublèrent profondément Suzy.

— Mademoiselle, reprit l’inconnu, il existe des hommes pour qui le sacrifice de la vie et même de l’honneur apparent est la loi quotidienne. Pendant longtemps, on les a tenus pour ainsi dire au ban de la société. Leur profession les stigmatisait et on leur réservait la mort la plus ignominieuse. Les services qu’ils rendaient étaient immenses, mais la masse les ignorait. On appelait, alors ces gens-là des espions. Aujourd’hui, on leur donne le titre d’agents secrets.

« Notre dur métier, la tâche que nous accomplissons dans le silence le plus étouffant, nous oblige à utiliser souvent des être tarés, des individus plus que suspects… Nous méprisons ces délateurs, ces mouchards, mais ils nous sont indispensables.

« Jean de Vassal, mademoiselle, n’est pas de cette classe-là. Il a l’honneur, tout comme moi, d’être officier dans l’armée française. Il a le grade de capitaine et nul n’a plus vaillamment conquis ses trois galons…

« Si, pour un temps indéterminé, nous avons renoncé, lui et moi, à porter l’uniforme, c’est qu’on nous a demandé de mettre au service de la patrie non seulement notre épée, mais notre intelligence. On nous a demandé de servir, nous le faisons avec une abnégation totale. Nous travaillons sans gloire, obscurément, mais nous avons toujours notre conscience pour nous.

Maintenant, mademoiselle, je passe la parole au capitaine de Vassal. Il va vous raconter lui-même l’histoire de la Flèche d’Argent, qui est la plus belle et la plus douloureuse de sa carrière.

Et Jean de Vassal raconta :

— Je rentrais d’une mission à l’étranger.

— Mission que vous seul avez réussi à mener à bien, interrompit l’inconnu.

— Merci, mon colonel.

C’est ainsi que Suzy Nelson apprit que l’homme était colonel.

— Je rentrais de mission, reprit Jean, lorsqu’un événement grave alerta le deuxième bureau.

« L’ambassadeur d’une puissance amie avait confié au ministre des Affaires étrangères un document d’une importance considérable relatif à une autre puissance. Il me suffira de vous dire que la publication de ce document pouvait déclencher la guerre.

« Ce papier n’était pas depuis trois heures entre les mains du ministre, qu’on le lui déroba. Il y avait alors à Paris un agent secret de grande valeur nommé Middlebourg. Il réussit à s’introduire dans les bureaux et à subtiliser le précieux feuillet.

« Vous devinez l’affolement du gouvernement. On avait promis à l’ambassadeur de lui rendre le document le lendemain sans faute. L’avertir du vol, c’était créer des complications diplomatiques aux conséquences incalculables. Il fallait, jusqu’à la minute suprême, tenter, par tous les moyens, de récupérer le fameux papier.

Les frontières furent surveillées, mais il était évident que, son coup fait, notre espion n’allait pas sottement se faire pincer. Un indicateur nous signala par bonheur où il se tenait et je partis en auto avec Georges Martin, un lieutenant d’artillerie, qui était mon ami depuis l’École polytechnique…

« Ce voyage, nous le fîmes à une allure effrénée, à tombeau ouvert, comme disent les coureurs professionnels.

« La chance commença par nous servir. Quand nous arrivâmes, Middlebourg se promenait en ville, nous étions disposés à l’attaquer personnellement, mais il ne portait peut-être pas le document sur lui. Nous décidâmes donc d’explorer d’abord sa chambre. Nous jouissions pour cela d’une certaine sécurité, car Middlebourg ignorait qu’on avait identifié le voleur.

« Vous dire la joie que nous éprouvâmes en retrouvant le document est impossible.

« Notre besogne terminée, nous n’avions plus qu’à fuir. C’était l’heure du départ de la Flèche d’Argent ; en pleine nuit, le train serait à Paris bien plus vite que l’auto la plus rapide. Il s’agissait donc de galoper à la gare.

« Nous ouvrîmes la porte de la chambre et Middlebourg se dressa sur le seuil, revolver au poing.

« Georges et moi, nous nous ruâmes. Une détonation claqua, mais l’homme fut renversé par le choc. Nous pûmes sortir de l’hôtel sans éveiller l’attention. Dans la rue, une course brève nous conduisit jusqu’au premier taxi, avant que Middlebourg ait donné signe de vie…

« Et c’est alors, dans la voiture qui nous emportait, que Georges me dit :

« — Jean, j’ai une balle dans la poitrine !…

« Tout mon sang reflua au cœur. Que faire ?… Amener Georges à l’hôpital, c’était manquer le train, me mettre entre les mains d’un commissaire à qui je ne pouvais pas expliquer la vérité. Notre mission avant tout !…

— Il fallait le laisser sur place !… fit Suzy. Il serait allé seul à l’hôpital.

— J’avoue que nous n’y songeâmes point. D’ailleurs, Georges aurait refusé. Il ne souffrait presque pas, sa blessure ne saignait pas… Nous nous figurâmes que ce n’était pas grave… Et nous montâmes dans le train. Nous espérions voyager seuls, quand votre arrivée tardive nous désola…

— J’avais été retardée par un ami des Helvin, que je n’ai d’ailleurs jamais revu depuis…

— Vous connaissez la tragique fin de l’aventure, continua Jean de Vassal, l’hémorragie, la mort… Malgré ma douleur, il fallut réfléchir…

« Si l’on trouvait le cadavre en route, c’était l’arrêt à la première station, l’enquête judiciaire. Impossible d’être à Paris assez tôt.

« Pour me donner le répit nécessaire, je n’avais qu’une solution : elle était atroce, mais je n’avais pas le choix, et je dus m’y résoudre avec un chagrin fou… Je jetai le corps de mon pauvre Georges par la fenêtre du train, sur le ballast !…

« Il ne me restait plus qu’à obtenir votre silence à l’arrivée à Paris. Là non plus, je ne pouvais rien révéler, j’avais des ordres formels…

« Je parvins à vous émouvoir, à vous persuader, et le document fut remis à temps entre les mains du ministre des Affaires étrangères… L’ambassadeur n’a jamais rien su.

Suzy Nelson avait suivi passionnément ce récit.

— Mais l’assassinat de Middlebourg ? interrogea-t-elle.

Ce fut le colonel qui répondit :

— C’est une autre histoire, dit-il. Dans notre phalange, nous avons des agents dévoués jusqu’à la mort, mais nous avons aussi des traîtres…

« Le quatorze – nous nous désignons toujours par de simples numéros – le quatorze était un traître. Il espionnait à la fois pour nous et pour le compte du pays dont il était question dans le document…

« Mis au courant du vol par le bavardage d’un chef de cabinet, lui aussi s’élança à la poursuite du papier. Malheureusement pour lui et par bonheur pour nous, il n’arriva que second. Il y eut lutte entre Middlebourg et lui… Il lui fracassa le crâne à coups de chaise…

— Mais mon cousin connaissait ce Middlebourg !… s’exclama Suzy Nelson.

— Le quatorze, répondit le colonel, se nomme, dans la vie privée, Robert La Borde !…

La foudre tombant aux pieds de la jeune fille n’eût pas produit sur elle une impression plus forte :

— C’est Robert qui a assassiné Middlebourg ?

— Oui, mademoiselle, c’est lui.

— Mais il était à Paris le lendemain !…

— Tard dans la matinée, car il est rentré par la route…

Suzy ne pouvait se résoudre à accepter la vérité :

— Mon cousin !… Robert !… Lui !…

— Oui, Robert La Borde !… dit à son tour Jean de Vassal. Le jeu l’a conduit à l’ignominie. Au mauvais moment, il a eu le malheur de rencontrer une femme néfaste.

— Fédora Halpérine ?… fit Suzy.

— Elle-même. Tous les chefs d’espionnage la connaissent et la considèrent comme diaboliquement habile. C’est elle qui a entraîné La Borde, elle le tient, il ne se débarrassera jamais de son empire…

— En ce moment, reprit le colonel, nous voudrions la faire arrêter, mais elle est imprenable. Les documents compromettants qu’elle détient sont en lieu sûr… Ils ont peut-être déjà franchi la frontière à l’heure qu’il est…

— Je me suis laissé mystifier, ajouta Jean. Avec une adresse à laquelle je rends hommage, Robert m’a fait pincer par vous dans une situation fort embarrassante… Et, bien entendu, je n’ai rien trouvé chez la demoiselle.

— Nous finirons bien par la confondre un jour, dit le colonel avec une bonhomie menaçante.

— Et Robert ?… demanda Suzy Nelson.

— La carrière du quatorze va probablement être interrompue sous peu… continua le chef.

La jeune fille, douloureuse, intercéda :

— Monsieur… si c’est possible… je vous en supplie.

— Cela ne dépend que de lui, mademoiselle…

Le colonel quitta alors sa table :

— Mon rôle est terminé, conclut-il. J’espère que vous ne doutez plus de celui qui sera votre mari et qui vous rendra heureuse… Vous pourrez porter son nom avec fierté, c’est celui d’un des plus vaillants soldats de l’armée française.

En guise de réponse, Suzy sourit à Jean. Et dans ce sourire, il y avait autant d’admiration que d’amour.

XII

LIQUIDATION

M. Orfilo, en rentrant passage de l’Industrie, trouva la Rascasse en larmes. Il ne se trompa point sur la cause de ce désespoir.

— Qu’est-ce qu’il t’a fait ?… demanda-t-il en serrant ses poings énormes.

Il, c’était Pare-Choc, l’homme au groin, son mauvais génie d’autrefois et leur persécuteur d’aujourd’hui.

Mme Menotti-Orfilo, en se tamponnant les yeux avec le coin de son tablier, vida son âme.

Malgré le pacte conclu, Pare-Choc ne se contentait pas des cinquante francs par jour qu’il avait d’abord demandés. Il en extirpait au moins le double à son ancienne femme, sous des prétextes quelconques et même sans prétexte du tout.

Aujourd’hui, il avait été plus exigeant :

— Il me faut mille francs, avait-il dit, sinon je vais faire valoir mes droits !

— Tu n’as aucun droit, avait riposté la Rascasse.

— J’ai ceux que la loi me donne, et cela me suffit pour l’instant. Primo, j’entends rester ici, c’est-à-dire chez moi. Le loyer a toujours été à mon nom et je l’ai toujours régulièrement payé :

— Ce n’est jamais toi qui l’as payé. C’est moi !…

— Jette un coup d’œil sur les quittances et tu verras que tu te trompes… Secundo, je demande le divorce.

— Oh ! ça, avec grand plaisir !

— Tu seras contente d’être débarrassée de ton beau petit homme ?

— Je ne m’en cache pas.

— Ingrate !…

Mais la Rascasse n’admettait pas la plaisanterie :

— Tu m’as toujours rendue malheureuse, tandis qu’Orfilo est le meilleur des compagnons.

— Reste avec lui, la Rascasse. Mais n’oublie pas que nous sommes mariés sous régime de la communauté !…

Mme Menotti n’était pas très forte en droit civil :

— Qu’est-ce que cela, veut dire ?…

— Que je ferai vendre les meubles par ministère d’huissier, pour toucher la moitié de la somme.

Cette menace assomma Mme Menotti. Ses meubles ne valaient pas grand’chose, mais depuis des années, elle les entretenait avec un soin jaloux, elle les époussetait, les frottait, les encaustiquait. Elle en connaissait les moindres recoins, les moindres moulures. Elle préférait mourir que de s’en séparer.

— Alors, sanglota-t-elle, je lui ai donné… les mille francs !…

— Tu as bien fait, répondit Pare-Brise avec la sérénité des cœurs généreux. Plaie d’argent n’est pas mortelle.

La Rascasse sanglota plus fort :

— Mais il reviendra !… Nous n’en aurons jamais fini !

Le colosse enfonça sa casquette sur les yeux :

— Je sors, dit-il.

— Tu ne vas pas faire de bêtises ?…

— Mais non, ne te bile pas, fit-il, si je ne rentre pas pour dîner… Je vais régler cette affaire définitivement.

— Orfilo !… supplia-t-elle, en s’accrochant à lui. Tu le connais, fais bien attention !…

Il embrassa le large visage de la grosse femme :

— Ne t’inquiète pas, ma chérie… tout finira bien !

Et il se rendit tout droit à l’Hirondelle Rose, où il était à peu près certain de rencontrer l’homme au groin.

En effet, Menotti jouait à la belotte avec trois distingués chevaliers du trottoir. Il commit la faute de se moquer de Pare-Brise, sans prendre garde au méchant regard de ce dernier :

— Hé ! l’enflé !… viens donc payer ta tournée !… Tu me dois bien ça, puisque tu m’as poissé ma Vénus !…

L’assistance ricana, car elle ne rêvait que plaies et bosses. M. Orfilo parut, comme les autres, enchanté de la bonne plaisanterie. Il s’assit, à côté de Pare-Choc commanda cinq anis bien tassés.

— À la bonne heure !… fit Menotti, tu ne te fais pas tirer le plat à barbe !…

Cette allusion aux oreilles de M. Orfilo déchaîna l’hilarité. Ce sacré Pare-Choc avait toujours le mot pour rire.

Sur ce, la partie continua et Pare-Brise en suivit les phases en connaisseur sans qu’on s’occupât davantage de sa modeste personnalité.

Ces messieurs n’étaient pas pressés. Les dames n’étaient libres que fort tard, quand elles avaient terminé leur chasse d’avant dîner.

M. Orfilo lui, attendait l’homme au groin. Il l’aurait attendu sans broncher toute la nuit.

Ce qu’il allait faire ? Il était incapable de le dire. Cela dépendrait des circonstances.

Pare-Choc ne se méfiait pas de son proche avenir. Il offrit, à son tour, un verre au colosse et régla les consommations avec un billet de mille francs, le billet de la poissonnière.

— T’as gagné à la loterie ? plaisantèrent les autres.

— Non, répondit Menotti. C’est de l’argent de poire !…

À partir de ce moment, Pare-Brise décida de tuer l’homme au groin.

Pare-Choc, quand les autres furent partis, alla dîner dans un bastringue du faubourg. Le colosse acheta un petit pain qu’il mangea sur le trottoir en face, en surveillant son ennemi.

Pare-Choc, sans se douter de cette filature, fit longue table. Comme il consulta plusieurs fois l’horloge de l’établissement M. Orfilo pensa qu’il devait avoir un rendez-vous. Il mangea un autre petit pain puis un troisième.

Enfin, Pare-Choc régla son addition et le colosse se tint hors de vue, dans l’embrasure d’une porte.

Menotti, tournant le dos aux boulevards, se mit en route d’un pas alerte, sans se retourner.

« Ça va, se réjouit le colosse. Il se dirige du bon côté, son affaire est faite. »

Pare-Choc alla jusqu’au canal Saint-Martin. Il traversait avec insouciance ce quartier louche, peuplé d’ombres furtives allant presque toujours par deux, une femme ici, un homme à vingt pas derrière.

Il y a là une sorte de port étrange, pittoresque le jour, sinistre la nuit. Peu de lumière, des chalands allongés comme de gros poissons et des marchandises entassées, des matériaux sans grande valeur car les autochtones pilleraient les autres.

Pare-Choc ayant disparu derrière un tas de caisses, le justicier se rapprocha.

Avançant la tête avec précaution, il aperçut Pare-Choc, debout, méditatif, au bord du canal.

« Décidément, se dit le colosse, il est destiné à périr dans le bouillon ! Mais cette fois, avant de le mettre dans son bain, je prendrai la précaution de lui couper un peu la respiration… »

Il allait bondir sur l’homme au groin mais il pensa soudain qu’il valait mieux attendre. Sinon, il risquait de se faire surprendre par celui ou celle avec qui Menotti avait rendez-vous.

Il se félicita de sa prudence, car la personne attendue arriva presque tout de suite. Malgré l’obscurité, M. Orfilo reconnut Robert La Borde.

Il regretta de ne pouvoir entendre la conversation, mais les deux complices s’entretenaient à voix basse et il était trop loin pour comprendre ce qu’ils disaient.

Ils n’avaient pas l’air d’accord. Robert La Borde s’agitait, gesticulait, et Pare-Choc s’exclama avec ironie :

— Jamais de la vie !

Robert La Borde entreprit alors un discours qui dura au moins cinq minutes. Ce sermon ne convainquit pas son interlocuteur, qui proféra à intelligible voix :

— Non, non et non !

Alors Robert La Borde leva brusquement le bras et frappa. Menotti devait pourtant se tenir sur ses gardes, mais l’autre fut terriblement prompt.

Le couteau ou le poignard s’enfonça dans la gorge de l’homme au groin, qui tomba.

Une jubilation intense secoua M. Orfilo. Sa besogne était faite par un autre, et parfaitement faite. Il préférait ne pas se salir les mains.

Robert La Borde se pencha sur le corps et fouilla. Il vidait les poches des vêtements pour rendre l’identification plus difficile.

Quand les poches furent vides, il traîna Menotti et le fit doucement glisser dans le canal.

Et s’éloignant, il passa près de Pare-Brise qui l’entendit siffloter un petit air guilleret.

— Je devrais lui donner un pourboire ! ricana le colosse. Il a proprement expédié la besogne que j’allais faire.

Il attendit un instant, puis alla tout au bord du quai pour voir. L’eau immobile était noire comme de l’ombre, le corps avait disparu.

M. Orfilo alluma une cigarette et la fuma jusqu’au bout, sur place. Il lui sembla que c’était la meilleure de sa vie.

— Bon voyage, vieux ! dit-il en jetant son mégot dans le canal.

Il ne fit pas grand bruit en rentrant passage de l’Industrie, mais la Rascasse ne dormait pas.

— Eh bien ? fit-elle.

— Tout est parfait, répondit M. Orfilo en embrassant la grosse femme. J’ai causé avec Menotti et je lui ai fait entendre raison. Il ne reviendra plus jamais.

— Tu ne l’as pas assassiné, au moins ?

— Rassure-toi, je ne l’ai même pas touché.

— Tant mieux ! conclut la Rascasse. Quand c’est toi-même qui t’en charges, ça te réussit mal de le tuer !

« Couche-toi, car il est tard.

Et M. Orfilo s’étendit béatement auprès de sa compagne.

XIII

LA JUSTICE DE PIED

Dans sa chambre, Mme La Borde écoutait les bruits de la maison. Elle entendit Suzy Nelson fermer sa porte, puis, au rez-de-chaussée, Jérôme rapporta dans la salle à manger l’argenterie du dîner. Enfin les domestiques montèrent par l’escalier de service, et le silence régna.

La dame aux cheveux blancs attendit encore un long moment. Son visage était calme, son attitude digne, comme de coutume.

Avant de sortir, elle ferma le commutateur. Dans le couloir du premier étage, l’obscurité était absolue, mais Mme La Borde connaissait les aîtres. Elle se dirigea sans tâtonner vers la chambre de Suzy Nelson et s’arrêta devant.

Quand elle pesa sur le loquet, la porte roula sur ses gonds sans le moindre grincement.

Là aussi, c’était l’ombre compacte. Les tentures étant tirées, on ne distinguait même pas l’emplacement de la fenêtre.

Mme La Borde perçut le souffle léger de la jeune fille endormie. Posant les pieds avec précaution, elle s’avança vers le lit, dont elle connaissait la place exacte. Elle n’allait pas vite, pour ne pas heurter du genou un siège déplacé. Encore un pas, un autre, un troisième…

Soudain une éclatante lumière emplit la pièce. Mme La Borde, sans un cri, sans un soupir, demeura figée sur place.

— Je vous demande pardon, madame, dit une voix narquoise. J’ai pensé que vous seriez plus à l’aise ainsi. Me serais-je trompé ?

Ce n’était pas Suzy Nelson, c’était Jean de Vassal, assis tout habillé sur le lit.

— Vous ! exhala Mme La Borde.

— Moi, madame, reprit le jeune homme. Vous ne vous attendiez pas à me trouver là ?

Les désarrois de Mme La Borde ne duraient jamais longtemps.

— Que faites-vous chez moi ? dit-elle sévèrement.

— Je passais dans le quartier, alors je suis monté.

— Ne comptez pas vous en tirer avec une pirouette ! déclara Mme La Borde.

Jean de Vassal se leva.

— Je ne sais pas faire la pirouette, dit-il.

— Je vous somme de m’expliquer pourquoi je vous trouve dans la chambre de ma nièce.

— Parce qu’elle m’a donné l’autorisation d’y venir.

— D’abord, où est Suzy ?

— À l’abri ! se contenta de répliquer Jean de Vassal.

— À l’abri de quoi ?

— De tout ce que vous pouvez avoir envie de tenter contre elle, madame.

— C’est absurde ! Que voulez-vous que je tente !

— Je ne sais pas, moi, fit innocemment le jeune homme. Elle pouvait se demander quel usage vous comptez faire de la jolie seringue que vous cachez dans votre main droite.

Mme La Borde mit vivement la main derrière son dos.

— Monsieur, dit-elle, vous avez une fâcheuse tendance à vous mêler de ce qui ne vous regarde pas.

— C’est vrai ! avoua Jean d’un air contrit.

— Vous serez guéri cette nuit même de cette manie.

— Hélas ! soupira le jeune homme, je crains bien d’être incurable ! Figurez-vous, madame, que je me suis mis en tête de sauver Suzy Nelson.

— Ma nièce court donc un danger ?

— Pas un danger, mais des dangers, oui, madame. Vous voulez la supprimer pour que votre aimable fils hérite de sa fortune.

— C’est faux ! riposta Mme La Borde.

— C’est juste ! rectifia Jean.

Et, tendant le bras :

— Je voudrais savoir ce qu’il y a dans la seringue.

Mme La Borde recula précipitamment :

— N’approchez pas ou j’appelle les domestiques !

— Appelez-les, madame. Je leur raconterai comment vous venez furtivement ici pour faire à votre nièce une piqûre mortelle.

— Vous êtes fou ! s’écria-t-elle.

— Je ne suis pas fou, et votre seringue contient du poison…

— Voilà ce que vous ne prouverez jamais ! rétorqua la dame aux cheveux blancs.

— Vous vous trompez, madame.

— Non, car votre témoignage ne vaut rien. N’oubliez pas que je vous ai surpris chez moi, la nuit.

— C’est moi, madame, qui vous ai surprise.

— À quoi cela servira-t-il ?

— À vous confondre publiquement !

— Allons donc ! Nous sommes seuls ici !

— Pas tout à fait, madame. Je vous ai réservé une surprise. Veuillez vous retourner.

Les tentures de la fenêtre s’écartèrent, et Mme La Borde aperçut deux hommes qu’elle ne connaissait pas. Cette invasion, loin de l’effrayer, la mit tout d’un coup dans une rage folle.

— Que faites-vous là, bandits ! vociféra-t-elle.

Mais Jean de Vassal, bonhomme, s’interposa :

— Oh ! madame, fit-il. Vous avez tort de traiter ainsi le commissaire de police de votre quartier. Il est chez vous pour saisir votre seringue et constater votre tentative criminelle.

Atterrée, la dame aux cheveux blancs écoutait.

— D’ailleurs, reprit Jean de Vassal, nous ne voulons pas la mort de la pécheresse.

« Votre nièce a un cœur d’or, sa magnanimité vous sauve. Vous ne serez pas poursuivie. Tout ce que nous voulons, c’est une preuve de votre ignominie. Cela vous empêchera d’en commettre d’autres. Nous nous contenterons d’une renonciation en bonne et due forme à votre tutelle. M. le commissaire va rédiger un procès-verbal que vous signerez, et vous ne serez jamais inquiétée.

Avec une rapidité telle qu’aucun des trois hommes n’eut la présence d’esprit d’intervenir, Mme La Borde bondit. Elle était déjà hors de la chambre quand ils essayèrent de l’empêcher de sortir.

— La seringue ! Il nous faut la seringue ! s’écria Jean de Vassal.

Sans se soucier d’éveiller les domestiques, il se précipita dans l’escalier.

Il lui restait encore quelques marches à dévaler quand il se trouva brusquement en face de Robert La Borde.

— Halte ! fit brièvement ce dernier.

— Tiens ! répliqua Jean. Comme on se retrouve !

— D’où venez-vous ? Où allez-vous ?

— Ne me posez pas trop de questions à la fois !

— Répondez tout de suite, sinon…

— Haut les mains ! intima Jean de Vassal.

Il avait vu que Robert La Borde cherchait une arme dans la poche arrière de son pantalon et, browning au poing, il l’avait devancé :

— Ne faites pas le méchant, reprit-il, j’ai les intentions les plus conciliantes…

— Lâche ! insulta Robert.

— Ne vous fâchez pas, monsieur Quatorze… je désire seulement mettre un point final à vos exploits… Vous devriez être arrêté, mais votre cousine a intercédé pour vous… Moins heureuse – et plus imprudente – votre maîtresse Fédora Halperine est sous les verrous depuis ce soir.

À cette nouvelle, Robert devint livide.

— Hé, cela vous fait une certaine impression ?… Pourtant, tout est bien qui finit bien, le vice est puni et la vertu récompensée… Quoi de plus moral ?… Vous avez exécuté vous-même hier soir votre complice, l’infecte Menotti. Vos autres acolytes, les Felloneau, ont jugé prudent de boucler leurs malles et de quitter la vallée de Chevreuse pour une destination inconnue…

Tout en parlant, Jean de Vassal observait Robert avec une attention minutieuse, car il se savait en présence d’un adversaire à sa taille.

Or, il crut distinguer dans les yeux de Robert une furtive lueur. Il comprit que quelque chose se passait derrière lui et que, probablement, un danger immédiat le menaçait.

Jean de Vassal se baissa d’un coup, s’aplatissant sur les marches à la seconde même où une détonation éveillait les échos de la maison.

Qui avait tiré ?… Jean n’eut pas le temps de s’en informer. Robert La Borde braquait sur lui un browning. Avec la rapidité de l’éclair, Jean leva son revolver et pesa sur la gâchette.

Un cri affreux, un cri comme seules les femmes en trouvent quand elles atteignent les limites du désespoir, retentit presque en même temps. Robert La Borde ouvrit des yeux démesurés, porta la main à son cœur et s’écroula.

Alors Jean de Vassal comprit. Pendant qu’il causait avec Robert, Mme La Borde avait silencieusement descendu l’escalier. Avide de vengeance, elle était parvenue à deux mètres de celui qui la ruinait et l’avait visé soigneusement.

Jean s’était dérobé au moment précis où elle appuyait sur la gâchette. La balle s’était perdue, mais celle de Jean avait atteint Robert en pleine poitrine.

Ce fut d’une horreur tragique. La mère oublia tout, elle ne vit plus que ce fils adoré qu’on venait de tuer.

Elle se jeta sur le corps, souleva la tête inerte, embrassa les yeux mi-clos.

— Robert !… râlait-elle, Robert, mon chéri !… réponds-moi !… C’est ta maman qui te parle… ta maman que tu aimes… Ce n’est pas vrai, dis ?… cela ne peut pas être vrai !… Le ciel ne peut permettre ça…

Elle le berçait tendrement et farouchement et la tête ballottait de-ci de-là. Mais les morts ne répondent jamais.

Mme La Borde poussa un autre cri, encore plus effrayant que le premier. Ses mains étaient rouges de sang, de ce sang que l’inexorable fatalité avait fait verser.

Elle était à genoux, hagarde, grelottante. Ses cheveux se dénouèrent et ruisselèrent en cascade blanche sur ses épaules.

— Robert !… murmura-t-elle. Je viens… je viens…

Jean devina ce qu’elle allait faire.

— Empêchez-là !… dit-il à Jérôme, accouru.

Mais l’aiguille de la seringue s’enfonçait dans l’avant-bras de Mme La Borde.

— Trop tard !… fit-elle avec une sorte de sourire extasié.

Et elle tomba sur le cadavre de son fils, lui donnant dans la mort un suprême baiser.

ÉPILOGUE

Le tonnerre des orgues emplissait la nef. La messe était dite ; précédée de deux suisses à hallebardes, la mariée sortait au bras de son époux. Et les midinettes qui l’attendaient sur le trottoir s’exclamaient :

— Qu’elle est jolie !…

— Elle est ravissante !…

— Sa robe est splendide !…

Et toutes ces louanges étaient au-dessous de la vérité. Suzy, Suzy de Vassal était délicieuse sous son voile et le bonheur donnait à ses yeux une expression merveilleuse.

Sous le sévère uniforme des officiers d’artillerie, Jean de Vassal avait grand air. Un ouvrier formula l’opinion publique.

— C’est un beau couple, ça !…

Et une commère ajouta :

— Ils étaient faits l’un pour l’autre !

Ce que la foule ne savait pas, c’était la lutte féroce, angoissante que ces deux êtres avaient dû soutenir pour conquérir leur bonheur.

Naturellement, les sœurs Thénard étaient demoiselles d’honneur. Chacune avait son flirt préféré pour cavalier, et, ma foi, on pouvait penser que deux mariages suivraient de peu celui-là. On voyait aussi le capitaine Leroy, qui avait à son bras une fort jolie fille, en qui on eût pu reconnaître une ancienne danseuse de music-hall.

Lord Helvin n’était pas encore revenu du Tanganyika, mais lady Helvin figurait en tête du cortège avec la horde guindée des parents britanniques de Suzy. Christie gardait son impassibilité ordinaire, mais, cela ne l’empêchait pas d’être infiniment heureuse du bonheur de sa cousine et du chevaleresque gentleman qui l’avait sauvée.

Enfin il y avait aussi la Rascasse et M. Orfilo. Ces deux-là rayonnaient. La Rascasse, cramoisie, menaçait de faire éclater sa robe, et les oreilles de Pare-Brise s’allongeaient extraordinairement.

— C’est splendide ! s’extasiait la Rascasse.

— Ça émeut ! reprenait le colosse.

Ils pensaient tous deux au jour où ils défileraient ainsi, la bague au doigt. Mais la cérémonie aurait lieu à la campagne, car ils remplaçaient maintenant les Felloneau à Beauvallon. La Rascasse avait des idées originales sur la culture de la terre, et M. Orfilo ne demandait qu’à les mettre le plus tôt possible à exécution.

— Vive la mariée ! s’écrièrent joyeusement les midinettes quand l’auto démarra.

La main de Jean de Vassal pressait celle de Suzy.

— Êtes-vous bien, ma chérie ?

Oui, elle était bien, adorablement bien. Le souvenir du passé trop sombre s’effaçait. Rien ne les empêchait plus d’être heureux.

Sans souci de la foule qui pouvait les voir, leurs têtes se rapprochèrent et leurs lèvres se joignirent pendant qu’ils murmuraient :

— Je t’aime…


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a été édité par la

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en juillet 2013, mis à jour en octobre 2015.

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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Anne C., Isabelle, Françoise.

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Ce livre numérique est réalisé d’après : Le mystère de la Flèche d’Argent, roman, par René Pujol, Paris, Librairie contemporaine, 1933. La photo de première page, Vue sur Roque Haute, a été prise par Laura Barr-Wells le 21.10.2011. Elle incorpore l’extrait d’une photo, anonyme, s. d., du train la Flèche d’Argent.

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