René Pujol

LA PLANÈTE
INVISIBLE

Grand roman scientifique inédit

1930-31

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  UN ORIGINAL. 4

CHAPITRE II  LES PROJETS DE M. LEBISCLOT. 13

CHAPITRE III  RÊVE ET RÉALITÉ. 22

CHAPITRE IV  « L’ASTRA ». 32

CHAPITRE V  LES ASTÉROÏDES. 45

CHAPITRE VI  UNE PETITE EXCURSION.. 51

CHAPITRE VII  AVANT L’AVENTURE. 71

CHAPITRE VI  PARTIR….. 82

CHAPITRE IX  LE PASSAGER.. 91

CHAPITRE X  DANS L’ESPACE. 102

CHAPITRE XI  L’IMPRÉVU.. 109

CHAPITRE XIII  QUELQUES SURPRISES. 130

CHAPITRE XIV  UNE VIE NOUVELLE. 139

CHAPITRE XV  FAUNE ET FLORE. 149

CHAPITRE XVI  UN MYSTÈRE. 164

CHAPITRE XVII  LA BÊTE VERTICALE. 174

CHAPITRE XVIII  DU SANG.. 184

CHAPITRE XIX  LES GÉANTS. 194

CHAPITRE XX  LE RETOUR.. 201

CHAPITRE XXI  LE SIÈGE. 208

CHAPITRE XXII  RETOUR AU BERCAIL. 217

Ce livre numérique. 227

 

CHAPITRE PREMIER

UN ORIGINAL

Il était à peine dix heures ; toutefois, par cette soirée maussade, le cours La-Reine était déjà désert. Il ne pleuvait plus, mais les arbres gouttaient encore et de gros nuages se bousculaient dans le ciel, laissant prévoir une nouvelle averse.

André Le Gall marchait d’un bon pas vers le Trocadéro. Il habitait rue de la Pompe et rentrait tous les jours à pied, après avoir dîné dans le modeste restaurant de la rue Saint-Marc où il prenait régulièrement ses repas.

André Le Gall atteignait la trentaine. Sa physionomie était aussi bretonne que son nom. C’était un blond aux yeux bleus, au visage un peu maigre mais agréablement modelé. Le menton carré indiquait une énergie peu commune, de même que les larges épaules annonçaient une belle puissance physique.

À une vingtaine de pas devant Le Gall, un homme traversa le terre-plein. Soudain, un autre individu surgit de derrière un arbre et se précipita sur le passant, qui eut à peine le temps de se retourner pour faire face à l’agression.

La lutte s’engagea, mais elle était inégale. L’homme attaqué, beaucoup plus faible que l’autre, fléchit sur les genoux et roula à terre en criant :

— Au secours !… au secours !…

André Le Gall, sans hésiter, s’élança vers le groupe qu’il apercevait confusément dans l’ombre. Il n’était pas armé, mais il avait confiance en ses muscles. Chaque été, quand il allait en vacances dans le Finistère, il prenait part, dans les fêtes locales, aux tournois de lutte bretonne, et sortait souvent vainqueur de ces rudes joutes.

L’agresseur l’entendit arriver et lui fit face. André distingua un homme plus grand que lui, dont la figure basanée exprimait la férocité.

Le choc fut terrible. L’homme frappa le premier et son coup de poing atteignit André Le Gall à la tempe, comme une masse.

Bien qu’un peu étourdi, André riposta par un direct des plus classiques, si sèchement assené que l’homme recula de deux pas. Mais ce fut pour se ruer avec impétuosité, la tête baissée, sur son courageux adversaire.

Un retrait purement instinctif sauva André, qui eut juste le temps de faire un saut de côté.

L’autre s’attendait si peu à cela qu’il fut déséquilibré et trébucha. Aussitôt André bondit sur lui et l’étreignit à bras-le-corps.

Il mettait toute son énergie à la bataille, mais il comprit immédiatement qu’il avait affaire à forte partie. La maigreur de son adversaire ne l’empêchait pas d’être un redoutable athlète. Quoique ceinturé de la façon la plus classique, il s’accrochait solidement au sol et ne se laissait pas renverser.

André Le Gall, modifiant sa tactique, allait nouer une prise de jambes sur laquelle il comptait pour terminer la rixe, lorsqu’une voix nasillarde prononça ces mots :

— C’est suffisant, Ali… Laisse monsieur tranquille !…

Aussitôt, à la stupeur d’André, l’homme basané cessa de résister. André le lâcha donc. Libéré de l’étreinte de son adversaire, Ali avait maintenant une attitude modeste et réservée, comme un parfait domestique.

La bagarre n’avait pas duré longtemps, mais le jeune Breton haletait. Il aperçut devant lui un personnage d’une cinquantaine d’années, souriant et calme, qui rangeait en parlant sa chevelure de poète, d’une blancheur de neige.

— Monsieur, dit ce personnage, permettez-moi de me présenter… Ernest Lebisclot, 21 bis, rue Marbeuf… Excusez-moi d’avoir choisi ce singulier moyen pour faire votre connaissance, mais cela fait partie d’un plan sur lequel je suis prêt à vous donner toutes les explications nécessaires… Nous pouvons causer ici, mais j’espère que vous me ferez l’amitié de venir prendre un petit verre de liqueur chez moi… Mon auto nous attend à vingt mètres.

La première idée d’André Le Gall fut qu’il se trouvait devant un fou et qu’il valait mieux passer son chemin. Pourtant, M. Lebisclot s’exprimait avec une correction parfaite, en véritable homme du monde, et ses petits yeux vifs, pétillants de malice, n’étaient pas ceux d’un déséquilibré.

André Le Gall aimait les aventures, d’ailleurs peu fréquentes dans sa vie. Il ne résista pas à la curiosité qui le poussait :

— Monsieur, dit-il, je suis prêt à vous suivre.

— À la bonne heure ! exulta M. Lebisclot. Cette décision me comble d’aise, car elle me prouve que je ne me suis pas trompé sur votre compte !... En route, monsieur !…

Au bord du terre-plein était rangée une confortable conduite intérieure. Ce n’était pas une voiture de grand luxe, mais elle indiquait tout de même que son propriétaire jouissait de solides revenus.

Ali, chauffeur bien stylé, ouvrit la portière et ne se mit au volant que lorsque les deux hommes furent installés derrière.

Le trajet fut court jusqu’à la rue Marbeuf. André constata qu’on s’arrêtait non devant une maison bourgeoise, mais devant un hôtel particulier à deux étages.

M. Lebisclot ouvrit la porte avec un passe-partout, et s’effaça devant son hôte :

— Donnez-vous la peine d’entrer, monsieur… invita-t-il d’un ton plein d’urbanité.

André Le Gall ne se fit pas prier. Quant à Ali, il ne les suivit pas : il devait sans doute ramener la voiture au garage.

Ils traversèrent un vestibule dont l’architecture directoire n’était pas déplaisante, et pénétrèrent dans un salon si curieux qu’André faillit pousser une exclamation d’étonnement.

La pièce était vaste, mais ce n’étaient pas ses dimensions qui surprenaient, c’était son agencement.

Le salon était rond, et le plafond en forme de coupole. Aucune lampe ne paraissait, quoique la lumière fût vive. L’éclairage était fourni par des rampes invisibles, disposées sur des corniches.

Le plafond et la muraille étaient tendus de soie bleue. Sur cette soie étaient brodées les constellations du firmament. La reproduction était exacte et parfaitement à l’échelle. André reconnut la Grande Ourse et la Petite Ourse – les deux seuls groupes d’étoiles qu’il fût capable d’identifier à première vue.

Le mobilier du salon était simple et de bon goût. Mais sur des étagères, sur des socles, dans des vitrines, il y avait une profusion d’appareils se rapportant tous à l’astronomie ou à la navigation à vapeur, des longues-vues bien antérieures, ainsi que des globes terrestres dont la naïveté prouvait l’ancienneté.

Pendant que le jeune homme examinait les aîtres, M. Lebisclot avait roulé un petit bar portatif d’où il extrayait flacons et verres.

— Que préférez-vous, monsieur ? Chartreuse ? Cognac ?…

— Une goutte de cognac !

— Moi, vous m’excuserez, je ne bois que de l’eau… Aqua simplex… pas même de l’eau minérale, et je m’en trouve fort bien… À votre bonne santé, monsieur…

André Le Gall pouvait maintenant détailler son interlocuteur. Les traits de ce dernier étaient fins et distingués, ses mains très soignées, son costume du meilleur faiseur, ses pieds petits et élégamment chaussés. Mais ce qui faisait surtout une impression favorable, c’était l’intelligence certaine de cet homme.

— Monsieur, commença M. Lebisclot, je ne vous demande pas votre nom…

— Oh ! je puis vous le donner, interrompit l’autre. Je m’appelle André Le Gall… ingénieur.

M. Lebisclot eut un haut-le-corps.

— Vous êtes ingénieur ?

— Oui monsieur.

— Vous vous occupez de métallurgie ?

— Non monsieur, d’électricité.

— Ça, c’est une aubaine ! s’écria M. Lebisclot de sa voix nasillarde. Je cherchais simplement un garçon décidé, mais je ne m’attendais pas à trouver un ingénieur !… Vraiment, le destin m’a comblé ce soir !

Et refrénant soudain son enthousiasme :

— Je reprends mon discours, qui doit, à juste titre, vous paraître très incohérent… Monsieur Le Gall, je suis seul au monde, d’abord parce que je n’ai pas de famille, ensuite parce que mes travaux m’ont imposé vingt ans de solitude et par conséquent m’ont empêché de me faire des amis… Or, au moment de me livrer à une expérience capitale, décisive, extraordinaire, j’ai besoin d’un commensal… d’un collaborateur… peut-être d’un continuateur.

« Comment me procurer cet associé ? En insérant des annonces dans les journaux ?… J’ai essayé, je n’ai rien trouvé… Ce que je voulais surtout, c’était un homme n’ayant peur de rien et prêt à risquer sa vie sans hésiter.

« Voilà pourquoi, avec le concours de mon fidèle Ali, j’ai simulé cette ridicule attaque nocturne. C’était la troisième de la soirée, monsieur, et mon serviteur est si consciencieux qu’il a failli m’étrangler.

— Pourquoi la troisième ? interrogea André, qui commençait à s’amuser.

— Parce que les deux premiers témoins ont pris courageusement la fuite !… Ceux qui consentent à affronter un danger certain pour sauver un de leurs concitoyens sont peu nombreux, croyez-moi… Mon procédé de sélection humaine peut vous paraître plus que bizarre, mais, à la réflexion, il n’est pas mauvais… Qu’en pensez-vous ?

André ne put s’empêcher de sourire :

— Ce n’est pas mal combiné, apprécia-t-il.

— Je suis sûr que vous avez l’âme bien trempée, reprit M. Lebisclot avec satisfaction. Mais où ma chance s’affirme, c’est quand le tombe sur un ingénieur !… Où avez-vous fait vos études ?

— À l’École Centrale.

— De mieux en mieux !… Vous avez connu mon vieil ami Anatole Martin ?

— J’ai suivi ses cours, monsieur, et j’ose dire qu’il me traitait comme un de ses meilleurs élèves.

M. Lebisclot soupira en rangeant encore ses longs cheveux blancs, d’un geste qui devait lui être familier.

— Lorsque Martin est mort, dit-il, les sciences mathématiques ont perdu un de leurs meilleurs apôtres… J’insiste sur ce mot d’apôtre !… Pour faire école, il faut non seulement le savoir, les connaissances, l’érudition, mais surtout la foi ! Les grands mathématiciens sont toujours des illuminés, des poètes !… Si Martin vivait encore, il vous affirmerait que je ne suis pas fou, contrairement à l’opinion de la plupart de mes contemporains.

Il avala une gorgée d’eau et poursuivit :

— Avant d’aller plus loin, cher monsieur Le Gall, je désire vous poser quelques questions auxquelles, bien entendu, vous serez libre de rependre ou de ne pas répondre… D’abord, êtes-vous marié ?

— Non, monsieur.

— Tant mieux !... Avez-vous de la famille ?

— Je suis orphelin et j’étais fils unique.

— À merveille ! En somme, vous êtes seul au monde ?

— Hélas ! oui.

— Et… là, je deviens franchement indiscret, mais vous m’excuserez… Êtes-vous riche ?

André Le Gall se mit à rire :

— Il ne m’en coûte pas d’avouer que non. Je gagne ma vie, mais je n’ai pas de fortune et, ce qui est plus grave, aucune économie.

M. Lebisclot se frotta énergiquement les mains :

— Parfait ! parfait ! Je déduis de tout cela que rien ne vous retient spécialement à Paris ?

— Non, monsieur. J’y suis si peu attaché que j’ai l’intention de partir pour les colonies…

L’homme aux cheveux d’argent se pencha confidentiellement :

— Je vous proposerai bientôt de partir pour beaucoup plus loin que cela…

— Pour l’Amérique ? demanda André.

— Plus loin encore !

— Pour l’Australie ?… Pour l’Océanie ?

— Toujours plus loin !

— Serait-ce pour le pôle Sud ?

— Vous n’y êtes pas du tout, monsieur Le Gall !

— Alors pour où ?

M. Lebisclot désigna les constellations du plafond.

— Pour là ! dit-il, tranquillement.

André Le Gall leva les yeux sans comprendre :

— Où, là ?

— Pour le ciel ! fit M. Lebisclot.

CHAPITRE II

LES PROJETS DE M. LEBISCLOT

En entendant cette proposition au moins étrange, André Le Gall ne sourcilla pas. Ou bien, malgré les apparences, M. Lebisclot était complètement fou ; ou bien il parlait raisonnablement. Dans les deux cas, il n’y avait pas à s’émouvoir.

M. Lebisclot s’attendait sans doute à un sursaut, car il se montra déconcerté par le calme de l’ingénieur.

— Ce que je vous dis ne vous stupéfie pas ? demanda-t-il avec un léger dépit.

André Le Gall répliqua aussitôt :

— Monsieur, vous n’avez pas l’air d’un plaisantin. Je vous écoute donc avec toute mon attention. Quand vous aurez terminé votre exposé, je vous répondrai.

M. Lebisclot se leva, fit deux fois le tour d’un guéridon et revint se jeter dans son fauteuil.

— Vous avez raison, avoua-t-il. Je suis dépité par votre sang-froid et j’ai tort de l’être… Plus je vais et plus je constate combien vous êtes l’homme que je cherchais… Une seule vertu vous manque peut-être : l’enthousiasme.

— Détrompez-vous, monsieur Lebisclot ! riposta André. Je suis parfaitement capable d’enthousiasme, mais je ne m’exalte qu’à bon escient… Je n’en sais pas encore assez pour sauter de joie.

M. Lebisclot fit une grimace comique :

— Je comprends déjà, dit-il, que vous deviendrez vite mon mentor. Au fond, cela ne me déplaît pas… Mais vous voulez des explications, je vais vous en fournir…

Et il exposa sans se presser :

— Je suis riche, ou plutôt je l’étais, car les travaux et mes expériences ont englouti la majeure partie de ma fortune. Peu importe, d’ailleurs, car je suis enfin prêt et que je n’ai plus grand’chose à faire sur terre… Quand je m’exprime de la sorte, je ne songe pas à mourir, mais seulement à m’affranchir du joug de la pesanteur.

« Depuis ma jeunesse – je pourrais même dire depuis mon enfance – le ciel m’émerveille. La conception de l’immensité sidérale n’est pas humaine, et notre notion de l’infini est puérile. Seuls, les astronomes se rendent compte, à peu près, de ce qu’est une année-lumière, calculée à trois cent mille kilomètres par seconde…

« Mon père dirigeait l’observatoire de Floirac, près de Bordeaux. Disciple du grand Camille Flammarion, ce poète des astres, il m’inculqua sans peine sa passion pour le ciel. Il le fit d’autant plus facilement qu’en naissant j’avais coûté la vie à ma mère et que je vivais seul avec lui.

« Je me flatte de connaître assez bien le firmament. Au pied des Pyrénées, entre Bagnères-de-Luchon et Saint-Gaudens, j’ai installé un observatoire d’amateur qui est assez bien agencé et que j’espère vous montrer un jour. Il m’a permis d’acquérir quelques connaissances, et surtout de comprendre et de vérifier celles de mes savants devanciers…

« C’est, tout naturellement, dès que j’eus l’âge d’homme, que m’est venu le désir de construire un astronef.

— Ah ! vous aussi ? ne put s’empêcher de dire André Le Gall.

— Oui, monsieur, moi aussi… J’ai suivi la trace des anticipateurs, en essayant d’être un peu plus sérieux que Cyrano de Bergerac, Jules Verne ou Wells… Le problème est à la mode, et des savants comme l’Allemand Oberth et le Français Robert Esnault-Pelterie l’étudient à fond sans passer pour des utopistes.

André Le Gall interrompit M. Lebisclot pour lui prouver qu’il n’ignorait pas tout à fait la question.

— On a même fondé un prix, dit-il, pour celui qui ira le premier dans la lune…

— J’ai d’autres ambitions ! s’exclama M. Lebisclot. La lune ne m’intéresse pas, elle est trop près.

— Comment, trop près ?

— Oui, monsieur, trop près… Elle n’est qu’à 384.000 kilomètres de la terre.

— C’est déjà coquet ! fit André Le Gall.

— Oui et non. Le premier venu, à condition qu’il sache franchir la zone d’attraction, c’est-à-dire la zone soumise à la pesanteur terrestre, atteindra Séléné en quelques heures.

« La Lune, nous la connaissons. Évidemment, nous en voyons toujours le même côté, et l’autre face pourrait nous réserver des surprises, mais je vous le répète, je ne borne pas mon ambition au médiocre satellite de notre globe…

— Où voulez-vous donc aller ?

— Visiter une zone extraordinaire dont j’aurai l’occasion de vous entretenir avec plus de détails. Elle n’est pas extrêmement éloignée, mais il est tout de même possible que nous n’en revenions jamais…

M. Lebisclot se reprit :

— Je dis « nous » pour « je », car vous ne m’avez pas encore donné votre acceptation…

— Ni mon refus ! compléta André en souriant.

— C’est bon signe, continua M. Lebiscot, et je ne désespère pas de vous convaincre… Suivez-moi bien, car malgré ma volonté de rester simple, ma démonstration sera peut-être ardue…

— Je vous écoute avec toute mon attention, promit André.

— Je vous en remercie… Ceux qui, jusqu’ici, ont envisagé la possibilité d’une excursion dans les astres ont imaginé soit des obus, soit des fusées. Ce sont deux procédés qui, à mon avis, ne valent pas grand’chose.

« Il est évident que l’obus, en dépit de toutes les précautions, subirait au départ un choc si formidable que ses occupants seraient pulvérisés, ou plutôt littéralement liquéfiés. Ils ne pourraient, par conséquent, pas nous raconter ensuite ce qu’ils auraient vu, en admettant que le projectile retombe un jour sur la terre.

« Quant à la fusée, il faudrait la charger d’une quantité d’explosifs tellement invraisemblable qu’elle ne pourrait jamais s’élever. Et puis, quelle serait sa tenue hors de la mince couche d’atmosphère terrestre ? Cette couche mesure soixante kilomètres d’après les uns, trois cents d’après les autres. En comparaison de l’espace à parcourir, ce n’est rien. Et pourtant, cette masse d’air est suffisante pour porter au rouge vif, par frottement, le métal du véhicule propulsé. Inutile d’ajouter que ses occupants seraient carbonisés s’ils avaient, par hasard, échappé au désastreux effet du choc de départ.

— En outre, objecta André, quelle serait la tenue de l’astronef dans l’éther sidéral ?

— Nul ne le sait, en effet, repartit le savant, mais pour ma part, je n’ai nullement la hantise du vide. Je suis persuadé qu’il n’existe pas dans la nature. Ce que vous, nommez l’éther est sûrement un gaz d’une espèce inconnue qui peut et qui doit être plus dense que l’air, contrairement à toutes les apparences et à toutes les déductions.

— Oh ! mais cela n’est qu’une hypothèse !

— Rationnelle, cher monsieur !… Vous ne tenez pas compte des effets de la pesanteur terrestre, qui faussent tous vos calculs. J’estime que le projectile ne culbuterait pas avant d’arriver au point où l’effet de la pesanteur de la Lune, ou de celle des planètes qu’on aurait visée, commencerait à se faire sentir. Je ne suis préoccupé que du choc, c’est pourquoi j’élimine tout projectile.

« Des savants ont calculé que pour vaincre l’effet attractif de notre globe, il faudrait progresser au départ, pendant huit minutes au moins, à une vitesse de plus de onze mille mètres à la seconde. C’est à la fois exact et faux. Moi, je préfère parvenir tranquillement au plus haut point possible avant de m’élancer dans l’espace. Après tout, pourquoi vouloir à toute force partir de la surface du globe ?

— Parce que pour lancer un objet, même extrêmement léger, il faut un point d’appui.

— L’air n’est-il donc pas un tremplin suffisant ? s’exclama M. Lebisclot. Je vous en supplie, monsieur Le Gall, ne restez pas obnubilé par les expériences antérieures, toutes lamentables. Comment voulez-vous qu’un obus parvienne intact dans un astre quelconque ? Il s’écraserait en arrivant !… Il fallait créer une véritable voiture aérienne, qui puisse être dirigée, maîtrisée… et qui puisse peut-être revenir !… C’est cette voiture que j’ai inventée et exécutée ! Elle existe, et je suis prêt à vous la montrer si… si…

— Achevez votre pensée ? dit André.

— Si vous êtes disposé à tenter la périlleuse aventure. Moi, je suis sûr de partir et même d’arriver à destination, mais je ne suis pas sûr de revenir. Ceux qui s’embarqueront avec moi devront donc faire le sacrifice de leur vie.

— La chose en vaut peut-être la peine, apprécia André, mais cela mérite réflexion.

— Oh ! je ne vous demande pas une réponse dès ce soir ! glapit M. Lebisclot. Comme vous avez une culture scientifique suffisante, vous pouvez être séduit par mon exposé, mais je ne veux pas que vous vous décidiez à la légère…

— Dans quel dessein tentez-vous cette expédition ? questionna l’ingénieur.

— D’abord et surtout par curiosité scientifique. Je rêve d’une communication à l’Académie des Sciences qui ferait pas mal de bruit.

— Si vous parvenez jamais à l’écrire ! compléta André.

— Bien sûr !… Si je ne réussis pas, on m’oubliera comme on a oublié les explorateurs disparus… les pionniers engloutis dans l’océan, incorporés dans les glaces des pôles ou ensevelis dans les sables du Sahara… Quelle sera ma mort ? Je l’ignore. Elle sera peut-être très douce, peut-être horrible… Mais alors, j’aurai sur moi le poison qui mettra immédiatement fin à ma souffrance…

André Le Gall se força pour dire d’un ton enjoué :

— Vous n’êtes pas gai !

— Aussi, je n’insiste pas… Mais si je réussis, je rapporterai du ciel assez de richesses pour me transformer en nabab.

— À quelles richesses faites-vous donc allusion ?

— Aux métaux précieux dont la spectroscopie révèle l’existence, cher monsieur. Je veux parler de l’or, du platine et même du radium… Hein ? Ce serait lucratif de rapporter deux ou trois quintaux de ce dernier métal ! À trois cent mille francs le gramme, cela ferait quatre-vingt-dix milliards de francs !…

André se retint de dire que le calcul était trop simpliste pour être exact. Ce qui fait, en grande partie, la valeur des métaux précieux, c’est la rareté. Si l’on pouvait jeter sur le marché des quintaux de radium au lieu de quelques milligrammes, il en résulterait une dépréciation immédiate. La découverte de mines d’argent abondantes a considérablement réduit le prix de vente de ce métal.

Mais M. Lebisclot avait sans doute deviné l’objection, et il s’empressa de la réfuter.

— Certes, reprit-il, le radium ne vaudrait plus le même prix, mais il serait encore assez cher !… Le monde entier en a besoin pour le traitement du cancer et d’autres maladies dont nous sommes affligés… Trois cents kilos pour toute la terre cela ne ferait pas beaucoup pour chaque institut. Le chiffre de vente serait encore suffisamment rémunérateur !

M. Lebisclot avait l’air heureux d’un spéculateur qui songe à une affaire facilement réalisable. Il s’agissait pourtant d’une excursion dans les espaces interplanétaires.

Alors qu’André Le Gall attendait avec curiosité la suite du discours, l’étrange bonhomme consulta brusquement son chronomètre.

— Oh ! oh ! s’exclama-t-il. Il est tard et je me couche toujours de bonne heure… Je ne puis m’étendre davantage sur ce sujet. D’ailleurs, je vous en ai assez dit pour éveiller votre attention. Si vous revenez à l’heure du déjeuner demain, c’est que je vous aurai intéressé !… Si vous ne revenez pas, cela me prouvera que je me suis trompé sur votre compte, et il ne nous restera plus qu’à oublier notre rencontre. Sur ce, bonsoir et dormez bien.

Et il reconduisit lui-même jusqu’à la porte André Le Gall, qui se retrouva sur le trottoir sans trop savoir ce qui lui arrivait.

CHAPITRE III

RÊVE ET RÉALITÉ

M. Lebisclot était décidément un homme bizarre. Il s’était montré ravi de revoir André Le Gall, il lui avait fait faire un succulent déjeuner, mais il ne lui avait plus parlé du voyage interplanétaire.

Le repas avait été servi par un petit valet de chambre qui répondait au nom de Tao. C’était un serviteur irréprochable, scrupuleusement attentif et devinant les moindres désirs de son maître, mais d’une impassibilité gênante. Il était impossible de lire un sentiment sur ce visage plat et jaune, dont les yeux étaient si bridés qu’on ne voyait même pas les prunelles.

M. Lebisclot causait musique. C’était un art que le jeune ingénieur connaissait bien, aussi ne fut-il pas embarrassé pour soutenir la conversation, mais enfin il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il n’était pas venu pour cela.

Au moment du café – un moka épais et parfumé qu’Ali prépara lui-même – les deux convives passèrent dans le salon.

L’Arabe n’en voulait pas à André de l’avoir quelque peu malmené la veille, car il lui fit un discret sourire. Les vrais athlètes ont toujours une certaine admiration pour les autres athlètes, même plus forts qu’eux.

— Vous avez d’excellents domestiques, dit André.

— N’est-ce pas ? répondit M. Lebisclot. Comme je leur ai sauvé la vie à tous deux, ils me sont assez dévoués. Et puis ils ont une qualité que j’apprécie au-dessus de toutes les autres…

— Laquelle, cher monsieur ?

— Ils sont tous les deux muets.

André regarda Ali d’un air apitoyé :

— Mais ils entendent cependant ?

— J’ai dit muets, et non sourds-muets. Il ne s’agit pas d’une infirmité… J’ai trouvé ces deux gaillards-là à Marseille. Ils étaient en train de se battre.

— Contre qui ?

— Entre eux ! Ils se tailladaient consciencieusement à coups de couteau. Ali avait la langue tranchée, tout comme le serviteur de Monte-Cristo… quant au petit Tao, il avait tout bonnement la trachée artère sectionnée. Il respire depuis au moyen d’une sonde d’argent… j’ai réussi à sauver ces pauvres diables et je les ai gardés.

— Ils ne se détestent pas ? demanda André.

— Ils nourrissent l’un pour l’autre une sympathie fraternelle… Ils se tuaient, mais leur dispute n’était sans doute pas bien sérieuse. Ali ne comprend pas l’annamite et Tao ne connaît pas un mot d’arabe.

— Ils s’exprimaient peut-être en français ?

— C’est moi qui leur ai appris de cette langue ce qu’ils avaient besoin d’en savoir pour me servir convenablement… Voulez-vous un cigare ?

— Merci, je ne fume pas.

— Moi non plus… Maintenant, nous allons reprendre notre conversation au point où nous l’avons laissée hier soir.

C’était ce qu’André attendait avec impatience. Il se cala dans son fauteuil pour mieux entendre.

— Avez-vous réfléchi à ma proposition ? reprit le savant.

— Oui, monsieur.

— Et vous êtes disposé à me suivre ?

— Presque.

— Pourquoi pas tout à fait ?

— Je voudrais au moins savoir où vous avez l’intention d’aller…

— C’est un souci légitime, fit en riant M. Lebisclot. Je ne vous l’ai pas dit parce que c’est un gisement aérien de métaux précieux, mais après tout, je n’ai pas peur des voleurs…

« Je désire tout simplement aller avec mon appareil dans ce que les astronomes appellent la région des astéroïdes. La connaissez-vous ?

— Mal, avoua André Le Gall.

— Cela ne m’étonne pas… c’est la faute de vos anciens professeurs. On continue toujours à enseigner aux enfants qu’il y a huit planètes dans le système solaire : Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune.

André crut bon d’ajoute :

— Il y en a même une neuvième, puisqu’on vient de découvrir une planète transneptunienne.

— Ce n’est pas encore sûr ! répliqua M. Lebisclot. D’aucuns prétendent qu’elle n’existe pas… mais pour l’instant, laissons la planète transneptunienne où elle est, c’est-à-dire à quatre cents millions de kilomètres du soleil.

— Ces chiffres me donnent le vertige ! s’exclama André.

— Ils sont pourtant bien faibles ! Ils ne sont vraiment formidables que lorsqu’il s’agit des étoiles.

« On a donc le tort d’enseigner aux enfants qu’il y a huit ou neuf planètes. En réalité, il en existe plusieurs centaines… Entre Mars et Jupiter gravitent, en effet, des petits astres que les astronomes ont identifiés, dûment mesurés et même pesés.

« Tout porte à croire qu’il y en a un millier, peut-être davantage, mais on n’en mentionne d’habitude que trois cents environ, d’un diamètre variant de cent lieues à quelques kilomètres…

M. Lebisclot en était là de son exposé quand Ali reparut et, sur le seuil du salon, fit un signe.

— Ah ! fit le maître de maison, l’auto nous attend devant la porte.

— Où allons-nous donc ?

— Voir mon œuvre, c’est-à-dire le véhicule qui doit nous emporter dans l’immensité !

André Le Gall n’eut pas besoin d’invitation pour se lever et suivre M. Lebisclot. Malgré tout ce qu’on lui avait dit jusque-là, il doutait encore et désirait ardemment examiner l’appareil inventé par son excentrique et nouvel ami.

— Nous n’allons pas très loin, annonça M. Lebisclot quand ils eurent pris place dans la conduite intérieure.

— De quel côté nous dirigeons-nous ?

— Nous allons dans ma propriété de Saint-Cloud.

Cette propriété, qu’ils atteignirent en vingt minutes, était située au sommet des coteaux. Une haute muraille l’entourait, par-dessus laquelle on apercevait quelques branches d’ormeaux et de platanes.

— Vous êtes bien défendu ! remarqua André en désignant les chevaux de frise disposés sur la crête du mur.

— Oui, pas mal, dit M. Lebisclot. Je n’aime pas les indiscrets et je les éloigne systématiquement de chez moi.

Ali avait sonné. Au bout d’une minute, un judas taillé dans la porte s’ouvrit, et une large face d’ébène s’y encadra.

— C’est moi, Samba ! annonça M. Lebisclot.

Décidément, le savant aimait les coloniaux, puisque sa domesticité se composait d’un Arabe, d’un Annamite et d’un nègre.

Mais Samba n’était pas muet, car une fois la porte ouverte il les salua d’un retentissant :

— Bonjou, missié !

André Le Gall, qui regardait avidement autour de lui, fut déçu de ne rien voir d’extraordinaire. Le parc ressemblait à tous les parcs, et la maison qui s’érigeait au centre était petite et banale. En s’approchant, il remarqua toutefois que le large espace vide qu’il avait pris pour une pelouse était une plate-forme ronde, en béton, d’environ trente mètres de diamètre. De cette plate-forme partait un chemin, en béton également, et aboutissant à un bâtiment bas et large, construit comme un garage.

Ce fut vers ce point que se dirigea M. Lebisclot, et Samba le précéda pour tirer une double porte à glissière. En même temps, le savant annonça pompeusement :

— Voici l’Astra !

Sur un chariot semblable à un train d’avion reposait une sorte d’œuf énorme, en cuivre rouge. Il mesurait à peu près quinze mètres de longueur, et son diamètre à la ceinture était d’environ six mètres.

André Le Gall s’attendait à tout sauf à une machine de cette forme et de ce métal. Jouissant de cette surprise, M. Lebisclot, les pouces dans ses goussets et les doigts tapotant une marche triomphale sur son abdomen, laissa l’ingénieur faire tout le tour du volumineux engin. Quant à Samba, blasé sans doute sur ce spectacle, il ne jeta même pas un coup d’œil à l’intérieur du garage et alla rejoindre Ali demeuré dans l’automobile.

Aux deux extrémités de l’Astra se trouvaient deux hélices à trois pales, de dimensions presque insolites. Elles étaient aussi grandes que celles dont M. de la Cierva munissait ses premiers autogires.

— Elles sont en bronze d’aluminium, expliqua M. Lebisclot. J’ai choisi cet alliage parce qu’il est à la fois résistant et léger.

— Mais à quoi serviront ces hélices ?

— Elles ont deux usages et peut-être trois. D’abord, elles me serviront à m’élever le plus haut possible dans l’atmosphère… Puis, à mon arrivée dans l’astre visé, elles me serviront à ne pas choir trop vite. Enfin, peut-être, elles me serviront dans ce que vous appelez l’éther.

— Dans le vide ? s’exclama André, incrédule.

— Non, monsieur ! Je vous l’ai déjà dit, je suis de ceux qui pensent que le vide n’existe pas.

— De quoi donc sont emplis les espaces sidéraux ?

— Je l’ignore, et c’est pour cela que je vais y voir… D’ailleurs, comme je peux aller très vite, à plusieurs milliers de kilomètres à la seconde, je rentrerai mes hélices à l’intérieur. Un dispositif me permet de les escamoter le plus facilement possible.

André Le Gall songeait à ce qu’avait dit M. Lebisclot en commençant :

— Une question, cher monsieur… Vous comptez sur ces hélices pour vous élever dans l’atmosphère. Je les juge pourtant incapables de soutenir cet appareil sans ailes.

— Pardon ! répondit M. Lebisclot. L’Astra a des ailes ! Elles sont pour l’instant repliées là dedans.

Et il montrait deux longues poutres saillantes, rivées à la coque ainsi que des équilibreurs de bateau.

— En outre, poursuivit l’inventeur, l’Astra possède des roues, actuellement cachées, elles aussi.

« C’est un appareil qui peut voguer indifféremment sur l’eau comme un navire, sous l’eau comme un sous-marin, sur terre comme une automobile, et dans l’air comme un avion… J’ai pris le maximum de précautions, car je ne me flatte pas de savoir exactement ce que nous trouverons dans la région que je me propose d’explorer.

« J’ai choisi la forme ovoïde parce que c’est une des plus résistantes aux fortes pressions. En somme, c’est le système des brise-glaces que j’ai adopté. Rien ne prouve, en effet, que, contrairement aux suppositions les plus communes, nous ne subirons pas une contraction effroyable hors de la zone d’attraction terrestre…

André Le Gall remarqua des cercles de vingt centimètres symétriquement disposés tout au long de l’Astra.

— Des hublots, n’est-ce pas ?

— Oui, répondit M. Lebisclot. Il y en a partout, afin de pouvoir examiner l’horizon dessus, dessous, à droite, à gauche, en avant et en arrière. Ils ne sont pas rivés, mais vissés. J’ai inventé un système qui permet de les rabattre depuis l’intérieur, malgré de très épaisses lentilles de cristal.

— Mais je n’aperçois pas de gouvernail ?

— Il existe pourtant, mais il n’a pas la forme habituelle… Lui aussi est à l’intérieur, et il ne se compose que de quatre manettes… Mais n’anticipons pas, et achevez votre examen de la coque.

— Pourquoi est-elle en cuivre ?

— Parce que ce métal est excellent conducteur de l’électricité, et que j’ai besoin d’être un véritable œuf électrique dans l’espace.

— Vous comptez y trouver des courants électriques ?

— Beaucoup de courants, cher monsieur ! Des courants lumineux, des radiations, et surtout des ondes. C’est sur elles que je compte spécialement.

Ce que l’ingénieur entendait l’intéressait prodigieusement, mais maintenant qu’il avait achevé le tour de l’Astra, il brûlait d’envie de visiter l’étrange vaisseau.

M. Lebisclot s’en aperçut et ne voulut pas le faire languir davantage. Il appuya sur un rivet, et une ouverture ronde, juste suffisante pour laisser passer un homme, béa soudain dans la coque.

— Donnez-vous la peine d’entrer, dit-il cérémonieusement.

CHAPITRE IV

« L’ASTRA »

André Le Gall s’engagea dans un boyau d’un mètre de long et rampa en s’aidant des genoux et des coudes. Il se heurta à une seconde porte ronde qu’il lui suffit de pousser et qui s’ouvrit sans difficulté.

L’ingénieur était maintenant dans une vaste pièce cubique où régnait une belle lumière bleuâtre.

— Comment trouvez-vous mon éclairage ? demanda M. Lebisclot qui l’avait rejoint.

— Très doux, très agréable… Mais je ne m’en explique pas la nature… On dirait des lampes à vapeurs de mercure.

— Ce n’est pas cela… J’éclaire l’Astra à la lumière froide. Mais vous chercheriez longtemps sans savoir comment. Il s’agit de véritables lampes animales.

— Comment ! animales ? s’exclama André, croyant que M. Lebisclot se moquait de lui.

— Oui, mon cher, animales. Ce sont des noctiluques qui fournissent cette jolie lumière.

Les noctiluques sont ces infiniment petits qui rendent parfois la mer phosphorescente.

— J’ai choisi les noctiluques, reprit le savant, pour ne rien perdre de la force électrique qui me sera aussi précieuse que l’air… Mais, avant de nous attarder sur les détails techniques, veuillez examiner l’appartement et me dire s’il vous plaît.

— Il est tout à fait agréable !

En effet, la grande pièce était confortable, luxueuse même. Les parois étaient capitonnées et tendues de cuir de Cordoue. Ce capitonnage existait même sur le plancher que foulaient les deux hommes.

Les sièges étaient peu nombreux : trois fauteuils et un canapé. André remarqua que leurs pieds étaient fixés dans des alvéoles de nickel, comme on en voit sur certains transatlantiques. Des alvéoles semblables se trouvaient sur toutes les parois, y compris le plafond.

— Que cela ne vous surprenne pas ! expliqua M. Lebisclot. Je ne sais pas ce que le proche avenir me réserve… Dans l’atmosphère terrestre, l’Astra gardera la position horizontale, mais après ? Il est probable que l’appareil filera la pointe en haut – en admettant les termes haut et bas, pourtant impropres dans le cas qui nous occupe. Voilà pourquoi la pièce est cubique, et pourquoi les meubles peuvent s’y placer dans n’importe quel sens.

Outre les sièges, il y avait deux tables, deux commodes et casiers contenant des livres.

— La bibliothèque est forcément réduite, dit M. Lebisclot, mais elle contient malgré tout l’utile et l’agréable. Des ouvrages d’astronomie, naturellement, quelques romans et des traités de philosophie… Avec cela, on ne risque pas de s’ennuyer, même en errant jusqu’à la mort dans l’immensité.

« Ces placards, aussi larges que la pièce elle-même, contiennent des instruments d’astronomie, pour que je puisse faire aisément toutes les observations nécessaires. J’ai un télescope, du type grand équatorial, qui est une merveille d’optique.

— Mais il doit être fort lourd ? s’inquiéta Le Gall. Comment ferez-vous pour le remuer ?

— Grâce à mon système de glissières, un enfant pourrait le manier sans fatigue… Et puis, lourd… léger… cela ne signifiera pas grand’chose au bout de quelques heures de course !

« Maintenant que vous connaissez le salon-salle à manger, passons dans une chambre… Il y en a une à l’avant et l’autre à l’arrière… Nous dirons peut-être bientôt : une en haut et l’autre en bas. J’ai des échelles de cordes pour remplacer les escaliers.

Ces chambres étaient conçues d’après le même principe que la salle centrale. Elles étaient revêtues du même capitonnage et contenaient chacune deux lits-divans qu’on pouvait indifféremment fixer sur chaque paroi. Le même éclairage les baignait d’une douce lueur azurée.

Une objection vint à l’esprit d’André Le Gall :

— Mais vos noctiluques ne vivront pas longtemps ?

— Ils sont morts, répondit M. Lebisclot.

— Et ils émettent encore des rayons lumineux ? Voilà qui renverse toutes les théories admises jusqu’à ce jour !

— Oui et non… Les noctiluques baignent dans une solution chimique inventée par moi, d’après les travaux du docteur Carrel, le célèbre physiologiste français émigré aux États-Unis. La déperdition est presque insensible. J’ai calculé que mes lampes peuvent éclairer vingt-cinq ou trente ans… D’ici là !… acheva-t-il avec un geste évasif.

Les armoires, ou plutôt les coffres, contenaient des lainages épais et moelleux.

— Je me méfie surtout du froid, commenta le savant. Nous trouverons sans doute des températures capables de nous transformer instantanément en blocs de glace, ce qui n’aurait rien de plaisant.

« L’Astra possède une double coque. C’est le meilleur moyen de se protéger… En outre, cette double coque me permet d’alléger considérablement l’appareil, ce qui est appréciable au départ.

— L’alléger ? fit André. Comment cela ?

— Cette double coque est remplie d’hélium. C’est un gaz moins léger que l’hydrogène, mais beaucoup moins lourd que l’air… Au surplus, il est moins dangereux, vous le savez. L’hélium n’est ni comburant, ni combustible, il ne compose jamais aucun mélange explosif et il ne s’unit à aucun autre gaz.

— Mais il vous en a fallu une quantité considérable et c’est un gaz très rare ?

— Je ne l’ai pas fabriqué, mon cher. Je me suis contenté de l’extraire des sources pyrénéennes. On sait depuis longtemps qu’elles émettent de l’hélium, mais on n’a jamais rien fait jusqu’ici pour capter ce trésor.

M. Lebisclot poussa une autre porte :

— Ici, dit-il, la chambre des machines. Il y en a une autre identique à l’arrière.

Et comme André Le Gall tendait curieusement le cou :

— Oh ! vous ne verrez pas grand’chose… Mes appareils sont très simples.

En effet, l’ingénieur fut déçu. Il vit deux petits condensateurs électriques, un transformateur, des manettes désignées par des lettres grecques, quelques roues en ébonite, et plusieurs appareils de mesure.

— Vous ne comprenez pas ? fit en souriant M. Lebisclot.

— Pas grand’chose, je l’avoue.

— Parce que vous n’avez là que des appareils de commande. L’Astra n’a pas de moteur.

— Mais alors, comment marche-t-il ?

— Il ne marche pas tout seul !… Jusqu’à une certaine distance, peut-être jusqu’à destination, on le fera marcher.

— De quelle façon ?

— Par ondes hertziennes. Vous connaissez bien le principe de l’avion sans pilote ?

— Oui, répliqua André. C’est une simple application de la T.S.F. On dirige l’appareil depuis le sol…

— On ne fera pas autrement pour nous-mêmes.

— Et qui se chargera de cela ?

— Tao, mon serviteur annamite.

Et comme André marquait son scepticisme :

— Je ne lui demande pas de me diriger, je m’en chargerai moi-même… Son rôle consistera simplement à veiller au fonctionnement régulier du poste émetteur.

— Où se trouve donc ce poste ?

— Chez moi, dans les Pyrénées… Je l’ai établi là parce que j’ai la houille blanche à discrétion.

— Pour partir, il faudra donc transporter l’astronef là-bas ?

M. Lebisclot éclata de rire :

— Et pourquoi, s’il vous plaît ?… À cause de la distance entre l’appareil et le poste émetteur ?… Réfléchissez un peu, cher ami ! Si quelques centaines de kilomètres nous gênaient, nous aurions tort de nous éloigner à des milliers de lieues !

André Le Gall rougit légèrement de la leçon :

— C’est juste, dit-il. Mais tout cela m’étonne tellement que ma pensée flotte… Tout de même, si Tao meurt, ou s’il arrête la machine ?…

— S’il s’agit d’un arrêt momentané, même de plusieurs jours, cela n’aura aucune importance. Nous errerons tranquillement dans l’espace, nous tomberons peut-être, en attendant la fin de la panne.

L’ingénieur médita avec effroi sur cette chute de « plusieurs jours », dont M. Lebisclot parlait comme d’une chose naturelle.

— Attention ! observa le savant avec malice. Vous ne réfléchissez pas encore assez ! Cette chute vous terrifie, mais c’est parce que vous la calculez en tenant compte de gamma, c’est-à-dire de l’accélération de la pesanteur terrestre.

André Le Gall se mordit les lèvres de dépit :

— Vous avez raison, reprit-il. Je ramène tout à notre pauvre globe, ce grain de mil perdu dans l’espace… Mais revenons à ma première objection, voulez-vous ?… Si le poste émetteur, pour un motif quelconque, s’arrête définitivement, que deviendra l’Astra ?

— Mon astronef continuera sa course ! déclara M. Lebisclot. Je le pousserai en avant ou en arrière au moyen de ceci !

Il frappait avec une expression de triomphe sur un tube oblique, d’une section d’un pouce. Une boîte en verre dépoli était placée au bout de ce tube, dont l’autre extrémité s’enfonçait dans la paroi.

Plusieurs fils et un mince tuyau de caoutchouc aboutissaient à la boîte de verre.

— Ceci, dit M. Lebisclot de sa voix glapissante, est une invention capable de révolutionner l’univers !

— Cela ressemble à la cellule électrique du cinéma sonore, apprécia l’ingénieur.

— Je suis en effet parti de cette cellule électrique, mais je ne me contente pas de transformer les vibrations sonores en vibrations lumineuses, et réciproquement… J’ai réussi là dedans la désintégration atomique.

— Quoi ? s’écria Le Gall, vous avez trouvé le moyen de libérer la force fantastique incluse dans l’atome ?

— Oui, monsieur, je suis parvenu à le détruire.

— Mais alors, vous disposez d’une puissance incommensurable ?

M. Lebisclot calma son bouillant ami :

— Doucement ! Doucement !… Cette puissance n’est pas encore très bien domestiquée. Je n’éventre pas n’importe quel atome, je désintègre seulement l’atome d’hydrogène, c’est-à-dire le plus simple, puisqu’il ne se compose que d’un noyau et de deux satellites.

« En l’état actuel de mon appareil, cette désintégration se fait trop violemment pour être utilisée dans l’industrie. Elle ne produit qu’une sorte de fusée.

— Je comprends, interrompit Le Gall. Si cela devient nécessaire, cette fusée propulsera l’Astra.

— Vous y êtes ! dit M. Lebisclot.

— Mais, où est votre réservoir d’hydrogène ?

— Encore une étourderie !… Mon réservoir est à peine d’un décimètre cube. Et il contient tant et tant d’atomes qu’il pourrait nous faire parcourir peut-être un milliard de lieues… Or, mon ambition ne va pas jusque-là.

— Pour déterminer la désintégration, continua M. Lebisclot après un silence, il me faut de l’électricité. Je n’en aurai plus si la génératrice s’arrête. Voilà pourquoi j’ai une double batterie d’accumulateurs. Elle m’encombre, elle est lourde, mais je ne puis m’en passer.

« Tout à fait à l’avant et à l’arrière sont rangées les provisions de bouche. Elles sont judicieusement choisies, car je suis très gourmand.

— Ce sont des conserves ?

— Oui, j’ai pris ce qui nourrit le mieux sous le plus faible volume. Il y a également de l’excellent vin et quelques bouteilles d’alcool.

— Et l’eau ?

— Nous n’en manquerons point, car il y en a plusieurs cuves entre les deux coques de l’Astra. D’ailleurs, j’espère que nous en trouverons en route.

— Combien de temps pourrez-vous subsister à bord sans ravitaillement ?

— Trois ans, répondit le savant.

Mais une autre question préoccupait André Le Gall :

— Et l’air respirable ? demanda-t-il.

— Ah ! soupira M. Lebisclot, c’est le problème qui m’a donné le plus de mal, et je ne me flatte pas de l’avoir idéalement résolu.

— Vous redoutez l’asphyxie ?

— Non, non !… D’abord, j’use du procédé qui permet de vivre dans les sous-marins.

— C’est-à-dire qu’au moyen d’une substance avide de carbone, vous absorbez l’acide carbonique en excédent ?

— Oui, mais cela ne suffit pas. J’emporte donc une grosse quantité d’oxygène liquide, obtenu d’après les procédés de Georges Claude. J’ai calculé de mon mieux, mais je crois qu’au bout de quinze ou dix-huit mois, l’atmosphère de l’Astra ne sera pas très agréable.

— Cela fait déjà une belle marge, dit André.

— Espérons qu’elle sera suffisante !

— Mais si l’Astra arrive à destination, sur une planète quelconque, qui vous prouve que son atmosphère ressemblera à celle de la terre ?

— Rien, évidemment, puisque malgré l’incandescence du soleil, on n’y a pas encore découvert d’oxygène… Mais cela aussi est prévu. Nous sortirons revêtus de scaphandres.

Tout en causant, ils étaient revenus dans la salle centrale de l’astronef.

— Nous ne resterons pas sans liaison avec la terre, continua M. Lebisclot. Nous avons un appareil de T.S.F. émetteur et récepteur…

— Croyez-vous qu’il pourra fonctionner jusqu’au bout ?

— J’en ai la conviction, car il est merveilleusement sensible… La distance ne compte guère pour les ondes…

— C’est vous qui l’affirmez ! protesta l’ingénieur.

— Et je le prouverai ! riposta M. Lebisclot. Avez-vous d’autres questions à me poser ?

André Le Gall réfléchit quelques secondes :

— Vous ne m’avez pas parlé des gouvernails !

— Ils sont électriques, et je n’ai pas besoin de plans verticaux et horizontaux. J’ai perfectionné les appareils Prieus, déjà merveilleux, qui permettent de se diriger sans voir, malgré toutes les dérives… D’ailleurs, une fois hors de l’atmosphère, nous n’essuierons guère de tempêtes et nous pourrons conserver indéfiniment la même direction.

— Maintenant, fit André en souriant, je suis renseigné sur tout sauf sur le départ… Vous n’êtes lancé ni par un canon, ni par une fusée… Dès lors, comment quitterez-vous le sol ?

— Comme un avion ordinaire.

— Mais vous ne pouvez pas vous affranchir de la pesanteur ? objecta le jeune homme.

— Laissez-moi terminer !... Quand j’aurai atteint mon plafond, c’est-à-dire le point culminant, je commencerai à utiliser mon canon atomique, pour atteindre progressivement une vitesse que vous ne pouvez pas concevoir…

— Admettons que cette vitesse soit énorme !

M. Lebisclot s’animait :

— Elle le sera !… Alors, je ferai le tour de la terre dix fois, vingt fois, à des hauteurs de plus en plus grandes, car la force centrifuge jouera, tellement je volerai rapidement… Et comme une véritable balle de fronde, je m’échapperai enfin par la tangente.

— C’est douteux ! répondit nettement André.

Le savant ne se fâcha pas :

— Je ne veux pas vous convaincre par le raisonnement, mais par les faits !… Je ne suis plus un gamin et je sais ce que je fais.

— En admettant que vous ne vous trompiez pas, vous ne pourrez pas calculer exactement votre trajectoire de départ ?

— Je la déterminerai à peu près, et une fois hors de l’atmosphère, je ferai tout à loisir les rectifications nécessaires. Fouillez encore dans votre esprit, cher monsieur, et posez-moi encore une colle !

— Je n’ai plus rien à objecter, répliqua l’ingénieur. J’ai plutôt un désir à exprimer.

— Je vous écoute.

— Pourquoi ne ferions-nous pas un petit vol d’essai avant de tenter la grande aventure ?

M. Lebisclot répondit du tac au tac :

— J’allais vous le proposer !…

CHAPITRE V

LES ASTÉROÏDES

La nuit était sereine et l’atmosphère d’une limpidité parfaite. Au delà de la Seine, on apercevait les cent mille lumières de Paris. À intervalles réguliers, le phare tournant du mont Valérien balayait l’espace de ses faisceaux blanchâtres. Le spectacle était paisible et magnifique.

Mais ce n’était pas ce panorama qu’admirait André Le Gall, c’était celui de la voûte céleste, scintillante au-dessus de sa tête.

Le dernier étage de la maison de M. Lebisclot à Saint-Cloud était un observatoire. Les instruments n’en étaient pas très perfectionnés, car le savant avait mis les meilleurs dans l’Astra, mais ils étaient suffisants pour permettre à André Le Gall de voir ce qui l’intéressait.

La lunette utilisée pour l’instant, et que M. Lebisclot achevait de mettre au point, possédait un objectif du diamètre de 108 millimètres et avait une longueur focale d’un mètre soixante. Ce n’était en somme qu’un modèle pour amateurs, mais, telle quelle, elle grossissait plus de cent fois sans enlever la netteté de l’image.

— Napoléon avait la même, dit M. Lebisclot en se redressant. Je viens de la braquer sur la constellation de la Vierge, et vous allez apercevoir Vesta, la petite planète que nous nous proposons de visiter.

Déjà, l’ingénieur, impatient de savoir, s’approchait, mais M. Lebisclot le retint :

— Attendez !… Vous ne la reconnaîtrez pas parmi les étoiles, car vous n’avez pas l’habitude des observations célestes.

Il déplia une carte zodiacale à la lueur d’une lampe de poche.

— C’est ce petit carré que vous allez voir… Vesta se trouve dans ce coin, au sud de cette étoile que vous reconnaîtrez à sa teinte un peu verte.

André s’installa à l’objectif. Il repéra assez facilement Vesta, qui se présentait à lui sous la forme d’un globe minuscule et très brillant.

M. Lebisclot était assez persuasif pour communiquer sa foi, mais le jeune homme ne put s’empêcher de s’exclamer :

— Comme elle est petite !

— Certes, elle n’a pas la taille de Jupiter ! rétorqua M. Lebisclot. Mais elle a tout de même plus de quatre cents kilomètres de diamètre, et c’est une assez belle cible pour ne pas la manquer.

— Je n’avais jamais entendu parler de Vesta, avoua André.

— On la connaît pourtant depuis 1907, année où la découvrit Olbers, un astronome de Brême. On connaissait déjà trois de ses sœurs : Cérès, découverte par l’Italien Piazi en 1801 ; Pallas, découverte par Olbers, l’année suivante, et Junon, découverte par Harding en 1804… Après, ce ne fut qu’en 1845 que Hencke découvrit Astrée, mais à partir de cette époque, on identifia des centaines de petites planètes.

— Elles sont toutes dans la même région ?

— Elles gravitent à peu près dans le même plan, comme toutes les planètes, d’ailleurs, mais leurs orbites se croisent et s’entremêlent.

— Sont-elles voisines les unes des autres ?

— Très voisines, répondit sérieusement M. Lebisclot. Entre les deux extrêmes, Méduse, la plus près de Mars et Maximiliana, la plus près de Jupiter, il n’y a pas même soixante-dix millions de lieues.

Ce chiffre, donné avec tant de simplicité, ahurit André.

— Mais c’est fou ! s’écria-t-il.

— Dame ! fit M. Lebisclot, ce n’est pas la porte à côté… Mais enfin, avec un peu de chance, on peut y arriver avant d’être mort. C’est tout ce que je demande, d’ailleurs.

« N’est-ce pas que cela vaut la peine de sacrifier sa vie pour un voyage pareil ?

André Le Gall inclina silencieusement la tête. Il aimait bien la science, mais Paris était là, tout près, avec ses plaisirs, ses tentations, son charme de ville de luxe…

— Vesta, continua M. Lebisclot sans se rendre compte de l’effet produit par ses paroles, tourne autour du soleil en 1.326 jours. C’est dire que les années y sont plus de trois fois plus longues que les nôtres. Je vous rappelle en passant que Mars tourne en 668 jours[1], et Jupiter en 11 ans, 18 mois et 17 jours.

André Le Gall se prit la tête à deux mains :

— Donnez-moi une précision, dit-il. Combien l’Astra doit-il faire de kilomètres pour parvenir à destination ?

M. Lebisclot fit une moue dédaigneuse :

— À mon avis, pas plus de trente millions de lieues. Je sais qu’en m’exprimant ainsi, je suis en désaccord avec presque tous les astronomes, mais je prétends avoir raison… S’ils veulent discuter sur des bases précises, qu’ils s’embarquent avec moi !

— Je ne crois pas que votre invitation les tentera, sourit André Le Gall.

— Détrompez-vous, mon jeune ami. Vous êtes encore un profane, vous ne connaissez pas l’ivresse du ciel… Mais je vous parie que si je voulais des passagers, j’en aurais vite une centaine !

Il frappa sur l’épaule de l’ingénieur :

— Vous pouvez être heureux et fier d’être choisi !…

André Le Gall répondit par une question :

— À votre estimation, combien de temps durera ce fabuleux voyage ?

— Au maximum quatre mois, sans aller vite.

— Comment ! sans aller vite ? s’effara André.

— Mais non ! Cela ne fait pas huit millions de lieues par mois… environ deux cent cinquante mille lieues par vingt-quatre heures.

— C’est une moyenne respectable.

— Quarante mille kilomètres à l’heure, pas plus !

André Le Gall regarda fixement M. Lebisclot. L’idée lui venait une fois de plus que le savant était fou.

Mais l’astronome avait tout à fait l’air d’une personne sensée, en possession de toute sa raison.

— Nous essaierons d’arriver plus rapidement, dit-il, car c’est vraiment un train de tortue… D’ailleurs, nous aurons une certitude quand nous aurons accompli le voyage d’essai dont il a été question hier.

— Quand accomplirons-nous ce voyage ?

— Après-demain, si vous n’y voyez pas d’inconvénient !

— Mais non… fit André après une hésitation fort compréhensible.

— Oh ! nous n’irons pas loin ! poursuivit froidement le savant. Nous nous contenterons de faire trois ou quatre fois le tour de la terre.

André Le Gall répéta machinalement :

— Trois ou quatre fois le tour de la terre ?

— Oui, cher monsieur, ce sera lestement fait, mais cela suffira pour nous mettre l’Astra bien en mains.

Et il acheva avec un gracieux sourire :

— Si nous sortons vivants de cette expérience qui, je ne le cache pas, comporte quelques dangers, tous les espoirs nous seront permis !

CHAPITRE VI

UNE PETITE EXCURSION

Lorsque André Le Gall demanda un congé de quarante-huit heures à son directeur, et que ce dernier s’informa des motifs de cette absence anormale, le jeune homme lui répondit en souriant :

— C’est pour faire le tour de la terre !

En réalité, il ne croyait pas lui-même à la promesse de M. Lebisclot. Ce qui lui paraissait plus certain que la réussite de l’expérience, c’étaient les risques d’écrasement. Mais l’insouciance de son âge l’incitait à négliger ces risques et à partir quand même.

Il se rendit donc rue Marbeuf à l’heure convenue et remarqua tout de suite l’absence de Tao, car ce fut Ali qui lui ouvrit la porte.

— Où est votre Annamite ? demanda-t-il à M. Lebisclot.

— Dans les Pyrénées, répondit celui-ci. Pour que l’Astra décolle, il faut que mon usine marche. C’est pourquoi je vous ai demandé un délai de deux jours.

— Êtes-vous sûr que Tao soit prêt ?

— Il m’a envoyé hier soir le signal convenu, que nous allons d’ailleurs lui faire répéter.

Le savant, ébouriffant sa chevelure de neige, questionna jovialement :

— Avez-vous fait votre testament ?

— Ma foi, non ! riposta André sur le même. Ce serait une formalité superflue, car je n’ai rien à léguer.

— Je plaisante, reprit M. Lebisclot. Le voyage s’accomplira sans accident et même sans incident… Le seul moment un peu critique sera celui de l’atterrissage, mais nous nous en tirerons comme les fois précédentes.

— Votre appareil a donc déjà volé ?

Les sourcils de M. Lebisclot se froncèrent :

— Comment ! déjà ?… Mais, oui, monsieur, il a volé… Et souvent, même !… Est-ce que, par hasard, vous en douteriez ?

— Oh ! non, s’empressa de répondre André. Mais comme les journaux n’ont jamais parlé de l’Astra, malgré sa forme et sa couleur caractéristiques…

— Nous avons toujours volé la nuit.

Ils étaient installés dans l’automobile, et l’Arabe démarrait vers Saint-Cloud.

— Je ne suis pas en costume de voyage, dit André, qui éprouvait le besoin de parler pour cacher l’émotion qui l’étreignait.

— Cela ne fait rien ! nasilla M. Lebisclot. Il fait très bon à l’intérieur de l’Astra, et dans les régions où nous circulerons, je vous garantis qu’il n’y a pas un grain de poussière !

— Ni de bruit, n’est-ce pas ?

— Ni de bruit. C’est déjà le silence de l’infini. Nous pourrons tout à loisir examiner la terre, qui se déroulera au-dessous de nous comme une immense carte.

— Dans quel sens allons-nous voguer ?

— Dans le même sens que notre globe, c’est-à-dire de l’ouest à l’est. Mais nous irons plus vite que lui. Ce paresseux met vingt-quatre heures pour tourner sur lui-même, ce qui représente une modeste vitesse de quarante mille kilomètres par jour à l’Équateur… Les pays que nous survolerons marchent moins vite, car nous accomplirons notre rotation en suivant sensiblement le quarante-cinquième parallèle, à égale distance du pôle et de l’Équateur…

— Et qui passe près de Bordeaux, compléta André. Vous me ramenez aux premières leçons qu’on me donnait à l’école.

M. Lebisclot pointa un doigt frémissant :

— Ces premières leçons étaient, d’ailleurs, bourrées d’erreurs et de mensonges !… On a commencé par vous faire ânonner que la terre avait deux mouvements, n’est-ce pas ?

— Un sur elle-même et l’autre autour du soleil !… Est-ce donc faux ?

— Ce n’est pas faux, mais déplorablement incomplet. Il serait aussi simple d’enseigner que la terre a onze mouvements.

André Le Gall n’était pas un ignorant, et pourtant ce nombre l’étonna.

— Tant que cela ? s’exclama-t-il.

— Oui… Je vais vous les énumérer comme on devrait le faire dans les manuels… Rotation diurne sur elle-même, mouvement annuel autour du soleil, précession des équinoxes, mouvement mensuel autour du centre de gravité du couple terre-lune, mutation, balancement de l’écliptique, variation de l’excentricité, déplacement du périhélie, perturbations planétaires, dérangement du centre de gravité solaire, translation du système solaire.

— Je ne connais que ce dernier mouvement, avoua Le Gall. Il me semble me rappeler que tout le système solaire vogue vers la constellation d’Hercule ?

— C’est cela !… Nous tombons à la vitesse de deux cent millions de lieues par an, vers un point situé exactement entre les étoiles Véga et la Couronne.

— Est-ce que nous y arriverons bientôt ?

— Pas tout de suite, sourit M. Lebisclot. Nous y serons dans quelques millions de siècles.

À l’énoncé de ces chiffres, André Le Gall eut de nouveau l’impression de vertige qu’il avait déjà éprouvée.

— Il a tort d’insister sur ces distances, pensa-t-il. Cela me fait aimer davantage ce qu’on nomme vulgairement le plancher des vaches !

Il changea de sujet de conversation et, jusqu’à Saint-Cloud, ils se cantonnèrent dans des banalités.

La porte du hangar était grande ouverte, et l’Astra brillait de tous ses cuivres. À première vue, il paraissait impossible que cette lourde masse pût décoller mais il fallait bien accepter l’invraisemblable, puisque M. Lebisclot affirmait qu’il avait antérieurement accompli plusieurs voyages.

Ali, après avoir garé l’auto, alla se poster près du hublot d’entrée, comme un domestique bien stylé.

— En route ! fit brièvement M. Lebisclot.

Le nègre Samba disparut le premier dans l’intérieur de la coque. Invité à le suivre, André Le Gall sentit son cœur battre plus fort, mais ce n’était plus le moment de tergiverser. Il s’engagea donc dans le tunnel tubulaire et se trouva bientôt dans la salle centrale.

M. Lebisclot vint après lui et enfin l’Arabe. L’équipage était au complet.

— Ah ! s’exclama le savant, cela fait plaisir d’être chez soi !…

Un léger grincement révéla que le hublot d’entrée se vissait dans son alvéole. L’ingénieur comprit qu’il était désormais retranché du reste du monde.

Ali disparut par la porte avant, qui conduisait à la chambre des machines. Samba, sans qu’on lui eût donné l’ordre, se mit à ouvrir, de part et d’autre de la pièce, une série de hublots qui permettaient de regarder dans tous les sens. Il y en avait même dans le plancher, ce qui permettait d’examiner le sol en dessous.

M. Lebisclot préparait sur un guéridon un petit appareil de téléphonie sans fil.

En voyant ses compagnons se livrer sans affolement à leurs occupations, ce qui témoignait d’une véritable habitude, André Le Gall se réconforta. Il était, d’ailleurs, honteux de son émotion et s’efforçait à ne pas la trahir.

La voix glapissante de M. Lebisclot s’éleva :

— C’est vous, Tao ?… Ici, l’Astra !… Nous allons partir tout de suite… Comme nous ne quittons pas l’atmosphère, les ondes Phi suffiront… Indiquez-moi par trois coups que vous êtes prêt !

Et, dans le silence, André Le Gall entendit nettement les trois coups demandés.

— Tout est paré ! annonça M. Lebisclot avec satisfaction, nous partons !

Il emboucha un cornet acoustique :

— Ali, en avant !…

Par les hublots, l’ingénieur se rendit compte de la manœuvre.

L’énorme ovoïde, mû par une force mystérieuse, roula doucement jusque devant la porte du hangar.

— Nous nous débarrassons automatiquement du train mobile sur lequel nous étions, expliqua le savant. Nous le remplaçons par les propres roues de l’Astra, au nombre de six. Maintenant, nous ouvrons nos ailes.

Avec une surprise émerveillée, André Le Gall vit deux immenses élytres se déployer. Chacune avait une douzaine de mètres de long et une huitaine de mètres de large.

Elles comprenaient une armature en bronze d’aluminium, merveilleusement articulée, et supportant une toile métallique, extrêmement fine et serrée.

— Cette fois, ça y est ! dit M. Lebisclot. Passons dans le poste avant, vous verrez mieux le départ.

— C’est Ali qui nous conduit ?

— Il a l’habitude. D’ailleurs, l’Astra est plus facile à mener qu’une automobile !

L’Arabe ne se retourna même pas en les entendant entrer dans sa cabine.

Huit hublots, plus larges que ceux de la salle centrale, donnaient au pilote une visibilité complète. Par ceux de l’avant, on apercevait la grande hélice qui tournait lentement.

Ce qui frappa Le Gall, ce fut le peu de longueur de la piste bétonnée et l’exiguïté de la plate-forme terminale. En tout, l’appareil avait à peine soixante mètres pour s’envoler. Au delà, il y avait des arbres, la haute muraille de la propriété, puis des maisons à plusieurs étages.

— C’est court ! apprécia-t-il.

— En effet, il n’y a pas trop de place, concéda le savant. Ce n’est pas facile, mais le pilote se débrouille. Es-tu disposé, mon vieil Ali ?

L’Arabe, muet, inclina la tête en signe d’assentiment tranquille.

— En route ! fit M. Lebisclot.

André Le Gall ne devait jamais oublier les trente secondes qui suivirent, tant elles lui procurèrent de sensations passionnantes. Tout se passa très vite, mais il ne perdit aucun détail.

Ali déclencha une manette. Instantanément, les pales de l’hélice disparurent, sans qu’aucun fracas de moteur se fût déchaîné. On entendait tout juste le ronflement d’une dynamo.

L’hélice devait tourner à une allure folle, car les branches, à vingt mètres à droite et à gauche, étaient secouées par un vent de tempête.

L’Astra, littéralement, bondit. En un temps inappréciable, il fut au bout de la piste. Il ne décolla pas, il jaillit dans l’espace.

L’ingénieur eut l’impression d’un cheval qui s’élance par-dessus un obstacle. L’appareil rasa les arbres et frôla le toit de la maison voisine. Une petite erreur d’appréciation des distances et c’eût été la catastrophe, l’écrasement. Mais Ali avait la main prompte et l’œil sûr.

André Le Gall crut apercevoir, à une fenêtre, la tête effrayée d’un monsieur qui se rejetait en arrière, mais cela fut tellement furtif qu’il supposa se tromper.

L’Astra prenait de l’attitude avec une rapidité hallucinante, sans une secousse, sans un frémissement de ses membres. La terre fuyait sous lui, comme s’enfonçant dans un abime.

— Consultez l’altimètre ! dit M. Lebisclot d’une voix calme, presque solennelle.

André Le Gall jeta un coup d’œil sur le cadran.

— Quoi ? s’écria-t-il. Déjà trois mille mètres ?

— Nous allons monter à soixante mille mètres.

— Mais c’est matériellement impossible !

— Attendez avant de nier, homme de peu de foi ! répliqua ironiquement le savant.

« Si nous montons si haut, c’est qu’à cette altitude la résistance de l’atmosphère est beaucoup moindre et que je veux aujourd’hui faire des essais de grande vitesse. Jusqu’ici, nous n’avons jamais poussé à notre vitesse maximum.

« Les avions ne pourront jamais se permettre de grimper comme nous, vous le comprenez. Même avec leur masque à oxygène, les aviateurs ne résisteraient pas longtemps ! Leur sang s’extravaserait par tous les pores !

Et comme André, saisi de respect pour ce génie se taisait, M. Lebisclot reprit :

— Je pense qu’au delà de la couche atmosphérique, dans l’éther sidéral, la résistance à l’avancement sera encore moindre, mais je n’en suis pas encore sûr !

— C’est pourtant l’opinion générale, fit André.

— Mais nul n’est allé vérifier, mon cher !... on en est toujours aux hypothèses. Laplace, Newton, Copernic et même Einstein sont des gens ingénieux, mais leur système n’est probablement pas plus exact que celui de Ptolémée ou des Chaldéens !… Nous croyons que l’air est maintenu autour de la terre par la pesanteur… Il l’est peut-être tout simplement par la pression extérieure… Mais j’ai tort de bavarder ainsi car je vous empêche d’admirer le paysage… Regagnons le salon et mettez-vous à un hublot, le spectacle en vaut la peine !…

C’était si vrai que, pendant plusieurs heures, André Le Gall ne desserra les dents que pour pousser des exclamations émerveillées.

L’Europe se déroulait sous lui comme une prodigieuse carte géographique. Le vert sombre des forêts, les sinuosités brillantes des rivières, les taches blanchâtres des cités, le jaune chaud des terres cultivées, il voyait tout et n’identifiait rien. Il était impossible de savoir s’il marchait à mille, deux mille, trois mille kilomètres à l’heure. L’Astra n’était pas un appareil volant, c’était un projectile lancé par une main de titan.

— Nous planons à cinquante kilomètres ! annonça M. Lebisclot.

André ne s’étonnait plus de rien. Ce qui se passait était tellement extraordinaire que sa faculté de surprise s’émoussait.

En dépit de la vitesse, André Le Gall pouvait reconnaître, d’après ce qu’il savait par ses études antérieures, les pays survolés. D’ailleurs, M. Lebisclot lui fournissait quelques renseignements qui l’aidaient à identifier villes et États.

Ils franchirent la frontière un peu au nord de Belfort. Le vert sombre des sapins et l’éclatante blancheur de la neige faisaient un contraste des plus pittoresques. L’Astra planait assez haut pour qu’on pût admirer tout à loisir les profondes vallées de la Suisse, entre des monts qui reflétaient la lumière du soleil.

Un avion ordinaire aurait été obligé de se livrer à une périlleuse gymnastique pour passer au-dessus des chaînes de l’Europe Centrale, mais l’Astra n’avait cure de ces obstacles.

André Le Gall repéra, au sud, Vienne, pâté clair évadé au bord du Danube, puis ce furent encore des montagnes neigeuses, précédant les immenses plaines de la Russie.

Odessa marqua sa place à l’horizon, et bientôt le miroir bleu de la Caspienne, cette curieuse mer intérieure, réfléchit le ciel.

— Nous sommes au-dessus du Turkestan ! annonça M. Lebisclot.

— Quel est ce grand lac que nous venons de laisser à notre droite ? demanda l’ingénieur.

— C’est la mer d’Aral. Et comme nous allons maintenant très vite, voici le Lob Nor…

Après vinrent la Chine, la Mandchourie, et l’Astra s’engagea au-dessus de l’Océan Pacifique après avoir franchi le chapelet des îles Kouriles.

L’aspect de l’Océan impressionna le jeune homme. Il se souvenait que l’Astra était amphibie, mais, malgré tout, l’idée de plonger dans cet abîme vert ne lui souriait nullement.

Il n’eut, d’ailleurs, pas beaucoup de temps pour s’inquiéter car il ne tarda pas à distinguer dans le lointain l’île de Vancouver et la silhouette dentelée des montagnes Rocheuses.

— Déjà l’Amérique ! s’exclama-t-il.

— Mais oui, répondit M. Lebisclot. Nous allons traverser le continent nord du Nouveau Monde dans sa plus grande largeur, en suivant sensiblement la frontière du Canada et des États-Unis.

— Comme la terre est sombre !

— Ce sont des forêts. S’il nous fallait atterrir, cela ne serait pas commode, mais nous n’avons pas à redouter cette éventualité.

En effet, rien n’entrava la prodigieuse marche de l’astronef, qui passa rapidement à proximité des Grands Lacs.

— Maintenant, dit M. Lebisclot, nous allons renouveler le légendaire exploit de Lindbergh sur son Spirit of Saint-Louis, mais nous franchirons l’Océan Atlantique avec plus de facilité que lui.

— Oh ! cela ne se compare pas !

André Le Gall, planant au-dessus des flot, se rappela avec tristesse la tragique fin des deux premiers aviateurs qui avaient tenté la périlleuse aventure : deux Français, Nungesser et Coli.

Mais des côtes se dessinèrent à l’horizon : l’Irlande et l’Angleterre. Après cela, ce fut la France, la Seine sinueuse, et Paris.

Et la ronde fantastique continua à une vitesse sans cesse accrue, à une vitesse qui faisait du petit M. Lebisclot l’égal de Dieu.

Les ailes de l’Astra étaient à demi repliées. Ali, l’œil sur son altimètre, ne laissait que le minimum de surface portante pour main tenir l’appareil à une hauteur constante.

— C’est sublime ! murmura l’ingénieur.

M. Lebisclot, ravi, rangeait ses mèches rebelles.

— Oui, ce n’est pas mal, mais il y a mieux… Il faut que j’augmente considérablement cette allure, sinon nous ne pourrons pas quitter notre pauvre globe… Nous sommes loin de la moyenne, d’un projectile au sortir du canon !…

Il prit une résolution soudaine :

— Vous n’avez pas peur, André ?

C’était la première fois qu’il appelait le jeune homme simplement par son prénom.

— Du tout ! affirma le jeune homme.

— Oh ! vous seriez excusable… Ali et Samba – qui dort tranquillement dans un fauteuil – sont des esprits naïfs… Ils ne se rendent pas compte de ce que nous faisons. Mais vous, vous le savez… il vous est permis de penser qu’un écrasement n’aurait rien de charmant !

— Bah ! fit André, nous serions morts avant de toucher le sol.

— J’espère que nous n’aurons pas à vérifier cela ! riposta M. Lebisclot. Mais si je vous ai demandé si vous n’avez pas peur, c’est parce que j’ai l’intention d’essayer mon canon atomique.

— Oh ! oui… s’écria l’ingénieur avec enthousiasme.

— Alors, passons à l’arrière… Ali, attention à la direction !… Dès l’accélération, replie encore les ailes. Veille surtout au gouvernail de profondeur !

Dans la pièce centrale, le noir Samba ronflait toujours avec la béatitude des consciences tranquilles.

Le canon arrière était exactement du même modèle que le canon avant, puisqu’ils étaient destinés au même usage, selon la position que prendrait l’Astra hors de la zone d’attraction.

M. Lebisclot, placide comme dans un laboratoire, brancha un double fil.

— Nous y sommes, annonça-t-il. Quand je vous le dirai, tournez le robinet d’arrivée de l’hydrogène.

— Entendu ! répondit André, très pâle.

M. Lebisclot posa l’index sur un bouton, près de la cellule électrique.

— Ouvrez !

André Le Gall obéit comme un automate.

Nulle détonation n’ébranla ses tympans, mais il culbuta comme sous un choc violent, et son poing s’abattit sur le nez de M. Lebisclot, qui poussa un glapissement de douleur.

— Vous m’avez assommé !

— Excusez-moi… balbutia André, qui s’était fait une bosse à la nuque. J’ai été déséquilibré.

Mais M. Lebisclot ne pensait déjà plus à cet incident futile.

— Épatant ! s’écria-t-il, ça marche à ravir !

La tête ahurie de Samba se montra ; le brave nègre, renversé par le choc de départ, saignait abondamment du nez.

— Quisqui c’y ? interrogea-t-il.

— Ce n’est rien, dit M. Lebisclot. Mouche ton nez et reprends ta sieste !

Samba, docile, se retira.

— Combien faisons-nous ? demanda André.

— Je ne sais pas, le compteur vient de se détraquer… Je m’aperçois qu’aucun de mes instruments de mesure n’est assez résistant, mais l’appareil lui-même ne bouge pas.

Quand M. Lebisclot prétendait que l’astronef ne bougeait pas, c’était une façon de parler, puisqu’il fendait l’air à une moyenne horaire de plusieurs milliers de kilomètres.

Cette fois, André Le Gall ne vit pour ainsi dire rien et ce fut à peine s’il nota l’alternance du jour et de la nuit. Le soleil semblait lancé de l’est à l’ouest comme une énorme boule de fer, et la terre s’estompait dans une sorte de brume.

— C’est la couche atmosphérique qui forme écran, commenta M. Lebisclot.

— Oh ! regardez l’Océan !… Quelle splendeur !…

Mais le savant ricana :

— Si on nous a vus, je voudrais bien savoir ce qu’on pense de nous !

— Nous allons si vite qu’on doit nous distinguer à peine… Vous ne trouvez pas qu’il fait plus chaud que tout à l’heure ?

— C’est la résistance qui échauffe la coque. J’ai beau avoir multiplié les précautions, la température deviendrait vite insupportable.

— Et cela pourrait détériorer l’Astra, observa André.

M. Lebisclot opina aussitôt :

— Ralentissons… L’expérience a assez duré et elle est suffisamment probante… Fermez le robinet !

— C’est fait, dit André.

— Le canon atomique n’agit plus, nous continuons simplement sur notre lancée… Allez dire à Ali de se remettre en communication avec Tao, et se préparer à ouvrir les ailes dès qu’il le jugera utile. Nous atterrirons à notre premier passage au-dessus de Saint-Cloud.

Cette phrase inouïe fut transmise au pilote par André comme l’ordre le plus normal du monde, et la manœuvre s’accomplit sans qu’ils songeassent au péril.

Lorsqu’ils survolèrent Paris, le soir venait. L’occident rougeoyait encore, mais les étoiles commençaient à étinceler et les lumières de la ville brillaient comme autant de points d’or.

— Attendons la nuit pour descendre, commanda le savant à Ali.

— Pourquoi ? fit André mieux de profiter des dernières lueurs du jour pour nous poser ?

— Ce serait en effet plus commode, mais nous sommes sûrement observés, et je ne veux pas qu’on sache où nous allons atterrir… Nous serions immédiatement assaillis par les journalistes. Les photographes et les curieux… Cela me déplairait fort, car j’ai horreur de la publicité.

André Le Gall était moins insensible à la gloire, mais il n’avait en l’occurrence qu’à se taire. Il le fit en exhalant un soupir de regret.

L’Arabe désigna soudain un point du ciel, et M. Lebisclot s’exclama :

— Ah ! voilà un avion !

— Deux avions rectifia André.

— Trois, quatre… six… toute une escadre !

— Ils viennent du Bourget à notre rencontre… Tenez. Villacoublay nous en envoie d’autres !

M. Lebisclot grogna :

— C’est trop d’honneur que me font ces messieurs !… Ils ont l’intention de nous faire escorte jusqu’à l’atterrissage, parbleu !

— Leurs intentions sont des plus pacifiques, dit André.

— Je n’en doute pas, mais ils m’ennuient.

— Je reconnais ceux-là !… C’est une escadrille d’avions de chasse !

— Ces petits vaniteux croient aller vite ! ricana M. Lebisclot. Ne les laissons pas s’approcher ! Cela ne serait pas malin d’avoir un accident à la fin de notre randonnée !

— Qu’allez-vous faire ?

— M’évader, ce qui n’est pas difficile… Ali, augmente la vitesse jusqu’à mille à l’heure !

L’Arabe montra silencieusement ses cadrans en secouant la tête.

— Ah ! c’est vrai, tous les compteurs sont brisés… Cela ne fait rien… Accélère vers la Manche jusqu’à ce que nous perdions ces indiscrets.

Cinq minutes plus tard, les avions avaient disparu à l’horizon.

L’Astra décrivit un immense cercle, monta à dix mille mètres et revint sur Saint-Cloud à la nuit close. Le ciel était vide, les escadrilles avaient regagné leur port d’attache.

Ses larges ailes déployées, l’astronef se rapprocha du sol. Trois hélices horizontales, surgies de la coque, ralentissaient sa chute, que le pilote dirigeait avec une sûreté audacieuse.

L’Astra se posa juste au centre de la plate-forme et roula quelques mètres à peine vers le hangar.

— C’est fini pour aujourd’hui ! dit M. Lebisclot. Samba, tu vas nous préparer un bon dîner !… Nous avons oublié de déjeuner et j’ai l’estomac dans les talons.

André Le Gall se souvint alors seulement qu’il n’avait rien pris depuis le départ et sentit qu’il avait très faim.

CHAPITRE VII

AVANT L’AVENTURE

Le lendemain, comme M. Lebisclot prédit, il n’était bruit dans la presse que de l’événement survenu la veille dans le ciel.

Cet événement, chacun l’expliquait à sa manière : quelques feuilles parlaient d’un météore, à cause de la vitesse fantastique à laquelle circulait cette masse rougeâtre. Mais les journalistes de Paris, qui avaient assisté à la brusque dérobade de l’Astra devant les avions envoyés à sa rencontre, étaient catégoriques : il s’agissait d’un appareil volant.

Dans son salon stellaire de la rue Marbeuf, M. Lebisclot se délectait à la lecture des articles dont il était en somme l’instigateur. André Le Gall le trouva les cheveux hirsutes, un monceau de quotidiens froissés autour de lui :

— Eh bien ! cria le savant de sa voix la plus aiguë, qu’est-ce que vous pensez de tous ces bavardages ?

— Il y a mille et une sottises, répondit le jeune homme, mais quelques reporters ont vu juste.

— En ce qui concerne l’Astra lui-même, je vous le concède, mais pas en ce qui concerne sa destination.

— Cela, c’est vrai. Pas une seule fois le mot d’astronef n’est prononcé !

— Savez-vous pourquoi ?… Parce que je me suis éloigné de la forme adoptée par tous les chercheurs lunaires depuis Jules Verne. L’Astra n’est ni un obus ni une fusée… c’est un vulgaire œuf !

M. Lebisclot était frais et rose, tandis qu’André Le Gall avait les traits tirés et le teint blême d’un homme que l’insomnie a tourmenté.

— Vous avez l’air fatigué ? observa le savant.

— Je le suis, en effet, car je n’ai pas dormi de la nuit.

— Qu’aviez-vous donc ? s’inquiéta M. Lebisclot.

— Physiquement, rien !… Je pensais à ce que j’ai vu hier… ce voyage merveilleux…

M. Lebisclot s’exalta soudain :

— L’autre voyage, le grand, le vrai, sera bien plus merveilleux encore !

André Le Gall marqua une réticence :

— Vous songez toujours à partir ?

— Dans six jours ! répliqua M. Lebisclot. À ce moment, je dois démarrer pour parvenir dans la région des astéroïdes au périhélie, c’est-à-dire quand Vesta sera le plus près de la terre.

— Auparavant, suggéra l’ingénieur, vous pourriez rapidement réaliser une fortune.

— Quelle fortune ?

— En commercialisant votre découverte… Grâce à l’Astra, l’Amérique ne serait plus qu’à une heure de l’Europe. Si vous installiez une ligne de transport, vous obtiendriez un succès fou…

— Jamais de la vie !… s’insurgea le savant. Mon ambition n’est pas de trimbaler mes contemporains… Si je fabriquais plusieurs appareils, quelqu’un aurait peut-être l’idée de me devancer dans les astres… J’en mourrais de chagrin… Je veux partir le premier !… Au retour, si le cœur vous en dit, vous aurez le temps et les capitaux pour créer une compagnie de transports !

André Le Gall n’insista pas, mais M. Lebisclot qui l’observait reprit, après un silence :

— Cela vous ennuie de quitter la terre ?

— Oh ! non… pas trop ! fit mollement André.

M. Lebisclot prit un air pincé :

— Mon cher ami, je ne vous oblige pas à m’accompagner… Je ne veux pas que vous éprouviez le moindre regret… Restez donc !

— Je ne dis pas cela, mais…

— Pas de mais, pas de restrictions ! glapit le savant. Venez ou ne venez pas, mais épargnez-moi les discours superflus. Vous ne prétendez pas me faire renoncer à mon projet, n’est-ce pas ? C’est le but de ma vie… Si cela ne vous plaît pas de me suivre, tant pis et parlons d’autre chose !

C’était si net, si franc, et cela témoignait d’un tel chagrin que le jeune homme eut honte de sa pusillanimité. Il tendit spontanément les mains à son interlocuteur :

— Je ne vous abandonnerai jamais ! lui dit-il, et je vous remercie de m’avoir choisi pour compagnon de voyage.

Le visage de M. Lebisclot s’éclaira :

— À la bonne heure, André !… Comme cela, vous me faites plaisir. Maintenant que je vous connais, que j’ai pour vous une affection presque paternelle, cela me peinerait de me séparer de vous.

— Moi aussi, affirma Le Gall.

— Nous verrons des choses prodigieuses ! fit l’inventeur.

« Le ciel nous livrera quelques-uns de ses invraisemblables secrets… Mais j’ai tendance à faire de la poésie, et d’autres travaux me réclament… J’ai besoin de vous pour faire à l’Astra quelques modifications que je juge indispensables.

— À votre disposition, dit André. Je vais donner ma démission d’ingénieur et je pourrai vous consacrer tout mon temps.

M. Lebisclot trouva ce renoncement tout naturel :

— Parfait ! approuva-t-il. Naturellement, pas un mot à personne de nos projets.

— Je vous donne ma parole d’honneur.

— Cela ne nous empêcherait pas de partir, bien sûr, mais cela pourrait nous créer des ennuis.

— Nous attendrons le retour pour parler.

— Même pas ! reprit le savant. Le jour de notre départ, je préviendrai un astronome que je connais, à l’observatoire de Meudon… ça l’amusera de suivre notre course dans le ciel et, qui sait ?… nous aurons l’impression d’être moins seuls.

— L’équipage de l’Astra se composera de quatre personnes ?

— Oui… vous, Ali, Samba et moi !

— Qui pilotera ?

— Ali, vous et moi… Vous serez vite au courant de la manœuvre qui est d’une facilité enfantine. D’ailleurs, une fois que nous serons hors de la zone d’attraction, ou même simplement hors de l’atmosphère, nous n’aurons guère à nous occuper de la direction de l’appareil, qui continuera sa marche droit vers le point visé… Cela ne sera pas fatigant.

— Quel est le rôle de Samba ?

— Je ne lui demande que d’être un bon cuisinier… J’ai horreur de m’occuper des détails matériels. Et puis, continua le savant avec un gros rire, si nous manquons un jour de vivres, nous le mangerons !

— Il doit être un peu coriace ! répondit André sur le même ton joyeux.

— Maintenant, fit M. Lebisclot en fourrageant dans sa tignasse d’argent, au travail !

— À vos ordres, cher monsieur !

— Appelez-moi Lebisclot tout court !… Nous allons partir immédiatement pour Saint-Cloud.

— Et l’Annamite Tao ?

— Il a pris le train hier soir pour que je puisse lui donner mes instructions suprêmes. Vous ne pouvez pas le juger, car vous l’avez à peine vu, mais je vous assure que c’est un homme sûr. Il exécute les consignes comme seuls les Asiatiques savent le faire.

La journée passa très rapidement. En travaillant sous les ordres de M. Lebisclot, André Gall se familiarisa avec l’installation électrique de l’Astra.

C’était à la fois simple et génial. Tout dérivait du principe très connu du transport de la force à distance, par ondes.

Le soir, André Le Gall écrivit sa lettre de démission, sans hésiter, et ils couchèrent à Saint-Cloud où les avait rejoints le silencieux Tao.

Assis sur la terrasse, ils contemplaient l’immense voûte étoilée. André ne cherchait même pas Vesta, car il se sentait incapable de l’identifier dans ce fourmillement d’astres.

— Vous dites « qu’elle » a cent lieues de diamètre ? dit-il enfin.

— À peu près, répliqua M. Lebisclot. Les astéroïdes sont si petits que nous ne les connaissons pas très bien… Par exemple, j’ignore en combien de temps Vesta tourne sur elle-même…

— Nous vérifierons cela sur place, fit le jeune homme sans grande conviction. Mais pourquoi y a-t-il tant de petites planètes dans cette seule région du ciel ?

— C’est un mystère que nous n’éclaircirons jamais. On suppose qu’une grosse planète existait par là, et qu’elle a été détruite, par un choc.

— Comment ! s’exclama André, les astres peuvent se rencontrer comme de vulgaires trains ?

— C’est infiniment rare, mais pas impossible. Quel magnifique feu d’artifice, hein !… Mais il se peut aussi que la planète ait éclaté comme une bombe sous la poussée de son feu central. Elle s’est pour ainsi dire pulvérisée… La plupart des gros astéroïdes qu’on a pu observer sont sphériques mais rien ne prouve que quelques petits ne sont pas polyédriques.

André Le Gall était ce soir-là particulièrement avide de s’instruire :

— Vous m’avez succinctement expliqué que c’était grâce à la spectroscopie que vous avez constaté l’existence du platine et du radium dans Vesta ?

— Oui… les astronomes sont fixés sur la composition de la plupart des astres.

— Comment procède-t-on pour savoir cela ?

Et M. Lebisclot fit une de ces petites conférences qu’il aimait tant :

— Un opticien bavarois, nommé Fraunhofer, a découvert en 1815 qu’en examinant la lumière du soleil à travers un prisme disposé sous un certain angle, on apercevait des raies obscures. Dans tout le spectre – violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé et rouge – il en compta six cents. Avec des instruments plus perfectionnés, Brewster en compta deux mille. Nous savons aujourd’hui qu’il y en a plus de cinq mille.

« — Ces raies du spectre solaire, a dit un célèbre astronome, Camille Flammarion, sont constantes et invariables toutes les fois que le spectre qu’on étudie est celui d’une lumière émanée du soleil. On les retrouve par exemple dans la lumière du jour, dans celle des nuages et dans l’éclat réfléchi par les montagnes, les édifices et tous les objets terrestres. On les retrouve même dans la lumière de la lune et dans celle des planètes, parce que ces corps célestes ne brillent que par la lumière qu’ils reçoivent du soleil et qu’ils réfléchissent dans l’espace.

« Voilà le point de départ de ce qu’on peut appeler la chimie du ciel et qui permet de savoir de quoi se composent les astres.

« Kirchhoff et Bunsen ont vérifié plus tard que chaque gaz, chaque métal, chaque corps donnaient toujours invariablement la même analyse spectrale, avec des lignes immuablement disposées.

« On a ainsi obtenu, de façon méticuleuse, le spectre de tous les corps connus. Cette méthode d’analyse est si merveilleuse et si puissante qu’elle permet de révéler l’existence de substances en quantité infiniment petite, là où toute autre méthode serait complètement stérile. Ainsi, la présence d’un millionième de milligramme de sodium est révélée dans la flamme d’une bougie !

« Voilà comment je sais de façon certaine qu’il y a du platine et du radium dans Vesta.

André Le Gall éprouva le désir de taquiner le savant :

— Et si, malgré l’analyse spectrale, ces trésors n’existent pas dans Vesta ?

— Alors, s’écria M. Lebisclot, je ferai dès mon retour, à l’Académie des Sciences, une communication qui rendra mon nom immortel. Cette gloire me paiera au centuple de mes peines.

Et il reprit tout aussitôt :

— Mais l’analyse spectrale ne se trompe jamais… Nous savons sûrement de quoi se composent les astres.

— Y retrouve-t-on toujours les mêmes éléments que sur terre ? demanda André.

— Oui et non… Dans les étoiles blanches, on trouve surtout de l’hydrogène… Dans les étoiles jaunes, comme Arcturus, on trouve à peu près tout ce qu’il y a dans notre soleil : du fer, du calcium, du manganèse, du sodium, du magnésium, du potassium, du titane et de l’hydrogène… Dans les étoiles orangées, on ne trouve pas d’hydrogène, ce qui signifie qu’il ne peut y avoir d’eau… Cela bouleverse toute notre conception de la vie, et nous pousse à croire que ce sont des astres morts.

« Mais assez devisé sur l’astronomie… Allons faire un petit tour dans le parc avant de nous coucher !

Ils descendirent pour errer lentement dans les allées. M. Lebisclot donnait familièrement le bras à André, et ils échangeaient en se promenant quelques phrases sans importance.

Ils arrivaient près du garage de l’Astra quand un bruit de branches brisées éveilla soudain leur attention.

— Qu’est-ce que c’est ? s’inquiéta le savant. Qui est là ?… Répondez !

André Le Gall s’élança vivement vers l’endroit d’où provenait le bruit suspect. Il battit les buissons de fusains et de troènes au pied du mur de clôture, mais il ne découvrit rien.

— Il n’y a personne, dit-il en rejoignant son interlocuteur. C’était sans doute un chat qui s’est enfui à notre approche.

— C’est probable, concéda M. Lebisclot. Il se fait tard… Allons passer une de nos dernières nuits sur nos matelas terrestres.

CHAPITRE VI

PARTIR…

— C’est l’heure !…

— Je suis prêt !

Les deux phrases avaient été prononcées gravement, solennellement, devant le hangar, à la porte de l’Astra, la première par M. Lebisclot, la seconde par André Le Gall. Déjà, Ali et Samba avaient disparu dans l’appareil avec un fatalisme heureux. Le nègre avait dit en exhibant ses dents blanches :

— Moi content di faire pitite ixcursion !…

M. Lebisclot se tourna vers le jardin ensoleillé :

— André, vous ne regrettez rien ?

— Rien ! répondit fermement le jeune homme. Le savant insista avec une tendresse émue :

— Vous ne reverrez peut-être jamais tout cela ?

— J’ai la conviction que si !

— Une dernière fois… vous êtes décidé ?

— Oui !

— André, si vous préférez rester sur terre, je vous donne ma propriété de Saint-Cloud, mon petit hôtel de la rue Marbeuf et ce qui me reste de ma fortune.

André Le Gall secoua la tête :

— Cela ne me tente pas. Je veux vous suivre.

— Réfléchissez, André… Vous êtes jeune, vous regretterez peut-être de vous sacrifier pour la science.

Mais André répéta sans un tremblement :

— Je veux vous suivre !

Alors, M. Lebisclot, les larmes aux yeux, ouvrit les bras :

— Embrasse-moi, mon fils !…

Et les deux hommes s’étreignirent avec une affection véritable.

M. Lebisclot avait revêtu sa redingote de cérémonie, à parements de soie. André, plus rationnel, était en costume de sport avec une culotte courte, et portait un chandail sous sa vareuse.

Il connaissait à fond l’Astra maintenant. Les quelques modifications de détail étaient terminées, les appareils de mesure semblaient capables de résister à des chocs violents. D’ailleurs, ils en emportaient plusieurs de rechange.

La veille, M. Lebisclot et l’ingénieur, ne se fiant qu’à eux-mêmes, avaient examiné minutieusement l’appareil, chaque rivet, chaque boulon, chaque membrure. Pas un centimètre carré n’avait échappé à leur attention. Avant de s’engager dans la formidable aventure, ils avaient pris le maximum de garanties.

— À toi l’honneur ! fit M. Lebisclot en désignant le hublot béant.

— Après vous… dit André.

— Non, je tiens à rester le dernier !

André se glissa à l’intérieur. Samba l’attendait dans la pièce centrale.

— Ci cira tris rigolo ! déclara-t-il.

Il aida M. Lebisclot à se hisser sur le plancher capitonné, puis il vissa à fond la porte ronde.

Le savant s’approcha du téléphone sans fil.

— Tao, nous allons partir… Pour nous dire que tu es prêt, frappe trois coups !

Et, comme au début de son précédent voyage, André entendit les trois petits chocs très nets.

— Bien, merci !

M. Lebisclot emboucha le tube acoustique :

— Attention, Ali !

Et, très pâle, les veux brillants, il ordonna :

— À Dieu vat !…

André trouva le départ de l’astronef encore plus foudroyant que la première fois. Aspiré par sa puissante hélice, l’Astra jaillit au-dessus du rideau d’arbres et piqua vers le zénith.

Obéissant aux instructions précises de M. Lebisclot, le pilote montait tout de suite aux grandes altitudes, peut-être à soixante kilomètres. André pensa que les Parisiens devaient voir l’œuf de cuivre rouge, et que cette formidable ruée vers le firmament devait faire l’objet de toutes les conversations.

— On parle de nous en ce moment ! dit-il.

— Nous entendrons ce soir ce qu’on raconte, répondit M. Lebisclot. J’espère que la T.S.F. nous permettra de communiquer avec les fourmis qui rampent sur le sol de la planète… Mais ne bavardons pas… Cramponne-toi, car nous allons adopter une vitesse inouïe.

Le savant n’avait pas modifié son projet. Lancé comme un projectile, accroissant constamment et régulièrement son allure, l’Astra devait faire trois fois le tour de la terre en s’élevant progressivement dans l’atmosphère, aussi haut que possible.

À la fin de la dernière circonvolution, l’appareil devait progresser à la moyenne de plusieurs milliers de mètres à la seconde, et le frottement devait porter sa coque extérieure au rouge.

C’est à ce moment que M. Lebisclot devait faire filer son merveilleux appareil suivant la tangente et se précipiter vers l’astroïde Delta.

— Un quart d’heure après, avait-il expliqué plusieurs fois à Le Gall, nous saurons si la pesanteur est vaincue ou si nous devons renoncer à mon rêve et redescendre comme un vulgaire monoplan.

Dès qu’on eut atteint la couche supérieure de l’air, si raréfié, que nul être vivant n’eût pu y trouver l’oxygène indispensable, la manette fut poussée à fond, et le canon atomique mis en action.

André Le Gall ne s’intéressa aux paysages qu’il voyait au-dessous de lui que pour les prendre comme points de repère. Il lui tardait de savoir si l’Astra allait, oui ou non, se comporter comme l’avait pronostiqué M. Lebisclot.

Enfin, ce dernier s’exclama :

— Adieu, la terre !…

Il riva son œil à un viseur télescopique placé dans l’axe de l’astronef et crispa ses mains sur le volant d’ébonite que venait de lui confier Ali. Sa voix calme commanda :

— Serrez les ailes !… Rentrez l’hélice !…

André Le Gall sentit que l’appareil levait le nez et s’inclinait d’avant en arrière à trente degrés environ. Il y eut un balancement, une oscillation perceptible, puis plus rien…

Comme il n’avait aucun point de comparaison, il était impossible au jeune homme de savoir si l’Astra était immobile, progressait ou rétrogradait.

Des minutes s’écoulèrent plus longues que des siècles. Dans un silence lourd, on n’entendait que la respiration haletante de M. Lebisclot. Quant à Ali, debout, les yeux mi-clos, il semblait dormir debout.

Soudain, le savant se redressa, le visage irradié, malgré les gouttes de sueur qui perlaient à ses tempes :

— Ça y est !

— Dois-je comprendre que nous sommes hors de l’atmosphère ? demanda André, plus fébrile que d’habitude.

— Depuis longtemps ! repartit M. Lebisclot. Au train dont nous allons, il ne nous a fallu qu’une seconde pour nous dégager de l’air terrestre. Nous voguons actuellement dans l’éther sidéral… Et je vérifie avec une joie profonde que la coque de l’Astra se refroidit… Il était temps, car le thermomètre centigrade est monté jusqu’à quarante et un degrés.

— Je ne m’en suis pas aperçu ! déclara André qui, pourtant, ruisselait, lui aussi.

— Maintenant, nous n’avons plus à craindre que le froid, ajouta M. Lebisclot. Mais nos précautions contre lui sont prises et je l’attends sans terreur.

Ils retournèrent dans la salle centrale, et André, en proie à une profonde émotion, démasqua des hublots pour voir ce qui se passait à l’extérieur.

Le soleil, ni plus ni moins gros qu’à travers l’atmosphère, brillait d’un éclat insoutenable. Autour de lui, le ciel était d’un gris sombre, presque noir. Au delà d’une vaste auréole, des étoiles étincelaient. Elles paraissaient plus volumineuses et plus ardentes, avec des colorations allant du rouge pâle au vert émeraude.

— Que penses-tu de ce spectacle ? fit M. Lebisclot.

— Il est merveilleusement émouvant ! dit André.

— Jamais aucun humain ne l’a contemplé avant nous.

— Oh ! qu’est-ce donc ?

Agenouillé près d’un hublot du plancher, l’ingénieur regardait un immense croissant d’un blanc aveuglant.

— Tu ne reconnais déjà, plus la terre ? railla M. Lebisclot. C’est de l’ingratitude, mon fils !

— Quoi… c’est la terre que nous venons de quitter et qui est déjà si lointaine ?… s’étonna André.

— C’est elle, pas plus !…

— Mais pourquoi n’est-elle pas ronde ?

— Parce que nous dominons la zone où commence la nuit. Pour nous, le soleil va briller vingt-quatre heures par jour, mais il n’en est pas de même en bas… Distingues-tu les contours de l’Europe ?

— Oh ! oui… je reconnais l’Angleterre et l’Irlande.

— Et plus au nord, les côtes de la Scandinavie… compléta M. Lebisclot. Demain, nous aurons le privilège d’étudier la géographie pratique, non sur une mappemonde, mais sur le globe lui-même.

André Le Gall ne pouvait se lasser d’admirer. Tout était tellement nouveau, tellement prodigieux qu’il en oubliait sa situation. Il ne pensait plus qu’il s’éloignait de la terre à une vitesse de météore, et qu’il était peut-être destiné à errer éternellement – vivant d’abord, cadavre ensuite – dans l’immensité.

— Ali ! dit M. Lebisclot dans le porte-voix, tu peux te reposer. Il n’y a plus rien à craindre, l’Astra ne déviera plus.

Il se jeta dans un fauteuil, montrant à son fils adoptif un visage épanoui.

— C’est le plus beau jour de ma vie !… déclara-t-il. Au fond, même ce matin, je n’étais pas sûr du succès. Depuis que le monde existe, aucun homme n’a jamais pu se libérer de la pesanteur. Les aérolithes eux-mêmes, quand ils passent trop près de la terre, sont happés par cette force inexorable et achèvent leur course millénaire en se brisant sur le sol.

Mais quelqu’un interrompit le savant. C’était le noir Samba qui surgissait de la cabine arrière en roulant des yeux effarés :

— Missié ! fit-il… Ine visite pou missié !…

M. Lebisclot se tourna vers son serviteur :

— Quoi ?… Qu’est-ce que tu racontes ?…

— Ji dis à missié qui j’annonce ine visite pour missié…

— Quelle visite ?

— Il y a là un missié qui demande à paler à missié !

— Il est fou !… s’écria le savant, consterné.

Mais Samba agita énergiquement la tête :

— Non, missié… moi pas fou !… Il y a bien une visite pou missié !

Sur ce, il s’effaça en disant :

— Donnez-vous la peine d’entrer, missié…

Et, à la profonde stupeur de M. Lebisclot et d’André Le Gall, qui n’en croyaient pas leurs yeux, un monsieur entra.

CHAPITRE IX

LE PASSAGER

Le monsieur qui venait de pénétrer dans la pièce centrale arborait un petit sourire modeste qui cachait mal une impression de triomphe.

Il était grand et maigre et l’état de ses vêtements indiquait un mépris certain de la mode. Sa jaquette datait de plusieurs années, son pantalon se tirebouchonnait et une mince cravate noire était nouée comme une ficelle autour de son col de celluloïd.

L’inconnu devait être aussi myope qu’une taupe car son nez bosselé supportait une paire de lunettes semblables à des loupes. Enfin, une barbe grise et rude ornait son menton.

Un sursaut projeta le petit M. Lebisclot hors de son fauteuil et l’amena sous le menton du nouveau venu :

— Qui êtes-vous, monsieur ? glapit-il.

Le monsieur se présenta courtoisement :

— Jules Pifle, entomologiste.

Mais le savant écumait :

— Je ne vous demande pas quelle est votre profession !… Je vous demande pourquoi et comment vous êtes chez moi !… Répondez tout de suite !…

Pour se donner une contenance, Jules Pifle toussota derrière sa main remontée jusqu’à sa bouche :

— C’est toute une histoire… commença-t-il.

— Eh bien ! racontez-la, votre histoire !... Elle doit d’ailleurs être stupide !

Jamais André n’avait vu M. Lebisclot dans cet état. Il allait et venait si rapidement que les basques de sa redingote se soulevaient comme des ailes noires.

Jules Pifle, entomologiste, devait s’attendre à un accueil de ce genre, car il ne s’émut guère. Il s’assit dans un fauteuil, croisa ses longues jambes de criquet et reprit :

— Monsieur, je suis votre voisin à Saint-Cloud. C’est moi qui habite la maisonnette aux volets bleus, j’avais autrefois une jolie vue sur Paris, mais vous avez fait bâtir une muraille qui m’a caché le panorama…

« Je vous en ai voulu, monsieur. Puis j’ai compris que vous n’aviez pas outrepassé vos droits de propriétaire et je me suis apaisé… Toutefois, je me suis dit que pour vous clôturer ainsi, vous deviez avoir quelque chose à cacher, et je vous ai observé…

— Espionné ! fit aigrement M. Lebisclot.

— Mettons épié, concilia Jules Pifle d’un air bonasse. Vous m’avez fait perdre beaucoup de temps, mais j’avoue que je n’ai rien compris à vos travaux… Je me demandais toujours ce que vous pouviez faire de tout le cuivre rouge que je voyais entrer, et ma question restait sans réponse.

« Au bout de quelques mois, je renonçai à ma surveillance car vous ne veniez plus que rarement. Comme je vous l’ai déjà dit, je suis entomologiste. C’est un métier passionnant, mais qui nourrit mal son homme. Pour subsister honorablement, je suis devenu naturaliste et je me suis spécialisé dans les papillons.

« Je fabrique des presse-papiers et des cendriers, en disposant artistement entre deux verres des ailes de papillons.

— C’est hideux ! grogna M. Lebisclot.

— Je vous le concède mais c’est la mode, poursuivit Jules Pifle. Je vous avais presque oublié quand, l’autre jour, tout à fait par hasard, j’ai assisté à une sortie de votre appareil volant.

— C’est vous que j’ai aperçu à travers un hublot ! s’exclama André Le Gall.

— Laisse-le parler ! glapit M. Lebisclot avec impatience.

Et Jules Pifle continua :

— Le lendemain, j’ai lu les journaux. Ils disaient que vous aviez fait le tour du monde et qu’on ne savait pas qui vous étiez.

« Je le savais, moi, et j’ai eu d’abord le désir de vous dénoncer. J’aurais donné une interview, avec mon nom et mon adresse, et cela m’aurait fait une belle publicité.

« Puis j’ai réfléchi. Ayant depuis longtemps l’envie de monter en avion, j’ai pensé qu’une occasion favorable s’offrait à moi. J’ai donc décidé d’être votre passager clandestin.

« Oh ! je suis honnête, monsieur. Si je tire quelques bénéfices de ce voyage, je vous en verserai scrupuleusement la moitié…

— Comment êtes-vous entré dans mon appareil ? demanda M. Lebisclot.

— Hier soir, j’ai escaladé la muraille malgré vos satanés chevaux de frise. Vous vous promeniez dans le jardin et j’ai failli me faire pincer. J’ai entendu que vous partiez ce matin. Alors, je me suis glissé par le hublot qui était ouvert et je me suis caché tout au fond de la machine, dans un petit réduit plein de conserves alimentaires…

— Dans le magasin aux vivres ! s’écria M. Lebisclot. Nous avons tout inspecté, sauf cela !…

— Je bénis le ciel de cet oubli, dit en souriant Jules Pifle. Il me permet de faire en votre compagnie une excursion agréable. J’espère que vous ne m’en voulez pas trop, et que vous excusez mon sans-gêne…

— Votre sans-gêne ? rétorqua M. Lebisclot. Vous l’expierez cruellement !

Mais Jules Pifle ne prit pas la menace au sérieux :

— Bah ! fit-il, vous n’avez sans doute pas l’intention de me jeter par-dessus bord ?

— Certes non ! dit M. Lebisclot, votre châtiment serait trop bref… Je vous amène avec moi, voilà tout !

— Je vous assure que ce n’est pas une punition !

— Vraiment ? ricana l’inventeur. Savez-vous où nous allons de ce pas ?

— Mais, autour de la terre, comme la première fois ?

— Non, monsieur… nous allons tout simplement dans Vesta.

— Qu’est-ce que c’est que Vesta ?

— Vous connaissez les papillons, railla M. Lebisclot, mais vous ne connaissez pas le ciel ?

— Fort peu, c’est vrai ! concéda Jules Pifle.

— Eh bien, monsieur l’entomologiste indiscret, Vesta est une petite planète qui se trouve à quelques millions de lieues de la terre… C’est là que nous allons. Pour votre premier voyage en avion, je crois que vous êtes comblé, hein ?

Jules Pifle ouvrit et referma plusieurs fois la bouche sans parler et regarda successivement les passagers de l’Astra avec une stupeur croissante. Comme ils restaient tous impassibles, il balbutia enfin :

— C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ?

M. Lebisclot rugit :

— Je vous interdis d’appeler plaisanterie l’expérience la plus hardie qu’aient jamais tentée les hommes !

Jules Pifle, angoissé, s’adressa directement à André Le Gall qui réprimait difficilement une forte envie de rire :

— Monsieur… dites-moi la vérité… où allons-nous ?

— Dans la planète Vesta, répondit André d’un ton qui ne laissait aucun doute.

— Mais c’est fou… c’est fou ! gémit l’entomologiste. Je ne veux pas aller dans la planète Vesta, moi !…

— C’est possible, monsieur, mais nul ne vous a forcé à nous suivre, riposta M. Lebisclot, les yeux étincelants de joie méchante. Vous m’imposez un poids supplémentaire qui risque de fausser mes calculs et de faire échouer ma tentative !... Si ce malheur arrive, je vous fais le serment solennel que vous mourrez de mes mains !…

Jules Pifle, cassé en deux sur son siège, était trop abattu pour s’alarmer davantage. Il interrogea :

— Quand redescendrons-nous ?

— Dans un an, ou peut-être jamais !…

— Un an ?… C’est absolument impossible !…

— C’est pourtant comme ça ! insista M. Lebisclot.

— Alors, ramenez-moi à Saint-Cloud, je vous en supplie !

— Ah ! Ah !… Vous avez peur ?

— Ce n’est pas cela… On m’a confié une magnifique collection de papillons du Brésil… Ils ne sont pas encore préparés… ils vont pourrir, et comme je suis responsable, je serai ruiné… Faites machine en arrière, monsieur… il y va de ma réputation !…

— Imbécile ! fit M. Lebisclot. Vous vous figurez que je vais revenir à terre pour une quantité négligeable comme vous ?… J’ai eu trop de peine à sortir de l’atmosphère !

Jules Pifle, les yeux hors des orbites, bondit :

— Nous sommes hors de la terre ?

— Il y a longtemps !

— Mais alors… mais alors… il n’y a plus aucun espoir ?

— Au contraire, il y en a beaucoup ! répondit M. Lebisclot. Il y a l’espoir de s’écraser en arrivant sur Vesta ; il y a l’espoir de s’asphyxier ; il y a l’espoir de mourir de faim ; il y a l’espoir…

— Assez, assez !… dit l’entomologiste en se bouchant les oreilles. Monsieur, ayez pitié d’un pauvre homme et faites demi-tour !

— Cela ne se peut pas, intervint à son tour André Le Gall. Vous avez été plus qu’imprudent, monsieur, et votre gaminerie peut causer notre perte.

— Ah ! je vous demande pardon !

— Il est bien temps de vous lamenter ! reprit l’ingénieur. Vous êtes dans l’Astra, nous sommes obligés de vous garder !

— Mais je n’y tiens plus du tout !

— Nous non plus mais la fatalité le veut ainsi… Par conséquent, il faut adopter immédiatement le meilleur modus vivendi… Vous me comprenez ?

Jules Pifle baissa la tête comme un coupable :

— Je ferai tout ce que vous voudrez.

— Faites-vous le plus petit possible ! intima M. Lebisclot. Disparaissez dans un coin, aidez Samba dans son travail et surtout épargnez-moi vos jérémiades, sinon nous prendrons une décision pénible mais certaine.

Jules Pifle joignit ses longues mains maigres.

— Vous ne m’abandonnerez pas sur la planète Vesta ?

— Nous verrons ! dit le savant. Tout dépendra de votre conduite à bord.

Et, s’adressant au nègre :

— Samba… je mets cet individu à ta disposition !

— Moi, mi charge di lui ! promit le noir en roulant des yeux terribles. Si va pas bon, moi li cassé la cabèche !

— Monsieur Pifle, vous voilà fixé ! conclut M. Lebisclot.

— Mes pauvres papillons ! exhala l’entomologiste en suivant docilement Samba. Ah ! maudite curiosité !

Le soleil brillait d’un éclat insoutenable, mais le savant avait prévu des écrans qui tamisaient cette lumière excessive, et il y avait en outre dans une boîte plusieurs paires de lunettes noires.

Du côté opposé à l’astre du jour, le spectacle était féérique. Il y avait tant et tant d’étoiles qu’il était difficile de concevoir qu’on pût se diriger exactement vers la minuscule Vesta.

— Maintenant que nous voguons dans l’éther sidéral, dit M. Lebisclot, nous allons nous rendre compte de la façon dont nous pouvons rester en communication avec la terre.

La chose était importante. Les appareils électriques indiquaient que l’Astra recevait toujours les ondes du poste émetteur. Restait à savoir si M. Lebisclot pouvait donner de ses nouvelles.

— Je vais essayer de téléphoner, dit-il.

— Mais Tao ne parle pas ? objecta André Le Gall.

— Ne t’inquiète pas, mon fils. Nous sommes convenus que Tao me répondra en alphabet Morse… Avec un couineur, nous l’entendrons très bien.

Malgré cette assurance, les deux hommes étaient également anxieux quand M. Lebisclot déclencha l’appel :

— Allo !… Allo… Tao ?

La réponse parvint avec une netteté merveilleuse et André différencia sans peine les traits et les points qui formèrent ces mots :

— Je suis là… Tout va-t-il bien ?

— Très bien, Tao… Est-ce que tu nous aperçois ?

— Oui, mais vous êtes bien petits.

— Que dit-on de nous sur terre ?

— Je n’ai pas encore les journaux.

— C’est bien, je te rappellerai demain. Nous allons dormir.

— Bonne nuit, monsieur !

— Dans la région que nous traversons, il n’y a jamais de nuit et c’est toujours la nuit !

Il fut décidé que Jules Pifle coucherait sur le canapé de la salle centrale. Ali et Samba se retirèrent dans la chambre qui leur était réservée, et M. Lebisclot et André s’étendirent sur leurs divans respectifs.

Il semblait au jeune homme que le sommeil ne viendrait pas. Mais les émotions et les fatigues de la journée le terrassèrent.

Dix minutes après, tout le monde reposait, tandis que l’Astra s’enfonçait vertigineusement dans l’abîme.

CHAPITRE X

DANS L’ESPACE

André Le Gall dormait profondément quand une secousse le jeta hors de son lit et le fit rouler sur le plancher capitonné de l’Astra. Au même instant, il entendit un grand remue-ménage d’un bout à l’autre de l’Astra, et la voix aiguë de M. Lebisclot qui glapissait :

— Vous me faites mal !... Qu’est-ce que cela signifie ?

Des cris inarticulés s’élevèrent soudain ; c’était Jules Pifle, entomologiste, culbuté comme les autres passagers et qui clamait sa terreur :

— Que cet imbécile se taise ! ordonna M. Lebisclot.

Et l’imbécile obéit à peu près, se contentant d’émettre des gémissements.

Chose étrange, il parut à André que ces plaintes provenaient non d’à côté, mais d’en dessous. Les hublots de la chambre étaient hermétiquement clos, mais grâce à la douce lueur des tubes à noctiluques, l’ingénieur se rendit compte de ce qui venait de se passer.

M. Lebisclot avait également compris, car il expliqua :

— L’Astra vient de changer de position ! Tu te souviens que j’ai prévu ça, hein ?

— Oui, répondit André. Mais d’après vos calculs, ce chavirement n’aurait-il pas dû se produire plus tôt ?

— Je l’attendais après la huitième minute, en effet, mais j’avoue que je n’y songeais plus…

— Ali et Samba doivent se demander ce qui leur arrive, dit André.

— Non, car j’ai pris la précaution de les avertir… Une petite heure – une heure terrestre, car nous continuerons arbitrairement à nous servir de cette unité de mesure du temps – une heure nous suffira pour changer les meubles de place, – et les fixer dans leurs alvéoles. Mais voyons d’abord ce que devient notre passager, qui doit s’imaginer que sa mort est certaine.

André et M. Lebisclot descendirent dans la salle centrale par une échelle de corde. Jules Pifle, accroupi dans un coin, les genoux au menton, regardait avec effroi les fauteuils et le canapé accrochés maintenant à la paroi verticale.

— Nous sommes perdus ! annonça-t-il d’une voix tremblante.

— Pas encore ! répliqua M. Lebisclot. Cela vous apprendra à vous introduire comme un voleur dans un astronef !

— Qu’est-il donc arrivé ?

— Tout simplement que l’Astra a pris de lui-même la position la plus favorable à sa progression dans l’espace. Au lieu de grelotter de peur, aidez-nous à déménager, voulez-vous ?

Ils se partagèrent effectivement la besogne, et le désordre ne tarda pas à être réparé. Quand ils eurent terminé, Jules Pifle s’immobilisa devant un hublot.

— Qu’est-ce que vous regardez ? demanda M. Lebisclot, qui avait recouvré sa bonne humeur.

— La terre, répondit l’entomologiste. Elle ne ressemble pas du tout à l’idée que je m’en faisais…

— Que voulez-vous dire ?

— Je ne reconnais aucune des cinq parties du monde… De la hauteur où nous sommes, je ne distingue même pas le contour des mers !

M. Lebisclot, intrigué, se pencha vers la fenêtre ronde et se mit à rire :

— Ça la terre ? s’exclama-t-il avec ironie.

— Ce n’est pas la terre ? Qu’est-ce donc ?

— La lune parbleu ! La terre, vous l’apercevez beaucoup plus à gauche.

— Mais elle est plus petite que la lune !…

— Parce que nous sommes plus près de cette dernière, monsieur ! Je ne vous cache pas que cela m’inquiétait de passer à si petite distance du satellite, car je craignais d’être attiré… Mais nous allons trop vite pour cela, et c’est à peine si notre trajectoire s’est incurvée. Nous allons d’ailleurs redresser notre direction, sinon l’écart deviendrait formidable par rapport au point visé.

Jules Pifle quémanda timidement :

— Est-ce que je puis vous suivre ?

— Si vous voulez ! grommela M. Lebisclot. Puisqu’il n’y a pas moyen de se débarrasser de vous, je ne veux pas bouder éternellement. Mais tout de même !…

Il y avait encore de la rancune dans ce « tout de même », mais Jules Pifle comprit qu’il avait presque gagné son pardon, et il remercia son hôte avec effusion.

Ils gagnèrent tous trois la chambre des machines, où l’inventeur de l’Astra fit le point. Ses calculs ne le satisfirent sans doute pas, car il recommença l’opération deux fois de rang. Le second résultat étant conforme au premier, il murmura :

— C’est curieux… je ne comprends pas…

André l’interrompant, il avoua :

— Mes chiffres me surprennent, et pourtant ils sont exacts… La dérivation est beaucoup plus considérable que je ne supposais.

— À quoi attribuez-vous cette différence ?

— Je l’ignore… C’est comme si l’Astra subissait l’influence d’un astre autre que la lune…

— Quoi ? fit Jules Pifle : on peut donc déterminer cela à l’avance ?

— Heureusement pour vous ! riposta M. Lebisclot. Si nous n’avions pu prévoir les déviations, votre précieuse carcasse ne vaudrait pas cher !

L’entomologiste soupira :

— C’est une bien belle science que l’astronomie !

— Oui, monsieur, dit fièrement M. Lebisclot. Elle est belle parce qu’elle est exacte… mathématiquement exacte !… Je puis vous en donner une preuve…

Et il se lança dans une des leçons qu’il aimait :

— On a cru pendant des siècles que le système solaire s’arrêtait à Uranus. Mais en étudiant les mouvements de cette planète, on a deviné scientifiquement qu’il devait en exister une autre à telle distance et à tel endroit du ciel. On a cherché, et on a aussitôt trouvé Neptune !

— Prodigieux ! fit Jules Pifle.

— C’est au mathématicien Le Verrier que nous devons cette découverte. En étudiant les positions successives d’Uranus, il conclut en propres termes qu’il y avait incompatibilité formelle entre les observations d’Uranus et l’hypothèse que cette planète ne serait soumise qu’aux actions du Soleil et des autres planètes agissant conformément au principe de la gravitation universelle. Et le 31 août 1846, il lut à l’Académie des Sciences une note disant que la planète devait être située au 326e degré de longitude. C’est là que la découvrit moins d’un mois plus tard, au premier examen télescopique, l’astronome Galle, de Berlin.

André Le Gall manifesta son étonnement :

— Le Verrier n’a donc pas eu le désir de rechercher lui-même sa planète dans le ciel ?

— À quoi bon ? répliqua M. Lebisclot. Ses calculs étaient justes, le reste ne l’intéressait pas. D’ailleurs, au fond, ce n’est pas Neptune qu’a découvert Le Verrier, mais probablement la fameuse planète transneptunienne dont il est question maintenant.

Tout en continuant à parler à ses deux compagnons émerveillés, M. Lebisclot ne cessait de consulter attentivement ses appareils. S’arrêtant brusquement, il saisit le volant de direction et demeura plusieurs minutes silencieux.

Soudain, il essuya son front où perlait la sueur et André Le Gall remarqua que le savant était livide. Il s’inquiéta aussitôt :

— Êtes-vous souffrant, Lebisclot ?

— Si ce n’était que cela ! riposta celui-ci. C’est infiniment plus grave…

— Ah ! mon Dieu ! se lamenta Jules Pifle.

M. Lebisclot fonça sur lui :

— Vous, taisez-vous ! Vous n’aviez rien à dire !… Ce n’est pas à vous que je m’adresse, et je vous défends d’élever la voix !

Et d’un ton radouci, mais d’une tristesse infinie, il expliqua à André Le Gall :

— Je ne suis plus maître de la direction de l’Astra !

CHAPITRE XI

L’IMPRÉVU

La courte phrase prononcée par M. Lebisclot tomba dans un silence absolu. Ali et Samba l’entendirent avec une indifférence parfaite, car rien ne pouvait les faire douter du génie de leur maître, pas même la plus horrible des morts. Au bout d’un instant, Jules Pifle balbutia :

— Je voudrais m’en aller…

Ce désir saugrenu, timidement exprimé, rendit à M. Lebisclot toute sa verve aiguë.

— Eh bien ! partez ! glapit-il. Ce n’est, pas moi qui vous empêcherai de sauter ! C’est probablement à cause de vous, à cause du poids supplémentaire que vous m’imposez que l’Astra ne progresse pas comme je l’avais calculé !…

L’entomologiste était piteux :

— Ah ! fit-il, soyez persuadé que si j’avais su…

Mais le savant n’écoutait plus. Les mains au dos, il examinait de nouveau les appareils, se promenait, jetait un coup d’œil par un hublot, et revenait à ses observations.

André Le Gall attendait. On était si bien à l’intérieur de l’astronef que la notion du péril s’imposait difficilement à son esprit. La divagation de l’appareil n’était peut-être que momentanée.

— C’est étrange, reprit pensivement M. Lebisclot. On dirait qu’un poids m’entraîne du côté opposé à la Lune. Si je tombais vers elle, cela ne m’amuserait pas, mais je comprendrais à la rigueur. Or, c’est le contraire qui se produit, et l’Astra dévie vers la gauche, où aucun astre ne peut l’attirer, puisqu’il n’y en a pas… C’est comme un poids énorme qui déséquilibrerait l’Astra.

André Le Gall émit une hypothèse :

— Aurions-nous accroché quelque chose au départ ?

— C’est une supposition que je ne puis accepter… Mais pour être certain qu’elle est fausse, il faudrait visiter extérieurement la coque de l’Astre.

— Moi visiti, missié ! proposa le noir Samba.

Malgré la gravité de l’heure, André et M. Lebisclot se mirent à rire :

— Mon pauvre Samba, dit le savant, je ne te conseille pas de faire cela.

— Pouquoi, missié ?

— D’abord parce que nous allons un peu vite, ensuite parce que le thermomètre du dehors marque 190 degrés centigrades au-dessous de zéro. Si nous étions sous la pression atmosphérique terrestre, ce serait le point de liquéfaction de l’air…

Mais Samba ignorait la découverte de Georges Claude, et se souciant fort peu d’acquérir des notions nouvelles, il se contenta d’annoncer :

— Moi pripari pou dijeuni…

Et il disparut, suivi de l’arabe muet qui avait tout compris, mais dont le visage était resté complètement impassible.

— Que pouvons-nous faire ? interrogea Jules Pifle en allongeant anxieusement son cou de poulet.

— Pas grand’chose, répondit M. Lebisclot. Laissons courir encore pendant quelques centaines de milliers de kilomètres, et nous verrons après…

— Quelques centaines de milliers de kilomètres !… répéta Jules Pifle d’un air lamentable. Ah ! mes papillons !…

M. Lebisclot se tourna vers l’entomologiste pour l’injurier, mais il le trouva si déprimé qu’il se tut, et s’adressa uniquement à André.

— L’essentiel, reprit-il, c’est de rester en communication avec la terre.

— Oui ! oui ! s’écria Jules Pifle.

M. Lebisclot fit claquer ses doigts avec impatience :

— Pas pour y retourner, monsieur ! Pour prévenir nos concitoyens de notre catastrophe… Ce n’est pas un S.O.S. que je veux lancer, c’est un récit complet de notre naufrage aérien… Je ne vous demanderai pas de collaborer à ce récit, car vous seriez incapable de trouver un mot ! Vous n’avez pas emporté vos insectes, mais vous n’avez pas non plus emporté votre courage !

L’Annamite Tao répondit au premier appel de la T.S.F. Les signes Morse indiquèrent que tout allait bien à l’usine.

André Le Gall eût bien voulu savoir ce qu’on disait de l’Astra, mais le savant n’était pas disposé à écouter ce que ses contemporains pensaient de lui. Sous un calme apparent qui n’était pas dans sa nature, il cachait une vexation profonde. Un homme comme lui n’admettait pas de s’être trompé dans ses calculs, et encore moins d’ignorer la cause de son erreur.

Pour changer le cours de ses idées, M. Lebisclot se mit à parler du froid :

— Si nous étions dehors, dit-il, notre chair serait en quelques instants détruite comme par le feu…

— Et nos corps deviendraient aussi durs que la pierre, fit André Le Gall.

— En effet, les températures produisent des effets bizarres. Par exemple, avec du mercure, on peut faire un marteau et enfoncer des clous. Une lame de plomb se transforme en un ressort aussi élastique qu’un ressort d’acier. Il n’y a que les microbes qui résistent tranquillement à ce froid. Même à 250 degrés au-dessous de zéro, ils ne consentent pas à périr. Ils font les morts, et dès qu’on les réchauffe, ils se remettent à vivre…

« Ce qui nous intéresse plus particulièrement, c’est que les grands froids, comme celui que nous subissons, diminuent considérablement la résistance électrique des métaux. La résistance du cuivre, par exemple, est cinq fois moindre à 190 degrés. C’est pourquoi nous restons en communication avec le poste émetteur, et nous recevons encore les ondes de Tao… Je suis d’ailleurs forcé d’avouer que cela ne nous sert pas à grand’chose.

Il frappa familièrement sur l’épaule de son passager clandestin :

— À quoi pensez-vous, entomologiste ?

— À mes papillons du Brésil, répondit ingénument Jules Pifle. Si du moins j’avais eu l’idée de les laisser dans le cyanure !…

Une demi-heure s’écoula sans changement. Ils se taisaient tous trois, et leurs visages n’exprimaient pas la gaieté.

André Le Gall n’eût avoué sous aucun prétexte son regret d’avoir suivi M. Lebisclot, et pourtant il songeait à Paris, à la vie peut-être médiocre mais quand même agréable qu’il y menait… Il n’avait pas beaucoup d’argent, mais il avait toujours subordonné ses besoins à ses moyens, et il n’était pas malheureux.

— Missié, faut mangi !

C’est en ces termes familiers que Samba annonçait que le repas était servi.

— Est-ce le déjeuner ou le dîner ? plaisanta M. Lebisclot en se mettant à table.

— Le déjeuner, répondit l’ingénieur.

— Cette appellation est bien conventionnelle, puisque le soleil nous baigne constamment de sa lumière…

— Il brille même trop ! grimaça Jules Pifle.

— C’est qu’il se dépense sans compter, dit M. Lebisclot en attaquant vaillamment son corned-beef. Chaque seconde, ce prodigue perd environ quatre millions de tonnes de sa substance.

— Chaque seconde ? s’exclama l’entomologiste. Mais alors, il s’éteindra bientôt ?

— Bientôt, en effet, fit le savant. À cette allure, la radiation lui aura fait perdre le dixième de sa masse en 166 millions d’années !...

— D’ici là, nous serons défunts, dit André Le Gall, enjoué, malgré ce sujet funèbre.

— C’est à espérer, car nous nous ennuierions, conclut M. Lebisclot.

Le corned-beef allégrement dévoré, Samba servit un cassoulet en conserve dont le délicieux arome se répandit dans tout l’astronef.

— Quand on est inactif apprécia M. Lebisclot en rangeant ses cheveux blancs, la gourmandise est un bien agréable défaut !... Voici un plat qui me paraît succulent…

Mais il était écrit dans le grand livre du destin que les passagers de l’Astra ne goûteraient pas à ce merveilleux cassoulet.

M. Lebisclot s’apprêtait à servir ses convives quand une secousse balaya verres, bouteilles, assiettes et plats. Tout le monde glissa, roula, et Jules Pifle écrasa de tout son poids M. Lebisclot, en criant avec désespoir que sa dernière minute était arrivée.

— Vous êtes un idiot ! glapit M. Lebisclot en se dépêtrant tant bien que mal. Nous ne risquons rien pour le moment !

— Pourtant, que se passe-t-il ?

— Il se passe tout simplement que l’astronef vient de reprendre sa position horizontale.

— Pourquoi ?

— Je n’explique pas, je constate un fait ! Il va falloir une fois de plus déménager... Mais auparavant allons vérifier la direction…

André suivit le savant, mais Jules Pifle resta avec Ali et Samba. Il estimait que dans le triste état où il se trouvait, la direction de l’Astra n’avait aucune importance. Il était si déprimé qu’il s’étendit dans le premier fauteuil replacé par l’Arabe.

— Je comprends de moins en moins ! déclara M. Lebisclot.

— Qu’est-ce que vous constatez ? fit André.

— Nous avons encore obliqué fortement…

— Mais pourquoi avons-nous culbuté ?

— Je ne sais pas, mais cela ne me préoccupe guère. Une balle culbute sur sa trajectoire sans motif bien établi… Il faut nous attendre à d’autres péripéties… Le plus fort, c’est que l’astéroïde Vesta se trouve maintenant au-dessus de notre tête, et que nous nous en éloignons de plus en plus.

— Mais alors, où allons-nous ? demanda le jeune homme.

— Il m’est impossible de te répondre… Tout ce que je sais, c’est que nous ne retombons pas vers la Terre et que nous nous éloignons de la Lune.

— Il faudrait donc conclure que cet astre nous repousse ?

— Cette conclusion, en apparence vérifiable, serait archibéotienne !… Il y a des lois qui ne peuvent être violées, et la loi de l’attraction est une de celles-là.

— Mais cependant…

— Attends, attends !… interrompit M. Lebisclot, l’œil collé à un des hublots du plancher.

— Vous apercevez quelque chose ?

— Je ne veux pas t’influencer… Baisse-toi et regarde avec attention.

L’ingénieur obéit, et observa la partie du ciel qui se trouvait au-dessous de l’astronef.

— Eh bien ? interrogea M. Lebisclot.

— Il me semble que j’aperçois un cercle sombre, mais je n’en suis pas sûr.

— Mais j’ai la même impression que toi ! dit le savant. Nous ne nous trompons pas, il y a bien un cercle noir.

— Qu’est-ce que cela peut bien être ?

— Un astre… un astre inconnu, dont jamais aucun astronome n’a fait mention.

— Mais cet astre est éclairé par le soleil. Or, il est tout noir, il ne réfléchit pas la lumière…

— C’est sans doute pour cela que nul ne l’a remarqué… Toutefois, il n’y a pas de doute, c’est une planète !

M. Lebisclot était ravi.

— Nous n’atteindrons jamais Vesta, mais nous découvrons un astre nouveau !… La planète invisible ! Jamais je n’aurais espéré cela !… Nous allons faire tout de suite une communication aux Terriens. Les astronomes vont être stupéfaits ! Je vais d’abord faire le point…

Ainsi, M. Lebisclot ne pensait qu’au résultat scientifique. Son sort personnel ne l’intéressait pas. Il avait découvert une nouvelle planète entre la Terre et Mars, il était pleinement heureux.

Tout à coup, il lâcha l’appareil qu’il tenait et se mit à crier :

— Mais nous tombons !… Nous tombons comme une pierre ! Nous allons nous écraser ! Ali !… Ali !… Vite, mon garçon ! Le silencieux Arabe se montra aussitôt.

— Ne perdons pas une seconde ! dit M. Lebisclot. Déploie les ailes !… Sors toutes les hélices ! Mets-les en marche !

La manœuvre fut exécutée dans le minimum de temps. André Le Gall et ses compagnons sentirent que l’astronef se balançait dans l’espace.

M. Lebisclot, fiévreux, recommença son observation, et au bout de quelques secondes s’exclama :

— Nous tombons toujours !

— Redonnez de la vitesse !… s’écria André Le Gall.

M. Lebisclot, qui avait lâché le volant de direction pour fourrager avec désespoir dans sa chevelure, répondit d’une voix entrecoupée :

— Oui… oui... le canon atomique !…

Et ils coururent aussitôt à l’arrière, tandis que le fataliste Ali s’asseyait à la place que venait de quitter le savant.

Jules Pifle suivait en prophétisant d’une voix lugubre :

— Nous allons nous écraser !… Nous allons nous tuer !…

C’était sans doute vrai, mais tout était d’apparence rassurante à bord de l’astronef. Il n’y avait aucune différence entre la chute dans l’espace libre et la chute vers la surface de l’astre inconnu.

— Cramponnez-vous ! conseilla M. Lebisclot.

Il appuya sur le bouton de la cellule électrique. Ils sentirent tous l’impulsion donnée immédiatement par la fusée atomique, mais André constata que cette impulsion était beaucoup plus faible que d’habitude.

M. Lebisclot fit la même remarque, car il déclara, perplexe :

— Ça ne marche plus très bien…

Malgré tout, l’accélération suffit pour redonner son équilibre à l’Astra. Il y eut un assez fort mouvement de tangage, puis l’appareil vogua enfin horizontalement.

— Nous sommes sauvés ! fit M. Lebisclot.

Jules Pifle tendit son interminable cou :

— Vraiment sauvés ? Vous en êtes sûr ?

— Mais non, je n’en suis pas sûr ! riposta le savant. Nous sommes sauvés de la chute, voilà tout ! c’est suffisant pour le moment, mais il y aura bientôt d’autres dangers.

L’accablement de l’entomologiste s’accentua :

— Ah ! vous croyez qu’il y en aura d’autres ?

— Parbleu ! Mes moteurs ne marchent plus, et nous sommes happés par un astre inconnu qui nous entraine avec lui…

— Où nous mène-t-il ?

— Il serait prématuré de vous le dire, bébête !… Si c’est une comète, nous risquons d’aller un peu loin ! Mais il faudrait admettre l’existence de comètes obscures, et ça, ce serait nouveau… André, mon fils, examinons un peu ce qui se passe…

Au fond du ciel, trois astres brillaient : le Soleil, toujours incandescent, quoique plus petit au lointain ; la Terre, dont le Nouveau Continent dessinait clairement ses contours, et la lune, que le rapprochement rendait énorme, et dont on distinguait les gigantesques critères ronds comme des cuvettes.

Par les hublots du plancher, André observa l’astre mystérieux qui se trouvait au-dessous lui. Il vit, mieux que précédemment, une sorte de nuage à teinte ardoisée comme un gros cumulus annonciateur d’orage.

Ce nuage s’étendait indéfiniment de tous les côtés, et ressemblait à une mer de vapeur. Il était si épais que nulle terre n’apparaissait. Et malgré la triple lumière qui le frappait, il demeurait étrangement sombre.

— Ce brouillard absorbe les rayons solaires, dit M. Lebisclot.

— En effet, il ne les réfléchit pas du tout.

— C’est pour cela que cet astre est invisible… il se promène à proximité de la Terre sans que les astronomes l’aient jamais repéré.

— D’après vous, qu’est-ce que c’est ? demanda André.

— Pas une étoile morte, bien sûr… j’ignore sa grosseur, mais elle est certainement réduite… Il n’y a que deux hypothèses sensées : ou bien il s’agit d’un second satellite de la Terre, ou bien d’une planète gravitant à l’intérieur de l’orbite de Mars.

Jules Pifle posa une question inquiète :

— Qu’allez-vous faire ?

— Nous allons essayer de nous poser, répondit M. Lebisclot. Cela ne sera pas facile, car ces nuages vont nous gêner.

André Le Gall suggéra :

— Entre eux et le sol, il y a peut-être un espace vide…

« C’est ce qui se produit sur la terre.

— C’est possible mais pas certain, dit M. Lebisclot. Il faudra s’enfoncer avec précaution dans cet édredon.

Il braqua un projecteur que l’ingénieur brancha sur les accumulateurs. Le faisceau lumineux permit de voir plus nettement le nuage gris, mais il ne perça pas la couche de vapeur.

— On dirait des brouillards de Londres, fit André. C’est ce que les Anglais appellent la soupe de pois…

Lebisclot semblait de plus en plus préoccupé et le jeune homme comprit bientôt pourquoi. Chaque fois que le savant essayait de faire cabrer l’appareil, l’Astra n’obéissait qu’avec peine, montait de quelques mètres, et se remettait dans une position sans doute parallèle au sol de l’astre inconnu.

On marchait toujours sans découvrir la surface de cet astre. Lebisclot n’avait que les astres pour points de repère. Il était le seul à les regarder, ses camarades contemplant avec curiosité les nuées grisâtres qu’ils survolaient.

Il y eut un très long silence, puis Lebisclot s’exclama :

— Nous avons fait un tour !

— Et alors ? fit André Le Gall.

— Nous en recommençons un second. Cela menace de durer !

À ce moment, Jules Pifle, qui n’avait pas entendu leur conversation, les rejoignit. L’entomologiste qui s’intéressait au spectacle et reprenait peu courage en vérifiant que sa mort n’était pas encore un fait accompli, dit son tour :

— Nous volons toujours, et il y a toujours autant de nuées…

— Ces nuées doivent envelopper complètement l’astre, ajouta André le Gall.

— Bizarre… bizarre !...

M. Lebisclot, sans s’adresser spécialement à personne, réfléchissait tout haut :

— Est-ce de la vapeur d’eau, comme les nuages, terrestres ? J’en doute… D’abord, une telle évaporation est anormale à cette distance du soleil… Mais l’atmosphère de cette planète ne se compose peut-être pas d’oxygène et d’azote… Il faut nous renseigner, car le spectacle deviendrait bientôt monotone.

Et soudain résolu :

— Nous allons entrer là dedans !

— C’est ce qu’il y a de mieux à faire, dit André.

— Mais prenons le maximum de précautions ! recommanda avec agitation l’entomologiste.

— Naturellement ! grogna M. Lebisclot. Je sais aussi bien que vous que le moindre accident, la plus petite déchirure dans la coque de l’Astre équivaudrait à notre condamnation à mort… Allume tous les phares, André. Cela va porter un coup sérieux aux accus, mais ce n’est pas le moment de faire des économies de courant.

L’ingénieur obéit, et tous les projecteurs de l’appareil brillèrent.

— J’arrête le canon atomique, dit M. Lebisclot.

— Nous allons retomber s’alarma Jules Pifle.

— C’est ce que nous voulons, riposta le savant. Si nous descendons trop vite, je remettrai en marche, mais il est évident que je ne puis songer à me poser à cette allure.

André Le Gall l’approuva :

— Nous ne savons même pas si nous trouverons des rochers ou de l’eau.

— De l’eau, de l’eau, répéta M. Lebisclot. Pourvu que nous en trouvions…

— Pourquoi n’en trouverions-nous pas ? questionna sottement Jules Pifle.

— Parce qu’il n’y en a peut-être pas, monsieur ! glapit le savant. Dans ce cas, nous aurons tous bientôt la langue un peu sèche !

La fusée n’agissant plus, l’Astra se balança d’abord assez fortement, puis recouvra sa stabilité. Ils rejoignirent tous trois Ali dans la cabine avant. En traversant la salle centrale, ils virent Samba qui préparait tranquillement le café.

— Dans cinq minutes ! promit-il avec un large sourire. Y’en a bon !

Toujours au volant le silencieux Arabe était immobile comme une statue.

— Ali, dit gravement M. Lebisclot, notre sort est entre tes mains. Nous allons atterrir ou amerrir, je ne sais pas… Prends garde à la manœuvre. Ce serait peut-être plus difficile de se poser que sur la petite plate-forme de Saint-Cloud.

Ali s’inclina : il avait compris. D’un geste, précis, il déclencha quelque chose.

— Que fait-il ? s’inquiéta Jules Pifle.

— Il vient de sortir les roues du train d’atterrissage, expliqua André.

— Oh nous ne sommes pas encore sur le sol…

— Nous en sommes peut-être plus près que nous ne pensons. Nous ignorons l’épaisseur de ces nuages.

— Et l’altimètre ? fit étourdiment l’entomologiste.

— Béotien !… bi-béotien ! clama M. Lebisclot. L’altimètre ne sert plus à rien depuis que nous sommes hors de l’air, monsieur ! Un altimètre ou un barographe ne sont autre chose que des baromètres !

André Le Gall l’interrompit :

— Nous y sommes !

En effet, l’astronef allait atteindre la couche d’un gris sombre.

— Ne descendons-nous pas trop vite ? demanda le savant.

L’ingénieur vérifia d’en coup d’œil :

— À trente degrés environ.

— Alors, cela n’a rien d’excessif…

— Je vais quand même essayer de redresser un peu… Nous avons le temps, ne nous hâtons pas.

— Et posons-nous comme une fleur ! conclut M. Lebisclot.

L’astronef sombra littéralement dans le nuage. Ce fut une sensation peu agréable, car malgré leur puissance, les projecteurs n’éclairaient pas à plus de trois mètres. Au delà, l’étrange brume dressait un mur impénétrable.

M. Lebisclot hérissait sa chevelure :

— C’est diablement épais !

— Beaucoup plus que les nuages terrestres.

— Ce ne sont pas des nuages. C’est une sorte de brume, d’une composition inconnue, qui va probablement jusqu’au sol.

— Il n’y a pas de condensation sur les hublots, remarqua l’entomologiste.

— Donc, ce n’est pas de la vapeur d’eau qui stagne autour de nous.

— Qu’est-ce que cela peut bien être ?

— Je vous dirai cela plus tard… André, il serait prudent de revêtir nos scaphandres. Si l’appareil se brise, rien ne prouve que l’atmosphère est respirable… Nous devrions ajuster nos réservoirs d’air.

Mais le jeune homme n’était pas de cet avis :

— À quoi bon ? Si l’Astra s’éventre et que l’atmosphère de cet astre ne convienne pas à nos poumons, notre fin est certaine… Dès lors, pourquoi prolonger notre agonie ?

— Pour faire quelques observations intéressantes avant de mourir, reprit M. Lebisclot. Qui sait, monsieur Pifle… vous allez peut-être trouver des papillons… Avez-vous emporté un filet pour les chasser ?

— Ne vous moquez pas de moi ! rétorqua aigrement Jules Pifle. Je ne regrette pas seulement mes papillons du Brésil…

— Vous regrettez aussi le percepteur ?

— Je regrette la planète sur laquelle je suis né !…

— Eh bien ! il fallait y rester !

Jules Pifle mâchonna un mot qui ressemblait vaguement à une injure. En temps ordinaire, M. Lebisclot n’eut pas laissé passer cette incorrection, mais pour l’instant il avait d’autres soucis.

L’astronef descendait toujours, la densité du brouillard ne variait pas, et on y voyait toujours aussi peu.

— Il n’y a peut-être pas de terre, dit M. Lebisclot.

Jules Pifle le regarda avec ahurissement :

— Comment, pas de terre ?

— Il y a des astres entièrement gazeux.

— Alors, qu’est-ce que nous ferons ?

— Assez ! cria M. Lebisclot. Vous finirez par m’agacer avec vos questions saugrenues ! Faites comme moi, monsieur ! Armez-vous de patience et attendez ! Je n’ai jamais…

Un choc violent lui coupa la parole. L’Astra venait de prendre brutalement contact avec le sol.

— Stop ! fit André Le Gall.

L’Arabe freina de son mieux, mais l’appareil roula encore quelques secondes en cahotant.

On entendit un craquement, puis plus rien. L’astronef était immobile.

Et Samba montra sa face noire :

— Li café est servi ! annonça-t-il avec satisfaction.

CHAPITRE XIII

QUELQUES SURPRISES

— Il faudrait sortir, dit M. Lebisclot.

— On peut encore attendre, répliqua Jules Pifle.

— Attendre quoi ?

— La fin du brouillard qui nous entoure.

— Ce brouillard ne se dissipera peut-être que dans quelques milliers d’années ! fit le savant. D’ici là, nous aurons fini notre oxygène !

André Le Gall intervint dans la discussion :

— Oui, il est indispensable de sortir… J’ai hâte de me rendre compte des dégâts causés à l’Astra par notre brusque atterrissage.

— Vous croyez qu’il y a vraiment des dégâts ? demanda Jules Pifle, dont l’angoisse ne faisait que croitre et embellir.

— Ils ne sont pas graves, mais ils existent, puisque nous avons tous entendu en craquement.

— C’est épouvantable !…

— Mais non, poule mouillée ! riposta M. Lebisclot. La pression de l’hélium dans la double coque n’a pas varié, par conséquent, il n’y a pas de déchirure.

— Ah ! tant mieux !

Depuis l’arrêt de l’astronef, aucun de ses passagers n’avait bougé. Sous l’impulsion de la joie que faisait éclore en son cœur la dernière phrase de M. Lebisclot, l’entomologiste déplia ses longues jambes pour se lever.

À leur profonde surprise, André Le Gall et M. Lebisclot virent Jules Pifle faire un bond gracieux, si haut que son crâne heurta le plafond.

— Oh ! là là ! fit-il.

Et sans savoir pourquoi ni comment, il alla d’une seule enjambée à l’autre bout de la grande salle, où il resta collé à la paroi en ouvrant des yeux ronds, presque aussi grands que les hublots de l’Astra.

— Ah çà ! fit M. Lebisclot. Qu’est-ce qu’il a ?

Mais s’étant levé lui-même, il passa par-dessus son fauteuil comme un athlète spécialisé dans le steeple-chase et tomba mollement à la renverse.

Samba se précipita au secours de son maître, qui, d’ailleurs, ne s’était fait aucun mal. Son élan le transporta à l’autre bout de la pièce, qu’un autre saut lui fit traverser en diagonale. Il ne bondissait pas, il planait avec une facilité prodigieuse. Terrifié, il s’accroupit dans un coin en roulant des yeux plus grands encore que ceux de Jules Pifle.

Malgré son impassibilité ordinaire, Ali marqua un vif étonnement de cette scène. Quant à André, il se demandait ce qui arrivait à ses compagnons.

— Messieurs, fit alors M. Lebisclot, toujours assis sur le plancher capitonné, cette planète est beaucoup plus petite que la Terre !

— Qui vous l’a dit ? balbutia Jules Pifle.

— L’expérience que nous venons de faire le prouve péremptoirement. Voyez plutôt !…

D’une détente, M. Lebisclot sauta jusqu’au plafond, descendit, remonta et redescendit de façon si imprévue que tout le monde se mit à rire :

— Je comprends ! s’exclama André. La pesanteur est beaucoup moins forte que sur terre !

— C’est cela, répondit M. Lebisclot en s’arrêtant. J’avais scientifiquement calculé que sur l’astéroïde Vesta, le poids de notre corps n’eut pas dépassé un kilogramme… Sur cette planète, nous sommes un peu plus lourd, mais pas beaucoup.

— Cela me rappelle les premiers hommes dans la Lune, de Wells ! dit l’entomologiste.

— Pendant assez longtemps, il faudra faire attention à nos mouvements, recommanda M. Lebisclot. Nos muscles nous paraitront trop puissants… Vous entendez, Ali et Samba ?

— Ça vaudou ! exhala le nègre, gris de terreur.

— Non, ce n’est pas vaudou, c’est-à-dire sorcier. Il suffit d’aller doucement, lentement… Nous nous habituerons à cette légèreté, qui nous permettra de ne pas nous fatiguer…

— Au début, ce sera singulièrement gênant ! fit André. En somme, il faut que nous apprenions de nouveau à marcher, à nous lever, à nous asseoir, comme lorsque nous étions petits.

— Cela nous rajeunit, sourit M. Lebisclot. Nous tomberons souvent, mais nous ne nous blesserons pas… Nous sommes si légers !… Dehors, si nous lancions un caillou, je suis persuadé qu’il ne retomberait jamais…

Mais André, l’arrêta dans ses déductions scientifiques pour se préoccuper de ta situation présente.

— Essayons d’abord de communiquer avec la terre ! proposa-t-il.

M. Lebisclot se rendit aussitôt avec lui, à grandes enjambées maladroites, près du poste de téléphonie sans fil. Il sonna plusieurs fois, mais nul ne lui répondit.

— Je ne me suis pas trompé, dit-il, les ondes émises par mon usine des Pyrénées ne nous parviennent plus. Nous sommes isolés du reste de l’univers.

— C’est gai ! fit lugubrement Jules Pifle. Nous sommes condamnés à rester ici éternellement ?

— Éternellement est peut-être le mot qui convient, répliqua froidement André. Ne vous en prenez qu’à vous de ce petit malheur.

— Et le canon atomique ?

— Je ne l’utiliserai qu’à la dernière extrémité ! déclara M. Lebisclot.

— Pourquoi, s’il vous plaît ?

— Parce que, selon toutes les probabilités, il nous tuera. Jusqu’ici, je ne l’ai employé que lorsque l’astronef progressait déjà à une vitesse rationnelle… Certes, il est capable d’envoyer l’Astra au Zénith, mais la secousse de départ sera telle que nous serons broyés.

Jules Pille agita ses bras comme des tentacules :

— Je veux pourtant retourner à Saint-Cloud, moi !

— Eh bien ! partez ! clama le savant avec impatience. André, je te répète qu’il faut sortir de l’appareil.

— Je suis prêt, dit le jeune homme. Je vais endosser un scaphandre.

— Non, c’est moi ! fit M. Lebisclot.

— Non, missié, répliqua Samba. C’est moi !

On discuta vivement. André démontra que la vie du savant était trop précieuse pour être aventurée la première.

— Si vous périssiez, qu’est-ce que nous deviendrions ? C’est moi qui dois tenter la chance après, ce sera votre tour…

M. Lebisclot finit par se soumettre, en dépit de la curiosité qui le poussait.

Le brouillard était toujours aussi opaque. Toutefois, par les hublots inférieurs, on distinguait le sol. Il paraissait poreux comme de la pierre ponce.

On éteignit les phares pour économiser le courant des accumulateurs, et on se contenta de la lumière émise par les noctiluques.

André Le Gall revêtit un scaphandre de caoutchouc. Avant de visser le casque, M. Lebisclot embrassa le jeune homme :

— Surtout, ne t’éloigne pas trop !

D’ailleurs, on lui attacha à la ceinture un câble long d’une cinquantaine de mètres, qui devait limiter son exploration. Si le scaphandrier défaillait, on le tirerait à l’intérieur au moyen de cette corde.

Un réservoir d’air, du modèle en usage dans la marine, fut assujetti sur les épaules du volontaire, qui respirait à son aise grâce à ce système.

André s’enferma dans une cabine étanche, mit des gants de gutta-percha, et ouvrit résolument la porte ronde ménagée à travers la double paroi.

Dehors, debout, il demeura un instant immobile. Autour de lui, c’était l’obscurité absolue, d’un noir d’encre. Par les hublots, il aperçut le visage inquiet de M. Lebisclot et fit un signe pour le rassurer. De fait, il ne ressentait aucun malaise.

André fit d’abord le tour de l’appareil pour examiner la paroi. Le sol craquait sous ses pas et s’effritait. Les dégâts causés par l’atterrissage étaient minimes un simple ressort de roue avait sauté sous le choc. Il suffisait de remettre quelques goupilles pour réparer le mal.

Rassuré de ce côté-là, André braqua droit devant lui le faisceau de la lampe qu’il portait accrochée à la poitrine, et il s’éloigna de l’astronef.

Il la perdit bientôt de vue dans la brume, et eût été incapable de la retrouver sans la corde qu’il trainait.

L’ingénieur arracha son gant droit, et exposa sa main nue à l’atmosphère. Il pensait avec raison que si sa peau restait intacte, ses poumons n’auraient rien à craindre.

Il éprouva une impression de froid, mais sa peau demeura en parfait état. La température de ce brouillard devait être voisine du zéro centigrade.

Décidé à aller jusqu’au bout, André Gall ouvrit sans hésiter la fenêtre avant de son casque, et il aspirait tout doucement, les yeux clos par ultime précaution, et prêt à refermer s’il ne tombait pas suffoqué.

— Mais, c’est de l’air !… exulta le jeune homme.

Tout indiquait qu’il ne se trompait pas. Il respira à fond, plusieurs fois de suite.

L’oxygène était sans doute plus rare que dans l’atmosphère terrestre, car le jeu des poumons s’accélérait, mais cela n’offrait aucun danger.

Avant de regagner le bord, il résolut de battre les alentours aussi loin que lui permettrait le câble. Il avança d’abord droit devant lui, sans rien trouver d’extraordinaire. Le sol était toujours aussi plat et de même consistance.

Il alla d’abord à gauche, puis à droite sans rien découvrir de nouveau.

Il se préparait à rebrousser chemin vers l’Astra quand un cri s’étouffa dans sa gorge.

À un mètre, un animal énorme venait de surgir du brouillard. Il ne distinguait pas tout le corps de cet animal monstrueux, mais ce qu’il en voyait était suffisant pour le terrifier.

C’était une bête de la taille d’un éléphant adulte, mais elle avait un mufle de ruminant, des yeux phosphorescents, et une paire de cornes longues d’au moins un mètre.

L’animal, habitué à l’épaisse brume, devait y voir mieux qu’André Le Gall. Il contempla celui-ci avec une surprise inquiète, mais sans fureur.

Après une observation qui dura un siècle pour le jeune homme, la bête gigantesque souffla fortement, recula en frappant le sol du sabot, et sa terrifiante silhouette se résorba dans l’ombre impénétrable.

CHAPITRE XIV

UNE VIE NOUVELLE

Le récit d’André Le Gall, simplement et sincèrement fait, passionna M. Lebisclot, qui fit recommencer au jeune homme la description de la bête mystérieuse.

— Tu dis qu’elle a un museau de ruminant et des cornes ?

— Oui, j’ai vu cela.

— Et qu’elle est de la taille d’un gros éléphant ?

— Sensiblement.

Les cheveux blancs de M. Lebisclot furent consciencieusement ni en ébouriffés.

— Eh bien, je suis très, très content d’être ici… Voilà un animal tout à fait inconnu. N’est-ce pas, entomologiste ?

Mais Jules Pifle souciait peu de l’enrichissement de la faune. Il demanda avec appréhension :

— Est-ce qu’il a l’air méchant ?

— Pas commode, répondit André.

— Pourtant, il a battu en retraite ?

— C’était sûrement la première fois qu’il rencontrait un terrien… il a été surpris…

Samba, qui écoutait en roulant ses gros yeux, fit mine d’épauler un fusil imaginaire :

— Moi, pan pan ! fit-il. Et puis enlevé li peau et mangi li bifteack !

À ces mots, le silencieux Ali disparut, et revint bientôt avec un véritable arsenal. Fusils, revolvers, coutelas, rien n’y manquait. Jules Pifle se précipita sur ces armes, et s’équipa de pied en cap.

— Oh ! oh ! sourit André. À qui avez-vous donc l’intention de déclarer la guerre ?

— À personne ! répliqua l’entomologiste. Je ne veux pas attaquer, mais je veux me défendre !

— Êtes-vous bon tireur, au moins ?

— Je ne sais pas…

— Comment, vous ne savez pas ?

— Je n’ai jamais tiré ! avoua Jules Pifle avec un mouvement mal calculé qui l’amena dans le coin opposé de la salle.

André Le Gall trouva la plaisanterie bonne, mais il fit une petite restriction :

— Dans ce cas, cher monsieur, vous ferez mieux, dans l’intérêt commun, de ne pas charger votre fusil… Les risques seront moins grands pour vous et pour nous !

Là-dessus, M. Lebisclot parut s’éveiller d’un rêve :

— J’ai fait quelques déductions logiques, dit-il. Primo, nous sommes sur une terre où l’évolution dure depuis aussi longtemps que sur notre terre.

— Qu’est-ce qui vous fait conclure cela ? demanda André.

— La forme de la bête que tu viens de voir. Ce n’est ni un ophidien, ni un saurien. Quel dommage que tu n’aies pas vérifié si elle avait des mamelles !

— Je n’ai pas songé à cela ! fit gaiement l’ingénieur. Ce sera pour la prochaine fois. Et quelles sont vos autres déductions ?

— Secundo, reprit le savant, il existe autre chose que le sol lavique sur lequel repose l’Astra. Cet animal ne vit pas de cailloux. Il y a donc quelque part de l’herbe, des arbres… la vie, quoi !

— Mais comment nous diriger dans ce brouillard ? objecta Jules Pifle.

— La visibilité ne dépasse pas deux mètres, dit André. Les rayons solaires ne percent même pas cette couche sombre, qui ne se compose pas de vapeur d’eau.

— Nous essayerons plus tard de l’analyser, promit M. Lebisclot. Pour l’heure, contentons-nous de maintenir les portes fermées pour ne pas être envahis… L’essentiel c’est que l’atmosphère soit respirable, et il n’y a plus aucun doute à ce sujet.

— Je n’ai pas éprouvé le moindre malaise, reprit André. Ce brouillard n’est donc pas nocif.

Jules Pifle geignit :

— Mais si nous perdons l’astronef, nous ne le retrouverons jamais !

— Si ! répliqua M. Lebisclot. Si nous ne pouvons pas nous servir de nos yeux, nous pourrons compter sur nos oreilles. Nous combinerons un système d’appels qui nous permettra de vaquer tranquillement à nos petites affaires.

— Moi, je ne m’éloignerai sous aucun prétexte !

— Libre à vous, entomologiste !

Jules Pifle éprouvait une telle frayeur qu’il en devenait optimiste.

— Et puis qui sait ?… poursuivit-il, ce satané brouillard se lèvera peut-être…

Cet espoir ne fut pas admis par M. Lebisclot.

— Non, non et non ! Je vous ai déjà dit que c’est à cause de ce brouillard, qui absorbe la lumière comme une éponge absorbe l’eau, que les astronomes n’ont jamais constaté l’existence de cette planète… qui n’est peut-être pas une planète.

— Que vous que ce soit, alors ? fit André. Une comète ?

— Pas davantage.

— Un immense météore vagabondant dans le ciel ?

— Tu n’y es pas ! Nous sommes peut-être sur un second satellite de la terre… Une deuxième lune, quoi !

— Invraisemblable jugea Jules Pifle.

M. Lebisclot se retourna vers son interlocuteur avec tant de vivacité que ses deux pieds quittèrent le plancher et qu’il faillit tomber :

— Pourquoi invraisemblable, monsieur ?

— Mais… parce que…

— « Parce que » ce n’est pas une raison scientifique ! Vous flattez-vous, par hasard, d’être exactement renseigné sur le système solaire ? Nous ne connaissons même pas les planètes intramercurielles, c’est-à-dire celles qui se trouvent probablement entre Mercure et le Soleil !

— Ce n’est pas la même chose !

— Ce qui vous choque, c’est l’hypothèse de plusieurs lunes ? Elle est pourtant plausible, entomologiste ! Mars a deux satellites… Jupiter en a quatre !… D’ailleurs, je perds mon temps à discuter avec vous… vous ne comprenez rien !

Jules Pifle, indigné, s’insurgea :

— Me prenez-vous pour un imbécile ?

Mais M. Lebisclot ne répondit pas directement.

Ils se retirèrent dans leurs cabines respectives et, une fois de plus, le silence régna à l’intérieur de l’astronef.

M. Lebisclot rêvait béatement à une communication qu’il faisait à l’Académie des Sciences sur quatre cents animaux nouveaux, découverts par lui, quand on lui frappa sur l’épaule. Croyant que c’était le président de la savante compagnie qui l’interrompait, M. Lebisclot s’écria de sa voix la plus aiguë :

— Je n’ai pas terminé, et je continuerai jusqu’au bout malgré toutes les obstructions !

Mais il recouvra le sens des réalités en apercevant Ali qui lui faisait signe de le suivre.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Un danger ?

— Non ! répondit de la tête l’intelligent Arabe.

— Alors, quoi ?… Je viens, je viens…

Ils passèrent tous deux dans la grande salle. M. Lebisclot y était à peine entré qu’il poussa une exclamation de ravissement.

Les hublots de l’Astra étaient ouverts, et une magnifique lumière orangée parvenait de l’extérieur. Plus de traces de brouillard, l’atmosphère était merveilleusement limpide.

— André ! glapit le savant. Il n’y a plus de brume ! Dépêche-toi !

André Le Gall accourut, les yeux encore gonflés de sommeil, et s’exclama à son tour. Quant à Jules Pifle, que personne n’avait éveillé, il ronflait comme un moteur d’avion.

L’Astra s’était posé sur un plateau dominant le pays avoisinant. Si l’appareil avait roulé vingt mètres de plus, il se fût écrasé contre une haute muraille basaltique.

À une cinquantaine de mètres en contre bas s’étendait une immense plaine, qu’une chaîne de montagnes limitait à l’horizon.

Au pied de l’espèce de belvédère supportant l’astronef, il y avait une forêt dont il était impossible d’identifier les arbres. Plus loin, des flaques d’eau miroitaient. C’était sans doute un marécage. Et plus loin encore, on apercevait des prairies et des bois. Ni dans l’air ni sur la terre, pas un oiseau, pas un être vivant.

Soudain, M. Lebisclot s’étonna :

— Tiens !… Où est le soleil ?

Le firmament n’était pas bleu, il avait une teinte jaune, presque dorée au zénith, et rouge à l’horizon. Mais aucun astre ne brillait dans ce ciel, et il était impossible de découvrir la source de cette lumière.

— Il n’y a pas de soleil ! s’effara Lebisclot.

— Il n’y a pas d’étoiles non plus, ajouta André.

— Alors, d’où vient ce jour ? Il n’émane pourtant pas de la planète elle-même ?

— Peut-être ? fit l’ingénieur.

— Je t’affirme que non ! répliqua M. Lebisclot, qui détestait les contradictions.

— Il s’agit sans doute du phénomène magnétique, qu’on nomme sur terre aurore boréale.

— Tu as sans doute raison, dit M. Lebisclot.

— Je le regrette, d’ailleurs, car les aurores boréales ne durent jamais très longtemps.

Mais M. Lebisclot était un observateur trop sagace pour accepter d’emblée ce raisonnement :

— On peut compter sur la stabilité de cette lumière, dit-il. Les plantes que nous voyons sont bien vertes, donc la fonction chlorophyllienne s’accomplit. Et comme elle cesse dans l’obscurité, conclus toi-même… Il y a certainement une alternance de jour et de nuit, comme sur la terre. L’expérience seule nous permettra d’établir la durée de ces jours et de ces nuits.

— Comme tout est limpide ! dit André. Qu’est devenu le brouillard ?

— J’en suis encore réduit aux hypothèses, mais j’ai trouvé une explication à peu près plausible… Cette planète tourne sur elle-même…

— Oui, très probablement.

— Mais le brouillard – appelons-le ainsi jusqu’à nouvel ordre – le brouillard ne suit pas le même mouvement de rotation. Il reste toujours face à la terre ou au soleil, je ne sais pas encore.

— Pourtant, remarqua l’ingénieur, si la masse atmosphérique restait immobile pendant que l’astre tourne, cela ferait un vent plus que violent, et l’air était aussi calme cette nuit que maintenant…

— C’est juste, médita M. Lebisclot. Mais nous pouvons admettre que l’action magnétique, créatrice de lumière dans certains cas, est, dans d’autres cas, créatrice d’obscurité ou plutôt d’opacité… Songe, mon fils, que nous examinons les choses avec un bon sens terrestre, mais que nous n’avons plus depuis longtemps la fatuité de croire que tout se passe dans l’univers entier comme sur notre modeste globe.

Un hurlement, ou plutôt un rugissement fit soudain faire à M. Lebisclot un bond jusqu’au plafond.

— La bête ! s’écria-t-il.

Ce n’était pas la bête, c’était Jules Pifle qui venait d’ouvrir les yeux et de voir la belle lumière orangée.

— Le jour ! Le jour ! fit-il en pleurant de joie.

— Mais oui, c’est le jour ! riposta le savant. Mais ce n’est pas la peine de vociférer comme ça !

Jules Pifle n’écoutait pas, n’entendait pas ces reproches.

— Nous sommes retombés sur la terre continua-t-il. Je l’avais bien prévu ! Nous sommes sur notre bonne vieille terre, et je vais retrouver mes papillons !…

M. Lebisclot s’inclina devant l’entomologiste avec une politesse exquise :

— Certainement, cher monsieur, vous allez les retrouver dans un instant. Si vous voulez vous donner la peine de me suivre, je serai ravi de vous conduire à la gare voisine, où vous prendrez le train pour Saint-Cloud !… Ce sera un bon débarras pour nous !

CHAPITRE XV

FAUNE ET FLORE

Les thermomètres extérieurs marquaient six degrés au-dessus de zéro. Les explorateurs revêtirent donc les vêtements dont M. Lebisclot avait eu la précaution d’emplir un coffre.

Jules Pifle fut généreusement habillé comme les autres. Son pantalon et son chandail étaient trop courts pour ses longs membres maigres, mais l’entomologiste était néanmoins à l’abri du froid.

— D’ailleurs, dit Lebisclot, tout n’est qu’une question d’accoutumance. Si, comme je le suppose, la température de cet astre est régulière, nous nous habituerons à cette température plutôt hivernale. Dans quelques mois, nous serons tout à fait à l’aise.

— Dans quelques mois ! se contenta de redire Jules Pifle.

— Ne vous plaignez pas ! glapit le savant, se méprenant sur l’exclamation du passager clandestin. Vous auriez un peu plus froid sur la planète transneptunienne. Il est vrai que vous n’y seriez probablement pas arrivé vivant, malgré vitesse de l’Astra… Si les calculs de l’astronome américain Flagotaff sont exacts, elle gravite à environ sept milliards de kilomètres du soleil.

André Le Gall n’écoutait pas le discours M. Lebisclot. D’un accord tacite, on lui passait le commandement de la première expédition hors de l’astronef. Conscient de ses responsabilités, le jeune homme ne voulait rien laisser au hasard. Tout en essayant de tout prévoir, il était quand même certain d’éprouver quelques surprises au cours de la sortie.

Il décréta que jamais, sous aucun prétexte, l’Astra ne serait abandonné sans garde. Le premier garde désigné fut Ali, qui dissimula de son mieux sa déception de ne pas suivre ses compagnons.

— Tu surveilleras le côté de la plaine, lui recommanda André. Il est probable que tu nous perdras de vue dans la forêt, mais ne t’inquiète pas. Nous n’irons pas loin, car nous ignorons la durée du jour magnétique… Si la nuit vient avant notre retour, allume les phares.

— Ils ne serviront pas à grand’chose si le brouillard est aussi épais qu’hier ! fit Jules Pifle.

— D’accord, mais il y aura peut-être un crépuscule.

Les quatre sortants furent armés d’un fusil à répétition et d’un pistolet automatique. Ils pouvaient donc tirer chacun dix-sept balles sans recharger, ce qui paraissait plus que suffisant.

En outre, André Lee Gall prit un couteau de chasse et en donna un à Samba. Il trouvait superflu de confier des couteaux à M. Lebisclot et à Jules Pifle, incapables de s’en servir en cas de danger.

Enfin, chacun reçut une boîte de bœuf en conserve. De cette façon, si la nuit brusquement tombée empêchait le retour, les explorateurs ne souffriraient pas de la faim. Ils n’emportèrent pas d’eau puisqu’on en apercevait dans la plaine.

— Mais si elle n’est pas potable ? s’inquiéta l’entomologiste.

— Alors, nous nous en passerons. Il ne fait pas assez chaud pour que nous souffrions de la soif dans quelques heures… Tout le monde est prêt ?

— Voui ! dit Samba, impatient.

— En route !

Le trou d’homme fut dévissé, et ils sortirent.

— Pas trop vite ! ordonna André. Respirez d’abord longuement, car le rythme de vos poumons va changer.

En effet, l’air plus rare les fit d’abord suffoquer, presque jusqu’à l’étourdissement, mais cette sensation désagréable dura peu.

— Ça y est ! déclara M. Lebisclot.

— Maintenant, reprit le jeune mentor de la troupe, n’oubliez pas que vous êtes beaucoup plus légers que sur la terre, et marchez avec précaution… Attentions aux chutes !… Suivez-moi le long de la pente, et posez les pieds où je les aurai posés moi-même.

Ils commencèrent à descendre la roide colline, avec maladresse mais sans fatigue. Quelques instants leur suffirent pour atteindre la plaine.

La forêt commençait tout de suite, et son aspect surprit les explorateurs.

Les arbres s’élevaient à une vingtaine de mètres. Leurs troncs étaient tous rigoureusement droits et d’une verticalité absolue. Il y avait plusieurs espèces d’arbres ; les uns avaient des feuilles étroites et minces, comme des aiguilles de pins et de sapin ; on voyait au contraire sur les autres des feuilles très dentelées.

— Je ne connais pas ces essences, avoua M. Lebisclot.

La barbe de Jules Pifle frémit :

— Je ne suis pas seulement entomologiste, dit-il. Je suis aussi un botaniste distingué…

Mais cette prétention ingénue déplut à M. Lebisclot :

— Eh bien ! fit-il, si vous savez ce que c’est, parlez !…

— Filicaria ! reprit Jules Pifle en désignant un des arbres au feuillage dentelé.

Et montrant un arbre différent :

— Pinus !

— Nous voilà clairement renseignés ! ricana M. Lebisclot. Il ne nous reste plus qu’à répondre amen !

Cette fois, Jules Pifle se cabra :

— Ce n’est pas ma faute, monsieur, si vous ignorez le latin !

— Je le sais mieux que vous, monsieur ! glapit M. Lebisclot.

— On ne s’en douterait pas !… Je vais donc employer le langage vulgaire… Le premier arbre est un conifère, comme le pin, le pitchpin, le sapin, l’if… Le second est un cryptogame vasculaire, de la famille des fougères arborescentes.

— Tiens ! tiens ! fit M. Lebisclot. Il y a contradiction entre l’animal qu’André a vu hier soir et ces plantes, qui ressemblent à celles qui poussaient sur terre avant l’apparition de l’homme, et que les millénaires ont transformées en houille.

Le sous-bois était dépourvu de buissons, mais on y remarquait des herbes dont les plus hautes atteignaient deux mètres, et qui poussaient en rangs serrés.

— Des prèles, expliqua Jules Pille. Des équisétacées à rhizomes vivaces… Et voici des joncacées, qui prouvent que le terrain est humide.

— Ces herbes vont gêner notre marche, observa André.

— Pas beaucoup, reprit l’entomologiste, car elles se brisent très facilement et ne se redressent pas.

Et Samba s’écria en brandissant son coutelas :

— Moi capabe pour li abattis !…

— Eh bien ! si nous avons besoin de toi, nous ferons appel à tes services, dit André. Nous allons avancer en ligne, à une dizaine de mètres les uns des autres. De cette façon, nous battrons un assez large espace de terrain sans nous perdre de vue.

— Et s’il y a le moindre danger, nous pousserons un cri ! fit Jules Pifle, que la perspective d’une séparation n’enchantait pas du tout.

— Une dernière recommandation, reprit le jeune homme. Si vous apercevez un gibier de taille moyenne, n’hésitez pas à tirer dessus… Même s’il n’est pas comestible, nous serons contents d’examiner son corps.

— C’est peut-être lui qui examinera le nôtre, soupira l’entomologiste qui pensait à l’énorme animal rencontré la veille par André.

Ce dernier était impatient d’aller de l’avant, dans ce pays où nul terrien n’avait mis le pied.

La belle lumière orangée qui tombait du ciel donnait aux choses un aspect agréable et irréel. Dans le silence, on n’entendait aucun bruit, aucun chant d’oiseau, rien.

En dépit des herbes, la marche n’était pas pénible, car les quatre explorateurs se sentaient incroyablement légers.

Il leur fallut à peu près une heure pour traverser la forêt de conifères et de fougères. André le Gall, qui formait l’aile gauche de la petite troupe, guettait attentivement autour de lui, mais il en fut pour ses frais. Aucun animal ne déboula à portée de sa carabine.

À la lisière du bois, une exclamation de M. Lebisclot les fit converger vers le centre. Le savant était en contemplation devant un champignon de soixante centimètres de hauteur et dont la tête était aussi large qu’une table.

— Je n’en ai jamais vu d’aussi gros ! s’extasiait le savant. Quel dommage de ne pouvoir l’emporter !

— C’est d’autant plus dommage, continua Jules Pifle, qu’il me paraît excellent à manger.

— Vous croyez ?

— J’en suis à peu près sûr… Ce champignon a toutes les caractéristiques de l’amanite oronge…

— Ça une oronge ? s’exclama M. Lebisclot, incrédule.

— Voyez son collet, sa couleur… j’ai tellement confiance que je vais goûter sur-le-champ.

Mais André Le Gall arrêta l’entomologiste :

— Pas d’imprudence, monsieur Pifle. Vous aurez tout votre temps pour faire des expériences sur les champignons. Aujourd’hui, je veux simplement explorer la région avant le retour du brouillard.

L’ingénieur voulait surtout atteindre les marais aperçus depuis la plate-forme où gisait l’Astra.

Ces marécages s’étalaient au fond d’une légère dépression de terrain. Ils se dirigeaient vers la première mare quand Samba s’arrêta, la main en cornet derrière l’oreille :

— Di l’eau qui coule ! annonça-t-il.

— Où ça ? demanda André.

— Ici, missié.

Le noir ne se trompait pas. Au pied d’un des derniers arbres, au revers d’un talus rocheux, une source chantait sa chanson.

La découverte d’une grosse pépite d’or n’eût pas causé plus de joie à André. Dans le creux de sa main, il goûta l’eau limpide :

— Elle est exquise ! annonça-t-il.

Ses trois compagnons burent à leur tour et furent unanimes à trouver l’eau délicieuse.

— Nous sommes sûrs de ne pas mourir de soif ! se réjouit M. Lebisclot. De l’air, de l’eau, des champignons comestibles… Cette planète est le paradis !…

— Vous êtes optimiste ! ricana Jules Pifle.

— Parce que je n’ai pas des papillons en train de pourrir à Saint-Cloud, riposta M. Lebisclot.

André Le Gall apaisa la querelle qui commençait et donna le signal du départ.

Le sol devenait plus mou, mais pas trop fangeux. Des plantes tressaient à cinq mètres de hauteur des plumets soyeux et argentés.

— Phragmites !… Massettes !… identifia aussitôt Jules Pifle.

Et comme M. Lebisclot voulait lui faire répéter ces noms qu’il entendait pour la première fois, l’entomologiste compléta dédaigneusement :

— Les ignares appellent cela des roseaux.

— Eh bien ! ils sont de taille ! reprit vivement André pour empêcher M. Lebisclot de se fâcher. En somme, jusqu’ici, nous n’avons rien découvert de nouveau.

— Mais j’espère que cela viendra ! fit le savant. Sinon, ce serait trop monotone.

— Évidemment répliqua Jules Pifle, ce serait plus rigolo de rencontrer des brontosaures et des diplodocus.

M. Lebisclot, pâle de colère, allait apostropher son éternel contradicteur, mais il se ravisa et épaula son fusil. Se croyant condamné à mort, Jules Pifle tomba à genoux pour implorer sa grâce.

— J’en ai touché trois ! exulta M. Lebisclot qui venait de tirer sur une compagnie d’oiseaux qui s’étaient brusquement envolés à vingt pas d’eux. Les survivant, prirent de la hauteur et piquèrent vers la forêt.

— Ça di z’alouettes ! dit Samba.

— Ou des vulgaires moineaux, reprit M. Lebisclot. Mais ils n’en figureront pas au menu de notre déjeuner.

— Si nous les retrouvons ! nota Jules Pifle, toujours aussi désagréable.

Le nègre était déjà parti vers la touffe de roseaux d’où était parti le vol. Ils le virent se baisser, puis reculer avec une espèce d’horreur.

— Qu’est-ce que tu as ? demanda André.

— Oh ! missiè… vous vini… vini vite !

S’étant rendus à cet appel – Jules Pifle, le dernier – ils virent ce qui effrayait Samba.

Ce n’étaient pas des oiseaux qui étaient tombés sous les plombs de M. Lebisclot. C’étaient des insectes d’une grosseur insolite. Il n’y avait pas d’erreur possible, c’étaient bien des insectes aux gros yeux à facettes, au corselet bleuâtre, à l’abdomen piqué de poils raides, et ils avaient six pattes.

— Pouah ! fit M. Lebisclot. Ces bestioles sont hideuses. Mais je n’ai pas gaspillé ma poudre, car, enfin, voilà de la faune inédite.

— Erreur ! répliqua Jules Pifle.

Les yeux de M. Lebisclot s’injectèrent de sang :

— Comment, erreur ? Vous avez la prétention de reconnaître ces insectes ?

— Oui, monsieur !

— Qu’est-ce que c’est, d’après vous !

— Des muscidés, tout vulgairement.

— Je ne sais pas ce que c’est que les muscidés ! glapit M. Lebisclot.

L’entomologiste abusa de son avantage :

— Ça ne m’étonne pas, monsieur… Les muscidés composent une famille du genre d’insectes diptères… Pour parler net, ce sont des mouches.

— Des… des… balbutia M. Lebisclot, ça par exemple !

Et après un examen plus approfondi :

— Mais oui, ce sont des mouches !

— Je ne me trompe jamais ! déclara fièrement Jules Pifle. D’ailleurs, il ne faut pas être sorcier pour reconnaître une musca à première vue.

— Il n’y a pas sur terre d’insectes de ce volume ? demanda André Le Gall.

— Non, pas même les énormes araignées des tropiques.

Le noir Samba résuma pratiquement l’aventure cynégétique :

— Nous plus compti dessus pou dijeuni, dit-il.

— Ah ! non, s’écria M. Lebisclot, cette idée mes soulève le cœur.

— Pourquoi ? fit Jules Pifle. Ce n’est qu’un manque d’habitude… Après tout, les Arabes mangent bien des sauterelles.

« Mais votre qualité d’aryen blanc ne vous empêche pas de manger des crevettes, des crabes, des coquillages crus et vivants, et, ce qui est pire, des escargots… Le goût n’est qu’une question d’éducation et d’habitude… Les anciens Romains aimaient l’assa fœtida, nous, nous préférons les truffes. Nous critiquons les Chinois parce qu’ils mangent des œufs pourris, et nous mangeons nous-mêmes du fromage de Roquefort, dont l’odeur paraît abominable aux Asiatiques.

Du bout de sa semelle, M. Lebisclot poussait le cadavre d’une des trois mouches.

— C’est égal ! dit-il. Si les guêpes sont en proportion, il ne faudra pas nous laisser piquer !

— C’est à nous d’y prendre garde, conclut André. Continuons notre exploration, voulez-vous ?

Pour la traversée du marécage, ils adoptèrent une autre formation de marche. André Le Gall, tâtant prudemment le terrain, s’avançait le premier, et ses compagnons le suivaient en file indienne. Jules Pifle, comme par hasard, venait le dernier.

Ils l’entendirent crier tout à coup d’une voix étranglée :

— Au secours !… Au secours !…

— Ne bougez pas dit alors André à M. Lebisclot.

Et il rejoignit aussitôt l’entomologiste, dont les yeux fixes et le menton tremblotant exprimaient tout autre chose que la joie de vivre.

— Qu’y a-t-il donc ? questionna le jeune homme, n’apercevant rien de suspect.

Jules Pifle déploya son bras maigre :

— Là !… là !…

Il désignait, à quelques pas, un animal qu’André n’avait pas vu tout d’abord parce qu’il était du même vert que les roseaux et les joncs dans lesquels il était tapi.

C’était une grenouille, mais une grenouille titanique, ahurissante. Elle était sans doute aussi effrayée que Jules Pifle, car elle le regardait sans bouger plus que lui.

L’arrivée d’André Le Gall la tira de as stupeur. Elle fit demi-tour, et d’un bond énorme elle disparut dans l’eau du marécage.

— C’est une grenouille ! dit André en souriant.

— Oui, oui… approuva Jules Pifle. Ranula, batracien anoure, famille des ranidés…

— C’est un animal inoffensif que vous aviez bien tort de craindre. L’entomologiste excipa de son courage :

— Oh ! je ne craignais rien !… Non, non, je n’avais aucune appréhension… Je désirais simplement vous montrer cette grenouille…

— Qui voulait se faire aussi grosse qu’un bœuf ! compléta M. Lebisclot en ricanant.

Le marais s’étendait encore fort loin, autant qu’il était possible d’en juger. André Le Gall comprit qu’il avait eu tort de vouloir le traverser et qu’il eût mieux valu essayer de le contourner.

Il se demandait ce qu’il fallait faire pour perdre le moins de temps, lorsque Samba le tira par la manche :

— Missié… vous regadi !…

À leur gauche, l’horizon subissait des changements rapides et alarmants. Il prenait une teinte gris sombre et une sorte de nuage montait rapidement vers le zénith.

— Le brouillard ! s’exclama M. Lebisclot.

C’était bien, en effet, le crépuscule précédant l’étrange nuit de l’astre.

— Vite, vite, à l’Astra ! commanda André. Il ne s’agit pas de trainer en route !

Ils se hâtèrent, ce qui n’avait rien de pénible. Les bonds qu’ils faisaient les amusaient, malgré l’inquiétude d’être enveloppés de brume avant d’avoir regagné l’astronef.

Ils pataugèrent dans la boue, ce qui ne leur réchauffa nullement les pieds, mais cela ne les préoccupa guère.

Ils parvinrent juste à temps sur le plateau, d’où le silencieux Ali les guettait anxieusement car, lui aussi, avait vu la dangereuse nuée envahir le ciel.

Ils n’étaient pas enfermés depuis cinq minutes que la nuit totale, impénétrable, s’abattit.

— Le jour a duré un peu plus de six heures, dit M. Lebisclot. Si la nuit n’est pas plus longue, cela prouve que nous sommes sur une toute petite planète.

CHAPITRE XVI

UN MYSTÈRE

Le brouillard, que M. Lebisclot observa sans dormir, avec une patience d’astronome, dura six heures et dix minutes terrestres. La même lumière magnétique lui succéda, fixant à peu près définitivement les voyageurs sur l’alternance du jour et de la nuit. Comme la veille, une magnifique lumière orangée éclaira le paysage.

M. Lebisclot, ayant noté tout cela, paraissait quand même préoccupé.

— Il y a quelque chose que je ne comprends pas, avoua-t-il. Il est évident que ce globe tourne sur lui-même, comme la terre et la plupart des autres planètes. J’ajoute avec quelque raison que son diamètre doit être sensiblement le quart de celui de la terre. Mais, soit que nous gravitions autour de cette dernière, soit que nous soyons lancés autour de maître Phœbus, il y a toujours un moment où l’astre sur lequel nous vivons est exposé d’assez près aux rayons du soleil.

— C’est ce qui détermine le brouillard, répondit Jules Pille.

— Monsieur, reprit M. Lebisclot, vous êtes beaucoup plus ignare en astronomie que moi en botanique, ce qui n’est pas peu dire… Si nous sommes sur une seconde lune, il y a fatalement une période où nous recevrons d’un côté la lumière du soleil et à l’opposite la lumière reflétée par la terre, et parfois aussi par la lune. Si nous ne constatons pas cela, c’est que nous accomplissons notre gravitation autour du soleil… M’avez-vous compris ?…

Jules Pifle se contenta de tourner le dos en sifflotant.

— Sur cet astre, continua le savant en s’adressant à André Le Gall, nous n’avons aucun point de repère céleste. Soit la nuit, soit le jour, il est impossible d’apercevoir une étoile. Donc, si nous étions nés et si nous avions toujours vécu ici, nous ignorerions les constellations, le système solaire, tout, quoi !… Nous ne saurions même pas à quel endroit de l’espace nous nous trouvons… Ceci nous indique une fois de plus que l’univers n’est sans doute pas tel que nous l’imaginons… Chacun doit le voir si différemment et les théories des planétaires d’Arcturus ou d’Aldébaran ne sont certainement pas les nôtres, tout en s’appuyant sur des raisonnements mathématiques aussi plausibles… Mais, arrêtons cette conférence et profitons du jour pour explorer un autre coin.

Pendant ce deuxième voyage, la garde de l’Astra fut confiée à Samba, et Ali fit partie de l’expédition. Le nègre promit de veiller avec soin, mais il vit s’éloigner la petite troupe sans plaisir. Très courageux, brave jusqu’à la témérité, quand il y avait quelqu’un à côté de lui, il devenait peureux dès qu’il se trouvait seul.

André Le Gall, à qui on laissait tacitement le commandement, donna suite son projet de contourner le marécage. Ils s’engagèrent donc dans la forêt en obliquant vers la droite.

Toujours les mêmes fougères arborescentes, les mêmes conifères et les mêmes herbes. Le paysage ne variait pas, mais la monotonie n’était pas désagréable. On ne s’ennuie jamais quand on traverse une région pour la première fois.

Ils étaient à peu près à mi-chemin des premiers roseaux du marais lorsqu’un cri terrifiant retentit. Il allait de la basse à l’aigu, avec d’étranges modulations, et se prolongeait interminablement. Ils l’entendirent deux fois, puis tout se tut. Dans la forêt, rien n’avait bougé.

— C’est un animal qui chasse, dit André, fusil aux mains et prêt à tirer.

— Et c’est nous le gibier ! gémit l’entomologiste.

M. Lebisclot scrutait le sous-bois.

— Je voudrais bien voir cette bête ! fit-il. Le cri s’éleva de nouveau, lugubre, encore plus prolongé que la première fois. Il ressemblait à un miaulement formidable.

Ali, qui avait écouté avec attention, se dirigea délibérément vers une sorte de pin situé à une vingtaine de mètres…

— Pas d’imprudence ! recommanda André. Mais l’Arabe n’avait pas fait dix pas qu’un bruit de brindilles froissées l’arrêta net. Une bête déboula rapidement, fit un crochet en apercevant l’homme, puis se jucha d’un bond sur une branche, à environ cinq mètres de hauteur.

La détente de l’animal leur parut d’abord formidable, puis en une seconde ils pensèrent que grâce à la faible pesanteur, ils étaient capables de sauter aussi haut. Et ils regardèrent sans trop de frayeur le spécimen de la faune de la planète mystérieuse.

Il avait la taille et la forme d’un tigre, mais son pelage était noir avec de larges taches blanches. Son poil était long et fin, ses oreilles droites comme celles d’un chat, et ses griffes étaient redoutables.

L’apparition fut si brusque qu’André Le Gall, pourtant sur le qui-vive, n’eut pas la présence d’esprit d’épauler.

L’animal fixa sur les explorateurs deux yeux ronds et brillants, puis un nouveau bond le fit plonger dans les herbes, et la forêt reprit son aspect désert.

— Quel beau félin ! admira M. Lebisclot.

— Parfaitement capable de nous ouvrir le ventre d’un coup de patte, compléta Jules Pifle.

— Il n’y a pas songé une seconde.

— Parce qu’il n’a pas l’habitude de voir des êtres comme nous, ou qu’il n’avait pas faim, dit l’entomologiste. Moi, je préfère retourner à l’Astra.

— Eh bien ! retournez tout seul ! fit le savant.

Cette offre ne séduisit guère Jules Pifle.

— Ali pourrait m’accompagner ? suggéra-t-il.

M Lebisclot refusa :

— Non, Ali reste avec nous !

Et par crainte de la solitude, Jules Pifle se condamna à suivre l’expédition.

Un envol de mouches fut le seul incident jusqu’à la sortie de la forêt. Au delà s’étendait une vaste prairie qui ne se différenciait guère des prairies terrestres. L’entomologiste reconnut des graminées, des ombellifères et des léguminées, mais toutes ces plantes s’élevaient à un mètre environ, et leurs tiges étaient dures comme du bois, de sorte que la marche fut beaucoup plus fatigante.

— Où veux-tu aller ? demanda M. Lebisclot, qui avançait difficilement.

— Jusqu’à la colline que nous apercevons là-bas, expliqua le jeune homme. Comme elle est isolée, elle nous permettra d’examiner le pays. Qui sait ?… Nous aurons peut-être des surprises.

— Moi, dit M. Lebisclot, je ne serai content qu’après avoir vu l’énorme bête à cornes.

— Vous avez des dangereuses curiosités ! soupira Jules Pifle.

— Si cela vous déplait, monsieur, je ne vous retiens pas.

— Merci ! fit l’entomologiste. Je défendrai ma vie, mais j’en ai fait le sacrifice.

— Comme vous avez fait celui de vos papillons du Brésil, insista férocement M. Lebisclot.

André Le Gall, qui marchait le premier, eut un retrait instinctif. Presque sous ses pieds s’envolait lourdement un étrange oiseau dont les ailes avaient plus d’un mètre d’envergure. Le vol de cet oiseau était hésitant, irrégulier et permettait d’admirer des couleurs diaprées, d’une diversité merveilleuse.

— Tire ! Tire donc ! cria M. Lebisclot.

Mais André Le Gall n’obéit pas.

— À quoi bon gaspiller une cartouche ?… Ce n’est pas un oiseau, c’est un papillon.

— Un papillon, ça ?

— Je crois… Qu’en pensez-vous, monsieur Pifle ?

L’entomologiste, le nez en l’air, la bouche béante, suivait l’animal d’un regard extasié.

— Oui, c’est un lépidoptère ! dit-il enfin. Je ne concevais pas qu’il put en exister d’aussi gros… Mais comment faire pour le capturer ?

— Ce n’est pas un filet à papillons qu’il vous faudrait, c’est un épervier !

— Ou bien donnez-lui un coup de fusil, proposa M. Lebisclot. Ce n’est pas banal de chasser le papillon à l’arme de guerre !

Les railleries n’émouvaient guère Jules Pifle. Sa neurasthénie disparaissait d’un coup. Du moment qu’il y avait des papillons sur la planète inconnue, tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.

— Je le retrouverai ! promit-il avec un sourire heureux. Demain, je m’équiperai pour cela.

— Et vous sortirez seul ? demanda André.

— Oui… il faut être seul pour le papillon.

L’amour des papillons l’empêchait de songer aux autres animaux, même au félin qui l’avait terrifié tout a l’heure.

Ses compagnons multiplièrent les railleries, d’ailleurs jamais méchantes, sans entamer sa sérénité. Jules Pifle avait désormais un but dans la vie, il n’en demandait pas davantage.

André Le Gall s’était trompé en évaluant la distance de la colline, car il leur fallut au moins une heure pour l’atteindre et la gravir.

Son sol était comme celui de la plate-forme où reposait l’Astra, qu’on voyait au loin rutiler sous la lumière magnétique.

— Nous marchons sur de la vieille lave, dit M. Lebisclot.

— Vous êtes sûr que ce volcan est éteint ? interrogea l’entomologiste. Maintenant que j’ai des papillons, je ne veux pas mourir !…

Le cratère, en forme de cuvette, n’était pas profond, mais il n’avait subi aucun changement depuis que le volcan avait cessé d’être en activité. Dans ce pays sans vent et probablement sans pluie, les roches devaient conserver des formes immuables.

La végétation cessait au bas de la pente. Les arbres et les herbes ne poussaient que dans la terre humectée.

Malgré leur légèreté, les voyageurs se sentaient las. Ils s’assirent pour contempler la région nouvelle qui s’offrait à eux.

Elle était verdoyante et pittoresque, avec beaucoup d’arbres et des petites vallées plus ou moins encaissées. Très loin, presque à l’horizon, deux oiseaux planaient dans le ciel orangé.

— Cette fois, dit M. Lebisclot, ce ne sont pas des papillons !…

— Sûrement non ! acquiesça Jules Pifle. Pour paraître aussi grands à une telle distance, ils doivent être énormes.

— Quel dommage qu’ils ne soient pas à portée de mon fusil ! regretta André.

— Qu’en sais-tu ? répondit M. Lebisclot. La pesanteur étant moindre, tes plombs iraient peut-être jusque là-bas. Mais ce n’est pas la peine de tirer, car si tu faisais mouche, nous n’aurions pas le temps d’aller ramasser le gibier.

Ali, dont la vue était perçante, examinait les alentours lentement, minutieusement. Son bras se tendit vers un point précis.

— Du nouveau ? s’empressa de demander M. Lebisclot.

L’Arabe fit un signe affirmatif et ses trois compagnons se groupèrent autour de lui.

— Où y a-t-il quelque chose ?

Le bras d’Ali ne bougeait pas. Il désignait un val au fond duquel coulait un ruisseau.

— Ah ! fit tout à coup Jutes Pifle d’une voix tremblante.

Le spectacle était curieux, mais pas très rassurant. Cinq animaux étaient en train de boire, semblables à celui qu’avait vaguement discerné André Le Gall dans la brume.

La description qu’il en avait faite était exacte. Aussi grands et aussi gros que des éléphants, ils avaient des cornes redoutables et battaient leurs flancs avec des queues longues et souples.

— Je ne les détaille pas bien, dit M. Lebisclot. Si nous nous approchions un peu ?

André Le Gall s’y opposa :

— Cachons-nous, au contraire… S’il n’y en avait qu’un, nous pourrions nous hasarder à l’affronter. Mais c’est tout un troupeau, et s’ils nous chargeaient il est probable que notre carrière serait à jamais terminée.

— Ils ont pourtant l’air bien pacifiques ! regretta M. Lebisclot.

Un des monstrueux animaux, s’étant suffisamment désaltéré, leva son mufle, ouvrit la gueule, et tira de sa gorge un meuglement épouvantable, qui fit tressaillir André lui-même.

— Il nous a éventés ! murmura Jules Pifle en se laissant tomber sur le sol comme un pantin cassé.

— Ne craignez pas cela, répondit M. Lebisclot. Mais voilà un citoyen que, malgré ma curiosité, je préfère voir loin que près… Quel cri affreux.

— Et quelle force !… reprit André. Malgré tout, il faudra nous mesurer bientôt avec eux.

— Rien ne presse ! fit précipitamment Jules Pifle.

— Oh ! cela ne sera pas aujourd’hui, déclara le jeune homme. Nous n’avons plus que deux heures avant le retour du brouillard, car il y a quatre heures que nous marchons… Hâtons-nous de regagner l’Astra et attendons demain.

Une heure et demie après, ils retrouvaient l’astronef et Samba poussa un profond soupir de soulagement en les revoyant.

CHAPITRE XVII

LA BÊTE VERTICALE

Le brouillard, c’est-à-dire la nuit, dura encore à peu près six heures. Les terriens étaient donc désormais nettement fixés sur l’alternance de la lumière et de l’obscurité.

— Il s’agit d’organiser notre vie de façon à n’être pas gênés par la brume, dit André. Notre « jour » total est de douze heures au lieu de vingt-quatre.

— C’est court pour les grandes excursions, répondit M. Lebisclot.

— Mais rien ne nous empêchera de camper dehors, proposa Jules Pifle, dont la peur chronique se transformait en témérité depuis qu’il avait vu un papillon.

— C’est possible, en effet, acquiesça M. Lebisclot. Nous n’aurons pas chaud, mais nous possédons suffisamment de lainages et de couvertures. Et puis, six heures, c’est vite passé.

— En tout cas, fit André, je crois que nous n’avons pas à redouter la pluie, car depuis notre arrivée nous n’avons pas aperçu le moindre nuage.

— Il n’y en a jamais non plus autour de la lune – du moins au-dessus de ce que nous en connaissons, car elle nous présente toujours le même côté.

Le noir Samba, qui écoutait attentivement, ne concevait pas facilement que les journées et les nuits puissent être si brèves.

— Nous mangi un ripas seulement ? dit-il.

— Bien sûr, et nous ne nous en porterons pas plus mal. Notre organisme s’adaptera vite, et nous finirons par ne plus concevoir d’autre genre de vie.

André Le Gall ne disait pas cela sans une certaine mélancolie. On ne parlait plus d’un retour à la terre, car les appareils électriques restaient invariablement muets. Les communications par ondes étaient définitivement coupées entre l’astronef et la station émettrice des Pyrénées.

— Vénus et Mars, reprit M. Lebisclot, tournent sur elles-mêmes sensiblement en vingt heures – la première en 23 heures 21 minutes 14 secondes, la seconde en 24 heures 38 minutes 35 secondes[2] – mais Jupiter, qui est près de treize cents fois plus volumineuse que la terre, effectue pourtant sa rotation en moins de dix heures. Ses habitants, s’il y en a, ont donc des jours et des nuits de moins du cinq heures. Par contre, une seule année, c’est-à-dire un seul mouvement autour du soleil, dure, vous le savez, onze ans, dix mois et dix-sept jours.

— Et sur la planète où nous sommes naufragés, demanda Jules Pifle, combien durent les années ?

— Il m’est impossible de vous répondre. Comme nous n’avons pas le repère du soleil, nous serons obligés de nous en tenir à l’observation des saisons… Mais nous bavardons et nous avons mieux à faire.

— Il faut aller chasser les papillons !… s’écria impétueusement l’entomologiste.

— Allez-y si vous voulez, dit André Le Gall, mais nous ne vous suivrons pas… À mon avis, il faut nous familiariser d’abord avec les environs. Nous avons poussé deux patrouilles devant nous, mais nous ignorons ce qu’il y a derrière. Je vous propose donc aujourd’hui de contourner la montagne.

— En route ! décréta aussitôt M. Lebisclot.

Confiant à l’Arabe la garde de l’astronef, ils sortirent chargés de leurs bagages ordinaires.

Comme il repoussait la porte ronde, André Le Gall eut son attention attirée par des traits brillants qui rayaient la coque de cuivre. Ces lignes, tracées avec un objet dur et pointu, dessinaient trois croix de Saint-André groupées en triangle.

— Qu’est-ce que c’est que cela ? dit M. Lebisclot.

Samba, interrogé, affirma qu’il n’était pas l’auteur de ces dessins, et Ali fit la même réponse.

On ne pouvait douter de la sincérité des deux braves serviteurs, mais alors, qui était venu tracer ces croix sur le cuivre de l’astronef ?

La conclusion était qu’il y avait sur la planète, sinon des hommes à l’image des terriens, du moins des êtres capables de penser. Cela inspira à Jules Pifle des pensées pessimistes.

— Nous devrions rester dedans, proposa-t-il.

— Eh bien ! restez-y ! riposta M. Lebisclot. Pour ma part, s’il y a des humains, je ne serais pas fâché de les connaître.

— Ils sont peut-être hostiles… sauvages…

— Nous finirons bien par les apprivoiser.

— Nous leur inspirons sans doute un respect qui ressemble à la terreur, reprit André Le Gall. Ils n’osent pas se montrer et profitent du brouillard pour s’approcher de l’appareil.

M. Lebisclot examinait le plateau.

— Ils nous observent peut-être en ce moment !

Les explorateurs regardèrent autour d’eux, mais le pays était complètement désert. Seuls, les grands oiseaux inconnus s’élevèrent pendant deux ou trois minutes, très loin, au-dessus des arbres.

Après avoir hésité, Jules Pifle se décida à suivre ses compagnons. Il n’avait pas beaucoup d’entrain, mais entre l’ingénieur et Ali il se sentait à peu près en sécurité.

Les quatre hommes longèrent la montagne, escarpée comme une falaise. La composition du sol était partout la même et pas une plante ne poussait sur les roches laviques.

Trois kilomètres plus loin, ils purent s’engager dans une gorge d’aspect désolé, très sinueuse. C’était peut-être un cul-de-sac, mais ils décidèrent d’aller le plus loin possible. La marche était assez difficile, car les pierres s’effritaient et s’éboulaient sous leurs semelles.

Enfin, le passage s’élargit, et devant eux au lieu de la muraille grisâtre, ils aperçurent le beau ciel orangé.

Ils débouchèrent dans une plaine semblable à celle qu’ils connaissaient déjà, et qui commençait également par une forêt de conifères et de fougères arborescentes.

André Le Gall, qui s’avançait le premier, débusqua soudain un animal de la taille d’un bœuf et qui, au lieu de s’enfuir, le contempla stupidement.

Cette bête, un ruminant à n’en pas douter, portait de grosses cornes en volutes, et son corps était recouvert de longs poils emmêlés et frisés. Il n’avait pas l’air belliqueux, et pourtant Jules Pifle s’aplatit dans l’herbe avec un gémissement de terreur suppliante.

André Le Gall n’eût peut-être pas tiré sur cet animal, mais Ali n’eut pas les mêmes scrupules. Sans demander conseil à personne, il visa soigneusement et pressa sur la détente.

L’animal, atteint à la tempe, fléchit sur les genoux, eut quelques convulsions d’agonie et ne bougea plus.

— Voilà de la viande se réjouit M. Lebisclot.

La bête morte mesurait presque trois mètres de la tête à la naissance de la queue. Ses pattes ressemblaient à celles du bœuf, et de son pelage émanait une écœurante odeur de suint.

— Comment allons-nous baptiser notre victime ? demanda M. Lebisclot.

— Elle a déjà un nom, répondit l’entomologiste.

— Quel est ce nom ?

— Multo ! dit Jules Pifle.

M. Lebisclot fouilla dans sa mémoire :

— Mais c’est du bas latin, ça ?

— Oui, monsieur, répliqua dédaigneusement Jules Pifle. Cet animal est un ovidé… un vulgaire mouton.

— Vous plaisantez ? protesta André.

— Je ne plaisante jamais avec la science, fit l’entomologiste avec une écrasante dignité.

M. Lebisclot frappa sur les cornes obliques, annelées et en spirale.

— Le passager clandestin a raison, c’est un mouton géant, mais c’est un mouton… Nous allons pouvoir enfin manger de la viande fraiche ! Au retour, Ali prélèvera un gigot et quelques côtelettes.

— Nous retrouverons l’endroit, continua André, puisque nous repasserons forcément par ici. Ne nous attardons pas davantage, car notre intérêt est d’aller aussi loin que possible.

Ils pouvaient avancer rapidement dans le sous-bois, aussi hâtèrent ils le pas. À la lisière, quatre papillons aussi grands que celui de la veille suscitèrent l’admiration de l’entomologiste. Il eut bien voulu s’arrêter, mais il n’osa pas rester en arrière et marcha en maugréant avec ses compagnons.

Ils ne continuèrent d’ailleurs pas longtemps car une rivière large d’une cinquantaine de mètres les arrêta. Ni M. Lebisclot ni Jules Pille ne savaient nager. Il fallut donc renoncer à traverser, car l’eau était profonde.

— S’il y a un cours d’eau, il y a une mer, déduisit M. Lebisclot. Nous descendrons jusqu’à elle.

Dans l’onde limpide, un poisson musardait. Il était long de plus de deux mètres, et l’entomologiste l’identifia sans hésitation :

— Trutta ! annonça-t-il.

— Parlez donc français ! glapit M. Lebisclot.

— Ce poisson appartient au sous-genre des saumons, ce n’est qu’une truite.

— Nous la pêcherons pour en faire une friture, dit le savant. Mais il faudra une ligne solide !

Ils suivirent la berge en remontant le cours d’eau et ils arrivèrent ainsi à l’orée d’une nouvelle forêt du même type que les précédentes.

— Ça devient monotone ! grimaça Jules Pifle. C’est toujours pareil… Mieux valait se mettre à la poursuite des papillons. Nous n’avons même pas retrouvé un champignon.

M. Lebisclot allait répondre sans aménité, mais le muet Ali signala quelque chose d’intéressant sur la rive opposée.

— Une fumée ! murmura André.

Il n’y avait pas d’erreur possible. Un feu brûlait derrière un rideau de fougères et un filet de fumée grise montait droit dans le ciel.

Que résoudre ? Pour franchir la rivière, il fallait un gué ou un radeau. André Le Gall en sa qualité de chef d’expédition, était perplexe. Ne connaissant pas la mentalité de ceux qui avaient allumé ce feu, il ne se sentait pas le droit d’exposer la petite troupe à des dangers qui pouvaient être terribles.

Il résolut d’aller tout seul en éclaireur et de confier M. Lebisclot et Jules Pifle à l’Arabe. Le savant protesta, mais il finit par convenir que c’était le parti le plus sage. Il embrassa le jeune homme avec émotion :

— Surtout, mon fils, ne sois pas téméraire !

— Je vous le promets.

— Et ne reste pas longtemps… Va voir de quoi il s’agit et reviens tout de suite.

— Entendu !

André Le Gall se mit résolument à l’eau. Elle était très froide, mais la traversée ne dura pas longtemps et, comme il avait pris le soin d’étudier le terrain, il ne s’immergea que jusqu’à la poitrine.

Une fois sur l’autre berge, il se défila de son mieux et atteignit une crête derrière laquelle il se coucha, sa tête seule dépassant.

Au fond d’une déclivité, un grand tas de bois brûlait. Autour de ce feu s’agitaient trois êtres dont l’aspect le fit frémir. Autant qu’il put juger du point où il était, ces êtres avaient plus de trois mètres de hauteur. Ils se tenaient sur leurs pieds comme des hommes, et c’étaient en effet des hommes.

Deux portaient la barbe, le troisième, plus jeune sans doute, était imberbe. André ne pouvait distinguer leurs traits, mais ces humains avaient l’air sauvage. Ils étaient en chaussures et une simple peau de bête masquait leur nudité.

Ils étaient si colossaux et de carrure si formidable qu’André Le Gall, qui pourtant n’était pas timide, éprouva une profonde frayeur.

Les géants faisaient griller un quartier de viande qu’ils se mirent à dévorer à belles dents, d’une façon répugnante.

André battit en retraite avec beaucoup plus de précautions qu’il était venu. Malgré son fusil à répétition, son browning son coutelas, il avait l’impression d’une désespérante faiblesse.

CHAPITRE XVIII

DU SANG

André Le Gall, dès son retour dans l’astronef fit à M. Lebisclot la relation fidèle de ce qu’il avait vu. Cela dura longtemps, car le savant ne se lassait pas de lui poser des questions. Malgré son désir de le satisfaire, André ne put fournir tous les détails qu’on lui demandait. Il ne s’était pas assez approché de ceux qu’il appelait les géants pour en donner mieux qu’une description sommaire.

— Ils sont sûrement très gentils, pronostiqua M. Lebisclot.

Jules Pifle eut un sourire amer :

— Comme toujours, vous êtes optimiste !

— En effet, je le suis, comme toujours !

— Qu’est-ce qui vous fait croire à l’amabilité de ces êtres hideux ?

— S’ils ne sont pas aimables, je vous parie qu’ils seront respectueux… Songez à ce que nous avons de fantastique pour eux !… Voilà des gens qui ignorent l’existence des autres astres et nous leur tombons du ciel… Ils doivent nous prendre pour des dieux.

— Ou pour des diables ! fit l’entomologiste. Les dieux on les vénère, mais les diables, on essaie de les exterminer.

— Eh bien, nous nous défendrons ! dit André Le Gall.

— Je vous souhaite bon courage, dit l’entomologiste, mais moi je préfèrerais m’en aller.

Si M. Lebisclot omit de rabrouer une fois de plus le passager clandestin, c’est qu’il avait à faire un petit discours :

— J’en sais maintenant assez sur le globe que nous habitons, dit-il, pour faire une intéressante communication à l’Académie des Sciences. Les théories de Copernic – ce génie à qui nous devons notre connaissance du mécanisme astral – les théories de Copernic sont en tout point vérifiées… Nous nous trouvons sur un satellite ou une planète qui…

Mais André interrompit le savant :

— Si nous étions sur un satellite, il se trouverait parfois plus près du soleil que la terre, puisqu’il tournerait autour de cette dernière ?

— Naturellement, mon fils.

— Alors, la température monterait. Or, depuis que nous sommes ici, elle n’a pas varié et reste aussi froide.

— Cela ne prouve rien. D’abord, l’air moins dense retient moins la chaleur ; ensuite, nous avons l’exemple de la lune dont la température est à peu près invariable et infiniment plus basse que celle que nous supportons en ce moment.

Et M. Lebisclot sa conférence :

— Je dis que nous nous trouvons sur un astre qui a fait jadis partie intégrante de la terre.

— Comment en a-t-il donc été séparé ?

— Par un cataclysme sidéral ou bien par dissociation, quand la terre n’était pas encore bien solide… Toujours est-il que nous trouvons ici les mêmes animaux et les mêmes plantes que sur notre planète natale.

— Mais ils sont beaucoup plus grands.

— Parce que cet astre est beaucoup plus petit ! s’écria le savant. C’est ce qu’ont prévu tous les astronomes. La pesanteur empêche les êtres vivants de se développer. Plus l’astre est de faible diamètre, plus ceux qui l’habitent peuvent grandir à leur aise… C’était ce qu’il fallait démontrer.

— À qui le démontrerons-nous jamais ? demanda Jules Pifle d’un ton sarcastique.

— À nos semblables, si nous parvenons à les rejoindre, répondit placidement M. Lebisclot.

— Ils refuseront de nous croire.

— Ils y seront bien obligés, car nous aurons les photographies et les films que nous allons prendre. Nous aurons aussi les magnifiques papillons que vous ne manquerez pas de rapporter.

— Ne comptez pas trop là-dessus ! dit Jules Pifle. J’aime bien les lépidoptères, mais pas jusqu’à leur sacrifier ma vie. Je préfèrerais m’occuper de la naturalisation de mes papillons du Brésil, qui sont en train de se gâter dans mon laboratoire de Saint-Cloud !

— Cette franchise vous honore ! répliqua M. Lebisclot. Laissez-moi terminer mon explication… Tout, sur cet astre, nous paraît de proportions insolites. Nous avons identifié les mouches et les moutons… Le félin que nous avons aperçu était tout bonnement un chat… un simple chat !

— Et les gigantesques bêtes à cornes ?

— Vous ne devinez pas ?… Toi non plus, André ?

— Ma foi non !

— Ce sont des taureaux et des vaches.

— Alors, le ciel nous préserve de rencontrer un éléphant ! s’exclama l’entomologiste.

— Il n’y en a probablement plus depuis des milliers de siècles ! Nous sommes sur une planète qui meurt… On peut en effet considérer que les petits astres vivent moins longtemps que les gros. Or, l’éléphant, la baleine, le cobra sont des attardée de la préhistoire… Il n’y en a probablement plus ici.

André Le Gall présenta une objection :

— Pour être si vieux, les géants ne me semblent pas bénéficier d’une civilisation très avancée !

— C’est sans doute parce qu’ils sont en régression… La terre aura sans doute la même fin, dont le froid croissant et la raréfaction progressive des aliments.

— Quel brillant avenir !

— N’oubliez pas que je vous parle de quelques millions d’années, sourit M. Lebisclot en fourrageant dans ses cheveux blancs.

Une phrase du savant avait frappé Jules Pifle :

— Vous croyez que la pesanteur influe sur la taille des animaux et des végétaux ?

— La raison l’indique suffisamment, et nous en avons la preuve ici.

— Alors, sur Jupiter ?

— Sur Jupiter, la plus grosse planète du système solaire, il est probable que bêtes et gens sont d’une taille très réduite.

— Des nains, quoi !

— Oui, des nains.

— Par conséquent, sur Jupiter, nous serions comme Gulliver a Lilliput ?

— Pas tout à fait, car tels que nous sommes bâtis, nous ne pourrions pas nous mouvoir. Il est à peu près certain que nous mourrions d’oppression.

— Donc, conclut André Le Gall, nous sommes bien mieux sur cet astre et nous avons lieu de nous réjouir de notre sort.

— Vous n’êtes pas difficile ! grimaça Jules Pifle.

Mais la conversation changea de ton, car Samba apportait un morceau de l’énorme mouton habilement grillé et qui embaumait !

L’entomologiste goûta cette viande avec méfiance, mais il finit par la trouver excellente et à imiter ses compagnons qui la mangeaient avec appétit.

Le repas terminé, les explorateurs se couchèrent. Il tardait M. Lebisclot de revoir la lumière magnétique pour se mettre en quête des géants.

— L’idéal, disait-il, serait d’en trouver un tout seul ! Il serait moins dangereux et nous finirions bien par le persuader de nos intentions pacifiques.

« Nous ne nous comprendrons pas facilement. Il nous enseignera son langage, et je ferai un rapport sensationnel à l’aca…

Le sommeil lui coupa la parole, car il était très las. André Le Gall rêva qu’il se battait avec les géants et qu’ils étaient anthropophages. Ils plongeaient l’infortuné Jules Pifle dans une marmite pour en faire du bouillon.

Mais ce n’était qu’un cauchemar, car lorsque Samba apporta le café, l’entomologiste était frais et dispos.

Le nègre était déjà équipé, et il avait à la ceinture son revolver et son coutelas.

— Oh ! oh ! fit M. Lebisclot. Tu ne veux pas céder ton tour à Ali ?

— Non, non, répondit Samba. Moi couri sur les bonhommes et couper cabèche !

André Le Gall l’apaisa en riant :

— Ce n’est pas la peine d’être si belliqueux, mon brave Samba. Nous n’attaquerons sous aucun prétexte et nous ne nous défendrons qu’à la dernière extrémité.

Leur intention était de suivre le même chemin que la veille, puisque la plaine qui se tenait devant eux ne décelait aucun être humain. Mais ils marchèrent plus rapidement pour avoir le temps d’aller au delà de la rivière.

André Le Gall supposait que les trois géants, sans doute en expédition de chasse, auraient levé leur campement, mais qu’il serait facile de les suivre à la trace.

— Les herbes foulées ne se redressent pas, dit-il à M. Lebisclot. Nous aurons donc une piste très nette.

— Dès que nous apercevrons quelqu’un, reprit Jules Pifle, nous agiterons tous nos mouchoirs en guise de drapeaux blancs.

Cette idée fit ricaner M. Lebisclot :

— Vous croyez donc que ce signe des parlementaires est connu dans ce pays ?

— Les sauvages eux-mêmes le respectent !

— Espérons donc que les géants le comprendront !

La montagne contournée, ils se dirigèrent par le plus court chemin vers la rivière.

— Il faut trouver un gué, dit M. Lebisclot.

— J’en avais un hier, répliqua André.

— Il ne saurait me convenir… Je suis beaucoup plus petit que toi et je perdrais sûrement pied !

— Vous ferez comme les Africains, vous porterez une grosse pierre sur la tête.

— Mais je serai submergé !… Essayons de découvrir un passage plus aisé !

Samba explora l’aval, et les trois autres l’amont. Il y eut bientôt une centaine de mètres entre le nègre et le groupe Le Gall.

Le jeune homme, croyant avoir découvert un haut-fond, descendit dans le lit de la rivière.

Il avait à peine fait dix pas quand deux cris perçants retentirent derrière lui.

— À moi, André ! glapissait M. Lebisclot.

Il y avait de quoi justifier la terreur du savant. Quatre géants, qui devaient guetter et suivre les explorateurs depuis leur départ, avaient surgi à une vingtaine de mètres et s’avançaient vers M. Lebisclot et son compagnon paralysés par la frayeur.

En une seconde. André Le Gall les vit tels qu’ils étaient. Une barbe embroussaillait leur visage et leurs yeux étaient menaçants. L’un deux, le chef sans doute, portait trois plume, rouges dans ses longs cheveux. Deux étaient armés de lances et les deux autres, d’énormes massues. Leur taille atteignait trois mètres cinquante.

Malgré les intentions pacifiques des explorateurs, il ne s’agissait pas de parlementer. Le géant aux plumes rouges brandissait sa lance pour en transpercer les terriens.

André Le Gall s’élança vers la rive, mais il comprit qu’il allait arriver trop tard pour sauver ses compagnons. Alors, prompt comme la foudre, il épaula sa carabine et fit feu.

Sa balle – car il avait eu la prudente de changer ses cartouches – atteignit le chef à la poitrine et il s’écroula la face en avant.

La détonation effraya les trois autres géants qui firent un bond en arrière. Ils ne comprenaient certainement pas comment leur camarade était tombé sans avoir été frappé par une arme visible.

André Le Gall eût pu les tirer tous trois, mais il n’y songea même pas. Il était déjà assez navré d’avoir abattu l’homme aux plumes rouges. Il se pencha sur lui pour le secourir, mais il n’y avait plus aucun soin à donner : le géant était mort.

— Ils reviennent ! cria M. Lebisclot.

En effet, les trois survivants se ruaient vers le jeune homme. Cela fut si rapide qu’André n’eut pas le temps d’épauler de nouveau. Un coup de massue lui fit tomber son fusil des mains. Il arracha son coutelas et s’apprêta à vendre chèrement sa vie.

Mais, à sa profonde surprise, il n’eut pas à combattre. Les géants reculèrent soudain, comme frappés d’horreur, les yeux exorbités. Ils se précipitèrent vers la rivière, et disparurent sur l’autre rive de toute la vitesse de leurs jambes.

C’était Samba qui venait de remporter cette victoire aussi décisive qu’imprévue.

En entendant les cris et le coup de fusil, il était accouru. Et c’est en voyant sa face noire comme de l’ébène que les géants avaient fui. Ils n’avaient jamais vu de nègre et ne concevaient pas que la peau d’un être humain pût avoir cette coloration.

Dans une autre circonstance, la chose eût été comique, mais André contemplait tristement sa victime inerte.

— Quel malheur ! murmura-t-il. Nous ne nous connaissons pas et c’est déjà la guerre… la mort… Pourquoi ?… Pourquoi ?…

CHAPITRE XIX

LES GÉANTS

Ce ne fut pas sans peine qu’André Le Gall convainquit M. Lebisclot de la nécessité d’une exploration plus complète et plus longue qu’il voulait faire en compagnie d’Ali.

— Je veux te suivre ! répétait obstinément le savant.

— Si nous sommes trop nombreux, nous ne pourrons pas facilement nous dissimuler.

— Mais je suis tout petit !

— Croyez-moi ! il vaut mieux que vous demeuriez dans l’Astra. Ali et moi, nous ne craignons pas la fatigue et nous irons très vite.

— Combien de temps resterez-vous absents ?

— Il m’est impossible de le prévoir. Douze heures, dix-huit heures… peut-être davantage.

— Pendant tout ce temps, que vais-je devenir ?

— Ne vous inquiétez pas de nous… Nous n’allons pas attaquer les géants. Nous voulons simplement acquérir sur eux, sur leur genre de vie, sur leurs mœurs, sur leur habitat, des renseignements plus précis, qui nous seront sûrement utiles.

— Alors, va ! avait fini par dire M. Lebisclot.

André avait donc organisé son expédition le plus rationnellement possible.

Les géants devaient surveiller l’astronef, il ne fallait donc pas partir le jour à découvert, sous peine d’être suivi et peut-être assailli.

Le mieux était de profiter du brouillard pour descendre du plateau et pour s’éloigner le plus loin possible. C’était la seule chance de passer inaperçu. Ce n’était pas facile de se diriger dans la brume opaque, mais les deux patrouilleurs connaissaient maintenant le terrain, et une fois au pied de la colline, ils savaient qu’ils pouvaient marcher sans appréhension. Tout ce qu’ils risquaient, c’étaient quelques chutes sans gravité.

Abondamment pourvus de provisions et de munitions, Ali et l’ingénieur quittèrent l’Astra une heure avant le retour de la lumière.

Tout doucement, on évitant de faire rouler les pierres sous leurs semelles, ils gagnèrent la plaine.

C’était une sensation bien désagréable d’avancer dans l’obscurité absolue. Pour ne pas se perdre, les deux hommes marchaient en se tenant par la main. Ils tenaient tous deux leur coutelas, en prévision d’une rencontre fâcheuse. Si un géant se dressait brusquement devant eux, il était indispensable de l’égorger sans bruit.

Ils faisaient diligence sans aller vite. Presque à chaque pas, ils heurtaient des obstacles qui les retardaient.

En quelques minutes, la lumière fit place à l’ombre, et le beau ciel orangé arrondit sa coupole au-dessus de leur tête. Malgré sa monotonie, le paysage parut ravissant à André. Il se sentait plus fort et presque en sécurité maintenant qu’il y voyait plus clair.

Il avait contourné l’éperon montagneux, et la rivière n’était qu’à peu de distance. Ils l’atteignirent en se dissimulant de leur mieux, mais leurs précautions étaient superflues, car cette région était déserte. Les géants chargés d’observer les terriens étaient restés en faction devant l’Astra.

Ils traversèrent le cours d’eau droit devant eux pour gagner du temps. Afin de ne pas mouiller leurs vêtements, ils en firent un ballot que l’Arabe transporta, sur sa tête, et ils se rhabillèrent sur l’autre rive.

Les traces du feu primitivement aperçu par André ne furent pas difficiles à retrouver. La piste d’arrivée et celle de départ étaient encore très nettement distinctes, à cause des herbes écrasées.

— Nous allons remonter la piste d’arrivée, expliqua le jeune homme au silencieux Ali. Nous parviendrons ainsi au gîte… Mais gardons-nous avec soin, car je ne tiens pas à devenir gibier !

Se défilant derrière les joncs, particulièrement abondants, ils continuèrent leur exploration. Ils progressaient par bonds que facilitait la faible pesanteur, et ils s’arrêtaient souvent pour scruter les alentours.

Un petit bois barrait leur route. Ils le franchirent sans encombre, et ils allaient en sortir quand un cri rauque, d’une puissance extraordinaire, les figea sur place.

Ils attendirent plusieurs minutes et reprirent leur marche avec une prudence encore accrue. Et ils virent…

Dans une immense prairie, une cinquantaine de bœufs et de vaches monstrueux paissaient. Un animal aussi gros qu’un cheval les surveillait, tournait autour d’eux et grondait parfois d’un air féroce : c’était un chien.

André eut peur d’être éventé par le molosse, mais il réfléchit que l’absence de toute brise empêcherait le chien de les flairer. Il ne se trompait pas, car la bête se bornait à faire sa besogne. Malgré la distance, on voyait ses crocs, qui lui retroussaient les lèvres comme des boutoirs de sanglier.

André et l’Arabe s’éloignèrent en suivant la limite de la forêt. Ce troupeau, certainement composé d’animaux domestiques, indiquait qu’un village se trouvait dans les environs.

 

Cette opinion fut confirmée par la découverte de plusieurs champs de culture. Des plantes y poussaient, mais André ne put leur donner un nom. C’étaient sans doute des céréales.

Enfin, le village apparut, et les deux explorateurs purent le contempler à leur aise car il s’étageait en face d’eux sur une pente.

Il se composait d’une centaine de huttes dont la forme conique rappelait les habitations des nègres d’Afrique équatoriale. Un trou perçant le sommet servait de cheminée, car des fumées montaient çà et là.

Les huttes étaient disposées sans symétrie, quelques-unes se touchaient, d’autres étaient espacées d’une dizaine de mètres.

On ne distinguait aucune rue, mais au centre s’arrondissait une vaste place, au centre de laquelle était planté un piquet peint en rouge vif, et au bout duquel était accrochée une peau également écarlate.

Une foule nombreuse emplissait cette place, mais gardait une immobilité absolue. La vision tous ces géants était impressionnante. Les femmes, reconnaissables à leurs cheveux tressés et à des sortes de pagnes multicolores, occupaient les premiers rangs. Sans être aussi grandes que les hommes, elles dépassaient toutes deux mètres cinquante, ce qui leur enlevait tout caractère de grâce et de charme.

Debout derrière elles, les hommes s’appuyaient sur des lances.

Au pied du poteau rouge, un géant pérorait, sans que le bruit de ses paroles parvint jusqu’aux deux terriens. Devant lui, sur le sol, s’allongeait une forme oblongue, enveloppée dans une couverture de cuir.

Quand l’orateur eut terminé son discours, l’assistance poussa un hurlement qui retentit ainsi qu’un glas aux oreilles d’André. Les guerriers pointèrent leurs lances et répétèrent trois fois leur cri, comme pour prêter un serment solennel. Puis un géant s’avança, les bras croisés sur sa poitrine, et l’orateur lui planta dans les cheveux trois plumes rouges.

André Gall comprit ce qui se passait. La forme oblongue n’était autre que le géant tué la veille et la tribu, tout en le pleurant, venait de lui donner un successeur.

À son tour, le nouveau chef parla. Sa harangue, dont quelques vagues échos gutturaux parvenaient aux oreilles du jeune homme, semblait d’une extrême véhémence. D’autres hurlements y répondirent, suivis d’une danse sauvage qui se prolongea un quart d’heure et se termina par le même geste des lances pointées.

Après cette cérémonie, le cadavre fut emporté par deux géants et les manifestants se dispersèrent.

Comme quelques femmes sortirent du village, André Le Gall estima qu’il en avait assez vu et qu’il valait mieux battre en retraite. Il fit donc signe à Ali et ils s’enfoncèrent dans la forêt.

CHAPITRE XX

LE RETOUR

Tout en battant prudemment en retraite, André Le Gall se disait :

— La situation est malheureusement très claire. La mort du chef aux trois plumes rouges a exaspéré les géants. Ce n’est pourtant pas ma faute si ce pauvre diable a laissé la vie dans l’aventure ; je ne l’ai tué que parce qu’il voulait lui-même tuer M. Lebisclot… Mais comment faire pour expliquer cela à ces gens ? Ils nous ont déclaré la guerre, c’est sûr… Nous allons être obligés de nous défendre… d’en massacrer d’autres pour ne pas être exterminés nous-mêmes… Je voudrais bien parlementer, mais ce n’est pas possible… Les lances entreraient en jeu avant que j’aie pu me faire comprendre… Ah ! cette affaire est bien mal engagée !…

Au lieu de suivre le chemin par lequel ils étaient arrivés, ils prenaient un raccourci qui devait les ramener plus vite au pied de la montagne qu’il fallait contourner. André, pensait être de retour avant le brouillard. Son intention était de s’approcher discrètement du plateau et d’en faire rapidement l’ascension sans se soucier des sentinelles. Si c’était nécessaire, quelques balles arrêteraient les belliqueux géants.

Le sol de cette partie de la forêt était assez accidenté et les arbres – toujours des conifères et des fougères – y étaient plus rares. Ils trouvèrent plusieurs vastes clairières, dont ils jugèrent préférable de faire le tour pour ne pas être vus.

Le sol était marneux, argileux. S’il ne collait pas aux semelles, c’est que l’eau manquait totalement.

André Le Gall avait l’esprit naturellement observateur. Il remarqua dans l’argile une quantité de cailloux d’un brun roux, aux angles arrondis, et se baissa pour en ramasser un.

Cet arrêt surprit Ali qui eût excusé cette curiosité de la part de M. Lebisclot, mais qui ne la comprenait pas de la part de son jeune compagnon.

Quand il eut bien examiné son caillou, André Le Gall le montra en souriant à l’Arabe.

— Ali, mon bon Ali, sais-tu ce que c’est que cette pierre roussâtre ?

Ali fit signe que non.

— C’est ce qui a fait verser tant de sang sur terre et qui a même déclenché une guerre en Afrique du Sud… Sous cette gangue, il y a sans doute un diamant !

Une flamme brilla dans les yeux intelligents de l’Arabe. Se baissant à son tour, il chercha les plus gros cailloux et les mit dans le bissac aux provisions.

— Que fais-tu ? reprit André. Tu oublies où nous sommes, mon pauvre Ali. Nous avons naufragé, nous ne regagnerons probablement jamais la terre… Ces richesses nous sont donc infiniment moins utiles qu’un verre d’eau fraîche.

Ali eut un geste qui signifiait :

— Qui sait ?

— Tu as un optimisme plus robuste que le mien, dit André. Mais, après tout, tu n’as pas tort… Nous ne risquons rien d’emporter quelques-uns de cailloux. Si cela ne fait de bien, cela ne peut pas faire de mal. Cela distraira M. Lebisclot qui en discutera tout à loisir avec son ami Pifle.

Imitant l’Arabe, il s’appliqua lui-même choisir les plus gros cailloux. Il y en avait de la grosseur du poing. Même si les diamants n’étaient pas de belle qualité, ils représentaient une fortune se chiffrant par millions. Son sac plein, Ali bourra ses poches et le jeune homme en fit autant, tout en se moquant de sa propre avidité.

— À quoi bon nous charger ainsi ? Nous ressemblons aux avares qui entassent des trésors et n’en profitent pas… Si l’Astra ne peut pas quitter la plate-forme, toutes ces pierres précieuses ne nous serviront à rien… Nous en avons assez, Ali, partons !…

Mais Ali n’obéit que lorsque toutes les poches de ses vêtements furent distendues à craquer. Et tout en continuant ses railleries, André Le Gall en fit autant.

— C’est amusant ! reprit-il. Nous allions chercher du platine et du radium sur Vesta, et nous découvrons du diamant sur cette planète inconnue… Si les terriens se doutaient de cette aubaine, ils organiseraient immédiatement des expéditions célestes. Ils ne craindraient pas d’affronter la mort pour conquérir ces inutilisables richesses.

Enfin, il leur fut impossible d’emporter un caillou de plus. En contemplant tout ce qu’il laissait, Ali poussa un soupir de regret.

— Ne t’inquiète pas, répondit André. Maintenant que nous connaissons l’endroit, il nous sera facile de revenir… Mais, dépêchons-nous, car nous avons juste le temps d’arriver avant la chute de cette maudite brume.

Le fardeau qu’ils transportaient les alourdissait un peu, mais ils pouvaient encore marcher beaucoup plus vite qu’ils n’eussent pu le faire sur leur planète natale.

— Il s’agit de faire attention ! recommanda André à l’Arabe toujours perdu dans son rêve de richesse. Tu sais que les géants savent admirablement se cacher, comme tous les sauvages. N’allons pas nous jeter à l’étourdie dans leurs jambes, car leurs massues nous briseraient le crâne comme des coquilles d’œufs !… Et ce n’est pas le moment de mourir quand on est millionnaire !…

André Le Gall avait repéré, à peu de distance du plateau où gisait l’astronef, un boqueteau assez fourni. C’était ce petit bois qu’il fallait atteindre sans encombre, après s’être assuré qu’il n’abritait aucun géant.

Mais il était écrit que la patrouille ne devait pas se terminer sans incident dramatique.

Il restait aux explorateurs une centaine de mètres à parcourir avant d’atteindre le but qu’ils s’étaient assigné, quand des cris aigus les inquiétèrent. Les voix étaient grêles dans l’air raréfié, mais ils les reconnurent quand même tout de suite. C’étaient celles de M. Lebisclot et du passager clandestin.

— Ils sont sortis ! s’exclama André.

Ils ne se trompaient pas. Après quelques heures d’inaction, Lebisclot et Jules Pifle s’étaient ennuyés dans la coque de l’Astra. Devant eux, le paysage était toujours désert et d’une tranquillité absolue. L’astronome avait donc suggéré :

— Si nous allions faire un petit tour ?

Et l’entomologiste, oubliant sa frayeur endémique, avait aussitôt répondu :

— J’allais vous le proposer.

— Je voudrais aller jusqu’au champignon que nous avons vu lors de notre première sortie.

— Et moi, je voudrais essayer de capturer un papillon.

— Nous ne resterons pas longtemps dehors.

— Et puis nous sommes armés.

Les deux foudres de guerre avaient donc laissé l’Astra à la garde du noir Samba qui avait timidement essayé de les dissuader, et ils étaient allégrement descendus dans la plaine.

Ils n’y étaient pas depuis cinq minutes qu’ils ne songeaient plus aux géants. Toute leur attention était captée par ce qu’ils voyaient. Ne trouvaient-ils pas de grosses fleurs jaunes à double couronne de pétales ?…

Et tout à coup, trois géants s’étaient élancés silencieusement sur eux, non pour les assassiner, mais avec l’intention de les faire prisonniers, puisqu’ils avaient des cordes en fibres végétales.

C’est alors que M. Lebisclot et son acolyte, Jules Pifle s’étaient mis à pousser des cris inarticulés. Ils étaient tous deux si courageux qu’ils ne songèrent même pas aux armes dont l’entomologiste avait si fièrement parlé.

Ici se place un épisode bien triste, mais qu’il est impossible de passer sous silence.

Les géants s’occupèrent d’abord de Jules Pifle qui se trouvait plus près d’eux. M. Lebisclot en profita pour s’enfuir à toutes jambes.

Oui, il s’enfuit sans se préoccuper du sort de son infortuné compagnon. Il allait aussi vite que le vent terrestre, et André le vit gravir la pente comme s’il eût des ailes aux talons. Un géant se détacha à sa poursuite, mais il abandonna au bout de quelques pas tout espoir de rejoindre le fugitif.

— Un de sauvé ! dit André Le Gall. Sus à l’autre !…

Mais ils n’étaient pas au bout de leurs surprises. Quand il sentit sur lui les énormes mains des géants, Jules Pifle eut un sursaut de désespoir et se mit à distribuer au hasard des coups de pied et des coups de poing.

Et pourtant, un miracle se produisit. Un seul swing culbuta l’adversaire qui s’apprêtait à lier les mains de l’entomologiste ; une ruade renversa celui qui se trouvait derrière, et un coup de tête donné sans le faire exprès dans le ventre du troisième l’étendit sur le sol.

Jules Pifle, hébété, restait immobile au milieu de ses trois victimes.

— Fuyez !… Fuyez !… lui cria André.

Car d’autres géants accouraient, et ceux-là brandissaient des lances et des massues.

Le cri d’André tira Jules Pifle de la stupeur où l’avait plongé sa victoire. Nul athlète olympique ne fit jamais démarrage plus foudroyant. Déployant ses jambes de criquet, il escalada la pente encore plus vite que M. Lebisclot.

André Le Gall et Ali le suivirent, et quelques instante plus tard, tous les terriens étaient enfermés sains et saufs dans l’Astra.

CHAPITRE XXI

LE SIÈGE

La brume opaque s’était abattue depuis longtemps sur la montagne et la plaine, mais les passagers de l’astronef ne dormaient pas encore. Réunis dans la salle centrale, ils parlaient de la dernière journée, si fertile en événements.

Jules Pifle s’efforçait à une modestie de bon aloi mais il avait bien des difficultés à dissimuler son orgueil. Un large sourire s’épanouissait sur son visage, et toutes les minutes il tâtait furtivement ses biceps. On l’entendit même murmurer, tandis qu’il regardait M. Lebisclot de haut en bas :

— … Assez de contradictions… On verra… On verra !…

Si bien que l’astronome l’apostropha soudain avec sa vivacité coutumière :

— Quand aurez-vous fini de vous regorger, vous ?… Vous vous croyez un Milon de Crotone parce que vous avez eu raison de trois géants ?

— Mon Dieu ! répondit Jules Pifle, il me semble que je ne me suis pas trop mal tiré de la bagarre… Je sais boxer, moi !

Et il lança ses poings de façon guerrière.

— Peuh ! reprit M. Lebisclot. N’importe en aurait fait autant à votre place !

— Pas vous, en tout cas ! dit l’entomologiste. Vous nous avez montré les talons avec une précipitation merveilleuse !

M. Lebisclot rougit, car il ne tirait aucune vanité de sa fuite, mais il crut politique de déguiser la vérité :

— Je savais que c’était enfantin de se débarrasser de ces trois escogriffes.

— Vraiment ? ricana Jules Pifle.

— Oui, monsieur, vraiment !

— Comment le saviez-vous ?

— Je le savais scientifiquement, monsieur.

Jules Pifle étira sa barbiche :

— Je ne vous comprends pas, monsieur !

M Lebisclot hérissa sa chevelure :

— Ça ne m’étonne pas, monsieur !

— Que vient faire la science dans cette bataille ?

— Je sais réfléchir, fit M. Lebisclot. Évidemment, ces géants ont une taille et une carrure impressionnantes, mais ils ne peuvent pas être forts. Ils sont faibles comme tous les êtres de cette planète si nous les comparons à ceux de la terre !... Ils sont à l’étiage de leur astre, voilà tout !… Grands et sans puissance… Quand je rencontrerai un taureau monstre, je l’assommerai d’un seul coup de poing !

Le raisonnement était si juste que Jules Pifle, frustré de la gloire de son triomphe, se renfrogna.

— Donc, dit Samba, nous cogner li géants ?

— Je ne te le conseille pas, répliqua l’ingénieur. Nos muscles sont meilleurs, c’est certain, mais ils possèdent des lances pointues et des gourdins qui t’endommageraient le cuir… Mieux vaut essayer de les apaiser.

— Nous n’y parviendrons malheureusement pas tout de suite répondit M. Lebisclot.

— Nous finirons par leur faire comprendre que nos intentions n’ont rien d’hostile.

— Je le souhaite, mon fils… Notre vie serait plus agréable si les géants devenaient nos amis.

— Nous pourrions aller ramasser d’autres diamants ! s’écria l’entomologiste.

M. Lebisclot fit rouler entre ses doigts un des précieux cailloux bruns :

— À quoi bon !… Une modeste boîte de bœuf en conserve nous sera plus utile que ce diamant énorme… Il n’a de valeur que chez les peuples qui se croient civilisés… Rien n’est plus conventionnel. Nous possédons désormais une fortune considérable, mais nous n’en ferons jamais rien.

— C’est dommage ! soupira Jules Pifle. Nous n’aurions pas dû venir.

— Si vous n’étiez pas là, monsieur, vous n’auriez pas les diamants.

— Mais j’aurais mes papillons du Brésil ! riposta l’autre.

Des coups sourds interrompirent la discussion entre les deux savants.

Les passagers de l’Astra se regardèrent avec surprise. Ils étaient tous les cinq ensemble : qui donc pouvait frapper, et où ?

Les coups continuaient, irrégulièrement espacés, de plus en plus violents.

— C’est dehors ! dit André Le Gall.

— Oui, acquiesça M. Lebisclot, soucieux, c’est bien dehors.

— Ce sont les géants qui frappent !

— N’ouvrez pas ! s’écria précipitamment Jules Pifle.

— Oh ! ils ne frappent pas pour que nous leur ouvrions la porte, reprit André Le Gall. Ils profitent de l’obscurité pour essayer de démolir l’appareil.

L’entomologiste fut tout de suite rassuré :

— Ils n’y parviendront pas, car l’Astra est solide. Au pis aller, tout ce qu’ils pourront faire, c’est quelques trous dans la carapace de cuivre.

— Étourneau ! glapit M. Lebisclot. Un seul trou et c’est notre condamnation irrévocable !… Si le blindage de l’astronef reste intact, nous conservons toujours un espoir de fuite, une possibilité de repartir pour la terre. Mais si l’étanchéité n’est plus absolue, tout est fini !

Jules Pifle changea aussitôt d’avis :

— Il faut les empêcher de commettre ce crime !

— Je ne demande pas mieux, répondit le savant, mais indiquez-moi comment il faut procéder pour cela ?

— Faites une sortie… tirez des coups de fusil !…

— Il est inutile de gaspiller nos munitions dans cette obscurité, apprécia André Le Gall. Et puis, combien sont-ils ?

« Nous on abattrions peut-être quelques-uns, mais les autres finiraient par s’emparer de nous car leurs yeux sont accoutumés au brouillard…

— Alors, il n’y a rien à tenter ? demanda Jules Pifle avec désespoir.

— Nous ne pouvons qu’attendre.

Ali, qui écoutait avec autant d’anxiété que ses compagnons, se frappa le front pour indiquer qu’il avait une idée. Il la mit aussitôt en exécution et alluma tous les phares de l’appareil.

Les faisceaux lumineux n’éclairaient guère à l’extérieur, mais ils suffirent à éloigner les géants de la coque, car les coups cessèrent. En constatant que le silence régnait, l’arabe eut un sourire de satisfaction.

— C’est parfait, dit M. Lebisclot, mais cela ne peut pas durer. Il serait follement imprudent de décharger nos accumulateurs.

D’ailleurs, ils purent bientôt éteindre, car les géants se rassurèrent vite et recommencèrent à frapper de plus belle. Ils devaient être nombreux, car les coups retentissaient simultanément d’un bout à l’autre de la coque.

Cette nuit parut interminable aux passagers de l’Astra qui ne songèrent pas à prendre une minute de repos. Enfin, le jour orangé se leva d’un coup, comme de coutume.

Avant de mettre le pied dehors André examina les alentours par les hublots. Les géants s’étaient retirés en même temps que le brouillard et on n’en apercevait pas un seul.

Le trou d’homme fut ouvert, et les terriens se précipitèrent.

La coque de cuivre avait résisté, mais à certains endroits elle était dangereusement bosselée. Il était certain que s’ils s’obstinaient, les géants finiraient par crever le blindage.

— Ce sera fait la nuit prochaine, pronostiqua M. Lebisclot. Nous ne pouvons pas les empêcher de…

Jules Pifle se mit à crier :

— Les voilà !… Rentrons !

André Le Gall tourna ses regards vers la plaine et comprit l’effroi subit de l’entomologiste.

Les géants, conscients de leur écrasante supériorité numérique, se montraient hardiment. Il y en avait au moins un millier, tous armés de lances et de massues. Ils formaient un demi-cercle infranchissable.

Ils ne disaient rien, ils ne faisaient aucun geste de menace, mais leur attitude prouvait qu’ils étaient résolus à faire le siège de l’Astra.

— Diable ! fit M. Lebisclot. Si j’en juge par les apparences, notre situation n’est pas brillante… Ces sauvages finiraient par nous avoir.

— Ils se décourageront peut-être, dit André.

— Je le souhaite vivement, mais j’en doute. Si nous essayions de parlementer ?

— Ce serait sage, approuva le jeune homme. Je vais tenter l’expérience.

Un mouchoir à la main, les bras en l’air pour bien indiquer ses intentions pacifiques, André s’engagea sur la pente. Aussitôt, une vingtaine de guerriers s’élancèrent la lance prête, en poussant des hurlements caverneux.

— Remonte !… Remonte, je t’en supplie ! dit M. Lebisclot.

André, découragé, obéit. Dans son indignation, Ali épaula sa carabine.

— Ne tire pas ! ordonna l’ingénieur. Nous ne tuerons que si nous ne pouvons éviter l’effusion de sang… Nous pouvons en abattre beaucoup, faire un vrai carnage, mais nous ne les aurons pas tous, et leur exaspération ne fera que s’accroitre : il y a devant nous la population mâle de trois ou quatre villages, mais ça n’est sans doute qu’une partie de l’armée qu’ils peuvent mobiliser contre nous.

M. Lebisclot cherchait dans son esprit :

— Comment leur faire comprendre que nous sommes leurs amis et non leurs ennemis ?

— Il faudrait pour cela parler leur langage, répondit André. Si nous pouvions faire un prisonnier !…

— Oui, c’est ça ! approuva Jules Pifle. Allez vite faire un prisonnier !

— C’est plus facile à projeter qu’à réussir !

À ce moment, sans que rien ait pu faire prévoir son geste, le silencieux Ali décocha une bourrade en pleine poitrine de M. Lebisclot si brutalement que le savant sauta en l’air et alla s’abattre à plusieurs mètres.

Nul n’eut besoin de demander pourquoi l’Arabe avait agi de la sorte. Un gros rocher s’abattait de la crête supérieure, il tomba juste à la place qu’occupait M. Lebisclot et roula sur la pente en bondissant.

— Merci, Ali ! glapit M. Lebisclot. Si l’accélération de la pesanteur avait été la même que sur terre, j’étais bel et bien écrasé !

— Rentrons vite ! commanda André.

Nul ne se fit répéter cet ordre. Une autre troupe de géants avait escaladé la montagne par derrière et, depuis le sommet, il faisaient choir des pierres sur l’Astra.

— Ça se complique de plus en plus ! dit M. Lebisclot. Mon pauvre appareil, qui m’a couté tant de recherches et de soins, est irrémédiablement condamné à la destruction.

Aucun de ses compagnons ne répondit. André était le moins accessible au désespoir, mais il était bien obligé de penser comme les autres.

Tout en s’interdisant de regretter son voyage sidéral et d’avoir suivi M. Lebisclot, il évoquait ce Paris qu’il avait quitté avec désinvolture et qu’il ne reverrait jamais.

Longue ou courte, paisible ou tourmentée, sa vie s’achèverait sur cette planète inconnue. Et dans la Ville Lumière il y avait des théâtres, des cinémas, des dancings, mille plaisirs qu’il ne savourerait plus.

L’évocation était si forte, si précise, qu’André Le Gall entendit nettement un jazz-band qui jouait avec entrain un refrain populaire, et une voix qui chantait un refrain parisien à la mode.

CHAPITRE XXII

RETOUR AU BERCAIL

Mais André Le Gall ne rêvait pas, car ses compagnons entendaient comme lui l’orchestre mystérieux. Pendant quelques secondes, ils écoutèrent avec une stupeur bien compréhensible et M. Lebisclot réagit le premier.

— La terre… C’est la terre ! s’écria-t-il.

Il s’assit devant le téléphone sans fil et tourna les manettes. Aussitôt la musique cessa.

— C’est encore détraqué ! se lamenta Jules Pifle.

L’entomologiste se trompait. Quand il n’avait plus reçu les communications de l’Annamite Tao, M. Lebisclot avait cherché d’autres postes et il avait changé la longueur d’ondes. L’appareil était ainsi resté prêt à recevoir une station de Paris et il transmettait à l’improviste un concert de la Tour Eiffel ou du Petit Parisien. Mais dès que l’astronome avait touché aux manettes, on ne pouvait plus rien entendre.

M. Lebisclot, ayant mis l’appareil au point, parlait d’une voix entrecoupée par l’émotion :

— Allo… Allo… C’est toi, Tao ?… Si c’est bien l’usine des Pyrénées, frappe les trois coups !

Et les trois tac-tac-tac retentirent aux oreilles des exilés.

— Il n’y a pas de doute ! exulta Jules Pifle. Nous sommes avec la terre.

— Pourquoi as-tu gardé si longtemps le silence ? interrogea M. Lebisclot.

Et en langage morse, Tao expliqua ce qui s’était passé. Un cyclone d’une violence inouïe avait dévasté l’Angleterre, la France, le Portugal et l’Espagne. Le vent avait détruit toutes les antennes, tous les pylônes, et, dans les Pyrénées, des pluies diluviennes avaient noyé toutes les centrales électriques.

On avait réparé le plus hâtivement possible, mais quelques jours s’étaient écoulés avant que les machines fussent remises en état. Puis Tao avait appelé et l’Astra n’avait pas répondu puisqu’il avait modifié sa longueur d’ondes.

Quand ce récit fut terminé, les habitants de l’astronef se regardèrent avec une sorte d’extase :

— Qu’allons-nous faire ? demanda André Le Gall.

Et M. Lebisclot répondit :

— Partir !… Partir !…

— Oui ! s’écria Jules Pifle avec enthousiasme. Il faut partir tout de suite !… En restant une heure de plus sur cette planète, nous nous exposons à un désastre.

Nul ne s’avisa de le contredire. On pouvait supposer que, dès le retour du brouillard, les géants reviendraient s’acharner sur la coque de l’Astra. Une toute petite déchirure dans les blindages de cuivre, et c’était la condamnation à mort, ou du moins l’obligation de rester toujours sur le plateau lavique.

M. Lebisclot ne protesta pas. Après tout, son ambition était satisfaite puisqu’il avait le premier construit et dirigé une machine capable de vaincre la pesanteur terrestre. En outre, au lieu de rapporter du radium, il rapportait des diamants.

Au pied de la colline, les géants se concertaient par groupes. Peut-être n’attendraient-ils pas la nuit pour reprendre leur dangereuse besogne.

— Nous allons essayer de nous envoler, dit M. Lebisclot.

André acquiesça nettement, Samba se mit à gambader et Jules Pifle l’imita. Les deux hommes, le blanc et le noir, bondissaient comiquement jusqu’au plafond à l’idée de quitter ce sol inhospitalier. Quant à Ali, toujours impassible, il se dirigea vers la cabine avant. C’était sa façon de faire comprendre qu’il était de l’avis de tout le monde.

M. Lebisclot refréna cette joie générale :

— Ne nous dissimulons pas les difficultés ! dit-il. L’atmosphère étant moins dense, peut-être allons-nous tomber comme des cailloux !

— Tant pis ! répondit Jules Pifle avec un héroïsme déconcertant. Essayons tout de même !…

— Moi, je veux bien !

— Pas avant d’avoir réparé notre train d’atterrissage, dit à son tour André. Nous allons tant bien que mal rattacher les lames du ressort pour que l’Astra puisse rouler jusqu’au bord du plateau.

À la grande déception de l’entomologiste, cette proposition fut ratifiée.

— Pendant que tu travailleras à cela, reprit M. Lebisclot, nous allons alléger l’appareil.

— Comment voulez-vous l’alléger ? s’effara jules Pille qui se voyait déjà expulsé.

— En jetant tous les impedimenta, parbleu !… Nous n’avons pas besoin de sièges, de lits et de coffres à linge. Nous allons donc en faire cadeau aux géants.

— Nous allons leur donner des goûts de luxe ! s’esclaffa l’entomologiste, rassuré sur son propre sort.

— De même, nous allons abandonner la majeure partie de nos conserves… Nous connaissons la durée du voyage… si nous réussissons… et nous ne risquons pas de mourir de faim en route !

M. Lebisclot ajouta d’un air sombre :

— Je vais également laisser mes instruments d’optique…

Cela, c’était un terrible sacrifice. Pour ramener la gaité, André Le Gall suggéra :

— On pourrait aussi jeter les diamants…

— Jamais ! répondirent en chœur les trois autres avec une indignation qui n’avait rien de simulé.

Chacun se mit aussitôt à la besogne. André, assisté d’Ali et de Samba, lia avec des cordes les lamelles disjointes et redressa péniblement la fusée de la roue qui avait souffert lors de l’atterrissage. De leur côté, M. Lebisclot et Jules Pifle vidèrent l’Astra d’à peu près tout ce qu’il contenait.

Ils firent si bien diligence qu’ils eurent fini en même temps. Ils rentrèrent sans un regret pour tout ce qu’ils laissaient, et qui représentait pas mal d’argent.

— Maintenant, dit M. Lebisclot, un pli soucieux entre les sourcils, voici la minute dangereuse. Malgré ce que nous avons fait, l’Astra est encore bien lourd.

— Mais la pesanteur est moindre que sur la terre ! objecta l’entomologiste.

— Oui, mais l’écart sera-t-il suffisant ?… La course n’est pas longue jusqu’au bord du plateau… Après, c’est l’inconnu.

— Nous volerons, fit André Le Gall.

— Espérons-le !… N’oublie pas comment nous avons dégringolé dès que l’usine des Pyrénées s’est arrêté… Nos ailes et nos hélices n’ont pas pu nous soutenir.

— Mais notre moteur ne marchait plus…

— Je ne demande qu’à donner raison à ton optimisme, mon fils. Pour plus de sûreté, je vais presque tout de suite actionner le canon atomique. Je ne puis attendre pour cela, que nous atteignions notre maximum de vitesse.

— Tant pis ! répondit Samba.

— Nous éprouverons un rude choc, continua M. Lebisclot. C’est à nous de nous méfier, car cela peut nous fracasser les os.

Et il répéta ce qu’il avait dit en quittant la terre :

— À Dieu vat !

Les ailes furent déployées, les hélices sorties. Tao fut prévenu et dans un silence solennel M. Lebisclot donna le signal du départ.

L’Astra, toujours obéissant, bondit, et Ali le cabra tout de suite. L’appareil, à la terreur des géants, sauta dans l’espace, et malgré les efforts du pilote se rapprocha obliquement du sol.

Alors, M. Lebisclot appuya sur le bouton du canon atomique.

Les passagers étaient prévenus. Malgré cela, ils furent brutalement renversés, sauf M. Lebisclot qui s’était cramponné avec l’énergie du désespoir.

La tête d’André Le Gall avait ai rudement heurté la paroi que le jeune homme s’évanouit. Tout en perdant connaissance, il entendit l’astronome qui glapissait :

— La terre… là, juste au-dessous de nous… La terre !…

 

***   ***   ***

 

Depuis quatre heures, l’astronef tournait vertigineusement autour du globe terrestre, à la hauteur du parallèle de Paris. Sous la conduite d’Ali, il perdait graduellement de sa vitesse, qui restait néanmoins encore trop considérable pour que l’appareil pût circuler sans danger d’incandescence dans les couches basses de l’atmosphère.

M. Lebisclot était radieux, rajeuni de vingt ans. Il se promenait, les mains au dos, dans la salle centrale, méditant déjà sur les termes de la fameuse communication qu’il allait rédiger à l’adresse de l’Académie des Sciences.

— Ce qui m’ennuie, dit-il à André qui regardait avec une douce joie les paysages terrestres, ce qui m’ennuie, c’est de n’avoir pris aucune photographie. On va, mettre mon récit en doute et me traiter d’imposteur.

— Malheur à celui qui osera ! s’écria véhémentement Jules Pifle. Mon témoignage vous est acquis et je n’ai jamais été pris en flagrant délit de mensonge.

— Oh ! vous, plaisanta M. Lebisclot, vous avez recouvré votre bonne humeur… Vous allez retrouver vos papillons du Brésil !

— Oui… bien sûr… murmura l’entomologiste, soudain rembruni. Je vais retrouver mes lépidoptères, mais je ne rapporte rien de mon voyage.

— Si, répondit André, un magnifique, un incomparable souvenir…

— Oui… bien sûr ! fit de nouveau Jules Pifle.

M. Lebisclot, toujours rayonnant, se planta devant le passager clandestin :

— Pourquoi prétendez-vous ne rien rapporter de la planète inconnue ?

L’autre, interdit, le dévisagea :

— Mais… parce que c’est vrai…

— Et les diamants ?

— Les diamants ?… Ils ne sont pas à moi… Je n’ai pas, le droit de…

— Taisez-vous, imbécile ! fit M. Lebisclot. Je vous ai maudit au début, mais je suis incapable de rancune… Vous aurez votre part comme nous tous ici !… Nous sommes cinq, nous ferons cinq lots !

— Je… je n’accepterai pas… balbutia Jules Pifle.

— Vous accepterez, monsieur !… Nous avons partagé les dangers, nous partagerons les profits… Si l’un de nous devait être favorisé, ce n’est pas moi, c’est André. Mais il n’a pas à se plaindre car, pour profiter de sa fortune, il a ce qui nous manque et ce qui ne s’achète pas : la jeunesse !…

Jules Pifle devint cramoisi, puis tout blême. Les yeux embués de larmes, il s’approcha de M. Lebisclot et l’embrassa sur les deux joues. Le savant lui rendit cordialement cette étreinte qui mettait fin à leur inimitié.

— Vous êtes content ? demanda-t-il.

— Je suis plus que content ! s’écria l’entomologiste. Jusqu’ici, j’adorais les papillons, mais maintenant je préfère les cailloux.

M. Lebisclot se tourna vers André Le Gall :

— Et toi, mon fils ?

— Moi, répliqua sincèrement le jeune homme, je suis surtout heureux parce que vous avez réussi, et que vous prenez place parmi les hommes les plus célèbres de l’univers !

— Tu as une belle âme, André, dit M. Lebisclot. Mais tu goûteras avec moi les fruits de la Gloire… Espérons qu’ils ne seront pas trop amers… Mais je crois que nous arrivons à destination… Allons nous livrer aux journalistes et aux opérateurs de cinéma !

Et tandis qu’il calculait son angle pour se poser sur la plate-forme de ciment armé, autour de laquelle grouillait une foule énorme, le noir Samba annonça avec placidité :

— Saint-Cloud !… Tout li monde descend !

RENÉ PUJOL

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en mai 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Jean Michel T. (merci pour cette mise à disposition !), Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé d’après : René Pujol, La Planète mystérieuse, in Sciences et Voyages, n° 577 à 601 (du 18.09.1930 au 05.03.1931). La photo de première page, Ombre de la lune sur le disque solaire observée par SDO (Solar Dynamic Observatory), le 06.03. 2019, GFSC (Goddard Space Flight Center) de la NASA, Greenbelt, Maryland.

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Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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[1] Pour Mars, la rotation orbitale est, en réalité, de 686,71 jours terrestres. La distance de Vesta à la Terre, varie, selon leurs positions respectives, d’un peu plus d’une unité astronomique à plus de 3,5 UA. (BNR.)

[2] La rotation réelle de Vénus, rétrograde, est de 116 jours et 18 heures et, de Mars, de 24 heures 39 minutes et 35 secondes. Pour Jupiter, il s’agit effectivement d’une rotation de moins de 10 heures. (BNR.)