Guy de Pourtalès

LES CONTES DU MILIEU DU MONDE

1940

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

PRÉFACE. 3

L’auteur et la plume d’oie. 4

Le Pays du Milieu du Monde. 11

Qui perd gagne. 16

Le Coq du clocher. 31

Tristesse de la Beauté. 44

Gaspar des Fontaines. 54

Le Grain de Tabac. 70

Bijou. 80

Le Mariage du fantôme. 86

Le remonteur de pendules. 97

Les trois pèlerins de Chartres. 111

Histoire du brin de muguet 131

Une histoire de la montagne. 137

La Fête de la marquise. 154

NOTE DE L’AUTEUR.. 165

Ce livre numérique. 166

 

PRÉFACE

Voici un livre apparemment inactuel. Des contes ; des contes bleus, alors qu’on voudrait nous faire croire que les fées n’existent plus ! Un pays du Milieu du Monde, quand on ne sait plus où placer des frontières sur la carte !

Et pourtant nous savons tous que les fées existent. Et que les pays n’ont pas bougé de place. Et qu’il y a donc encore un Milieu du Monde. Avec des hommes dedans. Et dans chacun de ces hommes un peu d’esprit – juste assez pour que les fées puissent continuer à vivre parmi eux. Car l’espèce humaine périrait vite sans les fées.

Ce livre, qui rapporte quelques-uns de leurs faits et gestes, est donc très instructif et plus actuel qu’il ne semblait d’abord. Les grandes personnes peuvent aussi le lire, même s’il est un peu au-dessus de leur âge. Les enfants leur expliqueront ce qu’ils ne peuvent pas comprendre.

L’auteur et la plume d’oie

La diligence poussiéreuse qui s’en allait grinçant et bringuebalant à travers la campagne au trot de son vieux cheval faisait, ce jour-là, son dernier voyage. On devait la remplacer dès la semaine suivante par un car flambant neuf, qui pourrait emmener trente voyageurs confortablement assis dans de bons sièges de cuir. Aussi personne ne s’était soucié d’emprunter une fois encore l’antique patache qui roulait d’un côté de la route à l’autre, sur son gros ventre jaune, comme elle le faisait depuis un demi-siècle.

Personne, sauf le Vieil Écrivain qui revenait de la ville, où il avait pris part à un congrès d’écrivains. Il en était accouru de tous les coins du pays, et même des pays voisins : des jeunes et des anciens, des célèbres et des inconnus, de graves et d’amusants, de beaux et de laids. Le congrès, comme tous les congrès, s’était terminé la veille par un banquet. Il y avait eu beaucoup de discours et force compliments échangés ; on avait vidé beaucoup de bouteilles, et les hommes célèbres s’étaient félicités mutuellement de leur gloire réciproque, pour adresser ensuite aux moins célèbres des paroles d’encouragement, tels de bons maîtres lorsqu’ils sont satisfaits de leurs élèves.

Le Vieil Écrivain avait applaudi à tous les discours avec enthousiasme, bu consciencieusement à la santé des illustres, de ceux qui allaient le devenir, et même de ceux qui ne le seraient jamais (il y en avait deux ou trois de cette sorte dans la salle). Et à présent, il rentrait chez lui tout songeur, la pensée lui étant soudain venue qu’il comptait parmi ces derniers. Aucun orateur n’avait cité son nom au cours de ces belles journées. Il avait passé inaperçu dans la foule, telle une ombre, car nulle étoile de diamants ne s’étalait sur sa poitrine (comme chez le président) ; il ne possédait pas de breloque d’émail suspendue à son cou (comme le vice-président), et ne montrait pas le moindre bout de ruban à sa boutonnière, ni insigne d’aucune sorte, comme en portaient presque chacun des invités. Il avait même oublié à la maison la petite croix d’honneur reçue autrefois à l’école, en récompense de sa bonne conduite ; mais le Vieil Écrivain était un homme négligent.

La campagne couverte de cerisiers en fleurs, le ruisseau gonflé de neiges fondues, les premières hirondelles arrivées tout essoufflées le matin même d’Afrique et qui gazouillaient gaîment sur les fils du télégraphe, ne le détournaient pas de ses chagrines pensées. Tout lui paraissait morne et ennuyeux, quoique le cocher arrêtât sa guimbarde et son unique occupant devant chaque auberge, pour aller boire un coup en mémoire de cet ultime voyage. Et le cheval aussi laissait pendre sa tête de façon lamentable, comme s’il se refusait à croire au bonheur d’être arrivé au bout de ses longues peines.

Cependant, d’auberge en auberge, de village en village, de cahot en cahot, la patache finit par déboucher du tournant d’où l’on aperçoit, découpés sur le ciel, le clocher pointu du bourg et la tour du château. La voiture s’arrêta ; le Vieil Écrivain descendit devant sa porte et entra dans sa maison qui paraissait toute curieuse d’apprendre ce qu’était devenu son maître pendant cette absence. Mais il ne lui raconta rien. Non plus qu’à Euphrosine, sa servante, qui attendait pourtant ses confidences en tiraillant le bouquet de poils qui ornait son menton. Non plus qu’aux fauteuils, pendules, lampes, miroirs et objets familiers auxquels il s’adressait d’habitude, n’ayant guère d’autre compagnie qu’eux.

Il resta muet trois jours entiers. Mais au soir du quatrième, il revêtit sa bonne vieille robe de chambre usée, se planta devant sa bibliothèque et, tirant quelques volumes, se mit à les battre les uns contre les autres comme pour les châtier. Puis, les caressant d’une main affectueuse et repentante :

— Mes enfants, leur dit-il, il faut en prendre votre parti : vous êtes et resterez décidément de pauvres inconnus. Moi, votre père, je me suis rendu en ville, où j’espérais un peu entendre parler de vous et de vos succès dans le monde. Je pensais qu’au cours des ans vous vous étiez fait des amis. Je supposais même qu’un ou deux d’entre vous se pouvaient vanter d’avoir capté un tout petit, un minuscule rayon de cette gloire qui plaît tant aux hommes, parce qu’elle leur donne à penser que le mot « immortel » signifie réellement quelque chose. Mais il paraît que je me suis bien trompé, puisque nul ne soupçonne votre existence. J’ai travaillé toute ma vie à vous écrire et n’en vais retirer d’autre orgueil que d’y avoir usé mon temps et mes culottes. Peut-être encore la médiocre satisfaction de rendre service à l’épicier notre voisin, qui fera de vous des cornets à empaqueter ses bonbons.

Or, il n’avait pas fini de parler qu’un drôle de bruit se fit entendre sur la table. C’était l’encrier qui protestait à sa manière, en manœuvrant son couvercle avec violence, tandis que les quatre porte-plumes se dressaient tout en colère hors de la coupe où ils étaient couchés.

— De quoi donc te plains-tu, maître, dit l’encrier, et surtout, de quoi plains-tu messieurs les livres ? Mon sort n’est-il pas cent fois plus ingrat que le leur ? Que sont-ils, sinon de simples reflets de ta pensée en mauvaise encre d’imprimerie, alors que mon encre à moi fut leur sang véritable ? S’il est vrai que tes œuvres seront un jour transformées en cornets, c’est donc mon existence seule qui fut gâchée, puisque je ne connaîtrai même pas le plaisir de respirer le parfum des bonbons de l’épicier, notre voisin.

Mais le premier porte-plume, un gros stylo mal élevé en ébonite noire, lui coupa la parole :

— Monsieur est prétentieux, fit-il, car n’est-ce pas sur moi d’abord que le maître devrait s’apitoyer ? S’il a puisé votre encre de temps en temps, c’est moi seul qui ai tracé toutes les lettres de ses bouquins.

— Vantard ! interrompit à son tour le second porte-plume en se haussant sur son bec d’or (car il était plus petit et plus mince que son compère). Vous ne fûtes jamais qu’une lourde plume domestique, mon ami, et chacun sait que le maître ne se servait de vous que pour faire ses comptes de cuisine. Moi, au contraire, il m’emmenait en promenade, et lorsqu’une belle idée lui venait, il s’arrêtait à l’ombre d’un arbre et me tirait de sa poche pour la noter. C’est grâce à moi, et à moi seul, qu’il a écrit son œuvre de poète.

— De poète ? fit avec un sourire dédaigneux une longue plume d’argent qui faisait la dégoûtée ; de poète ? Qu’est-ce que cela ?

— Ce serait trop long à expliquer, reprit la plume poétique d’un air profond et entendu. Et même si je me donnais la peine de vous l’apprendre, vous ne comprendriez pas.

— En tout cas, répliqua la plume d’argent vexée, quand notre maître écrivait autrefois à la dame de ses pensées, est-ce à vous qu’il s’en remettait, Madame la Poétique ? Ou à vous, mon gros compagnon ? Non, c’est à moi qu’il faisait appel. J’étais seule assez belle pour cela, seule assez élégante, seule assez passionnée.

— Oh ! mais il y a si longtemps, reprit le stylo noir impoliment, si longtemps, si longtemps, que l’encre a dû sécher au bout de votre bec pointu.

Le Vieil Écrivain voulut alors faire cesser la dispute :

— Allons, mes enfants, dit-il, chacun de vous m’a servi fidèlement et selon ses moyens. Si aucun libraire en ville n’a souvenir de mon nom, sans doute est-ce plus de ma faute que de la vôtre. Aussi ai-je résolu de briser désormais mes plumes, de vider mon encrier et de jeter mes livres dans la voiture du chiffonnier…

À ces mots, qui mirent toute la chambre en rumeur, la quatrième plume qui n’avait encore rien dit, prit à son tour la parole. C’était une plume d’oie, une jolie plume à l’ancienne mode, qui se terminait par une longue chevelure blanche. Elle s’avança d’un pas gracieux et dansant, fit une révérence à la ronde et, s’adressant au Vieil Écrivain, elle lui dit :

— Mon jeune maître (elle était si âgée qu’elle pouvait se permettre de le traiter en enfant), mon jeune maître, j’ai écouté attentivement ce qu’ont dit cette belle demoiselle d’argent et ces aimables seigneurs, et je n’en suis point trop surprise, car il est dans la nature des plumes d’être orgueilleuses. Mais tu t’es trompé en les chargeant d’une tâche qui n’était pas de leur force, puisqu’elle n’était pas de la tienne. As-tu donc oublié que la gloire vient en dormant ?

Le Vieil Écrivain allait répondre qu’il était tout disposé à finir ses jours en somnolant dans son fauteuil jusqu’à ce qu’on le transportât au cimetière, d’où il ne s’éveillerait que pour monter au ciel des poètes, mais la plume d’oie ne lui en laissa pas le temps.

— C’est donc en dormant, continua-t-elle, que tu tenteras ta chance un dernier coup. Seulement, cette fois, c’est moi que tu prendras en main.

— Toi ! s’écria le vieil auteur. Mais fais donc appel à ta mémoire, mon amie ! Chaque fois que j’ai voulu me servir de toi, cela m’a été impossible. Ton bec s’ouvrait de façon lamentable, tu grinçais sur mon papier, tu gémissais. Si je prenais un canif pour te tailler quelque peu, ainsi qu’on en use avec vous autres plumes d’oie, tu n’en criais que plus fort et je n’arrivais même pas à former mes lettres. C’est pourquoi, depuis tant d’années, je t’ai abandonnée à ton sort.

La plume d’oie se mit à rire d’une petite voix fêlée :

— Mon cher enfant, dit-elle, c’est que tu voulais toujours m’imposer tes idées et je suis beaucoup trop vieille pour chercher à les exprimer. À mon âge, vois-tu, on n’aime plus du tout à penser. On aime l’insouci, la gaîté, l’innocence. On aime surtout les fleurs, les oiseaux, la musique, le vent, les nuages, la lune, et si je vis encore – à deux cent sept ans et quart bien sonnés – c’est grâce à une de mes tantes fées (encore plus âgée que moi) qui s’appelle Dame Fantaisie.

— Tu me parles, répliqua l’Auteur, du temps de la Reine Berthe, où non seulement les choses, mais aussi les bêtes parlaient…

— Eh ! ne vois-tu pas bien qu’elles parlent encore, puisque nous voilà à ergoter tous deux sur des vérités incontestables ! Renonce donc à poursuivre cette gloire, qui n’est faite que pour les gens de la ville. Et ne me jette pas au panier. Tu es sans doute fort savant, mais j’ai peut-être quand même nombre d’histoires instructives à te raconter. Car j’ai été la confidente de quelques personnages bien curieux, comme tu le verras si tu m’écoutes.

— Allons, je te prends au mot, dit l’Écrivain après un instant de réflexion. Au diable les livres ennuyeux et vive ta tante Fantaisie ! Donne-moi le temps d’aller souper, car j’entends déjà s’impatienter Euphrosine ; mais aussitôt après, je reviendrai m’assoupir ici selon ton conseil et nous nous mettrons, en dormant, à la besogne.

Ceci dit, le Vieil Écrivain jeta les trois plumes désormais inutiles au fond d’un tiroir, où elles roulèrent les unes sur les autres en se piquant et en se battant ; il glissa la plume d’oie derrière son oreille et passa dans la salle à manger. Après les longues journées un peu mortifiantes qu’il venait de vivre, il semblait tout ragaillardi. Il se fit donner ses pantoufles brodées, ordonna de déboucher une bouteille de son vieux vin de Malvoisie flétri, s’installa le dos au poêle et mangea du meilleur appétit. Si bien qu’Euphrosine, sa servante, tout en tiraillant ses poils mentonniers, faisait le tour du petit nombre d’idées qui garnissaient son cerveau sans parvenir à deviner la cause de l’heureux changement de son maître.

Celui-ci remonta bientôt dans sa chambre, rajouta une bûche sur le feu, alluma sa pipe Jacob et entr’ouvrit sa fenêtre pour laisser entrer les esprits nocturnes. Les étoiles brillaient toutes dans le ciel printanier. Le hibou, planté sur une branche du tilleul, causait silencieusement avec la lune. Les grenouilles chantaient à leur manière, au bord de l’étang.

Alors l’Écrivain se carra dans son fauteuil, ouvrit sur sa table un cahier neuf et souleva le couvercle de l’encrier (qui ne put s’empêcher de soupirer avec satisfaction : « Je suis donc le seul dont on ne puisse se passer… » Mais son maître fit semblant de ne pas l’entendre). Il saisit la plume d’oie et la laissa courir à sa guise sur le papier, tandis qu’il s’enfonçait dans ses rêves. Parfois, il s’éveillait en sursaut et prétendait bavarder ; mais la plume impatiente et colère comme un enfant gâté faisait aussitôt un pâté au milieu de la page. C’était, paraît-il, sa manière de taper du pied.

Le lendemain, quand le soleil se leva, elle avait écrit la plupart des histoires contenues dans ce livre. Le Vieil Écrivain les lut avec surprise.

— Et où donc as-tu appris tout cela ? demanda-t-il.

— Tu es bien curieux, répondit la plume. Mais puisque tu t’es fort appliqué cette nuit, je te dirai comment ces petits contes sont venus à ma connaissance.

Le Pays du Milieu du Monde

À peu près au milieu du monde, il y a un tout petit pays qui, justement pour cette raison, s’appelle le Pays du Milieu du Monde.

On trouve tout ce qu’il faut dans ce petit pays : la plaine et les montagnes, des vallées et des lacs, des forêts, quelques villes, beaucoup de villages avec leurs villageois, beaucoup de vignes avec leurs échalas, beaucoup de champs, d’arbres, de bêtes, d’oiseaux et de fleurs.

Deux ruisselets y prennent naissance, dont les eaux coulent, les unes vers les pays du nord, où il y a de la neige, de la glace et des aurores boréales ; les autres vers les pays du sud, où il y a la grande mer bleue, des palmiers et un éternel printemps. C’est aussi à cause de ces deux ruisselets que ce petit pays s’appelle le Milieu du Monde.

Au temps jadis, il a appartenu à des rois et à des reines, à des barons et à des ducs, et même à une famille d’ours qu’on traitait d’Excellences. Le pays était alors rempli de fées, de princesses enchantées, de trésors cachés, de surprises et de merveilles. Comme on l’enviait à cause de ses richesses, il était souvent en guerre. Et comme il était couvert de châteaux forts pour se défendre, l’on y vivait très vieux. Madame la Lune, qui est fort curieuse comme vous savez, qui écoute derrière les murs et regarde à travers les branches, qui adore surprendre les secrets des gens et se faire raconter des histoires, Madame la Lune a pris ce petit pays en grande amitié. Quand elle est fatiguée de voyager de l’autre côté de la terre, ou bien lorsqu’elle s’est assez ennuyée au beau milieu du ciel, elle arrive tout doucettement sur un nuage au Pays du Milieu du Monde. Elle se dirige vers une montagne, en haut de laquelle se dressent un chêne immense et un énorme sapin qu’on dit être les plus vieux de tous les arbres connus et que l’on appelle les « guigants » (ce qui veut dire les géants en langage Milieu du Monde). Là, elle s’accroche à la branche la plus solide, se repose un moment pour reprendre son souffle et sourit à travers les feuilles ou les aiguilles.

Et aussitôt accourent de partout des hiboux et des chauves-souris, des fouines, des belettes, des vers luisants, des hérissons, des lièvres, des crapauds, des souris, des rossignols, enfin toutes sortes de gens qui n’aiment pas à se coucher avec les poules et qui sont amateurs de contes. Car voilà le grand plaisir de Dame Lune et de quelques hiboux qui vivent retirés dans de vieilles tours ou d’anciens clochers : ils aiment à bavarder intarissablement en parlant du temps passé, de leur jeunesse, de tout ce qu’ils ont vu ou entendu dire. Et toute cette petite société les écoute parfois jusqu’au matin. Mais, dès que le coq chante, tout le monde disparaît. Madame la Lune pâlit, comme si elle allait se trouver mal et hop ! la voilà qui remonte d’un saut là-haut dans les nuages, où elle va dormir jusqu’au soir.

Or, parmi les hiboux qui viennent ainsi causer avec elle sur les guigants, il en est un très âgé et très soigneux, qui aime tant à écouter ces contes qu’il décida une fois de les faire mettre par écrit sur du papier. Et c’est moi qui vous parle, moi la plume d’oie, qu’il chargea de ce soin. Voici comment il s’y prit.

Ce vieux hibou habitait pour lors la Tour Carrée, la seule qui subsiste du château où la Reine Berthe filait à son rouet des vêtements pour les pauvres. Il trouva un jour sur son toit une pie qu’un chasseur avait blessée, et puisqu’il était très savant en herbes et en remèdes, il guérit cette pie, qui lui voua une vive reconnaissance. Comme il parlait devant elle de son projet d’écritures, la pie s’offrit à lui procurer une plume d’oie qui sût ses lettres et sa grammaire. Peu de temps après, elle s’avisa de ma présence dans l’écritoire d’un notaire, où je travaillais alors. Chacun sait que la pie est voleuse. Je fus volée prestement un matin, tandis que le notaire, qui avait laissé sa fenêtre ouverte, lisait tranquillement son journal. La pie me déposa dans la tour et le hibou m’interrogea.

J’ose prétendre que mon instruction, sans être brillante, est pourtant d’une moyenne honorable. À l’école des plumes-fées, où l’on était assez difficile au temps de ma jeunesse, je n’étais ni la dernière, ni la première ; mais notre institutrice a toujours dit que j’avais un certain goût pour écrire. Du reste, le hibou n’avait pas le choix. Il me prit à ses gages et la pie, jour après jour, poursuivit ses larcins.

Une fois, ce fut l’encrier du Conseil communal qu’elle vola, une autre fois, un carnet tout neuf, où le régent inscrivait les notes des petites filles. Elle parvint même à enlever feuille à feuille le cahier où le gendarme marquait les amendes et les contraventions.

Alors, une nuit, le vieux hibou m’emporta dans son bec et prit un rouleau de papier dans ses serres. C’était une belle nuit claire d’été, avec des étoiles partout dans le ciel et par-ci par-là un petit nuage aux franges dorées, cherchant à regagner son gîte derrière les montagnes. Le vieux hibou me tenait délicatement pour ne pas me faire de mal et me disait à travers son nez : « Nous voyageons, nous voyageons, ma petite plume d’oie ; regarde un peu là en bas et tu verras les lampes s’allumer dans les maisons. Tu vois ? C’est l’heure où l’homme va se coucher et où nous nous éveillons, nous autres noctambules. Tiens, voici la grande forêt de sapins qui sent bon la résine. Et voici l’une de nos deux rivières. Et voici la grotte aux fées. Et voici l’antre où l’Ogre s’est retiré depuis que Gaspar des Fontaines lui a ôté son charme. Et voici la chaumière du prince Ivan Alexandrovitch. Et voici le château du baron de Quatre-Vents. Et tout là-bas, tout là-bas, tu peux apercevoir les lumières du Pays des Lunettes… Nous approchons maintenant, ma petite amie. Vois-tu entre les arbres cette jolie lumière verte et dorée ? C’est Madame la Lune ; je suis sûr qu’elle est arrivée déjà, car les ombres s’allongent dans les clairières. Elle doit être suspendue à la grosse branche d’un des guigants. Regarde, la voilà. Elle nous salue, elle nous sourit de sa noble figure de dame du ciel étoilé.

Madame la Lune nous attendait en effet et je lui fus présentée aussitôt en qualité de secrétaire. Le vieux hibou m’installa sur une fourche du sapin millénaire, où il y avait déjà pas mal de monde : un grand-duc, des effraies, un couple d’engoulevents, des chauves-souris agitées et craintives. Un personnage étrange, que je distinguai mal et qui me parut tout enveloppé de longues écharpes vagues et flottantes, était étendu mollement dans le creux des branches : on me dit que c’était Monsieur le Songe. De vieilles âmes humaines s’accrochaient à lui, et même des âmes de poètes. (Je vis plus tard que ce n’étaient pas les moins bavardes.) Puis un lapin ailé vint apporter une table et y déposa le papier sur quoi je fus placée. Et Madame la Lune, s’étant éteinte le plus possible pour ne pas nous éblouir, commença de parler.

Puisque je venais aux guigants pour la première fois, on décida de m’étrenner en me donnant à choisir le conte qu’il me plairait d’entendre. Je répondis que le nom du prince Ivan Alexandrovitch m’ayant frappée, je serais curieuse d’apprendre comment cet étranger était venu de ses steppes lointaines au pays du Milieu du Monde.

Madame la Lune raconta alors l’histoire intitulée

 

Qui perd gagne

 

que je transcrivis à mesure. Puis on en conta d’autres, et d’autres encore, et cela pendant bien des nuits de suite.

C’est ainsi, Monsieur l’Écrivain, qu’il ne m’a pas été difficile de remplir ton livre.

Lorsque la plume d’oie eut cessé de parler, le vieil auteur se prit à réfléchir que sa part à lui serait bien modeste dans cet ouvrage. Aussi, sans en rien dire à la petite fée blanche, glissait-il parmi les feuillets encore humides quelques pages de son cru, qu’il jugea ne pas devoir gâter l’ensemble. Le lecteur les démêlera sans peine. Et s’il n’y parvient pas, peu importe.

Qui perd gagne

Au Colonel Comte

Serge Steenbock-Fermor

Le petit prince Ivan Alexandrovitch vint au monde le matin de Pâques, dans un palais sombre et immense, tandis que sonnaient les cloches des trois cent soixante-cinq églises de l’ancienne capitale des tzars.

Toute la noblesse de la ville fêta, en même temps que la résurrection du Christ, la naissance de l’enfant qui serait un jour le plus riche de l’empire. Des réjouissances publiques eurent lieu pour son baptême. Le prince, son père, y jeta l’or à pleines mains. La chambre de la princesse, sa mère, fut transformée en un jardin de fleurs. Et pendant plus d’une semaine le palais devint, des salons aux cuisines, un vaste lieu de plaisirs où riches et pauvres purent aller boire, danser et s’amuser aux sons de vingt musiques, sans lasser la joie, ni épuiser la bourse de ses propriétaires. Puis tout rentra dans l’ordre. L’enfant fut remis à une nourrice, puis à une niania dévouée, plus tard à un précepteur. Il grandit, apprit à lire, à écrire, à monter à cheval, à parler le français, à tenir une épée, à se montrer aimable auprès des dames. Enfin, il entra à l’école des Cadets, fut nommé officier dans la garde impériale et n’eut plus qu’à savoir vider sans reprendre son souffle un flacon de vodka, fumer d’énormes cigares et jeter à l’occasion quelque usurier par la fenêtre pour prendre rang parmi les gentilshommes les plus accomplis de la Cour.

Avec cela Ivan Alexandrovitch possédait encore d’autres qualités : le courage, la sincérité, la patience, la générosité, et même un petit goût pour le travail, saupoudré de cette jolie indifférence aux difficultés de la vie sans laquelle il n’est pas de prince véritable. Or, s’il se trouvait aussi largement comblé, c’est qu’au moment de sa naissance, les fées, effrayées, en entendant sonner tant de cloches à la fois, s’étaient sauvées dans la forêt voisine et, dans leur hâte, avaient vidé toutes ensemble dans le même berceau les dons réservés aux enfants de toute la semaine. Une seule était absente ce jour-là : celle qu’on appelle Félicité Durable. Mais comme elle est très sauvage et ne se montre presque jamais, personne n’y prit garde sur le moment.

Des années encore passèrent. Les parents du jeune prince moururent l’un après l’autre et Ivan Alexandrovitch entra en possession de leurs biens immenses. On le trouvait quelquefois dans l’antique maison de sa naissance, où il aimait à donner des bals ; quelquefois dans son palais de marbre de l’autre capitale, jouant aux cartes avec des dames et des amis à qui il laissait gagner des montagnes de pièces d’or ; ou arrangeant ses volières remplies d’oiseaux rares de tous les pays du monde ; ou encore conduisant à bride abattue sa haute calèche anglaise attelée de six chevaux pie, les plus beaux de l’empire. Parfois, il partait pour ses terres de l’Oural, suivi d’une gaie société, et s’en allait chasser l’ours dans ses forêts. Parfois, vous le rencontriez en Crimée, dans un château blanc et rose rempli de livres et de tableaux, où il aimait à rêver, tandis que musiciens et danseuses le distrayaient de leur mieux. Car, en dépit de ses richesses, il lui arrivait souvent de s’ennuyer. Il bâillait alors à se décrocher la mâchoire, dormait ou souhaitait quelque bonne catastrophe pour rendre la vie plus intéressante.

Or, un beau jour, ou plutôt un vilain jour, la guerre fut déclarée. Une guerre lointaine et mauvaise. Toute la noblesse partit avec l’armée pour se battre à l’autre bout du monde. Naturellement, Ivan Alexandrovitch partit avec son régiment et l’on n’entendit plus parler de lui pendant deux années. Mais lorsqu’il revint, couvert de blessures et de médailles, on le trouva tout semblable à ce qu’il avait été, toujours aussi aimable qu’autrefois, mais encore plus ennuyé, plus rêveur, comme ceux qui ont vu de près la mort et ont échangé avec elle quelques pensées dont ils n’aiment pas à parler.

Cette année-là, lors de la grande revue du printemps, l’Empereur lui dit :

— J’ai résolu, Ivan Alexandrovitch, de te faire colonel dans ma garde.

— Merci à Votre Majesté.

— Et comme il paraît que tu t’ennuies en ce bas monde, permets que je te donne un conseil.

— Merci à Votre Majesté.

— Maintenant que tu as du plomb dans la carcasse, il est temps que tu t’en mettes un peu dans la cervelle…

— Merci à Votre Majesté.

— Marie-toi, Ivan Alexandrovitch. Choisis quelque belle et pauvre fille parmi nos dames d’honneur. Aie de beaux et braves enfants, à qui je souhaite d’avance bonheur et prospérité.

L’Empereur donna une tape amicale sur l’épaule du prince et, suivi de tout son état-major, passa à l’officier voisin auquel il adressa les mêmes paroles, la même plaisanterie, donna la même tape sur l’épaule avant de continuer une inspection si hautement réconfortante.

Mais Ivan Alexandrovitch ne se maria point. Il reprit son ancienne vie, remplit ses écuries de chevaux neufs, repeupla ses volières et, à l’occasion, retourna saluer l’ours dans ses forêts de l’Oural. Mais surtout, il se remit à bâiller.

 

***  ***  ***

 

Ainsi passèrent d’autres années. Et de nouveau il y eut la guerre, mais une guerre bien plus terrible et plus longue que la précédente. Et, après cette guerre, la révolution. Des flammes s’élevèrent au-dessus de toutes les villes. Des gens furent tués par milliers. L’immense pays disparut longtemps derrière un voile impénétrable, jusqu’au jour où l’on apprit que l’empire s’était effondré dans l’abîme. Alors les routes se couvrirent de fuyards, qui emportaient les uns leurs hardes, les autres leurs bijoux, ceux-ci simplement leurs souvenirs ou leur tristesse. On les vit arriver un peu partout, au nord, au sud et à l’ouest, tels de pauvres oiseaux affolés par l’incendie qui ravage leur forêt.

C’est ainsi que parut une fois, sur notre petite place, un homme aux cheveux grisonnants et dont l’allure vaguement militaire, les vêtements ajustés et rapiécés, les bottes éculées, le teint hâlé trahissaient un ancien soldat tombé dans la misère.

Il resta longtemps à contempler le lac et les montagnes, assis sur un banc de la promenade, et il se proposait sans doute d’y passer la nuit quand le gendarme s’avança pour lui demander ses papiers. L’étranger les tira de sa poche avec précaution et les tendit à l’uniforme.

— Le général prince Ivan Alexandrovitch, ancien commandant d’armée ?

— Pour vous servir, gendarme.

— Et d’où arrivez-vous, en si bel équipage ?

— Du pays où le soleil se lève.

— Et où dirigez-vous vos pas ?

— Avec votre agrément, je compte rester ici.

— À l’auberge du Soleil d’Or peut-être ?

— La belle étoile me suffit.

— Pour un général et un prince…

— Gendarme, j’ai fait deux longues guerres et une révolution et passé plus d’une nuit à l’enseigne de la Grande Ourse ou de la Voie Lactée. Ce banc fera fort bien mon affaire.

Le cas étant insolite, le gendarme en référa au syndic, lequel courut chez le préfet, lequel interrogea les autorités en ville et le général reçut, à titre exceptionnel, la permission de dormir une nuit sur le banc de la promenade. Le lendemain, il fut réveillé dès l’aube par la rosée, le chant du coq et la petite porteuse de pain de la boulangerie, qui avait vu de loin briller la bague du dormeur aux premiers feux du soleil. Elle s’approcha, se pencha, sourit et dit :

— Elle est jolie, vous devriez bien m’en faire cadeau, car c’est justement demain ma fête.

— Quoi donc ? demanda le général en bâillant suivant son habitude, qui est jolie ? Quel cadeau veux-tu que je t’offre ?

— Votre bague, Monsieur le Vagabond ; on croirait un diamant, tant elle brille au soleil. Est-ce que cela convient à quelqu’un qui dort sur les bancs ?

— Ah ! ma bague, fit le général en la contemplant à son doigt d’un air songeur, car, depuis tant et tant d’années qu’elle s’y trouvait, il l’avait entièrement oubliée. Par ma foi, tu as raison, fillette. Mais si je te la donne, que me donneras-tu en échange ?

— Un pain, si vous voulez. Tenez, en voici un qui sort du four ; il est même encore bon chaud, écoutez comme il craque ; vous allez le trouver délicieux.

— Eh bien ! j’accepte, dit le vagabond qui n’avait pas mangé depuis deux jours, et il tendit sa main ouverte dans laquelle étincelait le bijou. Puis il se mit à dévorer sa miche à belles dents, tandis que la fillette passait à son doigt le diamant et remettait sa hotte sur son dos. Mais une heure plus tard, alors que l’étranger en était encore à admirer la campagne couverte de fleurs, les vieilles maisons bien propres du bourg, et le lac, et les montagnes, il vit revenir la petite fille toute en larmes, suivie de sa mère, la boulangère, qui paraissait furieuse.

— Reprenez votre bague, Monsieur l’étranger, dit celle-ci, et achetez-moi honnêtement le pain que vous a remis Marilise : celui que nous mangeons chez nous ne se paye point de cette manière.

— Hé, ma bonne dame, fit le voyageur en retournant ses poches vides, chacun en ce monde paye avec ce qu’il possède. Je n’ai pas encore gagné l’argent de ma journée ; si vous ne voulez pas de ma bague, il vous faudra attendre à demain.

— J’attendrai, reprit la boulangère, et quoique nous ne soyons guère riches, on vous fera crédit.

Ivan Alexandrovitch reprit donc sa bague, la retourna en tous sens, fit briller ses facettes et s’en fut vers la ville qui était à deux lieues de là. Une pensée venait de traverser son cerveau, qui ne lui était encore jamais venue… Que la campagne lui sembla plaisante ce matin-là ! Les merles et les pinsons s’interpellaient d’une haie à l’autre ; les grillons remplissaient l’été de leur musique timide et insistante ; un épervier planait haut dans le ciel avant de se laisser choir comme une pierre sur l’imprudente souris ; des moissonneurs au torse nu et des moissonneuses en blouses claires levaient contre leurs chars des fourches lourdes d’épis. Toute cette richesse paisible rappelait au promeneur sa lointaine patrie, ses propriétés immenses, la steppe à perte de vue. Un bouleau, aux feuilles argentées et tremblantes, le fit penser aux marais où il chassait la bécasse ; et la ligne noire des sapins, à l’horizon, lui remit en tête ses forêts de l’Oural, où son ami l’ours, dressé sur ses pattes de derrière, venait, la mine paterne, à sa rencontre.

Arrivé en ville, Ivan Alexandrovitch fit le tour des rues principales et entra chez le grand bijoutier, en face de la cathédrale. La bague fut examinée, démontée, pesée et calibrée. De longs conciliabules eurent lieu entre le commerçant et deux de ses confrères, accourus pour voir la merveille et questionner le vendeur.

— Elle est bien à vous, au moins, Monsieur l’étranger ?

— Depuis que Pierre le Grand la donna à mon aïeul Ivan le Fou, descendant de Rurik l’invincible, elle n’a jamais quitté un doigt de ma famille, dit le prince. Mais, personnellement, je ne fais pas grand cas de cette bagatelle.

Les trois bijoutiers s’inclinèrent avec un feint respect et à eux trois offrirent du diamant historique une somme qu’ils qualifièrent de colossale, bien qu’elle ne montât qu’au quart de sa valeur réelle. Mais le prince accepta sans discuter, empocha sa petite fortune et retourna au bourg pour y passer la nuit et payer sa dette. Seulement, cette fois, il s’installa au Soleil d’Or et fit chercher la petite porteuse de miches, à qui il remit un écu neuf pour son pain et deux autres pour sa fête. On vit bien alors qu’il était un prince véritable et chacun s’empressa autour de lui, car il déclara vouloir s’établir au pays.

 

***  ***  ***

 

Il acheta donc à la lisière du Grand Bois une jolie maisonnette, qu’il meubla d’objets indispensables aux princes, tels qu’un grand lit de cuivre, une baignoire de marbre, des glaces de cristal de roche, un bahut richement sculpté, deux beaux tableaux et un tapis de soie rouge ancien. Par exemple, il n’y avait qu’une seule table – encore était-elle bancale – deux ou trois chaises fort dures, peu de casseroles à la cuisine et une vieille caisse à savon recouverte de papier en guise d’écritoire. Mais ce qui charmait le plus les curieux et les voisins, c’était la basse-cour, parce que le général n’y admit que des bêtes au poil ou à la plume d’un blanc de neige. Poules, coqs, lapins, canards, chats, chien, tout ce petit peuple était blanc. Blancs les dindons, blanc le cheval à l’écurie, blancs les deux paons qui criaient : « Léon, Léon » toute la journée, blanches les souris sous les planchers et blancs les pigeons qui roucoulaient sur le toit. Vous eussiez dit qu’un peu de neige russe voltigeait sur ce petit domaine d’un bout à l’autre de l’année.

Sur quoi le général, étant arrivé au bout de son pécule, dut se mettre, pour se nourrir, à travailler son jardin. Seulement, s’il s’entendait à commander une armée, il ne savait comment s’y prendre pour aligner ses perches à haricots ou tailler sa vigne. Il piochait bien ses carrés de légumes, mais oubliait de les arroser. Il ignorait l’art de repiquer les salades et laissait monter ses oignons en graine. Il semait à la mauvaise saison et s’étonnait de n’avoir point de récolte. Enfin, le pauvre général maudissait sa maladresse et songeait avec mélancolie au temps où il disposait de plus de cent jardiniers dans son domaine de Crimée. Bientôt, il n’eut d’autre ressource que d’aller vendre œufs, poules et poussins au marché, car sa basse-cour prospérait, en dépit de ses soins. Deux fois par semaine, il attelait donc son cheval blanc et partait pour la ville, d’où il revenait le soir avec un peu d’argent et quelques provisions. Il faisait alors sa cuisine, soupait en compagnie des chats et du chien et, une fois endormi, revoyait en rêve les fastueux plaisirs du prince qu’il avait été.

Cependant, Marilise et son oncle le Cantonnier (qui se trouvait être le voisin du général) lui enseignèrent peu à peu les éléments du jardinage. Il apprit enfin à élever des choux et des rhubarbes, à distinguer les épinards de l’oseille et à tirer ses pommes de terre au bon moment. Lorsqu’il vit pousser ses fraises et qu’il en put vendre de pleins paniers au marché, sa joie fut si vive qu’il en oublia pour quelque temps les pyramides de caviar et les coupes d’ananas qui chargeaient autrefois sa table de boyard, sans qu’il eût jamais songé à s’enquérir de leur provenance. Il lui arrivait pourtant encore de s’éveiller au milieu de la nuit en brandissant un fouet imaginaire, tandis qu’il excitait de la voix son attelage d’étalons sibériens. Ou bien il criait à tue-tête : « Vive notre petit père le tzar ! » Quand Marilise, ou le syndic, ou le pasteur lui rendaient visite, il parlait toujours de retourner là-bas, de lever un régiment à ses frais, de chasser l’Usurpateur. Toutefois, son travail l’occupait tellement, il y avait tant de petites choses à faire à toutes les heures de la journée, tant de soins à donner aux bêtes et au jardin, qu’il lui restait de moins en moins de temps pour bâtir ses châteaux en Russie. Seulement, lorsque fut instituée la fameuse Loterie et qu’il devint possible, avec un écu de cinq francs, de gagner une fortune, le général ne manqua jamais d’acheter un billet.

— Qui sait si ce n’est pas demain que je repartirai, s’écriait-il. Demain, Marilise, demain… Je t’emmènerai chasser l’ours au fin fond de l’Oural, tu verras.

— Oh ! j’aurais beaucoup trop peur, répliquait la jeune fille (car elle était devenue entre temps une grande et belle jeune fille).

— Peur ? reprenait le prince. Mais tu seras montée sur un superbe cheval. Cent cavaliers te suivront pour te défendre. Je te donnerai un palais entouré d’un lac où nageront des cygnes bleus comme il n’en existe nulle part ailleurs. Demain, demain peut-être… demain te dis-je…

Mais, au prochain tirage, le général ne gagnait rien, ce qui ne l’empêchait point de se persuader que la fortune lui sourirait la fois suivante. Hélas ! c’était encore la même chose. Si bien que, de tirage en tirage et de saison en saison, le général finit par oublier tout à fait ses châteaux, ses promesses et la Loterie.

 

***  ***  ***

 

Or, le temps arriva que les fées de tous les pays à la ronde s’assemblèrent en réunion plénière dans une grotte de la montagne, comme elles le font tous les dix ans, à là même époque. Et, selon leurs habitudes en ces occasions, chacune y vint à sa manière : celle-ci dans une voiture attelée de trois hiboux, celle-là à califourchon sur le col d’une oie, cette autre dans une nacelle suspendue aux fils du télégraphe. Deux d’entre elles voyageaient de conserve et tout à fait à l’ancienne, mode : assises sur une petite brume d’octobre que le vent poussait mollement devant lui. Mais, en passant au-dessus de sa chaumière, l’une des deux fées aperçut le prince au milieu de ses poules blanches.

— Tiens, voilà Ivan Alexandrovitch, s’écria Félicité Durable (car c’était elle, en effet). Faisons-lui une petite visite, ma chère ; le brave homme mérite qu’on s’occupe un peu de son avenir. J’étais absente le jour de sa naissance, ce qui lui a valu une vie quelque peu agitée, je le crains.

— Assurément, reprit Grande Chance, sa compagne, bien que j’aie de mon mieux réparé les choses en ce temps-là et qu’il n’ait pas eu à se plaindre des fées en somme. Mais descendons un instant de notre brume et voyons un peu ce qu’il devient. Je me sens de l’appétit, au surplus, et partagerais volontiers avec vous une de ces framboises que j’aperçois là-bas.

Les deux petites dames mirent pied à terre et inspectèrent le potager, sucèrent une prune ou deux, se régalèrent d’une framboise et, sautant sur le toit de la chaumière, se laissèrent glisser par la cheminée jusque dans la chambre à coucher du général. Les belles glaces de cristal et la baignoire de marbre leur plurent beaucoup, ainsi que le tapis de soie rouge. Elles jouèrent quelques minutes à se baigner, se mirer, se pavaner l’une devant l’autre. Puis, Grande Chance ouvrit le bahut sculpté et trouva le billet de loterie sur quoi elle fit, du bout de l’ongle du petit doigt de sa main gauche, un signe cabalistique. Quant à Félicité Durable, ayant bien réfléchi, elle déclara que l’heure de faire au prince son cadeau de baptême n’était pas encore venue. Elles remontèrent donc par la cheminée, d’où elles bondirent jusque dans leur brume qui les attendait à la pointe d’un sapin et disparurent en direction des montagnes.

Le lendemain de ce jour, le général, comme de coutume, somnolait sur sa dure chaise de bois, son journal ouvert sur les genoux. Il jetait parfois un coup d’œil aux nouvelles politiques et se rendormait aussitôt. Puis il se réveillait encore pour se rendormir de nouveau, car il avait passé sa journée à repiquer ses garnitures d’hiver et il se trouvait tout recru de fatigue. Cependant, chaque fois qu’il soulevait les paupières, son regard tombait sur la liste des numéros gagnants de la dernière loterie, qu’on avait justement tirée la veille. Il finit même par s’y fixer tout à fait, car le gros lot en revenait à un singulier numéro, composé de cinq neuf de suite. « Quel drôle de chiffre, murmura-t-il : 99.999 ! On dirait cinq têtards… ou cinq chats vus de dos, la queue pendante sur le côté. Je rêve sans doute, mais il me semble avoir déjà vu quelque part ce numéro ridicule. » Ivan Alexandrovitch finit par s’éveiller tout à fait ; il ouvrit son bahut et en tira le billet caché sous les mouchoirs. Les cinq têtards s’y voyaient alignés, les cinq chats sans oreilles avec leur queue sur le côté. C’était le n° 99.999. Il était le gagnant du gros lot.

 

***  ***  ***

 

Ô petit billet déjà couvert tant de fois de châteaux en Russie ! Le général le tient entre deux doigts, le regarde, le retourne, le flaire, mais c’est à peine s’il en comprend le sens. Vous l’eussiez pris en ce moment pour une de ces figures dont parle le poète latin Ovide, occupées de passer de la vie à l’état de pierre. Toutes sortes de mots lui venaient aux lèvres, mais ils auraient fait rire qui les eût entendus, car ils ne signifiaient rien. Cependant, peu à peu et une à une, les idées reprirent leur place dans sa tête. « Demain, se dit-il, je serai riche de nouveau ; donc je partirai, je reverrai notre vieille capitale et ses trois cent soixante-cinq églises, et mon palais (s’il est encore debout), et la steppe, et la forêt et mon vieil ami l’ours. » Mais, chose curieuse, il avait beau se répéter vingt fois, cent fois de suite ces paroles, son cœur n’en éprouvait pas une grande joie (sauf, peut-être, en ce qui concernait l’ours). « Bah ! c’est sans doute la surprise, conclut-il. J’ai trop l’habitude de la pauvreté. Demain, je saurai me réjouir. » Il se mit au lit, mais ne put fermer l’œil de la nuit, et dès que l’aube se montra au travers du volet, il se leva et retourna piocher, piocher, labourer, labourer, pour changer le cours de ses pensées.

De temps à autre, il allait regarder son billet, puis il le remettait en place au fond du bahut et retournait à sa tâche. Mais il ne parvenait toujours pas à se réjouir. « Ce sera sûrement pour demain, se dit-il encore, car demain est jour de marché ; j’irai porter mon raisin en ville et nous verrons bien. » Le lendemain, en effet, il attela son cheval blanc, fit monter Marilise sur le siège de la voiture et tous deux s’en allèrent offrir au marché raisins, champignons et œufs frais. Le général avait en poche le billet aux cinq neuf. Il passa plusieurs fois devant la grande banque aux colonnes de marbre blanc, mais n’y entra point. Lorsqu’il eut vendu sa dernière livre de raisin, il acheta six chrysanthèmes magnifiques, en offrit trois à la jeune fille et rentra chez lui fort satisfait. Et il en alla de même les semaines suivantes. Le billet portait imprimé au dos que les gagnants avaient six mois devant eux pour retirer leurs lots ; tout billet non présenté dans ce délai devait être annulé et son montant rester acquis à la loterie. « J’ai tout le temps, pensa le général. À demain les affaires ! Aujourd’hui, il s’agit de ramasser mes pommes. »

Vint le mois de novembre. Il fallut labourer encore, faire les semailles d’automne, fumer les aspergières et les fraises, trier les échalas. En décembre, trois poules disparurent et cinq autres huit jours après. Comme il neigeait, les traces du voleur restèrent visibles dans la forêt et le général décrocha son fusil pour se mettre à sa poursuite. Mais ce devait être quelque très vieux et très rusé renard, connaissant à fond son quartier, car le chasseur rentra chaque soir bredouille. Et le billet continua de dormir dans le bahut sculpté.

On dit que janvier et février sont des mois de paresse à la campagne. Allez-y voir ! Il faut faire le bois, drainer les champs, semer sous châssis les salades, radis, choux-fleurs, tomates et poireaux, tailler les arbres fruitiers, provigner, étendre et transplanter. Jamais le général n’avait été si affairé. En mars, voilà le printemps qui s’annonce. Primevères et violettes commencent de se montrer sous la neige fondante ; le merle chante ; les jeunes bourgeons gluants s’arrondissent au bout des branches et le paysan n’a plus un instant à perdre pour préparer ses terres au grand réveil de la nature. « Serait-ce vrai que tu ne t’ennuies plus ? » demandait à Ivan Alexandrovitch la voix de sa conscience. « Et puis, quand donc te mettras-tu en route pour retourner au pays de tes ancêtres ? Allons, fils de Rurik, va chercher ton argent, il est temps de partir. » Alors, il se répondait à soi-même : « Et comment le pourrais-je ? Ai-je seulement le temps d’y songer quand les journées sont si courtes ! Nous en reparlerons lorsque la glycine et les roses auront fleuri, les fraises mûri, les poules couvé, les haricots grimpé, les pêchers noué leurs fruits et mon ami le rossignol commencé de chanter. »

Cependant, il ne restait que quatre jours avant le terme fatal de six mois accordé par la loterie, et le grand gagnant ne s’était toujours pas fait connaître. On en jasait partout, à la ville et à la campagne. On écrivait à ce sujet des articles dans les journaux. Trois jours encore… Encore deux… Allons, il fallait se décider cette fois. Le général mit donc le précieux billet dans sa poche, attela son cheval, arrêta sa voiture devant la boulangerie pour y faire monter Marilise, et les voilà partis tous les deux au grand trot, avec leurs paniers garnis de légumes tendres, de galettes au fromage confectionnées par la boulangère, de jacinthes et de tulipes.

Le soleil brillait dans le ciel repeint à neuf. Il était même ce jour-là d’un bleu si vif, si frais, que les oiseaux osaient à peine s’y lancer de peur de tacher leurs ailes. Les gens de la ville – tout vieux et racornis pendant l’hiver – semblaient rajeunir eux aussi en voyant arriver au marché les premières fleurs de la campagne. Au coin de la place de la cathédrale, un musicien ambulant jouait de l’accordéon tout en pédalant sur sa grosse caisse et en secouant ferme son chapeau à clochettes. Enfin, tout était à la joie, au printemps, aux sourires, et Marilise eut vite fait de vendre le contenu de ses paniers. Seul, le général paraissait distrait et soucieux. Il palpait des papiers dans sa poche, partait, revenait, courait de droite et de gauche, culbutait les paniers des voisines, si bien que les commères l’interpellaient en riant : « Hé, mon prince, vous voilà bien agité ! Auriez-vous gagné le gros lot par hasard ? » Et lui de répondre : « Justement, justement, mes bonnes dames. Et c’est un grand malheur, une vraie calamité… Que Dieu nous rende bientôt notre petit père le tzar ! » On riait de plus belle. Le général ne retrouva sa bonne humeur qu’en remontant auprès de Marilise, sur le siège de sa carriole.

Ils revinrent à la maison, où la jeune fille l’aida à dételer. Puis il fallut s’occuper des poules, canards et dindons qui, à chaque retour du marché, se précipitaient vers la voiture pour voir leur maître déballer ses paquets.

Et voici qu’un peu à l’écart se tenait aujourd’hui un hôte inattendu, un faisan superbe, doré, à l’œil étincelant, qui avait dû s’égarer hors de la forêt. Ivan Alexandrovitch l’observait curieusement tout en vidant sur le banc ses poches pleines de monnaie, car il voulait remettre à Marilise la part d’argent qui lui revenait. Et juste à ce moment un zéphyr malin emporta le billet gagnant, le billet dont c’était le dernier jour de vie…

Le faisan s’en saisit aussitôt d’un coup de bec rapide et l’avala tout rond ; puis il émit un gloussement étrange et s’envola légèrement, monta d’un seul coup d’aile si haut, si haut dans le ciel, que le prince, et Marilise, et l’armée des poules et des canards le suivirent du regard avec émerveillement. Mais qui aurait pu deviner, dans ce petit point d’or, déjà presque imperceptible sur l’azur, la fée Félicité Durable, venue enfin offrir au prince son cadeau de baptême ? « Quoi donc ? En lui dérobant son gros lot ? »

Précisément. Personne ne fut plus heureux de ce larcin qu’Ivan Alexandrovitch. Quant à Marilise, tout attristée de voir partir le billet dans les nuages, elle s’écria :

— Oh ! quelle malchance ! Si par hasard il avait été bon !

Mais le jardinier-prince secoua la tête en souriant à la jeune fille avec tendresse.

— Non, mon enfant, fit-il, un billet qui m’eût éloigné d’ici ne pouvait être qu’un billet perdant. Mais samedi, au marché, nous en achèterons un autre.

— Et il gagnera, n’est-ce pas ? demanda Marilise.

— Qui le sait ?… dit le prince.

Le Coq du clocher

À M. le Syndic Henri Giriens

« Hé, là-haut, coq du clocher, que nous annonces-tu pour cette année de bon ou de mauvais ? Il me semble que tu grinces plus que jamais, que ta voix s’enroue et que ta poitrine creuse siffle à empêcher les chouettes de dormir ! Ne me jette donc pas ce regard méchant quand je viens, comme chaque année, te faire ma visite. Sois plus gracieux envers un vieil ami. Un sourire me ferait plaisir. Non ? Tu ne veux pas ? Alors attends que je graisse un peu ton ventre et ton perchoir… Là… Comme ça. Et maintenant au revoir, à l’an prochain. »

C’est ainsi que le couvreur borgne interpellait le coq dressé au-dessus de sa tête lorsqu’il venait, au début de l’été, vérifier les tuiles du clocher et graisser le pivot du volatile doré – ou plutôt dédoré par les intempéries – qui servait de girouette au village. Mais le coq ne daignait répondre que par un grincement au lourdaud qui montait jusqu’à lui en se cramponnant aux crochets de fer qui garnissaient la pointe du clocher. À peine jetait-il un regard à ce malappris avant de reprendre sa causette avec les nuages, la bise, ou quelque oiseau de passage. Aussi, le couvreur borgne bougonnait-il en descendant de là-haut :

— Quel mauvais caractère a ce coq ! Du reste il est si vieux et si fatigué qu’il faudra bien songer un de ces jours…

— À me remettre à neuf, jeta le coq irrité. À me soigner et redorer, n’est-ce pas ? C’est bien le moins qu’on puisse faire pour le plus âgé des serviteurs de la paroisse, il me semble.

C’était un très vieux coq, en effet, et assez grincheux, il faut l’avouer. Mais il avait vu tant de choses et subi tant de misères depuis les temps qu’il planait sur le monde ! Et il aimait à les raconter. Un peu trop peut-être, d’autant qu’en vrai coq d’église il était sentencieux et donnait volontiers des leçons de morale. Aussi les jeunes hirondelles et les colombes grassouillettes fuyaient-elles son œil et sa langue.

« C’est une vraie peste », disaient-elles en se serrant deux par deux sur une corniche où le coq ne pouvait les découvrir.

D’ailleurs, il faisait semblant de ne pas les apercevoir. Il scrutait la campagne et le vignoble, surveillait le soleil, pointait son nez contre le vent comme font les pavillons en haut du grand mât des navires, et paraissait fort conscient du poste d’honneur qu’il occupait depuis un temps immémorial dans le ciel du bon Dieu.

 

***  ***  ***

 

— Hé, là-haut, coq du clocher, que nous annoncez-vous pour cette saison de bon ou de mauvais ? demanda une corneille entre deux âges qui vint se percher sur le toit de l’église. Voici longtemps que je n’ai voyagé dans vos régions et je suis bien aise de vous revoir. Comment va la santé ? Avez-vous quelque nouvelle à m’apprendre ? Que dit-on dans vos parages sur le train dont va le monde ?

— On ne dit rien de très nouveau, Madame la Corneille, répondit le coq en se tournant courtoisement vers la questionneuse qui lustrait ses plumes avec un parfait sans-gêne. Le monde va comme il peut, c’est-à-dire mal, à son habitude. On dit même qu’il devient fou de peur à cause des grands aigles de fer qui remplissent le ciel cette année et dont nul ne sait où ils nichent ni où ils pondent leurs œufs. Quant à ma santé, elle décline visiblement ; elle décline ; tout devient si malsain.

— À qui le dites-vous, mon bonhomme, reprit la dame noire un peu familièrement. Chaque fois que je quitte nos montagnes pour faire un tour dans vos plaines, je m’en retourne malade. Ces machines puantes qui labourent vos champs, ces poussières qu’on sème dans vos sillons, ces poisons répandus sur vos raisins, tout cela me vaut ensuite des semaines de coliques. L’espèce humaine finira bien par y rester ; mais le plus triste, c’est que la race des oiseaux disparaîtra la première.

— C’est fort probable, dit le coq, bien qu’en ce qui me concerne personnellement j’appartienne à une famille qui n’a rien à craindre de ce côté. Si ma santé décline, c’est que j’ai moralement du souci, un souci d’une nature (soit dit sans vous offenser) moins vulgaire que le vôtre, d’une nature plus élevée…

— Oh ! Oh ! et quel est-il donc, peut-on savoir ? demanda la corneille un peu piquée.

— Affaire d’âme et de prestige spirituel, fit le coq du bout du bec. Vous auriez, je le crains, quelque peine à comprendre ces questions de clocher.

— De clocher ?

— Ne distinguez-vous rien là-bas, tout là-bas, au delà des vignes du château, juste un peu à gauche des grands peupliers ? dit le coq retournant à son idée fixe.

Mais la corneille eut beau écarquiller ses yeux noirs, elle ne vit que vignes, champs, échalas, vignes toujours et vignes encore.

— Je vous l’avais dit, reprit avec impatience le coq. Il faut l’œil de l’esprit. Mais moi, en dépit de mon âge et de mes infirmités, je distingue là-bas la crête vaniteuse, le regard hardi et plein de suffisance d’un coq de clocher de la nouvelle école.

— Vraiment ! se récria la corneille incrédule. Je n’aperçois quant à moi qu’une paire de mes cousins corbeaux faisant leur ronde dans un carré de pommes de terre.

Et comme le vieux hochait la tête avec un air de dédain marqué, la corneille lança :

— Il est vrai que nous autres remueurs de terre et de fumier nous ne saurions suivre le haut vol d’un seigneur de clocher. Le temps nous fait défaut pour cela, car avant de disputer et de philosopher sur nos affaires d’âme et de prestige, comme vous dites, il nous faut d’abord songer à vivre. Adieu donc, vieux radoteur, et rêvez moins.

Sur quoi elle reprit l’air et le coq, fièrement, continua sa faction immobile.

 

***  ***  ***

 

… — Pardon, Monsieur le Coq, quelle heure peut-il bien être ? grasseya dans la nuit tombante une vieille voix chevroteuse qui sortait de la plus haute lucarne du clocher. J’ai si bien dormi tout le jour que je n’ai pas entendu sonner l’horloge. Ah ! qu’il fait bon et doux ce matin, sous le premier rayon de la lune.

— Neuf heures du soir, voisine. Voilà les lampes qui s’allument sous nos pieds et une poignée d’étoiles au-dessus de nos têtes. Le moment est venu pour vous de penser au déjeuner. D’ailleurs, il me semble entendre déjà piailler votre marmaille, continua le coq avec un peu d’agacement, car toute cette famille de chouettes le dérangeait fort à l’heure de son recueillement. Mais les chouettes, hélas ! ont toujours beaucoup d’enfants et ceux-ci ne respectent guère le repos des vieilles personnes.

— Oh ! mon mari est déjà parti aux provisions, reprit la chouette ; d’ici quelques minutes il sera de retour pour s’envoler à nouveau. Vous savez combien il est appliqué à sa tâche. Une souris ou un mulot par quart d’heure, voilà sa moyenne. Mais, Monsieur le Coq – et je m’excuse d’avoir été indiscrète sans le vouloir – ne vous entendis-je pas au travers de mon sommeil causer avec quelque commère du voisinage ? Une pie sans doute…

— Une corneille, chère Madame, et d’une espèce peu distinguée…

— À qui vous parliez d’un souci, d’une inquiétude, il me semble ?

— Couic, couac, grinça le coq en virant sur son pivot, ce qui était sa manière de ne dire ni oui ni non.

— Depuis tant d’années que nous sommes voisins, insinua la chouette doucereuse, ne devriez-vous point, vénérable girouette, connaître ma discrétion ? Je ne vois jamais personne. À peine si au village, on soupçonne mon existence. Je dors tout le jour dans ce clocher. S’il est quelqu’un d’obscur, de dévoué, de silencieux, capable de garder un secret, ne suis-je pas ce quelqu’un ? Soulagez votre cœur en me confiant votre peine, cela vous fera du bien.

Mais le coq n’avait justement pas beaucoup de sympathie pour cette paroissienne. Il se méfiait d’elle, car elle passait pour faire partie de l’équipage d’une très méchante fée. Aussi répliqua-t-il évasivement :

— Je vous remercie, voisine. Il s’agit d’un petit démêlé ecclésiastique comme il s’en produit parfois entre nous autres coqs d’église. Peu de chose, assurément…

Mais la chouette connaissait de longue date le point faible de la plus vieille girouette du canton. Aussi ne lui fallut-il pas longtemps pour apprendre que le jeune coq d’or, piqué sur la nouvelle église, là-bas, au delà des peupliers, empêchait les vieux coqs des alentours de dormir. Tout frais arrivé au pays, il faisait du zèle et s’arrogeait indûment le droit de sonner la diane avant tout le monde. Or, la loi des coqs et des girouettes veut que le plus ancien parmi eux ait toujours l’honneur de la première sonnerie des cloches. Que ce soit le matin de bonne heure pour l’école, ou à midi pour la soupe, ou le soir pour le couvre-feu, ou le samedi pour annoncer le dimanche, ou pour la grande sonnerie du prêche dominical, de mémoire de coq, de cloche et de clocher, c’est le plus ancien qui donne le signal aux autres et c’est sa voix que vous entendez monter, descendre et tourbillonner en larges ondes sonores sur la campagne. La cloche, c’est son chant à lui, coq du clocher, son cri, son salut, sa gloire. Que dit-elle, cette cloche ?

Elle dit ceci, qui a été gravé sur son airain il y a bien des siècles :

 

« J’appelle à la prière,

« J’honore les morts,

« J’écarte la tempête,

« Je suis la terreur des démons. »

 

Et la girouette ne se lasse point de proclamer ces paroles aux quatre points cardinaux.

Aussi, lorsque à force d’étés torrides, d’automnes pluvieux, de bises glacées, de printemps enivrés, un coq est devenu le doyen de la vicinité, si un petit arrogant prétend lui disputer un droit inscrit sur parchemin dans de poudreuses chroniques, n’y a-t-il pas de quoi étouffer de rage ?

Notre girouette, la crête dressée comme en son beau temps, s’étranglait de colère et dardait son vieil œil sur le jeune rival qui brillait au loin sous la lune. Ne disait-on pas qu’une fête serait donnée dans peu de jours pour lui et son église toute neuve ! Musique, cérémonie, cortège, banquet, discours. Se pouvait-il rien de plus ridicule pour inaugurer une vilaine fabrique de verrerie et la petite chapelle élevée à ses côtés !

— J’irai aux informations, dit la chouette en s’élançant de sa lucarne, telle une ombre claire rayant la nuit.

Mais comment une chouette rapporterait-elle des nouvelles de ce qui se passe dans le monde puisqu’elle s’enfuit au premier rayon de l’aurore ? Elle n’apprit donc au coq, la nuit suivante, rien qu’il ne sût déjà : l’église était de brique et de ciment ; une croix s’élevait au-dessus de l’entrée ; des figures d’hommes et de femmes étaient peintes sur le porche ; enfin, un coquelet tout en or étincelait dans le clair de la lune.

Le doyen haussa les épaules et rit avec aigreur.

 

***  ***  ***

 

Il fallut, pour être mieux renseigné, attendre la visite d’un étourneau. On sait que l’étourneau est le plus babillard, le plus familier, le plus hâbleur, mais aussi le plus complaisant et le plus débrouillard des oiseaux. Il vint se percher un dimanche sur la queue de notre coq de clocher et, apprenant le sujet de sa mauvaise humeur, s’offrit de voler à son tour aux nouvelles.

Mais que l’auguste girouette pût s’attrister pour si peu de chose ne voulait pas entrer dans la cervelle de l’étourneau. Quel honneur pouvait-il y avoir à proclamer le premier la naissance du jour ? À réveiller les petits dormeurs quand ils rêvaient gâteaux et sucreries ? À sonner le catéchisme et le sermon ? Combien la vie de M. le doyen était ennuyeuse si vous la compariez à celle des étourneaux, qui passent les trois quarts de l’année à se goberger en joyeuse compagnie.

— Quel âge as-tu, mon enfant ? demanda le coq.

— Oh ! je suis déjà parmi les vieux de notre bande, répondit l’étourneau : j’aurai huit ans aux vendanges.

— Fort bien, c’est l’âge de raison. Va donc jusqu’aux grands peupliers et tâche de découvrir ce que signifie ce remue-ménage de fête et de cloches que j’entends d’ici ; surtout rapporte-moi bien ce qui se passe à l’église, sur la pointe du clocher.

L’oiseau partit à tire-d’aile et revint deux heures plus tard raconter ce qu’il avait vu.

— On n’aurait pu, disait-il, rien imaginer de plus magnifique. Tout le village était en liesse ; de belles voitures arrivaient de partout ; l’usine était remplie de personnages officiels et d’ouvriers parlant toutes sortes de langues inconnues ; un chœur d’enfants se préparait à chanter sur la place décorée de guirlandes en papier tandis qu’un orphéon s’en venait de la gare, drapeau et conseil municipal en tête.

— Et le coq ? demanda le doyen.

— Ma foi, grand-père, je n’y ai pas pris garde, dit l’étourneau.

— Voilà bien les jeunes gens ! fit l’autre. Retourne donc, mon ami, retourne là-bas au plus vite, car tout ce que tu as vu jusqu’ici n’importe guère, sache-le. Chaque village à tour de rôle donne sa fête, laquelle ressemble fort à celle du village voisin. On y mange, on y boit, on y danse, et ce qu’on fait ensuite, nous autres girouettes sommes seules à le savoir. Mais ce qui importe beaucoup, c’est ce maudit coq, parce qu’il est en train de déranger toute l’harmonie de nos cloches. Or, de cette harmonie dépendent l’ordre et le bien-être du pays. De son bien-être dépend sa morale ; de sa morale dépend sa dignité ; de sa dignité, sa place dans le monde ; et de sa place dans le monde la mienne sur ce clocher. Ainsi tu le vois il n’y a pas une minute à perdre. Va, vole et reviens.

L’étourneau, bien qu’il n’eût rien compris à ce discours, fendit l’espace et reparut une heure après. Mais il se lança dans un tel babillage qu’on eût cru sa famille entière réunie en conseil sur les tuiles du clocher. Il décrivit l’arrivée des autorités, la harangue du syndic, la procession entrant à l’église, l’orgue, la foule, les chœurs.

— Et le coq ? le coq, affreux bavard !

— Je l’ai bien écouté aussi, dit l’étourneau, car je me suis posté sur sa tête. Mais que vouliez-vous que je comprenne à son langage puisqu’il parlait en latin !

En latin ! Le doyen eut comme un vertige. C’était donc un coq catholique ! Qui eût jamais supposé pareille chose ! Le vieux coq protestant n’en revenait pas et s’il n’avait pas été tout solide encore sur son aiguille, sans doute serait-il tombé à la renverse. Mais sa tête heureusement demeurait bonne. Lorsqu’il se fut ébroué et recrié un moment, voilà que de très, très anciens souvenirs lui revinrent à la mémoire. Oh ! des souvenirs tellement anciens qu’il les croyait à jamais effacés. Pourtant, à mesure qu’il en retrouvait un, d’autres lui succédaient, puis d’autres encore, et il se mit à les évoquer un à un devant toute une lignée d’étourneaux accourus auprès de leur camarade sur le faîte de l’église.

— Nous aussi, racontait le doyen, nous avions une croix sur notre porche au temps dont je vous parle, une croix dorée et ajourée comme une dentelle, et des fenêtres de couleur, et un autel, et des cierges, et même une Sainte Vierge dans sa niche. Tenez, vous voyez d’ici la place qu’elle occupait, juste en face du café, là en bas, à côté du vieux platane dont le grand-père l’a bien connue, lui aussi. Je me rappelle, je me rappelle… quoiqu’il y ait des siècles de cela et que je ne fusse qu’un enfant. Sachez qu’ils n’ont rien inventé, nos voisins, et que leur coq n’est pas le premier par ici à chanter en latin. Je puis même me flatter de l’avoir su aussi bien que Monsieur le Curé. Nous avons eu nos processions comme eux, notre prieur comme eux, la visite de Monseigneur l’Évêque comme eux… Qu’il n’aille donc pas s’imaginer à présent, ce blanc-bec, qu’étant en or tout neuf…

Mais un frrrrt général interrompit l’homélie du vieux parleur ; les étourneaux s’envolèrent tous ensemble et le doyen continua tout seul de rêver au temps jadis.

 

***  ***  ***

 

Cependant, le Conseil communal, réuni en face de l’église, à l’auberge de l’Écu, délibérait lui aussi sur les mesures qu’il convenait d’envisager pour riposter par une belle fête à celle de la paroisse voisine. Il fut décidé qu’elle aurait lieu à la mi-été et qu’à cette occasion le temple serait blanchi à neuf et l’harmonium réparé. Quant au coq, là-haut, sur son clocher, le couvreur était chargé d’aviser au parti qu’il y aurait lieu de prendre à son sujet.

Telles furent les nouvelles qu’apporta un jour un gros rat d’église qui, malgré son obésité, s’époumona à monter jusqu’à la lucarne du clocher (les chouettes dormaient à cette heure). Aussi le coq se redressa-t-il fièrement, tout gonflé de joie et d’importance. Enfin, on s’occupait de lui ! Sans doute allait-on raccommoder sa poitrine déchirée par la bise, redorer sa crête et sa queue, proclamer sa vaillance, lui rendre cent ans de vie. Et il en informa tout le pays à la ronde dès le couvre-feu.

Jamais les cloches ne sonnèrent plus claires, plus joyeuses qu’en ces jours-là. Les échos s’en renvoyaient à l’envi les nouvelles, se racontant les uns aux autres que le maçon s’était mis au travail, le charpentier, le facteur d’orgues, l’électricien, le pasteur lui-même, qui soignait déjà son sermon de fête. Ah ! le petit coq, sur son petit clocher, dans son petit village, chantant ses petites litanies ferait sagement de reconnaître bien vite qu’un Dieu et un seul coq régnaient dans le pays.

— Oui, oui, un seul, un seul, un seul, seul, seul, chantait à tue-tête, une alouette invisible qui grimpait dans l’azur juste au-dessus du clocher. Un seul Dieu immense puisqu’il emplit le ciel, et tout petit puisqu’il peut tenir dans le cœur d’un oiseau ; le Dieu des moissons et des alouettes, des nuages et du soleil, du présent et du passé, des protestants et des catholiques, des gens âgés et des enfants.

— Qu’en sais-tu ? dit le vieux coq avec indulgence, car l’alouette l’amusait. Mais au fond de sa vieille tête il pensait que le Maître, dans sa justice, ferait toujours pencher la balance du côté de ses serviteurs éprouvés.

Et l’alouette s’égosillait de plus belle. Et le coq s’impatientait de ne pas recevoir la visite du ferblantier réparateur. Et le temps passait. Et le rat d’église colportait de porte en porte des ragots inquiétants.

À la fin des fins, le jour de la mi-été finit par arriver. Et le doyen, dans son agitation, l’annonça une heure trop tôt, ce qui amena la plus grande confusion dans l’horaire des réjouissances. Mais, quand les cloches ont sonné on ne peut plus les désonner, dit le proverbe. La foule afflua donc de tous les côtés alors que le pasteur faisait encore sa barbe en répétant mentalement son prêche. On lui dépêcha en hâte le sacristain, car le Conseil de commune, et le préfet, et les messieurs en redingote se rassemblaient déjà sur la place. Puis les drapeaux flottèrent, les trompettes sonnèrent et le couvreur borgne, suivi de son fils, s’avança d’un pas résolu vers le clocher afin de procéder au premier acte de la cérémonie.

« Que porte-t-il donc de si lourd sur son épaule, ce vilain homme, et pourquoi son garnement de fils l’accompagne-t-il ? » se demandait le vieux coq en se tournant un peu et en grinçant selon son habitude. « Ah ! je sais : ce doit être le bouquet de fleurs qu’on va planter sur ma tête. » Alors il se pencha et aperçut sous son ventre la foule attentive. Il entendit les pas lents du couvreur et de son fils dans l’escalier du clocher, et son cœur de vieux garçon traqué par toutes les misères de l’âme s’emplit d’orgueil. « C’est moi qu’on vient voir, pensa-t-il ; l’hommage qui m’est dû depuis l’époque la plus reculée pour avoir toujours réglé l’heure, décidé du beau et du mauvais temps, sonné les événements grands et petits, va enfin m’être solennellement rendu. Et s’il est bien vrai, comme le proclamait l’alouette, qu’il n’y a qu’un seul roi dans le ciel, il n’est pas moins vrai que je suis le seul roi des coqs de clochers… »

Mais il n’avait pas fini de penser ces belles choses que le visage du borgne parut à la lucarne, puis ses épaules, puis son corps tout entier.

— Ha ! ha ! mon gaillard, s’écria ce personnage, l’heure de la retraite a sonné pour toi. Tu as fini de tourner à tous vents et de grincer sur nos têtes. Au repos, l’ami ! Tu l’as bien gagné du reste, car tu es creux comme la caboche de ma pauvre femme et rouillé comme le nez du syndic !

Sur ce, allongeant une main noueuse, le bonhomme saisit le coq et son perchoir et tendit le tout à son fils. Le pauvre doyen, suspendu la tête en bas dans le vide et l’œil agrandi d’épouvante, aperçut en un éclair son successeur : un gros volatile de basse-cour, d’aspect tout à fait paysan, que le couvreur et son garçon hissèrent à sa place aussitôt. Puis il se sentit descendre lentement des hauteurs où il avait plané pendant des siècles et il prit pied pour la première fois sur la terre ferme. On l’entoura curieusement. Quelqu’un le saisit et l’éleva à bout de bras pour le montrer à la foule. Et, stupéfait, il entendit les rires des dames et les moqueries des gamins.

Pauvre vieux coq de clocher ! Il avait cru qu’on l’aimait, qu’on était fier de lui au village… Et le plus triste, c’est que les cloches sonnaient à présent là-haut de leur même voix joyeuse, de cette voix qui avait été si longtemps la sienne. Comme il était beaucoup trop vieux pour pleurer, il ouvrit une suprême fois le bec et rendit son dernier souffle.

Mais personne ne sut qu’il était mort. Le couvreur borgne l’emporta chez lui et le planta dans sa vigne en guise d’épouvantail.

Il y est encore.

Et il arrive même quelquefois que le rossignol ou l’alouette viennent se percher sur sa carcasse, pour chanter.

Tristesse de la Beauté

À Jean Giraudoux

— Chut, voici quelqu’un ! dit à voix basse la plus jeune des tortues qu’on avait chargée de faire le guet ; et toutes les cinq rentrèrent vivement la tête sous leur carapace.

Le dit quelqu’un passa dans l’allée et les gros souliers à clous firent voler à droite et à gauche les grains de gravier.

— Tiens les tortues sont toutes dehors ce matin, dit une voix, elles se chauffent au soleil par ce beau temps. Va donc fermer la grille du côté du pressoir, Rosette, pour qu’elles n’aillent pas se mettre en voyage.

Un ravissant visage de toute petite fille se pencha sur les vieilles tortues et un tout petit doigt frais gratta la tête de la benjamine. Puis il y eut le bruit familier des arrosoirs qu’on remplit ; puis le bruissement agréable de l’eau qui jaillit en pluie de la pomme ; puis une bonne odeur de terre et de salade mouillée. Mais aucune des cinq tortues ne donna signe de vie. « C’est le jardinier », pensèrent-elles, sans bouger ni tête ni patte ; « il vient arroser les fraises et les salades que nous mangerons pour notre déjeuner demain : attendons encore un peu ; ce n’est jamais bien long avec lui et nous pourrons nous remettre ensuite à écouter Vénérable, qui est justement bien en veine de causer aujourd’hui. »

Les tortues peuvent attendre indéfiniment. Il n’y a pas de temps ni d’heures pour elles, puisqu’elles vivent on ne sait combien de siècles ; aussi leur était-il indifférent que le jardinier restât un moment de plus ou de moins au potager. Ce qu’elles détestent, c’est qu’on les surveille, qu’on les épie, qu’on s’arrête pour écouter leur conversation, qu’on parle d’elles, qu’on dise par exemple : « Comme elles avancent vite, vos tortues. Quel âge ont-elles donc ? Cent ans pour le moins, n’est-ce pas ? Est-il vrai qu’elles dorment tout l’hiver ? On les dit voraces, peu intelligentes » et autres gracieusetés de ce genre. Sans doute, les hommes disent-ils exprès ces choses pour vexer les tortues, car on ne peut admettre qu’ils soient si sots ; mais, comme on sait, les tortues ont bon dos. Elles attendent que Madame ait fini de cueillir ses fleurs, que le jardinier soit allé au café, qu’il n’y ait plus, dans le potager, que le soupir affecté des roses, le rire un peu vulgaire des pivoines écoutant les histoires du merle, et l’ébrouement très, très léger des haricots après leur bain ; alors les vieilles dames soulèvent prudemment leur maison et avancent en dessous leur petite tête géométrique. Plus personne ? Bon. On inspecte à droite et à gauche. Rien.

Pscht… frrrrrr… un glissement, un frôlement et déjà elles sont rentrées se cacher, de nouveau elles attendent indéfiniment. Pourtant, ce n’était que le chat, le rayé, celui qui est né le printemps dernier ici même, dans la cabane aux outils, un innocent en train de découvrir le vaste monde et qui vient parfois fourrer son froid museau jusque sous les durs boucliers d’écaille.

Cette fois, tout est vraiment tranquille. Ce doit être dimanche d’ailleurs, parce qu’on entend de l’autre côté du mur l’harmonium de l’église et le chant des fidèles. Le dimanche, on est relativement tranquille au potager. Le jardinier vient deux fois par jour pour les arrosages, voilà tout. Alors, c’est le moment de se faire raconter des histoires, quand les deux vieilles sont bien disposées, ce qui n’arrive pas souvent. « Elles ne sont pas trop gracieuses, ni causantes, les vieilles grand-tantes, pensent les trois jeunettes. Seulement, elles sont instruites, elles ont vu tant de choses, et il faut convenir que la tante Vénérable, la plus âgée des deux, n’est pas du tout radoteuse. » C’est un caractère, cette vieille-là, une personnalité, et qui aurait pu aller loin au pays des tortues où le féminisme est très en avance. Mais le destin a voulu qu’elle et ses sœurs fussent arrachées au pays natal et emmenées ici, dans ce jardin, où elles n’avaient vraiment que faire. Et voilà justement ce que la tante était en train de raconter dans son langage un peu antique, quand le jardinier est arrivé avec ses arrosoirs. On se remit donc en cercle et Vénérable reprit :

— Vous pensez bien, mes enfants, après ce que je viens de vous dire, que lorsqu’on est née au bord de la mer bleue, dans le royaume de Poséidon et des sirènes, auprès des grands rochers roses que surplombent les pins parasols, un petit bout de jardin comme celui-ci, avec sa fontaine, son tilleul, son arbre de Judée et sa charmille, apparaît comme une prison, et plus ridicule encore que sévère. Mais il semble que nous soyons vouées à l’esclavage, comme notre patrie l’a été ou l’est encore. Ô belle et malheureuse Grèce, patrie des héros dont les siècles ont gardé la mémoire, asile de la pensée et tombeau de la gloire, comment aurais-je pu me douter qu’un jour je quitterais tes rivages couverts de temples abandonnés, où les jeunes filles venaient se baigner avec nous à l’abri des regards du Turc cruel et indiscret ! Imaginez donc, mes nièces, ce que fut notre enfance de tortues grecques, dans ces golfes arrondis comme nos coques d’écaille, où nous jouions sur le sable et nous laissions mollement dériver au gré des vagues le long des côtes de l’Hellade. Parfois, la barque d’un pêcheur découpait sa voile pointue sur l’horizon. Des cigognes, des oies sauvages, des flamants roses passaient, isolés ou en bandes, dans le ciel. Ou bien une jeune sirène qui apprenait à nager grimpait sur le dos d’une d’entre nous, nous passait une algue dans la bouche et nous guidait ainsi le long de la plage jusqu’au séjour de quelque dieu dormant dans les rochers. Il s’éveillait, poursuivait l’enfant parmi nos rires et ceux des nymphes, tandis qu’un chèvre-pied, sous les pins, jouait des airs de danse sur sa syrinx. Ma vieille tête ne trouve plus les mots qui conviendraient pour peindre les images de cette liberté joyeuse. Le vent nous poussait, la fantaisie nous berçait, et nous ne savions de la vie que ce qu’elle nous apprend pour sa multiplication sacrée. D’autres lois sont-elles nécessaires que celles des jeux et du plaisir ? Nous l’ignorions et l’aurions sans doute ignoré toujours sans quelque mauvais vent qui nous fit aborder un jour la côte de Morée, mes sœurs, moi-même et nombre de nos parents et camarades de jeux. Le pays semblait agréable. Une ville brillait non loin des lagunes où nous avions élu domicile et semblait flotter sur notre royaume d’eau et de sel. Elle paraissait nous promettre, par l’insouciance qu’ont les hommes des déchets de leur nourriture, un ravitaillement facile et varié. De jeunes Souliotes descendaient parfois jusqu’à la mer et nous charmaient par leurs chants, lorsqu’un jour la guerre éclata entre deux clans humains : les musulmans, qui étaient les maîtres du pays, et les chrétiens qui voulaient s’affranchir de leur cruelle domination. Les jeunes filles souliotes descendirent une dernière fois vers la mer, mais remontèrent bientôt en hâte vers la ville, car elles avaient aperçu au loin la flotte turque faisant voile sur le port. Seulement, pour une raison que j’ignore, chacune de ces filles emporta l’une de nous dans ses bras. On nous distribua de gauche et de droite parmi les habitants et je me trouvai avec mes deux sœurs dans un jardin délicieux, humide, marécageux, où coulait un mince filet d’eau dans un bassin. Il ne me fallut pas longtemps pour découvrir que nous étions prisonnières. La ville et ses habitants l’étaient aussi, du reste, et le ciel, et le vent, tout était prisonnier entre de hauts murs blancs. On entendit une fois ou deux le canon au loin, puis le calme revint ; une cloche sonnait, les nuages passaient sur l’eau du bassin – un bassin si étroit, si étroit, que le plus petit nuage n’y trouvait pas place en entier. Mais c’est tout ce qui nous restait du vaste ciel qui recouvre la mer.

— Comment est-ce, la mer, ma tante ? interrompit l’une des nièces, la plus jeune.

— C’est un peu comme le ciel, mon enfant, mais plus vrai, plus profond ; on y flotte comme on veut, tantôt sur le ventre, tantôt sur le dos ; les dauphins viennent jouer autour de nous et l’on peut dormir ainsi près du bord, où l’eau est chaude et pleine de longues herbes et de varechs croquants.

— Que ce doit être beau ! s’écria la petite nièce.

— Ne dis pas beau, dis bon, reprit la vieille. Car la mer est ce que je connais de plus gai, mais ce que je connais de plus triste, c’est la beauté. Ainsi, la Grèce, notre patrie, n’est si belle que parce que Tristesse l’habite. C’est elle qui gémit dans les ruines avec le vent. C’est elle qui a inventé la musique. C’est elle qui a rendu notre voix d’abord si douce que le monde entier a voulu l’entendre, et qui l’a affaiblie ensuite jusqu’au silence. Elle a étendu sur le calme visage de nos dieux, qui ne connaissaient que la joie, les troubles de l’âme. Ce sont là, je le sais, des mystères pour vous – et même en partie pour moi. Ils me furent révélés d’abord par le Poète du nord, qui vint achever son chant devant le bassin où nous rêvions, mes sœurs et moi.

— Qu’est-ce qu’un Poète, ô Vénérable ? reprit la nièce curieuse.

— J’y arrive, mon enfant, j’y arrive, car il est rare, dit-on, que l’heure du Poète ne sonne pas dans toute vie. Oui, aussi dans les nôtres, les vôtres ; le moment vient où il nous est permis de voir au delà de nous-mêmes et de deviner quelque chose des deux grands mystères qui ont donné aux hommes la domination du monde : ils appellent l’un l’amour et ils appellent l’autre la mort. Vous expliquer exactement ce que c’est, je ne le pourrais pas. Mais je vais essayer, par quelques images, de vous instruire de ce que j’ai vu, car il est probable, au surplus, que vous ne franchirez jamais les murs de ce jardin.

— Attention ! On vient… souffla soudain l’enfant-tortue.

Et aussitôt les têtes de se cacher, les carapaces de se coller au sol. Deux dames et deux messieurs venant de la maison passaient dans l’allée en causant.

— Ah ! vous avez là une serre, dit l’un des messieurs. Ce doit être bien agréable. Une serre pleine de gloccinias et de plantes grasses, avec un joli bassin au milieu pour les poissons rouges. Quel charmant coin de potager avec ces tournesols, ces œillets, ces glaïeuls ! Tiens, tiens, des tortues ! Cinq tortues groupées là, bien au chaud, au pied des espaliers. Venez donc voir cela Dorothée.

— Mais c’est une vraie ménagerie chez vous, ma chère, dit Dorothée : des oiseaux, des poissons, des chats, des chiens, même des tortues.

— N’est-ce pas ! fit Madame, qui aimait beaucoup les plus anciennes pensionnaires du jardin de la famille. Il faut vous dire qu’elles sont ici depuis plus de cent ans, du moins les deux vieilles.

— Cent ans ! Mais c’est toute une histoire sans doute.

— Oui, figurez-vous ; mon bisaïeul les a rapportées de Grèce au moment où celle-ci faisait sa guerre d’indépendance. On s’était fort agité par ici à ce sujet, paraît-il. Des comités philhellènes se formèrent comme en France et en Angleterre. Eynard et Marcet réunirent des fonds, équipèrent une flotte. Mon bisaïeul fut envoyé en éclaireur et arriva à Missolonghi, juste au moment où Lord Byron y mourait. Il n’en put rapporter que le récit de la mort du poète et trois tortues trouvées dans son jardin. Les deux grosses que voici survivent toujours, les bonnes vieilles.

— Est-ce possible ! Comme c’est curieux ! Mais c’est un vrai conte de fées, ma chère…

Les voix s’éloignèrent du côté de la maison. Le murmure du jet d’eau reparut, limpide et frais comme ce dimanche matin ; puis le merle vint bruyamment sonner le signal de « fin d’alerte », sur le toit de la serre. Mais les tortues attendirent longtemps encore avant de reprendre l’entretien. Enfin, lorsque tout fut de nouveau si tranquille qu’on put entendre des lézards jouer à perdre leur queue sur le mur, Vénérable reprit :

— Le Poète était le maître du jardin, de la maison, de la ville et de tout. Quoique étranger, il parlait assez de grec pour se faire entendre. Vous savez que les hommes se ressemblent tous entre eux et que nous avons bien de la peine à les distinguer les uns des autres. Mais lui, vous l’auriez reconnu tout de suite, car il était presque toujours vêtu de rouge ; un énorme chien qui s’appelait Lion le suivait partout et il ne venait jamais au jardin sans s’asseoir au bord du bassin, me prendre sur ses genoux et causer avec moi en me grattant le crâne. Parfois, une jeune femme l’accompagnait. Je n’avais pas peur d’eux. Je les écoutais. Je tâchais à les comprendre. Et je finis ainsi par savoir que ce qu’ils nommaient l’amour était une chose si belle, que la jeune Souliote se mettait aussitôt à pleurer. Le poète lui touchait la bouche avec sa bouche, puis il prononçait doucement des mots qui devaient être merveilleux, car ils étaient semblables au chant triste des oiseaux du nord, quand ils passent sur la mer. Il chantait ainsi à mi-voix, longtemps, et cela c’est un des deux secrets de la domination des hommes sur la terre.

— Et l’autre, quel est-il ? demanda la petite tortue curieuse, pendant que la vieille semblait rêver un instant.

— L’autre, c’est la chose qu’ils appellent mort. Il semble que ce soit tout juste le contraire de la chose amour, et en même temps qu’elle lui soit identique. Il semble qu’ils aient peur des deux et que pourtant ils les désirent, les appellent et les mêlent ensemble dans leurs chants. Ainsi j’ai retenu ces quelques sons que le Poète aimait à répéter dans sa langue et dans la nôtre :

 

Oh ! voyez-vous là-bas ces deux amants

Sous le beau soleil de la jeunesse ?

L’amour entrelaçait autour de leur enfance

Ses fleurs qui croissaient avec eux.

Elles fleurirent au printemps de l’innocence

Pour mourir bientôt dans l’hiver des adieux.

 

— C’est ce qu’on appelle une énigme, n’est-ce pas ? demanda la petite curieuse.

Mais les autres la firent taire car elles comprenaient déjà que ceci était bien au-dessus de leurs jeunes intelligences. Vénérable, on pouvait le supposer, se trouvait ainsi presque au niveau des maîtres de la terre, puisqu’elle avait reçu les confidences de l’un des plus grands d’entre eux.

— Peut-être est-ce une énigme, en effet, dit l’aïeule, car tout est énigme et contradiction chez l’homme. N’est-ce pas lui-même qui crée et détruit ses dieux ? Je me souviens que le Poète disait un soir : « Je suis et serai mon propre destructeur. » Et, une autre fois : « L’homme qui sèche une seule larme mérite plus de gloire honnête que celui qui répand des mers de sang. » Et pourtant, que de pleurs n’a-t-il pas fait verser à la jeune Souliote qu’il voulait réjouir ! Et à notre patrie qu’il voulait rendre libre, n’a-t-il pas fait verser beaucoup de sang aussi ? Un soir, comme je l’attendais près de la fontaine avec la jeune fille (il n’y était pas venu depuis bien des jours), nous vîmes courir les serviteurs avec des torches. Bientôt, des sanglots s’élevèrent partout. Des gens s’assemblèrent devant la porte du palais et commencèrent de gémir dans le crépuscule, disant que la liberté grecque avait à jamais disparu avec le Poète. Qu’était-il devenu ? Je ne sais, mais que de larmes et de cris ! La Souliote tordit ses bras de désespoir, arracha ses cheveux. Ô que de beauté triste dans le petit jardin ! Alors éclata un orage comme je n’en ai jamais vu. Le ciel était en feu et la foudre tomba, le tonnerre ébranla la terre et les eaux jusqu’au plus profond du bassin où je m’étais cachée avec mes sœurs. Mais je ne devais revoir ni la jeune Grecque, ni la mer bleue. Peu après, on nous sortit de la fontaine, on nous mit dans une caisse sans air et sans eau et, après je ne sais combien de jours de voyage, nous nous trouvâmes ici, dans cette prison de fleurs et d’herbes entourée de murs.

La vieille tortue cessa de parler et deux larmes roulèrent de ses yeux fixes sur sa peau ridée.

— Est-ce la beauté ? demanda encore la petite curieuse.

— Mais oui, dit l’autre vieille taciturne. Tristesse de la beauté. Semence des larmes au fond des cœurs. Soyez dignes de ce qui vous a été raconté, mes enfants. Voyez, là-bas, les roses immobiles qui nous regardent du haut de leur buisson d’épines : elles se flétriront demain sans même savoir qu’elles ont été belles. Voyez les grands nuages blancs, là-haut, qui, jamais, jamais, ne seront deux fois les mêmes. L’oiseau sait-il pleurer ? Et les stupides insectes savent-ils souffrir ? Seuls le Poète et les filles de l’homme sont semblables aux tortues, parce qu’ils ont reçu le don des larmes.

— Et aussi nos cousins les crocodiles, n’est-ce pas ? fit encore la petite voix de l’enfant-tortue.

— Certainement, les crocodiles et même les cygnes qu’il ne faut pas oublier ; car ils ont reçu avec nous la beauté en partage.

Cependant, les autres habitants du jardin se demandaient avec curiosité ce que pouvait signifier ce long conciliabule.

— Qu’est-ce qu’elles ont donc, aujourd’hui, les tortues ? dit à son épouse un hérisson qui attendait le crépuscule en guignant par les fenêtres de son buisson. Je les ai rarement vues si bavardes.

— Avouez carrément qu’elles ne se mettent pas souvent en frais de politesse, dit le merle. Quelle race obtuse et peu sympathique !

— C’est surtout leur laideur qui me choque, reprit une longue rose trémière toute mince, comme le voulait la mode ; et quel manque de sensibilité sous cette épaisse cuirasse !

— Mais regardez-les donc ! regardez-les ! s’écrièrent en chœur les pivoines en se tournant toutes à la fois vers l’allée et en agitant leurs feuilles devant leurs jolies joues roses et leurs bouches trop peintes ; les voilà en marche à la queue leu leu, comme si elles partaient en guerre !

Et en effet, les cinq tortues déambulaient les unes derrière les autres, au pas accéléré. Elles ramaient de leurs grosses pattes sur le gravier de l’allée, sans prêter la moindre attention aux mines dégoûtées de la rose trémière ; elles étaient parfaitement insensibles aux moqueries des jeunes pivoines endimanchées. Drapées dans leur dignité, sûres d’être les plus belles, fières d’appartenir à la patrie des dieux et honorées de partager la tristesse des poètes, elles s’en allaient, l’âme haute, vers les framboisiers.

Gaspar des Fontaines

Au professeur Louis Michaud

Pas très loin d’ici est une jolie petite capitale dont je vais vous parler, si vous avez la patience d’écouter jusqu’au bout l’histoire de Gaspar des Fontaines.

Cette jolie vieille ville est faite de maisons de tous les âges, appuyées les unes aux autres, et de rues qui montent et qui descendent dans tous les sens, comme si elles ne savaient ni où commencer ni où finir tant elles ont de jolis coins à vous montrer. Malgré sa vétusté, elle est si proprette, que le Bon Dieu semble prendre la peine de la laver à neuf lui-même chaque matin. Elle est si fraîche et si soignée que des ouvriers paraissent avoir passé la nuit à en repeindre les façades et les fontaines. Et telle est sa coquetterie que le fleuriste renouvelle chaque jour, à chaque balcon et à chaque fenêtre, les caisses de géraniums et de pétunias.

Quelle ville plaisante à habiter !

En haut de la Grand’Rue et juste à côté de la Tour de l’Horloge du Temps, vivait dans une vieille maison noble le petit Gaspar. Il n’était ni plus joli ni plus laid qu’un autre, le petit Gaspar, mais quels yeux excellents il avait ! Quelle délicate oreille ! Quel nez fin ! Quelles mains adroites ! Rien ne lui échappait de ce qui, par les rues, se voit, s’entend et se renifle. Il pouvait vous dire, les paupières fermées, devant quelle boutique des arcades vous vous trouviez : si c’était telle charcuterie ou telle autre, telle épicerie ou telle autre, tel confiseur, tel pharmacien, tel magasin de chocolat ou tel marchand de fruits et de légumes. Il savait l’heure qu’il était rien qu’à la marche de l’ombre lorsqu’elle descend des grands toits solennels sur les façades seigneuriales. Il pouvait dessiner de manière tout à fait ressemblante les belles maisons de son quartier : celle qui est à l’enseigne du Maure, par exemple, ou celle du Lion dressé, ou celle de l’Arquebusier, et même les statues du duc Berthold (fondateur de la cité), ou celle d’Anna Seiler (fondatrice du Grand Hôpital). Mais ce qu’il s’amusait à faire le plus volontiers, c’étaient les petits oursons qui défilent aux douze coups de midi devant le cadran de l’Horloge du Temps ; les uns tiennent leurs instruments de fanfare, un autre est à cheval, et, là-haut, au sommet de la tour, le Jaquemart frappe sur sa grande cloche d’airain. Et tous sont authentiquement et sur bon parchemin « bourgeois » de la cité. L’Horloge et les Fontaines, c’était la spécialité de Gaspar. Il avait tant regardé de sa fenêtre la ronde des ours, tant joué et polissonné autour des fontaines, qu’il en conservait chaque détail dans sa mémoire. Aussi, s’il ne savait jamais ses leçons à l’école et qu’il fût toujours le dernier de la classe, du moins pour le dessin venait-il toujours le premier.

Ses mauvaises notes faisaient naturellement le désespoir de ses parents. Son père était un important banquier, comme l’avaient été son grand-père et son arrière-grand. Sa mère était si pâle, si douce, si rêveuse, que vous l’eussiez prise, derrière ses rideaux de percale, pour quelque Dame Blanche des anciens temps. Comme elle ne surveillait guère son fils et que Monsieur le Banquier et Conseiller de la Ville partait de bon matin pour son bureau, Gaspar se trouvait livré à lui-même, et surtout aux hasards et aux tentations qui viennent assaillir les petits garçons dès qu’ils ont tourné le coin de la rue. Il sifflait sur sa clef, s’arrêtait aux devantures intéressantes, causait dans leur langage avec les soldats de plomb, les bateaux, les couteaux à dix lames, les caravanes de chameaux et les chevaux de bois. Mais à tous ces petits personnages de luxe enfermés derrière leurs vitrines, il préférait de beaucoup ses grands et solides amis des fontaines. Voici quelles étaient ces fontaines.

Il y avait d’abord la fontaine de Moïse, où un vieil homme barbu et cornu, sorti tout droit de la grosse Bible de famille, avait grimpé tout en haut de sa colonne pour vous présenter les Tables de la loi. Il y avait ensuite la fontaine de la Justice, qui est une dame aux yeux bandés, tenant d’une main une épée et de l’autre sa balance ! la fontaine où le Banneret Brüggler brandit dans sa dextre l’étendard de la ville ; la fontaine où Samson déchire le jeune lion. Mais il y avait surtout la fontaine du cornemusier jouant de sa cornemuse pour charmer son oie ; celle du duc Berthold, qui est un ours debout, heaume en tête et le corps vêtu d’une cotte de mailles comme un chevalier ; et enfin la fontaine de l’Ogre. Ah ! le brave, le délicieux Ogre, pensait Gaspar en lui faisant visite ! Assis en haut de sa colonne, une grappe d’enfants dans son bras gauche, il tenait dans sa main droite un tout petit garçon qu’il portait à son énorme bouche et dont il allait justement croquer la tête. Mais dès qu’on le regardait, il s’arrêtait de manger et faisait semblant d’être en pierre, le vieux rusé.

— Est-il bon ? demandait Gaspar en contemplant pour la centième fois le monstre affamé. Et l’Ogre clignait de son gros œil blanc et répondait :

— Excellent, ami Gaspar, excellent. Prends garde seulement que ton tour ne vienne bientôt.

Mais Gaspar riait car il n’avait pas peur de l’Ogre. Il croyait comme tout le monde que l’Ogre était enchaîné pour toujours à sa fontaine et qu’il n’en pouvait descendre. Alors il se mettait à causer avec les oursons qui marchent les uns derrière les autres sur le fût de la colonne, leurs armes dans une patte ou sur l’épaule, en faisant de drôles de grimaces. Et les oursons demandaient à Gaspar :

— Est-ce que tu ne vas pas à l’école aujourd’hui ?

— Non, répondait-il, cela m’ennuie trop.

— Mais alors tu ne sauras jamais que t’amuser, chanter et dessiner ?

— Cela me suffit bien, répondait Gaspar.

— Mais alors tu ne sauras jamais faire l’exercice comme nous, reprenaient les oursons.

— Je me moque de vos exercices, répliquait Gaspar.

— Et tu ne seras jamais ni riche ni utile à ta patrie, disaient encore les oursons, et avant que tu sois grand l’ogre te mangera, comme il a mangé tant d’autres petits garçons et petites filles inutiles.

Gaspar n’en riait que plus fort et l’Ogre disait de sa grosse voix :

— Gaspar restera toujours un enfant ; il ne vieillira pas et j’aurai bien du plaisir un jour à le croquer.

Gaspar lui faisait la nique et, rentré dans sa chambrette, se remettait à chanter, à dessiner ou à faire des bonshommes de bois avec son couteau.

Or, voilà qu’un matin, entendant sonner à la porte de la cuisine, il alla ouvrir lui-même et se trouva en face d’un tout petit homme à longue barbe grise qui portait un lourd panier. Ayant grimpé sur un escabeau, le petit homme hissa son panier jusque sur la table, en ôta le couvercle, et Gaspar et la cuisinière en tirèrent quantité de jolis ours de bois, de chalets aux galeries ajourées, de hiboux aux gros yeux verts, de chamois à jambes fines, de têtes de nains et de sorcières en forme de casse-noisettes, et enfin l’ogre lui-même qui semblait le menacer de son gros œil blanc. Gaspar eut tant de joie à tourner et à retourner ces objets entre ses mains qu’il voulut les acheter tous. Mais bien entendu que ni la cuisinière ni sa mère ne le lui permirent ; il lui fallut se contenter d’un ours et d’un hibou. Seulement, cette nuit-là, comme il venait de se mettre au lit, il vit les deux yeux du hibou qui s’allumaient comme des lanternes en haut du vieux poêle de faïence où on l’avait placé.

— Gaspar, chuchota le hibou, si tu viens avec moi demain soir, à la nuit tombante, je t’emmènerai chez le petit gnome barbu, car je sais où il demeure et tu apprendras à sculpter et à travailler le bois.

Aussi Gaspar ne manqua-t-il pas de partir le lendemain soir en cachette, et le hibou qu’il avait fourré dans sa poche lui indiqua le chemin. C’était un peu en dehors de la ville, une vraie maison de poupée qu’un buisson de lilas et quelques framboisiers suffisaient presque à dissimuler en entier. Gaspar entra dans la petite maison et, lorsqu’il s’y fut assis, sa tête touchait le plafond et il dut faire attention à chacun de ses gestes pour ne rien casser ou ne rien jeter par terre tant il se trouvait là dedans de bêtes sculptées, de chalets, de pendules-coucou, d’assiettes peintes, de coffrets et de porte-parapluies en forme d’oursons. Il ne pouvait se lasser de les regarder, de les caresser, d’en flairer le bois, d’en étudier les moindres détails.

— Est-il vrai que tu veux apprendre notre bel art de sculpter ? demanda le gnome très fier de l’admiration qu’il suscitait.

— Oui, certes, dit Gaspar. Tous mes vœux seront comblés quand je saurai fabriquer un ours qui tette sa bouteille, comme celui-ci, ou un porte-plume en forme d’edelweiss, comme celui-là. Apprends-moi à sculpter et je te donnerai tout ce que tu voudras.

— Voilà une promesse qui ne te coûte pas cher, dit le gnome, car pour autant que je sache, tu n’as rien à m’offrir, Gaspar.

— Je serai riche plus tard, m’a-t-on dit, je te payerai quand je serai grand.

— Mais, Gaspar, reprit le gnome, l’Ogre m’a dit que tu ne serais jamais grand.

Néanmoins, ils conclurent marché et le fils du Banquier et Grand Conseiller de la Ville vint dès lors tous les soirs apprendre à sculpter. Et il fut bientôt aussi habile que son maître. Seulement, il est parfaitement vrai qu’il ne vieillissait pas. Il grandissait en stature, mais non en esprit. Sa mère se désolait de le voir rester plus enfant que des enfants beaucoup plus jeunes que lui. Et le père avait honte de son fils. Car, à dix-sept ans, Gaspar n’était guère plus avancé qu’à dix. Il ne savait lire qu’en suivant chaque ligne mot à mot avec son doigt et on le trouvait encore causant à haute voix avec les fontaines, sifflant sur sa clef toutes sortes d’airs et jouant aux billes avec les garnements.

— Comment feras-tu plus tard, demandait sa mère soucieuse, lorsqu’il te faudra aller au bureau ? Qu’y feras-tu ? Que deviendras-tu ?

— Mais je n’irai jamais au bureau, répondait Gaspar.

— Et qui donc succédera à ton père ?

— L’Ogre, disait-il en riant.

Monsieur le Conseiller de la Ville dissimulait sa déconvenue du mieux qu’il pouvait. Et pour qu’on ne se moquât pas de lui et de son ânon de fils, il l’envoya chez ses correspondants à l’étranger, comme cela se pratique entre banquiers. Mais il n’osait demander de ses nouvelles. Cependant, il sut une année que Gaspar avait appris à coller des timbres sur les enveloppes ; une autre année, qu’il y mettait les adresses ; une autre encore, qu’il savait assez bien à présent son métier de banquier, c’est-à-dire : écouter en silence les clients, hocher la tête d’un air entendu, avoir fermement une opinion et l’opinion contraire, écrire des chiffres sur son buvard pendant qu’on vous parle et surtout garder en toute circonstance un visage impénétrable, mais confiant. (Ceci, il est vrai, ne coûtait pas grand peine à Gaspar, parce qu’il pensait durant tout ce temps-là à l’écureuil ou au lapin qu’il était en train de sculpter.)

Sur ces entrefaites, son père mourut un soir de Noël. Gaspar s’embarqua pour rentrer chez lui par le premier bateau et il arriva dans la vieille maison, en face de la Tour de l’Horloge, au début de la nouvelle année.

Madame sa mère tendrement embrassée, Monsieur son père dûment enterré et pleuré, Gaspar retrouva sa chambre d’autrefois, le hibou en haut du poêle, sa bonne Tour de l’Horloge et ses amies les fontaines. À la première nuit de pleine lune, il sortit pour leur rendre visite et ce fut une vraie fête en haut des colonnes. Moïse agitait ses cornes et ses tables en signe de bienvenue ; la Justice souleva un instant son bandeau pour sourire à Gaspar ; le cornemusier gonfla ses joues tristes et joua un air mélancolique. Quant à l’Ogre, il fit semblant de croquer un petit garçon, roula son œil blanc et ordonna aux oursons de danser une ronde d’honneur pour saluer le retour du voyageur.

Puis, la mère de Gaspar dit à son fils :

— Et maintenant, mon enfant, il va falloir que tu prennes la place de défunt ton père au bureau. Tu as été absent durant bien des années. Sans doute es-tu devenu fort savant dans les finances et sauras-tu maintenir l’honneur de la maison, bien que je te trouve toujours le visage d’un petit garçon.

Mais les mères ne voient point vieillir ceux à qui elles ont donné le jour. Gaspar n’osa rien répliquer et, dès le lendemain, il se rendit à la banque pour la première fois de sa vie. Les vieilles gens, qui passent derrière leurs fenêtres les trois quarts de leurs journées, s’écrièrent en le voyant : « Voilà Gaspar, le fils du Conseiller, qui s’en va prendre la succession de son père. Il est bien jeune pour porter si lourde responsabilité. »

Mais Gaspar, ne sachant point ce qu’était une responsabilité, ni qu’il portait autre chose que ses crayons, ses limes et son couteau à trois lames, Gaspar arriva en souriant au bureau. Il y fut reçu par Monsieur le Fondé de Pouvoirs, les vingt employés alignés au garde à vous et le vieux Fritz, le respectable portier à favoris blancs qu’enviaient à la banque du feu Conseiller toutes les autres banques de la ville. Gaspar ne savait quoi dire à ces vingt-deux messieurs. Et les vingt-deux messieurs savaient encore moins que lui répondre. Alors le vieux Fritz s’avança au-devant du jeune homme, s’inclina jusqu’à terre et dit :

— Je pense, Monsieur Gaspar, que tout continuera de marcher ici comme au temps du défunt maître ?

— Certainement, dit Gaspar.

— Messieurs, continua le portier, il ne vous reste donc plus qu’à retourner à vos pupitres.

Les vingt et un saluèrent et reprirent leur travail un instant interrompu.

— Et moi ? demanda timidement Gaspar.

— Mais sans doute irez-vous lire, bâiller et rêver dans le fauteuil de Monsieur le Conseiller, votre vénéré père, comme celui-ci l’a fait pendant quarante ans pour la tranquillité de l’honorable clientèle et la gloire de la maison, dit le vieux Fritz en s’inclinant de nouveau jusqu’à terre.

Et Gaspar alla s’installer dans le fauteuil paternel, tira ses outils de sa poche et se mit le plus tranquillement du monde à fignoler un joli cheval noir, auquel il ne manquait plus qu’un sabot. Le soir, il alla voir ses chères fontaines pour prendre leur conseil.

Moïse lui dit dans sa longue barbe : « Que la loi de tes pères soit ta loi. »

Et la justice :

« Mets un bandeau sur tes yeux comme j’en ai mis un sur les miens. »

Et Samson :

« Tords le cou aux lions, mais laisse en paix les agneaux. »

Et le cornemusier :

« Joue et chante pour les oies qui viendront à ta porte, comme je joue et chante pour la mienne. »

Et l’ours du duc Berthold :

« Achète-toi une cuirasse pour te garer des coups et une muselière pour ne pas mordre. »

Alors le pauvre Gaspar, ne sachant à quoi se résoudre, alla encore consulter l’Ogre. Et l’Ogre dit :

— Gaspar est resté aussi bête et aussi tendre qu’autrefois, nous le garderons pour notre dessert ; car sa chair de fils de famille sera certainement délicieuse. Mais nous le laisserons encore longtemps en vie : ce ne sont pas les plus bêtes qui sont les moins utiles.

Gaspar alla donc désormais chaque jour au bureau, comme le désirait tant sa mère, et il suivit les traces du Conseiller. Il mit un bandeau sur ses yeux lorsqu’il fallut ne pas voir clair ; il cousit sa bouche lorsqu’il fallut ne pas parler ; il se vêtit d’une cuirasse d’indifférence et apprit à jouer de la cornemuse pour se charmer lui-même. Mais surtout, il continua de sculpter. Grâce au vieux Fritz qui se trouvait être le cousin du gnome, le cabinet du Conseiller fut bientôt meublé d’un établi, et les armoires, vidées de leurs registres, se garnirent d’outils de toute espèce. Aussi le portier ne conduisait-il les clients que chez Monsieur le Fondé de Pouvoirs, où se traitaient toutes les affaires. Et si quelqu’un demandait à voir Monsieur Gaspar, « cela est impossible aujourd’hui, disait-il, Monsieur est en conférence ». Et le client, sur la pointe des pieds, s’en allait…

Bientôt, il ne fut plus question en ville que du jeune et invisible banquier. Ses affaires devinrent de mois en mois et d’année en année plus prospères. De toutes parts on demandait à le voir pour prendre son avis. Mais le vieux Fritz montait la garde avec le même zèle devant sa porte et répondait imperturbablement : « Impossible aujourd’hui, Monsieur est en conférence. » On s’étonnait seulement que le visage de Gaspar restât toujours celui d’un enfant.

La ville continuait de s’agrandir, de se peupler d’habitants nouveaux tandis que vieillissaient peu à peu les anciens et qu’on les emmenait au cimetière les uns après les autres. Madame la Conseillère y fut conduite aussi un jour d’hiver. Cependant, trois personnes demeuraient exactement les mêmes : notre Gaspar, le vieux portier Fritz et le gnome du chalet des framboisiers. Mais personne ne se doutait que l’Ogre les avait ensorcelés tous les trois.

Avec le temps, Gaspar fut à son tour nommé Conseiller de la Ville, comme l’avait été son père. C’est lui qui fit remettre l’Hôpital à neuf, achever la cathédrale, garnir de lauriers roses l’escalier de la Maison de Ville et orner de fleurs ses amies les fontaines. On l’écoutait plus volontiers que d’autres parce que, disait-on, il parlait comme un enfant, et les enfants ont parfois l’autorité des poètes.

Il continua donc de sculpter, de tailler, de creuser, de tourner, d’évider, de découper, de coller, d’assembler dans le secret de son bureau. Le vieux Fritz continua de monter la garde devant la porte et de répondre aux visiteurs : « Monsieur est en conférence. » Le petit gnome continua de vendre aux marchands de la ville tous les petits ours, les chalets, les chamois, les hiboux, les plumes à edelweiss et les coffrets à musique que Gaspar fabriquait. Et comme on venait maintenant de tous les coins du monde pour en acheter, le vieux Fritz transporta dans le bureau de Monsieur le Fondé de Pouvoirs tous les papiers qui encombraient la cave pour mettre à leur place les sacs d’or gagnés par son maître.

Mais hélas ! la guerre éclata. La ville fut ruinée en quelques mois. Et quand vint l’hiver, on ne put acheter ni charcuterie, ni fruits, ni légumes pour se nourrir, ni charbon pour se chauffer, ni bière, ni vin pour oublier ses misères. Alors Gaspar fit distribuer par ses vingt et un employés tous les sacs d’or entassés dans sa cave, en commençant par les familles les plus pauvres. Et ainsi les citoyens purent de nouveau se procurer de quoi manger, boire et se chauffer pendant un certain temps. Malheureusement, la provision d’or s’épuisa peu à peu, car, à cause de la guerre, le gnome perdit l’une après l’autre toutes ses pratiques. Un nouvel hiver s’ouvrit, qui devait être terriblement rigoureux.

Bientôt, les grands toits pointus, les clochetons et la Tour de l’Horloge se couvrirent de neige. Puis les carreaux se changèrent en fougères, en branchettes, en épines de glace au travers desquelles on ne pouvait plus rien voir. Les rouges-gorges et même les corbeaux vinrent se poser sur les balustrades de fer forgé et frapper aux fenêtres pour mendier un peu de pain, mais personne n’avait de miettes à gaspiller. En décembre, le froid devint encore plus vif et les rivières gelèrent. Alors le Conseil se réunit et voulut démolir les fontaines afin que le peu d’eau qui restait servît au moins pour boire et se laver. Mais Gaspar s’y opposa de toutes ses forces, et comme il avait sauvé une première fois la ville en distribuant ses sacs d’or, personne n’osa le contrarier.

Cependant, Noël fut bien triste. Et la Saint-Sylvestre s’annonçait plus triste encore. Pas de jouets dans les magasins. Pas de souliers dans les cheminées. Les gens se blottissaient autour de leurs poêles et se racontaient que le Jaquemart, en haut de la Tour, ne frappait plus la cloche avec son marteau parce que les Heures sonnées gelaient aussitôt dans les airs. Gaspar, lui, essayait de se réchauffer en rabotant, en sciant, en martelant à son habitude lorsque, le soir du 31 décembre, entre chien et loup, un pas lourd se fit entendre dans l’escalier, suivi de petits pas plus légers. La porte s’ouvrit et le vieux Fritz, casquette en main et faisant mille courbettes, annonça solennellement : « Son Excellence Monseigneur l’Ogre et sa suite. »

C’était en effet l’Ogre de la fontaine avec deux petits oursons. Tous trois s’assirent modestement par terre et commencèrent par admirer les innombrables figures d’ours, d’oursons, d’ogres, de cornemusiers, de bannerets, de Justices et de Samsons qui remplissaient la pièce. Puis l’Ogre prit la parole et dit :

— Petit Gaspar, tu as été pour nous, depuis longtemps, un ami dévoué. Grâce à toi l’eau coule encore aux fontaines et nulle d’entre elles n’a été démolie. Lors donc que tu nous as sauvé la vie, tu as le droit de faire deux vœux et ils seront exaucés, quels qu’ils soient, si, en échange, tu acceptes d’être mangé quand ton heure aura sonné à l’Horloge de la Tour. Réfléchis bien à ce que je te propose et dis-moi si deux de tes désirs te semblent valoir autant que ton corps de gentilhomme.

Gaspar réfléchit un moment et répondit :

— Monsieur l’Ogre, je te cède mon corps bien volontiers si, à ton tour, tu m’accordes ceci : d’abord, tu rempliras mes caves de sacs d’or afin que je puisse continuer à nourrir et à chauffer mes concitoyens jusqu’à la fin de cette terrible guerre.

— Accordé, dit l’Ogre en levant un doigt pour jurer, et chacun des oursons aussi leva sa jeune griffe.

— Tu me permettras ensuite, au jour de ma mort, d’avoir en main l’épée de mon amie la Justice et l’étendard du banneret ; on m’attachera autour du cou la cornemuse du cornemusier et on mettra sur ma tête le heaume de notre seigneur le duc ; je n’en demande pas davantage.

— Accordé, dit l’Ogre en riant de son énorme bouche ; je vois, mon pauvre Gaspar, a jouta-t-il, que tu es toujours aussi bête qu’autrefois. Mais ce qui est promis est promis.

Et de nouveau il leva le doigt pour jurer, et chacun des oursons fit de même. Puis l’Ogre se dépêcha de s’en aller, car il lui fallait remonter sur sa colonne au plus vite pour que ni la police ni les passants ne remarquassent son absence. Mais il fit si froid cette nuit-là que chacun resta chez soi, et les gendarmes, ayant tiré leurs bonnets fourrés plus bas que leur nez, ne s’aperçurent de rien.

Le lendemain matin, toute la ville apprit la bonne nouvelle. L’or fut distribué le jour même à pleins sacs et si Noël avait été bien triste, le Premier de l’An fut fort joyeux. Grâce à Gaspar, on put remplir à la fois les magasins des marchands et la bourse des acheteurs. Aussi lorsque, peu de temps après, la guerre se termina, la banque vit affluer une clientèle si nombreuse qu’il fallut agrandir ses locaux et tripler le nombre des employés. Mais Gaspar n’en continua pas moins de raboter, sculpter, tailler, creuser, tourner, évider, découper, coller et assembler au fond de son bureau. Et le vieux portier Fritz continua de répondre aux visiteurs qui demandaient à voir le directeur : « Impossible aujourd’hui, Monsieur est en conférence. » Et le petit gnome recommença de vendre aux boutiquiers les chefs-d’œuvre de son élève.

Ainsi, des dizaines et des dizaines d’années s’écoulèrent encore. Et plus tard, beaucoup plus tard, lorsqu’on eut oublié tout ce que Gaspar avait fait pour sa ville et ses concitoyens (car on oublie vite les bienfaits), les vieilles dames derrière leurs fenêtres le montraient du doigt quand il passait et s’écriaient : « Voilà le Conseiller Gaspar qui revient de son bureau où il a passé toute sa vie à travailler et à s’enrichir, en vieil avare qu’il est. On dit qu’il a cent ans, qu’il est tombé en enfance et qu’il cause avec les fontaines. » Alors les gamins couraient derrière lui en riant et en se poussant du coude, car il lui arrivait souvent, en effet, de marmotter tout seul. Ou bien, lorsqu’il s’arrêtait au marché pour nourrir pigeons et moineaux qui venaient se percher sur ses épaules et son chapeau, les enfants dansaient et sautaient autour de lui. Et quelquefois le vieux Gaspar se mêlait à leurs jeux et prétendait n’avoir que douze ans, ce qui divertissait cette mauvaise graine.

Mais un jour qu’il jouait ainsi à saute-mouton, il tomba contre une borne et resta tout étourdi, la face contre terre. Le voyant couvert de sang, les gamins prirent la fuite. Gaspar parvint à se relever et à se traîner chez lui, et, en passant sous la Tour de l’Horloge, il voulut regarder l’heure. Or, bien qu’il fût tout juste midi, l’Horloge ne sonna point, les douze petits ours ne sortirent pas de la Tour et le Jaquemart resta le bras en l’air sans frapper sur sa cloche. Alors Gaspar comprit que son heure était venue. Il se mit donc au lit dans la chambrette qui avait toujours été la sienne, puis il fit sa dernière prière et dit au vieux Fritz d’aller chercher quatre hommes pour le porter sur une civière à la fontaine de l’Ogre, afin que celui-ci pût le manger, comme il avait été convenu jadis entre eux. Car, ainsi que disent les banquiers, il voulait faire honneur jusqu’au bout à sa signature.

Le vieux portier alla donc chercher en pleurant la civière et les quatre hommes, et la nouvelle s’en répandit dans le quartier. Bientôt, toute la cité fut en rumeur. On se rappela soudain que Gaspar avait donné au peuple non seulement tout son or au temps de la disette, mais encore tout son cœur et son travail au temps de la prospérité. Aussi, quand on porta le mourant vers la fontaine de l’Ogre, une foule innombrable le suivit en pleurant comme pleurait le vieux Fritz. Le pauvre Gaspar était recouvert du drap mortuaire des familles nobles. La cloche de la cathédrale sonnait le glas, et l’Ogre, en haut de sa colonne, apprêta son énorme mâchoire.

Mais, quand on retira le drap noir, voilà que Gaspar se trouva casqué, masqué et cuirassé comme l’ours du duc Berthold. Il tenait dans une main l’épée de la Justice, dans l’autre l’étendard du banneret, et la cornemuse jouait toute seule la mélodie mélancolique du cornemusier. Aussi l’Ogre eut beau chercher à dévorer sa victime, il n’y parvint pas : ou bien l’épée lui piquait les lèvres, ou bien l’étendard se mettait en travers de sa bouche, ou bien le casque ducal lui brisait les dents, ou bien le chant de la cornemuse lui donnait un frisson de peur.

Alors l’Ogre s’écria : « Je vois bien, Gaspar, que tu n’étais pas aussi bête que je le pensais puisque toi seul as pu vaincre le maudit sort. »

Et dans le même instant, l’Ogre devint de pierre pour jamais. Et dans le même instant encore, Gaspar rendit le dernier soupir. Et toujours dans le même instant, le vieux portier Fritz tomba raide mort.

Puis il se fit un bruit étrange sur le porche de la cathédrale : tous les petits personnages qui s’y trouvent sculptés, saints, anges ou démons se mirent à agiter leurs bras comme pour souhaiter la bienvenue à quelqu’un. Et l’on vit deux colombes apportant dans leur bec les deux vieilles âmes qui manquaient seules au Paradis.

 

***  ***  ***

 

— Et le gnome ? demanda Monsieur le Songe, après un moment de silence ; je m’intéresse à ce pauvre vieux gnome qui était ensorcelé par l’Ogre lui aussi, s’il m’en souvient bien. Pourquoi n’en parlez-vous plus ?

— C’est que son destin est assez triste, répondit Madame la Lune (car c’était elle qui avait raconté cette longue histoire). L’Ogre ayant oublié de le désensorceler et la mort ayant oublié de le prendre, le pauvre gnome continua et continue encore aujourd’hui à vendre des ours en bois sculpté, des hiboux aux yeux verts et des coffrets à musique. J’en vois fréquemment lorsque j’ai le temps de jeter un reflet dans une vitrine de magasin. Seulement, depuis que Gaspar est au ciel et ne doit plus toucher à ses outils, les objets que vend le gnome sont beaucoup moins jolis qu’autrefois. On dirait qu’il leur manque quelque chose, ce je ne sais quoi qui faisait leur beauté : le charme, le bon goût, l’art, vous comprenez ?

— Je crois plutôt que c’est l’amour, dit Monsieur le Songe.

Le Grain de Tabac

À ma nièce Cécile Micheli

Il y avait une fois un petit royaume où régnait un roi très savant, très avare, très exact et très autoritaire.

La Reine, sa femme, était une excellente personne, devenue grosse comme une tour à force de manger en cachette des bonbons et des chocolats. Ils avaient deux enfants, le Prince Héritier et la Princesse Héritière, qui passaient pour être les plus beaux jeunes gens du royaume ; aussi les journaux illustrés publiaient-ils chaque semaine leurs portraits. Tous les garçons du pays rêvaient de la princesse ; toutes les filles rêvaient du prince.

Quant au gouvernement qui dirigeait les affaires publiques, comme tout marchait à merveille dans les villes et aux champs, il n’avait d’autre souci que celui de se faire oublier, ce à quoi il réussissait sans effort. Beaucoup de personnes ignoraient même son existence. C’était un pays heureux.

Le seul danger véritable que courût le royaume se trouvait logé dans une case du cerveau de son maître, car si le roi ne poursuivait aucune conquête, il avait ses lubies. Et comme il était infiniment savant en arithmétique, en histoire et en géographie, les lois qu’il proclamait avaient toujours comme une petite odeur d’examen qui inquiétait ses sujets. Aussi, tout le monde travaillait ferme de la tête dans ce pays-là.

On ne vit jamais, dans aucune capitale, tant d’écoles, d’universités, de professeurs, ni de jeunes gens et de jeunes filles portant lunettes. Jamais nulle part il n’y eut plus de fêtes scolaires, de distributions de prix, de certificats, de diplômes, de bonnes ou de mauvaises notes. Il s’y trouvait même une école qu’on appelait l’École des Vérités Nouvelles, où l’on vous retournait comme de vieilles chemises les vérités évidentes, mais fatiguées par l’usage et démodées, afin de s’en servir à l’envers et de faire ainsi l’économie de recherches qu’il faut toujours payer un certain prix. Il y avait aussi une prison-modèle pour les rares délinquants (presque tous étrangers), et même un gibet à l’ancienne mode pour les voleurs qui volaient au-dessous d’un million (mais il y en avait fort peu de cette catégorie). Les autres invitaient le Roi à dîner, glissaient une bourse bien garnie sous sa serviette et leur affaire passait aussitôt dans le département des souvenirs historiques.

Sa Majesté travaillait toute la journée dans son cabinet, enveloppée dans la fumée de sa longue pipe. La Reine se promenait dans le palais, sa bonbonnière dans une main, son torchon dans l’autre, pour faire la chasse à la poussière et polir les cuivres. Aussi, le Palais-Royal reluisait-il comme un musée allemand. Quant au Prince Héritier et à sa sœur, ils essayaient de ressembler le plus possible à leurs portraits. La princesse tuait la majeure partie de son temps devant sa glace, tant elle se trouvait jolie, et le Prince regardait par la fenêtre de sa chambre passer les étudiants et les étudiantes. Il avait l’air triste et ne souriait jamais.

Tout allait donc pour le mieux lorsque le Roi, un certain mercredi d’avril, à 7 heures du soir, fit une découverte extraordinaire. Il découvrit dans un vieux livre en sanscrit védique (qui est, comme vous savez, la plus ancienne langue connue), il découvrit un accent que personne n’avait jamais vu. C’était un passage célèbre, qu’on citait souvent, mais jamais de cette façon. L’édition était pourtant une bonne édition hollandaise ancienne. Mais cet accent, que personne encore n’avait remarqué, changeait le sens de la phrase, et cette phrase une fois changée, tout le chapitre changeait, tout l’ouvrage, la science se trouvait bouleversée, la philosophie, l’univers lui-même ne reposait plus sur la même base. Enfin, cet accent, c’était une trouvaille prodigieuse.

Le Roi ne parut pas à dîner. On eut beau sonner la cloche deux fois, il ne descendit pas. On dépêcha auprès de lui le vieillard qui faisait fonction à la fois de Grand Chambellan, de Grand Échanson, de Grand Panetier, de Premier et Second Gentilhomme de la Chambre, de Premier Valet et même de chasseur de la Cour, pour informer Sa Majesté qu’Elle était servie depuis plus de six minutes : le Roi ne bougea pas de sa table de travail. La Reine monta elle-même pour voir ce qui se passait : le Roi lui fit signe de la main qu’on ne le dérangeât point. Le Prince et la Princesse suivirent : même geste ordonnant le silence. Le Palais fut plongé dans l’étonnement, toutes les règles établies se trouvant transgressées.

Lorsque enfin, vers minuit, le Roi se leva et demanda qu’on lui versât une coupe de champagne ; et lorsque, l’ayant bue, il fit un pas de danse, tout seul, autour de la table de la salle à manger, alors l’étonnement devint de la stupeur. « Le Roi chantait. Le Roi dansait. Le Roi était sur la voie d’une des grandes découvertes du siècle. Le Roi allait rédiger une proclamation à son peuple. » Telles furent les nouvelles que la radio et les journaux répandirent dès le lendemain à travers le pays. Et, en effet, l’Académie fut convoquée aussitôt, laquelle nomma une commission d’études, qui délégua une sous-commission :

1° pour présenter ses respectueuses félicitations à Sa Majesté ;

2° pour examiner le problème dans toute son ampleur ;

3° pour inviter, sur l’ordre royal, tous les savants, professeurs, orientalistes, spécialistes, et même les étudiants et étudiantes à travailler à la solution d’un problème qui importait essentiellement à la gloire de l’État. La récompense promise devait être la plus haute que le Roi pût donner.

Les lunettes masculines et les lunettes féminines se mirent donc tout de suite à l’ouvrage. Une fois par semaine, le samedi matin, le précieux livre était présenté ouvert, à la page désormais historique, dans une vitrine de la bibliothèque du Palais. Vieux et jeunes défilaient au-devant sans arrêt, prenaient des notes, discutaient, proposaient leurs idées, mais personne ne trouvait rien. Le Roi en perdit le boire et le manger. Il offrit à qui découvrirait le sens de cet accent surprenant : d’abord mille pièces d’or, récompense qu’il jugeait fabuleuse ; puis une rente sur l’État ; puis, se ravisant encore, il déclara que l’argent n’était rien en une telle affaire, mais il promettait la main de sa fille au trouveur si celui-ci était du sexe fort, ou celle de son fils s’il était de l’autre. Mais si personne n’avait trouvé dans le délai d’un an, le Prince devrait épouser la Princesse du Pays Voisin, qu’il n’avait jamais vue et qui, disait-on, était la filleule d’une fée très méchante et très riche. Sa sœur deviendrait la femme du vieux savant qui présidait l’Académie.

Le nombre des chercheurs doubla. Les jeunes princes eux-mêmes se mirent au travail et ils s’enfermèrent l’un dans l’aile gauche, l’autre dans l’aile droite du Palais. La Reine passait leur dire bonjour chaque matin, son torchon à la main ; mais elle trouvait toujours sa fille assise devant son miroir et elle se contentait de soupirer, d’épousseter et de faire briller l’or des commodes. Puis elle se rendait chez son fils et regardait par les trous de serrure. Au premier trou, qui était celui de la porte de sa chambre d’études, elle ne voyait rien, tant les toiles d’araignées l’obstruaient. Au second, elle l’apercevait penché comme de coutume à sa fenêtre, d’un air mélancolique.

Cependant, le jeune Prince, à force de dévisager les maisons d’en face, y remarqua un jour, sous l’auvent d’un grand toit, une jolie petite figure entre deux pots de jacinthes bleues. Et ayant pris sa longue-vue d’amiral de la marine royale, il vit une ravissante petite blonde qui lui sourit d’abord et ensuite lui tira la langue. Cela l’amusa un peu, le fit sourire aussi pour la première fois de sa vie et, à la réflexion, l’indigna. Mais il n’eut pas le courage de faire gronder l’inconnue par le grand chef de la police. Au contraire. Il ne dit rien, persista à la regarder chaque matin avec sa longue-vue et la baptisa pour son usage particulier Charmante Figure.

De son côté, Charmante Figure continuait de sourire au Prince quand il ne la lorgnait pas, et à lui tirer la langue lorsqu’il prenait sa longue-vue. Bientôt, un langage muet s’établit entre eux. La main droite levée signifiait promenade ; la main gauche levée, travail ; les deux bras étendus, jouer ; la tête penchée sur le côté, dormir. Et un beau jour, leur vocabulaire s’étant beaucoup perfectionné, Charmante Figure put faire comprendre au Prince qu’elle travaillait elle aussi à la solution du grand problème de l’accent dans le vieux livre sanscrit. Le Prince en fut bien content.

Le samedi suivant, il mit une fausse moustache et une fausse barbe, emprunta l’une des livrées du Grand Échanson-Panetier-Chambellan-Gentilhomme et se rendit à la bibliothèque du Palais à l’heure où les chercheurs y affluaient. Il espérait que Charmante Figure ferait comme eux et qu’il pourrait ainsi la voir tout à son aise, sans être reconnu. Et, en effet, il la vit bientôt arriver toute rose et blonde et jolie parmi la foule des messieurs et des dames à lunettes. Elle s’approcha de la vitrine et examina le livre un tout petit instant, puis elle éclata de rire toute seule et cacha son visage dans un fin mouchoir de dentelle. Le Prince se plaça derrière elle et ne perdit pas un de ses gestes. Il la vit rentrer son fin mouchoir dans son sac à main et en sortir une glace d’écaille pour s’y mirer. Leurs regards se croisèrent alors un instant au fond du petit miroir ; et aussitôt Charmante Figure, sans même tourner la tête, tira sa langue pour montrer au Prince qu’elle l’avait parfaitement reconnu, malgré son déguisement. Puis elle s’enfuit dans un nouvel éclat de rire, en lui envoyant un baiser.

Le Prince ne savait plus que penser d’elle et il aurait bien voulu lui demander son avis sur le terrible livre, lorsqu’il la revit, le lendemain, entre ses jacinthes. Mais il aperçut, à côté d’elle, une vieille au nez crochu, qui lui parut être une sorcière. Quand elle eut disparu, leurs signaux reprirent de plus belle et le pauvre Prince se mit à songer avec douleur que le temps passait : chaque journée l’éloignait un peu plus de sa Charmante, hélas ! puisque chaque journée l’approchait davantage de son mariage forcé avec l’affreuse Princesse du Pays Voisin.

Cependant, le Roi décida au printemps qu’une grande assemblée se tiendrait au Palais, où viendraient tous ceux qui, ayant bien travaillé au fameux problème, auraient une solution à lui soumettre. Aussi, dès le matin de cette journée, la cour d’honneur du Palais Royal fut-elle encombrée de voitures, de piétons, et de cavaliers.

Le Roi lui-même ouvrit la séance, entouré de vingt-neuf académiciens en perruque, rangés en demi-cercle autour du trône. La Reine était assise à ses côtés, ainsi que le Prince et la Princesse. La salle bourdonnait de tout ce peuple à lunettes. Puis, dans un silence intimidant, chaque postulant se leva pour émettre une opinion. Mais dès les premiers mots, le Roi l’interrompait et secouait la tête. Les vingt-neuf académiciens secouaient la leur. Et la Reine, qui avait de plus en plus chaud, secouait son torchon et s’essuyait la figure. Personne ne donnait de réponse satisfaisante.

Enfin, une petite voix argentine se fit entendre au fond de la salle et une jeune personne s’avança modestement devant le trône. Le Prince devint aussi rouge que le velours de son fauteuil, puis aussi blanc que son jabot, car il avait reconnu Charmante Figure. Mais la jeune fille ne semblait nullement troublée ; d’ailleurs elle ne le regardait pas.

— Que Votre Majesté daigne ordonner qu’on m’apporte le livre, dit-elle.

Le Roi fit un signe ; le livre fut présenté ouvert sur un coussin, tandis que toutes les lunettes masculines et toutes les féminines se penchaient curieusement vers l’inconnue. Celle-ci prit le volume entre ses longs doigts effilés de statue gothique et, du bout de son ongle rose, elle fit sauter l’accent et souffla sur la page. Puis, se tournant vers le Roi :

— Sire, dit-elle, tout ce grand mystère était un tout petit grain de votre royal tabac !

En proie à une émotion intense, le Roi se leva. La Reine s’éventa furieusement avec son torchon. Les Académiciens se bousculèrent pour examiner le livre. Mais Charmante Figure, montant lestement les marches du trône, fit une révérence à Sa Majesté et dit :

— Sire, vous avez vous-même fixé l’enjeu de cette affaire d’État. Je viens donc réclamer de vos augustes mains le prix auquel j’ai droit.

Mais le Roi, qui s’était rassis d’étonnement, se leva une seconde fois.

— Jamais ! s’écria-t-il. C’est une imposture ! Je suis trahi ! Qu’on emmène cette audacieuse ! Qu’on la jette en prison !

Seulement, quand les gardes voulurent saisir l’inconnue, elle avait disparu.

À partir de ce jour, le Roi prit des humeurs noires, car on lui avait dérobé, disait-il, ce qui faisait le sel de sa vie. La Princesse pleura toutes les larmes de son joli corps, le Roi ayant décidé qu’elle épouserait le vieil Académicien savant. Quant au Prince, on fixa par le prochain courrier le jour de son mariage avec la Princesse du Pays Voisin.

Le pauvre Prince passait néanmoins les jours et les nuits à sa fenêtre avec sa longue-vue d’amiral, mais Charmante Figure ne s’y montra plus. Il envoya secrètement le chef de la police dans la maison qu’elle habitait : on ne l’y connaissait pas. Il désigna lui-même la croisée et les jacinthes où il avait si souvent vu s’encadrer son visage : c’était la demeure d’une vieille dame au nez crochu, à moitié sourde, qui ne comprit point ce qu’on lui voulait.

Ainsi, la date du mariage des deux Princes approchait à grands pas et bientôt la ville se couvrit de drapeaux et de lanternes de papier. Enfin, le grand jour se leva. Dès l’aube, le vieil Académicien vint au Palais dans sa vieille voiture, traînée par un vieux cheval brun qui avait l’air de trottiner dans un vieux rêve. Et il emmena la Princesse en larmes. Le Roi fit atteler son haut carrosse doré et vitré, qui n’était pas sorti de la remise depuis un demi-siècle, afin de se porter avec la Reine au-devant de la fiancée du Prince. Et celui-ci, la mort dans l’âme, enfourcha son coursier blanc et se mit en tête du cortège.

À l’entrée du grand pont, le cortège s’arrêta, tandis qu’arrivaient, en sens opposé, la Princesse du Pays Voisin et sa suite. En tête marchait une troupe de nains, jouant de la flûte. Puis venaient des nègres, vêtus de gants de boxe et de chapeaux haute forme. Puis douze dromadaires portant chacun deux paniers remplis d’or de chaque côté de leur bosse (ce qui fit s’épanouir le cœur du Roi). Puis douze autruches traînant une voiture qui débordait de boîtes de chocolats, de bonbons et de pralines (ce qui fit tressaillir de plaisir l’estomac de la Reine). Puis vingt-quatre ânesses chargées chacune d’une malle bourrée de robes et de soieries pour la jeune Princesse (ce qui fit sourire celle-ci à travers ses larmes). Et enfin, un éléphant gigantesque, surmonté d’un dais de plumes blanches sous lequel se tenaient, invisibles, la fiancée et sa marraine. Le cortège du royaume des Lunettes paraissait bien maigre à côté de celui-ci, qui ressemblait à une vision des Mille et une Nuits. Ils défilèrent l’un derrière l’autre à travers les rues, aux acclamations du peuple. Enfin, l’on s’arrêta dans la cour du palais, un escalier d’ivoire fut appliqué contre le flanc de l’éléphant, le dais s’ouvrit et l’on en vit descendre… qui ? La vieille au nez crochu, suivie de six demoiselles qui portaient, enroulée dans une immense feuille de nénuphar, une merveilleuse poupée endormie. Mais le Prince reconnut immédiatement Charmante Figure. Alors, la vieille au nez crochu s’avança vers le Roi, et lui dit :

— Ô Roi, voici la fiancée que tu as choisie sans la connaître pour qu’elle soit l’épouse de ton fils, parce que tu la croyais riche. Sache qu’elle ne le peut être qu’à une seule condition.

Mais le Roi, supposant que la vieille se moquait de lui puisqu’elle ne lui présentait qu’une poupée, allait se mettre dans une terrible colère, lorsque la vieille l’arrêta d’un geste :

— Ô Roi, reprit-elle, sache que ma puissance dépasse de beaucoup la tienne. J’appartiens à un monde qu’en dépit de ta science tu ne parviendras jamais à voir, parce qu’il y faut un regard, et vous ne possédez ici que des lunettes. Ma filleule que voici ne s’éveillera du sommeil où elle est plongée que si tu dis la vérité. Alors elle deviendra le trésor de ton fils et les richesses qu’elle apporte seront à toi. Mais au premier mensonge prononcé dans ce palais, elle se rendormira et les paniers pleins d’or disparaîtront avec elle. Réponds donc à ces deux questions : Charmante a-t-elle mérité de devenir la Princesse Héritière en découvrant dans ton livre le grain de tabac ?

Le Roi réfléchit longuement et répondit avec aigreur :

— Elle l’a mérité.

— Et maintenant, que préférerais-tu, si je t’en donnais le choix : le bonheur de ton fils ou l’or des paniers ?

Cette fois, le Roi répondit sans hésiter :

— L’or des paniers.

— Bon, dit la vieille, tu as bien répondu ; la première fois selon la justice, et la seconde selon ton cœur. Prends donc ce qui t’appartient et n’oublie pas notre marché.

Alors Charmante, toute vive et pimpante, se déroula de sa feuille de nénuphar et vint se jeter au cou de son fiancé. Combien elle était heureuse de pouvoir enfin, pour la première fois, lui adresser la parole ! Car jusqu’ici leurs cœurs seuls avaient parlé.

La noce eut lieu le jour même ; elle est restée mémorable. Toutes les lunettes du royaume suivirent dans le ciel les fusées et les pluies d’étoiles du feu d’artifice.

Seulement, le soir, dans leur chambre nuptiale remplie de cadeaux, Charmante s’écria tout à coup :

— Oh ! voilà que j’ai des fourmis dans mon pied gauche ! Sûrement quelqu’un, au palais, doit faire en ce moment un bon petit mensonge ! Pourvu que cela ne m’oblige pas à m’en retourner déjà dormir dans ma feuille de nénuphar !

Mais l’époux dit en riant dans le creux d’une jolie oreille :

— Je devine ce que c’est, ma chérie. Ce doit être la Reine, ma mère, qui cache comme chaque soir sous son oreiller sa bonbonnière bien garnie, après avoir juré au Roi qu’elle était vide.

Mais heureusement, le Roi dormait déjà, et le petit mensonge de la Reine ne se trouva consommé qu’en pensée.

Bijou

En ce temps-là, dit le vieux hibou qui avait amené pour la première fois la plume d’oie aux guigants, en ce temps-là je séjournais à Bâle, dans une famille dont la maison vaste, mais délabrée, possédait un grand toit où je me trouvais fort bien. C’était au moment de la foire.

Bâle est une belle et très ancienne ville épiscopale, bâtie sur le Rhin. Elle renferme une cathédrale gothique aux murs de grès rouge, un musée de peinture célèbre, un hôtel de ville de style bourguignon et des Maisons de Corporations cossues et ornementées, comme il convient à des bourgeois riches. À l’époque dont je vous parle, elle avait encore de vieilles rues étroites, bordées de maisons biscornues où la foire de printemps amenait tant de monde, de voitures, d’échoppes en plein vent et de tire-laine que l’on n’y pouvait guère remuer. Au surplus, cette foire ressemblait à toutes les autres foires, c’est-à-dire qu’on se réunit pour se regarder, pour se tromper, pour se divertir et pour employer ses économies de l’année à des achats que souvent on eût faits chez soi à meilleur compte.

Un jour que la famille et ses hôtes sortaient de table, on annonça une bande de ces musiciens ambulants qui vont jouer de maison en maison. On les fit entrer et ils jouèrent quelques airs. Ils étaient cinq, vêtus de costumes étranges de toutes les couleurs, trois maigres au visage long comme un jour sans pain, et deux gros joufflus qui semblaient avoir mangé et bu toutes les rations de leurs camarades. Leur chef était un des joufflus, le plus gros, le plus vieux aussi, qui, après le concert, vida comme un philosophe de taverne trois pots de bière, tandis que l’un des trois maigres présentait à la ronde son bonnet pointu.

Comme ils faisaient leurs salutations de congé et leurs remerciements de ce qu’ils avaient reçu, on annonça un oiseleur alsacien, fameux par ses élèves ailés dans toutes les Allemagnes. La compagnie le vit arriver avec grand plaisir et les musiciens demandèrent la permission de rester pour voir ses tours. Le maître de la maison la leur accorda volontiers et chacun témoigna sa curiosité des talents d’un certain serin qui était devenu célèbre et surpassait, disait-on, tout ce qu’on raconte de merveilleux sur les tours d’adresse des chiens, des chevaux, des cochons, des ânes, et même des poissons. L’oiseleur prit donc son serin sur son doigt et se mit à le haranguer. « Allons, Bijou, lui dit-il, te voilà devant des personnes de grand esprit. Prends garde à toi. Ne va pas me faire un affront. Souviens-toi de ta réputation et travaille ici comme il faut, afin qu’on puisse dire que tu es un véritable bijou. »

Pendant cette exhortation, l’oiseau avait l’air très attentif, et il inclinait la tête comme pour prêter l’oreille. Enfin, il fit deux saluts de très bonne grâce lorsque son maître eut cessé de parler.

« C’est fort bien, reprit l’oiseleur en lui tirant son chapeau, voyons maintenant si tu es un canari d’honneur ; chante-nous un petit air. »

Le canari chanta.

« Fi donc, c’est la voix d’un corbeau enrhumé cela ! Donne-nous quelque chose de pathétique. » L’oiseau prit une voix douce comme un luth. « Plus vite, dit l’oiseleur… c’est cela… Mais cette petite jambe ! Et cette tête ! Allons donc, Monsieur Bijou, vous n’y êtes pas, vous oubliez la mesure… Voilà, oui, voilà, bon, bravo mon petit homme ! »

Tout ce que l’oiseleur lui disait, le serin l’exécutait à ravir. Il battait la mesure avec la tête et avec la patte et paraissait sentir à merveille l’expression poétique et musicale des airs qu’il chantait. Les bravos retentissaient de tous côtés dans la salle et les musiciens protestèrent qu’il en savait plus qu’aucun d’entre eux.

« Et puis, est-ce que nous ne remercions pas de ce compliment ? dit l’oiseleur. Le serin s’inclina respectueusement à la grande satisfaction de la société. Il fit ensuite l’exercice avec un fusil de paille. Après quoi le maître lui dit : « Mon pauvre Bijou, voilà déjà bien des choses. Tu dois commencer à être fatigué. Encore deux ou trois tours, et puis nous nous reposerons. Faisons à ces dames une belle révérence. » L’oiseau se redressa, croisa ses petites pattes et fit une révérence qui aurait pu servir de modèle à nos demoiselles d’aujourd’hui, bien qu’elles ne se donnent plus le soin d’apprendre les belles manières.

« Voilà un brave petit oiseau. À présent un salut en tirant le pied. C’est parfait. À cette heure, finissons par un air de cor de chasse… Bon, bon, soutenez ! Fort bien ! voilà un bon petit camarade. » Cette fanfare fut sonnée avec une gaîté, une activité, une précision admirables. Toute la compagnie applaudit avec transport et les musiciens, enchantés, répondirent avec leurs instruments et des battements de mains qui n’en finissaient point. L’oiseau lui-même parut fier de ses succès. Il secoua ses petites plumes, il se redressa et entonna un chant de victoire.

« Tu as fort bien fait ton devoir, mon Bijou, lui dit son maître en le caressant ; à présent tu vas faire un petit sommeil, pendant que je prendrai ta place. » À ce moment, le canari fit semblant de s’endormir par degrés. Il ferma d’abord un œil, puis l’autre, puis il balança la tête ; puis il pencha si fort, tantôt à droite, tantôt à gauche, que ceux qui se trouvaient à portée avançaient bonnement la main pour le soutenir. Enfin, le sommeil parut le gagner tout à fait et il resta couché sans mouvement, sur la main de l’oiseleur. Alors celui-ci le posa sur la table, dans la même attitude ; et avant que de commencer ses propres tours, il accepta un verre de vin du Rhin qu’on lui offrit. Au moment où il allait boire, le serin se réveillant tout à coup vint se percher sur le bord du verre et mit son petit bec dedans pour en avoir sa part. « Attends, petit impertinent ! » lui dit le maître. À ces mots, l’oiseau reprit sa place sur la table et se remit à dormir comme auparavant.

L’oiseleur commença alors ses tours, dont le plus fort fut un équilibre de ces longues pipes de terre qu’on fume en pays alsacien. Son travail absorbait l’attention de toute l’assemblée, lorsqu’un énorme chat noir, qu’on n’avait point aperçu et qui apparemment veillait depuis longtemps le moment de faire son coup, s’élança sur la table, saisit le serin dans sa gueule et décampa par la fenêtre, malgré les cris et les efforts de tous ceux qui se trouvaient à portée. La salle fut vide en un instant, mais hélas ! la poursuite resta vaine.

L’oiseleur rentra bientôt dans un état de consternation inexprimable, rapportant le corps inanimé de son canari. Il posa devant lui les restes de son Bijou chéri et s’écria avec l’accent le plus douloureux : « Hélas ! il est bien juste que je te pleure, pauvre petit ami ! Depuis quatre années entières tu ne mangeais que de ma main, tu ne buvais que de mes lèvres, tu ne dormais que sur ma poitrine ! C’est à toi que je devais ma vie, ma santé, mon bonheur ! Que vais-je devenir sans toi ! C’était par toi que j’avais accès dans les meilleures sociétés. C’était en considération de tes talents qu’on m’y souffrait. Ah ! voilà bien la juste punition de ma vanité ! Si je m’étais fié à toi de la garde de toi-même, tu serais maintenant perché sur mon doigt ou tu te reposerais sur ma poitrine. Maudit soit l’instant où je suis entré dans cette maison ! Maudit soit le monstre qui t’a déchiré ! »

Tel fut à peu près le sens des paroles de ce pauvre homme, qui accompagnait ses discours de tous les signes du désespoir le plus profond. Il tira de sa poche une petite bourse de velours fort usée et en sortit un peu de coton qui servait à envelopper les appeaux qu’il employait à son métier d’oiseleur. Ensuite, il fit un petit lit de coton, sur lequel il posa doucement le corps du serin, et il recommença ses plaintes, mais d’un ton plus sensible et plus doux. Son chagrin avait pris un caractère plus tendre.

Il était vivement partagé par tous les assistants ; mais les musiciens surtout semblaient pénétrés de son malheur et ils nous donnèrent une scène touchante. Ils se rassemblèrent dans un coin et, après s’être parlé à l’oreille pendant quelques moments, cherchèrent à glisser dans la poche du jongleur le produit de la quête qu’ils avaient faite. Mais celui-ci, voulant la leur rendre, sortit malheureusement de sa poche, en même temps que l’argent, un petit sac qui contenait la graine dont il nourrissait son oiseau. La vue de ce petit sac fit sur lui une impression que les mots ne sauraient peindre.

Il jeta au loin l’argent avec un sentiment qu’on voyait bien n’être pas de l’ingratitude, mais qui tenait du désespoir. Il déroula le cordon qui enveloppait le petit sac ; il en tira deux ou trois grains qu’il approcha du bec de son canari, puis il s’écria en secouant la tête : « Non, non, mon pauvre Bijou. C’est fini, tu ne piqueras plus dans ma main ! Dans ma main qui pendant plusieurs années t’a fourni toute ta nourriture. Ah ! combien nous étions contents quand notre petit sac était plein ! Eût-il été plein d’argent, tu l’aurais mérité. »

— Oh ! je voudrais le remplir d’or, s’écria le maître de la maison ; je n’hésiterais pas. À défaut de le pouvoir, allons du moins tuer ce vilain chat noir.

Mais le vieux musicien joufflu le retint par la manche et lui barra la porte.

— Non, Monsieur, dit-il, non, vous ne ferez point cela. Ce serait indigne d’une homme éclairé et d’un des premiers habitants de cette bonne ville de Bâle. À chacun son métier : nous avons fait le nôtre qui était de vous charmer ; le pauvre Bijou a fait le sien, qui était d’obéir a son maître ; l’oiseleur a réussi son tour, qui était fort difficile ; enfin le chat lui-même n’a pas manqué le sien, qui voulait de l’adresse et de la décision. La seule qui soit ici à blâmer est cette maudite fenêtre par où il est entré et sorti. Punissons-la si vous voulez. Brisons-la en mille morceaux…

Il n’y avait rien à répliquer et on ne répliqua rien. Mais chacun s’en retourna sans plaisir à la foire, qui continuait de battre son plein, dans les rues aux maisons biscornues de la vieille cité épiscopale de Bâle sur le Rhin.

Le Mariage du fantôme

À Edmond Jaloux

Il y avait branle-bas de fête au château de Quatre-Vents parce que le baron y attendait la visite du jeune sire de Vufflens, auquel il destinait la main de sa fille.

Le Baron était l’aîné de la branche cadette des Quatre-Vents, et il avait hérité, en même temps que son château, tout l’orgueil de ses ancêtres. Il affirmait descendre de Gauthier de Quatre-Vents, dit Gauthier Sans Argent, gentilhomme bourguignon qui prêcha la Croisade aux côtés de Pierre l’Ermite et perdit la vie en Bulgarie. À force de guerroyer par les pays de Vaud, de Savoie et de Bourgogne, les biens du Baron s’étaient en grande partie évaporés et il avait quelque peine à maintenir un état de maison qui répondît à son illustre origine. Il lui restait son château qui dominait toute la contrée du Milieu du Monde. Il lui restait aussi ses forêts, quelques vieilles querelles de famille que lui avait léguées son bisaïeul et qu’il entretenait avec autant de soin que les quatre derniers chevaux de ses écuries et les trois derniers chiens de sa meute. Il lui restait enfin sa fille Hériberte.

Celle-ci était la fille unique du Baron, et l’on sait que les filles uniques sont d’ordinaire des prodiges. Élevée par deux tantes qui, dans leur jeunesse, avaient vécu plusieurs années à la cour d’un petit prince des pays du nord, Hériberte était instruite dans toutes les parties de l’éducation du beau monde. Elle était d’une habilité prodigieuse au travail des tapisseries de haute et basse lisse, et avait déjà représenté au naturel la glorieuse légende de Gauthier Sans Argent, mourant de la peste sur la route du Saint Sépulcre. Elle lisait assez couramment les lettres gothiques ; elle savait signer son nom, qu’elle faisait suivre de chacun de ses titres (ce qui prenait beaucoup de temps) ; elle savait encore danser à la mode bourguignonne et chanter par cœur des romances, en s’accompagnant sur le luth. Pour la beauté, on s’accordait à dire qu’elle n’avait pas de rivale entre la cité ducale de Dijon et les évêchés de Lausanne et de Bâle. Mais les tantes qui, à ce que l’on prétend, avaient été fort coquettes en leur temps, ne plaisantaient pas sur le chapitre des convenances. Elles gardaient leur nièce à vue. Cette rose des forêts fleurissait au milieu des épines.

Cependant, le Baron aimait à donner des fêtes. Et comme le ciel l’avait doté de maints parents pauvres, ils arrivaient par essaims dans ces occasions pour jouter entre eux, boire à la santé du beau cousin et exalter sa munificence. La nuit venue, on se réunissait dans la haute salle des gardes, où une compagnie de soldats aurait bivouaqué à l’aise, en société des effraies et des chauves-souris. Le Baron se mettait alors à raconter. Et ses histoires étaient longues.

C’était souvent quelque récit des guerres où il avait une part qui n’était pas la moins glorieuse et dont les détails variaient suivant l’importance des auditeurs. Puis, lorsque ses hôtes paraissaient somnoler quelque peu, il les réveillait vivement avec des histoires de sorciers et de fantômes. Il en était fort friand et se délectait quand les dames y attrapaient la chair de poule le long de leurs bras veinés de sang bleu, et que les chevaliers en demeuraient bouche bée longtemps encore après qu’il eût cessé de parler. Du reste, le Baron se regardait bonnement comme l’un des hommes les plus marquants de son époque.

S’il y avait branle-bas de cérémonie ce jour-là, c’est qu’il s’agissait d’une affaire de la plus haute importance. Le Baron attendait en effet la première visite du jeune sire de Vufflens, qu’il destinait comme époux à sa fille Hériberte. Ce seigneur était issu d’une famille presque aussi noble que celle des Quatre-Vents et presque aussi ruinée. Le Baron avait donc formé le projet d’unir par les liens du mariage deux maisons illustres par le sang, et dont les domaines, une fois réunis, rendraient à celui qui se flattait d’en devenir le seul maître son ancienne puissance. Toutes les formalités de la négociation avaient été remplies, sauf la rencontre des futurs époux, qui n’avait pas été jugée nécessaire. Au demeurant, le jeune sire de Vufflens servait alors dans les armées d’un prince étranger. Mais il venait d’obtenir un congé pour s’aller marier ; il s’était mis en route et avait annoncé pour ce jour-là son arrivée au château de Quatre-Vents.

Aussi, peut-on croire que toute la maison était sous grand pavois pour le recevoir. L’oriflamme du Baron flottait sur la tour de l’est. Effraies, chauves-souris, araignées, avaient dû vider les lieux. La garde (c’était un ancien invalide de guerre) se mit sous les armes, et la livrée (c’étaient deux vieux valets) revêtit ses pourpoints neufs. Quant à la toilette de la fiancée, elle avait été le sujet de discussions tellement interminables entre les tantes, qu’Hériberte en prit occasion de suivre son propre goût. Aussi se trouvait-elle habillée d’une robe de brocart, semée de vraies roses cousues avec du fil d’or. Ainsi parée, elle ressemblait plus à une princesse qu’à une baronne. Les tantes, tout émues, lui donnaient encore leurs derniers conseils sur sa contenance et ses propos avec l’époux qui allait arriver.

De son côté, le Baron était fort agité. Non qu’il eût précisément quelque chose à faire, mais c’était un petit homme vif et inquiet, qui ne pouvait tenir en place. Pour tromper son impatience, il allait de chambre en chambre, donnait des ordres contradictoires aux valets, déplaçait des meubles sans prendre garde que la poussière qu’ils dissimulaient en profitait pour sauter aux yeux de tous. Il descendait dans les cuisines où l’on avait tué le veau gras et il goûtait aux sauces. Il faillit même rouler dans l’escalier de la cave en allant choisir les plus vieilles bouteilles, celles qu’on met dormir derrière les fagots jusqu’au jour où l’on marie sa fille ; mais il y avait longtemps que la livrée les avait bues. Il monta ensuite au sommet d’une tour afin de voir – comme feu sa tante Anne – si l’on n’apercevait point quelque cortège sur la grand-route. Mais rien ne s’y montrait. L’heure du dîner avait sonné, les cousins et les parents étaient tous arrivés, les sauces commençaient à sécher, les rôtis à brûler, mais le Baron avait beau explorer l’horizon, il ne vit que les forêts immobiles, deux aigles qui planaient dans le ciel et un petit nuage en forme d’épée à la pointe du mont Blanc. Ce n’était guère bon signe.

Tandis que l’impatience grandissait au château et que le soleil s’abaissait lentement vers l’occident du pays du Milieu du Monde, une scène tragique se déroulait à six lieues de là. M. de Vufflens et son ami Rainier, comte de Clarmont, suivis d’une faible escorte, faisaient route au petit trot, allure assez ordinaire aux jeunes gens dont les parents ont pris la peine d’arranger le mariage. Ils devisaient gaîment ensemble sur les ridicules du Baron, la sottise reconnue des tantes et la réputation de beauté de la blonde Hériberte, qu’ils n’avaient jamais vue ni l’un ni l’autre. Ils cherchaient quel nom d’emprunt ils donneraient au comte de Clarmont pour la circonstance, celui-ci appartenant précisément à l’une des familles avec qui le Baron entretenait l’une de ses querelles séculaires, et ils s’amusaient à en fabriquer d’extraordinaires, lorsque surgit devant eux une troupe d’hommes armés. C’étaient des brigands dont cette partie du pays se trouvait alors infestée.

« La bourse ou la vie ! » s’écria le chef des voleurs en se jetant avec ses hommes à la tête des chevaux. Les deux chevaliers tirèrent aussitôt leurs épées et se défendirent vaillamment contre un ennemi nombreux et mirent enfin les brigands en fuite. Seulement, le sire de Vufflens avait reçu une blessure mortelle au cours du combat. Son ami le transporta avec beaucoup de peine sur sa monture au plus proche couvent, où on lui prodigua des soins qui furent inutiles. Se sentant mourir, le malheureux jeune homme chargea son camarade de se présenter chez le Baron pour raconter sa triste fin et restituer à Hériberte l’anneau de fiançailles qu’il avait reçu par l’entremise des tantes. Il assura son ami que si ce message n’était pas fidèlement exécuté, il ne pourrait trouver la paix dans son tombeau. À peine eut-il achevé ces recommandations que le délire le saisit. Il se mit à parler avec volubilité, ordonna ses préparatifs de voyage, montra une grande impatience de connaître la belle Hériberte ; enfin, il demanda son cheval et, au moment où il croyait mettre le pied à l’étrier, il expira.

Le comte Rainier, après avoir donné des larmes à son compagnon de guerre et de taverne, renvoya les domestiques porter la triste nouvelle à Vufflens ; puis il chargea les moines de faire le nécessaire pour sa sépulture dans la cathédrale de Lausanne, où dormaient les aïeux du mort. Enfin, il s’occupa de remplir sans délai la mission qui lui avait été confiée. Elle était de nature fort délicate, puisqu’elle allait changer du tout au tout l’avenir de la jeune personne et renverser les espérances du Baron. Aussi reprit-il sa route encore plus lentement, en retournant sur sa langue les phrases qu’il allait devoir prononcer. Et plus il approchait, plus ces phrases s’embrouillaient dans sa tête, car il faut avouer que s’il était brave, le comte Rainier n’était point éloquent.

Pendant ce temps, on mourait plus encore de faim que d’inquiétude au château de Quatre-Vents. Le Baron refusait toujours de faire servir le dîner lorsque, au moment que les hiboux s’envolent des vieux toits pour entreprendre leurs travaux nocturnes, le cor de chasse se fit entendre au dehors. Le gardien de la tour répondit avec sa trompe. La Baron se précipita dans la cour, fit abaisser le pont-levis et se porta à la rencontre de son gendre. Il vit s’approcher un cavalier de haute taille, d’une figure grave et imposante. Le Baron lui trouva bonne et grande mine, mais il fut un peu mortifié de le voir arriver seul, car il jugeait que cette manière bourgeoise de voyager n’était guère convenable à un homme qui allait avoir l’honneur de lui appartenir. Mais il passa là-dessus, s’imaginant que peut-être l’impatience d’arriver lui avait fait devancer ses gens.

L’étranger n’était pas encore sorti de sa première phrase que le Baron l’interrompit en l’embrassant et en lui faisant mille compliments. C’était son fort. C’était aussi son faible. Et comme il savait par cœur un vieux manuel de courtoisie, oublié jadis par quelque troubadour dans un cachot du château, il ne laissa pas le temps à celui qu’il croyait son gendre de placer les deux autres phrases que ce dernier avait préparées. Cependant, lorsqu’ils parurent dans la grande salle, il se fit un silence. L’étranger allait en profiter quand les tantes entrèrent en conduisant par la main leur nièce dans sa robe brodée de roses. Elle leva ses beaux yeux bleus, prêts à pleurer d’énervement, mais sans doute le regard plein d’admiration du comte ne lui fit-il pas peur, car deux mignonnes fossettes se dessinèrent aux coins de sa bouche. La livrée ouvrit alors à doubles-battants les portes de la salle du festin, dont les murs disparaissaient sous les trophées de guerre et de chasse : étendards déchirés, écus fendus et tordus, lances rompues, mâchoires de loups, bois de cerf, pattes d’ours et têtes de sangliers.

Cependant, le comte mangea peu, but moins encore, tant il paraissait absorbé dans ses pensées. Il ne regardait qu’Hériberte et lui disait de temps en temps quelques mots, mais à voix si basse que personne d’autre ne pouvait les entendre. Bien qu’elle n’y répondît pas toujours, elle semblait n’en pas perdre une syllabe et, chaque fois qu’il détournait la tête, elle jetait sur lui un regard modeste, mais pénétrant. Les invités étaient trop soucieux de ne manquer ni un coup de fourchette, ni un coup de gobelet pour s’apercevoir de rien. Seules les deux tantes se signalaient à travers la table leur satisfaction devant l’entente parfaite qui régnait déjà entre les futurs époux.

Le repas se prolongea. On porta des santés. On chanta. Mais l’étranger continuait de rester grave, en dépit de la gaîté générale. Son aspect à la fois mélancolique et tendre intéressait les dames, mais ne plaisait guère aux messieurs. On l’aurait voulu plus joyeux. « Est-ce que, la veille de son mariage, on devrait avoir l’air de porter ainsi le diable en terre ? » demandait la rieuse Madame de Buchillon derrière son éventail en plumes de cygne à la sèche Madame d’Aubonne, qui cachait la moitié de son long nez derrière un éventail en plumes de corbeau. M. l’abbé d’Yverdun, qui devait célébrer la cérémonie nuptiale, hochait sa tête blanche avec surprise. Et l’oncle d’Orbe commença de raconter des histoires de revenants, dont il se vantait de posséder un répertoire presque aussi complet que celui du Baron. Mais ses gestes effrayants et sa voix caverneuse ne déridèrent pas un instant le comte, qui ne cessait de converser dans un coin avec l’épouse de manière toujours plus confidentielle et mystérieuse.

Cela finit par paraître suspect et vexa tellement le Baron qu’il déclara vouloir lui aussi raconter une histoire de spectre. C’était celle du cavalier maudit, condamné à galoper à travers le monde en emportant sur sa selle le cadavre de l’homme qu’il avait trahi, jusqu’à ce qu’une jeune fille offrît sa vie pour sa délivrance. Tout le monde connaissait cette vieille légende, qui ne manquait pourtant jamais son effet. L’étranger leva lentement les yeux et regarda fixement le Baron. Et quand l’histoire fut finie, il grandit peu à peu sur son siège et parut bientôt d’une taille gigantesque aux yeux de tous les assistants. Personne n’osait ni remuer, ni parler. On entendit, par les fenêtres ouvertes, le ululement du hibou dans le bois. Alors l’étranger soupira profondément et salua la compagnie pour prendre congé.

Le Baron, confondu d’étonnement, lui représenta que son appartement était prêt, qu’il était impossible de songer sérieusement à partir si tard. L’étranger répondit d’un air de mystère : « Je suis attendu dans une demeure bien différente. » Le son de sa voix était tout changé et le Baron en fut saisi de crainte. Il insista néanmoins pour le retenir, mais l’étranger ne fit plus que des signes de tête, salua les convives de la main et sortit de la salle à pas comptés. Le Baron le suivit dans la cour, où un grand coursier noir frappait le pavé avec impatience. Quand ils furent sous la herse du pont-levis, l’étranger lui dit d’une voix lugubre :

— J’ai un engagement solennel auquel je ne puis manquer.

— Quoi donc ! la nuit de vos noces, ne pouvez-vous vous faire remplacer ?

— Impossible. Je suis mort. Les brigands m’ont tué. On m’attend à minuit dans la cathédrale de Lausanne, où doivent se célébrer mes noces avec l’éternité.

Alors il se jeta sur son étalon noir et partit au galop. Le Baron resta comme pétrifié, écoutant décroître au loin le bruit des sabots du coursier infernal, puis il revint raconter ce qui s’était passé. Madame de Buchillon et la cadette des tantes perdirent, connaissance. On se remit à vider force hanaps, à conter force histoires de revenants, mais l’entrain n’y était plus. Un des convives osa même avancer que l’étranger pourrait bien avoir inventé cette manière de rompre son engagement. Mais le Baron et les cousins n’admirent point qu’un tel affront pût être fait à l’illustre chef de l’illustre famille de Quatre-Vents, et ils menacèrent de rosser l’incrédule.

Le lendemain, tous les doutes furent levés quand un courrier vint apporter la nouvelle du meurtre et de l’enterrement du jeune sire de Vufflens. Le Baron fut comme pétrifié une seconde fois et ses parents trouvèrent qu’il serait malséant de quitter le château dans un moment où cet excellent homme était si malheureux. En conséquence, ils continuèrent de manger et de boire à sa dépense et les grandes salles retentirent toute la journée de leurs discours. Ils résolurent même de demeurer à leur poste la nuit suivante pour le cas où le spectre ferait une nouvelle apparition. Quant à la pauvre Hériberte, se trouvant déjà veuve avant d’avoir été aussi mariée qu’elle l’eût désiré, elle se retira chez elle pour pleurer. L’aînée des tantes ne voulut donc point la quitter dans ces tristes circonstances ; elle passa l’après-midi et la soirée à lui raconter des histoires de revenants et se mit au lit à côté d’elle.

La bonne dame venait enfin de s’endormir lorsqu’elle crut percevoir comme en rêve le son ravissant d’une flûte. Ayant ouvert un œil à demi, elle vit distinctement l’ombre de sa nièce devant la fenêtre. Alors, elle se leva tout doucement à son tour, regarda au dehors, et qu’aperçut-elle au clair de la lune ? Le spectre de la veille, immobile sur la pelouse. La tante poussa un faible cri et s’évanouit. Mais elle ne tarda pas à reprendre ses sens, grâce aux bons soins de sa nièce qui l’assura n’être point effrayée du tout par l’apparition. Au contraire, elle trouvait quelque douceur, disait-elle, à voir l’esprit de celui qui aurait dû lui appartenir. Et quand sa tante déclara que pour rien au monde elle ne passerait une seconde nuit dans la chambre hantée, Hériberte la supplia de ne dévoiler à personne ce qu’elle avait vu, de peur qu’on ne voulût la priver elle-même d’habiter les lieux où l’âme de son époux se plaisait à errer.

La bonne tante eût-elle gardé son secret ? C’est douteux, car les dames d’un certain âge, en ce bon pays du Milieu du Monde, éprouvent un merveilleux plaisir à se raconter des histoires singulières. Mais il survint un nouvel événement qui la délia de sa promesse.

Le surlendemain, au moment où l’on allait se mettre à déjeuner, les servantes vinrent annoncer en tremblant que la jeune baronne avait disparu. Sa fenêtre était restée ouverte ; elle n’avait pas couché dans son lit et l’on n’avait trouvé personne dans sa chambre. À ces mots, qui frappèrent tout le monde de stupeur, la tante aînée s’écria en se tordant les bras : « C’est l’esprit ! c’est le spectre qui l’a enlevée ! » Puis elle fit le récit de ce qu’elle avait vu l’avant-veille et la livrée confirma son témoignage. Elle aussi avait entendu à minuit le galop d’un cheval ; ce ne pouvait être que le coursier noir du fantôme qui emportait son épouse pour la coucher auprès de lui dans le tombeau de la cathédrale, où dorment tous les chevaliers des environs avec leurs épouses à côté d’eux.

Cela parut extrêmement probable et le pauvre Baron se mit dans un état à faire pitié. Car, en effet, ou bien sa fille avait été emportée dans l’autre monde par un Vufflens de la branche aînée (ce qui était flatteur mais pas moins triste), ou bien elle avait choisi de donner pour gendre à son père un simple enchanteur sans naissance (et cela était vraiment inadmissible). Après avoir beaucoup réfléchi, pleuré et juronné, il fit serment, si tel était le cas, de se venger et de renier sa fille. Puis il sella son vieux destrier de guerre, sonna le rassemblement des invités et se mit à leur tête pour battre les bois environnants à la poursuite du spectre. Mais au moment où la troupe franchissait les douves du château, une nouvelle apparition figea tout le monde sur place.

Le Baron vit s’approcher au galop une dame sur un cheval blanc, accompagnée d’un cavalier sur un étalon noir. C’était sa fille Hériberte avec le fantôme. Ils venaient de se marier en l’église abbatiale de Romainmôtier et accouraient implorer le pardon et la bénédiction du Baron. Celui-ci n’en croyait pas ses yeux, tant il était frappé par la bonne mine du spectre, qui ne montrait plus ni pâleur, ni mélancolie, mais au contraire donnait tous les signes d’une vie très animée ; et il n’en croyait pas son cœur, qui déjà l’incitait à ouvrir les bras à sa fille.

On s’expliqua enfin. Le comte Rainier raconta la fin tragique du pauvre sire de Vufflens. Il dit comment il était venu au château pour rendre compte de ce funeste événement, mais que le Baron ne lui avait pas permis de placer un mot au cours de la soirée. Il dit comment la vue de la jeune Baronne l’avait charmé ; comment il avait essayé de lui plaire, et comment l’histoire même du cavalier maudit lui avait donné l’idée de son stratagème.

Le Baron sentit bien qu’il aurait dû demeurer inflexible. N’avait-il pas fait serment sur Pierre l’Ermite et Gauthier Sans Argent ? Et n’allait-il pas falloir renoncer à l’une de ses plus anciennes querelles de famille, qui concernait précisément la maison de Clarmont ? Mais il était juste d’une nuit trop tard pour sévir. Il pardonna donc. Et les fêtes reprirent au château avec plus d’éclat qu’auparavant. Les convives furent priés de rester encore. Les cuisines sacrifièrent un deuxième veau gras, la cave fut vidée pour de bon, et la pauvre livrée ne savait à qui entendre.

Il fallait pourtant que le Baron passât sur quelqu’un sa colère rentrée. Il choisit donc les deux vieilles tantes et leur reprocha aigrement de n’avoir pas su donner à sa fille une éducation assez sévère. Mais elles s’en tirèrent en observant que le malheur ne serait jamais arrivé – et que peut-être Hériberte fût restée fille – si l’on n’avait pas toujours négligé de griller la fenêtre du côté du jardin.

Le remonteur de pendules

À Suzy Mante-Proust

Un de nos rois du temps jadis (roi encore jeune mais déjà sujet à l’ennui car il n’avait point d’enfants et plus de femme), bâillait un jour à la fenêtre de son palais lorsqu’il vit passer dans une voiture à âne un artisan qu’il ne connaissait pas. Il l’interpella aussitôt.

— Hé toi, là-bas, l’homme à la voiture à âne, qui donc es-tu ?

— Je suis le remonteur de pendules, dit l’autre en arrêtant sa carriole. Et toi, qui donc es-tu ?

— Je suis un serviteur du palais, fit le roi en cachant vite sa couronne dans un placard.

— Tu m’as l’air assez paresseux pour cela, répliqua le remonteur de pendules. Mais puisque nous voilà en train de faire connaissance, je vais te demander quelque chose.

— Quoi donc ? fit le roi qui se trouvait justement d’humeur à causer.

— Eh bien, voilà : tu pourrais peut-être m’obtenir la pratique de Sa Majesté et me faire nommer fournisseur de la Cour. Je n’ai jamais remonté les pendules royales et je suis certain qu’elles marchent tout de travers, comme le commerce et la politique. Or, quand les pendules ne vont pas, rien ne va dans un pays, comme chacun sait. Fais-moi entrer au palais et laisse-m’y remonter les pendules. Tu verras que bientôt tout ira mieux pour toi, pour moi et pour le peuple.

— Et que me donneras-tu en échange ?

— Je te donnerai une belle pièce d’or à l’effigie de notre gracieux souverain, dit le remonteur de pendules. J’en ai quatre pour toute fortune : l’une pour ma femme quand je n’y serai plus ; l’autre pour acheter ma place au cimetière, la troisième pour ma fille, la quatrième sera pour toi si tu tiens parole.

Cet homme plut au roi, qui le fit entrer dans le palais après avoir vite revêtu une veste de valet afin de n’être pas reconnu. Le remonteur tenait dans une main un énorme trousseau de clefs, dans l’autre ses outils d’horloger.

— Tu vois ! s’écria-t-il dès qu’ils eurent pénétré chez le Premier Grand Concierge dont la loge était vide ; que t’avais-je dit ! Voilà une pendule qui bat la breloque et un concierge en promenade. Peu lui chaut l’heure qu’il peut être et que le palais soit bien ou mal gardé : Or, pas d’exactitude, pas de conscience : tel est le proverbe de l’horloger.

Là-dessus il remonta et régla la pendule qui n’en revenait pas et qui, dans son étonnement se mit à sonner trente fois de suite. Puis ils traversèrent la première grande cour du palais. L’équipage de la Reine-Mère y attendait depuis plusieurs heures le bon plaisir de Sa Majesté Douairière. Le cocher dormait sur son siège ; l’un des chevaux laissait pendre sa tête, l’autre toussait.

— Eh bien Monsieur le valet, reprit le remonteur en s’adressant au roi, que conclus-tu de ce triste spectacle ?

— Mais… rien, fit celui-ci tout interdit.

— Eh bien moi, je conclus que la Reine-Mère a une pendule qui ne marche pas puisqu’elle laisse attendre si longtemps ces trois pauvres bêtes, dont l’une est déjà malade, dont l’autre le sera demain et la troisième finira bien l’un de ces jours par dégringoler de son siège en dormant.

Ils prirent ensuite le grand escalier d’honneur en haut duquel trônait une Horloge célèbre dans le monde entier et qu’on appelait l’Horloge Horoscopique. C’était une superbe pièce de la taille d’une personne, encadrée à droite et à gauche par deux arbres d’or massif où voletaient des oiseaux en porcelaine de la Chine. Au milieu du cadran on apercevait, caché dans un nid d’argent, un rossignol aux yeux faits de rubis et d’émeraudes, qui chantait une fois l’an, à minuit, et donnait l’horoscope du royaume, c’est-à-dire qu’il prédisait les événements principaux de l’année et y ajoutait quelques conseils à l’usage du roi. Aussi imagine-t-on de quels soins cette pendule merveilleuse était entourée. Malheureusement, elle était arrêtée depuis sept ans, deux mois, cinq jours, neuf heures, seize minutes et vingt et une secondes, ainsi qu’on pouvait le lire au cadran, lequel donnait en plus les constellations, les lunaisons et marquait les années bissextiles. Du moins le remonteur de pendules constata-t-il tout cela d’après sa propre montre, qui ne variait jamais d’une demi-seconde.

— Elle s’est arrêtée le jour de la mort du feu roi, dit le roi (qui faillit ajouter : mon père) et la clef en a été perdue. Mais jusqu’ici personne n’a su en refaire une et le rossignol aux yeux de rubis et d’émeraudes a cessé de chanter. Saurais-tu, toi, lui rendre la voix ?

— Je le crois, répondit le petit homme avec assurance, mais il faut que tu me laisses prendre des empreintes.

Il sortit la cire de sa poche et fit le nécessaire. Le roi ouvrit ensuite la galerie des glaces, d’où ils passèrent dans les appartements privés. Sur toutes les cheminées se trouvaient des pendules. Les unes représentaient le Temps avec sa faux ; d’autres, des dames déshabillées jouant avec des enfants qui leur jetaient des couronnes de roses ; sur l’une se tenait un cerf aux abois, cerné par les chiens ; sur l’autre, un cygne renversait une petite fille et la piquait avec son bec. Il y en avait en marbre, en or, en argent massif, en albâtre, en bronze, en bois des îles, en jade, en lapis-lazuli. Mais si aucune ne ressemblait à sa voisine, elles avaient toutes un trait commun : pas une seule ne marchait. Même histoire dans les bureaux des ministres : partout des pendules arrêtées, déréglées ou battant la breloque.

— Comment veux-tu que ça marche dans le pays ! s’écriait le petit homme en levant les bras au ciel. Vous devez être là dedans une fameuse bande de propres-à-rien ! Est-ce que vous dormez toute la journée dans vos antichambres ? Je parie que le roi doit manger de bien mauvaise cuisine.

Étant descendus dans les sous-sols, ils constatèrent en effet que la pendule des sauciers avait une heure de retard sur celle des rôtisseurs, laquelle suivait de cinq quarts d’heure celle des pâtissiers, ce qui fait que le dîner du roi se cuisait à l’envers.

— Rappelle-toi bien ceci, dit encore le remonteur : « Sans bonne pendule, ni honnête femme ni bon dîner. » Voilà aussi pourquoi le roi n’a pas d’enfant.

Qui fut étonné ? Ce fut le roi.

— Ah, bah ! fit-il.

— C’est certain, reprit le remonteur de pendules. Et si le roi n’en sait rien, c’est sans doute qu’il est aussi sot que ceux qui l’entourent.

Vexé par ces paroles, le roi répliqua :

— Tu m’apprends tant de choses aujourd’hui qu’à mon tour je vais t’en apprendre une : le roi, c’est moi.

Mais le remonteur de pendules rit cette fois à gorge déployée, et lorsqu’il eut repris son souffle :

— Je l’avais bien dit : ceux qui entourent le roi sont aussi fous que lui, ajouta-t-il. Fais-lui donc ce message de ma part, ami valet : « le remonteur de pendules fait savoir à Votre Majesté que pour avoir un fils et donner un successeur au trône, il faut d’abord qu’Elle fasse sonner correctement ses pendules ; quand elles sonneront, le roi trouvera bonne table, bonne femme et brave héritier. »

Sur quoi il tira au roi ébahi un grand coup de chapeau, grimpa dans sa voiture à âne et disparut.

Or, le roi était triste de n’avoir pas d’héritier, il est vrai. Quoique jeune encore, il avait eu déjà deux femmes. La première ne l’aimait pas. Il l’avait gardée trois ans, et comme elle ne lui donnait pas d’enfants, il l’avait renvoyée au roi son père. La seconde, c’est lui qui ne l’aimait pas. Il la garda cependant trois ans, comme l’autre, et n’ayant d’elle aucun enfant, il la renvoya aussi au roi son père. Mais il ne se décidait point à prendre femme pour la troisième fois, comme le voulait la Reine-Mère. Il chassait le lièvre dans la campagne, pêchait le brochet ou la truite dans le lac et suivait à sa fenêtre les rêves sans queue ni tête qui, du fourneau de sa pipe, montaient dans le ciel bleu. Il était ce qu’on appelle un roi fainéant et laissait tout faire à ses ministres. Mais comme ceux-ci ne faisaient rien, les choses allaient en somme au gré de chacun ; aussi le peuple aimait-il son souverain et lui reprochait-il seulement de n’avoir pas d’enfant.

Cependant, les paroles du petit homme lui trottaient dans la cervelle. Il envoya des courriers le jour même aux quatre points cardinaux pour retrouver l’horloger dans sa voiture à âne, mais personne ne put le découvrir. D’autres courriers partirent les jours suivants à sa recherche : il demeura introuvable. Le Roi fit alors venir l’un après l’autre les horlogers de sa capitale et menaça de les faire jeter en prison s’ils ne parvenaient pas à régler comme il fallait toutes les pendules de la ville et du palais. Il voulait surtout qu’ils remissent en mouvement la fameuse horloge horoscopique qui prophétisait le destin royal. Mais aucun d’entre eux n’y parvint, tant la mécanique en était compliquée et les rouages petits. Aussi le Roi avait-il déjà donné ordre de passer des menaces aux actes, lorsqu’un des courriers l’informa qu’il croyait avoir retrouvé le remonteur de pendules et sa voiture à âne. C’était tout simplement un petit boutiquier de campagne, qui habitait à trois lieues de là, dans un village au bord du lac.

Le Roi s’y rendit dès le lendemain, à cheval, et seul, afin de ne donner l’éveil à personne. Quand il fut arrivé, il attacha sa monture à un pommier rose tout en fleurs et parcourut d’abord les trois rues d’un des plus jolis villages de son royaume. Les glycines à deux troncs enroulés l’un sur l’autre encadraient de leurs grappes mauves la plupart des porches des vieilles maisons. Les hirondelles venaient d’arriver. Des petites filles au visage sérieux célébraient un mariage de poupées devant le grand lac bleu où volaient les mouettes. Enfin, les toits profonds tout habités d’oiseaux, l’antique église, les bonnes femmes pelant des pommes de terre sur le pas de leur porte, tout cela remplit le cœur du Roi d’une tendre mélancolie. « Hélas ! pensait-il, si seulement les pendules marchaient comme elles devraient ! Si seulement je trouvais une nouvelle reine ! Si seulement naissait d’elle l’héritier de ce beau petit royaume ! » Mais il ne pouvait épouser qu’une princesse véritable ; et toutes celles des alentours étaient mariées ; et la Reine-Mère lui avait fait jurer de ne pas consulter les sorciers.

Tout en faisant ces réflexions, il était arrivé devant une arche de pierre fort ancienne, surmontée d’un clocheton en dessous duquel on lisait cette inscription en lettres gothiques : « Celui qui veille voit arriver l’heure de son départ. » Tandis qu’il déchiffrait ces lettres difficiles, il entendit ouvrir une fenêtre dans la maison à côté de l’arche et il y vit paraître le plus joli visage de jeune fille dont un roi puisse rêver.

— Que cherchez-vous, mon beau seigneur ? demanda une petite voix claire.

— Je cherche le remonteur de pendules breveté de Sa Majesté le Roi notre maître, lequel m’envoie lui présenter son diplôme de fournisseur de la Cour.

— Minute, dit la voix, qui disparut.

Bientôt, elle se fit entendre de nouveau ; un verrou fut tiré, la porte s’ouvrit et le Roi entra dans une boutique que le tic tac de plusieurs centaines de pendules accrochées aux murs rendait aussi bruyante qu’une volière de moineaux. Les petits cœurs pressés tapaient, tapaient ; les coucous haletaient, haletaient ; les petits et les gros balanciers travaillaient, travaillaient ; enfin on sentait que tout le monde était à sa tâche et que le plus lent morbier des cuisines de campagne, comme la plus rapide des pendulettes pour sac de dame n’avançait ni ne retardait d’une seule minute sur le cadran solaire. Chacun, ici, accomplissait ponctuellement son devoir d’un bout à l’autre de sa longue ou brève existence. Chacun paraissait être un exemple vivant du dicton de l’arche : « Celui qui veille voit venir l’heure de son départ. » Pour la première fois de sa vie, le Roi se sentit honteux, sans savoir au juste de quoi.

— Mon père va sans doute rentrer d’un instant à l’autre. Veuillez donc vous asseoir, Monsieur l’envoyé royal, dit la jeune fille.

Le Roi s’assit et commença de s’intéresser à toutes les pendules qu’elle lui montra. Il remarqua qu’elle avait des doigts de fée, des pieds de princesse, des yeux de pervenche et une bouche qui ressemblait au cœur d’une rose. Il apprit qu’elle faisait elle-même des montres, et elle lui en fit voir de si petites qu’il fallait les enfermer dans un tiroir pour les soustraire aux papillons et aux abeilles qui s’en emparaient pour les offrir à leurs reines. En bref, il tomba éperdument amoureux de la fille de l’horloger avant même que celui-ci fût de retour. Aussi, lorsque enfin l’ânon s’arrêta devant la porte et que le petit homme descendit de voiture, tenant sur son épaule deux aiguilles d’horloge villageoise qui ressemblaient à des hallebardes, le Roi, malgré sa paresse, courut-il l’aider.

— Ah ! c’est toi mon garçon, fit le bonhomme. Est-ce que, par hasard, tu m’apporterais le brevet du Roi ?

— Justement, dit celui-ci en tirant de sa poche un rouleau de parchemin.

— Parfait, parfait, reprit le remonteur ; au moins une fois en ta vie tu auras servi à quelque chose. Et puisque tu as tenu ta parole, je tiendrai la mienne. Voici la pièce d’or à l’effigie de notre Roi bien gracieux.

Le Roi refusa, le remonteur insista ; le Roi refusa encore, le remonteur insista de nouveau sans s’apercevoir que l’auguste profil qui passait ainsi d’une main dans l’autre était identique à celui du faux domestique. On en peut conclure que le graveur n’avait pas trop bien exécuté son travail, car le Roi ne fut pas reconnu. Il gagna donc ce jour-là sa première pièce d’or, mais il perdit son cœur.

Dès le lendemain, en effet, il revint au village et déclara qu’il voulait se faire horloger. Le petit homme y consentit bien volontiers, car il avait beaucoup à faire et cherchait un ouvrier. Ainsi, dès ce moment, le Roi devint son apprenti ou plutôt celui de sa fille. On n’en vit jamais de plus appliqué. Il arrivait de bon matin, attachait son cheval au pommier et se mettait aussitôt à l’œuvre à côté de sa petite maîtresse. Que d’heures ils passèrent ainsi coude à coude devant l’établi, la loupe à l’œil pour lire plus clairement leurs sentiments ! Que de journées vécues tout proches l’un de l’autre, à étudier les rouages compliqués de l’âme des montres ! Que de semaines avant de s’avouer qu’ils ne pourraient plus jamais séparer leurs tabourets de travail ni même peut-être leurs vies ! Cependant, si le Roi était chaque jour plus heureux, la fille de l’horloger devenait chaque jour plus triste, car l’apprentissage serait bientôt terminé et chaque fois qu’elle levait les yeux, le clocheton lui disait : « Celui qui veille voit venir l’heure de son départ. » Alors elle pensait au départ de celui qu’elle savait bien ne pas être un valet.

Enfin, le jour vint où le remonteur de pendules déclara qu’il avait achevé la mise en ordre des horloges de la campagne et qu’il était temps à présent de se rendre dans la capitale. Il fit donc ses paquets, monta dans sa voiture à âne avec sa fille et débarqua un matin dans la cour du palais.

Le Roi voulut lui ménager une surprise et le reçut sur son trône. Vous croyiez peut-être que le petit horloger allait tomber les quatre fers en l’air de surprise ?… Nullement. Il demanda seulement qu’on lui donnât une bonne armoire pour y ranger ses clefs et ses outils et pria qu’on les laissât, lui et sa fille, travailler en paix à la grande horloge horoscopique. La porte en fut ouverte ; l’horloger y enferma sa fille et se mit tranquillement à réparer et à régler toutes les autres pendules du palais.

Le pauvre Roi ne savait que faire de son temps, maintenant qu’il avait pris l’habitude du travail. Il passait et repassait toute la journée devant l’horloge, où il entendait frapper et visser. Il jetait parfois un baiser furtif dans un coin du cadran parce qu’entre deux belles étoiles peintes, il apercevait deux yeux couleur de pervenche. Il ruminait des idées sombres, car la Reine-Mère, dès qu’elle sut que son fils songeait à épouser une horlogère, lui déclara tout net qu’elle ne le permettrait jamais.

Or, le jour vint où le remonteur annonça que toutes les pendules étaient en parfait ordre de marche, même la célèbre horloge horoscopique. Un grand bal fut donné à cette occasion, où l’horloge, comme le voulait la tradition, devait être interrogée au coup de minuit sur l’avenir du Roi et du royaume. La Reine-Mère, le souverain, la Cour, les ministres et les ambassadeurs étrangers y assistèrent en grande pompe. À minuit moins deux minutes, il se fit un profond silence. Douze coups argentins sonnèrent bientôt comme s’ils eussent été frappés sur un timbre de cristal. Puis le rossignol aux yeux de rubis et d’émeraude s’inclina gracieusement à droite et à gauche, fit une révérence à la Reine-Mère et chanta ce vieux couplet des temps passés :

 

— Beau sire, mariez-vous vite.

Beau sire, mariez-vous…

— Que non, ma belle, j’ai peur de m’ennuyer,

J’ai peur de m’ennuyer.

— Beau sire, mariez-vous vite,

Beau sire, mariez-vous.

— Que non, ma belle, j’ai peur de déroger.

J’ai peur de déroger.

— Beau sire, mariez-vous vite,

Beau sire, mariez-vous,…

Avec la fille de l’horloger !

Avec la fille de l’horloger !

 

La stupeur fut grande, mais c’était la voix du destin. Les gens de Cour toussèrent très haut. Quelques invités, peu au fait des usages, applaudirent. La Reine-Mère se leva et partit scandalisée. Mais le Roi semblait devenu un autre homme. L’horloger fut fait duc à brevet dès le lendemain. Sa fille devint princesse, et la Reine-Mère n’ayant plus d’objection à élever contre la roture de l’épouse, le mariage eut lieu trois jours après.

La noce fut splendide. Le peuple entier y prit part avec allégresse et le remonteur de pendules devint au soir de cette journée mémorable ministre d’État. On lui confia le portefeuille des pendules, créé une heure auparavant.

Mais mon conte ne finit pas là, comme vous pourriez le penser. Car, à partir de cette nomination, l’histoire du Pays du Milieu du Monde fut changée de fond en comble et en moins de temps que je ne mets à vous le raconter.

Dès le lendemain, en effet, le règne des pendules commença. De nouvelles lois furent promulguées par décret. Le ministre exigea que les pendules fussent désormais contrôlées dans toutes les familles. Tout individu du sexe masculin ou féminin fut astreint à avoir au minimum deux montres sur lui, et il devait les soumettre une fois par semaine au bureau des vérifications. Des centaines de nouveaux fonctionnaires, appartenant au ministère des pendules, sillonnèrent le pays en tous sens. Les bureaux, les magasins, les fabriques ouvrirent dès lors leurs portes à la seconde précise. Les diligences partirent exactement à l’heure, ce qui ne s’était pas vu de mémoire de Milieudumondiste. Les balayeurs des rues ne se reposaient plus sur leurs balais en faisant la causette avec les portières, mais ils balayaient sans trêve ni repos. Le travail des champs se faisait au signal des sirènes. L’armée portait et reposait armes au commandement d’aiguilles électriques manœuvrées par le général. Et si, par hasard, quelqu’un perdait une minute, la gendarmerie se mettait aussitôt à sa recherche et la ramenait par l’oreille à son propriétaire. Même les loisirs, même le repos, même le sommeil dépendaient du ministère des pendules. Et tout fut si bien réglé que le commerce et l’industrie (surtout l’industrie horlogère) connurent une époque de haute prospérité.

Seulement, une calamité imprévue s’abattit bientôt sur le pays, et cette calamité s’appelait l’ennui. L’ennui s’empara du peuple tout entier, depuis le dernier des sujets jusqu’au Roi en personne. Car le pauvre Roi ne rentrait plus chez lui qu’à l’heure des repas, pour repartir aussitôt présider son Conseil, où il bâillait et se tortillait sur son trône jusqu’au soir. Aussi la Reine se désolait toute seule dans sa grande chambre, car lorsque son époux rentrait il n’avait pas seulement le temps de l’embrasser qu’il dormait déjà à poings fermés. Elle n’avait toujours pas d’enfant et la Reine-Mère riait sous cape, pensant que le Roi renverrait chez elle au bout de trois ans cette bru détestée.

Une nuit de printemps que tout dormait au palais, sauf le rossignol qui s’égosillait dans les lilas du jardin royal, la jeune Reine se prit à regretter la tendre saison qu’elle avait passée aux côtés de l’apprenti-horloger dans l’humble boutique villageoise. Elle alla vers la fenêtre ouverte et se mit à pleurer. Pourtant la nuit était douce comme le chant du chanteur invisible et parfumé du merveilleux parfum de l’amour. Mais la petite Reine pleurait quand même. Elle songeait à l’établi couvert d’outils, aux deux tabourets rapprochés ; elle se revoyait accompagnant l’apprenti royal jusqu’au pommier où son cheval restait attaché ; avant de mettre le pied dans l’étrier, il baisait la toute petite main de fée, il plongeait son regard dans les deux pervenches et cueillait, comme il disait, un pétale de rose sur le rosier. Et ce souvenir la fit sangloter si fort que le rossignol l’entendit et se mit à chanter en son langage :

— Ô petite Reine, pourquoi pleures-tu ? Ne sais-tu pas que tu as pris à l’amour ce qu’il ne peut donner deux fois ?

— Je le sais, dit la Reine, et c’est aussi pourquoi je pleure.

— Mais ignores-tu, petite Reine, que le rosier d’amour où le Roi cueillait des pétales fleurit chaque printemps de manière différente ?

— Comment le saurais-je, dit la Reine, puisque je n’ai appris à aimer qu’au printemps passé ?

— Sache donc, reprit l’oiseau, qu’il te suffit d’apprendre à chanter. Écoute-moi bien : mon art n’est pas dans mon gosier, il est surtout dans mon cœur. Mais ce que j’ai dans mon gosier, tu l’as dans tes petits doigts ; et ce que j’ai dans le cœur, tu l’as aussi dans le tien. Défends comme moi ce qui t’appartient.

La Reine écouta longtemps et avec beaucoup d’attention. Et pendant qu’elle écoutait il lui sembla que le rossignol variait sans cesse ses mélodies ; parfois elles étaient sentimentales et romantiques, parfois tragiques, parfois calmes et sereines, puis elles partaient en roulades moqueuses qui paraissaient s’adresser à quelque rival caché dans le bosquet voisin. Et soudain la Reine comprit qu’elle avait une rivale, elle aussi, qui n’était autre que la vieille horloge horoscopique. C’est d’elle, assurément, qu’elle tenait sa couronne, mais c’est elle maintenant qui tuait son amour. Alors elle prit son bougeoir, se faufila en chemise de nuit au dehors, traversa la galerie des glaces où toutes les pendules sonnaient minuit et ouvrit la porte à secret de la grande pendule. Elle y entra tout entière, la petite Reine ; elle glissa sa main minuscule jusque dans l’âme même du merveilleux mouvement où nuls doigts, sauf les siens, ne pouvaient pénétrer. Un déclic se produisit aussitôt. L’horloge s’arrêta. Et du même coup, comme si elle était l’aimant mystérieux de toute l’horlogerie du royaume, les aiguilles devinrent folles partout : celles des horloges d’églises, celles des pendules et des pendulettes, celles des montres et des réveille-matin. Alors la Reine se recoucha vite et attendit.

 

Comme le Roi dormit tard ce jour-là ! Il n’ouvrit un œil que vers dix heures et se trouva d’une humeur délicieuse. Il voulut déjeuner dans son lit avec sa petite épouse. À midi, les chambres n’étaient pas encore faites. En ville c’était encore pis. Quelques magasins seulement avaient ouvert leur porte, comme le dimanche. Les gens parlaient tous d’aller se promener à la campagne. Aucune diligence ne partit et le nombre des minutes perdues s’accrut tellement d’heure en heure, qu’elles encombrèrent les rues, les trottoirs et les cafés. Quant au ministère des pendules, la déroute y régna jusqu’au soir et le pauvre ministre dut se mettre au lit avec la fièvre.

Mais à partir de cette nuit-là, où le vrai rossignol rendit l’imprévu, la paresse et la poésie au royaume, la joie y revint aussi.

Ceux qui passaient devant le palais purent voir dès lors le Roi, sa couronne sur la tête, rêvassant à sa fenêtre comme dans le bon temps. Ou bien on l’apercevait jouant aux échecs avec son épouse.

 

Un an ne s’était pas écoulé depuis l’arrêt de l’horloge horoscopique lorsque la petite Reine aux yeux pervenche donna au trône un héritier. Puis elle eut deux petites filles, puis encore trois garçons, dont le cadet fut nommé Benjamin parce qu’on crut qu’il serait le dernier. Mais on se trompa : il y eut encore une petite dernière dont je vous raconterai peut-être un jour l’histoire. Et ainsi tout le monde fut bien heureux, sauf le remonteur de pendules.

Il ne lui resta rien d’autre à faire que de retourner dans sa boutique. Et chaque fois qu’il levait les yeux vers le vieux clocheton, il pouvait lire en lettres gothiques :

 

Celui qui veille voit venir l’heure de son départ.

 

Alors il se disait : « C’est pourtant une belle devise pour un horloger. Et même pour un roi. »

Et assurément pour nous tous aussi, mes amis ; mais à une condition toutefois : c’est de ne pas nous laisser transformer en pendules.

Les trois pèlerins de Chartres

À Marguerite Chenevière

Madame la Lune ayant été absente un certain temps pour éclairer l’autre côté de la Terre nous revint un soir aux guigants toute changée. Elle n’avait plus sa bonne figure ronde et souriante de clown. Son profil était tout rentré, ses joues creusées, son nez s’étirait en longueur ; elle n’avait même pas la force de sourire. Cela lui arrivait pourtant régulièrement, à la pauvre Reine des Cieux étoilés, et nous connaissions bien les phases de la maladie. Aussi lorsqu’elle diminuait jusqu’à ne plus être que le quart d’elle-même, demandions-nous aux autres conteurs de prendre son tour de parole. Chacun le faisait plus ou moins volontiers, selon le talent qu’il se supposait. Mais le vieux grand-duc était timide et nous avions toujours beaucoup de peine à l’y décider. Il se renfonçait dans son coin, se disait trop vieux, ou enroué, et parce qu’il avait habité presque toute sa vie des cathédrales, prétendait ne connaître que des histoires pieuses, qui nous eussent vite ennuyés.

— Quand on niche tout là-haut dans les grandes tours ou dans les vieux clochers, disait-il, on n’entend guère raconter ce qui se passe dans le monde. Quelques visites de corneilles et de martinets, parfois celle d’un pigeon dodu et vaniteux, voilà tout ce qu’on peut espérer. Aussi est-ce surtout avec les vieux saints, les vieux rois et les vieilles reines de pierre que je causais. Je n’entends pas insinuer que leurs histoires soient sans mérite. Au contraire. Mais vous comprenez bien, chers amis, qu’elles n’ont pas le brio des vôtres…

Et chacun de se récrier. Quand on avait vécu toute une vie de grand-duc dans l’entourage des rois, il était impossible de n’avoir pas quelques souvenirs à raconter, fussent-ils ceux d’une intrigue de cour, d’une succession, d’une guerre, d’un beau mariage… Alors le bonhomme – ou bonoiseau – se laissait un peu forcer la patte :

— Il faut convenir, disait-il, que certaines de nos cathédrales sont habitées par des seigneurs de haut lignage dont les vertus ou les passions ont contribué à faire le monde ce qu’il est. Mais il s’y trouve aussi de petites gens ; pour modeste qu’ait été leur rôle, ils n’en font pas moins partie depuis longtemps de ces grandes forêts de pierre. Ils en sont comme le feuillage ; car chacun, n’est-ce pas, ne peut pas être fleur ! C’est ainsi que je logeai longtemps à Chartres, derrière un groupe de trois personnages dont l’histoire pourrait vous intéresser, bien qu’elle soit peu connue et ne figure pas dans les Chroniques de la Cathédrale. C’est l’histoire de trois pèlerins. Si vous y tenez, je vais essayer de vous la dire.

 

Donc, en ce temps-là, le bon roi saint Louis régnait sur la France. Il était revenu de sa première Croisade en Terre Sainte, honoré de tous comme le prince le plus pieux et le plus illustre de la Chrétienté. Il visitait son royaume, bâtissait ou rebâtissait des églises, fondait des hôpitaux et des écoles, enfin la vertu fleurissait de toutes parts sous son sceptre. Outre les aumônes immenses qu’il distribuait, il faisait nourrir chaque jour dans son palais de Vincennes cent vingt-deux pauvres qui recevaient chacun deux pains, un quart de vin, de la viande ou du poisson pour un bon repas, enfin un denier parisis. Les mères de famille avaient un pain de plus par tête d’enfant. Maintes fois il le taillait lui-même et leur donnait à boire de sa main. Le jour du grand jeudi, lui et ses fils lavaient les pieds à treize pauvres, leur donnaient une aumône considérable et ensuite les servaient à table. Et comme un des grands de sa suite s’en étonnait une fois et s’écriait que, pour sa part, il ne consentirait pas à laver les pieds de ces vilains : « Vraiment, c’est mal dit, répliqua le roi, car vous ne devez mie avoir en dédain ce que Dieu fit pour notre enseignement. Je vous prie donc, pour l’amour de Dieu premier, et pour l’amour de moi, que vous vous accoutumiez à les laver. »

De ceux qui le virent faire ainsi son devoir de roi très chrétien, nul ne fut plus touché qu’un simple tailleur d’images nommé Grégoire, qui pour lors travaillait en l’église cathédrale Notre-Dame de Paris. C’était un très pauvre garçon, orphelin de père et de mère, bien humble parmi les humbles, bien petit parmi les petits. Il ne savait ni lire ni écrire, comme la plupart des gens en son temps, et cependant connaissait son histoire sainte sur le bout des doigts. Car les moines cordeliers et prêcheurs l’enseignaient au peuple chaque jour du haut de la chaire, et les tailleurs d’images passaient ensuite leur vie à la raconter à leur manière, de la pointe de leur ciseau. C’est ainsi qu’au Moyen Âge les foules apprenaient leur catéchisme en lisant, toute vivante et parlante, l’histoire du ciel et de l’enfer sur ces grandes Bibles de pierre que sont les cathédrales.

Un jour donc que Grégoire, le tailleur d’images, façonnait le portrait de saint Victrice, évêque de Rouen, martyr de la foi, dont Monseigneur Jésus-Christ délia lui-même les chaînes au moment du supplice, le bruit d’une grande multitude sur le parvis de Notre-Dame attira son attention. C’était le pieux roi qui venait chanter vêpres et complies en sa belle cathédrale de Paris pour le jour de la Saint-Marc, qui se trouvait être celui de sa naissance. Grégoire descendit en hâte de son échafaudage des tours pour se mêler au peuple. Il vit passer le roi, suivi de son vieil ami le sénéchal de Joinville et de plusieurs conseillers du royaume, tous vêtus avec cette simplicité digne dont le souverain donnait l’exemple. Et il assista de loin à l’office lorsque, vers la fin, le recueillement général fut troublé par une étrange rumeur qui s’élevait du côté du porche d’entrée. On se bousculait, on grondait, des poings se levaient ; les uns se pressaient pour voir, d’autres fuyaient dès qu’ils avaient vu, car ce qui approchait ainsi au bruit des cliquettes de bois, c’était une royauté aussi, mais d’une nature bien différente, la terrible royauté de l’horreur et de la souffrance : c’était un groupe de lépreux. Ils arrivaient lentement, agitant leurs cliquettes pour qu’on les vît, agitant leurs bras ou leurs mains couverts de pustules et d’écailles saignantes, presque fiers, presque glorieux de la terreur qu’inspiraient leurs visages. Chez les uns on ne distinguait plus que deux yeux qui semblaient vous regarder du fond de l’enfer ; chez les autres, au contraire, le mal s’était comme retiré en dedans, laissant la peau nette, mais sa blancheur même faisait déjà d’eux des morts. Devant ce groupe de réprouvés marchaient deux femmes. L’une était vieille, crochue, bancale, en haillons, et tellement rongée d’ulcères qu’elle semblait devenue la lèpre en personne et capable de vous infecter par sa seule présence. L’autre était une jeune fille d’une beauté exquise et légère, drapée dans une longue robe blanche et dont le visage pur et noble rappelait celui d’une divinité païenne (du moins Grégoire en jugea-t-il ainsi d’après une statue antique qu’un chevalier avait rapportée d’Asie Mineure et que l’archevêque avait fait placer dans une chapelle où elle figurait sainte Cuthburge, reine, vierge et abbesse en Angleterre).

La jeune fille souriait et semblait ne rien entendre des malédictions proférées autour des lépreux, accusés depuis peu de contaminer volontairement les puits et les fontaines. Car le hideux mal s’étendait en effet dans Paris la grand ville. D’aucuns prétendaient même que Dieu permettrait au fléau de s’étendre davantage encore, tant que le roi et ses vassaux ne repartiraient pas pour délivrer les lieux saints de la domination des Infidèles. Mais un Cordelier avait prophétisé le matin même de ce jour que, s’il se trouvait trois pèlerins lépreux au cœur pur : homme femme, et enfant, pour aller pieds nus, au péril de leur vie et de leur âme, à travers les forêts sauvages jusqu’en la ville de Chartres afin d’y déposer les prières des lépreux de Paris aux genoux de la Vierge miraculeuse de Sous-Terre, alors Dieu, dans sa miséricorde, ferait cesser le fléau.

Cependant, le roi s’était levé de la dalle où il se tenait agenouillé. Il s’avança seul au-devant des lépreux, tandis que ses conseillers demeuraient en arrière. Puis il adressa quelques paroles d’affection à ces malheureux et offrit sa bourse à la vieille. Apercevant alors, sous la large manche de la jeune fille, une main déjà toute gâtée par le mal, le roi fut tellement ému de compassion qu’il prit cette main et la baisa.

Il y eut un instant de stupeur. Puis grandes louanges s’élevèrent de toutes parts sous les voûtes de la basilique. La foule s’écarta avec respect devant le saint roi qui venait de donner un si bel exemple de charité chrétienne ; les moines accoururent, les cliquettes reprirent leur musique et la cathédrale se vida en peu d’instants, chacun voulant faire escorte au royal pénitent. Seuls restèrent dans une chapelle la jeune lépreuse qui s’était agenouillée pour prier, et Grégoire, l’imagier, appuyé contre une colonne pour regarder cette belle statue vivante. Lorsqu’elle se releva après un très long temps, ses compagnons étaient tous partis et les sacristains avaient fermé les portes et tendu les chaînes, comme ils le faisaient chaque soir. La jeune fille alla se cogner aux portes comme une hirondelle prisonnière, quand Grégoire s’avança et s’offrit à la reconduire à la léproserie dès que la nuit serait complète, car il connaissait les voies secrètes de la cathédrale. La lépreuse parut fort effrayée en voyant le jeune artisan, leva la main et montra ses plaies puisque son visage était resté pur. Mais Grégoire fit comme le roi : il prit cette main et la baisa. La lépreuse le suivit alors dans l’une des tours où il lui apporta à manger, la fit reposer, la garda jusqu’au lendemain et voulut se faire raconter son histoire. Elle lui dit seulement qu’elle était fille d’une sainte qui s’appelait Sophie et vivait à Rome au temps de l’empereur Adrien ; qu’elle-même avait déjà vécu deux fois et n’était revenue en ce monde que pour obéir aux ordres du Tout-Puissant.

Grégoire l’écouta avec étonnement et, croyant qu’il hébergeait une folle, ne l’en aima que mieux, car il était simple de cœur et pitoyable.

— Pauvre lépreuse, lui dit-il, j’ai grand peur que ton cerveau ne soit atteint de la même maladie que ton bras, car nul jusqu’ici n’a pu vivre plusieurs fois. Pourtant tes doux yeux ne sont point ceux d’une démente.

— Grégoire, répondit-elle, n’est-ce pas toi qui taillas les images de saint Victrice, évêque de Rouen, et du grand saint Basile qui guérit par sa foi tant d’horribles maladies ?

— Comment le sais-tu ? s’écria Grégoire tout surpris.

— Ce sont les pierres elles-mêmes qui me l’ont appris, reprit-elle, car Dieu m’a donné le pouvoir de les entendre, comme il donna jadis à ma mère Sophie le pouvoir de résister au péché afin de faire d’elle une sainte, et à mes deux sœurs la constance d’endurer la torture afin qu’elles devinssent de glorieuses martyres.

Grégoire se confirma dans la pensée que la lépreuse ne possédait pas toute sa raison. Mais ce qu’elle disait avait tant de naïveté et elle-même était si aimable à voir qu’il ne songea plus qu’au moyen de la garder dans la tour pour tailler d’après elle des figures de reines et de saintes. Cependant, elle voulut retourner à la léproserie où l’attendaient son frère et sa mère Balbine, laquelle n’était autre que la vieille crochue et bancale (car si Dieu lui avait donné une première fois une mère superbe et chrétienne inflexible, la seconde fut toute pauvrette et misérable). Grégoire l’accompagna jusqu’à la porte de l’enclos et la pria de revenir bientôt. Elle n’y manqua point, seulement elle revint avec son frère Valentin, enfant d’une dizaine d’années et, comme elle, enfant de lépreux. La sœur avait le mal au bras droit, le frère aux jambes et aux pieds, mais ils semblaient n’y songer ni l’un ni l’autre. Et moins encore Grégoire.

À eux trois ils passèrent de claires journées dans la tour, où le jeune ouvrier frappait sur son ciseau tandis que la jolie Sans Nom (car c’est ainsi qu’elle voulut se faire appeler) donnait un langage, une âme et des pensées à chacune de ses statues. Grégoire l’écoutait avec ravissement tant elle racontait bien ces belles vies de saints et de saintes, d’habitude si modestes, si unies, qu’on s’étonnait de leur voir décerner les honneurs du calendrier. Mais lorsque Sans Nom les expliquait, c’était comme si elle feuilletait le plus beau des bréviaires de l’archevêché, peint de mille figures d’or et d’azur avec des châteaux-forts, des églises, des calvaires, des chemins de Croix, et, dans les marges, des fruits et des fleurs. Et tandis qu’elle racontait ainsi la gloire de ceux qui n’en souhaitèrent nulle autre que celle de l’oubli, son frère parlait avec nos parents de la race ailée, car tel était le don qu’il tenait du ciel : il entendait le langage des bêtes. Et peut-être eussent-ils vécu longtemps de la sorte, tranquilles et heureux dans leur solitude, si Grégoire n’avait bientôt découvert sur son corps les premiers signes de la maladie. Il s’en réjouit puisqu’elle lui donnait une raison de plus pour ne jamais quitter ses amis. Mais cela lui donna aussi à réfléchir sur le peu de temps qui lui restait peut-être à tailler des statues, et enfin lui rappela la prophétie du Cordelier au matin de la Saint-Marc : « S’il se trouve trois pèlerins lépreux au cœur pur : un homme, une femme et un enfant pour aller pieds nus au péril de leur vie et de leur âme jusqu’à Chartres, afin d’y déposer aux genoux de la Vierge miraculeuse les prières des lépreux de Paris, alors Dieu, dans sa bonté, ôtera le fléau de dessus la cité. »

— Ne serions-nous point ces trois pèlerins ? dit Grégoire. Et il vit tant d’assurance dans les doux yeux de Sans Nom, tant d’intrépide volonté dans ceux du petit Valentin, que son cœur se remplit d’espoir.

— Oui, cela ne fait pas doute, reprit-il, nous sommes les trois pèlerins désignés par le saint prêtre, et le plus tôt nous partirons, le mieux ce sera pour tant de malheureux.

Ils partirent donc un matin, avant l’aurore, sans prendre congé de personne, afin de n’être point retenus. Ils franchirent les portes de Paris en agitant leurs cliquettes, sans que les veilleurs leur demandassent rien, tant la robe jaune des lépreux et le cœur rouge qui s’y trouvait cousu en pleine poitrine inspiraient d’effroi aux plus rudes soldats.

À peine hors des remparts, ils prirent à travers champs et, se retournant vers la grand ville ceinturée de créneaux et de forts, invoquèrent à genoux la protection de sainte Geneviève, patronne de Paris. Puis ils s’enfoncèrent dans la forêt. Mais ils ne savaient pas que le Diable s’était mis en route en même temps qu’eux.

 

***  ***  ***

 

Le Diable n’était nullement pressé de voir finir si vite l’épidémie de lèpre. Le bon roi saint Louis ayant apaisé bien des guerres et ne parlant point encore de remettre à la voile pour Jérusalem, le Diable et la Mort n’avaient plus leur compte d’âmes pécheresses que par la maladie. Aussi résolurent-ils de s’opposer au voyage des trois pèlerins, qui, s’ils réussissaient dans leur entreprise, risquaient de leur en ôter encore beaucoup. Et ils se mirent à l’œuvre dès la première nuit.

L’obscurité commençait à s’épaissir dans la grande forêt de Chevreuse où les voyageurs étaient parvenus, quand ils s’aperçurent qu’ils étaient suivis et épiés sous bois par quantité de petites lanternes. D’abord il y en eut deux, puis quatre, puis douze, puis ils ne purent plus compter ces feux follets sautillants, glissants et silencieux, car pas une branche ne craquait dans les fourrés. C’étaient des yeux de loups. Et ces loups paraissaient avoir grand faim et attendre seulement qu’il fît encore plus sombre, ou que les voyageurs fussent couchés et endormis pour se jeter sur eux et les dévorer. Mais Sans Nom n’était pas craintive ; Grégoire chantait, car son cœur ne manquait jamais de confiance ; seul Valentin voulut se reposer, ses pauvres pieds nus déjà tout ulcérés s’étant encore fort déchirés aux ronces et aux pierres. Grégoire tira du pain et des pommes de son bissac et ils se mirent à manger tandis que les loups se rassemblaient autour d’eux. Alors Valentin leur adressa la parole dans leur langue :

— Amis loups, leur dit-il, soyez remerciés d’être venus nous tenir bonne compagnie ce soir, car il fait si sombre en cette forêt que, sans vos yeux, nous n’y verrions pas clair. Sachez que nous sommes trois pauvres lépreux qui nous rendons en pèlerinage à Chartres. Si donc vous mangiez de notre chair avant qu’elle soit purifiée, vous mourriez cette nuit même de la malemort que nous portons en nous.

Et s’avançant sans peur vers les bêtes féroces que le Diable leur avait dépêchées, le petit garçon leur montra ses jambes qu’ils vinrent aussitôt flairer. Alors, s’étant consultés, les loups s’approchèrent l’un après l’autre pour lécher les pieds de cet enfant qui parlait comme eux la douce langue des loups. Et le petit Valentin les embrassa sur leurs fronts étroits. Et ils s’en retournèrent au fond de la forêt, raconter aux ours, aux sangliers et aux aurochs ce qu’il en était. Aussi les trois pèlerins purent-ils, cette nuit-là, dormir en paix sous le regard bienveillant des étoiles.

Le lendemain fut une belle journée. Ils chantèrent des psaumes tout en marchant ; ils burent aux sources, mangèrent des cerises sauvages et se racontèrent des histoires. Seulement, vers la fin de l’après-midi, le petit Valentin fut si fatigué que Grégoire le chargea sur ses épaules. Et le tailleur d’images s’émerveilla de voir l’enfant sortir un tout petit arc de sa poche et envoyer en se jouant de toutes petites fléchettes dans le cœur des hirondelles, des geais et des pies qui passaient à sa portée ; mais loin de tomber morts, les oiseaux s’élevaient aussitôt plus haut dans les airs et chantaient avec plus de joie et de ferveur qu’auparavant. Il semblait que la nature fît fête partout aux trois pèlerins. L’églantine et la verveine embaumaient sur leur passage ; les hêtres et les chênes les éventaient avec leurs feuilles : ils virent un cerf et sa biche, laquelle était, dit-on, celle qui allaita le fils de sainte Geneviève de Brabant ; le coucou les guida d’arbre en arbre au travers de la forêt et Sans Nom marchait si noblement sur la mousse, qu’elle ressemblait à la belle Sainte Vierge que maître Grégoire avait taillée pour le chapitre d’Amiens.

Seuls, les hommes leur étaient hostiles car ils croyaient voir en eux la mort. Au crépuscule, comme les pèlerins se trouvaient devant la porte d’un bourg où ils voulaient passer la nuit, des soldats et des enfants ramassèrent des pierres et commencèrent de les lapider. Ils durent s’enfuir vers la forêt où les bêtes, du moins, se montraient hospitalières. Et comme ils y arrivaient, ils virent une grotte. C’était celle d’un ermite qui y avait vécu jadis un quart de siècle, tel saint Jean-Baptiste dans le désert. Les grosses pierres qui en gardaient l’entrée auraient bien volontiers raconté à Sans Nom l’histoire du saint homme, mais les trois amis étaient si épuisés qu’ils s’endormirent doucement, serrés les uns contre les autres, au murmure de la source et du vent.

 

***  ***  ***

 

Subitement, Grégoire s’éveilla. Le fond de la grotte s’était ouvert comme une porte qu’on roule, et devant lui s’élevait, dans un paysage féerique, un superbe château-fort. Madame la Lune en éclairait la façade. Fenêtres et créneaux brillaient du feu des torches et deux jeunes pages s’avançaient en souriant vers la caverne.

— Bonnes gens, dirent-ils, notre maître et seigneur ayant appris que vous vous étiez-endormis dans cette grotte sauvage en a éprouvé un si grand déplaisir, qu’il nous envoie vous prier d’entrer en son château pour y achever la nuit et lui apporter le réconfort de vos prières, car il est fort malade. Sans doute ne lui refuserez-vous pas.

— Non, certes, firent les pèlerins en se frottant les yeux, car ils ne savaient s’ils rêvaient, ou si, dans leur fatigue, ils étaient le jouet d’une hallucination. Mais avant même d’être au clair là-dessus, ils furent introduits dans la grande salle du château.

Une douzaine de dames et de chevaliers s’y tenaient groupés autour du seigneur, qui était un vieil homme malade, assis dans un haut fauteuil.

— Je vous ai fait chercher, mes amis, dit-il aux pèlerins, afin que vous me donniez quelque distraction et m’aidiez à passer mes longues nuits d’insomnie et de souffrance. Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? Où allez-vous ? Rafraîchissez enfin d’une histoire gaie mon esprit lassé d’entendre ressasser de mauvais contes de gloire et d’amour, et je vous comblerai d’argent et de bienfaits.

— N’as-tu donc pas peur de la mort ? demanda Grégoire, et ton âme est-elle si bien préparée à paraître devant le Juge Suprême que tu reçoives sans crainte trois lépreux à ta table ?

— La Mort ne veut pas de moi, dit le vieillard, et votre mal ne saurait m’atteindre. Il y a trop longtemps que je vis pour n’avoir pas cent fois déjà rencontré des malheureux de ton espèce sans qu’il m’en ait coûté une souffrance de plus ni un jour de moins.

Grégoire raconta en quelques mots qui il était et ce qu’il savait de ses deux compagnons. Alors le seigneur leur fit servir un délicat repas et dit :

— Grégoire, la route de Chartres est encore longue, et c’est le ciel qui t’envoie ici. Repose-toi pendant quelque temps chez moi avec ta compagne et son frère, dont les pieds ne le peuvent plus porter. Je vous ferai soigner avec des onguents dont j’ai le secret et tu tailleras pour ma chapelle deux statues de tes belles dames du paradis.

Et Grégoire fut tenté. Jamais seigneur ne lui avait parlé ainsi ; ses doigts lui démangeaient de triturer la terre glaise une fois encore pendant qu’il le pouvait et de modeler, d’après Sans Nom, les visages de sainte Anne et de sainte Véronique. Mais s’étant tourné vers ses compagnons, il vit que l’enfant dormait appuyé à l’épaule de sa sœur, et que celle-ci paraissait plongée dans une profonde méditation. En réalité, elle écoutait ce que lui racontait un gros livre qui se trouvait enchaîné à un pupitre voisin. Et ce livre devait lui rappeler bien des souvenirs anciens, car toutes sortes d’impressions variées pouvaient se lire sur son visage, dont Grégoire avait étudié chaque expression. Tout à coup, ses yeux brillèrent d’une sainte colère et elle dit en s’adressant au vieillard :

— Ne te semble-t-il pas, seigneur, que nous sommes de très vieilles connaissances ? Je me rappelle, quant à moi, t’avoir vu pour la première fois à Rome, sous le règne de cet empereur Adrien qui aimait les arts et le plaisir, vainquit les Sarmates, soumit les Juifs, mais se déshonora en faisant périr beaucoup de chrétiens dont le seul crime était de confesser leur foi. Or, parmi ces chrétiens se trouvaient ma mère Sophie, mes deux sœurs et moi-même. Mes sœurs moururent de la mort des martyrs, et je ne te dirai rien de moi. Mais, parmi les conseillers de l’empereur au tribunal, je revois un sénateur aigu et cruel se penchant sur son épaule pour railler sa clémence possible. Et ce sénateur, c’était toi… Et quelques siècles plus tard, après que nos restes eurent été transportés dans l’église abbatiale d’Eschau, en Alsace, d’où je repartis vivre ma seconde vie humaine, n’est-ce pas toi que je rencontrai un jour sur les bords du Rhin ? Tu étais alors déguisé en docteur juif. Ou bien était-ce en poète allemand ? J’étais jeunette et tu te jouais de mon innocence. Tu te moquais de tout, à ton habitude, et de notre sainte religion, et de notre bon évêque dont tu disais que l’habillement, depuis la mitre jusqu’à l’étole, n’était que du vieil égyptien tel qu’on le voit figuré sur les pyramides du désert. Tu me fis coucher sur le dos dans le gazon et me demandas si réellement le ciel pouvait contenir autant de magnificence qu’on le disait. Et tu t’étonnais que, de toutes ces magnificences, il n’en tombât jamais rien sur la terre, par exemple un pendant d’oreille en diamant, ou un collier de perles, ou au moins un morceau de gâteau aux cerises, tandis qu’il ne nous venait toujours de là-haut que grêle, neige, pluie ou maladies… Ne t’en souvient-il pas ? Et comme je m’indignais de tes propos, n’ajoutais-tu pas pour me rassurer que les Juifs et les poètes étaient trop artistes pour ne pas devenir un jour meilleurs chrétiens que les chrétiens eux-mêmes ? Ne jurais-tu pas, quant aux Juifs, qu’ils combattraient à mort pour la Trinité et qu’il fallait leur faire entière confiance, autant et plus qu’au Pape lui-même, pour le commerce des âmes ? Et plus tard encore, au siècle des mécréants n’est-ce pas toi qui fondas un monastère pour instruire les maîtres d’école dans l’incrédulité ? Ni Dieu, ni Pape, ni Roi, enseignais-tu alors ; ni tradition, ni grandeur, ni enthousiasme ; point de héros, de croyants, de songe-creux : la terre est notre seule demeure, le savoir notre seul paradis, l’apothicaire et le maître d’école sont nos dieux de demain. Cependant, comme ta vanité est restée grande, tu disais que chacun de tes souffles portait en soi une vie éternelle, que tu étais toi-même un des hommes les plus éternels, que chacune de tes pensées était une étoile éternelle – toi qui ne croyais pas à l’immortalité !

Le bon Grégoire contemplait Sans Nom avec un étonnement profond. Et doutant toujours s’il rêvait, il choisit deux marguerites dans un vase de la table et les glissa dans la ceinture de ses compagnons pour voir si elles s’y trouveraient encore le lendemain. Mais à peine Sans Nom finissait-elle de parler que le vieillard malade se leva de son fauteuil en poussant un éclat de rire horrible tandis que ses cornes, jusque-là soigneusement aplaties, se dressaient soudain sur sa tête. La lépreuse fit un signe de croix de sa pauvre main pustuleuse, et à l’instant même le tonnerre ébranla le château, l’obscurité se fit, tout disparut et Grégoire se réveilla en sursaut dans la cellule de l’ermite.

Le jour se levait. Les oiseaux commençaient de chanter. Tout respirait la paix du Créateur. Et voici que le frère et la sœur, endormis épaule contre épaule comme deux agneaux, tenaient chacun entre leurs doigts une marguerite.

 

***  ***  ***

 

Ils se remirent en marche en louant Dieu, et Grégoire raconta le rêve qu’il avait fait. Sans Nom assura qu’elle n’avait point rêvé du tout, et Valentin, quoiqu’il ne pleurât ni ne se plaignît jamais, montra ses petites jambes enflées et tuméfiées. La fièvre les tenait tous les trois et sembla dès ce moment les gagner de vitesse, si bien qu’ils craignirent de ne point arriver vivants à Chartres. Aussi, pour hâter leur marche, Grégoire reprit-il Valentin sur ses épaules ; mais il trébuchait sous ce léger fardeau, s’affaiblissait, et il lui fallut se reposer souvent au bord du chemin. Cependant, Grégoire ne perdait pas courage, parce qu’il était jeune. Il croyait que le monde était bon et la pensée qu’il allait délivrer du hideux mal tant de désespérés suffisait à lui rendre ces forces invincibles, dont il est dit dans les saints livres qu’elles vaincront l’enfer lui-même.

Ils marchèrent toute cette journée-là et encore celle du lendemain, faisant, comme toujours, fuir le monde devant eux. Mais le soir du troisième jour, comme ils cherchaient un lieu pour faire halte, un moine monté sur sa mule les aperçut et les interpella.

— Hé, camarades, où allez-vous de la sorte, pieds nus et les vêtements en loques ?

— Nous allons en pèlerinage à Chartres, mon bon frère.

— À Chartres !… Vous voilà donc égarés bien loin de votre route, mes amis. Laissez-moi vous donner le conseil de faire votre nuitée ici près, au couvent de Notre-Dame-des-Douleurs. J’y vais de ce pas moi-même et vous y ferai recevoir comme il convient.

— C’est que nous sommes des lépreux, bon frère, dit Grégoire en agitant sa cliquette, et il est peu probable qu’on nous accueille comme tu parais le supposer.

— C’est ce qui te trompe, reprit le moine, car le couvent a été dédié par le saint roi aux malades et aux voyageurs, et il s’y trouve, de plus, un quartier pour les lépreux.

Ils suivirent donc le gros moine sur sa mule et tandis qu’ils marchaient, un rossignol se mit à chanter au loin ; et le petit Valentin tendit l’oreille pour l’écouter. Or, le rossignol chantait : « Joliètement mi tient le mal d’aimer », qui est une des plus vieilles chansons au royaume de France. Mais il semblait ne pas pouvoir aller au delà des premières mesures. C’était comme s’il eût oublié ses trilles et ses roulades. Il recommençait sans cesse son couplet : « Joliètement mi tient le mal d’aimer », essayant d’y mettre toute la tendresse de son petit cœur et laissant chaque fois mourir sa voix dans un sanglot. Valentin voulut aller le questionner, mais ils arrivèrent dans ce moment devant un grand bâtiment où ils furent reçus par un religieux dont la tête était entièrement cachée par un capuchon gris. Sans prononcer une parole, le religieux s’inclina devant eux et leur fit signe de le suivre. Ils traversèrent un cloître, puis une longue galerie, puis d’autres cloîtres, puis d’autres galeries, croisant ici et là quelques religieux invisibles sous leur capuchon et silencieux comme des ombres. Leur guide les fit entrer dans une pièce meublée de trois lits, d’une table et d’un banc, puis il se retira sans une parole. Deux autres capuchons survinrent bientôt et disposèrent sur la table trois gamelles pleines de soupe, du pain et une cruche d’eau. Lorsqu’ils eurent mangé, le bon moine reparut et voulut connaître leur histoire ; mais quand ils la lui eurent racontée :

— N’avez-vous donc point appris la nouvelle ? s’écria-t-il. Les pèlerins sont arrivés déjà depuis plusieurs jours à Notre-Dame de Chartres et le fléau s’est retiré de Paris la grand ville. On dit que tous les lépreux bons chrétiens ont été guéris par miracle et que le roi lui-même est allé en sa basilique de Saint-Denis, rendre grâce au Ciel de ce bienfait.

Et comme nos gens s’entre-regardaient, stupéfaits :

— Croyez-m’en, ajouta le moine, il vous faut rester ici quelque temps pour vous remettre de vos fatigues. Il y a dans ce couvent des malades et des mourants que vous pourrez aider au dur passage de vie à trépas, car les frères que vous avez vus ont tous fait vœu de silence. Reposez-vous cette nuit et dès demain on vous donnera des âmes à consoler.

Or, celui qui voulait ainsi les retenir n’était autre que le Diable en personne, et sous les capuchons gris il n’y avait que têtes de morts et squelettes. Mais comme les pierres en ce lieu maudit ne pouvaient parler, Sans Nom ne put les interroger et ce fut son tour d’être tentée, rien ne lui paraissant plus beau que de sauver des âmes. Elle se mit à prier tout bas ; Valentin dormait déjà ; et quant au pauvre Grégoire, bien qu’il se réjouît d’apprendre le miracle de Paris, il ne put s’empêcher de verser des larmes en songeant à l’inutilité de leur sacrifice.

En somme, ce fut une mauvaise nuit, quoiqu’ils eussent dormi pour la première fois depuis longtemps dans de vrais lits.

Levé avant l’aube, Grégoire se rendit à la chapelle pour y faire ses dévotions et il fut bien étonné de la trouver fermée. Aucune cloche ne sonna matines. Nul chant ne s’éleva. Seuls deux capuchons glissèrent devant lui faisant un étrange bruit de cliquettes : c’étaient les os de leurs pieds qui frappaient les dalles. Sans Nom et Valentin se mirent debout, mais ils étaient si faibles et si malades que Grégoire les engagea à demeurer quelques jours dans ce couvent maintenant, que leur entreprise n’avait plus de raison d’être.

— Non, dit la lépreuse ; nous avons fait promesse à Dieu. Il ne nous abandonnera pas. Partons.

Et réunissant tout leur courage, ils voulurent sortir. Mais ils ne le purent, toutes les portes se trouvant fermées. Et les capuchons qu’ils interrogèrent secouèrent sans mot dire la tête. Un seul d’entre eux, qui paraissait plus courbé que les autres, leur montra de sa manche le jardin. Ils y allèrent ; mais le jardin était clos de murs énormes, semblables à ceux d’une forteresse. Ils étaient prisonniers. Ils s’agenouillèrent tous trois dans l’herbe pour adresser à Dieu une fervente prière lorsqu’en ce même instant le rossignol chanta. C’était celui-là même qui chantait la veille : « Joliètement mi tient le mal d’aimer » et ils aperçurent dans une cage accrochée au mur un pauvre rossignolet tout gris, immobile sur son barreau. Mais ce qui surprit Valentin plus que tout, c’est que l’oiseau chantât en plein jour, contrairement à la coutume des rossignols. S’étant approché, il lui dit :

— Rossignol, mon ami, est-ce pour le plaisir des bons moines que tu chantes ainsi à cette heure ?

— Oui, répondit le rossignol, c’est pour leur plaisir et aussi pour attirer ici quelque épouse nouvelle, puisqu’ils ont tué mon ancienne.

— Ils l’ont tuée ?

— Sans doute, et j’en appelle une autre comme tu l’entends à la chanson, mais il n’en vient aucune pour partager avec moi les douceurs de cette nuit éternelle.

— Nuit éternelle ? s’écria Valentin ; mais ne vois-tu donc pas qu’il fait plein jour ?

— Plein jour pour toi peut-être, dit le rossignol, mais pour moi c’est la longue nuit solitaire car ils m’ont rendu aveugle pour que je ne cesse jamais de chanter.

À ces mots, le cœur du garçon s’emplit de pitié. Il ouvrit la cage, prit l’oiseau et le baisa ; et deux grosses larmes tombèrent sur les pauvres petits yeux brûlés par le démon ; et aussitôt la vue leur fut rendue ; et le rossignol, tout heureux, s’alla percher sur la branche d’un saule voisin.

— Pèlerins, chanta-t-il, éloignez-vous au plus vite de ces lieux si vous ne voulez point devenir squelettes, comme tous les capuchons de ce couvent. Suivez-moi et je vous guiderai hors de l’enceinte maudite.

Alors seulement ils connurent qu’une fois encore ils étaient tombés dans un piège de Satan. Ils suivirent le rossignol d’arbre en arbre jusqu’au fond du jardin, où ils découvrirent un trou dans la muraille et purent se glisser dehors et retrouver la campagne. Et ils se souvinrent que le Cordelier de Notre-Dame avait prédit qu’ils ne parviendraient au but qu’au péril de leur âme et de leur vie. La confiance leur revint. Ils louèrent Dieu. Ils reprirent des forces et se remirent à marcher dans la grande plaine de Beauce couverte de blés, qui s’ouvrait devant eux. Les épis ondulaient sous un vent léger ; les coquelicots innombrables étaient comme le sang vif de l’été, et le ciel bleu, tout habité d’alouettes invisibles, prolongeait dans l’infini ce grand vitrail du Bon Dieu.

Ils marchèrent ainsi toute cette dernière journée sans rien voir d’autre que les moissons, les fleurs et le ciel, jusqu’à ce que le petit Valentin, du haut des épaules de son ami Grégoire, s’écriât qu’il apercevait un lièvre. Oui, certes, un lièvre : deux longues oreilles dressées tout là-bas, au ras de la plaine. Ils s’arrêtèrent pour le voir, comme les enfants des villes que tout intrigue à la campagne. Puis ils marchèrent vers lui tout doucement, pour le surprendre, mais le lièvre ne bougeait pas de place, et plus ils avançaient plus semblaient s’éloigner les deux longues oreilles qui ne remuaient point et tout de même leur faisaient signe. « Venez, disaient-elles ; dépêchez-vous, voici le crépuscule. Je vous écoute depuis longtemps, mes enfants, et mes longues oreilles ont entendu par-dessus les blés et les bois la chanson de vos âmes. Venez vite, car vous êtes attendus au gîte et l’heure approche de votre récompense. »

Alors ils comprirent que ces deux longues oreilles au bout de la plaine étaient les clochers de la cathédrale. Et ils marchèrent plus vite, en trébuchant, les mains tendues en avant. Enfin, couverts de sang, de poussière, d’ulcères, en haillons, mais vêtus de la splendeur des justes, les trois pèlerins entrèrent à Chartres. Ils allèrent tout droit à la cathédrale et tombèrent à genoux devant le grand Christ du portail Royal. Et Lui, qui est le fondement et la pierre d’angle sur quoi repose tout l’édifice, Lui qui est le maître du ciel et de la terre, l’auteur de la nature et de la grâce, la source de toute vie et le souverain juge, Il leur fit signe d’entrer. Et ils entrèrent dans la grande Paix de la cathédrale. Les rois et les reines de Juda inclinèrent légèrement la tête sur leur passage ; et aussi les quatorze figurines qui représentent les béatitudes de l’âme : Beauté, Liberté, Honneur, Joie, Volupté, Volonté, Force, Concorde, Amitié, Longévité, Puissance, Santé, Sécurité et Science. Mais les trois pèlerins n’en surent rien. Ils ne pensaient qu’à la délivrance de leurs frères lépreux, que Dieu avait promise à leur persévérance. Aussi descendirent-ils tout de suite dans la crypte de Notre-Dame de Sous-Terre, qui renferme une relique insigne : le Voile de la Vierge, dont les miracles ne se comptent plus. Et il y avait là, dans le fond d’une galerie, plusieurs chambres pour les malades, pour ceux que dévorait le mal des ardents, ou la lèpre, ou la peste, ou d’autres maladies contagieuses. Mais si fatigués, si brisés étaient les trois pèlerins, qu’ils n’eurent pas la force de s’y traîner. L’heure étant tardive et la crypte vide, ils restèrent à genoux sous la veilleuse, trois petites ombres orphelines enveloppées dans la grande ombre maternelle de la Mère du Christ.

Et le temps passa. Le silence devint si profond qu’on n’entendit plus aucun souffle. Seule vivait encore la flamme vacillante de la lampe qui brûle éternellement, mais elle n’éclairait plus que trois pauvres morts, confondus sur le sol en un unique embrassement.

Alors, dans le coin d’un tableau suspendu à l’autel, deux beaux anges se levèrent doucement. Ils descendirent dans la crypte, fermèrent les yeux des pèlerins morts, soulevèrent leurs cadavres et les étendirent côte à côte dans un tombeau. Puis l’un des envoyés célestes alla chercher trois pierres tombales ; et l’autre, arrachant de son aile une plume d’azur, écrivit sur la première pierre ESPOIR, et il la plaça sur le corps de Grégoire, le tailleur d’images ; sur la seconde, il écrivit FOI, et il la plaça sur la lépreuse Sans Nom, dont le visage rayonnait d’une beauté sans tache ; et sur la troisième, qu’il mit entre les deux autres, il écrivit AMOUR.

Et Monseigneur Jésus-Christ reçut au ciel, parmi les Bienheureux, ces trois âmes fidèles. Et la lèpre fut arrêtée dans Paris, la grand ville. Pourtant, personne ne connut jamais les noms véritables des trois pèlerins à qui l’on devait ce bienfait. Mais Dieu les connaît. Et cela suffit.

Histoire du brin de muguet

À Emmanuel Buenzod

Dans les forêts du Mont-Tendre, à l’abri d’un sureau noir, vivait une famille de muguets. Elle était composée du père, de la mère et d’une douzaine d’enfants disséminés à quelques pas les uns des autres. Les parents avaient chacun huit petites fleurs en forme de grelots. Les enfants un peu moins, mais ils comptaient bien se rattraper ; surtout le petit dernier, à peine ouvert depuis quelques jours et qui n’avait encore que deux clochettes ; il n’en était pour cela ni moins fier, ni moins remuant. Dès qu’un rayon de soleil filtrait entre les branches des grands hêtres lisses et se glissait parmi les fougères et les fraisiers sauvages, le petit muguet se redressait sur sa tige, lui tendait ses feuilles et lui faisait des grâces. Il voulait à toute force devenir grand très vite pour rejoindre le beau rayon doré, se laisser caresser par lui et s’en aller à l’aventure sur son dos à travers la vaste forêt du monde (car il ne doutait de rien et croyait tout possible). Mais son père, qui suivait la trop rapide croissance de son cadet avec souci, lui dit alors :

— Rappelle-toi, mon enfant, que le soleil est un sorcier et un tentateur ; c’est un ami très dangereux et qui n’a pitié de personne. Est-ce que ce fourré tapissé de bonne mousse humide n’est pas une délicieuse habitation ? Grandis et embaume, comme c’est ton devoir, mais si tu veux vivre longtemps et heureux, ne fais pas d’agaceries aux puissants de l’univers et contente-toi de vivoter tranquille à l’ombre de notre vieux sureau.

Le petit muguet feignit de suivre les conseils de son père, car il était fort bien élevé, mais au fond de lui-même il avait décidé de n’en agir qu’à sa tête. Aussi poussait-il de son mieux, embaumait-il à lui seul comme un bouquet et agitait-il en tous sens ses grelots dès que le joyeux merle, ou l’écureuil affairé, ou la brise capricieuse, ou même l’escargot traînard passaient à sa portée. « Emmenez-moi avec vous, leur disait-il à sa manière, je veux voir la vaste forêt du monde ; je veux servir à quelque chose ; je veux qu’on m’aime ; il y a trop de jeunesse et de beauté en moi pour que je végète ainsi toute ma vie dans l’ombre de notre vieux sureau noir. »

Or, par une belle journée de printemps, la forêt, qui reverdissait depuis quelques semaines et se couvrait de fleurs, retentit jusqu’en ses profondeurs d’appels, de rires et de chansons. Et les grands arbres en travail, le sureau qui commençait d’ouvrir ses ombrelles blanches, l’orchis des montagnes coiffé de ses premières papillotes, les violettes peureuses, les épilobes velus, les fougères et les herbes de toute espèce écoutaient le tintamarre humain avec surprise et un peu de crainte. Quand passe l’homme, la nature a toujours peur ; et ce n’est pas sans de bonnes raisons.

À quelqu’un, cependant, tout ce bruit donnait un secret espoir ; c’était au petit muguet qui venait d’ouvrir son cinquième grelot au rayon du matin. « Pourvu qu’on m’aperçoive, songeait-il en embaumant tant qu’il pouvait, pourvu qu’on me cueille en passant », car il avait entendu raconter la veille par le merle bavard la merveilleuse histoire de l’églantine sauvage, cueillie un jour par la petite princesse et devenue, depuis lors, la plus belle et la plus admirée des roses du jardin royal.

Enfin, le muguet fit si bien qu’on l’aperçut en effet. Il fut cueilli par les doigts d’une jeune fille, puis respiré, baisé, tendu à d’autres lèvres qui le baisèrent aussi. Ensuite, on le passa avec ses deux feuilles dans la boutonnière d’un jeune homme, où il se tint raide et fier pendant tout l’après-midi, parmi les cris et les jeux d’une école en vacances.

Que de choses il vit ce jour-là ! Des enfants coururent dans des sacs, d’autres en tenant un œuf dans une cuillère ; des garçons jouèrent au ballon dans une grande clairière au fond de laquelle étaient assis côte à côte, sur le tronc d’un arbre abattu, l’instituteur et l’institutrice. Ils ne disaient pas un mot, mais se tenaient par la main, se rapprochaient parfois épaule contre épaule, se serraient légèrement l’un contre l’autre, et cela suffisait pour que le brin de muguet dans sa boutonnière tremblât de toutes ses clochettes. Il vit se lever la lune derrière une montagne, à l’horizon, et il crut que c’était la lanterne du braconnier qui venait parfois tendre ses collets autour du sureau familial. Il vit d’énormes bêtes ; presque aussi grandes que les arbres, et qui traînaient des chars à bancs remplis d’enfants. Il entendit ceux-ci chanter en chœur sur le chemin du retour, et cela lui parut plus beau cent fois que la musique monotone du vent dans les hêtres et les sapins (et parfois une joue brûlante frôlait la boutonnière où il se tenait fermement accroché). Il aperçut un ciel immense criblé d’étoiles et entra pour la première fois dans une maison d’hommes ; plusieurs soleils s’allumèrent brusquement pour le voir et lui souhaiter la bienvenue. Mais il était bien fatigué par ce long voyage de découvertes. Aussi, lorsque deux doigts le tirèrent avec précaution de son étroite prison et le mirent tremper dans un verre d’eau sur le rebord de la fenêtre, il s’endormit sur-le-champ.

Bien reposé et frais, le lendemain, le brin de muguet sursauta de peur quand la grosse cloche de l’église se mit à sonner soudain juste en face de sa fenêtre, elle dont la voix ne parvenait là-haut, dans la forêt, que tout affaiblie, comme un écho lointain porté sur l’aile du vent. Et cela le fit songer un instant à ses parents et à ses frères demeurés dans l’herbe fraîche, à l’abri du sureau. Mais il y avait trop de choses à voir ici pour qu’il fût possible de penser à eux longtemps. La porte du temple venait de s’ouvrir pour le culte du dimanche. Des voitures arrivaient, des jeunes gens et des jeunes filles. Le muguet se sentit bientôt saisir ; il se retrouva pincé dans la boutonnière et entra tout glorieux dans l’église, où il aperçut tout de suite le charmant visage de la veille qui le regardait, les yeux brillants de plaisir. Mais ce fut la dernière vraiment belle journée du brin de muguet, car le soir même on le glissa dans une enveloppe et il fut enfermé dans un tiroir.

Il ne s’y trouva pas seul, mais en compagnie d’un paquet de lettres nouées par un ruban, et d’un cahier de poésies. Le cahier n’était rempli qu’à moitié et ouvert à la dernière page écrite, où il était précisément parlé de fleurs. Le muguet ne douta point qu’il y serait bientôt question de lui et du grand amour dont il voulait parfumer le monde ; il attendit donc avec confiance. Cependant, bien des journées passèrent, et peut-être même des semaines : le tiroir ne s’ouvrait que pour recevoir une lettre nouvelle, puis on le refermait aussitôt. Pourtant, un soir, une main prit le cahier et y inscrivit un poème ; mais sans doute était-il incertain encore, car le cahier entra et sortit plusieurs jours de suite du tiroir ; des pages en furent déchirées ; des mots s’y trouvèrent raturés ou grattés. Le muguet devina vite qu’il s’agissait de lui cette fois et il ne se trompait pas ; aussi ne regretta-t-il rien de sa longue claustration. Mais, chose étrange, peu de temps après, il fut jeté avec toutes les lettres dans un vieux carton à chaussures solidement ficelé, où il crut étouffer. On le porta quelque part. Il voyagea dans une nuit complète, fut serré, bousculé, meurtri. Et quand il revit la lumière du jour, il reconnut une fois encore le beau visage de la jeune fille, mais tout pâle et amaigri. Hélas ! loin d’être rendu à la joie et à la liberté, le brin de muguet sentit rouler sur lui quelques brûlantes larmes avant de se retrouver enfermé à nouveau dans un tiroir avec les vieilles lettres, ses compagnes, et bien d’autres lettres encore, soigneusement classées et numérotées. À quoi tout cela rimait-il ? Et que faisait-on de sa beauté ?

La pauvre fleur eut loisir d’y songer tant qu’elle voulut. L’hiver passa, l’été revint, puis un autre hiver encore, et un autre été. Enfin, le tiroir fut rouvert et les lettres disparurent. Le brin de muguet tout flétri fut déposé entre les pages d’un livre et, quoiqu’il s’y trouvât fort à l’étroit, il ressentit beaucoup plus vivement que sa souffrance l’honneur qu’on lui faisait enfin de l’embaumer, car il n’appartenait pas pour rien à la romanesque famille des liliacées. « Je savais bien, pensait-il, que l’on s’apercevrait un jour de mon utilité, et même de ce qui reste de grâce dans mes clochettes. Mon nom et ma personne ne seront jamais oubliés. » Puis le livre alla en rejoindre d’autres sur le rayon d’une étagère.

Et de nouveau les mois et les années passèrent. Beaucoup, beaucoup d’années ; tellement, qu’il serait difficile d’en faire le compte. Jusqu’à ce qu’un jour le livre fût pris sur l’étagère, ouvert et lu. C’était un bon livre : les Chansons et les Ballades de celui qu’on appelle le Poète des Bois et qui a sa statue en ville, dans le Jardin Anglais. Et le jeune homme qui le lut trouva, en feuilletant ses pages, le brin de muguet tout jaune et aplati et comme incrusté dans le papier qui avait fini de boire sa sève et sa vie.

— Tiens, s’écria-t-il, voici une pauvre fleur séchée dans l’édition princeps des poésies du bon vieux Poète des Bois ! Elle n’a pas été mise là sans raison et doit assurément marquer quelque poème pour lequel grand-mère avait une particulière prédilection.

C’était la chanson bien connue sur un jour de vacances et le récit d’un premier baiser cueilli à de belles lèvres au fond des bois. Chanson naïve et admirable, chanson de tous les temps, que chacun sait par cœur aujourd’hui, où figurent le sureau et le merle, les grands hêtres lisses et le brin de muguet, la jeune fille qui le donna et le poète qui le reçut. Chanson d’un seul été sans doute. Peut-être d’une seule journée, et qui resta longtemps inachevée dans le cahier, au fond du tiroir. Mais peu nous importe qu’elle ait été, pour ceux qui la vécurent, brève ou longue, légère ou douloureuse. Ce qui importe, c’est que la chanson soit telle qu’elle est ; qu’elle ait su faire d’un court instant d’amour – ou d’une longue solitude – une musique éternelle.

Et c’est ce que le brin de muguet avait compris. Son génie fut simplement d’avoir existé pour cela. Aussi n’y a-t-il pas à s’apitoyer sur lui. S’il n’a point fait souche dans la forêt, au flanc de la montagne, ses racines sont demeurées dans un poème qui vivra plus longtemps que le sureau noir et que les grands hêtres lisses.

Une histoire de la montagne

À Arthur Honegger

Voici déjà nombre d’années, en un temps où les stations d’hiver en haute montagne ne faisaient que d’apparaître parmi les bois et les rochers, une dizaine de personnes se trouvaient réunies, certain après-midi du vingt-quatre décembre, dans la salle à manger d’un petit hôtel, afin d’orner l’arbre de Noël et de préparer les tables pour le dîner de réveillon. Il y avait là quelques pensionnaires, trois ou quatre employés et la patronne, Madame Corvin, une veuve au corsage épanoui qui surveillait les arrangements d’un air soucieux et pensait : « Cela coûte gros ces fêtes. » Deux femmes de chambre, plantées sur les barreaux d’une échelle double, accrochaient aux branches du sapin les bougies de couleur, les mandarines, le givre, les glaçons et les cheveux d’ange, tandis que les habitués de la maison offraient discrètement leurs conseils. Le portier, vêtu d’une redingote élimée à boutons de métal et négligemment appuyé au piano, commandait en chef les opérations.

— Faites comme je vous dis, gamines, s’écriait-il de temps à autre d’une drôle de petite voix claire et musicale, et les deux filles riaient, mais obéissaient sans discuter.

Dehors, les champs de neige étaient éclairés en rose par le soleil couchant qui frôlait déjà les sommets mauves des Alpes valaisannes surplombant les forêts et, par les fenêtres entr’ouvertes qui donnaient presque de plain-pied sur la route glacée, on apercevait les skieurs balançant leurs bâtons et rentrant chez eux à larges poussées. Tout le village sur son haut plateau, à quinze cents mètres d’altitude, se recueillait joyeusement dans l’attente de cette nuit de la Nativité du Christ. La minuscule église, sous son édredon blanc, sonnait bravement l’angélus de son unique clochette à laquelle répondaient tout en bas dans la vallée, d’autres cloches plus graves dans leurs clochers invisibles. Sur ces hauteurs, comme au fond de la large déchirure où le Rhône coule entre les vignes, entre les ruines féodales, les châteaux des vidames et le vieux palais des évêques, Dieu se promène en silence de toute éternité. Il aime ce Valais pierreux, avec ses chemins de croix escarpés, ses villages en nid de corbeau, ses chalets plantés sur leurs béquilles de granit et hâlés, fendillés, cuits par le soleil et le fœhn comme des visages de centenaires. Il aime aussi son âpre race d’hommes, taillée dans le merisier, à coups secs du ciseau divin. Car c’est ici que le Père Éternel fit ses premières ébauches humaines avant de descendre vers l’Égypte et la Grèce, lorsqu’il lui fallut, après le déluge, repeupler la terre. Et de ces temps antiques survit encore l’espèce oubliée des nains, des innocents et des goitreux. Il ne s’agit que de s’écarter un peu et d’entrer sous la paix des sapins et des mélèzes pour rencontrer au premier détour les figures étonnées de la misère. Pourtant, il arrive que garçons et filles quittent leur vallée et le vieux nid familial pour entrer pendant quelques saisons au service des hôtels et vivre de l’existence de cet autre monde, né d’hier, qui remplit de bruit la patrie de saint Maurice, martyr. Et justement le portier Onésime, l’homme à la livrée râpée, était de ces derniers.

Un homme sans âge. On lui donne trente ans aussi bien que cinquante. Son visage est plutôt celui d’une femme. Les traits en sont mous et comme parcheminés par une ancienne jaunisse : nez épaté, bouche fine, yeux petits, vifs, rusés. Il n’a ni barbe, ni moustache, ni sourcils ; on dit même qu’il porte perruque, rien ne pouvant pousser sur cet épiderme lisse comme du vieil ivoire. Il a de longs bras de bossu, des mains adroites et il est aussi expert en mécanique qu’en couture ou en broderie. Onésime est le huitième fils d’une famille de quatorze enfants, dont deux sont innocents. En tout, c’est un homme précieux, toujours serviable et empressé, exactement renseigné sur ce qui se fait ou se raconte à dix lieues à la ronde. Bien que simple portier, c’est lui qui commande à la patronne et au personnel. Souvent même aux clients. Il ne manque jamais la messe, mais ne refusera pas un verre de vin blanc si vous le lui offrez, quoiqu’il ait pour le rhum une préférence marquée.

Au soir dont je vous parle, M. Jules, le doyen des pensionnaires, écoutait distraitement Onésime donner ses instructions d’artiste aux deux femmes de chambre, tout en suivant vaguement les longs nuages pourpres et or qui flottaient dans le crépuscule comme des vaisseaux en flammes sur la mer, lorsqu’il aperçut soudain, collée à la fenêtre, une tête de vieillard.

« Et qui donc, au juste, est ce M. Jules ? » demanderez-vous d’abord. Il était de ces vieux garçons comme on en rencontre dans les hôtels de seconde grandeur et qui semblent faire partie une fois pour toutes de l’établissement. Que font-ils ? Nul ne le sait. Mais vous les retrouverez année après année au même numéro du tableau des pensionnaires affiché à l’entrée du bureau de réception. Ils appartiennent à l’hôtel et au décor comme l’arbre du coin, ou la graminée inconnue qui pousse dans la rocaille, ou le vieux banc de la terrasse. Ils écoutent tout, enregistrent tout, retiennent le détail de tout. Et c’est ainsi qu’au soir de ce vingt-quatre décembre, M. Jules se souvint d’avoir sursauté devant cette tête de vieillard brusquement apparue à la fenêtre comme s’il avait aperçu un fantôme. Étant à contre-jour, il ne distingua d’abord du personnage que de hautes et larges épaules, un vieux chapeau de feutre noir à ailes relevées, tel qu’en portaient les paysans au temps de nos arrière-grands-pères ; mais sous ce chapeau se révélèrent peu à peu un grand visage osseux et barbu, un nez en bec d’aigle, des pommettes saillantes et deux yeux autoritaires et inquiets qui brillaient sous des sourcils aussi blancs et fournis que ceux du père Noël en personne. Ces yeux regardaient l’arbre, cette face était vénérable, cette tête à la fois superbe et humble, presque craintive. Et pourtant, M. Jules ne put réprimer un si vif mouvement de surprise qu’Onésime se retourna vers la fenêtre. Il vit l’homme à son tour et se signa aussitôt en murmurant de vagues choses. Puis il fit un grand geste des bras pour chasser l’intrus dont le visage de patriarche restait plaqué contre la vitre et regardait toujours fixement le bel arbre aux pommes d’or et aux cheveux d’argent. Alors, le portier s’avança d’un pas menaçant et tout de suite l’homme disparut dans l’obscurité naissante. « Voilà qui est singulier, pensa M. Jules, car en ce pays on respecte les anciens, les simples d’esprit et même les jeteurs de sorts. » S’adressant à Onésime :

— Voyons, voyons, lui dit-il, qu’est-ce qui vous prend donc mon ami, d’effrayer ainsi ce brave saint Nicolas qui venait peut-être justement nous apporter ses cadeaux de fête ?

— Eh ! un beau saint Nicolas, ma parole ! Un fameux saint Nicolas, oui, répliqua le portier.

— Mais enfin…

— Eh ! monsieur, les cadeaux de ce vieux-là ne sont pas précisément de ceux qu’il fait bon recevoir. Eh, non, Jésus-Marie ! Rencontrer ce vieux, et la veille de Noël encore ! Tenez, j’aurais donné dix francs de ma poche, vingt francs même… Mais rendez-vous compte : c’est le contraire de la chance. Ah ! malheur, une mort peut-être. Et peut-être pire : la pluie, le dégel, l’hôtel vidé en trois jours, voilà ce qu’il nous apporte votre saint Nicolas !

Je vous ai dit que M. Jules était curieux ; aussi, connaissant de longue date le faible d’Onésime pour les bavardages bien arrosés, n’hésita-t-il point à l’inviter au café d’en face.

— Le temps d’aller boire un petit grog au rhum, qu’en dites-vous ?

L’autre tira de son gousset sa grosse montre de laiton, réfléchit, et plissant dans un sourire l’étrange peau de ses joues de vieille dame :

— Et pourquoi pas ? J’ai une bonne heure avant le remue-ménage du dîner, et puisque vous me faites cet honneur…

M. Jules sortit le premier de l’hôtel dans l’intention de revoir le vieux. Mais il eut beau le chercher partout et arpenter la rue du village, il ne le trouva point. Pourtant, tout contre la forêt au loin, une silhouette immobile semblait attendre dans la neige. On ne distinguait qu’un vaste chapeau, une paire de jambes démesurées, chaussées de bottes de sept lieues. M. Jules fit un signe de la main, l’appela même : « Hé, brave homme, on veut vous parler, on ne vous veut pas de mal ! » Mais dès que le vieillard le vit s’avancer, il disparut sous bois en deux enjambées.

Quelques minutes plus tard, M. Jules entrait dans le café du sieur Léonard, où Onésime avait commandé déjà son jamaïque des dimanches.

Léonard, tout comme Onésime, est un indigène de ces hauts quartiers et, comme son compère, un homme important : cafetier, marchand de vin en gros, épicier et droguiste. Énorme, grand à ne pas passer sous les portes, avec un front étroit et de gros battoirs rouges en guise de mains, cet homme à mine de brigand a pour un rien la larme à l’œil. Né dans un chalet misérable, où l’on partageait à sept la chaleur du poêle et de l’étable, il a appris durement que « les petits centimes sont les papas des gros écus » et il a fini par en amasser beaucoup à la sueur de son petit front et des gros bras de ses servantes. Il sait parler fort s’il le faut, mais surtout se taire longuement, écouter pendant des heures les affaires de chacun et offrir à crédit des décis qui lui vaudront plus tard des litres et des tonneaux. On le connaît dans la vallée, de Sierre jusqu’à Sion, et il tutoie le député au Grand Conseil. Bien vu au presbytère, quoiqu’il ne mette pas les pieds à l’église et raconte parfois ce qu’il appelle des « histoires de curés » ; mais il donne largement aux quêtes, il est superstitieux et lit chaque jour de la première à la dernière ligne Le Nouvelliste, journal recommandé par l’évêque.

En voyant entrer M. Jules, Léonard lui tendit sa lourde patte et Onésime se leva poliment. La servante apporta aussitôt les verres que le patron remplit lui-même.

— Santé.

— À la vôtre.

— À la tienne.

On but. Petit silence de dégustation. Puis Onésime commença :

— Voyez-vous, monsieur, il faut vous dire tout de suite que ce sont là des affaires qu’on se raconte chez nous et qui n’ont pas beaucoup d’importance bien sûr. Des histoires de paysans, de montagnards, quoi… Pourtant, des fois, il y a des choses qui se passent, et si c’est le bon Dieu ou le Diable qui les arrange ainsi, voilà ce que nul ne peut savoir, pas vrai ? Eh bien ! donc, le vieux à la fenêtre, c’est Balthasar qu’on l’appelle. Et aussi Balthasar des Rochers. Et peut-être n’est-ce personne d’autre que le sire Balthasar de Rotigo, baron de Rarogne, voilà. Ah ! je pense que ça vous étonne… un seigneur d’il y a cent ans, ou cent cinquante, ou plus. Et toujours bien vigousse comme vous voyez ; et qui plus est, mauvais, mauvais, un vrai sac à malices.

— Pour ce qui est de ça, tu peux le dire, Onésime, confirma le patron en secouant sa petite tête rouge, un vrai Satan. Qu’est-ce qu’on a donc fait pour l’avoir dans la paroisse ?

— Oh ! pour l’avoir, on l’a et on ne l’a pas, reprit Onésime, car personne ne sait où il niche, le vieil aigle. Là-haut, dans les rochers disent les uns, dans la forêt disent les autres. La vérité est qu’on n’en sait rien, pas même la gendarmerie. Un sorcier, ça n’a pas de gîte, voyez-vous, tantôt ici et tantôt là, et jamais nulle part, et toujours partout. Quand vous le croyez parti pour l’enfer – Dieu lui pardonne – le voilà subito le nez collé à la vitre, comme ce soir.

— Ah ! tu l’as donc vu, le vieux bouc ? demanda Léonard.

— Et pas plus tard que tout à l’heure, pour sûr. Mauvaise affaire, vous dis-je, mauvaise, mauvaise.

Onésime ferma les yeux, leva son petit doigt orné d’une bague d’argent et vida son verre lentement, mais d’un seul trait. M. Jules lui en fit donner un second par la servante et demanda :

— Pourquoi donc l’appelez-vous sire de Rotigo, Onésime ?

— Pourquoi ? Mais parce qu’on a le nom qu’on a et point d’autre, quoi… Voyez-vous, c’est qu’il était un noble au temps jadis puisque mon grand-père, qui était de Rarogne, l’a connu, et le père de mon grand-père aussi. Et toujours tel que vous l’avez vu, âgé comme ça, et courant la montagne à la recherche de sa fille, la belle Léona, qui disparut une nuit des Quatre-Temps pour avoir provoqué le diable.

— En voilà une affaire ! dit le patron, les yeux écarquillés.

— C’est comme ça. Seulement il faut savoir que cet homme-là, aux jours de sa jeunesse, avait eu ses malheurs aussi, oui, il faut le dire. C’était le fils du maître, qui habitait le vieux palais là-haut, sur le rocher, à côté de l’église et du presbytère. Et riche. Et beau avec ça. Fort comme un bœuf puisqu’il vous soulevait deux hommes à bout de bras. Toujours prêt à rire et à boire. Et aux veillées d’hiver, dans les chalets, toujours premier au jeu des gages lorsqu’il s’agit d’amuser les vieux et de faire rougir les filles. Mais le voilà qui tombe amoureux, le gaillard. Et de qui, s’il vous plaît ? De la plus pauvre fille du village, une Cunégonde, orpheline de père et de mère, qui n’avait pour tout bien que ses yeux bleus et ses longues tresses blondes. Ils disent là-haut, dans la vallée, qu’elle ressemblait à la bonne Vierge de Notre-Dame de Scex, à Saint-Maurice. Mais allez donc y voir ! Et puis, allez un peu commander à un Balthasar s’il s’est mis une idée là, hein ? Quand il voulut épouser la belle, le vieux maître se mit à crier, qu’on l’entendait jusque dans le Bietschtal : « Jamais, jamais tant que je vivrai, jamais un Rotigo ne mariera sa coquine. » Et cela se comprend, n’est-ce pas ? Est-ce des manières ! Un Rotigo de Rarogne ! Cela ne se pouvait point. Nul curé n’eût consenti à célébrer de pareilles noces.

— Pardi, fit Léonard qui avait lui aussi une fille à marier, c’est sûr que cela ne se pouvait point.

— Mais le Balthasar tient bon, six mois, un an, deux ans. Et le vieux aussi tient bon. « Jamais qu’il dit, et que le diable l’emporte. » C’étaient de fameux païens, ces Rotigo, vous comprenez, des mangeurs de curés. Et vous connaissez le proverbe : Qui mange du curé en crève. Mais la Cunégonde, elle, se résigne. Elle ne dit rien à personne de son chagrin, elle sourit, elle travaille, et le temps passe, elle dépérit, maigrit, se flétrit pour bien dire ; et la voilà un beau jour qui coule comme un cierge : on la trouve morte dans son lit. C’était l’hiver, et au dehors la tempête. Le vent siffle sur les « mayens » et les chalets, fait voler des planches, secoue les toits comme si des bandes de démons s’y accrochaient. Et puis vint la neige. Mais une neige, une neige, une neige comme on n’en avait eu depuis des années et des années. Et ensuite la bise, la glace, un froid qui fend les vitres. Et voilà les oiseaux qui tombent des branches comme les pommes en automne. Oui, monsieur, ça s’est vu. Parfaitement… On attend deux jours, trois jours, quatre jours pour porter la fille en terre. Enfin, le cinquième il fallut bien se décider ; mais quand le fossoyeur et ses deux aides se mirent à creuser la tombe, ils ne purent jamais entamer le sol gelé. La terre n’en voulait point, de cette jeunesse. Non, elle n’en voulait point. Alors on décida de la porter là-haut, à l’ossuaire, dans la montagne. Mais comme la petite bâtisse était trop étroite pour contenir un cercueil, on mit la défunte assise sur une pierre, le corps bien droit, les mains croisées, ses longs cheveux lui tombant sur les épaules, comme de son vivant. Et elle resta là des jours et des semaines, parce que le froid et la tempête ne voulaient point cesser. Elle resta là à attendre le printemps et le dégel, la pauvre Cuni. Jusqu’à temps qu’un soir, enfin, les bonnes femmes se réunirent et s’en furent à l’ossuaire prier pour l’âme des trépassés. Et voilà que la première qui pousse la porte recule tout à coup en jetant un grand cri. Eh ! dites un peu... Il y avait là dedans un bruit d’aile, et des gloussements, et des plumes qui volaient, et voilà une poule noire qui s’enfuit en caquetant comme dans son poulailler. Les commères se poussent les unes les autres pour voir. Aïe – aïe – aïe, Seigneur Christ ! Qu’est-ce que c’était donc ? C’était, dans le giron de la morte, sept œufs frais pondus. Parfaitement, sept œufs frais.

— Oui, ça arrive, fit le cafetier qui écoutait la bouche ouverte.

— Vous pensez si les bonnes femmes s’en vinrent vitement au village raconter la nouvelle. Il y en eut qui se mirent à rire, et d’autres qui hochèrent la tête à cause du présage et allèrent raconter la chose à la veillée de la maison Berglo, où jeunes et vieux passaient gaiement la soirée à jouer aux gages. Balthasar était parmi eux, sombre et mélancolique, et ne disant rien. Et le fils Berglo, qui le détestait à cause qu’il avait aimé Cunégonde lui aussi, et qui venait justement de gagner un gage à Balthasar, il se lève et lui dit : — « Pour paiement de ton gage, je choisis que tu ailles à l’instant à l’ossuaire chercher les œufs pondus dans le giron de la morte. »

« — Eh ! bien, j’y vais, répond Balthasar ; pour l’amour d’elle et pour la haine de toi, tu les auras. » Et il part, il monte là-haut et pousse la porte de l’ossuaire où brûlait une petite lampe à huile qui se balançait au vent et jetait de faibles lueurs parmi les ombres de la nuit. Il avance la main. Il veut prendre les œufs. Mais voilà qu’au moment où il les touche, la morte fait un mouvement et lui saisit le bras. « Balthasar, qu’elle lui dit de sa voix la plus douce, ne crains point, Balthasar. Ho ! prends-les ces œufs, ami, mais emporte-moi dans tes bras, moi aussi, jusqu’au chalet des joueurs, que je puisse leur dire à tous ce qu’il m’a été donné d’apprendre. »

— Voyez-vous ça, sainte Mère de Dieu !

— Et mon Balthasar n’hésite pas. Il charge sur son dos le léger fardeau ; il dégringole dans la neige épaisse, arrive chez Berglo et dresse sa froide promise sur le seuil. Hé ! quels cris, quelle frayeur, quel ensauvement dans tous les coins de la salle ! Les femmes piaulaient, les gosses se cachaient la figure sous leur tablier et les hommes ne faisaient plus bien les fiers, veuillez le croire. Mais Balthasar attrape une chaise et y asseoit sa statue de glace qui dégage alors lentement son bras maigre du suaire et dit d’une voix qui pénètre jusqu’à la moelle : « Amis, je vais vous dire le sens du prodige. Dieu voulait que Balthasar et moi nous nous appartenions. Mais hélas ! l’homme ne l’a pas permis. Sept enfants seraient nés de notre union : trois garçons auraient été prêtres, trois filles seraient entrées au cloître pour y mener les saints combats de l’amour et de la foi. Au dernier était réservé de conquérir au sein du monde la bienheureuse couronne du ciel. Mais j’ai terminé seule ma courte carrière ici-bas. Ma destinée s’achève. Recevez donc mon dernier message et confiez demain à la terre cette dépouille qui doit revivre ailleurs. » Voilà ce qu’elle dit. Et cette même nuit la tempête s’apaisa ; un vent doux se leva comme un souffle de printemps, et, le lendemain le soleil resplendissait sur l’alpe et dans le ciel. Si bien que toute la paroisse monta en cortège au champ du Seigneur où la fosse se trouva prête à recevoir la blanche fiancée de Rotigo le maudit.

— Hé, pourquoi le maudit ? s’écria M. Jules avec surprise.

— Pourquoi le maudit ? (Onésime s’interrompit un instant pour avaler une bonne lampée.) Pourquoi le maudit ? Parce qu’il est des gens, voyez-vous, à qui les miracles ne font qu’endurcir le cœur et le tourner à mal. Après un si grand prodige, qu’est-ce qu’il fait, Balthasar ? Il quitte père et mère, abandonne le village et s’en va errer dans la montagne comme un loup. Et quand le vieux maître rend son âme à Dieu (– que le Christ lui pardonne –) croyez-vous qu’il revienne ? Non, il ne revient pas. Et quand sa vieille mère se laisse mourir de faim et de chagrin, croyez-vous qu’il revienne ? Non, il ne revient pas. Et ainsi, pendant des années et des années, nul ne sait ce qu’il est devenu. Les choucas et les rats habitent seuls le palais derrière l’église et il tombe en morceaux, un peu plus chaque saison. Mais ceux de la vallée d’En-Haut disent que Balthasar a épousé la sorcière du Bietschtal. Et après des temps et des temps, – plus de vingt ans à ce qu’on raconte – voilà qu’un soir d’automne les portes se sont rouvertes, la cheminée fume, et à une longue fenêtre étroite en dessous du toit on aperçoit une belle jeunesse au blanc visage et aux cheveux noirs comme la nuit, qui chante, chante comme les merles au crépuscule en haut des sapins.

— Quelle affaire ! dit Léonard qui, d’étonnement, avait laissé s’éteindre sa pipe. Et c’était sa diablesse, bien sûr ?

— Monsieur le curé y alla voir. C’était sa fille, messieurs, et celle de la sorcière. Sa fille en chair et en os, la belle Léona comme on l’appelait. Une gaillarde et une païenne comme il ne s’en est point vu d’autres. À preuve que le dimanche, quand tout le monde était à la messe, elle chantait à sa fenêtre de telle façon que les garçons sortaient de l’église pour aller l’entendre. Et quelle voix elle avait, Seigneur Christ ! Douce comme le miel, et puissante, puissante comme – comme…

Onésime chercha un moment le mot convenable et, ne le trouvant pas, il reprit :

— Puissante et belle, voilà ; puissante et belle, simplement. Et quelles joues elle avait ! Roses comme la rose des Alpes. Et sa nuque, son cou, blancs et pâles et doux comme l’edelweiss. Elle courait la campagne et vous ramassait de l’herbe-à-bouquetins et de la fougerolle-au-diable pour en faire des philtres d’amour. Aussi ne manqua-t-elle point de galants, veuillez m’en croire. Bientôt elle fut de toutes les parties. Monsieur le curé lui-même s’en occupa, lui apprit à lire, lui apprit son catéchisme qu’elle récitait en chantant comme un petit oiseau. Mais quant à Balthasar, le beau, le fort, le riche Balthasar de jadis, eh bien ! savez-vous, ce n’était plus qu’un vieux fou, un blasphémateur. Il ne sortait presque jamais de sa demeure et, quand ça le prenait, rien qu’à la nuit. Et il criait devant le presbytère des choses qui ne se disent pas, faisait le poing à l’église et jurait que le bon Dieu lui avait volé son âme et refusait de la lui rendre jusqu’à ce que lui, Balthasar, en eût fourni une autre en échange. Quel démon ! Et il riait, le bandit. Et aux jours des fêtes sonnées il offrait à boire aux hommes dans sa cour dès le matin pour les empêcher d’aller à la messe et les plonger dans le péché.

— Ah ! ça n’est pas bien, interrompit Léonard. Chez nous on ferme le café les dimanches jusqu’à midi.

— Et même un soir de Noël, tenez… Vous savez ce qui se passe dans nos montagnes la nuit de Noël. Non ? Eh bien ! l’on dit – et il faut que ça soit vrai puisqu’il y en a beaucoup qui l’ont vu et entendu – on dit que dans la nuit de la naissance de Notre Sauveur, tous les bœufs au fond des étables, les ânes, les agneaux, toutes les vaches parmi les troupeaux, et aussi les chèvres et les moutons, à l’heure juste de minuit, pendant que sonnent les douze coups à l’horloge, reçoivent la parole humaine.

— Exact, interrompit de nouveau le cabaretier, c’est chose certaine. Et c’est aussi dans ces moments-là que les trésors volés ou cachés se montrent un instant aux yeux des hommes.

— Alors mon Balthasar se glisse dans le presbytère, chez le curé, lequel possédait une vache et une chèvre, le bonhomme. Et comme il se trouvait précisément à l’église pour y dire la messe de minuit, le vieux entre tout droit à l’étable dans l’idée mauvaise de détacher les bêtes pour les lâcher par la petite porte de la sacristie et causer du scandale pendant la messe. Mais la bonne du curé l’avait aperçu et suivi, et d’ailleurs il était en retard pour faire son coup. L’horloge sonne en ce moment, et voilà la vache qui tourne vers Balthasar son mufle rose et qui lui dit distinctement : « Méchant homme, n’as-tu point honte, en cette nuit sainte, de tes mauvaises pensées ? As-tu donc oublié le prodige dont le Seigneur, autrefois, t’a fait témoin ? »

— « Hé, répond le brigand, vache de malheur ! Ai-je lieu de me réjouir d’avoir perdu ma fiancée ? Si Dieu me l’a prise qu’il me la rende, je lui donnerai ma fille en échange et nous serons quittes. Dis-lui ça de la part de Balthasar Rotigo de Rarogne, lequel ne craint ni Dieu, ni Diable, ni vache ensorcelée. » — « Mécréant, chevrote à son tour la chèvre dans son coin, tu donnes ce qui ne t’appartient pas. Sache que la belle Léona ne te sera point laissée davantage que la pauvre Cuni. Tu ne les retrouveras l’une et l’autre que quand ton âme endurcie… » Mais dans cet instant précis les douze coups cessèrent de retentir au clocher. Les bêtes redevinrent subitement muettes et Balthasar s’en retourna chez lui sans rien savoir de plus sur son destin et celui de sa fille.

— Quelle affaire ! s’exclama Léonard de nouveau, en crachant cette fois sur le plancher. Philomène, donne voir encore trois jamaïques, ma jolie.

— La belle Léona ignorait-elle le commerce de son père avec le Malin ? reprit Onésime. C’est ce qu’on ne sait pas. Elle continuait de filer à son rouet, de rire et surtout de chanter, car, je vous l’ai dit, c’était la plus douce voix de nos contrées. Et quand vint le printemps, elle s’en fut comme d’habitude avec ses amies et amis, le soir, chanter et folâtrer dans la campagne. Parfois ils montaient dans le Bietschtal, vers le pays d’En-Haut, et, dans quelque clairière, jouaient aux gages, ou à saute-mouton, ou se contaient fleurette et ne rentraient chez eux qu’avec la rosée du matin. Et toujours Léona chantait la dernière et la plus belle chanson qu’elle terminait, comme on fait chez nous, par une de ces puissantes « yodlées » qui allait réveiller les esprits des rochers. Mais écoutez… (Onésime fit une pause et baissa la voix.) Une nuit des Quatre-Temps qu’ils étaient tous réunis à causer au bord de la forêt, soudain retentit dans le silence un cri lointain et proche en même temps, un cri perçant, triste, un appel, enfin vous savez, un de ces cris comme on en entend des fois dans la montagne sans qu’on puisse jamais dire de quel gosier ils peuvent bien sortir. Suffit. Vous me comprenez, n’est-ce pas ?

— Ha ! Je pense qu’on te comprend, dit l’hôte dont les prunelles terrifiées se fixaient sur le portier.

— Eh bien ! justement, un de ces cris-là, un cri de joie sauvage suivi comme de pleurs, de sanglots, et de nouveau de hurlements terribles qui semblaient venir du fond des bois. Mais, Dieu puissant ! alors qu’ils s’entre-regardent tous, une voix s’élève parmi eux, un clair appel en réponse à l’inconnu. C’est Léona qui l’a poussé. Un nouveau cri, plus aigu, plus proche lui réplique, comme si l’on s’avançait dans l’obscurité des arbres. Et de nouveau Léona lui répond, l’imprudente. En vain les filles et les garçons l’avertissent du danger qu’on court à provoquer les esprits envieux, car, on le sait, il est mal de jeter dans la nuit ces cris de joie qui leur donnent pouvoir sur vous ; mais pensez-vous que Léona les écoute ? Nullement, la diabolique. Et tout à coup un nouveau cri éclate, un cri qui n’est pas humain, comme un mugissement profond, une douleur, un souffle qui passe. On aurait dit un vent d’orage, à ce qu’il paraît. Oui, comme un coup de fœhn, quoi… Vous pensez s’ils prennent tous leurs jambes à leur cou, filles et garçons ; et dévalent, et dévalent et dévalent jusqu’à la maison. Mais Léona, non. Elle est restée. Elle n’a pas bougé. Ils l’ont entendue qui chantait encore, et puis plus rien. Rien de rien. Et on ne l’a jamais revue, jamais.

— C’est le diable qui l’a gardée, sûr et certain, fit Léonard. Et dites, ça vaut mieux ainsi peut-être.

— Qu’est-ce qu’on en sait ? (Ici, Onésime tira de sa poche un petit bout de cigare tout tordu qu’il flaira et alluma à l’allumette soufrée que le patron lui tendait aimablement.) Oui, qu’est-ce qu’on en sait ? Il y en a qui disent que ces sorcières, une fois mariées devant l’autel avec un bon chrétien, ça fait des âmes comme les nôtres. Le Noir ne les tient plus ; il est forcé de les lâcher. Et le Maudit a beau sacrer et faire de la tempête, trop tard, la Sainte Vierge a repris son bien. Et il y en a aussi qui disent qu’on devrait les brûler en haut du château de Tourbillon, à Sion, comme au vieux temps. Mais quand l’Autre se charge de les enlever, c’est tout bénéfice, il n’y a plus à y revenir.

— Mais, demanda M. Jules, et Balthasar dans tout cela ?

— Balthasar ?… Eh bien ! la chèvre du curé le lui avait bien prédit qu’il perdrait aussi sa fille. Seulement, ce qu’elle n’avait pu lui babiller jusqu’au bout, c’est qu’il passerait sa vie à la chercher. Sa mauvaise vie qui ne finit point et peut-être ne finira que dans des temps et des temps à venir. Que voulez-vous, il a mis Dieu contre lui. Aussi ceux d’En-Haut pensent-ils que le Malin en a fait un de ses domestiques. Et ils disent comme ça, quand l’avalanche gronde dans la montagne : « Voilà Balthasar qui remue ses rochers. » Ou bien, quand la neige se met à tomber en octobre sur les arbres fruitiers : « Le voilà qui se venge. » Et quand il gèle si dur qu’on ne peut plus enterrer les morts : « C’est Balthasar qui veut les voir dans l’ossuaire. » Et moi je dis encore que s’il pleut demain et que l’hôtel se vide en quelques jours et qu’on reste là ensuite à se tourner les pouces jusqu’à Pâques, il n’y aurait rien de curieux puisqu’il est descendu ce soir au village, le vieux pécheur. Il a voulu nous gâter l’arbre ; il médite un de ses tours, allez.

— Ma foi, ça n’aurait rien de drôle, en effet, dit Léonard tout rêveur.

Et ces trois messieurs demeurèrent encore un bon moment au café, à songer diversement avant de se séparer.

 

***  ***  ***

 

Cependant, la soirée de fête, à l’hôtel, fut tout à fait réussie. On dîna, on chanta, on dansa, on se distribua de petits présents et l’on but le punch traditionnel. Il y eut de la gaîté et de la bonhomie. Madame veuve Corvin offrit à chacun de ses pensionnaires une branche de gui, une orange et une carte postale-souvenir, comme elle le fait encore aujourd’hui. La plupart de ces messieurs et de ces dames allèrent ensuite entendre la messe de minuit dans la petite église. Elle fut vite pleine à craquer, car les paysans des hautes vallées environnantes y arrivèrent en foule eux aussi, et comme ils étaient munis de lanternes, la nuit étant sombre et orageuse, on aurait dit des feux follets sautillant sur les grands champs de neige.

 

Onésime et le gamin du cordonnier servaient la messe en enfants de chœur. Le patron du bazar avait arrangé fort joliment, au pied de l’autel, une crèche avec un Enfant Jésus en celluloïd et une étable éclairée par des bougies. Il s’y trouvait un petit bœuf en bois sculpté et un gros âne de feutre, monté sur roulettes, qui tendaient leur cou vers les rois mages.

Et M. Jules songeait à part soi à l’histoire du malheureux Balthasar, quand il entendit soudain crépiter sur le toit de la chapelle une véritable trombe de pluie. C’était bien ce qu’avait prédit Onésime ; et déjà les étrangers, les gens venus passer dans la neige quelques jours de vacances, échangeaient entre eux des regards consternés. Seul, Onésime semblait tout absorbé dans ses prières, balançait l’encensoir et chantait à pleins poumons de sa voix haute de demoiselle, comme s’il avait complètement oublié l’existence de Balthasar le maudit.

 

Il plut toute la nuit. M. Jules se tourna et se retourna dans son lit sans pouvoir s’endormir, prêtant l’oreille à tous ces bruits étranges qui peuplent la montagne par le mauvais temps. Quelquefois il croyait entendre rire, là-haut, dans les sapins qui dominent le village. D’autres fois, au contraire, il croyait entendre soupirer et pleurer tout près de lui, juste en dessous de sa fenêtre. Alors il se levait, écartait le rideau. Mais ce n’était que l’eau d’une gouttière qui jaillissait contre la marquise du perron et retombait sur le ciment, clic, clac, clic, clac. De lourdes plaques de neige dégringolèrent des toits d’en face et s’effondrèrent dans la rue avec un bruit mat. Puis le fœhn se leva, au fond de la vallée, et se mit à secouer furieusement les tuiles.

La Fête de la marquise

À Pierre Girard

Je viens de lire dans le journal un tout petit conte en prose d’un charmant poète. Ce poète habite une ville qui borde le Milieu du Monde, aussi le pouvons-nous considérer comme un ami du pays des chimères.

Dans ce petit conte, notre poète, qui n’est pas bien vieux, constate qu’il a déjà vu disparaître bien des choses d’autrefois : les réverbères à gaz, par exemple, qui éclairaient si tristement les coins des rues dans les nuits de décembre ; la troupe du grand théâtre ; les voiles des barques, sur le lac ; certains dividendes ; les louis d’or ; l’uniforme vert-bouteille des carabiniers ; les vases de Gallé. Et cent autres choses encore.

Je pourrais à mon tour ajouter beaucoup à cette liste ; mais les regrets n’ont jamais ressuscité les choses ni les personnes. Tout ce qu’on peut faire pour elles, c’est de leur donner une petite place entre les pages d’un livre, comme je l’ai fait pour de très humbles personnages tels que le coq du clocher, les tortues grecques ou le brin de muguet. Pourquoi n’en pas donner une aussi à la vieille marquise ?

Voyez-la s’étonner de l’oubli où la laissent tous ceux qui l’ont connue, admirée et applaudie. C’est la surprise silencieuse et tragique des belles d’autrefois. C’est le chagrin tout sec de celles qu’on n’aime plus. Ô les pauvres vieilles belles, du temps jadis, douloureuses et fières, qui eurent le pied aussi léger que l’âme et qui ne comprennent rien à nos jeunesses d’aujourd’hui, pourquoi la mort est-elle si longue à les prendre ? Tant de vivants s’en vont en pleine force, et vous demeurez, vous autres vieilles, toutes frêles que vous soyez. Quelle est donc la puissance de vie qui vous retient à la terre ? Serait-ce la gaîté, l’insouciance de vos jeunes années ? Serait-ce l’espoir de trouver on ne sait quelle eau de jouvence vous permettant de recommencer ce qui ne fut qu’une longue et merveilleuse aventure ? Ou bien, tout simplement, la mort met-elle à part certaines d’entre vous, parmi celles qui furent les plus belles et les plus légères, afin qu’elles soient les témoins de notre oubli, de notre indifférence ?

 

***  ***  ***

 

Au pied du Mont-Tendre, dans la région qui côtoie les forêts et domine le damier des blés et des avoines ondulant jusqu’à l’horizon, se trouve le bourg de Richemont. C’est une localité importante, avec deux églises et un élégant château du XVIIIe siècle à fronton triangulaire, devant quoi se découpent terrasse et pièce d’eau. En face du château s’étend la place, où se tiennent les marchés et les foires. C’est ici que se dressent les tentes qui abritent les étalages de sabots, de faïences et poteries, de rubans, cotonnades et lainages, de chaudronnerie, de ferblanterie et de mille autres choses utiles et rustiques qu’on ne trouve pas facilement dans les magasins en ville. De cette place partent aussi deux larges routes et deux chemins de campagne. Si vous suivez l’un de ces chemins, vous trouverez à quelques centaines de pas la petite maison de la marquise.

Bien entendu qu’il ne s’agit pas d’une vraie marquise, sinon elle aurait une beaucoup plus belle et plus grande maison. C’est une vieille dame ou une vieille demoiselle – personne ne le sait au juste – qui s’est fixée à Richemont il y a nombre d’années et que les enfants ont surnommée Madame la Marquise à cause de ses robes à falbalas et de ses étranges chapeaux à plumes.

La maison est toute petite et jolie comme une maison de fée. Elle a deux portes et deux fenêtres au rez-de-chaussée, trois fenêtres à l’étage, encadrées par une glycine et des rosiers grimpants. Et, par-dessus le tout, un grand toit de tuiles. Un vrai grand toit d’autrefois, rapiécé comme une culotte d’écolier, avec deux bonnes cheminées et un nid d’hirondelles sous la corniche. Non pas un de ces affreux toits plats et économiques comme les font aujourd’hui des architectes qui n’ont plus le sens des proportions, ni celui des recoins, de la place perdue, des vastes greniers à sécher le linge, le fruit et le maïs, ni celui des belles galeries couvertes où les enfants peuvent se tenir les jours de pluie ; des architectes, enfin, qui n’entendent rien au confort véritable. La maison de la marquise est un vrai petit monde du temps jadis, composé pour le plaisir de vivre et de vieillir. Et le jardin aussi, avec son tilleul, ses cerisiers, sa fontaine, son mur couvert de liserons et de chèvrefeuille. Et derrière ce mur, il y a un potager. Et dans ce potager, la marquise, sous un vaste chapeau couvert de rubans et de plumes, soigne ses abricots et ses fleurs tandis que son vieux domestique trimbale les arrosoirs. Elle arrose elle-même ses glaïeuls, dont elle possède, grâce à Auguste, les espèces les plus nouvelles : la Pfister rouge sombre, la Triomphante, la von Goethe, la Schubert, la Jean-Sébastien Bach, l’Étoile de Bethléem, la Fortunio, l’isola Bella, l’Albatros, la Flûte enchantée et bien d’autres dont j’oublie les noms.

Deux ou trois fois l’an seulement, pas davantage, la marquise sort de chez elle pour aller à l’église : à Noël, à Pâques et le jour anniversaire de sa naissance, s’il tombe sur un dimanche. Alors elle plonge dans une grande malle remplie de superbes robes de soie, comme on les portait vers la fin de l’autre siècle, des robes brodées, ou pailletées, ou couleur gorge de pigeon et qui crient sous l’ongle comme de petits oiseaux dans leur nid. Elle en passe une, met sur sa tête un choix de plumes, puis descend lentement vers le bourg, appuyée sur sa canne et escortée par son vieil Auguste. Elle traverse la place, suit la rue principale sans s’arrêter, sans saluer personne. Mais ceux qui l’aperçoivent sortent sur le pas de leur porte pour la contempler et se communiquer leurs réflexions. Car dans le bourg, personne n’a jamais vu de robes semblables à celles de la marquise, ni pareils chapeaux ; et personne n’a de passé aussi mystérieux ; personne ne vit aussi solitaire, dans sa maison, avec un vieux domestique dont les uns disent qu’il est son cavalier-servant, d’autres son parent, d’autres un vieil acteur à la retraite, et d’autres encore qu’il fut son mari au temps qu’elle était première danseuse ou primadone dans une résidence étrangère. On assure même qu’elle l’a épousé par avarice, afin de n’avoir plus à lui payer de gages. Mais que ne dit-on pas dans un petit bourg, le dimanche matin, entre voisines qui se rendent à l’église dans leurs plus beaux atours pendant que les voitures amènent la jeunesse et les châtelains des environs !

L’église est remplie de monde. Les fenêtres sont ouvertes sur le ciel bleu. Le pasteur est déjà en chaire. Vient la marquise dans sa robe crissante et chacun pousse sa chacune du coude en la regardant s’avancer vers le premier banc. Même le pasteur se penche au-dessus de la grosse Bible ouverte devant lui pour apercevoir son ouaille la plus rare et qui ne se montre qu’aux jours de grande cérémonie.

Or, ce dimanche-ci se trouve être précisément le jour de fête de la marquise. Cela n’est pas écrit sur les murs de l’église parmi les versets bibliques, évidemment ; ni sur le visage fardé de la vieille dame ; ni affiché à la mairie ; et pourtant les gens savent bien que c’est l’anniversaire de la marquise. Car tous les ans, à la même date, il y a branle-bas dans la petite maison au grand toit. Auguste déménage le mobilier, cire les planchers, astique les meubles et met des rideaux lavés et repassés de frais aux fenêtres. On guette le facteur, et le garçon-pâtissier vient sur sa bicyclette apporter un gâteau rose paraphé d’une Bonne Fête en sucre. Et quand la fête tombe sur un dimanche, elle paraît plus complète. C’est un peu comme si le Bon Dieu, et le pasteur, et les châtelains y prenaient leur part. Il arrive même que le beau monde salue la marquise à la sortie du temple ; alors elle incline son grand chapeau à plumes légèrement et gracieusement, de droite et de gauche, telle la reine douairière remerciant ses loyaux sujets, tandis que l’orgue attaque une fugue joyeuse, sous les doigts de mademoiselle Esther, l’institutrice.

Et voici la marquise rentrée chez elle. Elle a changé de toilette pour recevoir les visites qui ne manqueront pas de venir de la ville pour la complimenter. L’armoire est ouverte, et aussi la grande malle aux riches vêtements de soie et de velours. Sur le plancher s’alignent les petits souliers roses, les mordorés, les gris-perle, les argentés tant admirés au temps qu’ils chaussaient deux petits pieds blancs comme l’ivoire. Sur les fauteuils s’étalent les voiles transparents, les mousselines légères comme l’écume, les raides taffetas, les précieuses dentelles, les lourds colliers niellés à l’espagnole. Longuement, la marquise a hésité devant ses trésors fanés. Puis elle choisit la robe bleu de nuit, au corsage découpé en forme de cœur ; elle y pique une rose rouge qui contraste avec ses cheveux blancs ; elle poudre ses vieilles épaules. À qui ressemble-t-elle ainsi, dans la glace de sa coiffeuse ? À une vieille chouette clignotant au soleil ? À quelque grande dame des anciennes cours, où le cheveu blanc se portait comme une parure et où quelques mouches habilement distribuées sur le visage masquaient une ride ou appelaient les baisers ? Qu’est-ce donc que la jeunesse sinon quelques soirs de triomphe, des faux serments, des nuits blanches, des lettres, des larmes, et deux grands yeux qui s’interrogent dans le miroir sans pouvoir répondre à aucune des questions que la vie leur pose. Pourtant le succès est quelque chose de bien doux. Et il y a eu beaucoup de jours et de soirs de succès dans l’existence de la marquise. Et sa vieillesse a le pouvoir de s’en nourrir indéfiniment.

— Auguste, Auguste, tout est-il prêt pour nos hôtes ? Combien as-tu préparé de tasses ? As-tu sorti le grand samovar d’argent du prince ? Préparé le sirop ? Peut-être aussi quelques liqueurs fortes pour mon neveu Daniel ?

Mais il n’est guère besoin de faire à Auguste de telles recommandations. Sur la nappe de dentelle, le samovar reluit tant qu’il peut et la liqueur de l’autre année est là elle aussi, attendant d’être bue ; et le gâteau rose trône entre les coupes à fruits ; et les quatre assiettes survivantes du fameux service à dessert de Saxe ont l’air de savoir qu’elles vont rentrer ce soir dans le placard sans avoir été salies. Car cette journée d’anniversaire sera certainement toute pareille à celle des années précédentes : il ne viendra personne.

Et Auguste le sait bien, quoiqu’il fasse semblant de monter la garde devant la porte d’entrée et qu’il ait mis son vêtement de cérémonie. Personne ne viendra : ni l’ancien Directeur, ni les soupirants d’autrefois, ni les parents qui savent combien chétif sera l’héritage (les cigales, on le sait, s’imaginent que l’année ne compte que deux saisons : celle où elles aiment et celle où elles chantent).

Pourtant Auguste explore le chemin de son gros œil bleu pâle. Il désire tant qu’une fois au moins quelqu’un se souvienne, là-bas, en ville. Est-ce qu’un peu de bonté coûte donc si cher ? Voyez pourtant comme la nature est fidèle et se souvient de tout : l’hirondelle de l’autre printemps est revenue ; les mêmes grenouilles coassent dans l’étang du château ; les roses sur le mur sont plus nombreuses que jamais et la fauvette imprudente a reconstruit son nid sur le store, de telle sorte qu’on ne pourra s’en servir qu’une fois les petits envolés. Oui, tous sont fidèles, les oiseaux, les fleurs, les nuages, les saisons, tous sauf les hommes.

« Et n’a-t-elle pas fait le bien et le beau tant qu’elle a pu, la pauvre dame ? N’a-t-elle pas dansé et chanté pour votre plaisir ? N’a-t-elle pas aimé et souffert ? N’a-t-elle pas ri et pleuré ? Mais qui se souvient de ceux ou de celles qui ont gaspillé leurs richesses et chanté leur âme ? » Ainsi pense au dedans de lui-même le vieil Auguste tout en scrutant la route. Car cette fois c’est lui qui a écrit les invitations. Il y a mis des mots pressants. Il a même osé dire que le léger bienfait d’une visite ne serait point perdu, trouverait sa récompense, et ne fût-ce que la joie d’une belle promenade dans le plus beau pays du monde.

Mais nul visiteur ne se montre. Et la marquise attend en vain toute la journée dans sa robe bleu de nuit pailletée d’étoiles, où la belle rose rouge s’épanouit. Nul ne touche au gâteau ou aux liqueurs. Seul le soleil couchant vient regarder par la croisée ouverte cette table servie pour des ombres, caresser les assiettes à personnages, jouer dans les verres et baiser la rose qui meurt sur un vieux sein crédule.

— Savez-vous que je me suis peut-être trompé de jour ? dit Auguste. Oui, ma parole, j’ai pu me tromper de date. J’ai dû écrire lundi pour dimanche. Ah ! ma vieille tête !… Voilà tout le mystère : il faut attendre à demain.

Et le lendemain, après avoir tout disposé comme la veille, Auguste descend de bon matin jusqu’au bourg où il monte dans le BOUM. Le BOUM est un drôle de petit train de campagne qui porte sur chacun de ses wagons les initiales des quatre stations principales où il s’arrête : B. O. U. M. Il longe la forêt, coupe à tout bout de champ la route, enjambe l’un après l’autre les deux ruisseaux qui se tournent le dos dès leur naissance et se précipitent l’un vers le nord et l’autre vers le sud du monde. Puis il fonce à travers les vignes et les vergers dès qu’il aperçoit au loin les grosses tours de l’arsenal de la capitale, où il arrive tout essoufflé, sifflant et crachotant pour bien faire remarquer son importance. Alors le vieil Auguste ramasse tout son courage et il va sonner à la porte de Monsieur le Directeur du Théâtre : « absent ». Il va chez le cousin de Madame : « absent » ; chez plusieurs de ceux qui, autrefois, lorsqu’on tenait table ouverte, venaient s’y asseoir pour festoyer : tous absents, tous en voyage. Dès que le vieux s’est expliqué, on hausse les épaules et les petites bonnes lui rient au nez dans leurs cuisines. D’où sort-il donc, ce revenant ? Est-ce qu’on a du temps de reste pour de pareilles bêtises : consoler une vieille âme en parlant du passé !

Maintenant Auguste court sa dernière chance : il grimpe les étages de la maison où niche Monsieur Daniel, l’étudiant, et trébuche dans des bouteilles vides devant sa porte.

— Hé ! Qu’est-ce qu’on me veut à cette heure matinale ? s’écrie une voix endormie. Au diable l’importun ! J’ai travaillé toute la nuit, qu’on me laisse reposer !

Mais le bonhomme, cette fois, est tenace. Il plaide. Il insiste. Il trouve des arguments. Ne serait-ce pas une bonne œuvre que de monter là-haut une fois ou deux par an, par exemple ? Tout est si beau dans la campagne en ce moment : les cerises ont été cueillies et le kirsch se prépare dans les alambics. Partout dans les vergers et dans les champs les esprits de l’été gazouillent, invitant la jeunesse à courir, à chanter, à aimer…

— Au diable ! au diable ! crie l’étudiant du fond de son lit.

— Et les deux rivières aux eaux transparentes, reprend Auguste, ne sont-elles pas remplies de truites salmo fario, les plus fines des truites de montagne ? N’avons-nous pas dans notre cave quelques bouteilles encore de ce fameux Dézaley qui donne tant d’éloquence au syndic lorsqu’il s’arrête chez nous dans sa tournée annuelle en faveur des indigents de la commune ? Ô neveu Daniel, tu as assez dormi ; lève-toi ; viens cette fois encore, par prévoyance, dissiper tes remords futurs…

— Au diable ! au diable ! Je n’ai ni n’aurai de remords, crie l’étudiant en se retournant vers le mur ; ces sentiments romantiques n’ont plus cours aujourd’hui.

— Pourtant le visiteur tomberait bien, continue le vieillard, car justement la semaine dernière s’est tenue la foire d’été sous les petites tentes de la place. Et que n’y a-t-on vu cette année ! Et même, que n’y a-t-on acheté ! Une belle pipe en vieille racine de bruyère ; des verres à boire gravés aux armes de la ville ; une canne de merisier à bec sculpté ; de fines chaussettes de laine et l’un de ces vêtements légers tricotés dans la montagne par de petites mains de fées.

— De quelle nuance, le tricot ? demande la voix subitement radoucie.

— D’une belle nuance ambrée d’automne.

— Horreur !

— À vrai dire, d’un brun si pâle qu’il est presque vert ; mettons couleur de feuille morte…

— Affreux, affreux, s’exclame-t-on derrière la cloison.

— Mais d’une feuille morte qui serait encore vivante, reprend Auguste ; oui, bien vivante, veinée discrètement du rouge des cerisiers d’octobre…

— Je n’aime que le gris-bleu, Auguste !

— Eh bien ! voilà justement le ton que je cherchais, Monsieur Daniel ; le gris-bleu, comment n’y ai-je pas songé tout de suite ! Un gris-bleu gorge de mésange d’une exquise distinction.

— Au diable quand même ! Je n’ai pas une minute aujourd’hui, reprend la voix chaussée de pantoufles cette fois (car il semble quelle soit tombée du lit dans une paire de savates) ; et s’il est bien tôt pour me lever, il est trop tard pour monter là-haut.

— Et ce n’est pas tout, ajoute Auguste qui sent qu’il va gagner la partie ; ce tricot a deux poches, et dans l’une des deux savez-vous ce qu’il y a ?

— Ta grosse bêtise, Auguste.

— Non, ce n’est pas cela.

— Celle de la vieille, alors.

— Il y a une enveloppe, M. Daniel, et dans cette enveloppe quelques-uns de ces billets qu’un étudiant trouve souvent plus doux que ceux de sa belle amie…

Oui, la partie a été gagnée, car voici l’étudiant assis dans le BOUM aux côtés du vieillard, et tous deux penchés à la fenêtre regardent passer les champs couverts d’une herbe si haute que les enfants y disparaissent jusqu’au chapeau. Une église apparaît entre deux noyers. Et voici le Moulin au loup, et la scierie, et, sur la route, les chariots qui descendent des forêts du Jura avec leur charge de sapins équarris semblables à de grands cadavres nus. Enfin, le bourg. Et là-bas, sous son vêtement de roses et d’épines, la petite maison au grand toit rapiécé.

Dans son fauteuil, la marquise attend toujours les visiteurs. Parfois elle se tamponne les yeux avec un petit mouchoir de dentelle qui sent le camphre de la grosse malle. Elles sont difficiles ces larmes de vieillard. Elles ne sèchent pas sur des joues froides. Le sourire de l’espoir ne luit pas au travers. Elles n’ont pas de confidentes, et c’est pourquoi elles sont si rares et si brûlantes. Pourtant, sur la route, deux hommes montent. Allons, voici qu’ils s’approchent, les cavaliers de jadis ! Comment eussent-ils manqué à leur galant devoir, eux dont la marquise avait été l’idole ! Et ne comptez pas parmi eux seulement le Directeur, les imprésarios, les amis, les connaisseurs, mais ces admirateurs tremblants qui se cachaient dans les coins sombres des salles de spectacle, ou bien jetaient lettres et bouquets sur la scène et gardaient tous sur leur cœur le portrait de leur étoile. Ce sont ceux-là surtout qui importent, car ils sont plus encore que des faiseurs de gloire : ils sont ce qui aurait pu être et n’a pas été. Et quand la vie est finie, la gloire passée, c’est de leur souvenir qu’on se nourrit.

Mais non, ce ne sont pas les cavaliers qui arrivent, c’est le neveu… Et n’est-il pas plus flatteur encore d’être recherchée par la jeunesse ? L’hommage à la vieille rose flétrie, comment celle-ci ne le sentirait-elle pas ? Qu’il entre donc ! Qu’il soit le bienvenu ! Qu’on débouche la bouteille poussiéreuse en son honneur ! Qu’il prenne sa place de vivant à la table servie pour des morts…

Et pendant que l’étudiant fait deux doigts d’une cour distraite à l’antique bergère, Auguste monte chez lui ouvrir l’armoire où il a caché le vêtement de tricot, la pipe de bruyère, la canne sculptée et les billets de banque économisés sou à sou sur ses pauvres gages. Tout à l’heure il remettra le paquet au neveu, à l’insu de la tante. Il lui glissera dans la main la précieuse enveloppe qu’il a fallu tant d’ingéniosité pour remplir. Et, comme toujours, le neveu empochera en riant et en chantant. Et il ira tout droit à l’auberge de la Couronne boire à la santé de la jolie servante. Mais les deux vieux seront contents. La marquise dira : « La jeunesse a bonne mémoire ; elle est généreuse et désintéressée. » Auguste hochera la tête et approuvera gravement. Car les vieillards sont souvent plus enfants que les enfants : ils aiment les contes d’autrefois, où la réalité importe peu. Ce qui importe pour eux, c’est que le conte finisse bien, même si l’on n’y peut croire tout à fait. Quand il n’y a plus de temps pour l’espérance, il faut bien forcer le mensonge à devenir vérité.

 

FIN

NOTE DE L’AUTEUR

Deux de ces contes : Bijou et Le Mariage du fantôme ont été librement interprétés d’après des récits parus dans la « Revue Britannique », à la fin du XVIIIe siècle. Un des épisodes d’Une Histoire de la Montagne est tiré des Légendes valaisannes de M. l’abbé Tscheinen et J. Schaller.

Tout le reste est de l’invention de la plume d’oie.


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

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en décembre 2014.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Lise-Marie, Hubert, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Guy de Pourtalès, Les Contes du milieu du monde, Fribourg, éditions de la librairie de l’Université, 1940. D’autres éditions été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Char en feu à Liestal 3, a été prise par Sylvie Savary.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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