Charles-Louis Philippe

CROQUIGNOLE

1930

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 3

I. 3

II. 34

III. 54

DEUXIÈME PARTIE. 76

I. 76

II. 101

III. 120

CONCLUSION.. 156

Ce livre numérique. 170

 

PREMIÈRE PARTIE

I

La fenêtre avait la forme d’un demi-cercle ; il fallait qu’il en fût ainsi à cause de ceux qui la voyaient du dehors, et pour des raisons de façade, pour des raisons d’architecture. Puis elle était divisée en un certain nombre de petits carreaux, non sans fantaisie, comme on se le permet à l’entresol des monuments ; d’ailleurs deux d’entre eux seulement pouvaient s’ouvrir. C’est un bonheur que le nez de l’homme soit en relief, car celui qui, là, voulait passer sa tête, la sentait contenue aussitôt à la hauteur des tempes par les limites mêmes du cadre ; deux carreaux seulement pouvaient s’ouvrir, de la largeur d’un front. Mais, du moins, les deux narines à l’air, à l’air de la vraie rue, en prenaient une part ou bien, comme on disait, une tasse et l’introduisaient jusque dans la poitrine de celui qui respirait. Et l’air entrait complaisamment aux poumons de l’homme, avec des qualités à lui : vaste, large, heureux, semblable à une liqueur. Puis celui-là, avant de s’asseoir, fermait son carreau, car il y avait par derrière une autre atmosphère qu’il ne fallait pas troubler.

C’était un bureau. Voici : on s’asseyait, les chaises étaient de paille, contrairement à la théorie du rond de cuir. Ensuite on ne se contentait pas d’être assis, on approchait la chaise de la table, et celle-ci étant assez haute pour les jambes, l’homme, à l’aise, la poitrine appuyée à son pupitre, le dos non loin du dossier, avec assez d’intervalle cependant pour que pussent s’effectuer les mouvements de la respiration, l’homme était là, contenu dans sa masse, les coudes appuyés, mais les deux bras libres de chaque côté des épaules, car écrire est un travail des bras. À sa droite reposaient trois porte-plumes : la plume du premier écrivait avec de l’encre noire, celle du second avec de l’encre rouge, celle du troisième écrivait avec de l’encre bleue, et les trois porte-plumes étant parallèles, il n’y avait qu’à tendre la main et les prendre sans regarder. Du même côté reposaient en désordre un crayon, un encrier et un grattoir ; mais le côté gauche était réservé à la règle, au buvard et au tabac. On écrivait, poussant le papier de la main gauche, penchant la tête à droite pour mieux voir et dans un mouvement instinctif qui rapprochait le travail des yeux et l’éloignait un peu du cœur.

Lorsqu’on était en train, il n’y avait plus rien à dire.

Le jour entrait ; le jour n’entrait pas comme chez vous, simple et blanc si vous donnez sur la place, mais un jour que l’arc de cercle d’une fenêtre arrêtait dans sa voie, un jour sans hasards, un jour borné, un jour soucieux ; il semblait que le jour eût un poids sur la conscience.

Du reste, le jour avait ses rivaux. Pour l’un d’eux, croyez bien qu’il ne le craignait pas, mais les trois autres becs de gaz, placés un peu plus loin de la fenêtre, s’allumaient au premier nuage et, dans le silence, chantaient comme le souffle d’un compagnon. Quel dommage que le soleil ne chante pas ! Mais cette chaleur lourde que versent les lumières humaines, cette chaleur qui descend des plafonds tombait par masses lentes et sérieuses et vous recouvrait dans sa chute. L’esprit humain ne pouvait plus s’en défendre. On vivait là entre quatre murs comme dans une chambre où il fait bon ; le gaz chantait sa chanson, une autre musique l’accompagnait dans chaque tête. C’était vraiment une chambre loin du monde.

On arrivait le matin. Il en venait de Belleville avec des yeux clairs, ils aimaient mieux venir à pied ; il en venait de Charenton par le bateau, avec la Seine, le ciel, le temps, la lumière et l’eau ; il en venait de Montrouge par les grandes voies droites, et qui avaient vu des femmes dès le matin ; il en venait du quartier du Marais, qui avaient croisé des ménagères et entendu les marchandes des quatre saisons chanter la vente des fruits ; le jour était le jour de huit heures et demie, chaste et lavé, le jour que le ciel a posé sur la Terre pendant la nuit, on le sentait ; la rue était fraîche, la rue n’était-elle pas une prairie ? Chacun arrivait à son tour. Longtemps ils restaient debout, la tête un peu penchée, l’oreille encore tendue et fumant cette première cigarette du matin qui semble un souvenir des pays du tabac, jusqu’à ce que l’un d’eux se mît à dire :

— Ah ! tout de même, il va falloir s’y mettre.

Le bureau semblait jeune, alors. Un bruit de pas personnifiait un camarade, quelqu’un entrait, qui pouvait être l’envoyé du hasard, les deux carreaux ouverts aspiraient l’air du monde à la façon des ventilateurs, et parfois, comme une surprise charmante, comme lorsqu’on visite quelqu’un dans l’intimité, les chaises étaient posées sur les tables. Il ne s’était encore rien passé, on avait envie de dire quelque chose, on cherchait, on trouvait un souvenir sur la vie du dehors. On ouvrait un journal, il était arrivé des événements jusqu’en Australie ; en plus du bureau, le monde comprenait toute la Terre. Les pensées se complétaient une à une, la tête humaine était pleine, solide, calme et sans débordement comme il le faut pour accomplir une œuvre, chacun soupesait le globe comme le saurait faire la main de Dieu et en appréciait la valeur et l’usage. On était au matin, une journée commençait, pendant laquelle la vie pouvait être belle.

Mais il fallait peu de temps pour ramener tout à la vérité.

Un coup de timbre sûr et bien stylé retentissait soudain comme un avertissement de l’organe essentiel ; on l’entendait ici même, bien que le bruit s’en produisît à trente mètres de distance, là où les garçons de bureau, assis en rond autour de leur table, attendaient les ordres ; l’un d’eux alors se détachait du groupe, on comprenait ce que l’on appelle dans les sciences mécaniques la puissance du génie humain : il avait suffi que le sous-chef de bureau, qui n’était même pas le chef, pressât l’un des boutons placés à sa droite pour qu’un homme marchât, pour qu’un autre fût appelé, pour que le remuement des chaises amplifiât le bruit d’une sonnette et pour que le premier sentiment de l’équilibre et de l’égalité disparût dès neuf heures. Et celui qui n’avait que ses bras pour écrire et ses deux pieds, marchait au signal et, sentant toute la force qui s’était déplacée pour arriver à lui, obéissait naturellement comme un liquide que l’on pompe. Le sous-chef occupait tout un bureau et possédait des carreaux plus grands : il vous tendait des papiers avec la main droite. Qu’eût-ce été s’il avait dit un mot !

Ensuite, vous regagniez votre place. Plus d’un était appelé chaque matin.

 

Il y avait par-dessus tout la grande figure de Paulat, le roi des animaux. Paulat était grand, blanc, gros, large, sonore dans ses pas, la tête vêtue jusqu’en bas du front et jusqu’aux deux oreilles, avec deux yeux dont on ne pouvait rien dire, sinon qu’ils regardaient. On l’avait relégué dans un coin, entre la cheminée et un mur, parce que cela pouvait encore passer pour une place. Alors il s’était assis devant une table et, ses deux mains étant posées à plat de chaque côté de son corps : « Il a l’air, disait-on, d’une montagne entre deux vallées. » Pourtant il était là. On avait envie de lui chatouiller le nez avec une paille pour voir ce qui pourrait s’ensuivre.

Parfois, quelqu’un lui demandait :

— À quoi que tu penses, Paulat ? Il répondait :

— Eh bien ! et toi, à quoi que tu penses ?

On lui disait encore :

— Es-tu un bœuf ou un navet ?

Il répondait :

— Oui, oui, ma vieille andouille !

Il avait eu pourtant des aventures, dans sa vie. Une fois, il passait place de la Bastille. « Alors un sergent de ville… Voilà mon sergot qui se met à courir. On se demande : « Où qu’il va ! » Moi, je ne sais pas, il y avait peut-être son tramway. Alors, tout d’un coup voilà mon sergot qui s’entrave dans son sabre. C’est rigolo, un sergot, quand ça tombe. »

Il repartait tout aussitôt.

— Et l’histoire des lions, Paulat ?

— Ah ! oui, mais ça c’est un rêve. Figure-toi que je dormais. Moi, je ne sais pas dans quel pays ça se passait. Je me promenais sur la place. Voilà que tout d’un coup je tombe dans une bande de lions. Tout le monde se sauvait. Je me dis : « Y a pas, faut que je fasse comme eux. » Alors, je me suis sauvé. Je rentre dans une maison, je tire le verrou, et puis, n’est-ce pas, j’attends que mes lions soient partis. Tout d’un coup, j’entends du bruit dans le trou de la serrure. C’était un lion qui passait sa patte. Il en avait passé pas mal. Je pensais qu’il allait pouvoir tirer le verrou et qu’il entrerait. Tu comprends, j’ai eu peur. Heureusement, je me suis réveillé.

Quelqu’un s’écriait :

— Es-tu un bœuf, un navet ou un gosse ?

Il riait alors d’un rire sérieux et plein, qui le prenait dans sa masse, lui passait dans la tête et coulait de ses yeux. Il en était ébranlé. C’est extraordinaire : il riait surtout avec ses reins.

Qui donc a parlé de la justice ? Pour celle de Paulat, elle était scrupuleuse et balancée. On s’amenait le matin :

— Ah ! bonjour, Paulat !

— Ah ! bonjour, un tel !

Les jeunes gens aimaient les choses plus accentuées :

— Ah ! ça va bien, vieille morue ?

— Ah ! ça va bien, vieux veau ?

Vous lui donniez deux petits coups sur l’épaule, il vous donnait deux petits coups sur l’épaule et les pesait à la mesure de ceux qu’il avait reçus. Vous vous arrêtiez alors, et Paulat, dans l’attente, face à face avec vous, examinait vos gestes, mais avec trop d’équité pour les apprécier ou s’en garer avant que vous ne les eussiez portés à bout. Il y avait un jeu qui consistait à s’élancer à la façon des panthères et avec cette précision, mais en s’arrêtant tout juste à deux doigts de Paulat.

— Eh bien, vieux veau, je me lance sur toi. Lance-toi sur moi.

— Non, vieille morue. Du moment que tu ne me touches pas.

Il y eut pourtant quelques fois où on le troubla dans sa quiétude. Chacun possédait parmi ses objets usuels des presse-papiers en plomb : ils ne pressaient pas grand’chose, mais puisqu’on les avait, il fallait bien qu’on s’en servît. Paulat était tout à côté. On prenait un plomb, on s’avançait, on en frappait violemment la table de l’homme. Non pas qu’il s’étonnât, mais, s’emparant de son plomb dès le premier appel, debout, exact, droit, répétant tous les coups, Paulat retentissait au bruit, et puisqu’il sortait une fois de son silence royal, la main levée, l’œil élargi, ayant rompu sa justice et lâché son songe, il battait avec force comme le marteau-pilon de l’usine, comme l’aplatisseur, comme le maître de la table et du plomb. Puis, on ne sait quoi se passait. La bête toute fumante s’avançait, comme si elle eût voulu sortir toute sa colère de son corps.

— Oui, et puis je te casserai la figure.

Il ne s’agissait plus de rire, alors. L’adversaire sautait sur la porte et gagnait quelque bureau voisin où il fût à l’abri.

D’ailleurs, cela même n’aboutissait pas. Bientôt Paulat, vaste, calme, respirant, regagnait son refuge et son mystère et s’y prenait d’un rire qui garnissait sa vie et lui emplissait la tête et les reins. On s’écriait :

— Ah ! voilà le roi des animaux.

Il ne répondait pas ; et lorsque l’autre, le dompteur, comme on disait, rentrait dans la cage et s’avançait, la main tendue, en appelant :

— Ami !

— Ami, répondait Paulat.

On découvrit une autre fissure, un jour. Quelqu’un s’avança :

— Paulat, je te boufferai le nez.

Ce fut immédiat, comme s’il rejetait sa chair et sa forme et devenait un éclair :

— Ah ! tu veux me bouffer le nez ! Viens-y me bouffer le nez ! Je t’aurai cassé la figure, avant que tu m’aies bouffé le nez !

L’interrupteur eut à se féliciter d’avoir la repartie prompte. Il eut le temps de dire :

— Paulat, je ne te boufferai pas le nez.

On le connaissait mal. On ne savait jamais avec lui, si c’est parce que l’on se perdait, ou parce que l’on se retrouvait.

— Qu’est-ce que tu fais le soir chez toi, Paulat ? Tu lis ?

— Oh ! ma foi, ma vieille, j’ai voulu lire dans le temps. Non, vois-tu, dans les feuilletons, il y a trop de monde. Je ne comprends rien à ce qu’ils veulent faire. Et puis, tu sais, du moment que ça ne se passe pas devant moi.

— Alors, qu’est-ce que tu fais ?

— Non, je m’assois. Il y a bien deux ou trois clous à planter.

— Tu vas au théâtre ?

— Oh ! j’y suis allé une fois, quand j’étais artilleur. Il y avait trois copains qui m’y avaient emmené. On jouait une pièce. Figure-toi, voilà que tout d’un coup je me réveille. Il n’y avait plus personne dans le théâtre. C’était éteint. On était tout en haut, au poulailler. Les autres s’étaient dit : « Faut lui jouer une bonne farce, on va le laisser dormir. » Je me suis levé, j’ai crié : « Y a-t-il du monde ? » Alors, il y a un homme qui est venu avec une lanterne. Je suis sorti comme ça.

On lui demandait encore :

— Est-ce que tu crois au Bon Dieu, Paulat ?

— Non, mais je crois aux curés.

— Comment, aux curés !

— Oui. Tiens, je crois par exemple que les curés ont le pouvoir de faire lever les orages. Une fois, oh ! il y a longtemps, mon père était dans la campagne avec le curé de chez nous. Il tonnait. Mon père a demandé : « Enfin, monsieur le curé, c’est-y vrai, ce qu’on dit, que les curés ont le pouvoir de faire lever les orages ? » Le curé a dit : « Tenez, vous voyez ce nuage ? Eh bien, il y a trois de mes confrères dedans. » Ça, c’est vrai.

Il arrivait le matin, s’installait en silence, strict et simple, n’interrompant autour de lui un vol de mouche que dans un rayon de vingt-cinq centimètres. Il n’en avait d’ailleurs pas une plainte et savait reconnaître la vie des autres. On lui demandait encore :

— Paulat, montre-moi ton tiroir.

— Non, c’est à moi, mon tiroir. Je n’ai pas à te montrer mon tiroir.

Mais il n’est homme si juste, qu’il ne succombe. Un soir, il oublia ses clés.

— À la garde ! dirent les autres. Paulat a oublié ses clés !

C’est alors qu’on put savoir ce que valent l’ordre, l’économie et quelques principes. Selon le volume, le rang et les espèces : grattoirs, canifs, crayons, gommes, boîtes de plumes, l’assemblée des fournitures était classée ; des règles d’ébène, disposées avec méthode, constituaient une série de petits casiers, et comme on n’additionne pas des pommes avec des poires, chaque série ne pouvait se mêler à celles d’à côté. Quinze années d’épargne avaient constitué ce trésor, l’honnêteté s’y voyait comme aux jours de l’âge d’or et la lettre de la loi. Les fournitures étant les fournitures du bureau, Paulat les y laissait et n’en savait rien distraire pour sa maison.

Quant à l’usage quotidien, Paulat n’était pourtant point avare, son grattoir n’était pas rouillé sur la tranche, ni la gomme, comme on disait, usée jusqu’à l’ongle. Le porte-plume était neuf, le crayon bien taillé, une case un peu plus grande réunissait les objets dont il se servait chaque jour, bien placée, près de la serrure, à portée de la main. Et comme une boîte de plumes pleine ressemble extérieurement à une boîte de plumes qui ne l’est pas, Paulat, pour éviter les erreurs, avait collé sur la boîte entamée une étiquette ainsi conçue :

 

BOÎTE DE PLUMES (en service).

 

On lui vola toutes sortes de choses, on lui répandit du désordre. Le lendemain, il retrouva ses clés, examina le tiroir, mais ne s’ouvrit à personne, sachant qu’il est de toute justice qu’une faute se paie.

D’ailleurs, il ne fallait pas s’attendre à ce que Paulat fût un bon employé. Les grandes forces naturelles sont inutilisables. La chair des baleines ne se mange pas.

On lui donnait à faire des copies. Le papier blanc était posé devant ses deux yeux. Il ne se passait rien tout d’abord. Il couvrait les premières lignes d’une écriture solide et un peu attentive qui se suivait d’un mot à l’autre et reprenait. Mais bientôt, ayant tourné la feuille à gauche, ayant tourné la feuille à droite, un jeu intérieur étrange et dont, sans doute, il n’eût pas su donner l’explication, le prenait et le portait ailleurs. Il posait ses deux mains de chaque côté de son corps, et calme, simple, bien gouverné, suivant le travail de ses organes, laissait ses regards aller au-devant de lui. Parfois un rire le saisissait, et Paulat, le roi des animaux, ébranlé dans sa masse, le secouait avec ses reins, sans un bruit, sans un mot d’explication, dans son attitude même, les quatre pieds à plat.

— Tu vois tomber ton sergent de ville, lui disait-on.

On ne sait pas. Il répondait :

— Oui, oui, mon vieux sergent de ville !

On l’interrompait encore :

— Hé, roi des animaux !

Il avait fini par trouver quelque chose à répondre.

— Hé, toucheur de bœufs !

Et c’était Paulat.

Il y eut quelqu’un qui, un jour, fit cette réflexion :

— Il ressemble à l’Administration.

C’est pourquoi, dans ce livre, il est inutile de parler de celle-ci.

Puis le temps passa, le monde s’en allait dans sa voie. Ici l’on n’avait pas grand’chose à dire, mais il est des hommes qui parlent comme ils vivent, autant que leur bouche peut s’ouvrir.

— Bon Dieu ! ils m’ont appelé Aristide Buffières. C’est un nom à tout bouffer.

Ensuite il ne se taisait pas.

— Je vais les voir le matin, dans leur petit lit. Elles ouvrent un œil. Je leur dis : « Ce n’est pas l’œil qu’il faut ouvrir, c’est la bouche. » Alors elles ouvrent la bouche. Leur langue se plie, elle sait bien ce qui l’attend, elle est toute creuse pour en contenir davantage. Je m’approche. Je dis : « Et maintenant, c’est la communion. » Je dépose délicatement, entre le pouce et l’index, sur chaque langue, une petite croquignole.

Alors on l’appela Croquignole.

Il disait encore :

— Mon ami, la viande des petites femmes… Tu en prends un morceau, à poignée. Ça y est, tu l’as. Tiens, tu leur prends la main, par exemple. Les ongles, les petits doigts, tu touches, tu pinces. Ne n’épate pas : ça n’est pas fait comme chez toi. Tu regardes, tu embrasses, tu te dis : « Ça, c’est de la femme. » Mon ami, celui qui a inventé les femmes n’a pas perdu son temps. J’en connais une : tu sais, ses cheveux, si tu étais un bœuf, tu les prendrais pour de la paille. Mais ne nous emballons pas. Il y a la peau, mon ami. Tu te rappelles, quand tu étais gosse, ta mère t’envoyait chercher du pain de seigle. Souviens-toi de la croûte : il y avait là-dessus une farine si blanche que tu te disais : « Je m’en fous. Il y a une calotte à recevoir, mais j’y gagne encore : ça vaut plus d’une calotte. » Alors tu te mettais à lécher la farine, tu la parcourais avec ta langue, tu oubliais des petits coins et ensuite tu revenais dessus. Voilà sa peau, mon ami. Tu la lèches des pieds à la tête, tu as le goût du pain sur ta langue. Je l’appelle Farine. Et ce n’est pas fini. Tu te dis : « Ça c’est de la peau, on en vivrait déjà, mais il y a encore une femme dessous. »

Il parlait, et comme parler n’est pas assez, il faisait des mouvements avec deux petites mains courtes.

Croquignole n’était pas un homme comme les autres. Il possédait des yeux, un nez, des joues, une bouche et leur mise en place dans une tête charnue, avec, de plus, une fusion singulière de la chair dans la chair voisine ; le nez gros et pris dans le visage, les yeux aux trois quarts entourés par les pommettes et deux joues qui avaient bien mûri. Pour la bouche, elle contenait des dents.

D’ailleurs, ce n’était pas tout Croquignole. Il possédait encore une poitrine et deux bras. Il en parlait :

— Regardez, ah ! mais regardez donc comme mes deux bras sont vides !

Ses deux jambes lui servaient à marcher de long en large, son poing aussi était utile. Il le tendait vers la fenêtre :

— Vous la voyez, elle est encore fermée. Un de ces jours, je lui casserai la gueule.

Mais c’est par différence que l’on juge les hommes. Une après-midi, quelqu’un qui s’appelait Félicien eut une invention. Il descella quelque chose dans un coin, il y eut toute une part de la fenêtre que l’on put décrocher. L’air entra, si inattendu, si pur et si différent de l’air intérieur qu’on eût dit qu’il s’engouffrait en sifflant.

D’ailleurs, la fenêtre n’était pas brisée, on pouvait la raccrocher chaque soir. Félicien dit :

— Ce sont les grandes conquêtes. Maintenant, l’air est bien à nous. Vous voyez, Croquignole, qu’il y a mieux à faire que de briser.

Croquignole répondit :

— Je sais, vous réfléchissez, vous. Mais, bon Dieu ! moi, j’ai de la viande dans le corps. Que voulez-vous que j’en fasse ? Je ne peux pourtant pas l’employer à penser.

Ensuite il se tut. Respirer ne lui suffisait pas. Dès qu’il eut une fenêtre, il se pencha sur la rue. Et il disait encore :

— Mais dites-moi donc où elles s’en vont. Ça y est, elles ont pris leurs bottines. Et moi aussi, j’ai les miennes. Pourtant, regardez-moi, je suis assis sur cette chaise. Alors, pourquoi m’avez-vous donné deux pieds ? Et en voilà pour jusqu’à six heures. Travaille, Croquignole, l’Administration veut que tu travailles ! Tu n’as rien à faire, Croquignole ? L’Administration veut que tu restes ici à ne rien faire. Bon Dieu, le marchand de boulettes ne passera donc pas ! J’en jetterais aux chefs comme à des chiens. Et il fait beau. Il y a le soleil, il y a le trottoir. Et voilà une automobile. Direz-vous que je vis ? Je ne sais même pas compter ses chevaux. Ah ! comme il y a donc des femmes dans Paris ! Tenez, il en sort une de chaque porte, j’en vois au moins deux sur chaque pavé. Elles se promènent, elles n’ont qu’à se promener. Seigneur Tout-Puissant, si tu veux faire de Croquignole une femme, cette femme fait le serment de se livrer à toi. Et vierge, et dans les vingt-quatre heures.

On riait.

— Sacré Croquignole !

Il riait aussi, puis il bâillait. Il reprenait au bout d’un instant :

— Il y en a des grandes, il y en a des petites, il y en a des moyennes. Paulat, roi des animaux, regarde-moi donc les petites femmes.

Mais Paulat répondait :

— Pourquoi que tu veux que je les regarde, puisque je n’en ai pas envie !

— Comment, l’envie ne t’en vient pas, à les voir !

— Oh ! non, tu sais, mon vieux, quand je n’en ai pas envie, ce n’est pas ce qu’elles me diraient qui pourrait y faire quelque chose.

Et Croquignole levait les bras :

— Il n’a même pas d’imagination. Bon Dieu ! dans quelle boîte suis-je donc tombé ?

Pour lui, il s’en était tiré. Il avait fini par connaître, dans la rue Monge, tout un appartement dont les chambres « meublées » étaient louées à des femmes du Quartier Latin. Il tomba là dedans avec des mots, avec sa vie, avec de petits services. Il arrivait le matin, comme il le fallait pour que sa destinée s’accomplît et qu’il fût en retard au bureau. La bonne de la logeuse venait ouvrir.

— Le miché y est-il ?

— Dame, monsieur, il y est chez madame Blanche et chez madame Marcelle, mais il n’y est pas chez madame Jeanne.

— Ça ne va donc pas, les affaires ?

— Ça dépend des jours, monsieur. Hier, le miché y était partout.

C’était justement ces jours-là qu’on avait besoin de dix sous. On le recevait en ami : une fois elles marchaient, une autre fois elles ne marchaient pas. Il en prenait le goût de la femme pour toute sa journée. Mais il avait surtout un cousin placier en confiserie et qui possédait toutes sortes d’échantillons. Il appelait cela des croquignoles et les casait dans chaque bouche, de chambre en chambre, selon la justice. On finit par l’aimer comme si Dieu, en vous éveillant, vous tendait un bonbon. Elles avaient une façon en le remerciant de remercier la Providence. Puis, lorsqu’il s’en allait, il pensait au lendemain. Le bureau possédait un téléphone, le cousin ne faisait la place que l’après-midi. Alors, Croquignole :

— Allô, allô, Ernest ! Envoie croquignoles par les voies les plus rapides.

Dans la rue, il s’en tirait encore. Lorsqu’il avait de l’argent, il le lançait au café de droite avant de le lancer au café de gauche. Lorsqu’il n’en avait plus, il sortait sa belle humeur, et, puisqu’il faut une cause au rire, il riait d’avoir tout dépensé. Être pauvre devenait un jeu.

Dès ses premiers pas dans le monde, il pratiqua le ressemelage au bitume. On a vu des gens dont les souliers finissent par être troués. Croquignole était un de ceux-là. Parfois il en parlait, avec élévation.

— J’ai lu des livres, au temps de ma jeunesse. Le soulier troué a été mal compris dans la littérature française. Le trou, dit-on, sert à pomper l’eau. Voilà l’erreur. Le trou, assurément, pompe l’eau ; mais ce n’est pas l’eau qui, dans le soulier troué, représente l’ennemi. L’eau imbibe le pied, l’eau s’échauffe au contact du pied, l’eau participe de la nature de ton pied, et bientôt tu ne t’aperçois même plus que tu la portes avec toi. L’ennemi, c’est le caillou. Tu marches, tu te dis : Attention à l’eau ! Et tu évites l’eau pour aller au caillou. Le caillou, mon ami, introduit sa pointe sous l’un de tes cinq doigts de pied. S’il est petit, il reste là ; s’il est un peu plus gros, le caillou n’a pas besoin d’entrer : il te laisse son souvenir. Cinquante souvenirs de cailloux et tu as le pied granuleux. J’ai toujours regretté que la plante des pieds ne soit pas de bois.

Le ressemelage au bitume est associé à l’activité de la vie urbaine. Il se pratique surtout dans les voies populeuses et à l’époque même de la réfection du bitume. Le bitume est noir, le bitume est chaud, le bitume coule. C’est alors que vous lui appliquez la semelle de vos bottes. Ne craignez rien, vous vous brûlez un peu, mais ça y est ! Ensuite, vous prenez votre couteau, vous coupez à l’entour du soulier la matière qui dépasse, après quoi vous pouvez marcher parmi les hommes, sans crainte des pierres qu’ils ont laissées tomber. Ne dites pas : La couche de bitume est dure, la couche de bitume est raide ! Non. La température du pied garde le bitume dans une tiédeur, dans une malléabilité qui est celle même de vos muscles et de vos tendons. Il n’y a pas que le cuir qui soit élastique ! Et les semelles en bitume durent huit jours.

Personne ne se demanda jamais ce que, par la suite, pourrait devenir Croquignole. On était heureux qu’il fût là, on le voyait, on riait, on lui disait :

— Il ne faut jamais nous quitter, mon vieux. Dans les autres bureaux, ils n’en ont pas un qui te ressemble.

On ne perdait pas une de ses paroles, on cessait le travail, on s’installait à sa table, on profitait de ses discours comme on profite d’un repas.

Mais il y eut surtout Félicien qui gagna au voisinage de Croquignole.

 

Félicien s’appelait Félicien Teyssèdre. Il s’appuyait sur une canne et peinait un peu quand il marchait. Comme il avait été souvent malade, il avait pris l’habitude de la réflexion. Il avançait à chaque pas, un pied sur les choses, penchant un peu la tête et accompagné par une âme qu’il s’appliquait à garder auprès de lui. Bien des gens en le voyant ont pensé à 1848 et à la Révolution.

Le jeune ouvrier nourrissait sa mère, il était typographe et avait lu des livres. On l’interrogeait à l’atelier, alors il répondait. Il avait vu ses compagnons, il avait vu les enfants, les femmes, la rue et mangé ce pain de 1848 qui déjà ne suffisait plus. Il avait vu le riche et ne voulait plus être gouverné par lui, connaissant même des choses que le riche ne connaît pas. Il pensait à cela, le premier soir de la Révolution, au pied des barricades. Il n’était pas ivre, il n’était pas en colère. Son fusil, dans sa main, lui semblait un objet singulier, mais il restait là et, plus que d’habitude, surveillait ses pensées. Et lorsque l’un des combattants, une tête chaude, partait dans une tirade pour demander la République et l’Égalité, il répondait, d’une voix auprès de laquelle chacun faisait silence : « C’est cela, camarade. Il le faut. »

On imaginait cela en voyant Félicien. On pensait à lui quand il n’était pas là, et si parfois, un matin, à l’heure de l’arrivée au bureau, il avait un peu de retard, il y avait toujours quelqu’un pour demander : « Est-ce que Félicien ne viendrait pas, aujourd’hui ? » Sa face était très pâle, on le remarquait, et à cause de cela il ne semblait pas fait comme tout le monde. On l’aimait, puisqu’on le possédait aujourd’hui et que, pour demain, l’on ne savait pas. Il avait deux yeux bleus, deux yeux d’Alsace, deux yeux de Germanie, deux yeux du pays de la gravité et de l’attention. Il vous regardait parfois, son regard ne vous faisait pas mal ; vous pensiez : « C’est Félicien qui me regarde. Certes, il y a quelque chose en moi que jusqu’à présent les hommes ont jugé, ont condamné bien à tort ; mais, pour lui, il vaut mieux qu’il le voie, parce qu’il saura le comprendre. »

D’ailleurs, on l’appelait la Juste Balance, il en riait d’un rire sain, on lui savait gré d’avoir de belles dents. Il portait toute sa barbe, elle était blonde, elle se rangeait naturellement en ovale autour de son visage ; il n’y avait pas besoin d’être une femme pour aimer le malade, pour aimer la bonté, pour avoir envie de lui passer les deux mains sur les joues. Il était à côté de toi, tu le contemplais, tu pensais à toi-même : il avait toutes les qualités que tu ne possédais pas. Et pour qu’il différât encore de ceux qui l’entouraient, pour qu’il eût tout à fait l’air d’un sage, à trente-deux ans il était chauve.

Il parlait. Tantôt il disait : Oui, tantôt il disait : Non. Il disait cela parce que c’était cela qu’il fallait dire, et chaque mot participait profondément de la justesse de ses pensées. Parfois on était occupé lorsqu’il parlait, on ne l’avait pas entendu ; on le laissait continuer pour ne pas le déranger, puis, lorsqu’il avait fini, on s’interrompait dans ses occupations pour lui demander ; « Qu’est-ce que vous disiez, Félicien ? »

Il faisait bon le connaître, il était toujours arrivé quelque chose à ceux qui vivaient auprès de lui, et lorsqu’il vous en parlait, ce qui leur était arrivé différait un peu de ce que vous eussiez pu croire. Il rayonnait, il s’étendait jusque chez ses voisins. Croquignole disait :

— Vous avez au moins trois mètres carrés de plus que tout le monde.

Voici, par exemple, pour Croquignole, ce qui se passa. Le mécanisme en somme est simple : Félicien avait des amis. Comme il avait un cœur capable de comprendre les hommes, les hommes s’approchaient de lui. Il eut un ami qui avait connu Croquignole. Ce sont toujours les mêmes qui ont un ami qui les renseigne. Il avait coutume de répondre lorsqu’on le complimentait :

— C’est parce que je ne fais rien. Je suis un faible. Je sais seulement ce que font les autres.

On eût pu le définir : l’homme dans l’entourage duquel chacun a effectué sa meilleure action.

Pour Croquignole, l’aventure est un peu compliquée, mais Félicien en fut si heureux, qu’il la faut conter. La voici :

Croquignole avait eu seize ans dix ans plus tôt, et en ce temps-là il était au collège, où il jouait surtout des pieds et des mains. Son père habitait la campagne et exerçait la profession de médecin. Un jour, pendant les vacances, le père qui allait faire une visite emmena le fils dans sa voiture. La voiture allait au pas, heurtait un caillou et les promenait l’un et l’autre. Le père dit :

— Tu vois, Aristide, je ne suis plus comme autrefois. La tête est encore solide, mais il y a mon cœur et mes jambes. Tu n’es pas sérieux, Aristide. Je t’ai mis au collège, va, je ne vous laisserai pas de fortune. Le dernier trimestre, tu as encore eu un mauvais bulletin. Tu es l’aîné de tes frères. Retiens ce que je te dis : Tu ne leur donnes pas le bon exemple !

Puis ils rentrèrent, le soir, en silence, avec un poids dans la tête.

Et voilà que trois mois plus tard, une après-midi, à cinq heures, au collège, après la récréation, le père était mort. Une dépêche venait d’arriver, le principal lui-même l’avait ouverte.

Les larmes ne comptent pas, mais il semblait que pendant toute sa vie le père eût ainsi parlé : « Retiens ce que je te dis. Tu ne donnes pas le bon exemple ! »

Huit jours plus tard, après le deuil et les cérémonies, Croquignole se retrouva dans la cour du collège. Il ne raconta pas son histoire, mais ce ne fut plus sa tête qui obéit à ses jambes, ce furent ses jambes qui obéirent à sa tête. Il les alignait l’une à côté de l’autre, et pour ses deux mains, il les mit de chaque côté de ses tempes. Ses doigts pressaient son front pour que rien ne pût s’échapper de ce que ses deux yeux lisaient dans les livres. Il eut beaucoup de mal ; les mains restaient là, mais parfois les yeux s’en allaient ailleurs.

À la fin de l’année, il eut deux prix : prix d’histoire naturelle, prix d’histoire et géographie. On l’appela sur l’estrade, il y monta, reçut les deux livres, les regarda d’abord, puis, d’un seul coup, vraiment comme on fond, comme on ruisselle, versa tant de larmes, que le principal dut appeler deux grands élèves pour l’aider à descendre.

Le père était mort, il était bien tard pour avoir des prix !

C’est cela qu’avait appris Félicien. Il employa de grandes précautions. Il attendit qu’il fût six heures pour dire :

— Buffières, nous sortons ensemble. J’ai comme une idée de vous offrir l’apéritif.

— Nom de Dieu ! dit Croquignole. Ça va !

Ils allèrent au café, s’assirent, puis ne parlèrent pas. Leurs verres étaient devant eux. Il y avait la table de marbre, une heure de liberté, le tabac que l’on fume en dehors du bureau, dans l’endroit qui vous plaît ; mais il y avait surtout, pour Félicien, l’idée qu’on doit parler, et que l’on a pris, jusqu’ici, l’habitude de se taire. Il fit un effort, pourtant :

— Moi, voyez-vous, lorsque je suis venu au monde, j’étais faible. Dès l’âge de dix-huit ans, j’ai dû choisir un principe. Je n’en fais pas mystère. Tenez, le voici : « Garde-toi de prendre à la vie plus que tu ne peux contenir. » Jusqu’à vingt-cinq ans, ceci ne m’a pas gêné, parce que j’avais à me faire une existence. Monsieur Buffières, et c’est pourquoi j’ai voulu m’entretenir avec vous, ceci me gêne maintenant quand je vous regarde.

— Vous, je vous vois venir, dit Croquignole. Vous voulez me faire de la morale. Vous avez rudement raison : vous ne m’en ferez jamais assez.

Félicien était trop lancé pour s’interrompre. Il continua :

— Alors, pour que le temps ne passe pas sur moi sans laisser de trace, pour que j’aie l’impression de lui prendre quelque chose avant qu’il ne s’en aille, je me suis marié. Vous ne connaissez pas mes enfants, monsieur : ils sont plus beaux que tous les autres. Je sais que l’on croit toujours que ses enfants sont plus beaux que tous les autres, mais j’affirme cela quand je parle des miens, pour me grandir, et parce que je n’ai qu’eux. Mais il est bon que je vous dise quelque chose sur notre bureau. Vous allez croire que je fais des phrases. Mon Dieu, la chose est grande, et vaut qu’on fasse une phrase. Il y a des gens qui ont eu besoin d’aller à Venise, à Tolède, et d’y penser, pour trouver leur âme. Monsieur Buffières, la mienne est venue toute seule, avec mon pain quotidien. J’ai toujours cru qu’avoir à gagner leur pain quotidien sauverait les hommes. Vous vous dites : « Je suis là, et il y en a des millions, tout autour de moi, jusqu’en Chine, qui sont à leur tâche. » Monsieur Buffières, j’ai compris à quoi pouvait me servir le bureau. Je suis parmi vous au bureau, je travaille, je fais ma tâche, je suis un homme parmi tous les hommes, je participe au grand labeur humain. Mais, tenez, vous allez rire. Une fois, je me suis aperçu que le travail n’était pas récompensé chez nous. J’ai vérifié la balance de la Justice, et j’ai résolu, puisque le mauvais employé, comme moi et parfois mieux que moi, recevait sa part ; j’ai résolu, à son image, d’accueillir la paresse lorsqu’elle me viendrait. Je n’ai pas pu. J’avais besoin de gagner honnêtement mon pain quotidien.

— Ça, c’est vrai, dit Croquignole. Vous avez une jolie petite vie. Je ne vous l’ai jamais dit, parce que je ne suis pas adroit, je ne sais pas raconter les histoires, mais je peux vous jurer que je m’en étais aperçu.

— Eh bien, monsieur Buffières, savez-vous ce que je fais en ce moment ? Je suis assis en face de vous, et je viens de m’apercevoir que même votre taille est plus élevée que la mienne. Vous avez entendu mes paroles et vous avez cru que j’étais dans un de ces jours où l’homme admire ses vertus. Vous avez cru que je parlais pour moi. Non, monsieur, je parle pour vous. Je dirais presque que je fais un discours contre vous. Je parle pour me prouver à moi-même que, bien que vous comptiez plus que moi, je compte aussi dans le monde. Vous ne pouvez pas vous voir. J’ai l’impression que chacun de vos organes est assis en face de moi comme une personne et sait se tenir. J’ai l’impression qu’il y en a plusieurs en moi qui sont abattus. Alors je dénombre les autres et je les examine. Ils ne tiennent pas beaucoup de place. Et je me dis en vous regardant : Voici la vraie surface humaine ! Et je retourne à moi-même pour me demander quelle surface j’occupe en ce monde. Vous avez cru que je voulais me vanter ; non, monsieur, je récapitule les raisons que j’ai de vivre.

Ce n’est qu’après un silence que Félicien continua :

— Tenez, je ne vois pas pourquoi je le cacherais. Un jour, votre père est mort, et vous aviez seize ans. Comme aujourd’hui, votre sang coulait dans votre corps en forçant tous les passages. Les mains de ceux qui vous élevaient n’avaient pas pu arrêter ses ravages. Monsieur Buffières, il a suffi de deux mots. Votre père vous avait dit deux mots pour vous ramener à l’étude : vous aimiez votre père jusque dans deux de ses mots. Alors vous avez étudié, vous avez maîtrisé d’un seul coup votre sang qui, pourtant, avait bien du mal à obéir à votre volonté.

— Oui, dit Croquignole. J’étais rudement criminel quand j’étais gosse.

— Je croyais vous connaître. Je me disais : C’est Croquignole, une croquignole, quoi ! quelque chose de bon qui va droit au ventre. Je vous admirais déjà. Je savais que la vie, lorsqu’elle entre en vous, ne peut plus sortir et vous mène. Mais je considérais les sentiments comme étant mon domaine. En ce temps-là, je croyais faire figure auprès de vous. Monsieur Buffières, comme les gens qui sont seuls, j’ai besoin d’être grand. Et c’est pourquoi, vraiment, je souffre aujourd’hui. Vous m’avez appelé la Juste Balance. Tenez, vous me voyez en défaut. Je vous faisais un discours, et j’appuyais sur chacune de mes raisons pour qu’elles atteignent le poids des vôtres. Ma pauvre vie est bien peu de chose à côté de la vôtre qui se répand dans le monde entier. Vous êtes un homme complet. Votre générosité, votre bonté sont aussi fortes que les miennes, et chez vous il y a encore autour d’elles une foule de sentiments que je ne possède pas.

Ensuite, il y eut deux silences. Il semble que l’homme ne soit pas organisé pour répondre à certains discours, ou que l’esprit ne puisse pas lutter contre le silence. Ils avaient peur même de voir leurs gestes exprimer quelque chose, et leurs deux mains, posées sur la table, puisqu’elle était là, avaient un poids comme un objet qui va tomber si l’on retire son support. Ils se disaient des choses comme ceci : « Les apéritifs sont loin d’ouvrir l’appétit et ce qu’il y aurait de mieux, en somme (il va tout de même falloir en prendre l’habitude), serait un simple bock parce que la bière, au moins, désaltère. Et puis elle vous aide à fumer. »

Félicien ne parla pas : il faudrait plutôt dire qu’il appela.

— Monsieur Buffières !… Vous ne m’en voulez pas de ce que je vous ai dit ?

Et l’autre répondait :

— Ce qui m’étonne, c’est que j’avais toujours cru qu’il fallait que je réforme ma conduite.

Et tout d’un coup :

— Tenez, monsieur Félicien, vous avez raison, j’aime tout et je ne respecte rien. Eh bien, vous, je vous respecte !

Tout passe. Ils finirent par se quitter et il y eut un lendemain matin.

Le lendemain matin, Félicien écrivit quelque chose sur un papier, ensuite il mit le papier dans une enveloppe et passa le tout à Croquignole. Voici ce qu’il avait écrit :

Ça m’ennuie que vous ayez pour moi du respect. Il y a assez longtemps que nous nous connaissons. Voulez-vous qu’on se tutoie ?

F. TEYSSÈDRE.

Aucun de ses camarades ne tutoyait Félicien.

C’est ainsi qu’étaient faits Paulat, Croquignole et Félicien, et il y avait encore dans le bureau un quatrième camarade qui s’appelait Claude Buy. Mais il n’y avait pas que des hommes, il y avait aussi le temps.

Le matin, le temps passait assez vite parce qu’il n’y avait qu’à se laisser porter par l’heure jusqu’à midi ; alors l’instant du déjeuner venait, avec la sortie, avec la descente dans la rue, et cela constituait presque une aventure.

Mais ensuite l’après-midi était là. Le temps faisait sentir sa présence. Il était deux heures. Soudain il n’arrivait plus rien, le temps s’arrêtait et s’en prenait à vous. On remuait un membre, on poussait un soupir, on remuait plusieurs fois un membre, on poussait plusieurs fois un soupir, et, sachant que les pensées aussi marquent le temps, on se mettait à penser. On se disait : « Voilà. Une pensée dure bien une minute et il n’y a que soixante minutes dans une heure. Lorsque cette minute-ci aura passé, il me semble que les autres minutes n’auront pas de mal à venir. » On allait jusqu’à se déranger de sa place et l’on faisait un pas, comme cela, doucement, pour saisir deux secondes là-bas, au coin de la cheminée. On s’approchait du voisin, on se penchait au-dessus de son épaule, il avait eu le temps d’écrire deux lignes avant que vous n’alliez ailleurs. Vous vous approchiez de la fenêtre ensuite. Certes, les passants ne vous intéressaient pas. Les passants de Paris parcourent le champ de votre vue avec des fardeaux, avec des gestes, avec des pas que l’on compte, avec un sentiment singulier : il en est qui se pressent, le temps a dû passer puisqu’ils sont en retard !

Et c’est maintenant que vous allez recevoir votre récompense. Vous avez une bonne montre dans votre poche, avec des aiguilles à secondes qui semblent rappeler au temps qu’il faut faire diligence. Doit-on dire que vous étiez étonné ? Non, car vous saviez déjà que vous n’aviez pas de chance.

Cinq minutes seulement avaient passé !

Vous vous plongiez alors dans l’après-midi tout entière, vous vous asseyiez sur votre chaise, et, soutenu, porté dans le grand Immobile, vous restiez là, avec une toute petite vie humaine et dont le temps se jouait. Tantôt vous bâilliez, tantôt vous écriviez une ligne, tantôt vous balanciez votre tête, parfois un objet tombait, dans un bruit sec et sans ondes, qui ne mourait même pas. Il n’y avait plus à combattre : l’Éternité se prenait à vous !

Vous ne saviez plus dans quel lieu vous étiez ni quelle était votre attitude. Sans amis, sans attaches, sans espoir, comme un monde emporté dans l’éther, tournant autour de vous-même et peu convaincu de vivre, il semblait plutôt que vous étiez vécu par une bête énorme et qui vous portait. Et dans l’Espace infini de Dieu, parmi les astres et sur la Terre, si quelqu’un existait avec votre nom, il importait peu que ce fût vous ou un autre puisque, en somme, il fallait bien qu’il y eût quelqu’un à la place que vous occupiez.

Et que n’eussiez-vous pas souhaité contre l’ennui ! Vous écriviez parfois, d’un geste mou et qui ne savait pas vaincre le temps. Mais qu’est-ce qu’un travail qui ne vous fait pas avancer dans le monde ! Vous vous souveniez qu’une fois un Président de la République était mort avec scandale et qu’on en avait parlé tout le soir. Vous vous rappeliez les chutes de ministères, alors que la France est changée à un tel point qu’on a besoin de s’en s’entretenir. Vous vous rappeliez aussi les grandes catastrophes parisiennes, alors que vous eussiez pu figurer parmi les morts. Ah ! n’importe quoi, pourvu qu’il y eût un mouvement initial, qu’on se sentît remuer et que le temps marchât ! On appelle l’endroit où vous êtes un bureau ! Il y eut une époque pendant laquelle vous pensiez au bien-être, aux jours calmes et où vous étiez heureux d’être assis et d’avoir le pain assuré. Vous vous réjouissiez d’avoir conquis ces choses. Ne sentez-vous pas maintenant combien vous gagnez péniblement votre pain quotidien ? Si bien que, longtemps plus tard, quand le temps, las enfin de vous avoir fait attendre, amenait six heures et vous délivrait du bureau, vous descendiez dans la rue, tout cassé par ses assauts et la tête sonore comme ces coquillages inhabités qui répètent à jamais le bruit des flots.

 

En ce temps-là, le quatrième camarade était assis à sa table, dans un coin. Bien qu’il ne parlât guère, on l’examinait, on lui donnait un coup d’œil parce que chaque homme a besoin de regarder son voisin. Du reste on avait fini par trouver la justification de son silence : « Vous avez l’air de vous ennuyer », lui disait-on. Il remuait la tête et ne disait pas le contraire. Sa barbe était noire, dure, et, creusant ses joues, faisait penser à ces bêtes de somme dont la peau a dû se vêtir de poils sous peine d’être arrachée par les fardeaux. Il est des hommes dont la barbe s’étend, une barbe qui les rend plus importants que les autres hommes, puisque leur surface s’est agrandie. Pour celui-ci, il semblait plutôt que sa barbe le cachât.

Il arrivait le matin, il travaillait doucement jusqu’à ce qu’il n’eût plus de travail à faire, puis, sans un mot, il rentrait dans sa barbe. D’ailleurs elle était si ferme qu’on eût dit qu’elle prenait sa racine directement dans les os des mâchoires. Il aimait le bois, le taillait avec un canif et s’amusait à sculpter des initiales aux deux extrémités de ses règles. Ensuite il se taisait.

On croyait que c’était ainsi parce qu’il était d’un naturel pacifique. Alors on ne le questionnait même pas. Et c’est juste comme on n’attendait aucune parole de lui qu’un jour il parla. Ce jour-là il ne s’était rien passé.

Il s’appelait Claude Buy. Félicien le regardait avec ses deux yeux. Claude Buy avait les siens on ne sait où, dans un endroit où les regards s’arrêtent. Et soudain, au premier croisement, il partit :

— Vous avez vu, monsieur, comment nous sommes. Nous avons les coudes sur la table. Ceux qui travaillent fument en travaillant. Ensuite ils se reposent. Nous avons le pain comme nous le voulons : il suffit que nous allions nous asseoir au restaurant et nous commandons à notre faim. Nous n’avons plus qu’à ouvrir la bouche. J’ai tout. Je n’ai même plus à prévoir le lendemain : je paie ma pension et ma chambre à la fin du mois. Je n’ai pas à m’en cacher, monsieur, c’est cela qui me fait mal. Savez-vous que je me dis ? Je me dis : « La vie ne s’endort pas ainsi. Elle a déjà fait ses preuves avec toi. » Moi, monsieur, après avoir terminé mes études, je suis resté dix-huit mois sans place. J’étais bien naïf, alors. Chaque jour, à cause de mon instruction, à cause des demandes d’emploi que j’avais faites, chaque jour j’attendais une place. Alors je m’arrêtais de souffrir et j’avais de l’espérance. Mais la place a mis si longtemps à venir que j’ai appris depuis à ne jamais m’arrêter de souffrir. J’ai eu bien du mal à entrer dans le bureau où nous sommes. Vous avez vu, comme moi, des gens qui avaient des rentes. Moi, monsieur, je les regarde, je réfléchis, je me dis : « Ce n’est pas possible. Il n’est pas possible qu’il y ait des gens qui vivent à ne rien faire. » Je ne les envie pas, je m’imagine que mes yeux m’induisent en erreur. Monsieur, il y a une parole : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. » Je crois fermement à la vérité de cette parole. Mon père et ma mère travaillaient à tour de bras et j’ai toujours trouvé que cela était juste. Moi, je m’endors, je me laisse vivre, je suis assis ici auprès de vous. Vous voyez, j’ai même le temps de parler philosophie. Alors, quoi ! Que faisons-nous de la malédiction du travail ? Voulez-vous que je vous le dise, monsieur ? Dieu se réserve. Il aura le dernier mot, il n’endort pas les hommes ainsi sans avoir son but. Moi, j’ai peur. Il y a longtemps que le bien-être dure. Il y a longtemps que nous n’avons pas travaillé comme nous l’aurions dû. Vous allez voir qu’il va nous arriver quelque chose.

II

En ce temps-là, il y avait dans Paris des mansardes. Certes, elles étaient haut placées, mais on arrivait pourtant à les atteindre. Lorsqu’on était en bas de la maison, sur le trottoir, la porte était fermée : alors on tirait la sonnette ; la poignée avait la forme d’une langue, et cela donnait de l’esprit à ceux qui n’en avaient pas : « Vous n’entrerez pas dans ma maison, disaient-ils, sans avoir tiré la langue. » On fermait soigneusement la porte derrière soi, puis on montait l’escalier. L’escalier était vêtu d’abord d’un beau tapis rouge et plus beau même que s’il eût simplement été rouge. On ne connaît rien au luxe quand on habite les mansardes mais sur le fond du tapis et dans sa trame, quelques arabesques d’un rouge un peu rose s’entrelaçaient et donnaient à l’escalier une élégance mystérieuse et une vie singulière comme s’il les eût produites par sa propre vertu. Vous pensiez aux gens qui viendront vous voir pour la première fois. Ils se diront pendant les deux premiers étages : « Elle doit être riche, elle habite dans une maison où l’escalier a un tapis. »

À chaque palier le jour vous arrivait par des fenêtres à vitraux. Il avait cet éclat dilué qu’on lui voit dans les maisons bien tenues. Et sur la vitre translucide, avec des couleurs encore plus belles que les leurs, apparaissaient les fleurs qui décorent le mieux. On ne les reconnaissait pas du premier coup et c’était charmant parce qu’on avait à découvrir leur nom. On s’apercevait bientôt qu’elles étaient des lis, des pivoines ou des hortensias.

Les grandes portes des grands appartements qu’on rencontre sont belles, et comme on a lu dans les livres : « C’était une porte à deux vantaux de chêne », les grandes portes des grands appartements sont des portes à deux vantaux de chêne. D’ailleurs on avait si peu l’habitude des beaux appartements que l’on ne pensait pas à ce qu’il pouvait y avoir derrière leurs portes.

À partir du troisième étage, le tapis n’était plus le même. Certes, on montait encore un escalier à tapis et ceci ne se rencontre pas partout, certes des baguettes dorées appliquaient ce tapis sur les marches et lui donnaient grand air ; mais, soudain il devenait gris et on lui jetait tout juste le coup d’œil que l’on jette à l’endroit où l’on pose ses pas. On continuait sa route, les gens du quatrième et ceux du cinquième n’étaient pas encore des gens de votre espèce, mais à ne plus voir les portes de chêne à deux battants dont la densité vous fait apprécier le poids des riches, on éprouvait je ne sais quel sentiment de camaraderie pour les portes à un seul battant, on apercevait une boîte à lait sur un coin de leur seuil, on la regardait familièrement, il semblait qu’elle eût pu vous appartenir. On était bien près d’arriver chez soi. Le cinquième étage faisait déjà penser aux gens du peuple et, à cause de cela, on avait supprimé le tapis à partir du cinquième.

L’air de chez vous alors arrivait par bouffées ; et pendant que vous vous dressiez sur les pieds de marche en marche, vous redoubliez de courage pour atteindre bien vite la dernière. Et là-haut où un long couloir s’ouvrait, tout plaqué de portes, vous aperceviez la vôtre, vous lui donniez de la clé et vous entriez dans votre chambre avec une âme qui s’installait tout aussitôt.

Le sixième étage était haut placé. Vous faisiez un effort pour escalader l’escalier, il semblait que vous eussiez du mérite à arriver chez vous.

Il y avait une fois une jeune fille. Elle avait coutume de répondre quand on lui parlait de sa mansarde :

— Mais non, ce n’est pas une mansarde, c’est une chambre.

Du reste, le toit lui-même avait pris soin de décider de la question, et, s’inclinant au-dessus de l’un des murs, de chaque côté de la fenêtre, il mansardait la chambre et rompait l’horizontalité du plafond pour qu’une fois de plus il fût donné au pauvre de sentir que rien ne peut être plan au-dessus de sa tête. La jeune fille avait raison, pourtant, car il vaut mieux faire semblant de ne pas s’en apercevoir.

La chambre était claire : le jour entrait par la fenêtre comme un bras blanc. Et la chambre contenait en plus du jour un lit-cage très étroit qui laissait encore beaucoup de place à d’autres choses. Il était gris, bas, recouvert d’une sorte de rideau : on s’en était défait, en somme, dans un coin. D’ailleurs il est préférable de ne pas donner au sommeil trop d’importance. On a vu des chambres où le lit est large, se tient en plein milieu, fait oublier tout le reste et rappelle le ventre d’une femme qui ne se conduit pas bien. Il y avait deux tables, deux chaises, mais elles étaient toutes petites. Il y avait aussi une machine à coudre et même les voisins d’en dessous lui en voulaient un peu. Sans la machine à coudre, il y aurait eu quelque chose de très beau qu’on eût vu de la fenêtre : il y aurait eu l’espace.

Peut-être y a-t-il des espaces que l’on n’aime pas. Celui-ci contenait un cimetière.

Le cimetière Montparnasse est plus beau que tous les autres, avec les arbres, les allées, le silence, de grands nuages blancs que l’on voit en entier évoluer, avec l’air qui s’agite au-dessus de lui parce qu’il y a de la place, avec des pierres blanches groupées, avec la sagesse que l’on demande à un paysage pour qu’il ne vous dérange pas dans vos pensées, avec des oiseaux que rien ne vient troubler, qui chantent et dont on pourrait dire qu’ils ont l’aisance des coudes, avec des promeneurs qui ne font aucun tapage et sur lesquels on ne peut formuler que des remarques toutes simples : celui-ci est un homme, celle-ci est une femme, avec la liberté des regards qu’on promène jusque tout là-bas, jusqu’où l’on veut. Le vent ne ressemble pas au vent de Paris, lequel ne vient que d’un coin de rue ; le vent du cimetière Montparnasse vient de Montrouge, de Plaisance ou de Vaugirard. Vraiment il ne manquait qu’un étang ou qu’un bassin pour que cela fût encore plus beau. Vraiment on en aimait sa chambre. Les cimetières sont plus grands et contiennent encore plus d’arbres que les squares.

La chambre était une petite chambre de cent cinquante francs par an et qui eût donné sur le cimetière pour un étudiant ou pour un rentier. Mais elle contenait une machine à coudre et cela changeait tout le point de vue. Si bien que c’est ainsi qu’il faut s’exprimer : La fenêtre de la chambre donnait sur une machine à coudre.

Les machines à coudre n’ont pas l’habitude de vivre seules : celle-ci avait une compagne. C’était une jeune fille qui s’appelait Angèle Leneveu. À cause de cela on l’appelait La Nièce et on l’appelait aussi La Tante. Non seulement elle était petite, mais encore elle était mince. Elle était aussi brune et douce. Elle tirait ses cheveux dès le matin une fois pour toutes, ils encadraient un visage bien simple et entouré par une ligne un peu allongée. C’était Angèle, avec ses paupières rabattues, ses yeux baissés et semblant avoir un peu honte d’elle-même.

Elle apparaissait toute modeste, toute honnête et comme entourée par l’amour du travail. Parfois elle posait ses deux mains l’une sur l’autre, en croix, à la hauteur de ses seins, s’inclinait un peu vers la droite et battait des paupières, en silence. Si elle avait été triste, on aurait eu envie de la consoler ; frileuse, envie de la réchauffer. Il semblait qu’on eût pu la prendre tout entière dans la main.

Elle avait dû entrer par la fenêtre comme un oiseau et, trouvant là ce qu’il fallait pour vivre, s’installer avec un cri de reconnaissance. On avait envie tout de suite de lui dire des mots doux. Il y avait dans la chambre un petit poêle bas, de ceux qu’on appelle des cœurs. Il y avait dans la chambre une petite femme charmante, de celles auxquelles on parle de leur cœur.

Une fois, une voisine, à la fontaine, lui avait dit quelques mots :

— Vous devez vous ennuyer toute seule, Mademoiselle ?

Elle avait répondu :

— Mais non, Madame. Je travaille.

D’ailleurs on la trouvait trop bien associée à sa chambre pour qu’on eût envie de l’en faire sortir.

Peut-être, autrefois, avait-elle connu le monde, avec des fontaines que l’on cache sous des claies d’osier pour que les canards, ne s’y baignent pas ; avec les rues qui font le tour de la petite ville, où l’on se promène le dimanche, à trois, à quatre, en riant et battant des bras au premier chien qui passe, avec le chemin qui va chez Madame Delphine la couturière et qui, deux fois par jour, vous y conduit ; avec un nœud de rubans qu’un beau jour on a posé à son chapeau du dimanche et qui vous distingue des autres comme une distinction naturelle ; avec papa, maman, qui le soir ne font pas long feu et se couchent tout de suite après la soupe ; avec le chat du père Rabet qui, un jour que l’on montait, était assis auprès du seuil avec ses idées de chat et qui, soudain, vraiment, je l’ai vu, s’était mis à rire sans bruit ; avec la petite chambre qui donnait sur un jardin potager où les lapins du parc de Monsieur Bonnet venaient manger des carottes sans même qu’il fût permis de leur tendre un collet ; avec un garçon qui n’était pas du pays, qui, pendant toute une année, avait été clerc chez le notaire et dont les yeux, lorsqu’il vous regardait, semblaient laisser une marque sur votre peau, on disait qu’il allait prendre une étude à son compte ; avec les idées du temps passé que vos parents et votre patronne vous ressassent pour que vous ne pensiez plus à vos pensées ; avec tout ce qui vous manque, là, en plein milieu du cœur, et qu’il semble qu’on trouverait à Paris.

Tout cela était bien loin.

Il ne s’agissait plus ici de tout cela. Angèle était entourée, enveloppée par sa vie de chaque jour et le papier rose dont on avait recouvert les murs de sa chambre la bornait. C’est le privilège des mansardes de sembler définitives.

On avait envie de lui dire :

— N’est-ce pas, vous êtes née ici, mademoiselle ? Vous étiez chemisière déjà, comme aujourd’hui. Le matin même, on vous avait apporté de la toile pour faire des chemises. La machine à coudre était devant la fenêtre. Vous l’avez poussée un peu pour regarder la rue, tout de suite vous vous êtes aperçue que la fenêtre de votre chambre donnait sur le cimetière Montparnasse. Vous avez battu des deux mains à cause des arbres. Vous avez dit : « Ce n’est pas comme il y a des endroits. Ici je respirerai le bon air. » Tout de suite vous vous êtes assise pour vous mettre à coudre. C’est très heureux : du premier coup vous aviez une machine.

L’été était la plus belle saison pour Angèle, à cause du petit jour. Le soleil commandait en personne : Hé, là-bas, réveillez-vous ! On ne sait pas s’il commandait à d’autres femmes, mais avec celle-ci, vraiment il commandait à sa guise.

Elle se levait. Le ciel était tendu comme une grande toile bleue déjà sèche et avec des petits plis délicats, un rien de nuage, pour le principe. Il n’y avait plus qu’à ouvrir la fenêtre pour recevoir un peu de l’air qui le gonflait, et l’on sentait que cet air venait des cieux. Il vaut mieux se passer tout de suite un peu d’eau sur le visage, et voici que les petits nuages se sont fondus dans l’azur et que vos pensées sont neuves comme si elles venaient au monde pour la première fois. Les deux yeux qu’on vous a donnés pour y voir sont clairs, et si toute la Terre tournait autour d’eux, ils la verraient. C’est le matin, mon Dieu, on peut en profiter un peu et perdre trois minutes afin de savoir ce qui se passe. Les arbres du cimetière sont à leur place, et parce que l’ombre gonfle encore leurs feuilles, on a le sentiment d’un paresseux qui réfléchit pour savoir s’il doit se lever. Paris est immense, et pourtant un rayon vient dorer chacune de ses vitres, les tombes elles-mêmes se prennent à briller. Le matin voyage au-dessus d’elles, on le voit : c’est un bonheur que les cimetières occupent tant d’espace !

Angèle n’examinait pas le monde pendant longtemps ; il fallait tout aussitôt qu’elle s’examinât elle-même. L’opération était assez rapide. Angèle se composait d’une paire de ciseaux accompagnée d’un dé, et elle se composait encore d’une pelote de fil blanc, d’un paquet d’aiguilles et d’un morceau de calicot. Elle était même un peu plus compliquée, et une pelote de fil noir dont elle n’avait pas ordinairement l’emploi était là comme un organe de surcroît. Peut-être à toutes ces choses convient-il d’en ajouter deux autres : Angèle Leneveu possédait aussi des yeux et des mains.

Les ciseaux n’avaient pas le temps de chanter comme dans les poèmes et ils tranchaient l’étoffe avec une grimace décisive comme les deux jambes d’un homme qui marche et qui semblent trancher la route. L’aiguille et le fil accomplissaient leur rôle, et, selon une science que les hommes ne connaissent pas, se prenaient, après le passage des ciseaux, à des coutures singulières et qui vous eussent inspiré des réflexions :

— Mais enfin, Mademoiselle, ce n’était pas la peine de couper dans votre étoffe, puisque maintenant vous rassemblez les morceaux. Moi, j’aurais plus vite fait que vous avec les chemises. Je prendrais ce qu’il me faut de calicot, et puisque le tronc de l’homme a sensiblement la forme d’un cylindre, je réunirais les deux extrémités de ma pièce par une couture. Je vous assure que ça suffirait. Je donnerais un coup de ciseaux pour faire baller les pans, et quant au col et aux manches, il y a toujours moyen de s’arranger.

On lui eût dit cela, car faire des chemises est un métier qui étonne ceux qui ne le pratiquent pas. Alors elle se consolait du travail et de la peine par l’application d’une sorte de science. Elle utilisait une idée à elle, une remarque qu’un jour on lui avait faite, une certaine habitude et une certaine intelligence qu’elle avait du calicot ; et, dans le matin, dans le silence, sentait fonctionner son cerveau. La vie de la femme avait été déterminée, avait été définie : il y a la couture, il y a le linge, il y a la paix, il y a cette rêverie docile et si humble qu’elle s’accommode du travail des mains. Angèle avait accepté les termes de cette définition et, toute pénétrée d’harmonie, vivait d’accord avec un grand principe jusque dans le fond de son cœur.

Qui donc a dit que l’on travaille pour gagner son pain ? Elle ne pensait même pas à cela. Le premier bruit du matin formait un appel auquel elle n’avait jamais appris à se soustraire. Un peu plus tard, il y avait le coup de midi pour un petit plat vite fait. Elle n’avait pas faim, mais midi aussi est un appel. Dès son premier jour, Angèle avait pris l’habitude de l’obéissance.

Le soir, lorsque le travail vous a fatigué pendant tout un jour, lorsque les coups d’aiguille se sont succédé entre les mains de l’ouvrière et l’ont fait songer aux travaux forcés, lorsqu’elle est lasse d’avoir été une ouvrière et qu’elle voudrait bien devenir autre chose, lorsqu’elle s’est trop penchée sur l’ouvrage et qu’il faudrait enfin changer un peu d’existence, le soir, pour repousser la douleur et l’ennui, Angèle avait trouvé deux façons de s’y prendre.

La première solution consistait à mépriser la fatigue et à la repousser par un mot : « Après tout, j’ai pu travailler ce matin, je pourrai tout aussi bien travailler ce soir ! » La seconde était autre. Angèle y pensait surtout les soirs d’hiver. Voici. Elle se disait : « Je suis lasse de coudre, c’est bien ! »

Elle attendait quatre heures, et quand quatre heures sonnaient, elle mettait sur son poêle une soupe de longue durée, une soupe aux haricots. Un peu plus tard l’eau bouillira, les haricots mijoteront, Angèle ne sera plus Angèle la chemisière, elle deviendra Angèle la cuisinière. Seulement, comme il faut trois heures pour que la soupe soit à point, la cuisinière s’occupera pendant ce temps-là : elle prendra des chemises et se mettra à les coudre.

Elle fut toujours récompensée de l’existence qu’elle menait. Les premiers temps, lorsqu’elle travaillait en atelier, on la payait chaque semaine à raison de quarante-cinq sous par jour. Elle savait le reconnaître et disait :

— Quarante-cinq sous, près de cinquante sous, presque la moitié d’une pièce de cinq francs !

Un peu plus tard, elle obtint de travailler chez elle, aux pièces. Tous les huit jours elle reportait son ouvrage à l’atelier, et il fallait qu’elle eût terminé tout ce qu’on lui avait commandé. Elle touchait parfois plus de vingt-cinq francs. Alors elle ne se souvenait plus qu’elle avait travaillé pendant huit jours. Elle savait seulement que chaque semaine il lui arrivait une somme d’argent grâce à laquelle l’avenir était sans encombre. Peut-être est-ce la Providence qu’elle en remerciait.

 

Or, les portes des mansardes pouvaient s’ouvrir. Elles s’ouvraient sur un couloir. Il y avait une fontaine dans ce couloir, on en tournait le robinet. L’eau coulait pour la toilette du corps, pour ce lavage suivi, pour ce lavage complet que demande une chambre et après lequel elle apparaît toute neuve comme si l’on venait de la louer, et l’on pouvait aussi boire cette eau.

Le concierge en avait parlé le jour même où l’on avait visité la chambre.

— Voici. Vous avez l’eau dans le couloir. Vous n’aurez pas d’escalier à descendre.

Mais la fontaine elle-même comptait autant que l’eau, et ceux qui avaient des pas à placer la venaient voir. Une fontaine tient lieu de jardin. Le premier prétexte était le meilleur : un vase vide ou les mains moites. C’est que l’on marchait pour arriver à elle. Vos jambes vous servaient à quelque chose, et l’esprit qui les guide vivait et se créait on ne sait quelle espérance de faire une rencontre sur la route.

Il semble qu’une fontaine soit le centre du monde. Et comme aux jours bibliques, alors qu’à l’heure du soir, chacune la cruche à l’épaule et développant la hanche, les femmes s’arrêtaient et se groupaient autour de la fontaine, comme au jour où l’Ange dut leur demander le chemin de la maison de Tobie, les femmes avaient quitté leur demeure ; et, répandant le murmure de son eau claire, la fontaine existait par elle-même comme la divinité qui préside aux conversations. Elle semblait dire : « Unissez-vous. Il faut que les femmes se coudoient et apprennent à se connaître. » Bien des fois, les dernières passaient les premières.

— Servez-vous donc, Madame. Moi, j’ai le temps.

Les unes avaient des carafes, les autres acceptaient la vie dans sa plus grande simplicité et se contentaient d’une bouteille. Elles en parlaient, d’ailleurs :

— Ce qui a contenu du vin peut bien contenir de l’eau.

Un peu plus tard elles passaient aux confidences :

— On n’en a jamais fini de laver.

Et vous répondiez :

— Comment font donc les femmes qui ont plusieurs pièces ?

Il y eut une voisine qui, une fois, dit à Angèle :

— Vous voyez, tous les locataires travaillent en ville. Il n’y a que nous deux qui restions ici l’après-midi. Il faudra tout de même, un jour où vous aurez le temps, que nous fassions connaissance. Les voleurs viendraient bien vous enlever sans que vous sachiez qui appeler au secours.

Il suffit d’une porte entre-bâillée. Le temps a passé, on a pris l’habitude de s’adresser deux mots.

Voici des paroles que l’on entend :

— Je vous aperçois par la petite fente, Mademoiselle. Tiens, ce sont des chemises. Vous êtes chemisière ! Est-ce que vous faites aussi la chemise de femme ? Il faudra que je vous demande un conseil. J’ai bien fait d’entrer.

Ensuite la Destinée ne se repose pas. Il semble que ce soit la Destinée qui vienne vous voir. On dirait qu’elle veut faire le tour de la maison, et, touchant à tout pour ne rien oublier, suivant les murs, avec deux mains qu’il faut bien qu’elle emploie, sans bruit et connaissant les routes, elle arrive à votre porte, y trouve la clé, la tourne et veut savoir si elle peut aussi passer par là. Vous vous laissez faire.

— Ma foi, Mademoiselle, vous avez laissé la clé sur votre porte. Je me suis dit : « Si cette demoiselle ne voulait pas qu’on vienne la voir, elle garderait sa clé dans sa poche ! » Ah ! vous faites aussi des chemises de couleur ! Qu’est-ce qui vaut mieux pour vous : les chemises blanches ou les chemises de couleur ?

Le lendemain, c’est vous-même qui ouvrez votre porte. Et huit jours plus tard, au moment précis où vous étiez en déshabillé, vous pourtant si timide, votre voisine entre chez vous.

— Bah ! dit-elle. Qu’est-ce que ça peut faire ? Je sais bien comment c’est fait, une femme.

Elle s’appelait Madame Fernande et elle disait :

— Eh bien ! est-ce que mon nom vous plaît ? Je ne sais pas pourquoi, c’est le nom que je me serais donné si j’avais pu parler quand je suis venue au monde.

Elle disait encore :

— Oh ! que c’est curieux ! Ce qui m’étonne le plus, c’est votre lit. Répondez-moi : si vous couchiez à deux, comment feriez-vous ? Tenez, vous êtes en chemise, vous pouvez bien me laisser toucher. Mais vous avez du sein, de la hanche et de la fesse ! Alors vous gardez tout ça pour vous. Oh ! par exemple, vous m’étonnez !

Madame Fernande était souple, et, la taille prise dans une ceinture, était suivie, vraiment, par une croupe animée et qui, balancée, pivotante, semblait un monde mêlé au sien. Madame Fernande en était augmentée. La poitrine, pourtant, contre-balançait la croupe, et, enveloppée par une belle ligne, avec l’accentuation des courbes « art nouveau », rejoignait à la hauteur de la ceinture un ventre à la mode, un peu rentré.

Elle disait d’ailleurs :

— Faites un sacrifice, s’il le faut, mais soignez votre corset.

Elle disait encore :

— Mais moi, ça me serait égal, ma croupe, mes seins et tout ça, pourvu que j’aie de quoi m’asseoir et de quoi respirer. Seulement, il y a les hommes. Tenez, je ne plaisante pas. Touchez mes fesses ! Remontez jusqu’à la croupe. Je suis bien faite ! Eh bien, vous ne savez pas : lorsque j’étais nue, de leurs deux bras ils entouraient ma taille, puis il ne leur suffisait pas de m’avoir pressée dans leurs bras. Ils approchaient leur tête, la posaient à la hauteur de ma hanche, et là, sans une parole, ils restaient attentifs et comme soucieux. Je leur demandais : « Mais qu’as-tu donc ? » Ils répondaient : « Rien. Je regarde ! » Comment dirais-je ?… Oui, ça va… Mon ventre était auprès d’eux. Ils en prenaient possession par l’œil, par la bouche, par l’oreille, et de leurs deux mains ils le pressaient. Les mouvements, les bruits, la forme, le grain de la peau, rien ne leur échappait, et, comme s’ils s’essayaient à découvrir un secret, ils se penchaient sur mon corps et ne le quittaient pas. Ah ! vous ne savez pas ce que sont les femmes pour eux ! Mes pieds eux-mêmes n’échappaient pas à leur bouche. L’un d’eux me disait un jour : « Ta peau me boit ! » Alors, vraiment, vous ne voudriez pas que je reste là, à garder mon corps dans ma poche.

Elle continuait :

— Et vous, vous avez deux petites fesses fondantes. Pour vous ce sont des fesses, sans plus. Mais eux ! Attendez, je me souviens d’un de leurs livres. On y disait : « Et son derrière, orné de creux divers, était si remarquable et béni qu’elle ne pouvait pas le mouvoir à sa guise, vu qu’il tremblait de sa propre nature comme le lait caillé dans l’écuelle du Bédouin et comme un morceau de gelée au coing au milieu du plateau parfumé au benjoin. » J’ai même appris cela par cœur. Nous sommes pour eux du miel, du lait et de la gelée au coing. Ils nous flairent, ils saisissent avec amour notre bouche, et lorsqu’ils posent les lèvres sur notre ventre, ils donnent des deux narines pour aspirer ce qu’il contient. Lorsqu’ils nous prennent, c’est un moyen pour eux d’entrer dans nos entrailles. Avec vous, je sais comment ils agiraient, menue comme vous l’êtes. Des pieds à la tête ils vous enfermeraient dans le creux d’un seul de leurs bras, et alors ils se pencheraient sur votre corps comme on se penche sur le pain qu’on veut mordre. Ils vous diraient : « J’aime mieux que tu sois petite parce que, lorsque ma main te caresse, j’occupe une plus grande surface sur ta peau. » Saviez-vous que le soir quand ils rentrent, portant encore le poids de leur travail, il semble que votre seule présence les soulage d’un fardeau. Ils oublient leurs peines. Ils vous disent : « Tu es ma récompense. » Croyez-moi : C’est bête qu’une femme travaille pendant qu’il y a des hommes qui ne demandent qu’à travailler pour elle.

On ne peut pas dire qu’Angèle écoutait cela. Les deux mains croisées et contenant son sein, elle suivait des yeux une sorte de petit oiseau qu’elle venait de créer pour son usage et qui, dans un coin de la chambre, se posait où cela lui plaisait. Il semblait qu’à son cœur Angèle eût donné la liberté. Elle s’en cachait bien d’ailleurs et faisait :

— Oh ! que c’est drôle ! Oh ! que c’est drôle !

Mais Madame Fernande ne disait pas tout dès la première fois. Ce fut quelques jours plus tard qu’elle reprit le fil de ses discours.

— Hein, je vous en ai raconté, l’autre fois ! Le fait est qu’on ne peut pas dire que vous soyez mal dans votre chambre. Vous me répondrez aussi qu’il y a d’autres femmes qui vivent comme vous. Mais croyez-moi, ce n’est pas ça la vie d’une femme. J’en ai connu qui étaient beaucoup moins bien faites que vous. Eh bien, elles avaient un petit logement avec une cuisine, deux pièces, trois pièces même, l’eau, le gaz et les cabinets chez soi.

C’est en ce temps-là que le petit oiseau d’Angèle se mit à vivre auprès d’elle. Il était né comme cela, tout à coup, un jour, par surprise. Alors il n’avait pas grand’chose à dire et se contentait de respirer et de donner parfois un coup de son bec. Mais il n’est oiseau si modeste qu’il ne se fasse sa place. Un jour, simplement, comme il jouait, il se mit à chanter : « Cui, cui, cui ! C’est moi. Do, ré, mi, fa, sol, Angèle ! » Elle n’était pas bien sévère et comme elle le menaçait du doigt en ayant l’air de dire : « Oui, mais reste là-bas, dans ton coin… », il lui tint tête et se posa sur les chemises ! « Cui, cui, cui ! Des chemises… Cui, cui, cui ! L’aiguille… Do, ré, mi, fa, sol, Angèle ! » Il faudrait presque dire : Elle ne s’était jamais aperçue qu’elle faisait des chemises. Et voilà que soudain, comme elle faisait des chemises, elle eut besoin de penser à autre chose pour oublier la peine que les chemises vous donnent. Que les oiseaux sont utiles ! Elle l’appelait. Il arrivait à l’appel. Parfois il se taisait comme une petite boule, la tête sous l’aile. D’autres fois il chantait : « Cui, cui, cui ! Des petits hommes !... Je vais me poser sur ton cœur comme eux. Cui, cui, cui ! Tu tiens chaud. Do, ré, mi, fa, sol, Angèle ! »

Une fois elle en parla à Madame Fernande :

— Oui, mais enfin il n’y a peut-être pas des hommes pour tout le monde.

— Pas des hommes pour tout le monde ! s’écria Madame Fernande. Allons, voyons, Angèle, lorsque je vais d’ici au boulevard Saint-Michel, il y en a toujours cinq ou six qui m’adressent la parole. Je vous assure que dans le nombre il y en a au moins un bon. C’est même étonnant. Je leur dis quelquefois : « Monsieur, vous êtes le sixième. Nous sommes donc un gibier si rare que, la première femme qui passe, vous soyez là à vous en disputer les morceaux ? »

— Oui, mais enfin on ne peut pas faire connaissance avec les hommes qu’on rencontre de cette manière.

Et Madame Fernande s’exclamait :

— Avec qui ferez-vous donc connaissance sinon avec les gens que vous ne connaissez pas ?

Elle continuait :

— Et puis, zut ! Ça m’ennuie de vous appeler vous. Non, vraiment, là, ça me coupe les idées. Tiens, tu ne sais pas par quoi j’ai commencé, moi ? J’ai commandé par être une putain. Ça t’étonne, hein ! D’ailleurs il y a trente-six façons de l’être. Et comment est-ce que je faisais connaissance avec les hommes, dans ce temps-là ? Je faisais connaissance avec les hommes que je rencontrais ! Je t’assure qu’ils nous reviennent : ils reviennent même aux putains ! Ne va pas croire ce qu’ils disent, parce que nous leur parlons, parce que nous rions avec eux. Ne va pas croire que nous soyons leurs sœurs. Non. Les putains sont des bêtes noires. Moi qui te parle, j’en ai connu une qui était malade, et quand elle rentrait le soir, elle comptait sur ses doigts, puis disait : « Encore trois que j’ai pourris ! » Et par là-dessus elle buvait des petits verres pour ajouter à sa gaieté. Eh bien, les hommes viennent même à celles-là ! Et moi, tiens, sais-tu comment je m’y suis prise ? Une fois, je suis restée deux ans sans revoir un homme que je connaissais. Je l’ai retrouvé, tiens, tout près d’ici, devant le 37 de l’avenue d’Orléans. Il n’a même pas attendu que je l’aperçoive. Je te promets qu’il est venu me dire bonjour. Ah ! il tenait à moi. Dans les premiers temps il tenait à moi parce que j’avais été au couvent. Quand je vois des parents qui font instruire leur fille, j’ai toujours envie de leur crier : « Vous avez raison. Le mâle aime ça ! » Mais celui-là, j’ai su du premier coup comment il fallait agir avec lui. Je lui ai dit : « Ah ! mon pauvre ami, tu es bien heureux d’être un homme ! » Le reste est venu d’une drôle de façon. Je ne t’ai jamais raconté que j’avais été hystérique. Je ne m’en plains pas, ça m’a été utile. Je me couchais, et quand je sentais les hommes, une émotion si violente m’étreignait que j’en perdais le souffle. L’homme pensait : « Quel est donc mon mérite puisque, dès qu’elle est dans mes bras, celle-ci semble mourir de bonheur. » Il m’eût tout donné. Mais pour celui dont je te parle, comme il n’était pas riche, s’il vous donnait moins d’argent, il vous donnait un peu plus de lui-même. Il me parlait, dès que je pouvais l’entendre : « Pauvre petite, tu vas avec le premier venu. Va, je les connais : les hommes sont des brutes. » Je lui répondais : « Il y en a qui me brutalisent, en effet. Il y en a qui me disent : « Oh ! tu sais, je n’aime pas ces comédies-là. » Et ils partent avant même que je ne sois revenue à moi, en faisant claquer la porte. » Alors il ne se possédait plus. Je pleurais. Il disait : « Oh ! ma pauvre petite femme ! Attends : où t’ont-ils fait mal ? Ils t’ont fait mal dans les yeux, n’est-ce pas, puisque c’est avec les yeux que l’on pleure. Je vais t’embrasser dans les yeux. » Oh ! va, ça n’a pas été long. Il ne pouvait plus se passer de moi. Il pensait à cela tout le jour : « Pauvre fille, elle est malade, et tous les chiens sont après elle. Je la console. Comment ferait-elle si elle ne m’avait pas ! » Alors il m’a épousée. Ça t’étonne. Ah ! mais, tu sais, nous sommes séparés, maintenant. Il me sert une petite pension.

Angèle comprenait-elle ? Il semblait qu’elle fût trop naïve pour comprendre. Elle avait tout au plus des pensées comme celle-ci :

— Ah ! il y a des hommes au monde ! Alors il y a des hommes au monde !

C’était bien vrai : il y avait des hommes au monde. Il y avait tous ceux qu’elle avait connus. Il y avait des bergers qu’elle avait vus dans son enfance et qui gardaient les moutons. Il y avait un paysan qu’elle avait rencontré une fois et qui lui avait dit : « Je m’en vais labourer. » Il y avait un petit garçon avec lequel elle jouait quand elle était toute petite et qui était mort à dix ans. Celui-là aussi était un homme. Il y avait des hommes dans les omnibus, des hommes dans les cafés, des hommes dans les maisons. Parfois même, poussant sa machine à coudre et regardant par la fenêtre dans la rue, elle apercevait un homme.

Oiseau gris couleur de la vie,

Va me chercher un petit mari.

Le petit oiseau d’Angèle partait dès le matin. Il y avait dans le cimetière Montparnasse des tombes toutes blanches, il se posait jusque sur les tombes et semblait gronder les morts : « Cui, cui, cui ! Do, ré, mi, fa, sol. Ce n’est pas bien de dormir si longtemps. » Il y avait des arbres avec un large silence qui tombait des feuilles. Il allait en plein milieu des branches, et puisque les arbres ne chantent pas, il chantait pour eux. Il y avait de grands espaces vides. Il les parcourait, il s’arrêtait, le cœur tout tremblant : « Si, là-bas, au détour de l’allée, j’allais rencontrer un homme ! »

Mais Madame Fernande a tort. Les hommes ne sont pas faits comme elle le croit. Les hommes rentrent le soir. On s’élance vers eux. On leur crie : « Bonjour, mon petit mari », avant qu’ils aient eu le temps de vous dire : « Bonjour, ma petite femme ! »

Un beau jour, les hommes vous font leurs confidences : « Je suis jaloux de ceux pour lesquels tu fais des chemises. Tu vas quitter l’atelier. Tu ne feras plus de chemises que pour moi. Je veux tenir dans ta vie la place de tous les hommes qui portent les chemises que tu couds. »

III

Il y en eut, des aventures. La première arriva à Croquignole.

Croquignole avait une tante, et un beau jour celle-ci mourut. Il fit :

— Nom de Dieu ! Je l’ai vue voilà huit jours et elle a encore mangé un gros morceau de jambon !

Il revint quatre jours après l’enterrement et se campa tout d’abord :

— Tu vois. Ça, c’est une poitrine, et il y a même du poil dessus. Ça, ce sont deux bras. Touche, mon ami : oui, ça peut s’appeler du biceps. Je ne parle pas de la tête. Mais, tiens, voilà un ventre. Eh bien, mon vieux, je ne te le vendrais pas pour quarante mille balles !

Réellement, il avait hérité. Il revenait sur cet héritage, d’ailleurs, avec un tout autre sentiment :

— Ah ! la pauvre vieille, si j’avais su ça ! Elle avait des sous pour vivre, on l’aurait bien empêchée de mourir.

C’est un peu plus tard qu’il y eut un autre jour, Croquignole dit :

— Rassemblement ! Que chacun se taise ! Écoute et regarde ! Ça, c’est mille balles. Touche-moi ça, mon ami. Hein, le papier est beau ! Tu passes le doigt dessus : il y a un petit cri dans le papier comme s’il était habité, comme si tous les sous venaient te dire : « Voilà, voilà ! Nous sommes ici en masse ! » Ensuite tu regardes au travers. Tu ne peux pas t’en empêcher. La pâte est belle, un dessin la traverse, ton billet vaut mille francs jusqu’au fond du papier. C’est dans ces moments-là que tu te rappelles que tu sais lire. C’est dans ces moments-là que tu apprendrais à lire si tu ne savais pas. Moi, mon vieux, je vois loin, j’ai tout un système d’éducation. À mes gosses, apprendre à lire avec des billets de mille balles ! À chaque lettre ils donneront un sens. M, femmes ; I, boulots ; L, ballades ; L, vadrouilles ; E, rien à faire. C’est ça qu’on peut appeler des voyelles ! F, R, A, N, C, S, galette ! Voilà des idées pour une tête ! Et puis elles s’accrochent, et puis elles y sont, et puis tu peux remuer ; ça ne s’en va pas !

Écoutaient-ils ? On ne sait pas si les hommes écoutent. Paulat, le roi des animaux, assis dans son domaine, régnait sur un peuple intérieur qu’il ne laissait pas aller jusqu’à vous. Il semblait un bœuf qui, longuement, se prend à regarder les hommes, mais pour qui la parole humaine est si mystérieuse qu’il ne songe même pas à s’en expliquer le fonctionnement.

Claude Buy, penché, rabattu, avait découvert que l’on pouvait casser une grande règle pour en faire deux petites, et que, par ce moyen, deux extrémités, deux tranches nouvelles se présentaient au sculpteur pour qu’il pût tailler ses initiales et goûter au travail. Il se taisait avec une telle simplicité que, vraiment, on ne pouvait pas lui en vouloir.

Mais Félicien, d’un large regard, avait pris Croquignole en entier.

— Bravo ! bravo ! Vas-y, mon vieux Croquignole !

Mais ce n’était pas assez. Rien n’est assez. Et Croquignole continuait :

— Mais, c’est mille balles ! On vous parle de mille balles ! Comme les hommes sont drôles : on leur parle de mille balles et ils ne lèvent même pas la tête. On ne vous demande pas de les gagner. Mais, regardez donc ! Oui, je sais, il y a la dimension. Messieurs, voici un double décimètre. Le billet de mille balles a 0m,235 de longueur sur 0m,13 de largeur. Attention ! Moi, j’agrandis ses contours. Avec quatre mille balles tu fais le tour du monde. Mes hommes, c’est là que je vous attendais. Quatre mille francs couvrent le globe en entier. Mille balles couvrent le quart de la surface de la Terre. Voyez un peu si ça vaut la peine qu’on en parle ! Eh bien, Messieurs, je ne suis pas un ingrat. Voici les intentions du possesseur de mille balles ! Mais nous allons procéder par appel individuel. Paulat, roi des animaux, Croquignole, le roi d’un quart du monde, t’invite à déjeuner à la campagne et s’offre à agrandir ta panse jusqu’à ce que son volume fasse honneur à mon royaume.

Alors Paulat, le roi des animaux, au bruit de son nom, souleva sa masse pour répondre à l’appel et laissa sortir de ses deux yeux le regard qu’ils contenaient. Il fit mieux encore et, dans un souffle, exhala quelque chose qui sortait de son âme. Il fallait bien qu’il tînt son emploi de créature vivante :

— Oui, oui, mon vieux, mille balles !

Puis il se tut, et Croquignole continua :

— Allons, mon vieux Paulat, tu fais partie de la bande. Es-tu notre Paulat, oui ou non ? Faut pas être méchant, ma vieille ! J’invite tout le monde à déjeuner. Tu comptes tout de même. Là, viens, on te chatouillera le menton pour t’amuser.

Vraiment, Paulat ne s’était pas encore habitué à la parole humaine. Il l’observait curieusement, d’abord, puis s’en éloignait un peu comme lorsque, examinant une chose, on veut la voir dans son ensemble. Et alors, devant un spectacle où le monde perdait la forme qu’il lui connaissait Paulat partait dans un rire qui le balançait tout entier.

— Là… là… calme-toi, dit Croquignole. Comprends bien, mon vieux rigolo ! Il m’arrive une bonne fortune. Nous sommes ici quatre copains. Tu es le roi des animaux, personne ne te conteste ton titre ; mais enfin nous ne pouvons pas nous les caler à nous trois, il faut bien que tu prennes ta part du festin.

Les mots avaient eu le temps de forcer la porte et Paulat, le roi des animaux, les reçut là où il les recevait. Il fit :

— Non. Moi, je ne suis pas cause si tu as hérité. Tu n’as pas besoin de m’inviter à déjeuner, je déjeunerai bien tout seul. Et puis, tu sais, mon vieux, moi, quand j’ai mangé à ma faim…

On le laissa tranquille, tout simplement.

Alors Croquignole s’approcha des deux autres : Claude et Félicien.

— Dites donc, mes vieux, vous voulez bien me faire le plaisir de venir déjeuner avec moi à la campagne après-demain dimanche. Je me charge de tous les frais, y compris ceux du voyage.

 

Voici que, soudain, comme ils descendaient de la gare, toute la campagne s’étendait au-devant d’eux.

Dieu t’avait créé dans le jardin d’Éden pour que l’herbe même se mêlât à tes pas ; et la lumière, balancée là-haut, s’associait à ton âme, non plus immobile comme tu l’as connue depuis, mais vivante, mais respirante, comme si la Terre et les Cieux n’eussent été qu’une grande créature à qui tu eusses parlé.

— J’ai des trous dans la peau, disait Croquignole. Le soleil y entre. Ma viande devient claire.

Leur première découverte fut étonnante. Vous savez, les rues où l’on marche sans goût et simplement parce que l’on va quelque part ; au milieu d’une de ces rues, tout à coup, leur marche fut heureuse. Le temps a commencé ce matin, l’homme a été créé comme cela, tout adulte, avec la terre de ce champ qu’a pétrie le Bon Dieu. Alors Félicien disait :

— Il semble que l’on se retrouve chez soi.

Ils eussent pu s’asseoir n’importe où, au hasard, sans avoir envie d’aller ailleurs. Ils marchaient pourtant, ils marchaient parce que marcher est un plaisir. Ils donnaient de la jambe à droite, ils donnaient de la jambe à gauche, ils en faisaient plus qu’il ne faut pour marcher et se prouvaient ainsi que leurs jambes pouvaient encore aller plus loin.

Au bout de quelques pas, il y eut la naïveté. La campagne devint une personne, une femme si l’on veut, dont, l’un après l’autre, on soulève les voiles, et découvrant à tout coup de quoi admirer davantage. La Terre était innocente et joyeuse, d’une joie sacrée, d’une joie qui parlait, comme lorsque, ayant passé un long temps loin de nous, l’ami revient et nous fait ses confidences.

— C’est toi, Croquignole ; c’est toi, Félicien ; c’est toi, Claude Buy qui ne parles guère. Je suis heureuse de vous revoir.

Le monde entier était un peu votre frère. Les rues s’étendaient d’abord au-devant du voyageur, puis, un peu plus loin, dans un détour, se cachaient, pour lui doser le bonheur, pour lui ménager une surprise. Les arbres étaient si beaux qu’il semblait qu’on ne les eût jamais vus : chacun d’eux portait mille feuilles et chaque feuille était un plaisir. Les plus petites étaient translucides, les plus grandes étaient d’un vert touchant, d’un vert qui faisait penser qu’elles avaient encore besoin d’un peu de soins : on les regardait, on les aimait, on les aidait à pousser. On tutoyait déjà les choses ; c’était toi, mon beau mois de mai !

Ils ne lésinaient plus avec eux-mêmes, et, brillants, jeunes et bien servis, sentaient à l’intérieur de leur corps d’admirables fonctions qui soulevaient leurs organes un peu plus haut qu’ils n’en avaient coutume. L’estomac lui-même, l’estomac duquel on pense : « Il faut que j’y prenne garde, l’estomac de l’homme veut qu’on raisonne avec lui », leur estomac les poussait à connaître les choses.

— Boire !... Boire !… dit Croquignole. À boire !

Et par une bénédiction spéciale, par une de ces rencontres qui vous portent à croire que, vraiment, la destinée vous veut du bien, la première maison était une auberge. Des tables et des chaises à la terrasse. Le jeu en était simple : il suffisait de s’asseoir et, posant son chapeau un peu eu arrière, d’attendre en silence qu’on vous servît. La suite commençait déjà. Croquignole se passait la main sur le ventre ; ou, comme il disait, sur la panse, et lui parlait tout aussitôt :

— Ah ! ma vieille, qu’est-ce que je vais te mettre !

Il lui mit d’abord un vermouth-cassis. Le vermouth-cassis s’y prend à deux fois ! le vermouth attaque l’estomac et développe en lui on ne sait quelle amertume qui fait que l’on va jusqu’à souffrir. C’est à ce moment qu’arrive le cassis, avec la douceur, avec le baume, avec le mot de Jésus : « Bienheureux ceux qui souffrent, parce qu’ils seront consolés ! » Et la consolation vous remontait à la bouche et ne vous quittait plus.

Croquignole dit :

— C’est bon, un estomac. Ça se porte par devant entre les deux bras. Ça fait plaisir à porter.

Puis il se leva :

— À la nourriture !

Le dîner avait été commandé d’avance : un dîner qui fût indépendant des saisons.

Croquignole avait dit :

— C’est pour des rois. Il nous faut du sanglier, il nous faut de la dinde. S’il n’y en a plus, qu’on en fasse !

Le restaurant était un restaurant célèbre et bien tenu ; on n’y servait pas les repas à la terrasse, parce qu’en plein air les gestes ne font pas penser à la richesse et à la civilisation. N’importe ! La salle avait une fenêtre. Pour le reste, des nappes par couches, des tables larges et posées avec poids, des carafes à facettes dans lesquelles l’eau produisait tout son effet, et le garçon debout, sans rien qui dépasse, qui vous montre votre pouvoir et qu’une seule de vos paroles va mettre en branle. La carte était haute et large, de celles qu’on eût pu appeler une carte à deux mains, elle vous commandait l’attitude : les coudes bien posés, les avant-bras solides et la carte entre les deux mains. Manger est une action sérieuse de gens cossus. Puis, au premier mot, le garçon s’en alla, pensif et obéissant jusqu’au fond.

— Ça va bien, disait Félicien. Je suis un homme libre. Le premier qui dit que j’ai une femme et des gosses, je lui conseille vivement de faire attention à sa peau.

Ils riaient, telle fut la première manifestation du bonheur.

— Silence et respect ! s’écria Croquignole. Voilà les plats !

 

Cette fois-ci ce fut le vrai bonheur. Bonheur à droite, bonheur à gauche, bonheur en face ! On ne savait pas tout d’abord sur lequel s’élancer. Si l’on prenait des sardines, on ne prenait pas du foie gras, ni des filets de harengs, ni du thon, ni de ces cinq autres petits plats dont on ne se souvient plus ensuite mais qui sont là, comme les autres, en attendant, avant le repas, avant la vie sérieuse, comme des îles où l’on aborde avant d’atteindre le continent.

— Viens ici que je t’attache !

Ils mangeaient. On croit que l’estomac accepte ce qu’on lui donne et qu’il le répand avec justesse et avec mesure. Oui. Mais l’estomac fait mieux. L’estomac de l’homme est habité. Voici qu’une bouchée y pénètre, tout un peuple d’appétits s’élance. Une armée. Croquignole appelait cela les petits cavaliers de l’estomac…

Ils sont ici pour l’attaque, ils se précipitent : chacun veut sa part, il n’y en a pas pour tout le monde. Puis les autres attendent, éveillés par le combat.

— Silence ! silence ! Chacun aura son tour.

On les faisait patienter avec du vin.

Il y eut bien d’autres choses encore. Il y eut un moment où ce qu’on leur servit était du sanglier. Et la sauce en plus… ce fut un beau travail.

— À la charge !

L’armée n’avait pas besoin qu’on la commandât. La sauce était noire et rude, le front des cavaliers s’avançait. Du coup, la première ligne était prise et, à la débandade, noyée dans le flot, en recevait l’ivresse et tombait sur place. La seconde ligne arrivait à son rang. L’assaut lui ménageait encore des surprises et plus d’un cavalier, saisi dès le premier pas, roulait parmi les morts. Mais de hardis gaillards et pleins de trop de courage pour se contenter d’un combat d’avant-garde allaient encore et attaquaient déjà. Avec la troisième ligne commença la victoire. Il n’y eut pas à combattre : l’ennemi s’y attendait. Ce fut un vrai carnage. La viande épaisse des sangliers semble gonflée dans ses atomes et pleine d’un suc plus lourd, comme le raisin noir. On eût cru que l’armée s’allait nourrir à jamais.

— Ça va mieux, firent Claude et Félicien.

— Oui, mais il y a encore la réserve, répondit l’autre.

On n’eut pas tout de suite besoin d’elle.

Pourtant il arrivait une dinde, une dinde entière, une dinde moelleuse, une dinde dorée, dont la couleur semblait un teint. C’était un peu fou. N’importe ! Il y eut un mouvement dans la masse. Les cavaliers acceptaient l’hommage qu’on leur présentait. Il y eut les cuisses, les ailes, on appela le blanc : du filet. La bataille était gagnée, les cavaliers bien appris faisaient la victoire harmonieuse et, sans précipitation, comme à la parade, s’avançaient, s’entre-croisaient, formaient leurs mouvements par colonnes, comme pour renoncer à la valeur individuelle, pour que l’armée tout entière prît sa part de gloire. Il en surgissait encore, les derniers mêmes étaient comblés, cela rappelait les soirs de la guerre en dentelles. Croquignole y mit fin.

— Cavaliers, pied à terre ! s’écria-t-il.

On fut très bon pour eux, une bombe glacée récompensa leurs exploits.

Elle était à la framboise, mais elle était plus qu’à la framboise. La glace, joignant au parfum sa fraîcheur et son activité, entraînait chaque bouchée dans sa fusion comme lorsque, à la fonte des neiges, tout, dans les prés, devient une eau vive. Ils la reçurent sans un geste, avec une attention, avec un retour sur eux-mêmes, avec le souvenir et la comparaison. Puis, lorsqu’elle eut passé, chacun d’eux restait à sa place, goûtant le renouveau.

Le fromage leur préparait les fruits. Comme on était au printemps, les fruits étaient dans des boîtes, et les boîtes contenaient encore une paille blanche, une paille douce.

— C’est beau à voir, dit Félicien. Eh bien, mon vieux, c’est pour nous qu’on a fait ça !

Cette fois-ci, il s’agissait d’un plaisir désintéressé. Certes, les cavaliers occupaient la place, mais sans bruit, mais sans éclat, à la façon des autres habitants. On les réveillait parfois pour savoir s’ils n’étaient pas morts.

— La place d’armes est solide, disait Croquignole.

Les raisins résistent d’abord, mais on les met au bon endroit, et, comme un levier, employant la langue, on détermine en eux cette explosion d’une eau claire qui est leur âme ; on croirait que ce sont les raisins qui font l’eau. Mais il y eut les poires. Les poires ne se mangent pas avec la bouche, les poires font partie des sentiments. C’est toi-même que tu retrouves, un coin oublié, un cœur simple ; et comme tu ne sais plus si tu bois ou si tu manges, il semble que le monde entier adoucisse ses lois. Tu relèves la tête ensuite, une tête d’enfant comblé.

C’était fini.

— Ah ! dit Félicien, il me semble que j’ai fait le tour du monde.

Et comme ils étaient très bons, ils ne refusèrent pas une dernière bouteille de bordeaux qu’offrait Croquignole, par crainte de lui faire de la peine.

Il était une heure de l’après-midi. Le printemps ne pouvait pas se tenir à sa place, et, débordant la rue, débordant les feuillages, trop à l’étroit sous le ciel, le printemps profitait de tous les trous. Volontiers ou non, il fallait bien qu’on le reçût. Par la fenêtre ouverte, librement, sans souci du reste, il entrait d’un seul jet.

— Il n’est pas administratif, disait-on.

Puis il touchait à tout, puis il ne se contentait pas d’avoir touché toute chose : il l’entraînait avec lui. Vous avez cru jusqu’ici que les tables étaient des tables immobiles, des objets, et que les chaises étaient là pour vous servir. Tais-toi ! Le monde est animé. Je vous dis que les tables vont s’agrandir, je vous dis que les chaises même ont retrouvé leur sève, et que tout éclate, que le printemps passe à travers les murs. Et les arbres que vous aviez crus morts !

— Nous allons poser nos paletots pour protester contre la civilisation, dit Félicien.

Ils le firent d’un seul mouvement. Puis ils étendaient un bras à droite, un bras à gauche, ils avaient une élasticité dans les jointures qui faisait leurs gestes s’allonger comme des gestes de géants. Ils étaient des hommes alors ; sous leurs manches de chemises ils sentaient leur peau. Et le café qu’ils versaient à l’intérieur ! On leur servit les liqueurs par bouteilles, les cigares par bottes.

— Je suis comme les ballons, disait Croquignole. Si tu me gonfles, je m’élève.

D’un coup de tête, ils montaient dans la légèreté.

— Et il n’y en a pas encore pour mille balles !

L’eau-de-vie les encourageait, d’un petit coup sec, comme un conseil qu’on donne sans en avoir l’air, et qui tombe au bon endroit. La conquête du monde était facile : il semblait que l’eau-de-vie vous fît faire la moitié du chemin.

Le cigare vous différencie du commun des hommes. Le choisir est une science, le goûter vous transporte au-dessus d’un monde d’employés dont vous aviez coutume, et vous le tenez entre vos doigts avec facilité, et vous sauriez tenir tous les objets que possèdent les riches.

Et c’est ainsi que tous les trois, par la simple connaissance de leur corps, ayant compris dès la première expérience tout ce qu’ils pourraient obtenir avec lui, résolurent le grand problème, et s’en allèrent à la vraie vie.

Par les chemins, le long du quai, la Terre était vivante et, vers la gauche, formait un coteau, sur l’autre versant duquel il y avait un autre monde encore. Et de chaque côté, et plus loin aussi, par delà la rivière, elle s’étendait dans les champs, elle s’étendait dans les prés et, perçant les eaux, formait des îles où les fleurs, les haies, les arbres sortaient par bouquets, montaient vers le ciel, accueillaient la lumière et recevaient un petit vent clair. Elle était sous tes pieds, douce, élastique, et si tu avais fait un pas, elle eût rebondi sous ton pas pour le porter un peu plus loin. Il semble que la Terre aide les hommes à marcher. En vérité, l’enthousiasme vous prend et vous tire, et, pour peu que vous consentiez à céder, vous arrache aux repas, vous arrache aux liqueurs, vous arrache aux cigares, vous arrache aux plaisirs.

— Mais il n’y en a pas encore pour mille balles ! s’écriait Croquignole.

Et la Marne coulait, large et docile, selon sa pente, vers la mer, vers le monde entier. Quelque dieu qui vivait dans les fleuves les poussait à la bonne aventure.

Et l’eau s’amusait à tous les contours, et, baignant les îles, s’essayait au passage à accrocher de petits flots clairs qui retombaient aussitôt, avec le bruit d’un joli rire. Des vagues chéries, des vagues pour enfants, sautaient un peu hors de sa masse et brillaient au soleil comme un grand nombre de petits ventres blancs. Puis la souplesse, le ressort, la surface balancée des eaux.

— Oh ! la Marne, dit Félicien, qu’elle est jolie !

— En bateau ! s’écriait Croquignole.

La Terre ne leur suffisait plus ; les pas sont des pas, on en a fait déjà.

— Tant pis ! Nous ne mangerons pas tout. Marne, tu nous as vaincus !

Croquignole appela le garçon ; il n’y en avait même pas pour cent francs !

On eût cru d’abord qu’ils formaient un groupe homogène, à cause de la foi qui leur sortait du cœur. Croquignole, rouge, la poitrine en avant, chez qui chaque geste semblait un mouvement naturel, Croquignole portait son corps d’aplomb et s’en allait dans sa jeunesse et dans sa force, sans rien qui traînât après lui. Il avait deux bras courts : ce qui était à portée de sa main était plus près de sa bouche. Félicien, grave et réfléchi au milieu du bonheur, avait tout rassemblé, et marchant avec peine, gardait sa joie sur lui et la surveillait toute, de crainte qu’un moment d’inattention ne lui en fît échapper une part. Sa barbe était claire, et pour ses deux yeux, ils regardaient alentour et, voyant enfin que Dieu avait tout prévu pour le bonheur, sortaient sans retenir leur joie de vivre. Claude Buy marchait à côté d’eux, sans rien dire, comme celui qu’on mène, avec sa barbe noire et un rire dont on était sûr dès le premier mot. C’était un rire populaire, tout éclairé, et qui peut-être venait de ce que, ne connaissant pas le plaisir, il s’en étonnait davantage. Ensuite il retournait en lui-même ; on parlait, il vous écoutait :

— Eh bien, mon vieux, tu es content ? disait Croquignole.

Rire.

Mais comme ils arrivaient au garage de bateaux, il fut aussi simple qu’il l’avait été. Ils choisirent un bateau à trois places. Félicien s’installa d’abord, puis Croquignole.

— À toi, Claude !

Il répondit :

— Non, je n’y vais pas.

— Tu as peur ?

— Non. Mais je t’assure que je ne veux pas y aller.

— Allons, allons, capon.

On essaya de le tirer par la jambe, il recula de deux pas.

— Non, mon vieux. Tu sais, je n’ai pas peur de me noyer : je sais nager.

— Enfin, finissons la soirée ensemble.

— Oh ! ça ne fait rien, je vous attendrai. Ne vous occupez pas de moi. Je vais faire un tour. Que veux-tu ? Quand je me suis amusé un moment, j’ai besoin de ne plus m’amuser.

Ma foi, tant pis ! Ils étaient lancés, ils partirent.

— À tout à l’heure ! Prends l’apéritif en nous attendant. Prends-en plusieurs. C’est moi qui offre.

Ils lui firent des signes du milieu de la rivière. Il resta pendant un instant en vue, pour pouvoir leur répondre.

Le demi-tour lui fut doux. Et tout aussitôt il se touchait lui-même, comme pour se rendre compte avec ses doigts de l’homme qu’il était. Sa barbe était épaisse et laissait peu de place où les joues pussent passer. Il les trouvait pourtant, elles étaient dures et maigres, et comme s’il n’eût été lui-même que dans ses os, comme s’il eût fallu que son squelette le perçât, elles suivaient ses pommettes et les laissaient passer. Triste, dur, pierreux, il s’aimait pourtant, comme un autre, et passait les mains sur son visage.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Vraiment, cela s’était fait tout seul.

— Qui donc suis-je pour que mon âme me pousse à ce point !

Et il parlait pour que ses pensées existassent davantage.

— Je n’ai pas voulu… Non, ce n’est pas moi qui n’ai pas voulu… C’est quelqu’un qui m’habite, qui est supérieur à moi-même et qui ne daigne pas toujours me donner ses raisons.

C’est celui-là qu’il suivait : comme ceci, comme cela, et regardant vers la gauche, parce que, vers la droite, il eût aperçu la rivière et son bateau. Il s’en garnissait la tête, il le promenait un peu plus loin que dans sa tête et lui faisait une place en son cœur. Il en causait avec lui-même :

— Tu vois, camarade, il y a quelqu’un qui t’accompagne.

Il en était un peu fier, comme lorsqu’on ne ressemble pas à tout le monde, comme lorsqu’on a été choisi. Et il avait aussi des idées comme tout le monde n’en avait pas.

Lorsque Claude Buy habitait son village, une des maisons voisines de la sienne était habitée par Jean Morentin. N’ayant jamais mangé à sa faim, Jean Morentin ne connaissait pas la mesure de son ventre. Et l’on croit même que, par ignorance, il eût dépassé les limites et se fût étouffé à table. Mais il y eut plusieurs fois des jours. Il y eut plusieurs fois un jour où Jean Morentin ne travaillait pas. On l’avait payé la veille : une pièce de quarante sous était dans la maison. Il est certain qu’il raisonnait ainsi : « Je n’ai rien à faire. Pour une fois, je veux bien m’amuser. »

Alors il achetait un pain de cinq livres, et tout le jour, Jean Morentin, au seuil de sa porte, tenant un morceau de pain blanc dans sa main noire, s’emplissait la bouche d’énormes bouchées et les mâchait avec ses joues, sa langue et ses dents. Quand il avait fini, il revenait manger encore et, montant les deux marches de la porte, s’emparait du pain qu’il avait laissé sur la table et lui donnait du couteau jusqu’au soir. On lui disait en passant : « Qu’est-ce que tu fais, Jean ? Tu ne travailles donc pas ? » Il répondait : « Non, je mange ! »

Et Claude portait Jean Morentin et ne voulait pas le quitter, s’en sentant un peu responsable.

L’après-midi valait le matin. L’air était innombrable, l’air se séparait par atomes, et chacun d’eux, au moment de l’aspiration, vous entrait jusqu’au fond, tout gonflé de soleil. Il semblait que l’air à lui seul eût pu nourrir les hommes. L’ombre était translucide, et les oiseaux des champs jouaient de branche en branche comme pour happer au passage un rayon glissant entre les feuilles. Ils le manquaient et faisaient : « Cui, cui ! »

— Pourquoi ne sais-je pas faire cui, cui ! comme les oiseaux ?

Et Claude suivait sa pente, et le monde entier n’existait pas.

— Oui, Jean Morentin ne savait pas comment on mange. Le plaisir est trop grave, le plaisir demande trop d’habitude pour que nous sachions nous en servir.

Puis il regarda tout à l’entour pour voir si les choses lui donneraient raison.

Les choses ne lui donnaient pas raison. La Marne coulait, la Marne coulait sans défauts, et, comme il la dominait, il la vit bien s’étendre, avec un petit bateau, là-bas, avec l’espace, avec ce que l’on ne connaît pas, comme ces images que l’on a vues dans les livres, où le Congo s’étale et où, dans une vie sans borne, une pirogue balancée s’en va, montée par dix Noirs.

Claude eut à son tour cinq minutes de « vie sans borne » et repartit, un pas plus loin, pour voir s’il était possible de ne plus s’arrêter.

— Allons, mon vieux, chasse bien tout. Là… ça va bien. Tes deux amis sont là-bas, en bateau, et toi, tu les as quittés, tu as voulu avoir le temps de te reposer. Tu vas les retrouver tout à l’heure.

Et il gonflait son dos et il remuait ses bras et il marchait encore et s’essayait à ne pas penser davantage.

— Je suis là. C’est une heure du bonheur de vivre.

Ah ! les mots n’y pouvaient rien. Il n’est pas exact de dire que Claude pensait : Claude était pensé.

— Je suis habité, se répétait-il.

Alors il se laissa faire. Il promena Jean Morentin à petits pas très doux : sur le quai, puis dans un sentier, partout où il y avait de la place pour marcher. Il était un peu fier de son compagnon et il causait avec lui.

— Tu vois, Jean Morentin. Ils ont dépensé cent francs. Avec cent francs tu aurais vécu pendant des mois. Tu aurais su ce que c’est qu’un repas, et qu’ensuite on n’a plus faim. Avec cent francs tu aurais appris à manger !

Claude n’était pas très violent, ni très exigeant non plus.

— Jean Morentin, il n’y a pas que la soupe et le pain : il y a aussi le fromage. Il y a même des fromages qui coûtent très cher.

Puis il lui faisait des confidences :

— Moi, c’est très drôle, quand je mange comme ça. Bien sûr, je trouve tout à mon goût. Mais je me fais l’effet d’un singulier bonhomme. Tiens, je me fais l’effet d’un pourceau. Pendant trop longtemps, j’ai été habitué à me retenir. Je ne sais pas ne pas me retenir.

Puis il lui frappait amicalement l’épaule.

— Vois-tu, mon vieux, nous sommes des pauvres. Les pauvres c’est une confrérie. Quand un pauvre se promène, ce n’est pas un seul pauvre qui se promène : c’est le pauvre ! C’est pourquoi je me promène avec toi. Tu ne connais pas les moines ? Eh bien, c’est la même chose !

On eût vu un peu de cela rien qu’à sa marche. Il ne marchait pas avec tout son corps, comme les gens qui ont l’habitude de se promener et qui jouissent de la promenade. Il marchait avec ses jambes, comme les ouvriers qui ont travaillé tout le jour et qui, le soir, marchent pour rentrer à la maison. Étant fatigués à cause de leurs bras qui frappaient, ils font des économies de mouvement dans la région des épaules. Et puis il penchait d’un côté et gardait l’inclinaison que lui avait donnée le travail.

C’est un peu plus tard que Croquignole et Félicien, comme il longeait la rivière, l’aperçurent du milieu des eaux, et criant :

— Hé, là-bas, on aborde !

glissèrent sans hâte, puis sur la nappe brune, jeunes et légers, encouragés par la beauté de leur geste, à petits coups de rame bien doux, décrivirent une vaste circonférence qui s’embellissait à chaque mouvement du parcours et qui, avec l’assurance du grand art, aboutit à la berge, selon la tangente.

— Ès-mains du marchand, dit Croquignole en remettant le bateau.

Puis il paya.

Il semblait que l’un et l’autre, Croquignole et Félicien, fussent robustes et, pied à terre, ayant conquis le fleuve, le torse en avant, ils marchaient déjà.

— Vous sentez la marée, disait Claude.

— Il nous faut des femmes ! s’écria Croquignole.

Félicien riait, Félicien suivait Croquignole :

— Croquignole, j’ai franchi la mer du Nord. Il me semble que nous débarquons au pays des Francs.

Mais Croquignole chassait les images et la littérature.

— D’abord, à boire !

Une terrasse, ils s’assirent. On vendait la bière en canettes.

— Apportez-en dix ! commanda-t-il.

Ce fut parfaitement dit. Les premières gorgées mirent les canettes à bien. Puis, comme ils étaient des matelots, ils ne savaient pas s’en tenir à l’arrivée.

— J’ai chargé ma peau, dit Croquignole. Je suis plein comme un canon. La parole est à la mitraille. Je ne peux pourtant pas tirer dans les champs.

Alors tout alla comme à l’assaut. Retour, gare, train, voyage. Et quel dommage, d’ailleurs, que ce ne soit pas la pensée qui mène les trains en route ! Paris. Montrouge-Gare de l’Est : il part déjà ! on en avait oublié de prendre un sapin ! Le bruit fait moins de bruit que ce qui se passe dans votre tête.

Boulevard Saint-Michel, arrêt, descente, deux femmes.

La grande est bien faite, la petite est une femme !

Croquignole à l’abordage. Il parle à toutes les deux d’un seul coup :

— Moi, je suis le patron du boulevard Saint-Michel. Vous êtes chez moi.

Elles riaient. Quelqu’un a dit :

Les capitaines vainqueurs ont une odeur forte.

Elles furent vaincues par l’odeur.

Il y eut un café. Croquignole les y poussa, sourire aux lèvres :

— Voilà la vie !

Il avait suffi qu’une fois ils missent les pieds dans la rue…

La grande s’appelait Fernande, pour la petite on ne lui demanda pas son nom : elle faisait partie de son amie.

DEUXIÈME PARTIE

I

Ce ne fut que huit jours plus tard que Croquignole eut le temps de parler. Madame Fernande parla la première :

— Mon petit, ça n’est pas pour la question d’argent. Je sais bien que tu es un galant homme, tu suffiras à tout. Mais il faut que tu me donnes des éclaircissements. Parbleu, je comprends que tu n’es pas un charbonnier. Et si, d’ailleurs, tu étais un charbonnier, je saurais me mettre à portée de ta situation. Non, vois-tu, la femme en a pour tous les goûts, la femme en a dans tous les prix. Et c’est pourquoi il faut que je sache quelles sont tes intentions à mon égard. On peut être la petite femme d’employé qui sait bien s’habiller, qui se tient propre. Ça ne revient pas très cher. Mais si tu veux mon idée, tu es jeune, tu as une position, ça n’est pas ça qu’il te faut. Tout dépend des sacrifices que tu es disposé à faire. La femme, c’est comme les grands magasins, ça vous donne ce qu’on demande. Dame, il y a des femmes qui savent bien se tenir. Il y a des femmes qui ont un corps : ça peut s’appeler de la femme. Je t’assure qu’elles le soignent. Tu vois, moi je suis franche. Dis-moi quel genre tu veux : Veux-tu la femme courante ? Veux-tu la simplicité ? – la simplicité a aussi sa valeur. Veux-tu le luxe ? Réfléchis à cela. Moi, je ne pèserai pas sur ta détermination. Mais, bien entendu, tout ça n’est pas dans les mêmes conditions.

Quand Madame Fernande avait fini de parler, les paroles étaient parties, mais sa bouche existait encore. On en voyait les deux lèvres qui, n’ayant plus à vous séduire par des mots, avaient à vous séduire par leur forme et leur couleur. Il y avait par derrière deux rangées de dents bien tenues. Croquignole répondit :

— Il me faut la femme en grand !

Elle fit :

— Mon petit, ne te décide pas à la légère. Je veux que tu n’aies absolument rien à me reprocher. Et c’est pourquoi je te montrerai un exemple. Regarde mes mains. Il y a des gens qui aiment autant les pattes des cuisinières. C’est affaire de goût. J’ai soigné mes mains cette après-midi pour que tu puisses te rendre compte. Tiens, vois maintenant si ça peut s’appeler des mains ! Ça a la couleur du jour, tu y vois à travers. Je ne te ménagerai pas mon temps. Sais-tu combien il m’a fallu pour polir mes ongles ? Une demi-heure ! Mais aussi ça brille, ça vaut la peine d’avoir des ongles ! Seulement, je te le dis, prends le temps de regarder, et si tu n’es pas sensible à cela, cherchons ensemble autre chose.

Il riait avant la fin. Une idée l’avait pris au passage. Il demanda :

— Et les pieds ?

Madame Fernande s’écria :

— Tu vois, tu blagues ! J’aime autant que tu me le dises tout de suite. Mon petit, ne blague pas ! La femme qui prend un pédicure n’y connaît rien. Il n’y a que soi-même pour prendre avec les pieds le soin et la patience qu’ils demandent. Tiens, ce n’est pas pour jeter une pierre dans ton jardin : Les hommes sont tous les mêmes. Ils veulent qu’on soit sans défaut dans leur lit, et c’est à peine s’ils vous donnent de quoi en arriver là.

Croquignole s’écria :

— Mais, nom de Dieu, c’est ce qu’il me faut ; un petit corps tout rond, tout chaud, comme de la brioche. Faut que ça sente la nourriture. Je te donnerai trois sous de plus pour les pieds, ma vieille !

Madame Fernande parla posément :

— Alors, c’est bien vu, bien entendu ! Je crois comprendre. Si tu acceptes, tu n’auras pas à t’en repentir. Moi, j’aime beaucoup mieux ça. Je sais aussi à quoi je m’engage, je t’assure que ça demande du mal. Mais tu pourras compter sur moi, tu auras une femme comme tu n’en as pas vu beaucoup. Naturellement, si tu as le droit de te montrer exigeant, moi aussi j’aurai le droit de me montrer exigeante. Donnant, donnant. Prends-en ton parti, mon petit : un beau corps de femme ne se prépare pas pour rien. Et je ne te ferai même pas payer mon temps.

Croquignole répondit :

— Ne t’étonne pas. On connaît son devoir.

C’était un soir, après dîner. C’est l’instant où il disait : « Il se passe des phénomènes dans mon ventre. » Il sentait tout son estomac, et, satisfait des pieds à la tête, ayant couché avec Madame Fernande toutes les nuits précédentes, les foies calmés, comme il disait encore, le cœur solide, Croquignole sentit avec orgueil que des phénomènes aussi se passaient dans sa poche. Il n’était pas encore habitué à la richesse, sa poche lui semblait un organe en plus. Croquignole était un homme sain : l’organe en plus accomplit sa fonction ; il en sortit cent francs, par une loi naturelle.

— Colle-toi ça sur la peau !

Madame Fernande eut beaucoup de tact.

— Mon petit, que veux-tu ! Je t’assure que je les emploierai. Moi, je ne suis pas de ces femmes qui grattent pour faire leurs petits bénéfices. Tu me donnes cent francs pour ma toilette, c’est cent francs pour ma toilette ! Et je ne te demanderai pas davantage aujourd’hui. Seulement, il faut que tu m’accordes au moins deux jours pour me mettre à point. Et pendant ces deux jours-là, je ne m’amuserai pas. Ça a l’air de t’étonner ! Mon petit, crois-moi, il y a de l’ouvrage sur une femme. Mais je peux te promettre que tu seras content.

Madame Fernande fut loyale. En ce temps-là elle eut beaucoup d’occupations. Elle avait coutume de dire :

— Les hommes s’imaginent qu’une femme c’est un corps tout nu dans une chemise.

Mais le corps tout nu avait déjà son importance. Les paupières, par exemple. Tu ne prêtes aucune attention à tes paupières, et pourvu qu’elles glissent sur tes yeux, leur rôle est accompli. Madame Fernande n’était pas de cette race-là. Il faut respecter son corps jusque dans ses paupières. La nature fit don à la femme de tout ce qu’il faut pour séduire, mais les cadeaux précieux ont besoin d’être mis en valeur, et plus d’un valet, dans les bonnes maisons, les revoit chaque jour pour qu’ils ne perdent rien de leur éclat. La rosée des yeux assure la beauté des yeux, paupières, cils et sourcils. À base de sucs de plantes aromatiques et colorantes, elle enlève la bouffissure des paupières, en dissipe la cernure, leur donne une teinte rose, les rend fermes, tendues et colorées. La femme est beaucoup plus attentive que l’homme. Tu n’avais même pas remarqué que cela fût nécessaire.

En ce temps-là, Madame Fernande eut beaucoup d’occupations. C’est que la surface du corps de la femme est considérable si on la compare à la surface de ses paupières. Certes, il est des parties sur lesquelles on passe avec le savon et l’éponge, des contrées de grand lavage sur lesquelles ensuite on ne revient plus. Mais il existe surtout des coins où la femme a plus de charme, qui la portent au rang qu’elle occupe parmi les hommes, qu’il faut surveiller, qu’il faut soustraire à toutes les atteintes et qui rentrent dans le programme de l’examen de conscience. Entre ses pieds et sa tête, lorsqu’elle faisait sa toilette, Madame Fernande s’arrêtait bien souvent. Encore même dans les régions de moindre importance, un duvet, un défaut de la peau parfois la tenait un quart d’heure en suspens.

Elle sortait de ces séances incomplète encore. Croquignole l’attendait, elle avait promis d’être exacte au rendez-vous qu’il lui avait donné ; alors il fallait, d’un coup, frictionner, masser, poudrer, et, négligeant le détail, donner l’œuvre d’art sans la mise en valeur, dans sa première version. Croquignole appelait cela activer la cuisson. Les hommes, bien des fois, empêchent la femme de venir à point.

Il y eut des travaux qu’elle ne pouvait entreprendre que tous les deux jours. Il y en eut d’autres pour lesquels elle demandait un congé. Elle disait :

— Eh bien, demain soir, je ne viendrai qu’à huit heures.

Ces jours-là elle se sentait vivre. Son corps était à sa merci. Les parfums, les huiles, l’eau, les pâtes, les flacons, les boîtes, les brosses, les cuvettes, les polissoirs, elle se tenait parmi ces choses comme au centre d’un groupe d’amis.

Il y avait des découvertes exquises. Il arriva qu’une tache de rousseur, un point noir, un bouton, disparaissaient dès « la première application ». La peau de la femme gagnait de la place et se transformait sous vos doigts. Elle se sentait puissante, alors, et encouragée par le succès, la tête pleine de ses travaux, dans le silence, dans le bonheur, sachant bien qu’elle allait aboutir. Madame Fernande comme un héros, ses armes à la main, s’essayait à changer la face du monde.

Elle y parvint. Leurs nuits le démontraient. Ça y est, la femme est au lit ! Croquignole n’attendait pas longtemps pour la suivre. On dirait que les hommes ont froid : un cri de joie leur vient à la chaleur du corps de la femme. Ils s’en emparent déjà. Croquignole, les mains vivantes, le parcourait tout entier. Tantôt, s’aidant du bras, de la poitrine et de la jambe, dans tous les sens du possible, à la façon des vers de terre qui se dressent, se multiplient et se tordent pour que chaque point de leur surface s’imbibe des sucs de la terre, à pleine peau, à pleine bouche, à pleins bras, l’homme absorbait sa nourriture. Tantôt, ayant trouvé la meilleure pose, pour un instant gorgé de bien-être, il se tenait là sans un geste et restait dans le bonheur. Il la saisissait au bon endroit, l’examinait tout alentour, la touchait, la tâtait, la pressait. Entre les pieds et la tête il y avait beaucoup de bons endroits. Il eut des mots de cannibale :

— Voici de la vraie viande !

C’était déjà beau. Mais il y avait mieux encore. Il n’est besoin que d’un peu d’attention pour que l’on voie à quoi l’on a affaire. Au bout d’un temps, il ne s’agissait plus de la peau et de la chair d’une façon générale, mais de cette peau-ci et de cette chair-ci. Il avait suffi que la lumière de la lampe sur un bras découvert en livrât le secret.

Des yeux, de la bouche, des narines, il la regardait, la goûtait, la sentait. Il l’examinait et faisait la connaissance de cette femme avec enthousiasme, comme s’il l’eût vue pour la première fois. Ici, dans un monde d’une telle importance que les vertus y avaient du retentissement, une ligne d’ombre creusée dans la blancheur semblait la plus belle des vertus ; l’homme s’arrêtait sur elle, elle lui donnait le goût du beau. On remerciait Dieu d’avoir donné à la femme cette forme-ci plutôt qu’une autre. Plus loin, la vie était noble et distinguée, parce que la peau, au lieu de briller sans art, absorbait la lumière, la répandait à sa surface, calme et laiteuse, et recouvrant un corps précieux, sans vaine richesse, semblait un luxe d’homme de goût.

Croquignole n’appelait plus cela de la viande. Il eut des mots de connaisseur :

— Voici de la chair fine !

Et partout, la douceur, la senteur, la vie, une chair de riche où l’on ne trouvait pas ces zones neutres de la peau que les femmes pauvres lavent sans plus. Et partout elle était une femme. On s’arrêtait à l’endroit même où l’on était tombé. Parfois, recherchant le lieu le moins pur, là où, quelque soin que l’on donne à un corps, il a ses tares ou ses nécessités, l’homme découvrait que la femme avait tout visité. Il semblait qu’elle vous eût attendu : elle s’était voulue parfaite comme une fleur. On se disait : « C’est pour moi qu’elle a fait cela ! »

Alors, en plein orgueil, Croquignole se dressait, et saisissant Madame Fernande tout entière, il jetait la tête au hasard et donnait de la bouche à ce qu’il rencontrait. Le jeu en valait la peine. Il disait :

— À tous les coups l’on gagne !

C’est à ces moments que la femme comprend qu’elle a réussi. Elle n’avait rien à dire, il suffisait qu’elle fût là. Elle était assez grande et tenait de la place ; elle s’étalait, se destinait toute à la caresse et attendait d’abord que l’homme eût choisi ce qui lui plaisait. Elle lui présentait cela avec des soulèvements de sa hanche et des poses, facilitait l’hommage, le provoquait d’autres fois. Et à voir son compagnon réduit en tel état que les mains, la langue et les dents ne lui suffisaient pas pour apprécier son trésor, à le voir appuyer des deux joues comme s’il allait agrandir sa bouche pour en prendre davantage, Madame Fernande connaissait la valeur de la crème Simon, des parfums, des lotions hygiéniques, de la rosée des yeux, de la rosée des ongles, des pâtes épilatoires, des teintures de cheveux. Peut-être y avait-il d’autres produits encore. Rien ne l’avait trompée. C’est l’instant où les mots sont fous : l’homme voudrait se faire femme ! Sa peau était douce, sa peau était blanche, sa peau sentait bon, et ces trois vertus : la douceur, la blancheur et la bonne odeur faisaient que l’on ne pouvait plus se détacher d’elle, et que, ne sachant si c’était à la douceur, à la blancheur ou à l’odeur qu’il devait son ivresse, l’homme, dans un besoin de connaître, analysait la femme tout entière. Où que l’on mît la main sur elle, on y découvrait assez de joie pour qu’on eût envie de l’y laisser toujours.

 

Il y eut dans Paris un chant de triomphe. Croquignole disait :

— Épatant, mon ami, d’en être où j’en suis ! Tu as une femme quelque part, qui t’attend. Tu n’as plus qu’à souffler en l’air, tu es patron !

Puis, quand il avait parlé, la vérité s’était accrue du poids de ses mots. Peut-être fut-il un homme heureux. Il entrait en entier dans sa vie :

— Avec les bottes et les éperons ! criait-il, sans même qu’on l’interrogeât.

Et lorsqu’il était seul, il vivait encore. Certes, le souvenir n’existait pas. Du reste, il ne s’agissait pas de se rappeler les choses, les choses ne disparaissent qu’aux yeux de celui qui les oublie. Il n’en était pas là :

— J’y suis, j’y reste ! disait-il chaque jour.

Alors il restait dans sa vie, avec son corps tout chaud, avec les baisers reçus qui n’avaient pas fondu encore, avec la puissance que vous assurent les baisers que vous donnerez aujourd’hui et qui vous empêchent de garder trop longtemps les baisers que vous avez donnés hier. Sa bouche en était pleine, son sang les contenait ; et, tout droit, l’œil ouvert, les quatre membres en place, Croquignole représentait une grande force humaine. Même dans les instants de repos, lorsque, assis et silencieux, il considérait le monde sans se mêler à son mouvement, la force était présente et l’on sentait, comme l’on dit en mécanique, qu’elle tirait sur son point d’application.

Dès les premiers temps, d’ailleurs, ce fut un compagnon qui s’installa dans sa peau. Il en parlait déjà :

— Ah ! mon ami, les foies sont calmés !

Il se tâtait le côté, y posait la paume, se taisait un instant, puis entretenait les amis :

— Tu ne sais pas ce que c’est que les foies ! Ça vous tient ici, à droite. Ils se sont fait une place dans ta peau. Ça vous tire, ça vous élève, ça vous pousse un homme en avant.

Il disait encore :

— Quand les foies sont gonflés, tu files vers la haute mer. Tu irais loin, quand même tu aurais une coque en bois. J’en ai vu, mon ami, qui marchaient le soir dans Paris. Je leur disais au passage : « Eh bien, mon vieux, je ne sais pas où ça te mène, mais tu y vas avec courage. » Ils répondaient : « Je marche pour dégonfler mes foies ! » Ils marchaient toute la nuit. Je les voyais le lendemain. Ils me disaient : « Je les sens encore ! » Mets bien ça dans ta tête : Les foies ne se dégonflent pas d’eux-mêmes.

Les premiers temps, il était plein d’orgueil :

— Rien à dire aujourd’hui, du côté des foies ! Ils ont donné hier.

Un peu plus tard, sa science se précisa, comme il en expérimentait les principes :

— Mon ami, ne parle pas comme ça de tes foies. Tu as deux foies. Veux-tu parler du foie noir, veux-tu parler du foie blanc ? Tiens, mon vieux : Il y avait Guillaumet, l’homme à la Guillaumette. Il était poitrinaire, et même qu’il en est mort. Mais sa femme m’a tout expliqué. Sa femme m’a dit : « Monsieur, dans le temps, c’est votre père qui le soignait. Votre père m’avait dit : « Guillaumette, il y a encore de la ressource. Le foie noir est attaqué, c’est vrai, mais il y a des remèdes pour le foie noir. » Le fait est qu’il a duré trois ans comme ça ; mais après, il a fait des imprudences, et le médecin qui a remplacé votre père m’a dit un beau jour : « Guillaumette, je vous donnerais bien des remèdes, mais ce n’est pas la peine de vous faire faire de la dépense. Votre mari a le foie blanc attaqué, et une fois que le foie blanc est pris, il faut mourir. »

Et il ajoutait :

— Tu vois, mon ami, la science est pour nous. Elle nous enseigne qu’il faut déjà soigner son foie noir : ne le laisse pas s’engorger. Prends bien garde, car le foie noir communique avec le foie blanc.

Le foie noir ne s’engorgea pas. Peut-être, parfois, vers le soir, lorsqu’un sang épais l’avait traversé tout le jour, quelque dépôt l’alourdissait-il dans sa masse. Vous sentiez en vous comme une surcharge qu’il allait falloir porter en plus de votre propre fardeau. Un autre eût dit : « J’ai le foie pesant ! » Croquignole était un guerrier. Il savait que le poids a sa valeur et fait les combattants plus lourds pendant la bataille. Il disait :

— J’ai le foie militant !

Ce furent de beaux jours. Les lendemains, l’air était clair. Il semblait que la nuit se fût livrée à des travaux de chimie et, rejetant hors de vous ce qui vous encombrait, ne vous eût plus laissé que la joie, l’aisance, un sang pur comme l’eau courante. Il disait :

— J’ai le foie triomphant !

Ce furent de beaux jours. Il se campait, en arrivant au bureau. Chacun l’écoutait.

— Ça va, ça va, ça va ! Je suis descendu tout seul par les rues : le nez au vent, les pieds au sol, les foies à l’air. Tiens, vois-les : je les porte en avant. Et je dis les foies. Tous mes foies respirent ; il me semble que le foie blanc fait partie de la combinaison.

Le foie blanc fit mieux que de faire partie de la combinaison. Croquignole lui-même en connaissait les dangers.

— Écoutez, mes vieux. Il y a des gens sur la Terre qui ne sont pas faits comme les autres. Rappelez-vous ce que je vous ai dit du foie blanc. Eh bien ! il y a des gens sur la Terre chez qui le foie noir lui-même est un foie blanc ! Moi, mes amis, j’ai connu une femme qui avait les foies blancs. Dans ce temps-là, j’habitais au quatrième, elle habitait au cinquième. Chaque jour, vous m’entendez bien, il se menait au-dessus de ma tête un bruit, comme si quelque chose allait tomber de là-haut. J’en ai parlé à la concierge. Elle m’a dit « Ah ! monsieur, vous ne savez pas : c’est une dame qui a les foies blancs ! » Alors, mes vieux, j’ai compris du coup. Elle avait été mariée quatre fois : Les quatre maris y avaient passé. Quarante ans. Les garçons bouchers, les garçons laitiers, les porteurs de pain, les commissionnaires, le type à Dufayel, le bonhomme du gaz, tout ce qui dépassait le quatrième étage pour monter dans les hauteurs, la porte était ouverte, elle se tenait sur le palier et ne laissait personne aller plus loin. Tu parles ! Un jour, je me suis trompé d’étage. Elle ne vous laissait pas redescendre non plus. Brûlante, mon ami. Le feu, et avec de la braise autour. Le foie blanc, c’est ta vie ; le foie blanc, c’est ce qui bout. Le foie noir calme un peu le foie blanc. Elle n’avait pas de foie noir et elle avait deux foies blancs ! Elle avait eu de l’argent, autrefois. Mes amis, si Rothschild avait les foies blancs, il n’y a pas un centime sur ses milliards qui resterait à sa place. Les foies blancs sont avides, les foies blancs te feraient consommer la terre. Alors, elle faisait des ménages. L’argent du travail lui-même allait aux hommes. Elle t’aurait payé du pain si tu lui avais demandé de te payer du pain.

On accroît sa science, à l’exposer, et c’est le professeur qui gagne à fréquenter son auditoire. Un beau jour, Croquignole se campa :

— Ça y est, mes vieux, j’ai les foies blancs ! Il y a une école qui déclare que le foie noir, lorsqu’on en abuse, devient un foie blanc. Messieurs, ceci n’est pas mon cas : dès son premier jour, Croquignole eut les foies blancs. Nous appellerons cela : le doigt de Dieu sur le front des élus. Que chacun se taise et m’écoute avant de se comparer à moi ! Messieurs, je parle de vous. Il y eut un jour où, dans le lit qui contenait les songes de vos vingt ans, une femme qui cherchait l’homme comme vous cherchiez la femme vint se coucher à vos côtés. La voici, toute nue, toute ronde, je ne parle pas de cette couleur tendre que la Nature a répandue sur sa peau. Non. Je parle de l’étendue de son corps, je parle du volume qui gonfle sa surface. Le vulgaire a écrit : une femme tient de la place dans un lit. Vous la regardiez avant d’aller la rejoindre. Comme un écolier qui se dit : « Voici l’Europe, voici l’Asie, voici l’Afrique, la Terre est immense », vous regardiez chacun de ses continents. Ah ! il y a de la place sur une femme, mes vieux ! Il y a de quoi s’occuper. Et pour ne pas perdre un instant, vous vous précipitiez sur elle en pensant : « Je n’aurai jamais le temps de la parcourir en entier. » Qu’on me réponde : Est-ce vrai ?

On riait.

— Sacré Croquignole ! Il a une manière à lui de raconter les choses.

Il faisait :

— Bien ! Je ne me suis pas trompé dans la première partie de mon discours. Écoutez, maintenant. Messieurs, Croquignole est grand. Quand Croquignole se penchait sur la carte, Croquignole disait : « Voici l’Europe, voici l’Asie, voici l’Afrique. La Terre tout entière tient dans une page de la grandeur de ma main. » Messieurs, l’espace et ses limites ne m’ont jamais suffi. Croquignole a la soif de l’infini. Oui, Messieurs. Et le corps étroit de la femme m’apparaît comme ces jouets de deux sous où l’on a ménagé la marchandise. Peut-être ai-je la bouche plus vaste que le commun des mortels, mais il me semble que mes deux lèvres vont déborder cette femme que vous trouviez immense. Une noisette, Messieurs. Je l’engloutis du premier coup. Il n’y a pas assez de nourriture au gré de mon appétit. Je voudrais, Messieurs, une femme qui plongeât sa tête dans les cieux. L’habiter, alors, et sur les pentes, et sur les monts, et dans les plaines, moi, Croquignole, être debout, marcher, sentir la femme à droite, sentir la femme à gauche, glisser, rouler, y vivre et m’en alimenter.

Il respirait pendant un temps :

— Et ceci, Messieurs, est le propre de l’homme aux foies blancs !

Madame Fernande finit un jour par lui dire :

— Si tu ne veux pas que tes foies m’étouffent, nous sortirons de temps en temps pour prendre un peu l’air. Veux-tu que j’aille te chercher à la sortie de ton bureau ?

Elle riait. Il répondit :

— C’est ça. Porter ses foies en ville pour étonner les passants !

Les premiers jours, il ne les oubliait pas :

— Les foies à l’air ! disait-il en marchant.

Puis le temps passa, qui amène le silence. Madame Fernande dit :

— Maintenant je vais pouvoir parler à mon tour.

— Je t’écoute, répondait-il aussitôt.

Madame Fernande était une femme d’action, qui parlait peu mais parlait bien.

— Promenons-nous. Je ne désire que sortir un peu avec toi.

La promenade n’a rien qui puisse choquer un homme bien fait.

— Ça va nous donner de l’appétit, disait Croquignole.

Ils regardaient autour d’eux, n’ayant rien de mieux à faire en attendant que l’appétit fût arrivé. Il semblait d’ailleurs qu’il s’avançât à chaque pas. Madame Fernande avait tout juste le temps de placer quelques paroles :

— Il y a tout de même de belles choses dans Paris, disait-elle en passant.

Il lui donnait le bras et se mettait à sa portée :

— À propos de belles choses, j’ai vu des souliers rouges, tout rouges. Ça fait bien dans les pattes !

Madame Fernande l’interrompait :

— Tu parles de souliers ? Tiens, disait-elle. Ah ! mais non, ce sont des chapeaux.

Elle reprenait :

— Tu aimes ça ? On porte cette année des chapeaux tout petits, tout petits, vois, comme celui-là. Ça ne va pas à tout le monde. Et puis, au fait, puisque nous passons devant, ça ne coûte rien d’en essayer un. Tu n’as pas faim, encore ? Entre donc, ça t’amusera !

Il disait :

— C’est beau, les magasins des modistes !

Il fut plein de savoir-vivre, d’ailleurs :

— Il te va ? Mais prends-le donc !

Elle faisait :

— Tu es gentil, toi !

Il répondait :

— Et maintenant, j’ai le boyau creux !

Les jours suivants, c’est lui qui fut amené à parler :

— Tu es étonnante ! Je te vois t’arrêter devant les corsages. Tu as besoin d’un corsage ? Mais, voyons, est-ce que je te refuse un corsage ? Achète-le et marchons.

Un peu plus tard, il lui fit une surprise.

— Tiens, puisque nous sommes devant un bijoutier, viens que je t’offre une bague, après quoi nous irons dîner.

— Ne fais donc pas de folies, allons !

Puisque c’était ainsi, il lui imposa une bague qui valait très cher :

— Avons de la finance, ma vieille, et de la bonne, encore !

Il disait sur la route :

— J’aime que l’on soit bien frusquée. Les frusques sur la peau, c’est une peau de plus.

Elle répondait :

— Ah ! ça, mon petit, pour porter la toilette, à moi le pompon !

— Mais, nom de Dieu, tu ne dis rien. Il faut peut-être que je t’impose militairement mes ordres.

— C’est que, mon petit, toute nue, je te coûte déjà très cher. Je t’occasionne beaucoup de frais, sans compter les jours où je dîne avec toi. Mais je te récompenserai, va !

Ce furent des conversations sans importance, les mots leur en venaient à la bouche chaque soir de six à sept, à la sortie du bureau. Après avoir parlé, ils continuaient leur promenade comme si rien n’était arrivé.

En ce temps-là, il y eut de beaux jours, sans froid, sans chaleur, sans pluie, sans vent, des jours, où dans la rue, l’on était chez soi sans que le soleil vous gênât en rien et où l’on allait à petits pas parmi les choses que l’on voyait.

— Magasins à droite, magasins à gauche, disait Croquignole qui avait appris à regarder. En long, en large, en travers. Il faudrait se déranger pour ne pas les voir. Bas à jours, corsets, mouchoirs, équipements militaires, boucles et ceinturons. On rencontre même des pharmacies. Promenons-nous. Moi, ça me donne des idées.

— Je croyais que ça te donnait de l’appétit, disait madame Fernande.

— Les idées me donnent de l’appétit.

— Mais il y en a, de la marchandise, disait-il soudain. Ce qui m’étonne, c’est que tout ce que l’on voit, ce sont des choses qui peuvent servir. Le corps de l’homme est immense.

— Ah ! s’écriait-elle, mon petit, tu ne te doutes pas de ce qu’il faut, rien qu’à une femme !

Il répondait :

— Le corps de la femme est plus chaud, le corps de la femme est plus grand. Honneur au corps de la femme ! Qu’on la chausse de chevreau, qu’on la couvre de soie, de la tête aux bottines. La femme a de la bonne viande. Qu’on en fasse valoir les qualités !

Les premiers temps il les découvrit l’une après l’autre :

— Dieu soit loué ! Voici un magasin qui me rappelle à la vie. Nous allions oublier que le corps de la femme a besoin d’une ombrelle.

— Nous en avons de très jolies, en soie, couleur gorge de pigeon, disait la vendeuse.

— À propos, vous devez aussi avoir des cannes, répondait Croquignole.

Ce fut une belle époque. Le pied dans Paris, l’œil ouvert, les quatre membres en place, il avait du poids sur la Terre, et le mouvement qui le portait en avant, accru d’une poussée nouvelle, le faisait heurter ses bornes ordinaires ; son poids les abattait du coup. Il avait dit : « Avec quatre mille francs tu peux faire le tour du monde. » Il en possédait quarante mille. Il était l’homme qui peut faire dix fois le tour du monde.

Il s’en prenait à tout ce qu’il rencontrait, étant bien assuré de n’avoir rien à craindre tant qu’il n’aurait pas franchi l’enceinte de Paris.

Il n’y eut pas qu’un chapeau, un corsage et une ombrelle, il y eut des éventails, il y eut des bibelots, il y eut des broderies, il y eut des breloques pour que la femme les mît à sa ceinture, il y eut des ceintures pour que la femme pût accrocher ses breloques. Il y eut des riens qui ne coûtent pas cher et qui vous amusent en passant. Il y eut des fleurs, il y eut des dentelles comme on en porte pendant la saison d’été, il y eut des fourrures comme on en porte pendant la saison d’hiver et qu’il vaut mieux acheter d’occasion avant que le froid ne soit venu. Il y eut les économies que l’on réalise en procédant ainsi. Il y eut des peignes. Les cheveux de la femme comptent, même quand elle n’est pas au lit, il y eut des postiches qui leur donnaient du nombre.

Certes, il y eut beaucoup de magasins dans Paris. Les magasins sont faits pour les femmes. C’était comme si la femme eût eu un plus grand nombre d’attributs. Il y eut des corsets flexibles comme les muscles et la peau, qui corrigeaient votre corps, qui en transformaient la ligne et vous donnaient l’impression qu’avant de les porter vous ignoriez certaines de vos vertus. Il y eut, sans jeu de mots, la femme qui vous est plus chère lorsqu’elle vous a coûté davantage. Il y eut des mouvements :

— Bon Dieu, je m’appelle Croquignole et j’allais oublier que les femmes aiment les bonbons !

Il y eut des pralines, il y eut du thé, il y eut du chocolat. Il y eut des marques « À la Marquise de Sévigné ». Le prospectus disait : « En lui donnant le nom de l’aimable marquise – femme jusqu’au bout de ses doigts mignards et de ses ongles infiniment roses – les créateurs de la maison (que leurs efforts sans défaillance édifièrent) rendirent hommage à la Femme pour qui ils s’ingénièrent dans l’Art du Délicieux. » Il y eut des doigts mignards et des ongles roses. Il y eut la ligne de la Parisienne. Il y eut les mains qui servent à porter des gants blancs, il y eut les pieds qui servent à porter des bottines à haut talon. Il y eut des coffrets qui ne servent à rien, mais qui sont les cousins de la femme, étant comme elle des objets d’art.

— Et après tout, il faut bien qu’on s’aperçoive qu’on est riche, disait Croquignole quand il payait.

En ce temps-là, il eut du poids sur la Terre. Dans sa main l’or rouge, dans sa poche l’or chaud ; autour de lui, l’or comme un compagnon. Comme l’on est plein d’un nouveau sentiment, le cœur plein d’or ; l’or comme un maître qui vous suit dans la vie et vous veut élever jusqu’à lui. Croquignole allait à chaque pas dans l’or. Il marchait dans le monde et appuyait sur les choses de tout le poids de son or.

— C’est pour le mieux sentir, disait-il en entrant dans un magasin.

Et il disait en sortant :

— Qu’est-ce que je vais acheter, maintenant ?

Il avait suffi qu’ils sortissent une fois dans Paris, il avait suffi qu’il touchât une fois à sa poche.

Il y eut des gilets à fleurs, il y eut les souliers rouges par lesquels il avait commencé. Il y eut l’homme qui accompagne une femme élégante et qui doit faire figure à côté d’elle. Un chapeau ordinaire ne suffirait pas. Il y eut le vrai panama qui ne se distingue de l’autre qu’aux yeux des connaisseurs. Il y eut le vrai connaisseur qui est le seul homme qui vous importe. Il y eut les cravates de bon goût qu’il ne faut pas confondre avec certaines cravates d’occasion qui ne coûtent que quatre-vingt-quinze centimes. Il y eut des épingles, il y eut une bague au petit doigt, il y eut les pantalons blancs qui se salissent en deux jours. Ce ne fut qu’au monocle qu’il s’arrêta. Ayant servi dans les dragons, il eut un mot de soldat :

— Le harnais du cavalier fait valoir le harnais de sa monture.

Ensuite il vint un jour où l’ensemble fut satisfaisant. Croquignole regardait Madame Fernande, puis, se regardant lui-même :

— Je crois que cette fois-ci notre viande est bien présentée.

Sentiment qui l’entraîna dans les bons endroits.

Chaque soir, vers huit heures, l’instant venait où la créature humaine a besoin de s’alimenter. Croquignole disait :

— Nous ne pouvons pas fourrer les gens comme nous dans des boutiques de marchands de vins.

Et comme il pensait bien ce qu’il pensait, comme sa main était en relations avec sa tête, il faisait signe à un cocher. Il y eut le sapin, le « vrai sapin », comme il disait encore, qui vient au premier appel et fait de vous un homme élégant quand il vous dépose à la porte d’un grand restaurant.

Le temps passa, dans l’abondance, le temps qui fait dire aux pauvres : « Est-il possible qu’il y ait des riches pendant que je ne vois autour de moi que la misère humaine ! »

Il fallut peu de jours à Madame Fernande pour s’habituer à son premier corsage et pour penser :

— J’aurais besoin d’un autre corsage.

Croquignole qui couchait avec elle avait pris du goût à son corps :

— Elle ne peut pas mettre des bras comme elle en a dans de la satinette.

Il y eut des corsages de satin, il y eut des corsages de soie.

Croquignole reçut sa récompense. Certes, il connaissait Madame Fernande et l’estimait comme un homme le doit, à cause de ses parfums, à cause de la propreté, à cause d’une peau de femme qui la recouvrait et se pliait doucement à chacune de ses jointures.

Les premiers temps, il était à côté d’elle et la revoyait dans sa nudité. Elle était droite, arquée, bien remplie ; on eût pu dire qu’il en soupesait les rondeurs. Il pensait :

— Ça vous réchauffe un homme !

Et c’est le goût de son corps qui lui remontait à la bouche et l’emplissait quand il la promenait à son bras.

— La nuit, je couche avec elle, disait-il.

On lui demandait :

— Et le jour ?

— Le jour, je me rassemble pour être au complet quand viendra la nuit.

Croquignole reçut sa récompense. Il lui sembla rassembler des éléments plus nombreux. Tu couches avec la femme que tu as vue, et si cette femme est coiffée d’un chapeau, tu te rappelles son chapeau quand tu es couché auprès d’elle. Madame Fernande était une femme complète, l’une de celles qui ont plusieurs chapeaux. Croquignole coucha avec bien des choses : avec un nœud de rubans placé au bon endroit, avec des bas à jour, avec une belle cambrure de la hanche, avec un regard d’envie que lui avait adressé un passant. Les premiers temps, il coucha avec tout ce qu’il avait acheté. Ensuite, il acheta d’autres choses pour coucher avec plus encore. Il eut des mots comme ceux-ci :

— Ah ! mon ami, les bottines ! Le pied n’existe pas, c’est la bottine qui existe. Dix paires de bottines font dix sortes de pieds.

Et il disait à Madame Fernande :

— Ma vieille, j’ai vu dans un catalogue des corsets épatants. Un de ces soirs, nous piquerons un pas de charge pour aller jusqu’au magasin. Faut voir l’effet qu’ils produiront sur ta peau.

Elle eut des corsages décolletés en rond.

— Pourquoi n’aurais-tu pas un corsage décolleté en carré ?

Elle eut un corsage décolleté en carré.

— Pourquoi n’aurais-tu pas un corsage décolleté en losange ?

Elle eut des corsages collants.

— Pourquoi n’aurais-tu pas une de ces blouses flottantes que l’on porte sans corset ?

Il y eut des chapeaux exquis cette année-là. Il y eut la forme qui se portait et la forme qui ne se portait pas encore. Il y en eut qui étaient hardis dans leur ligne comme une femme bien faite, et qui, décrivant vers la droite une courbe extravagante, échappaient au ridicule par un oiseau posé là où le ridicule allait commencer.

— Il t’ira certainement, disait Croquignole ; c’est une forme que tu n’as pas encore portée.

Et il appliquait, la nuit, sur sa peau, un port de tête qu’une plume de chapeau avait mis en valeur, un coin de gorge qu’un décolletage avait montré, un coin de gorge qui, si osé que fût le décolletage, restait à l’abri sous la robe ; et il appliquait sur sa peau des couleurs claires, des lignes bien faites, des mouvements et des vertus qu’il ne connaissait pas encore, mais que le lendemain lui ferait connaître. Il y a toujours une partie des femmes que l’on n’a pas encore possédée.

— Savoir l’effet que lui produirait une robe blanche !

Et il formulait son système en deux temps :

— Je lui en ai collé pour trois mille balles sur les reins. Elle est très bien. Avec trois mille balles de plus, elle sera encore mieux.

On se demandait :

— Où s’arrêtera Croquignole ?

Il répondait :

— À la mort !

II

S’il est des gens qui vivent, il en est d’autres qui sont placés dans leur voisinage.

Dès le premier soir, Croquignole ne s’était pas contenté de Madame Fernande ; et, se penchant vers l’autre femme :

— Comment vous appelez-vous ?

— Angèle.

— Angèle, regardez ce type-là. Ce n’est pas un mâle à réussir à la première attaque. Alors, il faut lui donner rendez-vous pour demain. Il s’appelle Claude.

Telle fut la donnée sur laquelle partit celui-ci.

Le lendemain arriva, comme arriveront bien d’autres jours. Claude l’avait pourtant attendu. Il y eut la rue, il y eut la maison qu’habitait Angèle, et ensuite il y eut l’escalier. L’escalier était comme ceci, avec des tapis de telle couleur ; les fenêtres étaient comme cela, avec des vitraux ; et derrière les portes de chêne à deux battants, la vie de riches semblait d’une matière pesante. Il y eut les pensées qui viennent d’elles-mêmes, quel que soit l’escalier : « Elle monte plusieurs fois chaque jour par ici. » Claude n’était pas de ces hommes qui ouvrent une porte et la ferment derrière eux : l’événement qui se passe est leur arrivée ! Quand il fut au sixième étage, il se demandait encore : « Savoir ce qui va se passer ! » Et comme s’il eût abandonné la propriété de son cœur, comme s’il eût laissé à la vie le soin de le former elle-même, il n’imaginait d’avance aucun bonheur particulier. Il ne gardait de ses sentiments que leur étendue, pour qu’ils pussent recevoir tout ce qu’on voudrait leur donner.

Angèle fit :

— Ah !

Puis elle resta en travers de la porte, étant trop surprise pour savoir s’en aller du lieu où elle était.

Comme il n’avait rien à dire, Claude parla tout de suite :

— Vous voyez. Je vous avais promis de venir.

Il entra, pourtant. Puis, comme il n’est pas de porte qu’à la longue on ne songe à fermer, ils se trouvèrent tous les deux dans la chambre.

Il fallut bien qu’il finît par dire :

— Ah ! oui, vous donnez sur le cimetière Montparnasse !

Du reste, la machine à coudre était placée devant la fenêtre, et ceci fut pour Angèle l’occasion de se ressaisir et de faire sa fameuse réponse :

— Non, je donne sur la machine à coudre.

D’ailleurs, ils ne s’en tinrent pas aux préliminaires :

— Attendez, dit-elle, que je débarrasse une chaise pour que vous puissiez vous asseoir.

Et pendant qu’elle faisait cela, tout comme elle l’avait dit, Claude prit une juste notion des choses et remarqua qu’il y avait d’autres objets qu’une femme dans cette chambre. Au sujet du lit, il n’y avait aucune question à poser : c’était un lit. Il y avait deux chaises, il y avait deux tables ; et la seconde table représentait un certain superflu. Mais les meubles ne répondaient guère à leur destination naturelle ; d’ordinaire, un lit est un lit tout simplement vide en attendant la nuit.

Sur le lit d’Angèle, de la toile en rouleaux, de la toile en morceaux, des objets confectionnés avec de la toile ; et Claude apprit même, par la suite, que ce qu’il appelait de la toile pouvait être de la cretonne ou du calicot. Le lit des pauvres remplit le rôle d’un cabinet de débarras. Et la toile ne s’en tenait pas au lit ; la toile était chez elle ; la cretonne elle-même envahissait la table, le calicot se posait sur la cheminée. Il y avait un petit poêle bas, de ceux que l’on appelle des cœurs, et sur lequel des carrés, des ronds, des triangles, des bandes de toile, de calicot ou de cretonne, séparés par formes et par espèces, s’alignaient régulièrement pour que l’œil n’eût qu’à voir, et pour que la main n’eut qu’à prendre. Le poêle, non plus, ne servait pas de poêle. Et il n’y avait pas que des choses blanches, il y avait aussi des choses de couleur.

— Mais c’est un atelier ! s’écria Claude.

Elle fit :

— Oui.

Il demanda :

— Qu’est-ce que c’est que ceci ?

— Ce sont des chemises qui sont faites.

— Et cela ?

— Ce sont des chemises qui sont en train.

— Et ça encore ?

— Ce sont des chemises qui sont à faire.

Il dit :

— Alors vous êtes chemisière ? Moi, je ne savais pas. Je croyais que vous étiez une petite femme.

Elle rougit un peu. Alors, il eut regret d’avoir ainsi parlé, et pour la récompenser, il ajouta :

— Eh bien, écoutez, je ne veux pas vous déranger. Il faut travailler quand même je suis là.

Elle fit :

— C’est ça !

Il revint plusieurs fois dans la même semaine, et à chaque visite il n’apportait aucune timidité, parce qu’ils s’étaient donné rendez-vous. À la fin, elle se dérangeait tout juste pour ouvrir la porte, et il vint même un temps où elle laissa la clé dans la serrure : il n’avait qu’à entrer. Elle disait :

— Vous ne savez pas, la première fois ? J’avais un peu peur. Et si vous n’étiez pas venu, je me serais dit : « Tant mieux, il n’est pas venu ! »

Et ces mots leur prouvaient qu’ils s’avançaient dans la familiarité, puisqu’elle n’avait aucun scrupule à les prononcer. Et Claude les interprétait ainsi : « Nous ayons fait du chemin depuis cette première fois. »

Pourtant, il disait encore en franchissant le seuil :

— Est-ce que je ne vous dérange pas ?

— Voyez ! répondait-elle.

Les ciseaux, le dé, les mains, les genoux aussi ; parfois, dans son élan, l’aiguille cassait tout net. Un homme y eût été de son juron. Pour celle-ci, elle prenait une autre aiguille et l’enfilait du premier coup. Les jurons sont du temps perdu. Si la Terre eût été en toile, elle l’eût cousue tout du long ; on pensait à cela naturellement.

Claude demandait :

— Combien de kilomètres de fil depuis ce matin ?

Il demandait encore :

— Jusqu’à quelle heure travaillez-vous ?

— Jusqu’à la nuit, répondait-elle.

— Et le matin, quand est-ce que vous commencez ?

— Avec le soleil.

— Et à quelle heure le soleil se lève-t-il ?

— Oh ! on ne sait pas. On a beau se presser : il est toujours levé avant vous.

Ce fut ainsi pendant quinze jours. Et puis tout change, tout s’agrandit : chaque soir, Claude allait voir Angèle. On ne peut pas dire qu’il s’arrêtait en route, quoique Paris fût bien capable d’arrêter les hommes. Des belles femmes passaient, qui faisaient valoir leur croupe, leurs seins et leur visage, comme si la croupe, les seins et le visage eussent été le meilleur de la femme. Il en vit qui, vêtues de mousseline, vêtues de transparents, remplissaient leur robe et la portaient par-dessus leur corps comme un corps plus précieux et qui accroissait encore leur valeur naturelle. Les hommes ne les pouvaient quitter des yeux et, changeant leur direction, plantaient là un rendez-vous, une affaire urgente à laquelle ils allaient. Les hommes marchaient à la conquête des femmes, comme si cela eût valu mieux que marcher à la conquête du monde. Aller chez Angèle ne les eût même pas ramenés au sentiment du devoir. Il vit un grand Paris en marche, avec des rues où les passants se hâtaient, se devançaient l’un l’autre, où les voitures sautaient sur les pavés, mettaient les vitres des maisons en branle et semblaient vouloir entraîner tout ce qui ne roulait pas avec elles. Il vit une ville où des bruits, où des mouvements, où des regards, où des couleurs attentaient à ce calme que cherche le cœur humain et, vous attirant de tous les côtés, faisaient de vous on ne sait quel animal qui a perdu sa voie. Claude vit tout cela, le soir, à six heures, en allant chez Angèle, et repoussant tout ce qui était à sa droite, et repoussant tout ce qui était à sa gauche, il montait le boulevard, les deux yeux fermés, et pensant : « Non, non ! Je vais chez Angèle. »

Il arrivait : elle était assise, toutes les chemises l’entouraient.

Le silence régnait encore, et une vie qui se pliait aux chemises et ne tenait pas plus de place que ce qu’il en faut pour faire une chemise, avec un murmure très doux seulement lorsque Angèle s’arrêtait pour dire : « Les reins m’en font mal ! » Au lieu d’être une ouvrière, elle eût pu être tout ce qu’il avait rencontré. Il avait envie de lui crier :

— Merci ! Vous n’êtes pas comme les autres.

Alors il s’asseyait, puis il restait assis, sans rien dire, et, ne pouvant se défaire d’une sorte de reconnaissance, il acceptait la présence du travail avec foi, comme lorsqu’on croit en Dieu, implacablement et sans rien vouloir entendre, l’ayant vu se manifester dans ses œuvres.

Il y eut un soir, pourtant, où Angèle planta l’aiguille dans le calicot (c’était du calicot), puis elle dit :

— Et maintenant, je vais préparer mon dîner !

Il fut bien étonné : depuis si longtemps il la voyait coudre qu’il lui semblait qu’elle ne dût pas faire autre chose. Il en avait un peu pitié. Ce fut une découverte, et il pensa : « Pauvre petite, non seulement elle coud, mais encore il faut qu’elle mange ! » Et elle disait même :

— Oh ! on mangerait bien, puisqu’on est forcé de manger. Mais pendant qu’on mange on perd son temps.

Il ne s’émut pas beaucoup, tout d’abord :

— Et quand vous avez perdu du temps, comment faites-vous ?

— Je le rattrape pendant la nuit.

— Comment ! vous ne travaillez pas que le jour !

— Je travaille quelquefois la nuit.

Il croyait d’ailleurs avoir tout dit sur cette question, mais, au bout d’un temps il lui vint une pensée : « Ils travaillent, ensuite ils mangent. Ils n’ont jamais fini. Mais on va les tuer ! » Alors il ne put pas se taire.

— Dites donc, Mademoiselle, il faut bien que vous mangiez vous-même. Mais si quelqu’un vous faisait à manger, est-ce que ça vous empêcherait de travailler pendant la nuit ?

Elle répondit :

— Ça dépend. Ça dépend comme le travail presse.

Il dit :

— Eh bien, il ne faut pas que le travail presse. Moi, je vais vous faire à manger. Seulement, promettez-moi de ne plus travailler la nuit.

Elle rit :

— C’est entendu !

Elle n’avait pas l’air d’y croire, d’ailleurs.

Il posa son paletot, pour mieux se prouver à lui-même qu’il allait faire quelque chose. Puis il demanda :

— Qu’est-ce qu’il y a à préparer ?

— Un œuf sur le plat, dit-elle. L’œuf est là. Non, je ne veux pas.

Il trouva l’œuf dans un placard, et il trouva aussi du sel et du beurre. Ensuite, il fallut chercher la lampe à alcool, et elle était sur la cheminée. Certes, elle contenait assez d’alcool pour faire cuire un œuf, mais Claude organisait un ménage et avait besoin de l’organiser en entier. Il arriva même que la bouteille était vide, et il dut descendre les six étages.

Il dit :

— Il le faut. Ce sera du travail que je n’aurai pas à faire demain.

Puis, avec le temps de remplir la lampe, ce fut un quart d’heure déjà qui avait passé. Quand on se retourne, l’œuf sur le plat est cuit. Claude n’avait pas encore mis le couvert. Il restait aussi un morceau de fromage et, au dernier moment, il sortit de sa poche un petit gâteau.

— Vous mangerez bien ça ?

Elle fit :

— Mais oui. Une fois qu’on est en train, une bouchée de plus ou de moins…

Il voulait rester pour laver la vaisselle, mais elle s’y opposa avec tant de force qu’il dut bien se soumettre, quitte à dire :

— Eh bien ! c’est ça, je ne la laverai que demain.

Comme il allait partir, il sa retourna :

— Mais nous avons des comptes ensemble. Ça fait une demi-heure.

Il n’y eut pas que des jours d’œuf sur le plat ; il y eut aussi des jours de bifteck. Claude triomphait.

— Il m’a fallu trois quarts d’heure ! s’écriait-il.

— Vous trichez, répondait Angèle.

Il y eut même des jours de soupe, où il allumait le poêle.

— Non, il ferait trop chaud, disait-elle.

— Ça ne fait rien, vous vous mettrez plus près de la fenêtre.

Il finit par en avoir chaque jour pour une heure, et il ne consentit jamais aux dîners froids, parce que, si l’on s’habituait à la charcuterie, il ne serait pas nécessaire de faire la cuisine.

Ce fut un soir, ce fut même un soir de soupe à l’oseille. Sur le réchaud, le charbon de bois se comportait comme en plein hiver, et, bien qu’elle se fût mise tout près de la fenêtre, selon le conseil qui, un jour, lui en avait été donné :

— Il fait trop chaud, disait Angèle.

— Que voulez-vous ! répondait Claude. C’est comme pour être belle. Il faut souffrir si l’on veut bien manger.

Et voici que, soudain, sans que cela fût attendu :

— Mais, dites donc, Mademoiselle, je suis un imbécile.

Elle répondit :

— Il faut être sot pour travailler comme vous faites, quand on peut faire autrement. Pourquoi ne me laissez-vous pas faire la cuisine ?

— Ce n’est pas ça que je voulais dire. Dites-moi donc, Mademoiselle, c’est bien vous qui faites votre ménage ?

— Quand on n’a pas de domestiques… répondit-elle.

— Eh bien, vrai ! Moi qui me croyais quitte avec vous, quand j’avais fait la cuisine. Mademoiselle, demain matin, à sept heures et demie, je viens faire votre chambre.

— Vous êtes fou ! dit-elle.

Il finit par la ramener à de meilleurs sentiments :

— Allons, ma petite Angèle, qu’est-ce que ça peut vous faire ? Vous croyez donc que je ne m’ennuie pas ? Le matin, je ne sais pas où passer mon temps. Vous aimeriez mieux, sans doute, que je reste au lit à m’épaissir le sang !

Le lit fut fait militairement, comme les femmes n’y arrivent pas : un lit plein, un lit carré, un lit à principes, un lit duquel on eût pu dire qu’il avait des tranches.

— Je n’oserai plus rien mettre dessus, disait Angèle.

Le carreau y passa, avec de grands lavages, et, dans le feu de la bataille, comme il arrive parfois que deux actions ne se concilient pas :

— Allez, allez, disait-il. Vous me gênez. Sortez sur le palier pendant que je lave.

Elle sortait, l’aiguille à la main, et elle restait là, debout, à coudre près d’une fenêtre du couloir.

— Mon travail a tant d’importance, pensait Claude, que tout doit lui faire place.

Il y eut des clous, il y eut des planches, il y eut un plumeau qu’elle ne possédait pas encore. Il y eut une fois toute une matinée de dimanche où il fallut laver les vitres, poser des rideaux et procéder à un nettoyage en grand. Angèle dut lutter une semaine entière pour obtenir qu’il ne vernît pas le carreau. Il y eut quelque chose que l’on avait oublié, il y eut quelque chose que l’on voulait faire depuis longtemps, il y eut ce qui demande de l’entretien, il y eut ce qui demande à être perfectionné. Il y eut le mot de l’homme qui a enfin trouvé sa voie :

— Vous voyez, j’ai bien fait de vous connaître. Quand on se frotte au travail, on trouve toujours quelque chose à faire.

Et plus tard, un jour qu’il avait eu le temps de lever la tête, Claude se mit à parler en grand :

— Mademoiselle, une heure le matin pour le ménage, une heure le soir pour la cuisine, ça fait deux heures.

— Oui, dit Angèle.

— Bien. La semaine comprend sept jours. Sept fois deux font quatorze. Je vous fais économiser quatorze heures par semaine.

— Oui, mais ce sont des petites heures, des heures pendant lesquelles ça m’amuse de vous voir travailler.

— Ça ne fait rien, dit Claude : ça compte sur le temps. Vous travaillez le dimanche, n’est-ce pas ? Mettons quatorze heures de travail le dimanche. Alors, ces quatorze heures-là, je vous les fais gagner dans la semaine. Donc, vous n’avez plus besoin de travailler le dimanche.

Elle ne se rendit pas tout de suite.

— Non, non, non, disait-elle encore. Le compte n’est pas juste. Vos heures devaient être prises sur le travail de nuit.

Bref, une semaine vint, où il y eut un dimanche. Ce fut même un beau dimanche.

Entre le Ciel et la Terre, l’air était doux, paisible, plein de soleil, et un petit vent de rien du tout qui passait dans les arbres balançait les feuilles : « Je ne vous remuerai guère, mais je vous remuerai un peu, pour que l’on sache que j’existe. » Et il était si bon que l’on avait envie d’aller au-devant de lui. Claude arriva, qui, dans la rue, l’avait rencontré. Il dit :

— Angèle, j’ai besoin de vous parler. Je viens vous demander de passer votre dimanche à la campagne. Nous prendrions le train.

Puis il se tut, parce que la chose était trop grave pour qu’il s’en rendît entièrement responsable.

Il était sept heures et demie, il se contenta seulement de ne pas commencer le ménage.

Elle ne répondit rien pendant un temps. Elle regarda à droite, elle regarda à gauche, puis elle regarda en face. Alors, elle dit :

— Vous ne croyez pas qu’on s’ennuiera, à la fin, toute une journée sans travailler ?

Il répondit :

— Je n’ose pas vous assurer que nous nous amuserons beaucoup. Mais quand on se repose, on ne s’ennuie pas.

Ils ne parlèrent pas davantage, et Angèle fut bien vite habillée.

 

Ce fut plus que le repos, ce fut le plaisir. Ils eurent la preuve tout de suite qu’une chose existait, qui s’appelait le plaisir. La campagne entière était plus grande que le cimetière Montparnasse. On était en juillet. Les blés étaient si beaux, les blés étaient si blonds que l’on ne pensait plus au travail, que l’on ne pensait plus à la douleur : la Terre produisait du pain ! On ne pouvait pas se contenter, rien qu’à les voir ; il fallait qu’on en parlât. On disait :

— C’est du blé !

Et l’on disait aussi :

— Oh ! il y en a encore dans le champ là-bas !

Il y avait des arbres, il y avait de l’herbe, il y avait des chemins, il y avait des ciseaux.

Angèle demandait :

— Est-ce qu’il y a aussi des paysans chez les oiseaux ?

Il y eut un vrai paysan, en bras de chemise, une serpe à la main. On en avait un peu peur et l’on n’osait pas tout de suite cueillir les coquelicots et les bleuets. On les regardait en silence, on avait envie de dire :

— Je vous remercie, mon Dieu, d’avoir mis des fleurs à côté du pain.

Angèle avait une sorte d’orgueil, et comme si elle eût participé à la gloire d’un beau pays :

— Vous savez, je ne suis pas Parisienne. Je suis venue au monde à la campagne.

Il y avait un petit ruisseau de rien, pour que l’on pût s’amuser à sauter de l’autre côté. Il y avait un pont, pour que l’on n’eût même pas besoin de sauter. Il y avait l’air qui venait franchement, sans qu’aucune maison l’arrêtât en route. Il y avait le ciel partout, au-dessus du monde entier, un ciel qui ne s’arrêtait qu’à l’horizon, et bleu, libre, un ciel sans fumée, un ciel sans usines, un ciel tout en ciel.

— Je n’avais jamais remarqué que le ciel occupait tant de place.

Et, quand ils furent las d’avoir marché, c’était l’heure de déjeuner. Il se passa même quelque chose de très bien : l’un et l’autre avaient faim.

— Hein, ça en vaut la peine ! disait Claude.

Peu importait qu’il y eût beaucoup de monde et qu’ils fussent dans un restaurant des environs de Paris : la campagne emportait tout !

— Vous boirez du vin, disait Claude.

Elle ne l’aimait pas, mais elle avait envie de faire plaisir aux gens, de faire plaisir aux choses ; elle avait envie de faire plaisir au vin. Le vin était léger, frais, assez surprenant ; elle n’y était pas habituée et le comparait aux bonnes choses. Elle disait :

— On croirait qu’on boit du chocolat.

La liberté était là, avec tout ce qu’elle entraîne : la joie, la vraie respiration, ce grand appétit que l’on éprouve au milieu du monde, un sentiment inconnu que la vie est toute neuve.

Ils la goûtaient. Ils mangeaient des petits pois, et ils mangeaient mieux que des petits pois.

— Je ne sais pas ce que j’ai dans la bouche pour que tout soit si bon, disait Claude.

Il y eut des fraises. Angèle leur riait, comme on rit à une personne que l’on rencontre enfin. Et pour que cela fût encore plus vrai, elle leur parla. Elle dit :

— Bonjour, fraises !

Et quand ils eurent mangé, il y avait autre chose qui allait arriver.

C’est l’après-midi que l’on s’aperçoit que les arbres sont utiles. Les peupliers sont les plus sensibles et, s’associant avec toutes leurs feuilles aux jeux de l’air, font que non seulement l’on respire, mais aussi l’on voit le vent. Il les retroussait, comme cela, tout simplement, comme un jeu ; ensuite, il s’en allait ailleurs, ensuite il arrivait à vous.

Ce ne fut pas un peuplier qu’ils choisirent ; ils se couchèrent tout bonnement à l’ombre d’un arbre dont ils ne connaissaient pas le nom.

— Il fait bon d’avoir travaillé toute la semaine, disait Claude.

Son mot se justifia : « Quand on se repose on ne s’ennuie pas. » Hier à cette heure-ci, je tirais l’aiguille : tirer l’aiguille fait passer le temps. Aujourd’hui, maintenant, je ne tire pas l’aiguille, et j’en ai si peu l’habitude que cela me distrait. Ne pas tirer l’aiguille est une occupation. Angèle sentait encore qu’elle n’était pas dans sa chambre, qu’elle n’était pas assise sur une chaise et qu’une après-midi peut passer comme si les chemises n’existaient pas. C’était comme un nouveau système du monde. Bien des choses s’éclairaient, auprès desquelles elle se complaisait, ici même, étendue sous un arbre, et se laissant aller. Les heures coulaient d’elles-mêmes, sans laisser aucune trace dans l’azur du ciel, et le repos existait matériellement, dans un bras que l’on glissait sous sa tête, dans une jambe que l’on étendait sous sa jupe, dans tout un corps que le souvenir de la machine à coudre quittait insensiblement pour faire place à un rythme nouveau. Elle disait :

— Je me souviens qu’il y a quatre saisons : le printemps, l’été, l’automne et l’hiver. Les saisons se suivent d’elles-mêmes. Le Bon Dieu n’a pas besoin de les coudre pour qu’elles tiennent l’une à l’autre.

Et ces mots étaient ridicules, mais Angèle pensait à de grandes choses qu’elle ne savait comment exprimer.

À un moment donné, la montre de Claude marqua trois heures, sans que l’on s’y fût attendu ; à un autre moment, elle marqua quatre heures et demie. Les arbres, le vent, l’herbe, l’espace, le soleil, tout était en place ; une fraîcheur charmante assemblait dans votre corps un bien-être inattendu.

— On ne se figurerait pas qu’il y a au monde des malheureux, disait Claude.

Et puis la journée s’avança. Il y eut des ombres, il y eut le soleil derrière un coteau, il y eut tout au-dessus de la Terre un silence qui montait et s’en allait rejoindre les cieux.

— La journée est finie, dit Claude.

Ils ne savaient pas comment elle avait passé.

Cette journée fut une date.

— J’ai aéré son travail, pensait Claude.

— Il y a des jours où l’on peut se passer de travailler, pensait Angèle.

Le goût de la vie est tel, qu’on se le rappelle pendant longtemps. Certains jours, Angèle n’y résistait pas. Elle reculait la machine à coudre et se penchait sur le cimetière. Ce sont les machines à coudre qui sont mortes et les cimetières qui sont vivants. Des gens qui n’avaient rien à faire flânaient dans les allées. Les arbres sont libres et reçoivent l’air, les oiseaux, le soleil, la vie comme elle coule ; les arbres reçoivent tout ce qui vient à eux, et, groupés, par masses de douceur et de bonté, hochant la tête quand souffle le vent, les arbres répandent sur la terre, à leur pied, un bonheur que l’on voudrait aller respirer. Les arbres ne font pas de chemises.

Parfois, Angèle disait à Claude :

— Tant pis ! Je ne travaillerai pas ce soir après dîner. Voulez-vous que nous nous promenions ensemble ?

— Mazette ! répondait-il. On dirait que vous y prenez goût.

Et s’il n’avait pas voulu l’accompagner, peut-être se fût-elle promenée toute seule.

Les premiers temps, ils marchaient simplement, dans la fraîcheur, dans le repos, dans la joie d’être là où l’on est. Ils ne parlaient pas, parce que les paroles laissent échapper tout ce que l’on contient. « J’ai travaillé tout le jour, et maintenant j’ai fini, » pensait Angèle. L’air qu’elle respirait entrait plus loin que d’ordinaire.

Un peu plus tard, l’air naturel ne lui suffit plus. Ils s’arrêtaient à une terrasse de café. Les boissons rafraîchissantes rafraîchissent l’air que l’on respire et il le faut. Un peu plus tard encore, de café en café, ils rencontrèrent un café-concert. Ils ne mirent pas longtemps à s’apercevoir qu’ils pouvaient bien entrer. Ce fut très beau d’ailleurs : Angèle riait aux mots, riait aux gestes, riait à la pensée que les cafés-concerts pussent exister. Et lorsqu’elle en sortit, la vie n’était pas ce qu’elle était auparavant : la vie contenait un feu subtil que, seuls, les plaisirs de Paris savent allumer. Elle ne goûtait plus l’air de sa fenêtre, le cimetière Montparnasse lui-même était désolé. Volontiers Angèle eût dit, si un soir ne lui apportait pas ses artifices : « Se promener, ce n’est pas amusant : il faut toujours marcher. »

III

En ce temps-là, Croquignole arrivait au bureau le matin. D’abord, il déballait son tiroir : la plume, le crayon, n’oublions pas la gomme, et il étalait trois règles d’un seul coup. Après cela, il n’avait plus qu’à s’asseoir. Il s’asseyait, on vit même des jours où pendant trois minutes il restait assis. Mais bientôt il rejetait les trois minutes à la fois. Elles l’étouffaient.

Tout le jour, il donnait de la tête contre les murs, marchait par la pièce, appuyait des deux pieds, et, secouant tout, autour de lui, compromettait la solidité de l’édifice et faisait danser dans les placards les vieux encriers comme de la vaisselle. On disait :

— Il fait plus de bruit qu’une voiture.

Il répondait :

— Le foie de l’homme est un lourd fardeau !

Tout le jour, avec sa chaleur, tout le jour, avec son poids ; et si, parfois, il s’arrêtait derrière l’un de ses compagnons, un souffle de bête sauvage sur la nuque de l’homme courbé, une odeur de viande sur le chien domestique, on ne sait quoi qui sentait la chasse troublait l’employé de bureau.

— Enfin, allez donc vous asseoir et laissez-moi la paix.

Croquignole répondait :

— Les foies de l’homme sont en marche et rien ne saurait les arrêter.

Parfois il appelait le garçon et lui donnait cent sous.

— Apportez-moi des sandwich, apportez-moi des cannettes.

Le garçon apportait tout :

— J’ai le sang fort. Il me faut de la viande.

Plus d’un en mangeait avec lui, plus d’un lâchait son travail et se mettait à manger. Il y eut des cannettes célèbres : ce furent celles qui arrosaient plusieurs sandwich.

— On y prendrait goût, s’écriait quelqu’un.

Il disait alors :

— Nous allons en faire venir d’autres. La peau de notre ventre peut s’étendre encore.

Il repoussait l’ennui, d’un coup de dents.

Mais, bientôt, le repos succédant aux cannettes, d’un mouvement d’épaule il rejetait le repos.

Il se levait soudain :

— Ça y est. Je penche du côté de la porte.

Il l’ouvrait tout entière et sortait sans peur, avec le bruit de ses deux talons.

— Il vous entraînerait à sa suite, disait-on quand il était parti.

Ce fut un jour où ceci le portait chez Madame Fernande. Le voici. Il accroissait sa vie d’un mot qu’il prononçait lui-même et retroussait déjà ses manches en montant l’escalier.

— Voilà Croquignole qui monte !

Il arriva bien vite : pan pan pan ! Il faut qu’une porte s’ouvre. La vie parfois se joue des hommes et protège les portes auxquelles ils allaient frapper. Ce fut la porte d’à côté qui s’ouvrit. Il entendit un bruit, tout d’abord, puis il vit un visage, deux yeux, une bouche, et quelqu’un qui se mit à dire :

— Elle n’est pas là !

Il fit :

— Ah ! elle n’est pas là ?

Il reconnut tout de suite Angèle, et ce fut à Angèle qu’il répondit ainsi.

Elle habitait tout à côté ; sa porte était ouverte encore.

Elle ajouta :

— Je pense qu’elle ne tardera pas à rentrer.

Elle avait bien changé. Certes, elle vivait toujours au milieu des chemises. Elle disait autrefois : « J’en ai jusqu’aux deux oreilles ! » Mais le temps avait passé. Elle s’était dit : « Les chemises ne sont pas mon âme. » Et de jour en jour, comme bile s’en dégageait, sa tête d’abord les domina, puis elle respira un peu plus dans l’espace et respira un peu moins dans les chemises, si bien qu’à la fin du compte elle conquit sa liberté. Elle ne leur donnait plus rien de ses pensées : c’était bien assez qu’elle leur donnât ses doigts.

Il y eut à cette époque beaucoup de place dans sa tête. Il y eut de la place pour ce qui se passait sur le palier, il y eut de la place pour le coup que Croquignole avait donné à la porte voisine, et lorsqu’il entra, il y eut de la place pour celui qui se présentait.

Il dit :

— Si elle n’est pas trop longtemps, je peux toujours l’attendre.

Elle répondit :

— C’est ça : entrez donc, vous vous assoirez un moment.

La chambre était petite, la chambre était ce que sont les chambres, avec le travail qui les emplit. Sur la cheminée, comme une pendule ; sur la table comme une lampe ; sur les chaises comme un visiteur ; sur le lit, pour qu’on ne pût pas se coucher, et dans les coins, la toile, la cretonne et le calicot semblaient être chez eux et n’eussent voulu se déranger pour personne.

Il regarda toute chose, il posa son regard, il prit même un temps pour poser son regard.

Ensuite il eut tout vu et s’écria :

— Alors il y a une petite femme ici ?

Puis, comme il fallait bien qu’il fît un geste, il s’approcha de la fenêtre et dit :

— Ah ! oui, vous donnez sur le cimetière Montparnasse !

Il n’y avait pas besoin de lui répéter cela deux fois. Angèle partit aussitôt :

— Figurez-vous, jusqu’à ces jours derniers j’avais pris l’habitude de mettre ma machine à coudre devant la fenêtre, comme ça, à la place d’honneur. Alors, je ne donnais pas sur le cimetière Montparnasse, je donnais sur ma machine à coudre. Et voilà que dernièrement, tout d’un coup, je me suis aperçue que j’étais une petite sotte. Qu’est-ce que j’ai fait ? Je l’ai poussée, je l’ai mise n’importe où. Je me suis installée devant la fenêtre, à sa place. Je vaux bien une machine à coudre. Et maintenant, je suis là. Je prends ma vue tout entière.

Elle parlait avec sa bouche, elle s’animait, elle parlait aussi avec ses yeux. Il dit :

— Elle est gentille, la petite femme !

C’est alors qu’on vit apparaître l’animal que Croquignole appelait le zèbre du Jardin des Plantes. Au Jardin des Plantes, il y avait un zèbre qui venait de l’Afrique, un zèbre qui venait de l’espace. Il était là, entouré d’un treillis, dans une cour moisissante. Il fallait bien que ses quatre pieds vécussent comme ils avaient vécu. Pendant un temps il tricotait en tous sens le pauvre carré qu’on lui avait laissé ; puis, soudain, renonçant à le voir s’élargir sous ses pas, il s’arrêtait, mais ne s’arrêtait pas comme une autre bête se fût arrêtée.

Ses quatre pieds gardaient leur feu, et sans relâche, tout autour d’eux, avec leurs sabots, fouillaient le sol, grattaient la pierre, ébranlaient le treillis, et, puisqu’ils étaient faits pour le mouvement, n’en voulaient rien laisser perdre et le plaçaient un peu partout.

Il y eut dans la chambre d’abord quatre mètres de long sur trois mètres de large, puis il y eut les deux diagonales, que Croquignole ne put parcourir, parce que la table et les chaises arrêtaient ses pas. C’est alors qu’il songea à la fenêtre, et pendant qu’il l’ouvrit, il eut quelque chose à se mettre sous la main. Ensuite il y eut de la place dans la toile, de la place dans la cretonne et de la place dans le calicot.

Il y plongeait le bras, il écartait les doigts et lançait le tout un peu plus loin, comme avec une pelle.

Elle dit :

— Vous allez me faire du désordre !

Il répondit :

— Je ne peux pourtant pas fourrer mes mains dans mes poches.

Il fut plus heureux que le zèbre et trouva bientôt à les employer.

Angèle avait deux joues ; il tapota l’une d’elles, et quand il eut fait cela, il remarqua qu’il pouvait encore tapoter l’autre :

— Hé, hé ! elle a deux petites joues !

Elle était innocente encore et dit :

— Vous ne vous en étiez pas aperçu ?

Puis elle rit, comme après un bon mot.

Le zèbre, du reste, s’en tint à sa nature, et ses pattes de devant eussent gratté des pierres.

Il continuait : « Une épaule, deux épaules, deux bras ronds ! »

Et quand il en fut là, il eut un mot : « Fausse maigre ! »

Et un peu plus tard : « Un joli petit visage, avec un sourire au milieu ! Est-ce qu’on peut y poser un bécot ? »

Le zèbre, maintenant, approchait sa bouche. Elle répondit :

— Laissez-moi, il faut que je travaille.

C’est alors que le zèbre sentit que ses quatre pieds allaient être inutiles et qu’il lutta pour eux. Un élan. Zèbre par-dessus le treillis, zèbre par-dessus les barrières, zèbre en pleine course. Il dit :

— Aucune femme n’a jamais travaillé devant moi !

Et d’un seul mouvement, comme en ont les zèbres dans la liberté, Croquignole lança son bras droit.

Il appelait son bras droit la patte du mâle. La patte du mâle s’abattit sur Angèle.

Il dit :

— Eh bien, travaillez donc maintenant.

Ce n’est pas parce que la patte du mâle était lourde ; c’est parce que la patte du mâle était chaude. Le corps humain est bon conducteur, et par les voies les plus directes, la chaleur fait en lui son chemin et ne s’en va que lorsque la patte du mâle s’en va.

Elle résista pourtant :

— Eh bien, écoutez, je ne travaillerai pas. Mais promettez-moi de ne plus me toucher.

Il répondit :

— Ça, mon petit, c’est pas des choses à dire.

Et le mâle y alla de l’autre patte encore. Vraiment ce corps fut contenu entre deux pattes.

— Ah ! tu as des hanches. Voici pour tes hanches ! Tu as des seins, voici pour tes seins ! Et un peu plus bas, parmi les jambes, avec ironie, dans ce que l’Église appelle le giron !

Elle se débattait encore un peu. Pour lui, il en était déjà aux gros mots :

— Allez, allez ! Faut pas bouder contre son ventre.

Elle ne bouda plus.

Il y eut des secondes où, quand l’homme faisait un geste, la femme eût pu glisser et gagner sa liberté. Elle s’en gardait bien. Quand la patte du mâle la quittait, il lui semblait que quelque chose à quoi elle tenait s’en allait en même temps. C’est la chaleur que l’on a reçue et qui est si bonne qu’on ne peut plus s’en passer. Et puis elle n’avait jamais connu la pareille. Alors toutes sortes de petits sentiments qu’elle possédait en elle se trouvaient tout à fait à l’aise et n’avaient plus froid dans son sein.

Elle disait :

— C’est vrai, dites, que vous avez une vie si drôle ! On m’a dit que vous n’étiez jamais chez vous, que vous sortiez dans Paris, que vous dépensiez de l’argent pour vous amuser.

Il riait :

— Et qui est-ce qui vous a dit ça ?

— Et puis on m’a dit aussi que vous disiez des mots très drôles. Qu’est-ce que c’est que les foies ? Ça n’est pas vrai, dites, que vous avez les foies blancs ? La première fois qu’on m’a parlé de ça, moi j’ai cru que c’était parce que vous alliez mourir.

Il répondait :

— Oh ! bon Dieu, quant à mourir, je ne suis pas sur le chemin.

Elle continuait :

— Vous allez au théâtre aussi ?

— Oui.

— Eh bien, je veux que vous m’emmeniez au théâtre.

— Mon petit lapin, le jour où tu voudras, je prends un caoutchouté, je te colle à côté de moi, nous filons comme le zèbre lancé d’une main sûre. Seulement tu vas être gentille !

— Oh ! c’est ça ; je ne suis encore jamais allée en fiacre !

Et elle ajoutait :

— Et puis, j’aimerais bien dîner dans un beau restaurant.

— Petite coquine !

Et la patte du mâle battait autour des paroles, la patte du mâle rassemblait les mots, rassemblait les gestes, rassemblait tout ce qui sortait de la femme. La patte du mâle pesait là-dessus.

Il ne craignait plus rien. Il disait :

— Eh bien, et Claude ?

— Oh ! il est gentil. Il m’aide à travailler ; seulement, voilà : auprès de lui on se rappelle toujours qu’il faut travailler !

Et d’un coup, la patte du mâle envoyait Claude vers la gauche, par delà la fenêtre ouverte. Alors il ne restait plus qu’elle dans la chambre. Patte forte, patte chaude, patte de joie, patte de vie, patte de plaisir, elle renversa un paquet de chemises, bouscula la machine à coudre, transforma la chambre, et, soulevant l’ouvrière comme une femme, la porta sur le lit, sans crainte de chiffonner la toile, la cretonne ou le calicot.

Ce n’est qu’un quart d’heure plus tard que Madame Fernande rentra.

Il y eut le lendemain. Le lendemain, Croquignole arriva au bureau. Rien n’avait changé.

Claude s’asseyait d’abord, et ensuite il croisait ses deux bras. Il portait une chose précieuse au fond de lui-même et ne remuait pas trop, de crainte de la laisser tomber.

On lui demandait :

— Et les petits bouts de bois ? Il y a longtemps que vous n’avez taillé des initiales au bout de vos règles ?

Il répondait :

— Maintenant, j’ai du travail en dehors.

Croquignole s’assit à son tour. Il n’aimait pas beaucoup le silence et ne lui donnait que juste le temps qu’il faut pour pouvoir reprendre sa respiration entre deux discours. On vit ce jour-là un spectacle imprévu. Croquignole dans le silence, et dix minutes avaient passé ; Croquignole dans le silence encore, on regardait sa montre : vingt minutes ! Au bout d’une demi-heure, personne n’y put tenir :

— Qu’est-ce qu’il y a donc ? Vous êtes malade ?

Il répondit :

— J’ai quelque chose dans la peau qui ne veut pas passer.

C’était bien vrai. Il avait d’abord ajouté son aventure à toutes les aventures de sa vie, et comme elle était la dernière, il la portait par-dessus les autres. Elle l’accompagna auprès de Madame Fernande, ainsi qu’un compagnon dont la présence vous fortifie ; et puisque l’amour ne va pas sans crainte, puisque la femme dont on a besoin peut vous manquer un jour, il gardait son aventure auprès de lui comme un commerçant garde un fonds de réserve pour faire face à l’adversité. Elle l’accompagna dans un café, où il était entré pour boire, et trois verres d’alcool se mêlèrent à son aventure. Elle l’accompagna dans la rue, pour le distinguer des passants qui ne l’avaient pas eue ; elle lui faisait lâcher un mot quand une femme passait : « Je te tomberais, comme je les ai tombées toutes ! » Elle marchait au milieu de ses pas avec un bruit sonore. Il s’écriait : « Voilà comment je suis ! »

Il y eut un changement soudain.

— J’ai quelque chose dans la peau qui ne veut pas passer.

Ce fut d’abord en montant l’escalier, ce fut ensuite en ouvrant la porte du bureau, quand il aperçut Claude. L’aventure l’accompagnait encore ; il la porta jusqu’à sa place ; il l’assit avec lui, il garda le silence, et sentit qu’elle ne le quittait pas. Peut-être lui-même n’eût-il pas voulu la quitter aussitôt.

Elle était bonne, elle était chaude, la patte du mâle avait battu si fort que chacun en eût été étonné. Jamais il n’avait parlé de la patte du mâle. Il avait déjà pensé à en raconter l’histoire, sur la route, et comme il y pensait plus encore, il s’apercevait davantage que Claude était auprès de lui. Alors il n’y eut plus l’ancien Croquignole, et sa joie qui, gonflant sa peau, lui sortait en phrases, si pleines que chacun en prenait sa part. Il y avait un homme, et dans cet homme une aventure qui, se traînant dans sa vie, s’arrêtait et l’étouffait.

— J’ai quelque chose dans la peau qui ne veut pas passer !

On lui répondit :

— Ça, mon vieux, il n’y a qu’un remède, c’est un vomitif !

Il ne dit rien tout d’abord. Un peu plus tard, il se leva comme il se levait, s’avança vers Claude, le saisit par son vêtement, l’approcha de sa face.

— Toi, mon ami, tu vas prendre ton chapeau, et descendre avec moi immédiatement.

Claude n’avait pas l’habitude de la résistance. Trois minutes plus tard, ils étaient dans la rue.

Croquignole alla droit au premier café :

— Là, assieds-toi ! Mets-toi sur la banquette. Bien ! qu’est-ce que tu prends ?

— Un bock.

— Tu vas me faire le plaisir de prendre un demi. Prends plutôt de la brune, parce qu’elle est meilleure. La preuve, c’est que, quand tu ne précises pas, on t’apporte toujours de la blonde. Garçon, deux demis brune !

Le garçon les servit.

— Maintenant, voilà des cigarettes. Au fait, tu aimerais peut-être mieux des cigares. Veux-tu que j’en fasse venir ?

— Non, je ne fume jamais le matin.

— Eh bien ! as-tu faim ? Veux-tu manger un sandwich ?

— Mais non, je t’assure que je n’ai pas faim. Si je mangeais maintenant, je ne pourrais pas déjeuner.

— Enfin, ne te gêne pas. As-tu besoin de quelque chose ? Y a-t-il quelque chose qui te fasse particulièrement plaisir ?

Il y eut plusieurs secondes de silence, pendant lesquelles Claude ne découvrit rien qui pût lui faire particulièrement plaisir.

Alors Croquignole dit :

— Maintenant, voilà pourquoi je t’ai fait descendre. Je t’ai fait descendre, parce que hier après-midi, entre trois et quatre heures, j’ai couché avec Angèle.

— Comment, mais je l’ai vue hier soir !

— Alors, c’est qu’elle ne t’a rien dit !

— Non, mais toi, tu crois qu’elle se laisserait faire ?

— Puisque je te dis qu’elle s’est laissé faire.

— Ah !

Le silence, une fois encore, s’en mêla, mais cette fois-ci Croquignole but une gorgée. Au bout d’un temps, il en but une seconde ; puis il reprit :

— Tu avais l’intention de te marier avec elle ?

— Eh bien, oui ! Je la connaissais depuis quelque temps, j’allais chez elle tous les jours. Il n’y avait pas moyen de faire autrement.

— Tu vois !

Il y eut un instant pendant lequel il semblait qu’ils eussent tout dit. Puis Claude en vint à s’écrier :

— Quand même, Croquignole, je n’aurais pas cru ça de toi.

— Mon vieux, écoute, je ne l’ai pas fait pour faire le mal. Que veux-tu ? Je reste une heure dans une chambre avec une femme. Que faut-il que je fasse ? Je ne peux pourtant pas l’aider à coudre des chemises ; ça n’est que ce matin, en te voyant, que je me suis rappelé que tu la fréquentais.

— Enfin, Croquignole, je suis resté plus d’une fois dans sa chambre, je te promets que je n’ai jamais porté la main sur elle.

— Justement, tu vois que tu as eu tort. Il ne tenait qu’à toi d’en profiter.

Claude appuyait d’abord sa tête sur sa main droite, ensuite il l’appuya sur sa main gauche. Quand sa tête fut appuyée sur sa main gauche, il ne sut que faire avec sa main droite. Il ne lui restait plus qu’à mettre sa tête entre ses deux mains.

Il l’y mit bien, il l’y mit avec force, et, bouchant ses deux yeux de ses dix doigts, immobile comme une chose, il fut en face de Croquignole et se tint là.

— Voyons, mon vieux, disait celui-ci. C’est de ta faute, aussi. Si tu avais pris la précaution de coucher avec elle le jour où tu l’as connue, elle aurait tenu à toi, elle aurait résisté, je m’en serais aperçu, je n’aurais pu rien faire. Je suis un salaud, ça c’est comme tu voudras, mais enfin, voyons, pourquoi n’as-tu pas couché avec elle ? Elle ne te plaisait donc pas ? Alors, pourquoi te fais-tu de la peine ? Bois donc, va, ça passera.

Claude ne buvait pas. Immobile, contenant sa tête avec ses deux mains, il recevait la douleur comme on la reçoit d’ordinaire, en silence, et lui préparant déjà la demeure. Il eut beaucoup à faire. Le plus difficile, ce fut peut-être de rester droit. Parfois un mot de Croquignole t’arrivait ici ; là où ce mot t’avait touché, ta chair s’ouvrait et accueillait ce mot. Tu contenais du plomb comme un blessé. Parfois, dans l’endroit le plus chaud, parfois dans l’endroit le plus tendre, là où tu te tiens loin des hommes, là où tes sentiments n’ayant plus peur d’être des sentiments s’étendent et baignent des pensées si délicates que tu ne les montres à personne, de crainte de leur faire mal ; à l’endroit même où tu es religieux et fidèle, dans un coin là où tu étais bon, dans un coin là où tu étais heureux, un mot venait de tomber. Tu t’en entretenais avec toi-même :

— Je n’aurais jamais cru que les mots pussent aller si loin.

Il était bien tard quand Claude se leva pour les fuir. Il fut heureux d’avoir gardé son chapeau sur sa tête et de n’avoir pas un autre geste à faire que celui du départ. Il voulait espérer encore, et, par une fuite ridicule, comme la bête croit s’éloigner de ses blessures en s’éloignant du chasseur, il prit droit devant lui, à grands pas.

Croquignole eut le temps de payer, de sortir et de l’apercevoir au loin. Il courut, il s’approchait déjà, le voici :

— Eh bien, mon vieux, voyons, qu’as-tu ?

Claude marchait, pour marcher, pour qu’il n’y eût rien autre chose au monde que sa marche.

— Allons, ne marche donc pas si vite, si tu veux que je reste avec toi.

Et Croquignole restait déjà. Il restait avec sa présence, il restait avec le poids que les hommes appuient sur nous pour que nous sentions qu’ils sont là.

Alors, Claude obliquait vers la droite, Claude s’écartait, Claude s’élançait vers un arbre et le prenait à pleins bras comme si les arbres seuls eussent pu le secourir : Enfin ! pensait-il. Il vomit d’abord le petit déjeuner du matin qui se composait d’un bol de café au lait et d’un croissant et coûtait quatre sous. Il vomit ensuite la bière brune qui est meilleure que la blonde. Et quand il eut vomi cela, Croquignole était encore auprès de lui :

— Prends garde, tu vas faire tomber ton chapeau. Veux-tu que je te tienne la tête ?

— Ah ! ça me fait du bien, disait Claude.

— Tu devrais venir au café, répliquait l’autre. Tu prendrais du thé, ça t’aiderait à digérer.

Il lui disait aussi :

— Fais un effort. Fais comme si tu avais autre chose à vomir. Des fois ça vous facilite.

Et Claude écoutait les paroles l’une après l’autre.

— Va-t’en, Croquignole. Laisse-moi tout seul. J’aime mieux être tout seul. Et puis tu ne peux toujours rien y faire.

— Mais enfin, si tu es malade…

— Ce n’est rien, va. J’aurai déjeuné trop vite ce matin.

Il y eut un moment de silence pendant lequel Croquignole ne s’en allait pas :

— Claude, disait-il, je crois que tu m’en veux. Si je savais que c’est parce que tu m’en veux, je resterais avec toi.

— Pourquoi donc est-ce que je t’en voudrais ? répondait Claude.

— Enfin essaye tout de même de faire quelques pas, et puis je te laisserai.

Claude lâcha son arbre, il alla jusqu’au suivant, il put aller jusqu’à celui qui suivait le suivant, et quand il eut atteint celui-ci, il put aller plus loin encore.

— Allons, au revoir, dit Croquignole. Je suis bête, je n’aurais pas dû te faire boire de la bière.

— Maintenant, est-ce que je n’ai plus rien à vomir ? pensait Claude.

Il fit plusieurs pas. Vraiment, il n’avait plus rien à vomir. Pourtant il vomit une fois encore, pour lui-même, d’une manière ridicule et en se forçant, comme s’il eût voulu faire bonne mesure. Alors il alla beaucoup mieux. Il marcha :

— C’est fini ! se disait-il.

Il marcha d’abord pour sentir à chaque pas qu’il n’avait plus rien à vomir. Il marcha d’abord pour sentir à chaque pas que Croquignole n’était plus auprès de lui.

On était en septembre. Un air meilleur, un air comme attendri circulait dans le monde, et, le long des quais, parmi les arbres jaunissants, le vent, comme un enfant, s’amusait avec les feuilles. Plus d’une le suivait déjà, et, dans une chute insensible, se conformant à la mort comme aux règles d’un jeu, tombait sur l’épaule du promeneur, aux trois quarts verte encore. Au bout de cent mètres, tu avais de quoi faire un bouquet. On eût dit que la Nature voulait attirer ton attention. Le soleil consentait à ne pas être un roi, et, tout au-dessus de la terre une brume délicate endormait les couleurs et dominait la vie comme un grand sentiment. L’air était palpable, l’air était comme il le faut aux malades et t’accompagnait dans tes pas. Tu avais envie de l’associer à tes peines. Tu lui parlais comme à une personne.

— Je t’aurai vu trois fois cette année, lui disait Claude. La première fois, je me souviens de ton jour de printemps. Tu étais si beau, tu étais si fort que tu m’as fait peur et que je suis allé trouver Jean Morentin. La seconde fois, tu en étais à l’été, il y avait Angèle, nous venions de te découvrir, et tu étais un air paisible que l’on respire en y pensant. Tu m’as trompé, air paisible de l’été, et voici qu’à l’automne je retrouve mon camarade du printemps.

Il fit plusieurs pas, il eut plusieurs pensées, mais à chaque pas comme à chaque pensée : « Voici qu’à l’automne je retrouve mon camarade du printemps. »

Il s’en approcha d’abord avec douceur.

— C’est moi, Jean Morentin.

Et pour qu’il n’y eût pas trop de surprise, pour que Jean Morentin acceptât la rencontre, il la lui expliquait déjà :

— J’étais sûr que nous finirions par nous revoir.

Jean Morentin était un homme de cinquante ans, à gros sabots, mais dont les pieds étaient plus lourds encore que des gros sabots. Il marchait comme cela, en les soulevant, à grand effort, en ne parvenant pas toujours à les soulever, et il résonnait contre les pavés comme les pauvres qui semblent contenir de la ferraille. Tout son corps s’inclinait et s’occupait à marcher. Et aussitôt Claude s’adressait à lui :

— Hein, mon vieux, ça n’est pas commode de faire son chemin dans le monde !

Il lui racontait alors :

— Tu sais, cette petite Angèle. Du premier coup, j’ai pensé à toi. Il y a une heure, en somme, que cela s’est passé. Il me semble que je le savais déjà. Il me semble que cela s’est passé au temps de mon enfance, quand la vie était difficile et que j’habitais auprès de chez toi.

C’est Jean Morentin qui fut étonné. On ne peut pas dire qu’il comprenait les paroles : c’était bien assez qu’il sût qu’elles s’adressaient à lui.

Alors il répondait. Il se campait sur le quai et, là, dans la surprise, à chaque mot présentant sa face, il riait d’un rire simple et que l’on voyait s’élargir. Il riait d’être un homme comme les autres, ayant su éveiller l’attention. Il recevait les mots sans détour, avec un rire dans toute la figure.

— Oui, c’est moi, disait Claude. C’est moi, je suis venu, je te parle. Et puis c’est comme toi. Ta vie ressemble à la mienne, Jean Morentin. Je suis venu à toi comme on revient chez soi quand on ne sait plus où aller. Je me souviens de tous les événements de ta vie, Jean Morentin. Je peux te les raconter :

La journée était finie. Jean Morentin ; la journée était bien finie puisque tu rentrais. On t’entendait de loin. Si les pauvres ne faisaient pas tant de bruit, les riches ne s’apercevraient même pas qu’il y a des pauvres. Tu rentrais. On appelait ta femme la Marie du Jean. La Marie du Jean avait trempé la soupe, alors vous la mangiez. Comme la soupe ne contenait pas encore assez de pain, tu mangeais un morceau de pain après la soupe. Ça allait très bien, Jean Morentin : la journée finie, la soupe mangée. Tu pensais alors à la Marie du Jean. Tu lui posais la main sur l’épaule, elle comprenait ton désir. C’était une sorte de bête des bois et qui grondait quand ça n’était pas son moment. Tu lui posais tes deux mains sur l’épaule pour qu’elle ne t’échappât pas. Tu la voulais. D’une secousse la bête te rejetait loin d’elle. Tu n’y pouvais croire, tant ta passion était naturelle et forte et tu la poursuivais comme on poursuit son droit. C’est alors qu’elle saisissait son sabot, et dressée derrière la table pour que les meubles mêmes la préservassent de ton atteinte : « Ne m’approche pas, chien enragé, ne m’approche pas ! Je te fous mon sabot par le travers de la gueule. » Et quand vous vous couchiez, elle le gardait sous le traversin. Jean Morentin c’est ainsi. On se dit : « La vie va se calmer, je lui ai donné mon travail de tout le jour, et j’en attends maintenant un peu de plaisir. »

C’est alors que la vie s’empare de son sabot.

Et quand Claude avait fini de raconter son histoire, il s’en répétait tous les mots pour qu’elle recommençât encore. C’était une manière de garder Jean Morentin plus longtemps près de lui. Ils marchaient côte à côte dans le même lieu, avec les mêmes pas, et lorsque l’un d’eux sortait une pensée, l’autre la recevait. Elle tombait avec un bruit doux comme le bonheur lorsqu’il tombe dans une âme qui le sait recueillir. Ils marchaient. Claude disait :

— Tu es un pauvre !

Et il ajoutait aussitôt :

— Ça ne fait pas mal d’être pauvre ! Nous y sommes habitués.

Ils causaient encore, parfois :

— Il y a longtemps, n’est-ce pas, qu’on a découvert ces choses-là chez nous. Moi, du plus loin qu’il me souvienne, tout est arrivé à ma grand’mère. Autrefois, quand mon père était petit, il allait tout l’été avec sa mère pour glaner dans les champs. Et quand l’été touchait à sa fin, ma grand’mère battait le blé qu’ils avaient glané. Le blé allait au meunier ; un peu plus tard le meunier rapportait la farine, il y avait bien du pain pour six mois ; il restait la paille, Jean Morentin : ma grand’mère la vendait au père Camus. Il avait un crochet, il pesait une botte de paille et disait à mon père qui savait lire : « Tu vois la marque, petit, ça fait tant de livres. » Il pesait chaque botte et il payait en les enlevant. Eh bien, Jean Morentin, ma grand’mère a su plus tard que le crochet n’était pas un crochet à livres, mais un crochet à kilos. Alors, quand tu as bien travaillé et que tu attends ta récompense, la vie te vole de la moitié.

Et il n’y a pas que ma mère, Jean Morentin, il y a moi-même.

Ils étaient tout près déjà l’un de l’autre, avec la douceur, avec l’innocence, avec cette charité des pauvres qui se donnent eux-mêmes. Ils s’approchaient encore, et, dans une marche égale, le cœur en avant, ils allaient dans un monde si doux qu’ils n’y eussent rien voulu changer. « Il n’y a pas que moi qui soit ici », pensait Claude. Et à chacun de ses pas, du fond de lui-même, comme un chasseur dans une bonne terre, il levait tout un peuple vivant.

Son père, sa mère ; et plus loin encore dans sa race, toutes les mains noires, toutes les faces grises, et ces épaules de travailleurs qui ont grossi pour peser davantage sur les travaux forcés ; et plus loin encore, en remontant au jour où il fut dit : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », la masse obscure des pauvres dont il était le fils par les siens l’accompagnait, goutte de sueur par goutte de sueur, avec des jours sans rires, avec les rires des riches qui vous apprennent qu’on pourrait rire, avec l’unique joie que l’on gardait comme un trésor, qu’ils vous volent et dont ils ne se serviront même pas, avec la preuve sur un crâne meurtri que la vie lève son poing et qu’elle l’abaisse, avec le sentiment que le malheur n’est plus un ennemi puisque depuis longtemps on est habitué à sa présence.

— Jean Morentin, tu vois tout ce que je porte avec moi. Eh bien, avec tout cela, sans en rien retrancher, je t’accompagne et je suis ton frère.

Ils ne pouvaient rien ajouter, ils se promenaient encore pour être plus longtemps ensemble. Il y eut la promenade, il y eut les pas que vous faites et qui, mieux que vos pensées, vous montrent que vous existez, il y eut les pensées que l’on s’adresse et qui, mieux que les pas, vous montrent que vous faites la même route. Il y eut une anecdote que l’on allait oublier et qui vous eût fait rire.

— Ah ! oui, à propos de ma grand’mère, racontait Claude. Figure-toi, un jour, j’étais chez un homme très riche, chez un homme très bon. Alors il se met à parler de son grand-père : « Mon grand-père était un homme riche, un homme joyeux. Sa vie a toujours été agréable. Son grand plaisir, c’était d’avoir des amis à sa table, de faire bonne chère et de se réjouir en leur compagnie. » Tu ne sais pas, Jean Morentin, je lui ai dit : « Vous vous trompez, Monsieur. Dans ce temps-là, on ne riait pas. C’était au temps où vivait ma grand’mère et j’en sais quelque chose. » Alors, je lui ai raconté l’histoire du crochet à kilos et je lui ai dit : « Vous voyez que j’ai raison ! ».

Il y eut de bons rires, comme lorsqu’on se comprend bien. Il y eut des pas de plus et l’ami qui ne vous quitte pas. Il y eut les idées que l’on remuait ensemble et qui, maintenant, vous reviennent.

— Tu as vu pour la joie. Je n’en avais pas pris beaucoup, et pourtant j’ai dû la vomir. Je ne sais pas, tu ne sais pas, nous ne savons pas garder la joie.

Et il ajoutait :

— Promenons-nous. Nous ne nous en portons pas plus mal pour ça.

C’est à peine s’il eut un mot pour Angèle :

— En tous cas, elle n’a guère été gentille. Depuis le temps que je l’aidais dans son travail, si elle avait quelqu’un à récompenser, ce n’était pas Croquignole.

Il y eut le sentiment qu’on est un pauvre, que l’on accepte son sort et que le monde va comme il le doit.

Ce fut le soir de ce même jour qu’il arrivait à Angèle une singulière aventure.

Six heures vint comme six heures vient quand on a eu de la patience, et au bout d’un temps vint six heures et quart.

Six heures et quart était le précurseur de six heures vingt. Six heures vingt tournait la clé dans la serrure, et, lorsqu’il entrait :

— Quelle heure est-il ? demandait-elle.

— Pas tout à fait six heures et demie !

Il y eut une singulière aventure. Six heures vingt ne sonne pas, et, comme elle entendit sonner, c’est qu’il était six heures et demie.

— Oh ! ce n’est rien, dit-elle.

Elle parla tout haut pour qu’il fût bien prouvé que ce n’était rien. Elle n’eut qu’une idée : elle se leva et constata que la clé était bien dans la serrure. Puis elle s’assit et ne changea rien dans ses pensées et rien dans ses occupations.

Sept heures vint avec toutes ses minutes, elle les laissait aller à leur guise, et quand ce fut la dernière, les chemises, l’aiguille, le travail, avec lequel il vaut mieux prendre un peu d’avance…

— Tant mieux, il n’est que sept heures ! Je vais pouvoir finir ce que j’ai commencé.

Elle ne remuait pas, de crainte de déranger quelque chose. À sept heures et demie, pourtant, elle reçut un rappel de la vie quotidienne :

— Tiens, c’est vrai, je n’ai pas encore dîné.

Après huit heures moins le quart, elle attendit huit heures pour se répondre à elle-même :

— Ma foi, tant pis, je n’ai pas faim !

Elle se coucha à neuf heures, comme la veille, pour que ses habitudes fussent ses habitudes et pour se prouver que rien d’extraordinaire n’était arrivé : « Demain sera demain, mais aujourd’hui il est neuf heures, tant pis pour ceux qui sont en retard ! Et puis le dîner n’est pas mon affaire. »

Elle dormit comme on dort : un bras sous sa tête, une main sur son cœur. Mais comme elle était très bonne et voulait faciliter à chacun son devoir, elle laissa la clé sur la porte et conserva la lumière :

— S’il vient à mon cher petit Claude l’idée de monter me dire bonsoir, il n’aura même pas besoin d’allumer la lampe.

Elle dormit bien. Le lendemain fut un de ces jours, où ce qui est arrivé est arrivé implacablement et où nos souvenirs prennent toute l’étendue de notre vie.

Comme elle se peignait, tout était arrivé ; comme elle se regardait dans la glace, tout était arrivé encore. Elle marcha dans la chambre, elle ouvrit la fenêtre, elle ne se mit pas au travail pendant un temps, elle s’y mit enfin. Elle essaya d’abord de plusieurs occupations : pour commencer, elle travailla comme à l’ordinaire : il y eut la toile sur ses genoux, la toile dans sa main, la toile sous ses yeux, et, d’un coup d’aiguille, un morceau de toile devenait une chemise avec toutes ses coutures. Le monde allait s’accroître d’une chemise lorsque, soudain, elle posa la toile sur sa chaise, ne pouvant plus coudre.

Elle accomplit plusieurs actions qu’elle n’accomplissait pas d’ordinaire : elle descendit six étages, marcha dans la rue, acheta du pain pour le repas de midi, puis, comme elle allait rentrer, elle rencontra un chat, et pour se fortifier dans le sentiment qu’il existait d’autres choses que les choses auxquelles elle pensait, elle s’approcha de lui et lui passa la main sur le dos. Mais les chats ne lui suffisaient déjà plus. Un peu plus tard elle se prit à regarder le jour. Le jour était un beau jour d’automne avec des voiles gris et un soleil sans morgue ; et les maisons et les arbres, atténués par une sorte de brume, composaient un univers plus doux et qui participait à la bonté des cieux.

Mais quoi qu’elle fît, qu’elle se retournât dans sa chambre, qu’elle s’assît sur une chaise, et, pour échapper à ses pensées, qu’elle se levât et s’assît sur une autre chaise, qu’elle se regardât dans la glace pour voir si elle existait encore, qu’elle séparât par piles, et pour mieux s’y reconnaître, la toile, la cretonne et le calicot, qu’elle fît son lit, doucement, longuement, avec le besoin de dépenser une demi-heure, qu’elle s’essayât à reprendre sa vie quotidienne avec les chemises à coudre, ou, quittant tout sans souci des chemises, qu’elle se prît à remarquer dans les allées du cimetière Montparnasse une rangée de feuilles mortes qui, posées légèrement sur les bordures, attendaient le vent pour s’en aller ailleurs : Claude n’était pas venu, Claude n’était pas venu !

Puis le jour descendit dans une cendre plus douce, le jour suivit le cours naturel des jours, et comme il était quatre heures, Angèle ressentit un besoin de s’emparer de ce qui restait du jour et d’en profiter sans plus tarder. Elle s’habilla tout aussitôt, descendit les six étages l’un après l’autre et lorsqu’elle mit le pied sur le trottoir, l’air de la rue fut ce dont elle avait besoin.

Elle marcha tout droit ; à chaque pas elle entrait dans Paris, à chaque pas elle entrait dans un monde où il fallait qu’elle entrât. Rien ne pouvait tenir contre elle. Parfois quelque pensée s’attardait dans sa tête. D’un coup de pied elle allait tout droit. Claude n’était pas venu, ah ! Claude n’était pas venu, elle marchait pour aller trouver Claude.

Il était cinq heures lorsqu’elle arriva devant la porte du bureau. Elle choisit juste un coin en face de la sortie, entre la boutique d’un marchand de grains qui était en retrait et la boutique d’un parfumeur.

Elle pensa tout aussitôt qu’elle aurait bien pu mettre son chapeau. N’importe ! Elle s’appuya au mur, un petit fichu sur sa tête, et, mince, docile, les yeux fixés au bon endroit, avec des regards qui sortaient d’elle comme des regards d’enfants soumis, elle attendit que, parmi toutes les heures, six heures arrivât à son tour. Tantôt elle croisait ses deux bras sur son sein et contenait une petite vie sans défense. Tantôt elle s’abandonnait à l’espérance, et Croquignole qui l’avait vaincue comme un géant, et la honte qui emplissait son cœur comme un abcès, et Claude qui n’était pas venu, elle se sentait assez forte pour ne rien craindre. Claude allait apparaître et, d’un seul coup, la douleur fondre, la douleur s’écouler jusqu’à ce qu’il n’en restât pas plus gros qu’une goutte.

Il sortit à six heures, étant un employé exact. Il allait traverser la rue lorsqu’il l’aperçut. On ne sait jamais comment cela se passe. Il la vit, et soudain prenant la droite, avec un mouvement décisif, il marcha vers le premier coin, tourna et disparut. Elle n’avait jamais remarqué qu’il était maigre et jaune.

Elle remonta longuement sur le chemin de sa chambre, elle usa bien des pas sur la route, et lorsqu’elle fut près de chez elle, elle eût voulu ne pas être encore arrivée. Elle trouva pourtant quelque chose : « C’est ça, disait-elle ; oui, c’est ça que je m’en vais faire ! » Elle ne discuta même pas avec elle-même, de crainte de perdre du temps. Voici : elle dépensa six sous et acheta une carte-télégramme. Ensuite elle entra dans un bureau de poste et écrivit :

Est-ce que vous ne voulez plus me revoir ?

ANGÈLE.

Et la carte fut mise à la boîte.

Elle se fit deux œufs sur le plat, puis elle mangea pour deux sous de fromage de Brie. Elle ne put pas travailler, cependant. Mais les heures furent très calmes ; elle ne se permit pas une pensée, et ne voulut même pas peser du poids d’une espérance sur la balance du destin. À dix heures et demie, on cogna à la porte. Elle se leva pour ouvrir, elle marcha sans hâte, elle marcha sans chimère, attendant seulement ce qui allait arriver. Ce fut un petit télégraphiste, elle lui donna deux sous de pourboire, puis elle approcha sa chaise de la lampe, s’assit, déchira le pointillé et lut :

Excusez-moi, Angèle. Je n’aurais jamais cru cela de vous. Je n’irai plus vous revoir.

CLAUDE.

Elle regarda longtemps dans un coin de la chambre.

Elle attendit d’abord jusqu’au samedi qui était son jour de livraison. Ce ne fut qu’à cinq heures qu’elle eut achevé son travail, et elle avait dû même passer une partie de la dernière nuit. Aussitôt elle fut debout, plia, rangea : la semaine était finie ! Elle se secouait et la rejetait comme lorsqu’on sort du bain et que l’on en rejette les gouttes d’eau.

Elle se débarrassa d’autre chose encore. D’ordinaire on lui donnait une pièce de toile, une pièce de cretonne et une pièce de calicot, et quand elle avait dépensé cela, elle établissait le compte du métrage et faisait renouveler sa provision. Cette fois-ci, ce fut le contraire : il ne lui restait plus de toile ni de cretonne, mais il lui restait encore du calicot. Avec les chemises elle le serra dans sa toilette : non seulement elle ne demanderait ni toile ni cretonne, mais elle pensait à rendre le calicot. Comme elle prit l’omnibus, elle fut à l’atelier un peu avant six heures.

Monsieur Georges, le premier, dit :

— Voilà Angèle Lanièce qui vient livrer son travail.

Elle répondit :

— Oh ! vous !… D’abord, c’est Angèle Leneveu.

Il fit :

— Pas du tout, et je maintiens. Êtes-vous nièce ou neveu ? Faites voir vos preuves.

Elle dit comme d’habitude :

— Vous seriez bien trop content !

Et tout aussitôt, ayant déplié sa toilette, étalant déjà les chemises, elle parla d’une chose qui lui importait :

— Dites donc, Monsieur Georges, je veux demander quinze jours au patron. Il faut absolument que j’aille à la campagne.

— Ça, ma petite, allez le voir, c’est une autre affaire.

Le patron dit :

— Voilà Mademoiselle Angèle Latante. Qu’est-ce qu’il y a, Mademoiselle Angèle Latante ?

Elle rit, puis elle expliqua : « Voilà, il me faut quinze jours, ma mère est malade… »

Il dit :

— Ah ! vous avez de la chance d’avoir encore votre mère !

Quand même, c’était toujours comme ça, au moment des commandes. Il n’y aurait pas moyen de reculer ? Enfin, il le faut ! Eh bien, écoutez, faites tout votre possible pour revenir dans huit jours. Vous ne voulez pas qu’on vous remplace, n’est-ce pas ?

Et comme elle allait sortir, Monsieur Georges :

— Hé ! venez voir que je vous attrape, vous. Vous partez avant qu’on reçoive votre travail. C’est fait, ces boutonnières-là ? Lanièce, vous vous gâtez. Il doit y avoir un amoureux, là-dessous. Alors, moi, il faut que je les fasse finir à l’atelier, maintenant.

Elle ne se défendit pas, puis elle dit :

— Ah ! oui, j’oubliais. Vous avez vu. C’est une pièce de calicot. Je la rapporte parce que chez moi elle resterait quinze jours à la poussière.

Il répondit :

— Bon ! passez à la caisse. Et si vous voulez que nous restions amis, surveillez vos boutonnières.

Elle était bien fatiguée quand elle rentra. Elle alluma la lampe, puis elle tomba sur la chaise avec une pensée :

— Ce sont ces nuits blanches qui nous tuent !

Et le poids de son corps chargeait son âme.

— Je ne suis pourtant pas bien lourde, je n’arrive pas à me porter !

Elle avait un peu de temps devant elle, et d’abord elle ne s’inquiéta de rien. Ce ne fut qu’un peu plus tard qu’elle se dit :

— Ah ! tout de même, il va falloir que je me remue !

D’ailleurs elle ne se remua pas davantage. Il valait mieux laisser passer quelques minutes avant de commencer. Il y eut une chose, pourtant, qui lui aurait fait bien plaisir. Certes elle se rappelait les lumières, elle se rappelait le Ciel, la Terre, les maisons, elle se rappelait aussi les cris, les voitures, les passants et tout ce qui compose dans Paris une vie sonore parmi laquelle on marche. Et c’est pour ne plus entendre cela qu’elle était rentrée tout droit chez elle. Cependant il lui semblait, en bien des points, qu’elle ne connaissait pas le jeu de Paris comme elle l’eût pu connaître et que, d’autre part encore, le monde contenait des objets qu’elle eût aimé regarder. Alors elle eût voulu descendre, passer un peu partout, considérer les choses en raisonnant un peu plus qu’elle ne le faisait d’ordinaire et se rendre compte pour une bonne fois de tout ce que la vie contenait et de tout ce qu’elle allait quitter.

Elle fut bien en colère à cause de la nuit blanche qu’elle avait passée la veille, et, comme elle s’interrogeait encore, ne sachant ce qu’elle allait faire, une grande fatigue la saisissait tout entière et ne la quittait pas.

Il lui semblait qu’un poids énorme la gardait assise, que, par delà la fatigue de sa nuit blanche, il y avait la fatigue de bien des jours de couture, et que la solitude, les pensées, les chagrins, tout cela comme un fardeau était tombé sur elle, et que, plus profondément encore, par couches successives, des fatigues inconnues, des fatigues mystérieuses la pénétraient dans sa chair ; il lui semblait qu’elles pesaient ensemble et s’ajoutaient l’une à l’autre comme une seule fatigue, comme un implacable compagnon, comme la droite de Dieu s’abattant sur la créature et la poussant à son but. Elle était toute simple, elle était très bonne, elle pliait avec fidélité, elle pliait comme on eût voulu qu’elle pliât.

Elle ne descendit pas dans la rue :

— Je pourrais bien encore descendre, se disait-elle, mais j’aurais trop de mal à marcher. Et puis quand on est si lasse, à quoi pourrait-on prendre goût !

Elle pensait à cela, elle se répétait ces mots pour ne pas penser à autre chose.

Et ce ne fut qu’un peu plus tard qu’un certain moment s’approcha :

— Il n’y a plus à revenir dessus, maintenant que j’ai demandé quinze jours de vacances.

Elle aurait bien attendu la journée du lendemain, mais n’ayant pas de travail, elle n’aurait pas su comment employer son temps.

— Et puis demain, ce serait la même chose.

Au dernier moment on s’aperçoit toujours qu’on s’était mal préparé. Elle avait complètement oublié d’acheter du charbon. La boulangerie devait être fermée. Assurément la boutique du charbonnier était encore ouverte, mais il y avait tout un voyage pour arriver à cette boutique. Elle n’y fût pas allée. D’ordinaire elle prenait un sac de braise chez le boulanger : pour quatre sous elle était mieux servie. Elle eut la bonne idée de chercher dans les coins. Depuis huit jours qu’elle employait la lampe à alcool pour faire sa cuisine, elle ne savait plus où elle en était avec son sac de braise.

Elle le découvrit précisément à côté du réchaud, dans un coin de la cheminée. Il ne restait pas grand’chose, mais en regardant attentivement, elle fut amenée à se dire :

— Je crois tout de même que ça suffira.

Elle en eut vite fini avec Angèle Leneveu : un peu de papier d’abord, puis le charbon sur le réchaud. Elle l’alluma, il eut l’air de bien prendre.

Elle fut elle-même pour la dernière fois. Elle laissa la clé sur la porte, parce qu’elle avait peur de rester là pendant huit jours.

On hésite à forcer une porte, on hésite beaucoup moins à tourner une clé. Elle garda la lampe allumée, parce qu’elle voulait voir autour d’elle jusqu’au bout. Elle se coucha, vraiment elle se coucha, comme on se couche dans un lit, après s’être déshabillée. La seule chose à laquelle elle consentit, ce fut de garder son petit jupon et de ne pas poser ses bas. Elle n’avait pas bouché les joints de la fenêtre avec du papier comme on le fait d’ordinaire.

— Si je me manque, je le verrai bien, se dit-elle.

Elle avait un peu mal à la tête, d’ailleurs. Pourtant elle fit tout ce qu’elle avait décidé. Elle avait décidé : « Au dernier moment pour être sûre de ne rien regretter, je penserai à Mademoiselle Rose. »

Il y avait à l’atelier une vieille de cinquante-cinq ans qu’on appelait Mademoiselle Rose. Elle habitait Montmartre, et comme elle travaillait rue des Jeûneurs, elle n’était allée qu’une fois, un dimanche, jusqu’à Notre-Dame. Ce jour-là, il faisait bien chaud. À vingt-cinq ans, elle ne s’était pas mariée. À quarante-cinq ans, quand elle avait eu sa maladie, elle avait quelques sous de côté et son intention était de demander quinze jours à la morte-saison pour les passer près de la forêt, à Clamart. Ma foi, elle avait eu sa maladie, il ne lui restait plus rien. Le temps de rentrer chaque soir, il était huit heures, le temps de préparer la soupe, il en était neuf. Que faire ensuite ? Elle se couchait, et puis, elle aimait bien dormir. Il fallait se lever à six heures pour mettre la chambre en ordre.

Autrefois, le dimanche, elle allait s’asseoir sur le banc du boulevard Rochechouart. Maintenant elle ne connaissait plus personne, d’ailleurs elle avait toujours chez elle quelque chose à raccommoder. Elle disait : « Les montagnes, ça je me les figure. Mais la mer… alors, il y a tant d’eau que ça dans la mer ! Je ne peux pas m’imaginer qu’il y ait tant d’eau à la fois ! » Mais ce qu’elle en avait fait, des chemises ! Son grand ennui c’était que bientôt elle n’y verrait plus assez pour coudre.

— Voilà, je deviendrais comme ça. Voilà, je deviendrais comme ça.

Et Angèle avait toujours pensé :

— Il vaudrait mieux n’être personne que d’être Mademoiselle Rose.

CONCLUSION

Sous le règne d’un grand roi chaque événement semble aboutir au roi même, et l’histoire pour en connaître les conséquences envisage la figure royale et analyse chacun de ses traits. Pour apprécier la portée de la mort du duc de Bourgogne, l’historien va demander à Louis XIV ce qu’il en pensa. C’est vers Croquignole qu’il faut se retourner au lendemain du suicide d’Angèle. Comme on dit dans les sciences physiques, ce fut lui qui donna la température.

Il y eut plusieurs périodes.

Tout d’abord il fit les frais des funérailles d’Angèle, et pour ne pas reculer devant la mort, acheta une concession à perpétuité.

Il s’approcha de Claude, lui saisit les deux épaules, le retourna, et, le plaçant sous son regard :

— Toi, mon ami, tu peux maintenant me demander la lune.

Il alla vers Félicien, en silence, et le toucha du doigt pour attirer son attention. Félicien le regarda ; alors, dès le premier coup d’œil, Croquignole s’avança et ne le lâcha plus jusqu’à ce qu’il l’eût amené à entendre ces mots :

— Mon ami, je suis un fameux salaud.

Ce fut l’époque où Croquignole distribua des consolations, ce fut l’époque où Croquignole répandit sur les hommes le sang d’un cœur en travail, un sang qui s’échappait comme un vin qui fermente. Il y eut le cadeau du vigneron, il y eut le trop-plein de sa cuve : sa richesse l’étouffait, il y eut le partage des biens.

Il découvrit dans un coin de sa vie des créatures auxquelles il avait dû faire tort. Il n’attendait pas qu’elles vinssent à lui, il s’élançait vers elles dans un mouvement soudain. Il se levait, il s’en allait vers la porte, il quittait le bureau. On lui demandait :

— Où vas-tu ?

Il se retournait pour dire :

— Vers ceux qui ont souffert.

Il montait chez Madame Fernande. Tout le long de la route il pensait à elle, il souhaitait qu’elle eût souffert davantage pour qu’il pût aussi souffrir davantage. Il s’arrêtait pour acheter un bracelet, puis, quand il l’avait dans sa poche : « Je voudrais, pensait-il, qu’il pèse cent kilos, qu’il soit un fardeau de pierres, et que j’aie à le porter sur mon dos le long de toutes les routes de France ! » Il arrivait. Il s’humiliait jusque dans ses paroles.

— Il y en avait de plus beaux, disait-il, j’ai acheté n’importe lequel, pour que tu me pardonnes.

Après s’être tu, il disait :

— Que veux-tu que je te donne ? Je vais te donner deux jours de mon temps. Pendant deux jours je suis à toi, sans une parole, sans un désir. Où faut-il que je te conduise ?

Il n’allait pas au bureau de deux jours, il prenait des voitures, suivait Madame Fernande dans les grands magasins, riait docilement quand elle riait, et s’exerçait à penser à Claude, pour regretter d’avoir ri.

Il y eut deux jours où Croquignole, pour rien au monde, n’eût voulu être Croquignole.

Le matin du troisième jour, il revenait au bureau. Il ouvrait la porte au bout de deux jours. Un bureau n’est pas l’endroit où il faut vivre, et celui qui s’en éloigna pendant un temps aperçoit dans un bureau tout ce qui diffère des spectacles qu’on voit ailleurs.

— Ça sent une drôle d’odeur, dit Croquignole.

Il avait quitté ce bureau pendant deux jours, au lendemain de l’enterrement d’Angèle. Il le retrouvait comme il était, avec Claude et Félicien assis à la même place ; avec les événements passés qui les accompagnaient encore, avec la mort au milieu.

— Ça sent la mort !

Il restait auprès d’elle, il s’asseyait, il ne faisait pas un geste, et si parfois la poussée de la vie dans son corps le portait à penser : « Je pourrais être ailleurs et me réjouir », il chassait sa vie bien loin pour rester tout entier dans la mort. Il en avait jusqu’au cœur, il en avait jusqu’au cou. Parfois il baissait la tête, et ouvrant la bouche, buvait à même la mort pour en connaître toute l’amertume. Cela dura bien quatre jours. Il bâillait, il soupirait, il maigrissait, il s’écriait :

— Bâille, soupire, maigris, misérable !

Mais le quatrième jour, il fut bien obligé d’en convenir :

— La mort me rend malade.

Le matin du cinquième jour, il recula. Pendant quelques minutes il fut au bureau comme tout le monde, « avec ma tête et mes pieds », pensait-il ; mais au bout d’un temps, soit à cause de sa tête, soit à cause de ses pieds, il se leva, prit la porte, et tout entier sortit en disant :

— Je m’en vais faire une course !

La course dura huit jours, tout d’abord.

Quand il revint, il renifla dans la direction des quatre coins, examina tout ce que contenait le bureau : les tables, les chaises, les hommes, appuya sur toute chose, s’assit sur chacune des chaises, et quand il en fut à la dernière, se leva et dit :

— J’étouffe !

Il y eut des camarades, dans les bureaux voisins, qui le revirent. Un jour, l’un d’eux qui se promenait sur le Boulevard, en regardant autour de lui, remarqua un couple, comme on n’en voit pas ailleurs ; vous savez, une de ces femmes : une partie est dans la soie, une partie dans la dentelle et le reste dans la fourrure. Eh bien, l’homme était Croquignole !

Un autre jour, il y eut un autre camarade qui fit ce que l’on a toujours fait au moins une fois dans sa vie : il alla prendre un verre dans un établissement de nuit. Des hommes et des femmes soupaient, parmi les buveurs, dans la lumière, au son de la musique : « Je les regarde. Qu’est-ce que je vois ? Lui ! »

Il y eut un petit jeune homme qui jouait très bien du violon et à qui un musicien donnait parfois des billets pour aller aux Folies-Bergère. Un jour il fut saisi par les deux épaules, rejeté vers la gauche et vint tomber sur la poitrine d’un homme qui lui dit :

« Ah ! c’est comme ça que je te trouve en train de t’en payer ! »

— Oui, mon vieux, je lui ai dit : « Alors tu ne reviens plus au bureau ? » Il m’a répondu : « Rien à faire là dedans ! »

Il y eut des périodes pendant lesquelles personne ne le rencontra.

— Ah ! j’oubliais, disaient ceux qui l’avaient vu. Tu sais, il y avait une femme avec lui. Je lui ai demandé s’il reviendrait au bureau. Elle a pris la parole, elle m’a dit : « Vous êtes méchant, Monsieur, vous voudriez donc qu’il me laisse toute seule ? »

Les premiers temps on savait à quoi s’en tenir. On disait :

— On l’a vu là parce qu’il y en a qui sont allés là. Mais croyez bien qu’on le trouverait encore dans beaucoup d’autres endroits.

Et puis ce qui devait arriver arriva. Il y en eut qui allaient au café, il y en eut qui allaient quelquefois au théâtre, il y en eut qui, le printemps suivant, allèrent voir au Bois de Boulogne la Fête des Fleurs ; il y en eut qui, lorsqu’ils avaient quitté le bureau, passaient beaucoup de temps dans la rue ; il y en eut qui y prenaient garde et qui étaient bien sûrs qu’il n’avait pas passé près d’eux. Personne ne le rencontra. Ce fut étonnant, mais avec lui, on savait bien qu’il n’était pas mort.

Il y en eut qui, le jour de la paye, aimaient à s’offrir « une fantaisie », il y en eut qui connaissaient des riches et qui les fréquentaient, il y en eut qui devaient se marier et qui enterrèrent leur vie de garçon. Il y en eut qui, au hasard des sorties, un beau jour, se trouvaient n’importe où.

On s’en tint à ceci : Il nous a dépassés. Il est vrai que nous étions là. Mais pour lui, il était encore plus loin. Il est plus loin que le café, plus loin que le théâtre, plus loin que la Fête des Fleurs, plus loin que les rues de Paris. Il est plus loin qu’une fantaisie, plus loin que la vie de garçon, plus loin que le hasard. Croquignole est plus loin que n’importe où.

Une après-midi d’été, deux ans plus tard, le temps était ce qu’est le temps : un vieillard qui se traîne, qui achève de vivre, deux ans l’avaient encore vieilli. Quelqu’un même, un jour, fut amené à dire :

— Je crois bien que le temps a des rhumatismes.

Il arrivait le matin, tout lourd, geignard, branlant, choisissait un coin sombre, vivait peut-être, mais restait immobile jusqu’au soir. On ne disait rien. Le temps est un peu de votre famille, il fallait bien qu’on le supportât.

Depuis deux ans on l’avait supporté sans un mot, sans une plainte. On ne faisait pas de bruit, on ne quittait pas souvent sa chaise, on ne marchait pas non plus. Alors personne n’avait eu l’occasion de lui dire :

— Fais-moi de la place !

Or on ne sait jamais, avec le temps. Une après-midi d’été, il arriva ceci : tout fut bouleversé dans le bureau. Le temps s’agita, il y eut un mouvement excessif, la porte fut ouverte, un événement fit son entrée. Chacun l’accueillit comme il arriva.

— Croquignole !

C’était Croquignole. On lui dit :

— Tu nous as fait peur !

Il était parti, il y avait deux ans, en disant : « J’étouffe ! »

On lui demanda aussitôt :

— Eh bien ! as-tu soigné ton étouffement ?

Lui aussi il eut sa surprise. Comme il regardait au-devant de lui, il vit un coin entre la cheminée et le mur. On avait installé là une table, une chaise, un homme. Il s’écria :

— Ah ! c’est vrai, Paulat ! Eh bien, mon ami, j’avais absolument oublié ton existence.

Puis il s’avança, il embrassa Félicien, embrassa Claude, revint à chacun d’eux après avoir embrassé l’autre, les tourna, les retourna, et, comme l’on fait après une longue absence, posa sur chacun d’eux, longuement, ses deux mains : ils étaient bien vivants !

Ce fut ensuite qu’il s’assit et qu’il se tut. On éprouvait le besoin de prononcer son nom :

— Ah ! mon vieux Croquignole ! Ah ! mon vieux Croquignole !

Il y eut tout ce qu’on se dit d’ordinaire :

— Eh bien ! qu’est-ce que tu as fait pendant deux ans ?

Il répondait :

— Ah ! mes vieux, j’ai plus d’une fois pensé à vous.

Il parlait à son tour :

— Alors, vous autres, vous êtes restés ici ?

— Nous nous sommes dit plus d’une fois : « Vous verrez qu’un jour ou l’autre Croquignole viendra nous rendre visite. »

Il n’avait pas maigri, d’ailleurs. On se rappelait tout ce qu’il possédait : ses yeux, ses joues, sa bouche et ses dents ! On le regardait bien en face : il brillait, il luisait, il semblait que la vie l’eût frotté tout fraîchement. Il avait deux petites mains courtes, il sentait le vent, il sentait la terre, il sentait l’espace. Parfois, dans un mouvement plus large, il semblait agiter un monde inconnu et vous en apportait l’odeur. On lui demandait :

— Mais de quel pays viens-tu donc ?

Il se levait, marchait par le bureau, tâtait les quatre murs l’un après l’autre, considérait le plafond, frottait le plancher du talon, reniflait dans la direction des quatre coins, pesait sur chaque chose et disait :

— Alors c’est vrai, mes vieux ! Alors ça existait vraiment ! Alors c’était fait comme ça ! Alors c’est ici que vous avez vécu !

On lui répondait :

— Comme tu vois !

Il allait à la fenêtre, ouvrait les deux petits carreaux, puis, s’essayant à passer la tête :

— Mais il y en a tout juste pour le bout de votre nez !

On riait parce que l’on savait, dès que Croquignole ouvrait la bouche, qu’il allait y avoir de quoi rire. Il s’asseyait à la place de Félicien, posait ses deux mains sur la table, tournait les porte-plumes, remuait l’encrier, examinait les papiers. Il disait :

— Alors, tu arrives ici le matin à neuf heures, tu t’assois, tu vis là, tu t’en vas déjeuner et puis tu reviens et tu restes jusqu’à six heures.

L’autre répliquait :

— Allons, mon vieux Croquignole, il ne faut pas te moquer de nous, tu as fait la même chose !

Il répondit :

— Franchement, je ne m’en souviens plus.

Ce fut comme dans la fable « Le loup et le chien ». Il disait :

— Mais, mes vieux, l’après-midi quand vous avez envie de sortir ? Les jours comme aujourd’hui, quand il fait beau ? Alors vous ne sortez que le soir ? Mais je vous assure, mes vieux, qu’on vit aussi le jour. Tenez, moi, l’été dernier, j’ai passé trois mois en Bretagne. J’étais toute la journée en mer, je buvais de l’eau-de-vie, je fumais des pipes, et j’emportais pour le coup de quatre heures, au moment où l’on s’ennuie, des bouteilles de champagne.

On lui répondait :

— Tu parles à ton aise. Bien sûr, si nous avions des rentes… Mais que veux-tu, mon ami, il faut bien vivre.

Il s’écria :

— J’y ai beaucoup réfléchi. Eh bien, ça n’est pas sûr !

Le lendemain matin, au courrier de onze heures, Félicien reçut une lettre ainsi conçue :

MON CHER AMI,

J’ai prononcé cette après-midi un mot très bien et que vous n’avez pas assez remarqué. Vous étiez au bureau. Il y fait sombre. L’un de vous m’a dit : « Il faut bien vivre. » J’ai répondu : « Ça n’est pas sûr ! »

Non, mon ami, ça n’est pas sûr. Et j’en fournis la preuve !

Je vous ai tous revus. Je ne dis pas qu’on soit mal au milieu de vous. On y serait même très bien s’il n’y avait pas quatre murs. Si vous étiez là où je suis en ce moment, au café, dans un endroit où tu n’as qu’un signe à faire pour qu’on t’apporte la nourriture et les alcools, mon vieux Félicien, je viendrais m’asseoir encore à vos côtés. J’y ferais mes sept heures de présence. Les murs ne me gêneraient pas beaucoup.

Et ceci m’amène à te poser la question suivante :

Sais-tu combien il me reste de mes quarante mille francs ?

Avec quatre mille francs, tu fais le tour du monde.

J’ai dû faire dix fois le tour du monde.

Il me reste 98 fr. 75.

Je vais te raconter une petite histoire qui va t’amuser ! J’ai fait ma première réflexion après 9 tours ¾. Ça se passait à Nice. Il me restait mille francs. Je me rends compte que, pour faire un quart de tour, ça ne vaut pas la peine de se mettre en voyage. Il me vient une idée admirable. Je me dis :

— C’est très bien, c’est très digne. Quand on a eu l’habitude d’avoir de l’argent, on ne peut pas attendre d’en être à son dernier sou.

Alors, je décide de mourir comme un homme du monde, avec mille balles en poche. J’arrange bien ma petite affaire, je vais m’y mettre. Je ne regrette rien de ce qui me reste, je regrette seulement ce que j’ai perdu.

Il y a un mois, je t’assure qu’il faisait chaud. Et, au dernier moment, ne voilà-t-il pas que cette chaleur me donne soif. Tu me connais. Je pense :

— On ne peut tout de même pas s’en aller avec la soif.

Qu’est-ce que je fais ? Je descends dans la rue, je m’assois à une terrasse, je me mets à boire. Et alors, mon ami, c’était si bon de boire, c’était si bon de vivre qu’ensuite j’ai commandé à dîner et j’ai dépensé quarante francs pour moi tout seul.

Et au dessert, j’ai décidé, ma foi, que je pourrais bien attendre d’en être à mon dernier billet de cent francs.

J’ai mangé jusqu’au dernier jour. C’était aujourd’hui. À midi, en changeant mon billet de cent francs, j’avais bien déjeuné, ça m’a porté aux confidences. J’ai eu une petite conversation avec Croquignole. Croquignole n’était pas pressé.

— Si tu allais voir les amis ! Il y aurait peut-être moyen de vivre auprès d’eux.

Je suis venu vous voir. J’avais encore une petite envie de ne pas m’en aller. Eh bien, non, mon vieux ; eh bien, non ! Je croyais pouvoir rester avec vous jusqu’à six heures. Je n’ai pas pu ! Au bout d’un quart d’heure, j’avais mal à la tête. Vous m’avez dit :

— Il faut bien vivre !

J’ai répondu :

— Ça n’est pas sûr !

Tous les jours, au bout d’un quart d’heure, j’aurais mal à la tête. Tu n’as pas connu le zèbre du Jardin des Plantes ? Le zèbre lui-même a du mal à vivre au Jardin des Plantes.

Voici ce que je regrette dans la vie :

Les bons petits dîners.

Fernande. Ah ! mon ami, ça c’est une femme. C’est avec elle que j’ai mangé mes quarante mille balles. Tu as vu le commencement, tu devines comment ensuite tout s’est passé. Elle m’a quitté. Elle est allée avec un type qui avait quatre-vingt mille francs.

Toi. Tu comprends tout, tu te mets à la portée de tout le monde. Tu as de beaux yeux, de jolies dents. Je regrette de ne pas connaître tes enfants. Je savais bien qu’au dernier moment je penserais à toi.

Claude. Tu lui raconteras tout. Tu lui diras que j’aurais bien dû ne jamais lui faire de peine.

Puisque Paulat existe, dis-lui adieu de ma part. Si Angèle n’était pas morte, je lui enverrais tout ce qui me reste. Je ne sais pas combien ça va faire. Je suis au café, j’ai dîné là, j’en aurai bien pour vingt francs. Ça m’aura fait du bien. Quand tu voudras te tuer, fais un boulot de vingt francs. On se sent solide ensuite. On est content, rien ne vous fait peur dans la vie. Le garçon est un gros bonhomme qui n’a pas l’air de se les caler avec les briques de vos quatre murs. N’oublie pas non plus de boire plusieurs petits verres de cognac. Adieu.

CROQUIGNOLE.

P. S. – Pourvu que je n’oublie pas de mettre ma lettre à la poste ! On la trouverait sur moi. Ça te causerait des ennuis.

Tu as bien fait d’être un sage. Tu avais une femme et des enfants, tu t’en es tenu là. Rappelle-toi notre déjeuner à la campagne. On meurt par le ventre. C’est à la suite d’un bon repas que tout ce qui est arrivé est arrivé. Claude a rencontré Angèle ; moi, si je n’avais pas rencontré Fernande, j’en aurais rencontré une autre. Claude n’était pas fait pour ça. Je n’ai que ce que je mérite.

____________

Félicien fut bien étonné. Croquignole valait mieux comme orateur que comme écrivain.

Le jour même, on comprit tout à fait ce qu’il avait voulu dire dans sa lettre. On apprit par les journaux du soir qu’un nommé Aristide Buffières s’était tué d’un coup de revolver.


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en octobre 1017.

 

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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Charles-Louis Philippe, Croquignole, Paris, Fasquelle, s. d. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Parc des tuileries, a été prise par Sylvie Savary.

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