Madeleine Pelletier

LA FEMME VIERGE

1933

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Table des matières

 

CHAPITRE I 4

CHAPITRE II 11

CHAPITRE III 21

CHAPITRE IV.. 24

CHAPITRE V.. 36

CHAPITRE VI 39

CHAPITRE VII 44

CHAPITRE VIII 48

CHAPITRE IX.. 51

CHAPITRE X.. 53

CHAPITRE XI 56

CHAPITRE XII 62

CHAPITRE XIII 78

CHAPITRE XIV.. 87

CHAPITRE XV.. 92

CHAPITRE XVI 98

CHAPITRE XVII 102

CHAPITRE XVIII 107

CHAPITRE XIX.. 120

CHAPITRE XX.. 153

CHAPITRE XXI 157

CHAPITRE XXII 185

CHAPITRE XXIII 187

CHAPITRE XXIV.. 197

Ce livre numérique. 201

 

CHAPITRE I

La rue Beauregard aux vieilles maisons grises, silencieuse et déserte tout le jour comme une rue de province, est emplie à quatre heures de l’après midi des cris et des ébats des petites filles qui sortent de l’école des sœurs. Leur exubérance est plus grande encore ce jour-là qu’à l’ordinaire ; on est au Samedi 13 Juillet 1885 ; demain ce sera la Fête Nationale.

Marie Pierrot ne crie pas ; elle ne crie jamais et elle ne comprend pas du tout pourquoi les petites filles poussent de tels cris, lors des récréations et à la sortie de l’école : elle-même n’éprouve pas le besoin de crier et les petites filles lui semblent ridicules.

Cependant, Marie Pierrot est contente, très contente. Elle porte, épinglé sur son tablier noir, un bout de ruban de soie d’un rouge éclatant, où pend une croix en argent doré, la croix d’arithmétique. Et Marie Pierrot, bien que déjà grandette, n’a que six ans, cela ne l’empêche pas d’être passée à la rentrée dans la cinquième classe, et elle fait sans se tromper les multiplications de trois chiffres.

Que c’est beau la couleur rouge ! Marie est transportée lorsqu’elle fixe son bout de ruban en soie toute neuve. Ah ! Si elle pouvait avoir une robe rouge comme ce ruban, comme elle serait belle. Mais c’est impossible, Marie le sait bien, sa maman n’a jamais d’argent pour acheter des robes.

Elle n’en a même pas pour des jouets. Marie n’en a jamais : elle en est réduite à baptiser poupées des morceaux de bois qu’elle habille de chiffons ; Marie n’est pas heureuse, oh, non !

Et cependant cet après-midi elle est contente, d’abord parce qu’elle a la croix et aussi parce que la sœur Joséphine qui lui fait la classe lui a donné pour dix sous de bons. Avec ces bons elle ira demain place de la Bourse ; elle sait le chemin, et elle montera sur les chevaux de bois. C’est deux sous la partie, elle pourra y monter cinq fois. Aussi est-elle heureuse, très heureuse et, pour arriver plus vite à la maison, elle court.

La maison est laide, c’est une boutique de fruiterie de la rue de Cléry, et il semble à la petite fille que tout le quartier la méprise cette boutique, on dit qu’elle est sale, et que Madame Pierrot aussi est sale.

Mais Madame Pierrot, c’est sa maman. Marie l’aime, bien que souvent elle soit méchante : et comme elle l’aime la petite fille court vite, vite, pour lui dire son bonheur…

— Ah, te voilà, tu as la croix : c’est très bien, tu iras tout à l’heure chez l’épicier, chercher un demi-litre de pétrole.

— Maman… La sœur Joséphine m’a donné cinq bons pour aller demain sur les chevaux de bois. Avec les bons, cela ne coûtera rien du tout.

— Quoi… Les chevaux de bois, demain… Le 14 juillet, le jour de la fête des assassins qui ont guillotiné le bon roi Louis XVI !… Et c’est la sœur Joséphine qui t’a donné cela !

Madame Pierrot arrache les bons des mains de la petite et les déchire en morceaux… Demain, tu ne sortiras pas, je te le défends !

La petite fille a pris son banc, elle est allée s’asseoir devant la porte et elle pleure, elle pleure sans faire de bruit, car si sa maman l’entendait pleurer, sûrement elle la battrait… Comme elle est malheureuse !… Pourquoi a-t-elle une maman aussi méchante ? Car enfin quel mal y aurait-il à aller demain sur les chevaux de bois. Toutes les petites filles y vont et des petits garçons aussi ; pourquoi n’irait-elle pas alors ?

C’est la fête des assassins, a dit Madame Pierrot : qu’est-ce que cela veut dire ? Elle est très belle, cette fête. Des drapeaux, des lampions et des guirlandes tricolores partout ; on ne voit même plus le ciel dans la rue de Cléry, à cause des grandes bannières presque aussi hautes que les maisons. Il n’y a que la boutique de sa maman qui n’a pas de drapeau ; c’est pour cela que le cordonnier d’à-côté a dit que la fruitière était une sale jésuite.

Jésuite ? Qu’est-ce que cela ? Sans doute quelque chose de très vilain. Tout est vilain dans Madame Pierrot ; la boutique est sale, Madame Pierrot est sale ; elle porte toujours de vieux bonnets noirs qui lui collent aux cheveux. Et comme la chambre est sale aussi : là-haut, au premier, maman défend toujours de laisser la porte ouverte pour que les voisins ne voient que ce n’est pas balayé et que, au milieu de la chambre, il y a un vase de nuit rempli de caca.

Ah, quel malheur d’être Marie Pierrot. La petite Lézard, la fille du coiffeur, est-elle heureuse, elle ! Elle a une robe neuve pour les dimanches, de jolies poupées et chez elle, c’est si propre qu’on pourrait manger sur le carreau. Elle voudrait bien être, elle aussi, la fille de Madame Lézard… Mais à cette pensée Marie a peur ; c’est très laid de ne pas vouloir être la fille de sa mère… Et cependant !

L’enfant a essuyé ses yeux avec le coin de son tablier noir. Sa mère lui a remis huit sous et la bouteille de pétrole ; il faut aller chez l’épicier. Marie aime aller chez l’épicier, la boutique dégage une odeur délicieuse. Parfois, lorsque quelqu’un lui a donné un sou, elle va là acheter un cornet de débris de gâteaux secs, une vraie friandise.

Mais l’épicier a vu la croix, et il se moque :

— Tu as la croix ! Peste ! Combien as-tu fait de campagnes ? Combien as-tu reçu de blessures ?

Marie ne sait que répondre, mais elle est offensée, affreusement. Alors elle est une chose méprisable, une chose dont les gens se rient et cette croix dont elle était si fière, c’est un objet ridicule ! Oh, comme on est malheureux d’être un enfant ; quand donc serai-je grande à mon tour ?

Il est neuf ; Madame Pierrot a mis les volets à la boutique et on monte à la chambre. Papa est là, dans un fauteuil près de la fenêtre ; il ne peut pas marcher, il est malade depuis très longtemps. La chambre n’a pas de lumière, mais par la fenêtre grande ouverte les illuminations de la rue éclairent la pièce. Tout de même Madame Pierrot veut bien qu’on se mette à la fenêtre ; le spectacle est superbe. Ce n’est que drapeaux, lampions, pétards, fusées, chandelles romaines, feux de Bengal. La retraite aux flambeaux passe, jouant la Marseillaise. Tout le monde crie : « Vive la République ! »

La ruine publique, dit Madame Pierrot ; allons, petite, je vais fermer la fenêtre… Va te coucher !

Quel supplice d’être dans un lit, enfermée, au lieu de s’amuser avec les gens d’en bas. La petite Lézard est allée au bal avec ses parents, elle est heureuse ; on lui a mis une belle robe neuve, en soie tricolore, comme le drapeau.

Cependant l’enfant s’endort, mais son sommeil est hanté de cauchemars, elle rêve d’un homme qui court après elle pour lui couper le pouce.

Au matin elle est étonnée d’entendre son père l’appeler. Il lui dit qu’elle a un « Monsieur », dans son lit. Ce « Monsieur » est un petit chat jaune couché en rond sur la couverture. Comme Marie est contente ! Mais tout à l’heure elle pleurera encore, car Madame Pierrot refusera absolument de garder le chat.

— Un sou de mou par jour, cela fait dix-huit francs par an ; merci bien de l’occasion. On voit que l’argent ne te coûte rien à toi, gamine !

Gamine, la gosse ; toujours on l’appelle ainsi et Marie en est profondément humiliée. Ce n’est pourtant pas de sa faute, si elle est petite ; pourquoi le lui reproche-t-on à chaque instant ?

Certes Marie envie la petite Lézard, la fille du coiffeur, cependant elle a à l’endroit de cette famille une certaine appréhension. Maman et papa en parlent souvent et il paraît que les Lézard font de très vilaines choses. Le coiffeur, tous les jeudis s’en va à la pêche et il emmène la petite Jeanne. Maman dit que Jeanne lui sert de manteau et qu’il fréquente des hommes. Quant à la coiffeuse, ce n’est pas pour rien qu’elle a de belles robes ; elle a des amants et son mari est cocu.

Marie ne comprend pas très bien comment une petite fille peut servir de manteau à un monsieur, est-ce qu’il la mettrait sur son dos pour se préserver de la pluie ? Néanmoins, elle rapproche tout cela de la propreté et de l’élégance des Lézard. Elle pense que tout ce bien-être est la rançon de quelque chose d’effroyable…

La maison de la rue de Cléry est pleine de mystères. D’abord elle a deux issues : l’une rue de Cléry et l’autre rue d’Aboukir. Au premier étage, on suit un long couloir qui conduit à un autre escalier. Ces escaliers ont une énorme rampe en bois avec des colonnes sculptées et quand on monte tout en haut de la maison le plafond, au lieu d’être bas et peint en blanc comme aux étages inférieurs, est très élevé, et ce qu’on y voit ce sont des tuiles et des grosses poutres qui traversent l’espace. Comme ce doit être bon de courir dans ce toit, de se cacher dans les coins obscurs ; mais il est très élevé et impossible à atteindre.

Au premier, à côté de Maman, il y a le logement d’une belle dame. Marie l’entrevoit quelquefois quand elle ouvre sa porte ; elle est habillée d’une magnifique robe rose garnie de dentelles blanches. Cette dame cache aussi des choses terribles ; Maman dit que c’est une femme publique et qu’elle reçoit des hommes toute la journée. Elle est cependant bien belle, lorsque le soir, toute resplendissante de dentelles, elle entr’ouvre sa porte, tenant à la main une lampe dorée recouverte d’un magnifique abat-jour de soie bleue.

Très souvent, le soir, Madame Pierrot donne à Marie un sac de toile et lui dit d’aller chez un emballeur de la rue Saint-Philippe et de rapporter un sac de copeaux. L’emballeur donne gratuitement ses copeaux ; Marie en venant les prendre frise la mendicité, mais elle ne s’en aperçoit pas ; d’autres enfants du quartier font aussi cette glane. Ce leur est un plaisir de se poursuivre dans ce tas de copeaux, plus haut qu’un homme. Au retour le sac est lourd, Marie le traîne ; à moins qu’une dame charitable ne le lui porte jusqu’à la maison.

Un jour Madame Pierrot dit à Marie qu’elle était contente d’elle. Grâce aux copeaux on économisait le charbon de la cuisine et du chauffage. Marie est étonnée de recevoir des compliments pour une commission comme les autres. Et voilà que sa mère lui donne deux sous ; tiens, l’aimerait-elle un peu ? La petite fille sent les larmes lui monter aux yeux et elle court dépenser ses deux sous pour que sa mère ne la voie pas pleurer.

La fruitière est détestée de tous les voisins, pourquoi ?

Sans doute parce qu’elle est mal habillée et que la boutique est sale et puis pour s’éclairer, Madame Pierrot n’a qu’une lampe à pétrole, alors que tout le monde a le gaz. Il y a encore autre chose… Il paraît que Madame Pierrot est cléricale et pas du tout républicaine. Or le quartier, à cette époque, est très républicain : et les curés ne sont pas en bonne odeur. Tout près, cour des Miracles, il y a de vraies batailles entre les mites et les cors, c’est-à-dire entre les élèves de l’école communale et ceux de l’école des frères. Ces batailles, cependant, Marie ne les connaît que par ouï-dire : elles sont le fait des garçons.

Or Marie ne joue jamais avec les garçons : on lui a dit que c’était très vilain. Les garçons d’ailleurs insultent les filles dans la rue, ils les appellent quilles à Mayeux et leur jettent de l’eau qu’ils font gicler d’une fontaine, au milieu de la Cour des Miracles.

CHAPITRE II

Madame Pierrot fréquente assidûment l’église Notre-Dame de Bonne-Nouvelle et comme sa petite fille a maintenant sept ans, ce qui est, d’après le catéchisme, l’âge de raison, elle l’emmène.

L’enfant aime beaucoup aller à l’église, notamment au mois de Marie. C’est le soir, l’église est splendidement illuminée. Derrière l’autel on a mis un immense rideau de soie bleu-clair, la couleur de la Sainte Vierge et l’autel est garni de fleurs blanches qui sentent très bon. La musique, le chant des cantiques la remplissent de bonheur, elle chante avec l’assistance :

 

Esprit saint, Dieu de lumière.

 

Mais les sermons l’ennuient beaucoup. Elle a beau regarder de tous ses yeux le prédicateur, elle ne comprend presque rien à ce qu’il dit et elle a honte de ne pas comprendre car elle a beaucoup d’orgueil. C’est même l’orgueil qui la tient éveillée, autrement elle s’endormirait sur sa chaise.

À neuf heures, après un dernier cantique, l’église se vide. Madame Pierrot, tenant sa fille par la main, se hâte dans la rue presque noire, tant les becs de gaz y sont rares, son mari est resté paralysé à la suite d’une attaque d’apoplexie et elle a peur qu’il ne lui survienne une autre attaque.

Rentrée à la maison, elle ordonne à la petite fille de se coucher et dans le petit lit, avant de s’endormir, l’enfant entend sa mère qui reproduit avec les intonations, le sermon du prédicateur : c’est ce soir-là un sermon sur l’enfer. En vain l’âme du pécheur implore son pardon, Dieu est impitoyable et l’âme est précipitée de gouffre en gouffre jusqu’à une caverne où brûle le feu grison. Pour rendre le supplice plus terrible, un démon est là qui larde le pécheur de coups de poignard.

Bien qu’elle aime être à l’église, Marie n’aime pas la religion ; elle pense que c’est la religion qui rend sa mère si dure. Chaque fois que la petite fille se plaint, Madame Pierrot répond qu’il faut souffrir sur la terre, elle tousse tous les hivers parce que la chambre n’est pas chauffée et la mère, au lieu de la soigner, lui reproche d’empêcher les gens de dormir. C’est la religion aussi qui fait que Marie est toujours seule. Les enfants du voisinage refusent de jouer avec elle parce qu’elle est la fille de la jésuite.

Parmi les enfants de la rue, beaucoup vont à la messe le dimanche, mais sans doute que la religion de leurs parents n’est pas semblable à celle de Madame Pierrot.

L’idéal de Madame Pierrot aurait été d’entrer au couvent. Mais, enfant de l’Assistance publique, la paysanne d’Auvergne qui l’avait élevée l’en avait dissuadée : « Au couvent, avait-elle dit, tu serviras les autres sœurs, parce que tu n’as pas de dot » : Alors la jeune fille avait préféré se marier.

Parfois le soir, dans la boutique, il y avait des petites réunions de dévotes de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. On comparait les mérites des divers abbés, on blâmait la foi ondoyante d’une vieille tenancière d’un kiosque à journaux du boulevard qui lisait des journaux rouges. En vain disait-elle que c’était pour s’informer de l’adversaire ; tout de même, on ne peut s’affirmer catholique et lire le Rappel. Mademoiselle Rosalie venait souvent : petite, le visage pâle et bouffi, coiffée d’impeccables bandeaux très noirs, elle était vêtue d’une éternelle robe Maron coupée à la vierge. Elle était toujours coiffée d’un bonnet blanc tuyauté qui la faisait ressembler à une religieuse. La petite Marie est allée une fois chez elle, boulevard Bonne-Nouvelle, tout en haut d’une maison. Elle habitait une petite chambre qu’elle avait transformée en chapelle. Les murs disparaissaient sous les tableaux de sainteté : un Jésus habillé de bleu montrait du doigt, devant sa poitrine, son cœur rouge d’où sortaient des flammes. Dans un coin, sur une planche garnie d’une haute dentelle blanche, une grande vierge de plâtre flanquée de deux vases bleus avec des fleurs de papier blanc et doré. Il y avait aussi, à côté des vases de petits candélabres avec des bougies minuscules. Comme c’était le mois de mai, Mlle Rosalie les alluma, puis elle se mit à genoux et dit à Marie d’en faire autant. On récita le chapelet, Marie se croyait à l’église.

Rosalie, avait dit Mme Pierrot, c’est une religieuse dans le monde. Elle va soigner les malades : elle s’occupe des enfants pauvres.

En dépit de sa charité, Mlle Rosalie n’attire pas Marie ; elle trouve en elle quelque chose de rigide et de glacial, l’enfant sent que Rosalie fait le bien non parce qu’elle aime les malheureux, mais seulement pour plaire à Dieu et, tout en ne les comprenant pas clairement, la petite fille se rend compte que ce n’est pas là de la véritable bonté.

Mademoiselle Rosalie parle avec une grande admiration d’une veuve, une dame Mathis. Marie n’a jamais vu cette dame qui demeure très loin, à Versailles. Un jour, Rosalie a donné à Madame Pierrot un petit morceau d’étoffe noire découpé dans une robe de cette dame et Madame Pierrot, pleine de respect, l’a fait encadrer et accroché au-dessus de son lit à côté du crucifix.

— C’est une sainte, expliqua la fruitière. Nous autres, nous croyons, mais Madame Mathis voit. Lorsqu’elle fixe un tableau représentant Jésus, Notre-Seigneur daigne se détacher du cadre et il vient la serrer dans ses bras.

Une fois, il y eut un vrai scandale à Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. Une vieille demoiselle de la Confrérie des Enfants de Marie était enceinte. Elle venait le soir pleurer à la boutique et Marie l’entendait dire à travers ses sanglots :

« On dit que l’abbé Fricot est le père de mon enfant, ce n’est pas vrai ! »

Pourquoi pleurait-elle ? De quel enfant s’agissait-il ? Marie tenta d’obtenir des explications de sa mère, mais Madame Pierrot la rabroua. Les petites filles ne devaient pas écouter les conversations des grandes personnes ; il y a des choses que les enfants doivent ignorer. Quand tu seras grande tu sauras… On sait toujours assez tôt.

Mais Marie avait une source d’information que sa mère ignorait.

M. Pierrot, atteint d’hémiplégie, était cloué depuis des années dans un fauteuil accoté à la fenêtre de la chambre. Seul toute la journée, il n’avait pour se distraire que la lecture du journal La Croix que sa femme achetait chaque jour. L’été, on ouvrait la fenêtre et il pouvait regarder dans la rue. Tous les événements de la journée des voisins d’en face lui étaient connus et c’était d’après eux qu’il savait l’heure, car il n’y avait pas de pendule. La sortie des ouvriers de la cartonnerie du troisième annonçait midi, leur rentrée disait une heure. À sept heures juste, le gaz s’éteignait dans l’atelier du chapelier du second.

Parfois Marie avait avec son père de grandes conversations, et elle en apprenait des quantités de choses. Il avait été cocher de fiacre et connaissait tout Paris. Il lui faisait répéter par cœur la suite des grands boulevards.

Qu’est-ce qu’il y a après le boulevard Saint-Denis ? Le boulevard Saint-Martin, et après ? La place de la République. Il lui parlait de la Bastille, une haute colonne à l’intérieur de laquelle il fait tout noir. On y monte avec une bougie ; il y a des gens qui se jettent d’en haut pour se suicider.

— Pourquoi veulent-ils mourir, papa ?

— Parce qu’ils sont très malheureux.

À l’endroit de la religion M. Pierrot était bien loin du fanatisme de sa femme. S’il se laissait conduire en voiture le jour de Pâques pour communier, c’était pour lui faire plaisir… Il avait en réalité un grand fond de scepticisme.

Quand Marie lui parlait du Bon Dieu, il répondait vivement : « Là-dessus, ma petite, personne ne sait rien : et les curés n’en savent pas plus que les autres. Quand on est mort, c’est pour longtemps, on va dans le royaume des taupes. »

— Papa… On dit que Mademoiselle Joséphine est enceinte, qu’est-ce que cela veut dire ?

— Cela veut dire qu’elle a un gros ventre et qu’elle aura un enfant.

— C’est vrai qu’elle a un gros ventre, je l’ai vue… Sa robe relève par devant… Et on dit aussi que l’Abbé Tricot est le père ; comment cela peut-il se faire ? Les prêtres ne sont pas mariés.

— Pas besoin d’être marié pour faire un enfant : les prêtres sont des hommes comme les autres, ils ne se passent pas de femmes.

— Mais, c’est très mal !

— Bien sûr que c’est mal, mais cela se fait tout de même. Si on ne faisait que ce qui est bien !…

Marie apprenait ainsi que les enfants ne viennent pas dans les choux, mais dans le ventre de leur mère. Cela lui paraissait à la fois étrange et malpropre. Ainsi elle-même avait été dans le ventre de Madame Pierrot mêlée aux boyaux et au caca, pouah ! Elle aurait mieux aimé être née d’une rose et ces premières révélations sur les réalités de l’existence lui laissent un goût amer.

Les choses en outre lui semblaient remplies de contradictions. Ainsi, à l’école, la sœur dit qu’il faut toujours faire le bien et son père vient de dire tout à l’heure que ce serait dommage que l’on ne fit pas le mal. Confusément elle se rend compte que l’école ne dit pas la vérité et que les grandes personnes se rient de ce qu’on apprend aux enfants.

Parfois, pour se distraire, M. Pierrot apprend des chansons à la petite Marie. Il a une voix de basse, un peu cassée par la paralysie, mais encore belle. Parmi le répertoire de son père il y a une chanson qui l’a beaucoup impressionnée. Il y est question d’un sire de Framboisie qui surprend sa femme dans un bal ; il la reconduit à son château où il la tue.

Marie frissonne lorsque son père, d’une voix tonnante, lance le vers :

 

Corbleu, Madame, que faites-vous ici ?

 

Et la fin si terrible :

 

La prend, la mène au château de Framboisie

Lui tranche la tête, d’une balle de son fusil.

 

Marie n’a pas encore assez de discernement pour découvrir le ridicule de cette tête tranchée par une balle. Elle est seulement très effrayée et plus encore révoltée de ce traitement barbare…

— Mais papa, que faisait-elle de mal cette madame de Framboisie ; elle dansait la polka avec ses amis, je ne vois aucun mal à cela.

— Si… Si… Elle faisait mal ; elle ne devait pas désobéir à son mari.

Mais la petite fille n’accepte pas ; ce mari qui tue sa femme pour une désobéissance lui apparaît comme un monstre odieux ; c’est lui qu’elle voudrait tuer, si elle était grande, Marie est déjà féministe.

Beaucoup de choses choquent Marie à l’endroit des rôles de la femme et de l’homme dans la vie. Elle a neuf ans et elle n’a guère entendu parler de féminisme, si ce n’est avec dérision. Il y a quelques femmes politiques, telles Louise Michel et Paule Mink qui font parler d’elles dans les journaux ; mais Madame Pierrot ne lit que le journal La Croix qui en fait des caricatures. On accuse Louise Michel de relations intimes avec Henri Rochefort. Dans la rue les gamins chantent :

 

Louise Michel n’est plus demoiselle

Tant pis pour elle,

C’est Rochefort qui lui a pris

Tant mieux pour lui.

 

— Papa, qu’est-ce que Rochefort a pris à Louise Michel ?

— Il ne lui a rien pris ; il lui a appris qu’elle n’était pas demoiselle.

— Ah ! Je comprends.

Marie ne comprenait rien du tout et sans doute son père pensait-il qu’elle était trop jeune pour qu’il puisse se permettre d’éclairer son innocence.

C’est Madame Pierrot qui dirige le ménage. Grande, brune, le front haut, très belle, malgré son absence de tenue et même de propreté, elle est beaucoup plus intelligente que son mari, elle a même une intelligence remarquable. M. Pierrot, d’ailleurs, quoique d’un grand bon sens, est relégué au second plan par son infirmité. Mais tout en dirigeant la maison, Madame Pierrot n’en conserve pas moins les préjugés en cours sur l’incapacité de la femme.

Marie apprend l’histoire de France et elle adore Napoléon Ier. Elle a découvert toute seule son tombeau aux Invalides et elle y va de temps à autre comme à un pèlerinage religieux.

— Maman, est-ce que je pourrais aussi devenir grande, comme Napoléon Premier ?

— Comme Napoléon Premier, mais tu es folle, ma fille. Les femmes ne deviennent rien du tout : elles se marient et élèvent leurs enfants.

Marie est révoltée d’un obstacle de sexe qui lui semble une grande injustice ; elle dit sèchement :

— Eh bien, je ne veux pas me marier, moi !

— Tu ne veux pas te marier ! Alors il faudra te faire religieuse ; pour une femme, c’est l’un ou l’autre : ou le mariage, ou l’état religieux.

— Moi, je ne veux ni l’un ni l’autre.

— « Je veux », voyez-vous cela.

— Mademoiselle dit « Je veux… » Je te conseille de mettre de l’eau dans ton vin ; autrement tu seras plus tard très malheureuse. La femme doit toujours se soumettre.

Marie ne répond pas. Elle sait que sa mère, dans la colère, peut la gifler et quand elle reçoit des gifles, la petite fille est malade d’indignation ; elle a toutes les peines du monde à se retenir de battre sa mère à son tour.

Napoléon Ier a fait avoir une autre algarade à Marie. Quand elle a su que c’étaient les Anglais qui l’avaient mis à Sainte-Hélène, elle n’a plus voulu apprendre l’anglais à l’école. Madame Pierrot criait qu’on pouvait rouler Paris sans pouvoir y découvrir une enfant pareille et cette perspective d’être unique en son genre ne laisse pas que d’inquiéter l’enfant. D’autant plus que papa, qui d’ordinaire n’est pas de l’avis de maman, l’a soutenue ce jour-là. De son métier de cocher de fiacre, il avait gardé une grande admiration pour les Anglais qui se faisaient conduire dans les premiers hôtels de Paris et donnaient de forts pourboires.

— Napoléon, Sainte-Hélène, disait-il, ce sont là des bêtises ; il faut que tu saches parler comme les Anglais parlent. Si je l’avais su, moi, cela m’aurait rendu de grands services.

Marie trouve cela mesquin, cette question de pourboires la dégoûte. Elle a lu plusieurs livres sur Napoléon, elle connaît la médiocrité de ses origines et son ascension merveilleuse. Cela lui donne un appétit de grandeur extraordinaire. Le dimanche, elle s’en va, toute seule, jusqu’à la place de l’Étoile et, à lire les noms des rues qui rappellent les victoires du premier Empire, à contempler les maisons princières, les belles voitures, elle se plonge dans une sorte de rêve de grandeur. Mais le soir arrive, il faut rentrer et la maison lui semble ignoble avec sa pauvreté et sa malpropreté.

Marie, cependant, garde pour elle ses impressions ; elle a appris à les cacher. Elle sait maintenant qu’on ne la comprend pas et qu’en disant ce qu’elle ressent, elle ne ferait que se faire moquer d’elle. Madame Pierrot répéterait qu’elle pourrait rouler Paris sans découvrir une pareille enfant.

CHAPITRE III

Marie a onze ans, elle a passé avec succès le certificat d’études primaires. En histoire, on l’a interrogée sur Napoléon et naturellement elle a décroché le maximum, en avait-elle une chance !

Les sœurs sont heureuses du succès de leur élève, qui fait honneur à l’école : mais d’ordinaire elles ne l’aiment pas.

D’abord Marie est mal habillée, elle fait sa toilette et s’habille toute seule, sa mère ne s’en occupe jamais. Ensuite Marie est garçonnière, elle n’observe pas la réserve que convient aux petites filles. Une fois, elle a eu l’impudeur de rattacher sa jarretière devant M. Sibémol, un vieillard à cheveux blancs, le professeur de solfège. La sœur Gertrude qui fait la première classe lui a donné cent lignes à copier et lui a fait tellement honte que toute la classe a mis l’enfant en quarantaine pendant quinze jours.

Et ce qu’il y avait de pis, c’était que Marie ne comprenait pas la noirceur de son crime et le ton indigné de la sœur Gertrude en disant : « Devant Monsieur Sibémol ! »

Pourquoi était-ce mal de rattacher sa jarretière qui était tombée et pourquoi était-ce plus mal devant M. Sibémol que devant sœur Gertrude ou devant une camarade quelconque ? C’est que Marie n’est pas du tout vicieuse. Dès l’âge de six ans, elle a vu des petites filles et des petits garçons qui se déshabillaient pour comparer leur sexe. Une fois, elle les a entendus s’écrier étonnés : « Ce n’est pas pareil ! » Mais, chose étrange, les enfants se cachaient d’elle pour ces sortes de méfaits et elle-même ne désirait pas les commettre, on lui avait dit que c’était très mal et elle avait peur.

Dans la grande classe les petites filles ne se gênaient pas pour se conter des « sales histoires ». Une grande, Marie Clautur, qui, à quatorze ans, n’avait pu encore obtenir son certificat, en avait une collection. Elle racontait comment le pape avait proposé à sa servante de mettre le pape dans Rome. Marie ne comprenait pas, il fallait lui mettre les points sur les i ; ce qui fait qu’on la traitait de grande dinde.

Sans vices, elle ignorait donc les finesses de la pudeur et c’était sans penser à mal qu’elle avait rattaché sa jarretière devant Monsieur Sibémol ; aussi la punition, l’ostracisme des camarades lui avaient inspiré un sentiment de révolte intérieure. Elle se disait que le monde n’est qu’injustice et hypocrisie.

Car en dépit de son orgueil, Marie souffre de n’être pas aimée. Elle reconnaît qu’elle est mal habillée, mais ce n’est pas sa faute. Elle voudrait être bien mise comme Joséphine Cordon, la fille du confiseur qui a toujours sur son tablier noir de superbes cols blancs en dentelle. Elle n’a pas de col, pas de linge pour changer et ses robes sont toujours déchirées. Elle essaie bien de les raccommoder, mais elle s’en tire très mal : sa mère ne sait pas coudre et ne lui a pas appris.

Joséphine Cordon est aussi très sage. Elle ne parle jamais en classe, ses notes de conduite sont excellentes. Marie, elle ne peut pas s’empêcher de parler et elle se fait punir à chaque instant !

Dans l’escalier de l’École, il arrive que Marie s’amuse à frapper les marches avec ses galoches ; l’hiver les semelles en bois font un grand bruit qui est très amusant. La sœur Gertrude l’a comparée à son cheval, ce qui l’a beaucoup mortifiée. Mais au lieu de se corriger, Marie a exagéré son exubérance, parce qu’elle ne sentait pas dans le cœur de sa maîtresse aucune bienveillance à son égard. Comme ces damnés qui, dit-on, ne font qu’intensifier leur péché. Marie puisqu’elle était un cheval, entendait le rester.

Comme elle se serait amendée, si seulement on lui avait montré un peu d’affection, mais personne ne voulait voir le besoin intense qu’elle gardait au fond de son petit cœur d’être comprise et aimée.

CHAPITRE IV

Maintenant il s’agissait de préparer la Première Communion. Les classes ont presque cessé et la journée est remplie par des prières, des cantiques et les homélies de Sœur Vincent, spécialement chargée d’orienter dans la bonne voie les élèves qui vont faire dans l’année, le plus grand acte de leur vie.

On récite force chapelets, on apprend le catéchisme et l’instruction religieuse. Entre temps, la sœur Vincent raconte des histoires édifiantes et toutes les heures on rappelle les événements de la Passion.

« À trois heures Notre Seigneur mourut sur la croix. À trois heures comme à toute heure, que Jésus règne en mon cœur. »

Madame Pierrot est enchantée de cet enseignement : Songez donc, dit-elle aux dévotes de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, Marie sait pourquoi le prêtre porte un surplis blanc pour dire la messe, pourquoi il faut se lever à l’Évangile. De mon temps, on n’apprenait pas tout cela.

Marie prend maintenant la religion au grand sérieux. Elle tient, comme on le lui a recommandé, une comptabilité de son âme. Sur un carnet, elle note au cours de la journée les victoires remportées sur sa paresse, sa gourmandise, son indocilité. Elle repousse les tentations du démon qui ne manque pas de lui souffler toutes espèces de désirs de pécher.

Pour distraire un peu les futures communiantes de la fatigue des exercices de piété, la sœur Vincent les emmène faire une promenade au jardin des Tuileries. Une promenade où on ne joue pas, songez donc, la première communion est dans huit jours ! On se contente de faire en rangs, deux par deux, le tour du jardin.

Dans la rue de Rivoli, des crieurs de journaux annoncent la chute du ministère. Les chutes de ministères, qui sont alors fréquentes, intéressent beaucoup Marie, car elle espère toujours en la venue d’un ministère bonapartiste, qui reprendra l’épopée napoléonienne. Mais maintenant le grand Empereur est oublié. Marie a bien d’autres choses dans la tête et la chute des ministères ne l’intéresse plus. Elle se demande même comment il peut y avoir des gens qui s’intéressent à ces choses transitoires ; seule l’éternité importe, n’est-il pas vrai ?

Tous les samedis, il faut aller se confesser. C’est une grande joie pour Marie, car après l’absolution, elle est convaincue d’être pure comme un ange. L’idée de cette pureté lui procure un grand bien-être ; tout lui semble beau et bon.

Un matin, en arrivant à l’école elle s’aperçoit qu’elle perd du sang, sans doute elle est malade et va mourir. Elle ne s’effraie pas ; la mort, n’est-ce pas l’entrée au ciel, où certainement elle ira, puisqu’elle est pure de tout péché. Cependant, une inquiétude lui vient tout de même et elle se confie à la sœur Vincent. Mais quoi ? Voilà que la sœur se met en colère.

« Petite sale ; on ne dit pas ces choses-là ; allez-vous-en chez vous tout de suite. »

Marie est toute confuse… On ne dit pas ces choses-là, pourquoi ? Est-ce de sa faute si elle est malade. La voilà repartie en pleurs chez elle et elle raconte tout à sa mère, qui ne parle pas de la soigner.

— Ce n’est donc pas grave, maman ?

— Non.

— Alors… cela va se passer.

— Cela se passe et puis cela revient.

— Comment, cela revient ?

— Mais oui, laisse-moi tranquille.

La petite fille a l’impression que tout le monde l’abandonne, dans un cas honteux. Mais pourquoi ? Qu’a-t-elle de mal ? Est-ce de sa faute si tout ce sang vient ? Elle devrait inspirer la pitié et, au contraire, on la rudoie, sa mère tout comme la sœur Vincent.

En dernier recours la fillette monte près de son père et lui raconte tout.

— Je le sais bien ce que tu as ; j’ai vu ton linge, ce sont les règles. Cela veut dire que tu n’es plus une enfant. Toutes les femmes ont cela et le sang revient tous les mois. Lorsque les règles s’arrêtent, c’est que la femme est enceinte.

— Quelle chose dégoûtante !

— Que veux-tu ; c’est la vie…

À genoux sur un prie-Dieu de l’église, dans la lumière d’un bec de gaz parcimonieusement baissé, Marie attend son tour pour la confession.

La sœur Vincent a donné comme sujet de méditation : « Nous sommes par nos péchés la cause de la mort du Sauveur ! »

Marie en imagination évoque le supplice de la croix et tente de s’abîmer dans son péché.

C’est moi, Seigneur, qui suis la cause de vos souffrances !

Mais non, elle a le sentiment confus que tout cela est artificiel et que cette méditation n’est qu’un devoir d’écolière qui ne correspond en rien à la vie réelle.

— Voyons, Marie, quels sont tes péchés ?

Tu as désobéi à ta mère, tu t’es levée ce matin un quart d’heure en retard, tu as mal appris tes leçons. Non, vraiment, ce ne peut être cela qui a causé la mort de Jésus-Christ.

Et Marie ne croit pas du tout que c’est le démon qui lui a suggéré cette opinion subversive. Décidément on en fait accroire aux enfants.

Mais son tour est venu. La future communiante s’agenouille dans le confessionnal et récite le Confiteor. Elle énumère ses menus péchés parmi lesquels les réflexions qu’elle vient de faire en attendant son tour. Peut-être en effet fallait-il les dire, car elles doivent constituer un péché par pensée. Le prêtre qu’elle ne voit pas, car il fait très sombre, lui dit d’une voix blanche que les enfants ne doivent pas ainsi faire travailler leur « jugeote ». Enfin ce n’est pas grave ; il lui donne l’absolution.

Madame Pierrot s’est résignée à la dépense des vêtements de mousseline blanche. Elle sait que les sœurs distribuent des robes de communion aux enfants pauvres ; mais elle n’est pas pauvre, et, si elle n’aime pas à dépenser son argent, elle ne veut pas non plus mendier.

Depuis trois jours, toutes les splendeurs blanches sont étendues sur des chaises et, la veille du grand jour, on a emprunté à Madame Lézard un baquet et Marie est lavée des pieds à la tête. C’est bien la première fois que cela lui arrive depuis qu’elle se souvient.

Mais Marie ne peut pas se coucher. La veille de la première communion, il faut demander pardon à ses parents pour tout le mal qu’on leur a fait depuis la naissance.

À l’idée de se mettre à genoux au milieu de la chambre, la fillette tremble. Elle ne sait pas au juste de quoi elle a peur. Sans doute, c’est l’humiliation qui lui fait honte et puis elle craint de faire un geste ridicule que sa mère n’attend pas et dont elle rira.

Cependant il faut se décider, en ne demandant pas pardon, elle commettrait un péché et ne pourrait communier ; enfin elle prend un parti moyen.

— Maman !

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— On nous a dit à l’école qu’il fallait demander pardon à ses parents, la veille de la première communion.

— Ah ! On t’a dit cela. Eh bien, nous te pardonnons, va te coucher.

— Ouf ! Ce n’était que cela ? Il est vrai qu’elle a escamoté la mise à genoux, mais enfin les parents ont pardonné ; l’essentiel y est.

— C’est demain !

Dans son lit auquel on a mis des draps blancs, ce qui n’arrive pas souvent, Marie ne peut dormir. En esprit elle chante le cantique :

 

Mon bien-aimé ne paraît pas encore

Trop longue nuit, dureras-tu toujours ?

Tardive aurore

Hâte le jour…

 

Ah oui, hâte le jour ! Dans l’impatience de Marie, il y a beaucoup d’enfantillage. Comme à toutes les petites filles, il lui tarde de revêtir la robe blanche, longue comme une robe de grande personne. La première communion, c’est la fin de l’enfance ; après on est une demoiselle.

Mais son attente a aussi un objet moins futile. La sœur Vincent a assuré que, lorsqu’on a bien dit tous ses péchés, la communion procurait un bonheur absolument inconnu auparavant. Pendant quelques instants, Jésus est présent dans notre cœur et nous inonde de délices paradisiaques. Voilà des mois que Marie attend ce bonheur.

 

Mon bien-aimé ne paraît pas encore

Trop longue nuit, dureras-tu toujours ?

 

Enfin la tardive aurore a paru, et il est déjà grand jour quand Marie se réveille.

Elle a revêtu la toilette de mousseline et part à l’église, un peu triste d’être seule. Madame Pierrot n’a pas voulu fermer la boutique ; et en outre, malgré des prières répétées pendant une semaine pour implorer du beau temps, il pleut.

À l’église le spectacle de la foule toute blanche des communiantes lui est connu. Elle l’a déjà vu tant de fois avec envie, maintenant c’est son tour… Enfin ! Elle s’assoit à sa place ; l’orgue joue. Bientôt un prêtre monte en chaire et parle : « Jésus est là, mes enfants, vous allez le recevoir ». Ah oui, qu’il vienne !

Enfin le mouvement universel a mis Marie devant la minute tant désirée. Elle reçoit l’hostie et, la tête dans ses mains comme elle a vu faire aux autres, elle regagne sa place. Rien ! Elle n’éprouve rien des joies annoncées ; elle n’a qu’une sensation de vide immense.

Qu’est-ce à dire, Jésus est bien en elle cependant, et elle a bien dit tous ses péchés.

Alors la même voix qui s’était fait entendre pendant la retraite parle de nouveau en Marie. On l’a entretenue beaucoup de Dieu, mais en fait elle n’en a jamais eu aucune connaissance directe. L’église, les prêtres, les sœurs, la musique, les cierges, l’encens : tout cela est humain et les hommes peuvent bien arranger cette cérémonie sans que Dieu existe.

Et une conviction s’empare de l’âme de Marie, conviction confuse, car elle participe de l’intuition bien plutôt que de la logique ; c’est qu’il n’y a rien au-dessus de l’humanité.

Les communiantes en rang, deux par deux, sont conduites à l’école où une brioche leur permettra d’attendre l’heure du déjeuner chez leurs parents. Marie se trouve à côté de la sœur Angèle qui fait le cours supérieur, la seule de toute l’école qui ne l’ait pas méprisée ; elle se risque :

— Ma sœur, je n’ai pas éprouvé les transports de bonheur dont on nous a tant parlé.

— Des transports, ce sont les fous qui ont des transports. Dans la vie il ne s’agit que de faire son devoir… Tu es trop intelligente, petite ; il ne faut pas vouloir tant analyser, car alors tout s’en va.

— Tout s’en va ?

— Oui, il ne reste rien et on est très malheureux.

Marie ne dit rien à sa mère, elle comprenait qu’il n’y avait rien de sérieux. C’était un mensonge de plus, parmi tous ceux dont les grandes personnes bernent les enfants. Dans la vie il y a seulement des devoirs, avait dit la sœur Angèle.

On traita ensuite de l’avenir de l’héroïne de la fête. Car la première communion marque l’entrée dans la vie sérieuse, mais Madame Pierrot n’était pas pressée. Dans un récent voyage qu’elle a fait en Auvergne, elle a retrouvé sa mère, grande bourgeoise qui l’avait eue clandestinement avant le mariage, et elle en avait reçu une somme d’argent qui si elle ne la faisait pas riche, la mettait néanmoins à l’abri du besoin. Marie retournerait donc à l’école et, puisqu’elle avait le goût d’apprendre, elle irait jusqu’au brevet d’institutrice.

Depuis qu’elle avait retrouvé, avec sa mère, une situation matérielle supérieure, Madame Pierrot peu à peu transformait sa maison. La fruiterie repeinte, réagencée, pourvue de deux becs de gaz, avait un air tout ragaillardi. Dans la chambre on avait mis du papier neuf, changé les matelas pourris du lit conjugal, acheté un lit de fer pour Marie. Les lits pourvus de rideaux de toile blanche permettaient de s’isoler à l’intérieur.

La jeune fille grandissait, et il y avait des choses qu’elle ne devait pas voir. Comme la fruitière n’avait pas aucun goût pour le ménage, elle avait pris, dans le clan des dévotes de Bonne-Nouvelle, une vieille femme qui pour vingt sous venait tous les matins mettre la maison en ordre. Et, qui l’eût cru ? Madame Pierrot devenait coquette. Elle avait renoncé aux bonnets, elle portait des robes à la mode et ses tabliers bleus, changés tous les matins, étaient toujours propres.

Marie, naturellement, prenait sa part de la nouvelle aisance. Sa mère lui avait racheté du linge et elle avait maintenant deux robes convenables, une pour la semaine et une autre, plus neuve, pour les dimanches.

De la première classe elle était passé au cours supérieur. Elle y partait le matin, portant orgueilleusement sa serviette de toile cirée et une pile de livres d’écoles retenus par une courroie.

Le dimanche matin, après la messe, Marie allait dans une dépendance de la sacristie porter et reprendre des livres d’agrément. La paroisse avait là une bibliothèque d’un millier de volumes environ, que l’on prêtait aux enfants de l’école des sœurs qui avaient fait leur première communion. Un vieillard à cheveux blancs, membre de la société de Saint-Vincent de Paul, faisait fonction de bibliothécaire.

Il avait vite fait connaissance avec Marie et, très aimable, il la guidait dans le choix de ses lectures. L’enfant, naïve, encore malgré sa précocité, avait dévoré Jules Verne et elle croyait à la réalité de ses Voyages Extraordinaires.

— Alors, Monsieur, on est allé tout près de la lune, dans un boulet de canon ; c’est drôle, je ne l’avais jamais entendu dire.

— Petite bête ! Les romans de Jules Verne sont des œuvres d’imagination, comment pourriez-vous croire que c’était arrivé ?

Il a dit petite bête d’un air gentil. Marie croit que le bibliothécaire l’a prise en affection, et elle a commencé à se confier à lui, elle a si peu de personnes à qui se confier. Elle lui parle de ses parents, de son école ; mais comme il la regarde drôlement !

Marie est pubère depuis déjà un an. Elle a de jolis cheveux noirs qui frisent naturellement, de grands yeux bruns pleins d’intelligence, des traits réguliers. Elle est déjà grande et sous son corsage on voit tomber les petits seins. Elle est une proie convoitée par ce vieil homme amateur de chair fraîche et elle ne s’en doute pas.

Une fois cependant elle a compris. Il l’a attirée dans un coin de la pièce et, sous le prétexte de chercher un livre intéressant, il l’a prise dans ses bras et serré très fort :

— Ah, je t’aime bien, ma petite, si tu voulais être gentille avec moi !

Marie ne répond pas… Elle veut voir jusqu’où l’homme ira, et s’il va trop loin, elle poussera des cris terribles. La fenêtre est ouverte sur la rue Beauregard et on est au rez-de-chaussée. Elle criera, on viendra, ce sera un scandale épouvantable et le vieux bonhomme perdra sa place.

Mais l’homme s’étonne de cette fillette qui reste inerte, sans cependant paraître avoir peur. Il voit dans ses yeux un éclair de haine et il la lâche.

« Va-t-en chez toi, petite sotte ! »

C’est que depuis un mois, Marie n’ignore plus rien des relations sexuelles. Les « sales histoires » des petites camarades lui en avaient déjà donné quelque idée ; mais un jour son père lui a tout raconté et elle en a pris un tel dégoût de la vie qu’elle voudrait mourir.

— Alors, papa, lorsque maman racontait que Madame Larché, la dame du sixième, avait vendu sa fille au propriétaire, c’était pour cela ?

— Bien sûr, pour cela, s’il voulait.

— Mais elle, la jeune fille, pourquoi se laissait-elle vendre ?

— Il fallait bien !

— Comment, il fallait bien. Je voudrais bien voir que ma mère essaie de me vendre !… Je crois que je la tuerais !

— Il ne faut pas dire des choses pareilles, petite. Ta mère a raison, tu es une étrange enfant, et cependant tu es ma fille… Ma femme est honnête et ne m’a jamais trompé… D’ailleurs tu peux être tranquille, ta mère ne te vendra pas… Madame Larché, c’est une femme de rien.

Il lui parlait du trottoir, des prostituées, des marlous, de la mise en carte et des maisons closes. Peut-être voulait-il faire son éducation, et l’armer contre les embûches de la rue. Cependant, sans être fou, il perdait un peu la notion exacte des choses ; aussi peut-on penser que c’était peut-être pour le plaisir de penser que c’était peut-être pour le plaisir de parler du sexe qu’il initiait la fillette aux vilaines réalités de ce monde.

Une grande lumière se faisait maintenant dans l’esprit de Marie, nombre de mystères s’éclaircissaient. Elle comprenait pourquoi il ne fallait pas parler à la dame d’à côté, si belle dans ses robes roses, pourquoi il y avait à dire sur les amis de la coiffeuse. Cependant une illusion lui restait.

— Mais… Maman… Elle n’a pas fait cela, elle, au moins ?

— Mais si, elle l’a fait, comme les autres… Ta mère est comme toutes les femmes !

Marie était atterrée !

Elle n’aimait guère sa mère, dont les duretés l’avaient refoulée depuis sa plus tendre enfance. Mais si elle avait peu d’affection elle avait, en revanche, beaucoup de respect. Le fanatisme religieux même de la fruitière l’élevait aux yeux de Marie au-dessus des autres femmes. Elle n’était pas comme les voisines qui ne savaient parler que cuisine et ménage. Les dévotes mêmes rendaient hommage à la fruitière qui était, disaient-elles, une femme de tête.

— Et voilà que maintenant !…

Comme toutes les femmes… Son père lui avait fait de telles descriptions qu’elle se représentait la chose fort bien… Quelle horreur !

Ah, non jamais elle ne se marierait. Si sa mère était comme toutes les femmes on ne pourrait pas dire cela d’elle !

CHAPITRE V

Marie a seize ans, c’est une grande fille, elle a passé avec succès le brevet élémentaire et a quitté l’école. Elle travaille maintenant à la maison, tout en suivant quelques cours, pour son brevet supérieur. Car elle ne veut pas être fruitière comme sa mère : ce métier lui semble vil. Elle aime l’étude, elle sera institutrice, il lui semble qu’être institutrice constitue la situation la plus brillante ; elle ne voit rien au-dessus.

Car depuis longtemps le rêve napoléonien est effacé. Non que Marie soit revenue de son admiration, mais sa raison, plus forte, lui a permis de faire le départ entre la rêverie et la vie réelle.

Cependant l’imagination de Marie ne chôme pas, elle travaille plus que jamais ; la jeune fille a un autre rêve.

Elle a trouvé dans la bibliothèque de la paroisse, où elle retourne depuis qu’on a remplacé le vieux par une dame, un étrange roman.

Tout d’abord il la rebute, parce qu’il est rempli de mots russes qu’elle ne comprend pas ; mais elle persévère et voilà que le livre la passionne.

Très loin, en Russie, une petite fille suit avec son père un convoi de déportés politiques que l’on dirige vers la Sibérie. On marche toute la journée dans la neige ; il fait un terrible froid ; les gardiens, féroces, fouettent les prisonniers pour les forcer à marcher ; il y en a qui tombent morts sur la route.

Un jour, comme on avait battu son père, la petite fille injurie le gardien, qui lui donne un soufflet. L’enfant jure une haine éternelle au tsarisme et, lorsqu’elle est grande, elle devient nihiliste.

Le livre n’est pas pour rien dans la bibliothèque de l’église. Il est écrit dans un sens très réactionnaire. Les nihilistes sont tous des ivrognes, des voleurs et des assassins. Les fonctionnaires du tsar, les nobles, les généraux, au contraire, sont irréprochables.

Mais Marie n’est pas dupe. Les blancs lui apparaissent comme des privilégiés sans valeur, et sans intérêt, alors que les nihilistes au contraire lui semblent des personnages prodigieux. Surtout Nadiège[1], l’héroïne du roman, la petite fille au soufflet qui est devenue chef de parti. Elle l’adore, elle a découpé son portrait dans le livre et par quatre clous, elle l’a fixé au mur, au-dessus de son lit.

— Qui est cette femme ? a demandé Madame Pierrot.

— Une Russe.

— Une Russe ? Tu connais donc des Russes à présent… quelle enfant bizarre !

— Mais non, je ne la connais pas : c’est une image d’un livre.

— Ah ! bien.

Marie ne connaît pas Nadiège, c’est vrai, mais pour la connaître que ne ferait-elle pas ? Elle serait capable d’aller en Russie à pied, même s’il y a tout le temps de la neige sur les routes.

Mais la jeune fille réfléchit. Ce livre, c’est un roman et par conséquent Nadiège n’existe pas, c’est un personnage imaginaire. Oui, mais les nihilistes existent : elle en a entendu parler dans les journaux. Quelle vie intéressante on doit vivre là-bas en Russie… très loin.

Marie ne songe pas sérieusement à y aller, Nadiège est un rêve, comme autrefois Napoléon Ier. Les rêves sont agréables. Que vaudrait sans eux l’existence ? Mais il ne faut pas demander aux rêves de se réaliser ; Marie n’est plus une petite fille.

Cependant, lorsque la vie lui pèse par trop, les jours de scènes avec sa mère, elle se dit qu’il n’y aurait aucune folie à vouloir aller en Russie, pour être nihiliste. Nadiège, l’héroïne du roman, était institutrice dans une maison noble. Ne pourrait-elle pas être cela ? Mais elle est trop jeune, on ne voudrait pas d’elle. Il faut d’abord passer le brevet supérieur, après elle verra, elle aura quelques années de plus.

Alors Marie, dans un placard qu’on n’ouvre jamais, a mis secrètement un petit coffret de bois. C’est là que peu à peu elle dépose des pièces blanches, ses économies. Quand elle aura le brevet, elle prendra cet argent et partira en Russie, même si sa mère ne veut pas.

CHAPITRE VI

Marie sent la maison lui peser de plus en plus. Pas une chambre pour être elle-même ; à neuf heures du soir, il lui faut se coucher.

Dans la journée Marie est à peu près libre ; elle va à ses cours ; mais elle n’a pas encore osé quitter la maison après le repas du soir.

Dire qu’elle s’ennuie, Marie ne l’ose pas. Madame Pierrot ne prend jamais de distractions, et elle pense même que c’est très mal d’en désirer. Cinq ou six fois par an, elle assiste à des conférences d’orateurs catholiques ; mais il ne faudrait pas lui parler de théâtre ; le théâtre, c’est la perdition.

La seule distraction de la fruitière est le salut à Notre-Dame de Bonne Nouvelle. Depuis longtemps, elle y va toute seule, Marie, tout en n’avouant pas crûment son incroyance, a cessé peu à peu les pratiques religieuses.

L’hiver, la claustration des soirées passe encore, Marie dès la fin du dîner se met à sa petite table et travaille pour son examen. Mais l’été, les longues journées de juin et juillet, comment se résigner à les passer à la maison ?

Madame Pierrot consent à mettre des chaises sur le trottoir, devant la boutique à demi fermée. On aide le père à descendre l’étage, et il s’assoie dehors respirant l’air tiède. Le concierge, quelques voisins viennent s’informer de sa santé et faire un bout de causette. La rue de Cléry n’est plus aussi anticléricale qu’autrefois, on pardonne à Madame Pierrot son amour de l’église et, comme sa situation matérielle est meilleure, on a cessé de la mépriser. Mais à dix heures, tout le monde rentre ; on se lève matin, il faut se coucher tôt.

Marie a inventé d’aller à la bibliothèque de la mairie consulter des livres qu’on ne prête pas à domicile et qui sont indispensables pour l’examen. La jeune fille ne ment pas tout à fait, elle va à la bibliothèque, mais elle fait ensuite un tour de promenade.

Promenade sans joie. Ce n’est pas en vain qu’une jeune fille de seize ans se promène le soir dans les rues de Paris. Elle est une proie que les hommes chassent et à chaque pas, il lui faut subir des invites insultantes. Elle a imaginé de mettre sur sa tête un fichu, pour dissimuler sa jeunesse et afin de goûter une paix relative, elle recherche les endroits déserts.

Un soir qu’elle était rentrée un peu tard, sa mère lui a fait une scène terrible.

— La bibliothèque ferme à dix heures ; il est onze heures, qu’as-tu fait ?

— Je me suis promenée.

— Promenée !… Une jeune fille ne se promène pas la nuit, va faire croire cela à d’autres. Tu as un amant !

— Un amant, moi !

— Eh oui, toi, pourquoi pas ? Quand une jeune fille sort sans ses parents, c’est qu’elle a un amant. Je ne veux pas de cela, tu sais. Je ne tiens pas à être déshonorée par la mauvaise conduite d’une gourgandine. Tu n’iras plus à la bibliothèque.

— J’irai !

— C’est ce que nous verrons.

— C’est tout vu. Je trouve humiliants ces soupçons ignobles au sujet de ma personne. À seize ans, je ne suis plus une enfant et je crois savoir ce que j’ai à faire. Même si j’avais un amant, ce serait mon droit, je pense… Mais je n’en ai pas… oh non !

— Elle est libre d’avoir un amant ! Est-il possible qu’une jeune fille puisse parler de la sorte à sa mère. Plus aucun respect ! On a raison de dire : « Sans religion, pas de morale. » Tu as toujours été une mauvaise fille et, ma parole, il doit y avoir le diable en toi. Je vais dire à l’abbé Duplan qu’il vienne t’exorciser.

— M’exorciser ! Tu retardes, maman, nous ne sommes plus au moyen âge. Qu’il vienne un peu, ton ratichon, il sera bien reçu.

— Tu l’entends, papa ? Où a-t-elle pris tout ce qu’elle dit ? Je crois que c’est la maison de correction qui la remettra dans le droit chemin.

— La maison de correction ? Et pour quel crime, s’il te plaît ? Ai-je jamais volé quelque chose ?

— Point n’est besoin de voler. Une jeune fille qui se promène le soir dans les rues en cachette de ses parents ne peut être qu’une vicieuse, et les vicieuses on les enferme, pour ne pas qu’elles apportent le déshonneur dans leur famille.

C’était vrai, Marie le savait. Les parents avaient sur les enfants ce droit abominable. Elle eut un moment l’idée de se jeter par la fenêtre pour fuir ce monde odieux. Certes, elle ne se laisserait pas enfermer, elle fuirait avant, mais comment vivre. Elle n’a pas encore gagné un sou et le problème de la vie matérielle l’épouvante.

Dans son lit, les rideaux fermés, elle pleure des larmes de colère. Qu’a-t-elle fait de mal ? Elle est studieuse, elle est pure et voilà comment elle est jugée, des soupçons ignobles. Sa mère a parlé de la faire examiner par un médecin pour savoir si elle est vierge. Odieux, odieux ! Être gardée comme une chienne que l’on veut préserver quel dégoût ! Alors elle n’est pas une personne mais, une chose, on veille à son sexe et on parle de l’enfermer pour qu’elle ne se livre pas au mâle ; afin d’être un jour livrée au mari, comme un instrument qui n’a jamais servi. Comme si sa personne, son esprit, son corps n’étaient pas à elle et rien qu’à elle.

Ah partir, partir… et pas moyen ; l’argent, le sale argent. Elle regrette maintenant d’avoir fait des études. Si elle avait appris la couture ou la mode, aujourd’hui elle gagnerait sa vie et pourrait envoyer promener Madame Pierrot. Mais il est trop tard. Pendant deux ou trois ans encore, il lui faudra rester dans cette maison odieuse, où elle n’a pas même une chambre pour pleurer en paix…

La pièce est grande, à l’autre bout est le lit conjugal, fermé aussi par des rideaux de cretonne. Marie entend ses parents qui causent à mi-voix entre eux.

— Sûrement elle a quelque amoureux, autrement elle ne s’amuserait pas à flâner dans les rues. Je ne dis pas qu’elle ait fait le mal ; mais enfin, il faut faire attention. Vois-tu qu’elle attrape un gosse, quel scandale pour la boutique. Le mieux serait de la marier au premier chien coiffé qui en voudra.

— Mais non, maman, elle n’a personne, j’en jurerais presque. Ta fille, je vais te dire ; eh bien, tu ne la connais pas. C’est une enfant bizarre qui ne ressemble à aucune autre ; aussi, tu vois, elle n’a pas de camarades. Un orgueil immense est en elle ; elle pense que les autres jeunes filles ne sont que des poupées frivoles, indignes de son amitié. Elle lit, elle lit des quantités de choses dont la plupart sont inutiles à son brevet. Elle se forge des tas d’idées impossibles, elle s’emballe pour des chimères. Si encore c’était un garçon, on comprendrait… Non, elle n’a pas d’amant, elle est bien trop fière. Aussi le danger n’est pas là ; il est ailleurs… Je crains que ta fille ne soit pas mariable.

— Pas mariable, pourquoi cela ? Avec ses beaux cheveux, ses yeux noirs, son nez droit, sa taille élancée, elle n’est déjà pas si mal. Et je compte lui donner une petite dot, cinq mille francs c’est bon à prendre.

— Je ne dis pas, mais c’est elle qui ne voudra pas se marier, elle me l’a dit bien des fois et je sais, qu’au fond, elle a horreur des hommes.

CHAPITRE VII

Madame Pierrot tient à son idée qui est de marier sa fille au plus vite. Le père, il ne sait pas ; ce n’est pas en restant cloué dans un fauteuil qu’on connaît la vie. Un mois ne s’est pas passé depuis la scène à propos des sorties que la fruitière, l’air un peu hypocrite, appelle sa fille pour lui parler sérieusement.

— Je t’ai trouvé un beau mari, le fils de Lansberg, le tailleur, qui revient du service militaire. Il a vingt-quatre ans, tu en as bientôt dix-sept, cela va très bien. L’homme doit toujours être plus âgé que la femme.

— Tiens, pourquoi ?

— Parce que, lorsque la femme vieillit, l’homme s’en lasse et va courir ailleurs. Si la femme est plus jeune, ce contretemps n’arrive pas, tout au moins c’est une garantie.

— Très bien… Je dois prendre une garantie, afin que mon mari ne me plaque pas comme une vieille savate, lorsque je me serai avachie à son service. Lui, naturellement, ne sera jamais vieux, toujours il sera sûr de plaire aux femmes en général et à la sienne en particulier.

— Comme tu vois cela. Quand on raisonne trop, ma fille, on n’arrive jamais à rien. La vie est ce qu’elle est, il n’y a qu’à s’incliner. D’ailleurs n’est-ce pas Dieu qui a fait les hommes, les femmes et le mariage. Devant l’œuvre de Dieu, pauvres vers que nous sommes, nous n’avons qu’à nous taire.

— Ton Dieu, il aurait pu faire mieux.

— Mon Dieu est le tien, misérable ! Tu verras cela à l’heure de ta mort. Mais assez ! Ne me pousse pas à bout… il s’agit d’une affaire sérieuse. Le père Lansberg a une bonne clientèle dans le quartier. C’est un juif, mais qu’est-ce que cela peut te faire, puisque tu n’as pas de religion. Il laissera sa clientèle à son fils et vous vivrez tous les deux honorablement.

— Et mon brevet supérieur ?

— La belle affaire ! Tu ne le passeras pas, voilà tout. Les brevets, c’est bon pour les vieilles filles qui ne trouvent pas de mari. Tu es jeune ; si tu voulais t’en donner la peine, tu serais jolie ; je fais le sacrifice de te constituer une petite dot. Tu serais bien sotte de te fatiguer toute la vie à apprendre le b a ba aux marmots, alors que tu peux vivre tranquille dans ton intérieur.

— Mais enfin, je ne l’aime pas, ton Lansberg. Avec sa maigreur il a l’air d’un manche à balai, et puis, il est bête comme une oie ; il n’a même pas pu avoir son certificat d’études !

— Pas besoin de diplôme pour faire un mari. S’il est bête, tant mieux, ce sera toi qui dirigeras le ménage, car si je ne tombe pas dans l’erreur des féministes qui voudraient que les femmes soient des hommes, je reconnais que, lorsque la femme est la plus intelligente des deux, c’est elle qui doit diriger, sans en avoir l’air, bien entendu.

— Diriger quoi ? Le fourneau et la marmite, grand merci. Si je voulais me marier, ce serait avec un homme très supérieur à moi, un grand savant, par exemple, qui me ferait collaborer à ses recherches.

— Voilà bien la demoiselle ! Parce que cela prépare le brevet supérieur, cela s’en croit. L’abbé Ratier a bien raison de dire qu’il ne faut pas donner d’instruction aux filles, afin qu’elles ne soient pas tentées par le démon de l’orgueil… Mais, grande imbécile, un savant ne voudra pas de toi, malgré ta frimousse piquante. Tu n’es que la fille d’une fruitière et je n’ai pas cent mille francs de dot à te donner.

— Eh bien, laisse-moi tranquille.

— Non, je ne te laisserai pas tranquille, tu épouseras le fils Lansberg ; je ne te laisserai pas manquer ce parti inespéré.

— Pardon… Pour se marier, il faut être deux ; et ce n’est pas toi qui épouses ; c’est moi. Eh bien, sache-le, je ne dirai jamais oui. D’ailleurs, mon père a dû te le dire, j’ai horreur du mariage.

— Oui… des élucubrations de ta tête folle et bourrée d’orgueil ; pourquoi ne pas vouloir faire comme tout le monde ?

— Parce que je ne suis pas comme tout le monde. À la mairie, le jour du mariage, on lit à la femme une page du code civil ; il y est dit que l’épouse doit suivre l’époux, et lui obéir. Je ne souscrirai jamais à pareille servitude.

— Ce sont des mots… Laisse le code aux magistrats qui en vivent. Est-ce que j’obéis à ton père, moi ?

— Ce n’est pas la même chose. Papa est malade depuis quatorze ans, il ne peut pas marcher. C’est toi qui le fais vivre, il faut bien qu’il cède, s’il ne veut pas aller à l’hôpital. Dans les conditions ordinaires, la femme est la servante de l’homme et moi, je ne veux pas servir… Tu ne veux tout de même pas retourner le monde et mettre la femme à la place de l’homme.

— Non, car alors ce serait l’homme qui aurait à se plaindre ; je veux l’égalité des sexes.

— Encore des mots. L’égalité, mais c’est à la femme de la réaliser dans son ménage, une épouse un peu adroite réussit toujours à faire ce qu’elle veut ; elle a pour cela mille moyens.

— Oui, les moyens de la faiblesse ; la ruse, la duplicité. On guette le moment où le maître est de bonne humeur pour lui arracher un consentement. Moi, je trouve cela très bas ; je pense valoir n’importe quel homme, c’est pourquoi je n’ai nulle envie de me mettre sous le joug.

— Alors tu resteras seule, la belle existence !

Au lieu d’avoir de beaux bébés à cajoler, à habiller…

— Et des couches à laver, des pots de chambre à vider, merci bien, mon enfance n’est pas si loin que je l’aie oubliée.

— Ton enfance, elle ne s’est pas passée dans le luxe, je le sais, mais ce n’est pas ma faute. J’étais pauvre et j’avais ton père à soigner.

— Je ne te fais pas de reproche. Je veux seulement que tu me laisses la paix avec ton Lansberg que je n’aime pas. Je vais passer mon examen, et, si je suis reçue, je demanderai une place. L’emploi obtenu, je ne serai plus à ta charge et je m’en irai vivre de mon côté. Comme cela tu n’auras plus peur que je ne t’apporte un gros ventre et déshonore ta boutique.

CHAPITRE VIII

Papa est mort ! Un soir comme elle rentrait d’un cours, Marie a entendu de l’escalier des cris terribles. C’était fini. On était allé chercher le médecin qui était arrivé trop tard. M. Pierrot avait déjà eu plusieurs attaques et, cette fois-ci, il y était resté. Malheur inévitable, avait dit le docteur, et il fallait être content de l’avoir pu garder quinze ans après une hémorragie cérébrale.

Madame Pierrot n’en pousse pas moins des cris… on ne croit jamais à la mort ; elle aimait son mari. La jeune fille sanglote aussi, car c’était encore son père qui la comprenait le moins mal. Il avait dissuadé sa mère de la marier à toute force avec le premier venu.

Pour les pauvres, un mort donne une quantité d’occupations qui sont, en somme, un bien, car elles distraient la douleur. Il faut aller à la mairie, attendre le médecin de l’état civil, faire imprimer des lettres d’invitation aux obsèques et les envoyer, s’occuper de l’enterrement, commander des habits de deuil, etc.

Marie a mis sa mère en fureur parce qu’elle a refusé de mettre sur son chapeau un long voile de crêpe.

— Je veux bien m’habiller en noir, mais je ne veux pas de voile. Le voile est le symbole de l’asservissement de la femme. L’homme porte le deuil comme une chose secondaire, mais la femme doit avoir l’air d’avoir tout perdu ; elle s’ensevelit sous son voile comme les femmes sauvages se précipitaient dans la tombe de leur maître.

— Où vas-tu chercher tout cela, ma fille ; on met un voile parce que cela se fait. Tout le monde va dire que tu ne regrettes pas ton père ; tu passeras pour un monstre.

— Cela m’est égal. Je regrette mon père dont je n’ai pas eu à me plaindre, mais je me moque de l’opinion du coiffeur, de l’épicier et du marchand de vins. Ils peuvent penser de moi ce qu’ils veulent.

— Et cela retombera sur moi, on dira que je t’ai mal élevée.

— Si tu crains que je ne te fasse tort, je n’irai pas à l’enterrement.

— En voilà bien d’une autre. Que dira-t-on d’une fille qui ne suit pas le convoi de son père ? Tu n’as pas honte de me faire cette scène devant le corps de ton pauvre papa qui te voit de là-haut ?

— Il ne me voit pas ; il n’est plus rien ; et quant à la scène, c’est toi qui la fais ; tu n’as qu’à me laisser m’habiller à ma guise. Je ne t’oblige pas à ne pas porter de voile ; mets-en un si cela te plaît ; mais moi je suis libre de n’en pas mettre.

Tous les commerçants de la rue suivirent le convoi. Les haines anciennes étaient oubliées. Depuis qu’elle avait reçu de l’argent de sa mère, Madame Pierrot avait conquis l’estime de ses voisins ; on oubliait son intransigeance religieuse et tout le monde vantait le dévouement avec lequel elle avait soigné son mari.

Seule l’absence de voile au chapeau de la fille mettait une note discordante dans le concert d’éloges. Elle était en noir, c’était vrai ; mais pour la perte d’un père cela ne constituait pas un deuil suffisant. Il fallait avoir un voile de crêpe retombant jusqu’aux pieds et avoir soin de le mettre par devant afin qu’il cache le visage. On jugeait que Marie était une fille originale et que, en tout cas, elle ne ressemblait en rien à sa mère. Entre elles deux, c’était comme le jour et la nuit : la mère était bigote et la fille libre-penseuse.

CHAPITRE IX

La disparition du père transforma les habitudes de la maison. Parfois la mort d’un parent rapproche ceux qui restent ; mais ici ce fut tout le contraire. Madame Pierrot qui n’avait plus à soigner son mari restait du matin au soir à sa boutique et Marie se tint dans la chambre. Souvent lorsque la jeune fille rentrait tard, elle trouvait sa mère endormie, ses rideaux fermés et le matin la fruitière qui devait aller à la halle se levait bien avant sa fille. De la sorte, tout en habitant ensemble les deux femmes restaient des journées sans se voir.

Ne pouvant disposer de deux chambres, chacune arrangea son coin à sa façon. Marie en face de son lit installa une étagère à livres et Madame Pierrot près du sien s’arrangea un véritable autel fait d’une vieille commode recouverte d’un drap blanc. Elle venait d’entrer au Tiers-Ordre de Saint-François ; elle fit donc l’acquisition rue de Saint-Sulpice d’une statue du saint haute d’un mètre et l’installa sur sa commode. Elle compléta avec des chandeliers en fer doré dans lesquels elle mit des cierges et des vases où elle tenait des fleurs fraîches. On se serait cru dans une église et le soir, agenouillée sur le carreau devant son autel improvisé, Madame Pierrot récitait force chapelets.

Le dimanche après-midi la fruitière ferme sa boutique, ce qu’elle ne faisait jamais du vivant de son mari.

Vêtue d’un long châle noir, coiffée d’un chapeau orné du grand voile qu’elle relève par derrière parce qu’il y a cinq mois déjà qu’elle est veuve, elle va soit au cimetière de Pantin sur la tombe de son mari, soit aux vêpres à Notre-Dame de Bonne Nouvelle.

Une nuit Marie est réveillée en sursaut par des gémissements ; elle ouvre ses rideaux et reste clouée de stupeur. À la lumière d’un cierge placé devant saint François, Madame Pierrot, vêtue seulement d’un jupon, se frappait le dos à coups de martinet en récitant le Confiteor.

Quelle stupidité ! Comme si on n’avait pas assez de mal et qu’il faille s’en faire encore ; ces dévots étaient de véritables fous.

La jeune fille se recoucha sans rien dire. Elle savait que ce serait inutile d’essayer d’amener sa mère à renoncer à des pratiques insensées.

Entre elles deux la froideur allait en s’accentuant de plus en plus ; il lui semblait même voir poindre dans le regard de sa mère des éclairs de jalousie. Elle avait quarante-six ans, ses cheveux étaient gris et des rides couvraient son visage ; elle marchait à grands pas vers la décrépitude. Marie, au contraire, allait en embellissant.

Mais était-ce de sa faute, et la jeune fille se disait qu’un tel sentiment déjà bien laid chez une mère devrait être impossible chez une chrétienne préoccupée avant tout des choses de la vie future.

Mais la lecture de Tartuffe imposée au programme du brevet supérieur et plus encore la vue de tant de tartuffes mâles et femelles qui hantaient la boutique lui avaient appris que les dévots ne font pas du tout fi des choses de la terre.

CHAPITRE X

Marie a passé brillamment en juillet son brevet supérieur et depuis la rentrée d’octobre elle a une place ; elle est institutrice dans une école de la banlieue de Paris.

Sa mère a tenté encore une fois de la marier.

Fort du principe de la différence d’âge nécessaire entre l’homme et la femme, le cafetier d’en face, un veuf, de cinquante ans, ne s’était pas effrayé des dix-neuf ans de Marie. Madame Pierrot avait insisté pour que sa fille, écoutant enfin la raison, ne laisse pas échapper une aussi belle occasion, mais la jeune fille était restée intraitable.

— Eh bien, moi, je ne suis pas comme toi, dit un jour la fruitière, puisque tu ne veux pas te marier, c’est moi qui me marie.

— Ah ! avec le cafetier ?

— Non, le cafetier est trop jeune et d’ailleurs je n’en voudrais pas ; il est comme toi, il n’a pas de religion. J’ai fait la connaissance au Tiers-Ordre d’un homme de soixante ans très bien. C’est un fonctionnaire en retraite, un homme instruit. Ma foi, je lui ai plu et il me plaît. Ma mère qui, comme tu sais, est morte l’année dernière, m’a laissé en Auvergne une propriété. Je vais vendre la boutique et nous partirons là-bas. Nous nous y marierons lorsque mon deuil sera fini.

Marie est atterrée par cette révélation soudaine ; les larmes lui montent aux yeux.

— Tu pleures parce que je me marie ? Il n’y a pas de quoi… Évidemment tu ne peux pas être avec nous ; M. Charpin, c’est son nom, ne voudrait pas.

Moi, je t’ai supportée parce que, malgré tout, tu es ma fille, mais lui n’a pas les mêmes devoirs…

Tu es athée, lui et moi nous sommes chrétiens ; tu as des opinions abracadabrantes, un féminisme outrancier, des idées anarchistes ; la maison serait un enfer…

Si tu étais encore une enfant, je patienterais, mais tu as dix-neuf ans, tu gagnes ta vie. Lorsque l’oiseau est capable de voler tout seul, il quitte le nid.

— Eh bien, je le quitterai. Mais je trouve tout de même étrange que toi, une chrétienne, tu penses au mariage un an après la mort de papa.

S’il te voit de là-haut, comme tu le crois, que doit-il penser ?

— Ton père est avec Dieu. J’ai fait envers lui tout mon devoir. Bien des femmes n’auraient pas gardé tant d’années un mari qui ne pouvait gagner et coûtait cher à entretenir. Maintes personnes, mêmes pieuses, me conseillaient de le placer dans un hospice. Je l’ai conservé malgré tout. Mais maintenant il est mort, je suis libre, et, ma foi, puisqu’une occasion se présente à moi d’être heureuse, je la saisis. Dieu ne demande pas aux hommes l’impossible et, si la vie conventuelle est celle qui lui est la plus agréable, le mariage n’en est pas moins un sacrement.

Marie souffrait atrocement d’un sentiment pareil à la jalousie. Certes elle savait bien que sa mère ne l’avait guère aimée. Elle n’avait presque pris aucun soin d’elle et elle avait poussé à la diable. Depuis qu’elle était capable de penser, la divergence des idées et des manières de comprendre la vie faisait d’elles deux presque des ennemies. Néanmoins Marie en voulait férocement à ce vieillard qui venait lui enlever sa mère ; elle voyait en ce remariage comme une trahison à son égard.

Mais elle sécha vite ses larmes ; elle ne voulait pas paraître faible devant cette femme qui ne l’aimait pas, et ce n’est que dans son lit le soir qu’elle donna cours à ses pleurs silencieuses. Au fond elle ne voyait pas très clair en elle. Elle qui avait tant désiré quitter cette maison où elle avait eu si peu de joie et tant de peine ; la voilà qui était épouvantée au seuil de la réalisation de son désir. C’est que maintenant il allait falloir affronter la vie, tout seule !

CHAPITRE XI

Puisqu’elle devait partir, autant ne pas traîner. Marie loua boulevard Saint-Germain une grande chambre au sixième étage où il y avait de l’air, de la lumière et une vue étendue jusqu’au jardin du Luxembourg. Grâce à une maison de crédit, elle fit l’acquisition d’un mobilier convenable et, lorsque la chambre fut aménagée, elle annonça à sa mère son départ.

La mère était enchantée.

Depuis quelques semaines, M. Charpin, un vieillard aux cheveux blancs, correctement vêtu, l’air sec et froid, venait à la boutique.

La fruitière l’avait présenté à sa fille et ils s’étaient contentés de se saluer. Sans avoir précisément des remords, car elle était peu sensible de son naturel, Madame Pierrot était gênée de cet homme qui venait lui faire la cour devant sa fille. Puisque Marie brusquait son départ, tout s’arrangeait.

Néanmoins, pour la forme, la fruitière crut devoir simuler le regret.

— Tu pars déjà ? Ce n’était pas nécessaire. Le fonds n’est vendu que d’hier, je dois mettre les acquéreurs au courant de la boutique ; ils ne prendront pas avant deux mois.

— Puisqu’il faut que je m’en aille, autant que ce soit tout de suite. Comme cela je ne te gênerai plus, tu pourras filer le parfait amour avec ton tertiaire.

— Mon tertiaire, comme tu dis cela ; toujours aussi méchante. Tu n’as cependant pas à être jalouse, je t’ai trouvé deux partis et tu as refusé.

— Oh ne crois pas que je veuille te le prendre, ton homme à scapulaire. Est-ce qu’il le retire au moins pour…

— Misérable !

Marie avait demandé à Madame Pierrot les cinq mille francs de sa dot. Puisqu’elle ne voulait pas se marier, l’argent lui servirait à payer les frais de premier établissement. La fruitière aurait volontiers consenti, trouvant en somme cela juste, mais M. Charpin avait refusé. Il n’avait que sa retraite et c’était par intérêt qu’il épousait Madame Pierrot. La propriété en Auvergne surtout avait stimulé son désir.

Il se voyait déjà comme un seigneur de village recevant, au sortir de la messe, le salut des paysans.

Il donna comme prétexte que ce serait un péché de donner de l’argent à une athée comme Marie, à une fille révoltée qui par deux fois avait refusé le mariage.

Marie a fait ses malles et appelé un fiacre. Elle fait charger les bagages et monte en voiture sans un adieu à sa mère. Elle ne lui a même pas donné son adresse.

La jeune fille s’est raidie pour partir avec dignité, mais dans la voiture elle ne se contient plus et sanglote. Seule, seule, plus personne au monde ! Serait-ce de ma faute ?

Elle repasse sa vie. Toujours elle a eu un violent besoin d’aimer et les froideurs de sa mère l’ont rebutée. Certes elle avait des idées personnelles ; mais serait-ce donc un mal de réfléchir ? Faut-il brouter avec le troupeau, penser comme on pense, parler comme on parle sans aucune conception personnelle ?

Quant aux mariages qu’elle avait refusés, ils ne devaient rien à l’amour. Ce qui attirait le cafetier, c’était sa jeunesse, seuls les sens le poussaient et quant à Lansberg le tailleur, il ne faisait qu’obéir à son père.

Des parents qui marient leurs enfants comme on loue un appartement.

Le fiacre roule, emportant Marie vers ses nouvelles destinées. La jeune fille essuie ses yeux ; que penserait la concierge de voir arriver tout en pleurs sa nouvelle locataire ?

Cela n’avait déjà pas été commode de trouver une maison qui voulût bien d’une jeune fille tout seule. Les concierges la regardaient avec défiance et même là où elle avait loué il lui avait fallu prouver qu’elle était fonctionnaire de l’État et que par conséquent elle ne vivait pas du trottoir.

Une autre maison rue Gay-Lussac avait aussi voulu l’accepter, mais les locataires des appartements ne voulaient pas risquer de rencontrer dans l’escalier les gens du sixième. Ce qui faisait que ces dernières devaient monter avec les domestiques, par l’escalier de service étroit et sale.

Marie commençait à entrevoir combien peu une institutrice compte dans la société.

Elle requit pour monter ses malles l’aide du concierge qu’elle rémunéra généreusement et sa porte fermée elle tomba dans un fauteuil.

« Je suis chez moi ! »

Comme elle avait soupiré après ce jour ! Seize mètres carrés dans lesquels elle était absolument libre de faire tout ce qu’elle voulait.

Chez sa mère elle ne pouvait déplacer la moindre chose, sans qu’on lui demande compte. « Cet objet était ici, pourquoi l’as-tu mis là ? » et il fallait trouver une explication. Le plus souvent, même, il fallait remettre les choses comme elles étaient avant ; Madame Pierrot, en bonne réactionnaire, n’aimait pas les bouleversements.

Maintenant le servage était fini ; Marie pourrait arranger sa chambre sans l’autorisation de personne.

Quelle conquête aussi que la libre disposition de ses gains.

Chez sa mère le moindre achat était critiqué et blâmé. Madame Pierrot trouvait surtout que Marie ruinait la maison en achat de livres.

— Tu n’as pas besoin de tous ces livres, tu en as bien assez. Je passe pour les manuels nécessaires à ton examen ; mais les autres. Ce sont toutes ces lectures qui te donnent de l’orgueil et te troublent la cervelle. Sans ces maudits volumes, tu serais une jeune fille comme les autres.

Maintenant Marie pourra, dans la limite de son budget, acheter tous les livres qui lui plairont. Elle a acquis une bibliothèque en acajou rehaussée de motifs en cuivre : justement le soleil tombe dessus et la jeune fille en est toute émerveillée.

Comme c’est beau chez elle !

Ne disposant que d’une chambre, elle l’a arrangée en salon-cabinet et elle couche sur un de ces divans-bibliothèques qui commencent à être à la mode. Tout est neuf, tout est propre, Marie est heureuse de regarder une à une toutes ces choses bien à elle.

Libre, oui, mais seule ; la jeune fille sent comme un poids sur son cœur. Ce n’est pas sans déchirement que l’on quitte les siens, même lorsqu’on n’en avait que peu d’affection.

Mais dans la peine de Marie, il y avait une part de convention, comme dans presque toutes les joies et les peines. Elle a toujours entendu dire que la solitude était le pire malheur (vae soli) et que la vie solitaire était insupportable.

En revanche les romans, la poésie, la musique, le théâtre, les conversations ont chanté le bonheur de la famille, du mariage, de l’amour éternel.

L’amour éternel, on le lui a donné en dictée ; elle en a fait des devoirs de style ; elle l’a appris par cœur comme leçon : elle l’a eu comme exercice d’analyse grammatical.

 

Ah ! l’amour maternel, amour que nul n’oublie.

Table toujours servie au paternel foyer.

 

La réalité pour elle a été beaucoup moins poétique. Elle a eu la table servie, il est vrai, mais d’assez maigre soupe. Elle a eu aussi pas mal de taloche, beaucoup d’aigres propos et au fond très peu de souci sincère de son avenir et de son bonheur !

Bientôt Marie se ressaisit. « Quand l’oiseau peut voler, il quitte le nid » avait dit Madame Pierrot. Elle avait raison, c’est la dure loi de la nature. Si elle s’était mariée, il lui aurait bien fallu quitter sa mère ; elle n’aurait pas été seule, il est vrai, mais un mauvais mariage n’est-il pas pire que le célibat.

Elle se voyait Madame Lansberg, ceinte d’un tablier bleu, récurant les casseroles dans la triste cuisine du tailleur. Elle vivrait dans les gros mots, les ronchonnements, les reproches sempiternels. Combien elle en avait vu de ces familles de petites gens où, même lors des beaux dimanches de promenades, on se dispute. Pour une question de tramways, une discussion sur le plus court chemin à prendre, chacun sort les griefs qu’il a ou croit avoir contre l’autre et tout cela finit par des larmes, souvent par des coups.

Elle aurait un enfant, peut-être déjà deux, et la jeune fille était encore trop près de l’enfance pour envisager avec plaisir cette éventualité. Les révélations de son père lorsqu’elle avait treize ans sur la vie sexuelle lui en avaient à jamais inspiré l’horreur.

La grossesse, l’allaitement lui apparaissaient comme des choses laides et animales.

Sa raison lui disait bien que cette animalité était indispensable : mais elle ne voyait pas la nécessité de se soumettre personnellement à un état qui lui répugnait, pour le profit d’une impersonnelle humanité. Aucune femme d’ailleurs ne concevait et n’enfantait par dévouement ; toutes ne faisaient que céder à leurs instincts et si Marie résistait aux siens, c’était parce qu’elle était intelligente.

CHAPITRE XII

Marie ne souffrit point de la solitude autant qu’elle le craignait. Les jours de vacances mis à part, elle n’était chez elle que le soir.

Dès six heures le matin, elle se levait. Elle s’habillait, se faisait une tasse de thé sur sa lampe à alcool et elle partait pour Romainville où elle avait son école.

Le village, très dense, était un véritable quartier de Paris, un quartier laid de la périphérie ouvrière. Des petites maisons sales ; à chaque pas, des marchands de vins ; quelques cinémas mal tenus.

En revanche, l’école était superbe et toute neuve ; une création de la municipalité socialiste. Elle était placée au centre d’un jardin, bâtie solidement en meulière avec de larges fenêtres. Il y avait des salles de classe très aérées, des préaux avec des lavabos, un réfectoire pour les maîtresses où elles pouvaient cuisiner leurs repas sur des fourneaux à gaz.

Mais les classes étaient très nombreuses ; Marie qui faisait la quatrième, avait quatre-vingts élèves.

En général les enfants étaient malpropres et peu intelligents ; leur langage était grossier, leurs gestes et leurs pensées vulgaires ; elles reflétaient leur milieu familial. Une élite, une dizaine d’élèves environ se montrait compréhensive et studieuse.

Marie ne se donnait pas dans sa classe. Ses idées n’étaient pas conformistes, elle le savait, et comme elle tenait à son poste qui la faisait vivre, elle se gardait de tout ce qui aurait pu déplaire à l’administration.

On lui avait tracé un programme, elle le suivait. À huit heures et demie, elle faisait réciter les leçons : à dix heures et demie, la dictée d’orthographe. Son air froid et distant, sa taille élevée en imposaient aux enfants dans la classe, bien que l’institutrice marquât très peu de mauvaises notes, afin d’éviter à ses élèves des châtiments corporels de la part de leurs parents.

À onze heures et demie, les élèves parties, la maîtresse s’en allait chez les commerçants voisins faire ses provisions, puis elle cuisait son déjeuner.

L’entente était loin de toujours régner au réfectoire. L’éducation asservie dresse chaque femme contre toutes les autres. Chacune apportait son sel, son poivre, son beurre et on ne se risquait pas à s’emprunter quoi que ce soit. Souvent, à propos des fourneaux, des fenêtres que les unes voulaient ouvrir et les autres fermer, on échangeait des mots aigres-doux.

Et même dans les conversations paisibles, à propos de la toilette, de la beauté, de l’âge, on échangeait des pointes habilement trempées de fiel.

Marie avait encouru la désapprobation parce que, son repas expédié, elle lisait l’Aurore.

Aucune institutrice ne lisait les journaux. La plupart, dans leurs moments de repos, faisaient au crochet d’interminables dentelles, les plus affranchies lisaient un roman-feuilleton.

N’osant interpeller directement Marie, on échangeait à son propos et sans la nommer des généralités.

— Une femme n’a pas à lire les journaux ; la politique doit être réservée aux hommes. La femme, d’ailleurs, a assez à faire dans son ménage sans aller s’occuper de politique. Une dame d’âge mûr qui était mariée disait que, le soir, elle prenait bien le journal de son mari, mais c’était uniquement pour lire le feuilleton et les faits divers, le reste ne l’intéressait pas.

Et s’il était peu convenable de lire un journal, il l’était encore moins de lire l’Aurore.

On était en pleine affaire Dreyfus ; et comme on ne savait pas encore qui l’emportait des Dreyfusards ou des anti-dreyfusards, les instituteurs, en fonctionnaires avisés, restaient dans l’expectative.

Marie savait qu’en lisant l’Aurore en public, elle s’attirerait la suspicion de ses chefs ; mais si elle sacrifiait sa personnalité dans son enseignement, elle jugeait que, en dehors des heures de classe, elle pouvait lire ce qui lui plaisait.

La directrice la fit un jour appeler dans son cabinet. Elle lui exposa qu’elle donnait un mauvais exemple à ses collègues en lisant un tel journal devant elles. L’institutrice devait, non seulement par son enseignement, mais par sa vie privée, donner le bon exemple. Or si l’école laïque affranchit la femme de l’église, ce n’est pas pour faire d’elle un bas bleu politique.

Avant tout, la femme devait rester femme : elle est l’épouse, elle est la mère ; toute sa vie tient dans ces deux mots.

La jeune fille bouillait de colère, mais elle se contint. La directrice, l’air important, veuve d’un haut fonctionnaire et placée à son poste par faveur, avait un œil hypocrite et méchant. Marie pensait que son siège était fait depuis toujours ; jamais cette femme n’avait pensé par elle-même. Il n’y avait donc pas à discuter avec elle. Marie savait qu’elle était du petit nombre des heureuses qui peuvent vivre de leur profession. Les carrières accessibles aux femmes sont peu nombreuses et les traitements n’y permettent pas de vivre. Il faut être chez ses parents, avoir un mari ou un amant.

Tremblante à l’idée d’être révoquée, elle céda sans objection. Elle promit d’apporter un livre au lieu d’un journal et lorsqu’au réfectoire ses collègues la virent sortir de sa serviette non plus l’Aurore, mais Les Premiers Principes d’Herbert Spencer, elles se mirent à ricaner d’un air mauvais. La maîtresse de la troisième, célibataire acariâtre de trente-cinq ans, disait qu’elle ferait apprendre à ses élèves la fable de La Fontaine Le chêne et le roseau, afin qu’elles sachent qu’il vaut mieux plier que rompre.

Ainsi, elle, qui s’était instruite pour s’élever et s’affranchir, s’apercevait maintenant qu’elle n’était qu’une pauvre petite personne que l’on pouvait brimer et qui n’était pas même libre de ses opinions. Elle se devait en exemple, c’est-à-dire que pour deux mille francs par an on l’avait achetée tout entière.

Non seulement son temps de travail, mais sa personne morale elle-même était la propriété de l’administration.

Non seulement elle ne devait rien dire aux enfants qui ne soit conforme aux programmes ; mais ses faits et gestes en dehors de la classe étaient contrôlés et devaient se montrer conformes à l’idée que sa directrice, cette femme ordinaire, se faisait de l’institutrice comme il faut.

Un bas-bleu politique ! Comme si elle n’était pas libre de s’intéresser à la politique aussi bien qu’à tout autre chose.

C’était cette femme inférieure qui faisait la loi et elle devait s’y soumettre si elle voulait vivre !

« Épouse et mère : toute la vie de la femme tient dans ces deux mots. »

De quel droit voulait-on borner sa vie : borner la vie de tout un sexe. Les hommes sont époux et pères : cela ne les empêche pas d’être bien d’autres choses encore.

Et que dire de ces femmes, ses collègues ? Les jeunes ne pensaient qu’à s’attifer. La femme mûre n’était en dehors de sa classe qu’un pot-au-feu : elle ne savait parler que ménage et cuisine ! C’était à ces femmes qu’on voulait la faire ressembler, jamais ! Marie prenait son école en haine et s’en désintéressait complètement. Elle aspirait après les jours de congé, le jeudi et le dimanche ; elle était alors solitaire, mais elle avait la paix. Installée à son balcon du sixième étage, elle lisait ou bien elle rêvait en caressant sur ses genoux un charmant petit chat blanc qu’elle avait trouvé abandonné dans la rue et qu’elle avait recueilli.

L’affaire Dreyfus avait divisé la France. On parlait sérieusement d’un coup d’État des nationalistes et certaines personnalités du camp dreyfusard avaient cru devoir quitter Paris par crainte d’être arrêtées une nuit. Au quartier latin l’effervescence était grande ; il y avait des réunions tous les soirs.

Marie se décida à y aller. Elle avait un peu hésité, car il n’était pas sans danger pour une jeune fille de s’aventurer seule le soir dans les rues. À chaque instant elle était accostée, suivie. Les uns lui proposaient de l’argent, d’autres lui disaient des paroles obscènes. Elle avait adopté un costume très simple et de couleur foncée afin d’attirer moins les regards. Elle portait en outre sa serviette, car elle avait remarqué que le port d’une serviette éloignait les hommes.

Mais la salle des « Sociétés Savantes » était à cinquante mètres de sa maison. Elle s’enhardit donc un soir et alla à une réunion où devait parler Jaurès.

Malgré la grande éloquence du tribun, Marie ne voyait pas très clair dans l’affaire. C’était compliqué. Il y avait eu des faux, une histoire de dame voilée, un officier, le colonel Henri qu’on avait trouvé dans sa prison, la gorge tranchée ; crime ou suicide, on ne savait au juste.

Dreyfus avait-il ou non vendu des secrets militaires, elle ne pouvait bien qu’elle lût, chez elle maintenant, l’Aurore tous les jours, se faire une opinion. La débauche de journaux, c’est-à-dire d’argent des dreyfusards, la choquait. Elle se disait que, s’il s’était agi d’un pauvre diable, on n’aurait pas fait tant d’histoires. Néanmoins, elle ne voyait du côté anti-dreyfusard que des esprits rétrogrades, des gens de la monarchie, de la religion, du patriotisme grossier, de l’oppression des masses. Elle connaissait ce monde qui avait entouré son enfance et elle le détestait.

Du côté dreyfusard, au contraire, était la libre pensée et la démocratie. Certes, elle n’admirait pas sans réserve les partis de gauche ; elle savait que dans la question de la femme, ils se montraient presque aussi fermés que la réaction. Quand ils parlaient de la liberté et de la justice, il fallait sous-entendre que c’était seulement pour les hommes et non pour les femmes. Selon eux, comme pour les gens de droite, la femme n’était qu’un être inférieur et il fallait la reléguer au foyer.

Ce soir-là Marie ne revint pas seule. Elle avait fait la connaissance d’une demoiselle d’une trentaine d’années, dreyfusarde et grande admiratrice de Jaurès.

Dans sa joie d’avoir fait une nouvelle connaissance, Marie voulait la faire monter chez elle, mais l’autre refusa. À minuit, ce n’était pas l’heure des visites ; elle se contenta de remettre sa carte à la jeune fille et de l’inviter chez elle pour le lendemain qui était un jeudi.

Rentrée dans sa chambre, Marie lut la carte :

 

Mademoiselle LAUTARET

Agrégée de l’Université

Professeur au Lycée Descartes

 

Agrégée ! qu’était-elle auprès de cette savante avec son petit brevet supérieur !

Mademoiselle Lautaret habitait rue de Sévigné un petit appartement au cinquième étage. Fille d’un petit fonctionnaire de l’Ouest de la France, elle était allée au lycée de sa ville et, ponctuelle dans ses études comme son père l’était à son bureau, elle avait eu de bonnes notes.

Présentée au concours de Sèvres, elle l’avait passé avec succès et sortie de cette école supérieure pour jeunes filles, elle avait été reçue à l’agrégation.

On l’avait d’abord envoyée dans un lycée de province, puis elle était venue à Paris.

Entre temps, ses parents étaient morts et elle demeurait à trente-deux ans, à part quelques cousines qu’elle ne voyait jamais, seule au monde.

Elle s’était liée tout de suite avec Marie parce que toutes les deux étaient dreyfusardes. Mademoiselle Lautaret rencontrait dans ses collègues du lycée le même ostracisme que la jeune fille dans son école primaire. Plus expérimentée par l’effet de l’âge, Mademoiselle Lautaret se gardait bien de lire au lycée l’Aurore ou n’importe quel journal. Elle accomplissait son service, rendait à sa directrice et à ses collègues les politesses obligatoires et quittait le lycée comme on se débarrasse d’un harnais. Le travail consciencieux et impitoyable qu’elle avait fourni dans son enfance et sa jeunesse lui avait inspiré l’horreur de l’étude. Plus jamais elle n’ouvrait un livre, à part les lectures indispensables à la préparation de ses cours.

En politique son père, sans être un extrémiste, avait toujours penché à gauche ; sa fille le suivait dans la même voie. Elle n’avait pas été baptisée et n’allait jamais à l’église ; elle lisait chaque jour un journal républicain avancé. Mais tout cela très froid, sans passion aucune, semblait plutôt l’effet de l’éducation familiale que d’une pensée personnelle et réfléchie. Les deux jeunes filles allaient l’une chez l’autre et elles devinrent amies. Le dimanche, elles partaient en promenade dans la banlieue de Paris et le soir elles se donnaient rendez-vous pour aller soit au théâtre, soit dans une réunion politique.

Mademoiselle Lautaret aimait la bicyclette ; elle suggéra à Marie d’apprendre à monter et d’acheter une machine. Cela leur permit d’aller un peu loin et de respirer le grand air. Marie n’envisageait guère les fleurs qu’au point de vue du bouquet. Mademoiselle Lautaret lui prêta une « flore » et lui apprit un peu de botanique. Rentrée chez elle, la jeune fille collait ses plantes sur des feuilles de papier gris et commençait un herbier. La botanique est une science aimable, elle donne de l’attrait aux promenades dans la belle saison : Marie y prit goût et suivit un cours de botanique de Muséum d’histoire naturelle qui avait lieu le jeudi, jour où elle était libre.

Néanmoins, cette amitié des deux jeunes filles n’était pour ainsi dire qu’à la surface. Marie ne se livrait pas, car elle sentait qu’au fond Mademoiselle Lautaret était très différente d’elle-même.

Plusieurs fois Marie avait mis la conversation sur la situation de la femme dans la société et elle s’était aperçue que ce qui la révoltait laissait son amie indifférente. Évidemment la condition de la femme n’équivalait pas à celle de l’homme, mais le monde était ainsi, il n’y avait rien à faire contre.

Mademoiselle Lautaret regrettait vivement de ne pas s’être mariée, mais elle se résignait sachant que le célibat était la condition à peu près inévitable de la femme-professeur. Son père, réduit à son traitement, n’avait pu lui donner de dot, le mariage était donc impossible. Une fois à Paris, sa situation de jeune fille sans famille lui rendait inabordable la fréquentation des jeunes gens ; elle n’aurait pu les fréquenter que pour se mal conduire.

Aujourd’hui les choses ont changé. Les jeunes filles qui préparent la carrière de professeur coudoient les jeunes gens aux cours de la Sorbonne, à la bibliothèque, etc. Il y a des camaraderies, des flirts qui parfois se terminent par un mariage.

Mais il y a vingt cinq ans, il n’en était pas ainsi ; les professeurs-femmes devaient prendre leur parti de ne pas trouver de mari.

Mademoiselle Lautaret avait cependant son coin de rêve : elle aimait Jaurès et aurait voulu être sa femme.

Elle s’était mise en rage lorsqu’elle avait appris que le tribun était marié… une catholique pratiquante qui avait fait baptiser ses enfants avec de l’eau du Jourdain !

Quel plaisir pouvait avoir Jaurès avec une pareille femme. Ah !… si cela avait été elle : comme elle l’aurait compris, encouragé, aidé, avec quel bonheur elle aurait pris pour elle les travaux fastidieux. Elle se faisait un tableau idyllique de ce qu’aurait été leur amour, leur communion intellectuelle et physique.

Mais tout cela ne pouvait être que du rêve. Mademoiselle Lautaret ne manquait pas une réunion du leader socialiste. Elle y arrivait de très bonne heure, pour pouvoir se placer au premier rang, afin de ne rien perdre des précieuses paroles. Mais il était difficile d’entrer en relations : Jaurès était inabordable. Lorsque dans une réunion quelqu’un tentait de lui adresser la parole, tout de suite un de ses familiers le venait chercher soi-disant pour une affaire urgente. À la sortie, il était entouré : ses amis le chambraient pour le défendre contre les importuns et les quémandeurs.

Une fois la jeune fille s’était armée de courage, elle lui avait écrit une lettre où elle lui avait dit toute son admiration ; le tribun n’avait pas répondu.

Mademoiselle Lautaret l’excusait ; elle pensait que, sans doute, il n’avait pas reçu la lettre, il avait tant de gens autour de lui. Et puis elle n’était pas belle, elle s’en rendait compte. Très maigre, le nez fort, les yeux petits, elle commençait déjà à se faner et des fils d’argent apparaissaient dans ses cheveux noirs. Il n’y avait aucune chance de réussir à plaire à un homme aussi admiré, avec son amour tout seul.

Elle se contentait donc d’avoir de son idole ce que le public en avait : sa vue, sa parole. Elle avait acheté une photographie du grand homme et l’avait mise dans un cadre luxueux sur sa cheminée. Elle avait acquis tous les livres que le grand homme avait écrits depuis sa thèse philosophique sur la Réalité du monde sensible jusqu’à son Histoire Socialiste. Elle découpait dans l’Humanité tous les articles du tribun et après les avoir collés sur une feuille de papier, elle les insérait dans un classeur. Elle se réveillait très heureuse lorsque la nuit elle avait rêvé que Jaurès était sensible à son affection, malheureusement elle ne faisait pas ce rêve aussi souvent qu’elle l’aurait voulu.

Elle se donnait aussi le plaisir de rêves volontaires qu’elle faisait tout éveillée. Alors elle était franchement Madame Jaurès ; elle se voyait assise dans le cabinet du tribun, écrivant sous sa dictée.

Mademoiselle Lautaret avait confié son amour à Marie qui avait feint par politesse de s’intéresser et de compatir. Au fond, elle avait peu d’estime pour son amie.

Avec tous ses diplômes, la vieille fille n’était que l’esclave classique, avide de se vautrer aux pieds d’un maître.

Comment s’étonner de ce que les femmes n’obtiennent pas le droit de vote, si les plus instruites, au lieu de travailler à l’obtenir, ne rêvent que de s’abîmer devant un homme.

Cette Lautaret, sa culture ne lui servait de rien : elle ne réfléchissait pas, elle trouvait naturelle la tutelle sociale qu’elle subissait et quand elle s’intéressait à la politique, ce n’était qu’un travers d’un homme. S’il n’y avait pas eu de Jaurès, sûrement elle ne serait jamais allée aux réunions. Elle aussi faisait du crochet tout comme les maîtresses de l’école de Romainville et, pour prouver à elle-même et aux autres qu’elle aurait été une bonne ménagère, elle s’astreignait à faire elle-même son ménage ; le ménage d’un appartement de trois pièces.

Mais Marie se gardait de faire connaître ses sentiments à son amie. Elle l’écoutait au contraire avec patience et répondait oui quand elle pensait non. Elle avait appris qu’il ne fallait pas mettre trop haut l’amitié qui n’est en réalité qu’une très petite chose. Marie se sentait infiniment supérieure ; mais elle comprenait que sa supériorité loin de faire son bonheur ne ferait que l’isoler. Elle avait besoin de parler, de se promener en compagnie, d’avoir au théâtre à côté d’elle quelqu’un avec qui échanger un mot. Ce n’était que cela qu’elle attendait de son amie.

Mademoiselle Lautaret se donnait tout entière et parfois Marie avait quelque remords de livrer si peu d’elle-même en retour. Mais que faire, la vieille fille ne pouvait pas la comprendre et si elle s’avisait de commettre la folie de dire sa pensée, c’en serait fait de leurs relations.

Une théorie, une opinion peuvent se discuter. Mais ce qui opposait les deux femmes était quelque chose de beaucoup plus profond. Marie était foncièrement indépendante alors que Mademoiselle Lautaret conservait toutes les tares de la serve ancestrale et ces tares étaient si profondes qu’elles ne faisaient qu’un avec sa sexualité.

Un jeudi qu’elle passait place Saint-Sulpice, Marie lut à la porte de la mairie une affiche manuscrite annonçant une réunion de la Solidarité des Femmes. La réunion devait se tenir au moment même : la jeune fille entra.

Dans une salle assez grande qui en temps ordinaire, servait à la justice de paix, Marie vit une trentaine de femmes, vieilles pour la plupart, présidées par une dame maigre à cheveux tout blancs qu’une voisine lui dit être Caroline Kauffmann.

Sans doute la présidente avait peu d’autorité, car tout le monde parlait à la fois et on ne percevait qu’un brouhaha dans lequel il était impossible de rien distinguer.

La jeune fille était atterrée : c’était cela le féminisme ?

Féministe elle l’était, certes, et depuis son enfance. Elle adhéra ardemment à la chose, avant même d’en savoir le nom. Aussi aurait-elle voulu, pour défendre l’idée qui était chère à son cœur, un parti puissant, bien organisé, capable de forcer le gouvernement à lui donner satisfaction.

Elle ne trouvait que ce groupe lamentable de vieilles femmes et combien peu affranchies, à en juger par leur mise.

Les chapeaux n’étaient que des fouillis de dentelles, de fleurs, de plumes, presque tous vieux et mal arrangés, car le milieu était plutôt pauvre. Les jupes, fort longues, devaient traîner et elles étaient alourdies de plissés doublés de jupons et de sous-jupons : toutes friperies imaginées pour entraver la femme dans son esprit, comme dans son corps. Avec sa robe courte de coupe sévère et correcte, Marie détonnait. Quelques voisines de banc chuchotaient que c’était là de mauvais féminisme.

Tout de même Marie refoula l’impression fâcheuse qu’elle ressentait. Elle ne pouvait rester éternellement dans sa tour d’ivoire et garder pour elle ses opinions. Bien que le féminisme fût embryonnaire, il fallait y adhérer : d’ailleurs ce n’était qu’en y adhérant qu’elle le pourrait transformer. Elle ne le ferait pas avancer en restant dans sa chambre à se lamenter sur la futilité des femmes en général et celle de Mademoiselle Lautaret en particulier.

Cette activité que les jeunes filles dépensent pour l’amour, Marie l’avait en réserve. Comprimée depuis toujours, par sa mère d’abord, par la nécessité de gagner sa vie ensuite, Marie avait un violent besoin d’agir. L’existence lui paraissait insipide si on n’a pas un idéal pour lequel on travaille.

La séance terminée, la jeune fille s’approcha donc de la présidente et lui dit qu’elle désirait faire partie de la société.

C’était facile ; il n’y avait qu’à donner deux francs, la cotisation de l’année. Contre l’argent, la présidente lui donna une carte toute cassée aux coins qu’elle tira d’un immense réticule fait d’une vieille soie jadis noire. Avec une plume rouillée elle y inscrivit le nom de la nouvelle adhérente, Marie était féministe.

Caroline Kauffmann complimenta la jeune fille. Il fallait au féminisme des forces jeunes.

Quand on est vieux, l’ardeur s’assoupit, seule la jeunesse peut régénérer un mouvement. Elle l’invita chez elle rue Taitbout, pour faire plus ample connaissance.

Marie s’y rendit un soir. C’était au premier étage d’une très vieille maison qu’on a démolie depuis pour faire le boulevard Haussmann. Madame Kauffmann vint ouvrir elle-même et introduisait la jeune fille dans une pièce très grande où régnait un désordre indescriptible.

C’était, si on voulait, un salon ; il y avait en bois blanc et cannage doré, les cinq sièges classiques, mais en outre il y avait de tout : une grande armoire, un porte-vaisselle breton, un lit de fer, jusqu’à un fauteuil de plage en osier et une petite voiture peinte en bleu qui se tire à la main et qui sert en Alsace à traîner les provisions.

Sur une table-guéridon il y avait outre maints objets le sac de toile qui servait aux achats ; il en sortait la queue d’une romaine et les feuilles fanées d’un bottillon de poireaux.

Marie était tout à fait mal impressionnée. Sans être ménagère, puisqu’elle considérait le ménage comme le principal instrument d’asservissement féminin, elle pensait qu’un tel désordre dénotait chez l’habitante un semblable désordre de l’esprit. La présidente elle-même avait oublié de se coiffer et elle était vêtue d’un peignoir déchiré et sale.

Dès les premiers mots, elle mit en garde la nouvelle adhérente contre les autres groupes qui ne manqueraient pas d’essayer de l’enlever à la « Solidarité ». Il y avait le groupe de Madame Oddo, celui d’Hubertine Auclair, celui de Madame Bébilon, mais, bien entendu, aucune ne valait « La Solidarité des Femmes ».

Marie promit d’être fidèle. Au fond, Caroline Kauffmann ne lui déplaisait pas, elle pouvait n’être pas très équilibrée, mais une grande sincérité se dégageait de ses paroles.

Et puis, conclut la Présidente, pour conquérir tout à fait la nouvelle venue, je suis vieille et fatiguée ; vous êtes jeune, un jour vous pourrez me succéder.

Mais Marie se récusa. Une institutrice ne saurait, sans risquer de perdre sa place, être la présidente d’un groupe féministe. Elle voulait même prendre un pseudonyme, afin que son nom ne paraisse pas dans les journaux.

Déjà, à l’école de Romainville, on ne l’aimait guère ; si son nom était mêlé à une action militante, on aurait vite fait de monter une cabale contre elle et de l’amener à la révocation. On pourrait même soudoyer les élèves ; ces femmes, pour faire le mal, étaient capables de tout.

— Ce n’est que trop vrai, dit la Présidente. Malheureusement les femmes, au lieu de se soutenir et de s’aimer, se détestent. Ce sont les hommes qui ont voulu cela, afin de nous maintenir dans leur dépendance. Eh bien, vous serez Jeanne Deroin en l’honneur de la célèbre féministe de 1848 ; tâchez de vous montrer digne d’une aussi grande patronne.

Marie répondit qu’elle essaierait. Malgré le peignoir, le fauteuil de plage, la petite voiture et le sac à provisions, elle était venue ; ce baptême en la cause féministe n’était pas dépourvu de grandeur.

Marie rentra chez elle avec des sentiments mêlés. Évidemment, la présidente était sympathique, mais le féminisme, au travers de l’esprit un peu confus de la vieille militante, lui apparaissait comme quelque chose de très faible, et elle l’aurait voulu si fort !

CHAPITRE XIII

Marie fit peu à peu la connaissance des adhérentes de la Solidarité des Femmes et elle put se rendre compte de la faiblesse des convictions. Certes aucune n’était anti-féministe, autrement elle ne serait pas venue, du moins régulièrement ; mais leur volonté de libération n’était rien moins qu’énergique.

La plupart, veuves ou divorcées, avaient de petites rentes et, désœuvrées, le groupe féministe leur servait avant tout à passer le temps. C’est ainsi qu’elles allaient aux cours publics de la Sorbonne, du Collège de France, du Muséum d’Histoire Naturelle, de l’École d’Anthropologie.

L’hiver, cela leur permettait d’économiser du chauffage et de la lumière. Quant à la « Solidarité des Femmes », c’était aussi un moyen de distraction, avec cet avantage qu’on pouvait y prendre la parole, ce qui n’était pas permis dans les cours.

D’ailleurs, en dépit des objurgations de Madame Kauffmann, les adhérentes ne se privaient pas d’aller aux autres groupes, leur carte de membres de la « Solidarité » ne les gênait en rien. Un certain nombre même, considérant quelques groupements comme aristocratiques, revêtaient pour s’y rendre leurs plus beaux atours, mais pour le groupe de Caroline Kauffmann, plus démocratique, elles décidaient que les vieilles robes étaient bonnes.

Rarement dans les discussions les assistantes étaient capables de s’élever jusqu’à l’idée générale. Avant tout elles étaient féministes par sentiment ; elles avaient un cas personnel qui les dominait tout entières.

Une assidue, Mademoiselle Chevrottin, grande et belle blonde de quarante ans, avait été autrefois la maîtresse d’un ministre, M. Concallet.

Il l’avait tirée de la haute couture où elle était mannequin. Elle triomphait, se croyait pour toute sa vie dans les grandeurs, mais au bout de deux ans son amant la lâcha en lui donnant dix mille francs.

Dix mille francs ! Si c’était possible, à peu près ce qu’il dépensait dans un mois. On allait voir ce qu’on allait voir. Puisque Concallet la lâchait, eh bien, il lui donnerait de quoi maintenir le rang où il l’avait mise : il fallait cinq cent mille francs au bas mot.

Elle écrivit lettre sur lettre, le ministre ne répondait pas ; elle tenta de le voir, impossible le personnel avait la consigne.

Eh bien, puisque Concalet ne voulait rien entendre, elle ferait du scandale !

Par des relations elle avait réussi à se procurer une carte pour un banquet politique que le ministre présidait. Les places n’étaient pas toutes marquées, elle se dissimula le mieux qu’elle put.

Elle laissa passer le dîner sans encombre, puis, au dessert, au moment des discours, elle se leva soudain et étendit le bras vers le président du banquet :

— Le misérable, cria-t-elle ; il m’a séduite et après deux ans de vie commune, il m’a mise à la rue. Et il m’a appris tous les vices, Messieurs et Mesdames.

Elle énuméra sans pudeur quelques-uns de ces vices. Les hommes criaient : « À la porte ! » mais des ennemis, un homme politique en a toujours, se tordaient de rire dans leur serviette et disaient que Concallet ne s’embêtait pas.

La salle, un moment paralysée, comme dans tous les événements inattendus, se ressaisit vite et on mit l’irascible ancienne maîtresse entre les mains des policiers qui la conduisirent dans un asile d’aliénés.

Le lendemain la presse fit du bruit. Concallet fit bien mettre dans les journaux à sa dévotion que la fille Chevrottin était une folle ; qu’il n’en fallait pour preuve que ses révélations. Une femme normale a trop de pudeur pour étaler son alcôve en public, même lorsqu’elle croit avoir à se plaindre de son amant ; Concallet avait été correct, il avait donné dix mille francs, il ne pouvait pas tout de même faire la fortune de toutes ses maîtresses.

Mais la presse d’opposition ne se tint pas pour battue. Elle présentait Concallet comme un misérable, séducteur de pauvres ouvrières qu’il faisait enfermer comme folles ensuite pour qu’elles se taisent. On rappelait le Parc aux Cerfs, de sinistre mémoire. Elle était bien dirigée, la République…

On n’avait pas osé publier crûment les révélations de la délaissée, mais on y faisait des allusions transparentes, Concallet était caricaturé en satyre : le scandale était épouvantable, il fut forcé de donner sa démission.

Mademoiselle Chevrottin resta deux ans à l’asile mais c’était une nature énergique : elle ne s’abandonna pas, quelques amis la venaient voir, elle fit faire une campagne de presse et obtint sa libération, ce qui était justice, car elle n’était pas folle le moins du monde. Concallet avait lâché encore trente mille francs pour ne plus entendre parler d’elle et elle s’en était servie pour ouvrir une maison de couture dans le quartier de la Madeleine, où elle avait des relations. Elle vivait dans l’aisance, mais elle en voulait toujours à Concallet parce qu’il l’avait frustrée dans ses espoirs. Elle avait rêvé d’être une égérie politique, une de ces femmes qui gouvernent les gouvernants.

Féministe, elle ne l’était pas. Elle ne pouvait comprendre que son cas particulier découlait de la condition faite à la femme en général. Tant que l’homme est le maître, il dispense l’argent et les honneurs à la femme qu’il aime et il la jette à la rue quand il ne l’aime plus.

D’ailleurs, Mademoiselle Chevrottin n’était pas plus qualifiée qu’une autre pour être à perpétuité la conseillère d’un gouvernant : elle n’avait pas d’instruction et elle était plus rusée qu’intelligente.

Le seul tort de Concallet était d’avoir profité de ce qu’il était au pouvoir pour faire enfermer comme folle une femme gênante. C’était pour se venger que Mademoiselle Chevrottin venait à la « Solidarité des Femmes » : elle profitait de toutes les occasions pour y raconter son aventure.

Sans s’être trouvée dans un cas semblable, beaucoup de membres avaient eu autrefois une situation brillante qu’elles avaient perdue avec l’homme qui la leur donnait. Plongées dans la médiocrité elles étaient en colère contre le sexe masculin, leur féminisme n’avait pas d’autre cause.

Marie essayait de leur expliquer que, lorsque la femme serait affranchie, de pareils cas n’existeraient plus. Ce serait alors par elle-même que la femme gagnerait l’argent, mais elles ne comprenaient pas.

Gagner sa vie en travaillant, aucune ne l’aurait voulu ; elles préféreraient végéter, de leurs petites rentes, imbues du préjugé bourgeois que le travail dégrade la femme. Il fallait forcer les hommes à faire leur devoir, tout le féminisme était là et ce devoir consistait naturellement à entretenir la femme. Marie, classée dans la catégorie des « Femmes qui travaillent », était sinon méprisée, du moins traitée avec condescendance, une institutrice c’était peuple, et tout le monde se piquait d’appartenir à la bourgeoisie.

Marie détestait les airs protecteurs, elle y répondait par une froideur distante ; on la jugeait peu sympathique.

Un certain nombre d’adhérentes étaient théosophes ou spirites. La présidente elle-même était très convaincue de spiritisme, elle affirmait voir de ses yeux des phénomènes qui se passaient dans d’autres planètes. Marie qui était un esprit positif tenta de savoir ce que voyait au juste Caroline Kauffmann, mais jamais elle ne pouvait y parvenir. Le plus souvent il s’agissait d’images se rapportant à des faits d’actualité dont parlaient les journaux, parfois même la vision avait un caractère symbolique ; Marie se disait que la Présidente, déjà vieille, devait avoir de ces courts sommeils qu’ont les vieillards pendant la journée et que ses prétendues visions n’étaient que des rêves.

Elles restèrent néanmoins amies. La Présidente sentait que, sous une écorce un peu rude, Marie cachait une grande bonté. Ce n’était pas elle qui serait capable de nuire, de colporter des cancans, de perpétrer des petites trahisons.

Aussi se confiait-elle volontiers à la nouvelle adhérente. Les présidentes de groupes s’entre-dévoraient à qui mieux mieux. Chacune prétendait que son groupe seul représentait le féminisme et que les autres ne représentaient en rien du tout. Parfois une militante connue prétendait fonder à elle toute seule une fédération, pour en être naturellement la présidente. Elle ne songeait nullement à demander l’avis des autres groupes qui, d’ailleurs, l’auraient envoyée promener.

Parfois, à grand’peine, deux ou trois groupes arrivaient à s’entendre pour une action commune. On allait à la Chambre des Députés demander le « vote des femmes ». D’ordinaire, on était reçu dans une salle de commission. Quelques députés y allaient d’un discours ; les chefs de groupes répondaient et on repartait contentes. À juste titre d’ailleurs, car cette manifestation permettait de faire passer dans les journaux quelques lignes de propagande.

Des jeunes hommes politiques ne dédaignaient pas toujours de venir exercer leur talent de parole à la « Solidarité des Femmes ». Il y en a qui sont aujourd’hui ministres, certainement ils ont oublié depuis longtemps les petites réunions où ils ont fait leurs débuts.

Marie finit par accepter d’être secrétaire. Elle ne voulait pas se mettre en avant par terreur de la révocation. Mais personne n’avait voulu promettre de venir régulièrement et de rédiger un procès-verbal ; la jeune fille fut donc obligée de s’en charger.

Ce fut en qualité de secrétaire qu’elle assista chez Madame Schmall, la présidente de la « Société pour l’amélioration du sort de la femme », à un conseil de chefs de groupes, à l’effet d’organiser une manifestation en fiacre le jour des élections.

Madame Schmall était déjà d’une assez grande bourgeoisie ; elle avait un hôtel particulier près du parc Montsouris. Dans son salon coquettement arrangé, il y avait une dizaine de personnes.

Madame Schmall commença par déclarer qu’elle-même n’avait nullement besoin du féminisme, son mari était excellent. Si elle militait c’était par dévouement aux milliers de femmes qui sont malheureuses.

Marie demanda la parole et déclara que la question des bons ou mauvais ménages était secondaire. Avant tout le féminisme était la revendication de l’égalité politique et sociale des deux sexes.

Alors Madame Schmall, d’un air pincé, dit que le féminisme ne pouvait être compris par de jeunes personnes sans expérience : il fallait être femme et avoir souffert.

Madame Renooz, écrivain philosophique, protagoniste du matriarcat, déclara que le féminisme ce n’était pas l’égalité. La femme n’avait que faire du droit de vote ; sa place était au foyer, mais elle devait y être reine.

Mademoiselle Licorne, la secrétaire du groupe d’Hubertine Auclert, évoqua les temps futurs dans lesquels la femme pourrait enfanter par parthénogénèse. De cette façon les hommes seraient inutiles et on pourrait établir le matriarcat !

La discussion s’égarait, Madame Oddo, esprit plus positif, dit qu’on ne s’était pas réuni pour discuter les principes fondamentaux du féminisme, mais bien pour essayer d’organiser une petite manifestation pour le dimanche suivant, jour des élections.

Sur cette organisation même, les opinions les plus saugrenues furent échangées. L’une voulait que, pour donner à la manifestation un caractère bien féminin, on couvrît de fleurs les voitures.

Une autre voulait absolument y faire figurer une jeune mère qui porterait dans ses bras un bébé. De cette façon on verrait que les féministes ne renoncent pas à la maternité.

Marie avait honte d’être femme ! C’était cela des affranchies ? Toutes ces féministes étaient tellement ancrées dans leur esclavage qu’elles le voulaient afficher dans les rues.

À la sortie elle n’y put tenir et dit à Caroline Kauffmann : « Elles me dégoûtent, toutes ces femelles ! Mettre des fleurs ! Est-ce que les hommes fleurissent leurs manifestations politiques ? Et le bébé, ah ! non, comme ridicule il n’y a plus qu’à tirer l’échelle. Ce sera une mascarade et non une manifestation. Un des gros reproches de nos adversaires, c’est que la femme n’est qu’une grande enfant, à la tête bourrée de futilités. Avec votre manifestation, vous les confirmerez dans leur opinion. »

Mais la vieille féministe n’approuvait pas. La femme devait rester dans son domaine et montrer qu’elle ne comptait pas l’abandonner, même lorsqu’elle réclamait des droits.

Marie sentit qu’il lui fallait se taire ; celle-ci non plus ne la comprenait pas. Et cependant, c’était simple. Si la femme devait rester la servante de l’homme, à quoi bon s’évertuer à réclamer un bulletin de vote qui devait être utilisé une fois tous les deux ans.

C’était la vie tout entière de la femme qu’il fallait affranchir. Mais, malgré que ce soit simple, il n’y avait qu’elle qui comprenait.

Décidément Madame Pierrot devait avoir raison ; on pouvait rouler Paris, on ne trouverait pas une autre Marie.

CHAPITRE XIV

Marie a vingt-cinq ans. Elle est montée en grade dans sa profession ; de la banlieue elle est passée à Paris. Son école est maintenant à Montmartre ; les enfants sont à peu près les mêmes ; le milieu social cependant est un peu plus relevé, à cause des quelques filles d’artistes et de commerçants moyens.

L’affaire Dreyfus est finie ; elle s’est terminée à l’avantage des partis avancés ; on est entré dans la politique qu’on a appelée depuis le combisme, du nom de Combes, le président du Conseil.

On semble marcher vers un état social plus avancé. Les hommes politiques disent qu’on est à un tournant de l’histoire, mais on dit toujours cela.

La bourgeoisie avancée a eu très peur de l’ignorance populaire qui pouvait laisser faire une réaction dans laquelle aurait sombré la liberté de penser.

On a compris qu’il était nécessaire que le peuple soit instruit et les universités populaires se fondent partout.

Dans de petites salles aux murs ornés de gravures qui ont pour but de former le goût artistique du peuple, on tient tous les soirs une sorte de club à la fois scientifique, littéraire et social.

Mais l’œuvre n’est guère sérieuse ; elle sert avant tout de tremplin à des jeunes gens qui, en vue de la politique, s’exercent à l’art oratoire. Les conférences sont décousues et traitent de toutes espèces de sujets.

D’ailleurs, les ouvriers pour lesquels les universités populaires sont faites, n’y viennent guère. Le peuple est trop ignorant pour avoir même le désir de ne plus l’être. Les auditoires sont composés de petits bourgeois, fonctionnaires, employés, retraités. Les femmes sont assez nombreuses. De-ci, de-là, quelques ouvriers formant l’élite de leur classe viennent chercher une culture qui s’acquiert sans fatigue.

Les conférences sont suivies de discussion. Des auditeurs prennent la parole soit pour poser des questions au conférencier, soit pour le contredire. La plupart du temps les arguments sont très superficiels, néanmoins il se trouve parfois dans l’auditoire un monsieur qui connaît la question traitée, alors on assiste à une controverse intéressante.

Les femmes parlent rarement ; elles ont été élevées pour être timides et ont peur du public. Néanmoins, de temps à autre, il en est qui demandent la parole ; il y en a même qui occupent la chaire du conférencier.

Malgré ce vent de gauche, Marie n’a garde de montrer à l’école sa vraie personnalité. Elle est trop affranchie pour son temps et peut-être pour tous les temps.

À part quelques esprits clairsemés, personne n’est pour l’égalité des sexes, le vote des femmes semble une utopie. Les gens de gauche veulent bien instruire un peu la femme afin de la soustraire à l’influence du prêtre ; mais ils entendent qu’elle reste en tutelle. Il y a même des radicaux qui voudraient pour la femme l’esclavage complet ; ils lui enlèveraient l’Église sans rien lui donner en échange ; elle serait la simple machine à servir l’homme et à procréer.

À l’école de Montmartre Marie a trouvé de meilleures collègues. La directrice, mariée et mère de trois enfants encore petits, n’a pas le temps de tourmenter ses adjointes. Parmi les maîtresses, plusieurs, mariées et mères de familles, ont hâte d’avoir fini leur classe pour rentrer chez elles où leur ménage les attend. À chaque instant, elles demandent des congés et des inconnues viennent faire l’intérim. Marie qui est attachée à la seconde classe, s’est liée avec Catherine Richelet, la maîtresse de la quatrième, une jeune fille très intelligente qui vise à préparer la licence pour passer dans l’enseignement secondaire.

Marie est heureuse. Sa vie est assurée par son traitement et quelques répétitions qu’elle donne après la classe aux élèves que leurs parents veulent pousser, lui permettent d’acheter des livres. Aussi a-t-elle maintenant une bibliothèque bien garnie. Des traductions de Stuart Mill, d’Herbert Spencer, de Bain, de Schopenhauer, des ouvrages d’histoire, de sciences naturelles, la grande Encyclopédie, la littérature classique et moderne, des livres traitant des questions politiques et sociales.

La grande armoire vitrée d’acajou, gloire de ses débuts, ne suffit plus ; il a fallu y joindre une grande étagère de même style.

La bibliothèque est la seule prodigalité de la jeune fille. Pour le reste, elle a accommodé ses dépenses à ses ressources. Son loyer est petit, ses robes faites par un tailleur en étoffes solides n’ont pas besoin d’être renouvelées trop souvent et elle a renoncé à tous les colifichets de dentelles qui prennent l’argent et le temps de la plupart des femmes. De cette façon, elle coud très peu, et il lui reste beaucoup de temps pour cultiver son esprit.

Un des avantages des carrières de l’enseignement, c’est de donner beaucoup de vacances. Deux mois complets par an, plus huit jours à Pâques, autant au jour de l’an, les jeudis, les dimanches et tous les jours fériés de l’année.

Elle a réussi à échapper à l’ennui en remplissant sa vie d’occupations variées : réunions féministes et politiques, théâtre, cinéma. À ses heures libres, elle suit quelques cours à la Sorbonne et au Muséum d’Histoire Naturelle.

Marie a des amies ; Caroline Kauffmann, Mademoiselle Lautaret, Mademoiselle Richelet. Avec la vieille féministe, avec les jeunes, elle fait des promenades. Elles ont même fait à elles trois, aux dernières grandes vacances, un voyage en Suisse et ont gravi ensemble plusieurs sommets.

Parfois, dans sa chambre solitaire, la jeune fille se recueille, elle récapitule sa vie et elle se dit avec joie qu’elle a réussi à s’organiser une existence très acceptable. Elle remarque qu’elle ne pleure jamais, elle qui a tant pleuré dans son enfance.

Marie comprend maintenant qu’on exalte le mariage dans le but de tromper la femme, le piège sous les roses, comme a dit Jules Bois, un féministe connu.

— Combien différente aurait été sa vie si elle s’était laissée marier. Le cafetier l’enchaînait au comptoir d’une salle enfumée, le tailleur l’accablait de maternités et de travail ménager, dans un logement puant le graillon.

Aucune liberté, les moindres dépenses contrôlées, des soucis mesquins, des querelles ; quelques rares promenades, des voyages, jamais.

Elle manquait d’amour, il est vrai, mais c’était là en somme une assez petite chose. Normale, pleine de santé, Marie n’était pas sans ressentir l’appel de la nature, mais cet appel n’avait rien d’impérieux. Elle avait remarqué que la lecture des romans légers lui donnait des langueurs, elle avait cessé d’en lire. Parfois, en écoutant de la musique, elle ressentait des sensations voluptueuses et la nuit de temps à autre, elle avait un rêve érotique.

À part cela, la privation d’amour n’altérait en rien sa santé, elle digérait parfaitement et, du coucher au lever, elle ne faisait qu’un somme.

La vue des hommes, jeunes ou vieux, ne lui procurait aucun désir, cela tenait à sa virginité. Mais si elle n’avait non plus ni répulsion, ni haine. Elle souffrait des institutions injustes mais, à part quelques passants de la rue, les hommes en particulier ne lui avaient fait aucun mal.

Ce dont souffrait Marie, c’était avant tout de ne pas être comprise, par ses amies, de toujours être obligée de feindre et de ne pouvoir dire ses peines, telles qu’elle les ressentait. Mais pour se consoler, la jeune fille se disait qu’un mari l’aurait comprise encore moins. Le meilleur l’aurait considérée comme un instrument et utilisée pour son propre égoïsme.

Parfois, moitié plaisants, moitié sérieux, des hommes lui disaient que son cas ne saurait, sans péril social, être généralisé ; Marie en convenait.

Mais, en somme, le mal n’était pas grand, il y avait fort peu de Maries. Plus tard, lorsque la femme serait affranchie, on pourrait sans doute enfanter sans aliéner sa liberté.

CHAPITRE XV

Catherine Richelet, l’institutrice, a confié à Marie qu’elle n’est pas une vraie jeune fille, et qu’elle a un amant. Cela s’est fait par hasard.

Elle a rencontré le jeune homme chez des amis, il lui a fait la cour et, au bout de deux mois, elle s’est laissée aller.

C’est un étudiant en droit, elle l’a depuis un an, il la vient voir deux fois par semaine. L’hiver, il l’emmène au théâtre, l’été de temps, en temps, ils font ensemble des promenades.

Elle ne se plaint pas de lui ; quoique un peu fermé, il n’est pas désagréable ; c’est lui qui lui a donné l’idée de préparer sa licence pour passer dans l’enseignement secondaire ; il l’aide même en lui apprenant un peu de latin.

Elle aurait bien voulu le mariage, mais c’est impossible, la famille s’y oppose. Il lui faut une grosse dot pour s’installer un cabinet d’avocat, il ne peut épouser une institutrice.

Mais la jeune fille est inquiète, elle n’a pas vu ses époques cette fois et Maurice, c’est le nom de son ami, est parti dans le midi pour trois mois ; un deuil de famille.

Marie rassure son amie par les paroles vagues : Maurice reviendra, il n’a pas sa licence, son voyage est sans doute réel, ce n’est pas un prétexte de rupture.

Cependant Catherine continue de pleurer. Marie, qui est vierge, n’a pas compris que ce qui inquiète la jeune fille ce n’est pas une rupture possible, c’est une grossesse plus que probable, attendu que jusque-là tout marchait très régulièrement.

Un enfant serait une catastrophe. Catherine a des parents en province, sa mère est cardiaque, elle mourrait de douleur. Coûte que coûte, il faut empêcher l’enfant de venir.

Hélas, Marie ne peut rien. Elle sait que les enfants peuvent être évités, mais comment, elle l’ignore, elle ne s’est jamais trouvée dans pareil cas. Elle ne peut que conseiller à Catherine de voir une sage-femme.

Deux jours après, la pauvre fille arrive chez Marie à une heure du matin pour lui demander l’hospitalité. Elle est allée trouver une professionnelle, une ancienne couturière qui s’est spécialisée dans l’avortement. On lui a fait quelque chose et maintenant Catherine a une peur affreuse, c’est pour cela qu’elle n’a pu rester seule chez elle. Si seulement Maurice était là, mais elle n’en a aucune nouvelle.

Marie couche la malade sur son divan, elle-même couchera par terre. Elle lui fait prendre quelques comprimés d’aspirine qu’elle tire du fond d’un tiroir et Catherine, du fait de ne plus être seule, se sent rassurée ; elle évoque des camarades qui ont fait des fausses-couches volontaires sans aucun dommage.

La nuit se passe assez bien, mais un matin la jeune fille se sent très mal. Elle souffre du ventre : le soir la fièvre apparaît.

Marie est toute désemparée. Pour se rendre compte du mal, elle achète un thermomètre médical et prend la température. À six heures, l’instrument marque 38 degrés, mais à 8 heures il y a 39 et à dix heures il dépasse 40. La malade commence à délirer. Comme dans un rêve, elle cause avec son amant, puis avec ses parents. Un moment la lucidité lui revient :

« — Sauve-moi, Marie, je vais mourir. »

Un médecin…

… C’est très dangereux. On peut tomber sur un homme méchant et tout acquis aux vieilles idées. Il refusera ses soins et fera du scandale. Si on savait !… C’est la révocation pour toutes les deux !

Marie reprend la température : 41 degrés !

C’est affolant. La malade a des hallucinations, elle croit que des assassins la poursuivent et déjà elle ne reconnaît plus son amie.

Que faire ? Que faire ? On ne peut tout de même pas la laisser mourir !

Tant bien que mal elle a habillé Catherine. Elle la charge sur son dos pour descendre l’escalier ; heureusement il est quatre heures du matin, il n’y a personne…

Mais la concierge est là : si elle allait se lever pour voir…

Marie raffermit sa voix pour demander le cordon, la porte s’ouvre, elle est dans la rue.

La rue est déserte ; les becs d’éclairage baissés ne laissent qu’une faible lumière. Marie assoit la malade contre une boutique et se met en quête d’une voiture. Si un agent arrivait, que se passerait-il ? Mieux vaut ne pas y songer. Enfin, au coin du boulevard Saint-Michel, Marie trouve un taxi. Avec l’aide du cocher la malade est assise dans la voiture. En route pour l’hôpital de la Pitié, le plus proche.

À l’hôpital le portier fait des difficultés parce qu’il n’y a pas d’avis de médecin… Marie insiste, une mourante, on ne peut la laisser… On a réveillé l’interne de garde qui s’est levé en maugréant. Marie lui dit tout : tant pis. Il examine la malade et son diagnostic est terrible. Début de péritonite, il doit y avoir eu perforation.

Heureusement l’interne n’est pas un mauvais diable ; il connaît les avatars de l’amour… des cas pareils sont très fréquents. Maintes fois il a dû rendre des services à des copains embarrassés. Aussi ne fait-il aucune question à Marie qui s’en va un peu moins inquiète.

Rentrée chez elle, elle tente sans succès de dormir. Les plaintes de Catherine lui bourdonnent aux oreilles ; elle se revoit la portant tout le long de ses six étages. Heureusement on est jeudi, il n’y a pas classe.

Toute la matinée elle est dans les transes. L’interne a dit qu’il allait pratiquer une opération. Qui sait, Catherine est peut-être déjà morte !

Mais il faut aller à l’hôpital. Elle ne peut abandonner son amie qui ne s’est confiée qu’à elle dans son malheur. Si, cependant on allait la questionner, la faire avouer qu’elle a gardé chez elle Catherine pendant deux jours…

La prison… non, peut-être… mais la révocation sûrement… si l’on vient à savoir.

Tout de même elle part… un instinct plus fort que tout la pousse… elle veut savoir où en est son amie.

L’hôpital Tarnier n’est pas loin. À la porte de la salle, Marie hésite longtemps… que va-t-elle apprendre… si déjà le lit était vide… Enfin elle franchit l’entrée. Non, le lit n’est pas vide et, de loin, Catherine la voit et lui sourit. L’interne n’a fait qu’un curetage, la température est tombée. Elle se sent très faible, mais le chef qui a passé la visite le matin a assuré qu’elle serait guérie dans quelques jours. On ne lui a fait aucun reproche, sauf une infirmière qui lui a dit : « Ah ! tu es tombée dans l’escalier, ma petite, on connaît ça ! »

Quant au chef il n’a pas fait de questions ; il lui a dit seulement qu’il était moins cinq ; elle sait ce que cela veut dire.

Catherine s’est jetée au cou de Marie et l’embrasse avec transport : Ah, mon amie ! Où serais-je aujourd’hui sans toi ?

— Ne pense plus à cela, ma Catherine, puisque tu es hors de danger.

— Ah, Marie, que tu as raison d’être sage. La vraie façon de vivre en paix, pour une femme, c’est de rester vierge.

— Mais je suis seule, Catherine, toi tu as eu l’amour, le plaisir.

— Le plaisir… on dit cela. En réalité, l’homme seul a le plaisir, un plaisir animal. La femme n’éprouve pas grand’chose… crois-moi… Comment te dire ? C’est plutôt une habitude, et puis on a le sentiment de n’être pas seule… Une illusion… J’étais seule dans le moment le plus terrible de ma vie. Maurice m’avait défendu de lui écrire, à cause de ses parents qui doivent ignorer notre liaison… Ah oui, j’étais seule et sans toi…

— Laisse cela.

— Et dire que nous avons dû nous cacher, trembler comme des criminelles… Les hommes nous imposent la grossesse, ils ne veulent pas prendre la responsabilité de l’enfant, et lorsqu’on l’empêche de venir, ils nous mettent en prison, n’est-ce pas révoltant ? Faut-il que les femmes soient lâches pour accepter un tel état de choses… Ah ! je comprends maintenant le féminisme, dès ma guérison j’adhère à ton groupe.

— À la bonne heure !

À sa sortie de l’hôpital Catherine tint sa promesse et la « Solidarité des Femmes », compta un membre de plus. Marie, toujours sévère, pensait que, une fois encore, c’était le sentiment et non la raison qui avait servi de recruteur au féminisme.

CHAPITRE XVI

Marie a lu énormément, sa culture est très étendue ; elle connaît la philosophie, les sciences naturelles et l’économie politique. De plus, elle a appris à fond l’anglais et l’allemand et elle joue passablement du piano, bien qu’on ne le lui ait pas enseigné dans son enfance. Ne pouvant acheter l’instrument au comptant, elle a fait un contrat de location vente ; le piano trône à la place d’honneur dans la chambre.

Elle reste cependant dans l’enseignement primaire car si elle aime l’étude, elle a horreur des examens : leur bourrage intensif la rebute. Avec beaucoup de travail, elle pourrait passer dans l’enseignement secondaire, mais elle ne le désire pas. Elle a sous les yeux son amie, Mademoiselle Lautaret, qui est agrégée ; elle sait en réalité très peu, parce qu’elle a oublié la plus grande partie de ce qu’elle a appris. Il est vrai qu’elle est professeur, ce qui, dans la hiérarchie sociale, est plus élevé qu’institutrice. Elle a des élèves de milieu bourgeois, mais ce qu’elle y gagne en lustre, elle le perd en liberté. Les parents des lycéennes viennent l’ennuyer, jamais on ne fait assez attention à leur fille qui, naturellement, a toutes les qualités. Il faut beaucoup de doigté au professeur. Malgré la plus grande valeur de ses diplômes, Mademoiselle Lautaret est mal payée ; elle ne gagne pas beaucoup plus qu’une institutrice primaire.

Marie se désintéresse donc de sa profession, elle ne la considère pas autrement que comme un moyen de gagner sa vie. Cependant elle voudrait donner une sanction à la culture qu’elle a acquise et elle projette de faire, à l’École Pratique des Hautes Études où aucun diplôme n’est exigé, une thèse de doctorat sur l’histoire du féminisme ; déjà elle en amasse les matériaux.

Ce projet n’a pas été approuvé par Mademoiselle Lautaret ; elle ne comprend pas que l’on travaille en vue d’un doctorat qui ne mène à rien. Lorsque Marie lui parle du plaisir de travailler, elle hausse les épaules :

— Si tu avais travaillé autant que moi, tu en aurais assez. Songe que je passais des nuits entières à ma table, la dernière quinzaine avant l’examen.

— Mais une thèse, ce n’est pas la même chose ; on travaille quand on veut et le sujet m’intéresse.

Marie pense qu’il est plus intéressant de faire une thèse que de faire au crochet des petits ronds, en vue d’un dessus de lit qui sera terminé dans dix ans, mais elle garde pour elle cette appréciation désobligeante.

Maurice, l’ami de Catherine, est revenu, mais seulement pour lui faire ses adieux. Il va se marier là-bas, dans sa province. C’est la famille qui a tout arrangé ; une jeune fille un peu plus âgée que lui, plutôt laide que belle, mais elle apporte trois cent mille francs. Dès sa licence passée, il pourra ouvrir un cabinet d’avocat, la dot de sa femme lui permettra d’attendre la clientèle.

Il lui a laissé une enveloppe de deux mille francs. Marie pense que Catherine n’aurait pas dû prendre cet argent qui est le paiement de la prostitution, mais comme Catherine n’en semble pas froissée, elle se tait. Au contraire même, Catherine est contente ; elle n’attendait rien ; avec les deux mille francs elle compte se payer des leçons de latin pour son baccalauréat.

Marie va soumettre le cas à Caroline Kauffmann, mais la vieille féministe pense que Catherine a bien fait d’accepter l’argent.

— « C’est toujours autant de pris, dit-elle ; les hommes nous refusent les moyens de gagner de l’argent, il faudrait être naïve pour refuser lorsqu’ils veulent bien en donner. L’honneur, vois-tu, Marie, c’est un mot, cela ne fait pas bouillir la marmite. D’ailleurs cet argent, Catherine l’a gagné ; elle a été la maîtresse de ce Maurice ; enceinte de ses œuvres, elle s’est fait avorter et a failli y rester. Je trouve que deux mille francs, c’est maigre.

Marie voudrait répondre que c’est l’argent du sexe, mais à quoi bon, la vieille féministe ne comprendrait pas. Toute femme, en somme, est une prostituée, son éducation la pousse à se vendre, le milieu seul décide de la façon dont elle se vendra.

Catherine passe ses journées à pleurer. Maurice ne lui avait jamais promis le mariage et elle savait bien qu’un jour ou l’autre il s’en irait, mais elle ne peut pas s’habituer à ne plus le voir et Marie, pour la distraire, tâche de l’entraîner dans la vie militante.

— Puisque tu as adhéré à la « Solidarité des Femmes ». Viens aux réunions, prends la parole, envoie des articles à notre petit journal : La Femme émancipée. De la servitude imposée à notre sexe, tu en as souffert, tu as dû subir une opération et maintenant celui qui a causé ton mal te délaisse pour épouser une jeune fille riche.

— Je le savais, il ne m’avait pas promis le mariage, ce sont ses parents qui ont tout fait.

— Cela se peut, mais comment ne comprends-tu pas que la société qui rend possible de pareilles choses est mal faite et qu’il faut la changer.

— Certainement, il le faudrait, mais le pourra-t-on ? Les réunions, je l’avoue, ne me disent pas grand’chose ; quelques vieilles femmes qui viennent là pour passer le temps.

— C’est un monde à soulever, évidemment, et un monde ne se soulève pas en un jour. Ces vieilles femmes, elles forment, si l’on peut dire, le tremplin du mouvement. Les réunions et le petit journal permettent l’échange des idées, avec le temps le mouvement grandira, les femmes apprendront à se grouper pour constituer une force.

Catherine s’est laissée convaincre, mais c’est avant tout par amitié pour Marie. Elle ne s’élève guère au-dessus de la foule et l’idéal tient peu de place dans sa vie. Si les circonstances y avaient aidé, elle serait devenue une épouse résignée, heureuse de ses meubles, de ses robes et de son linge. Avec un ou deux enfants à aimer, son bonheur eût été parfait. Mais elle appartenait à la très petite bourgeoisie, ses parents, humbles fonctionnaires, n’avaient pas de dot à lui donner ; elle n’avait de choix qu’entre la virginité et l’amour illégal. C’était l’amour illégal qu’elle avait choisi ; elle en avait récolté les fruits amers : l’abandon et l’avortement.

Maintenant elle était guérie des hommes pour toute sa vie et elle caressait le rêve d’amener Marie à vivre avec elle, pensant qu’il n’y avait rien de vrai qu’une bonne amitié. Malheureusement Marie, tout en étant très bonne, était trop virile et puis il fallait toujours qu’elle soit attelée à quelque idée chimérique, comme s’il y avait quelque chose qui vaille en dehors d’une amie et du bien-être matériel.

CHAPITRE XVII

Le combisme a passé. L’histoire n’a pas tourné, comme on le pensait, vers des horizons nouveaux. Au contraire, sous le nom d’Esprit Nouveau, c’est la réaction cléricale qui réapparaît.

Rien n’est moins nouveau que l’Esprit Nouveau, mais cela ne fait rien ; la bourgeoisie l’accueille avec plaisir. Maintenant le danger est passé, l’affaire Dreyfus oubliée, on ne craint plus de coup d’État nationaliste. La bourgeoisie avancée n’est pas tellement anticléricale au fond, elle pense que la religion a du bon pour contenir un peu le peuple.

Sous le ministère Combes, on avait tracassé un peu les congrégations, maintenant c’est fini, la paix religieuse est à l’ordre du jour.

Les universités populaires tombent une à une. Ce peuple, qu’on avait voulu à toute force instruire, on pense sans doute qu’il est assez instruit, on passe à d’autres exercices.

D’ailleurs, ledit peuple, tout comme la bourgeoisie elle-même, s’en moque. Aux universités populaires, il préfère de beaucoup le cinéma, qui commence à prendre son essor, et où les films policiers font fureur.

Point n’est besoin de se creuser la tête pour comprendre une histoire de vol de bijoux ou d’assassinat, et les titres en grosses lettres sur les affiches font passer des frissons dans le dos :

« Le Mort qui tue ! » – « Le mur qui saigne ! »

La « Solidarité des Femmes » organise quelques réunions publiques sur le vote des femmes. Cela donne beaucoup de travail. Il faut louer des salles, solliciter des orateurs connus, coller des affiches, envoyer des invitations. Marie et Catherine s’habillent en afficheuses : pantalon de toile bleue et blouse blanche ; elles vont la nuit par les rues coller les affiches annonçant les réunions. Marie a essayé d’embaucher Mademoiselle Lautaret, mais elle n’a rien voulu savoir. Ces escapades ne conviennent pas aux femmes, a-t-elle dit d’un air pincé, ce n’est pas leur rôle. Elle n’est d’ailleurs pas féministe et elle aurait souhaité vivement se marier, si elle avait trouvé qui voulut bien d’elle, un homme supérieur comme Jaurès.

Sous le pseudonyme de Jeanne Derouin, Marie s’est décidée à prendre la parole dans les réunions ; son succès a été mince. Très timide, au fond, elle a peur de la salle, ce qui lui fait perdre une partie de ses moyens. D’ailleurs, Marie ne sait guère manier que la raison et les auditoires n’aiment que le sentiment. Il faut, dans une réunion féministe, leur parler du charme de la femme, de sa bonté, du grand cœur des mères, etc. Marie trouve tout cela inférieur et elle aurait honte de se servir de ces vieux clichés. Pour elle, le féminisme ne se sent pas, il se démontre, il est la justice ; le charme et la maternité n’ont rien à y voir.

Le public, d’ailleurs, n’est pas du tout acquis à l’idée de l’émancipation féminine. Il vient par curiosité, pour entendre discourir des femmes, ce qui est un spectacle assez rare. Quelques députés qui ont consenti à venir disent que le vote des femmes se réalisera un jour, mais qu’il serait très imprudent de le donner tout de suite, parce que l’éducation politique des femmes n’est pas faite.

La raison voudrait que l’on commençât de faire cette éducation, mais la raison n’est pas ce qui gêne : on parle avant tout pour parler et se faire applaudir. La vieille Caroline Kauffmann fait aussi des discours ; elle n’est pas mauvais orateur, mais ses discours sont nébuleux, comme au reste sa personne. Elle est tout l’opposé de Marie dont la logique lui semble froide et dure.

Après la réunion Marie et Catherine vont passer la nuit rue Taitbout, chez la vieille Kauffmann, dans le capharnaüm qui lui sert de cuisine, préparent du thé, et on s’attarde une partie de la nuit à parler de la réunion. On discute les discours des uns et des autres, on fait les comptes. Le plus souvent, il y a déficit, car les salles et les affiches coûtent cher, mais cela n’empêche pas les membres du groupe de dire que la présidente s’enrichit en organisant des réunions publiques.

Loin de s’enrichir, elle dépense de l’argent et souvent elle doit faire appel à la bourse des deux jeunes filles. Presque personne à la « Solidarité » ne veut payer de cotisation, et, lorsque la trésorière les réclame, tout le monde se sauve. On veut bien venir se distraire au groupe, mais à la condition que cela ne coûte rien.

La plupart des membres sont des petites rentières, qui n’ont jamais su rien gagner, mais qui, en revanche, savent admirablement épargner. Elles tirent des plans pour descendre du tramway juste à la section ; elles font cinq cents mètres pour gagner un sou. Elles mourraient de soif plutôt que d’entrer dans un café. Outre que la chose leur paraîtrait inconvenante, elles y verraient une prodigalité insigne. Chez elles, elles se couchent tôt pour ménager la lumière, pour diminuer la note du gaz, elles s’éclairent avec une lampe Pigeon. C’est seulement pour la toilette qu’elles relâchent les cordons de leur bourse, car la toilette est la grande affaire. Elle ne sert pas seulement à plaire, elle marque le rang social.

Si elles vont volontiers pauvrement vêtues au groupe de Caroline Kauffmann qui, on ne sait pourquoi, passe pour démocratique, elles arborent leur robe de soirée la plus décolletée aux réunions de Madame Durand, la directrice de la Fronde. C’est à qui exhibera là ses tendons ou sa graisse flasque, pour montrer qu’elle est une femme du monde.

Le décolletage a fait le sujet de grandes discussions entre Caroline Kauffmann et Marie Pierrot. Marie s’entête à aller aux soirées en costume tailleur et Kauffmann n’a jamais pu la décider à se faire une robe qui mette à nu ses avantages.

— Vous avez tort, Marie, grande, bien faite comme vous l’êtes, vous seriez charmante en toilette de soirée.

— Je ne tiens pas à être charmante, je pense qu’il est honteux pour les femmes de montrer nu ce que les hommes tiennent couvert. Les soirées mondaines me font l’effet de marchés à la chair esclave, vous, une féministe, vous devriez comprendre cela.

Mais la présidente ne comprend pas. En dépit de ses soixante-cinq ans, elle porte des robes ouvertes. Elle n’a guère à montrer qu’un squelette recouvert de peau, mais cela ne fait rien, elle suit les traditions.

— Personne ne vous comprendra, Marie ; on vous prendra pour une femme du peuple qui ne connaît pas les usages.

— On me prendra pour ce qu’on voudra, mais jamais je n’exhiberai mon corps en public, je ne suis pas une marchandise à vendre. Le décolletage est le symbole du servage, cela saute aux yeux. Si les féministes ne le comprennent pas, c’est qu’elles sont des dindes.

— Merci.

— Je ne dis pas cela pour vous.

— Pour qui, alors ? ne suis-je pas décolletée…

— Vous êtes trop absolue, Marie, personne jamais ne vous comprendra. Il faut que je connaisse, comme je le connais, le fond de votre cœur, pour que je vous aime malgré tout.

Marie pense que, sans doute, elle est venue trop tôt dans un monde trop jeune.

CHAPITRE XVIII

Mademoiselle Lautaret, en dépit de ses quarante-cinq ans, vient de se marier. Les petits ronds au crochet dont la réunion doit constituer un dessus de lit vont servir à quelque chose.

Elle n’a pu, hélas, épouser Jaurès qui est marié et semble ne pas vouloir changer de femme. Elle a pris Lecornu, un militant syndicaliste très en vue dont elle a fait connaissance dans les réunions.

Il a cinq ans de moins qu’elle, ce qui fait qu’elle est doublement fière, car elle n’espérait plus se marier. Mademoiselle Lautaret a voulu que Marie et Catherine soient témoins à son mariage, l’acceptation des femmes comme témoins dans les actes de l’état-civil est une nouvelle conquête du féminisme et, bien qu’elle ne soit pas aussi intransigeante que Marie, elle admet le féminisme dans une certaine mesure.

Au repas de noces qui se fait dans un grand restaurant coopératif du boulevard du Temple, plusieurs discours sont prononcés par les invités, parmi lesquels il y a des orateurs notoires. On souhaite beaucoup de bonheur aux nouveaux mariés, on loue le marié, un bon militant et un brave garçon qui saura rendre sa femme heureuse. Le secrétaire des syndicats du livre, élevant le débat, parle de la femme en général et de sa place dans la société ; sa thèse est tout à fait opposée au féminisme.

Il s’élève contre le travail des femmes qui se généralise de plus en plus. La femme est la compagne de l’homme ; sa place n’est ni à l’atelier, ni au bureau, mais au foyer. Il décrit la misère de la femme travailleuse qui, après une journée exténuante à l’atelier, doit en commencer une autre au ménage. Que l’homme la puisse aider, cela ne lui vient même pas à l’esprit ; il pense sans doute que le ménage est un attribut de la femme et que l’homme, en collaborant à cette humble besogne, perdrait sa dignité.

Marie parle après lui. Elle dit que seul le travail extérieur affranchira la femme. Toutes les femmes d’ailleurs n’ont pas de mari ; il faut cependant qu’elles vivent. Quant au ménage, tant que la société n’est pas en état de l’organiser d’une manière rationnelle, l’homme doit en prendre sa part ; il n’est pas plus déshonorant de balayer une chambre que de planter un clou.

Marie n’a pas l’approbation de l’assistance.

On murmure qu’il y a des femmes qui veulent être des hommes et que c’est le monde renversé. Un assistant demande si ce sont les hommes qui vont allaiter les gosses et le marié, pour ne pas que le repas ne dégénère en réunion publique, déclare que ce n’est pas le moment de discuter. Les musiciens vont venir, il faut se préparer à la danse.

Marie remarque avec peine combien tout ce monde est vulgaire. Les femmes ont sorti de l’armoire leur vieille robe de soie rafistolée tant bien que mal ; leurs mains, couvertes de fausses bagues, ne sont pas soignées. Les hommes sont plus mal habillés encore. Il y en a qui ont cru devoir sortir une redingote verdie et un chapeau haut de forme légèrement froissé. Lecornu lui-même ne brille pas par l’élégance. C’est un ancien menuisier qui depuis longtemps a délaissé l’atelier pour la bureaucratie syndicale. Il porte au cou la lavallière noire des professionnels de la politique. Grand, les cheveux blonds et frisés, il est assez bien de sa personne ; il a de plus la parole facile, ce qui l’a porté à la tête du mouvement syndical, mais son éloquence prétentieuse est pleine de citations à contresens et de mots savants qu’il estropie.

Mademoiselle Lautaret n’a pas été sans s’apercevoir des défauts de son fiancé, mais elle a pensé qu’il les perdrait à son contact. D’ailleurs elle voulait tant se marier qu’elle aurait presque pris le premier venu ; elle considérait sa vie comme manquée, puisqu’elle n’avait pu se faire un foyer. Aussi aujourd’hui est son jour de triomphe ; elle n’a pas craint d’arborer la robe blanche et la fleur d’oranger, pour que tout le monde sache bien qu’elle les mérite.

Le ménage s’est installé rue de Sévigné, Lecornu vivait en hôtel. Dès les premiers jours le mari s’est attaché à éloigner sa femme de Catherine et de Marie. Ces féministes, Marie surtout, lui font horreur. S’il s’est marié, c’est pour avoir sa femme, à lui, il ne veut pas que ses anciennes amies viennent lui monter la tête.

Madame Lecornu est accablée de besogne ; elle bâcle ses cours pour être au plus vite chez elle où l’attendent ménage, cuisine, raccommodage, etc. D’autant plus que son mari ne prend aucun soin. Ce petit appartement si coquet jadis est maintenant toujours en désordre. Lecornu fume la pipe et répand la cendre sur le parquet ; parfois même il se laisse aller à cracher. Sa femme essaie de l’amener à plus de propreté, mais il s’emporte : N’est-il pas chez lui ? Si le parquet est sale, elle n’a qu’à le nettoyer ; c’est son affaire.

Il est en outre très exigeant et très difficile. Il refuse de tenir compte de ce que sa femme travaille ; il lui faut manger à l’heure juste et le bifteck doit être cuit à point, ni trop, ni trop peu, autrement il n’en veut pas. Une fois, il a même brisé une assiette dans sa colère.

Mais si Lecornu a interdit à sa femme de voir ses amies, en revanche il amène les siens à lui. Tous les dimanches, il y a à déjeuner une demi-douzaine de personnes. Malgré la vulgarité du milieu, Madame Lecornu se réjouirait plutôt, car on discute longuement et cela fait de la vie dans la maison. Mais elle doit servir tout ce monde, ce qui fait qu’elle est toujours à la cuisine et ne profite en rien de la société.

Elle aurait volontiers donné sa démission de professeur, pour pouvoir se consacrer tout entière à son intérieur, mais il ne veut pas. Sa femme gagne trois mille francs par an, ce n’est pas à dédaigner, et d’ailleurs l’enseignement n’est pas si fatiguant, il y a tant de vacances. Tu es une bourgeoise, lui dit-il en plaisantant lorsqu’il est de bonne humeur.

Madame Lecornu connaît maintenant l’envers du syndicalisme, dont avant son mariage elle ne connaissait que le côté réservé au public. M. Lecornu, appointé depuis dix ans par la C.G.T., ne désire pas du tout la révolution. Il voudrait que jusqu’à sa mort les choses restent ce qu’elles sont. Certes, il n’a pas un traitement fastueux, il gagne autant que sa femme ; à eux deux ils vivent aisés et lui a, en plus, la gloire.

Le syndicalisme est dans sa belle époque ; il y a eu quelques grèves retentissantes et victorieuses. Un jour Paris tout entier a été plongé dans l’obscurité, un autre jour la grève des boulangers a privé la population de pain. Jamais les ouvriers n’ont marché avec autant d’ensemble et de discipline ; le public croit que c’est la révolution qui vient. Mais la révolution ne vient pas et c’est tout à fait à tort que la presse réactionnaire traite de meneurs les chefs syndicalistes ; ils ne mènent pas, ils retiennent. Loin de pousser à la révolution, ils en ont peur, presqu’autant que la bourgeoisie.

Une fois par semaine, Lecornu quitte Paris pour deux ou trois jours ; il va en province tenir des réunions syndicales. Sa femme en est enchantée, car elle a moins de travail et, surtout, elle a la liberté et la paix.

Elle profite des absences de Lecornu pour aller voir Marie. Durant les premiers temps, elle était si heureuse de n’être plus une vieille fille qu’elle obéissait à son mari en tout, mais maintenant elle s’est ressaisie. Elle a compris que Lecornu n’est pas un Dieu, mais un homme, et que, par conséquent, s’il a le droit d’être libre, elle aussi. Le mariage n’est pas ce qu’elle croyait, le mirage est dissipé, du moins en partie. Évidemment il y a plus de bruit chez elle qu’autrefois, mais elle travaille comme une malheureuse.

— C’est bien la peine d’être agrégée de l’Université ; je fais le ménage et la cuisine, dit-elle à Marie ; je ne suis guère plus que la femme d’un ouvrier.

— C’est parce que tu veux bien ; prends une bonne.

— Il ne veut pas ; il dit que c’est trop cher et bon pour les bourgeois.

— Impose ta volonté. Il ne t’entretient pas, tu gagnes autant que lui, tu as le droit de faire ce que tu veux.

— J’ai le droit, c’est facile à dire. Quand on est marié, il faut bien en passer par où l’homme veut, une fois, sais-tu, il m’a giflée.

— Et tu supportes cela ?

— Je supporte, il faut bien, autrement la vie serait un enfer…

Un jour Madame Lecornu, avec un air joyeux, annonça à Marie qu’elle était enceinte.

— À mon âge, je n’aurais pas cru… mais il n’y a plus à douter. Je ne m’en afflige pas, au contraire : j’ai toujours adoré les enfants. Je ne le nourrirai pas, ce serait trop de fatigue, mais je connais dans mon pays une paysanne qui s’en chargera pour pas cher ; il sera très bien.

Mais Marie s’inquiète…

— Un premier enfant à ton âge ! J’ai entendu dire que c’était très dangereux ; tu devrais consulter un médecin.

— Un médecin ? Pourquoi faire ? je ne suis pas malade ; la grossesse, c’est une chose naturelle. Au septième mois j’irai voir une sage-femme pour savoir si l’enfant est bien placé.

Madame Lecornu s’en va un peu vexée. Elle aime bien Marie, mais tout de même, elle pense qu’elle a voulu l’alarmer… au fond parce qu’elle est jalouse de son mariage et de sa maternité.

Elle s’est inquiétée cependant. Après tout, l’accouchement est une chose sérieuse, et le surlendemain elle a suivi le conseil de son amie et c’est tout en pleurs qu’elle revient à la maison où son mari vient de rentrer d’un voyage de propagande.

— Alfred, le docteur dit qu’à mon âge c’est très grave d’accoucher pour la première fois. On n’aura pas l’enfant sans une opération. Il a ajouté que le plus sage serait de me faire avorter ; en pareil cas c’est permis.

— Une opération ! Comme il y va. Ces toubibs sont tous les mêmes ; ils ne pensent qu’à charcuter… Pourquoi une opération, je me le demande. Tu te portes très bien, tu n’as aucun malaise ; comme si l’accouchement pour une femme n’était pas une chose naturelle !

Trois mois plus tard ils vont ensemble chez un autre docteur ; celui-là est un camarade socialiste, Lecornu a confiance.

Après avoir examiné la malade, il fait signe au mari et l’amène dans la salle à manger dont il ferme soigneusement la porte.

— Malheureux ! Qu’as-tu fait ? Ta femme à quarante-six ans enceinte pour la première fois. Tu l’as tuée ; elle mourra en couches !

— Quoi… Quoi… mourir… tu plaisantes… Et puis, c’est moi qui l’ai tuée… par exemple… Fallait-il la mettre sous globe… quand on prend une femme, c’est pour s’en servir… je pense.

— Il ne fallait pas lui faire d’enfant !

— Ne pas faire d’enfant ! Comme si on était maître de soi dans ces moments-là.

Le médecin s’est gardé d’alarmer sa cliente. Il lui a dit au contraire que tout se passerait bien, mais que, étant donné son âge, il valait mieux pour plus de sécurité accoucher à l’hôpital…

Le moment venu elle a suivi le conseil et est partie faire ses couches à la Maternité. Malheureusement les organes trop rigides à cause de l’âge ont refusé de faire leur service. Après trois jours de souffrances inutiles, le chirurgien en chef est venu faire une opération césarienne. L’enfant est vivant, mais la mère est morte !

Marie a fait à la « Solidarité des Femmes » l’éloge funèbre de Mademoiselle Lautaret, femme Lecornu, sympathisante du féminisme, tuée par l’égoïsme masculin et l’ignorance ; mais son discours a soulevé de vives objections.

— Le féminisme de Mademoiselle Pierrot est trop outrancier, a dit Madame Oddo ; il ne peut que nuire à la cause, Madame Lecornu n’a été tuée par personne ; elle est morte d’accident. Est-ce que la maternité n’est pas le champ de bataille de la femme, l’équivalent de ce qu’est la guerre pour l’homme. C’est pourquoi, lorsque nos adversaires nous reprochent de ne pas faire notre service militaire, il faut leur répondre que nous avons la maternité.

— Il ne doit y avoir de champ de bataille ni pour l’homme, ni pour la femme, dit Marie. Le champ de bataille est une survivance de la barbarie ancestrale. Les affaires des peuples doivent s’arranger sans qu’on se tue. Quant à Madame Lecornu, si son mari s’était mieux conduit, elle ne serait pas morte. Tous les médecins vous diront que ce n’est pas à quarante-six ans qu’une femme doit accoucher pour la première fois.

Personne n’approuva Marie. Madame Oddo avait recueilli les applaudissements de toute l’assistance, Marie ne recueillit que des murmures. D’abord la guerre existera toujours, et puis… comme si on pouvait éviter la mort.

Nous avons chacun notre heure et, lorsqu’elle est arrivée, rien à faire, c’est la destinée.

Marie n’insista pas. Elle constatait que les femmes étaient trop arriérées pour la comprendre… Notre heure ? Comme s’il existait au-dessus des nuages un vieillard à barbe blanche qui s’amusait à tenir un registre des vies humaines ? C’est une conception enfantine. Si je me jette à l’eau, ce sera mon heure tout de suite. Si Lecornu s’était appliqué à éviter la grossesse à sa femme trop âgée pour enfanter, elle serait encore vivante, attendu qu’elle était en très bonne santé. Son heure ne serait pas venue… Quelles imbéciles !

Mais elle dompte sa colère. À quoi bon s’indigner ? Les hommes et les femmes sont ce qu’ils sont, et c’est parce qu’ils sont ainsi que la société est ce qu’elle est. L’humanité est encore barbare, la vie humaine compte peu et l’homme ne se sert pas de tous les moyens qu’il connaît pour éloigner la mort. Madame Lecornu a subi la loi commune, la loi de l’homme…

L’homme prend la femme pour assouvir son désir ; il ne se soucie pas des conséquences, et la femme elle-même, victime de son éducation, ne sait pas se défendre. Ne l’avais-je pas assez mise en garde, cette pauvre Lecornu ; elle n’a pas voulu m’écouter.

Catherine a décidé d’adopter l’enfant de leur amie. Sa mère à elle est morte et son père, qui est remarié, ne s’occupe pas d’elle. Elle est donc libre. D’ailleurs, en cas de besoin, il lui serait facile de prouver par les papiers que l’enfant n’est pas d’elle, mais bien de Madame Lecornu, née Lautaret, morte en lui donnant le jour.

Délaissée avec une grossesse qui a failli se terminer de manière tragique, la jeune fille est définitivement désabusée, elle ne veut pas tenter une nouvelle expérience masculine ; elle sera chaste, comme Marie.

Mais Catherine n’est pas du tout Marie. Marie est une intelligence supérieure, elle a une vie spirituelle, un idéal. La pauvre Catherine n’a rien de tout cela, si elle est féministe, c’est autant par affection pour Marie que pour la vérité de l’idée. Aussi supporte-t-elle très mal la solitude. Maintenant qu’elle n’a plus d’amant, sa vie lui semble un désert. Si seulement Marie avait accepté de vivre avec elle, mais jusqu’ici elle a refusé ; elle dit qu’on est plus libre quand on est seul.

Si Lecornu veut donner l’enfant, tout ira bien, elle reportera sur le petit être son grand besoin d’aimer.

Lecornu a accepté avec enthousiasme ; cet enfant l’embarrassait. Si encore cela avait été un garçon, mais une pisseuse ; il se voyait mal à traîner cette petite fille dans sa vie. D’autant qu’il avait repéré, à la Bourse du Travail, une jeune dactylo avec qui il comptait se mettre en ménage.

Il y avait bien quelque chose qui l’agaçait. Qu’allait devenir sa fillette entre deux féministes à tous crins comme Catherine et Marie ? Mais cela ne pouvait être un obstacle sérieux. On le débarrassait de l’enfant, là était l’essentiel et Lecornu était trop imprégné des idées de Karl Marx sur le matérialisme historique pour attacher de l’importance à une question purement idéologique.

Catherine a donc acheté un petit berceau et pris une femme de ménage pour nettoyer le bébé et faire les lessives. L’enfant, nourri au biberon dans de bonnes conditions d’hygiène, s’élèverait très bien ; un médecin le lui avait dit.

Quinze jours après la mort de sa femme, Lecornu a installé sa dactylo dans le coquet appartement de l’ancienne vieille fille et sur le grand lit de bois, le couvre-lit de ronds au crochet, qui a coûté des années de travail, étale sa splendeur.

Marie a un serrement de cœur lorsque, venue chez le syndicaliste pour reprendre des livres prêtés à sa femme, elle voit s’étaler la fameuse dentelle.

Elle symbolise à ses yeux l’exploitation de la femme. Elle se rappelle son amie faisant au crochet les petits ronds, sans doute en rêvant vaguement au mariage. Enfin le mariage qu’elle n’espérait plus arrive ; la pauvre fille est rabrouée, accablée de travail grossier, le mari lui donne une grossesse qui la tue et le dessus de lit enfin terminé, fait la joie d’une autre femme.

Évidemment la femme, comme l’esclave, n’a que ce qu’elle mérite, parce qu’à la brutalité du maître correspond sa servilité. Mademoiselle Lautaret n’aurait pas dû prendre cet homme grossier et brutal ; elle aurait dû se défendre contre la grossesse, funeste à son âge. Au-dessus du lit un portrait de Madame Lecornu en mariée semble regarder tristement l’ouvrage de dentelle.

Charlotte Nectaux, la dactylo, a reçu Marie ; elle est, cela apparaît tout de suite, d’une pâte moins malléable que la morte. Elle a exigé une femme de ménage, ne pouvant, selon son expression, être au champ et à la ville, car elle tient à garder sa place dans le bureau syndical. Avec les hommes, on ne sait jamais, explique-t-elle à Marie ; ils nous promettent l’amour éternel, et quinze jours après ils vous plaquent. Lecornu est son septième, elle a de l’expérience. Aussi à l’égard des gosses, ce n’est pas elle qui se fera pincer. Marie la félicite. – « À la bonne heure, voilà du féminisme pratique. »

Les années ont passé et l’éducation de Marianne Lecornu a mis sens dessus dessous le groupe féministe. Quand elles la voient arriver, vêtue en garçon, sautant sur les bancs, grimpant comme un singe à une colonnette en fer, toutes les vieilles féministes sont horrifiées.

— Mais c’est aller contre la nature, dit Madame Cacharel qui représente l’extrême-droite du groupe.

— Pas du tout, répond Marie, nous suivons au contraire la nature. Personne jamais n’a commandé à Marianne de grimper, mais on ne le lui défend pas.

— Mais ce costume ?

— C’est un costume très commode, il laisse aux membres leur liberté. L’enfant a bien le temps de s’emprisonner dans une robe, elle le fera le plus tard possible, pas du tout si elle le peut.

— Et les cheveux courts, pas le moindre ruban, cette enfant doit être bien malheureuse.

— Elle ne se plaint pas ; les grandes nattes des autres petites filles ne lui font aucune envie ; elle demande si on ne s’en sert pas pour les accrocher au mur, lorsqu’elles ne sont pas sages.

— Et pas une poupée ! Les poupées ne sont pas simplement un jeu, elles sont nécessaires ; elles préparent les petites filles à la maternité qui les attend un jour.

— Et à la servitude qui les attend également un jour ; merci bien. Lorsqu’un enfant a la chance d’être élevée par des féministes, c’est bien naturel qu’elle échappe à la compression et aux préjugés.

Catherine abonde dans le sens de Marie. Elle est plus féministe et les préjugés auraient encore une action sur elle ; mais elle aime tellement son amie, qu’elle subit son influence d’une manière complète.

Aussi Madame Caucharel croit-elle voir le monde s’effondrer sur elle lorsque la petite, arrêtant ses ébats, vient lui crier sous le nez :

— Moi, j’en veux pas de la maternité ; je n’ai pas envie de mourir comme maman !

CHAPITRE XIX

Par une lettre venue d’un couvent de franciscaines de Clermont-Ferrand, Marie Pierrot apprend la mort de sa mère. Son beau-père était déjà mort depuis plusieurs années et Madame Pierrot avait décidé de finir sa vie au couvent des franciscaines, dont elle appartenait à la section séculière. Elle avait cru devoir en prévenir sa fille. La lettre sans un mot d’amitié, était décrite dans le jargon mystique des nonnes. Dieu y était presque à chaque ligne. C’était Dieu qui l’appelait au couvent, il la voulait toute à lui. Elle espérait que Dieu éclairerait un jour sa fille, car si Marie voyait clair, elle comprendrait que si Dieu lui avait inspiré l’horreur du mariage, c’est qu’il la voulait religieuse. M. Charpin, son second mari, était mort en Dieu ; toute sa vie, d’ailleurs, il avait été un saint homme, etc.

Du saint homme Marie s’en souvenait ; il avait empêché sa mère de lui donner pour s’installer les quelques milliers de francs qu’elle avait réservés pour sa dot. C’est sans doute ainsi qu’il entendait l’amour du prochain.

Marie n’a aucun chagrin. Depuis vingt ans, elle n’a pas vu sa mère qui ne lui a écrit qu’une fois pour lui annoncer son second voyage et sa décision d’entrer en religion.

N’était sa bonté naturelle, Marie aurait plutôt de la joie, car elle hérite.

Sur la fin de sa vie Madame Pierrot était devenue, sinon riche, du moins très aisée et Marie va se trouver à la tête d’une fortune de deux cent mille francs.

Elle a reçu la lettre au dernier courrier du soir, et de la nuit, elle ne peut dormir. Les pensées tristes l’emportent tout d’abord. Elle revoit la boutique de la rue de Cléry, son enfance sans soins et sans tendresse, puis les scènes de sa jeunesse, la lutte qu’elle a menée pour conquérir sa liberté. Enfin la mort du père, le remariage et la séparation. Maintenant c’est le tour de sa mère ; plus tard, ce sera son tour à elle aussi. Faut-il que les hommes soient stupides pour tant se détester alors que la vie est si courte. Mais la jeune fille se ressaisit ; à quoi bon évoquer la mort, c’est une pensée stérile et déprimante ; mieux vaut oublier ce qui ne peut être empêché.

La réalité n’est pas dans l’avenir, mais dans le présent et le présent est heureux puisque sa situation à elle va être entièrement transformée. Au matin Marie envoie sa démission d’institutrice et part pour Clermont-Ferrand. Le couvent des franciscaines est en dehors de la ville sur les contreforts du Puy de Dôme. L’emplacement est très beau, du terre-plein on découvre le paysage lunaire du plateau central, avec ses vieux volcans. Le bâtiment sans style est lézardé et doit dater de plusieurs siècles. Au-dessus d’une porte cochère en bois vermoulu une statue de saint François moderne, fabriquée à Paris dans le quartier de Saint-Sulpice.

Marie sonne et montre à la sœur tourière la lettre de la supérieure et on l’introduit dans un parloir glacial. Des murs peints en gris, ornés seulement d’un christ grandeur naturelle avec des plaies saignantes. Deux fenêtres garnies de rideaux en coton blanc, à terre rien que le carrelage passé au rouge et frotté d’encaustique. Une douzaine de chaises de paille constitue tout l’ameublement.

Par une porte laissée ouverte, la jeune fille aperçoit un long couloir peint en gris également sur lequel donnent beaucoup de petites portes, sans doute les cellules des sœurs. Au fond on aperçoit sur une planche élevée une statue de la Vierge flanquée de deux vases dorés garnis de lys en papier.

La supérieure, une femme longue et sèche au visage jauni, arrive par le couloir. Les politesses échangées, elle lui parle de sa mère, une véritable sainte dont les prières et les macérations ont édifié la communauté. En mourant elle a laissé au couvent une somme importante et a recommandé sa fille aux prières des sœurs.

— Ne vous sentez-vous pas la vocation, Mademoiselle, la vie religieuse n’est pas du tout triste, au contraire, nous sommes gaies parce que nous nous sentons en Dieu. Et puis plus aucun souci matériel, le logement, la nourriture, le vêtement sont tout trouvés et la vieillesse nous vient sans à-coups ; en dépit de la décrépitude du corps notre esprit reste perpétuellement jeune.

Ne voudriez-vous pas faire une retraite d’une quinzaine de jours, nous avons des chambres très confortables. Vous suivriez nos exercices et peut-être que Dieu vous guiderait.

Marie répond sèchement qu’elle n’a pas la vocation et que même elle ne croit pas en Dieu. Cette femme lui fait peur, il lui semble qu’elle va la retenir par quelque pouvoir magnétique.

Mais la supérieure se lève et invite seulement Marie à ne pas quitter le couvent sans faire une visite au tombeau de sa mère, en religion sœur Gertrude de Saint-Joseph.

Le cimetière du couvent est dans un coin du jardin. Marie s’arrête devant la tombe de sœur Gertrude, la plus récente.

Sa mère ! Elle se revoit petite fille courant de l’école à la maison, fière de sa croix toute neuve et de ses bons gratuits pour les chevaux de bois du 14 juillet. À la maison sa mère changeait sa joie en pleurs, par un sectarisme stupide. Comme si une petite fille de six ans pouvait comprendre les raisons qui empêchaient sa mère de se réjouir d’une fête républicaine. Et tout le long de son enfance, en avait-elle versé des larmes ! Ce n’était que depuis leur séparation qu’elle ne pleurait plus.

Maintenant Madame Pierrot appartenait au passé. Tout fini, plus rien. La vie est courte tout de même, alors que dans l’enfance les années paraissent si longues. Enfin chacun son temps, Madame Pierrot a eu le sien, maintenant c’est son tour, à elle de le vivre du mieux possible.

Quelle stupidité de renoncer aux joies de la vie, à la liberté pour venir s’enterrer dans ce lieu de tristesse mortelle. On voudrait l’y retenir, ses deux cent mille francs sont bons. Des macérations, avait dit la supérieure ; la jeune fille se rappelait la nuit où elle avait vu sa mère se flageller. Tout cela en vue d’une vie future plus que problématique. Fallait-il être stupide ?

En ce moment la cloche du couvent est mise en branle pour quelque exercice ; un son froid apaisant ; la paix, oui la paix de la tombe.

Marie respire longuement en franchissant la porte du couvent ; enfin elle est désenvoûtée ; la vie, la liberté sont devant elle, si elle suivait son instinct, elle se mettrait à courir.

Il lui avait semblé qu’elle ne sortirait pas et qu’elle allait devenir un des ces cadavres vivants enfermés dans une cellule, jusqu’à la cellule souterraine où sa mère dormait pour toujours.

La supérieure ne la connaissait pas. Elle espérait l’entraîner avec des mots comme on fait de tant de personnes. Pas de vieillesse morale, bien sûr on était momifié dès la jeunesse. Ses deux cent mille francs auraient servi à la propagande réactionnaire...

Dans les rues de Clermont Marie se sent redevenir elle-même. Sans s’attarder à visiter la ville, elle va chez le notaire, entre en possession de son héritage, et rentre à Paris.

— Je suis riche ! Maintenant je ne dépends plus de personne, je puis faire ce que je veux. Si Paris me déplaît, je puis m’établir à Londres ou à Berlin ou n’importe où. Quelle joie !

Elle revoit la directrice de Romainville à l’œil méchant qui l’appelle un bas bleu politique ; ah ! fini, fini, elle pourra être ce qui lui plaira.

Elle comprend maintenant ce que veut dire « être indépendante ». Autrefois elle comprenait mal ; il lui semblait naturel de demander à une profession le moyen de vivre, tout le monde faisait ainsi autour d’elle.

Maintenant elle fait partie de la minorité privilégiée qui n’a pas besoin de se vendre pour vivre. Je suis riche… L’argent ne fait pas le bonheur… on dit cela pour consoler les pauvres.

Les premiers jours se passent dans une véritable ivresse. Elle a invité la vieille Kauffmann et Catherine à un dîner au restaurant, un Duval situé tout près du Palais-Royal. Après, on ira à l’Opéra voir Lohengrin de Wagner. La petite Marianne se fait une fête de cette soirée où elle ne s’amusera pas autant qu’elle l’espère…

Comment organiser sa nouvelle vie ? Madame Kauffmann voudrait qu’avec son argent Marie fondât un grand journal féministe. La vieille militante, qui n’a jamais eu à travailler de sa vie, n’a pas le sens pratique des choses. Elle vante les bénéfices que ne manquera pas de faire le journal ; ce sera, dit-elle, un excellent placement. Heureusement pour elle. Marie sait à quoi s’en tenir. Le petit journal, La femme émancipée, tout en étant très vivant, n’a jamais pu voir plus de cinq cents abonnés, et encore les abonnées, après avoir payé une année, trouvant sans doute cela suffisant, ne veulent plus rien débourser ensuite. Si Marie avait l’imprudence de mettre son avoir dans un journal, il n’y en aurait pas pour un an ; et il lui faudrait reprendre son métier d’institutrice. Comme on doit faire attention tout de même ; les meilleurs amis du moment qu’il ne s’agit pas d’eux-mêmes sont d’une légèreté ! Deux cent mille francs ce n’est pas une fortune ; c’est le moyen de vivre aisément, voilà tout.

Marie est demeurée boulevard Saint-Germain. Se contentant de louer à côté de sa chambre une petite pièce dont elle fait un cabinet de toilette et un débarras. À quoi bon agrandir le cadre matériel de sa vie. Un grand logement est une source de tracas, il faut prendre une bonne, la surveiller pour qu’elle ne vole pas ; toutes choses ennuyeuses. Ses deux chambres lui suffisent, elle prend une femme de ménage et continue de manger au restaurant. Il y en a de très bons dans le quartier.

Pendant deux mois, Marie est occupée à l’achèvement de sa thèse sur l’histoire du féminisme ; elle porte maintenant le titre de docteur ès lettres, ce qui est une sanction aux efforts qu’elle a donnés.

Mais une fois la thèse achevée, elle s’ennuie. Le groupe « La Solidarité des Femmes » ne lui procure qu’une activité restreinte. Le féminisme, malgré les efforts de quelques-unes de ses militantes, reste un petit mouvement.

Marie pense étudier à fond une science, la physique, mais la voie qu’elle croyait facile est hérissée d’obstacles. Il faut avoir commencé dans la jeunesse et suivi la filière. Son doctorat de l’École pratique des Hautes Études ne compte pour rien, et elle n’a même pas de baccalauréat. Il faudrait se remettre à l’école, apprendre pendant des années des choses sans intérêt et après tout ce travail, la porte de la haute science lui serait encore fermée. Les femmes, admises en principe, ne le sont en réalité qu’à titre exceptionnel. Il faut être de la famille, c’est-à-dire être la femme, la fille, la parente ou la maîtresse d’un professeur, autrement, rien à faire ; on se heurte à des fins de non recevoir.

— Mais quelle idée avez-vous de vouloir faire de la physique ? lui dit un jour un vieillard, habitué du groupe féministe. Vous serez élève pendant des années et, à votre âge, ce n’est pas du tout intéressant ; il vous faut quelque chose de vivant ; faites de la politique.

— Hélas, j’ai le malheur d’être femme, et je ne suis, comme telle, même pas électeur.

— Cela ne fait rien. Vos idées vous rapprochent du socialisme ; entrez au parti socialiste, il admet les femmes !

Marie était très avancée en politique. Elle avait un profond sentiment de la justice ; c’était même ce sentiment qui faisait d’elle une féministe aussi ardente. Mais elle ne voulait pas la justice seulement pour les femmes, elle la voulait pour tout le monde et la division de la société en classe lui semblait une iniquité.

Elle avait été pauvre, elle avait souffert et elle comprenait qu’il n’est pas juste que l’oisiveté et le bonheur soient pour quelques-uns, le travail et le malheur pour les autres.

Bien des gens, mis soudain en possession de la fortune, oublient leurs anciennes idées et passent dans le camp rétrograde, mais Marie était trop droite pour faire comme eux. Certes, elle profiterait de sa nouvelle condition ; elle n’irait pas, comme les premiers chrétiens, jeter sa fortune aux pauvres, cela aurait été insensé, car elle se serait plongée dans la misère sans diminuer sensiblement la misère générale. Mais elle restait partisane d’une société égalitaire et, lorsqu’elle rencontrait des pauvres sur sa route, elle leur faisait la charité.

Cependant elle n’avait jamais pensé que le patronat et l’argent pussent disparaître. Ses conceptions l’auraient rapprochée des radicaux, si les radicaux avaient eu des conceptions sérieuses. Elle était pour la suppression de l’héritage ; elle avait hérité, il est vrai, et c’était même à l’héritage qu’elle devait son indépendance, mais ce n’était pas elle qui avait fait la société. Déshéritée dans la première partie de sa vie, elle était privilégiée dans la seconde ; effet du hasard.

Elle était aussi pour la gratuité du lycée et elle s’indignait qu’il y eût dans l’enseignement une injustice aussi flagrante ; la culture complète aux enfants riches, les rudiments aux enfants pauvres.

Marie exposa tout cela à Charles Saladier, un vétéran de la Commune qui venait à la « Solidarité des Femmes » et qui avait entrepris de faire bénéficier le parti socialiste de l’intelligence et de l’activité de la militante.

— Vous n’y êtes pas du tout, répondit-il ; si on supprime l’héritage, il ne pourra plus y avoir de grandes entreprises industrielles. L’État sera le possesseur du capital ; il faudra qu’il organise la production ; c’est le socialisme. Quant à votre « égalité de l’enseignement », pas de danger que la bourgeoisie, même radicale, la réalise. Elle sait trop bien que, si le prolétariat était instruit, il ferait la révolution.

Le citoyen Saladier prêta à Marie le Manifeste communiste de Karl Marx ; elle le lut et le relut avec intérêt.

Au fond, elle n’avait rien contre le socialisme et si c’était la forme socialiste qui correspondait le mieux à la justice, elle ne demandait qu’à donner son adhésion.

Marie entra donc à la sixième section qui était celle du quartier où elle habitait. Elle ne put d’abord se défendre d’un certain dégoût.

La réunion avait lieu le soir dans l’arrière-boutique d’un marchand de vins de la rue Guisarde. La rue, étroite, était très mal éclairée ; la boutique, sordide, avait l’air d’un coupe-gorge.

Il n’y avait là qu’une impression. C’était tout simplement un petit « bistrot » comme il en pullule dans les quartiers pauvres. L’arrière-boutique, une petite pièce garnie d’une table et de bancs, contenait déjà une demi-douzaine de personnes. C’étaient presque tous des ouvriers ; ils toisèrent la nouvelle venue d’un air hostile. L’un d’eux même ronchonna entre ses dents :

« Alors, si les femmes s’en mêlent, maintenant ! »

Marie eut un mouvement de recul ; mais Saladier arrivait, pour patronner son adhérente ; il la força de rester.

— Mais asseyez-vous donc, citoyenne. Le camarade… faut pas y faire attention. Il n’y a pas encore beaucoup de femmes parmi nous, alors cela l’étonne ; il s’y habituera.

L’adhésion fut bâclée en cinq minutes. Marie n’eut qu’à donner cinq francs, et on lui remit en échange une carte rouge où, au-dessus de deux mains entrelacées, on lisait : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous. » Au dos de la carte on avait collé des timbres qui attestaient que la citoyenne avait payé pour six mois ses cotisations.

On passa à l’ordre du jour. Il n’y avait rien d’intéressant pour une nouvelle adhérente, seulement des questions d’ordre intérieur. Proposition du Conseil national d’augmenter les cotisations, reproches adressés au journal La Dictature du prolétariat qui n’avait pas inséré la convocation de la section. Là-dessus deux membres se chamaillent et en viennent à l’invective. L’un accuse l’autre d’avoir porté la convocation trop tard, l’autre soutient l’avoir mise à temps dans la boîte de correspondance du journal.

Personne ne parla à la nouvelle venue ! Marie se sentait fort gênée et, sans Saladier, elle aurait depuis longtemps quitté la salle.

À la sortie, le vétéran de la Commune qui n’était pas choqué, lui, vu que depuis sa jeunesse il avait assisté à des milliers de réunions semblables, demanda à Marie ses impressions.

— Mes impressions ? Mais je ne reviendrai jamais et sans vous, je n’aurais même pas pris ma carte. Ce sale marchand de vins, ce malotru qui à mon arrivée dit que tout est perdu si les femmes entrent dans leur boîte. Et puis la séance, la grave question de savoir si la carte coûtera dix sous de plus ; sans compter ces deux brutes qui ont failli se battre. C’est cela votre parti de transformation sociale ; il me donnerait envie de passer à la réaction.

Saladier était tout interloqué, mais il se remit et tenta d’atténuer les préventions de la néophyte.

— Voyons… voyons… De ce parti que vous trouvez sordide, Jaurès en est et vous ne nierez pas qu’il soit un homme de valeur. Il est sorti de l’École Normale Supérieure qui est l’institution la plus élevée de notre enseignement. Et au-dessus de ses titres, il y a sa personnalité même… Je sais que la salle et les assistants n’ont rien d’engageant pour une personne cultivée, mais il faut comprendre. La sixième section est une petite section ; nous ne sommes pas nombreux et par conséquent pas riches ; nous ne pouvons nous payer une salle convenable, force nous est de nous contenter de ce marchand de vins, un membre du parti qui veut bien nous prêter son arrière-boutique où il nous fournit le gaz.

— Mais cette histoire de convocations, ces injures…

— Ce sont des ouvriers, ils n’ont pas d’éducation, et leur esprit fruste leur fait attacher de l’importance à des choses qui n’en ont pas, tout au moins fort peu. Ce n’est pas de leur faute s’ils manquent de culture et doivent travailler tout le jour.

— Je ne vous dis pas, mais il n’empêche que je n’ai rien à faire là-dedans ; vous avez vu que mon entrée a été froidement accueillie. Vos socialistes ne tiennent pas du tout à m’avoir.

— Parce qu’ils sont simples ; ils ne comprennent la femme qu’à la maison. Néanmoins nous avons eu quelques femmes dans le parti et Paule Mink a pu compter comme un chef.

— Je l’ai entendue une fois ; je n’aime pas son genre.

— C’était une démagogue ; il en faut. Un auditoire de réunion publique est plus accessible au sentiment qu’à la raison. Paule Mink obtenait de grands succès ; elle a fait beaucoup pour la propagande.

— Je ne me vois pas suivant ses traces.

— Vous ne pouvez pas savoir. Au prochain congrès national, le suffrage des femmes est à l’ordre du jour. Je vous donnerai un mandat de province qui vous permettra de défendre la question. Mais il faut aller à la section, afin que l’on vous connaisse.

Sans être féministe, le citoyen Saladier était convaincu que l’action socialiste devait faire une certaine place à l’élément féminin. Toujours dans les révolutions il y avait eu des femmes qui avaient joué un rôle. D’ailleurs on aura beau confiner la femme au foyer, on ne l’empêchera pas d’avoir une influence sur son mari et, à l’heure actuelle, cette influence est toujours rétrograde. Le meilleur moyen d’enrayer ce que l’idéologie féminine a de mauvais, c’est d’ouvrir aux femmes le parti.

Charles Saladier était un postier retraité. Combattant de la Commune, il avait été déporté à Nouméa où il avait connu Louise Michel. Il l’avait beaucoup admirée, bien qu’elle fût anarchiste, et il espérait faire de Marie une nouvelle Louise Michel, mais une Louise Michel sans déviation, une vraie socialiste.

Petit et maigre, ses cheveux blancs qui frisaient naturellement lui faisaient une tête énorme. Il était éternellement vêtu de noir et son habillement, une redingote, un chapeau à large bord, une grande lavallière noire au cou, ne variait jamais.

Son rôle dans le parti n’était pas très actif. Les jeunes le considéraient comme une vieille barbe encombrante. Néanmoins on avait pour lui un respect formel parce qu’il avait fait la Commune et avait été déporté. Il était membre du comité directeur et on le faisait parler volontiers dans les réunions publiques. Ses souvenirs sur la Commune, sur les leaders disparus faisaient diversion aux questions de politique actuelle.

Depuis que la retraite l’avait affranchi de la géhenne du travail, il passait tout son temps dans les groupes d’avant-garde. On le voyait chez les anarchistes, dans les réunions radicales ; il faisait la contradiction, expliquant que le collectivisme seul pouvait résoudre la question sociale. Il allait aussi aux réunions féministes et il était devenu un habitué du groupe la « Solidarité des Femmes. »

Depuis longtemps il avait jeté son dévolu sur Marie, un dévolu platonique, il avait soixante-quatorze ans. Les autres femmes du groupe lui paraissaient insignifiantes et quant à Caroline Kauffmann, la présidente, il la jugeait trop mystique.

Marie se laissa influencer et retourna rue Guisarde.

La petite fortune qu’elle avait héritée de sa mère l’avait libérée de l’école, mais sa vie était devenue un peu vide. Le mouvement féministe était trop restreint pour permettre une grande activité ; les groupes, tous rivaux les uns des autres, s’entre-dévoraient. Chacun trouvait que les autres ne faisaient que du tort à la cause et qu’il était le seul à la bien servir. D’ailleurs Marie, trop affranchie, ne plaisait pas, les militantes étant très mal sorties de la servitude.

La science, il ne fallait pas y penser, Marie était déjà trop âgée, et puis toutes les portes étaient fermées, elle n’aurait pu les ouvrir qu’avec de hautes relations ou une grande fortune.

Il ne lui restait donc que le socialisme. Elle en acceptait la doctrine qu’elle s’assimilait, grâce aux ouvrages prêtés par Saladier. L’espoir que lui donnait le vieux militant de devenir dans le parti un leader des questions féminines lui donnait le courage de surmonter ses rancœurs.

Le parti n’avait vraiment rien d’accueillant.

Quelquefois il y avait des conférences, mais cela était rare. La plupart des séances étaient remplies par des questions d’organisation et toujours elles étaient une occasion de chamaillerie. Saladier, qui voulait encourager Marie, avait demandé à la section de la charger d’une conférence sur le suffrage des femmes ; la majorité avait refusé.

Le suffrage des femmes n’était pas intéressant, on avait assez à faire avec les rapports du parti et des syndicats. Le secrétaire de la section, un jeune homme employé au ministère de l’intérieur, avait été très hostile à la conférence de la nouvelle adhérente, il disait que le vote des femmes ne pouvait se réaliser que dans la société future et que, pour l’instant, on n’avait que faire des femmes dans le parti.

Petit, brun, tout frais arrivé de son Midi, il était déjà délégué fédéral et il faisait des pieds et des mains pour gravir la hiérarchie du parti.

Marie fut atterrée de cet échec. Les assistants fumaient la pipe et, comme la salle était petite, la militante ne pouvait plus respirer ; elle resta deux mois sans revenir.

Caroline Kauffmann trouvait qu’elle perdait son temps. Les femmes n’avaient rien à faire dans les partis politiques, tant qu’elles n’ont pas le droit de vote. Quand Marie alléguait son besoin d’activité, la vieille féministe ne comprenait pas. Comment s’ennuyer quand on a tant à faire. Son ménage lui prenait des heures et il était toujours en désordre. Pour payer moins cher, elle allait acheter son étoffe à Montmartre dans une petite rue remplie de soldeurs. Une fois elle avait emmené Marie et, de marchandage en marchandage, l’achat de deux mètres de soie à carreaux pour un jupon avait pris toute une après-midi. Marie bouillait d’impatience et elle avait beaucoup de mépris ; elle trouvait cela très inférieur.

Décidément elle aurait dû être un homme et à Caroline Kauffmann elle préférait le vieux Saladier. Il était plein d’anecdotes intéressantes sur le Second Empire, la guerre de 1870, la Commune, sa déportation à la Nouvelle-Calédonie.

Elle comprenait maintenant la raison du boycottage qu’elle avait subi durant sa petite enfance. Avec l’amnistie aux communards une vague de gauche était survenue et la rue de Cléry faisait grise mine aux réactionnaires comme Madame Pierrot.

Lorsque Marie revint à la rue Guisarde, ce fut pour s’entendre mettre en accusation par sa section.

C’était le secrétaire, le citoyen Cadessous, qui avait mené l’affaire. Seul intellectuel de la section, il voyait en Marie une concurrente éventuelle. Il pensait que mieux valait la faire exclure tout de suite, avant qu’elle ne soit en état de l’évincer à la fédération.

On accusait donc Marie de faire de la collaboration de classes, parce qu’elle faisait partie d’un groupe féministe qui comprenait uniquement des femmes de la bourgeoisie. Marie Pierrot devait choisir entre le féminisme et le parti.

Marie répondit que s’il y avait des bourgeoises à la « Solidarité des Femmes », il y avait des bourgeois dans le parti socialiste. L’un et l’autre devaient, au contraire, se compléter.

Alors Cadessous, d’un air mauvais, fit allusion à la situation aisée de la militante ; le socialisme n’était pas fait pour des vieilles filles vivant de leurs rentes.

Heureusement Saladier était là, car sans lui le secrétaire enlevait l’exclusion. Il blâma Cadessous d’avoir porté le débat sur un terrain personnel. Si la citoyenne Pierrot vivait de ses rentes, elle n’était pas la seule dans le parti. Est-ce que le citoyen Lafargue, une des grandes lumières, n’était pas fortuné ? Sur la question du féminisme, il était d’avis de laisser les femmes tranquilles. Tant que le parti ne les admettrait pas largement dans ses rangs, on ne pouvait leur reprocher de se grouper à part, pour traiter de leurs revendications particulières.

Saladier ne jouait pas un rôle important dans le parti, mais en revanche, à la section, il était un grand personnage. Son titre de membre du comité directeur lui donnait du prestige. Marie ne fut donc pas exclue, néanmoins Cadessous présenta un ordre du jour dans lequel la section engageait la militante à consacrer toute son activité au parti. L’ordre du jour fut voté ; c’était un demi-succès pour le secrétaire.

Consacrer toute son activité au parti, Marie n’aurait pas demandé mieux, elle avait de l’activité de reste, mais de cette activité, c’était le parti qui n’en voulait pas.

La militante était indignée de la perfidie humaine et dans la rue, en revenant avec Saladier, elle éclata.

L’exclure ! Elle s’exclurait toute seule, elle ne reviendrait plus, ces gens la dégoûtaient trop. Et c’étaient de pareilles fripouilles qui prétendaient faire un monde nouveau. Il serait beau, leur socialisme, un enfer pire que la société présente !

Saladier la calma. Il ne fallait rien prendre au tragique. L’essentiel était qu’elle n’avait pas été exclue ; elle avait donc la victoire. Dans deux mois, avec un mandat de la Fédération du Nord, elle irait au congrès de Pontivy, elle parlerait sur le vote des femmes et qu’est-ce qui serait attrapé, Cadessous.

— Mais taisez-vous, conclut-il en arrivant à la porte de la militante. Ne parlez à personne de ce mandat que j’obtiendrai pour vous de Lafargue lui-même. Dans le parti, il n’est pas mauvais d’avoir lu Machiavel et d’en faire son profit…

Au mois d’août suivant Marie reçut son mandat de la fédération du Nord et partit pour Pontivy où avait lieu le congrès. Elle fut d’abord choquée de voir qu’il n’y avait pas de rendez-vous à la gare et que chacun se rendait au congrès par ses propres moyens ; cela lui donnait une impression d’égoïsme. Elle partait seule, Saladier malade n’avait pu venir ; elle avait retenu une chambre à l’hôtel du Goëmon. Pontivy est une petite ville et, si le congrès se tenait là, c’était dans un intérêt électoral. Les délégués remplissaient les rues étroites et, le nombre des hôtels étant suffisants, on avait dû loger les congressistes au petit bonheur, chez des camarades.

L’assemblée se tenait dans la salle des fêtes de la mairie, car la municipalité était socialiste. La salle, ornée de drapeaux rouges, était garnie de tables et de bancs pour les délégués. La section de Pontivy avait bien fait les choses, à chaque place il y avait sur la table une chemise de papier fort, rouge naturellement, sur laquelle on lisait en lettres noires ; Parti socialiste S.F.I.O. Congrès National de Pontivy. À l’intérieur le délégué trouvait un crayon tout taillé et du papier blanc pour prendre des notes.

Il y avait peu de vrais prolétaires. Les délégués étaient à peu près toujours les mêmes, car il leur suffisait d’être dans les bonnes grâces des chefs qui en fait disposaient des mandats. Ces hommes faisaient, cela se voyait bien, une carrière politique. Beaucoup étaient conseillers municipaux de leur ville ou de leur village, il y avait des maires, des députés et s’il n’y avait pas de ministres c’était parce que le parti socialiste n’avait pas encore admis la participation au pouvoir.

Marie ne connaissait personne. Elle chercha la fédération dont elle avait mandat et s’assit à la place qui lui était désignée. Elle était la seule femme déléguée pour son propre compte ; quelques citoyennes avaient bien aussi des mandats, mais c’était uniquement pour leur permettre d’accompagner leur mari ou leur frère délégué au congrès.

Il était neuf heures du matin lorsque Marie arriva. La salle se remplissait peu à peu ; on ne commença qu’à dix heures. On nomma d’abord le bureau dont le président était Groussier, un député de Paris âgé de quarante-cinq ans, mais qui en paraissait soixante à cause d’une très longue barbe toute blanche.

Marie avait déjà vu Groussier dans les réunions, mais les assesseurs et le secrétaire lui étaient inconnus.

Toute la matinée fut ennuyeuse. Il s’agissait de vérifier les mandats, c’est-à-dire de s’assurer que les personnes qui se déclaraient déléguées l’étaient bien en effet.

On mit une heure à nommer la commission de vérification, car à chaque instant quelqu’un demandait la parole pour discuter si oui ou non la commission serait nommée. Une fois la commission nommée, on demandait encore la parole pour contester des délégués qui ne plaisaient pas.

Les membres de la commission de vérification des mandats passèrent dans une pièce à côté et le secrétaire du parti lut le compte rendu moral et financier de l’année. On avait pris tant de cartes, payé tant de timbres. Une fédération avait exclu un de ses membres qui en appelait au congrès, une autre, au cours d’une élection municipale, avait mis des affiches tricolores pour montrer aux électeurs que le parti socialiste était patriote. Le comité directeur l’avait blâmée et il s’agissait de savoir si le congrès ratifierait le blâme.

Cela commençait à devenir intéressant, mais tout de suite, pour éviter que le congrès ne se passionne, on nomma une commission qui devait régler le cas de cette fédération un peu trop cocardière. Il était midi ; on s’en alla déjeuner.

Marie alla déjeuner seule à son hôtel du Goëmon. Elle voyait bien les congressistes partir tous dans une même direction, mais comme on ne l’avait pas invitée, elle n’osait pas les suivre.

Tout en mangeant, Marie songeait à un adversaire qui, dans une réunion de la « Solidarité des Femmes », lui avait dit qu’il y avait un abîme entre l’homme et la femme. C’était vrai, la société avait creusé entre les deux sexes plus encore qu’entre les classes un abîme et la militante sentait combien cet abîme serait difficile à combler. En dehors des relations sexuelles ou familiales, rien entre l’homme et la femme que la politesse distante de gens qui n’ont rien de commun.

La discussion des rapports du parti avec les syndicats prit plusieurs jours, la question passionnait le congrès.

La confédération générale du travail avait pris un très grand développement et elle laissait dans l’ombre le parti socialiste. Le parti sentait la direction morale de la classe ouvrière lui échapper ; il fallait donc à tout prix maintenir des relations amicales avec les syndicats.

C’était difficile. La direction syndicale, d’origine anarchiste, ne voulait à aucun prix de l’immixtion des parlementaires dans ses affaires. Le mot d’ordre était l’action directe. Plus de réformes sollicitées du parlement : elles étaient illusoires. Le vrai moyen pour le prolétariat d’obtenir des conditions de vie meilleures, c’est-à-dire l’augmentation des salaires et la diminution des heures de travail, c’était la lutte directe contre le patronat par le sabotage et la grève.

Des grèves avaient eu lieu avec des manifestations au cours desquelles un certain nombre de grévistes avaient été arrêtés. D’ordinaire, en pareille occurrence, on recourait aux bons offices des députés socialistes qui, lorsque le cas n’était pas grave, réussissaient à faire relaxer les prisonniers.

Cette fois c’étaient les députés eux-mêmes qui avaient offert leur entremise et les syndicats l’avaient refusée ; c’était inouï ! Où allait-on si les députés étaient tenus pour des gens suspects dont on refuse les services. La classe ouvrière allait verser dans l’abstentionnisme anarchiste ; alors plus de députés socialistes ; autant dire la fin de tout.

La question formait le clou du congrès et comme toutes les questions d’importance, elle était le prétexte des luttes de tendance.

Les congrès, en effet, servaient de champ clos aux luttes des anciens partis socialistes qui, depuis l’unité faite en 1905 au congrès d’Amsterdam, étaient transformés en tendances adverses et bataillaient pour la conquête de la majorité, c’est-à-dire pour la direction du parti.

Les guesdites avaient dans les centres industriels, et notamment dans le nord de la France, des fédérations puissantes ; ils voulaient que les syndicats soient subordonnés au parti. Le syndicat, avait dit Jules Guesdes, c’est l’école primaire du socialisme.

Les jauressistes ne tenaient pas à une organisation aussi étroite, pensant que, plus un parti est organisé, plus il est gênant pour les parlementaires et les leaders. L’essentiel était que la C.G.T. ne traitât pas en ennemi déclaré le parti socialiste. De cette façon les syndiqués continueraient de voter pour les candidats du parti. Car si les chefs de la C.G.T. étaient d’origine anarchiste, la masse des syndiqués étaient de simples ouvriers, vaguement à gauche et tout prêts à voter pour les candidats sympathiques à leurs revendications. Les orateurs étaient fort nombreux. Le secrétaire du parti, Lacrételle, vieux routier qui occupait la fonction depuis bien des années, s’évertuait à chercher dans les statuts de quoi empêcher de parler les inconnus, frais émoulus de leur fédération, qui pensaient mettre tout sens dessus dessous dans le congrès. Il fallait que les chefs aient le temps de placer le discours qui serait reproduit le lendemain dans la presse.

Cette hiérarchie qui avait honte de s’avouer choquait profondément Marie. Elle savait bien que, dans un parti politique, il fallait de l’organisation, mais elle aurait voulu que les grades soient désignés clairement. Arrangé de la sorte, le congrès prenait les allures d’une chose malhonnête où triomphent les malins, et nullement d’une assemblée démocratique où chacun a le pouvoir de défendre les idées pour lesquelles il est mandaté.

Mais qu’était-elle, elle-même, dans tout cela ? Biens moins que le dernier délégué de la plus petite fédération, ce congrès n’était pas pour elle. Elle le comprit bien lorsque le secrétaire du parti proposa de reléguer à un congrès ultérieur des questions insignifiantes comme le vote des femmes et la colonisation.

Parmi les nombreux orateurs de la question syndicale, beaucoup ne connaissaient les syndicats que de très loin. Des avocats, des professeurs parlaient de l’action directe et de la violence comme ils auraient traité une question de mur mitoyen ou parlé à un auditoire enfantin de la guerre de Cent Ans et de la mission de Jeanne d’Arc.

Quelques rares ouvriers avaient réussi à parler, mais de ces problèmes qui étaient les leurs, ils en parlaient beaucoup plus mal que les intellectuels.

Marie comprenait que la classe ouvrière serait encore longtemps en tutelle. Elle ne pouvait se passer, pour défendre ses revendications, de ces intellectuels qui, faux-amis pour la plupart, ne la considéraient que comme un moyen de parvenir.

Marie aurait voulu confier ses impressions mais elle n’avait personne. Caroline Kauffmann en vieillissant, s’enfonçait de plus en plus dans le spiritisme. Elle disait que le spiritisme avait plus d’intérêt que le féminisme, puisqu’il envisage l’éternité, alors que le féminisme ne s’occupe que de la vie présente.

Quant à Catherine, elle ne pouvait comprendre et toutes ces histoires de congrès n’auraient fait que l’ennuyer. Elle était avant tout une sentimentale et si elle était venue au féminisme, c’était parce qu’elle avait souffert de l’homme.

Marie se contentait donc d’envoyer à toutes les deux des cartes illustrées de la Bretagne. Elle leur parlait de la température, des coiffes que portaient les bretonnes, elle envoyait des baisers à ce charmant petit garçon de Marianne Lecornu. Du congrès, elle disait seulement que les socialistes ne sont pas du tout féministes.

Mais elle avait écrit une longue lettre à Saladier. Elle ne s’y livrait pas tout entière, car elle avait une certaine pudeur de se plaindre à un homme de l’ostracisme d’autres hommes. Elle y jugeait sans bienveillance le congrès qui n’était qu’une école d’apprentissage pour hommes politiques. Quant à son intervention personnelle, il y avait bien des chances qu’elle n’ait pas lieu, puisqu’il était question de reléguer aux calendes grecques la question du « vote des femmes ».

Saladier lui écrivit seulement pour la rassurer. Il avait téléphoné à Lafargue et la question serait certainement discutée. Lafargue devait y intervenir, c’était la meilleure garantie. Quant au congrès, il fallait s’y adapter, les hommes ne sont pas parfaits, c’est pour cela que le progrès est si lent.

Le dernier après-midi du congrès, le président annonça enfin : « L’ordre du jour appelle la discussion de la question du suffrage des femmes. La parole est à la citoyenne Pierrot, déléguée du Nord. »

Marie était intimidée. Elle avait déjà pris la parole bien des fois, mais ce congrès où s’étaient fait entendre tant d’orateurs connus l’impressionnait. Elle se domina néanmoins et gravit la tribune.

Elle vit avec stupeur que la plupart des délégués quittaient la salle ! Que se passait-il donc ? Elle n’osait commencer, mais le président lui dit : Parlez ! ; alors elle se raidit.

Elle fit un bref exposé de la question féministe. Toujours des femmes supérieures avaient protesté contre la situation faite à leur sexe, mais la masse ignorante des femmes subissait l’esclavage.

À mesure des progrès de la civilisation, on s’aperçut qu’il n’était pas juste de bannir les femmes de la vie intellectuelle et sociale. On leur ouvre les portes des universités, loin d’être incapables, comme on le prétendait, elles font honneur aux études supérieures.

La femme n’est donc pas inférieure, c’est pour cela qu’il faut lui accorder le droit de vote.

L’affranchissement des femmes servira le socialisme. La ménagère ignorante retient son mari ; l’ouvrière instruite politiquement comprendra la nécessité de la lutte des classes.

Marie a parlé dans le brouhaha. Certains lui ont lancé des interruptions malveillantes. On a crié : « En Angleterre, la suffragette ! » et « Ici c’est un congrès national du parti et non un groupe de femmes ».

À la fin il y eut tout de même quelques maigres applaudissements.

Les délégués, alors, rentrèrent en masse. Lafargue, un leader du parti, était à la tribune.

Il commença par dire qu’on avait eu tort de se moquer de la citoyenne Pierrot. Certes, le vote des femmes n’était pas pour tout de suite, mais il arriverait un jour.

Le tort de Marie Pierrot avait été de traiter la question en féministe et non en socialiste.

La question de l’égalité des sexes n’a pas à être posée dans le parti socialiste. La femme est différente de l’homme ; elle est malade tous les mois, elle enfante, elle allaite, sa place est donc au foyer.

Mais de ce foyer c’est la bourgeoisie qui l’en a tirée. Le machinisme a permis l’utilisation des faibles forces des femmes et le patronat s’est précipité sur ce travail à bon marché. Puisque donc la famille ouvrière est battue en brèche, la travailleuse doit comprendre qu’elle aussi est exploitée ; elle doit rejoindre son mari dans les rangs du parti socialiste.

Marie, avec son esprit droit, ne comprend pas bien à quoi veut aboutir ce féminisme socialiste.

Si la bourgeoisie est coupable d’avoir tiré la femme du foyer, qui est sa place naturelle, le socialisme l’y remettra. La femme ne peut donc fonder aucun espoir sur ce parti qui, au lendemain de son triomphe, s’empressera de la replonger dans son esclavage traditionnel.

La femme, même ouvrière, doit préférer le capitalisme car, au moins, à l’usine, l’ouvrière qui a gagné sa journée jouit d’une certaine indépendance ; elle peut, dans quelque mesure, se libérer d’un homme par trop tyrannique.

On passa au vote. Le suffrage des femmes fut voté à l’unanimité moins six voix.

Le voisin de Marie, qui ne lui a pas dit un mot pendant tout le congrès, se tourne vers elle :

— Vous savez, citoyenne, on vote votre motion parce qu’elle n’a aucune importance. Si le vote des femmes était près de se réaliser, vous verriez les objections !

— Je m’en doute !…

Le congrès est fini, on a chanté l’Internationale, mais la citoyenne Pierrot n’a pas vibré : mensonges que tout cela.

Les délégués rentrent à Paris ; Marie a vu Lafargue monter dans un compartiment ; elle y monte derrière lui.

Saladier lui a fait la leçon. Le parti n’est pas une école où il suffit d’être un bon élève pour obtenir les récompenses. Il faut se rapprocher des chefs, se mettre dans leurs bonnes grâces, autrement on moisit dans les sections.

Marie n’est rien moins qu’intrigante ; elle voudrait qu’on découvre son mérite, sans qu’elle ait besoin de le proclamer, comme un forain qui crie sa marchandise. Mais, comme dit Saladier, les hommes sont les hommes, il faut s’adapter.

La manœuvre réussit. La citoyenne Pierrot se trouve assise à côté de Lafargue et il engage la conversation.

— Le parti a été très bienveillant pour vous, vous êtes chez nous depuis six mois et on vous a laissé parler un quart d’heure, le temps qu’on accorde à Jaurès. Saladier m’a parlé de vous, il m’a dit que vous étiez une femme intelligente. Vous avez un certain talent d’exposition, mais vos idées ne conviennent pas du tout.

— Ah !… Pourquoi donc ? N’ai-je pas engagé les femmes à venir au socialisme ?

— Oui du bout des lèvres et pour faire plaisir au congrès, cela se sentait très bien. Pour le reste, vous avez parlé en suffragette ; il faut changer de méthode.

— Je ne saisis pas bien.

— Votre féminisme, c’est un mouvement bourgeois. Des vieilles filles qui n’ont pu trouver de mari, des divorcées dont le mari a mangé la dot, tout cela n’est que de la fantaisie.

— Mais, cependant, le sort de la femme…

— Vous devez être socialiste, uniquement. Lisez La Femme de Bebel, apprenez-la par cœur, même, cela vous donnera la norme et vous pourrez être utile dans le parti. Il la regarda alors durement… Il y a votre allure, elle ne convient pas. Vous avez coupé vos cheveux ; il faut les laisser pousser et enlever ce col blanc qui vous masculinise.

Marie était bouleversée. Ces paroles brutales, cette allusion à sa personne, lui apparaissait comme une sorte de viol moral et elle se sentait détester cet homme. De quel droit s’introduisait-il dans sa vie personnelle ?… Comme si elle n’était pas libre de s’habiller à son goût. Évidemment elle tenait à se donner les allures d’une femme affranchie ; elle ne voulait pas avoir l’air d’une poupée sexuelle dont l’homme peut disposer à son gré. En quoi son costume regardait-il le leader socialiste ? En qui mettre son espoir si les partis d’avant-garde se montrent aussi tyranniques en des choses qui n’ont rien à voir avec la doctrine ?… Elle avait travaillé, elle avait acquis une culture intellectuelle élevée, elle ne parlait pas mal, elle écrivait, et voilà que tout cela n’était rien, elle n’était pas bien comme elle était, sa personnalité devait revêtir un type conçu d’avance par d’autres. La colère montait en elle et elle revoyait en esprit la directrice de l’école de Romainville qui l’avait appelée « bas-bleu politique »… Ah non ! Qu’ils aillent au diable. Sans même dire pardon un congressiste la bouscula pour prendre sa place à côté de Lafargue. Marie allait se placer dans le coin opposé lorsque Madame Lafargue, assise en face de son mari, l’invita à venir près d’elle.

Lors de la discussion sur le « suffrage des femmes » on avait nommé la citoyenne Lafargue assesseur ; elle n’avait pas plu à Marie. Engoncée dans une longue robe de dentelle noire, elle avait le visage couvert d’une voilette. Elle faisait de la salle l’effet d’un paquet, et la militante voyait en cela le symbole de la passivité exigée des femmes par le socialisme. On avait mis la citoyenne Lafargue au bureau, parce qu’elle était la femme de son mari et la fille de son père, Karl Marx. Les socialistes ne comprenaient la femme que dans l’ombre de l’homme.

Dans le train, Madame Lafargue avait relevé son voile. Elle apparaissait toute blanche, le visage ridé, le cou tombé ; elle accusait plus de soixante ans et la poudre de riz dont elle avait de-ci de-là des placards trop épais soulignait encore la vieillesse.

Elle complimenta Marie de son discours ; elle approuvait toutes ses idées et elle lui dit qu’il fallait espérer que le temps de la femme arriverait enfin.

Marie était agréablement étonnée et elle avoua à Madame Lafargue qu’elle ne l’aurait pas cru féministe.

— Mais si, je suis féministe, je l’ai toujours été, seulement je ne me mets pas en avant. Lorsque la femme s’affirme, elle blesse l’orgueil de l’homme.

Marie comprenait. Cette femme avait vécu sa vie dans l’ombre des grands personnages socialistes. Au lieu de la faire valoir, ils l’avaient au contraire étouffée.

Marie, de retour à Paris, était accourue chez ses amies et avait tenté de les faire compatir à la douleur de ses déboires ; elle essuya un premier échec du côté de Catherine qui ne comprenait pas.

L’institutrice, maintenant qu’elle avait un enfant à élever, vivait heureuse. Elle ne désirait plus rien et elle pensait que Marie se faisait du mauvais sang pour des choses qui n’en valaient pas la peine.

— De quoi te plains-tu ? Depuis la mort de ta mère, tu vis dans une large aisance, tu n’as pas besoin de travailler et si tu habites au sixième étage, c’est parce que tu le veux bien. Puisque tu ne veux pas venir avec nous, prends un appartement, tu seras mieux, et puis cela occupe.

Caroline Kauffmann, bien que plus intelligente, ne la comprenait pas mieux.

Elle habitait maintenant un petit rez-de-chaussée de la rue Cler, tout près du Champ de Mars. Sa famille avait voulu l’avoir près d’elle en cas de maladie. Le logement, ensoleillé tout le jour, aurait pu être agréable, mais la vieille féministe en avait fait un taudis. Tous les sièges étaient embarrassés, on ne savait où s’asseoir.

Très vite elle interrompait la militante qui lui racontait ses déceptions.

— Qu’est-ce que tout cela ? Y a-t-il vraiment de quoi se faire du chagrin ? Évidemment, les hommes ne sont pas avec nous… Tu es une valeur, tu te fais donner des délégations, tu prends leur place et ils te jalousent. Envoie-les promener, tu es riche, tu n’as pas besoin d’eux, donne ta démission.

— Je croyais faire une œuvre utile en entrant dans un parti politique. Ne devons-nous pas entrer dans les partis pour nous mettre au courant des questions ?

— Mais on ne veut pas de nous, tu le vois bien. Le parti socialiste parce qu’il est avancé, fait semblant d’accepter la femme. En réalité, il leur mène la vie dure, afin qu’elles s’en aillent.

Rien à faire à cela ; le féminisme n’est pas pour tout de suite ; lorsque les femmes voteront, nous serons mortes, même toi qui es jeune. On fait ce qu’on peut pour le progrès, mais il ne faut pas s’en rendre malade. Tiens, au lieu de te faire des soucis, avec tes socialistes, évoquons Louise Michel.

Marie, d’ordinaire, se prêtait mal à ce genre de choses, mais cette fois, terrassée par ce qu’elle appelait son échec, elle n’avait plus aucun ressort.

Caroline Kauffmann disposa donc au milieu du salon un petit guéridon ; elle éteignit la lumière et dit à Marie de s’asseoir en face d’elle et de poser ses mains à plat sur la table en pensant à Louise Michel.

Pendant une grande demi-heure, il ne se passa rien, puis la vieille militante ayant cru sentir quelque chose, dit d’une voix forte :

— Cher esprit, es-tu là ? Réponds par la table, un coup.

La petite table se souleva légèrement du côté de Marie et retomba une fois.

— Es-tu Louise Michel ? Si cela est, n’aie pas peur, nous sommes tes amies. Marie a du chagrin à cause du parti socialiste, qui ne veut pas des femmes, conseille-la, je t’en prie.

Rien ne répondit et pendant plus de vingt minutes, le silence fut complet. Marie allait dire que c’était suffisant lorsque Caroline poussa un cri rauque :

— Ah ! c’est elle, je la sens, elle s’empare de moi… oh !…

Marie, dans l’obscurité ne distinguait pas grand chose ; elle entrevoyait bien, en face d’elle, la forme de sa vieille amie, mais elle ne pouvait voir ses traits. Mais tout de suite la vieille femme se mit à parler, la voix changée, sans doute la voix de la Vierge Rouge.

— Je vois le monde nouveau qui s’avance… justice… égalité… égalité complète. Les sexes seront égaux et il n’y aura plus de tyrans d’aucune sorte… Travaillez… travaillez… le monde nouveau s’avance.

Alors Caroline Kauffmann, semblant sortir d’un rêve, reprit sa voix naturelle et dit qu’elle ne savait pas ce qui lui était arrivé.

On ralluma la lumière et Marie, prétextant la fatigue, s’en alla.

Qu’y avait-il de sincère dans ce qu’elle venait de voir ? Marie Pierrot, esprit positif, n’avait que du mépris pour les pratiques nécromanciennes. Elle pensait que, si Louise Michel s’était vraiment incarnée, elle aurait eu autre chose à dire que ces phrases vagues, ces invitations banales au travail. Kauffman n’était pas sincère, elle voulait la tromper pour l’amener au spiritisme. Mais peut-être après tout se dupait-elle elle-même ; il y a tant d’esprits faibles qui prennent plaisir à s’illusionner.

Le lendemain ce fut avec une grande joie qu’elle accueillit Saladier, qui n’avait pas craint de monter ses six étages pour venir lui demander des nouvelles du congrès. Au moins celui-là n’était pas spirite, on pouvait causer sérieusement avec lui.

Elle lui dit l’accueil hostile de l’assemblée et l’appréciation que, dans le train, Lafargue lui avait donnée de son discours et d’elle-même.

Le vieillard ne comprenait pas le découragement profond que Marie lui avouait.

— Mais qu’avez-vous ? Tout va très bien, la motion est votée, la motion Marie Pierrot : elle va figurer dans l’histoire du parti et lorsque les femmes voteront on dira que c’est Marie Pierrot qui, la première, fit adopter le suffrage féminin par un congrès socialiste. Il y avait dans les journaux des extraits de votre intervention, c’est magnifique, vous voilà une vedette socialiste.

— Une vedette… Mais Lafargue me déteste ; je vous ai dit ses appréciations grossières sur mon costume, mes cheveux courts, etc…

— Lafargue ne vous déteste pas, il est brutal avec tout le monde… Tenez-vous autant à vos cols empesés ? Pour les cheveux, racontez que vous avez eu la fièvre typhoïde et que c’est le médecin qui vous a défendu de les laisser pousser. Cela lui fermera le bec, à lui et aux autres.

— Et il m’a dit d’apprendre par cœur La Femme de Bebel. Ce livre, je l’ai lu, il n’est pas du tout féministe.

— Ici c’est plus sérieux. Il est certain que vous devez vous adapter au féminisme socialiste, autrement vous n’arriverez à rien.

— Et si j’en passe par où ils veulent, à quoi arriverai-je ? Les femmes n’ont pas de droits politiques, je ne puis espérer d’être un jour député, pas même conseiller municipal de village.

— Vous serez un leader du parti, c’est quelque chose. Croyez-vous, que malgré tout leur mauvais, nos congrès ne soient pas plus intéressants que votre « Solidarité des Femmes » avec sa présidente qui passe son temps à faire tourner les tables ?

CHAPITRE XX

Lorsque la citoyenne Pierrot retourna rue Guisarde, ce fut encore pour subir une avanie. Le secrétaire, qui n’avait pu avoir de mandat pour le congrès, était furieux. Il traita Marie d’intrigante et déclara que le parti était infesté d’arrivistes, qui ne songent qu’à se mettre en avant, et qu’il serait temps de faire une épuration.

Mais Saladier fit taire tout le monde, lorsque d’une voix forte il intervint :

— Il n’y a ni intrigues, ni arrivisme ; c’est moi qui ai donné mon mandat à la citoyenne Pierrot.

— Je le lui ai donné parce que le congrès avait à son ordre du jour le vote des femmes et que Marie Pierrot qui a beaucoup contribué à l’agitation pour cette réforme était toute désignée pour la défendre au congrès.

Le secrétaire, un moment désarçonné se ressaisit :

— Je l’aurais bien défendu le vote des femmes !

— Vraiment, riposta Saladier. Vous avez parlé contre il n’y a pas trois mois. Pour un mandat, vous auriez changé d’opinion, l’arrivisme n’est pas où vous avez dit, c’est l’histoire de la paille et de la poutre !

Cette fois le secrétaire était vaincu, la salle murmurait contre lui et il crut prudent de se tenir coi. Néanmoins, pour sauver la face, il dit que la présence des femmes ne faisait que troubler les séances et que, cependant, l’ordre du jour était chargé, il y avait la question syndicale qui, du congrès, revenait à la section.

C’était beaucoup pour encourager Marie que Saladier lui avait dit que maintenant elle comptait parmi les vedettes du parti socialiste. Il y avait eu, il est vrai, plusieurs femmes que le parti avait laissées se mettre en avant, mais cela avait été la conséquence de situations exceptionnelles.

Lorsque le socialisme était encore jeune et mal connu, il se servait de tout ce qui pouvait attirer du monde à ses réunions publiques. Les femmes orateurs étaient alors rares, et un nom de femme, mis sur une affiche, suscitait la curiosité.

Au temps de Marie, il n’en était déjà plus ainsi, le parti était assez fort pour remplir ses salles sans avoir besoin d’attirer le public par un éléphant. Marie, d’ailleurs, avec son genre abstrait, ses démonstrations un peu sèches, n’avait pas le ton qu’il fallait. On demandait particulièrement aux femmes d’exciter le sentiment, de parler avec des trémolos de la misère des mères qui manquent de lait pour allaiter leurs petits et des indignations contre les femmes bourgeoises qui mettent des paletots à leurs chiens. Marie trouvait ce genre inférieur et elle ne voulait pas s’y abaisser.

On la laissa donc confinée dans sa section et comme, là encore, on la tourmentait de mille manières, elle cessa d’y aller. Saladier, déçu, espaçait ses visites, Marie n’avait pas rendu ce qu’il espérait.

Un matin, en ouvrant la Dictature du Prolétariat, la militante vit la première page tout encadrée de noir. Lafargue et sa femme étaient morts !

Marie eut un coup brusque. Morts ! Mais comment ? Elle avait vu Lafargue il n’y avait pas huit jours dans une réunion publique. Et morts tous les deux, encore !

Elle lut l’article nécrologique. Lafargue et sa femme s’étaient suicidés par une injection d’acide cyanhydrique.

Le leader socialiste avait laissé une lettre disant qu’il se suicidait parce qu’il avait soixante-dix ans et qu’il ne voulait pas subir les misères physiques et mentales qui attendent la vieillesse. À cette lettre sa femme n’avait pas ajouté un mot pour dire qu’elle suivait son mari dans la tombe, pas même une signature… C’était suspect.

Marie était attristée. Elle revoyait la vieille dame dans le train, au retour du congrès qui lui disait que le temps de la femme viendrait enfin. Comme elle-même avait eu raison de garder son indépendance de célibataire ; elle frissonnait en pensant à la pauvre fille de Marx, victime peut-être… qui saurait jamais ?

L’enterrement fut suivi par des milliers de personnes. Les nihilistes russes venus en grand nombre chantaient derrière le convoi comme cela se fait en Russie. La salle du four crématoire au Père Lachaise, illuminée de torchères, était lugubre. On avait ouvert tout grand les portes pour que la foule restée dehors pût entendre Jaurès faire l’éloge du leader socialiste disparu. Le tribun cita pour finir une phrase célèbre de Goethe : « Marchons vers la lumière par-dessus les tombeaux ».

Marie partit tout attristée. La nuit, déjà venue en ce jour d’hiver, rendait affreux le jardin des morts. Les petites chapelles qui s’élevaient toutes blanches avaient l’air de fantômes. La foule descendait la colline pour gagner la sortie boulevard Ménilmontant.

La phrase de Goethe revenait dans l’esprit de la militante : « Marchons vers la lumière ! » Est-ce qu’il y avait vraiment une lumière ? Est-ce que plutôt l’humanité ne s’agitait pas à vide ?

Elle revoyait le retour du congrès, les conseils de Lafargue dans le wagon, il y avait six mois. Elle devait laisser pousser ses cheveux, enlever son col, renoncer au féminisme et alors… elle aurait marché vers la lumière socialiste. Sans doute il n’en était pas enchanté lui-même de cette lumière puisqu’il quittait la vie volontairement.

Décidément il ne fallait pas prendre les hommes… et les femmes au sérieux. Ils n’étaient que des animaux plus intelligents et qui, comme tels, s’étaient arrangés une vie plus commode. Mais les croire capables d’un grand plan qui passe les limites de leur existence, c’était les surestimer. Non, non, il n’y avait pas de lumière : il n’y avait que la vie de chacun, une vie assez étroite et dont il fallait s’accommoder du mieux possible.

CHAPITRE XXI

On parle beaucoup de guerre depuis quelque temps. Les socialistes s’étaient moqués de Delaisi parce qu’il avait écrit : « La guerre qui vient ». On disait : « La guerre qui ne vient pas ». Mais décidément elle venait. Dans la presse, dans les théâtres, dans les cinémas, on préparait les esprits à la possibilité et à la proximité d’une guerre.

Marie, comme tant d’autres, avait vécu dans l’idée que la guerre ne serait jamais acceptée par le peuple. On avait fait tant de propagande depuis plus de vingt ans qu’il semblait que la guerre fût définitivement périmée, et que parler de paix était enfoncer une porte ouverte.

En réalité, la propagande pacifique et antipatriotique n’avait pas pénétré l’âme populaire. La classe ouvrière restait une masse amorphe sur laquelle toutes les idées glissent parce qu’elle ne s’y intéresse pas au fond, incapable qu’elle était de s’élever au-dessus du pain quotidien.

Le salut était dans la culture intellectuelle.

Mais quand viendrait-elle, sans doute jamais. La bourgeoisie ne voulait pas la donner au peuple et le peuple ne la demandait pas.

Soudain le meurtre de Sarajevo éclate comme un coup de tonnerre, puis, un soir, un cri lugubre remplit tout Paris : Jaurès est assassiné !

Jaurès avait toujours été un socialiste de droite. Chef du parti, il n’avait pas voulu, comme le firent certains, quitter son parti pour devenir ministre. Mais il le serait devenu volontiers, même dans un ministère bourgeois, si le parti avait admis la participation au pouvoir.

Lors de la belle époque de la C.G.T., vers 1908, il avait bien poussé quelques pointes à gauche. Il avait parlé d’insurrection en cas de guerre, mais cette phrase incendiaire était enveloppée de tant d’autres plus conciliantes, qu’il fallait être animé d’un bien mauvais esprit pour la découvrir.

Toujours Jaurès avait été réformiste et Clemenceau l’avait bien embarrassé lorsqu’il lui avait demandé d’exposer à la Chambre son système collectiviste. De système collectiviste à lui, Jaurès n’en avait pas. Il lui aurait été facile d’en tirer un de la poussière des livres, mais il était trop politique pour le faire ; il craignait qu’on ne s’en serve contre lui.

Mais le grand public ne savait pas tout cela.

Le journal l’Action Française présentait Jaurès comme un foudre de révolution. Il s’était opposé à la loi portant à trois ans la durée du service militaire, cela était conforme à sa politique démocratique, mais la presse réactionnaire écrivait qu’il voulait affaiblir la France parce que, vendu à l’Allemagne, il voulait gagner son argent. Une conférence qu’il avait voulu faire à Berlin et que d’ailleurs le gouvernement allemand avait interdite était présentée comme preuve à la foule des naïfs. La mauvaise foi politicienne faisait semblant d’ignorer que le parti socialiste étant international, il était naturel qu’un leader aille parler hors des frontières de son pays.

Pendant qu’il dînait dans un café-restaurant de la rue Montmartre, un déséquilibré lui tira de la rue un coup de revolver ; il mourut en quelques minutes.

Qui avait armé le bras de Vilain ? Un comité occulte ? Ce meurtrier n’avait-il, au contraire, suivi d’autres directives que son cerveau de toqué, exalté par les journaux, on ne sait pas bien. Le parti était atterré.

Le peuple ne bougea pas. Certes, les ouvriers accouraient en foule aux réunions de Jaurès. Mais il n’était à leurs yeux qu’un parlementaire et un bourgeois qui vivait à Passy dans une large aisance. Ils le regrettaient, certes, mais ils n’auraient rien fait pour le venger.

D’ailleurs la mort de Jaurès se perdait dans les bruits de guerre immédiate. La foule remplissait les boulevards en quête de nouvelles : deux jours après, c’était la mobilisation.

Tout le monde a peur sans savoir au juste de quoi. Les gens de Paris vont en province, ceux de province viennent à Paris. On s’étouffe aux gares pour prendre les trains. Les bagages les plus hétéroclites s’accumulent sur les trottoirs. Les femmes relèvent leurs longues jupes pour escalader les grilles. Le départ des mobilisés donne lieu à des scènes de désespoir. Des femmes pleurent, d’autres crient qu’elles ne veulent pas qu’on leur enlève qui leur mari, qui leur amant. Des mères sanglotent en voulant retenir leur fils. Il y a des évanouissements, des syncopes, des crises de nerfs. Des voix d’hommes avinés crient « Vive la France ! », « Mort à Guillaume ! », « À Berlin ! ». Des bandes avec un drapeau parcourent les rues en chantant la Marseillaise.

Le parti socialiste n’a rien fait et la C.G.T. s’est bornée à un minuscule cortège qui a parcouru les grands boulevards en criant : « À bas la guerre ! »

Marie passe tout son temps dans les rues, elles sont pleines de monde. Les bureaux, les ateliers, les usines ont fermé leurs portes et vidé leur population dans les rues : hommes en casquette, femmes en cheveux. On a pillé les boutiques du crémier Maggi, qui passe pour allemand, et la population affirme sérieusement que Maggi est parti, emportant des millions dans des mottes de beurre.

Décidément la révolution n’est pas mûre, oh non. Si tout ce monde crevait de faim il la ferait sans doute quand même, mais le gouvernement y a pourvu. À titre de femme, de fille, d’ascendant ou de chômeur, chacun touche trente sous par jour, avec cela on reste tranquille.

Des camelots vendent des cartes postales ignobles où l’empereur d’Allemagne est caricaturé de façon obscène. On vend aussi des cartes de France et tout le monde en achète afin de pouvoir suivre les opérations en plantant de petits drapeaux de métal. On fait aussi une grande consommation de drapeaux ; les commerçants en mettent à leur boutique pour montrer leur patriotisme. Il y en a qui écrivent sur leur porte « Maison Française », ou bien « Les Allemands ne sont pas reçus ici ». Tout cet étalage de chauvinisme est intéressé. On a déjà pillé quelques boutiques dont le patron avait un nom à consonnance germanique : les détaillants ont peur.

Marie est tout étonnée de n’être pas attristée de cette défaillance d’un peuple auquel elle avait cru. Elle avait, il est vrai, moins cru aux chefs et leur carence prouve combien elle avait raison.

Mais que pourrait faire Marie tout seule ? Elle n’est rien et ne peut rien. Tout ce à quoi elle réussirait serait de se faire mettre en prison ; elle n’y tient pas et cela n’aurait aucune utilité.

Au fond même, la militante se réjouit, tout en se le reprochant : qui sait, peut-être va-t-elle assister à des choses intéressantes. Car Marie souffre d’un mal qui est, dit-on, la rançon des intelligences supérieures, elle s’ennuie.

Elle a rempli sa vie du mieux qu’elle a pu. Elle lit beaucoup, l’été elle herborise, le soir elle a installé sur son balcon une lunette astronomique et elle observe le ciel. Mais elle aurait voulu travailler elle-même à une science, la faire avancer : elle s’est heurtée à l’ostracisme, parce que femme. La politique aussi l’aurait attirée, mais, toujours parce que femme, la porte lui en est fermée ; elle n’a récolté que des avanies dans un groupe minuscule.

Marie s’est inscrite à une école d’infirmières et a passé l’examen. Elle voudrait voir de près la guerre, c’est-à-dire une chose que l’on revoit rarement deux fois dans sa vie. Mais on la fait aller et venir de bureau en bureau, on ne veut pas de ses services ; elle est perdue dans une armée de femmes qui ont comme elle passé l’examen et que l’on berne par des promesses. Pour être envoyée dans un hôpital militaire, il faut de grandes protections. Les femmes de la noblesse, les grandes bourgeoises vont parader dans les formations hospitalières comme directrices. Beaucoup de jeunes filles de la bourgeoisie se sont enrôlées dans la Croix-Rouge pour trouver un mari ; la guerre sert d’agence matrimoniale. D’autres, à défaut de mari, sont en quête d’un amant ; l’hôpital militaire est un moyen d’échapper à la tutelle familiale. On arbore des blouses et des voiles d’un blanc impeccable, bas blancs, souliers blancs, et visage blanc aussi grâce à la houppette de poudre de riz qu’on tire toute la journée du sac à main.

Avec un tel nombre d’infirmières, le service de santé devrait être excellent : il est déplorable. Les pires conséquences du manque d’hygiène et de soins fondent sur les armées. Des maladies que les médecins ne connaissaient plus que par les livres, la gangrène, le tétanos, la pourriture d’hôpital s’abattent sur les blessés ; on est revenu au Moyen Âge…

Un an a passé, la guerre dure toujours et Marie s’en désintéresse.

Catherine a réussi à sa licence ès lettres ; elle prépare le concours d’agrégation pour devenir professeur des lycées de jeunes filles. Elle a insisté pour que Marie vienne vivre avec elle, et Marie cette fois a accepté. Elles habitent maintenant dans une belle maison de la rue Claude Bernard un appartement de quatre pièces ; la petite Lecornu, déjà grandette, va au lycée. Le danger toujours présent de la guerre donne aux gens l’idée de se rapprocher, on a peur de vivre seul.

Les groupes féministes se sont dispersés. La guerre a rendu tout le monde extrêmement craintif, on n’ose même pas parler du vote des femmes. D’ailleurs on ne parle de rien d’autre que de la guerre ; personne ne veut envisager ce qui se passera lorsque les hostilités seront finies. La plupart des groupes féministes se sont transformés en ouvroirs. Caroline Kauffmann aurait fait de même, mais Marie s’y est opposée. Elle ne veut pas faire de la charpie, comme l’épouse antique. On a donc suspendu les réunions.

Pour s’occuper Marie apprend l’italien et elle se perfectionne dans la connaissance de l’allemand, mais elle ne le dit pas, car on la traiterait de sale Boche : qui sait si on ne l’accuserait pas d’espionnage ?

Elle est retournée au parti socialiste, la cinquième section se réunit rue Saint-Médard. Cette fois on la laisse tranquille, la section est peu nombreuse et il y a trois femmes, des parentes de militants qui ont pris leur carte au parti. Quant à Cadessous, le secrétaire de la sixième, il a été mobilisé et le bruit court qu’il a été tué d’un éclat d’obus. Marie ne pleure pas.

On ne saurait d’ailleurs maintenant l’accuser de collaboration de classe, parce qu’elle fait partie d’un petit groupe de femmes. Tout le parti collabore ; l’union sacrée a été votée d’enthousiasme et les plus farouches adversaires de la participation ministérielle sont ministres. Lecornu, l’homme de l’action directe, collabore aussi, il est devenu un gros légume dans un bureau de l’armement et il a promis à Catherine de la faire nommer professeur dans un lycée de Paris dès qu’elle serait agrégée.

Aussi, bien qu’elle garde ses convictions théoriques, la militante est bien désabusée. Elle se demande si l’humanité n’est pas composée de farceurs et si ce n’est pas être dupe que d’être intellectuellement honnête dans cette forêt de Bondy. Ah ! si elle pouvait être comme Catherine ; heureuse avec une robe neuve, contente d’un bon dîner ; hélas ! elle a un cerveau.

On ne peut pas toujours trembler. Après une alerte de l’avance des Allemands, le public s’est adapté à la guerre.

Les usines, les ateliers, les bureaux ont réouvert leurs portes. Les rues se sont vidées ; à part les malades, les riches qui sont à la Côte d’Azur, tout ce qui n’est pas à la guerre est au travail.

On a découvert que les femmes pouvaient remplacer les hommes à peu près partout ; il y a des factrices des postes, des receveurs de tramways, des aiguilleuses, des watt-women, des porteuses de charbon, des métallurgistes, des ouvrières chimistes. Les femmes connaissent une indépendance et une prospérité qu’elles n’ont jamais eues.

Aussi la femme s’émancipe. Elle qui passait sa vie à se restreindre, qui tirait des plans pour économiser un sou, elle ne se refuse plus rien. Elle s’assoit aux terrasses des marchands de vins et boit des apéritifs, mais on ne saurait abandonner d’un seul coup les habitudes de son sexe ; aussi est-ce plutôt dans le mode féminin que sont ses déportements. C’est une vraie débauche d’eau de Cologne, de bas de soie, de poudre de riz et de fourrure de lapin.

— Mademoiselle Marie, dit un jour la petite Lecornu, j’ai une idée sur le féminisme ?

— Vraiment ? Dis ton idée. On verra si elle est bonne.

— Eh bien, il faudrait que la guerre dure toujours ; comme cela on emploierait toujours les femmes et elles gagneraient beaucoup d’argent. En outre, l’homme ne serait plus là pour les embêter ; elles seraient libres.

— C’est une idée à creuser, en effet, dit Marie en riant.

La vie est une peu ralentie, mais c’est la vie tout de même. On sert comme une dose de morphine au peuple traité en névrosé, un communiqué rassurant.

— Cela va bien. Allons, tant mieux, et l’on va finir la soirée au cinéma, voir d’horribles films policiers comme « La main qui étreint ». Les gens en rêvent la nuit : qu’est-ce que la guerre auprès de ces terreurs cinématographiques ?

Mais on commence à bombarder : zeppelins, berthas, gothas. Depuis longtemps, le gouvernement est à Bordeaux, il doit garer la précieuse vie de ses membres. Le parlement l’a suivi, entraînant la presse et une partie des fonctionnaires.

Une fois la sécurité compromise par les bombes, c’est un nouvel exode. Tout ce qui n’est pas forcé de rester à Paris pour gagner sa vie s’en va. Le risque est pour les malheureux dont la vie n’a pas d’importance. Cela n’empêchera pas les riches d’être décorés ensuite, pour leur belle conduite.

Rien ne retiendrait Marie, mais Catherine a passé l’agrégation et, grâce à Lecornu, elle a été nommée professeur au lycée Clémence Royer. Les lycées restent ouverts ; il y a bien moins d’élèves, mais il y en a et Catherine, à cause de la pénurie de professeurs-hommes, doit faire, outre son travail ordinaire, un cours dans un lycée de garçons. Elle est contente, car elle touche double traitement, mais elle doit rester à Paris et Marie ne veut pas la laisser seule.

Il y a un appartement libre au deuxième étage, les deux femmes décident de déménager, le sixième est trop dangereux, d’autant plus que la rue Claude Bernard est dans l’axe de la Bertha et que, dans le quartier, il est déjà tombé plusieurs bombes.

L’appartement est magnifique : six grandes pièces, un balcon sur la rue, une salle de bain, le chauffage central, tout cela pour deux mille francs, mille francs chacune.

Le revers de la médaille, c’est qu’il faudrait une bonne et que les bonnes sont introuvables. Elles sont toutes parties dans les usines de guerre où elles gagnent trente et quarante francs par jour.

Catherine avait raison, un appartement, cela occupe. Marie doit passer une partie de la journée à astiquer et à frotter. Elle a bien trouvé une vieille femme qui consent à venir faire le ménage, mais elle ne veut pas frotter le parquet avec ses pieds parce qu’elle a des varices, ni laver le linge parce que cela donne des crampes dans les mains. Marie doit donc s’occuper, mais elle préférerait un autre genre d’occupations.

Durant les alertes de nuit, tout le monde descend à la cave, une cave voûtée qui est une chance ; toutes les maisons n’en ont pas.

Les caves sont si bonnes que l’administration voulait en faire un abri public, mais le gérant de la maison a fait des pieds et des mains pour que cela ne soit pas. Voyez-vous les gens de la rue entrer dans la maison !

Si on avait écouté les propriétaires, aucune maison n’aurait été classée comme abri, mais on avait écouté le gérant de la maison de Catherine parce qu’il avait le bras long. Les caves étaient donc restées à l’usage exclusif des locataires.

On les avait parfaitement aménagées, afin que le séjour y soit sinon agréable, du moins confortable. Les murs avaient été peints, en blanc, on avait mis du parquet, installé l’électricité et meublé sommairement de lits en fer, d’armoires, de tables et de chaises en bois blanc.

Elles avaient l’air ainsi de chambres d’hôpital. Il y avait en outre tout ce qu’il faut pour un sauvetage éventuel, pioches et pelles pour creuser un trou, cordes, hyposulfite en cas de gaz asphyxiants.

Toute la maison descendait là. Beaucoup de locataires portaient dans un sac à main tout leur avoir ; argent, bijoux, valeurs. Ceux qui avaient des animaux les avaient pris avec eux ; il y avait des chiens, des chats, un perroquet, des oiseaux, des rats blancs, des poissons dans un aquarium. Le chat de Marie devait, en son for intérieur, adorer les alertes, car elles lui procuraient l’occasion de parties interminables avec la chatte de la concierge.

Pour égayer un peu la situation, un locataire avait descendu son phonographe ; mais on lui défendit de s’en servir, le bruit pouvait attirer les avions ennemis sur la maison.

Marianne Lecornu était enchantée de descendre à la cave. Elle trouvait que cela mettait un peu d’imprévu dans une vie par trop quotidienne. Cependant, son bonheur n’était pas complet, elle aurait voulu une cave qui soit une vraie cave et non une simple chambre sans fenêtres.

Pour se consoler elle courait dans les couloirs à la recherche de problématiques rats comme il ne peut pas ne pas y en avoir dans une cave digne de ce nom. Vains espoirs. Les caves de la maison très bourgeoise de la rue Claude Bernard avaient banni comme indésirable la gent ratière. Marianne dut se contenter de quelques cloportes dans un coin peu éclairé, elle vivait un roman comme en vivent les enfants de son âge pourvus d’imagination. Les Allemands l’avaient mise en prison et, pour charmer sa captivité, elle élevait des cloportes.

Marie se mêlait le moins possible aux conversations qui rapprochaient les locataires dans les caves. Socialiste, elle était pour l’internationale et la paix ; par conséquent pas du tout disposée à faire sa partie dans le concert de propos haineux à l’adresse des « sales boches », ces sauvages, véritables Huns sur lesquels la civilisation n’avait eu aucune prise.

La guerre et la dictature qui muselaient la pensée avaient à tel point abêti les gens qu’ils croyaient ce qu’ils disaient. On les aurait mis dans une colère terrible si on leur avait dit que l’Allemagne était une grande nation aussi civilisée que la France. Cependant, quelques-uns de ces locataires devaient avoir vu l’Allemagne, bien qu’à vrai dire le Français, même de situation aisée, ne voyage guère à l’étranger.

Marie n’en voulait pas aux Allemands ; elle savait que seule la guerre était haïssable et qu’elle est l’œuvre, non des peuples, mais de leurs gouvernements.

Elle se gardait d’exprimer cette pensée qui lui aurait valu l’arrestation immédiate, sans utilité aucune : les gens incapables de réflexion auraient pensé tout bonnement qu’elle était défaitiste et recevait de l’argent de l’Allemagne.

Son silence d’ailleurs ne choquait pas, on pouvait le mettre sur le compte de l’émotion qui prostrait beaucoup de personnes. Une vieille dame descendue du sixième avec son chat dans les bras ne faisait que pleurer. Le locataire du premier, un homme de cinquante ans très obèse, était mort d’apoplexie pendant une alerte.

La tenue de la maison occupait beaucoup Marie. C’était toute une affaire d’aller aux provisions, souvent il fallait faire la queue pendant des heures. Néanmoins, les gens aisés comme elle n’enduraient pas les tracas et les souffrances du peuple. L’épicier apportait tout. Pour le sucre, qui était rationné, elle avait réussi à se procurer plusieurs cartes en les achetant à des pauvres gens qui ne s’en servaient pas. La maison, en outre, était chauffée convenablement : Marie se procurait le charbon rationné aussi en l’achetant à des couturières, à des modistes improvisées charbonnières par la grâce d’un amant bien placé. Certes elle savait que faire ainsi n’était théoriquement pas honnête, puisque son nécessaire privait d’autres gens du leur. Mais, l’injustice, l’improbité étaient océan ; c’était à qui se vanterait de pratiquer le système D, c’est-à-dire de se débrouiller sans trop s’embarrasser de scrupules. Il n’y avait pour se conformer aux restrictions que les pauvres gens contraints et forcés et quelques très rares superpatriotes qui faisaient de la guerre une religion et voulaient souffrir parce qu’au front, les soldats souffraient.

Marie pensait à ces derniers avec beaucoup de mépris. Fallait-il être bête ? Comme si cela faisait quelque chose aux soldats du front de penser que Tartempion sucrait son café avec de la saccharine !

Les rues étaient mornes. Beaucoup de gens avaient quitté Paris. On avait un jour ordonné de boucher les soupiraux des caves par crainte des gaz asphyxiants. Puis, tout à coup, on s’était aperçu que les soupiraux étaient utiles, parce que les caves devaient être aérées, alors on ordonna de les déboucher. Beaucoup de règlements avaient ainsi un aspect chaotique ; la guerre semblait avoir abêti les gouvernants tout comme les gouvernés.

À cause de la Bertha qui pendant un temps tirait tout le jour, les gens sortaient peu. Les commerçants avaient collé, souvent dans une disposition très artistique, des bandes de papier multicolore sur les vitres de leurs étalages, afin de les protéger contre les effets des déplacements d’air produits par l’éclatement des obus.

La paix est dans l’air, Marie qui lit Le Temps tous les soirs s’en aperçoit. Le journal des bourgeois qui coûte trois sous ment un peu moins que la presse destinée au peuple. Un jour dans la rue elle voit des ouvriers occupés à enlever la peinture bleue dont on avait badigeonné les becs de gaz afin de diminuer leur éclairage.

Marie se dit que cette fois c’est la paix, mais, chose étrange, les gens ne semblent pas s’en apercevoir, tant leur passivité est devenue grande.

Mais la paix officielle arrive. On l’a fixée au lundi, afin de ne pas trop déranger le travail. Des affiches blanches ont invité les gens à se réjouir et ils se réjouissent ; c’est dans les rues une bacchanale de mi-carême. Il y a des jeunes filles malmenées et même des blessés et des morts. Les soldats américains en liesse tirent des coups de leur revolver chargé à balles. Il paraît que cela se fait dans leur pays ; ils disent que les gens qui ont peur n’ont qu’à rester chez eux !

Enfin c’est fini ! Tout le monde respire sauf les malheureux qui ont perdu leur fils dans les derniers jours. Il y a un cas semblable chez l’épicier de Marie, l’homme et la femme sanglotent dans leur boutique, les cloches de la victoire qui sonnent toute la journée leur déchirent le cœur.

Car on a fait appel aux cloches des églises pour célébrer la victoire. Où est-il le combisme ? La guerre et l’union sacrée ont profité surtout aux cléricaux. On disait la messe sur le front et malheur au soldat qui s’abstenait d’y aller. Toutes les œuvres militaires foisonnent de cornettes blanches. Des prêtres arborent des soutanes bleu-horizon et sans doute poussés par le démon de l’orgueil, ils portent sur leur manche et leur bonnet de police les trois galons dorés de capitaine. Capitaines de quoi, on se le demande ?

On danse maintenant avec frénésie ; il y a partout des « dancings » où la jeunesse va se trémousser au son d’une musique barbare.

Mais il y a des mécontentes. Les factrices, les watt-women, les receveuses sont licenciées. Les hommes rentrent, elles vont reprendre le torchon. Adieu la petite indépendance du travail ; dans les tramways, Marie les entend se lamenter.

— Que faire ?

— On ne peut rien.

— Évidemment ce serait un monde à soulever ; il faudrait comprendre, vouloir et pendant longtemps.

Tout de même la guerre a servi le féminisme. À la « Solidarité des Femmes », qui a réouvert ses portes, Marie n’est plus originale avec ses cheveux courts ; ils deviennent à la mode. Des disputes éclatent dans les ménages parce que l’épouse veut couper ses cheveux et que le mari s’y oppose. La vieille Kauffmann a coupé ses cheveux blancs et cela la rajeunit. Les robes aussi se raccourcissent. La jambe féminine, qu’il était honteux de montrer sous le prétexte qu’il y avait le mollet et que… dame !

Maintenant les trottoirs sont pleins de mollets gainés de soie artificielle et personne n’y fait attention.

Des sociétés sportives féminines s’organisent. Il n’est plus bien porté pour une femme d’être toujours près de s’évanouir. Elles font de la bicyclette, elles commencent à faire de l’auto, elles nagent, boxent, s’escriment, etc.

Un certain nombre de pays ont donné les droits politiques aux femmes, Marie voit réalisé l’idéal pour lequel elle lutte depuis plus de vingt ans ; seulement ce n’est pas dans son pays ; elle ne peut en profiter.

— Ne le peut-elle pas ?

La militante commence à réfléchir. Les femmes votent en Allemagne, elles peuvent y être élues, il y a déjà plusieurs députées féminines au Reichstag, Marie parle l’allemand couramment, si elle osait.

— Eh oui, il faut oser… Évidemment elle ne sera pas députée du jour au lendemain, il faudra se faire naturaliser et vivre en Allemagne pendant des années, mais qu’importe. En France, elle n’a aucun avenir, elle ne fera jamais que végéter, la vie politique active lui est fermée, toute sa vie elle est condamnée aux petits groupes. En Allemagne, même si elle n’arrive jamais à la députation, elle est sûre d’avoir, dans un pays où les femmes ont leurs droits, une vie intéressante de femme politique.

Elle s’ouvre de son projet à Catherine qui jette les hauts cris.

Sans être chauvine, Catherine a été touchée comme la masse par la phraséologie officielle. À force de lire dans les journaux le récit des atrocités allemandes, elle a fini par y croire. En vain Marie a essayé de la raisonner, de lui montrer que la presse est aux ordres et qu’on ne doit pas croire les journaux, la vox populi est plus forte que la voix solitaire de son amie. Catherine ne peut croire que les Allemands ne soient pas particulièrement criminels et l’idée d’aller vivre chez eux lui semble monstrueuse.

— Je ne vois pas ce qui t’indigne, Catherine ; mon cas, loin d’être unique, est celui de milliers de gens. Quand on ne réussit pas dans son pays, quoi de plus simple que d’en choisir un autre.

— Mais enfin que vas-tu chercher en Allemagne ? N’as-tu pas tout ce qu’il te faut, bien nourrie, bien vêtue, bien logée… et rien à faire. Combien de gens envieraient ton bonheur et toi qui l’as tu le méconnais.

— Je veux me créer une vie intéressante, tout au moins l’essayer ; ici je ne vis pas. J’ai essayé de m’adonner à une science, il paraît que je suis trop vieille. Le féminisme est un tout petit mouvement ; j’ai essayé de le grandir, je n’ai pas pu, les femmes ne m’ont pas suivie. Le socialisme ne veut pas de moi, parce que je suis femme. Je souffre d’être étouffée, je cherche un pays où les femmes peuvent donner leur mesure.

— Pourquoi alors ne pas aller en Angleterre, les femmes y votent aussi et là au moins on est en pays allié.

— Oh ! pour moi, tu sais, allié ou ennemi, voilà qui m’indiffère. Pour faire les alliances, on a oublié de me consulter. D’ailleurs, je sais mal l’anglais alors qu’au contraire je parle bien l’allemand ; on m’a même dit que je le parlais comme une Allemande.

— Se peut-il Marie que tout cela soit sérieux ? Alors tu veux nous quitter. Que te manque-t-il ici, je te le demande ? Tu es presque riche, nous avons un appartement superbe. Tu as ici, en somme, un foyer, puisque tu as moi qui t’aime et la petite Marianne qui est comme notre enfant. Tu ne nous aimes pas, Marie ; c’est vrai ce que l’on dit que tu es froide et n’aimes personne.

— Mais si, je vous aime et je voudrais pouvoir vous emmener avec moi, car je prévois que je serai bien seule, là-bas. Mais que veux-tu, je ne suis pas comme tout le monde. Ma mère me disait déjà, lorsque j’étais à l’âge de Marianne, qu’on pouvait rouler Paris, sans trouver quelqu’un de pareil à moi. Que veux-tu, on ne se refait pas.

— C’est vrai. J’ai remarqué que, dans les circonstances graves, personne n’était capable de te faire renoncer à une décision ; tu as un grand orgueil, Marie.

— C’est fort possible, c’est même certain, mais que veux-tu, je suis ainsi.

— Et je t’aime malgré tout ; c’est pour cela que j’ai le cœur déchiré de te voir partir. Je n’ai jamais oublié la nuit où tu m’as sauvé la vie, risquant pour moi la révocation et la prison… Que va dire Marianne quand elle saura… et les voisins que vont-ils penser… partie… en Allemagne !

Marie éclata de rire. Les voisins… ah, ah !… voilà à quoi je n’avais pas pensé. Dis-leur que je suis en Italie c’est un pays allié, jusqu’à présent, du moins.

Marie n’était pas dépourvue d’affectivité. Elle souffrait de quitter son amie et l’enfant d’adoption, mais que faire ? Elle en venait à penser que c’était la vie solitaire qui était la plus heureuse ; on était libre, on n’avait pas d’attaches à briser ?

Caroline Kauffmann aussi la blâma.

Certes elle était pacifiste, mais enfin elle était Française et elle ne pouvait comprendre qu’une Française puisse parler de se fixer en Allemagne huit mois après la guerre.

— Voyons, Caroline, comment peux-tu admettre que j’aie des devoirs envers la France, alors que la France ne me reconnaît pas comme citoyenne. Je ne suis pas plus liée à elle qu’elle ne l’est à moi.

— Peux-tu parler ainsi, toi, une Française !

— Une Française, on dirait que tu as tout dit. Une Française, ce n’est pas plus qu’une Anglaise ou une Chinoise. Si je suis née à Paris, c’est par hasard ; j’aurais pu naître à Tombouctou. Si j’avais pu avoir une vie intéressante dans mon pays, j’y serai attachée non pour ma naissance, mais pour la vie qu’il m’aurait faite. Mais puisqu’il n’en est pas ainsi, je ne vois pas pourquoi l’idée de patrie me retiendrait dans ma résolution de changer d’existence.

— Changer d’existence ! Si tu t’ennuies, marie-toi. Notre amie Madame Cheminet qui fait des mariages te trouvera un parti convenable.

— Me marier. Par exemple !

— Pourquoi pas ? Le féminisme n’interdit pas le mariage.

— Mais mon féminisme, à moi, me l’interdit. Comment, depuis que nous nous connaissons, tu n’as pas encore compris que je ne puis être mariée.

— Mais non. Je ne vois à ton mariage aucun obstacle. Tu es grande ; tu es encore belle, tu es riche. L’indépendance… mais il y a des femmes qui mènent leur mari.

— Oui, dans certaines choses, mais cela ne les empêche pas de le servir dans une quantité d’autres. Je ne pourrais m’y résoudre.

— Alors reste comme tu es. De quoi te plains-tu, en somme ? Compare ton sort au mien. Tu es encore jeune, tu es pleine de santé et tu possèdes une large aisance. Je suis vieille, malade et pauvre.

— Je ne dis pas que tu es heureuse, mais ce n’est pas une raison pour que je le sois. Si tu pouvais échapper à la vieillesse, à la maladie et à la pauvreté, ne le ferais-tu pas ?

— Dis ce que tu voudras, on ne quitte pas ainsi son pays et ses amis, ce n’est pas bien.

Marie n’insista pas et s’en alla. Décidément chacun était bien moralement seul, personne ne comprenait personne. Comment ne pouvait-elle faire partager à d’autres son besoin poignant d’une vie plus large.

Et la patrie encore qu’on lui objectait. Caroline Kauffmann aussi, bien qu’intelligente, se traînait dans l’ornière du convenu. Comme si elle n’avait pas le droit de chercher ailleurs le genre de vie qu’on lui refusait dans son pays d’origine.

Instinctivement elle fit le geste de secouer des choses qui se seraient accrochées à elle. Eh… qu’ils aillent tous au diable, je ferai ce que je veux. S’ils m’embêtent, je partirai en cachette et m’excuserai par lettre de là-bas.

Tout de même la militante sentait le besoin de parler de son projet, d’en discuter avec quelqu’un qui comprenne, elle alla trouver Saladier.

Le vieux communard habitait une chambre meublée de la rue de l’École de Médecine. Marie, pour être sûre de le rencontrer, alla frapper chez lui dès neuf heures du matin. Il habitait une pièce encombrée de livres. Les volumes traînaient partout, sur les chaises, sur la cheminée, par terre et jusque dans le lit. Heureusement la locataire en titre, une veuve qui avait eu des malheurs, était d’une propreté méticuleuse. Tous les jours elle faisait le ménage, époussetait partout et rangeait du mieux possible les bouquins.

Au début de la guerre le vieux révolutionnaire s’était laissé prendre comme les autres. Il croyait que l’on combattait le militarisme prussien et que l’on faisait la guerre pour tuer la guerre. Mais très vite il s’était ressaisi, il était allé à Kiental en 1917, pour hâter la paix.

Marie le trouva au lit. Il s’excusa, il s’était couché tard, une discussion au café avec des camarades.

Elle lui conta son projet, il l’approuva sans réserves.

— Vous avez raison. Il n’y a rien à faire pour vous ici. Les Français se vantent d’être à l’avant-garde des idées, c’est un bluff ; la France est en réalité un peuple très conservateur. Lorsque les femmes voteront chez nous, si vous n’êtes pas morte, vous serez trop vieille et n’en profiterez pas…

Il faut choisir le moment où vous êtes encore en pleine force. Partez à Berlin, inscrivez-vous à une section du parti socialiste, militez quelques mois, après quoi vous demanderez votre naturalisation. Vous l’obtiendrez, quoique Française, les camarades sont au pouvoir. Une fois Allemande, vous vous débrouillerez ; vous tâcherez de vous faire élire.

— C’est bien la marche que je compte suivre.

— Oui, mais… attention. Là-bas les femmes votent. C’est entendu, mais cela ne veut pas dire que l’égalité des sexes soit absolument reconnue. La femme allemande est très peu affranchie. Si la Française est une cocotte, l’Allemande est une ménagère. Vous connaissez, le dicton, sur les trois cas de la femme, Kirche, Küche und Kinder. Ne soyez donc pas trop intransigeante ; vous n’arriveriez à rien.

— Je tâcherai.

— Vous tâcherez… C’est que… je vous connais… Vous allez encore casser les vitres… ah si j’avais vingt ans de moins !

— Que feriez-vous, si vous aviez vingt ans de moins ?

— Ce que je ferais ?… J’irais avec vous… à moins que cela ne vous contrarie.

— Me contrarier ? Comment le pouvez-vous penser… Je suis certaine que votre expérience me serait très utile. J’appréhende que là-bas, le chemin ne sera pas semé de roses, surtout au début. C’est une vie nouvelle qui va commencer pour moi ; il faudra m’y adapter… à deux ce serait plus facile.

— Eh bien, c’en est fait… Alea jacta est, comme disait César… D’ailleurs je connais Berlin pour y être allé plusieurs fois voir Liebknecht ; le pauvre homme ! Malheureusement je ne sais pas l’allemand et à quatre-vingts ans, il est un peu tard pour l’apprendre mais tant pis…

Pudiquement, sous sa couverture, il enfila son pantalon et se leva.

— Je me sens tout ragaillardi par l’idée de ce voyage… Je vous l’avouerai ; moi aussi je m’ennuie. Si l’on vous met à l’écart en raison de votre sexe, je suis, moi, traité de même à cause de mon âge. Les jeunes arrivistes trouvent que vraiment je m’attarde ; ils voudraient me voir mort, quitte à verser des larmes de crocodile à mon enterrement. Ils me traitent comme un ancêtre, une statue. Mais je vis, sacrebleu, comme disent les gosses. Là-bas, j’aurai une œuvre à mener à bien, et cette œuvre ce sera vous, Marie. Je vous ferai réussir ou j’y perdrai mon nom mais il faudra m’écouter… autrement je démissionne.

— On tâchera.

Saladier finit de s’habiller. Tout joyeux il fredonnait un vieil air de quatre-vingt-treize.

Par des camarades arrivés Saladier obtint les passeports et huit jours après ils étaient assis l’un en face de l’autre dans l’express de Bâle ; de Bâle ils devaient gagner Berlin.

Les premiers jours d’arrivée dans un pays étranger sont agréables. Tout est nouveau et tout vous amuse. Les maisons, les boutiques, les tramways, les gens un peu différents. Marie trouvait tout à fait drôles ces marchands de saucisses cuites qui déambulent sur les trottoirs avec un éventaire pareil à une boîte de facteur de lettres et aussi ces magasins que Paris a copiés depuis et où on peut trouver de tout, jusqu’à un déjeuner sommaire, un billet de théâtre, ou un billet de chemin de fer.

Ils s’installèrent dans un hôtel de Kaiserallee. Le quartier qui rappelle notre Auteuil est plein de verdure. Les grands arbres de Kaiserallee masquent les maisons de leurs branches feuillues.

Mais la misère attristait ce Berlin d’après-guerre. Les enfants, même de parents aisés, allaient pieds-nus. Dans les restaurants, les gens se contentaient d’un plat et le soir les rues, même le centre, étaient mal éclairées.

Saladier s’indignait. Est-ce qu’il devrait y avoir une Kaiserallee, une Wilhelmstrasse et toutes ces statues de rois dans le Tiergarten : leur révolution, c’est de la blague.

Avec les lettres de recommandation qu’avait Saladier, il leur fut facile d’entrer dans le parti socialiste ; il était alors en grande effervescence car l’aile gauche, les spartakistes, voulait adhérer à Moscou.

Tout de suit Saladier fut à l’honneur, les Allemands vénéraient la Commune française comme le premier mouvement prolétarien. Il fallait qu’il parle à toutes les réunions publiques pour raconter la Commune. Malheureusement, il ne savait pas l’allemand, mais Marie lui servait de traductrice.

Elle vit tout de suite la supériorité du parti allemand sur le parti français. Il y avait pour les membres des cours d’instruction générale, des bibliothèques. Des ouvriers, dont les parents avaient négligé la culture, pouvaient acquérir dans le parti socialiste une instruction assez élevée. Les distractions n’étaient pas négligées. Les dimanches d’été, les groupes partaient en banlieue avec les femmes et les enfants. Les musiciens du parti emportaient leurs instruments et donnaient des concerts en plein air.

Dès que l’enfant avait une dizaine d’années il entrait au parti. Là on commençait son éducation socialiste, il y avait des brochures écrites pour lui. En histoire, en morale, le parti corrigeait l’enseignement officiel.

Les femmes, quoique bien moins nombreuses que les hommes, étaient cent mille. On leur faisait, outre les cours de socialisme, des leçons d’hygiène, de médecine usuelle et de néomalthusianisme.

Tout de suite Marie fut utilisée ; elle faisait un cours de marxisme et collaborait régulièrement au Vorwärts.

On l’avait déjà invitée, ainsi que Saladier dans plusieurs familles de camarades intellectuels ; elle avait des amis, un entourage, elle n’était pas à peu près seule comme à Paris.

Saladier était moins heureux, parce qu’il ne savait pas l’allemand ; il fallait lui traduire, ce qui alourdissait la conversation. Courageusement, il avait acheté une méthode, luttant de sa mémoire rétive avec les déclinaisons.

Tout cependant n’était pas sucre et miel. Là comme partout il y avait des rivalités et des jalousies. Marie bénéficiait pour ses débuts d’être une étrangère, c’est-à-dire une personne qui ne peut rien briguer. Néanmoins les rivalités ne paralysaient pas tout effort, comme en France, l’Allemand comprend les nécessités de l’organisation.

Chaque semaine Marie recevait de Catherine une lettre désolée. Était-il possible qu’elle reste tout à fait en Allemagne ? Depuis son départ Marianne et elle n’avaient pu surmonter leur tristesse.

Marie répondait affectueusement. Certainement elle aimait Catherine et la petite aussi, mais comme on peut aimer des êtres inférieurs. Aucune conversation intéressante n’était possible avec Catherine ; elle vivait dans le terre à terre de l’existence quotidienne et rien ne pouvait l’en faire sortir. Elle lisait un peu, mais les livres ne la touchaient que médiocrement, ne voyant en eux qu’un passe-temps et nullement quelque chose qui puisse influencer son esprit. Sa conversation visait toujours les personnes et les choses particulières. Dès que Marie tentait de généraliser, elle s’apercevait que son amie ne la suivait pas.

Quant à Marianne, qui avait maintenant près de quinze ans, elle n’était, malgré ses allures libres, qu’une fillette quelconque. Élève moyenne au lycée, elle s’intéressait beaucoup plus à sa bicyclette qu’à son bachot ; la supériorité intellectuelle ne s’acquiert pas par l’éducation.

Marie ne regrettait pas d’être partie : elle n’avait pas la nostalgie, cette maladie des émigrés. Elle vivait en Allemagne la vie la plus intéressante qu’elle ait jamais vécue ; elle voulait y rester. Tout en relisant la lettre de Catherine, elle songeait aux réunions du soir, dans le grand café aux colonnes gothiques d’où était partie la révolution allemande. Les Soviets commençaient à s’établir et des discussions passionnées avaient lieu entre les assistants et quelques camarades qui revenaient de Moscou.

Certes la militante savait qu’il est bon d’être aimé ; mais cette affirmation des avantages de l’affection n’était en elle que verbale. Marie était bonne, très sensible à l’amitié qu’on lui témoignait : mais contenue dès la petite enfance dans ses élans affectueux, elle n’avait plus à quarante-cinq ans aucun besoin d’affection et une amitié nouvelle lui donnait plus d’embarras que de plaisir ; elle se disait, comme s’il se fut agi d’une corvée, qu’il faudrait répondre.

Durant sa jeunesse, elle aurait souhaité être aimée d’un homme supérieur. Peut-être aurait-elle pour lui surmonté cette horreur du mariage que lui avaient donnée les révélations prématurées de son père. Mais depuis longtemps elle n’avait plus ce désir et elle était revenue des admirations comme de bien des choses.

Paris et Berlin ne sont pas tellement éloignés, en vingt-quatre heures le train franchit la distance. Mais en 1920, c’était toute une affaire d’aller en Allemagne et d’en revenir. Depuis la guerre on ne voyageait plus librement ; il fallait un passeport, des visas, une quantité de formalités ennuyeuses et Catherine, professeur de lycée, n’osait pas demander un passeport pour l’Allemagne.

Ce fut donc Marie qui revint à Paris pour quinze jours aux vacances ; elle ne voulait pas abandonner tout à fait ce que Catherine appelait son foyer.

Catherine tâcha de la retenir. Elle avait trouvé une bonne qui faisait très bien la cuisine ; pendant tout le séjour de Marie, elle lui ordonna de se surpasser. Les repas étaient exquis, mais cela ne pouvait naturellement avoir aucune influence sur la militante ; il fallait être naïve pour penser autrement.

Comme son amie insistait, Marie avoua que maintenant elle était Allemande. Elle avait obtenu sa naturalisation, et changé l’orthographe de son nom que maintenant elle écrivait Pierro.

Alors Catherine s’indigna :

— Mais enfin, qui t’a poussé à faire cela ?

Tu aimes quelqu’un en Allemagne ?

— J’aime quelqu’un ! Es-tu folle ? J’ai passé la quarantaine. C’est tu ne l’ignores pas, l’âge canonique… Prends garde, ce sera bientôt ton tour !

Marie plaisantait pour ne pas que son amie voie le mépris que lui avait donné sa supposition.

Ainsi cette femme ne concevait aucun mobile en dehors des mobiles matériels, la fortune, la cuisine, le vêtement, l’appartement, l’amour. Et sur la terre combien de Catherines !

Caroline Kauffmann préside toujours la « Solidarité des Femmes ». Depuis la guerre le groupe s’est renouvelé. Il y a eu des morts, des vieilles qui maintenant sont confinées chez elles par les infirmités. En revanche quelques jeunes sont entrées, mais elles pensent que la présidente radote et n’est plus à la page.

Elles n’ont pas tous les torts. La vieille militante a imaginé de fonder au groupe féministe une annexe spirite. Malheureusement elle a eu du succès ; pour cela elle est de son époque, les tables tournent partout. On se réunit chez Catherine qui est devenue secrétaire du groupe à cause de son appartement spacieux. Déjà trois médiums se sont révélées et l’on obtient des tas de phénomènes. Napoléon vient à la table et, chose étrange, il est féministe ; il s’est converti dans l’au-delà. Catherine n’est pas autrement convaincue, mais le groupe spirite met un peu de vie dans l’appartement, si grand depuis le départ de Marie.

CHAPITRE XXII

Marie est retournée dans sa nouvelle patrie. Le parti socialiste est au pouvoir, c’est la République Hebertzienne. Mais si les socialistes sont au gouvernement, le socialisme n’y est pas. La militante est écœurée de voir à chaque instant des hommes qui ne tiennent pas leurs promesses et elle se plaint à Saladier.

— Mais alors pourquoi ces gens-là se disent-ils socialistes ?

— Ils l’ont été dans leur jeunesse, alors que le socialisme était une doctrine de réalisation problématique, et, en tout cas, lointaine. L’exercice du pouvoir les a forcés de n’envisager que la politique présente, et ils ont oublié leurs idées d’autrefois.

— Cela me révolte et j’ai bien envie de quitter le parti pour entrer dans le parti communiste.

— Attention… C’est surtout en politique qu’il faut réfléchir avant d’agir. Il y a un problème personnel qui n’est pas à négliger.

Les partis allemands sont plus ouverts aux femmes que les partis français ; néanmoins la femme n’y est pas traitée à égalité avec l’homme. Si vous étiez un homme, avec la situation que vous avez déjà dans le parti, je vous dirais : « Entrez au parti communiste, puisque telles sont vos convictions ! Mais vous avez le malheur d’être femme…

Vous avez eu de la chance, vous êtes professeur de marxisme, vous faites des conférences, vous écrivez dans les journaux, aux prochaines élections vous pouvez être candidate.

SI vous entrez au parti communiste, tout sera à recommencer, vous serez traitée en nouvelle. Il faudra faire votre stage et il n’est pas sûr que vous réussissiez aussi bien.

— Je trouve bas de tenir compte de pareilles considérations.

— Il faut en tenir compte cependant, autrement vous n’arriveriez à rien. C’est bas, certes :… bas, comme l’humanité…

Vous avez des convictions, mais vous avez de l’ambition aussi : une ambition légitime, je m’empresse de le dire…

… Pourquoi avez-vous changé de pays, si ce n’est parce que vous espériez pouvoir mieux vous affirmer, avoir une vie plus intéressante.

Si vous vous coulez vous-même par votre maladresse, autant valait rester à Paris.

— Je sens bien que vous avez besoin, mais c’est révoltant de faire une carrière, alors qu’on voudrait travailler à un idéal.

CHAPITRE XXIII

Aux élections du Landtag prussien, Marie Pierrot fut présentée sur la liste du parti socialiste et élue. C’était un des effets de la représentation proportionnelle ; sans elle jamais les électeurs n’auraient donné leur voix à une Française naturalisée.

Mais le peuple votait pour la liste socialiste et le nom de Marie Pierrot ne choquait pas. Nombre d’Allemands portaient un nom français qui leur venait d’un ancêtre immigré en Allemagne. Les militants du parti savaient vaguement que Marie n’était pas Allemande, mais le peuple l’ignorait.

Le député au Landtag est analogue à nos conseillers municipaux de grandes villes. C’était le premier échelon de l’échelle du pouvoir, Marie exultait.

Comme elle se félicitait d’avoir changé de pays ! Qu’était la petite vie parisienne entre Caroline et Catherine auprès des grands intérêts dont elle allait s’occuper !

Saladier exultait aussi, Marie était son œuvre ; sans lui jamais elle n’aurait réussi en politique.

Marie aussi savait cela. La connaissance de ce vieillard avait été l’événement le plus heureux de sa vie. Un homme d’âge moyen ne l’aurait aidée en rien, parce qu’il aurait voulu avant tout arriver lui-même. En outre nos mœurs rendent impossible, tout de suite l’homme veut les relations sexuelles et si la femme refuse, elle encourt sa haine.

Marie savait cela et elle n’avait jamais pu avoir avec les hommes du parti français que des rapports très distants ; jamais elle n’avait eu d’ami. Il avait fallu la venue de ce vieillard qui ne pouvait plus prétendre à rien pour lui ouvrir le chemin.

Le parti organisa un banquet pour fêter les nouveaux élus ; mais, sur les conseils de Saladier, Marie évita de se mettre en avant. Elle devait se faire oublier et non triompher, afin de donner le moins possible d’aliment aux jalousies. Une autre femme, Clara Silberman, était élue avec elle. Marie prétexta la fatigue, de sorte que ce fut sa collègue qui fut chargée de remercier le parti et les électeurs au nom du féminisme socialiste.

Marie, d’ailleurs, en fut heureuse, car Clara Silberman adopta une attitude assez basse. Elle commença par renier le féminisme, comme un mouvement bourgeois et entaché d’erreur. C’était le patronat qui avait poussé la femme hors du foyer qui est sa place naturelle.

Rentrés à l’hôtel avec Saladier Marie laissa échapper sa colère contre cette collègue si peu digne.

— Le foyer, la place naturelle de la femme ?

Pourquoi n’y est-elle pas restée au foyer, cette Clara ?

— Laissez donc, laissez donc ! Pourquoi diable vous faire du mauvais sang pour les dires de cette Clara ? Vous êtes élue, c’est l’essentiel. Puisque le parti tient à faire les choses sans dire qu’il les fait, prenez-le comme il est. Vous ne changerez pas l’humanité. Maintenant, il va falloir travailler. Appliquez-vous aux questions d’assistance : filles-mères, enfants abandonnés, etc. Ainsi vous ne choquerez personne et si vous réussissez à faire voter des lois de protection, tout le monde vous bénira.

— J’aurais préféré la grande politique, je me sens de l’ambition.

— Patience… Vous avez l’avenir devant vous, ce n’est pas comme moi, hélas ! La grande politique viendra à son heure ; pour le moment, elle ne vous ferait que du tort. Dans les partis démocratiques, il faut jouer la médiocrité, cela est vrai pour les hommes, à plus forte raison pour les femmes. Si vous vous lancez dans une grande question vous vous ferez une armée de jaloux et le parti vous lâchera. Avec les questions de maternité et d’assistance, vous ne faites peur à personne, on dira que vous restez dans le rôle féminin, car il y a maintenant un rôle féminin en politique ; on vous croira une non-valeur.

Peu à peu on s’habituera à vous. Aux prochaines élections du Reichstag, vous tâcherez d’être sur une liste ; je vous y aiderai, si je ne suis pas mort.

— Mais je me sens pleine d’idées.

— Mettez-les dans le tiroir, elles serviront plus tard. Au Reichstag il faudra encore faire de la politique féminine pendant des années, ce n’est que peu à peu que vous vous acheminerez vers la grande politique.

— À pas de tortue…

— La tortue triomphe du lièvre, rappelez-vous La Fontaine.

— Votre prudence est assommante ; elle me dégoûterait de la politique.

— Je sais, vous préféreriez aller en avion, mais on se casse les reins.

Marie ne dormit pas cette nuit-là. Toute sa vie repassait dans sa mémoire. Elle revoyait la boutique maternelle. Son esprit échappant par le rêve à la réalité sordide, les promenades aux Champs-Élysées, les rêves de grandeur napoléonienne. Certes, pauvre petit député au Landtag elle était loin de l’empereur, mais qui sait ? elle se voyait député au Reichstag, ministre, quo non ascendant !

Les honneurs étaient secondaires ; elle serait la grande réformatrice, elle introduirait le socialisme en Allemagne sans révolution.

Tout de même elle avait eu de la chance et cette chance s’était matérialisée dans Saladier ; pourvu qu’il vive encore longtemps !

Mais les épaules lui faisaient mal ; le rhumatisme qui lui disait que la jeunesse était partie, quarante-six ans ; elle était une vieille femme…

— Mais non, est-ce qu’un homme est vieux à quarante-six ans ? La femme est déclarée vieille parce que l’homme ne la trouve plus désirable.

De cela elle s’en réjouirait plutôt. Depuis sa jeunesse elle avait dû se défendre contre l’homme, maintenant elle avait la paix.

Et aucun regret n’assombrissait son âme. Elle savait combien l’amour est factice. La civilisation par pudeur appelle amour le désir sexuel, ce qui fait qu’on confond ce désir avec l’affection, alors qu’il en est tout différent.

Certes elle n’était pas sans sexe ; elle aussi éprouvait des désirs, mais elle avait dû les refouler pour être libre, elle ne les regrettait pas.

Il est vrai que le hasard l’avait servie. Elle était arrivée juste au début de l’affranchissement des femmes et, si sa jeunesse avait été comprimée, elle allait pouvoir, dans l’âge mûr et la vieillesse, donner toute sa mesure.

Elle comparait sa vie à celle des femmes qu’elle avait connues. Mademoiselle Lautaret, morte en couches à 46 ans. Catherine, engrossée, mise à deux doigts de la mort par un avortement et abandonnée. Sans compter toutes les autres, celles dont la fin tragique alimente les faits divers et celles plus nombreuses qui souffrent toute leur vie.

Mais elle comprenait qu’elle ne pouvait être qu’une exception. La vie animale est le lot du grand nombre : manger, boire, dormir, aimer. Si on leur enlève l’amour, c’est leur vie qui est supprimée.

Elle, Marie, avait remplacé l’amour par la vie cérébrale, mais combien peu sont capables de le faire.

Plus tard la femme pourra s’affranchir sans renoncer à l’amour. Il ne sera plus pour elle une chose vile, que seuls le mariage et la maternité peuvent relever. La femme pourra, sans être diminuée, vivre sa vie sexuelle.

Au Landtag Marie suivit les conseils de Saladier et se spécialisa dans les questions féminines. Au début elle était un peu humiliée, car enfin pourquoi devait-elle se parquer dans des sujets spéciaux ; n’était-elle pas un député comme les autres ?

Mais elle réfléchit qu’au fond toutes les questions étaient particulières. Pourquoi un projet de tarif douanier serait-il plus élevé qu’une loi d’assistance aux filles-mères ?

Quant aux questions de politique générale, Saladier avait raison : il fallait attendre, ne devait-elle pas faire son apprentissage ? Certes, elle était pleine d’idées, mais ne savait pas rendre ses idées applicables ; elle l’apprendrait peu à peu.

Elle finit d’ailleurs par prendre goût à ces questions féminines qu’elle considérait comme secondaires. Il s’agissait d’enlever tout doucement à la famille charge de l’éducation de l’enfant.

Elle se rappelait son enfance presque abandonnée. Combien de familles comme la sienne, pires encore. Dans les classes pauvres, la misère et l’ignorance rendent les parents brutaux. L’enfant tombe dans le ménage comme une calamité ; on le garde, mais on l’élève très mal.

Comment exiger de gens malpropres pour eux-mêmes qu’ils appliquent l’hygiène à l’élevage de leurs bébés ? L’enseignement maternel aux petites filles, il est inopérant. À vingt ans l’école est oubliée et le logement étroit, le travail dur à l’atelier sont incompatibles avec les minuties de la puériculture.

Plus tard l’enfant est presque livré à lui-même. On se borne à lui donner plus ou moins à manger et un lit quand on en a. Il est mal lavé, mal vêtu, la vermine le tourmente. Au point de vue moral, l’éducation familiale est affreuse. L’enfant assiste aux disputes et aux batailles de ses parents, à l’ivresse du père. Il entend les mots orduriers et les répète ; à cinq ans, il est déjà un voyou.

L’idéal serait de confier à l’État l’éducation de l’enfant pauvre, mais cette réforme est trop profonde pour être possible dans une simple république à tendances démocratiques ; seul l’État collectiviste pourra la réaliser.

Pour l’instant il s’agit de soustraire le plus possible l’enfant pauvre à l’influence familiale en prolongeant la journée scolaire.

Marie étudie son projet pendant six mois et elle réussit à le faire adopter par le Landtag. Pour ménager le budget on décida d’appliquer peu à peu la nouvelle loi et de commencer par une ville d’importance moyenne.

L’enfant était à l’école de huit heures du matin à dix heures du soir. Il y était lavé, peigné, entretenu de vêtements propres. Il trouvait à l’école outre l’instruction, la nourriture et le jeu. On avait installé des cinémas pour rendre l’enseignement attrayant. L’écolier ne rentrait chez ses parents que pour dormir encore, lorsqu’il était malade, il y avait dans les locaux scolaires une infirmerie qui le soignait.

Les parents étaient enchantés, leurs enfants ne coûtaient plus rien et ne gênaient plus leur vie. Les enfants étaient plus heureux ; les parents avaient peu d’occasion de les battre et les punitions corporelles étaient inconnues à l’école. En outre, ils avaient le plaisir du jeu en commun, avec un jardin spacieux pour s’y livrer. Si on avait osé faire un référendum, la plupart des écoliers auraient voté pour l’internat scolaire. Seule une très petite minorité d’enfants choyés par une mère aimante aurait manifesté le désir de rester auprès d’elle.

Le projet de Marie avait eu en outre l’avantage de donner des situations à nombre de femmes privées du soutien de l’homme par le célibat, le veuvage ou le divorce. Il avait fallu des couturières, des infirmières, des femmes de service. Nombre de femmes devaient à Marie de n’être plus dans la misère et de subsister d’un travail régulier.

Aussi avait-elle de nombreux admirateurs. On commençait à parler partout de la loi Marie Pierro qui, dans quinze ans, aurait pour effet la transformation des classes populaires.

Maintenant Marie s’occupait des pouponnats qui devaient décharger les mères de l’élevage de leurs nourrissons. C’était le perfectionnement des crèches, les bébés étaient nourris, lavés et soignés. Les mères qui le désiraient pouvaient les reprendre le soir, mais elles pouvaient aussi les laisser, ce que faisaient nombre d’entre elles. D’abord elles les laissaient quelques jours et les reprenaient, puis peu à peu elles prenaient goût à la liberté que leur permettrait le pouponnat et elles laissaient le bébé. Le samedi, elles profitaient de la semaine anglaise pour venir l’embrasser et porter un jouet.

Marie était pleinement heureuse. On l’admirait, on l’aimait. Ses institutions avaient eu pour effet d’amener au parti socialiste nombre d’ouvriers indifférents, même des racistes qui avaient compris que le salut de leur classe était non à droite, mais bien à gauche.

Au sein de son triomphe, la militante a un peu oublié ses amis de Paris ; elle a tant à faire.

Saladier, qui sait maintenant l’allemand, lui sert de secrétaire ; il lui a transmis les lettres. Caroline Kauffmann, perclue de rhumatismes, n’a plus son groupe féministe : elle vit confinée dans son logement où, de temps en temps, des militantes viennent la voir.

Marianne, qui a dix-huit ans, a passé ses deux baccalauréats. Elle entre au P.C.N en vue de faire sa médecine. La jeune fille d’après-guerre a fait un pas dans la voie de l’affranchissement. Toutes portent les cheveux courts : les robes très courtes ont cessé d’entraver la marche.

L’amour libre est presque passé dans les mœurs ; nombre de jeunes filles n’attendent plus le mariage, elles prennent un amant et le mariage lui-même commence à n’être plus envisagé comme le point culminant de la vie féminine.

Les jeunes filles pratiquent à peu près tous les sports. Elles ne craignent pas de courir sur les routes vêtues d’un chandail et d’un pantalon de toile qui leur arrive à mi-cuisses, beaucoup conduisent leur automobile et il y en a qui parcourent en avion des milliers de kilomètres.

Marianne fait partie d’une demi-douzaine de sociétés sportives, elle ne parle que de matchs et de championnats et elle a failli gagner le prix pour la traversée de la Manche à la nage.

Cela effraie un peu Catherine qui, tout en étant affranchie, n’a pas connu cette exubérance au temps de sa jeunesse. Mais Marianne avec l’insolence de son époque, lui dit qu’elle n’est pas à la page et l’appelle fossile.

Le bel appartement de la rue Claude Bernard est trop grand et, en outre, on l’a porté à 4000 francs, ce qui est bien lourd pour le budget d’une petite fonctionnaire qui a une jeune fille à sa charge. Les études médicales sont longues, Catherine prévoit que Marianne ne gagnera guère sa vie avant l’âge de 26 ans, si tant est qu’elle la gagne.

Aussi a-t-elle dû sous-louer une chambre pour payer son loyer. Mais cette sous-locataire, une préparatrice de physique à la Sorbonne, est une source de continuels ennuis. Elle ne trouve jamais rien d’assez bien et pour payer son mois elle se fait tirer les oreilles.

Catherine espérait s’en faire une amie, mais l’autre la traite du haut en bas parce qu’elle est de l’Université, alors que Catherine n’est qu’une secondaire. Le dimanche matin le professeur vient, il passe toute la matinée avec elle. Pourquoi faire ? Catherine s’en doute un peu.

Marianne, avec la fougue de la jeunesse, voudrait flanquer à la porte la peu sympathique préparatrice. Mais Catherine patiente ; elle a peur en changeant de trouver pis encore. Ah ! si Marie était là, mais Marie est dans les grandeurs et Catherine sent bien qu’elle ne reviendra jamais rue Claude Bernard.

CHAPITRE XXIV

La révolution russe n’avait pas donné ce qu’on espérait. Le communisme avait été impossible à établir, tant à cause de l’hostilité des nations à l’extérieur que de l’ignorance des masses à l’intérieur.

Tout ce qui avait une capacité intellectuelle quelconque avait fui, effrayé par la brutalité populaire que le nouveau régime ne tenait plus en bride.

L’administration était un véritable chaos et la production s’organisait si mal que les bénéfices qui allaient autrefois au capitalisme, s’évaporaient maintenant par les mille fissures laissées par la négligence, sans plus enrichir personne, ni l’État, ni les ouvriers.

Lénine avait décidé de faire la révolution mondiale qui mettrait fin au blocus et permettrait aux nations de s’entr’aider au lieu de se nuire ; il comptait notamment sur l’Allemagne, dont le parti communiste était très fort.

Mais les chefs communistes ne tenaient pas du tout à faire la révolution.

Moscou avait organisé les partis sur le modèle du parti russe. À la place des leaders venus satisfaire soit un idéalisme, soit une ambition à réalisation lointaine, il avait mis des fonctionnaires maigrement rétribués.

Les fonctionnaires présentaient l’avantage d’une obéissance plus entière. Moscou les avait dans la main et il ne se privait pas de les révoquer avec ou sans raison. Mais en revanche ils se conduisaient comme des employés, faisant ce qu’on leur demandait, tout au moins en apparence. Leur cœur n’était nullement à Moscou, si tant est qu’il était quelque part. Réprimandés, souvent de façon grossière, par les chefs moscovites, ils avaient pour eux les sentiments qu’un employé a pour son patron.

Moscou voulait la révolution en Allemagne pour une date déterminée. Les chefs communistes allemands s’étaient agités, on avait multiplié les réunions, mis les syndicats en branle. Mais la situation n’était pas révolutionnaire, la masse restait indifférente à ce branle-bas en vase clos et, quant au gouvernement, il était très solide ; on n’avait rien fait pour l’entamer.

C’était le 24 mars que le bolchevisme devait prendre le pouvoir à Berlin. En réalité personne ne croyait à sa victoire, et Marie pas plus que les autres. Néanmoins elle voulait voir ce que les communistes feraient.

Un cortège d’une vingtaine de mille personnes défilait dans les rues avec des drapeaux et des pancartes où on lisait « Vivent les Soviets ».

C’était peu, le gros du parti communiste n’était pas sorti, ne prenant pas au sérieux cette insurrection sur commande. Fort peu de manifestants étaient armés ; des revolvers, quelques grenades rapportées de la guerre.

À un tournant de la rue les soldats débouchèrent et tirèrent sur les manifestants. Ceux-ci ripostèrent, mais l’armée avait quelques canons de 77, ce fut un massacre effroyable.

Au soir tout était fini. Le parti communiste avait laissé trois cents morts parmi lesquels Marie.

La militante avait été tuée par hasard ; il n’y avait aucune raison pour qu’il en soit autrement. Outre les belligérants, un certain nombre de curieux avaient, comme elle, trouvé la mort dans la bataille.

On lui fit des obsèques magnifiques. Le parti communiste n’y pouvait assister officiellement, mais plusieurs milliers de ses membres y vinrent à titre individuel ; ils considéraient la militante comme très rapprochée d’eux.

Saladier fut très frappé. Mais, à quatre-vingt-six ans, la mort des autres n’afflige pas beaucoup, on se sent si près de la sienne.

Il n’avait plus rien à faire en Allemagne. Toute son activité tournait autour de Marie ; lui-même, relégué parmi les ancêtres, n’avait plus aucun rôle personnel.

Il revint donc à Paris et annonça aux amis de Marie sa fin tragique qu’ils avaient d’ailleurs apprise par les journaux.

Catherine pleura beaucoup. Elle se rappelait Marie la portant sur son dos dans l’escalier pour la conduire à l’hôpital. Elle dit néanmoins que son amie était allée chercher la mort ; si elle était restée à Paris, rien ne lui serait arrivé.

Marianne accueillit la nouvelle avec l’insouciance de son âge et de sa génération. Reçue au P.C.N. elle était en première année de médecine, elle avait des camarades, des flirts. Marie n’était pour elle que le passé oublié.

Ce n’est pas sans appréhension que Saladier se rendit chez Caroline Kauffmann.

La vieille militante était malade, presque impotente, comment allait-elle supporter la nouvelle de la mort violente de sa meilleure amie ?

Il la trouva dans un fauteuil. Vêtue d’un peignoir blanc, les cheveux blancs, le visage pâle, comme hiératique, elle avait l’air d’une apparition.

C’est à peine si elle reconnut Saladier et, lorsqu’il lui annonça la nouvelle, elle ne parut pas s’émouvoir.

— Marie morte ? Mais non, je la vois tous les jours, d’ailleurs personne ne meurt, la mort n’existe pas. Tenez, la voilà, Marie, dit-elle, en étendant le bras vers le mur ; ne la voyez-vous pas ?

Puis, tout à coup la pauvre femme poussa un cri rauque et, d’une voix changée, elle cria :

— C’est moi, Marie, je ne suis pas morte, personne ne meurt. Je vois le monde nouveau qui s’avance. Travaillez, travaillez, marchez vers la lumière par-dessus les tombeaux, le monde nouveau s’avance…

Le pauvre vieillard s’enfuit, épouvanté.

 

FIN

 


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en juillet 2021.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Pelletier, Madeleine, La femme vierge, Paris, Indigo et Côté-femmes, 1996. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page représente Les féministes à l'Hôtel de Ville en 1926, Agence Meurisse (Gallica).

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[1] Personnage inspiré de Véra Figner.