Juliette Pary

L’HOMME AUX ROMANS POLICIERS

1933

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  LE RIVAL D’EDGAR WALLACE  4

CHAPITRE II  UN PERSONNAGE SECONDAIRE. 17

CHAPITRE III  LA FEMME FATALE. 25

CHAPITRE IV  LE PÉRIL ORIENTAL. 33

CHAPITRE V  LA CROISADE DU CHEVALIER.. 46

CHAPITRE VI  LE CHÈQUE DU MILLIONNAIRE. 53

CHAPITRE VII  SUR LES TRACES DE LA CONTESSINA   56

CHAPITRE VIII  JONATHAN SMITH EN PLEIN MYSTÈRE  70

CHAPITRE IX  LA FIN D’UNE CROISADE. 74

CHAPITRE X  LE COLLIER DU MAHARAJAH.. 83

CHAPITRE XI  DE SCOTLAND YARD À LA SÛRETÉ. 93

CHAPITRE XII  LES DROITS DU MARI 97

CHAPITRE XIII  CHEZ LE MAGE. 106

CHAPITRE XIV  LA CHANCE JUSTIFIE SA RENOMMÉ  114

CHAPITRE XV  LONDRES-PARIS. 128

CHAPITRE XVI  LES ÉMULES DU MAÎTRE. 133

CHAPITRE XVII  LA POURSUITE DANS PARIS. 141

CHAPITRE XVIII  LA SAISIE. 158

CHAPITRE XIX  AU FORT DE FOURAS. 165

CHAPITRE XX  LE DÉPART DANS LA NUIT. 178

CHAPITRE XXI  LAQUELLE ?. 186

CHAPITRE XXII  PAPIERS D’IDENTITÉ. 193

CHAPITRE XXIII  LES AVEUX.. 201

CHAPITRE XXIV  LA LETTRE POSTHUME. 216

Ce livre numérique. 220

 

CHAPITRE PREMIER

LE RIVAL D’EDGAR WALLACE

Jim Joy, auteur de romans policiers, contemplait sombrement son thé, ses toasts beurrés, ses œufs au lard, son porridge, son roastbeef froid, son grappe-fruit et sa marmelade d’orange ; en un mot, son premier déjeuner léger.

— Jimmy, vos œufs au lard vont refroidir, dit doucement May.

— Mes œufs au lard ! Elle me parle de mes œufs au lard quand je pense, à mon roman policier !

— Un peu de porridge, Jimmy ? C’est très bon pour les intellectuels surmenés !

— Vous ne vous rendez pas compte des affres tragiques de ma situation, May ! Je me débats dans les tourments de la création, et vous m’offrez une tartine au lieu d’un titre et des Quaker Oats à la place d’une intrigue !

— Vraiment, Jimmy, je ne comprends pas votre agitation. Vous avez eu beaucoup de succès, jusqu’ici…

— C’est bien cela qui me tourmente ! Cessez de beurrer des toasts, May, et je vous dirai la vérité, à vous, à vous seule. J’ai eu beaucoup de succès, mais pourquoi ? Parce qu’aucun de mes livres n’était de moi ! Rassurez-vous, c’est moi qui les ai écrits ; mais selon des formules toutes faites. J’ai utilisé des recettes à succès, et le public m’a applaudi ! J’ai fait trois romans policiers : le premier à la manière d’Edgar Wallace, le second à la manière d’Agatha Christie, le troisième à la manière de Philips Oppenheim. Je suis un imitateur-né, j’ai saisi les trucs et les ficelles du métier, et sans plagier les maîtres, j’ai réussi à me modeler sur eux. Mes trois romans se sont vendus comme leur modèle, et mon éditeur m’en demande un quatrième.

— Mais, Jimmy, puisque vous avez un don d’adaptation si parfait, pourquoi n’imiteriez-vous pas les grands classiques ?

— Parce que je voudrais être lu, chère enfant. Les lycéens même ne lisent plus les classiques, ils se contentent de les apprendre par cœur. Leur délectation, ce sont les grands maîtres ès-art policier dont j’ai fait mes modèles. Je pourrais évidemment continuer selon la même formule et encaisser de gentils petits revenus. J’ai une presse formidable et je suis traduit dans toutes les langues. Mais l’ambition me ronge, je voudrais faire un roman policier qui soit vraiment de moi ! Des aventures… Mais lesquelles ? Je les ai toutes mises dans mes trois romans ! J’ai tout utilisé, tout, la poursuite en avion, l’accident de chemin de fer, l’incendie, le naufrage, les mines d’or de la Rhodésie, les sociétés secrètes, les documents politiques d’une importance mondiale égarés ou volés ; six à huit assassinats par volume, l’égorgement, l’étranglement, l’empoisonnement par les flèches rapportées des Indes, le détective au regard d’acier et aux muscles de bronze, la jeune fille noble et pure qui passe intacte à travers les pires dangers, la femme fatale, le génie criminel dont la présence invisible et sinistre vous glace d’un souffle de mort pendant trois cents pages, et qui se trouve être, à la fin, membre de la Chambre des Lords ; les cachettes ingénieuses, les écritures chiffrées, les petits liftiers lecteurs de Nat Pinkerton, qui sauvent la situation au dernier moment ; les narcotiques, le chloroforme – mon héroïne a été chloroformée tant de fois que le plus robuste gaillard y aurait succombé… Le péril jaune, les fanatiques chinois, les étrangleurs sacrés, les serpents, les supplices ; les déguisements, les évasions, les lettres truquées ; la série d’assassinats mystérieux qui s’abat sur Londres… À propos, May, avez-vous remarqué que dans quatre-vingt-dix-neuf romans policiers sur cent, une série de crimes mystérieux s’abat sur Londres ? On croirait vraiment que la moitié des grands industriels, des lords et des hommes célèbres londoniens sont journellement assassinés, et que chacune des boutiques de Whitechapel est le repaire d’un sombre bandit ! Pauvre Londres qui ne s’en doute même pas !

— Je vous assure, Jimmy, que si vous vous consacriez à un autre genre de littérature…

— Assez, May ! Ne touchez pas au roman policier ! Vous seriez lapidée par la foule et conspuée par l’élite… N’oubliez pas que le roman policier tient sa tradition d’Edgar Poe, que le président Hoover en lit un tous les soirs avant de s’endormir, que Maurice Leblanc est le beau-frère de Maeterlinck… Mais à quoi bon multiplier les preuves pour défendre une cause gagnée depuis longtemps ! Il ne s’agit pas pour moi de lire un roman policier ou de ne pas le lire, de l’écrire ou de ne pas l’écrire, il s’agit de le vivre ! Je me demande avec angoisse – ne souriez pas, May, avec une angoisse profonde – si les Williams, les Van Dyne, les Ferguson, ont vraiment connu leurs héros ? Voilà des années que je cherche, et je ne rencontre ni le jeune millionnaire américain, viril et généreux, qui signe en souriant des chèques de cent mille dollars, ni notre gentleman national, silencieux, tenace et flegmatique, pilier du Secret Service, ni l’Oriental mystérieux, doué de pouvoirs magiques, qui incarne le péril jaune, ni aucun des types indispensables à un bon roman d’aventures ! Des types, May, des types ! La moitié de mes droits d’auteur pour des types ! Où sont-ils, l’Homme à la tête sanglante, l’Homme sans tête, l’Homme sans visage, l’Homme chauve, l’Homme aux cent masques, l’Homme aux mille bras, l’Homme au projecteur, l’Homme au complet marron, l’Homme au complet gris, l’Homme sans complet ? Où est-elle, la Femme fatale ?

— Jimmy, vous me faites peur ! Pourquoi suis-je condamnée, moi, la créature la plus pusillanime de la terre, à avoir un mari officier de police et un beau-frère auteur de romans policiers ?

— Parlez-m’en, de votre mari officier de police ! Le plus grand crime qu’il ait jamais mis à ma disposition, c’est le vol des trois poules de la coquetière, l’hiver dernier ! Que diable ! Un peu d’aventures dans tout cela, un peu de frissons, un peu de sang !

— Oh ! Jim, pourquoi du sang ? interrompit May avec un reproche douloureux. Pourquoi, mon Dieu, cette curiosité sanguinaire ? Pourquoi me faire vivre dans cette atmosphère de crimes ? J’en ai vu, moi, du sang…

Sa voix douce se brisa sur un sanglot. Jim se mordit les lèvres et caressa gauchement sa tête blonde.

— Je suis une brute, May. Pardonnez-moi. Ne pleurez pas, petite sœur. Comment ai-je pu oublier…

En effet, comment avait-il pu oublier que trois ans auparavant, May avait vu un crime réel ? La vieille miss Leigh, tante et tutrice de May, avait été assassinée dans la nuit par un maraudeur pour quelques misérables dizaines de livres…

Il y a quelque vingt ans, Dorothy-May, sœur, cadette de miss Marian Leigh, surmontant la timidité innée chez les femmes de cette famille – et de cette époque – avait suivi de l’autre côté de l’océan Washington Quaker. Appuyée sur le bras vigoureux de Wash, elle se contentait de regarder son mari sans jamais lever les yeux vers les gratte-ciel, qui lui donnaient le vertige. Bien qu’Américain, Wash n’avait pas fait fortune. Et quand sa femme et lui avaient péri dans un accident de chemin de fer, leur fille, âgée de dix-sept ans, était restée à New-York sans un seul cent. Miss Marian Leigh avait immédiatement appelé auprès d’elle son unique nièce, qui portait le nom de sa mère et avait hérité du manque de tempérament maternel. Née en Amérique, May avait le type et le cœur anglais. La mort tragique de ses parents avait accru jusqu’à la phobie sa crainte innée de la trépidation des grandes villes, des inventions modernes, des machines diaboliques de notre temps. Elle se plaisait infiniment dans le petit cottage de Farnham, voisin de Guildford, où le pasteur aux cheveux blancs avait jadis marié ses parents, et où miss Leigh, sa tante, la comblait de caresses, de tasses de thé, de gâteries et de récits du bon vieux temps. La jeune fille avait joui de ce repos. Mais…

Jim Joy regarda sa belle-sœur ; elle avait une expression qu’il lui connaissait bien la bouche légèrement entr’ouverte, ses grands yeux étonnés fixés au loin, elle était attendrissante d’impuissance, de fragilité, de douceur craintive. Jim soupira. Pourquoi fallait-il que cette enfant frêle et si facilement effarouchée fût en proie à une sorte de fatalité sanglante ? À peine avait-elle passé un an dans la vieille maison patriarcale, qu’un crime horrible mettait en émoi tout le village ; un matin, on avait trouvé miss Leigh assassinée dans son lit ; il y avait du sang sur le tapis, la vitre de la fenêtre avait été enlevée à l’aide d’un diamant, la cassette à bijoux où la vieille demoiselle mettait son argent, était fracturée. On reconstitua facilement le crime ; la veille, miss Leigh, selon son habitude, était allée à Guildford, la ville voisine, prendre vingt livres à la banque pour ses dépenses courantes. Le budget des deux femmes était plus que modeste. En même temps qu’elle, était arrivé de Guildford un inconnu d’allure suspecte, au regard sournois, qu’on aurait vu rôder dans la journée aux alentours du village. Sous la fenêtre de la victime, dans les allées du jardin, il y avait des traces de pas, et sur les volets les empreintes digitales d’un homme. Mais le malfaiteur lui-même avait disparu on ne savait quand ni comment. Et malgré les recherches effectuées par les autorités et le signalement donné par téléphone à tous les postes de police de la région, il demeura introuvable.

Le chef constable de Guildford, Jonathan Smith, mandé sur les lieux du crime, ne put retrouver les traces de l’assassin. En revanche, il trouva la nièce de la victime, May Quaker, orpheline une fois de plus, seule, sans le sou ; désespérée, terrifiée. Et le chef constable Smith fit la première folie de sa vie : il termina l’interrogatoire par une demande en mariage. May, à bout de force, laissa tomber sa petite tête sur l’épaulé solide de l’inspecteur et murmura : « Vous me protégerez, n’est-ce pas ? » À quoi il répondit solennellement « Le mari doit aide et protection à sa femme. »

Jonathan Smith était toujours solennel, même quand il ne faisait pas de demande en mariage… Mais Jim ne laissa pas ses pensées glisser sur cette pente dangereuse ; Jonathan Smith était un honnête homme et un excellent époux, qui tenait parole et protégeait sa femme depuis bientôt trois ans. Ce n’était pas sa faute si son métier de policier infligeait à May, ultra-sensible et hyper-craintive, des tortures continuelles, d’ailleurs injustifiées, car le chef constable ne courait guère le danger. Il exécutait son travail consciencieusement, et s’il cherchait la trace des criminels plus souvent qu’il ne la trouvait, ce n’était dû, certainement, qu’à un concours infortuné de circonstances. D’ailleurs, à Guildford, les événements graves étaient, Dieu merci, très rares, et la police, la plupart du temps, n’avait à s’occuper que d’une rixe occasionnelle d’ivrognes dans un cabaret, ou d’une paire de gants volés chez la mercière, qui jurait que la criminelle devait être la bonne du charcutier. Ce n’était pas non plus de la faute de Jonathan Smith si son demi-frère, Jim Joy, au moment de l’affaire Leigh, se trouvait à Londres, en train d’écrire son premier roman (à la manière d’Edgar Wallace). Demi-frère ? Pas même, puisque Jonathan était le fruit du premier mariage du second époux de sa mère ! Jim n’avait jamais pu pardonner à sa défunte mère d’avoir épousé l’homme qui avait pu engendrer Jonathan Smith. Néanmoins, il ne se faisait pas faute de recourir à ce dernier chaque fois qu’il était démuni de fonds. Dans ce cas, il venait jouer les cadets frivoles, mais repentants, à Guildford, au bureau de son demi-frère, qu’il appelait alors « un frère et demi… »

Depuis le mariage romanesque de Jonathan, ces excursions étaient devenues fréquentes, et Jim passait souvent le week-end dans le petit cottage aux volets verts et se laissait servir le thé et beurrer les toasts par les petites mains expertes de May Smith.

Car la folie de l’inspecteur se trouvait justifiée par ses conséquences. Jonathan Smith, qui avait depuis longtemps réglé d’avance l’état de fortune, la couleur de cheveux, le caractère et l’emploi du temps de sa future femme, mais dont la passion subite avait déjoué tous les calculs, n’aurait pu tomber mieux. Même s’il avait épousé la fille du plus riche épicier de la ville, elle n’aurait pas eu les vertus ménagères de May et n’aurait pas su griller les toasts comme elle. Cette unique et anachronique May ne dansait pas, ne fumait pas, avait les cheveux longs, faisait ses robes elle-même, était économe, douce, soumise. Quelle que fût l’opinion que Jim, en son for intérieur, pût avoir de Jonathan, c’était ce dernier, et non pas lui, qui avait eu l’intelligence suprême de découvrir et d’épouser May. Mais si Jonathan Smith était honorable, Jim Joy ne l’était pas moins. La femme de son demi-frère était pour lui une sœur, rien qu’une sœur et ce qu’il aimait et respectait par-dessus tout en elle, c’était sa pureté, son ingénuité…

— May, petite sœur, murmura-t-il doucement, se sentant fondre en tendresse. Ne craignez rien, calmez-vous…

— Comment ne craindrais-je rien, grand frère, quand je vous vois en quête d’aventures qui vous mèneront je ne sais où ? Vous me faites peur : vous cherchez des femmes fatales…

À la façon dont May prononça ces deux mots, Jim éclata de rire et promena un regard affectueusement moqueur sur sa bouche candide à la moue effrayée, ses yeux suppliants, sa petite tête un peu penchée, aux cheveux blonds séparés au milieu par une raie bien droite, son chignon natté, et toute sa personne menue et fragile, vêtue d’une blanche robe printanière ornée d’une ceinture bleu ciel.

— Ah ! May, May, petite ingénue ! Vous avez manqué votre époque ! Même mariée, vous restez une jeune fille du temps de la reine Victoria ! Si je ne trouve pas le type de la femme fatale, ni celui du génie criminel, ni aucun des autres personnages indispensables à mon prochain roman policier, je possède au moins celui de l’ingénue ! Vous êtes la seule au monde, May ; le moule en est perdu. L’ange du foyer, la frêle créature qui donne à tout homme viril l’envie de la protéger… Celle qu’on sauve des sombres dangers, qu’on emporte, évanouie, dans ses bras…

— Je suis à l’abri de tous les dangers, grâce à Dieu, dit gravement May, et j’espère ne plus jamais y être exposée.

Jim rougit et s’efforça de plaisanter :

— Comment le seriez-vous ? Votre demeure est celle de la loi elle-même !

— La loi est l’âme de la société.

Au son de la voix sonore et solennelle, Jim et May se retournèrent. Le torse droit, le doigt levé, Jonathan Smith se tenait sur le seuil.

— La loi, répéta-t-il, est l’âme de la société.

— Une tasse de thé et des toasts, Jo ? demanda May en lui offrant son front. Je vous en grillerai de tout frais.

D’un geste, le chef constable balaya la proposition.

— Il ne s’agit pas de toasts aujourd’hui, mon enfant. Il s’agit bien de la loi. Elle est le moteur de la vie sociale. Ce moteur doit être mis en mouvement. James !

— Oui, mon vieux ?

— Vous me demandez tout le temps des crimes sensationnels. Eh bien !…

— Eh bien ? On a volé la quatrième poule de la coquetière ?

— James, l’ironie est la mère de tous les vices. La gravité indique le sens de responsabilité chez un homme. Si vous vous montrez suffisamment grave, je vous autoriserai peut-être à me seconder dans cette affaire.

— Quelle affaire ?

— Si vous m’aviez écouté, je vous l’aurais dit depuis longtemps. L’attention est la mère de toutes les vertus. Elle révèle la maîtrise de soi et le sens du devoir.

— Jonathan Smith, je vous demande quelle affaire ?

— La curiosité…

— Si vous continuez, les crieurs de journaux clameront demain : « Attentat fratricide ! Le chef constable Jonathan Smith assommé par son frère ! »

— Eh bien ! les crieurs de journaux clament en ce moment : « Sir Patrick Ormsby, propriétaire de White Manor, collectionneur fameux… »

— Tué ? s’exclama May avec un petit cri.

— Non, enlevé ! Enlevé en plein jour, de la façon la plus énigmatique, la plus mystérieuse ! Vous savez que Sir Patrick m’avait chargé de veiller sur White Manor, à cause de sa célèbre collection de bijoux antiques, qui n’a pas de prix ; un de mes hommes était toujours posté devant la propriété ; j’avais tout réglé d’avance, et il est inconcevable que tout se soit déréglé !

— Expliquez en détail, dit Jim, dont les yeux brillaient. Que s’est-il passé ? Quand ? Comment ?

— Ce matin, vers dix heures – si vous n’aviez pas dormi jusqu’à onze heures, James, vous auriez peut-être assisté à la scène – lady Gwendolyn Ormsby, très agitée, est venue me trouver dans mon bureau. Elle m’a informé que son mari était allé hier dans la matinée à Londres, en auto, en lui promettant de revenir le soir. Elle l’a attendu jusqu’à minuit, puis s’est couchée. Elle était un peu inquiète, car d’ordinaire, quand il est empêché, il téléphone ou télégraphie, mais elle se disait qu’il avait pu être retenu au dernier moment. Ce matin, à neuf heures, elle a téléphoné à leur appartement de Londres, et le domestique lui a dit que sir Patrick n’y avait pas couché ; n’y était même pas passé. À son club, on ne l’a pas vu. L’auto n’a pas été amenée au garage. Affolée, l’épouse s’est précipitée chez moi…

— Mais vingt-quatre heures seulement ont passé depuis son départ ! Il est peut-être chez des amis, un message a pu se perdre. Ou qui sait ? C’est peut-être une fugue !

— Exclu ! Réfléchissez, James ; le propriétaire foncier le plus honorablement connu de la région ! Le plus riche, le plus haut situé…

— Un accident, alors ?

— Il y en aurait trace ! Non, on voit que vous n’avez pas lu le journal de ce matin, qui a épouvanté lady Gwendolyn plus encore que la disparition elle-même ! Vous avez entendu parler du comte di Mirandello ?

— Le collectionneur de tableaux italiens ?

— Lui-même ! Eh bien ! il a disparu ! Depuis trois jours ! On l’a désespérément cherché partout avant de rendre la nouvelle publique. Il habite, comme vous devez le savoir, Mount Street à Mayfair, et on l’a vu en dernier lieu sortir de son hôtel privé en compagnie d’une dame qui était venue lui proposer une toile de maître. L’offre l’a intéressé, et il s’est dérangé en personne pour aller voir le tableau chez elle. C’est tout ce que sait son valet de chambre, en présence duquel ladite dame n’a donné ni son nom ni son adresse. Qu’en dites-vous maintenant, James ?

— La série de crimes mystérieux s’abat sur Londres ! murmura Jim Joy en extase.

La sonnerie du téléphone retentit. Le chef constable passa dans le cabinet de travail, aussi vivement que le lui permettait sa dignité.

— Allô ! C’est vous, Jenkins ? Qu’y a-t-il ? Quoi ? C’est bien, dans une demi-heure attendez-moi !

Se tournant vers ses interlocuteurs, accourus, se raidissant, ajustant son lorgnon, Jonathan Smith annonça :

— On a téléphoné de Scotland Yard pour demander si nous n’avons pas retrouvé les traces de sir Patrick. On signale la disparition du professeur von Jammerthal, le fameux collectionneur de médailles !

— Cette fois, ça y est ! glapit Jim, qui ne se tenait plus de joie. Le gentleman anglais, l’aristocrate italien, le savant allemand, trois types !

— Trois quoi ?

— Trois types, mon vieux ! Et c’est vous le quatrième, l’inspecteur de police simpliste qui ne devine rien…

— Quoi, quoi ? Qu’est-ce à dire ?

— Et moi le cinquième, le détective amateur qui débrouille tout ! Hourrah ! Mon roman est en train ! Je n’ai pas le titre, mais ça se trouvera en cours de route !

— Mon Dieu, mon Dieu ! soupira May. Quels dangers cette histoire vous fera-t-elle encore courir à tous deux !

— Ne craignez rien, petite ingénue ! Vous serez miraculeusement sauvée, et nous deux, qui représentons l’ordre et la loi, triompherons à la dernière page !

— Bien dit pour une fois, James ! approuva le chef constable. Quelques sandwichs, May, et un verre de stout ! Dans une demi-heure, je dois être de retour à mon poste !

— Qu’avez-vous entrepris ?

— Mes hommes parcourent la région sur la piste de l’auto disparue. Nous cherchons à établir par où elle a passé et qui l’a vue en dernier lieu.

— Est-elle même arrivée à Londres ?

— C’est ce que nous allons savoir. Après être passé au bureau, je me rendrai au White Manor, chez lady Gwendolyn Ormsby. Vous pouvez m’accompagner. Je vous offrirai le spectacle des officiers de la police dans l’exercice de leurs fonctions. L’intégrité, la perspicacité et la rapidité sont les trois caractéristiques du policer-né. Il est impossible que cette affaire ne soit pas éclaircie. Comptez sur moi. J’ai tout réglé.

CHAPITRE II

UN PERSONNAGE SECONDAIRE

Tu as de la chance, mon vieux, que je ne t’aie pas brûlé la politesse, ce soir ! D’ailleurs, si je suis venu à notre rendez-vous, ce n’est pas pour tes beaux yeux, mais uniquement parce que je pense que tu pourrais m’être utile au cours de mes investigations.

— Je te remercie, tu es poli ! Évidemment, quand on est en plein roman, un pauvre vieux camarade d’enfance ne compte plus, sinon comme accessoire ! Enfin, tu me récompenseras en me donnant un rôle dans ton bouquin ?

— Juré !

— Hip, hip, hourrah ! Fred Blake, aviateur, passe à la postérité ! Sinon comme recordman, du moins comme héros de roman ! Lorsque, errant dans les ténèbres du crime, tu auras besoin d’un bras fort, je serai là !

Et Fred Blake, sous la manche de son veston bien taillé, fit saillir ses muscles. Les deux jeunes gens étaient confortablement installés dans de grands fauteuils, devant une petite table basse chargée d’apéritifs, en un coin du hall de leur club select. Jim Joy, en pleine veine narrative, finissait de conter sa journée.

— Tu vois, mon vieux, que mon premier chapitre est bien amorcé ! À l’épilogue, de détective amateur, je passerai détective privé, à moins que Scotland Yard et l’intelligence Service ne s’arrachent cette jeune gloire de la patrie ! En tout cas, lady Gwendolyn Ormsby a plus de confiance en moi qu’en mon brave constable de frère ! La preuve, c’est qu’elle désire me revoir pour me consulter, et pour apprendre les résultats de mon enquête particulière. Une femme tout ce qu’il y a de bien, mon vieux ; la vraie lady ! Le charme imposant de la grande dame. Ce nom aristocratique de Gwendolyn lui convient à merveille. Il n’y a qu’un an qu’ils sont mariés, bien qu’elle approche déjà de la quarantaine. Sir Patrick l’a ramenée d’Irlande, et on dit dans le pays qu’elle est fort riche, car depuis le mariage, ils mènent un train de vie luxueux. Il a pu se consacrer entièrement à sa marotte, collectionner les bijoux anciens, et tout récemment, il en a acquis d’admirables…

— Mais, mon vieux, je ne comprends pas la tactique des bandits pourquoi enlever les collectionneurs et non pas les collections ?

— Laisse-moi donc raconter ! Tu gâches mes effets ! Justement, j’allais te le dire ; tu crois, toi, qu’on n’a pas enlevé les collections ?

— Dame ! Tous les journaux du soir ont annoncé que la police, pour éviter de nouveaux agissements des malfaiteurs, a mis les scellés sur les trois collections : les bijoux de sir Patrick, les médailles du professeur von Jammerthal, la galerie de tableaux du comte di Mirandello, et que rien n’y manque !

Jim eut le petit rire amusé de Sherlock Holmes devant le brigadier du village qui tente de lui expliquer une affaire mystérieuse.

— En effet, rien ne manque… sauf l’authenticité !

— Comment ?

— Tout simplement, chacun des objets de valeur est remplacé par un vulgaire fac-similé ! Cet après-midi, avant de faire apposer les scellés sur l’ordre de Scotland Yard, j’ai proposé à lady Gwendolyn de s’assurer une fois de plus que rien ne manquait à la collection de sir Patrick. Un voisin de Godalming, sir William Parkestone, grand connaisseur, lui aussi, en matière de bijoux, était venu apporter son concours à lady Gwendolyn. En examinant de près un bracelet ayant appartenu à la princesse de Lamballe et que lui-même a vendu à sir Patrick il y a quelques jours, il s’est aperçu avec horreur que les pierres étaient fausses ! Une barbarie, d’ailleurs ; on a laissé la monture ancienne et enlevé les pierres précieuses ! Sir William est d’autant plus agité que Ormsby ne lui a même pas encore payé le bracelet. Évidemment, lady Gwendolyn s’en chargera au besoin. Mais il s’agit, plus que de l’argent, et plus que des bijoux, de la disparition de sir Patrick !

— Cela revient au même, puisqu’on a réussi à s’emparer des objets de valeur, à quoi bon enlever leurs propriétaires ? De quelle utilité cela peut-il être pour les malfaiteurs ?

— Mystère ! En attendant… car logiquement, les motifs ne peuvent manquer de nous apparaître ! Le cours des événements se trouve déjà précipité par la découverte des collections truquées…

— Découverte due au jeune et brillant auteur ! Mais dis-moi comment les malfaiteurs ont-ils pu s’introduire dans le manoir et y demeurer assez longtemps pour effectuer la substitution ? La propriété n’est donc pas gardée ?

— Elle l’est jour et nuit par un des hommes du chef constable, sans compter le jardinier et les domestiques. Le policeman montait la garde devant la grille d’honneur, toutes les autres entrées sont verrouillées, le mur est hérissé de pointes, le « salon des émeraudes » est situé dans l’aile de la maison où se trouvent les chambres à coucher, et sir Patrick dormait toujours avec un revolver près de lui.

— Alors ?

— Alors, alors… Laisse-moi souffler ! Il y a mille possibilités : un des domestiques peut appartenir à la bande, les Ormsby pouvaient être endormis par un narcotique, il peut y avoir une entrée secrète dans le mur du jardin, le génie criminel peut avoir forgé un plan diabolique…

— Quel génie ?

— Celui qui est derrière tout cela, parbleu !

— Comment le sais-tu ?

— Je ne le sais pas, mais ça ne fait pas l’ombre d’un doute ! J’ai besoin d’un génie criminel, et je le trouverai au moment opportun. Les personnages nécessaires m’arrivent au fur et à mesure des exigences de mon œuvre. Par exemple, il me fallait dès le début un auditeur complaisant afin de discuter les hypothèses possibles et d’applaudir à mes trouvailles, un tremplin pour mes exploits, une sorte de personnage secondaire me servant de repoussoir…

— Tu es charmant ! Mon rôle, décidément, se dessine de plus en plus séduisant ! Selon les règles de l’art, c’est moi qui devrais décrire tes exploits : Sherlock Holmes avait besoin de Watson pour le mettre en lumière, Arsène Lupin de Maurice Leblanc, mais toi, tu as en même temps ton héros et ton biographe !

— J’entends parler de littérature policière, retentît une voix joviale au fort accent américain, et je me doute que Mr. Joy est là ! Comment allez-vous, futur Conan Doyle ?

Les deux jeunes gens se levèrent avec empressement. Mr. Phineas Wentworth était plein de cordialité, d’humour, d’indulgence et de dollars, qualités qui lui valaient l’estime et la sympathie de tous les membres du club. Directeur du consortium pan-américain de viande congelée, il était surnommé dans le monde entier « roi des abattoirs ». Il prit place entre Joy et Blake, et, refusant d’un geste les cigarettes que lui apportait le boy, tira de sa poche une magnifique pipe sculptée qu’il alluma lentement, en caressant ses contours d’un doigt amoureux.

— Elle est belle, n’est-ce pas, ma Hollandaise ? Je sors ainsi de temps en temps de leur écrin l’une ou l’autre de mes favorites, et je la promène avec moi, histoire de lui faire prendre l’air ! Avez-vous vu la Russe en ivoire sculpté que m’a vendue le Grand-Duc ? Un chef-d’œuvre !

— Êtes-vous bien sûr, Sir, qu’il ne manque rien à votre fameuse collection de pipes ? Ou du moins, qu’aucune d’elles n’a été remplacée par une copie ?

— Une copie ? Une copie de mes pipes ! Wentworth éclata de rire. Mon cher, votre imagination créatrice vous égare ! Vous voyez peut-être sur mon front le signe fatal me désignant comme la quatrième victime des bandits mystérieux ? Quelle vaste blague ! Vous verrez que toute l’histoire n’est que du bruit pour une omelette ! Ce brave sir Patrick aura voulu se reposer d’une lune de miel qui dure depuis treize mois, Mirandello sera parti quelque part acheter une toile intéressante sans en avertir son factotum, et von Jammerthal…

— Qu’est-ce que ce Jammerthal ? demanda Jim. On n’entend pas beaucoup parler de lui.

— Que voulez-vous, il en parle tellement lui-même ! Comment ? Vous osez ignorer la personnalité du Professor Doktor Karl Wilhelm von Jammerthal zu Hohenhagen, apôtre de la croix gammée, ami personnel du chef des Nazis, chargé de créer à Londres un parti hitléro-fasciste ! Le pur sang teuton qui collectionne toutes les médailles, pourvu qu’elles soient militaires, et qui détient à l’université de Cobourg la chaire de pangermanisme-nationalisme-militarisme-racisme, créée spécialement pour lui ! La coqueluche de plusieurs duchesses qui ont contribué par des sommes considérables à la création dudit parti… Figurez-vous que ce bon Jammerthal a voulu me taper aussi…

— Et vous n’avez pas marché ?

— Je préfère investir mon argent dans mes pipes, et dans mon business. C’est plus sûr que chez un adjudant du bel Adolphe qui disparaît tout à coup en mission secrète, si toutefois il n’est pas supprimé par un rival politique vengeur !

— Tiens, tiens ! murmura Jim. S’il s’agissait d’une organisation internationale secrète avec des attaches politiques ? Ça se fait beaucoup, ça !

— Vous dites ?

— Je dis qu’à votre place, Sir, j’engagerais un bon détective pour me surveiller, et un autre pour garder mes pipes…

— À votre âge, Joy, dit Wentworth en lui tapant sur l’épaule avec bienveillance, j’avais aussi une imagination ardente… Si par hasard vous voulez veiller sur ma sécurité, je ne m’y oppose pas. Je vais de ce pas dîner au Ritz, où j’ai rendez-vous avec miss Edith Fairfax la fille d’un vieil ami de chez nous. La dernière fois que je l’ai vue, elle avait deux ans, et il s’en est passé vingt depuis. Elle est descendue au Ritz ce matin en arrivant à Londres. Vous voilà renseigné sur l’emploi de ma soirée ! Ne manquez pas de vous trouver au Ritz, caché dans un coin de la salle, et si on fait mine de m’enlever, protégez-moi !

Et le millionnaire, avec un nouvel éclat de rire et un signe amical aux deux jeunes gens, fourra sa Hollandaise dans sa poche et se dirigea vers la sortie.

— On dîne ici ? demanda Fred Blake.

— Toi, si tu veux. Moi, au Ritz, répondit tranquillement le jeune auteur.

Fred sursauta.

— Comment ? Tu prends au sérieux la plaisanterie du roi des abattoirs ? Mais il se paye ta tête !

— Ma tête, répondit majestueusement Jim, vaut assez pour que Wentworth même n’ait pas les moyens de se la payer !

— Attention, mon vieux ! Tu deviens d’une solennité effarante ! Ton honorable frère, Jonathan Smith, commence à déteindre sur toi !

Jim, qui n’aimait pas les allusions à sa parenté avec le chef constable, se leva.

— Au revoir, Blake. N’oublie pas que pour tout parfait détective, il existe deux choses suprêmes l’intuition et la chance. Je vais où le flair m’appelle ! Je sens que Wentworth, avec sa soirée au Ritz, me fournira mon troisième chapitre. Tu as contribué au deuxième, c’est bien. Pour le moment, je n’ai plus besoin de toi. Efface-toi, mais tiens-toi toujours à ma disposition dès qu’il me faudra un personnage secondaire, je te ferai signe !

CHAPITRE III

LA FEMME FATALE

— Il est grand temps, se disait Jim Joy, assis à une table au restaurant du Ritz, il est grand temps que l’action commence ! Deux chapitres, en somme, se sont écoulés rien qu’en conversations. C’est trop long. Dans tout roman qui se respecte, l’entrée en matière ne prend qu’un seul chapitre, et dans le deuxième, il y a déjà un meurtre. Attention, le lecteur commence à s’embêter. De l’action, des phrases courtes, des faits, des événements accelerando, un ass…

Le regard de Jim, qui semblait chercher un assassinat à l’horizon, s’arrêta net. Wentworth venait d’entrer avec une femme à son bras.

Une femme en robe du soir tango, avec une traîne léchant le parquet comme une langue de feu, et, sur l’épaule, un chrysanthème d’or flamboyant. Une femme aux cheveux noirs, aux gants noirs, aux flèches noires des sourcils tracées à la pointe du crayon sur un front pâle. Un incendie dans la nuit.

Rien, dans cette mondaine demi-nue, embrasée par le fard, pétillante d’insolence et de chic, ne semblait rappeler la jeune fille candide du temps de la reine Victoria. Cependant, Jim, magnétisé par un quelque chose d’inexplicable, se brûlait à elle du regard.

Wentworth, en l’apercevant, lui jeta un regard amusé et s’installa bruyamment à la table voisine.

— Ici, ma chère Edith, c’est un endroit sûr ! Et il cligna théâtralement de l’œil à Jim, sans toutefois faire mine de le reconnaître officiellement.

Mais le jeune homme, ne voyait pas Wentworth. Son cœur, empoigné par des tenailles glacées, s’était presque arrêté de battre. Collectionneurs, recherches, détectives, romans, n’existaient plus, il se taxait lui-même d’inexprimable fou. Mais lorsque la jeune femme, en face de lui, posa la cape qu’elle tenait enroulée à son bras sur le dos d’une chaise, il souffla imperceptiblement.

— May !

Elle tressaillit violemment, et ses yeux clairs – oui, ils étaient clairs, clairs et candides sous les flèches des sourcils noirs tracés au crayon – s’ouvrirent un instant au-devant des siens. Comme Jim le connaissait, ce regard étonné !

— Edith, mon enfant, laissez-moi donc vous débarrasser. Quel ours que ce vieil ami de votre papa, hein ?

— Papa m’a prévenue que vous manquiez de galanterie, mais il m’a dit que vous aviez en revanche d’autres qualités !

Jim serra les mâchoires pour ne pas crier. Cette voix au timbre fragile, au petit accent américain à demi effacé !

Pendant que Wentworth commandait le dîner au maître d’hôtel respectueux et qu’Edith Fairfax, étudiant le menu qu’elle tenait négligemment entre ses doigts aux ongles rouge sang, donnait des ordres capricieux – (le jeune homme avait cessé d’exister pour elle) – Jim respira profondément. Quand il eut successivement utilisé toutes les méthodes connues pour se remettre après un swing, il se versa un whisky-and-soda, et son cerveau s’éclaircit.

— Raisonnons, se dit Jim. Je rencontre au Ritz, en compagnie d’un membre richissime de mon club, une sienne amie qui a une ressemblance étrange avec May Smith, ma belle-sœur. Je murmure involontairement « May ! ». Elle tressaille, me jette un regard et se détourne. J’ai le sentiment idiot et inexplicable qu’elle est May en personne, la femme légitime de mon demi-frère Jonathan Smith, chef constable de Guildford. Cela, selon toute évidence humaine, est impossible.

Ici, Jim s’arrêta et rectifia :

— Dans les romans d’aventures, rien n’est impossible.

Nouvelle pause méditative.

— Des faits, se dit froidement Jim. Pas de raisonnements, rien que des faits.

Il se leva, traversa le restaurant, gagna la cabine téléphonique, demanda Guildford.

— Allô ! Jonathan ? Je voudrais parler à May. Déjà couchée ? Passez-lui le récepteur quand même, il faut que je lui parle. Bon, j’attends… C’est vous, May ? Bonsoir, comment allez-vous ? Non, rien de neuf. Ah ! si, quand même je vous informe que j’ai rencontré la femme fatale. Bonne nuit, May, dormez bien.

Jim raccrocha le récepteur, regagna sa place à la table voisine de Wentworth, commanda un mutton-chop et se mit à examiner tranquillement, par-dessus le dos large et la tête grisonnante de Wentworth, son vis-à-vis flamboyant.

— Continuons de raisonner, se dit-il. En quoi se manifeste la ressemblance ? Taille, silhouette ? Je crois que cette miss Fairfax est un peu plus grande et plus mince que May, mais la toilette change tellement les femmes ! Non, ce n’est pas une question de silhouette. Cheveux, traits, visage ? May I : cheveux blonds cendrés, longs. May II : cheveux noirs comme aile de corbeau, courts. May I : douce, discrète, effacée ; May II : impérieuse, mondaine, voyante. Toute la ressemblance se réduit à quelque chose d’insaisissable dans le regard, la voix, le geste… Ce quelque chose…

Jim se prit à mâcher automatiquement le mutton-chop apporté par le garçon. Les voix de ses deux voisins, qui parlaient de leur Illinois natal, lui parvenaient vaguement.

— Ce quelque chose représente-t-il un caprice de la nature, une vague parenté physique, ou est-il l’expression d’une affinité intérieure ? May II, sous ses dehors frivoles, aurait-elle l’âme ingénue et douce de May I ? Dans ce cas, il est à craindre que James Joy, Esquire, auteur de romans sensationnels : Le Mystère de Farnborough, Le Sang sur les dalles, et Le Rapide Paris-Nice (cinq éditions), las d’être épris en secret et sans espoir, ne tombe amoureux d’une miss Edith Fairfax, dite May II.

Après avoir copieusement arrosé sa dernière supposition de whisky, Jim continua son colloque intérieur :

— Selon toute évidence, miss Edith Fairfax est riche. Très riche. Mr. James Joy, lui, n’a que les revenus de ses livres. Mais n’oublions pas que nous sommes au troisième chapitre de son quatrième roman, et que tout est possible. Les malfaiteurs enlèvent Phineas Wentworth, et avec lui miss Fairfax. Captivité, désespoir, péril de mort. Jim Joy dépiste les bandits, sauve les captifs, emporte dans ses bras la jeune prisonnière, évanouie. Miss Fairfax qui cache sans aucun doute un cœur d’ange sous sa robe un peu trop décolletée, laisse tomber sa tête sur l’épaule de son sauveur, et…

— Non, non cher vieil ami ! Ne craignez rien ! Je ne suis pas sentimentale !

Jim, tressaillant, regarda la bouche rouge à l’arc de Vénus soigneusement dessiné par le lipstick, qui laissait échapper ces mots avec un rire perçant, et ajouta en guise de post-scriptum à son monologue mental :

— Autre alternative, deuxième amour sans espoir. Mais non, on n’est si bête que dans les romans psychologiques. Dans les romans d’aventures, le héros doit se marier à la fin. L’amour malheureux ne mène qu’à l’introspection, l’amour heureux au mariage. Mon héros – c’est-à-dire moi – doit nécessairement épouser une des deux May. Mais laquelle ? May I ? Exclue. Donc, May II ! Et si elle n’est pas sentimentale, elle le deviendra !

Et Jim, son raisonnement conclu, écouta de toutes ses oreilles le dialogue de ses voisins. Il apprit, par des bribes qu’il agença dans son esprit, que miss Fairfax avait été élevée en Europe. Il y a quatre ans, elle était allée à New-York, juste au moment où Wentworth voyageait dans l’ancien monde, pour s’occuper de sa succursale de Londres. Après s’être manqués ainsi pendant vingt ans dans un continuel chassé-croisé Europe-Amérique, ils se retrouvaient enfin.

— Je vous emmène au théâtre, Edith ! Il y a une pièce fameuse qui…

— Impossible, cher ! Une autre fois. J’ai promis à une amie de pension d’aller la voir dès mon arrivée à Londres. Elle serait mortellement offensée si je manquais de parole. Vous passez en premier, mais il faut que je ménage Elynor. Une famille très bien. Si vous étiez un amour, vous viendriez avec moi !

— Mais, ma chère enfant, je ne connais pas ces gens !

— Bah ! Je vous présenterai comme l’ami de mon père, ils seront enchantés ! Y a-t-il quelqu’un, à Londres, qui ne soit pas ravi de connaître Phineas Wentworth ?

— Petite flatteuse !

— Et puis, ça nous permettra de nous retirer bientôt, et nous aurons peut-être le temps d’aller ailleurs ! Entendu, vous venez !

Edith Fairfax s’enveloppa dans sa cape qui l’entoura de flammes. Comme une sorcière montant au bûcher, pensa Jim. Wentworth se retourna pour lui lancer un clignement d’yeux indulgent et moqueur.

Toute la nuit Jim rêva que May Smith, condamnée à être brûlée vive, montait sur le bûcher en robe blanche, ceinte d’une écharpe bleu ciel. Des flammes de crêpe-georgette tango léchaient ses épaules, ses yeux tristement étonnés regardaient Jim avec un reproche agonisant ; ses doigts aux griffes rouges sang se tordaient au milieu des étincelles ; sa bouche étrangement maquillée laissait échapper, avec un rire aigu : « Moi, je ne suis pas sentimentale ! » Et le chef constable Jonathan Smith, qui présidait à l’exécution, le torse droit, le doigt levé, déclarait : « La sentimentalité est la source de tous les malheurs. »

La sonnerie du téléphone le tira de son cauchemar. Éveillé en sursaut, il saisit le récepteur. Une voix inconnue résonna à son oreille :

— Mr. Joy ? Ici, le bureau de Mr. Wentworth. Plusieurs personnes à qui il avait donné rendez-vous se sont présentées en vain ce matin. Il n’est pas venu. Nous avons téléphoné chez lui, on ne répond pas. À son club on nous informe qu’en dernier lieu on l’avait vu avec vous. Peut-être pourriez-vous nous renseigner…

Vingt minutes plus tard, Jim était au Ritz et demandait d’urgence miss Edith Fairfax. Le gérant le regarda d’un air indécis.

— De la part de Mr. Wentworth ! déclara Jim.

Le gérant se décida à parler.

— C’est que, voyez-vous, monsieur, il nous arrive une singulière histoire. Miss Edith Fairfax, qui a retenu son appartement d’avance, est arrivée hier, et a dîné au restaurant avec Mr. Wentworth…

— Parfaitement. J’y étais aussi.

— Eh bien ! miss Fairfax n’est pas revenue cette nuit à l’hôtel…

— Ça y est ! s’exclama intérieurement Jim. Elle est enlevée ! Sauveur, en route ! Il se tourna impétueusement vers le gérant, qui ajouta, encore plus troublé.

— Ce n’est pas tout, monsieur il vient d’arriver une dame qui prétend que l’appartement est retenu à son nom pour aujourd’hui, et que c’est elle qui, en réalité…

Jim suivit le regard du gérant. Au milieu du hall, entourée de malles et de valises de luxe, se tenait une jeune femme grande, mince, aux cheveux noirs, en tenue de voyage, accompagnée d’une femme de chambre âgée. Elle était visiblement indignée et troublée. Une lumière soudaine se fit dans l’esprit de Jim. Sans écouter le gérant, il fit quelques pas vers la jeune femme et, s’inclinant :

— Madame, je suis un ami de Mr. Wentworth. Vous êtes… ?

— Je suis miss Edith Fairfax.

CHAPITRE IV

LE PÉRIL ORIENTAL

La police, discrètement prévenue par le gérant, avait fait son entrée. La suite s’était déroulée dans un petit salon, à l’écart du grand hall, du bruit et de la curiosité. Les portes du Ritz s’étaient ouvertes et refermées sur plus d’une personne, et le téléphone avait fonctionné sans arrêt, avant que l’inspecteur Leeds du Scotland Yard, dûment satisfait par l’identification de miss Edith Fairfax, s’inclinât devant celle-ci :

— Veuillez m’excuser, mademoiselle, de vous avoir soumise à toutes ces pénibles formalités, mais il était de mon devoir de le faire. Il nous reste maintenant à découvrir l’aventurière qui a joué votre rôle. Dans quel but ?

Jim ne put s’empêcher de hausser les épaules. C’était bien l’inspecteur de la police qui parlait ! Savoir que l’aventurière (à ce mot, Jim ressentit un léger pincement au cœur) était partie en voiture avec Wentworth, et ne pas se douter du but du déguisement ! Ça crevait les yeux ! Jim était sur le point de parler, quand l’inspecteur se tourna vers lui :

— Vous vous trouvez ici, monsieur, en qualité d’ami de Mr. Wentworth ?

— En effet. Et aussi en qualité de… Jim hésita… en qualité d’ami de l’ordre, qui désire contribuer à sa victoire finale, ajouta-t-il d’un air digne.

— Dois-je traduire « ami de l’ordre » par « ami des aventures » ou, mieux encore, par détective amateur ? demanda l’inspecteur gravement.

— Comme vous voudrez, monsieur l’inspecteur. J’espère toutefois que cette traduction libre ne vous empêchera pas de m’accorder l’autorisation de suivre de près le travail de la police dans cette affaire. Je crois me rappeler que mon demi-frère, le chef constable Jonathan Smith, a jadis eu l’honneur de travailler sous vos ordres, et je me permets de me recommander de lui.

— Le frère de Smith ? Mais dans ce cas, j’ai le plaisir de parler à Mr. Joy, auteur du Mystère de Farnborough, où mes collègues sont si lamentablement battus par le jeune héros ? Mon cher maître, notre pauvre police considérera comme un honneur et un bonheur inespérés de pouvoir profiter de vos précieux conseils et de se laisser guider par votre perspicacité ! Je vais vous signer à l’instant une autorisation spéciale d’assister aux interrogatoires… Laissez-moi vous remercier de votre concours !

Jim, écarlate, se maîtrisa suffisamment pour répondre :

— Croyez, monsieur l’inspecteur, que j’apprécie entièrement la sincérité de vos compliments, et que je ferai tout mon possible pour dépasser les espoirs flatteurs de notre police nationale.

« Si tu crois, mon vieux, se disait-il à par lui, que je te dirai quoi que ce soit pour t’aider, tu peux courir ! J’ai mes petits renseignements à moi, mais débrouille-toi pour constater par toi-même la disparition de Wentworth ! Et si ça te fait perdre du temps, ce sera bien fait ! Ah ! tu veux avoir en Jim Joy un rival plutôt qu’un auxiliaire ! Eh bien ! tu l’auras !

— Désirez-vous m’accompagner au bureau de Mr. Wentworth où je dois questionner ce dernier sur sa compagnie d’hier soir ? demanda l’inspecteur avec une politesse recherchée. Vos désirs seront pour moi des ordres !

Jim s’inclina avec non moins de courtoisie.

— Trop aimable, monsieur l’inspecteur ! Si vous le permettez, je préférerais passer encore quelques moments avec miss Fairfax !

— Comment donc ! Je vous en prie, au contraire ! Quand vous aurez découvert au Ritz les indices secrets qui ont échappé à nos regards inexpérimentés, ne manquez pas de nous en avertir !

Et l’inspecteur Leeds, saluant profondément, se dirigea vers la sortie.

Sur le seuil, il fit halte, et, se retournant encore une fois vers miss Fairfax, dit sérieusement :

— Pardonnez-moi d’insister, mademoiselle mais êtes-vous certaine qu’à part Mr. Wentworth, votre banquier de Londres, votre amie Elynor Moore et sa famille, personne n’était au courant de votre arrivée ?

La jeune fille secoua négativement la tête.

— Personne ? répéta l’inspecteur.

— Personne, répondit-elle comme un écho.

Jim, qui était à côté d’elle, vit le sang affluer à ses joues, et refluer aussi subitement, la laissant très pâle.

Il était étonné de constater combien il demeurait froid auprès de cette jeune fille, pourtant très belle. L’inconnue de la veille l’avait copiée à merveille ; elle était mince, extrêmement élégante, très maquillée, avec des cheveux noirs, des traits impérieux, une allure capricieuse et émancipée et des expressions d’enfant gâtée. Mais tout cela ne faisait pas à Jim la moindre impression, car il y manquait le mystérieux quelque chose, la ressemblance inexprimable avec May…

— Miss Fairfax, demanda-t-il soudain, quand le bruit des pas de l’inspecteur dans le corridor se fut tu, aimez-vous la couleur orange ?

Elle le regarda, frappée.

— C’est ma couleur préférée. Pourquoi ?

— Parce que la… la personne qui a joué votre rôle hier soir portait une robe de cette nuance. Ce qui sied d’ailleurs admirablement à une brune pâle…

De nouveau, il inspecta miss Fairfax.

— Il est hors de doute qu’elle vous connaît bien. Elle s’était fait les mêmes sourcils, la même bouche, les mêmes ongles, elle était coiffée de la même façon. De loin, vos amis eux-mêmes eussent pu la prendre pour vous.

Et comme miss Fairfax, inquiète et perplexe, restait muette, Jim tout à coup s’empara de ses deux mains, et plongeant son regard droit dans ses yeux, demanda :

— Quelle est la personne qui connaissait votre arrivée à Londres et que vous n’avez pas nommée à l’inspecteur Leeds ?

Une vague de sang submergea le maquillage de miss Fairfax.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, balbutia-t-elle en tentant d’arracher ses mains.

Mais Jim, savourant le double triomphe de se sentir maître de la situation et de « découvrir les indices secrets échappés à la police » comme le lui avait ironiquement proposé l’inspecteur, ne lâcha pas prise.

— Miss Fairfax, dit-il, de la « voix métallique » qu’il prêtait à ses héros, vous pouvez avoir confiance. Je ne suis pas de la police, comme vous avez pu vous en apercevoir. Soyez assurée de ma discrétion. Je suis le seul qui ait vu votre sosie. De son identification dépend peut-être la vie de Mr. Wentworth. L’ami de votre père court, en ce moment même, des dangers dont vous ne vous doutez pas. Je veux savoir qui est la personne dont vous avez caché le nom à Leeds !

— Mais ça n’a aucun rapport avec les événements d’hier, dit-elle, en essayant de résister.

— Il le faut quand même. La vie de Mr. Wentworth, miss Fairfax ! Souvenez-vous de votre Illinois natal ! De l’ami paternel qui vous tenait sur ses genoux quand vous aviez deux ans !

— Vous me promettez de garder le secret ?

— Ma parole d’honneur !

Edith Fairfax parut se décider.

— Monsieur Joy, dit-elle, vous êtes homme de lettres – psychologue – vous devez connaître les femmes… (Jim s’inclina)… Vous comprenez sûrement leurs faiblesses… Je ne veux pas que vous me preniez pour une oie blanche…

— Croyez-moi, miss Fairfax, je comprends que c’est à une jeune femme moderne et éclairée que j’ai le plaisir de parler en ce moment.

Edith Fairfax parut soulagée.

— Moderne, dit-elle, c’est le mot. Vous comprenez, la science contemporaine… Les recherches psychiques… La télépathie… Certaines choses dont on fait mine de se moquer doivent être prises tout à fait au sérieux… N’est-ce pas ?

— Soyez certaine, assura Jim, qui ne voyait pas du tout où elle voulait en venir, que je ne songe pas à me moquer ! L’ironie, ajouta-t-il en se rappelant le chef constable de Guildford, est la mère de tous les vices.

— Exactement ce que je pense moi-même, déclara miss Fairfax. Je ne tiens pas à ce qu’on ironise sur ce que j’ai de plus précieux au monde. La personne qui était au courant de mon arrivée à Londres – comme elle est en général au courant de tout dans ma vie – et aussi dans la vie d’une quantité de femmes les plus haut placées, les plus cultivées, les plus aristocratiques, les plus intelligentes, c’est…

Miss Fairfax s’arrêta un instant, reprit son souffle et, se penchant vers Jim, chuchota :

— C’est Zerga.

— Zerga ? répéta Jim au comble de l’étonnement. Qui est-ce ?

Miss Fairfax lui jeta un regard empreint de commisération.

— Vous avez le bonheur de vivre dans la même ville que lui et vous ne le connaissez pas ? Est-il possible qu’aucune de vos amies ne vous en ait parlé ? Je ne suis pas la seule qui lui doive le bonheur ! Que dis-je ! La vie…

Une fois de plus, Miss Fairfax se pencha à son oreille.

— Il se fait appeler simplement Zerga, mais son vrai nom, dit-on, est Zerga Rachid Sâkhra Bey. Est-il Persan, Syrien, Égyptien, Arabe ? Les initiés disent qu’il est la cent vingt-quatrième incarnation du dieu Osiris. Il ne reçoit que ceux dont il sait que l’aile divine les a frôlés. Souvent il refuse de voir certaines personnes dont il sent à distance le scepticisme destructeur. À certains moments, il n’accueille pas même les personnes amies. C’est une haute distinction que d’être reçue par lui. Il ne faut pas le confondre avec un voyant vulgaire qui donne des consultations à n’importe qui. Zerga est très riche – il a hérité, paraît-il, du trésor d’un Pharaon : des pierres précieuses, des perles, des diamants inouïs – et il n’accepte pas d’argent pour les audiences qu’il accorde. Quelquefois, sur la demande expresse de ceux qu’il a aidés, il leur permet de faire des dons à l’œuvre.

— Quelle œuvre ?

— L’œuvre de l’initiation.

— L’initiation à quoi ?

Mais comme la bouche impérieuse de miss Fairfax esquissait déjà une moue impatiente et révoltée. Jim cessa sur le champ ses questions imprudentes.

— Je comprends, dit-il précipitamment. C’est en effet très beau. Occulte. Mythique. Mystérieux. Tout à fait ce que je cherchais. Le péril oriental.

— Oui, oui, c’est bien cela, confirma miss Fairfax, rayonnante. La lumière de l’Orient.

— Et c’est en Orient que vous l’avez connu ?

— Non, c’est à New-York, il y a quatre ans. Une amie intime m’a entretenue de Zerga (elle prononçait ce nom avec une terreur respectueuse). Il défend qu’on parle de lui aux incroyants. Ce policier qui semble dénué de toute piété m’a paru indigne de cette confidence. Il serait allé déranger le maître dans ses méditations, et celui-ci, courroucé, aurait refusé de me recevoir. Cela – miss Edith tordit ses mains aux ongles rouge sang – je ne l’aurais pas supporté ! Depuis que je le connais et qu’il m’a prédit une rencontre miraculeuse qui s’est accomplie le soir même, il guide ma destinée. Il me dirige dans les situations difficiles. Je l’ai vu à New-York. Je l’ai vu à Vienne. Je l’ai vu à Genève. Je le verrai à Londres. Quand je suis loin, je lui écris, et il me répond par quelques mots brefs contenant la clef de mon avenir. Dans cet incident singulier qui vient de se produire, lui seul peut me dicter ma conduite. Il ne m’en voudra pas de vous avoir parlé de lui, car je vois que vous êtes saisi, vous aussi. Allez le voir, Mr. Joy ! Consultez-le au sujet de cette affaire. Vous qui êtes un romancier, vous trouverez-là un super-héros !

— Je crois que vous avez raison, murmura Jim. Vous voudrez bien me recommander à lui ?

— Je prendrai cette responsabilité. Je sens que vous en êtes digne.

— Vous êtes trop bonne, miss Fairfax. Comment vous remercier ? Jim se leva. Vous permettez que je vous écrive bientôt à ce sujet ? J’espère qu’entre temps, vous serez remise de vos émotions.

Après avoir respectueusement salué la disciple d’Osiris, Jim donna successivement quatre coups de téléphone chez les quatre collectionneurs disparus. Lady Gwendolyn Ormsby le pria de venir chez elle dès qu’il pourrait ; le valet de chambre du comte di Mirandello déclara que la fille de la sua Eccellenza, la contessina, n’était visible pour personne ; chez le professeur von Jammerthal, on ne répondit pas ; et au bureau de Mr. Wentworth, une dactylo annonça que l’inspecteur Leeds, du Scotland Yard, s’y trouvait encore.

Une idée audacieuse vint à Jim. S’élançant dehors, il héla un taxi et lui donna l’adresse privée de Wentworth. Le chauffeur, stimulé par la promesse d’un généreux pourboire, stoppa bientôt devant la maison de Berkeley Square. Le domestique accouru à son coup de sonnette déclara que Mr. Wentworth était absent.

— Je sais, dit impatiemment Jim. Je suis au courant-Mais il faut à tout prix que je parle au personnel. Je suis un ami de votre maître. D’ailleurs, d’ici un quart d’heure, vous aurez à subir l’interrogatoire de la police.

Le domestique le regarda sans mot dire et disparut dans la pièce voisine. Un instant après, un homme encore jeune, à la figure ronde et joviale empreinte d’une certaine ressemblance avec Phineas Wentworth, en sortait aussi précipitamment que le lui permettait sa corpulence.

— Vous êtes un ami de mon pauvre frère ? dit-il en tendant la main à Jim. Josiah Wentworth. M’apportez-vous des nouvelles de lui ?

En quelques mots, Jim le mit au courant.

— Je me suis permis, Sir, de venir ici, avant l’arrivée de la police, car votre frère en personne m’a chargé de le protéger. Il croyait plaisanter, mais hélas ! c’est sérieux ! J’ai des méthodes à moi, et je voudrais, avec votre autorisation, poser quelques questions aux domestiques avant l’interrogatoire officiel.

Mr. Josiah Wentworth parut réfléchir quelques instants, puis, mû par une impulsion subite, il tendit la main à Jim.

— Entendu, Mr. Joy ! Phineas m’a parlé de vous. J’ai lu vos livres. Cela me suffit. Je n’ai aucune confiance en la police. Si elle avait valu quelque chose, elle aurait empêché ces disparitions révoltantes. Ce n’est pas elle qui saura retrouver mon frère. Nous autres Américains, savons distinguer les jeunes talents. Mr. Joy, je vous propose de vous engager comme détective privé à la recherche de mon frère Phineas Wentworth.

Sans écouter la réponse émue du jeune homme, Josiah Wentworth l’entraîna à travers le vestibule dans un splendide fumoir.

— Écoutez-moi, chuchota-t-il. Je ne connaissais pas l’histoire du Ritz, mais quand, ce matin, George, le domestique, m’a téléphoné que mon frère n’était pas rentré, j’ai immédiatement compris qu’il était la quatrième victime des bandits. Je me suis précipité ici pour m’assurer que la collection était en ordre…

— Rien n’est truqué ? demanda Jim.

Josiah Wentworth lui jeta un regard aigu.

— Rien. Mais ça peut venir. Les scellés de la police ne valent rien. Ce Leeds est un incapable.

Jim se délectait.

— Alors… dit-il.

— Alors, j’ai pris sur moi de cacher les pipes là où personne ne les découvrira. Je ne veux pas que mon frère trouve ses trésors falsifiés. À l’aide de George, qui est un domestique fidèle, attaché à toute notre famille, j’ai déjà transporté la plus grande partie de la collection dans un endroit sûr. Aidez-moi à faire le reste avant l’arrivée de Leeds.

Savourant silencieusement le tour qu’il était en train de jouer à l’inspecteur du Scotland Yard, Jim aida adroitement Josiah Wentworth, dont la prestesse, malgré son embonpoint, était étonnante, à tirer de leurs vitrines et à emballer dans du papier de soie les dernières pipes qui restaient encore dans le fumoir.

— Mr. Wentworth ! appela George à mi-voix. Leeds arrive.

Une demi-douzaine de pipes à la fois disparurent dans la poche de Mr. Josiah Wentworth. Sans tout à fait se rendre compte de ce qui arrivait, Jim se sentit entraîné par son nouvel allié et par le valet de chambre. Ils traversèrent en courant le couloir, passèrent par quelques pièces modestes – des chambres de domestiques, pensa Jim – et sortirent par l’escalier de service au moment où un coup de sonnette vigoureux ébranlait la maison.

De l’autre côté, la maison donnait sur une grande cour une voiture attendait ; le moteur était déjà mis en marche, et elle démarra instantanément.

— Voilà qui est fait à l’américaine ! déclara Jim avec admiration, et il se mit à rire en songeant à la figure de l’inspecteur Leeds devant les vitrines vides.

— Grâce à vous, mon jeune ami. Vous nous avez avertis juste à temps. Nous ne nous doutions pas que le bureau avait déjà alerté tant de monde.

Et son regard effleura le visage impassible de George, qui se tenait respectueusement sur la banquette de devant.

— Mais vous retournerez pour faire vos dépositions à la police, Mr. Wentworth ?

— Bien entendu. Quoique, je le répète, je n’ai aucune confiance dans les résultats. C’est à vous de travailler, mon cher Joy. Votre flair extraordinaire ne manquera pas de vous conduire sur la piste.

Mr. Josiah Wentworth tira de son portefeuille un petit livret qui – Jim le reconnut avec un frémissement agréable – n’était autre qu’un carnet de chèques.

— Il faut que vous disposiez d’une petite somme pour commencer, déclara-t-il rondement. Ne protestez pas, mon ami ! Si la trace des bandits vous fait quitter Londres, s’il vous faut faire un voyage, s’il y a des frais, je ne veux pas que vous vous trouviez démuni. En attendant, je ne signe qu’une bagatelle. Dès que vous aurez besoin de plus, vous m’en aviserez.

« Le millionnaire américain signa en souriant un chèque de cent mille dollars », murmura Jim ébloui.

— Mille, mon ami, mille, rectifia Mr. Josiah Wentworth avec son plus large sourire. Les quatre-vingt-dix-neuf autres suivront quand vous aurez retrouvé Phineas.

Le chèque disparut dans la poche du veston de Jim, et Mr. Wentworth junior fit signe au chauffeur de stopper.

— Je vous fais descendre devant votre club, mon cher Joy. Téléphonez-moi ce soir chez mon frère ou au Claridge. À bientôt et merci encore ! Vous m’avez rendu un fier service.

Un peu étourdi. Jim suivit du regard la voiture qui s’éloignait à toute vitesse. Puis il tira de la poche de son veston le chèque sur la Bank of Westminster.

— Mille dollars ! se répéta-t-il doucement. Mille dollars ! Et les quatre-vingt-dix-neuf autres suivront ! Total : découvert que May II est sans aucun doute la femme fatale ; trouvé le type incarnant le péril oriental ; tombé sur le millionnaire américain modèle ; reçu mille dollars ; berné l’inspecteur Leeds et le Scotland Yard. Tout cela en une matinée !

CHAPITRE V

LA CROISADE DU CHEVALIER

— Le respect se perd, Jenkins, déclara le chef constable Jonathan Smith à son sergent, qui, raide et immobile, se tenait devant lui. Notre époque périra du manque de respect.

— Oui, Sir, répondit avec déférence Jenkins.

— Le respect est la base de la société. Sans respect il n’y a pas d’hiérarchie, et sans hiérarchie, il n’y a pas d’ordre.

— Oui, Sir, dit Jenkins.

— Si le respect de la noblesse existait encore, les gens ne se permettraient pas de parler si haut des dettes que sir Patrick Ormsby a contractées pendant ces derniers mois. Comme si la fortune immense de lady Gwendolyn ne lui permettait pas de faire taire les créanciers dès qu’elle le voudra ! Mais voilà notre époque ne croit qu’aux faits. Elle ne croit plus à la supériorité morale.

— Oui, Sir.

— Si le respect de la police était ce qu’il doit être, l’opinion publique ne nous reprocherait pas d’être trop lents dans l’exercice de nos fonctions. Nous révélerons les traces des malfaiteurs au moment où nous le jugerons utile. L’opinion publique… et d’abord, qu’est-ce que l’opinion publique ?

Jenkins garda le silence.

— Qu’est-ce que l’opinion publique, Jenkins ?

Le sergent ouvrit la bouche.

— Silence, Jenkins ! Je ne vous demande pas votre avis. Toute opinion, y compris l’opinion publique, est un manque de respect.

— Oui, Sir.

— La mission de la police à Guildford est de sauvegarder non seulement la vie et les biens des citoyens, mais encore-leur patrimoine moral. Qu’y a-t-il, Anderson ?

— Miss Esther Bell désire vous parler, Sir.

— Faites entrer. Vous m’attendrez en bas Jenkins.

— Oui, Sir.

Jonathan Smith salua solennellement miss Esther Bell, qu’il révérait plus qu’aucune autre habitante de Guildford.

— À quelle heureuse circonstance, madame, dois-je l’honneur de votre visite ?

— La circonstance, hélas ! est loin d’être heureuse !

Et miss Esther Bell leva au ciel les plumes d’autruche qui ornaient abondamment son chapeau.

Jonathan Smith contemplait avec inquiétude la célèbre autoresse. Depuis qu’il avait le privilège de la connaître, il n’avait jamais vu sa perruque noire glisser aussi dangereusement de côté, dévoilant, sous les plumes d’autruche, quelques maigres mèches d’un gris jaune, ni ses traits pieux exprimer une énergie aussi farouche.

— À votre émotion, madame, je crois deviner qu’il s’agit d’une chose grave. Un nouvel enlèvement ?…

Les plumes d’autruche s’abaissèrent affirmativement.

— Oui. Mais pas celui que vous croyez. Un enlèvement matériel n’a qu’une importance passagère, le corps seul disparaît. La vraie tragédie, c’est un enlèvement moral !

— Ai-je raison de supposer qu’on a osé soustraire une âme égarée à votre influence bienfaisante ? Mais qui ?

— Vous me le demandez ? Jonathan – les plumes d’autruche oscillèrent – Jonathan, deux femmes vous on vu naître : Sarah Smith, la sœur de votre père ; et moi. Il n’a été donné à aucune de nous deux de veiller sur le berceau de nos propres fils ; le ciel m’a confié une autre tâche : l’enfantement moral. Pendant quarante-trois ans, Sarah Smith a encouragé mes efforts et copié de sa propre main les manuscrits de mes œuvres – ces œuvres que la revue Le Foyer de la femme anglaise, me fait l’honneur d’appeler « La Bible de notre génération féminine ». Sarah a été ma compagne, ma confidente, ma secrétaire – jusqu’au moment fatal, où, il y a deux ans, elle est devenue la proie d’une maladie nerveuse ! Après son séjour dans un sanatorium de la Suisse ; en compagnie de votre jeune épouse, nous espérions tous en sa guérison. Mais elle a jugé utile de quitter sa ville natale et ses vieux amis sans le moindre adieu, sans la moindre explication, et de s’établir à Londres, sous prétexte de se trouver plus près de son grand médecin ! S’il est si grand, ce mystérieux médecin, pourquoi ne la guérit-il pas ? Pourquoi a-t-elle fini par perdre presque entièrement la vue, par ne plus marcher, ne plus parler, ne plus sortir, ne plus voir personne ? Il est encore heureux qu’elle ait conservé un lien avec vous et votre femme, le seul qui la rattache à Guildford, à sa parenté, à notre passé commun ! Mais combien de temps encore notre chère petite May se dévouera-t-elle pour soigner une pauvre femme qui perd la raison sur ses vieux jours ?

— La parenté, répondit Jonathan Smith, est un lien indestructible. Nous devons nos soins et notre respect à nos proches âgés et infirmes.

— Jonathan, dit solennellement miss Bell, dans son état d’esprit actuel, en dépit de tous les soins de May, Sarah est capable de vous déshériter !

Jonathan Smith se raidit.

— Impossible, madame ! Son testament est réglé !

— Elle le déréglera ! Je vous dis qu’elle est capable de tout ! La preuve – la voix et les plumes d’autruche tremblèrent – la preuve, c’est qu’elle m’a mise à la porte !

Le chef constable se rejeta en arrière. Ses lorgnons faillirent en tomber.

— Lasse de la voir uniquement aux grandes fêtes, dans une chambre obscure, étendue sur son lit, et de n’échanger avec elle que quelques mots, j’ai décidé d’aller la visiter sans la prévenir, pour essayer de réveiller sa vitalité. J’avais apporté pour elle une surprise, le fruit de mes deux dernières années de labeur…

— La Croisade du chevalier, dit respectueusement Jonathan Smith. Ma femme a pleuré d’émotion sur les derniers chapitres.

Miss Bell, satisfaite, hocha la tête.

— Oui, May est une jeune femme accomplie que j’ai contribué à former.

— Si nous pouvions dire cela, soupira le chef constable, de mon pauvre frère cadet James ! Au lieu de suivre la voie tracée par vous, il s’égare dans un genre de littérature…

— Que notre époque apprécie, dit amèrement la vieille autoresse. L’aventure au lieu du sentiment !

— Cependant, madame, vous ne pouvez pas vous plaindre. Toute une couche de la population se nourrit uniquement de vos œuvres. La Croisade du chevalier

— Eh bien ! La Croisade du chevalier m’a valu d’être chassée de chez Sarah ! J’ai sonné à sa porte ; la bonne m’a ouvert ; une nouvelle bonne, au lieu de la pauvre vieille Florence qui l’avait servie durant trente-six ans ! Écartant cette créature mercenaire qui voulait me barrer la route, je suis entrée droit dans la chambre à coucher de mon amie d’enfance, en disant « Sarah Smith, le ciel m’envoie te guérir et je t’apporte La Croisade du Chevalier ! » Et Sarah – les plumes d’autruche balayèrent l’espace – a dit à sa bonne « Mets-la à la porte, avec son chevalier ! »

Miss Esther Bell se leva. Jonathan Smith, visiblement bouleversé, rajusta son lorgnon.

— Mon avis, termina miss Bell, c’est que vous, son unique parent, avez le devoir de vous assurer de sa raison ! Je vous préviens qu’aujourd’hui même, je retournerai à Queen’s Road. La voix de cette infortunée Sarah n’est plus là même, son aspect est changé comme sa mentalité. Elle doit être victime de quelque charlatan médical. Ma fierté m’interdit de retourner à l’endroit d’où j’ai été chassée, mais j’ai, comme le chevalier, ma croisade à accomplir !

Quelques heures plus tard, alarmée par les instances du chef constable qui estimait que son épouse seule était capable de réconcilier les deux anciennes amies, May Smith, installée dans un compartiment de deuxième classe, roulait vers Londres. Elle tenait sur ses genoux La Croisade du chevalier, volume de quatre cent cinquante pages pullulant de citations pieuses entremêlées de baisers d’une ardeur et d’une longueur surhumaines, comme seules savent en imaginer les très jeunes et les très vieilles filles. Le front appuyé contre la vitre, elle laissait errer son regard sur le paysage déjà printanier. Mais de la brume bleuâtre n’émergeait aucun chevalier.

May Smith, avec un soupir, rouvrit le volume. « Le jeune instituteur, désespérant de sa longue croisade vers ce cœur martyrisé, emporté malgré lui par le vent brûlant de la passion coupable… »

May, brusquement... laissa tomber sa tête blonde sur les pages.

Le trajet habituel entre le petit cottage paisible des Smith et l’appartement de Queen’s Road, à Kensington, fut vite accompli. Mais lorsque May sonna à la porte, comme elle le faisait au moins une fois par semaine, pour aller prendre des nouvelles de la vieille infirme, qui ne supportait auprès d’elle que sa douce nièce, personne ne vint lui ouvrir. Elle n’entendit aucun bruit de pas. La bonne devait être sortie. Inquiète, May Smith sonna une seconde fois. Le silence se prolongea.

Après une brève hésitation, elle sortit de son sac à main la clef que lui avait confiée sa tante, et ouvrit. Dans le vestibule désert, un instant, elle crut que la maison était vide. Soudain, une voix d’homme retentit :

— Haut les mains !

May Smith se précipita vers la porte du salon, poussa le battant de toutes ses forces, et s’arrêta, pétrifiée, sur le seuil , miss Sarah Smith, debout, la main levée, braquait un revolver sur miss Esther Bell.

CHAPITRE VI

LE CHÈQUE DU MILLIONNAIRE

Jim Joy, après avoir présenté au guichet de la Bank of Westminster son chèque bien gagné, parcourait des yeux, en attendant l’appel du caissier, les premières colonnes d’un numéro spécial du Chicago Star, qui venait de paraître. Une « PROTESTATION CONTRE L’ENLÈVEMENT DE PHINEAS WENTWORTH » s’étalait en gros caractères sur la première page.

Nous soussignés protestons contre le fait qu’un citoyen des États-Unis, membre de la communauté de Chicago, ait été enlevé en plein jour, en pleine capitale civilisée. Il est inadmissible que le roi des abattoirs, le grand industriel, philanthrope, patriote et mécène, épargné par nos propres bandits de Chicago succombe aux attaques de ceux de la vieille Europe. Nous exigeons du Scotland Yard qu’il nous rende dans le plus bref délai ce puissant pilier de notre industrie nationale ! Signé : le Consortium mondial de viande congelée et ses succursales de Londres, Paris, Berlin, Vienne, Genève, Budapest, Capetown, Melbourne, Calcutta et cætera, dont Mr. Phineas Wentworth est depuis quinze ans le directeur. La branche londonienne du Comité international de bienfaisance, dont Mr. Wentworth est un des membres les plus généreux. La ligue des Irlandais d’Illinois, dont le père de notre grand industriel, Patrick O’Borman Wentworth, émigré de Dublin, a fait partie jusqu’à sa mort. L’Association des femmes lithuaniennes de Milwaukee, qui a eu l’honneur de compter dans ses rangs la mère de notre illustre concitoyen…

Un peu étourdi, Jim déposa le journal. Il allait repasser dans son esprit sa conception de l’Américain cent pour cent, quand un employé, s’approchant discrètement de lui, le pria de le suivre dans le cabinet du sous-directeur.

Ce dernier l’examina attentivement, le pria de bien vouloir communiquer son nom, et, comme Jim s’impatientait, demanda :

— Connaissez-vous, monsieur, la personne qui vous a signé ce chèque de mille dollars ?

— Bien entendu, je la connais !

— Eh bien ! nous, monsieur, nous ne la connaissons pas !

Et comme Jim le regardait sans comprendre, le sous-directeur ajouta cérémonieusement :

— Je vous serais très obligé, monsieur, de bien vouloir nous laisser le chèque en question, afin que nous puissions établir de quelle façon cette personne a pu se procurer un carnet de notre maison. Nous nous adresserons, naturellement, à Scotland Yard, et j’espère que l’inspecteur Leeds, que j’ai l’avantage de connaître personnellement, saura découvrir l’origine de la supercherie dont vous êtes malheureusement victime.

— Allô ! Le Claridge ! demandait Jim trois minutes plus tard d’une voix haletante. Mr. Josiah Wentworth ? Quoi ? C’est une erreur ? Il n’est pas descendu à votre hôtel ?

— Ce n’est pas pour rien qu’il est le fils d’un Irlandais et d’une Lithuanienne ! se disait amèrement Jim, en demandant une fois de plus miss Edith Fairfax au bureau du Ritz.

Elle descendit précipitamment l’escalier, balayant la rampe avec les longues franges de soie de son écharpe orange.

— Du neuf, Mr. Joy ? Vous avez retrouvé Phineas Wentworth ?

— Je n’ai pas retrouvé Mr. Wentworth, dit Jim d’une voix tranchante, et je crois que je ne le chercherai pas ! Le frère de votre grand millionnaire, Josiah Wentworth, m’a donné un chèque sans provision !

— Le frère de Mr. Wentworth ? répéta la jeune fille étonnée. Vous avez bien dit le frère de Mr. Wentworth ? Mais Mr. Wentworth n’a pas de frère !

CHAPITRE VII

SUR LES TRACES DE LA CONTESSINA

— La contessina ! fut la première pensée qui traversa comme un éclair le cerveau de Jim après ce nouveau swing. « La fille de la Sua Eccellenza, la contessina, n’est visible pour personne, » avait répondu au téléphone, ce matin, le domestique du comte di Mirandello. Cependant le comte était veuf et aucun des journaux n’avait parlé d’une fille. Peut-être y avait-il encore moyen de réparer la gaffe formidable qui le livrerait pieds et poings liés aux sarcasmes de l’inspecteur Leeds.

Après une demi-douzaine de coups de sonnette perçants, on vint enfin lui ouvrir. Un individu au visage endormi, retenant à grand’peine des bâillements irrésistibles, le considéra d’un œil abruti sans comprendre ce qu’on lui disait. Montrant l’autorisation spéciale délivrée par le Scotland Yard, Jim le poussa de côté d’un geste énergique et entra.

— Je suis un auxiliaire de la police, en service commandé, et j’ai besoin de renseignements que je vous engage à me fournir sur-le-champ, déclara-t-il impérieusement, profitant de l’état de demi-sommeil dans lequel se trouvait le personnage. Où est la contessina ?

— Mademoiselle est sortie.

— Mais elle reviendra ?

— Mademoiselle m’a donné l’ordre de ne recevoir personne…

— Cet ordre ne compte pas pour la police ! Je vous préviens que si vous ne me répondez pas, vous le payerez cher ! Quand la contessina est-elle arrivée ?

— Hier soir, monsieur. Pour ne pas inquiéter Mademoiselle, je ne l’avais pas avertie de la disparition de monsieur le comte, mais elle a dû l’apprendre par les journaux, et elle est immédiatement arrivée.

— Arrivée d’où ?

— Du Felixstowe Ladies’College, à Felixstowe, où Mademoiselle complète son éducation. Mademoiselle est déjà venue à Londres deux fois pour rendre visite à monsieur le comte.

Jim hésita un instant. S’était-il trompé ? Commettait-il une nouvelle gaffe ? La contessina et ce domestique étaient-ils aussi réels que Josiah Wentworth et George avaient été faux ? Un coup de téléphone lui avait permis de mesurer toute la portée du service pour lequel l’avait remercié le soi-disant frère du millionnaire. À neuf heures du matin, on avait téléphoné au bureau de Wentworth que le directeur, absorbé par une affaire urgente, ne viendrait pas de la journée. Par un hasard absolument exceptionnel, la dactylo distraite (qui avait dû communiquer avec son sweetheart immédiatement après) avait oublié la commission. Les bandits se croyaient donc en sûreté pour toute la journée et seraient tombés entre les mains de la police, n’était… n’était sa propre crédulité. Jim se mordit les lèvres jusqu’au sang. Tant pis, même s’il risquait de se tromper, il devait conduire cette investigation jusqu’au bout. C’était le seul moyen de se racheter.

— Depuis combien de temps servez-vous chez le Comte di Mirandello ? demanda-t-il brusquement.

— Depuis que monsieur le comte est à Londres. Un an et demi.

— En qualité de... ?

Son interlocuteur hésita un instant, puis :

— En qualité de secrétaire.

Et comme Jim le scrutait d’un regard aigu, il ajouta fermement, obéissant à une impulsion subite :

— Ou plutôt en qualité de valet de chambre.

« Cet individu suspect, se dit Jim, n’est même pas sûr de son rôle ! » Tâtant à travers son veston la crosse de son automatique, il ordonna :

— Conduisez-moi dans la galerie de tableaux !

— Oui, monsieur. Par ici. Elle se trouve au deuxième étage et elle est gardée par des policemen.

Jim se ravisa.

— C’est bien. Conduisez-moi d’abord dans le cabinet de travail du comte.

L’individu le précéda docilement, marchant comme un lunatique. Dans le cabinet de travail, deux portraits peints de main de maître attirèrent immédiatement, l’attention de Jim celui d’un homme au type florentin, à l’allure aristocratique (« Le parfait grand seigneur ! » pensa Jim), et d’une très jeune fille au visage de Madone, aux cheveux châtains.

— Le comte et la contessina ! expliqua le secrétaire-valet de chambre. Il regardait curieusement Jim, comme s’il venait seulement de s’apercevoir à qui il parlait. Il semblait sortir lentement d’une sorte de torpeur, Jim considérait avec soupçon et mépris son visage épais et ensommeillé.

— Trop bête pour être un malfaiteur ! décida-t-il à part lui. Le larbin né !

Une main sur la poche de son veston, prêt à tirer le revolver à la première alerte, Jim continua l’interrogatoire :

— Votre nom ?

— John.

— Le nom de famille ?

— Est-ce bien nécessaire ? demanda John. Je l’ai déjà donné une fois à la police.

Jim faillit s’étrangler d’indignation.

— Allons, pas d’histoires ! Le nom ?

— Monsieur le détective, déclara avec dignité le domestique, je vous demande la discrétion totale. Vous comprendrez aisément pourquoi.

Et il tendit au jeune homme des papiers d’identité parfaitement en règle au nom de lord Chesterton.

Jim, privé pour quelques moments du don de la parole, le regarda bouche bée. Le lord, dont le visage s’éveillait de plus en plus, déclara :

— Ma famille est ruinée depuis la guerre, et je me suis vu dans l’obligation de prendre le premier travail qui s’offrait. Mon patron, comme vous devez le savoir, est comte du pape – depuis deux ans – et je me suis engagé à lui apprendre certaines choses qu’un aristocrate doit connaître. Je préfère travailler dans l’ombre et lui donner ces indications à l’insu de tous. C’est plus commode pour nous deux… En ma qualité de deuxième valet de chambre, je n’ai pas à paraître devant les visiteurs.

Et sous le regard muet de Jim, il ajouta dignement :

— Si vous ne me croyez pas ; monsieur le détective, adressez-vous à votre chef, monsieur l’inspecteur Leeds qui a déjà jugé nécessaire de s’assurer de mon identité.

Retrouvant la parole, Jim dit d’une voix sans timbre :

— Pourquoi dormiez-vous, à cette heure-ci ?

Lord Chenterton parut troublé.

— C’est étrange, en effet, murmura-t-il. Je ne le sais pas moi-même… Je suis allé me coucher hier ; comme de coutume, après avoir veillé à ce que la contessina fût bien installée. Nous avons tous dîné assez tard, à cause de son arrivée imprévue…

— Qui, nous ?

— Le personnel de la maison, monsieur. Le cuisiner, le marmiton, le premier valet de chambre, la camériste de la contessina…

— Vous l’appelez toujours la contessina ?

— Monsieur le comte lui-même dit : « Ma fille, la contessina. » Je lui ai bien dit que ça ne se faisait pas, mais... et lord Chenterton haussa significativement les épaules.

— Vous avez donc tous dîné à la table des domestiques. Et puis ?

— Je ne me suis réveillé qu’à votre coup de sonnette, monsieur. Quelle heure est-il ?

— Bientôt quatre heures de l’après-midi.

— Quoi ?

— Ce que vous entendez. Comment savez-vous que la contessina est sortie ?

— J’ai vu, en passant, sa chambre vide, comme d’ailleurs toutes les autres. Je me demande ce que font les domestique ? Que se passe-t-il donc encore ? !

— Vous avez bu du vin, hier soir ?

— Oui, comme toujours à dîner.

— Et la camériste de la contessina, vous la connaissez ?

— Non, c’est une nouvelle. Je…

— Vous avez été drogué. Vite, à la galerie de tableaux !

Ils montèrent l’escalier en courant. Les portes, scellées par la police, avaient été fracturées. Les policemen, ligotés et bâillonnés, gisaient dans un coin comme des paquets. Jim et son compagnon détachèrent leurs liens, mais les agents, encore sous l’influence du chloroforme, les regardèrent d’un air ahuri sans pouvoir rien dire. Toutes les toiles, sauf deux, avaient été enlevées.

— Elle reviendra chercher ces deux-là… murmura Jim.

Le deuxième valet de chambre, entièrement réveillé, descendit quatre à quatre l’escalier avec une énergie inattendue et se pendit au téléphone, demandant Scotland Yard.

Jim, abandonnant lord Chenterton, sortit précipitamment de la maison se posta devant l’entrée, dans une encoignure, de façon à n’être pas remarqué.

Il n’eut pas longtemps à attendre. Quelques instants après, une voiture s’arrêta devant la maison, et une jeune fille en descendit.

À peine Jim eut-il jeté un regard sur son visage de Madone florentine, encadré de cheveux châtains, que son cœur bondit. Sans savoir ce qu’il faisait, il s’élança hors de sa cachette et souffla :

— May !

Comme la veille, elle tressaillit violemment, et le regarda de ses yeux clairs, les mêmes yeux dans le visage pâle aux cheveux châtains coiffés à la Joconde, que dans la figure maquillée aux boucles noires.

— Je ne veux pas qu’ils vous prennent, balbutia-t-il. Sauvez-vous. La police sera ici dans quelques instants !

Elle le regardait avec de grands yeux candides, sans paraître comprendre. Son chauffeur, avec un juron étouffé, se pencha subitement, la prit rudement par le bras, la repoussa dans l’auto, et démarra.

— Ne pas la perdre ! telle était la seule pensée de Jim quand, cherchant désespérément autour de lui du regard, il avisa enfin un taxi qui passait et le héla de toutes ses forces.

— Suivez cette voiture qui tourne le coin ! ordonna-t-il au chauffeur. Cinq livres si vous ne la perdez pas !

En route, sans quitter des yeux la Hotchkiss grise que son chauffeur suivait habilement dans tous ses détours, Jim, revenant à lui, murmura :

— Pour la deuxième fois aujourd’hui je soustrais les bandits à la police ! Joli métier que je fais là !

Après de longs détours apparemment destinés à dépister les fileurs éventuels, la Hotchkiss stoppa subitement à l’angle de Queen’s Road. Dès que la « contessina » eut mis pied à terre, la voiture s’éloigna à toute vitesse. Inexprimablement soulagé, Jim jeta un billet à son chauffeur et, en quelques enjambées, rejoignit la jeune fille.

Elle marchait tranquillement sans se retourner. Il ne lui venait apparemment pas à l’idée qu’elle pouvait être suivie.

Une timidité de collégien s’empara soudain de Jim.

— Mademoiselle… bredouilla-t-il.

Elle le mesura d’un regard étonné et hautain, et se détourna calmement.

« Cette aventurière au regard candide, se dit Jim avec une certaine admiration, a un cran de tous les diables ! »

S’enhardissant, il se rapprocha de nouveau d’elle et murmura :

— J’ai eu le plaisir de vous admirer sous le nom de miss Edith Fairfax…

Bile le regarda, surprise, et haussa de nouveau les épaules.

— C’est une erreur, monsieur.

— Ce n’est pas une erreur, miss… miss Edith Fairfax.

Elle eut un regard un peu inquiet.

— Ce nom me paraît vaguement connu… Mais vous vous trompez, monsieur. Ce n’est pas moi.

Jim se mit à rire. Décidément, elle l’amusait.

— En effet, mademoiselle, ce n’est pas vous. Je suis payé pour le savoir. Votre nom n’est pas Edith Fairfax. Il est…

— Bianca di Mirandello.

— Enchanté, contessina, fit-il en s’inclinant. Jim Joy.

De nouveau, elle eut un regard vaguement inquiet.

— Ce nom-là aussi, je l’ai entendu quelque part…

— Je suis heureux que ma modeste réputation soit parvenue jusqu’à vous ! Je ne me doutais pas qu’on parlait de moi dans votre milieu ! Bien qu’aujourd’hui, évidemment, j’aie rendu aux vôtres certains services...

Elle le regardait de ses yeux ingénus. L’absence de fard, la nouvelle forme artistement donnée à la bouche et aux sourcils, et qu’on eût juré naturelle, les cheveux lisses et châtains à la Joconde sous le petit feutre gris-argent, la toilette élégante, mais très discrète, la faisaient paraître plus familière. Et le quelque chose de doux et de simple, le quelque chose de May, était toujours là. Maintenant, Jim l’aurait reconnue entre mille sous n’importe quel déguisement.

— Quelle actrice ! se disait-il en grinçant des dents. Quelle actrice consommée !

Oscillant entre la rage et le rire, il adopta de nouveau un ton plaisant :

— Et que comptez-vous entreprendre maintenant, contessina ?

— Il m’est interdit, monsieur, répliqua-t-elle sérieusement, de parler à des étrangers.

— Vous me considérez comme un étranger, après la preuve de dévouement que je vous ai donnée tout à l’heure ? Mais savez-vous qu’on peut m’arrêter pour complicité ?

— Je ne vous comprends pas, dit-elle froidement...

— Cessez donc de jouer à cache-cache ! Je sais que vous appartenez à la bande de criminels qui a organisé tous ces enlèvements. Je sais que vous les servez admirablement en jouant à la perfection les rôles de jeunes filles du meilleur monde. Je pourrais sur-le-champ vous livrer à la police. Si je ne le fais pas, c’est parce que… pour des raisons que vous n’avez pas besoin de connaître, éluda-t-il un peu vaguement. Puis, pris d’une rage soudaine, il saisit son bras et cria presque :

— Comprenez-vous ?

Elle secoua lentement la tête :

— Je ne comprends pas.

Sous le regard clair et vide de ses yeux, Jim se sentit secoué par un frisson inexplicable. Une angoisse étrange le glaçait. Il y avait là un mystère qu’il ne pénétrait pas. « Est-elle folle ? » se demanda-t-il.

Puis, brusquement :

— Edith !

Elle ne broncha pas.

— Bianca !

Elle leva docilement des yeux vides.

— May !

Pour la troisième fois, en entendant ce nom, elle frémit. Une souffrance aiguë transperça le vide bleu de son regard, et sa bouche se tordit douloureusement.

— May… répéta-t-elle. May… May… Pourquoi m’appelez-vous ainsi ?

— Comment vous appelez-vous en réalité ?

— Je ne sais pas.

— Où allez-vous ?

— Je vais dans cette maison.

Et elle indiqua un des immeubles situés dans Queen’s Road.

— Pourquoi allez-vous là-bas ?

— Je dois y aller.

— Pourquoi faire ?

— Je ne sais pas.

— Qui vous a dit de le faire ?

— Je ne sais pas.

— Alors, n’y allez pas !

— Je ne peux pas.

Une fureur folle convulsa Jim. « Elle fait l’idiote pour me rouler, et je marche à fond, comme un imbécile que je suis ! » murmura-t-il.

Ils étaient parvenus devant l’immeuble situé au 31 Queen’s Road.

Elle était sur le point d’entrer quand il la saisit par le bras.

— N’entrez pas ! Que faites-vous parmi cette bande de criminels ? Vous si jeune, si fine, si différente des autres, pourquoi sacrifier votre avenir ? Vous n’êtes pas faite pour ces aventures ténébreuses ! Écoutez-moi, oubliez le passé, venez, je vous cacherai des bandits, de la police, de tous, je vous sauverai, je vous emmènerai au bout du monde !

Elle l’écoutait, les sourcils levés, comme faisant un effort pour comprendre. Puis, passant sa main sur son front comme pour chasser des idées importunes, elle se retourna et entra.

Jim la suivit dans l’escalier.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-il d’une voix rauque.

— Je suis la contessina Bianca di Mirandello, dit-elle d’une voix monotone, comme une leçon apprise par cœur.

— Ce n’est pas vrai ! Vous mentez ! Vous n’êtes pas la contessina ! Vous n’êtes pas la contessina ! Vous n’êtes pas la contessina !

Elle chancela légèrement, et se retourna vers lui.

— Je ne suis pas la contessina ? répéta-t-elle d’une voix incertaine.

— Non !

— Qui suis-je ?

Jim porta la main à son front en sueur.

— Est-ce que je perds la raison ? se demanda-t-il. Puis, une fois de plus, la saisissant par la main avec sa dernière énergie : venez !

Elle secoua la tête.

— Je dois aller, dit-elle en reprenant sa voix monotone, je dois aller au 31 Queen’s Road, au premier étage, chez miss Sarah Smith.

Jim laissa échapper sa main et la contempla, la respiration suspendue.

Puis il jeta un regard autour de lui.

31 Queen’s Road ! Mais il y était allé lui-même, une fois, chercher May Smith pour la ramener en voiture à Guildford ! May qui, obstinément, quand elle venait à Londres, refusait toute distraction et se confinait dans l’appartement de la vieille tante infirme de son mari, miss Sarah Smith…

Le cerveau de Jim, déjà ébranlé par les divers événements de la journée, était en proie au vertige.

— Vous allez chez miss Sarah Smith ? !

Déjà, elle appuyait sur la sonnette.

Un pas hâtif s’approcha ; la porte s’entr’ouvrit, et Jim aperçut la bonne et entendit distinctement, venant de la pièce voisine, une voix d’homme : « Enfin ! Ça doit être elle ! Dépêchons-nous ! » — « Chut… » souffla une autre voix.

Poussant hardiment la porte par laquelle se glissait May II, Jim demanda à la bonne :

— Mrs. May Smith est-elle ici ? Dites-lui que c’est de la part de son beau-frère, Mr. Joy !

— Mrs. Smith n’est pas là aujourd’hui, répondit la bonne qui fit mine de refermer la porte.

— Dans ce cas, je voudrais parler à miss Smith.

— Miss Smith ne reçoit personne, monsieur.

— Personne ? Et cette dame ? demanda Jim, en cherchant des yeux May II. Mais elle avait déjà disparu.

— C’est l’infirmière de miss Smith, elle vient de la part de son médecin. Excusez-moi, monsieur, mais miss Smith est très mal, elle a besoin de moi !

Et la bonne lui referma la porte au nez.

CHAPITRE VIII

JONATHAN SMITH EN PLEIN MYSTÈRE

— Au moins, se disait Jim, pendu au téléphone dans la cabine téléphonique la plus voisine, au moins ai-je la satisfaction de songer que j’ai eu aujourd’hui le plaisir d’augmenter d’une manière appréciable les recettes des P.T.T. de Londres !

— Allô ! allô ! Mademoiselle, c’est insupportable ! Voilà une heure que j’ai demandé Guildford ! Il n’y a pas une heure ? Mais il y a au moins cinq minutes ! Je vous dis que c’est urgent, il me faut le poste de police… Ah ! ça y est ! Ce n’est pas trop tôt ! Jenkins ? Le chef constable est là ? Jonathan, je vous annonce que je m’occupe de votre avancement, je veux enfin, moi aussi, vous rendre un service, et je vous mets sur une piste qui, si vous la poursuivez avec succès, vous vaudra la qualité d’inspecteur ! Une piste qui vous intéresse, mon vieux il se passe quelque chose de mystérieux dans l’appartement de votre honorable tante, miss Sarah Smith. Quoi ? je ne suis pas le premier à vous le dire ? Enfin, Dieu merci, May n’y est pas aujourd’hui ! Comment ? Elle y est ? En ce moment ? Mais… Mais… Mais ce n’est pas possible ! J’en viens, et la bonne m’a dit qu’elle n’y était pas. Il y a combien de temps ? Et qui encore ? Miss Esther Bell ? Il ne manquait que ça ! Mais notre May, grand Dieu ! Si elle courait un danger ! Ne posez pas de questions, Jonathan ! Vous êtes exaspérant. Arrivez le plus tôt possible. C’est ça. Si on ne me laisse pas entrer, vous me trouverez devant l’appartement.

Comme il s’y attendait, personne ne répondit à ses coups de sonnette répétés. Terriblement inquiet, il se posta sur le palier devant la porte. Maintenant qu’il savait les deux May chez miss Smith, toutes ses pensées étaient pour la première. Il se reprochait amèrement d’avoir contribué à introduire dans la maison où elle se trouvait une aventurière dangereuse. Car il ne doutait plus que May II avait simplement cherché à détourner ses soupçons par une simulation adroite et inattendue. Mais de quelle façon la tante du chef constable, entre toutes, se trouvait-elle soudain au centre de ces agissements louches ? « C’est l’infirmière de miss Smith, qui vient de la part de son médecin » avait déclaré la bonne. Au fait, May II se cachait peut-être sous cet autre déguisement commode ? Dans ce cas, le médecin était-il dupe ou complice ? Et qui était le docteur de la vieille demoiselle ? D’autre part, la tante de Jonathan et May Smith n’avaient pu manquer de s’apercevoir de la ressemblance étrange entre elle-même et la soi-disant infirmière ! Était-il possible – les pensées les plus folles s’entre-croisaient dans l’esprit de Jim – que May eût une sœur, dont l’existence, pour des raisons inconnues, devait être tenue secrète ? Et comment miss Esther Bell – à ce nom, Jim frissonna, car il avait une peur bleue de l’autoresse – avait-elle eu vent de ce mystère ? Et enfin, pourquoi toutes ces personnes, qui devaient se trouver maintenant dans l’appartement, ne répondaient-elles pas aux coups de sonnette ? La voix d’un homme était-elle celle du médecin ? L’infirme se mourait-elle ? Ou bien – Jim frémit –les complices de la contessina s’étaient-ils introduits dans ce logis ? La bonne était-elle à leur solde ? Dans ce cas, qu’adviendrait-il des femmes innocentes ? Le sang de Jim bouillonna à cette pensée. Pourquoi, mon Dieu, n’avait-il pas sur lui le trousseau des fausses clefs qu’il mettait dans la poche de tous ses héros ! Mais il était inutile d’alerter la police, car au fond il ne savait rien, et jusqu’à la venue éventuelle de Leeds il s’écoulerait presque autant de temps que jusqu’à celle de Jonathan Smith. Les minutes se traînaient avec une lenteur suppliciante. Quelques personnes descendant ou montant l’escalier avaient remarqué avec étonnement le jeune homme qui arpentait fiévreusement le palier. Au moindre bruit, il tressaillait nerveusement et prêtait l’oreille. Mais, s’il se passait quelque chose chez miss Smith, ce devait être dans les chambres du fond, car bien qu’il collât son oreille à la porte, il régnait un silence de mort. Il fut même surpris dans cette position peu flatteuse par un monsieur âgé accompagné d’un collégien, qui descendaient de l’étage au-dessus. Entendant un bruit de pas, il se rejeta en arrière, et le regard scandalisé du vieillard le fit rougir jusqu’à la racine des cheveux. Le vieux monsieur, saisissant le gamin par l’épaule, l’empêcha de se retourner et l’entraîna, d’une main ferme, avec une indignation silencieuse. Chaque tour que faisait l’aiguille sur le cadran des seconds était une torture de l’inquisition. Chaque minute cent ans de purgatoire. Il se sentait prêt maintenant à livrer May II pieds et poings liés à la police, pourvu que May I fût en sécurité. Jonathan Smith, ne viendrait-il donc jamais ? Est-ce ainsi qu’il protégeait sa femme ?

Enfin, enfin, après une attente d’une heure, la silhouette imposante de Jonathan Smith parut au bas de l’escalier, accompagnée du maigre Jenkins.

— Vite, vite ! cria Jim. Ouvrons cette porte ! Pourvu qu’il ne soit pas trop tard !

Pendant que Jenkins introduisait en hâte dans la serrure, l’un après l’autre, ses passe-partout, Jonathan déclara à Jim :

— Mon pauvre frère, un noir mystère s’est abattu sur notre famille !

Enfin la porte céda, et les trois hommes se précipitèrent dans le vestibule. Jim s’élança dans la direction d’où lui était parvenue la voix d’homme. Il poussa la porte du salon, et à ses yeux horrifiés apparut un tableau sinistre étendues sur le sol, auprès de la fenêtre, deux femmes gisaient dans le sang.

CHAPITRE IX

LA FIN D’UNE CROISADE

— Morte, dit le sergent Jenkins en laissant retomber la main glacée de miss Esther Bell.

Jim se détourna avec terreur du visage rigide de la vieille femme assassinée, encadré par les plumes d’autruche sombres, et, d’une main tremblante, écarta les mèches blondes ensanglantées qui cachaient le visage de May.

Agenouillé auprès du corps frêle, il colla son oreille contre le cœur, scruta désespérément les traits, et finit par tirer de sa poche un petit miroir qu’il appliqua sur la bouche entr’ouverte.

— Elle vit ! annonça-t-il à la vue de la buée à peine perceptible qui ternissait la glace, et il se détourna pour que Smith et Jenkins n’aperçussent pas les larmes qui coulaient le long de ses joues.

Un quart d’heure plus tard, une ambulance transportait May à l’hôpital voisin. Le médecin, après avoir examiné la blessée, lavé et pansé la blessure, déclara au chef constable :

— Votre femme a reçu un coup de couteau dans l’épaule. Un peu plus bas, il eût été mortel. Par bonheur, l’arme n’est pas entrée profondément. Mrs. Smith a perdu, beaucoup de sang, il est vrai, et son évanouissement est extraordinairement profond. On serait tenté de la croire, droguée. Mais peut-être n’est-ce là que l’effet du choc subi, à la fois physique et moral ? D’ailleurs, nous verrons bien dans quel état elle reviendra à elle. Puisque sa constitution est aussi délicate que vous le dites, et ses nerfs aussi fragiles, l’essentiel est de ne pas l’émouvoir ni la fatiguer. Tâchez, au moins les premières heures, de lui épargner les interrogatoires. Il lui faut le calme et le repos complet. Quant à la blessure, ne craignez rien, je vous promets une prompte guérison.

Joy et Smith retournèrent sur les lieux du crime, où les attendait Jenkins. On se garda, bien entendu, de toucher à quoi que ce soit, et l’inspecteur de police du district retrouva le corps de la malheureuse autoresse à la même place, sur le tapis auprès de la fenêtre. Le coup avait porté en plein cœur. Elle devait être morte depuis plus de deux heures. On laissa le cadavre sur le parquet jusqu’à l’arrivée du médecin légiste.

Il n’y avait pas trace de miss Sarah Smith dans l’appartement, pas plus que de la bonne et des malfaiteurs inconnus. Mais en perquisitionnant, on découvrit dans les tiroirs de la chambre à coucher et du cabinet de toilette une perruque grise, un nécessaire complet de maquillage et plusieurs paires de lunettes noires ; sur le lavabo, une boîte renfermait un rasoir ; dans les placards, les commodes et l’armoire à glace, à côté du linge et des vêtements de femme, on trouva plusieurs complets et tous les accessoires de la toilette masculine. Les costumes étaient extrêmement variés. Une personne entrée dans cet appartement pouvait en ressortir transformée en matrone respectable ou en jeune femme élégante, en dandy ou en ouvrier. On trouva même un uniforme de facteur, une blouse et une coiffe d’infirmière et une livrée de chasseur.

— Nous sommes tombés là sur un joli guêpier ! murmura l’inspecteur.

— Quel sort ont-ils réservé à ma pauvre tante Sarah ! soupira Jonathan Smith. Et quel sort me réservent-ils à moi-même ? Déjà, ma femme, ma tante, et la vieille amie de ma famille ont été frappées par les impitoyables meurtriers. Il n’y a pas de doute c’est moi, qu’ils cherchent.

Et il essuya son front couvert d’une sueur froide.

— C’est moi qu’ils cherchent, répéta-t-il. Ils se doutent que je suis sur les traces des ravisseurs de notre châtelain ! C’est bien je les attends. Le triomphe ou la mort !

L’inspecteur entre temps avait fait monter la femme de ménage qui entretenait l’escalier, et la soumettait à un interrogatoire.

— Avez-vous remarqué quelque chose d’anormal dans cet appartement ? demanda-t-il.

— Non, Sir, balbutia la balayeuse effrayée. Miss Smith était malade et ne sortait plus. Même quand j’aidais la bonne à faire le ménage, je ne voyais jamais miss Smith.

— Qui est cette bonne ?

Elle s’appelle Jane, Sir, Jane Morris. Je ne la connais que depuis que miss Smith a emménagé dans la maison. De temps en temps on faisait un bout de causette. Mais Jane était très occupée. Elle allait souvent faire des courses. Elle était contente de sa place ; le plus dur était de porter miss Smith dans ses bras pour la lever et la coucher, rapport à sa maladie. Mais Jane était une forte fille, et puis, miss Smith payait bien ! Moi aussi… la balayeuse s’interrompit.

— À vous aussi, elle donnait de bons pourboires ?

— Pour ça, oui, Sir ! À Noël, cette année, je ne pouvais pas me plaindre ! C’était une dame distinguée !

Et son regard, avec effarement, parcourut la pièce en désordre.

— Qui venait chez miss Smith ?

— Eh bien ! il y avait la jeune Mrs. Smith, puis l’infirmière. Elle venait pas tous les jours, mais seulement de temps en temps. Poser des ventouses, m’a dit Jane.

— Et qui encore ?

— Eh bien ! il y avait le docteur, Sir.

— Comment était-il ?

— Assez grand, avec une belle barbe noire et des yeux noirs on aurait dit qu’il voyait à travers nous.

Comment s’appelait-il ?

— Je ne sais pas, Sir. Jane disait toujours « le docteur ». Ce n’était pas un médecin du quartier.

— Et puis ?

— Il y avait de temps en temps d’autres personnes, Sir, mais je ne sais pas qui. Pas beaucoup, d’ailleurs. Miss Smith ne recevait presque personne.

— Et qui voyiez-vous sortir de son appartement ?

— Dame, ceux qui étaient entrés, sir !

— Vous êtes sûre de ne pas avoir vu sortir d’ici des gens qui n’y entraient pas ?

La femme de ménage écarquilla les yeux.

— Ma foi non, Sir. Et puis, nous on ne sait pas. On ne voit pas toujours. Les gens entrent et sortent comme ils veulent. Je fais les escaliers et je travaille dans plusieurs appartements, c’est tout.

— Miss Smith occupe tout le premier étage, n’est-ce pas ? Et qui sont les locataires au-dessus ?

— C’est un Mr. Jacobs, Sir. Un célibataire. Il n’a personne avec lui. Je viens nettoyer dans la matinée. Il travaille pour un grand journal, et sort souvent la nuit. Il lui arrive assez fréquemment de voyager pour son journal. Quelquefois, il reçoit du monde, des gens de toute sorte, des femmes, des hommes. Que voulez-vous, un journaliste ! Autrement, c’est un locataire très convenable.

— Est-il chez lui en ce moment ? Il a peut-être entendu quelque chose…

— Je ne sais pas, Sir. Hier il était absent.

On sonna en vain à la porte de Mr. Jacobs. Elle resta fermée.

— Tout à l’heure, dit Jim, se rappelant soudain le regard scandalisé du vieillard, tandis que j’attendais sur le palier, deux personnes ont descendu l’escalier. Un monsieur âgé, aux cheveux blancs, et un jeune garçon. Mais s’ils avaient entendu des cris ou quoi que ce soit dans l’appartement de miss Smith, ils auraient alerté les autres locataires.

— Je crois l’enquête terminée, déclara l’inspecteur du district. Nous avons tout examiné.

— Puis-je retourner dans le salon ? demanda Jim. J’ai vu là une immense bibliothèque, et pour certaines raisons, les lectures de miss Smith m’intéressent beaucoup.

Les rayons supérieurs étaient occupés par des ouvrages traitant de psychologie et de magnétisme. Jim en tira quelques-uns pour les regarder, et poussa une exclamation d’étonnement ; derrière cette première rangée de livres, la bibliothèque n’offrait plus qu’un petit réduit vide, au fond duquel gisait une échelle.

À son exclamation, les autres accoururent.

L’inspecteur, comprenant au premier coup d’œil, écarta le premier plan de la bibliothèque, qui s’ouvrait comme une porte, redressa l’échelle, l’appuya au mur, monta et frappa au plafond. Après quelques tâtonnements, un son creux retentit.

— Une trappe ! s’écria Jim.

L’inspecteur fit un signe affirmatif et poussa sans succès. Un agent monta à sa suite sur l’échelle et tous deux, unissant leurs efforts, enfoncèrent la trappe.

Ils pénétrèrent un à un dans l’appartement de Mr. Jacobs, qui était bien celui d’un journaliste célibataire plein de livres, de journaux, de papiers, meublé assez confortablement, mais sans ordre. On n’y aurait trouvé rien de répréhensible, si l’inspecteur, ouvrant à l’aide d’un passe-partout une armoire fermée à clef, n’avait découvert deux paquets de vêtements. Quand on déballa le premier, il en sortit une robe de satin noir ornée de dentelles et un immense châle indien, dans les franges duquel s’était accroché un mouchoir marqué « S. S. ».

— La dépouille de ma tante Sarah ! s’écria Jonathan Smith.

— Ou plutôt celle du bandit qui jouait son rôle, rectifia Jim.

— James ! Que dites-vous ?

— Je dis que j’ai vu descendre un homme âgé accompagné d’un gamin. Tous deux s’étaient évidemment travestis ici. Les vêtements que nous venons de retrouver sont ceux qu’ils portaient avant leur sortie sur le palier. L’homme âgé était affublé de cette robe noire, il jouait donc le rôle de miss Smith, et le gamin…

— Eh bien ? le gamin ?

Avant même d’ouvrir le deuxième paquet, Jim savait la réponse. Il ne fut pas le moins du monde étonné en revoyant le petit feutre gris argent, le sac et les souliers de daim gris, et tout l’ensemble discret et élégant qu’avait porté la contessina.

En pensant à May, blessée, à l’hôpital, il avait envie de piétiner ces hardes.

— Je la retrouverai, dit-il entre ses dents, et la prochaine fois, elle ne m’échappera pas !

— Il faut, dit l’inspecteur en refaisant soigneusement les deux paquets, laisser tout ici dans le même état. Je ferai venir un ouvrier pour remettre la trappe. L’individu qui se fait appeler Jacobs ne doit pas savoir que nous avons découvert le secret des deux appartements. De cette façon, l’oiseau reviendra dans le nid, et sera pris par nos hommes postés ici, sans que personne le sache. C’est probablement lui-même qui jouait le rôle de miss Smith et qui sortait et rentrait par la porte de l’appartement du deuxième, pendant qu’on croyait la vieille demoiselle alitée et malade.

— Mais depuis combien de temps, se lamenta Jonathan Smith, dure cette comédie infernale ? Quand je pense que ma femme, ma femme ! est peut-être déjà venue ici au moment où tante Sarah n’était plus…

— Le témoignage de Mrs. Smith contribuera peut-être, du moins en partie, à éclaircir ce mystère, dit l’inspecteur. Espérons qu’elle reviendra bientôt à elle. Le médecin, je crois, vous a donné bon espoir ? Mon cher collègue – et l’inspecteur serra la main de Jonathan Smith – vous avez toute ma sympathie ! Nous autres policiers sommes particulièrement exposés aux coups des bandits…

— Notre devoir, dit le chef constable, nous place au-dessus du commun des hommes. Par là même, il comporte des dangers surhumains.

— Ce qui est surtout malheureux, répliqua l’inspecteur, c’est que nos proches en soient victimes. Cette infortunée miss Bell…

— Miss Bell, déclara Jonathan Smith, est morte en pleine croisade. Mais la croisade n’est pas morte !

— J’espère que vous m’autoriserez, dit l’inspecteur, à présenter mes hommages respectueux à Mrs. Smith dès qu’elle sera rétablie, et à lui poser quelques questions ?

— N’oubliez pas, intervint Jim, qu’il faut avant tout la ménager. Son état réclame une extrême prudence. Les premiers jours, elle ne sera sans doute pas assez forte…

Le chef constable raidit le torse et leva la main.

— Mon épouse, déclara-t-il, sera toujours assez forte pour satisfaire aux exigences de la loi.

CHAPITRE X

LE COLLIER DU MAHARAJAH

Quatre jours s’étaient écoulés depuis la journée mouvementée où les événements, avec une rapidité vertigineuse, avaient précipité Jim dans leur tourbillon.

Tout Guildford avait assisté à l’enterrement de miss Esther Bell, sur la tombe de laquelle Jonathan Smith avait prononcé le discours le plus solennel de sa vie. La fin tragique de la célèbre autoresse avait provoqué un vif émoi dans la presse, et ses œuvres jouissaient d’un renouveau inouï. La première édition de La Croisade du chevalier était déjà épuisée.

Personne encore ne se doutait du lien entre le drame mystérieux de Queen’s Road et l’enlèvement des collectionneurs. Jim avait préféré, pour des raisons à lui, ne pas révéler que l’« infirmière » qu’il avait vu entrer dans l’appartement, avait été la contessina et miss Edith Fairfax. Par acquit de conscience, Jim téléphona à Leeds et apprit, avec un inexprimable soulagement, que le sarcastique inspecteur de Scotland Yard avait quitté Londres, appelé par une affaire urgente.

Le mystérieux Jacobs n’avait plus reparu.

May Smith venait d’être transportée dans le petit cottage de Guildford. Elle n’était sortie de son évanouissement que pour tomber dans un sommeil léthargique. Sa blessure guérissait rapidement, mais l’état général se ressentait du choc nerveux qu’elle avait subi. Jim vivait dans l’attente du moment où il lui serait permis de la revoir. Bien qu’il fût peu probable que les coups sanglants eussent été portés par la main de la contessina, Jim était torturé par le remords. Il avait le sentiment angoissant d’avoir, par sa soif d’aventures et son défi au destin, attiré sur May la fatalité.

Ne tenant plus à Londres depuis quelle avait quitté l’hôpital, il se rendit à Waterloo Station pour gagner Guildford, et, n’osant pas troubler la paix du petit cottage, se-dirigea vers le bureau du chef constable.

— Mr. Price, le directeur de la National Provincial Bank LTD, vient d’entrer chez le chef, Sir ; mais je vais vous annoncer quand même, déclara Jenkins.

Un instant après, il introduisait Jim dans le bureau où Mr. Price, le plus vieux banquier de Guildford, était installé dans un fauteuil en face du chef constable.

— Mr. Price, je vous présente mon frère, James Joy, déclara celui-ci. Je n’ai pas de secrets pour lui.

— Parfait, dit le banquier en serrant la main de Jim. J’en suis d’autant plus heureux que Mr. Joy, à ce que je sais, a pris part à la terrible affaire qui a mis en deuil notre ville. Sa perspicacité notoire, et pour ainsi dire professionnelle, nous sera d’un grand secours.

Jim, qui, depuis quelques jours, éprouvait une certaine aversion pour le rôle de détective privé, s’inclina sans souffler mot. Il se tenait sur ses gardes.

— Dois-je comprendre, dit Jonathan Smith, que la communication que vous désirez me faire, Mr. Price, a trait au crime sinistre et mystérieux que vous venez de mentionner ?

— Précisément, Mr. Smith. Mais – le banquier toussota – je dois attirer votre attention sur le fait que ladite communication ne porte en aucune façon un caractère officiel. Je viens ici à titre privé. Je viens, pour ainsi dire, d’ami à ami, d’honnête homme à honnête homme. Voilà trente-huit ans, Mr. Smith, que j’ai l’avantage de diriger la National Provincial Bank LTD à Guildford. En voilà quinze que vous exercez dans notre ville les fonctions de chef constable, avec probité, honneur et dignité.

— Cet éloge dans la bouche du plus ancien et du plus honorable citoyen de Guildford comptera, parmi les plus belles récompenses de ma périlleuse carrière, répondit Jonathan Smith.

— Je n’ai donc pas besoin, Mr. Smith, de vous spécifier que les informations que je crois de mon devoir de vous donner doivent rester strictement entre nous.

Le banquier toussota de nouveau et continua :

— Vous savez sans aucun doute que la fortune assez considérable de votre pauvre tante, miss Sarah Smith, dont le sort reste dans l’ombre d’un mystère tragique, se trouvait en dépôt à notre banque.

— Se trouvait ? répéta Jonathan Smith.

— Je dis bien « se trouvait », étant donné que depuis le déménagement de miss Smith à Londres, elle ne s’y trouve plus. Miss Smith a estimé qu’il lui serait plus commode, habitant Londres, de déposer son capital dans une banque londonienne. Il est inutile maintenant de chercher à établir dans quelles proportions cette décision de la pauvre dame et cet abandon de toutes les traditions de sa ville natale a contribué à la conduire où elle est maintenant…

— C’est-à-dire probablement au tombeau, murmura Jim.

— Vous l’avez dit. Si toutefois ces bandits lui ont accordé le luxe d’une sépulture ! Quoi qu’il en soit, là fortune de miss Smith ne se trouve plus chez nous, mais à la Middlessex Company à Londres. Son testament – je me rends parfaitement compte qu’en vous donnant ces renseignements, je transgresse les lois de la discrétion professionnelle, mais il est des cas où le devoir moral est plus impérieux que les règlements – son testament, donc, est resté tel qu’il a été rédigé il y a douze ans ; je l’ai signé en qualité de témoin, et il se trouve toujours chez le notaire Waynes, de notre ville. D’après ce testament, l’héritier unique de Miss Sarah Smith est son neveu Jonathan Smith, ici présent.

Le chef constable poussa un discret soupir de soulagement.

— Mais – ici le banquier fut saisi par une quinte de toux – j’ai appris de source sûre – entre collègues, vous savez il y a des choses qu’on ne se cache pas – que dans le courant de ces deux dernières années, miss Smith, par des chèques successifs, a retiré de sa banque presque tout son capital. Il ne reste actuellement à son compte courant que quelques centaines de livres.

Jonathan Smith ouvrit et referma la bouche à plusieurs reprises, se raidit, ajusta machinalement son lorgnon, et ne dit rien.

— J’ai toujours estimé, ajouta Mr. Price, que le fait de retirer son argent de la National Provincial Bank LTD était une preuve d’égarement mental et devait être nécessairement suivi d’autres catastrophes. Ainsi, cet autre drame qui vous toucha également de près : miss Leigh, la tante de votre épouse, s’il vous en souvient, fut assassinée peu après avoir retiré de nos coffres-forts le fameux collier.

— Quel collier ? demanda Jonathan Smith d’une voix blanche. Il avait renoncé à comprendre.

Ce fut le tour du banquier de le considérer bouche bée.

— Je vous demande pardon, Mr. Smith ; vous m’avez demandé quel collier ?

— Oui, Mr. Price. Je vous ai demandé quel collier.

— Mais vous saviez pourtant que miss Marian Leigh possédait un collier de perles d’une valeur inestimable ?

— Non, Mr. Price, je ne le savais pas.

— Cependant, vous devez connaître l’histoire du collier des Leigh ?

— Non, je ne connais pas l’histoire du collier des Leigh.

— Mais votre femme, cria presque le banquier écarlate, votre femme est l’héritière du collier de sa famille !

— Ma femme, dit Jonathan Smith en se redressant de toute sa hauteur, n’a hérité de sa famille qu’un nom sans tache et une honnêteté sans reproche.

— Mr. Smith, déclara le banquier en s’épongeant le front, voilà la plus grosse surprise que j’ai eue dans ma vie ! Miss Leigh n’a donc pas légué à sa nièce un collier de perles ?

— Aucun collier.

— Et l’on ne l’a pas retrouvé parmi ses effets dans son cottage de Farnham ?

— Vous savez bien, Mr. Price, que tous ses bijoux, de même que l’argent qu’elle était allée, ce jour-là chercher dans votre banque, ont été dérobés par le maraudeur qui l’a tuée !

— Dans ce cas, déclara le banquier, le collier a été volé avec le reste ! L’assassin ne convoitait pas, comme nous le croyions, quelques misérables dizaines de livres, mais des millions !

— Des millions ? !

— Mr. Price, dit Jim, qui voyait que le quiproquo menaçait de s’éterniser, pourriez-vous avoir l’obligeance de nous expliquer toute cette affaire, à partir du commencement ?

— Il le faut, dit le banquier. Je vois qu’il le faut. Écoutez-moi, Mr. Smith ; le grand-oncle de miss Marian Leigh – c’est-à-dire l’arrière-grand-oncle de votre épouse – était, comme vous le savez peut-être, colonel dans notre armée des Indes. Il eut l’occasion, dans des circonstances extrêmement romanesques, de sauver la vie à un Maharajah. Peu de temps après, il se mariait, et le Maharajah reconnaissant offrit à sa jeune femme, comme cadeau de noces, un magnifique, collier, trois rangs de perles roses, dont chacune valait une fortune. Parée de cet ornement sans prix, la jeune femme partit avec son mari pour Bumali où se trouvait sa garnison. Ils étaient presque arrivés, quand, de l’épaisseur d’un buisson, au crépuscule, une flèche partit. Elle atteignit au cœur la jeune mariée qui mourut quelques instants après. La flèche était empoisonnée. Le colonel Leigh savait quelle main l’avait lancée ; pour sauver le Maharajah, il avait dû tuer le fils d’un prince indigène ennemi de l’Angleterre et du souverain qu’il était chargé de protéger. Le prince s’était vengé. Peu de temps après, le colonel fut tué, ou plutôt il se fit tuer au cours d’une bataille contre les Hindous révoltés. Il légua le collier à son frère – le grand-père de miss Leigh – en lui recommandant la prudence. Dans une lettre posthume retrouvée sur son corps, il disait : Je n’oublierai jamais que j’ai vu ces perles fatales sur le cou de ma femme assassinée. Elles sont le prix de sa vie. J’en ai horreur. Faites-en ce qu’il vous plaira, mais je vous conseille – car elles portent malheur – de n’y recourir qu’en cas d’extrême besoin et de ne pas défier le destin par cette richesse qui n’est pas pour nous autres. Mr. Leigh obéit. Il ne révéla à personne l’existence du collier, excepté au notaire Waynes, grand-père de notre Waynes, et à mon propre grand-père, fondateur de la National Provincial Bank LTD, Mr. Leigh déposa le collier dans un coffre-fort, et seulement quelques années après, alors que la nécessité le lui imposait, il fit vendre une perle qui lui rapporta une somme inestimable. Plus tard, il en vendit encore deux pour doter sa fille et installer son fils. C’est grâce à la dot de miss Dorothy-May, constituée par la vente d’une perle, qu’elle a pu subsister en Amérique avec son mari. Pour aider Mr. Quaker à un moment critique, miss Marian vendit encore une perle. Mais elle-même n’a jamais touché un sou à part sa petite rente. « Cela me suffit, Mr. Price, me disait-elle, je ne veux pas recourir à ces perles sanglantes. » La tradition de la famille était de léguer le collier au fils ou à la fille aînée, qui gardait ce secret pour lui, en le consignant dans son testament. Miss Dorothy-May, ou plutôt Mrs. Quaker, n’en a rien su, puisqu’elle est morte la première, avant miss Marian. Mais cette dernière a dû faire un nouveau testament en faveur de sa nièce, miss May…

— Miss Marian, interrompit Jonathan Smith, a retiré son testament de chez Mr. Waynes trois semaines avant sa mort. On ne l’a pas retrouvé, elle a dû le supprimer.

— C’est-à-dire qu’elle a retiré son testament en même temps que son collier ! Mais pourquoi ?

Jonathan Smith leva les bras au ciel.

— Dieu seul le sait ! Nous croyions à ce moment-là qu’il n’y avait aucune différence, car May, de toute façon, héritait du cottage et de quelques centaines de livres. Personne ne nous a jamais parlé de l’existence du collier…

— Mr. Waynes et moi étions, tenus à une discrétion absolue. D’ailleurs, au moment de l’affaire Leigh, nous nous trouvions tous deux à Godalming, occupés à régler la succession d’une cliente commune, Lady Parkestone. À notre retour, une semaine après, votre mariage était un fait accompli. Nous étions certains que miss May était au courant du secret familial, mais nous croyions, d’après votre train de vie, que vous aviez pris la résolution sage et modeste de suivre l’exemple de vos aînés. Je ne vous cacherai pas que j’étais quelque peu blessé de constater que vous ne faisiez pas suffisamment confiance à la National Provincial Bank LTD et ne déposiez pas votre trésor dans nos coffres-forts, mais c’était, chez moi, un point d’honneur de ne pas vous en parler.

— Que ne l’avez-vous dit plus tôt, Mr. Price !

— Cela n’aurait pas ressuscité miss Leigh ni rendu le collier, dit Jim. Deux faits sont hors de doute : d’une part, May ne connaissait pas le secret du collier, d’autre part, des gens sans aveu l’ont appris d’une façon quelconque et ont perpétré le vol et l’assassinat. Miss Leigh a été poignardée, n’est-ce pas ?

— Oui, avec une arme qu’on n’a pas retrouvée. Une espèce de couteau-poignard.

— Comme miss Bell.

— Vous voulez dire…

— Que les deux assassinats ont été commis par la même personne. Et que le meurtre de miss Leigh, celui de miss Bell, celui, probablement, de miss Smith, les événements mystérieux dans l’appartement de cette dernière, et enfin, l’enlèvement de sir Patrick Ormsby et des autres collectionneurs, ont été exécutés par la même bande de criminels.

Le banquier Price regardait Jim avec une certaine admiration.

— Savez-vous, dit-il lentement, que le capital de sir Patrick Ormsby – ou plutôt celui de sa femme, mais c’est tout un, car ils se sont mariés sous le régime de la communauté des biens – a été retiré de sa banque presque entièrement dans le courant des derniers mois, de même que celui de miss Smith ?

— Dans ce cas, la fortune de lady Gwendolyn…

— N’existe plus. Mais ses créanciers ne le savent pas encore.

— À l’origine de cette série de crimes à transformations, déclara Jim, il doit y avoir un cerveau ; quand nous saurons le nom du médecin de miss Sarah Smith, nous aurons la clef du mystère !

Sa main, machinalement, sur la feuille de buvard rose qui couvrait le bureau du chef constable, esquissait du crayon une triple rangée de perles sur un cou gracile et penché. Une flèche – ou était-ce un poignard ? ensanglantait la peau blanche de la jeune mariée.

— Moi qui avais la nostalgie des aventures, murmura-t-il, je suis bien servi !

CHAPITRE XI

DE SCOTLAND YARD À LA SÛRETÉ

— Vous êtes sûr, mon cher Lepic, que c’est là sa véritable origine ?

— Absolument certain, mon cher Leeds. Jammerthal était jadis, dans son pays, à la tête d’une semblable organisation d’étudiants : la Garde d’Acier. Pendant la guerre, il a espionné tour à tour au service de l’Autriche, de la France, de l’Angleterre…

— C’est même grâce à cela que je l’ai reconnu. En 1916, alors que j’étais attaché à l’Intelligence Service, il nous a volé un document important ; il est vrai qu’il avait commencé par nous en procurer un autre, volé aux Allemands. Il a réussi à s’échapper, mais j’ai la mémoire des visages, bien que très changé, je l’ai reconnu immédiatement quand je l’ai rencontré à Londres.

— Il a des raisons d’être militariste ; la guerre lui a rapporté pas mal. Mais à la fin il s’est tellement embrouillé qu’il a dû changer d’identité.

— Il est heureux que nous ayons tous deux, pour des raisons et par des voies différentes, suivi ses traces. Je crois que si nous les suivons jusqu’au bout, elle nous mèneront à des découvertes intéressantes. Dans l’affaire actuelle, il n’est certainement qu’un des instruments entre les mains d’une bande dangereuse de bandits professionnels.

— Lui, oui. Mais ceux qui ont subi le même sort ?

— Je ne suis pas encore tout à fait fixé. L’Américain me paraît au-dessus de tout soupçon. Il est avéré qu’il a une fortune immense, absolument intacte. Quant au comte, le Pape lui-même est son garant. Celui qui me chiffonne le plus, c’est mon compatriote… Il y a du vrai et du faux dans cette affaire. En tout cas, nous faisons surveiller de près tous nos collectionneurs à Londres. Aucun enlèvement n’est plus possible.

— Je me demande comment ils écouleront toute la marchandise volée ? Ne sont-ils pas d’une imprudence extrême en volant des pièces cataloguées, signalées à toutes les polices ?

— Pour les bijoux et les médailles, ça n’a aucune importance. Ils prendront l’or et les pierres précieuses, quant à l’antiquité, ils s’en moquent ! Pour le reste… Vous ne vous figurez quand même pas, mon cher confrère, que des escrocs aussi roués feront vendre demain à l’hôtel Drouot des toiles qu’ils ont dérobées hier ? Ils les ont probablement mises en sûreté, et quand il se sera écoulé un certain temps, et que toute l’affaire aura sombré dans l’oubli, de magnifiques Monet ou Renoir surgiront quelque part en Amérique. À ce moment-là, ces œuvres auront passé par tant d’intermédiaires qu’il sera impossible de retrouver les aigrefins. Vous savez que pour les bijoux volés il n’en est souvent pas autrement.

— Cependant – et l’inspecteur Lepic sourit d’un sourire entendu – cependant ils peuvent commettre une imprudence. Surtout si on la provoque habilement.

— C’est-à-dire ?

— Le fragment de lettre, mon cher Leeds, que vous avez retrouvé dans un des savants bouquins de monsieur le professeur von Jammerthal, dans son appartement de Londres, et qui vous a amené à Paris – ce dont je suis très heureux – vous a prouvé que notre ami commun avait ici certaines accointances. Mais lesquelles ? C’est ce que vous ne savez pas. Eh bien ! nous, la Sûreté, qui avons eu l’occasion, à plusieurs reprises, de nous occuper de lui, en connaissons quelques-unes. Ce fameux antisémite, a, entre autres, des relations très amicales avec un nommé Christian Lévy, marchand de tableaux de la rue Saint-Honoré. Il lui a souvent fait vendre et acheter des toiles remarquables, et bien entendu n’y a rien perdu. Jammerthal est d’autant mieux placé pour ces sortes d’affaires que son ancienne femme, une Polonaise, a épousé un riche Norvégien. Celle-ci, bien que fortunée, ne dédaigne pas les pourcentages, et fait parfois acquérir par les amis de son nouveau mari ou par ce mari lui-même des tableaux que procure à Christian Lévy le Herr Professor. Tout le monde y trouve son compte.

— Parfait, je comprends votre plan. Mais il est douteux que notre personnage ose reparaître parmi ses relations de Paris. L’affaire de Londres a fait du bruit partout et tout le monde ici le croit disparu.

— Il peut toujours prétexter une histoire politique quelconque et demander la discrétion absolue à ses amis parisiens. Je suis presque certain qu’il finira par venir trouver le marchand de tableaux, car c’est là qu’il a le plus de chances de rencontrer son ancienne femme qui l’a déjà tiré de plus d’une mauvaise passe. Nous n’avons qu’à faire surveiller discrètement la galerie de la rue Saint-Honoré…

— Et à y déléguer quelque somptueuse Hollandaise qui achètera deux ou trois dessins et exigera qu’on lui trouve un Monet dans le genre de celui qui a été volé à Mirandello.

— Exactement mon idée. Entre temps, le Professor Jammerthal aura reparu. Le marchand, qui remuera tout Paris pour trouver le Monet, ne manquera pas de lui en parler. La Hollandaise aura promis un prix alléchant et le poisson mordra à l’hameçon. À ce moment-là, nous aviserons Christian Lévy que le tableau a été volé et qu’il ait à le tenir à nôtre disposition.

— Comment vous remercier, cher confrère ? Sans vous, je ne pourrais mener à bien cette affaire. Elle ne vous concerne pas directement, mais…

— Mais dans ces sortes de bandes cosmopolites, nous retrouvons toujours de vieilles connaissances…

— Que nous renouvelons très volontiers, n’est-ce pas, mon cher Lepic ? dit en souriant l’inspecteur Leeds, de Scotland Yard.

— Et que nous espérons mettre à l’abri pour le plus longtemps possible, répondit en souriant aussi l’inspecteur Lepic, de la Sûreté.

CHAPITRE XII

LES DROITS DU MARI

Dans le petit visage exsangue, les yeux mi-clos s’entr’ouvrirent. La voix enfantine vibra faiblement :

— Jimmy !

Jim déposa gauchement quelques roses sur la couverture et se pencha sur le front et la main de May. Une boule dans la gorge l’empêchait de parler.

— Jimmy, Jo m’a expliqué les choses, mais j’ai encore des questions à vous poser. Il faut tout me dire.

— Plus tard, petite sœur. Vous ne devez pas vous fatiguer.

— Non, tout de suite. Je suis beaucoup plus émue quand je ne sais pas.

— Que voulez-vous savoir ?

May ferma les yeux un instant. Étendue dans le lit blanc, les mains jointes sur la couverture, ses deux nattes blondes tombant le long des joues amaigries, elle avait l’air d’une petite fille.

— Jim, dit-elle en rouvrant les yeux, avez-vous revu la femme fatale ?

— Ne parlons plus de cette femme ! Plus jamais !

— Jim, j’ai le droit de savoir. Je veux votre bonheur. Je voudrais tant, tant, que vous épousiez une vraie jeune fille, fraîche, droite, claire, qui vous rendît heureux !

— Il n’y en a plus, May, dit Jim avec lassitude. Il n’y en avait qu’une seule… May, ne me torturez pas !

— Répondez à une seule question. Cette femme… vous l’aimez ?

— Je l’aime parce qu’elle vous ressemble, May, dit Jim sourdement.

Il y eut un long silence.

— Mon grand frère, dit doucement May, racontez-moi tout, voulez-vous ? Cela vous soulagera.

Lorsque Jim eut terminé sa confession, elle murmura :

— Pauvre femme égarée ! Qui sait ? Au fond, elle est peut-être innocente. Nous ne savons pas quelles circonstances l’ont poussée au crime ! On a pu l’y forcer…

— Vous êtes trop indulgente, May. Quand j’ai songé, un instant, que c’était peut-être sa main qui vous avait blessée…

— Oh non ! je ne crois pas que ce soit elle. Tout cela s’est produit avec une rapidité telle que j’ai pu à peine m’en rendre compte. Puisque personne ne répondait à mon coup de sonnette, j’ai ouvert la porte avec la clef que m’avait, donnée tante Sarah, et, je suis entrée dans le salon. Jim, mon sang s’est glacé quand j’ai vu tante Sarah – où enfin, la personne que je croyais être elle – braquer un revolver sur miss Bell ! Au même moment, Jane, la bonne, s’est élancée sur moi ; j’avais vaguement l’impression que tante Sarah se jetait sur miss Bell ; un instant, j’ai essayé de résister, de crier – mais la peur me serrait la gorge, je croyais que je devenais folle ; puis, j’ai vu tante Sarah se pencher sur moi – mais ce n’était pas elle, ce n’étaient pas ses yeux – et je crois que je me suis évanouie tout de suite.

— Ils n’ont pas tiré parce qu’ils craignaient qu’on entendît le coup de feu dans la maison. Mais comment est-il possible que vous ne vous soyez pas aperçue avant que ce n’était pas tante Sarah ? N’avez-vous donc rien remarqué d’anormal, ces derniers temps ?

— Vous savez, cette pauvre tante a toujours été un peu étrange si seule, si vieille, si malade, ce n’est pas étonnant ! Mais elle est devenue tout à fait incompréhensible depuis qu’elle est retournée de Suisse et a voulu à tout prix aller habiter Londres. Vous vous rappelez que je l’ai accompagnée au sanatorium, mais que je suis revenue un mois avant elle, parce que Jo était trop seul. C’est pendant ce mois-là qu’elle a connu là-bas le médecin qu’elle vénérait tant et qui l’a fait changer d’idées sur bien des choses…

— Mais qui est-il ?

— Je ne sais pas. Elle l’appelait toujours « le maître » ou « mon grand docteur ». Une fois que je lui ai demandé son nom, elle m’a dit brusquement que ça ne me regardait pas, que j’étais trop jeune pour comprendre, et qu’un jour peut-être elle m’initierait. Je ne l’ai d’ailleurs vu lui-même qu’une seule fois.

— Comment est-il ?

— Plutôt grand, beau, avec une barbe noire, comme les rois assyriens, et des yeux qui donnent le frisson. Des yeux terribles ! J’avais peur de lui et j’étais plutôt contente de ne-jamais le rencontrer.

— Mais quels changements y avait-il dans la vie de miss Smith depuis qu’elle habitait Londres ?

— Elle avait congédié la vieille Florence et engagé une nouvelle bonne, Jane, que lui avait recommandée, je crois, le docteur.

— Naturellement ! Et vous n’avez rien remarqué de suspect chez cette Jane ?

— Mon Dieu, non ! Elle faisait son devoir, elle était assez prévenante, et puis, c’était une fille très forte physiquement, et tante Sarah en avait besoin. Jane devait la lever, la coucher, la porter du lit sur le divan. Elle allait de mal en pis, à la fin elle ne pouvait plus bouger. Elle souffrait beaucoup des yeux, ne supportait pas la moindre lumière, portait des lunettes noires… Je lui a proposé une fois de consulter quelques grands médecins, mais elle a jeté les hauts cris : personne, excepté son docteur ! Elle devenait de plus en plus farouche. Je l’ai priée tant de fois de recevoir cette pauvre miss Esther Bell, jamais elle n’a accepté ! Tout ce qu’elle tolérait, c’était la visite de Jo, une fois par mois. Il lui serrait la main, ils échangeaient quelques mots, et c’était tout. J’étais étonnée qu’elle me gardât, mais elle avait un faible pour moi ; et je crois que son docteur lui avait dit de ne pas me renvoyer. Elle aimait aussi ma voix je lui servais de lectrice.

— Que lui lisiez-vous ?

— Jadis, à Guildford, des romans de miss Esther Bell. Mais à Londres, elle n’en voulait plus. Elle avait des livres sur la vie future, sur l’initiation, sur… May chercha dans sa mémoire.

— Ne vous fatiguez pas, May. Vous me raconterez cela plus tard. Dites-moi seulement si vous vous rappelez quelque chose qui puisse indiquer à peu près le moment où miss Smith a été remplacée par quelqu’un d’autre.

— Je ne sais pas… Vraiment, je ne me rends pas compte. Ce quelqu’un, en tout cas, devait bien connaître ses habitudes. Elle était si souffrante ce dernier mois qu’elle faisait venir l’infirmière, et qu’elle ne me gardait plus pour la nuit, comme elle avait quelquefois l’habitude de le faire auparavant. La malheureuse, il n’était pas difficile de jouer son rôle ! Elle était toujours couchée dans son lit ou sur un divan, dans une chambre obscure, enveloppée de châles. Les lunettes noires cachaient ses yeux, et souvent elle avait une compresse sur le front. Elle parlait très peu, d’une voix chevrotante…

— Et… l’infirmière ?

— Je ne l’ai vue que deux ou trois fois. D’abord, elle venait rarement et seulement pour poser des ventouses. Ce n’est que ce dernier mois qu’elle est venue souvent. Tante Sarah m’avait dit une fois, il y a longtemps – la voix de May trembla légèrement : « Cette infirmière a quelque chose de commun avec toi, mon enfant. Tu pourrais être, toi aussi, infirmière, tu as la douceur qui calme les malades. » Pauvre tante Sarah !

— Et Jonathan vous laissait passer le quart de votre existence en compagnie d’une vieille infirme à moitié folle ! dit Jim durement.

— Oh ! Jim, vous devriez avoir honte ! La sœur unique de son père, malade, alitée…

— Et riche ne l’oublions pas ! Vous payiez de votre personne pour son héritage !

— Je vous défends de dire des choses pareilles ! Jonathan n’a jamais fait la chasse à l’argent ; vous savez bien qu’il m’a épousée sans dot !

— Il le rappelle assez souvent ! murmura amèrement Jim. Pardonnez-moi, May, je ne suis pas moi-même. Vous voir blessée, défaite, pâle, me rend fou. Tout ce que je veux, c’est vous savoir heureuse.

— Mais je suis heureuse, Jim, déclara May d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre ferme. Jo est si bon pour moi ! Si vous saviez avec quels ménagements il m’a raconté l’histoire du collier ! Pourquoi avoir gardé cette richesse inutile qui nous a porté malheur à tous ! Si j’avais connu son existence, j’aurais supplié tante Marian de s’en défaire !

— Et jamais elle n’y a fait allusion ?

— Elle m’a dit plusieurs fois – elle m’a même écrit en Amérique en m’appelant chez elle – qu’elle avait un secret de famille, à me confier. Mais elle hésitait toujours quand elle abordait ce sujet et finissait par remettre cette confidence à une autre fois. Jo m’a demandé bien souvent pendant les dernières années si vraiment elle ne m’avait jamais parlé d’un collier. Mais…

— Comment ? interrompit Jim. Vous devez vous tromper, May ! Quand Jo vous a-t-il parlé du collier ?

— Mais toujours, depuis le moment où nous nous sommes connus. Cette question semblait le tracasser. Je croyais qu’il s’agissait d’un des vieux bijoux de tante Marian qu’on avait volés, mais il n’y avait pas de colliers parmi eux. Hier, en me racontant tout ce que lui a dit Mr. Price, Jo m’a expliqué qu’il avait déjà vaguement entendu dire par un clerc du notaire Wayne que ma tante possédait un collier, mais quel collier ? il en ignorait l’origine.

Jim la regarda sans mot dire. Quelques phrases échangées la veille résonnaient encore à ses oreilles :

— Vous saviez pourtant, Mr. Smith, que miss Leigh possédait un collier de perles ?

— Non, Mr. Price, je ne le savais pas.

Pourquoi Jonathan Smith avait-il menti ?

May, épuisée, s’était rejetée dans ses oreillers.

— Ma pauvre enfant, je vous ai fatiguée par toutes mes questions ! Je vais partir…

— Non Jim, pas encore ! Je ne suis pas calmée. Mais vous pouvez… vous pouvez me soulager.

— Tout ce que vous voudrez May ! Dites !

— Jimmy, murmura May très bas. Il faut me promettre une chose : ne vous laissez pas prendre dans les filets d’une aventurière. Ne suivez une femme que si vous êtes vraiment sûr d’elle…

À cet instant, on entendit la porte du vestibule s’ouvrir et la voix de Jonathan Smith déclarer :

— Elle va beaucoup mieux, lady Gwendolyn ! Elle sera très heureuse de vous voir ! Votre visite est un honneur inespéré.

Lady Gwendolyn Ormsby entra avec une grande gerbe de fleurs.

— Ma chère Mrs. Smith, quelle joie de vous voir convalescente ! Je ne viens que pour une minute, je ne m’assieds même pas. J’ai rencontré Mr. Smith en route et il m’a fait le plaisir de monter dans ma voiture. Mr. Joy, voilà bientôt une semaine que je vous attends ; vous m’aviez promis de venir. Mais je sais quel coup a été pour vous – pour nous tous – l’attentat à la vie de Mrs. Smith… Cependant, j’en viens à me demander si la vie est un si grand bien ? J’aurais voulu être à la place de cette pauvre miss Esther Bell !

Et lady Gwendolyn s’essuya les yeux.

— La vie, dit Jim, est une suite de points de suspension.

Jonathan Smith se tourna vers lui :

— Non, James la vie est une ligne droite !

— La vôtre, Mr. Smith, oui, soupira lady Gwendolyn. Mrs. Smith doit se sentir heureuse de s’appuyer sur un bras si fort ! Nous allons la laisser se reposer ne nous accompagnez pas, Mr. Smith, restez avec elle ; profitez de vos privilèges !

— Les droits du mari, dit Jonathan, comportent aussi des devoirs. Les prérogatives maritales ne seraient qu’une vulgaire usurpation sans le dévouement réciproque.

Jim, singulièrement énervé, se leva.

— Vous permettez que je vous accompagne, lady Gwendolyn ?

— Très volontiers, Mr. Joy ! De toute façon, je tenais à vous parler !

Quand lady Gwendolyn, suivie de Jim, se fut éloignée, May fit signe à son mari de s’asseoir près d’elle et posa doucement la tête sur son épaule.

Jonathan Smith n’aimait pas ces effusions à une heure du jour où elles n’étaient pas réglementaires. Mais, étant donné l’état de May, il se contenta de dire avec indulgence :

— Vous êtes vraiment affaiblie, mon enfant. Quand j’aurai réglé cette ténébreuse affaire, je prendrai un congé et je vous emmènerai en vacances pour quinze jours.

May, saisie d’un brusque remords, effleura d’un baiser le sommet dégarni de sa tête, et murmura :

— Johnnie ! Mon pauvre Johnnie !

CHAPITRE XIII

CHEZ LE MAGE

D’épais rideaux de velours noir dissimulaient les portes et les fenêtres. Le tapis était noir, avec d’étranges dessins or et argent, et les murs, tapissés de lamés noir et or, ne portaient aucun tableau, aucun ornement, sauf deux immenses glaces encadrées d’argent massif, disposées en face l’une de l’autre et qui allaient du plafond au parquet, répercutant à l’infini le décor funèbre. Quelques divans bas, couverts de velours noir et de coussins en lamé et en brocart dont les broderies répétaient les signes cabalistiques du tapis, complétaient l’ameublement. La seule lumière provenait d’une veilleuse dissimulée dans un vase d’argent massif.

Lady Gwendolyn Ormsby frissonna.

— On se croirait dans un caveau ! chuchota-t-elle. Ce divan est un catafalque.

— Vous ne croyez pas si bien dire, murmura Jim entre ses dents, en tâtant dans ses poches l’assortiment de revolvers, le trousseau de passe-partout, la trousse de maquillage et l’attirail de fausses barbes qu’il y avait savamment disposés.

— Vous ne savez pas combien je vous suis reconnaissante d’avoir bien voulu m’accompagner, cher Mr...

— Chut ! N’oubliez pas que je suis le frère de votre mari.

— J’ai obéi à votre étrange désir sous ce rapport, mais je n’en comprends pas les raisons. Cet homme verra à travers vous, n’en doutez pas.

— Je verrai peut-être aussi à travers lui, souffla Jim presque imperceptiblement.

— Depuis la disparition de mon pauvre mari, depuis toutes les autres catastrophes qui ont suivi, je me sens absolument désorientée. Surtout depuis que j’ai découvert au fond d’une armoire de Patrick tous ces livres affreux sur le crime, les criminels et les criminalistes. Il y a là un mystère qui dépasse l’entendement humain. Pas de doute, on a ensorcelé Patrick, autrement il n’aurait pas fait ce qu’il a fait avec notre argent… Je n’ai confiance qu’en vous, Mr… pardon, mon cher James. L’étude du crime est votre domaine, et vous me soutiendrez de toute votre vaste expérience. Mais vous n’êtes, vous aussi, qu’un être humain, et il faut là, je le sens, une révélation surhumaine. J’ai tout de suite senti la main de la providence quand lady Lindermere, ma belle-sœur, m’a parlé du maître. Elle ne fait rien sans lui. Il lui a prédit des choses qui se sont accomplies en tout point. Quand la duchesse de Rochester était à New-York, on lui a volé sa broche de diamants, le plus beau bijou des Rochester, et on ne l’a retrouvé que grâce à lui. Miss Edith Fairfax, qui est venue passer quelques mois à Londres, en dit des merveilles. Il possède le don de seconde vue à un degré inouï. Très souvent, il opère par son médium, une jeune Orientale, une créature supra-terrestre, Maya…

— Maya ? répéta Jim. Il voulut poser une autre question, mais la voix lui manqua.

— Oui, Maya, l’illusion éternelle. Une fois, après la disparition mystérieuse d’un banquier connu, la sœur de la victime est venue consulter le maître, et Maya, dans son sommeil, a dit qu’elle voyait un homme poignardé, étendu sur l’herbe, dans une clairière, au milieu d’une forêt. Quelques jours après, on a retrouvé l’homme, dans un endroit semblable à celui qu’elle décrivait les moindres détails se sont vérifiés. Je suis heureuse que vous ayez approuvé mon idée de le consulter et que vous ayez même insisté pour m’accompagner. Je veux au moins connaître le sort de mon pauvre Patrick…

— Chut ! souffla Jim. L’épais rideau de velours en face d’eux s’écarta, et un serviteur hindou coiffé d’un turban blanc leur fit silencieusement signe de le suivre. Après avoir traversé un long couloir tapissé de noir, éclairé également par une veilleuse, il souleva un tapis et ouvrit une porte qu’il referma immédiatement derrière eux.

Aveuglés par une éblouissante lumière, ils chancelèrent. Quand ils rouvrirent les yeux, ils se virent dans une sorte de salle ronde, sans fenêtres, éclairée par un plafond vitré en forme de coupole d’où la lumière tombait à flots. Il n’y avait pour tout ameublement qu’une banquette demi-circulaire épousant la forme du mur, et en face, sur le fond d’un rideau qui cachait une partie de la salle, une table en fer à cheval devant laquelle était assis un homme à barbe noire.

Il leva sur lady Gwendolyn Ormsby des yeux noirs magnétiques et demanda d’une voix calme et souveraine :

— Pourquoi avez-vous amené un homme ? Je vous ai ordonné de venir seule.

— Pardon, maître… Lady Lindermere ne m’avait pas dit… Je ne savais pas que je n’avais pas le droit d’amener quelqu’un… balbutia-t-elle.

— Qui est cet homme ?

Lady Gwendolyn rougit violemment, baissa les yeux et bredouilla :

— C’est le frère cadet de mon mari, James Ormsby.

Le maître transperça Jim d’un long regard et dit calmement :

— Peggy Ormsby, vous mentez.

Lady Gwendolyn-Peggy, avec une sorte d’exclamation inarticulée, s’affala sur la banquette.

— Cet homme ne s’appelle pas Ormsby, pas plus que vous ne vous appelez Gwendolyn.

— Puisque vous savez tout, dites mon vrai nom ! déclara insolemment Jim.

Le maître le regarda souverainement. On sentait qu’il planait trop haut pour le mépriser.

— Maya vous le dira, dit-il lentement.

Jim frémit.

— Asseyez-vous sur la banquette.

Il y eut un silence. Le maître semblait plongé dans ses méditations. Puis, très calme, sa voix retentit de nouveau :

— Es-tu là, Maya ?

Une voix infiniment fragile, semblant venir de très loin, retentit derrière le rideau :

— Je suis là.

— Dors-tu ?

— Je dors.

— Qui y a-t-il devant moi ?

— Un homme et une femme.

— Pourquoi la femme est-elle venue ici ?

— Elle cherche son mari.

— Pourquoi l’homme est-il venu ?

— Il doute du maître.

— Qui est cet homme ?

Il y eut un silence.

Le maître tira un cordon d’argent, et le rideau s’écarta tout à coup. Sur un siège à dossier droit et élevé, dans une pose hiératique, enveloppée du front au pieds dans de grands voiles, se tenait Maya.

— Ouvre les yeux, Maya ! Connais-tu son nom ?

— Oui.

— Comment s’appelle-t-il ?

— Jim Joy.

Le rideau se referma sur elle.

Lady Gwendolyn Ormsby, foudroyée, se laissa glisser à genoux et sanglota :

— Pardonnez-nous, maître !

Jim Joy, blême d’humiliation et de colère, oubliant toute prudence, déclara d’une voix tranchante :

— Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elle sache mon nom. Je le lui ai dit moi-même.

Et soudain, d’un mouvement absolument imprévu, il s’élança vers le rideau, l’écarta violemment, et saisissant la voyante par les épaules, cria :

— May !

Comme une lunatique réveillée en sursaut, elle croula brusquement et serait tombée à terre si Jim ne l’avait soutenue ; il se pencha au-dessus d’elle et, les yeux dans ses yeux, souffla impérieusement :

— May !

Levant vers Jim son regard devenu lucide, elle s’accrocha à lui et chuchota désespérément :

— Emmenez-moi ! Sauvez-moi ! J’ai confiance en vous !

Soudain ses yeux s’agrandirent démesurément, s’emplirent de terreur, puis, peu à peu, se vidèrent de toute expression. Elle se redressa, s’appuya de nouveau légèrement au dossier du siège, joignit les mains sur les genoux et redevint une statue hiératique.

Jim se retourna.

Le maître, intensément et silencieusement, regardait Maya de ses yeux noirs.

— Vous n’avez pas le droit de détenir cette femme ici ! cria Jim haletant. Pourquoi la faites-vous servir à vos diaboliques machinations ?

Le maître fit un geste hautain d’indifférence.

— Emmenez-la. Elle vous suivra si elle le désire. Je ne m’y oppose pas.

— May, dit désespérément Jim. May ! Venez !

Elle garda le silence. Elle ne semblait pas entendre.

— May, m’entendez-vous ? May !

Silence.

Il la prit par le bras. Elle n’opposa aucune résistance, mais son bras était inerte. Quand Jim le lâcha, il retomba comme un poids mort.

— C’est bien, dit Jim. Je partirai seul. Ou bien avez-vous l’intention de me retenir dans votre antre de sorcier ?

— Je ne retiens nul être de force, répondit le maître.

— De force, non ! Mais par votre charlatanisme hypnotique ! Je vous préviens que ça n’agit pas sur moi ! Je pars, mais je reviendrai !

— Vous êtes libre, répondit calmement le maître.

— Venez, lady Gwendolyn !

Et Jim la prit par la main.

Lady Gwendolyn-Peggy arracha sa main avec horreur et se détourna de lui :

— Partez, vous êtes un impie !

— Folle ! cria Jim hors de lui. Si vous subissez le même sort que miss Smith, vous l’aurez mérité !

Il buta aveuglément contre le mur avant de trouver le battant invisible derrière un tapis, fit claquer furieusement la porte, traversa en courant le couloir et se heurta contre l’Hindou au turban blanc.

— Montre-moi la sortie, chien ! cria-t-il. Et si tu oses quoi que ce soit…

L’Hindou, silencieux, lui montra le chemin jusqu’au vestibule et ouvrit la porte toute grande. Jim dégringola quatre à quatre l’escalier et sortit sur la route déserte qui s’étendait devant le pavillon. Il passa devant la voiture de lady Gwendolyn et se dirigea en courant vers le petit bar « Aux trois sorcières » qu’il avait remarqué en venant et qui était à quelques minutes de marche. En face de ce bar, en bordure du trottoir, se trouvait une cabine téléphonique. Dieu merci, le pavillon du chiromancien, situé à l’endroit le plus désert et le plus désolé de Shepherd’s Bush, Western Road, était seulement à quarante minutes de Guildford.

L’automatique fonctionnait bien et il obtint rapidement la communication.

— Allô, Jenkins ? Passez-moi le chef constable, vite ! Jonathan ! J’ai trouvé le médecin de miss Sarah Smith. C’est le chef de la bande. Il s’appelle Zerga. Il habite…

Une main lui ferma la bouche, étouffant les mots. Avant qu’il eût eu le temps de se retourner, il était bâillonné, ligoté, emporté à travers la route dans le bar « Aux trois sorcières », traîné dans l’arrière-boutique, poussé dans une minuscule chambre noire et jeté sur le sol comme un paquet. La porte se referma derrière lui et la clef grinça dans la serrure.

CHAPITRE XIV

LA CHANCE JUSTIFIE SA RENOMMÉ

Jim étouffé par le bâillon, endolori et meurtri par les cordes, ne se rendait pas compte du nombre d’heures qui s’étaient écoulées depuis sa capture, quand le grincement de la clef parvint à son oreille et qu’un pâle rayon de lumière, qui parut aveuglant à ses yeux habitués aux ténèbres, filtra par l’ouverture de la porte.

Deux hommes le soulevèrent, l’emportèrent de nouveau à travers l’arrière-boutique et le déposèrent sur le sol.

— Enlevez le bâillon et les cordes, dit une voix calme. Laissez-lui seulement les mains liées. Installez-le ici. Maintenant, sortez. Attendez dans le bar. Dès que j’appellerai, venez.

Quelques instants après, Jim se trouvait assis sur une chaise dans un coin devant un guéridon portant une bouteille de whisky, un siphon et des verres. Au milieu de la chambre brûlait une lampe électrique. Il n’y avait pas de fenêtres, mais Jim jugea qu’il devait être nuit. L’homme à la barbe noire lui versa la boisson et porta le verre à ses lèvres. Jim but docilement, se demandant toutefois si ce n’était pas du poison. Mais il reconnut le goût d’un whisky pur de tout mélange. L’alcool lui brûla le gosier, mais en même temps le revigora. Il s’étira, autant que le lui permettaient ses mains liées, et posa un regard lucide sur le mage.

— Je croyais, Zerga, dit-il avec un sourire froid, que vous ne déteniez nul être de force ?

— J’avais sous-estimé vos capacités, mon garçon. Et aussi les résultats de votre enquête. Vous allez me dire maintenant tout ce que vous savez.

— Vous croyez ?

Zerga sourit.

— Oui, je crois. Car si vous ne me le disiez pas…

— Eh bien ? Si je ne vous le disais pas ?

— Vous rendez-vous compte, petit, que vous ne me parleriez pas en ce moment – et que vous seriez depuis longtemps hors d’état de parler à qui que ce soit – si vous n’aviez pas un protecteur puissant ? Mais cette protection a des limites. Il faut que vous parliez.

— Vous oubliez que j’ai plus agi pour vous que parlé ; deux fois j’ai sauvé les vôtres de la police.

— La première fois, grâce à votre crédulité, et la deuxième, grâce à votre galanterie. Vous le ferez une troisième !

— Grâce à quoi ?

— À ceci.

Et Zerga tira tranquillement un petit poignard.

— Mais sachez bien que cet instrument-là ne viendra qu’en dernier recours. Nous en avons d’autres pour commencer. Mes hommes sont à côté, dans le bar. Même si un de mes petits Malais ne vous avait pas suivi à votre insu, le patron du café aurait écouté votre entretien téléphonique et vous aurait coffré. Vous êtes un impulsif, Joy, vous n’êtes pas fait pour nous tenir tête. Et maintenant, trêve de plaisanteries ! Que savez-vous de nous ?

Une idée folle traversa le cerveau de Jim. Il y avait une chance sur mille qu’elle pût se réaliser. Mais cette seule chance, il devait la tenter. Il n’en avait pas d’autre.

— Ce que je sais sur vous, dit-il lentement, vous l’apprendrez par une lettre, une lettre que j’ai écrite ce matin à l’inspecteur Leeds et que je n’ai pas encore mise à la poste.

— Où est-elle ?

— Dans la poche intérieure droite de mon pardessus.

Zerga se rapprocha de lui, fouilla la poche et en tira la lettre dont il examina soigneusement l’enveloppe. Elle était cachetée et portait en suscription :

 

Monsieur l’inspecteur Leeds

Scotland Yard

Victoria Embankment

Londres

 

Prière de faire suivre.

Jim regardait Zerga en retenant son souffle. Déchirerait-il l’enveloppe ou l’ouvrirait-il à l’aide d’un coupe-papier ? Seuls les impulsifs ou les désordonnés déchirent une enveloppe, et le mage ne paraissait être ni l’un ni l’autre.

Zerga plongea la main dans la poche de son gilet, en tira un canif, coupa soigneusement l’enveloppe, et jeta le canif ouvert sur le guéridon. La chance que Jim avait si souvent fait intervenir dans ses romans pour sauver ses héros, semblait vouloir justifier la renommée qu’il lui avait faite. Zerga avait tiré un canif, et l’avait jeté sur le guéridon. Mais ce n’étaient que deux pas de fait sur mille. Il en restait neuf cent quatre-vingt-dix-huit :

Zerga s’approcha de la table du milieu pour lire la lettre à la lumière de la lampe électrique. Après l’avoir lue lentement d’un bout à l’autre, il la remit dans l’enveloppe et dit :

— C’est tout ce que vous savez ?

— C’est tout ce que je veux que Leeds sache de ce que je sais, dit doucement Jim.

— Et le reste ?

— Si je vous le dis, que ferez-vous de moi ?

— Je vous remettrai en liberté, à la condition expresse et définitive que vous ne vous mêliez plus de nos affaires.

— Et si je ne le dis pas ?

— Il y a un robinet dans la pièce d’à côté. On vous mettra dessous, de façon à ce que l’eau tombe goutte à goutte sur votre crâne pendant quatre heures… pour commencer. Et ensuite…

— Qui me garantit que vous me remettrez réellement en liberté si je parle ?

— Le puissant protecteur qui a obtenu qu’on ne vous supprime pas jusqu’à présent. À condition, je le répète, que vous oubliiez notre existence. Sinon, à la prochaine intervention…

— C’est bien, dit Jim. J’ai sur moi un document qui vous intéressera. Et je vous en donnerai les commentaires de vive voix.

— Un document sur quoi ? Ne cherchez pas à gagner du temps. Si vous bluffez, vous le payerez.

— Un document sur May. Sur Maya, dit tranquillement Jim.

Le coup porta d’une façon à laquelle il ne s’attendait pas. Le magicien verdit.

— Où est ce document ?

— Il est divisé en fragments qui se trouvent dans mon portefeuille – poche intérieure droite de mon veston – dans la poche gauche du pantalon – et dans la poche secrète du pardessus – sous la poche ouverte intérieure droite.

Que ferait maintenant Zerga ? Appellerait-il ses hommes pour déshabiller et fouiller Jim entièrement ? Et que ferait la chance ? Resterait elle fidèle ?

Zerga, de nouveau, s’approcha de Jim, se pencha, fouilla toutes les poches indiquées et en tira une quantité de papiers. Jim avait conservé l’habitude de gamin qu’il bénissait maintenant, de porter sur lui pendant des années des tas de choses inutiles des visas périmés, des lettres auxquelles il avait répondu depuis longtemps, des billets de théâtre, des photos, des prospectus, des carnets volumineux où il notait tout ce qui lui passait par la tête, des plans de ses livres, des programmes, des horaires. Par conséquent, le tas hétéroclite qu’étala Zerga sur la grande table, sous la lampe électrique, était considérable. Quant à la poche secrète, elle contenait de nombreuses photos de May Smith, prises à différents moments, et quelques-uns de ses courts billets tracés d’une écriture enfantine. Zerga posa méthodiquement tout cela sur la table, s’assit et se mit à étudier soigneusement chacun des documents. C’est ce qu’avait voulu Jim.

Il attendit quelques instants et voyant Zerga plongé dans l’étude des papiers, avança la tête vers le guéridon. Son cœur battait à tout rompre. Palpitant, il avançait par millimètres. Zerga ne le regardait toujours pas. Après s’être suffisamment avancé, il se mit à baisser la tête. La lame ouverte du canif luisait sous ses yeux. Les parcelles infinitésimales de mouvements amenèrent enfin sa bouche tout près du guéridon. Il saisit le canif avec les dents et refit le trajet en arrière, plus rapidement, mais avec la même prudence. Zerga n’avait qu’à lever les yeux pour tout comprendre. Mais il ne les leva pas. Il continuait à trier avec un soin minutieux les vieilles paperasses de Jim, cherchant le document révélateur sur Maya.

Jim se détourna et laissa tomber la tête sur ses genoux. Maintenant, si Zerga le regardait, il ne verrait qu’un homme affaissé, replié sur lui-même, en proie au désespoir. Remarquerait-il que le canif n’était pas sur la table ? Y aurait-il assez de papiers pour que Jim réussît avant que Zerga eût terminé sa lecture ? Jim maudissait les instants de sa vie où il avait jeté les prospectus tendus dans la rue par les hommes-sandwiches, les vieux tickets d’autobus, les lettres des importuns. Dévoré par la soif d’agir, mais observant toujours la plus extrême prudence dans ses mouvements, il approcha ses poignets de la bouche et se mit à scier avec la lame ouverte du canif la corde qui les liait. Heureusement, elle n’était pas épaisse. Au début, il ne sentait pas le moindre progrès. À chaque froissement de papier indiquant que Zerga rejetait de côté un document déjà lu, un frisson froid courait le long de son dos. Ses poignets étaient tout ensanglantés. Soudain, il sentit la corde, sciée probablement jusqu’à moitié, céder rapidement. Ce fut l’affaire de quelques instants. Laissant tomber le canif sur ses genoux, il cacha ses mains sous sa tête et frotta doucement ses poignets endoloris l’un contre l’autre pour les dégourdir. Jetant un coup d’œil du côté de Zerga, il s’aperçut que le tas avait considérablement diminué et allait bientôt disparaître. Quand il crut sentir que ses mains étaient redevenues capables d’agir, il replaça là corde autour de ses poignets avec ses dents, se redressa et attendit.

Quelques instants passèrent.

Zerga leva les yeux.

— Vous m’avez trompé, dit-il froidement. Il n’y a rien.

— Les documents y sont, je vous les montrerai. Je les ai copiés d’une écriture chiffrée. La clef se trouve dans la poche intérieure gauche de mon veston.

— Vous bluffez, mon garçon, dit Zerga d’une voix qui rappela à Jim le robinet d’à côté. C’est le dernier délai que je vous accorde.

— Certaines gens, dit Jim, savent qui est Maya. Et je connais leur nom.

Les joues mates de l’Oriental reprirent de nouveau une teinte verdâtre. Pour la troisième fois, il s’approcha de Jim et tendant la main pour fouiller sa poche, se pencha sur lui.

Jim attendait ce moment. Le dieu des aventures ne l’abandonnait pas. Rassemblant toutes ses forces, il asséna à Zerga un coup de poing formidable sur la nuque.

Le mage s’écroula sur Jim. S’efforçant de ne pas faire de bruit, le jeune homme le rejeta en arrière, tira vivement de sa poche un mouchoir et commença par le bâillonner solidement. Ensuite, s’emparant des cordes que les hommes avaient laissées sur le plancher, il lui lia pieds et mains. Maintenant, même quand il reviendrait à lui, il était hors d’état de nuire.

Jim poussa un soupir de soulagement et s’accorda une minute de réflexion.

Tant qu’il restait dans cette pièce, il était en sûreté. Les hommes, dont il entendait vaguement les voix à travers la cloison, attendaient les ordres de Zerga. Mais comment sortir ?

À droite de la porte ouvrant sur le bar se trouvait la chambre noire où il avait été enfermé. Dans le fond, il y avait une porte qui donnait peut-être sur une cour, mais Jim entendait nettement un son de voix. Non, il fallait sortir par le bar.

Il jeta un nouveau regard circulaire qui tomba sur un élégant pardessus noir et un feutre noir aux larges bords. Ils appartenaient sans aucun doute à Zerga, car le patron du café et les autres hommes portaient des vêtements bien différents.

Jim fouilla les poches de Zerga et en retira divers objets et papiers qu’il plaça dans celles du pardessus noir, ainsi que sa lettre à Leeds, ses documents d’identité, son portefeuille et les photos de May. Il endossa le vêtement et se coiffa du feutre. Puis il tira son nécessaire à maquillage et, bénissant le ciel de sa prévoyance, choisit une fausse barbe noire, lui donna, à l’aide d’une paire de ciseau de poche, la forme de celle de Zerga et compléta sa physionomie au crayon. De temps en temps il jetait un regard sur Zerga inconscient pour copier au mieux l’original et changeait un trait, devant son minuscule miroir de poche. Tout à coup il se frappa le front :

— Ils n’auront qu’à le retourner, se dit-il, pour s’apercevoir que c’est lui et non pas moi !

Se penchant de nouveau sur son prisonnier, il lui banda vivement les yeux ; reprenant les ciseaux, il coupa avec le plus grand soin la belle barbe noire et réunit dans un morceau de papier qu’il fourra dans sa poche, toutes les mèches éparpillées. Enfin, jetant un coup d’œil triomphant sur le mage inconscient, ligoté, bâillonné, les yeux bandés, privé de sa barbe assyrienne, Jim scruta encore une fois les habits du grand docteur. Son pantalon était heureusement gris, de la même teinte à la mode que celui de Jim. Ses souliers étaient noirs, ceux de Jim jaunes. Vivement, Jim ôta ses chaussures et les jeta dans la chambre noire. Puis il délaça celles de Zerga, plus petites que les siennes. Avec une grimace de douleur il emprisonna, comprima ses pieds. Finalement, il trouva dans la poche du pardessus noir une paire de gants qu’il enfila prestement. Relevant le collet, enfonçant profondément le chapeau, il compléta ses préparatifs ; le corps inerte fut déposé dans la chambre noire, le dos tourné. Pour plus de précaution, il le couvrit de son propre manteau gris. Puis, s’approchant de la porte de communication et se concentrant de toutes ses forces pour imiter la voix calme et froide du magicien, il dit assez haut :

— C’est bien, nous verrons si vous avez menti !

Et sans se retourner, il pénétra dans le café.

Sentant sur son dos le regard des hommes, il ferma la porte à clef et mit la clef dans sa poche.

Ensuite, se retournant, il passa sans lever les yeux parmi les hommes qui s’étaient redressés.

— Attention au prisonnier ! jeta-t-il. Attendez-moi ! je reviendrai bientôt.

En ouvrant la porte de la rue, il entendit distinctement un des hommes murmurer à voix basse :

— À Croydon ?

— À onze cinquante, répondit un autre.

La porte se referma.

Jim marcha pendant quelque temps rapidement, mais sans hâte folle, le long de la route noire et déserte. Parvenu à une certaine distance du café, il se mit à courir. Empli d’une joie délirante, il respirait à pleins poumons l’air frais de la nuit.

— Dans une heure, se disait-il, je serai de retour avec une douzaine de policiers. Zerga sera pris avec tous ses hommes, et May II, Maya, sera délivrée…

Le clackson d’une auto se fit entendre. La lumière des phares l’aveugla. Il s’écarta vivement, cherchant à se mettre à l’ombre. Mais l’auto ralentit en passant devant lui. Des hommes parurent à la portière.

— Zerga ! s’entendit-il appeler.

Jim se mit à courir de toutes ses forces, cherchant une issue dans les ténèbres. Mais l’auto avait stoppé et les hommes qui en étaient descendus le poursuivaient au galop.

— Arrêtez ! Vous n’échapperez pas à la justice !

Avec une soudaine explosion de joie, Jim s’arrêta et se retourna, c’était Jonathan Smith !

Mais avant qu’il eût eu le temps de prononcer un mot, la main du chef constable s’abattit sur son épaule :

— Au nom de la loi, je vous arrête !

En même temps, les policiers lui passaient les menottes.

— Vous êtes fous ! glapit Jim. Je ne suis pas Zerga ! Écoutez-moi, je suis…

Un main lui ferma la bouche. Le sergent Jenkins se pencha sur lui, le regarda entre les deux yeux, et tout à coup, levant une poigne velue et vigoureuse, l’assomma d’un coup sur la tête.

Quand Jim revint à lui, il se trouvait dans l’obscurité complète. Peu à peu, ses yeux s’habituant aux ténèbres, distinguèrent, très haut, une fenêtre derrière des barreaux de fer. Les murs étaient nus. Lui-même était étendu sur un grabat. Il tâta auprès de lui, dans un coin, une cruche d’eau. Nul doute, il était dans une cellule de prisonnier !

Jim se mit à crier de toutes ses forces, en donnant des coups de poing contre la porte, dans l’espoir qu’une sentinelle arriverait. Mais rien ne répondit à ses hurlements furieux. Dans le silence et les ténèbres, il passa la nuit dans ce qu’il devinait être le bureau de police de Guildford.

Le ciel avait blanchi depuis longtemps, et la clarté du jour emplissait la cellule, quand des pas s’approchèrent, le sergent Jenkins entra.

En apercevant Jim Joy qui avait arraché sa fausse barbe et lavé sa figure avec l’eau de la cruche, Jenkins resta pétrifié.

— Imbécile ! Idiot ! Centuple crétin ! cria Jim en s’élançant vers lui. On n’assomme pas un prisonnier, on le laisse parler d’abord ! J’exigerai du chef constable votre renvoi immédiat ! Où est-il ?

— Il sera bientôt au bureau, bégaya Jenkins d’une voix tremblante.

Sans entrer dans des explications, Jim ordonna au constable :

— Vite ! Tous vos hommes, et à Shepherd’s Bush !

En route, dans la voiture qui roulait à une allure folle, Jim, par des phrases entrecoupées, expliqua à Jonathan Smith sa fatale erreur.

— Comment avez-vous eu l’adresse de Zerga ? demanda-t-il. Je ne vous l’ai pas donnée.

Le chef constable se redressa.

— La police de Guildford a ses renseignements. Un de mes hommes est toujours posté devant White Manor. Il a entendu l’adresse que lady Gwendolyn Ormsby a donnée à son chauffeur quand elle est partie avec vous.

— Elle est bien, votre police de Guildford ! Votre sergent qui m’assomme d’un coup de poing !

— Le sergent Jenkins répondra devant la justice de ses actes répréhensibles. La loi…

L’auto stoppa devant le bar. Il était fermé. Les agents enfoncèrent les portes, mais en vain. Tout était vide.

— Naturellement ! s’exclama Jim qui écumait. Inquiets de ne pas voir revenir Zerga, ils ont ouvert la porte de la chambre noire et l’ont trouvé ! Et vous n’avez pas eu l’idée, hier, de faire une rafle au bar !

Le pavillon du mage était aussi désert que les « Trois sorcières ».

— Il l’était déjà hier, déclara Jonathan Smith. Nous l’avons fouillé du haut en bas.

— Heureusement au moins, murmura Jim, que j’ai les papiers de Zerga !

Et sa main, dans les poches du pardessus noir, chercha les documents que la veille il avait dérobés à Zerga. Mais elle n’en retira rien. Les poches étaient vides.

Ils retournèrent en silence. À la station de chemin de fer, Jim, d’un signe, fit stopper le chauffeur.

— Jonathan Smith, fit-il, s’arrêtant sur le marche-pied, par votre coup de maître d’hier soir vous avez perdu votre titre d’inspecteur, l’assassin de miss Leigh, de miss Smith et de miss Bell, l’agresseur de votre épouse, la trace des collectionneurs enlevés, la vie d’une femme et le bonheur de votre frère !

— James Joy, déclara Jonathan Smith, je n’ai rien à me reprocher j’ai cru agir au plus près de ma conscience d’officier de police.

— Vous avez toujours raison, cria Jim exaspéré, en sautant à terre. Il est de toute évidence que vous êtes le plus parfait des constables !

CHAPITRE XV

LONDRES-PARIS

Fred Blake, profondément endormi, rêvait qu’il avait battu le record de vitesse Londres-New-York, et qu’on l’avait surnommé le « Lindbergh anglais ». Une main impatiente qui le secouait sans douceur le tira de ce songe agréable.

— Lève-toi, Fred, mon vieux ! Pour l’amour de Dieu, réveille-toi !

— Quoi ? qu’y a-t-il ? bredouilla Fred d’une voix empâtée, en écarquillant les yeux.

— Fred Blake ! Un jour tu m’as dit : quand tu auras besoin de moi, appelle moi je serai là. Le moment est venu, je t’appelle !

Fred Blake, tout à fait réveillé, rejeta la couverture et sauta, pieds nus, à bas du lit.

— Jim Joy, je suis là !

— Peux-tu battre un record de vitesse ?

— Je viens justement de le rêver !

— Il ne s’agit pas de le rêver, il s’agit de le réaliser. Il est midi cinq. À onze heures cinquante est parti de Croydon pour Paris le « Golden Ray » de l’Air Union. As-tu toujours ton avion à Hanwell ?

— Oui.

— Est-il en ordre de marche ?

— Prêt à starter.

— Papiers en règle ?

— Parfaitement.

— Peux-tu, en partant tout de suite, arriver au Bourget avant le « Golden Ray » ?

— Tu verras ce que c’est que le Lindbergh anglais !

Dix minutes plus tard, les deux jeunes gens roulaient vers Hanwell où, parmi les autres garages d’avions privés, se trouvait celui de Fred Blake.

— Tu vois, déclara Jim Joy en terminant son bref récit, que depuis le soir où Phineas Wentworth m’a proposé de le suivre au Ritz, il s’est passé pas mal de choses ! Je ne suis pas certain, je l’admets, de suivre la bonne piste. Je ne me base que sur les deux phrases échangées hier par les bandits dans le bar des « Trois sorcières » « À Croydon ? À onze cinquante. » Ça peut vouloir dire tout autre chose, mais ça peut vouloir dire aussi que les oiseaux s’envoleront par avion de Croydon à onze heures cinquante. Cette idée m’est venue il n’y a qu’un instant, quand j’ai quitté Jonathan, et il était trop tard pour aller les cueillir à Croydon. J’ai téléphoné aux bureaux de l’Air Union et j’ai appris que l’avion partant à onze heures cinquante allait à Paris. Si tu arrives au Bourget avant le « Golden Ray », nous prendrons nos dispositions pour les filer. S’ils s’y trouvent, je les reconnaîtrai sous n’importe quel déguisement.

— Fie-toi à moi, mon vieux !

Les mouvements de Blake étaient sûrs, précis et rapides. Jim, enfonçant le bonnet de cuir sur ses oreilles, prit la place de passager. L’oiseau d’acier se détacha légèrement du sol et prit son vol. Mais, en planant au-dessus de Londres, Jim ne planait pas au-dessus de lui-même. Ses pensées restaient rivées à May et à Maya. À mille mètres d’altitude, il les aimait autant que dans le caveau de Zerga. « Ne vous laissez pas prendre dans les filets d’une aventurière », avait dit l’une. « Sauvez-moi, j’ai confiance en vous », avait dit l’autre. Les nuages passaient et s’évaporaient dans le ciel printanier, et les deux visages, peu à peu, se fondaient en un seul. Le moteur vrombissait sourdement, et la bouche ingénue et triste murmurait « Ne suivez une femme que si vous êtes sûr d’elle… Emmenez-moi ! »

Fred pilotait avec une maîtrise étonnante. La Manche scintillait au-dessous d’eux. De temps en temps, Jim regardait la montre treize heures… quatorze heures… quatorze heures trente… Le « Golden Ray » était parti à onze heures cinquante. Le « Toujours prêt » de Fred Blake à midi trente-huit. Le « Golden Ray » arriverait à Paris à quinze heures cinquante. Et le « Toujours prêt » ?… Quatorze heures quarante-cinq… quinze heures, quinze heures cinq… quinze heures dix… L’avion s’abaissa rapidement et suivit une ligne horizontale à travers les airs, volant beaucoup plus bas qu’auparavant. La silhouette pointue de la Tour Eiffel apparut. Le cœur de Jim rompait presque la paroi de sa poitrine. Quinze heures vingt-cinq ; le « toujours prêt » atterrit au Bourget.

Un quart d’heure après, les jeunes gens se promenaient de long en large sur l’aérodrome, attendant l’arrivée du « Golden Ray ». Fred s’était débarrassé de sa tenue de pilote ; Jim, en revanche, l’avait endossée. Une paire de lunettes cachait ses yeux.

— Dans cette tenue, dit-il, si naturelle sur l’aérodrome, personne ne fera attention à moi. Toi, Dieu merci, on ne te connaît pas. Dès que je les aurai repérés, je te ferai signe, et tu les fileras immédiatement. Le taxi est retenu, il sait qu’il aura à suivre la voiture que tu lui indiqueras – s’ils en prennent une – et que ça lui vaudra un chic pourboire. Moi, je t’attendrai à l’hôtel d’Oxford et Cambridge, rue Saint-Honoré. Si tu ne peux pas rentrer, fais-moi parvenir un message.

Une foule assez considérable se pressait autour de l’avion de l’Air Union. On attendait évidemment l’arrivée d’un personnage. Mais sûr que ce n’était pas un des siens, Jim n’y prêtait pas attention. Les nerfs tendus, l’attention concentrée, chaque fibre en éveil, il scrutait les passagers descendus du « Golden Ray ». Une jeune femme voilée, en costume de voyage, s’appuyait sur le bras d’une forte personne d’âge moyen, dont la tenue accusait une domestique. Une vieille dame respectable, au bras d’un digne gentleman âgé, aux cheveux blancs, aux allures distinguées, les suivaient de près. Une seconde, le vieux gentleman leva les yeux ; Jim retint son souffle il avait reconnu le regard perçant de Zerga. Les yeux magnétiques de l’Oriental étaient inoubliables. Il n’avait plus de barbe, et pour cause (Jim en frémit de satisfaction). Mais dans ce visage rasé, les yeux noirs demeuraient les mêmes. Zerga, ne se doutant pas qu’on avait pu le dépister à Croydon, avait omis de mettre des lunettes.

Jim saisit Fred par le bras.

— Celui-là, souffla-t-il. Le vieux aux yeux noirs. C’est le mage. La jeune femme voilée est Maya, je reconnais maintenant sa démarche. Les deux autres doivent être des complices.

— Right – o !

Souple, souriant, balançant gaiement sa petite valise, nullement fatigué par son record, Fred Blake s’achemina vers la sortie, ne perdant pas de vue une seule seconde Zerga et ses compagnons.

Non loin de la file des taxis, devant une Hispano bleue, se tenait un groupe select et animé. La foule, maintenue à distance par les agents, le contemplait avec une curiosité respectueuse. Fred crut entendre qu’on avait accueilli un ministre ou un ambassadeur étranger. Parvenue au niveau de la petite troupe devant l’Hispano, la jeune femme voilée, objet principal de l’attention de Blake, s’arrêta tout à coup. Dégageant subitement son bras que tenait la femme de chambre, elle étendit la main, désignant une jeune fille élégante qui faisait partie du groupe, et s’exclama :

— Maud Peel !

La jeune fille se retourna et, avec un cri de surprise, fit quelques pas vers Maya. Mais celle-ci, avec une rapidité telle que Fred eut peine à les suivre, fut entraînée irrésistiblement par ses compagnons. Une minute plus tard, ils quittaient précipitamment le Bourget dans un taxi, et Fred roulait à leur suite.

CHAPITRE XVI

LES ÉMULES DU MAÎTRE

Fred Blake, qui était près de craindre que les bandits ne l’entraînassent à leur suite dans une sombre gargote de banlieue ou dans quelque repaire d’apache (il avait lu les Mystères de Paris), fut un peu soulagé en voyant le taxi s’engager dans le respectable boulevard Raspail et stopper devant l’hôtel Lutetia.

Il entra tranquillement dans le hall en même temps qu’eux et s’approcha du bureau. S’effaçant poliment pour laisser passer les femmes, il entendit le bref colloque entre Zerga et le gérant. Le mage demandait trois pièces avec un salon, et une chambre pour la bonne.

— Jane, dit-il en se tournant vers la domestique, accompagnez mademoiselle là-haut. Je monterai tout à l’heure.

Maya, marchant comme une automate, disparut en compagnie de la bonne qui la soutenait solidement.

Les yeux noirs de Zerga s’arrêtèrent un instant sur Fred, qui soutint ingénument son regard et s’adressa à son tour au gérant :

— Aôh ! Un monsieur n’a-t-il pas demandé ce matin Mr. Fred Quimby, de Boston ? Oui, c’est moi, je suis arrivé en retard. Voulez-vous me réserver une chambre avec bain ? Je vais attendre ici, il doit sûrement venir.

Et Fred se laissa tomber dans un fauteuil voisin de celui qu’occupait Zerga. Il saisit sur la table un New-York Herald et s’y enfouit entièrement. Il avait l’oreille fine et il entendit distinctement le mage dire à voix basse à sa compagne :

— Il n’y a pas de temps à perdre. Les Émules siègent à cinq heures. Vas-y directement, tu verras qui tu pourras plumer. Surtout, pas de gaffes ! La duchesse a casqué la dernière fois. C’est le tour de la Hollandaise, si elle est encore à Paris. Prends rendez-vous pour demain. Sois à la hauteur.

Fred les entendit se lever. Mais, pour jeter son journal, il attendit que Zerga fût monté dans l’ascenseur. Il avait peur des yeux perçants de l’Oriental.

Dès que l’ascenseur eut disparu, Fred s’élança vers la sortie. La vieille dame était déjà dans la rue. Elle ne prit pas de voiture, mais se mit à descendre rapidement la rue de Sèvres, comme quelqu’un qui connaît le chemin. Il était facile de la suivre, car elle ne se retournait même pas. Son manteau de drap noir garni de vison, son feutre noir, ses souliers et son sac de lézard noir, étaient d’une parfaite distinction. Elle passa par la rue du Vieux-Colombier, la rue du Four et sortit boulevard Saint-Germain. Après avoir traversé le carrefour de l’Odéon, elle s’engagea sous une voûte qui portait en larges caractères l’annonce « American Tea-shop Elza Lee. » Une cour longue et étroite s’étendait devant eux, mais la vieille dame ne la traversa pas. Elle entra à gauche par une porte pourvue de la même enseigne. Fred, maîtrisant son impatience, attendit quelques instants, puis, audacieusement, ouvrit la porte et jeta un regard autour de lui. Il se trouvait dans un salon de thé agréablement aménagé. Des livres et des vases de grès remplis de fleurs ornaient les rayons sur les murs. De petits Chinois glissaient avec des plateaux entre les tables, occupées presque toutes par des dames d’un certain âge ; Fred n’avait jamais vu un tel assortiment de renards argentés et de cheveux qui auraient dû l’être. Il voulut entrer, mais une rousse souriante en kimono, assise à l’entrée, expliqua sur un ton d’excuse :

— Pardon, monsieur, mais le salon est retenu pour cette après-midi par l’Œuvre des Émules du Maître.

— Je suis journaliste, déclara effrontément Fred, et je viens pour faire un compte rendu.

La rousse au kimono se leva et murmura quelques mots à l’oreille d’une dame imposante vêtue d’un magnifique manteau de zibeline. Celle-ci s’approcha de Fred.

Le jeune aviateur s’inclina avec son sourire le plus irrésistible :

— Madame, je suis rédacteur à la revue de Boston la Bannière étoilée de la Vérité, et je voudrais parler à nos lecteurs de votre Œuvre admirable. Je sollicite humblement l’autorisation d’assister à votre séance.

La dame à la zibeline hésita un instant, mais les yeux de vingt-huit ans de Fred eurent raison de sa résistance.

— Accordé, dit-elle. Mais n’oubliez pas, monsieur, que vous êtes un des rares privilégiés, et que vous serez tenu de ne parler de nous qu’avec discrétion et prudence.

Fred se confondit en remerciements, s’assit modestement dans un coin, à une table inoccupée, non loin de la dame en noir qu’il avait suivie, et commanda un thé et des sandwiches.

— Grâce à Dieu, pensa-t-il, elle m’a entraîné dans un salon de thé ! Ce sacré Jim me fait battre des records et filer des escrocs sans même se soucier de l’inanition qui me guette !

En mordant avec volupté dans ses sandwiches, il prêta l’oreille aux conversations engagées autour de lui.

— Ma chère, demandait un renard bleu à un renard gris en avalant un petit four, comment va votre corps astral ?

— De mieux en mieux, ma chère, sous l’influence lunaire du Maître ! Ces cakes au sirop sont vraiment exquis !

La dame en noir, dont le col de vison, maintenant, paraissait modeste, soupira :

— Votre extraordinaire intuition, chère madame van Paassen, vous fait sentir l’approche planétaire de celui qui vous distingue parmi les autres émules !

La dame au renard gris rougit de plaisir.

— Vous croyez, chère comtesse ?

— Sans aucun doute. Votre intuition surpasse encore la mienne, le Maître lui-même me l’a dit.

La dame à la zibeline – c’était évidemment la présidente – se leva. Le silence se fit.

— Mesdames, déclara la présidente, je suis heureuse de vous voir ici aujourd’hui. C’est une preuve de votre immuable fidélité à notre œuvre sublime et un signe indubitable de la grâce qui plane sur les Émules. Le Maître nous a fait l’honneur de nous envoyer une lettre, regrettant de ne pouvoir assister à cette séance, mais nous promettant une conférence prochaine le jour de la réincarnation d’Osiris.

Elle fit circuler dans la salle une lettre qu’on se passa pieusement de mains en mains, avec des regards extatiques.

— Appliquez trois fois sur cette lettre l’annulaire de votre main droite, murmura la comtesse à Mme van Paassen. L’écriture du Maître vous saturera de fluides qui vous prépareront à une révélation.

— Mesdames, poursuivit la présidente, je vous annonce l’ordre du jour de notre séance : 1° causerie sur la crise mondiale ; 2° le crépuscule de l’Occident et la lumière orientale ; 3° l’évolution des Émules à travers les trente-trois sphères ; 4° les affaires courantes.

Un murmure approbatif se fit entendre.

— J’espère que mademoiselle de Tanerville, dont nous apprécions toutes l’esprit de clarté et de décision, voudra bien faire connaître son opinion sur la crise mondiale, son origine et ses remèdes.

Et la présidente, épuisée, se laissa tomber devant son chocolat.

Mlle de Tanerville, une des plus jeunes parmi les assistantes, se leva. Un petit col d’organdi blanc se détachait sur sa robe foncée. Elle leva son visage frais et reposé, considéra un instant les ongles de ses mains soignées, et pinça légèrement les lèvres :

— Je pense, dit-elle, qu’il n’y a pas de crise mondiale.

Et elle se rassit :

— Cependant, protesta timidement une voix à l’accent américain très prononcé, il est indéniable que nous assistons au crépuscule de l’Occident.

— En Amérique peut-être, fit dédaigneusement une belle blonde grasse, jouant avec son collier de perles ; mais chez nous à Paris on s’habille encore très bien.

— Ne dites pas cela, ma chère certains grands couturiers sont en décadence. Et si je vous disais que Lucien Lelong…

La conversation devint générale.

— Madame van Paassen, dit doucement la comtesse en s’asseyant à la table de la Hollandaise – toutes deux tournaient le dos à Fred qui se faisait tout petit dans un coin – madame van Paassen, il est certain que ces dames n’ont pas dépassé la cinquième sphère, et que vous êtes, vous, dans la dix-huitième, sinon au delà.

— Je le sens moi-même, comtesse ! Mais comment continuer à évoluer en dehors des Émules ?

— Il faut vous préparer par une purification spéciale. Je suis exactement dans le même cas. Je sens entre nous des affinités fluidiques. Nous nous sommes sans doute rencontrées dans une vie passée. Mais dans celle-ci il m’a été donné de soutenir l’initié dans la faible mesure de mes moyens, et il m’a récompensée en m’autorisant à le suivre dans ses voyages.

— Oh !… La Hollandaise lui jeta un regard d’envie.

— Vous sentez-vous digne d’une révélation ? J’ai l’autorisation, si je vous sens prête, de vous révéler une chose que ne connaît même pas la présidente.

— Comtesse, dit Mme van Paassen avec ferveur, tout ce que je suis, tout ce que je puis…

— Vous me jurez le secret éternel ?

— Je vous le jure.

— Par les voiles sacrés et l’anneau de l’initiation ?

— Par les voiles sacrés et l’anneau de l’initiation.

— Écoutez-moi : le Maître est à Paris.

— Oh ! ! !

— Sa présence doit être ignorée de tous, sauf de quelques élus.

— Oh ! ! ! Je suis humblement reconnaissante…

— Il est à la veille d’une découverte inouïe qui transformera le monde. Il doit aller le plus tôt possible en Orient dévoiler la lumière. Mais il lui manque le misérable métal terrestre…

— Combien ?

La comtesse soupira.

— Je ne sais. J’ai eu le bonheur inespéré d’être autorisée à donner cinq mille…

— Livres ou dollars ?

— Livres, bien entendu, livres ! Cette chère duchesse en a fait autant. Mais les expériences planétaires de Londres ont dévoré toutes les ressources. Maya, l’illusion éternelle, est ici avec le Maître, et elle n’a rien à se mettre sur le dos. Ils n’ont presque pas de bagages.

— Oh ! chère, c’est inadmissible. Dites-moi… J’ai une idée : j’ai toujours rêvé de voir de près cette fantomatique Syrienne. Il me semble que l’occasion se présente… Demain, à trois heures de l’après-midi, j’ai un essayage chez Molyneux. Je serais heureuse d’offrir une toilette à Maya. Et si le Maître m’honorait de sa présence astrale…

Un peu plus tard, Fred, traversant la rue Dauphine, aboutissait à la Seine. La nuit tombait déjà. Quelques pâles étoiles se levaient dans le ciel bleuté. Des chômeurs flânaient sur les quais.

— Pas possible ! se disait Fred. La crise mondiale, l’Occident et les astres existent donc encore ?…

CHAPITRE XVII

LA POURSUITE DANS PARIS

Jim, arrivant à l’hôtel d’Oxford et Cambridge, s’était enfin souvenu qu’il n’avait pas mangé depuis vingt-quatre heures et qu’il avait passé la nuit tout habillé, en partie dans la chambre noire du café de banlieue, en partie dans la prison de Guildford. Après une capture, une évasion, un emprisonnement et un vol en avion, il sentait qu’il avait besoin de repos. Il prit un bain chaud, dévora un goûter copieux, se jeta dans le lit et s’endormit à poings fermés. Il ne fut réveillé que le lendemain matin, par une poigne vigoureuse.

— Zerga ! cria Jim, s’éveillant en sursaut.

— En attendant, ce n’est que Blake. À mon tour de te réveiller, vieux ! Mais tu peux rester dans ton lit, il n’y a pas urgence. D’ailleurs, je te préviens que pour le moment je suis incapable de battre un record !

Et Fred raconta à Jim les événements de la veille.

— La comtesse, dit-il, est partie en voiture avec la Hollandaise. Je suis retourné à l’hôtel, et j’ai donné un fort pourboire au liftier pour qu’il me renseigne sur nos amis. J’ai su par lui ce matin que Maya a passé tranquillement la nuit à l’hôtel avec Jane, mais que Zerga est parti hier soir et n’est rentré que ce matin, à dix heures, avec la comtesse. Ils ont demandé qu’on leur monte le déjeuner chez eux à midi, et le liftier les a entendu dire qu’à trois heures ils seraient chez-Molyneux.

— Il est probable, dit Jim, que la comtesse n’est autre que la fausse miss Sarah Smith, alias Mr. Jacobs. Quant à la bonne, Jane, il est clair que c’est la même. Peu importe ! Pour nous, l’essentiel est de se trouver aujourd’hui à trois heures de l’après-midi chez Molyneux et d’emmener Maya.

— Eh bien ! avisons la police !

— Quelle police ? Française ? Mais nous n’avons aucune légitimation ! Anglaise ? Nous n’avons plus le temps. Et puis, tu sais, je viens de voir la police à l’œuvre, une fois me suffit ! On alerterait Zerga, qui trouverait de nouveau moyen de filer en emmenant Maya. Non, c’est à moi qu’elle a demandé protection, c’est moi qui la protégerai jusqu’au bout.

— Et si, après tout, elle n’était qu’une aventurière ?

— Nous le verrons bien ! Je le répète, l’essentiel est de se trouver chez Molyneux, nous n’aurons peut-être plus l’occasion de la revoir dans un endroit public. Si l’émule hollandaise casque, la bande filera à Constantinople ou à Casablanca !

— Mais sous quel prétexte nous présenter dans cette maison de couture ? As-tu des amis à Paris ?

Jim réfléchit quelques instants.

— Trouvé ! cria-t-il en bondissant sur son lit. Ma traductrice ! Jeannette Perry ! Une pure parisienne, mon cher !

— Vous êtes amis ?

— Je ne l’ai jamais vue. Mais celle qui a transposé en français le Mystère de Farnborough et le Rapide Paris-Nice, ne peut être qu’une femme de goût ! Elle a sûrement des attaches dans le grand monde et elle nous facilitera la visite chez Molyneux. Attends-moi ici, Blake !

— Mademoiselle Jeannette Perry ? demandait Jim une demi-heure plus tard à la concierge d’une maison d’aspect distingué.

— Vous voulez dire madame Renner ? Au cinquième, couloir à droite, porte à gauche.

À partir du quatrième étage, la maison commença à lui paraître moins bien. Finalement, Jim essoufflé frappa à la dernière porte d’un couloir mansardé. Une jeune personne vêtue d’un tablier à carreaux blancs et bleus, un couteau de cuisine dans une main, un oignon à moitié épluché dans l’autre, vint lui ouvrir.

— Madame Renner ?

— C’est moi.

— Mademoiselle Jeannette Perry ?

— C’est moi aussi.

— Et moi, je n’ai qu’un seul nom Jim Joy.

Le couteau et l’oignon roulèrent à terre, et Jeannette Perry tendit les deux mains.

— Jim Joy ! Mon cher auteur ! Personne ne se vend comme vous ! On vient justement de tirer la cinquième édition du Sang sur les dalles ! Entrez, vous êtes le bienvenu !

À cet instant, un grésillement violent et une odeur de brûlé parvinrent dans la petite antichambre.

— Oh ! s’écria Jeannette. L’oignon est en train de brûler ! Ça ne vous fait rien d’entrer dans la cuisine ?

Jim la suivit dans une petite cuisine blanche. Devant la fenêtre aux stores à carreaux blancs et bleus s’épanouissaient des pots de géraniums roses. Sur le mur s’étalait une batterie étincelante de casseroles de cuivre.

« Je ne crois pas qu’elle s’habille chez Molyneux, se dit Jim, mais je pense que je peux avoir confiance en elle ! »

Entre temps, Jeannette avait réparé le désastre, et la bonne odeur de l’oignon frit se répandait dans la cuisine.

— Excusez-moi, dit-elle, mais j’ai promis à mon mari de faire aujourd’hui un rizotto à l’oignon. Il adore ça !

— Moi aussi, dit Jim. Quand j’étais gosse, je chipais de l’oignon frit dans la cuisine.

Jeannette lui lança un coup d’œil complice.

— En voulez-vous une tartine ?

Un quart d’heure plus tard. Jim et Jeannette sentaient tous les deux l’oignon et étaient les meilleurs amis du monde.

— Vous voyez, dit Jim en finissant de la mettre au courant, qu’il nous reste peu de temps ; il va être midi, et à trois heures Zerga sera chez Molyneux avec May II !

— Quand vous en ferez un roman, dit Jeannette, vous promettez que je le traduirai ?

— Jamais je n’aurai d’autre traductrice !

Le tablier aux carreaux blancs et bleus vola dans un coin, et trois minutes plus tard, Jeannette Perry reparut en parisienne, coiffée d’un feutre noir et habillée d’un manteau de drap noir garni d’un loup qui voulait être un renard.

— Un instant, dit Jeannette. Je dois laisser un mot à mon mari.

Elle saisit un bout de papier et crayonna à la hâte :

 

Chéri,

Option d’un nouveau roman épatant à l’horizon. Affaire magnifique. Dois partir d’urgence. T’en fais pas, reviendrai un jour ou l’autre. La littérature m’appelle !

JEANNETTE.

 

P.-S. – Le rizotto à l’oignon est dans le garde-manger.

P.-P.-S. – Bise.

 

— À propos, dit Jim dans la voiture qui les emmenait à l’adresse donnée par Jeannette qu’est-ce qu’il est, votre mari ? Traducteur, auteur, éditeur, policier, détective, ou tout au moins criminel ?

— Mon mari, avoua Jeannette, triste et grave, ne s’occupe pas de romans d’aventures.

— Dans ce cas, dit Jim, il n’existe pas. Parlons de choses sérieuses où me menez-vous ?

L’auto stoppa dans une petite rue aux abords de la place de l’Étoile, devant un restaurant à l’enseigne « Au rendez-vous des chauffeurs ».

Jeannette entraîna Jim dans la petite salle obscure, remplie de monde, et, après avoir jeté un coup d’œil circulaire, s’approcha vivement d’un chauffeur attablé devant son bifteck.

— Mon cher prince, dit-elle, il y a une éternité qu’on ne s’est vu ! Je vous présente mon ami Mr. Jim Joy… Le prince Dolgonoguy. Dites-moi, comment va votre chère femme ? La princesse Mania Dolgonoguy, expliqua-t-elle à Jim, est mannequin chez Molyneux.

Un quart d’heure plus tard, le prince faisait monter Jim et Jeannette dans la chambre d’un petit hôtel rue de l’Étoile.

— Je sais, dit-il, qu’aujourd’hui Mania et Tania déjeunent à la maison, elles ont des amis.

— Tania Rabinovitch, vendeuse chez Molyneux, est l’amie intime de la princesse et habite avec elle, commenta Jeannette.

Ils furent accueillis par des exclamations de joie. Une douzaine de personnes étaient étendues parmi les coussins, sur le tapis et le divan. La vodka et les liqueurs trônaient sur la cheminée. Un plateau chargé de zakouski – caviar, poisson fumé, salade russe, petits pâtés aux choux, concombres salés – reposait par terre. Dans le coin, sous l’icone, s’amoncelait une pile de linge de crêpe de Chine. Un bel homme brun, au type caucasien, s’accompagnant sur sa guitare, chantait une romance tzigane. Mais c’était un déjeuner d’affaires on discutait de la vente du linge de luxe fabriqué par la grande-duchesse Barbara.

Jeannette attira Mania et Tania sur un coin du divan. Après un conciliabule bref, mais soutenu, la princesse déclara :

— Ce sera facile. Heureusement, Tania est toujours la vendeuse de Mme van Paassen. Je m’arrangerai avec mes collègues pour porter moi-même les modèles destinés à cette jeune fille. Basile attendra en bas avec la voiture.

— Nous pouvons compter sur vous, prince ? demanda Jeannette.

— N’oubliez pas de lui spécifier que la récompense sera princière, souffla Jim. Où en serais-je sans votre vivacité d’esprit toute latine ! On voit bien que vous êtes née sur les bords de la Seine !

— Entre nous, dit Jeannette, je suis née sur les bords de la mer Noire. Mais ça ne change rien à notre affaire. Vassili Nikanorovitch, ne buvez pas trop de vodka ! Vous aurez une course difficile à faire. Un bandit oriental nous suivra peut-être.

— Je me fais fort de le dépister ! déclara dédaigneusement le prince Dolgonoguy. Ces métèques ne connaissent pas Paris !

À trois heures moins le quart, Jim, Jeannette et Fred, qu’on avait mandé par téléphone rue Royale, se trouvaient dans l’escalier de service de la maison Molyneux, sur le palier du deuxième étage. Au milieu du va et vient des fournisseurs, personne ne faisait attention aux trois visiteurs. Ouvrant la porte qui faisait communiquer les salons avec l’escalier de service, Mania Dolgonoguy fit une brève apparition.

— Ils ne sont pas encore là, souffla-t-elle. Dès qu’ils auront choisi un modèle pour Maya, Tania l’emmènera en même temps que Mme van Paassen. Dans le salon d’essayage, je lui glisserai quelques mots, je dirai qu’elle m’a priée de la conduire au lavabo, et je l’amènerai ici.

— N’oubliez pas, recommanda Jim, de lui murmurer à l’oreille « May, venez avec moi, Jim vous attend pour vous emmener. »

— Entendu !

Mania se sauva, et les conspirateurs, le cœur battant, attendirent.

À trois heures dix apparut Tania Rabinovitch, suivie d’un petit chasseur.

— Ils sont là ! chuchota-t-elle. Je vous ai amené Pierrot, il pourra vous être utile. Il dit qu’il a reconnu votre Zerga.

Et elle partit comme une flèche.

Pierrot, rouge de confusion, tournait avec embarras sa casquette entre ses doigts.

Jim tira un billet de dix francs.

— Je savais bien, murmura-t-il, qu’il y aurait un petit chasseur !

Jeannette l’encouragea.

— Allons, petit, parle ! Tu dis que tu a reconnu le monsieur ?

— Oui, madame. Le grand noir avec la barbe…

— Tiens ! songea Jim. Il a donc une barbe de rechange !

— Celui qu’a des yeux. Oh ! des yeux ! C’est à cause de ses yeux que je l’ai reconnu. Il vous a un coup d’œil !

— Mais qui est-il ?

Pierrot se pencha et murmura mystérieusement :

— C’est le fakir.

— Quel fakir ?

— Le fakir Ranath.

— Où et quand l’as-tu vu ?

— Au casino de Bécon-les-Bruyères. J’suis Béconnais, moi. Y a de ça six ans, j’étais encore un moutard, mais jamais j’oublierai le fakir ! Moman est allée un samedi soir au casino avec m’ame Pignou, la voisine, et elles m’ont emmené pour pas que j’soye seul à la baraque. Le clou, c’était le fakir ! Il appelait des gens sur la scène et leur faisait faire tout ce qu’il voulait ! Il les regardait avec ses yeux terribles, et ils étaient comme des somnambules. Je le r’gardais, je le r’gardais, j’pouvais pas me détourner. Comme nous étions au deuxième rang – grâce à m’ame Pignou qu’est la sœur de l’ouvreuse – il a fini par me r’marquer et il m’a dit « Monte, petit ! » J’suis monté comme si quelqu’un me poussait dans le dos. Il m’a r’gardé… après, j’sais plus c’qui s’est passé. J’me suis réveillé dans mon lit, j’avais mal à la tête ; le docteur est venu, et il a grondé moman parce qu’elle m’avait emmené voir le fakir, vu que j’suis trop-z-émotif, termina-t-il fièrement.

— Et tu n’as plus revu le fakir ?

— Non, madame, mais j’suis sûr que c’est lui. Quand il est sorti de l’ascenseur, ça m’a donné un coup. Mademoiselle Tania l’a bien vu ! Il n’est plus venu à Bécon, mais un an après, un camarade a vu son nom sur des affiches de l’Empire, ici, à Paris.

Dûment récompensé, Pierrot repartit.

— Ce n’est pas grand’chose, soupira Jim. Ce n’est qu’un de ses masques qui ne servira pas à l’identifier. Dans quel coin perdu d’Égypte, de Syrie ou des Indes connaît-on son vrai nom ?

— On ne sait jamais, dit Fred. Ce détail peut nous être utile.

Ils attendirent encore une demi-heure. Enfin la porte conduisant aux salons s’ouvrit encore une fois, et Mania, haletante, jeta littéralement Maya dans les bras de Jim, et disparut avec la rapidité d’un éclair.

Maya regardait Jim avec de grands yeux étonnés.

— May ? souffla Jim.

Instantanément, elle s’éveilla.

— May, avez-vous confiance en moi ?

— Oui, murmura-t-elle très bas, mais distinctement.

— Venez, je vous emmène. Ne craignez rien. Nous vous sauverons !

Ils descendirent en courant l’escalier de service, traversèrent la cour et montèrent à la hâte dans la voiture conduite par le prince, qui démarra instantanément.

L’auto traversait la place de la Concorde, quand Jeannette, qui avait collé son visage sur la glace du fond, poussa une exclamation.

— Une voiture nous suit. Il y a au volant un homme à barbe noire. Près de lui une dame âgée avec un col de vison.

— Pas de doute, c’est Zerga et la comtesse ! dit Jim avec désespoir. Il a dû nous voir partir par la fenêtre. Il aura pris la voiture de la Hollandaise.

Jeannette jeta quelques mots en russe au prince. Il accéléra, mais Zerga pilotait la Rolls avec une sûreté inouïe. Le prince, profitant de son avance, tâchait de le semer en faveur d’un embouteillage. Après avoir longé le quai des Tuileries, il tourna devant le square du Louvre, passa devant la statue de Jeanne d’Arc, et par la rue des Pyramides déboucha dans l’avenue de l’Opéra.

— Il est essentiel, dit Jeannette, que Maya ne se trouve pas face à face avec lui. Habituée à se laisser hypnotiser par lui, elle retomberait immédiatement dans l’inertie complète et nous quitterait elle-même sur ses ordres. Elle ne doit pas affronter son regard !

Le prince tantôt montait, tantôt redescendait l’avenue, s’engageant dans les rues étroites à gauche, à droite, tâchant, par des détours imprévus, de dérouter la Rolls. En vain ! Zerga suivait de près, et la distance entre les deux voitures, parfois, n’existait presque plus. Après avoir suivi le boulevard des Italiens, le prince s’engagea boulevard Haussmann. Tout à coup, risquant l’amende, il accéléra au delà du possible et passa comme une flèche. Ses passagers comprirent la raison de cette manœuvre, en voyant, par la vitre du fond, l’agent qui levait la main la Rolls, avec toute une file de voitures, se trouvait immobilisée pour une minute au moins. Avec la plus grande vitesse possible à cette heure et à cet endroit, le prince suivit le boulevard Haussmann. Devant les Galeries Lafayette, un nouvel embouteillage les fit stopper. Mais derrière eux, il n’y avait plus de Rolls grise. Ils se croyaient déjà sauvés. Soudain Jim poussa une exclamation inarticulée. La Rolls était en face d’eux.

— Tchort ! jura le prince. Il se débrouille bien !

Zerga, dès le signal d’arrêt, quittant le boulevard Haussmann, s’était engagé dans la rue Laffitte, avait gagné la rue Lafayette et l’avait suivie en même temps que les ravisseurs continuaient leur course le long du boulevard. Les deux voies aboutissaient au carrefour de la Chaussée-d’Antin, et les voitures y étaient arrivées en même temps. Toutes deux – la Rolls et la Citroën – filaient maintenant côte à côte. Il était plus de quatre heures, et un torrent d’autos déferlait de toutes parts. Devant le Printemps, on stoppa de nouveau.

— Nous descendons, continuez à filer, pour qu’ils nous croient toujours dans la voiture ! jeta Jeannette au prince.

Rapidement, ils débarquèrent par la porte de droite sur le pavé, se glissèrent péniblement parmi les véhicules et s’élancèrent dans le grand magasin.

— Il nous a vus ! Il est à nos trousses ! souffla Fred haletant.

— May, ne vous retournez pas ! Pour l’amour de Dieu, ne vous retournez pas ! répétait désespérément Jim.

Jouant des coudes, se frayant brutalement un passage parmi la foule dense des acheteurs, ils atteignirent l’escalier principal, et parvinrent au premier étage. Suivant Jeannette, ils se faufilèrent parmi les rayons et se précipitèrent sur un escalier roulant. Derrière eux, on escaladait les marches. Encore deux secondes, et Zerga serait au niveau de Maya… D’un vigoureux coup de coude, Fred le fit rouler sur l’escalier. Il s’abattit sur un voisin et tous deux dégringolèrent avec fracas l’escalier roulant. D’autres passagers se trouvèrent entraînés dans la chute. Des cris de femmes retentirent. Une foule s’amassa au bas de l’escalier. Les vendeurs s’élancèrent vers le lieu de l’accident. Pendant ce temps, les jeunes gens, arrivés au troisième étage, sautèrent prestement à terre et tournèrent au hasard à droite, dans le rayon des blouses et pyjamas pour dames.

— Ils nous retrouveront dans quelques instants, fit Jim, en s’épongeant le front. Que faire ?

Jeannette saisit à l’étalage deux blouses de crêpe de Chine, et, étreignant de la main gauche le bras de Maya, agrippa fermement de la droite une vendeuse qui passait.

— Mademoiselle, faites-nous essayer ces blouses ! Nous sommes pressées, faites vite, nous vous en remercierons. Si nous réussissons à filer, lança-t-elle à Jim, nous prendrons le métro à la sortie.

À peine la porte d’un salon d’essayage s’était-elle refermée sur les trois femmes que Zerga parut. Ses vêtements étaient dans un triste état, et il maintenait d’une main sa barbe noire qui semblait vouloir se décoller.

— Désirez-vous que je vous la retaille, Maître ? dit poliment Jim.

— En effet, mon jeune ami, répliqua Zerga, vous êtes un barbier émérite. Je ne vous ai pas encore félicité pour votre évasion de l’autre jour. Vous avez réussi là un coup magistral…

— À votre barbe – ou plutôt avec votre barbet – compléta Jim.

Le Maître ne daigna pas répondre. Ses yeux perçants faisaient le tour du rayon. La porte du petit salon s’ouvrit – Jim et Fred retinrent leur souffle – la vendeuse en sortit, s’approcha de l’étalage, y farfouilla longuement et repartit, chargée d’une demi-douzaine de blouses.

Les salons d’essayage étaient dissimulés derrière une très longue vitrine et une rangée de mannequins. À l’autre extrémité de cette rangée, juste devant l’escalier, il y avait une deuxième sortie. C’était sûrement celle-là qu’utiliserait Jeannette.

— Ces messieurs désirent ? demanda une vendeuse.

— Une blouse pour la comtesse, n’est-ce pas, cher Maître ? dit Fred, et, saisissant Zerga par les épaules, le fit asseoir de force sur une chaise tournant le dos à la deuxième sortie.

— Pour une dame âgée, monsieur ? J’ai là un petit modèle en satin noir, très solide, très chic et très avantageux. Si vous préférez du noir et blanc…

Les deux jeunes gens jetèrent de côté un regard furtif, juste à temps pour voir Jeannette et Maya se glisser par la sortie opposée. Ils firent brusquement volte-face et descendirent quatre à quatre les escaliers. En, trois sauts, ils atteignirent l’entrée de la station Havre-Caumartin. La gueule noire du métro les avala. Ils s’élancèrent dans le couloir, dégringolèrent les marches et échouèrent sur le quai de la ligne Chaussée-d’Antin-Porte de Saint-Cloud. Le sifflet retentit. L’œil blanc du métro troua le tunnel. Les quatre fuyards se jetèrent dans le premier wagon. Le portillon se fermait déjà, quand Zerga parut ; il fixa son œil noir sur l’employé, qui, subjugué par ce regard, le laissa passer.

— Il n’y a que deux wagons entre nous et lui ! constata Jim avec terreur.

Mais ils passèrent les stations Saint-Augustin, Miromesnil et Saint-Philippe-du-Roule sans que Zerga entrât.

— Il connaît sûrement le métro aussi bien que les rues de Paris ! murmura Jeannette. Cependant, il faut descendre à la prochaine !

Au rond-point des Champs-Élysées, ils sautèrent sur le quai. Zerga, qui les guettais fut près d’eux en trois enjambées et leur barra la foute.

— Maya ! commença-t-il.

Mais de sa bouche s’échappa un hurlement de douleur. Fred avait saisi ses poignets et les tordait dans une étreinte de fer. Jim, suivi de Jeannette, entraîna de force Maya terrorisée. Bientôt Fred les rejoignit :

— Encore une rencontre, dit-il furieusement, et je vous préviens que je lui brise la mâchoire !

Mais Zerga, n’essayant plus de s’approcher – il avait évidemment des raisons de ne pas rendre la scène publique – continua à les suivre à une certaine distance.

Ils s’engagèrent au galop dans le passage du Rond-point à Marbeuf. Les couloirs souterrains s’étendaient lugubrement à perte de vue. L’odeur du métro, tiède et nauséabonde, faisait monter un vomissement vers le gosier.

— J’étouffe… gémit Maya.

— Encore quelques instants, ma pauvrette ! Tenez bon ! Je suis là ! murmura Jim.

La main autour de la taille de Maya, la portant presque, il contrebalançait par sa jeune vigueur l’hypnotisme fatal qui se rapprochait d’elle.

Parvenus à Marbeuf, ils prirent la rame pour le Châtelet, où ils changèrent une fois de plus pour la Cité. Nouveau signe de Jeannette, et le gigantesque décor de fer des escaliers et des ascenseurs engloutit les jeunes gens qui sentaient peser sur leur nuque le regard sinistre du poursuivant.

Enfin, haletants, ils s’engouffrèrent sous la voûte couronnée par cette inscription rassurante : « Entrée de la Préfecture de police. »

Pivotant sur ses talons. Jeannette décocha au Maître :

— Suivez-nous ! On sera content à la Préfecture de police de voir le Fakir Ranath !

Le mage blêmit et prit précipitamment la retraite, Fred fit le geste de le suivre.

— Tu es fou ! glapit Jim. Laisse-le ! Mettons Maya en sûreté !

Dans la cour de la Préfecture, ils s’arrêtèrent à proximité d’un groupe d’agents. Et comme Jeannette faisait mine de s’approcher d’eux :

— Jamais ! dit Jim, farouche. On m’enlèverait Maya. Pas de police ! Restez si vous avez peur. Moi je l’emmène !

Fred et Jeannette échangèrent un regard, haussèrent désespérément les épaules et suivirent le couple étrange.

— Un endroit sûr, répétait Jim, hanté. Un coin caché où Zerga ne la trouve jamais !

— C’est bon, dit Jeannette. Suivez-moi.

Ayant constaté avec soulagement qu’ils n’étaient plus suivis, ils traversèrent le quai et la rue, et sautèrent dans le tramway 8 qui passait. Enfiévrés, à bout de force, ils s’affaissèrent sur les banquettes.

Debout sur la plate-forme, deux jeunes lycéens discutaient. L’un d’eux tenait à la main un volume de la collection du « Vampire » à la couverture hallucinante.

L’autre, avec un sourire sceptique, haussait les épaules :

— Entre nous, mon vieux, tes auteurs exagèrent ! De notre temps, des poursuites effrénées, en plein jour, en pleine capitale ? Allons, allons, ça n’existe pas !

CHAPITRE XVIII

LA SAISIE

Les toasts chauffaient doucement sur le gril. Le beurre, le miel, la crème, le citron, le sucre, le thé, attendaient sur la table couverte d’une nappe de toile rose aux broderies blanches. Oranges, pommes, bananes, s’épanouissaient dans une grande corbeille. Un petit bouquet de primevères fleurissait discrètement la table. Le soleil printanier, se glissant à travers les rideaux blancs, jetait un coup d’œil souriant sur la petite salle à manger claire. Tout était prêt. May regarda la montre huit heures moins vingt. Jonathan Smith ne paraissait jamais pour le déjeuner avant huit heures moins dix. De moins vingt-cinq à moins dix, Jonathan Smith se rasait.

May soupira, s’approcha de sa corbeille à ouvrage, en tira une paire de chaussettes marron striées de vert, et s’asseyant à la fenêtre, se mit à les repriser.

Une semaine s’était écoulée depuis la disparition de Jim, et aucun message de lui n’était parvenu à Guildford.

— Il l’a suivie quand même ! murmura May, et une larme tomba sur la chaussette de Jonathan Smith.

L’heure réglementaire avait passé. Huit heures moins trois. Il était évident que le rasoir avait dû se dérégler.

Soudain, May frémit. Elle venait d’apercevoir par la fenêtre la silhouette familière du facteur qui s’approchait de la grille du jardin. Il n’apportait sûrement, comme hier et avant-hier, que le journal. Mais peut-être…

D’un pas ailé, May courut au devant du bonhomme qui lui tendit, avec le Courrier de Guildford, une lettre timbrée de France. L’adresse était de l’écriture de Jim.

Sur le seuil de la salle à manger, May se heurta à Jonathan Smith, qui sortait de son cabinet de toilette.

— Jo, Jo, fit-elle, haletante, une lettre de Jim !

Jonathan Smith fronça les sourcils. Il n’aimait pas les émotions avant le premier déjeuner. Cependant, il décacheta la lettre que lui tendait sa femme, la lut d’un bout à l’autre et la lui tendit.

— J’attire votre attention, May, dit-il, sur le fait que cette missive s’adresse au chef constable plutôt qu’au frère. Aucune de vos amies de Guildford ne doit en connaître le contenu. Mais je n’ai pas de secrets pour mon épouse. Je prends sur moi d’affirmer que dans l’avenir, comme par le passé, elle ne me fera pas regretter la confiance que j’ai en elle.

Et Jonathan Smith s’assit devant son déjeuner, cependant que May parcourait fiévreusement la lettre. Elle la terminait, lorsque retentit la voix du chef constable :

— May ! Mes toasts sont brûlés.

Et il ajouta.

— C’est la première fois depuis trois ans.

La jeune femme rougit, laissa échapper la lettre, et, balbutiant quelques mots d’excuses, se consacra entièrement au déjeuner.

À huit heures vingt-cinq elle demanda timidement :

— Que comptez-vous faire, Jo ?

— À quel sujet, mon enfant ?

— Au sujet de Jim.

Et elle ajouta avec une vivacité inaccoutumée :

— Il faut agir sans tarder ! Vous pouvez confier à Jenkins les affaires courantes à Guildford, et prendre des mesures immédiates pour…

Jonathan Smith leva la main.

— Les mesures que j’ai à prendre seront envisagées au moment opportun. Une précipitation injustifiée ne saurait que nuire à mes desseins. Ma première tâche est d’expédier les affaires courantes, plus tard je m’occuperai de ce que je jugerai utile.

— Mais il faut tirer Jim de sa cachette ! Il faut avertir la police de Londres ! On ne peut pas le laisser éternellement là-bas avec cette… cette personne !

— May, dit sévèrement le chef constable, vous n’avez aucune expérience de ces affaires. Occupez-vous du lunch et n’essayez pas d’intervenir dans les règlements de la police. En ce qui concerne mon pauvre frère, je consacrerai la soirée à la réflexion et la journée de demain à l’action. Je l’ai toujours dit : James a trop d’initiative. Aujourd’hui à midi, May, je désire manger un rumsteak. J’aurai à me fortifier pour la tâche pénible qui m’incombe – l’apposition des scellés sur White Manor, la propriété de lady Gwendolyn Ormsby. Les réclamations urgentes des créanciers et l’insolvabilité de lady Gwendolyn appellent cette mesure. Elle paraît quelque peu précipitée, mais Scotland Yard a adressé des recommandations spéciales au coroner. J’ai rendez-vous au White Manor avec les autres fonctionnaires.

May, à qui décidément l’émotion faisait oublier que son mari avait l’habitude de faire le contraire de ce qu’elle lui conseillait, murmura d’une voix lasse :

— En tout cas, il est inutile que je m’y rende aussi. Je ne pourrais aider en rien cette pauvre lady Gwendolyn, et d’ailleurs aujourd’hui je ne serais guère en état de le faire.

Jonathan Smith ajusta son lorgnon.

— Au contraire, vous pourriez nous être d’une utilité extrême. C’est une idée qui me vient à l’instant, et que je suis fermement décidé à réaliser. Il est évident qu’après avoir eu la négligence et la maladresse d’abandonner sa fortune à son mari, victime d’une maladie mentale en même temps que d’une troupe de bandits, lady Gwendolyn ne mérite plus notre estime totale. Cependant, elle reste quand même une Lady, et dans aucune circonstance nous ne devons perdre le respect de la noblesse. D’autant plus que, comme je l’ai entendu dire hier encore par Mr. Price, elle a conservé en Irlande des parents fort riches. Au dernier moment, la situation peut encore être sauvée. En tout cas… en ce jour, votre présence amicale atténuera l’humiliation qu’un devoir pénible nous oblige d’infliger à lady Gwendolyn, et adoucira le coup porté par la loi. La saisie doit avoir lieu à trois heures. Après le lunch, tenez-vous prête à m’accompagner.

— Jo, se plaignit doucement May, je suis très fatiguée, j’ai la migraine, et mon bras me fait encore un peu mal.

— Quand le devoir nous appelle, nous devons subir stoïquement nos maux personnels et passagers. Estimez-vous heureuse, mon enfant, d’être autorisée à collaborer au travail de la justice.

À deux heures et demie, le chef constable montait dans la voiture de la police, suivi par sa femme et par le sergent Jenkins, qui s’assit respectueusement sur le bord de la banquette de devant.

— Le temps est singulièrement capricieux, déclara Jonathan Smith. Par ces giboulées de mars et d’avril, la température est complètement déréglée. Mais je crois pouvoir affirmer que bientôt le soleil dardera sur nous ses rayons de feu. Après la pluie, le beau temps. Quand nous irons en vacances, je penserai à acheter une petite voiture. De nos jours, une automobile n’est pas un luxe, c’est une nécessité.

L’auto, à une allure modérée, suivait la route de Guildford à Godalming, non loin de laquelle était situé le manoir.

— Vous rendez-vous compte, Jenkins, interrogea le chef constable, de la portée de l’acte auquel nous allons procéder ? Une saisie est la mesure par laquelle l’intangibilité de la police se manifeste le plus visiblement. Tout individu avec ses biens meubles et immeubles peut être soumis à une saisie, seule la loi et ses représentants sont insaisissables.

— Jo, dit timidement May en posant la main sur son bras, où allons-nous ?

Jonathan Smith jeta un regard par la portière.

— Mais ce n’est plus la route de Godalming ! Pourquoi le chauffeur fait-il ce détour ? Jenkins ! demandez-le lui.

Jenkins frappa quelques petits coups contre la vitre. Le chauffeur, sans se retourner, accéléra. Le sergent frappa plus fort. Pour toute réponse, la voiture se mit à rouler à une allure endiablée.

May, avec un petit, cri, s’accrocha peureusement au bras de son mari, qui était devenu cramoisi.

— Stop ! cria-t-il. Stop ! Stop ! Arrêtez, Lewis ! Vous serez traduit en justice ! Vous serez jeté en prison ! Stop ! Arrêtez, vous dis-je ! Vous serez condamné aux travaux forcés !

La voiture roulait toujours.

Jonathan Smith se retourna vers Jenkins, et déversa sur lui un torrent d’imprécations fulminantes.

— Sergent, je vous ai pardonné une fois, quand vous avez assommé mon pauvre frère, mais celle-ci sera la dernière ! Au lieu de vous assurer que tout était en ordre, comme il était de votre devoir, vous nous avez remis entre les mains d’un chauffeur ivre ! Il finira par verser dans un ravin. Nous nous casserons tous les reins. Je l’arrêterai, vous dis-je ! Au nom de la loi, je…

Brusquement, la voiture stoppa. Le chauffeur descendit tranquillement et ouvrit la portière. Avant que les trois occupants eussent pu faire un geste, plusieurs hommes, debout devant une grande limousine noire qui attendait sur la route, les avaient immobilisés à l’aide de cordes et de bâillons, et les avaient transportés dans leur voiture.

Quelques instants plus tard, la limousine noire filait à toute vitesse dans la direction de Londres, emportant le chef constable, sa femme et son sergent.

Dans la voiture vide abandonnée sur la route déserte, il ne restait, pour tous témoins de la saisie, que le petit mouchoir blanc de May, et le cache-col marron, strié de vert, de Jonathan Smith.

CHAPITRE XIX

AU FORT DE FOURAS

Le train qui, la veille, à vingt et une heure cinquante, avait emporté de Paris-Montparnasse Jim, Maya, Fred et Jeannette, approchait de Saint-Laurent-la-Prée. L’aube s’était levée depuis longtemps, et la lumière matinale inondait la gare. Les quatre passagers descendirent sur le quai, rassérénés, heureux d’être délivrés de l’obsédante poursuite, et changèrent de ligne pour Fouras.

À sept heures trente-cinq, ils y arrivaient, et déambulaient à travers les rues désertes. En cette saison – on était à la mi-mars, avant Pâques – il n’y avait pas trace de baigneurs. Les cafés, le casino, la plupart des villas étaient fermés. Partout le vide et le silence. La petite ville était anoblie par l’absence de la foule estivale.

Après un quart d’heure de marche, ils arrivèrent sur un large quai. Un souffle salé balaya les vingt-quatre heures d’angoisse dans leur cœur et sur leur visage. Là-bas, là-bas, les attendait l’immensité verte.

— L’Océan ! murmura Maya.

Et soudain renaissante, elle tendit les bras vers la rumeur infinie.

À gauche, au-dessus de la plage, un donjon médiéval, rude et puissant, montait la garde de l’Atlantique. La flèche du sémaphore transperçait le ciel.

Jeannette étendit la main.

— Le fort ! dit-elle d’une voix vibrante. C’est ici que Napoléon s’est embarqué pour Sainte-Hélène.

Silencieusement, le cœur étreint par la grandeur océanique, ils la suivirent sur le quai, puis sur un vaste terrain désert, jusqu’à l’entrée du fort. La lourde porte n’était pas fermée, elle s’écarta avec un bruit de ferrailles. Ils se trouvèrent dans une longue cour intérieure entre deux corps de bâtiments d’un étage, aboutissant à l’entrée du donjon. À première vue, le fort paraissait inhabité. À la suite de Jeannette, ils traversèrent la cour jusqu’au bout, et, devant le fossé qui la séparait du donjon, tournèrent à droite. Dans une petite courette, sur des cordes suspendues entre les arbres, séchaient des draps, répandant une bonne odeur fraîche de linge lavé. Jeannette se dirigea vers une maisonnette plantée à côté du grand corps de bâtiment, et frappa à la porte. Une petite tête ébouriffée se montra dans l’entre-bâillement.

— Zanette !

— Mon petit Suzon !

Suzon, couvrant à la hâte d’un grand châle ses cinq ans sortis du lit, se jeta au cou de Jeannette.

Des voix rudes retentirent à l’intérieur.

— Jeannette ! C’est Jeannette !

Une demi-douzaine de mains bronzées se tendirent à la fois vers Jeannette, qui ne se lassait pas de les serrer. Enfin elle se retourna et présenta, fièrement :

— Mes amis les Guernec !

Une femme, sortie la dernière, petite et musclée, mince et vigoureuse, aux mouvements souples et solides, au visage hâlé, à la longue natte noire, embrassa tranquillement Jeannette.

— Alors, Jeannette ? Vous êtes venue enfin vous faire pêcheuse d’huîtres, comme-vous nous l’avez promis ?

— Pas encore, Anne ! Aujourd’hui je viens vous demander un grand service. Mes amis – Jeannette devint grave – vous voyez cette jeune fille ? et elle désigna Maya. Elle est en très grand danger. Des bandits la poursuivent. Nous leur avons à peine échappé. Ils ne savent pas que nous sommes à Fouras, mais ils sont rusés et peuvent découvrir nos traces. Avant d’agir par la police, nous avons tenu à mettre cette pauvre fille en sûreté. Voulez-vous nous donner l’hospitalité ? Je vous préviens qu’il peut y avoir du danger. Nos ennemis sont des assassins. S’ils nous attaquent…

Il y eut des rires ironiques. Les gars retroussèrent significativement leurs manches. Les poings halés se serrèrent.

— Allons ! dit le père Guernec, retroussant sa moustache blanche, les jambes largement écartées, planté comme un donjon sur son sol natal, allons ! C’est pas à nous qu’on reprendra cette petite.

Jean-Louis Guernec, le mari d’Anne, un beau grand gars aux yeux noirs, se campa devant Maya, qui le regardait avec confiance.

— Qu’est ce qu’elle est ? demanda-t-il. Angliche ? Faut pas avoir peur, miss ! Vous resterez chez nous tant que vous voudrez et personne ne vous fera de mal !

Un murmure approbatif s’éleva.

Jim, la main tendue, s’avança vers Jean-Louis.

— Merci, dit-il simplement.

Jean-Louis rougit jusqu’aux cils.

— C’est rien, assura-t-il. C’est rien du tout. Dans la vie, faut se rendre service. On est entre braves gens ! Et puis, quoi, Jeannette est de la famille !

— Vous devez être fatigués, déclara Anne Guernec, calme et pratique. Vous êtes arrivés comme ça, sans valises ? Je vais vous préparer les grandes chambres. Voulez-vous manger ? Vous avez de la chance de nous avoir tous trouvés ! Les hommes rentrent tout juste de la pêche.

Elle ouvrit la porte du logement situé dans le grand corps de bâtiment et, avec des gestes précis et tranquilles, se mit en devoir de préparer les chambres de ses hôtes.

— Fiez-vous à Anne, hein ! fit le père Guernec en clignant de l’œil. C’est une femme de tête !

Un quart d’heure après, les nouveaux venus, épuisés, après avoir avalé un grand bol de café, s’étendaient avec délices dans d’immenses lits aux draps parfumés de lavande.

Le soleil descendait lentement dans l’Océan quand ils se levèrent, revigorés. Jeannette, en compagnie de Jean-Louis et d’Anne, leur fit faire le tour du fort. Le donjon datait du XIVe siècle. Beaucoup plus tard, on avait bâti l’immense caserne, maintenant désaffectée. Elle longeait des deux côtés la cour, grise et menaçante, avec ses fenêtres fermées. Quelques coins seulement, perdus dans le bâtiment énorme, respiraient la vie. À part le gardien du sémaphore, établi sur le sommet de la tour, et celui du fort, ancien militaire, de taille énorme, qui semblait un survivant de l’Empire, n’y habitaient que les Guernec et quelques autres familles de pêcheurs. Enfin, à l’ombre du donjon, demeurait une douce folle aux cheveux blancs, qui ne parlait jamais à personne, sauf à son chat, blanc et craintif comme elle.

L’hiver, quand il n’y avait pas d’étrangers, personne, sauf les gardiens, ne montait sur la tour. Les habitants du fort n’étaient pas en proie au romantisme ; et quand le gardien napoléonien, avec un sourire sous sa moustache grise de grenadier, renouvela à Jeannette l’autorisation de se promener sur la haute terrasse, elle s’y trouva seule avec ses amis.

Après avoir passé le pont qui reliait la cour du donjon, on se trouvait dans un jardin abandonné aux majestueux degrés de pierre conduisant sur une immense plate-forme à mi-hauteur de la tour. Les vagues battaient ses flancs de granit. Le soleil, à moitié descendu dans l’Océan dressait sur le ciel clair une gigantesque tente rouge.

Maya contemplait l’infini, avec des yeux de ressuscitée. Le vent du large cinglait de rouges coups de fouet son visage pâle, et Jim sentait sourdre en lui un bonheur jamais éprouvé.

Cette nuit-là, les voyageurs dormirent bien. Le logement se composait de trois pièces ; Anne et son mari, pour plus de sûreté, laissant le père Guernec dans la maisonnette, s’installèrent dans la première pièce, les jeunes gens dans celle du fond, et Maya, en compagnie de Jeannette, dans celle du milieu. On boucha soigneusement les meurtrières qui donnaient sur le fossé entourant le fort. Les lourds verrous furent tirés devant les portes. Des volets massifs protégeaient les fenêtres. La rude forteresse donnait une impression de sécurité. De loin, comme le chant apaisant d’un veilleur de nuit, arrivait la voix de l’Océan.

Le matin, les jeunes gens grimpèrent sur la terrasse pour saluer le soleil. Jim conta ses aventures à ses amis dans tous les détails ; il fut décidé d’envoyer à Jonathan Smith une longue missive avec des instructions exactes et détaillées, et de demeurer au fort jusqu’à ce que Scotland Yard, avisé par le chef constable, se fût mis en rapports avec la police française, eût envoyé des émissaires chargés de mettre la main sur Zerga, et se fût formellement déclaré prêt à prendre Maya sous sa protection.

— Quant à Maya elle-même, dit Jeannette en regardant la jeune fille calme, mais obstinément silencieuse, il est urgent de la conduire chez un bon psychiatre. En l’hypnotisant à son tour, et cette fois pour son bien, il pourra peut-être découvrir l’origine de son étrange état.

En effet, Maya ne reprenait pas conscience d’elle-même ; elle semblait soulagée ; ses lèvres pâles parfois ébauchaient un semblant de sourire ; mais dès qu’on la questionnait sur son nom, sur son origine, sur sa vie, sur Zerga qu’elle appelait « le Maître » et dont l’évocation la faisait pâlir, elle tombait dans un mutisme absolu ou répétait, en proie à une terreur vague :

— Je ne sais pas… Je ne sais pas…

Et de nouveau, elle se tournait vers la mer, abandonnant au vent ses cheveux courts aux reflets tantôt roux, tantôt noirs. Se rappelant deux sages nattes blondes, Jim, à la vue de ces mèches folles bronzées, soupirait :

— May la brune !

Les pêcheurs l’avaient prise en affection et l’appelaient « la miss ». Anne Guernec, souvent, en la regardant, hochait la tête et serrait ses lèvres résolues. Jeannette, pendant une longue veillée, avait tout confié aux Guernec, et Anne, en lavant prestement le linge, en cousant une robe pour Suzon, en faisant le pot-au-feu ou en allant à la pêche aux huîtres, chaussée de bottes et vêtue d’une veste et d’un pantalon de cuir, réfléchissait à cette singulière affaire. Elle marchait d’un pas tranquille et ferme, affirmant sa fine vigueur et sa grâce musclée. Un pli se creusait entre ses sourcils noirs, et son visage calme et fier, sans orgueil ni timidité, devenait de plus en plus résolu.

Comme Jim s’étonnait de l’estime que Jeannette témoignait aux Guernec, elle lui répondit :

— Les Guernec, parmi tous les gens que vous avez vus en France, ont le plus de distinction de cœur. Vous me demandiez, mon cher auteur, des types de Français en voilà des bons ! des vrais ! des purs !

Les journées passaient, paisibles. Sur la terrasse ensoleillée, les jeunes gens s’imprégnaient de calme. Les jours de grand vent, quand les giboulées de mars fouettaient âprement Fouras, ils en respiraient avec volupté la force écumante. Aux heures d’accalmie, ils s’installaient dans des coins opposés de l’immense terrasse. Maya regardait l’Océan, et Jim regardait Maya.

Fred avait essayé de regarder Jeannette de la même façon, mais avait été si énergiquement éconduit qu’il s’était réfugié précipitamment à l’autre bout de la terrasse. Jeannette avait retrouvé deux livres oubliés lors de son dernier séjour : la Vie de Socrate et les Aventures d’Arsène Lupin, et les relisait alternativement. En fin de compte, elle les avait abandonnés tous les deux pour écrire une lettre à son mari. Fred, dégoûté de la vie, s’était mis à faire des mots croisés.

Rien ne troublait le silence. Seule la folle, au crépuscule, se glissait comme une ombre dans les escaliers, chantant des cantiques d’une voix jeune et suave. Seuls les voiles des bateaux de pêche rasaient parfois la tour. Seuls les avions venant de la Rochelle et volant si bas que les pilotes faisaient signe de la main aux occupants de la terrasse, frôlaient de leurs ailes le sémaphore.

Le septième jour, une exclamation perçante troua, comme un obus, cette paix. Fred, qui suivait d’un œil de connaisseur les manœuvres des avions dans le ciel, se leva, indiciblement agité :

— Mon avion ! cria-t-il.

Jim bondit.

— Tu déraisonnes !

— Je te dis que c’est le « Toujours prêt » ! Je connais mon coursier, peut-être ! C’est lui, c’est bien lui !

— C’est peut-être la police qui l’a pris ? demanda Jeannette, pleine d’espoir. Dans ce cas, on est venu nous chercher !

Fred, les yeux rivés à l’oiseau blanc, suivait tous ses mouvements. Il s’abaissa lentement, frôla presque le sémaphore et passa au-dessus de la terrasse. Poussant un « ah ! » involontaire, Jim s’élança vers quelque chose de blanc tombé au milieu de la terrasse. C’était une enveloppe attachée à une pierre. Il la décacheta vivement, et tandis que l’avion se perdait dans le ciel, lut à haute voix les trois mots tracés sur une feuille :

Nous reprendrons Maya.

Ce soir-là, il y eut chez les Guernec un long conciliabule. Le père Guernec, Jean-Louis, son frère Jean-Pierre, Hervé Malou et le vieux Topinard, qui formaient l’équipage des deux bateaux appartenant aux Guernec, exposèrent leur plan.

L’« Aimable Annette » et le « Jeune Albert » sortiront en même temps, expliqua Jean-Louis. D’ailleurs, la mer est bonne, et six ou sept navires au moins sortiront cette nuit.

Le plan fut accepté à l’unanimité, et les pêcheurs s’en allèrent pour revenir avant l’aube. Seul resta le couple Guernec. Les verrous furent vérifiés plus soigneusement encore que d’habitude, et des barres de fer furent posées, en guise d’armes, devant les portes et les fenêtres.

On résolut de ne pas se coucher. Jeannette refusa véhémentement de se retirer, seule avec Maya, dans leur chambre, éclairée seulement par une bougie vacillante. Les ombres qui rampaient sur les murs avaient quelque chose de sinistre. Le mugissement du vent, le miaulement du chat de la folle, le grincement et le craquement du vieux bâtiment, faisaient frémir ceux qui veillaient. Par quel moyen les meurtriers tenteraient-ils de s’introduire dans la vieille forteresse ? Le revolver de Jim était sur la table, Fred ne lâchait pas le sien ; Jean-Louis, de temps en temps, brandissait une barre de fer comme une légère baguette, mais on sentait que le danger sournois se glissait par les fentes, qu’il ne viendrait pas ouvertement, sous forme d’une franche attaque.

On avait allumé la lampe à pétrole, mais les angles des murs restaient obscurs. Involontairement, on les regardait, fascinés, comme si de l’ombre devait sortir un poignard.

Finalement, Maya, que son intuition avertissait du danger, un peu calmée par les paroles chaudes et consolantes de Jim, s’était assoupie sur une couchette. Jean-Louis, allongé tout habillé sur son lit, dormait, la barre à portée de sa main. Il n’y avait plus autour de la table que Fred, Jim, Anne et Jeannette.

— Si vous êtes sûrs qu’on ne vous a pas suivis, dit Anne, c’est que vos ennemis ont été avertis. Mais par qui ? À qui avez-vous écrit ?

— Moi, à personne, déclara Fred.

— Je n’ai même pas donné l’adresse à mon mari, appuya Jeannette.

— Rien qu’à Jonathan, dit Jim.

— Et la miss ? demanda Anne.

Il y eut un silence.

— Impossible ! fit Jeannette. Je ne l’ai pas quittée d’un pas.

— Si elle avait voulu vous trahir, pourquoi nous aurait-elle suivis ? demanda Fred.

— Il ne peut être question d’une trahison de sa part ! Jim était profondément ému. Elle est véritablement une victime. Je me porte garant que sa maladie n’est pas feinte.

— Il ne reste donc que votre frère, résuma implacablement Anne.

— Évidemment ! fit Fred. Ton honorable frère aura communiqué la nouvelle, sous le sceau du secret, à tout Guildford ! Tu l’as vu à l’œuvre, pourquoi t’être fié à lui au lieu de t’adresser directement à Scotland Yard.

— Dame ! Il est quand même mon frère ! S’il conduit à bien cette affaire, elle peut lui procurer un avancement. D’ailleurs – il baissa les yeux – je me devais de donner des nouvelles à May.

— À May la blonde, des nouvelles de May la brune, murmura Fred, railleur, mais Jeannette le fit taire d’un signe.

— C’est évidemment une indiscrétion de sa part qui a mis les malfaiteurs sur notre piste, constata Jim, navré.

— Singulière indiscrétion ! s’exclama Fred, à la limite de l’exaspération. Il est vraiment impossible d’être imbécile à ce point, à moins de le faire exprès !

— Exprès ? Jim le regarda, frappé. Une idée subite avait traversé son cerveau. Il se rappelait tout à coup certaines choses qu’il ne s’était pas expliquées jusque là, et une angoisse sourde l’étreignait. Des coins obscurs aux ombres rampantes semblaient sortir des soupçons gluants. Mais dans ce cas, May Smith… Jim écarta cette idée avec horreur et se secoua comme pour sortir d’un cauchemar.

— Mais pourquoi les bandits nous ont-ils avertis ? demanda Jeannette. À quoi bon nous mettre sur nos gardes ?

— C’est une tactique de Zerga qui veut nous terroriser, répliqua Fred. Il croit nous avoir plus facilement quand nous serons en proie à la panique. Je me demande comment ils ont fait pour voler mon avion ? Sacrebleu ! Mon brave « Toujours prêt » servant à ces canailles !

— Dans une demi-heure il sera temps de vous habiller, annonça Anne qui se leva pour aller fouiller dans les placards et préparer les vêtements. Je viens avec vous.

— Non, Anne ! Il peut y avoir du danger.

— J’ai laissé Suzon chez ma sœur, elle y est en sûreté. Je vous suivrai parce que je sens que je peux vous aider.

Quand elle parlait sur ce ton de décision calme, même les soixante-dix ans du père Guernec s’inclinaient devant ses vingt-sept ans. Jean-Louis tempêtait, donnait du poing sur la table, et finalement éclatait d’un bon rire, levait ses beaux yeux noirs et soupirait :

— Que voulez-vous, c’est une femme de tête !

Les trois jeunes gens se serrèrent plus étroitement encore autour de la table. Depuis que la tranquille Anne avait disparu derrière le vieux bahut, le silence se faisait encore plus opprimant.

Jim suivait le jeu des ombres, reptiles noirs glissants dans les coins. Si sa supposition odieuse était vraie, May la blonde était en danger. May la blonde, bientôt, serait morte, ou veuve… May la blonde… May la brune… Les deux fragiles victimes des desseins mystérieux d’un meurtrier. Jim donna un coup de poing sur la table.

— Si au moins on savait, jura-t-il, à qui on a affaire !

— Crénom ! grinça Fred. Si je pouvais les boxer !

— Respirer le vent du large ! murmura Jeannette. On étouffe, ici !

À ces mots, lentement et distinctement, on frappa trois coups à la porte.

CHAPITRE XX

LE DÉPART DANS LA NUIT

En un clin d’œil, tout le monde fut debout.

— Qui est là ? demanda Jean-Louis Guernec, d’une voix tonnante.

Pas de réponse.

Mais comme, les nerfs crispés, ils tendaient l’oreille, ils crurent entendre un glissement de pas qui s’éloignaient.

Un quart d’heure passa dans le mutisme absolu.

Soudain, un craquement, et de nouveau trois petits coups secs frappés, cette fois, contre le volet.

— Nom d’un chien ! En deux bonds, Jean-Louis était près de la fenêtre. Mais tout bruit avait cessé.

— Toujours la même tactique, constata Fred. On veut nous terroriser.

— Ils ont dû se glisser dans le fossé entre le donjon et nous. Si au moins nos gars les rencontraient, en venant chez nous !

— Pas de danger, ils sont trop prudents. Puisqu’ils savent que nous sommes-là, cela a-t-il un sens de sortir ?

— Nous ne pouvons pourtant pas rester éternellement enfermés ici !

— Et puis, dit Jean-Louis, les camarades aussi vont en mer. Ils ne sauront pas sur lequel des six ou huit bateaux qui auront pris la mer nous nous serons embarqués !

À trois heures du matin, Topinard, Hervé et Jean-Pierre donnaient le signal convenu.

Les quatre fuyards, vêtus en pêcheurs et pêcheuses, entourés par les cinq autres, sortirent de leur citadelle. Ils frissonnèrent au contact de l’air nocturne, qui leur parut glacial. Mais le vent s’était calmé, et quelques étoiles ponctuaient d’or le ciel noir. Ils traversèrent en silence la cour. Jean-Louis tira une clef massive et ouvrit la lourde porte. Ils passèrent par le terrain désert, s’engagèrent dans un sentier qui longeait la mer, descendirent une pente et parvinrent bientôt au port de pêche. D’autres groupes de pêcheurs, pareils au leur, arrivaient silencieusement. On échangeait quelques mots brefs qui tombaient comme des pierres dans la nuit, et on se hâtait à son travail. Au bout de la jetée, deux canots attendaient. Ils s’y embarquèrent tous les neuf.

Pendant quelques minutes, on n’entendit que le clapotis des rames dans les flots noirs. Au loin, dans les ténèbres, on commença à distinguer des vaisseaux fantômes aux voiles translucides. C’étaient les grands filets qui séchaient depuis la veille, jetés sur les mâts. Les poitrines et les visages s’étaient habitués à la fraîcheur ; les fuyards respiraient à pleins poumons l’air nocturne où se mêlait une âcre saveur d’écume, de matin et de printemps.

Jim serra à la briser la main de Maya.

— May ! murmura-t-il. C’est la vie !

Quelques coups de rame encore, et on aborda. « Le jeune Albert » dressait sur un fond ténébreux sa carcasse solide. Une demi-heure se passa en préparatifs. Les pêcheurs enlevaient les filets, hissaient les voiles. Sur les navires voisins, on se livrait au même travail. Enfin, lentement, le bateau se mit en mouvement.

Si le plan des Guernec réussissait, on naviguerait tranquillement toute la journée, et avant le coucher du soleil, en compagnie des autres bateaux, on débarquerait à la Rochelle pour vendre les produits de la pêche. Là, s’assurant qu’on n’était pas suivi, on irait directement du port au commissariat de police. Entre temps, le père Guernec avec un camarade veillerait sur la maison, pour faire croire aux bandits, s’ils s’en approchaient, que Maya s’y trouvait encore.

Le ciel blanchissait, on était déjà loin de la côte. La vie sur le navire se poursuivait tranquillement, comme tous les jours. Topinard descendit dans la cale où il fit du feu ; bientôt, les grands verres pleins de café noir fort et bouillant, et les énormes tranches de pain grillé circulèrent sur le pont. Des gouttes salées, portées par le vent, mouillaient le pain chaud. Maya mordit à belles dents dans une tranche épaisse, et, levant vers Jim des yeux qui brillaient pour la première fois, murmura :

— Jimmy ! C’est vrai, nous vivons !

On voyait au loin les autres navires, qui s’étaient éparpillés dans des directions différentes. Les pêcheurs jetèrent les filets. Anne, diligente, tira un tricot. Hervé Malou, le plus jeune des pêcheurs, plus petit que Jean-Louis, mais d’une carrure plus large, au menton tenace, aux yeux vifs profondément enfoncés sous des sourcils énergiques, offrit aux jeunes femmes un paquet de voiles, les invitant à s’envelopper dedans et à s’étendre sur un coin du pont.

— Je crains d’abîmer vos voiles, dit timidement Maya.

— Je crains plutôt, mesdemoiselles, que ce soient nos voiles qui vous abîment !

— Voyez ce que c’est qu’un pêcheur français ! murmura Jeannette à Fred. Vous n’auriez jamais trouvé ça !

Fred éclata.

— Cette fois, j’en ai assez ! Comment ? On commence par me dire que je suis un personnage secondaire ; puis, quand il faut battre un record et filer des escrocs, c’est à moi qu’on s’adresse ; quand on a affaire aux bandits, c’est mon avion qu’ils volent ; quand il faut y aller de sa peau, c’est moi qui écope ; quand on me donne une partenaire, elle est mariée ; et par-dessus le marché, on me reproche de ne pas être aussi galant qu’un pêcheur français ! Ah ! non. Assez ! Je ne marche plus.

— Ne vous désolez pas, Freddy ; moi aussi, un jour, j’écrirai un roman d’aventures – ne fût-ce que pour taquiner mon mari – et je vous promets un rôle de vedette et une partenaire pour vous tout seul !

— En attendant, si je pouvais au moins boxer Zerga ! Un direct sur la mâchoire de cette canaille orientale ! Quel rêve !

Jeannette le considéra d’un œil attendri.

— Brave Freddy ! Gentil petit boxeur ! Vous croyez sincèrement que la philosophie, orientale est représentée par Zerga, la civilisation de l’Occident par Molyneux, la littérature par Jim Joy et miss Esther Bell, et la sensation suprême de la vie par la boxe ! Vous êtes charmant. Je vous aime beaucoup. Mais…

— Jeannette, annonça Jim, devient mystérieuse.

— Pas assez mystérieuse, Jimmy, pour ne pas vous révéler une chose : vous avez remporté une victoire plus grande qu’un knock-out infligé à Zerga. Cette enfant – et elle indiqua Maya, qui respirait à pleins poumons l’air salin – n’est plus accessible désormais aux hypnoses et aux suggestions malfaisantes.

Jim rougit de plaisir et de confusion.

— L’amour, murmura-t-il, est le plus grand des magnétiseurs.

La sensation de calme, de fraîcheur et de gaieté insouciante qui avait ragaillardi les fuyards, s’évanouit tout à coup au vrombissement sourd d’un moteur. Tous levèrent les yeux ; un avion survolait la mer. Il s’abaissa au loin et tournoya longtemps autour d’un navire aux voiles jaunes, puis s’envola dans la direction d’un autre.

— Il nous cherche, dit Jean-Louis. Le mieux est de rester tranquilles.

Les quatre passagers descendirent dans la cale. Bientôt un ronflement assourdissant les avertit que l’avion survolait très bas « Le jeune Albert ». Les pêcheurs continuaient tranquillement leur travail. Leur calme était plausible, car ils étaient habitués aux nombreux avions militaires manœuvrant dans la région.

L’attente dans la petite cale obscure était torturante. Mais elle ne dura pas longtemps. Le bruit s’éloigna peu à peu, et lorsqu’il se fut tu, Jean-Louis descendit les marches, une enveloppe entre les mains.

— Ils ont lancé ça, dit-il, dans un tube métallique au bout d’une corde. Ils ont du essayer plusieurs fois, parce que le tube tombait dans la mer. Quand ils ont constaté qu’il était enfin sur le pont, ils ont lâché la corde et sont partis. Voilà ce qu’il y avait dedans.

L’enveloppe était ainsi libellée

 

Jean-Louis Guernec.

Pour Jim Joy

 

— Ils ont dû en lancer une semblable sur tous les navires, dit Fred. Ce soir, tous les pêcheurs remettront la même lettre à Jean-Louis.

— Et s’ils l’ont ouverte, ils n’y ont rien compris ; ajouta Jim, qui avait décacheté l’enveloppe, car le texte est en anglais.

Très pâle, il lut :

 

Cessez de jouer à cache-cache. Nous vous atteindrons partout. Pour éviter des complications, nous vous proposons un échange. Nous avons entre nos mains May Smith. Si vous partez pour Paris, sans vos amis et sans avertir la police, nous nous engageons à ne pas vous molester en route, et à déposer May Smith à votre hôtel, rue Saint-Honoré, demain à dix heures du matin. Vous sortirez avec May Smith et laisserez Maya dans le hall de l’hôtel. Si vous refusez l’échange – May contre Maya – nous tuerons l’une et nous enlèverons l’autre. Si vous avertissez qui que ce soit, nous le saurons, et May Smith sera supprimée.

 

Comme l’avion avait disparu, ils remontèrent tous sur le pont. Jim se détourna et fixa les vagues d’un regard hébété. Les autres, bouleversés, se taisaient.

— Pauvre vieux ! murmura Fred. Il doit sacrifier May la brune, à May la blonde… ou May la blonde à May la brune…

Maya, fatiguée par la longue station dans la cale étouffante, était retombée dans son ancienne léthargie.

Anne Guernec la fixa d’un long regard, et subitement, d’un geste inattendu, passa la main sur ses cheveux bronzés.

— Avez-vous remarqué, demanda-t-elle, que les cheveux de la miss se décolorent aux racines ?

Fred et Jeannette la regardèrent, ahuris. Elle se pencha vers eux et à voix basse, longuement, avec insistance, leur développa son point de vue. Quand elle eut terminé, Jeannette lança :

— Anne, j’ai toujours dit que vous étiez un génie !

— Madame Guernec, déclara Fred, les gens du pays ont raison : vous êtes une femme de tête !

— Qu’est-ce ? demanda Jim en se retournant.

Fred, solennellement, répondit :

— C’est la voix du peuple !

— Qu’avez-vous décidé, monsieur Joy ? demanda doucement Anne.

— Mon premier devoir est envers ma belle-sœur. Je n’ai pas le droit de risquer sa vie.

— Vous sacrifiez la miss ? s’écria Jean-Louis avec indignation.

Mais après un bref conciliabule avec Anne, les pêcheurs se turent. Des regards étranges frôlèrent la jeune fille muette.

Anne, silencieusement, descendit dans la cale et tira le paquet qu’elle avait emporté et où se trouvaient les vêtements des jeunes gens.

Une heure et demie plus tard, Jim et Maya débarquaient à la Rochelle, où ils devaient prendre le train de dix heures quarante-sept.

Maya, passive, le regard perdu, s’appuyait sur le bras de Jim livide et hagard.

— Pauvre gosse ! murmura Jeannette. Si on lui disait la vérité ?

Fred secoua négativement la tête.

— Pas encore. Il l’aime trop. Il ne nous croirait pas.

CHAPITRE XXI

LAQUELLE ?

Jim, avec le visage d’un condamné à mort, descendit l’escalier de l’hôtel. Il était dix heures moins cinq.

Maya, suspendue à son bras, cherchait son regard. Mais il le détournait obstinément.

Tout à coup son cœur bondit. Dans le hall, une femme venait à sa rencontre. Des mèches blondes sortaient de sous son petit chapeau. C’était May Smith.

Maya, soudain quitta son bras, et, d’une allure d’automate, avança vers elle. Les deux femmes s’arrêtèrent et se regardèrent en silence.

Jim, spectateur muet, se sentait pris de vertige. Face à face, May I et May II. May la blonde et May la brune. Si étrangement semblables et si singulièrement différentes.

— May ! dit-il d’une voix frémissante.

Deux paires d’yeux bleus se tournèrent vers lui.

— Asseyons-nous, dit-il, s’efforçant de parler calmement.

Il indiqua un divan. Les deux May s’assirent à sa droite et à sa gauche. Elles continuaient de se regarder avec de grands yeux effarouchés. Elles avaient évidemment peur l’une de l’autre.

— Avant tout, dit-il, expliquez-moi, May, ce qui vous est arrivé.

May Smith passa la main sur son front.

— Vous vous rappelez la lettre que vous nous avez écrite, Jim ? La lettre de Fouras ? Elle est arrivée à Guildford le matin, il y a quelques jours. J’ai prié Jo de prendre des mesures tout de suite, mais il m’a dit qu’il s’en occuperait le lendemain. Cela m’a peinée, car j’aurais voulu vous venir en aide le plus tôt possible, à vous et… elle hésita, et à mademoiselle. Mais Jo devait assister ce jour-là à l’apposition des scellés chez lady Gwendolyn Ormsby. Il m’a demandé de l’accompagner pour soutenir cette pauvre lady. Nous sommes partis en voiture avec Jenkins. C’était Lewis qui conduisait. Tout à coup, il a quitté la route de Godalming, et malgré tout ce que lui criait Jenkins, il s’est mis à rouler très vite on ne savait où. Puis il a stoppé. Il y avait une grande voiture sur la route, et des hommes devant. Ils se sont jetés sur nous, nous ont ligotés, transportés dans leur voiture et emmenés vers une destination inconnue. En route on m’a mis sur le visage un mouchoir qui dégageait une odeur très forte, et je crois que j’ai perdu connaissance. Quand je me suis réveillée, j’étais dans une cabine de paquebot, une violente courbature me faisait souffrir ; de nouveau on me plaqua un mouchoir sous le nez. Je n’ai rouvert les yeux que dans une chambre inconnue. Une femme est venue m’apporter à manger, et n’a pas voulu me parler. J’y suis restée deux jours. Enfin, ce matin, la femme est entrée, elle m’a bandé les yeux et m’a dit de la suivre. On m’a conduite par des couloirs et des escaliers, puis j’ai senti l’air ; on m’a fait monter en voiture en me disant : « En route vous pouvez enlever votre bandeau. Vous êtes à Paris. Le taxi vous conduira rue Saint-Honoré, à l’hôtel d’Oxford et Cambridge, où vous retrouverez Jim Joy. Il vous attend. » Je suis heureuse de vous voir sain et sauf. Jim. Mais où est mon mari ? Qu’ont-ils fait de lui ?

Jim baissa la tête. Il y eut un long silence. Enfin il dit :

— May, il faut être très forte, très courageuse, je suis obligé de vous porter un coup terrible.

— Il est mort ! s’exclama-t-elle.

— Pire.

Elle le regarda sans comprendre, avec des yeux pleins de terreur.

— May, dit-il, rappelez-vous que Jonathan vous a parlé fréquemment depuis votre mariage du collier de votre tante. Cependant, il nous a affirmé, à Mr. Price et à moi, qu’il ignorait son existence avant les révélations de ces derniers jours. Rappelez-vous que miss Esther Bell est allée lui déclarer qu’elle était décidée à lever le voile du mystère dont s’entourait miss Sarah Smith. Le même jour, miss Bell a été assassinée. Rappelez-vous que l’énigmatique Jacobs n’a pas reparu au 31 Queen’s Road ; quelqu’un l’a averti ; mais qui ? Rappelez-vous que la nuit où j’ai pu m’échapper de chez Zerga, Jonathan y est venu sans que je lui aie donné l’adresse… Rappelez-vous qu’après m’avoir pris pour Zerga, il ne m’a pas laissé m’expliquer ; cependant, il est à peu près certain qu’il avait pu reconnaître ma voix ; mais il m’a fait immédiatement assommer par Jenkins. Tout de suite après, Zerga s’est échappé, et on m’a jeté dans une cellule au bureau de police de Guildford. J’avais des papiers importants dans mes poches ; le lendemain, les poches étaient vides… Et enfin, dernière preuve, les bandits ne savaient pas que nous nous trouvions à Fouras. Nous étions en sûreté ; mais dès que Jonathan Smith a reçu ma lettre, ils l’ont su…

May le regardait, pétrifiée.

— Vous voulez dire, balbutia-t-elle, vous voulez dire que… que Jonathan… que mon mari…

Jim baissa tristement la tête.

— Oui, May. Que Jonathan, mon frère et votre mari, est un criminel. Plût à Dieu que je sois dans l’erreur ! Mais l’enchaînement mathématique des faits me le prouve avec une logique implacable.

May prit sa tête dans ses mains.

— C’est impossible ! Impossible !

— Je serais heureux d’avoir fait une erreur monstrueuse. Mais il était de mon devoir de vous préparer. S’il vous a épousée, c’est peut-être pour parer à toute éventualité si on avait retrouvé le collier en sa possession, vous, sa femme, l’héritière légitime du joyau, pouviez en justifier la provenance.

May poussa un cri.

— Alors, ce serait lui qui…

— Qui a tué miss. Leigh, oui, May. Bien des choses restent un mystère pour moi. Mais je ne puis que constater les faits. Il a dû profiter de tous les avantages de sa situation officielle pour conduire dans l’ombre ses diaboliques complots. En même temps, il affectait une candeur et une loyauté quelque peu pompeuses qui nous donnaient le change à tous. Maintenant, en voyant ses complices poursuivis, et lui-même sur le point d’être découvert, il a jugé utile de… de…

— De me supprimer, dit May d’une voix blanche. Mais alors, pourquoi m’a-t-on rendu la liberté ?

— Parce que… Jim hésita… parce que Jonathan, Zerga et leur bande tiennent à cette pauvre fille qu’ils exploitent pour leurs fins abominables. Pourquoi y tiennent-ils tant ? Autre mystère ! Quoi qu’il en soit, ils m’ont fait savoir que vous étiez entre leurs mains et qu’ils vous rendraient la liberté, à condition…

À condition, termina Jim très bas, de leur rendre Maya…

Il y eut un long silence.

May avait caché sa tête dans ses mains.

— Mon enfant ! Ma pauvre enfant ! dit Jim, accablé. Qu’allez-vous faire ? Qu’allons-nous faire, tous ? Ils m’ont ordonné de la laisser ici, sinon, ils menacent de vous tuer.

Il se leva. Maya, qui jusque là avait écouté en silence, s’accrocha tout à coup à lui.

— Vous ne me laisserez pas seule, Jim ! Vous ne m’abandonnerez pas ! Vous avez promis de me sauver !

May se leva à son tour. Une décision soudaine était inscrite sur son visage rigide.

— Vous la sauverez. Jim, dit-elle. Il faut que vous la sauviez.

— Et vous ?

— Moi, je ne compte pas. Ma vie est finie. Si je meurs, tant mieux !

Avant que Jim eût pu la retenir, elle fit quelques pas et appela :

— Chasseur !

Le chasseur accourut.

— Appelez un agent. Amenez-le ici. Vite !

— May, May, que faites-vous ! s’écria Jim, saisi d’angoisse. Ils m’ont prévenu que si nous avertissions la police, ils vous tueraient !

Il voulut s’élancer à la suite du chasseur, mais elle le retint de toutes ses forces. Déjà, deux agents entraient.

— Ils étaient devant l’hôtel, dit le chasseur.

Avec la force du désespoir, May déclara aux agents :

— Nous sommes en danger de mort. Des bandits nous poursuivent. Sauvez-nous !

— Ne craignez rien, déclara le plus âgé des policiers. Vous êtes désormais sous la protection de la police. Je vous emmènerai au commissariat pour éclaircir votre affaire. Chasseur ! un taxi.

Encadrés par les agents, ils sortirent de l’hôtel et montèrent dans l’auto. Les policiers les firent asseoir dans le fond et prirent place en face d’eux.

— On nous suit sûrement, dit Jim d’une voix rauque. Ils sont capables de tout. Pour l’amour de Dieu, sauvez les femmes !

— Ne craignez rien, répéta l’agent. Avez-vous un revolver ?

Jim tira son arme. L’agent la lui prit des mains, l’examina, et tout à coup, se jetant sur lui, lui fourra un bâillon dans la bouche. Son compagnon, pendant ce temps, avait immobilisé May et Maya, à moitié évanouies.

Jim, fou de rage impuissante, n’aurait pu dire combien dura la course dans Paris. Enfin, la voiture stoppa. Les prétendus agents descendirent, ainsi que le chauffeur. Les trois hommes firent sortir Jim et les deux femmes de l’auto et les traînèrent à leur suite comme des paquets jusqu’à une maison située dans un terrain vague. La porte s’ouvrit. Zerga était sur le seuil. Les criminels et leurs victimes allaient disparaître dans le gouffre noir de la maison. Soudain, un coup de sifflet strident retentit. De toutes parts surgirent des agents. En un clin d’œil, la maison cernée fut envahie. Des cris, des hurlements, des coups de feu, se succédèrent dans un chaos indescriptible. Puis, tout à coup, le silence, et une voix d’acier ordonna :

— Tout le monde dans la pièce à droite ! Des sentinelles à toutes les portes ! Déliez les prisonniers !

Un agent se pencha sur Jim, défit ses liens, l’aida à se relever et le poussa dans la pièce à droite de l’antichambre. Elle était pleine de monde. La première personne sur qui tomba le regard de Jim fut l’inspecteur Leeds de Scotland Yard.

Encore étourdi et chancelant, Jim fit quelques pas vers lui.

— Mon Dieu ! s’écria-t-il du fond du cœur. Que je suis heureux de vous voir !

CHAPITRE XXII

PAPIERS D’IDENTITÉ

Au milieu de la pièce, maintenu par plusieurs agents, se trouvait Zerga Rachid Sâkhra Bey. Ses yeux noirs étincelaient dans son visage pâle.

L’inspecteur Lepic s’avança vers lui et mit lourdement la main sur son épaule.

— Ladoucette Jules, dit-il, au nom de la loi, je vous arrête.

Le mage le mesura d’un regard hautain.

— À qui parlez-vous ? demanda-t-il froidement.

— Inutile de jouer la comédie plus longtemps. Vous êtes démasqué.

Pendant que les agents passaient des menottes au bandit, le sergent qui accompagnait l’inspecteur Lepic tira un papier et lut :

 

— Ladoucette Jules, né à Paris en 1891, arrêté comme pickpocket à l’âge de treize ans et envoyé au pénitencier pour enfants ; arrêté une deuxième fois en 1912 pour nombreux vols et agressions nocturnes dans le quartier de Belleville ; condamné à cinq ans de prison, évadé de la Santé en 1913 ; arrêté en 1920 à la foire de la Nation, où il opérait des escroqueries et charlataneries comme chiromancien ambulant ; réussit à s’évader en blessant deux agents à coups de revolver ; disparaît pour plusieurs années ; reparaît à Paris en 1925 sous le nom de fakir Ranath et s’exhibe comme voyant et hypnotiseur dans nombre de music-halls ; la police réussit à découvrir son identité à la suite de l’assassinat de la marquise de Veaulieu et de la disparition de ses bijoux ; mais avant qu’on ait pu l’arrêter, Ladoucette-Ranath disparaît avec sa complice, dite Lelia, qui lui sert de médium depuis un an. Il y a une semaine, il surgit à Paris, où il se fait porter sur les registres de l’hôtel Lutetia sous le nom de Mr. Reily ; mais il est reconnu par l’écrivain anglais James Joy comme étant Zerga Rachid Sâkhra Bey, chef d’une bande de criminels opérant en Angleterre. À la suite d’une enquête, Mme van Paassen, veuve de l’armateur hollandais van Paassen, confirme que Reily et Zerga ne font qu’un ; Picot Pierre, chasseur à la maison de couture Molyneux, reconnaît en Reily-Zerga le fakir Ranath, qu’il a vu au casino de Bécon-les-Bruyères. Ladoucette Jules, dit Reily, dit fakir Ranath, dit Zerga Rachid Sâkhra Bey, est accusé de l’assassinat de la marquise de Veaulieu à Paris et du vol de ses bijoux, de l’assassinat de miss Marian Leigh, à Guildford, et du vol de son collier de perles, de l’assassinat de miss Sarah Smith et de miss Esther Bell, à Londres, de l’enlèvement de Mr. Phineas Wentworth, industriel, et du comte di Mirandello, de l’enlèvement du chef constable de Guildford Jonathan Smith et de son épouse, et de nombreux autres vols et méfaits.

 

— Vous avouez, Ladoucette ? demanda l’inspecteur Lepic.

Le mage garda un silence hautain.

— C’est bon, vous parlerez plus tard ! Sergent, nommez les autres personnes présentes.

 

— Vitie Thomas, ancien acteur, poursuivi par la police anglaise pour complicité dans l’affaire de l’enlèvement des collectionneurs à Londres sous le déguisement de miss Sarah Smith et du journaliste Jacobs. Vitie Jane, sa femme, accusée de complicité dans la même affaire, sous le déguisement de femme de chambre de miss Sarah Smith. Grandin André, ancien pilote d’aviation, et Pauchard Ernest, ancien professeur de boxe, accusés de complicité dans l’affaire de l’enlèvement de l’écrivain anglais Joy, de l’épouse du chef constable Smith et d’une femme inconnue, dite Maya, sous le déguisement de deux agents de police.

 

Les accusés n’opposèrent aucune résistance aux policiers qui leur passaient les menottes. Toutes les portes étaient gardées, et il y avait trois douzaines d’agents dans la maison.

— Parmi les assistants, déclara l’inspecteur Lepic, doivent se trouver Mr. Phineas Wentworth et le comte di Mirandello. Messieurs, vous êtes libres !

L’Italien et l’Américain s’avancèrent, rayonnants.

— Sir Patrick Ormsby !

Le propriétaire du White Manor restait pâle et muet.

— Sir Patrick, veuillez vous tenir à la disposition de mon collègue l’inspecteur Leeds de Scotland Yard, qui désire vous dire quelques mots en particulier.

Le sergent reprit l’énoncé.

 

— Karol Jammeresco, dit professeur Karl Wilhelm von Jammerthal ! Fils du violoniste roumain Jammeresco et de Milka Przekuzsewska, polonaise, chanteuse de café-concert, né à Revnice, Tchécoslovaquie, en 1866. Pendant la guerre de 1914-1918, arrêté en France comme espion allemand, évadé, arrêté en Allemagne comme espion anglais, évadé, poursuivi en Angleterre comme espion autrichien, évadé ; rentré en Roumanie, arrêté en 1924 à Bucarest pour propagande contre le gouvernement et organisation de pogroms ; acquitté par le tribunal roumain ; surgit en 1930 en Allemagne à la tête d’un groupe hitlérien sous le nom de Karl Wilhelm von Jammerthal ; s’occupe des finances du parti en contact étroit avec Ladoucette Jules dit Zerga ; accusé d’espionnage pour différents pays pendant la guerre, et de complicité dans les vols et enlèvements perpétrés par Zerga.

 

— Enfin, je vous tiens, Jammeresco ! dit l’inspecteur Lepic avec un sourire. Il y a quelque temps déjà que je vous cherche ! Vous m’avez joué en 1917 un petit tour au sujet duquel le tribunal vous interrogera encore !

Le sergent reprit sa liste.

 

— Jonathan Smith, chef constable de Guildford, enlevé le 19 mars par la bande de Ladoucette.

 

L’inspecteur Leeds s’avança, la main tendue.

— Mon cher confrère, je regrette tout particulièrement que vous vous soyiez trouvé mêlé à cette affaire dans dès circonstances si pénibles. La vie a des hasards…

— La vie, dit Jonathan Smith, est une suite de dérèglement que la loi fait rentrer dans l’ordre.

— Mrs. May Smith, née May Quaker…

Un cri perçant retentit :

— C’est moi !

Et Maya, blanche comme un linceul, les mains étendues, s’avança en chancelant.

— May Quaker ! C’est mon nom ! C’est moi, c’est moi, c’est moi !

May Smith, défaillante, s’appuya contre le mur.

— Cette pauvre femme est folle, dit-elle d’une voix tremblante.

Jonathan Smith, écarlate, vociféra :

— Quelle est cette démence criminelle ? May Quaker est mon épouse ! Sur les registres du bureau d’état civil de la ville de Guildford…

Jim lui coupa la parole.

— Je crains, en effet, dit-il d’une voix sans timbre, que cette pauvre enfant n’ait perdu la raison. Elle est la proie innocente de Zerga qui l’a hypnotisée pour ses fins diaboliques et qui lui a suggéré à différentes reprises des personnalités qu’elle a dû incarner ; elle a été la complice involontaire de l’assassinat de miss Sarah Smith, sous le déguisement de son infirmière, elle a contribué à l’enlèvement de Mr. Wentworth sous le masque de miss Edith Fairfax…

Wentworth poussa une exclamation inarticulée.

— Et au vol de la collection de tableaux du comte di Mirandello sous celui de la contessina Bianca di Mirandello…

— Santa Madonna ! murmura Mirandello.

— Ce charlatan terrible a dû finir par lui suggérer, dans un but infernal, qu’elle est May Quaker…

Maya tourna vers Jim son visage blême.

— Jim, oh ! Jim, croyez-moi, je ne suis pas folle ! Enfin, enfin, je me souviens de mon nom ! Je suis May Quaker ! C’est moi, c’est moi !

Fred Blake, qui se tenait derrière l’inspecteur Leeds, s’avança tout à coup.

— Il y a un moyen d’identifier cette jeune fille, déclara-t-il d’une voix ferme, j’avais complètement oublié de vous en faire part d’abord, inspecteur. Il me revient à la mémoire à l’instant. Quand Zerga est arrivé au Bourget par le « Golden Ray » avec elle et ses deux complices, et alors que je les filais, elle s’est tout à coup arrêtée à la sortie de l’aérodrome devant une jeune femme très élégante, qui parlait à plusieurs autres personnes, et lui a crié : « Maud Peel ! » La jeune femme s’est retournée et s’est avancée vers elle, mais les bandits l’ont entraînée et j’ai dû les suivre. Il faut retrouver cette Maud Peel !

— Peel ? répéta l’inspecteur Lepic. Vous êtes sûr que c’est bien ce nom-là ?

— Absolument sûr.

— Dans ce cas, il s’agit de la fille de l’ambassadeur des États-Unis. Ce jour-là, au Bourget, elle attendait son père, qui devait revenir de Londres. Mademoiselle – et il se tourna vers Maya – vous connaissez miss Peel ?

Maya fixa sur lui un regard absolument lucide.

— Maud Peel est mon amie de collège.

— Son père est ambassadeur ?

— Ambassadeur ? Non. Il est banquier. Directeur de la Bank of U.S.A.

— C’est le poste qu’occupait M. Reginald Peel il y a quatre ans, avant sa nomination à l’ambassade.

Et l’inspecteur Lepic s’approcha d’un grand bureau sur lequel se trouvait un appareil téléphonique.

— Passy 86-15 ! Allô ! Ici l’inspecteur Lepic, de la Sûreté. Pourrai-je parler à monsieur l’ambassadeur ? Il déjeune ? Je regrette de devoir le déranger, mais l’affaire est extrêmement urgente. La Sûreté, oui, j’attends.

Un silence de mort régnait dans la grande pièce. Tous les assistants retenaient leur souffle.

— Allô ? Monsieur l’ambassadeur ? Veuillez m’excuser de vous importuner, mais il s’agit d’une question très grave. L’identification d’une personne mêlée à une affaire criminelle importante. Cette personne se dit l’amie de collège de mademoiselle votre fille et dit l’avoir aperçue le 10 mars sur l’aérodrome du Bourget, à l’arrivée du « Golden Ray ». Comment ? Comment ? Miss Peel vous en a parlé ? Elle a cru, elle aussi, reconnaître son amie, sous le voile qui la cachait ? Quel est le nom de cette amie ? May Quaker ? Monsieur l’ambassadeur, il est absolument nécessaire de procéder à une identification totale. Une confrontation urgente est indispensable. Miss Peel pourrait-elle…

— Tenez-la ! cria tout à coup Fred, Tenez-la ! Elle va s’échapper !

Pendant l’entretien téléphonique, May Smith avait imperceptiblement reculé jusqu’à toucher l’angle du mur. Défaillante, elle s’y était appuyée. Une porte secrète s’était ouverte, et se refermait déjà. May Smith aurait disparu, si Fred, en deux bonds, ne l’avait rejointe et retenue par un pan de sa robe. Un coup de feu partit. Avec une exclamation de douleur, Fred, blessé au bras, lâcha la robe. Rapide comme l’éclair, elle disparut dans un escalier menant au sous-sol. Mais une dizaine d’agents s’étaient élancés à sa suite. Sur le seuil de la porte secrète, le premier, atteint par un nouveau coup de revolver, s’écroula sur le sol. L’avalanche d’agents, mis en furie, se rua dans l’escalier. Coup sur coup, elle déchargea son revolver à quatre reprises. Mais en vain. Trois minutes après, elle se trouvait au milieu de la pièce, encadrée de policiers, les menottes aux mains.

Anéanti, blême, hagard, Jonathan Smith leva les bras au ciel :

— La femme légitime d’un chef constable de la police de Sa Majesté !

Et il s’effondra.

CHAPITRE XXIII

LES AVEUX

Légèrement décoiffée, mais calme et souriante, celle que Jim avait toujours connue sous le nom de May Smith, s’adressa à l’inspecteur Lepic :

— Je crois, monsieur l’inspecteur, que l’identification est devenue inutile. Cette jeune fille – et elle désigna Maya – est en effet May Quaker. Je suis prête à tout expliquer.

— Je vous préviens, dit l’inspecteur Lepic, que toutes vos déclarations seront enregistrées et pourront renforcer l’accusation.

— Je le sais. Mais je suis bonne joueuse j’ai perdu la partie. Je veux au moins m’en aller en beauté. D’ailleurs – elle promena un regard souriant sur l’assistance – le moment est admirablement choisi pour les aveux. J’ai un auditoire d’élite. Vous permettez ?

Elle s’installa dans un grand fauteuil auprès du bureau.

— Vous avez parlé tout à l’heure, monsieur l’inspecteur, de l’affaire Veaulieu et de Leïa, la complice du fakir Ranath, qui lui servait de médium et qui s’était échappée avec lui. C’est moi.

L’inspecteur Lepic la regarda avec une certaine admiration.

— Enchanté de vous retrouver, madame !

— Moi de même, monsieur l’inspecteur. Je sais que la première fois la durée de nos relations a été trop courte à votre gré. Jules et moi avons réussi à nous enfuir au Havre et à nous embarquer pour New-York avec les bijoux de la marquise.

— Vous avouez, Ladoucette ? demanda l’inspecteur.

Ladoucette-Zerga fit un geste d’indifférence.

— Ça m’est égal. Puisque la cheftaine est prise, tout est f… !

— J’ai connu Jules, poursuivit-elle, à la foire du Trône. Il était chiromancien ambulant. Une vieille bohémienne lui avait donné quelques notions de la chiromancie. J’ai immédiatement vu qu’il était doué de capacité hors ligne. J’ai eu l’occasion d’étudier à fond l’hypnose, le magnétisme, le spiritisme, la chiromancie et la psychopathologie. J’étais à ce moment-là secrétaire d’un financier belge. Vous vous rappelez le vol des boucles d’oreilles de madame Flaessens ? J’avais les moyens de faire poursuivre ses études à Jules. Plus tard, elles m’ont rapporté plus qu’elles m’ont coûté. Un ami à moi, un Persan, a complété son éducation. J’ai lâché le grand monde pour devenir médium du fakir Ranath, et nous avons fait du théâtre. Nous avons commencé modestement, par les établissements de province et de banlieue ; ensuite, grâce à certaines de mes relations à Paris, nous avons obtenu un engagement à l’Empire. C’est là que nous avons tenté le grand coup. Ranath a hypnotisé la marquise de Veaulieu, qui nous avait invités à donner une représentation privée chez elle. Vous savez le reste.

« À New-York, Jules a pris le nom de Zerga Rachid Sâkhra Bey.

« Nous avons loué un bel appartement. C’est là que nous avons inauguré le système des travestis. Je me donnais pour une femme du monde, une riche étrangère de passage à New-York, je réussissais à m’introduire dans les milieux les plus fermés, et je chuchotais à l’oreille de telle vieille ou jeune dame les merveilles du grand maître Zerga. Ce qui nous a lancés, c’est l’histoire du diamant de la duchesse de Rochester. Je le lui avais dérobé à un bal, et peu après, en la rencontrant de nouveau, je lui ai suggéré l’idée de s’adresser au célèbre voyant. Nous nous sommes arrangés pour que le diamant soit retrouvé dans un repaire – les bandits s’étaient naturellement échappés – et depuis, la duchesse ne fait rien sans consulter Zerga. Nous avons eu la plus belle clientèle d’Europe et d’Amérique. Ces dames ont marché comme un seul homme ! J’assistais toujours aux consultations en ma qualité de médium. Elles nous révélaient les secrets les plus intéressants sur leur vie privée et sur celle des autres. Grâce à elles, nous avons réussi des coups uniques. La ceinture de pierres précieuses de la danseuse Ellis Lee, les cinquante mille dollars dérobés au banquier Phillips, le vol des documents de l’attaché à la légation de Grèce, toutes ces affaires restées mystérieuses sont notre œuvre. Nous étions en contact avec tous nos collègues internationaux – elle désigna Jammeresco – et ils nous chargeaient souvent de commissions intéressantes que nous étions bien placés pour exécuter. Nous avions dressé nos hommes à la perfection.

« Un jour, une de nos clientes nous adressa une jeune fille, nommée May Quaker…

Un frisson courut dans l’assistance.

— Cette charmante enfant était sur le point de s’embarquer pour l’Angleterre. Elle venait de recevoir de sa vieille tante, qui l’attendait à Guildford, une lettre très grave. Miss Marian Leigh se sentait assez mal et craignait de mourir avant l’arrivée de sa nièce ; pour parer à toute éventualité, elle lui confiait, dans cette lettre recommandée, un secret de famille très important. Elle était en possession d’un collier de perles d’une valeur immense, le fameux collier du maharajah, légué par le colonel Leigh. Persuadée que cette richesse indue leur porterait malheur, ces braves gens n’en profitaient pas. Ils gardaient le collier dans le coffre-fort de la National Provincial Bank LTD et rarement, dans les cas de besoin extrême, ils se décidaient à en vendre une perle. De la sorte, le collier était presque intact. Miss Leigh, expliquant tout cela à sa nièce, la laissait libre, quand elle hériterait du collier, d’en user à sa guise. La chère petite, torturée par l’indécision, était venue consulter le voyant, fallait-il suivre l’exemple de ses aînés et ne pas toucher au collier du maharajah, ou était-elle en droit de le vendre afin de fonder un orphelinat à Guildford ? Au début, elle n’usa que de termes voilés ; mais Zerga flaira une affaire intéressante et tenta doucement de l’endormir pour la faire parler. Elle se laissa hypnotiser comme un agneau. À cette occasion, nous nous aperçûmes qu’elle était un sujet admirable, d’une sensibilité exceptionnelle, d’une intuition rare, entrant en transe à la moindre suggestion. Notre projet primitif était de la supprimer mais mon départ occasionnerait un vide – un bon médium n’est pas facile à trouver – et nous décidâmes de la garder. Quant à moi, je jouerais son rôle, j’adopterais sa personnalité. Je l’avais étudiée pendant quelques heures, et j’étais certaine d’avoir fait le tour de son âme. Chance exceptionnelle, nous avions, extérieurement, une ressemblance indéniable. Dès que mes cheveux furent teints un blond plus clair, cela devint frappant Zerga la réveilla et la laissa partir, après nous être assurés de la date de son départ et du fait qu’elle serait seule sur le paquebot. Nous nous embarquâmes également, sans qu’elle le sût. Dès qu’elle descendit dans sa cabine, nous l’y rejoignîmes. Pour plus de sûreté, nous prîmes du chloroforme. L’échange fut facile à opérer. Maya, le médium du maître, avait le mal de mer, et restait étendue dans sa cabine, soignée par Jane. Moi, le soir même, habillée d’une de ses petites robes blanches qui m’allaient à merveille, je dînai dans la salle à manger du paquebot. À la fin de la traversée, un officier de l’équipage me fit une proposition de mariage. C’était un hommage à mon talent.

Elle s’arrêta un instant, rêveuse, puis reprit :

— Vous ne me croirez pas, je sais, mais j’ai joué ce rôle avec un plaisir indicible. Ce n’était peut-être pas tout à fait un rôle… J’ai eu une affection sincère pour tous ceux que j’ai rencontrés dans ma nouvelle vie. Je connais toutes les capitales du monde, mais ma ville préférée est Guildford. Elle m’a admirablement reposée de mon passé. Quand j’y suis arrivée, miss Leigh se sentait beaucoup mieux et n’était pas encore à l’article de la mort. Il fallait être prudente et patienter ! Mais ces mois d’attente ne m’ont point parus longs. En vérité, j’ai passé des vacances exquises au cottage de Farnham. Je puis d’ailleurs affirmer, sans me vanter, que ç’a été le plus beau temps de la vie de miss Leigh. May elle-même n’aurait pas fait mieux. Ces prévenances ne m’ennuyaient pas c’était une vieille dame charmante. J’ai eu beaucoup de peine quand j’ai dû la tuer.

— Tante Marian est tuée ! s’exclama May Quaker, avec un frisson d’horreur.

— C’est vous qui l’avez tuée ? demanda l’inspecteur Leeds.

L’épouse de Jonathan Smith fit de la tête un signe affirmatif.

— Oui, c’est moi. Je le regrette beaucoup, mais il nous fallait le collier. Au bout de dix mois de séjour, j’ai réussi à la convaincre – elle était, comme vous le savez, très craintive – que le coffre-fort de la National Provincial Bank LTD n’était pas un lieu assez sûr. Je me servis, comme argument suprême, d’un vol important que Zerga venait de réussir dans une banque de province. En même temps, je lui fis reprendre son testament, sous prétexte d’ajouter un legs à la cuisinière. Dès que le collier s’est trouvé dans la maison – dans une cachette que nous avions choisie ensemble – il a fallu agir. Un de nos hommes, déguisé en maraudeur, s’est rendu à Guildford pour détourner les soupçons. Le soir, il a attendu sous la fenêtre. Nous nous couchions toujours à dix heures. À dix heures et demie, j’ai frappé à la porte de tante Marian. Je lui ai dit que j’avais la migraine et que je venais chercher un cachet. Elle était déjà dans son lit. Je me suis penchée pour l’embrasser et j’ai enfoncé le poignard. J’opère toujours avec un petit poignard que j’affectionne beaucoup. Vous le retrouverez parmi mes vêtements. C’est le souvenir d’un pacha turc. Puis j’ai ouvert la fenêtre, mon auxiliaire est monté, il a laissé partout les traces de ses pas et ses empreintes digitales, et il est parti pour Londres, chez Zerga, dans une voiture qui l’attendait sur la route, en emportant l’arme, les petits bijoux, les trente livres et le collier du maharajah. Je comptais rester encore deux ou trois semaines à Guildford, puis partir pour Londres, à la recherche d’une place de gouvernante, croiraient mes concitoyens de Guildford. Mais Jonathan Smith a changé tous mes projets.

— Pourquoi avez-vous épousé Jonathan Smith ? demanda l’inspecteur Leeds, en la fixant d’un regard perçant.

Elle sourit.

— Monsieur l’inspecteur, j’espère que vous ne doutez, pas de la parfaite honorabilité et de la parfaite candeur de mon mari ? Je l’ai épousé pour plusieurs raisons. La première était l’alibi magnifique qu’il m’offrait. Je venais de faire un coup dangereux et nous en avions plusieurs autres en perspective. À qui pourrait-il venir à l’idée de me soupçonner ? Jonathan Smith était un paravent idéal, dont on pourrait se défaire quand on voudrait. Et puis… elle hésita… Vous ne me croirez encore pas, mais j’ai eu plaisir à convoler en justes noces avec ce bon Jo ! Il y avait une saveur extrême à être en même temps chef d’une bande criminelle internationale et épouse du chef constable de Guildford… Les premiers temps, c’était un peu dur, j’étais confinée dans notre cottage et ne pouvais sortir qu’avec les plus grandes précautions. Mais la tante de Jo, miss Sarah Smith, m’a bientôt fourni une issue. Elle s’est prise d’affection pour moi. Je lui lisais à haute voix les romans de son amie, miss Esther Bell. J’ai toujours aimé mes tantes. Celle-ci était moins gentille que tante Marian – une vraie Smith – aussi ai-je eu moins de regrets à la sacrifier. Je l’ai peu à peu rendue à moitié folle par des excitants différents et des doses chevalines de véronal que je glissais dans son thé et dans son potage, et je l’ai persuadée d’aller faire un séjour dans un sanatorium de la Suisse, en ma compagnie, bien entendu. Je me suis arrangée pour que Jo, ce jour-là, ne puisse nous accompagner à la gare pour nous mettre dans le train. Dans le taxi j’ai chloroformé la tante. Zerga m’attendait chez lui, et ç’a été vite fait. De Suisse, un ami envoyait à Jo des lettres écrites d’avance. J’ai passé à Monte-Carlo un mois qui m’a changée de Guildford. J’ai porté tous les soirs le collier du maharajah. Plus tard, il restait trop peu de perles. Maintenant elles sont toutes vendues, dispersées dans le monde entier. May peut être tranquille le dilemme ne se pose plus pour elle. L’angoissant secret de famille des Leigh a cessé d’exister. Le collier du maharajah ne lui sera plus funeste ; c’est à moi qu’il a porté malheur.

Avec un sourire empreint d’une douce résignation, elle pencha son visage délicat.

— En revenant de Suisse, miss Sarah Smith, ou plutôt notre ami Tom, grime et acteur émérite, s’est installé à Londres. Sur les instances de Jo, j’allais très souvent soigner notre tante et notre héritage. Pauvre Jo, il ne se doutait pas que ce dernier disparaissait peu à peu ! J’allais à Londres deux fois par semaine, souvent j’y passais quelques jours. J’étais très satisfaite de mon existence ; Londres me désennuyait de Guildford, et Guildford me reposait de Londres. Après les nuits dans les fumeries d’opium de China-Town, au Limehouse, sur les docks, après les excursions de quarante-huit heures à Dieppe ou à Paris, le retour dans notre petit cottage était délicieux. J’adore les travaux de ménage, la couture, la cuisine ça me rappelle mon enfance. Et puis, il y avait les week-end avec Jim. Jim était si honnête, il avait si peur de troubler ma pureté cristalline ! C’était si bon de se sentir petite fille ! À la fin, j’ai senti qu’il était temps de sacrifier mon pauvre vieux Johnnie. Je devais rester veuve et seule au monde, pour que Jim offrît de me protéger. Pour séduire Jim, il fallait aussi des circonstances romanesques. Je croyais que l’affaire des collectionneurs, que nous avions si soigneusement préparée, m’en fournirait l’occasion. Mais le résultat a dépassé mes intentions. Sir Patrick…

Sir Patrick, très pâle, serra silencieusement les lèvres. – Sir Patrick nous en a donné l’idée. Quand il est venu s’installer au White Manor avec sa femme, Peggy o’Trundle, qu’il avait connue en Irlande, où elle tenait une hostellerie – jadis, elle avait été cuisinière, mais elle savait faire les affaires, et avait fait une fortune avec son auberge sur la route – j’ai tout de suite flairé le gibier. Le pauvre Sir Patrick tâchait de se désennuyer avec ses chiens et ses collections, mais sa femme lui portait sur les nerfs, bien qu’elle eût payé ses dettes et qu’elle l’adorât. Une fois que j’assistais chez lady Gwendolyn – c’est ainsi qu’elle se fait appeler – à la séance du comité de bienfaisance des dames de Guildford, je vis entre les mains du châtelain un livre sur le crime, ouvert à la page traitant de « crime et génie ». Cela me suffit pour entrer en relations avec lui. Étant membre de la Chambre des lords, il se croyait tout désigné pour le rôle de génie criminel. Vous savez, dans les romans de Jim Joy, les chefs de bandes de malfaiteurs sont tous députés. Voyez à la dernière page ! Nous avons fait croire à Sir Patrick qu’il deviendrait le dictateur des bas-fonds de l’Europe, et nous lui avons suggéré, en attendant, d’acheter le plus possible de bijoux anciens de valeur – sans les payer, bien entendu – et de soulager Peggy de sa fortune. Jammerthal, de son côté, en faisait autant pour les médailles. Après avoir empoché autant de bijoux, de médailles et d’argent que possible, ils simuleraient un enlèvement. Pour rendre la chose plausible, nous avons décidé d’enlever quelques collectionneurs authentiques. Pour ceux-là, il n’y avait pas moyen de truquer leurs collections, mais nous avons pu nous en emparer quand même. Dans ce cas comme dans beaucoup d’autres, Maya nous a été d’une utilité énorme. Les services que nous a rendus cette petite sont inouïs. Elle n’était d’ailleurs pas encombrante. Les premiers temps, elle se cabrait, mais l’hypnose eut vite raison d’elle. En fin de compte, elle a complètement oublié sa propre identité et son vrai nom qu’elle n’entendait jamais. On a coupé et teint ses cheveux et épilé ses sourcils ; elle ne se reconnaissait pas elle-même dans la glace. En dehors des rôles qu’elle jouait, et des transes de médium, elle restait plongée dans une léthargie que nous entretenions par des narcotiques. Si Jim ne l’avait pas rencontrée, mon plan aurait parfaitement réussi.

— Qui a tué miss Esther Bell ? demanda l’inspecteur Leeds.

— C’est encore moi. Que voulez-vous, j’avais la spécialité des vieilles dames. Celle-ci menaçait de déranger mes projets. Je suis navrée d’avoir privé la postérité d’une demi-douzaine au moins de romans immortels, mais je ne pouvais agir autrement. Je me suis blessée moi-même exprès avec mon poignard ; je suis très adroite, je manie proprement mon arme, et je me suis fait une jolie blessure sans danger. Puis je me suis étendue près de cette pauvre miss Bell. J’avais avalé une forte dose de chloral pour paraître évanouie. Quand je m’y mets, je fais bien les choses.

— Pourquoi avez-vous organisé votre propre enlèvement ?

— À cause de Jim. La situation devenait dangereuse ; il fallait en finir. J’avais inspiré à Jim des soupçons à l’égard de Jonathan. Il fallait qu’il fût affolé à mon sujet et prêt à me sacrifier Maya. De toute façon, je ne risquais rien. Même si Maya avait repris conscience et révélé quelque chose, Jim n’eût pas su mettre la main sur moi. Mais si, comme c’était probable, il ne savait rien, le reste serait facile. On nous enlèverait tous les trois. La pauvre Maya succomberait, ainsi que Wentworth, Mirandello, et ce bon Sir Patrick qui commençait à nous encombrer. Jonathan serait tué au cours d’une rixe sanglante. Jim et moi réussirions par miracle à nous échapper, et il emporterait évanouie entre ses bras la fragile victime, veuve d’un sombre bandit. Jules et Jenkins, qui m’a beaucoup aidée ces derniers mois – la moitié des hommes du chef constable étaient à moi – s’occuperaient des affaires courantes. Mon plan si bien réglé a échoué… Que voulez-vous ! C’est de ma faute. Je n’ai pas pris les choses suffisamment au sérieux. Mon mari l’a souvent dit l’ironie est la mère de tous les vices.

Laissant tomber sa tête blonde, elle se tut.

— Vous avez omis, dit l’inspecteur Lepic, de nous dire votre nom.

— Tiens, c’est vrai, j’avais oublié ce détail. Mon nom n’a rien d’exotique. Je ne m’appelle pas May Smith, mais je m’appelle Mary Brown. Je suis née à Westgate-on-Sea. Ma mère est directrice d’une pension de jeunes filles et mon père professeur de psychologie. Si papa n’avait pas eu tant de livres sur le crime, les criminels, les phénomènes de dédoublement, les vies parallèles, je ne serais peut-être pas devenue ce que je suis. Mais je ne regrette rien. De toute façon, vivant à Westgate-sur-Mer, j’aurais dû partir. Ma fenêtre donnait sur la mer. J’entendais les sirènes. Partir ! À seize ans, je suis partie. Seize ans encore ont passé depuis. J’ai trente-deux ans. On ne le dirait pas, n’est-ce pas ? Voilà ce que c’est qu’une hygiène bien comprise ! La vie à Guildford m’a rajeunie. Au fond, May Quaker et moi, nous avons la même âme comme la même figure – celle de nos grand’mères du temps de la reine Victoria. Mais elle n’en à qu’une seule, et moi j’en ai plusieurs autres. Au fond, c’est bien cette âme provinciale aux yeux bleus qui m’a perdue. C’est elle qui m’a inspiré mon faible pour Jim…

— J’ai toujours dit, grommela Ladoucette, que ton ridicule béguin pour ce blanc-bec nous perdrait tous !

— Sans rancune, mon vieux Julot. Il t’a coûté la barbe et la vie, je sais. Mais toi aussi, tu avais ton béguin tu voulais revoir ton Panam et la rue de Crimée où tu es né. Tu as quand même plus de chance que moi tu seras guillotiné, et moi pendue. Après tout, pourquoi pas ? La pendaison vous a une petite saveur médiévale… Selon toutes les règles du roman policier, je devrais maintenant me suicider. J’appartiens à une bonne famille, mes pauvres parents sont en vie, et il ne me reste qu’à porter à mes lèvres un anneau contenant un poison immédiat et mystérieux. Mais d’abord, je n’en ai pas, et ensuite, je veux goûter la vie jusqu’au dernier moment ! Peut-être réussirai-je à m’échapper…

— Vous ne réussirez pas, madame, dit courtoisement Leeds. Comptez sur moi.

— Eh bien ! dans ce cas, je vivrai les derniers moments d’une condamnée à mort ! C’est une sensation que je n’ai pas encore éprouvée. Mais auparavant, je voudrais savoir une chose. Vous avez eu ma confession me sera-t-il permis de poser une question à mon tour ?

— Parlez, dit l’inspecteur Leeds.

— Comment a-t-on réussi à nous prendre ?

— En partie, grâce à Jammerthal. Mon collègue Lepic et moi avions certaines préventions contre lui, comme vous avez pu vous en apercevoir. J’avais reconnu Jammeresco, et je me doutais que son enlèvement était simulé, de même que celui de Sir Patrick. Dans l’appartement de Jammeresco à Londres, j’ai trouvé un fragment de lettre révélant qu’il était à Paris. L’inspecteur Lepic, qui avait des renseignements sur lui, a réussi à retrouver sa piste et à lui poser un piège, sous forme de vente d’un des tableaux du comte di Mirandello. Il s’est laissé prendre et nous l’avons filé. De toute façon, nous aurions trouvé cette maison, fait une perquisition et découvert pas mal de choses. Mais peut-être serions-nous venus trop tard pour sauver la vie des innocents. Et vous-même, madame, n’auriez jamais été démasquée sans Mr. Fred Blake qui est venu nous prévenir hier dans la journée. Le même soir nous avons posté nos hommes autour de l’hôtel d’Oxford et Cambridge. De cette façon, vous ne pouviez nous échapper.

— Mais par quel moyen, Blake, êtes-vous arrivé hier à Paris ? Vous êtes pourtant resté avec les pêcheurs, quand Jim a pris le train à la Rochelle !

— Très simple, madame. Jeannette Perry et moi, nous nous sommes rendus sur l’aérodrome militaire près de la Rochelle. Un avion était prêt à partir pour Paris. Par une chance inouïe, le capitaine d’aviation s’est trouvé être un ancien camarade, avec qui nous avions volé bien des fois. Quelques heures après, nous étions à Paris et avertissions la police.

— Mais puisque vous avez pris vos dispositions, pour me filer dès que je sortirais de l’hôtel, c’est qu’avant même que May Quaker se souvînt de son nom, quelqu’un a dû me deviner ! Qui ? Ce n’est pas Jim, il m’aimait trop. Ce n’est pas cette petite Perry, elle est trop littéraire. Ce n’est pas vous, Blake, vous n’êtes pas assez intelligent. Ne prenez pas la mouche, vous me plaisez tel quel ! Vous avez le même genre que Jim. Je suis désolée de vous avoir blessé… heureusement, ce n’est qu’une égratignure ! Mais dites-moi quand même qui m’a devinée ?

— C’est une femme de tête. Parmi les pêcheurs il s’en est trouvé une qui a réfléchi à l’affaire. Elle a remarqué que les cheveux de May se décoloraient aux racines, et elle en a conclu qu’en réalité elle était blonde. D’autre part, elle vous entendait appeler « May la blonde ». Elle était profondément, instinctivement convaincue de l’innocence de Maya. Le fait qu’elle était blonde, blonde comme vous, et qu’on avait pris la peine de teindre ses cheveux, la fit réfléchir. Pourquoi Maya tressaillait-elle et sortait-elle de sa torpeur dès qu’on l’appelait « May » ? Autre chose encore : il était indéniable que chaque fois que Jonathan Smith apprenait un secret, les bandits en étaient avertis. Mais quand Jonathan savait une chose, vous la saviez aussi… On pouvait vous soupçonner au même titre que lui. De tous ces faits, Anne Guernec a tiré les déductions logiques ; avec son bon sens populaire, elle a deviné la réalité.

Mary Brown soupira.

— Après tout, ça vaut mieux pour Jim. Il croyait désirer des aventures, mais en réalité il n’en voulait pas. Il est fait pour les écrire, pas pour les vivre. Ce qu’il adorait à travers moi, c’était le cœur ingénu et candide de May Quaker.

— Trêve de paroles, dit l’inspecteur Lepic. Préparez-vous à me suivre.

— Je suis prête, monsieur l’inspecteur. Un petit moment encore. Quelques mots d’adieu à mes proches.

Elle se tourna vers Jonathan Smith.

— Jo, ne faites pas hara-kiri. Donnez votre démission, prenez un autre nom – le vôtre deviendra célèbre dans toute l’Angleterre – allez dans un petit village d’Écosse, pêchez à la ligne, collectionnez des timbres-poste et épousez la fille de l’épicier. Vous serez encore heureux. Mais jamais, Jo – sa voix douce trembla – jamais vous ne trouverez une femme qui vous grillera les toasts comme moi !

Les yeux humides, Mary Brown leva son regard ingénu sur Jim et May.

— Mes enfants, je vous bénis. Si je n’avais pas les menottes, j’élèverais les mains. Mais ça ne fait rien, le cœur y est. Ne craignez pas de ténébreuse vengeance de ma part. La seule chose que j’ai toujours recherchée, c’est mon agrément personnel. Quand il fallait y sacrifier de braves gens, j’étais obligée de le faire, mais mon affection pour eux n’en était pas diminuée. Ménagez-la, Jimmy, c’est une sensitive. Aimez-vous bien, mes enfants ! Il n’y a que deux choses au monde qui rendent la vie supportable l’amour et l’humour. Si vous avez le premier, j’ai le deuxième. Autrement, comment aurais-je pu rester trois ans avec Jonathan Smith sans en mourir !

CHAPITRE XXIV

LA LETTRE POSTHUME

Le yacht blanc glissait sur la Méditerranée. Le soleil se mirait aux millions de facettes miroitantes de la mer. La matinée d’avril était bleue, dorée, glorieuse. Les voiles du navire chantaient dans le vent printanier.

Il y avait plus d’un mois qu’ils naviguaient entre Barcelone et Venise. Mais Jim Joy n’avait toujours pas écrit son roman. Peut-être, un de ces soirs, quitterait-il sa jeune femme endormie pour s’asseoir à la petite table dans la cabine, saisir la plume et retracer, en mots brûlants, les événements étranges de ces dernières semaines. Peut-être… et peut-être pas. À quoi bon, maintenant, les aventures ? Il vivait la grande aventure de la vie et de l’amour !

May Joy, étendue sur une chaise-longue sur le pont, s’épanouissait au soleil comme une rose blanche. Ses cheveux, peu à peu, reprenaient leur couleur naturelle, et des frisons dorés ombraient son cou.

Le mariage avait eu lieu à Paris, dans la plus stricte intimité, à l’ambassade des États-Unis. Les témoins du marié étaient Fred Blake et l’inspecteur Leeds. Les demoiselles d’honneur de la mariée, miss Maud Peel, la fille de l’ambassadeur, et la contessina Bianca di Mirandello, mandée par son père de Felixstowe. Au déjeuner intime qui avait suivi la cérémonie n’assistaient que Mr. Wentworth, le comte di Mirandello, l’inspecteur Lepic et M. et Mme Renner, alias Jeannette Perry. Après le déjeuner, les jeunes mariés s’étaient rendus à la gare de Lyon et avaient pris le train pour Marseille, où les attendait leur petit yacht, cadeau de noces de Phineas Wentworth.

En contemplant les lignes gracieuses du yacht, Jim songeait avec un sourire au gréement d’un navire plus rude, mais construit avec tous les perfectionnements de la technique moderne, qui faisait l’orgueil des Guernec. « Le jeune Albert » et « Aimable Annette » avaient maintenant une compagne : « May la blonde ».

Un des deux matelots qui formaient l’équipage du yacht s’approcha de Jim, et, portant deux doigts à sa casquette, annonça :

— Sir, nous approchons de Cannes.

— Parfait. Tâchez d’y arriver avant midi. Je dois aller à la banque.

Le yacht aborda et prit sa place parmi les élégants navires ancrés en rade de Cannes.

— Vous descendez avec moi, May ?

— Non, Jimmy. Je vous attendrai ici. La terre ne me tente pas, j’aime mieux notre chère maison flottante. Revenez vite !

Jim se pencha sur son visage. Même feue miss Esther Bell n’aurait rien trouvé à redire à la longueur et à l’ardeur de son baiser.

Souple et léger, avec la grâce un peu gauche des jeunes Anglais sportifs, il sauta prestement à terre et se dirigea vers la Croisette.

À la banque, en attendant l’argent qu’il devait toucher, il prit machinalement sur le comptoir quelques vieux numéros du Times. Il n’avait pas lu les journaux depuis un mois. Il parcourut des yeux les titres : conférences de désarmement, guerres, changements de ministères, mariages de princes épousant des bourgeoises, – et soudain blêmit ; sur la première page d’un numéro datant d’une huitaine de jours, en gros caractères, s’étalait le titre : « Exécution de Mary Brown. »

L’employé lui remit l’argent qu’il empocha automatiquement, et dit :

— Il y a une lettre pour vous, Sir. Elle vous attend depuis quelques jours.

Il prit la lettre d’un geste d’automate et jeta un regard terne sur l’enveloppe. Un flot de sang monta à son visage. C’était son écriture !

Craignant les regards indiscrets, incapable de maîtriser son émotion, Jim sortit, traversa la rue, descendit sur la plage et se laissa tomber sur le sable.

Un brouillard doré, qu’obscurcissaient de temps en temps des vapeurs sanglantes, emplissait son cerveau. Les vagues miroitantes et les caractères tracés sur l’enveloppe d’une écriture enfantine bien connue dansaient devant ses yeux. Il les contemplait avec angoisse. Des histoires sinistres de papier empoisonné lui revenaient à la mémoire. Mais une voix candide résonnait à son oreille : « Ne craignez de ma part aucune vengeance ténébreuse. » Elle avait dit vrai, il n’en doutait pas.

Mais alors, que lui écrivait-elle ? Était-ce un dernier aveu du « béguin » qui l’avait conduite à la mort ? L’expression d’un remords tardif pour ses crimes ? L’explication posthume de cette nature étrange ? La confession de cette femme qui avait failli lui être fatale ?

Brusquement, il déchira l’enveloppe.

Sur une feuille de papier portant l’en-tête de la geôle de Reading, il lut :

 

Mon cher Jim,

Un petit mot encore, avant qu’on ne me pende. J’ai longuement réfléchi, et j’ai enfin trouvé un titre pour votre livre. Il s’appellera « L’Homme aux romans policiers ». Dédiez-le à ma mémoire. Et si vous n’avez pas de succès, ce ne sera pas ma faute !

 

FIN


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en février 2021.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Juliette Pary, L’Homme aux romans policiers, Paris, Librairie des Champs-Élysées, Le Masque n° 125, 1933. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page est de Laura Barr-Wells.

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