Marie-Louise PAILLERON

MADAME DE STAËL

1931

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  PREMIÈRES ANNÉES. 3

CHAPITRE II  LA RÉVOLUTION.. 26

CHAPITRE III  ORAGES DU CŒUR.. 60

CHAPITRE IV  LES VOYAGES. 79

CHAPITRE V  CONSPIRER, MOURIR.. 95

Ce livre numérique. 113

 

 

À MADELEINE

In mémoriam

CHAPITRE PREMIER

PREMIÈRES ANNÉES

L’enfance de Mlle Necker fut la chose la plus curieuse que l’on puisse voir. Fille d’un père Genevois (aux origines prussiennes) et d’une mère Vaudoise et calviniste, la vie de cette petite qui devait plus tard bouleverser tant de sociétés et de salons, créer tant de discussions, fomenter tant de querelles, favoriser tant de polémiques, d’intrigues et de coalitions, fut celle d’une vieille dame.

À dix-huit mois, sa mère se préoccupait des principes religieux qu’elle désirait lui inculquer, et, au lieu de se réjouir des bons soins que la bonne donnait au marmot, elle se tourmentait de voir auprès de lui un « sujet catholique et sans éducation, » en cherchait fiévreusement une autre. Bref, si Tronchin n’eût formellement défendu à Mme Necker « d’appliquer sa fille à rien avant deux ans, » sans doute lui eût-elle fait traduire l’Apocalypse pendant qu’elle perçait ses dents de lait. Elle fut bien assez avancée sans cette catastrophe. L’enfant n’a-t-elle pas demandé un jour à la vieille maréchale de Mouchy : « Madame la Maréchale, que pensez-vous de l’amour ? » Germaine Necker avait cinq ans.

Sa mère, née Curchod, fille de pasteur, rigide bas-bleu, paraît avoir eu pourtant quelque ardeur dans la fleur de ses seize ans. Elle fut jolie, dit-on, et fraîche, avec de beaux yeux clairs et gais ; mais il est impossible de distinguer sa beauté dans les deux portraits que l’on connaît d’elle (l’un d’eux est attribué à Liotard). Elle nous apparaît la taille en forme de cornet, guindée dans toute sa personne, le teint rougeâtre, le nez épais. Toutefois, il faut bien croire à sa beauté, puisque tous ses contemporains s’accordent pour la remarquer ? Les jeunes gens lui déclarèrent abondamment leur admiration. Elle coqueta en latin et en grec, parla d’amour avec un lourd pédantisme, présida une sorte d’académie aux environs de Lausanne, assise sur un tertre vert, d’où jaillissait une eau bicarbonatée. Le tout manque de naturel.

Enfin, elle se montre à la fois collet monté et légère dans le particulier, prête à donner des leçons de bienséance à tout le monde, et à en recevoir de ses jeunes amis, multipliant les rendez-vous et les billets amoureux. Il semble qu’elle n’allât pas plus loin. Gibbon, qui l’aima, la courtisa, se fiança même – hélas ! ne résista pas à l’algarade paternelle :

« Épousez votre étrangère, » lui dit le père noble à son retour, « vous êtes indépendant, mais souvenez-vous avant de le faire, que vous êtes fils, et citoyen. » On croit entendre le vicaire de Wakefield ! Un petit Français eût éclaté de rire.

Mlle Curchod, toute belle qu’elle fût, dut écarter les épouseux, par son tempérament assez vif d’abord, par son pédantisme ensuite. On le retrouvera, ce pédantisme, chez sa fille Germaine, avec plus de spontanéité certes, plus d’ampleur, et, pour tout dire, une nature plus généreuse. Toutefois, certains caractères sont identiques : la sensualité paraît la même, le bel esprit ressemble furieusement à celui de Mlle Curchod, « Sapho, » ou « Suzette, » comme l’appelaient ses galants. Une femme très cultivée n’est agréable que si personne ne le sait, si elle cache pudiquement sa science, sans quoi elle accable son entourage, devient la plus insupportable gêneuse du monde et dépasse, en vaniteux ennui, les cuistres les plus notoires. Mlle Curchod, qui lisait couramment le latin et le grec, ne le laissait ignorer à personne ; elle représentait certainement, quand elle ne folâtrait pas sur son tertre vert, le type de la demoiselle qu’il faut fuir à tout prix.

Ses parents moururent, elle devint pauvre, vint à Paris avec une Mme de Vermenoux, « dont la beauté et la galanterie sont connues, » dit la baronne d’Oberkirch. Chez cette dame, elle vit Necker, banquier déjà riche, alors très ami de sa protectrice…

Justement Mme de Vermenoux commençait de s’ennuyer avec lui, et forma le projet de le marier à la jeune fille. Telle qu’elle était, Mlle Curchod plut à Necker, il s’éprit de sa beauté, sa préciosité lui sembla sans doute de bon goût ; quant à Mlle Curchod, l’idée d’enlever son amant à Mme de Vermenoux l’enchanta. Celle-ci déclara : « Ils s’ennuieront tant ensemble, que cela leur fera une occupation ; » bref, Necker épousa la belle, et l’introduisit dans la société parisienne de 1765. « Société frivole, » dira incontinent Mme Necker, qui ne comprit jamais rien à la grâce française ; à son tour, une Française dira d’elle : « Elle est belle et n’est point agréable ; Dieu, avant de la créer, la trempa en dedans et en dehors dans un baquet d’empois. »

Mme Necker, au début, parut en effet empruntée et mit quelque temps à s’habituer à notre pays. « Elle trouvait les hommes superficiels, » a-t-on écrit, « les femmes vaines, la corruption des mœurs qui régnait autour d’elle blessait ses sentiments les plus intimes. » Elle avait oublié le tertre vert, et son décaméron vaudois.

Elle disait encore en parlant de la France : « Le seul avantage de ce pays est de former le goût, mais c’est aux dépens du génie. » On emploie beaucoup le mot génie dans la famille Necker. Le financier, pour sa femme et sa fille, en est la personnification. Mme de Staël, gourmandée dans sa jeunesse au nom de Napoléon, répondra avec assurance en parlant d’elle-même : « Le génie aussi est une puissance. »

Il semble que l’allure de Mme Necker, lorsqu’elle arriva en France et fut introduite dans la société parisienne, est décrite avec une excellente sensibilité par Marmontel. Il la rencontra pour la première fois « dans un bal bourgeois, dansant mal, mais de tout son cœur. »

Quand elle l’entendit nommer, elle vint tout droit à lui avec « l’air naïf de la joie. » — « En arrivant à Paris, » lui dit-elle, « l’un de mes désirs a été de connaître l’auteur des Contes moraux, » elle appelle son mari : « Necker, venez vous joindre à moi, pour engager M. Marmontel, l’auteur des Contes moraux, etc… » Et voici le portrait : « Étrangère aux mœurs de Paris, Mme Necker n’avait aucun des agréments d’une jeune Française. Dans ses manières, dans son langage, ce n’était ni l’air, ni le ton d’une femme élevée à l’école des arts, formée à l’école du monde. Sans goût dans sa parure, sans aisance dans son maintien, sans attrait dans sa politesse, son esprit, comme sa contenance, était trop ajusté pour avoir de la grâce. Elle semblait ne voir certains objets qu’à travers un brouillard qui les grossissait à ses yeux ; et alors son expression s’enflait tellement, que l’emphase en eût été risible, si l’on n’avait pas su qu’elle était ingénue. Jamais une saillie, jamais un mot piquant, jamais un trait qui pût relever les esprits… » Sitôt qu’elle voyait le « dialogue languir, ses regards en cherchaient anxieusement la cause dans nos yeux… » Si bien qu’elle s’attira, un jour, de Marmontel cette boutade : « Que voulez-vous, madame, on n’a pas de l’esprit quand on veut. Voyez M. Necker lui-même, s’il est tous les jours amusant… »

Cela saute aux yeux, le portrait est ressemblant.

Si nous remontons ainsi à l’ascendance de Germaine Necker, c’est que nous croyons fermement à l’atavisme. Comment le nier ? Comment reconnaître dans un enfant les yeux maternels, être frappé de la forme d’un visage, ou d’une fâcheuse tendance à l’arthritisme, et refuser d’admettre une tournure d’esprit, des manies intellectuelles, des goûts, un pédantisme nettement dessiné ?

Germaine Necker, chargée en arrivant au monde, d’une hérédité très remarquable, élevée pesamment, au début, par sa mère, ne se dégagera jamais complètement d’un germanisme, dont Mme Necker, par la suite, favorisa l’éclosion.

Tout au plus éclateront soudain en elle, une assurance audacieuse, vers sa douzième ou treizième année, une indépendance que l’éducatrice n’avait pas prévue, dans son programme intégral. D’où viennent à Germaine ces nouvelles vertus ? De son père, affirme-t-elle. Le solennel Necker peut-il engendrer de si vives réactions ? – « À son incroyable psychologie, écrit sa fille, je suis redevable de la franchise de mon caractère. » Est-ce exact ? Nous le verrons bien, mais il faudra vérifier.

En attendant, on nous la montre à Coppet âgée de onze ans, coiffée sans doute, comme elle l’est dans le dessin de Carmontelle, d’un édifice de boucles, de rubans et de poufs, assise devant sa mère, sur un tabouret de bois, bien raide, car il ne faut pas s’appuyer. Dans le salon, de vieux messieurs défilent, font des grâces, s’entretiennent de belles-lettres, échangent entre eux des mots piquants et des prises de tabac. Ils causent avec la petite, « comme si elle avait vingt-cinq ans. »

Ces visiteurs se nomment Grimm, Diderot, l’abbé Morellet (dont Mme Necker elle-même dit : « c’est un ours mal léché, qui ne se doute pas qu’il y ait un usage du monde »), Thomas (Galithomas, comme l’appelle Voltaire), Suard, l’abbé Raynal… Rien à sa mesure, aucune jeunesse autour d’elle, pas de gambades. Un père absorbé dans la banque et la spéculation des grains, une mère sans grâce, qui a – elle nous l’a dit elle-même, – « l’horreur des bocages, » et tant pis ! Sa fille lui ressemblera en cela. Pourtant, Mme Necker écrira à une amie : « Je ne l’élève pas comme Sophie, mais comme Émile, » car Rousseau fut la folie de ses contemporains, qui toutefois ne supportaient pas la solitude et s’enrhumaient dans la rosée.

À l’heure où la petite Necker s’entretient avec les commensaux de ses parents, on lui choisit une compagne qui ne doit pas la quitter, se promènera, travaillera avec elle. Joueront-elles aussi ? On aimerait de les voir grimper aux arbres et déchirer leurs cotillons aux ronces. Hélas ! on ne nous en parle pas. Enfin voici la compagne, la gentille Mlle Huber, toutes deux s’éloignent et vont causer dans le parc. Germaine attaque.

Que demande-t-elle à sa nouvelle amie ? On ne le devinerait jamais : « Elle me demanda tout de suite quelles étaient mes leçons, si je savais quelques langues étrangères, si j’allais souvent au spectacle ?… » À cela, l’autre, saisie, répond : « Non, elle n’y est allée que rarement. » Germaine s’étonne, lui propose de l’y mener bientôt, et ajoute qu’il leur « faudra écrire en revenant le sujet des pièces qu’elles auront vues et ce qui les aura le mieux frappées. » Voilà la conversation de ces deux gamines de onze ans.

« Pendant les treize plus belles années de ma vie, dira Mme Necker avec orgueil, je ne l’ai presque pas quittée, je lui ai appris surtout à parler sa langue avec facilité (quelle langue ? Ah ! le français, je priais avec elle. » La petite, pleine de vivacité, s’ennuya : sa mère voulait en faire un chef-d’œuvre de science et d’éloquence, une pièce montée, pleine de collerettes et de fil de fer. Mais (par un heureux hasard) Germaine s’aperçut un jour que son père encourageait sa drôlerie, lui souriait, que sa gaîté le tirait de ses farines, et, instantanément, elle éclate comme le bourgeon verni sous l’averse. Au lieu de se taire, elle parle (elle ne parlera que trop) ; Necker la pousse à la controverse, la contrarie, l’excite, développe cet esprit curieux qui ne demande qu’à briller. C’est ainsi que soudain, vers douze ou quatorze ans, inopinément elle se libère, et de cette chape de plomb où l’enferme l’éducation maternelle, sort une nature primesautière, violente, orgueilleuse ; à la fois enthousiaste et sensible, apprêtée et lyrique, par-dessus tout généreuse. Sa personnalité surgit, énorme, qui ne se soumettra à rien, ne supportera pas de joug, sauf le joug amoureux. Désormais, sa mère abandonnera la partie, elle ne se détachera pas de sa fille, elle s’en éloignera, ou plutôt c’est Germaine qui s’éloignera d’elle. Plus tard, elle perdra cette mère sans cris, mais quand le dieu Necker mourra à son tour, ce sera le plus grand effondrement de sa vie : une catastrophe, à laquelle jamais, on le sent bien, elle n’avait voulu songer : les dieux peuvent-ils mourir ?

À douze ans, Mlle Necker encouragée sans doute par son entourage, écrivit de petites comédies : Les inconvénients de la vie de Paris, etc., et l’assistance de se pâmer. D’autres compositions suivirent, qui firent béer la galerie. Il y a deux petites filles en elle, la petite prodige qui note ses impressions et discute avec Thomas, et la petite spontanée, pleine de curiosité et de boutades. L’une flatte la mère (qui pourtant soupirait lorsqu’on la complimentait sur la science de sa fille : « Ce n’est rien, absolument rien, à côté de ce que je voulais en faire ») et l’autre charme le père par une vivacité telle, que ce gros homme n’en a jamais vu de pareille. Il se réjouit d’avoir couvé un tel œuf, redoute un peu ce qui va se passer et qu’il ignore.

« Mme Necker a fort mal élevé sa fille, grogne Mme de Genlis, en lui laissant passer dans son salon les trois quarts de ses journées… et tandis que sa mère s’occupait des autres personnes, et surtout des femmes qui venaient la voir, les beaux esprits dissertaient avec Mlle Necker sur les passions et sur l’amour. » À force de disserter, Germaine Necker tomba malade, « faiblesse et surexcitation nerveuse, » voilà les maux qui s’attaquent à cette robuste et précieuse « jeune personne. » Tronchin, le maître de l’heure, ordonna de rompre avec l’ancienne vie : Ne plus faire la conversation, penser peu, se reposer beaucoup, et, pour tout dire, jouer, respirer au grand air, bref il faut aller à la campagne.

Désolée, mais respectueuse des ordonnances, Mme Necker expédie sa fille dans sa propriété de Saint-Ouen avec Mlle Huber. Germaine a treize ans. Sera-t-elle heureuse de cette semi-liberté, amusée de changer de décor et de personnages, va-t-elle faire « le cheval échappé » à travers le parc ? Non. Germaine, que personne n’importune, qui est libre de se divertir selon ses goûts, va incontinent s’habiller en Muse avec son amie, parcourir les bosquets et déclamer des vers ! « Toutes deux composeront ensuite des hymnes et des drames » qu’elles représenteront aussitôt.

Ainsi, l’atavisme de Germaine Necker l’a déjà marquée : l’éducation a fait le reste. La petite fille, par un miracle inconnu (peut-être est-il dû à l’entourage, à la culture française ?) se révélera d’une franchise souvent brutale et fort réjouissante, elle gardera malgré les efforts de sa mère, calviniste austère, de la spontanéité, des boutades, un esprit frondeur, du brio, mais le fond sera immuable. L’éloquence, l’ambition, le désir de briller, de jouer un rôle, de tenir la première place, voilà les plus fortes caractéristiques de Germaine avec sa bonté, n’oublions point la bonté qui est d’importance. Elle peut la tenir de ses deux parents.

Mme Necker, fort charitable envers le petit peuple, fut adorée de ses amis, ce qui est excellent. Le vieux Buffon mourut en lui tenant la main, Galithomas lui fut dévoué et ne pouvait se passer d’elle. Ne parlons que pour mémoire de ses autres commensaux, tels que Grimm ou Diderot qui fréquentaient son salon le vendredi, comme ils fréquentaient le lundi celui de Mme Suard, le mardi celui de Molé, le mercredi celui de Mme Prévôt, le jeudi celui de Mme Gaillard, le samedi celui de Mme de Piscatory.

La pauvre Mme Necker assista, nous dit-on, avec chagrin, à l’évolution de sa fille ; elle voyait, malgré ses efforts, une « nature, » qu’elle ne lui connaissait point, prendre le dessus, l’animer à plaisir ; au lieu de se cacher pour rire, ou réprimer son esprit, sous l’œil amusé de Necker, elle éclatait. L’éducatrice, blessée, considérait ces infractions à son système comme une atteinte personnelle. En voici une preuve que donne M. d’Haussonville, une petite histoire que l’on imagine fort bien et qui vous divertit « des systèmes. »

Comme Necker et sa fille s’entendaient ensemble contre la mère, professeur de maintien, ils faisaient figure de complices. Un jour, pendant que tous trois déjeunaient, on vint, pour quelque affaire de maison, chercher Mme Necker. Le père et Germaine restèrent seuls. Que font-ils pour passer le temps ? ils jouent, et il y a soudain dans la pièce du déjeuner interrompu un grand vacarme de chaises remuées, de poursuites peut-être, qui empêchent d’entendre le retour de la mère. Celle-ci ouvre soudain la porte. Horreur !… que voit-elle ? Son grave mari et sa petite fille, « leur serviette nouée autour de la tête, en guise de turban, » esquissant quelques gambades… Mme Necker jeta sur eux un regard étonné, et les complices, pris en faute, regagnèrent leur place en silence. Non, non, Mme Necker n’a pas le sens de la fantaisie.

À Saint-Ouen, les Necker eurent les Frénilly pour voisins, agréables voisins, et obligeants. Ils plaisaient fort à Mme Necker qui, ne pouvant quitter son mari, savait gré à l’autre mère de surveiller un peu la petite voisine. Germaine, élevée à la campagne par Mlle Bernard, « protestante Genevoise, personne d’esprit, » se fût sans doute ennuyée, sans le mouvement qu’apportait ce voisinage. Mais elle perdit de vue ses amis lorsque la gloire lui vint. « Elle m’a toujours regardé comme un sot, dit Frénilly, sans quoi elle m’eût recherché comme les Benjamin Constant et les Schlegel. »

Or, il arriva que, trente ans après les séjours de jeunesse à Saint-Ouen, Mme de Staël, chez Mme Suard, rencontra cet ami méprisé (plein d’esprit, du reste, disons-le). Il accompagnait Mme d’Houdetot, de réputation universelle, la femme la plus vilaine, mais la plus étincelante. Au bout d’un quart d’heure, Mme d’Houdetot se lève, prend le bras de Frénilly et prononce : « Allons-nous-en ! » Voilà Mme de Staël pétrifiée. « Elle me prend l’autre bras et me dit :

« Est-ce que vous êtes avec Mme d’Houdetot ? » Ce qui voulait dire : « Est-ce que vous seriez un homme d’esprit ? »

Ce trait peint à merveille le côté naïf et glorieux de notre muse.

Frénilly ne l’aime pas, on l’a compris ; aucun homme à sa place ne l’eût aimée, elle l’avait trop dédaigné, lui avait préféré Schlegel, Bonstetten et d’autres ; il ne lui pardonna point. Peut-être n’eut-il pas tort. Comment accorder quelque discernement à cette femme supérieure, lorsqu’on la voit ignorer un ami si fin, mais dont personne ne lui a dit qu’il était fin ?

Dès sa jeunesse, Mme de Staël fut encensée par des admirateurs comme Grimm et Diderot, il n’est donc pas étonnant qu’elle eût la tête tournée, la louange venait de si haut ! On a vu qu’elle se livrait à la mode des portraits, qui faisait fureur. Quand vint la mode des « folles, » elle la suivit de même, avec un entrain semblable. Qu’était-ce qu’« une folle ? » Simplement une nouvelle, dont l’héroïne était folle. On aimait beaucoup la folie, à la fin du XVIIIe siècle, on trouvait à cette disgrâce de la poésie, et puis on ne devenait jamais fou que par amour, ce qui embellissait tout.

Un jour, Germaine Necker s’élança vivement vers M. de Chastellux qui entrait dans le salon, en s’écriant : « Chevalier ! j’ai fait une folle !

— Oh ! répondit-il gravement, j’ai cru que c’était Madame votre mère. »

Cependant Mme Necker s’inquiétait, sa santé déclinait. Si elle mourait, que deviendraient son mari et sa fille ? Elle se prépara à la mort, se tourmenta, écrivit de longues lettres de recommandations à Germaine, donna de graves instructions funèbres à cette gamine, concernant son père : ce sont les rôles à l’envers. Toutefois, ces tourments sincères sont touchants. Mme Necker, comme il arrive souvent aux personnes de sa religion, se reprochait des vétilles, les scrupules harcelaient sa conscience pointilleuse. Aura-t-elle rendu heureux l’immense Necker ? Elle redoutait pour lui l’avenir. « Tâche d’être avec lui lorsqu’il viendra verser quelques larmes sur mon tombeau » (on sait que Mme Necker, craignant d’être ensevelie vivante, demanda à baigner dans une cuve d’alcool pour l’Éternité), « joins-y les tiennes, et crois que tu m’auras rendue la plus heureuse des mères. » Cet amphigouri sent son siècle d’une lieue, qu’importe ! Voici la suite : « Oh mon enfant ! que trouveras-tu dans le monde qui vaille la satisfaction que tu éprouveras en te disant : « J’obéis à mon Dieu, je console le plus digne des pères, et je donne à la mémoire de ma mère l’hommage qu’elle désire toujours de moi ? » Oui, tu me vois à présent sur les limites qui séparent la vie de l’éternité, etc… » Il y a des pages entières de ce ton. La pauvre Germaine, sensible et nerveuse, surexcitée par sa mère, s’évanouissait, ou « étouffait » tour à tour, à cette lecture. Singulier apprentissage de la vie !

À la suite d’une de ces scènes, Mme Necker, satisfaite d’avoir bouleversé le cœur de sa fille, dit paisiblement à son mari : « J’ai retrouvé dans ta fille la sensibilité, la physionomie de son enfance ! — Je crois, répondit-il, « qu’elle ne l’a jamais perdue ! » On voit l’attaque et la défense. Et la petite écrit après cela, dans son journal : « Ah ! sans doute, quoique le caractère de maman soit bien moins analogue avec le mien que celui de mon père, je l’aime encore avec une tendresse qui pourrait passer pour un premier sentiment si… » Si elle n’aimait son père davantage. Et encore : « Pourquoi faut-il que cette malheureuse Angleterre ait développé contre moi la roideur et la froideur de maman. Isle maudite, source présente de mes craintes, source à venir de mes remords, pourquoi faut-il que toutes ces offres brillantes soient venues m’ôter le droit de me plaindre de mon sort, et le rendre cependant plus malheureux ? »

Cet « Isle maudite, » est une très savoureuse interjection, quand on se souvient de l’adoration que Germaine Necker professa par la suite pour l’Angleterre et les Anglais, qu’elle appelait, un peu étourdiment peut-être, les « chevaliers de la liberté. » Nous pensons que l’apostrophe de la jeune fille contre l’Angleterre a trait au refus qu’elle venait d’opposer à sa famille : Mme Necker avait songé au jeune Pitt… sa fille l’épouserait-elle ?

Encore un tourment ce mariage. On pense bien que rien ne semblait trop beau, trop éclatant pour Germaine : la fille de son père devait faire un mariage princier. Le jeune Pitt semble, à Fontainebleau, l’envoyé des dieux, un beau Destin. Mais Germaine repoussa Pitt, et les Necker se turent. Comment faire ? La religion de la « jeune personne, » on le sait, était celle de Calvin, et à la Cour, où ses parents désiraient de la marier, il ne se trouvait guère de huguenots… Se replierait-on vers la grande bourgeoisie de Genève ? Chercherait-on un autre Necker ? Un financier, ou un bailli d’importance ? Mme Necker éloignait ce calice. M. d’Haussonville a dit que le prince de Mecklembourg (quarante ans) s’offrit, un beau titre sinon un jouvenceau ? Comme il n’apportait toutefois que des « dettes considérables, » M. Necker recula, et M. de Staël-Holstein fut accueilli à sa place.

À la vérité, le jeune Staël convoitait cette alliance depuis longtemps et faisait preuve, pour obtenir ce qu’il désirait, de la meilleure activité. Déjà en 1779, les 500 000 livres de rente prêtées à Mlle Necker empêchaient Staël de dormir. Secrétaire d’ambassade à Paris depuis 1776, et fort désargenté, puisque son chef à cette époque notait : « Le pauvre Staël est dans une situation qui fait pitié, à bout de toute ressource et sans un sou vaillant… » Le moment paraît mal choisi pour viser si haut.

La faveur de Fersen fut-elle pour quelque chose dans la sienne ? fut-il mieux accueilli à cause de son compatriote ? Il faut reconnaître que Staël, qui n’eut certainement pas la grâce du pauvre Fersen, jouit à la Cour, parmi les dames de son temps, d’une certaine vogue, compta les amitiés les meilleures. Le comte de Creutz, l’ambassadeur, le protège, la Reine même lui sourit. Toutes ces faveurs ne lui donnent pas la fortune, et l’honneur d’être chargé à Paris par Gustave III d’expédier en Suède des livres, des diamants, et même un fameux « sauteur, » qu’il doit aller chercher à l’Opéra, ne le rend pas moins gueux. Patience ! ses belles amies agiront pour lui, il saura se les attacher et ne s’en repentira point. Mmes de La Marck, de Gontaut, et surtout Mme de Boufflers, qui « l’aime comme un fils, » ne seront pas nuisibles à son établissement, au contraire.

Mme de Boufflers, confidente des projets de Staël, « sonda » Mme Necker, qui coqueta. On imagine que la dame ne dut pas être fâchée de rencontrer un prétendant de sa couleur, beau et bien fait, quoique sans sou ni maille. Mais elle ne donnera « jamais sa fille à un homme sans existence, dans ce pays-ci. » Cette réponse électrisa Staël, il fit briller aux yeux de Gustave III les millions de Necker et posa tranquillement sa candidature à l’ambassade de Suède à Paris, le temps de Creutz révolu. Cette affaire-là dura, nous l’avons dit, des années. Le roi de Suède marchandait : Staël voulait l’ambassade à vie, le roi ne la donnait jamais que pour six ans, renouvelable… Staël écrit à son souverain, le presse, le supplie… fait intervenir Mme de Boufflers. – Pour que l’on puisse conclure : « que Votre Majesté veuille bien écrire à cette dame une lettre, que l’on pourra montrer à M. et Mme Necker, et dans laquelle Votre Majesté daigne m’assurer qu’elle s’intéressera un peu à moi… » Avec mille supplications, le jeune homme demande le secret pour cette affaire, « car si on venait à être instruit, il y aurait trop de prétendants dangereux, pour que je puisse espérer de réussir… » Il fait briller aux yeux du Roi l’aubaine : une grande fortune pour une grande ambassade. Cette fortune « équivaudrait en Suède à la fortune de M. de Soubise en France… la noblesse de chez nous est trop pauvre… » et encore : « Il serait nécessaire que Votre Majesté fût bientôt décidée, car Mlle Necker a seize ans et demi, et ses parents ne tarderont pas à disposer d’elle… » (disposer d’elle est un terme charmant). Il s’inquiète : cela en 1782. L’année suivante, rien n’est conclu encore.

Necker, qui n’était plus ministre depuis 1781 et brûlait de le redevenir, avait pendant ce temps acheté Coppet : la baronnie lui arriva avec les titres de propriété. Coppet, magnifique demeure au bord du Léman, toute remplie des effigies de Necker, l’est bien davantage aujourd’hui encore par la présence vivante, agitée, sonore, de sa fille qui absorbe tout. C’est elle qui transforma ce paisible château, et en fit, comme l’a dit Bonstetten : « la lanterne magique du monde. »

Necker s’installa ; sa fille affirme qu’à Coppet « il fut plus heureux que partout ailleurs… » peut-être y fut-il heureux en effet, dans sa vieillesse, alors que la Révolution avait balayé les royaumes et les charges. Mais en 1785 on ne pensait, à Coppet, qu’au retour triomphal du contrôleur général à Paris, et sa fille écrivait dans son journal : Un ministre hors de place est une femme qui n’est plus belle

Songeant aux triomphes et aux chutes de Necker, on voudrait un jour découvrir l’estampe dont parle Soulavie, représentant « l’apothéose de Necker admirée par une jeune personne (Mme de Staël) qui s’extasie, une plume à la main, à la vue des attributs de la gloire de son père. L’artiste d’une humeur changeante, » continue Soulavie (ce ne fut pas l’artiste, mais l’opinion publique qui changea) apprenant la chute de M. Necker en 1781, « efface de son cuivre la figure de M. Necker, substitue la tête de M. de Vergennes, son antagoniste, et laisse dans sa gravure Mme de Staël dans sa position. Le gouvernement révolutionnaire arrive en 1793, l’artiste efface encore la tête de M. de Vergennes, et substitue celle de Marat, que Mme de Staël continue d’admirer. »

En 1784 le mariage de Mlle Necker n’était pas conclu. Gustave III, hostile aux idées nouvelles, dont les Necker se déclaraient les champions, hésitait-il pour cette raison toute politique ? craignait-il que son ambassadeur, sous la pression d’une famille aux idées si ouvertement libérales, ne fût un médiocre représentant du royaume suédois ?

Une lettre de Mme de Boufflers, retrouvée jadis par M. Geffroy, pose au roi d’impayables conditions. En échange du mariage convoité :

1° Le Roi donnera l’ambassade de Suède à Paris à vie.

2° Une pension de 25 000 francs à M. de Staël, dans le cas où celui-ci perdrait, par une circonstance imprévue, son ambassade.

3° Le titre de comte, afin que Mlle Necker ne puisse être confondue avec une certaine baronne de Stal, assez mauvais sujet.

4° L’ordre de l’Étoile Polaire pour M. de Staël.

5° La certitude que jamais l’ambassadeur n’emmènera sa femme en Suède que passagèrement, et sans son consentement.

6° La reine Marie-Antoinette devra témoigner qu’elle désire ce mariage… Le roi Louis XIV jadis, dans l’île des Faisans, ne dut pas en exiger davantage. Naturellement, Necker lui-même dicta les conditions à la comtesse de Boufflers.

Le plus étonnant est que le baron de Staël réussit. Mais de tout cela, que pensa Germaine ? On n’en sait rien. Évidemment, elle ne s’opposa pas au mariage : elle avait écarté Pitt, si Staël à son tour lui eût déplu, on l’eût bien vu. Germaine Necker ne représente pas la blanche brebis du sacrifice, mais une jeune personne autoritaire, qui sait se défendre avec éloquence.

Il paraît donc fort probable que le prétendant lui convînt ; il fut certainement agréable. On le voit à Coppet, dans un petit salon au premier étage, habillé de noir et de rouge, comme Méphisto, toutefois ici, rien de diabolique. Il est mince et fin, le regard droit, le visage petit, surmonté d’une perruque serrée aux tempes, et poudrée à frimas. Ainsi accoutré, dans son bel uniforme de Prince des Ténèbres, le baron dut séduire, et nous ne parlons pas de la belle clef de chambellan de la Reine qui pend au pommeau de son épée : autre séduction.

Pour Germaine, « bien qu’elle eût aussi » (comme ses parents) « son petit coin de genevois… ses yeux sont admirables ; à cela près, elle est laide ; elle a une belle taille, une belle peau, et quelque chose de parfaitement intelligent dans le regard ; c’est une flamme… » On peut retenir ce portrait, il semble équitable – mais il y en aura cent autres.

Fersen confie à son père : « Elle n’est pas jolie, au contraire, mais elle a de l’esprit, de la gaieté, de l’amabilité ; elle est très bien élevée et remplie de talents. »

« Elle paraît être une femme de sens, dira Gouverneur Morris, mais, tout en ayant quelque chose de masculin dans le caractère, elle a absolument l’air d’une femme de chambre. »

Le comte Guibert, qui lui fit la cour (en toute sécurité, puisqu’il était marié), la traite bien autrement : « Zulmé n’a que vingt ans, et elle est la prêtresse la plus célèbre d’Apollon ; elle est la favorite du dieu… ses grands yeux noirs étincelaient de génie ; ses cheveux de couleur d’ébène retombaient sur ses épaules en boucles ondoyantes ; ses traits étaient plutôt prononcés que délicats ; on y sentait quelque chose au-dessus de la destinée de son sexe. »

Nous voilà loin de l’appréciation de Mme de Charrière, lorsque, apprenant le premier voyage de Mme de Staël et de Benjamin Constant, elle écrit : « Je souhaite qu’aucun mal n’arrive à aucun des cheveux dorés de l’un, à aucun des crins noirâtres de l’autre… » Où est la vérité ? – Dans cette phrase – « les cheveux couleur d’ébène retombaient en boucles ondoyantes, » ou dans ce qualificatif sévère, « de crins noirâtres ? »

Le Dr Bollmann écrit : « Elle est assez bien faite, mais son visage n’est pas beau ; il est un peu cuivré, et ses lèvres sont trop fortes. » Sainte-Beuve, qui a eu entre les mains une miniature de Mlle Necker, parle à son tour : « L’œil confiant et baigné de clarté, le front haut, la lèvre entr’ouverte et parlante, modérément épaisse en signe d’intelligence et de bonté ; le teint animé par le sentiment, le sein respirant à pleine haleine, telle pouvait être la Sophie de l’Émile…, etc. »

Le mariage eut lieu le 14 janvier 1786 ; cinq jours après, la mariée s’installait à l’ambassade, rue du Bac. Ces jours-là comme les précédents, comme ceux qui vont suivre, elle ne cesse d’écrire. Elle écrit à sa mère lorsqu’elle quitte sa maison, et les images qu’elle choisit sont singulières : « Dans ce moment comme à celui de la mort, toutes mes actions se présentent à moi, et je crains de ne pas laisser à votre âme tous les regrets dont j’ai besoin… je n’aurai pas dans ma maison l’ange qui la garantissait de la foudre ou de l’incendie… » On voit que ses visions n’ont rien de joyeux ? Pourtant le mariage ne lui déplut point. Le mari beau, bien en cour, Ambassadeur… En outre, fut-il épris ? Il le fut certainement bien plus tard, alors qu’elle n’y songeait plus, et pourquoi n’eût-il pas trouvé à sa femme les charmes que d’autres lui trouvaient ? Toutefois il écrivit à son roi, dans la même année, une hymne de reconnaissance : « Je n’aime, si j’ose le dire, en ce moment, que ma femme et mon roi. »

On a affirmé que pendant les années qui ont précédé son mariage, le comte Louis de Narbonne demanda la main de Mlle Necker : elle l’évinça, sans doute à cause de sa religion, car on ne pouvait trouver de meilleure noblesse pour la petite-fille du pasteur Curchod ; mais il fallait, précisément, un protestant à cette demoiselle : elle n’y perdit rien, puisqu’elle épousa l’ambassadeur, et que Narbonne lui revint sans qu’on lui reprochât, cette fois, son catholicisme ?

Un autre assure que son premier amour fut pour Guibert, l’amant de Lespinasse. Peut-être aima-t-elle les deux ? Son cœur ne fut jamais avare de passion. L’éloge enflammé qu’elle écrivit de Guibert est de 1790, elle ne le publia jamais, et il ne vit le jour que posthumement.

Necker, qui eût préféré une fille moins entichée d’éloquence et de belles-lettres, l’appelait dans son extrême jeunesse Madame l’Écritoire ; il eut beau faire : il ne put arrêter le flot, il le laissa donc couler, et, comme il est naturel, il admira les dons magnifiques de sa fille et les encouragea bientôt : le contraire eût été singulier.

Après son mariage, Germaine Necker eut une occupation qui la charma et la flatta ensemble : elle tint régulièrement le Roi de Suède au courant des nouvelles de Paris – entendez les potins – on appelait cela les Bulletins de Nouvelles. Les réceptions à la Cour, un Mémoire de M. de Lacretelle sur la défense du comte de Sannois enfermé à Charenton, le voyage de Fontainebleau, un mot piquant de M. de Créquy… voilà les sujets qu’elle présente fort spirituellement, on la connaît. La besogne lui plaît, elle s’en acquitte une fois par mois, le mieux du monde. Ces billets sont conservés à Stockholm, et ils sentent leur époque, ils sont agréables, naturellement futiles et, si l’on ne savait pas de quoi elle est capable, ne feraient deviner ni les Lettres sur Rousseau (déjà écrites, dit-on, et prêtes à paraître) ni l’Essai sur les passions.

Quant à Mme de Boufflers, son forfait terminé, on ne parvient pas à distinguer quel mobile l’a poussée au mariage qu’elle a désiré, au moins aussi vivement que M. de Staël lui-même… Quand les chandelles sont éteintes, voilà comment elle parle au Roi de Suède : « Je souhaite que M. de Staël soit heureux, mais je ne l’espère pas… Sa femme est élevée dans des principes d’honnêteté et de vertu il est vrai, mais elle est sans aucun usage du monde et des convenances, et si parfaitement gâtée sur l’opinion de son esprit, qu’il sera difficile de lui faire apercevoir tout ce qui lui manque. Elle est impérieuse, et décidée à l’excès. Elle a une assurance que je n’ai jamais vue à son âge, et dans aucune position, elle raisonne sur tout à tort et à travers, et quoiqu’elle ait de l’esprit, on compterait vingt-cinq choses déplacées pour une bonne, dans tout ce qu’elle dit. » Telles sont les critiques de cette marieuse sur sa mariée. Il y a peu de chances pour que M. de Staël intervienne, « il n’ose l’avertir, de peur de l’éloigner de lui dans les commencements… Au reste, les partisans de son père la portent aux nues ; ses ennemis lui donnent mille ridicules ; les personnes neutres, tout en rendant justice à son intelligence, lui reprochent de parler trop et de montrer plus d’esprit que de bon sens, et de tact. Si elle était moins gâtée par l’encens qu’on lui prodigue, j’aurais essayé de lui donner quelques conseils… »

On remarquera ce scrupule de Staël : « il n’ose l’avertir de peur de l’éloigner de lui. » La crainte est délicate, il faut en savoir gré au pauvre mari. Sa situation est lourde : si Staël aima sa femme et l’admira, elle ne lui rendit rien. On trouve chez les amis du jeune baron une assez gentille défense du mari : « Sa seule faute, dit l’un d’eux, est d’avoir, étant le plus bel homme de Suède et issu de la maison de Holstein, épousé pour de l’argent la plus laide fille de France, issue de la maison Necker. Cette faute, il l’avait chèrement payée… il avait reçu d’elle la réputation d’un sot, et cette réputation avait prospéré, en raison directe de celle de sa Corinne… Il fallait alors quelque courage pour oser dire dans le monde ce qu’il était véritablement, un homme de très bon sens, de très bon ton, de très bon cœur, instruit, aimant les lettres, magnifique sans exagération et faisant une très noble figure d’ambassadeur. »

Sans doute M. de Staël-Holstein eut-il toutes ces vertus, mais comment en persuader la postérité ? d’ailleurs pourquoi ne porterait-il pas le poids de son action ? Il épousa, comme dit son ami, « pour de l’argent, » ce qui n’est ni beau, ni honnête, et l’en voilà puni pour l’éternité.

Toutefois, n’est-il pas défendable ? Peut-être aima-t-il la jeune fille ? c’est fort douteux. Songez qu’elle avait quatorze ans quand il entreprit ses premières démarches…

On a vu les négociations… et qu’en échange des millions de Mlle Necker, qui devaient donner tant d’éclat à la Suède, il exigea de Gustave III des conditions fort dures, un marchandage incroyable… Il faut ajouter que Gustave III, à son tour, obtint de Necker, pour prix de cette ambassade accordée à un jeune diplomate de trente-deux ans, l’île de Saint-Barthélemy dans les Antilles : elle appartenait à la France. Le Roi ne fut satisfait qu’à demi, il eût préféré celle de Tabago, qu’il convoitait depuis longtemps. On ne distingue pas bien la place de l’amour dans tout cela ? Pourtant, il vint ensuite.

Gouverneur Morris ne s’en aperçut-il pas un soir, en dînant à l’ambassade de Suède ? Assis à côté de Mme de Staël, il causait avec elle, tous deux pleins de vivacité. Soudain, il vit les traits altérés du mari, qui examinant leur couple « avec émotion, » Gouverneur Morris dit à la dame que son mari « l’aimait passionnément ; » elle répliqua « qu’elle le savait, et que cette passion la rendait très malheureuse. » Il n’y paraît guère. Il y avait alors trois ans qu’ils étaient mariés.

CHAPITRE II

LA RÉVOLUTION

Madame de Staël est une de ces figures sur le compte desquelles on réussit rarement à se mettre d’accord.

La Société des Nations a rafraîchi son image et l’a remise actuellement à la mode ; on veut découvrir en elle la promotrice de cet esprit européen, dont il est de bon goût, chez les intellectuels et les snobs, de se parer. La bibliographie de Mme de Staël grossit chaque jour, il n’y a pas d’année (surtout depuis la guerre et le libre accès aux Archives de Vienne) où nous ne lisions une liasse de lettres inconnues, une étude sur son œuvre ou la société de son temps. Mais ce sont toujours les mêmes lecteurs qui lisent, et non la masse plus grande du public. Ces révélations demeurent ignorées. Il y a donc peu de chance pour que l’image que les générations se sont faite de cette dame étonnante, il y a cinquante ans, change aujourd’hui ; elles l’ont transmise aux leurs – telles qu’elles l’avaient reçue elles-mêmes – et c’est une image sans nuance, que l’on admire aveuglément, ou que l’on repousse sans examen.

Il reste entendu que pas plus ses partisans que ses détracteurs n’ont pris la peine de lire son œuvre – bien plus extraordinaire, du reste, que sa personne – quelques rares amateurs ont peut-être parcouru Delphine ou Corinne, malgré la longueur de ces romans et l’ennui qui, avouons-le, trop souvent s’en dégage, mais combien connaissent les Lettres sur Rousseau, œuvre qu’elle écrivit à seize ans, les Considérations sur la Révolution Française, ou De l’influence des Passions sur le bonheur des Individus ? Bien peu, nous le gagerions.

Les lecteurs de L’Allemagne sont peut-être plus nombreux. Nous parlons des hommes, car les femmes qui s’y risquent sont rares. Le livre est pourtant d’importance, et nous en subissons depuis plus d’un siècle les effets. Mais quoi ? Pour lire ce livre d’un bout à l’autre avec appétit, il faut vraiment une éducation préalable, une curiosité, née de bien d’autres lectures, et une connaissance de l’auteur, qui permet de découvrir dans son caractère, dans sa vie, et hélas !… dans son cœur, la source de ses jugements. En un mot, on ne plante pas une rose dans un pavé, il lui faut une terre spéciale, une préparation, mille soins, l’ombre propice et adroitement dispensée, pour que la plante vive et donne toute sa grâce.

Aussi, dans une société raffinée, parlez de Mme de Staël : le sujet fera peur, on le connaît mal, pour cette raison, on s’attaquera aux côtés les plus gros de ce caractère et qui prêtent le mieux à la critique : la vie galante et passionnée, l’éloquence intarissable, etc. Les uns condamneront le tout, les autres admireront les yeux fermés.

La vérité est au milieu. Pour nous qui sommes nés sur les bords de la Seine, l’ambition débordante de la dame, son désir de se mettre au premier rang, son besoin de parler sans cesse, de s’agiter, d’intriguer, nous agace et nous choque ; au contraire, son entrain et son courage, l’intérêt qu’elle porte aux travaux de l’esprit nous plaisent. Il y a encore en elle une absence de mesure entre la valeur des hommes ou des œuvres, et la louange qu’elle leur décerne, qui révèle un profond manque de tact : la publicité qu’elle fait aux siens, du meilleur de son cœur, assomme ceux qu’elle veut défendre. Mais, nous ne pouvons nous tenir d’admirer la forme de son esprit, d’ailleurs plus masculine que féminine, son appétit d’apprendre, sa grande culture, enfin cette intelligence, dont M. de Châteauvieux dira qu’elle était « également incapable de fatigue, de repos et de découragement. »

La Suisse, qui est fière de la dame, la revendique, et elle a raison, Mme de Staël lui appartient par sa naissance, et les origines prussiennes de Necker n’ont certes pas peu contribué aux qualités et aux défauts de sa fille. Le fait de posséder une culture française peut-il changer la nationalité d’un individu ? Certes, non. Ne nous disputons donc point cette Muse : nous sommes assez riches pour être généreux.

M. Kohler a écrit : « Mme de Staël appartient à la Suisse par son origine, à la France et à la Suisse par sa vie et par son œuvre, à l’Europe par la pensée, au monde par sa renommée. » Amiel va plus loin et affirme qu’elle n’était Française que de cœur… « étrangère par son origine, son hérédité immédiate, son éducation première, ses traditions domestiques, sa parenté… » Eh oui : mais la France fut le théâtre qu’elle préféra, c’est pourquoi elle eût voulu y jouer un rôle. Elle revendiqua donc cette origine française, qu’on lui refusa, tout en lardant ses livres de traits piquants contre les Français et la France à laquelle elle se vante d’appartenir. Elle trouve « la sottise en France, dédaigneuse » (sans doute parce qu’on lui a reproché sa gaucherie et son air emprunté à la Cour). Elle note aussi dans nous ne savons plus lequel de ses ouvrages : « Il est inouï combien il est facile de faire prendre une bêtise pour étendard au peuple le plus spirituel de la terre. » L’Allemagne est plein de traits et de leçons à notre adresse, qui rappellent les rodomontades de Mlle Curchod dans sa jeunesse. Dira-t-on que ces traits ne sont que des éclairs de dépit ? Non, le livre tout entier, avouons-le, fut construit sur ce plan : dénigrement de la France, au profit de l’Angleterre et de l’Allemagne. « En France on étudie les hommes, en Allemagne les livres. Des facultés ordinaires suffisent pour intéresser en parlant des hommes, il faut presque du génie pour retrouver l’âme et le mouvement dans les livres. » Et encore ceci : « En France, on ne lit guère un ouvrage que pour en parler. » On comprend bien où va l’encens ? Le ton réservé à l’étranger paraît si puérilement laudatif, que l’on éprouve, à voir de temps à autre Mme de Staël distribuer à la France quelque bon point, la même irritation que nous éprouvâmes, à la fin de la guerre, en entendant une Genevoise fourvoyée à Paris pendant l’offensive de 1918 s’écrier : « Les Français ont vraiment une très bonne tenue, je suis bien aise d’avoir vu cela. »

Pour en revenir à Mme de Staël, que penser d’une compatriote qui, en 1800, souhaite passionnément la défaite de nos armées à Marengo ; qui, pendant que Moscou brûle, caresse les alliés chez eux, et se réjouit de l’invasion ? On répliquera : « Mme de Staël haïssait Bonaparte. » La raison ne vaut rien. Quand la Patrie est en danger, sa destinée se confond avec celle de son gouvernement ; souhaiter l’abaissement de la France, son malheur, le sacrifice de son armée, n’est pas le fait d’une Française. Germaine Necker ne l’était point. Son cosmopolitisme lui valut de ne s’attacher nulle part et… d’inventer l’esprit européen. « Avoir tant de patries aboutit à n’en aimer aucune. » N’a-t-elle pas eu un jour ce mot : Mes opinions politiques ne sont que des noms propres ? Cela dit beaucoup.

Précisément parce que nous sentons que Mme de Staël n’est pas de chez nous, il nous déplaît de lui voir s’attribuer un rôle dans la politique de la France, conseiller l’opposition au Tribunat, lorsque le pays a moins besoin de nouvelles querelles intestines que de paix et de solides lois. Nous ne voyons pas sans répugnance ce tourbillon semer l’inquiétude et le désarroi dans les salons de son temps, jeter feu et flammes, lorsque le consulat à vie est voté par plus de trois millions de voix, exciter l’ambition de Bernadotte, et surtout, au moment du Concordat, vouloir imposer la religion protestante au pays, sous prétexte que M. Necker l’estime supérieure à toute autre religion. Ces écarts intempestifs, ces démarches passionnées sont inadmissibles, et l’on a constamment l’envie de s’écrier : « De quoi se mêle-t-elle ? » Arnault a prononcé : « La manie de Mme de Staël était de gouverner le monde… »

Il nous semble que ses admirateurs et ses critiques pourraient se mettre d’accord sur un terrain où elle paraît inattaquable et sans rivale : celui de la bonté. Aucune femme ne fut aussi bonne que celle-là. La générosité de son cœur dépassa tout ce que l’on peut imaginer.

Ne parlons que des amis : voilà son terrain, elle y est unique. On ne vit jamais de dévouement pareil à celui qu’elle déploya pour eux, on ne vit jamais une telle ardeur, une activité semblable. Elle ignore les obstacles, et sa confiance en la réussite est telle, qu’elle sait entraîner les plus lâches ou les plus récalcitrants. Rendre un service, soulager une peine, remporter ces victoires de l’intelligence et du cœur, tels sont ses buts. Combien de vies a-t-elle sauvées au moment de la Terreur, et après Fructidor ?

L’idée d’adoucir le sort d’un ami lui fera tout quitter, abandonner la maison au milieu de la nuit, courir la route en plein hiver, elle n’épargnera pas sa peine, ira elle-même, bousculera les gens qu’il faut, les tirera du lit pour obtenir une signature, un élargissement, une grâce.

Narbonne fut un des premiers qui lui dut la vie. Hier encore ministre de la Guerre, il revint des armées, la situation s’aggravant, pour se rapprocher d’elle. Il fut poursuivi, et après le 10 Août son sort était clair. L’Ambassadrice de Suède le cacha dans son hôtel pendant des jours, et Montmorency en même temps que lui. Puis elle intéressa, à force de prières et de larmes, son ami le Dr Bollmann à Narbonne, fit tant que Bollmann lui procura de faux passeports et l’emmena en Angleterre hors d’atteinte.

Mme de Staël sauva aussi Lally-Tollendal et Jaucourt, tous deux arrêtés. Elle se jeta courageusement dans la mêlée, alla trouver le répugnant Manuel, membre de la Commune, chez lui, à sept heures du matin, le flatta, l’entortilla. Elle parvint – non sans peine, et sans discours, comme bien l’on pense – à lui arracher ces deux vies, ce fut Manuel que la guillotine priva de sa tête, quand son heure fut venue : cela est excellent.

Notons en passant, que lorsque le 10 août remplissait Paris de tocsin, de fusillades et de massacres, lorsque Mme de Staël cachait ses amis hors la loi, au péril de sa vie, dans sa maison, lorsqu’elle courait à sept heures du matin chez Manuel, la dame était enceinte de sept mois ; mais les dangers ne lui font pas peur, la preuve en est qu’elle quitta Paris le 2 septembre 1792 pendant les massacres, que l’on arrêta sa berline, qu’on lui fit rebrousser chemin et revenir jusqu’à l’Hôtel de Ville : trois heures de route au pas, entre les fusils des sans-culottes. Mise en face de Robespierre et de Collot d’Herbois, elle plaida devant eux sa cause si énergiquement, que cette canaille l’épargna : elle lui parut trop retentissante.

Elle arriva en Suisse et accoucha, au mois de novembre, de son fils Albert.

Après Fructidor, Mme de Staël fit preuve d’un grand dévouement pour Norvins. Arrêté à Paris sans rime ni raison, enlevé brutalement de son domicile et écroué sur l’heure, il ne devait sortir de prison qu’au moyen de la charrette, qui le conduirait à la fusillade. Il parut devant un tribunal militaire et allait être exécuté, quand Mme de Staël fut avisée de cette situation par le frère aîné de Norvins, qu’elle avait connu en Suisse. L’Ambassadrice, souffrante, était au lit le matin, il force la porte, la supplie : « Il y va de la vie de Norvins, madame !

— De la vie ! Je me lève, allez demander mes chevaux ! »

La voilà courant, et désespérée, car malgré l’intervention de Bernadotte, M. d’Ambert avait été exécuté huit jours auparavant : « Mais, écrivit-elle ensuite, comment se résoudre cependant à ne rien tenter pour un homme qu’on connaît, et qui sera fusillé dans deux heures, si personne ne vient à son secours ? »

Elle court donc chez le général Lemoine, commandant de la division de Paris, rencontré jadis dans le salon de Barras, qui avait seul le droit de suspendre le jugement de la commission militaire. Elle entre dans sa chambre (elle entre partout), le trouve à sa toilette. Il refuse tout d’abord nettement la grâce, par crainte peut-être de se compromettre ? Mme de Staël, courageusement, recommence ses assauts, « effrayée d’en dire trop ou trop peu, redoutant aussi de négliger un argument. » Elle a une heure à peine devant elle, une heure ! – elle le nota : « Je regardais tour à tour la pendule et le général. » Deux fois elle croit qu’il va signer, deux fois il se ravise. Enfin elle l’emporte, remet l’ordre au frère aîné qui « part comme un éclair. »

La générosité de la dame se voit encore clairement pendant les dernières années de la Convention, les premières du Directoire, alors que ses amis émigrés sont poursuivis en Suisse, et que la France leur est fermée, là elle se montre étonnante, les transporte de l’un à l’autre canton, à mesure que de nouvelles ordonnances les expulsent, passe à travers le danger, défie les Bernois et le roi de Prusse, loue des maisons aux quatre coins du pays pour y cacher les fugitifs, sous de faux noms, les surveille, les aide, les transporte autre part quand le danger reparaît : c’est Matthieu de Montmorency et c’est Jaucourt, c’est Narbonne et c’est Mme de Laval… Dans ce rôle de sauveteur, on dirait une chatte, qui prend ses petits par la peau du cou et leur fait faire dix voyages pour les mettre en sûreté. Ah ! ce ne fut pas une amie ordinaire que celle-là.

On voit, à ces quelques traits, combien cette femme fut diverse, combien elle posséda à la fois d’attraits, et de titres à notre méfiance. Nous n’entendons pas par là que ce caractère fût complexe ; au contraire, il se révèle simple et droit, sans bassesse, sans mensonges – des amours – des haines – aucune jalousie de femme à femme, une grande bienveillance vis-à-vis des rivales, ni pièges ni chausse-trapes, une énergie prodigieuse et une confiance illimitée en elle-même qui, neuf fois sur dix, entraînent la réussite. Si Mme de Staël n’eut que peu d’amour pour son mari, la situation d’Ambassadrice lui agréa. Le mariage la mettait à la tête d’une belle nation fort en faveur à la cour, lui donnait la première place : ces agréments ne pouvaient lui déplaire. La vie de Paris s’ouvrait devant elle, fastueuse, puisqu’elle était riche : elle y exercerait une influence et siégerait au premier rang, puisqu’elle était remarquable.

Au début de son mariage, Mme de Staël, installée à l’ambassade rue du Bac, en ouvrit largement les portes ; elle reçut également chez Mme Necker, celle-ci, de plus en plus souffrante, lui laissant la direction de son salon. L’ambassadrice y discourut donc tout à son aise. Toutefois, il faut le noter : plus la situation de Mme de Staël grandit, plus la tendance de son cercle change ; de littéraire qu’il était précédemment, il devient politique, car les affaires de l’État intéressent à cette heure l’esprit public, l’inquiétude grandit partout, il n’est plus question que de gouvernements renversés et de cabinets reconstruits.

On pense que le salon de Necker devint un excellent centre d’opposition (il était alors sans portefeuille), aussi n’y entendait-on plus de « folles » et de quatrains, ces divertissements s’effaçaient devant les intrigues passionnées des combinaisons ministérielles et autres.

Mme de Staël se maria le 14 janvier 1786. Le 16, elle fut présentée à la Cour. Elle n’y fit pas bonne figure. Quelle épreuve pour elle, que ces trois profondes révérences à la Reine, guettée par une armée de panthères cruelles, à l’affût… d’une faute d’étiquette. La nouvelle venue, en effet, trébucha à la troisième révérence, déchira la garniture de sa robe, sa mine empruntée et gauche eût pu faire rire, si Marie-Antoinette ne fût venue généreusement au secours de l’Ambassadrice en détresse.

La représentation n’était pas son fait. Laide, même dans sa jeunesse, sans grâce et sans beauté, s’habillant mal, rien ne pouvait, dans les scènes d’apparat, la faire valoir. On sait bien que c’est le seul terrain où elle ne triomphât pas… Dès qu’elle s’animait, ses yeux noirs étincelaient, elle faisait fort bien cependant valoir de beaux bras et des mains sans défaut, mais c’est surtout en parlant qu’elle retrouvait son éclat.

Barbey d’Aurevilly a écrit : « Quel mérite a une belle femme de se faire adorer ? Aucun. Elle paraît, on l’aime, voilà tout. Quelle platitude ! ça serait à dégoûter d’être belle, s’il n’en était que cela. Mais être laide… et régner, voilà ce qui vaut vraiment la peine d’être femme et ce qui rachète les faciles conquêtes de la beauté. » Mme de Staël régna, c’est un fait, les femmes qui envient toujours ce qu’elles n’ont pas, ne pouvant jalouser sa beauté, jalousèrent son esprit et les attraits de son intelligence. Elle ne tarda pas à les désarmer par sa bonne grâce et l’admiration candide qu’elle manifesta constamment pour un beau visage.

On a vu que la Reine donna tout de suite des témoignages de sa faveur à l’ambassadrice. Comme celle-ci dépensait fastueusement ses revenus, elle lui fit dire avec gentillesse, par Necker, d’être moins prodigue. La Reine ne donnait point alors l’exemple de la prodigalité : elle redoutait de voir jouer gros jeu à la Cour. Quelque temps après, on voit une preuve de cette admonestation royale dans une lettre de Mme de Staël à son mari : « Je te prie, mon cher ami, d’inviter Mme de Simiane pour notre dîner de jeudi. Ce n’est pas une personne de plus qui augmente un dîner, et, quoi qu’on en dise, nous ne nous ruinerons pas. Cet on, au reste, n’est pas à dédaigner. C’est tout simplement la Reine qui a fait dire à mon père, par M. de Castries, qu’elle craignait que nous ne nous dérangeassions, et qu’il prît garde à nous. Voilà mon père qui a saisi cette occasion pour me moraliser ; car il a été fort frappé de l’avertissement, et surtout fort touché de la bonté de la Reine. Il t’en parlera sûrement, mais je ne crois pas qu’il te le dise aussi vivement qu’à moi… Tu vas demain à Versailles ; tu feras mes compliments à M. de Vergennes ; cela lui fera plaisir. Tu voudras bien ordonner le dîner. Seize entrées me paraissent suffisantes ; les leçons de la Reine opèrent, comme tu vois. Adieu, mon cher ami. » Chez Mme de Staël, Guibert brillait.

Autour de la Muse, Narbonne, Talleyrand s’ajoutèrent aux anciens amis, survivants du salon Necker d’autrefois. À ce moment Mme de Beaumont fille de Montmorin, connut l’Ambassadrice, Mme de Flahaut apparut ; Lally-Tollendal, Jaucourt, Montmorency se joignirent aux Marmontel, Suard, Saint-Lambert et à Mme d’Houdetot : les hommes dominent, on le voit. Quels sont ceux qu’elle préfère ? Elle l’a dit elle-même : « Les trois hommes que j’aimais depuis l’âge de dix-neuf et vingt ans, c’étaient Narbonne, Talleyrand et Matthieu de Montmorency. » Elle les sauva tous les trois quand l’heure fut venue : un seul oublia quelle gratitude il lui devait ; on devine que ce ne fut ni Narbonne, ni Matthieu de Montmorency.

Mme de Staël, qui avait écrit, étant jeune fille, des récits comme Mirza, Sophie, Pauline, Adèle et Théodore, allait donner une étude bien autrement surprenante. Ce fut Lettres sur les ouvrages et le caractère de J.-J. Rousseau, composées aussi avant le mariage.

Il est difficile d’imaginer de nos jours une jeune fille de vingt ans, que sa situation mondaine place au premier plan, s’absorbant pour son plaisir dans la critique du style de Rousseau, et comparant les idées positives de Montesquieu avec celles du philosophe de Genève. Cette brochure montre clairement la diversité et l’activité de notre tourbillon : mille choses l’occupent, la sollicitent ou l’accaparent. L’ouvrage lui valut bel et bien un démenti de la comtesse de Vassy, fille des Girardin, amis du Rousseau d’Ermenonville : Mme de Staël croyait au suicide de Jean-Jacques. Elle tenait le renseignement de son père et d’un Genevois nommé Mouton, confident de Rousseau. Ce fut un beau scandale, auquel l’auteur tint tête. C’est ainsi que Germaine Necker débuta dans les lettres.

« J’ai soupé vendredi chez Mme de Staël ; en confidence je vous dirai que je m’y ennuie à la mort, que je déteste le tempérament de cette parvenue. N’en disons point de mal, car elle me fait des honnêtetés. » Voilà l’opinion toute simple d’un convive. Quel convive ? Il se nomme Charles de Constant. Bientôt, Benjamin son frère… D’après ces quelques mots, on voit que les avis furent différents et que tout le monde ne partagea pas certaine opinion, à savoir que l’ambassadrice avait du génie et que son salon était le lieu le plus divertissant qui soit – ou le plus influent. Pour influent, il le fut, et on a pu écrire : « Mme de Staël était une des personnes les plus en vue de Paris. Elle effaçait la Reine… Elle subit les mêmes revers. » Elle eut, comme la Reine, nombre d’ennemis… d’autant plus que la Révolution approchait. Son indépendance, son mépris de l’opinion occupèrent les gazettes. « C’est la bacchante de la Révolution, » diront les Actes des Apôtres, « la seule personne de France qui puisse tromper sur son sexe. »

Bientôt Narbonne quitta pour elle Mlle Contat dont, en 1788, il avait eu une fille, qu’il reconnut du reste. Beau, élégant, courtois, doué d’une voix agréable, éloquent, plein d’esprit, d’entrain et de grâce, il sut se fait aimer : Germaine ne demandait que cela, et à cette heure, cet amant devait lui plaire ? Déçue par son mariage, ardente et libre, les aventures l’attendaient, elle en eut sa part qui fut large, et qui ne la diminuent point. Elles montrent, au contraire, avec quelle candeur elle crut aux protestations et aux mensonges des hommes. Son cœur était toujours prêt pour l’amour, l’ancienne flamme, sur le point de s’éteindre, rallumait la nouvelle, elle croyait à toutes ; sincère, elle crut à la sincérité de ses amants, car le sens critique lui fit défaut vis-à-vis de ceux qu’elle aimait… Si l’on pouvait mettre, à côté les unes des autres, ses lettres d’amour, on verrait presque exactement réapparaître les mêmes mots, traduisant les mêmes illusions. Peut-être eût-elle été fidèle à un seul amour, si elle eût trouvé un homme parfaitement épris et qui la contentât ? Oiseau rare. Benjamin Constant qu’elle accapara, qu’elle submergea, s’il ne se fût pas fatigué d’elle, lui eût peut-être suffi. C’est le seul, dont l’esprit répondît au sien dans tous les tons ; hélas ! son cœur fut moins généreux que celui de Corinne. Pour tout dire, la passion trop exigeante et redoutable de sa maîtresse le fatigua de l’amour : il n’aspira bientôt plus qu’à un mariage paisible, qui lui permît, chaque soir au crépuscule, de souffler sa lampe.

Quant à Narbonne, il représente très joliment l’homme de cour à la veille de la catastrophe, non pas un favori élevé sur les genoux de Mesdames, mais un homme instruit par les Oratoriens de Juilly, cultivé et se plaisant à l’être. Sa carrière fut d’abord celle des armes, puis Louis XVI l’appela au Ministère de la Guerre en 1791, – du moins les historiens officiels nous le disent. – Nous devinons, sous cette nomination, nombre de compétitions et d’intrigues. D’ailleurs, nous savons que la Reine écrivait le 7 novembre 1791 : « Point de ministre encore. Mme de Staël se démène bien pour M. de Narbonne ; je n’ai jamais vu d’intrigue plus forte et plus embrouillée. » Et le 7 décembre : « Le comte Louis de Narbonne est ministre de la Guerre d’hier ; quelle gloire pour Mme de Staël, et quel plaisir pour elle d’avoir toute l’armée… à elle. » Ainsi Mme de Staël fit nommer Narbonne. Elle fera pour lui bien d’autres choses, plus périlleuses et plus difficiles. Il représenta certainement alors à ses yeux un idéal, qui correspondit aux idées de sa jeunesse, un homme beau et noble dont la conquête lui fit honneur. Émigré en Angleterre, une jeune Anglaise qui l’y connut dit de lui, en 1792 : Vous ne pourriez pas vous défendre de lui donner votre cœur, si vous le voyiez seulement pendant une demi-heure. Cela dit tout. La faveur de Narbonne déchaîna la Cour, les hommes en place et les prétendants au pouvoir.

D’Allonville le trouve « tout bouffi de ses petits talents. » Le fait est qu’il déploya un grand zèle quand il eut obtenu le ministère, « et noua 1 000 intrigues, » dit Bertrand de Molleville-Voire. – Bertrand, intègre, blâme cette popularité que l’autre cajole ? Narbonne fit aux frontières une « tournée vertigineuse, » écrivit un rapport qu’il lut à la Reine. Pour sauver l’État, il proposa un homme adroit et intelligent, qui eût pleins pouvoirs.

« Où est cet homme ? » demanda la Reine. Narbonne se nomma, la Reine éclata de rire et répondit : « Êtes-vous fou, Narbonne ? » L’entretien tomba de lui-même.

En 1787, Necker reprenait son portefeuille. Mme de Staël put s’occuper de politique tout à son aise, sa notoriété grandit ; elle-même semblait faite à la mesure de son rôle, servie par une intelligence rayonnante et une grande activité. En outre elle était aimée, rien ne donne aux femmes plus d’entrain, de grâce. Mme de Staël, si ambitieuse de gloire, a pu écrire ensuite : « L’amour est la seule passion des femmes ; l’ambition, l’amour de la gloire même leur vont si mal, qu’avec raison un très petit nombre s’en occupent. » Mais ici la fille de M. Necker va trop loin, la raison n’a rien à voir dans la médiocre ambition des femmes.

« L’amour est l’histoire de la vie des femmes, c’est une épisode dans celle des hommes ; réputation, honneur, estime, tout dépend de la conduite qu’à cet égard les femmes ont tenue, tandis que les lois de la moralité même, selon l’opinion d’un monde injuste, semblent suspendues dans les rapports des hommes avec les femmes, ils peuvent passer pour bons, et leur avoir causé la plus affreuse douleur que la puissance humaine puisse produire dans une autre âme ; ils peuvent passer pour vrais, et les avoir trompées ; enfin ils peuvent avoir reçu d’une femme les services, les marques de dévouement qui lieraient ensemble deux amis, deux compagnons d’armes, qui déshonoreraient l’un des deux s’il se montrait capable de les oublier, ils peuvent les avoir reçues d’une femme, et se dégager de tout, en attribuant tout à l’amour, comme si un sentiment, un don de plus, diminuait le prix des autres… Sans doute il est des hommes dont le caractère est une honorable exception… » (Pour qui le correctif ?) Ainsi s’exprime Mme de Staël dans son livre De l’Influence des Passions sur le bonheur des individus. Il parut en 1796, mais déjà elle y travaillait en 1793, et peut-être songeait-elle à Narbonne, qui commençait à se détacher d’elle ?

On a découvert aussi, dans le livre des Passions, certains passages qui pouvaient rappeler l’amour de notre muse pour François de Pange, dont le mariage fut, pour elle, une déconvenue, bien que Pange ne lui eût jamais donné aucune marque d’amour.

André Beaunier a écrit : « Lui (Pange) ne répondit point à cet amour avec beaucoup de vivacité… » Le chevalier épousa en 1795 sa cousine, Mme de Sérilly, qu’il avait convoitée de tout temps, et Mme de Staël pleura beaucoup. Mme de Sérilly, irritée, écrivit alors à Mme de Beaumont une lettre où son irritation éclate : « On n’emporte pas un cœur de haute lutte ; un projet ainsi affiché doit inspirer, ce me semble, plus de désir de résister que tous les charmes moraux et physiques n’en peuvent donner de se rendre. »

À l’époque du règne officiel de Narbonne, on voit autour de la dame bien d’autres amis, et d’abord l’évêque d’Autun, dont elle ne peut se détacher ; sa conversation l’éblouit, non sans raison – mais il semble que Talleyrand alors, qui redouta toujours les passions encombrantes, fût fixé auprès de la belle Flahaut, il voit les deux dames, – il s’attarde plus volontiers chez la seconde. Toutefois, même quand il la trahit, Mme de Staël ne peut perdre l’habitude de l’admirer, et de « l’aimer tendrement, » les mots sont d’elle – ils paraissent convenir fort peu au personnage. Plus tard, ne parlait-il pas devant Chênedollé de Mme de Staël avec désinvolture ? « Il prétend qu’elle lui a fait toutes les avances, » rapporte Chênedollé. « Elle l’a violé. »

Donc, en 1789, l’évêque d’Autun est constamment chez Mme de Flahaut. Gouverneur Morris l’y rencontre, ils dînent ensemble « en partie carrée, » et quand l’attaché américain se risque, lui aussi, à faire sa cour à la dame, elle lui déclare « qu’elle est mariée moralement ; » il répond qu’il a compris. Au reste n’a-t-il pas prononcé à la même époque un mot célèbre… qui, même inventé de toutes pièces, serait digne de lui ? Talleyrand, entre les deux dames, fut appréhendé par l’Ambassadrice de Suède, qui voulait absolument lui faire déclarer laquelle des deux il aimait. Comme il se gardait prudemment, elle éclata :

« Enfin ! Avouez que, si nous tombions toutes deux ensemble dans la rivière, je ne serais pas la première que vous songeriez à sauver ?

— Ma foi, madame, c’est possible, répliqua Talleyrand, vous avez l’air de mieux savoir nager. »

Cette époque pré-révolutionnaire, dans la vie de Mme de Staël, est fort intéressante. Malgré son ouverture d’esprit, elle subit exactement les mêmes réactions que ses contemporains et ne prévit pas l’avalanche. D’abord la gloire de son père, qui représente en ce moment la dernière carte de la France, la subjugue et l’aveugle. Quant au mouvement universel, dont le pays était agité, il l’enflamma, elle crut qu’une constitution libérale en sortirait, constitution qui serait l’œuvre de Necker. Le contrôleur général gagnerait ainsi la reconnaissance du Roi et du pays tout entier. Il y avait pourtant à la source une erreur fondamentale : Necker croyait de bonne foi de « faire adopter la constitution anglaise à un peuple qui n’avait la même base sociale, ni les mêmes besoins, ni les mêmes habitudes… » D’Allonville écrit aussi que dans les débuts de 1789 le Roi, les Ministres, la cour, la ville étaient loin de croire à une révolution, devenue pourtant inévitable, et tous, jusqu’à ceux qui la firent, n’en avaient point encore la moindre idée. Il ajoute : « ce lourd M. Necker (le contrôleur général n’était populaire que dans la rue), sa pédante épouse et sa sémillante fille en furent stupéfiés, tout autant que le reste de la société. » En constatant cet aveuglement général, il faut bien convenir, avec Taine, que quatre observateurs seulement ont dès le début compris la portée de la Révolution française : Rivarol, Malouet, Gouverneur Morris et Mallet du Pan.

Le Roi et la Reine, on l’a dit et redit alors, ont toujours eu une extrême répugnance pour Necker ; en l’appelant au Ministère en 1788, ils n’ont fait que se rendre au vœu unanime de la nation. L’illusion de Necker dut être courte. Déjà quelques jours avant la prise de la Bastille, le comte d’Artois, rencontrant le ministre qui se rendait au conseil, l’apostropha : « Où vas-tu, traître d’étranger ? Est-ce ta place au conseil, fichu bourgeois. Retourne-t’en dans ta petite ville, ou tu ne périras que de ma main. » Voilà pour la Cour. Pourtant Mme de Staël crut Necker aimé et nécessaire…

Sentant venir la catastrophe, quelques amis plus avisés tremblaient pour le Roi et l’on put entendre le duc de Brissac, le 6 janvier 1789, dire en voyant servir chez lui le gâteau des rois : « Pourquoi le tirer ? Nous n’en avons plus ! » On sait que le Roi demanda sa démission à Necker le 11 juillet 1789, et que le contrôleur quitta la France sur-le-champ, sans tambour ni trompette, pour Bruxelles. Mme de Staël qui l’apprit par la suite – car on avait fait le plus grand mystère de ce départ – le suivit quelques heures après.

Pendant qu’elle voyageait, trois autres jeunes femmes, la marquise du Lage de Volude, Mmes de Polastron et de Poulpry, suivaient la même route pour se rendre en Suisse. En approchant de la frontière, elles trouvèrent le pays en rumeur. Une population irritée à l’extrême, prévenue de sa fuite, attendait le passage de Mme de Polignac pour lui tordre le cou. À Quincey, les malandrins venaient d’incendier le château. Fort glorieux de cet exploit, ils se ruèrent sur la voiture des trois dames, coupèrent les traits des chevaux et se disposèrent à égorger le courrier : Mme de Lage et ses amis pourtant se tirent de ce mauvais pas. La scène est près de recommencer à Lure. Mais à Belfort, autre affaire, on prend les dames pour Mme de Staël et sa suite allant rejoindre son père : tout change.

Il n’est plus question d’égorger le courrier. La foule s’attroupe sur la place, « et dans les salles basses de l’auberge, » le peuple, les régiments, la musique se réunit, on entoure la voiture et la maison, on envahit les rues… Mme de Lage de Volude, qui raconte l’histoire, ajoute avec une méchanceté bien féminine : « Il était absolument impossible de nous montrer sans qu’on reconnût la méprise : Nous avions toutes trois, ainsi que nos femmes, une figure passable. »

À Bâle, Necker trouva les courriers du Roi, le priant de reprendre sa place. Mme Necker, guérie de la gloire, voulut le retenir en Suisse, mais on pense que sa fille, heureuse du triomphe escompté, poussa Necker à revenir.

À Bâle, Mme de Staël invita Lavater à dîner à l’Auberge des Trois Rois. Le savant fut prié d’étudier au dessert, la construction osseuse de Necker. Toute la séance est d’une bouffonnerie excellente. Lavater découvre d’abord, en examinant le crâne du Ministre et la forme de son nez, que tout annonce dans ce voyageur l’homme d’État (?). Sans le connaître (comme c’est probable !) Lavater déclare « qu’il ne l’aurait jamais pris pour un simple homme de lettres, ni pour un militaire, un artiste, ou un négociant, » – (Ah ! que ces définitions sont plaisantes) « il paraît être né et formé pour diriger les finances, » prononce encore ce devin. Son front a quelque chose de féminin, il n’a ni nœuds ni angles (?), ses paupières ne sont ni épaisses, ni fortement prononcées. Son teint est d’un jaune pâle, assez essentiel pour former l’idéal d’un sage de Cabinet » – Quel est ce baragouin ? les propres termes de Lavater. On se déclara enchanté de la physiognomonie et la famille se dirigea cette fois sur Paris.

Marche triomphale, rumeur dans les villages, paysans aux pieds de notre Genevois, « les femmes s’agenouillaient en voyant venir sa voiture. » Tous ces pauvres gens croyaient que Necker apportait le salut de la Patrie ; leurs gestes sont touchants, mais absurdes. Que pouvait donc Necker avec ses systèmes, devant l’immense perturbation qui, depuis tant d’années, menaçait la France ? Rien, on le verra bien, et, malgré discours et lampions, la route de Suisse le vit repasser sans fanfare, moins de quinze mois après. En attendant que l’expérience se fasse, le retour de Necker est retentissant. Il est probable que si l’on eût demandé à Mme de Staël à la fin de sa vie de déclarer quel fut le jour où elle jouit du bonheur le plus éclatant, elle eût désigné la date du 17 juillet 1789.

Necker, après sa visite au Roi, se rend à l’Hôtel de Ville. On ne sait pourquoi sa fille et sa femme l’accompagnent ? – Parbleu ! n’ont-elles pas déploré sa fuite ? Elles veulent assister à son triomphe : c’est fort humain. Necker, à propos de Bezenval, réclama l’amnistie. À ce peuple qui venait de massacrer Foulon et Berthier, il parle de pardon, verse des larmes. Le peuple, qui fourbissait ses armes pour accommoder la pauvre Lamballe et empaler Montmorin, pleura avec lui. Necker enfin vint pleurer sur le balcon, et (c’est sa fille qui parle) « proclamant à haute voix la sainte parole de la paix, entre les Français de tous les partis, la multitude entière répondit avec transport. Je ne vis rien de plus en cet instant, car je perdis connaissance à force de joie. » On voit le tableau, les cris, les vivats, les cloches, les cocardes et les fleurs, ce balcon chargé de Neckers qui s’embrassent, se groupent, pleurent et bénissent ? Mme de Staël n’oubliera pas cette apothéose. Peut-on le lui reprocher ? Non. Tout au plus pourrait-on reprocher à son père d’avoir sollicité les larmes populaires… et d’y avoir cru.

Déjà le 17 juillet, Bailly avait offert au Roi une cocarde « qui était rouge et blanche depuis le 14 juillet. » On y ajouta (dit Allonville) du bleu, car le bleu est la couleur royale. Elle n’était pas plus la livrée d’Orléans que la verte « ne fut la livrée de M. Necker, quoi qu’en eût dit Mme de Staël, dont la tête et le cœur offraient un chaos de vanités aristocratiques et de sentiments plébéiens. » Pour en revenir aux pleurs versés au-dessus et au-dessous du balcon municipal, n’oublions pas que l’on croyait à la sensibilité universelle. Rousseau, le plus sec de nos esprits philosophiques, avait créé cette mode, qui gagnait les ministères et les casernes.

Gouverneur Morris, tout près des journées d’Octobre, ne conseille-t-il pas à La Fayette de discipliner ses troupes ? – « Trop de douceur, » la nation à l’habitude d’être gouvernée, prononça le citoyen de la libre Amérique, « il faut qu’elle le soit. S’il attend à la conduire par l’affection, il en sera dupe… « Jusqu’ici La Fayette acquiesçait au mot de discipline, là il s’effarouche, hésite – comment ne pas songer alors au très joli mot de Béranger, prononcé devant Mme Récamier bien après la Révolution ? Mme Récamier défendait La Fayette de certaines calomnies. « Pour moi, dit cette dame, je suis bien sûre qu’il n’a jamais désiré une tête !

— Jamais ! s’écria Béranger, ce n’est pas qu’il n’eût peut-être bien besoin d’en avoir une, » ajouta-t-il en riant.

Il semble que Mme de Staël, dont les idées libérales furent celles de la société cultivée de son temps, fut débordée par l’élan d’une Révolution que son esprit ne conçut pas tout d’abord. N’oublions point que ses amis furent à cette époque Sieyès, Matthieu de Montmorency, Mounier, le prince de Broglie, et que l’ambition des uns et des autres n’alla jamais plus loin que l’établissement d’une constitution anglaise. Mme de Staël demeurant fidèle à la royauté, la France de la Convention, si elle l’eût prévue, lui eût fait horreur. « L’allure principale de la Révolution leur échappait, » a écrit Albert Sorel, « c’est pourquoi ce parti tout distingué qu’il était ne parvint jamais à gouverner… ils suivaient le développement de leurs idées pures, tandis que la France suivait le cours de son histoire. Mirabeau au commencement de la Révolution fut impénétrable à Mme de Staël, comme Bonaparte le fut à la fin. » Et encore : « La guerre de 1792 demeura confuse à ses yeux, elle n’aime pas la guerre » (et qui donc l’aime ?), elle craint le prestige et l’usurpation du sabre, enfin elle pense sur la gloire militaire en Genevoise cosmopolite et en Européenne philosophe » – on ne peut mieux dire.

Nous sommes toujours disposés à considérer la Révolution comme une suite d’événements terribles et ininterrompus, dont l’horreur va croissant, et qui se déroule dans un ordre chronologique parfait, quand, au contraire, les événements sont locaux, entrecoupés au début par des épisodes fort plats, parfois même comiques ; il arrive souvent aussi que les tragédies les plus sanglantes demeurent ignorées dans le quartier où elles se jouent : près de l’Abbaye, en septembre 1792, un jeune homme, qui allait traverser une petite rue voisine, est vivement tiré en arrière par un passant au moment où il allait marcher dans une flaque de sang : il ignorait ce qui se passait derrière le mur.

Pour notre fruitier, s’il la connaît, la prise de la Bastille fut une victoire du peuple sur la tyrannie ; il ignore que la Bastille ne se défendit pas et fut prise aux cris de « Vive le Roi ! »

Pendant que les vainqueurs, entraînant de Launay, détachaient la tête du gouverneur à coups de canif (opération délicate exécutée par Dusnot, garçon cuisinier) et pendaient les invalides de la garnison, le public, au dehors, se divertissait d’un spectacle dont il n’apercevait que le pittoresque. Parmi les belles dames accourues en hâte autour de la Bastille, Mlle Contat coquetait avec Pasquier, mais, lorsque l’actrice eut regagné son carrosse, elle aperçut deux têtes coupées promenées au-dessus de la foule et commença de s’alarmer.

À l’heure où l’on prend la Bastille, Gouverneur Morris écrit des vers sur l’écritoire de Mme de Flahaut, Mme de Staël reçoit ses amis à dîner…, huit jours après, l’Opéra affiche Les Prétendus et Le Devin du village, dont les représentations avaient été interrompues par la mort du Dauphin. La vie continuait. Necker repartit en septembre 1790 : « Sa chute et sa fuite n’eurent lieu qu’à la huée générale des salons et aux cris d’animadversion du peuple qu’il déchaîna. » Dès lors, Mme de Staël entrera dans le vif de la Révolution ; ses plus belles qualités d’entrain, d’action, de dévouement, elle les mettra en œuvre pour protéger, puis sauver ceux qu’elle aimait. On raconte qu’en 1792, Narbonne, menacé, eut besoin de 30 000 francs qu’il n’avait point. Un ami trahit son secret, parla à Mme de Staël, qui, tout de go, alla les demander à son mari. – « Ah ! vous me comblez de joie ! s’écria M. de Staël en lui donnant (de grand cœur) les trente billets, jugez de mon bonheur : je le croyais votre amant ! »

Mme de Staël ne quitta Paris qu’à la dernière heure, guettée, cette fois, par une horde avide, qui la retint tout le jour. Pourtant elle put gagner la frontière, harassée d’inquiétudes, d’ennui, et, pour couronner le tout, prête à accoucher.

La dame fut désespérée de n’avoir pu sauver la Reine. Gouverneur Morris parle de divers complots pour la délivrer, et il affirme que l’un d’eux fut proposé par l’Ambassadrice : « Narbonne, dit-il, se chargeait de l’exécuter. » Il fut repoussé comme les autres. On songe à l’enthousiasme qu’elle dut apporter à cette entreprise et à sa déception, quand elle la vit anéantie. Il fallut renoncer à cette gloire : sauver la Reine !

Il est vrai qu’elle offrit son projet : ce fut Malouet qui lui servit d’intermédiaire. Le 1er juillet 1792, elle le pria de venir chez elle. Il la trouva « fort émue des massacres récents et redoutant ceux qui allaient suivre, car on savait parfaitement dans Paris qu’une insurrection se préparait, et qu’elle aurait lieu vers le 10 août. » L’ambassadrice dit à Malouet : « Le Roi et la Reine sont perdus, et je m’offre pour les sauver. Oui, moi, qu’ils considèrent comme une ennemie » (il est clair que la famille royale fut indignée de voir Mme de Staël accueillir les idées nouvelles). La dame exposa son plan, exécutable, affirma-t-elle en moins de trois semaines, « à condition de s’en occuper sur l’heure. » Elle dit encore. – « Il y a une terre à vendre près de Dieppe (exact : la terre de La Motte, appartenant au duc d’Orléans, qui désirait s’en défaire), je l’achèterai. J’y mènerai à chaque voyage un homme sûr, à moi, ayant à peu près la taille et la figure du Roi, une femme de l’âge et de la tournure de la Reine, et mon fils qui est de l’âge du Dauphin. » Mme de Staël ajoutait qu’elle jouissait de la faveur des patriotes : « Quand ils m’auront vu voyager avec cette suite deux fois, il me sera facile d’amener une troisième fois la famille royale, car je peux bien voyager avec mes deux femmes, et Mme Elisabeth sera la seconde. Voyez si vous voulez vous charger de la proposition pour le Roi : il n’y a pas un instant à perdre. » Malouet confesse que le plan lui paraît excellent, il pria de suite M. de La Porte (intendant de la liste civile) de le proposer au Roi ; M. de La Porte y consentit, monta devant Malouet l’escalier qui conduisait aux petits appartements ; l’autre, sans broncher, attendit la réponse.

Au bout de peu de temps il vit redescendre M. de La Porte, la tête basse. Le Roi ni la Reine ne voulurent rien accepter de Mme de Staël ; ils lui firent par leur ambassadeur de grands remerciements, mais déclarèrent qu’ils ne devaient pas avoir l’air de craindre et ne s’enfuiraient point.

Cette volonté irréductible de repousser toutes les chances qui s’offraient fit dire à Montmorin, désespéré pour le Roi : « Allons, c’en est fait, nous serons tous massacrés. » Il est certain que la fille de Necker fut attachée à Marie-Antoinette, et qu’elle eût désiré de la servir, toutefois son affection s’accommoda fort bien des idées libérales, si à la mode dans la société de ce temps. Il ne faut pas oublier que Mme de Staël fut présente à Versailles le 6 octobre, lorsque les mégères poussèrent jusqu’au château leur armée de guenilleux et pressèrent la famille royale de revenir à Paris. L’ambassadrice avait vu, des fenêtres du palais, grossir, cette troupe noire et hurlante, elle avait entendu Marie-Antoinette confier en tremblant à Mme Necker sa crainte de « se voir environnée de têtes coupées… »

Quand Mme de Staël quitta Paris en septembre 1792, la famille royale était prisonnière, et tous ceux qui l’aimaient devinaient qu’elle allait mourir. Mme de Staël, dévouée à la Reine, souffrit dans son âme généreuse de n’avoir pu l’arracher à l’échafaud.

À Coppet, notre tourbillon ne se tint pas en paix. Ses parents espéraient que, la France lui étant fermée par la Terreur, elle se reposerait de ses émotions et se soignerait auprès d’eux. Ils ne la connaissaient pas encore, ne se doutaient point (comme la plupart des parents) que leur enfant pouvait s’ennuyer auprès d’eux. Or, Mme de Staël, dans « cette infernale paix, » s’ennuya. On sait bien qu’elle n’aima jamais la solitude, ni la campagne, où la solitude est chez elle. Elle s’écriait alors : « J’ai toute la Suisse dans une magnifique horreur » et se montrait fort déprimée. En outre, la mer la séparait de Narbonne : c’était trop. Elle voulut la traverser pour le retrouver. Ce projet affola Mme Necker, contraria le contrôleur général à l’extrême. Ils eurent l’idée, pour retenir la voyageuse au logis, de lui couper les vivres. Mme Necker, dont les relations avec sa fille étaient très tendues, apporta une grande ardeur à susciter des obstacles : la priver d’argent, c’était l’empêcher de s’embarquer.

Les choses en étaient là, et Mme de Staël, à Coppet, rongeait son frein, quand Bonstetten, alors bailli de Nyon, vint rendre visite aux Necker.

Germaine n’était pas au salon, peut-être boudait-elle dans sa chambre, on ne sait ; ses parents s’épanchèrent auprès de Bonstetten, ami de la famille, admirateur de la Muse. Que Bonstetten la voie donc, qu’il lui parle, qu’il la raisonne, qu’il lui montre l’absurdité, la folie de ce voyage, si dangereux dans ce moment, si difficile pour une femme à peine remise, etc. Bref, Bonstetten consent à parler à cette rebelle, va la trouver – reste absent deux heures. Les parents, le voyant s’attarder, reprenaient espoir. Sans doute l’amitié du bailli fera-t-elle ce que n’avaient pas pu faire leurs efforts ? Enfin voici Bonstetten de retour au salon. « Eh bien, qu’avez-vous obtenu ? Se rend-elle à vos raisons ? » Et Bonstetten, un peu embarrassé, avoue, la tête basse, que c’est Mme de Staël qui l’a persuadé, et qu’en outre… il lui a prêté l’argent nécessaire à son entreprise.

Le 2 janvier, Mme Necker écrivit une lettre à Gibbon, son ancien amoureux… « Après avoir essayé inutilement toutes les ressources de l’esprit et de la raison, pour détourner ma fille d’un projet insensé… » Évidemment, ni la pauvre Mme Necker ni son mari ne purent arrêter Germaine ; où sont les puissances assez fortes pour empêcher une femme de rejoindre son amant quand elle en a l’envie, ou de le fuir quand elle n’en veut plus ?

Talleyrand était arrivé à Londres le 15 septembre, s’était installé à Kensington Square, dans le voisinage de Hyde Park. Montmorency et Narbonne le retrouvèrent. Mme de La Châtre « tenait la maison. »

Après l’arrivée de Mme de Staël, les amis se transportèrent à la campagne, dans le Surrey, et habitèrent la propriété de Juniper Hall qu’un M. Jenkinson leur loua. Elle est placée sur la route de Leatherhead à Dorking, et toujours debout ; importante, on la voit de loin, rouge, sur un fond de collines vertes. On dit que l’habitation fut autrefois une auberge à l’enseigne du Chêne Royal, agrandie et embellie au XVIIIe siècle. Une allée imposante conduit de la grille à Juniper Hall. Là se réunirent Mme de La Châtre et Jaucourt, « le vertueux Malouet, » Matthieu de Montmorency, Narbonne, Talleyrand, Lally-Tollendal : un nid d’émigrés. Quelle aubaine pour ce grêlé de Danton, s’il avait pu s’en emparer et en nourrir sa guillotine ?

Les amis vécurent là, sans faste, bien qu’une dépêche ait accusé Narbonne pendant le séjour de Londres et dénoncé son luxe. « Il a une maison, une voiture, deux domestiques, dépense avec profusion, et paye une demi-guinée la moindre commission. » Les malheureux échappés, à grand renfort d’intrigues, à la guillotine, sont épiés, c’est clair, sans bienveillance.

On ne voit pas nettement en quoi ils sont coupables ? « Ils avaient un entrain presque joyeux » – quoi d’étonnant à cela ? Ils sont vivants ! – Mme de Staël travaillait à l’Influence des Passions, bavardait « à perdre haleine, » et, pour se reposer, lisait à haute voix ce qu’elle venait d’écrire. Talleyrand affirmait qu’il « n’avait jamais rien entendu de mieux pensé et de mieux écrit. » On allait parfois à Londres entendre quelque concert, quelque tragédie ; ou encore Mme de Staël emmenait ses amis dans la campagne avoisinante qui est charmante au printemps. Toutefois ils ne devaient guère la regarder, la discussion de leurs idées les intéressant plus passionnément que les belles prairies vertes, où paissent les poulains. Un jour, pendant la promenade précisément, l’ambassadrice discutait avec Montmorency, Talleyrand, sur le siège, voulut, lui aussi, « placer son mot, » et cassa la glace d’un coup de coude pour prendre part à la conversation.

On entrevoit, pendant ces six mois exceptionnels, un Talleyrand toujours jeune, spirituel, ami délicieux et séduisant – d’ailleurs la baronne répète, à qui veut l’entendre, qu’elle l’aime tendrement et ne sait s’en passer. Parfois Mme de Staël chantait, mimait des ariettes italiennes fort douces. Dans une lettre à Varnhagen d’Ense, le Dr Bollmann (qui est en Angleterre avec ses amis) dit que Mme de Staël écrit tout le jour, « pendant qu’on la coiffe et pendant qu’elle déjeune, » sa passion et son talent l’entraînent, elle n’est « pas assez maîtresse d’elle-même pour revoir ce qu’elle a écrit » – mais son « premier jet est du plus haut intérêt. » L’Ambassadrice « travaillait alors à plusieurs œuvres sérieuses. »

Quand elle reçoit Bollmann, elle se déshabille parfois devant lui, tout en parlant avec une volubilité qui n’est qu’à elle. La défense de Narbonne l’occupe, elle va et vient en jupon court et en chemise, « roulant entre ses doigts un morceau de papier, » tout à son sujet, entraînée par sa verve, entraînant bientôt Bollmann, cela va de soi – et gagnant la cause de Narbonne auprès de l’Allemand, qui lui gardait rancune depuis septembre – Narbonne ne s’était-il pas avisé de payer les services rendus par le docteur en le rentant ? L’Allemand avait repoussé ces présents et cultivé sa rancune. Mme de Staël souffla dessus, dit : « Nous sommes tous de bons enfants, » et apaisa la querelle.

On ne pouvait résister à son affection bouillonnante. Hélas ! elle eut bientôt à se plaindre de Narbonne, qui ne l’aimait plus, se conduisit sans précaution et la blessa, c’est alors qu’elle travailla (en secret) à son livre des Passions, avec le plus de ferveur.

Les habitants de Juniper Hall constituaient à eux seuls une sorte de colonie ; ils attirèrent dans leur retraite une Mme Philipps et sa sœur, Miss Burney, qui devinrent familières de la maison de Mme de Staël. On retrouve, dans le Journal de Mme Philipps, bien des observations sur sa voisine qui ne manquent pas de piquant.

Miss Burney se laissa tout d’abord aller à son admiration pour la fille de Necker, que sa réputation avait consacrée ; elle fut ravie de la dame, et aussi de Narbonne. Mme de Staël est encensée, Miss Burney lui décerne les épithètes les plus flatteuses, remarque la « profondeur de son esprit de métaphysicienne, et de politique. »

Quant à Narbonne… elle paraît éprise de lui, tant elle en parle avec emphase. Il possède « les plus hauts caractères de la bonté, des manières pleines de douceur, un esprit toujours vif, » bref il lui semble irrésistible. La fréquentation des émigrés français l’enchante, leur société, leur conversation, l’animation qui règne dans leur demeure la séduit. Mme de Staël sur ces entrefaites, invite la jeune personne à passer quelques jours chez elle et se voit opposer un refus. – Pourquoi ? – Simplement, la société anglaise collet monté, comme il se doit, avait appris soudain que Narbonne était plus qu’un ami, moins qu’un mari. Grand scandale. La lettre d’avertissement du Dr Burney à sa fille est assez comique. « Il n’est permis à aucune créature humaine d’être parfaite, » écrit-il prudemment… « elle (Mme de Staël) a été accusée de partialité envers M. de N… mais peut-être ces rumeurs sont-elles dues à la malignité… jacobine… Si vous n’êtes pas absolument dans la maison de Mme de Staël, quand cette lettre vous parviendra, il vous serait peut-être possible d’éviter la visite, en alléguant, etc. » Quant à miss Burney, elle ne croit pas à ces bruits défavorables, non, en vérité elle n’y croit pas. « Elle (Mme de Staël) est laide, lui (Narbonne) très beau, les dons intellectuels de la dame doivent être pour lui son seul attrait,… cependant, je donnerais tout au monde pour éviter d’être reçue sous leur toit, maintenant que je connais l’ombre d’une pareille rumeur… »

Bref, la jeune fille refuse les avances de Juniper Hall : la vertu est sauvegardée, Dieu soit loué ! Il faut noter que miss Burney avait quarante ans lorsque son père lui recommandait la plus grande circonspection dans ses amitiés de voisinage. Mme de Staël ne fit pas, de cette histoire, une brouille, elle écrivit gentiment : « Dites à Mlle Burney que je ne lui en veux pas du tout, que je quitte le pays l’aimant bien sincèrement et sans rancune. »

Mme de Staël ne publia son Traité sur les passions qu’en 1796, mais on se figure que ce livre fut pour elle, dans les heures inquiétantes de la Terreur, un bienfait ; il la soulagea, elle y laissa déborder à la fois sa tendresse et son indignation. En août 1793, elle présenta une défense de la Reine. Hélas ! combien on la sent loin de l’esprit actuel de la France : « Je reviens à vous, femmes, immolées toutes, dans une mère si tendre… » « c’en est fait de votre empire, si la férocité règne, c’en est fait de votre destinée, si vos pleurs coulent en vain. Défendez la Reine par toutes les armes de la nation… » Supposait-elle que ces belles périodes touchantes et harmonieuses arrêteraient le bras d’un Danton ? Quelle folie, et comme elle est vraiment étrangère à cette fièvre de sang qui sévit parmi les bouchers du Temple et de la Conciergerie ? Elle ne se rend pas un compte exact des événements,… comment eût-elle pu le faire ? Comment saurait-elle imaginer une France si différente de celle qu’elle a connue hier, un gouvernement toujours dépassé, qui ne peut se maintenir que par une progression de massacres, établissant, chaque jour, un renchérissement de Terreur ?

Cette supplique en faveur de la Reine témoigne d’une naïve ignorance des événements et de l’état des esprits : elle semble tendre un petit gâteau de miel à ce troupeau de chacals.

Mme de Staël, revenue en Suisse depuis le mois de juin, errait sur les bords du lac. Sa mère, toujours malade, se faisait transporter de Coppet à Lausanne, où le Dr Tissot la soignait, et de Lausanne à Beaulieu. Quant à la fille, on la voit fort affairée et occupée de ses amis d’Angleterre qu’elle fait rentrer en Suisse et cache sous des noms d’emprunt, malgré les autorités qui se montrent hostiles, à la présence de Mme de Staël, d’abord, et encore à celle des émigrés. C’est alors qu’elle fait voyager, d’un refuge à l’autre, Montmorency, Narbonne, Jaucourt, etc. Pour l’évêque d’Autun, on l’attend. Elle est touchante, dans ce rôle d’ange gardien indésirable : Montmorency et Jaucourt sont rentrés avec des noms suédois ; Narbonne, affublé d’un nom espagnol, les rejoint en décembre. Elle ne peut résider à Coppet, trop près de la frontière, elle va donc vivre à Nyon, louera une demeure provisoire pour ses protégés et elle-même, provisoire comme toutes celles qu’elle habite. Mais si le bailli de Nyon ferme les yeux sur la présence des faux Suédois dans son bailliage, il refuse l’entrée à l’évêque d’Autun. Pourquoi donc ? À cause de ses opinions démocratiques. L’ambassadrice ne renoncera toutefois à rien, il lui faut mettre ses amis à l’abri, les couver, « on ne m’a pas donné la permission pour l’évêque, et je ne me fixerai nulle part sans lui. » La voilà repartie pour Berne, puis pour Zurich, cherchant à caser ses pupilles.

On devine qu’elle s’arrête à chaque carrefour, fait la connaissance de Mallet du Pan à Berne, rencontre François Mounier, Mme Malouet, etc., etc.

Necker, qui attendait d’heure en heure la mort de sa femme, était accablé de mélancolie. Au milieu d’eux trois, c’est lui qui paraît le plus pitoyable. Si Mme Necker souffrit, à la fin de sa vie, du fossé que creusa sa fille entre elles, si elle fut atteinte dans son affection, dans son puritanisme, dans son amour du décorum et du monde, par les écarts de la trop tendre Germaine, Necker eut sa part ; il sentit que sa vie politique « était close sur une tragédie dont il était l’auteur. » La France le haïssait, son pays le repoussait comme la France ; sa fille, incapable de rester tranquille, le délaissait pour courir les routes et présider des assemblées. Que lui resterait-il, quand cette femme à l’agonie aurait disparu ? Il y songeait dans sa détresse et ne savait que répondre.

Dans les derniers jours, le ministre déchu ne quittait pas sa femme ; elle s’endormait parfois sur le bras de Necker, alors qu’il lui parlait, debout devant son lit. Pour ne pas la réveiller, il restait ainsi sans bouger pendant de longues heures. Délicatement, et afin de distraire la mourante, il faisait venir chaque soir des musiciens, qui berçaient leur commune douleur. Un soir, les musiciens ne vinrent pas, Necker demanda à sa fille de les remplacer ; elle se mit au piano… et chanta. Elle chanta un air de l’Œdipe à Colone, dans lequel se trouvent ces vers :

 

Elle m’a prodigué sa tendresse et ses soins,

Son zèle dans mes maux m’a fait trouver des charmes…

 

Mme de Staël rapporte que « son père, en entendant ces paroles, versa un torrent de pleurs, » et, aux pieds de sa femme mourante, s’abandonna à son chagrin. Enfin, Mme Necker s’éteignit le 15 mai 1794.

Il ne nous est pas permis d’affirmer que cette mort accabla sa fille de tristesse. Mme Necker, consciencieuse, mais lourde éducatrice, paraît l’avoir considérablement éloignée d’elle, et, plus tard, sans doute se servit-elle, pour retenir cet ouragan, des règles de la bienséance et du code des salons : autant attacher une frégate avec une ficelle. Necker recueillit tout l’amour de Germaine. Cet amour fut passionné et profond. La mère, se voyant frustrée de sa part, tourna à l’aigre. La raideur qu’on lui reproche ne fut, n’en doutons pas, que l’expression maladroite de son amour maternel blessé.

Necker accomplit pieusement les volontés sa femme, et, en attendant de pouvoir la verser dans une tombe élevée à sa mesure, ne la quitta pas plus morte que vive. Il faut signaler ces exemples de fidélité extraconjugale : ils sont aussi précieux que rares.

CHAPITRE III

ORAGES DU CŒUR

Madame de Staël connut Matthieu de Montmorency à la fin du siècle. Il fit partie de cette cohorte de jeunes nobles qui appelèrent avec de beaux cris, ce qu’ils croyaient être « le progrès des lumières, » sans prévoir la catastrophe prochaine. Matthieu avait vingt-trois ans quand ils se rencontrèrent et, député à la Constituante, il se mettait alors à la tête du mouvement qui aboutit, pendant la nuit du 4 août, à l’abolition des privilèges.

Grand, fluet, blond et fin, comme son frère Adrien, il avait l’âme ingénue et passionnée. Quand Mme de Staël le rencontra, il pleurait la marquise de Laval, qu’il avait aimée à l’extrême. De bonne foi, il se crut inconsolable ; néanmoins il aima de nouveau avec ferveur : ce fut Mme de Staël, qui lui rendit généreusement son amour. Peut-être même commença-t-elle de l’aimer la première ?

Mme Récamier, vigilante amie, nia que Germaine et Montmorency eussent jamais éprouvé l’un pour l’autre un sentiment plus tendre que l’amitié. Galamment, Sainte-Beuve se range à cette opinion. Pourquoi ? parce que, dit-il, « la baronne avait à ce moment précis un goût éprouvé pour Narbonne… » Appliqué à cette baronne, l’argument ne vaut rien. Néanmoins, à d’heure de l’émigration, l’amitié avait remplacé l’amour dans le cœur des deux amants.

Disons que leur amitié fut rare. Chez lui, scrupuleuse, inquiète, dévouée ; chez elle, aussi passionnée que l’amour même.

En 1794, l’abbé de Laval, frère de Matthieu fut guillotiné, sa famille emprisonnée. « Mon pauvre Matthieu est au désespoir, écrit l’ambassadrice à son vieil ami Meister, c’est son frère qui a été exécuté, et sa mère est transférée dans les prisons de Paris. » Ces malheurs, vivement ressentis par le jeune constitutionnel, le transformèrent : il avait toujours été croyant, il devint mystique, crut découvrir dans ses infortunes une punition divine pour sa vie passée, et se jeta subitement dans une profonde dévotion qui le sauva peut-être du désespoir. Qui sait ?

En 1794, Mme de Staël revenait d’Angleterre. On la suppose préoccupée, attristée par la rupture avec Narbonne, inquiète de l’état de sa mère ? Certes, pourtant malgré ces divers sujets de tourment, cette femme admirable trouva encore le loisir de s’amouracher de Ribbing, beau Suédois qui, après le meurtre de Gustave III (auquel il ne fut pas étranger), s’était réfugié en Suisse. – Encore un Suédois ! –

Elle en parle peu dans ses lettres à Meister, et ces amours (fugitives) doivent se placer entre le retour du Surrey (juin 1793) et l’arrivée de Benjamin Constant l’année suivante.

Le 18 mai 1794, après la mort de Mme Necker, sa fille écrit à Meister : « Si MM. les Zurichois savaient bien l’histoire de Suède, ils auraient entendu parler des fameux cheveux blonds du comte de Ribbing… Le comte de Ribbing est en Danemark avec le comte de Horn, il est faux qu’ils aient tiré au sort (pour décider lequel se servirait du pistolet meurtrier), tout à fait faux, mais je vous avouerai qu’aucune histoire ne m’a autant intéressée que celle du comte de Ribbing. Son courage, son aristocratie, tout à fait dans votre genre, l’honneur de la noblesse entière de Suède, contre le Roi qui voulait l’avilir, lui donnent dans mon opinion plus de droits à l’admiration qu’au blâme, et il n’y a pas un Suédois, distingué par sa naissance ou son âme, qui n’en parlât ainsi. » Visiblement, Ribbing plaida sa propre cause : il fut, sans doute, assez éloquent pour se faire absoudre et, par surcroît, admirer. Aux yeux de l’ambassadrice, le despote Gustave III fut abattu par courageuse noblesse, qui arriva à temps et empêcha le roi d’avilir la Suède. Pas un mot de la signature de l’Acte d’union et de sûreté, qui, en rendant à la royauté quelques-uns des droits dont l’aristocratie l’avait dépouillée jadis, dépouillait à son tour cette élite qui enrageait.

Adolphe Ribbing possède bien des titres à l’admiration de Mme de Staël : il est beau et blond (notons la quantité d’hommes blonds qui entoure cette dame : Montmorency, blond ; demain, Benjamin, blond ; après-demain, O’Donnell, blond ; Schlegel est-il blond ? et Prosper de Barante ?) donc Ribbing, beau, et conspirateur, mieux, presque régicide, enfin courageux, plaît. Mais, autre chose est de conspirer pour délivrer sa patrie (?), ou d’endurer paisiblement le régime de tempêtes et de périodes amoureuses que Germaine réservait aux meilleurs de ses amis. Benjamin, un faible, se débattra quinze ans sous ce traitement, sans pouvoir se passer de « Minette. » Ribbing eut-il moins d’amour ? Sans doute, bref il s’évanouit à l’arrivée de Benjamin. Toutefois, on ne saurait donner de dates : les amours ne s’enterrent pas au jour où l’on se dit adieu, et Mme de Staël, nous le savons, avait l’horreur de la rupture. « Quoi ! écrivait-elle, mon bonheur me serait ravi, non par la nécessité, non par le hasard, mais par une action volontaire, par une action irréparable !… » On voit jusqu’où pourrait aller une femme avec de tels sentiments ? Au communisme intégral.

Mais voici Benjamin.

Il lui arriva à l’automne de 1794, tout préparé par Mme de Charrière qui (involontairement, cela va de soi) l’entretint de Mme de Staël, avec un si secret instinct de malveillance, qu’elle donna à Benjamin une curiosité, puis un appétit de sa plus jeune rivale. À cette époque, Mme de Charrière, depuis sept ans déjà, cultivait en Benjamin Constant les qualités intellectuelles qu’elle lui avait découvertes au sortir de l’enfance.

La belle Hollandaise (née de Zuylen), fort courtisée pour le mauvais motif dans sa jeunesse, fort libre, avait aimé jadis un Constant d’Hermenches et avait échangé avec lui une correspondance assez vive – sans plus. – Elle eût désiré de se marier à son gré, mais le mariage effraya les messieurs. Elle se contenta enfin du brave M. de Charrière, qui l’emmena à Neuchâtel où elle s’ennuya, sans amours, sans enfants… bref sans chagrins. Benjamin, qu’elle rencontra en 1787, lui fut d’abord une distraction – elle avait vingt ans de plus que lui – plus tard elle l’aima, d’amour peut-être, lui de même, en outre il l’admira, l’écouta, lui obéit avec ferveur.

Mme de Charrière consacra à Benjamin sa vie déjà à son automne ; il en devint l’intérêt et le but ; il fut pour elle un fils, un amant, ou… un jeune frère. Tout heureux d’une pareille aubaine, Benjamin, en échange, lui confia ses pires rêveries, ses expériences les plus basses, devint alors une manière de Jean-Jacques, curieux, timide, assez malsain ; néanmoins, il serait absurde de comparer Belle de Zuylen à la fermière ronde des Charmettes. Belle fait figure d’intellectuelle, possède la culture la plus classique ; sa critique, la pureté de son goût ne lui font jamais défaut.

Le mariage, de Constant, à Brunswick, la désola. L’épouse, laide, sotte, par surcroît infidèle, fut tôt abandonnée. Benjamin, entre ses pauvres aventures, revenait au Colombier chez sa première amie.

Mme de Charrière, de tout temps hostile à la muse de Coppet, écrivait alors : « Je ne connais pas Mme de Staël, à qui je crois beaucoup d’esprit, mais d’un genre que je n’aime guère. Je n’irais pas d’ici jusqu’à la porte de ma chambre pour la voir, » mais notre Ambassadrice lut Caliste (ouvrage de Belle), s’enflamma, écrivit à Belle, offrit l’encens et la myrrhe avec son cœur. L’autre se gardait. Enfin Mme de Staël vint, parla, et Belle prononça : « Oh ! qu’elle parle bien cette femme ! c’est une facilité, une élégance, une précision si parfaites ! » Pourtant, Mme de Charrière n’attira pas la muse chez elle, au contraire.

Quant à Benjamin, curieux, il la chercha, la vit, fut ébloui de mille feux. Naturellement, il se confia à son amie. « J’ai soupé, dîné, soupé, puis encore déjeuné avec elle, de sorte que je l’ai bien vue. » Il ne tarit plus sur ses qualités : « Je la crois très active, très imprudente… mais bonne, confiante. » Il cite des traits de cette bonté : « Quelle générosité quel dévouement ! » et trouve ceci, qui est fort délicat : « Je suis loin de penser à une liaison, parce qu’elle est trop entourée, trop agissante…, etc. »

Remarquons que cette fois-ci le cœur d’étoupe de Germaine ne flambe point : Benjamin lui déplaît. Très sensible à la beauté, rien ne l’attirait vers ce grand garçon roux, gauche, myope, mal tenu, en outre, Jacobin. Certes, l’esprit de Benjamin charma… toutefois il y a d’autres séductions que celles de l’esprit ? Songez qu’elle quittait Narbonne, Montmorency, Talleyrand, Ribbing… Pour achever, Constant commettait mille maladresses. Les femmes l’aimèrent-elles ? Pas autant qu’il l’a dit. Sa cruauté le rendait souvent odieux. Voyez comme il oublie Mme Johannot, comme il traite Mme Lindsay, Ellenore aussi infortunée que son portrait, comme il abandonne Mme de Charrière quand il n’en a plus besoin, comme il attire, puis renvoie Charlotte ! Mme de Staël, dont il se plaint, est la seule qui l’ait traité durement, et qu’il regretta.

Avec Mme de Charrière, grandement son aînée, d’ailleurs sèche et clairvoyante, il commença par l’admiration. Belle l’éduqua, le révéla à lui-même : il y trouva son compte. Quand l’ambassadrice parut, Mme de Charrière, dépassée dans l’esprit de Benjamin, perdit son prestige, il l’oublia avec une ingratitude qui sent son parvenu d’une lieue, du reste, l’ingratitude accompagne à merveille l’ambition féroce de Benjamin. Dira-t-on que les rares qualités de l’auteur d’Adolphe, ce chef-d’œuvre, eussent dû lui conquérir plus de renommée ? Hélas ! cet esprit si fin, cet ambitieux si ardent ne sait pas ce qu’il veut ; il désire jouer un rôle politique et tourne avec le vent. Quand on convoite tout, il faut commencer par poursuivre ardemment quelque chose. Joignez la mauvaise foi au manque de caractère. Elle se révélera totalement avec Bonaparte. Quand Benjamin songe au Tribunat, il rend visite au Consul, le cajole, déclare : « Si vous me nommez, vous pouvez compter sur moi, » puis traverse la rue, voit Sieyès et proclame : « Je suis le plus grand ennemi de Bonaparte, comptez sur moi ! etc… »

Cependant, à Mezeri[1], où Germaine Necker s’était retirée avec ses émigrés, Matthieu de Montmorency se réjouissait innocemment de la paix qui semblait régner dans le cœur de son amie… Mais Benjamin intervint : il voulut plaire, rêva d’élégances. Mme de Charrière lui dit alors : « Benjamin, vous faites votre toilette, vous ne m’aimez plus ! » Il tressa ses cheveux et les releva par un petit peigne derrière la tête : raffinements inconnus. Il écrivit à Belle : « C’est la seconde femme que j’ai trouvée qui m’aurait pu tenir lieu de tout l’univers ; vous savez quelle a été la première… (« Oh baleine ! baleine ! » dirait Sainte-Beuve.) Donc, Benjamin à Mezeri joue la passion, persécute l’Ambassadrice, fait le fou, roule des yeux égarés, prend des airs de saule pleureur.

Enfin voici le vaudeville : un soir à minuit, chacun étant chez soi, on entend sortir de la chambre de Lindor des cris affreux. On s’élance, on le trouve dans son lit, « les traits tortillés, » râlant. La valetaille crie au secours ! Immédiatement on se croit aux Folies, chaque invité dévêtu, un bougeoir à la main, sort de chez lui. Mme Rillet donne l’alarme, le moribond l’aperçoit, l’appelle, réclame Mme de Staël avant de mourir. Il veut la voir ! On va quérir Germaine. « Levez-vous, ma chère, Constant se meurt ! » Gentiment, Germaine s’émeut. On court dans tous les sens.

Seul, Matthieu de Montmorency, au fond de son appartement, lit paisiblement les Confessions de saint Augustin, vêtu d’un déshabillé de piqué blanc (enfin, au milieu de ces fous, voici un homme de bon sens) ; quand M. de Chateauvieux l’avertit : « Qu’on jette par la fenêtre cet homme, s’écrie Montmorency, qui ne fait que troubler cette maison et qui la déshonore par un suicide. »

Dans la chambre de Benjamin, on se presse. La muse de Coppet y entre, se jette à genoux, demande un médecin (excellente idée que personne n’avait eue). « Vivez, » s’écrie la généreuse femme, émue de ce tableau, « je vous en conjure. »

Il veut bien, il va déjà mieux. « Puisque vous le voulez ! » Il lui baise la main, chacun se retire : « Quelle comédie, bon Dieu ! » grommelle Montmorency, en rallumant son bougeoir.

Pendant ce temps, Mme de Staël, dégoûtée du baiser de Constant, « plonge, » en rentrant chez elle, « sa main dans une eau parfumée » et confie à Mme Rillet : « Je sens que j’aurais pour cet homme une antipathie physique que rien ne saurait vaincre. »

 

Ô prescience du cœur, où es-tu ?

 

À la fin de l’année, parurent les Réflexions sur la Paix adressées à M. Pitt et aux Français : on y voit s’affirmer l’évolution libérale de Mme de Staël. « La Constitution de 1789, malgré ses défauts, écrit-elle, a mille fois plus de partisans en France que l’ancien régime ! » Elle approuve ces partisans ; – dirait-on la voix d’une royaliste ? Ces opinions, chez elle, tendront à s’accuser. L’ouvrage contient encore bon nombre d’apostrophes : « Ô temps effroyables dont les siècles pourront à peine affaiblir la trace !… », etc., à travers ce pathos, le style est vigoureux. On a peine à croire, pourtant, que cette petite brochure, jetée par une femme aux puissances de l’Europe, ait pu faire changer d’une ligne le cours du destin ? Mme de Staël y plaide éloquemment la cause de la paix, réclame (c’est sa marotte) une constitution et termine sur une belle péroraison : « France ! terre souillée de tant de sang et de crimes… » Le tout représente un agréable exercice oratoire, vain, sans doute, quant à ses buts, mais fort intéressant pour l’étude du caractère de l’auteur et de ses directives politiques.

Après Thermidor, une envie furieuse de se réinstaller à Paris la saisit, il faut qu’elle s’élance sur les routes ; n’a-t-elle pas un nouvel ami à montrer à la France ? L’ambition la pousse, et Benjamin avec elle : elle sortira de l’arche. On pense bien que le départ de sa turbulente fille ne plut pas au vieux Necker qui eût voulu la voir assise, une fois dans sa vie, l’esprit en repos : le vieux Necker ne comprend rien à cet oiseau de Paradis, éclos dans sa volière de palmipèdes.

Mme de Staël part le 19 mai 1795. « Avant de partir pour Paris, écrit Mme de Charrière, Mme de Staël a enrichi la Suisse d’une Épître au malheur, d’un Essai ou traité sur les fictions, etc. Ce sot livre me fait faire un raisonnement que voici. Ou le Constant trouve ces sottises fort belles… et il n’est plus qu’un fou ridicule, ou elle ne le consulte point du tout, et, en ce cas, ils n’ont pas de véritable sympathie, point de liaison véritable… en ce cas-là, c’est un plat et vil esclavage que celui de Constantinus… »

Ainsi décidait Mme de Charrière, un peu sommairement, peut-être.

À Paris, Mme de Staël retrouva bientôt son ambassade et son Ambassadeur, recommença de recevoir et de disserter sur les questions du jour. Hélas ! l’auditoire n’était plus le même. Toutefois, on pense bien qu’elle ne séduisit ni le boucher Legendre (qui réclama bientôt sa tête), ni Merlin de Douai, mais elle charma Tallien, peut-être Louvet, à coup sûr Marie-Joseph de Chénier, la preuve en est qu’elle obtint de celui-ci la radiation sur la liste des émigrés de Talleyrand qui, d’Amérique, débarqua à Hambourg en juillet.

Pendant que sa maîtresse s’occupait du bonheur de ses amis, Benjamin affichait un amour fort vivace de la liberté ; amour qui s’accommoda de l’Empire pendant les Cent Jours, des Bourbons à la Restauration, de Louis-Philippe sous le gouvernement de Juillet.

La présence de l’Ambassadrice à Paris fit mauvais effet sur les conventionnels et les royalistes à la fois. S’étant montrée avec son époux dans la loge des ambassadeurs, Mallet du Pan la blâma : « Le baron de Staël et sa femme y étalèrent (dans la loge) leur impudence ordinaire… » Devant les menaces du Comité de Salut public, Staël dut réexpédier sa femme en Suisse. Elle s’y ennuya. « Ce qu’elle ne voulait pas admettre, » écrivit M. d’Haussonville, « c’est qu’elle fût Genevoise, elle préférait être déclarée citoyenne d’Ostrogothie et du Pôle Nord. » Les Suisses, d’autre part, s’étonnèrent de la liberté de ses mœurs, l’intrigue qu’elle ébaucha à Genève avec M. O’Brien scandalisa ; l’un de ses compatriotes déclara : « Elle pensait sans doute que c’était un privilège (cette liberté) accordé aux rois et aux personnes éminentes de ce monde. »

On fit courir alors le bruit de son divorce, de son mariage avec Benjamin. Mille histoires circulaient sur ses singularités. Mme de Staël crut faire taire la malveillance en publiant son livre sur les Passions. Cet ouvrage, plein de beautés, ne plut pas à tous. En général, la critique lui fut favorable, mais Rœderer, très écouté, déclara qu’il était mal écrit, en style négligé, bref en langage Romand. Nous avons cité plus haut quelques passages de ce livre, auquel on ne peut reprocher qu’une trop grande subjectivité. Le livre des Passions est, en dehors des deux romans, un des rares essais dans lesquels Mme de Staël ne parle pas politique, encore que la politique ne soit pas formellement exclue de ses romans, où cent allusions au régime indiquent les sympathies et les antipathies de l’auteur. Bientôt commenceront pour la fille de Necker, inquiétante aux gouvernements, puis suspecte, une suite d’allées et venues, d’alertes et de périodes de repos, qui partageront sa vie en jours de désolation ou de félicité, en raison exacte du nombre de lieues qui la sépareront de Paris.

Pendant qu’elle souriait aux sans-culottes, le soleil de Bonaparte s’était levé.

Il est hors de doute que Mme de Staël, qui aimait la gloire à la folie, devait s’occuper de ce héros de légende. Non seulement elle s’en occupa, mais elle s’en éprit.

« Quoi ! dira-t-on, ne le haït-elle point ? Bonaparte ne fut-il point son bourreau ? » Il est exact que l’Ambassadrice professa plus tard, en effet, une grande antipathie pour le « tyran, » mais cette antipathie fut l’envers d’un plus grand amour ; repoussé, l’amour se changea en une haine plus apparente que réelle : le cœur des femmes est plein de faiblesses ; cette haine eût pu redevenir amour, si Bonaparte l’eût désiré.

Que l’on y songe ! Voici surgir dans la vie de Germaine Necker (elle a 27 ans) un héros – un vrai – un homme qui ne paraît à ses yeux qu’entouré des acclamations de la victoire. Prise de Toulon : Bonaparte. Affaire de Vendémiaire : Bonaparte. Vertigineuse campagne d’Italie : Bonaparte. Victoire des Pyramides : Bonaparte. Bonaparte toujours ! Comment notre muse, si sensible à la grandeur, n’eût-elle pas été éblouie par cette gloire et cette popularité sans précédent ? Rester indifférente au héros du jour ? Impossible. Il fut son destin : elle y courut.

Aux premières victoires, l’admiration de Mme de Staël éclata ; sans l’avoir jamais vu, elle écrivit au général des lettres passionnées ; elle mit sur le compte d’une « erreur des institutions humaines » le mariage du héros avec Joséphine, « une âme de feu comme la sienne lui eût mieux convenu. » Bonaparte, qui aimait sa Joséphine, fut indigné ; il se confia à Brienne : « Une faiseuse de sentiments se comparer à Joséphine ! je ne veux pas répondre ! » Au retour, elle le guetta, l’attendit une heure chez Talleyrand ; elle vit entrer un homme rapide, hâlé, maigre, dont les yeux pleins de flammes la regardèrent à peine, il lui dit deux mots, ne s’attarda point, disparut : elle resta interdite. Il en sera toujours ainsi, jamais elle ne pourra être brillante, libre, devant lui : elle enrage et dira à Joseph : « Que voulez-vous ? je deviens bête devant votre frère à force d’avoir envie de lui plaire… je veux le forcer à s’occuper de moi et deviens, en effet, bête comme une oie. »

Elle ne manque aucune manifestation populaire ou diplomatique ; le 10 décembre elle se mêle à la foule dans la cour du Luxembourg pour le voir entrer, elle le poursuit chez Talleyrand pour obtenir de lui un mot.

« — Général, quelle est la femme que vous aimeriez le plus ? — La mienne… » Encore : « La femme que vous estimeriez le plus ? enfin celle qui, pour vous, serait la première ? » Excédé, il répond — Celle qui ferait « le plus d’enfants ! »

Elle ne se rebute point, continue de se rapprocher de lui, lui demande encore après le 18 Brumaire « s’il aime les femmes ? » et lui, pudique : « J’aime la mienne. » De cela elle se montre ravie et déclare : « Épaminondas m’aurait ainsi répondu ! »

Un autre jour, elle force la porte de son cabinet de toilette, et comme il s’excuse de sa tenue fort légère, elle déclare : « Le génie n’a pas de sexe ! »

Du reste, elle va partout, déclarant que Bonaparte est le meilleur républicain de France, le plus libre…, etc. Toutefois, il n’a cure de ses louanges, il a l’horreur des femmes savantes ; du reste, elle n’a rien pour lui plaire. Il préfère les femmes sensibles et frêles comme sa chère créole, ou Mme Récamier, ou Hortense ; la robuste Corinne, avec son teint vif et sa forte carrure, ne peut le séduire ; elle ne possède rien de cette grâce, qu’il aime tant à découvrir chez les dames. Il l’a jugée d’un coup d’œil. « Une pédante qui s’occupe de politique. Non, non ! » Et quand plus tard, la guerre étant déclarée entre eux, Joseph Bonaparte dit à son frère : « Si vous montriez pour elle un peu de bienveillance, elle vous adorerait, » il riposte : « C’est trop… elle est trop laide ! »

Ces avances repoussées blessèrent Germaine à l’extrême ; en outre, elle ne comprit jamais rien à un héros qui n’aimait pas la conversation. Ambitieuse, elle poussa Benjamin au Tribunat et arma son ami contre le « tyran, » lui souffla le funeste discours dans lequel il attaqua l’homme à qui il avait déclaré la veille : je serai tout à vous. Mme de Staël eut fort à se repentir de ce discours, il déchaîna les catastrophes dont elle se lamenta toujours : les surveillances, les rigueurs de la censure, l’exil ; il fut à la source des maux, mais elle en fut la cause, et l’indifférence de Bonaparte le point de départ initial.

En 1798, Necker chargea sa fille de vendre son hôtel de la rue du Mont-Blanc. Récamier désira l’acheter. Un matin, dans son salon de Clichy, Juliette vit entrer une dame qu’elle ne connaissait point. La visiteuse portait une « robe du matin » et un « petit chapeau parsemé de fleurs. » Mme Récamier la prit pour une étrangère, mais Mme de Staël se nomma, et Juliette « perdit contenance. » En voyant devant elle l’auteur des Lettres sur Jean-Jacques coiffée comme le petit David du Bargello, elle se troubla, rougit de confusion et de bonheur. Le souvenir de cette matinée, de ce salon, de ce petit chapeau « paré, » est inséparable d’une amitié que la mort seule rompit.

Depuis cette rencontre, la vie de Mme de Staël et celle de la belle Récamier se mêleront si bien, que Juliette partagera les idées politiques de son amie et conspirera avec elle. Pendant le premier siège de Paris (entrepris par Mme de Staël de 1795 à 1804), Mme Récamier offre sa maison de Saint-Brice, qui devient le refuge de la fugitive. On la voit solliciter pour Germaine quand Germaine est menacée, on la voit à Aix-les-Bains avec l’Ambassadrice, à Lyon écoutant Talma dans sa loge, à Coppet traquée par Savary, menacée elle-même, enfin se compromettant sans cesse pour la dangereuse sirène qu’elle admire par-dessus tout.

En 1800, Mme de Staël publia : De la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, titre interminable d’un livre rempli alternativement de beautés et de sophismes. On y voit renaître cette vieille théorie de la perfectibilité, jadis caressée par les pontifes de la Révolution, glorification d’une philosophie à laquelle, depuis longtemps, Bonaparte se montrait hostile. Fontanes attaqua le livre dans le Nouveau Mercure, il compara l’ouvrage à d’autres travaux (et chrétiens s’il vous plaît) auxquels travaillait un grand poète… À la philosophie du XVIIIe siècle il opposait la rénovation religieuse que Chateaubriand préparait et qui deviendrait le Génie du Christianisme, cela deux ans avant le livre. Rœderer ne manqua pas non plus de dire son mot, de railler cette perfectibilité, « un des ridicules de la philosophie conventionnelle. Une dame célèbre a pris la peine de faire un gros livre pour embrouiller cette matière. »

Nouvelle irritation du Premier Consul à la lecture du livre. Il repartait alors pour l’Italie, vit Necker à Genève, qui plaida pour Germaine…

Il paraît que Necker n’éprouva pas, en voyant Bonaparte, la même impression que sa fille (Parbleu !). Necker ne trouva « rien de transcendant, » non plus, dans la conversation de Bonaparte – c’est à faire rire – on ne sait si le ministre trouva « transcendante » la victoire de Marengo, qui arriva peu après. Mme de Staël en fut à la fois saisie d’admiration et irritée, elle déclara que le bien de la France exigeait alors des revers. Ah ! elle revendiquera en vain sa qualité de Française. Une Française ne parle point ainsi, sa patrie passe en premier. Peu importe qu’un roi, un empereur ou une république la gouverne : à ses yeux la France ne doit pas être vaincue.

Le Concordat mit le comble à la fureur de la dame, qui eût voulu que la religion protestante fût celle de la France, et ne s’en cacha point. On se demande encore une fois de quoi elle se mêle ? Necker publia, l’été suivant, ses Dernières vues politiques et de finances, et Bonaparte, qui n’aimait ni les conseils ni les leçons, s’écria : « Quoi ! cette femme et son parti seront-ils toujours sous mes pas ? »

En 1802, le Premier Consul se débarrassa de Benjamin au Tribunat : le résultat fut que Mme de Staël se mit incontinent à conspirer. Il lui sembla opportun de s’adresser à Bernadotte, pour lui confier les destinées de la France. Le Premier Consul en fut informé (ce qui n’a rien pour surprendre), il fit prévenir Bernadotte : S’il continue, je le ferai fusiller sur la place du Carrousel.

Ce jeu fascina Mme de Staël, qui aimait le risque, et ne se douta pas d’ailleurs, de l’orage menaçant. Elle continua de recevoir nombre d’étrangers à Coppet. Bonaparte s’en inquiéta, elle s’étonna de cette inquiétude. Pourtant à qui fera-t-elle croire que le Prince d’Orange vient la voir pour lui parler de Piron ? – À personne.

Vint Delphine.

Ce roman considéré isolément, ne motive pas les foudres du maître, son esprit n’est tendancieux que si l’on songe aux livres précédents du même auteur. On découvre alors des allusions, des traits contre la religion catholique, un souffle d’indépendance, concernant les mœurs du temps, le désir de mettre l’instinct et l’amour au-dessus de tout, qui va contre la politique de Bonaparte, fort occupé de faire rentrer dans l’ordre les « idéologues » d’hier, si nuisibles à l’État.

Delphine est un roman par lettres, comme Les Liaisons dangereuses, seule analogie que l’on puisse découvrir entre les deux ouvrages. Le roman de Mme de Staël paraît dominé par la figure de l’héroïne, veuve blonde, généreuse et instinctive, qui commence par donner une partie de sa fortune à une jeune parente, afin que celle-ci puisse se marier avec Léonce de Mondoville. Mais Léonce s’éprend de sa bienfaitrice, néglige la jeune parente (Mlle de Vernon) et prétend bientôt épouser Delphine elle-même. Il va l’épouser, en effet, quand elle se compromet pour une amie coupable et se laisse sottement accuser à sa place. Léonce l’abandonne comme les autres, revient à sa première fiancée, l’épouse. Marié, il apprend la pureté parfaite de la femme qu’il aimait.

Il semble que cette affaire-là pourrait fort bien se débrouiller sans tant d’histoires et de drames, et l’héroïne en somme, avec toutes ses grâces, ne réussit qu’à faire éclore les désastres autour d’elle. On sait que Mme de Staël s’est peinte dans ce personnage, le portrait doit être ressemblant.

Thérèse, la vraie coupable pour laquelle Delphine s’est sacrifiée, meurt en lui laissant la charge de sa petite fille. – Vraiment cette amie exagère. – Enfin, par une heureuse fortune, l’enfant révélera à Léonce, homme de peu de foi, la vérité. Désespoir, larmes, pardon. On découvre que Mme de Vernon, la belle-mère, a tout fait ; elle nous semble aussi noire que la Merteuil de Laclos, et Delphine, avec sa généreuse confiance, assez bécasse en vérité, ne croyant au mal que lorsqu’elle le touche du doigt, et encore !… Elle devrait pourtant mieux connaître ses sœurs et s’abandonner à elles avec moins de naïveté ?

Après la catastrophe, Léonce, devenu veuf, veut épouser Delphine ; tout s’arrangerait donc au mieux, si celle-ci n’amenait encore, par son dévouement, d’autres tragédies. Il est bon d’être généreux et de protéger ses victimes, mais il est dangereux, lorsque l’on a affaire à un fiancé, d’introduire chez soi, la nuit, un autre homme, par une petite porte qui ouvre sur une ruelle. Léonce voit le tableau, et tout recommence. L’action du roman rebondit ainsi sans cesse et passe des surprises amoureuses au cloître, du pardon à la mort ; le tout entremêlé de dissertations échevelées sur les droits de l’amour, déplut au maître.

Mme de Staël, entraînée par ses idées, s’en doute si peu, qu’elle compte sur le succès de Delphine pour rentrer en grâce. Elle était à Coppet. Bonaparte la pria d’y rester et lui montra, sur le mur, l’ombre d’un gendarme. Malgré l’avertissement, elle ne peut tenir en place, déclare qu’elle ne vit qu’en France. Ni le séjour délicieux de Coppet, ni la présence du vieux Necker, ni les salons amis, de Genève et de Lausanne, ne lui suffisent. Une déception amoureuse, causée pendant l’été par le jeune Dr Robertson, ajouta à sa nervosité. Une fois de plus, elle voulut changer d’air, oublier l’ingrat. « Cette découverte (l’ingratitude de Robertson), avoue-t-elle alors, a retenu mon cœur, que j’étais prêt à lier à lui pour toujours. »

Ce qui étonne, quand on considère de sang-froid le caractère de Mme de Staël, c’est son inconscience. Menacée et avertie, reste-t-elle en paix ? et lorsqu’on la retrouve à Mafliers en septembre, se fait-elle oublier ? Point. Au débotté, elle s’installe à son écritoire et transmet à son père les nouvelles les plus récentes des Tuileries et de Saint-Cloud, les derniers potins sur les projets du Premier Consul, cette fameuse descente en Angleterre, etc. En outre, elle s’agite, se fait voir partout où elle peut, reçoit ouvertement les ennemis du pouvoir, les mécontents, bref, quand le gendarme sonne à la grille, il ne surprend personne… qu’elle-même. Encore ne se rend-elle même pas à l’évidence, fait-elle appel à tout son monde, et gémit-elle : « Encore un jour ! encore une heure ! » La belle Récamier implore, envoyée par l’Ambassadrice, c’est Regnault et c’est Joseph, c’est Lucien, etc. Rien n’y fait, enfin la voilà en route après plusieurs faux départs. En route pour… Coppet ? Non, non, pour l’Allemagne. Elle y trouvera le sujet de sa meilleure œuvre.

CHAPITRE IV

LES VOYAGES

On a parlé si souvent du voyage de Mme de Staël en Allemagne, qu’il semble qu’il n’y ait plus rien à en dire. Son passage à Metz, pendant lequel Charles de Villers se montra si hostile à la France qu’elle-même la défendit, son arrivée à Weimar, les visites à Goethe et à Schiller, dont elle forçait la retraite et qui se plaignirent tous deux de sa volubilité, la curiosité insatiable au moyen de laquelle Germaine Necker mettait ces deux pontifes sur le flanc, qui ne l’a raconté ? Elle arrivait précédée d’une double gloire : la gloire littéraire, et encore celle qu’elle tenait de la « persécution » du « tyran », dont l’ombre faisait frémir les petits et les grands-ducs à la ronde ! Songez que la dame visita l’Allemagne quelques mois après la Diète et le Recez de 1803, où Bonaparte, dictant ses conditions, partagea le pays comme une pomme, supprima quarante-cinq villes libres, sécularisa les terres de l’Église, éleva et abaissa les princes de Westphalie et du Palatinat, à sa guise.

Une femme persécutée par cet homme-là devait être choyée par les petites Allemagnes ; du reste l’Ambassadrice le dit : « La disgrâce ne nuit pas ici : au contraire. »

Benjamin l’accompagnait – elle ne le montra pas tout de suite. « Je le tiens en chartre privée dans mon auberge, » écrit-elle à Necker, de Francfort. On sait bien que Benjamin avait divorcé d’avec Minna à quelque temps de là, le scandale causé par le ménage à Brunswick n’était pas oublié, le retour du mari en Allemagne ne s’imposait donc pas.

Contrairement à la légende, et c’est là un renseignement nouveau que nous tenons de M. d’Haussonville, Mme de Staël ne se plut pas d’abord outre-Rhin, la correspondance publiée le démontre irréfutablement : la première impression fut détestable. Albertine (qui était du voyage avec Auguste) fut malade à Francfort, le médecin, une manière de butor, effraya la mère à l’extrême, et elle écrivit à Necker : « Je déteste l’Allemagne, » et puis : « Je déteste les Allemands – je suis revenue de l’idée que l’on puisse vivre là ! » Les hommes lui parurent grossiers : seules les femmes lui plurent.

M. Paul Gautier déclare que la cristallisation s’opéra ensuite dans l’imagination de la dame, l’éloignement y aida, le second voyage aussi, et encore l’influence de Schlegel. Au bout de deux jours à Francfort, elle déclarera que : « L’Allemagne, c’est un concert dans une chambre enfumée. Il y a de la poésie dans l’âme, mais point d’élégance dans la forme… » Elle reviendrait bien en France, si le Premier Consul le voulait… Songeant à sa détresse dans ce pays étranger, avec sa fille malade, elle écrit encore : « Si Benjamin n’avait pas été avec moi, je crois que j’aurais perdu la tête. »

Germaine Necker fut adoptée incontinent, par la petite Cour de Weimar. La duchesse Louise devint son amie ; Auguste de Staël, qui était de l’âge du prince, fit avec lui des parties de traîneau. On dîna presque chaque soir ensemble. Mme de Staël – que l’on y songe, quelle distraction magnifique pour ces momies ! – parla, joua du forte-piano, chanta, parla de nouveau. À Weimar on voit peu d’hommes autour d’elle. « Le duc excepté, qui est aimable, je ne crois pas qu’il existe telle chose, qu’un homme aimable en Allemagne, » déclara-t-elle, mais elle coqueta avec le duc.

La duchesse Louise notait avec satisfaction : « Mme de Staël passera encore tout ce mois ici, ce dont je suis aise, car, au moins, il y a de la conversation pendant notre dîner ! » Entre eux, ces gens-là s’ennuyaient à périr. La muse lit Delphine à haute voix, récite des vers, en outre : « ses pieds sont aussi agiles que sa langue, » écrit Charlotte de Stein, « elle danse la Péricote (?) et saute la Polonaise à la française, que c’est un plaisir de la voir. »

Mme de Staël, sans perdre de temps, aborda Schiller au plus tôt, et Schiller fut ébaubi de rencontrer une femme qui n’admirait point ce qu’elle ne comprenait point. Goethe la déçut. Elle songeait à un Werther larmoyant : elle vit « un gros homme sans physionomie, » qu’elle étourdit si bien de son verbiage, qu’il dut se reposer un mois avant de la revoir de nouveau.

Après Weimar, ce fut Berlin, que Mme de Staël visita. La beauté de la Reine l’éblouit. Elle fut présentée à la Cour un jour de fête, vit les femmes « couvertes d’or et de diamants, » entendit une musique céleste, des cymbales ; la Reine lui apparut et lui dit : « Il y a longtemps que vous êtes admirée à Berlin, et par moi surtout ! » Célestes accords ! harmonie délicieuse ! combien elle aime ces louanges, si différentes des rigueurs consulaires ? Bref, la voyageuse fut fêtée ici comme à Weimar, soupa à la Cour, y dansa, assista aux comédies et aux mascarades. Il n’y eut qu’une catastrophe : Albertine gifla le prince héritier, et Mme de Staël pensa défaillir d’horreur, mais la Reine pardonna si gentiment l’incartade, que tout fut dit.

Admirons une fois de plus, l’entrain avec lequel Mme de Staël joue tous ses rôles. La Cour et les grands lui rendent un éclatant hommage, elle les paiera en esprit et en révérences ; mais pendant qu’elle saute la Péricote, elle étudie les mœurs de la société qui l’entoure : dans le jour, elle apprendra l’allemand avec Schlegel, qu’elle a connu ici, visitera les villes et les campagnes, s’efforcera de connaître la poésie du pays, sa philosophie, sa littérature, la sensibilité les femmes, et la durée de leurs amours…

Elle peut travailler partout – qualité rare – griffonne ses ouvrages sur ses genoux. C’est ainsi qu’à Coppet elle composera ses livres, parlera à table du chapitre terminé, excitera les contradictions, écoutera les avis, reprendra ensuite le travail dans sa chambre. Son cerveau viril enregistre les observations de chacun dans le tumulte, sans gêne pour elle, au contraire. Mme Necker de Saussure, sa cousine, s’étonnait de cette faculté de dédoublement si rare chez les femmes. « Je n’ai jamais compris où elle prenait du temps pour méditer ses ouvrages… » On la questionna : « Vous qui dormez toute la nuit et qui agissez et causez tout le jour, quand donc avez-vous songé à cette ordonnance ? — Eh ! mais dans ma chaise à porteurs, » répond la muse en riant. – « Elle y passait cinq minutes par jour ! »

À Berlin, toutes les portes s’ouvrirent devant elle, même celle de Laforêt, ambassadeur de France. Que l’on juge de sa mondanité : « J’ai dîné lundi chez Laforêt, en famille… le soir j’ai soupé chez le prince Henri… Vendredi, j’ai dîné avec Schlegel et lu de l’allemand ; de là j’ai été voir des marionnettes italiennes… et soupé chez la princesse d’Orange, deux heures à table. Aujourd’hui, je dîne chez un frère du duc de Brunswick ; ce soir, je soupe chez la princesse Louise ; demain, dînent chez moi : le prince Belmonte, l’envoyé de Russie Muller et Brinckmann, le soir je soupe chez l’envoyé de Bavière, lundi je dîne chez l’envoyé de Russie, je soupe chez l’envoyé d’Espagne… etc. »

Mme de Staël fit en Allemagne la découverte de Schlegel. Il devint un conseiller, un précepteur pour les enfants, un ami. Elle s’en engoua et voulut l’emmener. Mais Sophie Bernhardt, la maîtresse de ce philosophe, s’y opposait, pleurait, Schlegel hésitait. Notre muse offrit 12 000 francs par an et une rente viagère, Schlegel fit taire son cœur avec celui de Sophie. Il partira donc avec Mme de Staël et sera désormais le mauvais diable qui souffle sur la flamme, excite la haine, se réjouit de l’incendie.

On a beaucoup dit que Schlegel avait collaboré largement à L’Allemagne. Certes, il a dû fournir certains renseignements qu’une Vaudoise pouvait ignorer, mais quoi ? Mme de Staël a-t-elle besoin d’un collaborateur ? – Quelle absurdité ! Ce bruit ne vint-il pas de Rahel Levin, juive intelligente et délurée, orgueil de la société berlinoise de ce temps ?

Après quelques aventures sentimentales et déplorables, cette Rahel, fort cultivée, présida une sorte de cénacle littéraire, entourée de tous les Mendelssohn, Herz, Humboldt, de Berlin. Schleiermacher, Gentz, Varnhagen, les Schlegel, allaient d’une dame à l’autre ; on se réunissait à l’allemande, dans le grenier de Rahel, pour philosopher de compagnie.

Bien entendu ces femmes, dont quelques-unes étaient belles, se détestaient. Rahel déclarait, parlant de la fameuse Henriette Herz : C’est un mensonge plâtré. Quelques amis reprochaient aussi à Henriette sa futilité. Il ne paraît pas qu’elle fût grande ; la liste des langues étrangères que connaît la dame répond de ses études : Elle parlait couramment le latin, le français, l’italien, l’anglais, un peu l’espagnol et le suédois ; en outre, elle étudie le grec, avec Schleiermacher. Elle eut aussi « une teinture d’hébreu ; » Bopp lui révéla le sanscrit, elle connut plus tard le turc et le malais…

On pense bien que l’amour ne fut pas exclu des études. Malgré la Ligue de Vertu fondée par l’une d’elles, des bâtards naquirent.

Rahel fut présentée à l’ambassadrice par Brinckmann, Suédois de ses amis. Mme de Staël accabla l’autre de gentillesses. Excellente Allemande, Rahel, le lendemain, débordant de fiel, écrivit : « Elle vous fait caracoler (Mme de Staël) comme un escadron ses trois idées nouvelles, à travers les plus vieilles civilisations de l’Europe… n’a-t-elle pas honte ? » Plus tard, le livre De l’Allemagne exaspérera cette nymphe, qui gratifia la dame de Coppet du nom de « poule aveugle. »

Sur ces entrefaites, le vieux Necker mourut à Genève ; ce fut, pour Mme de Staël, la pire des tragédies, un désespoir dont elle pensa ne se consoler jamais.

La mort de Necker du reste, est touchante. Il désirait passionnément de revoir sa fille ; sentant la fin venir, il suppliait les médecins : Assurez-moi six jours. Il mourut avant ce terme, et ne la revit pas. Il parla d’elle jusqu’à la fin, priant qu’on ne l’attaquât point, car il devinait bien que l’on dirait : « Mme de Staël l’a laissé mourir seul. » Il chargea son intendante d’une commission : « Dites à Mme de Staël qu’elle ne croie pas avoir des torts… dites-le-lui doucement. » Amour délicat, amour infini, amour unique : celui de nos parents.

À son retour, Mme de Staël fut déçue. Quoi ! Bonaparte est devenu Napoléon ? Le Pape le couronnera demain ? Le monde lui obéit ? Elle voit aussi cette noblesse qu’elle a connue si fière, en quête de places et de grands cordons, se courbant devant le nouveau Maître : elle ne dérage plus. Son esprit se dépense dangereusement en brocards sur la famille régnante et cet armorial créé par Jupiter pour ses ministres et ses maréchaux ; elle traite les sœurs de Napoléon de « bourgeoises anoblies. » Ne parle-t-on pas de Narbonne pour une charge ? Elle lui écrit, le réprimande avec violence ; après quoi, prudemment (car il faut prendre garde !) elle remet sa lettre à un ami sûr… agent de Fouché – c’est fort mal joué – la voilà définitivement perdue.

Benjamin ne l’aimait plus et… ne pouvait se passer d’elle. Des scènes inénarrables eurent lieu entre eux pendant ces années et celles qui suivirent. En bon homme de lettres, Benjamin, heureusement pour nous, les nota. Après un souper fort gai avec le prince Belmonte, il écrit : « Resté seul avec Mme de Staël, l’orage s’élève peu à peu, scène effroyable jusqu’à trois heures du matin, sur ce que je n’ai pas de sensibilité, sur ce que je ne mérite pas la confiance, sur ce que mes sentiments ne répondent pas à mes actions… je voudrais que l’on ne me demande pas de l’amour, après dix ans de liaison, lorsque nous avons tout près de quarante ans… » Pour échapper à l’amour, il déclare : « Je me marierai cet hiver. » Il est forcé de prendre ce parti : Minette est trop exigeante ; « Minette est de mauvaise humeur, parce que je ne veux pas veiller le soir… »

N’étant pas tolérée en France, s’ennuyant en Suisse, Minette partit pour l’Italie, poussée par Schlegel qu’elle emmena, ainsi, que ses enfants et Sismondi. Elle eût désiré aussi d’entraîner Camille Jordan ; il hésitait, on s’en passa. Benjamin resta en Suisse, un peu jaloux, sans doute ; il vit, peu près, mourir la charmante Mme Talma, qu’il avait aimée peut-être : Tout ce qui est bon périt, remarque-t-il gentiment, tout ce qui est vil et féroce subsiste.

En Italie, l’arrivée de Mme de Staël fit déborder les fleuves. Le Taro près de Parme la bloqua à San Donnino, le Tibre l’arrêta devant Rome. L’exilée fuyait Bonaparte : elle le retrouva au delà des monts, on n’y parlait que de lui, de son couronnement à Milan, de sa splendeur et partout de ses victoires. Monti, le poète, le célébrait, et Mme de Staël écrivit (dans Corinne) que « les Italiens n’avaient pas le sentiment de leur dignité !… »

D’esprit germanique, la fille de Necker ne comprit rien à l’Italie. Elle trouva que Parme était infestée de moines, s’indigna à Saint-Pierre de voir ensemble tant de pouillerie et tant de gloire, se plaignit à Bonstetten de ne pas trouver parmi les Romains « une seule personne avec laquelle son esprit et son âme puissent communiquer. »

Ce que Chateaubriand ressent si pleinement : la lumière sur les palais, la beauté des grands troupeaux s’abreuvant aux fontaines, la nuit au-dessus du Tibre endormi, la laisse insensible. Elle ne s’intéresse qu’à la Constitution et ne s’attendrit qu’au souvenir de César. Comme elle paraît livresque, cette dame, et comme la nature aussi lui est fermée ! on sent qu’elle s’ennuya deux mois ici. « Maman n’a aimé que deux choses en Italie, » dira la jeune Albertine, la mer et Monti. » M. Paul Gautier ajoute : Elle donnerait le dôme de Saint-Pierre et le Colisée pour une Constitution. »

Au retour, la vie mondaine recommença en Suisse : visites et comédies amoureuses, tragédies de société, surveillance policière, Mme de Staël aurait voulu alors troquer le Léman contre « le ruisseau de la rue du Bac… » En vain. Est-elle bien à plaindre de résider à Coppet ? Cent choses l’y occupent. « Le matin, dit Lacretelle, je la voyais traduire Tacite avec son fils aîné, lauréat du Collège de Genève, elle s’occupait du second et de sa fille, réglait ses comptes avec ordre, après avoir écrit des pages de Corinne[2]. » Necker ayant placé une bonne part de sa fortune en Amérique, Gouverneur Morris tenait sa fille au courant ; celle-ci forma même le projet d’y envoyer son fils aîné, de l’accompagner peut-être ? Gouverneur Morris ne lui cacha pas alors que : « Il y a très peu de gens parmi nous capables d’apprécier votre génie à sa juste valeur, et à la vérité nous n’en sommes pas dignes. » Le projet s’évanouit, Mme de Staël avait bien autre chose à faire qu’à visiter les Iroquois.

C’est au retour d’Italie qu’elle écrivit Corinne[3]. Sa renommée, maintenant, devenait mondiale, et Coppet la réunion de l’élite européenne ; on venait voir Mme de Staël par curiosité, comme on va voir un beau site ou une tête couronnée.

Parmi les éloges qu’elle recueillit, les plus enthousiastes furent ceux de Lacretelle le jeune et de Chênedollé. Lacretelle, on l’a vu déjà, séjourna à Coppet et fut témoin de sa vie au jour le jour ; l’activité de cet esprit le laissa confondu. Il fut littéralement ébloui d’une ardeur et d’une éloquence qu’il ne soupçonnait pas. Necker vivait encore ; chaque soir il se rendait seul à travers le parc au tombeau de sa femme. Lacretelle et Germaine Necker l’aperçurent un soir, et ce fut pour elle un thème magnifique. Elle parla de la transmigration des âmes, puis voici : Théodicée, Leibnitz, les astres, Ulysse, les martinistes, Cagliostro, Ermenonville et Jean-Jacques, les illuminés, Jeanne d’Arc, Malesherbes, le Christ. Soudain, Lacretelle, qui voudrait lui aussi placer son mot, a l’audace de l’interrompre pour lui raconter une petite anecdote sur le diable… Mais « elle refuse de descendre de ses hauteurs et la voilà repartie : « Vous figurez-vous, dit-elle au pauvre homme ahuri, l’étonnement dont furent frappés les polythéistes quand retentit parmi eux cette « bonne nouvelle, » cette promesse abstraite et figurée du royaume du ciel, si étrangère aux impressions des sens ?… » Le pauvre Lacretelle suit péniblement : Homère, Virgile, Platon, Isaïe, les Vandales et les Sicambres… En passant, elle gratifie Bonaparte de ce qualificatif : esclave de Machiavel déguisé en César. Et puis : « Toute mondaine que je suis, j’ai des élans de sainte Thérèse, et ce sont les meilleurs moments de ma vie… mais je ne suis pas née pour la vie contemplative » (on s’en doutait, le mieux c’est qu’elle considère sa vie bruyante et agitée comme une vie contemplative), « nulle Héloïse, malgré mes transports mystiques, n’aurait été plus torturée que moi… Ne le suis-je pas déjà par une activité qui voudrait tout embrasser et qui se consume en vaines paroles… Je ne suis pas destinée à compter de longs jours, j’absorbe trop de vie en peu d’instants, j’ouvre trop de pores à la douleur et m’enivre de trop d’enthousiasme, etc. »

Lacretelle demeurait muet, on le comprend, et « ébloui, » dit-il, par les feux de Corinne. Elle parlait maintenant de la figure hideuse et radieuse de la mort : « Je dis à mon imagination – Tais-toi tu n’as pas de couleurs pour peindre ce qui est inabordable à ta sphère. Dieu m’a dit : « Espère, mais ignore. » Elle termine ce soir-là sur les félicités du Ciel, et Lacretelle qui avait mentionné l’extase de Mme de Staël ajoute : « Je ne dis rien de la mienne ! » – Quelle soirée…

Chênedollé, plus observateur, paraît aussi enthousiaste : il compare la dame à Rivarol (il vient de Hambourg), il remarque que Mme de Staël n’avait pas un esprit « plus svelte, plus souple, plus haut, plus étendu, plus varié que Rivarol, mais elle avait la parole encore plus vive et plus ardente… » « La parole de Rivarol, » écrit encore Chênedollé, » ressemblait à un beau lac calme, magnifique, qui réfléchit tous les feux et toutes les splendeurs du couchant, celle de Mme de Staël ressemblait à un lac agité qui reflétait les feux de l’éclair et les brûlantes lueurs de l’orage. » Chênedollé remarque que tout l’esprit de Mme de Staël était dans ses yeux superbes, et que celui de Rivarol se révélait dans son sourire.

Pendant le séjour de Chênedollé à Coppet, la muse travailla à son livre, De la littérature. Elle improvisait ses chapitres tout en parlant, et Chênedollé dit : « Ses improvisations étaient beaucoup plus brillantes que ses chapitres. »

Joubert, qui cependant professait : « de toutes les femmes qui ont imprimé je n’aime qu’elle (Mme de Staël) et Mme de Sévigné » Joubert, bon juge, exigeant, parlant De la littérature, déclare : « des profondeurs, oui, mais où l’on voit comme par une crevasse. Si elle eût pensé à nourrir son esprit et à l’achever, plutôt que sa réputation, » etc. Et encore : « Ils écrivent si jeunes ! » Mme de Staël a trente-deux ans. Joubert estime que l’esprit de l’auteur n’est pas mûr.

Corinne est son meilleur roman. Il est certain que Corinne est rempli, une fois encore, d’allusions personnelles et d’une idéologie de keepsake assez fade. « Je ne puis m’empêcher de regretter que votre Lord Écossais, » lui écrit rondement Gouverneur Morris, « n’ait pas été plus entreprenant dans cette belle soirée au clair de lune… La pauvre Corinne serait morte au moins en connaissance de cause. » Tel est l’avis, un peu brusque, de ce diplomate, mais il est possible qu’il n’y entendît rien.

Le roman parut à la fois en France et en Allemagne, où il popularisa l’image de son auteur. Aujourd’hui il semble bien long et d’une lecture difficile. Corinne (Germaine toujours) est incontestablement le caractère le mieux venu ; Oswald, le jeune Anglais séraphique (si bon, si bon, qu’il cause d’irréparables catastrophes, comme Delphine), artificiel. Le seul Français du livre, le léger, frivole, absurde d’Erfeuil, antipathique. Est-ce ainsi qu’elle vit les Français ? Nous n’en croyons rien. Que n’a-t-elle songé alors au jeune Prosper de Barante ? Elle eût trouvé des couleurs plus agréables pour le peindre.

Et Benjamin ? Pendant qu’on imprimait Corinne, il avait découvert une ancienne maîtresse de Brunswick, Charlotte de Hardenberg, mariée aujourd’hui à un M. Dutertre. En la retrouvant, il se figura que l’amour lui souriait enfin. Dès lors, son temps se partage entre les colères de la fougueuse Corinne, qui l’anéantissent, et les heures idylliques qu’il passe avec Charlotte. Parfois il désire de rompre avec Mme de Staël, parfois de l’épouser, car le baron de Staël avait trépassé en 1802. Il y eut à ce propos (Corinne voulant garder son nom) des scènes burlesques et dramatiques avec attaques de nerfs, scènes auxquelles les enfants furent mêlés. Un jour, notre tourbillon leur dit en montrant Benjamin penaud : « Voilà l’homme qui me propose votre ruine ou ma mort. Vous êtes ruinés si je l’épouse, s’il me quitte, je meurs. » La petite Albertine écoutait, saisie : elle avait dix ans.

Benjamin se confiait au Journal intime : « Lettre touchante de Charlotte, je suis injuste avec elle, c’est un ange !… Lettre de Mme de Staël, sèche et amère, mon Dieu, qu’elle m’ennuie ! Je mourrai si je ne la quitte pas. Je la regrette et je la hais. » Il est là tout entier. Enfin il épousa (par surprise) l’Allemande et le cacha à Corinne. Elle ne l’apprit qu’au bout d’un an. Ce fut affreux, mais comme il s’ennuyait déjà à ce moment avec Charlotte, il revint à Coppet et se débarrassa de sa femme en la faisant voyager de Sécheron à Brevans, de Lausanne à Besançon. Pendant ce temps-là, déguisé en Thésée, devant tout le « gratin » de l’Europe, il entendait rugir son Hermione.

Les étrangers prennent toujours le parti de Mme de Staël contre la France et parlent, en s’attendrissant, des persécutions dont elle fut l’objet et de son martyre ; pourtant nous connaissons le goût de cette dame pour l’intrigue, et son hostilité acharnée contre le gouvernement qui cherchait à rétablir une France ordonnée.

Sa correspondance avec Gentz, l’agent secret de la politique anglaise, le conseiller privé de Prusse, notre ennemi, fut connue de l’Empereur ; en outre, voici en 1807 le prince de Prusse à Coppet, enrôlé dans la coalition staëlienne, cherchant à épouser Juliette Récamier. Joignez à tout cela le cours de Schlegel à Vienne, lorsqu’il y paraît en 1808 avec Corinne, présenté par elle, cours des plus francophobes. L’ensemble de ces faits explique parfaitement l’irritation de l’Empereur, qui voyait cette pseudo-Française déplorer la victoire française d’Iéna et publier que l’intelligence, la grâce et la science, résident plus volontiers en dehors de nos frontières.

À Vienne, Mme de Staël retrouva O’Donnell, rencontré jadis à Venise… Il lui avait plu, et depuis Venise elle n’avait jamais cessé de le lui écrire. Elle lui disait : « Vous avez su en peu de jours m’inspirer un intérêt durable, et jamais votre sort ne peut m’être indifférent, » ce qui paraît tendancieux.

Au début, Mme de Staël fut bien accueillie dans la société viennoise. La police n’y comprit rien, la sachant proscrite en France et la voyant reçue à merveille par le corps diplomatique, elle la supposa chargée d’une mission secrète et pensa que son exil n’était qu’une feinte. Bientôt, dans les salons, on se mit à la jalouser, on railla son désir de briller, on lui reprocha sa bourgeoisie, ses manques à l’étiquette, etc. Enfin elle fut discutée, mais ne s’en douta point. Elle jouait tous les soirs la comédie avec ses enfants. On la voyait en Geneviève de Brabant, les cheveux épars (Schlegel tenant le rôle de l’Ermite), ou en Agar, les pieds nus dans des sandales.

Il paraît que Mme de Staël rappela le souvenir de Danton et de Robespierre aux Viennois, grand merci ! Elle incarna pour eux, dans la ville de Marie-Antoinette, une manière de Liberté échevelée qui, la première curiosité passée, déplut. On fit courir sur elle des petits pamphlets :

 

… Elle parle de philosophie.

Médit de vingt auteurs et prône son génie :

Fait la guerre, la paix, juge à tort à travers

Les rois, les nations, la tactique et les vers.

 

Au cours de cette vie mondaine, elle s’éprit follement du jeune O’Donnell et trouva le moyen de s’occuper de lui, de lui donner des conseils en littérature et une eau pour les rages de dents : elle est universelle !

Les billets à O’Donnell sont passionnés et chaotiques. Sa vie ne dut pas sembler agréable à ce dilettante, pendant que Mme de Staël l’occupa. Un matin, elle est jalouse de la princesse Flore de Ligne… « Ce que je dis ne vous intéresse plus le moins du monde… Un moment de distraction se conçoit, mais deux heures… » C’est qu’il parlait avec sa cousine, fort jolie et sans doute ravie de l’aubaine. Un autre jour : « Je vous conjure à genoux de m’entendre ; demain je dois jouer Geneviève, et vous me donnez de telles convulsions, que je ne le pourrai pas. Je ne me coucherai pas sans vous avoir vu, je m’expliquerai avec vous, mais, par pitié, venez me parler, vous ne savez pas le mal que vous me faites, etc. »

À Vienne, on jasa du mariage de Mme de Staël avec O’Donnell, mais le hasard fait bien ce qu’il fait ; sans doute O’Donnell se refroidit-il opportunément, devant les reproches agrémentés de convulsions de son amie ? Il faut remarquer aussi, qu’après s’être livrée à ses fureurs amoureuses, Corinne écrivait à Benjamin : « Je reviens avec le même attachement pour vous, un attachement qu’aucun hommage n’a effleuré, un attachement qui ne vous compare avec personne sur la terre ; mon cœur, ma vie, tout est à vous si vous le voulez, et comme vous le voulez, pensez-y. »

Et le mois suivant, à O’Donnell : « Je crois que je vous aime encore plus qu’à Vienne. »

Mme de Staël continue d’écrire à son dernier ami, après l’avoir quitté, de Dresde et de Weimar, où elle est allée pour continuer ses études sur l’Allemagne. Son correspondant ne lui répond plus. Le galant, visiblement, se relâchait, on le sent fatigué et quoiqu’elle s’écrie : « Adieu Maurice ! noble choix de mon cœur, écrivez-moi et ne me faites plus de peine ! » On devine que cette aventure pèse à O’Donnell et qu’il voudrait bien se libérer. Enfin une des lettres du jeune homme apporte la rupture. Elle commence ainsi : « Je sais tout ! »

À moins d’être sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, un pareil début émeut toujours, que l’on soit homme ou femme. Corinne, n’étant pas sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, comprit qu’il s’agissait de sa liaison avec Benjamin, qu’elle avait sans doute transformée aux yeux de O’Donnell en relation de famille. L’autre, ayant découvert cet excellent prétexte, ne le lâcha plus.

Pour faire diversion, la guerre éclata en Autriche, O’Donnell partit dans le corps du général Hiller, qui fut si maltraité par Masséna et Lannes. Bientôt, Wagram jeta le désarroi chez les archiducs.

CHAPITRE V

CONSPIRER, MOURIR

En 1809, Mme de Staël corrigeait tranquillement les épreuves de son livre De l’Allemagne, à Chaumont-sur-Loire, l’esprit en repos, satisfaite de son travail ; elle pensait que ce livre, objet de son amour, lui ouvrirait les portes de Paris. D’ailleurs à chaque nouveau livre elle pense de même, la déception qui s’ensuit la surprend toujours. Impossible de démêler si ses illusions la privent de tout esprit critique, ou si elle est suffisamment candide pour croire que l’expression très claire de son hostilité passera inaperçue ? Quoi qu’il en soit, le livre fut condamné par l’Empereur, et Rovigo donna l’ordre d’en détruire le manuscrit, les épreuves et le tirage… On devine le désespoir d’un auteur qui, depuis six ans, travaille à une œuvre qu’il veut parfaite, la ciselle et l’embellit, son découragement lorsqu’un Préfet, même courtois, frappe à sa porte avec de pareils ordres. Du reste, celui-ci n’obtient qu’une mauvaise copie, bâclée à la hâte, sans doute pendant la nuit, et fut berné quant au reste.

À y bien réfléchir, ce fut la candeur qui aveugla Mme de Staël. Ce « livre de combat » fourmille de traits et de critiques, de comparaisons fort blessantes entre l’Anglais ou l’Allemand opposé au Français, perpétuel objet de blâme ou de dénigrement. En outre, le dernier chapitre intitulé : De l’enthousiasme, renferme une allusion limpide à l’Angleterre, à son patriotisme, à la dignité de ses généreux citoyens… or, l’Angleterre fut l’ennemie constante de Napoléon. Avouons-le, De l’Allemagne est un beau livre, dont les tendances et l’esprit cosmopolite sont fort déplaisants et dont la directive est fausse. On ne dira jamais assez quelle influence cet ouvrage eut, en France, sur les utopistes de 1848 et sur leurs descendants. Seul, Quinet en repoussa les idées : en vain.

Rovigo renvoya Mme de Staël à Coppet. Avant son départ, l’Empereur refusa de la recevoir, la lettre qu’elle lui adressa demeura sans effet. « Je ne veux pas de Mme de Staël à Paris, » avait prononcé Napoléon, « et j’ai pour cela de bonnes raisons… elle est une machine à mouvement qui remue les salons. »

Corinne revint en Suisse, désolée.

Elle ne tarda point à reprendre ses esprits. L’hiver de 1810-1811 se passa fort gaiement en comédies et en flonflons. Coppet lui sembla-t-il trop solitaire ? Elle loua un appartement à Genève et s’y divertit avec entrain. On dansa chez Mme Necker de Saussure, on fêta le carnaval, la muse écrivit des comédies gaies. Sa troupe habituelle se partagea les rôles, l’auteur s’empara, dans Le capitaine Kernadec, de celui de Nérine, la soubrette : on nous dit qu’elle y fut « inimitable. »

Tout semblait donc paisible, mais Notre-Dame de Coppet, comme l’appela Zaccharias Werner, ne pouvait rester en place : elle se montra aux eaux d’Aix, en France, elle se montra à Sallanche avec Montmorency, et tout recommença. L’Empereur, fort occupé en Espagne et en Hollande, ne se mêla de rien, mais Rovigo veillait. Ne pouvant atteindre Mme de Staël directement, il s’en prit à ses amis, interna Montmorency et relégua la belle Récamier à Dijon. Ce fut seulement alors que la situation parut désespérée à notre Corinne.

Quelle pénitence ! Le vide se fait autour d’elle, les allées du parc sont solitaires. Schlegel, indésirable, est renvoyé à ses chères études, Charles de Villers est banni, Sismondi lui-même, suspect, Coppet, traité de foyer d’agitation, est surveillé nuit et jour. Pour la consoler de tant de rigueurs, le Destin lui accorda une dernière aventure d’amour : Rocca.

Ce jeune Rocca de vingt-quatre ans, arrivant brusquement dans la vie de Mme de Staël (qui en compte quarante-six), Rocca, officier blessé en Espagne (il y combattit sous notre drapeau), beau, romanesque, et… phtisique, joue à merveille le rôle du héros de roman de son temps. Il est fait à la mesure de Corinne, se montre amoureux et pressant, disposé à toutes sortes de folies pour lui plaire, ah ! lui plaire ! la conquérir ! – « Je l’aimerai tant, déclare-t-il, qu’elle finira par m’épouser, » et, pour témoigner l’ardeur de ses sentiments, n’imagine-t-il pas de monter à cheval l’escalier de sa dame et d’exécuter pour elle une fantasia sur la Corraterie ? Celui-là n’hésite point comme O’Donnell, ne gémit point comme Benjamin, ne lorgne point, comme Narbonne, les jolies femmes derrière le turban de Corinne.

Ainsi que l’Irlandais, pourtant, Benjamin l’inquiéta, il en fut jaloux « et voulut lui couper la gorge » ; heureusement tout s’arrangera au mieux : Benjamin n’est pas bretteur, mais philosophe.

Une autre circonstance imprévue donne du piquant à l’aventure. La famille du petit hussard piémontais vit à Genève, lui-même est soldat de l’Empereur, il dépend du tyran : complications infinies quand il voudra voyager à l’étranger avec Mme de Staël. Il faut avouer que ce charmant garçon paraît un peu sot, mais bon, et, quoi qu’en ait dit Sismondi, ni dur, ni égoïste.

Mme de Boigne, qui chanta un jour devant Rocca, le vit arriver auprès d’elle, béquillant, à la fin de sa romance : « Madâme madâme, votre voix, elle va à l’âme ! » La comtesse prétend que Corinne lui prit le bras et lui dit, confuse peut-être : « Ah ! la parole n’est pas son langage ! » On pense bien que son amie le poussa à écrire et surveilla, en Suède, la confection de ses Mémoires sur la guerre des Français en Espagne ; elle lui fabriqua même une belle préface, et sans doute introduisit quelque politique dans la prose du brave garçon, car l’on y reconnaît, parfois, son vaste style et des tours de phrases qui ne sont qu’à elle.

Donc, Rocca aima Mme de Staël à la folie. Ce nouvel amour ne serait qu’un épisode de plus dans la vie de la muse ; malheureusement, elle devint enceinte, et cela compliqua tout. Corinne n’avait pas encore épousé le petit hussard, les Genevois sont railleurs… et, d’autre part, elle ne voulait pas échanger son nom célèbre contre celui de Rocca. Comment prendra-t-elle l’aventure ? Très courageusement, elle résida à Genève, se déclara atteinte d’hydropisie et ne manqua ni une réception, ni une « lecture, » cet hiver-là.

Enfin, elle accoucha d’un garçon, le 7 avril 1812, sans que les Genevois se doutassent de rien.

Plus tard, les rapports de police révélèrent l’existence du petit Rocca, et les policiers se mirent à rimer :

LA FEMME CÉLÈBRE.

Quelle femme étonnante et quel fécond génie

Tout en elle produit, tout est célébrité,

Et jusqu’à son hydropisie

Rien n’est perdu pour la postérité.

 

De faux parents furent donnés à Louis-Alphonse, puis il fut mis en nourrice à Nyon. Après cela, Mme de Staël ne pouvait guère rester à Coppet, cette histoire ayant rétrospectivement scandalisé Genevois, Vaudois, Bernois à la ronde, et la vie de Corinne, déjà difficile auparavant, se compliquant d’une affaire que l’on pardonne moins aux dames que l’exil politique, elle songea à s’enfuir.

Pourquoi s’enfuir ? Parce que l’Europe lui étant interdite, sauf le séjour à Coppet et les ports d’embarquement pour l’Amérique, elle étouffait. L’Empereur ne voulait pas d’elle en Angleterre, lui fermait l’Autriche et l’Allemagne. Elle résolut de courir sa chance, de se rendre en Suède, en passant par la Russie, seul pays où les mouchards de Rovigo n’exerçassent point leur profession. Il lui faudra bon gré mal gré traverser l’Autriche par fraude, et avec cet officier français, quel voyage !

Bonne diversion, pourtant, qui distraira la pauvre Corinne de ses récentes aventures et de son découragement, car les dernières années de Coppet avaient été fort mélancoliques, Schlegel ne s’était-il pas converti ? Mme de Staël lisait l’Imitation, Matthieu faisait chorus, Werner prêchait une religion assez bizarre, qui se rapprochait de « l’amour universel » de Jean-Paul, et Mme de Krüdner, brochant sur le tout, établie à Sécheron, ambitionnait de convertir brillamment Notre-Dame de Coppet.

Après la naissance de l’enfant, les projets de fuite s’élaborent. Mme de Staël les conçoit avec peine ; la perspective de repartir la glace. « M’éloigner de la France !… » Mais une idée maîtresse pénètre aussi dans son esprit ; elle ne voyagera pas uniquement pour fuir cette surveillance, ces sarcasmes dont on ne craint pas de l’abreuver à son passage dans sa propre patrie, son voyage lui servira aussi à se venger de son oppresseur : elle soufflera chemin faisant sur les haines qui couvent à l’étranger. N’est-elle pas l’alliée de toute l’Europe ? Les diplomates, les princes et les rois sont ses amis ; ils seront ses alliés demain. Elle est puissante partout, et, en Suède, ne peut-elle jouer un rôle ? On parlait de la sixième coalition… les guerres épuiseront quelque jour les pays et les armées, elle en profitera pour prêcher la bonne croisade : celle qui doit faire tomber l’Empereur abhorré. Mme de Staël partit le 23 mai ; un mois après, la guerre éclatait entre la France et la Russie.

À Vienne, où elle dut attendre ses passeports, elle fut déçue. Le chef de la police la fit suivre et inventa cent tracasseries ; elle constata que le régime autrichien était pire que celui de Coppet. On la poussa dehors. Il lui fallut traverser vivement le pays, traitée sans courtoisie par des butors ; partout son signalement est placardé. « Qu’elle ne s’attarde pas ici ! » On entoure sa voiture. « Qu’elle ne se repose pas là ! » Brisée, elle poursuit, accompagnée de deux de ses enfants, de Schlegel et de Rocca, son infernal trajet, à travers la Moravie, la Galicie, la Pologne. Les routes sont défoncées, les populations inquiétantes.

Mme de Staël arriva en Russie le 14 juillet, trois semaines après le passage du Niémen par nos troupes. Ainsi, chaque fois qu’elle quitte, pour les fuir, le voisinage des Français, elle les retrouve dans le pays étranger qui doit la séparer du nôtre. Elle ne peut, à cause de l’invasion, s’arrêter à Saint-Pétersbourg ; elle se dirigera donc vers Moscou et sera fêtée sur le parcours comme une souveraine. N’est-elle pas une ennemie célèbre de Napoléon ? Le baron de Stein, « qui n’a en vue que l’abaissement de la France, » accourt à son nom ; le comte Rostopchin l’invite à souper dans cette maison de campagne à laquelle il mettra lui-même le feu au moment de l’incendie de Moscou. De quelque côté qu’elle se tourne, elle n’aperçoit que des ennemis, et des ennemis de l’Empire français. Elle ne fait pas de distinction, elle n’y songera qu’ensuite. Tous ces Stein et ces Gentz, tous ces ducs allemands que Napoléon a écrasés, les Bernadotte et les Moreau dont il a fait la fortune, grossissent le bataillon. Elle ne voit en eux que les éléments de la chute finale. Se figure-t-elle que, lorsqu’il sera par terre, ces hommes deviendront incontinent des amis de la France qu’elle dit aimer avec tant de ferveur ? Impossible. La meute n’est si active que parce qu’elle souhaite, comme Stein, l’abaissement de la Patrie. Ils sont là tous, le cou tendu, prêts pour l’hallali. Mais, portée par son ardeur, elle songe si peu aux fins des nations voisines, que, lorsque les alliés camperont à Paris en 1814, elle en aura une surprise violente et écrira à Benjamin, qui s’accommode, naturellement, en bon internationaliste, de l’occupation étrangère : Pouvez-vous vraiment désirer voir les cosaques dans la rue Racine ? Pareille réaction ne s’était pas encore fait sentir pendant le voyage à travers l’Europe. Elle vécut, alors, dans un songe d’ardeur et de puissance, et crut de bonne foi qu’elle aidait à sauver la liberté !

Voyez-la chez le prince Orloff, entourée de ces « honnêtes moujiks » dont elle décrit les mœurs avec attendrissement, célébrant l’entente de la Russie et de l’Angleterre, déclarant : « Il n’y a plus que deux espèces d’hommes en Europe, ceux qui servent la tyrannie et ceux qui savent la haïr. » Toutefois la tyrannie du Tzar lui paraît fort agréable. D’abord le souverain, doué de « certains avantages extérieurs, » ne lui déplut pas. En outre, Alexandre eut l’art de préparer insensiblement Mme de Staël au rôle qu’il voulut lui faire jouer. « Il flatta ses goûts de politique, » lui parla adroitement de Bernadotte… L’armée française était devant Smolensk. Alexandre désira l’appui de la Suède. Qui donc était plus qualifié que l’Ambassadrice pour le lui procurer ? N’avait-elle pas, jadis, conspiré avec le général de l’armée de l’Ouest qu’elle voulut alors engager dans un coup d’État avec Moreau ? N’avait-elle pas rêvé de hisser Bernadotte au fauteuil consulaire de Bonaparte ? Quant à Bernadotte, maintenant Prince royal par la volonté de l’Empereur, il ne faudrait guère connaître l’humanité pour douter de l’appui qu’il apporterait, le cas échéant, aux ennemis de la France.

Il fut d’autant mieux disposé à le leur accorder, que Napoléon le gênait par l’invasion de la Poméranie suédoise et par le formidable engrenage du système napoléonien.

Mme de Staël, légère et heureuse, vivait véritablement une existence enchantée ; elle possédait la confiance du Tzar, elle allait négocier des alliances en son nom : quelles délices ! Elle écrivait à la grande-duchesse Louise : « Le prince royal de Suède est le véritable héros de notre siècle, car il joint la vertu au génie… que de choses étonnantes nous avons vues ! que de choses nous allons voir ! » Elle n’a jamais eu pareil entrain depuis Marmontel.

Après les entrevues d’Alexandre et de Bernadotte à Abo, elle s’embarqua pour la Finlande, chargée, n’en doutons pas, des instructions les plus précises. Dans son ouvrage : Dix ans d’exil, elle se plaît à abaisser son ennemi, à gratifier même ceux qui souhaitent sa perte (M. de Stein, le Hessois Dornberg, les diplomates anglais, etc.) du nom de « dignes chevaliers de la race humaine. » Pas un mot dans ce livre de sa mission secrète, sauf ceci : Certaine de l’opinion généreuse et de la conduite noble du prince de Suède, je me confirmai plus que jamais dans la résolution que j’avais prise d’aller à Stockholm.

Le séjour en Suède de Mme de Staël est un triomphe : jamais elle n’ira plus haut, jamais elle n’aura une situation si brillante, pareille renommée, jamais on ne l’écoutera avec plus de respect et plus d’admiration. Sa maison est ouverte, on y danse et on y dîne, on y soupe et on y conspire. Toute la diplomatie de la ville s’y donne rendez-vous, c’est un ministère. Galiffe, le Suisse, dont le frère sert l’Angleterre, et son intermédiaire à Pétersbourg, etc., les courriers se succèdent deux fois par semaine, ils sont adressés à Corinne, lui apportent des nouvelles de la guerre, « elle les communique au roi, » dit M. Kohler, « mieux renseigné ainsi que par ses ambassadeurs. » C’est un triomphe, son rêve de puissance et d’activité réalisé. Que n’a-t-elle pu en faire autant en France !

Bien entendu, sa demeure, repaire des Allemands et des Britanniques, des Hollandais, des Prussiens et des Finlandais, est fermée à notre chargé d’affaires, M. de Croze, qu’elle méprise, insulte et tient à l’écart. Tout cela paraît bien féminin, quant à la passion. Quoi qu’il en soit, elle ne parvint pas tout de suite, malgré ses efforts, à faire entrer le Prince royal dans le complot. Il fallut, pour l’animer, écrire cette brochure fameuse sur le Système continental, appel à la guerre, que Schlegel signa. En vain nia-t-elle que cet ouvrage fût de son cru, l’Europe entière le lui attribua. Elle écrivit « innocemment » à Benjamin Constant : « L’écrit de Wilhelm en français vous est-il parvenu ? » et, sans aucun sens du comique en désavouant son œuvre, elle affirme à Galiffe : « Je ne me mêle pas ainsi de politique. »

Bernadotte désirait la Norvège. Alexandre, souriant, cajolant, se taisait, mais Bernadotte désirait aussi l’Empire français, et Mme de Staël l’encourageait. Il ne peut y avoir aucun doute sur l’ambition de Bernadotte à cette époque et sur la complicité de son amie. Pasquier en parle très nettement dans ses Mémoires, où il écrit : « Mme de Staël, qui dans le même temps vint se réfugier auprès de lui, a dû contribuer à entretenir ses illusions à cet égard. » Le Prince royal ne dira-t-il pas à M. de Rochechouart ces paroles incroyables : « Quel est l’homme qui convient mieux que moi aux Français ? » Chacun se partageait l’avance les dépouilles de l’Empire. (« Bon appétit, Messieurs ! »)

Comment, au milieu de tant d’agitation, Corinne trouva-t-elle le temps de se recueillir pour écrire son Essai sur le Suicide ? Elle ne se recueillit pas, sans doute ; on a vu qu’elle élaborait les sujets les plus complexes et les plus graves, en allant et venant, qu’ils se formaient et mûrissaient au cours de cent autres occupations, et que, lorsqu’elle écrivait, ils sortaient tout armés de son cerveau. Quand Bernadotte décida de se joindre à la coalition et à partir pour le Quartier Général, Mme de Staël lui fit cadeau de Schlegel, qui devait lui servir de secrétaire, d’agent de renseignements, de correspondant, d’écrivain militaire, etc. Schlegel n’a-t-il pas plusieurs cordes à son arc ? Bernadotte n’eut garde d’oublier Albert de Staël : il devint son aide de camp. Ce malheureux fut tué en duel peu après ; son frère Auguste, promu à la dignité d’attaché d’ambassade en Amérique, accompagna sa mère à… Londres. Car Corinne réalisa ce rêve : rejoindre l’Angleterre, patrie des « Chevaliers de la liberté » (elle le croyait peut-être, qui sait ?). L’ennui la gagnait, maintenant que l’on était passé à un genre d’exercices où elle ne pouvait avoir aucune part. Rocca n’est-il pas avec elle ? Peu importe. Rocca, d’ailleurs constamment de son avis, béant d’admiration, l’occupe moins qu’autrefois.

Et Benjamin ? « Depuis deux ans je ne vous ai pas vu, lui écrit Germaine… J’ai toujours des lettres de vous près de moi. Je n’ouvre jamais mon secrétaire sans les prendre à la main ; je contemple l’adresse. Tout ce que j’ai souffert par ces lignes me fait frissonner, et pourtant je voudrais en recevoir de nouveau. Mon père, vous, et Matthieu, demeurez dans une partie de mon cœur, qui est fermée à jamais, j’y souffre toujours et malgré tout – j’y suis morte et j’y vis – et si je périssais dans les flots, ma voix appellerait ces trois noms, dont un seul m’a été funeste. Est-il possible que vous ayez tout ainsi brisé ? Est-il possible qu’un désespoir comme le mien ne vous ait pas retenu ? Non, vous êtes coupable, et votre admirable esprit me fait encore illusion, adieu, adieu ! Ah puissiez-vous concevoir ce que je souffre… il est terrible de ne rien savoir de vous. Adieu. » Si l’on parcourt le Journal intime de Benjamin presque à cette époque, on lit : « Hélas ! chère Albertine. Toute la soirée je me suis occupé de souvenirs et de regrets. Je suis aussi occupé de Mme de Staël aujourd’hui qu’il y a dix ans ! »

À Londres, Corinne s’ennuya. Elle y fut cependant accueillie avec faveur. Une ennemie de Napoléon et qui se disait Française… quelle aubaine ! Elle était fort préoccupée, alors, de marier la charmante Albertine. L’idée qu’elle pouvait mourir quelque jour, la laissant seule, terrifiait la mère. Elle avait un peu compté sur le voyage pour rencontrer un épouseur. Mais il le fallait de choix : Albertine était belle, instruite, bien élevée ; de plus, elle aurait en dot ces deux millions que Necker, jadis, avait avancés à la France ; elle les aurait… si le gouvernement français, quel qu’il fût, les remboursait. L’Empereur avait promis, mais actuellement ? L’avenir d’Albertine dépendait de ce remboursement. Mme de Staël s’inquiétait.

Pour ne pas scandaliser les Anglais, on avait envoyé Rocca… aux bains de Bath, et Rocca (« petit, pauvre cher chat, » écrit-elle), absent, lui manque. Ses enfants ne s’habituent pas aux coutumes anglaises, elle s’attriste… bref ses lettres à Rocca sont abondantes et tendres : « Je m’éveille à midi accablée de fatigue de la fête du Régent. Je demande une lettre de vous, il n’y en a point, j’éprouve une douleur à l’âme que je ne puis exprimer. Mon Dieu ! pourquoi ne m’avez-vous pas écrit ? la tête m’en tourne. Si vous saviez le mal que cela fait, vous auriez pitié de moi. Vous est-il arrivé quelque accident ?… Ah ! Mon Dieu ! pourquoi n’ai-je pas de lettre de vous ? Cela me tourne la tête. J’arrive à mon nouveau logement. Le cœur me bat. J’ai envie d’envoyer un exprès à Bath ! Enfin je souffrirai jusqu’à demain cruellement… Je la reçois, la petite, elle était adressée à ma nouvelle maison. Je m’apaise… Songez que tout le bonheur de pauvre moi repose sur votre tête. Plus que le bonheur, la vie. Adieu, Adieu. » Il est assez souvent question dans ces lettres, remplies d’inquiétude et de tendresse passionnée, de l’enfant caché à Nyon ; entre eux, ils l’appellent « petit nous, » ce qui se traduit par « p. n. » Elle se déclare « abîmée de ces invitations, » elle sent « un vuide d’âme et une agitation physique tout à fait pénible. »

Mme de Staël surveillait l’impression à Londres de son Allemagne, qui vint fort mal à propos décrire une Allemagne idyllique, alors qu’au contraire, le pays se vidait de contemplatifs pour se peupler de militaires.

De temps en temps, Mme de Staël pousse un cri de joie. La France est vaincue à Vitoria ! La victoire de Wellington la ravit : On a chanté ici God save the King ! Voilà son patriotisme. Mais nous ne nous étonnerons de rien. Un beau jour, elle s’apercevra que « les rois de la guerre ne faisaient pas la guerre à un seul homme… ils passaient le Rhin et foulaient la France aux pieds. » Cependant Benjamin, à Hanovre, attendait, comptant les morts et les défaites, supputant ses chances. Si l’Empereur tombait ? peut-être qu’alors, Bernadotte… ? Et justement voici Bernadotte à Hanovre, qui va à lui, lui fait signe. Benjamin croit voir réalisés ses rêves, il frémit : « Je dîne avec le Béarnais (Bernadotte), c’est le moment de me décider… La route me paraît tracée… Le Béarnais veut décidément de moi, il a l’air de m’aimer. Dois-je m’attacher à lui ? Son terrain me paraît mouvant, et ma cabane bâtie là-dessus se trouvera sur du sable. » Toutefois, jugeant le moment propice, il attaqua le cerf aux abois, et dans son journal il nota : Le temps presse si je veux arriver à l’hallali ! Il se mit à écrire sa fameuse brochure : De l’esprit de conquête et de l’usurpation. Quand elle fut à point, il l’envoya à Corinne. Les alliés étaient en France… Corinne éprouva un mouvement de dégoût : « On ne doit pas dire du mal des Français, quand les Russes sont à Langres. » On voit que la débâcle la rejette parmi les défenseurs du vaincu. Benjamin, tremblant de peur et de convoitise (faut-il se déclarer pour une régence avec Bernadotte, faut-il faire sa révérence à Louis XVIII qui est revenu ?), attend le verdict de Corinne. Elle parle : « Vous figurez-vous un roi soutenu par les lances des Cosaques ? – Croyez-vous donc que Bonaparte ne puisse pas se montrer dans une assemblée de Princes ? – Quarante batailles sont aussi une noblesse. J’ai lu votre Mémoire, Dieu me garde de le montrer ! Je ne ferai rien contre la France ! » On l’aime fort sous ce jour-là. Elle est toujours en Angleterre, et la joie des Anglais la blesse : on demeure confondu qu’elle n’ait pas été blessée plus tôt.

Benjamin cependant, paré de l’Étoile Polaire, continue d’intriguer (et il traite son ancienne amie d’intrigante) ; il note : « Les Français sont toujours les mêmes… Ils sont tous fous et méchants. » En revanche, Alexandre, auquel il est présenté, lui a « répété la promesse d’un ordre. » Dans son journal, pas une observation sur le bouleversement de notre pays, aucune répulsion pour ces Cosaques et ces Anglais, ces Autrichiens et ces Baskirs, qui sont en France comme chez eux. Il n’envisage que sa fortune, il ne cherche qu’à tirer parti du désastre.

Il se passe là deux ans, entre la première Restauration et la mort de Corinne, qui feraient à eux seuls l’objet d’une étude copieuse. Hélas ! la place nous manque pour indiquer le bouleversement des nations et des peuples : ils paraissent, les uns et les autres, livrés à la folie la plus caractérisée. Que fait Mme de Staël à son retour à Paris (elle y rentra le 8 mai) ? Elle se rend à l’Opéra. – Quoi ? en présence des alliés, des étrangers et des mouchards dont le pays est rempli ? Voilà une idée qui n’est pas de chez nous. À peine est-elle arrivée qu’elle s’y sent dépaysée, « humiliée de la grâce française, prodiguée devant ces sabres et ces moustaches, comme s’il était du devoir des vaincus d’amuser encore les vainqueurs. »

Comment n’a-t-elle pas deviné qu’elle subirait cette humiliation, avant d’aller la chercher dans sa loge ?

Tout est sens dessus dessous, on trahit, on se désavoue, on se retrouve, on s’amuse, on pleure, on danse. L’abbé Morellet (que l’on avait oublié) ressuscite : il a quatre-vingt-huit ans, Talleyrand rétablit les Bourbons, La Fayette redevient à la mode, Benjamin, après vingt ans de paisible amitié, s’éprend follement de Juliette et traite avec le diable pour l’obtenir.

On rêve à l’image de cette Cour des Tuileries, où l’ombre de Napoléon s’attarde, et au milieu de ces meubles, marqués de son chiffre, entouré de ces tableaux, représentant ses victoires. Un Roi hydropique et goutteux, cherchant à retrouver, au delà de la guillotine, le souvenir de sa jeunesse et de sa famille massacrée.

Tous les ennemis de Napoléon (ceux de la France) sont là. C’est l’affreux Gentz, avec sa figure molle et ses yeux obliques, les deux Humboldt, Mackintosh, Canning, Wellington, le tzar Alexandre et le petit grand-duc de Saxe-Weimar. Ces personnages règlent nos affaires au mieux de leurs intérêts. Que vont-ils nous accorder ? Un Régent ? un Roi ? une République ? – Ah ! voici un Roi pour la France. Ils taillent, ils rognent, ils discutent… En les entendant, le cœur se soulève ; en les voyant chez nous comme chez eux, on voudrait les « bouter » dehors.

À ce propos, il est très singulier de songer au nombre incalculable des travaux sur Mme de Staël écrits par des étrangers. Son cosmopolitisme, sans doute, en est la raison. Excellents livres souvent, dont quelques-uns ont apporté une matière abondante, un peu compacte même, fort utile à ceux qui voudront l’étudier longuement. La figure de cette déracinée les attire, et, comme de son temps, ils se plaisent, avec la même joie qu’autrefois, à dispenser les conseils ou le blâme à notre pays : « La France aurait dû… » « Les erreurs des Bourbons… », « avec les défauts des Français, il est inconcevable que… » Méthode que le lecteur Français bon teint ne subit pas sans impatience ; elle se répète lourdement et sonne souvent faux à ses oreilles.

Il ne faudrait pas croire que Mme de Staël cessa de comploter quand l’Empereur eut disparu ; peut-elle vivre sans manigances ? Le cabinet noir du Roi ouvre ses lettres, mais ne lui fait pas l’honneur de la combattre…

Sur ces entrefaites, l’Empereur revint. Quelle débandade ! Nous ne parlons ni du vieux Roi ni de ses parents, mais de ceux qui ont trahi leur maître d’hier pour s’attacher à celui d’aujourd’hui, redoutant celui de demain. Les dames sont éplorées, s’embrassent, passent dans les bras les unes des autres. Mme de Staël, affolée, repart pour la Suisse, ne veut pas entendre parler d’autre chose. Voilà ses deux millions que le Roi allait lui rendre, voilà le mariage d’Albertine dans l’eau.

Pour Benjamin, il écrit : « Le Roi est parti. Bouleversement et poltronnerie universelle ; » et encore : « Je songe aussi à partir, mais on est sans chevaux… » (La poltronnerie est donc bien universelle.) Ensuite : « On parle de me nommer au Conseil d’État. Bah ! acceptons ! » Mais comme on l’attaque, qu’il le sait, il change encore une fois : « Je partirai, et un séjour en Allemagne effacera tout. » Il ne part pas, il s’entretient avec l’Empereur, qui le nomme conseiller d’État. C’en est fait : Benjamin devient Bonapartiste (n’a-t-il pas traité Napoléon de « coquin » en 1813 ?) ; aujourd’hui : « C’est un homme étonnant, je dois en convenir. »

Ne l’accablons point. Il ne fut pas le seul à changer. Mme de Staël elle-même, que Joseph avait rassurée sur les dispositions de l’Empereur à son égard, avait dépêché son fils Auguste à Paris, pour l’entretenir de ce fameux remboursement de deux millions : elle composa avec le tyran. Toutefois, M. Paul Gautier nous affirme qu’un incident, presque inconnu jusqu’ici, les avait rapprochés pendant la captivité à l’île d’Elbe.

Mme de Staël aurait appris alors que deux malandrins projetaient d’assassiner Napoléon. Bouleversée, elle avait couru à Prangins chez Joseph : « Il fallait prévenir Napoléon ! Qui le préviendrait ? » Elle-même, oui, elle offrait d’aller à l’île d’Elbe. Talma, qui déjeunait avec Joseph, réclama cet honneur, mais le bon sens prévalut : on envoya un troisième larron, moins en vue, qui s’acquitta de la mission. Néanmoins, Bonaparte connut les sentiments de Corinne et lui en sut gré.

Et voici qu’elle écrit une fort belle lettre au Régent anglais, pour l’encourager à faire la paix. Elle conseille le Régent : « Ralliez-vous » (à l’Empire). Ensuite la guerre devint imminente, d’avance elle la jugea perdue ; elle se retourna vers Alexandre, le flatta de nouveau, lui écrivit : « Tout se réduit à vous demander, Sire, de vous recommencer ! Soyez toujours vous, c’est mon unique prière ! »

Dira-t-on qu’elle n’a pas changé une heure ?

Elle se montra immuable dans les Considérations sur la Révolution française, car elle voulut laisser d’elle-même, pour la postérité, un portrait de marbre.

Hélas ! rien ne fut marmoréen dans la personne de Corinne, sensible et passionnée à l’extrême. Les Considérations, livre posthume auquel elle travailla en Suède, fut achevé peu de temps avant sa mort. Il paraît être (à nos yeux) son meilleur ouvrage ; agréablement et simplement écrit, le style s’allège et s’épure de toutes les fioritures du début ; c’est un livre partial, certes, comme Dix ans d’exil : laisser de soi une grande image, tous les mémorialistes en sont là,… sauf Rousseau quand il se confesse ! À la fin de sa vie, Mme de Staël révisa avec soin ce dernier travail, retrancha, émonda et mit toute sa coquetterie à laisser une dernière œuvre sans défaut. Elle s’y épuisa.

Elle avait marié sa fille au duc de Broglie en 1816 ; dès lors, son cœur fut en repos. Cette femme si agitée, si éprise d’aventures, si romanesque, si facile à entraîner, choisit pour sa fille bien-aimée un mari paisible et sérieux, qui, pendant ses fiançailles, expliquait gravement à sa fiancée les mystères de l’impôt sur le sel. L’instinct de Mme de Staël ne la trompa point : ce mariage fut un des plus heureux que l’on connaisse. Ainsi il peut arriver que nous commettions pour nous-mêmes des erreurs de discernement et qu’une clairvoyance parfaite nous guide, dès qu’il s’agit de ceux que nous aimons.

Cependant, Rocca, toujours malade, passait la mauvaise saison à Pise, comblé de tendres soins par Corinne. Elle-même se sentait dépérir de jour en jour. On sait qu’elle fut frappée d’apoplexie, en février 1817, chez le duc Decazes. La paralysie la gagna ; sa vie s’acheva dans la souffrance ; elle prenait de l’opium avec excès pour calmer ses douleurs, mais se faisait réveiller constamment, car elle avait peur de mourir sans avoir dit adieu à Rocca.

 


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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : M.-L. Pailleron, Madame de Staël, Paris, Hachette (Les Romantiques), 1931. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reproduit : Germaine de Staël, autoportrait, 1770.

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[1] Mézery. (BNR.)

[2] Lacretelle, en 1802, doit vouloir parler de Delphine.

[3] 1805.