Anna de Noailles

LA NOUVELLE ESPÉRANCE

1903

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 4

I. 4

II. 18

III. 30

IV.. 49

V.. 54

VI. 60

VII. 66

VIII. 76

IX.. 80

X.. 86

DEUXIÈME PARTIE. 94

I. 94

II. 119

TROISIÈME PARTIE. 129

I. 129

II. 137

III. 142

IV.. 149

V.. 156

VI. 164

VII. 169

VIII. 175

IX.. 182

X.. 190

Ce livre numérique. 208

 

Ô mon âme, je t'ai donné le droit de dire « non » comme la tempête, et de dire « oui » comme dit « oui » le ciel ouvert.

NIETZSCHE.

 

PREMIÈRE PARTIE

Elle change et ne change pas.

MICHELET.

I

Le matin était sec et craquant de froid. L’air glacé et contracté semblait souffrir, comme portant en soi de l’oppression, une fêlure. Le silence occupait les allées, s’y tenait mystérieusement ; il n’était pas l’absence de bruit, il était quelque chose lui-même.

Par instants le vent salubre et triste de la campagne d’hiver balayait ce coin de la Muette et de Passy, cette entrée provinciale du Bois de Boulogne.

Dans le beau décharnement du chemin, près d’une haie de buissons nus, deux femmes passaient, allaient et revenaient, parcourant et reprenant la même route, se plaisant là.

L’une d’elles semblait aspirer cet air de neige âprement, et se désaltérer de quelque grande soif profonde ; l’autre portait dans un regard lisse une âme plus étroite et plus plane.

Quoiqu’elles échangeassent des phrases commencées et sitôt comprises, et qu’elles eussent l’une avec l’autre l’aisance du silence et des distractions familières, on voyait qu’elles n’étaient pas du même sang.

La plus grande des deux, qui pouvait avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans, et que l’autre appelait Sabine, était mince et longue avec un visage soyeux et pâle, des cheveux doux d’un noir lourd et des yeux obscurs, ardents et glissants, dont la nacre à l’entour des prunelles avait la couleur des lunes bleues. La chaleur des yeux de la jeune femme donnait à tout son corps un aspect tiède.

La jeune fille qui l’accompagnait et qui paraissait avoir vingt ans, était sa belle-sœur, Marie de Fontenay, la sœur de son mari.

Elle était jolie aussi ; elle avait un visage clair, des cheveux vifs, couleur de châtaignes, la bouche et le rire délicats. Son regard timide et simple dévoilait de la confusion.

Un peu lasses toutes deux de leur course rapide, elles s’assirent sur un banc et regardèrent devant elles.

Leur respiration faisait dans leurs voiles une buée légère. Elles regardaient complaisamment cette campagne de la Muette qu’elles aimaient.

Sur les pelouses mornes, les arbres dévastés, en forme de fourche, piquaient le ciel. D’étroites rosaces de plantes vives, semblables à de petites mâches, restaient collées, avec quelques herbes, à la terre nue et gelée. De place en place des statues de pierre montaient comme une tiède haleine blanche. Le silence et la torpeur pendaient en lambeaux autour des villas mortes dans leur carré de jardin. Au loin, un kiosque, qui servait à la musique en été, paraissait démoli par le froid.

Derrière les arbres un tramway passait par moments, et faisait grincer sa raie de bruit.

Mademoiselle de Fontenay, mettant doucement sa main sur le bras de sa belle-sœur et la regardant avec une tendresse soigneuse où veillait un peu de l’anxiété de son cœur sage, lui demanda :

— Que vas-tu faire aujourd’hui, Sabine ?

— Rien, répondit madame de Fontenay, je vais me reposer, lire ; je sortirai peut-être un peu, et puis, à cinq heures, tu viens prendre le thé chez moi. Henri sera là, et Jérôme et Pierre viendront aussi.

Madame de Fontenay avait dit qu’elle ne ferait rien, parce qu’il lui semblait que ce qui s’éprouvait faiblement n’était rien, et que, quoiqu’elle ne se sentit ni malheureuse ni désirante d’autre chose, sa vie monotone et mince lui apparaissait seulement comme un moment lucide du sommeil, comme le versant luisant de la nuit.

La jeune fille répondit qu’elle viendrait en effet prendre le thé chez Sabine, et qu’avant cela elle ferait un peu de peinture. Et puis elle ajouta :

— Au fond, Sabine, est-ce que tu es heureuse ?

— Oui, fit la jeune femme avec netteté, et comme regardant pourtant obscurément en elle ; – oui.

Et il semblait que, ne trouvant pas ce qu’elle cherchait, ayant perdu le souvenir et le désir, il lui apparût qu’elle était vraiment heureuse ainsi.

Les lignes sombres du visage au bord des yeux, et certains mouvements de force vite abattus dans la démarche et dans le geste, témoignaient, chez madame de Fontenay, d’une langueur intruse, irritée, mais pliante.

— Tu sais, Marie, reprit-elle, depuis le mal de la naissance et de la mort de la petite, depuis une fatigue si grande, je ne sais plus très bien où est la joie ; mais je me sens heureuse tout de même, je crois. Le repos, la sécurité, le sentiment d’être gardée et à l’abri, de ne respirer la vie qu’atténuée, qui sont ce dont j’ai désormais et pour toujours besoin, me donnent une satisfaction qui est peut-être le bonheur.

— Cependant, tu es triste quelquefois, Sabine…

— C’est qu’étant maintenant réfléchie et grave, et probablement selon ma vraie nature, j’ai pourtant, par instant, le souvenir d’un être passé, si différent, si fou, si pauvre, mais qui riait et pleurait à en mourir de félicité…

Elle releva sa voilette qui embarrassait son regard.

— Vois-tu, Marie, continua-t-elle, j’ai été sombre et volontaire, et si mélancolique, si acharnée et si têtue que le sort me regardait et ne me touchait pas, parce que je lui faisais peur… Et puis, un jour, j’ai cédé, j’ai molli ; je n’ai plus su ce que je voulais et ce que je ne voulais pas ; alors tout a été mal : les ennuis sont venus, et les maladies et les malchances pour tout…

— Maintenant, tu es mieux, ce n’est plus comme cela ? demanda la jeune fille, dont les yeux se rapprochaient jusqu’au cœur de l’autre.

— Non, dit Sabine, ce n’est plus comme cela ; il y a des heures que je trouve tout à fait bonnes, vers le soir surtout, avec les lampes, quand j’ai le sentiment que rien ne va bouger autour de nous ; seulement, je ne sais pas très bien pourquoi on vit ; toi, tu sais pourquoi ?

Marie mit sa tête, où les cheveux et la toque de fourrure se mêlaient et luisaient ensemble, contre le bras de Sabine, et, sagement, elle dit que oui, qu’elle comprenait ; qu’on vivait pour la culture patiente et fervente de l’esprit et de la conscience ; que, pour elle, ayant asservi à une règle sévère ses désirs de connaître, elle goûtait les parfaites satisfactions de la lecture et de la peinture.

— Je crois, disait-elle, – et ses paupières battaient timidement comme si elles eussent voulu cacher son âme apparue dans ses yeux clairs, – je crois que la douceur et le devoir sont le vrai bonheur. Il me semble que ce que je fais n’est pas seulement ma tâche isolée, mais entre dans le mouvement d’une grande horloge d’ordre et de labeur… J’ai l’impression quand j’étudie, avec ce tablier de toile dont tu ris, que je suis comme le moine dans sa cellule, qu’il y a sans que je les voie d’autres moines dans d’autres cellules, et que nous sommes, comme cela, tout un couvent dans le monde, de travailleurs heureux et qui n’ont pas de vanité.

— Mais l’air, le plaisir, dit Sabine, la tristesse prise au moment où on la veut, la flânerie avec ses beaux projets sourds et sombres, le rire trop long, ou bien le soupir sur tout, si fort…

— Ah ! chère folle, – répondit la jeune fille, en passant son bras derrière les épaules de Sabine et en la tenant comme une chose d’or, avec une main soigneuse, aux doigts doucement repliés, – moi aussi, j’ai de grands plaisirs. Quand j’ai refermé mes livres et mes cahiers, l’air que je respire m’est une récompense. Quelque chose en moi me dit : « Ce que tu avais à faire est fait, va jouer. »

— Oui, reprit Sabine, j’ai senti cela autrefois avant tous les chagrins. Maintenant, je boude…

— Il faut rentrer, s’écria Marie effrayée qui venait de regarder à sa montre. Ma mère doit m’attendre depuis un instant déjà.

Elles se levèrent et se mirent à marcher.

Isolée dans sa voilette, ses fourrures et son manchon, Marie marchait la tête baissée contre le froid, ne parlant plus, comme si l’air dépoli eût fait à son corps un contour de silence et de mort. Et tandis que la jeune fille paraissait ainsi frileuse, protégée et conforme à l’hiver, madame de Fontenay sous un chapeau large, d’un gris d’argent, couronné de feuillage rouge, laissant pendre autour d’elle son manteau de laine molle, ressemblait à ces statues de Pomone ou de Flore que rien n’habille complètement, ni le lierre, ni le givre ; qui, dans la bise, gardent leur figure d’été ; et son visage, désordonné par l’éclat des yeux, s’échappait des vêtements, irritable et nu.

En suivant le chemin qui menait à leur demeure, elles entendirent la musique d’un orgue de barbarie dont les sons cassés s’égrenaient, comme tombés d’un clavier de fer et de verre.

On ne voyait pas le joueur et l’orgue qui devaient se trouver dans une petite rue voisine ; mais l’impression était si vive que Sabine évoqua tout de suite, avec la précision d’une image découpée et collée sur le ciel de fumée jaune, le mendiant dans l’ombre d’une porte, sa caisse de bois noir avec le morceau de toile rouge cloué au dos, et la petite sébile posée dessus.

Et la musique trébuchait, mendiante et misérable, point voluptueuse, malgré les mélodies retenues des chansons de l’été ; musique faible et toussante qui prenait froid en montant dans l’air d’hiver ; musique enchaînée qui disait qu’il n’est point d’amour pour les hommes quand la terre est glacée, et quand il n’y a pas d’abri, pas de table et de pain, pas de nuit de lune, tiède et claire comme une chambre, pas de loisirs, pas de divans lourds et de parfums…

Madame de Fontenay pensait à cela, que l’amour n’est point pour les pauvres en hiver, mais pour ceux-là seuls qui, pouvant vivre, ont ce goût de mourir de délire et d’ardeur…

Elle regarda, de ses yeux tristes, Marie. La jeune fille ne percevant pas les pensées de son amie, répondit par un regard de pitié simple et soupira :

— Où est ce malheureux, et quelle mauvaise habitude de ne jamais avoir d’argent sur soi.

Elles étaient arrivées maintenant devant la maison que mademoiselle de Fontenay habitait avec sa mère, et qui était à une courte distance de celle de Sabine. Elles se quittèrent en riant, après s’être tenues un peu longuement par les mains tendues.

Madame de Fontenay revint d’un pas plus lent chez elle.

Elle regardait avec plaisir le petit hôtel vers lequel elle marchait, les caisses de fleurs suspendues aux grilles devant les fenêtres.

Quand elle eut atteint la porte, elle pénétra dans un vestibule de pierre, sonore et frais, un peu campagnard, avec des clous de cuivre au mur où restaient accrochés des chapeaux d’homme et des cannes.

Elle aimait la sensation de la demeure retrouvée, la paix des chambres contre lesquelles tremblaient les bruits faibles et distants de la rue.

Elle rejoignit son mari qu’elle trouva occupé à ranger des livres, elle l’embrassa et l’entraînant par la main dans la salle à manger, se mit à table en face de lui.

Il lui parla de mécanique dont il s’occupait par inclination, de télégraphie et des progrès de l’aérostation. Elle ne l’écoutait pas beaucoup, elle ne pensait à rien. Si elle avait eu quelque énergie, elle eût pu avec un apparent intérêt lui répondre, mais vraiment elle était trop lasse et ne pouvait penser à rien.

Le repas terminé, Sabine et M. de Fontenay montèrent à une chambre large et confuse qu’on appelait l’atelier, où la jeune femme s’étendit sur un divan, tandis que son mari, ayant bu son café et fumé sa cigarette, lui exposait les plans de sa journée et prenait tendrement congé d’elle.

À la fois active et dolente, Sabine passait son temps là, s’asseyant, se relevant, ouvrant et fermant les livres, souvent étendue sur le divan de soie, se sentant envahie d’une langueur contente où entraient de l’insensibilité fine et vivante, une volupté de respirer l’heure plane et paisible, et un peu de la peur de mourir.

Son être fatigué des vives passions de l’enfance, des hasards d’un mariage hâtif, des douleurs de la maternité malheureuse, se reposait ainsi au creux des après-midi molles, bercé du plaisir de vivre faiblement à la sensuelle crainte de la mort.

Sabine se représentait le plaisir et la mort d’une manière aiguë et simple, par le goût qu’elle avait de la tiédeur et par la peur du frisson. Ainsi alanguie pendant des heures, elle se rappelait son enfance ardente et volontaire, son cœur de petite fille énergique et brûlant, auquel elle pensait maintenant avec surprise et ignorance, comme une enfant qui se souviendrait d’avoir été une femme passionnée.

Elle était âgée de sept ans quand sa mère mourut, et quoiqu’elle l’eût rarement vue tout près d’elle, elle l’avait regrettée désespérément, de toute son âme précoce et pleine, à qui le deuil donnait déjà le sentiment du terrible, du particulier et de la honte.

Elle n’avait pas pu manger pendant plusieurs jours, et elle avait considéré cela avec cette stupeur muette et sage des enfants, qui ne s’expliquent pas quelle force en eux refuse déjà de vivre.

Sensible jusqu’au trouble de l’esprit et jusqu’au malaise physique, elle grandit près de son père, M. de Rozée, dont l’indulgence indifférente et brusque, le caractère amer, l’intelligence fine et compliquée lui inspiraient une admiration sans tendresse.

Étonnante enfance mystique et amoureuse, désespérée, sage et violente !

Nul couvent n’est plus soumis aux disciplines de l’aspiration et du désir, à la règle du rêve et de l’extrême tension des nerfs, à l’écrasement de l’équilibre physique que ne le fut l’éducation de Sabine vers sa treizième année. Retenue dans une pièce sombre et pesante, elle écrivait, lisait, jouait du piano, rêvait le soir auprès d’une gouvernante allemande nébuleuse et sentimentale, chaste aussi, et qui, entretenant son élève de la plainte éternelle de ses lointaines fiançailles et de toutes les grâces de l’amour, ne pensait point qu’elles eussent quelque communication avec le vertige et la volupté.

Mais Sabine, qui joignait à la clarté, à la précision irritées qu’elle tenait de son père français, la violence italienne du sang maternel, respirait ces souvenirs avec un haletant et vacillant plaisir.

Le soir, dans cette salle d’étude alourdie de tentures d’un rouge noir, attristée de meubles en bois de noyer, les coudes sur la table de son travail, la tête dans ses mains, le regard éclairé par la lampe, chauffé par de sourdes émotions, elle se grisait aux mélancolies de sa gouvernante, aux récits de la rencontre, du serment, des promenades sur les places et aux jardins d’une petite ville du Wurtemberg, et de l’infidélité du jeune homme, qui avait abandonné sa fiancée mourante de chagrin et désormais pleine de mémoire.

Cette demoiselle lui paraissait toute légendaire et rayonnante de cet amour.

L’estime en laquelle sa gouvernante se tenait elle-même, eu égard à son aventure, faisait comprendre à Sabine que les élans et les revers de la passion font l’emploi, l’orgueil et la dignité de la destinée.

Elle vécut en dévote de l’ardeur, n’apercevant en ses études que les places brûlantes de l’histoire, les minutes passionnées des visages. Elle rêvait d’Héloïse, de Jeanne d’Arc dont elle inventait un trouble sentimental à la rencontre du roi Charles ; et sur ses cartes de géographie elle s’attardait à imaginer les contours blancs des villes voluptueuses comme Messine, et la mer d’Azow pleine de courants d’eau douce…

La flamme chez cette enfant montait des profondeurs du sang, gagnait le cerveau, faisait sur la pensée, sur la raison, danser son rouge incendie. Nulle réserve et nul jugement en cet esprit que la première vague emplissait. Aux instants de son instruction religieuse, inventive de petites peines journalières, elle souhaitait toutes les duretés du Carmel, et elle passait ensuite des étroits ajustements de la conscience aux plus vives audaces, à toute la libération de l’être, au sentiment de l’inévitable et de l’antique fatalité.

Vers quinze ans, la rencontre qu’elle fit dans un livre de cette phrase de Spinoza : « La croyance que nous avons en notre liberté n’est que l’ignorance des mobiles qui nous font agir », l’abreuva de clarté, sembla calmer en elle un natif tourment.

Pourtant elle passa encore par des voies tortueuses, douloureuses, où sa sensibilité se reprenait à aller et revenir de la foi à l’indifférence. Et puis la paix se fit, elle ne goûta plus de la religion que ses fêtes dorées, ses odeurs gardées dans la sainte atmosphère et longeant les prodiges de la pierre et du vitrail des églises.

Avec son père instruit, subtil et raisonneur, elle parlait de tout. Elle discutait, affirmait comme on fait un serment ; elle avait toujours l’air de dire à la suite de ce qu’elle énonçait : « Je vous jure que c’est ainsi » ; elle prononçait : « Cela est vrai… » sur le ton dont elle aurait crié : « J’ai soif », avec une assurance puisée au lieu même de la certitude physique et du besoin.

Elle eut seize ans ; ce fut une vivace année ; elle dominait autour d’elle M. de Rozée, faible et courtois devant la croissance féminine, et sa gouvernante qui avait un sens si respectueux de l’ordre social, qu’elle considérait maintenant avec déférence cette jeune fille de race noble, qu’elle avait élevée.

Des amis de son père, leurs fils, quelques jeunes filles de son âge venaient à leur maison à Paris, les rejoignaient en été au château que M. de Rozée possédait en Touraine.

Sabine goûtait les plaisirs de l’air, des jeux ; elle éprouvait, avec un cœur affermi, qu’un plus robuste sentiment de la vie diminuait en elle la langueur et la mélancolie qui avaient accablé son enfance, l’avait retenue oppressée devant les violets du crépuscule, l’odeur molle des pétunias, le vent de l’automne dans les cheminées, le brusque cri de l’hirondelle.

Maintenant elle riait, s’amusait, encombrait son temps de puériles intrigues. Elle se plaisait à émouvoir les jeunes gens qui l’entouraient, à leur faire désirer la fleur qu’elle avait cueillie et tenue entre ses mains, les fruits qu’elle avait touchés. Elle se sentait près d’eux forte de sa grâce, de la science naturelle et croissante qu’elle avait des détours du regard et du geste, et de cet orgueil d’être, par sa personne et la situation de son père, au-dessus des espoirs de leur désir.

La pensée que ces jeunes hommes, insignifiants et doux, eussent pu l’obtenir en mariage, était quelque chose qui la cabrait, lui jetait l’âme en arrière.

Elle n’imaginait point, de l’amour, les simples gaietés du juvénile accord, le consentement familial, les longues solitudes permises ; elle n’eût pas voulu, dans l’ombre, abandonner ses mains aux mains d’un de ces garçons patients, dévots et gênés ; de plus vives émotions l’avaient surprise un soir. Un homme d’État italien, que M. de Rozée avait connu autrefois à Rome, Fabien Mauri, passant en Touraine, était venu dîner au château.

Sabine ne le connaissait pas et n’avait point fait attention à lui, malgré le beau caractère de son visage. Elle restait et riait entre les quelques jeunes gens de son âge.

Après le dîner, ce soir-là, des chansonniers qui allaient de ville en ville, et colportaient par toute la France la même mélodie, s’étaient arrêtés au château. Dans le salon en boiserie, tendu de toiles de Gênes, sous les lampes suspendues au plafond, ils chantèrent… Ils jouaient du violon et de la guitare et soupiraient des couplets tristes et passionnés, poésie naïve où il y avait du soleil et des amoureuses, vus par des artistes qui n’ont pas d’argent et qui boivent.

Sabine écoutait ; elle aspirait la musique par saccades, avec ces secousses du regard, ce fin battement des narines, qui sont comme les mouvements de la soif et semblent emplir et désaltérer une âme ouverte et chaude. Embuée de vertige, elle se retourna distraitement, et elle rencontra les yeux embusqués et têtus de Fabien, depuis longtemps sans doute posés sur elle.

La musique ayant cessé, l’Italien se leva et s’approcha de la jeune fille ; ils causèrent. Les choses qu’il lui disait n’étaient pas importantes et lui-même paraissait ne pas y tenir ; ses paroles semblaient mises là seulement pour faciliter et autoriser l’attention qu’il appuyait sur mademoiselle de Rozée, et Sabine, intimidée, répondait gauchement.

Avec un trouble qui lui était agréable, elle remarquait chez cet homme l’étonnant regard, rauque, brûlé, et comme épuisé d’ardeur, et le son du rire, doux et cruel. Il partit le lendemain, elle ne le revit pas et n’en fut pas plus longtemps occupée ; mais elle, qui ne subissait qu’avec irritation et une grande humilité physique l’espérance qu’elle voyait à quelques-uns des jeunes gens de l’épouser, elle avait porté avec un pliement délicieux et un merveilleux craquement de l’orgueil le dur désir de cet homme…

 

Sabine eut encore deux années d’insouciance, de force et de plaisir.

Un jour, son père, au retour d’un voyage, lui annonça faiblement, doucement d’abord, qu’il allait se marier, qu’il épousait une jeune fille autrichienne dont la présence serait pour Sabine une distraction charmante.

Mademoiselle de Rozée ne crut point que c’était possible. L’étonnement faisait en elle un mouvement qui déplaçait toute la vie. Sa première pensée était toujours que ce qui lui causerait trop de peine lui serait malgré tout épargné.

Elle supplia son père avec le plus confiant désespoir.

Elle sentit qu’elle l’aimait jalousement, avec un goût mystique de la sagesse paternelle, et que cette folie qu’il voulait faire le changeait, le tuait à ses yeux.

Mais M. de Rozée finit par la repousser, pris d’un sombre attachement pour la jeune fille qu’il désirait.

Alors Sabine, découragée, eut une crise d’écœurement sentimental ; il lui en coûtait de manger et de dormir dans la maison de son père ; elle s’attardait à la contemplation du portrait de sa mère morte, elle pressait contre elle sa gouvernante et lui disait en larmes : « Je n’ai que vous. »

Elle pensa à se marier.

Elle s’y décida, lorsque M. de Rozée lui apprit qu’il allait partir pour Vienne où son mariage se célébrerait, et qu’ensuite il voyagerait.

La gouvernante allemande fut appelée auprès de ses nièces qui se trouvaient subitement orphelines et auxquelles elle croyait devoir se consacrer maintenant.

Sabine se fiança avec Henri de Fontenay.

Il l’aimait, il n’était pas mondain. Depuis six mois qu’elle le connaissait, elle l’avait jugé sérieux et droit, il faisait partie d’un petit groupe de jeunes gens qui s’occupaient de science. Sabine comprit bientôt avec regret que cet homme de mine rude et pourtant faible, comme si la vigueur du corps ne se communiquait pas à l’esprit, apportait moins à ses curiosités le culte de la découverte et de l’exact que le goût de l’activité, de l’air et de la course. Ce qu’il aimait le mieux dans ces expéditions en bateau et en ballon à bord desquels se tentaient des expériences émouvantes, c’était l’horizon, le large, l’embrun ; et quelquefois sa rêverie qui ne s’exprimait pas, qui pour lui-même ne s’éclaircissait jamais, s’attachait aux scintillements bleus de l’étoile, s’étonnait de l’infini.

Il n’avait pas l’éducation et la culture de la tristesse, et de telles révélations le précipitaient lourdement au fond ébloui de lui-même.

Sabine lui savait gré d’aimer les livres, non pas comme elle les aimait, elle, d’une manière impatiente et destructive, mais de s’intéresser à en acquérir et à en réunir les plus rares.

Enfin, l’accueil que lui fit Marie de Fontenay acheva d’incliner mademoiselle de Rozée à ce mariage, où elle abandonnait une âme lasse et combattue…

II

C’est à ces choses de son passé que Sabine repensait doucement ce jour-là, étant couchée sur le divan de couleur orangée, au milieu de coussins qui gonflaient autour d’elle leurs étoffes de soie d’un jaune de citron, étoffes de soie anglaise, qui donnent au toucher et au regard la sensation d’être molles et éraillées.

En face d’elle, la cheminée où la flamme, prise entre les bûches mourantes, montait et baissait. Tout autour de la pièce des bibliothèques légères et vitrées ; en biais contre un des angles de la muraille un piano ouvert avec des partitions traînant au pupitre.

Sur ce piano, une étoffe de velours pourpre à broderies d’argent dur, coupée en quelque chasuble ancienne ; et, posée sur elle, un moulage de l’admirable visage de Beethoven, visage large et plat, détendu par la mort, et comme écrasé de sublime.

Et puis, sur de petites tables, dans les encoignures des meubles, des vases de manière japonaise, d’une seule teinte, d’une coulée jaune ou verte, du vert de la prairie ; et, dans les vases, des fleurs qui répandaient une odeur acide de corolles lasses et de tiges mouillées.

Comme le jour baissait à la fenêtre et s’obscurcissait d’une tempête de neige, madame de Fontenay s’assoupit, s’endormit dans la pièce toute silencieuse où la pendule battait calmement, ne jetant que des moments de loisir et d’indolence ; et le livre des sonnets de Ronsard, qu’elle avait essayé de lire, restait abandonné au bout de ses doigts ouverts.

En dormant à peine, madame de Fontenay entendait cette pendule, sentait la tiédeur de l’air enfermé autour d’elle, devinait le froid et l’obscurité du dehors. Elle trouvait la vie moelleuse et bonne. Elle resta longtemps ainsi, cédant à la torpeur, l’interrompant pour la mieux goûter, retombant en elle. Elle ne voulait rien de mieux… Le bruit d’une sonnette retentit.

« Ah ! pensa-t-elle, voilà Henri qui rentre, et puis les autres vont venir, il faut que je me lève de ce divan et que je m’habille. »

Elle se leva et descendit l’escalier, vers sa chambre. Elle croisa Henri, à qui elle donna, avec un regard tendre et bon, sa main à embrasser, et Pierre Valence, l’intime ami de son mari, l’hôte fraternel de la maison.

Elle lui dit : « Bonjour, mon cher », en riant beaucoup, comme si chaque fois qu’elle le revoyait, et c’était très souvent, elle eût éprouvé de la surprise, une camaraderie amusée à le trouver si habituel et pour elle encore étranger.

Depuis un an qu’il était de retour d’un voyage aux Indes, elle le voyait sans cesse, et ne le connaissait pas, vivant en elle-même, âpre et lasse, peu intéressée d’autrui.

Le rire lui semblait l’accueil hospitalier, la route amicale vers cet homme dont le cœur lui était indifférent.

Elle eût pourtant, s’il l’eût fallu, su définir ce caractère, mais quand elle ne parlait pas des choses, elle n’y pensait pas.

— Montez à l’atelier, dit Sabine à Pierre et à Henri, on va servir le thé, je m’habille et je viens tout de suite.

Pierre Valence était un homme d’une trentaine d’années, il était grand, il avait le visage fin, un peu serré, avec une courte barbe noire, des cheveux noirs, un peu mêlés de gris ; le regard clair, très myope, portait en soi, par moments, le malaise timide de la myopie. Mais l’habituelle expression de ce visage était la gaieté et l’ardeur dont témoignait encore la facile rougeur des joues.

Pierre Valence s’était lié avec Henri de Fontenay dès le collège. Singulièrement intelligent et actif, il avait influé sur les idées et la vie de son ami, l’avait accoutumé à la curiosité scientifique. Lui-même, impatient et mobile, se libérait à tout instant de ses propres penchants, et maintenant il faisait de la politique, s’occupait de réformes sociales avec une sombre colère rénovatrice, et se préparait à la députation.

Madame de Fontenay, habillée d’une robe d’intérieur bruissante et lâche dont elle semblait porter avec fatigue le poids léger, tant vers le soir son corps délicat et lassé se pliait facilement, monta à l’atelier où se trouvaient Henri et Pierre buvant du thé et fumant ; Marie, qui venait d’arriver, était assise dans un fauteuil de bois ; elle se balançait et les écoutait doucement.

— Qu’avez-vous fait aujourd’hui ? demanda Sabine à Pierre, tandis qu’elle se versait une tasse de thé, et semblait ne pas penser à ce qu’elle demandait.

— J’ai été toute l’après-midi au Louvre, – répondit-il en se passant les deux mains dans les cheveux, comme pour se recoiffer au sortir d’une émotion violente. – C’était magnifique. Ah ! le Vinci, mon cher, ajouta-t-il en saisissant Henri par le bras.

Et, disant cela, il regardait dans le souvenir avec des yeux si éblouis, que ceux à qui il parlait ainsi, regardaient en pensée les mêmes choses que lui. Et puis, brusquement, il abandonnait son émotion, redescendait à la gaieté familière comme si les hautes tensions du rêve ne fussent pas bonnes pour la vie.

— Voici Jérôme qui monte, dit Sabine qui entendait des pas dans l’escalier.

La porte s’ouvrit et Jérôme Hérelle entra. Il leur dit bonjour à tous, gravement, sans sourire, ayant cette impression que la politesse comporte de la réflexion et de la solennité.

Le jeune homme qui entrait ainsi chez ses amis, était un cousin éloigné d’Henri ; sa mère, par laquelle il était allié à la famille de Fontenay, s’était éprise d’un musicien polonais, d’origine française, Jean Hérelle ; elle l’avait épousé, malgré l’opposition de ses parents, et avait vécu avec lui en Pologne. Elle en avait eu un fils, Jérôme, chez qui le don musical s’était révélé dès l’enfance.

Elle mourut lorsqu’il atteignait sa vingtième année. Le jeune homme, qui était sans ressources, pensa donner quelques leçons de musique ; mais la vanité douloureuse de son cœur, le goût natif et aigu qu’il avait de l’élégance et de l’oisiveté, lui rendirent la possibilité de cette tâche trop difficile. Alors, il composa, fut favorisé par un célèbre maître russe qui le prit en affection, et ayant, à vingt-trois ans, hérité d’un peu d’argent que lui laissait une sœur de son père, il vint à Paris où il fut amicalement reçu et entouré par monsieur et madame de Fontenay.

M. de Fontenay s’occupa de le mettre en relation avec les célébrités de son métier qu’il désira connaître. Il travaillait, écrivait une musique habile et neuve, était très dévoué à Henri de Fontenay.

Le contentement qu’il éprouvait de lui-même, de sa taille et de son visage, était soucieux et ne le rendait pas sympathique.

Madame de Fontenay lui offrit une tasse de thé, qu’il prit silencieusement. Pierre Valence criait, il s’échauffait sur la Révolution ; Henri expliquait qu’on eût pu la faire autrement. Il avait la manie de remettre en observation les événements accomplis. Sabine constatait que le bruit qu’ils faisaient tous les deux en discutant ne l’empêchait pas, elle, de ne penser à rien. Marie portait ses regards de l’un à l’autre des causeurs, ayant cette crainte de se tromper en choisissant entre leurs deux avis.

Et puis, voulant être polie, Sabine s’approcha de Jérôme, parla avec lui distraitement ; les premières fois qu’elle l’avait reçu elle s’était donné de la peine pour l’entretenir de ses projets, de sa carrière, pour s’y intéresser : elle ne s’y intéressait pas.

Ce jeune homme ne lui était pas agréable.

Quoiqu’il parût modeste et réservé, il semblait que ce qui se disait autour de lui ne l’impressionnât aucunement, ne pénétrât ni ne modifiât ses pensées.

Madame de Fontenay sentait qu’elle ne l’étonnait pas.

Elle ne tenait pas à l’étonner, mais elle eût voulu que cela se fît naturellement, sans qu’elle y prit garde ; elle était habituée à ce qu’on dît autour d’elle : « Vous, madame, qui n’êtes pas comme les autres. »

Elle voyait qu’il était occupé de soi ; elle le laissait.

— Maintenant, que Jérôme nous chante quelque chose, s’écria Pierre, qui étouffait mal sa contrariété, n’ayant pu convaincre Henri sur Michelet, historien.

Les réunions chez madame de Fontenay finissaient toujours sur ce désir d’entendre chanter le jeune homme, mais Jérôme Hérelle ne cédait pas et trouvait un prétexte à s’en aller courtoisement.

Cette fois-ci, il se résigna.

Il prit une cigarette, l’alluma, la déposa sur le bois du piano et joua.

On se taisait autour de lui, chacun cherchant la pose confortable de la langueur et de la rêverie.

Henri, qui n’aimait pas la musique, prenait un livre, lisait, ne se sentait pas troublé par les sons, dont la chambre s’emplissait comme d’un encens et d’une religion subtile.

Jérôme, en ce moment, jouait et chantait, le visage un peu levé, cherchant à se souvenir des paroles qu’il ne se rappelait pas bien. Les mains hésitantes, traînant sur le clavier, il chantait une admirable mélodie de Fauré.

La figure pâle, sous les cheveux d’un blond sombre à petites secousses d’or, s’émouvait d’une fine exaltation.

Il chantait, et la musique, mêlée aux mots, s’épanouissait, sensuelle et rose, comme une fleur née du sang.

Il chantait, et c’était comme une déchirure légère de l’âme, d’où coulerait la sève limpide et sucrée.

 

» Les roses d’Ispahan…

 

le soupir gonflait, s’exhalait, recommençait,

 

» dans leurs gaines de mousse…

 

encore une fois toute l’angoisse délicieuse aspirée et rejetée,

 

» les jasmins de Mossoul, les fleurs de l’oranger…

 

la note penchante et tenue troublait comme un doigt appuyé sur le sanglot voluptueux…

Quel parfum ! quelle ivresse ! quel flacon d’odeur d’Orient cassé là ; quelles fleurs de magnolia écrasées, dont l’arôme à l’agonie fuyait et pleurait…

Tout l’air de la chambre tremblait.

— Ah ! se disait Sabine, la musique, la musique ! l’homme et la femme si misérables, l’amour si impossible, tout si triste et si bas autour d’eux, et la musique qui leur fait en rêve ces corps de lumière, ces bouches de larmes et de suavité, ces regards plus déchiffrés et plus adhérents que les mains autour des cous renversés… Mon Dieu ! pensait-elle, comme cela fait mal et pourquoi toujours cette vague attente du baiser ?… Peut-être l’amour n’est-il que la grande pitié qu’éprouvent l’un pour l’autre ceux à qui la musique, et la poésie, et toute la beauté donnent une telle détresse…

Jérôme se leva et ferma le piano. Il était tard, il pensait à s’en aller. Il prit encore une cigarette. Il toussait. Il la mit à la bouche et l’alluma.

Sabine lui retint le bras :

— C’est cela qui vous fait tousser, lui dit-elle, vous fumez tout le temps, ne fumez pas.

Elle riait de la surprise de Jérôme, et de sa familiarité, à elle, à laquelle elle ne s’attendait pas.

Elle ajouta, un peu gênée :

— Mais oui, c’est parce que vous chantez, et que c’est mauvais pour votre voix.

— Ah ! s’écria Pierre en riant, ces musiciens, on s’occupe d’eux, quelle chance ils ont ! En tout cas, Jérôme, laissez votre cigarette ou reprenez-la, mais allons-nous-en. J’ai l’intention de dîner sur le boulevard, cela vous va-t-il ?

— Oui, très bien, dit Jérôme ; Henri, pourquoi ne venez-vous pas avec nous ; une petite fête tous ensemble ?

— Mais, ces dames ! fit Pierre, avec un geste qu’il rendait comique et qui simulait le tact et la pitié.

— Mais ces dames naturellement aussi, répondit Jérôme un peu sèchement, n’admettant point d’être repris, même plaisamment, pour un manque de correction.

— Voyons, voulez-vous ? interrogea Henri, en regardant sa femme et sa sœur, et tout disposé, lui, à faire ce qui leur plairait.

— Veux-tu, dit Marie en se tournant vers Sabine.

Et Sabine embarrassée ne savait pas quoi répondre. Elle consultait en elle deux désirs et ne pouvait jamais se décider.

— Décide-toi, insista Henri, tu vois, ils nous attendent, et il faudra encore le temps de t’habiller.

— Alors, je reste, répondit-elle, aidée par l’impatience d’Henri, je suis fatiguée, je dîne ici avec Marie, mais toi, va, dit-elle à Henri affectueusement.

— Bon ! s’écria Henri, c’est tout ?… Alors, au revoir.

— Au revoir, répondirent les deux jeunes femmes, au revoir, Pierre, au revoir Jérôme.

 

— Maintenant dînons, fit Sabine, en prenant le bras de Marie et en l’entraînant dans l’escalier jusqu’à la salle à manger.

Elles se hâtèrent d’écourter ce repas, n’étant gourmandes qu’en dehors d’un plus fort plaisir, qui était de causer librement, ardemment, l’une près de l’autre.

Elles s’installèrent dans le petit salon qui suivait la salle à manger ; la tenture d’un ton de roses fanées, les fauteuils Louis XV, qui nouaient au haut de leurs courbes molles les deux fleurs de bois, la pendule de laque vert avec les gros chiffres de son cadran, mettaient là les douceurs secrètes du XVIIIe siècle.

— Tirons les rideaux, soupira madame de Fontenay, que la pensée de la nuit noire et froide contre la vitre attristait, – et remonte la bûche, Marie, la cheminée va fumer.

Marie agitait des pincettes dans le feu, et la belle bûche rouge et grise éclatait en étincelles.

— À présent, nous sommes bien, fit Sabine.

Et, tandis que Marie s’asseyait, les pieds contre le feu, elle s’étendit sur le long canapé.

— Dieu sait ce qu’ils font en ce moment, les hommes, s’exclama-t-elle. Ils aiment le restaurant, ça les amuse ces plaisirs-là, comme c’est drôle ! On mange plus tranquillement chez soi, et on n’y frôle pas toute la vie des autres. J’aime mieux, – continua-t-elle en s’enfonçant dans ses coussins avec un geste de se protéger et de ne penser qu’à soi, – j’aime mieux ne pas savoir qu’il y a des autres.

— Jérôme et Pierre sont gentils, dit Marie qui regardait le feu et s’intéressait aux mouvements de la bûche qu’elle avait installée.

Sabine répondit négligemment par petits coups :

— Oui… Jérôme n’est pas sympathique… il a une voix délicieuse…

Et paraissant se souvenir brusquement :

— Tu as vu, reprit-elle en riant, comme je lui ai demandé de ne pas fumer, c’était fou de ma part, mais, après, il m’a semblé moins déplaisant. C’est curieux, les êtres nous deviennent tout de suite un peu chers dès que nous avons voulu quelque chose pour eux, touché à ce qui est leur vie.

— Et Pierre, interrompit Marie, tu l’aimes ?

— Oh ! oui, j’ai beaucoup d’amitié pour lui, il est tout à fait intelligent, et un homme si étonnant avec son irritation, son manque de mémoire, ses passions qui se passent on ne sait où et avec qui, et, par moments, l’oubli de tout cela, l’air jardinier…

— Il est un bon ami, constata Marie nettement.

— Surtout pour Henri et pour toi qui le connaissez depuis si longtemps.

— Pourtant, répliqua Marie, vous vous entendez sur presque tout. Vous vous mettez tous les deux contre Henri quand vous parlez de politique.

— Oui, je m’entends sur beaucoup de choses avec lui, c’est vrai, répondit madame de Fontenay. Mais pas sur la vie, pas sur la tristesse, pas sur la faiblesse, pas sur l’agacement et la mauvaise humeur… Il est toujours content, j’aime qu’on se plaigne.

— Et quand on se plaint, méchante, interrompit la jeune fille, quand on se plaint, comme l’autre jour la vieille madame Martin qui a perdu son fils et qui venait pleurer près de toi, tu deviens pâle, tu pleures aussi, tu fais tout pendant deux jours, et le troisième jour tu me dis : « Marie, va donc la voir, je ne peux plus, c’est affreux les gens malheureux, ça me tue… » Dis que tu n’as pas dit ça ?

— J’ai dû le dire, répondit Sabine gravement, tristement. Quand on n’a pas la force, vois-tu, on désapprend tout, même la bonté, et c’est cela qui est si terrible…

— Mais tu vas beaucoup mieux, reprit Marie attendrie et désolée, en prenant la main de Sabine et l’appuyant contre sa joue.

— Oui, chérie, je vais mieux, peut-être, et toi, toi ma petite, – s’écria Sabine, qui embrassait Marie, car la tendresse qu’on lui témoignait lui arrachait toujours une plus forte tendresse, – toi, tu es contente, n’est-ce pas, qu’est-ce que tu veux ? as-tu tout ce que tu veux ?

Et elle ajouta plus bas :

— L’amour ?

— Toujours rien, répondit Marie gaiement, personne que j’aime, et ceux qui m’aiment me font pitié, voilà tout… Les soirées vont reprendre bientôt, je n’ai plus même envie d’y aller, cela fatigue ma mère et ne m’amuse pas. Je les connais tous, les jeunes gens, et je suis même injuste pour eux, car en réfléchissant, il n’est pas possible qu’ils soient aussi bêtes que je le crois. Ils ont tout de même une maison, une table, un livre, un souci, l’obligation de signer leur nom au bas de quelque chose, d’une lettre, d’une facture, enfin ils ont une vie, et c’est ce qu’on ne peut pas imaginer quand on les voit.

— Tu penses, dit Sabine, qu’ils n’ont qu’un habit et des gants pour tout domicile et que c’est leur bibliothèque aussi ?

— C’est cela, avoua Marie en riant, c’est tout à fait cela. Alors, tu comprends, j’attends quelque chose de très étonnant qui n’arrivera pas ; quelqu’un comme Philippe Forbier dont Pierre et Henri parlent toujours.

— Oui, fit Sabine, comment est-il, leur Philippe Forbier ?

— C’est vrai, tu ne l’as jamais vu, s’étonna Marie ; il ne sort presque pas et on ne va pas le déranger. Henri ne le voit pas tous les ans.

— Mais il est quoi ? reprit Sabine, chimiste, philosophe, mathématicien ?

— Tout cela, dit Marie. Il fait des livres et des cours, et un peu de sculpture aussi, je crois. Il est plus âgé qu’Henri ; ils se sont rencontrés, autrefois, au Comité d’une Société scientifique. Philippe Forbier était déjà marié et avait des enfants. D’ailleurs, – prononça-t-elle d’une voix plus rapide, en revenant à leur première conversation, – si je ne me marie pas, c’est très bien aussi ; je ne suis pas du tout malheureuse ; faut-il vraiment se marier ? Faut-il aimer un homme et qu’il vous aime ?

— Mais c’est tout le désir, tout l’espoir, à ton âge, répondit Sabine en s’animant, et, quand il n’y a plus cela, quand vient la vieillesse, on s’en va de la vie lorsqu’on a du courage, parce que c’est fini…

Toutes deux se taisaient ; et puis elles causèrent encore de choses différentes.

Mais Sabine, alanguie, pensait en dedans de soi.

Elle pensait à son existence dolente et facile, à ses puériles angoisses, au plaisir que lui donnaient le confort et le repos, à ses contentements de vanité, à sa tendresse sans violence pour Henri, et fatiguée maintenant, frissonnant près du feu qui s’éteignait, déjà roulée par le sommeil :

— Tu sais, Marie, dit-elle, à propos de ce que nous discutions tout à l’heure, je crois que c’est toi qui as raison, l’amour n’est pas une chose si importante dans la vie…

III

L’hiver passa doucement, portant ses plaisirs de gel et de réclusion, et le printemps revint au glissement du temps, insensible d’abord, mêlant la tiédeur et le froid. Ensuite, ce furent les jours d’avril, avec les dures tombées de soleil jaune et les crépuscules longs et blancs.

Sabine avait un peu changé. Elle était plus forte et plus vive et se détendait à l’aspiration de la saison nouvelle.

Son caractère prenait de la clarté et de la simplicité. Elle s’occupait, faisait attention aux autres. Elle avait aussi de brusques envies de s’amuser, des désirs d’une sentimentalité enfantine et tendre.

Elle disait à son mari : « Aujourd’hui, nous allons au théâtre, moi avec vous, tout seuls, et nous ne le dirons pas à Marie. »

D’autres fois, elle obligeait Henri à rester avec elle au bord de la fenêtre, le soir, sous la lune ; et, la tête collée à l’épaule de son mari, dans la pose de l’alanguissement et du soupir, elle essayait qu’il fût, comme elle, empli d’une mélancolie indécise.

Elle disait aussi, s’obstinant à le vouloir pareil à elle : « Sentez-vous comme le soir a cette couleur de silence et de fumée qu’on voit au ciel de bataille dans les panoramas ?… C’est si triste, et j’adore cela. »

Elle ajoutait : « Quand tout est beau comme maintenant, je voudrais pleurer, et vous ? »

Lui pas. Il lui disait gentiment qu’elle était folle, qu’elle pouvait prendre froid, qu’elle lisait trop de livres futiles, qu’il l’aimait beaucoup, qu’elle le savait bien, qu’elle allât se coucher.

Obstinée dans sa besogne de tendresse amollie, Sabine boudait, ne parlait pas pendant quelques jours, et puis, soudain, montait, sentimentale, à la bibliothèque où Henri travaillait.

Elle avait mis à sa robe, exprès pour lui, une fleur qu’elle enlevait et qu’elle lui donnait. Elle s’asseyait près de lui et faisait des projets.

Des projets où ils étaient toujours seuls tous deux : dans un bateau, sur la mer froide, près d’Elseneur, ou sur les collines d’Italie qu’arrachent les longues racines des oliviers, ou dans une petite maison d’un coin de France, avec un balcon de roses, un perron, des graviers blancs et un jet d’eau.

Il répondait, heureux et occupé, la prenant par le cou d’un bras et tenant de l’autre ses livres :

— Tu veux trop de choses à la fois, ce n’est pas pratique ; mais c’est très gentil, ajoutait-il en l’embrassant.

Elle reprenait, pleurant presque d’abondance et de douceur :

— Est-ce que vous savez comme je vous aime et comme je vous donne tout mon passé ? Je viens à vous du fond de mon enfance, pourquoi ne me voulez-vous pas, mon chéri ?

Il s’étonnait et riait :

— Je ne te veux pas, Sabine ? je crois que tu deviens folle ; c’est moi qui t’aime et qui t’ai toujours aimée beaucoup plus que tu ne le fais.

— Alors, pourquoi travailles-tu tout le temps, et pourquoi n’es-tu jamais triste ? soupirait-elle.

— Mais, pourquoi veux-tu que je sois triste, maintenant que tu te portes tout à fait bien, que tu vas pouvoir vivre comme les autres, t’intéresser, t’occuper, et peut-être – tu verrais comme cela te rendrait heureuse – avoir un fils qui consolerait de la petite.

— Mais, si tu m’aimais, tu serais triste, disait-elle, comme moi je suis triste depuis que je t’aime, parce qu’on veut, on veut quelque chose, je ne sais pas ce que l’on veut…

— Eh bien, reprenait Henri attendri et un peu fier, laisse-moi vite finir ce rangement de livres, et puis nous dînerons ensemble, toi et moi, dans un restaurant du Bois ; ce sera très bien, ma chérie.

— Oui, – disait Sabine, qui s’appliquait au contentement profond et se sentait au contraire près des larmes, – voilà, c’est que tu ne comprends pas combien je t’aime. Je t’aime pour tant de choses, et, en plus de tout, pour cette idée que tu es mon mari, que tu es tout ce que j’ai et que j’aurai, que l’on ne peut pas avoir deux hommes dans sa vie… Cela me donne pour toi une tendresse si profonde, si merveilleuse, l’idée que tu es tout, que tu es tout…

Plusieurs fois, pendant ces mois d’avril et de mai, ils allèrent seuls l’un et l’autre, secrètement, se cachant des curiosités de leurs amis, dîner dans de petits cafés de Paris, où flottait une odeur basse d’alcool et de tabac, et dans les restaurants du Bois de Boulogne, pleins de lumière et de gens.

Henri, content, buvait et mangeait bien, s’enorgueillissait de la beauté de sa femme et de la solitude qu’elle choisissait avec lui. Sabine rêvait, étourdie par ces feux vifs des cabarets qui font cligner les âmes, déchirée par la musique tzigane dont l’âpre cinglement éparpillait ses désirs au vent du soir.

Tandis que son mari fumait, buvait lentement la liqueur et le café, elle s’accoudait aux terrasses. La fraîcheur de l’ombre tombait sur ses épaules. L’heure de la nuit, qui ulule et se lamente, l’accablait, au creux de son âme, d’un bonheur misérable.

L’aspect du soir, la buée d’argent la dépaysait, lui cachait dans le souvenir la bonté de sa maison, le visage de l’habitude. Elle songeait, et peu à peu, libérée de toute conscience, de toute mémoire, elle s’abandonnait à l’inconnu.

Dans l’ombre douce de la nuit, elle ne voyait plus clairement les points fixes de son destin présent. Elle ne voyait plus que son âme d’où montait vers la lune blanche le terrible instinct du bonheur ; et Henri, paisible près d’elle, ne s’inquiétait pas de ce visage violent, tiré par l’émotion comme par la fièvre, et malade de vie…

Au retour de ces promenades, accueillie par sa chambre familière, elle se refaisait près de son mari un peu de contentement, une langueur tendre, cramponnée et dominante, qu’en souriant bonnement il endormait sur son cœur.

 

Un matin qu’elle regardait par sa fenêtre le Paris végétal qu’elle habitait, tout étincelant et attendri de brume bleue, et qu’elle entendait venir d’un jardin lointain, le cri du coq, évocateur de paille jaune, madame de Fontenay eut un désir impatient de revoir en cette fin de mai la campagne printanière.

Elle pria son mari de la laisser aller, ou de l’accompagner au château des Bruyères, dans l’Oise, qui était la propriété de madame de Fontenay sa belle-mère, et où celle-ci s’était installée avec Marie.

Henri ne demandait pas mieux. Il venait de terminer les recherches et les plans dont il avait besoin pour la construction d’un bateau qu’il désirait avoir, afin de faire quelques expériences scientifiques en mer. Il accompagnerait Sabine, se reposerait et pêcherait toute la journée dans la rivière.

— Nous resterons là une quinzaine de jours, dit-il ; nous pouvons très bien emmener Jérôme qui adore la campagne.

— Et Pierre ? demanda Sabine.

— Pierre ne voudra pas venir. En ce moment, il a des querelles avec cette actrice qu’il croit aimer encore, ou qu’il croit ne plus aimer. Il nous boude.

Sabine embrassa Henri avec allégresse. Ce voyage la ravissait. Elle s’occupa de son départ pour le soir même. Elle courut acheter un grand chapeau de copeaux légers, sur quoi elle jeta des coquelicots de soie rouge, et elle se sentit ainsi une âme champêtre, rustique et sensible à la manière des bergeries.

Son mari et elle arrivèrent à l’heure du dîner au château que madame de Fontenay possédait dans la campagne beauvaisienne. Ce château, construit au XVIIIe siècle, s’élevait avec élégance et solidité. Ses larges fenêtres divisées en petits carreaux regardaient des pelouses rondes. Un massif de myosotis étouffé de feuilles mousseuses luisait dans l’herbe, et c’était comme une petite vague à cime de pétales bleus.

Un peu à l’écart, une maison basse, d’un caractère humble et touchant, servait de communs. Elle faisait songer à quelque demeure de madame de Warens, avec ses volets peints en blanc, son balcon découpé et son mur villageois qu’un pied de vigne fournissait de feuillage.

Sabine, dès l’arrivée, aspirait, les yeux fermés, avec une folie triste, l’odeur épandue dans le château : odeur de parquets, de dalles polies et glissantes, de sièges rigides, de coffres à bois et de tapisseries. Le grand silence de l’air rendait sensible la pulsation lente du temps.

Elle revit Marie et sa belle-mère, dîna et se coucha, le cœur tout attendri, ayant retrouvé le sentiment de la puérilité et des vacances.

La jeune femme se réjouissait pleinement du temps qu’elle allait passer là, quoique la compagnie de sa belle-mère ne lui fût pas agréable. Cette personne portait son âme au dehors d’elle. Elle avait une fausse ardeur et un peu d’intelligence.

Sa nature la vouait aux soucis domestiques et aux tourments des relations mondaines. Belle autrefois, elle le demeurait encore à cinquante ans. Ayant vécu sans y penser et vieillissant de même, elle avait été heureuse et vertueuse par négligence. Sa bonté facile n’était pas certaine ; elle avait l’esprit distrait et vif. La sympathie l’étonnait, elle ne sentait pas l’hostilité. Elle n’avait pas de piété, mais l’émotion, qui la visitait rarement, la reportait aussitôt à l’idée de Dieu, et les beaux couchers du soleil ou telle page de Chateaubriand lui semblaient propres à expliquer la création selon la Bible. Elle aimait sa fille et son fils, non point comme ses enfants, mais comme des gens avec qui elle avait vécu longtemps et dont l’existence lui était nécessaire.

Elle était pour sa belle-fille une hôtesse appliquée et cérémonieuse. En dehors des salutations et des empressements, elles ne tenaient presque pas compte l’une de l’autre.

 

Sabine se réveilla, au lendemain de son arrivée, dans une chambre rayée de lumière, tendue d’une perse d’un beau rose las baisé par le soleil. Une odeur de chanvre restait à la toile.

Elle regarda autour d’elle les meubles de la pièce, des meubles de bois châtain, lourds et ornés comme on en voit sur la scène dans les comédies de Molière. La vieille soie fleurie d’un de ces fauteuils avait encore l’éclat vif et dur d’une fête champêtre, elle évoquait le chapeau de la bergère, la cornemuse et le râteau.

On apporta à Sabine son déjeuner.

La gaieté des porcelaines acheva de la réjouir. C’était de ces porcelaines d’autrefois, un peu villageoises, d’un blanc de kaolin, illustrées de petits paysages d’un rouge de fard ou bien de grosses tulipes épanouies. Sucrier, tasses et cafetière disparates, prises au hasard dans la vieille armoire, et faisant songer au repas que le pauvre Rousseau pouvait faire avec Thérèse.

Toute la journée fut délicieuse. Sabine et Marie se promenant brillaient et riaient dans l’air tissé de chaud argent.

Henri avait revêtu, dès l’aube, un vêtement de touriste, et, coiffé d’un paillasson, ayant sur les épaules des cannes à pêche, à la main un filet et un livre de pisciculture, il s’en allait au bord de la rivière pêcher à la ligne d’une manière instructive et raisonnée.

Il avait réclamé la paix, la solitude, le silence. On ne le verrait qu’aux heures des repas. Les yeux contents et errants, sans rien distinguer des grâces du paysage autour de lui :

— C’est bon, disait-il, la campagne !

Sa sœur et sa femme, heureuses de se retrouver, de reprendre les fils souples et mêlés de leurs entretiens habituels, portant avec elles leurs broderies et leurs livres, allaient d’un banc à l’autre ; selon qu’elles recherchaient ou fuyaient le soleil, elles furent tantôt près d’un tilleul où mille abeilles remuantes faisaient un bruit de vent chaud, tantôt devant une pelouse que traversaient des lièvres, tantôt dans une fraîche tonnelle de lierre.

Marie racontait les événements de la maison, les derniers livres qu’elle avait lus, ce à quoi elle avait pensé depuis qu’elle n’avait vu Sabine. Attentive à ce qui l’entourait, elle notait par instants, d’une phrase précise et sensible, le caractère du paysage et de l’émotion qu’elle ressentait. Après quoi, il semblait que les choses qu’elle avait définies ne l’occupassent plus et ne lui fussent plus présentes. Son esprit méthodique et net éliminait par la formule.

Cela par moment contrariait Sabine, troublait et dérangeait en elle la force vague et accablée qu’elle avait d’éprouver le plaisir, sous quoi elle ployait taciturne et triste.

Et tandis que Marie parlait, madame de Fontenay absorbait, la tête courbée, ce vertige errant du naissant été, qui, comme le vent fait aux plantes pelucheuses, lui prenait l’âme, l’éparpillait en désirs et en nostalgie effilés.

Comme à midi, vers le soir une cloche tinta, faisant son bruit d’argent et de porcelaine, cloche à tintement de couvent, qui dansait dans le feuillage et appelait au dîner.

Sabine, habillée de mousseline et de dentelle, la tête nue, était debout au bord du perron. La tristesse de l’ombre, qui fait frissonner les arbres, coulait sur ses cheveux, sur sa peau peureuse, sur son âme au calice large.

Elle regardait le ciel éteint, et les hirondelles, passant sans bouger les ailes, posées de travers, comme une barque qui tangue… Elle rêvait à tout ce qu’elle avait attendu de la vie et qui n’était pas.

Pourtant, puisqu’il y avait ce ciel doux et rose, cette tiédeur à goût d’acacia, cette nervosité de la terre attendrie, l’amour et le bonheur aussi étaient nécessaires et possibles. Non point l’amour faible et souffrant qu’elle éprouvait pour Henri, mais le miracle d’amour inévitable, qui eût mené vers elle, en cet instant, des bords de l’ombre, un inconnu qui lui eût dit : « Qui êtes-vous et qui suis-je, cela n’est rien ; mais à cause du soir lilas, à cause de la volonté des choses du printemps, de mon désir et de votre corps qui rêve, venez avec moi… »

Marie appelait Sabine : on l’attendait pour dîner. Alors elle rejoignit les autres dans la salle à manger, que parfumaient les premières fraises.

Ensuite, dans le salon sonore, bas et presque vide, autour de la table où la lampe entre deux pots de bégonias faisait sa flaque de lumière jaune, la soirée se passa en jeux patients ; on entendait le bruit des jetons, l’énoncement des cartes. Sabine s’endormait un peu, sa belle-mère s’éventait, moins par nécessité que pour faire autour d’elle de l’air qui attirât l’attention.

Remontée dans sa chambre, étendue dans son lit, les yeux encore ouverts, sa bougie brûlant, Sabine pensait, elle rêvait. Au mur, en face d’elle, était suspendu, dans un cadre en forme de médaillon, le portrait d’une jeune femme.

Il y avait écrit au bas de ce cadre :

 

HENRIETTE-ANNE DE ROCHEGRANDE

MARQUISE DE FONTENAY

MORTE EN 1771

 

Sabine regardait ce visage riant et rose sous l’étroite coiffure poudrée, la robe chamarrée de passementeries et les deux mains frivoles où coulait une guirlande de fleurs.

Le rire de ce visage artificiel et charmant était si puéril et si continuel, qu’il semblait qu’en quelque ombre que fût désormais cette femme qui avait ainsi regardé la vie, elle avait encore ce rire.

Sabine contemplait maintenant du fond d’une âme fraternelle cette créature des jours finis, qui, mentant à la nature avec ses joues de fard et ses cheveux de poudre, avait connu de l’univers la vision la plus délicate et la plus inventée.

Comment la mort osait-elle toucher à ces femmes fines et fausses, toutes déguisées, qui jetaient dans l’amour et dans la douleur des corps d’apparat et des cheveux de comédie, et qui, à l’agonie, recevaient le mystère des sacrements avec une élégante et riante courtoisie.

Et voici qu’il semblait à Sabine engourdie, dont les yeux se voilaient et brûlaient, que le pastel souriait de sa bouche, rouge et disait :

 

« Sabine, tu vois à ma robe en soie dauphine à ramages et au ruban qui fait le tour de mon cou, que j’ai vécu au siècle folâtre du Régent et de Louis le Bien-Aimé. J’habitais Versailles et quelques châteaux des bords de l’Oise.

» J’étais voluptueuse, nous étions tous voluptueux, les hommes et les femmes cédaient sans résistance et sans peur au goût charmant qu’ils avaient l’un de l’autre. Nous avons paré la nature et orné les maisons pour l’amour et les plaisirs. Nous avons, durant les heures de notre vie fragile, suspendu impérissablement aux murailles, aux boiseries, aux fontaines des jardins, aux temples dans les parcs, des roses, des rubans flottants, des colombes et des coquilles.

» La coquille est le principe et le symbole de notre temps et cela s’entend aisément, car c’est vraiment de la conque d’Aphrodite qu’est sortie notre époque parfumée, amoureuse et divine.

» Nous menions, au son des clavecins, des danses lentes et pâmées qui échauffaient nos yeux et figuraient la convoitise, le soupir et la défaillance.

» Nous aimions les bosquets, les feuillages, la rosée. Nous étions également adroites aux chansons sensibles et aux vifs propos ; notre incrédulité irrévérencieuse et légère était dans notre bouche comme un fruit vert dont nous goûtions l’amère, aigre et piquante saveur.

» Nous aimions l’amour, c’était la seule affaire de notre vie, nous n’avons pas fait autre chose que l’amour.

» Nous n’étions point frivoles. Nous étions philosophes, encyclopédistes, géomètres, chimistes et astronomes selon nos amants. Nous avons aidé aux œuvres de Voltaire et de Rousseau. Ils nous ont fait des madrigaux et nous leur avons fait des chapitres pour leurs ouvrages.

» Nous aimions l’amour, et quelques-unes d’entre nous l’ont pratiqué avec une sombre sauvagerie. Les soupirs de la pauvre Lespinasse font encore trembler sur la terre les mains qui tournent les pages de son livre.

» Nous avons laissé de nous au monde une odeur fine, irritante et profonde. Les robes de soie qui ont pressé nos jambes dansantes s'étalent noblement sur les divans des belles demeures. Les estampes où nous sommes représentées, tressant des guirlandes champêtres et lâchant des oiseaux de leur cage d’osier, rendent folles les âmes sensuelles. Nos chapeaux de paille et de feuilles sur nos têtes étaient plus impudiques et blessaient mieux le désir que les hanches nues des nymphes anciennes.

» Ah ! tu ne sais pas comme nous avons ri et joué dans les bosquets, au son des musettes de Rameau, par les soirs roses, cependant que Watteau, triste à cause de nous toutes, pleurait du bruit de nos jupes de soie crissante… »

____________

 

Sabine se réveilla tard au matin, surprise par le grincement d’une voiture s’arrêtant devant le perron.

Elle se pencha à sa fenêtre, et ne voyant rien, elle descendit dans une robe de chambre hâtivement mise qu’elle tenait enroulée autour d’elle.

C’était Jérôme Hérelle qui arrivait ; elle avait oublié qu’il était attendu pour ce matin-là. Elle eut du plaisir à le revoir, il lui apportait l’air de Paris, le souvenir de chez elle, mais elle était fâchée de se trouver ainsi vêtue ; elle éprouvait une sorte de pudeur et de confusion de son visage matinal si proche encore du sommeil et du lever.

Jérôme Hérelle enchantait la mère d’Henri à qui il témoignait la déférence d’un parent modeste et jeune, du respect et de l’admiration sociale.

Amère et bruyante, elle profitait de cela pour initier Jérôme aux détails des contrariétés de sa vie, de son esprit, de sa santé. Le jeune homme paraissait y prendre non pas une part familière qui eût été malséante, mais une attention franche et continue. C’était ce qui agaçait le plus Sabine, quand elle y pensait, cette manière que ce garçon avait de ne point distinguer le plaisir de l’ennui, la valeur de la médiocrité. Par une sorte de vanité sèche et stoïque, ce qu’il faisait lui semblait comporter par cela même assez d’intérêt et d’agrément. Sabine pensait que le superficiel le constituait en totalité : la politesse lui tenait lieu de cœur et le savoir-vivre d’héroïsme. Il eût risqué sa vie aisément pour un sujet ordinaire. La qualité du but ne l’intéressait pas.

Pourtant elle accorda à Marie, le lendemain, qu’il était agréable à la campagne. Il avait fait avec elle une promenade dans les bois pendant laquelle, soudain confiant, il lui avait parlé de lui-même d’une manière aimable et simple.

Ce jour-là, après le déjeuner, Henri s’obstinait à vouloir emmener son cousin à la pêche :

— Seulement vous ne parlerez pas, le poisson a l’ouïe d’une extrême susceptibilité, mon livre dit que… Il discourait, savamment maintenant, d’un sujet qui, pour l’instant, bornait ses désirs.

— J’aime mieux vous laisser, répondit Jérôme.

Et il regarda Sabine de côté, en riant, se moquant doucement d’Henri. Sabine rit aussi, cela rompit définitivement la gêne entre eux, ils avaient un secret d’ironie et de gaieté, ensemble, contre Henri.

« Ce garçon peut devenir un ami pour moi, pensa la jeune femme, et je puis lui être utile aussi. »

Sa vitalité renaissante lui donnait l’envie de la bonté, de l’action dominante par quoi elle éprouverait l’habileté de son esprit, d’autant mieux que Jérôme était à la fois net et secret et qu’il fallait de la ruse pour entrer dans ce caractère.

Quelques voisins de campagne venaient rendre visite à madame de Fontenay, la mère d’Henri ; elle les empoignait d’un accueil précipité, emporté et farouche qui ressemblait à un rapt, tandis que Sabine, Marie et Jérôme, un peu à l’écart dans un coin du salon, se divertissaient de la gravité des attitudes empressées et du néant des propos.

— Comme on est heureux, disait Sabine, d’avoir tout ce goût du futile, de ne pas aimer que l’essentiel dans la vie ! Voyez madame de Plessis, laide et vieillissante avec sa fille qui boite et qui ne se marie point, elle n’a de soucis que la besogne nobiliaire.

— Elle pense, dit Jérôme, que les robes de soie rêche et les mantelets de jais sont conformes au plus haut idéal de beauté.

— Elle a de l’héroïsme dans sa sottise et sa vanité, reprit Sabine, elle rendrait une visite de politesse, avec la grippe, en hiver. Elle pensera à ces choses au milieu de la fièvre et des transpirations de l’agonie. À tous ces gens, l’incorrection mondaine, ce qu’ils appellent ainsi, semble un plus gros scandale que les injustices de la nature, la vieillesse, la maladie et la mort. Ils ne pleurent et ne crient que ce qu’il est décent de crier et de pleurer.

— Il y a là, reprit Jérôme, une certaine élégance…

— Oui, dit Sabine, mais qui est moins de la contrainte qu’une pauvreté naturelle. Et puis, – ajouta-t-elle violemment, comme pour imprégner l’air de sa volonté et respirer librement, – moi, j’aime l’instinct, la force et la vie, et tout ce qui crie, s’élance et tombe, et tout le mauvais caractère humain, si touchant et si sensible.

— Moi, j’aime l’ordre, affirma Jérôme, vous, poursuivit-il doucement, vous, ce n’est pas la même chose, vous savez mieux que les autres…

— Comme il est gentil tout d’un coup ! s’écria Sabine en regardant Marie.

Et ils rirent tous ensemble de l’inhabituelle flatterie de Jérôme.

Le soir, en rentrant dans sa chambre pour s’habiller à l’heure du dîner, après une courte promenade avec Marie dans le soleil de juin couleur de jonquille, Sabine fut surprise de trouver sur sa table une lettre que Jérôme Hérelle y avait fait porter.

C’était une lettre un peu enfantine, longue et sans nécessité, où les phrases respectueuses étaient soignées et compliquées. Quelques passages de descriptions ressemblaient à un devoir de style, d’une intention sentimentale. Et cette lettre s’achevait en suspens, se brisait d’une manière équivoque et habile.

Elle fit plaisir à Sabine, qui aimait à sentir son importance ; cela lui donnait de la joie et de l’orgueil physique.

La jeune femme s’habilla gaiement, et nouant ses cheveux devant son miroir, elle goûtait l’image brûlante de sa jeunesse et de sa beauté.

Elle entra au salon avec une distraction voulue, remercia Jérôme négligemment et pourtant de façon que ce remerciement fût un secret. « C’est drôle, pensa-t-elle, je ne suis à l’aise que dans le mystérieux et l’aventure ; autrement je suis gauche, l’amitié me gêne, Jérôme même jusqu’à présent m’intimidait… »

Elle était contente de cette légère victoire remportée sur un esprit sombre et fermé. Et cette satisfaction s’éparpillait en rires, en éclats du regard, en attentions vers Henri, dont tout plaisir la rapprochait amicalement.

Au jeu de cartes, après le dîner, Sabine sentait sur elle, posé furtivement, le regard du jeune homme, ces yeux gris que l’âme obscurcissait.

Elle le sentait sans le voir, par tout son être, par le cœur et par l’épaule… Cela la ravissait, et, libre et vive, elle répondait à cette insistance par une aisance heureuse, par des mouvements de sécurité, d’autorité familières.

— Jérôme, disait-elle brusquement, en lui mettant la main sur le bras, je vous défends de jeter cette carte, c’est trop bête, reprenez-la.

Et lui, surpris, embarrassé, riant ensuite, la regardait dans son beau visage de joie.

Les journées passaient, écourtées par les perpétuelles rencontres, chauffées par l’interprétation silencieuse des paroles et des regards. Sabine était contente, elle ne pensait pas à autre chose qu’à cela : qu’elle était contente. Elle se disait : « Ce garçon est amoureux de moi », et ces mots faisaient devant elle comme une pluie de soleil derrière quoi rien n’était plus visible.

Elle vivait précipitamment, s’habillant, sortant, riant, recommençant.

Le soir, quand Jérôme se mettait au piano et chantait, elle en éprouvait un tel orgueil qu’elle craignait que cela ne parût sur son visage, et elle s’asseyait contre la lampe.

Quand elle lui demandait : « Chantez cela », et que Marie disait : « Non, cet autre morceau », Sabine la regardait avec un étonnement naïf et fâché, comme si la jeune fille s’était arrogé un droit de désir qui désormais n’appartenait plus qu’à elle.

Un soir il chanta, souriant vers elle, une de ces romances attendries où les sons, mêlés aux vers, inventent des paysages et du bonheur.

Sabine troublée le contemplait âprement.

Les paupières délicates de la jeune femme, son sourire, palpitaient comme les étoiles dans la nuit.

Curieuse et volontaire, elle observait le visage du jeune homme, l’éclat noir et blanc des pupilles, les cheveux blonds à reflets roses, et puis elle fermait les yeux, et son âme à elle poursuivait l’autre âme jusqu’au fond de la gorge chantante…

Mais des impressions si aiguës ne lui étaient pas habituelles ; elle était ordinairement étourdie et vaniteuse ; ce qu’elle faisait de plus précis était de compter, pendant les réveils de la nuit, l’âge du jeune homme et le sien, pareils tous deux, et de se réjouir d’avoir devant soi tant d’années à être contents exactement comme ils l’étaient à l’heure présente, elle belle et bonne pour lui ; lui prévenant, gâté, timide et reconnaissant.

Quoique madame de Fontenay n’eût point fait à sa belle-sœur la confidence des attentions de Jérôme, elle ne fut pas contrariée que Marie s’en aperçût et s’en ouvrit à elle, lui disant, comme un secret qu’elle pensait que Sabine ignorait encore :

— Je suis sûre qu’il est en train de devenir amoureux de toi, remarque-le.

— Tu crois ? quelle folie ! répondit Sabine.

Et, quoiqu’elle eût l’air de s’en défendre, elle éprouvait du plaisir à la curiosité de Marie, elle aimait ce qui aggravait le sentiment dont son cœur s’emplissait. Elle fut fâchée que Marie ensuite n’y fît plus attention et n’en reparlât plus.

Ne songeant à rien, elle ne songeait pas à rentrer à Paris, quand Henri vint lui dire un matin qu’il y était rappelé et qu’elle et lui quitteraient les Bruyères le lendemain.

L’idée de ce départ les attrista tous. Il fut entendu que Marie et sa mère reviendraient à Paris peu de temps après, et qu’elles gardaient Jérôme quelques jours encore.

Mais la gaieté était tombée, on négligeait les moments qui restaient.

— Que faisons-nous pour notre dernière soirée ? disait Henri qui errait, le jour de son départ, dans le jardin avec les autres, tenant le bras de sa sœur et pesant sur elle.

— Moi, je suis fatiguée, je reste là, fit Sabine, en désignant le banc de bois appuyé à un vieil arbre à noix qu’un lierre épais envahissait.

Et elle s’assit violemment, tout énergique au désir du repos.

— Alors je reste aussi, soupira Henri, qui était sans courage, et s’étendit, entraînant sa sœur près de lui, sur le gazon qui faisait l’autre bord de l’étroite allée.

— Moi aussi, dit Jérôme qui s’assit à côté d’Henri étendu.

Sabine, en face d’eux, les regardait.

Henri, quoique contrarié de quitter dans quelques heures un endroit auquel il s’attachait dès qu’il s’y trouvait, goûtait pourtant simplement la douceur du bel ombrage ; il prenait de l’air, non point la mollesse odorante que lui communiquait la proche corbeille de résédas, mais le robuste oxygène.

Il disait, avec une allégresse enfantine :

— Le soir est beau, le vent tourne un peu.

Il ne pensait pas que les mouvements de la nature pussent être autrement que vivifiants et sains aux hommes raisonnables.

Jérôme était assis sur le gazon, vis-à-vis de Sabine ; ses genoux haussés lui cachaient un peu le menton. Il portait de temps en temps à sa bouche des brins d’herbe qu’il mordait. L’air était remarquablement chaud. Jérôme se plaignait de la chaleur. Il avait cet aspect accablé et vif, ce visage éclairé, rose et glissant que donne l’été.

Comme il était assis plus bas que Sabine, elle voyait un peu son bras dans la manche de sa chemise de toile, aux manchettes dures et écartées. Le bras, le poignet et la main d’un blanc poli, les doigts fins, un peu larges aux phalanges.

Elle parlait et riait avec eux tous. En regardant Jérôme, elle se sentait contente, sûre de le dominer, d’exercer sa volonté sur cette pensée sensible et neuve.

Elle s’attendrissait qu’il eût l’air fâché de la chaleur dans le beau soir qui descendait, et aussi qu’il fût en lutte avec des moucherons qui lui passaient sur le visage et qu’il chassait en rejetant l’air de ses mains ; ces mouvements mettaient en désordre son chapeau qui glissait en arrière. Sabine le trouvait charmant dans son agacement puéril, et, par moments, ils se regardaient, sans beaucoup de profondeur et d’acuité, mais avec une pleine et claire ardeur.

— Alors, soupirait Henri, qui se plaignait d’autant plus qu’il n’éprouvait pas vivement la contrariété, nous prenons le train après le dîner, nous rentrons à Paris dans la nuit, cela sera gai ! Et puis, l’existence mondaine ; Sabine va m’arracher à ma bibliothèque pour me traîner dans les bals.

— Osez dire, interrompit Sabine, qui avait à l’excès le goût de l’exactitude chez autrui, osez dire que je vous ai souvent fait aller au bal, je dors à dix heures… Quel menteur !…

Et, pendant qu’elle se disputait ainsi plaisamment, elle pensait à l’autre cœur moins avide de repos qu’elle avait maintenant en elle, au nouveau regard avec lequel elle voyait les choses.

Marie, silencieuse, contemplait le crépuscule.

— Ah ! Sabine, murmura-t-elle, ce rose du ciel ! il semble cardé et traîné par des pattes d’oiseaux.

— Oui, répondit sa belle-sœur, dont les yeux, curieux de l’horizon, s’emplissaient de sourires, ce ciel fait imaginer et désirer de fabuleux endroits d’Orient, où le soleil est proche des sables comme une orange qui laisse couler son jus…

— Entendez-vous cette mésange ? demanda Jérôme ; elle fait un bruit voluptueux d’aiguiser son bec dans une prune fendue et juteuse.

— C’est vrai, répondit Sabine qui rêvait.

L’ombre descendait, elle ne vit plus que la main de Jérôme posée dans l’herbe.

Il vint s’asseoir auprès d’elle sur le banc, disant qu’il avait assez de la pelouse.

Il alluma une cigarette.

À la lueur de l’allumette de cire elle vit cette main, avec une admirable veine d’un vert bleu, où elle se troublait d’imaginer le flux précieux du sang.

Et, comme le jeune homme, le visage renversé vers le soir, fredonnait faiblement, Sabine, alléguant la fraîcheur de l’air, se leva, partit, pour ne pas saisir cette main appuyée sur le banc près d’elle et ne pas la presser éperdument sur son visage…

IV

Jamais madame de Fontenay n’avait été si active que depuis son retour à Paris.

Pierre Valence se moquait d’elle pour la manie qu’elle avait maintenant de dire : « Tout ce que j’ai à faire demain ! je n’aurai jamais le temps de tout faire… »

Et ce qu’elle avait à faire de si pressant, c’étaient des courses chez sa couturière où elle commandait des robes sur le modèle de vieux portraits ; des courses chez les marchands de curiosités où elle ne résistait point à l’envie d’acheter quelques pots de Saxe et de vieilles soies à fleurs.

Jérôme Hérelle avait un goût délicat et féminin de l’époque de Louis XV, ronde et pleine de bouquets.

— Cela l’amusera de trouver ces bibelots nouveaux chez moi, quand il reviendra des Bruyères, pensait Sabine.

Depuis cinq jours qu’ils s’étaient quittés, elle avait reçu de lui une lettre longue, respectueuse et réservée, et une autre lettre courte, descriptive de la nature comme un paysage peint, et d’une sentimentalité d’angélus.

Elle se rappelait en souriant qu’à part ces lettres polies et des attentions répétées, il ne lui avait pas fait entendre qu’il l’aimait. « Le pauvre, soupirait-elle, il n’ose pas. »

Elle prévoyait un été de Paris, charmant, avec lui surpris et heureux de son amitié à elle, et ensuite les longues journées tranquilles, tous ensemble dans la propriété qu’Henri possédait en Dauphiné, et qu’ils habitaient de juillet jusqu’en novembre.

« La campagne lui va bien, » pensait-elle, en rappelant en sa mémoire l’allure et le visage de Jérôme, ses cheveux romantiques, ses yeux gris de bruine légère, froids et durs souvent, et où la pensée et l’expression venaient lentement, du fond de l’âme secrète et cachée.

Elle trouvait qu’il devait ressembler à Adolphe, de Benjamin Constant, à Werther, à l’amant de Manon, et elle reportait si ingénument sur lui le goût qu’elle avait de ces héros, qu’il lui apparaissait véritablement empreint de leur fièvre et de leur mélancolie.

Dans la vie apparente de la jeune femme rien n’était changé.

Elle était attachée à Henri. Elle ne pensait lui faire aucun tort en s’occupant de Jérôme, pas plus que si elle s’était mise soudain à beaucoup aimer la peinture et à fréquenter les salons du Louvre.

Et puis elle ne s’attardait point à réfléchir, elle vivait dans un emportement léger, dans le sentiment de la vie montante et de l’infini.

Une plus générale aisance la rapprochait amicalement de Pierre Valence. Elle se plut à causer avec lui. Elle admirait ses idées nettes, un peu sèches quelquefois, pressées entre ses yeux étroits.

Mais elle le considérait, lui et les autres hommes, en comparaison de Jérôme, et tous lui apparaissaient si inférieurs à son cousin, qu’elle ne pouvait s’empêcher de croire qu’ils en souffrissent, que leur vie en fût amoindrie en toute chance de joie et d’amour. L’idée que Pierre avait pour maîtresse une actrice dont il était aimé, lui semblait affaiblissante et triste.

Pourtant, si certains que fussent son contentement et sa douce insouciance, madame de Fontenay était quelquefois, à la suite de la lecture d’un beau livre, et quand elle rentrait du théâtre, entraînée en pensée loin de Jérôme.

Elle se sentait alors vivante pour d’autres endroits de la terre, pour ces compagnons d’audace et de tumulte qui percent l’histoire de leur lance et toute l’ombre d’un seul de leur désir. Et elle souhaitait à la fois le docteur Faust, jeune et mystérieux au crépuscule, sur la petite place de sa ville, et les cerises de Florence…

Mais les curiosités dans lesquelles la jetait le caractère de Jérôme, la rattachaient vite et durement à une intrigue qui, si mince qu’elle fût, se compliquait d’obscurité.

Le jeune homme avait repris chez madame de Fontenay son attitude habituelle ; seulement sa conversation plus libre, une plus grande aisance, témoignaient qu’il s’y sentait désiré et retenu et qu’il s’y plaisait davantage.

— J’ai Pierre, tu as Jérôme, disait Henri à sa femme quand elle le questionnait sur ce qu’il allait faire dans la journée ; je te laisse la musique, ah oui ! je te la laisse ! ajoutait-il en se tenant les oreilles, rien qu’à voir le piano toujours ouvert.

Jérôme paraissait gêné quelquefois de la bonhomie d’Henri ou des insistances de Sabine pour le retenir à dîner, et il refusait alors avec une aigre obstination.

Quoique madame de Fontenay vît là le souci de discrétion qui était naturel à Jérôme, elle s’en irritait, n’ayant point dans une liaison si innocente le goût de la prudence, et n’imaginant pas qu’on pût renoncer à ce qui était le plus agréable.

Elle ne rencontrait guère son cousin en dehors de la présence d’Henri, de Pierre ou de Marie qui venait de rentrer à Paris ; mais bien qu’elle n’eût point avec lui d’entretiens isolés, madame de Fontenay sentait assez à l’entière confiance que Jérôme avait en elle, à l’autorité avec laquelle il lui conseillait ou la dissuadait de faire telle ou telle chose, à la coquetterie enfin qu’il mettait à se plaindre pour ses moindres contrariétés, qu’il avait besoin d’elle et qu’il l’aimait.

Quelquefois elle eût souhaité plus de violence sur ce visage, l’âme plus déliée et plus abondante ; mais à d’autres moments la brusque pâleur du jeune homme la persuadait d’une énergie profonde et contenue.

Un jour, Henri, qui pourtant n’observait pas volontiers dans la vie, avait dit de lui : « Ce sont ces caractères-là, prudents et patients, qui sont les plus obstinés et veulent le mieux ce qu’ils veulent. – C’est cela », avait pensé Sabine. Elle s’était fait raconter par son mari l’existence de son cousin à Paris, existence travailleuse où l’amour n’avait pas de place ; et la jeune femme avait souri jusqu’au fond de son cœur tranquillisé.

Jérôme Hérelle, présenté par madame et mademoiselle de Fontenay à quelques-unes de leurs amies, les rejoignait maintenant dans les salons où elles allaient le soir, demeurait avec elles, et quand elles étaient parties se retirait aussi. Il faisait attention à la toilette que Sabine portait, il la complimentait, la suivait du regard et lui reprochait souvent les rires qu’elle avait eus avec d’autres hommes.

— Vous aimez, lui disait-il, ces gens qui vous dévisagent, vous parlent sur les épaules et vous déclarent durement que vous êtes jolie ?

— Oui, avouait-elle, mon cher, j’adore cela.

Et ils se disputaient sur tout. Ils se disputaient sur la littérature, sur la politique, sur tous leurs goûts. Ils n’avaient de commun que l’amour de la musique et des jardins.

Les soirées, chez madame de Fontenay, qui s’écoulaient autrefois en discours paisibles, criaient et brûlaient à présent. Pierre Valence y jetait la mauvaise humeur d’une liaison qui commençait à le faire souffrir et la violence de ses opinions irritables. Il entraînait Henri dans la politique, lui conseillait une campagne de candidature, lui traçait des plans, et s’impatientait, car M. de Fontenay n’était jamais pressé.

Sabine s’entendait bien avec Pierre. Elle répondait « oh ! oui, » à ce qu’il disait ; il semblait qu’elle eût longtemps porté en elle les formules que Pierre employait, et que ce fût une délivrance délicieuse.

Mademoiselle de Fontenay soupirait ; elle eût voulu que les conversations fussent des livres et qu’elle pût, les laissant ouverts sur ses genoux, en suivre lentement les dangereux passages. Jérôme, qu’on tenait à l’écart de ces entretiens, qu’on repoussait quand il s’en mêlait, ne se fâchait pas, gardait sa quiétude courtoise, car il savait bien que ce qu’on cherche au travers de la vie était ce qu’il possédait justement : le contentement de soi-même.

V

Sur les conseils de madame de Fontenay, encouragé par le compositeur Eugène Marsan qui était son professeur, Jérôme Hérelle s’était mis au travail d’une partition d’opéra dont il espérait faire jouer quelques morceaux dans des concerts.

Il pria un jour Sabine de vouloir bien venir chez lui où il lui ferait entendre son œuvre au piano, devant son maître Marsan.

Madame de Fontenay accepta. Elle se rendit à l’appartement que Jérôme habitait dans une petite rue du quartier de Passy, et qu’elle ne connaissait pas.

Elle y allait avec une agitation contente et un léger malaise, se défiant de la susceptibilité de son goût et craignant de se déplaire aux détails d’un arrangement modeste et limité.

En arrivant devant la maison, elle vit, en levant la tête, les fenêtres de Jérôme tout en haut, dans une explosion de feuillage vert. Cela lui plut. Elle se mit à gravir le frais escalier de pierre, et dès le premier étage rencontra le jeune homme qui venait au-devant d’elle. Le léger essoufflement que la montée occasionnait à Sabine, la surprise de se trouver là, la vue de Jérôme, le sentiment dont elle était emplie lui donnaient une fièvre fine au travers de laquelle cet escalier, son compagnon et le trouble de son propre cœur lui parurent audacieux, romanesques et pervers. Elle vécut en ces quelques instants tout ce qu’elle avait lu des démarches amoureuses des femmes ; elle revoyait en pensée l’escalier qui est dans Sapho et celui par où madame Bovary, à Rouen, se rendait chez le jeune clerc.

Lorsqu’elle entra dans l’appartement de Jérôme, elle fut, en même temps, charmée d’y faire la connaissance du musicien Marsan qu’elle admirait, et de se trouver dans une pièce lumineuse et précieuse.

Par les fenêtres, que voilaient à mi-hauteur de légères soies d’un rouge acide de groseille, on voyait d’anciennes maisons à perron, d’incultes jardins embroussaillés de charmilles, de hautes usines fumantes et Paris naissant, s’étalant, grandissant au loin avec des toits de vapeur bleue.

La pièce était pleine de fleurs : d’ancolies roses et de petites branches de cerisier appuyées à la tenture de toile, d’un ton de sable fin. Le piano tenait la plus grande place dans la pièce ; il y avait au mur des aquarelles et un luth en ivoire blanc qui semblait en porcelaine.

Jérôme s’aperçut avec orgueil que madame de Fontenay regardait autour d’elle, surprise et ravie.

Des biscuits et du thé étaient préparés. On goûta. On ne songeait plus à la musique. Marsan parla peinture ; la jeune femme, moins embarrassée d’en discuter avec un musicien qu’avec un peintre, s’y risqua, téméraire et obstinée, car elle ne tenait compte aux gens que de ce qu’ils savaient tout à fait bien.

Jérôme se félicitait de la petite victoire de vanité qu’il remportait. Il était hospitalier et offrant. Tandis qu’elle s’entretenait avec Marsan, Sabine remarqua brusquement que le mot qu’elle avait écrit à Jérôme pour lui dire l’heure à laquelle elle pourrait venir était resté sur le bureau du jeune homme. Elle en éprouva du déplaisir, du plaisir… « Il aurait pu le ranger, pensa-t-elle d’abord, ne pas le laisser là négligemment. Il le garde, poursuivit-elle en pensée, il aurait pu le déchirer, ce n’était rien ; il ne veut pas le déchirer… »

Et puis on s’occupa tout de même de la partition et du piano.

Sabine, en frôlant une étagère basse où des livres étaient jetés, en fit involontairement tomber un, et, le ramassant pour le remettre à sa place, elle s’aperçut que c’était un volume des vers secrets de Baudelaire.

Ce fut à sa pensée une offense aiguë et délicieuse.

Il avait feuilleté, il avait lu ce livre ! Si pudique et si insensible qu’il parût, il recherchait pourtant les émotions des autres hommes. Et le sentiment chaste que Sabine éprouvait pour lui se déchirait voluptueusement, s’irritait de fièvre et de sang comme une égratignure.

Assise auprès du piano, entre Jérôme et Marsan, moins attentive qu’elle ne semblait l’être, elle écoutait et approuvait ; mais du fond de sa vie, elle s’adressait en pensée au jeune homme et lui disait en son cœur : « Qu’importe, vous avez un génie délicieux, mais qu’importe, laissez cela, ce n’est pas pour cela que je vous aime… C’est en toute chose que vous êtes plus beau et plus fort et plus riche que tous les autres. Votre talent n’est qu’un moment de votre merveilleuse harmonie… Que vous viviez et que je vous aie rencontré, quelle douceur !… Ah ! vous voyez bien comme en ce moment tout de vous me fait mal. »

L’heure de rentrer chez elle étant venue, madame de Fontenay exprima à Eugène Marsan le plaisir qu’elle aurait à le voir chez elle, quand il voudrait venir, et, se tournant vers Jérôme, elle lui dit au revoir avec cet air d’indifférence qu’elle essayait de prendre en présence d’un tiers, et dont la feinte inhabile révélait, au contraire, toute son agitation.

Comme elle passait la porte il lui arracha brusquement un petit bouquet de jacinthes qu’elle avait à son corsage en venant, et qu’elle tenait à la main, tout froissé. Et ils échangèrent un rapide regard où, chez Sabine, se lisait l’incessante question et chez Jérôme le secret volontaire net et dur.

Le souvenir de la demeure du jeune homme la hanta plusieurs jours ; dans les chemins de son imagination, elle se voyait recevant un mot de lui, suppliant ; et elle arrivait alors le soir par cet escalier si troublant, chez lui, et le trouvait là, sanglotant, avec des yeux enfin révélés… ils pleureraient ensemble sans savoir de quoi ; elle serait pour lui une sœur passionnée. Les bougies brûleraient dans le petit lustre à fleurs de Saxe, elle aurait ses cheveux défaits sur sa robe, et ce serait une délicieuse nuit romantique, brûlante et pure ; car elle n’imaginait rien au delà de ces larmes…

Cependant une tristesse nouvelle s’inquiétait en elle. Elle s’étonnait maintenant de certaines paroles de Jérôme. Il dit une fois : « Quand je serai marié, je ne ferai plus de musique, j’irai sur mer, et je chasserai. »

« Il est fou ! À quoi songe-t-il, pourquoi me taquine-t-il ? » pensait-elle.

Pourtant, quoique un peu de contrainte, un peu de défiance entrassent dans les manières de ce garçon, il continuait auprès de sa cousine cette assiduité inerte et tenace qu’elle prenait pour de l’amour. Mais son courage à elle commençait à se fatiguer, ses pensées s’emmêlaient, elle avait du vertige dans la tête. Elle sentait bien que, quoiqu’il ne la voulût pas quitter, c’était elle qui tirait de toute son âme sur la volonté de l’autre… Courbée en deux, tendue d’effort, elle halait le cœur arrêté de cet homme.

Elle voyait depuis quelque temps avec une lucidité singulière le caractère de Jérôme ; elle savait sa vanité, sa nonchalance obstinée, ses colères réservées et polies, sa passion de lui-même. Elle en gardait le secret jalousement et se plaisait à être seule à le connaître si bien.

Elle s’attendrissait de ses faiblesses, comme aussi de l’entendre tousser quelquefois le soir, au milieu de la fumée des cigarettes qui le gênait ; elle tressaillait à cette toux comme si elle avait vu le sang de son ami, comme ayant vu jusqu’au fond son âme physique et fragile.

Maintenant la grande stupeur de Sabine était que ce fût celui-là qu’elle aimait. Elle n’avait point ressenti pour lui ce rude appel du destin, qui, comme elle le lisait dans les livres, menait sûrement les êtres l’un vers l’autre ; elle connaissait Jérôme, elle avait parlé avec lui, presque vécu avec lui, sans que rien de lui l’intéressât ou l’attirât, et même après, quand il avait commencé de lui plaire, cela avait été sans trouble et sans excès.

Elle se laissait aller lentement à ce goût qu’elle prenait de lui et qu’il prenait d’elle.

Sabine se rappelait sa première jalousie : Une nuit qu’ils étaient ensemble à une réunion musicale, l’ayant vu entouré de quelques femmes et riant, elle avait eu l’envie de se jeter à son bras, de lui dire : « Allons-nous-en d’ici, venez, je vous prends ; vous n’êtes pas aux autres, vous êtes à moi. » Elle avait bien compris, dès ce moment, qu’elle ferait mieux de ne pas aimer ce garçon trop jeune, trop mol et trop aventureux. Et pourtant, elle s’y était acharnée avec une habileté guerrière…

Ah ! que ce visage, qu’elle avait autrefois regardé indifféremment, fût aujourd’hui pour elle terrible et mystérieux comme la mort ; qu’il fût plus difficile à contempler en face que le soleil, plus nombreux et plus cher que toutes les formes de la nature, quelle surprise et quelle humilité !

Et, fermant les yeux, Sabine se rappelait avec une acuité mortelle l’obscure douceur des cils du jeune homme, l’ombre de la narine frêle et volontaire.

Elle ne goûtait même pas près de lui le plaisir de se sentir belle, qui dans son existence avait été la plus chère émotion ; et elle n’était point belle près de lui en effet ; elle le savait, tant son visage se contractait alors en inquiétudes, en rapides vigilances, en perspicacités hostiles et soupçonneuses.

N’ayant jamais eu avec lui de clairs entretiens, elle était balancée de la joie à la crainte par les attitudes contradictoires du jeune homme, les manières de son visage et de ses paroles. Elle ne le comprenait pas.

Elle pensait que l’amitié qu’il avait pour Henri de Fontenay lui imposait de la réserve ; mais elle voyait aussi que le sentiment du devoir, le goût de l’ordre social, sa conscience n’étaient que la limite et les contours naturels de ses passions.

VI

La fin de juillet approchant, monsieur et madame de Fontenay s’occupèrent de leur départ pour le Dauphiné. Sabine flânait tristement dans la maison qu’elle allait abandonner. Elle s’effrayait de quitter Jérôme qui ne la rejoindrait que plus tard, et de s’en aller sans qu’il lui eût dit qu’il l’aimait.

Ce soir-là, qui était la veille de leur départ, monsieur et madame de Fontenay avaient réuni chez eux quelques-uns de leurs amis. Jérôme Hérelle et Pierre Valence étaient là.

Le compositeur Marsan dînait pour la première fois chez Sabine ; on lui faisait honneur. Il était brusque et rogue avec un visage d’une laideur qu’il semblait avoir choisie.

On s’étonnait, en lui témoignant trop d’admiration, qu’il eût lu les derniers livres illustres et visité les musées de Florence ; il apparaissait qu’on comptait sur son inculture comme sur son talent.

Il y avait encore le peintre Louis Laurent qui se taisait, madame d’Aumont, une amie frivole de Sabine, son mari, René d’Aumont, qui bénéficiait du peu de cas exagéré que sa femme faisait de lui, et puis il y avait un officier, Louis de Rozée, cousin de Sabine, grave et silencieux au milieu des autres. C’était un garçon intelligent et spirituel, mais plein des manières de sa caste et qui n’était brillant qu’à part soi, en dehors des possibilités d’échange, de contradiction et de réplique.

On était à table. Sabine, occupée à répondre aux propos de Marsan et de M. d’Aumont, ses voisins, sentait confusément, à sa tristesse intérieure, qu’il allait arriver quelque chose que sa raison ne pouvait point porter : sa séparation d’avec Jérôme.

Comme elle regardait de temps en temps le jeune homme, elle s’aperçut que madame d’Aumont, qui était placée à côté de lui, était jolie.

Elle s’en apercevait graduellement à la déception qu’elle éprouvait de ne point lui trouver de ces légers défauts où la jalousie se rassure, et dont on parle ensuite avec aisance et satisfaction, sans que l’invraisemblance de la critique puisse être soupçonnée d’envie.

Sabine eût donné un peu de son existence pour que cette femme devint laide, tout de suite, et elle s’épouvantait de la voir sourire avec sa bouche de rosée tiède et ses dents de cœur d’amande, à l’ombre de ses cheveux de bourre blonde, abondants et rêches, enroulés et tordus comme les longs fils du maïs.

La soirée se passait en causeries mêlées dans le salon lumineux et plein de fleurs. Il y avait, chez eux tous, ce détachement, cette mollesse, que donnent l’été et les prochains départs.

Jérôme Hérelle se mit au piano et chanta. Le musicien Marsan, assis auprès de lui, écoutait d’un air compétent et spécialiste qui semblait arrêter la musique au passage, la prendre pour lui seul et la peser.

Pierre Valence, attentif, avait son visage de lutte silencieuse où il paraissait être le dompteur de lui-même.

L’autre groupe plus à l’écart, dans la fumée de tabac, s’entretenait avec madame d’Aumont qui riait en renversant la tête, l’âme et le visage dénoués.

Sabine, assise seule sur un petit canapé, les deux bras jetés à côté d’elle et se tenant un peu soulevée sur ses mains, écoutait et regardait Jérôme. Enivrée de lui, elle souriait ; mais ce n’était pas un sourire vraiment, c’était une bouche que la douleur déchirait sur les dents…

Jérôme chantait comme les enfants jettent des cris, de toute la force de sa vie, d’une manière qui semblait l’exalter et l’épuiser ; et c’était singulièrement émouvant chez cet être délicat et vif, ce désordre et cette violence dont il semblait qu’il allait mourir.

La nuit avançait. Sabine voyait que tous ses hôtes s’en allaient et que Jérôme se disposait à les suivre.

Henri de Fontenay qui s’était plaint tout le soir d’un aigu mal de tête était parti se coucher.

Alors, comme Sabine reconduisait jusqu’au vestibule madame d’Aumont, elle donna à Jérôme, à voix basse et rapide, avec une brusque décision, un sentiment de nécessité inexorable, l’ordre de rester au salon et de l’attendre.

La maison étant vide et silencieuse, Sabine rentra dans ce salon où Jérôme l’attendait. On y respirait encore la chaleur passionnée d’une soirée de musique. Les lumières des bougies, battues par le vent venu des fenêtres ouvertes, clignaient et pliaient. Les touffes de roses parfumaient lourdement.

La pendule sonore dispersait le temps, le temps de la nuit, plus mystérieux…

Sabine ne savait plus ce qu’elle voulait dire à Jérôme ; elle avait une sorte de honte et de surprise à être là, avec sa coiffure un peu défaite et descendant sur son cou nu, avec sa robe de dentelles et de soie traînante, où ses pieds se prenaient.

Elle se sentait confuse et misérable. Jérôme était comme elle, nerveux et pâle. Il lui dit en tremblant un peu :

— Sabine, vous devriez aller vous reposer, il est tard, vous partez demain.

Et puis il se passa la main sur le front comme s’il voulait en arracher une pensée pesante, une douleur, et Sabine crut qu’il pleurait.

Alors elle le pressa contre elle d’une terrible tendresse ; et ils restèrent un instant immobiles, comme endormis dans un sommeil violent, jusqu’à ce que, les yeux fermés, Sabine sentit se dénouer l’étreinte du jeune homme ; et sans se regarder, sans se parler, la force morte en eux, ne comprenant rien l’un à l’autre, ils se quittèrent lentement…

Le lendemain, dans la clarté de sa raison revenue, Sabine se rappelait quel élan l’avait portée vers Jérôme. Élan si farouche et d’une ardeur si sombre qu’elle n’en avait pas éprouvé la volupté.

Ce qu’elle avait cherché en cet instant, contre le cœur de cet enfant, c’était le goût de son âme faible et fuyante ; elle n’avait eu, appuyée à lui, que cette idée de l’attacher à elle, de le prendre et de le garder. Elle l’avait aimé d’une mâle et maternelle tendresse, et, à l’âpreté douloureuse de cet effort, elle comprit qu’elle ne connaîtrait point avec lui de certitude et d’apaisement.

— Ah ! qu’on ait pu donner le nom de l’amour à de brèves et sensuelles défaillances, quelle stupeur, quand elle pressentait bien maintenant qu’on ne goûtait point, dans la passion, de mollesse et de plaisir. Elle était entrée dans un combat perfide, où, si blessée elle-même, elle serait pourtant celui des deux qui lutte, qui s’acharne et qui veut. Elle aurait chaque jour à regagner cet être mobile, cet esprit ondoyant et distrait, qui, aux heures des allusions, échappait aux questions pressantes comme on se défait d’une étreinte, avec une sorte de rudesse et de glissement.

Elle comprit que jamais elle n’aurait auprès de cet ami un instant de détente et d’abandon. Ce qu’elle eût désiré, ce qu’elle espérait candidement, c’était de le tenir un jour endormi contre elle, et de goûter ainsi, à la faveur du repos de cette âme, la plénitude possible de la sécurité et du pouvoir.

 

Elle se disait tout cela encore, le soir, quand, jetée dans un fauteuil de son wagon, elle regardait, par la portière du train, fuir les petites maisons jardinières des tristes banlieues de Paris.

Elle souffrait de son mari, distrait et amusé ; et puis, elle s’endormit, de ce sommeil lucide et raisonneur qui ne délie point les tourments de l’âme, mais leur donne, dans les rêves, de plus hésitants et lointains visages.

Elle s’éveilla au matin, l’esprit tout endolori, elle essayait de ne pas se réveiller, de ne plus se réveiller, pour ne pas retrouver sa pensée qui commençait de s’éclairer, qui se levait comme l’aube grise du jour de pluie qu’il faisait. Mais l’arrêt du train, des voix vives au dehors, le bruit des portières ouvertes par où entrait l’air mouillé, l’avertirent de son arrivée. Elle s’habilla, descendit aidée d’Henri, et gagna, par le quai de la gare, la petite place de terre trempée où stationnaient quelques voitures. Contre une haie de feuillage vert, des rosiers frêles et frileux tremblaient. Les montagnes au loin étaient dures et tristes, trop rapprochées par l’atmosphère.

Sabine retrouva, sans plaisir cette fois, cette terre vive du Dauphiné, imbibée de sources sourdes à peine visibles, devinées seulement par la mouillure des herbes étendues.

Ces chemins bosselés et vallonnés, ces soulèvements des plaines herbeuses, ces bourgs roulés au creux du terrain gênaient sa pensée lasse et avide de clair espace. Elle vit ce qu’elle promènerait au bord de ces routes, sous l’amer feuillage des noyers, de regrets, d’impatience et de désir.

Quand elle fut dans sa chambre elle s’appuya à la fenêtre, pensa à la douceur du passé monotone, aux joies d’autrefois, à ce qu’elle avait encore en elle d’enfantin l’autre été, et à jamais perdu, car le poison coulerait désormais le long de l’avenir.

Elle regardait la pluie.

Et elle écoutait tomber, sur le petit toit de zinc qui avançait sous sa fenêtre, le bruit des gouttes d’eau disparates.

VII

Henri de Fontenay, dirigé par Pierre Valence qui venait d’arriver, préparait, dans la partie du Dauphiné qu’il habitait, sa candidature à la députation. Pierre avait déjà renoncé à cette carrière pour lui-même. Il comptait fonder une revue socialiste et faire des conférences le prochain hiver. Dissertant et bousculeur, il mettait son ami au courant des manœuvres habiles, lui dévoilait en de longues soirées tout ce qu’il savait du cœur de la province, et l’ayant convaincu sur certains points précis et matériels où aucune idée n’entrait en jeu, – car Henri oscillait du goût de la dictature à un radicalisme attendri, – il l’entraînait chez le sous-préfet, chez les maires, où l’on parlait de syndicats agricoles et des prospérités futures.

Cette campagne électorale paraissait toute champêtre et familiale, elle se précisait dans les vignes, au bord du blé, aux fêtes des écoles où M. de Fontenay couronnait les enfants d’un feuillage en papier vert et prononçait de petits discours.

La reconnaissance qu’on lui manifestait pour avoir doté telle commune d’une pompe à incendie lui faisait éprouver noblement le sentiment de l’embarras et de sa propre générosité.

Madame de Fontenay avait auprès d’elle Marie.

La jeune femme, après la détresse des premières journées inoccupées, s’adoucissait.

Tout le jardin coulait de gommes molles, de sourdes harmonies et de parfums de miel.

C’était, dans les allées, une effervescence de chaleur, de soleil, de mouches ivres, précipitées du ciel et voyageant…

À quelques places du jardin, l’arôme de certaines fleurs – de l’œillet double et de la tubéreuse – était si fort que Sabine se sentait arrêtée brusquement par la présence de l’odeur, prise dans son cercle dense ; et elle n’osait plus bouger, émue vraiment de se trouver dans ce royaume, dans cette ronde du parfum, comme au cœur même d’une rose énorme, car, de quelque côté qu’on se tournât, il y avait du parfum…

Apaisée, assise au milieu du feuillage, la tête levée, elle regardait, pendant les heures chaudes, l’infini glisser aux parois bleues du ciel imaginaire.

Mademoiselle de Fontenay, à qui sa belle-sœur ne parlait pas de ce qui la préoccupait, attribuait ces longs silences aux vagues langueurs et aux plaisirs secrets de cette âme difficile.

Et Sabine recommençait tout son rêve.

Jérôme lui avait écrit deux lettres qui étaient semblables aux lettres d’autrefois. Il annonçait qu’il arrivait dans les derniers jours d’août.

Elle se disait : « Puisqu’il vient, puisque après la faiblesse de l’adieu il vient, c’est qu’il m’aime davantage et définitivement. »

Retombant alors aux puérils soucis qui marquaient chez elle l’accalmie des grands troubles, elle s’inquiétait qu’il n’eût qu’un an de plus qu’elle. « Dans dix ans ce sera moi qui serai la plus vieille, soupirait-elle ; mais cela ne fera rien encore, ajoutait son âme violente, la passion est plus belle que le visage !

» Je serai un jour comme les hommes qui n’ont pas besoin d’être beaux pour qu’on les aime. Et quel regard clair de fille de seize ans vaudra mon cœur démonté, mes yeux de douleur et de rage.

» Ce sont elles qui seront jalouses et qui pleureront, car je tiens en moi le divin emportement qui rend multiple et divers, et semblable à la déesse qui avait trois visages et dont tous les yeux brûlaient… »

 

Pendant les premiers jours de son arrivée, Jérôme Hérelle ne se trouva pas une fois seul avec madame de Fontenay.

Elle voyait pourtant qu’il était inquiet et troublé en sa présence, et par moments elle surprenait qu’il la regardait avec une réflexion hésitante, comme s’il eût cherché à lui parler. Elle en éprouvait un contentement renaissant qui diminuait son impatience. Elle se reposait, elle ne se pressait pas de le rencontrer et de l’entendre.

Ce jour-là, vers le milieu de l’après-midi, comme ils avaient tous, Henri, Pierre, Marie, Sabine et Jérôme, longuement causé, assis dans les fauteuils d’osier de la large bibliothèque, Henri proposa une promenade à pied qui délasserait du lourd repos.

Sabine avait des lettres à écrire et ne pouvait les accompagner ; Jérôme, lui, n’aimait pas à marcher aussi longtemps qu’eux, il ferait une petite promenade mais pas une grande, il voulait se faire expliquer le temps exact que demanderaient l’aller et le retour. On se moqua de lui ; on l’abandonna.

Madame de Fontenay s’était levée pour remonter dans sa chambre, et elle restait là maintenant, retenue invinciblement par la présence de Jérôme, qui mettait comme un poids dans son âme et la rivait à lui.

Ils étaient seuls.

Elle fit semblant de chercher sur la table où les journaux traînaient un papier qu’elle disait y avoir posé. Elle répétait : « Où l’ai-je mis ? » en remuant les journaux. Et puis elle ajouta : « Cela ne fait rien, ce n’était pas précieux », sentant que cette fausse application devenait improbable.

Elle fit mine de regagner la porte.

Jérôme l’appela doucement. Il lui dit, après un silence :

— Est-ce que vous pouvez rester un instant ? Est-ce que je puis vous parler ?

Elle lui répondit :

— Oui, que voulez-vous ?

Il se taisait.

Ses yeux à elle tremblaient ; elle savait ce qu’il allait lui dire. Il allait lui dire :

— Sabine, si vous m’aimez, venez, partons. Quittez tout et venez.

Et elle lui répondrait :

— Vous savez bien que je suis prête.

Ou bien il lui dirait sa jalousie à cause d’Henri, de Pierre peut-être, et elle rirait si gaiement et si douloureusement à la fois, qu’il verrait bien que rien hors lui n’était plus pour elle.

Ou bien il allait lui dire :

— Vous êtes plus intelligente que toutes les autres, moi je suis près de vous presque sans culture ; que suis-je pour vous ?

Et elle répondrait :

— Vous me faites plus peur que la mort…

Elle attendait qu’il parlât.

Elle s’était assise et se tenait doucement, les mains graves sur le bord du fauteuil, les yeux simples et francs, pour ne pas l’intimider.

Il lui dit :

— Vous avez toujours été bonne pour moi, je ne puis pas dire comme je suis reconnaissant, comme je vous suis reconnaissant de cette bonté… Certainement vous êtes ce que j’ai eu de meilleur dans ma vie, ma seule chance… Avant vous et Henri je n’avais pas été heureux… Maintenant je voudrais me marier.

Il ajouta plus bas :

— Quelqu’un sur qui vous avez de l’influence, mademoiselle de Fontenay…

Il attendit, il ne semblait point gêné.

Mais Sabine ne le voyait pas ; elle entendait un bourdonnement, une sonorité terribles. Il semblait qu’il lui eût crié ces paroles tout près de l’âme, dans le cerveau, au fil des nerfs et du sang.

C’était fini… Sa raison abîmée eut ce calme horrible, cette rigidité sereine que la mort donne aux visages. Elle répondit d’une voix simple et claire, d’une voix d’énergie surhumaine qui ne semblait point forcée :

— C’est bien, je vais voir ce qu’on peut faire…

Et puis elle voulut s’en empêcher, ne le put, et demanda faiblement :

— Vous êtes amoureux d’elle ?

Il s’interrogea, répondit sans ardeur :

— Oui… oui… gentiment amoureux.

Sabine se leva, elle n’avait plus rien à lui dire, elle sentait sa pâleur affreuse.

— Maintenant allez-vous-en, fit-elle, – nettement et pressée, comme quelqu’un qui se rappelle une besogne urgente, – si vous saviez ce que j’ai à faire, les lettres à écrire…

Et elle se mit à rire ; quel rire ! de quel clavier cassé de la joie venait ce rire…

____________

 

Elle resta seule, elle s’assit, elle ne savait plus rien… Elle regardait obstinément un petit paysage japonais dans un cadre de bois noir accroché au mur ; elle remarqua que, sur le papier de riz d’un ton d’ivoire, les nuages qui représentaient un ciel du soir étaient comme une fumée de cigarette ; elle regardait cela avec pitié et douceur comme si cette image lui était devenue fraternelle d’avoir assisté à toute l’horreur qu’elle venait de vivre…

Quelque chose dans son être était si cassé, si rompu en deux, qu’elle pensait avoir le corps brisé aussi, ne plus pouvoir marcher si elle essayait de se lever. Et, par besoin de ne plus voir ce qu’elle voyait, elle se leva, fit quelques pas. Ces seuls mouvements dressèrent en elle sa pensée qui se mit à revivre avec une musculature terrible.

Elle sentit cela, en eut une peur affreuse. Elle se prit la tête, ses mains retombaient et remontaient à son front, elle disait à haute voix :

— Il faut avoir du courage, du courage…

Des souvenirs lui arrivaient, souvenirs de la voix, du regard de cet homme, souvenirs qui bondissaient en elle comme des lions et, imprimant à son être les mouvements de son âme, la jetaient de côté, écrasée, les deux mains collées à la muraille.

Elle disait encore : « Il faut tuer cela, tuer cela… » et elle marchait dans la chambre avec une application, une vigueur inouïes, les bras ouverts dans un geste de force extrême.

Elle se maintenait ainsi, tendue, courbée dans l’attitude d’un arbre sous l’orage, et elle marchait rapidement ayant l’apparence de tordre du fer, de se rompre l’âme.

Et puis succédaient des instants d’abattement, une pluie molle de larmes, une pauvre douceur qui balbutiait. Elle faisait simplement : « Ah !… ah !… » à intervalles réguliers, rythme de libération, discipline adoucissante de la douleur.

Assise, maintenant, elle parlait d’une voix calme, uniforme, devant elle :

— Voilà, voilà, disait-elle, je n’avais que cela, et maintenant je n’ai rien. Je veux que quelqu’un me prenne la main et je lui dirai : « Vous êtes bon, vous êtes bon… » et je mourrai, et je serai tranquille, tranquille… et ce sera si drôle que je sois tranquille, parce que rien en moi, jamais, n’a été tranquille… Et d’abord cela ne me reposera pas d’être morte, parce qu’il faudra que je sois morte très longtemps pour que quelque chose me repose… Et cela sera si fou que je sois morte…

Elle tourna la tête vers la fenêtre qui était ouverte sur le jardin ; une petite brise chaude semblait répandre, étendre sur les chemins la fine cendre du soir. On voyait très distinctement trois peupliers sur le coteau ; Sabine les regardait, hébétée ; elle se disait qu’ils étaient rapprochés et inégaux, faiblement, comme les trois doigts du milieu de la main, juste comme ces trois doigts-là… Elle pensait : « Tout est dévasté partout, tout est petit et misérable dans la nature : les pauvres arbres avec leurs feuilles qui tremblent et à qui le vent fait peur, et tout ce jardin qui a peur du soir, et qui n’est jamais heureux et qui ne s’amuse jamais… » Elle éprouvait à présent un vide allégeant dans la tête, elle soupira : « Je suis plus calme en ce moment ; depuis combien de temps suis-je plus calme ? » Elle était comme au sortir de ces brusques et brefs sommeils de quelques minutes où le songe semble avoir tenu un plus long espace…

Une hirondelle, rapide et basse, passa, jetant un cri, deux cris, qui entrèrent en Sabine comme une flèche fine et tournante, et l’angoisse à nouveau l’inonda…

Mélancolie ! mélancolie ! axe admirable du désir ! Détresse du rêve, pour qui aucun secours, hors le baiser, n’est assez proche ; pleurs de l’homme devant la nature !… éternel repliement d’Ève et d’Adam, que les spectacles de l’univers affaiblissent l’un vers l’autre, à ces instants de l’âme où l’extrême pointe des nerfs fait le regard…

 

Madame de Fontenay quitta la pièce où elle se trouvait, parla d’une voix indifférente à Pierre qu’elle rencontra, et, entrée dans sa chambre, tomba sur son lit et espéra mourir. Elle pleurait maintenant à haute voix, sans peur d’être entendue. Elle sentit alors que tout en elle se dénouait, que la vie, la force, la prudence, l’habitude et l’instinct se défaisaient, fuyaient en larmes sur son visage.

On frappa à sa porte. Elle se redressa et cria :

— Qui est là ? On n’entre pas.

Mais la porte tourna doucement et Pierre Valence entra. Il la vit. Il dit :

— Vous êtes malheureuse, n’ayez pas peur de moi.

Sabine était descendue de son lit, toute enroulée de sa fatigue qui lui collait au corps comme des bandelettes et la faisait trébucher. Elle s’approcha de Pierre, lui prit la main, le força de s’asseoir et s’assit près de lui. Ils se turent un instant, et puis il lui dit :

— Pleurez, parlez, nous sommes seuls ; je viens de quitter sur la route votre mari et votre belle-sœur, ils ne seront pas de retour avant ce soir. Ne me racontez rien si vous voulez, mais ne retenez pas votre peine.

Et Sabine appuyait doucement sur ses yeux la main de Pierre, afin d’être sans regard comme dans la tombe profonde… Et par instants elle s’assoupissait, puis elle s’éveillait, percée de souvenirs stridents. Elle tremblait. Son cœur, qui sautait en elle, la secouait de cahots durs et répétés, il semblait qu’elle était emportée par une voiture fragile sur des routes hérissées et cruelles. Pierre lui dit :

— Vous souffrez en ce moment le plus fort de votre mal. Après, cela sera mieux, vous verrez…

Mais elle croyait que c’était irrémédiable ; elle se répétait que ce qui était tout à l’heure n’était plus ! elle ne comprenait pas qu’une minute, que la plus légère fraction du temps eût suffi à diviser sa vie, à la couper en deux, à mettre dans le passé les seuls moments de bonheur qu’elle eût eus, de quel amer bonheur, pourtant ! et, de l’autre côté, dans l’avenir, la douleur, la plaine basse, morne, et indéfinie…

Elle se lamentait ; l’amitié de Pierre, qui ne pouvait rien, se troublait de voir ces larmes. Ils étaient harassés l’un comme l’autre.

De force, pour qu’elle goûtât un peu d’air, il l’emmena dans le jardin. Elle était étonnée de tout ce qu’elle voyait. Elle ne comprenait pas pourquoi il y avait des roses sur les rosiers, des roses tranquilles et belles, lourdement balancées sur les tiges épineuses ; le soir descendait sur les chemins, s’appuyait aux feuillages, les pénétrait de son baiser triste et doux. Toutes ces parcelles de la beauté faisaient mourir Sabine au dedans de son être… Pourquoi ces fleurs, ces odeurs, ces grâces du soir, ce bruit d’argent de l’eau retombant dans le bassin, puisque l’homme et la femme étaient ennemis ?

Elle vit passer une fille de la campagne, qui traversait le jardin, tenant sa serpe et son arrosoir. Celle-là, elle était aujourd’hui comme elle avait été la veille ; elle rentrerait chez elle, paisible ; elle allait s’asseoir à sa table rustique, et puis elle se coucherait et s’endormirait pesamment. Il y avait donc des gens pour qui cette journée avait été ordinaire et facile ? C’était pour elle seule qu’il y avait eu ce brisement terrible, ce sursaut de l’univers… Elle demanda à Pierre :

— Combien de temps vais-je souffrir cela ?

Elle se faisait expliquer scientifiquement, avec des termes de médecine, l’affaiblissement naturel, inévitable, du souvenir, des sensations. Elle essayait d’y croire. Elle dit encore :

— Pourquoi l’homme et la femme sont-ils comme des ennemis ? Et pourtant, qu’y a-t-il d’autre que l’amour ?

Et elle répétait, le corps plein d’un deuil qui la tuait de stupeur :

— Qu’y a-t-il d’autre que l’amour ?…

VIII

Si lasse qu’elle fût, madame de Fontenay se contraignit à assister au dîner ; elle se forçait à un air d’insouciance, et l’application qu’elle y mettait retirait un peu de force à sa douleur. Cette soirée fut plus supportable qu’elle ne l’avait pensé. Elle ne regardait pas Jérôme, ne lui parlait pas, ou lui adressait la parole en même temps qu’aux autres, en distrayant de lui ses yeux. Elle éprouvait cette sûreté, ce calme tendu que donne le contentement d’une attitude volontaire, mais elle entendait la voix du jeune homme et elle ne pouvait rien contre cela… Il disait n’importe quoi, de pauvres choses, de cette voix qu’elle aimait. Et, à l’entendre, il semblait à Sabine qu’elle regoûtait cette âme prise au réseau des cordes vocales délicieuses…

Elle s’en alla, se mit au lit comme au tombeau et dormit longuement, de toute sa fatigue, de toute sa volonté, pressentant atrocement le réveil. Et quand elle fut éveillée, le lendemain, elle vit bien qu’elle ne se libérerait pas de sa passion. Elle la portait en elle, comme la femme porte l’enfant futur, dans sa chair vive, contre son cœur.

Elle se dit que l’espoir n’était pas fini ; que puisqu’elle ne mourait point, et que pourtant elle ne pouvait pas vivre sans son cousin, elle le reprendrait pour elle. Sur quoi avait-elle établi ce renoncement, ce désespoir ? Ne connaissait-elle point la faiblesse de Jérôme ?… Et pourtant, comme tout était maintenant difficile !

Ayant ouvert sa fenêtre, elle entendit un bruit de pas sur le gravier. C’était son mari et Jérôme, matinaux, qui se promenaient et parlaient ensemble. Ils parlaient ensemble ! Tandis qu’elle souffrait quelque chose de plus amer que l’agonie, ils parlaient ensemble, ces deux hommes dont elle avait été l’amie.

En cet instant où elle touchait le fond obscur de l’abîme, que pouvaient-ils pour elle, l’un et l’autre : l’un ignorant et l’autre hostile ?

Elle regardait le matin autour d’elle ; les mouches vives rayaient d’un bruit fin le silence de l’air ; des fleurs, que la chaleur pressait, montait un parfum fort et chaud ; le soleil tombait comme des grains de blé divin.

Sabine souffrait… Elle se disait que chaque fois que tremblerait sur le jour ébloui le ciel infini de l’été ; que partout où il y aurait de la lumière, de l’air léger, des touffes d’herbes scintillantes, de l’azur serré et coupé aux doigts vifs des feuilles ; partout où il y aurait une place fraîche à l’ombre d’un arbre, une maison naïve et douce avec le secret de sa porte, de ses stores baissés, de son lierre et de ses rosiers ; partout où serait une route avec un horizon de collines violettes, et, auprès de haies vives et de petits talus un chemin de cailloux et de rails où s’engouffre et crie un train passionné, – que partout où seraient toutes ces choses, son cœur comprimé lèverait un prodigieux et mortel soupir.

Elle irait au travers de l’été, craintive de toute beauté, âme déserte où chante plus hautement le cri de l’oiseau, le cri des violons, toute voix du désir et de l’amour…

Que ferait-elle, quand serrée à la gorge par le souvenir et le regret, les yeux fixes et brûlés comme si un vent chaud y avait entraîné du sable, elle serait avec les autres à l’heure des repas, des promenades ?…

Le matin quand les jardins sont pareils à des ruches bruissantes, avec le soleil qui file sa toile de miel, et que les bassins d’eau luisent, frais au regard comme de la porcelaine, que ferait-elle de cette ivresse de l’âme à se prolonger, à se recréer, qui est l’appel de l’amour à l’amour ?

Pendant les blancs après-midi, dans les chambres aux volets fermés, au travers desquels la lumière glisse un peu, en bandes plates, comme des rames dans l’eau, que ferait-elle à entendre battre la vieille pendule de cuivre et de bois ?

Sa chambre, avec des fleurs sauvages dans les vases, – la reine des prés, les campanules, la potentille, – aurait cette obscurité, cette odeur d’ombre des pièces où l’on tient les fruits au frais en été. Elle ouvrirait un livre, elle éviterait les romans et les tragédies, elle choisirait un récit de voyage. Mais que deviendrait son repos, sa patience, si au cours de sa lecture elle imaginait trop vivement l’Espagne jaune et sèche prise entre les jeux terribles du soleil et du taureau ?

Tourment de l’imagination ! À mesure que s’évoquerait la physionomie des villes inconnues, que chanterait le nom de Tolède et de Séville, de Grenade et de Cordoue, elle se souhaiterait là-bas avec lui, au royaume de toute violence.

Dans l’arène, devant l’homme et la bête blessés, d’un cœur plus irrité que tout le cirque sanguinaire, elle se troublerait de le voir pâlir et rire au double instinct de sa faiblesse et de sa cruauté.

Sous ce climat ils goûteraient les belles alternances du chaud et du froid, de la torpeur et de l’énervement.

Brûlés de soif, ils se désaltéreraient à des boissons d’une fraîcheur mortelle, les mains sur le marbre d’une table de café, tandis que toute leur fièvre tournerait au désir d’eux-mêmes.

Aux lassitudes de l’après-midi alourdi de ces nausées mélancoliques de l’âme que cause la sieste brûlante succéderaient l’alerte gaieté du soir, les courses au travers des ruelles noires.

Mais il ne voulait pas de tout cela, il ne voulait rien d’elle ; rien d’autre que ce qu’il lui avait demandé, son appui pour ce mariage.

Alors comment ferait-elle ? Comment pourrait-elle maintenant près de cet homme marcher le soir, avec les autres, Henri, Pierre et Marie, sur les routes assombries, parler doucement, simplement, garder contre elle ses bras désolés, tandis que de son corps rigide et de son souffle inégal monterait dans l’air la forme silencieuse du cri et des lamentations ?

À quelles ombres dans l’ombre, à quelles ombres apaisantes et caressantes tendrait-elle ses mains aiguës d’amour, son âme étirée, allongée de douleur ?…

Force du rêve, tristesse exaltée comme la lune d’été, comment la raison prévaudrait-elle contre vous, et quel espoir vous opposer, autre que celui d’une vieillesse hâtive, d’une imagination enfin lasse, d’un sang faible et ralenti ?…

IX

Les jours se suivaient sans que l’idée vînt nettement à madame de Fontenay que c’était fini, qu’elle eût à retirer de sa vie le souvenir de cette aventure et le singulier espoir qui lui restait. Elle se fatiguait le cerveau à penser, comme on se fatigue les jambes à la course.

— Alors, pourquoi toute son attitude passée, se disait-elle en songeant à Jérôme Hérelle, pourquoi le goût et l’assiduité qu’il me témoignait ?

Et elle en arrivait toujours à des solutions favorables à sa ténacité :

— Il ne savait probablement pas qu’il me plaisait aussi, mais il doit deviner mon trouble à présent, et tout va changer.

Pourtant, quand elle s’aperçut de l’impassibilité de ce garçon, de sa manière aisée, un peu plus basse de ton seulement, comme si le visible intérêt de Sabine, retiré de lui, l’eût diminué lui-même à ses propres yeux, elle comprit à quel vaniteux inconscient et pratique elle avait eu affaire.

Cette pensée ne modifiait en rien sa tendresse exaspérée. Elle aimait trop maintenant le visage pâle du jeune homme, ses yeux distraits où venait par moment seulement le regard, pour que quelque chose pût en détourner son adoration.

Afin de supporter de le voir, et elle préférait le voir à ne pas le voir, elle s’appliquait à rechercher les défauts de cette figure. Elle fut contente de remarquer un jour que Jérôme avait le menton trop court, et que de profil cela le gâtait beaucoup.

— C’est très laid, pensa-t-elle, et antipathique surtout ; comme il est antipathique !…

Elle fut un peu tranquille pendant une demi-heure, rassurée, parlant avec lui naturellement, comme aux autres ; mais, brusquement, pour une expression reconnue sur ce visage, elle retombait à son admiration qui saignait comme une blessure.

Et ce fut longtemps ainsi. Elle faisait des choses hagardes.

Un jour qu’une de ses amies, qui habitait un château voisin du sien, était venue la voir avec son petit garçon de deux ans, et, ayant un mot à écrire, s’était retirée dans la bibliothèque laissant Sabine seule avec l’enfant, elle avait pris doucement contre elle le petit, et elle lui disait dans les cheveux :

— Vous, vous, petit, vous êtes heureux, vous êtes un petit garçon, plus tard vous aimerez des femmes et cela ne doit pas être aussi terrible…

Une autre fois, comme on discutait des passions après le dîner, tous ensemble, Henri de Fontenay même étant là, et que Louis de Rozée, en manière d’interrogation vague, demandait comment, chez les femmes, naissait l’amour, Sabine impatiente et pressée répondit :

— Voilà, on ne pense à rien, on est content, on s’habille le soir, on se met des couronnes de fleurs sur la tête, et des robes de tulle où l’on est à moitié nue, on se vide des flacons d’odeur sur les bras, et on va à cela en riant, sans se douter comme on est brave ! On n’entrerait pas dans la chambre d’un parent qui a la fièvre typhoïde, et on va à cela en riant… et c’est la plus affreuse maladie, avec toutes les taches bleues sur l’âme…

Elle ajouta, l’air indifférent et désintéressé :

— Je l’ai observé chez beaucoup de mes amies.

Maintenant, la vue de Jérôme l’irritait.

Ce qu’elle endurait par lui, depuis quelque temps, de fatigues et de sentiment d’humilité, s’aigrissait dans son cœur, se révoltait.

Quelquefois elle pensait le haïr. Quand ils causaient dans le salon après les repas, harcelante, elle opposait une résistance ennemie à toutes les paroles du jeune homme, à ses moindres essais de conversation et de projets. Avec une ironie de l’attitude et du regard, elle repoussait tacitement ce qu’il disait, ce qu’il allait dire, jusqu’à ce que, sur le visage de Jérôme, apparût ce découragement physique, cette fatigue morale proche des larmes que Sabine connaissait : il lui semblait amaigri, et c’était pour elle la révélation émouvante des os profonds et secrets de toute la face délicate ; alors, soudain changée, elle devenait fraternelle, elle organisait autour de lui le contentement, la liberté. Elle eût voulu lui prendre la tête, et, la bouche douce dans ses cheveux, le consoler, le reposer de sa tendresse à elle, de sa tendresse mauvaise et nuisible.

Quoiqu’elle n’eût pas modifié ses sentiments à l’égard de Marie, elle préférait l’éviter.

Elle comprenait qu’il faudrait un jour qu’elle lui parlât de la démarche de son cousin et qu’elle lui proposât ce mariage. Elle pleurait à cette pensée ; elle était si fatiguée, si fatiguée, qu’il y avait des choses qu’il ne fallait vraiment pas qu’on lui demandât. Jérôme n’aurait pas dû la charger de cette besogne ; aussi, elle se donnait du temps, se traitait comme une malade qu’elle ménageait, attendant, pour aborder ce sujet, l’arrivée de sa belle-mère, et d’avoir eu quelques nuits de meilleur sommeil. Elle savait bien qu’elle ferait ce qu’il faudrait faire, mais elle y préparait ses forces lentement.

D’ailleurs elle avait été brave et droite, n’ayant point essayé de tromper sa conscience en se persuadant que ce mariage ne conviendrait pas à Marie. Elle sentait que mademoiselle de Fontenay pourrait être heureuse avec ce garçon qui avait de la grâce, des occupations, une vertu étroite et sèche, mais probablement exacte et fidèle ; et à elle-même il semblait encore qu’une telle union était le seul désir possible.

Un jour qu’elles se trouvaient seules, dans le salon, toutes les deux, prenant du thé :

— Marie, dit Sabine à sa belle-sœur, j’ai quelque chose à te raconter qui va te sembler très drôle. Devine qui voudrait t’épouser ?

La jeune fille fut surprise, elle leva la tête et chercha. Elle citait, après de longs efforts de réflexion, un nom, et puis un autre nom, et Sabine gentiment, l’air amusé, ayant oublié sa peine, riait, faisait, de la tête, signe que la petite se trompait.

Les tasses de thé sur la table, entre elles deux, laissaient s’en aller leur vapeur ; l’ombre et l’humidité du crépuscule entraient par la fenêtre mal refermée. On voyait le ciel, d’une longue couleur bleue encore.

Madame de Fontenay avait enlevé de ses cheveux son chapeau de fleurs ; elle le tenait sur ses genoux, elle jouait à piquer dedans, d’un mouvement vif, son épingle à boule d’opale, et fixant des yeux gais, bons, sur Marie qui ne trouvait pas, elle s’intéressait à attendre le nom qu’elle épiait, enfantinement, comme à la roue d’une loterie.

— Je les ai tous nommés, tous ceux que j’imagine, s’écria la jeune fille, dont les idées s’embrouillaient, et qui s’impatientait ; dis qui c’est, Sabine ?

— Eh bien, voilà, c’est Jérôme, ma chère, il a une envie folle de t’épouser.

Marie, ébahie, demanda, coup sur coup, avec de petites pauses :

— Non… tu crois ?… il te l’a dit ?…

— Oui, il m’a priée de t’en parler, et moi je trouve que ce serait très bien, ce mariage…

Mademoiselle de Fontenay se taisait ; elle accueillait gravement en elle cette nouvelle image de la vie qui descendait dans sa stupeur et l’illuminait. Ensuite, d’une voix pieuse, attendrie du respect qu’elle prenait de sa propre situation, elle interrogea sa belle-sœur, se faisant expliquer depuis quand Jérôme l’aimait, et s’il avait souvent parlé d’elle, et comment il en avait parlé.

Sabine répondait de manière à persuader la jeune fille, qui chaque fois s’émouvait un peu davantage.

Une grande tendresse allait de l’une à l’autre.

— Laisse-moi tout ce mois-ci pour réfléchir, murmura Marie.

Il faisait sombre dans la pièce. Le ciel, après le soleil couché, avait la couleur du petit jour ; on devinait le froid des fleurs au bruit léger du vent qui remuait les rideaux.

Marie se leva et s’assit sur les genoux de Sabine ; elle pesait sur celle-ci qui était la plus délicate.

Tombée dans la rêverie d’un passé que l’idée du mariage venait d’atteindre et de reculer, la jeune fille demanda :

— Un jour, si je suis mariée, est-ce que ce sera la même chose entre toi et moi ? est-ce que je te verrai autant ?

— Tu penses bien, répondit la jeune femme, toi et moi c’est pour toujours, ma chérie…

Leurs deux robes étaient mêlées. Sabine tenait Marie qui était lourde, et qui, bouleversée à la pensée d’une existence changée et de la vie à vivre, se pendait à elle, cachait sa tête, faiblement, comme une petite fille sacrifiée. Les jambes de Sabine étaient toutes couvertes de Marie ; un bout de la jupe de toile violette de la jeune femme dépassait seulement et bordait les pieds minces, un peu écartés dans la pose de l’effort.

Le sifflement et le bruit du train ébranlèrent de mélancolie l’air du soir ; et puis, sur le silence revenu, les grillons, aux clignements de leurs ailes, étendirent leurs nappes de cris.

Sabine, d’un geste répété, traînait sa main sur les cheveux de Marie ; elle lui chuchotait, d’une voix qui baissait et devenait mystérieuse comme la pièce sombre :

— Réfléchis, et puis décide-toi, n’est-ce pas ? je serais si contente… – et elle ajoutait : Sois heureuse !…

Et en ce moment, son cœur s’emplissait de douceur, de pardon infini, de larmes et de sainteté.

X

Marie, de temps en temps, quand elle se promenait avec sa belle-sœur, lui parlait de ce projet. Elle s’y accoutumait, l’acceptait tranquillement, sans ardeur, mais comme si c’était le plus agréable et le plus sage de ce qu’il y avait à faire.

— Jérôme est très intelligent, n’est-ce pas ? demandait-elle, et bon, il est bon pour ma mère. L’autre jour il a été très bon pour l’enfant du jardinier qu’une abeille avait piqué ; il l’a pris par la main et l’a fait entrer chez le pharmacien.

— Mais oui, disait Sabine à tout cela, mais oui, – comme si elle était bien contente que Marie lui propose des exemples de la bonté de cet homme, car, pour elle, elle ne pensait pas qu’elle aurait pu en trouver…

Jérôme n’était pas encore assidu auprès de Marie ; il lui paraissait correct d’attendre la réponse de la jeune fille avant de prendre une attitude décisive.

Il travaillait, faisait de longues promenades, seul, dans la montagne, témoignait à Sabine une amitié où rien n’était changé, qui pouvait durer toujours.

Mais madame de Fontenay fuyait sa présence ; le soir elle se retirait souvent dans sa chambre et lisait jusqu’au sommeil. Elle se défiait de ce qui était si peu encore affaibli en elle.

Les yeux de ce garçon, des yeux qu’il fixait sur elle, sans intention, par habitude de regarder ainsi lentement, lui faisaient encore trop de mal. Et cela la prenait par surprise ; c’étaient des trahisons de sa fierté à elle, une affreuse angoisse violente et basse, dont elle avait trop de douleur après.

Elle se souvenait qu’un de ces derniers soirs, justement, comme elle passait dans le salon cherchant quelque chose sur la table près de la fenêtre ouverte, elle le vit assis sur le rebord de cette fenêtre. Il était là, entre la lumière d’argent de la nuit et toutes les lueurs jaunes des bougies du salon. Sans même y penser, elle s’arrêta un instant, le regarda et elle ne pouvait pas enlever son regard ; lui la regardait naturellement, pas ému.

Un grand sanglot aride était dans son âme à elle ; elle contemplait ce visage où tout la tentait, et ses dents se serraient amèrement ; et elle eut une envie cruelle et douloureuse, une sanguinaire envie de prendre durement contre elle le jeune homme, et de voir de la joie sur ce visage, de la douleur ou de la joie, de la joie épouvantable, mais quelque chose qui fût d’elle…

Cette pensée ne dura qu’un instant ; emplie de honte elle détourna les yeux, et, lasse d’un si rude élan du cœur, elle passa la fin de cette soirée à pleurer secrètement.

Un jour que Marie et Sabine causaient ensemble, et que la jeune fille, résolue à ce mariage que sa mère encourageait, parlait de Jérôme :

— Tu vois, – ne put s’empêcher de dire Sabine, toujours obsédée, – tu vois, toi qui croyais autrefois qu’il était amoureux de moi…

— C’est vrai, répondit Marie simplement, je l’ai cru d’abord et puis j’ai vu que je me trompais.

Ce fut pour Sabine une blessure. Au moins qu’on lui laissât le passé, son passé misérable.

Elle répondit trop vivement :

— Et puis, si cela a été un peu, c’est sans importance ; il ne te connaissait presque pas dans ce temps-là…

Marie eut de l’étonnement dans ses yeux tranquilles. Elle avait senti l’hostilité du ton, mais elle avait l’habitude de ne rien juger de Sabine.

D’ailleurs les complications lui échappaient.

Jérôme l’aimait, donc il n’en aimait pas une autre ; et l’idée qu’elle avait de sa belle-sœur, idée haute, déférente et passionnée, faisait qu’elle ne supposait jamais qu’on pût, à celle-là, lui enlever quelque chose, qu’on pût l’appauvrir, lui faire tort, lui faire du mal.

Elle ne l’imaginait pas amoureuse. Elle la croyait une orgueilleuse, une curieuse et une rieuse, avec des moments amers et malades.

Elle avait parlé un jour de ce caractère avec le cousin de Sabine, Louis de Rozée, et il disait que sa cousine était une de ces femmes auxquelles les hommes – il croyait que les hommes étaient naturellement tendres et malheureux – auxquelles les hommes feraient bien de ne pas s’attacher, car elle devait être sans autre ardeur que son rire et son admirable vanité.

Pour lui, il se réjouissait d’avoir su se défaire du tourment qu’elle lui avait donné, autrefois, quand elle était presque encore une petite fille. À ce moment déjà, disait-il, l’amour qu’elle sentait autour d’elle lui inspirait un contentement cruel du visage, cet air rassasié des belles bêtes.

Il trouvait que le sentiment d’être aimée, qui doit incliner la femme vers l’homme, en pitié du moins, la jetait, elle, en dehors, vers la vie, vers d’autres rêves vagues et sombres, à quoi le pauvre amoureux n’avait rien à voir.

Il disait cela avec ses anciennes rancunes.

Marie objectait qu’elle ne l’avait pas connue dans ce temps-là, et que maintenant elle ne semblait point ainsi.

— Oh ! si, pour nous, si, répondait-il.

Et « nous », c’étaient les hommes, pas braves, pas courageux devant l’amour.

Sincère et fin, le jeune officier avouait plaisamment qu’il n’aimait pas l’énigme des yeux difficiles, et que beaucoup de ses amis étaient comme lui. Ils aimaient que l’aventure et la passion fussent ce qu’ils en savaient déjà, des recommencements sans aléa et sans danger : la femme désirable et consentante, avec autour d’elle seulement le mystère de sa robe et de son parfum, et de ses mensonges prévus. Et alors, lui et les autres se garaient des coquettes orgueilleuses de leurs joues, des femmes qui n’ont pas peur de l’homme, de celles qu’on ne tient jamais.

Tandis que Louis de Rozée jugeait ainsi madame de Fontenay, elle allait dans la vie, surprise et douloureuse, étonnée de sa blessure, s’efforçant de relever son âme qui retombait au dedans d’elle.

Elle se réjouit que Pierre Valence fût rappelé à Paris et la quittât. La bonté qu’il lui avait témoignée le soir de ses larmes, le silence affectueux où ils étaient entrés ensuite et désormais, d’un commun et muet accord, à l’égard de ce sujet, fatiguaient en elle la reconnaissance et le souvenir.

Elle avait maintenant une très vive certitude du caractère de Pierre. Elle sentait qu’il recherchait le contentement aussi nécessairement que l’air, et qu’il était mal à l’aise dans la longue pitié. Alors, elle s’était appliquée, en manière de remerciement, à simuler l’indifférence, la gaieté retrouvée après l’accidentelle tristesse, et elle avait vu que cet effort réussissait, que Pierre avait oublié le passé ; et tout cela l’exténuait.

M. de Fontenay, que le prochain mariage de sa sœur satisfaisait, avait du fond de son cœur sincère, et pour plusieurs mois, l’attitude de quelqu’un à qui il arrive un heureux événement de famille. Il s’amusait de Marie et de Jérôme, fiancés maintenant, les taquinait, les poursuivait, les isolait, leur faisait des plaisanteries que Sabine écoutait, avec, jeté vers son mari, un sourd regard de colère où jouaient les secrètes vengeances du souvenir.

Elle avait beaucoup souffert du moment des fiançailles, de l’instant où, riant et pleine d’entrain et d’habileté fraternelle, elle avait dit à Marie, en la poussant vers Jérôme : « Maintenant vous pouvez vous embrasser » ; et elle avait senti pendant plusieurs jours, de l’un à l’autre de ces êtres, la gravité attendrie de la vie échangée, l’invisible chaîne qui les empêchait presque de s’écarter longuement.

Il était à elle, elle était à lui, dans le consentement de l’ordre social et de la nature respectueuse. Et cela les bouleversait, bouleversait la jeune fille donneuse de soi-même, et le jeune homme maître d’une autre destinée.

On les laissait se promener ensemble. Sabine exagérait la discrétion, se retirait de partout, en ressentait de l’humilité et de la fâcherie.

Elle jouissait durement et jusqu’à la plus aiguë douleur de tous leurs gestes surpris : attitudes touchantes et faibles des êtres que l’attente lasse, et qui, épuisés de chasteté, s’assoient doucement l’un près de l’autre, se tiennent les mains sans désirs.

Sabine se sentait si seule, si malheureuse, qu’elle pliait vers Henri, se réfugiait près de lui, revivait un peu de passé, de candeur, d’amour ; et lui la recevait simplement, sans nouvel élan, n’ayant jamais trouvé rien de changé.

La jeune femme s’occupait aussi à défendre Marie des vivacités de sa belle-mère, qui voyait dans ce mariage une question de trousseau, une obligation de se rappeler à la mémoire de quelques dames âgées et importantes. Elle organisait sur de nombreuses listes ce que seraient la cérémonie, les invitations, les cadeaux. Elle n’envisageait du futur bonheur de sa fille que le déménagement.

Sabine fut contente que le départ pour Paris se trouvât nécessairement avancé cette année-là.

Elle en avait assez des beaux aspects de l’automne, des matins trempés de rosée ronde, de voir dans le salon Marie et Jérôme entrer, gelés de leur promenade, essoufflés, contents, et se chauffer dans la bonne odeur des feux de campagne, où brûlent du bois déchiré, de la résine et des pommes de pin.

Elle avait assez des longues soirées où l’on entendait leurs deux voix basses, et le vent autour du château, tandis qu’elle, son mari, sa belle-mère, restaient de l’autre côté de la pièce, auprès de la table et des livres, comme des vieilles gens pour qui les paroles qui se disaient là-bas ne sont plus faites.

Si cela continuait, elle allait mourir de sentimentalité, en mourir en pleurant dans les mains d’Henri.

Et elle soupirait :

— Il va encore y avoir le mariage, cette atroce cérémonie du mariage.

Elle pensait que Jérôme aimait Marie, qu’il l’aimait un peu avant, et maintenant davantage. Il était de ces êtres qui ne se donnent qu’au lieu de l’arrivée, quand la certitude paisible ouvre et clôt le désir.

Au retour, à Paris, ce fut pour tous le temps pressé, bousculé. Sabine et sa belle-sœur vivaient dans les magasins. On ne tenait pas compte de Jérôme ; on ne le voyait presque plus, tant il était de son côté intéressé à empaqueter son ancien appartement, ses vieux papiers, sa vie de garçon.

Et le jour du mariage vint ; un jour très froid au commencement de décembre.

Sabine n’en finissait pas de terminer sa toilette.

Elle avait besoin d’être très bien ce jour-là, pour elle-même, afin de se plaire et de n’être pas trop triste. Impatiente, un peu distraite par sa hâte, pressant Henri, elle arriva de bonne heure avec lui à l’église. Il faisait humide dans cette église, malgré le chauffage, et tout au bout seulement, les cierges, les fleurs égayaient, donnaient l’idée de la fête.

La mariée n’arrivait pas ; le marié non plus. On attendait, on parlait. Enfin mademoiselle de Fontenay descendit de voiture avec sa mère ; Marie était jolie, quoique embarrassée de sa robe lourde et de son voile ; elle ne regardait personne. Jérôme était là. Il paraissait ému.

Le cortège se mit en marche vers l’autel, et l’orgue gonflé laissa crever son mystique orage. La cérémonie fut lente, longue. Sabine voyait Jérôme de dos, et par moments de profil. Il était grave et ne bougeait qu’avec une extrême attention ; elle sentait comme il était attendri de son importance.

Le prêtre fit aux deux jeunes gens l’éloge de leur famille, de leurs propres mérites ; et voici que les violons, enduits de rêve, commencèrent de frémir, et que des chants d’hommes et d’enfants éclatèrent dans la tribune, au haut de l’église : c’était une allégresse terrible, un hosanna exténuant d’archanges éperdus, un essoufflement divin.

Ensuite, un ténor chanta seul, et la musique irréligieuse, la perfide musique profane imitait la barcarolle, le glissement des rames et de l’eau, les soupirs de l’amant sous le balcon de l’amante.

Sabine voyait trembler les langues d’or des bougies, les bouquets blancs des fleurs de l’autel.

Sur leurs sièges de velours, Marie et Jérôme étaient tout pâles, troublés de grandeur. Cette étonnante ivresse, ce ciel déchaîné, c’était pour célébrer leur pauvre amour ; cette fête d’or et de feu les rendait précieux l’un à l’autre.

Sabine fut jalouse ; jalouse de penser que pour elle il n’y aurait plus jamais cette pompe, cet apparat ; quand elle aimait un homme, les cieux ne s’en mêlaient plus.

Et le ténor continuait d’exhaler sa plainte vers la Vierge Marie.

— Ceux qui ont soif, et le délire, doivent appeler l’eau comme cela dans le désert… pensait Sabine.

Elle s’était avancée un peu et voyait mieux maintenant le jeune époux à qui le pieux triomphe donnait une gravité touchante, un désarroi contenu, mêlé de reconnaissance, de modestie et d’orgueil. La lumière des bougies sur sa figure et ses mains le faisait irréel, illuminé comme Noël et Pâques… Le cœur de madame de Fontenay mourait d’émotion. Elle eut tout d’un coup le plus fort attendrissement de sa vie, une envie infinie de caresser de ses deux mains toute la tête pâle, de dire à ce garçon : « Mon amour, mon enfant, venez ; vivez dans mes bras, dans mes cheveux, dans mes larmes… »

Cette journée fut mauvaise pour Sabine, et, le soir encore, elle se représenta longuement le départ des jeunes gens pour l’Italie, le voyage dans le wagon sombre, bousculé par la vitesse et par les rails.

Et puis, au bout d’une semaine, ayant épuisé les forces de l’imagination, d’un mouvement de rupture finale elle arracha le reste de son cœur à ce souvenir, les dernières fibres cassèrent et cet homme fut mort en elle.

Elle entrait dans une autre vie.

DEUXIÈME PARTIE

L’âme qui se fuit elle-même et qui se rejoint elle-même dans le plus large cercle.

NIETZSCHE.

I

Elle voyait plus souvent maintenant Pierre Valence.

Ils passaient des fins de journée ensemble, Henri, Pierre et elle.

Mais Henri prenait l’habitude de faire de longues courses à pied, avant le dîner ; il allait jusqu’à Suresnes ou Sèvres ; alors madame de Fontenay et Pierre restaient seuls après le thé, et causaient.

Ils avaient de commun, d’identique, l’orgueil et la sincérité. Pierre s’étonnait qu’elle parlât si sûrement de tout, des passions, des désirs, de toutes les subtilités de l’être. Il le lui disait. Elle répondait, grave, regardant en arrière dans son âme :

— Oui… peut-être est-ce bien que le passé ait été ce qu’il a été, et maintenant toutes mes veines ont de l’intelligence…

Il la plaisantait en souriant sur les mots qu’elle employait volontiers.

— Vous aimez beaucoup le mot « cœur » ?

— Oh oui ! avouait-elle, n’est-ce pas, c’est le mot charnel et sensible, le mot rond dans lequel il y a le sang ?

Et les mouvements de ses mains modelaient ses phrases.

Pierre n’était pas curieux ; il ne cherchait pas à savoir ce qu’elle pensait dans le moment, il ne lui parlait jamais du passé, il l’avait du fond de son cœur oublié.

Quelquefois, à l’heure où Sabine rentrait de sa promenade ou de ses courses, elle se croisait dehors avec lui qui arrivait chez elle. Ils faisaient quelques pas ensemble, et regardaient les paysages.

— Comme c’est beau tous ces petits pays en sucre dur, disait Sabine, qui montrait ce jour-là les collines basses et le Mont-Valérien dans la neige. La neige a de nobles manières, ajouta-t-elle ; remarquez-vous que les moindres choses, les choses pauvres et laides deviennent précieuses avec elle ; par exemple les tuiles et les ardoises, la cour silencieuse d’une maison, ou bien ici, sur la route, cette brouette du balayeur avec un balai en travers. Cela fait de petits morceaux de tableaux charmants. Je vois l’hiver comme les vignettes d’un livre allemand : des toits de maisons d’Alsace, avec un nid de cigognes.

Il s’amusait de ce qu’elle inventait.

— Et comment voyez-vous l’été ? lui demanda-t-il.

Elle réfléchit. Elle dit :

— Je le vois terrible, dans les provinces persanes, enfoui sous des feuillages d’un vert noir où fuse l’haleine des serpents… et puis de l’eau qu’on entend, qu’on ne voit pas, un bruit d’eau de luxe qui retombe par petites gouttes sur du marbre, et qui rend fou, car on meurt de soif et du désir de tout, dans mon été…

— Moi, interrompit Pierre, je le vois avec les yeux de la carpe qui souffle des bulles d’air sur les étangs des fables de La Fontaine. Vous souvenez-vous de cette carpe délicieuse et heureuse ?

Et Sabine la connaissait bien, pour avoir, avec elle, laissé flotter sa pensée sur les petites ondes, le long du sable et des herbes françaises.

Pierre se trouvait bien chez la jeune femme. Il s’y livrait abondamment à ses théories sociales. Sabine l’écoutait. Elle riait parfois de la manière enfantine dont elle imaginait les époques futures.

— C’est tout à fait, lui disait-elle, comme la couverture illustrée des livres utopistes : un grand demi-soleil, avec des rayons bien nets comme à une roue, levé sur une plaine où le blé germe visiblement, et un homme nu qui a l’air à l’aise et heureux. Je crois que dans ce temps-là, ce sera toujours l’été, car les grêlons dérangeraient tout…

Mais elle était, plus encore que Pierre, passionnée de justice et de pitié humaine. C’était sa seule certitude que la pitié avait toujours raison. Elle lisait des livres de science, tout ce qui explique la vie, la pensée, l’homme faible et voué à son destin misérable.

Elle aimait la vie, tous les signes de la vie.

Sur des visages d’ouvriers peints de plâtre, elle avait surpris les plus douces lignes de la résignation et de l’harmonie intérieure. Et ce spectacle lui ouvrait le cœur.

Elle connaissait l’objection d’Henri à ses théories d’humanité :

— Tu vis pourtant confortablement, lui disait son mari, tu ne donnes pas ton salon et ton collier.

Mais Sabine sentait que cela ne voulait rien dire ; elle savait que la simple fortune qu’elle avait n’était pas hostile, que ses habitudes étaient intelligentes et douces, que de porter ses cinquante perles à la rue n’eût servi de rien, et que c’était dans la clarté de l’esprit, dans la grande ardeur du cœur, dans le consentement et l’adhésion que résidaient le don essentiel, la force qui imprégnait l’air présent.

D’ailleurs ses goûts avaient changé ; elle n’allait plus dans le monde, s’était retirée du luxe cruel de l’amour, vivait à lire et regarder la nature.

Henri se disputait souvent avec sa femme et son ami. Il avait un singulier esprit habile et fermé. Il choisissait dans la vérité, prenait une part, repoussait l’autre, qui semblait pourtant aussi nécessaire, aussi indispensable à la vérité même. Et Sabine criait de cette mutilation de ce qui lui semblait l’absolu.

M. de Fontenay avait aussi une manie adroite et obscure de confondre la coutume avec la raison. Il aimait que les délinquants fussent, dans leur âme, coupables. C’était de la conscience atavique, un besoin de rigueur justifiable. Il se fâchait, disait à Sabine :

— Alors, toi, avec ce raisonnement contre le libre arbitre, tu pourrais commettre tous les actes ?

Et c’était des heures pour expliquer que, puisqu’elle n’avait pas la possibilité de ces actes-là dans ses nerfs et son cerveau, elle ne pouvait point les commettre et que la conscience était une des pièces de l’involontaire.

Mais lui restait convaincu que les savants et les philosophes établissaient l’irresponsabilité pour se libérer du devoir.

On ne s’entendait jamais.

— Enfin, comment voudrais-tu la justice ? demandait Henri.

À quoi Sabine répondait :

— La sensibilité que nous avons de nous-mêmes nous a instruits sur les causes des actions humaines. C’est irriter en moi le goût de vouloir et le goût de manger que de condamner le malheureux que la misère mène à voler son pain. Je voudrais que la justice fût simple, nourrie de science et trempée d’ingénuité ; que les hommes appelés à juger d’autres hommes eussent connu la contrainte, les tribulations ; qu’ils eussent le corps fraternel ; qu’observateurs exacts d’eux-mêmes, ils mesurassent bien quelle atténuation la culture et l’aisance ont apportée à leurs violences primitives, et qu’ainsi renseignés, ils suivissent d’un œil brave et doux, chez ceux qu’ils vont oser juger, le parcours de l’impatience à la révolte, de l’invective à la lutte et de la colère au meurtre.

Pierre souriait de contentement, et Henri, agacé, avec le sentiment de se venger de telles idées et, comme si c’était bien fait pour ceux qui les soutenaient, répliquait :

— Eh bien ! si vous voulez que les criminels se promènent, vous verrez l’agrément que ce sera !

Mais Pierre ne tenait pas à la vie des criminels, des fous, des pauvres sanguinaires. Il pensait que les supprimer, c’était aussi les débarrasser eux-mêmes de leur oppression, les délivrer de la loi affreuse de leur esprit. Quand le relèvement n’était plus possible, la mort valait mieux peut-être que le bagne éternel ; seulement, il imaginait une mort que l’on rendrait simple et pitoyable, qui épargnerait tout le frisson aux malheureux.

Sabine s’inquiétait, elle ne voulait pas, elle, qu’on touchât à la vie ; mais quand Pierre, en causant, faisait des projets de réforme mentale par l’éducation, par l’hygiène, elle écoutait avec des yeux qui approuvaient d’une manière têtue, disant que c’était l’évidence.

Lui et elle se fâchaient quelquefois pour d’autres questions sentimentales. Un soir qu’il soutenait que, désormais, en amour, il ne serait plus jaloux, sachant ce que vaut le cœur des femmes, Sabine s’indigna. Il fallait à madame de Fontenay cette certitude que les hommes, tous les hommes, pussent être encore des amants sensibles et désespérés.

Vers la fin du mois de janvier, Jérôme et Marie revinrent du voyage qu’ils avaient fait dans l’Italie glaciale, harcelés par un vent dur en poussière de verre. On se réjouit de leur retour.

Maintenant, les jeunes époux avaient l’air de gens habitués. Leurs paroles, leurs actes se complétaient. Ils ne faisaient presque plus attention l’un à l’autre, étant eux-mêmes l’un et l’autre. On sentait leurs deux vies proches et rythmées, comme pouvaient l’être, la nuit, leur sommeil et leur respiration jumelle.

Ils se ressemblaient, ayant pris des manières pareilles de rire en hochant la tête, de simuler l’étonnement.

Jérôme, heureux et posé, logeait dans le mariage comme dans un mobilier traditionnel et vénérable.

— C’est drôle, – pensait Sabine, en regardant du fond de ses souvenirs ce visage satisfait, un peu guindé, – moi qui aimais en lui le rêveur secret, le héros faible et passionné, l’amant de la lune et des jardins, douloureux comme Henri Heine, voilà tout de même ce qu’il est…

Alors, elle fut contente de pouvoir embrasser Marie sans amertume. Elle était seulement un peu triste de partager avec elle l’amitié de Pierre Valence.

Pierre aimait les deux jeunes femmes également. Quoiqu’il connût Marie depuis plus longtemps, les derniers mois l’avaient aussi beaucoup lié avec Sabine. Il avait une fraternelle tendresse pour elles deux. Sa pensée, son regard ne touchaient à elles qu’avec un respect prudent et naturel qui rendait leur familiarité délicieuse. Sabine avait compris à son retour à Paris, en octobre, que la liaison de Pierre Valence avec la comédienne était sur le point de se briser. Un jour cette femme aventureuse eut assez des jalousies de Pierre et elle le quitta d’une manière cruelle et définitive.

Pierre, après les colères de la rupture, les soupirs et les menaces, se reprenait à vivre agréablement. Pendant un mois encore il souffrit des élancements de la mémoire, et puis toute peine disparut.

Il ne crut plus qu’il l’avait beaucoup aimée, il était bien certain du moins qu’il ne la regrettait pas. Il parlait d’elle en plaisantant, et mettait à cela son orgueil d’homme bien portant qui ne s’attarde pas aux places malsaines du souvenir. Henri et Sabine l’avaient un peu querellé sur les résolutions qu’il prenait de n’être plus amoureux, car l’amour était sa hantise mystérieuse.

Henri de Fontenay ayant été nommé maire de sa commune en Dauphiné, cette charge nouvelle le contraignit désormais à de fréquents voyages qu’il écourtait autant qu’il le pouvait. Mais ces départs dérangeaient un peu l’ordre de la maison, les habitudes des repas pris ensemble, et Sabine se sentait seule, n’ayant plus rien de fixe dans sa vie.

Ses journées étaient longues ; elle ne voyait Pierre et Marie qu’à l’heure du thé ; quelquefois le soir elle allait avec eux au théâtre, et elle revenait lassée le plus souvent, n’ayant pas eu tout le plaisir qu’elle avait cru, contemplant d’un œil fatigué, par la fenêtre gelée de la voiture, le morne Trocadéro tout en brouillard dans le silence de minuit. L’air de la nuit restait pour elle mystérieux et un peu sacré. Elle ne s’habituait pas à le regarder indifféremment.

Un soir, dans un lieu à musique de cirque, tandis que sur la scène brillaient en maillot de soie et d’acier des héros lutteurs et jongleurs, Sabine s’aperçut que Pierre Valence observait obstinément une femme trop parée, penchée au rebord d’une loge. Elle était belle avec des yeux sombres et tourmentés, et des joues peintes du ton des roses de Bengale.

Pierre était assis entre Sabine et Marie ; quoique distrait par la personne qui l’intéressait, il s’occupait des deux jeunes femmes avec une amitié protectrice et fine.

Et madame de Fontenay, sans jalousie vive, pensait :

« Il nous aime Marie et moi doucement, si doucement qu’il ne peut pas choisir entre nous deux… Alors, puisqu’il est un passionné, il s’en ira vers une de ces femmes qui sont chargées de couleurs et de fleurs comme une saison ; l’amour étant plus fort que toute amitié, nous perdrons notre ami, je perdrai l’ami assidu qui égayait un peu ma vie. »

Cette inquiétude persista dans son être inconscient ; et comme son inquiétude agissait toujours, elle modifia, sans qu’elle y prît garde d’abord, son attitude à l’égard de Pierre Valence. Plus de gêne et de choix dans la familiarité remplacèrent la camaraderie.

Maintenant, quand ils étaient seuls, il y avait des silences pendant lesquels le gros bouquet de violettes de Parme, écrasé dans une coupe d’eau près du divan de Sabine, paraissait exhaler son parfum intentionnellement, et l’air restait un peu phosphorescent et remué, comme si les mots qu’ils avaient dits, lui et elle, eussent eu de petits scintillements…

Alors, ils avaient l’air tous les deux d’écouter ce que disait le silence, ce que disait le destin, et ils réfléchissaient un instant absurdement, avec les yeux dans la brume des veilleurs sur les phares, et cela troublait ensuite la simplicité de l’adieu.

Ces souvenirs disparaissaient, car Pierre était distrait, mais le hasard, une discussion, l’obscure volonté de Sabine ramenaient de pareils moments.

Le jour où elle s’aperçut qu’il était amoureux d’elle, elle éprouva non pas de la joie – les ressorts de sa joie étaient affaiblis – mais la tranquillité et le confort de s’être attaché l’amitié de cet homme. Pierre restait très à l’aise avec Henri. Le trouble qu’il sentait naître en lui à l’égard de la femme de son ami grandissait dans la confusion, et à la faveur de cette confusion il ne s’expliquait rien. Il s’occupait au premier plan de son esprit, où était la curiosité ; il ne pénétrait point dans les régions plus profondes de lui-même où était l’ombre.

Par moments, quelques silences, rares chez lui, pesaient, et il apparaissait harassé dans ces instants-là, privé de ses forces et de son intelligence.

Sabine, que cette intimité mystérieuse amusait, se faisait quelquefois des reproches. Elle se disait que ce n’était pas bien à elle d’avoir mené son ami à cette tendresse où elle ne pourrait pas le suivre, que c’était le gaspillage des plus hautes forces du cœur, et qui pouvait savoir jusqu’à quelle détresse irait la violence de cet être chez qui la passion était obscure ? Pourtant la bonté de Pierre la rassurait.

Marie s’égayait des scrupules de sa belle-sœur. Elle lui disait :

— Que veux-tu, ce n’est pas de ta faute, c’est si naturel qu’il t’aime ; comment ne t’a-t-il pas aimée plus tôt… de quoi peux-tu te tourmenter même s’il est un peu malheureux ? Tu es un beau moment dans la vie des hommes.

Mais Sabine croyait que si, que c’était de sa faute ; elle se demandait pourquoi elle avait cette manie d’imaginer qu’un homme n’aimait jamais assez une femme quand il n’en était pas amoureux, et que l’amour était la seule grande amitié de l’homme. Cela venait de ce qu’elle avait si peur des restrictions du cœur…

Pour les femmes, c’était différent. Elles pouvaient être des amies parfaites et pures, ayant en elles la source des tendresses maternelles.

D’ailleurs, Pierre avait l’air content le plus souvent. La présence de madame de Fontenay le soulageait et le réjouissait. Elle devinait que c’était plutôt loin d’elle qu’il devait être moins heureux. L’accord de leurs intelligences leur était très sensible. Lui, s’emparait des acquiescements de la jeune femme à ses idées et de chaque moment du temps où elle lui souriait avec bonté, pour s’en faire un instant de joie complète.

L’hiver passait ainsi.

Jérôme n’existait plus pour Sabine ; elle gardait seulement dans le cœur la place de l’avoir aimé ; et ce vide empêchait l’équilibre et la solidité de son caractère.

Mon Dieu ! celui-là, comme elle avait dû l’aimer, pour que maintenant, quand elle le regardait, elle éprouvât encore du plaisir à se dire : « Je le vois et cela ne me fait plus mal, je l’entends et cela ne me tue pas. »

Il restait pour elle la chose retorse et sournoise dont elle ne se rassasiait pas de ne plus souffrir.

Pierre la distrayait. Il lui manqua beaucoup pendant une semaine qu’il passa à Anzin au cœur d’une grève. Elle se consolait de son absence en étant orgueilleuse de lui. Elle voyait dans les journaux son nom mêlé à la controverse, et pensait à lui avec les mains froides de la discussion et de la bataille.

Madame de Fontenay aimait les choses de la foule et tout ce que la clameur contient de délire, de désordre, de sacrifice soudain et de faiblesse sacrée.

Elle se représentait les victoires du droit, les fêtes populaires comme dans Michelet, sous un ciel haut et bleu, entre des rangs de jeunes arbres, dans des jardins ouverts, où, près de chaises de paille et de promeneuses en toile claire, tonne Danton, la tête renversée aux bras de la chaude Révolution.

 

Quand Pierre Valence revint, Sabine le questionna impatiemment ; elle voulait tout savoir : comment était la ville et les ouvriers et ce que disaient les ouvriers.

Pierre raconta que l’un d’eux étant mort, tué dans une charge de cavalerie, ses camarades lui avaient fait de belles funérailles.

— Quelle vie ! soupirait la jeune femme.

Et elle imaginait ces travailleurs, ressemblant tous aux mineurs de Constantin Meunier, nus avec cette culotte de toile que la sueur leur colle aux hanches.

— Est-ce qu’on chantait là-bas ? demanda-t-elle.

— Oui, répondit Pierre ; l’Internationale aux sonorités noires… la Marseillaise

— Ah ! la Marseillaise !… disait Sabine, quel prodigieux rythme d’ameutement ! Quel appel ! Il semble, n’est-ce pas ? qu’au scandement impétueux du refrain, les gens, tous les gens vont venir… on les sent qui viennent, se rejoignent, se groupent, élargissent les rues de leurs coudes, tant ils sont pressés, nombreux, infinis… C’est étonnant, ajoutait-elle d’une voix basse et lentement, la foule… le nombre… Quelque chose que l’on est deux à aimer, cela fait de l’amour, et quand on est cent à aimer cette chose, cela fait de l’héroïque ! Des hommes qui réclament le droit de raisonner, de manger, de vivre, créent une religion, des symboles… Nous sentons en nous une puissance mystique s’émouvoir à l’idée du blé, du pain. Le dur pain de la faim quotidienne nous trouble jusqu’au rêve, et de même le verbe, les livres, tout ce qui exalte la justice et la liberté…

Ses yeux brillaient sur ses joues chaudes.

— N’est-ce pas, – continua-t-elle, d’une voix un peu sourde, – l’héroïsme et la sensualité sont la même chose, l’héroïsme est la plus âpre sensualité… Je me souviens d’une bagarre, dans laquelle par mégarde j’ai été prise, étant presque encore enfant, avec ma gouvernante, un jour, en hiver. On ne sentait plus le froid. Il y avait des cris, des chants… on se regardait sans se connaître, les pauvres, les riches, les ouvriers… on se regardait avec des yeux qui pénétraient, des rires fixes, mystérieux, qui mordaient les uns aux autres. Il y avait, près de ma gouvernante et de moi, deux hommes qui, poussés par les autres, nous poussaient, s’en excusaient. L’un était nu-tête, avec une veste en toile bleue, et l’autre devait être un étudiant : son chapeau était cabossé, une longue mèche de cheveux lui glissait sur l’œil ; j’avais soudain en eux une confiance familière, absolue ; je leur parlais en jetant la tête en arrière pour qu’ils vissent mon âme dans mes yeux… j’avais envie qu’ils vissent mon âme… Mon Dieu, qu’est-ce qu’il y avait donc dans l’air ? c’était plus fort, plus voluptueux, plus cruel à respirer qu’aucun printemps !…

Et les paupières de la jeune femme, étrangement baissées, diffusaient du souvenir et du plaisir.

Avec de tels sentiments, elle se plaignait de ce que la revue socialiste, à laquelle Pierre Valence se consacrait, fût si emplie de questions économiques, de chiffres et de statistiques dont la nécessité évidente ne la consolait pas tout à fait. Elle aimait le don de soi-même.

Marie entrait difficilement dans les vues de sa belle-sœur. Sa compréhension, nette et morcelée, la privait des aspects d’ensemble qui permettent la certitude et la possession. Elle ne se prononçait pas, pensant bien que les autres devaient avoir raison ; mais, comme elle ne l’éprouvait point, sa conscience lui interdisait de se reposer sur leurs affirmations.

Jérôme causait généralement avec Henri, qu’il écoutait plus que les autres, et le jeune homme, défiant des doctrines nouvelles, se rassurait d’entendre ces discours adroits inoffensifs et confus, et de n’y pas voir clair.

D’ailleurs il ne s’occupait pas volontiers de ces questions, qui irritaient le goût qu’il avait de confondre les vieilles lois avec la distinction des manières. Il s’était remis au travail et se plaisait dans l’atmosphère délicate et noble de l’harmonie. Sa femme se réjouissait de le sentir occupé. Elle l’aimait soucieusement, tremblait des résolutions qu’il pouvait prendre et craignait cet enfant qui était le maître.

Lui, l’aimait sèchement et aigrement, comme le permettait son âme vaniteuse et personnelle.

Quand il fut intéressé à l’opéra qu’il achevait, elle fut plus libre et put sortir avec Sabine, comme autrefois. Les deux jeunes femmes étaient heureuses ensemble, et Marie aidait, de sa gravité, sa belle-sœur à s’attendrir sur la bonté de Pierre Valence.

Madame de Fontenay avait dans son caractère obscur un peu de candeur joyeuse, par quoi les aventures qui la touchaient lui paraissaient d’abord accomplies et parfaites. Elle devait à ce sentiment le plaisir vif, vague, précipité qu’elle prenait par instant à la vie, et cette patience qu’elle avait de ne point rechercher la suite des événements et de ne rien demander de distinct à l’avenir. L’amour de Pierre la contentait. Ils allaient avec Marie visiter les musées, les églises, les vieux jardins de la ville. Quelquefois, le soir, elle restait une heure seule avec lui. Dans la pièce, éclairée à la hauteur des visages de lumière voilée, ils parlaient, s’interrompaient. On ne savait pas de qui venait la direction de la conversation, l’impulsion et l’élan, tant ils avaient de force tous les deux.

Pierre ramenait volontiers les questions universelles sur les points sensibles du désir et de l’amour.

Il était respectueux avec Sabine. Les seules tentatives de curiosité qu’il eût faites auprès d’elle, les seules audaces intentionnées de son esprit, étaient, par moments, des interrogations un peu vives et nettes, malgré les détours, sur les goûts, la vie, l’avenir de la jeune femme.

Mais ces choses, énoncées à voix haute et simplement, semblaient d’un confesseur ou d’un médecin, et madame de Fontenay n’en avait ressenti, après la première surprise, que peu de gêne, de trouble et de plaisir.

Il lui dit un jour, à propos d’un bouquet de roses qu’elle respirait passionnément :

— Vous ne savez pas encore, madame, quelle force de vivre est en vous. Elle se répand sur vous, se trahit dans tous vos gestes.

Et, chaque fois qu’il parlait ainsi, il semblait intéressé, amusé, perspicace, quand cela eût dû, pensait Sabine, le jeter dans les délires du désir fixe ou de la colère. Elle s’offensait de ce que Pierre touchât, avec des paroles ordinaires, à ce que le silence et la compression eussent augmenté en lui.

Un soir de pluie, en février, il rencontra, sur le boulevard, madame de Fontenay qui cherchait une voiture. Il arrêta un fiacre et proposa à la jeune femme de la ramener chez elle ; elle répondit, hésitant un peu, qu’elle voulait bien ; et lui, plaisantait, avec cette habitude qu’il prenait de défaire le mystère et la gravité de l’équivoque.

Il s’inquiéta qu’elle fût bien installée dans cette voiture cahotante dont les vitres sonnaient ; il demandait qu’elle mît les pieds sur la boule d’eau chaude. Madame de Fontenay le remerciait, mais elle ne s’occupait pas en ce moment du froid et du chaud. Elle se sentait douce et fâchée, et pliait un peu vers son compagnon, ne sachant plus si elle cherchait ainsi la sécurité ou le danger.

Pierre, qui ne réussissait pas à remonter complètement une des vitres, s’en tourmentait et croisait sur les genoux de Sabine le manteau de fourrure qu’elle avait.

Il s’émouvait de la voir dans cette voiture à sa garde. Il mit sa main sur la main de la jeune femme, et d’une voix tendre, il lui dit :

— Mon amie !

Elle, qui ne pouvait pas savoir que Pierre était heureux, content, touché et plein de douceur dans son âme, avait fermé les yeux pour mieux goûter le moment où cette voix, qu’elle connaissait bien, se troublerait, dévierait, entrerait dans le magnifique inconnu.

Pierre répétait tendrement :

— Mon amie ! et veillait au vent de la fenêtre mal close.

De moment en moment, à la lueur des réverbères, madame de Fontenay, qui avait rouvert les yeux et se taisait, voyait le visage de Pierre Valence ; et de retour chez elle, réfléchissant, elle s’étonnait de ne pas lui avoir trouvé ce regard de rôdeur trouble, cet air de vague assassin, vers l’amour, qu’elle supposait aux hommes, à l’instant des prompts désirs.

Donc, elle le sentait : Pierre était content, il était heureux…

Mais était-ce la chose qu’elle cherchait, était-ce bien ce qu’elle voulait : donner aux autres du bonheur ?

Non, elle était meilleure que cela. Elle-même n’avait pas aimé le bonheur, elle avait toujours désiré pire, et c’est pour Pierre surtout qu’elle eût souhaité qu’il souffrît.

Le sourd tumulte qui par moments traversait le cœur de cet homme se perdait trop vite dans son active gaieté. L’amour qu’il éprouvait pour Sabine était ses vacances. Il avait eu dans son passé beaucoup de tempêtes, et maintenant il entrait dans la baie d’un plaisir qui durait, se renouvelait et ne le blessait pas. L’étonnement qu’il en ressentait le reportait à des états d’esprit plus jeunes, à l’insouciance et à la sécurité enfantines.

Jusqu’à présent, il s’était tourmenté pour des femmes dont il avait eu envie brusquement, et il s’était toujours arrangé pour compliquer ses affaires. Il se lacérait le cœur de la pointe de leurs regards, organisait le soupçon et la jalousie, pleurait pour les infidélités subtiles de leurs pensées, criait pour le souvenir de leurs cheveux et de leurs mains.

Mais toutes ces choses étaient finies, finies tout d’un coup comme finit l’été un soir de pluie froide, comme finit l’ardente jeunesse.

C’étaient des possibilités qui étaient sorties de lui. Sans qu’il le sût encore, son âme de désir désormais se reposerait. Il aimerait sans cette fixité, ce choix terrible, étroit et tenace, qui, autrefois, faisait pour lui d’une femme incertaine et mobile, la seule place possible du plaisir et de la vie, l’unique aspect de l’air natal sans quoi on ne respire plus bien.

Maintenant il se disait que toutes sont pareilles à peu près, mouvantes, trompeuses et perverses. Et s’il restait ainsi, près de Sabine, c’est qu’elle lui paraissait un plus bel exemple de cette violence.

Il distinguait dans les âmes féminines les plans principaux : la passion, la dissimulation ; et il les voyait chez l’une comme chez l’autre.

Il disait « la ruse des femmes », comme il eût dit « leurs tempes douces » ; cela lui semblait une affaire de race, qu’elles avaient toutes en commun, sans beaucoup de nuances. Il percevait mal le particulier, et c’était ce que Sabine avait le plus vite senti, qu’elle n’était pas aimée comme elle l’eût voulu, pour l’unique forme d’elle-même, pour ces détails de l’âme et du regard que l’amour invente, et emploie à se blesser.

Mais madame de Fontenay, dans son cœur, ne se plaignait pas. Elle sentait l’amitié de Pierre pleine de sources intarissables. Cela suffisait. Autrefois, elle avait été exigeante ; depuis la connaissance qu’elle avait faite de Jérôme Hérelle, elle savait qu’on ne possède pas le présent, que rien n’est sûr, et elle tenait à tout comme aux êtres qui vont mourir.

Mais le retour du printemps l’agaçait.

Elle disait à Pierre Valence avec mauvaise humeur :

— Comment empêcher le printemps ?

— Nous ne le verrons pas si vous voulez, répondait-il. Venez avec moi à la Bibliothèque Nationale, où je travaille. Vous vous promènerez aux Manuscrits et aux Gravures… Les demeures de la science ont un air plus vivifiant que celui des forêts. C’est vraiment dans ces salles qu’il faudrait aller à la campagne : le silence et la profondeur dans le temps en font les lieux les plus secrets et les plus longs du monde…

Madame de Fontenay savait bien que, quoi qu’elle fît, elle souffrirait du printemps. Les yeux fermés, elle le sentait qui arrivait avec ses heures lentes, ses nuages traînés sur du bleu vif, et toute l’odeur de l’aubépine…

Dans le bois, près de chez elle, les buissons et les faisceaux d’arbres, qui, l’hiver, ressemblaient à des fagots levés sur le ciel de pluie, se couvraient maintenant, aux pointes des branches, de semis verts, de toutes petites feuilles gluantes, qui sentaient la térébenthine. Et puis, c’était vers cinq heures, le soir, un vent mou qui donnait mal à la gorge.

Les mélancolies de la jeune femme déplaisaient à Pierre Valence. Il redoutait ce qui n’était pas le rire, la compréhension et la confiance. Pourquoi compliquait-elle ainsi la vie, qui pouvait être si confortable et si facile ? Marie était plus simple et jouissait de toutes les choses ; elle était véritablement attentive, tandis que l’autre, de jour en jour, n’écoutait plus qu’en s’irritant.

Sabine n’avait pas même voulu entendre, un soir, ce que Pierre expliquait à Marie des théories de la régénérescence des cellules.

— Est-ce dans quinze ans, disait-elle, que cela empêchera le déclin, la vieillesse ? Non ! Alors qu’est-ce que cela nous fait ? Laissez-moi être triste…

Elle était de ces êtres, sans marge sur le désir, qui n’ont pas beaucoup de temps et qui veulent tout employer au bonheur.

— Mais il y a d’autres satisfactions, d’autres curiosités, madame, répondait Pierre, que la rêverie et la perpétuelle pensée de soi !

— Pas pour tout le monde, interrompait Sabine, je n’ai pas le sens des degrés du plaisir. Il n’y a qu’un plaisir, c’est ce qui fait mal.

Pierre la regardait, essayant de comprendre ce qu’elle pensait vraiment, ce qu’elle préméditait. Il croyait au déguisement éternel de la pensée des femmes, à la ceinture retenue sur la lettre amoureuse ou sur le poignard ; et il souffrait confusément de la sentir secrète et encline aux obscures paraboles : car elle racontait une histoire de fleurs, une histoire d’enfance pour libérer un bout de son âme.

Pierre la grondait ; amicalement soucieux d’elle, il la croyait malade, il lui expliquait que plus tard elle verrait que la vie et l’aventure emploieraient ses forces sourdes.

Elle dédaignait cette attitude de confident et de conseiller. C’était donc de cette manière qu’il l’aimait ! Pourquoi ne l’aimait-il pas pour ce qu’elle avait en elle de vraiment mystérieux, pour ses yeux à plusieurs couches de regards, pour ses cheveux tièdes comme les veines, ses cheveux noirs et âcres, qui avaient l’odeur du bois sec et de la fumée ; pour son âme enfin, au fond de laquelle, sous les ondes emmêlées, roulait l’enfantin caillou blanc du désir ?…

Pierre Valence s’entretenait avec Henri de ce qu’on pourrait faire pour amuser Sabine, si bien qu’elle, ayant senti leur coalition affectueuse, avait repoussé, un soir, d’un rire méchant qui était aigu et insolent comme un coup de coude, leur projet de l’emmener à la campagne.

Marie reprochait à sa belle-sœur ses vivacités.

— Tu n’es pas bien pour les pauvres qui t’aiment, lui disait-elle en l’embrassant.

— Pas bien ? ripostait madame de Fontenay. Et elle sentait ce qu’elle avait en soi qui souffrait du médiocre et du morne journaliers.

Mais elle s’observa pourtant et modifia son caractère.

Plus de douceur l’emplissait. Elle avait de la tendresse pour Pierre, ils s’étaient fait de la peine l’un à l’autre, et elle en éprouvait des remords, d’affreux remords sentimentaux d’enfant qui s’est mis en colère, méchamment, un jour de fête, après les étrennes reçues.

Que reprochait-elle à Pierre ?

De ne pas mourir à cause d’elle, inviolable, de respirer l’air de sa vie et de sa maison sans qu’il en fût bouleversé à l’image de Werther ou de Dominique ? D’aimer Henri, qui était son vieil ami, de parler avec Marie du fond de son cœur, de ne pas s’ennuyer avec les autres, de ne pas mentir, de ne pas être fourbe, de ne pas être ingrat ?

Elle le voyait bien, c’était de la folie. Aussi ne boudait-elle plus aux parties du soir qu’on faisait tous ensemble, dans la beauté de l’été maintenant venu. Elle riait, elle riait tout le temps. On pouvait la traîner dehors, dans les cabarets près des lacs d’où montait du brouillard, la faire manger sous la nuit bleue avec des insectes sur la table, cela l’amusait. Elle revoyait gaiement, sur les nappes des restaurants, s’étaler les habituels hors-d’œuvre : les petites tranches de tomates crues, vives comme de la chair, les céleris qu’on devinait craquants comme des joncs et gardant le goût de la terre, les olives roulées autour de leurs noyaux, et tous les petits poissons d’argent, étranglés de poivre.

On se passait ces plats d’attente, tandis que la musique de Bohême ou de Naples jouait.

Un musicien, le chef, menait l’orchestre de son geste, riait en prestidigitateur de la réussite des mélodies, montait et abaissait d’un signe les tons des violons et témoignait d’une connaissance rusée du plaisir des nerfs.

Le visage accéléré de fièvre, Sabine goûtait passionnément ces romances molles, qui, sur les cordes glissantes des violons, faisaient déraper son âme du plaisir à la langueur.

Mais comme elle se fatiguait !…

Était-elle faite pour cette vie sans halte intérieure, dans les décors clinquants des cabarets de verre ?

N’était-elle pas au fond un être de solitude ; qu’avait-elle le plus aimé dans la vie ? Le rêve, l’imagination, la paisible monotonie. Certainement elle avait dû être heureuse autrefois, au commencement de son mariage, quand elle peuplait de tant de vagues désirs la blancheur du vide, quand elle se réveillait lentement au matin, ne sachant pas l’année qu’il était, ni l’âge qu’elle avait, tant la douceur des jours lui semblait infinie.

Comme elle s’était amusée, en juillet, assise devant les graviers chauds des jardins, et en automne, à courir le long du feuillage rouge des noisetiers, où luisaient, durement chevillées à leurs capuchons verts, les noisettes en bois de soie…

Elle avait aimé aussi toutes les choses des maisons et des chambres, l’aurore d’été, prise dans les rideaux de perse gommée, et quand on ouvrait la fenêtre les matins d’octobre, la première entrée du vent froid, qui sentait l’anis et le raisin…

Elle avait aimé de vieilles commodes à ventre rebondi ; le tapis d’une table ronde fait du châle de son aïeule, des coussins à franges, des cache-pots, des écrans de cheminée en faille raide, d’un vert de cresson, tous les objets qui gardaient l’âme de madame de la Sablière, de Lucile de Chateaubriand et de la reine Hortense.

Ne ferait-elle pas mieux de laisser les autres sortir le soir, et de rester chez elle à s’organiser une vie paisible et rêveuse ?

Mais elle se préoccupait de Pierre. Par moments, elle ne reconnaissait pas le visage de son ami. Maintenant, pour lui parler elle n’osait plus, familièrement comme autrefois, poser la main sur son bras.

Les irritations sourdes de madame de Fontenay, ses nervosités, avaient surpris, peiné Pierre Valence. Voyant que l’insécurité flottait autour d’elle, il avait eu obscurément peur des tragédies somptueuses pour lesquelles son cœur n’était plus accordé.

Et puis il se trouvait lésé dans la chance qu’il avait eue avec elle. Il était moins heureux, il ne l’était plus. Il s’était senti tout d’un coup embarrassé d’une intimité douce qu’il désirait prolonger malgré elle, qui semblait n’y plus goûter. Alors son âme, mal à l’aise, se protégeait à son insu.

Madame de Fontenay, qui ne voulait pas perdre le peu qu’elle avait dans la vie, la grande amitié de Pierre, employait à la retenir des regards plus soigneux que des mains maternelles : retenir ! ne pas perdre ce qu’on avait ! ne pas laisser le temps passer, garder l’amour ou l’amitié, comme, étant petite, elle avait essayé de garder, de prolonger, le soir de Noël, divin et court… C’était sa faute ; si elle n’avait pas, le dernier mois, avec ses mauvais nerfs, attristé et déconcerté Pierre Valence, il serait encore le camarade au cœur profond, au rire fraternel ; il serait encore le confident curieux et discret qui l’avait irritée, l’ami égal, de toute heure et de l’avenir, à qui elle avait dans son cœur reproché cette douceur.

À présent, elle ne le comprenait plus ; et lui n’avait plus le maniement de son âme à elle. Sans se quitter, sans cesser de causer ensemble, ils s’étaient oubliés, et maladroitement ils essayaient de recommencer à se connaître ; mais la tristesse de Sabine et sa fausse mine de gaieté, le désenchantement de Pierre, qui tournait en négligence, précipitaient la rupture.

La peine sentimentale, chez madame de Fontenay, faisait résonner la mémoire jusqu’aux pointes les plus lointaines du souvenir. Tout ce qu’elle avait connu, dès le plus jeune âge, de déceptions et de chagrin, revenait, et elle souffrait alors véritablement comme les enfants, dont le cœur saute dans des larmes. Le visage et les mains lavés de pleurs, l’âme coupée d’une blessure de tendresse et de faiblesse, elle se disait qu’elle ne savait rien ménager de la vie, que probablement elle vieillirait et mourrait ayant écarté d’elle jusqu’à la sainte amitié.

Et voici qu’elle ne reprochait plus rien à Pierre, elle s’étonnait seulement qu’il ne vît pas comme elle était pleine de regrets et de soupirs, et comme sa pensée le servait tendrement. Elle se sentait triste, vertueuse et grave, fatiguée par ce nouveau chagrin, ayant perdu la jeunesse de son cœur, mais disposée à vivre courageusement et noblement. Que Pierre vînt lui parler une fois encore, et elle lui dirait tout cela, et aussi qu’ils demeurassent, elle, Henri et lui, des amis simples et confiants.

La contrariété dont Pierre Valence avait souffert avait endormi son esprit, et, à la faveur de ce sommeil, son instinct l’entraînait hors de l’ombre où s’agitaient l’inquiétude et l’effort ; il ne voulait plus rien. Ayant eu de la peine, il ne s’occupait pas de celle que pouvait éprouver madame de Fontenay.

Maintenant, par de puérils moyens, la jeune femme tentait de ramener le passé. Elle organisa une promenade sur la Seine dans un bateau qu’on avait loué pour la soirée.

Ils étaient entre eux : Henri, elle, Pierre, Jérôme et sa femme. Il faisait jour encore au moment de l’embarquement, et sur l’eau d’argent plat, qui, à l’avant coupant du bateau, fondait et jaillissait, les reflets roses et gris du crépuscule bougeaient et simulaient des vagues.

Aux deux côtés du fleuve, les collines et les berges passaient.

On voyait à Suresnes, à Saint-Cloud, à Sèvres, les petites villas frustes et prétentieuses, compliquées de peintures italiennes, de découpures mauresques, et l’une d’elles, d’un blanc de chaux, avec un dôme et une terrasse, donnait vraiment l’idée de l’Orient, évoquait, sur le ciel calme, le cri aigre et montant de la flûte tunisienne.

Dans le feuillage dru d’un coteau, un bâtiment droit, de style sévère, rappelait de vieilles gravures et jaunissait comme les pipes d’écume.

Au retour, ce fut la beauté de l’ombre, le mystère du fleuve fumeux ressemblant aux canaux de Hollande. Les lumières des côtes et des larges barques de marchandises plongeaient dans l’eau remuée, et s’allongeaient, froissées et plissées en forme d’un brûlant accordéon. Sabine, que chaque chose émouvait, le bruit de l’eau, l’odeur du goudron, une lanterne rouge dans le lointain, pensait à Pierre, dont la quiétude la déconcertait, car la nuit, croyait-elle, devait avoir pour tous la même signification.

Épouvante, douceurs, désirs, baisers que Juliette solitaire s’arrachait de la bouche et jetait aux étoiles, rossignols qui pleurez dans les arbres, grenouilles qui broyez des cris mystérieux sur les étangs mous recouverts de feuilles plates, n’êtes-vous pas les âmes désolées de la nuit, et ceux qui vous perçoivent n’ont-ils pas tous vos sanglots dans leurs poitrines ?…

Quelques jours plus tard, quand Pierre annonça qu’il partait à la fin de la semaine pour passer l’été chez son frère, en Bourgogne, où il travaillerait, car il avait perdu son temps toute l’année, affirmait-il, Sabine se dit :

— Il n’est pas bon pour moi, mais il se souviendra de tout au moment de l’adieu, où passe toujours un peu la pensée de la mort.

Ce jour-là vint. Pierre, occupé de sa malle, de son train, de regarder sa montre, ne voyait plus ses amis, venus pour lui à la gare. Sabine restait à l’écart, prévoyant le moment de gêne et d’effusion où, lui serrant les deux mains, Pierre Valence, soudain ému, les yeux pleins de souvenirs, échangerait avec elle sa vie profonde ; et alors l’intimité se referait par lettres.

Les portières des wagons commençaient de se refermer, et Jérôme criait à Pierre :

— Dépêchez-vous, montez !

Alors, oubliant sa hâte et que le train pouvait partir, une ombre lourde d’amitié et la vive angoisse de l’arrachement couvrirent le visage de Pierre qui, prenant Henri dans ses bras, le pressa fortement contre lui ; il serra la main de Jérôme, garda longuement celle de Marie, et puis, cherchant Sabine qui était derrière les autres, il lui dit :

— Au revoir, madame.

Il se hâtait, car il n’avait plus le temps…

Et Sabine comprenait. À présent, il était, comme dans le passé, l’ami d’Henri et de Marie, leur ami sûr, familier et fidèle ; pour elle, il n’était rien. Il avait tout à fait oublié l’année qui venait de s’écouler : pour les autres, il partait, mais d’elle, il s’en allait, il s’en allait véritablement…

II

Madame de Fontenay, tranquille et lasse, se disposait, vers la fin de juillet, à quitter Paris pour le Dauphiné, avec son mari, lorsqu’elle reçut un mot de son père qui lui disait qu’il était malade, qu’il passerait l’été en Suisse et qu’il désirait la voir.

Depuis le mariage de M. de Rozée avec cette jeune fille viennoise qu’elle refusait de connaître, Sabine s’était retrouvée avec son père à Paris plusieurs fois ; mais, hostiles et fermés, ils n’avaient eu rien à se dire. Maintenant, elle se sentait changée : avait-on le droit de juger, de haïr, et le temps de se fâcher pour ce que faisaient les autres ? D’ailleurs, n’était-ce pas naturel que cette seconde femme de son père l’eût épousé probablement pour sa fortune et le nom qu’il portait.

Elle aussi, avait été vaniteuse autrefois. Cette personne ne devait pas avoir plus de défauts qu’elle n’en avait elle-même, et elle croyait les avoir tous, puisqu’elle était triste et malheureuse ; elle sentait bien que les âmes vertueuses, qui n’éprouvent ni l’envie, ni l’orgueil, ni l’éternel sentiment de soi-même, ne descendent pas à de tels abîmes de défaillance et de langueur. Elle avait vu des vieilles filles et des veuves vivre seules et durement, travailler, donner des leçons dès l’aube, avoir leurs tiroirs pleins de lettres d’amour fini et trahi, et pourtant rire, le cœur éclairé, pour du bonheur qui arrivait aux autres.

Madame de Fontenay dut se résigner à laisser Henri partir seul pour le Dauphiné où l’appelait le souci des élections, fixées au printemps prochain. Et tandis que Jérôme, Marie et sa mère s’installaient dans leur château de l’Oise, elle se disposa à rejoindre monsieur et madame de Rozée.

Elle descendit du train à Genève, un matin du commencement d’août. L’air avait une densité bleue. Les vagues molles du lac soulevaient et portaient des cygnes immobiles tout autour de l’île de Jean-Jacques.

Du soleil grésillait sur les murs blancs, les trottoirs, les hauts monuments de la ville.

Madame de Fontenay prit une voiture qui devait la mener à Ferney, où son père et madame de Rozée avaient loué une petite maison dans un jardin.

Elle fit un trajet charmant entre l’eau, la plaine fleurie et les vignes ; mais elle n’en jouissait pas complètement, étant préoccupée de la manière dont elle voulait se comporter avec madame de Rozée, qu’elle imaginait, d’après ce qu’on lui en avait dit, aiguë, rose et d’un blond vif, avec une taille étroite et des mouvements d’acier.

Ayant traversé la petite ville de Ferney, sonore du bruit de sa fontaine et du cri des enfants qui sortaient de l’école, madame de Fontenay descendit de voiture devant une porte rustique ombragée de sapins. Elle poussa la barrière de bois et entra dans une allée de graviers qui montait un peu vers la maison ; sa jupe de linon rose, alourdie de dentelles au bas, traînait les cailloux. Elle remarqua quel mystère de mousse, de terre noire, de parfums humides et de petits champignons vivait sous les branches pendantes des sapins foncés.

Dans l’air chaud du milieu de l’allée, le silence semblait filer du soleil et du miel, aidé par le vol des insectes énervés qui faisaient un imperceptible bruit de rouet. Les hautes tiges des fleurs dans le gazon inculte, l’assiette verte du pissenlit, la fléole pointue luisaient recouvertes d’une fine sueur.

Madame de Fontenay monta les marches de pierre du perron qu’un arceau de vigne abritait, et elle vit en face d’elle, au bout d’un petit couloir, dans le salon dont la porte était ouverte, une femme qui se levait vite, laissait tomber une broderie et des ciseaux, et s’avançait vers elle.

Cette personne jeune, qui paraissait austère avec ses cheveux relevés, ses yeux au regard droit et sa taille inflexible, ne lui plut, ni ne lui déplut.

Elles se dirent bonjour courtoisement, et Sabine, qui pensait masquer sa gêne par la volubilité, racontait en désordre les embarras de son voyage, entassait les mots et riait gauchement en posant les deux mains sur le bras le l’autre.

Mais madame de Rozée, continuant de sourire par politesse, paraissait étourdie de ces élans, si différents des habitudes de réserve et de froideur qu’elle avait, et qu’elle croyait communes à toutes les jeunes femmes bien élevées.

Sabine sentit l’étonnement qu’elle causait ; pourtant l’attitude de madame de Rozée était si franche, si doucement sérieuse, qu’elle ne lui en voulut pas d’un calme qui ressemblait à une réprimande, et que se sentant brusquement redevenir toute jeune près de cette personne qui n’avait que deux ans de plus qu’elle, elle lui demanda, avec une modération de tout son être, si son père était là en ce moment, et si elle pouvait le voir, car elle ne l’avait pas prévenu de l’heure de son arrivée, afin qu’il en eût la surprise.

Madame de Rozée répondit qu’il devait être occupé à écrire dans sa chambre, et que sa fille aurait le plaisir de le trouver en bonne santé.

Avec des manières simples et une grande politesse, elle conduisit madame de Fontenay à travers la maison, dont le plancher verni craquait. Par la porte fermée de la chambre, elle appela son mari qui accourut, prit sa fille, l’embrassa, la regarda et l’embrassa à nouveau.

— Tu vois, Alice, dit-il en se tournant vers sa femme, je t’avais bien dit comme elle était jolie.

— Oui, – répondit madame de Rozée, qui souriait tout à fait maintenant, l’air pensionnaire, les yeux contents, la bouche contente.

On s’occupa de décider Sabine à habiter la villa ; mais elle affirma qu’elle serait très bien logée, avec sa femme de chambre, dans un petit hôtel de Ferney, et que ce serait plus commode aussi pour les jours où Henri viendrait.

Elle promit de prendre ses repas chez son père et d’y être le plus longtemps possible.

Il était près d’une heure ; on se mit à table.

Sabine n’avait pu qu’enlever son chapeau de paille jaune couvert de clématites et arranger ses cheveux mêlés, avec ses doigts, devant la glace. La coquetterie, qu’elle avait toujours en présence de l’attention et de l’examen féminins qu’elle redoutait, devait se résigner à cette seule toilette, puisqu’il était tard, et à l’ennui de sa robe toute plissée par la nuit de voyage.

Madame de Rozée lui disait en la taquinant :

— Vous êtes très bien ainsi, ne vous tourmentez pas, venez.

On voyait bien qu’elle-même, sortie de son cabinet de toilette où elle mettait le temps qui convenait à sa coiffure et à un exact ajustement, n’y pensait plus jamais.

— Vous n’êtes pas coquette ? demanda Sabine, en regardant tout au long la jeune femme, droite et bien habillée.

— Non, – fit madame de Rozée en riant, et amusée, comme si la coquetterie était un gentil défaut qu’ont les jeunes filles et qu’il est drôle de prolonger après vingt ans.

La petite salle à manger plut à Sabine. Elle était en bois frais encore et sentait la résine. Cette pièce donnait sur le coin touffu du jardin. Les branches d’un pin venaient si près de la fenêtre qu’on pouvait voir, tout contre la vitre, sur l’une d’elles, plus fine et plus balancée, un oiseau, gonflé de plumes, qui se reposait entre les aiguilles vertes et les petites pommes de pins. On n’entendait aucun bruit, ni dans la maison, ni dehors, seulement un crépitement latent, comme si le silence enregistrait l’heure et le temps, les buvait par petites aspirations régulières…

Et c’était vite le milieu du jour, vite le crépuscule, vite le soir à la campagne.

 

Le lendemain de l’arrivée de Sabine, madame de Rozée lui avait dit, en lui prêtant une ombrelle pour la conduire au jardin :

— Nous nous connaissons un peu à présent, appelez-moi Alice, oui ?

Et l’interrogation sur le mot « oui » était charmante, hésitante et autoritaire à la fois.

À voir M. de Rozée auprès de sa femme, la différence de leurs âges n’étonnait pas, tant il paraissait vif et heureux auprès d’elle plus grave et précocement mûrie.

Sabine savait peu de chose de la vie passée de sa nouvelle amie ; elle avait seulement appris par elle qu’ayant perdu ses parents de bonne heure elle avait été élevée par ses tantes, et ensuite s’était mariée selon son cœur. Aux questions que Sabine lui posait, madame de Rozée répondait : « Ne parlons pas de moi, voulez-vous ? », avec une simplicité qui témoignait d’une sincère habitude de ne pas s’entretenir de soi et de ne jamais se plaindre.

Madame de Fontenay commençait à se sentir heureuse à la manière qui, peut-être, lui était la plus chère. Des heures régulières la ramenaient chez son père, qu’elle trouvait occupé à lire avec sa femme, déférente et studieuse. Quelquefois elle surprenait, entre eux, ces regards de bonté infinie, où un être accepte tout l’autre être.

L’estime que Sabine éprouvait pour la jeune femme s’accroissait de la connaissance qu’elle faisait chaque jour davantage de cette âme qui était bien des pays d’Allemagne, où les légendes blanches, comme les belles cigognes, habitent le foyer des hommes...

Toutes deux se plaisaient ; elles s’asseyaient l’une près de l’autre, sur le banc du jardin, autour de la table de bois, peinte en vert ; l’une brodait, l’autre lisait ; elles s’arrêtaient quelquefois ensemble de faire ce qu’elles faisaient, pour regarder la douceur de l’été et dire de ces mots vagues, isolés, détachés de la pensée complète, où le cœur secret se révèle. De temps en temps, un petit papillon violet s’en allait de la houppe d’une fleur sauvage et semblait l’âme du parfum.

Madame de Fontenay s’emplissait du rêve grave de l’autre jeune femme, était comme une sœur, entre les bras de qui toutes les pensées de l’autre couraient.

Elles se respectaient mutuellement. Madame de Rozée goûtait maintenant en Sabine l’élan et l’emportement ; elle était de ces personnes enclines à la vertu, qui pensent que l’ardeur est un don plus haut de charité humaine et ne peut s’employer qu’au bien.

La réserve qu’elles gardaient ensemble était délicate et charmante ; elles essayaient de se deviner au lieu de tout se dire, et se ménageaient à la place de se consoler.

Elles avaient des rires de jeune fille que chaque journée contente ; la nature leur paraissait familière et mystérieuse ainsi qu’elle est dans les contes, et une prune tombée de l’arbre sur leurs genoux les égayait comme un cadeau.

— Je crois beaucoup aux histoires des fées, disait madame de Rozée en souriant – et, en effet, à l’écart de sa raison sage, son cœur y croyait. – Rien n’empêche, poursuivait-elle plaisamment, que, la nuit, des nains, en longs capuchons, viennent boire la rosée au calice amer des dents-de-lion…

Et Sabine se souvenait comme elle aussi avait aimé l’interminable histoire d’une famille de colimaçons, logée dans l’herbe sous un toit de feuilles mouillées.

— Vos contes français, dit madame de Rozée, n’ont pas, je crois, cette connaissance minutieuse du potager, de la ruche, de la souricière…

— C’est vrai, répondait madame de Fontenay, nos contes, ceux de Perrault, si beaux, s’adressent aux petits hommes et aux petites femmes que sont les enfants de chez nous. Ce sont des histoires sans innocence qui traitent de la vanité, de l’envie, de l’amour et de la prodigalité. Il y a dans Peau d’Âne un prince qui meurt de continence et du goût d’un gâteau où trempèrent les doigts de la bien-aimée. On sent que la robe couleur de lune et la robe couleur du temps sortaient de chez la bonne faiseuse de l’époque. Ces contes ressemblent à la vie ; les fées n’y interviennent que comme le hasard, chez les humains…

 

Lorsque Henri de Fontenay venait passer quelques jours auprès de sa femme, il se félicitait de l’heureuse influence que madame de Rozée avait sur elle, et se reposait agréablement.

Sabine était si attachée maintenant à la petite ville de Ferney qu’elle n’imaginait pas le moment de son départ. Elle connaissait de tout son cœur la rue pavée, les boutiques qui se rangeaient et se poussaient le long de l’étroit trottoir.

Quand elle passait près de la place où se trouvait la statue de Voltaire, qui y semblait non point fixé, mais arrêté seulement et en promenade, dans l’attitude de la marche et de la conversation, elle éprouvait cette tendresse déférente que lui donnaient les grandes gloires, et elle aimait que ce bourg fît jouer ses enfants et envoyât ses servantes chercher de l’eau à la fontaine, sous les yeux de ce père illustre.

L’automne vint ; les deux jeunes femmes ne s’asseyaient plus au jardin, avec leurs corbeilles à ouvrage. C’était fini, la saison d’été, si tendre aux créatures, quand le dehors a la température des chambres, que les allées sont comme les longs couloirs bleus et fleuris de la maison, et que la nuit des jardins est habitable, à peine moins tiède que le jour, et plus amoureuse seulement…

Mais elles étaient contentes encore. L’automne leur rapprochait le cœur, comme des mains qui cherchent à se chauffer ensemble. Elles se promenaient vite sur les routes, fraîches à leur respiration. Le soleil et de l’air bleu brillaient en haut ; il semblait que l’été se retirât en montant. Des troupeaux paissaient sur la pente ronde des collines, leurs cloches cognaient l’air et sonnaient. Les feux d’herbe brûlaient et toute la campagne avait l’odeur d’un toit qui fume. Des noix abattues, des châtaignes molles et incurvées, hors du hérisson vert des coques, couvraient les bords des chemins.

Madame de Fontenay remarquait, en marchant, la terre d’automne, fine et serrée comme la pâte douce des gâteaux. Elle était heureuse. Sa joie sortait d’elle en hymne léger.

— Ô soleil, pensait-elle, qui ennoblissez toute chose, la plaine lourde où le bœuf et le cheval travaillent, la mare du village, et le pauvre tas de cailloux sur la route vicinale, si brillant et pareil à de la monnaie qu’il semble la fortune du prodigue abandonnée là, faites que je sois, longtemps encore, candide et tranquille, comme ce mur recouvert de cymbalaire rose, comme le petit sapin qui joue avec les couches d’air, prises entre ses branches superposées…

Alice et Sabine s’amusaient à retrouver après la mélancolie du crépuscule, goûtée dehors, le salon vitré où le feu flambait ; le vent jetait contre la fenêtre la vigne-vierge rouge, pendant du balcon d’en haut.

Quelquefois madame de Fontenay parlait de ce qu’avait été son passé, de ce qu’elle craignait de l’avenir.

— Non, vous ne sentirez plus de cette manière, disait madame de Rozée.

Et elle ajoutait : « N’est-ce pas ? » pour que l’autre dît oui et que ce fût une promesse, un pacte, ce qui pour elle était sérieux.

— Vous ne savez pas, reprenait Sabine, comme je suis bien près de vous ; je voudrais vivre sans vous quitter, ici ou à Lausanne protestante et studieuse, qui vous ressemble. Vous êtes bonne…

— Je ne suis pas bonne, affirmait Alice, car elle avait une idée de la perfection.

Toutes deux n’aimaient pas penser à leur départ, qu’elles sentaient proche, M. de Rozée devant aller passer l’hiver en Égypte.

Lorsqu’il fallut prendre une décision, Sabine préféra partir la première, pour ne pas voir la maison où elle avait été heureuse se fermer et les autres s’en aller.

Le jour de la séparation attrista les deux amies. Elles se quittaient pour longtemps, ne sachant pas si elles pourraient se retrouver le prochain été. On sentait que l’absence ne changerait rien au cœur fidèle de madame de Rozée. Elle était de la race de ces filles de François de Sales qui causent toute la vie avec leur enfant mort. Elle s’occupait que Sabine fût plus forte pour l’existence. Elle la regardait avec ces yeux des mères qui s’assurent que l’âme et le corps du petit sont bien pour le long voyage.

Elle perdait avec Sabine la plus douce joie de sa vie, mais elle ne se plaignait pas. Et gagnée par cet exemple, quand l’heure de l’adieu fut venue, madame de Fontenay s’en alla simplement, comme si elle pouvait revenir le lendemain…

TROISIÈME PARTIE

… Si l’on songe à leur timidité naturelle et à la peur extrême qu’elles ont de la mort.

MICHELET.

I

Lorsque monsieur et madame de Fontenay se retrouvèrent à Paris, la vie recommença plus douce pour l’un et l’autre.

Sabine gardait, d’avoir aimé madame de Rozée, une humeur égale. Lui, que rien n’étonnait, se réjouissait seulement. Le cœur de sa femme lui apparaissait comme le temps, qu’on ne prévoit ni n’empêche. Il se retournait du côté du plaisir aussi aisément qu’il s’était établi dans le regret ou l’indifférence.

Il semblait quelqu’un qui a plus de chance quand Sabine était heureuse, et qui supporte facilement d’en avoir moins quand elle ne l’était pas.

Quelquefois, le soir, le petit salon qui donnait sur le jardin de l’avenue s’emplissait, malgré les vitres closes, de l’odeur du dehors : odeur de nuit et de brouillard, à laquelle la cheminée mêlait un goût de cendre chaude. Et cela rappelait à Sabine des marrons qu’elle mettait dans le feu, quand elle était petite, et qui donnaient ce même parfum. Elle disait à Henri :

— Il faudrait avoir des enfants maintenant, pour jouer devant nous…

Elle avait espéré que son amitié avec madame de Rozée lui serait un soutien. Mais madame de Rozée écrivait peu, et seulement des lettres brèves et simples. Sa bonté était dans ses actes.

Pourtant Sabine vivait contente ; quelques mois passèrent ainsi.

Son mari entra un matin chez elle et lui dit :

— Tu vas faire quelque chose pour moi aujourd’hui. Figure-toi que j’avais un rendez-vous vers cinq heures chez Philippe Forbier, à qui j’ai un service à demander, et que je ne puis pas y aller. J’ai une grippe qui m’aveugle ; vas-y, toi.

— Mon Dieu, répondit Sabine, je suis déjà si fatiguée, et il faut encore que je fasse cela ! Non, ce n’est pas possible, je ne connais pas ton ami, il ne me connaît pas, qu’est-ce que je lui dirai ?…

— Je t’en prie, interrompit Henri, sois gentille ; c’est très simple. Tu lui diras que je suis désolé, que je le prie de vouloir bien te remettre une lettre de recommandation pour le frère de Pierre Valence, qui désire visiter les universités de Berlin.

— Non, répondit encore Sabine.

Elle boudait, elle expliquait qu’elle était vraiment fatiguée depuis quelque temps ; elle était fâchée.

Pourtant, comme Henri insistait, la main contre la tête et se plaignant de souffrir, elle lui promit d’aller, après cinq heures, à ce rendez-vous, et de rapporter la lettre.

Ayant dû faire des courses avant, elle arriva chez Philippe Forbier, rue de Tournon, un peu tard, ce qui la mit de mauvaise humeur et la rendit timide sur l’escalier.

Elle attendit quelques instants, puis on la fit entrer dans une pièce encombrée et toute brûlante.

Elle vit confusément un homme qui se leva, la salua sans la regarder, la pensée encore ailleurs, avec un air, poli, d’être dérangé par elle.

Riant un peu pour dissiper le malaise, elle dit :

— Je suis madame de Fontenay… la femme d’Henri de Fontenay… que vous connaissez, monsieur ; moi, vous ne me connaissez pas.

Il l’écoutait silencieusement, la tête penchée, de l’air de dire qu’il l’entendait bien et qu’il n’y avait pas encore de réponse à faire à ce qu’elle exprimait là.

Alors, sentant l’indifférence de cet homme, elle exposa rapidement ce qu’elle désirait, et Philippe Forbier répondit qu’il allait écrire cette lettre. Il écrivit ; Sabine le voyait de dos. Pour chercher un livre d’adresses, il sortit de la pièce.

Madame de Fontenay, seule, regarda autour d’elle. La lampe sur la table de travail, malgré l’abat-jour de porcelaine rose, avait une lumière si forte qu’elle devait chauffer comme un foyer. La cheminée chauffait aussi ; du charbon y était rouge et vivant. Sabine trouvait merveilleuse cette chaleur, après le froid du dehors, la pluie du dehors.

Elle pensa :

— Je voudrais toujours vivre là.

Elle s’approcha un peu de la table ; il y avait des livres, des feuillets, des petites fiches de papier.

Elle se disait :

— C’est beau les gens qui travaillent, qui ne font que travailler…

Elle était tout habituée à cette pièce sourde et grave. Elle contemplait un grand fauteuil de tapisserie sombre, comme si elle devait s’y asseoir toujours.

Tout d’un coup elle songea :

« Mon Dieu, cet homme va revenir, me donner cette lettre, me dire au revoir ; je lui dirai au revoir, je m’en irai… je ne reverrai plus jamais cette chambre où il m’a semblé que j’aurais pu vivre ; il refera froid dehors, ce sera fini… »

Elle pensa encore :

« Que vais-je bien pouvoir raconter tout à l’heure pour ne pas m’en aller tout de suite, si vite ? »

Elle remarqua sur la table une vieille édition des Essais, de Michel de Montaigne.

Philippe Forbier rentra. Il lui remit la lettre qu’il avait écrite.

Il lui demanda :

— Vous aimez les livres ?

Et il alla chercher un volume de Dante.

Elle le prit doucement d’entre ses mains à lui, l’ouvrit, et d’une voix si tendre, si brûlante, elle lui dit : « C’est beau ! » qu’il la regarda pour la première fois. Il la trouva chétive et agitée. Elle l’intéressa un peu ; elle suivait du regard, avec une docilité enfantine, tout le texte et toutes les gravures qu’il lui montrait ; par moments, elle s’écartait de lui comme si elle l’eût gêné et qu’elle fût timide.

— J’ai là d’autres livres qui vous amuseront peut-être, fit-il.

Elle répondit d’un air désolé :

— Mon Dieu, je n’ai plus le temps, mais je puis revenir…

Elle réfléchit et continua :

— Je viendrai de jeudi en huit, si je ne vous dérange pas.

Cela faisait dix jours, et elle ajouta :

— Un peu après cinq heures.

Philippe Forbier répondit :

— Si vous voulez, madame.

Il avait perdu l’intérêt qu’il prenait à elle.

Sabine lui dit au revoir, lui tendit la main.

Elle le vit seulement en lui disant au revoir ; elle ne l’avait pas encore regardé du tout, mais elle l’avait senti comme il était, dès l’entrée…

Le soir, en causant avec Henri :

— Je pense à ton ami, racontait-elle, c’est un fou ; tu ne m’avais pas dit qu’il avait l’air jeune malgré ses quarante-trois ans et qu’il ressemblait aux hommes de la Révolution. Il vit dans le feu et dans les livres. Il a voulu me montrer quelques volumes, mais je n’avais pas le temps ; je retournerai chez lui un de ces jours.

Au jour choisi, quatre heures étant passées, madame de Fontenay s’habilla pour aller chez Philippe Forbier, ainsi qu’elle le lui avait annoncé.

Elle eût voulu n’y pas aller, cela l’ennuyait, elle était fatiguée ; mais n’ayant plus le temps de le prévenir, et redoutant, elle ne savait pourquoi, de lui paraître ainsi capricieuse et indécise, elle s’habilla et y alla.

On la fit entrer dans la même pièce que l’autre fois.

Philippe n’y était pas encore. Il faisait si chaud qu’elle enleva son manteau de fourrure et le mit sur une chaise.

Elle avait l’air d’un page en noir avec sa robe de velours mou et les longues plumes de son chapeau.

Quand Philippe entra, madame de Fontenay, décidée à ne plus être gênée, se mit à parler, à faire beaucoup de mouvements. Elle se plaignit du froid de la rue, s’installa près de la cheminée, si près que Philippe en eut peur pour elle ; mais elle rit et dit qu’elle ne craignait pas le feu, que c’était un élément qui lui semblait familier et bon, qu’elle mettrait bien les mains dedans…

Elle ajouta, en levant la tête vers Philippe qui était debout :

— Monsieur, je vous dérange affreusement ; je viens vous déranger et vous êtes si occupé… Asseyez-vous, continua-t-elle, sans cela je ne peux pas rester assise, moi, comme cela, chez vous.

Elle eut envie de lui demander :

— Est-ce que je vous ennuie ?

Mais elle n’osa point, sentant que cet homme n’était pas aimable et qu’il eût pu lui répondre qu’elle ne l’ennuyait pas, mais qu’il avait beaucoup à faire.

Ils parlèrent d’Henri. Philippe ne semblait pas s’en souvenir très nettement, et Sabine en fut froissée pour son mari ; elle se tut.

Elle dit ensuite :

— S’il vous plaît, montrez-moi des livres.

Il répondit qu’il en avait une assez belle collection qu’un de ses amis lui avait laissée, et il la conduisit à sa bibliothèque. Il s’excusa de l’escalier qui menait là, qui était dans le mur, et très petit et sombre.

Quand ils redescendirent, Sabine, qui sentait qu’elle devait s’en aller, que Philippe ne la retenait pas du tout, vit sur la cheminée quelques statuettes de cire.

— Vous faites de la sculpture ? demanda-t-elle.

Il dit que oui, de la sculpture, du dessin, quand il avait le temps.

Elle reprit :

— Est-ce que vous croyez que cela me distrairait de faire de la sculpture, monsieur ? je m’ennuie tant…

Elle prononçait cela sur un ton de confiance, d’abandon infinis. Et, avant qu’il eût pu lui répondre, elle ajouta, tenant son manteau, qu’elle commençait à mettre, en suspens sur ses épaules :

— Vous, monsieur, vous avez une vie admirable, vous travaillez, vous savez tout ; moi aussi, je voudrais tout savoir. Vous croyez peut-être que je m’occupe à des choses futiles, mais j’ai tout souffert dès mon enfance. Alors, comment faire quand on est si sensible, quand on en est malade ? La musique même me fait une peine affreuse…

Philippe Forbier, qui fumait une cigarette, en offrit une à la jeune femme ; il répondit seulement sur ce qu’elle lui avait dit de lui. Il lui semblait discret et poli de ne pas entendre ce qu’elle disait d’elle-même.

— Oui, madame, soupira-t-il, je travaille beaucoup, affreusement.

— Vous avez écrit des livres ? interrogea-t-elle.

— Oh ! répondit-il, des livres très ennuyeux pour vous. De la philosophie, de la médecine. Ne pensez pas à cela ; c’est plein de mots que vous ne savez pas…

Elle lui demanda encore où il faisait des cours, et quels jours. Et puis elle le quitta, avec une grande difficulté.

II

Un samedi soir, vers cinq heures, elle alla au Collège de France et entra, par une porte que le vent referma, dans une salle chaude et grise où l’on respirait mal un air lourd et populaire.

Par-dessus des têtes de jeunes gens, elle vit Philippe Forbier qui dessinait sur un tableau noir le réseau des nerfs.

Elle s’assit. Elle percevait confusément qu’il parlait de l’émotion, de la douleur, de quelques cas de troubles morbides.

Elle entendait qu’il répétait les mots « douleur », « cœur », « mal », « contraction », et comme elle n’écoutait pas tout, il semblait à madame de Fontenay que cet homme discourait seulement de la passion amoureuse, de la passion dolente, sanguine, physique…

Elle se sentait émue et violente.

Quelques jours passèrent. Madame de Fontenay se demandait pourquoi elle allait pour la troisième fois chez Philippe Forbier.

Mal à l’aise, pendant le trajet qu’elle faisait au travers de Paris sombre, elle cherchait comment elle l’aborderait ; si elle lui dirait que son cours l’avait beaucoup intéressée, ou si elle lui demanderait l’adresse d’un sculpteur pour des leçons qu’elle désirait prendre.

Mais elle n’eut point à s’embarrasser de cela. Philippe Forbier la reçut autrement qu’il ne l’avait fait encore ; il vint à elle, le regard souriant et ouvert. Madame de Fontenay, allégée de sa contrainte, eut brusquement l’impression qu’elle devenait heureuse, incroyablement heureuse…

Le charbon brûlait, la lampe brûlait, et Sabine voyait mille lumières rouges et jaunes.

Comment se sentait-elle heureuse ? Elle n’aurait pu le dire exactement. Elle avait l’impression qu’étant très isolée, très fatiguée, très pauvre et faible sur la terre, elle venait de trouver un être de création, de force et de volupté.

Elle parla gaiement ; elle expliquait à Philippe l’émotion qu’elle avait eue à son cours. Il la regardait avec une admiration douce et profonde ; tout d’elle le ravissait : ses paupières rapides, son menton rond, les ongles de sa main vive. Il connaissait à présent les parties roses et les parties pâles de ce visage délicieux. Il la regardait : elle remuait tout le temps. L’ombre de son chapeau lourd pesait sur sa figure, descendait jusqu’au milieu des joues le cerne énorme des yeux, et la voilette noire, en légers fils contrariés, faisait un grillage sur sa bouche, sur sa bouche défendue.

Elle lui disait à propos de tout :

— Alors, monsieur, vous croyez cela ?…

Il semblait qu’elle attendit de sa réponse une direction nouvelle, une autre certitude, et Philippe, qui ne savait point encore que rien ne pouvait se substituer en elle à ce qu’elle croyait vivement, détaillait, analysait, se donnait du mal.

Sabine écoutait, faisait à cet homme, du fond de son âme, ce cadeau d’écouter.

L’énergie de plaisir qu’elle avait dépensée depuis son arrivée l’avait affaiblie, et maintenant son attention la fatiguait, amaigrissait son visage. Elle était assise sous la lampe dont l’éclat paraissait la blesser.

Elle ne parlait plus, passait doucement une de ses mains, qu’un gant serrait, sur le bord de la table. Elle répétait ce mouvement qui ne faisait pas de bruit ; et ses genoux minces, que la jupe de velours contournait, restaient joints, allongés devant elle, inertes, emplis, il semblait, d’une grande patience…

Elle devinait, avec une ruse profonde de l’âme, que son attitude muette et morte devait irriter Philippe, qui venait de la voir vivante, mouvante. En effet, la jeune femme l’intriguait mystérieusement maintenant, comme quelque chose qu’on a vu bouger et qui ne bouge plus…

Il la regardait avec du désir et de la colère. Il lui en voulait de la lenteur soudaine, maniérée, de tous ses mouvements ; cette torpeur la rendait à la fois fragile et dure. L’épaule de Sabine apparaissait un peu aiguë sous la manche de velours, et tout son corps devait être fin et lisse comme les crucifiés d’ivoire.

Elle éprouvait véritablement, à présent, la lassitude qu’elle avait d’abord simulée ; et en même temps le sentiment de l’extraordinaire, de la lumière, d’une volupté ambiante, l’abattait.

Elle dit tout à coup :

— Je ne sais pas ce que j’ai, je ne me sens pas bien, peut-être la chaleur…

Elle fut contrariée, inquiète et puis affolée de l’apparente distraction de Philippe qui mettait un écran devant la cheminée, lui rendait service simplement.

Elle eut, comme quelqu’un qui se noie, la vision désespérée qu’elle s’était trompée dans son assurance de tout à l’heure, que Philippe ne faisait pas attention à elle, qu’il fallait changer cette idée qui déjà, s’était établie en elle.

Ce désarroi tirait sur son cœur, l’arrachait. Elle eut besoin de savoir avant de s’en aller ; comment savoir ?…

Elle ne pensait plus ; son instinct agissait. Elle ne regardait pas, elle fermait les yeux, tout était trop clair… Elle était debout, elle dit, comme en colère, car le temps pressait et aussi parce qu’elle était fâchée de ce qu’elle faisait :

— Je vous assure que je ne me sens pas bien. Ah ! mon Dieu…

Et elle pliait, renversée contre la table.

Il la retint sur son bras, lui mit la main sur le cou pour détendre le ruban qui la serrait, et entre ses cils elle vit comme les yeux de Philippe brûlaient, et elle sentit comme son bras tremblait. Alors elle pesa complètement sur ce bras, ne s’appuyant plus à terre, ni contre la table. Elle se faisait lourde et ses deux mains froides, glacées, sèches, serraient la manche de laine de cet homme, griffaient cette manche…

Elle restait ainsi, descendant dans un sommeil voluptueux, s’endormant presque.

Elle se disait seulement :

— Comme mes mains doivent être pâles, mes mains doivent être affreusement pâles.

Elle en avait une sensation nette, dominante, une vision blanche.

Et Philippe la détachait de lui, plus mort qu’elle.

Il répétait :

— Je vais vous chercher un peu d’eau à boire.

Il lui tenait le pouls d’une main forte.

Et elle n’avait plus peur de rien, ni de la vie, ni de la mort, elle venait d’être sûre de lui… Elle se redressa, assura qu’elle était mieux, qu’elle était bien, que la chaleur l’avait étourdie, qu’elle pouvait rentrer chez elle.

Elle s’excusait gentiment, encore un peu faible, mais redevenue indépendante et vive. Elle riait, disant que la santé des femmes était bête comme les maladresses et jouait les tours les plus stupides.

Il lui disait :

— Mais non, mais non, défiant d’elle.

Elle se retourna dans la porte ouverte et reprit :

— J’oubliais... je pars pour la campagne ; en revenant j’irai voir votre atelier… rue Jean-Bart, n’est-ce pas ? Nous sommes vendredi aujourd’hui, eh bien, dans un mois, vers quatre heures, j’irai à votre atelier.

Elle restait, comprenant qu’elle pourrait passer toute la vie à ne pas quitter cet homme. Et puis elle s’en alla, étonnée de tout…

III

Madame de Fontenay ne devait point partir pour la campagne ; mais dans son désarroi elle avait trouvé ce mensonge, qui lui donnait l’air, devant Philippe Forbier, d’avoir tout de même une vie établie qu’elle ne dérangeait pas à cause de lui, et en même temps, cela lui fixait à elle-même un délai un peu long.

De retour chez elle, elle ne s’inquiéta pas de ce qui s’était passé, de cet étourdissement auprès de cet homme.

Quand une révolte de dignité par moments traversait sa pensée, elle se disait :

— Je ne le reverrai pas, voilà tout.

Son existence reprenait. Quelquefois, le soir, elle se trouvait contente avec son mari, près de la cheminée, où le feu bas faisait un bruit doux et qui serpentait.

Le souvenir de la demeure de Philippe Forbier ne lui était qu’un réservoir d’énergie qu’elle employait au plaisir de sa vie domestique. Elle se passait très bien de le voir lui-même. Elle s’étonnait seulement qu’il fût si proche, habitant la même ville qu’elle, et qu’elle l’imaginât néanmoins distant, incertain et voluptueux comme ces pays qu’on n’atteint qu’après un long voyage.

Son désir était de vivre heureuse auprès d’Henri et de travailler un peu, afin que son existence fût comme la table d’étude chez Philippe Forbier, lourde et ennoblie de livres.

L’hiver, qui la fatiguait, la rendit souffrante ; elle fut assez malade pendant huit jours.

De sa main chaude, elle retenait Henri au bord de son lit, et, avec cette manie de confession et de tendresse qu’elle avait quand elle était affaiblie, elle lui ouvrait son cœur, lui faisait, sur tout le passé, des demi-confidences.

— Oui, disait-elle, j’ai quelquefois manqué me détacher de vous, je n’ai pas toujours été bien pour vous dans mon âme, je vous assure… mais je sens maintenant que je puis changer complètement, si vous voulez ; recommençons notre mariage.

Henri, au lieu de lui répondre, lui parlait bas, la traitait comme si elle discourait dans la fièvre, s’en allait sur des pantoufles sans faire de bruit.

Elle pleurait, seule, était dégoûtée de toute la vie.

Elle put sortir en voiture, elle insista pour qu’Henri vînt se promener avec elle, mais il ne lui fut d’aucun plaisir pendant ce trajet, où, la moustache et la barbe mouillées de froid, il ne faisait que citer avec une précision rythmée ce qu’il voyait.

Henri étant parti pour quelques jours, elle fut plus désolée encore.

Elle soupirait :

— Je voudrais mourir ! – comme si c’était le plus simple.

L’idée lui vint qu’elle avait annoncé à Philippe Forbier sa visite à son atelier pour le vendredi qui venait.

On était jeudi. Elle pensa à lui écrire un mot pour se décommander ; mais, réfléchissant qu’elle avait l’air ainsi de se rappeler leur dernière entrevue et d’en redouter une nouvelle, elle décida qu’elle irait. Elle le pouvait ; tout lui était tellement égal !

 

Cet atelier de Philippe Forbier, au troisième étage, rue Jean-Bart, était une pièce large et nue, où traînaient de la terre et de la cire ; il y avait une table, une vieille armoire, des livres, un poêle. Le ciel changeant s’encadrait dans une haute vitre carrée prise dans le mur. Une autre pièce à côté avait un poêle aussi, un tapis, un divan, une pendule qui battait fort.

Madame de Fontenay se trouvait là depuis une demi-heure. Il était cinq heures maintenant. Le ciel gris obscurcissait le grand morceau de fenêtre. Il y avait en face un terrain vague où l’on commençait de construire, et on entendait le cri triste des scies sur la pierre, le camion qui passait, la voix des ouvriers.

Philippe fit faire à Sabine la connaissance d’un sculpteur illustre. Elle en parut réjouie. Quoiqu’elle ne sentît dans la pièce que la présence de Philippe, et qu’elle le trouvât par moments si beau qu’elle en éprouvait dans son être comme un poids et de la fatigue, elle parlait avec l’autre, l’admirait, respectait tout ce qu’il disait sur l’art, sur la philosophie, sur la vie.

Elle semblait voir à peine Philippe, elle avait l’air d’être bien libre, de n’être chez personne. Elle regardait partout, tirait les dessins, des cartons, par le coin blanc du papier.

Lorsque le sculpteur fut parti, madame de Fontenay et Philippe Forbier se sentirent gênés brusquement.

Dans la pièce noire, il alluma une lampe à gaz ; cette lampe, sous un abat-jour vert, éclairait énormément, faisait un bruit de gros papillon contre une vitre.

Sabine, qui allait partir aussi, se trouvait coupable de toute la comédie d’inattention qu’elle avait jouée vis-à-vis de Philippe, et elle aurait voulu le lui expliquer, lui dire qu’elle avait simulé cette indifférence, elle ne savait pas pourquoi, parce qu’elle faisait toujours tout de travers…

D’ailleurs, elle en était bien punie. Philippe était complètement désintéressé d’elle. Il était très poli mais sans application, et rangeait des dessins dans le vieux meuble qui était contre le mur.

Sabine allait près du poêle allumé, y chauffait ses mains, causait encore un peu. Elle racontait qu’elle avait été malade, que chez elle le découragement moral amenait les prompts dépérissements.

— Puisque vous avez fait de la médecine autrefois, monsieur, et que maintenant vous vous occupez encore des cellules, de l’énergie, de la biologie, de je ne sais quoi, vous devriez bien me dire pourquoi je vais mourir…

Il rejeta de sa main ses cheveux en arrière, leva les yeux qui ne regardèrent plus rien, et avec un visage de distraction et d’inspiration tout à la fois il lui dit :

— Vous êtes folle…

Elle voyait bien que, quoiqu’il ne la regardât pas, qu’il eût les yeux ailleurs et l’intention, semblait-il, de faire autre chose, il marchait vers elle.

Elle tendit les deux mains et soupira, en riant :

— Je m’en vais, mais je suis très triste et vous ne m’avez pas dit comment on pouvait faire pour ne plus l’être.

Ils traversèrent la pièce ensemble ; maintenant Philippe était appuyé contre l’armoire de bois et il tenait Sabine devant lui. Il lui tenait durement les poignets et la regardait par moments. Elle parlait, riait avec excès, désordre et vivacité, mettant, entre eux si proches, une atmosphère rapide et changeante, qui ne permit point au silence de les surprendre, de fixer leur attente mortelle.

Elle avait peur du moment où elle n’entendrait plus sa voix à elle ; et lui, répondait à ce qu’elle disait de nombreux et de vain, forcé à cela naturellement par la netteté et l’intolérance des paroles de la jeune femme.

Elle remuait ; les mouvements de ses yeux, de son cou, de tout son être, donnaient à Philippe l’impression qu’elle était distante et libre, quoique retenue dans ses mains.

Il ne savait que penser de cette femme qui, de ses paroles à ses regards, de ses regards à ses gestes, faisait de la contradiction.

Ils restèrent un moment ainsi. Philippe réfléchissait, et voici que brusquement il lâcha les mains de Sabine, et, le visage baissé et têtu, ayant pris, de toute sa force, une respiration profonde et désespérée, il lui dit :

— Allez-vous-en… Pourquoi êtes-vous venue… est-ce que je vous le demandais ? Je ne vous demandais rien, c’est vous qui m’avez obligé à vous écouter, à porter votre vie empoisonnée. Est-ce que je vous demandais ce que vous aimiez et ce que vous n’aimiez pas ?… Qu’est-ce que cela me faisait vos ennuis et vos plaisirs… Vous m’étiez indifférente…

» J’avais les choses que je voulais, je ne voulais rien d’autre. Il y a un mois encore j’étais tranquille.

» Ah ! la première fois que vous êtes entrée, que vous avez parlé, j’ai vu que vous étiez dangereuse et mauvaise… Vous savez bien comment vous me regardiez avec vos yeux acharnés ; mais je vous oubliais quand vous n’étiez plus là ; je ne pensais pas à vous, je sentais obscurément que vous viviez : où et comment, cela ne m’intéressait pas. C’est vous qui reveniez… Vous m’avez fait porter tous les moments de vous, et des secrets de vous, des choses secrètes qui étaient dans vos yeux plus clairs et plus livrés qu’aucune parole… Et maintenant vous êtes bien, vous êtes contente, et c’est fini... Alors, allez-vous-en, partez, ayez du moins la pitié de partir !…

Mais elle restait, plus hagarde que lui. Ils n’osaient pas se rapprocher. Elle sentait une sensualité grave s’élever autour d’elle, contre elle, comme une vague qui, montant, l’obligeait à renverser un peu la tête, les narines battantes, pour respirer, résister à cet étouffement. Elle avait les yeux fixes et amincis, les lèvres un peu relevées sur les dents qu’elle tenait serrées, et comme mordant sur une admirable sensation de plaisir…

Et puis un pli de douleur passait sur cette figure, coulait vers le front et semblait libérer une sensation plus forte et plus aiguë, ainsi que ferait le cri.

Philippe s’était rapproché d’elle ; il avait repris un des bras de Sabine, il lui tenait le poignet et le coude ; avec une attention distraite et penchée, il pressait ce bras émouvant, comme s’il voulait le lui briser, comme si c’eût été la seule chose à faire en ce moment.

Sabine, immobile, riait d’un rire bas et nouveau. Elle disait :

— Cassez-moi le bras, qu’est-ce que cela fait, j’ai toujours eu envie qu’on me fît mal…

Tous ses traits étaient changés. Elle sentait que les impressions de son visage étaient mises de travers sur celles de son âme, que le rire ne posait plus sur la gaieté ou la joie, mais sur un trouble âcre et profond.

Elle eut, des épaules et de la tête, une oscillation à droite, à gauche, et puis, le front enfin trop lourd, elle tomba contre Philippe.

Il n’était presque pas plus grand qu’elle, et comme il avait un peu courbé la tête, leurs visages se rencontrèrent entièrement…

Dès lors, le long de son âme et de tout son être, entre elle et lui, descendait un rideau d’ombre qui la faisait rigide et fermée. Elle ne luttait pas. Elle ne voulait ni ne voulait pas ; elle était une âme qui ne répondait point. Tous ses regards étaient au dedans d’elle.

Elle percevait, ne pouvant plus choisir sa destinée, que ce qui finissait là, contre cet homme, c’était la pureté exacte et involontaire de sa vie, la droiture physique.

Cela ne l’obsédait pas, elle l’éprouvait seulement ; c’était une pensée vue en transparence d’une autre. Elle ne faisait pas un mouvement. Le contact du visage et du vêtement, l’odeur des cheveux et du tabac lui étaient une révélation. Jeune fille, elle n’avait point eu, en se mariant, cette stupeur de l’embrassement, cette ignorance de l’homme.

Philippe la détacha un peu de lui, et il la regarda d’un regard si pesant qu’elle se sentit mourir des pieds jusqu’au cœur.

Avec une violence rapide et complète, elle souhaita qu’il n’eût plus ni ses yeux, ni son sourire, ni sa voix, ni aucun de ses gestes, aucune de ses attitudes, plus rien de lui-même qui la ravissait jusqu’à de telles douleurs…

Alors, avec une volonté terrible, elle se jeta contre lui, comme contre un mur où elle eût voulu se tuer.

Il lui releva la tête, et, soigneusement, profondément, ainsi qu’on boit dans la soif ardente, il l’embrassa sur les lèvres. Elle aspirait ce baiser. Leur vie échangée descendait, coulait doucement, tièdement de l’un en l’autre.

Sabine se sentait à la fois morte et tenace.

Philippe, la tête cachée en elle, balbutiant et passionné, l’entraînait ; elle ne regardait pas où. Elle avait, du fond de son âme et de sa destinée, une confiance absolue, désormais, en tout ce qu’il pouvait vouloir…

IV

Sabine passa simplement la soirée qui suivit, pendant laquelle, rentrée chez elle, elle dut s’habiller en hâte et recevoir les amis qui venaient dîner.

Pas un instant pendant son trajet en voiture, au tintement des vitres cahotées, ni maintenant, au milieu des choses habituelles, elle ne se dit qu’elle avait un amant.

Comment cette formule brusque et déconcertante, cette phrase d’audace et de défi, se fût-elle appliquée à un acte si inévitable et si tendre, qu’il semblait avoir été le long souhait du destin ?

Tandis qu’elle s’occupait de ses amis, qu’elle parlait et riait avec tous ses gestes coutumiers, elle sentait un grand repos détendre son esprit, un orgueil haut et joyeux emplissait son cœur, et son âme prenait enfin la forme des fleurs accomplies. Son passé était consolé en elle. Seule l’absence d’Henri la troublait un peu, sa présence lui eût donné plus de sécurité.

 

Presque tous les soirs, avant cinq heures, elle hélait une voiture, s’y jetait et se rendait à l’atelier de Philippe Forbier. Paris, dans les ténèbres bleues, lui semblait petit, et tout l’univers facile. Elle connaissait les détails du chemin. La rue de l’Ancienne-Comédie qui la rapprochait de la demeure de Philippe lui paraissait déjà voluptueuse.

Elle arrivait quelquefois la première et attendait un instant. Elle aimait cette attente qui lui donnait l’impression qu’elle ne pourrait pas la supporter longtemps, et que tout à l’heure, ouvrant la porte, son ami la trouverait abattue contre la table, vraiment morte d’impatience. Et la porte s’ouvrait. Philippe paraissait. Madame de Fontenay le regardait de loin, les yeux clignés, comme on regarde, au réveil, l’entrée du jour dans la chambre… Puis un choc violent les portait l’un contre l’autre. Sabine riait fixement. Son corps s’emplissait d’un rêve houleux, défaillant et doux ; elle disait que, quand elle était petite, la balançoire trop rapide où on la mettait, faisait autour d’elle ces coupures de l’air, lui donnait les mêmes accablants transports.

Ils marchaient, s’asseyaient sans pouvoir désunir leurs mains.

La volonté qu’ils avaient l’un de l’autre semblait répandue et entière en chaque partie de leur être. Ils n’eussent pas pu détourner leur tête, ni leurs yeux, ni respirer l’air ailleurs que sur eux-mêmes…

Le poêle, qui rougeoyait aux fentes, soufflait une chaleur compacte comme de la vapeur. Il y avait un grand silence. Sabine, hallucinée, croyait encore, par moments, entendre monter du dehors le bruit pointu des scies sur la pierre. Elle était heureuse et morte. Elle pleurait quelquefois, enivrée, les mains lasses, les cheveux défaits. Elle se sentait étouffer comme si elle avait avalé du bonheur… Quelques objets rayonnaient à ses yeux. Une pendule avec une muse en bronze noir lui semblait goûter elle-même un plaisir éternel.

Six heures sonnaient, et la tristesse, l’angoisse de la dernière heure courte étreignaient Sabine.

Dans l’ombre de la pièce qui avait une odeur d’eau, de gouache et d’essence, la tête renversée contre Philippe, elle lui parlait dans la manière de la plainte et de l’amour. Leurs pensées se tendaient et leurs sensibilités se brisaient dans les mêmes instants ; ils étaient admirablement accordés l’un pour l’autre.

Quand ils causaient ensemble de Tolède qu’aucun d’eux ne connaissait, mais qu’ils désiraient, il y avait de la détresse dans leur regard.

— Mon Dieu, disait Sabine, comme le désir nous fait mal, et à moi plus qu’à vous !

Philippe Forbier joignait à un sentiment robuste, vigoureux et passionné de la vie, une sensibilité aiguë et tendre, qui pourtant donnait le sentiment de la force et de la résistance.

C’était ce qu’il avait de si singulier dans l’esprit, cette possibilité d’allonger et d’effiler la sensation, sans la briser, jusqu’à la plus fine courbure.

Ils étaient éternellement curieux l’un de l’autre. Philippe demandait à la jeune femme comment elle l’avait aimé. Elle répondait :

— La première fois que je vous ai vu, j’ai eu envie de m’asseoir contre vous, de pleurer et de m’endormir.

Et puis elle lui disait :

— Vous êtes toute l’intelligence ; j’ai toujours voulu tout et vous me l’avez donné. J’aime que, sachant la vie avec une si sèche exactitude, il monte continuellement de vous une tristesse et un désir qui refont de la buée sur les choses… Vous êtes pour moi l’ouvrier de l’infini. L’autre soir, dans le beau jardin du Luxembourg, quand vous étiez debout, et que vous parliez et que vous bougiez au moment du crépuscule, il me semblait qu’une de vos mains baissait le jour, et que l’autre ouvrait les grilles d’argent de la nuit…

Elle lui parlait quelquefois avec une sombre colère du sentiment qu’elle éprouvait pour lui.

— Je suis hantée de vous, – lui disait-elle, le front crispé, – et l’univers n’est que vous autour de vous : jusqu’où faut-il que j’étende les bras pour vous avoir tout entier ?…

D’autres fois, elle le regardait lourdement, d’un air de se gorger de joie et elle lui demandait :

— N’êtes-vous pas ivre d’être vous-même ?…

Penché sur elle, Philippe lui répondait à voix basse comme il en avait l’habitude ; la forme de ses phrases tenait de la confidence et du soupir. Ses paroles étaient si tièdes, si sensibles, qu’elles semblaient des choses de chair, et il semblait aussi qu’une vague intérieure les eût amenées au bord de sa vie.

Quelquefois, madame de Fontenay allait surprendre Philippe Forbier chez lui, dans sa maison, rue de Tournon, où il travaillait et où elle l’avait connu d’abord. Elle tenait des volumes sous le bras afin d’avoir un prétexte à le demander, sans intriguer le serviteur qui lui ouvrait la porte.

Elle le trouvait écrivant, et la peur qu’elle avait tout de même de le déranger quand il ne l’attendait pas la rejetait aux tremblantes délices de ses premières venues.

Un jour, comme elle regardait les feuillets qui traînaient sur la table de Philippe, il lui expliqua le plan du livre qu’il écrivait sur l’Imagination et ce qu’il y aurait dans cet ouvrage.

Elle écoutait avec ce battement des paupières qui donnait bien le mouvement de l’absorption ; et puis elle disait que cela ne la satisfaisait pas, et ils riaient ensemble.

— Je vais vous dire, commençait-elle, – elle lui disait « vous » le plus souvent, – je vais vous dire…

Et elle racontait alors tout ce qu’elle savait de l’imagination, de son imagination à elle.

Philippe lui répondait, ravi, reposé d’exactitude, de recherches et d’effort :

— Comme tout cela est beau, et plus beau que ce que je sais, et plus vrai aussi !...

Chacun sentait qu’il voyait l’autre au travers de la même étonnante lumière.

Philippe regardait la jeune femme avec un éblouissement doux, et, par moments, avec des yeux aigus, arides et sifflants.

Il était jaloux, jaloux et peureux qu’elle fût elle-même.

Madame de Fontenay aimait à sentir cela. Elle prenait alors des attitudes vagues et lointaines.

Elle épinglait sur sa tête son chapeau plein d’ombre, que Philippe détestait, parce qu’il lui semblait que ce chapeau la rendait aux autres, aux gens de la rue, à tous ceux qui passaient et la verraient ; et puis elle se mettait à marcher lentement le long de la table, avec des mouvements glissants, mous et onduleux, comme en ont les tanches dorées aux profondeurs des eaux limpides…

Il lui saisissait les bras.

— Ah ! Sabine bien-aimée, lui disait-il, tu es jeune, je suis plus âgé que toi. Pourquoi ne t’ai-je pas eue au moment si fort de ma vie ?…

Il disait cela, le front enfoui dans la joue et les cheveux de la jeune femme, pour étouffer ces mots qui lui faisaient à lui-même trop de mal, et comme s’il eût voulu parler seulement à la chair douce de son amie.

Mais Sabine passionnée murmurait :

— Tais-toi, il y a plus de choses dans ta mémoire que dans tout l’univers plein de soleil ; ta mémoire me donne le sentiment de l’ivresse et de la peur.

Philippe reprenait :

— Tu es trop jeune, tu t’en iras…

— Ah ! s’écriait Sabine, l’avenir, la mort, la vie, qu’est-ce que cela fait ? Ils n’aiment pas assez ceux à qui cela ne suffit pas d’aimer peu de temps ! Le jour où je pouvais encore choisir de venir ou de ne pas venir chez toi, le jour grave, quand on m’aurait dit que tu allais partir ensuite, me quitter, mourir, je serais venue tout de même, parce qu’il n’y a pas d’avenir, il n’y a que le présent, toujours le présent…

Philippe répétait avec un regard de douleur inconsolable :

— Tu t’en iras un jour, démente, chère démente ; je ne sais ce qu’il y aura, mais il y aura du malheur dans cet amour.

— Ne vous tourmentez pas, interrompait Sabine. Quelle folie de vous tourmenter ! S’il y a quelque peine, ce sera pour moi, croyez-moi, cela a toujours été pour moi ; la douleur va à ceux qui en ont l’habitude.

Il se fâchait.

— Comment serait-ce toi qui souffrirais puisque je t’adore, qu’à vingt ans même je n’eusse pu aimer que toi, et que tu es la fin divine de ma vie…

De retour chez elle, Sabine passait des soirées voluptueuses.

Par instants, Henri, Pierre, Jérôme, Marie lui semblaient soudain éclairés d’un contentement singulier.

— C’est parce que je l’ai vu… pensait-elle, je rapporte quelque chose de lui sur moi, et c’est cela qui, sans qu’ils le sachent, les rend heureux.

Elle attribuait à Philippe Forbier une puissance mystérieuse.

Elle obligeait Jérôme à jouer au piano la mort d’Iseult ; elle se jetait sur le canapé, s’y tenait de côté, les genoux ramassés contre elle, les bras fermés ; elle semblait souffrir, comme si elle se blessait à serrer la forme dure de son rêve.

Tout son être se creusait d’un désir infini. Elle aspirait le souvenir des baisers de Philippe ainsi qu’une admirable boisson acide et glacée. Par moments la musique trop forte la tuait ; alors elle soupirait ardemment. Elle buvait le vertige comme ceux qui se noient boivent la vague : du cri de toute la bouche et des poumons.

V

Madame de Fontenay, chez elle, parlait de Philippe Forbier à tout propos, ayant remarqué que son mari prenait ainsi l’habitude de considérer cet homme qu’il ne rencontrait pas comme un ami invisible et dévoué. Il s’amusait de ce que Philippe donnât des leçons de sculpture à Sabine et lui prêtât des livres trop sérieux. Il riait de la voir lire assidûment ; il semblait qu’il l’eût surprise appliquée à des jeux ennuyeux.

La jeune femme employait, en causant, les mots dont Philippe Forbier se servait fréquemment. Elle éprouvait à cela un plaisir vif, comme si elle avait arraché à cet homme un fruit de la bouche pour y mordre à son tour. Sabine passait ces expressions à Henri qui les passait à Marie, à Pierre ; et Philippe était vraiment, ainsi, continuellement au milieu d’eux tous.

Marie, maintenant, s’intéressait à copier les tableaux du Louvre, Jérôme composait, Henri était toujours absent, Pierre seul, plus intelligent, eût pu s’apercevoir des sourds plaisirs de Sabine ; mais elle ne s’en occupait pas, il était de tous les êtres celui dont la perspicacité l’eût gênée le moins.

 

On était en avril à présent, les jours luisaient ; Philippe modelait, dans la cire couleur de miel brun, le visage et le cou de Sabine.

À la vitre de l’atelier, large et claire comme un bassin d’eau, le ciel se collait, un ciel de soir tiède : ni arbres, ni maisons n’apparaissaient. On ne voyait que ce ciel nu, doux et long.

— N’est-ce pas, disait madame de Fontenay, on pourrait le prendre pour un ciel d’Égypte ou d’Asie Mineure ? Rien, rien, du silence, de l’espace, et puis, là-bas, trois palmiers que j’invente…

Elle tombait sur Philippe et murmurait :

— Voir tous les pays du monde avec vous…

Philippe répondait :

— Oh ! oui, tous les pays du monde… la Grèce bleue et la belle Anatolie ! Tu vivrais là-bas à moitié nue, sans ta robe, sans tes souliers, et j’aurais le front appuyé contre ton pied tendre et pâle, tel que je l’ai vu quelquefois, glacé d’émotion et refermé comme une main…

Il s’attristait de ce qu’elle pleurât souvent, au moment de l’ombre, quand les lambeaux d’air mou entraient par la fenêtre ouverte.

— Tu n’es pas heureuse ? lui demandait-il, les yeux tendus de peur.

Elle répondait :

— Si, si ; je pleure sur le bonheur comme à quinze ans je pleurais sur la jeunesse, parce qu’ils ne sont pas éternels.

Elle disait quelquefois :

— Je ne sais pas ce que j’ai ; je porte en moi, dans l’obscur moi-même, une race secrète et brûlante, des êtres, des êtres, des êtres qui voudraient naître de vous…

Il lui mettait, pour qu’elle se tût, les deux mains sur la bouche, et alors elle semblait s’endormir doucement.

D’autres fois, elle ne voulait plus sortir de chez lui, descendre l’escalier. Elle disait : « Je ne peux pas », douloureusement. Elle restait immobile, comme ceux qui ne boivent plus, dans la rage.

Lui, qui savait tout, qui vivait penché par l’étude des caractères et des nerfs, s’émouvait, comme si ce qui venait d’elle fût toujours nouveau et sans exemple dans son savoir.

Un soir, madame de Fontenay entra chez Philippe plus brusquement que d’habitude, avec un air de décision. Il l’attendait, il écrivait.

— Voilà, dit-elle, je veux m’en aller quelque part avec vous ; n’importe où, quelque part où je n’aie que vous.

Et s’étant assise sur les genoux de Philippe, devant la table embarrassée de papiers, sur quoi tombait l’ombre chaude de ce soir de mai, elle attendait qu’il fût tout réjoui de ce projet, tout prêt à le réaliser. Il l’embrassait et souriait un peu.

— Et tout le reste dont vous avez besoin, prononça-t-il lentement, tout ce qu’il vous faut, à vous ?

Elle se fâcha :

— Alors vous croyez vraiment que je fais autre chose, du matin au soir, que de répéter cent fois dans ma pensée, dans mon désir, cet acte de venir vous voir, de prendre une voiture et de venir vous voir ?… Vous, vous travaillez ; moi, je ne fais que cela.

» Pourquoi, ajouta-t-elle, redevenue contente et rieuse, pourquoi habites-tu le plus beau quartier du monde, la rue où passèrent Michelet et Balzac, l’endroit de tous les désirs de Musset ! Je ne peux plus respirer ailleurs qu’ici.

» Pendant le trajet au travers de ces quartiers qui sentent la chanson et la leçon, je vois passer des étudiants avec des barbes fines et de beaux cheveux. Ils ont la figure que j’imagine à Rolla. Ils doivent, dans le petit café qui a des compotiers à la vitrine, boire sans soif, par goût de l’ivresse. Ils me regardent et je ris. Je vois bien que de ce côté de la Seine tout le monde est instruit et heureux.

Philippe faisait couler les feuillets de son livre entre ses doigts. Il dit :

— Qui est-ce qui est heureux ?…

Sa voix était singulière, inusitée. Sabine se leva.

— Pourquoi avez-vous dit cela, s’écria-t-elle, vous avez quelque chose, qu’est-ce qu’il y a ?

Il s’efforça de rire.

— Il n’y a rien du tout. J’étais distrait, bêtement occupé de ce travail.

Il passa la main sur les feuillets épars. Mais l’accent restait blessé.

— Non, non, poursuivit Sabine, il y a quelque chose. Mon Dieu ! mon Dieu ! qu’est-ce qu’il y a ?

Et Philippe voyait monter, chez cette impatiente, les flots pressés de l’épouvante.

— Assieds-toi, fit-il, en lui saisissant le bras et la forçant à s’asseoir ; ce n’est en tout cas pas si grave. Comme tu cries… Il n’y a rien du tout ; seulement ce matin ma femme et mon fils m’ont paru changés, craintifs de moi, méfiants…

Sabine s’était remise debout, le visage dur :

— Qu’est-ce qu’ils ont, dit-elle ? de quoi se mêlent-ils ?

Philippe la regarda avec reproche.

— Ils ne se mêlent de rien, Sabine, ils sont malheureux.

Elle écoutait. Elle fit « Ah ! oui ! » comme si elle comprenait.

En réalité, rien en son être ne comprenait plus rien. Donc c’était de la femme et du fils de Philippe qu’il s’agissait…

Cette femme et ce garçon s’occupaient d’elle ! Cette pensée entrait peu à peu, en le déchirant, dans son effroyable orgueil. Elle se domina ; elle dit doucement :

— Alors, quoi faire ?

Elle aurait voulu dire :

— Qu’est-ce que cela fait ?

Philippe l’avait reprise contre lui.

— Rien, ma Sabine, il n’y a rien à faire, que de m’aimer comme moi je t’aime : d’un amour qui me fait un mal épouvantable. Le reste ne doit pas t’occuper. Le reste est pour moi.

— Mais, – reprenait-elle, tremblante, ayant horreur d’élucider une question qui la touchait aux nerfs profonds, – qu’est-ce qu’ils savent, comment ont-ils su ?

— N’y pense pas, répondait-il. Sans doute, moi, trop hanté de toi, trop heureux, trop malheureux tour à tour ; moi, devenu distrait, silencieux. Et puis tes venues, et puis, je ne sais pas, mon amie ; d’ailleurs qu’est-ce que cela, et que toutes les plaintes et que toutes les larmes du monde, quand tu es là ?

— Alors, voilà ce que j’ai apporté dans votre vie, soupirait Sabine.

Et tout autour d’elle changeait. Elle voyait les trames sèches de la tapisserie du fauteuil. La vie se désenchantait…

Mais Philippe, ardent et sombre, la pressait contre lui. D’adorables oublis, des rires d’enfants, une douceur consolée éclairaient le visage de cet homme, et Sabine ne résistait pas à ce regard. Seulement, son cœur la suivait plus lourdement maintenant dans son abandon aux caresses de son ami. Menacée, âpre et volontaire, elle se précipitait en Philippe, et elle restait attachée à lui comme les mortes, qui n’ouvrent plus les doigts…

 

Ainsi que madame de Fontenay le craignait, Philippe souffrait plus qu’il ne voulait le lui avouer. L’éducation sentimentale que lui avait donnée sa famille protestante, dont les mœurs étroites et douces survivaient à la religion, le disposait aux tourments de la conscience.

Il avait épousé sa femme, l’aimant, quand il était encore un adolescent.

Elle était tendre, instruite, d’une beauté sage.

Il lui avait été de toute son âme fidèle.

Tout ce qu’il avait eu de contentement, de plaisir, d’inquiétude et de bonheur, il l’avait eu avec elle. Ils avaient perdu une fille, il leur restait un fils qui venait d’avoir vingt ans. On n’eût pas pu dire qu’il ressemblait à son père, il était pareil à lui.

Philippe avait toujours pensé au groupe de sa famille et de ses amis, avec l’orgueil de sentir qu’il était leur croyance, leur joie et leur vanité. Aussi avait-il éprouvé un grand trouble, à voir l’autre matin son fils entrer chez lui, soucieux et embarrassé.

Le jeune homme demandait à prendre quelques livres. Et puis il dit, hésitant, que sa mère avait besoin de repos, qu’elle lui semblait bien fatiguée depuis quelque temps, qu’on pourrait peut-être partir pour la campagne.

— Oui, dit Philippe, tu as raison, pourquoi ne part-elle pas ? Moi, tu sais comme c’est difficile que je m’en aille quand j’ai mon volume en train, et tous les papiers et les livres ici, à ma portée.

Et, en effet, depuis quelques années, Philippe ne quittait presque plus Paris.

— Pourtant, reprit Jacques, ce serait peut-être bien pour vous aussi, vous travaillez trop ; vous vous fatiguez.

Mais Philippe ne répondait point, et sa décision était dans son geste et dans son silence. Le jeune homme continua :

— Autrefois, après ma fièvre typhoïde, vous êtes venu avec moi à Versailles, et vous y êtes resté plus de six semaines ; vous écriviez aussi à ce moment-là ; je vous en prie, venez ; en attendant les vacances et que nous allions chez nous dans les Vosges, louez une maison près de Paris. Cela n’interrompra pas vos occupations et les miennes.

Il prit la main de son père entre ses deux mains.

Philippe s’émut et l’embrassa ; il lui dit :

— Mon enfant, crois-moi, il m’est impossible de quitter mon ouvrage en ce moment, j’en ai besoin pour mes cours du prochain hiver. Ta mère est souffrante. Je m’en suis aperçu comme toi, et cela m’inquiète ; essaye de la distraire. Nous pourrons être ensemble plus souvent, si tu veux.

Mais Jacques insistait, douloureusement maintenant.

— Ah ! reprit Philippe, qui était faible et troublé, parle ! tu as quelque chose que tu veux dire et que tu ne dis pas, qu’est-ce qu’on t’a raconté qui te donne cet air d’avoir peur ; quelle chose t’a-t-on dite que tu as crue tout de suite au lieu de venir en causer avec moi ? Mais, mon petit, quelle folie ! Est-ce que tu crois que je suis fou et que je puis penser à autre chose qu’à vous, quand tu es là dans ma vie, toi, mon enfant ?

En regardant son fils, il vit comme il était pareil à lui, avec le même visage, les mêmes penchants et la même sensibilité. Et la brusque pensée lui vint que si Sabine l’avait vu, ce garçon, ce fût lui qu’elle aurait aimé, lui si jeune et si semblable à son père.

Et voici qu’il eut une peur affreuse de son enfant dans sa maison, et qu’une désolation atroce tomba sur son cœur brûlé.

Il pressa le jeune homme contre lui, de ce geste subit, adroit et emporté qu’il avait, et qui prenait tout l’être dans l’étreinte ; d’une voix basse et douce, la bouche collée au cou de son fils, il lui disait maintenant :

— Mon petit, mon petit, ne demande rien… Va-t’en !…

VI

Quelques jours après, Philippe Forbier, occupé chez lui à terminer un article qu’il destinait à la Revue Philosophique, entendit, à l’heure du déjeuner, sa femme l’appeler doucement et ouvrir la porte. Elle lui dit :

— Il est tard, Jacques va être prêt tout de suite. Viens, tu te rends malade à ne jamais déjeuner à l’heure.

Mais elle disait ces choses sans précision, et cherchait surtout à entraîner son mari au salon. Il se leva et suivit sa femme. Elle le regardait. Il vit sur la table du salon un gros bouquet de fleurs dans un vase, il fut surpris, ne comprit pas.

— Tu ne te rappelles pas, fit-elle timidement et déjà un peu réjouie, c’est aujourd’hui l’anniversaire de notre mariage… Voilà vingt-deux ans, maintenant.

Philippe sourit avec embarras, la remercia, l’embrassa sur les cheveux. Il cherchait quelque chose à lui dire qui ne lui fût pas, à elle, cruel, ne déchaînât pas ses larmes… Les mains dans les fleurs, il retournait les boules-de-neige, répétait : « Comme elles sont belles ! », et s’obstinant à respirer ce bouquet qui n’avait pas de parfum, il attendait que quelque chose vînt le tirer de sa gêne. Rien ne bougeait ; il se retourna vers sa femme et brusquement attendri il prononça doucement :

— Je te remercie, tu es bonne.

Et il lui mit les deux mains sur les épaules, d’un geste d’enfant, un peu lourdement, comme il avait toujours fait. Alors, elle pleura, et tout de suite abondamment ; elle était un visage baigné d’eau. Philippe ne pouvait pas voir pleurer sans éprouver un sentiment de faute et de détresse infinie.

Les gens malheureux l’intimidaient affreusement. Cela le rendait si malade qu’il en prenait pitié de lui-même.

Elle pleurait, la figure dans ses mains. Philippe, effrayé, demanda :

— Qu’est-ce que tu as ?

Il lui ouvrait les doigts. Elle ne résista pas et abaissa ses mains qui laissèrent à découvert son visage. Elle souriait un peu, n’essayant point d’essuyer ses larmes, de cacher sa mine dévastée.

Pourquoi l’eût-elle essayé ? elle n’avait jamais rien caché à cet homme depuis vingt ans qu’elle vivait près de lui ; maintenant que, pour la première fois, elle souffrait de son mari, elle ne cherchait pas à lui cacher sa douleur qui l’abîmait, la faisait malade, laide, vieille, usée…

Qu’il la vît ainsi, elle souhaitait humblement qu’il la vît ainsi.

Et Philippe se sentait, en effet, ému à en mourir.

Sa femme était debout, elle lui parut courbée tout d’un coup, penchée d’un côté. Par habitude de la voir autrement et par tendresse brusque, il lui prit les deux bras, la tint droite devant lui ; il lui demanda, anxieux :

— Tu n’es pas souffrante ?

Elle répondit avec douceur, avec une grande reconnaissance :

— Tu sais, ces douleurs que j’ai eues autrefois dans les reins, depuis que je ne dors plus, cela m’a repris : je ne peux pas aujourd’hui, quand je suis debout, me tenir droite.

Et elle pliait à nouveau.

Il la regarda ; elle, c’était elle !

Il se rappela que jusqu’au dernier hiver elle ne lui avait pas semblé vieillie. C’était pour lui toujours la même, qui avait eu vingt ans.

Elle avait eu vingt ans. Il l’avait rencontrée dans un jardin, sur une pelouse pleine de marguerites. Il l’avait aimée, désirée, il avait pleuré pour elle… Ils avaient vécu vingt années amoureusement.

Ils se connaissaient tant, que leurs cœurs étaient comme des tiroirs ouverts où toutes les choses dépassent.

Pendant vingt ans, ils s’étaient revus après chaque sortie, chaque heure d’absence, comme des écoliers qui se rapportent toutes les fleurs de leur route. Ils avaient habité dans la même chambre ; Philippe aurait pu parler en dormant, sans rien lui révéler qu’elle ne sût déjà.

Ils avaient vécu, se regardant en souriant, comme deux êtres qui savent quelque chose que tous les autres ignorent.

Et c’était fini… Que faire maintenant ? Même si elle avait été de nouveau la petite fille blonde qu’il avait épousée autrefois, il ne pourrait plus la vouloir ; si elle retrouvait ses trente ans et le geste délicieux qu’elle avait de marcher en traînant son fils dans sa jupe, il ne s’en apercevrait plus. Il lui fallait à présent le cœur de l’autre femme, cœur sauvage, enfoui obscurément dans la chair délicate ; les yeux de Sabine étaient partout devant lui. Il les voyait d’une manière démesurée, non plus comme deux yeux tendres et beaux, mais comme des bassins d’eau sombre dans la nuit.

Pourtant, il prit les mains de sa femme, et d’une voix douloureuse qui coulait de l’âme, il lui dit :

— Si je te promets, si je te jure que rien n’est changé…

Elle, les mains molles et données, se défendait doucement d’un mouvement de tête :

— Ce n’est pas de ta faute, ne dis rien…

Lui, regardait le front fané de cette femme. Il lui tenait les deux coudes.

Il y a cinq mois encore, il la prenait comme cela pour l’embrasser en face sur le visage. Maintenant cela aurait eu l’air d’un baiser à un mendiant, qui aurait affligé l’un et l’autre. Il ne l’embrassa pas.

Il recommençait lentement, la tête levée comme un professeur patient qui n’en veut pas à l’élève d’être étourdi, de ne pas répondre :

— Si je te promets, si je te jure…

Mais elle dit encore :

— Tais-toi, si je te croyais, ce ne serait pas parce que je te crois, mais parce que je t’aime.

Alors il demanda :

— Enfin, qu’est-ce que c’est, qu’est-ce qui te tourmente ?

Elle avoua ingénument :

— Je ne sais pas… tu n’es plus le même, c’est surtout cela. Et cette personne qui vient poser chez toi, lire chez toi…

Philippe se tut, puis d’une voix aussi morne, aussi basse que s’il eût accusé son tort, il dit :

— C’est de la folie…

Elle le crut tout de suite, elle savait qu’il ne mentait pas.

Elle dit :

— Non, je ne pensais pas cela, mais tu ne nous aimes plus, le petit et moi : nous t’ennuyons.

La brusque tendresse qui inonda le cœur de Philippe lui permit de parler du fond de son âme, naturellement.

Il expliqua ce qu’il pouvait, mentant doucement ; et tant de sentiments divers l’ayant exténué, il apparut à sa femme comme elle l’avait vu quelquefois à la suite des longues veilles, fatigué, creusé.

Elle l’arrêta :

— Ne parle plus, lui dit-elle, c’est fini, tout est bien, tout est expliqué…

Elle souriait et le soignait, l’obligeait à s’asseoir, à ne plus penser.

— Tu te tues de travail, reprit-elle, tu as bien le droit de bouder quelquefois, je n’y pense plus.

Et riant, elle ajoutait, ne pouvant toujours pas le quitter :

— Appelle le petit, il est dans sa chambre, je lui avais dit de ne pas venir…

Maintenant elle ne le jugeait plus, elle le guérissait.

VII

Un mois se passa sans que Sabine et Philippe se parlassent de ce qui les avait inquiétés.

Tous deux semblaient ne plus s’en souvenir.

Madame de Fontenay regardait quelquefois le portrait de la femme de Philippe et les photographies de Jacques.

Un soir elle rencontra dans la rue madame Forbier. D’un œil violent et doux elle goûta avidement toute la figure, tous les gestes. Elle eut envie de s’approcher de cette femme, de la toucher, de pleurer contre elle amoureusement : elle était vingt ans de la vie de Philippe.

Elle fut triste le jour où Philippe lui annonça que sa femme venait de s’installer dans leur maison des Vosges, où son fils irait la rejoindre bientôt, et que lui resterait à Paris.

Elle ne put s’empêcher de dire :

— Mon Dieu, est-ce que cela leur fait beaucoup de peine ?

Mais elle était heureuse.

Henri de Fontenay, qui venait d’être élu député, s’était embarqué avec Pierre Valence pour une expédition scientifique le long des côtes marocaines.

Jérôme Hérelle, Marie et sa mère s’installaient dans l’Oise ; Sabine était libre ; nul ne l’avait querellée pour le goût qu’elle témoignait de rester seule, de flâner, de se reposer.

Philippe et elle vivaient dans le chaud Paris de juillet, aride ou trempé d’arrosage. Un vent ras tournait à terre ; les petites vagues de la Seine bleue, étourdie de soleil, étaient comme des pétales d’argent.

Philippe travaillait encore beaucoup. Lui et Sabine dînaient ensemble, se promenaient le soir. Les quais, les rues, les boutiques avaient des loisirs. Dans les rues silencieuses on entendait chanter fort les serins, sous leurs toits de fil de fer et de salade. Le feuillage du Luxembourg prenait, au soleil couchant, cette odeur de métal tiède et embué qu’ont dans les vergers d’été la bêche de fer et la pomme trouée de l’arrosoir.

Le caractère de madame de Fontenay s’irritait par moments.

— La campagne ! la nature ! soupirait-elle. J’ai soif d’eau bleue, d’eau qui resterait bleue dans le verre…

Philippe la trouvait nerveuse et affaiblie.

Un soir qu’ils dînaient seuls, au premier étage bas d’un restaurant du quartier Latin, et qu’ils s’accoudaient à la fenêtre, amusés d’avoir l’air de ces gens pauvres des villes qui goûtent l’été en ouvrant sur la rue leur croisée au vent de l’ombre, ils entendirent une lointaine rumeur qui se rapprochait, venait en coulant par les avenues.

C’était une foule de jeunes gens, des étudiants qui manifestaient contre un des professeurs de l’école. À la lumière du réverbère, Philippe en reconnut quelques-uns qu’il voyait à son cours. Il les montrait à Sabine. Elle avait refermé une de ses mains sur le poignet de Philippe, et toute penchée à la fenêtre elle regardait dans l’ombre avidement. Son âme de volupté riait sur ses dents extasiées. Philippe sentait la fièvre de la jeune femme, il réfléchissait, il lui dit d’une voix de reproche :

— Qu’est-ce qu’il vous faut, à vous, pour que vous soyez heureuse ?

Elle tourna vers lui ses yeux d’enfant brûlante, appuya sa tête contre l’épaule de Philippe et répondit :

— Votre amour…

Puis, jetant dehors sa main nue, faible, puissante, elle ajouta :

— Et la possibilité de l’amour de tous les autres…

Par moments elle était sombre et distraite. D’autres fois elle accrochait à Philippe tous les ongles désespérés de son désir.

— Où, – s’écriait-elle en se tenant la tête comme devant un danger, un accident, – où, dans quelle portion de l’air puis-je goûter la forme délicieuse et mouillée qu’ont certains mots que tu dis ?…

Août vint.

Il semblait à Sabine qu’elle était à Paris maintenant comme les Anglais sont à Genève, en excursion. Cette sensation l’amusait.

Philippe venait chez elle, elle allait chez lui, rue de Tournon c’était la demeure qu’elle préférait. Ils étaient libres.

— Voyez, – lui dit un jour Sabine, tandis qu’un vent doux du soir jetait dans la chambre, par la fenêtre ouverte sur un petit jardin, les feuilles jaunes et mortes de chaud, – voyez comme c’est bien que vous ne soyez pas parti. Qu’est-ce que je serais devenue, moi ?

Leurs mains traînaient l’une sur l’autre.

— Ne parlez pas de cela, répondit Philippe, je suis un fou, je suis abominable et fou !

— Pourquoi ? interrompit Sabine, vous ne leur seriez pas utile là-bas, ici vous travaillez, et je vous ai ; et vous m’avez, ajouta-t-elle avec un visage souriant, où glissait, en beauté, toute la certitude amoureuse.

— Mon amie, reprit-il gravement, si vous saviez comme je devrais être parti, comme je suis coupable, comme vous m’avez rendu faible et sans conscience, et méprisable à moi-même ! J’ai tous les jours une lettre qui m’appelle, dont la douceur me fait mal.

— Alors, pourquoi n’êtes-vous pas parti, pourquoi ne partez-vous pas ?

— J’attends, soupira-t-il, que tu me dises de partir. J’aime mieux mourir et voir les autres malheureux que de te faire du mal à loi. Quoique tu sois plus forte que presque toutes les femmes, et qu’aucun être n’ait la vie et le rire comme toi, tu m’as trop parlé de tes fatigues et de tes chagrins, cela m’a rendu affreusement lâche et peureux avec toi. Quand tu me diras que tu veux bien que je m’en aille un peu là-bas, voir ce qu’ils font, pour si peu de temps, pour un mois seulement, pendant lequel je t’écrirai tous les jours, j’irai.

— C’est vous, répondit Sabine lentement, qui me demandez cela ! Il faut que moi je vous dise de vous en aller !…

Elle attachait sur Philippe des yeux si lisibles et si nus qu’ils semblaient écorchés, avoir perdu la robe lisse du regard. Il s’impatienta :

— Je ne vous en parlais pas, j’étais préoccupé et j’agissais mal, voilà tout.

— Cela vous fâche contre moi, c’est injuste, soupira Sabine.

— Non, dit Philippe, je ne me fâche pas et je ne suis pas injuste… C’est vous qui n’êtes pas bonne ! Vous ne savez pas qu’il faut s’efforcer et se contraindre. Les femmes ne savent jamais cela… Notre vie à nous est faite de cette besogne, et nous ne sommes pas moins sensibles que vous ; seulement, vous autres, vous êtes nerveuses, vous ne pouvez pas vouloir, on vous a toujours cédé… Il n’y a pas de degrés dans vos douleurs ; la contrariété vous fait crier comme la mort, et on aime mieux tout que de voir vos visages d’angoisse. Dieu sait, continuait-il, que je vous aime, et pourtant je sens que ce ne serait pas mal agir envers vous que de faire ce qui serait le devoir du moins scrupuleux des hommes.

Sabine le suivait dans la chambre où il errait, n’essayant pas de le retenir, mais semblant marcher dans le chemin de sa douleur. Voyant par instants le visage de Philippe sombre et fixe, elle pensait :

— Je suis ignoble, je le tourmente, je le tue…

Enfin, elle l’arrêta, lui mit les deux mains sur les épaules, et riant presque naturellement, car le courage lui donnait toujours la force de la gaieté, elle lui dit :

— Vous allez partir, voilà tout ; nous sommes des fous, vous allez partir, nous n’y avions pas pensé… C’est vous qui avez raison, tout ce que vous dites est vrai. Et puis, je vous jure, c’était de la folie, cette peur que j’avais de votre départ. Je vois la chose autrement maintenant… C’est même très simple ; et les lettres, les belles lettres que je vais vous écrire, et les mots pressés et absurdes que vous me répondrez, et puis moi tourmentée et vous content, tout cela excellent…

Elle riait vraiment, soulagée et forte. Philippe harassé répétait pour lui-même :

— C’est affreux !…

Et il essayait de se dégager de Sabine qui le rivait à cet endroit, à ce coin de monde ; mais elle lui tenait, de ses mains énergiques et dures, les deux poignets, et grandissait devant lui de toute sa volonté.

Elle comprit qu’il fallait faire le plus douloureux tout de suite ; elle dit, plus bas :

— Partez demain, n’est-ce pas ! c’est mieux.

Il soupira :

— Vous voulez ?

Elle répéta :

— C’est mieux.

Alors, ayant donné tout l’effort nécessaire, son courage, à elle, plia. Elle avait le droit de se reposer. Toujours debout contre lui, elle dit doucement, les yeux fermés :

— Voilà, vous allez partir, vous partez… j’imagine que c’est maintenant que vous partez, je vais voir ce que cela me fait.

Elle resta un moment silencieuse, et rouvrant les yeux où de la terreur s’évaporait, elle dit :

— Ce n’est pas possible ! cela fait mal dans les os… C’est dans les épaules et dans les genoux que je ne peux pas vous quitter…

Et elle chancelait. Philippe la prit, la porta, et s’étant assis il la gardait sur ses genoux et dans ses bras, allongée et tombante comme une enfant endormie.

Il lui disait, accablé et passionné :

— Ne pensez pas, oubliez, dormez…

Elle lui répondait, n’ouvrant pas les yeux, la voix descendue, lui caressant d’une main de sommeil le visage :

— N’est-ce pas, ce sont vraiment les deux choses qu’ont méritées les âmes comme la mienne : la tendresse et la mort…

VIII

Après des plaintes et des résignations et de finales insistances, après des heures passées ensemble, les mains et les âmes moites et adhérentes, le départ de Philippe fut fixé au lendemain.

Il devait prendre un train du soir, et de bonne heure Sabine fut chez lui. Elle avait ce jour-là son visage et ses gestes d’activité, son regard précis et gai. Philippe traînait d’une chaise à l’autre dans la bibliothèque, où il déplaçait ses livres. Il menait naturellement deux sentiments à la fois, et, quoiqu’il fît avec ordre et netteté ce dont il s’occupait, la tristesse qui enveloppait ses actes leur donnait l’apparence de la négligence et de l’importunité.

La vie sensible était en lui si abondante qu’il mourait et renaissait de deux sensations contraires.

Sabine, penchée sur une petite caisse de bois, y jetait les livres et les papiers que Philippe lui tendait. Soudain, reprenant des mains de la jeune femme un volume qu’il venait de lui remettre :

— Ah ! dit-il, voilà une admirable étude sur le crime et la pénalité que je vais lire là-bas.

Et son visage s’éclairait.

— Cela va vous amuser ? demanda madame de Fontenay sur un ton d’apparente indifférence.

— Oh ! oui, – répondit Philippe, avec cette voix d’amour qu’il avait en parlant des choses où son désir glissait, – un si beau livre et un sujet si passionnant !

— Et moi, interrogea-t-elle, qu’est-ce que j’aurai pour m’amuser ?

Il la regarda douloureusement. Il souffrait ; la peine de Sabine lui semblait une cruauté qu’elle ajoutait à la peine qu’il éprouvait. Il n’avait pas pitié d’elle, en ce moment ; il avait envers elle de l’amour et de l’irritation.

Elle aussi s’irritait, elle sentait que tout ce qu’il dirait et ferait ce jour-là lui semblerait hostile. Ce qu’elle n’admettait pas, c’était qu’il partît… Elle le sentait à mesure que, se conformant à l’attitude qu’elle avait prise la première, Philippe se hâtait, actif et résolu.

Une sourde et tenace résistance, un besoin de le contrarier, de peser sur son temps, de lui être désagréable et à charge grandissaient en Sabine. Elle ne comprenait plus qu’il partît. Avec une mauvaise humeur d’enfant capricieuse elle disait et faisait les choses inutiles, sans but précis, en détour à la crise de larmes.

Quand il soupira :

— Je n’ai plus qu’une demi-heure, je vais aller m’habiller.

Elle répondit :

— Pourquoi ? – et se mit devant la porte, obstinément.

Il insistait :

— Je t’en prie, puisqu’il le faut, c’est déjà assez triste.

Elle cédait :

— Alors, allez.

Et elle le rappelait aussitôt d’une voix fâchée, pour rien, pour le besoin qu’elle avait de lui, et de lui faire mal. Ainsi mêlant leurs tristesses et leurs reproches, Philippe patient et Sabine irritée entrèrent ensemble, vers le soir, dans la gare tintante d’un tremblement de vitrage et de fer, grise de fumée engouffrée, haletante de départs, aérée du vent des trains accourus et projetés.

Madame de Fontenay et Philippe Forbier, pris dans les groupes des voyageurs, se trouvaient à tout moment disjoints par les autres fièvres, les autres hâtes qui étaient là. Lui comprenait qu’il n’avait plus que quelques minutes à tenir Sabine, qu’après cela elle aurait un visage de chagrin qu’il ne verrait pas ; il en éprouvait une douleur violente et silencieuse.

Elle suivait, lourde et fâchée. En des enchaînements rapides elle ressentait la colère et la douleur, une morne indifférence et de montantes angoisses où le mouvement du cœur se précipite, comme une voix qui crie.

Elle regardait la gare de verre, voluptueuse, pleine de pas, ouverte sur tout l’horizon, sur toutes les terres et les mers du désir… Des trains partaient, déroulant leur ruban de bruit ; partout des visages empreints de hâte et de projets. Oubli de la mort !…

Un collégien, qui portait une valise et un filet en gaze verte pour prendre les papillons, la bouscula.

Elle, elle n’était pas de la fête du voyage ! Elle marchait, rêvant ainsi, sur le quai où Philippe près d’elle lui disait :

— Vous m’écrirez souvent, n’est-ce pas, tous les jours ?

Sabine boudant fit :

— Oh ! tous les jours, pas tous les jours.

Elle vit que Philippe, pris entre la nécessité de monter en wagon et le désir de ne la quitter que sur des mots de paix et de tendresse, perdait la tête.

— Si vous continuez ainsi, je ne pourrai que rester, affirma-t-il.

— Mais non, mais non, partez, vous partirez, j’en ai assez de tout cela ! fit-elle, comme quelqu’un qui étouffe et qui attend le moment d’après pour respirer.

Et puis brusquement, elle ajouta :

— Vous n’êtes pas fâché, jurez que vous n’êtes pas fâché ?

Et puis elle soupira, pleurant presque.

— On ne devrait pas se quitter comme cela, méchamment, on devrait se quitter sur de bonnes paroles.

Et, comme l’instant du départ était venu, et que Philippe allait monter en wagon, elle lui prit les doigts violemment ; de tous ses ongles éperdus, elle lui donna une cruelle, une passionnée poignée de main.

Le train s’ébranla. Calme, elle pensa :

« Maintenant, il est parti, c’est mieux. »

Elle entendit un long sifflet déchirant qui roulait dans de la fumée.

Alors suffoquant, étouffant, elle éprouva, sur ce quai, plus qu’à aucun moment dans sa vie, la nécessité que Philippe fût là, qu’il eût autour d’elle ses deux mains qu’elle aimait, qu’elle avait si souvent, aux instants de l’amoureuse mélancolie, brusquement retournées pour en embrasser la paume et mourir là…

 

Les jours qui suivirent ce départ furent pour Sabine plus simples qu’elle n’avait pensé.

Une grande fatigue amollissait en elle la force des images. Elle goûtait presque les loisirs et le repos, elle aima dormir, flâner dans sa maison solitaire, jouer du piano. Elle recevait de Philippe des lettres ardentes et vives, mêlées de ce rire juvénile, de cette possibilité d’être attentif à tout et de se réjouir, de cet amour des choses, qui étaient si beaux sur son visage et dans sa vie.

Elle rêvait de lui doucement.

L’automne venait, vert encore et froid comme une poire savoureuse.

Elle eut, dans Paris où elle était restée par faiblesse et lassitude, une vision tourmentante de la campagne et de ses plaisirs passés.

Elle se rappelait un été de son enfance, dans le Tyrol, avec d’agrestes matins frais et chauds qui sentaient le soleil, la terre mouillée, la mousse et le cyclamen. Une nostalgie lui vint aussi de la Touraine, du jardin de son adolescence que son père avait vendu, qu’elle ne reverrait plus.

Elle se souvint des réveils, en septembre, dans la chambre fraîche, avec des guêpes gourdes mourant doucement au bas des carreaux.

Elle se souvint du verger ; des dahlias, semblables à de petites roues jaunes et rouges, et couverts de froide rosée ; de l’odeur de grains et d’eau du colombier.

Sur une pelouse, deux cèdres de l’Atlas étaient soyeux et pleins de reflets comme la fourrure des renards bleus. Au-dessus de cette pelouse, pendant le soleil de midi, des vols d’insectes légers s’élevaient et tremblaient pareils à une buée dorée.

Elle avait aimé la basse-cour, ses écuelles de maïs renversées, les petits rochers artificiels où grimpait le paon vert, si désespéré aux lentes approches de la pluie.

Elle avait mordu des roses qui devenaient alors de tendres cadavres fades et pâlissants, sucé des cailloux ronds, couleur de sucre gris et de muguet, et tenu dans ses mains des grenouilles angoissées, dont le petit cou battait ainsi que peut battre, au plus secret des corolles molles, le pouls des fleurs délicieuses.

Elle se souvenait comme à ces fins de septembre les journées étaient belles encore, là-bas, avec des baissers de soleil si suaves, si tristes et doux, de telles tendresses de l’air et de l’herbe que l’heure était émouvante et faible comme les visages qu’on voudrait baiser sur la bouche.

Elle désira revoir de l’espace et des champs. Les appels qu’elle recevait de Marie, si attachée et si sensible, l’attiraient aux Bruyères.

Henri de Fontenay lui écrivait souvent ; dans ses lettres pleines de notations marines, d’amitié et de sécurité, il la suppliait de quitter Paris, malsain à cette saison de l’année, de s’installer près de sa mère et de Marie, où le repos et la discipline de la vie lui seraient bons. Elle eut, à l’idée d’être agréable à Henri en agissant selon son souhait, une sorte de contentement attendri.

Elle pensa qu’il avait le cœur honnête et simple ; elle se réjouissait qu’il fût heureux. Elle se dit que si elle l’avait épousé vers seize ans, que si leur fille avait vécu, s’il avait voulu lui parler quelquefois d’elle-même et de lui, s’il l’avait plus fortement et plus mollement aimée, elle lui eût été fidèle.

Elle arriva aux Bruyères par un beau coucher de soleil froid, à bandes jaunes au-dessus des collines violettes. Elle fit à pied, par la campagne, le chemin qui conduisait aux grilles du château. Les masses d’arbres vallonnaient au loin. L’ombre venait, il ne faisait pas de vent. Des champs de chaume ras étaient lisses et roses.

Sabine s’enivrait de l’air vivifiant et du beau soir. En levant la tête elle vit un sapin, si calme dans l’air secret. Elle s’attarda un peu à le regarder. Elle l’envia, mélancoliquement, d’habiter plus haut qu’elle dans le mystère de l’atmosphère et de la nuit… Par une allée de sable doux, elle arriva lentement au château ; elle trouva dans le tranquille salon, un peu éclairé, la mère d’Henri qui écrivait des lettres en se les récitant à elle-même sur un ton grave et nuancé, Marie qui brodait et se leva vite à son entrée, Jérôme qui fumait en marchant.

Elle éprouvait de la tendresse pour eux trois, elle eut envie de leur tenir les mains, de leur dire : « Mes amis, mes amis… »

Tout lui était repos et satisfaction. Elle ne pensait presque pas. Le souvenir de Philippe était en elle comme le cœur est dans l’organisme, agissant et silencieux.

Elle se sentait bien, elle se souvenait et observait. Il lui semblait que des années, beaucoup d’années, la séparaient du temps où elle avait aimé Jérôme, et qu’en ce temps-là les jours étaient autour d’elle comme autour d’une petite fille, tout en jardins frais et en cris puérils. Elle ne se rappelait plus combien elle avait souffert, il lui apparaissait que cet amour avait été sa jeunesse, que la douleur même y avait eu le glissement et la force légère des colères d’enfant.

Elle connaissait de plus sombres tourments.

Ce garçon qu’elle avait aimé lui était maintenant si indifférent, si doucement indifférent, qu’elle éprouvait pour lui de l’amitié nette et droite, qu’elle avait difficilement avec les hommes. Elle se réjouissait de sentir Marie heureuse.

Un peu fatiguée, couchée de bonne heure après le dîner, Sabine réfléchissait. L’air de sa chambre était pur et vif.

Elle pensa que, dans les frais dortoirs, les religieuses qui font vœu d’ordre et de chasteté devaient avoir de telles soirées blanches, sans frisson et sans ferment. Elle s’endormit dans une paix qui ne lui était pas coutumière, ayant laissé tomber la vie autour d’elle comme un vêtement défait…

IX

Au réveil, le lendemain, tout engourdie encore, comme on ouvrait les volets de ses fenêtres, elle demanda son courrier. Depuis l’aube qui grisonnait sa chambre, en plein sommeil, elle songeait à cela, qu’elle allait avoir une lettre de Philippe. Parmi les papiers qu’on lui tendit, elle reconnut vite sur l’enveloppe l’écriture de Philippe Forbier, nerveuse et violente, elliptique et résumée, qui donnait bien le mouvement de la pensée rapide et du temps volé. Elle lut, avec un regard embué, cette lettre vivante et ardente, qui lui laissait ensuite sur le visage, pendant toute la journée, ce sourire suspendu et retenu, ces coins de bouche énigmatiques que lui donnaient les longs plaisirs de la mémoire, et que Pierre, autrefois, comparait aux troubles sourires des Vinci, qui continuent de goûter sur leurs propres lèvres les demeurantes saveurs des voluptés…

Elle mesurait à ce vertige ce que serait la joie du retour, et elle adoucissait ainsi le temps présent. Mais parfois Philippe recevait d’elle des pages criantes où s’était engouffrée sa merveilleuse possibilité de désir.

Philippe jouissait admirablement de ce caractère toujours s’égouttant et toujours empli, où le plaisir et la plainte, la déception, l’espoir, la fièvre, la fatigue et le découragement avaient le même poids de sang et de vie.

Au moment plus sage et plus prudent de son âge, savamment passionné de labeur, Philippe Forbier plein de délire et pourtant enclin à la sécurité, observait chez Sabine, avec une certitude qui le rassurait, cette aisance qu’elle avait à manier le désespoir, à précipiter et à écarter ses ténèbres ; elle sortait, des larmes, plus apte à vivre. Ses tristesses étaient comme des maladies, avec les épuisements et les sombres sanglots, et elle paraissait guérir à chaque fois pleinement.

Philippe se rappelait comme elle entrait chez lui, en été, avec des attitudes accablées, et lorsqu’il s’inquiétait et la questionnait :

— Ah ! – répondait-elle, moitié défaillant et moitié riant, – j’ai encore aujourd’hui des tas d’ennuis supportables !

Il est vrai que souvent, quand il la plaisantait sur les brusques sautes de son humeur, elle lui disait sérieusement :

— Ne parlez pas de cela, vous ne pouvez pas me connaître. Vous ne pouvez pas savoir comment je suis quand vous n’êtes pas là, et quand vous êtes là, je suis vous…

Mais il la voyait vivre, et ce qui le tourmentait ce n’étaient point les abattements de la jeune femme, mais ses rêveries dépaysées, la curiosité sur l’univers de ses yeux irradiants et son rire ouvert qui semblait mordre à l’inconnu.

— Comment la garderai-je, pensait-il, et qui l’empêchera de vouloir et d’agir ?… Elle entre en toute émotion comme dans une île qui l’isole. Elle appartient à la musique qu’elle écoute et au roman qu’elle lit. Elle m’a dit qu’en feuilletant les Confessions de Jean-Jacques, elle avait été jalouse de l’amour qu’il portait à madame d’Houdetot. Elle s’en ira un jour comme elle est venue, en essayant de faire le moins de mal possible, car elle n’est pas méchante ; sa bonté sera pire que tout. Je resterai son ami parce qu’on ne se détache pas d’elle ; et son cœur est fidèle. Elle viendra, elle sera sérieuse. Elle pensera : « Comment ai-je pu l’aimer ? », le volontaire oubli sera dans ses yeux la plus amère défense, et elle retirera sa main vite, quand elle me dira au revoir, pour que je n’aie pas le temps de me souvenir.

Cependant ces réflexions n’attristaient pas gravement le bonheur que Philippe avait de sa liaison avec madame de Fontenay.

Ayant dépassé l’âge où l’on compte sur l’infini, et n’ayant pas un naturel souci de l’avenir, il considérait Sabine comme un prêt admirable que la destinée lui avait fait.

Il l’aimait avec une sombre ardeur, et aussi avec ce côté lucide de son intelligence qui faisait pour lui de l’observation un plaisir, et encore avec cette gaieté des esprits actifs qui, ne pouvant point renoncer à de hautes occupations, s’attardent plus au contentement qu’à la peine. Le sentiment qu’il avait de la dignité d’une vie pleine et bienfaisante enlevait à sa tendresse la mièvre mélancolie de la servitude amoureuse.

À côté de la passion que lui inspirait madame de Fontenay, veillait en lui, pour elle, une indulgence infinie ; il eût libéré son amie de tout devoir et il l’eût excusée de tout agissement.

Il savait que cela du moins ne lui serait point enlevé, la puissance qu’il avait sur Sabine par cette faiblesse, par sa volonté et son intelligence, et il pensait comme Nietzsche : « La femme est innocente ; qui pourrait avoir pour elle assez d’huile et de douceur ? »

Autour de lui maintenant, dans son étroit jardin des Vosges, sa femme et son fils vivaient tranquilles. Ils s’en remettaient à lui de leur bonheur avec une abnégation touchante, comme du soin d’un traitement qui les concernait tous et où il avait plus de vues qu’eux. D’ailleurs, madame Forbier et son fils ne redoutaient plus l’attachement que Philippe avait pour madame de Fontenay. Son calme, le long labeur auquel il s’adonnait, la gaieté douce de la bonté qu’il leur témoignait les rassuraient complètement. Ce que la mère et le fils savaient de la jeune femme, de son penchant à l’étude, leur éclaircissait le secret de l’inclination de Philippe et des visites de Sabine ; ils se reprenaient à être heureux.

Philippe, dont l’esprit tendre et droit répugnait naturellement à la dissimulation, en goûtait maintenant le facile mécanisme, avec cette calme philosophie que donnent, au détriment de la stricte vertu, les nécessités passionnées.

Il avait arrangé sa conscience sentimentale de telle sorte qu’aucune de ses tendresses n’y fût inquiétée.

Le mensonge de son attitude lui parut être une forme de sa sollicitude conjugale et paternelle. Et même il voyait avec plaisir sur l’une et l’autre de ses affections les reflets dont elles s’illuminaient contradictoirement : la vie paisible et familiale lui donnait un plus vif désir de Sabine, brûlante et fraîche comme de la menthe, et lorsqu’il commençait à souffrir trop sombrement d’elle, il trouvait dans la douceur certaine et soumise de sa femme et de son fils un baume admirable à la faiblesse de son cœur et à son orgueil.

Si enivré qu’il fût de madame de Fontenay, il gardait vis-à-vis d’elle, quand il en était éloigné et que la tendre véhémence de la jeune femme ne le dominait pas, cette légère défiance, ce recul hostile, cette sécheresse que provoquaient en lui la crainte et la jalousie.

Moins sûr d’elle qu’il n’aurait dû, et hanté de la peur d’en trop souffrir un jour, il s’appliquait à se priver d’elle. « Quand elle sera partie de moi pour tout à fait, pensait-il, je vivrai comme je vis aujourd’hui, sans elle. Il me restera encore les livres que je lis et que j’écris, les conversations savantes avec de nobles amis, la paix de ma maison et la bonté de l’air, et les arbres que j’ai plantés, et la connaissance que j’ai de l’univers. »

Il semblait à Philippe qu’étant données les années qui le séparaient de Sabine et la peine qu’elle pourrait lui faire, il devait s’étudier à prendre sur elle l’avance d’une fermeté plus insensible. Il ne savait que trop bien comme il était fou et faible quand il la revoyait, et comme elle ferait de lui ce qu’elle voudrait l’hiver.

Elle, aux Bruyères, continuait de recevoir ses lettres, et le plaisir qu’elle en avait assurait la paix de ses journées ; la fatigue dont le trouble été l’avait accablée se dissipait. Ses entretiens avec Marie lui étaient chers. Elle apprenait que peu à peu sa belle-sœur avait réussi, grâce à une volonté souple et sage, à gagner le cœur entier de Jérôme.

Il y avait plus d’une semaine déjà que madame de Fontenay était dans l’Oise, et que le temps glissait légèrement du lever aux fins des journées.

Ce matin-là elle se promenait comme à l’ordinaire, seulement Marie, un peu souffrante, ne l’accompagnait pas.

La jeune femme, vêtue d’un manteau rude, un chapeau d’homme en feutre, baissé sur les yeux, marchait allègrement dans les allées claires, le long des gazons, faisant sous ses pieds rouler, hors des coques fendues, les marrons d’acajou verni.

Par instants, dans le silence, un cri d’oiseau était aigre, vif et isolé, comme la baie du houx dans la neige, en hiver.

Tout le feuillage du parc, humide et bruni, et les fleurs des massifs, hérissées, effeuillées, penchées, prenaient l’émouvant aspect et le parfum mou de la mort végétale.

Il faisait froid, octobre approchait. Passant auprès du jardin potager, elle respira, dans le vent, la faible odeur des poires, des violettes, du réséda et de la verveine acidulée.

Elle sortit par la grille du parc et se trouva dans un chemin étroit, grossièrement pavé, qui pénétrait dans la campagne. Des poiriers et des pommiers penchaient au-dessus d’elle leurs branches entraînées par des petits fruits durs et avortés. Le soleil d’onze heures commençait de briller et de chauffer, et ce fut bientôt par-dessus l’automne comme un nouvel et clair été.

Au loin, les terrains, les collines, prenaient ces plans simplifiés, cette apparence espacée et peu touffue qu’on leur voit dans les estampes. Autour de la plus haute colline, les arbres, les petits hameaux montaient, semblaient partis en pèlerinage circulaire vers le sommet, et avaient ce mouvement, ce côté artériel des paysages d’Albert Dürer.

Madame de Fontenay rencontra Jérôme sur la route et ils revinrent ensemble en causant doucement.

Ils trouvèrent Marie sur le perron, elle les avait vus, elle prit un visage aigre et agité. Elle bouda. Sabine, que cette attitude contrariait, fit mine de ne point l’avoir remarquée ; mais vers le soir elle interrogea Marie qui tout de suite tomba en larmes dans ses bras. Elle sanglotait, elle répétait seulement qu’elle était bête, qu’il ne fallait pas faire attention à ce qu’elle avait, n’en pas tenir compte. Elle était jalouse… Pourquoi ? comment ? elle ne le savait pas ; elle était jalouse.

Elle expliquait qu’elle avait durement acquis de l’autorité sur Jérôme, réussi à gagner sa tendresse, qu’elle en jouissait, et que lorsque Sabine était là, elle se sentait sans force, anéantie, pauvre, dépossédée.

Madame de Fontenay, en une bonté de désordre et de torrent, lui raconta toute son aventure avec Philippe Forbier afin que son amie fût sans autre soupçon.

Mais Marie répétait :

— Je sais bien, mais je t’aime trop, lui me détache de toi, toi de lui, je ne sais pas ce que c’est.

Sabine voyait que Marie souffrait chaque jour de sa présence. Elle lui dit gaiement, un soir, qu’elle allait rentrer à Paris, qu’elle n’en pouvait plus d’être loin de la rue où elle avait connu Philippe. Marie essaya de la retenir, mais faiblement, et le départ de Sabine fut décidé.

Le matin de son départ, la jeune femme descendit dans le parc de si bonne heure que nulle fenêtre n’était encore ouverte au château ; elle pensait :

« Je vais vous quitter pourtant, chers arbres penchés qui m’écoutez, maîtres paisibles… Aujourd’hui encore je pourrai vous voir et vous entendre, et puis avant la nuit je partirai.

» Que deviendrai-je alors ?… Vous m’aviez prise si fortement, moi errante et misérable, que j’étais parmi vous comme l’un de vous ; je vous parlais. Je savais vos habitudes, l’heure à laquelle vous êtes encore engourdis de sommeil et où le silence habite sous chacune de vos feuilles ; et l’heure où vous portez le soleil sur votre branche orientale ; et l’heure du soir où vous commencez de vous inquiéter et de vous agiter, tandis que le vent secoue, dans les massifs autour du château, les faibles anthémis.

» Vous saviez que je tenais en moi l’image de l’homme qui est ma vie, et vous nous accueilliez tous les deux, parce que vous aimez ce qui est naturel. »

Les pelouses étaient couvertes de colchiques violettes, en forme d’un petit cœur éclaté.

Sabine entra dans le potager. Elle venait souvent là, le long des murs où grimpait la vigne à l’abri de tout vent. C’était un endroit de tiédeur, de silence et de fécondité. Par bandes bien ordonnées, se suivaient les salades, ouvertes comme des roses, le haut feuillage des artichauts découpés dans du bronze et couleur de vert-de-gris, les verdures légères de l’asperge, plus volantes que des plumes fines. De place en place, on voyait des citrouilles énormes, roulées au pied de leur tige, dans l’attitude de la chute et de l’accident.

En bordures, le long des plates-bandes, poussait la violette d’automne, avec, au bas d’elle, sa feuille pareille à une petite soucoupe pleine des grosses gouttes de la rosée ; et l’odeur de ces violettes était si parfaite et si satisfaisante en volupté que Sabine, à chaque fois qu’elle la respirait, avait le sentiment d’un miracle du parfum.

« Ah ! soupirait-elle, Philippe, où êtes-vous, et quels baisers pourront aspirer hors de mon corps, mon âme si passionnée qu’elle s’étend toujours au delà de vous-même et de moi !… »

Elle partit ce même soir.

X

« Mon Dieu, – pensait-elle, assise dans son wagon, que la nuit, venant aux deux vitres, fermait comme une boîte, – mon Dieu, que tout cela, autrefois, m’eût embarrassée, ce retour à Paris dans une maison qui n’est pas installée, et cette fatigue, cette faiblesse, ce serrement du cœur et des tempes ! J’aurais pleuré ; maintenant je suis pratique ; comme la vie est facile au fond, il suffit seulement d’être très malheureuse… »

Après quelques heures de trajet, elle descendit, portant son sac un peu lourd, dans la gare où le froid et la fumée simulaient le brouillard d’hiver. En voiture, à présent, au travers des rues noires et clinquantes, elle se sentait doucement s’assoupir, gagnée par cette fatigue profonde, ce sommeil d’ouate, où le coup du cœur s’amortit.

Rentrée chez elle dans sa chambre sommairement préparée, elle se déshabillait vite, se couchait, goûtant le plaisir du feu qui réchauffait un peu la froide haleine de la chambre déshabituée ; et elle éprouvait, en torpeur voluptueuse, la grande joie de ne plus rien désirer et de ne plus rien aimer pour le moment que ce léger frisson de froid, de chaud, qui montait le long d’elle, dans les draps frais et tièdes, dans le mol oreiller.

Pourtant, le lendemain, au réveil, le lourd sommeil ne l’avait pas reposée. Elle avait froid chez elle et toussait un peu. Elle était triste ; à sa fenêtre se collait le dur ciel bleu d’octobre avec ses boules de nuages blancs.

Elle avait le cœur étranglé. Elle se représentait le visage de Marie, ce visage de scrupuleuse, brûlant de tendresse et de peur. Et Philippe lui paraissait un peu lointain, un peu dur, d’être indifférent à cette nouvelle peine qu’elle avait. Ne recevant pas, ce matin-là, de lettre de lui, elle se disait qu’il était paresseux…

Paresseux et flâneur, elle le savait, avec des manières d’être surchargé, encombré de tout, et des yeux harcelés qui semblaient toujours chercher autour d’eux une place vide dans le temps.

Elle lui avait dit souvent en plaisantant :

— Puisque vous ne faites rien en ce moment, n’ayez pas l’air si occupé.

Et il en riait avec elle.

Toute la journée, elle le bouda en pensée.

Elle l’imaginait se passionnant pour un coin de la forêt rousse qu’il lui décrivait souvent, et pris d’amour, dans son jardin, pour quelque chrysanthème emmêlé et rebroussé. Il regardait tout avec une curiosité extasiée comme s’il ne savait rien, et cela fâchait quelquefois Sabine, quand c’était trop long et le distrayait d’elle.

Le lendemain elle reçut une lettre de lui, lettre hâtée où l’écriture était lancée comme des fils par une aiguille rapide. Il disait son ennui, son harassement, sa lassitude ; sa femme avait été très malade un moment, toute la maison avait perdu la tête ; c’était mieux maintenant, mais avec encore le choc cruel dans les esprits. Et puis il parlait amoureusement, avec des mots passionnés, doux et tristes, comme s’il avait écrit à une infidèle et à un cœur peu sûr.

Et madame de Fontenay, qui sentait que cette lettre lui barrait la respiration par la crainte qu’elle lui donnait d’une plus longue absence de Philippe, le trouvait méchant, lui en voulait de son cœur voluptueux, soupçonneux et indulgent pour elle ; de son cœur sage, grave et confiant pour l’autre seulement.

« Je vois bien, pensait-elle, qu’il me traite comme la folie de sa vie, comme la chose d’à côté qui est quelquefois plus chère que tout, mais dont il se repent et se lamente avec sa manie de piété familiale et de candeur.

» Il m’aime, le pauvre, d’un coin de son âme, du coin le plus obscur, le plus involontaire de l’âme de l’homme, et pour cela il me regarde comme la mauvaise tentatrice, et il ne voit pas que je suis plus à plaindre que lui… »

Alors par les jours clairs de la fin d’octobre, dans l’air et le vent collés aux joues comme des mains vivifiantes, dans le bois et dans les rues qui gardaient le luisant et l’eau des fréquentes averses, elle promenait sa colère et son désir de lui. Une colère et un désir qui devenaient malades et fous pour un peu de soleil tombé sur des arbres et rappelant le sensuel été.

Elle ne pouvait pas écouter de musique, et pas lire, sans que cette pensée lui vînt qu’elle perdait dans sa solitude le seul bonheur humain, ce pour quoi étaient faits justement la musique et les livres : le misérable et admirable amour.

Le soir elle allait voir quelques-unes de ses amies et, les yeux fixes dans les brûlures de la lampe, elle parlait de la passion et de la jalousie.

Elle apprit chez l’une d’elles que madame de Rozée, la femme de son père, n’était plus heureuse, qu’elle avait un amant dont sa conscience souffrait affreusement.

Elle pensa simplement : « Mon Dieu, elle ! elle aussi… »

Elle jura de ne plus retourner au théâtre, parce qu’elle avait eu trop envie de mourir à voir Hermione, dans une robe que la violence de son sein déchirait, pleurer contre Pyrrhus, avec un aspect de volupté livide, d’héroïsme et de carnage.

Quelquefois, une lourde fatigue l’envahissait. Elle prenait un morceau de tapisserie à quoi elle s’obstinait d’abord, et, peu à peu, elle s’en amusait, pensait à écrire à Henri, à voyager peut-être avec lui, à être heureuse autrement.

Mais brusquement l’angoisse la glaçait comme si une voix en elle lui avait dit : « Tu sais bien que ce sont des mensonges, de pauvres repos de ton esprit. Tu ne peux pas vivre sans le plus amer, et le plus fou, et le plus trouble de la vie… »

Et elle savait bien qu’elle ne pouvait pas vivre sans cela.

Elle avait écrit à Philippe des lettres qu’elle atténuait, ménageant l’embarras où elle le devinait. Un jour elle fut si mal, si fatiguée, qu’elle pensa prier Henri de revenir, de rester avec elle. Et puis elle eut de la honte et du dégoût à la pensée de lui voir porter la peine que lui faisait l’autre.

Lorsqu’elle reçut une lettre où son cousin Louis de Rozée lui annonçait ses fiançailles, elle pleura, tant cela lui semblait attendrissant.

Elle se disait :

— Je dois avoir quelque chose de malade dans la tête.

Elle toussait aussi, sortait quand même et n’avait plus de goût à manger.

Les pensées lui venaient au cerveau par plaques lumineuses ou sombres, qui provoquaient en elle l’élan ou l’accablement ; mais jamais plus d’ordre, ni de précision, ni de plaisir. Elle alla un jour voir un médecin qu’elle connaissait et qu’elle aimait. Elle lui dit :

— Docteur, cela va très mal.

Il lui répondit :

— D’abord, asseyez-vous tranquillement.

Mais elle reprit :

— Je n’ai pas la force de m’asseoir tranquillement, on ne se repose que quand on est bien portant.

Elle ajouta :

— Il faut que vous me guérissiez tout de suite, je vous en supplie, de cette douleur que j’ai dans la nuque tout le temps, et d’une tristesse qui me met des larmes dans toutes les veines.

Il lui conseilla le calme, le sommeil, la nourriture. Il la pria de regarder doucement la vie, indifférente et drôle. Il l’assura des plaisirs prudents qui attendent l’observateur et l’amoureux de la nature.

Elle lui dit :

— Alors, docteur, le soleil et les soirs violets, et des bouts de nuit où semblent s’égoutter encore les lunes qui furent sur Agrigente et sur Corinthe, ne vous font pas un mal affreux ?…

Il dit que cela lui était très agréable, et Sabine comprenait qu’il considérait la nature comme le repos dominical, comme la grande salle d’air et d’azur où il se chauffait et se baignait. Elle ne la traitait pas ainsi ; elle la traitait comme un amant mystérieux pour qui elle mettait de belles robes.

Voyant la jeune femme si surprise et si triste, il lui demanda sur un ton de grande bonté si elle n’avait point de préoccupation et de tourment.

Elle réfléchit un instant, ne sachant pas si elle le dirait ou si elle ne le dirait pas, et puis elle répondit que non, et, prenant de la gaieté, elle parla de choses différentes, le visage si vif et les yeux si nets que le médecin, réjoui au fond de lui-même, voyait bien qu’il ne s’était pas trompé sur les ressources de cette vivante.

Et Sabine, s’en allant, pensait :

« Qu’aurais-je pu dire de moi-même qui n’eût point été stérile ? Ses raisons ne sont pas mes raisons… La satisfaction seule console ; la faim, la soif et la fatigue ne se guérissent point par tel envisagement de l’univers, mais par le pain, l’eau ou le lit ; et, de même, la douleur ne se guérit que par le bonheur… Elle ne veut pas autre chose. »

Alors, de jour en jour, madame de Fontenay se laissa glisser le long de sa douleur, des pieds, des mains, maladroitement, comme un ouvrier qui tombe et se tue.

Elle écrivait à Philippe :

« Ce n’est pas vous que j’aime ; j’aime aimer comme je vous aime. Je ne compte sur vous pour rien, dans la vie, mon bien-aimé. Je n’attends de vous que mon amour pour vous… »

Son état de malaise physique l’avait rendue si sensible et irritable qu’aucun point de son âme n’était plus protégé ; le plaisir lui eût fait de la peine. Elle était déjà hors de la vie, avec une vision morbide de toutes choses.

Le matin, quand elle voyait les meubles de son salon remués et un domestique balayant, elle en éprouvait de la répugnance triste, un sentiment pauvre et désespéré, comme si cet acte médiocre et passager se fût étalé sur la vie, eût primé tout le rêve et tout l’idéal.

« Un jour, quand je serai morte, pensait-elle, on fera cette pauvre chose de balayer et de ranger ; quelle misère que les petits rouages paisibles de l’existence ! »

La femme de Philippe Forbier ne se remettait que lentement ; Sabine le savait par les lettres de Philippe, d’un ton plus sage qu’autrefois, où, au travers des mots, il semblait soupirer : « J’ai vieilli maintenant, j’ai besoin de ma conscience et du repos, et que suis-je pour vous, si glorieuse ? »

Elle n’avait pas envie de lui dire comment elle était. Elle avait appris, peu à peu, que les paroles des femmes n’ont pas de sens pour les hommes qui les aiment…

Et puis sa lassitude lui donnait une sorte de faiblesse de l’orgueil, une peur physique d’occuper les autres de soi, fût-ce Philippe ou Marie.

Marie allait partir le mois prochain avec Jérôme pour l’Espagne ; sa dernière lettre était heureuse et plus énergique.

« La pauvre, pensa Sabine, comme je lui faisais peur, je l’empêchais de vivre. »

Et elle lui en voulut un instant, avec un mélange de vanité et d’ironie.

Se sentant si désespérée, elle eut le désir d’aller voir, dans le quartier de Clichy, une demoiselle qui lui avait donné autrefois des leçons de dessin, et dont l’énergie, la résignation brave, la bonté, lui apparaissaient comme un secours émouvant.

Elle trouva cette personne chez elle, dans une petite pièce froide, chauffée seulement à la place même du poêle étroit. Un jour triste éclairait des meubles de laine.

Dans un coin de la pièce, le lit étouffé par un édredon et couvert de rideaux devait remédier au froid de la nuit par l’asphyxie et l’écrasement.

Madame de Fontenay se sentit désolée ; la demoiselle qu’elle venait voir était habituée, active et confortable là dedans. Elle reçut aimablement Sabine qu’elle n’avait pas vue depuis cinq ans. Sabine s’était attendue à plus de transports, elle sentait la faveur qu’elle faisait à ceux qu’elle allait visiter. Mais la vieille fille n’en était plus à considérer ces choses. La vie lui était dure depuis trop de temps. Elle n’avait même plus le loisir des plaisirs du cœur et s’excusait auprès de la jeune femme d’être obligée de préparer vite son déjeuner et de ressortir ensuite pour ses leçons. Elle demanda à son ancienne élève si elle allait bien, ce qu’elle faisait. Madame de Fontenay n’eut pas le goût de se plaindre devant ce labeur pauvre et morose. Elle dit seulement :

— Tout est une affaire de caractère dans la vie. Vous ne vous trouvez pas malheureuse, mademoiselle, moi je me trouve malheureuse…

— Il ne faut pas penser à tant de choses, reprit mademoiselle Jacquin qui rangeait, allait et venait ; mais si, je me trouve malheureuse aussi, maintenant que le temps passe trop vite, et que j’ai plus que jamais besoin d’air, de l’air et du repos de la campagne. Je mourrai sans avoir respiré de l’air…

— Pauvre mademoiselle… soupira Sabine qui était accablée.

Et elle observait cette personne, sur le visage de laquelle le regard et le sourire de la bonté s’étaient usés, et dont les gestes n’étaient plus que des gestes pratiques, qui poussaient le tiroir de la commode et la petite porte du fourneau.

— Je vais vous mettre en voiture où vous allez, lui dit-elle.

Et ayant déposé mademoiselle Jacquin à l’entrée de son cours, elle revint chez elle plus lassée.

Elle flâna et se coucha ; elle avait des rêves doux et sentimentaux dont elle mourait de regret au réveil. Dans ces rêves, Philippe lui apparaissait avec une vie si proche qu’elle pouvait la toucher. Il avait pendant des heures la plus belle expression de son visage ; ils étaient, elle et lui, dans l’atmosphère qu’ils auraient choisie si on leur avait dit de choisir… Et l’entretien durait sur une sensualité d’âme si complète et si longue, qu’en songe le cœur de Sabine en défaillait.

Après cela, c’était l’affreuse tristesse du matin, la légère indisposition physique des mauvais réveils ; le regard tremblé de Philippe devenait une idée fixe, un point lumineux qui appelle, assoupit et irrite.

Elle gardait tout le jour cette lumière devant les yeux, s’enfermait dans sa chambre pour savourer le souvenir, roulée sur son lit, les deux mains contre les paupières, avec le sentiment d’une dégustation délicieuse.

Un matin qu’elle errait sur les quais de la Seine, elle rencontra, mêlé à d’autres jeunes hommes, le fils de Philippe Forbier.

Il ressemblait tant à son père que Sabine, avec un grand frisson, le reconnut immédiatement.

Ils étaient pareils… Elle sentait qu’il devait avoir aussi le cœur de son père, cette âme double, à la fois mâle et femelle, qui trouvait en soi-même les satisfactions suffisantes.

Madame de Fontenay se disait tristement :

— Il est jeune comme fut l’autre, et beau comme lui. À son tour il aura des fils qui lui ressembleront, auront ce même visage d’Antinoüs têtu… Le fils de Philippe c’est l’éternité vivante de cette race dont je meurs…

Elle voulut, de toutes ses forces, revoir son ami.

Ses scrupules l’abandonnèrent.

Elle écrivit à Philippe qu’elle voulait le voir, qu’il fallait que ce fût lui qui vint, parce que Nancy, où elle eût pu se rapprocher de lui, n’était pas sûr, des parents de son mari s’y trouvaient. Elle fut alors comme quelqu’un qui a sauvé sa vie : elle eut la conscience tranquille.

Philippe lui envoya un télégramme où il lui dit : « Je viens », et puis un autre télégramme où il annonçait qu’il ne pouvait pas se mettre en route ; et une lettre arriva où il expliquait qu’il serait à Paris dans trois ou quatre semaines.

Sabine ne s’étonnait plus, elle connaissait la déception, elle se disait : « C’est bien », à la manière de quelqu’un qui avale avec un gosier étranglé. Elle regardait, d’un œil abêti et tranquille, la malchance la pousser hors de la vie.

Elle ne se levait presque plus. Elle soupirait : « Dormir, dormir ! »

Un jour, elle se dit :

« Pourquoi ne pas dormir toujours ? »

Et cela la séduisit comme si on lui avait donné à goûter une saveur merveilleuse.

Elle écrivait à Philippe un peu moins souvent, et des lettres qui plaisantaient, qui étaient gaies ; il répondait par des mots qui ne correspondaient jamais à rien.

Elle ne se le représentait plus là-bas, sa pensée ne pouvait plus faire ce voyage. Même s’il revenait maintenant, elle serait toujours loin de lui puisqu’elle avait peur de lui… Ce n’était pas le chemin qui faisait la vraie distance, c’était la crainte qu’on avait de tendre les bras…

Elle ne cherchait pas non plus à s’expliquer ce caractère ; c’était trop difficile, trop épuisant, et puis tous les hommes qu’elle avait toujours vus étaient fous. Elle se demandait si Philippe l’avait seulement aimée.

Elle ne s’occupait plus de tout cela ; elle avait de lui une vision dont elle mourait.

Des regards de cet homme, de ses gestes pleins et doux, de ce qu’il y avait de trouble et de sensuel dans son cœur, du désir qui montait à son visage avec la lumière et le vertige de l’inspiration, elle se faisait quelque chose avec quoi elle se tuait. Elle prit un sombre plaisir à cette ardeur : elle goûtait sa folie. Les moindres détails de sa vie avec Philippe lui revenaient. Elle se souvint, le cœur crevé, d’un soir passé au quartier Latin, dans un cabaret où se trouvaient des étudiants, des ouvriers, des femmes tête nue.

Un artiste s’avançait, un camarade, mourant d’alcool, plein d’un talent misérable ; et il chantait de sa voix triste des chansons amoureuses, lâches, saoules et veules, intentionnées de vice et de candeur. Sur la mélodie languide, élastique et moite, la poésie disait l’éternel besoin, l’odeur des peaux amoureuses, les lits dans l’herbe, la jalousie et le couteau.

Et cela coulait des racines attendries de la vie.

Sabine se souvenait qu’elle avait écouté avec un grand trouble du corps, émue par le désir populaire qui mord aux lèvres comme au pain, regardant autour d’elle ces pauvresses, qui écoutaient aussi, – égalité de l’amour et de la mort ! – qui écoutaient doucement et bravement, ayant dépassé tous les risques du baiser…

Et voici qu’en ce moment elle ne pouvait plus se défaire d’une de ces musiques molles qui traînait en elle :

 

Tu me disais au clair matin,

Voici du thym,

Pour ton lit qui sera ma tombe…

 

Par moments le souffle et la brûlure gonflaient en son cœur ; elle ne savait plus vers qui allaient ses espoirs ; cela s’étendait, devenait infini ; elle imaginait des horizons de soleil immense, des foules venues vers elle, et elle la déesse de l’éternel désir.

Et après, de l’accablement, des larmes et le dégoût de l’univers…

Elle se disait :

« C’est assez de journées semblables… il ne faut pas continuer. Je vais mourir. »

Elle ne pouvait pas croire que la mort voudrait bien la reposer. Elle souriait à cette idée. Et puis elle se dit : « Je vais me tuer. » Alors ce fut une résolution inévitable, pareille à un mécanisme qui ne peut plus sortir de ses rainures. Sa mollesse et sa langueur se dissipèrent. Elle mit de l’ordre dans sa maison. Elle se sentait précise et forte.

Ensuite, comme si la certitude de l’anéantissement possible la calmait, elle vécut quelques jours sans penser à rien, pas malheureuse, ayant tout oublié.

Mais, en se réveillant un matin, il lui apparut, d’une manière qui lui comprimait les deux poumons, que jamais plus elle ne serait heureuse, ni contente, ni même tranquille.

Elle vit que tout était fini.

Les quelques jours de torpeur douce qu’elle venait de passer avaient tout dérangé. Elle percevait les choses au travers d’une fumée lourde, inchassable, sa volonté ne se levait plus. Puisqu’elle savait que tout était fini !

Pourquoi ? Elle n’aurait pas pu le dire…

Dans sa pensée, elle voyait Philippe comme sur une route où on se sépare, et où on n’aperçoit plus celui qui s’en va que diminuant, et de dos.

Elle songeait :

« Il est retourné à eux, il ne reviendra pas. »

Pourquoi vivre ? Elle était fatiguée de tout. Elle passa une journée de folie morne, de dégoût, de désespoir. Ayant jeté hors d’elle toute sa force, elle fut mieux vers le soir. Alors elle pensa « se sauver, sortir de la vie, s’en aller, n’importe comment ; partir ! par la porte la plus noire et la plus basse, partir !… »

Elle le disait à haute voix, comme si c’était quelque chose qu’elle demandait à quelqu’un, et qu’on pouvait lui donner. Et puis elle se tut ; elle n’avait plus de pitié d’elle-même comme elle avait eu si souvent. Elle se disait :

« Je ne suis pas à plaindre, je suis bête et je suis lâche, on ne plaint pas les bêtes et les lâches. »

Elle se menait durement maintenant, avec sécheresse et netteté, en colère de s’être supportée si longtemps.

Il était dix heures du soir.

Elle alla, d’un pas raide, dans la bibliothèque où était une petite armoire de pharmacie. Elle l’ouvrit. Il y avait là des flacons ordinaires, et des flacons bleus, les poisons, avec des étiquettes rouges. Elle lut des noms difficiles et puis elle vit « morphine ». Ce flacon était chez elle depuis l’été, à cause d’une crise de rhumatisme qu’Henri avait eue.

Elle lisait les étiquettes avec curiosité, s’y intéressant, indifférente à elle-même.

Morphine ! Cela lui rappelait une maladie de son adolescence, un soir de souffrances affreuses, et puis on lui avait fait une piqûre de morphine. Ah ! la lourdeur incomparable et délicieuse ! On avait refusé une seconde piqûre, et alors, elle s’en souvenait, elle avait passé la nuit à appeler la morphine, doucement, mélodieusement, d’une voix amoureuse du pavot…

Mon Dieu, que tout cela était loin !

Elle prit ce flacon et l’aiguille qui était à côté. Dix centigrammes de morphine, c’était une dose qui tuait et ne faisait pas souffrir.

Elle entra dans sa chambre ; il y avait du feu et un petit sifflement bas et doux entre les deux bûches. Elle s’assit à sa table, emplit l’aiguille de poison, la reposa sur la table. Elle se dit :

« Tout à l’heure, il faudra prendre cette aiguille, ne plus penser à rien qu’à la volonté de faire cela, et brusquement l’enfoncer dans la chair. »

Et puis, l’esprit rassuré, elle chercha des enveloppes, du papier. Elle prépara deux enveloppes : sur la plus grande elle mit l’adresse de Marie, et sur l’autre le nom de Philippe. Marie se chargerait de faire parvenir la lettre à Philippe.

Alors, le visage peu à peu brulant, elle écrivit :

« Mon ami, je vais faire tout à l’heure quelque chose que je n’aurais jamais cru que je ferais.

» Il est onze heures passées ; quand minuit sonnera je me tuerai. Je n’ai pas peur, je ne souffrirai pas ; je me suis enquise, avec la méticulosité que j’ai toujours apportée à ne pas vouloir souffrir, de ce que je pourrais éprouver : cela ne peut être que rien.

» Mon ami, ce que je vais faire, je le fais avec beaucoup d’assurance et un grand repos.

» Tout ce mois-ci a été abominable, mais voici plus de huit jours que la tristesse que j’endure a débordé ma force et le possible.

» Je sais que si vous étiez là vous me diriez que le plus dur tourment s’affaiblit, diminue en quelques mois ; mais on ne se tue pas parce que l’avenir peut être mauvais, mais parce qu’on ne peut pas supporter le lendemain. Et puis ma vie n’est point de celles dont on puisse préjuger, comme des autres ; j’ai fait cette expérience que, tandis que la destinée détrompe et rassure l’attente et la peur des hommes, tous les maux que j’ai prévus me sont arrivés.

» La déception et le malheur ont été la règle de ma vie, quand ils ne sont, pour presque toutes les créatures, que l’incident et le hasard.

» Mon ami, vous m’avez vue rire et jouer et m’exalter parce que j’ai aimé toutes les choses du monde d’une passion exténuante, mais ma raison demeurait hagarde, effrayée.

» J’avais déjà souffert quand je vous ai connu : à cause de quelques mauvaises chances, et parce que c’était mon habitude.

» J’étais comme ces ivrognes qui aggravent leur mal en buvant en route, mais qui étaient déjà ivres au départ. Je suis née ivre, et j’ai vécu toujours altérée de véhémence et de douleur.

» Quand je vous ai connu, j’ai goûté un tuant et merveilleux bonheur, je vivais entre vos deux mains avec une ardeur, une faiblesse, une fatigue et une force inconcevables. Je pense que nulle n’a eu les dents serrées sur de plus vives extases.

» Vous m’aimiez et vous êtes parti parce que votre femme et votre fils vous l’ont demandé… Vous avez fait ce que vous deviez faire : les hommes ont de la conscience.

» Les femmes, mon ami, n’ont pas de conscience ; elles ont une épouvantable volonté de n’être pas plus malheureuses qu’elles ne peuvent.

» Si vous étiez là, je ne pourrais pas mourir, parce que, en voyant votre regard et en m’approchant de vous, je meurs en vous, ce qui est un anéantissement et une volupté terribles.

» Si vous étiez là, vous me prendriez la main et je ferais ce que vous me diriez, comme le jour où je vous ai vu chez vous pour la deuxième fois, où, me conduisant à votre bibliothèque et me tendant la main dans l’escalier difficile, vous avez, sans le vouloir d’abord, dans ma manche qui était large et ouverte, serré mon bras. Je sentais, après cela, que si vous me disiez de me jeter par la fenêtre, je me jetterais par la fenêtre.

» Mais vous n’êtes pas là, et je puis réfléchir. Ce matin, en me regardant dans la glace, j’ai vu le visage que m’ont donné tant de tourments et de larmes : un visage plein d’ombre, où chaque place est humiliée.

» En craignant et en souffrant pour vous, je me fatiguerais, je vieillirais, je connaîtrais cette torture, qui va m’être épargnée, de ne plus vous offrir une beauté sûre de soi, tandis que j’ai senti quelquefois, avec une ivresse si orgueilleuse, que je vous apportais tous les paysages et tous les degrés de la lumière dans mes yeux et mes mains éblouis.

» Et puis je n’ai jamais éprouvé, en plaisir, que ce que j’avais en moi. Quand je suis fatiguée et que je sens mon corps misérable, je ne vois pas les jardins et les fleurs.

» Mon ami, j’ai ces temps-ci, en marchant dans les rues, beaucoup observé les visages des femmes. Presque toutes celles que j’ai vues passer avaient le front sombre, les traits détendus dans l’ennui, l’air installé dans l’indifférent. Elles ne sourient et ne rient plus du tout : on n’imagine pas qu’elles puissent rire !

» Elles vont, s’asseyent, s’occupent, regardent, se dirigent avec une sorte d’exactitude navrante. Sur quelle horloge règlent-elles leurs nécessités si vaines ?

» Je ne veux pas vivre pour cela, je ne vis pas quand il n’y a plus de joie… Enfant, je sentais que la résignation et l’accablement étaient quelque chose qui était fait pour d’autres gens que pour moi.

» Et tu ne voudrais pas, mon bien-aimé, que celle que tu as prise pour sa vitalité, sa colère et ses cris, que tu as tenue contre toi, mouvante et multiple à force d’aspects, de regards et de désirs, et d’un tumulte tel, que ses gestes et sa voix changeaient la couleur de l’air, fût ainsi morne et soumise.

» Mon bien-aimé, la semaine que je viens de passer m’a amolli le cœur, m’a rendue pauvre et faible. Je m’attendris et je pleure parce qu’il y a en face de moi, accroché au mur, le portrait où je suis une petite fille. Je suis là, très petite, à deux ans, je crois ; j’ai les yeux grands, un peu lourds et doux, qui regardent devant soi… Je regarde devant moi bien doucement, et patiemment, comme si on m’avait assise là en me disant qu’on allait revenir me prendre. Les cheveux sont tout plats, un peu blonds encore, baissés sur le front, j’ai l’air très sage et d’attendre. Les épaules nues dans la robe de broderie sont encore pliantes ; elles devaient être molles et faibles comme le corps des oiseaux qu’on tient serrés.

» Mon ami, ces épaules qui avaient deux gros nœuds de soie bleue, bien lisse, ont porté la chère violence de vos mains qui m’ont courbée un jour vers votre désir. Dites-moi pourquoi cela fait si mal et pourquoi je pleure parce que j’ai été petite, et si sage, et si confiante ?…

» Mon bien-aimé, j’ai eu peur de tout dans la vie : de l’orage, de la nuit, de la solitude ; et même, quand je sortais si brûlante de chez vous, du vent qui me prenait en hiver au coin de la rue, et me glaçait, et me faisait croire que j’allais mourir de froid ; et maintenant je vais absorber ce poison tranquillement… Vous comprenez ce qu’a fait en moi cette semaine…

» Je ne veux plus maintenant penser qu’à toi… je ne serai plus, mais tu vivras, et c’est cela qui m’est nécessaire ; tu seras cet hiver dans la belle pièce sombre où tu travailles.

» Tu seras près de la cheminée chaude, devant ta table pleine de livres et de papiers ; tu auras le cou et la figure teintés de cette lampe qui a un globe de porcelaine rose, et qui me semblait n’éclairer que par ton visage.

» Tu seras là comme le jour où je suis entrée pour la première fois et où je t’ai vu.

» Tu t’es levé, tu avais cet admirable regard de côté qui ne voyait pas les personnes, qui semblait se répandre dans l’air, si bien que tout ensuite dans la chambre avait tes yeux et brûlait.

» Ce regard, et un moment de ton sourire, quelque chose dont tu ne peux pas te douter, qui est dans le son du rire finissant et dans un pli de la bouche de profil, – ce rire qui était toi, et qui aussi, je puis te le dire, me rappelait le visage d’un homme qui m’avait un peu troublée quand j’étais petite, – ton regard et ton rire étaient quelque chose de plus que toi, que j’essayais, t’ayant quitté le soir, de retrouver nettement ; je m’y appliquais la nuit, lorsque j’étais si longtemps réveillée… Et quand brusquement, comme un don fait par la mémoire, les détails m’en revenaient, je sentais passer sur mon front ces doubles battements de joie et de douleur que tu aimais, et qui sont le soupir de la chair et des nerfs.

» Mon bien-aimé, voici minuit bientôt ; je suis tranquille, mais je pleure. Je pleure à cause de toi, parce que, quoique tu fusses le maître et moi si docile, tu avais quelquefois des lassitudes, des tourments, et que je mettais mes mains sur ta tête.

» Qui mettra sur ta tête des mains si amoureuses ?…

» Mais tu es loin, tu es loin, il faudrait vivre demain sans toi, je ne peux pas… Voici minuit dans quelques instants, je pense à toi, je ferme les yeux, je pense à toi… Je vois tes yeux et ton rire et je retrouve toute l’odeur qui est sur ton visage… Je ferme les yeux, et tu es devant moi ; tu ne crois pas que je veux vraiment mourir, et tu dis, avec tes yeux de côté : « Comme elle est folle !... » et tu ris, et tu me prends avec tes deux bras qui me jettent contre toi, et c’est en toi que je meurs, et que je vais mourir… »

 

Le premier coup de minuit sonne.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en novembre 2014.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Hubert, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Comtesse Mathieu de Noailles, La Nouvelle Espérance, Paris, Calmann-Lévy, 1903. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Un papillon sur la fleur, a été prise par Anne Van de Perre le 31.07.2011.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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